Home
  By Author [ A  B  C  D  E  F  G  H  I  J  K  L  M  N  O  P  Q  R  S  T  U  V  W  X  Y  Z |  Other Symbols ]
  By Title [ A  B  C  D  E  F  G  H  I  J  K  L  M  N  O  P  Q  R  S  T  U  V  W  X  Y  Z |  Other Symbols ]
  By Language
all Classics books content using ISYS

Download this book: [ ASCII | HTML | PDF ]

Look for this book on Amazon


We have new books nearly every day.
If you would like a news letter once a week or once a month
fill out this form and we will give you a summary of the books for that week or month by email.

Title: Contes, Tome I
Author: Aulnoy, Madame d' (Marie-Catherine), 1650-1705
Language: French
As this book started as an ASCII text book there are no pictures available.
Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Contes, Tome I" ***

This book is indexed by ISYS Web Indexing system to allow the reader find any word or number within the document.



Marie-Catherine Baronne d'Aulnoy

CONTES

Tome I

Table des matières

La Belle aux cheveux d'or.
L'Oiseau bleu.
Gracieuse et Percinet.
La Biche au bois.
Babiole.
Finette Cendron.
Fortunée.
La bonne petite souris.
La Princesse Rosette.
Le Mouton.
Le Nain jaune.
Le Prince lutin.
La Grenouille bienfaisante.



La Belle aux cheveux d'or


Il y avait une fois la fille d'un roi qui était si belle qu'il n'y avait
rien de si beau au monde; et à cause qu'elle était si belle on la
nommait la Belle aux cheveux d'or car ses cheveux étaient plus fins que
de l'or, et blonds par merveille, tout frisés, qui lui tombaient jusque
sur les pieds. Elle allait toujours couverte de ses cheveux bouclés,
avec une couronne de fleurs sur la tête et des habits brodés de diamants
et de perles: tant y a qu'on ne pouvait la voir sans l'aimer.

Il y avait un jeune roi de ses voisins qui n'était point marié, et qui
était bien fait et bien riche. Quand il eut appris tout ce qu'on disait
de la Belle aux cheveux d'or, bien qu'il ne l'eût point encore vue, il
se prit à l'aimer si fort, qu'il en perdait le boire et le manger, et il
se résolut de lui envoyer un ambassadeur pour la demander en mariage. Il
fit faire un carrosse magnifique à son ambassadeur; il lui donna plus de
cent chevaux et cent laquais, et lui recommanda bien de lui amener la
princesse.

Quand il eut pris congé du roi et qu'il fut parti, toute la cour ne
parlait d'autre chose; et le roi, qui ne doutait pas que la Belle aux
cheveux d'or ne consentît à ce qu'il souhaitait, lui faisait déjà faire
de belles robes et des meubles admirables. Pendant que les ouvriers
étaient occupés à travailler, l'ambassadeur, arrivé chez la Belle aux
cheveux d'or, lui fit son petit message; mais, soit qu'elle ne fût pas
ce jour-là de bonne humeur, ou que le compliment ne lui semblât pas à
son gré, elle répondit à l'ambassadeur qu'elle remerciait le roi, mais
qu'elle n'avait point envie de se marier.

L'ambassadeur partit de la cour de cette princesse, bien triste de ne la
pas amener avec lui; il rapporta tous les présents qu'il lui avait
portés de la part du roi, car elle était fort sage, et savait bien qu'il
ne faut pas que les filles reçoivent rien des garçons: aussi elle ne
voulut jamais accepter les beaux diamants et le reste; et, pour ne pas
mécontenter le roi, elle prit seulement un quarteron d'épingles
d'Angleterre.

Quand l'ambassadeur arriva à la grande ville du roi, où il était attendu
si impatiemment, chacun s'affligea de ce qu'il n'amenait point la Belle
aux cheveux d'or. Le roi se mit à pleurer comme un enfant: on le
consolait sans en pouvoir venir à bout.

Il y avait un jeune garçon à la cour qui était beau comme le soleil, et
le mieux fait de tout le royaume: à cause de sa bonne grâce et de son
esprit, on le nommait Avenant. Tout le monde l'aimait, hors les envieux,
qui étaient fâchés que le roi lui fît du bien et qu'il lui confiât tous
les jours ses affaires.

Avenant se trouva avec des personnes qui parlaient du retour de
l'ambassadeur, et qui disaient qu'il n'avait rien fait qui vaille. Il
leur dit, sans y prendre garde:

--Si le roi m'avait envoyé vers la Belle aux cheveux d'or, je suis
certain qu'elle serait venue avec moi. Tout aussitôt ces méchantes gens
vont dire au roi:

--Sire, vous ne savez pas ce que dit Avenant? Que, si vous l'aviez
envoyé chez la Belle aux cheveux d'or, il l'aurait ramenée. Considérez
bien sa malice, il prétend être plus beau que vous, et qu'elle l'aurait
tant aimé, qu'elle l'aurait suivi partout.

Voilà le roi qui se met en colère, en colère tant et tant, qu'il était
hors de lui.

--Ha! ha! dit-il, ce joli mignon se moque de mon malheur, et il se prise
plus que moi. Allons, qu'on le mette dans ma grosse tour, et qu'il y
meure de faim!

Les gardes du roi furent chez Avenant, qui ne pensait plus à ce qu'il
avait dit. Ils le traînèrent en prison et lui firent mille maux. Ce
pauvre garçon n'avait qu'un peu de paille pour se coucher et il serait
mort sans une petite fontaine qui coulait dans le pied de la tour, dont
il buvait un peu pour se rafraîchir, car la faim lui avait bien séché la
bouche.

Un jour qu'il n'en pouvait plus, il disait en soupirant:

--De quoi se plaint le roi? Il n'a point de sujet qui lui soit plus
fidèle que moi, je ne l'ai jamais offensé.

Le roi, par hasard, passait près de la tour, et quand il entendit la
voix de celui qu'il avait tant aimé, il s'arrêta pour l'écouter, malgré
ceux qui étaient avec lui, qui haïssaient Avenant et qui disaient au
roi:

--À quoi vous amusez-vous, sire! ne savez-vous pas que c'est un fripon?

Le roi répondit:

--Laissez-moi là, je veux l'écouter.

Ayant ouï ses plaintes, les larmes lui vinrent aux yeux. Il ouvrit la
porte de la tour et l'appela. Avenant vint tout triste se mettre à
genoux devant lui, et baisa ses pieds:

--Que vous ai-je fait, sire, lui dit-il, pour me traiter si durement?

--Tu t'es moqué de moi et de mon ambassadeur, dit le roi. Tu as dit que
si je t'avais envoyé chez la Belle aux cheveux d'or, tu l'aurais bien
amenée.

--Il est vrai, sire, répondit Avenant, que je lui aurais si bien fait
connaître vos grandes qualités, que je suis persuadé qu'elle n'aurait pu
s'en défendre; et en cela je n'ai rien dit qui ne vous dût être
agréable.

Le roi trouva qu'effectivement il n'avait point de tort; il regarda de
travers ceux qui lui avaient dit du mal de son favori, et il l'emmena
avec lui, se repentant bien de la peine qu'il lui avait faite.

Après l'avoir fait souper à merveille, il l'appela dans son cabinet, et
lui dit:

--Avenant, j'aime toujours la Belle aux cheveux d'or, ses refus ne m'ont
point rebuté; mais je ne sais comment m'y prendre pour qu'elle veuille
m'épouser: j'ai envie de t'y envoyer pour voir si tu pourras réussir.

Avenant répliqua qu'il était disposé à lui obéir en toutes choses, et
qu'il partirait dès le lendemain.

--Ho! dit le roi, je veux te donner un grand équipage.

--Cela n'est point nécessaire, répondit-il; il ne me faut qu'un bon
cheval, avec des lettres de votre part. Le roi l'embrassa, car il était
ravi de le voir sitôt prêt.

Ce fut le lundi matin qu'il prit congé du roi et de ses amis, pour aller
à son ambassade tout seul, sans pompe et sans bruit. Il ne faisait que
rêver aux moyens d'engager la Belle aux cheveux d'or à épouser le roi.
Il avait une écritoire dans sa poche, et, quand il lui venait quelque
belle pensée à mettre dans sa harangue, il descendait de cheval et
s'asseyait sous des arbres pour écrire, afin de ne rien oublier. Un
matin qu'il était parti à la petite pointe du jour, en passant dans une
grande prairie, il lui vint une pensée fort jolie; il mit pied à terre,
et se plaça contre des saules et des peupliers qui étaient plantés le
long d'une petite rivière qui coulait au bord du pré. Après qu'il eut
écrit, il regarda de tous côtés, charmé de se trouver en un si bel
endroit. Il aperçut sur l'herbe une grosse carpe dorée qui bâillait et
qui n'en pouvait plus, car, ayant voulu attraper de petits moucherons,
elle avait sauté si hors de l'eau, qu'elle s'était élancée sur l'herbe,
où elle était près de mourir. Avenant en eut pitié; et, quoiqu'il fût
jour maigre et qu'il eût pu l'emporter pour son dîner, il fut la prendre
et la remit doucement dans la rivière. Dès que ma commère la carpe sent
la fraîcheur de l'eau, elle commence à se réjouir, et se laisse couler
jusqu'au fond; puis revenant toute gaillarde au bord de la rivière:

--Avenant, dit-elle, je vous remercie du plaisir que vous venez de me
faire; sans vous je serais morte, et vous m'avez sauvée; je vous le
revaudrai.

Après ce petit compliment, elle s'enfonça dans l'eau; et Avenant demeura
bien surpris de l'esprit et de la grande civilité de la carpe.

Un autre jour qu'il continuait son voyage, il vit un corbeau bien
embarrassé: ce pauvre oiseau était poursuivi par un gros aigle grand
mangeur de corbeaux; il était près de l'attraper, et il l'aurait avalé
comme une lentille, si Avenant n'eût éprouvé de la compassion pour cet
oiseau.

--Voilà, dit-il, comme les plus forts oppriment les plus faibles: quelle
raison a l'aigle de manger le corbeau?

Il prend son arc qu'il portait toujours, et une flèche, puis, visant
bien l'aigle, croc! il lui décoche la flèche dans le corps et le perce
de part en part. L'aigle tombe mort, et le corbeau, ravi, vient se
percher sur un arbre.

--Avenant, lui dit-il, vous êtes bien généreux de m'avoir secouru, moi
qui ne suis qu'un misérable corbeau; mais je ne demeurerai point ingrat,
je vous le revaudrai.

Avenant admira le bon esprit du corbeau et continua son chemin. En
entrant dans un grand bois, si matin qu'il ne voyait qu'à peine son
chemin, il entendit un hibou qui criait en hibou désespéré.

--Ouais! dit-il, voilà un hibou bien affligé, il pourrait s'être laissé
prendre dans quelque filet.

Il chercha de tous côtés, et enfin il trouva de grands filets que des
oiseleurs avaient tendus la nuit pour attraper des oisillons.

--Quelle pitié! dit-il; les hommes ne sont faits que pour
s'entre-tourmenter, ou pour persécuter de pauvres animaux qui ne leur
font ni tort ni dommage.

Il tira son couteau et coupa les cordelettes. Le hibou prit l'essor;
mais, revenant à tire-d'aile:

--Avenant, dit-il, il n'est pas nécessaire que je vous fasse une longue
harangue pour vous faire comprendre l'obligation que je vous ai; elle
parle assez d'elle-même: les chasseurs allaient venir, j'étais pris,
j'étais mort sans votre secours. J'ai le coeur reconnaissant, je vous le
revaudrai.

Voilà les trois plus considérables aventures qui arrivèrent à Avenant
dans son voyage. Il était si pressé d'arriver, qu'il ne tarda pas à se
rendre au palais de la Belle aux cheveux d'or. Tout y était admirable;
l'on y voyait les diamants entassés comme des pierres; les beaux habits,
le bonbon, l'argent; c'étaient des choses merveilleuses; et il pensait
en lui-même que, si elle quittait tout cela pour venir chez le roi son
maître, il faudrait qu'il ait bien de la chance. Il prit un habit de
brocart, des plumes incarnates et blanches; il se peigna, se poudra, se
lava le visage, mit une riche écharpe toute brodée à son cou, avec un
petit panier, et dedans un beau petit chien, qu'il avait acheté en
passant à Boulogne. Avenant était si bien fait, si aimable, il faisait
toute chose avec tant de grâce, que, lorsqu'il se présenta à la porte du
palais, tous les gardes lui firent une grande révérence; et l'on courut
dire à la Belle aux cheveux d'or qu'Avenant, ambassadeur du roi son plus
proche voisin, demandait à la voir.

Sur ce nom d'Avenant, la princesse dit:

--Cela me porte bonne signification; je gagerais qu'il est joli et qu'il
plaît à tout le monde.

--Vraiment oui, madame, lui dirent toutes ses filles d'honneur, nous
l'avons vu du grenier où nous accommodions votre filasse, et tant qu'il
est demeuré sous les fenêtres nous n'avons pu rien faire.

--Voilà qui est beau, répliqua la Belle aux cheveux d'or, de vous amuser
à regarder les garçons! Çà, que l'on me donne ma grande robe de satin
bleu brodée, et que l'on éparpille bien mes blonds cheveux; que l'on me
fasse des guirlandes de fleurs nouvelles; que l'on me donne mes souliers
hauts et mon éventail; que l'on balaie ma chambre et mon trône: car je
veux qu'il dise partout que je suis vraiment la Belle aux cheveux d'or.

Voilà toutes les femmes qui s'empressaient de la parer comme une reine;
elles montraient tant de hâte qu'elles s'entrecognaient et n'avançaient
guère. Enfin la princesse passa dans sa galerie aux grands miroirs, pour
voir si rien ne lui manquait. Puis elle monta sur son trône d'or,
d'ivoire, et d'ébène, qui sentait comme baume; et elle commanda à ses
filles de prendre des instruments et de chanter tout doucement pour
n'étourdir personne.

On conduisit Avenant dans la salle d'audience. Il demeura si transporté
d'admiration qu'il a dit depuis bien des fois qu'il ne pouvait presque
parler. Néanmoins il reprit courage et fit sa harangue à merveille: il
pria la princesse qu'il n'eût pas le déplaisir de s'en retourner sans
elle.

--Gentil Avenant, lui dit-elle, toutes les raisons que vous venez de me
conter sont fort bonnes, et je vous assure que je serais bien aise de
vous favoriser plus qu'un autre. Mais il faut que vous sachiez qu'il y a
un mois je fus me promener sur la rivière avec toutes mes dames; et
comme l'on me servit ma collation, en ôtant mon gant je tirai de mon
doigt une bague qui tomba par malheur dans la rivière. Je la chérissais
plus que mon royaume. Je vous laisse à juger de quelle affliction cette
perte fut suivie. J'ai fait serment de n'écouter jamais aucune
proposition de mariage, que l'ambassadeur qui me proposera un époux ne
me rapporte ma bague. Voyez à présent ce que vous avez à faire là-dessus
car quand vous me parleriez quinze jours et quinze nuits, vous ne me
persuaderiez pas de changer de sentiment.

Avenant demeura bien étonné de cette réponse. Il lui fit une profonde
révérence et la pria de recevoir le petit chien, le panier et l'écharpe;
mais elle lui répliqua qu'elle ne voulait point de présents, et qu'il
songeât à ce qu'elle venait de lui dire.

Quand il fut retourné chez lui, il se coucha sans souper. Son petit
chien, qui s'appelait Cabriolle, ne voulut pas souper non plus: il vint
se mettre auprès de lui. De toute la nuit, Avenant ne cessa point de
soupirer.

--Où puis-je prendre une bague tombée depuis un mois dans une grande
rivière? disait-il. C'est toute folie de l'entreprendre! La princesse ne
m'a dit cela que pour me mettre dans l'impossibilité de lui obéir.

Il soupirait et s'affligeait fort. Cabriolle, qui l'écoutait, lui dit:

--Mon cher maître, je vous prie, ne désespérez point de votre bonne
fortune: vous êtes trop aimable pour n'être pas heureux. Allons dès
qu'il fera jour au bord de la rivière.

Avenant lui donna deux petits coups de la main et ne répondit rien;
mais, tout accablé de tristesse, il s'endormit. Cabriolle, voyant le
jour, cabriola tant qu'il l'éveilla, et lui dit:

--Mon maître, habillez-vous, et sortons. Avenant le voulut bien. Il se
lève, s'habille et descend dans le jardin, et du jardin il va
insensiblement au bord de la rivière, où il se promenait son chapeau sur
les yeux et ses bras croisés l'un sur l'autre, ne pensant qu'à son
départ, quand tout d'un coup il entendit qu'on l'appelait:

--Avenant! Avenant!

Il regarde de tous côtés et ne voit personne; il crut rêver. Il continue
sa promenade; on le rappelle:

--Avenant! Avenant!

--Qui m'appelle? dit-il.

Cabriolle, qui était fort petit, et qui regardait de près l'eau, lui
répliqua:

--Ne me croyez jamais, si ce n'est une carpe dorée que j'aperçois.

Aussitôt la grosse carpe paraît, et lui dit:

--Vous m'avez sauvé la vie dans le pré des alisiers, où je serais restée
sans vous; je vous promis de vous le revaloir. Tenez, cher Avenant,
voici la bague de la Belle aux cheveux d'or.

Il se baissa et la prit dans la gueule de ma commère la carpe, qu'il
remercia mille fois.

Au lieu de retourner chez lui, il fut droit au palais avec le petit
Cabriolle, qui était bien aise d'avoir fait venir son maître au bord de
l'eau. On alla dire à la princesse qu'il demandait à la voir.

--Hélas! dit-elle, le pauvre garçon, il vient prendre congé de moi. Il a
considéré que ce que je veux est impossible, et il va le dire à son
maître.

On fit entrer Avenant, qui lui présenta sa bague et lui dit:

--Madame la princesse, voilà votre commandement fait; vous plaît-il
recevoir le roi mon maître pour époux?

Quand elle vit sa bague où il ne manquait rien, elle resta si étonnée,
qu'elle croyait rêver.

--Vraiment, dit-elle, gracieux Avenant, il faut que vous soyez favorisé
de quelque fée, car naturellement cela n'est pas possible.

--Madame, dit-il, je n'en connais aucune, mais j'avais bien envie de
vous obéir.

--Puisque vous avez si bonne volonté, continua-t-elle, il faut que vous
me rendiez un autre service, sans lequel je ne me marierai jamais. Il y
a un prince, qui n'est pas éloigné d'ici, appelé Galifron, lequel
s'était mis dans l'esprit de m'épouser. Il me fit déclarer son dessein
avec des menaces épouvantables, que si je le refusais il désolerait mon
royaume. Mais jugez si je pouvais l'accepter: c'est un géant qui est
plus haut qu'une haute tour; il mange un homme comme un singe mange un
marron. Quand il va à la campagne, il porte dans ses poches de petits
canons, dont il se sert de pistolets; et, lorsqu'il parle bien haut,
ceux qui sont près de lui deviennent sourds. Je lui fis répondre que je
ne voulais point me marier, et qu'il m'excusât; cependant, il n'a point
laissé de me persécuter; il tue tous mes sujets et, avant toutes choses,
il faut vous battre contre lui et m'apporter sa tête.

Avenant demeura un peu étourdi de cette proposition. Il rêva quelque
temps, puis il dit:

--Eh bien, madame, je combattrai Galifron. Je crois que je serai vaincu;
mais je mourrai en homme brave.

La princesse resta bien étonnée: elle lui dit mille choses pour
l'empêcher de faire cette entreprise. Cela ne servit à rien: il se
retira pour aller chercher des armes et tout ce qu'il lui fallait. Quand
il eut ce qu'il voulait, il remit le petit Cabriolle dans son panier,
monta sur son beau cheval, et fut dans le pays de Galifron. Il demandait
de ses nouvelles à ceux qu'il rencontrait, et chacun lui disait que
c'était un vrai démon dont on n'osait approcher: plus il entendait dire
cela, plus il avait peur. Cabriolle le rassurait, en lui disant:

--Mon cher maître, pendant que vous vous battrez, j'irai lui mordre les
jambes; il baissera la tête pour me chasser, et vous le tuerez.

Avenant admirait l'esprit du petit chien, mais il savait assez que son
secours ne suffirait pas.

Enfin, il arriva près du château de Galifron. Tous les chemins étaient
couverts d'os et de carcasses d'hommes qu'il avait mangés ou mis en
pièces. Il ne l'attendit pas longtemps, qu'il le vit venir à travers un
bois. Sa tête dépassait les plus grands arbres, et il chantait d'une
voix épouvantable:

      Où sont les petits enfants,
      Que je les croque à belles dents?
      Il m'en faut tant, tant et tant
      Que le monde n'est suffisant.

Aussitôt Avenant se mit à chanter sur le même air:

      Approche, voici Avenant,
      Qui t'arrachera les dents;
      Bien qu'il ne soit pas des plus grands,
      Pour te battre il est suffisant.

Les rimes n'étaient pas bien régulières mais il fit la chanson fort
vite, et c'est même un miracle qu'il ne la fît pas plus mal, car il
avait horriblement peur. Quand Galifron entendit ces paroles, il regarda
de tous côtés, et aperçut Avenant l'épée à la main, qui lui dit deux ou
trois injures pour l'irriter. Il n'en fallut pas tant: il se mit dans
une colère effroyable; et prenant une massue toute de fer, il aurait
assommé du premier coup le gentil Avenant, sans un corbeau qui vint se
mettre sur le haut de sa tête, et avec son bec lui donna si juste dans
les yeux, qu'il les creva; le sang coulait sur son visage, il était
comme un désespéré, frappant de tous côtés. Avenant l'évitait et lui
portait de grands coups d'épée qu'il enfonçait jusqu'à la garde, et qui
lui faisaient mille blessures, par où il perdit tant de sang qu'il
tomba. Aussitôt Avenant lui coupa la tête, bien ravi d'avoir été si
heureux; et le corbeau, qui s'était perché sur un arbre, lui dit:

--Je n'ai pas oublié le service que vous me rendîtes en tuant l'aigle
qui me poursuivait. Je vous promis de m'en acquitter: je crois l'avoir
fait aujourd'hui.

--C'est moi qui vous dois tout, monsieur du Corbeau, répliqua Avenant;
je demeure votre serviteur. Il monta aussitôt à cheval, chargé de
l'épouvantable tête de Galifron.

Quand il arriva dans la ville, tout le monde le suivait et criait:
«Voici le brave Avenant qui vient de tuer le monstre», de sorte que la
princesse, qui entendit bien du bruit et qui tremblait qu'on ne lui vînt
apprendre la mort d'Avenant, n'osait demander ce qui lui était arrivé;
mais elle vit entrer Avenant avec la tête du géant, qui ne laissa pas de
lui faire encore peur, bien qu'il n'y eût plus rien à craindre.

--Madame, lui dit-il, votre ennemi est mort; j'espère que vous ne
refuserez plus le roi mon maître?

--Ah! si fait, dit la Belle aux cheveux d'or, je le refuserai si vous ne
trouvez moyen, avant mon départ, de m'apporter de l'eau de la grotte
ténébreuse.

«Il y a proche d'ici une grotte profonde qui a bien six lieues de tour.
On trouve à l'entrée deux dragons qui empêchent qu'on y entre. Ils ont
du feu dans la gueule et dans les yeux. Puis, lorsqu'on est dans la
grotte, on trouve un grand trou dans lequel il faut descendre: il est
plein de crapauds, de couleuvres et de serpents. Au fond de ce trou, il
y a une petite cave où coule la fontaine de beauté et de santé: c'est de
cette eau que je veux absolument. Tout ce qu'on en lave devient
merveilleux: si l'on est belle, on demeure toujours belle; si l'on est
laide, on devient belle; si l'on est jeune, on reste jeune; si l'on est
vieille, on devient jeune. Vous jugez bien, Avenant, que je ne quitterai
pas mon royaume sans en emporter.

--Madame, lui dit-il, vous êtes si belle que cette eau vous est bien
inutile; mais je suis un malheureux ambassadeur dont vous voulez la
mort: je vais aller chercher ce que vous désirez, avec la certitude de
n'en pouvoir revenir.

La Belle aux cheveux d'or ne changea point de dessein, et Avenant partit
avec le petit chien Cabriolle, pour aller à la grotte ténébreuse
chercher de l'eau de beauté. Tous ceux qu'il rencontrait sur le chemin
disaient:

--C'est une pitié de voir un garçon si aimable aller se perdre de gaieté
de coeur; il va seul à la grotte, et quand irait-il accompagné de cent
braves, il n'en pourrait venir à bout. Pourquoi la princesse ne
veut-elle que des choses impossibles?

Il continuait de marcher, et ne disait pas un mot; mais il était bien
triste.

Il arriva vers le haut d'une montagne où il s'assit pour se reposer un
peu, et il laissa paître son cheval et courir Cabriolle après des
mouches. Il savait que la grotte ténébreuse n'était pas loin de là, il
regardait s'il ne la verrait point. Enfin il aperçut un vilain rocher
noir comme de l'encre, d'où sortait une grosse fumée, et au bout d'un
moment un des dragons, qui jetait du feu par les yeux et par la gueule:
il avait le corps jaune et vert, des griffes et une longue queue qui
faisait plus de cent tours. Cabriolle vit tout cela; il ne savait où se
cacher, tant il avait peur.

Avenant, tout résolu de mourir, tira son épée, descendit avec une fiole
que la Belle aux cheveux d'or lui avait donnée pour la remplir de l'eau
de beauté. Il dit à son chien Cabriolle:

--C'est fait de moi! je ne pourrai jamais avoir de cette eau qui est
gardée par des dragons. Quand je serai mort, remplis la fiole de mon
sang et porte-la à la princesse, pour qu'elle voie ce qu'elle me coûte;
et puis va trouver le roi mon maître et conte-lui mon malheur.

Comme il parlait ainsi, il entendit qu'on appelait:

--Avenant! Avenant!

Il dit:

--Qui m'appelle?

Et il vit un hibou dans le trou d'un vieil arbre, qui lui dit:

--Vous m'avez retiré du filet des chasseurs où j'étais pris, et vous me
sauvâtes la vie, je vous promis que je vous le revaudrais: en voici le
temps. Donnez-moi votre fiole: je sais tous les chemins de la grotte
ténébreuse; je vais vous chercher de l'eau de beauté.

Dame! qui fut bien aise? je vous le laisse à penser. Avenant lui donna
vite la fiole, et le hibou entra sans nul empêchement dans la grotte. En
moins d'un quart d'heure, il revint rapporter la bouteille bien bouchée.
Avenant fut ravi, il le remercia de tout son coeur, et, remontant la
montagne, il prit le chemin de la ville bien joyeux.

Il alla droit au palais; il présenta la fiole à la Belle aux cheveux
d'or, qui n'eut plus rien à dire: elle remercia Avenant, et donna ordre
à tout ce qu'il fallait pour partir; puis elle se mit en voyage avec
lui. Elle le trouvait bien aimable et lui disait quelquefois:

--Si vous aviez voulu, je vous aurais fait roi, nous ne serions point
partis de mon royaume.

Mais il répondit:

--Je ne voudrais pas faire un si grand déplaisir à mon maître pour tous
les royaumes de la terre, quoique je vous trouve plus belle que le
soleil.

Enfin ils arrivèrent à la grande ville du roi, qui, sachant que la Belle
aux cheveux d'or venait, alla au-devant d'elle et lui fit les plus beaux
présents du monde. Il l'épousa avec tant de réjouissances que l'on ne
parlait d'autre chose. Mais la Belle aux cheveux d'or, qu'aimait Avenant
dans le fond de son coeur, n'était heureuse que quand elle le voyait, et
elle le louait toujours.

--Je ne serais point venue sans Avenant, disait-elle au roi. Il a fallu
qu'il ait fait des choses impossibles pour mon service: vous lui devez
être obligé. Il m'a donné de l'eau de beauté: je ne vieillirai jamais,
je serai toujours belle.

Les envieux qui écoutaient la reine dirent au roi:

--Vous n'êtes point jaloux, et vous en avez sujet de l'être. La reine
aime si fort Avenant qu'elle en perd le boire et le manger. Elle ne fait
que parler de lui et des obligations que vous lui avez, comme si tel
autre que vous auriez envoyé n'en eût pas fait autant.

Le roi dit:

--Vraiment, je m'en avise; qu'on aille le mettre dans la tour avec les
fers aux pieds et aux mains.

L'on prit Avenant, et, pour sa récompense d'avoir si bien servi le roi,
on l'enferma dans la tour avec les fers aux pieds et aux mains. Il ne
voyait personne que le geôlier, qui lui jetait un morceau de pain noir
par un trou, et de l'eau dans une écuelle de terre. Pourtant son petit
chien Cabriolle ne le quittait point; il le consolait et venait lui dire
toutes les nouvelles.

Quand la Belle aux cheveux d'or sut sa disgrâce, elle se jeta aux pieds
du roi, et, tout en pleurs, elle le pria de faire sortir Avenant de
prison. Mais plus elle le priait, plus il se fâchait, songeant: «C'est
qu'elle l'aime», et il n'en voulut rien faire. Elle n'en parla plus;
elle était bien triste.

Le roi s'avisa qu'elle ne le trouvait peut-être pas assez beau; il eut
envie de se frotter le visage avec de l'eau de beauté, afin que la reine
l'aimât plus qu'elle ne faisait. Cette eau était dans une fiole sur le
bord de la cheminée de la chambre de la reine, elle l'avait mise là pour
la regarder plus souvent; mais une de ses femmes de chambre, voulant
tuer une araignée avec un balai, jeta par malheur la fiole par terre,
qui se cassa, et toute l'eau fut perdue. Elle balaya vitement, et, ne
sachant que faire, elle se souvint qu'elle avait vu dans le cabinet du
roi une fiole toute semblable pleine d'eau claire comme était l'eau de
beauté; elle la prit adroitement sans rien dire, et la porta sur la
cheminée de la reine.

L'eau qui était dans le cabinet du roi servait à faire mourir les
princes et les grands seigneurs quand ils étaient criminels; au lieu de
leur couper la tête ou de les pendre, on leur frottait le visage de
cette eau: ils s'endormaient, et ne se réveillaient plus. Un soir donc,
le roi prit la fiole et se frotta bien le visage, puis il s'endormit et
mourut. Le petit chien Cabriolle l'apprit parmi les premiers et ne
manqua pas de l'aller dire à Avenant, qui lui dit d'aller trouver la
Belle aux cheveux d'or et de la faire souvenir du pauvre prisonnier.

Cabriolle se glissa doucement dans la presse, car il y avait grand bruit
à la cour pour la mort du roi. Il dit à la reine:

--Madame, n'oubliez pas le pauvre Avenant.

Elle se souvint aussitôt des peines qu'il avait souffertes à cause
d'elle et de sa grande fidélité. Elle sortit sans parler à personne, et
fut droit à la tour, où elle ôta elle-même les fers des pieds et des
mains d'Avenant. Et, lui mettant une couronne d'or sur la tête et le
manteau royal sur les épaules, elle lui dit:

--Venez, aimable Avenant, je vous fais roi et vous prends pour mon
époux.

Il se jeta à ses pieds et la remercia. Chacun fut ravi de l'avoir pour
maître. Il se fit la plus belle noce du monde, et la Belle aux cheveux
d'or vécut longtemps avec le bel Avenant, tous deux heureux et
satisfaits.

      Si par hasard un malheureux
      Te demande ton assistance,
      Ne lui refuse point un secours généreux.
      Un bienfait tôt ou tard reçoit sa récompense.

      Quand Avenant, avec tant de bonté,
      Servati carpe et corbeau; quand jusqu'au hibou même,
      Sans être rebuté de sa laideur extrême,
      Il conservait la liberté!

      Aurait-on pu jamais pu le croire,
      Que ces animaux quelque jour
      Le conduiraient au comble de la gloire,
      Lorsqu'il voudrait du roi servir le tendre amour?

      Malgré tous les attraits d'une beauté charmante,
      Qui commençait pour lui de sentir des désirs,
      Il conserve à son maître, étouffant ses soupirs,
      Une fidélité constante.

      Toutefois, sans raison, il se voit accusé:
      Mais quand à son bonheur il paraît plus d'obstacle,
      Le Ciel lui devait un miracle,
      Qu'à la vertu jamais le Ciel n'a refusé.



L'Oiseau bleu


C'était une fois un roi fort riche en terres et en argent; sa femme
mourut, il en fut inconsolable. Il s'enferma huit jours entiers dans un
petit cabinet, où il se cassait la tête contre les murs tant il était
affligé. On craignit qu'il ne se tuât, on mit des matelas entre la
tapisserie et la muraille, de sorte qu'il avait beau se frapper, il ne
se faisait point de mal. Tous ses sujets résolurent de l'aller voir, et
de lui dire ce qu'ils pourraient pour soulager sa tristesse. Les uns
préparaient des discours graves et sérieux; d'autres d'agréables et
réjouissants: mais cela ne faisait aucune impression sur son esprit, à
peine entendait-il ce qu'on lui disait. Enfin, il se présenta devant lui
une femme si couverte de crêpes noirs, de voiles, de mantes, de longs
habits de deuil, et qui pleurait et sanglotait si fort et si haut, qu'il
en demeura surpris. Elle lui dit qu'elle n'entreprenait point comme les
autres de diminuer sa douleur, quelle venait pour l'augmenter, parce que
rien n'était plus juste que de pleurer une bonne femme; que pour elle,
qui avait eu le meilleur de tous les maris, elle faisait bien son compte
de pleurer tant qu'il lui resterait des yeux à la tête. Là-dessus elle
redoubla ses cris, et le roi, à son exemple, se mit à hurler.

Il la reçut mieux que les autres; il l'entretint des belles qualités de
sa chère défunte, et elle renchérit celles de son cher défunt: ils
causèrent tant et tant, qu'ils ne savaient plus que dire sur leur
douleur. Quand la fine veuve vit la matière presque épuisée, elle leva
un peu ses voiles, et le roi affligé se récréa la vue à regarder cette
pauvre affligée, qui tournait et retournait fort à propos deux grands
yeux bleus, bordés de longues paupières noires: son teint était assez
fleuri. Le roi la considéra avec beaucoup d'attention; peu à peu il
parla moins de sa femme, puis il n'en parla plus du tout. La veuve
disait qu'elle voulait toujours pleurer son mari; le roi la pria de ne
point immortaliser son chagrin. Pour conclusion, l'on fut tout étonné
qu'il l'épousât, et que le noir se changeât en vert et en couleur de
rose: il suffit très souvent de connaître le faible des gens pour entrer
dans leur coeur et pour en faire tout ce que l'on veut.

Le roi n'avait eu qu'une fille de son premier mariage, qui passait pour
la huitième merveille du monde; on la nommait Florine, parce qu'elle
ressemblait à Flore, tant elle était fraîche, jeune et belle. On ne lui
voyait guère d'habits magnifiques; elle aimait les robes de taffetas
volant, avec quelques agrafes de pierreries et force guirlandes de
fleurs, qui faisaient un effet admirable quand elles étaient placées
dans ses beaux cheveux. Elle n'avait que quinze ans lorsque le roi se
remaria.

La nouvelle reine envoya quérir sa fille, qui avait été nourrie chez sa
marraine, la fée Soussio; mais elle n'en était ni plus gracieuse ni plus
belle: Soussio y avait voulu travailler et n'avait rien gagné. Elle ne
laissait pas de l'aimer chèrement. On l'appelait Truitonne, car son
visage avait autant de taches de rousseur qu'une truite; ses cheveux
noirs étaient si gras et si crasseux que l'on n'y pouvait toucher, sa
peau jaune distillait de l'huile. La reine ne laissait pas de l'aimer à
la folie; elle ne parlait que de la charmante Truitonne, et, comme
Florine avait toutes sortes d'avantages au-dessus d'elle, la reine s'en
désespérait; elle cherchait tous les moyens possibles de la mettre mal
auprès du roi. Il n'y avait point de jour que la reine et Truitonne ne
fissent quelque pièce à Florine. La princesse, qui était douce et
spirituelle, tâchait de se mettre au-dessus des mauvais procédés.

Le roi dit un jour à la reine que Florine et Truitonne étaient assez
grandes pour être mariées, et que le premier prince qui viendrait à la
cour, il fallait faire en sorte de lui en donner l'une des deux.

--Je prétends, répliqua la reine, que ma fille soit la première établie;
elle est plus âgée que la vôtre, et, comme elle est mille fois plus
aimable, il n'y a point à balancer là-dessus.

Le roi, qui n'aimait point la dispute, lui dit qu'il le voulait bien et
qu'il l'en faisait la maîtresse.

À quelque temps de là, on apprit que le roi Charmant devait arriver.
Jamais prince n'avait porté plus loin la galanterie et la magnificence;
son esprit et sa personne n'avaient rien qui ne répondît à son nom.
Quand la reine sut ces nouvelles, elle employa tous les brodeurs, tous
les tailleurs et tous les ouvriers à faire des ajustements à Truitonne.
Elle pria le roi que Florine n'eût rien de neuf, et, ayant gagné ses
femmes, elle lui fit voler tous ses habits, toutes ses coiffures et
toutes ses pierreries le jour même que Charmant arriva, de sorte que,
lorsqu'elle se voulut parer, elle ne trouva pas un ruban. Elle vit bien
d'où lui venait ce bon office. Elle envoya chez les marchands pour avoir
des étoffes; ils répondirent que la reine avait défendu qu'on lui en
donnât. Elle demeura donc avec une petite robe fort crasseuse, et sa
honte était si grande, qu'elle se mit dans le coin de la salle lorsque
le roi Charmant arriva.

La reine le reçut avec de grandes cérémonies; elle lui présenta sa
fille, plus brillante que le soleil et plus laide par toutes ses parures
qu'elle ne l'était ordinairement. Le roi en détourna ses yeux; la reine
voulait se persuader qu'elle lui plaisait trop et qu'il craignait de
s'engager, de sorte qu'elle la faisait toujours mettre devant lui. Il
demanda s'il n'y avait pas encore une autre princesse appelée Florine.

--Oui, dit Truitonne en la montrant avec le doigt; la voilà qui se
cache, parce qu'elle n'est pas brave.

Florine rougit, et devint si belle, si belle, que le roi Charmant
demeura comme un homme ébloui. Il se leva promptement, et fit une
profonde révérence à la princesse:

--Madame, lui dit-il, votre incomparable beauté vous pare trop pour que
vous ayez besoin d'aucun secours étranger.

--Seigneur, répliqua-t-elle, je vous avoue que je suis peu accoutumée à
porter un habit aussi malpropre que l'est celui-ci, et vous m'auriez
fait plaisir de ne vous pas apercevoir de moi.

--Il serait impossible, s'écria Charmant, qu'une si merveilleuse
princesse pût être en quelque lieu, et que l'on eût des yeux pour
d'autres que pour elle.

--Ah! dit la reine irritée, je passe bien mon temps à vous entendre.
Croyez-moi, seigneur, Florine est déjà assez coquette, et elle n'a pas
besoin qu'on lui dise tant de galanteries.

Le roi Charmant démêla aussitôt les motifs qui faisaient ainsi parler la
reine; mais, comme il n'était pas de condition à se contraindre, il
laissa paraître toute son admiration pour Florine, et l'entretint trois
heures de suite.

La reine au désespoir, et Truitonne inconsolable de n'avoir pas la
préférence sur la princesse, firent de grandes plaintes au roi et
l'obligèrent de consentir que, pendant le séjour du roi Charmant, l'on
enfermerait Florine dans une tour, où ils ne se verraient point. En
effet, aussitôt qu'elle fut retournée dans sa chambre, quatre hommes
masqués la portèrent au haut de la tour, et l'y laissèrent dans la
dernière désolation; car elle vit bien que l'on n'en usait ainsi que
pour l'empêcher de plaire au roi qui lui plaisait déjà fort, et qu'elle
aurait bien voulu pour époux.

Comme il ne savait pas les violences que l'on venait de faire à la
princesse, il attendait l'heure de la revoir avec mille impatiences. Il
voulut parler d'elle à ceux que le roi avait mis auprès de lui pour lui
faire plus d'honneur; mais, par l'ordre de la reine, ils lui dirent tout
le mal qu'ils purent: qu'elle était coquette, inégale, de méchante
humeur; qu'elle tourmentait ses amis et ses domestiques, qu'on ne
pouvait être plus malpropre, et qu'elle poussait si loin l'avarice,
quelles aimait mieux être habillée comme une petite bergère, que
d'acheter de riches étoffes de l'argent que lui donnait le roi son père.
À tout ce détail, Charmant souffrait et se sentait des mouvements de
colère qu'il avait bien de la peine à modérer.

--Non, disait-il en lui-même, il est impossible que le Ciel ait mis une
âme si mal faite dans le chef-d'oeuvre de la nature. Je conviens qu'elle
n'était pas proprement mise quand je l'ai vue, mais la honte qu'elle en
avait prouve assez qu'elle n'était point accoutumée à se voir ainsi.
Quoi! elle serait mauvaise avec cet air de modestie et de douceur qui
enchante? Ce n'est pas une chose qui me tombe sous le sens; il m'est
bien plus aisé de croire que c'est la reine qui la décrie ainsi: l'on
n'est pas belle-mère pour rien; et la princesse Truitonne est une si
laide bête, qu'il ne serait point extraordinaire qu'elle portât envie à
la plus parfaite de toutes les créatures.

Pendant qu'il raisonnait là-dessus, des courtisans qui l'environnaient
devinaient bien à son air qu'ils ne lui avaient pas fait plaisir de
parler mal de Florine. Il y en eut un plus adroit que les autres, qui,
changeant de ton et de langage pour connaître les sentiments du prince,
se mit à dire des merveilles de la princesse. À ces mots il se réveilla
comme d'un profond sommeil, il entra dans la conversation, la joie se
répandit sur son visage. Amour, amour, que l'on te cache difficilement!
Tu parais partout, sur les lèvres d'un amant, dans ses yeux, au son de
sa voix; lorsque l'on aime, le silence, la conversation, la joie ou la
tristesse, tout parle de ce qu'on ressent.

La reine, impatiente de savoir si le roi Charmant était bien touché,
envoya quérir ceux qu'elle avait mis dans sa confidence, et elle passa
le reste de la nuit à les questionner. Tout ce qu'ils lui disaient ne
servait qu'à confirmer l'opinion où elle était, que le roi aimait
Florine. Mais que vous dirai-je de la mélancolie de cette pauvre
princesse? Elle était couchée par terre dans le donjon de cette horrible
tour où les hommes masqués l'avaient emportée.

--Je serais moins à plaindre, disait-elle, si l'on m'avait mise ici
avant que j'eusse vu cet aimable roi: l'idée que j'en conserve ne peut
servir qu'à augmenter mes peines. Je ne dois pas douter que c'est pour
m'empêcher de le voir davantage que la reine me traite si cruellement.
Hélas! que le peu de beauté dont le Ciel m'a pourvue coûtera cher à mon
repos!

Elle pleurait ensuite si amèrement, si amèrement que sa propre ennemie
en aurait eu pitié si elle avait été témoin de ses douleurs.

C'est ainsi que cette nuit se passa. La reine, qui voulait engager le
roi Charmant par tous les témoignages qu'elle pourrait lui donner de son
attention, lui envoya des habits d'une richesse et d'une magnificence
sans pareille, faits à la mode du pays, et l'ordre des chevaliers
d'amour, qu'elle avait obligé le roi d'instituer le jour de leurs noces.
C'était un coeur d'or émaillé de couleur de feu, entouré de plusieurs
flèches, et percé d'une, avec ces mots: Une seule me blesse. La reine
avait fait tailler pour Charmant un coeur d'un rubis gros comme un oeuf
d'autruche; chaque flèche était d'un seul diamant, longue comme le
doigt, et la chaîne où ce coeur tenait était faite de perles, dont la
plus petite pesait une livre: enfin, depuis que le monde est monde, il
n'avait rien paru de tel.

Le roi, à cette vue, demeura si surpris qu'il fut quelque temps sans
parler. On lui présenta en même temps un livre dont les feuilles étaient
de vélin, avec des miniatures admirables, la couverture d'or, chargée de
pierreries; et les statuts de l'ordre des chevaliers d'amour y étaient
écrits d'un style fort tendre et fort galant. L'on dit au roi que la
princesse qu'il avait vue le priait d'être son chevalier, et qu'elle lui
envoyait ce présent. À ces mots, il osa se flatter que c'était celle
qu'il aimait.

--Quoi! la belle princesse Florine, s'écria-t-il, pense à moi d'une
manière si généreuse et si engageante?

--Seigneur, lui dit-on, vous vous méprenez au nom, nous venons de la
part de l'aimable Truitonne.

--C'est Truitonne qui me veut pour son chevalier! dit le roi d'un air
froid et sérieux, je suis fâché de ne pouvoir accepter cet honneur; mais
un souverain n'est pas assez maître de lui pour prendre les engagements
qu'il voudrait. Je sais ceux d'un chevalier, je voudrais les remplir
tous, et j'aime mieux ne pas recevoir la grâce qu'elle m'offre que de
m'en rendre indigne.

Il remit aussitôt le coeur, la chaîne et le livre dans la même
corbeille; puis il envoya tout chez la reine, qui pensa étouffer de rage
avec sa fille, de la manière méprisante dont le roi étranger avait reçu
une faveur si particulière.

Lorsqu'il put aller chez le roi et la reine, il se rendit dans leur
appartement: il espérait que Florine y serait; il regardait de tous
côtés pour la voir. Dès qu'il entendait entrer quelqu'un dans la
chambre, il tournait la tête brusquement vers la porte; il paraissait
inquiet et chagrin. La malicieuse reine devinait assez ce qui se passait
dans son âme, mais elle n'en faisait pas semblant. Elle ne lui parlait
que de parties de plaisir; il lui répondait tout de travers. Enfin il
demanda où était la princesse Florine.

--Seigneur, lui dit fièrement la reine, le roi son père a défendu
qu'elle sorte de chez elle, jusqu'à ce que ma fille soit mariée.

--Et quelle raison, répliqua le roi, peut-on avoir de tenir cette belle
personne prisonnière?

--Je l'ignore, dit la reine; et quand je le saurais, je pourrais me
dispenser de vous le dire.

Le roi se sentait dans une colère inconcevable; il regardait Truitonne
de travers, et songeait en lui-même que c'était à cause de ce petit
monstre qu'on lui dérobait le plaisir de voir la princesse. Il quitta
promptement la reine: sa présence lui causait trop de peine.

Quand il fut revenu dans sa chambre, il dit à un jeune prince qui
l'avait accompagné, et qu'il aimait fort, de donner tout ce qu'on
voudrait au monde pour gagner quelqu'une des femmes de la princesse,
afin qu'il pût lui parler un moment. Ce prince trouva aisément des dames
du palais qui entrèrent dans la confidence; il y en eut une qui l'assura
que le soir même Florine serait à une petite fenêtre basse qui répondait
sur le jardin, et que par là elle pourrait lui parler, pourvu qu'il prît
de grandes précautions afin qu'on ne le sût pas, «car, ajouta-t-elle, le
roi et la reine sont si sévères, qu'ils me feraient mourir s'ils
découvraient que j'eusse favorisé la passion de Charmant». Le prince,
ravi d'avoir amené l'affaire jusque-là, lui promit tout ce qu'elle
voulait, et courut faire sa cour au roi, en lui annonçant l'heure du
rendez-vous. Mais la mauvaise confidente ne manqua pas d'aller avertir
la reine de ce qui se passait et de prendre ses ordres. Aussitôt elle
pensa qu'il fallait envoyer sa fille à la petite fenêtre; elle
l'instruisit bien; et Truitonne ne manqua rien, quoiqu'elle fût
naturellement une grande bête.

La nuit était si noire, qu'il aurait été impossible au roi de
s'apercevoir de la tromperie qu'on lui faisait, quand même il n'aurait
pas été aussi prévenu qu'il l'était de sorte qu'il s'approcha de la
fenêtre avec des transports de joie inexprimables. Il dit à Truitonne
tout ce qu'il aurait dit à Florine pour la persuader de sa passion.
Truitonne, profitant de la conjoncture, lui dit qu'elle se trouvait la
plus malheureuse personne du monde d'avoir une belle-mère si cruelle, et
qu'elle aurait toujours à souffrir jusqu'à ce que sa fille fût mariée.
Le roi l'assura que, si elle le voulait pour son époux, il serait ravi
de partager avec elle sa couronne et son coeur. Là-dessus, il tira sa
bague de son doigt; et, la mettant au doigt de Truitonne, il ajouta que
c'était un gage éternel de sa foi, et qu'elle n'avait qu'à prendre
l'heure pour partir en diligence. Truitonne répondit le mieux qu'elle
put à ses empressements. Il s'apercevait bien qu'elle ne disait rien qui
vaille; et cela lui aurait fait de la peine, s'il ne se fût persuadé que
la crainte d'être surprise par la reine lui ôtait la liberté de son
esprit. Il ne la quitta qu'à la condition de revenir le lendemain à
pareille heure, ce qu'elle lui promit de tout son coeur.

La reine ayant su l'heureux succès de cette entrevue, elle s'en promit
tout. Et, en effet, le jour étant concerté, le roi vint la prendre dans
une chaise volante, traînée par des grenouilles ailées: un enchanteur de
ses amis lui avait fait ce présent. La nuit était fort noire; Truitonne
sortit mystérieusement par une petite porte, et le roi, qui l'attendait,
la reçut dans ses bras et lui jura cent fois une fidélité éternelle.
Mais comme il n'était pas d'humeur à voler longtemps dans sa chaise
volante sans épouser la princesse qu'il aimait, il lui demanda où elle
voulait que les noces se fissent. Elle lui dit qu'elle avait pour
marraine une fée qu'on appelait Soussio, qui était fort célèbre; qu'elle
était d'avis d'aller au château. Quoique le roi ne sût pas le chemin, il
n'eut qu'à dire à ses grosses grenouilles de l'y conduire; elles
connaissaient la carte générale de l'univers et en peu de temps elles
rendirent le roi et Truitonne chez Soussio.

Le château était si bien éclairé, qu'en arrivant le roi aurait reconnu
son erreur, si la princesse ne s'était soigneusement couverte de son
voile. Elle demanda sa marraine; elle lui parla en particulier, et lui
conta comme quoi elle avait attrapé Charmant, et qu'elle la priait de
l'apaiser.

--Ah! ma fille, dit la fée, la chose ne sera pas facile: il aime trop
Florine; je suis certaine qu'il va nous faire désespérer.

Cependant le roi les attendait dans une salle dont les murs étaient de
diamants, si clairs et si nets, qu'il vit au travers Soussio et
Truitonne causer ensemble. Il croyait rêver.

--Quoi! disait-il, ai-je été trahi? Les démons ont-ils apporté cette
ennemie de notre repos? Vient-elle pour troubler mon mariage? Ma chère
Florine ne paraît point! Son père l'a peut-être suivie!

Il pensait mille choses qui commençaient à le désoler. Mais ce fut bien
pis quand elles entrèrent dans la salle et que Soussio lui dit d'un ton
absolu:

--Roi Charmant, voici la princesse Truitonne, à laquelle vous avez donné
votre foi; elle est ma filleule, et je souhaite que vous l'épousiez tout
à l'heure.

--Moi, s'écria-t-il, moi, j'épouserais ce petit monstre! Vous me croyez
d'un naturel bien docile, quand vous me faites de telles propositions:
sachez que je ne lui ai rien promis; si elle dit autrement, elle en a....

--N'achevez pas, interrompit Soussio, et ne soyez jamais assez hardi
pour me manquer de respect.

--Je consens, répliqua le roi, de vous respecter autant qu'une fée est
respectable, pourvu que vous me rendiez ma princesse.

--Est-ce que je ne la suis pas, parjure? dit Truitonne en lui montrant
sa bague. À qui as-tu donné cet anneau pour gage de ta foi? À qui as-tu
parlé à la petite fenêtre, si ce n'est pas à moi?

--Comment donc! reprit-il, j'ai été déçu et trompé? Non, non, je n'en
serai point la dupe. Allons, allons, mes grenouilles, mes grenouilles,
je veux partir tout à l'heure.

--Ho! ce n'est pas une chose en votre pouvoir, si je n'y consens, dit
Soussio.

Elle le toucha, et ses pieds s'attachèrent au parquet, comme si on les y
avait cloués.

--Quand vous me lapideriez, lui dit le roi, quand vous m'écorcheriez, je
ne serais point à une autre qu'à Florine; j'y suis résolu, et vous
pouvez après cela user de votre pouvoir à votre gré.

Soussio employa la douceur, les menaces, les promesses, les prières.
Truitonne pleura, cria, gémit, se fâcha, s'apaisa. Le roi ne disait pas
un mot, et, les regardant toutes deux avec l'air du monde le plus
indigné, il ne répondait rien à tous leurs verbiages.

Il se passa ainsi vingt jours et vingt nuits, sans qu'elles cessassent
de parler, sans manger, sans dormir et sans s'asseoir. Enfin Soussio, à
bout et fatiguée, dit au roi:

--Ho bien, vous êtes un opiniâtre qui ne voulez pas entendre raison;
choisissez, ou d'être sept ans en pénitence, pour avoir donné votre
parole sans la tenir, ou d'épouser ma filleule.

Le roi, qui avait gardé un profond silence, s'écria tout d'un coup:

--Faites de moi tout ce que vous voudrez, pourvu que je sois délivré de
cette maussade.

--Maussade vous-même, dit Truitonne en colère; je vous trouve un
plaisant roitelet, avec votre équipage marécageux, de venir jusqu'en mon
pays pour me dire des injures et manquer à votre parole. Si vous aviez
quatre deniers d'honneur, en useriez-vous ainsi?

--Voilà des reproches touchants, dit le roi d'un ton railleur.
Voyez-vous, qu'on a tort de ne pas prendre une aussi belle personne pour
sa femme!

--Non, non, elle ne le sera pas, s'écria Soussio en colère. Tu n'as qu'à
t'envoler par cette fenêtre, si tu veux, car tu seras sept ans oiseau
bleu.»

En même temps le roi change de figure; ses bras se couvrent de plumes et
forment des ailes; ses jambes et ses pieds deviennent noirs et menus; il
lui croît des ongles crochus; son corps s'apetisse, il est tout garni de
longues plumes fines et mêlées de bleu céleste; ses yeux s'arrondissent
et brillent comme des soleils; son nez n'est plus qu'un bec d'ivoire; il
s'élève sur sa tête une aigrette blanche, qui forme une couronne; il
chante à ravir, et parle de même. En cet état il jette un cri douloureux
de se voir ainsi métamorphosé, et s'envole à tire-d'aile pour fuir le
funeste palais de Soussio.

Dans la mélancolie qui l'accable, il voltige de branche en branche, et
ne choisit que les arbres consacrés à l'amour ou à la tristesse, tantôt
sur les myrtes, tantôt sur les cyprès; il chante des airs pitoyables, où
il déplore sa méchante fortune et celle de Florine.

--En quel lieu ses ennemis l'ont-ils cachée? disait-il. Qu'est devenue
cette belle victime? La barbarie de la reine la laisse-t-elle encore
respirer? Où la chercherai-je? Suis-je condamné à passer sept ans sans
elle? Peut-être que pendant ce temps on la mariera, et que je perdrai
pour jamais l'espérance qui soutient ma vie.

Ces différentes pensées affligeaient l'oiseau bleu à tel point qu'il
voulait se laisser mourir.

D'un autre côté, la fée Soussio renvoya Truitonne à la reine, qui était
bien inquiète comment les noces se seraient passées. Mais quand elle vit
sa fille, et qu'elle lui raconta tout ce qui venait d'arriver, elle se
mit dans une colère terrible, dont le contrecoup retomba sur la pauvre
Florine.

--Il faut, dit-elle, qu'elle se repente plus d'une fois d'avoir su
plaire à Charmant.

Elle monta dans la tour avec Truitonne, qu'elle avait parée de ses plus
riches habits: elle portait une couronne de diamants sur sa tête, et
trois filles des plus riches barons de l'État tenaient la queue de son
manteau royal; elle avait au pouce l'anneau du roi Charmant, que Florine
remarqua le jour qu'ils parlèrent ensemble. Elle fut étrangement
surprise de voir Truitonne dans un si pompeux appareil.

--Voilà ma fille qui vient vous apporter des présents de sa noce, dit la
reine; le roi Charmant l'a épousée, il l'aime à la folie, il n'a jamais
été de gens plus satisfaits.»

Aussitôt on étale devant la princesse des étoffes d'or et d'argent, des
pierreries, des dentelles, des rubans, qui étaient dans de grandes
corbeilles de filigrane d'or. En lui présentant toutes ces choses,
Truitonne ne manquait pas de faire briller l'anneau du roi; de sorte que
la princesse Florine ne pouvait plus douter de son malheur. Elle
s'écria, d'un air désespéré, qu'on ôtât de ses yeux tous ces présents si
funestes; qu'elle ne pouvait plus porter que du noir, ou plutôt qu'elle
voulait présentement mourir. Elle s'évanouit; et la cruelle reine, ravie
d'avoir si bien réussi, ne permit pas qu'on la secourût: elle la laissa
seule dans le plus déplorable état du monde, et alla conter
malicieusement au roi que sa fille était si transportée de tendresse que
rien n'égalait les extravagances qu'elle faisait; qu'il fallait bien se
donner de garde de la laisser sortir de la tour. Le roi lui dit qu'elle
pouvait gouverner cette affaire à sa fantaisie et qu'il en serait
toujours satisfait.

Lorsque la princesse revint de son évanouissement, et qu'elle réfléchit
sur la conduite qu'on tenait avec elle, aux mauvais traitements qu'elle
recevait de son indigne marâtre, et à l'espérance qu'elle perdait pour
jamais d'épouser le roi Charmant, sa douleur devint si vive, qu'elle
pleura toute la nuit; en cet état elle se mit à sa fenêtre, où elle fit
des regrets fort tendres et fort touchants. Quand le jour approcha, elle
la ferma et continua de pleurer.

La nuit suivante, elle ouvrit la fenêtre, elle poussa de profonds
soupirs et des sanglots, elle versa un torrent de larmes: le jour venu,
elle se cacha dans sa chambre. Cependant le roi Charmant, ou pour mieux
dire le bel oiseau bleu, ne cessait point de voltiger autour du palais;
il jugeait que sa chère princesse y était enfermée, et, si elle faisait
de tristes plaintes, les siennes ne l'étaient pas moins. Il s'approchait
des fenêtres le plus qu'il pouvait, pour regarder dans les chambres;
mais la crainte que Truitonne ne l'aperçût et ne se doutât que c'était
lui, l'empêchait de faire ce qu'il aurait voulu.

--Il y va de ma vie, disait-il en lui-même: si ces mauvaises
découvraient où je suis, elles voudraient se venger; il faudrait que je
m'éloignasse, ou que je fusse exposé aux derniers dangers.

Ces raisons l'obligèrent à garder de grandes mesures, et d'ordinaire il
ne chantait que la nuit.

Il y avait vis-à-vis de la fenêtre où Florine se mettait, un cyprès
d'une hauteur prodigieuse: l'oiseau bleu vint s'y percher. Il y fut à
peine, qu'il entendit une personne qui se plaignait:

--Souffrirai-je encore longtemps? disait-elle. La mort ne viendra-t-elle
point à mon secours? Ceux qui la craignent ne la voient que trop tôt; je
la désire et la cruelle me fuit. Ah! barbare reine, que t'ai-je fait,
pour me retenir dans une captivité si affreuse? N'as-tu pas assez
d'autres endroits pour me désoler? Tu n'as qu'à me rendre témoin du
bonheur que ton indigne fille goûte avec le roi Charmant!

L'oiseau bleu n'avait pas perdu un mot de cette plainte; il en demeura
bien surpris, et il attendit le jour avec la dernière impatience, pour
voir la dame affligée; mais avant qu'il vînt, elle avait fermé la
fenêtre et s'était retirée.

L'oiseau curieux ne manqua pas de revenir la nuit suivante. Il faisait
clair de lune: il vit une fille à la fenêtre de la tour, qui commençait
ses regrets:

--Fortune, disait-elle, toi qui me flattais de régner, toi qui m'avais
rendu l'amour de mon père, que t'ai-je fait pour me plonger tout d'un
coup dans les plus amères douleurs? Est-ce dans un âge aussi tendre que
le mien qu'on doit commencer à ressentir ton inconstance? Reviens,
barbare, s'il est possible; je te demande, pour toutes faveurs, de
terminer ma fatale destinée.

L'oiseau bleu écoutait; et plus il écoutait, plus il se persuadait que
c'était son aimable princesse qui se plaignait. Il lui dit:

--Adorable Florine, merveille de nos jours, pourquoi voulez-vous finir
si promptement les vôtres? Vos maux ne sont point sans remède.

--Hé! qui me parle, s'écria-t-elle, d'une manière si consolante?

--Un roi malheureux, reprit l'oiseau, qui vous aime et n'aimera jamais
que vous.

--Un roi qui m'aime! ajouta-t-elle. Est-ce ici un piège que me tend mon
ennemie? Mais, au fond, qu'y gagnera-t-elle? Si elle cherche à découvrir
mes sentiments, je suis prête à lui en faire l'aveu.

--Non, ma princesse, répondit-il, l'amant qui vous parle n'est point
capable de vous trahir.

En achevant ces mots, il vola sur la fenêtre. Florine eut d'abord grande
peur d'un oiseau si extraordinaire, qui parlait avec autant d'esprit que
s'il avait été homme, quoiqu'il conservât le petit son de voix d'un
rossignol; mais la beauté de son plumage et ce qu'il lui dit la rassura.

--M'est-il permis de vous revoir, ma princesse? s'écria-t-il. Puis-je
goûter un bonheur si parfait sans mourir de joie? Mais, hélas! que cette
joie est troublée par votre captivité et l'état où la méchante Soussio
m'a réduit pour sept ans!

--Et qui êtes-vous, charmant oiseau? dit la princesse en le caressant.

--Vous avez dit mon nom, ajouta le roi, et vous feignez de ne pas me
connaître.

--Quoi! le plus grand roi du monde! Quoi! le roi Charmant, dit la
princesse, serait le petit oiseau que je tiens?

--Hélas! belle Florine, il n'est que trop vrai, reprit-il; et, si
quelque chose m'en peut consoler, c'est que j'ai préféré cette peine à
celle de renoncer à la passion que j'ai pour vous.

--Pour moi! dit Florine. Ah! ne cherchez point à me tromper! Je sais, je
sais que vous avez épousé Truitonne; j'ai reconnu votre anneau à son
doigt: je l'ai vue toute brillante des diamants que vous lui avez
donnés. Elle est venue m'insulter dans ma triste prison, chargée d'une
riche couronne et d'un manteau royal qu'elle tenait de votre main
pendant que j'étais chargée de chaînes et de fers.

--Vous avez vu Truitonne en cet équipage? interrompit le roi; sa mère et
elle ont osé vous dire que ces joyaux venaient de moi? Ô ciel! est-il
possible que j'entende des mensonges si affreux, et que je ne puisse
m'en venger aussitôt que je le souhaite? Sachez qu'elles ont voulu me
décevoir, qu'abusant de votre nom, elles m'ont engagé d'enlever cette
laide Truitonne; mais, aussitôt que je connus mon erreur, je voulus
l'abandonner, et je choisis enfin d'être oiseau bleu sept ans de suite,
plutôt que de manquer à la fidélité que je vous ai vouée.

Florine avait un plaisir si sensible d'entendre parler son aimable amant
qu'elle ne se souvenait plus des malheurs de sa prison. Que ne lui
dit-elle pas pour le consoler de sa triste aventure, et pour le
persuader qu'elle ne ferait pas moins pour lui qu'il n'avait fait pour
elle? Le jour paraissait, la plupart des officiers étaient déjà levés,
que l'oiseau bleu et la princesse parlaient encore ensemble. Ils se
séparèrent avec mille peines, après s'être promis que toutes les nuits
ils s'entretiendraient ainsi.

La joie de s'être trouvés était si extrême, qu'il n'est point de termes
capables de l'exprimer; chacun de son côté remerciait l'amour et la
fortune. Cependant Florine s'inquiétait pour l'oiseau bleu:

--Qui le garantira des chasseurs, disait-elle, ou de la serre aiguë de
quelque aigle, ou de quelque vautour affamé, qui le mangerait avec
autant d'appétit que si ce n'était pas un grand roi? Ô ciel! que
deviendrais-je si ses plumes légères et fines, poussées par le vent,
venaient jusque dans ma prison m'annoncer le désastre que je crains?

Cette pensée empêcha que la pauvre princesse fermât les yeux: car,
lorsque l'on aime, les illusions paraissent des vérités, et ce que l'on
croyait impossible dans un autre temps semble aisé en celui-là, de sorte
qu'elle passa le jour à pleurer, jusqu'à ce que l'heure fût venue de se
mettre à sa fenêtre.

Le charmant oiseau, caché dans le creux d'un arbre, avait été tout le
jour occupé à penser à sa belle princesse.

--Que je suis content, disait-il, de l'avoir retrouvée! qu'elle est
engageante! que je sens vivement les bontés qu'elle me témoigne!

Ce tendre amant comptait jusqu'aux moindres moments de la pénitence qui
l'empêchait de l'épouser, et jamais on n'en a désiré la fin avec plus de
passion. Comme il voulait faire à Florine toutes les galanteries dont il
était capable, il vola jusqu'à la ville capitale de son royaume; il alla
à son palais, il entra dans son cabinet par une vitre qui était cassée;
il prit des pendants d'oreilles de diamants, si parfaits et si beaux
qu'il n'y en avait point au monde qui en approchassent; il les apporta
le soir à Florine, et la pria de s'en parer.

--J'y consentirais, lui dit-elle, si vous me voyiez le jour; mais,
puisque je ne vous parle que la nuit, je ne les mettrai pas.

L'oiseau lui promit de prendre si bien son temps, qu'il viendrait à la
tour à l'heure qu'elle voudrait: aussitôt elle mit les pendants
d'oreilles, et la nuit se passa à causer comme s'était passée l'autre.

Le lendemain l'oiseau bleu retourna dans son royaume; il alla à son
palais; il entra dans son cabinet par la vitre rompue, et il en apporta
les plus riches bracelets que l'on eût encore vus: ils étaient d'une
seule émeraude, taillés en facettes, creusés par le milieu, pour y
passer la main et le bras.

--Pensez-vous, lui dit la princesse, que mes sentiments pour vous aient
besoin d'être cultivés par des présents? Ah! que vous me connaîtriez
mal.

--Non, madame, répliquait-il, je ne crois pas que les bagatelles que je
vous offre soient nécessaires pour me conserver votre tendresse; mais la
mienne serait blessée si je négligeais aucune occasion de vous marquer
mon attention; et, quand vous ne me voyez point, ces petits bijoux me
rappellent à votre souvenir.

Florine lui dit là-dessus mille choses obligeantes, auxquelles il
répondit par mille autres qui ne l'étaient pas moins.

La nuit suivante, l'oiseau amoureux ne manqua pas d'apporter à sa belle
une montre d'une grandeur raisonnable, qui était dans une perle;
l'excellence du travail surpassait celle de la matière.

--Il est inutile de me régaler d'une montre, dit-elle galamment; quand
vous êtes éloigné de moi, les heures me paraissent sans fin; quand vous
êtes avec moi, elles passent comme un songe: ainsi je ne puis leur
donner une juste mesure.

--Hélas! ma princesse, s'écria l'oiseau bleu, j'en ai la même opinion
que vous, et je suis persuadé que je renchéris encore sur la
délicatesse.

--Après ce que vous souffrez pour me conserver votre coeur,
répliqua-t-elle, je suis en état de croire que vous avez porté l'amitié
et l'estime aussi loin qu'elles peuvent aller.

Dès que le jour paraissait, l'oiseau volait dans le fond de son arbre,
où des fruits lui servaient de nourriture. Quelquefois encore il
chantait de beaux airs: sa voix ravissait les passants, ils
l'entendaient et ne voyaient personne, aussi il était conclu que
c'étaient des esprits. Cette opinion devint si commune, que l'on n'osait
entrer dans le bois, on rapportait mille aventures fabuleuses qui s'y
étaient passées, et la terreur générale fit la sûreté particulière de
l'oiseau bleu.

Il ne se passait aucun jour sans qu'il fît un présent à Florine: tantôt
un collier de perles, ou des bagues des plus brillantes et des mieux
mises en oeuvre, des attaches de diamants, des poinçons, des bouquets de
pierreries qui imitaient la couleur des fleurs, des livres agréables,
des médailles, enfin, elle avait un amas de richesses merveilleuses.
Elle ne s'en parait jamais que la nuit pour plaire au roi, et le jour,
n'ayant pas d'endroit où les mettre, elle les cachait soigneusement dans
sa paillasse.

Deux années s'écoulèrent ainsi sans que Florine se plaignît une seule
fois de sa captivité. Et comment s'en serait-elle plainte? Elle avait la
satisfaction de parler toute la nuit à ce qu'elle aimait; il ne s'est
jamais tant dit de jolies choses. Bien qu'elle ne vît personne et que
l'oiseau passât le jour dans le creux d'un arbre, ils avaient mille
nouveautés à se raconter; la matière était inépuisable, leur coeur et
leur esprit fournissaient abondamment des sujets de conversation.

Cependant la malicieuse reine, qui la retenait si cruellement en prison,
faisait d'inutiles efforts pour marier Truitonne. Elle envoyait des
ambassadeurs la proposer à tous les princes dont elle connaissait le
nom: dès qu'ils arrivaient, on les congédiait brusquement.

--S'il s'agissait de la princesse Florine, vous seriez reçus avec joie,
leur disait-on; mais pour Truitonne, elle peut rester vestale sans que
personne s'y oppose.

À ces nouvelles, sa mère et elle s'emportaient de colère contre
l'innocente princesse qu'elles persécutaient:

--Quoi! malgré sa captivité, cette arrogante nous traversera?
disaient-elles. Quel moyen de lui pardonner les mauvais tours qu'elle
nous fait? Il faut qu'elle ait des correspondances secrètes dans les
pays étrangers, c'est tout au moins une criminelle d'État; traitons-la
sur ce pied, et cherchons tous les moyens possibles de la convaincre.

Elles finirent leur conseil si tard, qu'il était plus de minuit
lorsqu'elles résolurent de monter dans la tour pour l'interroger. Elle
était avec l'oiseau bleu à la fenêtre, parée de ses pierreries, coiffée
de ses beaux cheveux, avec un soin qui n'était pas naturel aux personnes
affligées; sa chambre et son lit étaient jonchés de fleurs, et quelques
pastilles d'Espagne qu'elle venait de brûler répandaient une odeur
excellente. La reine écouta à la porte; elle crut entendre chanter un
air à deux parties, car Florine avait une voix presque céleste. En voici
les paroles, qui lui parurent tendres:

      Que notre sort est déplorable,
      Et que nous souffrons de tourment
      Pour nous aimer trop constamment,
      Mais c'est en vain qu'on nous accable;

      Malgré nos cruels ennemis,
      Nos coeurs seront toujours unis.

Quelques soupirs finirent leur petit concert.

--Ah! ma Truitonne, nous sommes trahies! s'écria la reine en ouvrant
brusquement la porte, et se jetant dans la chambre.

Que devint Florine à cette vue? Elle poussa promptement sa petite
fenêtre, pour donner le temps à l'oiseau royal de s'envoler. Elle était
bien plus occupée de sa conservation que de la sienne propre; mais il ne
se sentit pas la force de s'éloigner; ses yeux perçants lui avaient
découvert le péril auquel sa princesse était exposée. Il avait vu la
reine et Truitonne; quelle affliction de n'être pas en état de défendre
sa maîtresse! Elles s'approchèrent d'elle comme des furies qui voulaient
la dévorer.

--L'on sait vos intrigues contre l'État, s'écria la reine, ne pensez pas
que votre rang vous sauve des châtiments que vous méritez.

--Et avec qui, madame? répliqua la princesse. N'êtes-vous pas ma
geôlière depuis deux ans? Ai-je vu d'autres personnes que celles que
vous m'avez envoyées?

Pendant qu'elle parlait, la reine et sa fille l'examinaient avec une
surprise sans pareille, son admirable beauté et son extraordinaire
parure les éblouissaient.

--Et d'où vous viennent, madame, dit la reine, ces pierreries qui
brillent plus que le soleil? Nous ferez-vous accroire qu'il y en a des
mines dans cette tour?

--Je les y ai trouvées, répliqua Florine; c'est tout ce que j'en sais.

La reine la regardait attentivement, pour pénétrer jusqu'au fond de son
coeur ce qui s'y passait.

--Nous ne sommes pas vos dupes, dit-elle; vous pensez nous en faire
accroire; mais, princesse, nous savons ce que vous faites depuis le
matin jusqu'au soir. On vous a donné tous ces bijoux dans la seule vue
de vous obliger à vendre le royaume de votre père.

--Je serais fort en état de le livrer, répondit-elle avec un sourire
dédaigneux: une princesse infortunée, qui languit dans les fers depuis
si longtemps, peut beaucoup dans un complot de cette nature!

--Et pour qui donc, reprit la reine, êtes-vous coiffée comme une petite
coquette, votre chambre pleine d'odeurs, et votre personne si
magnifique, qu'au milieu de la cour vous seriez moins parée?

--J'ai assez de loisir, dit la princesse; il n'est pas extraordinaire
que j'en donne quelques moments à m'habiller; j'en passe tant d'autres à
pleurer mes malheurs, que ceux-là ne sont pas à me reprocher.

--Çà, çà, voyons, dit la reine, si cette personne n'a point quelque
traité fait avec les ennemis.

Elle chercha elle-même partout, et, venant à la paillasse, qu'elle fit
vider, elle y trouva une si grande quantité de diamants, de perles, de
rubis, d'émeraudes et de topazes, qu'elle ne savait d'où cela venait.
Elle avait résolu de mettre en quelque lieu des papiers pour perdre la
princesse; dans le temps qu'on n'y prenait pas garde, elle en cacha dans
la cheminée; mais par bonheur l'oiseau bleu était perché au-dessus, qui
voyait mieux qu'un lynx, et qui écoutait tout. Il s'écria:

--Prends garde à toi, Florine, voilà ton ennemie qui veut te faire une
trahison.

Cette voix si peu attendue épouvanta à tel point la reine, qu'elle n'osa
faire ce qu'elle avait médité.

--Vous voyez, madame, dit la princesse, que les esprits qui volent en
l'air me sont favorables.

--Je crois, dit la reine outrée de colère, que les démons s'intéressent
pour vous; mais malgré eux votre père saura se faire justice.

--Plût au ciel, s'écria Florine, n'avoir à craindre que la fureur de mon
père! Mais la vôtre, madame, est plus terrible.

La reine la quitta, troublée de tout ce qu'elle venait de voir et
d'entendre. Elle tint conseil sur ce qu'elle devait faire contre la
princesse: on lui dit que, si quelque fée ou quelque enchanteur la
prenaient sous leur protection, le vrai secret pour les irriter serait
de lui faire de nouvelles peines, et qu'il serait mieux d'essayer de
découvrir son intrigue. La reine approuva cette pensée; elle envoya
coucher dans sa chambre une jeune fille qui contrefaisait l'innocente;
elle eut ordre de lui dire qu'on la mettait auprès d'elle pour la
servir. Mais quelle apparence de donner dans un panneau si grossier? La
princesse la regarda comme une espionne, elle ne put ressentir une
douleur plus violente.

--Quoi! je ne parlerais plus à cet oiseau qui m'est si cher!
disait-elle. Il m'aidait à supporter mes malheurs, je soulageais les
siens; notre tendresse nous suffisait. Que va-t-il faire? Que ferai-je
moi-même?

En pensant à toutes ces choses, elle versait des ruisseaux de larmes.

Elle n'osait plus se mettre à la petite fenêtre, quoiqu'elle entendît
voltiger autour; elle mourait d'envie de lui ouvrir, mais elle craignait
d'exposer la vie de ce cher amant. Elle passa un mois entier sans
paraître; l'oiseau bleu se désespérait. Quelles plaintes ne faisait-il
pas! Comment vivre sans voir sa princesse? Il n'avait jamais mieux
ressenti les maux de l'absence et ceux de la métamorphose; il cherchait
inutilement des remèdes à l'une et à l'autre; après s'être creusé la
tête, il ne trouvait rien qui le soulageât.

L'espionne de la princesse, qui veillait jour et nuit depuis un mois, se
sentit si accablée de sommeil, qu'enfin elle s'endormit profondément.
Florine s'en aperçut; elle ouvrit sa petite fenêtre, et dit:

      Oiseau bleu, couleur du temps,
      Vole à moi promptement.

Ce sont là ses propres paroles, auxquelles l'on n'a rien voulu changer.
L'oiseau les entendit si bien, qu'il vint promptement sur la fenêtre.
Quelle joie de se revoir! Qu'ils avaient de choses à se dire! Les
amitiés et les protestations de fidélité se renouvelèrent mille et mille
fois. La princesse n'ayant pu s'empêcher de répandre des larmes, son
amant s'attendrit beaucoup et la consola de son mieux. Enfin, l'heure de
se quitter étant venue, sans que la geôlière se fût réveillée, ils se
dirent l'adieu du monde le plus touchant. Le lendemain encore l'espionne
s'endormit; la princesse diligemment se mit à la fenêtre, puis elle dit
comme la première fois:

      Oiseau bleu, couleur du temps,
      Vole à moi promptement.

Aussitôt l'oiseau vint, et la nuit se passa comme l'autre, sans bruit et
sans éclat, dont nos amants étaient ravis; ils se flattaient que la
surveillante prendrait tant de plaisir à dormir qu'elle en ferait autant
toutes les nuits. Effectivement, la troisième se passa encore très
heureusement; mais pour celle qui suivit, la dormeuse ayant entendu du
bruit, elle écouta sans faire semblant de rien; puis elle regarda de son
mieux, et vit au clair de la lune le plus bel oiseau de l'univers qui
parlait à la princesse, qui la caressait avec sa patte, qui la
becquetait doucement; enfin elle entendit plusieurs choses de leur
conversation, et demeura très étonnée, car l'oiseau parlait comme un
amant, et la belle Florine lui répondait avec tendresse.

Le jour parut, ils se dirent adieu; et, comme s'ils eussent eu un
pressentiment de leur prochaine disgrâce, ils se quittèrent avec une
peine extrême. La princesse se jeta sur son lit toute baignée de ses
larmes, et le roi retourna dans le creux de son arbre. Sa geôlière
courut chez la reine; elle lui apprit tout ce qu'elle avait vu et
entendu. La reine envoya quérir Truitonne et ses confidentes; elles
raisonnèrent longtemps ensemble, et conclurent que l'oiseau bleu était
le roi Charmant.

--Quel affront! s'écria la reine, quel affront, ma Truitonne! Cette
insolente princesse, que je croyais si affligée, jouissait en repos des
agréables conversations de notre ingrat! Ah! je me vengerai d'une
manière si sanglante qu'il en sera parlé.

Truitonne la pria de n'y perdre pas un moment; et, comme elle se croyait
plus intéressée dans l'affaire que la reine, elle mourait de joie
lorsqu'elle pensait à tout ce qu'on ferait pour désoler l'amant et la
maîtresse.

La reine renvoya l'espionne dans la tour; elle lui ordonna de ne
témoigner ni soupçon, ni curiosité, et de paraître plus endormie qu'à
l'ordinaire. Elle se coucha de bonne heure, elle ronfla de son mieux; et
la pauvre princesse déçue, ouvrant la petite fenêtre, s'écria:

      Oiseau bleu, couleur du temps,
      Vole à moi promptement.

Mais elle l'appela toute la nuit inutilement, il ne parut point; car la
méchante reine avait fait attacher au cyprès des épées, des couteaux,
des rasoirs, des poignards; et, lorsqu'il vint à tire-d'aile s'abattre
dessus, ces armes meurtrières lui coupèrent les pieds; il tomba sur
d'autres, qui lui coupèrent les ailes; et enfin, tout percé, il se sauva
avec mille peines jusqu'à son arbre, laissant une longue trace de sang.

Que n'étiez-vous là, belle princesse, pour soulager cet oiseau royal?
Mais elle serait morte, si elle l'avait vu dans un état si déplorable.
Il ne voulait prendre aucun soin de sa vie, persuadé que c'était Florine
qui lui avait fait jouer ce mauvais tour.

--Ah! barbare, disait-il douloureusement, est-ce ainsi que tu paies la
passion la plus pure et la plus tendre qui sera jamais? Si tu voulais ma
mort, que ne me la demandais-tu toi-même? Elle m'aurait été chère de ta
main. Je venais te trouver avec tant d'amour et de confiance! Je
souffrais pour toi, et je souffrais sans me plaindre! Quoi! tu m'as
sacrifié à la plus cruelle des femmes! Elle était notre ennemie commune;
tu viens de faire ta paix à mes dépens. C'est toi, Florine, c'est toi
qui me poignardes! Tu as emprunté la main de Truitonne, et tu l'as
conduite jusque dans mon sein!

Ces funestes idées l'accablèrent à un tel point qu'il résolut de mourir.

Mais son ami l'enchanteur, qui avait vu revenir chez lui les grenouilles
volantes avec le chariot, sans que le roi parût, se mit si en peine de
ce qui pouvait lui être arrivé, qu'il parcourut huit fois toute la terre
pour le chercher, sans qu'il lui fût possible de le trouver. Il faisait
son neuvième tour, lorsqu'il passa dans le bois où il était, et, suivant
les règles qu'il s'était prescrites, il sonna du cor assez longtemps, et
puis il cria cinq fois de toute sa force:

--Roi Charmant, roi Charmant, où êtes-vous?

Le roi reconnut la voix de son meilleur ami:

--Approchez, lui dit-il, de cet arbre, et voyez le malheureux roi que
vous chérissez, noyé dans son sang.

L'enchanteur, tout surpris, regardait de tous côtés sans rien voir:

--Je suis oiseau bleu, dit le roi d'une voix faible et languissante.

À ces mots, l'enchanteur le trouva sans peine dans son petit nid. Un
autre que lui aurait été étonné plus qu'il ne le fut; mais il n'ignorait
aucun tour de l'art nécromancien: il ne lui en coûta que quelques
paroles pour arrêter le sang qui coulait encore; et avec des herbes
qu'il trouva dans le bois, et sur lesquelles il dit deux mots de
grimoire, il guérit le roi aussi parfaitement que s'il n'avait pas été
blessé.

Il le pria ensuite de lui apprendre par quelle aventure il était devenu
oiseau, et qui l'avait blessé si cruellement. Le roi contenta sa
curiosité: il lui dit que c'était Florine qui avait décelé le mystère
amoureux des visites secrètes qu'il lui rendait, et que, pour faire sa
paix avec la reine, elle avait consenti à laisser garnir le cyprès de
poignards et de rasoirs, par lesquels il avait été presque haché; il se
récria mille fois sur l'infidélité de cette princesse, et dit qu'il
s'estimerait heureux d'être mort avant d'avoir connu son méchant coeur.
Le magicien se déchaîna contre elle et contre toutes les femmes; il
conseilla au roi de l'oublier.

--Quel malheur serait le vôtre, lui dit-il, si vous étiez capable
d'aimer plus longtemps cette ingrate? Après ce qu'elle vient de vous
faire, l'on en doit tout craindre.

L'oiseau bleu n'en put demeurer d'accord, il aimait encore trop
chèrement Florine; et l'enchanteur, qui connut ses sentiments malgré le
soin qu'il prenait de les cacher, lui dit d'une manière agréable:

      Accablé d'un cruel malheur,
      En vain l'on parle et l'on raisonne;
      On n'écoute que sa douleur,
      Et point les conseils qu'on nous donne.

      Il faut laisser faire le temps,
      Chaque chose a son point de vue;
      Et, quand l'heure n'est pas venue,
      On se tourmente vainement.

Le royal oiseau en convint, et pria son ami de le porter chez lui et de
le mettre dans une cage où il fût à couvert de la patte du chat et de
toute arme meurtrière.

--Mais, lui dit l'enchanteur, resterez-vous encore cinq ans dans un état
si déplorable et si peu convenable à vos affaires et à votre dignité?
Car enfin, vous avez des ennemis qui soutiennent que vous êtes mort; ils
veulent envahir votre royaume: je crains bien que vous ne l'ayez perdu
avant d'avoir recouvré votre première forme.

--Ne pourrais-je pas, répliqua-t-il, aller dans mon palais et gouverner
tout comme je faisais ordinairement?

--Oh! s'écria son ami, la chose est difficile! Tel qui veut obéir à un
homme ne veut pas obéir à un perroquet; tel vous craint étant roi, étant
environné de grandeur et de faste, qui vous arrachera toutes les plumes,
vous voyant un petit oiseau.

--Ah! faiblesse humaine! brillant extérieur! s'écria le roi, encore que
tu ne signifies rien pour le mérite et la vertu, tu ne laisses pas
d'avoir des endroits décevants dont on ne saurait presque se défendre!
Eh bien, continua-t-il, soyons philosophe, méprisons ce que nous ne
pouvons obtenir: notre parti ne sera point le plus mauvais.

--Je ne me rends pas sitôt, dit le magicien, j'espère trouver quelques
bons expédients.

Florine, la triste Florine, désespérée de ne plus voir le roi, passait
les jours et les nuits à la fenêtre, répétant sans cesse:

      Oiseau bleu, couleur du temps,
      Vole à moi promptement.

La présence de son espionne ne l'en empêchait point; son désespoir était
tel, qu'elle ne ménageait plus rien.

--Qu'êtes-vous devenu, roi Charmant? s'écria-t-elle. Nos communs ennemis
vous ont-ils fait ressentir les cruels effets de leur rage? Avez-vous
été sacrifié à leurs fureurs? Hélas! hélas! n'êtes-vous plus? Ne dois-je
plus vous voir, ou, fatigué de mes malheurs, m'avez-vous abandonnée à la
dureté de mon sort?

Que de larmes, que de sanglots suivaient ces tendres plaintes! Que les
heures étaient devenues longues par l'absence d'un amant si aimable et
si cher! La princesse, abattue, malade, maigre et changée, pouvait à
peine se soutenir; elle était persuadée que tout ce qu'il y a de plus
funeste était arrivé au roi.

La reine et Truitonne triomphaient; la vengeance leur faisait plus de
plaisir que l'offense ne leur avait fait de peine. Et, au fond, de
quelle offense s'agissait-il? Le roi Charmant n'avait pas voulu épouser
un petit monstre qu'il avait mille sujets de haïr. Cependant le père de
Florine, qui devenait vieux, tomba malade et mourut. La fortune de la
méchante reine et sa fille changea de face: elles étaient regardées
comme des favorites qui avaient abusé de leur faveur, le peuple mutiné
courut au palais demander la princesse Florine, la reconnaissant pour
souveraine. La reine, irritée, voulut traiter l'affaire avec hauteur;
elle parut sur un balcon et menaça les mutins. En même temps la sédition
devint générale; on enfonce les portes de son appartement, on le pille,
et on l'assomme à coups de pierres. Truitonne s'enfuit chez sa marraine
la fée Soussio; elle ne courait pas moins de dangers que sa mère.

Les grands du royaume s'assemblèrent promptement et montèrent à la tour,
où la princesse était fort malade: elle ignorait la mort de son père et
le supplice de son ennemie. Quand elle entendit tant de bruit, elle ne
douta pas qu'on ne vînt la prendre pour la faire mourir. Elle n'en fut
point effrayée: la vie lui était odieuse depuis qu'elle avait perdu
l'oiseau bleu. Mais ses sujets s'étant jetés à ses pieds, lui apprirent
le changement qui venait d'arriver à sa fortune. Elle n'en fut point
émue. Ils la portèrent dans son palais et la couronnèrent.

Les soins infinis que l'on prit de sa santé, et l'envie qu'elle avait
d'aller chercher l'oiseau bleu, contribuèrent beaucoup à la rétablir, et
lui donnèrent bientôt assez de force pour nommer un conseil, afin
d'avoir soin de son royaume en son absence; et puis elle prit pour des
mille millions de pierreries, et elle partit une nuit toute seule, sans
que personne sût où elle allait.

L'enchanteur qui prenait soin des affaires du roi Charmant, n'ayant pas
assez de pouvoir pour détruire ce que Soussio avait fait, s'avisa de
l'aller trouver et de lui proposer quelque accommodement en faveur
duquel elle rendrait au roi sa figure naturelle. Il prit les grenouilles
et vola chez la fée, qui causait dans ce moment avec Truitonne. D'un
enchanteur à une fée il n'y a que la main; ils se connaissaient depuis
cinq ou six cents ans, et dans cet espace de temps ils avaient été mille
fois bien et mal ensemble. Elle le reçut très agréablement.

--Que me veut mon compère? lui dit-elle (c'est ainsi qu'ils se nomment
tous). Y a-t-il quelque chose pour son service qui dépende de moi?

--Oui, ma commère, dit le magicien, vous pouvez tout pour ma
satisfaction; il s'agit du meilleur de mes amis, d'un roi que vous avez
rendu infortuné.

--Ha! ha! je vous entends, compère, s'écria Soussio, j'en suis fâchée,
mais il n'y a point de grâce à espérer pour lui, s'il ne veut épouser ma
filleule; la voilà belle et jolie, comme vous voyez: qu'il se consulte.

L'enchanteur pensa demeurer muet, il la trouva laide; cependant il ne
pouvait se résoudre à s'en aller sans régler quelque chose avec elle,
parce que le roi avait couru mille risques depuis qu'il était en cage.
Le clou qui l'accrochait s'était rompu; la cage était tombée, et Sa
Majesté emplumée souffrit beaucoup de cette chute; Minet, qui se
trouvait dans la chambre lorsque cet accident arriva, lui donna un coup
de griffe dans l'oeil dont il pensa rester borgne. Une autre fois on
avait oublié de lui donner à boire; il allait le grand chemin d'avoir la
pépie, quand on l'en garantit par quelques gouttes d'eau. Un petit
coquin de singe, s'étant échappé, attrapa ses plumes au travers des
barreaux de sa cage, et il l'épargna aussi peu qu'il aurait fait un geai
ou un merle. Le pire de tout cela, c'est qu'il était sur le point de
perdre son royaume; ses héritiers faisaient tous les jours des
fourberies nouvelles pour prouver qu'il était mort. Enfin l'enchanteur
conclut avec sa commère Soussio qu'elle mènerait Truitonne dans le
palais du roi Charmant; qu'elle y resterait quelques mois, pendant
lesquels il prendrait sa résolution de l'épouser, et qu'elle lui
rendrait sa figure, quitte à reprendre celle d'oiseau, s'il ne voulait
pas se marier.

La fée donna des habits tout d'or et d'argent à Truitonne, puis elle la
fit monter en trousse derrière elle sur un dragon, et elles se rendirent
au royaume de Charmant, qui venait d'y arriver avec son fidèle ami
l'enchanteur. En trois coups de baguette il se vit le même qu'il avait
été, beau, aimable, spirituel et magnifique; mais il achetait bien cher
le temps dont on diminuait sa pénitence: la seule pensée d'épouser
Truitonne le faisait frémir. L'enchanteur lui disait les meilleures
raisons qu'il pouvait, elles ne faisaient qu'une médiocre impression sur
son esprit; et il était moins occupé de la conduite de son royaume que
des moyens de proroger le terme que Soussio lui avait donné pour épouser
Truitonne.

Cependant la reine Florine, déguisée sous un habit de paysanne, avec ses
cheveux épars et mêlés, qui cachaient son visage, un chapeau de paille
sur la tête, un sac de toile sur son épaule, commença son voyage, tantôt
à pied, tantôt à cheval, tantôt par mer, tantôt par terre: elle faisait
toute la diligence possible; mais, ne sachant où elle devait tourner ses
pas, elle craignait toujours d'aller d'un côté pendant que son aimable
roi serait de l'autre. Un jour qu'elle s'était arrêtée au bord d'une
fontaine dont l'eau argentée bondissait sur de petits cailloux, elle eut
envie de se laver les pieds; elle s'assit sur le gazon, elle releva ses
blonds cheveux avec un ruban, et mit ses pieds dans le ruisseau: elle
ressemblait à Diane qui se baigne au retour d'une chasse. Il passa dans
cet endroit une petite vieille toute voûtée, appuyée sur un gros bâton;
elle s'arrêta, et lui dit:

--Que faites-vous là, ma belle fille? vous êtes bien seule!

--Ma bonne mère, dit la reine, je ne laisse pas d'être en grande
compagnie, car j'ai avec moi les chagrins, les inquiétudes et les
déplaisirs.

À ces mots, ses yeux se couvrirent de larmes.

--Quoi! si jeune, vous pleurez, dit la bonne femme. Ah! ma fille, ne
vous affligez pas. Dites-moi ce que vous avez sincèrement, et j'espère
vous soulager.

La reine le voulut bien; elle lui conta ses ennuis, la conduite que la
fée Soussio avait tenue dans cette affaire, et enfin comme elle
cherchait l'oiseau bleu.

La petite vieille se redresse, s'agence, change tout d'un coup de
visage, paraît belle, jeune, habillée superbement; et regardant la reine
avec un sourire gracieux:

--Incomparable Florine, lui dit-elle, le roi que vous cherchez n'est
plus oiseau; ma soeur Soussio lui a rendu sa première figure, il est
dans son royaume; ne vous affligez point; vous y arriverez, et vous
viendrez à bout de votre dessein. Voici quatre oeufs; vous les casserez
dans vos pressants besoins, et vous y trouverez des secours qui vous
seront utiles.

En achevant ces mots, elle disparut.

Florine se sentit fort consolée de ce qu'elle venait d'entendre; elle
mit les oeufs dans son sac, et tourna ses pas vers le royaume de
Charmant.

Après avoir marché huit jours et huit nuits sans s'arrêter, elle arrive
au pied d'une montagne prodigieuse par sa hauteur, toute d'ivoire, et si
droite que l'on n'y pouvait mettre les pieds sans tomber. Elle fit mille
tentatives inutiles; elle glissait, elle se fatiguait, et, désespérée
d'un obstacle si insurmontable, elle se coucha au pied de la montagne,
résolue de s'y laisser mourir, quand elle se souvint des oeufs que la
fée lui avait donnés. Elle en prit un:

--Voyons, dit-elle, si elle ne s'est point moquée de moi en me
promettant les secours dont j'aurais besoin.

Dès qu'elle l'eut cassé, elle y trouva de petits crampons d'or, qu'elle
mit à ses pieds et à ses mains. Quand elle les eut, elle monta la
montagne d'ivoire sans aucune peine, car les crampons entraient dedans
et l'empêchaient de glisser. Lorsqu'elle fut tout en haut, elle eut de
nouvelles peines pour descendre: toute la vallée était d'une seule glace
de miroir. Il y avait autour plus de soixante mille femmes qui s'y
miraient avec un plaisir extrême, car ce miroir avait bien deux lieues
de large et six de haut. Chacune s'y voyait selon ce qu'elle voulait
être: la rouge y paraissait blonde, la brune avait les cheveux noirs, la
vieille croyait être jeune, la jeune n'y vieillissait point; enfin, tous
les défauts y étaient si bien cachés, que l'on y venait des quatre coins
du monde. Il y avait de quoi mourir de rire, de voir les grimaces et les
minauderies que la plupart de ces coquettes faisaient. Cette
circonstance n'y attirait pas moins d'hommes; le miroir leur plaisait
aussi. Il faisait paraître aux uns de beaux cheveux, aux autres la
taille plus haute et mieux prise, l'air martial, et meilleure mine. Les
femmes, dont ils se moquaient, ne se moquaient pas moins d'eux; de sorte
que l'on appelait cette montagne de mille noms différents. Personne
n'était jamais parvenu jusqu'au sommet; et, quand on vit Florine, les
dames poussèrent de longs cris de désespoir:

--Où va cette malavisée? disaient-elles. Sans doute qu'elle a assez
d'esprit pour marcher sur notre glace: du premier pas elle brisera tout.

Elles faisaient un bruit épouvantable. La reine ne savait comment faire,
car elle voyait un grand péril à descendre par là; elle cassa un autre
oeuf, dont il sortit deux pigeons et un chariot, qui devint en même
temps assez grand pour s'y placer commodément; puis les pigeons
descendirent doucement avec la reine, sans qu'il lui arrivât rien de
fâcheux. Elle leur dit:

--Mes petits amis, si vous vouliez me conduire jusqu'au lieu où le roi
Charmant tient sa cour, vous n'obligeriez point une ingrate.

Les pigeons, civils et obéissants, ne s'arrêtèrent ni jour ni nuit
qu'ils ne fussent arrivés aux portes de la ville. Florine descendit et
leur donna à chacun un doux baiser plus estimable qu'une couronne.

Oh! que le coeur lui battait en entrant! Elle se barbouilla le visage
pour n'être point connue. Elle demanda aux passants où elle pouvait voir
le roi. Quelques-uns se prirent à rire.

--Voir le roi? lui dirent-ils. Hé, que lui veux-tu, ma Mie-Souillon? Va,
va te décrasser, tu n'as pas les yeux assez bons pour voir un tel
monarque.

La reine ne répondit rien: elle s'éloigna doucement et demanda encore à
ceux qu'elle rencontra où elle se pourrait mettre pour voir le roi.

--Il doit venir demain au temple avec la princesse Truitonne, lui
dit-on; car enfin il consent à l'épouser.

Ciel! quelle nouvelle! Truitonne, l'indigne Truitonne sur le point
d'épouser le roi! Florine pensa mourir; elle n'eut plus de force pour
parler ni pour marcher: elle se mit sous une porte, assise sur des
pierres, bien cachée de ses cheveux et de son chapeau de paille.

--Infortunée que je suis! disait-elle, je viens ici pour augmenter le
triomphe de ma rivale et me rendre témoin de sa satisfaction! C'était
donc à cause d'elle que l'oiseau bleu cessa de me venir voir! C'était
pour ce petit monstre qu'il me faisait la plus cruelle de toutes les
infidélités, pendant qu'abîmée dans la douleur je m'inquiétais pour la
conservation de sa vie! Le traître avait changé; et, se souvenant moins
de moi que s'il ne m'avait jamais vue, il me laissait le soin de
m'affliger de sa trop longue absence, sans se soucier de la mienne.

Quand on a beaucoup de chagrin, il est rare d'avoir bon appétit; la
reine chercha où se loger, et se coucha sans souper. Elle se leva avec
le jour, elle courut au temple; elle n'y entra qu'après avoir essuyé
mille rebuffades des gardes et des soldats. Elle vit le trône du roi et
celui de Truitonne, qu'on regardait déjà comme la reine. Quelle douleur
pour une personne aussi tendre et aussi délicate que Florine! Elle
s'approcha du trône de sa rivale; elle se tint debout, appuyée contre un
pilier de marbre. Le roi vint le premier, plus beau et plus aimable
qu'il eût été de sa vie. Truitonne parut ensuite, richement vêtue, et si
laide, qu'elle en faisait peur. Elle regarda la reine en fronçant le
sourcil.

--Qui es-tu, lui dit-elle, pour oser t'approcher de mon excellente
figure, et si près de mon trône d'or?

--Je me nomme Mie-Souillon, répondit-elle; je viens de loin pour vous
vendre des raretés.

Elle fouilla aussitôt dans son sac de toile; elle en tira des bracelets
d'émeraude que le roi Charmant lui avait donnés.

--Ho! ho! dit Truitonne, voilà de jolies verrines! En veux-tu une pièce
de cinq sous?

--Montrez-les, madame, aux connaisseurs, dit la reine, et puis nous
ferons notre marché.

Truitonne, qui aimait le roi plus tendrement qu'une telle bête n'en
était capable, étant ravie de trouver des occasions de lui parler,
s'avança jusqu'à son trône et lui montra les bracelets, le priant de lui
dire son sentiment. À la vue de ces bracelets, il se souvint de ceux
qu'il avait donnés à Florine; il pâlit, il soupira, et fut longtemps
sans répondre; enfin, craignant qu'on ne s'aperçût de l'état où ses
différentes pensées le réduisaient, il se fit un effort et lui répliqua:

--Ces bracelets valent, je crois, autant que mon royaume; je pensais
qu'il n'y en avait qu'une paire au monde, mais en voilà de semblables.

Truitonne revint de son trône, où elle avait moins bonne mine qu'une
huître à l'écaille; elle demanda à la reine combien, sans surfaire, elle
voulait de ces bracelets.

--Vous auriez trop de peine à me les payer, madame, dit-elle; il vaut
mieux vous proposer un autre marché. Si vous me voulez procurer de
coucher une nuit dans le cabinet des échos qui est au palais du roi, je
vous donnerai mes émeraudes.

--Je le veux bien, Mie-Souillon, dit Truitonne en riant comme une perdue
et montrant des dents plus longues que les défenses d'un sanglier.

Le roi ne s'informa point d'où venaient ces bracelets, moins par
indifférence pour celle qui les présentait (bien qu'elle ne fût guère
propre à faire naître la curiosité), que par un éloignement invincible
qu'il sentait pour Truitonne. Or, il est à propos qu'on sache que,
pendant qu'il était oiseau bleu, il avait conté à la princesse qu'il y
avait sous son appartement un cabinet, qu'on appelait le cabinet des
échos, qui était si ingénieusement fait, que tout ce qui s'y disait fort
bas était entendu du roi lorsqu'il était couché dans sa chambre; et,
comme Florine voulait lui reprocher son infidélité, elle n'en avait
point imaginé de meilleur moyen.

On la mena dans le cabinet par ordre de Truitonne: elle commença ses
plaintes et ses regrets.

--Le malheur dont je voulais douter n'est que trop certain, cruel oiseau
bleu! dit-elle. Tu m'as oubliée, tu aimes mon indigne rivale! Les
bracelets que j'ai reçus de ta déloyale main n'ont pu me rappeler à ton
souvenir, tant j'en suis éloignée!

Alors les sanglots interrompirent ses paroles, et, quand elle eut assez
de forces pour parler, elle se plaignit encore et continua jusqu'au
jour. Les valets de chambre l'avaient entendue toute la nuit gémir et
soupirer: ils le dirent à Truitonne, qui lui demanda quel tintamarre
elle avait fait. La reine lui dit qu'elle dormait si bien,
qu'ordinairement elle rêvait et qu'elle parlait très souvent haut. Pour
le roi, il ne l'avait point entendue, par une fatalité étrange: c'est
que, depuis qu'il avait aimé Florine, il ne pouvait plus dormir, et
lorsqu'il se mettait au lit pour prendre quelque repos, on lui donnait
de l'opium.

La reine passa une partie du jour dans une étrange inquiétude.

--S'il m'a entendue, disait-elle, se peut-il une indifférence plus
cruelle? S'il ne m'a pas entendue, que ferai-je pour parvenir à me faire
entendre?

Il ne se trouvait plus de raretés extraordinaires, car des pierreries
sont toujours belles; mais il fallait quelque chose qui piquât le goût
de Truitonne: elle eut recours à ses oeufs. Elle en cassa un; aussitôt
il en sortit un petit carrosse d'acier poli, garni d'or de rapport: il
était attelé de six souris vertes, conduites par un raton couleur de
rose, et le postillon, qui était aussi de famille ratonnière, était gris
de lin. Il y avait dans ce carrosse quatre marionnettes plus fringantes
et plus spirituelles que toutes celles qui paraissent aux foires
Saint-Germain et Saint-Laurent; elles faisaient des choses surprenantes,
particulièrement deux petites Égyptiennes qui, pour danser la sarabande
et les passe-pied, ne l'auraient pas cédé à Leance.

La reine demeura ravie de ce nouveau chef-d'oeuvre de l'art
nécromancien; elle ne dit mot jusqu'au soir, qui était l'heure que
Truitonne allait à la promenade; elle se mit dans une allée, faisant
galoper ses souris, qui traînaient le carrosse, les ratons et les
marionnettes. Cette nouveauté étonna si fort Truitonne, qu'elle s'écria
deux ou trois fois:

--Mie-Souillon, Mie-Souillon, veux-tu cinq sous du carrosse et de ton
attelage souriquois?

--Demandez aux gens de lettres et aux docteurs de ce royaume, dit
Florine, ce qu'une telle merveille peut valoir, et je m'en rapporterai à
l'estimation du plus savant.

Truitonne, qui était absolue en tout, lui répliqua:

--Sans m'importuner plus longtemps de ta crasseuse présence, dis-m'en le
prix.

--Dormir encore dans le cabinet des échos, dit-elle, est tout ce que je
demande.

--Va, pauvre bête, répliqua Truitonne, tu n'en seras pas refusée; et se
tournant vers ses dames:

--Voilà une sotte créature, dit-elle, de retirer si peu d'avantages de
ses raretés.

La nuit vint. Florine dit tout ce qu'elle put imaginer de plus tendre,
et elle le dit aussi inutilement qu'elle l'avait déjà fait, parce que le
roi ne manquait jamais de prendre son opium. Les valets de chambre
disaient entre eux:

--Sans doute que cette paysanne est folle: qu'est-ce qu'elle raisonne
toute la nuit?

--Avec cela, disaient les autres, il ne laisse pas d'y avoir de l'esprit
et de la passion dans ce qu'elle conte.

Elle attendait impatiemment le jour, pour voir quel effet ses discours
auraient produit.

--Quoi! ce barbare est devenu sourd à ma voix! disait-elle. Il n'entend
plus sa chère Florine? Ah! quelle faiblesse de l'aimer encore! que je
mérite bien les marques de mépris qu'il me donne!

Mais elle y pensait inutilement, elle ne pouvait se guérir de sa
tendresse. Il n'y avait plus qu'un oeuf dans son sac dont elle dût
espérer du secours; elle le cassa: il en sortit un pâté de six oiseaux
qui étaient bardés, cuits et fort bien apprêtés; avec cela ils
chantaient merveilleusement bien, disaient la bonne aventure, et
savaient mieux la médecine qu'Esculape. La reine resta charmée d'une
chose si admirable; elle fut avec son pâté parlant dans l'antichambre de
Truitonne.

Comme elle attendait qu'elle passât, un des valets de chambre du roi
s'approcha d'elle et lui dit:

--Ma Mie-Souillon, savez-vous bien que, si le roi ne prenait pas de
l'opium pour dormir, vous l'étourdiriez assurément? car vous jasez la
nuit d'une manière surprenante.

Florine ne s'étonna plus de ce qu'il ne l'avait pas entendue; elle
fouilla dans son sac et lui dit:

--Je crains si peu d'interrompre le repos du roi, que, si vous voulez ne
point lui donner d'opium ce soir, en cas que je couche dans ce même
cabinet, toutes ces perles et tous ces diamants seront pour vous.

Le valet de chambre y consentit et lui en donna sa parole. À quelques
moments de là, Truitonne vint; elle aperçut la reine avec son pâté, qui
feignait de le vouloir manger.

--Que fais-tu là, Mie-Souillon? lui dit-elle.

--Madame, répliqua Florine, je mange des astrologues, des musiciens et
des médecins.

En même temps tous les oiseaux se mettent à chanter plus mélodieusement
que des sirènes; puis ils s'écrièrent:

--Donnez la pièce blanche et nous vous dirons votre bonne aventure. Un
canard, qui dominait, dit plus haut que les autres:

--Can, can, can, je suis médecin, je guéris de tous les maux et de toute
sorte de folie, hormis de celle d'amour.

Truitonne, plus surprise de tant de merveilles qu'elle l'eût été de ses
jours, jura:

--Par la vertuchou, voilà un excellent pâté! je le veux avoir; çà, çà,
Mie-Souillon, que t'en donnerai-je?

--Le prix ordinaire, dit-elle: coucher dans le cabinet des échos, et
rien davantage.

--Tiens, dit généreusement Truitonne (car elle était de belle humeur par
l'acquisition d'un tel pâté), tu en auras une pistole.

Florine, plus contente qu'elle l'eût encore été, parce qu'elle espérait
que le roi l'entendrait, se retira en la remerciant.

Dès que la nuit parut, elle se fit conduire dans le cabinet, souhaitant
avec ardeur que le valet de chambre lui tînt parole, et qu'au lieu de
donner de l'opium au roi il lui présentât quelque autre chose qui pût le
tenir éveillé. Lorsqu'elle crut que chacun s'était endormi, elle
commença ses plaintes ordinaires.

--À combien de périls me suis-je exposée, disait-elle, pour te chercher,
pendant que tu me fuis et que tu veux épouser Truitonne. Que t'ai-je
donc fait, cruel, pour oublier tes serments? Souviens-toi de ta
métamorphose, de mes bontés, de nos tendres conversations.

Elle les répéta presque toutes, avec une mémoire qui prouvait assez que
rien ne lui était plus cher que ce souvenir.

Le roi ne dormait point, et il entendait si distinctement la voix de
Florine et toutes ses paroles, qu'il ne pouvait comprendre d'où elles
venaient; mais son coeur, pénétré de tendresse, lui rappela si vivement
l'idée de son incomparable princesse qu'il sentit sa séparation avec la
même douleur qu'au moment où les couteaux l'avaient blessé sur le
cyprès. Il se mit à parler de son côté comme la reine avait fait du
sien.

--Ah! princesse, dit-il, trop cruelle pour un amant qui vous adorait!
est-il possible que vous m'ayez sacrifié à nos communs ennemis?

Florine entendit ce qu'il disait, et ne manqua pas de lui répondre et de
lui apprendre que, s'il voulait entretenir la Mie-Souillon, il serait
éclairci de tous les mystères qu'il n'avait pu pénétrer jusqu'alors. À
ces mots, le roi, impatient, appela un de ses valets de chambre et lui
demanda s'il ne pouvait point trouver Mie-Souillon et l'amener. Le valet
de chambre répliqua que rien n'était plus aisé, parce qu'elle couchait
dans le cabinet des échos.

Le roi ne savait qu'imaginer. Quel moyen de croire qu'une si grande
reine que Florine fût déguisée en souillon? Et quel moyen de croire que
Mie-Souillon eût la voix de la reine et sût des secrets si particuliers,
à moins que ce ne fût elle-même? Dans cette incertitude il se leva, et,
s'habillant avec précipitation, il descendit par un degré dérobé dans le
cabinet des échos, dont la reine avait ôté la clef, mais le roi en avait
une qui ouvrait toutes les portes du palais.

Il la trouva avec une légère robe de taffetas blanc, qu'elle portait
sous ses vilains habits; ses beaux cheveux couvraient ses épaules; elle
était couchée sur un lit de repos, et une lampe un peu éloignée ne
rendait qu'une lumière sombre. Le roi entra tout d'un coup; et, son
amour l'emportant sur son ressentiment, dès qu'il la reconnut il vint se
jeter à ses pieds, il mouilla ses mains de ses larmes et pensa mourir de
joie, de douleur et de mille pensées différentes qui lui passèrent en
même temps dans l'esprit.

La reine ne demeura pas moins troublée; son coeur se serra, elle pouvait
à peine soupirer. Elle regardait fixement le roi sans lui rien dire; et,
quand elle eut la force de lui parler, elle n'eut pas celle de lui faire
des reproches; le plaisir de le revoir lui fit oublier pour quelque
temps les sujets de plainte qu'elle croyait avoir. Enfin, ils
s'éclaircirent, ils se justifièrent; leur tendresse se réveilla; et tout
ce qui les embarrassait, c'était la fée Soussio.

Mais dans ce moment, l'enchanteur, qui aimait le roi, arriva avec une
fée fameuse: c'était justement celle qui donna les quatre oeufs à
Florine. Après les premiers compliments, l'enchanteur et la fée
déclarèrent que, leur pouvoir étant uni en faveur du roi et de la reine,
Soussio ne pouvait rien contre eux, et qu'ainsi leur mariage ne
recevrait aucun retardement.

Il est aisé de se figurer la joie de ces deux jeunes amants: dès qu'il
fut jour, on la publia dans tout le palais, et chacun était ravi de voir
Florine. Ces nouvelles allèrent jusqu'à Truitonne; elle accourut chez le
roi; quelle surprise d'y trouver sa belle rivale! Dès qu'elle voulut
ouvrir la bouche pour lui dire des injures, l'enchanteur et la fée
parurent, qui la métamorphosèrent en truie, afin qu'il lui restât au
moins une partie de son nom et de son naturel grondeur. Elle s'enfuit
toujours grognant jusque dans la basse-cour, où de longs éclats de rire
que l'on fit sur elle achevèrent de la désespérer.

Le roi Charmant et la reine Florine, délivrés d'une personne si odieuse,
ne pensèrent plus qu'à la fête de leurs noces; la galanterie et la
magnificence y parurent également; il est aisé de juger de leur
félicité, après de si longs malheurs.

      Quand Truitonne aspirait à l'hymen de Charmant,
      Et que, sans avoir pu lui plaire,
      Elle voulait former ce triste engagement
      Que la mort seule peut défaire,
      Qu'elle était imprudente, hélas!

      Sans doute elle ignorait qu'un pareil mariage
      Devient un funeste esclavage,
      Si l'amour ne le forme pas.
      Je trouve que Charmant fut sage.

      À mon sens, il vaut beaucoup mieux
      Être oiseau bleu, corbeau, devenir hibou même,
      Que d'éprouver la peine extrême
      D'avoir ce que l'on hait toujours devant les yeux.

      En ces sortes d'hymens notre siècle est fertile:
      Les hymens seraient plus heureux,
      Si l'on trouvait encore quelque enchanteur habile
      Qui voulût s'opposer à ces coupables noeuds,
      Et ne jamais souffrir que l'hyménée unisse,
      Par intérêt ou par caprice,
      Deux coeurs infortunés, s'ils ne s'aiment tous deux.



Gracieuse et Percinet


Il y avait une fois un roi et une reine qui n'avaient qu'une fille. Sa
beauté, sa douceur et son esprit, qui étaient incomparables, la firent
nommer Gracieuse. Elle faisait toute la joie de sa mère. Il n'y avait
point de matin qu'on ne lui apportât une belle robe, tantôt de brocart
d'or, de velours ou de satin. Elle était parée à merveille, sans en être
ni plus fière, ni plus glorieuse. Elle passait la matinée avec des
personnes savantes, qui lui apprenaient toutes sortes de sciences; et
l'après-dîner, elle travaillait auprès de la reine. Quand il était temps
de faire collation, on lui servait des bassins pleins de dragées, et
plus de vingt pots de confitures: aussi disait-on partout qu'elle était
la plus heureuse princesse de l'univers.

Il y avait dans cette même cour une vieille fille fort riche, appelée la
duchesse Grognon, qui était affreuse de tout point: ses cheveux étaient
d'un roux couleur de feu; elle avait le visage épouvantablement gros et
couvert de boutons; de deux yeux qu'elle avait eus autrefois, il ne lui
en restait qu'un chassieux; sa bouche était si grande qu'on eût dit
qu'elle voulait manger tout le monde; mais, comme elle n'avait point de
dents, on ne la craignait pas; elle était bossue devant et derrière, et
boiteuse des deux côtés. Ces sortes de monstres portent envie à toutes
les belles personnes: elle haïssait mortellement Gracieuse, et se retira
de la cour pour n'en entendre plus dire de bien. Elle fut dans un
château à elle qui n'était pas éloigné. Quand quelqu'un l'allait voir et
qu'on lui racontait des merveilles de la princesse, elle s'écriait en
colère:

--Vous mentez, vous mentez, elle n'est point aimable, j'ai plus de
charmes dans mon petit doigt qu'elle n'en a dans toute sa personne.

Cependant la reine tomba malade et mourut. La princesse Gracieuse pensa
mourir aussi de douleur d'avoir perdu une si bonne mère; le roi
regrettait beaucoup une si bonne femme. Il demeura près d'un an enfermé
dans son palais. Enfin les médecins, craignant qu'il ne tombât malade,
lui ordonnèrent de se promener et de se divertir. Il fut à la chasse et
comme la chaleur était grande, en passant par un gros château qu'il
trouva sur son chemin, il y entra pour se reposer.

Aussitôt la duchesse Grognon, avertie de l'arrivée du roi (car c'était
son château), vint le recevoir, et lui dit que l'endroit le plus frais
de sa maison, c'était une grande cave bien voûtée, fort propre, où elle
le priait de descendre. Le roi y fut avec elle, et voyant deux cents
tonneaux rangés les uns sur les autres, il lui demanda si c'était pour
elle seule qu'elle faisait une si grosse provision.

--Oui, sire, dit-elle, c'est pour moi seule; je serai bien aise de vous
en faire goûter; voilà du Canarie, du Saint-Laurent, du Champagne, de
l'Hermitage, du Rivesalte, du Rossolis, Persicot, Fenouillet: duquel
voulez-vous?

--Franchement, dit le roi, je tiens que le vin de Champagne vaut mieux
que tous les autres.

Aussitôt Grognon prit un petit marteau, et frappa, toc, toc; il sort du
tonneau un millier de pistoles.

--Qu'est-ce que cela signifie? dit-elle en souriant.

Elle cogne l'autre tonneau, toc, toc; il en sort un boisseau de doubles
louis d'or.

--Je n'entends rien à cela, dit-elle encore en souriant plus fort.

Elle passe à un troisième tonneau, et cogne, toc, toc; il en sort tant
de perles et de diamants que la terre en était toute couverte.

--Ah! s'écria-t-elle, je n'y comprends rien; sire, il faut qu'on m'ait
volé mon bon vin, et qu'on ait mis à la place ces bagatelles.

--Bagatelles! dit le roi, qui était bien étonné; vertuchou, madame
Grognon, appelez-vous cela des bagatelles? Il y en a pour acheter dix
royaumes grands comme Paris.

--Eh bien! dit-elle, sachez que tous ces tonneaux sont pleins d'or et de
pierreries; je vous en ferai le maître à condition que vous m'épouserez.

--Ah! répliqua le roi, qui aimait uniquement l'argent, je ne demande pas
mieux, dès demain si vous voulez.

--Mais, dit-elle, il y a encore une condition, c'est que je veux être
maîtresse de votre fille comme l'était sa mère; qu'elle dépende
entièrement de moi, et que vous m'en laissiez la disposition.

--Vous en serez la maîtresse, dit le roi, touchez là.

Grognon mit la main dans la sienne; ils sortirent ensemble de la riche
cave, dont elle lui donna la clef. Aussitôt il revint à son palais.
Gracieuse, entendant le roi son père, courut au-devant de lui; elle
l'embrassa, et lui demanda s'il avait fait une bonne chasse.

--J'ai pris, dit-il, une colombe tout en vie.

--Ah! sire, dit la princesse, donnez-la-moi, je la nourrirai.

--Cela ne se peut, continua-t-il, car, pour m'expliquer plus
intelligiblement, il faut vous raconter que j'ai rencontré la duchesse
Grognon, et que je l'ai prise pour ma femme.

--Ô ciel, s'écria Gracieuse dans son premier mouvement, peut-on
l'appeler une colombe? C'est bien plutôt une chouette.

--Taisez-vous, dit le roi en se fâchant, je prétends que vous l'aimiez
et la respectiez autant que si elle était votre mère: allez promptement
vous parer, car je veux retourner dès aujourd'hui au-devant d'elle.

La princesse était fort obéissante; elle entra dans sa chambre afin de
s'habiller. Sa nourrice connut bien sa douleur à ses yeux.

--Qu'avez-vous, ma chère petite? lui dit-elle; vous pleurez?

--Hélas! ma chère nourrice, répliqua Gracieuse, qui ne pleurerait? Le
roi va me donner une marâtre; et pour comble de disgrâce, c'est ma plus
cruelle ennemie; c'est, en un mot, l'affreuse Grognon. Quel moyen de la
voir dans ces beaux lits que la reine ma bonne mère avait si
délicatement brodés de ses mains? Quel moyen de caresser une magote qui
voudrait m'avoir donné la mort?

--Ma chère enfant, répliqua la nourrice, il faut que votre esprit vous
élève autant que votre naissance; les princesses comme vous doivent de
plus grands exemples que les autres. Et quel plus bel exemple y a-t-il
que d'obéir à son père, et de se faire violence pour lui plaire?
Promettez-moi donc que vous ne témoignerez point à Grognon la peine que
vous avez.

La princesse ne pouvait s'y résoudre; mais la sage nourrice lui dit tant
de raisons qu'enfin elle s'engagea de faire bon visage, et d'en bien
user avec sa belle-mère.

Elle s'habilla aussitôt d'une robe verte à fond d'or; elle laissa tomber
ses blonds cheveux sur ses épaules, flottant au gré du vent, comme
c'était la mode en ce temps-là, et elle mit sur sa tête une légère
couronne de roses et de jasmins, dont toutes les feuilles étaient
d'émeraudes. En cet état Vénus, mère des Amours, aurait été moins belle;
cependant la tristesse qu'elle ne pouvait surmonter paraissait sur son
visage.

Mais pour revenir à Grognon, cette laide créature était bien occupée à
se parer. Elle se fit faire un soulier plus haut de demi-coudée que
l'autre, pour paraître un peu moins boiteuse; elle se fit faire un corps
rembourré sur une épaule pour cacher sa bosse; elle mit un oeil d'émail
le mieux fait qu'elle pût trouver; elle se farda pour se blanchir; elle
teignit ses cheveux roux en noir; puis elle mit une robe de satin
amarante doublée de bleu, avec une jupe jaune et des rubans violets.
Elle voulut faire son entrée à cheval, parce qu'elle avait ouï dire que
les reines d'Espagne faisaient ainsi la leur.

Pendant que le roi donnait ses ordres et que Gracieuse attendait le
moment de partir pour aller au-devant de Grognon, elle descendit toute
seule dans le jardin, et passa dans un petit bois fort sombre où elle
s'assit sur l'herbe. «Enfin, dit-elle, me voici en liberté; je peux
pleurer tant que je voudrai sans qu'on s'y oppose.» Aussitôt elle se
prit à soupirer et pleurer tant et tant que ses yeux paraissaient deux
fontaines d'eau vive. En cet état elle ne songeait plus à retourner au
palais, quand elle vit venir un page vêtu de satin vert, qui avait des
plumes blanches et la plus belle tête du monde; il mit un genou en terre
et lui dit:

--Princesse, le roi vous attend.

Elle demeura surprise de tous les agréments qu'elle remarquait en ce
jeune page; et, comme elle ne le connaissait point, elle crut qu'il
devait être du train de Grognon.

--Depuis quand, lui dit-elle, le roi vous a-t-il reçu au nombre de ses
pages?

--Je ne suis pas au roi, madame, lui dit-il; je suis à vous: et je ne
veux être qu'à vous.

--Vous êtes à moi? répliqua-t-elle tout étonnée, et je ne vous connais
point.

--Ah! princesse! lui dit-il, je n'ai pas encore osé me faire connaître;
mais les malheurs dont vous êtes menacée par le mariage du roi
m'obligent à vous parler plus tôt que je n'aurais fait: j'avais résolu
de laisser au temps et à mes services le soin de vous déclarer ma
passion, et....

--Quoi! un page, s'écria la princesse, un page a l'audace de me dire
qu'il m'aime! Voici le comble à mes disgrâces.

--Ne vous effrayez point, belle Gracieuse, lui dit-il d'un air tendre et
respectueux; je suis Percinet, prince assez connu par mes richesses et
mon savoir, pour que vous ne trouviez point d'inégalité entre nous. Il
n'y a que votre mérite et votre beauté qui puissent y en mettre. Je vous
aime depuis longtemps; je suis souvent dans les lieux où vous êtes, sans
que vous me voyiez. Le don de féerie que j'ai reçu en naissant m'a été
d'un grand secours pour me procurer le plaisir de vous voir: je vous
accompagnerai aujourd'hui partout sous cet habit, et j'espère ne vous
être pas tout à fait inutile.

À mesure qu'il parlait, la princesse le regardait dans un étonnement
dont elle ne pouvait revenir.

--C'est vous, beau Percinet, lui dit-elle, c'est vous que j'avais tant
d'envie de voir et dont on raconte des choses si surprenantes! Que j'ai
de joie que vous vouliez être de mes amis! Je ne crains plus la méchante
Grognon, puisque vous entrez dans mes intérêts.

Ils se dirent encore quelques paroles, et puis Gracieuse fut au palais,
où elle trouva un cheval tout harnaché et caparaçonné que Percinet avait
fait entrer dans l'écurie, et que l'on crut qui était pour elle. Elle
monta dessus. Comme c'était un grand sauteur, le page le prit par la
bride et le conduisit, se tournant à tous moments vers la princesse pour
avoir le plaisir de la regarder.

Quand le cheval qu'on menait à Grognon parut auprès de celui de
Gracieuse, il avait l'air d'une franche rosse, et la housse du beau
cheval était si éclatante de pierreries que celle de l'autre ne pouvait
entrer en comparaison. Le roi, qui était occupé de mille choses, n'y
prit pas garde; mais tous les seigneurs n'avaient des yeux que pour la
princesse, dont ils admiraient la beauté, et pour son page vert, qui
était lui seul plus joli que tous ceux de la cour.

On trouva Grognon en chemin, dans une calèche découverte, plus laide et
plus mal bâtie qu'une paysanne. Le roi et la princesse l'embrassèrent.
On lui présenta son cheval pour monter dessus; mais voyant celui de
Gracieuse:

--Comment! dit-elle, cette créature aura un plus beau cheval que moi!
J'aimerais mieux n'être jamais reine et retourner à mon riche château
que d'être traitée d'une telle manière.

Le roi aussitôt commanda à la princesse de mettre pied à terre, et de
prier Grognon de lui faire l'honneur de monter sur son cheval. La
princesse obéit sans répliquer. Grognon ne la regarda ni ne la remercia;
elle se fit guinder sur le beau cheval: elle ressemblait à un paquet de
linge sale. Il y avait huit gentilshommes qui la tenaient, de peur
qu'elle ne tombât. Elle n'était pas encore contente; elle grommelait des
menaces entre ses dents. On lui demanda ce qu'elle avait.

--J'ai, dit-elle, qu'étant la maîtresse, je veux que le page vert tienne
la bride de mon cheval, comme il faisait quand Gracieuse le montait.

Le roi ordonna au page vert de conduire le cheval de la reine. Percinet
jeta les yeux sur la princesse, et elle sur lui, sans dire un pauvre
mot: il obéit, et toute la cour se mit en marche; les tambours et les
trompettes faisaient un bruit désespéré. Grognon était ravie: avec son
nez plat et sa bouche de travers, elle ne se serait pas changée pour
Gracieuse.

Mais dans le temps que l'on y pensait le moins, voilà le beau cheval qui
se met à sauter, à ruer et à courir si vite que personne ne pouvait
l'arrêter. Il emporta Grognon. Elle se tenait à la selle et aux crins;
elle criait de toute sa force; enfin elle tomba le pied pris dans
l'étrier. Il la traîna bien loin sur des pierres, sur des épines et dans
la boue, où elle resta presque ensevelie. Comme chacun la suivait, on
l'eut bientôt jointe. Elle était tout écorchée, sa tête cassée en quatre
ou cinq endroits, un bras rompu. Il n'a jamais été une mariée en plus
mauvais état.

Le roi paraissait au désespoir. On la ramassa comme un verre brisé en
pièces; son bonnet était d'un côté, ses souliers de l'autre. On la porta
dans la ville, on la coucha, et l'on fit venir les meilleurs
chirurgiens. Toute malade qu'elle était, elle ne laissait pas de
tempêter.

--Voilà un tour de Gracieuse, disait-elle; je suis certaine qu'elle n'a
pris ce beau et méchant cheval que pour m'en faire envie, et qu'il me
tuât. Si le roi ne m'en fait pas raison je retournerai dans mon riche
château, et je ne le verrai de mes jours.

L'on fut dire au roi la colère de Grognon. Comme sa passion dominante
était l'intérêt, la seule idée de perdre les mille tonneaux d'or et de
diamants le fit frémir, et l'aurait porté à tout. Il accourut auprès de
la crasseuse malade; il se mit à ses pieds, et lui jura qu'elle n'avait
qu'à prescrire une punition proportionnée à la faute de Gracieuse, et
qu'il l'abandonnait à son ressentiment. Elle lui dit que cela suffisait,
qu'elle l'allait envoyer quérir.

En effet, on vint dire à la princesse que Grognon la demandait. Elle
devint pâle et tremblante, se doutant bien que ce n'était pas pour la
caresser. Elle regarda de tous côtés si Percinet ne paraissait point;
elle ne le vit pas, et elle s'achemina bien triste vers l'appartement de
Grognon. À peine y fut-elle entrée qu'on ferma les portes; puis quatre
femmes, qui ressemblaient à quatre furies, se jetèrent sur elle par
l'ordre de leur maîtresse, lui arrachèrent ses beaux habits, et
déchirèrent sa chemise. Quand ses épaules furent découvertes, ces
cruelles mégères ne pouvaient soutenir l'éclat de leur blancheur; elles
fermaient les yeux comme si elles eussent regardé longtemps de la neige.

--Allons, allons, courage, criait l'impitoyable Grognon du fond de son
lit; qu'on me l'écorche, et qu'il ne lui reste pas un petit morceau de
cette peau blanche qu'elle croit si belle.

En toute autre détresse, Gracieuse aurait souhaité le beau Percinet;
mais se voyant presque nue, elle était trop modeste pour vouloir que ce
prince en fût témoin, et elle se préparait à tout souffrir comme un
pauvre mouton. Les quatre furies tenaient chacune une poignée de verges
épouvantables; elles avaient encore de gros balais pour en prendre de
nouvelles, de sorte qu'elles l'assommaient sans quartier; et à chaque
coup la Grognon disait:

--Plus fort, plus fort, vous l'épargnez.

Il n'y a personne qui ne croie, après cela, que la princesse était
écorchée depuis la tête jusqu'aux pieds: l'on se trompe toutefois, car
le galant Percinet avait fasciné les yeux de ces femmes: elles pensaient
avoir des verges à la main, c'étaient des plumes de mille couleurs; et
dès qu'elles commencèrent, Gracieuse les vit et cessa d'avoir peur,
disant tout bas:

--Ah! Percinet, vous m'êtes venu secourir bien généreusement!
Qu'aurais-je fait sans vous?

Les fouetteuses se lassèrent tant qu'elles ne pouvaient plus remuer les
bras; elles la tamponnèrent dans ses habits, et la mirent dehors avec
mille injures.

Elle revint dans sa chambre, feignant d'être bien malade; elle se mit au
lit, et commanda qu'il ne restât auprès d'elle que sa nourrice, à qui
elle conta toute son aventure. À force de conter elle s'endormit: la
nourrice s'en alla; et en se réveillant elle vit dans un petit coin le
page vert, qui n'osait par respect s'approcher. Elle lui dit qu'elle
n'oublierait de sa vie les obligations qu'elle lui avait; qu'elle le
conjurait de ne la pas abandonner à la fureur de son ennemie, et de
vouloir se retirer, parce qu'on lui avait toujours dit qu'il ne fallait
pas demeurer seule avec les garçons. Il répliqua qu'elle pouvait
remarquer avec quel respect il en usait; qu'il était bien juste,
puisqu'elle était sa maîtresse, qu'il lui obéît en toutes choses, même
aux dépens de sa propre satisfaction. Là-dessus il la quitta, après lui
avoir conseillé de feindre d'être malade du mauvais traitement qu'elle
avait reçu.

Grognon fut si aise de savoir Gracieuse en cet état, qu'elle en guérit
la moitié plus tôt qu'elle n'aurait fait; et les noces s'achevèrent avec
une grande magnificence. Mais comme le roi savait que par-dessus toutes
choses Grognon aimait à être vantée pour belle, il fit faire son
portrait, et ordonna un tournoi, où six des plus adroits chevaliers de
la cour devaient soutenir, envers et contre tous, que la reine Grognon
était la plus belle princesse de l'univers. Il vint beaucoup de
chevaliers et d'étrangers pour soutenir le contraire. Cette magote était
présente à tout, placée sur un grand balcon tout couvert de brocart
d'or, et elle avait le plaisir de voir que l'adresse de ses chevaliers
lui faisait gagner sa méchante cause. Gracieuse était derrière elle, qui
s'attirait mille regards. Grognon, folle et vaine, croyait qu'on n'avait
des yeux que pour elle.

Il n'y avait presque plus personne qui osât disputer sur la beauté de
Grognon, lorsqu'on vit arriver un jeune chevalier qui tenait un portrait
dans une boîte de diamants. Il dit qu'il soutenait que Grognon était la
plus laide de toutes les femmes, et que celle qui était peinte dans sa
boîte était la plus belle de toutes les filles. En même temps il court
contre les six chevaliers, qu'il jette par terre; il s'en présente six
autres, et jusqu'à vingt-quatre, qu'il abattit tous. Puis il ouvrit sa
boîte, et il leur dit que pour les consoler il allait leur montrer ce
beau portrait. Chacun le reconnut pour être celui de la princesse
Gracieuse: il lui fit une profonde révérence, et se retira sans avoir
voulu dire son nom; mais elle ne douta point que ce ne fût Percinet.

La colère pensa suffoquer Grognon: la gorge lui enfla; elle ne pouvait
prononcer une parole. Elle faisait signe que c'était à Gracieuse qu'elle
en voulait; et quand elle put s'en expliquer, elle se mit à faire une
vie de désespérée.

--Comment, disait-elle, oser me disputer le prix de la beauté! Faire
recevoir un tel affront à mes chevaliers! Non, je ne puis le souffrir;
il faut que je me venge ou que je meure.

--Madame, lui dit la princesse, je vous proteste que je n'ai aucune part
à ce qui vient d'arriver; je signerai de mon sang, si vous voulez, que
vous êtes la plus belle personne du monde, et que je suis un monstre de
laideur.

--Ah! vous plaisantez, ma petite mignonne, répliqua Grognon; mais
j'aurai mon tour avant peu.

L'on alla dire au roi les fureurs de sa femme, et que la princesse
mourait de peur; qu'elle le suppliait d'avoir pitié d'elle, parce que
s'il l'abandonnait à la reine, elle lui ferait mille maux. Il ne s'en
émut pas davantage, et répondit seulement:

--Je l'ai donnée à sa belle-mère, elle en fera comme il lui plaira.

La méchante Grognon attendait la nuit impatiemment. Dès qu'elle fut
venue, elle fit mettre les chevaux à sa chaise roulante; l'on obligea
Gracieuse d'y monter, et sous une grosse escorte on la conduisit à cent
lieues de là, dans une grande forêt, où personne n'osait passer parce
qu'elle était pleine de lions, d'ours, de tigres et de loups. Quand ils
eurent percé jusqu'au milieu de cette horrible forêt, ils la firent
descendre et l'abandonnèrent, quelque prière qu'elle pût leur faire
d'avoir pitié d'elle. «Je ne vous demande pas la vie, leur disait-elle,
je ne vous demande qu'une prompte mort; tuez-moi pour m'épargner tous
les maux qui vont m'arriver.» C'était parler à des sourds; ils ne
daignèrent pas lui répondre, et s'éloignant d'elle d'une grande vitesse,
ils laissèrent cette belle et malheureuse fille toute seule. Elle marcha
quelque temps sans savoir où elle allait, tantôt se heurtant contre un
arbre, tantôt tombant, tantôt embarrassée dans les buissons; enfin,
accablée de douleur, elle se jeta par terre, sans avoir la force de se
relever. «Percinet, s'écriait-elle quelquefois, Percinet, où êtes-vous?
Est-il possible que vous m'ayez abandonnée?» Comme elle disait ces mots,
elle vit tout d'un coup la plus belle et la plus surprenante chose du
monde: c'était une illumination si magnifique qu'il n'y avait pas un
arbre dans la forêt où il n'y eût plusieurs lustres remplis de bougies:
et dans le fond d'une allée elle aperçut un palais tout de cristal, qui
brillait autant que le soleil. Elle commença de croire qu'il entrait du
Percinet dans ce nouvel enchantement; elle sentit une joie mêlée de
crainte. «Je suis seule, disait-elle; ce prince est jeune, aimable,
amoureux; je lui dois la vie. Ah! c'en est trop! éloignons-nous de lui:
il vaut mieux mourir que de l'aimer.» En disant ces mots, elle se leva
malgré sa lassitude et sa faiblesse, et, sans tourner les yeux vers le
beau château, elle marcha d'un autre côté, si troublée et si confuse
dans les différentes pensées qui l'agitaient qu'elle ne savait pas ce
qu'elle faisait.

Dans ce moment elle entendit du bruit derrière elle: la peur la saisit,
elle crut que c'était quelque bête féroce qui l'allait dévorer. Elle
regarda en tremblant, et elle vit le prince Percinet aussi beau que l'on
dépeint l'amour.

--Vous me fuyez, lui dit-il, ma princesse; vous me craignez quand je
vous adore. Est-il possible que vous soyez si peu instruite de mon
respect, et de me croire capable d'en manquer pour vous? Venez, venez
sans alarme dans le palais de féerie, je n'y entrerai pas si vous me le
défendez; vous y trouverez la reine ma mère, et mes soeurs, qui vous
aiment déjà tendrement, sur ce que je leur ai dit de vous.

Gracieuse, charmée de la manière soumise et engageante dont lui parlait
son jeune amant, ne put refuser d'entrer avec lui dans un petit traîneau
peint et doré, que deux cerfs tiraient d'une vitesse prodigieuse, de
sorte qu'en très peu de temps il la conduisit en mille endroits de cette
forêt, qui lui semblèrent admirables. On voyait clair partout; il y
avait des bergers et des bergères vêtus galamment, qui dansaient au son
des flûtes et des musettes. Elle voyait en d'autres lieux, sur le bord
des fontaines, des villageois avec leurs maîtresses, qui mangeaient et
qui chantaient gaiement.

--Je croyais, lui dit-elle, cette forêt inhabitée, mais tout m'y paraît
peuplé et dans la joie.

--Depuis que vous y êtes, ma princesse, répliqua Percinet, il n'y a plus
dans cette sombre solitude que des plaisirs et d'agréables amusements:
les amours vous accompagnent, les fleurs naissent sous vos pas.

Gracieuse n'osa répondre; elle ne voulait point s'embarquer dans ces
sortes de conversations, et elle pria le prince de la mener auprès de la
reine sa mère.

Aussitôt il dit à ses cerfs d'aller au palais de féerie. Elle entendit
en arrivant une musique admirable, et la reine avec deux de ses filles,
qui étaient toutes charmantes, vinrent au-devant d'elle, l'embrassèrent,
et la menèrent dans une grande salle, dont les murs étaient de cristal
de roche: elle y remarqua avec beaucoup d'étonnement que son histoire
jusqu'à ce jour y était gravée, et même la promenade qu'elle venait de
faire avec le prince dans le traîneau; mais cela était d'un travail si
fini que les Phidias et tout ce que l'ancienne Grèce nous vante n'en
auraient pu approcher.

--Vous avez des ouvriers bien diligents, dit Gracieuse à Percinet; à
mesure que je fais une action et un geste, je le vois gravé.

--C'est que je ne veux rien perdre de tout ce qui a quelque rapport à
vous, ma princesse, répliqua-t-il. Hélas! en aucun endroit je ne suis ni
heureux ni content.

Elle ne lui répondit rien, et remercia la reine de la manière dont elle
la recevait. On servit un grand repas, où Gracieuse mangea de bon
appétit, car elle était ravie d'avoir trouvé Percinet au lieu des ours
et des lions qu'elle craignait dans la forêt. Quoiqu'elle fût bien
lasse, il l'engagea de passer dans un salon tout brillant d'or et de
peintures, où l'on représenta un opéra: c'étaient les amours de Psyché
et de Cupidon, mêlés de danses et de petites chansons. Un jeune berger
vint chanter ces paroles:

      L'on vous aime, Gracieuse, et le dieu d'amour même
      Ne saurait pas aimer au point que l'on vous aime.
      Imitez pour le moins les tigres et les ours,
      Qui se laissent dompter aux plus petits amours.

      Des plus fiers animaux le naturel sauvage
      S'adoucit aux plaisirs où l'amour les engage:
      Tous parlent de l'amour et s'en laissent charmer;
      Vous seule êtes farouche et refusez d'aimer.

Elle rougit de s'être ainsi entendu nommer devant la reine et les
princesses; elle dit à Percinet qu'elle avait quelque peine que tout le
monde entrât dans leurs secrets.

--Je me souviens là-dessus d'une maxime, continua-t-elle, qui m'agrée
fort:

      Ne faites point de confidence,
      Et soyez sûr que le silence
      A pour moi des charmes puissants:
      Le monde a d'étranges maximes;
      Les plaisirs les plus innocents
      Passent quelquefois pour des crimes.

Il lui demanda pardon d'avoir fait une chose qui lui avait déplu.
L'opéra finit, et la reine l'envoya conduire dans son appartement par
les deux princesses. Il n'a jamais été rien de plus magnifique que les
meubles, ni de si galant que le lit et la chambre où elle devait
coucher. Elle fut servie par vingt-quatre filles vêtues en nymphes; la
plus vieille avait dix-huit ans, et chacune paraissait un miracle de
beauté. Quand on l'eut mise au lit, l'on commença une musique ravissante
pour l'endormir; mais elle était si surprise qu'elle ne pouvait fermer
les yeux. «Tout ce que j'ai vu, disait-elle, sont des enchantements.
Qu'un prince si aimable et si habile est à redouter! Je ne peux
m'éloigner trop tôt de ces lieux.»

Cet éloignement lui faisait beaucoup de peine: quitter un palais si
magnifique pour se mettre entre les mains de la barbare Grognon, la
différence était grande, on hésiterait à moins. D'ailleurs, elle
trouvait Percinet si engageant qu'elle ne voulait pas demeurer dans un
palais dont il était le maître.

Lorsqu'elle fut levée, on lui présenta des robes de toutes les couleurs,
des garnitures de pierreries de toutes les manières, des dentelles, des
rubans, des gants et des bas de soie; tout cela d'un goût merveilleux:
rien n'y manquait. On lui mit une toilette d'or ciselé; elle n'avait
jamais été si bien parée et n'avait jamais paru si belle. Percinet entra
dans sa chambre, vêtu d'un drap d'or et vert (car le vert était sa
couleur, parce que Gracieuse l'aimait). Tout ce qu'on nous vante de
mieux fait et de plus aimable n'approchait pas de ce jeune prince.
Gracieuse lui dit qu'elle n'avait pu dormir, que le souvenir de ses
malheurs la tourmentait, et qu'elle ne pouvait s'empêcher d'en
appréhender les suites.

--Qu'est-ce qui peut vous alarmer, madame? lui dit-il. Vous êtes
souveraine ici, vous y êtes adorée; voudriez-vous m'abandonner pour
votre cruelle ennemie?

--Si j'étais la maîtresse de ma destinée, lui dit-elle, le parti que
vous me proposez serait celui que j'accepterais; mais je suis comptable
de mes actions au roi mon père; il vaut mieux souffrir que de manquer à
mon devoir.

Percinet lui dit tout ce qu'il put au monde pour la persuader de
l'épouser, elle n'y voulut point consentir, et ce fut presque malgré
elle qu'il la retint huit jours, pendant lesquels il imagina mille
nouveaux plaisirs pour la divertir.

Elle disait souvent au prince:

--Je voudrais bien savoir ce qui se passe à la cour de Grognon, et
comment elle s'est expliquée de la pièce qu'elle m'a faite.

Percinet lui dit qu'il y enverrait son écuyer, qui était homme d'esprit.
Elle répliqua qu'elle était persuadée qu'il n'avait besoin de personne
pour être informé de ce qui se passait, et qu'ainsi il pouvait le lui
dire.

--Venez donc avec moi, lui dit-il, dans la grande tour et vous le verrez
vous-même.

Là-dessus il la mena au haut d'une tour prodigieusement haute, qui était
toute de cristal de roche, comme le reste du château: il lui dit de
mettre son pied sur le sien, et son petit doigt dans sa bouche, puis de
regarder du côté de la ville. Elle s'aperçut aussitôt que la vilaine
Grognon était avec le roi, et qu'elle lui disait:

--Cette misérable princesse s'est pendue dans la cave, je viens de la
voir, elle fait horreur; il faut vivement l'enterrer et vous consoler
d'une si petite perte.

Le roi se mit à pleurer la mort de sa fille. Grognon, lui tournant le
dos, se retira dans sa chambre, et fit prendre une bûche, que l'on
ajusta de cornettes, et bien enveloppée on la mit dans le cercueil; puis
par l'ordre du roi, on lui fit un grand enterrement, où tout le monde
assista en pleurant, et maudissant la marâtre qu'ils accusaient de cette
mort; chacun prit le grand deuil: elle entendait les regrets qu'on
faisait de sa perte, et qu'on disait tout bas:

--Quel dommage que cette belle et jeune princesse ait péri par les
cruautés d'une si mauvaise créature! Il faudrait la hacher et en faire
un pâté.

Le roi ne pouvant ni boire ni manger, pleurait de tout son coeur.
Gracieuse, voyant son père si affligé:

--Ah! Percinet, dit-elle, je ne puis souffrir que mon père me croie plus
longtemps morte; si vous m'aimez, ramenez-moi.

Quelque chose qu'il pût lui dire, il fallut obéir, quoique avec une
répugnance extrême.

--Ma princesse, lui disait-il, vous regretterez plus d'une fois le
palais de féerie, car pour moi je n'ose croire que vous me regrettiez;
vous m'êtes plus inhumaine que Grognon ne vous l'est.

Quoi qu'il pût lui dire, elle s'entêta de partir; elle prit congé de la
mère et des soeurs du prince. Il monta avec elle dans le traîneau, les
cerfs se mirent à courir; et comme elle sortait du palais, elle entendit
un grand bruit: elle regarda derrière elle, c'était l'édifice qui
tombait en mille morceaux.

--Que vois-je! s'écria-t-elle, il n'y a plus ici de palais!

--Non, lui répliqua Percinet, mon palais sera parmi les morts; vous n'y
entrerez qu'après votre enterrement.

--Vous êtes en colère, lui dit Gracieuse en essayant de le radoucir;
mais, au fond, ne suis-je pas plus à plaindre que vous?

Quand ils arrivèrent, Percinet fit que la princesse, lui et le traîneau
devinrent invisibles. Elle monta dans la chambre du roi, et fut se jeter
à ses pieds. Lorsqu'il la vit, il eut peur et voulut fuir, la prenant
pour un fantôme; elle le retint, et lui dit qu'elle n'était point morte;
que Grognon l'avait fait conduire dans la forêt sauvage; qu'elle était
montée au haut d'un arbre, où elle avait vécu de fruits; qu'on avait
fait enterrer une bûche à sa place, et qu'elle lui demandait en grâce de
l'envoyer dans quelqu'un de ses châteaux, où elle ne fût plus exposée
aux fureurs de sa marâtre.

Le roi, incertain si elle lui disait vrai, envoya déterrer la bûche, et
demeura bien étonné de la malice de Grognon. Tout autre que lui l'aurait
fait mettre à la place; mais c'était un pauvre homme faible, qui n'avait
pas le courage de se fâcher tout de bon: il caressa beaucoup sa fille et
la fit souper avec lui. Quand les créatures de Grognon allèrent lui dire
le retour de la princesse, et qu'elle soupait avec le roi, elle commença
de faire la forcenée; et courant chez lui, elle lui dit qu'il n'y avait
point à balancer, qu'il fallait lui abandonner cette friponne, ou la
voir partir dans le même moment pour ne revenir de sa vie; que c'était
une supposition de croire qu'elle fût la princesse Gracieuse; qu'à la
vérité elle lui ressemblait un peu, mais Gracieuse s'était pendue;
qu'elle l'avait vue de ses yeux; et que si l'on ajoutait foi aux
impostures de celle-ci, c'était manquer de considération et de confiance
pour elle. Le roi, sans dire un mot, lui abandonna l'infortunée
princesse, croyant ou feignant de croire que ce n'était pas sa fille.

Grognon, transportée de joie, la traîna, avec le secours de ses femmes,
dans un cachot où elle la fit déshabiller. On lui ôta ses riches habits
et on la couvrit d'un pauvre guenillon de grosse toile, avec des sabots
à ses pieds et un capuchon de bure sur sa tête. À peine lui donna-t-on
un peu de paille pour se coucher et du pain bis.

Dans cette détresse, elle se prit à pleurer amèrement et à regretter le
château de féerie; mais elle n'osait appeler Percinet à son secours,
trouvant qu'elle en avait trop mal usé pour lui, et ne pouvant se
promettre qu'il l'aimât assez pour lui aider encore. Cependant la
mauvaise Grognon avait envoyé quérir une fée, qui n'était guère moins
malicieuse qu'elle.

--Je tiens ici, lui dit-elle, une petite coquine dont j'ai sujet de me
plaindre; je veux la faire souffrir et lui donner toujours des ouvrages
difficiles, dont elle ne puisse venir à bout, afin de la pouvoir rouer
de coups sans qu'elle ait lieu de s'en plaindre; aidez-moi à lui trouver
chaque jour de nouvelles peines.

La fée répliqua qu'elle y rêverait et qu'elle reviendrait le lendemain.
Elle n'y manqua pas; elle apporta un écheveau de fil gros comme quatre
personnes, si délié que le fil se cassait à souffler dessus, et si mêlé,
qu'il était en un tampon, sans commencement ni fin. Grognon, ravie,
envoya quérir sa belle prisonnière, et lui dit:

--Çà, ma bonne commère, apprêtez vos grosses pattes pour dévider ce fil,
et soyez assurée que, si vous en rompez un seul brin, vous êtes perdue,
car je vous écorcherai moi-même; commencez quand il vous plaira, mais je
veux l'avoir dévidé avant que le soleil se couche.

Puis elle l'enferma sous trois clefs dans une chambre. La princesse n'y
fut pas plus tôt que, regardant ce gros écheveau, le tournant et le
retournant, cassant mille fils pour un, elle demeura si interdite
qu'elle ne voulut pas seulement tenter d'en rien dévider, et le jetant
au milieu de la place:

--Va, dit-elle, fil fatal, tu seras cause de ma mort. Ah! Percinet,
Percinet, si mes rigueurs ne vous ont point trop rebuté, je ne demande
pas que vous me veniez secourir, mais tout au moins venez recevoir mon
dernier adieu.

Là-dessus elle se mit à pleurer si amèrement que quelque chose de moins
sensible qu'un amant en aurait été touché. Percinet ouvrit la porte avec
la même facilité que s'il en eût gardé la clé dans sa poche.

--Me voici, ma princesse, lui dit-il, toujours prêt à vous servir; je ne
suis point capable de vous abandonner, quoique vous reconnaissiez mal ma
passion.

Il frappa trois coups de sa baguette sur l'écheveau, les fils aussitôt
se rejoignirent les uns aux autres; et en deux autres coups tout fut
dévidé d'une propreté surprenante. Il lui demanda si elle souhaitait
encore quelque chose de lui, et si elle ne l'appellerait jamais que dans
ses détresses.

--Ne me faites point de reproches, beau Percinet, dit-elle, je suis déjà
assez malheureuse.

--Mais, ma princesse, il ne tient qu'à vous de vous affranchir de la
tyrannie dont vous êtes la victime; venez avec moi, faisons notre
commune félicité. Que craignez-vous?

--Que vous ne m'aimiez pas assez, répliqua-t-elle; je veux que le temps
me confirme vos sentiments. Percinet, outré de ces soupçons, prit congé
d'elle et la quitta.

Le soleil était sur le point de se coucher, Grognon en attendait l'heure
avec mille impatiences; enfin elle la devança et vint avec ses quatre
furies, qui l'accompagnaient partout; elle mit les trois clés dans les
trois serrures, et disait en ouvrant la porte:

--Je gage que cette belle paresseuse n'aura fait oeuvre de ses dix
doigts; elle aura mieux aimé dormir pour avoir le teint frais.

Quand elle fut entrée, Gracieuse lui présenta le peloton de fil, où rien
ne manquait. Elle n'eut pas autre chose à dire, sinon qu'elle l'avait
sali, qu'elle était une malpropre, et pour cela elle lui donna deux
soufflets, dont ses joues blanches et incarnates devinrent bleues et
jaunes. L'infortunée Gracieuse souffrit patiemment une insulte qu'elle
n'était pas en état de repousser; on la ramena dans son cachot, où elle
fut bien enfermée.

Grognon, chagrine de n'avoir pas réussi avec l'écheveau de fil, envoya
quérir la fée, et la chargea de reproches.

--Trouvez, lui dit-elle, quelque chose de plus malaisé, pour qu'elle
n'en puisse venir à bout.

La fée s'en alla, et le lendemain elle fit apporter une grande tonne
pleine de plumes. Il y en avait de toutes sortes d'oiseaux: de
rossignols, de serins, de tarins, de chardonnerets, linottes, fauvettes,
perroquets, hiboux, moineaux, colombes, autruches, outardes, paons,
alouettes, perdrix: je n'aurais jamais fait si je voulais tout nommer.
Ces plumes étaient mêlées les unes parmi les autres; les oiseaux mêmes
n'auraient pu les reconnaître.

--Voici, dit la fée en parlant à Grognon, de quoi éprouver l'adresse et
la patience de votre prisonnière; commandez-lui de trier ces plumes, de
mettre celles des paons à part, des rossignols à part, et qu'ainsi de
chacune elle fasse un monceau: une fée y serait assez nouvelle. Grognon
pâma de joie en se figurant l'embarras de la malheureuse princesse; elle
l'envoya quérir, lui fit ses menaces ordinaires, et l'enferma avec la
tonne dans la chambre des trois serrures, lui ordonnant que tout
l'ouvrage fût fini au coucher du soleil.

Gracieuse prit quelques plumes, mais il lui était impossible de
connaître la différence des unes aux autres; elle les rejeta dans la
tonne. Elle les prit encore, elle essaya plusieurs fois, et, voyant
qu'elle tentait une chose impossible:

--Mourons, dit-elle, d'un ton et d'un air désespérés; c'est ma mort que
l'on souhaite, c'est elle qui finira mes malheurs; il ne faut plus
appeler Percinet à mon secours: s'il m'aimait, il serait déjà ici.

--J'y suis, princesse, s'écria Percinet en sortant du fond de la tonne,
où il était caché, j'y suis pour vous tirer de l'embarras où vous êtes;
doutez-vous, après tant de preuves de mon attention, que je vous aime
plus que ma vie.

Aussitôt, il frappa trois coups de sa baguette, et les plumes, sortant à
milliers de la tonne, se rangeaient d'elles-mêmes par petits monceaux
tout autour de la chambre.

--Que ne vous dois-je pas, seigneur, lui dit Gracieuse, sans vous
j'allais succomber; soyez certain de toute ma reconnaissance.

Le prince n'oublia rien pour lui persuader de prendre une ferme
résolution en sa faveur; elle lui demanda du temps, et, quelque violence
qu'il se fit, il lui accorda ce qu'elle voulait.

Grognon vint; elle demeura si surprise de ce qu'elle voyait qu'elle ne
savait plus qu'imaginer pour désoler Gracieuse: elle ne laissa pas de la
battre, disant que les plumes étaient mal arrangées. Elle envoya quérir
la fée, et se mit dans une colère horrible contre elle. La fée ne savait
que lui répondre; elle demeurait confondue. Enfin, elle lui dit qu'elle
allait employer toute son industrie à faire une boîte qui embarrasserait
bien sa prisonnière si elle s'avisait de l'ouvrir; et, quelques jours
après, elle lui apporta une boîte assez grande.

--Tenez, dit-elle à Grognon, envoyez porter cela quelque part par votre
esclave; défendez-lui bien de l'ouvrir; elle ne pourra s'en empêcher, et
vous serez contente.

Grognon ne manqua à rien.

--Portez cette boîte, dit-elle, à mon riche château, et la mettez sur la
table du cabinet; mais je vous défends, sous peine de mourir, de
regarder ce qui est dedans.

Gracieuse partit avec ses sabots, son habit de toile et son capuchon de
laine; ceux qui la rencontraient disaient: «Voici quelque déesse
déguisée», car elle ne laissait pas d'être d'une beauté merveilleuse.
Elle ne marcha guère sans se lasser beaucoup. En passant dans un petit
bois qui était bordé d'une prairie agréable, elle s'assit pour respirer
un peu. Elle tenait la boîte sur ses genoux, et tout d'un coup l'envie
la prit de l'ouvrir. «Qu'est-ce qui m'en peut arriver? disait-elle. Je
n'y prendrai rien, mais tout au moins je verrai ce qui est dedans.» Elle
ne réfléchit pas davantage aux conséquences, elle l'ouvrit, et aussitôt
il en sort tant de petits hommes et de petites femmes, de violons,
d'instruments, de petites tables, petits cuisiniers, petits plats; enfin
le géant de la troupe était haut comme le doigt. Ils sautent dans le
pré; ils se séparent en plusieurs bandes, et commencent le plus joli bal
que l'on ait jamais vu: les uns dansaient, les autres faisaient la
cuisine, et les autres mangeaient; les petits violons jouaient à
merveille. Gracieuse prit d'abord quelque plaisir à voir une chose si
extraordinaire; mais quand elle fut un peu délassée et qu'elle voulut
les obliger de rentrer dans la boîte, pas un seul ne le voulut; les
petits messieurs et les petites dames s'enfuyaient, les violons de même,
et les cuisiniers, avec leurs marmites sur leur tête et les broches sur
l'épaule, gagnaient le bois quand elle entrait dans le pré, et passaient
dans le pré quand elle venait dans le bois.

--Curiosité trop indiscrète, disait Gracieuse en pleurant, tu vas être
bien favorable à mon ennemie! Le seul malheur dont je pouvais me
garantir m'arrive par ma faute: non, je ne puis assez me le reprocher.
Percinet, s'écria-t-elle, Percinet, s'il est possible que vous aimiez
encore une princesse si imprudente, venez m'aider dans la rencontre la
plus fâcheuse de ma vie.

Percinet ne se fit pas appeler jusqu'à trois fois; elle l'aperçut avec
son riche habit vert.

--Sans la méchante Grognon, lui dit-il, belle princesse, vous ne
penseriez jamais à moi.

--Ah! jugez mieux de mes sentiments, répliqua-t-elle, je ne suis ni
insensible au mérite, ni ingrate aux bienfaits; il est vrai que
j'éprouve votre constance, mais c'est pour la couronner quand j'en serai
convaincue.

Percinet, plus content qu'il eût encore été, donna trois coups de
baguette sur la boîte: aussitôt petits hommes, petites femmes, violons,
cuisiniers et rôti, tout s'y plaça comme s'il ne s'en fût déplacé.
Percinet avait laissé dans le bois son chariot; il pria la princesse de
s'en servir pour aller au riche château: elle avait bien besoin de cette
voiture en l'état où elle était; de sorte que, la rendant invisible, il
la mena lui-même, et il eut le plaisir de lui tenir compagnie, plaisir
auquel ma chronique dit qu'elle n'était pas indifférente dans le fond de
son coeur; mais elle cachait ses sentiments avec soin.

Elle arriva au riche château, et quand elle demanda, de la part de
Grognon, qu'on lui ouvrît le cabinet, le gouverneur éclata de rire.

--Quoi, lui dit-il, tu crois en quittant tes moutons entrer dans un si
beau lieu? Va, retourne où tu voudras, jamais sabots n'ont été sur un
tel plancher.

Gracieuse le pria de lui écrire un mot comme quoi il la refusait; il le
voulut bien; et sortant du riche château, elle trouva l'aimable Percinet
qui l'attendait et qui la ramena au palais. Il serait difficile d'écrire
tout ce qu'il lui dit pendant le chemin, de tendre et de respectueux,
pour lui persuader de finir ses malheurs. Elle lui répliqua que, si
Grognon lui faisait encore un mauvais tour, elle y consentirait.

Lorsque cette marâtre la vit revenir, elle se jeta sur la fée, qu'elle
avait retenue; elle l'égratigna, et l'aurait étranglée si une fée était
étranglable. Gracieuse lui présenta le billet du gouverneur et la boîte:
elle jeta l'un et l'autre au feu, sans daigner les ouvrir, et, si elle
s'en était accrue, elle y aurait bien jeté la princesse; mais elle ne
différait pas son supplice pour longtemps.

Elle fit faire un grand trou dans le jardin, aussi profond qu'un puits;
l'on posa dessus une grosse pierre. Elle s'alla promener, et dit à
Gracieuse et à tous ceux qui l'accompagnaient:

--Voici une pierre sous laquelle je suis avertie qu'il y a un trésor:
allons, qu'on la lève promptement.

Chacun y mit la main, et Gracieuse comme les autres: c'était ce qu'on
voulait. Dès qu'elle fut au bord, Grognon la poussa rudement dans le
puits, et on laissa retomber la pierre qui le fermait.

Pour ce coup-là il n'y avait plus rien à espérer; où Percinet
l'aurait-il pu trouver, au fond de la terre? Elle en comprit bien les
difficultés et se repentit d'avoir attendu si tard à l'épouser.

--Que ma destinée est terrible! s'écria-t-elle, je suis enterrée toute
vivante! ce genre de mort est plus affreux qu'aucun autre. Vous êtes
vengé de mes retardements, Percinet, mais je craignais que vous ne
fussiez de l'humeur légère des autres hommes, qui changent quand ils
sont certains d'être aimés. Je voulais enfin être sûre de votre coeur.
Mes injustes défiances sont cause de l'état où je me trouve. Encore,
continuait-elle, si je pouvais espérer que vous donnassiez des regrets à
ma perte, il me semble qu'elle me serait moins sensible.

Elle parlait ainsi pour soulager sa douleur, quand elle sentit ouvrir
une petite porte qu'elle n'avait pu remarquer dans l'obscurité. En même
temps elle aperçut le jour, et un jardin rempli de fleurs, de fruits, de
fontaines, de grottes, de statues, de bocages et de cabinets; elle
n'hésita point à y entrer. Elle s'avança dans une grande allée, rêvant
dans son esprit quelle fin aurait ce commencement d'aventure; en même
temps elle découvrit le château de féerie: elle n'eut pas de peine à le
reconnaître, sans compter que l'on n'en trouve guère tout de cristal de
roche, et qu'elle y voyait ses nouvelles aventures gravées. Percinet
parut avec la reine sa mère et ses soeurs.

--Ne vous en défendez plus, belle princesse, dit la reine à Gracieuse,
il est temps de rendre mon fils heureux et de vous tirer de l'état
déplorable où vous vivez sous la tyrannie de Grognon.

La princesse reconnaissante se jeta à ses genoux, et lui dit qu'elle
pouvait ordonner de sa destinée, et qu'elle lui obéirait en tout;
qu'elle n'avait pas oublié la prophétie de Percinet lorsqu'elle partit
du palais de féerie, quand il lui dit que ce même palais serait parmi
les morts, et qu'elle n'y entrerait qu'après avoir été enterrée; qu'elle
voyait avec admiration son savoir, et qu'elle n'en avait pas moins pour
son mérite; qu'ainsi elle l'acceptait pour époux. Le prince se jeta à
son tour à ses pieds; en même temps le palais retentit de voix et
d'instruments, et les noces se firent avec la dernière magnificence.
Toutes les fées de mille lieux à la ronde y vinrent avec des équipages
somptueux; les unes arrivèrent dans des chars tirés par des cygnes,
d'autres par des dragons, d'autres sur des nues, d'autres dans des
globes de feu. Entre celles-là parut la fée qui avait aidé à Grognon à
tourmenter Gracieuse; quand elle la reconnut, l'on n'a jamais été plus
surpris; elle la conjura d'oublier ce qui s'était passé, et qu'elle
chercherait les moyens de réparer les maux qu'elle lui avait fait
souffrir. Ce qui est de vrai, c'est qu'elle ne voulut pas demeurer au
festin, et que remontant dans son char attelé de deux terribles
serpents, elle vola au palais du roi; en ce lieu elle chercha Grognon,
et lui tordit le col sans que ses gardes ni ses femmes l'en pussent
empêcher.

      C'est toi, triste et funeste envie,
      Qui causes les maux des humains,
      Et qui de la plus belle vie
      Troubles les jours les plus sereins.

      C'est toi qui contre Gracieuse
      De l'indigne Grognon animas le courroux;
      C'est toi qui conduisis les coups,
      Qui la rendirent malheureuse.

      Hélas! quel eût été son sort,
      Si de son Percival la constance amoureuse
      Ne l'avait tant de fois dérobée à la mort.

      Il méritait la récompense
      Que reçut son ardeur.
      Lorsque l'on aime avec constance,
      Tôt ou tard on se voit dans un parfait bonheur.



La Biche au bois


Il était une fois un roi et une reine dont l'union était parfaite; ils
s'aimaient tendrement, et leurs sujets les adoraient; mais il manquait à
la satisfaction des uns et des autres de leur voir un héritier. La
reine, qui était persuadée que le roi l'aimerait encore davantage si
elle en avait un, ne manquait pas, au printemps, d'aller boire des eaux
qui étaient excellentes. L'on y venait en foule, et le nombre
d'étrangers était si grand, qu'il s'en trouvait là de toutes les parties
du monde.

Il y avait plusieurs fontaines dans un grand bois où l'on allait boire:
elles étaient entourées de marbre et de porphyre, car chacun se piquait
de les embellir. Un jour que la reine était assise au bord de la
fontaine, elle dit à toutes ses dames de s'éloigner et de la laisser
seule; puis elle commença ses plaintes ordinaires:

--Ne suis-je pas bien malheureuse, dit-elle, de n'avoir point d'enfants!
les plus pauvres femmes en ont: il y a cinq ans que j'en demande au
Ciel: je n'ai pu encore le toucher. Mourrai-je sans avoir cette
satisfaction?

Comme elle parlait ainsi, elle remarqua que l'eau de la fontaine
s'agitait; puis une grosse écrevisse parut et lui dit:

--Grande reine, vous aurez enfin ce que vous désirez: je vous avertis
qu'il y a ici proche un palais superbe que les fées ont bâti; mais il
est impossible de le trouver, parce qu'il est environné de nuées fort
épaisses que l'oeil d'une personne mortelle ne peut pénétrer. Cependant,
comme je suis votre très humble servante, si vous voulez vous fier à la
conduite d'une pauvre écrevisse, je m'offre de vous y mener.

La reine l'écoutait sans l'interrompre, la nouveauté de voir parler une
écrevisse l'ayant fort surprise; elle lui dit qu'elle accepterait avec
plaisir ses offres, mais qu'elle ne savait pas aller en reculant comme
elle. L'écrevisse sourit, sur-le-champ elle prit la figure d'une belle
petite vieille.

--Eh bien! madame, lui dit-elle, n'allons pas à reculons, j'y consens;
mais surtout regardez-moi comme une de vos amies, car je ne souhaite que
ce qui peut vous être avantageux.

Elle sortit de la fontaine sans être mouillée. Ses habits étaient
blancs, doublés de cramoisi, et ses cheveux gris tout renoués de rubans
verts. Il ne s'est guère vu de vieille dont l'air fût plus galant. Elle
salua la reine et elle en fut embrassée; et, sans tarder davantage, elle
la conduisit dans une route du bois qui surprit cette princesse; car,
encore qu'elle y fût venue mille et mille fois, elle n'était jamais
entrée dans celle-là. Comment y serait-elle entrée? c'était le chemin
des fées pour aller à la fontaine. Il était ordinairement fermé de
ronces et d'épines; mais quand la reine et sa conductrice parurent,
aussitôt les rosiers poussèrent des roses, les jasmins et les orangers
entrelacèrent leurs branches pour faire un berceau couvert de feuilles
et de fleurs; la terre fut couverte de violettes; mille oiseaux
différents chantaient à l'envi sur les arbres.

La reine n'était pas encore revenue de sa surprise, lorsque ses yeux
furent frappés par l'éclat sans pareil d'un palais tout de diamant; les
murs et les toits, les plafonds, les planchers, les degrés, les balcons,
jusqu'aux terrasses, tout était de diamant. Dans l'excès de son
admiration, elle ne put s'empêcher de pousser un grand cri et de
demander à la galante vieille qui l'accompagnait si ce qu'elle voyait
était un songe ou une réalité.

--Rien n'est plus réel, madame, répliqua-t-elle. Aussitôt les portes du
palais s'ouvrirent; il en sortit six fées; mais quelles fées! les plus
belles et les plus magnifiques qui aient jamais paru dans leur empire.
Elles vinrent toutes faire une profonde révérence à la reine, et chacune
lui présenta une fleur de pierreries pour lui faire un bouquet; il y
avait une rose, une tulipe, une anémone, une ancolie, un oeillet et une
grenade.

--Madame, lui dirent-elles, nous ne pouvons pas vous donner une plus
grande marque de notre considération qu'en vous permettant de nous venir
voir ici; nous sommes bien aises de vous annoncer que vous aurez une
belle princesse que vous nommerez Désirée; car l'on doit avouer qu'il y
a longtemps que vous la désirez. Ne manquez pas, aussitôt qu'elle sera
au monde, de nous appeler, parce que nous voulons la douer de toutes
sortes de bonnes qualités. Vous n'avez qu'à prendre le bouquet que nous
vous donnons et nommer chaque fleur en pensant à nous; soyez certaine
qu'aussitôt nous serons dans votre chambre.

La reine, transportée de joie, se jeta à leur col, et les embrassades
durèrent plus d'une grosse demi-heure. Après cela, elles prièrent la
reine d'entrer dans leur palais, dont on ne peut faire une assez belle
description. Elles avaient pris pour le bâtir l'architecte du soleil: il
avait fait en petit ce que celui du soleil est en grand. La reine, qui
n'en soutenait l'éclat qu'avec peine, fermait à tous moments les yeux.
Elles la conduisirent dans leur jardin. Il n'a jamais été de si beaux
fruits; les abricots étaient plus gros que la tête, et l'on ne pouvait
manger une cerise sans la couper en quatre; d'un goût si exquis,
qu'après que la reine en eut mangé, elle ne voulut de sa vie en manger
d'autres. Il y avait un verger tout d'arbres factices qui ne laissaient
pas d'avoir vie et de croître comme les autres.

De dire tous les transports de la reine, combien elle parla de la petite
princesse Désirée, combien elle remercia les aimables personnes qui lui
annonçaient une si agréable nouvelle, c'est ce que je n'entreprendrai
point; mais enfin il n'y eut aucun terme de tendresse et de
reconnaissance oublié. La fée de la Fontaine y trouva toute la part
qu'elle méritait. La reine demeura jusqu'au soir dans le palais. Elle
aimait la musique: on lui fit entendre des voix qui lui parurent
célestes. On la chargea de présents, et, après avoir remercié ces
grandes dames, elle revint avec la fée de la Fontaine.

Toute sa maison était très en peine d'elle: on la cherchait avec
beaucoup d'inquiétude, on ne pouvait imaginer en quel lieu elle était:
ils craignaient même que quelques étrangers audacieux ne l'eussent
enlevée, car elle avait de la beauté et de la jeunesse; de sorte que
chacun témoigna une joie extrême de son retour; et comme elle ressentait
de son côté une satisfaction infinie des bonnes espérances qu'on venait
de lui donner, elle avait une conversation agréable et brillante qui
charmait tout le monde.

La fée de la Fontaine la quitta proche de chez elle; les compliments et
les caresses redoublèrent à leur séparation, et la reine, étant restée
encore huit jours aux eaux, ne manqua pas de retourner au palais des
fées avec sa coquette vieille, qui paraissait d'abord en écrevisse et
puis qui prenait sa forme naturelle.

La reine partit; elle devint grosse et mit au monde une princesse
qu'elle appela Désirée. Aussitôt elle prit le bouquet qu'elle avait
reçu; elle nomma toutes les fleurs l'une après l'autre, et sur-le-champ
on vit arriver les fées. Chacune avait son chariot de différente
manière: l'un était d'ébène, tiré par des pigeons blancs; d'autres
d'ivoire, que de petits corbeaux traînaient; d'autres encore de cèdre et
de calambour. C'était là leur équipage d'alliance et de paix; car,
lorsqu'elles étaient fâchées, ce n'étaient que des dragons volants, que
des couleuvres, qui jetaient le feu par la gueule et par les yeux; que
lions, que léopards, que panthères, sur lesquels elles se transportaient
d'un bout du monde à l'autre en moins de temps qu'il n'en faut pour dire
bonjour ou bonsoir; mais, cette fois-ci, elles étaient de la meilleure
humeur qu'il est possible.

La reine les vit entrer dans sa chambre avec un air gai et majestueux;
leurs nains et leurs naines les suivaient, tout chargés de présents.
Après qu'elles eurent embrassé la reine et baisé la petite princesse,
elles déployèrent sa layette, dont la toile était si fine et si bonne,
qu'on pouvait s'en servir cent ans sans l'user: les fées la filaient à
leurs heures de loisir. Pour les dentelles, elles surpassaient encore ce
que j'ai dit de la toile; toute l'histoire du monde y était représentée,
soit à l'aiguille ou au fuseau. Après cela elles montrèrent les langes
et les couvertures qu'elles avaient brodés exprès; l'on y voyait
représentés mille jeux différents auxquels les enfants s'amusent. Depuis
qu'il y a des brodeurs et des brodeuses, il ne s'est rien vu de si
merveilleux. Mais quand le berceau parut, la reine s'écria d'admiration,
car il surpassait encore tout ce qu'elle avait vu jusqu'alors. Il était
d'un bois si rare, qu'il coûtait cent mille écus la livre. Quatre petits
amours le soutenaient; c'étaient quatre chefs-d'oeuvre, où l'art avait
tellement surpassé la matière, quoiqu'elle fût de diamants et de rubis,
que l'on n'en peut assez parler. Ces petits amours avaient été animés
par les fées, de sorte que, lorsque l'enfant criait, ils le berçaient et
l'endormaient; cela était d'une commodité merveilleuse pour les
nourrices.

Les fées prirent elles-mêmes la petite princesse sur leurs genoux; elles
l'emmaillotèrent et lui donnèrent plus de cent baisers, car elle était
déjà si belle, qu'on ne pouvait la voir sans l'aimer. Elles remarquèrent
qu'elle avait besoin de téter; aussitôt elles frappèrent la terre avec
leur baguette, il parut une nourrice telle qu'il la fallait pour cet
aimable poupard. Il ne fut plus question que de douer l'enfant: les fées
s'empressèrent de le faire. L'une la doua de vertu et l'autre d'esprit;
la troisième d'une beauté miraculeuse; celle d'après d'une heureuse
fortune; la cinquième lui désira une longue santé, et la dernière,
qu'elle fit bien toutes les choses qu'elle entreprendrait.

La reine, ravie, les remerciait mille et mille fois des faveurs qu'elles
venaient de faire à la petite princesse, lorsque l'on vit entrer dans la
chambre une si grosse écrevisse, que la porte fut à peine assez large
pour qu'elle pût passer.

--Ha! trop ingrate reine, dit l'écrevisse, vous n'avez donc pas daigné
vous souvenir de moi? Est-il possible que vous ayez sitôt oublié la fée
de la Fontaine et les bons offices que je vous ai rendus en vous menant
chez mes soeurs? Quoi! vous les avez toutes appelées, je suis la seule
que vous négligez! Il est certain que j'en avais un pressentiment, et
c'est ce qui m'obligea de prendre la figure d'une écrevisse lorsque je
vous parlai la première fois, voulant marquer par là que votre amitié,
au lieu d'avancer, reculerait.

La reine, inconsolable de la faute qu'elle avait faite, l'interrompit et
lui demanda pardon; elle lui dit qu'elle avait cru nommer sa fleur comme
celle des autres; que c'était le bouquet de pierreries qui l'avait
trompée; qu'elle n'était pas capable d'oublier les obligations qu'elle
lui avait; qu'elle la suppliait de ne lui point ôter son amitié, et
particulièrement d'être favorable à la princesse. Toutes les fées, qui
craignaient qu'elle ne la douât de misères et d'infortunes, secondèrent
la reine pour l'adoucir:

--Ma chère soeur, lui disaient-elles, que votre altesse ne soit point
fâchée contre une reine qui n'a jamais eu dessein de vous déplaire!
Quittez, de grâce, cette figure d'écrevisse, faites que nous vous
voyions avec tous vos charmes.

J'ai déjà dit que la fée de la Fontaine était assez coquette; les
louanges que ses soeurs lui donnèrent l'adoucirent un peu:

--Eh bien! dit-elle, je ne ferai pas à Désirée tout le mal que j'avais
résolu, car assurément j'avais envie de la perdre, et rien n'aurait pu
m'en empêcher. Cependant je veux bien vous avertir que si elle voit le
jour avant l'âge de quinze ans elle aura lieu de s'en repentir; il lui
en coûtera peut-être la vie.

Les pleurs de la reine et les prières des illustres fées ne changèrent
point l'arrêt qu'elle venait de prononcer. Elle se retira à reculons,
car elle n'avait pas voulu quitter sa robe d'écrevisse.

Dès qu'elle fut éloignée de la chambre, la triste reine demanda aux fées
un moyen pour préserver sa fille des maux qui la menaçaient. Elles
tinrent aussitôt conseil, et enfin, après avoir agité plusieurs avis
différents, elles s'arrêtèrent à celui-ci: qu'il fallait bâtir un palais
sans portes ni fenêtres, y faire une entrée souterraine, et nourrir la
princesse dans ce lieu jusqu'à l'âge fatal où elle était menacée.

Trois coups de baguette commencèrent et finirent ce grand édifice. Il
était de marbre blanc et vert par dehors; les plafonds et les planchers
de diamants et d'émeraudes qui formaient des fleurs, des oiseaux et
mille choses agréables. Tout était tapissé de velours de différentes
couleurs, brodé de la main des fées; et, comme elles étaient savantes
dans l'histoire, elles s'étaient fait un plaisir de tracer les plus
belles et les plus remarquables; l'avenir n'y était pas moins présent
que le passé; les actions héroïques du plus grand roi du monde
remplissaient plusieurs tentures.

      Ici du démon de la Thrace
      Il a le port victorieux,
      Les éclairs redoublés qui partent de ses yeux
      Marquent sa belliqueuse audace.

      Là, plus tranquille et plus serein,
      Il gouverne la France en une paix profonde,
      Il fait voir par ses lois que le reste du monde
      Lui doit envier son destin.

      Par les peintres les plus habiles
      Il y paraissait peint avec ces divers traits,
      Redoutable en prenant des villes,
      Généreux en faisant la paix.

Ces sages fées avaient imaginé ce moyen pour apprendre plus aisément à
la jeune princesse les divers événements de la vie des héros et des
autres hommes.

L'on ne voyait chez elle que par la lumière des bougies, mais il y en
avait une si grande quantité, qu'elles faisaient un jour perpétuel. Tous
les maîtres dont elle avait besoin pour se rendre parfaite furent
conduits en ce lieu; son esprit, sa vivacité et son adresse prévenaient
presque toujours ce qu'ils voulaient lui enseigner; et chacun d'eux
demeurait dans une admiration continuelle des choses surprenantes
qu'elle disait, dans un âge où les autres savent à peine nommer leur
nourrice; aussi n'est-on pas doué par les fées pour demeurer ignorante
et stupide.

Si son esprit charmait tous ceux qui l'approchaient, sa beauté n'avait
pas des effets moins puissants; elle ravissait les plus insensibles, et
la reine sa mère ne l'aurait jamais quittée de vue, si son devoir ne
l'avait pas attachée auprès du roi. Les bonnes fées venaient voir la
princesse de temps en temps; elles lui apportaient des raretés sans
pareilles, des habits si bien entendus, si riches et si galants, qu'ils
semblaient avoir été faits pour la noce d'une jeune princesse qui n'est
pas moins aimable que celle dont je parle; mais entre toutes les fées
qui la chérissaient, Tulipe l'aimait davantage, et recommandait plus
soigneusement à la reine de ne lui pas laisser voir le jour avant
qu'elle eût quinze ans.

--Notre soeur de la Fontaine est vindicative, lui disait-elle, quelque
intérêt que nous prenions à cet enfant; elle lui fera du mal si elle
peut. Ainsi, madame, vous ne sauriez être trop vigilante là-dessus.

La reine lui promettait de veiller sans cesse à une affaire si
importante; mais comme sa chère fille approchait du temps où elle devait
sortir de ce château, elle la fit peindre. Son portrait fut porté dans
les plus grandes cours de l'univers. À sa vue, il n'y eut aucun prince
qui se défendît de l'admirer; mais il y en eut un qui en fut si touché,
qu'il ne pouvait plus s'en séparer. Il le mit dans son cabinet, il
s'enfermait avec lui, et, lui parlant comme s'il eût été sensible, qu'il
eût pu l'entendre, il lui disait les choses du monde les plus
passionnées.

Le roi, qui ne voyait presque plus son fils, s'informa de ses
occupations, et de ce qui pouvait l'empêcher de paraître aussi gai qu'à
son ordinaire. Quelques courtisans, trop empressés de parler, car il y
en a plusieurs de ce caractère, lui dirent qu'il était à craindre que le
prince ne perdît l'esprit, parce qu'il demeurait des jours entiers
enfermé dans son cabinet, où l'on entendait qu'il parlait seul comme
s'il eût été avec quelqu'un.

Le roi reçut cet avis avec inquiétude.

--Est-il possible, disait-il à ses confidents, que mon fils perde la
raison? Il en a toujours tant marqué! Vous savez l'admiration qu'on a
eue pour lui jusqu'à présent, et je ne trouve encore rien d'égaré dans
ses yeux; il me paraît seulement plus triste. Il faut que je
l'entretienne; je démêlerai peut-être de quelle sorte de folie il est
attaqué.

En effet, il l'envoya quérir; il commanda qu'on se retirât, et après
plusieurs choses auxquelles il n'avait pas une grande attention et
auxquelles aussi il répondit assez mal, le roi lui demanda ce qu'il
pouvait avoir pour que son humeur et sa personne fussent si changées. Le
prince, croyant ce moment favorable, se jeta à ses pieds:

--Vous avez résolu, lui dit-il, de me faire épouser la princesse Noire;
vous trouverez des avantages dans son alliance que je ne puis vous
promettre dans celle de la princesse Désirée; mais, seigneur, je trouve
des charmes dans celle-ci que je ne rencontrerai point dans l'autre.

--Et où les avez-vous vues? dit le roi.

--Les portraits de l'une et de l'autre m'ont été apportés, répliqua le
prince Guerrier (c'est ainsi qu'on le nommait depuis qu'il avait gagné
trois grandes batailles); je vous avoue que j'ai pris une si forte
passion pour la princesse Désirée, que si vous ne retirez les paroles
que vous avez données à la Noire, il faut que je meure, heureux de
cesser de vivre en perdant l'espérance d'être à ce que j'aime.

--C'est donc avec son portrait, reprit gravement le roi, que vous prenez
en gré de faire des conversations qui vous rendent ridicule à tous les
courtisans? Ils vous croient insensé, et si vous saviez ce qui m'est
revenu là-dessus, vous auriez honte de marquer tant de faiblesse.

--Je ne puis me reprocher une si belle flamme, répondit-il; lorsque vous
aurez vu le portrait de cette charmante princesse, vous approuverez ce
que je sens pour elle.

--Allez donc le quérir tout à l'heure, dit le roi avec un air
d'impatience qui faisait connaître son chagrin.

Le prince en aurait eu de la peine, s'il n'avait pas été certain que
rien au monde ne pouvait égaler la beauté de Désirée. Il courut dans son
cabinet, et revint chez le roi; il demeura presque aussi enchanté que
son fils:

--Ah! dit-il, mon cher Guerrier, je consens à ce que vous souhaitez; je
rajeunirai lorsque j'aurai une si aimable princesse à ma cour. Je vais
dépêcher sur-le-champ des ambassadeurs à celle de la Noire pour retirer
ma parole: quand je devrais avoir une rude guerre contre elle, j'aime
mieux m'y résoudre.

Le prince baisa respectueusement les mains de son père, et lui embrassa
plus d'une fois les genoux. Il avait tant de joie, qu'on le
reconnaissait à peine; il pressa le roi de dépêcher des ambassadeurs,
non seulement à la Noire, mais aussi à la Désirée, et il souhaita qu'il
choisît pour cette dernière l'homme le plus capable et le plus riche,
parce qu'il fallait paraître dans une occasion si célèbre et persuader
ce qu'il désirait. Le roi jeta les yeux sur Becafigue; c'était un jeune
seigneur très éloquent, qui avait cent millions de rentes. Il aimait
passionnément le prince Guerrier; il fit, pour lui plaire, le plus grand
équipage et la plus belle livrée qu'il put imaginer. Sa diligence fut
extrême, car l'amour du prince augmentait chaque jour, et sans cesse il
le conjurait de partir.

--Songez, lui disait-il confidemment, qu'il y va de ma vie; que je perds
l'esprit lorsque je pense que le père de cette princesse peut prendre
des engagements avec quelque autre, sans vouloir les rompre en ma
faveur, et que je la perdrais pour jamais.

Becafigue le rassurait afin de gagner du temps, car il était bien aise
que sa dépense lui fît honneur. Il mena quatre-vingts carrosses tout
brillants d'or et de diamants; la miniature la mieux finie n'approche
pas de celle qui les ornait. Il y avait cinquante autres carrosses,
vingt-quatre mille pages à cheval, plus magnifiques que les princes, et
le reste de ce grand cortège ne se démentait en rien.

Lorsque l'ambassadeur prit son audience de congé du prince, il
l'embrassa étroitement:

--Souvenez-vous, mon cher Becafigue, lui dit-il, que ma vie dépend du
mariage que vous allez négocier; n'oubliez rien pour persuader, et
amenez l'aimable princesse que j'adore.

Il le chargea aussitôt de mille présents où la galanterie égalait la
magnificence: ce n'était que devises amoureuses gravées sur des cachets
de diamants, des montres dans des escarboucles, chargées des chiffres de
Désirée; des bracelets de rubis taillés en coeur. Enfin que n'avait-il
pas imaginé pour lui plaire!

L'ambassadeur portait le portrait de ce jeune prince, qui avait été
peint par un homme si savant, qu'il parlait et faisait de petits
compliments pleins d'esprit. À la vérité il ne répondait pas à tout ce
qu'on lui disait, mais il ne s'en fallait guère. Becafigue promit au
prince de ne rien négliger pour sa satisfaction, et il ajouta qu'il
portait tant d'argent, que si on lui refusait la princesse, il
trouverait le moyen de gagner quelqu'une de ses femmes et de l'enlever.

--Ah! s'écria le prince, je ne puis m'y résoudre; elle serait offensée
d'un procédé si peu respectueux.

Becafigue ne répondit rien là-dessus et partit. Le bruit de son voyage
prévint son arrivée; le roi et la reine en furent ravis; ils estimaient
beaucoup son maître et savaient les grandes actions du prince Guerrier;
mais ce qu'ils connaissaient encore mieux, c'était son mérite personnel;
de sorte que quand ils auraient cherché dans tout l'univers un mari pour
leur fille, ils n'auraient su en trouver un plus digne d'elle. On
prépara un palais pour loger Becafigue et l'on donna tous les ordres
nécessaires pour que la cour parût dans la dernière magnificence.

Le roi et la reine avaient résolu que l'ambassadeur verrait Désirée;
mais la fée Tulipe vint trouver la reine et lui dit:

--Gardez-vous bien, madame, de mener Becafigue chez notre enfant (c'est
ainsi qu'elle nommait la princesse); il ne faut pas qu'il la voie si
tôt, et ne consentez point à l'envoyer chez le roi qui la demande,
qu'elle n'ait passé quinze ans; car je suis assurée que si elle part
plus tôt il lui arrivera quelque malheur.

La reine embrassant la bonne Tulipe, elle lui promit de suivre ses
conseils, et sur-le-champ elles allèrent voir la princesse.

L'ambassadeur arriva. Son équipage demeura vingt-trois heures à passer;
car il avait six cent mille mulets, dont les clochettes et les fers
étaient d'or, leurs couvertures de velours et de brocart en broderie de
perle. C'était un embarras sans pareil dans les rues: tout le monde
était accouru pour le voir. Le roi et la reine allèrent au-devant de
lui, tant ils étaient aises de sa venue. Il est inutile de parler de la
harangue qu'il fit et des cérémonies qui se passèrent de part et
d'autre: on peut assez les imaginer; mais lorsqu'il demanda à saluer la
princesse, il demeura bien surpris que cette grâce lui fût déniée.

--Si nous vous refusons, seigneur Becafigue, lui dit le roi, une chose
qui paraît si juste, ce n'est point par un caprice qui nous soit
particulier; il faut vous raconter l'étrange aventure de notre fille,
afin que vous y preniez part. Une fée, au moment de sa naissance, la
prit en aversion, et la menaça d'une très grande infortune si elle
voyait le jour avant l'âge de quinze ans. Nous la tenons dans un palais
où les plus beaux appartements sont sous terre. Comme nous étions dans
la résolution de vous y mener, la fée Tulipe nous a prescrit de n'en
rien faire.

--Eh! quoi, sire, répliqua l'ambassadeur, aurai-je le chagrin de m'en
retourner sans elle? Vous l'accorderez au roi mon maître pour son fils,
elle est attendue avec mille impatiences, est-il possible que vous vous
arrêtiez à des bagatelles comme sont les prédictions des fées? Voilà le
portrait du prince Guerrier que j'ai ordre de lui présenter; il est si
ressemblant, que je crois le voir lui-même lorsque je le regarde.

Il le déploya aussitôt; le portrait, qui n'était instruit que pour
parler à la princesse, dit:

--Belle Désirée, vous ne pouvez imaginer avec quelle ardeur je vous
attends: venez bientôt dans notre cour l'orner des grâces qui vous
rendent incomparable.

Le portrait ne dit plus rien; le roi et la reine demeurèrent si surpris
qu'ils prièrent Becafigue de le leur donner pour le porter à la
princesse. Il en fut ravi, et le remit entre leurs mains.

La reine n'avait point parlé jusqu'alors à sa fille de ce qui se
passait; elle avait même défendu aux dames qui étaient auprès d'elle de
lui rien dire de l'arrivée de l'ambassadeur: elles ne lui avaient pas
obéi, et la princesse savait qu'il s'agissait d'un grand mariage; mais
elle était si prudente, qu'elle n'en avait rien témoigné à sa mère.
Quand elle lui montra le portrait du prince, qui parlait et qui lui fit
un compliment aussi tendre que galant, elle en fut fort surprise; car
elle n'avait rien vu d'égal à cela, et la bonne mine du prince, l'air
d'esprit, la régularité de ses traits, ne l'étonnaient pas moins que ce
que disait le portrait.

--Seriez-vous fâchée, lui dit la reine, en riant, d'avoir un époux qui
ressemblât à ce prince?

--Madame, répliqua-t-elle, ce n'est point à moi à faire un choix; ainsi
je serai toujours contente de celui que vous me destinerez.

--Mais enfin, ajouta la reine, si le sort tombait sur lui, ne vous
estimeriez-vous pas heureuse?

Elle rougit, baissa les yeux, et ne répondit rien. La reine la prit dans
ses bras et la baisa plusieurs fois. Elle ne put s'empêcher de verser
des larmes lorsqu'elle pensa qu'elle était sur le point de la perdre,
car il ne s'en fallait plus que trois mois qu'elle n'eût quinze ans; et
cachant son déplaisir, elle lui déclara tout ce qui la regardait dans
l'ambassade du célèbre Becafigue; elle lui donna même les raretés qu'il
avait apportées pour lui présenter. Elle les admira, elle loua avec
beaucoup de goût ce qu'il y avait de plus curieux, mais de temps en
temps ses regards s'échappaient pour s'attacher sur le portrait du
prince, avec un plaisir qui lui avait été inconnu jusqu'alors.

L'ambassadeur, voyant qu'il faisait des instances inutiles pour qu'on
lui donnât la princesse, et qu'on se contentait de la lui promettre,
mais si solennellement qu'il n'y avait pas lieu d'en douter, demeura peu
auprès du roi, et retourna en poste rendre compte à ses maîtres de sa
négociation.

Quand le prince sut qu'il ne pouvait espérer sa chère Désirée de plus de
trois mois, il fit des plaintes qui affligèrent toute la cour. Il ne
dormait plus, il ne mangeait point; il devint triste et rêveur; la
vivacité de son teint se changea en couleur de souci. Il demeurait des
jours entiers couché sur un canapé dans son cabinet à regarder le
portrait de sa princesse; il lui écrivait à tous moments et présentait
les lettres à ce portrait, comme s'il eût été capable de les lire. Enfin
ses forces diminuèrent peu à peu, il tomba dangereusement malade, et
pour en deviner la cause, il ne fallait ni médecins ni docteurs.

Le roi se désespérait. Il aimait son fils plus tendrement que jamais
père n'a aimé le sien. Il se trouvait sur le point de le perdre. Quelle
douleur pour un père! Il ne voyait aucun remède qui pût guérir le
prince. Il souhaitait Désirée; sans elle il fallait mourir. Il prit donc
la résolution, dans une si grande extrémité, d'aller trouver le roi et
la reine qui l'avaient promise, pour les conjurer d'avoir pitié de
l'état où le prince était réduit, et de ne plus différer un mariage qui
ne se ferait jamais s'ils voulaient obstinément attendre que la
princesse eût quinze ans.

Cette démarche était extraordinaire; mais elle l'aurait été bien
davantage s'il eût laissé périr un fils si aimable et si cher. Cependant
il se trouva une difficulté qui était insurmontable: c'est que son grand
âge ne lui permettait que d'aller en litière, et cette voiture
s'accordait mal avec l'impatience de son fils; de sorte qu'il envoya en
poste le fidèle Becafigue, et il écrivit les lettres du monde les plus
touchantes pour engager le roi et la reine à ce qu'il souhaitait.

Pendant ce temps, Désirée n'avait guère moins de plaisir à voir le
portrait du prince qu'il en avait à regarder le sien. Elle allait à tout
moment dans le lieu où il était; et quelque soin qu'elle prît de cacher
ses sentiments, on ne laissait pas de les pénétrer. Entre autres,
Giroflée et Longue-Épine, qui étaient ses filles d'honneur, s'aperçurent
des petites inquiétudes qui commençaient à la tourmenter. Giroflée
l'aimait passionnément et lui était fidèle; Longue-Épine de tout temps
sentait une jalousie secrète de son mérite et de son rang. Sa mère avait
élevé la princesse; après avoir été sa gouvernante, elle devint sa dame
d'honneur: elle aurait dû l'aimer comme la chose du monde la plus
aimable, quoiqu'elle chérît sa fille jusqu'à la folie; et voyant la
haine qu'elle avait pour la belle princesse, elle ne pouvait lui vouloir
du bien.

L'ambassadeur que l'on avait dépêché à la cour de la princesse Noire ne
fut pas bien reçu lorsqu'on apprit le compliment dont il était chargé.
Cette Éthiopienne était la plus vindicative créature du monde; elle
trouva que c'était la traiter cavalièrement, après avoir pris des
engagements avec elle, de lui envoyer dire ainsi qu'on la remerciait.
Elle avait vu un portrait du prince dont elle s'était entêtée, et les
Éthiopiennes, quand elles se mêlent d'aimer, aiment avec plus
d'extravagance que les autres.

--Comment, monsieur l'ambassadeur, dit-elle, est-ce que votre maître ne
me croit pas assez riche ni assez belle? Promenez-vous dans mes États,
vous trouverez qu'il n'en est guère de plus vastes; venez dans mon
trésor royal voir plus d'or que toutes les mines du Pérou n'en ont
jamais fourni; enfin regardez la noirceur de mon teint, ce nez écrasé,
ces grosses lèvres; n'est-ce pas ainsi qu'il faut être pour être belle?

--Madame, répondit l'ambassadeur, qui craignait les bastonnades plus que
tous ceux qu'on envoie à la Porte, je blâme mon maître autant qu'il est
permis à un sujet; et si le Ciel m'avait mis sur le premier trône de
l'univers, je sais vraiment bien à qui je l'offrirais.

--Cette parole vous sauvera la vie, lui dit-elle. J'avais résolu de
commencer ma vengeance sur vous; mais il y aurait de l'injustice,
puisque vous n'êtes pas cause du mauvais procédé de votre prince. Allez
lui dire qu'il me fait plaisir de rompre avec moi, parce que je n'aime
pas les malhonnêtes gens.

L'ambassadeur, qui ne demandait pas mieux que son congé, l'eut à peine
obtenu qu'il en profita.

Mais l'Éthiopienne était trop piquée contre le prince Guerrier pour lui
pardonner. Elle monta dans un char d'ivoire traîné par six autruches qui
faisaient dix lieues par heure. Elle se rendit au palais de la fée de la
Fontaine; c'était sa marraine et sa meilleure amie. Elle lui raconta son
aventure et la pria avec les dernières instances de servir son
ressentiment. La fée fut sensible à la douleur de sa filleule; elle
regarda dans le livre qui dit tout, et elle connut aussitôt que le
prince Guerrier ne quittait la princesse Noire que pour la princesse
Désirée, qu'il l'aimait éperdument, et qu'il était même malade de la
seule impatience de la voir. Cette connaissance ralluma sa colère, qui
était presque éteinte, et comme elle ne l'avait pas vue depuis le moment
de sa naissance, il est à croire qu'elle aurait négligé de lui faire du
mal si la vindicative Noiron ne l'en avait pas conjurée.

--Quoi! s'écria-t-elle, cette malheureuse Désirée veut donc toujours me
déplaire? Non, charmante princesse, non. Ma mignonne, je ne souffrirai
pas qu'on te fasse un affront; les cieux et tous les éléments
s'intéressent dans cette affaire. Retourne chez toi et te repose sur ta
chère marraine.

La princesse Noire la remercia; elle lui fit des présents de fleurs et
de fruits qu'elle reçut fort agréablement.

L'ambassadeur Becafigue s'avançait en toute diligence vers la ville
capitale où le père de Désirée faisait son séjour. Il se jeta aux pieds
du roi et de la reine; il versa beaucoup de larmes, et leur dit, dans
les termes les plus touchants, que le prince Guerrier mourrait s'ils lui
retardaient plus longtemps le plaisir de voir la princesse leur fille;
qu'il ne s'en fallait plus que trois mois qu'elle n'eût quinze ans;
qu'il ne lui pouvait rien arriver de fâcheux dans un espace si court;
qu'il prenait la liberté de les avertir qu'une si grande crédulité pour
de petites fées faisait tort à la majesté royale. Enfin il harangua si
bien qu'il eut le don de persuader. On pleura avec lui, se représentant
le triste état où le jeune prince était réduit, et puis on lui dit qu'il
fallait quelques jours pour se déterminer et lui répondre. Il repartit
qu'il ne pouvait donner que quelques heures; que son maître était à
l'extrémité; qu'il s'imaginait que la princesse le haïssait, et que
c'était elle qui retardait son voyage. On l'assura donc que le soir il
saurait ce qu'on pouvait faire.

La reine courut au palais de sa chère fille; elle lui conta tout ce qui
se passait. Désirée sentit alors une douleur sans pareille; son coeur se
serra, elle s'évanouit, et la reine connut les sentiments qu'elle avait
pour le prince.

--Ne vous affligez point, ma chère enfant, lui dit-elle, vous pouvez
tout pour sa guérison; je ne suis inquiète que pour les menaces que la
fée de la Fontaine fit à votre naissance.

--Je me flatte, madame, répliqua-t-elle, qu'en prenant quelques mesures
nous tromperons la méchante fée. Par exemple, ne pourrais-je pas aller
dans un carrosse tout fermé où je ne verrais point le jour? On
l'ouvrirait la nuit pour nous donner à manger; ainsi j'arriverais
heureusement chez le prince Guerrier.

La reine goûta beaucoup cet expédient, elle en fit part au roi qui
l'approuva aussi; de sorte qu'on envoya dire à Becafigue de venir
promptement, et il reçut des assurances certaines que la princesse
partirait au plus tôt, ainsi qu'il n'avait qu'à s'en retourner, pour
donner cette bonne nouvelle à son maître; et que pour se hâter
davantage, on négligerait de lui faire l'équipage et les riches habits
qui convenaient à son rang. L'ambassadeur, transporté de joie, se jeta
encore aux pieds de leurs majestés, pour les remercier. Il partit
ensuite sans avoir vu la princesse.

La séparation du roi et de la reine lui aurait semblé insupportable, si
elle avait été moins prévenue en faveur du prince: mais il est de
certains sentiments qui étouffent presque tous les autres. On lui fit un
carrosse de velours vert par-dehors, orné de grandes plaques d'or, et
par dedans de brocart argent et couleur de rose rebrodé; il n'y avait
aucune glace; il était fort grand, il fermait mieux qu'une boîte, et un
seigneur des premiers du royaume fut chargé des clés qui ouvraient les
serrures qu'on avait mises aux portières.

      Autour d'elle on voyait les Grâces,
      Les ris, les plaisirs et les jeux,
      Et les Amours respectueux
      Empressés à suivre ses traces;

      Elle avait l'air majestueux,
      Avec une douceur céleste.
      Elle s'attirait tous les voeux
      Sans compter ici tout le reste,

      Elle avait les mêmes attraits
      Que fit briller Adélaïde,
      Quand, l'hymen lui servant de guide,
      Elle vint dans ces lieux pour cimenter la paix.

L'on nomma peu d'officiers pour l'accompagner, afin qu'une nombreuse
suite n'embarrassât point; et après lui avoir donné les plus belles
pierreries du monde et quelques habits très riches, après, dis-je, des
adieux qui pensèrent faire étouffer le roi, la reine et toute la cour, à
force de pleurer, on l'enferma dans le carrosse sombre avec sa dame
d'honneur, Longue-Épine et Giroflée.

On a peut-être oublié que Longue-Épine n'aimait point la princesse
Désirée; mais elle aimait fort le prince Guerrier, car elle avait vu son
portrait parlant. Le trait qui l'avait blessée était si vif, qu'étant
sur le point de partir elle dit à sa mère qu'elle mourrait si le mariage
de la princesse s'accomplissait, et que si elle voulait la conserver, il
fallait absolument qu'elle trouvât un moyen de rompre cette affaire. La
dame d'honneur lui dit de ne se point affliger, qu'elle tâcherait de
remédier à sa peine en la rendant heureuse.

Lorsque la reine envoya sa chère enfant, elle la recommanda au-delà de
tout ce qu'on peut dire à cette mauvaise femme.

--Quel dépôt ne vous confié-je pas! lui dit-elle; c'est plus que ma vie.
Prenez soin de la santé de ma fille; mais surtout soyez soigneuse
d'empêcher qu'elle ne voie le jour, tout serait perdu. Vous savez de
quels maux elle est menacée, et je suis convenue avec l'ambassadeur du
prince Guerrier que, jusqu'à ce qu'elle ait quinze ans, on la mettrait
dans un château où elle ne verra aucune lumière que celle des bougies.

La reine combla cette dame de présents, pour l'engager à une plus grande
exactitude. Elle lui promit de veiller à la conservation de la princesse
et de lui en rendre bon compte aussitôt qu'elles seraient arrivées.

Ainsi le roi et la reine, se reposant sur ses soins, n'eurent point
d'inquiétude pour leur chère fille; cela servit en quelque façon à
modérer la douleur que son éloignement leur causait. Mais Longue-Épine,
qui apprenait tous les soirs, par les officiers de la princesse qui
ouvraient le carrosse pour lui servir à souper, que l'on approchait de
la ville où elles étaient attendues, pressait sa mère d'exécuter son
dessein, craignant que le roi et le prince ne vinssent au devant d'elle,
et qu'il ne fût plus temps; de sorte qu'environ l'heure de midi, où le
soleil darde ses rayons avec force, elle coupa tout d'un coup
l'impériale du carrosse où elles étaient renfermées, avec un grand
couteau fait exprès qu'elle avait apporté. Alors pour la première fois
la princesse Désirée vit le jour. À peine l'eut-elle regardé et poussé
un profond soupir, qu'elle se précipita du carrosse sous la forme d'une
biche blanche et se mit à courir jusqu'à la forêt prochaine, où elle
s'enfonça dans un lieu sombre, pour y regretter, sans témoins, la
charmante figure qu'elle venait de perdre.

La fée de la Fontaine, qui conduisait cette étrange aventure, voyant que
tous ceux qui accompagnaient la princesse se mettaient en devoir, les
uns de la suivre et les autres d'aller à la ville, pour avertir le
prince Guerrier du malheur qui venait d'arriver, sembla aussitôt
bouleverser la nature; les éclairs et le tonnerre effrayèrent les plus
assurés, et par son merveilleux savoir elle transporta tous ces gens
fort loin, afin de les éloigner du lieu où leur présence lui déplaisait.

Il ne resta que la dame d'honneur, Longue-Épine et Giroflée. Celle-ci
courut après sa maîtresse, faisant retentir les bois et les rochers de
son nom et de ses plaintes. Les deux autres, ravies d'être en liberté,
ne perdirent pas un moment à faire ce qu'elles avaient projeté.
Longue-Épine mit les plus riches habits de Désirée. Le manteau royal qui
avait été fait pour ses noces était d'une richesse sans pareille, et la
couronne avait des diamants deux ou trois fois gros comme le poing; son
sceptre était d'un seul rubis; le globe qu'elle tenait dans l'autre
main, d'une perle plus grosse que la tête. Cela était rare et très lourd
à porter; mais il fallait persuader qu'elle était la princesse, et ne
rien négliger de tous les ornements royaux.

En cet équipage, Longue-Épine, suivie de sa mère, qui portait la queue
de son manteau, s'achemine vers la ville.

Cette fausse princesse marchait gravement, elle ne doutait pas que l'on
ne vînt les recevoir; et, en effet, elles n'étaient guère avancées quand
elles aperçurent un gros de cavalerie, et, au milieu, deux litières
brillantes d'or et de pierreries, portées par des mulets ornés de longs
panaches de plumes vertes (c'était la couleur favorite de la princesse).
Le roi, qui était dans l'une, et le prince malade dans l'autre, ne
savaient que juger de ces dames qui venaient à eux. Les plus empressés
galopèrent vers elles, et jugèrent par la magnificence de leurs habits
qu'elles devaient être des personnes de distinction. Ils mirent pied à
terre, et les abordèrent respectueusement.

--Obligez-moi de m'apprendre, leur dit Longue-Épine, qui est dans ces
litières?

--Mesdames, répliquèrent-ils, c'est le roi et le prince son fils, qui
viennent au-devant de la princesse Désirée.

--Allez, je vous prie, leur dire, continua-t-elle, que la voici. Une
fée, jalouse de mon bonheur, a dispersé tous ceux qui m'accompagnaient,
par une centaine de coups de tonnerre, d'éclairs et de prodiges
surprenants; mais voici ma dame d'honneur, qui est chargée des lettres
du roi mon père et de mes pierreries.

Aussitôt ces cavaliers lui baisèrent le bas de sa robe, et furent en
diligence annoncer au roi que la princesse approchait.

--Comment! s'écria-t-il, elle vient à pied en plein jour!

Ils lui racontèrent ce qu'elle avait dit. Le prince, brûlant
d'impatience:

--Avouez, leur dit-il, que c'est un prodige de beauté, un miracle, une
princesse tout accomplie. Ils ne répondirent rien, et surprirent le
prince.

--Pour avoir trop à louer, continua-t-il, vous aimez mieux vous taire.

--Seigneur, vous l'allez voir, lui dit le plus hardi d'entre eux;
apparemment que la fatigue du voyage l'a changée.

Le prince demeura surpris; s'il avait été moins faible, il se serait
précipité de la litière pour satisfaire son impatience et sa curiosité.
Le roi descendit de la sienne, et s'avançant avec toute la cour, il
joignit la fausse princesse; mais aussitôt qu'il eut jeté les yeux sur
elle, il poussa un grand cri, et reculant quelques pas:

--Que vois-je! dit-il. Quelle perfidie!

--Sire, dit la dame d'honneur en s'avançant hardiment, voici la
princesse Désirée, avec les lettres du roi et de la reine; je remets
aussi entre vos mains la cassette de pierreries dont ils me chargèrent
en partant.

Le roi gardait à tout cela un morne silence, et le prince, s'appuyant
sur Becafigue, s'approcha de Longue-Épine. Ô dieux! que devint-il après
avoir considéré cette fille, dont la taille extraordinaire faisait peur!
Elle était si grande, que les habits de la princesse lui couvraient à
peine les genoux; sa maigreur affreuse, son nez, plus crochu que celui
d'un perroquet, brillait d'un rouge luisant; il n'a jamais été de dents
plus noires et plus mal rangées. Enfin elle était aussi laide que
Désirée était belle.

Le prince, qui n'était occupé que de la charmante idée de sa princesse,
demeura transi et comme immobile à la vue de celle-ci; il n'avait pas la
force de proférer une parole, il la regardait avec étonnement, et
s'adressant ensuite au roi:

--Je suis trahi, dit-il; ce merveilleux portrait sur lequel j'engageai
ma liberté n'a rien de la personne qu'on nous envoie. L'on a cherché à
nous tromper; l'on y a réussi, il m'en coûtera la vie.

--Comment l'entendez-vous, seigneur? dit Longue-Épine; l'on a cherché à
vous tromper? Sachez que vous ne le serez jamais en m'épousant.

Son effronterie et sa fierté n'avaient pas d'exemples. La dame d'honneur
renchérissait encore par-dessus.

--Ah! ma belle princesse! s'écriait-elle, où sommes-nous venues? Est-ce
ainsi que l'on reçoit une personne de votre rang? Quelle inconstance!
quel procédé! Le roi votre père en saura bien tirer raison.

--C'est nous qui nous la ferons faire, répliqua le roi. Il nous avait
promis une belle princesse, il nous envoie un squelette, une momie qui
fait peur. Je ne m'étonne plus qu'il ait gardé ce beau trésor caché
pendant quinze ans; il voulait attraper quelque dupe. C'est sur nous que
le sort a tombé, mais il n'est pas impossible de s'en venger.

--Quels outrages! s'écria la fausse princesse; ne suis-je pas bien
malheureuse d'être venue sur la parole de telles gens! Voyez que l'on a
grand tort de s'être fait peindre un peu plus belle que l'on est: cela
n'arrive-t-il pas tous les jours? Si pour tels inconvénients les princes
renvoyaient leurs fiancées, peu se marieraient.

Le roi et le prince, transportés de colère, ne daignèrent pas lui
répondre, ils remontèrent chacun dans leur litière; et, sans autre
cérémonie, un garde du corps mit la princesse en trousse derrière lui,
et la dame d'honneur fut traitée de même. On les mena dans la ville; par
ordre du roi, elles furent enfermées dans le château des Trois-Pointes.

Le prince Guerrier avait été si accablé du coup qui venait de le
frapper, que son affliction s'était toute renfermée dans son coeur.
Lorsqu'il eut assez de force pour se plaindre, que ne dit-il pas sur sa
cruelle destinée! Il était toujours amoureux, et n'avait pour tout objet
de sa passion qu'un portrait. Ses espérances ne subsistaient plus,
toutes les idées si charmantes qu'il s'était faites sur la princesse
Désirée se trouvaient échouées. Il aurait mieux aimé mourir que
d'épouser celle qu'il prenait pour elle. Enfin, jamais désespoir ne fut
égal au sien: il ne pouvait plus souffrir la cour, et il résolut, dès
que sa santé put lui permettre, de s'en aller secrètement et de se
rendre dans quelque lieu solitaire pour y passer le reste de sa triste
vie.

Il ne communiqua son dessein qu'au fidèle Becafigue; il était bien
persuadé qu'il le suivrait partout, et il le choisit pour parler avec
lui plus souvent qu'avec un autre du mauvais tour qu'on lui avait joué.
À peine commença-t-il à se porter mieux, qu'il partit et laissa une
grande lettre pour le roi sur la table de son cabinet, l'assurant
qu'aussitôt que son esprit serait un peu tranquillisé il reviendrait
auprès de lui; mais qu'il le suppliait, en attendant, de penser à leur
commune vengeance, et de retenir toujours la laide prisonnière.

Il est aisé de juger de la douleur qu'eut le roi lorsqu'il reçut cette
lettre. La séparation d'un fils si cher pensa le faire mourir. Pendant
que tout le monde était occupé à le consoler, le prince et Becafigue
s'éloignaient, et au bout de trois jours ils se trouvèrent dans une
vaste forêt, si sombre par l'épaisseur des arbres, si agréable par la
fraîcheur de l'herbe et des ruisseaux qui coulaient de tous côtés, que
le prince, fatigué de la longueur du chemin, car il était encore malade,
descendit de cheval et se jeta tristement sur la terre, sa main sous sa
tête, ne pouvant presque parler, tant il était faible.

--Seigneur, dit Becafigue, pendant que vous allez vous reposer, je vais
chercher quelques fruits pour vous rafraîchir et reconnaître un peu le
lieu où nous sommes.

Le prince ne lui répondit rien, il lui témoigna seulement par un signe
qu'il le pouvait.

Il y a longtemps que nous avons laissé la biche au bois, je veux parler
de l'incomparable princesse. Elle pleura en biche désolée, lorsqu'elle
vit sa figure dans une fontaine qui lui servait de miroir: «Quoi! c'est
moi! disait-elle. C'est aujourd'hui que je me trouve réduite à subir la
plus étrange aventure qui puisse arriver du règne des fées à une
innocente princesse telle que je suis! Combien durera ma métamorphose?
Où me retirer pour que les lions, les ours et les loups ne me dévorent
point? Comment pourrai-je manger de l'herbe?» Enfin elle se faisait
mille questions et ressentait la plus cruelle douleur qu'il est
possible. Il est vrai que si quelque chose pouvait la consoler, c'est
qu'elle était une aussi belle biche qu'elle avait été belle princesse.

La faim pressant Désirée, elle brouta l'herbe de bon appétit et demeura
surprise que cela pût être. Ensuite elle se coucha sur la mousse; la
nuit la surprit, elle la passa avec des frayeurs inconcevables. Elle
entendait les bêtes féroces proches d'elle, et souvent, oubliant qu'elle
était biche, elle essayait de grimper sur un arbre. La clarté du jour la
rassura un peu; elle admirait sa beauté, et le soleil lui paraissait
quelque chose de si merveilleux, qu'elle ne se lassait point de le
regarder, tout ce qu'elle en avait entendu dire lui semblait fort
au-dessous de ce qu'elle voyait. C'était l'unique consolation qu'elle
pouvait trouver dans un lieu si désert; elle y resta toute seule pendant
plusieurs jours.

La fée Tulipe, qui avait toujours aimé cette princesse, ressentait
vivement son malheur; mais elle avait un véritable dépit que la reine et
elle eussent fait si peu de cas de ses avis, car elle leur dit plusieurs
fois que si la princesse partait avant que d'avoir quinze ans elle s'en
trouverait mal; cependant elle ne voulait point l'abandonner aux furies
de la fée de la Fontaine, et ce fut elle qui conduisit les pas de
Giroflée vers la forêt, afin que cette fidèle confidente pût la consoler
dans sa disgrâce.

Cette belle biche passait doucement le long d'un ruisseau quand
Giroflée, qui ne pouvait presque marcher, se coucha pour se reposer.
Elle rêvait tristement de quel côté elle pourrait aller pour trouver sa
chère princesse. Lorsque la biche l'aperçut, elle franchit tout d'un
coup le ruisseau, qui était large et profond, elle vint se jeter sur
Giroflée et lui faire mille caresses. Elle en demeura surprise; elle ne
savait si les bêtes de ce canton avaient quelque amitié particulière
pour les hommes qui les rendît humaines, ou si elles la connaissaient;
car enfin il était fort singulier qu'une biche s'avisât de faire si bien
les honneurs de la forêt.

Elle la regarda attentivement, et vit avec une extrême surprise de
grosses larmes qui coulaient de ses yeux; elle ne douta plus que ce ne
fût sa chère princesse. Elle prit ses pieds, elle les baisa avec autant
de respect et de tendresse qu'elle lui avait baisé ses mains. Elle lui
parla et connut que la biche l'entendait, mais qu'elle ne pouvait lui
répondre; les larmes et les soupirs redoublèrent de part et d'autre.
Giroflée promit à sa maîtresse qu'elle ne la quitterait point, la biche
lui fit mille petits signes de la tête et des yeux, qui marquaient
qu'elle en serait très aise et qu'elle la consolerait d'une partie de
ses peines.

Elles étaient demeurées presque tout le jour ensemble; Bichette eut peur
que sa fidèle Giroflée n'eût besoin de manger, elle la conduisit dans un
endroit de la forêt où elle avait remarqué des fruits sauvages qui ne
laissaient pas d'être bons. Elle en prit quantité, car elle mourait de
faim; mais après que sa collation fut finie, elle tomba dans une grande
inquiétude, ne sachant où elles se retireraient pour dormir: car, de
rester au milieu de la forêt exposées à tous les périls qu'elles
pouvaient courir, il n'était pas possible de s'y résoudre.

--N'êtes-vous point effrayée, charmante biche, lui dit-elle, de passer
la nuit ici? La biche leva les yeux vers le ciel et soupira.

--Mais, continua Giroflée, vous avez parcouru déjà une partie de cette
vaste solitude, n'y a-t-il point de maisonnettes, un charbonnier, un
bûcheron, un ermitage?

La biche marqua par les mouvements de sa tête qu'elle n'avait rien vu.

--Ô dieux! s'écria Giroflée, je ne serai pas en vie demain. Quand
j'aurais le bonheur d'éviter les tigres et les ours, je suis certaine
que la peur suffit pour me tuer; et ne croyez pas au reste, ma chère
princesse, que je regrette la vie par rapport à moi: je la regrette par
rapport à vous. Hélas! vous laisser dans ces lieux dépourvue de toute
consolation! se peut-il rien de plus triste?

La petite biche se prit à pleurer, elle sanglotait presque comme une
personne.

Ses larmes touchèrent la fée Tulipe, qui l'aimait tendrement; malgré sa
désobéissance, elle avait toujours veillé à sa conservation, et,
paraissant tout d'un coup:

--Je ne veux point vous gronder, lui dit-elle; l'état où je vous vois me
fait trop de peine.

Bichette et Giroflée l'interrompaient en se jetant à ses genoux; la
première lui baisait les mains et la caressait le plus joliment du
monde, l'autre la conjurait d'avoir pitié de la princesse, et de lui
rendre sa figure naturelle.

--Cela ne dépend pas de moi, dit Tulipe; celle qui lui fait tant de mal
a beaucoup de pouvoir. Mais j'accourcirai le temps de sa pénitence, et,
pour l'adoucir, aussitôt que le jour laissera sa place à la nuit, elle
quittera sa forme de biche; mais à peine l'aurore paraîtra-t-elle, qu'il
faudra qu'elle la reprenne, et qu'elle coure les plaines et les forêts
comme les autres.

C'était déjà beaucoup de cesser d'être biche pendant la nuit; la
princesse témoigna sa joie par des sauts et des bonds qui réjouirent
Tulipe:

--Avancez-vous, leur dit-elle, dans ce petit sentier, vous y trouverez
une cabane assez propre pour un endroit champêtre.

En achevant ces mots, elle disparut. Giroflée obéit, elle entra avec
Bichette dans la route qu'elles voyaient, et trouvèrent une vieille
femme assise sur le pas de sa porte, qui achevait un panier d'osier fin.
Giroflée la salua.

--Voudriez-vous, ma bonne mère, lui dit-elle, me retirer avec ma biche?
Il me faudrait une petite chambre.

--Oui, ma belle fille, répondit-elle, je vous donnerai volontiers une
retraite ici; entrez avec votre biche.

Elle les mena aussitôt dans une chambre très jolie, toute boisée de
merisier; il y avait deux petits lits de toile blanche, des draps fins,
et tout paraissait si simple et si propre, que la princesse a dit depuis
qu'elle n'avait rien trouvé de plus à son gré.

Dès que la nuit fut entièrement venue, Désirée cessa d'être biche. Elle
embrassa cent fois sa chère Giroflée; elle la remercia de l'affection
qui l'engageait à suivre sa fortune, et lui promit qu'elle rendrait la
sienne très heureuse dès que sa pénitence serait finie.

La vieille vint frapper doucement à la porte, et, sans entrer, elle
donna des fruits excellents à Giroflée, dont la princesse mangea avec
grand appétit, ensuite elles se couchèrent; et sitôt que le jour parut,
Désirée étant redevenue biche se mit à gratter la porte afin que
Giroflée lui ouvrît. Elles se témoignèrent un sensible regret de se
séparer, quoique ce ne fût pas pour longtemps, et Bichette s'étant
élancée dans le plus épais du bois, elle commença d'y courir à son
ordinaire.

J'ai déjà dit que le prince Guerrier s'était arrêté dans la forêt, et
que Becafigue la parcourait pour trouver quelques fruits. Il était assez
tard lorsqu'il se rendit à la maisonnette de la bonne vieille dont j'ai
parlé. Il lui parla civilement, et lui demanda les choses dont il avait
besoin pour son maître. Elle se hâta d'emplir une corbeille et la lui
donna.

--Je crains, dit-elle, que si vous passez la nuit ici sans retraite, il
ne vous arrive quelque accident; je vous en offre une bien pauvre. Mais
au moins elle met à l'abri des lions.

Il la remercia, et lui dit qu'il était avec un de ses amis; qu'il allait
lui proposer de venir chez elle. En effet, il sut si bien persuader le
prince, qu'il se laissa conduire chez cette bonne femme. Elle était
encore à sa porte, et, sans faire aucun bruit, elle les mena dans une
chambre semblable à celle que la princesse occupait, si proches l'une de
l'autre, qu'elles n'étaient séparées que par une cloison.

Le prince passa la nuit avec ses inquiétudes ordinaires. Dès que les
premiers rayons du soleil eurent brillé à ses fenêtres, il se leva, et
pour divertir sa tristesse, il sortit dans la forêt, disant à Becafigue
de ne point venir avec lui. Il marcha longtemps sans tenir aucune route
certaine; enfin il arriva dans un lieu assez spacieux, couvert d'arbres
et de mousse; aussitôt une biche en partit. Il ne put s'empêcher de la
suivre. Son penchant dominant était pour la chasse, mais il n'était plus
si vif depuis la passion qu'il avait dans le coeur. Malgré cela, il
poursuivit la pauvre biche, et de temps en temps il lui décochait des
traits qui la faisaient mourir de peur, quoiqu'elle n'en fût pas
blessée: car son amie Tulipe la garantissait, et il ne fallait pas moins
que la main secourable d'une fée pour la préserver de périr sous des
coups si justes. L'on n'a jamais été si lasse que l'était la princesse
des biches: l'exercice qu'elle faisait lui était bien nouveau. Enfin
elle se détourna à un sentier si heureusement, que le dangereux
chasseur, la perdant de vue et se trouvant lui-même extrêmement fatigué,
ne s'obstina pas à la suivre.

Le jour s'étant passé de cette manière, la biche vit avec joie l'heure
de se retirer; elle tourna ses pas vers la maison où Giroflée
l'attendait impatiemment. Dès qu'elle fut dans sa chambre, elle se jeta
sur le lit, haletante, elle était tout en nage. Giroflée lui fit mille
caresses; elle mourait d'envie de savoir ce qui lui était arrivé.
L'heure de se débichonner étant arrivée, la belle princesse reprit sa
forme ordinaire. Jetant les bras au cou de sa favorite:

--Hélas! lui dit-elle, je croyais n'avoir à craindre que la fée de la
Fontaine et les cruels hôtes des forêts; mais j'ai été poursuivie
aujourd'hui par un jeune chasseur, que j'ai vu à peine, tant j'étais
pressée de fuir. Mille traits décochés après moi me menaçaient d'une
mort inévitable; j'ignore encore par quel bonheur j'ai pu m'en sauver.

--Il ne faut plus sortir, ma princesse, répliqua Giroflée. Passez dans
cette chambre le temps fatal de votre pénitence. J'irai dans la ville la
plus proche acheter des livres pour vous divertir; nous lirons les
Contes nouveaux que l'on a faits sur les fées, nous ferons des vers et
des chansons.

--Tais-toi, ma chère fille, reprit la princesse. La charmante idée du
prince Guerrier suffit pour m'occuper agréablement; mais le même pouvoir
qui me réduit pendant le jour à la triste condition de biche me force
malgré moi de faire ce qu'elles font: je cours, je saute et je mange
l'herbe comme elles. Dans ce temps-là, une chambre me serait
insupportable.

Elle était si harassée de la chasse, qu'elle demanda promptement à
manger; ensuite ses beaux yeux se fermèrent jusqu'au lever de l'aurore.
Dès qu'elle l'aperçut, la métamorphose ordinaire se fit, et elle
retourna dans la forêt.

Le prince, de son côté, était venu sur le soir rejoindre son favori.

--J'ai passé le temps, lui dit-il, à courir après la plus belle biche
que j'aie jamais vue; elle m'a trompé cent fois avec une adresse
merveilleuse. J'ai tiré si juste, que je ne comprends point comment elle
a évité mes coups. Aussitôt qu'il fera jour, j'irai la chercher encore,
et ne la manquerai point.

En effet, ce jeune prince, qui voulait éloigner de son coeur une idée
qu'il croyait chimérique, n'étant pas fâché que la passion de la chasse
l'occupât, se rendit de bonne heure dans le même endroit où il avait
trouvé la biche; mais elle se garda bien d'y aller, craignant une
aventure semblable à celle qu'elle avait eue. Il jeta les yeux de tous
côtés; il marcha longtemps, et comme il s'était échauffé, il fut ravi de
trouver des pommes dont la couleur lui fit plaisir; il en cueillit, il
en mangea, et presque aussitôt il s'endormit d'un profond sommeil. Il se
jeta sur l'herbe fraîche, sous des arbres, où mille oiseaux semblaient
s'être donné rendez-vous.

Dans le temps qu'il dormait, notre craintive biche, avide des lieux
écartés, passa dans celui où il était. Si elle l'avait aperçu plus tôt,
elle l'aurait fui; mais elle se trouva si proche de lui, qu'elle ne put
s'empêcher de le regarder, et son assoupissement la rassura si bien,
qu'elle se donna le loisir de considérer tous ses traits. Ô dieux! que
devint-elle quand elle le reconnut? Son esprit était trop rempli de sa
charmante idée pour l'avoir perdue en si peu de temps. Amour, amour, que
veux-tu donc? faut-il que Bichette s'expose à perdre la vie par les
mains de son amant? Oui, elle s'y expose, il n'y a plus moyen de songer
à sa sûreté. Elle se coucha à quelques pas de lui, et ses yeux ravis de
le voir ne pouvaient s'en détourner un moment; elle soupirait, poussait
de petits gémissements. Enfin plus hardie, elle s'approcha encore
davantage; elle le touchait lorsqu'il s'éveilla.

Sa surprise parut extrême, il reconnut la même biche qui lui avait donné
tant d'exercice et qu'il avait cherchée longtemps; mais la trouver si
familière lui paraissait une chose rare. Elle n'attendit pas qu'il eût
essayé de la prendre: elle s'enfuit de toute sa force, et il la suivit
de toute la sienne. De temps en temps, ils s'arrêtaient pour reprendre
haleine, car la belle biche était encore lasse d'avoir couru la veille
et le prince ne l'était pas moins qu'elle; mais ce qui ralentissait le
plus la fuite de Bichette, hélas! faut-il le dire? c'était la peine de
s'éloigner de celui qui l'avait plus blessée par mérite que par les
traits qu'il tirait sur elle. Il la voyait très souvent qui tournait la
tête sur lui, comme pour lui demander s'il voulait qu'elle pérît sous
ses coups, et lorsqu'il était sur le point de la joindre, elle faisait
de nouveaux efforts pour se sauver.

--Ah! si tu pouvais m'entendre, petite biche, lui criait-il, tu ne
m'éviterais pas; je t'aime, je te veux nourrir; tu es charmante, j'aurai
soin de toi.

L'air emportait ses paroles: elles n'allaient point jusqu'à elle.

Enfin, après avoir fait tout le tour de la forêt, notre biche, ne
pouvant plus courir, ralentit ses pas, et le prince, redoublant les
siens, la joignit avec une joie dont il ne croyait plus être capable. Il
vit bien qu'elle avait perdu toutes ses forces; elle était couchée comme
une pauvre petite bête demi-morte, et elle n'attendait que de voir finir
sa vie par les mains de son vainqueur; mais au lieu de lui être cruel,
il se mit à la caresser.

--Belle biche, lui dit-il, n'aie point de peur, je veux t'emmener avec
moi, et que tu me suives partout.

Il coupa exprès des branches d'arbre, il les plia adroitement, il les
couvrit de mousse, il y jeta des roses dont quelques buissons étaient
chargés; ensuite il prit la biche entre ses bras, il appuya sa tête sur
son cou, et vint la coucher doucement sur ces ramées; puis il s'assit
auprès d'elle, cherchant de temps en temps des herbes fines, qu'il lui
présentait, et qu'elle mangeait dans sa main.

Le prince continuait de lui parler, quoiqu'il fût persuadé qu'elle ne
l'entendait pas. Cependant, quelque plaisir qu'elle eût de le voir, elle
s'inquiétait, parce que la nuit s'approchait. «Que serait-ce,
disait-elle en elle-même, s'il me voyait changer tout d'un coup de
forme? Il serait effrayé et me fuirait, ou, s'il ne me fuyait pas, que
n'aurais-je pas à craindre ainsi seule dans une forêt?» Elle ne faisait
que penser de quelle manière elle pourrait se sauver, lorsqu'il lui en
fournit le moyen: car, ayant peur qu'elle n'eût besoin de boire, il alla
voir où il pourrait trouver quelque ruisseau, afin de l'y conduire.
Pendant qu'il cherchait, elle se déroba promptement, et vint à la
maisonnette où Giroflée l'attendait. Elle se jeta encore sur son lit; la
nuit vint, sa métamorphose cessa; elle lui apprit son aventure.

--Le croirais-tu, ma chère, lui dit-elle, mon prince Guerrier est dans
cette forêt, c'est lui qui m'a chassée depuis deux jours, et qui m'ayant
prise m'a fait mille caresses. Ah! que le portrait qu'on m'en apporta
est peu fidèle! il est cent fois mieux fait; tout le désordre où l'on
voit les chasseurs ne dérobe rien à sa bonne mine et lui conserve des
agréments que je ne saurais t'exprimer. Ne suis-je pas bien malheureuse
d'être obligée de fuir ce prince, lui qui m'est destiné par mes plus
proches, lui qui m'aime et que j'aime? Il faut qu'une méchante fée me
prenne en aversion le jour de ma naissance, et trouble tous ceux de ma
vie.

Elle se prit à pleurer. Giroflée la consola, et lui fit espérer que dans
quelque temps ses peines seraient changées en plaisirs.

Le prince revint vers sa chère biche, dès qu'il eut trouvé une fontaine;
mais elle n'était plus au lieu où il l'avait laissée. Il la chercha
inutilement partout, et sentit autant de chagrin contre elle que si elle
avait dû avoir de la raison.

--Quoi! s'écria-t-il, je n'aurai donc jamais que des sujets de me
plaindre de ce sexe trompeur et infidèle!

Il retourna chez la bonne vieille, plein de mélancolie. Il conta à son
confident l'aventure de Bichette, et l'accusa d'ingratitude. Becafigue
ne put s'empêcher de sourire de la colère du prince; il lui conseilla de
punir la biche quand il la rencontrerait.

--Je ne reste plus ici que pour cela, répondit le prince; ensuite nous
partirons pour aller plus loin.

Le jour revint, et, avec lui, la princesse reprit sa figure de biche
blanche. Elle ne savait à quoi se résoudre, ou d'aller dans les mêmes
lieux que le prince parcourait ordinairement, ou de prendre une route
tout opposée pour l'éviter. Elle choisit ce dernier parti, et s'éloigna
beaucoup; mais le jeune prince, qui était aussi fin qu'elle, en usa tout
de même, croyant bien qu'elle aurait cette petite ruse; de sorte qu'il
la découvrit dans le plus épais de la forêt. Elle s'y trouvait en sûreté
lorsqu'elle l'aperçut; aussitôt elle bondit, elle saute par-dessus les
buissons, et, comme si elle l'eût appréhendé davantage, à cause du tour
qu'elle lui avait fait le soir, elle fuit plus légère que les vents;
mais, dans le moment qu'elle traversait un sentier, il la mire si bien,
qu'il lui enfonce une flèche dans la jambe. Elle sentit une douleur
violente, et, n'ayant plus assez de force pour fuir, elle se laissa
tomber.

Amour cruel et barbare, où étais-tu donc? Quoi! tu laisses blesser une
fille incomparable par son tendre amant! Cette triste catastrophe était
inévitable, car la fée de la Fontaine y avait attaché la fin de
l'aventure. Le prince s'approcha. Il eut un sensible regret de voir
couler le sang de la biche: il prit des herbes, il les lia sur sa jambe
pour la soulager, et lui fit un nouveau lit de ramée. Il tenait la tête
de Bichette appuyée sur ses genoux.

--N'es-tu pas cause, petite volage, lui disait-il, de ce qui t'est
arrivé? Que t'avais-je fait hier pour m'abandonner? Il n'en sera pas
aujourd'hui de même, je t'emporterai.

La biche ne répondit rien; qu'aurait-elle dit? elle avait tort et ne
pouvait parler; car ce n'est pas toujours une conséquence que ceux qui
ont tort se taisent. Le prince lui faisait mille caresses.

--Que je souffre de t'avoir blessée, lui disait-il. Tu me haïras, et je
veux que tu m'aimes.

Il semblait, à l'entendre, qu'un secret génie lui inspirait tout ce
qu'il disait à Bichette. Enfin l'heure de revenir chez sa vieille
hôtesse approchait; il se chargea de sa chasse, et n'était pas
médiocrement embarrassé à la porter, à la mener et quelquefois à la
traîner. Elle n'avait aucune envie d'aller avec lui. «Qu'est-ce que je
vais devenir! disait-elle. Quoi, je me trouverai toute seule avec ce
prince! Ah! mourons plutôt!» Elle faisait la pesante et l'accablait; il
était tout en eau de tant de fatigue, et quoiqu'il n'y eût pas loin pour
se rendre à la petite maison, il sentait bien que sans quelque secours,
il n'y pourrait arriver. Il alla quérir son fidèle Becafigue; mais,
avant que de quitter sa proie, il l'attacha avec plusieurs rubans au
pied d'un arbre, dans la crainte qu'elle ne s'enfuît.

Hélas! qui aurait pu penser que la plus belle princesse du monde serait
un jour traitée ainsi par un prince qui l'adorait? Elle essaya
inutilement d'arracher les rubans, ses efforts les nouèrent plus serrés,
et elle était prête de s'étrangler avec un noeud coulant qu'il avait
malheureusement fait, lorsque Giroflée, lasse d'être toujours enfermée
dans sa chambre, sortit pour prendre l'air et passa dans le lieu où
était la biche blanche, qui se débattait. Que devint-elle quand elle
aperçut sa chère maîtresse! Elle ne pouvait se hâter assez de la
défaire; les rubans étaient noués par différents endroits; enfin le
prince arriva avec Becafigue comme elle allait emmener la biche.

--Quelque respect que j'aie pour vous, madame, lui dit le prince,
permettez-moi de m'opposer au larcin que vous voulez me faire; j'ai
blessé cette biche, elle est à moi, je l'aime, je vous supplie de m'en
laisser le maître.

--Seigneur, répliqua civilement Giroflée (car elle était bien faite et
gracieuse), la biche que voici est à moi avant que d'être à vous; je
renoncerais aussitôt à ma vie qu'à elle; et si vous voulez voir comme
elle me connaît, je ne vous demande que de lui donner un peu de
liberté.... Allons, ma petite Blanche, dit-elle, embrassez-moi.

Bichette se jeta à son cou.

--Baisez-moi la joue droite.

Elle obéit.

--Touchez mon coeur.

Elle y porta le pied.

--Soupirez.

Elle soupira. Il ne fut plus permis au prince de douter de ce que
Giroflée lui disait.

--Je vous la rends, lui dit-il honnêtement; mais j'avoue que ce n'est
pas sans chagrin.

Elle s'en alla aussitôt avec sa biche.

Elles ignoraient que le prince demeurait dans leur maison; il les suivit
d'assez loin et demeura surpris de les voir entrer chez la vieille bonne
femme. Il s'y rendit fort peu après elles; et, poussé d'un mouvement de
curiosité dont Biche-Blanche était cause, il lui demanda qui était cette
jeune personne. Elle répliqua qu'elle ne la connaissait pas; qu'elle
l'avait reçue chez elle avec sa biche; qu'elle la payait bien, et
qu'elle vivait dans une grande solitude. Becafigue s'informa en quel
lieu était sa chambre; elle lui dit que c'était si proche de la sienne
qu'elle n'était séparée que par une cloison.

Lorsque le prince fut retiré, son confident lui dit qu'il était le plus
trompé des hommes ou que cette fille avait demeuré avec la princesse
Désirée; qu'il l'avait vue au palais quand il y était allé en ambassade.

--Quel funeste souvenir me rappelez-vous? lui dit le prince, et par quel
hasard serait-elle ici?

--C'est ce que j'ignore, seigneur, ajouta Becafigue; mais j'ai envie de
la voir encore, et puisqu'une simple menuiserie nous sépare, j'y vais
faire un trou.

--Voilà une curiosité bien inutile, dit le prince tristement. Car les
paroles de Becafigue avaient renouvelé toutes ses douleurs. En effet, il
ouvrit sa fenêtre qui regardait dans la forêt, et se mit à rêver.
Cependant Becafigue travaillait, et il eut bientôt fait un assez grand
trou pour voir la charmante princesse vêtue d'une robe de brocart
d'argent, mêlé de quelques fleurs incarnates brodées d'or avec des
émeraudes: ses cheveux tombaient par grosses boucles sur la plus belle
gorge du monde; son teint brillait des plus vives couleurs et ses yeux
ravissaient.

Giroflée était à genoux devant elle qui lui bandait le bras, dont le
sang coulait avec abondance. Elles paraissaient toutes deux assez
embarrassées de cette blessure.

--Laisse-moi mourir! disait la princesse; la mort me sera plus douce que
la déplorable vie que je mène. Oui! être biche tout le jour! voir celui
à qui je suis destinée sans lui parler, sans lui apprendre ma fatale
aventure! Hélas! si tu savais tout ce qu'il m'a dit de touchant sous ma
métamorphose, quel ton de voix il a, quelles manières nobles et
engageantes, tu me plaindrais encore plus que tu ne fais de n'être point
en état de l'éclaircir de ma destinée.

L'on peut assez juger de l'étonnement de Becafigue par tout ce qu'il
venait de voir et d'entendre; il courut vers le prince, il l'arracha de
la fenêtre avec des transports de joie inexprimable.

--Ah! seigneur! lui dit-il, ne différez pas de vous approcher de cette
cloison, vous verrez le véritable original du portrait qui vous a
charmé.

Le prince regarda et reconnut aussitôt sa princesse. Il serait mort de
plaisir s'il n'eût craint d'être déçu par quelque enchantement: car
enfin comment accommoder une rencontre si surprenante avec Longue-Épine
et sa mère, qui étaient renfermées dans le château des Trois-Pointes, et
qui prenaient le nom, l'une de Désirée et l'autre de sa dame d'honneur?

Cependant sa passion le flattait. L'on a un penchant naturel à se
persuader ce que l'on souhaite, et, dans une telle occasion, il fallait
mourir d'impatience ou s'éclaircir. Il alla, sans différer, frapper
doucement à la porte de la chambre où était la princesse. Giroflée, ne
doutant pas que ce ne fût la bonne vieille et ayant même besoin de son
secours pour lui aider à bander le bras de sa maîtresse, se hâta
d'ouvrir, et demeura bien surprise de voir le prince, qui vint se jeter
aux pieds de Désirée. Les transports qui l'animaient lui permirent si
peu de faire un discours suivi, que, quelque soin que j'aie eu de
m'informer de ce qu'il lui dit dans ces premiers moments, je n'ai trouvé
personne qui m'en ait bien éclairci. La princesse ne s'embarrassa pas
moins dans ses réponses; mais l'Amour, qui sert souvent d'interprète aux
muets, se mit en tiers et persuada à l'un et l'autre qu'il ne s'était
jamais rien dit de plus spirituel; au moins ne s'était-il jamais rien
dit de plus touchant et de plus tendre. Les larmes, les soupirs, les
serments, et même quelques sourires gracieux, tout en fut. La nuit se
passa ainsi, le jour parut sans que Désirée y eût fait aucune réflexion,
et elle ne devint plus biche. Elle s'en aperçut: rien ne fut égal à sa
joie; le prince lui était trop cher pour différer de la partager avec
lui. Au même moment, elle commença le récit de son histoire, qu'elle fit
avec une grâce et une éloquence naturelle qui surpassait celle des plus
habiles.

--Quoi! s'écria-t-il, ma charmante princesse, c'est vous que j'ai
blessée sous la forme d'une biche blanche! Que ferai-je pour expier un
si grand crime? Suffira-t-il d'en mourir de douleur à vos yeux?

Il était tellement affligé, que son déplaisir se voyait peint sur son
visage. Désirée en souffrit plus que de sa blessure; elle l'assura que
ce n'était presque rien, et qu'elle ne pouvait s'empêcher d'aimer un mal
qui lui procurait tant de bien.

La manière dont elle parla était si obligeante, qu'il ne put douter de
ses bontés. Pour l'éclaircir à son tour de toutes choses, il lui raconta
la supercherie que Longue-Épine et sa mère avaient faite, ajoutant qu'il
fallait se hâter d'envoyer dire au roi son père le bonheur qu'il avait
eu de la trouver, parce qu'il allait faire une terrible guerre, pour
tirer raison de l'affront qu'il croyait avoir reçu. Désirée le pria
d'écrire par Becafigue; il voulait lui obéir, lorsqu'un bruit perçant de
trompettes, clairons, timbales et tambours, se répandit dans la forêt;
il leur sembla même qu'ils entendaient passer beaucoup de monde proche
de la petite maison. Le prince regarda par la fenêtre, il reconnut
plusieurs officiers, ses drapeaux et ses guidons; il leur commanda de
s'arrêter et de l'attendre.

Jamais surprise n'a été plus agréable que celle de cette armée; chacun
était persuadé que leur prince allait la conduire, et tirer vengeance du
père de Désirée. Le père du prince les menait lui-même, malgré son grand
âge. Il venait dans une litière de velours en broderie d'or; elle était
suivie d'un chariot découvert: Longue-Épine y était avec sa mère. Le
prince Guerrier, ayant vu la litière, y courut, et le roi, lui tendant
les bras, l'embrassa avec mille témoignages d'un amour paternel.

--Et d'où venez-vous, mon cher fils? s'écria-t-il. Est-il possible que
vous m'ayez livré à la douleur que votre absence me cause?

--Seigneur, dit le prince, daignez m'écouter.

Le roi aussitôt descendit de sa litière, et, se retirant dans un lieu
écarté, son fils lui apprit l'heureuse rencontre qu'il avait faite, et
la fourberie de Longue-Épine.

Le roi, ravi de cette aventure, leva les mains et les yeux au ciel pour
lui en rendre grâce. Dans ce moment, il vit paraître la princesse
Désirée, plus belle et plus brillante que tous les astres ensemble. Elle
montait un superbe cheval, qui n'allait que par courbettes; cent plumes
de différentes couleurs paraient sa tête, et les plus gros diamants du
monde avaient été mis à son habit. Elle était vêtue en chasseur.
Giroflée, qui la suivait, n'était guère moins parée qu'elle. C'était là
des effets de la protection de Tulipe; elle avait tout conduit avec soin
et avec succès. La jolie maison de bois fut faite en faveur de la
princesse, et, sous la figure d'une vieille, elle l'avait régalée
pendant plusieurs jours.

Dès que le prince reconnut ses troupes et qu'il alla trouver le roi son
père, elle entra dans la chambre de Désirée; elle souffla sur son bras
pour guérir sa blessure; elle lui donna ensuite les riches habits sous
lesquels elle parut aux yeux du roi, qui demeura si charmé, qu'il avait
bien de la peine à la croire une personne mortelle. Il lui dit tout ce
qu'on peut imaginer de plus obligeant dans une semblable occasion, et la
conjura de ne point différer à ses sujets le plaisir de l'avoir pour
reine:

--Car je suis résolu, continua-t-il, de céder mon royaume au prince
Guerrier, afin de le rendre plus digne de vous.

Désirée lui répondit avec toute la politesse qu'on devait attendre d'une
personne si bien élevée; puis, jetant les yeux sur les deux prisonnières
qui étaient dans le chariot et qui se cachaient le visage de leurs
mains, elle eut la générosité de demander leur grâce, et que le même
chariot, où elles étaient, servît à les conduire où elles voudraient
aller. Le roi consentit à ce qu'elle souhaitait, ce ne fut pas sans
admirer son bon coeur et sans lui donner de grandes louanges.

On ordonna que l'armée retournerait sur ses pas. Le prince monta à
cheval pour accompagner sa belle princesse.

On les reçut dans la ville capitale avec mille cris de joie; l'on
prépara tout pour le jour des noces, qui devint très solennel par la
présence des six bénignes fées qui aimaient la princesse. Elles lui
firent les plus riches présents qui se soient jamais imaginés; entre
autres ce magnifique palais, où la reine les avait été voir, parut tout
d'un coup en l'air, porté par cinquante mille amours, qui le posèrent
dans une belle plaine au bord de la rivière. Après un tel don, il ne
s'en pouvait plus faire de considérables.

Le fidèle Becafigue pria son maître de parler à Giroflée et de l'unir
avec elle lorsqu'il épouserait la princesse. Il le voulut bien. Cette
aimable fille fut très aise de trouver un établissement si avantageux en
arrivant dans un royaume étranger. La fée Tulipe, qui était encore plus
libérale que ses soeurs, lui donna quatre mines d'or dans les Indes,
afin que son mari n'eût pas l'avantage de se dire plus riche qu'elle.
Les noces du prince durèrent plusieurs mois; chaque jour fournissait une
fête nouvelle, et les aventures de Biche-Blanche ont été chantées par
tout le monde.

      La princesse, trop empressée
      De sortir de ces sombres lieux
      Où voulait une sage fée
      Lui cacher la clarté des cieux,

      Ses malheurs, sa métamorphose,
      Font assez voir en quel danger
      Une jeune beauté s'expose
      Quand trop tôt dans le monde elle ose s'engager!

      Ô vous, à qui l'amour, d'une main libérale,
      A donné des attraits capables de toucher,
      La beauté souvent est fatale,
      Vous ne sauriez trop la cacher.

      Vous croyez toujours vous défendre,
      En vous faisant aimer, de ressentir l'amour:
      Mais sachez qu'à son tour,
      À force d'en donner, on peut souvent en prendre.



Babiole


Il y avait un jour une reine qui ne pouvait rien souhaiter, pour être
heureuse, que d'avoir des enfants: elle ne parlait d'autre chose, et
disait sans cesse que la fée Fanferluche étant venue à sa naissance, et
n'ayant pas été satisfaite de la reine sa mère, s'était mise en furie,
et ne lui avait souhaité que des chagrins.

Un jour qu'elle s'affligeait toute seule au coin de son feu, elle vit
descendre par la cheminée une petite vieille, haute comme la main; elle
était à cheval sur trois brins de jonc; elle portait sur sa tête une
branche d'aubépine, son habit était fait d'ailes de mouches; deux coques
de noix lui servaient de bottes, elle se promenait en l'air, et après
avoir fait trois tours dans la chambre, elle s'arrêta devant la reine.

«Il y a longtemps, lui dit-elle, que vous murmurez contre moi, que vous
m'accusez de vos déplaisirs, et que vous me rendez responsable de tout
ce qui vous arrive: vous croyez, madame, que je suis cause de ce que
vous n'avez point d'enfants, je viens vous annoncer une infante, mais
j'appréhende qu'elle ne vous coûte bien des larmes.

--Ha! noble Fanferluche, s'écria la reine, ne me refusez pas votre pitié
et votre secours; je m'engage de vous rendre tous les services qui
seront en mon pouvoir, pourvu que la princesse que vous me promettez,
soit ma consolation et non pas ma peine.

--Le destin est plus puissant que moi, répliqua la fée; tout ce que je
puis, pour vous marquer mon affection, c'est de vous donner cette épine
blanche; attachez-la sur la tête de votre fille, aussitôt qu'elle sera
née, elle la garantira de plusieurs périls.»

Elle lui donna l'épine blanche, et disparut comme un éclair.

La reine demeura triste et rêveuse:

«Que souhaitai-je disait-elle; une fille qui me coûtera bien des larmes
et bien des soupirs: ne serais-je donc pas plus heureuse de n'en point
avoir?»

La présence du roi qu'elle aimait chèrement dissipa une partie de ses
déplaisirs; elle devint grosse, et tout son soin, pendant sa grossesse,
était de recommander à ses plus confidentes, qu'aussitôt que la
princesse serait née on lui attachât sur la tête cette fleur d'épine,
qu'elle conservait dans une boîte d'or couverte de diamants, comme la
chose du monde qu'elle estimait davantage.

Enfin la reine donna le jour à la plus belle créature que l'on ait
jamais vue: on lui attacha en diligence la fleur d'aubépine sur la tête;
et dans le même instant, ô merveille! elle devint une petite guenon,
sautant, courant et cabriolant dans la chambre, sans que rien y manquât.
À cette métamorphose, toutes les dames poussèrent des cris effroyables,
et la reine, plus alarmée qu'aucune, pensa mourir de désespoir: elle
cria qu'on lui ôtât le bouquet qu'elle avait sur l'oreille: l'on eut
mille peines à prendre la guenuche, et on lui eût ôté inutilement ces
fatales fleurs; elle était déjà guenon, guenon confirmée, ne voulant ni
téter, ni faire l'enfant, il ne lui fallait que des noix et des marrons.

«Barbare Fanferluche, s'écriait douloureusement la reine, que t'ai-je
fait pour me traiter si cruellement? Que vais-je devenir! quelle honte
pour moi, tous mes sujets croiront que j'ai fait un monstre: quelle sera
l'horreur du roi pour un tel enfant!»

Elle pleurait et priait les dames de lui conseiller ce qu'elle pouvait
faire dans une occasion si pressante.

«Madame, dit la plus ancienne, il faut persuader au roi que la princesse
est morte, et renfermer cette guenuche dans une boîte que l'on jettera
au fond de la mer; car ce serait une chose épouvantable, si vous gardiez
plus longtemps une bestiole de cette nature.»

La reine eut quelque peine à s'y résoudre; mais comme on lui dit que le
roi venait dans sa chambre, elle demeura si confuse et si troublée, que
sans délibérer davantage, elle dit à sa dame d'honneur de faire de la
guenon tout ce qu'elle voudrait.

On la porta dans un autre appartement; on l'enferma dans la boîte, et
l'on ordonna à un valet de chambre de la reine de la jeter dans la mer;
il partit sur-le-champ. Voilà donc la princesse dans un péril extrême:
cet homme ayant trouvé la boîte belle, eut regret de s'en défaire; il
s'assit au bord du rivage, et tira la guenuche de la boîte, bien résolu
de la tuer, car il ne savait point que c'était sa souveraine; mais comme
il la tenait, un grand bruit qui le surprit, l'obligea de tourner la
tête; il vit un chariot découvert, traîné par six licornes; il brillait
d'or et de pierreries, plusieurs instruments de guerre le précédaient:
une reine, en manteau royal, et couronnée, était assise sur des carreaux
de drap d'or, et tenait devant elle son fils âgé de quatre ans.

Le valet de chambre reconnut cette reine, car c'était la soeur de sa
maîtresse; elle l'était venue voir pour se réjouir avec elle; mais
aussitôt qu'elle sut que la petite princesse était morte, elle partit
fort triste, pour retourner dans son royaume; elle rêvait profondément
lorsque son fils cria:

«Je veux la guenon, je veux l'avoir.»

La reine ayant regardé, elle aperçut la plus jolie guenon qui ait jamais
été. Le valet de chambre cherchait un moyen de s'enfuir; on l'en
empêcha: la reine lui en fit donner une grosse somme, et la trouvant
douce et mignonne, elle la nomma Babiole: ainsi, malgré la rigueur de
son sort, elle tomba entre les mains de la reine, sa tante.

Quand elle fut arrivée dans ses états, le petit prince la pria de lui
donner Babiole pour jouer avec lui: il voulait qu'elle fût habillée
comme une princesse: on lui faisait tous les jours des robes neuves, et
on lui apprenait à ne marcher que sur les pieds; il était impossible de
trouver une guenon plus belle et de meilleur air: son petit visage était
noir comme jais, avec une barbette blanche et des touffes incarnates aux
oreilles; ses menottes n'étaient pas plus grandes que les ailes d'un
papillon, et la vivacité de ses yeux marquait tant d'esprit, que l'on
n'avait pas lieu de s'étonner de tout ce qu'on lui voyait faire.

Le prince, qui l'aimait beaucoup, la caressait sans cesse; elle se
gardait bien de le mordre, et quand il pleurait, elle pleurait aussi. Il
y avait déjà quatre ans qu'elle était chez la reine, lorsqu'elle
commença un jour à bégayer comme un enfant qui veut dire quelque chose;
tout le monde s'en étonna, et ce fut bien un autre étonnement, quand
elle se mit à parler avec une petite voix douce et claire, si distincte,
que l'on n'en perdait pas un mot. Quelle merveille! Babiole parlante,
Babiole raisonnante! La reine voulut la ravoir pour s'en divertir; on la
mena dans son appartement au grand regret du prince; il lui en coûta
quelques larmes; et pour le consoler, on lui donna des chiens et des
chats, des oiseaux, des écureuils, et même un petit cheval appelé
Criquetin, qui dansait la sarabande: mais tout cela ne valait pas un mot
de Babiole. Elle était de son côté plus contrainte chez la reine que
chez le prince; il fallait qu'elle répondît comme une sibylle, à cent
questions spirituelles et savantes, dont elle ne pouvait quelquefois se
bien démêler. Dès qu'il arrivait un ambassadeur ou un étranger, on la
faisait paraître avec une robe de velours ou de brocart, en corps et en
collerette: si la cour était en deuil, elle traînait une longue mante et
des crêpes qui la fatiguaient beaucoup: on ne lui laissait plus la
liberté de manger ce qui était de son goût; le médecin en ordonnait, et
cela ne lui plaisait guère, car elle était volontaire comme une guenuche
née princesse.

La reine lui donna des maîtres qui exercèrent bien la vivacité de son
esprit; elle excellait à jouer du clavecin: on lui en avait fait un
merveilleux dans une huître à l'écaille: il venait des peintres des
quatre parties du monde, et particulièrement d'Italie pour la peindre;
sa renommée volait d'un pôle à l'autre, car on n'avait point encore vu
une guenon qui parlât.

Le prince, aussi beau que l'on représente l'amour, gracieux et
spirituel, n'était pas un prodige moins extraordinaire; il venait voir
Babiole; il s'amusait quelquefois avec elle; leurs conversations, de
badines et d'enjouées, devenaient quelquefois sérieuses et morales.
Babiole avait un coeur, et ce coeur n'avait pas été métamorphosé comme
le reste de sa petite personne: elle prit donc de la tendresse pour le
prince, et il en prit si fort qu'il en prit trop. L'infortunée Babiole
ne savait que faire; elle passait les nuits sur le haut d'un volet de
fenêtres, ou sur le coin d'une cheminée, sans vouloir entrer dans son
panier ouaté, plumé, propre et mollet. Sa gouvernante (car elle en avait
une) l'entendait souvent soupirer, et se plaindre quelquefois; sa
mélancolie augmenta comme sa raison, et elle ne se voyait jamais dans un
miroir, que par dépit elle ne cherchât à le casser; de sorte qu'on
disait ordinairement, le singe est toujours singe, Babiole ne saurait se
défaire de la malice naturelle à ceux de sa famille.

Le prince étant devenu grand, il aimait la chasse, le bal, la comédie,
les armes, les livres, et pour la guenuche, il n'en était presque plus
mention. Les choses allaient bien différemment de son côté; elle
l'aimait mieux à douze ans, qu'elle ne l'avait aimé à six; elle lui
faisait quelquefois des reproches de son oubli, il croyait en être fort
justifié, en lui donnant pour toute raison une pomme d'apis, ou des
marrons glacés. Enfin, la réputation de Babiole fit du bruit au royaume
des Guenons; le roi Magot eut grande envie de l'épouser, et dans ce
dessein il envoya une célèbre ambassade, pour l'obtenir de la reine; il
n'eut pas de peine à faire entendre ses intentions à son premier
ministre: mais il en aurait eu d'infinies à les exprimer, sans le
secours des perroquets et des pies, vulgairement appelées margots;
celles-ci jasaient beaucoup, et les geais qui suivaient l'équipage,
auraient été bien fâchés de caqueter moins qu'elles. Un gros singe
appelé Mirlifiche, fut chef de l'ambassade: il fit faire un carrosse de
carte, sur lequel on peignit les amours du roi Magot avec Monette
Guenuche, fameuse dans l'empire Magotique; elle mourut impitoyablement
sous la griffe d'un chat sauvage, peu accoutumé à ses espiègleries. L'on
avait donc représenté les douceurs que Magot et Monette avaient goûtées
pendant leur mariage, et le bon naturel avec lequel ce roi l'avait
pleurée après son trépas. Six lapins blancs, d'une excellente garenne,
traînaient ce carrosse, appelé par honneur carrosse du corps: on voyait
ensuite un chariot de paille peinte de plusieurs couleurs, dans lequel
étaient les guenons destinées à Babiole; il fallait voir comme elles
étaient parées: il paraissait vraisemblablement qu'elles venaient à la
noce. Le reste du cortège était composé de petits épagneuls, de levrons,
de chats d'Espagne, de rats de Moscovie, de quelques hérissons, de
subtiles belettes, de friands renards; les uns menaient les chariots,
les autres portaient le bagage. Mirlifiche, sur le tout, plus grave
qu'un dictateur romain, plus sage qu'un Caton, montait un jeune levraut
qui allait mieux l'amble qu'aucun guildain d'Angleterre.

La reine ne savait rien de cette magnifique ambassade, lorsqu'elle
parvint jusqu'à son palais. Les éclats de rire du peuple et de ses
gardes l'ayant obligée de mettre la tête à la fenêtre, elle vit la plus
extraordinaire cavalcade qu'elle eût vue de ses jours. Aussitôt
Mirlifiche, suivi d'un nombre considérable de singes, s'avança vers le
chariot des guenuches, et donnant la patte à la grosse guenon, appelée
Gigogna, il l'en fit descendre, puis lâchant le petit perroquet qui
devait lui servir d'interprète, il attendit que ce bel oiseau se fût
présenté à la reine, et lui eût demandé audience de sa part. Perroquet
s'élevant doucement en l'air, vint sur la fenêtre d'où la reine
regardait, et lui dit d'un ton de voix le plus joli du monde:

«Madame, monseigneur le comte de Mirlifiche, ambassadeur du célèbre
Magot, roi des singes, demande audience à votre majesté, pour
l'entretenir d'une affaire très importante.

--Beau perroquet, lui dit la reine en le caressant, commencez par manger
une rôtie, et buvez un coup; après cela, je consens que vous alliez dire
au comte Mirlifiche qu'il est le très bienvenu dans mes états, lui et
tout ce qui l'accompagne. Si le voyage qu'il a fait depuis Magotie
jusqu'ici ne l'a point trop fatigué, il peut tout à l'heure entrer dans
la salle d'audience, où je vais l'attendre sur mon trône avec toute ma
cour.»

À ces mots, Perroquet baissa deux fois la patte, battit la garde, chanta
un petit air en signe de joie; et reprenant son vol, il se percha sur
l'épaule de Mirlifiche, et lui dit à l'oreille la réponse favorable
qu'il venait de recevoir. Mirlifiche n'y fut pas insensible; il fit
demander à un des officiers de la reine par Margot, la pie, qui s'était
érigée en sous-interprète, s'il voulait bien lui donner une chambre pour
se délasser pendant quelques moments. On ouvrit aussitôt un salon, pavé
de marbre peint et doré, qui était des plus propres du palais; il y
entra avec une partie de sa suite; mais comme les singes sont grands
fureteurs de leur métier, ils allèrent découvrir un certain coin, dans
lequel on avait arrangé maints pots de confiture; voilà mes gloutons
après; l'un tenait une tasse de cristal pleine d'abricots, l'autre une
bouteille de sirop; celui-ci des pâtés, celui-là des massepains. La
gente volatile qui faisait cortège, s'ennuyait de voir un repas où elle
n'avait ni chènevis, ni millet; et un geai, grand causeur de son métier,
vola dans la salle d'audience, où s'approchant respectueusement de la
reine:

«Madame, lui dit-il, je suis trop serviteur de votre majesté, pour être
complice bénévole du dégât qui se fait de vos très douces confitures: le
comte Mirlifiche en a déjà mangé trois boîtes pour sa part: il croquait
la quatrième sans aucun respect de la majesté royale, lorsque le coeur
pénétré, je vous en suis venu donner avis.

--Je vous remercie, petit geai, mon ami, dit la reine en souriant, mais
je vous dispense d'avoir tant de zèle pour mes pots de confitures, je
les abandonne en faveur de Babiole que j'aime de tout mon coeur.»

Le geai un peu honteux de la levée de bouclier qu'il venait de faire, se
retira sans dire mot.

L'on vit entrer quelques moments après l'ambassadeur avec sa suite: il
n'était pas tout à fait habillé à la mode, car depuis le retour du
fameux Fagotin, qui avait tant brillé dans le monde, il ne leur était
venu aucun bon modèle: son chapeau était pointu, avec un bouquet de
plumes vertes, un baudrier de papier bleu, couvert de papillotes d'or,
de gros canons et une canne. Perroquet qui passait pour un assez bon
poète, ayant composé une harangue fort sérieuse, s'avança jusqu'au pied
du trône où la reine était assise; il s'adressa à Babiole, et parla
ainsi:

      Madame, de vos yeux connaissez la puissance,
      Par l'amour dont Magot ressent la violence.
      Ces singes et ces chats, ce cortège pompeux,
      Ces oiseaux, tout ici vous parle de ses feux,
      Lorsque d'un chat sauvage éprouvant la furie,
      Monette (c'est le nom d'une guenon chérie)
      Madame, je ne peux la comparer qu'à vous,
      Lorsqu'elle fut ravie à Magot son époux,
      Le roi jura cent fois qu'à ses mânes, fidèle,
      Il lui conserverait un amour éternel.

      Madame, vos appas ont chassé de son coeur
      Le tendre souvenir de sa première ardeur.
      Il ne pense qu'à vous: si vous saviez, madame,
      Jusques à quel excès il a porté sa flamme,
      Sans doute votre coeur, sensible à la pitié,
      Pour adoucir ses maux, en prendrait la moitié!
      Lui qu'on voyait jadis gros, gras, dispos, allègre,
      Maintenant inquiet, tout défait et tout maigre,
      Un éternel souci semble le consumer,
      Madame, qu'il sent bien ce que c'est que d'aimer!

      Les olives, les noix dont il était avide,
      Ne lui paraissent plus qu'un ragoût insipide.
      Il se meurt: c'est à vous que nous avons recours!
      Vous seule, vous pouvez nous conserver ses jours.
      Je ne vous dirai point les charmants avantages
      Que vous pouvez trouver dans nos heureuses plages.
      La figue et le raisin y viennent à foison,
      Là, les fruits les plus beaux sont de toute saison.

Perroquet eut à peine fini son discours, que la reine jeta les yeux sur
Babiole, qui de son côté se trouvait si interdite, qu'on ne l'a jamais
été davantage; la reine voulut savoir son sentiment avant que de
répondre. Elle dit à Perroquet de faire entendre à monsieur
l'ambassadeur qu'elle favoriserait les prétentions de son roi, en tout
ce qui dépendrait d'elle. L'audience finie, elle se retira, et Babiole
la suivit dans son cabinet:

«Ma petite guenuche, lui dit-elle, je t'avoue que j'aurai bien du regret
de ton éloignement, mais il n'y a pas moyen de refuser le Magot qui te
demande en mariage, car je n'ai pas encore oublié que son père mit deux
cent mille singes en campagne, pour soutenir une grande guerre contre le
mien; ils mangèrent tant de nos sujets, que nous fûmes obligés de faire
une paix assez honteuse.

--Cela signifie, madame, répliqua impatiemment Babiole, que vous êtes
résolue de me sacrifier à ce vilain monstre, pour éviter sa colère; mais
je supplie au moins votre majesté de m'accorder quelques jours pour
prendre ma dernière résolution.

--Cela est juste, dit la reine; néanmoins, si tu veux m'en croire,
détermine-toi promptement; considère les honneurs qu'on te prépare; la
magnificence de l'ambassade, et quelles dames d'honneur on t'envoie; je
suis sûre que jamais Magot n'a fait pour Monette, ce qu'il fait pour
toi.

--Je ne sais ce qu'il a fait pour Monette, répondit dédaigneusement la
petite Babiole, mais je sais bien que je suis peu touchée des sentiments
dont il me distingue.»

Elle se leva aussitôt, et faisant la révérence de bonne grâce, elle fut
chercher le prince pour lui conter ses douleurs. Dès qu'il la vit, il
s'écria:

«Hé bien, ma Babiole, quand danserons-nous à ta noce?

--Je l'ignore, seigneur, lui dit-elle tristement; mais l'état où je me
trouve est si déplorable, que je ne suis plus la maîtresse de vous taire
mon secret, et quoiqu'il en coûte à ma pudeur, il faut que je vous avoue
que vous êtes le seul que je puisse souhaiter pour époux.

--Pour époux! dit le prince, en éclatant de rire; pour époux, ma
guenuche! je suis charmé de ce que tu me dis; j'espère cependant que tu
m'excuseras, si je n'accepte point le parti; car enfin, notre taille,
notre air et nos manières ne sont pas tout à fait convenables.

--J'en demeure d'accord, dit-elle, et surtout nos coeurs ne se
ressemblent point; vous êtes un ingrat, il y a longtemps que je m'en
aperçois, et je suis bien extravagante de pouvoir aimer un prince qui le
mérite si peu.

--Mais, Babiole, dit-il, songe à la peine que j'aurais de te voir
perchée sur la pointe d'un sycomore, tenant une branche par le bout de
la queue: crois-moi, tournons cette affaire en raillerie pour ton
honneur et pour le mien, épouse le roi Magot, et en faveur de la bonne
amitié qui est entre nous, envoie-moi le premier Magotin de ta façon.

--Vous êtes heureux, seigneur, ajouta Babiole, que je n'ai pas tout à
fait l'esprit d'une guenuche; une autre que moi vous aurait déjà crevé
les yeux, mordu le nez, arraché les oreilles; mais je vous abandonne aux
réflexions que vous ferez un jour sur votre indigne procédé.»

Elle n'en put dire davantage, sa gouvernante vint la chercher,
l'ambassadeur Mirlifiche s'était rendu dans son appartement, avec des
présents magnifiques.

Il y avait une toilette de réseau d'araignée, brodée de petits vers
luisants, une coque d'oeuf renfermait les peignes, un bigarreau servait
de pelote, et tout le linge était garni de dentelles de papier: il y
avait encore dans une corbeille plusieurs coquilles proprement
assorties, les unes pour servir de pendants d'oreilles, les autres de
poinçons, et cela brillait comme des diamants ce qui était bien
meilleur, c'était une douzaine de boîtes pleines de confitures avec un
petit coffre de verre dans lequel étaient renfermées une noisette et une
olive, mais la clé était perdue, et Babiole s'en mit peu en peine.

L'ambassadeur lui fit entendre en grommelant, qui est la langue dont on
se sert en Magotie, que son monarque était plus touché de ses charmes
qu'il l'eût été de sa vie d'aucune guenon; qu'il lui faisait bâtir un
palais, au plus haut d'un sapin; qu'il lui envoyait ces présents, et
même de bonnes confitures pour lui marquer son attachement: qu'ainsi le
roi son maître ne pouvait lui témoigner mieux son amitié:

«Mais, ajouta-t-il, la plus forte épreuve de sa tendresse, et à laquelle
vous devez être la plus sensible, c'est, madame, au soin qu'il a pris de
se faire peindre pour vous avancer le plaisir de le voir.»

Aussitôt il déploya le portrait du roi des singes assis sur un gros
billot, tenant une pomme qu'il mangeait.

Babiole détourna les yeux pour ne pas regarder plus longtemps une figure
si désagréable, et grondant trois ou quatre fois, elle fit entendre à
Mirlifiche qu'elle était obligée à son maître de son estime; mais
qu'elle n'avait pas encore déterminé si elle voulait se marier.

Cependant la reine avait résolu de ne se point attirer la colère des
singes, et ne croyant pas qu'il fallût beaucoup de cérémonies pour
envoyer Babiole où elle voulait qu'elle allât, elle fit préparer tout
pour son départ. À ces nouvelles le désespoir s'empara tout à fait de
son coeur: les mépris du prince d'un côté, de l'autre l'indifférence de
la reine, et plus que tout cela, un tel époux, lui firent prendre la
résolution de s'enfuir: ce n'était pas une chose bien difficile; depuis
qu'elle parlait, on ne l'attachait plus, elle allait, elle venait et
rentrait dans sa chambre aussi souvent par la fenêtre que par la porte.

Elle se hâta donc de partir, sautant d'arbre en arbre, de branche en
branche jusqu'au bord d'une rivière; l'excès de son désespoir l'empêcha
de comprendre le péril où elle allait se mettre en voulant la passer à
la nage, et sans rien examiner, elle se jeta dedans: elle alla aussitôt
au fond. Mais comme elle ne perdit point le jugement, elle aperçut une
grotte magnifique, toute ornée de coquilles, elle se hâta d'y entrer;
elle y fut reçue par un vénérable vieillard, dont la barbe descendait
jusqu'à sa ceinture: il était couché sur des roseaux et des glaïeuls, il
avait une couronne de pavots et de lis sauvages; il s'appuyait contre un
rocher, d'où coulaient plusieurs fontaines qui grossissaient la rivière.

«Hé! qui t'amène ici, petite Babiole? dit-il, en lui tendant la main.

--Seigneur, répondit-elle, je suis une guenuche infortunée, je fuis un
singe affreux que l'on veut me donner pour époux.

--Je sais plus de tes nouvelles que tu ne penses, ajouta le sage
vieillard; il est vrai que tu abhorres Magot, mais il n'est pas moins
vrai que tu aimes un jeune prince, qui n'a pour toi que de
l'indifférence.

--Ah! seigneur, s'écria Babiole en soupirant, n'en parlons point, son
souvenir augmente toutes mes douleurs.

--Il ne sera pas toujours rebelle à l'amour, continua l'hôte des
poissons, je sais qu'il est réservé à la plus belle princesse de
l'univers.

--Malheureuse que je suis! continua Babiole. Il ne sera donc jamais pour
moi!»

Le bonhomme sourit, et lui dit:

«Ne t'afflige point, bonne Babiole, le temps est un grand maître, prend
seulement garde de ne pas perdre le petit coffre de verre que le Magot
t'a envoyé, et que tu as par hasard dans ta poche, je ne t'en puis dire
davantage: voici une tortue qui va bon train, assois-toi dessus, elle te
conduira où il faut que tu ailles.

--Après les obligations dont je vous suis redevable, lui dit-elle, je ne
puis me passer de savoir votre nom.

--On me nomme, dit-il, Biroqua, père de Biroquie, rivière, comme tu
vois, assez grosse et assez fameuse.»

Babiole monta sur sa tortue avec beaucoup de confiance, elles allèrent
pendant longtemps sur l'eau, et enfin à un détour qui paraissait long,
la tortue gagna le rivage. Il serait difficile de rien trouver de plus
galant que la selle à l'anglaise et le reste de son harnais; il y avait
jusqu'à de petits pistolets d'arçon, auxquels deux corps d'écrevisses
servaient de fourreaux.

Babiole voyageait avec une entière confiance sur les promesses du sage
Biroqua, lorsqu'elle entendit tout d'un coup un assez grand bruit.
Hélas! hélas! c'était l'ambassadeur Mirlifiche, avec tous ses
mirlifichons, qui retournaient en Magotie, tristes et désolés de la
fuite de Babiole. Un singe de la troupe était monté à la dînée sur un
noyer, pour abattre des noix et nourrir les magotins; mais il fut à
peine au haut de l'arbre, que regardant de tous côtés, il aperçut
Babiole sur la pauvre tortue, qui cheminait lentement en pleine
campagne. À cette vue il se prit à crier si fort, que les singes
assemblés lui demandèrent en leur langage de quoi il était question; il
le dit: on lâcha aussitôt les perroquets, les pies et geais, qui
volèrent jusqu'où elle était, et sur leur rapport l'ambassadeur, les
guenons et le reste de l'équipage coururent et l'arrêtèrent.

Quel déplaisir pour Babiole! il serait difficile d'en avoir un plus
grand et plus sensible; on la contraignit de monter dans le carrosse du
corps, il fut aussitôt entouré des plus vigilantes guenons, de quelques
renards et d'un coq qui se percha sur l'impériale, faisant la sentinelle
jour et nuit. Un singe menait la tortue en main, comme un animal rare:
ainsi la cavalcade continua son voyage au grand déplaisir de Babiole qui
n'avait pour toute compagnie que madame Gigogna, guenon acariâtre et peu
complaisante.

Au bout de trois jours, qui s'étaient passés sans aucune aventure, les
guides s'étant égarés, ils arrivèrent tous dans une grande et fameuse
ville qu'ils ne connaissaient point; mais ayant aperçu un beau jardin,
dont la porte était ouverte, ils s'y arrêtèrent, et firent main-basse
partout, comme en pays de conquête. L'un croquait des noix, l'autre
gobait des cerises, l'autre dépouillait un prunier; enfin, il n'y avait
si petit singenot qui n'allât à la picorée, et qui ne fît magasin.

Il faut savoir que cette ville était la capitale du royaume où Babiole
avait pris naissance; que la reine, sa mère, y demeurait, et que depuis
le malheur qu'elle avait eu de voir métamorphoser sa fille en guenuche,
par le bouquet d'aubépine, elle n'avait jamais voulu souffrir dans ses
états, ni guenuches, ni sapajou, ni magot, enfin rien qui pût rappeler à
son souvenir la fatalité de sa déplorable aventure. On regardait là un
singe comme un perturbateur du repos public. De quel étonnement fut donc
frappé le peuple, en voyant arriver un carrosse de carte, un chariot de
paille peinte, et le reste du plus surprenant équipage qui se soit vu
depuis que les contes sont contes, et que les fées sont fées?

Ces nouvelles volèrent au palais, la reine demeura transie, elle crut
que la gente singenote voulait attenter à son autorité. Elle assembla
promptement son conseil, elle les fit condamner tous comme criminels de
lèse-majesté; et ne voulant pas perdre l'occasion de faire un exemple
assez fameux pour qu'on s'en souvînt à l'avenir, elle envoya ses gardes
dans le jardin, avec ordre de prendre tous les singes. Ils jetèrent de
grands filets sur les arbres, la chasse fut bientôt faite, et, malgré le
respect dû à la qualité d'ambassadeur, ce caractère se trouva fort
méprisé en la personne de Mirlifiche, que l'on jeta impitoyablement dans
le fond d'une cave sous un grand poinçon vide, où lui et ses camarades
furent emprisonnés, avec les dames guenuches et les demoiselles
guenuchonnes, qui accompagnaient Babiole.

À son égard elle ressentait une joie secrète de ce nouveau désordre:
quand les disgrâces sont à un certain point, l'on n'appréhende plus
rien, et la mort même peut être envisagée comme un bien; c'était la
situation où elle se trouvait, le coeur occupé du prince, qui l'avait
méprisée, et l'esprit rempli de l'affreuse idée du roi Magot, dont elle
était sur le point de devenir la femme. Au reste, il ne faut pas oublier
de dire que son habit était si joli et ses manières si peu communes, que
ceux qui l'avaient prise s'arrêtèrent à la considérer comme quelque
chose de merveilleux; et lorsqu'elle leur parla, ce fut bien un autre
étonnement, ils avaient déjà entendu parler de l'admirable Babiole. La
reine qui l'avait trouvée, et qui ne savait point la métamorphose de sa
nièce, avait écrit très souvent à sa soeur, qu'elle possédait une
guenuche merveilleuse, et qu'elle la priait de la venir voir; mais la
reine affligée passait cet article sans le vouloir lire. Enfin les
gardes, ravis d'admiration, portèrent Babiole dans une grande galerie,
ils y firent un petit trône; elle s'y plaça plutôt en souveraine qu'en
guenuche prisonnière, et la reine venant à passer, demeura si vivement
surprise de sa jolie figure, et du gracieux compliment qu'elle lui fit,
que malgré elle, la nature parla en faveur de l'infante.

Elle la prit entre ses bras. La petite créature animée de son côté par
des mouvements qu'elle n'avait point encore ressentis, se jeta à son
cou, et lui dit des choses si tendres et si engageantes, qu'elle faisait
l'admiration de tous ceux qui l'entendaient.

«Non, madame, s'écriait-elle, ce n'est point la peur d'une mort
prochaine, dont j'apprends que vous menacez l'infortunée race des
singes, qui m'effraie et qui m'engage de chercher les moyens de vous
plaire et de vous adoucir; la fin de ma vie n'est pas le plus grand
malheur qui puisse m'arriver, et j'ai des sentiments si fort au-dessus
de ce que je suis, que je regretterais la moindre démarche pour ma
conservation; c'est donc par rapport à vous seule, madame, que je vous
aime, votre couronne me touche bien moins que votre mérite.»

À votre avis, que répondre à une Babiole si complimenteuse et si
révérencieuse? La reine plus muette qu'une carpe, ouvrait deux grands
yeux, croyait rêver, et sentait que son coeur était fort ému.

Elle emporta la guenuche dans son cabinet. Lorsqu'elles furent seules,
elle lui dit:

«Ne diffère pas un moment à me conter tes aventures; car je sens bien
que de toutes les bestioles qui peuplent les ménageries, et que je garde
dans mon palais, tu seras celle que j'aimerai davantage: je t'assure
même qu'en ta faveur je ferai grâce aux singes qui t'accompagnent.

--Ha! madame, s'écria-t-elle, je ne vous en demande point pour eux: mon
malheur m'a fait naître guenuche, et ce même malheur m'a donné un
discernement qui me fera souffrir jusqu'à la mort; car enfin, que
puis-je ressentir lorsque je me vois dans mon miroir, petite, laide et
noire, ayant des pattes couvertes de poils, avec une queue et des dents
toujours prêtes à mordre, et que d'ailleurs je ne manque point d'esprit,
que j'ai du goût, de la délicatesse et des sentiments?

--Es-tu capable, dit la reine, d'en avoir de tendresse?»

Babiole soupira sans rien répondre.

«Oh! continua la reine, il faut me dire si tu aimes un singe, un lapin
ou un écureuil; car si tu n'es point trop engagée, j'ai un nain qui
serait bien ton fait.»

Babiole à cette proposition prit un air dédaigneux, dont la reine
s'éclata de rire.

«Ne te fâche point, lui dit-elle, et apprends-moi par quel hasard tu
parles?

--Tout ce que je sais de mes aventures, répliqua Babiole, c'est que la
reine, votre soeur, vous eut à peine quittée, après la naissance et la
mort de la princesse, votre fille, qu'elle vit en passant sur le bord de
la mer, un de vos valets de chambre qui voulait me noyer. Je fus
arrachée de ses mains par son ordre; et par un prodige dont tout le
monde fut également surpris, la parole et la raison me vinrent: l'on me
donna des maîtres qui m'apprirent plusieurs langues, et à toucher des
instruments enfin, madame, je devins sensible à mes disgrâces, et....
Mais, s'écria-t-elle, voyant le visage de la reine pâle et couvert d'une
sueur froide: qu'avez-vous, madame? Je remarque un changement
extraordinaire en votre personne.

--Je me meurs! dit la reine d'une voix faible et mal articulée; je me
meurs, ma chère et trop malheureuse fille! c'est donc aujourd'hui que je
te retrouve.»

À ces mots, elle s'évanouit. Babiole effrayée, courut appeler du
secours, les dames de la reine se hâtèrent de lui donner de l'eau, de la
délacer et de la mettre au lit; Babiole s'y fourra avec elle, l'on n'y
prit pas seulement garde, tant elle était petite.

Quand la reine fut revenue de la longue pâmoison où le discours de la
princesse l'avait jetée, elle voulut rester seule avec les dames qui
savaient le secret de la fatale naissance de sa fille, elle leur raconta
ce qui lui était arrivé, dont elles demeurèrent si éperdues, qu'elles ne
savaient quel conseil lui donner. Mais elle leur commanda de lui dire ce
qu'elles croyaient à propos de faire dans une conjoncture si triste. Les
unes dirent qu'il fallait étouffer la guenuche, d'autres la renfermer
dans un trou, d'autres encore la voulaient renvoyer à la mer. La reine
pleurait et sanglotait.

«Elle a tant d'esprit, disait-elle, quel dommage de la voir réduite par
un bouquet enchanté, dans ce misérable état? Mais au fond,
continuait-elle, c'est ma fille, c'est mon sang, c'est moi qui lui ai
attiré l'indignation de la méchante Fanferluche; est-il juste qu'elle
souffre de la haine que cette fée a pour moi?

--Oui, madame, s'écria sa vieille dame d'honneur, il faut sauver votre
gloire; que penserait-on dans le monde, si vous déclariez qu'une monne
est votre infante? Il n'est point naturel d'avoir de tels enfants, quand
on est aussi belle que vous.»

La reine perdait patience de l'entendre raisonner ainsi. Elle et les
autres n'en soutenaient pas avec moins de vivacité, qu'il fallait
exterminer ce petit monstre; et pour conclusion, elle résolut d'enfermer
Babiole dans un château, où elle serait bien nourrie et bien traitée le
reste de ses jours.

Lorsqu'elle entendit que la reine voulait la mettre en prison, elle se
coula tout doucement par la ruelle du lit, et se jetant de la fenêtre
sur un arbre du jardin, elle se sauva jusqu'à la grande forêt, et laissa
tout le monde en rumeur de ne la point trouver.

Elle passa la nuit dans le creux d'un chêne, où elle eut le temps de
moraliser sur la cruauté de sa destinée: mais ce qui lui faisait plus de
peine, c'était la nécessité où on la mettait de quitter la reine;
cependant elle aimait mieux s'exiler volontairement, et demeurer
maîtresse de sa liberté, que de la perdre pour jamais.

Dès qu'il fut jour, elle continua son voyage, sans savoir où elle
voulait aller, pensant et repensant mille fois à la bizarrerie d'une
aventure si extraordinaire.

«Quelle différence, s'écriait-elle, de ce que je suis, à ce que je
devrais être!»

Les larmes coulaient abondamment des petits yeux de la pauvre Babiole.
Aussitôt que le jour parut, elle partit: elle craignait que la reine ne
la fît suivre, ou que quelqu'un des singes échappés de la cave ne la
menât malgré elle au roi Magot; elle alla tant et tant, sans suivre ni
chemin ni sentier, qu'elle arriva dans un grand désert où il n'y avait
ni maison, ni arbre, ni fruits, ni herbe, ni fontaine: elle s'y engagea
sans réflexion, et lorsqu'elle commença d'avoir faim, elle connut, mais
trop tard, qu'il y avait bien de l'imprudence à voyager dans un tel
pays.

Deux jours et deux nuits s'écoulèrent, sans qu'elle pût même attraper un
vermisseau, ni un moucheron: la crainte de la mort la prit; elle était
si faible qu'elle s'évanouissait, elle se coucha par terre, et venant à
se souvenir de l'olive et de la noisette qui étaient encore dans le
petit coffre de verre, elle jugea qu'elle en pourrait faire un léger
repas. Toute joyeuse de ce rayon d'espérance, elle prit une pierre, mit
le coffre en pièce, et croqua l'olive. Mais elle y eut à peine donné un
coup de dent, qu'il en sortit une si grande abondance d'huile parfumée,
que tombant sur ses pattes, elles devinrent les plus belles mains du
monde; sa surprise fut extrême, elle prit de cette huile, et s'en frotta
tout entière! merveille! Elle se rendit sur-le-champ si belle, que rien
dans l'univers ne pouvait l'égaler; elle se sentait de grands yeux, une
petite bouche, le nez bien fait, elle mourait d'envie d'avoir un miroir;
enfin elle s'avisa d'en faire un du plus grand morceau de verre de son
coffre. Ô quand elle se vit, quelle joie! quelle surprise agréable! Ses
habits grandirent comme elle, elle était bien coiffée, ses cheveux
faisaient mille boucles, son teint avait la fraîcheur des fleurs du
printemps.

Les premiers moments de sa surprise étant passés, la faim se fit
ressentir plus pressante, et ses regrets augmentèrent étrangement.

«Quoi! disait-elle, si belle et si jeune, née princesse comme je le
suis, il faut que je périsse dans ces tristes lieux. Ô! barbare fortune
qui m'as conduite ici; qu'ordonnes-tu de mon sort? Est-ce pour
m'affliger davantage que tu as fait un changement si heureux et si
inespéré en moi? Et toi, vénérable fleuve Biroqua, qui me sauvas la vie
si généreusement, me laisseras-tu périr dans cette affreuse solitude?»

L'infante demandait inutilement du secours, tout était sourd à sa voix:
la nécessité de manger la tourmentait à tel point, qu'elle prit la
noisette et la cassa: mais en jetant la coquille, elle fut bien surprise
d'en voir sortir des architectes, des peintres, des maçons, des
tapissiers, des sculpteurs, et mille autres sortes d'ouvriers; les uns
dessinent un palais, les autres le bâtissent, d'autres le meublent;
ceux-là peignent les appartements, ceux-ci cultivent les jardins, tout
brille d'or et d'azur: l'on sert un repas magnifique; soixante
princesses mieux habillées que des reines, menées par des écuyers, et
suivies de leurs pages, lui vinrent faire de grands compliments, et la
convièrent au festin qui l'attendait. Aussitôt Babiole, sans se faire
prier, s'avança promptement vers le salon; et là d'un air de reine, elle
mangea comme une affamée. À peine fut-elle hors de table, que ses
trésoriers firent apporter devant elle quinze mille coffres, grands
comme des muids, remplis d'or et de diamants: ils lui demandèrent si
elle avait agréable qu'ils payassent les ouvriers qui avaient bâti son
palais. Elle dit que cela était juste, à condition qu'ils bâtiraient
aussi une ville, qu'ils se marieraient, et resteraient avec elle. Tous y
consentirent, la ville fut achevée en trois quarts d'heure, quoiqu'elle
fût cinq fois plus grande que Rome. Voilà bien des prodiges sortis d'une
petite noisette.

La princesse minutait dans son esprit d'envoyer une célèbre ambassade à
la reine sa mère, et de faire faire quelques reproches au jeune prince,
son cousin. En attendant qu'elle prît là-dessus les mesures nécessaires,
elle se divertissait à voir courre la bague, dont elle donnait toujours
le prix, au jeu, à la comédie, à la chasse et à la pêche, car l'on y
avait conduit une rivière. Le bruit de sa beauté se répandait par tout
l'univers; il venait à sa cour des rois, des quatre coins du monde, des
géants plus hauts que les montagnes, et des pygmées plus petits que des
rats.

Il arriva qu'un jour que l'on faisait une grande fête, où plusieurs
chevaliers rompaient des lances, ils en vinrent à se fâcher, les uns
contre les autres, ils se battirent et se blessèrent. La princesse en
colère descendit de son balcon pour reconnaître les coupables: mais
lorsqu'on les eut désarmés, que devint-elle quand elle vit le prince,
son cousin. S'il n'était pas mort, il s'en fallait si peu, qu'elle en
pensa mourir elle-même de surprise et de douleur. Elle le fit porter
dans le plus bel appartement du palais, où rien ne manquait de tout ce
qui lui était nécessaire pour sa guérison, médecin de Chodrai,
chirurgiens, onguents, bouillons, sirops; l'infante faisait elle-même
les bandes et les charpies, ses yeux les arrosaient de larmes, et ces
larmes auraient dû servir de baume au malade. Il l'était en effet de
plus d'une manière car sans compter une demi-douzaine de coups d'épée,
et autant de coups de lance qui le perçaient de part en part, il était
depuis longtemps incognito dans cette cour, et il avait éprouvé le
pouvoir des beaux yeux de Babiole, d'une manière à n'en guérir de sa
vie. Il est donc aisé de juger à présent d'une partie de ce qu'il
ressentit, quand il put lire sur le visage de cette aimable princesse,
qu'elle était dans la dernière douleur de l'état où il était réduit. Je
ne m'arrêterai point à redire toutes les choses que son coeur lui
fournit pour la remercier des bontés qu'elle lui témoignait; ceux qui
l'entendirent furent surpris qu'un homme si malade pût marquer tant de
passion et de reconnaissance. L'infante qui en rougit plus d'une fois,
le pria de se taire; mais l'émotion et l'ardeur de ses discours le
menèrent si loin, qu'elle le vit tomber tout d'un coup dans une agonie
affreuse. Elle s'était armée jusque-là de constance; enfin, elle la
perdit à tel point qu'elle s'arracha les cheveux, qu'elle jeta les hauts
cris, et qu'elle donna lieu de croire à tout le monde, que son coeur
était de facile accès, puisqu'en si peu de temps, elle avait pris tant
de tendresse pour un étranger; car on ne savait point en Babiolie (c'est
le nom qu'elle avait donné à son royaume) que le prince était son
cousin, et qu'elle l'aimait dès sa plus grande jeunesse.

C'était en voyageant qu'il s'était arrêté dans cette cour, et comme il
n'y connaissait personne pour le présenter à l'infante, il crut que rien
ne ferait mieux que de faire devant elle cinq ou six galanteries de
héros c'est-à-dire, couper bras et jambes aux chevaliers du tournoi mais
il n'en trouva aucun assez complaisant pour le souffrir. Il y eut donc
une rude mêlée; le plus fort battit le plus faible, et ce plus faible,
comme je l'ai déjà dit, fut le prince. Babiole désespérée, courait les
grands chemins sans carrosse et sans gardes, elle entra ainsi dans un
bois, elle tomba évanouie au pied d'un arbre, où la fée Fanferluche qui
ne dormait point, et qui ne cherchait que des occasions de mal faire,
vint l'enlever dans une nuée plus noire que de l'encre, et qui allait
plus vite que le vent. La princesse resta quelque temps sans aucune
connaissance enfin elle revint à elle; jamais surprise n'a été égale à
la sienne, de se retrouver si loin de la terre, et si proche du pôle; le
parquet de nuée n'est pas solide, de sorte qu'en courant de-çà et de-là,
il lui semblait marcher sur des plumes, et la nuée s'entr'ouvrant, elle
avait beaucoup de peine de s'empêcher de tomber; elle ne trouvait
personne avec qui se plaindre, car la méchante Fanferluche s'était
rendue invisible: elle eut le temps de penser à son cher prince, et à
l'état où elle l'avait laissé, et elle s'abandonna aux sentiments les
plus douloureux qui puissent occuper une âme.

«Quoi! s'écriait-elle, je suis encore capable de survivre à ce que
j'aime, et l'appréhension d'une mort prochaine trouve quelque place dans
mon coeur! Ah! si le soleil voulait me rôtir, qu'il me rendrait un bon
office; ou si je pouvais me noyer dans l'arc-en-ciel, que je serais
contente! Mais, hélas! tout le zodiaque est sourd à ma voix, le
Sagittaire n'a point de flèches, le Taureau de cornes et le Lion de
dents: peut-être que la terre sera plus obligeante, et qu'elle m'offrira
la pointe d'un rocher sur lequel je me tuerai. Ô! prince, mon cher
cousin, que n'êtes-vous ici, pour me voir faire la plus tragique
cabriole dont une amante désespérée se puisse aviser.»

En achevant ces mots, elle courut au bout de la nuée, et se précipita
comme un trait que l'on décoche avec violence.

Tous ceux qui la virent, crurent que c'était la lune qui tombait; et
comme l'on était pour lors en décours, plusieurs peuples qui l'adorent
et qui restent du temps sans la revoir, prirent le grand deuil, et se
persuadèrent que le soleil, par jalousie, lui avait joué ce mauvais
tour.

Quelque envie qu'eût l'infante de mourir, elle n'y réussit pas, elle
tomba dans la bouteille de verre où les fées mettaient ordinairement
leur ratafia au soleil mais quelle bouteille! il n'y a point de tour
dans l'univers qui soit si grande; par bonheur elle était vide, car elle
s'y serait noyée comme une mouche.

Six géants la gardaient, ils reconnurent aussitôt l'infante; c'étaient
les mêmes qui demeuraient dans sa cour et qui l'aimaient: la maligne
Fanferluche qui ne faisait rien au hasard, les avait transportés là,
chacun sur un dragon volant, et ces dragons gardaient la bouteille quand
les géants dormaient. Pendant qu'elle y fut, il y eut bien des jours où
elle regretta sa peau de guenuche; elle vivait comme les caméléons, de
l'air et de la rosée.

La prison de l'infante n'était sue de personne; le jeune prince
l'ignorait, il n'était pas mort, et demandait sans cesse Babiole. Il
s'apercevait assez, par la mélancolie de tous ceux qui le servaient,
qu'il y avait un sujet de douleur générale à la cour; sa discrétion
naturelle l'empêcha de chercher à la pénétrer mais lorsqu'il fut
convalescent, il pressa si fort qu'on lui apprît des nouvelles de la
princesse, que l'on n'eut pas le courage de lui celer sa perte. Ceux qui
l'avaient vue entrer dans le bois, soutenaient qu'elle y avait été
dévorée par les lions; et d'autres croyaient qu'elle s'était tuée de
désespoir d'autres encore qu'elle avait perdu l'esprit, et qu'elle
allait errante par le monde.

Comme cette dernière opinion était la moins terrible, et qu'elle
soutenait un peu l'espérance du prince, il s'y arrêta, et partit sur
Criquetin dont j'ai déjà parlé, mais je n'ai pas dit que c'était le fils
aîné de Bucéphale, et l'un des meilleurs chevaux qu'on ait vus dans ce
siècle-là: il lui mit la bride sur le cou, et le laissa aller à
l'aventure; il appelait l'infante, les échos seuls lui répondaient.

Enfin il arriva au bord d'une grosse rivière. Criquetin avait soif, il y
entra pour boire, et le prince, selon la coutume, se mit à crier de
toute sa force:

«Babiole, belle Babiole, où êtes-vous?»

Il entendit une voix, dont la douceur semblait réjouir l'onde: cette
voix lui dit:

«Avance, et tu sauras où elle est.»

À ces mots, le prince aussi téméraire qu'amoureux, donne deux coups
d'éperons à Criquetin, il nage et trouve un gouffre où l'eau plus rapide
se précipitait, il tomba jusqu'au fond, bien persuadé qu'il s'allait
noyer.

Il arriva heureusement chez le bonhomme Biroqua, qui célébrait les noces
de sa fille avec un fleuve des plus riches et des plus graves de la
contrée; toutes les déités poissonneuses étaient dans sa grotte; les
tritons et les sirènes y faisaient une musique agréable, et la rivière
Biroquie, légèrement vêtue, dansait les olivettes avec la Seine, la
Tamise, l'Euphrate et le Gange, qui étaient assurément venus de fort
loin pour se divertir ensemble. Criquetin, qui savait vivre, s'arrêta
fort respectueusement à l'entrée de la grotte, et le prince qui savait
encore mieux vivre que son cheval, faisant une profonde révérence,
demanda s'il était permis à un mortel comme lui de paraître au milieu
d'une si belle troupe.

Biroqua prit la parole, et répliqua d'un air affable qu'il leur faisait
honneur et plaisir.

«Il y a quelques jours que je vous attends, seigneur, continua-t-il, je
suis dans vos intérêts, et ceux de l'infante me sont chers: il faut que
vous la retiriez du lieu fatal où la vindicative Fanferluche l'a mise en
prison, c'est dans une bouteille.

--Ah! que me dites-vous, s'écria le prince, l'infante est dans une
bouteille?

--Oui, dit le sage vieillard, elle y souffre beaucoup: mais je vous
avertis, seigneur, qu'il n'est pas aisé de vaincre les géants et les
dragons qui la gardent, à moins que vous ne suiviez mes conseils. Il
faut laisser ici votre bon cheval, et que vous montiez sur un dauphin
ailé que je vous élève depuis longtemps.»

Il fit venir le dauphin sellé et bridé, qui faisait si bien des voltes
et courbettes, que Criquetin en fut jaloux.

Biroquie et ses compagnes s'empressèrent aussitôt d'armer le prince.
Elles lui mirent une brillante cuirasse d'écailles de carpes dorées, on
le coiffa de la coquille d'un gros limaçon, qui était ombragée d'une
large queue de morue, élevée en forme d'aigrette; une naïade le ceignit
d'une anguille, de laquelle pendait une redoutable épée faite d'une
longue arête de poisson; on lui donna ensuite une large écaille de
tortue dont il se fit un bouclier; et dans cet équipage, il n'y eut si
petit goujon qui ne le prît pour le dieu des soles, car il faut dire la
vérité, ce jeune prince avait un certain air, qui se rencontre rarement
parmi les mortels.

L'espérance de retrouver bientôt la charmante princesse qu'il aimait,
lui inspira une joie dont il n'avait pas été capable depuis sa perte; et
la chronique de ce fidèle conte marque qu'il mangea de bon appétit chez
Biroqua, et qu'il remercia toute la compagnie en des termes peu communs;
il dit adieu à son Criquetin, puis monta sur le poisson volant qui
partit aussitôt. Le prince se trouva, à la fin du jour, si haut, que
pour se reposer un peu, il entra dans le royaume de la lune. Les raretés
qu'il y découvrit auraient été capables de l'arrêter, s'il avait eu un
désir moins pressant de tirer son infante de la bouteille où elle vivait
depuis plusieurs mois. L'aurore paraissait à peine lorsqu'il la
découvrit environnée des géants et des dragons que la fée, par la vertu
de sa petite baguette, avait retenus auprès d'elle; elle croyait si peu
que quelqu'un eût assez de pouvoir pour la délivrer, qu'elle se reposait
sur la vigilance de ses terribles gardes pour la faire souffrir.

Cette belle princesse regardait pitoyablement le ciel, et lui adressait
ses tristes plaintes, quand elle vit le dauphin volant et le chevalier
qui venait la délivrer. Elle n'aurait pas cru cette aventure possible,
quoiqu'elle sût, par sa propre expérience, que les choses les plus
extraordinaires se rendent familières pour certaines personnes.

«Serait-ce bien par la malice de quelques fées, disait-elle, que ce
chevalier est transporté dans les airs? Hélas, que je le plains, s'il
faut qu'une bouteille ou une carafe lui serve de prison comme à moi?»

Pendant qu'elle raisonnait ainsi, les géants qui aperçurent le prince
au-dessus de leurs têtes, crurent que c'était un cerf-volant, et
s'écrièrent l'un à l'autre: «Attrape, attrape la corde, cela nous
divertira»; mais lorsqu'ils se baissèrent, pour la ramasser, il fondit
sur eux, et d'estoc et de taille, il les mit en pièces comme un jeu de
cartes que l'on coupe par la moitié, et que l'on jette au vent. Au bruit
de ce grand combat, l'infante tourna la tête, elle reconnut son jeune
prince. Quelle joie d'être certaine de sa vie! mais quelles alarmes de
la voir dans un péril si évident, au milieu de ces terribles colosses,
et des dragons qui s'élançaient sur lui! Elle poussa des cris affreux,
et le danger où il était pensa la faire mourir.

Cependant l'arête enchantée, dont Biroqua avait armé la main du prince,
ne portait aucuns coups inutiles; et le léger dauphin qui s'élevait et
qui se baissait fort à propos, lui était aussi d'un secours merveilleux;
de sorte qu'en très peu de temps, la terre fut couverte de ces monstres.
L'impatient prince, qui voyait son infante au travers du verre, l'aurait
mis en pièces, s'il n'avait pas appréhendé de l'en blesser: il prit le
parti de descendre par le goulot de la bouteille. Quand il fut au fond,
il se jeta aux pieds de Babiole et lui baisa respectueusement la main.

«Seigneur, lui dit-elle, il est juste que pour ménager votre estime, je
vous apprenne les raisons que j'ai eues de m'intéresser si tendrement à
votre conservation. Sachez que nous sommes proches parents, que je suis
fille de la reine votre tante, et la même Babiole que vous trouvâtes
sous la figure d'une guenuche au bord de la mer, et qui eut depuis la
faiblesse de vous témoigner un attachement que vous méprisâtes.

--Ah! madame, s'écria le prince, dois-je croire un événement si
prodigieux? Vous avez été guenuche; vous m'avez aimé, je l'ai su, et mon
coeur a été capable de refuser le plus grand de tous les biens!

--J'aurais à l'heure qu'il est très mauvaise opinion de votre goût,
répliqua l'infante en souriant, si vous aviez pu prendre alors quelque
attachement pour moi: mais, seigneur, partons, je suis lasse d'être
prisonnière, et je crains mon ennemie; allons chez la reine ma mère, lui
rendre compte de tant de choses extraordinaires qui doivent
l'intéresser.

--Allons, madame, allons, dit l'amoureux prince, en montant sur le
dauphin ailé, et la prenant entre ses bras, allons lui rendre en vous la
plus aimable princesse qui soit au monde.»

Le dauphin s'éleva doucement, et prit son vol vers la capitale où la
reine passait sa triste vie; la fuite de Babiole ne lui laissait pas un
moment de repos, elle ne pouvait s'empêcher de songer à elle, de se
souvenir des jolies choses qu'elle lui avait dites, et elle aurait voulu
la revoir, toute guenuche qu'elle était, pour la moitié de son royaume.

Lorsque le prince fut arrivé, il se déguisa en vieillard, et lui fit
demander une audience particulière.

«Madame, lui dit-il, j'étudie dès ma plus tendre jeunesse l'art de
nécromancien; vous devez juger par là que je n'ignore point la haine que
Fanferluche a pour vous, et les terribles effets qui l'ont suivie: mais
essuyez vos pleurs, madame, cette Babiole que vous avez vue si laide,
est à présent la plus belle princesse de l'univers; vous l'aurez bientôt
auprès de vous, si vous voulez pardonner à la reine votre soeur, la
cruelle guerre qu'elle vous a faite, et conclure la paix par le mariage
de votre infante avec le prince votre neveu.

--Je ne puis me flatter de ce que vous me dites, répliqua la reine en
pleurant; sage vieillard, vous souhaitez d'adoucir mes ennuis, j'ai
perdu ma chère fille, je n'ai plus d'époux, ma soeur prétend que mon
royaume lui appartient, son fils est aussi injuste qu'elle; ils me
persécutent, je ne prendrai jamais alliance avec eux.

--Le destin en ordonne autrement continua-t-il, je suis choisi pour vous
l'apprendre!

--Hé! de quoi me servirait, ajouta la reine, de consentir à ce mariage?
La méchante Fanferluche a trop de pouvoir et de malice, elle s'y
opposera toujours.

--Ne vous inquiétez pas, madame, répliqua le bonhomme, promettez-moi
seulement que vous ne vous opposerez point au mariage que l'on désire.

--Je promets tout, s'écria la reine, pourvu que je revoie ma chère
fille.»

Le prince sortit, et courut où l'infante l'attendait. Elle demeura
surprise de le voir déguisé, et cela l'obligea de lui raconter que
depuis quelque temps, les deux reines avaient eu de grands intérêts à
démêler, et qu'il y avait beaucoup d'aigreur entre elles, mais qu'enfin
il venait de faire consentir sa tante à ce qu'il souhaitait. La
princesse fut ravie, elle se rendit au palais; tous ceux qui la virent
passer lui trouvèrent une si parfaite ressemblance avec sa mère, qu'on
s'empressa de les suivre, pour savoir qui elle était.

Dès que la reine l'aperçut, son coeur s'agita si fort, qu'il ne fallut
point d'autre témoignage de la vérité de cette aventure. La princesse se
jeta à ses pieds, la reine la reçut entre ses bras; et après avoir
demeuré longtemps sans parler, essuyant leurs larmes par mille tendres
baisers, elles se redirent tout ce qu'on peut imaginer dans une telle
occasion: ensuite la reine jetant les yeux sur son neveu, elle lui fit
un accueil très favorable, et lui réitéra ce qu'elle avait promis au
nécromancien. Elle aurait parlé plus longtemps, mais le bruit qu'on
faisait dans la cour du palais, l'ayant obligée de mettre la tête à la
fenêtre, elle eut l'agréable surprise de voir arriver la reine sa soeur.
Le prince et l'infante qui regardaient aussi, reconnurent auprès d'elle
le vénérable Biroqua, et jusqu'au bon Criquetin qui était de la partie;
les uns pour les autres poussèrent de grands cris de joie; l'on courut
se revoir avec des transports qui ne se peuvent exprimer; le célèbre
mariage du prince et de l'infante se conclut sur-le-champ en dépit de la
fée Fanferluche, dont le savoir et la malice furent également confondus.



Finette Cendron


Il était une fois un roi et une reine qui avaient mal fait leurs
affaires. On les chassa de leur royaume. Ils vendirent leurs couronnes
pour vivre, puis leurs habits, leurs linges, leurs dentelles et tous
leurs meubles, pièce à pièce. Les fripiers étaient las d'acheter, car
tous les jours ils vendaient chose nouvelle. Quand le roi et la reine
furent bien pauvres, le roi dit à sa femme:

«Nous voilà hors de notre royaume, nous n'avons plus rien, il faut
gagner notre vie et celle de nos pauvres enfants; avisez un peu ce que
nous avons à faire, car jusqu'à présent je n'ai su que le métier de roi,
qui est fort doux.»

La reine avait beaucoup d'esprit; elle lui demanda huit jours pour y
rêver. Au bout de ce temps, elle lui dit:

«Sire, il ne faut point nous affliger; vous n'avez qu'à faire des filets
dont vous prendrez des oiseaux à la chasse et des poissons à la pêche.
Pendant que les cordelettes s'useront, je filerai pour en faire
d'autres. À l'égard de nos trois filles, ce sont de franches
paresseuses, qui croient être de grandes dames; elles veulent faire les
demoiselles. Il faut les mener si loin, si loin, qu'elles ne reviennent
jamais; car il serait impossible que nous puissions leur fournir assez
d'habits à leur gré.»

Le roi commença de pleurer, quand il vit qu'il fallait se séparer de ses
enfants. Il était bon père mais la reine était la maîtresse. Il demeura
donc d'accord de tout ce qu'elle voulait; il lui dit:

«Levez-vous demain de bon matin, et prenez vos trois filles, pour les
mener où vous jugerez à propos.»

Pendant qu'ils complotaient cette affaire, la princesse Finette qui
était la plus petite des filles, écoutait par le trou de la serrure; et
quand elle eut découvert le dessein de son papa et de sa maman, elle
s'en alla tant vite qu'elle put à une grande grotte fort éloignée de
chez eux, où demeurait la fée Merluche, qui était sa marraine.

Finette avait pris deux livres de beurre frais, des oeufs, du lait et de
la farine pour faire un excellent gâteau à sa marraine, afin d'en être
bien reçue. Elle commença gaîment son voyage; mais plus elle allait,
plus elle se lassait. Ses souliers s'usèrent jusqu'à la dernière
semelle; et ses petits pieds mignons s'écorchèrent si fort que c'était
grande pitié; elle n'en pouvait plus. Elle s'assit sur l'herbe,
pleurant.

Par là passa un beau cheval d'Espagne, tout sellé, tout bridé; il y
avait plus de diamants à sa housse, qu'il n'en faudrait pour acheter
trois villes; et quand il vit la princesse, il se mit à paître doucement
auprès d'elle; ployant le jarret, il semblait lui faire la révérence;
aussitôt elle le prit par la bride:

«Gentil dada, dit-elle, voudrais-tu bien me porter chez ma marraine la
fée? Tu me feras un grand plaisir, car je suis si lasse que je vais
mourir; mais si tu me sers dans cette occasion, je te donnerai de bonne
avoine et de bon foin; tu auras de la paille fraîche pour te coucher.»

Le cheval se baissa presque à terre devant elle, et la jeune Finette
sauta dessus; il se mit à courir si légèrement, qu'il semblait que ce
fût un oiseau. Il s'arrêta à l'entrée de la grotte, comme s'il en avait
su le chemin; et il le savait bien aussi, car c'était Merluche qui,
ayant deviné que sa filleule la voulait venir voir, lui avait envoyé ce
beau cheval.

Quand elle fut entrée, elle fit trois grandes révérences à sa marraine,
et prit le bas de sa robe qu'elle baisa; et puis elle lui dit:

«Bonjour, ma marraine; comment vous portez-vous? voilà du beurre, du
lait, de la farine et des oeufs que je vous apporte pour vous faire un
bon gâteau à la mode de notre pays.

--Soyez la bien venue, Finette, dit la fée; venez que je vous embrasse.»

Elle l'embrassa deux fois, dont Finette resta très joyeuse, car madame
Merluche n'était pas une fée à la douzaine. Elle dit:

«Ça, ma filleule, je veux que vous soyez ma petite femme de chambre;
décoiffez-moi et me peignez.»

La princesse la décoiffa et la peigna le plus adroitement du monde.

«Je sais bien, dit Merluche, pourquoi vous venez ici; vous avez écouté
le roi et la reine qui veulent vous mener perdre, et vous voulez éviter
ce malheur. Tenez, vous n'avez qu'à prendre ce peloton, le fil n'en
rompra jamais; vous attacherez le bout à la porte de votre maison, et
vous le tiendrez à votre main. Quand la reine vous aura laissée, il vous
sera aisé de revenir en suivant le fil.»

La princesse remercia sa marraine, qui lui remplit un sac de beaux
habits, tous d'or et d'argent. Elle l'embrassa; elle la fit remonter sur
le joli cheval, et en deux ou trois moments, il la rendit à la porte de
la maisonnette de leurs majestés. Finette dit au cheval:

«Mon petit ami, vous êtes beau et très sage; vous allez plus vite que le
soleil; je vous remercie de votre peine; retournez d'où vous venez.»

Elle entra tout doucement dans la maison, cachant son sac sous son
chevet; elle se coucha sans faire semblant de rien. Dès que le jour
parut, le roi réveilla sa femme:

«Allons, allons, madame, lui dit-il, apprêtez-vous pour le voyage.»

Aussitôt elle se leva, prit ses gros souliers, une jupe courte, une
camisole blanche et un bâton. Elle fit venir l'aînée de ses filles qui
s'appelait Fleur-d'Amour, la seconde Belle-de-Nuit et la troisième
Fine-Oreille: c'est pourquoi on la nommait ordinairement Finette.

«J'ai rêvé cette nuit, dit la reine, qu'il faut que nous allions voir ma
soeur, elle nous régalera bien; nous mangerons et nous rirons tant que
nous voudrons.»

Fleur d'Amour, qui se désespérait d'être dans un désert, dit à sa mère:

«Allons, madame, où il vous plaira, pourvu que je me promène, il ne
m'importe.»

Les deux autres en dirent autant. Elles prennent congé du roi, et les
voilà toutes quatre en chemin. Elles allèrent si loin, si loin, que
Fine-Oreille avait grande peur de n'avoir pas assez de fil, car il y
avait près de mille lieues. Elle marchait toujours derrière ses soeurs,
passant le fil adroitement dans les buissons.

Quand la reine crut que ses filles ne pourraient plus retrouver le
chemin, elle entra dans un grand bois, et leur dit:

«Mes petites brebis, dormez; je ferai comme la bergère qui veille autour
de son troupeau, crainte que le loup ne le mange.»

Elles se couchèrent sur l'herbe, et s'endormirent. La reine les quitta,
croyant ne les revoir jamais. Finette fermait les yeux, et ne dormait
pas.

«Si j'étais une méchante fille, disait-elle, je m'en irais tout à
l'heure, et je laisserais mourir mes soeurs ici, car elles me battent et
m'égratignent jusqu'au sang. Malgré toutes leurs malices, je ne les veux
pas abandonner.»

Elle les réveille, et leur conte toute l'histoire; elles se mettent à
pleurer, et la prient de les mener avec elle, qu'elles lui donneront
leurs belles poupées, leur petit ménage d'argent, leurs autres jouets et
leurs bonbons.

«Je sais assez que vous n'en ferez rien, dit Finette, mais je n'en serai
pas moins bonne soeur;» et se levant, elle suivit son fil, et les
princesses aussi; de sorte qu'elles arrivèrent presque aussitôt que la
reine.

En s'arrêtant à la porte, elles entendirent que le roi disait:

«J'ai le coeur tout saisi de vous voir revenir seule.

--Bon, dit la reine, nous étions trop embarrassés de nos filles.

--Encore, dit le roi, si vous aviez ramené ma Finette, je me consolerais
des autres, car elles n'aiment rien.»

Elles frappèrent, toc, toc. Le roi dit:

«Qui va là?»

Elles répondirent:

«Ce sont vos trois filles, Fleur-d'Amour, Belle-de-Nuit, et
Fine-Oreille.»

La reine se mit à trembler:

«N'ouvrez pas, disait-elle, il faut que ce soit des esprits, car il est
impossible qu'elles fussent revenues.»

Le roi était aussi poltron que sa femme, et il disait:

«Vous me trompez, vous n'êtes point mes filles.»

Mais Fine-Oreille, qui était adroite, lui dit:

«Mon papa, je vais me baisser, regardez-moi par le trou du chat, et si
je ne suis pas Finette, je consens d'avoir le fouet.»

Le roi regarda comme elle lui avait dit, et dès qu'il l'eut reconnue, il
leur ouvrit. La reine fit semblant d'être bien aise de les revoir; elle
leur dit qu'elle avait oublié quelque chose, qu'elle l'était venu
chercher; mais qu'assurément elle les aurait été retrouver. Elles
feignirent de la croire, et montèrent dans un beau petit grenier où
elles couchaient.

«Ça, dit Finette, mes soeurs, vous m'avez promis une poupée,
donnez-la-moi.

--Vraiment tu n'as qu'à t'y attendre, petite coquine, dirent-elles, tu
es cause que le roi ne nous regrette pas.»

Là-dessus prenant leurs quenouilles, elles la battirent comme plâtre.
Quand elles l'eurent bien battue, elle se coucha; et comme elle avait
tant de plaies et de bosses, elle ne pouvait dormir, et elle entendit
que la reine disait au roi:

«Je les mènerai d'un autre côté, encore plus loin, et je suis certaine
qu'elles ne reviendront jamais.»

Quand Finette entendit ce complot, elle se leva tout doucement pour
aller voir encore sa marraine. Elle entra dans le poulailler, elle prit
deux poulets et un maître coq, à qui elle tordit le cou, puis deux
petits lapins que la reine nourrissait de choux, pour s'en régaler dans
l'occasion; elle mit le tout dans un panier, et partit. Mais elle n'eut
pas fait une lieue à tâtons, mourant de peur, que le cheval d'Espagne
vint au galop, ronflant et hennissant; elle crut que c'était fait
d'elle, que quelques gens d'armes l'allaient prendre. Quand elle vit le
joli cheval tout seul, elle monta dessus, ravie d'aller si à son aise:
elle arriva promptement chez sa marraine.

Après les cérémonies ordinaires, elle lui présenta les poulets, le coq
et les lapins, et la pria de l'aider de ses bons avis, parce que la
reine avait juré qu'elle les mènerait jusqu'au bout du monde. Merluche
dit à sa filleule de ne pas s'affliger; elle lui donna un sac tout plein
de cendre:

«Vous porterez le sac devant vous, lui dit-elle, vous le secouerez, vous
marcherez sur la cendre, et quand vous voudrez revenir, vous n'aurez
qu'à regarder l'impression de vos pas; mais ne ramenez point vos soeurs,
elles sont trop malicieuses, et si vous les ramenez, je ne veux plus
vous voir.»

Finette prit congé d'elle, emportant, par son ordre, pour trente ou
quarante millions de diamants en une petite boîte, qu'elle mit dans sa
poche: le cheval était tout prêt, et la rapporta comme à l'ordinaire. Au
point du jour, la reine appela les princesses; elles vinrent, et elle
leur dit:

«Le roi ne se porte pas trop bien; j'ai rêvé cette nuit qu'il faut que
j'aille lui cueillir des fleurs et des herbes en un certain pays où
elles sont fort excellentes, elles le feront rajeunir; c'est pourquoi
allons-y tout à l'heure.»

Fleur-d'Amour et Belle-de-Nuit, qui ne croyaient pas que leur mère eût
encore envie de les perdre, s'affligèrent de ces nouvelles. Il fallut
pourtant partir; et elles allèrent si loin, qu'il ne s'est jamais fait
un si long voyage. Finette, qui ne disait mot, se tenait derrière les
autres, et secouait sa cendre à merveille, sans que le vent ni la pluie
y gâtassent rien. La reine étant persuadée qu'elles ne pourraient
retrouver le chemin, remarqua un soir que ses trois filles étaient bien
endormies; elle prit ce temps pour les quitter, et revint chez elle.
Quand il fut jour, et que Finette connut que sa mère n'y était plus,
elle éveilla ses soeurs:

«Nous voici seules, dit-elle, la reine s'en est allée.»

Fleur-d'Amour et Belle-de-Nuit se prirent à pleurer: elles arrachaient
leurs cheveux, et meurtrissaient leur visage à coups de poings. Elles
s'écriaient:

«Hélas! qu'allons-nous faire?»

Finette était la meilleure fille du monde; elle eut encore pitié de ses
soeurs.

«Voyez à quoi je m'expose, leur dit-elle; car lorsque ma marraine m'a
donné le moyen de revenir, elle m'a défendu de vous enseigner le chemin;
et que si je lui désobéissais, elle ne voulait plus me voir.»

Belle-de-Nuit se jette au cou de Finette, autant en fit Fleur-d'Amour;
elles la caressèrent si tendrement, qu'il n'en fallut pas davantage pour
revenir toutes trois ensemble chez le roi et la reine.

Leurs majestés furent bien surprises de revoir les princesses; ils en
parlèrent toute la nuit, et la cadette qui ne se nommait pas
Fine-Oreille pour rien, entendait qu'ils faisaient un nouveau complot,
et que le lendemain, la reine se remettrait en campagne. Elle courut
éveiller ses soeurs.

«Hélas! leur dit-elle, nous sommes perdues, la reine veut absolument
nous mener dans quelque désert, et nous y laisser. Vous êtes cause que
j'ai fâché ma marraine, je n'ose l'aller trouver comme je faisais
toujours.»

Elles restèrent bien en peine, et se disaient l'une à l'autre:

«Que ferons-nous?»

Enfin, Belle-de-Nuit dit aux deux autres:

«Il ne faut pas s'embarrasser, la vieille Merluche n'a pas tant d'esprit
qu'il n'en reste un peu aux autres: nous n'avons qu'à nous charger de
pois; nous les sèmerons le long du chemin et nous reviendrons.»

Fleur-d'Amour trouva l'expédient admirable; elles se chargèrent de pois,
elles remplirent leurs poches; pour Fine-Oreille, au lieu de prendre des
pois, elle prit le sac aux beaux habits, avec la petite boîte de
diamants, et dès que la reine les appela pour partir, elles se
trouvèrent toutes prêtes.

Elle leur dit:

«J'ai rêvé cette nuit qu'il y a dans un pays, qu'il n'est pas nécessaire
de nommer, trois beaux princes qui vous attendent pour vous épouser; je
vais vous y mener, pour voir si mon songe est véritable.»

La reine allait devant et ses filles après, qui semaient des pois sans
s'inquiéter, car elles étaient certaines de retourner à la maison. Pour
cette fois la reine alla plus loin encore qu'elle n'était allée: mais
pendant une nuit obscure, elle les quitta et revint trouver le roi; elle
arriva fort lasse et fort aise de n'avoir plus un si grand ménage sur
les bras.

Les trois princesses ayant dormi jusqu'à onze heures du matin se
réveillèrent; Finette s'aperçut la première de l'absence de la reine;
bien qu'elle s'y fût préparée, elle ne laissa pas de pleurer, se
confiant davantage pour son retour à sa marraine la fée, qu'à l'habileté
de ses soeurs. Elle fut leur dire toute effrayée:

«La reine est partie, il faut la suivre au plus vite.

--Taisez-vous, petite babouine, répliqua Fleur-d'Amour, nous trouverons
bien le chemin quand nous voudrons, vous faites ici ma commère
l'empressée mal à propos.»

Finette n'osa répliquer. Mais quand elles voulurent retrouver le chemin,
il n'y avait plus ni traces ni sentiers; les pigeons, dont il y a grand
nombre en ce pays-là, étaient venus manger les pois; elles se mirent à
pleurer jusqu'aux cris. Après avoir resté deux jours sans manger,
Fleur-d'Amour dit à Belle-de-Nuit:

«Ma soeur, n'as-tu rien à manger?

--Non», dit-elle.

Elle dit la même chose à Finette:

«Je n'ai rien non plus, répliqua-t-elle, mais je viens de trouver un
gland.

--Ha! donnez-le-moi, dit l'une.

--Donnez-le-moi, dit l'autre.»

Chacune le voulait avoir.

«Nous ne serons guère rassasiées d'un gland à nous trois, dit Finette;
plantons-le, il en viendra un autre qui nous pourra servir.»

Elles y consentirent quoiqu'il n'y eût guère d'apparence qu'il vînt un
arbre dans un pays où il n'y en avait point, on n'y voyait que des choux
et des laitues, dont les princesses mangeaient; si elles avaient été
bien délicates, elles seraient mortes cent fois; elles couchaient
presque toujours à la belle étoile; tous les matins et tous les soirs
elles allaient tour à tour arroser le gland, et lui disaient: «Croîs,
croîs, beau gland.» Il commença de croître à vue d'oeil. Quand il fut un
peu grand, Fleur-d'Amour voulut monter dessus, mais il n'était pas assez
fort pour la porter; elle le sentait plier sous elle, aussitôt elle
descendit; Belle-de-Nuit eut la même aventure; Finette plus légère s'y
tint longtemps; et ses soeurs lui demandèrent:

«Ne vois-tu rien, ma soeur?»

Elle leur répondit:

«Non, je ne vois rien.

--Ah! c'est que le chêne n'est pas assez haut», disait Fleur-d'Amour.

De sorte qu'elles continuaient d'arroser le gland et de lui dire:
«Croîs, croîs, beau gland.» Finette ne manquait jamais d'y monter deux
fois par jour: un matin qu'elle y était, Belle-de-Nuit dit à
Fleur-d'Amour:

«J'ai trouvé un sac que notre soeur nous a caché; qu'est-ce qu'il peut y
avoir dedans?»

Fleur-d'Amour répondit:

«Elle m'a dit que c'était de vieilles dentelles qu'elle raccommode, et
moi, je crois que c'est du bonbon.»

Belle-de-Nuit était friande, et voulut y voir; elle y trouva
effectivement toutes les dentelles du roi et de la reine, mais elles
servaient à cacher les beaux habits de Finette et la boîte de diamants.

«Hé bien! se peut-il une plus grande petite coquine, s'écria-t-elle, il
faut prendre tout pour nous, et mettre des pierres à la place.»

Elles le firent promptement. Finette revint sans s'apercevoir de la
malice de ses soeurs, car elle ne s'avisait pas de se parer dans un
désert; elle ne songeait qu'au chêne qui devenait le plus beau de tous
les chênes.

Une fois qu'elle y monta et que ses soeurs, selon leur coutume, lui
demandèrent si elle ne découvrait rien, elle s'écria:

«Je découvre une grande maison, si belle, si belle que je ne saurais
assez le dire; les murs en sont d'émeraudes et de rubis, le toit de
diamants: elle est toute couverte de sonnettes d'or, les girouettes vont
et viennent comme le vent.

--Tu mens, disaient-elles, cela n'est pas si beau que tu le dis.

--Croyez-moi, répondit Finette, je ne suis pas menteuse, venez-y plutôt
voir vous-mêmes, j'en ai les yeux tout éblouis.»

Fleur-d'Amour monta sur l'arbre: quand elle eut vu le château, elle ne
s'en pouvait taire. Belle-de-Nuit qui était fort curieuse, ne manqua pas
de monter à son tour, elle demeura aussi ravie que ses soeurs.

«Certainement, dirent-elles, il faut aller à ce palais, peut-être que
nous y trouverons de beaux princes qui seront trop heureux de nous
épouser.»

Tant que la soirée fut longue, elles ne parlèrent que de leur dessein,
elles se couchèrent sur l'herbe; mais lorsque Finette leur parut fort
endormie, Fleur-d'Amour dit à Belle-de-Nuit:

«Savez-vous ce qu'il faut faire, ma soeur, levons-nous et nous habillons
des riches habits que Finette a apportés.

--Vous avez raison», dit Belle-de-Nuit; elles se levèrent donc, se
frisèrent, se poudrèrent, puis elles mirent des mouches, et les belles
robes d'or et d'argent toutes couvertes de diamants; il n'a jamais été
rien de si magnifique.

Finette ignorait le vol que ses méchantes soeurs lui avaient fait; elle
prit son sac dans le dessein de s'habiller, mais elle demeura bien
affligée de ne trouver que des cailloux; elle aperçut en même temps ses
soeurs qui s'étaient accommodées comme des soleils. Elle pleura et se
plaignit de la trahison qu'elles lui avaient faite; et elles d'en rire
et de se moquer.

«Est-il possible, leur dit-elle, que vous ayez le courage de me mener au
château sans me parer et me faire belle?

--Nous n'en avons pas trop pour nous, répliqua Fleur-d'Amour, tu n'auras
que des coups si tu nous importunes.

--Mais, continua-t-elle, ces habits que vous portez sont à moi, ma
marraine me les a donnés, ils ne vous doivent rien.

--Si tu parles davantage, dirent-elles, nous allons t'assommer, et nous
t'enterrerons sans que personne le sache.»

La pauvre Finette n'eut garde de les agacer; elle les suivait doucement
et marchait un peu derrière, ne pouvant passer que pour leur servante.

Plus elles approchaient de la maison, plus elle leur semblait
merveilleuse.

«Ha! disaient Fleur-d'Amour et Belle-de-Nuit, que nous allons nous bien
divertir! que nous ferons bonne chère, nous mangerons à la table du roi,
mais pour Finette elle lavera les écuelles dans la cuisine, car elle est
faite comme une souillon, et si l'on demande qui elle est, gardons-nous
bien de l'appeler notre soeur: il faudra dire que c'est la petite
vachère du village.»

Finette qui était pleine d'esprit et de beauté, se désespérait d'être si
maltraitée. Quand elles furent à la porte du château, elles frappèrent:
aussitôt une vieille femme épouvantable leur vint ouvrir, elle n'avait
qu'un oeil au milieu du front, mais il était plus grand que cinq ou six
autres, le nez plat, le teint noir et la bouche si horrible, qu'elle
faisait peur; elle avait quinze pieds de haut et trente de tour.

«Ô malheureuses! qui vous amène ici? leur dit-elle. Ignorez-vous que
c'est le château de l'ogre, et qu'à peine pouvez-vous suffire pour son
déjeuner; mais je suis meilleure que mon mari; entrez, je ne vous
mangerai pas tout d'un coup, vous aurez la consolation de vivre deux ou
trois jours davantage.»

Quand elles entendirent l'ogresse parler ainsi, elles s'enfuirent,
croyant se pouvoir sauver, mais une seule de ses enjambées en valait
cinquante des leurs; elle courut après et les reprit, les unes par les
cheveux, les autres par la peau du cou; et les mettant sous son bras,
elle les jeta toutes trois dans la cave qui était pleine de crapauds et
de couleuvres, et l'on ne marchait que sur les os de ceux qu'ils avaient
mangés.

Comme elle voulait croquer sur-le-champ Finette, elle fut quérir du
vinaigre, de l'huile et du sel pour la manger en salade; mais elle
entendit venir l'ogre, et trouvant que les princesses avaient la peau
blanche et délicate, elle résolut de les manger toute seule, et les mit
promptement sous une grande cuve où elles ne voyaient que par un trou.

L'ogre était six fois plus haut que sa femme; quand il parlait, la
maison tremblait, et quand il toussait, il semblait des éclats de
tonnerre; il n'avait qu'un grand vilain oeil, ses cheveux étaient tout
hérissés, il s'appuyait sur une bûche dont il avait fait une canne; il
avait dans sa main un panier couvert; il en tira quinze petits enfants
qu'il avait volés par les chemins, et qu'il avala comme quinze oeufs
frais. Quand les trois princesses le virent, elles tremblaient sous la
cuve, elles n'osaient pleurer bien haut, de peur qu'il ne les entendît;
mais elles s'entredisaient tout bas:

«Il va nous manger tout en vie, comment nous sauverons-nous?»

L'ogre dit à sa femme:

«Vois-tu, je sens chair fraîche, je veux que tu me la donnes.

--Bon, dit l'ogresse, tu crois toujours sentir chair fraîche, et ce sont
tes moutons qui sont passés par là.

--Oh, je ne me trompe point, dit l'ogre, je sens chair fraîche
assurément; je vais chercher partout.

--Cherche, dit-elle, et tu ne trouveras rien.

--Si je trouve, répliqua l'ogre, et que tu me le caches, je te couperai
la tête pour en faire une boule.»

Elle eut peur de cette menace, et lui dit:

«Ne te fâche point, mon petit ogrelet, je vais te déclarer la vérité. Il
est venu aujourd'hui trois jeunes fillettes que j'ai prises, mais ce
serait dommage de les manger, car elles savent tout faire. Comme je suis
vieille, il faut que je me repose; tu vois que notre belle maison est
fort malpropre, que notre pain n'est pas cuit, que la soupe ne te semble
plus si bonne, et que je ne te parais plus si belle, depuis que je me
tue de travailler; elles seront mes servantes; je te prie, ne les mange
pas à présent; si tu en as envie quelque jour, tu en seras assez le
maître.»

L'ogre eut bien de la peine à lui promettre de ne les pas manger tout à
l'heure. Il disait:

«Laisse-moi faire, je n'en mangerai que deux.--Non, tu n'en mangeras
pas.

--Hé bien, je ne mangerai que la plus petite.»

Et elle disait:

«Non, tu n'en mangeras pas une.»

Enfin après bien des contestations, il lui promit de ne les pas manger.
Elle pensait en elle-même:

«Quand il ira à la chasse, je les mangerai, et je lui dirai qu'elles se
sont sauvées.»

L'ogre sortit de la cave, il lui dit de les mener devant lui; les
pauvres filles étaient presque mortes de peur, l'ogresse les rassura; et
quand il les vit, il leur demanda ce qu'elles savaient faire. Elles
répondirent qu'elles savaient balayer, qu'elles savaient coudre et filer
à merveille, qu'elles faisaient de si bons ragoûts, que l'on mangeait
jusques aux plats, que pour du pain, des gâteaux et des pâtés, l'on en
venait chercher chez elles de mille lieues à la ronde. L'ogre était
friand, il dit:

«Ça, çà, mettons vite ces bonnes ouvrières en besogne; mais, dit-il à
Finette, quand tu as mis le feu au four, comment peux-tu savoir s'il est
assez chaud?

--Monseigneur, répliqua-t-elle, j'y jette du beurre, et puis j'y goûte
avec la langue.

--Hé bien, dit-il, allume donc le four.»

Ce four était aussi grand qu'une écurie, car l'ogre et l'ogresse
mangeaient plus de pain que deux armées. La princesse y fit un feu
effroyable, il était embrasé comme une fournaise, et l'ogre qui était
présent, attendant le pain tendre, mangea cent agneaux et cent petits
cochons de lait. Fleur-d'Amour et Belle-de-Nuit accommodaient la pâte.
Le maître ogre dit:

«Hé bien, le four est-il chaud?»

Finette répondit:

«Monseigneur, vous l'allez voir.»

Elle jeta devant lui mille livres de beurre au fond du four, et puis
elle dit:

Il faut tâter avec la langue, mais je suis trop petite.

--Je suis grand,» dit l'ogre, et se baissant, il s'enfonça si avant
qu'il ne pouvait plus se retirer, de sorte qu'il brûla jusqu'aux os.
Quand l'ogresse vint au four, elle demeura bien étonnée de trouver une
montagne de cendre des os de son mari.

Fleur-d'Amour et Belle-de-Nuit, qui la virent fort affligée, la
consolèrent de leur mieux; mais elles craignaient que sa douleur ne
s'apaisât trop tôt, et que l'appétit lui venant, elle ne les mît en
salade, comme elle avait déjà pensé faire. Elles lui dirent:

«Prenez courage, madame, vous trouverez quelque roi ou quelque marquis,
qui seront heureux de vous épouser.»

Elle sourit un peu, montrant des dents plus longues que le doigt.
Lorsqu'elles la virent de bonne humeur, Finette lui dit:

«Si vous vouliez quitter ces horribles peaux d'ours, dont vous êtes
habillée, vous mettre à la mode, nous vous coifferions à merveille, vous
seriez comme un astre.

--Voyons, dit-elle, comme tu l'entends; mais assure-toi que s'il y a
quelques dames plus jolies que moi, je te hacherai menu comme chair à
pâté.»

Là-dessus les trois princesses lui ôtèrent son bonnet, et se mirent à la
peigner et la friser; en l'amusant de leur caquet, Finette prit une
hache, et lui donna par derrière un si grand coup, qu'elle sépara son
corps d'avec sa tête.

Il ne fut jamais une telle allégresse; elles montèrent sur le toit de la
maison pour se divertir à sonner les clochettes d'or, elles furent dans
toutes les chambres, qui étaient de perles et de diamants, et les
meubles si riches qu'elles mouraient de plaisir; elles riaient et
chantaient, rien ne leur manquait, du blé, des confitures, des fruits et
des poupées en abondance. Fleur-d'Amour et Belle-de-Nuit se couchèrent
dans des lits de brocart et de velours, et s'entredirent: «Nous voilà
plus riches que n'était notre père, quand il avait son royaume, mais il
nous manque d'être mariées, il ne viendra personne ici, cette maison
passe assurément pour un coupe-gorge, car on ne sait point la mort de
l'ogre et de l'ogresse. Il faut que nous allions à la plus prochaine
ville nous faire voir avec nos beaux habits; et nous n'y serons pas
longtemps sans trouver de bons financiers qui seront bien aises
d'épouser des princesses.»

Dès qu'elles furent habillées, elles dirent à Finette qu'elles allaient
se promener, qu'elle demeurât à la maison à faire le ménage et la
lessive, et qu'à leur retour tout fût net et propre; que si elle y
manquait, elles l'assommeraient de coups. La pauvre Finette qui avait le
coeur serré de douleur, resta seule au logis, balayant, nettoyant,
lavant sans se reposer, et toujours pleurant. «Que je suis malheureuse,
disait-elle, d'avoir désobéi à ma marraine, il m'en arrive toutes sortes
de disgrâces; mes soeurs m'ont volé mes riches habits; ils servent à les
parer; sans moi, l'ogre et sa femme se porteraient encore bien; de quoi
me profite de les avoir fait mourir? N'aimerais-je pas autant qu'ils
m'eussent mangée que de vivre comme je vis?» Quand elle avait dit cela,
elle pleurait à étouffer, puis ses soeurs arrivaient chargées d'oranges
de Portugal, de confitures, de sucre, et elles lui disaient: «Ah! que
nous venons d'un beau bal! qu'il y avait de monde! le fils du roi y
dansait; l'on nous a fait mille honneurs: allons, viens nous déchausser
et nous décrotter, car c'est là ton métier.» Finette obéissait; et si
par hasard elle voulait dire un mot pour se plaindre, elles se jetaient
sur elle, et la battaient à la laisser pour morte.

Le lendemain encore elles retournaient et revenaient conter des
merveilles. Un soir que Finette était assise proche du feu sur un
monceau de cendres, ne sachant que faire, elle cherchait dans les fentes
de la cheminée; et cherchant ainsi elle trouva une petite clé si vieille
et si crasseuse, qu'elle eut toutes les peines du monde à la nettoyer.
Quand elle fut claire, elle connut qu'elle était d'or, et pensa qu'une
clé d'or devait ouvrir un beau petit coffre; elle se mit aussitôt à
courir par toute la maison, essayant la clé aux serrures, et enfin elle
trouva une cassette qui était un chef-d'oeuvre. Elle l'ouvrit: il y
avait dedans des habits, des diamants, des dentelles, du linge, des
rubans pour des sommes immenses: elle ne dit mot de sa bonne fortune;
mais elle attendit impatiemment que ses soeurs sortissent le lendemain.
Dès qu'elle ne les vit plus, elle se para, de sorte qu'elle était plus
belle que le soleil.

Ainsi ajustée, elle fut au même bal où ses soeurs dansaient; et
quoiqu'elle n'eût point de masque, elle était si changée en mieux,
qu'elles ne la reconnurent pas. Dès qu'elle parut dans l'assemblée, il
s'éleva un murmure de voix, les unes d'admiration, et les autres de
jalousie. On la prit pour danser, elle surpassa toutes les dames à la
danse, comme elle les surpassait en beauté. La maîtresse du logis vint à
elle, et lui ayant fait une profonde révérence, elle la pria de lui dire
comment elle s'appelait, afin de ne jamais oublier le nom d'une personne
si merveilleuse. Elle lui répondit civilement qu'on la nommait Cendron.
Il n'y eut point d'amant qui ne fût infidèle à sa maîtresse pour
Cendron, point de poète qui ne rimât en Cendron; jamais petit nom ne fit
tant de bruit en si peu de temps; les échos ne répétaient que les
louanges de Cendron; l'on n'avait pas assez d'yeux pour la regarder,
assez de bouche pour la louer.

Fleur-d'Amour et Belle-de-Nuit, qui avaient fait d'abord grand fracas
dans les lieux où elles avaient paru, voyant l'accueil que l'on faisait
à cette nouvelle venue, en crevaient de dépit; mais Finette se démêlait
de tout cela de la meilleure grâce du monde; il semblait, à son air,
qu'elle n'était faite que pour commander. Fleur-d'Amour et
Belle-de-Nuit, qui ne voyaient leur soeur qu'avec de la suie de cheminée
sur le visage, et plus barbouillée qu'un petit chien, avaient si fort
perdu l'idée de sa beauté, qu'elles ne la reconnurent point du tout;
elles faisaient leur cour à Cendron comme les autres. Dès qu'elle voyait
le bal prêt à finir, elle sortait vite, revenait à la maison, se
déshabillait en diligence, reprenait ses guenilles; et quand ses soeurs
arrivaient:

«Ah! Finette, nous venons de voir, lui disaient-elles, une jeune
princesse qui est toute charmante; ce n'est pas une guenuche comme toi;
elle est blanche comme la neige, plus vermeille que les roses; ses dents
sont de perles, ses lèvres de corail; elle a une robe qui pèse plus de
mille livres, ce n'est qu'or et diamants: qu'elle est belle! qu'elle est
aimable!»

Finette répondait entre ses dents:

«Ainsi j'étais, ainsi j'étais.

--Qu'est-ce que tu bourdonnes?», disaient-elles.

Finette répliquait encore plus bas:

«Ainsi j'étais.»

Ce petit jeu dura longtemps; il n'y eut presque pas de jour que Finette
ne changeât d'habits, car la cassette était fée, et plus on y en
prenait, plus il en revenait, et si fort à la mode, que les dames ne
s'habillaient que sur son modèle.

Un soir que Finette avait plus dansé qu'à l'ordinaire, et qu'elle avait
tardé assez tard à se retirer, voulant réparer le temps perdu et arriver
chez elle un peu avant ses soeurs, en marchant de toute sa force, elle
laissa tomber une de ses mules, qui était de velours rouge, toute brodée
de perles. Elle fit son possible pour la retrouver dans le chemin; mais
le temps était si noir, qu'elle prit une peine inutile; elle rentra au
logis, un pied chaussé et l'autre nu.

Le lendemain le prince Chéri, fils aîné du roi, allant à la chasse,
trouve la mule de Finette; il la fait ramasser, la regarde, en admire la
petitesse et la gentillesse, la tourne, retourne, la baise, la chérit et
l'emporte avec lui. Depuis ce jour-là, il ne mangeait plus; il devenait
maigre et changé, jaune comme un coing, triste, abattu. Le roi et la
reine, qui l'aimaient éperdument, envoyaient de tous côtés pour avoir de
bon gibier et des confitures; c'était pour lui moins que rien; il
regardait tout cela sans répondre à la reine, quand elle lui parlait.
L'on envoya quérir des médecins partout, même jusqu'à Paris et à
Montpellier. Quand ils furent arrivés, on leur fit voir le prince, et
après l'avoir considéré trois jours et trois nuits sans le perdre de
vue, ils conclurent qu'il était amoureux, et qu'il mourrait si l'on n'y
apportait remède.

La reine, qui l'aimait à la folie, pleurait à fondre en eau, de ne
pouvoir découvrir celle qu'il aimait, pour la lui faire épouser. Elle
amenait dans sa chambre les plus belles dames, il ne daignait pas les
regarder. Enfin elle lui dit une fois:

«Mon cher fils, tu veux nous faire étouffer de douleur, car tu aimes, et
tu nous caches tes sentiments; dis-nous qui tu veux, et nous te la
donnerons, quand ce ne serait qu'une simple bergère.»

Le prince, plus hardi par les promesses de la reine, tira la mule de
dessous son chevet, et l'ayant montrée:

«Voilà, madame, lui dit-il, ce qui cause mon mal; j'ai trouvé cette
petite pouponne, mignonne, jolie mule en allant à la chasse; je
n'épouserai jamais que celle qui pourra la chausser.

--Hé bien, mon fils, dit la reine, ne t'afflige point, nous la ferons
chercher.»

Elle fut dire au roi cette nouvelle; il demeura bien surpris, et
commanda en même temps que l'on fût avec des tambours et des trompettes,
annoncer que toutes les filles et les femmes vinssent pour chausser la
mule, et que celle à qui elle serait propre, épouserait le prince.
Chacune ayant entendu de quoi il était question, se décrassa les pieds
avec toutes sortes d'eaux, de pâtes et de pommades. Il y eut des dames
qui se les firent peler, pour avoir la peau plus belle; d'autres
jeûnaient ou se les écorchaient afin de les avoir plus petits. Elles
allaient en foule essayer la mule, une seule ne la pouvait mettre et
plus il en venait inutilement, plus le prince s'affligeait.

Fleur-d'Amour et Belle-de-Nuit se firent un jour si braves, que c'était
une chose étonnante.

«Où allez-vous donc? leur dit Finette.

--Nous allons à la grande ville, répondirent-elles, où le roi et la
reine demeurent, essayer la mule que le fils du roi a trouvée; car si
elle est propre à l'une de nous deux, il l'épousera, et nous serons
reines.

--Et moi, dit Finette, n'irai-je point?

--Vraiment, dirent-elles, tu es un bel oison bridé: va, va arroser nos
choux, tu n'es propre à rien.»

Finette songea aussitôt qu'elle mettrait ses plus beaux habits, et
qu'elle irait tenter l'aventure comme les autres, car elle avait quelque
petit soupçon qu'elle y aurait bonne part; ce qui lui faisait de la
peine, c'est qu'elle ne savait pas le chemin, le bal où l'on allait
danser n'était point dans la grande ville. Elle s'habilla
magnifiquement; sa robe était de satin bleu, toute couverte d'étoiles et
de diamants; elle avait un soleil sur la tête, une pleine lune sur le
dos; tout cela brillait si fort, qu'on ne la pouvait regarder sans
clignoter les yeux. Quand elle ouvrit la porte pour sortir elle resta
bien étonnée de trouver le joli cheval d'Espagne qui l'avait portée chez
sa marraine. Elle le caressa et lui dit:

«Sois le bien venu, mon petit dada; je suis obligée à ma marraine
Merluche.»

Il se baissa; elle s'assit dessus comme une nymphe. Il était tout
couvert de sonnettes d'or et de rubans; sa housse et sa bride n'avaient
point de prix; et Finette était trente fois plus belle que la belle
Hélène.

Le cheval d'Espagne allait légèrement, ses sonnettes faisaient din, din,
din. Fleur-d'Amour et Belle-de-Nuit les ayant entendues, se retournèrent
et la virent venir; mais dans ce moment quelle fut leur surprise? Elles
la reconnurent pour être Finette Cendron. Elles étaient fort crottées,
leurs beaux habits étaient couverts de boue:

«Ma soeur, s'écria Fleur-d'Amour, en parlant à Belle-de-Nuit, je vous
proteste que voici Finette Cendron»; l'autre s'écria tout de même, et
Finette passant près d'elles, son cheval les éclaboussa, et leur fit un
masque de crotte; elle se prit à rire, et leur dit: «Altesses,
Cendrillon vous méprise autant que vous le méritez»; puis passant comme
un trait, la voilà partie. Belle-de-Nuit et Fleur-d'Amour
s'entre-regardèrent.

«Est-ce que nous rêvons? disaient-elles; qui est-ce qui peut avoir
fourni des habits et un cheval à Finette? Quelle merveille le bonheur
lui en veut, elle va chausser la mule, et nous n'aurons que la peine
d'un voyage inutile.»

Pendant qu'elles se désespéraient, Finette arrive au palais; dès qu'on
la vit, chacun crut que c'était une reine, les gardes prennent leurs
armes, l'on bat le tambour, l'on sonne la trompette, l'on ouvre toutes
les portes, et ceux qui l'avaient vue au bal, allaient devant elle,
disant: «Place, place, c'est la belle Cendron, c'est la merveille de
l'univers.» Elle entre avec cet appareil dans la chambre du prince
mourant; il jette les yeux sur elle, et demeure charmé, souhaitant
qu'elle eût le pied assez petit pour chausser la mule: elle la mit tout
d'un coup et montra la pareille, qu'elle avait apportée exprès. En même
temps l'on crie: «Vive la princesse Chérie, vive la princesse qui sera
notre reine!» Le prince se leva de son lit, il vint lui baiser les
mains, elle le trouva beau et plein d'esprit: il lui fit mille amitiés.
L'on avertit le roi et la reine, qui accoururent; la reine prend Finette
entre ses bras, l'appelle sa fille, sa mignonne, sa petite reine, lui
fait des présents admirables, sur lesquels le roi libéral renchérit
encore. L'on tire le canon; les violons, les musettes, tout joue; l'on
ne parle que de danser et de se réjouir.

Le roi, la reine et le prince prient Cendron de se laisser marier: «Non,
dit-elle, il faut avant que je vous conte mon histoire»; ce qu'elle fit
en quatre mots. Quand ils surent qu'elle était née princesse, c'était
bien une autre joie, il tint à peu qu'ils n'en mourussent; mais
lorsqu'elle leur dit le nom du roi son père, de la reine sa mère, ils
reconnurent que c'étaient eux qui avaient conquis leur royaume: ils le
lui annoncèrent; et elle jura qu'elle ne consentirait point à son
mariage, qu'ils ne rendissent les états de son père; ils le lui
promirent, car ils avaient plus de cent royaumes, un de moins n'était
pas une affaire.

Cependant Belle-de-Nuit et Fleur-d'Amour arrivèrent. La première
nouvelle fut que Cendron avait mis la mule, elles ne savaient que faire,
ni que dire, elles voulaient s'en retourner sans la voir; mais quand
elle sut qu'elles étaient là, elle les fit entrer, et au lieu de leur
faire mauvais visage, et de les punir comme elles le méritaient, elle se
leva, et fut au devant d'elles les embrasser tendrement, puis elle les
présenta à la reine, lui disant: «Madame, ce sont mes soeurs qui sont
fort aimables, je vous prie de les aimer.» Elles demeurèrent si confuses
de la bonté de Finette, qu'elles ne pouvaient proférer un mot. Elle leur
promit qu'elles retourneraient dans leur royaume, que le prince le
voulait rendre à leur famille. À ces mots, elles se jetèrent à genoux
devant elle, pleurant de joie.

Les noces furent les plus belles que l'on eût jamais vues. Finette
écrivit à sa marraine, et mit sa lettre avec de grands présents sur le
joli cheval d'Espagne, la priant de chercher le roi et la reine, de leur
dire son bonheur, et qu'ils n'avaient qu'à retourner dans leur royaume.

La fée Merluche s'acquitta fort bien de cette commission. Le père et la
mère de Finette revinrent dans leurs états, et ses soeurs furent reines
aussi bien qu'elle.



Fortunée


Il était une fois un pauvre laboureur, qui se voyant sur le point de
mourir, ne voulut laisser dans sa succession aucun sujet de dispute à
son fils et à sa fille qu'il aimait tendrement.

«Votre mère m'apporta, leur dit-il, pour dot, deux escabelles et une
paillasse. Les voilà avec ma poule, un pot d'oeillets, et un jonc
d'argent qui me fut donné par une grande dame qui séjourna dans ma
pauvre chaumière; elle me dit en partant: "Mon bon homme, voilà un don
que je vous fais; soyez soigneux de bien arroser les oeillets, et de
bien serrer la bague. Au reste, votre fille sera d'une incomparable
beauté, nommez-la Fortunée, donnez-lui la bague et les oeillets, pour la
consoler de sa pauvreté." Ainsi, ajouta le bon homme, ma Fortunée, tu
auras l'un et l'autre, le reste sera pour ton frère.»

Les deux enfants du laboureur parurent contents: il mourut. Ils
pleurèrent, et les partages se firent sans procès. Fortunée croyait que
son frère l'aimait; mais ayant voulu prendre une des escabelles pour
s'asseoir:

«Garde tes oeillets et ta bague, lui dit-il, d'un air farouche, et pour
mes escabelles ne les dérange point, j'aime l'ordre dans ma maison.»

Fortunée qui était très douce, se mit à pleurer sans bruit; elle demeura
debout, pendant que Bedou (c'est le nom de son frère) était mieux assis
qu'un docteur.

L'heure de souper vint, Bedou avait un excellent oeuf frais de son
unique poule, il en jeta la coquille à sa soeur.

«Tiens, lui dit-il, je n'ai pas autre chose à te donner; si tu ne t'en
accommodes point, va à la chasse aux grenouilles, il y en a dans le
marais prochain.»

Fortunée ne répliqua rien. Qu'aurait-elle répliqué? Elle leva les yeux
au ciel, elle pleura encore, et puis elle entra dans sa chambre. Elle la
trouva toute parfumée, et ne doutant point que ce ne fût l'odeur de ses
oeillets, elle s'en approcha tristement, et leur dit:

«Beaux oeillets, dont la variété me fait un extrême plaisir à voir, vous
qui fortifiez mon coeur affligé, par ce doux parfum que vous répandez,
ne craignez point que je vous laisse manquer d'eau, et que d'une main
cruelle, je vous arrache de votre tige; j'aurai soin de vous, puisque
vous êtes mon unique bien.»

En achevant ces mots, elle regarda s'ils avaient besoin d'être arrosés;
ils étaient fort secs. Elle prit sa cruche, et courut au clair de la
lune jusqu'à la fontaine, qui était assez loin.

Comme elle avait marché vite, elle s'assit au bord pour se reposer; mais
elle y fut à peine, qu'elle vit venir une dame, dont l'air majestueux
répondit bien à la nombreuse suite qui l'accompagnait; six filles
d'honneur soutenaient la queue de son manteau; elle s'appuyait sur deux
autres; ses gardes marchaient devant elle, richement vêtus de velours
amarante, en broderie de perles: on portait un fauteuil de drap d'or, où
elle s'assit, et un dais de campagne, qui fut bientôt tendu; en même
temps on dressa le buffet, il était tout couvert de vaisselle d'or et de
vases de cristal. On lui servit un excellent souper au bord de la
fontaine, dont le doux murmure semblait s'accorder à plusieurs voix, qui
chantaient ces paroles:

      Nos bois sont agités des plus tendres zéphirs,
      Flore brille sur ces rivages;
      Sous ces sombres feuillages
      Les oiseaux enchantés expriment leurs désirs.

      Occupez-vous à les entendre;
      Et si votre coeur veut aimer,
      Il est de doux objets qui peuvent vous charmer:
      On fera gloire de se rendre.

Fortunée se tenait dans un petit coin, n'osant remuer, tant elle était
surprise de toutes les choses qui se passaient. Au bout d'un moment,
cette grande reine dit à l'un de ses écuyers:

«Il me semble que j'aperçois une bergère vers ce buisson, faites-la
approcher.»

Aussitôt Fortunée s'avança, et quelque timide qu'elle fût naturellement,
elle ne laissa pas de faire une profonde révérence à la reine, avec tant
de grâce, que ceux qui la virent en demeurèrent étonnés; elle prit le
bas de sa robe qu'elle baisa, puis elle se tint debout devant elle,
baissant les yeux modestement; ses joues s'étaient couvertes d'un
incarnat qui relevait la blancheur de son teint, et il était aisé de
remarquer dans ses manières cet air de simplicité et de douceur, qui
charme dans les jeunes personnes.

«Que faites-vous ici, la belle fille, lui dit la reine, ne craignez-vous
point les voleurs?

--Hélas! madame, dit Fortunée, je n'ai qu'un habit de toile, que
gagneraient-ils avec une pauvre bergère comme moi?

--Vous n'êtes donc pas riche? reprit la reine en souriant.

--Je suis si pauvre, dit Fortunée, que je n'ai hérité de mon père qu'un
pot d'oeillets et un jonc d'argent.

--Mais vous avez un coeur, ajouta la reine, si quelqu'un voulait vous le
prendre, voudriez-vous le donner?

--Je ne sais ce que c'est que de donner mon coeur, madame,
répondit-elle, j'ai toujours entendu dire que sans son coeur on ne peut
vivre, que lorsqu'il est blessé il faut mourir, et malgré ma pauvreté,
je ne suis point fâchée de vivre.

--Vous aurez toujours raison, la belle fille, de défendre votre coeur.
Mais, dites-moi, continua la reine, avez-vous bien soupé?

--Non, madame, dit Fortunée, mon frère a tout mangé.»

La reine commanda qu'on lui apportât un couvert, et la faisant mettre à
table, elle lui servit ce qu'il y avait de meilleur. La jeune bergère
était si surprise d'admiration, et si charmée des bontés de la reine,
qu'elle pouvait à peine manger un morceau.

«Je voudrais bien savoir, lui dit la reine, ce que vous venez faire si
tard à la fontaine?

--Madame, dit-elle, voilà ma cruche, je venais quérir de l'eau pour
arroser mes oeillets.»

En parlant ainsi, elle se baissa pour prendre sa cruche qui était auprès
d'elle; mais lorsqu'elle la montra à la reine, elle fut bien étonnée de
la trouver d'or, toute couverte de gros diamants, et remplie d'une eau
qui sentait admirablement bon. Elle n'osait l'emporter, craignant
qu'elle ne fût pas à elle.

«Je vous la donne, Fortunée, dit la reine; allez arroser les fleurs dont
vous prenez soin, et souvenez-vous que la reine des Bois veut être de
vos amies.»

À ces mots, la bergère se jeta à ses pieds.

«Après vous avoir rendu de très humbles grâces, madame, lui dit-elle, de
l'honneur que vous me faites, j'ose prendre la liberté de vous prier
d'attendre ici un moment, je vais vous quérir la moitié de mon bien,
c'est mon pot d'oeillets, qui ne peut jamais être en de meilleures mains
que les vôtres.

--Allez, Fortunée, lui dit la reine, en lui touchant doucement les
joues, je consens de rester ici jusqu'à ce que vous reveniez.»

Fortunée prit sa cruche d'or, et courut dans sa petite chambre; mais
pendant qu'elle en avait été absente, son frère Bedou y était entré, il
avait pris le pot d'oeillets, et mis à la place un grand chou. Quand
Fortunée aperçut ce malheureux chou, elle tomba dans la dernière
affliction, et demeura fort irrésolue si elle retournerait à la
fontaine. Enfin elle s'y détermina, et se mettant à genoux devant la
reine:

«Madame, lui dit-elle, Bedou m'a volé mon pot d'oeillets, il ne me reste
que mon jonc; je vous supplie de le recevoir comme une preuve de ma
reconnaissance.

--Si je prends votre jonc, belle bergère, dit la reine, vous voilà
ruinée?

--Ha! madame, dit-elle, avec un air tout spirituel, si je possède vos
bonnes grâces, je ne puis me ruiner.»

La reine prit le jonc de Fortunée, et le mit à son doigt; aussitôt elle
monta dans un char de corail, enrichi d'émeraudes, tiré par six chevaux
blancs, plus beaux que l'attelage du soleil. Fortunée la suivit des
yeux, tant qu'elle put; enfin les différentes routes de la forêt la
dérobèrent à sa vue. Elle retourna chez Bedou, toute remplie de cette
aventure. La première chose qu'elle fit en entrant dans la chambre, ce
fut de jeter le chou par la fenêtre. Mais elle fut bien étonnée
d'entendre une voix, qui criait: «Ha! je suis mort.» Elle ne comprit
rien à ces plaintes, car ordinairement les choux ne parlent pas. Dès
qu'il fut jour, Fortunée, inquiète de son pot d'oeillets, descendit en
bas pour l'aller chercher; et la première chose qu'elle trouva, ce fut
le malheureux chou; elle lui donna un coup de pied, et disant:

«Que fais-tu ici, toi qui te mêles de tenir dans ma chambre la place de
mes oeillets?

--Si l'on ne m'y avait pas porté, répondit le chou, je ne me serais pas
avisé de ma tête d'y aller.»

Elle frissonna, car elle avait grand'peur; mais le chou lui dit encore:

«Si vous voulez me reporter avec mes camarades, je vous dirai en deux
mots que vos oeillets sont dans la paillasse de Bedou.»

Fortunée, au désespoir, ne savait comment les reprendre; elle eut la
bonté de planter le chou, et ensuite elle prit la poule favorite de son
frère, et lui dit:

«Méchante bête, je vais te faire payer tous les chagrins que Bedou me
donne.

--Ha! bergère, dit la poule, laissez-moi vivre, et comme mon humeur est
de caqueter, je vais vous apprendre des choses surprenantes.

"Ne croyez pas être fille du laboureur chez qui vous avez été nourrie;
non, belle Fortunée, il n'est point votre père; mais la reine qui vous
donna le jour, avait déjà eu six filles; et comme si elle eût été la
maîtresse d'avoir un garçon, son mari et son beau-père lui dirent qu'ils
la poignarderaient, à moins qu'elle ne leur donnât un héritier.

"La pauvre reine affligée devint grosse; on l'enferma dans un château,
et l'on mit auprès d'elle des gardes, ou pour mieux dire, des bourreaux,
qui avaient ordre de la tuer, si elle avait encore une fille. Cette
princesse alarmée du malheur qui la menaçait, ne mangeait et ne dormait
plus; elle avait une soeur qui était fée; elle lui écrivit ses justes
craintes; la fée étant grosse, savait bien qu'elle aurait un fils.
Lorsqu'elle fut accouchée, elle chargea les zéphirs d'une corbeille, où
elle enferma son fils bien proprement, et elle leur donna ordre qu'ils
portassent le petit prince dans la chambre de la reine, afin de le
changer contre la fille qu'elle aurait: cette prévoyance ne servit de
rien, parce que la reine ne recevant aucune nouvelle de sa soeur la fée,
profita de la bonne volonté d'un de ses gardes, qui en eut pitié, et qui
la sauva avec une échelle de cordes.

"Dès que vous fûtes venue au monde, la reine affligée cherchant à se
cacher, arriva dans cette maisonnette, demi-morte de lassitude et de
douleur; j'étais laboureuse, dit la poule, et bonne nourrice, elle me
chargea de vous, et me raconta ses malheurs, dont elle se trouva si
accablée, qu'elle mourut sans avoir le temps de nous ordonner ce que
nous ferions de vous.

"Comme j'ai aimé toute ma vie à causer, je n'ai pu m'empêcher de dire
cette aventure; de sorte qu'un jour il vint ici une belle dame, à
laquelle je contai tout ce que j'en savais. Aussitôt, elle me toucha
d'une baguette, et je devins poule, sans pouvoir parler davantage: mon
affliction fut extrême et mon mari qui était absent dans le moment de
cette métamorphose, n'en a jamais mais rien su.

"À son retour, il me chercha partout; enfin il crut que j'étais noyée,
ou que les bêtes des forêts m'avaient dévorée. Cette même dame qui
m'avait fait tant de mal, passa une seconde fois par ici; elle lui
ordonna de vous appeler Fortunée, et lui fit présent d'un jonc d'argent
et d'un pot d'oeillets; mais comme elle était céans, il arriva
vingt-cinq gardes du roi votre père, qui vous cherchaient avec de
mauvaises intentions: elle dit quelques paroles, et les fit devenir des
choux verts, du nombre desquels est celui que vous jetâtes hier au soir
par votre fenêtre. Je ne l'avais point entendu parler jusqu'à présent,
je ne pouvais parler moi-même, j'ignore comment la voix nous est
revenue.»

La princesse demeura bien surprise des merveilles que la poule venait de
lui raconter; elle était encore pleine de bonté, et lui dit:

«Vous me faites grand'pitié, ma pauvre nourrice, d'être devenue poule,
je voudrais fort vous rendre votre première figure, si je le pouvais;
mais ne désespérons de rien, il me semble que toutes les choses que vous
venez de m'apprendre, ne peuvent demeurer dans la même situation. Je
vais chercher mes oeillets, car je les aime uniquement.»

Bedou était allé au bois, ne pouvant imaginer que Fortunée s'avisât de
fouiller dans sa paillasse; elle fut ravie de son éloignement, et se
flatta qu'elle ne trouverait aucune résistance, lorsqu'elle vit tout
d'un coup une grande quantité de rats prodigieux, armés en guerre: ils
se rangèrent par bataillons, ayant derrière eux la fameuse paillasse et
les escabelles aux côtés; plusieurs grosses souris formaient le corps de
réserve, résolues de combattre comme des amazones.

Fortunée demeura bien surprise; elle n'osait s'approcher, car les rats
se jetaient sur elle, la mordaient et la mettaient en sang.

«Quoi! s'écria-t-elle, mon oeillet, mon cher oeillet, resterez-vous en
si mauvaise compagnie?»

Elle s'avisa tout d'un coup, que peut-être cette eau si parfumée qu'elle
avait dans un vase d'or, aurait une vertu particulière; elle courut la
quérir; elle en jeta quelques gouttes sur le peuple souriquois; en même
temps la racaille se sauva chacun dans son trou et la princesse prit
promptement ses beaux oeillets, qui étaient sur le point de mourir, tant
ils avaient besoin d'être arrosés; elle versa dessus toute l'eau qui
était dans son vase d'or, et elle les sentait avec beaucoup de plaisir,
lorsqu'elle entendit une voix fort douce qui sortait d'entre les
branches, et qui lui dit:

«Incomparable Fortunée, voici le jour heureux et tant désiré de vous
déclarer mes sentiments; sachez que le pouvoir de votre beauté est tel,
qu'il peut rendre sensible jusqu'aux fleurs.»

La princesse, tremblante et surprise d'avoir entendu parler un chou, une
poule, un oeillet, et d'avoir vu une armée de rats, devint pâle et
s'évanouit. Bedou arriva là-dessus: le travail et le soleil lui avaient
échauffé la tête; quand il vit que Fortunée était venue chercher ses
oeillets, et qu'elle les avait trouvés, il la traîna jusqu'à sa porte,
et la mit dehors. Elle eut à peine senti la fraîcheur de la terre,
qu'elle ouvrit ses beaux yeux; elle aperçut auprès d'elle la reine des
Bois, toujours charmante et magnifique.

«Vous avez un mauvais frère, dit-elle à Fortunée, j'ai vu avec quelle
inhumanité il vous a jetée ici; voulez-vous que je vous venge?

--Non, madame, lui dit-elle, je ne suis point capable de me fâcher, et
son mauvais naturel ne peut changer le mien.

--Mais, ajouta la reine, j'ai un pressentiment qui m'assure que ce gros
laboureur n'est pas votre frère; qu'en pensez-vous?

--Toutes les apparences me persuadent qu'il l'est, madame, répliqua
modestement la bergère, et je dois les en croire.

--Quoi! continua la reine, n'avez-vous pas entendu dire que vous êtes
née princesse?

--On me l'a dit depuis peu, répondit-elle, cependant oserais-je me
vanter d'une chose dont je n'ai aucune preuve?

--Ha, ma chère enfant, ajouta la reine, que je vous aime de cette
humeur! je connais à présent que l'éducation obscure que vous avez reçue
n'a point étouffé la noblesse de votre sang. Oui, vous êtes princesse,
et il n'a pas tenu à moi de vous garantir des disgrâces que vous avez
éprouvées jusqu'à cette heure.»

Elle fut interrompue en cet endroit par l'arrivée d'un jeune adolescent
plus beau que le jour; il était habillé d'une longue veste mêlée d'or et
de soie verte, rattachée par de grandes boutonnières d'émeraudes, de
rubis et de diamants; il avait une couronne d'oeillets, ses cheveux
couvraient ses épaules. Aussitôt qu'il vit la reine, il mit un genou en
terre, et la salua respectueusement.

«Ha! mon fils, mon aimable OEillet, lui dit-elle, le temps fatal de
votre enchantement vient de finir, par le secours de la belle Fortunée:
quelle joie de vous voir!»

Elle le serra étroitement entre ses bras; et se tournant ensuite vers la
bergère:

«Charmante princesse, lui dit-elle, je sais tout ce que la poule vous a
raconté: mais ce que vous ne savez point, c'est que les zéphyrs que
j'avais chargés de mettre mon fils à votre place, le portèrent dans un
parterre de fleurs. Pendant qu'ils allaient chercher votre mère qui
était ma soeur, une fée qui n'ignorait rien des choses les plus
secrètes, et avec laquelle je suis brouillée depuis longtemps, épia si
bien le moment qu'elle avait prévu dès la naissance de mon fils, qu'elle
le changea sur-le-champ en oeillet, et malgré ma science, je ne pus
empêcher ce malheur. Dans le chagrin où j'étais réduite, j'employai tout
mon art pour chercher quelque remède, et je n'en trouvai point de plus
assuré que d'apporter le prince OEillet dans le lieu où vous étiez
nourrie, devinant que lorsque vous auriez arrosé les fleurs de l'eau
délicieuse que j'avais dans un vase d'or, il parlerait, il vous
aimerait, et qu'à l'avenir rien ne troublerait votre repos; j'avais même
le jonc d'argent qu'il fallait que je reçusse de votre main, n'ignorant
pas que ce serait la marque à quoi je connaîtrais que l'heure approchait
où le charme perdait sa force, malgré les rats et les souris que notre
ennemie devait mettre en campagne, pour vous empêcher de toucher aux
oeillets. Ainsi, ma chère Fortunée, si mon fils vous épouse avec ce
jonc, votre félicité sera permanente: voyez à présent si ce prince vous
paraît assez aimable pour le recevoir pour époux.

--Madame, répliqua-t-elle en rougissant, vous me comblez de grâces, je
connais que vous êtes ma tante; que par votre savoir, les gardes envoyés
pour me tuer, ont été métamorphosés en choux, et ma nourrice en poule;
qu'en me proposant l'alliance du prince OEillet, c'est le plus grand
honneur où je puisse prétendre. Mais, vous dirai-je mon incertitude? Je
ne connais point son coeur, et je commence à sentir pour la première
fois de ma vie que je ne pourrais être contente s'il ne m'aimait pas.

--N'ayez point d'incertitude là-dessus, belle princesse, lui dit le
prince, il y a longtemps que vous avez fait en moi toute l'impression
que vous y voulez faire à présent, et si l'usage de la voix m'avait été
permis, que n'auriez-vous pas entendu tous les jours des progrès d'une
passion qui me consumait? mais je suis un prince malheureux, pour lequel
vous ne ressentez que de l'indifférence.»

Il lui dit ensuite ces vers:

      Vous me donniez vos tendres soins:
      Vous veniez quelquefois admirer sans témoins,
      De mes brillantes fleurs la bizarre peinture.

      Pour vous je répandais mes parfums les plus doux,
      J'affectais à vos yeux une beauté nouvelle;
      Et lorsque j'étais loin de vous,
      Une sécheresse mortelle
      Ne vous prouvait que trop, qu'en secret consumé,
      Je languissais toujours dans l'attente cruelle
      De l'objet qui m'avait charmé.

      À mes douleurs vous étiez favorable,
      Et votre belle main,
      D'une eau pure arrosait mon sein,
      Et quelquefois votre bouche adorable,
      Me donnait des baisers, hélas! pleins de douceurs.

      Pour mieux jouir de mon bonheur,
      Et vous prouver mes feux et ma reconnaissance,
      Je souhaitais, en un si doux moment,
      Que quelque magique puissance,
      Me fît sortir d'un triste enchantement.
      Mes voeux sont exaucés, je vous vois, je vous aime;
      Je puis vous dire mon tourment:
      Mais par malheur pour moi, vous n'êtes plus la même.

      Quels voeux ai-je formés! justes dieux, qu'ai-je fait!

La princesse parut fort contente de la galanterie du prince; elle loua
beaucoup cet impromptu, et quoiqu'elle ne fût pas accoutumée à entendre
des vers, elle en parla en personne de bon goût. La reine, qui ne la
souffrait vêtue en bergère qu'avec impatience, la toucha, lui souhaitant
les plus riches habits qui se fussent jamais vus; en même temps sa toile
blanche se changea en brocart d'argent, brodé d'escarboucles; de sa
coiffure élevée, tombait un long voile de gaze mêlé d'or; ses cheveux
noirs étaient ornés de mille diamants; et son teint, dont la blancheur
éblouissait, prit des couleurs si vives, que le prince pouvait à peine
en soutenir l'éclat.

«Ha! Fortunée, que vous êtes belle et charmante! s'écria-t-il en
soupirant; serez-vous inexorable à mes peines?

--Non, mon fils, dit la reine, votre cousine ne résistera point à nos
prières.»

Dans le temps qu'elle parlait ainsi, Bedou qui retournait à son travail,
passa, et voyant Fortunée comme une déesse, il crut rêver; elle l'appela
avec beaucoup de bonté, et pria la reine d'avoir pitié de lui.

«Quoi! après vous avoir si maltraitée! dit-elle.

--Ha! madame, répliqua la princesse, je suis incapable de me venger.»

La reine l'embrassa, et loua la générosité de ses sentiments.

«Pour vous contenter, ajouta-t-elle, je vais enrichir l'ingrat Bedou»;
sa chaumière devint un palais meublé et plein d'argent; ses escabelles
ne changèrent point de forme, non plus que sa paillasse, pour le faire
souvenir de son premier état, mais la reine des Bois lima son esprit;
elle lui donna de la politesse, elle changea sa figure. Bedou alors se
trouva capable de reconnaissance. Que ne dit-il pas à la reine et à la
princesse pour leur témoigner la sienne dans cette occasion.

Ensuite par un coup de baguette, les choux devinrent des hommes, la
poule une femme; le prince OEillet était seul mécontent; il soupirait
auprès de sa princesse; il la conjurait de prendre une résolution en sa
faveur: enfin elle y consentit; elle n'avait rien vu d'aimable, et tout
ce qui était aimable, l'était moins que ce jeune prince. La reine des
Bois, ravie d'un si heureux mariage, ne négligea rien pour que tout y
fût somptueux; cette fête dura plusieurs années, et le bonheur de ces
tendres époux dura autant que leur vie.



La bonne petite souris


Il y avait une fois un roi et une reine qui s'aimaient si fort, si fort,
qu'ils faisaient la félicité l'un de l'autre. Leurs coeurs et leurs
sentiments se trouvaient toujours d'intelligence; ils allaient tous les
jours à la chasse tuer des lièvres et des cerfs; ils allaient à la pêche
prendre des soles et des carpes; au bal, danser la bourrée et la pavane;
à de grands festins, manger du rôt et des dragées; à la comédie et à
l'opéra. Ils riaient, ils chantaient, ils se faisaient mille pièces pour
se divertir; enfin c'était le plus heureux de tous les temps.

Leurs sujets suivaient l'exemple du roi et de la reine; ils se
divertissaient à l'envi l'un de l'autre. Par toutes ces raisons, l'on
appelait ce royaume le pays de joie. Il arriva qu'un roi voisin du roi
Joyeux vivait tout différemment. Il était ennemi déclaré des plaisirs;
il ne demandait que plaies et bosses; il avait une mine renfrognée, une
grande barbe, les yeux creux; il était maigre et sec, toujours vêtu de
noir, des cheveux hérissés, gras et crasseux. Pour lui plaire, il
fallait tuer et assommer les passants. Il pendait lui-même les
criminels; il se réjouissait à leur faire du mal.

Quand une bonne maman aimait bien sa petite fille ou son petit garçon,
il l'envoyait quérir, et devant elle il lui rompait les bras ou lui
tordait le cou. On nommait ce royaume le pays des larmes. Le méchant roi
entendit parler de la satisfaction du roi Joyeux; il lui porta grande
envie, et résolut de faire une grosse armée, et d'aller le battre tout
son saoul, jusqu'à ce qu'il fût mort ou bien malade. Il envoya de tous
côtés pour amasser du monde et des armes; il faisait faire des canons.
Chacun tremblait. L'on disait: sur qui se jettera le roi, il ne fera
point de quartier. Lorsque tout fut prêt, il s'avança vers le pays du
roi Joyeux. À ces mauvaises nouvelles il se mit promptement en défense;
la reine mourait de peur, elle lui disait en pleurant:

«Sire, il faut nous enfuir: tâchons d'avoir bien de l'argent, et nous en
allons tant que terre nous pourra porter.»

Le roi répondait:

«Fi, madame, j'ai trop de courage; il vaudrait mieux mourir que d'être
un poltron.»

Il ramassa tous ses gens d'armes, dit un tendre adieu à la reine, monta
sur un beau cheval, et partit. Quand elle l'eut perdu de vue, elle se
mit à pleurer douloureusement; et joignant ses mains, elle disait:

«Hélas, je suis grosse; si le roi est tué à la guerre, je serai veuve et
prisonnière, le méchant roi me fera dix mille maux.»

Cette pensée l'empêchait de manger et de dormir. Il lui écrivait tous
les jours; mais un matin qu'elle regardait par-dessus les murailles,
elle vit venir un courrier qui courait de toute sa force, elle l'appela:

«Hô, courrier, hô, quelle nouvelle?

--Le roi est mort, s'écria-t-il, la bataille est perdue, le méchant roi
arrivera dans un moment.»

La pauvre reine tomba évanouie; on la porta dans son lit, et toutes ses
dames étaient autour d'elle, qui pleuraient, l'une son père, l'autre son
fils; elles s'arrachèrent les cheveux, c'était la chose du monde la plus
pitoyable. Voilà que tout d'un coup l'on entend: «Au meurtre, au
larron!» C'était le méchant roi qui arrivait avec tous ses malheureux
sujets; ils tuaient pour oui et pour non, ceux qu'ils rencontraient. Il
entra tout armé dans la maison du roi, et monta dans la chambre de la
reine. Quand elle le vit entrer, elle eut si grande peur, qu'elle
s'enfonça dans son lit, et mit la couverture sur sa tête. Il l'appela
deux ou trois fois, mais elle ne disait mot; il se fâcha, bien fâché, et
dit:

«Je crois que tu te moques de moi; sais-tu que je peux t'égorger tout à
l'heure?»

Il la découvrit, lui arracha ses cornettes, ses beaux cheveux tombèrent
sur ses épaules; il en fit trois tours à sa main, et la chargea dessus
son dos comme un sac de blé: il l'emporta ainsi, et monta sur son grand
cheval qui était tout noir. Elle le priait d'avoir pitié d'elle, il s'en
moquait, et lui disait: «Crie, plains-toi, cela me fait rire et me
divertit.» Il l'emmena en son pays, et jura pendant tout le chemin qu'il
était résolu de la pendre; mais on lui dit que c'était dommage, et
qu'elle était grosse.

Quand il vit cela, il lui vint dans l'esprit que si elle accouchait
d'une fille, il la marierait avec son fils; et pour savoir ce qui en
était, il envoya quérir une fée, qui demeurait près de son royaume.
Étant venue, il la régala mieux qu'il n'avait de coutume; ensuite il la
mena dans une tour, au haut de laquelle la pauvre reine avait une
chambre bien petite et bien pauvrement meublée. Elle était couchée par
terre, sur un matelas qui ne valait pas deux sous, où elle pleurait jour
et nuit. La fée en la voyant fut attendrie; elle lui fit la révérence,
et lui dit tous bas en l'embrassant:

«Prenez courage, madame, vos malheurs finiront; j'espère y contribuer.»

La reine un peu consolée de ces paroles, la caressait, et la priait
d'avoir pitié d'une pauvre princesse qui avait joui d'une grande
fortune, et qui s'en voyait bien éloignée. Elles parlaient ensemble,
quand le méchant roi dit:

«Allons, point tant de compliments; je vous ai amenée ici pour me dire
si cette esclave est grosse d'un garçon ou d'une fille.»

La fée répondit:

«Elle est grosse d'une fille, qui sera la plus belle princesse et la
mieux apprise que l'on ait jamais vue.»

Elle lui souhaita ensuite des biens et des honneurs infinis.

«Si elle n'est pas belle et bien apprise, dit le méchant roi, je la
pendrai au cou de sa mère, et sa mère à un arbre, sans que rien m'en
puisse empêcher.»

Après cela il sortit avec la fée, et ne regarda pas la bonne reine, qui
pleurait amèrement; car elle disait en elle-même:

«Hélas! que ferai-je? Si j'ai une belle petite fille, il la donnera à
son magot de fils; et si elle est laide, il nous pendra toutes deux. À
quelle extrémité suis-je réduite? Ne pourrai-je point la cacher quelque
part, afin qu'il ne la vît jamais?»

Le temps que la petite princesse devait venir au monde approchait, et
les inquiétudes de la reine augmentaient: elle n'avait personne avec qui
se plaindre et se consoler. Le geôlier qui la gardait, ne lui donnait
que trois pois cuits dans l'eau pour toute la journée, avec un petit
morceau de pain noir.

Elle devint plus maigre qu'un hareng: elle n'avait plus que la peau et
les os. Un soir qu'elle filait (car le méchant roi qui était fort avare,
la faisait travailler jour et nuit), elle vit entrer par un trou une
petite souris, qui était fort jolie. Elle lui dit:

«Hélas! ma mignonne, que viens-tu chercher ici? Je n'ai que trois pois
pour toute ma journée; si tu ne veux jeûner, va-t'en.»

La petite souris courait de-çà, courait de-là, dansait, cabriolait comme
un petit singe; et la reine prenait un si grand plaisir à la regarder,
qu'elle lui donna le seul pois qui restait pour son souper.

«Tiens, mignonne, dit-elle, mange, je n'en ai pas davantage, et je te le
donne de bon coeur.»

Dès qu'elle eut fait cela, elle vit sur sa table une perdrix excellente,
cuite à merveille, et deux pots de confitures. «En vérité, dit-elle, un
bienfait n'est jamais perdu.» Elle mangea un peu, mais son appétit était
passé à force de jeûner.

Elle jeta du bonbon à la souris, qui le grignota encore; et puis elle se
mit à sauter mieux qu'avant le souper. Le lendemain matin le geôlier
apporta de bonne heure les trois pois de la reine, qu'il avait mis dans
un grand plat pour se moquer d'elle; la petite souris vint doucement, et
les mangea tous trois, et le pain aussi. Quand la reine voulut dîner,
elle ne trouva plus rien; la voilà bien fâchée contre la souris.

«C'est une méchante petite bête, disait-elle, si elle continue, je
mourrai de faim.»

Comme elle voulut couvrir le grand plat qui était vide, elle trouva
dedans toutes sortes de bonnes choses à manger: elle en fut bien aise,
et mangea; mais en mangeant, il lui vint dans l'esprit que le méchant
roi ferait peut-être mourir dans deux ou trois jours son enfant, et elle
quitta la table pour pleurer; puis elle disait, en levant les yeux au
ciel: «Quoi! n'y a-t-il point quelque moyen de se sauver?» En disant
cela, elle vit la petite souris qui jouait avec de longs brins de
paille; elle les prit, et commença de travailler avec.

«Si j'ai assez de paille, dit-elle, je ferai une corbeille couverte pour
mettre ma petite fille, et je la donnerai par la fenêtre à la première
personne charitable qui voudra en avoir soin.»

Elle se mit donc à travailler de bon courage; la paille ne lui manquait
point, la souris en traînait toujours par la chambre où elle continuait
de sauter; et aux heures des repas, la reine lui donnait ses trois pois,
et trouvait en échange cent sortes de ragoûts. Elle en était bien
étonnée; elle songeait sans cesse qui pouvait lui envoyer de si
excellentes choses. La reine regardait un jour à la fenêtre, pour voir
de quelle longueur elle ferait cette corde, dont elle devait attacher la
corbeille pour la descendre. Elle aperçut en bas une vieille petite
bonne femme qui s'appuyait sur un bâton, et qui lui dit:

«Je sais votre peine, madame; si vous voulez je vous servirai.

--Hélas ma chère amie, lui dit la reine, vous me ferez un grand plaisir
venez tous les soirs au bas de la tour, je vous descendrai mon pauvre
enfant; vous le nourrirez, et je tâcherai, si je suis jamais riche, de
vous bien payer.

--Je ne suis pas intéressée, répondit la vieille, mais je suis friande;
il n'y a rien que j'aime tant qu'une souris grassette et dodue. Si vous
en trouvez dans votre galetas, tuez-les et me les jetez; je n'en serai
point ingrate, votre poupard s'en trouvera bien.»

La reine l'entendant se mit à pleurer sans rien répondre; et la vieille,
après avoir un peu attendu, lui demanda pourquoi elle pleurait.

«C'est, dit-elle, qu'il ne vient dans ma chambre qu'une seule souris,
qui est si jolie, si joliette, que je ne puis me résoudre à la tuer.

--Comment, dit la vieille en colère, vous aimez donc mieux une friponne
de petite souris, qui ronge tout, que l'enfant que vous allez avoir? Hé
bien, madame, vous n'êtes pas à plaindre, restez en si bonne compagnie,
j'aurai bien des souris sans vous, je ne m'en soucie guère.»

Elle s'en alla grondant et marmottant. Quoique la reine eût un bon
repas, et que la souris vînt danser devant elle, jamais elle ne leva les
yeux de terre, où elle les avait attachés, et les larmes coulaient le
long de ses joues. Elle eut cette même nuit une princesse, qui était un
miracle de beauté; au lieu de crier comme les autres enfants, elle riait
à sa bonne maman, et lui tendait ses petites menottes, comme si elle eût
été bien raisonnable. La reine la caressait et la baisait de tout son
coeur, songeant tristement.

«Pauvre mignonne! chère enfant! si tu tombes entre les mains du méchant
roi, c'est fait de ta vie.»

Elle l'enferma dans la corbeille, avec un billet attaché sur son
maillot, où était écrit:

«Cette infortunée petite fille a nom Joliette.»

Et quand elle l'avait laissée un moment sans la regarder, elle ouvrait
encore la corbeille, et la trouvait embellie; puis elle la baisait et
pleurait plus fort, ne sachant que faire. Mais voici la petite souris
qui vient, et qui se met dans la corbeille avec Joliette.

«Ah! petite bestiole, dit la reine, que tu me coûtes cher pour te sauver
la vie! Peut-être que je perdrai ma chère Joliette! Une autre que moi
t'aurait tuée, et donnée à la vieille friande; je n'ai pu y consentir.»

La souris commence à dire:

«Ne vous en repentez point, madame, je ne suis pas si indigne de votre
amitié que vous le croyez.»

La reine mourait de peur d'entendre parler la souris; mais sa peur
augmenta bien quand elle aperçut que son petit museau prenait la figure
d'un visage, que ses pattes devinrent des mains et des pieds, et qu'elle
grandit tout d'un coup. Enfin la reine n'osant presque la regarder, la
reconnut pour la fée qui l'était venue voir avec le méchant roi, et qui
lui avait fait tant de caresses.

Elle lui dit:

«J'ai voulu éprouver votre coeur; j'ai reconnu qu'il est bon, et que
vous êtes capable d'amitié. Nous autres fées, qui possédons des trésors
et des richesses immenses, nous ne cherchons pour la douceur de la vie
que de l'amitié, et nous en trouvons rarement.

--Est-il possible, belle dame, dit la reine en l'embrassant, que vous
ayez de la peine à trouver des amies, étant si riches et si puissantes?

--Oui, répliqua-t-elle; car on ne nous aime que par intérêt, et cela ne
nous touche guère; mais quand vous m'avez aimée en petite souris, ce
n'était pas un motif d'intérêt. J'ai voulu vous éprouver plus fortement;
j'ai pris la figure d'une vieille; c'est moi qui vous ai parlé au bas de
la tour, et vous m'avez toujours été fidèle.»

À ces mots elle embrassa la reine; puis elle baisa trois fois le bécot
vermeil de la petite princesse, et elle lui dit:

«Je te doue, ma fille, d'être la consolation de ta mère, et plus riche
que ton père; de vivre cent ans toujours belle, sans maladie, sans rides
et sans vieillesse.»

La reine toute ravie la remercia, et la pria d'emporter Joliette, et
d'en prendre soin, ajoutant qu'elle la lui donnait pour être sa fille.
La fée l'accepta, et la remercia; elle mit la petite dans la corbeille,
qu'elle descendit en bas; mais s'étant un peu arrêtée à reprendre sa
forme de petite souris, quand elle descendit après elle par la
cordelette, elle ne trouva plus l'enfant; et remontant fort effrayée:

«Tout est perdu, dit-elle à la reine, mon ennemie Cancaline vient
d'enlever la princesse! Il faut que vous sachiez que c'est une cruelle
fée qui me hait; et par malheur, étant mon ancienne, elle a plus de
pouvoir que moi. Je ne sais par quel moyen retirer Joliette de ses
vilaines griffes.»

Quand la reine entendit de si tristes nouvelles, elle pensa mourir de
douleur; elle pleura bien fort, et pria sa bonne amie de tâcher de
ravoir la petite, à quelque prix que ce fût. Cependant le geôlier vint
dans la chambre de la reine; il vit qu'elle n'était plus grosse; il fut
le dire au roi, qui accourut pour lui demander son enfant mais elle dit
qu'une fée, dont elle ne savait pas le nom, l'était venue prendre par
force. Voilà le méchant roi qui frappait du pied, et qui rongeait ses
ongles jusqu'au dernier morceau:

«Je t'ai promis, dit-il, de te pendre; je vais tenir ma parole tout à
l'heure.»

En même temps il traîne la pauvre reine dans un bois, grimpe sur un
arbre, et l'allait pendre, lorsque la fée se rendit invisible, et le
poussant rudement, elle le fit tomber du haut de l'arbre; il se cassa
quatre dents. Pendant qu'on tâchait de les raccommoder, la fée enleva la
reine dans son char volant, et elle l'emporta dans un beau château. Elle
en prit grand soin et si elle avait eu la princesse Joliette, elle
aurait été contente mais on ne pouvait découvrir en quel lieu Cancaline
l'avait mise, bien que la petite souris y fît tout son possible. Enfin
le temps se passait, et la grande affliction de la reine diminuait. Il y
avait quinze ans déjà lorsqu'on entendit dire que le fils du méchant roi
s'allait marier à sa dindonnière, et que cette petite créature n'en
voulait point.

Cela était bien surprenant qu'une dindonnière refusât d'être reine; mais
pourtant les habits de noces étaient faits, et c'était une si belle
noce, qu'on y allait de cent lieues à la ronde. La petite souris s'y
transporta; elle voulait voir la dindonnière tout à son aise. Elle entra
dans le poulailler, et la trouva vêtue d'une grosse toile, nu-pieds,
avec un torchon gras sur sa tête. Il y avait là des habits d'or et
d'argent, des diamants, des perles, des rubans, des dentelles qui
traînaient à terre; les dindons se hochaient dessus, les crottaient et
les gâtaient. La dindonnière était assise sur une grosse pierre; le fils
du méchant roi, qui était tordu, borgne et boiteux, lui disait rudement:

«Si vous me refusez votre coeur, je vous tuerai.»

Elle lui répondait fièrement:

«Je ne vous épouserai point, vous êtes trop laid, vous ressemblez à
votre cruel père. Laissez-moi en repos avec mes petits dindons; je les
aime mieux que toutes vos braveries.»

La petite souris la regardait avec admiration; car elle était aussi
belle que le soleil. Dès que le fils du méchant roi fut sorti, la fée
prit la figure d'une vieille bergère, et lui dit:

«Bonjour, ma mignonne, voilà vos dindons en bon état.»

La jeune dindonnière regarda cette vieille avec des yeux pleins de
douceur, et lui dit:

«L'on veut que je les quitte pour une méchante couronne; que m'en
conseillez-vous?

--Ma petite fille, dit la fée, une couronne est fort belle; vous n'en
connaissez pas le prix ni le poids.

--Mais si fait, je le connais, repartit promptement la dindonnière,
puisque je refuse de m'y soumettre; je ne sais pourtant qui je suis, ni
où est mon père, ni où est ma mère; je me trouve sans parents et sans
amis.

--Vous avez beauté et vertu, mon enfant, dit la sage fée, qui valent
plus que dix royaumes. Contez-moi, je vous prie, qui vous a donc mise
ici, puisque vous n'avez ni père, ni mère, ni parents, ni amis?

--Une fée, appelée Cancaline, est cause que j'y suis venue; elle me
battait; elle m'assommait sans sujet et sans raison. Je m'enfuis un
jour, et ne sachant où aller, je m'arrêtai dans un bois. Le fils du
méchant roi s'y vint promener; il me demanda si je voulais servir à sa
basse-cour. Je le voulus bien; j'eus soin des dindons; il venait à tout
moment les voir, et il me voyait aussi. Hélas! sans que j'en eusse
envie, il se mit à m'aimer tant et tant, qu'il m'importune fort.»

La fée, a ce récit, commença de croire que la dindonnière était la
princesse Joliette. Elle lui dit:

«Ma fille, apprenez-moi votre nom?

--Je m'appelle Joliette, pour vous rendre service», dit-elle.

À ce mot la fée ne douta plus de la vérité; et lui jetant les bras au
cou, elle pensa la manger de caresses; puis elle lui dit:

«Joliette, je vous connais il y a longtemps, je suis bien aise que vous
soyez si sage et si bien apprise; mais je voudrais que vous fussiez plus
propre, car vous ressemblez à une petite souillon; prenez les beaux
habits que voilà, et vous accommodez.»

Joliette, qui était fort obéissante, quitta aussitôt le torchon gras
qu'elle avait dessus la tête, et la secouant un peu, elle se trouva
toute couverte de ses cheveux, qui étaient blonds comme un bassin, et
déliés comme fils d'or. Ils tombaient par boucles jusqu'à terre. Puis
prenant dans ses mains délicates de l'eau à une fontaine qui coulait
proche le poulailler, elle se débarbouilla le visage, qui devint aussi
clair qu'une perle orientale. Il semblait que des roses s'étaient
épanouies sur ses joues et sur sa bouche; sa douce haleine sentait le
thym et le serpolet; elle avait le corps plus droit qu'un jonc; en temps
d'hiver, l'on eût pris sa peau pour de la neige; en temps d'été, c'était
des lys. Quand elle fut parée des diamants et des belles robes, la fée
la considéra comme une merveille; elle lui dit:

«Qui croyez-vous être, ma chère Joliette, car vous voilà bien brave?»

Elle répliqua:

«En vérité, il me semble que je suis la fille de quelque grand roi.

--En seriez-vous bien aise? dit la fée.

--Oui, ma bonne mère, répondit Joliette, en faisant la révérence; j'en
serais fort aise.

--Hé bien, dit la fée, soyez donc contente; je vous en dirai davantage
demain.»

Elle se rendit en diligence à son beau château, où la reine était
occupée à filer de la soie. La petite souris lui cria:

«Voulez-vous gager, madame la reine, votre quenouille et votre fuseau,
que je vous apporte les meilleures nouvelles que vous puissiez jamais
entendre?

--Hélas! répliqua la reine, depuis la mort du roi Joyeux et la perte de
ma Joliette, je donnerais bien toutes les nouvelles de ce monde pour une
épingle.

--Là, là, ne vous chagrinez point, dit la fée, la princesse se porte à
merveille; je viens de la voir; elle est si belle, si belle, qu'il ne
tient qu'à elle d'être reine.»

Elle lui conta tout le conte d'un bout à l'autre, et la reine pleurait
de joie de savoir sa fille si belle, et de tristesse qu'elle fût
dindonnière.

«Quand nous étions de grands rois dans notre royaume, disait-elle, et
que nous faisions tant de bombance, le pauvre défunt et moi, nous
n'aurions pas cru voir notre enfant dindonnière.

--C'est la cruelle Cancaline, ajouta la fée, qui sachant comme je vous
aime, pour me faire dépit, l'a mise en cet état; mais elle en sortira,
ou j'y brûlerai mes livres.

--Je ne veux pas, dit la reine, qu'elle épouse le fils du méchant roi;
allons dès demain la quérir, et l'amenons ici.»

Or, il arriva que le fils du méchant roi étant tout à fait fâché contre
Joliette, fut s'asseoir sous un arbre, où il pleurait si fort, si fort,
qu'il hurlait. Son père l'entendit; il se mit à la fenêtre, et lui cria:

«Qu'est-ce que tu as à pleurer? Comme tu fais la bête!»

Il répondit:

«C'est que notre dindonnière ne veut pas m'aimer.

--Comment! elle ne veut pas t'aimer, dit le méchant roi. Je veux qu'elle
t'aime ou qu'elle meure.»

Il appela ses gens d'armes, et leur dit:

«Allez la quérir; car je lui ferai tant de mal, qu'elle se repentira
d'être opiniâtre.»

Ils furent au poulailler, et trouvèrent Joliette qui avait une belle
robe de satin blanc, toute en broderie d'or, avec des diamants rouges,
et plus de mille aunes de rubans partout. Jamais, au grand jamais, il ne
s'est vu une si belle fille; ils n'osaient lui parler, la prenant pour
une princesse.

Elle leur dit fort civilement:

«Je vous prie, dites-moi qui vous cherchez ici?

--Madame, dirent-ils, nous cherchons une petite malheureuse, qu'on
appelle Joliette.

--Hélas! c'est moi, dit-elle; qu'est-ce que vous me voulez?»

Ils la prirent vitement, et lièrent ses pieds et ses mains avec de
grosses cordes, de peur qu'elle ne s'enfuît. Ils la menèrent de cette
manière au méchant roi, qui était avec son fils. Quand il la vit si
belle, il ne laissa pas d'être un peu ému; sans doute qu'elle lui aurait
fait pitié, s'il n'avait pas été le plus méchant et le plus cruel du
monde. Il lui dit:

«Ha, ha petite friponne, petite crapaude, vous ne voulez donc pas aimer
mon fils? Il est cent fois plus beau que vous; un seul de ses regards
vaut mieux que toute votre personne. Allons, aimez-le tout à l'heure, ou
je vais vous écorcher.»

La princesse, tremblante comme un petit pigeon, se mit à genoux devant
lui, et lui dit:

«Sire, je vous prie de ne me point écorcher, cela fait trop de mal;
laissez-moi un ou deux jours pour songer à ce que je dois faire, et puis
vous serez le maître.»

Son fils, désespéré, voulait qu'elle fût écorchée. Ils conclurent
ensemble de l'enfermer dans une tour où elle ne verrait pas seulement le
soleil. Là-dessus, la bonne fée arriva dans le char volant, avec la
reine; elles apprirent toutes ces nouvelles; aussitôt la reine se mit à
pleurer amèrement disant qu'elle était toujours malheureuse, et qu'elle
aimerait mieux que sa fille fût morte, que d'épouser le fils du méchant
roi. La fée lui dit:

«Prenez courage; je vais tant les fatiguer, que vous serez contente et
vengée.»

Comme le méchant roi allait se coucher, la fée se met en petite souris,
et se fourre sous le chevet du lit: dès qu'il voulut dormir, elle lui
mordit l'oreille; le voilà bien fâché; il se tourna de l'autre côté,
elle lui mord l'autre oreille; il crie au meurtre, il appelle pour qu'on
vienne; on vient, on lui trouve les deux oreilles mordues, qui
saignaient si fort qu'on ne pouvait arrêter le sang. Pendant qu'on
cherchait partout la souris, elle en fut faire autant au fils du méchant
roi: il fait venir ses gens, et leur montre ses oreilles qui étaient
toutes écorchées; on lui met des emplâtres dessus. La petite souris
retourna dans la chambre du méchant roi, qui était un peu assoupi; elle
mord son nez et s'attache à le ronger; il y porte les mains, et elle le
mord et l'égratigne. Il crie:

«Miséricorde, je suis perdu!»

Elle entre dans sa bouche et lui grignote la langue, les lèvres, les
joues. L'on entre, on le voit épouvantable, qui ne pouvait presque plus
parler, tant il avait mal à la langue; il fit signe que c'était une
souris; on cherche dans la paillasse, dans le chevet, dans les petits
coins, elle n'y était déjà plus; elle courut faire pis au fils, et lui
mangea son bon oeil (car il était déjà borgne). Il se leva comme un
furieux, l'épée à la main; il était aveugle, il courut dans la chambre
de son père, qui de son côté avait pris son épée, tempêtant et jurant
qu'il allait tout tuer, si l'on n'attrapait la souris.

Quand il vit son fils si désespéré, il le gronda, et celui-ci qui avait
les oreilles échauffées, ne reconnut pas la voix de son père, il se jeta
sur lui. Le méchant roi, en colère, lui donna un grand coup d'épée, il
en reçut un autre; ils tombèrent tous deux par terre, saignant comme des
boeufs. Tous leurs sujets qui les haïssaient mortellement, et qui ne les
servaient que par crainte, ne les craignant plus, leur attachèrent des
cordes aux pieds, et les traînèrent dans la rivière, disant qu'ils
étaient bienheureux d'en être quittes. Voilà le méchant roi tout mort et
son fils aussi. La bonne fée qui savait cela, fut quérir la reine, elles
allèrent à la tour noire, où Joliette était enfermée sous plus de
quarante clés.

La fée frappa trois fois avec une petite baguette de coudre à la grosse
porte qui s'ouvrit, et les autres de même; elles trouvèrent la pauvre
princesse bien triste, qui ne disait pas un petit mot. La reine se jeta
à son cou:

«Ma chère mignonne, lui dit-elle, je suis ta maman la reine Joyeuse.»

Elle lui conta le conte de sa vie. Ô bon Dieu! quand Joliette entendit
de si belles nouvelles, à peu tint qu'elle ne mourût de plaisir; elle se
jeta aux pieds de la reine, elle lui embrassait les genoux, elle
mouillait ses mains de ses larmes, et les baisait mille fois; elle
caressait tendrement la fée qui lui avait porté des corbeilles pleines
de bijoux sans prix, d'or et de diamants; des bracelets, des perles, et
le portrait du roi Joyeux entouré de pierreries, qu'elle mit devant
elle.

La fée dit:

«Ne nous amusons point, il faut faire un coup d'état: allons dans la
grande salle du château, haranguer le peuple.»

Elle marcha la première, avec un visage grave et sérieux, ayant une robe
qui traînait de plus de dix aunes; et la reine une autre de velours
bleu, toute brodée d'or, qui traînait bien davantage. Elles avaient
apporté leurs beaux habits avec elles; puis elles avaient des couronnes
sur la tête, qui brillaient comme des soleils; la princesse Joliette les
suivait avec sa beauté et sa modestie, qui n'avaient rien que de
merveilleux. Elles faisaient la révérence à tous ceux qu'elles
rencontraient par le chemin, aux petits comme aux grands.

On les suivait, fort empressés de savoir qui étaient ces belles dames.
Lorsque la salle fut toute pleine, la bonne fée dit aux sujets du
méchant roi, qu'elle voulait leur donner pour reine, la fille du roi
Joyeux qu'ils voyaient, qu'ils vivraient contents sous son empire;
qu'ils l'acceptassent, qu'elle lui chercherait un époux aussi parfait
qu'elle, qui rirait toujours, et qui chasserait la mélancolie de tous
les coeurs. À ces mots chacun cria:

«Oui, oui, nous le voulons bien; il y a trop longtemps que nous sommes
tristes et misérables.»

En même temps cent sortes d'instruments jouèrent de tous côtés; chacun
se donna la main et dansa en danse ronde, chantant autour de la reine,
de sa fille et de la bonne fée:

«Oui, oui, nous le voulons bien.»

Voilà comme elles furent reçues. Jamais joie n'a été égale. On mit les
tables, l'on mangea, l'on but, et puis on se coucha pour bien dormir. Au
réveil de la jeune princesse, la fée lui présenta le plus beau prince
qui eût encore vu le jour. Elle l'était allé quérir dans le char volant
jusqu'au bout du monde; il était tout aussi aimable que Joliette. Dès
qu'elle le vit, elle l'aima. De son côté, il en fut charmé, et pour la
reine, elle était transportée de joie. On prépara un repas admirable et
des habits merveilleux. Les noces se firent avec des réjouissances
infinies.



La Princesse Rosette


Il était une fois un roi et une reine qui avaient deux beaux garçons:
ils croissaient comme le jour, tant ils se faisaient bien nourrir. La
reine n'avait jamais d'enfant qu'elle n'envoyât convier les fées à leur
naissance; elle les priait toujours de lui dire ce qui leur devait
arriver.

Elle donna naissance à une belle petite fille, qui était si jolie, qu'on
ne la pouvait voir sans l'aimer. La reine ayant bien régalé toutes les
fées qui étaient venues la voir, quand elles furent prêtes à s'en aller,
elle leur dit: «N'oubliez pas votre bonne coutume et dites-moi ce qui
arrivera à Rosette.»(C'est ainsi que l'on appelait la petite princesse.)

Les fées lui dirent qu'elles avaient oublié leur grimoire à la maison,
qu'elles reviendraient une autre fois la voir.

«Ah! dit la reine, cela ne m'annonce rien de bon; vous ne voulez pas
m'affliger par une mauvaise prédiction. Mais, je vous en prie, que je
sache tout; ne me cachez rien.»

Elles s'en excusaient bien fort, et la reine avait encore bien plus
envie de savoir ce que c'était. Enfin, la plus jeune des fées lui dit:

«Nous craignons, madame, que Rosette ne cause un grand malheur à ses
frères; qu'ils ne meurent dans quelque affaire pour elle. Voilà tout ce
que nous pouvons deviner sur cette belle petite fille: nous sommes bien
fâchées de n'avoir pas de meilleures nouvelles à vous apprendre.»

Elles s'en allèrent; et la reine resta si triste, si triste, que le roi
s'en aperçut à sa mine.

Il lui demanda ce qu'elle avait: elle répondit qu'elle s'était approchée
trop près du feu, et qu'elle avait brûlé tout le lin qui était sur sa
quenouille. «N'est-ce que cela?» dit le roi. Il monta dans son grenier
et lui apporta plus de lin qu'elle n'en pouvait filer en cent ans. La
reine continua d'être triste: il lui demanda ce qu'elle avait.

Elle lui dit qu'étant au bord de la rivière, elle avait laissé tomber sa
pantoufle de satin vert dans le cours d'eau. «N'est-ce que cela?» dit le
roi. Il envoya quérir tous les cordonniers de son royaume, et apporta
dix mille pantoufles de satin vert à la reine.

Celle-ci continua d'être triste: il lui demanda ce qu'elle avait. Elle
lui dit qu'en mangeant de trop bon appétit, elle avait avalé sa bague de
noce, qui était à son doigt. Le roi découvrit qu'elle mentait car il
avait caché cette bague, et lui dit: «Ma chère femme, vous mentez! voilà
votre bague que j'ai cachée dans ma bourse.»

Dame! elle fut bien attrapée d'être prise à mentir (car c'est la chose
la plus laide du monde), et elle vit que le roi boudait. C'est pourquoi
elle lui dit ce que les fées avaient prédit de la petite Rosette, et que
s'il savait quelque bon remède, il le dît. Le roi s'attrista beaucoup.
Il avoua enfin à la reine: «Je ne sais point d'autre moyen de sauver nos
deux fils, qu'en faisant mourir Rosette.» Mais la reine s'écria qu'elle
n'y survivrait pas. On apprit cependant à la reine qu'il y avait dans un
grand bois un vieil ermite, qui couchait dans le tronc d'un arbre, que
l'on allait consulter de partout.

«Il faut que j'y aille aussi, dit la reine, les fées m'ont annoncé le
mal, mais elles ont oublié le remède.» Elle monta de bon matin sur une
belle petite mule blanche, toute ferrée d'or, avec deux de ses
demoiselles, qui avaient chacune un joli cheval. Quand elles furent
auprès du bois, la reine et ses demoiselles descendirent de cheval et se
rendirent à l'arbre où l'ermite demeurait. Il n'aimait guère voir des
femmes; mais quand il reconnut la reine il lui dit: «Soyez la bienvenue!
Que me voulez-vous?»

Elle lui conta ce que les fées avaient dit de Rosette, et lui demanda
conseil. Il lui répondit qu'il fallait cacher la princesse dans une
tour, sans qu'elle en sortît jamais. La reine le remercia, lui fit une
bonne aumône, et revint tout raconter au roi. Quand le roi sut ces
nouvelles, il fit rapidement bâtir une grosse tour. Il y mit sa fille
et, pour qu'elle ne s'ennuyât point, le roi, la reine et les deux frères
allaient la voir tous les jours. L'aîné s'appelait le grand prince, et
le cadet, le petit prince.

Ils aimaient leur soeur passionnément car elle était la plus belle et la
plus gracieuse que l'on eût jamais vue, et le moindre de ses regards
valait mieux que cent pistoles. Quand elle eut quinze ans, le grand
prince dit au roi: «Ma soeur est assez grande pour être mariée:
n'irons-nous pas bientôt à la noce?» Le petit prince en dit autant à la
reine, mais Leurs Majestés leur firent des réponses évasives. Mais le
roi et la reine tombèrent malades. Ils moururent tous deux le même jour.
La cour s'habilla de noir, et l'on sonna les cloches partout. Rosette
était inconsolable de la mort de sa maman.

Quand le roi et la reine eurent été enterrés, les marquis et les ducs du
royaume firent monter le grand prince sur un trône d'or et de diamants,
avec une belle couronne sur sa tête, et des habits de velours violet,
chamarrés de soleils et de lunes. Et puis toute la cour cria trois fois
«Vive le roi!» L'on ne songea plus qu'à se réjouir. Le roi et son frère
décidèrent: «À présent que nous sommes les maîtres, il faut retirer
notre soeur de la tour où elle s'ennuie depuis longtemps.»

Ils n'eurent qu'à traverser le jardin pour aller à la tour, qu'on avait
bâtie la plus haute que l'on avait pu car le roi et la reine défunts
voulaient qu'elle y demeurât toujours. Rosette brodait une belle robe
sur un métier qui était là devant elle; mais quand elle vit ses frères,
elle se leva et prit la main du roi, lui disant: «Bonjour, sire! Vous
êtes à présent le roi, et moi votre petite servante. Je vous prie de me
retirer de la tour où je m'ennuie fort.» Et, là-dessus, elle se mit à
pleurer.

Le roi l'embrassa, et lui dit de ne point pleurer; qu'il venait pour
l'ôter de la tour, et la mener dans un beau château. Le prince avait ses
poches pleines de dragées, qu'il donna à Rosette. «Allons, lui dit-il,
sortons de cette vilaine tour! Le roi te mariera bientôt! Ne t'afflige
point!»

Quand Rosette vit le beau jardin tout rempli de fleurs, de fruits, de
fontaines, elle demeura si étonnée qu'elle ne pouvait pas dire un mot,
car elle n'avait encore jamais rien vu d'aussi beau. Elle regardait de
tous côtés; elle marchait, elle s'arrêtait; elle cueillait des fruits
sur les arbres, et des fleurs dans le parterre: son petit chien, appelé
Frétillon, qui était vert comme un perroquet, qui n'avait qu'une
oreille, et qui dansait à ravir, allait devant elle, faisant jap, jap,
jap, avec mille sauts et mille cabrioles. Frétillon réjouissait fort la
compagnie. Il se mit tout d'un coup à courir dans un petit bois. La
princesse le suivit et fut émerveillée de voir, dans ce bois, un grand
paon qui faisait la roue et qui lui parut si beau, si beau, qu'elle n'en
pouvait détourner ses yeux.

Le roi et le prince arrivèrent auprès d'elle, et lui demandèrent à quoi
elle s'amusait. Elle leur montra le paon, et leur demanda ce que c'était
que cela. Ils lui dirent que c'était un oiseau dont on mangeait
quelquefois.

«Quoi! dit-elle, on ose tuer un si bel oiseau, et le manger? Je vous
déclare que je ne me marierai jamais qu'au roi des paons, et quand j'en
serai la reine, j'empêcherai bien que l'on en mange.»

L'on ne peut dire l'étonnement du roi.

«Mais, ma soeur, lui dit-il, où voulez-vous que nous trouvions le roi
des paons?

--Où il vous plaira, sire! Mais je ne me marierai qu'à lui!»

Après avoir pris cette résolution, les deux frères la conduisirent à
leur château, où il fallut apporter le paon, et le mettre dans sa
chambre. Les dames qui n'avaient pas encore vu Rosette, accoururent pour
la saluer: les unes lui apportèrent des confitures, les autres du sucre;
les autres des robes d'or, de beaux rubans, des poupées, des souliers en
broderie, des perles, des diamants. Pendant qu'elle causait avec des
amis, le roi et le prince songeaient à trouver le roi des paons, s'il y
en avait un au monde. Ils s'avisèrent qu'il fallait faire un portrait de
la princesse Rosette; et ils le firent faire si beau, qu'il ne lui
manquait que la parole et lui dirent:

«Puisque vous ne voulez épouser que le roi des paons, nous allons partir
ensemble, et nous irons le chercher par toute la terre. Prenez soin de
notre royaume en attendant que nous revenions.»

Rosette les remercia de la peine qu'ils prenaient; elle leur dit qu'elle
gouvernerait bien le royaume, et qu'en leur absence tout son plaisir
serait de regarder le beau paon et de faire danser Frétillon. Ils ne
purent s'empêcher de pleurer en se disant adieu. Voilà les deux princes
partis, qui demandaient à tout le monde:

«Ne connaissez-vous point le roi des paons?

--Non, non!»

Ils passaient et allaient encore plus loin. Comme cela, ils allèrent si
loin, si loin, que personne n'a jamais été si loin. Ils arrivèrent au
royaume des hannetons: il ne s'en est point encore tant vu; ceux-ci
faisaient un si grand bourdonnement que le roi avait peur de devenir
sourd. Il demanda à celui qui lui parut le plus raisonnable s'il ne
savait point en quel endroit il pourrait trouver le roi des paons.

«Sire, lui dit le hanneton, son royaume est à trente mille lieues d'ici.
Vous avez pris le plus long chemin pour y aller.

--Et comment savez-vous cela? dit le roi.

--C'est, répondit le hanneton, que nous vous connaissons bien, et que
nous allons tous les ans passer deux ou trois mois dans vos jardins.»

Voilà le roi et son frère qui prirent le hanneton bras dessus, bras
dessous: en guise d'amitié, ils dînèrent ensemble. Ils virent avec
admiration toutes les curiosités de ce pays-là, où la plus petite
feuille d'arbre vaut une pistole. Après cela, ils partirent pour achever
leur voyage, et comme ils savaient le chemin, ils ne mirent pas
longtemps. Ils voyaient tous les arbres chargés de paons, et tout en
était si rempli qu'on les entendait crier et parler de deux lieues.

Le roi disait à son frère:

«Si le roi des paons est un paon lui-même, comment notre soeur
prétend-elle l'épouser? Il faudrait être fou pour y consentir. Voyez la
belle alliance qu'elle nous donnerait, des petits paonneaux pour
neveux.»

Le prince n'était pas moins en peine:

«C'est là, dit-il, une malheureuse fantaisie qui lui est venue dans
l'esprit. Je ne sais où elle a été deviner qu'il y a dans le monde un
roi des paons.»

Quand ils arrivèrent à la grande ville, ils virent qu'elle était pleine
d'hommes et de femmes, mais qui avaient des habits faits de plumes de
paon, et qu'ils en mettaient partout comme une fort belle chose. Ils
rencontrèrent le roi qui allait se promener dans un beau petit carrosse
d'or et de diamants, que douze paons menaient à toute bride. Ce roi des
paons était si beau, si beau, que le roi et le prince en furent charmés:
il avait de longs cheveux blonds et frisés, le visage blanc, une
couronne de queue de paon.

Quand il les vit, il jugea que puisqu'ils avaient des habits d'une autre
façon que les gens du pays, il fallait qu'ils fussent étrangers; et pour
le savoir, il arrêta son carrosse, et les fit appeler. Le roi et le
prince vinrent à lui. Ayant fait la révérence, ils lui dirent:

«Sire, nous venons de bien loin pour vous montrer un beau portrait.»

Ils tirèrent de leur valise le grand portrait de Rosette. Lorsque le roi
des paons l'eut bien regardé:

«Je ne peux croire, dit-il, qu'il y ait au monde une si belle fille!

--Elle est encore cent fois plus belle, dit le roi.

--Ah! vous vous moquez, répliqua le roi des paons.

--Sire, dit le prince, voilà mon frère qui est roi comme vous. Notre
soeur, dont voici le portrait, est la princesse Rosette: nous venons
vous demander si vous voulez l'épouser; elle est belle et bien sage, et
nous lui donnerons un boisseau d'écus d'or.

--Oui, dit le roi, je l'épouserai de bon coeur. Elle ne manquera de rien
avec moi, je l'aimerai beaucoup: mais je vous assure que je veux qu'elle
soit aussi belle que son portrait, sinon, je vous ferai mourir.

--Eh bien, nous y consentons, dirent les deux frères de Rosette.

--Vous y consentez? ajouta le roi. Allez donc en prison, et restez-y
jusqu'à ce que la princesse soit arrivée.»

Les princes le firent sans difficulté, car ils étaient bien certains que
Rosette était plus belle que son portrait. Lorsqu'ils furent dans la
prison, le roi allait les voir souvent et il avait dans son château le
portrait de Rosette, dont il était si fou qu'il ne dormait ni jour, ni
nuit.

Comme le roi et son frère étaient en prison, ils écrivirent par la poste
à la princesse de faire rapidement sa malle et de venir le plus vite
possible parce que, enfin, le roi des paons l'attendait. Ils ne lui
dirent pas qu'ils étaient prisonniers, de peur de l'inquiéter trop.
Quand elle reçut cette lettre, elle fut tellement transportée qu'elle
pensa en mourir. Elle dit à tout le monde que le roi des paons était
trouvé, et qu'il voulait l'épouser. On alluma des feux de joie, on tira
le canon; l'on mangea des dragées et du sucre partout. Elle laissa ses
belles poupées à ses amies, et le royaume de son frère entre les mains
des plus sages vieillards de la ville.

Elle leur recommanda bien de prendre soin de tout, de ne guère dépenser,
d'amasser de l'argent pour le retour du roi; elle les pria de conserver
son paon, et ne voulut emmener avec elle que sa nourrice et sa soeur de
lait, avec le petit chien vert Frétillon. Elles se mirent dans un bateau
sur la mer. Elles portaient le boisseau d'écus d'or et des habits pour
dix ans, à en changer deux fois par jour. Elles ne faisaient que rire et
chanter. La nourrice demandait au batelier:

«Approchons-nous, approchons-nous du royaume des paons?»

Il lui disait:

«Non, non!»

Une autre fois elle lui demandait:

«Approchons-nous, approchons-nous?»

Il lui disait:

«Bientôt, bientôt.»

Une autre fois elle lui dit:

«Approchons-nous, approchons-nous?»

Il répliqua:

«Oui, oui.»

Et quand il eut dit cela, elle se mit au bout du bateau, assise auprès
de lui, et lui dit:

«Si tu veux, tu seras riche à jamais.»

Il répondit:

«Je le veux bien!»

Elle continua:

«Si tu veux, tu gagneras de bonnes pistoles.»

Il répondit:

«Je ne demande pas mieux.

--Eh bien, dit-elle, il faut que cette nuit, pendant que la princesse
dormira, tu m'aides à la jeter dans la mer. Après qu'elle sera noyée,
j'habillerai ma fille de ses beaux habits, et nous la mènerons au roi
des paons qui sera bien aise de l'épouser; et, pour ta récompense, nous
te donnerons plein de diamants.»

Le batelier fut bien étonné de ce que lui proposait la nourrice; il lui
dit que c'était dommage de noyer une si belle princesse, qu'elle lui
faisait pitié: mais elle prit une bouteille de vin, et le fit tant boire
qu'il ne savait plus rien lui refuser.

La nuit étant venue, la princesse se coucha: son petit Frétillon était
joliment couché au fond du lit, sans remuer ni pieds, ni pattes. Rosette
dormait à poings fermés, quand la méchante nourrice, qui ne dormait pas,
s'en alla quérir le batelier. Elle le fit entrer dans la chambre de la
princesse; puis, sans la réveiller, ils la prirent avec son lit de
plume, son matelas, ses draps, ses couvertures. La soeur de lait les
aidait de toutes ses forces. Ils jetèrent le tout à la mer; et la
princesse dormait de si bon sommeil, qu'elle ne se réveilla point.

Mais ce qu'il y eut d'heureux, c'est que son lit de plume était fait de
plumes de phénix, qui sont fort rares, et qui ont cette propriété
qu'elles ne vont jamais au fond de l'eau; de sorte qu'elle nageait dans
son lit, comme si elle eût été dans un bateau. L'eau pourtant mouillait
peu à peu son lit de plume, puis le matelas; et Rosette, sentant de
l'eau, eut peur d'avoir fait pipi au dodo, et d'être grondée. Comme elle
se tournait d'un côté sur l'autre, Frétillon s'éveilla. Il avait le nez
excellent; il sentait les soles et les morues de si près, qu'il se mit à
japper, à japper, tant qu'il éveilla tous les autres poissons.

Ils commencèrent à nager: les gros poissons donnaient de la tête contre
le lit de la princesse, qui ne tenant à rien, tournait et retournait
comme une pirouette. Dame, elle était bien étonnée! «Est-ce que notre
bateau danse sur l'eau? disait-elle. Je n'ai jamais été aussi mal à mon
aise que cette nuit.» Et toujours Frétillon qui jappait, et qui faisait
une vie de désespéré. La méchante nourrice et le batelier l'entendaient
de bien loin, et disaient: «Voilà ce petit drôle de chien qui boit avec
sa maîtresse à notre santé. Dépêchons-nous d'arriver!»

Car ils étaient tout près de la ville du roi des paons. Il avait envoyé
au bord de la mer cent carrosses tirés par toutes sortes de bêtes rares:
il y avait des lions, des ours, des cerfs, des loups, des chevaux, des
boeufs, des ânes, des aigles, des paons. Le carrosse où la princesse
Rosette devait prendre place était traîné par six singes bleus, qui
sautaient, qui dansaient sur la corde, qui faisaient mille tours
agréables: ils avaient de beaux harnais de velours cramoisi, avec des
plaques d'or.

On voyait soixante jeunes demoiselles que le roi avait choisies pour la
divertir. Elles étaient habillées de toutes sortes de couleurs, et l'or
et l'argent étaient la moindre chose. La nourrice avait pris grand soin
de parer sa fille; elle lui mit les diamants de Rosette à la tête et
partout, ainsi que sa plus belle robe: mais elle était avec ses
ajustements plus laide qu'une guenon, ses cheveux d'un noir gras, les
yeux de travers, les jambes tordues, une grosse bosse au milieu du dos,
de méchante humeur et maussade, qui grognait toujours.

Quand tous les gens du roi des paons la virent sortir du bateau, ils
demeurèrent si surpris, qu'ils ne pouvaient parler.

«Qu'est-ce que cela? dit-elle. Est-ce que vous dormez? Allons, allons,
que l'on m'apporte à manger! Vous êtes de bonnes canailles, je vous
ferai tous pendre!»

À cette nouvelle, ils se disaient:

«Quelle vilaine bête! Elle est aussi méchante que laide. Voilà notre roi
bien marié, je ne m'étonne point; ce n'était pas la peine de la faire
venir du bout du monde.»

Elle faisait toujours la maîtresse, et pour moins que rien elle donnait
des soufflets et des coups de poing à tout le monde. Comme son équipage
était fort grand, elle allait doucement. Elle se carrait comme une reine
dans son carrosse. Mais tous les paons qui s'étaient mis sur les arbres
pour la saluer en passant, et qui avaient résolu de crier: «Vive la
belle reine Rosette!», quand ils l'aperçurent si horrible, ils criaient:
«Fi, fi, qu'elle est laide!» Elle enrageait de dépit, et disait à ses
gardes: «Tuez ces coquins de paons qui me chantent injures.» Les paons
s'envolaient bien vite et se moquaient d'elle.

Le fripon de batelier, qui voyait tout cela, disait tout bas à la
nourrice: «Commère, nous ne sommes pas bien; votre fille devrait être
plus jolie.» Elle lui répondit: «Tais-toi, étourdi, tu nous porteras
malheur.» L'on alla avertir le roi que la princesse approchait.

«Eh bien, dit-il, ses frères m'ont-ils dit vrai? Est-elle plus belle que
son portrait?

--Sire, dit-on, c'est bien assez qu'elle soit aussi belle.

--Oui, dit le roi, j'en serai bien content: allons la voir!»

Car il entendit, par le grand bruit que l'on faisait dans la cour,
qu'elle arrivait, et il ne pouvait rien distinguer de ce que l'on
disait, sinon: «Fi, fi, qu'elle est laide!» Il crut qu'on parlait de
quelque naine ou de quelque bête qu'elle avait peut-être amenée avec
elle, car il ne pouvait lui entrer dans l'esprit que ce fût
effectivement de la jeune fille. L'on portait le portrait de Rosette au
bout d'un grand bâton tout découvert, et le roi marchait gravement
après, avec tous ses barons et tous ses paons, puis les ambassadeurs des
royaumes voisins. Le roi des paons était impatient de voir sa chère
Rosette.

Dame! quand il l'aperçut, il faillit mourir sur place; il se mit dans la
plus grande colère du monde; il déchira ses habits; il ne voulait pas
l'approcher: elle lui faisait peur.

«Comment, dit-il, ces deux marauds que je tiens dans mes prisons ont
bien de la hardiesse de s'être moqués de moi et de m'avoir proposé
d'épouser une magotte comme cela: je les ferai mourir. Allons, que l'on
enferme tout à l'heure cette pimbêche, sa nourrice et celui qui les
amène! Qu'on les mette au fond de ma grande tour!»

D'un autre côté, le roi et son frère, qui étaient prisonniers, et qui
savaient que leur soeur devait arriver, s'étaient habillés de beau pour
la recevoir.

Au lieu de venir ouvrir la prison, et les mettre en liberté ainsi qu'ils
l'espéraient, le geôlier vint avec des soldats et les fit descendre dans
une cave toute noire, pleine de vilaines bêtes, où ils avaient de l'eau
jusqu'au cou. «Hélas! se disaient-ils l'un à l'autre, voilà de tristes
noces pour nous. Qu'est-ce qui peut nous procurer un si grand malheur?»
Ils ne savaient au monde que penser, sinon qu'on voulait les faire
mourir. Trois jours se passèrent sans qu'ils entendissent parler de
rien. Au bout de trois jours, le roi des paons vint leur dire des
injures par un trou.

«Vous avez pris le titre de roi et de prince, leur cria-t-il, pour
m'attraper et pour m'engager à épouser votre soeur! Mais vous n'êtes
tous deux que des gueux, qui ne valez pas l'eau que vous buvez. Je vais
envoyer des juges qui feront bien vite votre procès. L'on file déjà la
corde dont je vous ferai pendre.

--Roi des paons, répondit le roi en colère, n'allez pas si vite dans
cette affaire, car vous pourriez vous en repentir. Je suis roi comme
vous; j'ai un beau royaume, des habits et des couronnes, et de bons
écus; j'y mangerais jusqu'à ma chemise. Ho, ho, vous êtes plaisant de
nous vouloir pendre! est-ce que nous avons volé quelque chose?»

Quand le roi l'entendit parler si résolument, il ne savait où il en
était, et il avait quelquefois envie de les laisser partir avec leur
soeur sans les faire mourir. Mais son confident, qui était un vrai
flatteur, l'encouragea, lui disant que s'il ne se vengeait pas, tout le
monde se moquerait de lui, et qu'on le prendrait pour un petit roitelet
de quatre deniers. Il jura de ne leur point pardonner, et il ordonna que
l'on fît leur procès.

Cela ne dura guère: il n'y eut qu'à voir le portrait de la véritable
princesse Rosette auprès de celle qui était venue, et qui prétendait
l'être, de sorte qu'on les condamna d'avoir le cou coupé, comme étant
menteurs, puisqu'ils avaient promis une belle princesse au roi, et
qu'ils ne lui avaient donné qu'une laide paysanne. L'on alla à la prison
leur lire cet arrêt et ils s'écrièrent qu'ils n'avaient point menti; que
leur soeur était princesse, et plus belle que le jour; qu'il y avait
quelque chose là-dessous qu'ils ne comprenaient pas, et qu'ils
demandaient encore sept jours avant qu'on les fît mourir; que peut-être
pendant ce temps leur innocence serait reconnue.

Le roi des paons, qui était fort en colère, eut beaucoup de peine à
accorder cette grâce; mais enfin il le voulut bien. Pendant que toutes
ces affaires se passaient à la cour, il faut dire quelque chose de la
pauvre princesse Rosette. Dès qu'il fit jour, elle demeura bien étonnée,
et Frétillon aussi, de se voir au milieu de la mer sans bateau et sans
secours. Elle se prit à pleurer, à pleurer tant et tant, qu'elle faisait
pitié à tous les poissons. Elle ne savait que faire, ni que devenir.

«Assurément, disait-elle, j'ai été jetée dans la mer par l'ordre du roi
des paons; il s'est repenti de m'épouser, et pour se défaire de moi, il
m'a fait noyer. Voilà un étrange homme, continua-t-elle. Je l'aurais
tant aimé! Nous aurions fait si bon ménage!»

Là dessus elle pleurait plus fort, car elle ne pouvait s'empêcher de
l'aimer. Elle demeura deux jours ainsi, flottant d'un côté et de l'autre
de la mer, mouillée jusqu'aux os, enrhumée à mourir, et presque transie.
Si ce n'avait été le petit Frétillon qui lui réchauffait un peu le
coeur, elle serait morte cent fois.

Elle avait une faim épouvantable; elle vit des huîtres à l'écaille; elle
en prit autant qu'elle en voulut, et elle en mangea. Frétillon ne les
aimait guère; il fallut pourtant bien qu'il s'en nourrît. Quand la nuit
venait, une grande peur prenait Rosette, et elle disait à son chien:
«Frétillon, jappe toujours, de crainte que les soles ne nous mangent.»
Il avait jappé toute la nuit, et le lit de la princesse n'était pas bien
loin du bord de l'eau. En ce lieu-là, il y avait un bon vieillard qui
vivait tout seul dans une petite chaumière où personne n'allait jamais:
il était fort pauvre, et ne se souciait pas des biens du monde.

Quand il entendit japper Frétillon, il fut tout étonné car il ne passait
guère de chiens par là. Il crut que quelques voyageurs s'étaient égarés.
Il sortit pour les remettre charitablement dans leur chemin. Tout d'un
coup il aperçut la princesse et Frétillon qui nageaient sur la mer; et
la princesse, le voyant, lui tendit les bras et lui cria:

«Bon vieillard, sauvez-moi, car je périrai ici; il y a deux jours que je
languis.»

Lorsqu'il l'entendit parler si tristement, il en eut pitié, et rentra
dans sa maison pour prendre un long crochet. Il s'avança dans l'eau
jusqu'au cou, et pensa deux ou trois fois être noyé. Enfin il tira tant
qu'il amena le lit jusqu'au bord de l'eau. Rosette et Frétillon furent
bien aises d'être sur la terre.

Elle remercia bien fort le bonhomme, et prit sa couverture dont elle
s'enveloppa. Puis, toute nu-pieds elle entra dans la chaumière, où il
lui alluma un petit feu de paille sèche, et tira de son coffre le plus
bel habit de feu sa femme, avec des bas et des souliers dont la
princesse s'habilla. Ainsi vêtue en paysanne, elle était belle comme le
jour, et Frétillon dansait autour d'elle pour la divertir.

Le vieillard voyait bien que Rosette était quelque grande dame, car les
couvertures de son lit étaient toutes d'or et d'argent, et son matelas
de satin. Il la pria de lui conter son histoire, et qu'il n'en dirait
mot si elle le souhaitait. Elle lui apprit tout d'un bout à l'autre,
pleurant bien fort, car elle croyait toujours que c'était le roi des
paons qui l'avait fait noyer.

«Comment ferons-nous, ma fille? lui dit le vieillard. Vous êtes une si
grande princesse, accoutumée à manger de bons morceaux, et moi je n'ai
que du pain noir et des raves. Vous allez faire méchante chère, et si
vous m'en vouliez croire, j'irais dire au roi des paons que vous êtes
ici: certainement, s'il vous avait vue, il vous épouserait.

--Ah! c'est un méchant, dit Rosette, il me ferait mourir: mais si vous
avez un petit panier, il faut l'attacher au cou de mon chien, et il y
aura bien du malheur s'il ne rapporte la provision.»

Le vieillard donna un panier à la princesse; elle l'attacha au cou de
Frétillon, et lui dit:

«Va-t'en au meilleur pot de la ville, et me rapporte ce qu'il y a
dedans.»

Frétillon court à la ville; comme il n'y avait point de meilleur pot que
celui du roi, il entre dans sa cuisine, il découvre le pot, prend
adroitement tout ce qui était dedans, et revient à la maison. Rosette
lui dit:

«Retourne à l'office et prends ce qu'il y aura de meilleur.»

Frétillon retourne à l'office, et prend du vin blanc, du vin muscat,
toutes sortes de fruits et de confitures: il était si chargé qu'il n'en
pouvait plus. Quand le roi des paons voulut dîner, il n'y avait rien
dans son pot ni dans son office.

Chacun se regardait, et le roi était dans une colère horrible.

«Eh bien, dit-il, je ne dînerai donc point! Mais que ce soir on mette la
brioche au feu, et que j'aie de bons rôtis.»

Le soir étant venu, la princesse dit à Frétillon:

«Va-t'en à la ville, entre dans la meilleure cuisine, et m'apporte de
bons rôtis.»

Frétillon fit comme sa maîtresse lui avait commandé, et ne sachant point
de meilleure cuisine que celle du roi, il y entra tout doucement.
Pendant que les cuisiniers avaient le dos tourné, il prit le rôti qui
était à la broche; il avait une mine excellente et, à voir seulement,
faisait appétit.

Frétillon rapporta son panier plein à la princesse. Elle le renvoya
aussitôt à l'office, et il apporta toutes les compotes et les dragées du
roi. Le roi, qui n'avait pas dîné, ayant grand-faim, voulut souper de
bonne heure; mais il n'y avait rien: il se mit dans une colère
effroyable, et alla se coucher sans souper.

Le lendemain au dîner et au souper, il en fut de même; de sorte que le
roi resta trois jours sans boire ni manger, parce que quand il allait se
mettre à table, l'on trouvait que tout était pris. Son confident fort en
peine, craignant la mort du roi, se cacha dans un petit coin de la
cuisine, et il avait toujours les yeux sur la marmite qui bouillait. Il
fut bien étonné de voir entrer tout doucement un petit chien vert, qui
n'avait qu'une oreille, qui découvrait le pot, et mettait la viande dans
son panier. Il le suivit pour savoir où il irait; il le vit sortir de la
ville.

Le suivant toujours, il fut chez le bon vieillard. En même temps il vint
tout conter au roi; que c'était chez un pauvre paysan que son bouilli et
son rôti allaient soir et matin. Le roi demeura bien étonné. Il demanda
qu'on allât le chercher. Le confident, pour faire sa cour, y voulut
aller lui-même et mena des archers: ils le trouvèrent qui dînait avec la
princesse, mangeant le bouilli du roi. Il les fit prendre, et les
attacha de grosses cordes, ainsi que Frétillon.

Quand ils furent arrivés, on alla prévenir le roi, qui répondit:

«C'est demain qu'expire le septième jour que j'ai accordé à ces
affronteurs. Je les ferai mourir avec les voleurs de mon dîner.»

Puis il entra dans sa salle de justice. Le vieillard se mit à genoux, et
dit qu'il allait lui conter tout. Pendant qu'il parlait, le roi
regardait la belle princesse, et il avait pitié de la voir pleurer.

Puis quand le bonhomme eut déclaré que c'était elle qui se nommait la
princesse Rosette, qu'on avait jetée dans la mer, malgré la faiblesse où
il était d'avoir été si longtemps sans manger, il fit trois sauts tout
de suite, et courut l'embrasser, et lui détacher les cordes dont elle
était prisonnière, lui disant qu'il l'aimait de tout son coeur. On fut
en même temps quérir les princes, qui croyaient que c'était pour les
faire mourir, et qui arrivèrent fort tristes, en baissant la tête. L'on
alla de même quérir la nourrice et sa fille. Quand ils se virent, ils se
reconnurent tous: Rosette sauta au cou de ses frères; la nourrice et sa
fille, avec le batelier, se jetèrent à genoux et demandèrent grâce.

La joie était si grande que le roi et la princesse leur pardonnèrent; et
le bon vieillard fut récompensé largement: il demeura toujours dans le
palais. Enfin le roi des paons fit toute sorte de satisfaction au roi et
à son frère, témoignant sa douleur de les avoir maltraités. La nourrice
rendit à Rosette ses beaux habits et son boisseau d'écus d'or, et la
noce dura quinze jours. Tous furent heureux, jusqu'à Frétillon, qui ne
mangeait plus que des ailes de perdrix.

      Le ciel veille pour nous, et lorsque l'innocence
      Se trouve en un pressant danger,
      Il sait embrasser sa défense,
      La délivrer et la venger.

      À voir la timide Rosette,
      Ainsi qu'un Alcion, dans son petit berceau,
      Au gré des vents voguer sur l'eau,
      On sent en sa faveur une pitié secrète;

      On craint qu'elle ne trouve une tragique fin
      Au milieu des flots abîmée,
      Et qu'elle n'aille faire un fort léger festin
      À quelque baleine affamée.

      Sans le secours du ciel, sans doute, elle eût péri.
      Frétillon sut jouer son rôle
      Contre la morue et la sole,

      Et quand il s'agissait aussi
      De nourrir sa chère maîtresse.
      Il en est bien en ce temps-ci
      Qui voudraient rencontrer des chiens de cette espèce

      Rosette, échappée au naufrage,
      Aux auteurs de ses maux accorde le pardon.
      Ô vous, à qui l'on fait outrage,
      Qui voulez en tirer raison,

      Apprenez qu'il est beau de pardonner l'offense,
      Après que l'on a su vaincre ses ennemis,
      Et qu'on en peut tirer une juste vengeance!
      La vertu vous admire, et le crime pâlit.



Le Mouton


Dans l'heureux temps où les fées vivaient, régnait un roi qui avait
trois filles; elles étaient belles et jeunes; elles avaient du mérite
mais la cadette était la plus aimable et la mieux aimée; on la nommait
Merveilleuse. Le roi son père lui donnait plus de robes et de rubans en
un mois, qu'aux autres en un an; et elle avait un si bon petit coeur,
qu'elle partageait tout avec ses soeurs, de sorte que l'union était
grande entre elles.

Le roi avait de mauvais voisins, qui, las de le laisser en paix, lui
firent une si forte guerre, qu'il craignit d'être battu, s'il ne se
défendait. Il assembla une grosse armée, et se mit en campagne. Les
trois princesses restèrent avec leur gouverneur dans un château, où
elles apprenaient tous les jours de bonnes nouvelles du roi, tantôt
qu'il avait pris une ville, puis gagné une bataille; enfin, il fit tant
qu'il vainquit ses ennemis, et les chassa de ses états; puis il revint
bien vite dans son château, pour revoir sa petite Merveilleuse qu'il
aimait tant. Les trois princesses s'étaient fait faire trois robes de
satin, l'une verte, l'autre bleue, et la dernière blanche; leurs
pierreries revenaient aux robes: la verte avait des émeraudes, la bleue
des turquoises, la blanche des diamants; et ainsi parées, elles furent
au-devant du roi, chantant ces vers qu'elles avaient composés sur ses
victoires:

      Après tant d'illustres conquêtes,
      Quel bonheur de revoir et son père et son roi!
      Inventons des plaisirs, célébrons mille fêtes,
      Que tout ici se soumette à sa loi,
      Et tâchons de prouver quelle est notre tendresse,
      Par nos soins empressés et nos chants d'allégresse.

Lorsqu'il les vit si belles et si gaies, il les embrassa tendrement, et
fit à Merveilleuse plus de caresses qu'aux autres. On servit un
magnifique repas; le roi et ses trois filles se mirent à table; et comme
il tirait des conséquences de tout, il dit à l'aînée: ça, dites-moi,
pourquoi avez-vous pris une robe verte? Monseigneur, dit-elle, ayant su
vos exploits, j'ai cru que le vert signifierait ma joie et l'espoir de
votre retour. Cela est fort bien dit, s'écria le roi. Et vous, ma fille,
continua-t-il, pourquoi avez-vous pris une robe bleue? Monseigneur, dit
la princesse, pour marquer qu'il fallait sans cesse implorer les dieux
en votre faveur, et qu'en vous voyant, je crois voir le ciel et les plus
beaux astres. Comment, dit le roi, vous parlez comme un oracle. Et vous,
Merveilleuse, quelle raison avez-vous eue pour vous habiller de blanc?
Monseigneur, dit-elle, parce que cela me sied mieux que les autres
couleurs. Comment, dit le roi fort fâché, petite coquette, vous n'avez
eu que cette intention? J'avais celle de vous plaire, dit la princesse,
il me semble que je n'en dois point avoir d'autre. Le roi, qui l'aimait,
trouva l'affaire si bien accommodée, qu'il dit que ce petit tour
d'esprit lui plaisait, et qu'il y avait même de l'art à n'avoir pas
déclaré tout d'un coup sa pensée. Ho ça, dit-il, j'ai bien soupé, je ne
veux pas me coucher si tôt; contez-moi les rêves que vous avez faits la
nuit qui a précédé mon retour.

L'aînée dit qu'elle avait songé qu'il lui apportait une robe, dont l'or
et les pierreries brillaient plus que le soleil. La seconde, qu'elle
avait songé qu'il lui apportait une robe et une quenouille d'or pour lui
filer des chemises. La cadette dit qu'elle avait songé qu'il mariait sa
seconde soeur, et que le jour des noces, il tenait une aiguière d'or, et
qu'il lui disait, venez, Merveilleuse, venez que je vous donne à laver.

Le roi indigné de ce rêve, fronça le sourcil, et fit la plus laide
grimace du monde; chacun connut qu'il était fâché. Il entra dans sa
chambre; il se mit brusquement au lit; le songe de sa fille lui revenait
toujours dans la tête. Cette petite insolente, disait-il, voudrait me
réduire à devenir son domestique! Je ne m'étonne pas si elle prit la
robe de satin blanc, sans penser à moi; elle me croit indigne de ses
réflexions, mais je veux prévenir son mauvais dessein avant qu'il ait
lieu.

Il se leva tout en furie; et quoiqu'il ne fût pas encore jour, il envoya
quérir son capitaine des gardes, et lui dit, vous avez entendu le rêve
que Merveilleuse a fait, il signifie des choses étranges contre moi. Je
veux que vous la preniez tout à l'heure, que vous la meniez dans la
forêt, et que vous l'égorgiez; ensuite vous m'apporterez son coeur et sa
langue, car je ne prétends pas être trompé, ou je vous ferai cruellement
mourir. Le capitaine des gardes fut bien étonné d'entendre un ordre si
barbare. Il ne voulut point contrarier le roi, crainte de l'aigrir
davantage, et qu'il ne donnât cette commission à quelqu'autre. Il lui
dit qu'il allait emmener la princesse, qu'il l'égorgerait et lui
rapporterait son coeur et sa langue.

Il alla aussitôt dans sa chambre, qu'on eut bien de la peine à lui
ouvrir, car il était fort matin. Il dit à Merveilleuse que le roi la
demandait. Elle se leva promptement. Une petite mauresse, appelée
Patypata, prit la queue de sa robe; sa guenuche et son doguin qui la
suivaient toujours, coururent après elle. Sa guenuche se nommait
Grabugeon, et le doguin Tintin.

Le capitaine des gardes obligea Merveilleuse de descendre, et lui dit
que le roi était dans le jardin pour prendre le frais; elle y entra. Il
fit semblant de le chercher, et ne l'ayant point trouvé: sans doute,
dit-il, le roi a passé jusqu'à la forêt. Il ouvrit une petite porte, et
la mena dans la forêt. Le jour paraissait déjà un peu; la princesse
regarda son conducteur; il avait les larmes aux yeux, et il était si
triste, qu'il ne pouvait parler. Qu'avez-vous? lui dit-elle avec un air
de bonté charmant, vous me paraissez bien affligé! Ha! madame, qui ne le
serait, s'écria-t-il, de l'ordre le plus funeste qui ait jamais été. Le
roi veut que je vous égorge ici, et que je lui porte votre coeur et
votre langue; si j'y manque, il me fera mourir. La pauvre princesse
effrayée, pâlit et commença à pleurer tout doucement; elle semblait d'un
petit agneau qu'on allait immoler. Elle attacha ses beaux yeux sur le
capitaine des gardes, et le regardant sans colère: aurez-vous bien le
courage, lui dit-elle, de me tuer, moi qui ne vous ai jamais fait de
mal, et qui n'ai dit au roi que du bien de vous? Encore si j'avais
mérité la haine de mon père, j'en souffrirais les effets sans murmurer.
Hélas! je lui ai tant témoigné de respect et d'attachement, qu'il ne
peut se plaindre sans injustice. Ne craignez pas aussi, belle princesse,
dit le capitaine des gardes, que je sois capable de lui prêter ma main
pour une action si barbare, je me résoudrais plutôt à la mort dont il me
menace; mais, quand je me poignarderais, vous n'en seriez pas plus en
sûreté; il faut trouver moyen que je puisse retourner auprès du roi, et
lui persuader que vous êtes morte.

Quel moyen trouverons-nous, dit Merveilleuse; car il veut que vous lui
portiez ma langue et mon coeur, sans cela il ne vous croira point?
Patypata qui avait tout écouté, et que la princesse ni le capitaine des
gardes n'avaient pas même aperçue, tant ils étaient tristes, s'avança
courageusement et vint se jeter aux pieds de Merveilleuse: Madame, lui
dit-elle, je viens vous offrir ma vie; il faut me tuer; je serai trop
contente de mourir pour une si bonne maîtresse. Ha! je n'ai garde, ma
chère Patypata, dit la princesse en la baisant; après un si tendre
témoignage de ton amitié, ta vie ne me doit pas être moins précieuse que
la mienne propre. Grabugeon s'avança et dit: vous avez raison, ma
princesse, d'aimer une esclave aussi fidèle que Patypata; elle vous peut
être plus utile que moi; je vous offre ma langue et mon coeur, avec
joie, voulant m'immortaliser dans l'empire des magots. Ha! ma mignonne
Grabugeon, répliqua Merveilleuse, je ne puis souffrir la pensée de
t'ôter la vie. Il ne serait pas supportable pour moi, s'écria Tintin,
qu'étant aussi bon doguin que je le suis, un autre donnât sa vie pour ma
maîtresse, je dois mourir ou personne ne mourra. Il s'éleva là-dessus
une grande dispute entre Patypata, Grabugeon et Tintin; l'on en vint aux
grosses paroles; enfin Grabugeon, plus vive que les autres, monta au
haut d'un arbre, et se laissa tomber exprès la tête la première, ainsi
elle se tua; et quelque regret qu'en eût la princesse, elle consentit,
puisqu'elle était morte, que le capitaine des gardes prît sa langue,
mais elle se trouva si petite (car en tout elle n'était pas plus grosse
que le poing), qu'ils jugèrent avec une grande douleur que le roi n'y
serait point trompé.

Hélas! ma chère petite guenon, te voilà donc morte, dit la princesse,
sans que ta mort mette ma vie en sûreté. C'est à moi que cet honneur est
réservé, interrompit la mauresse. En même temps, elle prit le couteau
dont on s'était servi pour Grabugeon, et se l'enfonça dans la gorge. Le
capitaine des gardes voulut emporter sa langue, elle était si noire,
qu'il n'osa se flatter de tromper le roi avec. Ne suis-je pas bien
malheureuse, dit la princesse en pleurant, je perds tout ce que j'aime,
et ma fortune ne change point. Si vous aviez voulu, dit Tintin, accepter
ma proposition, vous n'auriez eu que moi à regretter, et j'aurais
l'avantage d'être seul regretté. Merveilleuse baisa son petit doguin, en
pleurant si fort qu'elle n'en pouvait plus: elle s'éloigna promptement;
de sorte que lorsqu'elle se retourna, elle ne vit plus son conducteur;
elle se trouva au milieu de sa mauresse, de sa guenuche et de son
doguin. Elle ne put s'en aller qu'elle ne les eût mis dans une fosse
qu'elle trouva par hasard au pied d'un arbre, ensuite elle écrivit ces
paroles sur l'arbre.

      Ci-gît un mortel, deux mortelles,
      Tous trois également fidèles,
      Qui voulant conserver mes jours,
      Des leurs ont avancé le cours.

Elle songea enfin à sa sûreté; et comme il n'y en avait point pour elle
dans cette forêt qui était si proche du château de son père, que les
premiers passants pouvaient la voir et la reconnaître, ou que les lions
et les loups pouvaient la manger comme un poulet, elle se mit à marcher
tant qu'elle put; mais la forêt était si grande, et le soleil si ardent,
qu'elle mourait de chaud, de peur et de lassitude. Elle regardait de
tous côtés sans voir le bout de la forêt. Tout l'effrayait; elle croyait
toujours que le roi courait après elle pour la tuer: il est impossible
de redire ses tristes plaintes.

Elle marchait sans suivre aucune route certaine; les buissons
déchiraient sa belle robe, et blessaient sa peau blanche. Enfin elle
entendit bêler un mouton: sans doute, dit-elle, qu'il y a des bergers
ici avec leurs troupeaux; ils pourront me guider à quelque hameau, où je
me cacherai sous l'habit d'une paysanne. Hélas! continua-t-elle, ce ne
sont pas les souverains et les princes qui sont toujours les plus
heureux. Qui croirait dans tout ce royaume que je suis fugitive, que mon
père, sans sujet ni raison, souhaite ma mort, et que pour l'éviter, il
faut que je me déguise!

En faisant ces réflexions, elle s'avançait vers le lieu où elle
entendait bêler; mais quelle fut sa surprise, en arrivant dans un
endroit assez spacieux, tout entouré d'arbres, de voir un gros mouton
plus blanc que la neige, dont les cornes étaient dorées, qui avait une
guirlande de fleurs autour de son col, les jambes entourées de fils de
perles d'une grosseur prodigieuse, quelques chaînes de diamants sur lui,
et qui était couché sur des fleurs d'oranges; un pavillon de drap d'or
suspendu en l'air, empêchait le soleil de l'incommoder; une centaine de
moutons parés étaient autour de lui, qui ne paissaient point l'herbe,
mais les uns prenaient du café, du sorbet, des glaces, de la limonade,
les autres des fraises, de la crème et des confitures les uns jouaient à
la bassette, d'autres au lansquenet; plusieurs avaient des colliers d'or
enrichis de devises galantes, les oreilles percées, des rubans et des
fleurs en mille endroits. Merveilleuse demeura si étonnée, qu'elle resta
presque immobile. Elle cherchait des yeux le berger d'un troupeau si
extraordinaire, lorsque le plus beau mouton vint à elle, bondissant et
sautant. Approchez, divine princesse, lui dit-il, ne craignez point des
animaux aussi doux et pacifiques que nous. Quel prodige! des moutons qui
parlent! Ha! madame, reprit-il, votre guenon et votre doguin parlaient
si joliment, avez-vous moins de sujet de vous en étonner? Une fée,
répliqua Merveilleuse, leur avait fait don de la parole, c'est ce qui
rendait le prodige plus familier. Peut-être qu'il nous est arrivé
quelque aventure semblable, répondit le mouton en souriant à la
moutonne. Mais, ma princesse, qui conduit ici vos pas? Mille malheurs,
seigneur mouton, lui dit-elle, je suis la plus infortunée personne du
monde; je cherche un asile contre les fureurs de mon père. Venez,
madame, répliqua le mouton, venez avec moi, je vous en offre un qui ne
sera connu que de vous, et vous y serez la maîtresse absolue. Il m'est
impossible de vous suivre, dit Merveilleuse; je suis si lasse que j'en
mourrais.

Le mouton aux cornes dorées commanda qu'on fût quérir son char. Un
moment après l'on vit venir six chèvres attelées à une citrouille d'une
si prodigieuse grosseur, que deux personnes pouvaient s'y asseoir très
commodément. La citrouille était sèche, il y avait dedans de bons
carreaux de duvet et de velours partout. La princesse s'y plaça,
admirant un équipage si nouveau. Le maître mouton entra dans la
citrouille avec elle, et les chèvres coururent de toute leur force
jusqu'à une caverne, dont l'entrée se fermait par une grosse pierre.

Le mouton doré la toucha avec son pied, aussitôt elle tomba. Il dit à la
princesse d'entrer sans crainte; elle croyait que cette caverne n'avait
rien que d'affreux, et si elle eût été moins alarmée, rien n'aurait pu
l'obliger de descendre; mais dans la force de son appréhension, elle se
serait même jetée dans un puits.

Elle n'hésita donc pas à suivre le mouton, qui marchait devant elle: il
la fit descendre si bas, si bas, qu'elle pensait aller au moins aux
antipodes; et elle avait peur quelquefois qu'il ne la conduisît au
royaume des morts. Enfin elle découvrit tout d'un coup une vaste plaine
émaillée de mille fleurs différentes, dont la bonne odeur surpassait
toutes celles qu'elle avait jamais senties; une grosse rivière d'eau de
fleurs d'oranges coulait autour, des fontaines de vin d'Espagne, de
rossolis, d'hypocras et de mille autres sortes de liqueurs formaient des
cascades et de petits ruisseaux charmants. Cette plaine était couverte
d'arbres singuliers; il y avait des avenues tout entières de perdreaux,
mieux piqués et mieux cuits que chez la Guerbois, et qui pendaient aux
branches; il y avait d'autres allées de cailles et de lapereaux, de
dindons, de poulets, de faisans et d'ortolans; en de certains endroits
où l'air paraissait plus obscur, il y pleuvait des bisques d'écrevisses,
des soupes de santé, des foies gras, des ris de veau mis en ragoûts, des
boudins blancs, des saucissons, des tourtes, des pâtés, des confitures
sèches et liquides, des louis d'or, des écus, des perles et des
diamants. La rareté de cette pluie, et tout ensemble l'utilité, aurait
attiré la bonne compagnie, si le gros mouton avait été un peu plus
d'humeur à se familiariser; mais toutes les chroniques qui ont parlé de
lui, assurent qu'il gardait mieux sa gravité qu'un sénateur romain.

Comme l'on était dans la plus belle saison de l'année, lorsque
Merveilleuse arriva dans ces beaux lieux, elle ne vit point d'autres
palais qu'une longue suite d'orangers, de jasmins, de chèvrefeuilles et
de petites roses muscades, dont les branches entrelacées les unes dans
les autres formaient des cabinets, des salles et des chambres toutes
meublées de gaze d'or et d'argent, avec de grands miroirs, des lustres
et des tableaux admirables.

Le maître mouton dit à la princesse qu'elle était souveraine dans ces
lieux, que depuis quelques années il avait eu des sujets sensibles de
s'affliger et de répandre des larmes, mais qu'il ne tiendrait qu'à elle
de lui faire oublier ses malheurs. La manière dont vous en usez,
charmant mouton, lui dit-elle, a quelque chose de si généreux, et tout
ce que je vois ici me paraît si extraordinaire, que je ne sais qu'en
juger.

Elle avait à peine achevé ces paroles, qu'elle vit paraître devant elle
une troupe de nymphes d'une admirable beauté. Elles lui présentèrent des
fruits dans des corbeilles d'ambre; mais lorsqu'elle voulut s'approcher
d'elles, insensiblement leur corps s'éloigna; elle allongea le bras pour
les toucher, elle ne sentit rien, et reconnut que c'était des fantômes.
Ha! qu'est ceci? s'écria-t-elle. Avec qui suis-je? Elle se prit à
pleurer; et le roi Mouton (car on le nommait ainsi), qui l'avait laissée
pour quelques moments, étant revenu auprès d'elle, et voyant couler ses
larmes, en demeura si éperdu, qu'il pensa mourir à ses pieds.

Qu'avez-vous, belle princesse? lui dit-il. A-t-on manqué dans ces lieux
au respect qui vous est dû? Non, lui dit-elle, je ne me plains point, je
vous avoue seulement que je ne suis pas accoutumée à vivre avec les
morts et avec les moutons qui parlent. Tout me fait peur ici; et quelque
obligation que je vous aie de m'y avoir amenée, je vous en aurai encore
davantage de me remettre dans le monde.

Ne vous effrayez point, répliqua le mouton, daignez m'entendre
tranquillement, et vous saurez ma déplorable aventure.

Je suis né sur le trône. Une longue suite de rois que j'ai pour aïeux,
m'avait assuré la possession du plus beau royaume de l'univers; mes
sujets m'aimaient, et j'étais craint et envié de mes voisins, et estimé
avec quelque justice. On disait que jamais roi n'avait été plus digne de
l'être. Ma personne n'était pas indifférente à ceux qui me voyaient;
j'aimais fort la chasse; et m'étant laissé emporter au plaisir de suivre
un cerf qui m'éloigna un peu de tous ceux qui m'accompagnaient, je le
vis tout d'un coup se précipiter dans un étang; j'y poussai mon cheval
avec autant d'imprudence que de témérité; mais en avançant un peu, je
sentis, au lieu de la fraîcheur de l'eau, une chaleur extraordinaire;
l'étang tarit; et par une ouverture dont il sortait des feux terribles,
je tombai au fond d'un précipice où l'on ne voyait que des flammes.

Je me croyais perdu, lorsque j'entendis une voix qui me dit: il ne faut
pas moins de feux, ingrat, pour échauffer ton coeur. Hé! qui se plaint
ici de ma froideur? m'écriai-je. Une personne infortunée, répliqua la
voix, qui t'adore sans espoir. En même temps les feux s'éteignirent; je
vis une fée que je connaissais dès ma plus tendre jeunesse, dont l'âge
et la laideur m'avaient toujours épouvanté. Elle s'appuyait sur une
jeune esclave d'une beauté incomparable; elle avait des chaînes d'or qui
marquaient assez sa condition. Quel prodige se passe ici, Ragotte (c'est
le nom de la fée)? lui dis-je. Serait-ce bien par vos ordres? Hé, par
l'ordre de qui donc? répliqua-t-elle. N'as-tu point connu jusqu'à
présent mes sentiments? Faut-il que j'aie la honte de m'en expliquer?
Mes yeux, autrefois si sûrs de leurs coups, ont-ils perdu tout leur
pouvoir? Considère où je m'abaisse, c'est moi qui te fais l'aveu de ma
faiblesse, car encore que tu sois un grand roi, tu es moins qu'une
fourmi devant une fée comme moi.

Je suis tout ce qu'il vous plaira, lui dis-je, d'un air et d'un ton
impatient; mais enfin, que me demandez-vous? Est-ce ma couronne, mes
villes, mes trésors? Ha! malheureux, reprit-elle dédaigneusement, mes
marmitons, quand je voudrai, seront plus puissants que toi. Je demande
ton coeur; mes yeux te l'ont demandé mille et mille fois; tu ne les as
pas entendus, ou pour mieux dire, tu n'as pas voulu les entendre. Si tu
étais engagé avec une autre, continua-t-elle, je te laisserais faire des
progrès dans tes amours; mais j'ai eu trop d'intérêt à t'éclairer, pour
n'avoir pas découvert l'indifférence qui règne dans ton coeur. Eh bien,
aime-moi, ajouta-t-elle, en serrant la bouche pour l'avoir plus
agréable, et roulant les yeux, je serai ta petite Ragotte, j'ajouterai
vingt royaumes à celui que tu possèdes, cent tours pleines d'or, cinq
cents pleines d'argent; en un mot, tout ce que tu voudras.

Madame Ragotte, lui dis-je, ce n'est point dans le fond d'un trou où
j'ai pensé être rôti, que je veux faire une déclaration à une personne
de votre mérite; je vous supplie, par tous les charmes qui vous rendent
aimable, de me mettre en liberté, et puis nous verrons ensemble ce que
je pourrai pour votre satisfaction. Ha! traître, s'écria-t-elle, si tu
m'aimais, tu ne chercherais point le chemin de ton royaume; dans une
grotte, dans une renardière, dans les bois, dans les déserts, tu serais
content. Ne crois pas que je sois novice; tu songes à t'esquiver, mais
je t'avertis qu'il faut que tu restes ici; et la première chose que tu
feras, c'est de garder mes moutons: ils ont de l'esprit, et parlent pour
le moins aussi bien que toi.

En même temps, elle s'avança dans la plaine où nous sommes, et me montra
son troupeau. Je le considérai peu; cette belle esclave qui était auprès
d'elle m'avait semblé merveilleuse; mes yeux me trahirent. La cruelle
Ragotte y prenant garde, se jeta sur elle, et lui enfonça un poinçon si
avant dans l'oeil, que cet objet adorable perdit sur-le-champ la vie. À
cette funeste vue, je me jetai sur Ragotte, et mettant l'épée à la main,
je l'aurais immolée à des mânes si chers, si par son pouvoir elle ne
m'eût rendu immobile. Mes efforts étant inutiles, je tombai par terre,
et je cherchais les moyens de me tuer pour me délivrer de l'état où
j'étais, quand elle me dit avec un sourire ironique: je veux te faire
connaître ma puissance; tu es un lion à présent, tu vas devenir un
mouton.

Aussitôt elle me toucha de sa baguette, et je me trouvai métamorphosé
comme vous voyez. Je ne perdis point l'usage de la parole, ni les
sentiments de douleur que je devais à mon état. Tu seras cinq ans
mouton, dit-elle, et maître absolu de ces beaux lieux; pendant
qu'éloignée de toi, et ne voyant plus ton agréable figure, je ne
songerai qu'à la haine que je te dois.

Elle disparut. Et si quelque chose avait pu adoucir ma disgrâce,
ç'aurait été son absence. Les moutons parlants, qui sont ici, me
reconnurent pour leur roi; ils me racontèrent qu'ils étaient des
malheureux qui avaient déplu par plusieurs sujets différents à la
vindicative fée, et qu'elle en avait composé un troupeau; que leur
pénitence n'était pas aussi longue pour les uns que pour les autres. En
effet, ajouta-t-il, de temps en temps ils redeviennent ce qu'ils ont
été, et quittent le troupeau. Pour les autres, ce sont des rivales ou
des ennemies de Ragotte, qu'elle a tuées pour un siècle ou pour moins,
et qui retourneront ensuite dans le monde. La jeune esclave dont je vous
ai parlé est de ce nombre; je l'ai vue plusieurs fois de suite avec
plaisir, quoiqu'elle ne me parlât point, et qu'en voulant l'approcher,
il me fût fâcheux de connaître que ce n'était qu'une ombre; mais ayant
remarqué un de mes moutons assidu près de ce petit fantôme, j'ai su que
c'était son amant, et que Ragotte, susceptible des tendres impressions,
avait voulu le lui ôter.

Cette raison m'éloigna de l'ombre esclave; et depuis trois ans, je n'ai
senti aucun penchant pour rien que pour ma liberté.

C'est ce qui m'engage d'aller quelquefois dans la forêt. Je vous y ai
vue, belle princesse, continua-t-il, tantôt sur un chariot que vous
conduisiez vous-même avec plus d'adresse que le soleil n'en a lorsqu'il
conduit les siens, tantôt à la chasse sur un cheval qui semblait
indomptable à tout autre qu'à vous; puis courant légèrement dans la
plaine avec les princesses de votre cour, vous gagniez le prix comme une
autre Atalante. Ah! princesse, si dans tous ces temps où mon coeur vous
rendait des voeux secrets, j'avais osé vous parler, que ne vous
aurais-je point dit? Mais comment auriez-vous reçu la déclaration d'un
malheureux mouton comme moi?

Merveilleuse était si troublée de tout ce qu'elle avait entendu
jusqu'alors, qu'elle ne savait presque plus lui répondre; elle lui fit
cependant des honnêtetés qui lui laissèrent quelque espérance, et dit
qu'elle avait moins de peur des ombres, puisqu'elles devaient revivre un
jour. Hélas! continua-t-elle, si ma pauvre Patypata, ma chère Grabugeon
et le joli Tintin, qui sont morts pour me sauver, pouvaient avoir un
sort semblable, je ne m'ennuierais plus ici.

Malgré la disgrâce du roi Mouton, il ne laissait pas d'avoir des
privilèges admirables. Allez, dit-il à son grand écuyer (c'était un
mouton de fort bonne mine), allez quérir la mauresse, la guenuche et le
doguin, leurs ombres divertiront notre princesse. Un instant après,
Merveilleuse les vit, et quoiqu'ils ne l'approchassent pas d'assez près
pour en être touchés, leur présence lui fut d'une consolation infinie.

Le roi Mouton avait tout l'esprit et toute la délicatesse qui pouvait
former d'agréables conversations. Il aimait si passionnément
Merveilleuse qu'elle vint aussi à le considérer, et ensuite à l'aimer.
Un joli mouton, bien doux, bien caressant ne laisse pas de plaire,
surtout quand on sait qu'il est roi, et que la métamorphose doit finir.
Ainsi la princesse passait doucement ses beaux jours, attendant un sort
plus heureux. Le galant mouton ne s'occupait que d'elle; il faisait des
fêtes, des concerts, des chasses; son troupeau le secondait, jusqu'aux
ombres, elles y jouaient leur personnage.

Un soir que les courriers arrivèrent, car il envoyait soigneusement aux
nouvelles, et il en savait toujours des meilleures, on vint lui dire que
la soeur aînée de la princesse Merveilleuse allait épouser un grand
prince, et que rien n'était plus magnifique que tout ce qu'on préparait
pour les noces. Ha! s'écria la jeune princesse, que je suis infortunée
de ne pas voir tant de belles choses; me voilà sous la terre avec des
ombres et des moutons, pendant que ma soeur va paraître parée comme une
reine; chacun lui fera sa cour, je serai la seule qui ne prendra point
de part à sa joie. De quoi vous plaignez-vous, madame, lui dit le roi
des moutons, vous ai-je refusé d'aller à la noce? Partez quand il vous
plaira, mais donnez-moi parole de revenir; si vous n'y consentez pas,
vous m'allez voir expirer à vos pieds, car l'attachement que j'ai pour
vous est trop violent pour que je puisse vous perdre sans mourir.

Merveilleuse attendrie, promit au mouton que rien au monde ne pourrait
empêcher son retour. Il lui donna un équipage proportionné à sa
naissance; elle s'habilla superbement, et n'oublia rien de tout ce qui
pouvait augmenter sa beauté; elle monta dans un char de nacre de perle,
traîné par six hippogriffes isabelles nouvellement arrivés des
antipodes; il la fit accompagner par un grand nombre d'officiers
richement vêtus et admirablement bien faits; il les avait envoyés
chercher fort loin pour faire le cortège.

Elle se rendit au palais du roi son père, dans le moment qu'on célébrait
le mariage; dès qu'elle entra, elle surprit par l'éclat de sa beauté et
par celui de ses pierreries, tous ceux qui la virent; elle n'entendait
autour d'elle que des acclamations et des louanges; le roi la regardait
avec une attention et un plaisir qui lui fit craindre d'en être
reconnue; mais il était si prévenu de sa mort, qu'il n'en eut pas la
moindre idée.

Cependant, l'appréhension d'être arrêtée l'empêcha de rester jusqu'à la
fin de la cérémonie; elle sortit brusquement, et laissa un petit coffre
de corail garni d'émeraudes; on voyait écrit dessus en pointes de
diamants, pierreries pour la mariée. On l'ouvrit aussitôt, et que n'y
trouva-t-on pas? Le roi qui avait espéré de la rejoindre et qui brûlait
de la connaître, fut au désespoir de ne plus la voir; il ordonna
absolument que, si jamais elle revenait, on fermât toutes les portes sur
elle, et qu'on la retint.

Quelque courte que fut l'absence de Merveilleuse, elle avait semblé au
mouton de la longueur d'un siècle. Il l'attendait au bord d'une
fontaine, dans le plus épais de la forêt; il y avait fait étaler des
richesses immenses pour les lui offrir en reconnaissance de son retour.
Dès qu'il la vit, il courut vers elle, sautant et bondissant comme un
vrai mouton; il lui fit mille tendres caresses, il se couchait à ses
pieds, il baisait ses mains, il lui racontait ses inquiétudes et ses
impatiences; sa passion lui donnait une éloquence dont la princesse
était charmée.

Au bout de quelque temps, le roi maria sa seconde fille. Merveilleuse
l'apprit, et elle pria le mouton de lui permettre d'aller voir, comme
elle avait déjà fait, une fête où elle s'intéressait si fort. À cette
proposition, il sentit une douleur dont il ne fut point le maître, un
pressentiment secret lui annonçait son malheur; mais comme il n'est pas
toujours en nous de l'éviter, et que sa complaisance pour la princesse
l'emportait sur tous les autres intérêts, il n'eut pas la force de la
refuser. Vous voulez me quitter, madame, lui dit-il; cet effet de mon
malheur vient plutôt de ma mauvaise destinée que de vous. Je consens à
ce que vous souhaitez, et je ne puis jamais vous faire un sacrifice plus
complet.

Elle l'assura qu'elle tarderait aussi peu que la première fois; qu'elle
ressentirait vivement tout ce qui pourrait l'éloigner de lui, et qu'elle
le conjurait de ne se pas inquiéter. Elle se servit du même équipage qui
l'avait déjà conduite, et elle arriva comme la cérémonie commençait:
malgré l'attention que l'on y avait, sa présence fit élever un cri de
joie et d'admiration, qui attira les yeux de tous les princes sur elle;
ils ne pouvaient se lasser de la regarder, et ils la trouvaient d'une
beauté si peu commune, qu'ils étaient prêts à croire que ce n'était pas
une personne mortelle.

Le roi se sentit charmé de la revoir; il n'ôta les yeux de sur elle que
pour ordonner que l'on fermât bien toutes les portes pour la retenir. La
cérémonie étant sur le point de finir, la princesse se leva promptement,
voulant se dérober parmi la foule, mais elle fut extrêmement surprise et
affligée de trouver les portes fermées.

Le roi l'aborda avec un grand respect et une soumission qui la rassura.
Il la pria de ne leur pas ôter si tôt le plaisir de la voir et d'être du
célèbre festin qu'il donnait aux princes et aux princesses. Il la
conduisit dans un salon magnifique où toute la cour était; il prit
lui-même un bassin d'or et un vase plein d'eau, pour laver ses belles
mains. Dans ce moment, elle ne fut plus maîtresse de son transport, elle
se jeta à ses pieds, et embrassant ses genoux: Voilà mon songe accompli,
dit-elle, vous m'avez donné à laver le jour des noces de ma soeur, sans
qu'il vous en soit rien arrivé de fâcheux.

Le roi la reconnut avec d'autant moins de peine qu'il avait trouvé plus
d'une fois qu'elle ressemblait parfaitement à Merveilleuse! Ha! ma chère
fille, dit-il, en l'embrassant et versant des larmes, pouvez-vous
oublier ma cruauté? J'ai voulu votre mort, parce que je croyais que
votre songe signifiait la perte de ma couronne. Il la signifiait aussi,
continua-t-il; voilà vos deux soeurs mariées, elles en ont chacune une,
et la mienne sera pour vous. Dans le même moment, il se leva et la mit
sur la tête de la princesse, puis il cria: vive la reine Merveilleuse;
toute la cour cria comme lui: les deux soeurs de cette jeune reine
vinrent lui sauter au cou, et lui faire mille caresses. Merveilleuse ne
se sentait pas, tant elle était aise: elle pleurait et riait tout à la
fois; elle embrassait l'une, elle parlait à l'autre, elle remerciait le
roi, et parmi toutes ces différentes choses, elle se souvenait du
capitaine des gardes, auquel elle avait tant d'obligation, et elle le
demandait avec instance; mais on lui dit qu'il était mort: elle
ressentit vivement cette perte.

Lorsqu'elle fut à table, le roi la pria de raconter ce qui lui était
arrivé depuis le jour où il avait donné des ordres si funestes contre
elle. Aussitôt elle prit la parole avec une grâce admirable, et tout le
monde attentif l'écoutait.

Mais pendant qu'elle s'oubliait auprès du roi et de ses soeurs,
l'amoureux mouton voyait passer l'heure du retour de la princesse, et
son inquiétude devenait si extrême, qu'il n'en était point le maître.
Elle ne veut plus revenir, s'écriait-il, ma malheureuse figure de mouton
lui déplaît. Ha! trop infortuné amant, que ferai-je sans Merveilleuse?
Ragotte, barbare fée, quelle vengeance ne prends-tu point de
l'indifférence que j'ai pour toi? Il se plaignit longtemps, et voyant
que la nuit approchait, sans que la princesse parût, il courut à la
ville. Quand il fut au palais du roi, il demanda Merveilleuse; mais
comme chacun savait déjà son aventure, et qu'on ne voulait plus qu'elle
retournât avec le mouton, on lui refusa durement de la voir; il poussa
des plaintes, et fit des regrets capables d'émouvoir tout autre que les
suisses, qui gardaient la porte du palais. Enfin, pénétré de douleur, il
se jeta par terre et y rendit la vie.

Le roi et Merveilleuse ignoraient la triste tragédie qui venait de se
passer. Il proposa à sa fille de monter dans un char, et de se faire
voir par toute la ville, à la clarté de mille et mille flambeaux, qui
étaient aux fenêtres et dans les grandes places; mais quel spectacle
pour elle, de trouver en sortant de son palais son cher mouton, étendu
sur le pavé, qui ne respirait plus? Elle se précipita du chariot, elle
courut vers lui, elle pleura, elle gémit, elle connut que son peu
d'exactitude avait causé la mort du mouton royal. Dans son désespoir,
elle pensa mourir elle-même. L'on convint alors que les personnes les
plus élevées sont sujettes, comme les autres, aux coups de la fortune,
et que souvent elles éprouvent les plus grands malheurs dans le moment
où elles se croient au comble de leurs souhaits.

      Souvent les plus beaux dons des cieux
      Ne servent qu'à notre ruine:
      Le mérite éclatant que l'on demande aux Dieux,
      Quelquefois de nos maux est la triste origine.

      Le roi mouton eût moins souffert,
      S'il n'eût point allumé cette flamme fatale
      Que Ragotte vengea sur lui, sur sa rivale:
      C'est son mérite qui le perd.

      Il devait éprouver un destin plus propice.
      Ragotte et ses présents ne purent rien sur lui;
      Il haïssait sans feinte, aimait sans artifice,
      Et ne ressemblait pas aux hommes d'aujourd'hui.

      Sa fin même pourra nous paraître fort rare,
      Et ne convient qu'au roi Mouton.
      On n'en voit point dans ce canton
      Mourir quand leur brebis s'égare.



Le Nain jaune


Il était une fois une reine à laquelle il ne resta, de plusieurs enfants
qu'elle avait eus, qu'une fille qui en valait plus de mille: mais sa
mère se voyant veuve, et n'ayant rien au monde de si cher que cette
jeune princesse, elle avait une si terrible appréhension de la perdre,
qu'elle ne la corrigeait point de ses défauts; de sorte que cette
merveilleuse personne, qui se voyait d'une beauté plus céleste que
mortelle, et destinée à porter une couronne, devint si fière et si
entêtée de ses charmes naissants, qu'elle méprisait tout le monde.

La reine sa mère aidait, par ses caresses et par ses complaisances, à
lui persuader qu'il n'y avait rien qui pût être digne d'elle: on la
voyait presque toujours vêtue en Pallas ou en Diane, suivie des
premières dames de la cour habillées en nymphes; enfin, pour donner le
dernier coup à sa vanité, la reine la nomma Toute-Belle; et, l'ayant
fait peindre par les plus habiles peintres, elle envoya son portrait
chez plusieurs rois, avec lesquels elle entretenait une étroite amitié.
Lorsqu'ils virent ce portrait, il n'y en eut aucun qui se défendît du
pouvoir inévitable de ses charmes: les uns en tombèrent malades, les
autres en perdirent l'esprit, et les plus heureux arrivèrent en bonne
santé auprès d'elle; mais sitôt qu'elle parut, devinrent ses esclaves.

Il n'a jamais été une cour plus galante et plus polie. Vingt rois, à
l'envi, essayaient de lui plaire; et après avoir dépensé trois ou quatre
cents millions à lui donner seulement une fête, lorsqu'ils en avaient
tiré un «cela est joli», ils se trouvaient trop récompensés. Les
adorations qu'on avait pour elle ravissaient la reine; il n'y avait
point de jour qu'on ne reçût à sa cour sept ou huit mille sonnets,
autant d'élégies, de madrigaux et de chansons, qui étaient envoyés par
tous les poètes de l'univers. Toute-Belle était l'unique objet de la
prose et de la poésie des auteurs de son temps: l'on ne faisait jamais
de feux de joie qu'avec ces vers, qui pétillaient et brûlaient mieux
qu'aucune sorte de bois.

La princesse avait déjà quinze ans, personne n'osait prétendre à
l'honneur d'être son époux, et il n'y avait personne qui ne désirât de
le devenir. Mais comment toucher un coeur de ce caractère? On se serait
pendu cinq ou six fois par jour pour lui plaire qu'elle aurait traité
cela de bagatelle. Ses amants murmuraient fort contre sa cruauté; et la
reine, qui voulait la marier, ne savait comment s'y prendre pour l'y
résoudre.

«Ne voulez-vous pas, lui disait-elle quelquefois, rabattre un peu de cet
orgueil insupportable qui vous fait regarder avec mépris tous les rois
qui viennent à notre cour: je veux vous en donner un, vous n'avez aucune
complaisance pour moi?

--Je suis si heureuse, lui répondait Toute-Belle; permettez, madame, que
je demeure dans une tranquille indifférence; si je l'avais une fois
perdue, vous pourriez en être fâchée.

--Oui, répliquait la reine, j'en serais fâchée si vous aimiez quelque
chose au-dessous de vous; mais voyez ceux qui vous demandent, et sachez
qu'il n'y en a point ailleurs qui les valent.»

Cela était vrai; mais la princesse prévenue de son mérite, croyait
valoir encore mieux; et peu à peu, par un entêtement de rester fille,
elle commença de chagriner si fort sa mère, qu'elle se repentit, mais
trop tard, d'avoir eu tant de complaisance pour elle.

Incertaine de ce qu'elle devait faire, elle fut toute seule chercher une
célèbre fée, qu'on appelait la fée du désert; mais il n'était pas aisé
de la voir, car elle était gardée par des lions. La reine y aurait été
bien empêchée, si elle n'avait pas su, depuis longtemps, qu'il fallait
leur jeter du gâteau fait de farine de millet, avec du sucre candi et
des oeufs de crocodiles: elle pétrit elle-même ce gâteau et le mit dans
un petit panier à son bras. Comme elle était lasse d'avoir marché si
longtemps, n'y étant point accoutumée, elle se coucha au pied d'un arbre
pour prendre quelque repos; insensiblement elle s'assoupit, mais en se
réveillant, elle trouva seulement son panier: le gâteau n'y était plus;
et, pour comble de malheur, elle entendit les grands lions venir, qui
faisaient beaucoup de bruit, car ils l'avaient sentie.

«Hélas! que deviendrai-je? s'écria-t-elle douloureusement; je serai
dévorée.»

Elle pleurait, et n'ayant pas la force de faire un pas pour se sauver,
elle se tenait contre l'arbre où elle avait dormi: en même temps elle
entendit: «Chet, chet, hem, hem.» Elle regarde de tous côtés, en levant
les yeux, elle aperçoit sur l'arbre un petit homme qui n'avait qu'une
coudée de haut, il mangeait des oranges et lui dit:

«Oh! reine, je vous connais bien, et je sais la crainte où vous êtes que
les lions ne vous dévorent; ce n'est pas sans raison que vous avez peur,
car ils en ont dévoré bien d'autres; et pour comble de disgrâce, vous
n'avez point de gâteau.

--Il faut me résoudre à la mort, dit la reine en soupirant, hélas j'y
aurais moins de peine si ma chère fille était mariée!

--Quoi, vous avez une fille? s'écria le Nain jaune (on le nommait ainsi
à cause de la couleur de son teint et de l'oranger où il demeurait),
vraiment, je m'en réjouis, car je cherche une femme par terre et par
mer; voyez si vous me la voulez promettre, je vous garantirai des lions,
des tigres et des ours.»

La reine le regarda, et elle ne fut guère moins effrayée de son horrible
petite figure, qu'elle l'était déjà des lions; elle rêvait et ne lui
répondait rien.

«Quoi, vous hésitez, madame, lui cria-t-il, il faut que vous n'aimiez
guère la vie?»

En même temps la reine aperçut les lions sur le haut d'une colline, qui
accouraient à elle; ils avaient chacun deux têtes, huit pieds, quatre
rangs de dents, et leur peau était aussi dure que l'écaille et aussi
rouge que du maroquin. À cette vue la pauvre reine, plus tremblante que
la colombe quand elle aperçoit un milan, cria de toute sa force:

«Monseigneur le Nain, Toute-Belle est à vous.

--Oh! dit-il d'un air dédaigneux, Toute-Belle est trop belle, je n'en
veux point, gardez-la.

--Hé, monseigneur, continua la reine affligée, ne la refusez pas, c'est
la plus charmante princesse de l'univers.

--Hé bien, répliqua-t-il, je l'accepte par charité; mais souvenez-vous
du don que vous m'en faites.»

Aussitôt l'oranger sur lequel il était s'ouvrit, la reine se jeta dedans
à corps perdu; il se referma, et les lions n'attrapèrent rien.

La reine était si troublée, qu'elle ne voyait pas une porte ménagée dans
cet arbre; enfin, elle l'aperçut et l'ouvrit; elle donnait dans un champ
d'orties et de chardons. Il était entouré d'un fossé bourbeux, et un peu
plus loin était une maisonnette fort basse, couverte de paille: le Nain
jaune en sortit d'un air enjoué, il avait des sabots, une jaquette de
bure jaune, point de cheveux, de grandes oreilles, et tout l'air d'un
petit scélérat.

«Je suis ravi, dit-il à la reine, madame ma belle-mère, que vous voyiez
le petit château où votre Toute-Belle vivra avec moi; elle pourra
nourrir de ses orties et de ses chardons, un âne qui la portera à la
promenade, elle se garantira sous ce rustique toit de l'injure des
saisons, elle boira de cette eau et mangera quelques grenouilles qui s'y
nourrissent grassement; enfin elle m'aura jour et nuit auprès d'elle,
beau, dispos et gaillard comme vous me voyez; car je serais bien fâché
que son ombre l'accompagnât mieux que moi.»

L'infortunée reine, considérant tout d'un coup la déplorable vie que ce
nain promettait à sa chère fille, et ne pouvant soutenir une idée si
terrible, tomba de sa hauteur sans connaissance et sans avoir eu la
force de lui répondre un mot: mais pendant qu'elle était ainsi, elle fut
rapportée dans son lit bien proprement avec les plus belles cornettes de
nuit et la fontange du meilleur air qu'elle eût mises de ses jours. La
reine s'éveilla et se souvint de ce qui lui était arrivé; elle n'en crut
rien du tout, car se trouvant dans son palais au milieu de ses dames, sa
fille à ses côtés, il n'y avait guère d'apparence qu'elle eût été au
désert, qu'elle y eût couru de si grands périls, et que le nain l'en eût
tirée à des conditions si dures, que de lui donner Toute-Belle.
Cependant ces cornettes d'une dentelle rare, et le ruban, l'étonnaient
autant que le rêve qu'elle croyait avoir fait, et dans l'excès de son
inquiétude, elle tomba dans une mélancolie si extraordinaire, qu'elle ne
pouvait presque plus ni parler, ni manger, ni dormir.

La princesse, qui l'aimait de tout son coeur, s'en inquiéta beaucoup;
elle la supplia plusieurs fois de lui dire ce qu'elle avait: mais la
reine cherchant des prétextes, lui répondait, tantôt que c'était l'effet
de sa mauvaise santé, et tantôt que quelqu'un de ses voisins la menaçait
d'une grande guerre. Toute-Belle voyait bien que ses réponses étaient
plausibles, mais que dans le fond il y avait autre chose, et que la
reine s'étudiait à le lui cacher. N'étant plus maîtresse de son
inquiétude, elle prit la résolution d'aller trouver la fameuse fée du
désert, dont le savoir faisait grand bruit partout; elle avait aussi
envie de lui demander son conseil pour demeurer fille ou pour se marier,
car tout le monde la pressait fortement de choisir un époux: elle prit
soin de pétrir elle-même le gâteau qui pouvait apaiser la fureur des
lions; et faisant semblant de se coucher le soir de bonne heure, elle
sortit par un petit degré dérobé, le visage couvert d'un grand voile
blanc qui tombait jusqu'à ses pieds; et ainsi seule elle s'achemina vers
la grotte où demeurait cette habile fée.

Mais en arrivant à l'oranger fatal dont j'ai déjà parlé, elle le vit si
couvert de fruits et de fleurs, qu'il lui prit envie d'en cueillir; elle
posa sa corbeille par terre, et prit des oranges qu'elle mangea. Quand
il fut question de retrouver sa corbeille et son gâteau, il n'y avait
plus rien; elle s'inquiète, elle s'afflige, et voit tout d'un coup
auprès d'elle l'affreux petit nain dont j'ai déjà parlé.

«Qu'avez-vous, la belle fille, qu'avez-vous à pleurer? lui dit-il.

--Hélas! qui ne pleurerait, répondit-elle; j'ai perdu mon panier et mon
gâteau, qui m'étaient si nécessaires pour arriver à bon port chez la fée
du désert.

--Hé! que lui voulez-vous, belle fille? dit ce petit magot, je suis son
parent, son ami, et pour le moins aussi habile qu'elle?

--La reine ma mère, répliqua la princesse, est tombée depuis quelque
temps dans une affreuse tristesse, qui me fait tout craindre pour sa
vie; j'ai dans l'esprit que j'en suis peut-être la cause, car elle
souhaite de me marier; je vous avoue que je n'ai encore rien trouvé
digne de moi; toutes ces raisons m'engagent à vouloir parler à la fée.

--N'en prenez point la peine, princesse, lui dit le nain, je suis plus
propre qu'elle à vous éclairer sur ces choses. La reine votre mère a du
chagrin de vous avoir promise en mariage.

--La reine m'a promise! dit-elle en l'interrompant. Ah! sans doute, vous
vous trompez, elle me l'aurait dit, et j'y ai trop d'intérêt, pour
qu'elle m'engage sans mon consentement.

--Belle princesse, lui dit le nain en se jetant tout d'un coup à ses
genoux, je me flatte que ce choix ne vous déplaira point, quand je vous
aurai dit que c'est moi qui suis destiné à ce bonheur.

--Ma mère vous veut pour son gendre, s'écria Toute-Belle en reculant
quelques pas, est-il une folie semblable à la vôtre?

--Je me soucie fort peu, dit le nain en colère, de cet honneur: voici
les lions qui s'approchent, en trois coups de dents ils m'auront vengé
de votre injuste mépris.»

En même temps la pauvre princesse les entendit qui venaient avec de
longs hurlements.

«Que vais-je devenir? s'écria-t-elle. Quoi, je finirai donc ainsi mes
beaux jours?»

Le méchant nain la regardait, et riant dédaigneusement:

«Vous aurez au moins la gloire de mourir fille, lui dit-il, et de ne pas
mésallier votre éclatant mérite avec un misérable nain tel que moi.

--De grâce, ne vous fâchez pas, lui dit la princesse en joignant ses
belles mains, j'aimerais mieux épouser tous les nains de l'univers, que
de périr d'une manière si affreuse.

--Regardez-moi bien, princesse, avant que de me donner votre parole,
répliqua-t-il, car je ne prétends pas vous surprendre.

--Je vous ai regardé de reste, lui dit-elle, les lions approchent, ma
frayeur augmente; sauvez-moi, sauvez-moi, ou la peur me fera mourir.»

Effectivement elle n'avait pas achevé ces mots qu'elle tomba évanouie;
et sans savoir comment, elle se trouva dans son lit avec le plus beau
linge du monde, les plus beaux rubans, et une petite bague faite d'un
seul cheveu roux, qui tenait si fort, qu'elle se serait plutôt arraché
la peau, qu'elle ne l'aurait ôtée de son doigt.

Quand la princesse vit toutes ces choses, et qu'elle se souvint de ce
qui s'était passé la nuit, elle tomba dans une mélancolie qui surprit et
qui inquiéta toute la cour; la reine en fut plus alarmée que personne,
elle lui demanda cent et cent fois ce qu'elle avait: elle s'opiniâtre à
lui cacher son aventure. Enfin, les états du royaume, impatients de voir
leur princesse mariée, s'assemblèrent et vinrent ensuite trouver la
reine pour la prier de lui choisir au plus tôt un époux. Elle répliqua
qu'elle ne demandait pas mieux, mais que sa fille y témoignait tant de
répugnance, qu'elle leur conseillait de l'aller trouver et de la
haranguer: ils y furent sur-le-champ. Toute-Belle avait bien rabattu de
sa fierté depuis son aventure avec le Nain jaune; elle ne comprenait pas
de meilleur moyen pour se tirer d'affaire que de se marier à quelque
grand roi, contre lequel ce petit magot ne serait pas en état de
disputer une conquête si glorieuse. Elle répondit donc plus
favorablement que l'on ne l'avait espéré, qu'encore qu'elle se fût
estimée heureuse de rester fille toute sa vie, elle consentirait à
épouser le roi des mines d'or: c'était un prince très puissant et très
bien fait, qui l'aimait avec la dernière passion depuis quelques années,
et qui, jusqu'alors, n'avait pas eu lieu de se flatter d'aucun retour.

Il est aisé de juger de l'excès de sa joie, lorsqu'il apprit de si
charmantes nouvelles, et de la fureur de tous ses rivaux, de perdre pour
toujours une espérance qui nourrissait leur passion: mais Toute-Belle ne
pouvait pas épouser vingt rois; elle avait eu bien de la peine d'en
choisir un, car sa vanité ne se démentait point, et elle était fort
persuadée que personne au monde ne pouvait lui être comparable.

L'on prépara toutes les choses nécessaires pour la plus grande fête de
l'univers: le roi des mines d'or fit venir des sommes si prodigieuses,
que toute la mer était couverte des navires qui les apportaient: l'on
envoya dans les cours les plus polies et les plus galantes, et
particulièrement à celle de France, pour avoir ce qu'il y avait de plus
rare, afin de parer la princesse; elle avait moins besoin qu'une autre
des ajustements qui relèvent la beauté: la sienne était si parfaite
qu'il ne s'y pouvait rien ajouter, et le roi des mines d'or, se voyant
sur le point d'être heureux, ne quittait plus cette charmante princesse.

L'intérêt qu'elle avait à le connaître, l'obligea de l'étudier avec
soin; elle lui découvrit tant de mérite, tant d'esprit, des sentiments
si vifs et si délicats, enfin une si belle âme dans un corps si parfait,
qu'elle commença de ressentir pour lui une partie de ce qu'il ressentait
pour elle. Quels heureux moments pour l'un et pour l'autre, lorsque dans
les plus beaux jardins du monde, ils se trouvaient en liberté de se
découvrir toute leur tendresse: ces plaisirs étaient souvent secondés
par ceux de la musique. Le roi, toujours galant et amoureux, faisait des
vers et des chansons pour la princesse: en voici une qu'elle trouva fort
agréable.

      Ces bois, en vous voyant, sont parés de feuillages,
      Et ces prés font briller leurs charmantes couleurs.
      Le zéphir sous vos pas fait éclore les fleurs;
      Les oiseaux amoureux redoublent leurs ramages;
      Dans ce charmant séjour
      Tout rit, tout reconnaît la fille de l'amour.

L'on était au comble de la joie. Les rivaux du roi, désespérés de sa
bonne fortune, avaient quitté la cour; ils étaient retournés chez eux
accablés de la plus vive douleur, ne pouvant être témoins du mariage de
Toute-Belle; ils lui dirent adieu d'une manière si touchante, qu'elle ne
put s'empêcher de les plaindre.

«Ah! madame, lui dit le roi des mines d'or, quel larcin me faites-vous
aujourd'hui? Vous accordez votre pitié à des amants qui sont trop payés
de leurs peines par un seul de vos regards.

--Je serais fâchée, répliqua Toute-Belle, que vous fussiez insensible à
la compassion que j'ai témoignée aux princes qui me perdent pour
toujours, c'est une preuve de votre délicatesse dont je vous tiens
compte: mais, seigneur, leur état est si différent du vôtre; vous devez
être si content de moi, ils ont si peu de sujet de s'en louer, que vous
ne devez pas pousser plus loin votre jalousie.»

Le roi des mines d'or, tout confus de la manière obligeante dont la
princesse prenait une chose qui pouvait la chagriner, se jeta à ses
pieds, et lui baisant les mains, il lui demanda mille fois pardon.

Enfin, ce jour tant attendu et tant souhaité arriva: tout étant prêt
pour les noces de Toute-Belle, les instruments et les trompettes
annoncèrent par toute la ville cette grande fête; l'on tapissa les rues,
elles furent jonchées de fleurs, le peuple en foule accourut dans la
grande place du palais; la reine ravie, s'était à peine couchée, et elle
se leva plus matin que l'aurore pour donner les ordres nécessaires, et
pour choisir les pierreries dont la princesse devait être parée; ce
n'était que diamants jusqu'à ses souliers, ils en étaient faits, sa robe
de brocart d'argent était chamarrée d'une douzaine de rayons du soleil
que l'on avait achetés bien cher; mais aussi rien n'était plus brillant,
et il n'y avait que la beauté de cette princesse qui pût être plus
éclatante: une riche couronne ornait sa tête, ses cheveux flottaient
jusqu'à ses pieds, et la majesté de sa taille se faisait distinguer au
milieu de toutes les dames qui l'accompagnaient. Le roi des mines d'or
n'était pas moins accompli ni moins magnifique: sa joie paraissait sur
son visage et dans toutes ses actions; personne ne l'abordait qui ne
s'en retournât chargé de ses libéralités, car il avait fait arranger
autour de sa salle des festins, mille tonneaux remplis d'or, et de
grands sacs de velours en broderie de perles, que l'on remplissait de
pistoles; chacun en pouvait tenir cent mille: on les donnait
indifféremment à ceux qui tendaient la main; de sorte que cette petite
cérémonie, qui n'était pas une des moins utiles et des moins agréables
de la noce, y attira beaucoup de personnes qui étaient peu sensibles à
tous les autres plaisirs.

La reine et la princesse s'avançaient pour sortir avec le roi,
lorsqu'elles virent entrer dans une longue galerie où elles étaient,
deux gros coqs d'Inde qui traînaient une boîte fort mal faite; il venait
derrière eux une grande vieille, dont l'âge avancé et la décrépitude ne
surprirent pas moins que son extrême laideur; elle s'appuyait sur une
béquille, elle avait une fraise de taffetas noir, un chaperon de velours
rouge, un vertugadin en guenille; elle fit trois tours avec les coqs
d'Inde sans dire une parole, puis s'arrêtant au milieu de la galerie, et
branlant sa béquille d'une manière menaçante:

«Ho, ho, reine, ho, ho, princesse, s'écria-t-elle, vous prétendez donc
fausser impunément la parole que vous avez donnée à mon ami le Nain
jaune; je suis la fée du désert; sans lui, sans son oranger, ne
savez-vous pas que mes grands lions vous auraient dévorées? L'on ne
souffre pas dans le royaume de féerie de telles insultes; songez
promptement à ce que vous voulez faire, car je jure par mon escoffion
que vous l'épouserez, ou que je brûlerai ma béquille.

--Ah! princesse, dit la reine en pleurant, qu'est-ce que j'apprends,
qu'avez-vous promis?

--Ah! ma mère, répliqua douloureusement Toute-Belle, qu'avez-vous promis
vous-même?»

Le roi des mines d'or, indigné de ce qui se passait, et que cette
méchante vieille vînt s'opposer à sa félicité, s'approcha d'elle l'épée
à la main, et la portant à sa gorge:

«Malheureuse, lui dit-il, éloigne-toi de ces lieux pour jamais ou la
perte de ta vie me vengera de ta malice».

Il eut à peine prononcé ces mots, que le dessus de la boîte sauta
jusqu'au plancher avec un bruit affreux, et l'on en vit sortir le Nain
jaune monté sur un gros chat d'Espagne, qui vint se mettre entre la fée
du désert et le roi des mines d'or.

«Jeune téméraire, lui dit-il, ne pense pas outrager cette illustre fée;
c'est à moi seul que tu as affaire, je suis ton rival, je suis ton
ennemi; l'infidèle princesse qui veut se donner à toi m'a donné sa
parole, et reçu la mienne; regarde si elle n'a pas une bague d'un de mes
cheveux; tâche de la lui ôter, et tu verras par ce petit essai que ton
pouvoir est moindre que le mien.

--Misérable monstre, lui dit le roi, as-tu bien la témérité de te dire
l'adorateur de cette divine princesse, et de prétendre à une possession
si glorieuse? Songes-tu que tu es un magot, dont l'hideuse figure fait
mal aux yeux, et que je t'aurais déjà ôté la vie, si tu étais digne
d'une mort si glorieuse.»

Le Nain jaune offensé jusqu'au fond de l'âme, appuya l'éperon dans le
ventre de son chat, qui commença un miaulis épouvantable, et sautant
de-çà et de-là, il faisait peur à tout le monde, hors au brave roi, qui
serrait le nain de près, quand il tira un large coutelas dont il était
armé; et, défiant le roi au combat, il descendit dans la place du palais
avec un bruit étrange.

Le roi courroucé le suivit à grands pas. À peine furent-ils vis-à-vis
l'un de l'autre et de toute la cour sur des balcons, que le soleil
devenant tout d'un coup aussi rouge que s'il eût été ensanglanté, il
s'obscurcit à tel point, qu'à peine se voyait-on: le tonnerre et les
éclairs semblaient vouloir abîmer le monde; et les deux coqs d'Inde
parurent aux côtés du mauvais nain, comme deux géants plus hauts que des
montagnes, qui jetaient le feu par la bouche et par les yeux, avec une
telle abondance, que l'on eût cru que c'était une fournaise ardente.
Toutes ces choses n'auraient point été capables d'effrayer le coeur
magnanime du jeune monarque; il marquait une intrépidité dans ses
regards et dans ses actions, qui rassurait tous ceux qui s'intéressaient
à sa conservation, et qui embarrassait peut-être bien le Nain jaune:
mais son courage ne fut pas à l'épreuve de l'état où il aperçut sa chère
princesse, lorsqu'il vit la fée du désert, coiffée en Tisiphone, sa tête
couverte de longs serpents, montée sur un griffon ailé, armée d'une
lance dont elle la frappa si rudement, qu'elle la fit tomber entre les
bras de la reine toute baignée de son sang. Cette tendre mère, plus
blessée du coup que sa fille ne l'avait été, poussa des cris, et fit des
plaintes que l'on ne peut représenter. Le roi perdit alors son courage
et sa raison; il abandonna le combat, et courut vers la princesse pour
la secourir, ou pour expirer avec elle: mais le Nain jaune ne lui laissa
pas le temps de s'en approcher, il s'élança avec son chat espagnol dans
le balcon où elle était; il l'arracha des mains de la reine et de celles
de toutes les dames, puis sautant sur le toit du palais, il disparut
avec sa proie.

Le roi, confus et immobile, regardait avec le dernier désespoir une
aventure si extraordinaire, et à laquelle il était assez malheureux de
ne pouvoir apporter aucun remède; quand pour comble de disgrâce, il
sentit que ses yeux se couvraient, qu'ils perdaient la lumière, et que
quelqu'un d'une force extraordinaire l'emportait dans le vaste espace de
l'air. Que de disgrâces! Amour, cruel amour, est-ce ainsi que tu traites
ceux qui te reconnaissent pour leur vainqueur?

Cette mauvaise fée du désert, qui était venue avec le Nain jaune pour le
seconder dans l'enlèvement de la princesse, eut à peine vu le roi des
mines d'or, que son coeur barbare devenant sensible au mérite de ce
jeune prince, elle en voulut faire sa proie, et l'emporta au fond d'une
affreuse caverne, où elle le chargea de chaînes qu'elle avait attachées
à un rocher; elle espérait que la crainte d'une mort prochaine lui
ferait oublier Toute-Belle, et l'engagerait de faire ce qu'elle
voudrait. Dès qu'elle fut arrivée, elle lui rendit la vue, sans lui
rendre la liberté, et empruntant de l'art de féerie les grâces et les
charmes que la nature lui avait refusés, elle parut devant lui comme une
aimable nymphe que le hasard conduisait dans ces lieux.

«Que vois-je? s'écria-t-elle, quoi, c'est vous, prince charmant; quelle
infortune vous accable et vous retient dans un si triste séjour?»

Le roi déçu par des apparences si trompeuses, lui répliqua:

«Hélas! belle nymphe, j'ignore ce que me veut la furie infernale qui m'a
conduit ici; bien qu'elle m'ait ôté l'usage de mes yeux, lorsqu'elle m'a
enlevé, et qu'elle n'ait point paru depuis, je n'ai pas laissé de
reconnaître au son de sa voix que c'est la fée du désert.

--Ah! seigneur, s'écria la fausse nymphe, si vous êtes entre les mains
de cette femme, vous n'en sortirez point qu'après l'avoir épousée; elle
a fait ce tour à plus d'un héros, et c'est la personne du monde la moins
traitable sur ses entêtements.»

Pendant qu'elle feignait de prendre beaucoup de part à l'affliction du
roi, il aperçut les pieds de la nymphe, qui étaient semblables à ceux
d'un griffon: c'était toujours à cela qu'on reconnaissait la fée dans
ses différentes métamorphoses car à l'égard de ce griffonnage, elle ne
pouvait le changer.

Le roi n'en témoigna rien, et lui parlant sur un ton de confidence:

«Je ne sens aucune aversion, lui dit-il, pour la fée du désert, mais il
ne m'est pas supportable qu'elle protège le Nain jaune contre moi, et
qu'elle me tienne enchaîné comme un criminel. Qui lui ai-je fait? J'ai
aimé une princesse charmante: mais si elle me rend ma liberté, je sens
bien que la reconnaissance m'engagera à n'aimer qu'elle.

--Parlez-vous sincèrement? lui dit la nymphe déçue.

--N'en doutez pas, répliqua le roi, je ne sais point l'art de feindre,
et je vous avoue qu'une fée peut flatter davantage ma vanité, qu'une
simple princesse; mais quand je devrais mourir d'amour pour elle, je lui
témoignerai toujours de la haine, jusqu'à ce que je sois maître de ma
liberté.»

La fée du désert, trompée par ces paroles, prit la résolution de
transporter le roi dans un lieu aussi agréable que cette solitude était
affreuse, de manière, que l'obligeant à monter dans son chariot où elle
avait attaché des cygnes, au lieu de chauves-souris qui le conduisaient
ordinairement, elle vola d'un pôle à l'autre.

Mais que devint ce prince, lorsqu'en traversant ainsi le vaste espace de
l'air, il aperçut sa chère princesse dans un château tout d'acier, dont
les murs frappés par les rayons du soleil, faisaient des miroirs ardents
qui brûlaient tous ceux qui voulaient en approcher; elle était dans un
bocage, couchée sur le bord d'un ruisseau, une de ses mains sous sa
tête, et de l'autre elle semblait essuyer ses larmes: comme elle levait
les yeux vers le ciel, pour lui demander quelque secours, elle vit
passer le roi avec la fée du désert, qui ayant employé l'art de féerie
où elle était experte, pour paraître belle aux yeux du jeune monarque,
parut en effet à ceux de la princesse la plus merveilleuse personne du
monde.

«Quoi! s'écria-t-elle, ne suis-je donc pas assez malheureuse dans cet
inaccessible château, où l'affreux Nain jaune m'a transportée? Faut-il
que pour comble de disgrâce le démon de la jalousie vienne me
persécuter? Faut-il que par une aventure si extraordinaire, j'apprenne
l'infidélité du roi de mines d'or? Il a cru, en me perdant de vue, être
affranchi de tous les serments qu'il m'a faits. Mais qui est cette
redoutable rivale, dont la fatale beauté surpasse la mienne?»

Pendant qu'elle parlait ainsi, l'amoureux roi ressentit une peine
mortelle de s'éloigner avec tant de vitesse du cher objet de ses voeux.
S'il avait moins connu le pouvoir de la fée, il aurait tout tenté pour
se séparer d'elle, soit en lui donnant la mort, ou par quelque autre
moyen que son amour et son courage lui auraient fourni: mais que faire
contre une personne si puissante? Il n'y avait que le temps et l'adresse
qui pussent le retirer de ses mains.

La fée avait aperçu Toute-Belle, et cherchait dans les yeux du roi à
pénétrer l'effet que cette vue aurait produit sur son coeur.

«Personne ne peut mieux que moi vous apprendre, lui dit-il, ce que vous
voulez savoir: la rencontre imprévue d'une princesse malheureuse, et
pour laquelle j'avais de l'attachement, avant d'en prendre pour vous,
m'a un peu ému; mais vous êtes si fort au-dessus d'elle dans mon esprit,
que j'aimerais mieux mourir que de vous faire une infidélité.

--Ah! prince, lui dit-elle, puis-je me flatter de vous avoir inspiré des
sentiments si avantageux en ma faveur.

--Le temps vous en convaincra, madame, lui dit-il; mais si vous vouliez
me convaincre que j'ai quelque part dans vos bonnes grâces, ne me
refusez point votre secours pour Toute-Belle.

--Pensez-vous à ce que vous me demandez? lui dit la fée, en fronçant le
sourcil, et le regardant de travers. Vous voulez que j'emploie ma
science contre le Nain jaune, qui est mon meilleur ami; que je retire de
ses mains une orgueilleuse princesse, que je ne puis regarder que comme
ma rivale!»

Le roi soupira sans rien répondre; qu'aurait-il répondu à cette
pénétrante personne?

Ils arrivèrent dans une vaste prairie, émaillée de mille fleurs
différentes; une profonde rivière l'entourait, et plusieurs ruisseaux de
fontaine coulaient doucement sous des arbres touffus, où l'on trouvait
une fraîcheur éternelle; on voyait dans l'éloignement, s'élever un
superbe palais, dont les murs étaient de transparents émeraudes.
Aussitôt que les cygnes qui conduisaient la fée se furent abaissés sous
un portique, dont le pavé était de diamants, et les voûtes de rubis, il
parut de tous côtés mille belles personnes, qui vinrent la recevoir avec
de grandes acclamations de joie; elles chantaient ces paroles:

      Quand l'amour veut d'un coeur remporter la victoire,
      On fait pour résister des efforts superflus,
      On ne fait qu'augmenter sa gloire,
      Les plus puissants vainqueurs sont les premiers vaincus.

La fée du désert était ravie d'entendre chanter ses amours; elle
conduisit le roi dans le plus superbe appartement qui se soit jamais vu
de mémoire de fée, et elle l'y laissa quelques moments pour qu'il ne se
crût pas absolument captif; il se douta bien qu'elle ne s'éloignait
guère, et qu'en quelque lieu caché, elle observait ce qu'il faisait;
cela l'obligea de s'approcher d'un grand miroir, et s'adressant à lui:

«Fidèle conseiller, lui dit-il, permets que je voie ce que je peux faire
pour me rendre agréable à la charmante fée du désert, car l'envie que
j'ai de lui plaire m'occupe sans cesse.»

Aussitôt il se peigna, se poudra, se mit une mouche, et voyant sur une
table un habit plus magnifique que le sien, il le mit en diligence.

La fée entra si transportée de joie, qu'elle ne pouvait la modérer.

«Je vous tiens compte, lui dit-elle, des soins que vous prenez pour me
plaire, vous en avez trouvé le secret, même sans le chercher; jugez
donc, seigneur, s'il vous sera difficile, lorsque vous le voudrez.»

Le roi qui avait des raisons pour dire des douceurs à la vieille fée, ne
les épargna pas, et il en obtint insensiblement la liberté de s'aller
promener le long du rivage de la mer. Elle l'avait rendue par son art si
terrible et si orageuse, qu'il n'y avait point de pilotes assez hardis
pour naviguer dessus; ainsi elle ne devait rien craindre de la
complaisance qu'elle avait pour son prisonnier; il sentit quelque
soulagement à ses peines, de pouvoir rêver seul, sans être interrompu
par sa méchante geôlière.

Après avoir marché assez longtemps sur le sable, il se baissa et écrivit
ces vers avec une canne qu'il tenait dans sa main:

      Enfin, je puis en liberté
      Adoucir mes douleurs par un torrent de larmes:
      Hélas! je ne vois plus les charmes
      De l'adorable objet qui m'avait enchanté.

      Toi qui rends aux mortels ce bord inaccessible,
      Mer orageuse, mer terrible,
      Que poussent les vents furieux,
      Tantôt jusqu'aux enfers, et tantôt jusqu'aux cieux,
      Mon coeur est encor moins paisible
      Que tu ne parais à mes yeux.

      Toute-Belle! oh! destin barbare,
      Je perds l'objet de mon amour;
      Oh Ciel! dont l'arrêt m'en sépare,
      Pourquoi diffères-tu de me ravir le jour?

      Divinité des ondes,
      Vous avez de l'amour ressenti le pouvoir;
      Sortez de vos grottes profondes,
      Secourez un amant réduit au désespoir.

Comme il écrivait, il entendit une voix qui attira malgré lui toute son
attention, et, voyant que les flots grossissaient, il regardait de tous
côtés, lorsqu'il aperçut une femme d'une beauté extraordinaire, son
corps n'était couvert que par ses longs cheveux qui, doucement agités
des zéphirs, flottaient sur l'onde. Elle tenait un miroir dans l'une de
ses mains, et un peigne dans l'autre, une longue queue de poisson avec
des nageoires terminait son corps. Le roi demeura bien surpris d'une
rencontre si extraordinaire; dès qu'elle fut à portée de lui parler,
elle lui dit:

«Je sais le triste état où vous êtes réduit par l'éloignement de votre
princesse, et par la bizarre passion que la fée du désert a prise pour
vous; si vous voulez, je vous tirerai de ce lieu fatal où vous languirez
peut-être encore plus de trente ans.»

Le roi ne savait que répondre à cette proposition; ce n'était pas manque
d'envie de sortir de captivité, mais il craignait que la fée du désert
n'eût emprunté cette figure pour le décevoir. Comme il hésitait, la
sirène qui devina ses pensées, lui dit:

«Ne croyez pas que ce soit un piège que je vous tends, je suis de trop
bonne foi pour vouloir servir vos ennemis: le procédé de la fée du
désert et celui du Nain jaune, m'ont aigrie contre eux; je vois tous les
jours votre infortunée princesse, sa beauté et son mérite me font une
égale pitié, et je vous le répète encore, si vous avez de la confiance
en moi, je vous sauverai.

--J'y en ai une si parfaite, s'écria le roi, que je ferai tout ce que
vous m'ordonnerez; mais puisque vous avez vu ma princesse, apprenez-moi
de ses nouvelles.

--Nous perdrions trop de temps à nous en entretenir, lui dit-elle; venez
avec moi, je vais vous porter au château d'acier, et laisser sur ce
rivage une figure qui vous ressemblera si fort, que la fée en sera la
dupe.»

Elle coupa aussitôt des joncs marins, elle en fit un gros paquet, et
soufflant trois fois dessus, elle leur dit:

«Joncs marins, mes amis, je vous ordonne de rester étendus sur le sable,
sans en partir jusqu'à ce que la fée du désert vous vienne enlever.»

Les joncs parurent couverts de peau, et si semblables au roi des mines
d'or, qu'il n'avait jamais vu une chose si surprenante; ils étaient
vêtus d'un habit comme le sien, ils étaient pâles et défaits, comme s'il
se fût noyé; en même temps, la bonne sirène fit asseoir le roi sur sa
grande queue de poisson, et tous les deux voguèrent en pleine mer, avec
une égale satisfaction.

«Je veux bien à présent, lui dit-elle, vous apprendre que lorsque le
méchant Nain jaune eut enlevé Toute-Belle, il la mit, malgré la blessure
que la fée du désert lui avait faite, en trousse derrière lui sur son
terrible chat d'Espagne; elle perdait tant de sang, et elle était si
troublée de cette aventure, que ses forces l'abandonnèrent; elle resta
évanouie pendant tout le chemin; mais le Nain jaune ne voulut point
s'arrêter pour la secourir, qu'il ne se vît en sûreté dans son terrible
palais d'acier: il y fut reçu par les plus belles personnes du monde
qu'il y avait transportées. Chacune à l'envi lui marqua son empressement
pour servir la princesse; elle fut mise dans un lit de drap d'or,
chamarré de perles plus grosses que des noix.

--Ah! s'écria le roi des mines d'or, en interrompant la sirène, il l'a
épousée, je pâme, je me meurs.

--Non, lui dit-elle, seigneur, rassurez-vous, la fermeté de Toute-Belle
l'a garantie des violences de cet affreux nain.

--Achevez donc, dit le roi.

--Qu'ai-je à vous dire davantage? continua la sirène. Elle était dans le
bois, lorsque vous avez passé, elle vous a vu avec la fée du désert,
elle était si fardée qu'elle lui a paru d'une beauté supérieure à la
sienne, son désespoir ne se peut comprendre, elle croit que vous
l'aimez.

--Elle croit que je l'aime! justes dieux, s'écria le roi, dans quelle
fatale erreur est-elle tombée, et que dois-je faire pour l'en détromper?

--Consultez votre coeur, répliqua la sirène avec un gracieux sourire:
lorsque l'on est fortement engagé, l'on n'a pas besoin de conseils.»

En achevant ces mots, ils arrivèrent au château d'acier, le côté de la
mer était le seul endroit que le Nain jaune n'avait pas revêtu de ces
formidables murs qui brûlaient tout le monde.

«Je sais fort bien, dit la sirène au roi, que Toute-Belle est au bord de
la même fontaine où vous la vîtes en passant; mais, comme vous aurez des
ennemis à combattre avant que d'y arriver, voici une épée avec laquelle
vous pouvez tout entreprendre, et affronter les plus grands périls,
pourvu que vous ne la laissiez pas tomber. Adieu, je vais me retirer
sous le rocher que vous voyez; si vous avez besoin de moi pour vous
conduire plus loin avec votre chère princesse, je ne vous manquerai pas;
car la reine sa mère est ma meilleure amie, et c'est pour la servir que
je suis venue vous chercher.»

En achevant ces mots, elle donna au roi une épée faite d'un seul
diamant; les rayons du soleil brillent moins; il en comprit toute
l'utilité, et ne pouvant trouver des termes assez forts pour lui marquer
sa reconnaissance, il la pria d'y vouloir suppléer, en imaginant ce
qu'un coeur bien fait est capable de ressentir pour de si grandes
obligations.

Il faut dire quelque chose de la fée du désert. Comme elle ne vit point
revenir son aimable amant, elle se hâta de l'aller chercher; elle fut
sur le rivage avec cent filles de sa suite, toutes chargées de présents
magnifiques pour le roi. Les unes portaient de grandes corbeilles
remplies de diamants, les autres des vases d'or d'un travail
merveilleux, plusieurs de l'ambre gris, du corail et des perles;
d'autres avaient sur leurs têtes des ballots d'étoffes d'une richesse
inconcevable, quelques autres encore des fruits, des fleurs et jusqu'à
des oiseaux. Mais que devint la fée, qui marchait après cette galante et
nombreuse troupe, lorsqu'elle aperçut les joncs marins, si semblables au
roi des mines d'or, que l'on n'y reconnaissait aucune différence? À
cette vue, frappée d'étonnement, et de la plus vive douleur, elle jeta
un cri si épouvantable qu'il pénétra les cieux, fit trembler les monts,
et retentit jusqu'aux enfers. Mégère furieuse, Alecto, Tisiphone, ne
sauraient prendre des figures plus redoutables que celle qu'elle prit.
Elle se jeta sur le corps du roi, elle pleura, elle hurla, elle mit en
pièces cinquante des plus belles personnes qui l'avaient accompagnée,
les immolant aux mânes de ce cher défunt. Ensuite elle appela onze de
ses soeurs qui étaient fées comme elle, les priant de lui aider à faire
un superbe mausolée à ce jeune héros. Il n'y en eut pas une qui ne fût
la dupe des joncs marins. Cet événement est assez propre à surprendre,
car les fées savaient tout; mais l'habile sirène en savait encore plus
qu'elles.

Pendant qu'elles fournissaient le porphyre, le jaspe, l'agate et le
marbre, les statues, les devises, l'or et le bronze, pour immortaliser
la mémoire du roi qu'elles croyaient mort, il remerciait l'aimable
sirène, la conjurant de lui accorder sa protection; elle s'y engagea de
la meilleure grâce du monde, et disparut à ses yeux. Il n'eut plus rien
à faire qu'à s'avancer vers le château d'acier.

Ainsi guidé par son amour, il marcha à grands pas, regardant d'un oeil
curieux s'il apercevrait son adorable princesse: mais il ne fut pas
longtemps sans occupation; quatre sphinx terribles l'environnèrent, et
jetant sur lui leurs griffes aiguës, ils l'auraient mis en pièces, si
l'épée de diamant n'avait commencé à lui être aussi utile que la sirène
l'avait prédit. Il la fit à peine briller aux yeux de ces monstres,
qu'ils tombèrent sans force à ses pieds: il donna à chacun un coup
mortel, puis s'avançant encore, il trouva six dragons couverts
d'écailles plus difficiles à pénétrer que le fer. Quelque effrayante que
fût cette rencontre, il demeura intrépide, et se servant de sa
redoutable épée, il n'y en eut pas un qu'il ne coupât par la moitié: il
espérait avoir surmonté les plus grandes difficultés, quand il lui en
survint une bien embarrassante. Vingt-quatre nymphes, belles et
gracieuses, vinrent à sa rencontre, tenant de longues guirlandes de
fleurs dont elles lui fermaient le passage.

«Où voulez-vous aller, seigneur? lui dirent-elles. Nous sommes commises
à la garde de ces lieux; si nous vous laissons passer, il en arriverait
à vous et à nous des malheurs infinis; de grâce, ne vous opiniâtrez
point; voudriez-vous tremper votre main victorieuse dans le sang de
vingt-quatre filles innocentes qui ne vous ont jamais causé de
déplaisir?»

Le roi à cette vue demeura interdit et en suspens; il ne savait à quoi
se résoudre: lui qui faisait profession de respecter le beau sexe, et
d'en être le chevalier à toute outrance, il fallait que dans cette
occasion il se portât à le détruire: mais une voix qu'il entendit le
fortifia tout d'un coup.

«Frappe, frappe, n'épargne rien, lui dit cette voix, ou tu perds ta
princesse pour jamais.»

En même temps sans rien répondre à ces nymphes il se jette au milieu
d'elles, rompt leurs guirlandes, les attaque sans nul quartier, et les
dissipe en un moment: c'était un des derniers obstacles qu'il devait
trouver, il entra dans le petit bois où il avait vu Toute-Belle: elle y
était au bord de la fontaine, pâle et languissante. Il l'aborde en
tremblant; il veut se jeter à ses pieds; mais elle s'éloigne de lui avec
autant de vitesse et d'indignation que s'il avait été le Nain jaune.

«Ne me condamnez pas sans m'entendre, madame, lui dit-il; je ne suis ni
infidèle ni coupable; je suis un malheureux qui vous a déjà déplu sans
le vouloir.

--Ah! barbare, s'écria-t-elle, je vous ai vu traverser les airs avec une
personne d'une beauté extraordinaire; est-ce malgré vous que vous
faisiez ce voyage?

--Oui, princesse, lui dit-il, c'était malgré moi; la méchante fée du
désert ne s'est pas contentée de m'enchaîner à un rocher, elle m'a
enlevé dans un char jusqu'à un des bouts de la terre, où je serais
encore à languir sans le secours inespéré d'une sirène bienfaisante, qui
m'a conduit jusqu'ici. Je viens, ma princesse, pour vous arracher des
mains qui vous retiennent captive; ne refusez pas le secours du plus
fidèle de tous les amants.»

Il se jeta à ses pieds, et l'arrêtant par sa robe, il laissa
malheureusement tomber sa redoutable épée. Le Nain jaune, qui se tenait
caché sous une laitue, ne la vit pas plus tôt hors de la main du roi,
qu'en connaissant tout le pouvoir, il se jeta dessus et s'en saisit.

La princesse poussa un cri terrible en apercevant le nain mais ses
plaintes ne servirent qu'à aigrir ce petit monstre: avec deux mots de
son grimoire, il fit paraître deux géants qui chargèrent le roi de
chaînes et de fers.

«C'est à présent, dit le nain, que je suis maître de la destinée de mon
rival; mais je lui veux bien accorder la vie et la liberté de partir de
ces lieux, pourvu que sans différer vous consentiez à m'épouser.

--Ah! que je meure plutôt mille fois, s'écria l'amoureux roi.

--Que vous mouriez, hélas! dit la princesse, seigneur, est-il rien de si
terrible?

--Que vous deveniez la victime de ce monstre, répliqua le roi, est-il
rien de si affreux?

--Mourons donc ensemble, continua-t-elle.

--Laissez-moi, ma princesse, la consolation de mourir pour vous.

--Je consens plutôt, dit-elle au nain, à ce que vous souhaitez.

--À mes yeux, reprit le roi, à mes yeux, vous en ferez votre époux,
cruelle princesse, la vie me serait odieuse!

--Non, dit le Nain jaune, ce ne sera point à tes yeux que je deviendrai
son époux; un rival aimé m'est trop redoutable.»

En achevant ces mots, malgré les pleurs et les cris de Toute-Belle, il
frappa le roi droit au coeur, et l'étendit à ses pieds. La princesse ne
pouvant survivre à son cher amant, se laissa tomber sur son corps, et ne
fut pas longtemps sans unir son âme à la sienne. C'est ainsi que
périrent ces illustres infortunés, sans que la sirène y pût apporter
aucun remède, car la force du charme était dans l'épée de diamant.

Le méchant nain aima mieux voir la princesse privée de vie, que de la
voir entre les bras d'un autre; et la fée du désert ayant appris cette
aventure, détruisit le mausolée qu'elle avait élevé, concevant autant de
haine pour la mémoire du roi des mines d'or qu'elle avait conçu de
passion pour sa personne. La secourable sirène, désolée d'un si grand
malheur, ne put rien obtenir du destin, que de les métamorphoser en
palmiers. Ces deux corps si parfaits devinrent deux beaux arbres,
conservant toujours un amour fidèle l'un pour l'autre, ils se caressent
de leurs branches entrelacées, et immortalisent leurs feux par leur
tendre union.



Le Prince lutin


Il était une fois un roi et une reine qui n'avaient qu'un fils qu'ils
aimaient passionnément, bien qu'il fût très mal fait. Il était aussi
gros que le plus gros homme, et aussi petit que le plus petit nain. Mais
ce n'était rien de la laideur de son visage et de la difformité de son
corps en comparaison de la malice de son esprit: c'était une bête
opiniâtre qui désolait tout le monde. Dès sa plus grande enfance le roi
le remarqua bien, mais la reine en était folle; elle contribuait encore
à le gâter par des complaisances outrées, qui lui faisaient connaître le
pouvoir qu'il avait sur elle; et pour faire sa cour à cette princesse,
il fallait lui dire que son fils était beau et spirituel. Elle voulut
lui donner un nom qui inspirât du respect et de la crainte. Après avoir
longtemps cherché, elle l'appela Furibon.

Quand il fut en âge d'avoir un gouverneur, le roi choisit un prince qui
avait d'anciens droits sur la couronne, qu'il aurait soutenus en homme
de courage, si ses affaires avaient été en meilleur état; mais il y
avait longtemps qu'il n'y pensait plus: toute son application était à
bien élever son fils unique.

Il n'a jamais été un plus beau naturel, un esprit plus vif et plus
pénétrant, plus docile et plus soumis; tout ce qu'il disait avait un
tour heureux et une grâce particulière: sa personne était toute
parfaite.

Le roi ayant choisi ce grand seigneur pour conduire la jeunesse de
Furibon, il lui commanda d'être bien obéissant; mais c'était un indocile
que l'on fouettait cent fois sans le corriger de rien. Le fils de son
gouverneur s'appelait Léandre: tout le monde l'aimait. Les dames le
voyaient très favorablement, mais il ne s'attachait à pas une: elles
l'appelaient le bel indifférent. Elles lui faisaient la guerre sans le
faire changer de manière: il ne quittait presque point Furibon; cette
compagnie ne servait qu'à le faire trouver plus hideux. Il ne
s'approchait des dames que pour leur dire des duretés: tantôt elles
étaient mal habillées, une autre fois elles avaient l'air provincial; il
les accusait devant tout le monde d'être fardées. Il ne voulait savoir
leurs intrigues que pour en parler à la reine, qui les grondait, et pour
les punir, elle les faisait jeûner. Tout cela était cause que l'on
haïssait mortellement Furibon; il le voyait bien, et s'en prenait
presque toujours au jeune Léandre.

«Vous êtes fort heureux, lui disait-il en le regardant de travers: les
dames vous louent et vous applaudissent, elles ne sont pas de même pour
moi.

--Seigneur, répliquait-il modestement, le respect qu'elles ont pour vous
les empêche de se familiariser.

--Elles font fort bien, disait-il, car je les battrais comme plâtre pour
leur apprendre leur devoir.»

Un jour qu'il était arrivé des ambassadeurs de bien loin, le prince,
accompagné de Léandre, resta dans une galerie pour les voir passer. Dès
que les ambassadeurs aperçurent Léandre, ils s'avancèrent, et vinrent
lui faire de profondes révérences, témoignant par des signes leur
admiration; puis, regardant Furibon, ils crurent que c'était son nain;
ils le prirent par le bras, le firent tourner et retourner en dépit
qu'il en eût.

Léandre était au désespoir; il se tuait de leur dire que c'était le fils
du roi, ils ne l'entendaient point; par malheur l'interprète était allé
les attendre chez le roi. Léandre, connaissant qu'ils ne comprenaient
rien à ses signes, s'humiliait encore davantage auprès de Furibon; et
les ambassadeurs, aussi bien que ceux de leur suite, croyant que c'était
un jeu, riaient à s'en trouver mal, et voulaient lui donner des
croquignoles et des nasardes à la mode de leur pays. Ce prince,
désespéré, tira sa petite épée, qui n'était pas plus longue qu'un
éventail; il aurait fait quelque violence, sans le roi qui venait
au-devant des ambassadeurs, et qui demeura bien surpris de cet
emportement. Il leur en demanda excuse, car il savait leur langue; ils
lui répliquèrent que cela ne tirait point à conséquence, qu'ils avaient
bien vu que cet affreux petit nain était de mauvaise humeur. Le roi fut
affligé que la méchante mine de son fils et ses extravagances le fissent
méconnaître.

Quand Furibon ne les vit plus, il prit Léandre par les cheveux, il lui
en arracha deux ou trois poignées: il l'aurait étranglé s'il avait pu;
il lui défendit de paraître jamais devant lui. Le père de Léandre,
offensé du procédé de Furibon, envoya son fils dans un château qu'il
avait à la campagne. Il ne s'y trouva point désoeuvré, il aimait la
chasse, la pêche et la promenade, il savait peindre, il lisait beaucoup,
et jouait de plusieurs instruments. Il s'estima heureux de n'être plus
obligé de faire la cour à son fantasque prince, et, malgré la solitude,
il ne s'ennuyait pas un moment.

Un jour qu'il s'était promené longtemps dans ses jardins, comme la
chaleur augmentait, il entra dans un petit bois dont les arbres étaient
si hauts et si touffus qu'il se trouva agréablement à l'ombre. Il
commençait à jouer de la flûte pour se divertir, lorsqu'il sentit
quelque chose qui faisait plusieurs tours à sa jambe et qui la serrait
très fort. Il regarda ce que ce pouvait être, et fut bien surpris de
voir une grosse couleuvre; il prit son mouchoir, et l'attrapant par la
tête, il allait la tuer; mais elle entortilla encore le reste de son
corps autour de son bras, et, le regardant fixement, elle semblait lui
demander grâce. Un de ses jardiniers arriva là-dessus il n'eut pas plus
tôt aperçu la couleuvre qu'il cria à son maître.

«Seigneur, tenez-la bien, il y a une heure que je la poursuis pour la
tuer; c'est la plus fine bête qui soit au monde, elle désole nos
parterres.»

Léandre jeta encore les yeux sur la couleuvre, qui était tachetée de
mille couleurs extraordinaires, et qui, le regardant toujours, ne
remuait point pour se défendre.

«Puisque tu voulais la tuer, dit-il à son jardinier, et qu'elle est
venue se réfugier auprès de moi, je te défends de lui faire aucun mal,
je veux la nourrir; et quand elle aura quitté sa belle peau, je la
laisserai aller.»

Il retourna chez lui, il la mit dans une grande chambre dont il garda la
clef; il lui fit apporter du son, du lait, des fleurs et des herbes pour
la nourrir et pour la réjouir: voilà une couleuvre fort heureuse! Il
allait quelquefois la voir; dès qu'elle l'apercevait, elle venait
au-devant de lui, rampant et faisant toutes les petites mines et les
airs gracieux dont une couleuvre est capable. Ce prince en était
surpris; mais cependant il n'y faisait pas une grande attention.

Toutes les dames de la cour étaient affligées de son absence; on ne
parlait que de lui, on désirait son retour.

«Hélas! disaient-elles, il n'y a plus de plaisirs à la cour depuis que
Léandre en est parti; le méchant Furibon en est cause. Faut-il qu'il lui
veuille du mal d'être plus aimable et plus aimé que lui? Faut-il que
pour lui plaire il se défigure la taille et le visage? Faut-il que pour
lui ressembler il se disloque les os, qu'il se fende la bouche jusqu'aux
oreilles, qu'il s'apetisse les yeux, qu'il s'arrache le nez? Voilà un
petit magot bien injuste! Il n'aura jamais de joie en sa vie, car il ne
trouvera personne qui ne soit plus beau que lui.»

Quelque méchants que soient les princes, ils ont toujours des flatteurs,
et même les méchants en ont plus que les autres. Furibon avait les
siens: son pouvoir sur l'esprit de la reine le faisait craindre. On lui
conta ce que les dames disaient; il se mit dans une colère qui allait
jusqu'à la fureur. Il entra ainsi dans la chambre de la reine, et lui
dit qu'il allait se tuer à ses yeux, si elle ne trouvait le moyen de
faire périr Léandre. La reine, qui le haïssait parce qu'il était plus
beau que son singe de fils, répliqua qu'il y avait longtemps qu'elle le
regardait comme un traître, qu'elle donnerait volontiers les mains à sa
mort; qu'il fallait qu'il allât avec ses plus confidents à la chasse,
que Léandre y viendrait, et qu'on lui apprendrait bien à se faire aimer
de tout le monde.

Furibon fut donc à la chasse; quand Léandre entendit des chiens et des
cors dans ses bois, il monta à cheval et vint voir qui c'était. Il
demeura fort surpris de la rencontre inopinée du prince; il mit pied à
terre et le salua respectueusement; il le reçut mieux qu'il ne
l'espérait, et lui dit de le suivre. Aussitôt il se détourna, faisant
signe aux assassins de ne pas manquer leur coup. Il s'éloignait fort
vite, lorsqu'un lion d'une grandeur prodigieuse sortit du fond de sa
caverne, et se lançant sur lui, le jeta par terre. Ceux qui
l'accompagnaient prirent la fuite; Léandre resta seul à combattre ce
furieux animal. Il fut à lui l'épée à la main, il hasarda d'en être
dévoré, et par sa valeur et son adresse il sauva son plus cruel ennemi.
Furibon s'était évanoui de peur; Léandre le secourut avec des soins
merveilleux. Lorsqu'il fut un peu revenu, il lui présenta son cheval
pour monter dessus; tout autre qu'un ingrat aurait ressenti jusqu'au
fond du coeur des obligations si vives et si récentes et n'aurait pas
manqué de faire et de dire des merveilles. Point du tout, il ne regarda
pas seulement Léandre, et il ne se servit de son cheval que pour aller
chercher les assassins, auxquels il ordonna de le tuer. Ils
environnèrent Léandre, et il aurait été infailliblement tué s'il avait
eu moins de courage. Il gagna un arbre, il s'y appuya pour n'être pas
attaqué par derrière, il n'épargna aucun de ses ennemis, et combattit en
homme désespéré. Furibon, le croyant mort, se hâta de venir pour se
donner le plaisir de le voir; mais il eut un autre spectacle que celui
auquel il s'attendait, tous ces scélérats rendaient les derniers
soupirs. Quand Léandre le vit, il s'avança et lui dit:

«Seigneur, si c'est par votre ordre que l'on m'assassine, je suis fâché
de m'être défendu.

--Vous êtes un insolent, répliqua le prince en colère; si jamais vous
paraissez devant moi, je vous ferai mourir.»

Léandre ne lui répliqua rien; il se retira fort triste chez lui, et
passa la nuit à songer à ce qu'il devait faire, car il n'y avait pas
d'apparence de tenir tête au fils du roi. Il résolut de voyager par le
monde mais, étant près de partir, il se souvint de la couleuvre; il prit
du lait et des fruits qu'il lui porta. En ouvrant la porte, il aperçut
une lueur extraordinaire qui brillait dans un des coins de la chambre;
il y jeta les yeux, et fut surpris de la présence d'une dame dont l'air
noble et majestueux ne laissait pas douter de la grandeur de sa
naissance; son habit était de satin amarante, brodé de diamants et de
perles. Elle s'avança vers lui d'un air gracieux et lui dit:

«Jeune prince, ne cherchez point ici la couleuvre que vous y avez
apportée, elle n'y est plus; vous me trouvez à sa place pour vous payer
ce qu'elle vous doit; mais il faut vous parler plus intelligiblement.
Sachez que je suis la fée Gentille, fameuse à cause des tours de gaieté
et de souplesse que je sais faire; nous vivons cent ans sans vieillir,
sans maladies, sans chagrins et sans peines; ce terme expiré, nous
devenons couleuvres pendant huit jours: c'est ce temps seul qui nous est
fatal, car alors nous ne pouvons plus prévoir ni empêcher nos malheurs,
et si l'on nous tue, nous ne ressuscitons plus: ces huit jours expirés,
nous reprenons notre forme ordinaire, avec notre beauté, notre pouvoir
et nos trésors. Vous savez à présent, seigneur, les obligations que je
vous ai, il est bien juste que je m'en acquitte; pensez à quoi je peux
vous être utile, et comptez sur moi.»

Le jeune prince, qui n'avait point eu jusque-là de commerce avec les
fées, demeura si surpris qu'il fut longtemps sans pouvoir parler. Mais,
lui faisant une profonde révérence:

«Madame, dit-il, après l'honneur que j'ai eu de vous servir, il me
semble que je n'ai rien à souhaiter de la fortune.

--J'aurais bien du chagrin, répliqua-t-elle, que vous ne me missiez pas
en état de vous être utile. Considérez que je peux vous faire un grand
roi, prolonger votre vie, vous rendre plus aimable, vous donner des
mines de diamants et des maisons pleines d'or; je peux vous rendre
excellent orateur, poète, musicien et peintre; je peux vous faire aimer
des dames, augmenter votre esprit; je peux vous faire lutin aérien,
aquatique et terrestre.»

Léandre l'interrompit en cet endroit.

«Permettez-moi, madame, de vous demander, lui dit-il, à quoi me
servirait d'être lutin.

--À mille choses utiles et agréables, repartit la fée. Vous êtes
invisible quand il vous plaît; vous traversez en un instant le vaste
espace de l'univers; vous vous élevez sans avoir des ailes; vous allez
au fond de la terre sans être mort; vous pénétrez les abîmes de la mer
sans vous noyer; vous entrez partout, quoique les fenêtres et les portes
soient fermées; et, dès que vous le jugez à propos, vous vous laissez
voir sous votre forme naturelle.

--Ah! madame, s'écria-t-il, je choisis d'être lutin; je suis sur le
point de voyager, j'imagine des plaisirs infinis dans ce personnage, et
je le préfère à toutes les autres choses que vous m'avez si
généreusement offertes.

--Soyez lutin, répliqua Gentille en lui passant trois fois la main sur
les yeux et sur le visage; soyez lutin aimé, soyez lutin aimable, soyez
lutin lutinant.»

Ensuite elle l'embrassa et lui donna un petit chapeau rouge, garni de
deux plumes de perroquet.

«Quand vous l'ôterez, on vous verra.»

Léandre, ravi, enfonça le petit chapeau rouge sur sa tête, et souhaita
d'aller dans la forêt cueillir des roses sauvages qu'il y avait
remarquées. En même temps son corps devint aussi léger que sa pensée; il
se transporta dans la forêt, passant par la fenêtre et voltigeant comme
un oiseau; il ne laissa pas de sentir de la crainte lorsqu'il se vit si
élevé, et qu'il traversait la rivière; il appréhendait de tomber dedans
et que le pouvoir de la fée n'eût pas celui de le garantir. Mais il se
trouva heureusement au pied du rosier; il prit trois roses, et revint
sur-le-champ dans la chambre où la fée était encore: il les lui
présenta, étant ravi que son petit coup d'essai eût si bien réussi. Elle
lui dit de garder ces roses; qu'il y en avait une qui lui fournirait
tout l'argent dont il aurait besoin; qu'en mettant l'autre sur la gorge
de sa maîtresse, il connaîtrait si elle était fidèle, et que la dernière
l'empêcherait d'être malade. Puis, sans attendre des remerciements, elle
lui souhaita un heureux voyage et disparut.

Il se réjouit infiniment du beau don qu'il venait d'obtenir.

«Aurais-je pu penser, disait-il que, pour avoir sauvé une pauvre
couleuvre des mains de mon jardinier, il m'en serait revenu des
avantages si rares et si grands? Ô que je vais me réjouir! que je
passerai d'agréables moments! que je saurai de choses! Me voilà
invisible; je serai informé des aventures les plus secrètes.»

Il songea aussi qu'il se ferait un ragoût sensible de prendre quelque
vengeance de Furibon. Il mit promptement ordre à ses affaires, et monta
sur le plus beau cheval de son écurie, appelé Gris-de-lin, suivi de
quelques-uns de ses domestiques vêtus de sa livrée, pour que le bruit de
son retour fût plus tôt répandu.

Il faut savoir que Furibon, qui était un grand menteur, avait dit que
sans son courage Léandre l'aurait assassiné à la chasse; qu'il avait tué
tous ses gens, et qu'il voulait qu'on en fît justice. Le roi, importuné
par la reine, donna ordre qu'on allât l'arrêter de sorte que, lorsqu'il
vint d'un air si résolu, Furibon en fut averti. Il était trop timide
pour l'aller chercher lui-même; il courut dans la chambre de sa mère, et
lui dit que Léandre venait d'arriver, qu'il la priait qu'on l'arrêtât.
La reine, diligente pour tout ce que pouvait désirer son magot de fils,
ne manqua pas d'aller trouver le roi, et le prince, impatient de savoir
ce qui serait résolu, la suivit sans dire mot. Il s'arrêta à la porte,
il en approcha l'oreille, et releva ses cheveux pour mieux entendre.
Léandre entra dans la grande salle du palais avec le petit chapeau rouge
sur sa tête: le voilà devenu invisible. Dès qu'il aperçut Furibon qui
écoutait, il prit un clou avec un marteau, il y attacha rudement son
oreille.

Furibon se désespère, enrage, frappe comme un fou à la porte, poussant
de hauts cris. La reine, à cette voix, courut l'ouvrir; elle acheva
d'emporter l'oreille de son fils; il saignait comme si on l'eût égorgé,
et faisait une laide grimace. La reine inconsolable le met sur ses
genoux, porte la main à son oreille, la baise et l'accommode. Lutin se
saisit d'une poignée de verges dont on fouettait les petits chiens du
roi, et commença d'en donner plusieurs coups sur les mains de la reine
et sur le museau de son fils: elle s'écrie qu'on l'assassine, qu'on
l'assomme. Le roi regarde, le monde accourt, l'on n'aperçoit personne;
l'on dit tout bas que la reine est folle, et que cela ne lui vient que
de douleur de voir l'oreille de Furibon arrachée. Le roi est le premier
à le croire, il l'évite quand elle veut l'approcher: cette scène était
fort plaisante. Enfin le bon Lutin donne encore mille coups à Furibon,
puis il sort de la chambre, passe dans le jardin, et se rend visible. Il
va hardiment cueillir les cerises, les abricots, les fraises et les
fleurs du parterre de la reine: c'était elle seule qui les arrosait, il
y allait de la vie d'y toucher. Les jardiniers, bien surpris, vinrent
dire à leurs majestés que le prince Léandre dépouillait les arbres de
fruits et le jardin de fleurs.

«Quelle insolence! s'écria la reine. Mon petit Furibon! mon cher
poupard, oublie pour un moment ton mal d'oreille, et cours vers ce
scélérat; prends nos gardes, nos mousquetaires, nos gendarmes, nos
courtisans; mets-toi à leur tête, attrape-le et fais-en une capilotade.»

Furibon, animé par sa mère et suivi de mille hommes bien armés, entre
dans le jardin, et voit Léandre sous un arbre qui lui jette une pierre
dont il lui casse le bras, et plus de cent oranges au reste de sa
troupe. On voulut courir vers Léandre, mais en même temps on ne le vit
plus. Il se glissa derrière Furibon qui était déjà bien mal il lui passa
une corde dans les jambes, le voilà tombé sur le nez on le relève et on
le porte dans son lit bien malade.

Léandre, satisfait de cette vengeance, retourna où ses gens
l'attendaient; il leur donna de l'argent et les renvoya dans son
château, ne voulant mener personne avec lui qui pût connaître les
secrets du petit chapeau rouge et des roses. Il n'avait point déterminé
où il voulait aller; il monta sur son beau cheval appelé Gris-de-lin, et
le laissa marcher à l'aventure. Il traversa des bois, des plaines, des
coteaux et des vallées sans compte et sans nombre; il se reposait de
temps en temps, mangeait et dormait, sans rencontrer rien digne de
remarque. Enfin il arriva dans une forêt, où il s'arrêta pour se mettre
un peu à l'ombre, car il faisait grand chaud.

Au bout d'un moment il entendit soupirer et sangloter; il regarda de
tous côtés, il aperçut un homme qui courait, qui s'arrêtait, qui criait,
qui se taisait, qui s'arrachait les cheveux, qui se meurtrissait de
coups; il ne douta point que ce ne fût quelque malheureux insensé. Il
lui parut bien fait et jeune; ses habits avaient été magnifiques, mais
ils étaient tout déchirés. Le prince, touché de compassion, l'aborda:

«Je vous vois dans un état, lui dit-il, si pitoyable, que je ne peux
m'empêcher de vous en demander le sujet, en vous offrant mes services.

--Ah! seigneur, répondit ce jeune homme, il n'y a plus de remède à mes
maux: c'est aujourd'hui que ma chère maîtresse va être sacrifiée à un
vieux jaloux qui a beaucoup de bien, mais qui la rendra la plus
malheureuse personne du monde!

--Elle vous aime donc? dit Léandre.

--Je puis m'en flatter, répliqua-t-il.

--Et dans quel lieu est-elle? continua le prince.

--Dans un château au bout de cette forêt, répondit l'amant.

--Hé bien, attendez-moi, dit encore Léandre, je vous en donnerai de
bonnes nouvelles avant qu'il soit peu.»

En même temps il mit le petit chapeau rouge, et se souhaita dans le
château. Il n'y était pas encore qu'il entendit l'agréable bruit de la
symphonie. En arrivant, tout retentissait de violons et d'instruments.
Il entre dans un grand salon rempli des parents et des amis du vieillard
et de la jeune demoiselle: rien n'était plus aimable qu'elle; mais la
pâleur de son teint, la mélancolie qui paraissait sur son visage et les
larmes qui lui couvraient les yeux de temps en temps marquaient assez sa
peine.

Léandre était alors Lutin, il resta dans un coin pour connaître une
partie de ceux qui étaient présents. Il vit le père et la mère de cette
jolie fille, qui la grondaient tout bas de la mauvaise mine qu'elle
faisait; ensuite ils retournèrent à leur place. Lutin se mit derrière la
mère, et s'approchant de son oreille, il lui dit:

«Puisque tu contrains ta fille de donner sa main à ce vieux magot,
assure-toi qu'avant huit jours tu en seras punie par ta mort.»

Cette femme, effrayée d'entendre une voix et de n'apercevoir personne,
et encore plus de la menace qui lui était faite, jeta un grand cri et
tomba de son haut. Son mari lui demanda ce qu'elle avait. Elle s'écria
qu'elle était morte si le mariage de sa fille s'achevait; qu'elle ne le
souffrirait pas pour tous les trésors du monde. Le mari voulut se moquer
d'elle, il la traitait de visionnaire; mais Lutin s'en approcha et lui
dit:

«Vieil incrédule, si tu ne crois ta femme, il t'en coûtera la vie; romps
l'hymen de ta fille et la donne promptement à celui qu'elle aime.»

Ces paroles produisirent un effet admirable; on congédia sur-le-champ le
fiancé, on lui dit qu'on ne rompait que par des ordres d'en haut. Il en
voulait douter et chicaner, car il était Normand; mais Lutin lui fit un
si terrible hou hou dans l'oreille qu'il en pensa devenir sourd; et pour
l'achever, il lui marcha si fort sur ses pieds goutteux qu'il les
écrasa.

Ainsi on courut chercher l'amant du bois, qui continuait de se
désespérer. Lutin l'attendait avec mille impatiences, et il n'y avait
que sa jeune maîtresse qui pût en avoir davantage. L'amant et la
maîtresse furent sur le point de mourir de joie; le festin qui avait été
préparé pour les noces du vieillard servit à celles de ces heureux
amants; et Lutin, se délutinant, parut tout d'un coup à la porte de la
salle, comme un étranger qui était attiré par le bruit de la fête. Dès
que le marié l'aperçut, il courut se jeter à ses pieds, le nommant de
tous les noms que sa reconnaissance pouvait lui fournir. Il passa deux
jours dans ce château, et s'il avait voulu il les aurait ruinés, car ils
lui offrirent tout leur bien; il ne quitta une si bonne compagnie
qu'avec regret.

Il continua son voyage, et se rendit dans une grande ville où était une
reine qui se faisait un plaisir de grossir sa cour des plus belles
personnes de son royaume. Léandre en arrivant se fit faire le plus grand
équipage que l'on eût jamais vu; mais aussi il n'avait qu'à secouer sa
rose, et l'argent ne manquait point. Il est aisé de juger qu'étant beau,
jeune, spirituel, et surtout magnifique, la reine et toutes les
princesses le reçurent avec mille témoignages d'estime et de
considération.

Cette cour était des plus galantes; n'y point aimer, c'était se donner
un ridicule: il voulut suivre la coutume, et pensa qu'il se ferait un
jeu de l'amour, et qu'en s'en allant il laisserait sa passion comme son
train. Il jeta les yeux sur une des filles d'honneur de la reine, qu'on
appelait la belle Blondine. C'était une personne fort accomplie, mais si
froide et si sérieuse qu'il ne savait pas trop par où s'y prendre pour
lui plaire.

Il lui donnait des fêtes enchantées, le bal et la comédie tous les
soirs; il lui faisait venir des raretés des quatre parties du monde,
tout cela ne pouvait la toucher; et plus elle lui paraissait
indifférente, plus il s'obstinait à lui plaire: ce qui l'engageait
davantage, c'est qu'il croyait qu'elle n'avait jamais rien aimé. Pour
être plus certain, il lui prit envie d'éprouver sa rose; il la mit en
badinant sur la gorge de Blondine: en même temps, de fraîche et
d'épanouie qu'elle était, elle devint sèche et fanée. Il n'en fallut pas
davantage pour faire connaître à Léandre qu'il avait un rival aimé; il
le ressentit vivement, et, pour en être convaincu par ses yeux, il se
souhaita le soir dans la chambre de Blondine. Il y vit entrer un
musicien de la plus méchante mine qu'il est possible; il lui hurla trois
ou quatre couplets qu'il avait faits pour elle, dont les paroles et la
musique étaient détestables; mais elle s'en récréait comme de la plus
belle chose qu'elle eût entendue de sa vie; il faisait des grimaces de
possédé, qu'elle louait, tant elle était folle de lui; et enfin elle
permit à ce crasseux de lui baiser la main pour sa peine. Lutin outré se
jeta sur l'impertinent musicien, et le poussant rudement contre un
balcon, il le jeta dans le jardin, où il se cassa ce qui lui restait de
dents.

Si la foudre était tombée sur Blondine, elle n'aurait pas été plus
surprise; elle crut que c'était un esprit. Lutin sortit de la chambre
sans se laisser voir, et sur-le-champ il retourna chez lui, où il
écrivit à Blondine tous les reproches qu'elle méritait. Sans attendre sa
réponse il partit, laissant son équipage à ses écuyers et à ses
gentilshommes; il récompensa le reste de ses gens. Il prit le fidèle
Gris-de-lin et monta dessus, bien résolu de ne plus aimer après un tel
tour.

Léandre s'éloigna d'une vitesse extrême. Il fut longtemps chagrin; mais
sa raison et l'absence le guérirent. Il se rendit dans une autre ville,
où il apprit en arrivant qu'il y avait ce jour-là une grande cérémonie
pour une fille qu'on allait mettre parmi les vestales, quoiqu'elle n'y
voulût point entrer. Le prince en fut touché; il semblait que son petit
chapeau rouge ne lui devait servir que pour réparer les torts publics et
pour consoler les affligés. Il courut au temple; la jeune enfant était
couronnée de fleurs, vêtue de blanc, couverte de ses cheveux; deux de
ses frères la conduisaient par la main, et sa mère la suivait avec une
grosse troupe d'hommes et de femmes; la plus ancienne des vestales
attendait à la porte du temple. En même temps Lutin cria à tue-tête:

«Arrêtez, arrêtez, mauvais frères, mère inconsidérée, arrêtez, le ciel
s'oppose à cette injuste cérémonie! Si vous passez outre, vous serez
écrasés comme des grenouilles.»

On regardait de tous côtés sans voir d'où venaient ces terribles
menaces. Les frères dirent que c'était l'amant de leur soeur qui s'était
caché au fond de quelque trou pour faire ainsi l'oracle; mais Lutin en
colère prit un long bâton et leur en donna cent coups. On voyait hausser
et baisser le bâton sur leurs épaules, comme un marteau dont on aurait
frappé l'enclume; il n'y avait plus moyen de dire que les coups
n'étaient pas réels. La frayeur saisit les vestales, elles s'enfuirent;
chacun en fit autant. Lutin resta avec la jeune victime. Il ôta
promptement son petit chapeau, et lui demanda en quoi il pouvait la
servir. Elle lui dit, avec plus de hardiesse qu'on n'en aurait attendu
d'une fille de son âge, qu'il y avait un cavalier qui ne lui était pas
indifférent, mais qu'il lui manquait du bien; il leur secoua tant la
rose de la fée Gentille qu'il leur laissa dix millions: ils se marièrent
et vécurent très heureux.

La dernière aventure qu'il eut fut la plus agréable. En entrant dans une
grande forêt, il entendit les cris plaintifs d'une jeune personne: il ne
douta point qu'on ne lui fît quelque violence; il regarda de tous côtés,
et enfin il aperçut quatre hommes bien armés qui emmenaient une fille
qui paraissait avoir treize ou quatorze ans. Il s'approcha au plus vite
et leur cria:

«Que vous a fait cette enfant pour la traiter comme une esclave?

--Ha! ha! mon petit seigneur, dit le plus apparent de la troupe, de quoi
vous mêlez-vous?

--Je vous ordonne, ajouta Léandre, de la laisser tout à l'heure.

--Oui, oui, nous n'y manquerons pas», s'écrièrent-ils en riant.

Le prince en colère se jette par terre et met le petit chapeau rouge,
car il ne trouvait pas trop nécessaire d'attaquer lui seul quatre hommes
qui étaient assez forts pour en battre douze.

Quand il eut son petit chapeau, bien fin qui l'aurait vu; les voleurs
dirent:

«Il a fui, ce n'est pas la peine de le chercher; attrapons seulement son
cheval.»

Il y en eut un qui resta avec la jeune fille pour la garder, pendant que
les trois autres coururent après Gris-de-lin qui leur donnait bien de
l'exercice: la petite fille continuait de crier et de se plaindre.

«Hélas! ma belle princesse, disait-elle, que j'étais heureuse dans votre
palais! Comment pourrai-je vivre éloignée de vous? Si vous saviez ma
triste aventure, vous enverriez vos amazones après la pauvre
Abricotine.»

Léandre l'écoutait et sans tarder il saisit le bras du voleur qui la
retenait, et l'attacha contre un arbre, sans qu'il eût le temps ni la
force de se défendre, car il ne voyait pas même celui qui le liait. Aux
cris qu'il fit, il y eut un de ses camarades qui vint tout essoufflé et
lui demanda qui l'avait attaché.

«Je n'en sais rien, dit-il, je n'ai vu personne.

--C'est pour t'excuser, dit l'autre; mais je sais depuis longtemps que
tu n'es qu'un poltron, je vais te traiter comme tu le mérites.»

Il lui donna une vingtaine de coups d'étrivière.

Lutin se divertissait fort à le voir crier; puis, s'approchant du second
voleur, il lui prit les bras et l'attacha vis-à-vis de son camarade. Il
ne manqua pas alors de lui dire:

«Hé bien! brave homme, qui vient donc de te garrotter? N'es-tu pas un
grand poltron de l'avoir souffert?»

L'autre ne disait mot, et baissait la tête de honte, ne pouvant imaginer
par quel moyen il avait été attaché sans avoir vu personne.

Cependant Abricotine profita de ce moment pour fuir, sans savoir même où
elle allait. Léandre, ne la voyant plus, appela trois fois Gris-de-lin,
qui, se sentant pressé d'aller trouver son maître, se défit en deux
coups de pieds des deux voleurs qui l'avaient poursuivi; il cassa la
tête de l'un, et trois côtes de l'autre. Il n'était plus question que de
rejoindre Abricotine, car elle avait paru fort jolie à Lutin; il
souhaita d'être où était cette jeune fille. En même temps il y fut; il
la trouva si lasse, si lasse, qu'elle s'appuyait contre les arbres, ne
pouvant se soutenir. Lorsqu'elle aperçut Gris-de-lin, qui venait si
gaillardement, elle s'écria:

«Bon, bon, voici un joli cheval qui reportera Abricotine au palais des
plaisirs.»

Lutin l'entendait bien, mais elle ne le voyait pas. Il s'approche,
Gris-de-lin s'arrête, elle se jette dessus; Lutin la serre entre ses
bras, et la met doucement devant lui. Ô qu'Abricotine eut de peur de
sentir quelqu'un et de ne voir personne! Elle n'osait remuer, elle
fermait les yeux de crainte d'apercevoir un esprit; elle ne disait pas
un pauvre petit mot. Le prince, qui avait toujours dans ses poches les
meilleures dragées du monde, lui en voulut mettre dans la bouche, mais
elle serrait les dents et les lèvres.

Enfin il ôta son petit chapeau, et lui dit:

«Comment, Abricotine, vous êtes bien timide de me craindre si fort:
c'est moi qui vous ai tirée de la main des voleurs.»

Elle ouvrit les yeux et le reconnut.

«Ah! seigneur, dit-elle, je vous dois tout! Il est vrai que j'avais
grande peur d'être avec un invisible.

--Je ne suis point invisible, répliqua-t-il, mais apparemment que vous
aviez mal aux yeux, et que cela vous empêchait de me voir.»

Abricotine le crut, quoique d'ailleurs elle eût beaucoup d'esprit. Après
avoir parlé quelque temps de choses indifférentes, Léandre la pria de
lui apprendre son âge, son pays, et par quel hasard elle était tombée
entre les mains des voleurs.

«Je vous ai trop d'obligation, dit-elle, pour refuser de satisfaire
votre curiosité; mais, seigneur, je vous supplie de songer moins à
m'écouter qu'à avancer notre voyage.

«Une fée dont le savoir n'a rien d'égal s'entêta si fort d'un certain
prince, qu'encore qu'elle fût la première fée qui eût eu la faiblesse
d'aimer, elle ne laissa pas de l'épouser en dépit de toutes les autres,
qui lui représentaient sans cesse le tort qu'elle faisait à l'ordre de
féerie: elles ne voulurent plus qu'elle demeurât avec elles, et tout ce
qu'elle put faire, ce fut de se bâtir un grand palais proche de leur
royaume. Mais le prince qu'elle avait épousé se lassa d'elle: il était
au désespoir de ce qu'elle devinait tout ce qu'il faisait. Dès qu'il
avait le moindre penchant pour une autre, elle lui faisait le sabbat, et
rendait laide à faire peur la plus jolie personne du monde.

«Ce prince, se trouvant gêné par l'excès d'une tendresse si incommode,
partit un beau matin sur des chevaux de poste, et s'en alla bien loin,
bien loin, se fourrer dans un grand trou au fond d'une montagne, afin
qu'elle ne pût le trouver. Cela ne réussit pas; elle le suivit, et lui
dit qu'elle était grosse, qu'elle le conjurait de revenir à son palais,
qu'elle lui donnerait de l'argent, des chevaux, des chiens, des armes;
qu'elle ferait faire un manège, un jeu de paume et un mail pour le
divertir. Tout cela ne put le persuader; il était naturellement
opiniâtre et libertin. Il lui dit cent duretés; il l'appela vieille fée
et loup-garou.

«Tu es bien heureux, lui dit-elle, que je sois plus sage que tu n'es
fou: car je ferais de toi, si je voulais, un chat criant éternellement
sur les gouttières, ou un vilain crapaud barbotant dans la boue, ou une
citrouille, ou une chouette; mais le plus grand mal que je puisse te
faire, c'est de t'abandonner à ton extravagance. Reste dans ton trou,
dans ta caverne obscure avec les ours, appelle les bergères du
voisinage; tu connaîtras avec le temps la différence qu'il y a entre des
gredines et des paysannes, ou une fée comme moi, qui peut se rendre
aussi charmante qu'elle le veut.

«Elle entra aussitôt dans son carrosse volant, et s'en alla plus vite
qu'un oiseau. Dès qu'elle fut de retour, elle transporta son palais,
elle en chassa les gardes et les officiers: elle prit des femmes de race
d'amazones; elle les envoya autour de son île pour y faire une garde
exacte, afin qu'aucun homme n'y pût entrer. Elle nomma ce lieu l'île des
Plaisirs tranquilles; elle disait toujours qu'on n'en pouvait avoir de
véritables quand on faisait quelque société avec les hommes: elle éleva
sa fille dans cette opinion. Il n'a jamais été une plus belle personne:
c'est la princesse que je sers; et comme les plaisirs règnent avec elle,
on ne vieillit point dans son palais: telle que vous me voyez, j'ai plus
de deux cents ans. Quand ma maîtresse fut grande, sa mère la fée lui
laissa son île; elle lui donna des leçons excellentes pour vivre
heureuse: elle retourna dans le royaume de féerie, et la princesse des
Plaisirs tranquilles gouverne son état d'une manière admirable.

«Il ne me souvient pas, depuis que je suis au monde, d'avoir vu d'autres
hommes que les voleurs qui m'avaient enlevée, et vous, seigneur. Ces
gens-là m'ont dit qu'ils étaient envoyés par un certain laid et malbâti,
appelé Furibon, qui aime ma maîtresse, et n'a jamais vu que son
portrait. Ils rôdaient autour de l'île sans oser y mettre le pied: nos
amazones sont trop vigilantes pour laisser entrer personne mais, comme
j'ai soin des oiseaux de la princesse, je laissai envoler son beau
perroquet, et dans la crainte d'être grondée, je sortis imprudemment de
l'île pour l'aller chercher; ils m'attrapèrent et m'auraient emmenée
avec eux sans votre secours.

--Si vous êtes sensible à la reconnaissance, dit Léandre, ne puis-je pas
espérer, belle Abricotine, que vous me ferez entrer dans l'île des
Plaisirs tranquilles, et que je verrai cette merveilleuse princesse qui
ne vieillit point?

--Ah! seigneur, lui dit-elle, nous serions perdus, vous et moi, si nous
faisions une telle entreprise! Il vous doit être aisé de vous passer
d'un bien que vous ne connaissez point; vous n'avez jamais été dans ce
palais, figurez-vous qu'il n'y en a point.

--Il n'est pas si facile que vous le pensez, répliqua le prince, d'ôter
de sa mémoire les choses qui s'y placent agréablement; et je ne conviens
pas avec vous que ce soit un moyen bien sûr pour avoir des plaisirs
tranquilles, d'en bannir absolument notre sexe.

--Seigneur, répondit-elle, il ne m'appartient pas de décider là-dessus;
je vous avoue même que si tous les hommes vous ressemblaient, je serais
bien d'avis que la princesse fît d'autres lois; mais puisque n'en ayant
jamais vu que cinq, j'en ai trouvé quatre si méchants, je conclus que le
nombre des mauvais est supérieur à celui des bons, et qu'il vaut mieux
les bannir tous.»

En parlant ainsi ils arrivèrent au bord d'une grosse rivière. Abricotine
sauta légèrement à terre.

«Adieu, seigneur, dit-elle au prince en lui faisant une profonde
révérence; je vous souhaite tant de bonheur que toute la terre soit pour
vous l'île des Plaisirs: retirez-vous promptement, crainte que nos
amazones ne vous aperçoivent.

--Et moi, dit-il, belle Abricotine, je vous souhaite un coeur sensible,
afin d'avoir quelquefois part dans votre souvenir.»

En même temps il s'éloigna et fut dans le plus épais d'un bois qu'il
voyait proche de la rivière; il ôta la selle et la bride à Gris-de-lin,
pour qu'il pût se promener et paître l'herbe: il mit le petit chapeau
rouge, et se souhaita dans l'île des Plaisirs tranquilles. Son souhait
s'accomplit sur-le-champ, il se trouva dans le lieu du monde le plus
beau et le moins commun.

Le palais était d'or pur; il s'élevait dessus des figures de cristal et
de pierreries, qui représentaient le zodiaque et toutes les merveilles
de la nature, les sciences et les arts, les éléments, la mer et les
poissons, la terre et les animaux, les chasses de Diane avec ses
nymphes, les nobles exercices des amazones, les amusements de la vie
champêtre, les troupeaux des bergères et leurs chiens, les soins de la
vie rustique, l'agriculture, les moissons, les jardins, les fleurs, les
abeilles; et parmi tant de différentes choses, il n'y paraissait ni
hommes, ni garçons, pas un pauvre petit amour. La fée avait été trop en
colère contre son léger époux pour faire grâce à son sexe infidèle.

«Abricotine ne m'a point trompé, dit le prince en lui-même; l'on a banni
de ces lieux jusqu'à l'idée des hommes: voyons donc s'ils y perdent
beaucoup.»

Il entra dans le palais, et rencontrait à chaque pas des choses si
merveilleuses que, lorsqu'il y avait une fois jeté les yeux, il se
faisait une violence extrême pour les en retirer. L'or et les diamants
étaient bien moins rares par leurs qualités que par la manière dont ils
étaient employés. Il voyait de tous côtés des jeunes personnes d'un air
doux, innocent, riantes et belles comme le beau jour. Il traversa un
grand nombre de vastes appartements: les uns étaient remplis de ces
beaux morceaux de la Chine dont l'odeur, jointe à la bizarrerie des
couleurs et des figures, plaisent infiniment; d'autres étaient de
porcelaines si fines que l'on voyait le jour au travers des murailles
qui en étaient faites; d'autres étaient de cristal de roche gravé: il y
en avait d'ambre et de corail, de lapis, d'agate, de cornaline et celui
de la princesse était tout entier de grandes glaces de miroirs: car on
ne pouvait trop multiplier un objet si charmant.

Son trône était fait d'une seule perle creusée en coquille où elle
s'asseyait fort commodément; il était environné de girandoles garnies de
rubis et de diamants, mais c'était moins que rien auprès de
l'incomparable beauté de la princesse. Son air enfantin avait toutes les
grâces des plus jeunes personnes, avec toutes les manières de celles qui
sont déjà formées. Rien n'était égal à la douceur et à la vivacité de
ses yeux: il était impossible de lui trouver un défaut. Elle souriait
gracieusement à ses filles d'honneur, qui s'étaient ce jour-là vêtues en
nymphes pour la divertir.

Comme elle ne voyait point Abricotine, elle leur demanda où elle était.
Les nymphes répondirent qu'elles l'avaient cherchée inutilement, qu'elle
ne paraissait point. Lutin, mourant d'envie de causer, prit un petit ton
de voix de perroquet (car il y en avait plusieurs dans la chambre), et
dit:

«Charmante princesse, Abricotine reviendra bientôt; elle courait grand
risque d'être enlevée, sans un jeune prince qu'elle a trouvé.»

La princesse demeura surprise de ce que lui disait le perroquet, car il
avait répondu très juste.

«Vous êtes bien joli, petit perroquet, lui dit-elle, mais vous avez
l'air de vous tromper, et quand Abricotine sera venue, elle vous
fouettera.

--Je ne serai point fouetté, répondit Lutin, contrefaisant toujours le
perroquet; elle vous contera l'envie qu'avait cet étranger de pouvoir
venir dans ce palais pour détruire dans votre esprit les fausses idées
que vous avez prises contre son sexe.

--En vérité, perroquet, s'écria la princesse, c'est dommage que vous ne
soyez pas tous les jours aussi aimable, je vous aimerais chèrement.

--Ah! s'il ne faut que causer pour plaire, répliqua Lutin, je ne
cesserai pas un moment de parler.

--Mais, continua la princesse, ne jureriez-vous pas que perroquet est
sorcier?

--Il est bien plus amoureux que sorcier», dit-il.

Dans ce moment Abricotine entra, et vint se jeter aux pieds de sa belle
maîtresse: elle lui apprit son aventure, et lui fit le portrait du
prince avec des couleurs fort vives et fort avantageuses.

«J'aurais haï tous les hommes, ajouta-t-elle, si je n'avais pas vu
celui-là. Ah! madame, qu'il est charmant! Son air et toutes ses manières
ont quelque chose de noble et spirituel; et comme tout ce qu'il dit
plaît infiniment, je crois que j'ai bien fait de ne le pas emmener.»

La princesse ne répliqua rien là-dessus, mais elle continua de
questionner Abricotine sur le prince: si elle ne savait point son nom,
son pays, sa naissance, d'où il venait, où il allait; et ensuite elle
tomba dans une profonde rêverie.

Lutin examinait tout, et continuant de parler comme il avait commencé:

«Abricotine est une ingrate, madame, dit-il; ce pauvre étranger mourra
de chagrin s'il ne vous voit pas.

--Hé bien, perroquet, qu'il en meure, répondit la princesse en
soupirant; et puisque tu te mêles de raisonner en personne d'esprit, et
non pas en petit oiseau, je te défends de me parler jamais de cet
inconnu.»

Léandre était ravi de voir que le récit d'Abricotine et celui du
perroquet avaient fait tant d'impression sur la princesse; il la
regardait avec un plaisir qui lui fit oublier ses serments de n'aimer de
sa vie: il n'y avait aussi aucune comparaison à faire entre elle et la
coquette Blondine.

«Est-ce possible, disait-il en lui-même, que ce chef-d'oeuvre de la
nature, que ce miracle de nos jours demeure éternellement dans une île,
sans qu'aucun mortel ose en approcher! Mais, continuait-il, de quoi
m'importe que tous les autres en soient bannis, puisque j'ai le bonheur
d'y être, que je la vois, que je l'entends, que je l'admire, et que je
l'aime déjà éperdument!»

Il était tard, la princesse passa dans un salon de marbre et de
porphyre, où plusieurs fontaines jaillissantes entretenaient une
agréable fraîcheur. Dès qu'elle fut entrée, la symphonie commença, et
l'on servit un souper somptueux. Il y avait dans les côtés de la salle
de longues volières remplies d'oiseaux rares dont Abricotine prenait
soin.

Léandre avait appris dans ses voyages la manière de chanter comme eux,
il en contrefit même qui n'y étaient pas. La princesse écoute, regarde,
s'émerveille, sort de table et s'approche. Lutin gazouille la moitié
plus fort et plus haut; et prenant la voix d'un serin de Canarie, il dit
ces paroles, où il fit un air impromptu:

      Les plus beaux jours de la vie
      S'écoulent sans agrément;
      Si l'amour n'est de la partie,
      On les passe tristement:
      Aimez, aimez tendrement,
      Tout ici vous y convie;
      Faites le choix d'un amant,
      L'amour même vous en prie.

La princesse, encore plus surprise, fit venir Abricotine, et lui demanda
si elle avait appris à chanter à quelqu'un de ses serins. Elle lui dit
que non, mais qu'elle croyait que les serins pouvaient bien avoir autant
d'esprit que les perroquets. La princesse sourit, et s'imagina
qu'Abricotine avait donné des leçons à la gent volatile; elle se remit à
table pour achever son souper.

Léandre avait assez fait de chemin pour avoir bon appétit; il s'approcha
de ce grand repas, dont la seule odeur réjouissait. La princesse avait
un chat bleu fort à la mode, qu'elle aimait beaucoup; une de ses filles
d'honneur le tenait entre ses bras elle lui dit:

«Madame, je vous avertis que Bluet a faim.»

On le mit à table avec une petite assiette d'or, et dessus une serviette
à dentelle bien pliée: il avait un grelot d'or avec un collier de
perles, et, d'un air de raminagrobis, il commença à manger.

«Ho, ho, dit Lutin en lui-même, un gros matou bleu, qui n'a peut-être
jamais pris de souris, et qui n'est pas assurément de meilleure maison
que moi, a l'honneur de manger avec ma belle princesse! Je voudrais bien
savoir s'il l'aime autant que je le fais, et s'il est juste que je
n'avale que de la fumée quand il croque de bons morceaux.»

Il ôta tout doucement le chat bleu, il s'assit dans le fauteuil et le
mit sur lui. Personne ne voyait Lutin: comment l'aurait-on vu? il avait
le petit chapeau rouge. La princesse mettait perdreaux, cailleteaux,
faisandeaux, sur l'assiette d'or de Bluet; perdreaux, cailleteaux,
faisandeaux, disparaissaient en un moment; toute la cour disait: «jamais
chat bleu n'a mangé d'un plus grand appétit.» Il y avait des ragoûts
excellents; Lutin prenait une fourchette, et, tenant la patte du chat,
il tâtait aux ragoûts: il la tirait quelquefois un peu trop fort; Bluet
n'entendait point raillerie, il miaulait et voulait égratigner comme un
chat désespéré; la princesse disait: «Que l'on approche cette tourte ou
cette fricassée au pauvre Bluet voyez comme il crie pour en avoir;»
Léandre riait tout bas d'une si plaisante aventure, mais il avait grande
soif, n'étant point accoutumé à faire de si longs repas sans boire; il
attrapa un gros melon avec la patte du chat, qui le désaltéra un peu; et
le souper étant presque fini, il courut au buffet et prit deux
bouteilles d'un nectar délicieux.

La princesse entra dans son cabinet; elle dit à Abricotine de la suivre
et de fermer la porte. Lutin marchait sur ses pas, et se trouva en tiers
sans être aperçu. La princesse dit à sa confidente:

«Avoue-moi que tu as exagéré en me faisant le portrait de cet inconnu;
il n'est pas, ce me semble, possible qu'il soit si aimable.

--Je vous proteste, madame, répliqua-t-elle, que, si j'ai manqué en
quelque chose, c'est à n'en avoir pas dit assez.»

La princesse soupira et se tut pour un moment; puis, reprenant la
parole:

«Je te sais bon gré, dit-elle, de lui avoir refusé de l'amener avec toi.

--Mais, madame, répondit Abricotine (qui était une franche finette, et
qui pénétrait déjà les pensées de sa maîtresse), quand il serait venu
admirer les merveilles de ces beaux lieux, quel mal vous en pouvait-il
arriver? Voulez-vous être éternellement inconnue dans un coin du monde,
cachée au reste des mortels? De quoi vous sert tant de grandeur, de
pompe, de magnificence, si elle n'est vue de personne?

--Tais-toi, tais-toi, petite causeuse, dit la princesse, ne trouble
point l'heureux repos dont je jouis depuis six cents ans. Penses-tu que,
si je menais une vie inquiète et turbulente, j'eusse vécu un si grand
nombre d'années? Il n'y a que les plaisirs innocents et tranquilles qui
puissent produire de tels effets. N'avons-nous pas lu dans les plus
belles histoires les révolutions des plus grands états, les coups
imprévus d'une fortune inconstante, les désordres inouïs de l'amour, les
peines de l'absence ou de la jalousie? Qu'est-ce qui produit toutes ces
alarmes et toutes ces afflictions? le seul commerce que les humains ont
les uns avec les autres. Je suis, grâce aux soins de ma mère, exempte de
toutes ces traverses; je ne connais ni les amertumes du coeur, ni les
désirs inutiles, ni l'envie, ni l'amour, ni la haine. Ah! vivons, vivons
toujours avec la même indifférence!»

Abricotine n'osa répondre; la princesse attendit quelque temps, puis
elle lui demanda si elle n'avait rien à dire. Elle répliqua qu'elle
pensait qu'il était donc bien inutile d'avoir envoyé son portrait dans
plusieurs cours, où il ne servirait qu'à faire des misérables; que
chacun aurait envie de l'avoir, et que, n'y pouvant réussir, ils se
désespéreraient.

«Je t'avoue, malgré cela, dit la princesse, que je voudrais que mon
portrait tombât entre les mains de cet étranger dont tu ne sais pas le
nom.

--Hé! madame, répondit-elle, n'a-t-il pas déjà un désir assez violent de
vous voir? Voudriez-vous l'augmenter?

--Oui, s'écria la princesse, un certain mouvement de vanité qui m'avait
été inconnu jusqu'à présent m'en fait naître l'envie.»

Lutin écoutait tout sans perdre un mot; il y en avait plusieurs qui lui
donnaient de flatteuses espérances, et quelques autres les détruisaient
absolument.

Il était tard, la princesse entra dans sa chambre pour se coucher. Lutin
aurait bien voulu la suivre à sa toilette; mais, encore qu'il le pût, le
respect qu'il avait pour elle l'en empêcha; il lui semblait qu'il ne
devait prendre que les libertés qu'elle aurait bien voulu lui accorder;
et sa passion était si délicate et si ingénieuse qu'il se tourmentait
sur les plus petites choses.

Il entra dans un cabinet proche de la chambre de la princesse, pour
avoir au moins le plaisir de l'entendre parler. Elle demandait dans ce
moment à Abricotine si elle n'avait rien vu d'extraordinaire dans son
petit voyage.

«Madame, lui dit-elle, j'ai passé par une forêt où j'ai vu des animaux
qui ressemblaient à des enfants; ils sautent et dansent sur les arbres
comme des écureuils; ils sont fort laids, mais leur adresse est sans
pareille.

--Ah! que j'en voudrais avoir! dit la princesse; s'ils étaient moins
légers, on en pourrait attraper.»

Lutin, qui avait passé par cette forêt, se douta bien que c'étaient des
singes. Aussitôt il s'y souhaita; il en prit une douzaine, de gros, de
petits, et de plusieurs couleurs différentes; il les mit avec bien de la
peine dans un grand sac, puis se souhaita à Paris, où il avait entendu
dire que l'on trouvait tout ce qu'on voulait pour de l'argent. Il fut
acheter chez Dautel, qui est un curieux, un petit carrosse tout d'or, où
il fit atteler six singes verts, avec de petits harnais de maroquin
couleur de feu garnis d'or; il alla ensuite chez Brioché, fameux joueur
de marionnettes, il y trouva deux singes de mérite: le plus spirituel
s'appelait Briscambille, et l'autre Perceforêt, qui étaient très galants
et bien élevés: il habilla Briscambille en roi, et le mit dans le
carrosse; Perceforêt servait de cocher, les autres singes étaient vêtus
en pages; jamais rien n'a été plus gracieux. Il mit le carrosse et les
singes bottés dans le même sac; et, comme la princesse n'était pas
encore couchée, elle entendit dans sa galerie le bruit du petit
carrosse, et ses nymphes vinrent lui conter l'arrivée du roi des Nains.
En même temps le carrosse entra dans sa chambre avec le cortège
singenois; et les singes de campagne ne laissaient pas de faire des
tours de passe-passe, qui valaient bien ceux de Briscambille et de
Perceforêt. Pour dire la vérité, Lutin conduisait toute la machine: il
tira le magot du petit carrosse d'or, lequel tenait une boîte couverte
de diamants, qu'il présenta de fort bonne grâce à la princesse. Elle
l'ouvrit promptement, et trouva dedans un billet, où elle lut ces vers:

      Que de beautés! que d'agréments!
      Palais délicieux, que vous êtes charmant!
      Mais vous ne l'êtes pas encore
      Autant que celle que j'adore.

      Bienheureuse tranquillité
      Qui régnez dans ce lieu champêtre,
      Je perds chez vous ma liberté,
      Sans oser en parler ni me faire connaître!

Il est aisé de juger de sa surprise: Briscambille fit signe à Perceforêt
de venir danser avec lui. Tous les fagotins si renommés n'approchent en
rien de l'habileté de ceux-ci. Mais la princesse, inquiète de ne pouvoir
deviner d'où venaient ces vers, congédia les baladins plus tôt qu'elle
n'aurait fait, quoiqu'ils la divertissent infiniment, et qu'elle eût
fait d'abord des éclats de rire à s'en trouver mal. Enfin elle
s'abandonna tout entière à ses réflexions, sans quelle pût démêler un
mystère si caché.

Léandre, content de l'attention avec laquelle ses vers avaient été lus,
et du plaisir que la princesse avait pris à voir les singes, ne songea
qu'à prendre un peu de repos, car il en avait un grand besoin; mais il
craignait de choisir un appartement occupé par quelqu'une des nymphes de
la princesse. Il demeura quelque temps dans la grande galerie du palais,
ensuite il descendit. Il trouva une porte ouverte; il entra sans bruit
dans un appartement bas, le plus beau et le plus agréable que l'on ait
jamais vu: il y avait un lit de gaze or et vert, relevé en festons avec
des cordons de perles et des glands de rubis et d'émeraudes. Il faisait
déjà assez de jour pour pouvoir admirer l'extraordinaire magnificence de
ce meuble. Après avoir bien fermé la porte, il s'endormit; mais le
souvenir de sa belle princesse le réveilla plusieurs fois, et il ne put
s'empêcher de pousser d'amoureux soupirs vers elle.

Il se leva de si bonne heure qu'il eut le temps de s'impatienter
jusqu'au moment qu'il pouvait la voir; et, regardant de tous côtés, il
aperçut une toile préparée et des couleurs; il se souvint en même temps
de ce que sa princesse avait dit à Abricotine sur son portrait; et, sans
perdre un moment (car il peignait mieux que les plus excellents
maîtres), il s'assit devant un grand miroir, et fit son portrait; il
peignit dans un ovale celui de la princesse, l'ayant si vivement dans
son imagination qu'il n'avait pas besoin de la voir pour cette première
ébauche; il perfectionna ensuite l'ouvrage sur elle sans qu'elle s'en
aperçût. Et, comme c'était l'envie de lui plaire qui le faisait
travailler, jamais portrait n'a été mieux fini; il s'était peint un
genou en terre, soutenant le portrait de la princesse d'une main, et de
l'autre un rouleau où il y avait écrit:

Elle est mieux dans mon coeur.

Lorsqu'elle entra dans son cabinet, elle fut étonnée d'y voir le
portrait d'un homme; elle y attacha ses yeux avec une surprise d'autant
plus grande qu'elle y reconnut aussi le sien, et que les paroles qui
étaient écrites sur le rouleau lui donnaient une ample matière de
curiosité et de rêverie: elle était seule dans ce moment, elle ne
pouvait que juger d'une aventure si extraordinaire; mais elle se
persuadait que c'était Abricotine qui lui avait fait cette galanterie:
il ne lui restait qu'à savoir si le portrait de ce cavalier était
l'effet de son imagination, ou s'il avait un original; elle se leva
brusquement, et courut appeler Abricotine. Lutin était déjà avec le
petit chapeau rouge dans le cabinet, fort curieux d'entendre ce qui
s'allait passer.

La princesse dit à Abricotine de jeter les yeux sur cette peinture, et
de lui en dire son sentiment. Dès qu'elle l'eut regardée, elle s'écria:

«Je vous proteste, madame, que c'est le portrait de ce généreux étranger
auquel je dois la vie. Oui, c'est lui, je n'en puis douter; voilà ses
traits, sa taille, ses cheveux, et son air.

--Tu feins d'être surprise, dit la princesse en souriant, mais c'est toi
qui l'as mis ici.

--Moi, madame! reprit Abricotine, je vous jure que je n'ai vu de ma vie
ce tableau; serais-je assez hardie pour vous cacher une chose qui vous
intéresse? Et par quel miracle serait-il entre mes mains? Je ne sais
point peindre, il n'a jamais entré d'homme dans ces lieux; le voilà
cependant peint avec vous.

--Je suis saisie de peur, dit la princesse; il faut que quelque démon
l'ait apporté.

--Madame, dit Abricotine, ne serait-ce point l'amour? Si vous le croyez
comme moi, j'ose vous donner un conseil: brûlons-le tout à l'heure.

--Quel dommage, dit la princesse en soupirant; il me semble que mon
cabinet ne peut être mieux orné que par ce tableau.»

Elle le regardait en disant ces mots. Mais Abricotine s'opiniâtre à
soutenir qu'elle devait brûler une chose qui ne pouvait être venue là
que pas un pouvoir magique.

«Et ces paroles: Elle est mieux dans mon coeur, dit la princesse, les
brûlerons-nous aussi?

--Il ne faut faire grâce à rien, répondit Abricotine, pas même à votre
portrait.»

Elle courut sur-le-champ quérir du feu. La princesse s'approcha d'une
fenêtre, ne pouvant plus regarder un portrait qui faisait tant
d'impression sur son coeur; mais Lutin ne voulant pas souffrir qu'on le
brûlât, profita de ce moment pour le prendre et pour se sauver sans
qu'elle s'en aperçût. Il était à peine sorti de son cabinet qu'elle se
tourna pour voir encore ce portrait enchanteur qui lui plaisait si fort.
Quelle fut sa surprise de ne le trouver plus? Elle cherche de tous
côtés. Abricotine rentre; elle lui demande si c'est elle qui vient de
l'ôter. Elle l'assure que non; et cette dernière aventure achève de les
effrayer.

Aussitôt il cacha le portrait et revint sur ses pas; il avait un extrême
plaisir d'entendre et de voir si souvent sa belle princesse; il mangeait
tous les jours à sa table avec chat bleu qui n'en faisait pas meilleure
chère: cependant il manquait beaucoup à la satisfaction de Lutin,
puisqu'il n'osait ni parler, ni se faire voir; et il est rare qu'un
invisible se fasse aimer.

La princesse avait un goût universel pour les belles choses dans la
situation où était son coeur, elle avait besoin d'amusement. Comme elle
était un jour avec toutes ses nymphes, elle leur dit qu'elle aurait un
grand plaisir de savoir comment les dames étaient vêtues dans les
différentes cours de l'univers, afin de s'habiller de la manière la plus
galante. Il n'en fallut pas davantage pour déterminer Lutin à courir
l'univers: il enfonce son petit chapeau rouge, et se souhaite en Chine;
il achète là les plus belles étoffes, et prend un modèle d'habits; il
vole à Siam où il en use de même; il parcourt toutes les quatre parties
du monde en trois jours: à mesure qu'il était chargé, il venait au
palais des Plaisirs tranquilles cacher dans une chambre tout ce qu'il
apportait. Quand il eut ainsi rassemblé un nombre de raretés infinies
(car l'argent ne lui coûtait rien, et sa rose en fournissait sans
cesse), il fut acheter cinq ou six douzaines de poupées qu'il fit
habiller à Paris; c'est l'endroit du monde où les modes ont le plus de
cours. Il y en avait de toutes les manières, et d'une magnificence sans
pareille. Lutin les arrangea dans le cabinet de la princesse.

Lorsqu'elle y entra, l'on n'a jamais été plus agréablement surpris:
chacune tenait un présent, soit montres, bracelets, boutons de diamants,
colliers; la plus apparente avait une boîte de portrait. La princesse
l'ouvrit, et trouva celui de Léandre; l'idée qu'elle conservait du
premier lui fit reconnaître le second. Elle fit un grand cri; puis,
regardant Abricotine, elle lui dit:

«Je ne sais que comprendre à tout ce qui se passe depuis quelque temps
dans ce palais: mes oiseaux y sont pleins d'esprit; il semble que je
n'aie qu'à former des souhaits pour être obéie: je vois deux fois le
portrait de celui qui t'a sauvé de la main des voleurs; voilà des
étoffes, des diamants, des broderies, des dentelles et des raretés
infinies. Quelle est donc la fée, quel est donc le démon qui prend soin
de me rendre de si agréables services?»

Léandre, l'entendant parler, écrivit ces mots sur ses tablettes et les
jeta aux pieds de la princesse:

      Non je ne suis démon ni fée,
      Je suis un amant malheureux
      Qui n'ose paraître à vos yeux:
      Plaignez du moins ma destinée
      LE PRINCE LUTIN.

Les tablettes étaient si brillantes d'or et de pierreries qu'aussitôt
elle les aperçut; elle les ouvrit et lut ce que Lutin avait écrit, avec
le dernier étonnement.

«Cet invisible est donc un monstre, disait-elle, puisqu'il n'ose se
montrer. Mais, s'il était vrai qu'il eût quelque attachement pour moi,
il n'aurait guère de délicatesse de me présenter un portrait si
touchant; il faut qu'il ne m'aime point, d'exposer mon coeur à cette
épreuve, ou qu'il ait bonne opinion de lui-même, de se croire encore
plus aimable.

--J'ai entendu dire, madame, répliqua Abricotine, que les lutins sont
composés d'air et de feu; qu'ils n'ont point de corps, et que c'est
seulement leur esprit et leur volonté qui agit.

--J'en suis très aise, répliqua la princesse; un tel amant ne peut guère
troubler le repos de ma vie.»

Léandre était ravi de l'entendre et de la voir si occupée de son
portrait: il se souvint qu'il y avait dans une grotte où elle allait
souvent un piédestal sur lequel on devait poser une Diane qui n'était
pas encore finie; il s'y plaça avec un habit extraordinaire, couronné de
lauriers, et tenant une lyre à la main, dont il jouait mieux qu'Apollon.
Il attendait impatiemment que sa princesse s'y rendît, comme elle
faisait tous les jours. C'était le lieu où elle venait rêver à
l'inconnu. Ce que lui en avait dit Abricotine, joint au plaisir qu'elle
avait à regarder le portrait de Léandre, ne lui laissait plus guère de
repos. Elle aimait la solitude, et son humeur enjouée avait si fort
changé que ses nymphes ne la reconnaissaient plus.

Lorsqu'elle entra dans la grotte, elle fit signe qu'on ne la suivît pas;
ses nymphes s'éloignèrent chacune dans des allées séparées. Elle se jeta
sur un lit de gazon; elle soupira, elle répandit quelques larmes; elle
parla même, mais c'était si bas que Lutin ne put l'entendre: il avait
mis le petit chapeau rouge pour qu'elle ne le vît pas d'abord; ensuite
il l'ôta, elle l'aperçut avec une surprise extrême; elle s'imagina que
c'était une statue, car il affectait de ne point sortir de l'attitude
qu'il avait choisie; elle le regardait avec une joie mêlée de crainte.
Cette vision si peu attendue l'étonnait; mais au fond le plaisir
chassait la peur, et elle s'accoutumait à voir une figure si approchante
du naturel, lorsque le prince, accordant sa lyre à sa voix, chanta ces
paroles:

      Que ce séjour est dangereux!
      Le plus indifférent y deviendrait sensible.
      En vain j'ai prétendu n'être plus amoureux,
      J'en perds ici l'espoir: la chose est impossible!

      Pourquoi dit-on que ce palais
      Est le lieu des plaisirs tranquilles?
      J'y perds ma liberté sitôt que j'y parais,
      Et, pour m'en garantir, mes soins sont inutiles,

      Je cède à mon ardent amour,
      Et voudrais être ici jusqu'à mon dernier jour.

Quelque charmante que fût la voix de Léandre, la princesse ne put
résister à la frayeur qui la saisit; elle pâlit tout d'un coup et tomba
évanouie. Lutin, alarmé, sauta du piédestal à terre, et remit son petit
chapeau rouge pour n'être vu de personne. Il prit la princesse entre ses
bras, il la secourut avec un zèle et une ardeur sans pareils. Elle
ouvrit ses beaux yeux, elle regarda de tous côtés comme pour le
chercher, elle n'aperçut personne; mais elle sentit quelqu'un auprès
d'elle qui lui prenait les mains, qui les baisait, qui les mouillait de
larmes. Elle fut longtemps sans oser parler, son esprit agité flottait
entre la crainte et l'espérance; elle craignait Lutin, mais elle
l'aimait quand il prenait la figure de l'inconnu. Enfin elle s'écria:

«Lutin, galant Lutin, que n'êtes-vous celui que je souhaite!»

À ces mots, Lutin allait se déclarer, mais il n'osa encore le faire.

«Si j'effraye l'objet que j'adore, disait-il, si elle me craint, elle ne
voudra point m'aimer.»

Ces considérations le firent taire, et l'obligèrent de se retirer dans
un coin de la grotte.

La princesse, croyant être seule, appela Abricotine et lui conta les
merveilles de la statue animée; que sa voix était céleste, et que, dans
son évanouissement, Lutin l'avait fort bien secourue.

«Quel dommage, disait-elle, que ce Lutin soit difforme et affreux! car
se peut-il des manières plus gracieuses et plus aimables que les
siennes?

--Et qui vous a dit, madame, répliqua Abricotine, qu'il soit tel que
vous vous le figurez? Psyché ne croyait-elle pas que l'amour était un
serpent? Votre aventure a quelque chose de semblable à la sienne, vous
n'êtes pas moins belle. Si c'était Cupidon qui vous aimât, ne
l'aimeriez-vous point?

--Si Cupidon et l'inconnu sont la même chose, dit la princesse en
rougissant, hélas! je veux bien aimer Cupidon! Mais que je suis éloignée
d'un pareil bonheur! je m'attache à une chimère, et ce portrait fatal de
l'inconnu, joint à ce que tu m'en as dit, me jettent dans des
dispositions si opposées aux préceptes que j'ai reçus de ma mère que je
ne peux trop craindre d'en être punie.

--Hé! madame, dit Abricotine en l'interrompant, n'avez-vous pas déjà
assez de peines? pourquoi prévoir des malheurs qui n'arriveront jamais?»

Il est aisé de s'imaginer tout le plaisir que cette conversation fit à
Léandre.

Cependant le petit Furibon, toujours amoureux de la princesse sans
l'avoir vue, attendait impatiemment le retour de ses quatre hommes qu'il
avait envoyés à l'île des Plaisirs tranquilles; il en revint un, qui lui
rendit compte de tout. Il lui dit qu'elle était défendue par des
amazones; et qu'à moins de mener une grosse armée, il n'entrerait jamais
dans l'île.

Le roi son père venait de mourir, il se trouva maître de tout. Il
assembla plus de quatre cent mille hommes, et partit à leur tête.
C'était là un beau général; Briscambille ou Perceforêt auraient mieux
fait que lui: son cheval de bataille n'avait pas une demi-aune de haut.
Quand les amazones aperçurent cette grande armée, elles en vinrent
donner avis à la princesse, qui ne manqua pas d'envoyer la fidèle
Abricotine au royaume des fées, pour prier sa mère de lui mander ce
qu'elle devait faire pour chasser le petit Furibon de ses états. Mais
Abricotine trouva la fée fort en colère:

«Je n'ignore rien de ce que fait ma fille, lui dit-elle; le prince
Léandre est dans son palais; il l'aime, il en est aimé. Tous mes soins
n'ont pu la garantir de la tyrannie de l'amour; la voilà sous son fatal
empire. Hélas! le cruel n'est pas content des maux qu'il m'a faits; il
exerce encore son pouvoir sur ce que j'aimais plus que ma vie! Tels sont
les décrets du destin, je ne puis m'y opposer. Retirez-vous, Abricotine,
je ne veux plus entendre parler de cette fille dont les sentiments me
donnent tant de chagrin!»

Abricotine vint apprendre à la princesse ces mauvaises nouvelles; il ne
s'en fallut presque rien qu'elle ne se désespérât. Lutin était auprès
d'elle sans qu'elle le vît: il connaissait avec une peine extrême
l'excès de sa douleur. Il n'osa lui parler dans ce moment; mais il se
souvint que Furibon était fort intéressé, et qu'en lui donnant bien de
l'argent peut-être qu'il se retirerait.

Il s'habilla en amazone, il se souhaita dans la forêt pour reprendre son
cheval. Dès qu'il l'eut appelé «Gris-de-lin!», Gris-de-lin vint à lui,
sautant et bondissant car il s'était bien ennuyé d'être si longtemps
éloigné de son cher maître. Mais, quand il le vit vêtu en femme, il ne
le reconnaissait plus, et craignait d'être trompé. Léandre arriva au
camp de Furibon: tout le monde le prit pour une amazone, tant il était
beau. On fut dire au roi qu'une jeune dame demandait à lui parler de la
part de la princesse des Plaisirs tranquilles. Il prit promptement son
manteau royal et se mit sur son trône: l'on eût dit que c'était un gros
crapaud qui contrefaisait le roi.

Léandre le harangua, et lui dit que la princesse préférant une vie douce
et paisible aux embarras de la guerre, elle lui envoyait offrir de
l'argent autant qu'il en voudrait, pour qu'il la laissât en paix; qu'à
la vérité, s'il refusait cette proposition, elle ne négligerait rien
pour se défendre. Furibon répliqua qu'il voulait bien avoir pitié
d'elle; qu'il lui accordait l'honneur de sa protection, et qu'elle
n'avait qu'à lui envoyer cent mille mille mille millions de pistoles,
qu'aussitôt il retournerait dans son royaume. Léandre dit que l'on
serait trop longtemps à compter cent mille mille mille millions de
pistoles, qu'il n'avait qu'à dire combien il en voulait de chambres
pleines, et que la princesse était assez généreuse et assez puissante
pour n'y pas regarder de si près. Furibon demeura bien étonné qu'au lieu
de lui demander à rabattre, on lui proposât d'augmenter; il pensa en
lui-même qu'il fallait prendre tout l'argent qu'il pourrait, puis
arrêter l'amazone et la tuer pour qu'elle ne retournât point vers sa
maîtresse.

Il dit à Léandre qu'il voulait trente chambres bien grandes toutes
remplies de pièces d'or, et qu'il donnait sa parole royale qu'il s'en
retournerait. Léandre fut conduit dans les chambres qu'il devait remplir
d'or; il prit la rose et la secoua, la secoua tant et tant qu'il en
tomba pistoles, quadruples, louis, écus d'or, nobles à la rose,
souverains, guinées, sequins; cela tombait comme une grosse pluie: il y
a peu de chose dans le monde qui soit plus joli.

Furibon se ravissait, s'extasiait, et plus il voyait d'or, plus il avait
d'envie de prendre l'amazone et d'attraper la princesse. Dès que les
trente chambres furent pleines, il cria à ses gardes:

«Arrêtez, arrêtez cette friponne, c'est de la fausse monnaie qu'elle
m'apporte.»

Tous les gardes se voulurent jeter sur l'amazone, mais en même temps le
petit chapeau rouge fut mis, et Lutin disparut. Ils crurent qu'il était
sorti, ils coururent après lui et laissèrent Furibon seul. Dans ce
moment Lutin le prit par les cheveux, et lui coupa la tête comme à un
poulet, sans que le petit malheureux roi vît la main qui l'égorgeait.

Quand Lutin eut sa tête, il se souhaita dans le palais des Plaisirs. La
princesse se promenait, rêvant tristement à ce que sa mère lui avait
mandé, et aux moyens de repousser Furibon, qu'elle imaginait difficiles,
étant seule avec un petit nombre d'amazones, qui ne pourraient la
défendre contre quatre cent mille hommes; elle vit tout d'un coup une
tête en l'air, sans que personne la tînt. Ce prodige l'étonna si fort
qu'elle ne savait qu'en penser. Ce fut bien pis quand on posa cette tête
à ses pieds, sans qu'elle vît la main qui la tenait. Aussitôt elle
entendit une voix qui lui dit: Ne craignez plus, charmante princesse,
Furibon ne vous fera jamais de mal.

Abricotine reconnut la voix de Léandre, et s'écria:

«Je vous proteste, madame, que l'invisible qui parle est l'étranger qui
m'a secourue.»

La princesse parut étonnée et ravie.

«Ah, dit-elle, s'il est vrai que Lutin et l'étranger soient une même
chose, j'avoue que j'aurais bien du plaisir de lui témoigner ma
reconnaissance!»

Lutin repartit:

«Je veux encore travailler à la mériter.»

En effet, il retourna à l'armée de Furibon, où le bruit de sa mort
venait de se répandre. Dès qu'il y parut avec ses habits ordinaires,
chacun vint à lui; les capitaines et les soldats l'environnèrent,
poussant de grands cris de joie: ils le reconnurent pour leur roi, et
que la couronne lui appartenait. Il leur donna libéralement à partager
entre eux les trente chambres pleines d'or, de manière que cette armée
fût riche à jamais. Et, après quelques cérémonies qui assuraient Léandre
de la foi des soldats, il retourna encore vers sa princesse, ordonnant à
son armée de s'en aller à petites journées dans son royaume. La
princesse s'était couchée, et le profond respect que ce prince avait
pour elle l'empêcha d'entrer dans sa chambre; il se retira dans la
sienne, car il avait toujours couché en bas. Il était lui-même assez
fatigué pour avoir besoin de repos; cela fit qu'il ne pensa point à
fermer la porte aussi soigneusement qu'il le faisait d'ordinaire.

La princesse mourait de chaud et d'inquiétude; elle se leva plus matin
que l'aurore, et descendit en déshabillé dans son appartement bas. Mais
quelle surprise fut la sienne d'y trouver Léandre endormi sur un lit!
Elle eut tout le temps de le regarder sans être vue, et de se convaincre
que c'était la personne dont elle avait le portrait dans sa boîte de
diamants.

«Il n'est pas possible, disait-elle, que ce soit ici Lutin, car les
lutins dorment-ils? Est-ce là un corps d'air et de feu, qui ne remplit
aucun espace, comme le dit Abricotine?»

Elle touchait doucement ses cheveux, elle l'écoutait respirer, elle ne
pouvait s'arracher d'auprès de lui; tantôt elle était ravie de l'avoir
trouvé, tantôt elle en était alarmée. Dans le temps qu'elle était le
plus attentive à le regarder, sa mère la fée entra, avec un bruit si
épouvantable que Léandre s'éveilla en sursaut. Quelle surprise et quelle
affliction pour lui de voir sa princesse dans le dernier désespoir! Sa
mère l'entraînait, la chargeant de mille reproches. Oh! quelle douleur
pour ces jeunes amants! ils se trouvaient sur le point d'être séparés
pour jamais. La princesse n'osait rien dire à la terrible fée; elle
jetait les yeux sur Léandre, comme pour lui demander quelque secours.

Il jugea bien qu'il ne pouvait pas la retenir malgré une personne si
puissante, mais il chercha dans son éloquence et dans sa soumission les
moyens de toucher cette mère irritée. Il courut après elle, il se jeta à
ses pieds; il la conjura d'avoir pitié d'un jeune roi qui ne changerait
jamais pour sa fille, et qui ferait sa souveraine félicité de la rendre
heureuse. La princesse, encouragée par son exemple, embrassa aussitôt
les genoux de sa mère, et lui dit que sans le roi elle ne pouvait être
contente, et qu'elle lui avait de grandes obligations.

«Vous ne connaissez pas les disgrâces de l'amour, s'écria la fée, et les
trahisons dont ces aimables trompeurs sont capables; ils ne nous
enchantent que pour nous empoisonner; je l'ai éprouvé. Voulez-vous avoir
une destinée semblable à la mienne?

--Ah! madame, répliqua la princesse, n'y a-t-il point d'exception? Les
assurances que le roi vous donne, et qui paraissent si sincères, ne
semblent-elles pas me mettre à couvert de ce que vous craignez?»

L'opiniâtre fée les laissait soupirer à ses pieds; c'était inutilement
qu'ils mouillaient ses mains de leurs larmes, elle y paraissait
insensible; et sans doute elle ne leur aurait point pardonné, si
l'aimable fée Gentille n'eût paru dans la chambre, plus brillante que le
soleil. Les Grâces l'accompagnaient; elle était suivie d'une troupe
d'Amours, de jeux et de Plaisirs, qui chantaient mille chansons
agréables et nouvelles; ils folâtraient comme des enfants.

Elle embrassa la vieille fée.

«Ma chère soeur, lui dit-elle, je suis persuadée que vous n'avez pas
oublié les bons offices que je vous rendis lorsque vous voulûtes revenir
dans notre royaume; sans moi vous n'y auriez jamais été reçue, et depuis
ce temps-là je ne vous ai demandé aucun service; mais enfin le temps est
venu de m'en rendre un essentiel. Pardonnez à cette belle princesse,
consentez que ce jeune roi l'épouse, je vous réponds qu'il ne changera
point pour elle. Leurs jours seront filés d'or et de soie; cette
alliance vous comblera de satisfaction, et je n'oublierai jamais le
plaisir que vous m'aurez fait.

--Je consens à tout ce que vous souhaitez, charmante Gentille, s'écria
la fée. Venez, mes enfants, venez entre mes bras recevoir l'assurance de
mon amitié.»

À ces mots elle embrassa la princesse et son amant. La fée Gentille,
ravie de joie, et toute la troupe commencèrent les chants d'hyménée; et
la douceur de cette symphonie ayant réveillé toutes les nymphes du
palais, elles accoururent avec de légères robes de gaze pour apprendre
ce qui se passait.

Quelle agréable surprise pour Abricotine! Elle eut à peine jeté les yeux
sur Léandre qu'elle le reconnut, et, lui voyant tenir la main de la
princesse, elle ne douta point de leur commun bonheur. C'est ce qui lui
fut confirmé lorsque la mère fée dit qu'elle voulait transporter l'île
des Plaisirs tranquilles, le château et toutes les merveilles qu'il
renfermait, dans le royaume de Léandre; qu'elle y demeurerait avec eux
et qu'elle leur ferait encore de plus grands biens.

«Quelque chose que votre générosité vous inspire, madame, lui dit le
roi, il est impossible que vous puissiez me faire un présent qui égale
celui que je reçois aujourd'hui; vous me rendez le plus heureux de tous
les hommes, et je sens bien que j'en suis aussi le plus reconnaissant.»

Ce petit compliment plut fort à la fée: elle était du vieux temps, où
l'on complimentait tout un jour sur le pied d'une mouche.

Comme Gentille pensait à tout, elle avait fait transporter, par la vertu
de Brelic-breloc, les généraux et les capitaines de l'armée de Furibon
au palais de la princesse, afin qu'ils fussent témoins de la galante
fête qui allait se passer. Elle en prit soin en effet; et cinq ou six
volumes ne suffiraient point pour décrire les comédies, les opéras, les
courses de bagues, les musiques, les combats de gladiateurs, les chasses
et les autres magnificences qu'il y eut à ces charmantes noces. Le plus
singulier de l'aventure, c'est que chaque nymphe trouva parmi les braves
que Gentille avait attirés dans ces beaux lieux un époux aussi passionné
que s'ils s'étaient vus depuis dix ans. Ce n'était néanmoins qu'une
connaissance au plus de vingt-quatre heures; mais la petite baguette
produit des effets encore plus extraordinaires.



La Grenouille bienfaisante


Il était une fois un roi, qui soutenait depuis longtemps une guerre
contre ses voisins. Après plusieurs batailles, on mit le siège devant sa
ville capitale; il craignit pour la reine, et la voyant grosse, il la
pria de se retirer dans un château qu'il avait fait fortifier, et où il
n'était jamais allé qu'une fois. La reine employa les prières et les
larmes pour lui persuader de la laisser auprès de lui; elle voulait
partager sa fortune, et jeta les hauts cris lorsqu'il la mit dans son
chariot pour la faire partir; cependant il ordonna à ses gardes de
l'accompagner, et lui promit de se dérober le plus secrètement qu'il
pourrait pour l'aller voir: c'était une espérance dont il la flattait;
car le château était fort éloigné, environné d'une épaisse forêt, et à
moins d'en savoir bien les routes, l'on n'y pouvait arriver.

La reine partit, très attendrie de laisser son mari dans les périls de
la guerre; on la conduisait à petites journées, de crainte qu'elle ne
fût malade de la fatigue d'un si long voyage; enfin elle arriva dans son
château, bien inquiète et bien chagrine. Après qu'elle se fut assez
reposée, elle voulut se promener aux environs, et elle ne trouvait rien
qui pût la divertir; elle jetait les yeux de tous côtés; elle voyait de
grands déserts qui lui donnaient plus de chagrins que de plaisirs; elle
les regardait tristement, et disait quelquefois:

«Quelle comparaison du séjour où je suis, à celui où j'ai été toute ma
vie! si j'y reste encore longtemps, il faut que je meure: à qui parler
dans ces lieux solitaires? avec qui puis-je soulager mes inquiétudes, et
qu'ai-je fait au roi pour m'avoir exilée? Il semble qu'il veuille me
faire ressentir toute l'amertume de son absence, lorsqu'il me relègue
dans un château si désagréable.»

C'est ainsi qu'elle se plaignait; et quoiqu'il lui écrivît tous les
jours, et qu'il lui donnât de fort bonnes nouvelles du siège, elle
s'affligeait de plus en plus, et prit la résolution de s'en retourner
auprès du roi; mais comme les officiers qu'il lui avait donnés, avaient
ordre de ne la ramener que lorsqu'il lui enverrait un courrier exprès,
elle ne témoigna point ce qu'elle méditait, et se fit faire un petit
char, où il n'y avait place que pour elle, disant qu'elle voulait aller
quelquefois à la chasse. Elle conduisait elle-même les chevaux, et
suivait les chiens de si près que les veneurs allaient moins vite
qu'elle: par ce moyen elle se rendait maîtresse de son char, et de s'en
aller quand elle voudrait. Il n'y avait qu'une difficulté, c'est qu'elle
ne savait point les routes de la forêt; mais elle se flatta que les
dieux la conduiraient à bon port; et après leur avoir fait quelques
petits sacrifices, elle dit qu'elle voulait qu'on fît une grande chasse,
et que tout le monde y vînt, qu'elle monterait dans son char, que chacun
irait par différentes routes, pour ne laisser aucune retraite aux bêtes
sauvages. Ainsi l'on se partagea: la jeune reine, qui croyait revoir
bientôt son époux, avait pris un habit très avantageux; sa capeline
était couverte de plumes de différentes couleurs, sa veste toute garnie
de pierreries et sa beauté, qui n'avait rien de commun, la faisait
paraître une seconde Diane.

Dans le temps qu'on était le plus occupé du plaisir de la chasse, elle
lâcha la bride à ses chevaux, et les anima de la voix et de quelques
coups de fouet. Après avoir marché assez vite, ils prirent le galop, et
ensuite le mors aux dents, le chariot semblait traîné par les vents, les
yeux auraient eu peine à le suivre; la pauvre reine se repentit, mais
trop tard, de sa témérité:

«Qu'ai-je prétendu, disait-elle, me pouvait-il convenir de conduire
toute seule des chevaux si fiers et si peu dociles? Hélas! que va-t-il
m'arriver? ah! si le roi me croyait exposée au péril où je suis, que
deviendrait-il, lui qui m'aime si chèrement, et qui ne m'a éloignée de
sa ville capitale, que pour me mettre en plus grande sûreté; voilà comme
j'ai répondu à ses tendres soins, et ce cher enfant que je porte dans
mon sein, va être aussi bien que moi la victime de mon imprudence.»

L'air retentissait de ses douloureuses plaintes; elle invoquait les
dieux, elle appelait les fées à son secours, et les dieux et les fées
l'avaient abandonnée: le chariot fut renversé, elle n'eut pas la force
de se jeter assez promptement à terre, son pied demeura pris entre la
roue et l'essieu; il est aisé de croire qu'il ne fallait pas moins qu'un
miracle pour la sauver, après un si terrible accident.

Elle resta enfin étendue sur la terre, au pied d'un arbre; elle n'avait
ni pouls ni voix, son visage était tout couvert de sang; elle était
demeurée longtemps en cet état; lorsqu'elle ouvrit les yeux, elle vit
auprès d'elle une femme d'une grandeur gigantesque, couverte seulement
de la peau d'un lion; ses bras et ses jambes étaient nus, ses cheveux
noués ensemble avec une peau sèche de serpent, dont la tête pendait sur
ses épaules, une massue de pierre à la main, qui lui servait de canne
pour s'appuyer, et un carquois plein de flèches au côté. Une figure si
extraordinaire persuada la reine qu'elle était morte; car elle ne
croyait pas qu'après de si grands accidents elle dût vivre encore, et
parlant tout bas:

«Je ne suis point surprise, dit-elle, qu'on ait tant de peine à se
résoudre à la mort, ce qu'on voit dans l'autre monde est bien affreux.»

La géante qui l'écoutait, ne put s'empêcher de rire de l'opinion où elle
était d'être morte:

«Reprends tes esprits, lui dit-elle, sache que tu es encore au nombre
des vivants: mais ton sort n'en sera guère moins triste. Je suis la fée
Lionne, qui demeure proche d'ici; il faut que tu viennes passer ta vie
avec moi.»

La reine la regarda tristement, et lui dit:

«Si vous vouliez, madame Lionne, me ramener dans mon château, et
prescrire au roi ce qu'il vous donnera pour ma rançon, il m'aime si
chèrement, qu'il ne refuserait pas même la moitié de son royaume?

--Non, lui répondit-elle, je suis suffisamment riche, il m'ennuyait
depuis quelque temps d'être seule, tu as de l'esprit, peut-être que tu
me divertiras.»

En achevant ces paroles, elle prit la figure d'une lionne, et chargeant
la reine sur son dos, elle l'emporta au fond de sa terrible grotte. Dès
qu'elle y fut, elle la guérît avec une liqueur dont elle la frotta.

Quelle surprise et quelle douleur pour la reine, de se voir dans cet
affreux séjour! l'on y descendait par dix mille marches, qui
conduisaient jusqu'au centre de la terre; il n'y avait point d'autre
lumière que celle de plusieurs grosses lampes qui réfléchissaient sur un
lac de vif-argent. Il était couvert de monstres, dont les différentes
figures auraient épouvanté une reine moins timide; les hiboux et les
chouettes, quelques corbeaux et d'autres oiseaux de sinistre augure s'y
faisaient entendre; l'on apercevait dans un lointain une montagne d'où
coulaient des eaux presque dormantes; ce sont toutes les larmes que les
amants malheureux ont jamais versées, dont les tristes amours ont fait
des réservoirs. Les arbres étaient toujours dépouillés de feuilles et de
fruits, la terre couverte de soucis, de ronces et d'orties. La
nourriture convenait au climat d'un pays si maudit; quelques racines
sèches, des marrons d'Inde et des pommes d'églantier, c'est tout ce qui
s'offrait pour soulager la faim des infortunés qui tombaient entre les
mains de la fée Lionne.

Sitôt que la reine se trouva en état de travailler, la fée lui dit
qu'elle pouvait se faire une cabane, parce qu'elle resterait toute sa
vie avec elle. À ces mots cette princesse n'eut pas la force de retenir
ses larmes:

«Hé! que vous ai-je fait, s'écria-t-elle, pour me garder ici? Si la fin
de ma vie, que je sens approcher, vous cause quelque plaisir, donnez-moi
la mort, c'est tout ce que j'ose espérer de votre pitié; mais ne me
condamnez point à passer une longue et déplorable vie sans mon époux.»

La Lionne se moqua de sa douleur, et lui dit qu'elle lui conseillait
d'essuyer ses pleurs, et d'essayer à lui plaire; que si elle prenait une
autre conduite, elle serait là plus malheureuse personne du monde.

«Que faut-il donc faire, répliqua la reine, pour toucher votre coeur?

--J'aime, lui dit-elle, les pâtés de mouches: je veux que vous trouviez
le moyen d'en avoir assez pour m'en faire un très grand et très
excellent.

--Mais, lui dit la reine, je n'en vois point ici; quand il y en aurait,
il ne fait pas assez clair pour les attraper, et quand je les
attraperais, je n'ai jamais fait de pâtisserie: de sorte que vous me
donnez des ordres que je ne puis exécuter.

--N'importe, dit l'impitoyable Lionne, je veux ce que je veux.»

La reine ne répliqua rien: elle pensa qu'en dépit de la cruelle fée,
elle n'avait qu'une vie à perdre, et en l'état où elle était que
pouvait-elle craindre? Au lieu donc d'aller chercher des mouches, elle
s'assit sous un if, et commença ses tristes plaintes:

«Quelle sera votre douleur, mon cher époux, disait-elle, lorsque vous
viendrez me chercher, et que vous ne me trouverez plus! vous me croirez
morte ou infidèle, et j'aime encore mieux que vous pleuriez la perte de
ma vie, que celle de ma tendresse; l'on retrouvera peut-être dans la
forêt mon chariot en pièces, et tous les ornements que j'avais pris pour
vous plaire; à cette vue, vous ne douterez plus de ma mort; et que
sais-je si vous n'accorderez point à une autre la part que vous m'aviez
donnée dans votre coeur? Mais au moins je ne le saurai pas, puisque je
ne dois plus retourner dans le monde.»

Elle aurait continué longtemps à s'entretenir de cette manière, si elle
n'avait pas entendu au-dessus de sa tête le triste croassement d'un
corbeau. Elle leva les yeux, et à la faveur du peu de lumière qui
éclairait le rivage, elle vit en effet un gros corbeau qui tenait une
grenouille, bien intentionné de la croquer.

«Encore que rien ne se présente ici pour me soulager, dit-elle, je ne
veux pas négliger de sauver une pauvre grenouille, qui est aussi
affligée en son espèce, que je le suis dans la mienne.»

Elle se servit du premier bâton qu'elle trouva sous sa main, et fit
quitter prise au corbeau. La grenouille tomba, resta quelque temps
étourdie, et reprenant ensuite ses esprits grenouilliques:

«Belle reine, lui dit-elle, vous êtes la seule personne bienfaisante que
j'aie vue en ces lieux, depuis que la curiosité m'y a conduite.

--Par quelle merveille parlez-vous, petite Grenouille, répondit la
reine, et qui sont les personnes que vous voyez ici? car je n'en ai
encore aperçu aucune.

--Tous les monstres dont ce lac est couvert, reprit Grenouillette, ont
été dans le monde; les uns sur le trône, les autres dans la confidence
de leurs souverains, il y a même des maîtresses de quelques rois, qui
ont coûté bien du sang à l'état: ce sont elle que vous voyez
métamorphosées en sangsues: le destin les envoie ici pour quelque temps,
sans qu'aucun de ceux qui y viennent retourne meilleur et se corrige.

--Je comprends bien, dit la reine, que plusieurs méchants ensemble
n'aident pas à s'amender; mais à votre égard, ma commère la Grenouille,
que faites-vous ici?

--La curiosité m'a fait entreprendre d'y venir, répliqua-t-elle, je suis
demi-fée, mon pouvoir est borné en de certaines choses, et fort étendu
en d'autres; si la fée Lionne me reconnaissait dans ses états, elle me
tuerait.»

«Comment est-il possible, lui dit la reine, que fée ou demi-fée, un
corbeau ait été prêt à vous manger?

--Deux mots vous le feront comprendre, répondit la Grenouille; lorsque
j'ai mon petit chaperon de roses sur ma tête, dans lequel consiste ma
plus grande vertu, je ne crains rien; mais malheureusement je l'avais
laissé dans le marécage, quand ce maudit corbeau est venu fondre sur
moi: j'avoue, madame, que sans vous, je ne serais plus; et puisque je
vous dois la vie, si je peux quelque chose pour le soulagement de la
vôtre, vous pouvez m'ordonner tout ce qu'il vous plaira.

--Hélas! ma chère Grenouille, dit la reine, la mauvaise fée qui me
retient captive, veut que je lui fasse un pâté de mouches; il n'y en a
point ici; quand il y en aurait, on n'y voit pas assez clair pour les
attraper, et je cours grand risque de mourir sous ses coups.

--Laissez-moi faire, dit la Grenouille, avant qu'il soit peu, je vous en
fournirai.»

Elle se frotta aussitôt de sucre, et plus de six mille grenouilles de
ses amies en firent autant: elle fut ensuite dans un endroit rempli de
mouches; la méchante fée en avait là un magasin, exprès pour tourmenter
de certains malheureux. Dès qu'elles sentirent le sucre, elles s'y
attachèrent, et les officieuses grenouilles revinrent au grand galop où
la reine était. Il n'a jamais été une telle capture de mouches, ni un
meilleur pâté que celui qu'elle fit à la fée Lionne. Quand elle le lui
présenta, elle en fut très surprise, ne comprenant point par quelle
adresse elle avait pu les attraper.

La reine qui était exposée à toutes les intempéries de l'air, qui était
empoisonné, coupa quelques cyprès pour commencer à bâtir sa maisonnette.
La Grenouille vint lui offrir généreusement ses services, et se mettant
à la tête de toutes celles qui avaient été quérir les mouches, elles
aidèrent à la reine à élever un petit bâtiment, le plus joli du monde;
mais elle y fut à peine couchée, que les monstres du lac, jaloux de son
repos, vinrent la tourmenter par le plus horrible charivari que l'on eût
entendu jusqu'alors. Elle se leva toute effrayée, et s'enfuit; c'est ce
que les monstres demandaient. Un dragon, jadis tyran d'un des plus beaux
royaumes de l'univers, en prit possession.

La pauvre reine affligée voulut s'en plaindre; mais vraiment on se moqua
bien d'elle, les monstres la huèrent, et la fée Lionne lui dit, que si à
l'avenir elle l'étourdissait de ses lamentations, elle la rouerait de
coups. Il fallut se taire et recourir à la Grenouille, qui était bien la
meilleure personne du monde. Elles pleurèrent ensemble; car aussitôt
qu'elle avait son chaperon de roses, elle était capable de rire et de
pleurer tout comme une autre.

«J'ai, dit-elle, une si grande amitié pour vous, que je veux recommencer
votre bâtiment, quand tous les monstres du lac devraient s'en
désespérer.»

Elle coupa sur-le-champ du bois; et le petit palais rustique de la reine
se trouva fait en si peu de temps, qu'elle s'y retira la même nuit.

La Grenouille, attentive à tout ce qui était nécessaire à la reine, lui
fit un lit de serpolet et de thym sauvage. Lorsque la méchante fée sut
que la reine ne couchait plus par terre, elle l'envoya quérir:

«Quels sont donc les hommes ou les dieux qui vous protègent? lui
dit-elle. Cette terre, toujours arrosée d'une pluie de soufre et de
feux, n'a jamais rien produit qui vaille une feuille de sauge;
j'apprends malgré cela que les herbes odoriférantes croissent sous vos
pas!

--J'en ignore la cause, madame, lui dit la reine, et si je l'attribue à
quelque chose, c'est à l'enfant dont je suis grosse, qui sera peut-être
moins malheureux que moi.»

«L'envie me prend, dit la fée, d'avoir un bouquet des fleurs les plus
rares; essayez si la fortune de votre marmot vous en fournira; si elle y
manque, vous ne manquerez pas de coups; car j'en donne souvent, et les
donne toujours à merveille.»

La reine se prit à pleurer; de telles menaces ne lui convenaient guère,
et l'impossibilité de trouver des fleurs la mettait au désespoir. Elle
s'en retourna dans sa maisonnette; son amie la Grenouille y vint:

«Que vous êtes triste, dit-elle à la reine.

--Hélas! ma chère commère, qui ne le serait? La fée veut un bouquet des
plus belles fleurs; où les trouverai-je? Vous voyez celles qui naissent
ici; il y va cependant de ma vie, si je ne la satisfais.

--Aimable princesse, dit gracieusement la Grenouille, il faut tâcher de
vous tirer de l'embarras où vous êtes: il y a ici une chauve-souris, qui
est la seule avec qui j'ai lié commerce; c'est une bonne créature, elle
va plus vite que moi; je lui donnerai mon chaperon de feuilles de roses,
avec ce secours, elle vous trouvera des fleurs.»

La reine lui fit une profonde révérence; car il n'y avait pas moyen
d'embrasser Grenouillette.

Celle-ci alla aussitôt parler à la chauve-souris, et quelques heures
après elle revint, cachant sous ses ailes des fleurs admirables. La
reine les porta bien vite à la mauvaise fée, qui demeura encore plus
surprise qu'elle ne l'avait été, ne pouvant comprendre par quel miracle
la reine était si bien servie.

Cette princesse rêvait incessamment aux moyens de pouvoir s'échapper.
Elle communiqua son envie à la bonne Grenouille, qui lui dit:

«Madame, permettez-moi avant toutes choses, que je consulte mon petit
chaperon, et nous agirons ensuite selon ses conseils.»

Elle le prit, l'ayant mis sur un fétu, elle brûla devant quelques brins
de genièvre, des câpres et deux petits pois verts; elle coassa cinq
fois, puis la cérémonie finie, remettant le chaperon de roses, elle
commença de parler comme un oracle.

«Le destin, maître de tout, dit-elle, vous défend de sortir de ces
lieux; vous y aurez une princesse plus belle que la mère des amours; ne
vous mettez point en peine du reste, le temps seul peut vous soulager.»

La reine baissa les yeux, quelques larmes en tombèrent mais elle prit la
résolution de croire son amie.

«Tout au moins, lui dit-elle, ne m'abandonnez pas; soyez à mes couches,
puisque je suis condamnée à les faire ici.»

L'honnête Grenouille s'engagea d'être sa Lucine, et la consola le mieux
qu'elle put.

Mais il est temps de parler du roi. Pendant que ses ennemis le tenaient
assiégé dans sa ville capitale, il ne pouvait envoyer sans cesse des
courriers à la reine: cependant ayant fait plusieurs sorties, il les
obligea de se retirer, et il ressentit bien moins le bonheur de cet
événement, par rapport à lui, qu'à la chère reine, qu'il pouvait aller
quérir sans crainte. Il ignorait son désastre, aucun de ses officiers
n'avait osé l'en aller avertir. Ils avaient trouvé dans la forêt le
chariot en pièces, les chevaux échappés, et toute la parure d'amazone
qu'elle avait mise pour l'aller trouver.

Comme ils ne doutèrent point de sa mort, et qu'ils crurent qu'elle avait
été dévorée, il ne fut question entre eux que de persuader au roi
qu'elle était morte subitement. À ces funestes nouvelles, il pensa
mourir lui-même de douleur; cheveux arrachés, larmes répandues, cris
pitoyables, sanglots, soupirs, et autres menus droits du veuvage, rien
ne fut épargné en cette occasion.

Après avoir passé plusieurs jours sans voir personne, et sans vouloir
être vu, il retourna dans sa grande ville, traînant après lui un long
deuil, qu'il portait mieux dans le coeur que dans ses habits. Tous les
ambassadeurs des rois ses voisins vinrent le complimenter; et après les
cérémonies qui sont inséparables de ces sortes de catastrophes, il
s'attacha à donner du repos à ses sujets, en les exemptant de guerre, et
leur procurant un grand commerce.

La reine ignorait toutes ces choses: le temps de ses couches arriva,
elles furent très heureuses: le ciel lui donna une petite princesse,
aussi belle que Grenouille l'avait prédit; elles la nommèrent Moufette,
et la reine avec bien de la peine obtint permission de la fée Lionne de
la nourrir; car elle avait grande envie de la manger, tant elle était
féroce et barbare.

Moufette, la merveille de nos jours, avait déjà six mois; et la reine,
en la regardant avec une tendresse mêlée de pitié, disait sans cesse:

«Ah! si le roi ton père te voyait, ma pauvre petite, qu'il aurait de
joie, que tu lui serais chère! mais peut-être, dans ce même moment,
qu'il commence à m'oublier; il nous croit ensevelies pour jamais dans
les horreurs de la mort: peut-être, dis-je, qu'une autre occupe dans son
coeur la place qu'il m'y avait donnée.»

Ces tristes réflexions lui coûtaient bien des larmes: la Grenouille qui
l'aimait de bonne foi, la voyant pleurer ainsi, lui dit un jour:

«Si vous voulez, madame, j'irai trouver le roi votre époux; le voyage
est long: je chemine lentement: mais enfin un peu plus tôt, ou un peu
plus tard, j'espère arriver.»

Cette proposition ne pouvait être plus agréablement reçue qu'elle le
fut; la reine joignit ses mains, et les fit même joindre à Moufette,
pour marquer à madame la Grenouille l'obligation qu'elle lui aurait
d'entreprendre un tel voyage. Elle l'assura que le roi n'en serait point
ingrat:

«Mais continua-t-elle, de quelle utilité lui pourra être de me savoir
dans ce triste séjour? Il lui sera impossible de m'en retirer.

--Madame, reprit la Grenouille, il faut laisser ce soin aux dieux, et
faire de notre côté ce qui dépend de nous.»

Aussitôt elles se dirent adieu: la reine écrivit au roi avec son propre
sang sur un petit morceau de linge, car elle n'avait ni encre, ni
papier. Elle le priait de croire en toutes choses la vertueuse
Grenouille qui l'allait informer de ses nouvelles.

Elle fut un an et quatre jours à monter les dix mille marches qu'il y
avait depuis la plaine noire, où elle laissait la reine, jusqu'au monde,
et elle demeura une autre année à faire faire son équipage, car elle
était trop fière pour vouloir paraître dans une grande cour comme une
méchante Grenouillette de marécages. Elle fit faire une litière assez
grande pour mettre commodément deux oeufs; elle était couverte toute
d'écaille de tortue en dehors, doublée en peau de jeunes lézards; elle
avait cinquante filles d'honneur; c'était de ces petites reines vertes
qui sautillent dans les prés; chacune était montée sur un escargot, avec
une selle à l'anglaise, la jambe sur l'arçon d'un air merveilleux;
plusieurs rats d'eau, vêtus en pages, précédaient les limaçons, auxquels
elle avait confié la garde de sa personne: enfin rien n'a jamais été si
joli, surtout son chaperon de roses vermeilles, toujours fraîches et
épanouies, lui seyait le mieux du monde. Elle était un peu coquette de
son métier, cela l'avait obligée de mettre du rouge et des mouches; l'on
dit même qu'elle était fardée, comme sont la plupart des dames de ce
pays-là; mais la chose approfondie, l'on a trouvé que c'étaient ses
ennemis qui en parlaient ainsi.

Elle demeura sept ans à faire son voyage, pendant lesquels la pauvre
reine souffrit des maux et des peines inexprimables; et sans la belle
Moufette qui la consolait, elle serait morte cent et cent fois. Cette
merveilleuse petite créature n'ouvrait pas la bouche, et ne disait pas
un mot qu'elle ne charmât sa mère; il n'était pas jusqu'à la fée Lionne
qu'elle n'eût apprivoisée; et enfin au bout de six ans que la reine
avait passés dans cet horrible séjour, elle voulut bien la mener à la
chasse, à condition que tout ce qu'elle tuerait serait pour elle.

Quelle joie pour la pauvre reine de revoir le soleil! elle en avait si
fort perdu l'habitude, qu'elle en pensa devenir aveugle. Pour Moufette,
elle était si adroite, qu'à cinq ou six ans, rien n'échappait aux coups
qu'elle tirait; par ce moyen, la mère et la fille adoucissaient un peu
la férocité de la fée.

Grenouillette chemina par monts et par vaux, de jour et de nuit; enfin
elle arriva proche de la ville capitale où le roi faisait son séjour;
elle demeura surprise de ne voir partout que des danses et des festins;
on riait, on chantait; et plus elle approchait de la ville, et plus elle
trouvait de joie et de jubilation. Son équipage marécageux surprenait
tout le monde: chacun la suivait; et la foule devint si grande
lorsqu'elle entra dans la ville, qu'elle eut beaucoup de peine à
parvenir jusqu'au palais; c'est en ce lieu que tout était dans la
magnificence. Le roi, veuf depuis neuf ans, s'était enfin laissé fléchir
aux prières de ses sujets; il allait se marier à une princesse moins
belle à la vérité que sa femme, mais qui ne laissait pas d'être fort
agréable.

La bonne Grenouille étant descendue de sa litière, entra chez le roi,
suivie de tout son cortège. Elle n'eut pas besoin de demander audience:
le monarque, sa fiancée et tous les princes avaient trop d'envie de
savoir le sujet de sa venue pour l'interrompre:

«Sire, dit-elle, je ne sais si la nouvelle que je vous apporte vous
donnera de la joie ou de la peine; les noces que vous êtes sur le point
de faire, me persuadent votre infidélité pour la reine.

--Son souvenir m'est toujours cher, dit le roi (en versant quelques
larmes qu'il ne put retenir): mais il faut que vous sachiez, gentille
Grenouille, que les rois ne font pas toujours ce qu'ils veulent; il y a
neuf ans que mes sujets me pressent de me remarier; je leur dois des
héritiers: ainsi j'ai jeté les yeux sur cette jeune princesse qui me
paraît toute charmante.

--Je ne vous conseille pas de l'épouser, car la polygamie est un cas
pendable: la reine n'est pas morte; voici une lettre écrite de son sang,
dont elle m'a chargée: vous avez une petite princesse, Moufette, qui est
plus belle que tous les cieux ensemble.»

Le roi prit le chiffon où la reine avait griffonné quelques mots, il le
baisa, il l'arrosa de ses larmes, il le fit voir à toute l'assemblée,
disant qu'il reconnaissait fort bien le caractère de sa femme, il fit
mille questions à la Grenouille, auxquelles elle répondit avec autant
d'esprit que de vivacité. La princesse fiancée, et les ambassadeurs,
chargés de voir célébrer son mariage, faisaient laide grimace:

«Comment, sire, dit le plus célèbre d'entre eux, pouvez-vous sur les
paroles d'une crapaudine comme celle-ci, rompre un hymen si solennel?
Cette écume de marécage a l'insolence de venir mentir à votre cour, et
goûte le plaisir d'être écoutée!

--Monsieur l'ambassadeur, répliqua la Grenouille, sachez que je ne suis
point écume de marécage, et puisqu'il faut ici étaler ma science,
allons, fées et féos, paraissez.»

Toutes les grenouillettes, rats, escargots, lézards, et elle à leur tête
parurent en effet; mais ils n'avaient plus la figure de ces vilains
petits animaux, leur taille était haute et majestueuse, leur visage
agréable, leurs yeux plus brillants que les étoiles, chacun portait une
couronne de pierreries sur sa tête, et sur ses épaules un manteau royal,
de velours doublé d'hermine, avec une longue queue, que des nains et des
naines portaient. En même temps, voici des trompettes, timbales,
hautbois et tambours qui percent les nues par leurs sons agréables et
guerriers, toutes les fées et féos commencèrent un ballet si légèrement
dansé, que la moindre gambade les élevait jusqu'à la voûte du salon. Le
roi attentif et la future reine n'étaient pas moins surpris l'un que
l'autre, quand ils virent tout d'un coup ces honorables baladins
métamorphosés en fleurs, qui ne baladinaient pas moins, jasmins,
jonquilles, violettes, oeillets et tubéreuses, que lorsqu'ils étaient
pourvus de jambes et de pieds. C'était un parterre animé, dont tous les
mouvements réjouissaient autant l'odorat que la vue.

Un instant après, les fleurs disparurent; plusieurs fontaines prirent
leurs places; elles s'élevaient rapidement, et retombaient dans un large
canal qui se forma au pied du château; il était couvert de petites
galères peintes et dorées, si jolies et si galantes, que la princesse
convia ses ambassadeurs d'y entrer avec elle pour s'y promener. Ils le
voulurent bien, comprenant que tout cela n'était qu'un jeu qui se
terminerait par d'heureuses noces.

Dès qu'ils furent embarqués, la galère, le fleuve et toutes les
fontaines disparurent; les grenouilles redevinrent grenouilles. Le roi
demanda où était sa princesse; la Grenouille repartit:

«Sire, vous n'en devez point avoir d'autre que la reine votre épouse: si
j'étais moins de ses amies, je ne me mettrais pas en peine du mariage
que vous étiez sur le point de faire; mais elle a tant de mérite, et
votre fille Moufette est si aimable, que vous ne devez pas perdre un
moment à tâcher de les délivrer.

--Je vous avoue, madame la Grenouille, dit le roi, que si je ne croyais
pas ma femme morte, il n'y a rien au monde que je ne fisse pour la
ravoir.

--Après les merveilles que j'ai faites devant vous, répliqua-t-elle, il
me semble que vous devriez être persuadé de ce que je vous dis: laissez
votre royaume avec de bons ordres, et ne différez pas à partir. Voici
une bague qui vous fournira les moyens de voir la reine, et de parler à
la fée Lionne, quoiqu'elle soit la plus terrible créature qui soit au
monde.»

Le roi ne voyant plus la princesse qui lui était destinée, sentit que sa
passion pour elle s'affaiblissait fort, et qu'au contraire, celle qu'il
avait eue pour la reine prenait de nouvelles forces.

Il partit sans vouloir être accompagné de personne, et fît des présents
très considérables à la Grenouille:

«Ne vous découragez point, lui dit-elle, vous aurez de terribles
difficultés à surmonter; mais j'espère que vous réussirez dans ce que
vous souhaitez.»

Le roi, consolé par ces promesses, ne prit point d'autres guides que sa
bague pour aller trouver sa chère reine. À mesure que Moufette
grandissait, sa beauté se perfectionnait si fort, que tous les monstres
du lac de vif-argent en devinrent amoureux; l'on voyait des dragons
d'une figure épouvantable, qui venaient ramper à ses pieds. Bien qu'elle
les eût toujours vus, ses beaux yeux ne pouvaient s'y accoutumer, elle
fuyait et se cachait entre les bras de sa mère.

«Serons-nous longtemps ici? lui disait-elle. Nos malheurs ne
finiront-ils point?»

La reine lui donnait de bonnes espérances pour la consoler; mais dans le
fond elle n'en avait aucune; l'éloignement de la Grenouille, son profond
silence, tant de temps passé sans avoir aucunes nouvelles du roi; tout
cela, dis-je, l'affligeait à l'excès.

La fée Lionne s'accoutuma peu à peu à les mener à la chasse; elle était
friande; elle aimait le gibier qu'elles lui tuaient, et pour toute
récompense, elle leur en donnait les pieds ou la tête; mais c'était même
beaucoup de leur permettre de revoir encore la lumière du jour.

Cette fée prenait la figure d'une lionne; la reine ou sa fille
s'asseyaient sur elle, et couraient ainsi les forêts.

Le roi, conduit par sa bague, s'étant arrêté dans une forêt, les vit
passer comme un trait qu'on décoche; il n'en fût pas aperçu; mais
voulant les suivre, elles disparurent absolument à ses yeux.

Malgré les continuelles peines de la reine, sa beauté ne s'était point
altérée; elle lui parut plus aimable que jamais. Tous ses feux se
rallumèrent et ne doutant pas que la jeune princesse qui était avec
elle, ne fût sa chère Moufette, il résolut de périr mille fois, plutôt
que d'abandonner le dessein de les ravoir.

L'officieuse bague le conduisit dans l'obscur séjour où était la reine
depuis tant d'années: il n'était pas médiocrement surpris de descendre
jusqu'au fond de la terre; mais tout ce qu'il y vit l'étonna bien
davantage. La fée Lionne qui n'ignorait rien, savait le jour et l'heure
qu'il devait arriver: que n'aurait-elle pas fait pour que le destin
d'intelligence avec elle en eût ordonné autrement? Mais elle résolut au
moins de combattre son pouvoir de tout le sien.

Elle bâtit au milieu du lac de vif-argent un palais de cristal, qui
voguait comme l'onde; elle y renferma la pauvre reine et sa fille;
ensuite elle harangua tous les monstres qui étaient amoureux de
Moufette:

«Vous perdrez cette belle princesse, leur dit-elle, si vous ne vous
intéressez avec moi à la défendre contre un chevalier qui vient pour
l'enlever.»

Les monstres promirent de ne rien négliger de ce qu'ils pouvaient faire;
ils entourèrent le palais de cristal; les plus légers se placèrent sur
le toit et sur les murs; les autres aux portes, et le reste dans le lac.

Le roi étant conseillé par sa fidèle bague, fut d'abord à la caverne de
la fée; elle l'attendait sous sa figure de Lionne. Dès qu'il parut, elle
se jeta sur lui: il mit l'épée à la main avec une valeur qu'elle n'avait
pas prévue; et comme elle allongeait sa patte pour le terrasser, il la
lui coupa à la jointure, c'était justement au coude. Elle poussa un
grand cri, et tomba; il s'approcha d'elle, il lui mit le pied sur la
gorge, il lui jura par sa foi qu'il l'allait tuer; et malgré son
invulnérable furie, elle ne laissa pas d'avoir peur.

«Que me veux-tu, lui dit-elle, que me demandes-tu?

--Je veux te punir, répliqua-t-il fièrement, d'avoir enlevé ma femme; et
je veux t'obliger à me la rendre, ou je t'étranglerai tout à l'heure.

--Jette les yeux sur ce lac, dit-elle, vois si elle est en mon pouvoir.»

Le roi regarda du côté qu'elle lui montrait, il vit la reine et sa fille
dans le château de cristal, qui voguait sans rames et sans gouvernail
comme une galère sur le vif-argent.

Il pensa mourir de joie et de douleur: il les appela de toute sa force,
et il en fut entendu; mais où les joindre? Pendant qu'il en cherchait le
moyen, la fée Lionne disparut.

Il courait le long des bords du lac: quand il était d'un côté prêt à
joindre le palais transparent, il s'éloignait d'une vitesse
épouvantable; et ses espérances étaient toujours ainsi déçues. La reine
qui craignait qu'à la fin il ne se lassât, lui criait de ne point perdre
courage, que la fée Lionne voulait le fatiguer; mais qu'un véritable
amour ne peut être rebuté par aucunes difficultés. Là-dessus, elle et
Moufette lui tendaient les mains, prenaient des manières suppliantes. À
cette vue, le roi se sentait pénétré de nouveaux traits; il élevait la
voix; il jurait par le Styx et l'Achéron, de passer plutôt le reste de
sa vie dans ces tristes lieux, que d'en partir sans elles.

Il fallait qu'il fût doué d'une grande persévérance: il passait aussi
mal son temps que roi du monde; la terre, pleine de ronces et couverte
d'épines, lui servait de lit; il ne mangeait que des fruits sauvages,
plus amers que du fiel, et il avait sans cesse des combats à soutenir
contre les monstres du lac. Un mari qui tient cette conduite pour ravoir
sa femme, est assurément du temps des fées, et son procédé marque assez
l'époque de mon conte.

Trois années s'écoulèrent sans que le roi eût lieu de se promettre
aucuns avantages; il était presque désespéré; il prit cent fois la
résolution de se jeter dans le lac; et il l'aurait fait, s'il avait pu
envisager ce dernier coup comme un remède aux peines de la reine et de
la princesse. Il courait à son ordinaire, tantôt d'un côté, tantôt d'un
autre, lorsqu'un dragon affreux l'appela, et lui dit:

«Si vous voulez me jurer par votre couronne et par votre sceptre, par
votre manteau royal, par votre femme et votre fille, de me donner un
certain morceau à manger, dont je suis friand, et que je vous demanderai
lorsque j'en aurai envie, je vais vous prendre sur mes ailes, et malgré
tous les monstres qui couvrent ce lac, et qui gardent ce château de
cristal, je vous promets que nous retirerons la reine et la princesse
Moufette.»

«Ah! cher dragon de mon âme, s'écria le roi, je vous jure, et à toute
votre dragonienne espèce, que je vous donnerai à manger tout votre
saoul, et que je resterai à jamais votre petit serviteur.

--Ne vous engagez pas, répliqua le dragon, si vous n'avez envie de me
tenir parole; car il arriverait des malheurs si grands, que vous vous en
souviendriez le reste de votre vie.»

Le roi redoubla ses protestations; il mourait d'impatience de délivrer
sa chère reine; il monta sur le dos du dragon, comme il aurait fait sur
le plus beau cheval du monde: en même temps les monstres vinrent
au-devant de lui pour l'arrêter au passage, ils se battent, l'on
n'entend que le sifflement aigu des serpents, l'on ne voit que du feu,
le soufre et le salpêtre tombent pêle-mêle: enfin le roi arrive au
château; les efforts s'y renouvellent; chauves-souris, hiboux, corbeaux,
tout lui en défend l'entrée; mais le dragon avec ses griffes, ses dents
et sa queue, mettait en pièces les plus hardis. La reine de son côté qui
voyait cette grande bataille, casse ses murs à coup de pieds, et des
morceaux, elle en fait des armes pour aider à son cher époux; ils furent
enfin victorieux, ils se joignirent, et l'enchantement s'acheva par un
coup de tonnerre qui tomba dans le lac, et qui le tarit.

L'officieux dragon était disparu comme tous les autres; et sans que le
roi pût deviner par quel moyen il avait été transporté dans sa ville
capitale, il s'y trouva avec la reine et Moufette, assis dans un salon
magnifique, vis-à-vis d'une table délicieusement servie. Il n'a jamais
été un étonnement pareil au leur, ni une plus grande joie. Tous leurs
sujets accoururent pour voir leur souveraine et la jeune princesse, qui,
par une suite de prodiges, était si superbement vêtue, qu'on avait peine
à soutenir l'éclat de ses pierreries.

Il est aisé d'imaginer que tous les plaisirs occupèrent cette belle
cour: l'on y faisait des mascarades, des courses de bagues, des
tournois, qui attiraient les plus grands princes du monde; et les beaux
yeux de Moufette les arrêtaient tous. Entre ceux qui parurent les mieux
faits et les plus adroits, le prince Moufy emporta partout l'avantage;
l'on n'entendait que des applaudissements; chacun l'admirait, et la
jeune Moufette, qui avait été jusqu'alors avec les serpents et les
dragons du lac, ne put s'empêcher de rendre justice au mérite de Moufy;
il ne se passait aucun jour, sans qu'il fît des galanteries nouvelles
pour lui plaire, car il l'aimait passionnément; et s'étant mis sur les
rangs pour établir ses prétentions, il fit connaître au roi et à la
reine que sa principauté était d'une beauté et d'une étendue qui
méritait bien une attention particulière.

Le roi lui dit que Moufette était maîtresse de se choisir un mari, et
qu'il ne la voulait contraindre en rien, qu'il travaillât à lui plaire,
que c'était l'unique moyen d'être heureux. Le prince fut ravi de cette
réponse, il avait connu en plusieurs rencontres qu'il ne lui était pas
indifférent; et s'en étant enfin expliqué avec elle, elle lui dit que
s'il n'était pas son époux, elle n'en aurait jamais d'autre. Moufy,
transporté de joie, se jeta à ses pieds, et la conjura dans les termes
les plus tendres, de se souvenir de la parole qu'elle lui donnait.

Il courut aussitôt dans l'appartement du roi et de la reine; il leur
rendit compte des progrès que son amour avait fait sur Moufette, et les
supplia de ne plus différer son bonheur. Ils y consentirent avec
plaisir. Le prince Moufy avait de si grandes qualités, qu'il semblait
être seul digne de posséder la merveilleuse Moufette. Le roi voulut bien
les fiancer avant qu'il retournât à Moufy, où il était obligé d'aller
donner des ordres pour son mariage; mais il ne serait plutôt jamais
parti, que de s'en aller sans des assurances certaines d'être heureux à
son retour. La princesse Moufette ne put lui dire adieu sans répandre
beaucoup de larmes; elle avait je ne sais quels pressentiments qui
l'affligeaient; et la reine voyant le prince accablé de douleur, lui
donna le portrait de sa fille, le priant, pour l'amour d'eux tous, que
l'entrée qu'il allait ordonner ne fût plutôt pas si magnifique, et qu'il
tardât moins à revenir. Il lui dit:

«Madame, je n'ai jamais tant pris de plaisir à vous obéir, que j'en
aurai dans cette occasion; mon coeur y est trop intéressé pour que je
néglige ce qui peut me rendre heureux.»

Il partit en poste; et la princesse Moufette en attendant son retour,
s'occupait de la musique et des instruments qu'elle avait appris à
toucher depuis quelques mois, et dont elle s'acquittait merveilleusement
bien. Un jour qu'elle était dans la chambre de la reine, le roi y entra,
le visage tout couvert de larmes, et prenant sa fille entre ses bras:

«Ô! mon enfant, s'écria-t-il. Ô! père infortuné! Ô! malheureux roi!»

Il n'en put dire davantage: les soupirs coupèrent le fil de sa voix; la
reine et la princesse épouvantées, lui demandèrent ce qu'il avait; enfin
il leur dit qu'il venait d'arriver un géant d'une grandeur démesurée,
qui se disait ambassadeur du dragon du lac, lequel, suivant la promesse
qu'il avait exigée du roi pour lui aider à combattre et à vaincre les
monstres, venait demander la princesse Moufette, afin de la manger en
pâté; qu'il s'était engagé par des serments épouvantables de lui donner
tout ce qu'il voudrait; et en ce temps-là, on ne savait pas manquer à sa
parole.

La reine, entendant ces tristes nouvelles, poussa des cris affreux, elle
serra la princesse entre ses bras:

«L'on m'arracherait plutôt la vie, dit-elle, que de me résoudre à livrer
ma fille à ce monstre; qu'il prenne notre royaume et tout ce que nous
possédons. Père dénaturé, pourriez-vous donner les mains à une si grande
barbarie? Quoi! mon enfant serait mis en pâte! Ha! je n'en peux soutenir
la pensée: envoyez-moi ce barbare ambassadeur; peut-être que mon
affliction le touchera.»

Le roi ne répliqua rien: il fut parler au géant, et l'amena ensuite à la
reine, qui se jeta à ses pieds, elle et sa fille le conjurant d'avoir
pitié d'elles, et de persuader au dragon de prendre tout ce qu'elles
avaient, et de sauver la vie à Moufette; mais il leur répondit que cela
ne dépendait point du tout de lui, et que le dragon était trop opiniâtre
et trop friand; que lorsqu'il avait en tête de manger quelque bon
morceau, tous les dieux ensemble ne lui en ôteraient pas l'envie; qu'il
leur conseillait en ami, de faire la chose de bonne grâce, parce qu'il
en pourrait encore arriver de plus grands malheurs. À ces mots la reine
s'évanouit, et la princesse en aurait fait autant, s'il n'eût fallu
qu'elle secourût sa mère.

Ces tristes nouvelles furent à peine répandues dans le palais, que toute
la ville le sut, et l'on n'entendait que des pleurs et des gémissements,
car Moufette était adorée. Le roi ne pouvait se résoudre à la donner au
géant; et le géant, qui avait déjà attendu plusieurs jours, commençait à
se lasser, et menaçait d'une manière terrible. Cependant le roi et la
reine disaient:

«Que peut-il nous arriver de pis? Quand le dragon du lac viendrait nous
dévorer nous ne serions pas plus affligés; si l'on met notre Moufette en
pâte, nous sommes perdus.»

Là-dessus le géant leur dit qu'il avait reçu des nouvelles de son
maître, et que si la princesse voulait épouser un neveu qu'il avait, il
consentait à la laisser vivre; qu'au reste, ce neveu était beau et bien
fait, qu'il était prince, et qu'elle pourrait vivre fort contente avec
lui.

Cette proposition adoucit un peu la douleur de leurs majestés; la reine
parla à la princesse, mais elle la trouva beaucoup plus éloignée de ce
mariage que de la mort:

«Je ne suis point capable, lui dit-elle, madame, de conserver ma vie par
une infidélité, vous m'avez promise au prince Moufy, je ne serai jamais
à d'autre: laissez-moi mourir: la fin de ma vie assurera le repos de la
vôtre.»

Le roi survint: il dit à sa fille tout ce que la plus forte tendresse
peut faire imaginer: elle demeura ferme dans ses sentiments; et pour
conclusion, il fut résolu de la conduire sur le haut d'une montagne où
le dragon du lac la devait venir prendre.

L'on prépara tout pour ce triste sacrifice; jamais ceux d'Iphigénie et
de Psyché n'ont été si lugubres: l'on ne voyait que des habits noirs,
des visages pâles et consternés. Quatre cents jeunes filles de la
première qualité s'habillèrent de longs habits blancs, et se
couronnèrent de cyprès pour l'accompagner: on la portait dans une
litière de velours noir découverte, afin que tout le monde vît ce
chef-d'oeuvre des dieux; ses cheveux étaient épars sur ses épaules,
rattachés de crêpes, et la couronne qu'elle avait sur sa tête était de
jasmins, mêlés de quelques soucis. Elle ne paraissait touchée que de la
douleur du roi et de la reine qui la suivaient accablés de la plus
profonde tristesse: le géant, armé de toutes pièces, marchait à côté de
la litière où était la princesse; et la regardant d'un oeil avide, il
semblait qu'il était assuré d'en manger sa part; l'air retentissait de
soupirs et de sanglots; le chemin était inondé des larmes que l'on
répandait.

«Ha! Grenouille, Grenouille, s'écriait la reine, vous m'avez bien
abandonnée! hélas, pourquoi me donniez-vous votre secours dans la sombre
plaine, puisque vous me le déniez à présent? Que je serais heureuse
d'être morte alors! je ne verrais pas aujourd'hui toutes mes espérances
déçues! je ne verrais pas, dis-je, ma chère Moufette sur le point d'être
dévorée.»

Pendant qu'elle faisait ces plaintes, l'on avançait toujours, quelque
lentement qu'on marchât; et enfin l'on se trouva au haut de la fatale
montagne. En ce lieu, les cris et les regrets redoublèrent d'une telle
force, qu'il n'a jamais rien été de si lamentable; le géant convia tout
le monde de faire ses adieux et de se retirer. Il fallait bien le faire,
car en ce temps-là on était fort simple, et on ne cherchait des remèdes
à rien.

Le roi et la reine s'étant éloignés, montèrent sur une autre montagne
avec toute leur cour, parce qu'ils pouvaient voir de là ce qui allait
arriver à la princesse; et en effet ils ne restèrent pas longtemps sans
apercevoir en l'air un dragon qui avait près d'une demi-lieue de long,
bien qu'il eût six grandes ailes, il ne pouvait presque voler, tant son
corps était pesant, tout couvert de grosses écailles bleues, et de longs
dards enflammés; sa queue faisait cinquante tours et demi; chacune de
ses griffes était de la grandeur d'un moulin à vent, et l'on voyait dans
sa gueule béante trois rangs de dents aussi longues que celles d'un
éléphant.

Mais pendant qu'il s'avançait peu à peu, la chère et fidèle Grenouille,
montée sur un épervier, vola rapidement vers le prince Moufy. Elle avait
son chaperon de roses; et quoiqu'il fût enfermé dans son cabinet, elle y
entra sans clé:

«Que faites-vous ici, amant infortuné? lui dit-elle. Vous rêvez aux
beautés de Moufette, qui est dans ce moment exposée à la plus rigoureuse
catastrophe: voici donc une feuille de rose, en soufflant dessus, j'en
fais un cheval rare, comme vous allez voir.»

Il parut aussitôt un cheval tout vert; il avait douze pieds et trois
têtes; l'une jetait du feu, l'autre des bombes, et l'autre des boulets
de canon. Elle lui donna une épée qui avait dix-huit aunes de long, et
qui était plus légère qu'une plume; elle le revêtit d'un seul diamant,
dans lequel il entra comme dans un habit, et bien qu'il fût plus dur
qu'un rocher, il était si maniable, qu'il ne le gênait en rien:

«Partez, lui dit-elle, courez, volez à la défense de ce que vous aimez;
le cheval vert que je vous donne, vous mènera où elle est; quand vous
l'aurez délivrée, faites-lui entendre la part que j'y ai.»

«Généreuse fée, s'écria le prince, je ne puis à présent vous témoigner
toute ma reconnaissance; mais je me déclare pour jamais votre esclave
très fidèle.»

Il monta sur le cheval aux trois têtes, aussitôt il se mit à galoper
avec ses douze pieds, et faisait plus de diligence que trois des
meilleurs chevaux, de sorte qu'il arriva en peu de temps au haut de la
montagne, où il vit sa chère princesse toute seule, et l'affreux dragon
qui s'en approchait lentement. Le cheval vert se mit à jeter du feu, des
bombes et des boulets de canon, qui ne surprirent pas médiocrement le
monstre; il reçut vingt coups de ces boulets dans la gorge, qui
entamèrent un peu les écailles; et les bombes lui crevèrent un oeil. Il
devint furieux, et voulut se jeter sur le prince; mais l'épée de
dix-huit aunes était d'une si bonne trempe, qu'il la maniait comme il
voulait, la lui enfonçant quelquefois jusqu'à la garde, ou s'en servant
comme d'un fouet. Le prince n'aurait pas laissé de sentir l'effort de
ses griffes, sans l'habit de diamant qui était impénétrable.

Moufette l'avait reconnu de fort loin, car le diamant qui le couvrait
était fort brillant et clair, de sorte qu'elle fut saisie de la plus
mortelle appréhension dont une maîtresse puisse être capable; mais le
roi et la reine commencèrent à sentir dans leur coeur quelques rayons
d'espérance, car il était fort extraordinaire de voir un cheval à trois
têtes, à douze pieds, qui jetait feu et flammes et un prince dans un
étui de diamants, armé d'une épée formidable, venir dans un moment si
nécessaire, et combattre avec tant de valeur. Le roi mit son chapeau sur
sa canne, et la reine attacha son mouchoir au bout d'un bâton, pour
faire des signes au prince, et l'encourager. Toute leur suite en fit
autant. En vérité, il n'en avait pas besoin, son coeur tout seul et le
péril où il voyait sa maîtresse, suffisaient pour l'animer.

Quels efforts ne fit-il point! la terre était couverte des dards, des
griffes, des cornes, des ailes et des écailles du dragon; son sang
coulait par mille endroits; il était tout bleu, et celui du cheval tout
vert; ce qui faisait une nuance singulière sur la terre. Le prince tomba
cinq fois, il se releva toujours, il prenait son temps pour remonter sur
son cheval, et puis c'était des canonnades et des feux grégeois qui
n'ont jamais rien eu de semblable: enfin le dragon perdit ses forces, il
tomba, et le prince lui donna un coup dans le ventre qui lui fit une
épouvantable blessure; mais, ce qu'on aura peine à croire, et qui est
pourtant aussi vrai que le reste du conte, c'est qu'il sortit par cette
large blessure, un prince le plus beau et le plus charmant que l'on ait
jamais vu; son habit était de velours bleu à fond d'or, tout brodé de
perles; il avait sur la tête un petit morion à la grecque, ombragé de
plumes blanches. Il accourut les bras ouverts, embrassant le prince
Moufy:

«Que ne vous dois-je pas mon généreux libérateur! lui dit-il; vous venez
de me délivrer de la plus affreuse prison où jamais un souverain puisse
être renfermé: j'y avais été condamné par la fée Lionne: il y a seize
ans que j'y languis; et son pouvoir était tel, que malgré ma propre
volonté, elle me forçait à dévorer cette belle princesse: menez-moi à
ses pieds, pour que je lui explique mon malheur.»

Le prince Moufy, surpris et charmé d'une aventure si étonnante, ne
voulut céder en rien aux civilités de ce prince; ils se hâtèrent de
joindre la belle Moufette, qui rendait de son côté mille grâces aux
dieux pour un bonheur si inespéré. Le roi, la reine et toute la cour
étaient déjà auprès d'elle; chacun parlait à la fois, personne ne
s'entendait, l'on pleurait presque autant de joie, que l'on avait pleuré
de douleur. Enfin pour que rien ne manquât à la fête, la bonne
Grenouille parut en l'air, montée sur un épervier qui avait des
sonnettes d'or aux pieds. Lorsqu'on entendit drelin dindin, chacun leva
les yeux; l'on vit briller le chaperon de roses comme un soleil, et la
Grenouille était aussi belle que l'aurore. La reine s'avança vers elle,
et la prit par une de ses petites pattes; aussitôt la sage Grenouille se
métamorphosa, et parut comme une grande reine; son visage était le plus
agréable du monde:

«Je viens, s'écria-t-elle, pour couronner la fidélité de la princesse
Moufette, elle a mieux aimé exposer sa vie, que de changer; cet exemple
est rare dans le siècle où nous sommes, mais il le sera bien davantage
dans les siècles à venir.»

Elle prit aussitôt deux couronnes de myrtes qu'elle mit sur la tête des
deux amants qui s'aimaient, et frappant trois coups de sa baguette, l'on
vit que tous les os du dragon s'élevèrent pour former un arc de
triomphe, en mémoire de la grande aventure qui venait de se passer.

Ensuite cette belle et nombreuse troupe s'achemina vers la ville,
chantant hymen et hyménée, avec autant de gaieté, qu'ils avaient célébré
tristement le sacrifice de la princesse.

Ses noces ne furent différées que jusqu'au lendemain; il est aisé de
juger de la joie qui les accompagna.





*** End of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Contes, Tome I" ***

Doctrine Publishing Corporation provides digitized public domain materials.
Public domain books belong to the public and we are merely their custodians.
This effort is time consuming and expensive, so in order to keep providing
this resource, we have taken steps to prevent abuse by commercial parties,
including placing technical restrictions on automated querying.

We also ask that you:

+ Make non-commercial use of the files We designed Doctrine Publishing
Corporation's ISYS search for use by individuals, and we request that you
use these files for personal, non-commercial purposes.

+ Refrain from automated querying Do not send automated queries of any sort
to Doctrine Publishing's system: If you are conducting research on machine
translation, optical character recognition or other areas where access to a
large amount of text is helpful, please contact us. We encourage the use of
public domain materials for these purposes and may be able to help.

+ Keep it legal -  Whatever your use, remember that you are responsible for
ensuring that what you are doing is legal. Do not assume that just because
we believe a book is in the public domain for users in the United States,
that the work is also in the public domain for users in other countries.
Whether a book is still in copyright varies from country to country, and we
can't offer guidance on whether any specific use of any specific book is
allowed. Please do not assume that a book's appearance in Doctrine Publishing
ISYS search  means it can be used in any manner anywhere in the world.
Copyright infringement liability can be quite severe.

About ISYS® Search Software
Established in 1988, ISYS Search Software is a global supplier of enterprise
search solutions for business and government.  The company's award-winning
software suite offers a broad range of search, navigation and discovery
solutions for desktop search, intranet search, SharePoint search and embedded
search applications.  ISYS has been deployed by thousands of organizations
operating in a variety of industries, including government, legal, law
enforcement, financial services, healthcare and recruitment.



Home