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Title: Marie ou l'Esclavage aux Etats-Unis - Tableau de moeurs américaines
Author: Beaumont, Gustave de, 1802-1866
Language: French
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Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Marie ou l'Esclavage aux Etats-Unis - Tableau de moeurs américaines" ***

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Gustave de Beaumont

(1802-1866)



MARIE
ou
L'esclavage aux États-Unis


Tableau de moeurs américaines



(1840)



Table des matières

Avant-propos
Chapitre I Prologue
Chapitre II Les femmes
Chapitre III Ludovic, ou le départ d'Europe
Chapitre IV Intérieur d'une famille américaine
Chapitre V Marie
Chapitre VI L'Alms-House de Baltimore
Chapitre VII Le mystère
Chapitre VIII La Révélation
Chapitre IX L'épreuve -- 1 --
Chapitre X Suite de l'épreuve -- 2 --
Chapitre XI Suite de l'épreuve -- 3 -- Épisode d'Odéna
Chapitre XII Suite de l'épreuve -- 4 -- Littérature et beaux-arts
I
II
III
IV
V
VI
VII
VIII
IX
XI
XI
XII
XIII
XV
XVI
XVII
XVIII
XIX
XX
XXI
XXII
XXIII
XXIV
XXV
XXVI
XXVII
XXVIII
XXIX
XXXI
XXXII
XXXIII
XXXIV
XXXV
XXXVI
XXXVII
XXXVIII
XXXIX
XL
XLI
XLII
XLIII
XLIV
XLV
XLVI
XLVII
XLVIII
XLIX
L
LI
LII
LIII
Chapitre XIII L'émeute
Chapitre XIV Le départ de l'Amérique civilisée
Chapitre XV La forêt vierge et le désert
Chapitre XVI Le drame
Chapitre XVII Épilogue
Appendice
Première partie: Note sur la condition sociale et politique des
nègres esclaves et des gens de couleur affranchis.
§ I. Condition du nègre esclave aux États-unis.
§ II. Caractères de l'esclavage aux États-unis.
§ III. Peut-on abolir l'esclavage des noirs aux États-unis?
Tableaux comparatifs de la population libre et de la population
esclave aux États-unis depuis 1790 jusqu'en 1830.
Deuxième partie: Note sur le mouvement religieux aux États-Unis
§ I. Rapport des cultes entre eux.
§ II. Rapports des cultes avec l'État.
Troisième partie: Note sur l'État ancien et sur la condition
présente des tribus indiennes de l'Amérique du nord.
§ I. État ancien.
§ II. État actuel.
Notes non insérées dans le texte principal à cause de leur
longueur



Avant-propos

Je dois au lecteur quelques explications sur la forme et sur le
fond de ce livre.

Je le préviens d'abord que tout en est grave, excepté la forme.
Mon but principal n'a point été de faire un roman. La fable qui
sert de cadre à l'ouvrage est d'une extrême simplicité. Je ne
doute pas que, sous une plume habile et exercée, elle n'eût prêté
aux développements les plus intéressants et même les plus
dramatiques; mais je ne sais point l'art du romancier. On ne doit
donc chercher dans ce livre ni intrigues calculées avec
prévoyance, ni situations ménagées avec art, ni complications
d'événements, en un mot, rien de ce qui communément est mis en
usage pour exciter, soutenir et suspendre l'intérêt.

Pendant mon séjour aux États-Unis, j'ai vu une société qui
présente avec la nôtre des harmonies et des contrastes; et il m'a
semblé que si je parvenais à rendre les impressions que j'ai
reçues en Amérique, mon récit ne manquerait pas entièrement
d'utilité. Ce sont ces impressions toutes réelles que j'ai
rattachées à un sujet imaginaire.

Je sens bien qu'en offrant la vérité sous le voile d'une fiction,
je cours le risque de ne plaire à personne. Le public sérieux ne
repoussera-t-il pas mon livre à l'aspect de son titre seul? et le
lecteur frivole, attiré par une apparence légère, ne s'arrêtera-t-
il pas devant le sérieux du fond? Je ne sais. Tout ce que je puis
dire, c'est que mon premier but a été de présenter une suite
d'observations graves; que, dans l'ouvrage le fond des choses est
vrai, et qu'il n'y a de fictif que les personnages; qu'enfin j'ai
tenté de recouvrir mon oeuvre d'une surface moins sévère, afin
d'attirer à moi cette portion du public qui cherche tout à la fois
dans un livre des idées pour l'esprit et des émotions pour le
coeur.

J'ai dit tout à l'heure que j'allais peindre la société
américaine; je dois maintenant indiquer les dimensions de mon
tableau.

Deux choses sont principalement à observer chez un peuple: ses
institutions et ses moeurs.

Je me tairai sur les premières. À l'instant même où mon livre sera
publié, un autre paraîtra qui doit répandre la plus vive lumière
sur les institutions démocratiques des États-Unis. Je veux parler
de l'ouvrage de M. Alexis de Tocqueville, intitulé: De la
démocratie en Amérique.

Je regrette de ne pouvoir exprimer ici tout à mon aise
l'admiration profonde que m'inspire le travail de M. de
Tocqueville; car il me serait doux d'être le premier à proclamer
une supériorité de mérite qui bientôt ne sera contestée de
personne. Mais je me sens gêné par l'amitié. J'ai du reste la plus
ferme conviction qu'après avoir lu cet ouvrage si beau, si
complet, plein d'une si haute raison, et dans lequel la profondeur
des pensées ne peut se comparer qu'à l'élévation des sentiments,
chacun m'approuvera de n'avoir pas traité le même sujet.

Ce sont donc seulement les moeurs des États-Unis que je me propose
de décrire. Ici je dois encore faire observer au lecteur qu'il ne
trouvera point dans mon ouvrage une peinture complète des moeurs
de ce pays. J'ai tâché d'indiquer les principaux traits, mais non
toute la physionomie de la société américaine. Si ce livre était
accueilli avec quelque indulgence, plus tard je compléterais la
tâche que j'ai commencée. À vrai dire, une seule idée domine tout
l'ouvrage, et forme comme le point central autour duquel viennent
se ranger tous les développements.

Le lecteur n'ignore pas qu'il y a encore des esclaves aux États-
Unis; leur nombre s'élève à plus de deux millions. C'est
assurément un fait étrange que tant de servitude au milieu de tant
de liberté: mais ce qui est peut-être plus extraordinaire encore,
c'est la violence du préjugé qui sépare la race des esclaves de
celle des hommes libres, c'est-à-dire les nègres des blancs. La
société des États-Unis fournit, pour l'étude de ce préjugé, un
double élément qu'on trouverait difficilement ailleurs. La
servitude règne au sud de ce pays, dont le nord n'a plus
d'esclaves. On voit dans les États méridionaux les plaies que fait
l'esclavage pendant qu'il est en vigueur, et, dans le Nord, les
conséquences de la servitude après qu'elle a cessé d'exister.
Esclaves ou libres, les nègres forment partout un autre peuple que
les blancs. Pour donner au lecteur une idée de la barrière placée
entre les deux races, je crois devoir citer un fait dont j'ai été
témoin.[1]

La première fois que j'entrai dans un théâtre, aux États-Unis, je
fus surpris du soin avec lequel les spectateurs de couleur blanche
étaient distingués du public à figure noire. À la première galerie
étaient les blancs; à la seconde, les mulâtres; à la troisième,
les nègres. Un Américain près duquel j'étais placé me fit observer
que la dignité du sang blanc exigeait ces classifications.
Cependant mes yeux s'étant portés sur la galerie des mulâtres, j'y
aperçus une jeune femme d'une éclatante beauté, et dont le teint,
d'une parfaite blancheur, annonçait le plus pur sang d'Europe.
Entrant dans tous les préjugés de mon voisin, je lui demandai
comment une femme d'origine anglaise était assez dénuée de pudeur
pour se mêler à des Africaines.

-- Cette femme, me répondit-il, est de couleur.

-- Comment? de couleur! elle est plus blanche qu'un lis.

-- Elle est de couleur, reprit-il froidement; la tradition du pays
établit son origine, et tout le monde sait qu'elle compte un
mulâtre parmi ses aïeux.

Il prononça ces paroles sans plus d'explications, comme on dit une
vérité qui, pour être comprise, n'a besoin que d'être énoncée.

Au même instant je distinguai dans la galerie des blancs un visage
à moitié noir. Je demandai l'explication de ce nouveau phénomène;
l'Américain me répondit:

-- La personne qui attire en ce moment votre attention est de
couleur blanche.

-- Comment? blanche! son teint est celui des mulâtres.

-- Elle est blanche, répliqua-t-il; la tradition du pays constate
que le sang qui coule dans ses veines est espagnol.[2]

Si l'opinion flétrissante qui s'attache à la race noire et aux
générations même dont la couleur s'est effacée ne donnait
naissance qu'à quelques distinctions frivoles, l'examen auquel je
me suis livré ne présenterait qu'un intérêt de curiosité; mais ce
préjugé a une portée plus grave; il rend chaque jour plus profond
l'abîme qui sépare les deux races et les suit dans toutes les
phases de la vie sociale et politique; il gouverne les relations
mutuelles des blancs et des hommes de couleur, corrompt les moeurs
des premiers, qu'il accoutume à la domination et à la tyrannie,
règle le sort des nègres, qu'il dévoue à la persécution des
blancs, et fait naître entre les uns et les autres des haines si
vives, des ressentiments si durables, des collisions si
dangereuses, qu'on peut dire avec raison que son influence s'étend
jusque sur l'avenir de la société américaine.[3]

C'est ce préjugé, né tout à la fois de la servitude et de la race
des esclaves, qui forme le principal sujet de mon livre. J'aurais
voulu montrer combien sont grands les malheurs de l'esclavage, et
quelles traces profondes il laisse dans les moeurs, après qu'il a
cessé d'exister dans les lois. Ce sont surtout ces conséquences
éloignées d'un mal dont la cause première a disparu, que je me
suis efforcé de développer.

Au sujet principal de mon livre j'ai rattaché un grand nombre
d'observations diverses sur les moeurs américaines; mais la
condition de la race noire en Amérique, son influence sur l'avenir
des États-Unis, sont le véritable objet de cet ouvrage. C'est ici
le lieu d'avertir la partie grave du public auquel je m'adresse
qu'à la fin de chaque volume il se trouve, sous le titre
d'appendices ou de notes [4], une quantité considérable de matières
traitées gravement, non-seulement au fond, mais même dans la
forme. Tels sont l'appendice relatif à la condition sociale et
politique des esclaves et des nègres affranchis, les notes qui
concernent l'égalité sociale, le duel, les sectes religieuses, les
Indiens, etc.; ces notes remplissent la moitié de l'ouvrage.

Je ne terminerai pas cet avant-propos sans prier les lecteurs, et
notamment les lecteurs américains (si toutefois ce livre parvient
jusqu'en Amérique), de bien prendre garde que les opinions qui
sont exprimées par les personnages mis en scène ne sont pas
toujours celles de l'auteur. Quelquefois j'ai pris soin de les
modifier, et même de les combattre dans les notes auxquelles je
renvoie par un astérisque. Du reste, à part un très petit nombre
d'exceptions qui sont ordinairement indiquées, les faits énoncés
dans le récit sont vrais, et les impressions rendues sont celles
que j'ai éprouvées moi-même. On ne doit pas oublier qu'en peignant
la société américaine, l'auteur ne présente que des traits
généraux, et que l'exception, quoique non exprimée, se trouve
souvent à côté du principe. Ainsi, dans une partie de ce livre, je
dis qu'il n'existe aux États-Unis ni littérature, ni beaux-arts;
cependant j'ai rencontré en Amérique des hommes de lettres
distingués, des artistes habiles, des orateurs brillants. J'ai vu
dans le même pays des salons élégants, des cercles polis, des
sociétés tout intellectuelles; je dis pourtant ailleurs qu'il n'y
a en Amérique ni sociétés intellectuelles, ni salons élégants, ni
cercles polis. Dans ces cas comme dans beaucoup d'autres, mes
observations ne s'appliquent qu'au plus grand nombre.

Je termine par une réflexion à laquelle j'attache quelque
importance.

M. de Tocqueville et moi publions en même temps chacun un livre
sur des sujets aussi distincts l'un de l'autre que le gouvernement
d'un peuple peut être séparé de ses moeurs.

Celui qui lira ces deux ouvrages recevra peut-être sur l'Amérique
des impressions différentes, et pourra penser que nous n'avons pas
jugé de même le pays que nous avons parcouru ensemble. Telle n'est
point cependant la cause de la dissidence apparente qui serait
remarquée. La raison véritable est celle-ci: M. de Tocqueville a
décrit les institutions; j'ai tâché, moi, d'esquisser les moeurs.
Or, aux États-Unis, la vie politique est plus belle et mieux
partagée que la vie civile. Tandis que l'homme y trouve peu de
jouissances dans la famille, peu de plaisirs dans la société, le
citoyen y jouit dans le monde politique d'une multitude de droits.
Envisageant la société américaine sous des points de vue si
divers, nous n'avons pas dû, pour la peindre, nous servir des
mêmes couleurs.



Chapitre I
Prologue

Les querelles religieuses qui, durant le seizième siècle,
troublèrent l'Europe et firent naître les persécutions du siècle
suivant, ont peuplé l'Amérique du Nord de ses premiers habitants
civilisés.

La paix continue aujourd'hui l'oeuvre de la guerre: quand de
longues années de repos se succèdent chez les nations, les
populations s'accumulent outre mesure; les rangs se serrent; la
société s'encombre de capacités oisives, d'ambitions déçues,
d'existences précaires. Alors l'indigence et l'orgueil, le besoin
de pain et d'activité morale, le malaise du corps et le trouble de
l'âme, chassent les plus misérables du lieu où ils souffrent, et
les poussent à l'aventure par-delà les mers dans des régions moins
pleines d'hommes où il se rencontre encore des terres inoccupées
et des postes vacants [5].

Les premières migrations furent des exils de conscience les
secondes sont des exils de raison. Et pourtant tous ceux qui, de
nos jours, vont aux États-Unis chercher une condition meilleure ne
la trouvent pas.

Vers l'année 1851, un Français résolut de passer en Amérique dans
l'intention de s'y fixer. Ce projet lui fut inspiré par des causes
diverses.

Plein de convictions généreuses, il avait salué la révolution
nouvelle comme le symbole d'une grande réforme sociale. Alors il
s'était mis à l'oeuvre... Mais bientôt il avait été seul au
travail. Les plus hardis novateurs étaient devenus subitement des
hommes prudents et circonspects. Les apôtres de liberté prêchaient
la servitude: il s'en trouvait d'assez cyniques pour se vanter de
l'apostasie comme d'une vertu.

Dégoûté du monde politique, il essaya de se créer une existence
industrielle; mais la fortune ne lui fut point propice... À l'âge
de vingt-cinq ans il se trouva sans carrière, n'ayant dans
l'avenir d'autre chance que le partage d'un modique patrimoine. Un
jour donc, repoussant du pied sa terre natale, il monta sur un
vaisseau qui du Havre le conduisit à New York.

Il ne fit point un long séjour dans cette ville; il n'y passa que
le temps nécessaire pour s'enquérir de la route à suivre afin de
pénétrer dans l'ouest.

Les uns lui conseillaient de se rendre dans l'Ohio, où, disaient-
ils, l'on vit mieux à bon marché que dans aucun autre État; ceux-
là lui recommandaient Illinois et Indiana où il achèterait à vil
prix les terres les plus fertiles de la vallée du Mississipi. Un
autre lui dit: «Vous êtes Français et catholique; pourquoi ne pas
aller dans le Michigan dont les habitants, Canadiens d'origine,
parlent votre langue et pratiquent votre religion?»

Le voyageur préféra ce dernier conseil, dont l'exécution était
d'autant plus facile que, pour se rendre dans le Michigan, il
n'avait qu'à suivre le courant de l'émigration européenne, alors
dirigée de ce côté.

Il remonta la rivière du Nord qui coule majestueuse entre deux
chaînes de montagnes, passa par une infinité de petites villes qui
portent de grands noms, telles que Rome, Utique, Syracuse,
Waterloo. Après avoir traversé le lac Érié, long de cent lieues,
et franchi le détroit [6], il vit s'étendre devant lui l'immense
plaine du lac Huron, fameux par la pureté de ses ondes et par ses
îles consacrées au grand Manitou; et côtoyant la rive gauche de ce
lac, il pénétra dans l'intérieur du Michigan par la grande baie de
Saginaw, en remontant la rivière dont cette baie tire son nom.

Les bords de la Saginaw sont plats comme toutes les terres qui
avoisinent les grands lacs de l'Amérique du Nord; ses eaux, dans
un cours lent et paisible, s'avancent parmi des prairies qu'elles
fertiliseraient de leur fraîcheur si, par de trop longs séjours,
elles ne les changeaient en marécages. L'aspect de ces lieux est
froid et sévère; à travers une atmosphère chargée de vapeurs, le
soleil ne projette qu'une débile clarté; ses rayons sont pâles
comme des reflets. Des joncs tremblants à la surface de l'onde;
d'innombrables roseaux rangés en haie sur chaque rive, et au-delà,
de longues herbes que la faux n'a jamais tranchées, telle est la
scène monotone qui, de toutes parts, s'offre aux yeux.
L'oscillation de ces joncs, le murmure de ces roseaux, le
bruissement des herbes et le cri rare de quelques oiseaux
plongeurs, cachés parmi les plantes flottantes, forment tout le
mouvement et toute la vie de ces sauvages solitudes. En regardant
au plus haut des cieux, on peut y voir un aigle qui plane avec
majesté; il suit la barque du voyageur; tantôt immobile au-dessus
d'elle, tantôt entraîné dans un vol sublime, il semble, roi du
désert, observer le téméraire étranger qui pénètre dans son
empire. De temps en temps apparaît une hutte sauvage; non loin
d'elle, se tient debout un Indien, impassible et muet comme le
tronc d'un vieux chêne; on dirait une antique ruine de la forêt.

Quelquefois les bords du fleuve se resserrent; alors, sur des
rives plus élevées, se montre une végétation pauvre et rachitique;
une faible couche de terre recouvre d'immenses rochers de marbre
et de granit, où vivent misérablement des érables jaunes, des pins
grisâtres, des hêtres chargés de mousse; leur verdure terne ne
réjouit point la vue; leur front chauve attriste les regards; ils
sont petits comme de jeunes arbres et sont à moitié morts de
vieillesse.

Cependant à soixante milles au-dessus de son embouchure, le fleuve
et ses entours prennent un autre aspect. L'atmosphère devient
pure, le ciel bleu, le sol fertile; l'influence des grands lacs a
cessé; le soleil a repris son empire. À la droite du fleuve se
déroulent au loin de vastes prairies dont les inondations se
retirent après les avoir fécondées; sur la rive gauche s'élèvent
des arbres gigantesques, au tronc antique et à la cime jeune et
hardie; magnifique futaie primitive, dont les nombreuses
clairières attestent la présence de l'homme civilisé.

Là s'arrêta le voyageur, qui ne cherchait point une solitude
profonde, mais seulement le voisinage du désert.

À peine avait-il fait quelques pas à travers les ombres d'une
végétation séculaire, qu'il aperçut les traces d'un établissement;
ici se voyait un champ de maïs entouré de barrières formées à
l'aide d'arbres renversés; là des débris de pins incendiés; plus
loin des troncs de chênes coupés à hauteur d'homme.

En marchant, il découvrit le toit d'une chaumière; on y arrivait
par un étroit sentier sur lequel il distingua l'empreinte récente
de pas humains. Bientôt un plus riant paysage s'offrit à sa vue:
au pied de l'habitation s'étendait un lac charmant, bordé de tous
côtés par la forêt; c'était comme un vaste miroir encadré dans la
verdure; sa surface, parfaitement calme, étincelait aux feux d'un
soleil ardent; et sa riche ceinture, embellie par toutes les
nuances du feuillage, trouvait un éclatant reflet dans le cristal
des eaux.

Un petit canot fait d'écorce, à la manière des Indiens, était
couché sur le rivage et paraissait abandonné.

La chaumière présentait un singulier mélange d'élégance dans sa
forme et de grossièreté dans ses matériaux.

Quelques bûches couchées les unes sur les autres faisaient toute
sa construction; cependant il y avait dans leur arrangement
quelque chose qui révélait le goût de l'architecte. Elles étaient
rangées avec symétrie, et disposées de façon à figurer un certain
nombre d'arceaux gothiques: à l'extérieur, ou remarquait le même
mélange de nature sauvage et d'industrie humaine. Ici, un banc de
verdure; là, un siège formé de branches d'érable élégamment
entrelacées; plus loin, un parterre de fleurs adossé à la forêt
vierge.

À mesure qu'il approchait de la demeure solitaire, le voyageur
comprenait moins quel pouvait en être l'habitant; il se perdait en
vaines conjectures, lorsqu'il vit paraître un homme... Son costume
était celui d'un Européen, sa mise, simple sans être commune; ses
traits contenaient beaucoup de noblesse, quoique leur altération
fût sensible; et son front, jeune encore, portait l'empreinte de
ces mélancolies froides et résignées qui sont l'oeuvre des longues
infortunes et des vieilles douleurs.

Le voyageur s'approchait timidement. -- Dieu me garde! dit-il au
solitaire, de troubler votre retraite! -- Soyez le bienvenu,
répondit avec politesse l'habitant du désert.

Ce peu de mots avaient prouvé à l'un et à l'autre qu'ils étaient
Français, et une douce émotion était descendue dans leurs âmes;
car c'est une grande joie pour l'exilé de retrouver la voix de la
patrie sur la terre étrangère.

Le solitaire prend le voyageur par la main, le conduit dans une
petite cabane voisine de la chaumière et construite plus
simplement que celle-ci; là, il le fait asseoir, l'engage à se
reposer quelque temps, lui sert un frugal repas et lui donne tous
les soins d'une hospitalité bienveillante.

L'habitant de la forêt ressentait une joie réelle de la présence
du voyageur; cependant il redevenait de temps en temps sombre et
pensif... Tout annonçait qu'il avait dans l'âme de tristes
souvenirs qui sommeillaient quelquefois, mais dont le réveil était
toujours douloureux.

Les deux Français parlèrent d'abord de la France, et bientôt ils
conversèrent ensemble comme deux amis.

-- Qui peut vous amener dans ce désert? dit le solitaire au
voyageur.

LE VOYAGEUR.

Je cherche une contrée qui me plaise... Je viens de parcourir un
pays qui me semble charmant... Oh! j'ai vu de beaux lacs, de
belles forêts, de belles prairies!...

LE SOLITAIRE.

Mais où allez-vous?

LE VOYAGEUR.

Je ne sais pas encore. Cette solitude me remplit d'émotions... je
n'en ai point encore vu qui me séduise autant; la vie doit
s'écouler douce et paisible dans ce lieu. Je serais tenté de m'y
arrêter.

LE SOLITAIRE.

Dans quel but?

LE VOYAGEUR.

Mais pour y demeurer...

LE SOLITAIRE.

Quoi vous renonceriez à la France? pour toujours! pour vivre en
Amérique! Y avez-vous bien songé?

LE VOYAGEUR.

Oui... C'est un sujet auquel j'ai beaucoup réfléchi... j'aime les
institutions de ce pays; elles sont libérales et généreuses...
chacun y trouve la protection de ses droits...

LE SOLITAIRE.

Savez-vous si, dans ce pays de liberté, il n'y a point de
tyrannie... et si les droits les plus sacrés n'y sont pas
méconnus? ...

LE VOYAGEUR.

Il y a d'ailleurs dans les moeurs des Américains une simplicité
qui me plaît... Voici quel est mon projet: je me placerai sur la
limite qui sépare le monde sauvage de la société civilisée;
j'aurai d'un côté le village, de l'autre la forêt; je serai assez
près du désert pour jouir en paix des charmes d'une solitude
profonde, et assez voisin des cités pour prendre part aux intérêts
de la vie politique...

LE SOLITAIRE.

Il est des illusions qui nous coûtent quelquefois bien des larmes!

LE VOYAGEUR.

Pourquoi ne serais-je pas heureux?... Vous-même...

LE SOLITAIRE.

N'invoquez point mon exemple..., et prenez garde de m'imiter...
J'ai déjà passé cinq années dans ce désert, et le sentiment que je
viens d'éprouver en revoyant un Français est le seul plaisir qui,
durant ce temps, soit entré dans le coeur de l'infortune Ludovic.

En prononçant ces mots, le solitaire se leva... sa physionomie
attestait un trouble intérieur. Alors le voyageur, cherchant des
paroles qui pussent sourire à son hôte:

-- Je serais charmé, lui dit-il, de connaître tout votre
établissement, les terres qui l'avoisinent et les forêts qui
l'entourent.

Cette demande fut agréable à Ludovic, qui s'empressa d'y
satisfaire et parut heureux de montrer au voyageur toute l'étendue
de ses possessions. Celui-ci avait remarqué dès l'abord que le
solitaire évitait avec soin de s'approcher de la jolie cabane
dont, en arrivant, il avait admiré l'élégante construction; sa
curiosité s'en était accrue. -- Cette cabane fait partie de votre
domaine? dit-il à Ludovic. -- Oui, répondit celui-ci. -- J'en
admire le bon goût, reprit le voyageur, et je serais charmé de la
voir... -- Non! non! répliqua vivement le solitaire... jamais!
jamais! -- Est-ce que quelqu'un l'habite? Ludovic resta d'abord
silencieux... -- Oui, répondit-il enfin d'une voix triste et
mystérieuse... Et il entraîna le voyageur du côté opposé.

Chemin faisant, les deux Français étaient revenus au sujet
principal de leur entretien, l'Amérique. Le voyageur avait repris
le cours de ses admirations, que le solitaire combattait par des
réflexions sages, quelquefois même par de piquantes railleries...
Ils passèrent ainsi en revue tous les objets qui, dans la société
américaine, attirent les regards de l'étranger.

-- Oh! arrêtons-nous ici quelques instants, s'écria le voyageur
quand ils se trouvèrent sur le bord du lac. Quel air embaumé!
quelle douce fraîcheur! quelles impressions pures! comme le ciel
est beau sur nos têtes! et comme, en face de nous, la forêt forme
à l'horizon un charmant rideau de verdure! Combien ce paysage est
encore embelli par le toit de votre chaumière, qui retrace aux
yeux l'image du modeste asile d'une tranquille félicité! Qui
demeurerait insensible à ce tableau? Eh bien! dites; parlez sans
prévention... que manquerait-il au bonheur dans cette retraite
solitaire, si l'amour d'une jeune Américaine y venait répandre ses
charmes et ses enchantements?

Tout en parlant ainsi, le voyageur s'était assis sur un banc de
verdure; Ludovic, plein d'émotions bien différentes, avait pris
place auprès de lui...

S'abandonnant à cette impression poétique: -- En Europe, dit le
voyageur, tout est souillure et corruption!... Les femmes y sont
assez viles pour se vendre, et les hommes assez stupides pour les
acheter. Quand une jeune fille prend un mari, ce n'est pas une âme
tendre qu'elle cherche pour unir à la sienne, ce n'est pas un
appui qu'elle invoque pour soutenir sa faiblesse; elle épouse des
diamants, un rang, la liberté: non qu'elle soit sans coeur; une
fois elle aima, mais celui qu'elle préférait n'était pas assez
riche. On l'a marchandée; on ne tenait plus qu'à une voiture, et
le marché a manqué. Alors on a dit à la jeune fille que l'amour
était folie; elle l'a cru, et s'est corrigée; elle épouse un riche
idiot... Quand elle a quelque peu d'âme, elle se consume et meurt.
Communément elle vit heureuse. Telle n'est point la vie d'une
femme en Amérique. Ici le mariage n'est point un trafic, ni
l'amour une marchandise; deux êtres ne sont point condamnés à
s'aimer ou à se haïr parce qu'ils sont unis, ils s'unissent parce
qu'ils s'aiment. Oh! qu'elles sont belles et attirantes ces jeunes
filles aux yeux d'azur, aux sourcils d'ébène, à l'âme candide et
pure!... quel doux parfum sort de leur chevelure que l'art n'a
point flétrie! ... que d'harmonie dans leur faible voix qui ne fut
jamais l'écho des passions cupides! Ici du moins, quand vous allez
vers une jeune fille, et lorsqu'elle vient à vous, ce sont de
tendres sympathies qui se rencontrent, et non des calculs
intéressés. Ne serait-ce point mépriser la chance d'une félicité
tranquille, mais délicieuse, que de ne pas rechercher l'amour
d'une jeune Américaine?

Ludovic écoutait avec calme; quand le voyageur eut fini de parler:

-- Je plains vos erreurs, lui dit le solitaire. Je n'entreprendrai
point de les combattre; car je sais combien est vaine pour les
hommes l'expérience d'autrui...; je suis cependant affligé de voir
votre ardeur à poursuivre des chimères... Je pourrais, par un seul
exemple, vous prouver combien vous êtes égaré. Vous venez
d'exalter devant moi le mérite des femmes américaines. Le tableau
que vous avez esquissé n'est pas tout à fait dépourvu de vérité;
mais il manque des riantes couleurs que lui prête votre
imagination...
Je crois qu'il me serait facile de tracer, sans passion, le
portrait fidèle des femmes de ce pays; car je n'ai reçu d'elles ni
bienfaits ni injures...

Le voyageur fit un signe d'incrédulité; cependant, par une sorte
de courtoisie due à l'hospitalité, il témoigna le désir de
connaître le sentiment du solitaire qui, après un instant de
réflexion, s'exprima en ces termes.



Chapitre II
Les femmes

Les femmes américaines ont en général un esprit orné, mais peu
d'imagination, et plus de raison que de sensibilité [7].

Elles sont jolies; celles de Baltimore sont renommées pour leur
beauté parmi toutes les autres.

Leurs yeux bleus attestent une origine anglaise, et leur chevelure
noire l'influence des étés brûlants. Leur constitution frêle et
délicate soutient une lutte inégale contre les rigueurs d'un
climat sévère, et les variations subites de la température. On ne
peut se défendre d'une impression douloureuse en pensant que cette
beauté, cette fraîcheur, et toutes ces grâces de la jeunesse se
flétriront avant l'âge, et seront frappées d'une destruction
cruelle et prématurée [8].

L'éducation des femmes aux États-Unis diffère entièrement de celle
qui leur est donnée chez nous.

En France, une jeune fille demeure, jusqu'à ce qu'elle se marie, à
l'ombre de ses parents: elle repose paisible et sans défiance,
parce qu'elle a près d'elle une tendre sollicitude qui veille et
ne s'endort jamais; dispensée de réfléchir, tandis que quelqu'un
pense pour elle; faisant ce que fait sa mère; joyeuse ou triste
comme celle-ci, elle n'est jamais en avant de la vie, elle en suit
le courant: telle la faible liane, attachée au rameau qui la
protège, en reçoit les violentes secousses ou les doux
balancements.

En Amérique, elle est libre avant d'être adolescente; n'ayant
d'autre guide qu'elle-même, elle marche comme à l'aventure dans
des voies inconnues. Ses premiers pas sont les moins dangereux;
l'enfance traverse la vie comme une barque fragile se joue sans
périls sur une mer sans écueils.

Mais quand arrive la vague orageuse des passions du jeune âge, que
va devenir ce frêle esquif avec ses voiles qui se gonflent, et son
pilote sans expérience?

L'éducation américaine pare à ce danger: la jeune fille reçoit de
bonne heure la révélation des embûches qu'elle trouvera sur ses
pas. Ses instincts la défendraient mal: on la place sous la
sauvegarde de sa raison; ainsi éclairée sur les piéges qui
l'environnent, elle n'a qu'elle seule pour les éviter. La prudence
ne lui manque jamais.

Ces lumières données à l'adolescente sont une conséquence obligée
de la liberté dont elle jouit; mais elles lui font perdre deux
qualités charmantes dans le jeune âge, la candeur et la naïveté.
L'Américaine a besoin de science pour être sage: elle sait trop
pour être innocente [9]

Cette liberté précoce donne à ses réflexions un tour sérieux, et
imprime quelque chose de mâle à son caractère. Je me rappelle
avoir entendu une jeune fille de douze ans traiter dans une
conversation et résoudre cette grande question: «Quel est de tous
les gouvernements celui qui de sa nature est le meilleur?» -- Elle
plaçait la république au-dessus de tous les autres.

Celte froideur des sens, cet empire de la tête, ces habitudes
mâles chez les femmes, peuvent trouver grâce devant la raison;
mais elles ne contentent point le coeur. Tel fut le premier
jugement que je portai sur les femmes d'Amérique; cependant je
rencontrai dans le monde une jeune personne dont le caractère,
tout à la fois impétueux et tendre, vint ébranler cette
impression.

Arabella me parut douée d'une brillante vivacité d'esprit, d'une
touchante sensibilité de coeur, et de ce noble enthousiasme de
l'âme qui entraîne et subjugue; à l'entendre, elle aimait avec
excès les belles-lettres et les beaux-arts; ses yeux se
mouillaient de pleurs quand elle traitait, même théoriquement, une
question de sentiment; son goût pour la musique était un
fanatisme; sa passion pour la poésie un délire; elle ne parlait de
l'une et de l'autre que dans les termes de l'admiration la plus
exaltée: c'étaient Corinne et Sapho réunies dans une seule âme. --
Séduit par tant de charmes, j'accusais la témérité de mon premier
jugement, lorsqu'une circonstance toute naturelle vint dissiper le
prestige qui environnait ma nouvelle idole. Nous assistions
ensemble à un concert; un instant auparavant, elle m'avait dit sur
la musique en général des choses qui m'avaient transporté; mais,
quand elle en vint à juger successivement les différentes parties
du concert, je fus saisi d'un étonnement que je ne saurais vous
dépeindre. C'était de sa part une abondance d'éloges qui ne
tarissait point; elle louait si souvent et avec tant de bruit
qu'elle ne pouvait rien entendre: toutes ses admirations tombaient
à faux. Du reste, elle ne paraissait pas tenir à faire preuve de
discernement; elle avait à son usage une somme déterminée
d'enthousiasme, qu'elle dépensait à tout hasard, bien ou mal à
propos, ne s'arrêtant qu'après en avoir achevé la distribution.

Ce caractère, que je retrouvai plus tard dans un grand nombre de
jeunes Américaines, n'a rien qui plaise. Les femmes à exaltation
factice sont aussi froides que les autres, et, comme elles
promettent davantage, elles donnent une déception de plus. Je
revins à ma première opinion; mais ce fut pour y être encore une
fois troublé. À l'âge de dix-huit ans, Alice n'était pas jolie,
mais elle attirait vers elle par son esprit; elle négligeait l'art
et les soins de la toilette; sa mise était dépourvue de grâce et
d'élégance, et on eût jugé qu'elle n'avait aucune prétention, car
elle portait publiquement des besicles. Cependant elle plaisait et
avait le désir de plaire: sa coquetterie était tout
intellectuelle; elle charmait à force de saillies, de naturel et
de vivacité. Je la voyais environnée d'adorateurs, et je me
prenais quelquefois à penser qu'elle était vraiment digne des
hommages qu'on lui adressait, lorsque je découvris que depuis
longtemps elle était secrètement engagée.

Aux États-Unis, quand deux personnes ont reconnu qu'elles se
conviennent, elles promettent de s'unir l'une à l'autre, et sont
ce qu'on appelle engagées; c'est une espèce de fiançailles qui se
font sans solennité, et n'ont d'autre sanction que le lien de la
foi jurée.

La jeune fiancée, si peu soucieuse des moyens de plaire aux yeux,
était plus coquette qu'aucune autre, puisqu'elle l'était sans
intérêt: ce fut le terme de mes admirations.

Du reste, une excessive coquetterie est le trait commun à toutes
les jeunes Américaines, et une conséquence de leur éducation.

Pour toute fille qui a plus de seize ans, un mariage est le grand
intérêt de la vie. En France, elle le désire; en Amérique, elle le
cherche. Comme elle est de bonne heure maîtresse d'elle-même et de
sa conduite, c'est elle qui fixe son choix [10].

On sent combien est délicate et périlleuse la tâche de la jeune
fille, dépositaire de sa destinée; il faut qu'elle ait pour elle-
même la prévoyance que chez nous un père et une mère ont pour leur
fille: en général, on doit le dire, elle remplit sa mission, avec
beaucoup de sagesse. Au sein de cette société toute positive, où
chacun exerce une industrie, les Américaines ont aussi la leur:
c'est de trouver un mari. Aux États-Unis, les hommes sont froids
et enchaînés à leurs affaires; il faut qu'on aille à eux, ou qu'un
charme puissant les attire. Ne soyons donc pas surpris si la jeune
fille qui vit au milieu d'eux est prodigue de sourires étudiés et
de tendres regards; sa coquetterie est d'ailleurs éclairée et
prudente; elle a mesuré l'espace dans lequel elle peut se jouer;
elle sait la limite qu'elle ne doit point franchir. Si ses
artifices méritent qu'on les censure, le but qu'elle poursuit est
du moins irréprochable; car elle ne veut que se marier.

Les occasions ne manquent point aux jeunes gens et aux jeunes
filles qui ont à se révéler un sentiment tendre et un mutuel
penchant. Celles-ci ont coutume de sortir seules, et les premiers,
en les accompagnant, ne blessent aucune convenance: la seule forme
qu'ils doivent observer, c'est de marcher séparément; car, pour
donner le bras à une jeune personne, il faut lui être fiancé. On
voit régner dans les salons la même liberté. Il est rare que la
mère se mêle à la conversation qu'entretient sa fille; celle-ci
reçoit chez elle qui lui plaît, donne seule ses audiences, et y
admet quelquefois des jeunes gens qu'elle a rencontrés dans le
monde, et que ne connaissent pas ses parents. En agissant ainsi,
elle ne fait point mal; car ce sont les moeurs du pays.

La coquetterie américaine est d'une nature toute spéciale; en
France, une fille coquette est moins désireuse de se marier que de
plaire; en Amérique, elle n'est impatiente de plaire que pour se
marier. Chez nous, la coquetterie est une passion; en Amérique, un
calcul. Si la jeune personne engagée continue à se montrer
coquette, c'est moins par goût que par prudence; car il n'est pas
sans exemple que le fiancé viole sa foi; quelquefois elle prévoit
cette chance funeste, et tâche de gagner des coeurs, non pour en
posséder plusieurs à la fois, mais pour remplacer celui qu'elle
court le risque de perdre.

Dans cette circonstance comme dans toutes les autres, elle
provoque, encourage, ou repousse les soupirants avec une entière
liberté.

En Amérique, cette liberté, sitôt donnée à la femme, lui est tout
à coup ravie. Chez nous, la jeune fille passe des langes de
l'enfance dans les liens du mariage; mais ces nouvelles chaînes
lui sont légères. En prenant un mari, elle gagne le droit de se
donner au monde; elle devient libre en s'engageant. Alors
commencent pour elle les fêtes, les plaisirs, les succès. En
Amérique, au contraire, la vie brillante est à la jeune fille; en
se mariant, elle meurt aux joies mondaines pour vivre dans les
devoirs austères du foyer domestique. On lui adressait des
hommages, non parce qu'elle était femme, mais parce qu'elle
pouvait devenir épouse. Sa coquetterie, après avoir trouvé un
mari, n'a plus rien à faire, et, depuis qu'elle a donné sa main,
on n'a plus rien à lui demander.

Aux États-Unis, la femme cesse d'être libre le jour où, en France,
elle le devient.

Ces privilèges de la jeune fille et ce néant précoce de la femme
mariée accroissent beaucoup le nombre des personnes qui s'engagent
avant de se marier. En général, le contrat purement moral, qui
naît de ces sortes de fiançailles, se ratifie peu de temps après
par le mariage; mais il n'est pas rare de voir les jeunes filles
s'efforcer d'en ajourner l'accomplissement. En agissant ainsi,
elles atteignent un double but: engagées, elles sont sûres de se
marier, et ne sont pas encore épouses; elles gagnent la certitude
d'un avenir de femme, en conservant leur liberté de fille.

Rien, dans les femmes américaines, ne parle à l'imagination...
cependant il est un côté de leur caractère qui produit sur tout
esprit grave une profonde impression.

On sait la moralité d'une population, quand on connaît celle des
femmes, et l'on ne contemple point la société des États-Unis sans
admirer quel respect y entoure le lien du mariage. Le même
sentiment n'exista jamais à un aussi haut degré chez aucun peuple
ancien, et les sociétés d'Europe, dans leur corruption, n'ont
point l'idée d'une pareille pureté de moeurs.

En Amérique on n'est pas plus sévère qu'ailleurs envers les
désordres et même les débauches du célibat: beaucoup de jeunes
gens s'y rencontrent, dont on sait les moeurs dissolues, et dont
la réputation n'en reçoit aucune atteinte; mais leurs excès, pour
être pardonnés, doivent se commettre en dehors des familles.
Indulgente pour les plaisirs qu'on demande à des prostituées, la
société condamne sans pitié ceux qui s'obtiendraient aux dépens de
la foi conjugale; elle est également inflexible pour l'homme qui
provoque la faute, et pour la femme qui la commet. Tous deux sont
bannis de son sein; et, pour encourir ce châtiment, il n'est pas
nécessaire d'avoir été coupable, il suffit d'avoir fait naître le
soupçon. Le foyer domestique est un sanctuaire inviolable que nul
souffle impur ne doit souiller.

La moralité des femmes américaines, fruit d'une éducation grave et
religieuse, est encore protégée par d'autres causes.

Envahi par les intérêts positifs, l'Américain n'a ni temps ni âme
à donner aux sentiments tendres et aux galanteries; il est galant
une seule fois dans sa vie, lorsqu'il veut se marier. C'est
qu'alors il ne s'agit pas d'une intrigue, mais d'une affaire.

Il n'a point le loisir d'aimer, encore moins celui d'être aimable.
Le goût des beaux-arts, qui s'allie si bien aux jouissances du
coeur, lui est interdit. Si, sortant de sa sphère industrielle, un
jeune homme se prend de passion pour Mozart ou pour Michel-Ange,
il se perd dans l'opinion publique. On ne fait point fortune à
écouter des sons ou à regarder des couleurs. Et comment fixer au
comptoir celui qui connut une fois les charmes d'une vie poétique?

Ainsi condamnés par les moeurs du pays à se renfermer dans
l'utile, les jeunes Américains ne sont ni préoccupés de plaire aux
femmes, ni habiles à les séduire.

Il est d'ailleurs un élément de corruption, puissant dans les
sociétés d'Europe, et qui ne se rencontre point aux États-Unis: ce
sont les oisifs nés avec une grande fortune, et les militaires en
garnison. Ces riches sans profession et ces soldats sans gloire
n'ont rien à faire: leur seul passe-temps est de corrompre les
femmes; jeunesse bouillante et généreuse, à laquelle il ne manque
que de l'espace et de l'action; pareille aux grandes eaux du
Mississipi: bienfaisantes quand elles roulent impétueuses,
mortelles dès qu'elles sont stagnantes.

En Amérique, tout le monde travaille, parce que nul n'apporte en
naissant de grandes richesses [11], et l'on n'y connaît point la
funeste oisiveté des garnisons, parce que ce pays n'a point
d'armée.

Les femmes échappent ainsi aux périls de la séduction: si elles
sont pures, on ne saurait dire qu'elles sont vertueuses; car elles
ne sont point attaquées.

L'extrême facilité de s'enrichir vient encore au secours des
bonnes moeurs; la fortune n'est jamais une considération
essentielle dans les mariages; le commerce, l'industrie,
l'exercice d'une profession, assurant aux jeunes gens une
existence et un avenir. Ils s'unissent à la première femme qu'ils
aiment, et rien n'est plus rare aux États-Unis qu'un vieux garçon
de vingt-cinq ans. La société y gagne des existences morales
d'hommes mariés à la place des vies licencieuses du célibat. Enfin
l'égalité des conditions protège les mariages auxquels la
différence des rangs est chez nous un obstacle. Aux États-Unis il
n'y a qu'une classe, et aucune barrière de convenance sociale ne
sépare le jeune homme et la jeune fille qui sont d'accord pour
s'unir. Cette égalité, propice aux unions légitimes, gêne beaucoup
celles qui ne le sont pas. Le séducteur d'une jeune fille devient
nécessairement son époux, quelle que soit la différence des
positions, parce que, s'il existe des supériorités de fortune, il
n'y a point de différence de rang [12].

Cette régularité de moeurs, qui tient moins aux individus qu'à
l'état social lui-même, répand une teinte grave sur toute la
société américaine.

Il existe dans tout pays une opinion publique dominante, à
l'empire de laquelle nulle femme ne peut se soustraire.

Impitoyable en Italie pour la coquetterie qui ment, elle y
pardonne la faiblesse qui succombe; elle exige en Angleterre des
délicatesses de pudeur qu'elle bannit en Espagne, et n'est pas
plus sévère à Madrid pour les écarts des sens, qu'elle ne l'est à
Londres pour les mouvements du coeur. En Amérique, cette opinion
condamne sans pitié toutes les passions, et n'autorise que les
calculs; indifférente sur les sentiments, elle n'est exigeante que
pour les devoirs.

L'amour, dont le charme fait seul toute la vie de quelques peuples
d'Europe, n'est point compris aux États-Unis.

Si quelque âme ardente y ressent le besoin d'aimer et s'y
abandonne avec passion, c'est un accident aussi rare que
l'apparition d'un roc élevé sur la plage américaine. Malheur à cet
être isolé au milieu de tous! Pas une sympathie qui vienne le
trouver! pas un écho qui lui réponde! pas une force sur laquelle
il puisse se reposer! En ce pays, on n'estime les choses que
suivant leur valeur arithmétique. Comment réduire en dollars les
élans de l'âme et les battements du coeur?

Peut-être aime-t-on en Amérique, mais on n'y fait point l'amour.

Les femmes, de nature si tendre, prennent l'empreinte de ce monde
positif et raisonneur ...

... Vous le voyez, les femmes américaines méritent l'estime, et
non l'enthousiasme; elles peuvent convenir à une société froide;
mais leur coeur n'est point fait pour les brûlantes passions du
désert.»



Chapitre III
Ludovic, ou le départ d'Europe

Ce langage de Ludovic produisit quelque impression sur l'esprit du
voyageur. Le séjour de cet homme des villes au sein d'une profonde
solitude; le contraste de ses manières polies avec sa vie sauvage;
son jeune front chargé d'ennuis; ses discours mêlés de larmes et
de sourire, de mystère et de franchise, de sentences graves et
d'observations frivoles, de réticences et de longues réflexions;
toutes ces circonstances, après avoir déconcerté les conjectures
du voyageur et piqué sa curiosité, commençaient à faire naître son
intérêt. Cependant il ne songea, dans le premier moment, qu'à
démontrer la sagesse de ses projets.

-- Vous venez, dit-il à Ludovic, de me présenter un coin du
tableau. J'admets avec vous qu'il s'y peut rencontrer des
taches;... mais l'Amérique n'en renferme pas moins les éléments
essentiels du bonheur. Il y a, aux États-Unis, deux choses d'un
prix inestimable, et qui ne se trouvent point ailleurs: c'est une
société neuve, quoique civilisée, et une nature vierge. De ces
deux sources fécondes découlent une foule d'avantages matériels et
de jouissances morales. Je vous avouerai d'ailleurs que le
portrait que vous venez d'offrir à mes yeux, quelque vrai qu'il
puisse être en général, ne me paraît pas ressembler à toutes les
femmes d'Amérique. J'en ai vu dont les passions ardentes se
peignaient dans un regard brûlant. Ce pays contient des peuples de
races diverses... S'il en est que refroidissent les glaces du
pôle, il en est d'autres qu'échauffe le soleil des tropiques...

À ces mots, les traits de Ludovic se contractèrent; il éprouvait
une émotion que le voyageur ne pouvait comprendre. Celui-ci
continuant: -- Je crois, dit-il, que nous apportons dans notre
opinion sur les États-Unis une disposition d'esprit différente; je
juge ce pays gravement; vous, avec légèreté... Vous êtes frappé
des ridicules et du peu d'élégance de cette société, et vous en
riez; et moi...

-- Arrêtez, s'écria Ludovic d'une voix sévère; vous méconnaissez
mon caractère, et votre erreur est plus cruelle que vous ne pouvez
le croire. Non! il n'y a rien de gai, rien de frivole dans ma
pensée... ma bouche peut sourire encore ... mais depuis longtemps
mon coeur ne connaît plus de joie ... Vous croyez que je me suis
éloigné des hommes parce que ma raison ne les comprend pas, ou que
mon coeur les déteste; vous me prenez pour un méchant ou pour un
insensé!... détrompez-vous... Mon intelligence n'est point égarée,
et je ne hais point mes semblables, loin desquels je traîne ma vie
malheureuse!... Pour en venir au point où je suis arrivé, j'ai
traversé bien des abîmes... Ah! il serait à souhaiter pour vous
que vous comprissiez mieux ma destinée; les écueils de ma vie sont
les mêmes où je vous vois prêt à vous briser... Vos illusions
furent les miennes; ce sont elle, qui m'ont perdu et qui causeront
votre ruine... C'est une étrange erreur de croire que le bonheur
se trouve en dehors des voies communes... Ce trouble de l'âme qui
s'ennuie partout où elle est, cette inquiétude de l'esprit qui
vous exile de la patrie, ce besoin de sensations neuves et vives,
tous ces maux sont en vous, et ne tiennent pas à un pays plutôt
qu'à un autre... Les lieux ne changent point les passions des
hommes... J'ai entendu vos admirations pour l'Amérique, pour ses
institutions, ses moeurs, pour ses forêts et ses déserts... J'en
sais beaucoup plus que vous ne pensez sur les sujets de votre
enthousiasme. Si je vous disais l'histoire de mon passé, ce serait
celle de votre avenir!...

En prononçant ces mots, Ludovic s'était animé d'un feu
extraordinaire... et l'énergie de ses paroles ne rendait
qu'imparfaitement la profondeur de ses convictions.

Une réaction se fit alors dans l'âme du voyageur, qui, comprenant
tout ce qu'il y avait de grave, de mystérieux et de touchant dans
la position du solitaire:

-- Pardonnez, lui dit-il avec intérêt, si j'ai pris votre malheur
pour une infortune ordinaire... Mais quel est donc le secret de
cette misère qui se présente à mes yeux sous les apparences du
bonheur que j'envie? quelle est l'étrange fatalité qui vous
éloigne des hommes que vous aimez, et vous retient dans une
solitude que vous n'aimez pas?... Hélas faut-il que je vienne de
France pour voir un compatriote si malheureux! De grâce, épanchez
vos chagrins dans mon coeur, et puisse l'intérêt que vous inspirez
au voyageur verser dans votre âme un peu de consolation!...

Le solitaire réfléchit quelques instants... -- Eh bien, oui! dit-
il en relevant sa tête qu'il avait inclinée, je vous raconterai
l'histoire de ma vie... Je sais combien les hommes sont
indifférents aux souffrances d'autrui, et je suis accoutumé à me
passer de leur pitié. Ce n'est donc point votre compassion que je
veux gagner par le récit de mes maux; c'est un devoir que je vais
accomplir... Le devoir seul est assez puissant sur mon âme pour me
contraindre à réveiller des souvenirs douloureux, que j'avais
résolu d'ensevelir dans un oubli profond. Je suis comme le
voyageur téméraire tombé du faîte de la montagne jusqu'au fond du
précipice; il a perdu tout espoir de salut... cependant, portant
un dernier regard vers les sommets dont il est descendu, il crie
le péril aux imprudents qu'il voit s'avancer sur le bord des
abîmes.

Le reste du jour, Ludovic parut absorbé dans une profonde
méditation; il était facile de juger, par les nuages sombres qui,
de temps en temps, venaient obscurcir son front, qu'en repassant
par toutes les phases de sa vie, il avait de grandes infortunes à
traverser.

Le lendemain, à l'instant où l'aurore reflétait ses teintes roses
sur les plus hauts feuillages de la forêt, Ludovic et son hôte
sortaient de la chaumière; ils se dirigèrent vers une roche élevée
qui dominait l'extrémité du lac. De cette hauteur s'élançait une
source jaillissante qui semait dans sa chute mille grains d'une
poussière humide et argentée. Ce lac tranquille, ces bois muets,
cette onde légère tombant sans bruit comme pour ne point troubler
le silence de la solitude, tout dans ce lieu préparait l'âme à de
profondes impressions.

Le solitaire et le voyageur s'étant assis au pied d'un cèdre
antique, Ludovic raconta en ces termes l'histoire de sa vie.

Les grandes révolutions qui tourmentent les peuples jettent
souvent au fond de certaines âmes un trouble profond, qui subsiste
longtemps encore après que la surface de la société est devenue
tranquille et que le calme est rentré dans le sein des masses.

Comme je naissais, un ordre social, qui comptait quinze siècles
d'existence, achevait de s'écrouler... Jamais si grande ruine ne
s'était offerte aux regards des peuples;... jamais reconstruction
si grande n'avait provoqué le génie des hommes. Un monde nouveau
s'élevait sur les débris de l'ancien; les esprits étaient
inquiets, les passions ardentes, les intelligences en travail;
l'Europe entière changeait de face;... les opinions, les moeurs,
les lois étaient entraînées dans un tourbillon si rapide, qu'on
pouvait à peine distinguer les institutions nouvelles de celles
qui n'étaient plus ... L'origine de la souveraineté avait été
déplacée; les principes du gouvernement étaient changés; on avait
inventé un nouvel art de la guerre, créé de nouvelles sciences;
les hommes n'étaient pas moins extraordinaires que les événements;
les plus grandes nations du monde prenaient pour chefs des
enfants, tandis que les vieillards étaient rejetés des affaires...
des soldats sans expérience triomphaient des bandes les plus
aguerries; des généraux, qui sortaient de l'école, renversaient de
puissants empires;... le règne des peuples était solennellement
annoncé; et jamais on n'avait vu les individualités si fortes et
si glorieuses... chacun se précipitait dans une arène que la
fortune paraissait ouvrir à tous...

J'étais enfant lorsque ces événements se passaient. Un spectacle
de misère et de grandeur, de ruine et de création, frappa d'abord
mes jeunes regards; des exclamations de surprise, des cris
d'admiration, les retentissements de l'airain annonçant des
victoires, furent les premiers bruits qui arrivèrent à mon
oreille.

J'habitais une demeure écartée des villes; j'y grandissais sous le
toit paternel, au sein des affections les plus tendres. Le tumulte
qui régnait en Europe ne pénétrait que de loin en loin dans cet
asile paisible du vrai bonheur et de toutes les vertus; la vie s'y
écoulait douce, mais uniforme; de temps en temps seulement, un
journal, la lettre d'un ami, un soldat rentrant dans ses foyers,
venaient tout à coup jeter comme une lumière subite sur notre
horizon, et nous apprendre que des trônes étaient détruits ou
élevés.

Quand ces bruits rares parvenaient jusqu'à moi, ils me plongeaient
dans de longs étonnements; ils m'apprenaient que la vie, si
monotone autour de nous, avait ailleurs des scènes brillantes;
alors je rêvais de gloire, de puissance, de grandeur! la
tranquillité de nos existences me paraissait un accident au milieu
du mouvement universel.

Il se créait peu à peu au fond de mon âme un monde idéal, enfant
de mes rêveries, de mes illusions et de mes impatients désirs,
monde gigantesque, que ne pouvait égaler le monde réel, quelque
grand, quelque extraordinaire qu'il fût alors... Si j'eusse été
placé près de la scène, peut-être eussé-je aperçu les ombres aussi
bien que les clartés; voyant agir sous mes yeux les hommes qui
gouvernaient les nations, j'eusse été peut-être moins ébloui par
une grandeur qui m'aurait paru mêlée de petitesse; j'aurais vu
bien des bassesses autour de la puissance, et de larges taches
dans un soleil de gloire.

Mais mon isolement rendait plus séduisants tous les prestiges, et
plus enivrant encore pour mon imagination le spectacle lointain
des mouvements du monde. Ainsi je ne voyais, du vaste théâtre où
s'agitait la destinée des peuples, que ce qui pouvait me dégoûter
du coin de terre que j'habitais.

Lorsque, tout ému encore par les récits qui avaient fait bondir
mon coeur, je retombais au milieu du calme profond de notre
retraite; quand, après avoir roulé dans mon esprit les plus vastes
pensées, je me sentais ramené aux paisibles intérêts des champs...
j'éprouvais un insurmontable ennui, et sentais une répugnance que,
depuis, je n'ai jamais pu vaincre pour le tranquille bonheur dont
j'étais le témoin: non que je fusse insensible à l'ordre et à la
moralité dont l'intérieur de la famille m'offrait le touchant
spectacle. J'étais souvent ému à l'aspect des bonnes oeuvres qui
se faisaient sous mes yeux; car jamais un malheureux n'était
repoussé de notre demeure, et je voyais le pauvre s'éloigner en
nous bénissant; mais je sentais chaque jour qu'il me fallait
quelque chose de plus encore. Je prenais à mon père ses vertus; au
monde que j'entrevoyais, sa grandeur; je mêlais ces deux choses,
j'en faisais un ensemble délicieux, enivrant. Bientôt elles
s'unirent si intimement dans ma pensée, que je ne pouvais plus les
séparer. Je n'eusse point voulu de gloire sans vertus; mais la
vertu sans gloire me paraissait terne.

Enfin les portes du monde s'ouvrirent pour moi..., je me
précipitai dans l'arène.

Déjà tout y était changé; la paix régnait en Europe; ce n'était
point le calme du bien-être, mais l'immobilité qui suit une
violente convulsion. Les peuples n'étaient pas heureux; ils
étaient las et se reposaient... De vastes ambitions, d'impétueux
désirs, quelques nobles enthousiasmes, s'agitaient encore à la
surface de la société; mais tous ces élans n'avaient plus de
but... Tout d'ailleurs s'était rapetissé dans le monde, les choses
comme les hommes. On voyait des instruments de pouvoir, faits pour
des géants, et maniés par des pygmées, des traditions de force
exploitées par des infirmes, et des essais de gloire tentés par
des médiocrités. Au siècle des révolutions avait succédé le temps
des troubles; aux passions, les intérêts; aux crimes, les vices;
au génie, l'habileté; les paroles, aux actes. Je trouvai une
société où tout semblait encore transitoire, et où rien cependant
ne remuait plus; une sorte de chaos régulier, époque sans
caractère déterminé, placée entre la gloire qui venait de mourir,
et la liberté qui allait naître... On ne s'élançait plus au
pouvoir d'un seul bond, comme au temps de mon enfance; on n'y
marchait non plus progressivement, comme dans les siècles qui
avaient précédé; il existait dans le gouvernement de certaines
règles qui, après avoir été opposées aux talents, cédaient sans
effort sous l'intrigue.

J'abordai ce nouveau théâtre, plein de vastes pensées et
d'immenses désirs: un coup d'oeil me suffit pour découvrir combien
peu j'y convenais.

Mes passions étaient profondes et pures: mais, depuis trente
années, mille autres avaient feint d'en sentir de pareilles, ou
abusé de celles qu'ils éprouvaient réellement; on ne croyait plus
à la sincérité des grandes ambitions, et tout le monde les
redoutait. Après avoir si longtemps nourri des espérances sans
bornes, et m'en être enivré dans la solitude, je fus presque
obligé de les dérober aux regards des hommes.

J'avais conçu des projets de réforme politique... mais alors on
avait horreur des innovations.

De même que les esprits inquiets étaient troublés par des
souvenirs de gloire, la société, corps froid et prudent, était
glacée par des souvenirs de sang; elle aimait sa léthargie, voyant
dans le réveil un péril, et dans tout mouvement une crise
mortelle.

Comment d'ailleurs parvenir à exercer sur elle et sur sa marche
quelque influence?

J'essayai d'embrasser un état qui pût me mener au pouvoir... mais
je découvris bientôt encore la vanité de ce projet. Pour suivre
avec avantage ce qu'on appelle une carrière, il faut l'envisager
comme l'intérêt unique de son existence, et non comme le moyen
d'atteindre à un but plus élevé. L'exercice d'une profession
impose mille devoirs minutieux auxquels ne saurait se soumettre
celui qui poursuit une grande pensée. L'impatience de réussir
suffirait pour empêcher le succès.

Je ne saurais vous dire quels étaient les tourments de mon esprit,
lorsque, plein d'idées vastes, j'étais condamné à me renfermer
dans le cercle étroit d'une spécialité; après avoir longtemps
considéré les objets dans leur ensemble, il me fallait descendre
dans mille détails, et traiter des cas particuliers, à la place
des grandes questions que j'avais méditées toute ma vie. Je
faisais des efforts inouïs pour tirer une idée générale d'un fait;
mais alors j'oubliais le fait pour l'idée, l'application pour la
théorie: je devenais impropre à mon état... Une autre fois, je
parvenais à emprisonner mon esprit dans les limites d'une question
spéciale... mais ici je sentais mon intelligence se rétrécir, en
même temps que je perdais l'habitude de généraliser ma pensée; et
je m'arrêtais devant la crainte de devenir impropre à mon avenir.

Plein de dégoût et d'ennui, je me retirai des affaires: j'étais
d'ailleurs enclin à penser que, de notre temps, la droiture du
coeur et la fixité des principes sont des obstacles au succès.

Le vide dans lequel je tombai ne saurait se décrire. À l'instant
où j'avais cru atteindre le but, je l'avais vu s'éloigner de moi
davantage... Cependant mes passions me restaient; elles ne me
laissaient point de repos. Je jetais autour de moi des regards
inquiets... j'observais la scène, espérant toujours qu'elle
changerait; mais elle ne m'offrait qu'un spectacle monotone de
petits personnages, de petites intrigues, et de petits
résultats...

Un événement inattendu vint tout à coup ranimer mon énergie
languissante, et sourire à mon imagination. C'était en l'année
1825; la Grèce esclave avait murmuré des paroles de liberté... je
vis là le parti de la civilisation contre la barbarie.

Plein d'un saint enthousiasme, je courus vers la patrie d'Homère.
Mouvements poétiques d'une jeune âme, que vous êtes nobles et
impétueux! Hélas! pourquoi ne rencontrez-vous, dans vos élans
sublimes, que déceptions et mensonges? J'ai scellé de mon sang la
cause de la liberté... j'ai vu le triomphe des Grecs, et je ne
sais pas à présent quels sont les plus vils des vainqueurs ou des
vaincus. Il n'y a plus de Grecs esclaves des Musulmans; mais
toujours voués à la servitude, ceux-là n'ont gagné que le triste
privilège de se fournir de maîtres et de tyrans.

Que me restait-il à faire sur cette terre de souvenirs et de
tombeaux? Que demander aux ruines d'Athènes et de Lacédémone?

Des cris de désespoir? -- Byron, génie infernal, les exhala dans
un céleste langage.

Des soupirs religieux? -- Un pieux pèlerin les a recueillis, et
l'univers écoute encore dans une sainte émotion la voix du chantre
divin d'Eudore et de Cymodocée.

Alors, sans pensée, sans intérêt, sans but, je pris ma course au
hasard... La nature offrit à mes yeux deux grandes choses: l'Océan
et les montagnes. L'art eut aussi sa merveille à me montrer: il me
conduisit devant Saint-Pierre de Rome.

En présence de ces magnifiques créations, j'éprouvais de sublimes
extases. Je ne sais pourquoi je n'ai jamais regardé la mer sans
fondre en larmes: y a-t-il dans cette image de l'immensité quelque
chose qui confonde la misère de l'homme? Cette grande scène, où
s'agitent les tempêtes, où se consomment les naufrages, figure-t-
elle à nos yeux l'écueil où l'âme se brise, et l'abîme où se perd
la pensée?

Les montagnes causent une impression plus grave; leur front
superbe, en aspirant au ciel, imprime à l'âme une impulsion
religieuse; elles sont comme le marchepied donné à l'homme pour
monter vers Dieu. Oh! que la Divinité aurait un magnifique autel,
si la basilique de Saint-Pierre couronnait la cime du Mont-Blanc!

Mon pèlerinage ne fut pas de longue durée... L'Europe ennuie le
voyageur parce qu'on y voyage depuis deux mille ans.

En vain je visitais les sites les plus pittoresques, les retraites
les plus sauvages, les palais les plus merveilleux... je ne
faisais que passer là où mille autres avaient passé avant moi. Pas
une terre qui n'ait été foulée aux pieds; pas une beauté de la
nature qui n'ait été analysée; pas un chef-d'oeuvre de l'art qui
n'ait excité des admirations. Le voyageur de nos jours n'a plus
rien à faire, ni rien à penser; ses opinions, comme ses
sentiments, lui sont annoncées d'avance; il faut qu'il pleure ici;
que, plus loin, il soit saisi d'enthousiasme; il passe ainsi par
la voie qu'ont suivie ses devanciers, à travers une multitude de
vieilles impressions et d'émotions de commande.

Je ne rencontrai d'ailleurs chez les autres peuples d'Europe rien
qui m'enchaînât au milieu d'eux: ils sont aussi vieux et encore
plus corrompus que nous.

De retour en France, j'y retrouvai mes premiers ennuis. Que faire?
où aller? -- Revenir à la maison paternelle? j'étais moins que
jamais propre à en goûter le bonheur; car les obstacles accumulés
sur mes pas, au lieu de me désenchanter, n'avaient fait qu'irriter
mes passions.

Me faudrait-il vivre éternellement dans une société où j'étais sûr
de ne point trouver l'existence que j'avais rêvée!

Alors s'offrit à mon esprit l'idée de passer en Amérique. Je
savais peu de choses de ce pays; mais chaque jour j'entendais
vanter la sagesse de ses institutions, son amour pour la liberté,
les prodiges de son industrie, la grandeur de son avenir. C'était
de l'Occident, disait-on, que désormais viendrait la lumière, et
puis je pensais comme vous: «On trouve en Amérique deux choses qui
ne se rencontrent point ailleurs: une société neuve, quoique
civilisée, et une nature vierge...»

Je regardai ce projet nouveau comme une inspiration divine envoyée
au secours de mon infortune.

Combien fut douce alors la lumière qui pénétra dans mon âme, et
vint me découvrir un monde égal à mes plus beaux rêves!

Avec quel enthousiasme je me précipitai vers cette chance
d'avenir! je passai tout à coup de l'abattement à l'énergie, et
sentis renaître en moi toutes les forces morales que donne le
retour inattendu d'une espérance abandonnée.

Un mois après j'étais à Baltimore.



Chapitre IV
Intérieur d'une famille américaine

Je choisis Baltimore de préférence aux autres villes d'Amérique,
assuré que j'étais d'y trouver un ami, Daniel Nelson, auquel ma
famille avait, dans une occasion importante rendu quelques
services.

Le jour où j'entrai chez Nelson fut celui qui décida de mon sort.
Je dois donc vous faire connaître cet Américain.

Son premier abord n'était point agréable: un maintien sévère, un
langage froid, des formes rudes telle était l'apparence extérieure
de son caractère; mais cette grossière écorce cachait des vertus
d'un grand prix; il était juste envers ses semblables, charitable
au malheureux, et doué d'une fermeté d'esprit, que je n'ai jamais
rencontrée dans un autre homme; il possédait encore une qualité
que j'admirai d'autant plus en Amérique, que je l'avais moins vue
en France: c'était de ne rien dire sans réflexion, et de ne jamais
parier des choses qu'il ne savait pas [13].

Habituellement calme dans ses discours, Nelson avait quelques
passions sous l'influence desquelles sa froideur s'animait. La
première, c'était un orgueil national poussé jusqu'au délire; il
ne parlait qu'en termes magnifiques de la sagesse et de la
grandeur du peuple américain, Sa seconde passion était une haine:
il détestait les Anglais [14]; enfin, spectateur ardent de la
communion presbytérienne, Nelson nourrissait dans son âme un
sentiment voisin de l'inimitié contre les catholiques et les
unitaires, reprochant aux premiers de croire tout, et aux autres
de ne rien croire.

J'aperçus dans le caractère de Nelson un dernier trait qui me
frappa: quoiqu'il vécut dans une société où tout le monde a des
esclaves [15], il ne voulut jamais en posséder aucun; il avait
acheté dans la Virginie deux nègres, qu'il s'était empressé
d'affranchir dès leur arrivée dans le Maryland, et dont il avait
fait ses domestiques. L'un d'eux, nommé Ovasco, avait pour son
maître un attachement qui ressemblait à un culte, et dont plus
tard j'admirai les effets.

Fixé depuis plusieurs années à Baltimore, Nelson occupait dans
cette ville une haute position sociale; il avait d'abord trouvé
dans le commerce une source féconde de fortune et de crédit. Alors
il menait un train brillant; sur un riche équipage, ses armes
étaient peintes, avec cette devise: «Ubi libertas, ibi patria.» La
même inscription avait été gravée, sur le cachet dont il scellait
toutes ses lettres, et sur lequel on lisait aussi: «John Nelson,
1631.» C'était le nom du chef de sa famille, et la date de son
émigration en Amérique. Nelson se plaisait à parler de cette
antique origine, et de ceux de ses aïeux dont le nom avait laissé
d'honorables souvenirs parmi les Américains.

Cependant des idées d'ambition lui étant venues, il évita toutes
les apparences du luxe et de la richesse, afin de se rendre
populaire, et fut élu membre de la législature du Maryland; il
obtint d'ailleurs successivement tous les titres honorifiques
auxquels peut aspirer un citoyen influent des États-Unis: membre
de la société historique, président de la société biblique [16], de
la société de tempérance [17], de la société de colonisation [18],
inspecteur du pénitencier et de la maison de refuge; il était, de
plus, anti-maçon [19].

Il aspira longtemps à devenir membre du congrès, mais, ayant
échoué dans les dernières élections, il abandonna subitement
toutes ses prétentions politiques, et, se tournant vers un autre
objet, il se fit recevoir ministre d'une église presbytérienne.

Lorsque j'arrivai chez Nelson, je le trouvai entouré de ses deux
enfants, Georges et Marie.

Le premier, à l'âge de vingt ans, portait sur un front élevé
l'empreinte d'un caractère noble et ferme; son âme droite se
peignait dans la franchise de son regard. Je me sentis d'abord
attiré vers lui, et lui vers moi... bientôt une étroite amitié
justifia nos sympathies.

Sa soeur, plus jeune que lui, me parut d'une éclatante beauté;
mais à l'époque de mon arrivée à Baltimore, je ne fis que
l'apercevoir. Elle ne se montrait point dans le monde, où j'allais
sans cesse; et je la voyais à peine chez son père, dont j'évitais
la société.

J'ai su plus tard apprécier Nelson et sa famille; mais j'avoue que
la rigidité de ses principes m'avait d'abord éloigné de lui: il
gardait dans toute leur austérité les moeurs des puritains de la
Nouvelle-Angleterre [20]. Soir et matin, ses enfants et ses
domestiques étant rassemblés, il leur faisait la prière en commun;
chaque repas était également précédé d'une invocation dans
laquelle il demandait au Ciel de bénir les mets et les fruits
servis sur la table.

Quand venait le dimanche [21], c'était tout un jour de
recueillement et de piété.

Le moindre amusement était interdit, et le temps qu'on ne passait
point à l'office religieux s'écoulait silencieusement dans la
lecture et la méditation de la Bible. Cette rigide observance du
saint jour était la même par toute la ville; cependant Nelson ne
cessait d'accuser Baltimore d'irréligion et d'impiété: «Le
Maryland, disait-il est bien loin de valoir la Nouvelle-
Angleterre, cette patrie des bonnes moeurs et de la religion. Du
reste, ajoutait-il, les principes de la morale se relâchent tous
les jours dans ce pays, et la Nouvelle-Angleterre elle-même ne se
préserve point de la corruption générale. Croiriez-vous, me
disait-il avec l'accent d'une douleur profonde, qu'on n'arrête
plus les personnes qui voyagent le dimanche [22], et que la malle-
poste elle-même, qui porte les dépêches du gouvernement central,
circule pendant le jour du Seigneur [23]? Si ce progrès funeste ne
s'arrête pas, c'en est fait, non-seulement de nos moeurs privées,
mais encore des moeurs publiques: point de moralité sans religion!
point de liberté sans le christianisme!

Comme il voyait dans l'expression de ma physionomie bien moins
d'indignation que d'étonnement: Je sais, me dit-il, que la France
est une terre d'immoralité; tout le mal vient du papisme. Les
catholiques ont tellement enveloppé le christianisme de formes
matérielles, qu'ils ont perdu de vue le principe moral qui en est
l'âme. Mais l'oeuvre de la réforme s'achèvera, la France sera
religieuse quand elle sera protestante [24].»

Ce zèle ardent pour les choses immatérielles s'alliait, chez
Nelson, à des sentiments d'une tout autre nature: son amour pour
l'argent était incontestable; il était rare qu'après nous avoir
entretenus des intérêts de son église et de ses méditations
religieuses, il n'engageât pas quelque discussion sur le meilleur
système de banque à fonder, sur les escomptes, sur le tarif, sur
les canaux et les routes en fer. Son langage, ses souvenirs de
commerce et de fortune, dénotaient une passion pour les richesses
qui, poussée à un certain point, prend le nom de cupidité;
singulier mélange de nobles penchants et d'affections impures!
J'ai trouvé partout ce contraste aux États-Unis: deux principes
opposés luttent incessamment ensemble dans la société américaine;
l'un, source de droiture; l'autre, de mauvaise foi.

Au milieu d'idées et de sentiments tous nouveaux pour moi, ma
première impression fut une répugnance, et, persuadé que la scène
qui s'offrait à mes yeux, dans un étroit espace, ne me donnait
point le type de la société américaine, je résolus, peu de jours
après mon arrivée, de voir Nelson aussi rarement que je le
pourrais sans manquer aux convenances, et de chercher dans le
grand monde, où je tâcherais de me répandre, des relations qui me
convinssent mieux. Le fils de Nelson, Georges, qui seul, dans
cette maison, avait dès le premier jour gagné mon coeur, me
présenta chez les personnes les plus considérables de la cité.
Pendant le jour, nous visitions ensemble la ville, ses
établissements publics et ses monuments; nous assistions aux
assemblées politiques; nous pénétrions dans les clubs; les
environs de la ville nous fournissaient de charmantes promenades;
j'aimais surtout la baie de Baltimore, qui me rappelait celle de
Naples; là chaque impression me valait un souvenir. Souvent,
abandonnant ma barque au caprice des vents, et mon âme à ses
rêveries, je croyais, aidé de l'illusion de mes sens et des
infidélités de ma mémoire, respirer encore sous le beau ciel de
l'Italie; parfois une colonne de vapeur noirâtre, sortie des
flancs d'un navire, s'élevait dans les airs, et, se dessinant sur
l'horizon par-dessus la cime des montagnes, dont elle semblait
sortir, figurait à mes yeux le cratère fumant du Vésuve. D'où me
venait ce penchant à me ressouvenir d'un pays qui m'avait donné
tant d'ennuis, si peu de joies? Ne serait-ce pas qu'un charme
secret se cache dans les souffrances du passé? il nous reste
d'elles le sentiment de les avoir vaincues; et, quand on est
encore infortuné, c'est un bien que de penser à des malheurs qui
ne sont plus.

Au déclin du jour, Georges et moi, nous cherchions, dans les
brillantes réunions du monde, des distractions et des plaisirs.
C'était la saison des fêtes: les bals, les concerts, se
succédaient non interrompus.

Je portais un regard avide et impatient sur cette société dont on
parle tant en Europe, et que l'on connaît si peu! Je crus voir au
premier coup d'oeil que je n'y trouverais rien de ce que j'y
cherchais.

Les États-Unis sont peut-être, de toutes les nations, celle dont
la direction donne le moins de gloire aux gouvernants. Nul n'est
chargé de la conduire; elle a besoin de marcher seule. Le
maniement des affaires n'y dépend point de quelques hommes, il est
l'oeuvre de tous. Là les efforts sont universels, et toute
impulsion particulière nuirait au mouvement général. Dans ce pays
l'habileté politique ne consiste pas à agir, mais à s'abstenir et
à laisser faire. C'est un grand spectacle que celui de tout un
peuple qui se meut et se gouverne lui-même; mais nulle part les
individus ne sont aussi petits.

Je crois aussi qu'aucun pays n'est plus étranger que les États-
Unis aux grandes entreprises et aux crises politiques qui mettent
en relief le mérite d'un homme, son génie, sa supériorité sur ses
concitoyens. Les Américains n'ont point de guerre à soutenir,
parce qu'ils n'ont point de voisins; et l'intérieur du pays n'est
point sujet aux grandes perturbations, parce qu'il n'y a point de
partis [25]. Quelles occasions de gloire reste-t-il, quand on n'a
pas à sauver son pays de l'anarchie, ni à protéger son
indépendance contre les attaques de l'étranger.

Les États-Unis font cependant de grandes choses: leurs habitants
défrichent les forêts de l'Amérique, et répandent ainsi la
civilisation européenne jusqu'au fond des plus sauvages solitudes;
ils s'étendent sur la moitié d'un hémisphère; leurs vaisseaux
portent sur tous les rivages leur nom et leurs richesses; mais ces
grands résultats sont dus à mille efforts partiels, qu'aucune
puissance supérieure ne dirige, à mille capacités médiocres qui
n'appellent point le secours d'une plus haute intelligence.

Cette uniformité, qui règne dans le monde politique, se retrouve
également dans la société civile. Les relations des hommes entre
eux n'ont qu'un seul objet, la fortune; un seul intérêt, celui de
s'enrichir. La passion de l'argent naît chez les Américains avec
l'intelligence, traînant à sa suite les froids calculs et la
sécheresse des chiffres; elle croît, se développe, s'établit dans
leur âme, et la tourmente sans relâche, comme une fièvre ardente
agite et dévore le corps débile dont elle s'est emparée. L'argent
est le dieu des États-Unis, comme la gloire est le dieu de la
France, et l'amour celui de l'Italie.

C'est l'intérêt et non la moralité qui rend les Américains amis de
l'ordre; ils poursuivent gravement la fortune.

Ils ne sont pas vertueux, ils ne sont que rangés; la société des
États-Unis refroidit l'enthousiasme sans inspirer le respect.

Peu séduit de ce premier aperçu, je m'éloignai du monde et de ses
fêtes; je résolus d'approfondir, dans la retraite, les moeurs et
les institutions d'un peuple dont les salons ne me montraient que
la superficie; fatigué de mouvement et du bruit, j'aspirai à
l'isolement et me sentis attiré vers Nelson par l'austérité même
de moeurs qui m'avait éloigné de lui.

À l'instant où mes réflexions sur l'Amérique me jetaient dans
l'abattement, en me prouvant une déception nouvelle, et comme je
voyais fuir encore devant moi le but auquel j'avais rattaché mes
dernières espérances, une passion, dont je ne soupçonnais point la
puissance, vint s'emparer de mon âme.

Je n'avais jamais aimé en Europe, et, après avoir vu les femmes
d'Amérique, je ne redoutais plus le joug d'un sentiment que
j'avais toujours regardé comme une faiblesse et comme un obstacle
aux grands desseins. Cependant un tendre penchant était destiné à
renouer les liens de mon existence brisée, et allait devenir
l'unique intérêt de ma vie.



Chapitre V
Marie

Depuis mon arrivée à Baltimore, je voyais chaque jour la fille de
Nelson; mais je ne la connaissais pas. Témoin de sa beauté, je ne
savais rien de son coeur; à peine avais-je entendu sa voix. Elle
me montrait une froideur qui me paraissait dépasser la retenue de
son sexe; cependant je ne pouvais m'en offenser, la voyant
également indifférente au monde et à ses fêtes. Douée de cet
enchantement des charmes extérieurs qui assure aux femmes tant
d'empire, elle n'en essayait point la puissance. Il y avait dans
sa réserve de l'humilité et presque de l'abaissement; et si
l'innocence n'eût été marquée sur son front, on eût pensé que le
travail intérieur d'un remords attaché à sa conscience lui donnait
un sentiment intime de dégradation.

Au sortir des salons américains, j'étais si rassasié de
coquetterie qu'une femme simple et sans calcul fut habile à me
charmer. À mes yeux son plus grand art de me plaire était de n'en
point montrer le désir; bientôt mon attention éveillée découvrit
en elle des talents et des vertus si rares que je ne pus me rendre
compte de mon premier sentiment d'indifférence, et, en trouvant
sous le toit de mon hôte ce trésor que j'avais failli délaisser,
je pris en pitié la prudence de l'homme qui souvent poursuit au
loin le bonheur dont il a près de lui la source.

Nelson et son fils donnaient toutes les heures du jour aux
affaires; Marie les consacrait à des soins secrets dont je fus
longtemps à pénétrer le mystère; le soir, à l'heure du thé, nous
étions toujours réunis; alors Nelson nous lisait avec emphase les
articles de journal dans lesquels l'Amérique était louée sans
mesure; je l'entendais répéter chaque jour que le général Jackson
était le plus grand homme du siècle, New York la plus belle ville
du monde, le Capitole [26] le plus magnifique palais de l'univers,
les Américains le premier peuple de la terre.

À force de lire ces exagérations, il avait fini par y croire [27].

Tout Américain a une infinité de flatteurs qu'il écoute; il est
flatté, parce qu'il est le souverain; il prend toutes les
flatteries, parce qu'il est peuple. Ses courtisans annuels sont
ceux qui, à l'époque des élections, l'encensent pour obtenir ses
suffrages et des places; ses courtisans quotidiens sont les
journaux qui, pour gagner des abonnés et de l'argent, lui débitent
chaque matin les plus grossières adulations. J'eus plus d'une
fois, dans le cours de nos entretiens, l'occasion de reconnaître
qu'un Américain, si forte que soit la louange donnée à son pays,
n'en est jamais pleinement satisfait; à ses yeux, toute
approbation mesurée est une critique, tout éloge restreint est une
injure; pour être juste envers lui, il faut manquer à la vérité.

Ces conversations, dans lesquelles je ne répondais jamais à toutes
les exigences de l'orgueil américain, m'embarrassaient toujours.
Il me tardait aussi d'en voir le terme, parce qu'elles étaient
d'ordinaire suivies de plus doux entretiens; mais leur fin se
faisait quelquefois attendre longtemps. On ne cause point aux
États-Unis comme en France: l'Américain discute toujours; il
ignore cette façon légère d'effleurer la surface des questions
dans un cercle de plusieurs personnes, où chacune place son mot,
brillant ou terne, pesant ou léger; où celle-ci termine la phrase
commencée par une autre, et dans lequel on aborde tout, excepté la
profondeur des sujets. En Amérique, ou ne vise pas à l'esprit, on
raisonne: aussi la conversation n'est-elle jamais générale; elle
se fait toujours à deux. Suivant cette coutume, Marie et Georges
restaient étrangers à mes discussions avec Nelson, de même que
celui-ci ne prenait aucune part aux entretiens que j'avais ensuite
avec Georges et Marie. Habituellement, Nelson commençait la soirée
en demandant à sa fille s'il avait paru quelque ouvrage nouveau;
car, aux États-Unis, les hommes ne lisent rien; ils n'en ont pas
le temps: ce sont les femmes qui se chargent de ce soin; elles
rendent compte de toutes les publications politiques et
littéraires, soit à leur père, soit à leur époux, et mettent ceux-
ci à même d'en parler comme s'ils les connaissaient. Nelson priait
ensuite Marie de faire de la musique.

La jeune fille éprouvait quelque gêne de ma présence; cependant,
comme son père avait coutume de ne point l'écouter, elle pouvait
croire que je ne serais pas plus attentif. En général, dans les
salons américains, quand la musique commence, c'est le signal de
la conversation. J'avoue que j'étais d'abord peu curieux
d'entendre Marie: la plupart des Américaines sont au piano comme
des automates; elles ont pris trois mois de leçons; elles
retiennent par coeur une valse et une contredanse; quand on les
prie de jouer, elles courent à leur piano, et, sans prélude,
répètent en toute hâte le peu qu'elles ont appris, semblables à
ces enfants qui savent une fable, et la débitent à tous venants
sans la comprendre.

Toutes les femmes de ce pays apprennent la musique; mais presque
aucune ne la sent; elles en font par mode, et non par goût. «Nous
aimons la musique comme les enfants aiment le bruit,» me disait un
Américain. Si, au milieu de ce monde insensible, quelque harmonie
veut éclore, elle est étouffée dans son germe par l'atmosphère
froide et sourde dont elle est environnée, comme un son meurt en
naissant sur une terre plate qui n'a point d'écho.

Quelle fut ma surprise lorsque j'entendis la voix de Marie se
mêler, touchante et harmonieuse, tantôt aux accords brillants
d'une harpe, tantôt aux douces modulations d'un piano, lorsque je
vis ses doigts se jouer, pleins de grâce et de légèreté, sur les
cordes de l'une et sur l'ivoire de l'autre!

Après avoir traversé des contrées arides, sauvages, monotones, de
longs déserts de sable sous un soleil brûlant, si le voyageur
rencontre par accident un frais vallon, où coule une eau
murmurante, où la verdure sourit à ses regards, enivre ses sens de
doux parfums, et lui donne d'épais ombrages, il s'arrête enchanté
dans ce lieu charmant, s'y repose avec délices, et, sentant
revenir la force à ses membres, la joie à son coeur, il croit
trouver réunis dans cet étroit asile tous les trésors et toutes
les beautés de la nature.

Telle fut l'impression que j'éprouvai lorsque, dans la société
froide d'Amérique, j'entendis résonner une touchante mélodie.

Tout est renfermé dans une belle musique: imagination, poésie,
enthousiasme, sensibilité, puissance de génie, tendresse de coeur,
chant de gloire, soupirs d'amour!

L'harmonie fait rêver; mais ce n'est pas une rêverie à vide ...
Ces sons qui retentissent à mon oreille n'ont point de corps;
c'est quelque chose de plus que la pensée, et qui est différent de
la parole: c'est une voix mystérieuse qui ne s'adresse qu'à l'âme.
Que signifie son langage? Je ne puis le dire, mais je le
comprends.

Ma passion pour la musique n'est pas seulement un goût frivole: je
l'aime aussi par raison; je lui dois la seule bonne mémoire qui me
reste, et l'on a surtout besoin de mémoire quand on n'est heureux
que dans le passé. Chaque jour efface de mon esprit quelques-uns
de mes souvenirs; cependant il est des événements que je
n'oublierai jamais: ce sont ceux qu'une impression de musique me
rappelle. Il existe chez moi un tel rapport entre la note et le
fait contemporain, qu'avec l'accord je retrouve l'idée;
quelquefois le refrain d'une vieille chanson nationale me reporte
subitement dans ma patrie... il me semble que je rentre au foyer
paternel... que j'y revois ma bonne mère, que je sens ses
embrassements, ses caresses, et mes yeux se mouillent de pleurs.

Souvent, à Baltimore, Marie chantait une romance dont le souvenir
seul me trouble l'âme.

Quelquefois elle improvisait; alors je ne sais quelle faculté
extraordinaire se révélait en elle... Cette jeune fille si simple,
si modeste, devenait tout à coup grande et impérieuse; elle
commandait l'émotion dont elle était animée; elle et son luth ne
faisaient plus qu'un; les notes semblaient des soupirs de sa voix.
Je craignais qu'elle n'exhalât son âme dans un élan
d'enthousiasme. Elle réunissait à la fois le génie qui crée, le
talent qui exécute, la grâce qui embellit.

En écoutant Marie, je sentis qu'il existait encore dans mon coeur
une source de douces jouissances et de vives impressions qui
jusqu'alors m'étaient inconnues.

Dès que je pouvais échapper à Nelson, je m'approchais de sa fille.
Non loin d'elle se tenait Georges, silencieux, qui la contemplait
dans une extase de tendresse et d'admiration; son amitié pour sa
soeur était touchante et l'emportait sur toutes ses autres
affections.

Pendant longtemps Marie parut importunée des rapports qui
s'établissaient entre elle et moi; elle était ingénieuse à briser
nos entretiens et à les rendre plus rares; elle s'affligeait
surtout des expressions de mon enthousiasme; la peine qu'elle
montrait n'était pas le manége de la fausse modestie qui repousse
un éloge pour s'attirer de nouvelles louanges; sa douleur était
trop profonde pour être feinte. Pendant que je l'applaudissais,
son regard semblait me dire: «Votre admiration cesserait bientôt
si vous saviez ce que je suis.»

Comment retracerai-je à vos yeux les émotions de ces soirées
écoulées sans bruit et sans éclat dans l'intérieur modeste d'une
famille vertueuse, où je sentis naître en moi le germe de la plus
violente comme de la plus douce passion qui jamais ait régné sur
mon âme?

Marie venait d'atteindre sa dix-huitième année; l'ensemble de ses
traits formait une harmonie charmante, mélange de tons énergiques
et tendres, dans lequel les douces notes prévalaient; son regard
était mélancolique et touchant comme une rêverie d'amour; et
cependant on voyait briller dans ses grands yeux noirs une
étincelle du soleil ardent qui brûle le climat des Antilles; son
front s'inclinait, courbé par je ne sais quelle douleur; et sa
taille pleine de grâce s'appuyait sur sa dignité naturelle, comme
la frégate légère se balance mollement sur le flot qui la
soutient.

Elle réunissait en sa personne tout ce qui séduit dans les femmes
américaines, sans aucune des ombres qui ternissent l'éclat de
leurs vertus. On l'eût prise pour une Européenne aux passions
ardentes, à l'imagination vive, Italienne par les sens, Française
par le coeur; et cette femme, Américaine par sa raison, vivait au
sein d'une société morale et religieuse!

J'avais vu quelquefois ses yeux se mouiller de pleurs au récit
d'une action généreuse, à la voix lamentable d'un malheureux, au
charme d'une touchante harmonie, mais un hasard fortuné vint me
révéler toute la bonté de son coeur.



Chapitre VI
L'Alms-House de Baltimore

J'avais remarqué que souvent, à la même heure du jour, Marie
sortait seule. Ce fait n'avait en lui-même rien qui pût me
surprendre, l'usage américain permettant aux jeunes filles de
parcourir la ville sans être accompagnées, soit pour se promener,
soit pour visiter leurs amies; mais ce n'étaient point les
promenades publiques qui attiraient Marie, car je ne l'y voyais
jamais; et comme elle ne recevait aucune visite, il n'était pas
vraisemblable qu'elle en eût à faire. En réfléchissant aux longues
heures de son absence, je ne pus me préserver du soupçon qu'elles
étaient consacrées à un tendre intérêt du coeur... Mon amour pour
Marie me fut révélé par un sentiment jaloux.

Un jour, l'ayant vue s'éloigner à l'heure accoutumée, j'éprouvai
je ne sais quelle agitation intérieure, que je pris pour la voix
d'un sinistre pressentiment: où est l'homme fort qui, dans ses
tourments d'amour, n'a jamais connu la faiblesse d'un mouvement
superstitieux? Je m'imaginai que la douleur secrète dont mon âme
était saisie m'avertissait d'un malheur affreux et présent; la
tête pleine de fantômes et le coeur de passions, je m'élançai sur
les traces de Marie; mais déjà elle avait disparu... Je m'arrêtai
pensif et troublé... j'eus honte alors du vil espionnage auquel je
me livrais; au lieu de poursuivre mes recherches dans la ville,
j'entrai dans la première voie qui conduisait hors de ses murs, et
marchai à grands pas, comme un méchant qui fuit le théâtre de son
crime.

J'avais fait environ un mille sur une route bordée de chaque côté
par une haute forêt, lorsque j'aperçus à ma droite un vaste
édifice sur le fronton duquel étaient écrits ces mots: Alms-
House [28].

Souvent, à Baltimore, j'avais entendu vanter cet établissement
charitable; je n'éprouvais en ce moment aucune curiosité de le
connaître; cependant je ne sais quel instinct secret m'attira dans
cet asile de souffrances, comme si l'aspect des douleurs d'autrui
était propre à soulager la mienne, J'entre... que vois-je? ô ciel!
la fille de Nelson donnant des soins aux malheureux! Eh quoi!
c'est ici que Marie... -- Cette exclamation m'échappa comme un
remords: car la cause de ces absences mystérieuses se révélait à
mes yeux. Cependant la honte de mes odieux soupçons s'effaça dans
le bonheur que me fit éprouver la certitude de leur injustice. À
mon aspect, la vierge se colora d'une charmante rougeur. -- Oui,
s'écrièrent plusieurs voix faibles et plaintives, Marie Nelson est
notre bon génie; elle sait des secrets pour guérir toutes les
plaies de l'âme; son nom est béni parmi nous!

Chacune de ces paroles allait à mon coeur; je dis à Marie: -- Je
désire voir l'hospice: voudrez-vous me servir de guide à travers
les misères de l'humanité? -- Elle me fit un signe d'assentiment.

Je compris en ce moment combien il est facile d'être bon, quand on
est heureux. Affligé, j'envisageais le mal d'autrui pour me
distraire du mien; délivré de ma peine, j'allais voir des
infortunes, mais c'était pour y compatir. Je connus alors l'emploi
de ces longues heures qui avaient tant inquiété mon coeur. La
fille de Nelson parcourait les salles, les corridors, les dortoirs
de la maison, comme si cet asile charitable eût été sa demeure de
chaque jour; tous les détours lui en étaient familiers; tous les
gardiens s'inclinaient devant elle; toutes les douleurs se
taisaient à son aspect.

Il existe aux États-Unis deux systèmes de charité publique. L'un
est celui de l'Angleterre, où tout individu qui n'a pas de
travail, ou prétend n'en pas avoir, a droit à une aumône; principe
en vertu duquel tout fainéant se fait pauvre et trouve dans
l'imprudente prévoyance de la loi un secours matériel qu'il
demanderait vainement au travail le plus opiniâtre; ce secours le
fait vivre et le dégrade en ruinant la société. Tel est le système
en vigueur à New York, à Boston et dans toute la Nouvelle-
Angleterre [29].

L'autre est celui des établissements de bienfaisance, où les
indigents n'ont pas le droit légal d'entrer, mais où ils sont
admis, sous le bon plaisir des préposés de l'autorité publique.
Suivant cet ordre d'idées, la société ne contracte point
l'obligation de soutenir tous les faibles; elle en soulage le plus
grand nombre possible. Comme son assistance peut être refusée au
pauvre, nul ne feint la misère, certain qu'il est de la honte,
sans être sûr du secours. Ce système, adopté en France, est
également suivi dans le Maryland.

L'Alms-House de Baltimore contient trois sortes de malheureux: des
pauvres, des malades, des aliénés.

Marie ne rencontrait, au milieu d'eux, que des sentiments d'amour,
de respect et de reconnaissance. -- Voyez, me disait-elle, cette
jeune femme au visage creux et pâle, aux regards éteints; elle
était belle jadis, et soutenait de son travail ses enfants pauvres
comme elle; maintenant elle se consume de langueur... hélas! elle
tombera bientôt, abattue par le mal funeste qui, dans ce pays,
moissonne tant de jeunes existences.

Cependant elle s'approchait du lit de la phtisique, prenait sa
main, y déposait une larme: -- Ne pleurez point, ma bonne
demoiselle, disait la pauvre femme... je vous ai vue ce matin...
je serai bien le reste du jour.

Ensuite Marie s'arrêta près d'une jeune fille. -- C'est, me dit-
elle, une aveugle-sourde-muette de naissance; quoique dépourvue
des sens principaux par lesquels les idées nous arrivent, elle est
douée d'une grande intelligence, éprouve des impressions très
vives, et parvient à les exprimer. Sans doute, la privation des
sens qui lui manquent rend plus fins et plus énergiques les seuls
qu'elle possède, l'odorat et le toucher. Voyez comme elle me
reconnaît à mes mains, à mes vêtements! comme elle m'embrasse
tendrement! combien elle est heureuse de me presser sur son coeur!

Et la pauvre fille tressaillait dans les bras de Marie, lui
prodiguait mille caresses. L'infortunée, qui ne savait point que
la société a des joies, se réjouissait pourtant; le sourire était
toute sa physionomie, et l'on voyait sur ses lèvres une expression
de contentement, qu'elle n'imitait point des visages d'autrui.

Que se passait-il dans cette âme tout environnée de ténèbres! d'où
lui venaient ses tendres émotions? elle ne connaît point le monde
où nous vivons... mais n'a-t-elle pas aussi un monde à elle, animé
d'idées, de sentiments, de passions qui lui sont propres? et ce
monde, le connaissons-nous mieux qu'elle ne connaît le nôtre? Tout
dans son être intelligent est obscurité pour nous, comme pour elle
tout ce qui l'entoure est une nuit profonde.

La fille de Nelson recevait mille bénédictions sur son passage. --
Oh! disait celui-ci, nous crions à Dieu du fond de notre coeur
pour qu'il vous donne d'heureux jours! -- Le Ciel vous comblera de
ses grâces, disait un autre, parce que vous visitez les affligés.

J'admirai, dans cette occasion, combien les femmes nous sont
supérieures dans l'exercice de la charité.

Leur bienfait n'est jamais à charge, parce que, avec elles, comme
c'est le coeur qui donne, c'est aussi le coeur qui reçoit. Au
contraire, l'humanité des hommes leur vient presque toujours de la
tête. Ce principe de la bienfaisance la rend pesante aux
malheureux; en effet, si la raison veut que le riche soit
secourable au pauvre, elle enseigne aussi que l'obligé est au-
dessous du bienfaiteur, comme le pauvre est au-dessous du riche.
Il n'en est point ainsi selon les lois du coeur et de la religion,
d'après lesquelles, le plus pauvre étant l'égal du plus opulent,
la reconnaissance est la même entre celui qui dispense le
bienfait, et l'indigent qui procure au riche le bonheur de le
distribuer. L'homme protége par sa force; la femme, avec sa
faiblesse, console.

Cependant des cris lamentables frappent mon oreille. -- C'est, me
dit Marie, la voix des infortunés privés de leur raison.

Deux d'entre eux excitèrent d'abord mon attention et ma pitié; ils
étaient arrivés à la folie par des voies tout opposées.

Le premier, condamné pour homicide à la réclusion solitaire, était
devenu fou dans sa cellule, et, de la prison pénitentiaire, était
passé dans l'hospice. Sa folie avait quelque chose de cruel comme
son crime; il rêvait, durant la nuit, qu'un aigle planait sur sa
tête, épiant l'instant de son sommeil pour lui dévorer le coeur;
le jour même, il était assailli de fantômes sanglants, et, quand
je le vis, il adressait à ses geôliers un étrange reproche: Quelle
barbarie! s'écriait-il en me regardant, comme pour me demander
justice; j'avais pour compagnon dans ma cellule un papillon, et
les cruels l'ont tué! -- Marie m'assura qu'il n'y avait rien de
vrai dans ces paroles; ainsi la destruction imaginaire d'un
insecte était devenue le supplice de cet homme, meurtrier de son
semblable!

L'autre était une jeune fille, parfaitement belle, dont une
ferveur religieuse, poussée à l'excès, avait égaré la raison, son
front était empreint d'une candeur charmante; dans ses beaux yeux
noirs, qu'elle tenait incessamment levés vers le ciel, se montrait
le sentiment d'une béatitude parfaite; rien de terrestre
n'attirait son attention; rien ne troublait les délices de son
extase: c'était vraiment un ange, car elle vivait déjà dans les
cieux; elle ne comprenait rien à ce monde: donc elle était folle.

Ainsi, partis de deux points contraires, ces infortunes sont
parvenus ensemble au même but, l'un par le crime, l'autre par
l'innocence! Ce sont là les mystères de l'humanité; le même asile
recèle l'âme candide et pure qui rêvait ici-bas des félicités du
ciel, et l'être cruel qui cherchait sa joie dans le sang des
hommes; la société les a bannis tous deux de son sein, comme si
elle ne comportait pas plus l'extrême bien que l'extrême mal!

Je me livrais à ces tristes réflexions, lorsque j'entendis des
hurlements affreux. -- Ce sont, me dit un geôlier, les cris d'un
nègre atteint de démence furieuse; voici la cause de sa folie: il
existe, dans le Maryland, un Américain dont la profession est
d'acheter et de vendre des esclaves. Il en fait un immense
commerce, et c'est peut-être aux États-Unis, le plus grand
marchand de chair humaine: toute la population de couleur le
connaît et l'abhorre; il semble que l'odieux de l'esclavage se
personnifie en lui. Le pauvre nègre dont vous entendez la voix fut
amené par cet homme de la Virginie dans le Maryland, pour y être
vendu, et subit, durant la route, de si cruels traitements, que sa
raison s'égara. Depuis ce temps, une idée fixe le poursuit et ne
lui laisse pas un seul instant de repos; il croit voir toujours
son ennemi mortel à ses côtés, épiant le moment favorable pour
couper sur son corps quelques lambeaux de chair, dont il le
suppose affamé. Sa fureur est si grande que nul ne peut
l'approcher; il prend pour le marchand de nègres chaque personne
qu'il aperçoit; un seul être a sur lui quelque puissance; ses cris
s'apaisent quand il voit Marie Nelson. Je ne sais par quelle
tendre compassion et par quel charme, au pouvoir des femmes
seules, elle a pu trouver accès dans son coeur; il est, à la
vérité, de tous les malheureux renfermés dans cette enceinte,
celui pour lequel elle témoigne la plus vive sympathie; et c'est
ce que je ne puis comprendre ... car enfin, ce n'est qu'un homme
de couleur!

-- Nous approchions de la cellule d'où partaient des cris de
fureur. -- Regardez, me dit le geôlier en m'ouvrant la porte.

Et je vis un nègre de haute stature, à figure énergique et mâle;
il portait sur ses traits des signes de noblesse, ses membres
annonçaient une grande force musculaire; sa bouche écumait de
rage, et ses yeux roulaient des éclairs d'indignation. À mon
aspect, il se posa dans une attitude défensive, se faisant une
arme des fers dont il était chargé. -- Monstre! s'écria-t-il en me
regardant, tu as soif de mon sang!! mais n'approche pas!!... --
Et, en parlant ainsi, il me montrait des dents blanches comme
l'ivoire, incrustées dans l'ébène, faisant signe que, si
j'avançais, il allait me dévorer.

Alors Marie, prenant ma place: -- Mon ami, lui dit-elle, C'est
moi. -- Ce peu de mots eut la magie d'arrêter ses transports. --
Oh! répliqua-t-il d'une voix douce, je ne crains rien quand je
vous vois; tout le monde veut ma mort, excepté vous.

Marie s'efforça de lui persuader que nul en ce lieu ne pouvait
attenter à ses jours. Dès qu'elle se fut éloignée, je voulus juger
de l'ascendant de ses paroles; je regardai une seconde fois le
nègre, dont la fureur avait déjà repris son cours.

Sa folie présentait une image affreuse, et j'en conservai une
pénible impression; cependant ce sentiment était adouci par le
souvenir de la compassion que lui donnait Marie. Depuis que
j'étais en Amérique, je n'avais pas encore vu un blanc prendre en
pitié le sort d'un nègre; j'entendais dire sans cesse que les gens
de couleur n'étaient pas dignes de commisération, et ne méritaient
que le mépris; la fille de Nelson, du moins, ne partageait point
cet odieux préjugé.

Je revins seul à la ville, Marie n'ayant point voulu que je
l'accompagnasse. -- Peut-être un jour, me dit-elle, vous me saurez
gré de mon refus. -- Je ne compris pas le sens de ces paroles.

J'emportai de l'Alms-House des émotions diverses. On ne voit pas
sans un cruel serrement de coeur, assemblées sur un même point,
toutes les infirmités de notre pauvre nature; mais il n'était pas
un triste ressouvenir qui ne contint le germe d'une douce pensée:
chacune des souffrances dont je gardais la mémoire me rappelait
l'ange des consolations.

Vous l'avouerai-je encore? -- Je conservais, de cette visite dans
l'asile de toutes les détresses, une impression de bonheur
personnel que je me suis souvent reprochée. Ma pitié pour le
malheur était sincère; cependant ce sentiment ne remplissait pas
seul mon âme. Il me restait assez d'égoïsme pour penser que, de
toutes ces afflictions, aucune n'atteignait mon existence. Marie
près de moi, la grâce de sa personne, encore embellie par l'éclat
de sa charité; les promesses de bonheur que je trouvais dans son
amour; tout un avenir de délices qui s'ouvrait devant moi; ces
images riantes venaient dans ma pensée contraster avec les vies
misérables et abjectes de ces êtres disgraciés, honte de la
nature, rebut de la société, voués dès leur naissance à tous les
opprobres, à toutes les infirmités, à toutes les douleurs du corps
et de l'âme! Et je jouissais secrètement de cette comparaison, me
croyant supérieur parce que j'étais plus heureux. Hélas! quel eût
été mon abaissement, si, foudroyant mes orgueilleuses passions,
une voix du ciel fût descendue dans mon âme, et m'eût annoncé que
je souffrirais un jour des angoisses inconnues à tous ces
infortunés!

Cependant le souvenir de l'Alms-House et de la vierge charitable
que j'y avais rencontrée ne sortait plus de ma mémoire.

Ce que n'avaient pu ni les affections de famille, ni les liens de
la patrie, ni la séduction des grands spectacles de la nature, une
femme éteignit mon ambition, corrigea tout à coup mon humeur
inquiète et aventureuse, et je ne vis plus qu'un avenir possible,
aimer toujours Marie; je n'aspirai qu'à un seul bonheur, être aimé
d'elle.

J'étais venu en Amérique pour chercher le remède à un besoin
insatiable d'émotions violentes et d'élans sublimes; et un
sentiment plein de douceur rendit la paix à mon âme troublée, et
régla les mouvements désordonnés de mon coeur.

Je venais pour contempler le développement d'un grand peuple, ses
institutions, ses moeurs, sa merveilleuse prospérité; et une femme
me parut le seul objet digne de mon admiration et de mon
enthousiasme.



Chapitre VII
Le mystère

Je disais à Marie mon amour, mes voeux mes espérances... mais elle
recevait étrangement les révélations de mon coeur.

Un rayon de joie brillait dans ses beaux yeux, qu'un nuage de
tristesse voilait presque aussitôt.

Elle évitait ma présence, et semblait pourtant heureuse de me
voir; son regard rencontrait encore le mien, mais comme s'il lui
eût échappé; sa voix, naturellement douce, était altérée; sa
bouche souriait encore, mais ses paupières étaient entourées d'un
cercle de mélancolie qui, chaque jour, devenait plus sombre.

Je l'interrogeais souvent sur les causes de son chagrin. Une fois
elle me dit: «Toutes vos paroles promettent le bonheur, et ma
destinée me condamne à une vie malheureuse; vous voyez quel abîme
nous sépare.»

Si je la questionnais davantage, elle ne me répondait que par un
silence morne et un regard déchirant.

Depuis ce moment, je ne quittai plus Nelson et ses enfants.

Nous ne nous séparions que le dimanche à l'heure des offices
religieux: ils allaient au temple presbytérien, et moi à l'église
catholique.

Je remarquais chez eux une grande régularité dans
l'accomplissement de leurs devoirs pieux. Un jour Georges étant
arrivé au temple quelques instants après le commencement de
l'office, Nelson, au retour, lui adressa une réprimande sévère:
Comprenez-vous, s'écriait-il, quelle serait la joie des unitaires
et des méthodistes s'ils apercevaient le moindre refroidissement
dans le zèle de notre congrégation?

Je voyais avec chagrin chez Nelson ces passions ardentes de
sectaire; car je craignais qu'elles n'élevassent une barrière
entre sa fille et moi. Souvent il me parlait de sa religion et de
la mienne; une fois il me dit: Vous jugez notre culte, et vous ne
le connaissez pas; venez au temple des presbytériens. Je consentis
à sa proposition, et, le dimanche suivant, j'accompagnai Nelson et
ses enfants à leur église, où je pris place dans leur banc. Je pus
suivre l'office exactement, grâce aux soins de Marie, qui m'avait
prêté un livre saint, et ne manquait pas, quand une prière
finissait, de m'indiquer celle qui allait suivre.

L'impression de ce culte, nouveau pour moi, fut profonde. Dans nos
églises catholiques, il semble que nous ayons toujours, pour
intermédiaire de la prière entre Dieu et nous, le prêtre saint, sa
parole mystérieuse, la pompe de la cérémonie, l'encens qui monte
de l'autel, les chants sacrés et toute la solennité du lieu.
L'oeil rencontre toujours an fond du sanctuaire une gloire
rayonnante qui éblouit...

Dans le simple édifice qui sert de temple aux protestants, l'homme
se trouve immédiatement en rapport avec Dieu; il lui parle à lui-
même, sans langage consacré, sans rit solennel. Le ministre, sa
parole, son costume, ne sont rien; il n'a point de caractère
supérieur à ce qui l'entoure.

Le temple ne contient que des intelligences égales, s'adressant à
l'intelligence suprême.

Le catholique se prosterne et s'humilie: il adore Dieu à travers
des mystères et des nuages... Le protestant prie le front haut,
l'oeil levé vers le ciel; il regarde Dieu en face; c'est un beau
culte... mais c'est un culte orgueilleux! L'homme est-il assez
fort pour se mesurer de si près avec la divinité? Est-il assez
grand pour supporter l'approche de tant de grandeur? Peut-on
adorer ce qu'on comprend?

En revenant de l'église presbytérienne, je sentais mon âme
troublée, et des passions tumultueuses s'élevaient dans mon sein.
Nelson m'interrogea, je lui dis: Votre religion me semble digne
d'un être intelligent et libre: cependant l'homme est aussi un
être sensible, qui a besoin d'aimer, et ce culte n'a point touché
mon coeur.

Nelson ne fit aucune réponse.

-- Hélas! s'écria Marie, faut-il désirer dans ce monde ce qui
prépare l'âme aux tendres affections! -- Elle n'acheva pas.

Les réticences de Marie, le vague de ses paroles, me tourmentaient
chaque jour davantage; sans cesse je demandais au ciel de dissiper
ce nuage mystérieux. Je n'aurais pas tant désiré que l'ombre
s'évanouît, si j'eusse prévu qu'une lumière fatale allait éclairer
mes regards.

J'avais coutume de me promener dans le voisinage de la colonne
élevée en la mémoire de Washington: ce lieu est solitaire, et on
est tout surpris, à côté d'un monument qui sera un jour le plus
bel ornement de la cité, de trouver une forêt sauvage, et comme le
commencement du désert. C'était là que je recueillais mes pensées
et que je passais en revue mes impressions; je trouvais un charme
extrême dans ces méditations silencieuses.

Un jour je poursuivais le cours de mes rêveries au travers de la
forêt, ne prenant pour guide que le caprice de ma pensée, ou
plutôt marchant au hasard, devant moi, sans calcul, et sans autre
souci que d'éviter la rencontre des arbres et l'embarras des
lianes. Dans ce mouvement aventureux de mon corps, je sentais ma
pensée plus libre, mon âme plus dégagée de ses entraves, mon
imagination plus hardie dans ses élans. Chaque pas que je faisais
me découvrait une scène nouvelle, chaque impression me donnait une
idée grande ou un tendre sentiment. Il y a dans les murmures de la
brise parmi les roseaux, dans le feuillage frémissant des vieux
chênes, une voix grave qui parle au génie de l'homme, et les
savanes de la forêt enseignent de touchantes harmonies aux coeurs
qui savent le mieux aimer.

Ah! comme, dans un profond isolement, une impression de douleur
s'empare violemment de nos sens! Au souvenir de Marie, si belle et
si affligée, je sentis mon coeur se gonfler de chagrin et d'amour.
Ô vous, qui portez une âme troublée, ne vous éloignez pas du
monde; car, dans le silence de la solitude, on entend mieux la
voix des passions; le calme de la nature fait mieux sentir les
agitations de l'âme, et il semble qu'il y a dans le désert un vide
immense, que le coeur de l'homme ait reçu la mission de combler.

Au milieu de ce silence sonore, sous ces voûtes retentissantes de
verdure et de feuillage, je laissai tomber de mes lèvres le nom de
Marie. Je m'arrêtai soudain; il me semblait que ma bouche avait
été indiscrète: on craint peu de jeter des paroles au murmure des
vents, au frémissement des feuilles; mais le silence de la
forêt!... comme il est attentif à tout recueillir! c'est comme
l'assemblée qui écoute muette: plus elle se tait, plus elle agite
l'orateur.

Si cette sensation de terreur ôte des forces à l'homme qui parle,
elle en donne à celui qui veut prier; car tout est religieux dans
le silence de la nature.

«Ô mon Dieu! m'écriai-je, si votre bras s'appesantit sur moi,
qu'il devienne secourable à l'être faible qui n'a point d'appui!»
Et je priai du fond de mon coeur.

Je n'avais point encore aussi bien senti toute la force de mon
amour pour Marie. L'image de sa douleur se présentait à ma pensée
comme un remords: si j'étais innocent de ses peines, n'étais-je
pas coupable de ne les point guérir? L'amour qui s'afflige des
plaisirs dont il n'est pas l'auteur, est malheureux aussi des
larmes mêmes qu'il n'a pas fait couler, et dont il ne tarit pas la
source.

Un cardinal de Virginie, voltigeant dans les magnolias, éblouit
mes regards de son plumage rouge, et interrompit ma méditation. Je
m'aperçus que je m'étais égaré.

J'essayai de retourner sur mes pas; mais, dans ma course rapide,
j'avais laissé si peu de traces que je ne pus les retrouver.

Je jugeai à peu près, par la position du soleil, de la place où
j'étais, et de la direction que je devais prendre pour retourner à
Baltimore; mais, dans une forêt, la plus légère déviation de la
ligne qu'on doit suivre vous jette hors de votre route; et, après
mille courses en sens opposés, après mille tentatives vaines pour
retrouver mon chemin, je m'arrêtai tout haletant, sentis mes
genoux fléchir et tombai au pied d'un cèdre à demi renversé par
l'orage.

En ce moment, la forêt devenait de plus en plus silencieuse; les
ombres s'allongeaient autour de moi, et l'oiseau moqueur saluait
d'un dernier cri les derniers rayons du soleil mourant sur la cime
des grands pins. Mes forces étaient épuisées, le sommeil s'empara
de mes sens.

Ma présence dans la forêt aux approches du soir et
l'assoupissement dans lequel je tombai n'étaient point sans
danger. Aux dernières clartés du crépuscule succède toujours, dans
le sud de l'Amérique, une humidité froide et pénétrante; cette
fraîcheur soudaine, exhalée de la terre, est pernicieuse, et
j'allais en recevoir l'impression funeste.

Cependant le péril était loin de ma pensée. J'avais le coeur plein
des émotions qui venaient de m'agiter. L'image de Marie était
toujours devant moi; je m'étais endormi dans son souvenir: des
songes légers m'entretenaient de son amour et présentaient à mes
yeux mille charmantes apparitions; il me semblait voir la fille de
Nelson assise à mes côtés. Sa beauté, sa grâce, enivraient mes
regards. Mais sa tristesse mystérieuse troublait ma joie; je lui
disais: «Marie! pourquoi pleures-tu? quel tourment secret peut
déchirer ton coeur? Ange de douceur et de bonté, serais-tu sur la
terre pour souffrir, toi dont le regard seul enchante et console?
Si tu es malheureuse, pourquoi ne déposes-tu pas ton coeur dans le
coeur d'un ami? Hélas! tu ne peux savoir combien tu es aimée de
Ludovic. Toi seule as ranimé du feu de tes regards ma vie pâle et
près de s'éteindre, et mon âme, jadis avide, insatiable, se
réjouit maintenant du sentiment unique dont elle est remplie.» Et
j'entendais sa douce voix me répondre par des accents tendres et
mélancoliques; je prenais sa main; je la pressais sur mon coeur;
je la couvrais de baisers, et l'arrosais de mes larmes.

Tout à coup je me réveille... je sens l'impression d'une main qui
glisse doucement sur mon front; j'entr'ouvre les yeux... Que vois-
je! ô mon Dieu! Marie! Marie agenouillée près de moi, et levant au
ciel ses mains suppliantes.

Oh! jamais tant de sentiments divers ne se pressèrent à la fois
dans le fond de mon coeur!

Si rien n'est plus triste que le réveil quand il dissipe le
fantôme d'un rêve charmant, quoi de plus doux qu'un songe d'amour
et de volupté, qui par une touchante erreur, attendrit notre âme,
et la prépare aux impressions d'une délicieuse réalité? Ce
bonheur, dont le sommeil ne m'avait offert que la chimère, j'en
jouissais maintenant, et j'y mêlais tous les prestiges de
l'illusion qui n'était plus.

D'abord je fus muet en présence de celle qui était toute ma vie,
car je ne savais pas si quelque vision n'abusait pas mes sens. Je
croyais m'être réveillé; mais n'était-ce pas plutôt le
commencement d'un songe?

-- Ô mon Dieu! me dit-elle, Ludovic! fuyons ces lieux: bientôt la
nuit sera venue, un froid mortel va succéder à la brûlante chaleur
du jour.

-- Marie! m'écriai-je alors, es-tu l'ange de mes jours, le bon
génie de ma destinée? ou viens-tu, sylphide décevante, tromper mes
sens, et te jouer de mon infortune?

-- Je n'ai jamais trompé, répondit la vierge avec une émotion
pleine de charme; je suis une fille au coeur simple et droit; je
vous ai vu, Ludovic, partir pour la forêt, et, comme vous n'étiez
point revenu au déclin du jour, j'ai craint pour votre vie... J'ai
prévu que vous étiez égaré, et j'ai frémi à la pensée du péril qui
vous menaçait...

-- Ô ma bien-aimée! quel généreux dévouement!... mais ces dangers
tu vas les partager avec moi!

-- Ne craignez rien, me répondit-elle; je sais tous les détours de
la forêt: ici, pas une mousse que je n'aie foulée aux pieds, pas
un arbre dont je ne connaisse les ombres du matin et du soir! Les
femmes de Baltimore se montrent à l'envi sur les places publiques;
moi, je chéris ces retraites solitaires, ou du moins...

Elle s'arrêta pensive un instant... -- Hâtons-nous, ajouta-t-elle.
Et en prononçant ces mois, elle se mit en marche, et m'entraîna
sur ses pas. J'avais saisi sa main; mes larmes coulaient en
abondance; j'éprouvais mille sentiments que je ne pouvais
exprimer. Je lui dis cependant:

-- Marie, avant de savoir si j'étais aimé de toi, je sentais au
fond de mon coeur un feu brillant qui le dévorait; le plus tendre
des sentiments se mêlait pour moi de tourments amers, et de
cruelles agitations... mais tu viens de me prouver que tu m'aimes,
et je sens pénétrer dans mon âme des émotions d'une douceur
inconnue... mon amour est plus ardent encore; mais il est
tranquille... Oh! je t'en conjure, abandonne-toi, comme moi, au
charme enivrant de cette impression pure et sans mélange.
Cependant un chagrin me reste: je vois ta mélancolie; Marie, tu me
caches quelque douleur. Tu ne crois donc pas à mon amour? Hélas!
pourquoi un écho de cette forêt ne te dit-il pas les sentiments
que tout à l'heure je confiais au désert

-- Plût au ciel dit Marie, que je n'eusse point entendu ces
révélations solitaires! Ludovic, pendant votre sommeil, votre voix
murmurait des paroles enchantées, qui mettent le comble à mon
infortune. Hélas!...

Elle n'acheva pas, Je voyais se presser les battements de son
coeur; et ses yeux chargés de larmes s'efforçaient de ne pas
pleurer.

-- Quel est donc, ce mystère? m'écriai-je avec force; Marie, je
t'en supplie, ouvre-moi ton âme, que je sache ton infortune comme
tu sais mon amour! chacune de tes plaintes viendra s'éteindre dans
mon coeur. La douleur n'est point semblable au bruit qui s'accroît
en retentissant; elle cesse quand elle trouve de l'écho... Ma
bien-aimée! laisse ta tète se pencher vers la mienne, appuie sur
moi ta faiblesse; le parfum des plus douces fleurs est moins suave
que le mélange de deux souffles amis, et tu ne sais pas tout ce
que donne de force l'union de deux poitrines qui respirent
ensemble... Va, quelle que puisse être ta destinée, tu ne seras
pas aussi heureuse de ma protection que je serai fier de ton
amour... Marie! sois mon amie! sois mon épouse chérie! Si, sur
cette terre dévouée aux orages, tu dois être courbée par
l'ouragan, tu trouveras du moins un abri où reposer ta tête; tes
larmes les plus amères s'adouciront en se mêlant à celles d'un
ami; et si, des flancs d'un nuage sombre, la foudre sortait pour
nous frapper tous deux, étroitement enlacés, coeur contre coeur,
il nous serait doux encore de mourir ensemble et de rendre dans
les bras l'un de l'autre un dernier soupir de vie et de volupté.

Ainsi je disais; Marie gardait le silence; cependant nous
marchions et nous approchions de Baltimore, hélas! trop
rapidement. Oh! comme alors j'aurais béni le ciel s'il nous eût
égarés dans notre route! quelle ivresse dans tout mon être! quel
délire au fond de mon coeur!

Ce long entretien de mes passions avec la solitude; ces secrets
d'amour confiés au désert, et surpris au sommeil; tant de bonheur
succédant au péril; Marie, ma libératrice, mon guide, ma compagne;
nos voix unies, nos bras entrelacés, notre marche dans le silence
du soir; et à la fin du jour la douce clarté de l'astre des nuits
venant avec son cortège de tendres rêveries; tout un monde de
sentiments, d'idées, de passions, qui s'agitait dans mon coeur au
milieu d'un monde muet et d'une nature endormie: ces vives
impressions, météore de l'âme, apparaissent à mon souvenir en
traits de feu.

J'interrogeais encore Marie, et je lui disais:

-- Pourquoi repousses-tu ce sourire qui te cherche? Écoute, mon
coeur ne bat-il pas d'accord avec ton coeur? ne sens-tu pas mon
âme se mêler à la tienne? elles s'unissent, se confondent, et
nulle puissance ne peut plus les diviser. Malheur à celui qui
romprait cette alliance sacrée! malheur!...

-- Arrêtez! s'écria Marie; elle se tut quelques instants:

-- Ludovic, reprit-elle ensuite, je n'essaierai point de vous
peindre les sentiments dont mon âme est remplie... Vous venez de
me parler une langue dont je comprends le sens, parce que c'est
celle du coeur; mais je n'en sais pas les mots... Ah! de grâce,
cessez des discours qui m'enivrent et me désolent! L'image du
bonheur est trop cruelle pour qui ne saurait être heureux. Vous
m'aimez, Ludovic... Mon Dieu! cet amour, qui fait ma joie, est le
gage de mon infortune... Ah! ma destinée est affreuse! Encore un
jour... et vous en saurez le secret...

Cependant nous touchions aux portes de la cité. -- Demeurez, me
dit-elle d'une voix impérieuse; voici la ville... je dois être
seule.

En prononçant ces mots, elle s'éloigna, me laissant plein d'un
trouble profond.

Oh! que les heures d'incertitude sont longues et cruelles, quand
on est sûr d'un malheur, et qu'il n'y a de douteux que sa nature!

Le malheur connu donne à l'âme un point d'appui. Elle souffre;
mais elle sait la cause de sa souffrance; elle s'y arrête, s'y
attache, et ce profond sentiment de sa peine est une proie dont
elle se saisit.

Mais une infortune qu'on sent avant de la connaître, un mal
insaisissable qui se présente à l'imagination sous mille formes
diverses, une douleur vague et poignante dont on ignore la cause
le genre et la durée: un pareil supplice, comment le supporter?
Quelles forces morales faut-il appeler à son secours? doit-on se
raidir ou plier? l'âme s'armera-t-elle du courage qui se résigne,
ou de l'énergie qui combat?

Les conjectures et les terreurs se succédèrent dans mon esprit
avec une incroyable rapidité... Je supposai tous les malheurs
possibles, excepté le véritable. Les heures s'écoulaient
lentement, comme toutes celles qui sont comptées.

Le lendemain, je ne sais quelle puissance irrésistible me ramena
vers la forêt solitaire. Peut-être la fille de Nelson y
reviendrait pour me donner la révélation promise.

Ah! comme, en parcourant ces lieux tout pleins d'une émotion
récente, je me sentis l'âme troublée! Toutes mes impressions,
amères ou douces, se réveillaient plus fortes à l'aspect du lieu
qui les avait vues naître; chaque objet inanimé s'imprégnait à mes
yeux d'un sentiment qui lui était propre. Ici, le vieux chêne et
son ombre: c'était la longue rêverie, la méditation, l'élan de la
pensée vers le ciel! Là, l'églantier dont j'avais effeuillé les
roses: c'était Marie, sa beauté, sa chevelure embaumée, le parfum
de sa voix. Ces lianes impénétrables, c'était le mystère; ce cèdre
renversé, le désespoir. Hélas! le site le plus heureux contenait
une douleur, et chaque douleur une larme.

Je voulus voir tous les lieux parcourus la veille; je repris les
moindres détours que j'avais suivis. Arrivé à la place où j'avais
vu Marie priant à genoux, je me prosternai la face contre terre,
et je couvris de mes baisers la mousse qu'avaient humectée ses
pleurs.

Un sentiment involontaire me retenait dans cette solitude; Marie
ne paraissait point, et, à chaque instant, je croyais la voir ou
l'entendre. Comme au moindre murmure du vent dans la cime des pins
mon coeur battait avec violence! Tout me troublait: la chute d'une
feuille, le vol d'un oiseau, le mouvement d'un insecte dans
l'herbe.

Cependant je ne rencontrai dans la forêt que des souvenirs et des
agitations nouvelles... Marie n'y vint pas.

De retour chez mon hôte, j'y trouvai une physionomie générale de
tristesse et de deuil. Nelson se promenait gravement dans sa
chambre, levant les yeux au ciel et laissant tomber de temps en
temps une parole sentencieuse; les gens de la maison, voyant leurs
maîtres affligés, partageaient leur douleur sans la comprendre.

Marie ne se montra point de tout le jour. Quand l'heure du soir
fut venue, nous étions, Nelson, Georges et moi, assis dans le
salon, où nous prenions le thé, suivant la coutume; chacun de nous
était muet; je n'osais enfreindre un silence d'autant plus
difficile à rompre qu'il avait duré plus longtemps; et cependant
comment supporter davantage les tourments de mon incertitude 1

Enfin nous vîmes entrer Marie; son visage était pale, sa démarche
tremblante; elle parut en baissant les yeux, et vint se placer
près de son père. Au bout de quelques minutes, Nelson éleva la
voix et me dit: «Mon jeune ami, je sais vos sentiments, je les
crois purs, et je vous estime; mais vous ignorez nos malheurs:
vous allez les connaître et nous plaindre.»



Chapitre VIII
La Révélation

«La Nouvelle-Angleterre, mon pays natal, n'est point la patrie de
mes enfants: Georges et Marie sont nés dans la Louisiane. Hélas!
plût au Ciel que je n'eusse jamais quitté le lieu de ma naissance!
Mon père, négociant à Boston, fit sa fortune; à sa mort, son
patrimoine se divisa également entre ses enfants, et ne suffit
plus à leurs besoins. J'avais deux frères: le premier partit pour
l'Inde, d'où il a rapporté de grandes richesses; le second s'est
avancé dans l'Ouest: il possède aujourd'hui deux mille acres de
terre et plusieurs manufactures dans l'Illinois. J'étais incertain
sur le parti que je devais prendre: quelqu'un me dit: «Allez à la
Nouvelle-Orléans, si vous n'y êtes pas victime de la fièvre jaune,
vous y ferez une grande fortune.» L'alternative ne m'effraya pas,
je suivis ce conseil... Hélas! j'ai moins souffert d'un climat
insalubre que de la corruption des hommes.

«Partout où la société se partage en hommes libres et en esclaves,
il faut bien s'attendre à trouver la tyrannie des uns et la
bassesse des autres; le mépris pour les opprimés, la haine contre
les oppresseurs, l'abus de la force, et la vengeance...

«Mais quelle terre de malédiction, ô mon Dieu! quelle dépravation
dans les moeurs! quel cynisme dans l'immoralité! et quel mépris de
la parole de Dieu dans une société de chrétiens!

«Cependant, sur cette terre de vices et d'impiété, mes yeux
distinguèrent une jeune orpheline, innocente et belle, simple dans
sa pensée, et fervente dans sa foi religieuse; elle était
d'origine créole. J'unis ma destinée à celle de Thérésa Spencer.
D'abord le ciel nous fut propice; la naissance de Georges et de
Marie fut, en quelques années, le double gage de notre amour.
J'avais fait de grandes entreprises commerciales; elles
prospéraient toutes selon mes voeux. Hélas! notre bonheur fut
passager comme celui des méchants! Je ne suis point impie, et la
foudre du Dieu vengeur a courbé ma tête.

Avant son mariage, Thérésa Spencer avait attiré les regards d'un
jeune Espagnol, don Fernando d'Almanza, d'une famille très riche,
dont la fortune remonte au temps où la Louisiane était une colonie
espagnole. Rien n'était plus séduisant que ce jeune homme; son
esprit n'était point inférieur à sa naissance, et la distinction
de ses manières égalait la beauté de ses traits. Cependant Thérésa
l'éloigna d'elle. Je ne sais quel sens intime lui fit deviner un
ennemi dans l'homme qui lui déclarait le plus tendre amour.

«Nous avons su depuis qu'il aspirait à l'aimer sans devenir son
époux.

«La rigueur de Thérésa l'irrita vivement, et plus tard le
spectacle de notre félicité rendit sans doute encore plus
cuisantes les douleurs de sa vanité blessée, car il conçut et
exécuta bientôt une détestable vengeance.

«Il répandit secrètement le bruit que Thérésa était, par sa
bisaïeule, d'origine mulâtre; appuya cette allégation des preuves
qui pouvaient la justifier; nomma tous les parents de Marie, en
remontant jusqu'à celle dont le sang impur avait, disait-il,
flétri toute une race.

«Sa dénonciation était odieuse; mais elle était vraie. La tache
originelle de Thérésa Spencer s'était perdue dans la nuit des
temps. À la voix de Fernando les souvenirs endormis se
réveillèrent... Il y a tant de mémoire dans le coeur de l'homme
pour les misères d'autrui. L'opinion publique fut toute en émoi;
on fit une sorte d'enquête; les anciens du pays furent consultés,
et il fut reconnu qu'un siècle auparavant, la famille de Thérésa
Spencer avait été souillée par une goutte de sang noir.

«La suite des générations avait rendu ce mélange imperceptible.
Thérésa était remarquable par une éclatante blancheur; et rien
dans son visage, ni dans ses traits, ne décelait le vice de son
origine; mais la tradition la condamnait.

«Depuis ce jour, notre vie, qui s'écoulait paisible et douce,
devint amère et cruelle. Plus nous étions haut dans l'estime du
monde, et plus la honte de déchoir fut éclatante. Je vis aussitôt
chanceler les affections que je croyais les plus solides. Un seul
ami, resté fidèle au malheur, eut à rougir de mon affection.

«Cet ami généreux, auquel vous tenez par les liens du sang, avait,
je crois, comme Français, plus de philanthropie pour la race
noire, et moins de préjugés contre elle, qu'il ne s'en trouve
d'ordinaire chez les Américains. Lui seul, aux jours de
l'infortune, me tendit une main secourable, et me préserva de
l'opprobre d'une faillite. Le coup porté à ma position sociale
avait en même temps ébranlé mon crédit. Les hommes de ce pays, si
indulgents pour une banqueroute, furent sans pitié pour une
mésalliance! [30]

«Cependant le mal était sans remède; je luttai contre ma fortune,
parce qu'il est dans nos moeurs de ne jamais désespérer; mais
l'obstacle était au-dessus d'une force humaine.

«Thérésa se reprocha cruellement des malheurs dont elle était
innocente. Orpheline dès l'âge le plus tendre, elle n'avait point
connu les secrets de sa famille. Sa douleur fut si profonde
qu'elle n'y survécut pas; je la vis expirer dans mes bras, épuisée
par ses larmes et par son désespoir.

«Quand elle fut enlevée à mon amour, elle si jeune d'années et si
vieillie par le chagrin, elle si pure et si désolée, je doutai
pour la première fois de la Providence et de mon courage. Ce doute
était coupable; car j'ai trouvé des forces pour supporter ma
misère, et le Ciel ne m'a point abandonné.

«Je quittai la Nouvelle-Orléans, où j'étais en but à trop de
mauvaises passions, et déchiré par trop de cruels souvenirs. Je me
suis fixé à Baltimore, où personne ne connaît la tache de mon
alliance, ni le vice dont est souillée la naissance de mes
enfants.

«Depuis dix ans que j'habite cette ville, j'y ai formé de
nouvelles relations; je m'y suis fait un nouveau crédit, et j'ai
retrouvé la fortune sans le bonheur, qui ne saurait plus exister
pour moi.

«Nous vivons ici dans une apparente tranquillité: le trouble n'est
que dans nos âmes.

«Tout le inonde ignore la honte de mes enfants, mais chaque jour
on peut la découvrir. On nous aime, on nous honore, parce qu'on ne
sait pas qui nous sommes. Un seul mot d'un ennemi bien informé
pourrait nous perdre: nous ressemblons au coupable que la société
croit innocent, et qui n'ose accepter la considération publique,
parce que trop de honte suivra la révélation de son crime.

«Georges, dont le caractère noble et fier s'indigne des injustices
du monde, se croit l'égal des Américains; et, si je ne l'eusse
supplié, au nom de sa soeur, qu'il aime avec passion, de garder le
silence, cent fois il aurait, à la face du public, révélé sa
naissance, et bravé l'opinion.

«Au contraire, soumise à son destin et résignée, Marie cherche
l'ombre et l'isolement. Tel est le secret de son aversion pour la
société. Ah! certes, elle surpasse toutes les femmes de Baltimore
en esprit, en talent, en bonté; mais elle n'est point leur égale.

«Je vous devais, mon jeune ami, cet aveu de notre infortune...
L'hospitalité m'en faisait une loi. Vous cherchez le bonheur sur
la terre; hélas! vous ne le trouverez pas parmi nous... Ailleurs,
les joies du monde! ici, les chagrins et les sacrifices!»

Ainsi parla Nelson. Pendant ce récit, son visage austère parut
quelquefois s'émouvoir. Georges frémissait sur son siège; sa
colère muette éclatait dans ses gestes brusques et dans ses
regards irrités. Marie, la tête penchée sur son sein cachait son
visage à tous les yeux.

Pour moi, j'écoutais, incertain si je saisissais bien le langage
étrange dont mon oreille était frappée; cependant rien n'était
obscur dans les paroles que je venais d'entendre.

Je sentis se révolter mon coeur et ma raison.

-- Voilà donc, m'écriai-je, ce peuple libre qui ne saurait se
passer d'esclaves! L'Amérique est le sol classique de l'égalité,
et nul pays d'Europe ne contient autant de servitude! Maintenant
je vous comprends, Américains égoïstes; vous aimez pour vous la
liberté; peuple de marchands, vous vendez celle d'autrui!

À peine avais-je prononcé ces mots, que j'eusse voulu les rappeler
à moi; car je craignais d'offenser le père de Marie.

L'indignation avait saisi mon âme. La fille de Nelson, me voyant
irrité d'abord, puis rêveur, se méprit sur les sentiments dont
j'étais animé.

-- Ludovic, me dit-elle d'une voix à demi éteinte, pourquoi ces
regrets? ne vous l'avais-je pas dit? je suis indigne de votre
amour!

Je lui répondis: -- Marie, vous devinez mal ce qui se passe au
fond de mon coeur. Il est vrai que mes sentiments pour vous ne
sont plus les mêmes: je vous sais malheureuse: mon amour s'accroît
de toute votre infortune.

-- Ami généreux, s'écria Georges en me tendant la main, vous
parlez noblement.

Et un rayon de joie éclaira tout à coup ce front sinistre et
sombre.

Cependant Nelson demeurait impassible. Quand il vit nos émotions
un peu calmées, il me dit: -- L'enthousiasme vous égare, mon ami;
prenez garde à l'entraînement d'une passion généreuse... Hélas! si
vous contemplez d'un oeil moins prévenu la triste réalité, vous
n'en pourrez soutenir l'aspect, et vous reconnaîtrez qu'un blanc
ne saurait s'allier à une femme de couleur.

Je ne puis vous peindre le trouble que ces paroles jetaient dans
mon esprit. Quelle situation étrange! à l'instant où Nelson me
parlait ainsi, je voyais près de moi Marie, dont le teint
surpassait en blancheur les cygnes des grands lacs.

Alors je dis: -- Quelle est donc, chez un peuple exempt de
préjugés et de passions, l'origine de cette fausse opinion qui
note d'infamie des êtres malheureux, et de cette haine impitoyable
qui poursuit toute une race d'hommes de génération en génération?

Nelson réfléchit un instant; ensuite il s'engagea entre nous une
conversation, dont je puis vous rapporter exactement les termes;
elle a laissé dans ma mémoire des traces que le temps ne saurait
effacer.

NELSON.

La race noire est méprisée en Amérique, parce que c'est une race
d'esclaves; elle est haïe, parce qu'elle aspire à la liberté.

Dans nos moeurs, comme dans nos lois, le nègre n'est pas un homme:
c'est une chose.

C'est une denrée dans le commerce, supérieure aux autres
marchandises; un nègre vaut dix acres de terre en bonne culture.

Il n'existe pour l'esclave ni naissance, ni mariage, ni décès.

L'enfant du nègre appartient au maître de celui-ci, comme les
fruits de la terre sont au propriétaire du sol. Les amours de
l'esclave ne laissent pas plus de traces dans la société civile
que ceux des plantes dans nos jardins; et, quand il meurt, on
songe seulement à le remplacer, comme on renouvelle un arbre
utile, que l'âge ou la tempête ont brisé [31].

LUDOVIC.

Ainsi, vos lois interdisent aux nègres esclaves la piété filiale,
le sentiment paternel et la tendresse conjugale. Que leur reste-t-
il donc de commun avec l'homme?

NELSON.

Le principe une fois admis, toutes ces conséquences en découlent:
l'enfant né dans l'esclavage ne connaît de la famille que ce qu'en
savent les animaux; le sein maternel le nourrit comme la mamelle
d'une bête fauve allaite ses petits; les rapports touchants de la
mère à l'enfant, de l'enfant au père, du frère à la soeur, n'ont
pour lui ni sens ni moralité; et il ne se marie point, parce
qu'étant la chose d'autrui, il ne peut se donner à personne.

LUDOVIC.

Mais comment la nation américaine, éclairée et religieuse, ne
repousse-t-elle pas avec horreur une institution qui blesse les
lois de la nature, de la morale et de l'humanité? Tous les hommes
ne sont-ils pas égaux?

NELSON.

Nul peuple n'est plus attaché que nous ne le sommes au principe de
l'égalité; mais nous n'admettons point au partage de nos droits
une race inférieure à la nôtre.

À ces mots, je vis la rougeur monter au front de Georges, et ses
lèvres tremblantes prêtes à laisser partir un cri d'indignation;
mais il fit un effort puissant, et contint sa colère.

Je répondis à Nelson: -- On croit, aux États-Unis, que les noirs
sont inférieurs aux blancs; est-ce parce que les blancs se
montrent, en général, plus intelligents que les nègres? Mais
comment comparer une espèce d'hommes élevés dans l'esclavage, et
qui se transmettent de génération en génération l'abrutissement et
la misère, à des peuples qui comptent quinze siècles de
civilisation non interrompue; chez lesquels l'éducation s'empare
de l'enfant au berceau, et développe en lui toutes les facultés
naturelles? Nous n'avons point, en Europe, les préjugés de
l'Amérique, et nous croyons que tous les hommes ne forment qu'une
même famille, dont tous les membres sont égaux.

NELSON.

Sans doute, l'esclavage offense la morale et la loi de Dieu!
cependant, ne jugez pas trop sévèrement le peuple américain: la
Grèce eut ses ilotes; Rome, ses esclaves; le Moyen-Âge, les serfs;
de nos jours, on a des nègres; et ces nègres, dont le cerveau est
naturellement étroit, attachent peu de prix à la liberté; pour la
plupart, l'affranchissement est un don funeste. Interrogez-les,
tous vous diront qu'esclaves ils étaient plus heureux que libres.
Abandonnés à leurs propres force, ils ne savent pas soutenir leur
existence: et il meurt dans nos villes moitié plus d'affranchis
que d'esclaves [32].

LUDOVIC.

Il est naturel que l'esclave qui, tout à coup, devient libre, ne
sache ni user ni jouir de l'indépendance. Pareil à l'homme dont on
aurait, dès l'âge le plus tendre, lié tous les membres, et auquel
on dit subitement de marcher, il chancelle à chaque pas... La
liberté est entre ses mains une arme funeste, dont il blesse tout
ce qui l'entoure; et, le plus souvent, il est lui-même sa première
victime. Mais faut-il en conclure que l'esclavage, une fois établi
quelque part, doit être respecté? Non, sans doute. Seulement il
est juste de dire que la génération qui reçoit l'affranchissement
n'est point celle qui en jouit: le bienfait de la liberté n'est
recueilli que par les générations suivantes... Je ne reconnaîtrai
jamais ces prétendues lois de la nécessité, qui tendent à
justifier l'oppression et la tyrannie.

NELSON.

Je pense ainsi que vous; cependant, ne croyez pas que les nègres
soient traités avec l'inhumanité dont on fait un reproche banal à
tous les possesseurs d'esclaves; la plupart sont mieux vêtus,
mieux nourris et plus heureux que vos paysans libres d'Europe.

-- Arrêtez! s'écria Georges avec violence (car en ce moment sa
colère devint plus forte que son respect filial); ce langage est
inique et cruel! Il est vrai que vous soignez vos nègres à l'égal
de vos bêtes de somme! mieux même, parce qu'un nègre rapporte plus
au maître qu'un cheval ou un mulet... Quand vous frappez vos
nègres, je le sais, vous ne les tuez pas: un nègre vaut trois
cents dollars... Mais ne vantez point l'humanité des maîtres pour
leurs esclaves: mieux vaudrait la cruauté qui donne la mort, que
le calcul qui laisse une odieuse vie!... Il est vrai que, d'après
vos lois, un nègre n'est pas un homme: c'est un meuble, une
chose... Oui, mais vous verrez que c'est une chose pensante... une
chose qui agite et qui remue un poignard... Race inférieure!
dites-vous? Vous avez mesuré le cerveau du nègre, et vous avez
dit: «Il n'y a place dans cette tête étroite que pour la douleur»;
et vous l'avez condamné à souffrir toujours. Vous vous êtes
trompés; vous n'avez pas mesuré juste: il existe dans ce cerveau
de brute une case qui vous a échappé, et qui contient une faculté
puissante, celle de la vengeance... d'une vengeance implacable,
horrible, mais intelligente... S'il vous hait, c'est qu'il a le
corps tout déchiré de vos coups, et l'âme toute meurtrie de vos
injustices... Est-il si stupide de vous détester? Le plus fin
parmi les animaux chérit la main cruelle qui le frappe, et se
réjouit de sa servitude... Le plus stupide parmi les hommes, ce
nègre abruti, quand il est enchaîné comme une bête fauve, est
libre par la pensée, et son âme souffre aussi noblement que celle
du Dieu qui mourut pour la liberté du monde. Il se soumet; mais il
a la conscience de l'oppression; son corps seul obéit; son âme se
révolte. Il est rampant! oui... pendant deux siècles il rampe à
vos pieds... un jour il se lève, vous regarde en face et vous tue.
Vous le dites cruel! mais oubliez-vous qu'il a passé sa vie à
souffrir et à détester! Il n'a qu'une pensée: la vengeance, parce
qu'il n'a eu qu'un sentiment: la douleur.

Georges, en parlant, s'était animé d'un feu presque surnaturel, et
son regard étincelait de haine et de colère.

-- Mon ami, reprit froidement Nelson, croyez-vous qu'il n'en coûte
pas à mon coeur de juger comme je le fais une race à laquelle
votre mère ne fut pas étrangère?

-- Ah! mon père, s'écria Georges, avant d'être époux, vous étiez
Américain.

Alors Marie jetant sur son frère un regard suppliant: -- Georges,
lui dit-elle, pourquoi ces emportements?

Puis se tournant vers Nelson: -- Mon père, vous avez raison; les
Américaines sont supérieures aux femmes de couleur; elles aiment
avec leur raison: moi, je ne sais vous aimer qu'avec mon coeur.

Et, en prononçant ces mots, elle se jeta dans ses bras, comme pour
y cacher la honte qui couvrait son visage.

Georges reprit: -- Ma soeur rougit de son origine africaine...
moi, j'en suis fier. Les hommes du Nord n'ont qu'à s'enorgueillir
de leur génie froid comme leur climat... nous devons, nous, au
soleil de nos pères des âmes chaudes et des coeurs ardents.

Il se tut quelques instants; puis il ajouta avec un sourire amer:

-- Les Américains sont un peuple libre et commerçant... mais
qu'ils y prennent garde, il leur manquera bientôt une branche
d'industrie; bientôt ils perdront le privilège de vendre et
d'acheter des hommes: la terre d'Amérique ne doit pas longtemps
porter des esclaves.

NELSON.

Oui, je le reconnais avec joie, l'esclavage décroît chaque jour;
et sa disparition entière sera l'oeuvre du temps.

GEORGES.

Et si les esclaves se fatiguaient d'attendre?

NELSON.

Malheur à eux! S'ils ont recours à la violence pour devenir
libres, ils ne le seront jamais; leur révolte amènerait leur
destruction. Il est vrai que le nombre des noirs dans le Sud
surpassera bientôt celui des blancs; mais tous les États du Centre
et du Nord feraient cause commune avec les Américains du Midi,
pour exterminer des esclaves rebelles... Tout appel à la force les
perdrait: qu'ils aient plus de foi dans les progrès de la raison.

Déjà, dans le Nord, l'esclavage est aboli; et les États
méridionaux entendent murmurer des mots de liberté. Naguère, un
prompt supplice eût étouffé la voix assez hardie pour réclamer
dans le Sud, l'indépendance des nègres; aujourd'hui, cette
question s'agite, en Virginie, au sein même de la législature. Il
semble que, chaque année, les idées de liberté universelle
franchissent un degré de latitude; le vent du nord les pousse
impétueusement. En ce moment, elles traversent le Maryland: c'est
la Nouvelle-Angleterre, ma patrie, qui répand dans toute l'Union
ses lumières, ses moeurs et sa civilisation.

LUDOVIC.

Il y a tant de puissance dans un principe de morale éternelle!

GEORGES.

Et surtout dans l'intérêt... Savez-vous pourquoi les Américains
sont tentés d'abolir la servitude? c'est qu'ils commencent à
penser que l'esclavage nuit à l'industrie.

Ils voient pauvres les États à esclaves, et riches ceux qui n'en
ont pas; et ils condamnent l'esclavage.

Ils se disent: L'ouvrier libre, travaillant pour lui, travaille
mieux que l'esclave; et il est plus profitable de payer un ouvrier
qui fait bien que de nourrir un esclave qui fait mal... Et ils
condamnent l'esclavage.

Ils se disent encore: Le travail est la source de la richesse;
mais la servitude déshonore le travail: les blancs seront oisifs,
tant qu'il y aura des esclaves; et ils condamnent l'esclavage.

Leur intérêt est d'accord avec leur orgueil... L'émancipation des
noirs ne fait des hommes libres que de nom: le nègre affranchi ne
devient point pour les Américains un rival dans le commerce ou
dans l'industrie. Il peut être l'une de ces deux choses: mendiant
ou domestique; les autres carrières lui sont interdites par les
moeurs. Affranchir les nègres aux États-Unis, c'est instituer une
classe inférieure... et quiconque est blanc de pure race
appartient à une classe privilégiée... La couleur blanche est une
noblesse.

-- Ne croyez point, mon ami, dis-je en m'adressant à Georges, que
ces préjugés soient destinés à vivre éternellement! Selon les lois
de la nature, la liberté d'un homme ne peut appartenir à un autre
homme. Liberté! mère du génie et de la vertu, principe de tout
bien, source sacrée de tous les enthousiasmes et de tous les
héroïsmes, une race d'hommes serait-elle condamnée à ne se
réchauffer jamais aux rayons de ta divine lumière! Vouée pour
toujours à l'esclavage, elle ne connaîtrait ni les gloires du
commandement ni la moralité de l'obéissance; incessamment courbée
sous les fers pesants de la servitude, elle n'aurait pas la force
d'élever ses bras vers le ciel; travaillant sans relâche sous
l'oeil de ses tyrans, il lui serait interdit de contempler à
loisir le firmament si beau, si resplendissant de clartés, d'y
élancer sa pensée, et de se livrer à ces admirations sublimes d'où
naissent l'inspiration pour l'esprit, l'élévation pour l'âme, et
pour le coeur la poésie.

Et, me tournant vers Nelson, je repris en ces termes:

-- La société américaine, qui porte la plaie de l'esclavage,
travaille-t-elle du moins à la guérir? et prépare-t-elle, pour
deux millions d'hommes, la transition de l'état de servitude à
celui de liberté?

NELSON.

Personne, hélas! n'est d'accord sur ce point. Les uns voudraient
qu'on affranchît d'un seul coup tous les nègres; d'autres, qu'on
déclarât libres tous les enfants à naître des esclaves. Ceux-ci
disent: Avant d'accorder la liberté aux noirs, il faut les
instruire; ceux-là répondent: Il est dangereux d'instruire des
esclaves.

Ne sachant quel remède employer, on laisse le mal se guérir de
lui-même. Les moeurs se modifient chaque jour; mais la législation
n'est pas changée: la loi punit de la même peine le maître qui
montre à écrire à son esclave, et celui qui le tue; et le pauvre
nègre coupable d'avoir ouvert un livre encourt le châtiment du
fouet [33].

LUDOVIC.

Quelle cruauté! Je conçois que vous n'affranchissiez pas
subitement tous les nègres; mais d'où vient que vous flétrissez de
tant de mépris ceux à qui vous avez donné la liberté?

NELSON.

Le noir qui n'est plus esclave le fut, et, s'il est libre, on sait
que son père ne l'était pas.

LUDOVIC.

Je concevrais encore la réprobation qui frappe le nègre et le
mulâtre, même après leur affranchissement, parce que leur couleur
rappelle incessamment leur servitude; mais ce que je ne puis
comprendre, c'est que la même flétrissure s'attache aux gens de
couleur devenus blancs, et dont tout le crime est de compter un
noir ou un mulâtre parmi leurs aïeux.

NELSON.

Cette rigueur de l'opinion publique est injuste sans doute; mais
elle tient à la dignité même du peuple américain... Placé en face
de deux races différentes de la sienne, les Indiens et les nègres,
l'Américain ne s'est mêlé ni aux uns ni aux autres. Il a conservé
pur le sang de ses pères. Pour prévenir tout contact avec ces
nations, il fallait les flétrir dans l'opinion. La flétrissure
reste à la race, lorsque la couleur n'existe plus.

LUDOVIC.

Dans l'état présent de vos moeurs et de vos lois, vous ne
connaissez point de noblesse héréditaire?

NELSON.

Non sans doute. La raison repousse toute distinction qui serait
accordée à la naissance, et non au mérite personnel.

LUDOVIC.

Si vos moeurs n'admettent point la transmission des honneurs par
le sang, pourquoi donc consacrent-elles l'hérédité de l'infamie?
On ne naît point noble, mais on naît infâme! Ce sont, il faut
l'avouer, d'odieux préjugés!

Mais enfin, un blanc pourrait, si telle était sa volonté, se
marier à une femme de couleur libre?

NELSON.

Non, mon ami, vous vous trompez.

LUDOVIC.

Quelle puissance l'en empêcherait?

NELSON.

La loi... Elle contient une défense expresse et déclare nul un
pareil mariage.

LUDOVIC.

Ah! quelle odieuse loi! Cette loi, je la braverai.

NELSON.

Il est un obstacle plus grave que la loi même: ce sont les moeurs.
Vous ignorez quelle est, dans la société américaine, la condition
des femmes de couleur.

Apprenez (je rougis de le dire, parce que c'est une grande honte
pour mon pays) que, dans toute la Louisiane, la plus haute
condition des femmes de couleur libres, c'est d'être prostituées
aux blancs.

La Nouvelle-Orléans est, en grande partie, peuplée d'Américains
venus du Nord pour s'enrichir, et qui s'en vont dès que leur
fortune est faite. Il est rare que ces habitants de passage se
marient; voici l'obstacle qui les en empêche:

Chaque année, pendant l'été, la Nouvelle-Orléans est ravagée par
la fièvre jaune. À cette époque, tous ceux auxquels un déplacement
est possible, quittent la ville, remontent le Mississipi et
l'Ohio, et vont chercher, dans les États du centre ou du Nord, à
Philadelphie ou à Boston, un climat plus salubre. Quand la saison
des grandes chaleurs est passée, ils reviennent dans le Sud, et
reprennent place à leur comptoir. Ces migrations annuelles n'ont
rien qui gêne un célibataire; mais elles seraient incommodes pour
une famille entière. L'Américain évite tout embarras en se passant
d'épouse, et en prenant une compagne illégitime; il choisit
toujours celle-ci parmi les femmes de couleur libres; il lui donne
une espèce de dot; la jeune fille se trouve honorée d'une union
qui la rapproche d'un blanc; elle sait qu'elle ne peut l'épouser;
c'est beaucoup à ses yeux que d'en être aimée... Elle aurait pu,
d'après nos lois, se marier à un mulâtre; mais une telle alliance
ne l'eût point sortie de sa classe. Le mulâtre n'aurait d'ailleurs
pour elle aucune puissance de protection; en épousant l'homme de
couleur, elle perpétuerait sa dégradation; elle se relève en se
prostituant au blanc. Toutes les jeunes filles de couleur sont
élevées dans ces préjugés, et dès l'âge le plus tendre, leurs
parents les façonnent à la corruption. Il y a des bals publics où
l'on n'admet que des hommes blancs et des femmes de couleur; les
maris et les frères de celles-ci n'y sont pas reçus; les mères ont
coutume d'y venir elles-mêmes; elles sont témoins des hommages
adressés à leurs filles, les encouragent et s'en réjouissent.
Quand un Américain tombe épris d'une fille, c'est à sa mère qu'il
la demande; celle-ci marchande de son mieux, et se montre plus ou
moins exigeante pour le prix, selon que sa fille est plus ou moins
novice. Tout cela se passe sans mystère; ces unions monstrueuses
n'ont pas même la pudeur du vice qui se cache par honte, comme la
vertu par modestie; elles se montrent sans déguisement à tous les
yeux, sans qu'aucune infamie ni blâme s'attachent aux hommes qui
les ont formées. Quand l'Américain du Nord a fait sa fortune, il a
atteint son but... Un jour il quitte la Nouvelle-Orléans, et n'y
revient jamais... Ses enfants, celle qui, pendant dix ans, vécut
comme sa femme, ne sont plus rien pour lui. Alors la fille de
couleur se vend à un autre. Tel est le sort des femmes de race
africaine à la Louisiane.

-- En disant ces mois, Nelson laissa échapper un soupir. On voyait
qu'il s'était imposé une pénible contrainte, et que le sentiment
d'un devoir à remplir avait seul soutenu sa voix.

Plongé dans une sombre rêverie, Georges semblait ne prêter à ce
récit aucune attention... Marie donnait, dans sa douleur profonde,
un spectacle digne de pitié. Telle on voit, durant l'orage, une
tendre fleur incliner sa tête; faible, mais pliante, elle marque,
en se courbant, les coups de la tempête... et, quand l'ouragan est
loin d'elle, abattue et languissante, elle ne relève point sa tige
flétrie.

Ainsi, pendant que parlait Nelson, Marie, faible femme, roseau
dévoué aux orages du coeur, était agitée de mille secousses;
chaque révélation lui portait un coup funeste; un instinct de
pudeur lui découvrait le sens des paroles qu'elle avait entendues;
elle sentait son humiliation sans la comprendre; et, avec
l'innocence dans le coeur, elle portait sur son front la rougeur
d'une coupable.

Pour moi, ne pouvant résister à l'émotion de cette scène, je
m'écriai: -- Vos moeurs et vos lois me font horreur; je ne m'y
soumettrai jamais... Ah! si Marie ne craint point de se lier à ma
destinée, nous quitterons ensemble ce pays de préjugés odieux;
nous fuirons des contrées de servitude et de ténèbres, et nous
irons vers cette terre de lumières et de liberté, vers cette
Nouvelle-Angleterre qui s'avance d'un pas si ferme et si rapide
dans la voie de la civilisation!

-- Hélas! mon ami! répliqua Nelson, les préjugés contre la
population de couleur sont, il est vrai, moins puissants à Boston
qu'à la Nouvelle-Orléans; mais nulle part ils ne sont amortis.

-- Eh bien! répondis-je aussitôt, ces préjugés, je les déteste et
je saurai les braver! c'est une lâcheté infâme que de s'éloigner
des malheureux dont l'infortune n'est point méritée!...

En ce moment Marie parut sortir de son abattement; sa paupière
affaissée se releva; alors, d'une voix qui trahissait une émotion
profonde: -- D'où vient, me dit-elle, que vous nous plaignez,
après ce que vous avez entendu? La pitié des hommes s'attache aux
maux passagers; mais un malheur qui, comme le nôtre, ne doit point
finir, fatigue et décourage les coeurs les plus compatissants...

Mon ami, ajouta-t-elle avec un accent presque solennel, vous ne
comprenez rien à mon sort ici-bas; parce que mon coeur sait aimer,
vous croyez que je suis une fille digne d'amour; parce que vous me
voyez un front blanc, vous pensez que je suis pure... mais non...
mon sang renferme une souillure qui me rend indigne d'estime et
d'affection... Oui! ma naissance m'a vouée au mépris des
hommes!... Sans doute cet arrêt de la destinée est mérité,... Les
décrets de Dieu quelquefois cruels, sont toujours justes!...

Puis, me trouvant inébranlable dans mes sentiments: -- Vous ne
savez pas, me dit-elle, que vous vous déshonorez en me parlant? Si
l'on vous voyait près de moi dans un lieu public, on dirait: Cet
homme perd toute bienséance; il accompagne une femme de couleur.

Hélas! Ludovic, contemplez sans passion la triste réalité:
associer votre vie à une pauvre créature telle que moi, c'est
embrasser une condition pire que la mort.

N'en doutez pas, ajouta-t-elle d'une voix inspirée, c'est Dieu
lui-même qui a séparé les nègres des blancs... Cette séparation se
retrouve partout: dans les hôpitaux où l'humanité souffre, dans
les églises où elle prie, dans les prisons où elle se repent, dans
le cimetière où elle dort de l'éternel sommeil.

-- Eh quoi! m'écriai-je, même au jour de la mort?...

-- Oui, reprit-elle avec un accent grave et mélancolique; quand je
mourrai, les hommes se souviendront que, cent ans auparavant, un
mulâtre exista dans ma famille; et si mon corps est porté dans la
terre destinée aux sépultures, on le repoussera de peur qu'il ne
souille de son contact les ossements d'une race privilégiée...
Hélas! mon ami, nos dépouilles mortelles ne se mêleront point sur
la terre; n'est-ce pas le signe que nos âmes ne seront point unies
dans le ciel?...

-- Cesse, m'écriai-je, ô ma bien-aimée, cesse, je t'en conjure, un
langage qui déchire mon coeur... Pourquoi ta honte? pourquoi tes
larmes?

La honte est aux méchants qui font gémir l'innocence! Et, si tu
m'aimes, la source de tes pleurs sera bientôt tarie, laisse à mon
amour le soin de te protéger... Tu crains pour moi l'infamie!...
Marie, tu ne sais pas combien je m'enorgueillis de toi! Tu ne
comprends pas comme je serai fier de me montrer en tous lieux,
paré de ton amour, de ta beauté, de ton infortune! Ah! qu'ils me
jettent an visage une parole de mépris, ces nobles marchands aux
armoiries brillantes, au sang pur et sans mélange! comme je
jouirai de leur insolence! En Europe, que ferais-je pour toi,
Marie? là on tomberait à tes genoux, ange de grâce et de bonté;
chacun s'approcherait pour être béni de ton sourire, fille chaste
et pure; quel homme n'envierait la gloire de protéger ton
innocence et ta faiblesse? Ici l'on te repousse, on te
déshonore... Ah! que je vous rends grâces, Américains insensibles
et froids, de vos mépris et de vos injustices! Par vous, celle que
j'aime est abaissée... mais vous la verrez relever sa belle tête!
vous lui rendrez foi et hommage, nobles seigneurs de comptoir...
vos fronts basanés de race blanche s'inclineront devant la blanche
fille de couleur... je vous la ferai respecter! Marie sera la
première parmi vos femmes!...

En prononçant ces mots, je me prosternai aux pieds de Marie, comme
pour indiquer le culte dont je jugeais digne mon idole... La fille
de Nelson pleurait de bonheur; elle prit mes mains dans ses deux
mains, y laissa tomber quelques pleurs et posa sur moi sa tête, me
montrant par ce signe qu'elle acceptait mon appui. Ces larmes de
la faible femme tombées sur l'homme fort signifiaient sans doute
que toute ma puissance ne nous préserverait pas des orages!

Cependant Georges, dont l'émotion était extrême, se jeta dans mes
bras; il me serrait étroitement contre sa poitrine, seul langage
que trouvât son coeur.

Nelson, impassible, conservant son attitude calme et froide au
milieu des passions violentes qui nous agitaient, ressemblait à
ces vieilles ruines du rivage de l'Océan qu'on voit immobiles sur
la pointe d'un roc, tandis que tout croule autour d'elles, et qui
demeurent debout au mépris de l'ouragan déchaîné sur leur tête et
des flots en fureur mugissant à leurs pieds. Nos passions ne
l'avaient point ému, et aucune de nos paroles ne l'avait irrité.

-- Mon ami, me dit-il après un peu de silence, votre coeur
généreux vous égare. Ma raison viendra au secours de la vôtre;
vous ne savez pas quelle tâche on entreprend quand on veut
combattre les préjugés de tout un peuple et demeurer dans une
société dont on heurte chaque jour les opinions et les sentiments!
Non, je ne consentirai point à votre union avec ma fille.
Cependant je ne repousse pas à jamais vos voeux. Parcourez
l'Amérique; voyez le monde dans lequel vous prétendez vivre;
étudiez ses passions et ses préjugés; mesurez la force de l'ennemi
que vous bravez; et lorsque vous connaîtrez le sort de la
population noire dans les pays d'esclaves et dans les États même
où l'esclavage est aboli, alors vous pourrez prendre une
résolution éclairée. Je ne crois pas, je vous l'avoue, qu'il
appartienne à une force humaine de résister aux impressions que
vous allez recevoir. Mais si l'aspect d'une misère affreuse
n'effraie point votre courage et ne rebute point votre coeur,
croyez-vous que j'hésite à accepter pour ma chère Marie l'appui
généreux que vous viendrez lui présenter?

La réponse ferme de Nelson, dont l'accent annonçait une volonté
déterminée, me consterna...

-- J'exige, ajouta-t-il, que vous passiez au moins six mois dans
l'observation des moeurs de ce pays... Ce temps d'épreuve vous
suffira sans doute.

Dans l'impatience de mon amour, je dis à Nelson: Nous sommes
malheureux aux États-Unis; vos enfants, par leur naissance; vous
et moi, par l'infortune de vos enfants. Quittons ce pays, allons
en France. Là, nous ne trouverons point de préjugés contre les
familles de couleur.

Je fus surpris de voir qu'à ces mots Georges ne donnait aucune
marque d'assentiment; car l'avis que j'ouvrais me semblait devoir
lui sourire; cependant il resta silencieux et rêveur.

-- Vous hésitez? lui dis-je.

-- Non, répondit Georges, non... je n'hésite pas... Jamais je ne
quitterai l'Amérique.

Nelson donna un signe d'approbation et Marie fit entendre un
soupir.

-- Je suis opprimé dans ce pays, reprit Georges; mais l'Amérique
est ma patrie! N'est-on bon citoyen qu'à la condition d'être
heureux?... De puissants liens m'y retiennent; le plus grand
nombre y est enchaîné par des intérêts, moi j'y suis attaché par
des devoirs... Il n'est pas généreux de fuir la persécution!...
Ah! si j'étais seul infortuné! peut-être je fuirais... mais mon
sort est celui de toute une race d'hommes... Quelle lâcheté de se
retirer de la misère commune pour aller chercher seul une heureuse
vie!... Et puis... le devoir n'est pas l'unique lien qui m'y
enchaîne; j'y puis jouir encore de quelque bonheur. Notre
abaissement ne sera pas éternel. Peut-être serons-nous forcés de
conquérir par la force l'égalité qu'on nous refuse... Quel beau
jour que celui d'une juste vengeance! Non, non... je ne fuirai
point l'Amérique. Mais, Ludovic, ajouta-t-il, si vous devez rendre
heureuse en France ma soeur, ma chère Marie, ah! partez!...
malgré...

Il n'acheva pas; une larme tomba de ses yeux.

-- Ah! jamais, mon frère, je ne me séparerai de toi, s'écria Marie
avec tendresse.

Pendant ce temps, Nelson réfléchissait; Dieu nous préserve, me
dit-il enfin, de suivre votre conseil! Je sais quelle est en
France la corruption des moeurs; et si ma fille est docile à ma
voix, jamais elle ne respirera l'air infect de ces sociétés
maudites, dans lesquelles la morale est sans cesse outragée, où la
fidélité conjugale est un ridicule, et le vice le plus odieux une
faiblesse excusable.

Je fis observer à Nelson que les moeurs des femmes, en France,
n'étaient plus aujourd'hui ce qu'elles avaient été dans le dernier
siècle [34]. Mais, tandis que je parlais, il murmurait sourdement
ces mots: -- La France! terre d'impiété! terre de malédiction!

-- Pour moi, reprit-il gravement, je ne quitterai point mon pays.
Les Américains des États-Unis sont un grand peuple... Mes pères
ont abandonné l'Europe qui les persécutait... Je ne remonterai
point vers la source de leur infortune...

Alors je suppliai de nouveau Nelson de me faire grâce d'un temps
d'épreuve inutile; mais ma prière fut vaine.



Chapitre IX
L'épreuve -- 1 --

Nelson fut inflexible dans son sentiment, Je ne pouvais approuver
ses craintes; cependant il me fallut obéir à sa volonté. Je me
consolais en pensant que cet obstacle n'était qu'un ajournement de
mon bonheur... N'étais-je pas sûr du coeur de Marie? et Nelson me
promettait qu'à mon retour, si mes intentions n'étaient pas
changées, il cesserait de les combattre.

Avant de quitter Marie, je lui donnai mille assurances d'amour.
Elle m'écoutait triste et silencieuse; enfin, d'une voix
attendrie: -- Je ne veux point, me dit-elle, par des serments
justifier les vôtres. Pour vous rester fidèle, il ne me faudra ni
sacrifices ni efforts, à moi que personne ne peut aimer; mais
vous, ami généreux, vous ne pouvez engager l'avenir et vous
charger, en entrant dans la vie, d'un fardeau qui vous écraserait
au premier pas. Ses larmes achevèrent de me répondre. Au jour
marqué pour mon départ, comme j'allais prendre dans la baie de
Baltimore le bateau à vapeur qui devait me conduire à New York,
et, au moment où le canot d'embarcation commençait à s'éloigner de
terre, Marie, dont j'avais reçu les adieux, me fit un signe du
rivage, et levant ses mains vers moi: -- Ludovic, s'écria-t-elle,
vos serments! vous ne pourrez les tenir!... je vous en délie... Je
fis un mouvement vers elle; mais l'absence était commencée. Je
jetai une parole aux vents; déjà j'étais trop loin pour être
entendu. Avec quelle rapidité cette séparation devint complète!
comme l'intervalle entre nous s'agrandit vite! D'abord la distance
que l'oeil mesure sans peine; puis l'horizon lointain qui se
dérobe à la vue; et tout à coup le vide immense, sans bornes, dans
lequel on s'agite, entre le ciel et la mer! Ainsi, un moment
insensible sépare l'existence qui touche à la terre de la vie qui
se perd dans l'espace!...

Lorsque, de deux amis qui se séparent, l'un s'éloigne sur mer, le
moins à plaindre est celui qui, du rivage, suit des yeux le
vaisseau qui part; après qu'il ne distingue plus personne sur le
navire, il regarde longtemps encore; sa douleur est comme en
suspens, et, tant qu'il aperçoit la pointe d'un mât, l'ombre d'une
voile, il tient par quelque chose à l'être chéri qui va
disparaître. Un moment vient où le vaisseau se réduit aux
proportions d'un atome imperceptible, jusqu'à ce qu'enfin il
échappe aux regards et se confonde dans l'horizon avec le ciel et
les flots. Alors il se fait dans le coeur un affreux brisement:
c'est la sombre nuit succédant à la dernière lueur d'une clarté
mourante; c'est le signal du désespoir pour l'âme qui sentait
venir son infortune.

Cependant, celui que la voile entraîne est encore plus malheureux:
la vapeur, les vents, tout conspire contre lui; à peine quelques
instants sont-ils écoulés que cette terre, sur laquelle il cherche
un ami, n'offre plus à ses regards qu'un point obscur; rien ne s'y
distingue, rien ne s'en détache. Une petite barque ressort à toits
les yeux sur l'immense Océan; et tout est confusion sur une terre
lointaine; édifices, forêts, habitants, tout s'y fond dans une
seule teinte qui ne forme qu'une ombre... Ainsi, l'ami que vous
laissez sur le rivage vous échappe subitement; vous cessez tout à
coup de le toucher, de l'entendre, de le voir; toutes les douleurs
de l'absence vous saisissent à la fois.

Mon chagrin fut profond... L'aspect de l'Océan vint ajouter encore
à la tristesse de mon âme. Rien, hélas! ne ressemble plus aux
jours de la vie que les mouvements d'un vaisseau; la plupart sont
modérés: c'est l'image de la vie commune, placée entre le calme et
la tempête. Le vaisseau va jusqu'à ce qu'il s'use ou se brise; un
autre prend sa place pour recommencer les mêmes courses à travers
les mêmes périls: ainsi font les hommes sur la terre. Pareil à
l'Océan, le monde seul ne change point et demeure avec ses
écueils, ses orages et ses abîmes.

En rappelant le souvenir de mes dernières années, j'y trouvai un
tel enchaînement de malheurs, qu'il me sembla que ma vie était
engagée à l'infortune... j'accusai ma destinée, et, comme l'amour
de Marie me restait assez puissant pour lutter seul contre toutes
mes peines, je m'efforçai de me ravir à moi-même cette dernière
consolation, et mon esprit fut ingénieux à forger des soupçons et
des défiances qui n'étaient pas dans mon coeur. Je savais que la
légèreté est le défaut de toutes les femmes; parmi celles qui sont
constantes, la plupart ne le sont que par faiblesse: on peut, en
restant près d'elles, perdre leur amour; mais n'est-ce pas le seul
moyen de conserver leur foi? J'ai toujours cru que les hommes ont
des affections plus profondes; les femmes, des passions plus
vives: les premiers aiment mieux de loin; les femmes, de près:
l'homme a plus d'imagination, et l'imagination va toujours au-delà
du réel; la femme, plus de sensibilité, et la sensibilité se
nourrit d'excitations instantanées. J'avais vu Marie tout en
larmes à mon départ... mais son amour serait-il puissant contre
l'absence? Moi, j'avais été courageux devant elle, et loin de sa
vue je pleurais.

Alors commença pour moi une vie de misère profonde, et presque de
honte; car je sentis défaillir mon courage. La douleur d'être
séparé de celle que j'aimais abattait mon âme; et je me trouvai en
face de malheurs qui dépassaient tout ce que mon imagination avait
pu prévoir. Mais à quoi bon vous affliger de l'histoire de mes
maux?

Ici Ludovic s'arrêta; sa physionomie prit un aspect plus sombre,
son regard devint fixe, et ses lèvres immobiles demeuraient en
suspens, comme si elles se refusaient à un douloureux aveu.

-- De grâce, s'écria le voyageur, continuez un récit qui
m'instruit et me touche. Je suis avide de connaître votre
destinée... Parlez, je vous en supplie.

-- Je ne vous ai pas dit la moitié de mes malheurs; et quel
intérêt...

L'intérêt le plus vif, répliqua le voyageur, me rend attentif à
vos paroles. Vous me racontez vos peines; ce sont elles qui me
captivent. Je n'ai jamais recherché ni les joies ni les félicités
du monde; mais je me suis toujours senti attiré par l'infortune.
Le bonheur des hommes est si mêlé d'orgueil et d'égoïsme, qu'il
m'ennuie et me dégoûte, mais il me reste dans l'âme une longue et
douce impression quand j'ai pleuré avec des malheureux.

-- Hélas! reprit Ludovic après une courte pause, voici l'époque de
ma vie dont le souvenir est le plus amer; c'est le temps où j'ai
senti chanceler dans mon coeur les serments qui m'unissaient à mon
amie... Aujourd'hui, je rougis de ma faiblesse. Mon Dieu! par
quels malheurs il m'a fallu passer pour arriver à cette criminelle
hésitation!

J'avais, dans toute la sincérité de mon coeur, juré à Marie que je
l'aimerais toujours. L'obstacle qu'on opposait à mon amour,
quelque grave qu'on le représentât à mes yeux, me semblait puéril
et méprisable. Que m'importait un préjugé social, quand j'avais
pour moi le coeur de Marie? Mais lorsque, rentré dans le monde, et
sujet à ses froissements, je me trouvai en face de ce préjugé
puissant, inflexible, répandu dans toutes les classes, accepté par
tout le monde, dominant la société américaine, sans qu'aucune voix
s'élève pour le combattre; écrasant ses victimes sans réserve,
sans pitié, sans remords; lorsque je vis, dans les États libres de
l'Union, la population noire couverte d'un opprobre pire peut-être
que l'esclavage; toutes les personnes de couleur flétries par le
mépris public, abreuvées d'outrages, encore plus dégradées par la
honte que par la misère: alors je sentis s'élever en moi de
terribles combats... Tantôt saisi d'indignation et d'horreur, je
me croyais assez fort pour lutter seul contre tous; mon orgueil se
plaisait à rencontrer pour adversaire tout un peuple, le monde
entier!... mais, après ces nobles élans, je retombais en présence
de mille réalités décourageantes, et je me demandais quel serait
mon sort; quel serait celui de Marie elle-même, au sein de tant
d'amertume et d'ignominie! j'hésitai: ce fut là mon crime...
Cependant mon coeur n'était point dupe des sophismes de ma raison.
Marie, me disais-je, serait malheureuse quand nous serions unis;
mais ne le serait-elle pas davantage si notre union ne se formait
jamais? Cesserait-elle d'être une pauvre femme de couleur, parce
que je lui aurais manqué de foi! Le monde ne l'accablerait-il plus
de son mépris, parce qu'elle aurait perdu l'appui du seul être
capable de la faire respecter?

Je portai mes incertitudes et mes angoisses de ville en ville, à
New York, à Boston, à Philadelphie...

Ici le voyageur interrompit son hôte; car il avait cessé de
comprendre le sens de son langage.

-- Tout à l'heure, lui dit-il, vous me racontiez le sort de la
race noire dans les États du Sud, et je déplorais avec vous la
triste condition des esclaves; mais, en quittant Baltimore, vous
êtes allé dans les autres villes de l'Union où l'esclavage est
aboli. Là un spectacle différent a dû s'offrir à vos yeux. Je sais
bien que, même dans les États du Nord, le préjugé qui s'attache à
la couleur des hommes n'est pas entièrement anéanti; mais je le
croyais près de s'éteindre...

-- Détrompez-vous, répliqua Ludovic avec vivacité; ce préjugé y a
conservé toute sa puissance. Il faut sur ce point distinguer les
moeurs des lois.

D'après la loi le nègre est en tous points l'égal du blanc; il a
les mêmes droits civils et politiques; il peut être président des
États-Unis; mais, en fait, l'exercice de tous ces droits lui est
refusé, et c'est à peine s'il peut saisir une position sociale
supérieure à la domesticité.

Dans ces États de prétendue liberté, le nègre n'est plus esclave;
mais il n'a de l'homme libre que le nom.

Je ne sais si sa condition nouvelle n'est pas pire que la
servitude: esclave, il n'avait point de rang dans la société
humaine; maintenant il compte parmi les hommes, mais c'est pour en
être le dernier.

Il n'est pas rare, dans le Sud, de voir les blancs bienveillants
envers les nègres. Comme la distance qui les sépare est immense et
non contestée, les Américains libres ne craignent pas, en
s'approchant de l'esclave, de l'élever à leur niveau ou de
descendre au sien.

Dans le Nord, au contraire, où l'égalité est proclamée, les blancs
se tiennent éloignés des nègres, pour n'être pas confondus avec
ceux-ci; ils les fuient avec une sorte d'horreur, et les
repoussent impitoyablement afin de protester contre une
assimilation qui les humilie, et de maintenir dans les moeurs la
distinction qui n'est plus dans les lois.

Peut-être aussi l'oppression qui pèse sur toute une race d'hommes
paraît-elle plus odieuse et plus révoltante, à mesure que le pays
où elle se rencontre est régi par des institutions plus libres.

L'Orient nous offre des pays barbares, où le caprice d'un tyran se
joue de la vie des hommes, où la puissance publique s'annonce par
des spoliations, et la soumission des sujets par des bassesses, où
la force tient lieu de loi, le bon plaisir de justice, l'intérêt
de morale, et la misère universelle de consolation. Là, chacun
subit la vie comme un destin: oppresseur ou opprimé, eunuque ou
sultan, victime ou bourreau. Nulle part le mal, nulle part le
bien; il n'y a que d'heureuses fortunes et des sorts malheureux:
le crime et la vertu sont des fatalités.

M'étonnerai-je de trouver dans ces contrées funestes des millions
d'hommes voués à l'esclavage? Non; à peine remarquerai-je cet
outrage à la morale dans une société fondée sur le mépris de
toutes les lois de la nature et de l'humanité; là, chaque vice
social est un principe, et non un abus; il est nécessaire à
l'harmonie du tout.

J'éprouve une autre impression quand, chez un peuple libre, je
rencontre des esclaves; lorsqu'au sein d'une société civilisée et
religieuse, je vois une classe de personnes pour laquelle cette
société s'est fait des lois et des moeurs à part; pour les uns une
législation douce, un code sanguinaire pour les autres; d'un côté,
la souveraineté des lois; de l'autre, l'arbitraire; pour les
blancs, la théorie de l'égalité; pour les noirs, le système de la
servitude... deux morales contraires: l'une, au service de la
liberté; l'autre, à l'usage de l'oppression; deux sortes de moeurs
publiques: celles-ci douces, humaines, libérales; celles-là
cruelles, barbares, tyranniques.

Ici le vice me choque davantage, parce qu'il est en relief sur des
vertus... mais ce fond de lumière, qui rend l'ombre plus
saillante, la rend aussi plus importune à ma vue...

Les tyrans sont peut-être de bonne foi quand ils disent qu'on ne
saurait gouverner les hommes sans des lois iniques et cruelles;
ils n'en savent pas d'autres; et ce langage peut être cru des
peuples qui n'ont jamais connu que la tyrannie.

Mais une pareille excuse n'appartient point à une nation qui est
en possession d'institutions libres; elle sait que l'esclavage est
mauvais parce qu'elle jouit de la liberté; elle doit détester
l'injustice et la persécution, puisqu'elle pratique chaque jour
l'équité, la charité, la tolérance...

Dans un pays barbare, en présence des plus grandes misères, on n'a
dans le coeur qu'une haine, c'est contre le despote. À lui seul la
puissance; par lui tous les maux; contre lui toutes les
imprécations.

Mais, dans un pays d'égalité, tous les citoyens répondent des
injustices sociales, chacun d'eux en est complice. Il n'existe pas
en Amérique un blanc qui ne soit barbare, inique, persécuteur
envers la race noire.

En Turquie, dans la plus affreuse détresse, il n'y a qu'un
despote; aux États-Unis, il y a pour chaque fait de tyrannie dix
millions de tyrans.

Ces réflexions se présentaient sans cesse à mon esprit, et je
sentais se développer dans mon âme le germe d'une haine profonde
contre tous les Américains; car enfin l'infortune de Marie était
l'oeuvre de leurs lois barbares et de leurs odieux préjugés;
chacun d'eux était à mes yeux un ennemi.

Je voyais bien des tentatives faites par quelques hommes généreux
pour remédier au mal; mais ce mal est de ceux qui ne se guérissent
que par les siècles.

Dans une société où tout le monde souffre une égale misère, il se
forme un sentiment général qui pousse à la révolte, et quelquefois
la liberté sort de l'excès même de l'oppression.

Mais dans un pays où une fraction seulement de la société est
opprimée, pendant que tout le reste est à l'aise, on voit la
majorité arranger ses existences heureuses en regard des misères
du petit nombre; tout se trouve dans l'ordre et sagement réglé:
bien-être d'un côté, abjection et souffrance de l'autre.
L'infortuné peut se faire entendre, mais non se faire craindre, et
le mal, quelque révoltant qu'il soit, ne se guérit point par son
extrémité, parce qu'il grandit sans s'étendre.

Le malheur des noirs opprimés par la société américaine ne peut se
comparer à celui d'aucune des classes souffrantes que présentent
les autres peuples. Il y a partout de l'hostilité entre les riches
et les prolétaires; cependant ces deux classes ne sont séparées
par aucune barrière infranchissable: le pauvre devient riche; le
riche, pauvre; c'en est assez pour tempérer l'oppression de l'un
par l'autre. Mais quand l'Américain écrase de son mépris la
population noire, il sait bien qu'il n'aura jamais à redouter le
sort réservé au nègre.

J'étais sans cesse témoin de quelque triste événement qui me
révélait la haine profonde des Américains contre les noirs.

Un jour, à New York, j'assistais à une séance de la cour des
sessions. Sur le banc des accusés était assis un jeune mulâtre,
auquel un Américain reprochait des actes de violence. «Un blanc
frappé par un homme de couleur! quelle horreur! quelle infamie!»
s'écriait-on de toutes parts. Le public, les jurés eux-mêmes,
étaient indignés contre le prévenu, avant de savoir s'il était
coupable. Je ne saurais vous dire l'impression pénible que me fit
éprouver le débat... Chaque fois que le pauvre mulâtre voulait
parler, sa voix était étouffée, soit par l'autorité du juge, soit
par les murmures de la foule. Tous les témoins l'accablèrent; les
plus favorables furent ceux qui ne dirent rien contre lui. Les
amis du plaignant avaient bonne mémoire; ceux dont le mulâtre
invoquait les souvenirs ne se rappelaient rien. Il fut condamné
sans délibération... Un frémissement de joie s'éleva de la foule:
murmure mille fois plus cruel au coeur du malheureux que la
sentence du magistrat: car le juge est payé pour faire sa tâche,
tandis que la haine du peuple est gratuite. Peut-être est-il
coupable; mais innocent, n'eût-il pas eu le même sort?

Cependant la loi de l'État de New York ne reconnaît que des hommes
libres, tous égaux entre eux! Qu'est-ce donc qu'un principe écrit
dans les lois quand il est démenti par les moeurs? Hélas! la
justice que trouve en Amérique l'homme de couleur est comme celle
que rencontre chez nous, après la guerre civile, le parti vaincu
chez le vainqueur.

Les nègres égaux des blancs!... quel mensonge! Je voyais dans
l'enceinte même de la cour des sessions les Américains séparés des
noirs: pour les premiers, une place de distinction dans
l'audience; au fond de la salle, le public nègre parqué dans une
étroite galerie. Pourquoi donc cette barrière placée entre les uns
et les autres, comme pour s'opposer à leur fusion?

Il existe à Philadelphie une maison de refuge où sont envoyés les
jeunes gens et les jeunes filles qui ont commis quelque délit
tenant le milieu entre la faute et le crime: l'influence de la
famille n'est plus assez puissante sur eux: le châtiment de la
prison serait trop rigoureux; la maison de refuge, plus sévère que
l'une, moins cruelle que l'autre, convient à ces délinquants
précoces, mais non endurcis. Un jour, en visitant cet
établissement, je fus surpris de n'y pas voir un seul enfant de
race noire. J'en demandai la cause au directeur, qui me dit: «Ce
serait dégrader les enfants blancs que de leur associer des êtres
voués au mépris public.»

Une autre fois, je témoignai mon étonnement de ce que les enfants
des nègres étaient exclus des écoles publiques établies pour les
blancs; on me fit observer qu'aucun Américain ne voudrait envoyer
son enfant dans une école où il se trouverait un seul noir.

Alors je me rappelai ces paroles prononcées par Marie dans son
désespoir;

«La séparation des blancs et des nègres se retrouve partout: dans
les églises, où l'humanité prie; dans les hôpitaux, où elle
souffre; dans les prisons, où elle se repent; dans le cimetière,
où elle dort de l'éternel sommeil.»

Tout était vrai dans ce tableau, que j'avais regardé comme une
exagération de la douleur.

Les hospices, ainsi que les geôles, renferment des quartiers
distincts, où les malades et les criminels sont classés selon leur
couleur; partout les blancs sont l'objet de soins et
d'adoucissements que n'obtiennent point les pauvres nègres.

J'ai vu aussi dans chaque ville deux cimetières séparés l'un pour
les blancs, l'autre pour les gens de couleur. Étrange phénomène de
la vanité humaine! Quand il ne reste plus des hommes que poussière
et corruption, leur orgueil ne se résout point à mourir, et trouve
encore sa vie dans le néant des tombeaux!...

Cependant, si l'ambition de l'homme survit, sa puissance expire au
sépulcre. Quelle que soit la distance qui sépare les squelettes
privilégiés des ossements d'une race inférieure, tous ces restes
misérables sont bientôt empreints de la teinte uniforme que donne
la terre à ses hôtes; la même surface les recouvre, pesante ou
légère; des vers pareils leur dévorent le coeur; le même oubli
ronge leur mémoire.

Mais ce qui me jeta dans un long étonnement, ce fut de trouver
cette séparation des blancs et des nègres dans les édifices
religieux. Qui le croirait? des rangs et des privilèges dans les
églises chrétiennes! Tantôt les noirs sont relégués dans un coin
obscur du temple; tantôt ils en sont complètement exclus. Jugez
quel serait le déplaisir d'une société choisie, s'il fallait
qu'elle se mêlât à des êtres grossiers et mal vêtus. La réunion au
temple saint est le seul divertissement qu'autorise le dimanche.
Pour la société américaine, l'église, c'est la promenade, le
concert, le bal, le théâtre; les femmes s'y montrent élégamment
parées. Le temple protestant est un salon où l'on prie Dieu. Les
Américains souffriraient d'y rencontrer des êtres de basse
condition; ne serait-il pas fâcheux aussi que l'aspect hideux d'un
visage noir vînt ternir l'éclat d'une brillante assemblée? Dans
une congrégation de bonne compagnie, le plus grand nombre sera
nécessairement d'avis qu'on ferme la porte aux gens de couleur: la
majorité le voulant ainsi, rien ne saurait l'empêcher.

Les églises catholiques sont les seules qui n'admettent ni
privilèges ni exclusions? la population noire y trouve accès comme
les blancs. Cette tolérance du catholicisme et cette police
rigoureuse des temples protestants, ne tiennent pas à une cause
accidentelle, mais à la nature même des deux cultes.

Le ministre d'une communion protestante doit son office à
l'élection, et, pour garder sa place, il lui faut conserver la
faveur du plus grand nombre de ses commettants; sa dépendance est
donc complète, et il est condamné, sous peine de disgrâce, à
ménager les préjugés et les passions qu'il devrait combattre sans
pitié.

Au contraire, le prêtre catholique est maître absolu dans son
église; il ne relève que de son évêque, qui ne reconnaît lui-même
d'autre autorité que celle du pape [35].

Chef d'une assemblée dont il ne dépend pas, il s'inquiète peu de
lui déplaire en blâmant ses erreurs et ses vices; il dirige sa
congrégation selon sa foi, tandis que le ministre protestant
gouverne la sienne selon son intérêt. Celui-ci est admis dans le
temple par une secte; l'autre ouvre son église à tous les hommes:
le premier accepte la loi; le second l'impose.

Voyez le ministre protestant, docile, obséquieux envers ceux qui
lui ont donné mandat; et le prêtre catholique, mandataire de Dieu
seul, parlant avec autorité aux hommes dont le devoir est de lui
obéir.

Les passions orgueilleuses des blancs ordonnent au pasteur
protestant de repousser du temple de misérables créatures, et les
nègres en sont exclus.

Mais ces nègres, qui sont des hommes, entrent dans l'église
catholique, parce que là ce n'est plus l'orgueil humain qui
commande: c'est le prêtre du Christ qui domine.

Je fus à cette occasion frappé d'une triste vérité: c'est que
l'opinion publique, si bienfaisante quand elle protège, est,
lorsqu'elle persécute, le plus cruel de tous les tyrans.

Cette opinion publique, toute puissante aux États-Unis veut
l'oppression d'une race détestée, et rien n'entrave sa haine.

En général, il appartient à la sagesse des législateurs de
corriger les moeurs par les lois, qui sont elles-mêmes corrigées
par les moeurs. Cette puissance modératrice n'existe point dans le
gouvernement américain. Le peuple qui hait les nègres est celui
qui fait les lois; c'est lui qui nomme ses magistrats, et, pour
lui être agréable, tout fonctionnaire doit s'associer à ses
passions. La souveraineté populaire est irrésistible dans ses
impulsions; ses moindres désirs sont des commandements; elle ne
redresse pas ses agents indociles, elle les brise. C'est donc le
peuple avec ses passions qui gouverne; la race noire subit en
Amérique la souveraineté de la haine et du mépris.

Je retrouvais partout ces tyrannies de la volonté populaire.

Ah! c'est une étrange et cruelle destinée que celle d'une
population entière implantée dans un monde qui la repousse!

L'aversion et le mépris dont elle est l'objet se reproduisent sous
mille formes. J'ai vu toute une famille de nègres menacée de
mourir de faim pour une dette d'un dollar. Aux États-Unis, la loi
donne au créancier le droit d'emprisonner son débiteur pour la
moindre somme d'argent [36] et le créancier est toujours cru sur
parole.

Un jour, je promenais dans New York mes tristes méditations,
lorsque des cris lamentables, poussés à peu de distance de moi,
éveillèrent mon attention. C'était un pauvre nègre qu'on menait en
prison; une femme noire le suivait tout en pleurs avec ses
enfants. Ému de compassion, je m'approchai de la négresse, et lui
demandai la cause de ses larmes. Elle laissa tomber sur moi un
regard douloureux et dur, comme si elle eût jugé que ma question
n'était qu'une moquerie et une lâche dérision de sa misère; un
nègre, aux États-Unis, ne croit point à la pitié des blancs;
cependant je renouvelai ma question d'un ton de voix qui
trahissait une émotion profonde. Alors la pauvre femme me dit que
son mari était traîné en prison pour n'avoir pas payé le prix de
quelques livres de pain. «Aucun marchand, ajouta-t-elle, n'a voulu
nous faire le moindre crédit, et nous n'avons trouvé personne qui
nous prêtât une obole!»

L'impitoyable créancier qui, pour un frivole intérêt, faisait tant
de malheureux, avait, il est vrai, pour lui le texte d'une loi, et
cette loi est aussi bien applicable aux Américains qu'aux gens de
couleur. Mais, si la règle est uniforme, son exécution n'est point
la même pour tous; et il existe en faveur des blancs une pitié
publique qui tempère la rigueur des lois les plus cruelles.

Jugez enfin, par un seul exemple, du rang qu'occupent les nègres
dans l'opinion publique: les prostituées elles-mêmes les
repoussent; elles croiraient, en acceptant les caresses d'un noir,
dégrader la dignité de la race blanche! Il y a une infamie que ces
infâmes ne se permettent pas: c'est celle d'aimer un homme de
couleur.

Et ne croyez pas que, dans les États libres du Nord, l'origine des
gens de couleur devenus blancs par le mélange des races, soit
oubliée et perdue de vue.

La tradition y est aussi sévère que dans le Sud. Vainement, pour
déconcerter ses ennemis, l'homme de couleur, à figure blanche,
quittera le pays où le vice de son sang est connu pour aller dans
un autre État chercher, au sein d'une société nouvelle, une
nouvelle existence: le mystère de son émigration est bientôt
découvert. L'opinion publique, si indulgente pour les aventuriers
qui cachent leur nom et leurs antécédents, recherche
impitoyablement les preuves de la descendance africaine.

Le banqueroutier du Massachusetts trouve honneur et fortune dans
la Louisiane, où nul ne s'enquiert des ruines qu'il a faites
ailleurs.

L'habitant de New York, que gênent les liens d'un premier mariage,
délaisse sa femme sur la rive gauche de l'Hudson, et va, sur la
rive droite, en prendre une autre dans le New Jersey, où il vit
tranquille et bigame.

Le voleur et le faussaire qu'ont flétris les lois sévères du
Rhode-Island, trouvent sans peine, dans le Connecticut, du travail
et de la considération.

Il n'est qu'un seul crime dont le coupable porte en tous lieux la
peine et l'infamie, c'est celui d'appartenir à une famille réputée
de couleur. La couleur effacée, la tache reste; il semble qu'on la
devine quand elle ne se voit plus; il n'est point d'asile si
secret, ni de retraite si obscure, où elle parvienne à se cacher.

Tel était le pays où m'avait jeté ma destinée! c'était le monde où
je devais passer mes jours avec la fille de Nelson! Au milieu de
tant de haines, toute espérance de bonheur n'était-elle pas une
chimère? Oh! combien mon coeur souffrait de ces iniquités, dont
tout le poids retombait sur Marie! de quelle puissante indignation
mon âme était saisie! et que d'amertume je sentais s'amasser au
fond de mon coeur!



Chapitre X
Suite de l'épreuve -- 2 --

Depuis ce moment, je l'avoue, la société américaine perdit son
prestige à mes veux; la nature elle-même, qui d'abord m'avait paru
si brillante, me sembla décolorée; les plus beaux jours, comme les
plus beaux sites, furent sans charmes pour moi; toutes les choses
extérieures deviennent indifférentes à celui que tourmente une
secrète infortune, jamais je ne sentis mieux cette vérité qu'un
jour où, parcourant les environs de New York, je me pris à
contempler sans émotion un sublime spectacle.

En face de moi se déroulaient au loin les riches campagnes du New
Jersey, tout éblouissantes de moissons dorées et fleuries; à mes
pieds une baie majestueuse qui s'emplit à deux sources dignes de
sa grandeur, l'Hudson et l'Océan; mille vaisseaux flottants ou
enchaînés dans le port; des pavillons de toutes couleurs hissés
aux sommets des mâts, et formant comme un grand congrès de toutes
les nations du monde; le phénomène des voiles qui se croisent,
enflées par le même vent; le prodige de la vapeur laissant loin
d'elle et les vents et les voiles; le mouvement du commerce, le
bruit de l'industrie, l'activité humaine rivalisant avec la nature
d'éclat et de variété; et, pour fond de ce tableau magnifique, la
cime bleue des montagnes qui bordent la rivière du Nord... Ainsi
s'offrait à moi d'un seul coup la triple merveille de la nature
fertile, de la richesse industrielle et de la beauté pittoresque;
sur la terre, le laboureur et sa charrue; le marchand et ses
vaisseaux sur l'onde; dans le ciel, les hauts sommets avec leurs
aigles: triple emblème des besoins de l'homme, des conditions de
son bien-être et de l'audace de son génie!

En tournant mes yeux à ma gauche, j'aperçus dans le lointain le
rocher de Sandy Hook: c'est de là qu'on voit arriver les navires
qui viennent d'Europe et du Maryland... la France et Baltimore!...
mon père et Marie!!... ma patrie! Mon amour!... et je me perdis
dans une de ces rêveries plus douces aux sens qu'à l'âme, où, en
présence des beaux spectacles que donnent une nature brillante et
féconde, une société riche et prospère, une mer calme sous un beau
ciel, l'infortuné ne cesse pas de souffrir dans le fond de son
coeur... L'air que je respirais était bienfaisant et pur; mille
objets récréaient ma vue, souriaient à mon imagination; mille
sensations délicieuses s'emparaient de mon corps... j'étais
heureux, mais d'un bonheur qui restait à la surface; les
impressions ne faisaient que m'effleurer: elles s'efforçaient
vainement de pénétrer dans mon sein. Il n'est point, hélas! de
joies profondes pour l'homme qui porte en lui-même le deuil de sa
patrie absente, l'inquiétude de son amour et le vague de son
avenir!

Je ne sais quel eût été le terme d'une méditation engagée dans la
mélancolie: tout à coup je me sentis saisi par la main; je me
retourne brusquement et me trouve serré dans les bras de
Georges... de Georges que j'aimais si tendrement! car j'aimais en
lui l'homme généreux et le frère de Marie. Le plus grand nombre
nous fuit par instinct quand nous sommes malheureux; mais pour un
ami l'infortune est aimantée.

Georges arrivait de Baltimore; il m'apprit de tristes événements
passés pendant mon absence, et qui me prouvèrent combien le
malheur était opiniâtre à poursuivre sa famille.

Il existait encore à cette époque dans la Géorgie quelques restes
de tribus indiennes du nom de Chéroquis; fidèles à leurs forêts
natales, ces sauvages avaient toujours refusé de les quitter, et,
dans plusieurs occasions, le gouvernement des États-Unis s'était
engagé solennellement à les y maintenir. Cependant l'Américain de
la Géorgie les voyait d'un oeil jaloux en possession d'un sol
fertile qui, pour donner de riches moissons, ne demandait qu'un
peu de culture; il entreprit donc de les expulser de leurs terres,
et sa cupidité fut ingénieuse à leur susciter mille querelles.

La cause des Indiens était doublement sacrée, car c'était celle de
la justice et du malheur; ces pauvres sauvages, dans leur
grossière simplicité, croyaient avoir assuré le succès de leur bon
droit en disant: «Nous voulons mourir dans nos savanes parce que
nous y sommes nés; toute l'Amérique était à nos pères, nous n'en
avons plus qu'une parcelle: laissez-nous-la. Vous nous reprochez
notre ignorance et le peu de fruits que nous tirons d'une terre
féconde; mais que vous importe? nous ne savons point comme vous
bâtir des villes, cultiver les champs; et nous n'ambitionnons
point votre industrie; nous préférons à vos cités, à vos
campagnes, nos forêts incultes qui nous donnent du gibier pour
vivre et des voûtes de verdure pour nous abriter, et puis nous ne
pouvons les quitter parce qu'elles contiennent les ossements de
nos pères.»

Ainsi parlait Mohawtan, chef indien, fameux par sa sagesse dans
les conseils et sa valeur dans les combats; l'Américain de la
Géorgie écoutait ces paroles sans les comprendre, parce que
c'était la voix du coeur; il leur répondait:

-- «Pourquoi demeurer dans ces forêts, si nous vous en donnons
d'autres meilleures? allez plus loin, par-delà le Mississipi, dans
le territoire d'Arkansas, ou dans le Michigan voisin des grands
lacs; là vous trouverez de frais ombrages, de vastes prairies, des
forêts pleines de daims et de bisons: le mot de patrie n'a point
de sens quand la terre d'exil vaut mieux que le pays natal.»

Les Indiens ne comprenaient rien à ce langage, parce que c'était
la voix de la corruption.

Le gouvernement de la Géorgie, digne expression des passions
cupides des particuliers, employa d'abord tous les moyens de
l'astuce et de la mauvaise foi pour obtenir des Indiens une
retraite volontaire. Il leur représentait que la contrée nouvelle
où ils émigreraient leur serait livrée à perpétuité; il offrait de
leur donner de l'or pour les terres qu'ils délaisseraient, et,
afin de les tenter davantage, il promettait de les payer avec de
l'eau-de-vie.

Cependant le chef indien avait le bon sens de répondre: «Nous
imiterons l'exemple de nos pères qui n'ont point reculé devant les
hommes blancs. Lorsque ceux-ci dressèrent leur hutte auprès de nos
forêts, ils s'engagèrent à ne point nous y troubler; d'où vient
donc qu'on nous demande aujourd'hui d'en sortir! Déjà nous avons
vendu beaucoup de terres; on nous avait dit que l'argent rendrait
nos existences plus douces et plus heureuses; mais il a glissé de
nos mains en même temps qu'on nous prenait nos forêts, et notre
sort n'a point changé. Vous nous offrez l'eau de feu que nous
aimons; j'ignore comment il arrive que ce qui est bon fasse du
mal: mais depuis que nous buvons cette liqueur délicieuse, les
disputes, les rixes, les meurtres abondent parmi nous. Hommes
blancs! je ne sais point répondre à vos paroles, sinon que nous
sommes toujours plus malheureux en vous écoutant.»

Voyant qu'ils n'obtenaient rien par l'adresse et la ruse, les
Américains ont eu recours à la violence. Non à la violence des
armes, mais à celle des décrets; car ce peuple, faiseur de lois,
placé en face de sauvages ignorants, leur livre une guerre de
procureur [37]; et, comme pour couvrir son iniquité d'un simulacre
de justice, les expulse des lieux par acte en bonne forme.

La législature de la Géorgie statua que les Indiens n'étaient
point propriétaires, mais seulement usufruitiers; qu'il
appartenait à la souveraineté nationale de fixer la durée de cet
usufruit; et, déclarant qu'il avait cessé, elle autorisa les
Américains à prendre les terres des Indiens; ceux-ci, peu versés
dans les distinctions que fait la jurisprudence entre l'usufruit
et la propriété, ne comprirent rien à ce décret, sinon qu'on les
chassait pour se mettre à leur place; ils protestèrent encore une
fois... La querelle fut déférée au jugement de la cour suprême des
États-Unis; ce tribunal auguste, placé au sommet de l'échelle
sociale, dans des régions inaccessibles aux basses passions, se
prononça solennellement en faveur des indigènes, et déclara qu'on
n'avait point le droit de les déposséder: le débat semblait
terminé. Cependant, comme des gens d'affaires ne manquent jamais
de raisons légales, même pour désobéir aux lois, les Géorgiens
repoussèrent avec mépris l'arrêt de la suprême cour, disant que la
question jugée par ce tribunal n'était point de sa compétence. Ce
n'était pas déclarer la guerre, niais c'était la rendre
inévitable.

Tous ces faits s'étaient passés peu de temps après mon départ de
Baltimore; ils avaient excité une vive indignation dans toutes les
âmes généreuses. Nelson, qui toute sa vie avait éprouvé une
profonde sympathie pour le malheur des Indiens, ne put, à la
nouvelle de ces événements, contenir l'ardeur de son zèle. «Ces
malheureux, s'écria-t-il, trouveront quelques sentiments de pitié
dans la Nouvelle-Angleterre; mais aucun habitant du Sud ne les
secourra contre l'oppression: une faible distance me sépare d'eux;
je leur dois mon appui; j'irai soutenir leurs droits, et saurai si
la justice et la loi sont devenues de vains mots dans un pays où
jadis elles régnaient en souveraines.»

Nelson passa aussitôt dans la Virginie, et de là dans le pays des
Chéroquis, laissant Georges auprès de Marie. Il gagna d'abord la
confiance des Indiens en leur parlant de religion, et tenta de se
faire entendre des Géorgiens en tenant le langage de la raison et
de l'équité. Ses paroles eurent de la puissance sur les uns et sur
les autres; elles animèrent les Chéroquis à la défense de leurs
droits, et firent chanceler les convictions de plusieurs
Américains, jusque-là fort ennemis des indiens, et qui
soupçonnèrent pour la première fois que leur haine était aussi
injuste que cruelle. Cependant le plus grand nombre des Géorgiens
s'endurcit dans ses instincts cupides; et la conduite de Nelson
les irrita tellement, que la législature, se faisant l'instrument
de leurs passions, ordonna que le ministre presbytérien fût jeté
dans une prison, comme fauteur de guerre civile. Cette violence
excita une grande rumeur parmi les Indiens et leurs partisans. Un
régiment de l'armée des États-Unis fut envoyé par le président
pour prêter main-forte à l'arrêt de la suprême cour, dont les
Géorgiens méconnaissaient l'autorité. Ceux-ci, de leur côté,
bravant le gouvernement fédéral, convoquèrent leurs milices; et
tout annonçait une violente et prochaine collision, lorsque,
cédant, soit à un sentiment de crainte, soit à l'ennui d'une
existence sans cesse troublée par la chicane et la mauvaise foi,
la moitié des Chéroquis se résolut à l'exil, et, sans formalité,
livra aux Américains les terres, objet de leur convoitise. Après
une détention de deux mois, Nelson fut tiré de son cachot: il
revint aussitôt à Baltimore, se ressouvenant peu des traitements
barbares qu'il avait subis, mais le coeur pénétré des infortunes
qu'il avait vues, et dont il avait inutilement tenté d'adoucir la
rigueur. Dès le retour de Nelson à Baltimore, Georges en était
parti pour venir à New York. Après m'avoir raconté ces tristes
événements, le fils de Nelson m'entretint longuement de sa soeur.
Je ne me lassais point de l'entendre et de l'interroger... il me
dit de Marie des choses si touchantes, que j'eus honte de mes
incertitudes. J'oubliai les funestes chances de l'avenir, pour ne
penser qu'à mon amour... c'est d'ailleurs un lien puissant que
l'estime d'un ami! Georges, si sincère, si confiant dans mes
sentiments pour sa soeur, m'enchaînait plus par sa droiture qu'il
ne l'eût pu faire par la ruse et par l'habileté.

Je ne tardai pas à remarquer dans la physionomie de Georges
quelque chose d'extraordinaire: son langage, ouvert et naturel
quand il me parlait de sa famille, devenait mystérieux et
embarrassé dès que notre conversation prenait un tour plus
général. Des réticences, des exclamations brèves, des mouvements
soudains et comprimés, tout annonçait en lui le travail intérieur
d'un sentiment profond qu'il s'efforçait vainement de renfermer en
lui même. Je ne fus pas longtemps sans comprendre que le trouble
dont je le voyais agité se rattachait à sa position d'homme de
couleur. Quelques-unes de mes observations sur la misère des noirs
l'avaient fait tressaillir, et, comme je lui peignais avec émotion
les injustices que j'avais remarquées dans la société américaine,
j'aperçus une ombre de sourire errer sur ses lèvres, et,
saisissant ma main, il me dit d'une voix ferme: «Ami, prenons
courage, nous verrons des temps meilleurs... les jours de liberté
ne sont pas loin... l'oppression qui pèse sur nos frères de
Virginie est à son comble... la même tyrannie poussera les Indiens
à la révolte... bientôt...» Et, comme s'il eût regretté d'avoir
dit ces mots, il s'arrêta tout à coup; son visage devint sombre,
son regard terrible. Il avait cessé de parler, mais sa pensée
suivait son cours. Je l'interrogeai: «L'avenir, me dit-il d'un ton
mystérieux, un avenir prochain vous répondra.» Ces paroles, et
l'accent dont il les avait prononcées, étaient propres à
m'inquiéter; cependant Georges écarta ce sujet. Alors nous nous
abandonnâmes à ces doux entretiens que l'amitié seule connaît, et
dont l'amour peut seul fournir le texte. Il est si rare de
rencontrer un ami qui comprenne les mystères du coeur!

Georges ne m'offrait pas un confident vulgaire: ce titre de frère
de la femme que, j'aimais donnait à mon amitié pour lui tous les
charmes d'un sentiment plus tendre; il y avait dans son âme un peu
de l'âme de Marie... celle que ....... et, dans sa confiance
naïve, il aimait d'avance en moi l'époux de sa soeur.

Tout en nous épanchant ainsi l'un dans l'autre, nous allions où le
hasard conduisait nos pas, et nous vînmes à passer près du théâtre
de New York. La foule s'agitait à l'entour, nous nous approchâmes,
et j'y entendis quelques voix prononcer ces mots: Napoléon à
Schoenbrunn et à Sainte-Hélène. C'était l'annonce de ce spectacle
qui peuplait les abords du théâtre, ordinairement déserts, et
arrachait les Américains à leur indifférence accoutumée.

Le nom de Napoléon est grand dans tous les mondes! il n'est point
de contrée si lointaine qui n'ait reçu le reflet de sa gloire;
point de sol si ferme qui n'ait tremblé de sa chute. Le Français
peut voyager par tout pays sans craindre le mépris et l'injure; il
trouve partout bon visage d'hôte; l'honneur du nom français est
toujours là pour le recevoir.

L'Américain de la Louisiane et l'Anglais du Canada n'avouent point
la France malheureuse et abaissée; mais, quand vous leur parlez de
Napoléon, ils se rappellent tout d'un coup que leurs aïeux étaient
Français.

J'entraînai Georges au théâtre, attiré moi-même bien moins par un
intérêt d'amusement que par un instinct d'orgueil national. Hélas!
j'étais loin de prévoir que cette soirée terminerait amèrement un
jour qui n'avait pas été sans douceur.

Je jouissais vivement d'un spectacle qu'un an auparavant j'avais
vu en France. Le costume, le geste, la parole brève, et le silence
de l'homme du siècle, étaient aussi puissants sur l'assemblée
américaine que sur une réunion de Français; le nom de Napoléon
était, à vrai dire, toute la pièce; car le plus grand nombre des
spectateurs ne comprenait pas un mot de notre langue. Cependant
l'enthousiasme était général: la liberté applaudissait la gloire.

Je sentais enfin arriver jusqu'au fond de mon âme une impression
de bonheur, lorsque mon oreille est subitement frappée du bruit de
clameurs violentes qui s'élèvent de l'assemblée; je regarde au-
dessous de moi, et vois mille gestes injurieux dirigés vers la
place que j'occupais auprès de Georges. Bientôt nous entendons ces
cris: «Qu'il sorte! C'est un homme de couleur!» Tous les regards
étaient fixés sur nous. Les exclamations s'apaisaient par
intervalles, mais bientôt elles recommençaient avec une nouvelle
force; la foule passait alternativement du calme à l'agitation et
de l'agitation au calme, comme si le fait qui l'irritait lui eût
paru tour à tour certain et douteux. Je distinguai, dans la
multitude, un homme qui paraissait diriger le mouvement, et
faisait de grands efforts pour communiquer aux autres son
indignation feinte ou réelle: «Quelle honte, s'écriait-il, un
mulâtre parmi nous!» En parlant de la sorte, il montrait Georges
du doigt. Alors un cri général s'élevait dans la salle: «Qu'il
sorte! c'est un homme de couleur!»

Je compris, dès l'origine de cette scène, tout ce qu'elle aurait
de funeste, et mon coeur se serra. Georges demeurait immobile et
muet; ses yeux lançaient des éclairs de fureur. Cependant les
clameurs allaient toujours croissant: le trépignement devenait
général. Alors un homme se lève dans la foule, et, du geste,
imposant silence, il fait signe qu'il va parler. Chacun se tait
aussitôt. «Pourquoi,» dit cet Américain, dont je n'ai jamais su le
nom, et qu'à sa philanthropie j'eusse pris pour un quaker si les
quakers ne s'interdisaient le théâtre; «pourquoi chasser de la
salle celui qu'on désigne! rien n'indique qu'il soit de race
noire: on dit que c'est un homme de couleur, mais on ne le prouve
pas.» Ces paroles, prononcées froidement, furent accueillies avec
un léger murmure d'approbation. Aucune voix ne s'éleva pour
contredire; l'instigateur de la querelle n'était plus à la place
où je l'avais remarqué. Le calme, qui, chez les Américains, a
quelque chose d'une passion violente, avait soudain repris sur eux
son empire; et un orage terrible était conjuré, lorsque Georges,
dont la colère longtemps étouffée avait besoin d'éclater: «Oui,»
s'écria il d'une voix formidable, en promenant sur l'assemblée un
regard qui semblait la défier; «oui, je suis un homme de couleur.»
Un tonnerre de clameurs accueillit cette déclaration. «Qu'il
sorte, le misérable! l'infâme! cria-t-on de toutes pins. Le fils
de Nelson restait impassible. L'irritation de la multitude était
arrivée à son comble; déjà elle éclatait en grossières injures.
Alors se levant de son siège et envoyant aux spectateurs un geste
méprisant: «Lâches! s'écria Georges, qui vous liguez mille contre
un seul, je vous défie tous et vous demande raison de vos
outrages!»

Cette apostrophe violente et digne excita une huée de rires et de
murmures. Cet homme trouble le spectacle, dit sans s'émouvoir un
Américain qui était près de moi; il est de couleur, et s'obstine à
rester parmi nous.»

Il disait ces paroles en montrant Georges à des agents de police
survenus pour exécuter les ordres du public. «Quelle honte!»
m'écriai-je; et, me tournant vers l'Américain, dont la tranquille
inimitié m'irritait plus que la bruyante haine de la foule:

-- «Je suis heureux, lui dis-je, dans la confusion générale de
pouvoir distinguer un ennemi; celui que vous insultez m'est aussi
cher qu'un frère, et je vous demande réparation de l'outrage fait
à mon ami. -- Votre ami! vous êtes donc aussi un homme de
couleur?»

-- Si je l'étais je n'en aurais point de honte; mais détrompez-
vous, et si vous ne donnez point satisfaction aux gens d'origine
africaine, vous ne la refuserez pas sans doute à un Français.»

L'Américain me répondit avec un grand sang-froid: -- «Je suis venu
ici pour le spectacle, et non pour avoir un duel... non, je ne me
battrai point... faut-il, parce que ce mulâtre s'entête à rester
ici, que je vous tue ou que je sois tué par vous?»

-- «Quelle lâcheté, m'écriai-je dans un transport de colère et
d'indignation....»

Et j'allais le frapper au visage, lorsque je vois Georges se
débattant entre les mains des hommes de la police, qui
l'arrachaient de sa place; l'aspect des violences auxquelles il se
livrait fut peut-être ce qui me rendit calme; je sentis tout le
danger d'une lutte déjà trop grave; je saisis Georges et
l'entraînai hors du théâtre en lui disant ces mots toujours
puissants sur lui: «Pensez à Marie.» Je m'empressai de satisfaire
l'autorité; nous nous transportâmes chez un alderman, auquel je
donnai caution pour Georges et pour moi. La liberté lui fut
aussitôt rendue.

Aux États-Unis comme en Angleterre, l'argent est un passeport
universel, et il n'y a guère de lois pénales qu'on ne puisse
éluder en payant. Ce phénomène se conçoit encore dans un pays
aristocratique comme l'Angleterre; mais il se comprend à peine au
sein d'une démocratie qui ne reconnaît point la supériorité des
richesses [38].

Le lendemain, Georges avait passé de l'exaspération la plus
violente à une fureur muette et sombre; son silence m'effrayait
plus que les éclats de sa colère: je l'entendis murmurer
sourdement ces paroles: «Quelle destinée! recevoir l'outrage, et
ne le point venger!...»

-- «Ami, lui dis-je en l'interrompant, n'exhale point cette
plainte en ma présence; car je suis heureux; c'est moi qui
vengerai ton injure; l'orgueilleux Américain sera bien forcé de
m'accorder la réparation qu'il refuse à ton sang...»

Tandis que nous parlions ainsi sur la voie publique, notre
attention fut excitée par un entretien assez vif auquel se
livraient plusieurs personnes réunies. La querelle du théâtre
était le sujet de leurs débats. -- «C'est,» disait l'un des
interlocuteurs, «une chose étrange que l'audace des gens de
couleur.» -- «Que pensez-vous,» disait un autre, «de ce Français
qui propose un duel à un Bostonien? -- On dit que le Yankee a reçu
un soufflet. -- Eh bien! celui qui l'a donné aura un procès!»
(Voir note à la fin de l'ouvrage)

-- «Quels hommes!» s'écria Georges avec mépris, et nous nous
éloignâmes.

Telle est en effet l'opinion publique dans le Nord des États-Unis.
Toutes les querelles aboutissent aux tribunaux; on suit dans toute
sa rigueur le principe que nul ne doit se faire justice soi-même;
et chacun la demande à la loi.

Il n'en est point ainsi dans tous les États du Sud et de l'Ouest;
là le duel se retrouve, ou du moins quelque chose qui lui
ressemble.

Ce n'est plus ce combat élégant, aux armes courtoises et
chevaleresques, où l'on voit, moins avides de sang que d'honneur,
deux champions intrépides qui craignent presque autant d'être
vainqueurs que vaincus; et qui, rivaux plutôt qu'ennemis, plus
esclaves d'un préjugé que d'une passion, aspirent moins à
triompher l'un de l'autre par la force et l'adresse, qu'à se
vaincre en générosité.

En Amérique, le duel a toujours une cause grave, et le plus
souvent une issue funeste; on envoie ou l'on accepte un cartel,
non pour être agréable au monde, mais afin de complaire à son
ressentiment. Le duel n'est pas une mode, un préjugé, c'est un
moyen de prendre la vie de son ennemi. Chez nous, le duel le plus
sérieux s'arrête en général au premier sang; rarement il cesse en
Amérique autrement que par la mort de l'un des combattants.

Il y a dans le caractère de l'Américain un mélange de violence et
de froideur qui répand sur ses passions une teinte sombre et
cruelle; il ne cède point, quand il se bat en duel, à
l'entraînement d'un premier mouvement; il calcule sa haine, il
délibère ses inimitiés, et réfléchit ses vengeances.

On trouve, dans l'Ouest, des États demi sauvages où le duel, par
ses formes barbares, se rapproche de l'assassinat; et même dans
les États du Sud, où les moeurs sont plus polies, on se bat bien
moins pour l'honneur que pour se tuer.

Du reste, cette barbarie du duel en Amérique est la meilleure
garantie de sa prochaine disparition, il ne peut résister à
l'influence d'une civilisation en progrès; au contraire, on le
voit se maintenir, en dépit des lumières, dans les pays où
l'aménité même de ses formes le protége, où il tient par de
profondes racines à l'élégance des moeurs et aux préjugés de
l'honneur.

La scène du spectacle avait jeté Georges dans une situation morale
impossible à décrire: le trouble de son âme était extrême, et de
violentes passions y fermentaient sans doute; il paraissait maître
de ses emportements; on voyait de la résignation dans sa colère:
cette puissance de Georges sur lui-même m'effraya; il me parut que
sa tête roulait quelque dessein important, et qu'il n'échappait à
l'empire d'un sentiment que parce qu'il était sous le joug d'une
idée; il passait ses nuits en méditations: et, je lui voyais
pendant le jour des relations étranges avec des gens de couleur
dont il ne m'avait jamais parlé; redoutant tout de ce caractère
impétueux et de ce coeur blessé, je fis entendre au frère de Marie
tous les conseils que peut inspirer l'amitié la plus tendre; vingt
fois je crus que le secret sortirait de sa poitrine gonflée...
mais, à l'instant où sa bouche allait tout révéler, un mouvement,
en quelque sorte convulsif, portait sa main sur ses lèvres et
refoulait dans son sein le mystère prêt à s'échapper.

Cependant, pour prévenir de plus fâcheuses conséquences, je
m'empressai de faire quelques démarches auprès des autorités de
New York. Je rendis visite au gouverneur de l'État, au chancelier,
au maire et au recorder de la ville; je trouvai chez ces
magistrats une simplicité qui me surprit et une bienveillance dont
je fus touché: point de luxe dans leurs habitations, point
d'affectation dans leurs manières, point de hauteur dans leurs
personnes; rien qui annonçât des hommes de pouvoir. Aux États-
Unis, comme il n'existe point de rangs, il n'y a point de
parvenus, et, partant, point d'insolence; et puis les
fonctionnaires publics changent si souvent et savent si bien que
leur règne est éphémère, qu'ils ne cessent pas d'être citoyens
pour s'épargner la peine de le redevenir.

Chacun d'eux parut fort étonné de l'intérêt que je portais à un
homme de couleur; cependant nul ne m'en blâma; ils approuvaient
même ma conduite, envisagée sous le point de vue philosophique.

J'avais été recommandé au gouverneur par un de ses amis; il
m'écouta sans m'interrompre une seule fois (chose étrange de la
part d'un fonctionnaire public). Quand j'eus cessé de parler, il
réfléchit et me dit: «J'arrangerai cette affaire.» Je lui objectai
que la justice en était saisie: «Qu'importe?» me répondit-il. Le
lendemain même il m'annonça qu'aucune poursuite judiciaire ne
serait dirigée ni contre Georges ni contre moi.

Dans une république, les fonctionnaires ont moins de pouvoir
défini que dans les gouvernements monarchiques et plus d'autorité
discrétionnaire. Le peuple craint toujours de déléguer trop de sa
souveraineté; il concède peu à ses agents, mais il leur laisse
faire beaucoup quand il les voit agir dans le sens de ses
passions. Le public du théâtre avait exprimé la volonté qu'on
expulsât Georges de la salle; mais le gouverneur pensait avec
raison que nul ne tenait à ce qu'on le mît en jugement. Cela
étant, la justice n'avait plus rien à faire. Le ministère public,
n'est point aux États-Unis comme en France, ardent à s'établir le
redresseur de tous les torts et le vengeur de toutes les injures
privées. Chez nous, on suit la loi; en Amérique, l'opinion.

Je regardai comme un bonheur inespéré d'avoir échappé aux embarras
que pouvait nous susciter la violence de Georges. Celui-ci donna
peu d'attention à l'heureuse issue de mes démarches; il ne
remarqua les bons procédés des magistrats que pour s'en affliger,
car rien n'est aussi amer que le bienfait au coeur d'un ennemi.
Quelques jours après, il me quitta pour retourner à Baltimore. Je
ne parvins point à pénétrer le motif qui l'avait amené à New York.
Hélas! j'eusse multiplié mes questions et mes conseils, si j'eusse
deviné l'objet de ce voyage et prévu les malheurs qui devaient
suivre.



Chapitre XI
Suite de l'épreuve -- 3 --
Épisode d'Odéna

Le départ de Georges me fit retomber dans l'abattement et le
dégoût de la vie: un ami qui nous quitte pendant les jours
d'infortune, c'est un état qui fait défaut à notre faiblesse;
c'est le rayon de lumière, seule joie du sombre cachot, qui se
retire et laisse le captif dans l'horreur des ténèbres.

Le terme de mon épreuve approchait; encore deux mois et je
reverrais la fille de Nelson. Mais combien l'état de mon âme était
changé depuis mon départ de Baltimore!

L'amour de Marie était encore le grand intérêt de ma vie;
cependant il ne remplissait plus seul mon âme. Je croyais encore à
l'avenir heureux; mais non plus à cet avenir immense de bonheur
que la soeur de Georges m'avait fait entrevoir. Il y a dans
l'amour d'un jeune coeur une bonne foi d'espérance qui se rit des
tempêtes et qu'un souffle d'infortune suffit pour dissiper. Au
temps de mes illusions, j'admettais à peine que, dans la coupe
délicieuse de l'existence, il se rencontrât un peu d'amertume;
maintenant j'étais prêt à rendre grâce à Dieu, si, dans le calice
amer de la vie, je trouvais quelques gouttes de félicité.

Mon coeur était plein de Marie, mais mon amour pour elle était
inséparable de la crainte trop légitime des maux qui nous
menaçaient. Mes inquiétudes renaissaient plus vives, mes douleurs
plus cruelles et mes hésitations elles-mêmes osaient se
représenter à mon esprit.

Il se passait en moi quelque chose d'étrange: l'approche de mon
union avec celle que j'aimais m'épouvantait, et cependant les deux
derniers mois d'épreuve me pesaient d'un poids accablant.

Je me sentis alors dévoré par une fièvre ardente de méditations et
de rêveries; mille projets se succédaient dans ma pensée, aussitôt
abandonnés que conçus. J'étais tout à la fois la proie d'une
accablante oisiveté et d'une activité morale qui ne me donnait
point de relâche; le vide de mes jours se remplissait de
tourments, de soucis et d'agitations; ce n'était plus ce vague de
l'âme qui se sent mille appétits, sans avoir de quoi se nourrir,
et qui, faute d'aliments, se dévore elle-même; mes passions
allaient à leur but; mon destin était fixé, destin de joie et de
souffrances confondues ensemble. Mais je n'avais pas même la
ressource du malheureux que sa propre douleur occupe, n'étant en
possession de rien, sinon de mes ennuis, des longueurs du présent
et des attentes de l'avenir.

Les yeux attachés sur cet avenir ténébreux, j'essayais d'en
pénétrer les mystères; mais en vain. Le dernier effort de ma vue
était d'apercevoir dans le lointain un mélange de biens et de
maux. Je ne pouvais aimer Marie sans bonheur, ni vivre dans la
société américaine avec une femme de couleur sans d'affreuses
misères: mais quelle serait la somme des peines et celle des
plaisirs? comment se ferait cette division de bonne chance et de
mauvais sort? la part de l'infortune n'excéderait-elle point nos
forces? le ciel nous enverrait-il, au moins par intervalles, un
jour calme et serein pour sécher les pluies de l'orage, et nous
reposer des secousses de l'ouragan?

Et regardant au plus loin de l'horizon, qu'avait agrandi ma
rêverie, j'y cherchais quelques douces clartés; mais le plus
souvent, je n'y voyais qu'un nuage triste et sombre. Tantôt, dans
ma faiblesse, je pliais sous le découragement; une autre fois,
relevant la tête avec orgueil, je me demandais si ces menaces de
l'avenir ne pouvaient pas être conjurées.

Au milieu de ces alternatives de force et d'infirmité, de courage
et de désespoir, il me vint une grande pensée, qui se présenta
lumineuse à mon esprit, et me saisit d'enthousiasme en ranimant
dans mon sein la flamme à demi éteinte de mes premières
espérances.

Je venais de voir la société américaine dominée par un préjugé qui
blessait ma raison, mon intérêt et mon coeur. Ce préjugé devait-il
durer éternellement? Je ne le pouvais croire. J'entendais dire
sans cesse que chaque jour l'opinion publique s'éclairait sur ce
point. Serait-il donc impossible de hâter ce progrès des esprits?
Quelle gloire pour l'homme appelé par son destin ou par son génie
à redresser une si funeste erreur! Si j'étais cet homme! si
j'anéantissais chez les Américains une haine aveugle et cruelle!
je n'aurais pas seulement le mérite et la joie d'une noble action,
je recevrais encore le bonheur pour récompense! L'odieuse
prévention qui flétrit la race noire étant corrigée, Marie ne
serait plus réprouvée parmi les femmes! Eh bien! j'entreprendrai
de grands travaux! je veux briller dans les lettres et dans les
arts! mon ambition doit être sans limites, car le but est immense!
un succès sera le gage d'un autre succès. Si je m'élevais jusqu'à
la célébrité! Si, dans cette contrée novice, je faisais, poète
inspiré, vibrer des âmes vierges d'enthousiasme! Alors je
deviendrais un homme puissant dans ce pays, où l'opinion publique
est souveraine! Alors je dirais à ce monde accoutumé de
m'entendre: «Il est une femme que vous haïssez; moi, je l'aime;
vous lui jetez vos mépris; moi, je l'entoure de mes adorations.
Une femme de couleur, dites-vous. Non, détrompez-vous, ce n'est
pas une femme: c'est un ange. Nulle créature humaine n'est l'égale
de Marie. Marie est belle; et tant de modestie décore sa beauté!
elle est brillante; et la nature mêle tant de grâces à ses talents
pour les rendre aimables! elle est infortunée; et un si doux
parfum de mélancolie s'exhale des pleurs qu'elle répand!»

S'il se trouvait des âmes insensibles à ma voix, je voudrais,
ranimant le ciseau de Phidias, exposer à tous les yeux les traits
charmants de mon amie, et je dirais: «Regardez cette tête chérie,
son front n'est-il pas celui d'une vierge candide et pure? quelle
tache déshonore sa beauté? où trouver la souillure que vous lui
reprochez? Ce marbre éblouit vos regards; mais le visage de Marie
le surpasse encore en blancheur!»

Et le monde, entraîné par mes chants, irait se prosterner au pied
de mon idole!

Tel fut mon projet; c'était une pensée hardie, mais elle était
généreuse et belle! quel admirable but à poursuivre! quelle gloire
dans le succès! quel prix dans la récompense! Il me fallait, pour
être heureux, devenir un artiste célèbre, oui un poète illustre!
le génie était pour moi la condition du bonheur! Marie serait
honorée parmi les femmes, si je devenais grand parmi les hommes!
mon coeur bondissait à cet appât sublime, impatient qu'il était de
porter à mon esprit les nobles inspirations que la tête seule ne
donne pas.

Hélas! pourquoi vous entretiendrai-je plus longtemps d'un projet
qui fut une nouvelle illusion de ma vie, et qu'il me fallut
abandonner, avant même de l'avoir entrepris? mon erreur fut peut-
être excusable; ne m'était-il pas permis de croire que je
trouverais en Amérique le goût des belles-lettres et des beaux-
arts?

Ces grandes forêts à la porte des cités; ces solitudes profondes,
éternelles, où réside encore le génie des premiers âges; ces
Indiens simples d'esprit, mais forts par le coeur; sujets à de
grandes misères, mais heureux de leur liberté sauvage; ce beau
ciel, ces fleuves gigantesques, ces torrents, ces cataractes,
cette terre enfermée dans deux océans, ces grands lacs, qui sont
encore des mers: toute cette poésie de la nature m'avait fait
penser qu'il y avait aussi de la poésie dans le coeur des
hommes!... Je fus bientôt désenchanté.

Ici Ludovic s'arrêta comme s'il eût épuisé son récit, mais ses
dernières paroles avaient vivement excité la curiosité du voyageur
qui lui dit ces mots:

-- Je m'indignais avec vous du préjugé fatal dont vous fûtes la
victime... car toutes mes sympathies sont, comme les vôtres, pour
une race infortunée, et lorsque je vous ai vu prêt à tenter la
réhabilitation des noirs en Amérique par l'influence de la raison
et du génie, j'applaudissais du fond de mon coeur à cette noble
entreprise... comment donc avez-vous pu déserter si vite un si
beau projet?

-- Vous ne pouvez, lui répondit Ludovic, comprendre l'obstacle qui
m'a brusquement arrêté dans ma course; il me fallait, pour
atteindre le but, m'appuyer sur la poésie, sur les beaux-arts, sur
l'imagination et l'enthousiasme; comme si les beaux-arts, la
poésie, les choses morales étaient puissantes sur un peuple
positif, commercial, industriel!

-- Mais, ce peuple, répliqua le voyageur, n'est pas seulement le
berceau de Fulton; son génie littéraire ne peut-il pas
s'enorgueillir d'avoir enfanté Franklin, Irving, Cooper?

-- Non, dit vivement Ludovic... Vous ne comprenez rien à ce
pays... il faudra que je dessille vos yeux.

Comme le solitaire prononçait ces paroles, son oreille et celle du
voyageur furent frappées d'accents douloureux qui retentissaient
au-dessus de leurs têtes; en portant leurs regards vers le sommet
de la roche, au pied de laquelle ils étaient assis, ils y
aperçurent plusieurs femmes indiennes qui, réunies en cercle,
faisaient les préparatifs d'une cérémonie funéraire; l'attention
du voyageur fut vivement excitée; il se leva. Le récit de Ludovic
fut interrompu, et tous les deux se dirigèrent en silence vers le
lieu de la scène.

Les pleurs, les gémissements de ces femmes, et le devoir pieux
qu'elles remplissaient, avaient pour objet le souvenir d'une
triste catastrophe récemment arrivée dans cette solitude, et dont
les circonstances sont propres à faire naître la pitié.

Non loin de la chaumière habitée par Ludovic, vivait Mantéo,
chasseur indien, de la tribu des Ottawas, il s'était marié, dans
un âge encore tendre, à une jeune fille nommée Onéda. Celle-ci,
remarquable par la beauté de ses traits, l'était plus encore par
la bonté de son coeur; rien n'égalait sa tendresse pour son époux,
qui lui-même la chérissait, et n'aimait qu'elle seule, malgré
l'usage où sont les Indiens de prendre plusieurs femmes [39].

Quelques années s'écoulèrent durant lesquelles rien ne troubla le
cours de cette union fortunée; jamais la vie sauvage n'avait rendu
deux êtres plus heureux qu'Onéda et Mantéo.

Mantéo était renommé dans sa tribu comme chasseur habile et
intrépide guerrier; il n'était pas une jeune Indienne qui ne vît
d'un oeil jaloux le bonheur d'Onéda, et pas une mère qui
n'ambitionnât pour sa fille un protecteur tel que Mantéo. Celles
qui pouvaient prétendre à cette alliance lui représentèrent qu'un
grand avenir lui était destiné; que la tribu des Ottawas était sur
le point de l'élire pour chef; mais que son attachement exclusif
pour Onéda mettait un obstacle à sa fortune; un guerrier aussi
puissant que lui, disaient-elles, avait besoin de plusieurs femmes
pour traiter dignement les hôtes nombreux attirés par sa renommée.

Ces discours ayant gonflé son orgueil et enflammé son ambition, il
contracta un nouveau mariage avec la fille d'un chef indien; mais
d'abord il n'avoua point cette union à Onéda, dont il redoutait
les justes reproches; seulement, pour préparer celle-ci à son
malheur, il lui annonça un jour son intention de prendre une
seconde femme: il avait, disait-il, conçu ce projet dans l'intérêt
seul d'Onéda, que le fardeau du ménage accablait, et dont la
faiblesse avait besoin de secours. Onéda reçut cette déclaration
avec toutes les marques de la plus vive douleur; elle employa,
pour combattre le projet de Mantéo, des termes si touchants, et en
même temps si énergiques, que celui-ci vit bien qu'il
n'obtiendrait jamais d'elle aucune concession.

Alors, déchirant le voile qui cachait une partie de la vérité aux
yeux d'Onéda, Mantéo lui déclara que toute résistance de sa part
serait vaine; qu'il avait depuis longtemps fixé son choix, et que,
le lendemain même, il amènerait dans sa demeure sa nouvelle
épouse. En entendant ces paroles, Onéda fut frappée de stupeur...
-- Vous allez, dit-elle à Mantéo, me réduire au désespoir... Et
ses larmes coulèrent avec abondance.

Méprisant ces menaces de la douleur, l'Indien annonça hautement
son nouvel hymen, et fit préparer un grand festin, auquel il
convia toute la tribu.

Le jour suivant, dès que les apprêts de la fête commencèrent,
Onéda sortit de sa hutte, alla s'asseoir à quelque distance;
pensive et désolée, elle semblait étrangère à ce qui se passait
autour d'elle, son regard immobile et sombre annonçait qu'elle
roulait dans sa tête quelque dessein funeste.

Tous les Indiens étant réunis, on voit arriver Mantéo, sa fiancée,
et les familles des deux époux, qui s'avancent à travers mille
cris d'allégresse. Une seule douleur parmi ces joies eût été
importune; aussi nul ne pensait à Onéda, si ce n'est peut-être
Mantéo, qui étouffait son souvenir comme un remords.

Cependant, au milieu de la fête et de ses bruyants éclats, on vit
une jeune femme gravir lentement le sentier qui conduit à la cime
du rocher. Bientôt on reconnut Onéda qui, parvenue au sommet,
appela Mantéo d'une voix forte, en déplorant son inconstance et sa
cruauté; le léger vent qui soufflait en ce moment apportait ses
paroles jusqu'au lieu du festin... Alors on l'entendit chanter
d'une voix lamentable le bonheur dont elle avait joui lorsqu'elle
possédait toute l'affection de son époux... On vit bien que
c'était son hymne de mort... Ces deux souvenirs, apportés par la
brise à l'âme de Mantéo, le son de cette voix encore chère, le
contraste de ces accents sinistres avec les chants joyeux de la
fête, saisirent l'Indien d'une émotion profonde et d'un remords
déchirant... Il s'élance vers le rocher, il appelle Onéda, lui
jure qu'il n'aime, qu'il n'aimera jamais qu'elle... Tandis qu'il
parle ainsi, ses pieds touchent à peine la terre, et gravissent la
roche escarpée. Tous les convives s'approchent de la scène; la
pitié, la terreur, sont dans toutes les âmes. Des Indiens, qui ont
deviné l'intention fatale de la jeune femme, se hâtent d'arriver
au pied du rocher, afin de la recevoir dans leurs bras. Chacun
crie vers elle, et la conjure, dans les termes les plus tendres,
de ne pas exécuter son projet. Déjà Mantéo a gagné le sommet de la
roche:

-- Onéda! Onéda! s'écrie-t-il.

-- Mantéo est un traître, répond la jeune Indienne.

-- Grâce, ma bien-aimée! mon coeur est à toi seule... oh!
attends... encore un instant...

Et comme Mantéo, tout haletant, allait saisir son épouse et
l'enchaîner dans ses bras, Onéda, qui venait de prononcer les
dernières paroles de son hymne funèbre, se précipita de la pointe
du rocher dans le lac, où elle périt aux yeux de tous.

Ce triste événement avait répandu le deuil parmi les Ottawas, il
fut surtout un sujet de vive douleur pour les femmes, qui
creusèrent une tombe sur le rocher même, théâtre de la
catastrophe.

Chaque jour, depuis les funérailles, les Indiennes se réunissaient
en ce lieu pour y pleurer la pauvre Onéda. C'était la troisième
fois qu'elles venaient payer ce tribut de larmes au souvenir d'une
touchante infortune, lorsqu'elles furent entendues de Ludovic et
du voyageur. Ceux-ci, qui s'étaient approchés d'elles, les virent
allumer un feu sur le tombeau, et préparer le festin des morts.
Chacune d'elles jetait aux flammes quelques graines odorantes,
espérant attirer l'âme de l'épouse malheureuse par le parfum qui
s'exhalait dans l'air; elles chantaient tour à tour les stances
d'un hymne funéraire, et répétaient en choeur:

«Plaignez Onéda: elle aimait Mantéo, l'insensée!
Mantéo ne l'aimait pas.

«Onéda servait Mantéo fidèlement; elle était prompte à dresser sa
hutte; triste au départ de son époux; pleine de joie au retour;
attentive aux récits du chasseur; heureuse, la nuit, de son amour.

«Plaignez Onéda: elle aimait Mantéo, l'insensée!
Mantéo ne l'aimait pas.

«Quand l'homme dit à la femme: Tu es mon esclave, ton destin est
de me servir, tu vivras avec mes autres femmes comme elles tu me
seras fidèle, malgré mes inconstances, et, sans avoir ma
tendresse, tu me donneras ton amour: la femme, à ce discours, sent
sa misère, cache ses larmes, et se résigne. Mais quand l'homme lui
promet de l'aimer seule, alors elle fait un rêve de bonheur, et
est plus malheureuse: car l'homme sera perfide.

«Plaignez Onéda: elle aimait Mantéo, l'insensée!
Mantéo ne l'aimait pas.

«Si l'homme connaissait ce qui se passe dans le coeur d'une femme,
s'il savait que cette créature tendre et faible a besoin de force
et d'amour, et que l'inconstance de l'être qu'elle chérit lui
inflige d'affreux tourments!... Mais l'homme ne songe point à
cela; d'autres soins l'occupent; il faut qu'il devienne un
chasseur fameux ou un grand guerrier. Tandis qu'il parcourt les
savanes, la pauvre Indienne demeure dans son chagrin et dans son
isolement.

«Plaignez Onéda: elle aimait Mantéo, l'insensée!
Mantéo ne l'aimait pas.

«Lorsque je quittai la tribu des Miamis pour entrer dans la hutte
de mon époux, c'était au milieu de la lune des fleurs; la forêt
était pleine de voix touchantes et de tendres murmures; je sentais
en moi-même une ardeur secrète; une étincelle eût suffi pour
embraser tout mon être... mais j'ai trouvé une âme froide, et le
feu d'amour s'est éteint dans mon coeur.

«Plaignez Onéda: elle aimait Mantéo, l'insensée!
Mantéo ne l'aimait pas.

«Pourquoi pleurer Onéda? Elle n'est plus sur la terre; mais elle
vit au ciel; là, elle est aimée d'un guerrier brave, hospitalier,
généreux, qui la chérit sans partage; elle habite une contrée
fertile, délicieuse, où le nombre des chevreuils égale celui des
herbes de la prairie qui borde la Saginaw. Les lacs n'y sont
jamais glacés par les hivers, ni l'eau des fontaines tarie par les
étés brûlants.

«Oui, répond une autre voix; mais on dit que la félicité est de
retrouver au ciel les êtres qu'on aima sur la terre; et l'âme du
perfide Mantéo n'habitera point la même contrée que l'âme pure
d'Onéda.

«Plaignez Onéda: elle aimait Mantéo, l'insensée!
Mantéo ne l'aimait pas.»

Et les jeunes femmes indiennes, après avoir renouvelé le festin
des morts, se retirèrent en silence.

Ludovic avait déjà vu une de ces scènes de deuil, dont la forme
seule variait; mais tout était nouveau pour le voyageur, qui fut
surpris de trouver parmi les sauvages de tels accents pour de
pareilles douleurs.

Cet incident avait suspendu le récit de Ludovic, qui ramena le
voyageur à la chaumière.

Le lendemain, celui-ci rappela à son hôte sa promesse; et, comme
ils se promenaient sous les voûtes de la forêt, encore tout pleins
des impressions de la veille, le voyageur dit: -- Tout, en
Amérique, offense vos regards et blesse votre coeur! d'où vient
que cette terre vierge m'enchante et me remplit de douces
émotions! Les Indiennes m'ont, dans leurs fêtes naïves et dans
leur pieuse douleur, offert l'image de la primitive innocence;
ainsi, après avoir vu, chez les Américains, tout ce que l'art peut
inventer de merveilleux, je trouve sur le même sol les plus
touchants spectacles de la nature. Ah! je le vois, vous fûtes
malheureux, car vous êtes injuste.

Ludovic écouta d'abord ces paroles sans y répondre; il conduisit
le voyageur au pied de la chute, où tous deux s'étaient assis la
veille; il réfléchit quelques instants, la tête penchée sur ses
genoux, puis il dit:

-- Vous me croyez injuste envers l'Amérique, et c'est vous, mon
ami, qui l'êtes envers moi... Ah! vous ne savez pas combien furent
sincères mes admirations pour ce pays, et je ne pourrais vous
raconter tout ce que le désenchantement me coûta de larmes et de
regrets. Pendant les premiers mois qui suivirent mon départ de
Baltimore, préoccupé comme je l'étais d'une seule pensée, je
n'avais vu, je l'avoue, dans la société américaine, que les
rapports mutuels des blancs et des personnes de couleur; et
l'injustice révoltante des Américains envers une race malheureuse
m'avait, j'en conviens, inspiré contre eux une prévention
générale.

Mais lorsque mon imagination eut conçu des projets de gloire;
lorsque, voulant rendre à Marie son rang et sa dignité, j'avais
compris qu'il fallait d'abord me mêler aux hommes et aux choses de
ce pays, je cessai d'envisager la société américaine sous un seul
point de vue, et bientôt l'illusion d'une espérance nouvelle
faisant changer la face du prisme à mes yeux, j'aperçus partout
chez les Américains des vertus au lieu de vices, et à la place des
ombres d'éclatantes lumières.

Quoique cette impression ait été passagère, elle ne s'est pas
entièrement effacée... et si le caractère américain n'éblouit plus
mes regards, il s'offre encore à mes yeux environné de quelques
douces clartés.

Combien j'admirais en Amérique la sociabilité de ses
habitants! [40] L'absence de classes et de rangs fait qu'il
n'existe dans ce pays ni fierté aristocratique, ni insolence
populaire...

Là, tous les hommes, égaux entre eux, sont toujours prêts à se
rendre mutuellement service, sans que le bienfaiteur s'enquière à
l'avance du rang et de la fortune de son obligé.

Rien n'est plus favorable à la sociabilité que les conditions
médiocres. Ni le pauvre, ni le riche, ne sont sociables: le
premier, parce qu'il a besoin de tout le monde, sans pouvoir
rendre aucun service; le second, parce qu'il n'a besoin de
personne: comme il paye tous les services, il n'en rend point.

Dans tous les pays où les rangs sont marqués, l'aristocratie et la
dernière classe du peuple luttent perpétuellement ensemble: l'une,
armée de son luxe et de ses mépris; l'autre, de sa misère et de
ses haines; toutes les deux, de leur orgueil. L'inférieur, qui
tente vainement de s'élever, jette l'insulte au but qu'il ne peut
atteindre; il a toute l'injustice de l'opprimé, toute la violence
du faible. L'homme des hautes classes tombe dans le même excès
poussé par une autre cause. Quand il traite ses inférieurs comme
des égaux, ceux-ci croient qu'il a peur d'eux: il est forcé d'être
fier, sous peine de passer pour poltron. Ces luttes sont encore,
plus amères dans les contrées à privilèges, que la démocratie
envahit. Le triomphe du peuple y présente tous les caractères
d'une vengeance, et le puissant qui succombe ne tomberait pas
dignement, s'il ne gardait toute sa morgue aristocratique.

On ne rencontre aux États-Unis ni la hauteur d'une classe, ni la
colère de l'autre.

Ce n'est pas que les Américains aient des moeurs polies: le plus
grand nombre ne montrent dans leurs manières ni élégance, ni
distinction; mais leur grossièreté n'est jamais intentionnelle;
elle ne tient pas à l'orgueil, mais au vice de l'éducation. (Voir
note à la fin de l'ouvrage) Aussi nul n'est moins susceptible
qu'un Américain; il ne pense jamais qu'on veuille l'offenser.

Quand le Français est grossier, c'est qu'il le veut: l'Américain
serait toujours poli, s'il savait l'être.

Je trouvais, je vous l'avoue, un charme extrême dans ces rapports
d'égalité parfaite. Il est si triste, en Europe, de courir
incessamment le danger de se classer trop haut ou trop bas; de se
heurter au dédain des uns ou à l'envie des autres! Ici, chacun est
sûr de prendre la place qui lui est propre; l'échelle sociale n'a
qu'un degré, l'égalité universelle. (Voir note à la fin de
l'ouvrage)

Il y a cependant, aux États-Unis, des riches et des pauvres, mais
en petit nombre; et par la nature des institutions politiques, les
premiers ont tellement besoin des seconds, que, s'il existe une
prééminence, on ne sait de quel côté elle se trouve. Le riche fait
travailler le pauvre dans ses manufactures; mais le pauvre donne
son suffrage au riche dans les élections...

Il est certain que les masses, placées entre ces deux extrêmes (le
riche et le pauvre), se modèlent plutôt sur le second que sur le
premier.

Je me rappelle d'avoir vu M. Henri Clay, redoutable antagoniste du
général Jackson pour la présidence des États-Unis, parcourir le
pays avec un vieux chapeau et un habit troué. Il faisait sa cour
au peuple.

Chaque régime a ses travers, et tout souverain ses caprices. Pour
plaire à Louis XIV, il fallait être poli jusqu'à l'étiquette; pour
plaire au peuple américain, il faut être simple jusqu'à la
grossièreté.

En Angleterre, où la naissance et la richesse sont tout, les
classes supérieures, avec leurs manières élégantes, supportent a
peine les formes communes du bourgeois et du prolétaire; ceux-ci
ont besoin de se faire pardonner leur condition. En Amérique,
c'est le riche qui doit demander grâce pour son luxe et sa
politesse. En Angleterre, la souveraineté vient d'en haut; aux
États-Unis, d'en bas.

La cause qui rend les Américains éminemment sociables est peut-
être la même qui les empêche d'être polis: point de privilégiés
qui excitent l'envie; mais aussi point de classe supérieure dont
l'élégance serve de modèle aux autres.

Pour moi, j'aime mieux, je vous l'avoue, la rudesse involontaire
du plébéien que la politesse insolente du courtisan des rois.

J'admirais encore chez les Américains une qualité précieuse pour
un peuple libre, c'est le bon sens. Je crois que, dans nul pays du
monde, il n'existe autant de raison universellement répandue que
dans les États-Unis.

Il est certaines contrées d'Europe où la même question morale ou
politique reçoit mille solutions différentes et contradictoires.
On est certain, au contraire, de trouver les Américains d'accord
sur presque tous les principes qui intéressent la vie publique et
privée. Vous n'en rencontrerez pas un seul qui nie l'utilité des
croyances religieuses et l'obligation de respecter les lois.

Chacun d'eux sait tout ce qui se passe dans son pays, l'apprécie
avec sagesse, n'en parle qu'avec réserve et après réflexion.

Les Américains ont l'habitude et le goût des voyages; presque tous
ont, au moins une fois dans leur vie, franchi l'espace qui s'étend
entre les frontières du Canada et le golfe du Mexique. Ainsi
l'expérience vient encore ajouter à la rectitude naturelle de leur
bon sens. On ne trouve chez eux ni admirations exclusives pour les
choses anciennes, ni étonnements niais pour les objets nouveaux,
ni préjugés invétérés, ni superstitions ridicules [41].

L'excellence de leur bon sens vient peut-être du petit nombre de
leurs passions; ce qui me le ferait croire, c'est que, livrés à
l'orgueil national, le plus exalté de tous leurs sentiments, ils
perdent entièrement la raison.

Leur peu de goût pour la poésie, pour les beaux-arts et pour les
sciences spéculatives, les favorise encore sous ce rapport.
L'homme s'égare moins dans sa route, quand il ne suit ni les
rapides élans de l'imagination, ni les éclairs éblouissants du
génie.

Le philosophe rêveur, le savant dont les yeux sont incessamment
tournés vers le ciel, celui qu'émeut une touchante harmonie de la
nature, ne comprennent guère les choses pratiques de la vie.

Cette puissance de raison, cette supériorité du bon sens sur les
passions, servent à expliquer l'admirable sang-froid des
Américains [42]. Inaccessibles aux grandes joies, l'habitant des
États-Unis n'est ébranlé par aucune infortune. Le coup le plus
inattendu, le péril le plus imminent, le trouvent impassible.
Étrange contraste! il poursuit la fortune avec une ardeur extrême,
et supporte avec calme toutes les adversités. Rien ne l'arrête
dans ses entreprises; rien ne décourage ses efforts; il ne dira
jamais en face d'un obstacle, quelque grand qu'on le suppose: Je
ne puis. Il essaie, hardi, patient, infatigable. Ce peuple est
jusqu'au bout fidèle à son origine; car il est né de l'exil, et
les hommes qui firent deux mille lieues sur mer à la poursuite
d'une patrie avaient sans doute un fond d'énergie dans l'âme...

Ah! nul plus que moi, je vous le jure, n'admire sous ce point de
vue le peuple des États-Unis; c'est cette raison, c'est ce bon
sens pratique et cette audace d'entreprises qui ont enfanté
l'industrie américaine, dont les prodiges nous étonnent. Voyez-
vous, émules des fleuves, ces canaux dont le destin est de réunir
un jour la mer Pacifique à l'Océan; ces chemins de fer, qui se
glissent dans le flanc des montagnes, et sur lesquels la vapeur
s'élance plus puissante et plus rapide que sur la surface unie des
eaux; ces manufactures qui surgissent de toutes parts; ces
comptoirs qu'enrichit le commerce de toutes les nations; ces ports
où se croisent mille vaisseaux; partout la richesse et
l'abondance: au lieu de forêts incultes, des champs fertiles; à la
place des déserts, de magnifiques cités et de riants villages,
sortis du sol par je ne sais quelle magie, comme si la vieille
terre d'Amérique, si longtemps barbare et sauvage, était grosse
enfin d'un avenir civilisé, et que son sein fécond dût engendrer
des moissons sans culture et des villes sans main-d'oeuvre, comme
il avait enfanté des forêts!

Témoin de cette prospérité, qui n'a point de rivales chez les
autres peuples, je l'admirais et je l'admire encore; mais tout en
elle est matériel, et c'était un monde moral qu'il me fallait!

Ah! pourquoi les Américains n'ont-ils pas autant de coeur que de
tête? pourquoi tant d'intelligence sans génie, tant de richesse
sans éclat, tant de force sans grandeur, tant de merveilles sans
poésie?

Peut-être le caractère industriel, qui distingue cette société,
tient-il à l'ordre même de la destinée des nations...»

Ici Ludovic s'arrêta; mais à l'instant où sa bouche devenait
muette, son regard parut plus expressif. Il était aisé de voir que
sa pensée silencieuse s'engageait dans une méditation profonde.
Enfin, d'une voix qui annonçait quelque chose de poétique et
d'inspiré, il laissa tomber ces mots dans le silence de la
solitude:



Chapitre XII
Suite de l'épreuve -- 4 --
Littérature et beaux-arts



I

«Quand on porte ses regards vers le passé, trois grandes époques
apparaissent dans la vie des peuples.[43]

«La première est l'antiquité: l'âge de Sapho et d'Aspasie,
d'Horace et de Lucullus, d'Alcibiade et de César: époque
brillante, règne des sens.

«La seconde est le christianisme: le temps d'Augustin et
d'Athanase, de saint Louis et de Guesclin, de Pascal et de
Bossuet: époque morale, règne de l'âme.

«La troisième commence au siècle de Voltaire et d'Helvétius, de
Condillac et de Smith, de Bentham et de Fulton: époque utile,
règne de l'intelligence.

«Au premier âge, les plaisirs; au second, les sentiments au
troisième, les intérêts.



II

«La société païenne dut ses joies à l'éclat de ses amphithéâtres,
aux chants divins de ses poètes, aux chefs-d'oeuvre de ses
artistes, à ses fêtes triomphales, à ses débauches brillantes, à
son luxe de dieux et d'esclaves.

«Le monde chrétien, grave et solennel comme les édifices religieux
du Moyen-Âge, trouva ses voluptés dans la méditation, le
recueillement, les sacrifices et les austérités de la vie.

«Aujourd'hui, la société n'a ni cirques ni cloîtres, ni
gladiateurs ni anachorètes; elle a des manufactures. Indifférente
au charme des sensations et de l'enthousiasme, elle n'aspire qu'au
bien-être matériel.



III

«Les divinités païennes s'adressaient aux passions, non pour les
combattre, mais pour les enhardir. Elles offraient à l'esprit de
séduisantes images et aux sens des plaisirs sans remords.

«Le Christ est venu, qui a dit à l'homme: «Les grandeurs de la
terre sont misérables; car le pauvre est l'égal du riche. Toutes
les passions sont stériles: la charité seule féconde les âmes. Le
bonheur n'est point dans les richesses, dans la gloire, dans les
voluptés: on le mérite ici-bas par la vertu, et l'on n'en jouit
que dans le ciel.»

«De nos jours, les théories qui gouvernent l'homme le laissent sur
la terre: tout est mis en oeuvre pour offrir à son corps un séjour
doux et commode.



IV

«Quel triomphe pour l'artiste grec ou romain, quand ses lascives
peintures ou ses sculptures impudiques avaient exalté les
imaginations! Que la gloire du pontife chrétien était grande,
lorsqu'il avait déposé dans les âmes quelques germes de croyance
et de vertu!

«De notre temps, honneur à qui invente des machines! là est le
besoin des peuples!

«Caton et Brutus se donnaient la mort pour s'épargner la douleur
de voir mourir la patrie; le Moyen-Âge nous montre des martyrs de
la foi et de l'honneur: l'industriel des temps modernes se suicide
après banqueroute.



V

«La méditation et la foi s'étaient, durant l'âge intermédiaire,
créé un monde tout moral, mélange de religion et de philosophie,
d'idées et de sentiments; il se passait dans les consciences une
vie intérieure, secrète, qui ne se révélait point au dehors:
c'était la vie de l'âme avec toutes ses passions immatérielles,
ses joies sublimes, ses douleurs profondes. Alors la main
travaillait peu et le corps était pauvre à voir; mais c'était
l'âme qui était riche! aussi elle ne se reposait point. Cette
spiritualité de la vie s'est retirée du coeur des hommes; à
présent leur existence est tout extérieure. Leur corps s'agite
incessamment à la poursuite des choses matérielles; le temps se
dépense en travaux utiles, et, de peur que la pensée ne trouble la
main dans ses oeuvres, l'âme s'est faite inerte et stérile...



VI

«L'utilité matérielle: tel est le but vers lequel tendent toutes
les sociétés modernes... Mais cette tendance, en Europe, lutte
avec des souvenirs, des habitudes et des moeurs. Le présent subit
encore l'influence du passé.

«Nous ne sommes point religieux, mais nous avons des temples
magnifiques; quoique le positif des choses nous gagne, nous
enfermons encore dans de splendides palais nos bibliothèques, nos
musées, nos académies. Les esprits les plus vulgaires, les âmes
les plus indolentes, rendent, chez nous, hommage au génie et à la
vertu. L'homme qui a forfait à l'honneur s'incline encore, dans
nos cités, devant la statue de Bayard.

«L'Amérique ne connaît point ces entraves: elle s'avance dans la
voie des intérêts matériels, sans préjugés qui la gênent, sans
passions qui la troublent.



VII

«Ne cherchez, dans ce pays, ni poésie, ni littérature, ni beaux-
arts. L'égalité universelle des conditions répand sur toute la
société une teinte monotone. Nul n'est ignorant de toutes choses,
et personne ne sait beaucoup; quoi de plus terne que la
médiocrité! Il n'y a de poésie que dans les extrêmes: les grandes
fortunes ou les grandes misères, les clartés célestes ou la nuit
infernale, la vie des rois ou le convoi du pauvre.



VIII

«Dans la société américaine, point d'ombre et point d'éclat, ni
sommités, ni profondeurs. C'est la preuve qu'elle est matérielle:
partout où l'âme règne, on la voit s'élever ou descendre. Au-
dessus des intelligences voilées s'élancent les brillants génies;
au-dessus des âmes engourdies, les coeurs enthousiastes. Le niveau
ne se fait que sur la matière.



IX

«Le monde moral est-il donc soumis aux mêmes lois que la nature
physique? faut-il, pour que les beaux esprits apparaissent, que
l'ignorance des masses leur serve d'ombre? Les grandes
individualités sociales ne brillent-elles au-dessus du vulgaire
qu'à la manière des hautes montagnes, dont la cime étincelante de
neige et de lumière domine des précipices ténébreux?



XI

Il est de poétiques ignorances: au temps où le Dante
s'immortalisait par un livre, apparut Guesclin qui rien savait des
lettres [44]. Quand le connétable s'obligeait, il ne signait point,
faute de le savoir; mais il engageait son honneur, qui était tenu
pour bon.

«Cette grossière ignorance ne se rencontre point aux États-Unis,
dont les habitants, au nombre de douze millions, savent tous lire,
écrire et compter.



XI

«En Amérique, il manque aux caractères, pour être brillants, un
théâtre et des spectateurs. Si les pays d'aristocratie sont
féconds en personnages éclatants et poétiques, c'est que la classe
supérieure fournit les acteurs et le théâtre: la pièce se joue
devant le peuple, qui fait le parterre et ne voit la scène qu'à
distance.

«L'aristocratie romaine jouait son rôle devant le monde; Louis
XIV, devant l'Europe. Que si les rangs se mêlent, les individus,
vus de près, se rapetissent; il y a encore des acteurs, mais plus
de personnages; une arène, mais plus de théâtre [45].



XII

«Toutes les sociétés renferment dans leur sein des vanités
puériles, des orgueils énormes, des ambitions, des intrigues, des
rivalités... mais ces passions s'élèvent ou descendent, sont
grandes ou misérables, selon la condition et le génie des peuples.
Turenne était presque aussi fier de sa naissance que de sa gloire;
Ninon était galante; le grand Bossuet était jaloux de Fénelon...

«Les Américains convoitent l'argent, sont orgueilleux d'argent,
jaloux d'argent... Et si quelque marchande de New York se livre à
des galanteries, qu'importe son nom au monde? quel reflet ses
amours répondront-ils sur l'avenir?



XIII

«Il existe, à la vérité, en Amérique quelque chose qui ressemble à
l'aristocratie féodale.

«La fabrique, c'est le manoir; le manufacturier, le seigneur
suzerain; les ouvriers sont les serfs; mais de quel éclat brille
cette féodalité industrielle? Le château crénelé, ses fossés
profonds, la dame châtelaine et le féal chevalier n'étaient pas
sans poésie.

«Quelle harmonie le poète moderne puisera-t-il dans les comptoirs,
les alambics, les machines à vapeur et le papier-monnaie?



XV

«Aux États-Unis, les masses règnent partout et toujours, jalouses
des supériorités qui se montrent et promptes à briser celles qui
se sont élevées; car les intelligences moyennes repoussent les
esprits supérieurs, comme les yeux faibles, amis de l'ombre, ont
horreur du grand jour. Aussi n'y cherchez pas des monuments élevés
à la mémoire des hommes illustres. Je sais que ce peuple eut des
héros; mais nulle part je n'ai vu leurs statues. Washington seul a
des bustes, des inscriptions, une colonne; c'est que Washington,
en Amérique, n'est pas un homme, c'est un dieu.

«Le peuple américain semble avoir été condamné, dès sa naissance,
à manquer de poésie... Il y a, dans l'ombre attachée au berceau
des nations, quelque chose de fabuleux qui encourage les
hardiesses de l'imagination. Ces temps d'obscurité sont toujours
les temps héroïques: dans l'antiquité, c'est la guerre de Troie;
au Moyen-Âge, les croisades. Dès que les peuples s'éclairent, il
n'y a plus de demi-dieux... Les Américains des États-Unis sont
peut-être la seule de toutes les nations qui n'a point eu
d'enfance mystérieuse. Environnés, en naissant, des lumières de
l'âge mûr, ils ont écrit eux-mêmes l'histoire de leurs premiers
jours: et l'imprimerie, qui les avait précédés, s'est chargée
d'enregistrer les moindres cris de l'enfant au maillot.



XVI

«La poésie commença en France par les chants des trouvères et les
amours des chevaliers... Telle ne saurait être son origine aux
États-Unis. Les hommes de ce pays, dont le respect pour les femmes
est profond, méprisent les formes extérieures de la galanterie.
Une femme seule au milieu de plusieurs hommes, égarée dans sa
route ou abandonnée sur un vaisseau, n'a point d'insulte à
redouter; mais elle ne sera l'objet d'aucun hommage. On sait en
Amérique le mérite des femmes; on ne le chante point.



XVII

«À peine le peuple américain était-il né, que la vie publique et
industrielle s'est emparée de toute son énergie morale. Ses
institutions, fécondes en libertés, reconnaissent des droits à
tous. Les Américains ont trop d'intérêts politiques pour se
préoccuper d'intérêts littéraires. Lorsque, vers la fin du siècle
dernier, vingt-cinq millions de Français étaient gouvernés selon
le bon plaisir d'une femme galante, ils pouvaient, tranquilles sur
les affaires du pays, s'amuser de choses frivoles et se dévouer
corps et âme à la querelle de deux musiciens! [46]

«Peu confiants dans les hommes du pouvoir, les Américains se
gouvernent eux-mêmes: la vie publique n'est point dans les salons
et à l'Opéra; elle est à la tribune et dans les clubs.



XVIII

 «Quand la vie politique cesse, vient la vie commerciale: aux
États-Unis tout le monde fait de l'industrie, parce qu'elle est
nécessaire à tous. Dans une société d'égalité parfaite, le travail
est la condition commune; chacun travaille pour vivre, nul ne vit
pour penser. Là point de classes privilégiées qui, avec le
monopole de la richesse, aient aussi le monopole des loisirs.



XIX

«Tout le monde travaille!... Mais la vie du travailleur est
essentiellement matérielle. Son âme sommeille pendant que son
corps est à l'oeuvre; et, lorsque son corps se repose, son esprit
ne devient pas actif. Le travail pour lui, c'est la peine;
l'oisiveté, la récompense; il ne connaît point le loisir. C'est
toute une science que d'apprendre à jouir des choses morales. La
nature ne nous donne point cette faculté qui naît de l'éducation
seule et des habitudes d'une vie libérale. Il ne faut pas croire
qu'après avoir amassé de l'argent et de l'or, on puisse se dire
tout à coup: «Maintenant je vais vivre d'une vie intellectuelle.»
Non, l'homme n'est point ainsi fait. Le reptile tient à la terre
et l'aigle aux cieux. Les hommes d'esprit pensent, les hommes à
argent ne pensent pas.



XX

«Ce n'est pas qu'aux États-Unis on manque d'auteurs; mais les
auteurs n'ont point de public.

«On trouverait encore des écrivains pour faire des livres, parce
que c'est un travail que d'écrire: ce sont les lecteurs qui
manquent, parce que lire est un loisir.

«Le public réagit sur l'auteur, et vous ne verrez point celui-ci
s'obstiner à produire des oeuvres littéraires, quand le public
n'en veut pas.



XXI

«Supposez un poète inspiré, que le hasard fait naître au sein de
cette société d'hommes d'affaires: pensez-vous que son génie
fournisse sa carrière? Non, le génie lui-même subit l'influence de
l'atmosphère qui l'environne. Nul n'exprime bien l'enthousiasme
devant des êtres qui ne le sentent point; on ne chante pas
longtemps pour des sourds... La verve du poète et l'inspiration de
l'écrivain, qu'échauffent les sympathies, se glacent dans
l'indifférence et la froideur.



XXII

«Tout le monde étant industriel, la première parmi les professions
est celle qui fait gagner le plus d'argent. Le métier d'auteur,
étant le moins lucratif, est au-dessous de tous les autres. Dites
à un Américain que l'illustration des lettres est plus belle à
poursuivre que la fortune, il vous accordera ce sourire de pitié
qu'on donne aux discours d'un insensé... Exaltez en sa présence la
gloire d'Homère, celle du Tasse: il vous répondra qu'Homère et le
Tasse moururent pauvres. Arrière le génie qui ne donne point la
richesse!



XXIII

«En Amérique, on n'estime des sciences que leur application. On
étudie les arts utiles, mais non les beaux-arts.

«L'Allemagne, la France, inventent des théories; aux États-Unis on
les met en pratique; ici on ne rêve point, on agit. Tout le monde
aspire au même but, le bien-être matériel; et comme c'est l'argent
qui en est la source, c'est l'argent seul qu'on poursuit.



XXIV

«Lorsque dans ce pays on fait de la littérature, c'est encore de
l'industrie. Il n'existe là ni école classique, ni romantique. On
ne connaît que l'école commerciale, celle des écrivains qui
rédigent des gazettes, des pamphlets, des annonces, et qui vendent
des idées, comme un autre vend des étoffes. Leur cabinet est un
comptoir, leur esprit une denrée; chaque article a son tarif; ils
vous diront au juste ce que coûte un enthousiasme imprimé.



XXV

«Ces marchands intellectuels vivent entre eux dans de fort bons
rapports. L'un soutient les principes politiques de M. Clay;
l'autre, ceux du général Jackson; le premier est unitaire, le
second presbytérien; celui-ci est démocrate, celui-là fédéraliste;
un troisième se montre l'ardent défenseur de la morale religieuse;
un autre protège la morale philosophique de miss Wright.



XXVI

«Tous sont amis entre eux, se querellant quelquefois pour les
personnes, jamais pour les principes.

«Chacun ne doit-il pas librement exercer son industrie? la
dernière loi du congrès vous semble sage: rien de mieux; moi, je
la trouve insensée; vous soutenez que notre président est un
profond politique, à merveille; je suis en train de démontrer
qu'il ignore l'art de gouverner; vous poussez à la démocratie, moi
je lutte contre elle. La société marche-t-elle à sa perfection? ou
tend-elle à sa décadence?



XXVII

«Allons, que chacun de nous prenne à sa convenance parmi ces
textes différents. Ce sont des branches variées d'industrie; on
peut même s'attacher à plusieurs en même temps: écrire pour dans
un journal, et contre dans un autre; la contradiction n'importe
point. Ne faut-il pas des idées qui aillent à toutes les
intelligences? C'est dans l'un et dans l'autre cas un besoin
social auquel on répond.



XXVIII

«Il arrive parfois, dans les révolutions politiques, que, la vertu
devenant crime et le crime vertu, on voit tour à tour condamnés au
dernier supplice les hommes de principes les plus opposés. Est-ce
que le bourreau et ses aides s'abstiennent de leur profession
parce que les crimes sont douteux? non sans doute; ils continuent
leur métier. Ainsi font les écrivains; ils ne travaillent pas sur
des corps, mais sur des idées, tantôt sur l'une, tantôt sur
l'autre. Leur demander de se vouer à un système, c'est vouloir
qu'ils aient des opinions, des croyances, des convictions
exclusives; c'est restreindre dans de certaines limites leur
industrie qui, de sa nature, est sans borne comme la pensée dont
elle émane.



XXIX

«L'industrie des idées étant la dernière de toutes, il s'ensuit
que, pour écrire, il faut n'avoir rien de mieux à faire. Quiconque
se sent du génie se fait marchand; les incapacités se réfugient
dans le petit métier des lettres. On laisse volontiers aux femmes
le soin de faire des vers et des livres, c'est une frivolité qu'on
abandonne à leur sexe; on leur permet de perdre le temps en
écrivant.

«Vous trouverez dans toutes les villes d'Amérique un assez grand
nombre de femmes savantes. Quelques-unes ont acquis par leurs
ouvrages une réputation méritée [47]; mais la plupart sont froides
et pédantes. Rien n'est moins poétique que ces muses d'outre-mer;
ne les cherchez point dans la profondeur des sauvages solitudes,
parmi les torrents et les cataractes, ou sur le sommet des monts:
non, vous les verrez marchant dans la boue des villes, des socques
aux pieds et des lunettes au visage.



XXXI

«Quoiqu'il y ait peu d'auteurs en Amérique, dans aucun pays du
monde on n'imprime autant. Chaque comté a son journal; les
journaux sont, à vrai dire, toute la littérature du pays [48]. Il
faut à des gens affairés, et dont la fortune est médiocre, une
lecture qui se fasse vite et ne coûte pas cher. Il se fait
d'ailleurs pour l'éducation primaire et pour la religion une
énorme consommation de livres!... C'est plutôt de la librairie que
de la littérature. L'instruction donnée aux enfants est purement
utile; elle n'a point en vue le développement des hautes facultés
de l'âme et de l'esprit: elle forme des hommes propres aux
affaires de la vie sociale.



XXXII

«La littérature américaine ignore entièrement ce bon goût, ce tact
fin et subtil, ce sentiment délicat, mélange de passion et de
jugement froid, d'enthousiasme et de raison, de nature et d'étude,
qui président, en Europe, aux compositions littéraires. Pour avoir
de l'élégance dans le goût, il en faut d'abord dans les moeurs.



XXXIII

«Ni dans les journaux, ni à la tribune, le style n'est un art.
Tout le monde écrit et parle, non sans prétention, mais sans
talent [49]. Ceci n'est pas la faute seule des orateurs et des
écrivains; ces derniers, quand ils font du style brillant et
classique, mettent en péril leur popularité: le peuple ne demande
à ses mandataires que tout juste ce qu'il faut de littérature pour
comprendre ses affaires; le surplus, c'est de l'aristocratie.



XXXIV

«C'est ainsi que les lettres et les arts, au lieu d'être invoqués
par les passions, ne viennent en aide qu'à des besoins; ou si
quelque penchant pour les beaux arts se révèle, on est sûr de le
trouver entaché de trivialité: par exemple, il existe, aux États-
Unis, un genre de peinture qui prospère: ce sont les portraits; ce
n'est pas l'amour de l'art, c'est de l'amour-propre.



XXXV

«Vous rencontrerez parfois, dans ce monde industriel et vulgaire,
un cercle poli, brillant, au sein duquel les travaux de l'art sont
appréciés avec goût, et les oeuvres du génie admirées avec
enthousiasme: c'est une oasis dans les sables brûlants d'Afrique.
Vous trouvez çà et là une imagination ardente, un esprit rêveur;
mais un seul poète dans un pays ne fait pas plus une nation
poétique que l'accident d'un beau ciel sur les bords de la Tamise
ne fait le climat d'Italie.



XXXVI

«Quoiqu'il n'existe point de littérature proprement dite aux
États-Unis, ne croyez pas que les Américains soient sans amour-
propre littéraire. Il se passe à cet égard un phénomène assez
étrange; vous n'apercevez point chez leurs auteurs de ces vanités
monstrueuses, qu'on voit chez nous, compagnes de la médiocrité,
quelquefois même du génie. Les écrivains ont la conscience qu'ils
exercent une profession d'un ordre inférieur.

«En Amérique, ce ne sont pas les écrivains qui ont l'orgueil
littéraire, c'est le pays.

«La littérature est une industrie dans laquelle les Américains
prétendent exceller comme dans toutes les autres.

«Et ne croyez pas leur être agréable en leur disant que la
conformité du langage rend communs aux États-Unis tous les beaux
génies de l'Angleterre; ils vous répondront que la littérature
anglaise ne fait point partie de la littérature américaine.



XXXVII

«Le caractère anti-poétique des Américains tient à leurs moeurs
par de profondes racines.

«Lorsque dans ce pays on poursuit l'argent, on ne recherche point
le plaisir. La religion, et plus encore d'austères habitudes,
interdisent les jeux, les amusements [50], les spectacles.

«Les grandes cités ont chacune un théâtre [51]; mais les riches,
qui sont toujours en avant de la corruption, s'efforcent vainement
de le mettre en vogue. Le spectacle n'est point, en Amérique, un
plaisir populaire; la tragédie, la comédie, la musique italienne,
sont des divertissements aristocratiques de leur nature; ils
demandent aux spectateurs du goût et de l'argent, deux choses qui
manquent au plus grand nombre. Les cirques et les amphithéâtres
veulent une multitude à passions; et c'est ce que l'Amérique du
Nord ne saurait leur donner.



XXXVIII

«Si les grands théâtres y sont rares, les petits y sont inconnus.
Cette absence du goût dramatique est sans doute un élément de
moralité pour la société américaine qui, n'ayant pas de théâtres,
ne distribue point chaque soir des moqueries aux maris trompés,
des applaudissements aux amants heureux, et de l'indulgence aux
femmes adultères. Les Américains ont plus de moralité parce qu'ils
n'ont pas de spectacles; et ils n'ont pas de spectacles à cause de
leur moralité. Ceci est à la fois cause et effet.



XXXIX

«Ce n'est pas seulement par amour pour la morale que les
Américains fuient le théâtre, car beaucoup qui n'y vont pas se
livrent chez eux à d'ignobles plaisirs. Le spectacle est un
amusement dont naturellement ils n'ont pas le goût. Ils tiennent
cette antipathie des Anglais, leurs aïeux, et subissent encore
l'influence du puritanisme des premiers colons américains. Le
théâtre n'a jamais été, en Angleterre, qu'une mode des hautes
classes, ou une débauche du bas peuple; et ce sont les classes
moyennes de ce pays qui ont peuplé l'Amérique. Quelle que soit la
cause, l'effet est certain; le génie poétique est, aux États-Unis,
dépouillé de son plus bel attribut; ôtez à la France son théâtre,
et dites où sont ses poètes.



XL

«La religion, si féconde en poétiques harmonies, ne porte au coeur
des Américains ni inspiration, ni enthousiasme. L'habitant des
États-Unis aime, dans son culte, non ce qui parle à l'âme, mais
seulement ce qui s'adresse à sa raison; il l'aime comme principe
d'ordre, et non comme source de douces émotions. L'Italien est
religieux en artiste; l'Américain l'est en homme rangé.



XLI

«Les cultes chrétiens sont d'ailleurs trop divisés en Amérique,
pour fournir aux beaux-arts des sujets d'un intérêt général: la
secte des quakers, simple et modeste, ne se bâtira point des
palais somptueux; qu'importent à l'église méthodiste les
admirables sermons de M. Channings, ministre des unitaires? Si la
communion baptiste élève quelque monument à sa croyance, de quel
intérêt sera-ce pour les presbytériens?

«À la place de l'unité religieuse qui règne en France depuis
quinze siècles, supposez mille sectes dissidentes, vous n'aurez à
cette heure ni grandes églises, ni grands orateurs chrétiens, ni
Notre-Dame, ni Bossuet.



XLII

«Les congrégations protestantes n'ont point, pour se rassembler,
des temples magnifiques, décorés de statues et de tableaux; elles
s'enferment dans de simples maisons, bâties sans luxe et à peu de
frais. Le plus splendide parmi leurs édifices religieux se montre
soutenu par quelques colonnes de bois peint: c'est là leur
Parthénon. Ôtez à l'Amérique son Capitole, expression poétique de
son orgueil national, et la Banque des États-Unis, expression
poétique de sa passion pour l'argent, il ne restera pas dans ce
pays un seul édifice qui présente l'aspect d'un monument.



XLIII

«Tout, aux États-Unis, procède de l'industrie, et tout y va...
mais à la différence du sang qui s'échauffe en allant au coeur,
tous les élans, en atteignant l'industrie, se refroidissent à ce
coeur glacé de la société américaine.



XLIV

«Laissez grandir cette société, disent quelques-uns, et vous en
verrez sortir des hommes illustres dans les lettres et dans les
arts. Rome naissante n'entendit point les chants d'Horace et de
Virgile, et il a fallu quatorze siècles à la France pour enfanter
Racine et Corneille.

«Ceux qui tiennent ce langage confondent deux choses bien
distinctes: la société politique et la civilisation. La société
américaine est jeune, elle n'a pas deux siècles. Sa civilisation,
au contraire, est antique comme celle de l'Angleterre dont elle
descend. La première est en progrès, la seconde, en déclin. La
société anglaise se régénère dans la démocratie américaine: la
civilisation s'y perd.



XLV

«L'esprit industriel matérialise la société, en réduisant tous les
rapports des hommes entre eux à l'utilité.

«Il est de nobles passions qui fécondent l'âme: l'intérêt la
souille et la flétrit. Il semble que la cupidité souffle sur
l'Amérique un vent funeste qui, s'attachant à ce qu'il y a de
moral dans l'homme, abat le génie, éteint l'enthousiasme, pénètre
jusqu'au fond des coeurs pour y dessécher la source des nobles
inspirations et des élans généreux.



XLVI

«Voyez le paysan français, d'humeur gaie, le front serein, les
lèvres riantes, chanter sous le chaume qui recèle sa misère, et
sans soucis de la veille, sans prévoyance du lendemain, danser
joyeux sur la place du village.

«On ne sait rien, en Amérique, de cette heureuse pauvreté. Absorbé
par des calculs, l'habitant des campagnes, aux États-Unis, ne perd
point de temps en plaisirs; les champs ne disent rien à son coeur;
le soleil qui féconde ses coteaux n'échauffe point son âme. Il
prend la terre comme une matière industrielle; il vit dans sa
chaumière comme dans une fabrique.



XLVII

«Personne ne connaît, en Amérique, cette vie tout intellectuelle
qui s'établit en dehors du monde positif, et se nourrit de
rêveries, de spéculations, d'idéalités; cette existence
immatérielle qui a horreur des affaires, pour laquelle la
méditation est un besoin, la science un devoir, la création
littéraire une jouissance délicieuse, et qui, s'emparant à la fois
des richesses antiques et des trésors modernes, prenant une
feuille au laurier de Milton, comme à celui de Virgile, fait
servir à sa fortune les gloires et les génies de tous les âges.



XLVIII

«On ignore dans ce pays l'existence du savant modeste qui,
étranger aux mouvements du monde politique et au trouble des
passions cupides, se donne tout entier à l'étude, l'aime pour
elle-même, et jouit, dans le mystère, de ses nobles loisirs.

«L'Amérique ne connaît, ni ces brillantes arènes où l'imagination
s'élance sur les ailes du génie et de la gloire; ni ces cours
d'amour où les grâces, l'esprit et la galanterie se jouaient
ensemble; ni cette harmonie presque céleste qui naît de l'accord
des lettres avec les beaux-arts; ni ce parfum de poésie,
d'histoire et de souvenirs, qui s'exhale si doux d'une terre
classique pour monter vers un beau ciel.



XLIX

«L'Europe qui admire Cooper croit que l'Amérique lui dresse des
autels; il n'en est point ainsi. Le Walter Scott américain ne
trouve dans son pays ni fortune ni renommée. Il gagne moins avec
ses livres qu'un marchand d'étoffes; donc celui-ci est au-dessus
du marchand d'idées. Le raisonnement est sans réplique.



L

«D'abord incrédule à ce phénomène, je supposais que Cooper avait
peint de fausses couleurs les moeurs des Indiens, et que les
Américains, juges d'un tableau dont l'original est sous leurs
yeux, le condamnaient comme dépourvu de vérité locale. Plus tard
j'ai reconnu mon erreur: j'ai vu les Indiens, et me suis assuré
que les portraits de Cooper sont d'une ressemblance frappante.



LI

«Mais les Américains se demandent à quoi sert de connaître ce
qu'ont fait les Indiens, ce qu'ils font encore; comment ils
vivaient dans leurs forêts, comment ils y meurent. Les sauvages
sont de pauvres gens desquels il n'y a rien à tirer, ni richesses,
ni enseignements d'industrie. Il faut prendre leurs forêts, voilà
tout, et s'en emparer, non pour faire de la poésie, mais pour les
abattre et passer la charrue sur le tronc des vieux chênes.



LII

«Ces belles forêts, ces magnifiques solitudes, ces splendides
palais de la nature sauvage, il leur fallait pourtant un chantre
divin! Elles ne pouvaient tomber sous le fer de l'industriel sans
avoir été célébrées sur la lyre du poète... le poète n'était pas
chez les Américains... mais franchissant l'Atlantique, l'ange de
la poésie a, sur ses ailes de flamme, transporté l'Homère français
sur les rives du Meschacébé.



LIII

«Tous les mondes sont le domaine du génie! et il est de larges
poitrines qui pour respirer à l'aise, n'ont pas trop de l'univers.
Quelques années plus tard, l'hôte des sauvages allait, poète
inspiré chanter des souvenirs sur les bords de l'Eurotas, et
pèlerin pieux, adorer Dieu sur les rives du Jourdain!

Atala, Réné, les Natchez sont nés en Amérique, enfants du désert.
Le Nouveau-Monde les inspira; la vieille Europe les a seule,
compris.

Les Américains, quand ils lisent Chateaubriand, disent, comme en
voyant la merveille de Niagara

«Qu'est-ce que cela prouve?»

Tel est le peuple sur lequel j'avais conçu l'espoir chimérique
d'exercer une poétique influence!!

Ô cruel désenchantement! Ainsi se brisait dans mes mains le rameau
secourable auquel j'avais, durant le naufrage, rattaché ma
dernière chance de salut!!



Chapitre XIII
L'émeute

«Ainsi s'évanouissait mon rêve d'illustration littéraire et
l'avenir que j'y rattachais! Tout autre moyen de renommée m'était
interdit. Si les États-Unis eussent été engagés dans quelque
guerre, j'eusse tenté d'entrer dans les rangs de l'armée
américaine; mais en temps de paix il n'y a point de gloire
militaire. Les soldats de ce pays se réduisent à quelques milliers
d'hommes cantonnés sur les frontières des États de l'Ouest, où
leur seule mission est de tenir en respect des hordes d'Indiens
sauvages [52].

Comme j'étais tombé dans l'accablement profond qui succède au
dernier rayon éteint de la dernière espérance, je reçus une lettre
de Nelson qui m'annonçait son départ de Baltimore et sa prochaine
arrivée à New York avec Marie; il n'entrait dans aucun détail.
«Vous saurez, me disait-il, la cause de cette retraite et le
nouveau coup qui vient de nous frapper.» Il ne me disait rien de
Georges.

Après un jour d'attente et de tourments, je vis arriver Nelson et
Marie. La douleur se montrait grave et sévère sur le front du
père, expansive et tendre dans les yeux de la jeune fille.

Mon inquiétude comprima les premiers élans de mon amour.

«Quels sont donc, m'écriai-je, les nouveaux malheurs dont je vous
vois accablés?»

Après quelques instants d'un morne silence, Nelson me dit: «Une
semaine s'est écoulée depuis qu'à Baltimore s'est faite l'élection
d'un membre du congrès. Georges et moi, nous nous y sommes rendus
selon notre coutume... Je suis habitué à voir les intrigues
s'agiter en pareille occasion, mais je trouvai les passions
politiques dans un état d'exaltation que je n'avais pas vu
jusqu'alors.

«La lutte s'engagea entre deux candidats; le premier, remarquable
par de grands talents, mais fédéraliste; le second, moins
distingué, mais jacksoniste [53].

Après une multitude de discours suivis les uns de huées, les
autres d'acclamations, tous accompagnés de querelles violentes
entre les électeurs des deux partis contraires, on recueillit les
votes, et le candidat auquel Georges et moi avions donné notre
suffrage l'emportait d'une voix, lorsque tout à-coup un grand
tumulte éclate dans l'assemblée; d'abord une exclamation, puis
deux, puis mille se font entendre; l'agitation, partie d'un point,
gagne subitement toute la salle, comme le trouble d'une abeille
inquiétée dans sa case se communique en un instant à toute la
ruche. Enfin j'entends les électeurs du parti vaincu s'écrier: Le
scrutin est nul! Georges Nelson est un homme de couleur; hurrah!
hurrah! qu'il sorte de la salle... l'élection doit être
recommencée...

«De vifs applaudissements suivirent ces paroles. Ceux de notre
parti gardaient un morne silence; enfin l'un d'eux demanda à
Georges si l'imputation était vraie. Oui, répondit celui-ci. Alors
nos amis eux-mêmes firent entendre de violents murmures, et chacun
s'éloigna de nous. J'éprouvai dans ce moment moins de confusion
que de crainte; car je pressentais la fureur de Georges et les
éclats terribles auxquels il allait se livrer. Je le vis pâlir de
colère, mais, chose étrange! il reprit tout à coup ses sens et
demeura tranquille.

«L'observation de nos adversaires était fondée, la loi du Maryland
excluant du droit électoral tous les gens de couleur, même ceux
qui sont depuis longtemps en possession de la liberté. Je ne
réclamai point, et, entraînant Georges hors de la salle, je bénis
le ciel de trouver calme celui dont je craignais tant les
emportements. À l'instant où nous sortions nous avons remarqué un
individu qui mettait un grand zèle à provoquer l'attention
publique sur l'humiliation de notre retraite. Georges le regarda
en face et reconnut en lui don Fernando d'Almanza, cet Américain
qui, par ses perfides révélations, fit mourir de douleur la mère
de mes enfants. Je ne doutai pas que le premier cri dénonciateur
ne fût sorti de sa bouche; et Georges a supposé avec raison que
cet homme était le même qui, au théâtre de New York, avait excité
contre vous et lui les haines de la multitude.

«Le premier mouvement de Georges fut de se porter vers l'auteur de
l'affront, et de venger d'un seul coup l'ancienne et la nouvelle
injure; mais je le vis presque aussitôt comprimer son
ressentiment. Il murmurait à voix basse des phrases entrecoupées
dont je ne comprenais pas bien le sens: le grand jour approche,
disait-il; la vengeance sera plus belle!

«Persuadé qu'il cachait dans son âme un secret important, je le
pressai de m'en faire l'aveu. -- C'est une lâcheté, me dit-il, de
se laisser écraser sans relever la tête. Je sais qu'une
insurrection se prépare dans le Sud; les nègres de la Virginie et
des deux Carolines vont se joindre aux Indiens de la Géorgie pour
secouer le joug américain; j'irai seconder leurs efforts.

«Effrayé de ce projet, je tentai, par tous les moyens, d'en
démontrer à Georges la folie et l'impuissance.... Peut-être je le
fis dans des termes trop sévères... mais un pareil dessein me
semblait si fécond en périls!... Marie joignit à mes remontrances
ses prières et ses larmes, toujours si puissantes sur son frère.
Georges garda le silence. Alors je pensai que la raison était
entrée dans son coeur.

«Nous convînmes de quitter Baltimore, où nous ne pouvions demeurer
plus longtemps; mais où chercher un refuge? Je proposai à mes
enfants de porter notre malheureuse fortune à New York, où un
presbytérien respectable, James Williams, que j'avais autrefois
connu à Boston, nous donnerait provisoirement un asile. Arrivés
là, nous pourrions délibérer sur le choix d'une retraite. Tandis
que je parlais, Georges paraissait livré à une grande
préoccupation; cependant il ne proféra pas un seul mot qui
rappelât son funeste projet. Le soir, quand l'heure de se séparer
fut venue, il nous comblait des plus touchantes caresses; jamais
il ne s'était montré si affectueux pour moi, si tendre pour sa
soeur. Au milieu d'une rêverie, il s'interrompait pour nous dire
de douces paroles. Hélas! le lendemain il manquait à nos
embrassements; il avait quitté Baltimore laissant une lettre dans
laquelle il nous conjurait de lui pardonner son départ clandestin.

«Jamais, disait-il, je n'aurais pu résister à l'ascendant d'un
père, aux larmes d'une soeur; un seul regard de Marie, m'aurait
vaincu. Cependant mon devoir me commande de secourir des frères
malheureux... Mon père, ma chère soeur, ajoutait-il, nous nous
reverrons dans des temps plus fortunés... Si les hommes ne sont
pas égaux sur la terre, ils le sont du moins dans le ciel.

«Je ne vous dirai point quelle fut la douleur de Marie en
entendant ces dernières paroles d'un frère qu'elle chérit.

«Georges, dans sa lettre, nous engageait à suivre mon premier
projet, celui de demander l'hospitalité à James Williams, auquel,
disait-il, il s'adresserait plus tard pour retrouver nos traces.»

Ainsi parla Nelson; sa voix, en finissant, s'était faiblement
émue. Il dit ensuite avec l'accent d'une résignation pieuse: «Plus
le bras qui frappe est puissant, et plus on doit l'adorer... Mon
ami, ajouta-t-il, vous pouvez maintenant juger si je vous trompais
quand je vous peignais l'horrible condition des gens de couleur
aux États-Unis. N'ayant pu dissiper vos illusions, j'imposai à
votre amour un temps d'épreuve. Le terme n'en est pas encore
expiré, mais sans doute votre opinion l'a devancé, et ce que vous
savez de notre fortune doit suffire pour vous éclairer.»

Comme je gardais le silence sous l'impression d'un chagrin profond
et de l'inquiétude que m'inspirait le sort de Georges, Marie,
prenant mon anxiété pour de l'embarras, me dit d'une voix
entrecoupée de pleurs: «Ludovic, mon coeur vous tient compte des
efforts généreux que vous faites pour aimer une infortunée; mais,
de grâce, cessez de lutter contre l'inflexible destin. Vous le
voyez, nos malheurs s'enchaînent comme nos jours. Mon sort est à
jamais fixé: je traînerai de ville en ville ma misérable
existence; chassée d'un lieu par le mépris, de l'autre par la
haine, partout réprouvée des hommes, parce que je fus maudite dans
le sein de ma mère!»

J'atteste le ciel qu'en présence d'une si touchante infortune, mon
coeur ne chancela pas un seul instant; pour être fidèle au
malheur, je n'eus aucun combat intérieur à soutenir. Je sentis se
resserrer plus fortement dans mon âme le lien qui m'unissait à
Marie. Cet accroissement de tendresse et d'amour se mêlait d'une
indignation si profonde contre les auteurs du mal dont la victime
était sous mes yeux, que je ne pus contenir l'expression de ce
dernier sentiment.

Voilà donc, m'écriai-je, le peuple objet de mes admirations et de
mes sympathies! fanatique de liberté et prodigue de servitude!
discourant sur l'égalité parmi trois millions d'esclaves;
proscrivant les distinctions, et fier de sa couleur blanche comme
d'une noblesse; esprit fort et philosophe pour condamner les
privilèges de la naissance, et stupide observateur des privilèges
de la peau! Dans le Nord, orgueilleux de son travail; dans le Sud,
glorieux de son oisiveté; réunissant en lui, par une monstrueuse
alliance, les vertus et les vices les plus incompatibles, la
pureté des moeurs et le vil intérêt, la religion et la soif de
l'or, la morale et la banqueroute!

Peuple homme d'affaires qui se croit honnête parce qu'il est
légal; sage, parce qu'il est habile; vertueux, parce qu'il est
rangé! Sa probité, c'est la ruse soutenue du droit, l'usurpation
sans violence, l'indélicatesse sans crime. Vous ne le verrez point
armé du poignard qui tue; son arme à lui, c'est l'astuce, la
fraude, la mauvaise foi, avec lesquelles on s'enrichit... Il parle
d'honneur et de loyauté comme font les marchands! mais voyez
quelle hypocrisie jusque dans ses bienfaits! il convie à
l'indépendance toute une race malheureuse; et ces nègres qu'il
affranchit, il leur inflige, au sortir des fers, une persécution
plus cruelle que l'esclavage.

Ainsi s'emportait ma colère; j'en arrêtai les élans à l'aspect de
Marie, dont l'abattement était extrême. Après avoir exhalé ses
ressentiments, mon coeur ne contenait plus que de l'amour, et je
ne crus pouvoir mieux l'exprimer qu'en adressant ce peu de mots à
Nelson: «Le temps d'épreuve n'est pas encore écoulé, veuillez me
faire grâce de ce qui reste et souffrir que je devienne l'époux de
Marie.

-- «Dieu puissant! s'écria l'Américain non sans quelque émotion,
que ta bonté est grande puisque tu nous conserves le coeur de ce
digne jeune homme!»

Mes paroles jetèrent Marie dans une situation impossible à
décrire. L'expression de mes griefs contre la société américaine
lui avait donné le change sur mes sentiments intérieurs; et, quand
mes derniers accents lui eurent révélé le seul désir de mon coeur,
je la vis passer subitement de l'extrême douleur à cet excès de
joie qui s'annonce aussi par des larmes; tombant à genoux, elle
rendit grâces à Dieu dans l'attitude du criminel qui, ayant reçu
des hommes un pardon inespéré, joint ses deux mains en regardant
le ciel.

Nelson ajouta:» Généreux ami, c'est le signe d'une âme grande et
forte d'être attiré par le malheur. Je ne combattrai plus vos
nobles élans; j'admire votre vertu, et ne me crois point digne de
la diriger.» En disant ainsi, il se jeta dans mes bras, et me
serra étroitement contre son coeur; puis, prenant ma main et celle
de Marie: «Ma fille, lui dit-il en faisant signe de nous unir,
Ludovic sera votre époux.» -- «Ô mon Dieu! s'écria cette charmante
fille, tant de bonheur n'est-il pas un rêve?» Elle n'ajouta rien à
ces paroles, se tint appuyée au bras de Nelson et parut recueillir
ses sentiments dans une extase de félicité.

Cependant, impatient de voir s'accomplir le plus cher de mes
voeux, j'obtins de Nelson qu'il fixât le jour de mon union avec sa
fille. -- «Dans quelques jours, me dit-il, je vous nommerai mon
fils. Il fut un temps, peu éloigné de nous, où, selon les lois de
l'État de New York, le mariage d'un blanc avec une personne de
couleur était impossible; mais aujourd'hui la prohibition n'existe
plus: de semblables alliances se font quelquefois...

«Un ami de notre hôte, le révérend John Mulon, ministre
catholique, que sa philanthropie pour la race noire rend cher aux
presbytériens eux-mêmes, vous mariera d'abord selon les rites de
l'Église romaine, à laquelle vous appartenez; ensuite James
Williams, ministre presbytérien, donnera à votre union la sanction
du culte que ma fille professe. Naguère encore des mariages de
cette sorte eussent excité dans la population américaine de vives
rumeurs... mais l'esprit public s'éclaire chaque jour, et les
haines meurent avec les préjugés. Peut-être, mes enfants, ferons
nous sagement, quand votre union sera consacrée, de ne point
quitter New York. Il n'existe pas dans cette ville plus de
bienveillance que dans les autres pour les gens de couleur; mais,
au moins, dans une grande cité, il est plus facile qu'ailleurs de
vivre obscur et ignoré.»

Je ne songeai point en ce moment à rechercher si Nelson était le
jouet de quelque illusion; le contentement de mon coeur était
extrême; toutes mes inquiétudes s'évanouirent; j'oubliai mes
ennuis passés, la cause même qui les avait fait naître; et,
croyant à jamais tarie la source de mes infortunes, je ne vis plus
dans l'avenir que des promesses de bonheur.

Cette impression ne fut point dissipée par les chagrins de Marie
qui, peu d'instants après les joies de la première ivresse, était
revenue à sa mélancolie. «Mon ami, me disait-elle, c'est en vain
que tu cherches à me tromper... Ton amour pour moi est devenu un
sacrifice...

«Quand tu vois couler mes larmes, n'accuse point mon amour; je
pleure parce que je vois quel sera ton sort, si notre union
s'accomplit. Le mépris dont je serai l'objet rejaillira sur toi...
Tu n'es point accoutumé à te passer d'estime; et ce manque te fera
souffrir d'affreux tourments... il ne sera pas en ton pouvoir de
me cacher les secrètes plaies de ton coeur. Ludovic, je mourrai de
douleur de te savoir malheureux.»

Je méprisai la vanité de ses scrupules et la chimère de ses
craintes.

Le jour tant désiré de notre hymen arriva. Je me sentais plein
d'amour, jamais mon coeur ne s'était ouvert à tant d'espérance;
j'éprouvais pourtant un secret déplaisir à voir le front de Marie
couvert d'un voile de tristesse, qui ne tombait point devant ma
joie; je ne savais pas alors qu'il est des âmes tendres et
mystérieuses dont la douleur est un présage, et qui souffrent
instinctivement, parce qu'elles ont deviné de grands maux dans
l'avenir

Cependant, dès le matin, elle parut ornée de la blanche couronne
des épouses; sa grâce et sa beauté naturelle étaient pleines d'un
secret enchantement, et, je ne sais si sa parure n'était pas
encore embellie par le deuil de son regard. Une joie religieuse et
paisible se peignait sur la physionomie de Nelson; et, quand John
Mulon et James Williams nous annoncèrent que l'heure était venue
d'aller à l'église pour la cérémonie, je me sentis pénétré d'une
sainte et douce émotion.

Cependant, à l'instant où nos âmes tranquilles se remplissaient
des espérances du bonheur, de grands troubles se préparaient dans
New York, et un orage terrible était près de fondre sur nos têtes.
(Voir note à la fin de l'ouvrage)

Il existe à New York, comme dans toutes les villes du Nord des
États-Unis, deux partis bien distincts parmi les amis de la race
noire.

Les uns, jugeant l'esclavage mauvais pour leur pays, et peut-être
aussi le condamnant comme contraire à la religion chrétienne,
demandent l'affranchissement de la population noire; mais, pleins
des préjugés de leur race, ils ne considèrent point les nègres
affranchis comme les égaux des blancs; ils voudraient donc qu'on
déportât les gens de couleur, à mesure qu'on leur donne la
liberté; et ils les tiennent dans un état d'abaissement et
d'infériorité aussi longtemps que ceux-ci demeurent parmi les
Américains. Un grand nombre de ces amis des nègres ne sont
contraires à l'esclavage que par amour-propre national; il leur
est pénible de recevoir sur ce point le blâme des étrangers, et
d'entendre dire que l'esclavage est un reste de barbarie.
Quelques-uns attaquent le mal par la seule raison qu'ils souffrent
de le voir: ceux-là, en opérant l'affranchissement, font peu de
chose: ils détruisent l'esclavage, et ne donnent pas la liberté;
ils se délivrent d'un chagrin, d'une gêne, d'une souffrance de
vanité, mais ils ne guérissent point la plaie d'autrui; ils ont
travaillé pour eux, et non pour l'esclave. Chargé de ses fers,
celui-ci est repoussé de la société libre.

Les autres partisans des nègres sont ceux qui les aiment
sincèrement, comme un chrétien aime ses frères, qui non-seulement
désirent l'abolition de l'esclavage, mais encore reçoivent dans
leur sein les affranchis, et les traitent comme leurs égaux.

Ces amis zélés de la population noire sont rares; mais leur ardeur
est infatigable; elle fut longtemps à peu près stérile; cependant
quelques préjugés s'évanouirent à leur voix, et on vit des blancs
s'allier par le mariage à des femmes de couleur.

Tant que la philanthropie pour les nègres n'avait abouti qu'à
d'inutiles déclamations, les Américains l'avaient tolérée sans
peine: peu leur importait qu'on proclamât théoriquement l'égalité
des noirs, pourvu que ceux-ci demeurassent, par le fait,
inférieurs aux blancs. Mais le jour où un Américain épousa une
femme de couleur, la tentative de mêler les deux races prit un
caractère pratique. Ce fut une atteinte portée à la dignité des
blancs; l'orgueil américain se souleva tout entier.

Telle était, dans la ville de New York, la disposition des
esprits, à l'époque de mon hymen avec Marie.

Comme nous nous rendions à l'église catholique, j'aperçus dans la
ville une agitation inaccoutumée. Ce n'était plus le mouvement
régulier d'une population industrielle et commerçante: des hommes
mal vêtus, de la classe ouvrière, parcouraient les rues à une
heure où d'ordinaire ils remplissent les ateliers. On les voyait,
au mépris de leurs habitudes calmes et froides, marcher vite, se
heurter en se croisant, s'aborder d'un air mystérieux, former des
groupes animés, et se séparer brusquement dans des directions
contraires.

Plein d'un intérêt immense qui occupait toute ma pensée, je ne
prêtai qu'une faible attention à ce trouble extérieur; cependant,
dès ce moment, je fus surpris de ne voir dans les rues ni nègres
ni mulâtres.

Nelson demanda à un Américain qui passait près de nous la cause de
ce tumulte. -- «Oh! dit celui-ci, les amalgamistes [54] font tout
le mal; ils veulent que les nègres soient les égaux des blancs;
les blancs sont bien forcés de se révolter.»

Interrogé de même, un autre répondit -- «Si on tue les nègres, ce
sera leur faute; pourquoi ces misérables osent-ils s'élever
jusqu'au rang des Américains?»

Un troisième interlocuteur émit une opinion différente: «On va,
dit-il, raser les maisons des noirs, et faire disparaître leurs
hideuses figures! Les blancs sont coupables d'agir ainsi; car ils
ont eu le premier tort; pourquoi ont-ils donné la liberté aux
nègres?»

À l'instant où ces tristes discours frappaient notre oreille, un
affreux spectacle s'offrit à nos yeux...

Nous étions dans Léonard-Street. Quelques pauvres mulâtres venant
à passer en ce moment, nous entendons aussitôt mille voix
furieuses crier: «Haine aux nègres! à mort! à mort!» Au même
instant, une grêle de pierres, parties du sein de la multitude,
tombe sur les gens de couleur; des Américains, armés de bâtons, se
précipitent sur ces malheureux, et les frappent sans pitié.
Atterrés par un traitement aussi cruel qu'inattendu, les mulâtres
ne faisaient aucune résistance, et paraissaient accablés de
stupeur à l'aspect de la foule irritée; leur regard, élevé vers le
ciel, semblait demander à Dieu d'où venait contre eux le courroux
d'une société dont ils respectaient les lois.

Bientôt une scène plus désolante encore s'offrit à nos regards.
Les infortunés, que poursuivait une aveugle vengeance, s'étaient
réfugiés dans les maisons amies de quelques gens de couleur. Je
les croyais échappés au péril; mais quand il est soulevé, le flot
populaire ne s'arrête pas ainsi. Les fenêtres volent en éclats,
les portes sont brisées, les murs démolis... En ce moment, je
cessai de voir le travail du peuple: Marie était glacée d'effroi.
«Mes amis, nous dit Nelson sans se troubler, retirons-nous; ces
violences barbares confondent ma raison; elles prouvent une haine
bien fatale contre les gens de couleur. De grands dangers nous
menaceraient si nous étions découverts. Hâtons-nous de gagner le
temple saint; réfugiés dans l'édifice religieux, nous y serons à
couvert de toute injure: le peuple américain cesserait plutôt
d'exister que de perdre son respect pour les choses saintes... Mes
enfants, nous disait encore Nelson en nous entraînant vers
l'église, dès que votre union sera consommée, nous quitterons
cette ville, où règnent de mauvaises passions, que je croyais
assoupies.»

En peu d'instants nous arrivâmes à l'église de John Mulon.
Beaucoup de gens de couleur s'y étaient réfugiés.

En entrant dans le pieux asile, je sentis renaître ma force et mes
espérances. Le tumulte de la sédition, les cris de la multitude,
ses fureurs, et la voix des victimes, tous ces bruits de la terre
cessèrent de frapper mon oreille, et les ressentiments sortirent
de mon coeur. J'aimais la fille de Nelson, et je priais Dieu.

Bientôt la cérémonie fut commencée. J'étais agenouillé près de
Marie, dont la pâleur était extrême. Pendant les scènes d'horreur
dont nous avions été les témoins, elle n'avait pas laissé échapper
une seule plainte; seulement son regard douloureux semblait me
dire: «Sont-ce donc là les pompes de notre hymen?» Depuis que nous
étions entrés dans l'enceinte sacrée, je voyais renaître sur son
front le calme et la sérénité: mais sa confiance en Dieu était
plutôt de la résignation que de l'espérance.

Pour moi, je m'abandonnais sans réserve à mes impressions de joie.
Après bien des orages, je touchais au port... mes malheurs passés
servaient d'ombre à mon bonheur... et je bénissais presque les
persécutions de la fortune, sans lesquelles je n'eusse point été
aussi heureux... Si le sort eût protégé mes premières ambitions de
gloire et de puissance, je n'aurais point quitté l'Europe, et je
ne serais point aujourd'hui l'époux de Marie! Que me feront
désormais les injustices du monde; nous serons deux pour les
supporter; et les larmes d'une femme sont si douces, qu'elles
mêlent un charme secret aux douleurs les plus amères.

Ainsi s'offraient à mon esprit mille pensées riantes d'avenir,
tandis que, prosternés devant l'autel, Marie et moi nous recevions
les bénédictions de l'Église. Au moment où le ministre saint,
après avoir tiré de son coeur des conseils touchants, prenait nos
mains pour les unir, un grand tumulte éclate tout à coup à la
porte du temple. «Les insurgés!» crie une voix sinistre. Ce cri
vole de bouche en bouche; puis un silence morne se fait sous la
voûte sacrée... Alors on entend au dehors le bruit d'une multitude
en désordre, semblable aux grondements d'un orage qui s'approche.
Poussé par un vent impétueux, le nuage qui porte le tonnerre
s'avance rapidement, et déjà la foudre est sur nos têtes. «Mort
aux gens de couleur! à l'église! à l'église!» Ces clameurs
redoutables retentissent de toutes parts; la terreur saisit les
fidèles assemblés; le prêtre pâlit ses genoux fléchissent,
l'anneau qui devait nous unir tombe de ses mains! Marie, glacée
d'effroi, perd ses sens, chancelle, et je prête à la jeune fille
défaillante l'appui du bras qui, un instant plus tard, eût soutenu
mon épouse bien-aimée.

Quelques nègres intrépides s'étaient élancés vers les issues de
l'église pour les défendre contre l'invasion; mais bientôt mille
projectiles tombent avec fracas sur l'édifice sacré... on entend
les portes gémir sur leurs gonds... les assaillants s'encouragent
mutuellement à la violence; chacun de leurs succès est salué par
des applaudissements tumultueux; les coups redoublent, les
murailles s'ébranlent, le sol a tremblé. Déjà le peuple, ce
prodigieux ouvrier de destruction, a fait irruption dans le
parvis; alors l'église présente une scène affreuse de désordre et
de confusion: les enfants jettent des cris perçants; les femmes
poussent des plaintes douloureuses. À l'idée d'un massacre
populaire, l'horreur pénètre dans toutes les âmes; car la populace
est la même dans tous pays, stupide, aveugle et cruelle. Des
hommes, ou plutôt des monstres, sans respect pour la sainteté du
lieu, sans pitié pour l'infirmité du sexe et de l'âge, se
précipitent sur la pieuse assemblée, et se livrent aux actes de la
plus brutale violence, sans épargner les femmes, les vieillards et
les enfants.

Mon angoisse était extrême. Confondu par ce spectacle de
vandalisme et d'impiété, Nelson était partagé entre sa sollicitude
paternelle et son orgueil national. «Ô mon Dieu! s'écriait-il; ô
profanation! ô honte pour mon pays!»

Le péril était imminent et terrible; je dis à Nelson: «De grâce,
laissez à mon amour le soin de protéger Marie» et en parlant
ainsi, je la saisis dans mes bras. Oh! avec quelle énergie je
m'emparai de ma bien-aimée! comme je me sentis fort en la portant
sur mon coeur! mais à peine étais-je chargé d'un si précieux
fardeau, que j'entends plusieurs voix crier: «John Mulon! John
Mulon! mort au catholique qui marie les femmes de couleur avec les
blancs!» Et en même temps je vis tous les regards se porter sur
nous; je compris que nous étions trahis, et que d'affreux dangers
nous menaçaient. Comment sauver Marie? comment traverser les rangs
de nos ennemis, au milieu de tant de passions déchaînées?

Une lueur d'espérance vint briller à mes regards. «La milice! la
milice!» crièrent quelques insurgés. -- «Que nous importe!
répondirent les autres; la milice n'oserait pas tirer sur le
peuple américain!»

Un corps de miliciens arrivait en effet avec la mission de
rétablir la paix publique; mais il était entièrement composé
d'hommes blancs qui se souciaient peu des gens de couleur. Au lieu
d'arrêter la fureur populaire, ils se mirent à contempler ses
excès. Leur présence impassible ne fit qu'accroître la fureur des
assaillants qui parcouraient l'intérieur du temple, brisant,
saccageant tout, les meubles, les ornements du culte, la chaire
sacrée, l'autel même. Toutes les issues étaient gardées, pour que
nul ne pût se soustraire à leurs violences. Dans cette extrémité,
recommandant au ciel la sainte cause de l'innocence et du malheur,
je me précipite au milieu d'une multitude effrénée, à travers
mille cris de douleur et de vengeance, élevant dans mes bras
Marie, pâle et échevelée, et n'ayant pour me protéger d'autre
secours que l'énergie de ma volonté, la force de mon amour, et ma
foi dans la justice de Dieu. Ah! je fus intrépide et puissant! je
ne sais si ce fut un effet de mon audace ou d'une céleste
protection: mais un passage s'ouvrit devant moi. Marie était si
belle dans son effroi, que j'attribuai d'abord à la fascination de
ses charmes l'impuissance de nos ennemis; cependant quel respect
la plus noble créature inspirerait-elle à l'impie qui outrage Dieu
dans son temple? Je n'avais plus à franchir que la dernière issue:
c'était le passage le plus dangereux. Agité de mille terreurs,
placé entre l'obstacle que je voyais devant moi et l'impossibilité
de demeurer immobile, ne trouvant que périls autour de moi, je
m'élance... En ce moment, je vois se lever les bras des
meurtriers... Marie va tomber sous leurs coups... Alors il me
semble que la voûte du ciel s'affaisse sur moi, en même temps que
la terre entr'ouvre son sein pour m'engloutir. Cependant mon élan
suit son cours; je ne puis plus le retenir, et, dans cet
entraînement de mon corps, j'ai la conscience qu'en voulant sauver
une tête chérie, je la livre à ses bourreaux!!

O mon Dieu! qu'en ce jour ta puissance et ta miséricorde furent
grandes! À l'instant même où je précipitais dans l'abîme le trésor
confié à mon amour, un jeune combattant se présente, se jette
entre nous et nos ennemis, dont il brave les fureurs, nous fait un
rempart de son corps, s'avance dans le terrible défilé, attaque
les gardiens du passage, désarme, renverse, brise tout ce qui lui
résiste... Précédé de sa puissance tutélaire, je marche sans
obstacle, je soustrais Marie aux outrages, je la protège contre
toutes les violences, et ressens la plus douce joie qu'il soit
donné à l'homme d'éprouver en dérobant à un affreux péril et en
voyant renaître dans mes bras le charmant objet de mon amour.

Peu d'instants après nous fûmes rejoints par Nelson, James
Williams et John Mulon, qui, malgré les luttes où ils avaient été
contraints de s'engager, ne nous avaient pas perdus de vue.

«Ludovic! ô ciel! où sommes-nous?» s'écria Marie en rouvrant ses
beaux yeux que la terreur avait fermés, et qui semblaient se
réveiller d'un long sommeil; «Où donc est le temple, le ministre
saint, mon père, la foule?» Et son regard parut s'égarer autour
d'elle.

«Mon bien aimé, reprit-elle, je ne sais rien, sinon que je te dois
la vie.»

Puis, voyant Nelson: «Mon père! ah! je tremblais pour vos jours...
dites... que s'est-il donc passé depuis que l'anneau de notre
hymen est tombé des mains du prêtre de Dieu... J'ai eu une
terrible vision!... des images de sang!... des cris de mort!...
Georges! Georges! où est-il?»

-- «Il est là,» répliqua Nelson.

-- «Ô mon Dieu! il a perdu la vie,» s'écria Marie.

-- «Non, ma fille, il a sauvé la tienne.»

Nelson nous apprit en effet que Georges était ce jeune homme
intrépide qui, à l'instant du plus grand péril, s'était montré
soudain, et nous avait délivrés par des prodiges de valeur et
d'audace.

«Mes amis, dit Nelson, le ciel nous éprouve par de cruelles
infortunes; cependant la Providence, qui, en permettant un grand
mal, nous a soustraits miraculeusement aux maux plus grands dont
nous étions menacés, n'est-elle pas encore généreuse envers nous?»

-- «D'où vient que Georges était ici? demanda Marie; et pourquoi
n'est-il pas avec nous?

-- «Georges, répondit Nelson, nous est apparu comme ces génies
bienfaisants qui ne descendent sur la terre que pour sécher les
pleurs des hommes, et qui, après avoir consolé, retournent dans
leur céleste patrie. Je l'ai vu ardent, impétueux, s'élancer à la
défense de sa soeur et terrasser ses ennemis. Bientôt il s'est
approché de moi: -- Suivez Marie, m'a-t-il dit; veillez sur
elle... hâtez-vous, ô mon père, de fuir cette ville impie. Et
comme je prenais son bras pour l'attirer à nous: -- Je ne suis pas
libre, m'a-t-il répondu avec énergie; mon devoir m'appelle
ailleurs... J'aime ma soeur plus que la vie, mais non autant que
l'honneur. Je m'éloigne de vous, je fuis ma chère soeur, pour ne
pas être faible. Que Marie s'unisse à Ludovic, il est digne
d'elle... elle l'est de lui... Adieu, James Williams; a-t-il dit
en s'éloignant; allez chez votre frère Lewis; il vous faut à tous
un autre asile, car votre maison n'existe plus.»

Nous trouvâmes en effet un monceau de ruines à la place de
l'habitation de notre hôte. Les portes en avaient été brisées, les
murs démolis, les meubles saccagés; les débris de la destruction
avaient été rassemblés en tas sur la place publique; on y avait
mis le feu en signe de joie, et nous aperçûmes à notre retour, les
dernières lueurs de la flamme qui les avaient consumés. Plusieurs
maisons de gens de couleur et de blancs amis des nègres avaient
éprouvé le même sort, et quatre églises appartenant à la
population noire étaient tombées, comme celle de John Mulon, sous
la violence et la profanation.

Vers le soir, l'insurrection était amortie; la société
philanthropique, établie à New York pour l'affranchissement des
nègres, publia une déclaration dans laquelle elle s'efforça de
calmer les passions des Américains contre les gens de couleur.
«Jamais, dit-elle, nous n'avons conçu le projet insensé de mêler
les deux races; nous ne saurions méconnaître à ce point la dignité
des blancs; nous respectons les lois qui établissent l'esclavage
dans les États du Sud.»

Ô honte! quel est donc ce peuple libre devant lequel il n'est pas
permis de haïr l'esclavage? Les nègres de New York ne demandent
pas la liberté pour eux, tous sont libres; ils invoquent la pitié
américaine pour leurs frères esclaves... et leur prière, celle de
leurs amis, sont des crimes pour lesquels on demande grâce!...

Cependant il restait encore dans la ville un peu de cette
agitation superficielle qui a coutume de succéder aux crises de la
guerre civile. On voyait le père chercher les enfants; la soeur,
le frère; l'épouse, le mari. On s'abordait en se questionnant et
en se faisant mutuellement des récits exagérés: à l'aspect des
édifices ruinés et des cendres encore fumantes, on s'arrêtait pour
contempler l'oeuvre populaire, comme on regarde, après l'ouragan,
les chênes déracinés et les moissons flétries. Les héros du jour
et les braves se reposaient et rentraient chez eux; les poltrons
et les intrigants entraient en scène.

Tout le monde, après l'événement, condamnait les insurgés, et
leurs excès. La plupart, en déplorant la misère des noirs, en
éprouvaient une secrète joie. Je vis pourtant quelques bons
citoyens, amis sincères de leur pays, verser des larmes au
souvenir de cette fatale journée; ils voyaient dans cet acte de
tyrannie, exercé par le plus grand nombre sur une minorité faible,
l'abus le plus odieux de la force, et se demandaient si une
population, dont les passions haineuses étaient plus fortes que
les lois, pouvait longtemps demeurer libre.

À l'heure même où la sédition était apaisée, ou nous apprit qu'il
s'en préparait pour le lendemain une nouvelle, dont les symptômes
étaient terribles.

Un seul moyen pouvait arrêter l'insurrection dès son principe: il
eût fallu ordonner à la milice de faire feu sur le peuple; mais
cet ordre ne pouvait émaner que du maire de la cité. Les plus
sages lui conseillaient cette mesure; mais, magistrat né du
peuple, il n'osait frapper son père. Vainement on lui disait que
les insurgés étaient de la populace, et non le peuple. Dans les
discordes civiles, il vient un moment où il est bien malaisé de
distinguer l'un de l'autre. Le maire écouta l'avis des plus
modérés, qui voulaient qu'on montrât seulement les baïonnettes à
la multitude. Cet appareil de miliciens sous les armes ne pouvait
être, à la vérité, qu'une démonstration vaine, s'il ne leur était
permis de briser par la force toutes les résistances; mais il y a
des cas où la raison ne fait point entendre, parce qu'elle est
combattue par de secrets sentiments, dont on ne saurait convenir,
et qu'on s'avoue à peine à soi-même. «Après tout, disait aux
Américains la voix de cet instinct secret, le malheur serait-il si
grand, quand les gens de couleur et leurs amis périraient dans un
mouvement populaire?»

Jugez enfin de la stupeur dans laquelle chacun de nous tomba, en
apprenant que l'annonce de mon union avec Marie avait été, sinon
la cause, du moins le prétexte de l'insurrection. À cette
nouvelle, tous les ressentiments qu'avaient fait naître quelques
mariages précédents entre des blancs et des femmes de couleur
s'étaient réveillés. La partie éclairée de la population, sans
éprouver des passions aussi violentes, sympathisait avec elles;
elle n'eût point suscité la révolte, mais elle laissait faire les
rebelles, et, je ne sais si elle eût jamais arrêté leurs excès,
n'était la crainte qu'elle sentit pour elle-même d'une multitude
effrénée, qu'elle vit enivrée de désordre et avide de destruction.



Chapitre XIV
Le départ de l'Amérique civilisée

Nelson me dit: «Il vous manquait cette dernière épreuve...

-- «De grâce, m'écriai-je, ne faites pas à mon coeur l'injure de
l'interroger... Mais dites, quand serai-je uni à celle qui m'est
plus chère mille fois qu'elle ne le fut jamais?...

-- «Hélas! mon ami, répliqua Nelson après un long silence, tout
est obstacle, embarras et malheur autour de nous... Je ne vois de
certain que la nécessité où nous sommes de quitter New York sans
le moindre retard.»

Nous pensions tous comme lui. Mais où aller?... Nelson voulait
nous conduire dans l'Ohio, où la population américaine, composée
d'éléments tout nouveaux, ne tient aucun compte des antécédents de
la vie et des traditions de famille. Il se sentait d'ailleurs
attiré vers ce pays par la fécondité de son sol et le génie
industriel de ses habitants. Mais comme nous allions nous arrêter
à ce projet, notre nouvel hôte, Lewis Williams, chez lequel son
frère nous avait conduits, nous apprit que la législature de
l'Ohio venait de rendre un décret pour interdire l'entrée de
l'État à tous les gens de couleur.

Ce nouvel acte de tyrannie, tant de malheurs accumulés sur nos
têtes, réveillèrent dans mon âme les haines qu'une ivresse
passagère y avait endormies.

Je dis à Marie: «Ma bien-aimée, fuyons une société qui nous
persécute; le bonheur est trop difficile parmi les méchants; mais
tous les hommes sont méchants pour nous; crois-moi, renonçons à ce
monde cruel... voudrais-tu me suivre au désert? L'Ouest des États-
Unis contient d'immenses contrées, où les Européens n'ont jamais
pénétré; c'est là qu'est notre asile...»

Quel est l'homme qui, sous le charme d'une douce atmosphère,
traversant une belle solitude, au milieu d'une forêt sombre et
sauvage, où l'eau vive court sous la feuillée tremblante; où le
soleil se joue sur les cimes que déplace le vent; où tout est
recueillement et mystère; où la nature s'empare de l'âme par le
calme, et des sens par une voluptueuse fraîcheur; quel est celui,
dis-je, qui, sous l'empire de ces impressions, n'a pas rêvé le
bonheur dans un établissement éloigné du monde, et n'a, sur les
ailes de son imagination, transporté tout à coup dans ce lieu
solitaire une personne chérie, avec laquelle il oubliera le reste
des hommes, au sein de toutes les délices de l'amour, et de tous
les enchantements de la nature?

Ceux auxquels de riantes illusions n'ont pas inspiré ce beau rêve
l'ont peut-être fait dans ces moments de triste réalité où
l'ennui, le dégoût et la misère donnent au malheureux l'espoir de
trouver le bonheur partout où le monde n'est pas.

L'idée du désert me vint de la mélancolie; cependant elle offrit à
mon âme l'image d'une douce félicité.

Je dis à Marie cette impression avec une abondance de sentiments
et un excès de tendresse que j'essaierais vainement de vous
dépeindre: le coeur trouve, dans ses efforts d'espérance, des
expressions qui ne sont point de l'homme; mais le feu de ce divin
langage s'éteint en lui, lorsque, de l'Eden céleste vers lequel
elle s'était élancée, l'âme est retombée dans la vallée de
larmes...

Pendant que je parlais, Marie semblait m'écouter avec ravissement;
nos coeurs étaient toujours de concert, et son imagination avait
compris la mienne. Quand je lui dis ces mots «Voudrais-tu me
suivre au désert?» -- «Oh! mon ami, s'écria-t-elle, comme la vie
s'écoulerait pour moi douce et tranquille, partout où je ne
verrais que toi!!» -- Et, comme si un remords fût entré dans son
âme, elle reprit bientôt: «La solitude me convient, à moi, pauvre
fille maudite des hommes et de Dieu; mais vous, Ludovic, n'est-ce
pas trop sacrifier que de quitter ce monde?»

Alors j'essayai de convaincre Marie du peu que je perdais en
m'éloignant des hommes. Passer mes jours avec elle seule, loin des
sociétés que je haïssais, me semblait un bonheur au-delà duquel je
ne concevais rien qui fût désirable. Pour apaiser ses scrupules,
je ne lui fis aucune peinture exagérée de mon amour: je lui
montrai mon coeur à découvert. «Tu crois, lui dis-je, ô ma bien-
aimée! que je t'offre un sacrifice... détrompe toi. Cette retraite
vers la forêt solitaire où nous jouirons d'une si douce félicité,
n'est pas seulement selon mon coeur; ma raison elle-même
l'approuve. Je suis dégoûté des hommes d'Europe et de leur
civilisation. Dans les contrées sauvages où nous irons, nous
trouverons d'autres hommes qui ne sont ni polis ni savants, mais
aussi ne connaissent rien aux arts de l'oppression et de la
tyrannie. Nous appelons ces Indiens des sauvages parce qu'ils
n'ont point nos talents; mais quel nom nous donnent-ils, eux qui
ne possèdent point nos vices? C'est au sein de leurs forêts que
nous admirerons l'homme dans sa dignité primitive.

«La vie civilisée est une vie de force collective et de faiblesse
individuelle: l'homme isolé marche seul dans sa force et dans sa
liberté.

«Dans nos pays de vieille civilisation, l'impotent dont le corps
languit, le lâche qui n'a point d'âme, l'imbécile qui n'en a pas
plus qu'un reflet, sont les forts de la société, pourvu qu'ils
soient nés riches: ils brillent, ils commandent, ils gouvernent.
Il n'est pas de poltron qui n'achète du coeur avec de l'or: les
honneurs, les distinctions, la gloire même, se vendent comme une
denrée.

«J'ai vu des idiots que servaient cent hommes intelligents appelés
valets. S'ils fussent nés rois, ils eussent été servis par des
peuples.

«Chez l'Indien, au contraire, l'intelligence est au chef,
l'énergie à l'homme fort, la faiblesse à l'infirme; et l'on
n'achète pas plus l'énergie musculaire que la puissance morale.

«Ainsi la raison elle-même nous chasse du pays que nous haïssons,
et nous pousse vers la nouvelle patrie qu'a choisie notre coeur...

-- «Oh! oui, s'écria Marie cédant à la conviction dont elle me
voyait pénétré... mais mon père!!...»

Je répliquai: «Nelson nous aime tendrement: partout où nous irons,
ses bénédictions et ses voeux suivront nos traces... d'ailleurs,
infortuné lui-même, ne sera-t-il pas jaloux de partager notre
retraite?»

Nelson entendit sans le plus léger signe d'émotion la
communication de mes projets; il réfléchit profondément, et puis
il me dit: «La résolution que vous proposez est extrême, mais
notre position l'est aussi; je ne me séparerai point de vous, mes
enfants. Pendant qu'au désert vous serez occupés de votre bonheur,
j'aurai, moi, d'autres soins à remplir. J'ai toujours compati à la
misère des Indiens, dont l'ignorance fait la faiblesse; un grand
nombre parmi nous sont durs et persécuteurs envers ces infortunés.
Le Ciel, qui ne me permet pas de jouir ici du bien-être et de la
sécurité, m'avertit sans doute que ma place est marquée ailleurs,
et je ferai encore une oeuvre utile à mon pays en travaillant à
réparer ses injustices...»

Il réfléchit de nouveau, et poursuivit ainsi: «Nous allons marcher
vers l'Ouest et traverser de vastes contrées. Le désert est loin
aujourd'hui; la civilisation américaine grandit si vite et s'étend
si rapidement... Si nous ne cherchions qu'un sol fertile et une
admirable nature, nous choisirions notre asile dans la vallée du
Mississipi, sur sa rive droite, qui compte encore peu d'habitants;
mais les eaux du grand fleuve qui, en se débordant, fécondent les
terres environnantes, sont aussi, par leur contact avec les
matières végétales, la source d'exhalaisons funestes à la vie de
l'homme. Nous ferons mieux de porter nos pas du côté des grands
lacs, où l'on respire un air toujours pur. Le Michigan est renommé
pour la salubrité de son climat; il ne contient qu'une seule ville
(Détroit), d'immenses forêts, et la nation des Indiens Ottawas.»

Le lendemain, le premier jour du mois de mai de l'année 1827,
Nelson, Marie et moi remontions l'Hudson pour nous rendre à
Albany, et de là à Buffaloe, petite ville située sur le bord du
lac Érié. Nelson eût voulu n'emmener aucun serviteur: je désirais
moi même de faire comme lui; mais le fidèle Owasco nous demanda si
instamment de nous suivre, et témoigna tant de chagrin à l'idée
d'être séparé de sa bonne maîtresse, que nous cédâmes à sa prière.

Ainsi nous partîmes, chassés par la persécution et réduits à
chercher un asile parmi les sauvages. Oh! je n'accusai point alors
la rigueur de mon destin. Ce départ avec l'objet aimé, les scènes
ravissantes que nous offrit le fleuve du Nord sur ses deux rives,
et qu'on admire si bien quand on est deux; ce voyage aventureux
vers des pays inconnus; l'opiniâtreté même du malheur attaché à
nos pas; tout réveillait en moi l'enthousiasme et l'énergie.

À peine avions-nous fait dix milles sur l'Hudson que, portant mes
regards vers New York, cette vaste cité, naguère objet de mes
illusions, et maintenant quittée sans regrets, j'aperçus dans le
lointain, sur plusieurs points différents, des flammes s'élever
dans les airs. «Ce sont, dit un Américain, les églises des noirs
et leurs écoles publiques qu'on brûle.» Cette destruction avait
été annoncée la veille. Ainsi nous voyions encore la haine de nos
ennemis, quand nous étions à l'abri de leurs coups. Tel fut
l'adieu que nous fit l'Amérique civilisée.

Bientôt nous ne vîmes plus que de vastes nappes d'eau, des
montagnes et des forêts, et cependant nous n'étions pas encore
dans l'Amérique sauvage. Ces contrées intermédiaires qui séparent
la civilisation du désert devaient nous donner de tristes
impressions. Je ne saurais vous dire quel serrement de coeur
j'éprouvai lorsqu'au sortir d'Albany, côtoyant les bords de la
Mohawks, je rencontrai quelques indiens vêtus en mendiants. Il y a
moins d'un siècle, les sauvages habitants de ces contrées étaient
une nation formidable; leurs tribus guerrières, leur puissance,
leur gloire, remplissaient les forêts du Nouveau-Monde. Que reste-
t-il de leur grandeur?... Leur nom même a disparu de cette terre.
Le peuple qui les remplace ne s'enquiert même pas si d'autres
étaient là avant lui, et l'étranger qui passe en ces lieux les
interroge sans qu'aucun souvenir lui réponde. Peu soucieux
d'avenir, l'Américain ne sait rien du passé. Sans doute les États-
Unis deviendront un grand peuple; mais ensuite, qui prendra leur
place sur la terre? et leur nom tombera-t-il de même dans l'oubli
de leurs successeurs?

Cependant ces régions qu'envahit la civilisation européenne
conserveront longtemps encore leur aspect sauvage. On y rencontre
çà et là des villages et des villes; mais c'est toujours une
forêt. La coignée y retentit incessamment; l'incendie ne s'y
repose point; mais à peine y apparaît-il quelques clairières [55],
faible conquête de l'homme sur une végétation puissante qui, en
tombant sous le fer et la flamme, ne s'avoue point vaincue, et se
relève avec énergie à la face de ses destructeurs.

C'est encore une étrange chose, au milieu de cet empire à peine
ébranlé de la nature sauvage, de s'entendre étourdir du nom
magnifique des villes qui rappellent la plus antique comme la plus
brillante civilisation. Ici, Thèbes; là, Rome; plus loin, Athènes.
Pourquoi ce vol fait à tous les peuples du monde de leurs gloires
et de leurs souvenirs? Est ce un parallèle ou un contraste? La
ville aux cent portes est une bourgade; la cité reine du monde, un
défrichement; le berceau de Sophocle et de Périclès, un comptoir.

Cependant d'autres émotions agitaient mon coeur. Chaque fois que
j'apercevais une forêt bien sombre, un joli vallon, un lac et ses
charmants rivages, j'éprouvais la tentation de m'y arrêter. «Ici,
me disais-je, avec Marie, je vivrais heureux: pourquoi donc aller
plus loin?»

Un jour, passant auprès du lac Onéida, non loin de Syracuse et de
Cicero, je vis une petite île dont l'aspect fit tressaillir mon
coeur. Elle occupe le milieu du lac: assez grande pour servir
d'asile à une famille, elle n'en pourrait recevoir deux: on y
trouverait ainsi un isolement assuré. Il me sembla que la nature
ne m'avait jamais offert un spectacle plus ravissant. L'île
enchantait mes regards par la fraîcheur de sa végétation, par la
richesse et la variété de ses feuillages; et les eaux qui
l'entouraient reflétaient dans leur cristal argenté, sur un fond
de ciel bleu, ses contours pleins de grâce, ses touffes d'arbres
fleuris et ses massifs de verdure. «C'est, me dit-on, l'île du
Français.» [56] N'était-ce point la retraite que je cherchais? Non:
les bords du lac sont envahis par les Européens. Là, plus
d'Indiens hospitaliers, mais des Américains aubergistes. Ces
hôteliers ont pour domestiques des nègres; et ces nègres, qui sont
voués au mépris public parce que la domesticité est leur partage
exclusif, se trouvent là comme pour attester, jusque sur les
limites du désert, l'existence du préjugé dont ils sont les
victimes, et l'éternelle barrière qui sépare les deux races.

Dois-je me justifier d'avoir pris plaisir à parcourir une île
déserte, d'en avoir exploré les moindres parties, et de rendre
compte ici de mon excursion? -- Malgré sa beauté naturelle, cette
île ne m'offrait par elle-même qu'un faible intérêt; mais un homme
y a vécu, et cet homme était Français, malheureux et proscrit!

Le voisinage des hommes nous repoussait; il fallait aller plus
loin.

En arrivant à Buffaloe, nous apprîmes un événement qui remplit de
joie l'âme de Nelson. On nous dit que, sur le port, il y avait,
prêts à s'embarquer pour le Michigan, six cents Indiens
nouvellement arrivés de la Géorgie. Ils étaient de la tribu des
Cherokees; un agent du gouvernement central les accompagnait,
chargé de les conduire à leur nouvelle destination. Nelson ne
tarda pas à reconnaître en eux les infortunés pour lesquels il
avait, peu de temps auparavant, donné sa liberté, et que la
cupidité américaine condamnait à l'exil, à l'époque même où de
cruels préjugés le contraignaient, lui et sa famille, de quitter
Baltimore. Les principaux parmi les Indiens avaient vu Nelson en
Géorgie, et tous se rappelèrent son généreux dévouement. Il y eut
entre eux et lui une reconnaissance touchante, et ce fut une
occasion de joie pour toute la tribu. Nelson vit dans cette
rencontre une sorte d'arrangement providentiel, et il nous dit:
«Le ciel a entendu mes voeux; il envoie au-devant de moi les
infortunés vers lesquels j'allais... Ne dois-je pas à un
témoignage éclatant de sa toute-puissance le bonheur de retrouver
les malheureux dont une odieuse persécution m'avait séparé?
L'infortune nous réunit... maintenant nous ne nous séparerons
plus... la communauté des misères fait naître un lien plus solide
que celle des prospérités...»

Cependant notre intérêt pour les pauvres exilés s'accrut, lorsque
nous entendîmes les réflexions que leur départ inspirait aux
Américains.

«Enfin, disait l'un, ces misérables se retirent! on ne les a que
trop longtemps supportés parmi nous. Quel produit tiraient-ils des
fertiles contrées qu'ils abandonnent? Le plus habile d'entre eux
n'a jamais travaillé dans une manufacture; et tous aiment mieux
une forêt qu'un champ de blé!!

-- «Fort heureusement, reprit un autre, le bon sens américain
triomphe des déclamations des philanthropes, des quakers et des
presbytériens.»

Un troisième ajouta:

-- «Ces sauvages ne sont-ils pas trop heureux? ils vont trouver
dans le Michigan une riche contrée, de grandes prairies,
d'immenses forêts; et tout cela leur est concédé à perpétuité!»

Pendant que nous entendions ces discours attristants, nous étions
témoins d'un spectacle plus affligeant encore: c'étaient les
apprêts du départ. Le bord du lac Érié était couvert d'Indiens à
moitié nus, de petits chevaux à longues crinières, de chiens
chasseurs et demi-sauvages, de longues carabines, de vieilles
hardes; tout cela gisait pêle-mêle sur la plage.

Il y a quelque chose de profondément triste dans l'adieu d'un
homme à sa patrie, mais un peuple entier qui part pour l'exil
présente une scène tout à la fois douloureuse et solennelle.

La physionomie de ces malheureux était impassible; cependant on y
pouvait deviner le sentiment d'une grande infortune.

Comme on donnait le signal du départ, nous remarquâmes un groupe
d'Indiens qui s'avançaient vers le port; ils étaient encore plus
graves, plus recueillis que les autres, et marchaient d'un pas
plus lent. L'un d'eux paraissait s'incliner comme s'il eût plié
sous un fardeau. À son approche, tous se rangeaient pour faciliter
son passage. Enfin nous distinguâmes au milieu de la foule un
vieillard décrépit, courbé sous la charge des années; son front
chauve, ses bras desséchés, son corps vacillant, le rendaient plus
semblable à un spectre qu'à un être vivant. D'un côté, deux
vieillards le soutenaient, dont les épaules affaissées et
tremblantes semblaient moins destinées à prêter un appui qu'à le
recevoir; de l'autre, il se penchait sur deux femmes: la première,
à cheveux blancs; la seconde, plus jeune, portait un enfant
suspendu à son sein. C'était le patriarche de la tribu; il avait
vécu cent vingt années. Étrange et cruel destin! cet homme, si
voisin du sépulcre, ne laisserait pas ses ossements parmi les
ossements de ses pères, et, proscrit séculaire, il allait, dans
l'âge de la mort, à la poursuite d'une patrie et d'un tombeau.
Cinq générations l'entouraient et s'en allaient avec lui.
L'infortune de tous n'égalait point la sienne. Qu'importe l'exil à
l'enfant qui naît? Pour qui a de l'avenir, c'est une patrie qu'un
monde nouveau.

Il n'existait alors, entre Buffaloe et le Michigan, aucune
communication régulière. C'était donc une rencontre doublement
heureuse pour nous que celle des Indiens dont Nelson était l'ami,
et l'occasion d'un bateau à vapeur prêt à partir pour le lieu même
que nous avions indiqué d'avance comme terme de notre course.

Nous prîmes place sur le bâtiment parmi les Cherokees. Pendant la
traversée de Buffaloe à Détroit, Nelson m'entretint longuement du
sort de ces peuplades, jadis si puissantes, aujourd'hui si
abaissées; il en parlait sans l'enthousiasme des hommes d'Europe
et sans préjugés américains. Parmi les paroles qu'il me fit
entendre, je me suis toujours rappelé celles-ci: «On croit, me
disait-il, que nous exterminons par le fer les tribus sauvages de
l'Ouest: on se trompe, nous nous servons d'un moyen de destruction
aussi sûr et moins dangereux pour celui qui l'emploie. En échange
de riches fourrures de martres et de castors, nous leur donnons de
l'eau-de-vie de peu de valeur; l'Indien grossier abuse tellement
de cette boisson, qu'il en meurt. Ce commerce enrichit l'Américain
et tue son ennemi. Des voix courageuses se sont élevées parmi nous
pour flétrir cet infâme trafic, mais en vain: l'intérêt sordide
fascine les yeux du plus grand nombre.

«Il en est qui, pour se justifier d'un attentat, accusent la
victime. Les Américains reprochent aux Indiens d'être vils et
dégradés. Peut-être le sont-ils; mais l'étaient-ils avant de nous
connaître? Quand nos pères abordèrent au milieu d'eux, ces
sauvages leur firent voir un caractère qui n'était pas sans
grandeur, une dignité naturelle et vraie, autant d'énergie morale
que de force musculaire. Ces vertus leur manquent aujourd'hui: qui
les en a dépouillés? Alors, ils ignoraient l'ivrognerie, la
débauche, la misère qui mendie, les passions cupides qu'engendre
le droit de propriété; tous ces vices ont pris possession de leur
race: d'où leur sont-ils venus?

«Je sais, ajoutait Nelson, combien il est difficile de polir leurs
moeurs, de changer leurs coutumes barbares, de les plier au double
joug de la vie sédentaire et de la vie agricole, premiers éléments
de toute civilisation. L'obstacle vient de leur fol amour pour la
liberté sauvage.

«Mais cet obstacle, qu'avons-nous fait pour le vaincre?
travaillons-nous à les policer ou à les avilir? et si leur
dégradation est notre ouvrage, trouverons-nous dans cet
abaissement l'excuse de nos violences?

«Les Indiens étaient puissants sur cette terre, quand une poignée
de proscrits vint demander un asile à leurs forêts; ils furent
hospitaliers et bons. Maintenant on leur dit: «Retirez-vous; vous
ne valez pas le sol qui vous porte et que vous ne savez point
féconder; allez vivre ou mourir plus loin. Ce langage n'est point
selon l'esprit de Dieu. Si les Indiens refusent d'apprendre les
arts utiles qui font le bien-être de cette vie, enseignons-leur la
religion, source de bonheur dans l'autre; nous ne serons plus
troublés par nos consciences, si nous en faisons des chrétiens.»

Ainsi disait Nelson, et j'écoutais ses paroles avec recueillement,
parce que sa voix était celle d'un homme juste.

«Vous qui sympathisez avec leur malheur, hâtez-vous, me disait-il
encore, de les voir et de les plaindre; car ils auront bientôt
disparu de la terre. Les forêts du Michigan leur sont livrées à
perpétuité... Oui, ce sont les termes du traité: mais quelle
dérision! Les terres qu'ils occupaient jadis, et dont on vient de
les chasser, leur avaient été concédées aussi pour toujours. Leur
nouvel asile sera respecté tant qu'il n'excitera point l'envie de
leurs ennemis; mais le jour où la population américaine se
trouvera trop serrée dans l'Est, elle se rappellera que le Nord du
Michigan est une riche et belle contrée. Alors un nouveau traité
sera conclu entre les États-Unis et les Indiens, et il sera
démontré à ceux-ci que leur intérêt bien entendu est d'abandonner
leur nouvelle retraite et d'en aller chercher une autre encore
plus loin. Mais à force de s'avancer vers l'Ouest, ils
rencontreront l'Océan Pacifique: ce sera le terme de leur course;
là ils s'arrêteront comme on s'arrête au tombeau. Combien de jours
de marche leur faudra-t-il pour atteindre le but fatal? je ne
sais; mais on les a déjà comptés. Chaque vaisseau d'émigrants,
vomis par l'Europe engorgée de population, grossit la phalange
ennemie qui s'avance, hâte sa course, précipite la fuite des
vaincus et accélère l'heure de la catastrophe. Après avoir
stationné dans le Michigan, ces Indiens seront rejetés par-delà
les montagnes rocheuses: ce sera leur seconde étape; et lorsque,
grandissant toujours, le flot européen aura franchi cette dernière
digue, l'Indien, placé entre la société civilisée et l'Océan, aura
le choix entre deux destructions: l'une, de l'homme qui tue;
l'autre, de l'abîme qui engloutit.»

Tandis que Nelson et moi parlions théoriquement des Indiens et de
leur misérable sort, Marie ne prenait à nos discours qu'un faible
intérêt; mais à l'aspect de leur infortune elle fut bien plus émue
que nous. Nous raisonnions; elle pleura.

L'intérêt de ces entretiens détourna d'abord mon attention de la
nature toute nouvelle qui s'offrait à mes regards.

Cependant, lorsqu'après avoir traversé le lac Érié nous entrâmes
dans la rivière de Détroit, ainsi nommée parce que les eaux qui la
forment, écoulées des lacs supérieurs, sont étroitement resserrées
entre ses deux rives, alors une scène imposante s'empara de mes
sens et laissa dans mon âme une vive impression.

À mesure que nous remontions le fleuve, paraissait à l'entour de
nous un plus grand nombre d'indigènes qu'attirait le bruit de la
vapeur. Pour la première fois un bateau se montrait à leurs yeux
sans voiles ni rames. Rien ne pourrait peindre l'admiration et la
stupeur qu'éprouvait à cet aspect l'habitant du désert.

C'était pour lui et pour nous-mêmes un magnifique spectacle que
cette maison flottante, marchant toute seule et s'avançant
impétueusement au-devant d'un courant rapide, sans le secours
d'aucune force apparente, entre deux bords émaillés de prairies et
si rapprochés l'un de l'autre qu'on semblait courir sur la
verdure; ce tonnerre sans cesse grondant de la vapeur qui portait
le bruit des cités dans les profondes solitudes; ce chef-d'oeuvre
de l'industrie humaine, cette merveille de la civilisation
moderne, placée en face des beautés primitives de la nature
sauvage.

Cependant on nous montra sur la rive gauche du fleuve une longue
file de maisons en bois peint, de construction élégante et neuve
et entièrement semblable aux édifices de toutes les petites villes
d'Amérique. C'était la ville de Détroit: on ignore si elle tient
son nom du fleuve, ou si le fleuve lui doit le sien; elle fut
fondée jadis par les Français canadiens, au temps où la France
était puissante dans les Deux-Mondes. On trouve ainsi des noms de
France semés çà et là sur les rives du Saint Laurent, du
Mississipi et jusqu'au fond du désert; Pépin-le-Bref [57], Saint
Louis [58], Montmorency [59]; source féconde de souvenirs qui
n'auraient que de la douceur, si, en retraçant la gloire de la
conquête, ils ne rappelaient aussi le crime de son abandon [60].

Détroit est la dernière ville du Nord-Ouest; après elle commence
le désert. Elle forme ainsi l'anneau de jonction entre le monde
civilisé et la nature sauvage; c'est le point où finit la société
américaine et où commence le monde indien.

Placé sur la limite de ces deux mondes, on les voit face à face;
ils se touchent et n'ont rien de semblable.

J'avais toujours pensé qu'en m'éloignant des grandes cités pour me
rapprocher des forêts solitaires, je verrais la civilisation
décroître insensiblement, et, s'affaiblissant peu à peu, se lier
par un chaînon presque imperceptible à la vie sauvage qui serait
comme le point de départ d'un état social dont nos lumières et nos
moeurs seraient le progrès ou le terme. Mais entre New York et les
grands lacs, j'ai vainement cherché dans la société américaine ces
degrés intermédiaires. Partout les mêmes hommes, les mêmes
passions, les mêmes moeurs; partout les mêmes lumières et les
mêmes ombres [61]. Chose étrange! la nation américaine se recrute
chez tous les peuples de la terre, et nul ne présente dans son
ensemble une pareille uniformité de traits et de caractères [62].

Jusqu'à ce moment, Marie avait supporté la route sans se plaindre
d'aucune fatigue; mais comme nous arrivions à Détroit, son visage
portait l'empreinte d'une altération qu'il lui était impossible de
dissimuler; elle nous fit l'aveu qu'elle avait besoin de repos:
nous descendîmes à terre.

Cependant le bateau à vapeur ne s'était approché du port que pour
renouveler sa provision de vivres et de bois, et déjà la cloche du
départ se faisait entendre. Nelson nous dit: «Mes enfants,
demeurez ici tout le temps qui sera nécessaire pour rendre à Marie
ses forces; gardez avec vous Ovasco, dont les services vous seront
utiles. Je vous précéderai de quelques jours à Saginaw. Le pays
qui porte ce nom est, dit-on, riant et fertile; mais il est encore
sauvage. J'y préparerai votre asile, et le jour de votre arrivée
sera celui de votre hymen; moi-même je vous unirai, nos lois m'en
donnent le pouvoir [63]. Là, du moins, mon cher Ludovic, vous
pourrez aimer la pauvre fille de couleur sans craindre les
révélations perfides, sans encourir les mépris et les haines.»

Ainsi parla Nelson; ces paroles étaient touchantes, et chacun de
nous fut attendri; Nelson me dit encore en se séparant de nous:
«Je confie à votre honneur Marie, ma fille bien-aimée; elle
n'osait prétendre à votre amour, elle a droit à votre respect.
Votre union fut bénie par un ministre de votre culte; mais la
religion catholique n'est point celle de Marie; vous savez
d'ailleurs quelle catastrophe affreuse est venu, jusque dans le
temple saint, troubler l'acte solennel près de se consommer.
Adieu, mon fils, soyez pour Marie un père jusqu'au jour où je vous
nommerai son époux.» Nelson put juger par mon émotion profonde que
le souvenir de ses conseils ne sortirait point de mon coeur.

Un instant après, nous vîmes s'éloigner le bâtiment qui portait
Nelson et les Indiens... et nous demeurâmes seuls, Marie et moi,
au milieu des grands lacs de l'Amérique, entre un monde quitté
sans regrets et un désert plein d'espérance.



Chapitre XV
La forêt vierge et le désert

Chose étrange! le départ de Nelson m'avait affligé vivement. Ses
paroles sages, son adieu touchant, reposaient dans mon coeur.
Cependant, l'avouerai-je, après son départ, demeuré seul avec
Marie, je me trouvai plus heureux. J'atteste le ciel que mon âme
était pure de toute coupable espérance. Mais, à partir de ce
moment, Marie n'avait plus d'autre protecteur que moi, je serais
auprès d'elle le seul être qu'elle aimât; mon coeur se réjouissait
aussi de n'être plus distrait par aucune amitié. Tel est l'amour,
le plus généreux et le plus égoïste de tous les sentiments.

L'état de Marie n'avait rien d'alarmant; aidé d'Ovasco, je
l'entourai de mille soins qui n'étaient point nécessaires. C'était
seulement du calme et du repos qu'il lui fallait. Une navigation
de deux jours sur le lac Érié, dont les eaux se soulèvent comme
les vagues de la mer, le bruit continu de la vapeur, qui tantôt
gronde sourdement, tantôt s'échappe en cris perçants; ce mouvement
et ce tumulte perpétuel de la vie de vaisseau avaient accablé
Marie et porté à ses nerfs un ébranlement général. Quelques nuits
de sommeil paisible lui rendirent toutes les forces perdues. Alors
nous songeâmes à partir; mais il se présenta un obstacle que nous
étions bien loin de prévoir.

Nous avions pensé qu'en prenant à Détroit une petite barque, il
nous serait facile de gagner par eau Saginaw. Lors de notre
arrivée, nous avions vu dans le port une foule de schooners, de
sloops et de canots, qui, nous disait-on, étaient toujours prêts à
remonter le fleuve pour aller à la baie Verte, à Saginaw, au saut
Sainte-Marie. Mais lorsque notre départ étant résolu, je songeai à
faire un choix parmi les embarcations, mon étonnement fut extrême
de n'en pas voir une seule dans le port. Leur absence tenait à un
événement qui me fut raconté de la manière suivante:

«Tous les ans, à la même époque, les Indiens arrivent des contrées
les plus lointaines, sur la frontière du Canada, pour y recevoir
des armes, des munitions, des vêtements que leur donnent les
Anglais. Cette distribution gratuite, imaginée par une politique
perfide [64], se fait à une petite distance de Détroit [65]; les
tribus sauvages qui vivent aux environs du lac Supérieur, de la
baie Verte et de Saginaw, étaient accourues cette année, selon
leur coutume; elles venaient de repartir, et un grand nombre, qui
avaient descendu le fleuve dans leurs canots d'écorce, avaient
pris, pour en remonter le rapide courant, toutes les barques à
voile qu'ils avaient pu trouver.»

Cette circonstance nous jeta dans un grand embarras. Attendre le
retour des bateliers, qui ne pouvaient être revenus qu'après
plusieurs jours d'absence, dépassait notre courage; dans notre
impatience d'arriver au but tant désiré, tout retard nous était
odieux. Nous étions plongés dans la perplexité la plus cruelle,
lorsqu'on nous apprit qu'il existait un moyen d'aller par terre à
Saginaw. «En prenant cette voie, nous dit-on, vous aurez une
distance deux fois moins longue à parcourir. La route est, à la
vérité, peu fréquentée... Quelques obstacles pourront s'offrir,
mais faciles à surmonter.» Je crus ces paroles; j'ignorais alors
qu'il n'est pas d'entreprises si téméraires dont s'effraie un
Américain; je ne savais pas que son esprit hardi ne s'arrête que
devant l'impossibilité absolue.

On nous dit que par terre nous pourrions, en trois journées,
arriver sans fatigue à Saginaw, où les marchands de fourrures, qui
commercent avec les Indiens, allaient quelquefois en un seul jour.
Nous gagnerions d'abord Pontiac; le second jour nous verrions la
rivière des Sables [66], et le troisième nous serions à Saginaw.

Le quinzième jour du mois de mai, par un de ces temps embaumés
comme en donne la saison des fleurs, Marie et moi, accompagnés
d'Ovasco, nous suivions la route de Détroit à Pontiac dans une
petite voiture qui portait beaucoup d'amour et beaucoup
d'espérance. Oh! qu'il est doux, dans l'âge des désirs impétueux,
de s'élancer ainsi comme à l'aventure vers un monde inconnu, quand
on presse la main de celle qu'on aime, et qu'on respire appuyé sur
son coeur!!

Je ne pouvais concevoir le phénomène d'une route si belle, si
large, si bien tracée au milieu d'une forêt sauvage [67]. Cette
forêt n'est cependant pas tout à fait solitaire; on y rencontre çà
et là quelques cabanes en bois, habitées par les pionniers
américains. Peu soucieux de la nature sauvage, ces défricheurs
industriels ne viennent point chercher dans le silence de ces
lieux une vie tranquille et retirée; ils arrivent au désert pour
en saisir les avant-postes, servent d'aubergistes aux nouveaux
arrivants, mettent en culture des terres qu'ils revendent avec
profit; ensuite ils vont au-delà, plus avant encore dans l'Ouest,
où ils recommencent le même train d'existence et les mêmes
industries. À Pontiac, la route cesse subitement. Alors de toutes
parts s'offrit à nos yeux une épaisse forêt au travers de laquelle
il était impossible de continuer notre voyage comme nous l'avions
commencé. Marie était accoutumée à l'exercice du cheval; nous
pûmes donc, sans imprudence, recourir à ce moyen de transport.

J'appris à Pontiac que désormais nous aurions à suivre, au travers
de la forêt, les détours d'un étroit sentier, connu d'un petit
nombre d'Américains, et dont les Indiens seuls possédaient bien le
secret. Un guide nous devenait nécessaire: je m'adressai, pour
l'obtenir, à un marchand américain, qui était, me dit-on, en
possession de rendre aux voyageurs les services de cette nature.
Cet homme trouva tout aussitôt à sa disposition un Indien de la
tribu des Ottawas... il fut convenu que je donnerais deux dollars,
l'un pour le guide, l'autre pour celui qui me l'avait procuré. Cet
arrangement me paraissait équitable; mais le marchand, auquel je
remis l'argent, garda le tout pour lui, et donna en compensation à
l'Indien un lambeau d'étoffe usée, une espèce de haillon dont le
sauvage parut fort satisfait. Après cela, contestez donc aux
blancs leur supériorité sur les hommes rouges. Jusqu'à Pontiac
quelques bruits du monde civilisé viennent encore de loin en loin
troubler le silence des solitudes; mais au-delà commence le
pouvoir absolu de la forêt sauvage.

On n'entre point dans ce monde nouveau sans éprouver une secrète
terreur. Plus de villages, plus de maisons, plus de cabines, plus
de routes, plus de voies frayées. La hache et la cognée n'ont
jamais flétri cette végétation qui s'étend sur la terre en
souveraine, et dérobe le ciel à tous les regards; l'industrie
humaine n'a point souillé cette nature vierge. Vous heurtez à
chaque pas des arbres renversés; mais ces ruines ne sont pas de
l'homme; elles sont l'oeuvre du temps. Dans nos forêts d'Europe
les vieux arbres sont encore jeunes; on ne leur donne point le
temps de mourir; on les tue dans l'âge de la vie. Leurs cadavres
utiles à l'homme disparaissent aussitôt, et n'attristent point les
regards. Telle n'est pas la forêt primitive de l'Amérique. On y
trouve confondues les générations vivantes et celles qui ne sont
plus; au-dessus de nos têtes se balançait la verdure emblème de
vie; à nos pieds gisaient les rameaux brisés, les troncs
vermoulus, débris de la mort. Ainsi s'avanceraient les hommes
parmi des ossements, sans la pitié des tombeaux, qui rend la vie
des enfants moins misérable, en leur cachant le néant des aïeux.

Nous marchions à travers les arbres de la forêt sans distinguer
les traces du sentier que nous suivions sur la foi d'un sauvage.
Onitou (c'était le nom de notre guide) portait sur son visage une
expression de dureté et un air farouche qui sont communs à sa
race; il était maître de nos existences. Il pouvait nous trahir,
exécuter quelque dessein funeste; pour nous perdre, c'était assez
qu'il échappât à notre vue, et nous livrât à nous-mêmes.

Cependant ces impressions graves et sinistres ne furent point de
longue durée. Après une course de quelques heures durant laquelle
nos chevaux égalaient à peine la vitesse de l'Indien, celui-ci
s'arrêta. Je lui offris un peu de cette liqueur de vie, que les
hommes de sa race, dans leur langage figuré, appellent l'eau de
feu. Il en but, et sa physionomie prit tout à coup une expression
si bienveillante, son regard naturellement sévère devint si doux,
que je fus rassuré pour toujours. La forêt elle-même perdait de
ses terreurs et s'offrait à nos yeux sous un riant aspect. À
quelques milles au-delà de Pontiac, commence une délicieuse
contrée: mille collines s'y succèdent formant autant de vallons
dans lesquels une multitude de lacs répandent une éternelle
fraîcheur, et présentent à l'oeil les plus charmants paysages.

En parcourant ces belles forêts, si pleines de vie, si imposantes
de vieillesse et si voisines du monde civilisé, il me semblait
entendre des échos mystérieux raconter leur grandeur passée, et
prédire leur prochaine destruction.

Oh! comment vous peindrai-je l'enthousiasme dont mon âme fut
saisie? Nous nous avancions, Marie et moi, dans le silence et le
recueillement, attentifs aux beautés que la nature offrait en
foule à nos regards, veillant sur toutes nos émotions pour jouir
de chacune d'elles. J'étais assez près de Marie pour que ma main
pressât la sienne; ainsi nous allions au désert, appuyés l'un à
l'autre, elle sur ma force, moi sur son amour, partagés entre les
sensations d'une scène sublime, et nos tendres sentiments encore
accrus par les spectacles de la nature. Que d'images ravissantes
offertes à nos yeux! Quel trouble délicieux dans nos âmes! Comme
la douce impression du présent s'accordait bien avec nos charmants
rêves d'avenir! À peine arrivés à Saginaw, Marie serait mon épouse
chérie! Ainsi ma bien-aimée marchait, sous ma conduite, à l'autel
nuptial, au travers de mille fleurs écloses sous nos pas, de mille
feuillages suspendus sur nos tètes, sous une voûte de soleil,
d'ombre et de verdure... Heureux, hélas! que l'horizon nous fût
caché! car sans doute il contenait des orages!

Étranges mystères de notre nature! le sommet imposant de la
montagne abaisse l'orgueil de l'homme; le tumulte d'une mer
grondante repose l'âme; et, dans le silence de la forêt solitaire
toutes nos passions se déchaînent ardentes et impétueuses!!

Je redoutais pour Marie les fatigues de la route: mais elle
combattait mes inquiétudes avec des paroles pleines d'un charme
inexprimable.

«-- Mon ami, me disait-elle, je me sens forte, car je marche vers
un bonheur inespéré...» Elle me disait encore: -- «Cette retraite
solitaire vers laquelle nous allons était l'objet de mes plus
ardents désirs, et le dernier terme de mon ambition; mais toi,
Ludovic, n'as-tu point de regrets?»

Et moi je lui répondais: -- «Ma bien-aimée, pendant longtemps je
n'ai pas su pourquoi j'existais, et j'ai souvent reproché à Dieu
les jours inutiles qu'il m'imposait; ton amour seul m'a révélé le
secret de la vie.

«Dans mon plus vif enthousiasme pour la gloire, j'étais incertain
si je ne poursuivais pas une chimère... La gloire!! c'est la
grandeur d'un homme avouée par ses semblables... Mais cet aveu,
qui le fait? -- la postérité seule.

«La gloire, c'est le soleil de l'âme; il ne brille qu'après le
néant du corps... sa divine lumière ne réjouit que des ombres...

«Mon amie, l'amour ne nous trompe point ainsi: ta douce voix qui
m'enchante n'est point un mensonge; ton regard qui m'enivre de
volupté n'est point une illusion; ta main enlacée dans la mienne
n'est point une chimère. Ô Marie! l'amour aussi trompe nos coeurs,
mais c'est pour leur donner une félicité si grande qu'ils ne
sauraient la contenir.»

Tels étaient nos entretiens sous les sombres portiques de la
verdure, lorsque nos yeux sont frappés subitement d'une vive
clarté; à mesure que nous avançons, le jour augmente, jusqu'à ce
qu'enfin l'ombre disparaît avec le dernier arbre de la forêt...
Nous nous trouvons en face d'une vaste prairie où la nature la
plus variée, la plus riche et la plus gracieuse resplendit à nos
yeux dans un torrent de lumière.

Ici l'Indien nous avertit par signes que c'était un lieu de halte.
Nous avions devancé son avis. Saisis d'admiration à l'aspect de
cette scène nouvelle, nous nous étions arrêtés, Marie et moi, sans
nous prévenir l'un l'autre, et comme par un mouvement simultané
d'enthousiasme sympathique.

Tandis qu'Onitou et Ovasco conduisaient nos chevaux à une fontaine
voisine, bien connue de l'Indien, Marie s'assit près de moi sous
les rameaux d'un alcée. Nous étions adossés à la forêt, et la
prairie qui s'étendait devant nous déroulait à nos yeux toute sa
magnificence.

Qu'une belle femme, vive, ardente, passionnée, vous apparaisse
tout à coup pendant une rêverie d'amour; l'accord charmant de ses
traits, la douce mélodie de sa voix, le concert plus doux encore
des grâces dont elle est ornée, l'enchantement qui s'exhalent de
son souffle embaumé, de sa chevelure flottante, de son brûlant
regard; tout en elle est harmonie, parfum, volupté.

Telle parut à mes yeux la prairie sauvage.

Sur un fond de verdure nuancé de mille couleurs, une multitude
d'insectes aux ailes de pourpre et d'or, de papillons diaprés,
d'oiseaux-mouches au corsage de rubis, de topaze et d'émeraude, se
croisaient en tous sens, rasaient la prairie, s'entremêlaient aux
fleurs, tantôt posés sur une faible tige, tantôt élancés d'un
calice odorant; les uns, faibles créatures d'un jour; les autres
comptant déjà des années de bonheur, tous pleins de vie et
d'amour; ici fuyant pour mieux s'attirer; là volant entrelacés, et
s'aimant encore au plus haut des cieux, comme pour porter à Dieu
le témoignage de leurs joies; une atmosphère énervante par sa
douceur, toute parsemée de corps étincelants qui figuraient aux
yeux des myriades de fleurs et de pierreries voltigeant dans les
airs.

Telle était la scène qui s'offrait aux regards. De tous côtés
arrivaient les doux gazouillements, les tendres soupirs, les
gémissements heureux. Il semblait que tout, dans ce lieu fortuné,
prît une voix pour se réjouir. Le moindre vermisseau bruissait un
plaisir; chaque rameau de la forêt rendait un écho de bonheur;
chaque brise de l'air apportait un accent d'amour.

Au milieu de cette magie de la nature sauvage, enivré du souffle
de Marie qui respirait sur mon coeur, et du parfum de sa chevelure
sur laquelle j'étais penché, saisi du charme irrésistible de cette
solitude, où tout existait pour aimer, je m'inclinai vers Marie,
et mes lèvres ayant rencontré ses douces lèvres, je demeurai
attaché à cette coupe de miel et de délices. Bonheur silencieux!
ravissante extase! volupté du ciel, et pourtant incomplète... car
un vent brûlant passait sur mon âme et y allumait d'impétueux
désirs! Confiante dans mon amour, la vierge pure ne pensait point
à me résister... Alors un combat terrible s'engagea dans le fond
de mon coeur. Mille flammes ardentes le dévoraient, et mon sang se
précipitait bouillant dans mes veines...Ô ma bien-aimée! la beauté
même qui m'inspirait ces transports, et ton innocence qui rendait
ma victoire si facile, me sauvèrent d'une faiblesse et d'un
remords. Dans cet instant d'égarement et de fascination, au milieu
de cet éblouissement qui s'empara de tout mon être, tu m'apparus,
vision charmante, dessinée dans mon imagination sur un ciel bleu
parmi des images roses; tu m'apparus, créature enchantée sous les
traits immatériels qu'on prête aux génies célestes, c'était
toujours toi, Marie; mais toi, plus belle encore, plus séduisante
de grâce, de candeur et de pureté. Je te voyais à travers le voile
transparent d'un avenir de quelques jours dans notre asile fortuné
de Saginaw, au milieu d'une nature encore plus riche, dans une
solitude encore plus aimante; devenue mon épouse chérie, tu
reposais sur mon coeur, enlacée dans mes bras, me prodiguant sans
trouble mille tendres caresses que je recevais sans remords... et
je frémis en songeant que j'allais tacher cette blanche fleur, lui
ravir son parfum d'innocence, infecter de vices et d'amertume la
source pure d'une délicieuse félicité! Je ne pensais point à
Nelson, à ses conseils, à la honte de trahir sa confiance; ô mon
amie! le ciel m'est témoin qu'en m'arrachant de tes bras où je
mourais de bonheur, je ne cédai qu'à notre amour!

En ce moment, un bruit confus frappa mon oreille des voix
d'hommes, des hennissements de chevaux, des aboiements de chiens,
se faisaient entendre. Bientôt nous aperçûmes une troupe d'Indiens
qui venaient vers nous en suivant le sentier que nous avions
parcouru. Mon premier mouvement fut un sentiment de crainte: quels
étaient ces Indiens? d'où venaient-ils? comment se trouvaient-ils
entre nous et le village que nous avions quitté le matin même!
Notre guide était-il sincère? Cette halte qu'il nous avait engagée
de faire n'était-elle point conseillée par la trahison? Si les
Indiens nous attaquaient, quelle résistance pourrai-je leur
opposer? Comment défendrais-je Marie? Placés entre ces sauvages et
des espaces inconnus, toute fuite nous était impossible: les plus
sinistres pensées remplissaient mon âme. Ma frayeur s'augmenta
lorsque je vis Onitou s'entretenir familièrement avec ceux qui
marchaient en tête de la troupe. Bientôt toute une tribu d'Indiens
s'offrit à nos regards: hommes, femmes, enfants, bagage, fortune,
foyer domestique, tout était là.

Ici s'avançait une jeune femme portant son enfant sur son dos; on
en voyait une autre se séparer de la bande, et assise au pied d'un
vieux chêne, présenter sa mamelle à son nouveau-né; çà et là des
Indiens se glissaient, comme des bêtes fauves, parmi les lianes, à
la recherche de quelques fruits sauvages; d'autres s'arrêtèrent
sous nos yeux, et prenant la prairie pour salle de festin, se
rangèrent autour d'un feu allumé à la hâte, au-dessus duquel ils
suspendirent les chairs encore palpitantes d'un chevreuil et d'un
élan. À mesure qu'ils passaient près de Marie, je les regardais
avec ce sourire forcé que prend la crainte, quand elle affecte la
confiance. Tous portaient sur leurs figures une expression
farouche et sauvage. Le plus grand nombre feignaient de ne pas
nous voir. Quelques-uns nous jetaient un regard d'orgueil et de
mépris. Un seul, en nous voyant, sourit gracieusement; mais ce fut
un éclair passager. Son visage redevint tout à coup dur et sévère.

J'ai su depuis que ces Indiens, de la tribu des Ottawas, qui vit
au Nord du Michigan, étaient venus à Détroit pour se rendre au
Canada; et que là, ayant appris l'arrivée des Cherokees, et leur
départ pour Saginaw, ils s'étaient remis subitement en route, afin
de précéder ces nouveaux venus au lieu de leur débarquement, et
d'observer leur invasion.

Nous continuâmes notre route sans encombre, et j'appris à voyager
parmi les sauvages du Nouveau-Monde avec plus de sécurité que je
ne faisais chez quelques peuples européens d'antique civilisation.
Le jour approchait de son déclin; nos ombres et celles de nos
chevaux s'allongeaient à notre droite. À l'extrémité de la
prairie, nous retrouvâmes la forêt. Peu de temps après, nous
étions sur le bord méridional de la rivière des Sables; c'était le
bord opposé qui devait nous fournir un asile pour la nuit; le
lendemain nous partirions pour Saginaw. Conduits par Ovasco et par
Onitou, nos chevaux passèrent la rivière à la nage; je fis monter
Marie dans un canot d'écorce que nous trouvâmes sur le rivage; je
me plaçai près d'elle, et je dirigeai de mon mieux la petite
barque qui portait un être adoré, mes espérances et toute ma
destinée. Je me rappellerai toujours avec délices ce court instant
de bonheur: c'était l'heure où le jour cesse, et où la nuit n'est
pas encore venue; quand les oiseaux de lumière ont fini leurs
concerts, et que ceux des ténèbres n'ont pas commencé leurs chants
lugubres; alors que, succédant aux ardeurs du soleil qui réveille
et vivifie tout, l'astre des nuits répand ses molles clartés sur
la nature qui s'endort.

Admirable contraste! à ces voix innombrables, à ces chants, à ces
murmures, à toutes ces harmonies de la journée, avait succédé un
silence profond; tout se taisait autour de nous; pas un bruit
lointain ne frappait notre oreille, des mouches aux ailes de feu
semaient dans l'air, en voltigeant, mille bluettes enflammées,
qu'on eût prises pour les étincelles d'un vaste incendie, sans la
délicieuse fraîcheur qui régnait autour d'elles.

Tout pleins du calme que nous respirions, incapables de prononcer
une parole, nous retenions notre souffle de peur de troubler le
silence de la nature; nous demeurions immobiles, et notre canot
s'en allait au gré du courant. Déjà, dépassant la cime des grands
pins, la lune projetait sur nous sa clarté mystérieuse, et
reflétait ses rayons tremblants sur la surface de l'onde,
légèrement agitée par notre frêle esquif; la paix de l'atmosphère
était entrée dans nos âmes; nous ne pensions point, nous avions le
coeur plein; notre bonheur s'était modifié comme la nature elle-
même, tout à l'heure si vive, si ardente, si animée, maintenant
tranquille et muette. C'était le soir, tendre crépuscule du désert
et du coeur, douce rosée qui venait rafraîchir nos âmes brûlées
par les passions du jour.

Comme je prenais une rame pour diriger notre canot vers le rivage:
-- «Oh! mon ami, quel malheur! s'écria Marie d'une faible voix;
arrivés déjà! que ne suivons-nous ce courant qui nous entraîne si
doucement? comme on respire bien ici! comme il est pur l'air que
n'a point souillé le souffle des méchants! Oh! faut-il sitôt
quitter ces lieux? où trouver plus de calme, plus d'émotions
douces, plus de bonheur tranquille!...» Et la charmante fille se
penchait vers moi, retenait mon bras et me disait encore: «Qu'il
serait doux, nous abandonnant au cours de cette rêverie presque
céleste, et suivant avec foi les eaux de ce fleuve qui nous
bercent si mollement; qu'il serait doux, mon ami, de mourir
ensemble dans une extase du coeur, et de monter au ciel par un
élan de nos joies vers Dieu! Nous ne ferions que changer de
patrie... Le bonheur des anges peut-il surpasser celui que nous
éprouvons? mais jouirons-nous encore ici bas d'une pareille
félicité?»

Je la guidais vers le rivage, et je lui disais: «Marie, je ne sais
si tu es une créature de la terre; car ta voix, ton langage, toute
ta personne, sont pleins d'un charme divin... Quand je vois couler
tes larmes, je te prends pour l'ange de la mélancolie aspirant à
remonter au ciel où l'innocence ne pleure plus; mais quand ta voix
m'enchante et module des sons de bonheur, je ne sais plus que
penser de l'être surhumain qui a connu les félicités célestes, et
ne méprise pas les joies de la terre... Ma bien-aimée, aie foi
dans mon amour; un air plus doux et plus pur, une contrée plus
riante encore, une nature encore plus belle, nous attendent au-
delà; nous serons mieux qu'ici; car nous serons encore plus loin
du monde que nous haïssons... Vois comme le bonheur se révèle à
nous par degrés à mesure que nous fuyons davantage...»

Sur quel rivage nous eût trouvés l'aurore du lendemain, si, cédant
à la voix de Marie, et au sommeil qui s'emparait de toute la
nature, j'eusse livré notre barque aux hasards du courant? Je ne
sais. L'asile que choisit notre raison vaut-il celui que nous
désignent les caprices du vent, les détours de l'onde, les ombres
de la nuit?

Notre abri durant la nuit fut une petite cabane en bois, habitée
par un Américain de la Nouvelle-Angleterre, qui s'est établi près
des Indiens pour faire avec eux le commerce des pelleteries.

À notre arrivée, nos chevaux furent abandonnés dans une étroite
enceinte voisine de l'habitation. Notre hôte s'empressa de faucher
leur nourriture dans un champ d'avoine sur pied; puis, prenant une
hache, il coupa dans la forêt un arbre, dont il nous fit du feu
pour nous préserver des fraîcheurs de la nuit. Les pièces de bois,
dont la cabane était formée, laissaient l'air extérieur pénétrer
par mille ouvertures, et l'humidité du rivage se faisait déjà
sentir. Bientôt une flamme pétillante, nourrie de pommes de pins,
éclaira notre obscure demeure, et nous fit voir un réduit étroit,
mais remarquable par sa propreté. Une femme, au visage pâle et
maigre, parut; c'était celle de notre hôte; autour d'elle étaient
groupés plusieurs enfants en bas âge. Une image grossièrement
peinte, représentant le général Washington, était suspendue au-
dessus de la cheminée. Aux États-Unis, Washington est le dieu de
la chaumière comme celui du Capitole!... Sur une table placée au
centre du logis, on voyait disséminées plusieurs feuilles d'un
journal de New York, de date assez récente. Tout, chez nos hôtes,
annonçait plus de bien-être matériel que de bonheur; leurs
manières polies sans élégance, leur langage correct sans ornement,
leurs connaissances exactes, mais bornées, tout prouvait qu'ils
n'étaient pas nés au désert, et qu'ils appartenaient à la classe
moyenne d'une société civilisée. Leur seul but, leur idée fixe
était de faire fortune; ils étaient comme tous les Américains.

La femme nous prépara un repas modeste, et le thé nous fut servi
sous la cabane du désert. Cette situation singulière n'eût point
été sans charmes pour moi, si Marie eût pu en jouir elle-même;
mais elle était souffrante; une longue journée de route l'avait
affaiblie; elle ne prit aucune part au repas qui devait réparer
ses forces. Je donnai tous mes soins à lui préparer un lieu de
repos; une peau de buffle lui servit de lit; je couvris ses pieds
de mon manteau... alors, accablée de sommeil, Marie prit une de
mes mains en gage de sécurité, et, s'étant penchée sur moi, elle
s'endormit. Bientôt tout le monde reposa en silence autour de moi;
seul je veillais attentif au dedans, et épiant les moindres bruits
du dehors; veille imposante au fond de la forêt sauvage, dans la
cabane solitaire, où brillaient quelques flammes vacillantes, seul
mouvement qui se fit autour de moi; veille silencieuse qui fit
apparaître à mes yeux, comme des fantômes, les souvenirs de ma
jeunesse, mes ambitions, mes vastes desseins, les grandeurs et les
misères de ma vie, les illusions avec les désenchantements, les
amours avec les espérances; veille presque fébrile, durant
laquelle l'imagination va mille fois du passé à l'avenir, du
désespoir au bonheur, de la sagesse à la folie; et ne s'arrête
qu'à l'instant où, dominée par l'ascendant d'un pouvoir
irrésistible, la pensée chancelle, fléchit par degrés, se relève
avec effort, puis retombe et va mourir enfin dans la nuit du
sommeil...

Avant que mes paupières se fussent affaissées, j'avais remarqué
que le repos de Marie était troublé par des mouvements soudains,
des tressaillements, des paroles entrecoupées. Le matin elle se
réveilla en sursaut. Son premier mouvement fut de ressaisir ma
main qu'elle avait abandonnée en dormant. Ce geste me tira moi-
même de mon assoupissement, et, en revoyant Marie, que je n'avais
pas eu la force de veiller une nuit entière, je compris toute
l'impuissance de la volonté.

Marie était triste et pensive: «Mon ami, me dit-elle, si je
n'étais près de toi, je craindrais de grands malheurs... car j'ai
eu des songes terribles.»

Je remarquai avec chagrin que la nuit ne l'avait point reposée...
et l'agitation extrême de son sang me fit penser que la fièvre
l'avait saisie... Que faire? Demeurer dans cette cabane solitaire!
Nous arrêter si près du but! il ne nous fallait plus qu'un jour de
voyage. Le soir nous arriverions à Saginaw pour y rester toujours.
Ne devions-nous pas, à tout prix, gagner ce lieu de repos, qui
rendrait à Marie ses forces, et verrait commencer notre bonheur?
Je dis mes pensées à Marie. «Oui, me répondit-elle, oh! oui,
allons vite à Saginaw... c'est là que nous serons heureux,... tu
me l'as promis...»

Nous partîmes à l'heure où la nature a coutume de retrouver la
voix avec la lumière;... mais une nouvelle scène nous réservait de
nouvelles impressions... Avant d'arriver à la rivière des Sables,
nous avions parcouru de sauvages solitudes; après l'avoir quittée,
nous entrâmes véritablement dans le désert... Nous marchions sans
entendre le chant d'un oiseau, le bourdonnement d'un insecte, le
mouvement d'un seul être vivant... Ce n'était plus le silence de
la nature qui se repose après les chants du jour, et qu'on entend
encore respirer pendant qu'elle dort... c'était le silence morne
du néant... Le seul bruit qui frappât notre oreille était causé
par les pas de notre guide et par ceux de nos chevaux; bruit
régulier qui ajoutait encore à la monotonie du lieu. Plus de
vallons, plus d'échos, plus de prairies, plus de ciel; partout la
forêt, partout les mêmes arbres, partout un sol uniforme; à chaque
pas nouveau, nous retrouvons le site que nous venons de quitter.
Il semble que nous marchions sans avancer, jouet d'une puissance
invisible, qui nous donne l'illusion du mouvement et paralyse nos
efforts. Nous allons toujours... toujours... et la scène ne change
pas!! Où sommes-nous donc? Suivons nous notre route? Où est le
Nord vers lequel nous devons aller? le Sud que nous devons fuir?
je crois que nous retournons sur nos pas; que cette forêt est
grande!... et si elle ne finissait pas!! elle devient de plus en
plus épaisse; ses ombres plus solennelles... ses voûtes muettes
sont si pleines de silence, de terreurs et de mystères, qu'on se
croit engagé dans des catacombes et perdu dans leurs détours.

Ces impressions étaient d'autant plus puissantes sur nous qu'elles
contrastaient avec toutes les émotions de la veille, les unes si
brûlantes, les autres si douces. Je sentais le froid pénétrer dans
mon âme et comme une barre d'airain qui pesait sur mon coeur.

«Mon Dieu, me dit Marie en se rapprochant de moi et en saisissant
ma main, que cette solitude est profonde et terrible!...» -- Et
comme son esprit était prompt à saisir les funestes présages: «Mon
ami, me dit-elle, sois sûr que ce jour sera un jour fatal... je ne
sais pourquoi le souvenir de Georges ne me quitte point; sans
doute quelque affreux malheur...»

Elle n'acheva pas: une larme compléta sa pensée. Je m'efforçai de
la rassurer et de lui donner plus de sécurité que je n'en avais
moi-même... Cependant je fus vivement frappé de l'altération dont
tous ses traits portaient l'empreinte. Je pensai qu'un peu de
repos la soulagerait, et j'ordonnai à notre petite caravane de
s'arrêter.

Durant cette halte, je demandai par signes à Onitou, si nous
approchions de Saginaw. Il comprit très bien ma question, et
dessinant sur la terre deux points qui figuraient, l'un Saginaw,
l'autre la rivière des Sables, il tira une ligne de 1'un à
l'autre, et marqua sur cette ligne un troisième point indiquant la
place que nous occupions; ce point se trouvait au tiers de la
ligne; nous n'étions donc qu'au tiers de notre route. Un instant
après, et tandis que nous étions assis sous l'ombre d'un catalpa,
nous voyons l'Indien se lever, prendre sa course devant nous, plus
léger qu'un chevreuil, en criant: Saginaw! Saginaw! et en nous
montrant le soleil déjà parvenu au milieu de sa course.

Alors Marie fit un effort courageux pour se lever; nous
continuâmes notre route dans le désert... Je m'aperçus bientôt à
la voix de Marie que ses forces allaient toujours en déclinant.
Après de longues heures de marche, j'ordonnai de nouveau à notre
guide de s'arrêter... mais, à ma voix, il redoubla de vitesse, en
m'indiquant, par un geste expressif, que le soleil était descendu
dans le sein de la terre et que la forêt allait bientôt se couvrir
de ténèbres. Cependant le désert présentait à nos yeux un aspect
de plus en plus effrayant. Le sentier que nous suivions était si
étroit que Marie et moi ne pouvions plus aller de front; il était
à peine marqué; sans cesse on le perdait de vue, et alors nous
avions l'air de marcher à tout hasard au travers de la forêt. La
nuit étant venue, le silence avait cessé, mais la solitude avait
pris une voix terrible et lugubre. On n'entendait que le
meuglement des ours et le chant sinistre des oiseaux nocturnes. La
lune, qui mêle un charme aux nuits les plus funestes, comme
l'amour d'une belle femme répand de secrets enchantements sur une
vie malheureuse, ne se montrait point encore...

Alors en pensant à Marie, à ses souffrances, que trahissaient
quelques cris échappés à la douleur, je sentis mon sang se glacer
dans mes veines et mes forces prêtes à défaillir... Dans cet état
de faiblesse physique, ma raison elle-même fut troublée, et mon
imagination me fit voir autour de Marie une foule de monstres
fantastiques qui menaçaient son existence; je les voyais tantôt
sous les traits d'une hyène dévorante, tantôt sous la forme d'un
hideux reptile. Les uns, avides de meurtres et de sang, attendent
leur proie au passage... mon Dieu! s'ils allaient s'élancer sur
Marie! Les autres se suspendent aux rameaux des arbres; ils
tomberont comme la foudre sur celle que j'aime et prendront sa vie
avant que je l'aie seulement défendue. Et j'inventais mille autres
chimères si faciles à créer quand on a l'âme saisie d'une grande
douleur et l'imagination engagée dans des régions inconnues. Les
heures s'écoulent, la nuit s'avance, nos chevaux ralentissent leur
marche, la fraîcheur s'élève de la terre... Marie gardait un
silence profond qui redoublait mes angoisses. Je prends sa main;
je la trouve brûlante: «Mon ami, me dit-elle d'une voix à demi
éteinte, n'allons pas plus loin; je me sens mourir...»

À ces mots, mon coeur se brisa; je ne sais quelle résolution
insensée allait sortir de mon désespoir, lorsque notre guide
s'arrête tout à coup et crie trois fois: Saginaw! Ce cri, jeté
dans le désert, y trouve un long retentissement et nous revient
répété par mille échos; le premier tumultueux, le second moins
fort, suivi de plus faibles encore. La forêt cesse tout à coup;
nous entrons dans une prairie, nous y marchons quelque temps en
descendant une pente presque insensible. Enfin nous voyons le bord
d'une large rivière: celle rivière était la Saginaw, et le bord
opposé, l'asile que nous cherchions.



Chapitre XVI
Le drame

«Ô mon Dieu! quel bonheur! s'écria Marie en voyant le rivage. Son
énergie morale eût été incapable d'un plus long effort. Je la
saisis dans mes bras et la déposai dans une pirogue indienne; je
me plaçai près d'elle comme j'étais en passant la rivière des
Sables. «Mon ami, me dit alors Marie avec tendresse, pardonne-
moi,... je t'ai affligé... j'ai cru, pendant toute cette journée,
qu'un destin funeste s'opposait à notre arrivée dans ces lieux...
j'avais tort; car tu es mon bon ange, et tu me guidais... Oh! je
sentais mon corps défaillir et mon âme se briser... mais je ne
souffre plus et je n'ai que des pensées de bonheur...»

Ces paroles versaient la joie dans mon coeur, et j'aspirais au
rivage comme au terme de toutes nos douleurs.

«Vois, me disait Marie, en me montrant notre futur empire, vois
comme nous serons dans cette contrée lointaine... Oui, les eaux de
la Saginaw sont encore plus pures, plus paisibles, que celles de
la rivière des Sables; l'air est ici plus doux; cette terre est
plus embaumée; et voilà que l'astre des nuits, notre bon génie du
désert, se lève et brille de tout son éclat...»

Et disant ainsi, Marie portait ses regards vers le ciel. «Dieu!»
s'écria-t-elle tout à coup d'une voix effrayée, et ses yeux,
redescendus à terre, se cachèrent entre ses deux mains.

En ce moment, le disque rouge et enflammé de la lune sortait des
ombres de la forêt et semblait en montant, s'appuyer sur la cime
des arbres... On le voyait s'élever et grandir... il s'avançait
sur nous semblable à un spectre de sang...

Cette image terrible avait frappé l'esprit de Marie, et le cri
d'effroi qu'elle s'efforça vainement de contenir fut encore la
voix d'un sinistre pressentiment.

En arrivant au but tant désiré, Marie avait senti renaître en elle
une énergie surnaturelle qui ne fut point de longue durée. Je ne
sais si sa force s'affaiblit en même temps que sa foi dans
l'avenir; mais je la vis presque aussitôt tomber dans un grand
abattement.

Je me trouvai alors livré à des embarras que l'imagination ne
saurait concevoir.

Nelson n'était point à Saginaw. Le bateau qui le portait, lui et
les Cherokees, n'avait pas encore paru, et des Indiens Ottawas,
naturels du pays, m'assurèrent qu'aucun étranger n'avait, depuis
un temps très long, abordé dans cette contrée.

Ce contre-temps fut pour Marie et pour moi une source de chagrins
et d'inquiétude; il rendit aussi plus difficile notre situation.
Nelson devait nous préparer un asile qui nous manqua. Je me mis à
l'oeuvre aussitôt. Mais je ne sais quel eût été notre sort si, en
attendant que notre cabane fût élevée, nous n'eussions pas trouvé
l'abri d'un toit hospitalier.

Saginaw, où vous voyez en ce moment deux habitations édifiées avec
quelque soin, n'en possédait alors qu'une seule de grossière
construction, et que nous trouvâmes occupée par un Américain
canadien d'origine. Cet homme parut joyeux de nous voir, et, me
reconnaissant à cet air de famille qu'ont tous les Français: «Vous
venez, me dit-il, de la vieille France?» Il était né parmi les
Indiens, dont il avait pris presque toutes les moeurs. La chasse
et la pêche suffisaient à ses besoins, et il trouvait un charme
extrême dans une vie toute de liberté sauvage.

Comme nous arrivions il était sur le point de partir; il se
rendait aux environs du fort Gratiot pour la chasse du ramier; il
nous offrit sa cabane et nous engagea d'y rester jusqu'à ce que
j'en eusse construit une autre. Je lui proposai de l'acheter,
laissant à sa bonne foi le soin d'en fixer le prix; mais il
n'écouta point ma demande, et me dit pour toute réponse qu'il
aimait ce lieu, qu'il y était né, et qu'il y passerait le reste de
ses jours.

Ainsi se retrouve jusqu'au fond du désert le caractère des
nations.

L'Américain de race anglaise ne subit d'autre penchant que celui
de l'intérêt; rien ne l'enchaîne au lieu qu'il habite, ni liens de
famille, ni tendres affections... Toujours prêt à quitter sa
demeure pour une autre, il la vend à qui lui donne un dollar de
profit.

Non loin de là vous voyez l'homme de sang, français s'attacher à
sa terre natale, chérir le pays où ses pères ont vécu, aimer pour
eux-mêmes les objets qui l'environnent, et préférer ces choses de
valeur tout idéale aux froides jouissances de la richesse.

J'acceptai son offre, et ne pus le déterminer à recevoir le prix
du service qu'il me rendait.

Nous avions un asile... mais tout était encore obstacle et misère
autour de nous.

Marie fut, dès le premier jour, saisie d'une fièvre particulière à
ce pays, et qui manque rarement d'atteindre les étrangers
nouvellement arrivés; il fallait que je me partageasse entre les
soins nécessaires à mon amie et les travaux qu'exigeait la
construction de notre demeure. La cabane du Canadien, toute
précieuse qu'elle était dans notre détresse, ne nous offrait
d'ailleurs qu'un imparfait asile; elle se composait de pièces de
bois, mal jointes entre elles, à travers lesquelles l'humidité des
nuits pénétrait comme la chaleur des jours. Une foule d'insectes
s'y introduisaient: les uns, imperceptibles, nous révélaient leur
présence par la douleur de leurs piqûres; les autres, voltigeant
par essaims, montraient à nos yeux leur corps grêle, armé d'un
long aiguillon, et fatiguaient nos oreilles d'un perpétuel
bourdonnement; tous nous livraient sans relâche une guerre
impitoyable et troublaient cruellement le repos de Marie.

La nourriture grossière à laquelle nous étions réduits n'avait
rien qui pût altérer une santé robuste; mais la faiblesse de
Marie, sa maladie, ses habitudes, rendaient nécessaires des
aliments délicats dont nous étions tout à fait dépourvus.

Tout nous manquait dans ce désert: le médecin le plus proche était
à Détroit, et je voyais Marie languissante, sans pouvoir offrir le
moindre soulagement à ses maux.

Nous ne pouvions cependant songer à quitter ce lieu; il eût fallu
regagner Détroit pour trouver quelque secours; nous n'avions aucun
moyen d'y retourner par eau, et c'eût été folie que de tenter une
seconde fois le long voyage aux fatigues duquel Marie avait si
difficilement résisté.

Je comptais les jours par mes tourments; car, au désert, toutes
les divisions établies dans le temps disparaissaient; plus de
mois, plus de semaines, plus d'heures. Au bout d'un temps très
court, l'ordre des jours se perd entièrement; et alors il s'en
fait un autre qui est celui des bons et des mauvais, des ciels
purs et des orages... et puis quand un affreux malheur a
empoisonné la vie, ce n'est plus qu'un long temps de misère et
d'ennui, une suite de gémissements, échos de la première douleur,
qui se répètent à l'infini, et ne meurent que sous la pierre du
sépulcre.

Quel que fût mon chagrin, mon coeur se refusait à concevoir de
grave, inquiétudes. Nelson arriverait bientôt; bientôt aussi Marie
aurait un asile mieux défendu contre les injures du dehors. Tout
son mal provenait sans doute d'une suite de jours écoulés sans
repos ni sommeil, et céderait à quelques nuits de paix profonde...
et alors combien nous serions heureux?

Cependant c'était déjà un grand malheur que ce trouble des
premiers jours qui nous enlevait le charme inestimable des
premières impressions.

Étrange aveuglement! ma plus grande peine n'était pas de prévoir
des infortunes, mais d'avoir perdu des joies!

Je contemplai en face les obstacles que j'avais à vaincre, et
m'armai, pour les combattre, de cette énergie morale que donne
seule la foi dans le succès.

Je travaillais à notre cabane pendant tout le temps que je ne
passais pas auprès de Marie.

J'étais secondé dans ma tâche par Ovasco, dont le dévouement ne
saurait se décrire. Ce fidèle serviteur semblait se multiplier
lui-même pour faire face à toutes les difficultés.

Au milieu de ces rudes travaux et des sueurs qu'ils me coûtaient,
je trouvais un charme secret à penser que tout, dans notre
bonheur, serait mon ouvrage.

Cependant, quels que fussent mes efforts, l'oeuvre que j'avais
entreprise demandait plus de temps que je ne pensais. L'état de
Marie devenait plus alarmant; son pouls annonçait une agitation
croissante. Elle ne faisait pas entendre une seule plainte; mais,
sous le voile du sourire errant sur ses lèvres, il était facile
d'apercevoir un sentiment de tristesse profonde.

Elle me dit un jour avec tendresse: «Ludovic, tu prends bien de la
peine pour préparer notre demeure?»

Une autre fois: «Tu me quittes, me dit-elle, pour travailler à la
chaumière... Ah! je t'en conjure, reste près de moi... qui sait
l'avenir?»

Je repoussai loin de moi l'affreuse pensée dont ces paroles
contenaient le germe. Cependant le changement de saison vint
aggraver mes inquiétudes et mes tourments... Dix jours environ
s'étaient écoulés depuis notre arrivée à Saginaw, et les chaleurs
du mois de juin commençaient à se faire sentir. Pénétrée par les
rayons d'un soleil brûlant, assaillie par des nuées de moucherons
dont une température embrasée semblait accroître le nombre et la
malignité, notre petite cabane devint le théâtre d'une misère dont
je ne pourrais vous tracer le tableau... Je faisais de vains
efforts pour éloigner de Marie les innombrables ennemis qui
bruissaient autour d'elle; ils étaient plus prompts à renaître que
moi à les anéantir; et je voyais le beau front de mon amie tout
saignant de la morsure de ces vils insectes... je passais ainsi
les jours et les nuits veillant auprès de ma bien-aimée, et
m'efforçant de soulager par mes soins ses ennuis et sa douleur.

Pendant ce temps, Ovasco travaillait sans relâche à la cabane, qui
était près de s'achever. Pour comble de malheur, il fut lui-même
attaqué de la fièvre du pays, et alors je me trouvai seul, sans
appui, entouré de maux qu'il me fallait contempler sans cesse, et
que je ne pouvais adoucir.

L'idée d'une affreuse catastrophe avait été longtemps sans pouvoir
pénétrer dans mon âme. Chose étrange! lorsqu'on possède un bien
plus cher que la vie, et qu'on en jouit tranquillement, on est
prompt à concevoir des craintes chimériques, et, si un grand péril
de le perdre se présente, on fait autant d'efforts pour ne pas
voir le danger réel, qu'on en faisait auparavant pour apercevoir
des dangers imaginaires. Tel est l'ordre et la justice du ciel.
L'heureux est troublé dans sa joie par la terreur de l'infortune,
et le pauvre, consolé dans sa misère par des illusions de
félicité!

Cependant les paroles de Marie, dont le souvenir revenait à ma
mémoire, l'aspect des souffrances qu'elle endurait sous mes yeux,
et peut-être aussi l'opiniâtreté du sort à contrarier tous mes
desseins, jetèrent le trouble dans mon âme... Une lueur fatale
m'apparut... et tout mon corps se couvrit d'une sueur glacée... Je
fis un effort pour rappeler à moi ma raison, que je sentais
s'égarer, et je dis à Marie:

»Ma bien-aimée, dans quelques jours notre nouvelle demeure sera
prête a te recevoir... alors la présence de Nelson manquera seule
à notre bonheur... S'il s'était avancé sans guide dans ces
contrées désertes, nous devrions concevoir de grandes inquiétudes:
mais que pouvons-nous craindre, le sachant entouré d'Indiens qui
l'aiment, le révèrent, et pour lesquels le plus beau pays est
aussi le plus sauvage? Espérons qu'il sera bientôt rendu à nos
voeux... Mais, mon amie, je demande encore au ciel une chose qui
m'est plus chère que tous les biens de ce monde: c'est la fin de
tes souffrances... Nous ne savons point le remède qui peut te
guérir; le secours d'un médecin nous est nécessaire; je vais aller
le chercher à Détroit; j'y arriverai dans deux jours, et, deux
jours après, je serai de retour ici, ramenant avec moi l'homme
dont la science te sauvera. Pendant mon absence, notre fidèle
Ovasco demeurera près de toi; quoique souffrant lui-même, il
retrouvera des forces pour donner des soins à sa bonne maîtresse.»

Ovasco, qui était là, ne put entendre ces paroles sans
attendrissement; Marie m'écoutait avec tous les signes d'une
émotion profonde... elle resta silencieuse, parut réfléchir
beaucoup; enfin d'une voix altérée:

«Mon ami, me dit-elle, ne me quitte pas... je t'en conjure...
quatre jours d'absence... c'est bien long!... non... Ludovic...
non... il faut rester...»

Et son regard, fixé sur moi, prit une expression indicible de
tendresse et de mélancolie.

Je tentai de lui faire comprendre combien il serait insensé de
céder à un mouvement de faiblesse qui ruinerait notre avenir,
tandis qu'un sacrifice de quelques jours assurerait notre bonheur.

Mais je trouvai en elle une résistance d'instinct contre laquelle
ma raison était sans puissance.

«Mon bien-aimé, me disait-elle, je t'en supplie, ne m'abandonne
pas; tu sais combien est fragile la liane séparée du rameau qui la
protège... Ludovic, loin de toi, je serai plus faible encore... ta
présence seule me soutient... si tu t'éloignes, je me briserai...»

L'accent dont elle prononça ces paroles était déchirant.

Troublé par ce langage d'autant plus désolant qu'il avait toute
l'amertume du désespoir, sans la violence qui l'exagère, je tombai
à genoux au chevet du lit de Marie... incapable d'articuler un
seul mot, je saisis la main de mon amie, et l'arrosai d'un torrent
de larmes; jamais la douleur n'avait ainsi abondé dans mon âme.

Quand cet orage fut passé, je relevai mon front abattu... mais je
ne retrouvai la raison qui m'avait fui que pour comprendre toute
l'horreur de la situation et l'excès de ma misère.

Les illusions de l'infortune, qui abusent de l'espérance,
m'avaient toujours voilé la véritable position de Marie. Elle-même
s'était plu constamment à me tromper sur son état. Quand je lui
parlais de notre bonheur à venir, elle versait des pleurs que je
croyais sortis d'une source de joie. Si je l'entretenais de ses
souffrances, elle était prompte à changer le sujet de notre
conversation; oublieuse de ses maux, elle usait toutes ses forces
à distraire ma peine, et, tandis qu'elle se consumait dans de
cruelles douleurs, c'était elle encore qui me donnait des
consolations.

Quelle fut ma stupeur, lorsque, arrêtant mes regards sur cette
main chérie que je pressais dans un transport de désespoir et
d'amour, je la vis desséchée par une affreuse maigreur.

La lumière qui m'apparut fut celle de l'éclair qui brille du même
feu que la foudre qui tue. Le corps de mon amie était tout entier
dévoré par le mal... sa figure seule n'avait point subi les mêmes
ravages, et conservait, malgré son altération, tous les signes
d'une force à peine ébranlée; soit que l'énergie de son âme se
peignit toute dans son regard, soit que l'irritation de la fièvre
fit refluer vers le visage le peu de sang et de vigueur qui
restaient dans ce faible corps.

Ainsi s'offrait sans voile à mes regards la triste réalité. Tel
était donc l'effet de ces longs jours passés sous un soleil
brûlant; de ces nuits plus longues encore, écoulées parmi les
douleurs, sans sommeil, sans repos, sans abri, et dans les
angoisses toujours croissantes d'une veille qui ne finissait
point!!

Cependant, témoin de cette scène, Ovasco me dit: «Mon bon maître,
vous ne pouvez quitter ce lieu; laissez-moi partir pour Détroit;
j'en reviendrai bientôt avec l'homme dont le secours nous est
nécessaire.»

Comme il me voyait hésitant à accepter cette offre de son
dévouement, que son état de maladie rendait imprudente: «Oh!
ajouta-t-il, je me sens mieux; l'idée de sauver ma chère maîtresse
me rend toutes mes forces. -- Fidèle serviteur, lui répondis-je,
c'est aussi ma vie que tu sauveras.»

J'ignore si un effort extraordinaire de l'âme ne peut pas assoupir
les plus cruelles douleurs et ranimer subitement une vigueur
éteinte; mais je vis Ovasco, après avoir reçu mes embrassements,
passer le fleuve dans une barque, et tout aussitôt traverser, avec
la vitesse de l'élan, la prairie qui couvre la rive opposée.

Ici Ludovic s'interrompit; sa physionomie mélancolique se couvrit
d'un nuage de tristesse encore plus sombre; et, après un instant
de silence, il reprit en ces termes:

«Hélas! jusqu'à ce jour je vous ai dit des malheurs; maintenant
j'ai à vous raconter des infortunes qui ne se décrivent point.

Le jour qui suivit le départ d'Ovasco, j'éprouvai toutes les
émotions que donne une fausse joie: je vis arriver à Saginaw une
troupe considérable d'Indiens, dont le costume et l'aspect
extérieur étaient en tous points semblables à ceux des Cherokees.
Je ne doutai pas que ce ne fussent les compagnons de Nelson, et,
persuadé que celui-ci était parmi eux, je m'empressai d'aller à sa
rencontre. Cependant je ne reconnaissais aucun des visages que je
voyais de près, et bientôt j'eus la certitude que ces Indiens,
quoique appartenant à la tribu des Cherokees, n'étaient point ceux
que nous attendions.

Tandis que je les observais, je fus témoin d'une scène qui devint
pour moi l'occasion d'une révélation terrible...

L'arrivée des Cherokees avait mis en émoi toute la tribu des
Ottawas qui occupe Saginaw et les environs... Ceux-ci comprenaient
combien leur serait funeste la présence de ces nouveaux venus sur
un territoire qui déjà fournissait à peine des moyens d'existence
à ses anciens habitants... Le plus grand nombre dissimula son
ressentiment... Mais quelques-uns n'eurent point la prudence de le
cacher...

-- «Tu prends nos terres, dit un Indien Ottawa à un chef des
Cherokees...

-- «Les forêts du Michigan, répond celui-ci, ne sont elles pas
assez grandes pour nous contenir tous?

--»Non, répliqua le premier; nous sommes déjà serrés dans cette
rentrée, et tu n'y dresseras pas ta hutte!»

Et, en disant ces mots, il fit un geste menaçant... «Misérable!
s'écria son adversaire, tu ne connais donc pas Mohawtan?...» Et,
au même instant, saisissant son tomahawk, il étendit à ses pieds
l'Indien Ottawa...

Cet acte de violence excita une grande rumeur parmi les Ottawas...
Je ne le vis point sans un sentiment d'horreur... Cependant les
dernières paroles du Cherokees réveillèrent des souvenirs dans mon
esprit, et je me rappelai que Georges, en me racontant les
persécutions qu'avait souffertes Nelson dans la Géorgie, m'avait
parlé d'un chef indien du nom de Mohawtan, renommé pour sa valeur,
et qui, le premier, avait donné le signal de la résistance à
l'oppression. Je lui adressai une question à ce sujet; j'ajoutai
que j'étais un ami de Nelson, le ministre presbytérien, le
défenseur des Indiens... Au nom de Nelson, la physionomie de
l'Indien prit une expression mêlée de bienveillance et
d'admiration... «Vous êtes l'ami de Nelson, s'écria-t-il avec
émotion!...

-- «Oui, repris-je, et bientôt vous le verrez lui-même en ces
lieux: je ne sais quel obstacle le retient loin de nous, il devait
me précéder ici... Sa fille Marie, que j'aime, est là... dans
cette cabane... Elle est faible, languissante, et je meurs
d'inquiétude. Je suis seul ici, sans amis, abandonné à mes
tourments, au milieu de deux tribus indiennes, que je vois prêtes
à engager une lutte fatale. De grâce, ayez pitié de mon triste
sort. Nelson, le père de Marie, fut votre protecteur... Son fils
Georges n'était pas moins dévoué à votre cause.

-- «Georges! répéta l'Indien en me regardant fixement... Georges!
le plus courageux des hommes... et le plus infortuné!!»

Ne comprenant point ces paroles mystérieuses, je pressai Mohawtan
de m'en expliquer le sens. Après une pause de quelques instants,
celui-ci me dit:

-- «Depuis longtemps une insurrection de la population noire se
préparait dans les États du Sud... Lorsque les nègres de la
Virginie et des deux Carolines apprirent que les américains de New
York avaient brûlé les églises des gens de couleur, cette nouvelle
fut pour la révolte une occasion d'éclater... Un vaste complot se
forma, dont le point central fut fixé à Raleigh, dans la Caroline
du Nord [68].

«Un mois seulement s'était écoulé depuis la persécution cruelle
exercée par les Américains contre les Cherokees, et qui avait
porté un grand nombre de ceux-ci à s'exiler de la Géorgie. Ceux de
notre tribu qui n'avaient point émigré n'hésitèrent pas à seconder
le mouvement des nègres... J'étais de ce nombre, et l'un des chefs
de la tribu. Les Indiens se rendirent aux environs de Raleigh,
afin de concerter leurs efforts avec les chefs de l'insurrection.
Un conseil fut tenu, et l'extermination de nos ennemis communs fut
résolue.

«On convint qu'à un signal donné durant la nuit, les nègres des
campagnes sortiraient de leurs cases et porteraient dans les
habitations de leurs maîtres la terreur et la mort, tandis que les
Indiens, rassemblés tous sur un seul point, se précipiteraient sur
Raleigh et se rendraient ainsi maîtres de la ville et de la milice
urbaine.

«Le jour fixé approchait, mais les chefs ne s'entendaient pas;
chacun aspirait aux honneurs du commandement et trouvait indigne
de lui le rôle obscur de l'obéissance. Hélas! le respect que
montraient nos pères pour la parole des vieillards et pour la voix
des sages est bien loin de nous. Sur ces entrefaites, Georges se
présente: il arrivait de New York, où il avait pris la défense des
gens de couleur. Son nom nous rappelait les bienfaits de son
père... Nous le reçûmes comme un ami: la noblesse de son maintien,
l'élévation de ses sentiments, la supériorité de son esprit, nous
frappèrent tous. Il écouta la communication de nos projets et
consentit à se mettre à notre tête. -- «Ma place naturelle, nous
dit-il, serait parmi les hommes de couleur noire;... mais je suis
trop fier de commander des guerriers tels que vous, pour décliner
un pareil honneur: d'ailleurs, nous combattons tous pour la même
cause, celle de la liberté contre la tyrannie... Aussi bien,
ajouta-t-il, quoique la vengeance exercée par mes frères, toute
cruelle qu'elle paraît, soit légitime, j'aime mieux, pour me
venger d'un ennemi, l'épée que le poignard.

«À l'heure marquée, au milieu de la nuit, les flammes d'un
incendie allumé sur le point le plus élevé du pays donnèrent le
signal convenu... Mais, chose inouïe! les nègres, au profit
desquels l'insurrection devait éclater, et qu'on avait vus la
veille pleins d'une ardeur généreuse, demeurèrent inactifs. Soit
stupidité, soit crainte, tous ces misérables, qui gémissent sous
le poids de l'oppression la plus dure, ne firent pas un effort
pour devenir libres: ils n'exécutèrent rien de ce qu'ils avaient
promis, et pas un blanc ne fut massacré dans l'intérieur des
terres.

«Cependant les Indiens furent fidèles à leurs engagements. À
l'heure marquée, Georges donna à notre troupe l'ordre de marcher
sur Raleigh... Mais sans doute nous avions été trahis; car à peine
sortions-nous de la forêt qui borde la route, que nous
rencontrâmes un corps de miliciens vingt fois plus nombreux que le
nôtre... Malgré l'infériorité de nos forces, nous engageâmes la
lutte. Ah! comment vous peindre la valeur de Georges?

«Hélas! tant d'héroïsme méritait-il une fin si funeste?»

Ici Mohawtan s'arrêta: son émotion était extrême, et je vis que
l'oeil d'un Indien peut pleurer; je compris le sens de cette larme
et du silence qui la précédait. L'Indien me raconta les exploits
de Georges, son intrépidité, son audace, ses efforts désespérés.
«Le fils de Nelson, ajouta Mohawtan, voyant qu'il allait succomber
sous le nombre: Ami, me dit-il d'une voix énergique, sauve ta vie;
tiens, prends cet écrit, c'est pour mon père... Si jamais tu le
revois, tu lui remettras l'adieu de Georges. -- Après avoir
prononcé ces paroles, il s'anima d'une nouvelle ardeur; il avait
reconnu dans la mêlée un ennemi mortel. Je l'entends s'écrier avec
force: Fernando, lâche assassin de ma mère, meurs! je suis
vengé!!... Hélas! un coup fatal le frappa bientôt lui-même...»

Ici encore l'Indien s'interrompit; pour moi, je l'écoutais dans
cet état d'accablement où nous jette une nouvelle infortune, quand
déjà la mesure de nos malheurs est comblée. Mohawtan continua
ainsi: «J'essayai de venger la mort d'un ami si cher; mais j'étais
seul contre une armée: il fallut fuir... À peine échappé au péril,
je jetai un coup d'oeil en arrière de moi; je regardai le lieu où
j'avais vu Georges la dernière fois... mais je ne distinguai plus
rien. En ce moment, la lune montrait à l'horizon son disque d'un
rouge de sang... je compris alors que c'était une nuit fatale...

«Le lendemain, je sus la honteuse inaction des nègres... Le
gouverneur de la Caroline du Nord fit une proclamation pour
annoncer le triomphe de la milice américaine sur les Indiens... il
vantait en même temps la sagesse des nègres, et prescrivait des
mesures sévères contre nous... Alors ce qui restait de notre tribu
prit le parti de s'expatrier... Instruit de nos projets, le
gouvernement des États-Unis s'empressa de les seconder; car tout
ce que ce pays voulait, c'étaient nos terres. Il chargea même un
agent de nous aider dans notre retraite. Suivant la même route que
les premiers émigrants de notre tribu, nous nous sommes rendus
d'abord à Pittsburg, puis à Buffaloe; là, on nous a dit le séjour
qu'avaient fait dans cette ville nos compatriotes, leur rencontre
avec Nelson, l'embarquement de celui-ci avec eux pour le Michigan.

«À Détroit, nous avons appris leur départ pour Saginaw, en
remontant le cours du fleuve. Désirant arriver au même but, nous
voulions, pour y parvenir, suivre la même voie; mais on nous a dit
que la navigation dans ces parages peu connus serait lente et
difficile. Nous avons gagné Saginaw par terre.

«Ami, dit encore Mohawtan en me prenant la main, ne crains rien de
ma tribu... la fille de Nelson est ici... quels secours lui sont
nécessaires? Parle, commande... chacun de nous t'obéira...»

Ce récit m'avait jeté dans un trouble que je ne pourrais exprimer.
Georges, le frère de Marie, Georges, mon ami le plus cher, n'était
plus!

«Tiens, me dit Mohawtan, voici ce que Georges m'a confié à sa
dernière heure.» L'Indien me remit un papier qui portait l'adresse
de Nelson.

J'étais navré de douleur; cependant, acceptant l'offre généreuse
du chef indien, je le priai de m'aider à finir notre cabane. En un
instant, tous les bras des Cherokees furent mis à ma disposition;
j'indiquai ce qu'il y avait à faire, et revins près de Marie,
rapportant dans notre pauvre demeure un chagrin de plus.

Je m'appliquai de tous mes efforts à cacher le trouble de mon
âme... Je dis à Marie le zèle obligeant des Indiens qui
travaillaient pour nous... et je ne la quittai pas un seul
instant. Trois jours se passèrent durant lesquels il me sembla
qu'elle reprenait un peu de force... C'était le lendemain
qu'Ovasco devait être de retour... nous allions donc recevoir le
secours tant désiré... et Mohawtan était venu joyeux m'annoncer
qu'un jour de plus suffirait pour achever les travaux de notre
habitation.

Ainsi, au milieu de ma désolation, je m'acheminais encore vers
l'espérance!

Cependant, vers le soir de ce bon jour, le ciel s'était chargé
d'épaisses vapeurs; quoique aucun vent ne soufflât, la cime des
pins rendait des frémissements inaccoutumés; une atmosphère lourde
pesait sur la forêt; on entendait dans les hautes régions de l'air
des murmures étranges, tandis qu'un silence morne s'élevait de la
terre: tout annonçait un orage.

J'étais assis auprès du chevet de Marie, m'efforçant d'adoucir ses
souffrances par les témoignages de mon amour... je lui parlais de
notre bonheur à venir... Elle demeura longtemps silencieuse...
mais tout à coup, me faisant signe de l'écouter, d'une voix calme
et résignée elle dit: «Mon ami, cesse de t'abuser... le mal dont
je souffre est mortel... rappelle-toi le jour de notre arrivée en
ce lieu; à l'instant où l'astre des nuits tout en feu m'apparut
comme un sanglant fantôme, je fus saisie d'une douleur qui ne m'a
plus quittée... C'est ce mal qui me consume... aucune puissance ne
saurait le combattre... tel est l'ordre de la destinée à laquelle
c'est folie de ne pas croire. Étrange égarement de ma raison! moi,
pauvre fille de couleur, méprisée de tous, avilie, dégradée, j'ai
aspiré au plus grand bonheur qui jamais a été donné à une
mortelle! comme si l'indignité de ma naissance ne devait pas me
suivre jusqu'au tombeau... Hélas, l'expiation est bien rigoureuse!

«Mon ami, ajouta-t-elle, j'ai souffert cruellement durant les
jours qui viennent de se passer. Tu me vois faible et
languissante!... c'est que je n'ai point de repos... Ah! quel
supplice de ne pouvoir dormir! quelquefois il me semble qu'enfin
le sommeil va s'emparer de moi! alors je m'abandonne à lui,
j'invoque sa puissance, je bénis sa main qui s'étend sur moi...
déjà la moitié de mon être lui appartient et revient à la vie par
un néant passager... l'autre est près de m'échapper aussi; mais, à
l'instant où je vais trouver le calme en perdant la pensée, je ne
sais quel aiguillon cruel enfoncé dans mon corps me réveille
subitement par la douleur, et, quand j'atteins le but, me replonge
au fond de l'abîme...

-- «Mon Dieu! m'écriai-je en écoutant ce triste récit, je voyais
tes douleurs; mais, ô ma bien-aimée, que j'étais loin de les
croire aussi cruelles! Pourquoi donc m'as-tu si longtemps caché la
vérité?

-- «Hélas! mon ami, me répondit Marie, fallait-il te jeter dans le
désespoir en te demandant un secours que tu ne pouvais me
donner?... Oui, je sens la vie se retirer de moi... mais je te le
jure, Ludovic, tous ces mots ne sont rien, comparés aux tortures
que mon âme éprouve... Mon supplice, c'est d'avoir eu l'idée du
bonheur qui m'échappe et que j'ai vu si près de moi... c'est
d'abandonner à jamais une espérance si folle, mais si chère! et
puis le chagrin qui, dans mon coeur, surpasse tous les autres,
c'est de voir à quel degré de misère ma funeste fortune te
réduit!...

«Ludovic, pardonne-moi si je te parle ainsi: c'est que bientôt...»

Elle s'interrompit: je vis son regard se troubler, ses yeux,
errants comme au hasard à l'entour d'elle, s'arrêtèrent tout à-
coup, puis une extrême agitation ayant succédé à cet instant de
repos, sa pensée se réveilla pour s'égarer dans le délire...

Tandis que cette scène déchirante jetait dans mon âme la stupeur
et le désespoir, j'entendais au dehors les premiers bruits de
l'orage qui se déclarait dans les airs; des grondements lointains,
d'abord faibles et croissant par degrés, annonçaient l'approche de
la tempête; déjà les vents sifflaient avec violence, et les chênes
de la forêt commençaient à murmurer sur leurs troncs immobiles.

Cependant Marie, ayant repris ses sens, se leva sur son séant:
«Écoute, Ludovic, me dit-elle d'une voix plus ferme et plus
assurée... je viens d'avoir un songe... et c'est Dieu, sans doute,
qui me l'envoie... avant le retour d'Ovasco, je ne serai plus.

«Le Ciel me donne aussi pour un instant quelque force... Laisse-
moi, je t'en conjure, te parler des êtres que j'aime et qui sont
loin de moi... Mon père! Georges! Hélas! je suis bien malheureuse!
Je ne recevrai point la bénédiction de mon père le jour de son
arrivée parmi nous devait être celui de notre union... Et, quand
il viendra, sa pauvre fille!... Ah! qu'il sache du moins qu'elle
est demeurée pure et digne de lui jusqu'à son dernier soupir!!

«Je voudrais aussi t'entretenir de Georges. D'où vient, Ludovic,
que, depuis deux jours, tu ne me parles plus de lui!... Nous ne
savons pas quel est son sort... Hélas! je ne le crois point
heureux!! Son coeur est si bon, son âme si grande! Il est resté
parmi les méchants qui nous haïssent! Mon ami, sois indulgent pour
ma faiblesse; mais quand je songe à lui, j'ai des visions de
sang... Ce bon frère! il m'aimait d'une amitié si tendre!! C'est
le seul être qui m'ait aimée comme toi, Ludovic;... il savait bien
la bonté de ton coeur, mais, mon ami, laisse moi une illusion qui
m'est chère; je crois que l'affection que tu lui inspirais eût été
moins vive, s'il n'avait pas su ton amour pour moi... Hélas! sera-
t-il plus heureux que sa pauvre soeur?... Peut être tu le
reverras... Moi, je vais mourir loin de lui... Quand il te parlera
de sa chère Marie, dis-lui que nous avons pleuré ensemble en nous
souvenant de lui...»

Et la charmante fille arrosait de larmes son lit de douleurs... Je
pleurais aussi.

Elle ajouta: «Tu lui donneras ma Bible; nous avons lu souvent
ensemble le livre de Tobie, où il se trouve des consolations et
des espérances pour les infortunés... Ses feuillets contiennent
quelques fleurs que j'ai cueillies dans la prairie du désert, le
jour où je fis un si charmant rêve de bonheur. L'odeur voluptueuse
dont elles étaient empreintes s'est purifiée dans les parfums d'un
livre religieux... En lui remettant ce témoignage de mon souvenir,
rappelle-lui que la religion est le seul bien qu'on n'enlève point
aux malheureux...

«Et toi, mon bien-aimé, me dit-elle en s'efforçant de se tourner
vers moi et me faisant signe d'approcher ma main de la sienne, que
te laisserai-je en mémoire de moi? Hélas! rien que des douleurs
Pourquoi t'imposerai-je des souvenirs funestes?... Notre
attachement ne te rappelle que des malheurs, hélas! sans
compensation! Pour moi, tu as sacrifié le monde, ses avantages,
ses plaisirs. Si du moins j'avais eu quelques années, quelques
jours seulement pour entourer ta vie de tendres soins, de
dévouement, et mériter ta pitié à force d'amour!! Ô mon ami!...
Mais non... Je ne t'ai donné que des chagrins amers, depuis le
jour où, en te découvrant ma naissance, j'ai fait retomber sur toi
le reflet de ma honte, jusqu'à ce moment suprême où je t'attriste
par le spectacle de mes dernières douleurs...

«Faut-il donc que mon infortune te suive après que je ne serai
plus!... Ah! prends garde à l'influence de ma destinée: ma mémoire
te serait fatale encore pour être heureux, il te faut d'abord
m'oublier...»

Elle fit une pause de quelques instants... puis, fixant sur moi un
regard touchant: «Mon ami, reprit-elle, tu vas me trouver bien
faible devant ma dernière heure mais, je t'en supplie, dis-moi
encore une fois que tu m'aimais tendrement et que tu me pardonnes.
Je te demande comme une grâce ces assurances d'amour qu'autrefois
je n'eusse point provoquées... C'est que, vois-tu, je vais mourir,
et dans quelques instants ma vie ne pèsera plus sur la tienne...
Mourir en entendant ta voix me dire ton amour! oh! cette pensée me
donne des forces pour franchir le passage terrible de la vie au
tombeau. Tu me vois faible, consumée, languissante;... mais sais-
tu, Ludovic, que mon coeur n'a rien perdu de sa puissance
d'aimer!...

«Tiens, me dit-elle, encore un peu d'indulgence pour ta pauvre
amie... Je t'en conjure, approche-toi près de moi... Mon Dieu, je
te désole, dit-elle en voyant couler mes larmes; mais aie pitié
d'une infortunée qui n'a que peu de temps à t'affliger... Laisse
ma tête s'appuyer sur toi, pour que j'entende encore le battement
de ton coeur... Nous étions ainsi dans la prairie vierge; n'est-ce
pas qu'alors toi aussi tu étais heureux?... Oh! c'est maintenant
qu'il faut me dire que tu me pardonnes. Grâce, mon ami, grâce pour
la pauvre fille qui t'aimait... Il faut que je te dise une chose
que je t'avais toujours cachée, c'est que je t'aimai le premier
jour où je te vis. Mon coeur a soutenu bien des combats... Je
fuyais ton regard, ta présence, qui me charmaient, et, quand je
reçus la révélation de ton amour, je me sentis enivrée de tant de
bonheur, que ma raison faillit de s'égarer... Cependant je
pressentais nos malheurs, et je pleurai sur ma joie... Mon ami, je
te dis ces choses pour que tu me pardonnes en voyant que mon coeur
était bon...»

Navré de douleur, je pressai sur mon sein le visage de mon amie:
«Te pardonner, m'écriai-je, ange d'innocence et de bonté!...» Et
les sanglots étouffaient ma voix.

À l'instant où le mot pardon sortit de ma bouche, la figure de
Marie prit l'expression de la reconnaissance; alors elle se laissa
retomber sur sa couche comme si tous ses voeux eussent été
accomplis. Je vis sa raison et ses forces décliner avec une
effrayante rapidité... Il était minuit... la fièvre redoublait...
Marie tomba dans un affreux délire.

En ce moment toutes les fureurs de la tempête étaient déchaînées
au dehors... la foudre grondait dans le ciel; un vent impétueux
ébranlait la forêt; les eaux de l'orage tombaient avec une
violence contre laquelle notre faible réduit était impuissant à
nous protéger.

Ô mon Dieu! vous savez quelles furent mes angoisses durant cette
nuit fatale, quand, dénué de tout secours, abandonné à ma misère
et à mon désespoir, je me trouvai seul en face d'un être adoré,
témoin de maux que je ne pouvais soulager, d'un délire qui
troublait ma propre raison... seul dans une forêt sauvage, au
milieu d'une nuit ténébreuse, pleine de terreurs du ciel et de la
terre; placé entre l'être innocent dont je voyais l'agonie, et le
Dieu vengeur dont j'entendais la colère; l'orage sur la tête et
dans le coeur!... brisé jusqu'au fond de l'âme par les accents
douloureux de Marie; anéanti par les grondements d'un tonnerre qui
ne se reposait point; ne sachant si toutes les puissances du ciel
et de l'enfer étaient liguées contre un seul homme, je me jetai à
genoux, les mains jointes, prosterné en face de mon amie; et tour
à tour portant mes yeux sur son visage pâle et livide, puis les
élevant vers le ciel, je priai Dieu avec ferveur... Les éclairs
qui sortaient d'une nuit sombre illuminaient cette scène
solennelle... J'étais dans une extase de terreur muette, de
désespoir instinctif et d'espérance religieuse, lorsque les yeux
de Marie venant à se porter sur moi:

«Mon ami, me dit-elle dans un moment lucide, dernier rayon d'une
intelligence prête à s'éteindre, tu pries pour moi!... oh!
merci!... vois quel est le courroux du Ciel!... mon Dieu! je suis
donc bien coupable!!!»

À cet éclair passager de raison succéda une crise plus violente
encore que la première; une extrême agitation s'empara de ses
sens; elle prononçait des paroles incohérentes, des phrases
entrecoupées de soupirs... ces mots: Race maudite, infamie du
sang, destin inexorable, sortaient de sa bouche; enfin elle répéta
mon nom deux fois, et quoiqu'en délire, elle pleura. Elle ne dit
plus rien.

Je vis bien que les temps étaient accomplis pour la fille de
Nelson; la nature elle-même, dont les grandes crises révèlent
quelquefois les mystères de l'avenir, semblait m'avertir que le
sacrifice allait se consommer; l'orage avait annoncé toutes les
phases de l'agonie... En cet instant la forêt fut pleine
d'effroyables retentissements; les éclats du tonnerre ne
laissaient point de relâche aux échos dont les voix innombrables,
éveillées au sein des profondes solitudes, multipliaient à
l'infini les terreurs de la céleste vengeance; les grands pins,
les vieux chênes, craquaient, tombaient avec fracas, brisés,
brûlés par la foudre, déracinés par les vents; mille clartés
éblouissantes, sorties d'un ciel ténébreux, répandaient sur toute
la terre les lueurs épouvantables d'un embrasement universel;
tandis qu'à travers cette atmosphère de feu, les torrents tombés
des nuages roulaient tumultueusement du haut des collines dans les
vallées, mêlant ainsi les destructions du déluge aux horreurs de
l'incendie.

À tous ces bruits de la foudre, des échos, des torrents, le
silence succéda, silence plus affreux mille fois que toutes les
voix de l'orage et de la douleur; car il y a encore de l'espérance
au fond de la douleur qui gémit... et de même qu'au dehors, tout
était silence autour de moi...

Ici Ludovic manqua de voix. Depuis longtemps il se faisait
violence pour retenir ses larmes qui, en ce moment, coulèrent avec
abondance. Avec lui pleura le voyageur, que ce récit avait touché.

Ludovic reprit ainsi: Je n'essaierai point de vous dépeindre
l'horreur de ma situation; il existe des douleurs qui remplissent
le coeur de l'homme, et pour lesquelles le langage n'a point de
mots.

Aussi longtemps que dure une crise terrible, il semble que
l'énergie morale de celui qui combat se soutienne par la violence
même de l'agression. Au milieu de tous les tumultes d'un ciel
menaçant, de tous les déchirements d'une nature troublée, au sein
même de la confusion des éléments, l'homme, tout misérable qu'il
est, ne disparaît point; il demeure debout, grand par sa pensée,
et fort par sa volonté. Une voix intérieure, qui est celle de la
vertu, lui apprend que sa destinée est de lutter contre les
orages; mais quand la foudre, après avoir frappé son coup, se
tait... lorsque de deux êtres qui s'étaient réfugiés au désert
pour s'aimer, l'un manque à l'autre; lorsque de ces deux âmes qui
ne faisaient qu'une âme, l'une est remontée au ciel! oh! alors
l'infortuné qui reste seul sur cette terre, mutilé dans son coeur,
dépouillé de cette partie de lui-même qui faisait sa force et sa
joie durant les jours heureux et malheureux, celui-là tombe dans
une misère si voisine du néant qu'elle mérite la pitié. Dans le
premier moment, j'éprouvai une sorte de contentement de
l'extrémité même de mon malheur. Cet entier abandon où j'étais
plongé, tout en ajoutant à l'horreur de ma situation, m'épargnait
une des charges les plus pesantes de la douleur: les consolations
du monde. Dans les grandes infortunes, il faut pleurer seul; alors
on souffre trop pour l'âme d'autrui. Des paroles d'intérêt, et
quelques larmes, c'est tout ce que peut donner la plus tendre
amitié: remède qui convient à des chagrins vulgaires; mais comment
exiger d'un ami les brisements du coeur?

Cependant, à l'instant où je me félicitais d'être isolé pour
souffrir sans trouble, j'ai connu toute la faiblesse de l'homme.

Telle est l'infirmité de notre nature, que le malheureux, réfugié
dans les secrètes joies de son infortune, ne peut pas même
supporter longtemps l'excès de la douleur la plus chère.

Après avoir joui de mes larmes solitaires, je tombai dans un si
grand anéantissement, que je me pris à regretter mon éloignement
du monde.

Mais ce monde, que j'ai fui, ne peut m'entendre. Je gémis: aucune
voix ne me répond. Je chancelle: aucune main amie ne s'avance pour
soutenir ma faiblesse... alors, il faut se repaître d'amertume et
de désespoir... alors, en présence de cet être chéri, tout à
l'heure palpitant d'amour, et maintenant inanimé, la mort avec ses
terribles mystères se révèle à moi dans toute son horreur. À force
de contempler des traits adorés, où je cherche en vain la vie, mes
yeux se troublent, ma raison s'égare; tous les souvenirs de cette
affreuse nuit se représentent à mon imagination; mille fantômes
m'apparaissent... je crois entendre la voix de Marie qui se
plaint... je lui réponds: «Ma bien aimée, c'est moi! c'est ton
ami,...» Mais ses traits sont immobiles... je cherche la vie sur
ses lèvres pâles, naguère si suaves... j'y trouve un froid de
mort...

Alors il me semble que des accents funèbres, des bruits d'orage et
d'incendie, des sifflements de serpents, retentissent autour de
moi. Je sens au fond de mon coeur un fer ardent qui le brûle et se
retourne mille fois dans la plaie... accablé sous l'épouvante et
la douleur, je sens mes genoux fléchir, et je tombe...

Je ne sais combien de temps je demeurai immobile, privé de mes
sens.

Le jour qui suivit cette nuit funeste, je fus arraché à ma
léthargie par une main secourable... c'était celle de Nelson. En
entrant dans la chaumière, il crut voir deux cadavres: hélas!
pourquoi ne fut-ce qu'une illusion de son regard! Plût au Ciel
qu'il n'eût point ranimé chez moi un reste de vie prête à
s'éteindre dans la douleur!!

Nelson entra suivi du Canadien dont nous occupions la demeure, et
qui, le jour de notre arrivée, était parti pour le fort Gratiot.
Le vaisseau qui portait Nelson et les Cherokees, n'ayant pu
franchir le rapide qui se trouve en face du fort, avait fait
halte, et, comme la violence du courant était accidentellement
accrue par la fonte des neiges, on avait résolu d'attendre pendant
quelques jours un moment plus favorable. Le lieu où débarquèrent
les Indiens était précisément celui où se rendait le Canadien de
Saginaw. Celui-ci, ayant rencontré Nelson, l'informa de mon
arrivée à Saginaw avec Marie. Instruit de l'embarras où nous
étions, Nelson supplia le Canadien de le ramener près de nous; et,
soit que la présence des Indiens réunis aux environs du fort
Gratiot eût fait manquer la chasse du ramier, soit que les prières
de Nelson eussent touché l'âme du chasseur, celui-ci consentit au
retour; et, après cinq jours et cinq nuits de marche non
interrompue à travers la forêt et les prairies, ils arrivèrent
pour être les témoins de la dernière et déplorable scène d'une
affreuse catastrophe.

D'abord je rendis grâce à Dieu qui envoyait un appui à ma
défaillance... mais bientôt je compris que, pour consoler le
malheur, ce n'est pas assez d'avoir le même sujet de peine, mais
qu'il faut encore sentir de même la douleur.

Nelson fut frappé d'un coup terrible en voyant l'énormité de notre
infortune; mais son stoïcisme l'emporta sur sa misère. Je ne
croyais pas que la raison fût jamais si puissante sur le coeur, et
qu'il pût se trouver tant de froideur dans un chagrin réel...
quelques larmes coulèrent de ses yeux... bientôt il me fallut
pleurer seul...

Je n'ai point d'expression pour vous dire les scènes de deuil et
de désolation dont ce désert fut le théâtre, lorsque le moment fut
venu de rendre à la terre la dépouille mortelle de mon amie.

Vous voyez cette cabane peu éloignée de celle où je vous ai
reçu... l'autre jour vous alliez en franchir le seuil, lorsque
j'ai retenu vos pas... vous en admiriez la construction élégante
et les proportions gracieuses, et vous me disiez que là on
pourrait vivre heureux avec un objet aimé; oh! je croyais aussi à
ce bonheur! c'était la demeure préparée avec tant de soin; l'asile
de Marie; le toit qui couvrirait de son ombre nos joies pures et
mystérieuses... mais le Ciel n'ayant point voulu que mes desseins
s'accomplissent, et que cette habitation contînt notre félicité,
j'en ai fait un tombeau...

Quand nous transportâmes dans ce lieu des restes chéris, il fallut
passer par de nouvelles angoisses et par de nouveaux brisements...
j'ai bu tout entier le cilice d'amertume... j'ai vu la terre
s'emparer peu à peu de sa proie, et, lorsque tout a été enlevé à
mes regards, il m'a semblé que mon âme tombait dans une solitude
encore plus profonde. Ô misère! une vie de passions et d'orages
qui aboutit à un sépulcre! Est-ce donc là toute la destinée de
l'homme?... Je me précipitai la face contre terre, comme si mon
coeur devait souffrir moins en se rapprochant de la tombe!! et je
songeai que cette tombe renfermait une créature céleste qui, la
veille, respirait pour moi seul, et aujourd'hui n'était plus rien
sur la terre... Alors, prosterné sur le néant, j'adorai Dieu!

Tel fut le commencement d'un culte que j'ai, depuis ce temps,
renouvelé chaque jour dans la cabane consacrée à ma douleur. «Ô ma
bien-aimée, m'écriai-je, en terminant la prière du tombeau, tu ne
me devanceras que de peu de jours dans le funèbre asile! je le
sens au vide de mon coeur, je n'ai plus les conditions de la vie;
je vous rejoindrai bientôt, âmes chéries, dont la mienne ne peut
vivre détachée; Marie, l'ange de mes jours, sans lequel il ne me
reste plus qu'à errer ici-bas de misère en misère; et toi,
Georges, mon ami le plus cher, Georges, le plus noble des hommes,
le plus tendre des frères, qui, fidèle, jusqu'à ta dernière heure,
aux devoirs d'une amitié touchante, as précédé ta soeur dans le
séjour des ombres, où maintenant vous êtes réunis.... ah! ne
pleurez point mon absence... bientôt je serai près de vous; la
mort cruelle a pu séparer nos corps, mais nos âmes s'uniront d'un
lien qui ne se brisera jamais.»

Ainsi je disais: et je vis une nouvelle impression de douleur se
peindre sur la figure de Nelson... «Quel est donc ce langage?
s'écria-t-il... Georges!... mon fils bien-aimé grands dieux! le
sacrifice serait-il complet?...»

Ma douleur m'avait égaré: je révélai tout à Nelson; et ne
regrettai point l'indiscrétion de mon désespoir; car le moment
était opportun pour dire au père de Georges toute l'énormité de
son malheur. La prière et la douleur avaient élevé son âme vers le
ciel; et l'homme religieux est toujours fort. La pensée qui monte
de la terre et arrive jusqu'à Dieu est comme une colonne puissante
à laquelle le plus faible se retient...

Pendant un instant, le front du presbytérien sembla plier sous le
coup, et, pour la première fois, je crus que ses forces morales
seraient au-dessous de son infortune... Mais il releva sa tête, et
laissa voir deux larmes étonnées d'avoir coulé de ses yeux; alors
je lui remis la lettre de Georges. Nelson en fit la lecture, et,
depuis ce jour, je l'ai relue tant de fois, que je me rappelle
exactement ses termes:

«Mon père, écrivait Georges, si cette lettre vous est remise, elle
vous annoncera que je n'existe plus. Ne vous affligez point...
J'aurai souffert une mort digne de vous et de moi-même. Je ne
serai point assez lâche pour attenter à ma vie... Mais il me sera
doux de mourir en combattant nos oppresseurs... Je sais, mon père,
quel jugement les hommes porteront sur moi, si toutefois mon nom
me survit dans leur pensée... Je serai appelé par eux factieux et
rebelle... Ils m'ont persécuté durant ma vie, et flétriront ma
mémoire... mais leur sentence n'atteint point mon âme... J'ignore
si mon sang contient des souillures... mais je suis assuré de la
pureté de mon coeur... Je paraîtrai confiant devant Dieu... J'ai
pris une résolution fatale qui me réjouit: je vaincrai mes
ennemis, ou ne survivrai point à notre défaite. Hélas! j'espère
peu de succès; la population noire est vouée à l'éternel mépris
des blancs; la haine entre nos ennemis et nous est
irréconciliable: une voix intérieure me dit que ces inimitiés ne
finiront que par l'extermination de l'une des deux races; je ne
sais quel pressentiment plus triste encore m'avertit que la lutte
nous sera fatale... L'issue funeste que je prévois ne me trouble
point. J'ignore les desseins de Dieu; mais je sais les devoirs
dont la source est en moi-même; ma conscience m'apprend qu'il est
toujours beau de donner sa vie pour le service d'une sainte
cause... Vous le dirai-je, cependant, ô mon père, j'ai une douleur
dans l'âme; ma tristesse ne me vient point de moi; elle ne procède
pas non plus de la crainte de vous affliger... car je sais votre
vertu; et vous ne pourrez regretter longtemps les suites d'un
dévouement qui me rend plus digne de votre estime. Mais ma soeur!
ma chère Marie! qu'il est désolant de ne la plus revoir et comme
elle sera malheureuse en apprenant que son Georges n'est plus!...
Ah! tâchez qu'elle conserve longtemps des doutes sur mon sort! Le
Ciel m'est témoin que, dans l'extrémité où je suis, c'est elle
seule dont le souvenir trouble ma raison... Je ne puis croire
qu'elle habite une terre où je ne serai plus... Ah! qu'il me soit
permis d'adresser quelques paroles au généreux Français dont elle
était aimée... Ludovic, ô mon ami, écoutez la voix sacrée de
l'homme à sa dernière heure: Marie est de toutes les créatures la
plus sensible, la plus pure, la plus digne d'amour... Elle vous
aime tendrement, Ludovic... Ah! de grâce, ne brisez pas son coeur!
Elle est bien faible!! elle croit aisément au malheur, et ne
résiste qu'à l'espérance; le souvenir du destin de sa mère ne
quitte point sa pensée. Hélas! je n'en doute pas, un chagrin
profond abrégerait sa vie.»

Cette lettre ajouta un nouvel aiguillon à ma douleur, et rendit
encore plus abondante la source de mes larmes. Nelson contempla
quelque temps la terre avec un regard immobile; puis, levant les
yeux au ciel: «Ô mon Dieu! dit-il d'une voix grave et pénétrée,
Seigneur, qui, pour m'éprouver, m'envoyez les plus cruels malheurs
qui puissent déchirer le coeur d'un père, je me soumets à vos
décrets tout puissants; je suis bien infortuné, mais je ne
murmurerai point contre votre providence, car vous êtes juste
encore, alors que vous êtes sévère. J'accepte vos rigueurs comme
des expiations, et, pour désarmer votre colère, je m'efforcerai
d'avoir de bonnes oeuvres à vous offrir.»

En ce moment, quelque bruit se fit entendre hors de la cabane; je
sortis: c'étaient des Indiens Cherokees ayant Mohawtan à leur
tête. «Nous venons, me dit celui ci, pour voir si l'orage d'hier
n'a fait aucun dégât dans la cabane, et nous vous aiderons ensuite
à y transporter la fille de Nelson.

-- «La fille de Nelson! m'écriai-je avec désespoir!! elle y
repose.» Il vit couler mes larmes. Bientôt Nelson parut. Mohawtan
le reconnut sans peine; les deux amis s'embrassèrent. L'Indien, en
pressant sa poitrine sur le coeur de Nelson, y sentit la douleur
paternelle; il jeta un coup d'oeil dans l'intérieur de la cabane,
et vit la tâche funèbre que nous venions de remplir.

Cependant une lutte terrible était prête à s'engager entre les
Cherokees et les Ottawas. Le meurtre commis par Mohawtan criait
vengeance, et c'était pour les Ottawas un bon prétexte de
repousser de leur territoire une tribu dont la présence leur était
importune. Mohawtan dit: «Voulez-vous prendre parti pour nous?» --
Je ne répondis pas, car j'étais indifférent à toutes choses. Mais
Nelson, toujours plein de l'intérêt religieux qui l'avait amené
dans ces lieux: «Non, dit-il, je n'épouserai point une injuste
querelle. Mohawtan, je suis votre ami; mais pourquoi serais-je
l'ennemi des Ottawas? Est-ce parce qu'ils défendent leur patrie,
ou parce qu'ils ont horreur du sang répandu?... Ma mission sur la
terre est plus noble et plus pure... Si le ciel exauce ma prière
et seconde mes efforts, ces menaces de guerre et d'extermination
ne s'accompliront pas...

«Un grand devoir m'est imposé, ajouta-t-il en se tournant vers
moi; je dois faire violence à ma douleur... Mon ami, l'occasion de
faire le bien est rare; une bonne action est la plus sûre
consolation du malheur... Ma tâche sera facile à remplir, si je
puis faire descendre dans l'âme de ces sauvages quelques paroles
d'une religion de paix.»

Nelson suivit Mohawtan et les Indiens. Tous se dirigèrent vers un
lieu éloigné d'environ trois milles, dans lequel les Cherokees
étaient assemblés pour délibérer.

Je ne voulus point suivre Nelson... Je vis bien qu'il y avait dans
son âme un instinct secret qui le portait à combattre les coups de
la fortune, plutôt qu'à guérir les peines du coeur.

Ainsi, malgré l'arrivée du père de Marie, je fus bientôt seul.

En ce moment, je l'avoue, quand je réfléchis sur les malheurs
accumulés sur ma tête et à l'entour de moi, je me pris à douter de
tout, excepté de la misère de l'homme... j'accusai la vertu, la
religion, Dieu lui-même. Je voyais la plus charmante des
créatures, la fille la plus vertueuse et la plus innocente,
victime d'un odieux préjugé, livrée par le sort de la naissance
aux plus cruelles persécutions; poursuivie de ville en ville;
couverte en tous lieux de honte et de mépris, frappée sans pitié,
elle, si bonne et si pure, par une société dénuée d'âme et de
grandeur; et contrainte enfin, pour échapper à ses barbares
ennemis, de chercher un refuge dans un affreux désert, où elle
meurt!!... Et Georges!! mon frère!!! le seul ami que j'aie
possédé! Georges, le plus généreux des hommes! méritait-il le sort
fatal qui m'avait privé de lui? Fallait-il qu'il se soumît
lâchement à la dégradation qu'on voulait lui imposer? qu'il
courbât son front sous une honteuse tyrannie? Fallait-il, pour
être heureux, qu'il commençât par être vil?... Ah! son âme était
trop élevée pour descendre aux bassesses de la soumission! il a
repoussé l'humiliation et le mépris, qui pèsent plus sur une
grande âme que les chaînes de la servitude! il s'est révolté
contre l'oppression!... Sa cause était celle de la liberté
humaine; c'était la cause de Dieu même, et cependant Dieu n'a
point aidé son bras! Son dévouement est demeuré stérile!

Georges, l'homme magnanime, n'est plus... et ses ignobles tyrans
trafiquent tranquillement sur sa tombe.

Étrange destinée du frère et de la soeur! Celle-ci, faible femme,
s'est dérobée aux coups de la tempête; elle s'est brisée en
pliant; tandis que le premier, pareil au cèdre qui montre sa tête
à l'orage, est tombé sous la foudre...

Qu'est-ce donc que cette providence céleste qui veille sur
l'univers, et ne préside qu'à des iniquités?

Le sort même de ces Indiens exilés de leur vieille patrie, et que
je voyais réduits à se déchirer entre eux pour se disputer
quelques lambeaux du sol américain, fournissait à mon désespoir un
nouveau sujet d'imprécation.

Pourquoi cette destruction impie d'une race infortunée! Les
Indiens sont simples et faibles, les Américains habiles et forts.
Mais la science ne fait pas l'honnêteté, ni la force le bon
droit... D'où vient donc ce triomphe de la ruse sur la franchise,
du fort sur le faible? Si le Dieu créateur de ce monde jette
parfois un regard sur son oeuvre, n'est-ce pas pour combattre en
faveur du juste, et rétablir, par sa puissance, l'équilibre que la
violence et la méchanceté rompent sans cesse? Cependant les bons
succombent dans la lutte!! Tel est le sort Je ces malheureux
Indiens, que la cupidité américaine refoule dans ce désert... dans
ce désert, asile de tant d'infortunes imméritées, et qui, par un
étrange assemblage, réunit dans son sein l'Européen exilé par ses
passions, l'Africain que les préjugés de la société ont banni,
l'Indien qui fuit devant une civilisation impitoyable!!

Et moi-même, qu'ai-je donc fait pour être ainsi frappé par les
foudres du Ciel? J'étais bon! oh! j'étais plein d'amour pour mes
semblables... et j'ai parcouru deux mondes sans pouvoir y trouver
un peu de bonheur!! partout j'ai vu des heureux qui me faisaient
pitié, tant ils étaient pauvres de coeur! Et moi je n'ai trouvé
qu'une fatale destinée, toujours prompte à me bercer de mille
illusions, m'offrant tour à tour mille chimères, se riant de ma
détresse, jusqu'au jour, où, par un jeu plus cruel, après avoir
guidé mes pas dans cette solitude, elle a disparu, me laissant
seul sur un tombeau!!!

Le désespoir ayant ainsi pénétré dans mon âme, l'idée du suicide
s'offrit à moi... et je l'acceptai comme le seul remède à ma
misère... Je fis les préparatifs de ma mort avec une sorte
d'exaltation morale, comme autrefois je faisais des rêves de
bonheur. Je laissai pour Nelson une lettre dans laquelle je le
priai de placer mon corps dans le tombeau de Marie, et, la tête
pleine d'une résolution fatale, je sortis de la cabane...

«Mon bon maître!» s'écria Ovasco en me sautant au cou. C'était le
soir du quatrième jour écoulé depuis son départ. Le fidèle
serviteur arrivait en toute hâte. Un vieillard, affaissé par
l'âge, et qu'à son costume je reconnus pour un prêtre,
l'accompagnait.

La présence d'Ovasco et de cet étranger me fut importune; ils
gênaient l'exécution du dessein que je venais de former; et l'âme
ne saurait demeurer en suspens sur un pareil projet. Je dis à
Ovasco: «Tout est fini;» et au prêtre: «Votre présence en ce lieu
n'est plus nécessaire!!...» Tous deux me comprirent; Ovasco se
livra aux marques du plus violent chagrin, le vieillard me regarda
d'un air pénétrant; sans doute il aperçut mon trouble, et devina
mon désespoir jusqu'au fond de mon coeur, car il me dit avec
bouté: «Mon ami, je suis bien loin de la ville; veuillez me donner
l'hospitalité pour aujourd'hui.» Il ajouta d'une voix basse, et
comme s'il se fût parlé à lui-même: «Je ne quitterai point ce
lieu, car il y a ici des passions...» En prononçant ces mots, il
tomba à genoux et pria Dieu.

Cependant Ovasco, qui ne savait point que le terme de mes maux
était fixé, se mit, pour distraire ma douleur, à me raconter les
circonstances de son voyage. Arrivé à Détroit, il s'était présenté
chez le seul médecin de cette ville; mais, lorsque celui-ci sut
dans quelle contrée lointaine ses secours étaient demandés, il
marchanda ses services, et les mit à un prix si élevé, en exigeant
une caution préalable, qu'Ovasco ne put le satisfaire.

Il existait alors à Détroit un prêtre catholique du nom de
Richard; c'était un Français banni en 1793, à l'époque où, pour
sauver la civilisation, on proscrivait la religion et la vertu;
arrivé jeune aux États Unis, il avait vieilli sur la terre d'exil;
tout le monde vantait sa sagesse, sa grande science, sa charité.
Les sentiments d'estime et de vénération qu'il inspirait étaient
universels; et la population du Michigan, dont les trois quarts
sont protestants, l'avait nommé, quelques années auparavant, son
représentant au congrès [69].

Guidé chez lui par la voix publique, Ovasco se présente, invoque
son appui comme on demande secours à une puissance supérieure...
Le bon vieillard secoue sa tête chargée d'années, et dit: «Les
infortunés! ils sont bien loin! allons vite à leur secours!... Je
sais, ajouta-t-il, un peu de médecine... on me consulte souvent
dans ce pays sauvage où les secrets de l'art sont presque
inconnus... et puis, quand je ne sais point guérir le corps, je
m'attache aux plaies de l'âme.»

À ce récit d'Ovasco je sentis quelque émotion pénétrer dans mon
coeur... et je ne pus songer sans remords à l'indifférence que
j'avais témoignée au bon vieillard.

«Pardonnez-moi, m'écriai-je en m'avançant vers lui, je suis bien
malheureux!...» et je me précipitai dans ses bras; j'éprouvai un
frémissement de respect et d'admiration en touchant ces cheveux
blancs que le désert rendait encore plus imposants. «Eh quoi!
m'écriai-je, malgré le poids des années, vous affrontez cette
solitude!

-- «Mon ami, me dit le prêtre avec un accent plein de simplicité,
n'y êtes-vous pas venu vous-même avec joie?»

Je gardais un silence morne.

-- «Une passion généreuse, reprit le vieillard, un amour pur vous
ont conduit dans cet asile solitaire... mon ami, c'est aussi
l'amour qui me guide près de vous, l'amour, source de toute vertu
et de tout bien. Oh! ajouta-t-il, je comprends votre infortune,
puisque vous avez perdu ce que vous aimiez... Ces cheveux blancs
vous tromperaient beaucoup, s'ils vous faisaient penser que j'ai
plus de vertu que vous... je serais bien faible aussi devant le
malheur. Il me semble que mon coeur se briserait, s'il m'était
interdit d'aimer Dieu et de faire du bien à mes semblables... Vous
le voyez, mon seul avantage sur vous, c'est d'avoir des affections
dont l'objet ne périt point...»

Il y avait dans l'accent du vieillard quelque chose de tendre et
de pénétrant... Je crois que le langage du protestant et celui du
catholique diffèrent, comme la raison diffère du coeur. Alors je
lui ouvris mon âme; il m'écouta avec une attention mêlée de pitié.
Mais quand il sut le projet que j'avais formé d'attenter à mes
jours, je vis ses yeux se remplir d'une flamme soudaine.
«Pourquoi, lui disais-je, prolonger une vie de misère et d'ennui?
À quoi suis-je bon sur la terre?...

-- «Malheureux!! s'écria-t-il dans un moment de vertueuse colère,
qui donc es-tu pour citer la Providence devant ton tribunal?...»
Et les regards de l'octogénaire lançaient les foudres autour de
lui.

Il reprit avec douceur: «Mon ami, vous êtes mon frère. Je vous
vois bien malheureux et prêt à commettre un grand crime: je ne
vous quitterai point...»

Le saint vieillard fut habile à s'emparer de mon coeur. Je lui
racontai l'histoire de mes malheurs. Je lui dis mes rêves
d'enfance, mes chimères de jeunesse, mes illusions de tout âge. Le
récit de mes infortunes le toucha vivement... il m'écouta en
silence et parut se livrer à de profondes méditations; un jour se
passa durant lequel il ne cessa de me témoigner le plus tendre
intérêt; il avait peu à peu calmé les orages de mon coeur; et
quand il me vit capable d'écouter la voix de la raison, il
m'adressa ces paroles:

«Vous avez, mon cher fils, commis de grandes fautes; et votre
infortune est l'expiation de vos erreurs. La société vous a frappé
sans pitié, parce que vous étiez pour elle le plus dangereux de
tous les ennemis.

«Tous vos malheurs vous sont venus de l'orgueil et de l'ambition.

«Vous vous êtes cru appelé à de grandes choses... et, au lieu
d'attendre que la Providence vous choisît pour accomplir ses
desseins, vous vous êtes imprudemment précipité dans un abîme de
désirs immodérés... Je veux bien croire que vous aspiriez à vous
élever en servant votre pays... Mais des ambitions comme la vôtre
sont trop difficiles à contenter. Ce n'est pas trop, pour en
satisfaire une seule, de la misère de tout un peuple. Faut-il donc
que l'édifice social croule chaque jour, pour fournir aux mains
hardies et puissantes qui relèveront ses ruines des occasions de
gloire et d'éclat?...

«Il est bien rare que les maux réels des sociétés fournissent aux
passions ambitieuses de quoi se nourrir... Les grandes gloires se
rencontrent encore... ce sont les gloires pures qui manquent.

«L'histoire répète les noms fameux de tous ceux qui, rois ou
despotes, guerriers ou législateurs, ont tour à tour, pendant
cinquante siècles, remué le monde... mais combien de noms
transmet-elle, grands et purs comme le saint, l'immortel nom de
Washington?

«Défiez-vous, mon cher fils, de ces mouvements inquiets... ils ne
sont point sans élévation, mais contiennent beaucoup d'orgueil...
Les hommes les plus utiles à la société ne sont point ceux qui
font de si grandes choses... les événements graves s'accomplissent
selon les vues de Dieu, bien plus que par les soins des hommes...
et les hommes qui s'y mêlent sont quelquefois moins animés de
l'amour de la patrie, qu'ardents à poursuivre un peu de célébrité.

«La voie qu'ils suivent est pleine de périls...

«Le pauvre laboureur, dont toute l'ambition poursuit une récolte,
fait peu de bien, mais il ne saurait faire de mal; son horizon
finit au bout du sillon qu'il trace.

«Quand les vastes passions de Mirabeau s'élancent dans l'arène
politique, quelle barrière les arrêtera? quelle gloire assouvira
cette puissance affamée de bruit et de renommée?

«Quant à l'illustration littéraire que vous avez recherchée,
combien peu de génies jouissent, dans les lettres, d'une gloire
désirable? Dites-moi lequel vaut mieux de mourir, ignoré du monde,
ou d'avoir écrit ces pages impies où Byron se raille de Dieu et de
l'humanité?

«C'est aussi l'orgueil qui nous égare, quand il nous pousse à
chercher dans ce monde un bonheur qui n'existe point; nous prenons
en pitié l'homme que nous voyons se contenter d'un sort modeste;
nous pensons que c'est assez pour lui, mais nous avons pour nous-
mêmes de plus vastes désirs...

«Cependant, mon fils, il y a bien peu de différence entre le
bonheur d'un homme et celui d'un autre homme!

«Quel être si indigent n'a pas trouvé durant sa vie un peu de pain
qui le nourrisse, une femme qui l'aime, un Dieu qui écoute sa
prière? C'est pourtant toute la vie de l'homme.

«Le mal ici-bas vient de ce qu'on veut placer beaucoup de bonheur
dans un coeur qui n'en tient que peu...

«Et c'est encore une excitation de l'orgueil qui, jetant l'homme
dans des chimères, lui fait mépriser les voies que suit le plus
grand nombre pour arriver au bonheur...

«Sans doute le monde contient bien des vices, et il est loin
encore de la perfection où le portera la loi du Christ!

«Je sais que, pour une âme ardente, impétueuse, tout, dans la
société, est embarras et obstacle; mais ne vous abusez point, mon
ami: ces entraves qui vous gênent, ces chaînes qui vous pèsent,
sont commodes et légères à la multitude... la plupart des hommes
ne sentent point ces nobles élans qui vous animent, ces transports
sublimes de l'enthousiasme; la condition commune est la
médiocrité, et la société fait des lois pour se protéger contre
des besoins de gloire qui menacent son repos et des éclairs de
génie qui fatiguent ses regards...

«D'ailleurs, ces élans, ces transports, cet enthousiasme, sont-ils
durables chez ceux mêmes qui les éprouvent?... Permettez-moi de
vous dire, mon cher enfant, que le bonheur immense dont vous
espériez jouir dans cette solitude avec le digne objet de votre
amour, était encore une chimère de votre imagination, et peut-être
la plus cruelle de toutes...

«Dans l'âge des passions brûlantes, la vie de deux êtres qui
s'aiment est toute amitié, tendresse, dévouement, échange de
sentiments généreux... alors la seule richesse qui se dépense
entre eux est celle de l'âme... Deux êtres qui se donnent
mutuellement ces trésors du coeur ne manquent d'aucun bien et
n'ont besoin de personne; ils jouissent d'une félicité dont la
source est en eux-mêmes, et ne doivent rien ni au monde ni à la
fortune.

«Mais le temps de cette fièvre de l'âme, de cette spiritualité de
l'existence, est passager. C'est une heure fugitive d'enchantement
dans le long jour de la vie... Et quand cette heure est écoulée,
les passions de l'homme, pareilles aux eaux de l'Océan après
l'orage, reprennent leur niveau... Les grandes pensées qui
exaltaient son esprit, les nobles sentiments qui faisaient bondir
son coeur, ne se présentent plus à lui que comme des images
brillantes ou comme de beaux souvenirs... Il est retourné aux
habitudes et aux exigences de la vie positive.

«Hélas! faut-il le dire? on voit les êtres les plus aimants perdre
en vieillissant une partie de leur bonté. Il semble que l'âme se
durcisse comme le corps, et que tout se dessèche avec les années,
même la source d'amour qui jaillit d'un bon coeur! L'union qui
s'est formée dans les illusions repose sur une base bien
fragile...

«Votre malheur est bien grand, mon cher fils, et vous me voyez
tout plein de son immensité. Mais dites, quel eût été votre destin
si, atteignant le but de vos efforts, vous eussiez vu le bonheur
tant désiré s'évanouir comme une nouvelle chimère!

«Une catastrophe terrible a devancé l'épreuve... et vous maudissez
la société américaine, dont les préjugés, en exilant Marie, l'ont
conduite, au tombeau... Votre plainte est légitime... Il est vrai
que les Américains persécutent sans pitié une race malheureuse.
Oui, le préjugé qui voue à l'esclavage ou à l'infamie trois
millions d'hommes est indigne d'un peuple libre et éclairé. Mais
faut-il prendre occasion de ces désordres pour envoyer au Ciel des
imprécations? Mon ami, l'iniquité des hommes suffirait seule pour
me faire croire à la justice de Dieu.

«Les passions qui vous ont irrité contre l'état social ont en même
temps fasciné vos yeux, en vous montrant dans la vie sauvage un
état perfectionné.

«J'ai vécu longtemps parmi les Indiens; j'ignore quels étaient
leurs pères; mais, déchus de leur état primitif qui, peut-être,
avait quelque grandeur, les Indiens de nos jours ne possèdent ni
les avantages de la vie sauvage, ni les bienfaits de la vie
civilisée.

«Préservez-vous de cette fausse opinion que la valeur individuelle
de chaque homme est mieux appréciée chez les sauvages que dans les
pays policés.

«Si les peuples avancés dans la civilisation font une trop grande
part d'influence à la richesse, les peuples sauvages accordent
trop d'importance à la force physique.

«Sauf quelques exceptions rares dont s'emparent beaucoup d'esprits
médiocres, toutes les sociétés d'Europe et d'Amérique sont
gouvernées par les supériorités intellectuelles. Dans l'opinion
des hommes civilisés, un corps robuste est peu de chose, s'il ne
contient un grand coeur; chez l'Indien, au contraire, la force
morale n'est puissante que par son union à celle des muscles, et
la plus grande âme dans un faible corps n'est rien.

«La vie sauvage est d'ailleurs une vie d'égoïsme... Dans ces
forêts où la nature est si belle, on étouffe ses cris les plus
touchants... Vainement l'infirme, le mutilé, celui dont la raison
s'est égarée, réclament le secours de leurs semblables. Ceux-ci
méprisent la voix d'infortunés qui, n'ayant plus la force du
corps, ne méritent pas d'exister.

«Dans les pays civilisés on ne secourt pas toutes les infortunes,
mais toutes espèrent d'être secourues... et combien de plaies sont
fermées par la charité publique! Combien de douleurs se taisent
devant la religion et la bienfaisance!

«Enfin, mon ami, cette existence toute matérielle de l'Indien,
dont le corps seul agit, est-elle selon la destinée de l'homme? Ne
croyez-vous pas que celui dont la pensée domine le corps se
rapproche davantage de la divine nature dont il est émané, de
l'intelligence suprême dont il est un rayon?...

«Mon cher fils, tout a été erreur et exagération dans les
jugements que vous avez portés.

«Vos premières impressions sur l'Amérique étaient beaucoup trop
favorables; et vous avez fini par la juger avec une injuste
sévérité.

«Ce peuple, qui ne séduit point par l'éclat, est cependant un
grand peuple; je ne sais s'il existera jamais une seule nation
dans laquelle il se rencontre un plus grand nombre d'existences
heureuses. Rien ne vous y plaît, parce que rien n'est saillant aux
yeux, ni lumières, ni ombres, ni sommets, ni abîmes... c'est pour
cela que le plus grand nombre y est bien.

«Peut-être vous m'accuserez à votre tour de me complaire dans une
illusion; mais j'ai fondé sur ce peuple une espérance qui fait le
charme de ma vieillesse... Lorsque je vois la multitude des sectes
protestantes aux États-Unis, les divisions qui chaque jour
pénètrent dans leur sein; l'inconséquence, la frivolité des unes,
l'absurdité des autres [70]; lorsque, d'un autre côté, je considère
le catholicisme, toujours un et immuable au milieu des sociétés
qui changent et des sectes qui se multiplient, attirant à lui par
son prosélytisme, tandis que les autres communions les plus
favorisées demeurent stationnaires; se ranimant enfin d'une
vigueur nouvelle sur cette terre de liberté, comme un vieillard
qui, après un long exil, retrouverait sa patrie... je ne puis
m'empêcher de croire que la religion catholique est le culte à
venir de ce pays... et cette pensée répand une douce clarté sur
mes vieux jours.»

Quand le prêtre eut ainsi parlé, il se leva: «Mon ami, ajouta-t-
il, ne restez point dans ce lieu. Prenez garde aux conseils
funestes de la solitude et du malheur.

-- «Mon père, m'écriai-je, vous m'avez préservé d'un grand
crime... mais ne me demandez point un sacrifice supérieur à mon
courage. Tant que coulera dans mes veines une goutte de sang, elle
alimentera mon chagrin. Et qui donc, si j'abandonnais le désert,
veillerait sur cette cabane, monument sacré de ma douleur? Ne
voyez-vous pas l'Américain avide passant la charrue sur des
ossements pour féconder sa terre?... Ah! je ne laisserai point
s'accomplir une pareille profanation!»

Voyant ma résolution inébranlable, le vieillard me quitta en me
disant:

«Souvenez-vous, mon enfant, que vous avez, non loin d'ici, un ami
bien tendre; puissiez-vous un jour venir vers moi... mais, mon
cher fils, me dit-il en me montrant sa tête blanchie par les
hivers, n'attendez pas trop longtemps...»

En disant ainsi, le vieillard s'éloigna, emportant mes
bénédictions et laissant dans mon âme de profondes impressions.

J'étais toujours malheureux, mais je n'étais plus impie, car
j'avais vu sur la terre l'image de la divinité dans un vieillard
vénérable. J'étais également moins seul depuis que la religion
était descendue dans mon âme, et l'aspect de la vertu calme et
résignée avait ranimé mon courage.

Le jour suivant fut un jour de grandes réjouissances parmi les
deux tribus indiennes qui se trouvaient réunies dans ce lieu. Le
bateau qui portait les Cherokees laissés par Nelson au fort
Gratiot venait d'arriver à Saginaw, et, grâce aux efforts généreux
du père de Marie, les Ottawas avaient déposé les armes. Toute la
nation des Cherokees se trouvait réunie; les Ottawas consentirent
à lui donner asile sur leurs terres. Un traité d'alliance fut
conclu, et le bon accord parut établi entre les deux tribus.
Nelson se fixa au milieu de ces sauvages et redoubla de zèle pour
maintenir l'union entre eux et leur enseigner les vérités du
christianisme. Il s'efforça de m'attirer près de lui: mais je ne
voulus point quitter ma solitude et la tombe de Marie.



Chapitre XVII
Épilogue

Ainsi parla Ludovic; plus d'une fois, pendant ce récit, le
voyageur avait senti couler ses larmes. -- Oh! combien votre
malheur me touche! dit-il au solitaire; quoi! depuis tant
d'années, vous vivez seul dans ce désert! -- Je n'y suis pas resté
toujours, répliqua Ludovic; j'ai tenté de l'abandonner, mais
vainement!... il m'a fallu bientôt y revenir.

D'abord l'abondance de mes larmes et la violence de ma douleur me
firent penser que ma vie serait promptement consumée, mais cette
dernière espérance m'échappa, et je n'avais plus de force pour
répandre des pleurs qu'il m'en restait encore pour exister; je
traînai alors dans ces lieux une vie misérable: j'étais accablé de
la durée du temps dont rien pour moi ne hâtait le cours; j'errais
à l'aventure dans les forêts environnantes; je cherchais de
nouveaux lacs, des prairies vierges, des fleuves inconnus; je
chassais des animaux sauvages qui me servaient de pâture;
quelquefois, au milieu de mes excursions aventureuses, je
m'arrêtais subitement; appuyé au tronc d'un arbre, je méditais
durant de longues heures; tous les tristes souvenirs arrivaient
dans la solitude. Cette rêverie de l'infortune finissait par
troubler ma raison, et je tombais dans un profond accablement.
Quand mon intelligence assoupie se réveillait, il me semblait, en
me rappelant mes malheurs, que ma vie tout entière était un songe
terrible;... mais bientôt je me retrouvais en présence de
l'affreuse réalité. Cent fois, chaque jour, je quittais ma
chaumière, cent fois j'y revenais avec mes chagrins, mes ennuis et
le poids accablant de mon isolement.

Alors l'idée du monde se représenta à mon esprit. Depuis qu'un
coup fatal avait brisé ma vie, j'avais beaucoup réfléchi aux
erreurs de ma jeunesse, je sentais combien il y avait eu de
chimères dans mes premiers desseins. J'avais autrefois jugé le
monde à travers des prestiges qui s'étaient évanouis... les rêves
de mon jeune âge étaient toujours présents à mon esprit, mais ma
raison les combattait; je comprenais que, pour être propre à la
société, il ne fallait pas envisager les choses du point de vue
immense et sans limite où je m'étais placé d'abord; qu'il valait
mieux ne voir qu'un coin étroit du monde que de jeter sur
l'ensemble des regards vagues et confus; qu'enfin l'intelligence
et la puissance humaine ont des bornes qu'elles ne peuvent tenter
de franchir, sous peine de devenir stériles.

Délivré des illusions qui m'avaient égaré dans ma route, ne
pouvais-je pas retourner parmi les hommes?... Je ne m'abusais plus
sur la somme de bonheur que le monde peut offrir... d'ailleurs, je
repoussais loin de moi la pensée des félicités que j'avais
autrefois rêvées; mais je sentais en moi-même tous les mouvements
d'une âme droite et pure. «Pourquoi, me disais-je, ne trouverais-
je pas, dans mes rapports avec mes semblables, un peu de ce
bonheur simple et tranquille que donne une conscience honnête? Ne
dois-je pas rencontrer des sympathies consolantes partout où il se
trouve des hommes vertueux?»

Dans cet état de mon âme je serais sans doute revenu en Europe si,
à l'époque même où je fus atteint en Amérique d'une infortune
affreuse, un autre malheur non moins cruel, arrivé dans ma
famille, n'eût combattu dans mon esprit l'idée du retour en
France, par la crainte de nouvelles angoisses; j'appris que mon
père n'était plus.

Alors je me rappelai Nelson: non loin de ma demeure, ce digne
ministre de l'église presbytérienne travaillait avec ardeur à
l'instruction religieuse des Indiens... Je pensai que je pourrais
associer mes efforts aux siens, et, de concert avec lui, parvenir
à la civilisation des Ottawas et des Cherokees.

Ayant rejoint le père de Marie, j'entrepris l'exécution de mon
projet, je tentai d'enseigner aux indiens les principes qui sont
la base de toutes les sociétés civilisées; je leur exposai les
avantages de la vie agricole et le bien-être que donnent les arts
industriels; mais tous me répondaient qu'il est plus noble de
vivre de la chasse que du travail; et en admirant les merveilles
de l'art, nul d'entre eux ne voulait être ouvrier. Tandis que mes
théories étaient méprisées, je voyais Nelson obtenir, dans les
moeurs des Indiens, quelques réformes salutaires à l'aide de
dogmes religieux, auxquels les Indiens se soumettaient sans
raisonnement. Je reconnus alors que, si la religion est la
meilleure philosophie des peuples éclairés, elle est la seule que
comprenne une population ignorante; et il me parut que Nelson
entendait mieux que moi les faiblesses de l'intelligence humaine.
J'aurais essayé de l'imiter si, en abordant le sujet de la
religion, je ne me fusse trouvé en opposition de principes avec
lui: j'étais catholique et lui presbytérien. Partant d'une
doctrine différente, nos efforts se fussent contrariés, et, au
lieu de resserrer l'union des Indiens, nous eussions semé parmi
eux des germes de trouble et de division. Mon peu de succès dans
cette première tentative ne me découragea pas: j'y avais puisé une
nouvelle expérience qui venait fortifier toutes mes réflexions du
désert.

Forcé de quitter Nelson et les Indiens, je pensai au vieillard qui
m'avait visité dans ma solitude et dont la voix religieuse m'avait
arrêté sur le bord de l'abîme... Je me rendis aussitôt vers lui...
Je le trouvai entouré de la vénération de ceux parmi lesquels il
avait passé ses jours. Cet exemple de la justice des hommes ranima
mon courage.

Je formai dans le monde quelques relations; je m'associai à
plusieurs entreprises philanthropiques, et résolus de me créer une
existence politique. J'entrai complètement dans la vie réelle...
mais je m'aperçus bientôt que je n'y trouverais point le bien-être
que j'y cherchais.

Lorsque je voyais les oeuvres de l'homme toujours incomplètes, les
principes de justice et de vérité froissés sans cesse par des
passions et des intérêts, les tentatives les plus généreuses
entravées par mille obstacles, et les institutions les plus belles
souillées d'imperfections, ma raison m'enseignait que tel devait
être le spectacle offert par une société composée d'hommes.
Cependant cette vue choquait mes regards et blessait tous mes
instincts.

Témoin du bonheur calme et paisible dont jouissait le vieillard
qui m'avait épargné un crime, je résolus d'étudier sa vie. La
sérénité de son âme, la tranquillité de son esprit me paraissaient
des biens inestimables. Ne pouvais-je pas, en l'imitant, devenir
aussi heureux que lui? Cependant, en voyant de près cet homme
devant la vertu duquel je m'étais incliné comme devant l'image de
Dieu même, je crus apercevoir de la petitesse dans sa grandeur. Ce
prêtre sublime dans sa charité, et qui passait la moitié de ses
jours en bienfaisance, consacrait l'autre à des pratiques de
dévotion qui me semblaient étroites, minutieuses, puériles. Sans
doute j'avais tort. Je reconnaissais intérieurement mon erreur:
quand l'oeuvre est si grande, le moyen peut-il être infime?
Cependant mes impressions étaient plus fortes que mes
raisonnements.

Après avoir vu la vertu rapetissée par les infirmités de
l'intelligence, je la trouvais ailleurs corrompue par des usages
et des besoins sociaux.

Je vis un homme de mauvaises moeurs honoré du suffrage de ses
concitoyens, parce qu'il possédait des talents politiques; un
autre devint un personnage important dans l'État parce qu'il avait
des vertus privées. Une jeune fille faisait la joie de parents
dignes et vénérables; elle fut mariée par eux à un riche
vieillard!...

Je reconnaissais bien qu'ainsi le veulent les misères de
l'humanité. Tantôt le bien semble dépendre d'une vaine forme; une
autre fois le vice se trouve mêlé à la vertu même; mais le mal ne
me semblait pas moins triste, parce que j'en voyais la cause.

Je rencontrais partout les mêmes imperfections. Les sociétés de
bienfaisance dont j'étais membre suivaient les inspirations de la
charité la plus pure; mais pour une plaie que nous pouvions
guérir, mille demeuraient sans remède... Est-ce donc là tout le
pouvoir de l'homme? J'approuvais ceux qu'un aussi misérable
résultat ne décourageait pas; mais je me sentais incapable de les
imiter. Vainement je prenais toutes les habitudes de la vie
pratique et m'efforçais de me créer dans la société quelques
intérêts: je n'y trouvais qu'ennui et dégoût.

Alors je jetai sur moi-même un regard ferme et tranquille; je
n'accusai point la société d'injustice, ni ne déclamai contre la
misère de l'homme; mais, en interrogeant le passé, les souvenirs
de ma jeunesse, mes longues infortunes et mes impressions
présentes, je reconnus une vérité, triste et dernier fruit des
expériences de ma vie: c'est que, tout en voyant mes erreurs, j'en
subissais encore le joug; que, dès l'âge le plus tendre, j'avais
entretenu des illusions qui n'avaient pas cessé de m'être chères,
depuis que je les avais abandonnées. Les premiers égarements de
mon esprit m'avaient entraîné dans un monde fantastique où j'avais
longtemps rêvé mille chimères; et depuis que le voile qui couvrait
mes yeux était tombé, je pouvais bien juger sainement le monde
réel, mais non m'y plaire.

Je savais qu'il fallait s'attendre à trouver parmi les hommes
beaucoup de mal, et ne pouvais supporter un monde où tout n'était
pas bien. J'apercevais clairement l'impossibilité d'atteindre le
but premier de mes ardents désirs, et j'avais renoncé à le
poursuivre; mais le but raisonnable auquel il est sage de viser
n'avait aucun attrait pour moi; en discernant le bonheur qu'on
peut se procurer ici-bas, je me sentais incapable d'en jouir...
Pour avoir trop longtemps vécu en dehors de la société, j'y étais
devenu impropre... et mon imagination avait si longtemps nourri
des rêves de perfection idéale, qu'elle ne pouvait plus rentrer
dans les voies ordinaires de l'humanité... Je subissais le joug de
l'habitude, chose si méprisable et si puissante.

Ce dégoût que m'inspira le monde n'excitait en moi aucune haine,
et je reconnaissais que d'autres pouvaient aimer cette société
imparfaite dans laquelle je ne pouvais pas vivre.

Je comprenais le bonheur de la bienfaisance se résignant à voir
des maux qu'elle ne peut guérir; le bonheur de la vertu souvent
étroite dans ses vues, et impuissante dans ses actes, mais
toujours heureuse de son intention pure; celui d'une intelligence
supérieure gouvernant les hommes, et s'abaissant, quand il le
faut, au niveau des esprits vulgaires et des petitesses de la vie.
Mais, en admettant l'existence de ce bonheur, je n'en voulais pas,
parce que j'avais conçu l'idée d'un bonheur plus grand, plus pur,
plus complet: celui-ci me manquait, parce que je n'avais pu
l'atteindre; je repoussais l'autre qui me paraissait méprisable.

Vainement je m'étais répété cent fois qu'ayant renoncé aux
chimères, il fallait les oublier, et ne plus voir que les réalités
au sein desquelles je voulais vivre... Il m'était impossible
d'éloigner de ma vue les images brillantes dont j'avais reconnu le
mensonge.

Un temps très court suffit pour me démontrer que le mal que je
portais en moi-même était sans remède; je ne m'obstinai point à le
combattre: j'en reconnus la grandeur et je me soumis. Sans
passions, sans désespoir, je revins dans ce désert, seul lieu qui
convînt à l'état de mon âme; je ne pouvais plus demeurer parmi les
hommes; et cette solitude offrait du moins à mon coeur l'intérêt
du souvenir le plus désolant, mais aussi le plus cher de ma vie.

Maintenant, je présente l'étrange spectacle d'un homme qui a fui
le monde sans le haïr, et qui, retiré au désert, ne cesse de
penser à ses semblables qu'il aime, et loin desquels il est forcé
de vivre. Il est bien triste de sentir à chaque instant le besoin
de la société, et d'avoir acquis l'expérience qu'on ne peut plus
demeurer dans son sein. La source première de toutes mes erreurs a
été de croire l'homme plus grand qu'il n'est.

Si l'homme pouvait embrasser la généralité des choses, ramener à
un seul principe tous les faits de l'humanité, et établir sur la
terre, par un acte de sa puissance, l'empire de la justice et de
la raison, il serait Dieu; il ne serait plus l'homme.

L'homme n'est pas satisfait de la part d'intelligence qui lui a
été dévolue; il voudrait que ses facultés morales fussent au moins
plus hautes de quelques degrés... Mais à quel point s'arrêterait-
il? Si sa plainte était écoutée, à mesure qu'il s'élèverait, il
voudrait monter davantage, jusqu'à ce qu'il arrivât à la
perfection morale qui est Dieu; mais alors il ne serait plus
l'homme.

Ma seconde erreur fut de croire indigne de l'homme le rôle
secondaire que sa nature bornée lui assigne... Les plus nobles
passions, les sentiments les plus généreux peuvent se mouvoir dans
le cercle étroit où sa puissance est renfermée: le résultat est
petit, Mais l'effort est grand. Sans arriver jamais à la
perfection, l'homme y vise toujours: c'est là sa grandeur. Tel est
le but de l'homme sur la terre. Je vois ce but plus clairement que
qui que ce soit; cependant moins que personne je puis l'atteindre.
-- Malheur à celui qui, s'étant fait une orgueilleuse idée de la
puissance de l'homme, s'est accoutumé à poursuivre des buts
immenses, des projets sans limites, des résultats complets; tous
ses efforts viendront se briser devant les facultés bornées de
l'homme, comme devant une invincible fatalité.»

Ici Ludovic s'arrêta. «Ainsi, lui dit le voyageur, depuis votre
retour au désert, vous y passez vos jours dans un perpétuel
isolement?

-- Oui, répondit Ludovic... Dans les premiers temps, le voisinage
de Nelson et des Indiens qu'il instruisait fut pour moi l'occasion
de quelques relations que j'acceptais sans les rechercher; mais
bientôt ce dernier lien fut brisé.

La paix qui régnait entre les Ottawas et les Cherokees fut
troublée. L'hiver qui suivit mon retour à Saginaw fut très
rigoureux. Les lacs se couvrirent de glaces épaisses qui firent
mourir les habitants des eaux. Privés de ce moyen d'existence, les
Indiens n'eurent pour vivre d'autre ressource que le gibier des
forêts, qui fut bientôt lui-même presque entièrement détruit.

Alors les Ottawas se rappelèrent que leur tribu était jadis seule
maîtresse de ces lieux, et ils virent avec raison, dans l'arrivée
des Cherokees parmi eux, la cause principale de leur détresse...
Leur misère exalta sans doute leur ressentiment... Nelson fit de
vains efforts pour conjurer l'orage qu'il voyait près d'éclater...
Un jour, les Ottawas, réunis de toutes les parties du Michigan sur
un seul point, peu distant de l'établissement des Cherokees,
donnèrent le signal d'extermination, et après une lutte terrible,
Nelson vit massacrer jusqu'au dernier des malheureux compagnons de
son exil.

Rien ne saurait peindre la perfidie et la cruauté, durant la
guerre, de ces hommes si humains et si droits pendant la paix...

Cet événement affreux porta le trouble dans l'âme de Nelson; car
son voeu le plus cher était de mourir au milieu des Indiens, après
leur avoir enseigné les vérités de l'Évangile... Mais lorsque les
infortunés pour lesquels il avait tout abandonné lui manquèrent,
son stoïcisme fut ébranlé, et un jour il partit du désert, afin de
retourner dans la Nouvelle-Angleterre, son pays natal, où il a
repris, dit-on, les premières habitudes de sa vie. En quittant ces
lieux, il fit de vains efforts pour m'entraîner avec lui. Je ne
quitterai jamais Saginaw. Depuis ce jour, ma vie se passe uniforme
et monotone... J'y ai marqué ma tombe auprès de celle de Marie.

-- Oh! combien je vous plains! dit le voyageur; que vous devez
être malheureux!

-- Oui, répondit Ludovic, mon infortune est cruelle, mais je la
supporte avec courage... Mon plus grand chagrin est de penser que
nul ne peut comprendre mon malheur, et qu'ainsi je n'excite la
pitié de personne... Du reste, cette vie amère n'est point sans
douceur: tous les jours je visite le monument, objet de mon culte.
Chaque fois que je prie, incliné dans une religieuse extase, je
crois entendre, au-dessus de ma tête, un concert joyeux de voix
célestes, auxquelles répondent des accents tristes et mystérieux
qui semblent sortir de la tombe: il y a beaucoup d'harmonie dans
ces mélancolies de la terre et dans ces joies du ciel. Je ne doute
pas, en les écoutant, que Marie ne soit déjà parmi les anges, et
que son ombre chérie ne m'envoie ces douces illusions pour me
convier au délicieux festin de l'immortalité.

Ces dernières paroles du solitaire jetèrent le voyageur dans une
profonde rêverie...

Le lendemain, celui-ci prit congé de son hôte. On assure que, peu
de temps après, il partit de New York pour le Havre. En apercevant
les côtes de France, qu'il devait ne plus revoir, il pleura de
joie. Rendu à sa chère patrie, il ne la quitta jamais.

(Fin du texte de la partie romancée)



Appendice

NOTA. L'auteur a, dans le cours des années 1831 et 1832, parcouru
tous les lieux qui sont décrits dans ce livre, et notamment les
contrées sauvages qui avoisinent les grands lacs de l'Amérique du
Nord; il a vu le lac Supérieur et la Baie-Verte (Green-Bay) située
à l'ouest du lac Michigan, Québec et la Nouvelle-Orléans, et tous
les États américains sur lesquels des observations de moeurs sont
présentées.



Première partie:
Note sur la condition sociale et politique des nègres esclaves et
des gens de couleur affranchis.

L'existence de deux millions d'esclaves au sein d'un peuple chez
lequel l'égalité sociale et politique a atteint son plus haut
développement; l'influence de l'esclavage sur les moeurs des
hommes libres; l'oppression qu'il fait peser sur les malheureux
soumis à la servitude; ses dangers pour ceux même en faveur
desquels il est établi; la couleur de la race qui fournit les
esclaves; le phénomène de deux populations qui vivent ensemble, se
touchent, sans jamais se confondre, ni se mêler l'une à l'autre;
les collisions graves que ce contact a déjà fait naître; les
crises plus sérieuses qu'il peut enfanter dans l'avenir; toutes
ces causes se réunissent pour faire sentir combien il importe de
connaître le sort des esclaves et des gens de couleur libres des
États-Unis. J'ai tâché, dans le cours de cet ouvrage, d'offrir le
tableau des conséquences morales de l'esclavage sur les gens de
couleur devenus libres; je voudrais maintenant présenter un aperçu
de la condition sociale de ceux qui sont encore esclaves. Cet
examen me conduira naturellement à rechercher quels sont les
caractères de l'esclavage américain.

Après avoir exposé l'organisation de l'esclavage, je rechercherai
si cette plaie sociale peut être guérie: quelle est sur ce point
l'opinion publique aux États-Unis; quels moyens on propose pour
l'affranchissement des noirs, et quelles objections s'y opposent;
quel est enfin à cet égard l'avenir probable de la société
américaine.

§ I. Condition du nègre esclave aux États-unis.

Il semble que rien ne soit plus facile que de définir la condition
de l'esclave. Au lieu d'énumérer les droits dont il jouit, ne
suffit-il pas de dire qu'il n'en possède aucun? puisqu'il n'est
rien dans la société, la loi n'a-t-elle pas tout fait en le
déclarant esclave? Le sujet n'est cependant pas aussi simple qu'il
le paraît au premier abord; de même que, dans toutes les sociétés,
beaucoup de lois sont nécessaires pour assurer aux hommes libres
l'exercice de leur indépendance, de même on voit que le
législateur a beaucoup de dispositions à prendre pour créer des
esclaves, c'est-à-dire pour destituer des hommes de leurs droits
naturels et de leurs facultés morales, changer la condition que
Dieu leur avait faite, substituer à leur nature perfectible un
état qui les dégrade et tienne incessamment enchaînés un corps et
une âme destinés à la liberté,

Les droits qui peuvent appartenir à l'homme dans toute société
régulière sont de trois sortes, politiques, civils, naturels. Ce
sont ces droits dont la législation s'efforce de garantir la
jouissance aux hommes libres, et qu'elle met tout son art à
interdire aux esclaves.

Quant aux droits politiques, le plus simple bon sens indique que
l'esclave doit en être entièrement privé. On ne fera pas
participer au gouvernement de la société et à la confection des
lois celui que ce gouvernement et ces lois sont chargés d'opprimer
sans relâche. Sur ce point, la tâche du législateur est aussi
facile que sa marche est clairement tracée; les droits politiques,
quelle que puisse être leur extension, constituent en tous pays
une sorte de privilège. Tous les citoyens libres n'en jouissent
pas; il est à plus forte raison facile d'en priver les esclaves:
il suffit de ne pas les leur attribuer.

Aussi toutes les lois des États américains où l'esclavage est en
vigueur se taisent sur ce point: leur silence est une exclusion
suffisante.

Il n'est pas moins indispensable de dépouiller l'esclave de tous
les droits civils.

Ainsi l'esclave appartenant au maître ne pourra se marier; comment
la loi laisserait-elle se former un lien qu'il serait au pouvoir
du maître de briser par un caprice de sa volonté? Les enfants de
l'esclave appartiennent au maître, comme le croît des animaux:
l'esclave ne peut donc être investi d'aucune puissance paternelle
sur ses enfants. Il ne peut rien posséder à titre de propriétaire,
puisqu'il est la chose d'autrui; il doit donc être incapable de
vendre et d'acheter, et tous les contrats par lesquels s'acquiert
et se conserve la propriété lui seront également interdits.

La loi américaine se borne, en général, à prononcer la nullité des
contrats dans lesquels un esclave est partie; cependant il est des
cas où elle donne à ses prohibitions l'appui d'une pénalité: c'est
ainsi qu'en déclarant nuls la vente ou l'achat fait par un
esclave, la loi de la Caroline du Sud prononce la confiscation des
objets qui ont fait la matière du contrat [71]. Le code de la
Louisiane contient une disposition analogue [72]. La loi du
Tennessee condamne à la peine du fouet l'esclave coupable de ce
fait, et à une amende l'homme libre qui a contracté avec lui [73].

Du reste, quelles que soient la rigueur et la généralité des
interdictions qui frappent l'esclave de mort civile, on conçoit
cependant que le législateur les établisse sans beaucoup de peine.
Ici encore il s'agit de droits qui tous sont écrits dans les lois.
À la vérité, le principe de ces droits est préexistant à la
législation qui les consacre; mais, sans les créer, la loi les
proclame, et, en même temps qu'elle les reconnaît dans les hommes
libres, il lui est facile de les contester à ceux qu'elle veut en
dépouiller.

Jusque-là le législateur marche dans une voie où peu d'obstacles
l'arrêtent. Il a sans doute fait beaucoup, puisque déjà il
n'existe pour l'esclave ni patrie, ni société, ni famille; mais
son oeuvre n'est pas encore achevée.

Après avoir enlevé au nègre ses droits d'Américain, de citoyen, de
père et d'époux, il faut encore lui arracher les droits qu'il
tient de la nature même; et c'est ici que naissent les difficultés
sérieuses.

L'esclave est enchaîné; mais comment lui ôter l'amour de la
liberté? il n'emploiera pas son intelligence au service de l'État
et de la cité; mais comment anéantir cette intelligence dont il
pourrait user pour rompre ses fers? Il ne se mariera point; mais,
quelque nom qu'on donne à ses rapports avec une femme, ces
rapports existent, on ne saurait les briser; ils forment une
partie de la fortune du maître, puisque chaque enfant qui naît est
un esclave de plus; comment faire qu'il y ait une mère et des
enfants, un père et des fils, des frères et des soeurs, sans des
affections et des intérêts de famille? en un mot, comment obtenir
que l'esclave ne soit plus homme?

Les difficultés du législateur croissent à mesure que, passant de
l'interdiction des droits civils à celle des droits naturels, il
quitte le domaine des fictions pour pénétrer plus avant dans la
réalité. Son premier soin, en déclarant le nègre esclave, est de
le classer parmi les choses matérielles: l'esclave est une
propriété mobilière, selon les lois de la Caroline du Sud;
immobilière dans la Louisiane.

Cependant la loi a beau déclarer qu'un homme est un meuble, une
denrée, une marchandise, c'est une chose pensante et intelligente;
vainement elle le matérialise, il renferme des éléments moraux que
rien ne peut détruire: ce sont ces facultés dont il est essentiel
d'arrêter le développement. Toutes les lois sur l'esclavage
interdisent l'instruction aux esclaves; non-seulement les écoles
publiques leur sont fermées, mais il est défendu à leurs maîtres
de leur procurer les connaissances les plus élémentaires. Une loi
de la Caroline du Sud prononce une amende de cent livres sterling
contre le maître qui apprend à écrire à ses esclaves; la peine
n'est pas plus grave quand il les tue. [74] Ainsi la
perfectibilité, la plus noble des facultés humaines, est attaquée
dans l'esclave, qui se trouve ainsi placé dans l'impuissance
d'accomplir envers lui-même le devoir imposé à tout être
intelligent de tendre sans cesse vers la perfection morale.

Cette loi ajoute que l'esclave, dans une telle position, peut être
tué impunément par toute personne quelconque, et de la manière
qu'il plaira à celle-ci d'employer, sans qu'elle ait à craindre
d'être pour ce fait recherchée en justice [75]. Ces mêmes lois
accordent des récompenses aux citoyens qui arrêtent l'esclave en
liberté [76]; elles encouragent les dénonciateurs, et leur paient
le prix de la délation [77]. La loi de la Caroline du Sud va plus
loin: elle porte un châtiment terrible tout à la fois contre
l'esclave qui a fui et contre toute personne qui l'a aidé dans son
évasion; en pareil cas, c'est toujours la peine de mort qu'elle
prononce [78].

Toutes les forces sociales sont mises en jeu pour ressaisir le
nègre échappé. Lorsque celui-ci, ayant franchi la limite des États
à esclaves, touche du pied le sol d'un État qui ne contient que
des hommes libres, il peut un instant se croire rentré en
possession de ses droits naturels; mais son espérance est bientôt
dissipée. Les États de l'Amérique du Nord, qui ont aboli la
servitude, repoussent de leur sein les esclaves fugitifs, et les
livrent au maître qui les réclame [79].

Ainsi la société s'arme de toutes ses rigueurs et de ses droits
les plus exorbitants pour s'emparer de l'esclave et le punir du
sentiment le plus naturel à l'homme et le plus inviolable, l'amour
de la liberté.

Maintenant voilà l'esclave rendu à ses chaînes; on l'a châtié d'un
mouvement coupable d'indépendance; désormais il ne tentera plus de
briser ses fers; il va travailler pour son maître, qui est parvenu
à le dompter. Mais ici vont abonder encore les obstacles et les
embarras pour le législateur et pour le possesseur de nègres. On a
étouffé dans l'esclave deux nobles facultés, la perfectibilité
morale et l'amour de la liberté; mais on n'a pas détruit tout
l'homme.

Vainement le maître interdit à son nègre tout contact avec la
société civile; vainement il s'efforce de le dégrader et de
l'abrutir; il est un point où toutes ces interdictions et ces
tentatives ont leur terme, c'est celui où commence l'intérêt du
maître. Or, le maître, après avoir lié les membres de son esclave,
est obligé de les délier, pour que celui-ci travaille; tout en
l'abrutissant, il a besoin de conserver un peu de l'intelligence
du nègre, car c'est cette intelligence qui fait son prix; sans
elle, l'esclave ne vaudrait pas plus que tout autre bétail; enfin,
quoiqu'il ait déclaré, le nègre une chose matérielle, il
entretient avec lui des rapports personnels qui sont l'objet même
de la servitude, et l'esclave, auquel toute vie sociale est
interdite, se trouve pourtant forcé, afin de servir son maître,
d'entrer en relation, avec un monde, dans lequel, à la liberté, il
n'est rien, où il n'apparaît que pour autrui, mais où on lui fait
cependant supporter la responsabilité morale qui appartient aux
êtres intelligents.

Ici encore l'homme se retrouve, de l'aveu même de ceux qui ont
tenté de l'anéantir. Ainsi, quelle que soit la dégradation de
l'esclave, il lui faut de la liberté physique pour travailler, et
de l'intelligence pour servir son maître, des rapports sociaux
avec celui-ci et avec le monde, pour accomplir les devoirs de la
servitude.

Mais s'il ne travaille pas, s'il désobéit à son maître, s'il se
révolte, et si, dans ses rapports avec les hommes libres, il
commet des délits, que faire dans tous ces cas? -- on le punira. -
- Comment? suivant quels principes? avec quels châtiments?

C'est surtout ici que les difficultés naissent en foule pour le
législateur.

La loi, qui fait l'un maître et l'autre esclave, créant deux êtres
de nature toute différente, on sent qu'il est impossible d'établir
les rapports de l'esclave avec le maître, ou de l'esclave avec les
hommes libres, sur la base de la réciprocité; mais alors, en
s'écartant de cette règle, seul fondement équitable des relations
humaines, on tombe dans un arbitraire complet, et l'on arrive à la
violation de tous les principes. Ainsi, le crime du maître, tuant
son esclave ne sera pas l'équivalent du crime de l'esclave tuant
son maître; la même différence existera entre le meurtre de tout
homme libre par un esclave, et celui de l'esclave par un homme
libre.

Toutes les lois des États américains portent la peine de mort
contre l'esclave qui tue son maître; mais plusieurs ne portent
qu'une simple amende contre le maître qui tue son esclave [80].

Les voies de fait, la violence du maître, sur le nègre, sont
autorisées par les lois américaines [81]; mais le nègre qui frappe
le maître, est puni de mort. La loi de la Louisiane prononce la
même peine contre l'esclave coupable d'une simple voie de fait
envers l'enfant d'un blanc [82].

Les mêmes distinctions se retrouvent dans les rapports d'esclaves
à personnes libres. Ainsi, dans la Caroline du Sud, le blanc qui
fait une blessure grave à un nègre encourt une amende de quarante
shillings [83]; mais le nègre esclave, qui blesse un homme libre,
est puni de mort [84]; Lorsque le nègre blesse un blanc en
défendant son maître, il n'encourt aucune peine, mais il subit le
châtiment, s'il fait cette blessure en se défendant lui-même [85].

Il n'existe aucune loi pour l'injure commise par un homme libre
envers un esclave. On conçoit qu'un si mince délit ne mérite pas
une répression; mais la loi du Tennessee prononce la peine du
fouet contre tout esclave qui se permet la moindre injure verbale
envers une personne de couleur blanche [86].

Ces différences ne sont pas des anomalies; elles sont la
conséquence logique du principe de l'esclavage. Chose étrange! on
s'efforce de faire du nègre une brute, et on lui inflige des
châtiments plus sévères qu'à l'être le plus intelligent. Il est
moins coupable puisqu'il est moins éclairé, et on le punit
davantage. Telle est cependant la nécessité: il est manifeste que
l'échelle des délits ne peut être la même pour l'esclave et pour
l'homme libre.

L'échelle des peines n'est pas moins différente, et, sur ce point,
la tâche du législateur est encore plus difficile à remplir.

Non seulement les gradations pénales établies pour les hommes
libres ne doivent point s'appliquer pour les esclaves, parce que
la société a plus à craindre de ceux qu'elle opprime que de ceux
qu'elle protége; mais encore on va voir qu'il y a nécessité de
changer, pour l'esclavage, la nature même des peines.

Les peines appliquées aux hommes libres par les lois américaines
se réduisent à trois: l'amende, l'emprisonnement perpétuel ou
temporaire, et la mort: la première qui atteint l'homme dans sa
propriété; la seconde, dans sa liberté; la troisième, dans sa vie.

On voit, tout d'abord, qu'aucune amende ne peut être prononcée
contre l'esclave qui, ne possédant rien, ne peut souffrir aucun
dommage dans sa propriété.

L'emprisonnement est aussi, de sa nature, une peine peu appropriée
à la condition de l'esclave. Que signifie la privation de la
liberté, pour celui qui est en servitude? Cependant il faut
distinguer ici. S'agit-il d'un emprisonnement temporaire et d'une
courte durée? l'esclave redoutera peu ce châtiment; il n'y verra
qu'un changement matériel de position, toujours saisi comme une
espérance par celui qui est malheureux: il préférera d'ailleurs
l'oisiveté à un travail pénible dont il ne tire aucun profit. À
vrai dire, la peine sera pour le maître seul, privé du travail de
son esclave, et dont le préjudice sera d'autant plus grand que la
peine sera plus longue.

S'agit-il d'un emprisonnement à vie? on conçoit qu'une réclusion
perpétuelle soit une peine grave; même pour l'esclave qui n'a
point de liberté à perdre. Mais ici se présente un autre obstacle:
la détention perpétuelle prive le maître de son esclave: prononcer
ce châtiment contre l'esclave, c'est ruiner le maître.

L'objection est encore plus grave contre la mort. Infliger cette
peine à l'esclave, c'est anéantir la propriété du maître. Ainsi,
toutes les peines dont la loi se sert pour châtier les hommes
libres sont inapplicables aux esclaves; la mort même, cet
instrument à l'usage de toutes les tyrannies, fait ici défaut au
possesseur de nègres.

Cependant on trouve souvent, dans les lois américaines relatives
aux esclaves, des dispositions portant la mort et l'emprisonnement
perpétuel; quelquefois même ces peines sont appliquées par les
cours de justice, mais les cas en sont très rares; c'est seulement
lorsque l'esclave a commis un grave attentat contre la paix
publique; alors la société blessée exige une réparation; elle
s'empare du nègre, le condamne à mort ou à une réclusion
perpétuelle; et, comme par ce fait elle prive le maître de son
esclave, elle lui en paie la valeur. «Tous esclaves, porte la loi,
condamnés à mort ou à un emprisonnement perpétuel, seront payés
par le trésor public. La somme ne peut excéder trois cents
dollars.» [87]

Ici des intérêts d'une nature étrange entrent en lutte et exercent
sur le cours de la justice une déplorable influence. Le maître,
avant d'abandonner son nègre aux tribunaux, examine attentivement
le délit, et ne le dénonce que s'il le croit capital; car
l'indemnité étant à cette condition, il n'a intérêt à livrer son
esclave que si celui-ci doit être condamné à mort. D'un autre
côté, la société, payant le droit de se faire justice, ne l'exerce
qu'avec une extrême réserve; elle épargne le sang, non par
humanité, mais par économie; et, tandis que l'intérêt du maître
est qu'on se montre inflexible en châtiant son nègre, celui de la
société la pousse à l'indulgence. On ne voit le maître prompt à
livrer son esclave que dans un seul cas; c'est lorsque celui-ci
est vieux et infirme; il espère alors que la condamnation à mort
du nègre invalide lui vaudra une indemnité équivalente au prix
d'un bon nègre; mais la société se tient en garde contre la
fraude, et, pour ne point payer l'indemnité, elle acquitte le
nègre. L'esclave, dont le malheur ne touche ni la société ni le
maître, ne trouve de protection que dans un calcul de cupidité.

Ce qui précède explique cette singulière loi de la Louisiane, qui
porte que la peine d'emprisonnement infligée à un esclave ne peut
excéder huit jours, à moins qu'elle ne soit perpétuelle. «À
l'exception, dit-elle, des cas où les esclaves doivent être
condamnés à un emprisonnement perpétuel, les jurys convoqués pour
juger les crimes et délits des esclaves ne seront point autorisés
à les emprisonner pour plus de huit jours.» [88]

L'intérêt de cette disposition est facile à saisir.
L'emprisonnement temporaire, privant le maître du travail de ses
nègres, et lui causant un préjudice sans compensation, est à ses
yeux le pire de tous les châtiments. L'emprisonnement perpétuel
enlève, il est vrai, au maître, la personne de son esclave; mais
en même temps la société lui en paie le prix.

On conçoit maintenant l'impossibilité d'infliger souvent aux
esclaves la mort ou un long emprisonnement; car ces châtiments
répétés ruineraient le maître des nègres ou la société.

Il faut cependant des peines pour punir l'esclave... des peines
sévères, dont on puisse faire usage tous les jours, à chaque
instant. Où les trouver?

Voilà comment la nécessité conduit à l'emploi des châtiments
corporels, c'est-à-dire de ceux qui sont instantanés, qui
s'appliquent sans aucune perte de temps, sans frais pour le maître
ni pour la société, et qui, après avoir fait éprouver à l'esclave
de cruelles souffrances, lui permettent de reprendre aussitôt son
travail. Ces peines sont le fouet, la marque, le pilori et la
mutilation d'un membre. Encore le législateur se trouve-t-il gêné
dans ses dispositions relatives à ce dernier châtiment; car il
faut laisser sains et intacts les bras de l'esclave.

Telles sont, à vrai dire, les peines propres à l'esclavage; elles
en sont les auxiliaires indispensables, et, sans elles, il
périrait. Les lois américaines ont été forcées d'y recourir. Dans
le Tennessee, il n'existe, outre la peine de mort, que trois
châtiments: le fouet, le pilori, la mutilation. La peine portée
contre le faux témoin mérite d'être remarquée: le coupable est
attaché au pilori, sur le poteau duquel on cloue d'abord une de
ses oreilles; après une heure d'exposition, on lui coupe cette
oreille, ensuite on cloue l'autre de même, et, une heure après,
celle-ci est coupée comme la première [89].

Du reste, le pilori, la mutilation, la marque, ne sont point les
peines les plus usitées dans les États à esclaves; elles exigent,
pour leur application, des soins, font naître des embarras, et
entraînent quelque perte de temps. Le fouet seul n'offre aucun de
ces inconvénients; il déchire le corps de l'esclave sans atteindre
sa vie; il punit le nègre sans nuire au maître: c'est
véritablement la peine à l'usage de la servitude. Aussi les lois
américaines sur l'esclavage invoquent-elles constamment son
appui [90].

Tout à l'heure nous avons vu le législateur forcé d'attribuer à
l'esclave une autre criminalité qu'à l'homme libre; nous venons
aussi de reconnaître qu'aucune des peines appliquées aux hommes
libres ne convenait aux esclaves, et que, pour châtier ceux-ci, on
est contraint de recourir aux rigueurs les plus cruelles.

Maintenant, le crime de l'esclave étant défini, et la nature des
peines déterminée, qui appliquera ces peines? selon quels
principes le nègre sera-t-il jugé? le verra-t-on durant la
procédure, environné des garanties dont toutes les législations
des peuples civilisés entourent le malheureux accusé?

Jetons un coup d'oeil sur les lois américaines, et nous allons
voir le législateur conduit de nécessités en nécessités à la
violation successive de tous les principes. La première règle en
matière criminelle, c'est que nul ne peut être jugé que par ses
pairs. On sent l'impossibilité d'appliquer aux esclaves cette
maxime d'équité; car ce serait remettre entre les mains des
esclaves le sort des maîtres: aussi, dans tous les cas, les hommes
libres composent-ils le jury chargé de juger les esclaves [91]; et
ici le nègre accusé n'a pas seulement à redouter la partialité de
l'homme libre contre l'esclave; il a encore à craindre
l'antipathie du blanc contre l'homme noir.

C'est un axiome de jurisprudence, que tout accusé est présumé
innocent jusqu'à ce qu'il ait été déclaré coupable. Je trouve dans
les lois de la Louisiane et de la Caroline des principes
contraires:

«Si un esclave noir, dit la loi de la Louisiane, tire avec une
arme à feu sur quelque personne, ou la frappe, ou la blesse avec
une arme meurtrière, avec l'intention de la tuer, ledit esclave,
sur due conviction d'aucun desdits faits, sera puni de mort,
pourvu que la présomption, quant à cette intention, soit toujours
contre l'esclave accusé, à moins qu'il ne prouve le
contraire.» [92]

C'est encore un principe salutaire et consacré par toutes les
législations sages, qu'en matière criminelle les peines doivent
être fixées par la loi. Cependant les lois américaines abandonnent
en général à la discrétion du juge le châtiment de l'esclave;
tantôt elles disent que, dans un cas déterminé, le juge fera
distribuer le nombre de coups de fouet qu'il jugera convenable,
sans fixer ni minimum ni maximum [93]; une autre fois, elles
laissent au juge, chargé de punir, le soin de choisir parmi les
peines celle qui lui plaît, depuis le fouet jusqu'à la mort
exclusivement [94]. Ainsi voilà l'esclave livré à l'arbitraire du
juge.

Mais il est un principe encore plus sacré que les précédents:
c'est que nul ne peut se faire justice à soi-même, et que
quiconque a été lésé par un crime doit s'adresser aux magistrats
chargés par la loi de prononcer entre le plaignant et l'accusé.

Cette règle est violée formellement par les lois de la Caroline du
Sud et de la Louisiane relatives aux esclaves. On trouve dans les
lois de ces deux États une disposition qui confère au maître, le
pouvoir discrétionnaire de punir ses esclaves, soit à coups de
fouet, soit à coups de bâton, soit par l'emprisonnement [95]; il
apprécie le délit, condamne l'esclave et applique la peine: il est
tout à la fois partie, juge et bourreau.

Telles sont et telles doivent être les lois de répression contre
les esclaves. Ici les principes du droit commun seraient funestes,
et les formes de la justice régulière impossibles. Faudra-t-il
soumettre tous les méfaits du nègre à l'examen d'un juge? mais la
vie du maître, se consumerait en procès; d'ailleurs la sentence
d'un tribunal est quelquefois incertaine et toujours lente. Ne
faut-il pas qu'un châtiment terrible et inévitable soit
incessamment suspendu sur la tête de l'esclave, et frappe dans
l'ombre le coupable, au risque d'atteindre l'innocent?

La justice et les tribunaux sont donc presque toujours étrangers à
la répression des délits de l'esclave; tout se passe entre le
maître, et ses nègres. Quand ceux-ci sont dociles, le maître jouit
en paix de leurs labeurs et de leur abrutissement. Si les esclaves
ne travaillent pas avec zèle, il les fouette comme des bêtes de
somme. Ces peines fugitives ne sont point enregistrées dans les
greffes des cours; elles ne valent pas les frais d'une enquête.
Celui qui consulte les annales des tribunaux n'y trouve qu'un très
petit nombre de jugements relatifs à des nègres; mais qu'il
parcoure les campagnes, il entendra les cris de la douleur et de
la misère: c'est la seule constatation des sentences rendues
contre des esclaves.

Ainsi, pour établir la servitude, il faut non-seulement priver
l'homme de tous droits politiques et civils, mais encore le
dépouiller de ses droits naturels et fouler aux pieds les
principes les plus inviolables.

Un seul droit est conservé à l'esclave, l'exercice de son culte;
c'est que la religion enseigne aux hommes le courage et la
résignation. Cependant même sur ce point, la loi de la Caroline du
Sud se montre pleine de restrictions prudentes: ainsi les nègres
ne peuvent prier Dieu qu'à des heures marquées, et ne sauraient
assister aux réunions religieuses des blancs. L'esclave ne doit
point entendre la prière des hommes libres [96].

Quel plus beau témoignage peut-il exister en faveur de la liberté
de l'homme que cette impossibilité d'organiser la servitude sans
outrager toutes les saintes lois de la morale et de l'humanité?

§ II. Caractères de l'esclavage aux États-unis.

Je viens d'exposer les rigueurs mises en usage et les cruautés
employées pour fonder et maintenir l'esclavage aux États-Unis. Je
pense, du reste, que, dans ces rigueurs et dans ces cruautés, il
n'y a rien qui soit spécial à l'esclavage américain. La servitude
est partout la même, et entraîne, en quelque lieu qu'on
l'établisse, les mêmes iniquités et les mêmes tyrannies.

Ceux qui, en admettant le principe de l'esclavage, prétendent
qu'il faut en adoucir le joug, donner à l'esclave un peu de
liberté, offrir quelque soulagement à son corps et quelque lumière
à son esprit; ceux-là me paraissent doués de plus d'humanité que
de logique. À mon sens, il faut abolir l'esclavage ou le maintenir
dans toute sa dureté.

L'adoucissement qu'on apporte au sort de l'esclave ne fait que
rendre plus cruelles à ses yeux les rigueurs qu'on ne supprime
pas; le bienfait qu'il reçoit devient pour lui une sorte
d'excitation à la révolte. À quoi bon l'instruire? est-ce pour
qu'il sente mieux sa misère? ou afin que son intelligence se
développant, il fasse des efforts plus éclairés pour rompre ses
fers? Quand l'esclavage existe dans un pays, ses liens ne
sauraient se relâcher sans que la vie du maître et de l'esclave
soit mise en péril: celle du maître, par la rébellion de
l'esclave; celle de l'esclave, par le châtiment du maître.

Toutes les déclamations auxquelles on se livre sur la barbarie des
possesseurs d'esclaves, aux États-Unis comme ailleurs, sont donc
peu rationnelles. Il ne faut point blâmer les Américains des
mauvais traitements qu'ils font subir à leurs esclaves, il faut
leur reprocher l'esclavage même. Le principe étant admis, les
conséquences qu'on déplore sont inévitables.

Il en est d'autres qui, voulant excuser la servitude et ses
horreurs, vantent l'humanité des maîtres américains envers leurs
nègres; ceux-ci manquent pareillement de logique et de vérité. Si
le possesseur d'esclaves était humain et juste, il cesserait
d'être maître; sa domination sur ces nègres est une violation
continue et obligée de toutes les lois de la morale et de
l'humanité.

L'esclavage américain, qui s'appuie sur la même base que toutes
les servitudes de l'homme sur l'homme, a pourtant quelques traits
particuliers qui lui sont propres.

Chez les peuples de l'antiquité, l'esclave était plutôt attaché à
la personne du maître qu'à son domaine; il était un besoin du
luxe, et une des marques extérieures de la puissance. L'esclave
américain, au contraire, tient plutôt au domaine qu'à la personne
du maître; il n'est jamais pour celui-ci un objet d'ostentation,
mais seulement un instrument utile entre ses mains. Autrefois
l'esclave travaillait aux plaisirs du maître autant qu'à sa
fortune. Le nègre ne sert jamais qu'aux intérêts matériels de
l'Américain.

Jefferson, qui d'ailleurs n'est pas partisan de l'esclavage,
s'efforce de prouver l'heureux sort des nègres, comparé à la
condition des esclaves romains; et, après avoir peint les moeurs
douces des planteurs américains, il cite l'exemple de Vedius
Pollion, qui condamna un de ses esclaves à servir de pâture aux
murènes de son vivier, pour le punir d'avoir cassé un verre de
cristal [97].

Je ne sais si la preuve offerte par Jefferson est bonne. Il est
vrai que l'habitant des États-Unis serait peu sévère envers
l'esclave qui briserait un objet de luxe; mais aurait-il la même
indulgence pour celui qui détruirait une chose utile? Je ne sais.
Il est certain, du moins, que la loi de la Caroline du Sud
prononce la peine de mort contre l'esclave qui fait un dégât dans
un champ [98].

Je crois, du reste, qu'en effet la vie des nègres, en Amérique,
n'est point sujette aux mêmes périls que celle des esclaves chez
les anciens. À Rome, les riches faisaient bon marché de la vie de
leurs esclaves; ils n'y étaient pas plus attachés qu'on ne tient à
une superfluité du luxe ou à un objet de mode. Un caprice, un
mouvement de colère, quelquefois un instinct dépravé de cruauté,
suffisaient pour trancher le fil de plusieurs existences. Les
mêmes passions ne se rencontrent point chez le maître américain,
pour lequel un esclave a la valeur matérielle qu'on attache aux
choses utiles, et qui, dépourvu d'ailleurs de passions violentes,
n'éprouve à l'aspect de ses nègres, travaillant pour lui, que des
instincts de conservation.

L'habitant des États-Unis, possesseur de nègres, ne mène point sur
ses domaines une vie brillante et ne se montre jamais à la ville
avec un cortège d'esclaves. L'exploitation de sa terre est une
entreprise industrielle; ses esclaves sont des instruments de
culture. Il a soin de chacun d'eux comme un fabricant a soin des
machines qu'il emploie; il les nourrit et les soigne comme on
conserve une usine en bon état; il calcule la force de chacun,
fait mouvoir sans relâche les plus forts et laisse reposer ceux
qu'un plus long usage briserait. Ce n'est pas là une tyrannie de
sang et de supplices, c'est la tyrannie la plus froide et la plus
intelligente qui jamais ait été exercée par le maître sur
l'esclave.

Cependant, sous un autre point de vue, l'esclavage américain
n'est-il pas plus rigoureux que ne l'était la servitude antique?

L'esprit calculateur et positif du maître américain le pousse vers
deux buts distincts: le premier, c'est d'obtenir de son esclave le
plus de travail possible; le second, de dépenser le moins possible
pour le nourrir. Le problème à résoudre est de conserver la vie du
nègre en le nourrissant peu et de le faire travailler avec ardeur
sans l'épuiser. On conçoit ici l'alternative embarrassante dans
laquelle est placé le maître qui voudrait que son nègre ne se
reposât point et qui pourtant craint qu'un travail continu ne le
tue. Souvent le possesseur d'esclaves, en Amérique, tombe dans la
faute de l'industriel qui, pour avoir fatigué les ressorts d'une
machine, les voit se briser. Comme ces calculs de la cupidité font
périr des hommes, les lois américaines ont été dans la nécessité
de prescrire le minimum de la ration quotidienne que doit recevoir
l'esclave, et de porter des peines sévères contre les maîtres qui
enfreindraient cette disposition [99]. Ces lois, du reste, prouvent
le mal, sans y remédier: quel moyen peut avoir l'esclave d'obtenir
justice du plus ou moins de tyrannie qu'il subit? En général, la
plainte qu'il fait entendre lui attire de nouvelles rigueurs; et
lorsque par hasard il arrive jusqu'à un tribunal, il trouve pour
juges ses ennemis naturels, tous amis de son adversaire.

Ainsi il me parait juste de dire qu'aux États-Unis l'esclave n'a
point à redouter les violences meurtrières dont les esclaves des
anciens étaient si souvent les victimes. Sa vie est protégée; mais
peut-être sa condition journalière est-elle plus malheureuse.

J'indiquerai encore ici une dissemblance: l'esclave, chez les
anciens, servait souvent les vices du maître; son intelligence
s'exerçait à cette immoralité.

L'esclave américain n'a jamais de pareils offices à rendre; il
quitte rarement le sol, et son maître a des moeurs pures. Le nègre
est stupide; il est plus abruti que l'esclave romain, mais il est
moins dépravé.

§ III. Peut-on abolir l'esclavage des noirs aux États-unis?

On ne saurait parler de l'esclavage sans reconnaître en même temps
que son institution chez un peuple est tout à la fois une tache et
un malheur.

La plaie existe aux États-Unis, mais on ne saurait l'imputer aux
Américains de nos jours, qui l'ont reçue de leurs aïeux. Déjà même
une partie de l'Union est parvenue à s'affranchir de ce fléau.
Tous les États de la Nouvelle-Angleterre, New York, la
Pennsylvanie, n'ont plus d'esclaves [100]. Maintenant l'abolition de
l'esclavage pourra-t-elle s'opérer dans le Sud, de même qu'elle a
eu lieu dans le Nord?

Avant d'entrer dans l'examen de cette grande question commençons
par reconnaître qu'il existe aux États-Unis une tendance générale
de l'opinion vers l'affranchissement de la race noire.

Plusieurs causes morales concourent pour produire cet effet.

D'abord, les croyances religieuses qui, aux États-Unis sont
universellement répandues.

Plusieurs sectes y montrent un zèle ardent pour la cause de la
liberté humaine; ces efforts des hommes religieux sont continus et
infatigables, et leur influence, presque inaperçue, se fait
cependant sentir. À ce sujet, on se demande si l'esclavage peut
avoir une très longue durée au sein d'une société de chrétiens. Le
christianisme, c'est l'égalité morale de l'homme. Ce principe
admis, il est aussi difficile de ne pas arriver à l'égalité
sociale, qu'il paraît impossible, l'égalité sociale existant, de
n'être pas conduit à l'égalité politique. Les législateurs de la
Caroline du Sud sentirent bien toute la portée du principe moral
dont le christianisme renferme le germe; car, dans l'un des
premiers articles du code qui organise l'esclavage, ils ont eu
soin de déclarer, en termes formels, que l'esclave qui recevra le
baptême ne deviendra pas libre par ce seul fait [101].

On ne peut pas non plus contester que le progrès de la
civilisation ne nuise chaque jour à l'esclavage. À cet égard,
l'Europe même influe sur l'Amérique. L'Américain, dont l'orgueil
ne veut reconnaître aucune supériorité, souffre cruellement de la
tache que l'esclavage imprime à son pays dans l'opinion des autres
peuples.

Enfin, il est une cause morale plus puissante peut-être que toute
autre sur la société américaine pour l'exciter à
l'affranchissement des noirs, c'est l'opinion qui de plus en plus
se répand que les États où l'esclavage a été aboli sont plus
riches et plus prospères que ceux où il est encore en vigueur, et
cette opinion a pour base un fait réel dont enfin on se rend
compte; dans les États à esclaves, les hommes libres ne
travaillent pas, parce que le travail, étant l'attribut de
l'esclave, est avili à leurs yeux. Ainsi, dans ces États, les
blancs sont oisifs à côté des noirs qui seuls travaillent. En
d'autres termes, la portion de la population la plus intelligente,
la plus énergique, la plus capable d'enrichir le pays, demeure
inerte et improductive, tandis que le travail de production est
l'oeuvre d'une autre portion de la population grossière,
ignorante, et qui fait son travail sans coeur, parce qu'elle n'y a
point d'intérêt.

J'ai plus d'une fois entendu les habitants du Sud, possesseurs
d'esclaves, déplorer eux-mêmes, par ce motif, l'existence de
l'esclavage, et faire des voeux pour sa destruction.

On ne peut donc nier qu'aux États-Unis l'opinion publique ne tende
vers l'abolition complète de l'esclavage.

Mais cette abolition est-elle possible? et comment pourrait-elle
s'opérer? Ici je dois jeter un coup d'oeil sur les diverses
objections qui se présentent.

Première objection. -- D'abord, il est des personnes qui font de
l'esclavage des nègres une question de fait et non de principe. La
race africaine, disent-ils, est inférieure à la race européenne:
les noirs sont donc par leur nature même destinés à servir les
blancs.

Je ne discuterai pas ici la question de supériorité des blancs sur
les nègres. C'est un point sur lequel beaucoup de bons esprits
sont partagés; il me faudrait, pour l'approfondir, plus de
lumières que je n'en possède sur ce sujet. Je ne présenterai donc
que de courtes observations à cet égard.

En général, on tranche la question de supériorité à l'aide d'un
seul fait: on met en présence un blanc et un nègre, et l'on dit!
«Le premier est plus intelligent que le second.» Mais il y a ici
une première source d'erreur; c'est la confusion qu'on fait de la
race et de l'individu. Je suppose constant le fait de supériorité
intellectuelle de l'Européen de nos jours: la difficulté ne sera
pas résolue.

En effet, ne se peut-il pas qu'il y ait chez le nègre une
intelligence égale dans son principe à celle du blanc, et qui ait
dégénéré par des causes accidentelles? Lorsque, par suite d'un
certain état social, la population noire est soumise pendant
plusieurs siècles à une condition dégradante transmise d'âge en
âge, à une vie toute matérielle et destructive de l'intelligence
humaine, ne doit-il pas résulter, pour les générations qui se
succèdent, une altération progressive des facultés morales, qui,
arrivée à un certain degré, prend le caractère d'une organisation
spéciale, et est considérée comme l'état naturel du nègre,
quoiqu'elle n'en soit qu'une déviation? Cette question, que je ne
fais qu'indiquer, est traitée avec de grands détails dans un
ouvrage en deux volumes, intitulé: Natural and physical history of
man, by Richard.

Après avoir indiqué l'erreur dans laquelle on peut tomber en
assimilant deux races qui marchent depuis une longue suite de
siècles dans des voies opposées, l'une vers la perfection morale,
l'autre vers l'abrutissement, j'ajouterai que la comparaison des
individus entre eux n'est guère moins défectueuse. Comment, en
effet, demander au nègre, dont rien, depuis qu'il existe, n'a
éveillé l'intelligence, le même développement de facilités qui,
chez le blanc, est le fruit d'une éducation libérale et précoce?

Du reste, cette question recevra une grande lumière de
l'expérience qui se fait en ce moment dans les États américains où
l'esclavage est aboli. Il existe à Boston, à New York et à
Philadelphie des écoles publiques pour les enfants des noirs,
fondées sur les mêmes principes que celles des blancs; et j'ai
trouvé partout cette opinion, que les enfants de couleur montrent
une aptitude au travail et une capacité égales à celles des
enfants blancs. On a cru longtemps, aux États-Unis, que les nègres
n'avaient pas même l'esprit suffisant pour faire le négoce;
cependant il existe en ce moment, dans les États libres du Nord,
un grand nombre de gens de couleur qui ont fondé eux-mêmes de
grandes fortunes commerciales. Longtemps même on pensa que le
nègre était destiné par le Créateur à courber incessamment son
front sur le sol, et on le croyait dépourvu de l'intelligence et
de l'adresse qui sont nécessaires pour les arts mécaniques. Mais
un riche industriel du Kentucky me disait un jour que c'était une
erreur reconnue, et que les enfants nègres auxquels on apprend des
métiers travaillent tout aussi bien que les blancs.

La question de supériorité des blancs sur les nègres n'est donc
pas encore pure de tout nuage. Du reste, alors même que cette
supériorité serait incontestable, en résulterait-il la conséquence
qu'on en tire? Faudrait-il, parce qu'on reconnaîtrait à l'homme
d'Europe un degré d'intelligence de plus qu'à l'Africain, en
conclure que le second est destiné par la nature à servir le
premier? mais où mènerait une pareille théorie?

Il y a aussi parmi les blancs des intelligences inégales: tout
être moins éclairé sera-t-il l'esclave de celui qui aura plus de
lumières? Et qui déterminera le degré des intelligences?... Non,
la valeur morale de l'homme n'est pas tout entière dans l'esprit;
elle est surtout dans l'âme. Après avoir prouvé que le nègre
comprend moins bien que le blanc, il faudrait encore établir qu'il
sent moins vivement que celui-ci; qu'il est moins capable de
générosité, de sacrifices, de vertu.

Une pareille théorie ne soutient pas l'examen. Si on l'applique
aux blancs entre eux, elle semble ridicule; restreinte aux nègres,
elle est plus odieuse, parce qu'elle comprend toute une race
d'hommes qu'elle atteint en masse de la plus affreuse des misères.

Il faut donc écarter cette première objection.

Seconde objection. -- Mais d'autres disent: «Nous avons besoin de
nègres pour cultiver nos terres; les hommes d'Afrique peuvent
seuls, sous un soleil brûlant, se livrer, sans péril, aux rudes
travaux de la culture; puisque nous ne pouvons nous passer
d'esclaves, il faut bien conserver l'esclavage.»

Ce langage est celui du planteur américain qui, comme on le voit,
réduit la question à celle de son intérêt personnel. À cet intérêt
se mêlerait, il est vrai, celui de la prospérité même du pays,
s'il était exact de dire que les États du Sud ne peuvent être
cultivés que par des nègres.

Sur ce point il existe, dans le Sud des États-Unis, une grande
divergence d'opinion. Il est bien certain qu'à mesure que les
blancs se rapprochent du tropique, les travaux exécutés par eux
sous le soleil d'été deviennent dangereux. Mais quelle est
l'étendue de ce péril? L'habitude le ferait-elle disparaître? À
quel degré de latitude commence-t-il? est-ce à la Virginie ou à la
Louisiane? au 4e ou au 31e degré?

Telles sont les questions en litige qui reçoivent en Amérique bien
des solutions contradictoires. En parcourant les États du Sud,
j'ai souvent entendu dire que si l'esclavage des noirs était
aboli, c'en était fait de la richesse agricole des contrées
méridionales.

Cependant il se passe aujourd'hui même dans le Maryland un fait
qui est propre à ébranler la foi trop grande qu'on ajouterait à de
pareilles assertions.

Le Maryland, État à esclaves, est situé entre les 38e et 39e
degrés de latitude; il tient le milieu entre les États du Nord, où
il n'existe que des hommes libres, et ceux du Sud, où l'esclavage
est en vigueur. Or c'était, il y a peu d'années encore, une
opinion universelle dans le Maryland que le travail des nègres y
était indispensable à la culture du sol; et l'on eût étouffé la
voix de quiconque eût exprimé un sentiment contraire. Cependant, à
l'époque où je traversai ce pays (octobre 1831) l'opinion avait
déjà entièrement changé sur ce point. Je ne puis mieux faire
connaître cette révolution dans l'esprit public qu'en rapportant
textuellement ce que me disait à Baltimore un homme d'un caractère
élevé, et qui tient un rang distingué dans la société américaine.

«Il n'est, me disait-il, personne dans le Maryland qui ne désire
maintenant l'abolition de l'esclavage aussi franchement qu'il en
voulait jadis le maintien.

«Nous avons reconnu que les blancs peuvent se livrer sans aucun
inconvénient aux travaux agricoles, qu'on croyait ne pouvoir être
faits que par des nègres.

«Cette expérience ayant eu lieu, un grand nombre d'ouvriers libres
et de cultivateurs de couleur blanche se sont établis dans le
Maryland, et alors nous sommes arrivés à une autre démonstration
non moins importante: c'est qu'aussitôt qu'il y a concurrence de
travaux entre des esclaves et des hommes libres, la ruine de celui
qui emploie des esclaves est assurée. Le cultivateur qui travaille
pour lui, ou l'ouvrier libre qui travaille pour un autre,
moyennant salaire, produisent moitié plus que l'esclave
travaillant pour son maître sans intérêt personnel. Il en résulte
que les valeurs créées par un travail libre se vendent moitié
moins cher. Ainsi telle denrée qui valait deux dollars lorsqu'il
n'y avait parmi nous d'autres travailleurs que des esclaves, ne
coûte actuellement qu'un seul dollar. Cependant celui qui la
produit avec des esclaves est obligé de la donner au même prix, et
alors il est en perte; il gagne moitié moins que précédemment, et
cependant ses frais sont toujours les mêmes; c'est-à-dire qu'il
est toujours forcé de nourrir ses nègres, leurs familles, de les
entretenir dans leur enfance, dans leur vieillesse, durant leurs
maladies; enfin, il a toujours des esclaves travaillant moins que
des hommes libres.» [102]

Je ne saurais non plus quitter ce sujet sans rappeler ici ce que
me disait de l'esclavage des noirs un homme justement célèbre en
Amérique, Charles Caroll, celui des signataires de la déclaration
d'indépendance qui a joui le plus longtemps de son oeuvre
glorieuse [103].

«C'est une idée fausse, me disait-il, de croire que les nègres
sont nécessaires à la culture des terres pour certaines
exploitations, telles que celles du sucre, du riz et du tabac.
J'ai la conviction que les blancs s'y habitueraient facilement,
s'ils l'entreprenaient. Peut-être, dans les premiers temps,
souffriraient-ils du changement apporté à leurs habitudes; mais
bientôt ils surmonteraient cet obstacle, et, une fois accoutumés
au climat et aux travaux des noirs, ils en feraient deux fois plus
que les esclaves.»

Lorsque M. Charles Caroll me tenait ce langage, il habitait une
terre sur laquelle il y avait trois cents noirs.

Je ne conclurai point de tout ceci que l'objection élevée contre
le travail des blancs dans le Sud soit entièrement dénuée de
fondement; mais enfin n'est-il pas permis de penser que plusieurs
États du Sud qui, jusqu'à ce jour, ont considéré l'esclavage comme
une nécessité, viendront à reconnaître leur erreur, ainsi que le
fait aujourd'hui le Maryland? Chaque jour les communications des
États entre eux deviennent plus faciles et plus fréquentes. La
révolution morale qui s'est faite à Baltimore ne s'étendra-t-elle
point dans le Sud? Les États du Midi, autrefois purement
agricoles, commencent à devenir industriels; les manufactures
établies dans le Sud auront besoin de soutenir la concurrence avec
celles du Nord, c'est-à-dire de produire à aussi bon marché que
ces dernières; elles seront dès lors dans l'impossibilité de se
servir longtemps d'ouvriers esclaves, puisqu'il est démontré que
ceux-ci ne sauraient concourir utilement avec des ouvriers libres.
Partout où se montre l'ouvrier libre, l'esclavage, tombe. Enfin,
ce qui demeure bien prouvé, c'est que (économiquement parlant)
l'esclavage est nuisible lorsqu'il n'est pas nécessaire, et qu'il
a été jugé tel par ceux qui auparavant l'avaient cru
indispensable. Mais il se présente contre l'abolition de
l'esclavage des objections bien autrement graves que celle du plus
ou moins d'utilité dont le travail des nègres peut être pour les
blancs.

Troisième objection. -- Supposez le principe de l'abolition admis,
quel sera le moyen d'exécution?

Ici deux systèmes se présentent: affranchir dès à présent tous les
esclaves; ou bien abolir seulement en principe l'esclavage, et
déclarer libres les enfants à naître des nègres. Dans le premier
cas, l'esclavage disparaît aussitôt, et, le jour où la loi est
rendue, il n'y a plus dans la société américaine que des hommes
libres. Dans le second, le présent est conservé; ceux qui sont
esclaves restent tels; l'avenir seul est atteint; on travaille
pour les générations suivantes.

Ces deux systèmes, assez simples l'un et l'autre dans leur
théorie, rencontrent dans l'exécution des difficultés qui leur
sont communes.

D'abord, pour déclarer libres les esclaves ou leurs descendants,
l'équité exige que le gouvernement en paie le prix à leurs
possesseurs: l'indemnité est la première condition de
l'affranchissement, puisque l'esclave est la propriété du maître.

Maintenant, comment opérer ce rachat?

Le gouvernement américain se trouve, dit-on, pour l'effectuer,
dans la situation la plus favorable; car la dette publique des
États-Unis est éteinte: or, les revenus du gouvernement fédéral
sont annuellement de cent cinquante-neuf millions de francs. Sur
cette somme, soixante-quatorze millions sont absorbés par les
dépenses de l'administration fédérale; restent donc quatre-vingt-
cinq millions qui, précédemment, étaient consacrés à l'extinction
de la dette publique, et qui, maintenant, pourraient être employés
au rachat des nègres esclaves [104].

J'ai souvent entendu proposer ce moyen pour parvenir à
l'affranchissement général; mais ici combien d'obstacles se
présentent! D'abord le point de départ est vicieux; en effet, les
États-Unis n'ont, il est vrai, plus de dette publique à payer;
mais en même temps qu'ils se sont libérés, ils ont réduit
considérablement l'impôt qui était la source de leurs revenus. Il
est donc inexact de dire que le gouvernement fédéral reçoive
annuellement quatre-vingt-cinq millions, qu'il pourrait appliquer
au rachat des nègres.

Mais supposons qu'en effet cette somme est à sa disposition, et
voyons s'il est possible d'espérer qu'il en fera l'usage qu'on
propose.

Il y avait aux États-Unis, lors du dernier recensement de la
population, fait en 1830, deux millions neuf mille esclaves; or,
en supposant qu'il faille réduire à cent dollars la valeur moyenne
de chaque nègre, à raison des femmes, des enfants et des
vieillards, le rachat fait à ce prix de deux millions neuf mille
esclaves coûterait plus d'un milliard de francs [105]. À cette somme
il faut ajouter le prix de deux cent mille esclaves au moins nés
depuis 1830 [106], dont le rachat ajouterait une somme de cent onze
millions de francs au milliard précédent.

En supposant que le gouvernement fédéral pût et voulût appliquer
annuellement au rachat des nègres une somme annuelle de quatre-
vingt-cinq millions, il ne pourrait, avec cette somme, racheter
chaque année que cent soixante mille esclaves; il faudrait donc
l'application de la même somme au même objet pendant quatorze
années pour racheter la totalité des esclaves existants
aujourd'hui. Mais ce n'est pas tout. Ces deux millions neuf mille
esclaves existant en ce moment se multiplient chaque jour, et, en
supposant que leur accroissement annuel soit proportionné dans
l'avenir à ce qu'il a été jusqu'à ce jour, il augmentera
annuellement d'environ soixante mille: quarante-sept millions de
francs seront donc absorbés chaque année, non pas pour diminuer le
nombre des esclaves, mais seulement pour empêcher leur
augmentation; or, ces quarante-sept millions font plus de la
moitié de la somme destinée au rachat.

On voit que l'étendue et la durée du sacrifice pécuniaire que le
gouvernement des États-Unis aurait à s'imposer ne peuvent se
comparer qu'à son peu d'efficacité. Croit-on que le gouvernement
américain entreprenne jamais une semblable tâche à l'aide d'un
pareil moyen?

Je ne sais si un peuple qui se gouverne lui-même fera jamais un
sacrifice aussi énorme sans une nécessité urgente. Les masses,
habiles et puissantes pour guérir les maux présents qu'elles
sentent, ont peu de prévoyance pour les malheurs à venir.
L'esclavage, qui peut, à la vérité, devenir un jour, pour toute
l'Union, une cause de trouble et d'ébranlement, n'affecte
actuellement et d'une manière sensible qu'une partie des États-
Unis, le Sud; or, comment admettre que les pays du Nord qui, en ce
moment, ne souffrent point de l'esclavage, iront, dans l'intérêt
des contrées méridionales, et par une vague prévision de périls
incertains et à venir, consacrer au rachat des esclaves du Sud des
sommes considérables dont l'emploi, fait au profit de tous, peut
leur procurer des avantages actuels et immédiats. Je crois
qu'espérer du gouvernement fédéral des États-Unis un pareil
sacrifice, c'est méconnaître les règles de l'intérêt personnel, et
ne tenir aucun compte ni du caractère américain, ni des principes
d'après lesquels procède la démocratie.

Mais l'obstacle qui résulte du prix exorbitant du rachat n'est pas
le seul.

Supposons que cette difficulté soit vaincue.

Quatrième objection. -- Les nègres étant affranchis que
deviendront-ils? se bornera-t-on à briser leurs fers? les
laissera-t-on libres à côté de leurs maîtres? Mais si les esclaves
et les tyrans de la veille se trouvent face à face avec des forces
à peu près égales, ne doit-on pas craindre de funestes collisions?

On voit que ce n'est pas assez de racheter les nègres, mais qu'il
faut encore, après leur affranchissement, trouver un moyen de les
faire disparaître de la société où ils étaient esclaves.

À cet égard deux systèmes ont été proposés.

Le premier est celui de Jefferson [107], qui voudrait qu'après avoir
aboli l'esclavage on assignât aux nègres une portion du territoire
américain, où ils vivraient séparés des blancs.

On est frappé tout d'abord de ce qu'un pareil système renferme de
vicieux et d'impolitique. Sa conséquence immédiate serait
d'établir sur le sol des États-Unis deux sociétés distinctes,
composées de deux races qui se haïssent secrètement et dont
l'inimitié serait désormais avouée; ce serait créer une nation
voisine et ennemie pour les États-Unis, qui ont le bonheur de
n'avoir ni ennemis ni voisins.

Mais, depuis que Jefferson a indiqué ce mode étrange de séparer
les nègres des blancs, un autre moyen a été trouvé auquel on ne
peut reprocher les mêmes inconvénients.

Une colonie de nègres affranchis a été fondée à Liberia sur la
côte d'Afrique (6e degré de latitude nord). [108]

Des sociétés philanthropiques se sont formées pour
l'établissement, la surveillance et l'entretien de cette colonie
qui déjà prospère. Au commencement de l'année 1834, elle contenait
trois mille habitants, tous nègres libres et affranchis, émigrés
des États-Unis.

Certes, si l'affranchissement universel des noirs était possible
et qu'on pût les transporter tous à Liberia, ce serait un bien
sans aucun mélange de mal. Mais le transport des affranchis,
d'Amérique en Afrique, pourra-t-il jamais s'exécuter sur un vaste
plan? Outre les frais de rachat que je suppose couverts, ceux de
transport seraient seuls considérables; on a reconnu que, pour
chaque nègre ainsi transporté, il en coûte 30 dollars (160 fr.),
ce qui pour 2 millions de nègres fait une somme de 318 millions de
francs à ajouter aux 1,200 millions précédents. Ainsi à mesure
qu'on pénètre dans le fond de la question on marche d'obstacle en
obstacle.

Maintenant je suppose encore résolues ces premières difficultés;
j'admets que d'une part le gouvernement de l'Union serait prêt à
faire, pour l'affranchissement des nègres du Sud, l'immense
sacrifice que j'ai indiqué, sans que les États du Nord, peu
intéressés, quant à présent, dans la question, s'y opposassent;
j'admets encore qu'il existe un moyen pratique de transporter la
population affranchie hors du territoire américain; ces obstacles
levés, il resterait encore à vaincre le plus grave de tous; je
veux parler de la volonté des États du Sud, au sein desquels sont
les esclaves.

Cinquième objection. -- D'après la constitution américaine,
l'abolition de l'esclavage dans les États du Sud ne pourrait se
faire que par un acte émané de la souveraineté de ces États, ou du
moins faudrait-il, si l'affranchissement des noirs était tenté par
le gouvernement fédéral, que les États particuliers intéressés y
consentissent. [109]

Or, j'ignore ce que pourront penser un jour et faire les États du
Sud; mais il me parait indubitable que, dans l'état actuel des
esprits et des intérêts, tous seraient opposés à
l'affranchissement des nègres; même avec la condition de
l'indemnité préalable.

Il est certain d'abord que la transition subite de l'état de
servitude des noirs à celui de liberté serait pour les possesseurs
d'esclaves un moment de crise dangereuse.

Vainement on objecte que les nègres recevant la liberté n'ont plus
de griefs contre la société, ni contre leurs maîtres, je réponds
qu'ils ont des souvenirs de tyrannie, et que le sort commun des
opprimés est de se soumettre pendant qu'ils sont faibles, et de se
venger quand ils deviennent forts; or, l'esclave n'est fort que le
jour où il devient libre.

Il n'est pas vraisemblable que les Américains habitants des États
à esclaves se soumettent de leur plein gré aux chances périlleuses
qu'entraînerait l'affranchissement des nègres, dans la vue
d'épargner à leurs arrière-neveux les dangers d'une lutte entre
les deux races.

Ils le feront d'autant moins que, outre le péril attaché à cette
mesure, leurs intérêts matériels en seraient lésés. Toutes les
richesses, toutes les fortunes des États du Sud, reposent, quant à
présent, sur le travail des esclaves; une indemnité pécuniaire,
quelque large qu'on la suppose, ne remplacerait point, pour le
maître, les esclaves perdus; elle placerait entre ses mains un
capital dont il ne saurait que faire. Plus tard sans doute de
nouvelles entreprises, de nouveaux modes d'exploitations, se
formeraient; mais la suppression des esclaves serait, pour la
génération contemporaine, la source d'une immense perturbation
dans les intérêts matériels.

On se demande s'il est croyable qu'une génération entière se
soumette à une pareille ruine pour le plus grand bien des
générations futures. -- Non, il est douteux même qu'elle se
l'imposât en présence de dangers actuels. Rien n'est plus
difficile à concevoir que l'abandon fait par une grande masse
d'hommes de leurs intérêts matériels, dans la vue d'éviter un
péril. Le péril présent n'est encore qu'un malheur à venir: le
sacrifice serait un malheur présent.

Mais, dit-on, ces objections sont évitées en grande partie, si, en
déclarant libres les enfants à naître des nègres, on maintient
dans la servitude les esclaves nés avant l'acte d'abolition. Dans
cette hypothèse, ceux qui abolissent l'esclavage conservent leurs
esclaves, et la génération qui souffre de l'affranchissement n'a
point connu un état meilleur.

Ce système affaiblit sans doute les objections, mais il ne les
détruit pas entièrement. N'est-ce pas jeter parmi les esclaves un
principe d'insurrection que de déclarer libres les enfants à
naître, tout en maintenant les pères dans la servitude? On
s'efforce à grand'peine de persuader au nègre esclave qu'il n'est
pas l'égal du blanc, et que cette inégalité est la source de son
esclavage; que deviendra cette fiction en présence d'une réalité
contraire? comment le nègre esclave obéira-t-il à côté de son
enfant, investi du droit de résister?

C'est d'ailleurs attribuer aux Américains du Sud un égoïsme
exagéré, que de supposer qu'en conservant intacts leurs droits,
ils anéantiront ceux de leurs enfants. Autant il serait surprenant
qu'ils fissent un grand sacrifice dans l'intérêt de générations
futures et éloignées, autant il faudrait s'étonner qu'ils
sacrifiassent à leur propre intérêt celui de leurs descendants
immédiats; car le sentiment paternel est presque de l'égoïsme. On
est donc sûr de trouver dans les pères autant de répugnance à
prendre une mesure ruineuse pour les enfants, qu'à faire un acte
qui les ruine eux-mêmes.

Ici cependant l'on m'oppose l'exemple des États du Nord de l'Union
qui ont aboli l'esclavage pour l'avenir, c'est-à-dire pour les
enfants à naître, en laissant esclaves tous ceux qui l'étaient
avant la loi; et l'on demande pourquoi les États du Sud ne
feraient pas de même.

À cet égard, la réponse semble facile. D'abord il est constant que
l'esclavage n'a jamais été établi dans le Nord sur une grande
échelle. Lorsque la Pennsylvanie, New York et les autres États du
Nord, ont aboli l'esclavage, il n'y avait dans leur sein qu'un
nombre minime d'esclaves. Pour ne citer qu'un exemple, New York a
aboli l'esclavage en 1799, et, à cette époque, il n'y avait que
trois esclaves sur cent habitants: on pouvait affranchir les
nègres, ou déclarer libres les enfants à naître, sans redouter
aucune conséquence fâcheuse d'un principe de liberté jeté
subitement parmi des esclaves. Les possesseurs de nègres ne
formaient qu'une fraction imperceptible de la population; alors
l'intérêt presque universel était qu'il n'y eût plus d'esclaves,
afin que rien ne déshonorât le travail, source de la richesse. En
abolissant la servitude des noirs pour l'avenir, les États du Nord
n'ont fait aucun sacrifice; la majorité, qui trouvait son profit à
cette abolition, a imposé la loi au petit nombre, dont l'intérêt
était contraire.

Maintenant, comment comparer aux États du Nord ceux du Sud, où les
esclaves sont égaux, quelquefois même supérieurs en nombre aux
hommes libres [110], et où, d'un autre côté, la majorité, pour ne
pas dire la totalité des habitants, est intéressée au maintien de
l'esclavage?

On voit que la dissemblance est, quant à présent, complète mais
n'est-il pas permis d'espérer dans l'avenir quelque changement
dans la situation des États du Sud, et ne peut-on pas admettre
qu'intéressés aujourd'hui à conserver l'esclavage, ils aient un
jour intérêt à l'abolir? J'ai la ferme persuasion que tôt ou tard
cette abolition aura lieu, et j'ai dit plus haut les motifs de ma
conviction; mais je crois également que l'esclavage durera
longtemps encore dans le Sud; et, à cet égard, il me parait utile
de résumer les différences matérielles qui rendent impossible
toute comparaison entre l'avenir du Sud et ce qui s'est passé dans
le Nord.

Il est incontestable que le froid des États du Nord est contraire
à la race africaine, tandis que la chaleur des pays du Sud lui est
favorable; dans les premiers elle languit et décroît, tandis
qu'elle prospère et multiplie dans les seconds.

Ainsi la population noire, qui tendait naturellement à diminuer
dans les États où l'esclavage est aboli, trouve, au contraire,
dans le climat des pays méridionaux, où sont aujourd'hui les
esclaves, une cause d'accroissement.

Dans le Nord, l'esclavage était évidemment nuisible au plus grand
nombre; les habitants du Sud sont encore dans le doute s'il ne
leur est pas nécessaire. L'esclavage dans le Nord n'a jamais été
qu'une superfluité; il est, au moins jusqu'à présent, pour le Sud,
une utilité. Il était, pour les hommes du Nord, un accessoire; il
se rattache, dans le Sud, aux moeurs, aux habitudes et à tous les
intérêts. En le supprimant, les États libres n'ont eu qu'une loi à
faire; pour l'abolir, les États à esclaves auraient à changer tout
un état social.

L'activité, le goût des hommes du Nord pour le travail, le zèle
religieux des presbytériens de la Nouvelle-Angleterre, le
rigorisme des quakers de la Pennsylvanie, et aussi une
civilisation très avancée, tout dans les États septentrionaux
tendait à repousser l'esclavage. Il n'en est point de même dans le
Sud; les États méridionaux ont des croyances, mais non des
passions religieuses; plusieurs d'entre eux, tels qu'Alabama,
Mississipi, la Géorgie, sont à demi barbares, et leurs habitants
sont, comme tous les hommes du Midi, portés par le climat à
l'indolence et à l'oisiveté. Ainsi l'esclavage n'est, jusqu'à
présent, combattu dans le Sud par aucune des causes qui, dans le
Nord, ont amené sa ruine.

Les États du Sud sont donc loin encore de l'affranchissement des
nègres.

Cependant, tout en conservant le présent, ils sont effrayés de
l'avenir. L'augmentation progressive du nombre des esclaves dans
leur sein est un fait bien propre à les alarmer; déjà, dans la
Caroline du Sud et dans la Louisiane, le nombre des noirs est
supérieur à celui des blancs [111], et la cause de l'augmentation
est plus grave encore, peut-être, que le fait même; la traite des
noirs avec les pays étrangers étant prohibée dans toute l'Union,
non-seulement par le gouvernement fédéral, mais encore par tous
les états particuliers, il s'ensuit que l'augmentation du nombre
des esclaves ne peut résulter que des naissances; or, le nombre
des blancs ne croissant point, dans les États du Sud, dans la même
proportion que celui même des nègres, il est manifeste que, dans
un temps donné, la population noire y sera de beaucoup supérieure
en nombre à la population blanche. [112]

Tout en voyant le péril qui se prépare, les États du Sud de
l'Union américaine ne font rien pour le conjurer; chacun d'eux
combat ou favorise l'accroissement du nombre des esclaves, selon
qu'il est intéressé actuellement à en posséder plus ou moins. Dans
le Maryland, dans le district de Colombie, dans la Virginie, où
commence à pénétrer le travail des hommes libres, on affranchit
beaucoup d'esclaves et on en vend autant qu'on peut aux États les
plus méridionaux. La Louisiane, la Caroline du Sud, le Mississipi,
la Floride, qui trouvent, jusqu'à ce jour, un immense profit dans
l'exploitation de leurs terres par les esclaves, n'en
affranchissent point et s'efforcent d'en acquérir sans cesse de
nouveaux. Il arrive fréquemment que, effrayés de l'avenir, ces
États font des lois pour défendre l'achat de nègres dans les
autres pays de l'Union. Comme je traversais la Louisiane (1832),
la législature venait de rendre un décret pour interdire tout
achat de nègres dans les États limitrophes; mais, en général, ces
lois ne sont point exécutées. Souvent les législateurs sont les
premiers à y contrevenir; leur intérêt privé de propriétaire leur
fait acheter des esclaves, dont ils ont défendu le commerce dans
un intérêt général.

En résumé, quand on considère le mouvement intellectuel qui agite
le monde; la réprobation qui flétrit l'esclavage dans l'opinion de
tous les peuples; les conquêtes rapides qu'ont déjà faites, aux
États-Unis, les idées de liberté sur la servitude des noirs; les
progrès de l'affranchissement qui, sans cesse, gagne du Nord au
Sud; la nécessité où seront tôt ou tard les États méridionaux de
substituer le travail libre au travail des esclaves, sous peine
d'être inférieurs aux États du Nord; en présence de tous ces
faits, il est impossible de ne pas prévoir une époque plus ou
moins rapprochée, à laquelle l'esclavage disparaîtra tout à fait
de l'Amérique du Nord.

Mais comment s'opérera cet affranchissement? quels en seront les
moyens et les conséquences? quel sera le sort des maîtres et des
affranchis? c'est ce que personne n'ose déterminer à l'avance.

Il y a en Amérique un fait plus grave peut-être que l'esclavage;
c'est la race même des esclaves. La société américaine,avec ses
nègres se trouve dans une situation toute différente des sociétés
antiques qui eurent des esclaves. La couleur des esclaves
américains change toutes les conséquences de l'affranchissement.
L'affranchi blanc, n'avait presque plus rien de l'esclave.
L'affranchi noir n'a presque rien de l'homme libre; vainement les
noirs reçoivent la liberté; ils demeurent esclaves dans l'opinion.
Les moeurs sont plus puissantes que les lois; le nègre esclave
passait pour un être inférieur ou dégradé; la dégradation de
l'esclave reste à l'affranchi. La couleur noire perpétue le
souvenir de la servitude et semble former un obstacle éternel au
mélange des deux races.

Ces préjugés et ces répugnances sont tels que dans les États du
Nord les plus éclairés, l'antipathie qui sépare une race de
l'autre, demeure toujours la même, et, ce qui est digne de
remarque, c'est que plusieurs de ces États consacrent dans leurs
lois l'infériorité des noirs.

On conçoit aisément que, dans les États à esclaves, les nègres
affranchis ne soient pas traités entièrement comme les hommes
libres de couleur blanche; ainsi on lira sans étonnement cet
article d'une loi de la Louisiane, qui porte:

«Les gens de couleur libres ne doivent jamais insulter ni frapper
les blancs, ni prétendre s'égaler à eux; au contraire, ils doivent
leur céder le pas partout, et ne leur parler ou leur répondre
qu'avec respect, sous peine d'être punis de prison, suivant la
gravité des cas.» [113]

On ne sera pas plus surpris de voir prohibé dans les États à
esclaves tout mariage entre des personnes blanches et gens de
couleur libres ou esclaves. [114]

Mais ce qui paraîtra peut-être plus extraordinaire, c'est que,
même dans les États du Nord, le mariage entre blancs et personnes
de couleur ait été pendant longtemps interdit par la loi même.
Ainsi, la loi de Massachusetts déclarait nul un pareil mariage et
prononçait une amende contre le magistrat qui passait l'acte. [115]
Cette loi n'a été abolie qu'en 1830.

Du reste, lorsque la défense n'est pas dans la loi, elle est
toujours la même dans les moeurs; une barrière d'airain est
toujours interposée entre les blancs et les noirs.

Quoique vivant sur le même sol et dans les mêmes cités, les deux
populations ont une existence civile distincte. Chacune a ses
écoles, ses églises, ses cimetières. Dans tous les lieux publics
où il est nécessaire que toutes deux soient présentes en même
temps, elles ne se confondent point; des places distinctes leur
sont assignées. Elles sont ainsi classées dans les salles des
tribunaux, dans les hospices, dans les prisons. La liberté dont
jouissent les nègres n'est pour eux la source d'aucun des
bienfaits que la société procure. Le même préjugé qui les couvre
de mépris leur interdit la plupart des professions. On ne saurait
se faire une idée exacte des difficultés que doit vaincre un nègre
pour faire sa fortune aux États-Unis; il rencontre partout des
obstacles et nulle part des appuis. Aussi la domesticité est-elle
la condition du plus grand nombre des nègres libres.

Dans la vie politique, la séparation est encore plus profonde.
Quoique admissibles en principe aux emplois publics, ils n'en
possèdent aucun; il n'y a pas d'exemple d'un nègre ou d'un mulâtre
remplissant aux États-Unis une fonction publique. Les lois des
États du Nord reconnaissent en général aux gens de couleur libres
des droits politiques pareils à ceux des blancs; mais nulle part
on ne leur permet d'en jouir. Les gens de couleur libres de
Philadelphie ayant voulu, il y a quelque temps, exercer leurs
droits politiques à l'occasion d'une élection, furent repoussés
avec violence de la salle où ils venaient pour déposer leurs
suffrages, et il leur fallut renoncer à l'exercice d'un droit dont
le principe ne leur était pas contesté. Depuis ce temps, ils n'ont
point renouvelé cette prétention si légitime. Il est triste de le
dire, mais le seul parti qu'ait à prendre la population noire
ainsi opprimée, c'est de se soumettre et de souffrir la tyrannie
sans murmure. Dans ces derniers temps, des hommes animés de
l'intention la plus pure et des sentiments les plus
philanthropiques ont tenté d'arriver à la fusion des noirs avec
les blancs, par le moyen des mariages mutuels. Mais ces essais ont
soulevé toutes les susceptibilités de l'orgueil américain et
abouti à deux insurrections dont New York et Philadelphie furent
le théâtre au mois de juillet 1834. Toutes les fois que les nègres
affranchis manifestent l'intention directe ou indirecte de
s'égaler aux blancs, ceux-ci se soulèvent aussitôt en masse pour
réprimer une tentative aussi audacieuse. Ces faits se passent
pourtant dans les États les plus éclairés, les plus religieux de
l'Union, et où depuis longtemps l'esclavage est aboli. Qui
douterait maintenant que la barrière qui sépare les deux races ne
soit insurmontable?

En général, les nègres libres du Nord supportent patiemment leur
misère: mais croit-on qu'ils se soumissent à tant d'humiliations
et à tant d'injustices s'ils étaient plus nombreux? Ils ne forment
dans les États du Nord qu'une minorité imperceptible.
Qu'arriverait-il, s'ils étaient, comme dans le Sud, en nombre ou
supérieur aux blancs? Ce qui de nos jours se passe dans le Nord
peut faire pressentir l'avenir du Sud. S'il est vrai que les
tentatives généreuses faites pour transporter d'Amérique en
Afrique les nègres affranchis ne puissent jamais conduire qu'à des
résultats partiels, il est malheureusement trop certain qu'un jour
les États du Sud de l'Union recèleront dans leur sein deux races
ennemies, distinctes par la couleur, séparées par un préjugé
invincible, et dont l'une rendra à l'autre la haine pour le
mépris. C'est là, il faut le reconnaître, la grande plaie de la
société américaine.

Comment se résoudra ce grand problème politique? Faut-il prévoir
dans l'avenir une crise d'extermination? Dans quel temps? Quelles
seront les victimes? Les blancs du Sud étant en possession des
forces que donnent la civilisation et l'habitude de la puissance,
et certains d'ailleurs de trouver un appui dans les États du Nord,
où la race noire s'éteint, faut-il en conclure que les nègres
succomberont dans la lutte, si une lutte s'engage? Personne ne
peut répondre à ces questions. On voit se former l'orage, on
l'entend gronder dans le lointain; mais nul ne peut dire sur qui
tombera la foudre.

Tableaux comparatifs de la population libre et de la population
esclave aux États-unis depuis 1790 jusqu'en 1830.

Nº 1 -- 1790

Nom des États     Population libre
en 1790     Population esclave
en 1790     Proportion des esclaves à la population libre.
Maine,549   «     «
New Hampshire,855 1/2 sur mille
Vermont,542 s. 10,000
Massachusetts,787 «     «
Rhode-Island,825 s. mille
Connecticut,187,759 s. mille
New York,796,324 s. 100
New Jersey,716,423 s. 100
Pensylvanie,136,737 s. mille
Delaware,207,887 s. 100
Maryland,092,036 s. 100
Virginie,183,427 s. 100
Caroline du Nord,379,572 s. 100
Caroline du Sud,979,094 s. 100
Géorgie,284,264 s. 100
Alabama     «     «     «
Mississipi  «     «     «
Louisiane   «     «     «
Tennessee   «     «     «
Kentucky,847,830 s. 100
Ohio  «     «     «
Indiana     «     «     «
Illinois    «     «     «
Missouri    «     «     «
Dist. de Colombie «     «     «
Floride     «     «     «
Michigan    «     «     «
Arkansas    «     «     «
TOTAL ,231,429 [116],807

OBSERVATIONS:
En 1790, les États qui ont le plus d'esclaves sont:
1.- Caroline du Sud escl. sur 100 hab.
2.- Virginie escl. sur 100 hab.
3.- Géorgie escl. sur 100 hab.
4.- Maryland escl. sur 100 hab.
5.- Caroline du Nord escl. sur 100 hab.
6.- Kentucky escl. sur 100 hab.

Déjà, en 1790, il n'y a plus d'esclaves dans le Massachusetts,
dans le Maine; et l'on n'en compte plus que 7 sur 100 dans l'État
de New York, et 9 sur 1,000 dans la Pennsylvanie. À l'égard des
États du Sud, où l'on n'en voit point figurer, leur absence tient
à deux causes: la première, pour quelques-uns, c'est le défaut de
documents statistiques, par exemple, pour la Louisiane, qui alors
ne faisait pas partie des États-Unis; la seconde pour certains
autres, c'est le manque d'habitants, comme pour Missouri,
Arkansas, etc.

C'est ici le lieu de faire observer qu'à cette époque l'esclavage,
qui s'éteint dans le Nord, n'est pas encore né dans quelques pays
du Sud. On le verra bientôt paraître et se développer dans ces
derniers, tandis qu'il a disparu dans les autres pour n'y plus
revenir.

Nº 2 -- 1800

Nom des États     Population libre
en 1800 [117]  Population esclave
en 1800 [118]  Proportion des esclaves à la population libre.

Maine,719   «     «
New Hampshire,850 sur 100,000
Vermont,465 «     «
Massachusetts,845 «     «
Rhode-Island,741 s. 1,000
Connecticut,051 s. 1,000
New York,707,343 s. 1,000
New Jersey,727,422 s. 100
Pensylvanie,839,706 s. 1,000
Delaware,120,153 s. 100
Maryland,189,635 s. 100
Virginie,404,796 s. 100
Caroline du Nord,807,296 s. 100
Caroline du Sud,440,151 s. 100
Géorgie,282,404 s. 100
Alabama,361,489 s. 100
Mississipi  «     «     «
Louisiane   «     «     «
Tennessee,118,584 s. 100
Kentucky,925,348 s. 100
Ohio,365    «     «
Indiana,516 s. 100
Illinois    «     «
Missouri    «     «     «
Dist. de Colombie,849,244 s. 100
Floride     «     «     «
Michigan    «     «
Arkansas    «     «     «
TOTAL ,412,884 [119],041

OBSERVATIONS:
Classement des États qui ont le plus d'esclaves.
1.-Caroline du Sudescl. sur 100 hab.
2.-Virginie et Alabama escl. sur 100 hab.
3.-Géorgie escl. sur 100 hab.
4.-Maryland escl. sur 100 hab.
5.-Caroline du Nord escl. sur 100 hab.
6.-Dist. de Colombie escl. sur 100 hab.
7.-Tennessee escl. sur 100 hab.
8.-Delaware escl. sur 100 hab.
9.-New Jersey escl. sur 100 hab.
10.-New York escl. sur 100 hab.
11.-Indiana escl. sur 100 hab.
12.-Kentucky escl. sur 100 hab.

Progression du nombre des esclaves dans les différents États:

La Caroline du Nord de 1790 à 1800, a gagné 2 esclaves sur 100
habitants. La Géorgie 1 sur 100 habitants.

Le nombre des esclaves est stationnaire dans la Caroline du Sud et
dans le New Jersey.

Il est en déclin dans les États suivants:

Le Kentucky en a perdu 8 sur 100 habitants,
Le Delaware 5 sur 100 habitants,
L'État de New York 4 sur 100 habitants,
Le Maryland 2 sur 100 habitants,
La Virginie 1 sur 100 habitants.

NOTA. On voit paraître des esclaves dans trois nouveaux États,
Alabama, Tennessee et Indiana; mais on ne peut faire à leur égard
aucune observation, attendu que le chiffre de population de 1790
est inconnu.

Nº 3 -- 1810

Nom des États     Population libre
en 1810 [120]  Population esclave
en 1810 [121]  Proportion des esclaves à la population libre.
Maine,705   «     «
New Hampshire,460 «     «
Vermont,895 «     «
Massachusetts,040 «     «
Rhode-Island,828 s. 10,000
Connecticut,632 s. 10,000
New York,032,017 s. 1,000
New Jersey,706,851 s. 100
Pensylvanie,296 s. 10,000
Delaware,497,177 s. 100
Maryland,044,502 s. 100
Virginie,104,518 s. 100
Caroline du Nord,676,824 s. 100
Caroline du Sud,750,365 s. 100
Géorgie,215,218 s. 100
Alabama et Mississipi,270,088 s. 100
Louisiane,296,660 s. 100
Tennessee,192,535 s. 100
Kentucky,950,561 s. 100
Ohio,760    «     «
Indiana,283 s. 1,000
Illinois,114 s. 1,000
Missouri,772,011 s. 100
Dist. de Colombie,628,395 s. 100
Floride     «     «     «
Michigan,762      «     «
Arkansas,062      «     «
TOTAL ,048,850 [122],191,394

OBSERVATIONS:
Classement des États qui ont le plus d'esclaves.
1.-Caroline du Sud escl. sur 100 hab.
2.-Louisiane escl. sur 100 hab.
3.-Alabama, Mississipi escl. sur 100 hab.
4.-Géorgie escl. sur 100 hab.
5.-Virginie escl. sur 100 hab.
6.-Caroline du Nord escl. sur 100 hab.
7.-Maryland escl. sur 100 hab.
8.-Dist. de Colombie escl. sur 100 hab.
9.-Kentucky escl. sur 100 hab.
10.-Tennessee escl. sur 100 hab.
11.-Missouri escl. sur 100 hab.
12.-Illinois escl. sur 100 hab.
13.-Delaware escl. sur 100 hab.
14.-New Jersey escl. sur 100 hab.

De 1800 à 1810, la Géorgie, Alabama et Mississipi ont gagné 5
esclaves sur 100 habitants,
La Caroline du Sud et le Tennessee 4 sur 100 habitants,
La Virginie, 3 sur 100 habitants,
La Caroline du Nord 2 sur 100 habitants,
Le Kentucky 1 sur 100 habitants.

Le nombre des esclaves est stationnaire dans le district de
Colombie.

Il décroît dans les États suivants:

Le Delaware en a perdu 4 sur 100 habitants,
Le New Jersey 2 sur 100 habitants,
Le Maryland 1 sur 100 habitants.

L'esclavage disparaît presque entièrement des États de New York et
de Pennsylvanie, où il ne figure plus que pour quelques fractions
imperceptibles.

NOTA. À cette période, on voit naître deux nouveaux États,
Illinois et Missouri. L'esclavage qui s'établit dans les deux
s'éteindra presque aussitôt dans le premier, mais il va s'étendre
dans le second. En même temps on voit paraître sur la scène l'État
d'Ohio, qui, presqu'île sa naissance, a déjà 230,760 habitants et
pas un esclave. La loi de l'État a dès l'origine proscrit
l'esclavage. Le Missouri, qui pouvait aisément se passer
d'esclaves, regrettera longtemps de n'avoir pas imité l'Ohio.

Nº 4 -- 1820

Nom des États     Population libre
en 1820 [123]  Population esclave
en 1820 [124]  Proportion des esclaves à la population libre.
Maine,335   «     «
New Hampshire,161 «     «
Vermont,764 «     «
Massachusetts,287 «     «
Rhode-Island,011 sur 10,000
Connecticut,151 s. 10,000
New York,362,724,088 s. 1,000
New Jersey,018,557 s. 100
Pensylvanie,049,102 s. 10,000
Delaware,240,509 s. 100
Maryland,952,398 s. 100
Virginie,213,153 s. 100
Caroline du Nord,812,017 s. 100
Caroline du Sud,266,475 s. 100
Géorgie,333,656 s. 100
Alabama et Mississipi,656,693 s. 100
Louisiane,343,064 s. 100
Tennessee,696,107 s. 100
Kentucky,585,732 s. 100
Ohio,317    «     «
Indiana,988 s. 10,000
Illinois,211 s. 1,000
Missouri,662,222 s. 100
Dist. de Colombie,164,377 s. 100
Floride     «     «     «
Michigan    «     «     «
Arkansas,656,617 s. 100
TOTAL ,100,067 [125],538,064

OBSERVATIONS:
Classement des États qui ont le plus d'esclaves.
1.- Caroline du Sud escl. sur 100 hab.
2.- Louisiane escl. sur 100 hab.
3.- Géorgie escl. sur 100 hab.
4.- Virginie escl. sur 100 hab.
5.- Alabama, Mississipi escl. sur 100 hab.
6.- Caroline du Nord escl. sur 100 hab.
7.- Maryland escl. sur 100 hab.
8.- Kentucky escl. sur 100 hab.
9.- Tennessee, Dist. de Colombie escl. sur 100 hab.
10.- Missouri escl. sur 100 hab.
11.- Arkansas escl. sur 100 hab.
12.- Delaware escl. sur 100 hab.
13.- New Jersey escl. sur 100 hab.
14.- Illinois escl. sur mille hab.

De 1810 à 1820, la Caroline du Sud a gagné 4 esclaves sur 100
habitants,
La Géorgie et le Kentucky 3 sur 100 habitants,
La Caroline du Nord et le Tennessee 2 sur 100 habitants.

Le nombre des esclaves est stationnaire dans la Louisiane, le
Missouri et le Delaware.

Le nombre des esclaves décroît dans les États suivants:

Alabama et Mississipi en ont perdu 5 sur 100 habitants,
Le Maryland et le D. de Colombie 3 sur 100 habitants,
La Virginie et le New Jersey 1 sur 100 habitants.

Il apparaît dans l'État naissant d'Arkansas.

Nº 5 -- 1830

Nom des États     Population libre
en 1830 [126]  Population esclave
en 1830 [127]  Proportion des esclaves à la population libre.
Maine,955 sur 200,000
New Hampshire,328 s. 100,000
Vermont,652 «     «
Massachusetts,408 s. 600,000
Rhode-Island,199 s. 10,000
Connecticut,650 s. 10,000
New York,918,533 s. 100,000
New Jersey,569,254 s. 1,000
Pensylvanie,347,830 s. 10,000
Delaware,456,292 s. 100
Maryland,046,046 s. 100
Virginie,654,654 s. 100
Caroline du Nord,386,601 s. 100
Caroline du Sud,784,401 s. 100
Géorgie,292,531 s. 100
Alabama,978,549 s. 100
Mississipi,062,659 s. 100
Louisiane,151,588 s. 100
Tennessee,301,603 s. 100
Kentucky,704,213 s. 100
Ohio,903    «     «
Indiana,031 «     «
Illinois,455      «     «[128]
Missouri,364,081 s. 100
Dist. de Colombie,715,119 s. 100
Floride,229,501 s. 100
Michigan,607 s. 1,000
Arkansas,812,576 s. 100
TOTAL , 856,988 [129],009,031

OBSERVATIONS:
Classement des États qui ont le plus d'esclaves.
1.- Caroline du Sudescl. sur 100 hab.
2.- Louisianeescl. sur 100 hab.
3.- Mississipiescl. sur 100 hab.
4.- Florideescl. sur 100 hab.
5.- Géorgieescl. sur 100 hab.
6.- Virginieescl. sur 100 hab.
7.- Alabamaescl. sur 100 hab.
8.- Caroline du Nordescl. sur 100 hab.
9.- Kentuckyescl. sur 100 hab.
10.- Marylandescl. sur 100 hab.
11.- Tennesseeescl. sur 100 hab.
12.- Missouriescl. sur 100 hab.
13.- Dist. de Colombieescl. sur 100 hab.
14.- Arkansas Terr.escl. sur 100 hab.
15.- Delawareescl. sur 100 hab.
16.- New Jerseyescl. sur mille hab.

OBSERVATIONS:
Classement des États qui ont le plus d'esclaves.
1.- Caroline du Sudescl. sur 100 hab.
2.- Louisianeescl. sur 100 hab.
3.- Mississipiescl. sur 100 hab.
4.- Florideescl. sur 100 hab.
5.- Géorgieescl. sur 100 hab.
6.- Virginieescl. sur 100 hab.
7.- Alabamaescl. sur 100 hab.
8.- Caroline du Nordescl. sur 100 hab.
9.- Kentuckyescl. sur 100 hab.
10.- Marylandescl. sur 100 hab.
11.- Tennesseeescl. sur 100 hab.
12.- Missouriescl. sur 100 hab.
13.- Dist. de Colombieescl. sur 100 hab.
14.- Arkansas Terr.escl. sur 100 hab.
15.- Delawareescl. sur 100 hab.
16.- New Jerseyescl. sur mille hab.

De 1820 à 1830, le Mississipi a gagné 11 esclaves sur 100
habitants,
La Louisiane 6 sur 100 habitants,
La Caroline du Sud et Arkansas 3 sur 100 habitants,
Le Kentucky et le Missouri 2 sur 100 habitants,
La Caroline du Nord et le Tennessee 1 sur 100 habitants.

Le nombre des esclaves est stationnaire dans Alabama.

Il décroît dans les États suivants:

Le district de Colombie en a perdu 4 sur 100 habitants,
Le Maryland 3 sur 100 habitants,
La Géorgie et le Delaware 2 sur 100 habitants,
La Virginie 1 sur 100 habitants.

Pour la première fois nous possédons sur la Floride un chiffre
statistique qui nous donne pour cet État, 44 esclaves sur 100
habitants.

En parcourant les divers tableaux qui précèdent, on voit
l'esclavage faire d'inutiles efforts pour s'établir dans le Nord.
Il décroît rapidement dans tous les États situés au-dessus du 40e
degré de latitude. Dans les États situés entre le 40e et le 36e
degré de latitude, il est presque stationnaire; cependant là
encore il est en déclin. Il se développe au contraire et s'accroît
rapidement dans la plupart des États situés entre le 34e et le 30e
degré. Déjà dans la Caroline du Sud et dans la Louisiane le nombre
des esclaves surpasse celui des hommes libres.



Deuxième partie:
Note sur le mouvement religieux aux États-Unis

J'ai souvent, dans le cours de cet ouvrage, parlé des différentes
sectes religieuses qui existent aux États-Unis. Tantôt j'ai
signalé les sentiments qui animent les congrégations entre elles,
tantôt j'ai fait allusion à leur grand nombre; une autre fois,
j'ai essayé de montrer l'influence des idées religieuses sur le
maintien des institutions politiques.

Afin de mettre davantage en lumière les divers points de vue que
j'ai présentés, je crois devoir placer sous les yeux du lecteur
une esquisse fort abrégée du mouvement religieux aux États-Unis.

Les principales sectes religieuses établies dans l'Amérique du
Nord sont celles des méthodistes, anabaptistes, catholiques,
presbytériens, épiscopaux, quakers ou amis, universalistes,
congrégationalistes, unitaires, réformés hollandais, réformés
allemands, moraves, luthériens, évangélistes, etc. Les
anabaptistes se divisent eux-mêmes en calvinistes ou associés,
mennonites, émancipateurs, tunkers, etc. La congrégation
protestante la plus nombreuse est celle des méthodistes; elle
comptait cinq cent cinquante mille membres au commencement de
l'année 1834. On ne possède point le chiffre exact des membres des
autres communions.

J'examinerai d'abord les rapports des différents cultes entre eux,
et en second lieu les rapports de tous les cultes avec l'État.

§ I. Rapport des cultes entre eux.

À cet égard, il faut d'abord, dans les sectes religieuses,
distinguer les membres de la congrégation de ses ministres.

On voit en général régner parmi les membres des diverses
communions une harmonie parfaite; la bienveillance mutuelle qu'ont
les Américains entre eux n'est point altérée par la divergence des
croyances religieuses. La prospérité d'une congrégation,
l'éloquence d'un prédicateur, inspirent bien aux autres
communautés qui sont moins heureuses, ou dont les orateurs sont
moins brillants, quelques sentiments de jalousie; mais ces
impressions sont éphémères, et ne laissent après elles aucune
amertume: la rivalité ne va point jusqu'à la haine.

À l'égard des ministres de cultes opposés, ce serait trop que de
dire qu'ils sont hostiles les uns aux autres; mais on peut avancer
du moins qu'il existe entre eux des rapports peu bienveillants; la
raison principale en est que le plus ou le moins de succès de
leurs églises n'est pas seulement pour eux une question d'amour-
propre, mais que c'est aussi une question d'intérêt. En général,
les émoluments du ministre sont plus ou moins considérables, selon
l'importance de la société qu'il dirige. Je parle ici seulement
des cultes protestants qui forment, en Amérique, la religion du
plus grand nombre. Les ministres protestants ne constituent point
un clergé soumis à des règles hiérarchiques et à la surveillance
d'on pouvoir supérieur; la seule autorité dont ils dépendent est
celle de la communauté qui les a élus; or rien ne gêne dans ses
choix la congrégation qui cherche un ministre. Elle peut adopter
qui il lui plaît. Le candidat n'a besoin de prendre aucun degré en
théologie, ni de subir aucun examen, ni de se livrer à aucune
étude spéciale pour acquérir l'aptitude aux fonctions
ecclésiastiques: tel est le droit. En fait, on soumet à une sorte
d'épreuve presque tous ceux qui prétendent à exercer le saint
ministère. Il existe dans toutes les grandes villes une réunion de
personnes éclairées dont la mission est d'examiner les aspirants.
Celui qui se présente prononce un sermon, et l'assemblée lui
délivre un certificat analogue à son succès; en général, il
obtient ce certificat dans les termes les plus favorables. Muni de
cette pièce, il s'offre une congrégation religieuse qui a besoin
de ministre, et qui aussitôt l'admet en cette qualité; quelquefois
même on ne lui demande aucune justification; il annonce une grande
piété et un zèle ardent pour la religion, lève les yeux au ciel en
se frappant la poitrine, et, sur ces démonstrations qui ne sont
pas toujours sincères, la réunion des particuliers qui veulent
avoir un prédicateur le déclarent ministre.

Cette facilité d'arriver au sacerdoce parmi les Américains imprime
au ministère protestant un cachet particulier; il en résulte que
tout individu peut, sans aucune préparation ni étude préalable, se
faire homme d'église. Le ministère religieux devient une carrière
dans laquelle on entre à tout âge, dans toute position et selon
les circonstances. Tel que vous voyez à la tête d'une congrégation
respectable a commencé par être marchand; son commerce étant
tombé, il s'est fait ministre; cet autre a débuté par le
sacerdoce, mais dès qu'il a eu quelque somme d'argent à sa
disposition, il a laissé la chaire pour le négoce. Aux yeux d'un
grand nombre, le ministère religieux est une véritable carrière
industrielle. Le ministre protestant n'offre aucun trait de
ressemblance avec le curé catholique. En général, celui-ci se
marie à sa paroisse; sa vie tout entière se passe au milieu des
mêmes personnes, sur lesquelles il exerce non-seulement
l'influence de son caractère sacré, mais encore l'ascendant de ses
vertus; il ne fait point un métier: il accomplit un devoir. --
L'existence du ministre protestant est au contraire
essentiellement mobile: rien ne l'enchaîne dans une congrégation,
dès que son intérêt l'appelle dans une autre; il appartient de
droit à la communauté qui le paie le mieux. Comme je traversais le
Canada, où la religion catholique est dominante, on me cita
l'exemple d'un curé qui, ne voulant point se séparer de ses
paroissiens, venait de refuser l'épiscopat; plus d'un ministre
méthodiste on anabaptiste abandonnerait bientôt son église s'il y
avait cent dollars de plus à gagner dans une autre. Rien n'est
plus rare que de voir un ministre protestant à cheveux blancs. Le
but principal que poursuit l'Américain dans le sacerdoce, c'est
son bien-être, celui de sa femme, de ses enfants: quand il a
matériellement amélioré sa condition, le but est atteint; il se
retire des affaires. L'âge arrivant, il se repose.

La conséquence de ces faits est facile à déduire. Les rapports
qu'ont entre eux les ministres des différentes sectes protestantes
sont pareils aux relations qu'entretiennent des gens de
professions semblables. Ils ne cherchent pas à se nuire
mutuellement, parce que c'est un principe utile à tous, que chacun
doit exercer librement son industrie; mais ils soutiennent une
véritable concurrence, et il en résulte des froissements
d'intérêts privés qui, nécessairement, suscitent dans l'âme de
ceux qui les éprouvent des sentiments peu chrétiens. Le lecteur
comprendra facilement que je n'entends point appliquer à tous les
ministres protestants d'Amérique le caractère industriel que je
viens de peindre ici; j'en ai rencontré plusieurs dont la foi
sincère et le zèle ardent ne pouvaient se comparer qu'à leur
charité, et à leur désintéressement des choses temporelles; mais
je présente ici des traits applicables au plus grand nombre.

J'ai dit qu'on voit régner entre tous les membres des diverses
congrégations religieuses une grande bienveillance, et que les
petites passions que font naître le succès de l'une, la décadence
de l'autre, se réduisent à quelques mouvements d'amour-propre
satisfait ou mécontent, sans jamais s'élever jusqu'à la haine. Il
existe cependant deux exceptions à ce fait général.

La première est le sentiment des protestants, et notamment des
presbytériens envers les catholiques.

Au milieu des sectes innombrables qui existent aux États Unis, le
catholicisme est le seul culte dont le principe soit contraire à
celui des autres. Il prend son point de départ dans l'autorité;
les autres procèdent de la raison. Le catholicisme est le même en
Amérique que partout; il reconnaît entièrement la suprématie de la
cour de Rome, non-seulement pour ce qui intéresse les dogmes de la
foi, mais encore pour tout ce qui concerne l'administration de
l'Église. Les États-Unis sont divisés en onze diocèses, pour
chacun desquels il y a un évêque [130].

Lorsqu'un évêché est vacant, le clergé se rassemble, choisit des
candidats, et transmet leurs noms au pape, qui a la complète
liberté d'élection. Il pourrait nommer le dernier sur la liste; en
général, il choisit celui qu'on présente en premier ordre, mais il
n'est pas sans exemple qu'il ait agi autrement. Ce sont les
évêques qui nomment les curés; et la communauté des fidèles ne
prend aucune part à ces élections.

L'État ne se mêlant en rien des affaires religieuses, tous les
membres de la société catholique contribuent selon leur fortune au
soutien du clergé et aux besoins du culte. Le moyen généralement
employé pour subvenir à ces dépenses est de faire payer une
rétribution assez considérable à tous ceux qui, dans l'enceinte de
l'église, occupent les bancs. [131]

De pareils frais ne pouvant être supportés que par les riches, les
pauvres sont admis gratis dans l'église, où ils occupent des
places qui leur sont réservées. Quand les fonds provenant de la
location des bancs ne suffisent pas, on a recours à des taxes
extraordinaires que la communauté catholique n'hésite jamais à
s'imposer.

L'unité du catholicisme, le principe de l'autorité dont il
procède, l'immobilité de ses doctrines au milieu des sectes
protestantes qui se divisent, et de leurs théories qui sont
contraires entre elles, quoique partant d'un principe commun, qui
est le droit de discussion et d'examen; toutes ces causes tendent
à exciter parmi les protestants quelques sentiments hostiles
envers les catholiques.

La religion catholique a encore un caractère qui lui est propre,
et qui vient aggraver ces dispositions ennemies; je veux parler du
prosélytisme.

Dans le Maryland, les principaux collèges d'éducation sont entre
les mains de prêtres ou de religieuses catholiques, et la plupart
des élèves sont protestants. Les directeurs de ces établissements
apportent sans doute une grande réserve dans leurs moyens
d'influence sur l'esprit des élèves; mais cette influence est
inévitable. Elle est encore plus sûrement exercée dans les
institutions de jeunes filles.

Le clergé catholique ne s'oppose jamais au mariage des catholiques
avec des protestants. On a remarqué en Amérique que les premiers
n'abandonnent jamais leur religion pour prendre celle de leur
femme protestante, et il n'est pas rare que les protestants mariés
à des femmes catholiques adoptent la religion de celles-ci. Dans
tous les cas, lorsque la femme est catholique, les enfants le sont
aussi, parce que c'est la femme qui élève les enfants. Partout,
aux États-Unis, le culte catholique fait les mêmes efforts pour se
propager. Il se trouve par là en opposition directe de principes
avec certaines sectes qui considèrent le prosélytisme comme
affectant la liberté de conscience (par exemple les quakers), et
il est l'adversaire de toutes.

Le catholicisme attire à lui des partisans, non-seulement par le
zèle de ses ministres, mais encore par la nature même de sa
doctrine. Il convient tout à la fois aux esprits supérieurs qui
vont se reposer de leurs doutes au sein de l'autorité, et aux
intelligences communes incapables de se choisir des croyances, et
qui n'auront jamais de principes si on ne leur donne une religion
toute faite. Le catholicisme semble, par cette seule raison, le
meilleur culte du plus grand nombre. À la différence des
congrégations protestantes, qui forment comme des sociétés
choisies, et dont les membres sont en général de même rang et de
même position sociale, les églises catholiques reçoivent
indistinctement des personnes de toutes classes et de toutes
conditions. Dans leur sein le pauvre est l'égal du riche,
l'esclave du maître, le nègre du blanc; c'est la religion des
masses.

On peut ajouter à toutes ces causes un fait qui doit
nécessairement influer sur la destinée du catholicisme aux États-
Unis: c'est la moralité du clergé catholique dans ce pays. Je ne
puis m'empêcher, à ce sujet, de rapporter les propres paroles d'un
écrivain anglais, que j'ai déjà eu l'occasion de citer. Voici dans
quels termes le colonel Hamilton, qui est protestant, parle du
clergé catholique des États-Unis:»Tout ce que j'ai appris, dit-il,
du zèle des prêtres catholiques dans ce pays est vraiment
exemplaire. Jamais ces ministres saints n'oublient que l'être le
plus hideux dans sa forme contient une âme qui l'ennoblit, aussi
précieuse à leurs yeux que celle du souverain pontife auquel ils
obéissent... Se dépouillant de tout orgueil de caste, ils se
mêlent aux esclaves, et comprennent mieux leurs devoirs envers les
malheureux que tous les autres ministres chrétiens. Je ne suis pas
catholique; mais aucun préjugé ne m'empêchera de rendre justice à
des prêtres, dont le zèle n'est excité par aucun intérêt temporel;
qui passent leur vie dans l'humilité, sans autre souci que de
répandre les vérités de la religion, et de consoler toutes les
misères de l'humanité.» [132]

Il paraît bien constant qu'aux États-Unis le catholicisme est en
progrès, et que sans cesse il grossit ses rangs, tandis que les
autres communions tendent à se diviser. Aussi est-il vrai de dire
que, si les sectes protestantes se jalousent entre elles, toutes
haïssent le catholicisme, leur ennemi commun. Les presbytériens
sont ceux dont l'inimitié est la plus profonde; ils ont des
passions plus ardentes que tous les autres protestants, parce
qu'ils ont une foi plus vive; et le prosélytisme des catholiques
les irrite davantage, non qu'ils en blâment la théorie comme les
quakers, mais parce qu'ils le pratiquent eux-mêmes

Un événement grave, et dont le lecteur me pardonnera sans doute de
lui rapporter ici les détails, est venu récemment constater la
puissance des haines religieuses dont je viens de parler.

Il existe à une lieue de Boston, dans un village nommé
Charlestown, un couvent de religieuses catholiques dites
Ursulines. Cet établissement, consacré à l'éducation de la jeune
personne, jouit d'une grande réputation dans le Massachusetts, et
la plupart des jeunes filles qui s'y font admettre sont
protestantes. Les parents, chez lesquels la voix du sang est
souvent plus puissante que l'esprit de parti, font taire leurs
passions religieuses, et placent leurs enfants dans une
institution où ils croient trouver plus de garanties qu'en aucune
autre pour l'instruction et les bonnes moeurs. Cependant la
population du Massachusetts, foyer du puritanisme, est en masse
hostile aux catholiques, et voit avec inquiétude et jalousie qu'on
accorde à ceux-ci plus de confiance que n'obtiennent les
institutions protestantes.

Au mois d'août dernier, des personnes malveillantes firent courir
dans le public le bruit qu'une jeune religieuse s'était échappée
du couvent dont il s'agit; que les supérieures de la maison, à
l'aide de manoeuvres frauduleuses, étaient parvenues à l'y faire
rentrer; et qu'ensuite la jeune fille avait disparu sans qu'on sût
ce qu'elle était devenue.

Ce récit était une pure fiction. Il était bien vrai que, quelques
jours auparavant, l'une des pensionnaires de l'établissement
l'avait abandonné furtivement; mais elle y avait été ramenée par
l'évêque de Boston, sans qu'aucune contrainte ni physique ni
morale lui fût imposée. On l'avait laissée entièrement libre de
sortir du couvent si, après son retour, elle persistait dans son
premier dessein; et, profitant de cette liberté, elle avait en
effet quitté l'établissement.

Cependant le peuple accepte facilement les faits qui sont selon
ses passions. Le 11 août 1834, vers onze heures du soir, à un
signal convenu, une troupe d'hommes masqués, ou le visage teint de
noir, fondent sur le couvent des Ursulines, forcent les portes,
chassent violemment tous ses habitants, religieuses ou jeunes
filles, les jettent nues hors de leur demeure, et mettent le feu à
l'édifice, qui, en quelques heures, est complètement détruit par
les flammes. [133]

J'ai dit qu'il existe deux exceptions au principe de bienveillance
mutuelle qu'entretiennent les membres des différentes sectes aux
États-Unis. Je viens d'exposer la première, qui est l'hostilité
des protestants contre les catholiques; la seconde est l'hostilité
de toutes les sectes chrétiennes contre les unitaires.

Les unitaires sont les philosophes des États-Unis. Tout le monde,
en Amérique, est forcé par l'opinion de tenir à un culte:
l'unitairianisme est en général la religion de ceux qui n'en ont
point. En France, la philosophie du dix-huitième siècle attaqua,
masque levé, la religion et ses ministres. En Amérique, elle
travaille au même oeuvre, mais elle est obligée de cacher sa
tendance sous un voile religieux. C'est la doctrine unitairienne
lui sert de manteau. Voici quels sont les points principaux de
cette doctrine aux États-Unis.

Les unitaires croient:

1º À un Dieu en une seule personne, et non en trois;

2º Que la Bible n'est pas directement émanée de Dieu, mais
l'oeuvre d'un homme rendant compte de la révélation;

3º Que Jésus-Christ n'est point un Dieu, mais l'agent d'un Dieu;

4º Qu'il n'y a point de Saint-Esprit;

5º Que Jésus-Christ est venu sur la terre, non pour expier par sa
mort les péchés des hommes, mais pour donner à ceux-ci l'exemple
de la vertu;

6º Que l'homme n'a point de tache originelle; que c'est un être né
bon, n'ayant d'autre chose à faire que de se perfectionner;

7º Que le méchant ne sera point éternellement malheureux;

8º Que, pour parvenir à une vie perpétuellement heureuse, les
hommes ne doivent fonder aucune espérance sur Jésus-Christ, mais
compter seulement sur leurs bonnes oeuvres;

9º Que la célébration du dimanche n'est point nécessaire, etc.,
etc.

Cette doctrine, qui renverse de fond en comble le christianisme,
n'est d'ailleurs qu'une conséquence du protestantisme, qui,
repoussant le principe de l'autorité, veut que chaque croyance
soit soumise à l'examen de la raison. Les presbytériens sont donc
peu logiques lorsqu'ils reprochent aux unitaires de ne pas croire
certaines choses, puisque eux-mêmes se sont attribués le droit de
repousser certaines croyances. Les presbytériens voudraient
soutenir l'édifice qu'ils ont ébranlé; les unitaires pensent qu'il
est plus rationnel que la chute suive la commotion. Toutes les
sectes dissidentes, qui contestent quelques dogmes, sont d'accord
sur le plus grand nombre; mais l'Église unitaire n'en reconnaît
aucun. -- À vrai dire, l'unitairianisme n'est point un culte,
c'est une philosophie; il forme l'anneau de jonction entre le
protestantisme et la religion naturelle. C'est le dernier point
d'arrêt de la raison humaine qui, partie du catholicisme, placée à
la base de la religion chrétienne, monte, par tous les degrés du
protestantisme, jusqu'aux sommets de la philosophie, où, étant
arrivée, elle se meut dans l'espace au risque de s'y perdre.

La secte des unitaires, connus en Europe sous le nom de Sociniens,
ne s'est introduite aux États-Unis que depuis vingt ou vingt-cinq
ans. Boston en a été le berceau, et c'est dans cette ville qu'elle
se développe aujourd'hui sous l'influence du révérend docteur
Channing, le prédicateur le plus éloquent, et l'un des écrivains
les plus remarquables des États-Unis. -- La doctrine unitaire fait
chaque jour des progrès dans les grandes cités, où l'esprit
philosophique pénètre d'abord. Mais elle s'étend peu jusqu'à ce
jour dans les campagnes, dont les habitants montrent, en général,
beaucoup de zèle religieux.

Les presbytériens sont les adversaires les plus ardents des
unitaires. Voici comment s'exprime, sur le compte de ces derniers,
un ouvrage périodique publié à Boston par les presbytériens.
L'auteur signale les nombreuses différences qui distinguent les
unitaires des autres protestants, et il ajoute: «Aussi longtemps
que ces divergences subsisteront, il ne saurait exister aucune
union vraiment chrétienne entre leur culte et le nôtre, et il
n'est point à désirer qu'on fasse aucun effort pour amener entre
eux et nous un rapprochement qui ne serait qu'extérieur. Au fond,
ce sont deux religions séparées l'une de l'autre. Il est bon que
la séparation demeure aussi dans la forme; elles ne sauraient
marcher ensemble: il vaut mieux que chacune procède dans sa voie.
Une scission complète, plus parfaite, s'il se peut, que celle qui
existe déjà, au lieu d'accroître les difficultés, servira, dans
l'état actuel des choses, à les prévenir, et, loin de nuire à
aucune des parties, tournera au profit des deux.» [134]

Voici comment un presbytérien m'expliquait un jour l'animosité de
sa secte contre les unitaires: «Les différents cultes se tolèrent
mutuellement, me disait-il, parce que, bien que divergents entre
eux, ils ont une base commune, la divinité de Jésus-Christ... mais
les unitaires, en niant la divinité du Christ et tous les dogmes
généralement adoptés, ont fait du christianisme une philosophie:
or, la religion et la philosophie ne peuvent s'accorder ensemble;
celle-ci est ennemie de toutes les croyances; elle s'en prend, non
à une partie du culte, mais au culte tout entier; c'est, entre
elle et la religion, une question de vie et de mort.» On comprend
maintenant le sentiment hostile dont sont animées toutes les
sectes religieuses envers les unitaires. Les catholiques sont
peut-être, de tous les chrétiens des États-Unis, ceux qui
s'affligent le moins du progrès du socialisme: ils pensent qu'on
finira par ne voir en Amérique que deux religions, le
catholicisme, c'est-à-dire le christianisme basé sur l'autorité,
et le déisme, c'est-à-dire la religion naturelle fondée sur la
raison. Ils croient en outre qu'un culte extérieur étant
nécessaire, et la religion naturelle n'en comportant aucun, tous
ceux qui seront sortis du christianisme pour entrer dans la
philosophie, reviendront à la religion chrétienne par le
catholicisme.

On voit que l'inimitié des sectes protestantes contre les
unitaires, et leur haine contre les catholiques, ont des causes
tout opposées: elles reprochent à ceux-ci de tout croire, à ceux-
là de ne croire rien; aux uns de proscrire le droit d'examen, aux
autres d'en abuser.

Entre ces deux points extrêmes, le catholicisme et
l'unitairianisme, il existe un espace immense occupé par une
multitude d'autres sectes: mille degrés intermédiaires se montrent
entre l'autorité et la raison, entre la foi et le doute; mille
tentatives de la pensée toujours élancée vers l'inconnu, mille
essais de l'orgueil qui ne se résigne point à ignorer. Tous ces
degrés, l'esprit humain les parcourt, poussé quelquefois par les
plus nobles passions; tantôt précipité dans l'erreur par l'amour
du vrai, tantôt dans la folie par les conseils de la raison.

Ce serait un spectacle plein d'enseignements philosophiques que le
tableau de tous ces égarements et de toutes ces infirmités de
l'intelligence humaine, qui s'agite incessamment dans un cercle où
elle ne trouve jamais le point d'arrêt qu'elle cherche. On ne
verrait pas sans étonnement et sans pitié se dérouler les anneaux
de la longue chaîne qui lie les unes aux autres toutes ces
aberrations.

Quoiqu'il n'entre point dans mon plan de faire cette peinture, je
ne puis m'empêcher de présenter ici les traits principaux d'une
secte protestante, dont les doctrines m'ont paru les plus
bizarres, pour ne pas dire les plus absurdes. Ces observations ne
sortiront point de mon sujet; car on conçoit aisément l'influence
qu'ont les principes et les doctrines d'une secte sur ses rapports
avec les autres congrégations.

Il existe aux États-Unis une communion de protestants appelés
quakers shakers, c'est-à-dire trembleurs. Cette secte, fondée dans
le siècle dernier par une femme nommée Anne Lee, se compose moitié
d'hommes, moitié de femmes, vivant ensemble sous le même toit, on
ne sait trop pour quelle raison, car les uns et les autres ont
fait voeu de célibat.

Leur association est établie sur le principe de la communauté des
biens: chacun travaille dans l'intérêt de tous. Les hommes
cultivent des terres appartenant à l'établissement, et dont les
produits font vivre les membres de la société; les femmes se
livrent aux soins que leur sexe comporte.

Ceux qui n'ont rien mis dans la communauté en retirent le même
avantage que les sociétaires dont l'apport a été le plus
considérable. Du reste, l'association semble profiter à tous.
Chacun retire d'elle un grand bien-être matériel, la vie commune
étant beaucoup moins chère que la vie individuelle.

Voici maintenant quelle est leur doctrine religieuse,

«L'examen attentif des livres saints prouve, disent-ils, que la
venue d'un second Messie a été annoncée, et que ce second Messie a
dû paraître dans l'année 1761. Ce Messie, c'est Anne Lee
(fondatrice de la secte); vous êtes obligé de le reconnaître, car
vous ne pouvez nier la vérité annoncée par les livres sacrés. Or,
nous disons que le Messie annoncé pour l'an 1761 est Anne Lee.
Prouvez-nous que c'est un autre, autrement il faudra bien
reconnaître que notre religion est la seule vraie.

«Nous avons adopté le célibat des hommes et des femmes parce que
Anne Lee est venue annoncer à la terre que le monde est si
corrompu, qu'il doit finir, et c'est entrer dans les vues de la
Providence que de coopérer à ce résultat.»

Ayant souvent entendu tourner en dérision les cérémonies qui
constituent le culte extérieur des quakers trembleurs, j'ai voulu
les voir de mes propres yeux.

Non loin d'Albany, à Niskayuma, se trouve une congrégation de
shakers, que j'ai visités un jour de fête religieuse.

L'établissement est isolé au milieu d'une forêt, et ses abords
présentent l'aspect le plus sauvage; cependant il est peu distant
de la ville, et toutes les fois qu'une cérémonie des trembleurs
est annoncée, le désert et ses environs se peuplent d'une foule de
curieux américains ou étrangers, attirés par la renommée de ces
singuliers solitaires.

Une portion de la salle où se célèbre leur culte est destinée au
public; l'autre partie, plus élevée, forme une espèce de théâtre
sur lequel se passe la cérémonie. Je venais de prendre place parmi
les spectateurs fort nombreux, lorsque je vois paraître sur la
scène des femmes, les unes vieilles, les autres jeunes, et
d'autres tout à fait enfants. Elles étaient vêtues de blanc et
portaient un costume uniforme: un petit chapeau gris à bords
échancrés couvrait leur tête. Elles s'avancent à pas comptés à la
suite les unes des autres, s'asseyent à la droite des spectateurs,
étendent un mouchoir blanc sur leurs genoux, et y posent leurs
mains avec des mouvements d'une extrême précision: alors elles se
tiennent immobiles.

En ce moment paraissent les hommes en uniforme violet et la tête
couverte d'un grand chapeau à larges bords. Ils défilent gravement
et vont s'asseoir en face des femmes. Après une pause silencieuse
de quelques instants, hommes et femmes se lèvent et se regardent
face à face pendant cinq minutes, sans rien dire: puis, l'un des
shakers sort des rangs, prend la parole, et, s'adressant au
public, il explique l'objet de la cérémonie, qui est, dit-il, de
glorifier le Seigneur, et il termine en invitant les spectateurs a
ne pas rire de ce qu'ils vont voir et entendre.

À peine a-t-il achevé de parler que tous entonnent un hymne
religieux avec des voix discordantes, et, tout en chantant,
balancent leurs corps, secouent leurs mains, agitent leurs bras de
la façon la plus étrange. Ces exercices durent environ une heure:
pendant tout ce temps, ils se reproduisent sous la même forme avec
quelques modifications.

Le lecteur sait que ces cris, ces balancements ont pour objet la
gloire de Dieu, et que tous ces mouvements du corps sont excités
par l'enthousiasme religieux. Or, en s'agitant, en chantant, les
shakers s'échauffent de plus en plus; leur exaltation s'accroît et
se manifeste avec plus d'énergie... Alors on les voit danser pêle-
mêle au milieu de clameurs violentes et de gestes désordonnés.
Tantôt une douzaine d'hommes rangés en file et un même nombre de
femmes paraissent diriger tous les autres: ils tiennent leurs
mains levées à hauteur de la poitrine et les secouent sans
relâche. Une autre fois on voit immobiles au milieu de la scène
quinze ou vingt quakers autour desquels tous les autres dansent et
chantent avec une incroyable ardeur: c'est le plus haut degré de
l'inspiration.

Tout cela se fait gravement et avec une bonne foi au moins
apparente. Sur plusieurs de ces têtes si follement agitées se
montrent des cheveux blancs. Rien dans cette cérémonie burlesque
ne fait rire, parce que tout fait pitié.

Tout à coup les cris cessent, les mouvements s'arrêtent; au milieu
d'un silence profond un vieillard paraît, et s'adressant aux
spectateurs, il leur dit: «Un intérêt mondain, une vaine curiosité
vous ont attirés en ce lieu; puissiez-vous en rapporter de
salutaires impressions! Qui de vous peut se dire aussi heureux que
nous le sommes? Le bonheur n'est ni dans la richesse, ni dans les
plaisirs des sens; il consiste surtout dans la raison. Tout le
monde s'agite vainement à la recherche de la vérité; nous seuls
l'avons trouvée sur terre.»

J'ai quelquefois entendu révoquer en doute la pureté des moeurs
des shakers et soutenir qu'alors même que tous les hommes et
toutes les femmes de l'univers se dévoueraient au célibat des
trembleurs, le monde ne finirait pas; mais le plus communément on
n'attaque point les shakers sous ce rapport; on leur fait un autre
reproche qui me paraît plus fondé: on prétend que les chefs de la
société manquent de bonne foi. Comme on entre dans l'association
avec ou sans fortune, le grand profit est pour ceux qui
n'apportent rien: les riches sont les dupes.

On ne voit pas, du reste, bien clairement la cause qui peut
pousser dans cette congrégation une personne de bonne foi. Le
quaker shaker n'abandonne point complètement le monde; il
entretient avec ses semblables tous les rapports utiles à son
bien-être.

Je comprends le trappiste, fuyant la société des hommes, se vouant
à la solitude, en passant sa vie à creuser son tombeau. La
récompense morale est dans la grandeur même du sacrifice; mais
quel est le mérite du solitaire, prenant au monde une partie de
ses avantages, et repoussant l'autre, on ne sait pourquoi?

S'il était possible de lire au fond des coeurs, on verrait peut-
être que la vanité est le principal mobile des trembleurs. La
bizarrerie même de leur culte n'est-elle pas précisément ce qui
les y attache? La plupart des shakers sont d'assez médiocres gens;
tous cependant ont une scène et un public: sans leur absurdité,
qui parlerait d'eux? Les formes sous lesquelles se produit
l'orgueil des hommes sont infinies.

Quoi qu'il en soit, on ne peut s'empêcher, en présence d'un pareil
spectacle, de déplorer la misère de l'homme et la faiblesse de sa
raison.

Il n'est pas rare que les autres sectes protestantes tournent en
dérision le culte des shakers.

Mais la communauté des trembleurs est-elle donc la seule qui soit
tombée dans de tristes écarts?

La secte des quakers proprement dite a mieux compris qu'aucune
autre ce qu'il y a de moral dans l'homme. Nulle n'a poussé plus
loin qu'elle la pratique de la liberté civile et religieuse et de
l'égalité des hommes entre eux. La Pennsylvanie lui doit
l'austérité et la simplicité de ses moeurs, et, quoique la société
des quakers y soit en décadence, ce pays en ressentira longtemps
encore la salutaire influence. Cependant est-il rien de plus
absurde et de plus contraire à la nature que l'un des principaux
dogmes de cette communauté?

L'Évangile dit que celui qui reçoit un soufflet sur une joue doit
tendre l'autre; le christianisme recommande la paix et la douceur;
et les quakers concluent de là qu'on ne doit résister à aucune
violence, même pour défendre sa vie. Je demandais une fois à un
quaker s'il repousserait par la force un assassin qui en voudrait
à ses jours, il ne m'a pas répondu: la théorie de sa secte est
qu'il ne devrait pas opposer à une telle attaque une pareille
résistance.

Ainsi, voilà toute une population éclairée et sage qu'une
interprétation erronée de la parole de Dieu conduit à la violation
de la première et de la plus sacrée de toutes les lois de la
nature, qui est la conservation de soi-même.

N'est-il pas triste de voir s'égarer ainsi l'intelligence de
l'homme, tantôt dans le doute des sociniens, tantôt dans la
doctrine ridicule des trembleurs, une autre fois dans la théorie
absurde des quakers? comme si l'homme ne pouvait user de sa raison
qu'à la condition de faire en même temps acte d'impuissance ou de
folie.

Je ne poursuivrai point l'examen des divergences que présentent
les sectes protestantes; qu'il me suffise de faire observer, à ce
sujet, que toutes ces sectes, dont les doctrines varient à
l'infini, depuis la communauté des quakers, dont la théorie laisse
mourir l'homme sans défense, jusqu'à la congrégation des shakers,
dont les principes amèneraient la fin du monde, toutes ont un
point commun, où elles se trouvent parfaitement unies. Ce point,
c'est la pureté de la morale que chacune professe.

Le presbytérianisme, dont je viens de signaler les passions
haineuses, est peut-être de toutes les communautés protestantes la
plus féconde en bonnes oeuvres. Le fanatisme qui fait les crimes
engendre aussi les vertus.

On a souvent ridiculisé la congrégation des méthodistes, dont les
prédicateurs ambulants font retentir les forêts américaines de
leurs cris enthousiastes et de leurs hurlements inspirés; mais
leur zèle, plus ardent qu'éclairé, est toujours sincère. Ne
parcourent-ils pas, au risque de leur vie, les contrées les plus
sauvages pour y porter la parole évangélique? Que deviendraient,
sans ces pieux pèlerins, les habitants des États de l'Ouest, dont
les demeures éparses çà et là sont éloignées de toute église? Les
méthodistes qui parcourent le désert sont encore les meilleurs
messagers de civilisation, et les plus sûrs consolateurs de
l'infortune.

Tous ces cultes sont fondés sur une morale pure, parce que tous
sont chrétiens; ils sont divisés par des doctrines opposées, mais
ils ont entre eux un lien puissant, c'est celui de la vertu.

§ II. Rapports des cultes avec l'État.

Nulle part la séparation de l'Église et de l'État n'est mieux
établie que dans l'Amérique du Nord. Jamais l'État n'intervient
dans l'Église, ni l'Église dans l'État.

Toutes les constitutions américaines proclament la liberté de
conscience, la liberté et l'égalité de tous les cultes.

«Tous les hommes, dit la loi de Pennsylvanie, ont reçu de la
nature le droit imprescriptible d'adorer le Tout-Puissant selon
les inspirations de leur conscience, et nul ne peut légalement
être contraint de suivre, instituer ou soutenir contre son gré
aucun culte ou ministère religieux. Nulle autorité humaine ne
peut, dans aucun cas, intervenir dans les questions de conscience
et contrôler les pouvoirs de l'âme.» [135]

«Au nombre des droits naturels, dit la loi d'un autre État,
quelques-uns sont inaliénables de leur nature, parce que rien n'en
peut être l'équivalent. De ce nombre sont les droits de
conscience.» [136]

Ainsi il n'existe aux États-Unis ni religion de l'État, ni
religion déclarée celle de la majorité, ni prééminence d'un culte
sur un autre. L'État est étranger à tous les cultes. Chaque
congrégation religieuse se gouverne comme il lui plaît, nomme ses
ministres, lève des taxes parmi ses membres, règle ses dépenses,
sans rendre aucun compte à l'autorité politique, qui ne lui en
demande point.

Dans un grand nombre d'États, les ministres des cultes, à quelque
secte qu'ils appartiennent, sont déclarés incapables par la loi de
remplir aucune fonction civile ou militaire. «Attendu, porte la
constitution de New York, que les ministres de l'Évangile sont,
par état, dévoués au service de Dieu et au soin des âmes, et que
rien ne doit les détourner des importants devoirs de leur
ministère.» [137]

La vie politique est donc entièrement interdite aux ministres de
l'Église. On conçoit dès lors que le pouvoir ne trouve pas plus
d'appui dans les ministres d'une secte que dans ceux d'une autre
congrégation.

Je viens d'exposer les principes généraux; il me faut maintenant
indiquer ici quelques exceptions.

La constitution du Massachusetts proclame la liberté des cultes,
en ce sens qu'elle n'en veut persécuter aucun; mais elle ne
reconnaît dans l'État que des chrétiens, et ne protége que des
protestants. [138]

Aux termes de cette constitution, les communes qui ne pourvoient
pas d'une manière convenable aux frais et à l'entretien de leur
culte protestant, peuvent être contraintes de le faire par une
injonction de la législature. [139] L'impôt recueilli en conséquence
de cette mesure peut être appliqué par chacun au soutien de la
secte à laquelle il appartient; mais nul ne pourrait se dispenser
de le payer, sous le prétexte qu'il ne pratique aucun culte. [140]

La constitution du Maryland déclare aussi que tous les cultes sont
libres, et que nul n'est forcé de contribuer à l'entretien d'une
église particulière. Cependant elle confère à la législature le
droit d'établir, selon les circonstances, une taxe générale pour
le soutien de la religion chrétienne. [141]

La constitution du Vermont ne reconnaît que des cultes chrétiens,
et porte textuellement que toute congrégation de chrétiens devra
célébrer le sabbat ou jour du Seigneur, et observer le culte
religieux qui lui semblera le plus agréable à la volonté de Dieu,
manifestée par la révélation. [142]

Quelquefois les constitutions américaines prêtent aux cultes
religieux une assistance indirecte: c'est ainsi que la loi du
Maryland déclare que, pour être admissible aux fonctions
publiques, il faut être chrétien. [143] Dans le New Jersey, il faut
être protestant. [144] La constitution de Pennsylvanie exige qu'on
croie à l'existence de Dieu et à une vie future de châtiments ou
de récompenses. [145]

Les dispositions que je viens de signaler sont les seules
protections légales qui, aux États-Unis, soient données par l'État
à un culte religieux.

À part ces deux exceptions ions, il n'existe aucun contact entre
l'État et l'Église, si ce n'est que toute congrégation religieuse
reçoit, à sa naissance, la sanction de la législature, qu'on
appelle en anglais l'incorporation. Ce n'est pas là précisément
une autorisation légale, car le pouvoir d'autoriser l'existence
des associations et congrégations religieuses entraînerait le
droit de les défendre, et ce droit n'appartient point aux
législatures des États américains; à vrai dire, l'incorporation
n'est point établie dans l'intérêt de l'État, mais, bien dans
celui de l'association qui se forme: elle a pour effet d'investir
la congrégation du droit d'ester en justice, de posséder à titre
de propriétaire, de donner et de recevoir, etc.; elle confère la
vie civile à une société qui pourra agir comme individu, et qui,
auparavant, n'avait d'action que par chacun de ses membres.

Quel que soit le plus ou le moins de faveur accordée par les lois
de quelques États à telle ou telle secte religieuse, on peut dire
du moins dans les termes les plus généraux et les plus absolus,
que, dans l'Amérique du Nord, il n'existe point de clergé, formant
un corps constitué politiquement, et reconnu tel par l'État ou par
la puissance des moeurs.

Mais si les ministres du culte sont tout à fait étrangers au
gouvernement de l'État, il n'en est point ainsi de la religion.

La religion, en Amérique, n'est pas seulement une institution
morale, c'est aussi une institution politique. Toutes les
constitutions américaines recommandent aux citoyens l'exercice
d'un culte religieux comme la double sauvegarde des bonnes moeurs
et des libertés publiques. Aux États-Unis, la loi n'est jamais
athée. Voici comment s'exprime à ce sujet la constitution du
Massachusetts: «C'est le droit et aussi le devoir de tout homme en
société d'adorer publiquement et à des époques déterminées l'Être
Suprême, le créateur de toutes choses, tout-puissant et
souverainement bon... Comme le bonheur d'un peuple, le bon ordre
et le maintien du pouvoir civil dans un pays dépendent
essentiellement de la piété, de la religion et de la morale, et
comme la religion, la morale et la piété ne peuvent se répandre au
sein d'un peuple qu'au moyen de l'institution d'un culte extérieur
adressé à la Divinité, et à l'aide d'établissements publics moraux
et religieux; par ces raisons, le peuple de cette république,
jaloux d'accroître la somme de son bien-être et d'assurer la
conservation de son gouvernement...» Suivent les dispositions en
faveur de la religion... [146]

La constitution du New-Hampshire contient un préambule religieux
de la même nature. [147]

Celle de l'Ohio proclame la religion, la morale et l'instruction,
indispensables à un bon gouverneur et au bien-être des hommes. [148]

Ces principes religieux, écrits en tête des constitutions
américaines, se retrouvent dans toutes les lois; on les rencontre
dans tous les actes du gouvernement, dans les proclamations des
fonctionnaires publics, en un mot dans tous les rapports des
gouvernants avec les gouvernés. Il n'est pas en Amérique une
solennité politique qui ne commence par une pieuse invocation.
J'ai vu une séance du Sénat à Washington s'ouvrir par une prière;
et la fête anniversaire de la déclaration d'indépendance consiste,
aux États-Unis, dans une cérémonie toute religieuse.

Je viens de montrer comment la loi, qui ne reconnaît ni l'empire,
ni l'existence même d'un clergé, consacre le pouvoir de la
religion.

J'ajouterai que les sectes religieuses, qui demeurent étrangères
aux mouvements des partis, sont loin de se montrer indifférentes
aux intérêts politiques et au gouvernement du pays; toutes
prennent un intérêt très vif au maintien des institutions
américaines; elles protègent ces institutions par la voix de leurs
ministres dans la chaire sacrée et au sein même des assemblées
politiques. La religion chrétienne est toujours, en Amérique, au
service de la liberté.

C'est un principe du législateur des États-Unis que, pour être bon
citoyen, il faut être religieux; et c'est une règle non moins bien
établie que, pour remplir ses devoirs envers Dieu, il faut être
bon citoyen. À cet égard toutes les sectes rivalisent de zèle et
de dévouement; le catholicisme, comme les communions protestantes,
vit en très bonne harmonie avec les institutions américaines; il
se développe et grandit sous ce régime d'égalité: il a le bonheur,
dans ce pays, de n'être ni le protecteur du gouvernement, ni le
protégé de l'État.

Il n'existe en Amérique qu'une seule congrégation qui soit hostile
aux lois du pays, c'est celle des quakers.

Le même principe qui les empêche de résister individuellement à la
violence d'un agresseur les conduit à penser que la société n'a
point le droit de repousser par la force les attaques d'un ennemi;
jamais théorie si insociale n'est sortie d'une secte si morale et
si pure! quoi qu'il en soit, les quakers refusent de faire partie
de l'armée et même de la milice américaine. -- «Ainsi, disais-je
un jour à un quaker de Philadelphie, une nation attaquée par un
autre peuple qui en veut à son existence n'a pas le droit de se
défendre!» -- «Non, me répondit le quaker; la guerre, la
résistance, la violence, sont contraires à l'esprit de l'Évangile.
Quand nous trouvons dans les livres saints un principe, nous ne
nous bornons pas à l'admirer, nous le mettons en pratique. Le
Christ commande aux hommes de vivre en paix, c'est donc désobéir à
ses lois que de faire la guerre. Notre conviction à cet égard est
telle, que jamais nous ne porterons les armes, quelle que soit la
puissance humaine qui veuille nous y contraindre. En 1812, lorsque
l'Angleterre et les États-Unis entrèrent en guerre, un grand
nombre de quakers de Philadelphie furent désignés pour marcher
contre l'ennemi, mais tous refusèrent en se fondant sur les
principes de leur religion. On les traduisit devant les tribunaux,
qui les condamnèrent à de fortes amendes; ils ne les payèrent pas.
Alors on saisit et on vendit leurs biens; ceux qui n'en avaient
pas furent jetés en prison. Nous aurions à notre disposition tous
les trésors de l'univers, que jamais nous ne voudrions acquitter
l'amende portée contre nous en pareil cas. Le paiement serait une
sorte d'acquiescement; quand on nous traîne en prison, c'est une
violence à laquelle nous cédons, et qui n'entraîne de notre part
aucune adhésion de nos volontés.» Je ne discuterai pas ce
raisonnement, dont le vice est trop facile à saisir. Ainsi
l'autorité demande aux citoyens de s'armer pour la défense du
pays, et voilà toute une secte religieuse qui résiste au pouvoir,
parce que l'Évangile a recommandé la paix et la douceur; de sorte
qu'un précepte sublime, enseigné par Dieu, devient, entre les
mains de l'homme, la source d'un crime, car il tue le patriotisme.

Ici, du reste, je dois faire observer que les quakers ne sont pas
hostiles aux institutions américaines, au gouvernement républicain
des États-Unis; nulle secte, au contraire, n'est plus démocratique
que la leur; mais ils sont hostiles à toute société, parce que la
première loi de tout être existant, individu ou corps social, est
de se conserver, partant de se défendre.

Je viens d'exposer les rapports des cultes avec l'État selon les
lois américaines... Mais, sur cette matière, les lois sont bien
moins puissantes que les moeurs.

Si, dans tous les États américains, la constitution n'impose pas
les croyances religieuses et la pratique d'un culte comme
condition des privilèges politiques, il n'en est pas un seul où
l'opinion publique et les moeurs des habitants ne prescrivent
impérieusement l'obligation de ces croyances. En général,
quiconque tient à l'une des sectes religieuses, dont le nombre aux
États-Unis est immense, jouit en paix de tous ses droits sociaux
et politiques. Mais l'homme qui dirait n'avoir ni culte ni
croyance religieuse serait non-seulement exclus en fait de tous
emplois civils et de toutes fonctions électives gratuites ou
salariées, mais encore il serait l'objet d'une persécution morale
de tous les instants; nul ne voudrait entretenir avec lui des
rapports de société, encore moins contracter des liens de famille;
on refuserait de lui vendre et de lui acheter: on ne croit pas,
aux États-Unis, qu'un homme sans religion puisse être un honnête
homme.

J'indiquais tout à l'heure les atteintes portées à la liberté
religieuse par les lois de quelques États. Je dois ajouter, en
finissant, que ces violations disparaissent chaque jour des lois
et des moeurs américaines. Il ne faut pas oublier que la Nouvelle-
Angleterre, foyer du puritanisme, fut longtemps religieuse
jusqu'au fanatisme, et, si l'on songe que la loi politique de ce
pays punissait jadis de mort les mécréants, c'est-à-dire ceux qui
n'étaient pas presbytériens, on reconnaîtra quels progrès le
Massachusetts et les autres États du Nord ont faits dans la
tolérance et dans la liberté.



Troisième partie:
Note sur l'État ancien et sur la condition présente des tribus
indiennes de l'Amérique du nord.

Les Européens ont soumis ou détruit la plupart des peuples du
Nouveau-Monde. Mais, parmi ces nations sauvages ou à demi
civilisées, il en est plusieurs qui ont échappé jusqu'à présent à
l'asservissement ou à la mort; les blancs ne sont pas encore
arrivés jusqu'à elles, ou elles ont reculé devant eux. Presque
toutes les peuplades de l'Amérique du Nord sont dans ce cas.

Mais sur celles-là même l'influence des Européens s'est exercée;
les blancs, qui n'ont pu encore les réduire à l'obéissance ou les
faire disparaître, ont eu le pouvoir de changer leurs coutumes,
d'altérer leurs moeurs et de bouleverser leur état politique tout
entier.

Il y a longtemps qu'on a remarqué cet effet extraordinaire produit
sur les tribus indiennes par le voisinage des Européens. Mais
personne jusqu'à présent n'a essayé d'en connaître toute
l'étendue, pas plus que d'en rechercher les causes cachées. Le but
de cette note est de fournir des lumières sur ce point.

Les changements que subissent les nations s'opèrent graduellement
à mesure que les générations se succèdent; il est donc très
difficile de suivre dans la vie d'un peuple, et année par année,
l'histoire de ses transformations successives. Mais si vous
examinez ce même peuple à deux époques éloignées l'une de l'autre,
les différences, frappent aussitôt tous les regards. Partant de
cette donnée, j'ai pensé qu'au lieu de m'abandonner au cours des
temps, et de suivre pas à pas la trace de tous les changements qui
se sont opérés peu à peu dans l'état social et politique des
indigènes, j'arriverais par un procédé plus rapide à un résultat
plus concluant, si je pouvais faire connaître ce qu'étaient les
indiens il y a deux cents ans et ce qu'ils sont de nos jours. Pour
m'éclairer sur le premier point, j'ai consulté les auteurs anglais
et français qui m'ont paru contenir le plus de lumières: le
capitaine John Smith et Beverley pour la Virginie; John Lawson
pour les Carolines; William Smith pour l'État de New York; pour la
Louisiane, Dupratz; Lahontan et Charlevoix pour le Canada.

Quant à l'état actuel, j'ai puisé mes notions dans des voyages
faits par ordre du gouvernement américain, dans des rapports
officiels présentés au congrès, dans des récits de témoins
oculaires, dans mes propres observations enfin. Car, j'ai vu de
près plusieurs des nations infortunées que je vais essayer de
faire connaître, et j'ai pu m'assurer par moi-même de la vérité
des couleurs dont on se sert pour les peindre.

§ I. État ancien.

Je vais parler de nations qui, bien que peu nombreuses, occupaient
un espace presque aussi grand que la moitié de l'Europe. On
remarquait entre elles, à l'époque où je veux reporter l'attention
du lecteur, des ressemblances et des différences qu'il faut
signaler.

Tous les peuples qui habitaient les côtes orientales de l'Amérique
du Nord au moment où les Européens entrèrent en contact avec elles
avaient un état social analogue; toutes vivaient particulièrement
de la chasse. L'agriculture ne leur était cependant point
inconnue, mais aucun d'eux n'était encore arrivé à tirer des
fruits de la terre son unique ni même son principal moyen de
subsistance. Toutes les relations s'accordent sur ce point. Autour
de la cabane du chef de famille se trouvaient quelques champs de
maïs que cultivaient ses femmes et ses enfants. Chaque année le
propriétaire quittait cette résidence et partait, soit seul, soit
accompagné des siens, pour se rendre dans une région souvent
éloignée, où il se livrait pendant plusieurs mois au soin de la
chasse.

«En mars et avril, dit le capitaine Smith [149], qui écrivait en
1606, parlant des Indiens de la Virginie, ils se nourrissent
principalement de leur pêche. Ils mangent des dindons sauvages,
des écureuils. En juin, ils plantent leur maïs, vivant
principalement de glands, de noisettes et de poissons; pour
améliorer ce régime, ils ont soin de se diviser en petites
troupes, se nourrissent de poissons, de bêtes sauvages, de crabes,
d'huîtres, de tortues. À l'époque de leur chasse, ils quittent
leurs habitations, et se forment en troupes comme les Tartares;
ils se rendent avec leur famille dans les lieux les plus déserts,
à la source des rivières où le gibier est abondant. Ils sont en
général au nombre de deux ou trois cents.»

Tous les auteurs qui ont parlé des Indiens du Nord tiennent un
langage analogue.

Tous les peuples dont je parle étaient donc cultivateurs par
hasard et par exception, mais, en examinant l'ensemble de leurs
habitudes, on peut dire qu'ils formaient des nations de chasseurs;
toutes les remarques qu'on peut faire sur les peuples chasseurs
leur étaient applicables.

Chez eux, l'esprit national avait pour objet bien plus les hommes
que la terre. Le patriotisme s'attachait aux coutumes, aux
traditions, peu au sol, ou plutôt il ne se liait au sol que par
des souvenirs. Le sauvage tenait à la contrée qui l'avait vu
naître, par la mémoire de ses pères qui y avaient vécu, par l'idée
de leurs os vénérables qui y reposaient encore. Tant qu'une nation
indienne habitait son territoire, elle environnait les ossements
de ses aïeux de respects extraordinaires. Lorsqu'elle était
obligée d'émigrer, elle ne manquait point de les recueillir avec
soin; elle les renfermait dans des peaux; et, après les avoir
chargés sur leurs épaules, les hommes s'éloignaient sans regrets:
ils emportaient avec eux toute la patrie. «Dans chaque village,
dit Lawson [150], en parlant des Indiens, page 182, on rencontre une
belle cabane qui est élevée aux dépens du public et entretenue
avec un grand soin. Elle renferme les corps des principaux d'entre
les Indiens qui sont morts depuis plusieurs siècles, et qu'on a
revêtus de leurs plus beaux habits. Les Indiens révèrent et
adorent ce monument, et ils aimeraient mieux tout perdre que de le
voir profaner.»

Lorsqu'une tribu indienne quitte son pays pour aller vivre dans un
autre, elle ne manque jamais d'emporter avec elle ces ossements.
«De nos jours encore, où l'amour de la patrie s'éteint chez les
Indiens comme tout le reste, la première réponse que fait un
Indien aux demandes que lui font les blancs pour acheter ses
terres, disent MM. Clark et Lewis dans leur rapport officiel au
gouvernement fédéral, est celle-ci: -- «Nous ne vendrons pas le
lieu où repose la cendre de nos aïeux.»

L'esprit de propriété, qui fait que le cultivateur prend en
quelque sorte racine dans les mêmes champs qui portent ses
moissons, cet esprit n'existait chez aucune des nations de
l'Amérique du Nord au moment de la découverte. Aussi les voit-on
changer de lieu avec une facilité que nous ne pouvons concevoir.

Les Européens n'ont, pour ainsi dire, point rencontré de peuplades
sauvages dans l'Amérique du Nord, qui se prétendit originaire du
lieu qu'elle occupait au moment de la découverte. Les Natchez
croyaient que leurs pères étaient venus du Mexique; les Iroquois
se souvenaient d'avoir jadis traversé le Mississipi. On voit, dans
Lahontan et dans Charlevoix, que la plupart des tribus indiennes
qui se trouvaient originairement placées aux environs du
territoire occupé par la confédération iroquoise, avaient cru
devoir transporter leur domicile au-delà vers le nord et l'ouest.

C'est à cette cause qu'il faut attribuer la facilité qu'ont
trouvée et que trouvent encore les Européens à se fixer sur le
territoire de ces sauvages. L'intérêt particulier n'en défend
aucune partie, et le corps de la nation ne découvre pas du premier
abord quel tort peut lui causer un petit nombre d'étrangers qui
viennent s'établir au milieu de champs déserts, et qui parviennent
à tirer de la terre une subsistance que les Indiens eux-mêmes ne
cherchent pas à obtenir. C'est ce qui faisait dire à M. Bell, dans
un rapport au congrès le 4 février 1830 (documents législatifs, no
227): «Avant l'arrivée des Européens, il ne paraît pas que les
sauvages eussent conçu l'idée que la terre pouvait être l'objet
d'un marché.» Et, si l'on parcourt l'histoire de nos premiers
établissements, on découvre que les naturels n'ont, pour ainsi
dire, jamais considéré les Européens comme des spoliateurs, quand
ils s'étaient assurés que ces derniers ne venaient point avec des
intentions hostiles.

Cet état social produisait chez toutes les nations sauvages qui
l'avaient adopté des conséquences analogues. Les Indiens, ne
connaissant point la richesse immobilière, ne tirant de la terre
qu'une faible partie de leur subsistance, pouvaient abandonner le
travail pénible de la culture aux femmes et aux enfants, et
réserver aux hommes les travaux mêlés de plaisirs, qui sont le
propre de la chasse.

»Les hommes, dit John Smith en parlant des Indiens de la Nouvelle
-- Angleterre, sont principalement occupés de la chasse.» (page
240)

Le même auteur dit, en parlant des Indiens de la Virginie: «Les
hommes consacrent leur temps à la pêche, la chasse, la guerre et
autres exercices virils, regardant comme une honte d'être vus
s'occupant des soins propres aux femmes; d'où il arrive que les
femmes sont souvent surchargées de travaux, et les hommes oisifs.
Les femmes et les enfants sont exclusivement chargés de faire les
nattes, les paniers, préparent les aliments, plantent le maïs, le
récoltent.»

«Les femmes des Iroquois, dit William Smith, page 78, cultivent
les champs, les hommes vont à la chasse.» -- «Les Indiens ne
travaillent jamais,» dit Lawson, à propos des indigènes de la
Caroline (page 174). De là une liaison intime que le temps n'a pu
détruire, entre les idées de travail sédentaire, et
particulièrement de la culture de la terre, et les idées de
faiblesse, de dépendance, d'obéissance, d'infériorité. Aussi les
premiers Européens qui abordèrent sur les côtes de l'Amérique du
Nord trouvèrent-ils établie chez tous les sauvages cette opinion,
que le travail de la terre doit être abandonné aux femmes, aux
enfants, aux esclaves, et que la chasse et la guerre sont les
seuls soins dignes d'un homme; opinion qui, se retrouvant en même
temps chez un si grand nombre de nations diverses, ne pouvait
prendre naissance que dans un état social commun à toutes. N'étant
pas attaché à un lieu plus qu'à un autre par la possession et la
culture de la terre, errant une partie de l'année à la suite des
bêtes sauvages, dont il cherchait à faire sa proie, l'Indien de
l'Amérique du Nord ne pouvait point recueillir tranquillement le
résultat des expériences individuelles, lier entre elles les
conséquences de faits analogues et en faire un corps de principes
et d'idées générales, en un mot créer ce qu'on appelle les
sciences. Son genre de vie ne permettait point à un même homme de
donner à aucune entreprise un grand degré de réflexion et de
suite: il s'opposait à plus forte raison à ce que plusieurs
générations s'occupassent des mêmes objets, et se transmissent les
unes aux autres le résultat de leurs recherches. L'humanité était
déjà vieille, l'homme était toujours jeune, et la civilisation
n'avait pas plus de domicile fixe que le chasseur. Toutes les
nations indiennes devaient donc présenter le spectacle de peuples
encore peu avancés dans la voie du progrès intellectuel; non parce
qu'elles habitaient l'Amérique au lieu de l'Europe, ou parce
qu'elles étaient rouges et non blanches; mais par la raison que
toutes avaient adopté un état social qui ne permet à la
civilisation que de certains développements. Aucune des nations du
continent de l'Amérique du Nord n'avait inventé l'écriture,
quoique plusieurs eussent des hiéroglyphes qui, jusqu'à un certain
point, pouvaient en tenir lieu.

«Ces Indiens, dit Beverley [151] (ceux de la Virginie), n'ont aucune
sorte de lettres; mais quand ils ont quelque chose à se
communiquer, ils y emploient une espèce d'hiéroglyphes, ou de
figures représentant des oiseaux, des bêtes, ou autres choses
propres à faire comprendre leurs différentes pensées.» Lahontan
dit la même chose des Iroquois: il donne même le modèle du récit
d'une expédition, exprimée de cette sorte. Voyez tome II, page
191.

Aucune de ces nations n'avait découvert les métaux, ni le secret
de les travailler. «Avant l'arrivée des Anglais, dit Beverley en
parlant des sauvages de la Virginie, les Indiens ne connaissaient
ni le fer ni l'acier.»

La même remarque est applicable à tous les indigènes du continent.
Les sciences les plus nécessaires, l'art d'élever des maisons, de
faire des canots, de fabriquer des vêtements, n'avaient point
dépassé parmi eux les limites que peuvent atteindre l'industrie et
les efforts d'un homme isolé ou d'une génération.

«Les Indiens, dit en 1606 le capitaine John Smith, p. 30, ont pour
vêtement des peaux de bêtes qu'ils portent avec le poil durant
l'hiver, et dépouillées de poil pendant l'été: les principaux
d'entre eux s'enveloppent de longs manteaux de peaux qui, pour la
forme, ressemblent aux manteaux irlandais. Ces manteaux sont
souvent brodés avec des grains de cuivre; plusieurs sont peints.
Les maisons de ces sauvages sont bâties en manière de berceaux:
elles sont composées de jeunes arbres pliés et attachés ensemble:
on les recouvre si soigneusement avec des nattes et de l'écorce
d'arbre, que ni le vent ni la pluie ne sauraient y entrer; mais il
y règne une grande fumée. Leurs bâtiments publics étaient faits
avec plus de grandeur et plus d'art. Le même Smith parle, page 37,
d'une maison destinée à contenir le trésor du roi. La longueur de
ce palais est de cinquante à soixante aunes (yards). De grossières
statues occupent ses quatre coins. «Les maisons des Iroquois, dit
William Smith, page 78, consistent en quelques pieux fichés en
terre, et couverts d'écorce d'arbres, au haut desquels on laisse
une ouverture pour donner passage à la fumée. Partout où il se
trouve un nombre considérable de ces huttes, ils bâtissent un fort
carré, sans bastions, et simplement entouré de palissades.»

Les sentiments n'ont pas besoin pour se développer du même travail
successif que les idées. L'état social des chasseurs exerce
cependant une influence sinon pareille, du moins aussi inévitables
sur l'âme des hommes qui l'ont admis que sur leur esprit.

Il est certaines affections qui, pour recevoir tout leur
développement, demandent de l'oisiveté, du temps, de la
tranquillité, l'usage du superflu, l'habitude d'une vie
intellectuelle. Celles-là étaient à peu près inconnues à des
peuples chasseurs comme les Américains du Nord.

L'amour, cette passion exclusive, rêveuse, enthousiaste, sensuelle
et immatérielle tout à la fois, cette passion qui joue un si grand
rôle dans la vie des hommes policés, ne venait presque jamais
troubler l'existence du sauvage. «Les Indiens dit Lahontan, t. II,
p. 131, n'ont jamais connu ce que nous appelons l'amour; ils
aiment si tranquillement qu'on pourrait appeler leur amour une
simple bienveillance. Ils ne sont point susceptibles de jalousie.»
-- «Les sauvages, dit-il encore, n'aiment que la guerre et la
chasse, ils ne se marient qu'à trente ans, parce qu'ils croient
que le commerce des femmes les énerve de telle sorte, qu'ils n'ont
plus la même force pour faire de longues courses et courir après
leurs ennemis.»

Il existe d'autres sentiments, au contraire, qui sont si naturels
au coeur humain, qu'on les retrouve toujours quelle que soit la
position que l'homme occupe. Ces derniers se montrent d'autant
plus énergiques qu'ils sont en plus petit nombre; d'autant plus
violents que l'esprit, moins rempli et plus inculte, ne paralyse
pas par le doute les mouvements du coeur et l'action in de la
volonté. Ces sentiments avaient acquis chez les Américains du Nord
un degré d'intensité inconnu aux nations civilisées de l'ancien
monde. La colère, la vengeance, l'orgueil, le patriotisme, se
montrent là sous des formes terribles qu'ils n'avaient point
revêtues ailleurs.

L'état social faisait également naître chez les tribus indiennes
un certain nombre de vices et de vertus qu'on retrouvait à un
degré plus ou moins grand chez tous les peuples qui habitaient
alors le littoral du continent.

Les Indiens de l'Amérique du Nord possédaient peu de biens, et, ce
qui est remarquable, ne connaissaient aucun de ces biens précieux
au moyen desquels on acquiert tous les autres. Il était donc rare
de rencontrer chez eux ces passions viles que fait naître la
cupidité! Le vol y était presque inconnu! «Le vol, dit Lawson, p.
178, est chose extrêmement rare parmi les Indiens.» «Les sauvages,
dit Lahontan, t. II, p. 133, n'ayant ni tien ni mien, ni
supériorité ni subordination, les voleurs, les ennemis
particuliers ne sont pas à craindre parmi eux, ce qui fait que
leurs cabanes sont toujours ouvertes la nuit et le jour.»

C'était bien moins l'ambition qui allumait la guerre au sein des
tribus indiennes que la colère et la vengeance. «Il est rare, dit
John Smith, que les Indiens fassent la guerre pour obtenir des
terres ou acquérir des biens.»

Les sauvages étaient prompts à se secourir mutuellement dans le
besoin, parce qu'ils étaient tous égaux entre eux, exposés aux
mêmes misères.

«Ces Indiens, dit Lawson, p. 235, sont meilleurs pour nous que
nous pour eux: ils nous fournissent des vivres quand nous nous
trouvons dans leurs pays, tandis que nous les laissons mourir de
faim à notre porte.»

«Les Indiens, dit le même auteur, p. 178, sont très charitables
les uns envers les autres. Lorsque l'un d'eux a éprouvé quelque
grande perte, on fait un festin, après lequel un des convives,
prenant la parole, fait connaître à l'assemblée que, la maison
d'un tel ayant pris feu, toutes ses propriétés ont été détruites.
Quand ce discours est terminé, chacun des assistants se hâte
d'offrir à celui qui a souffert un certain nombre de présents. La
même assistance est accordée à celui qui a besoin de bâtir une
cabane ou de fabriquer un canot.»

Parmi eux l'hospitalité était en grand honneur, et ils ne
manquaient point de l'exercer. «Les sauvages reçoivent volontiers
les étrangers,» dit William Smith, p. 80, en parlant des Iroquois.
«Lorsqu'un étranger s'approche d'un village, dit Beverley, p. 256,
le chef va au devant de lui et le prie de s'asseoir sur des nattes
qu'on a soin d'apporter. On fume, on discourt quelque temps; on
entre ensuite dans le village: là on lave les pieds à l'étranger
et on lui donne un repas; si l'étranger est un homme de grande
distinction, on choisit deux jeunes filles pour partager sa
couche. Ces dernières croiraient manquer à l'hospitalité si elles
opposaient la moindre résistance aux désirs de leur hôte, et elles
ne se croient nullement déshonorées en y cédant.»

Aucune des peuplades de l'Amérique du Nord ne menant une existence
sédentaire, toutes ignoraient l'art de donner par l'écriture une
forme certaine et durable à la pensée. On ne connaissait point
parmi elles ce que nous appelons la loi. Non-seulement elles
n'avaient point de législation écrite, mais les rapports des
hommes entre eux n'y étaient soumis à aucune règle uniforme et
stable, émanée de la volonté législative de la société.

Ces sauvages n'étaient pourtant point aussi barbares qu'on le
pourrait croire. Lorsque la souveraineté nationale ne s'exprime
pas par les lois, elle s'exerce indirectement par les moeurs.
Quand les moeurs sont bien établies, on voit se former une sorte
de civilisation au milieu de la barbarie, et la société se fonder
parmi des hommes chez lesquels, au premier abord, on eût dit que
le lien social n'existait pas.

J'ai déjà indiqué le respect des Indiens pour les étrangers, leur
hospitalité, leurs coutumes bienfaisantes. J'ai fait remarquer le
culte patriotique qu'ils rendaient aux dépouilles de leurs aïeux.
Ce n'était point le seul usage qui liât entre elles les
générations en dépit des habitudes errantes et de l'ignorance de
ces peuples.

«Les indiens de la Virginie, dit John Smith, p. 35, ont coutume
d'élever des espèces d'autels de pierre dans les lieux où quelque
grand événement est survenu. Lorsque vous rencontrez quelqu'une de
ces pierres, ils ne manquent point de vous raconter à quelle
occasion elle a été placée en cet endroit, et ils ont soin de
faire passer la connaissance de ces mêmes faits d'âge en âge.

«Lorsqu'un Indien des Carolines vient de mourir, dit Lawson, p.
180, après que l'enterrement a eu lieu, le médecin ou le prêtre
commence à faire l'éloge du mort; ils disent combien il était
brave, fort et adroit; ils racontent quel nombre d'ennemis il a
tués ou ramenés captifs; ils assurent que c'était un grand
chasseur, qu'il aimait avec ardeur son pays; ils passent ensuite à
l'énumération de ses richesses; ils disent combien le mort avait
de femmes et d'enfants, quelles étaient ses armes... Après avoir
ainsi célébré les louanges de celui qui n'est plus, l'orateur
s'adresse à l'assemblée: «C'est à vous, dit-il, de remplacer celui
que nous avons perdu en imitant ses exemples; en agissant ainsi,
vous êtes assurés d'aller le rejoindre dans la patrie des âmes où
vous trouverez des daims toujours en abondance, des compagnes
toujours belles et jeunes, où la faim, le froid, la fatigue, ne
vous atteindront jamais». Ayant ainsi parlé, il raconte quelques
histoires qui se conservent d'une manière traditionnelle dans la
nation; il rappelle que, dans telle année, la guerre s'alluma et
que ses compatriotes furent victorieux, il nomme les chefs qui se
distinguèrent alors.

Si les pouvoirs politiques étaient souvent débiles parmi les
Indiens, l'âge et les liens du sang exerçaient un salutaire
contrôle sur les actions des hommes. Tous les anciens auteurs qui
ont écrit sur l'Amérique du Nord nous parlent de l'influence
qu'obtenait la vieillesse. Le père de famille jouissait alors
d'une grande autorité.

Parlant de l'éducation des Indiens, Dupratz dit, t. II, p. 312:
«Comme dès leur plus tendre enfance on les menace du vieillard
s'ils sont mutins ou s'ils font quelque malice, ce qui est rare,
ils le craignent et le respectent plus que tout autre. Ce
vieillard est le plus vieux de la famille, assez souvent le
bisaïeul ou trisaïeul, car ces naturels vivent longtemps, et,
quoiqu'ils n'aient des cheveux gris que quand ils sont bisaïeuls,
on en a vu qui étaient tout-à-fait gris se lasser de vivre ne
pouvant plus se tenir sur leurs jambes sans avoir d'autre maladie
ni infirmité que la vieillesse, en sorte qu'il fallait les porter
hors de la cabane pour prendre l'air ou pour ce qui leur était
d'autre nécessité, secours qui ne sont jamais refusés à ces
vieillards. Le respect que l'on a pour eux est si grand dans leur
famille qu'ils sont regardés comme juges: leurs conseils sont des
arrêts. Un vieillard, chef d'une famille, est appelé père par tous
les enfants de la même cabane, soit par ses neveux et arrière
neveux. Les naturels disent souvent qu'un tel est leur père: c'est
le chef de la famille; et, quand ils veulent parler de leur propre
père, ils disent qu'un tel est leur vrai père.» Voir l'Histoire de
la Louisiane, par Dupratz.

Les Indiens avaient encore plusieurs coutumes qui tempéraient les
maux de la guerre, et resserraient le champ ouvert à la violence.
On voit dans Beverley que les Indiens de la Virginie
accompagnaient un traité d'un certain nombre de cérémonies propres
à graver dans tous les esprits le souvenir de l'engagement mutuel
qui était pris, et à le rendre plus sacré. Tous les écrivains que
j'ai déjà cités parlent de ce symbole mystérieux de la concorde et
de l'amitié, le calumet, qui, dans tous les déserts de l'Amérique
du Nord, servait d'introduction à l'étranger et même de sauvegarde
aux ennemis. Lahontan, faisant un voyage de découvertes chez les
nations établies sur les confluents du Mississipi, avait attaché
le calumet à la proue de son canot, et il voguait paisiblement
parmi les peuples sauvages qui couvraient la rive de ces fleuves.

Chez tous les Indiens, le sort réservé aux femmes était à peu près
le même. La femme était bien plus la servante que la compagne de
l'homme. La société n'avait point donné au mariage le caractère
durable et sacré dont la plupart des peuples policés et
sédentaires l'ont revêtu. La polygamie était permise ou tolérée
par les usages de presque tous les Indiens. Chez tous, la femme
occupait la position d'un être inférieur. «Les femmes, dit John
Smith, page 240, sont tenues en esclavage. Lorsque Powahatan, l'un
des rois du Sud, est à table, ses femmes le servent: l'une lui
apporte de l'eau pour laver ses mains, une autre les essuie avec
un paquet de plumes, en guise de serviette (V. p. 38). Powahatan,
ajoute le même auteur, a autant de femmes qu'il en désire.» «À la
moindre querelle, dit Lawson, ces Indiens peuvent renvoyer leur
femme, et en prendre une autre.» (V. p. 35).

Quant aux moeurs proprement dites, il est difficile de se faire
une idée exacte de ce qu'elles étaient chez ces peuples, à
l'époque dont nous parlons.

Lawson prétend, page 35, que de son temps (1700) il régnait une
grande corruption parmi les femmes indiennes. Beverley, qui
écrivait à la même époque, croit à la vertu de ces mêmes sauvages,
et assure que parmi elles l'infidélité conjugale passait pour un
crime irrémissible. (V. p. 235) William Smith a entendu dire que
les Iroquoises étaient fort dissolues; et Lahontan, tout en
reconnaissant que ces Indiennes se livrent facilement avant
d'avoir pris un époux, assure qu'elles respectent avec le plus
grand scrupule le lien du mariage, quand une fois elles l'ont
formé (V. p. 80).

Au milieu de toutes les superstitions que pratiquaient ces
sauvages, il est facile de reconnaître un certain nombre d'idées
simples et vraies, qui se trouvaient chez les différentes
peuplades du continent. Les Indiens reconnaissaient un Être
suprême, immatériel, qu'ils appelaient le Grand-Esprit; ils le
croyaient tout puissant, éternel, créateur de toutes choses,
auteur de tout bien. À côté de ce Dieu, ils plaçaient un pouvoir
malfaisant auquel une partie de la destinée des hommes était
abandonnée, et ils lui adressaient des prières, qu'inspirait la
peur et non l'amour.

«Il existe dans les cieux, disaient les Indiens de la Virginie à
Beverley (p. 272), un Dieu bienfaisant, dont les bénignes
influences se répandent sur la terre. Son excellence est
inconcevable; il possède tout le bonheur possible: sa durée est
éternelle, ses perfections sans bornes; il jouit d'une
tranquillité et d'une indolence éternelles. Je leur demandai
alors, ajoute Beverley, pourquoi ils adoraient le diable, au lieu
de s'adresser à ce Dieu. Ils répondirent qu'à la vérité Dieu était
le dispensateur de tous les biens, mais qu'il les répandait
indifféremment sur tous les hommes; que Dieu ne s'embarrasse point
d'eux, et ne se met point en peine de ce qu'ils ont, mais qu'il
les abandonne à leur libre arbitre, et leur permet de se procurer
le plus qu'ils peuvent des biens qui découlent de sa libéralité;
qu'il était par conséquent inutile de le craindre et de l'adorer;
au lieu que, s'ils n'apaisaient pas le méchant esprit, il leur
enlèverait tous ces biens que Dieu leur avait donnés, et leur
enverrait la guerre, la peste, la famine; car ce méchant esprit
est toujours occupé des affaires des hommes.»

Les mêmes notions confuses se trouvent plus ou moins chez tous les
peuples du continent. Tous ces sauvages reconnaissaient
l'immortalité de l'âme; tous admettaient le dogme social des
peines et des récompenses dans l'autre monde; mais, chez aucun de
ces peuples, l'imagination n'était allée au-delà d'un paradis et
d'un enfer tout matériels.

«Les Indiens, dit Lawson, page 180, croient que les hommes
vertueux iront, après la mort, dans le pays des esprits; que là
ils n'éprouveront ni faim, ni froid, ni fatigue; qu'ils auront
toujours à leur disposition de jeunes et belles vierges, et que le
gibier y sera inépuisable: les méchants, au contraire, ceux qui
pendant leur vie se sont montrés paresseux, voleurs, lâches,
mauvais chasseurs, les hommes qui ont mené une existence inutile à
la nation, ceux-là ne trouveront, dans l'autre monde, que la faim,
l'inquiétude, le froid; ils ne rencontreront que de vieilles
femmes et des serpents, et ne se nourriront que de mets infects.»

«Les Indiens, dit Beverley, page 274, ont un paradis et un enfer
tout matériels: d'un côté, un beau climat, du gibier, de belles
jeunes filles; de l'autre, des marais puants, des serpents et de
vieilles femmes.»

Les remarques que je viens de faire sont applicables, comme on a
pu l'apercevoir, à toutes les nations indiennes que rencontrèrent
les Européens en arrivant sur les rivages de l'Amérique du Nord.
Il existait cependant entre ces peuples des différences qu'il
s'agit maintenant de signaler.

Les plus saillantes se rapportent à la forme du gouvernement: on
voyait alors dans le Nouveau Monde, et au sein d'un état social
barbare, un spectacle analogue à celui qui s'était présenté dans
l'autre hémisphère, chez des peuples dont l'état social était
différent, et la civilisation avancée. Au nord du continent
régnait la liberté; au sud, la servitude, si l'on doit appeler
servitude l'espèce de sujétion incomplète à laquelle on peut
soumettre un peuple chasseur. Au midi, on avait perfectionné l'art
de gouverner des sujets; au nord, la science de se gouverner soi-
même. Les Européens trouvèrent établis dans la Géorgie, la
Caroline et la Virginie, au sein des petits peuples qui habitaient
cette partie du continent, des monarchies héréditaires. Ils y
trouvèrent des pouvoirs politiques qui, se combinant avec art à
des autorités religieuses, formaient des théocraties absolues.

«Quoique ces Indiens, dit John Smith, page 37, en parlant des
Virginiens, soient très barbares, ils ont cependant un
gouvernement; et ces peuples, par l'obéissance qu'ils témoignent à
leurs magistrats, se montrent supérieurs à beaucoup de nations
civilisées. La forme de leur société est monarchique: un seul
commande. Sous lui se trouvent un grand nombre de gouverneurs.
Leur chef actuel se nomme Powahatan; il tient une partie de ses
domaines par succession. Toutes les nuits on pose des sentinelles
autour de sa demeure. Il a un trésor composé de peaux, de grains
de verre... Sa volonté fait loi et doit être obéie. Ses sujets ne
l'estiment pas seulement un roi, mais un demi-dieu. Les chefs
intérieurs, qu'on nomme Werowances, sont tenus de gouverner
d'après la coutume. Tous les Indiens paient à Powahatan un tribut
de peaux, de dindons sauvages et de maïs.» Smith raconte en ces
termes une audience solennelle qu'il reçut de Powahatan: «Le roi
était assis, dit-il, sur un lit de nattes, ayant à côté de lui un
coussin de cuir brodé d'une manière sauvage, avec des perles et
des grains blancs. Il portait une robe de peau aussi large qu'un
manteau irlandais. Près de lui, et à ses pieds, était assise une
belle jeune femme. De chaque côté de la cabane étaient placées
vingt de ses concubines; elles avaient la tête et les épaules
peintes en rouge, et portaient des colliers autour du cou. Devant
ces femmes étaient assis les principaux de la nation; quatre ou
cinq cents personnes étaient derrière eux. Il avait été commandé,
sous peine de mort, de nous traiter avec respect.» Du reste, ce
même prince, qui disposait d'une manière si absolue de ses sujets,
et qui aimait à se montrer entouré d'une grandeur si sauvage; ce
même homme, dit John Smith, pourvoyait lui-même à ses besoins,
faisait ses vêtements, fabriquait son arc et ses flèches, allait à
la pêche et à la chasse comme le moindre de ses compatriotes. Ces
contrastes se rencontreront toujours chez les peuples qui, sans
avoir admis la propriété foncière, se seront soumis à l'autorité
absolue d'un chef.

«Les Indiens, dit Beverley, page 239, forment des communautés
entre eux. Cinquante et jusqu'à cinq cents familles se réunissent
dans une ville, et chacune de ces villes est un royaume.
Quelquefois un seul roi possède plusieurs villes; mais, en pareil
cas, il y a toujours un vice-roi dans chacune d'elles. Ce dernier
est en même temps le gouverneur, le juge et le chancelier. Il paie
tribut au roi.»

«Ces Indiens ont deux titres d'honneur, dit le même Beverley; ils
appellent cocharouse celui qui prend part aux affaires civiles, et
werowance le chef militaire.»

J'ai dit que, parmi les Indiens du Sud, la religion se mêlait au
pouvoir et l'appuyait. C'est là un fait qui se retrouve chez tous
les peuples méridionaux, qu'ils soient civilisés ou barbares. Chez
les sauvages dont je parle, les formes du culte étaient infiniment
plus arrêtées qu'au Nord. Ils avaient des autels, des temples, des
cérémonies annuelles, un corps de prêtres séparé du reste de la
population. En étudiant les auteurs que j'ai déjà cités, on voit
que, dans cette partie du continent, le pouvoir politique et la
religion se mêlaient sans cesse et confondaient leurs intérêts.
«Ils estiment ce lieu si saint, dit John Smith, page 35, en
parlant d'un temple, que les rois et les prêtres osent seuls y
entrer.»

«Les Indiens embaument leurs rois, dit Beverley, page 396, et les
conservent dans un temple où un prêtre doit se trouver jour et
nuit.» «Ces sauvages, dit encore le même auteur, page 288, ne font
jamais une entreprise sans consulter leurs prêtres.»

Il paraît que le pouvoir politique de ce clergé sauvage
s'établissait principalement au moyen d'une sorte d'initiation
dont John Smith et Beverley parlent également, quoique en termes
un peu différents. «Tous les quinze ou seize ans dit ce dernier,
page 284, le gouverneur de la ville fait choix d'un certain nombre
de jeunes gens qui sont l'élite de la population. Les prêtres les
conduisent dans les bois, où on les tient pendant plusieurs mois
de suite. Là on leur impose un régime très sévère, et on leur fait
boire une décoction de plantes qui les prive pendant quelque temps
de leur raison. Lorsqu'ils reviennent à leur état naturel, ils ont
oublié ou feignent d'avoir oublié tout ce qu'ils avaient su
précédemment, et il faut recommencer leur éducation. Beaucoup
meurent dans cette épreuve. Les Indiens prétendent qu'ils
emploient ce moyen violent pour délivrer la jeunesse des mauvaises
impressions de l'enfance. Ils soutiennent qu'ensuite ils sont plus
en état d'administrer équitablement la justice, sans avoir aucun
égard à l'amitié et au parentage.»

Mais c'est au sein de la grande nation des Natchez que l'autorité
civile et le pouvoir religieux s'étaient le mieux unis et avaient
combiné le plus savamment leurs efforts.

Le gouvernement des Natchez était tout à la fois despotique et
théocratique.

«Ces peuples, dit Dupratz, sont élevés dans une si parfaite
soumission à leur souverain, que l'autorité qu'ils exercent sur
eux est un véritable despotisme qui ne peut être comparé qu'à
celui des premiers empereurs ottomans; il est, comme eux, maître
absolu des biens et de la vie des sujets; il en dispose à son gré;
sa volonté est sa raison.» (V. t. II, p. 352.)

Ce despotisme procédait, suivant la tradition des Natchez, d'une
source toute divine. Je ne puis mieux faire que de rapporter les
termes dans lesquels un chef de la nation des Natchez racontait à
Dupratz cette origine: «Il y a un très-grand nombre d'années qu'il
parut parmi nous un homme avec sa femme qui descendit du soleil.
Ce n'est pas que nous crussions qu'il était fils du soleil, ni que
le soleil eût une femme dont il naquit des enfants; mais lorsqu'on
les vit l'un et l'autre, ils étaient encore si brillants que l'on
n'eut point de peine à croire qu'ils venaient du soleil. Cet homme
nous dit qu'ayant vu là-haut que nous ne nous gouvernions pas
bien, que nous n'avions pas de maître, que chacun de nous se
croyait assez d'esprit pour gouverner les autres dans le temps
qu'il ne pouvait pas se conduire lui-même, il avait pris le parti
de descendre pour nous apprendre à mieux vivre... Les vieillards
s'assemblèrent et résolurent entre eux que, puisque cet homme
avait tant d'esprit que de leur enseigner ce qui était bon à
faire, il fallait le reconnaître pour souverain.» (V. Dupratz, p.
333.)

Cet homme supposé descendu du soleil, étant reconnu souverain,
commença par établir dans sa famille l'hérédité de la puissance.
(V. Dupratz, p. 334.) Il ordonna ensuite qu'on bâtît un temple
dans lequel les seuls princes et princesses (c'est-à-dire les
soleils et soleilles) auraient droit d'entrer pour parler à
l'esprit; que dans ce temple on conservât éternellement un feu
qu'il avait fait descendre du soleil; et que l'on choisît dans la
nation huit hommes sages pour le garder et l'entretenir nuit et
jour. La négligence dans l'accomplissement de ce devoir, fut punie
de mort. (V. ibid, p. 335.) On voit dans le même auteur que les
fêtes de ces Indiens étaient tout à la fois politiques et
religieuses, et que leurs chefs ou soleils y remplissaient une
sorte de sacerdoce.

Tandis que les Indiens du Sud se soumettaient au pouvoir divin et
absolu du prince, il régnait au Nord une liberté presque sans
limites. Les Européens rencontrèrent dans cette partie du
continent des peuples qui avaient en tout ou en partie des formes
républicaines. Chez eux la nation, ou du moins l'élite de ses
membres, étaient consultés pour toutes les grandes entreprises. Le
pouvoir des chefs y était borné et descendait rarement de père en
fils. On peut dire que la société s'y gouvernait elle-même. Parmi
les nations du Nord, je ne citerai que celle des Iroquois; c'était
sans contredit le peuple le plus remarquable du continent. Les
Iroquois étaient au septentrion ce que les Natchez étaient au Sud.
Comme eux ils avaient perfectionné et complété le système
politique admis et pratiqué imparfaitement par les tribus
environnantes.

L'état social des Iroquois était le même que celui de toutes les
nations du continent; comme celles-ci, ils formaient un peuple de
chasseurs; comme elles, ils ignoraient les sciences et les arts;
ainsi qu'elles, ils étaient gouvernés par les coutumes, par les
moeurs, et non par les lois; ils présentaient donc les traits
principaux de la civilisation indienne, mais ils lui avaient pris
tout ce qu'elle peut présenter de remarquable; sans se rapprocher
en rien des Européens, ils différaient des autres nations du
continent américain; ils ne ressemblaient à aucun peuple du monde.

J'ai dit que les Iroquois formaient un peuple chasseur; cependant
leur vie était moins nomade que celle des autres Indiens de
l'Amérique du Nord; leurs villages se composaient de cabanes plus
solides et mieux faites que celles que les Européens avaient
rencontrées dans cette partie du Nouveau-Monde. «Les peuples
auxquels nous avons donné le nom d'Iroquois, dit Charlevoix, p.
421, t. I, s'appellent, en langue indienne, Agonnousionni, c'est-
à-dire faiseurs de cabanes, parce qu'ils les bâtissent beaucoup
plus solides que la plupart des sauvages.» Le grand nombre des
esclaves qu'ils avaient fait à la guerre leur permettait de mettre
en culture plus de terre que leurs voisins; la fertilité de leur
sol leur fournissait d'abondantes moissons; et ils apprirent
bientôt des Européens l'art d'élever des troupeaux. «Arrivés dans
le pays des Iroquois, dit Lahontan, p. 101, v. I, nous fûmes
occupés pendant cinq ou six jours, autour des villages, à couper
le blé d'Inde dans les champs. Nous trouvâmes dans les villages
des chevaux, des boeufs, de la volaille et quantité de cochons.»

Quoiqu'ils n'eussent pas renoncé à leurs habitudes de chasseurs,
les Iroquois étaient donc les peuples les plus sédentaires du
continent; aussi leurs coutumes étaient-elles plus fixes et leur
théorie sociale plus savante.

Les peuples auxquels les Français donnèrent le nom d'Iroquois
formaient une confédération de six nations distinctes; chacune de
ces peuplades veillait à ses propres affaires; tous les ans, les
députés nommés par chacune d'elles se réunissaient dans un même
lieu et arrêtaient les entreprises communes. Chacune de ces
petites républiques formait une démocratie à la tête de laquelle
se trouvaient naturellement placés ceux que leur âge et leurs
exploits distinguaient de leurs concitoyens.

«Les Iroquois, dit Lahontan, p. 50, v. I, composent cinq nations,
à peu près comme les Suisses, sous des noms différents, quoique de
même nation, et liés des mêmes intérêts. Ils appellent les cinq
villages les cinq cabanes qui, tous les ans, s'envoient
réciproquement des députés pour faire le festin d'union et fumer
le grand calumet des Cinq Nations.» -- C'est de ce même peuple que
William Smith dit: «Quoiqu'on ne doive point attendre de police
régulière pour le maintien de l'harmonie au dedans, et la défense
de l'État contre les attaques du dehors, du peuple dont je parle,
il y en a cependant peut-être plus qu'on ne pense... Toutes leurs
affaires, relatives tant à la paix qu'à la guerre, sont régies par
leurs sachems ou chefs. Tout homme qui se signale par ses exploits
et par son zèle pour le bien public est sûr d'être estimé de ses
compatriotes, de primer dans les conseils, et d'exécuter le plan
concerté pour l'avantage de sa patrie: quiconque possède ces
qualités devient sachem sans autre cérémonie. Comme il n'y a point
d'autre voie pour parvenir à cette dignité, elle cesse dès qu'on
ralentit son zèle et son activité pour le bien public. Quelques-
uns l'ont crue héréditaire, mais sans aucun fondement: il est vrai
qu'on respecte un fils en faveur des services de son père, mais
s'il n'a aucun mérite personnel, il n'a jamais part au
gouvernement, et il serait disgracié pour toujours s'il voulait
s'en mêler. Les enfants de ceux qui se sont distingués par leur
patriotisme, excités par la considération de leur naissance et par
les principes de vertu qu'on a soin de leur inspirer, imitent les
exploits de leurs pères et parviennent aux mêmes honneurs, et
c'est ce qui a donné lieu de croire que le titre et le pouvoir de
sachem étaient héréditaires. Chacune de ces républiques a ses
chefs particuliers qui écoutent et décident les différends qui
s'élèvent en plein conseil, et, quoiqu'ils n'aient point
d'officiers pour faire exécuter leurs ordres, on ne laisse pas que
d'obéir à leurs décrets, de peur de s'attirer le mépris public...
La condition de ce peuple le met à l'abri des factions qui ne sont
que trop ordinaires dans les gouvernements populaires. Comment un
homme formerait-il un parti, puisqu'il n'a ni honneurs, ni
richesses, ni autorité à accorder? Toutes les affaires qui
concernent l'intérêt public sont réglées dans l'assemblée générale
des chefs de chaque nation, laquelle se tient ordinairement à
Onondaga, qui est le centre du pays, Ils peuvent agir séparément
dans les cas improvisés; mais la ligue n'a lieu qu'autant que le
peuple y consent.» [152]

L'organisation fédérative qu'avaient adoptée les Iroquois, le
gouvernement régulier et libre auquel ils s'étaient soumis, leur
assuraient de grands avantages sur leurs voisins. Leurs sauvages
vertus, leurs vices même, leur donnaient une prépondérance plus
grande encore.

Nous avons vu que les Indiens considéraient en général la chasse
et la guerre comme les seuls travaux dignes d'un homme; les
Iroquois étaient plus imbus qu'aucun autre peuple de cette
opinion. «Il n'y a peut-être pas de nation au monde, dit William
Smith, page 74, qui connaisse mieux que ces Indiens la vraie
gloire militaire. Les Cinq-Nations, dit-il ailleurs, sont
entièrement dévouées à la guerre: il n'y a rien qu'on ne mette en
usage pour animer le courage du peuple. Nulle part les moeurs
héroïques ne se montraient plus en relief que chez ces barbares.
«Lorsqu'un parti revient de la guerre, dit Smith, page 82, un jour
avant de rentrer au village, deux hérauts s'avancent, et,
lorsqu'ils sont à portée de se faire entendre, ils jettent un cri
dont la modulation annonce que la nouvelle est bonne ou mauvaise:
dans le premier cas, le village s'assemble et l'on prépare un
festin aux conquérants, lesquels arrivent sur ces entrefaites: ils
sont précédés d'un homme qui porte, au bout d'une longue perche,
un arc sur lequel sont étendus les crânes des ennemis qu'ils ont
tués. Les parents des vainqueurs, leurs femmes, leurs enfants, les
entourent et leur témoignent toutes sortes de respects. Les
compliments finis, un des guerriers fait le récit de ce qui s'est
passé: tous l'écoutent avec la plus grande attention, et ce récit
est terminé par une danse sauvage.»

«Une troupe d'Iroquois descendait le Mississipi pour aller faire
la guerre à l'un des peuples qui habitent le long des rives de ce
fleuve, dit Lahontan, page 168, volume 1er; une troupe de
Nadouessi qui remontait le même fleuve pour aller à la chasse
rencontra ces Iroquois près d'une petite île qui a été nommée
depuis, à cause de l'événement, l'lle-aux-Rencontres. Les deux
peuples ne s'étaient jamais vus. Qui êtes-vous? crièrent les
Iroquois. -- Nadouessi, répondirent les autres. -- Où allez-vous?
repartirent les Iroquois. -- À la chasse aux boeufs, dirent les
Nadouessi: mais, vous, quel est votre but? -- Nous, nous allons à
la chasse des hommes, répondirent fièrement les Iroquois. -- Eh
bien! reprirent les Nadouessi, nous sommes des hommes, n'allez pas
plus loin. Sur ce défi les deux partis débarquèrent chacun d'un
côté de l'île et donnèrent tête baissée l'un dans l'autre.»

Tous les peuples chasseurs puisent dans leurs habitudes de chaque
jour un goût prononcé pour l'indépendance; mais les Européens
n'ont jamais rencontré dans le Nouveau Monde un amour plus fier
pour la liberté que n'en témoignèrent ces sauvages.

«Les Iroquois, dit Lahontan, page 31, volume I, se moquent des
menaces de nos rois et de nos gouverneurs, ne connaissent en
aucune manière le terme de dépendance: ils ne peuvent même pas
supporter ce terrible mot. Ils se regardent comme des souverains
qui ne relèvent d'autre maître que de Dieu seul, qu'ils nomment le
Grand-Esprit.»

-- En 1684, un envoyé du gouverneur de la province de New York
ayant dit, dans un discours aux iroquois, qu'il représentait leur
prince légitime, leur orateur répondit: Ononthio (le Français) est
mon père; Corlar (Anglais) est mon frère, et cela parce que je
l'ai bien voulu: ni l'un ni l'autre n'est mon maître; celui qui a
fait le monde m'a donné la terre que j'occupe; je suis libre. J'ai
du respect pour tous deux; mais nul n'a le droit de me commander.
(Charlevoix, vol. II, page 317.)

La même année, les Français ayant voulu empêcher les Iroquois de
trafiquer avec les Anglais, les Indiens répondirent par l'organe
de leur orateur: Nous sommes nés libres; nous ne dépendons ni
d'Ononthio ni de Corlar; nous pouvons aller où bon nous semble,
mener avec nous qui nous voulons, acheter et vendre ce qu'il nous
plaît. Si vos alliés sont vos esclaves, traitez-les comme tels.
(William Smith, page 170.)

Vivant au milieu d'un loisir aristocratique ou livré aux travaux
mêlés de gloire qu'exigent la chasse et la guerre, le sauvage
conçoit une idée superbe de lui-même; mais il ne montra jamais
d'orgueil plus intraitable que ces Indiens demi nus sous leur
cabane d'écorce et dans la misère de leurs bois. «En 1682, le
gouverneur-général du Canada ayant voulu traiter de la paix avec
les Iroquois, dit Charlevoix, volume II, page 281, ceux-ci lui
firent dire qu'ils exigeaient qu'il vînt en faire lui-même la
négociation dans leur pays.»

L'amour de la vengeance est un vice qui semble inhérent à la
nature sauvage; mais les Iroquois portèrent cette passion à des
excès jusque-là inconnus dans l'histoire des hommes.

Presque toutes les nations indiennes de l'Amérique du Nord avaient
l'habitude de brûler leurs prisonniers de guerre; mais les Indiens
dont je parle poussèrent en ces occasions la barbarie jusqu'à des
raffinements que l'imagination peut à peine concevoir.

En l'année 1689, les Iroquois, ayant appris que les Français
s'étaient emparés de leurs ambassadeurs, et en avaient tué par
trahison plusieurs, se rendirent, au nombre de douze cents dans
l'île de MontRéal, et s'y livrèrent à des cruautés effroyables:
ils ouvrirent le sein des femmes enceintes pour en arracher le
fruit qu'elles portaient; ils mirent des enfants tout vivants à la
broche et contraignirent les mères de les tourner pour les faire
rôtir; ils inventèrent quantité d'autres supplices inouïs, et deux
cents personnes de tout âge et de tout sexe périrent ainsi, en
moins d'une heure, dans les plus affreux tourments. (Charlevoix,
page 404.)

Lorsqu'un prisonnier est livré à une femme qui a perdu l'un des
siens à la guerre, celle-ci, avant d'ordonner le supplice,
commence par invoquer l'ombre de celui dont elle veut venger la
mort: «Approche-toi, lui dit-elle, tu vas être apaisée; je te
prépare un festin: bois à longs traits de cette boisson qui va
être versée pour toi! reçois le sacrifice que je te fais en
immolant ce guerrier; il sera brûlé et mis dans la chaudière; on
lui appliquera les haches ardentes, on lui enlèvera la chevelure,
on boira dans son crâne; ne fais donc plus de plaintes, tu seras
parfaitement satisfaite.» (Charlevoix, page 364.)

En même temps que la nature sauvage est soumise à ces horribles
passions qui font descendre les hommes au dernier rang parmi les
créatures, quelquefois elle est sujette à d'admirables retours qui
semblent élever l'homme au-dessus de lui-même: ces mêmes Iroquois
n'étaient pas moins extraordinaires par leur générosité, leur
douceur, leur grandeur d'âme et leur courage, que par leurs
fureurs; ils outraient toutes les vertus de la nature sauvage
comme ses vices.

En 1787, un certain nombre d'Iroquois furent pris par les
Français, qui les traitèrent avec une grande inhumanité. Lahontan,
qui raconte ce fait (volume I, page 94), ayant reconnu parmi les
captifs un homme qui avait été son hôte, offrit à ce dernier
d'apporter des adoucissements à son sort; mais le sauvage répondit
qu'il ne voulait recevoir de nourriture ni de traitement plus doux
que ses camarades: Les Cinq Villages nous vengeront, dit-il, et
conserveront à jamais un juste ressentiment de la tyrannie qu'on
exerce sur nous.

En 1687, le gouverneur du Canada fit passer le père Lamberville
dans le pays des Iroquois pour engager ces sauvages à envoyer
leurs principaux chefs dans la colonie, afin qu'on pût traiter
avec eux. À peine les Indiens furent-ils arrivés au lieu du
rendez-vous qu'on les chargea de fers, et on les envoya en France
sur les galères. Cependant le père de Lamberville, qui ignorait à
quelle trahison on l'avait fait servir d'instrument, était resté
parmi les Iroquois. À la première nouvelle que ceux-ci reçurent de
ce qui venait de se passer, les anciens le firent appeler, et,
après lui avoir exposé le fait avec toute l'énergie dont on est
capable dans le premier mouvement d'une juste indignation,
lorsqu'il s'attendait à éprouver les plus funestes effets de la
fureur qu'il voyait peinte sur tous les visages, un des anciens
lui parla en ces termes, que nous avons appris de lui-même, dit
Charlevoix: «Toutes sortes de raisons nous autorisent à te traiter
en ennemi; mais nous ne pouvons nous y résoudre. Nous te
connaissons trop pour ne pas être persuadés que ton coeur n'a
point de part à la trahison que tu nous as faite, et nous ne
sommes pas assez injustes pour te punir d'un crime dont nous te
croyons innocent, que tu détestes sans doute autant que nous, et
dont nous sommes convaincus que tu es au désespoir d'avoir été
l'instrument: il n'est pourtant pas à propos que tu restes ici;
tout le monde ne t'y rendrait peut-être pas la même justice que
nous; et, quand une fois notre jeunesse aura chanté la guerre,
elle ne verra plus en toi qu'un perfide qui a livré nos chefs à un
rude et indigne esclavage, et elle n'écoutera que sa fureur, à
laquelle nous ne serions plus les maîtres de te soustraire.»
(Charlevoix, vol. II, page 345.)

Nous avons vu avec quelle inhumanité ces sauvages traitaient leurs
prisonniers. Parmi ces prisonniers il en est cependant toujours un
certain nombre qui sont épargnés, et que la nation adopte: ceux-là
n'ont pas moins à se louer de la générosité de leurs vainqueurs
que les autres à se plaindre de leur barbarie.

«Dès qu'un prisonnier est adopté, dit Charlevoix, volume I, page
363, on le conduit à la cabane où il doit demeurer, et on commence
à lui ôter ses liens; on fait ensuite chauffer de l'eau pour le
laver ou panser ses plaies. On n'omet rien pour lui faire oublier
les maux qu'il a soufferts: on lui donne à manger, on l'habille
proprement; en un mot, on ne ferait pas plus pour l'enfant de la
maison, ni pour celui que le prisonnier ressuscite, c'est ainsi
qu'on s'exprime. Quelques jours après on fait un festin pendant
lequel on lui donne solennellement le nom de celui qu'il remplace,
et dont il acquiert dès lors tous les droits et contracte toutes
les obligations.»

Il se joignait même quelquefois aux horreurs des supplices des
scènes d'une inconcevable douceur; mélange inouï que le coeur de
ces sauvages extraordinaires pouvait seul comprendre. «Avant
d'immoler les prisonniers, dit ce même Charlevoix, volume V, page
364, on leur fait faire la meilleure chère qu'il est possible; on
ne leur parle qu'avec amitié; on leur donne les noms de fils, de
frères ou de neveux, suivant la personne dont ils doivent par leur
mort apaiser les mânes; on leur abandonne même quelquefois des
filles pour leur servir de femmes pendant tout le temps qui leur
reste à vivre. On passe ensuite des plus tendres caresses aux
derniers excès de la fureur.

Tous les peuples chasseurs et guerriers redoutent peu la mort et
savent braver la douleur; mais les Iroquois poussèrent le mépris
de la vie à un point, et apportèrent dans les tourments une
tranquillité stoïque une sorte d'insouciance héroïque dont
l'antiquité elle-même ne nous a laissé aucun modèle. J'ai dit que
les Iroquois faisaient souffrir à leurs prisonniers d'horribles
tourments; mais je renonce à peindre ceux qu'on leur faisait
endurer à eux-mêmes, et le courage presque surnaturel qu'ils
faisaient paraître au milieu des feux allumés pour les consumer.
Tous ceux qui ont parlé de ce peuple, Anglais ou Français,
s'accordent sur ce point; tous citent des exemples nombreux à
l'appui de leurs paroles.

«En 1696, les Français firent une excursion dans le pays des
Iroquois. Les sauvages se retirèrent au fond des bois après avoir
incendié leurs villages; on ne put s'emparer que d'un vieillard
âgé, dit-on, de plus de cent ans, qui n'avait pu fuir ou ne
l'avait pas voulu; car il paraît qu'il attendait la mort avec la
même intrépidité que ces anciens Romains dans le temps de la prise
de Rome par les Gaulois. On l'abandonna aux Indiens nos alliés.
Jamais peut-être un homme ne fut traité avec plus de barbarie et
ne témoigna plus de fermeté et de grandeur. Ce fut sans doute un
spectacle bien singulier de voir plus de quatre cents hommes
acharnés autour d'un vieillard décrépit, auquel ils ne purent
arracher un soupir, et qui ne cessa, tant qu'il vécut, de
reprocher aux Indiens de s'être rendus les esclaves des Français,
dont il affecta de parler avec le plus grand mépris. La seule
plainte qui sortit de sa bouche fut lorsque, par compassion,
quelqu'un lui donna deux ou trois coups de couteau pour l'achever.
Tu aurais bien dû, dit-il, ne pas abréger ma vie; tu aurais eu
plus de temps pour apprendre à mourir en homme.» William Smith
raconte presque de la même manière le même événement, p. 201

Lahontan raconte, vol. I, p. 234, qu'en 1692, deux Iroquois ayant
été pris par les Français et conduits à Québec, on crut devoir par
représailles les condamner au feu. Quelques personnes charitables
en ayant été instruites le firent savoir aux deux sauvages et
firent jeter un couteau dans la prison. L'un des deux prisonniers
se le plongea dans le sein et mourut aussitôt; quelques jeunes
Hurons, étant venus chercher l'autre, le conduisirent près de la
ville dans un endroit où on avait eu la précaution de faire un
grand amas de bois. Il courut à la mort avec plus d'indifférence,
dit toujours Lahontan, témoin oculaire, que Socrate n'aurait fait
s'il se fût trouvé en pareil cas. Pendant le supplice, il ne cessa
de chanter qu'il était guerrier, brave et intrépide; que le genre
de mort le plus cruel ne pourrait jamais ébranler son courage,
qu'il n'y aurait pas de tourment capable de lui arracher un cri;
que son camarade avait été un poltron de s'être tué par la crainte
des tourments; et qu'enfin s'il était brûlé, il avait la
consolation d'avoir fait le même traitement à beaucoup de Français
et de Hurons. Tout ce qu'il disait était vrai, poursuit Lahontan,
surtout à l'égard de son courage, car je puis vous jurer avec
toute vérité qu'il ne jeta ni larmes ni soupirs; au contraire,
pendant qu'il souffrait les plus terribles tourments qui durèrent
l'espace de trois heures, il ne cessa pas un moment de chanter.»

Ce n'est pas seulement leur férocité et leur courage qui rendaient
les Iroquois redoutables à leurs voisins; ils avaient d'autres
causes encore de supériorité. De tous les Indiens qui habitaient
l'Amérique du Nord, ces sauvages étaient ceux qui mettaient le
plus de suite dans leurs desseins et le plus d'astuce dans leur
politique. Nul autre peuple ne possédait au même degré l'esprit de
conquête et l'éloquence guerrière. Tous les auteurs que j'ai déjà
cités parlent avec admiration de cette éloquence sauvage: «Les
Iroquois, dit William Smith, p. 87, estiment beaucoup l'éloquence
et en font leur principale étude. Rien ne leur plaît tant que la
méthode et ne les choque plus qu'un discours irrégulier, parce
qu'on a de la peine à s'en ressouvenir. Ils s'énoncent en peu de
mots et font un grand usage des métaphores.» «Je ne crois point,
dit Charlevoix, vol. I, page 361, que ceux qui ont vu de près ces
barbares m'accusent de leur avoir supposé dans leurs discours une
élévation, un pathétique et une énergie qu'ils n'ont point... On
rencontre encore souvent de nos jours, chez les Indiens, des
traces de cette éloquence naturelle et sauvage qui caractérisait
leurs pères.» On trouve dans l'ouvrage de M. Schoolcraft, page
245, le récit suivant: «Lorsqu'en 1811 un conseil d'Indiens et
d'Américains se tint à Vincennes, dans Indiana (sur le Wabash),
Tecumseh, fameux chef indien, après avoir prononcé un discours
plein de feu, ne trouva auprès de lui aucun siège pour s'asseoir.
Le général Harrison, qui représentait dans le conseil les États-
Unis, s'apercevant de cette circonstance, s'empressa de lui faire
porter une chaise en l'invitant à s'asseoir. -- Votre père, lui
dit l'interprète, vous prie de prendre cette chaise. -- Mon père!
répliqua le fier Indien; le soleil est mon père; ma mère, c'est la
terre, et c'est sur son sein que je me reposerai. -- En prononçant
ces mots, il s'assit par terre à la manière des Indiens.»

Avec tous ces avantages, il ne faut pas s'étonner de la
prépondérance qu'exercèrent longtemps les Iroquois sur toutes les
peuplades qui les environnaient. Ils formaient une république
toujours en armes comme Sparte et Rome, dont la guerre était le
seul plaisir et le seul soin; qui sacrifiait chaque année, sur les
champs de bataille, une partie de sa population, se recrutant sans
cesse parmi les prisonniers qu'elle faisait et qu'elle adoptait.
Luttant perpétuellement avec toutes les nations sauvages que la
fortune avait placées sur leurs frontières, les iroquois ne
cessèrent, jusqu'à l'arrivée des Européens, de s'étendre en
détruisant tout autour d'eux.

Je viens de peindre l'état politique et social dans lequel se
trouvaient les tribus indiennes de l'Amérique du Nord, au moment
où les Européens les découvrirent et pendant le demi-siècle qui
suivit.

À l'époque dont je parle, aucune des tribus sauvages qui
peuplaient le continent n'avait abandonné les habitudes de chasse,
et toutes les remarques relatives aux peuples chasseurs leur
étaient applicables. La civilisation n'avait fait chez aucune
d'elles de très grands pas; les arts y étaient demeurés très
imparfaits; la société y était toujours dans l'enfance: cependant
elle existait déjà. Les traditions, les coutumes, les usages, les
moeurs, pliaient au joug social des hommes que leur genre de vie
rendait errants et désordonnés, et introduisaient une sorte d'état
civilisé au milieu de la barbarie. Tous ces peuples trouvaient
aisément à vivre; tous jouissaient d'une espèce d'abondance
sauvage; nul ne se plaignait de son sort. J'ai montré qu'au sein
de ces nations barbares apparaissaient les mêmes phénomènes qu'a
présentés partout la race humaine. La plus complète égalité
régnait parmi les Indiens. Leur état social était éminemment
démocratique, c'est-à-dire qu'il se prêtait également au plus rude
despotisme ou à l'entière liberté. Combiné dans le Sud avec une
certaine mollesse de corps et d'esprit et une certaine ardeur
d'imagination inhérentes au climat, il a donné naissance au
gouvernement théocratique des Natchez. Uni dans le Nord à
l'activité, à l'énergie inquiète qu'engendre la vigueur des
saisons, il a créé la confédération des républiques iroquoises.

Je ferme maintenant le livre de l'histoire; je laisse cent
cinquante ans s'écouler; et, reportant mes regards vers ces mêmes
sauvages dont tout à l'heure je peignais le portrait, je cherche à
discerner les changements que leur a fait subir la marche du
temps.

§ II. État actuel.

Beverley disait, en 1700, p. 315: «Les naturels de la Virginie
s'éteignent, quoiqu'il y ait encore plusieurs bourgs qui portent
leurs noms.»

Aujourd'hui on ne retrouve plus la trace de ces sauvages; ils sont
perdus jusqu'au dernier.

Les Français de la Louisiane ont entièrement détruit la grande
nation des Natchez.

En 1831, traversant les cantons de l'État de New York qui
avoisinent le lac Ontario, je rencontrai quelques Indiens
déguenillés qui, courant le long de la route, demandaient l'aumône
aux voyageurs. Je voulus savoir à quelle race appartenaient ces
sauvages; on me répondit que j'avais sous les yeux les derniers
des Iroquois.

Le pays que je parcourais alors était en effet la patrie des Six-
Nations: on retrouvait à chaque pas les vestiges des anciens
maîtres du sol, mais eux-mêmes avaient disparu.

Il est facile d'indiquer en peu de mots les causes diverses
auxquelles on doit attribuer cette grande destruction des nations
sauvages.

«Ce furent les Anglais, dit Beverley, p. 310, qui apprirent aux
sauvages à faire cas des peaux et à les échanger. Avant cette
époque, ils estimaient les fourrures pour l'usage.» Beverley dit
autre part, p. 230, qu'à l'époque où il écrivait (1700), les
sauvages de la Virginie se servaient déjà de la plupart des
étoffes d'Europe pour se couvrir pendant l'hiver. «Nous sommes
déjà bien loin, disaient MM. Cass et Clark en 1829, dans un
rapport officiel, p. 23 (documents législatifs, no 117), du temps
où les Indiens pouvaient pourvoir à leur nourriture et à leurs
vêtements, sans recourir à l'industrie des hommes civilisés.»
Lawson, Beverley, Dupratz, Lahontan et Charlevoix s'accordent à
dire que, dès le principe des colonies, il s'est fait un immense
commerce, d'eau-de-vie avec les Indiens.

Quiconque méditera sur le petit nombre des faits que je viens
d'exposer, y trouvera les causes de ruine que nous cherchons.
Avant l'arrivée des Européens, le sauvage se procure par lui-même
tous les objets dont il a besoin; il n'estime la peau des bêtes
que comme fourrure; ses bois lui suffisent; il y trouve ce qui est
nécessaire à son existence; il ne désire rien au-delà, il y vit
dans une sorte d'abondance, et s'y multiplie.

À partir de l'arrivée des blancs, l'Indien contracte des goûts
nouveaux. Il apprend à couvrir sa nudité avec les étoffes
d'Europe. Les liqueurs fermentées lui offrent une source de
jouissances inconnues, singulièrement appropriées à sa nature
grossière. On lui offre des armes meurtrières dont on lui enseigne
bientôt à se servir; et comme sa vie errante et ses habitudes de
chasse, les préjugés qui en sont la suite, l'empêchent d'apprendre
en même temps à fabriquer ces objets précieux qui lui sont devenus
nécessaires, il tombe dans la dépendance des Européens et devient
leur tributaire. Mais il est pauvre comme un chasseur: en échange
des biens qu'il convoite, il n'a rien à offrir que la peau des
bêtes sauvages. Dès lors il faut chasser, non-seulement pour se
nourrir, mais pour se procurer ces objets d'un luxe barbare. Le
gibier s'épuise, bientôt on ne saurait plus l'atteindre qu'avec
des armes à feu; et il faut le tuer pour pouvoir se procurer ces
armes. Le remède augmente le mal; le mal rend le remède plus
difficile à trouver. «On ne peut plus s'emparer de l'ours, du
chevreuil ou du castor, disent MM. Clark et Cass, page 24, qu'avec
des fusils.» Peu à peu les ressources du sauvage diminuent; ses
besoins augmentent. Des misères inconnues à ses pères l'assiégent
alors de toutes parts; pour s'y soustraire, il fuit ou meurt.
Comme il n'a jamais tenu au sol, qu'il n'a laissé dans le pays
qu'il habitait aucun monument durable de son existence, sa trace
se perd en quelques années: à peine son nom lui survit-il; c'est
comme s'il n'avait jamais été.

Cette destruction était inévitable du moment où les Indiens
s'obstinaient à conserver l'état social de chasseurs.

Parmi toutes les tribus sauvages qui couvraient la surface de
l'Amérique du Nord, on n'en connaît jusqu'à présent qu'un très
petit nombre qui aient essayé de plier leurs moeurs aux habitudes
des peuples cultivateurs, de ceux qui produisent en même temps
qu'ils consomment: ce sont les Chikassas, les Chactaws, les
Creeks, et surtout les Cherokees. Ces quatre nations occupent le
Sud des États-Unis; elles se trouvent placées entre les États de
Géorgie, d'Alabama et de Mississipi. On évaluait en 1830 leur
population à 75,000 individus. À l'époque de la guerre de
l'indépendance, un certain nombre d'Anglo-Américains du Sud, ayant
pris parti pour la mère-patrie, fut obligé de s'expatrier et
chercha une retraite chez les Indiens dont je parle. Ces Européens
y acquirent bientôt une grande influence, s'y marièrent, et
importèrent parmi ces sauvages nos idées et nos arts.

En 1830 (le 4 février), M. Bell, rapporteur du comité des affaires
indiennes à la chambre des représentants, peignait de cette
manière, page 21, l'état dans lequel se trouvaient les Cherokees:

«La population de ce qu'on nomme la nation des Cherokees à l'est
du Mississipi, disait-il, peut être estimée à 12,000 âmes à peu
près. Sur ce nombre se trouvent environ 250 individus appartenant
à la race blanche (hommes ou femmes) qui sont entrés dans des
familles indiennes. On y rencontre 1,200 esclaves noirs amenés par
les Européens, Le reste se compose d'une race mêlée, et d'Indiens
dont le sang est pur.» Le rapporteur ajoute que l'intelligence et
la richesse se trouvent concentrées dans la classe des métis.
«Quant au reste de la population, dit-il, ceux qui la composent se
montrent en tout semblables à leurs frères du désert; comme eux,
ils ont un penchant invincible pour l'indolence, ainsi qu'eux ils
sont imprévoyants et font voir la même passion désordonnée pour
les liqueurs fortes.»

En admettant que ce tableau soit correct, ce dont on a des raisons
de douter, lorsqu'on voit avec quelle ardeur, dans tout le cours
du rapport, M. Bell se prononce contre les droits de la race
infortunée des indigènes; en admettant, dis-je, l'exactitude de ce
tableau, on est amené à penser que, si cette civilisation
imparfaite avait eu le temps de se développer, elle eût fini par
porter tous ses fruits.

J'ai dit plus haut, en parlant de l'état ancien, que, bien que les
Indiens de l'Amérique du Nord eussent tous adopté le même état
social et vécussent en chasseurs, la société politique n'avait pas
pris chez tous la même forme. Au Sud, l'autorité publique s'était
concentrée dans peu de mains; au Nord, le peuple entier
participait au gouvernement: ces différences se font remarquer
encore de nos jours. Maintenant, comme alors, la plupart des
nations du Sud obéissent à un seul chef ou à une oligarchie fort
absolue; or, les hommes qui composent ce corps choisi chez les
Cherokees et qui exercent cette autorité illimitée, étant
civilisés et ayant intérêt à faire pénétrer la lumière dans le
sein de la nation à la tête de laquelle ils se trouvent placés, il
me paraît incontestable qu'ils y parviendraient tôt ou tard, si on
leur laissait le loisir d'achever leur ouvrage; mais il n'en est
point ainsi: les terres sur lesquelles habitent ces malheureux
Indiens sont situées dans les limites des États que j'ai cités
plus haut; aujourd'hui ces États les réclament comme leur
héritage; et l'Union favorise l'exécution de leur dessein en
offrant aux Indiens qui voudraient quitter le pays de les
transporter à ses frais dans une vaste contrée située sur la rive
droite du Mississipi (Arkansas), où ils pourront vivre à l'abri de
la tyrannie des blancs. La portion la plus civilisée des Indiens
refuse de se prêter à ce dessein; mais la masse de la nation, qui
a conservé une partie des habitudes errantes des peuples
chasseurs, s'y résout sans peine; et, conduite de nouveau dans
d'immenses déserts, loin du foyer de la civilisation, elle
redevient aussi sauvage qu'elle l'était jadis. Ainsi le
gouvernement américain détruit chaque jour ce que le gouvernement
des Cherokees s'efforçait d'exécuter; et, tandis que ce dernier
attire les sauvages vers la civilisation, l'autre les pousse vers
la barbarie. Le résultat de cette lutte n'est pas douteux: il est
facile de prévoir qu'à une époque très rapprochée ces Indiens,
transportés sur la rive droite du Mississipi, auront quitté la
charrue pour reprendre la hache et le mousquet, et chercheront de
nouveau leur seule subsistance dans les travaux improductifs du
chasseur.

Les tribus de Chikassas, des Chactaws, des Creeks et des Cherokees
sont les seules qui aient manifesté quelque propension à embrasser
la vie des peuples cultivateurs. Toutes les autres ont conservé
avec une étrange ténacité les habitudes de leurs aïeux, et, sans
avoir leur esprit et leurs ressources s'obstinent encore à vivre
comme eux.

Si l'on embrasse dans un seul point de vue tous les Indiens qui
habitent de nos jours l'Amérique du Nord, on découvre donc sans
peine que tous ont conservé l'état social qu'ils avaient il y a
deux cents ans. Comme leurs pères, ils tirent presque toute leur
subsistance de la chasse; ils mènent à peu de chose près le genre
de vie dont, en 1606, le capitaine John Smith faisait le tableau;
cependant d'immenses changements se sont opérés parmi eux. Quels
sont ces changements? quelle en est la cause?

J'ai dit que les Indiens n'avaient point de lois, qu'ils n'étaient
gouvernés que par les traditions, les coutumes, les sentiments,
les moeurs; plus toutes ces choses étaient stables et réglées,
plus la société était forte et tranquille.

C'est en changeant les opinions, en altérant les coutumes et en
modifiant les moeurs, que les Européens ont produit la révolution
dont je parle.

L'approche des Européens a exercé sur les Indiens une influence
directe et une autre indirecte, toutes les deux également
funestes.

L'Indien, malgré son orgueil, sent au fond de âme que la race
blanche a acquis sur la sienne une prépondérance incontestable, et
l'exemple des Européens, qu'il méprise, obtient cependant un grand
pouvoir sur ses opinions et sur sa conduite: or, le malheur a
voulu que les seuls Européens avec lesquels les sauvages entraient
habituellement en contact fussent précisément les plus dépravés
d'entre les blancs.

J'ai dit qu'il se faisait avec les indigènes un grand commerce de
fourrures. Les Européens qui servent de courtiers à ce commerce
sont, pour la plupart, des aventuriers sans lumières et sans
ressources, qui trouvent dans la liberté désordonnée des bois la
compensation des travaux pénibles auxquels ils se vouent. Ces
étrangers ne font connaître à l'indigène de l'Amérique que les
vices de l'Europe; et ce qu'il y a de plus déplorable encore, ils
le mettent en contact avec ceux des vices de l'Europe qui, ayant
le plus d'analogie avec les siens, peuvent le plus aisément se
combiner avec eux. Ils ne lui apprennent point la dépravation
polie de nos hautes classes; l'Indien ne la comprendrait pas, et
elle serait sans danger pour lui: mais ils lui montrent les hommes
civilisés plus violents, plus ennemis de la loi, plus
impitoyables, en un mot plus sauvages que lui-même. Cependant ces
sauvages d'Europe lui paraissent instruits, riches, puissants. Il
se fait alors dans la conscience de l'Indien un trouble
incroyable; il ne sait si les vices qu'il ne comprend que trop
bien, et qu'il méprise, ne sont pas les causes premières de cette
supériorité qu'il admire, et s'ils ne la produisent pas, du moins
ne lui semblent-ils pas un obstacle pour l'acquérir.

Quelque pernicieuse qu'ait été cette action directe des blancs sur
le sort des sauvages, leur action indirecte a été plus funeste
encore.

J'ai dit comment l'approche des Européens a rendu les Indiens plus
misérables qu'ils n'étaient avant cette époque, en diminuant leurs
ressources, avait accru leurs besoins; mais je n'ai pu donner une
idée de l'étendue des maux auxquels, de nos jours, ces infortunés
sont en proie.

«Parmi les Indiens du nord-ouest particulièrement, disent MM.
Clark et Cass dans leur rapport officiel, il n'y a qu'un travail
excessif qui puisse fournir à l'Indien de quoi nourrir et vêtir sa
famille. Des jours entiers sont employés sans succès à la chasse;
et, pendant cet intervalle, la famille du chasseur doit se nourrir
de racines, d'écorces, ou périr. Beaucoup de ces Indiens meurent
chaque hiver de faim.» [153]

Mais ce sont les Mémoires de Tanner [154] qu'il faut lire, si l'on
veut se former une idée des horribles misères auxquelles sont
exposés ces sauvages.

Les Indiens avec lesquels vit Tanner sont sans cesse sur le point
de mourir de faim. Une succession de hasards soutient leur vie;
chaque hiver quelques-uns d'entre eux succombent. «Le temps était
excessivement froid, dit-il en un endroit, page 227, et nos
souffrances s'en accrurent. Une jeune femme mourut d'abord de
faim; bientôt après son frère fut saisi du délire qui précède ce
genre de mort et succomba.

«Cet homme, dit-il plus loin, page 230, en parlant d'un Ojibbeway,
partagea le sort réservé à un si grand nombre de ses compatriotes,
il mourut de faim.»

Ce même Tanner nous apprend, page 288, qu'on enseigne,dès leur âge
le plus tendre, aux jeunes garçons et aux jeunes filles, à
supporter une abstinence rigoureuse. On les y encourage en
intéressant leur amour-propre à s'y essayer. «Pouvoir supporter un
long jeûne, dit-il, est une distinction fort enviée.» La religion
elle-même consacre le jeûne; c'est dans les rêves d'un homme à
jeun que se rencontre l'avenir. De tels usages, de semblables
opinions, de pareilles moeurs, parlent d'elles-mêmes et me
dispensent d'ajouter rien de plus.

C'est dans ces affreuses misères qu'il faut chercher la cause
presque unique des révolutions morales et politiques qui se sont
opérées parmi les indigènes de l'Amérique du Nord. C'est en
rendant l'Indien mille fois, plus malheureux que ses pères que les
Européens l'ont fait autre qu'il n'était.

J'ai montré que, si les sauvages ne tenaient point au sol comme le
font les cultivateurs, l'amour de la patrie n'était point
cependant inconnu à ces peuples barbares; mais seulement ils le
dirigeaient sur moins d'objets. Ce sentiment leur étant plus
nécessaire encore qu'aux autres hommes, produisait chez eux, comme
partout ailleurs, d'admirables effets.

Les habitudes de chasse tendent à isoler l'individu de ses
semblables, à réduire la société à la famille, et, en arrêtant les
communications des hommes, à détruire la civilisation dans son
germe. L'attachement que les Indiens portaient à leurs tribus
tendait au contraire à rapprocher un grand nombre d'entre eux les
uns des autres, et leur permettait de mettre en concurrence le peu
de lumières que leur genre de vie leur laissait acquérir. Cet
instinct de la patrie ne tendait pas moins à développer le coeur
de ces sauvages que leur intelligence; il substituait une sorte
d'égoïsme plus large et plus noble à l'égoïsme étroit que
l'intérêt privé fait naître. Nous avons vu de quelles sublimes
vertus il a quelquefois été la source. Les Indiens ainsi réunis
exerçaient d'ailleurs les uns sur les autres le contrôle de
l'opinion publique; contrôle toujours salutaire, même au sein
d'une société ignorante et corrompue; car la majorité des hommes,
quels que soient ses éléments, a toujours le goût de ce qui est
honnête et juste.

Aujourd'hui l'esprit national n'existe pour ainsi dire plus parmi
les indigènes de l'Amérique; à peine si l'on en rencontre quelques
faibles traces. Des Indiens qui habitaient le vaste espace compris
aujourd'hui dans les limites des établissements européens, les uns
sont morts de faim et de misère, les autres ont reculé et se sont
dispersés au loin, toujours suivis par la civilisation qui les
presse. Parmi ces sauvages, restes mutilés d'un peuple autrefois
puissant, plusieurs errent au hasard dans les déserts; réduits à
l'individu ou à la famille, ils se croient libres de tous devoirs
envers leurs semblables dont ils n'attendent aucun secours;
d'autres se sont incorporés aux nations qu'ils ont trouvées sur
leur passage, mais dont ils ne partagent ni les usages, ni les
opinions, ni les souvenirs. Chez ces nations elles-mêmes, que le
contact des Européens n'a pas encore détruites ou forcées à fuir,
le lien social est relâché. La misère a déjà forcé les hommes qui
les composent à s'écarter les uns des autres pour trouver plus
facilement le moyen de soutenir leur vie; le besoin a affaibli
dans leur coeur ce sentiment de la patrie qui, comme tous les
autres sentiments, a besoin, pour se produire d'une manière
durable, de se combiner avec une sorte de bien-être. Poursuivis
chaque jour par la crainte de mourir de faim et de froid, comment
ces infortunés pourraient-ils s'occuper des intérêts généraux de
leur pays? Que devient l'orgueil national chez un misérable qui
périt dans les angoisses de la pauvreté? [155]

La même cause, qui affaiblissait chez les Indiens l'amour de la
patrie, a altéré les coutumes, dénaturé tous les sentiments,
modifié toutes les opinions.

Nous avons vu quel culte touchant les sauvages qui vivaient il y a
deux siècles rendaient aux morts, de quelle vénération
superstitieuse ils environnaient leur cendre; il n'y a rien qui
introduise plus de moralité parmi les hommes et prépare mieux à la
civilisation que le respect des morts: le souvenir de ceux qui ne
sont plus ne manque jamais d'exercer une grande et utile influence
sur les actions de ceux qui vivent encore. Les aïeux forment comme
une génération d'hommes plus parfaits, plus grands que celle qui
nous environne, et en présence de laquelle on est en quelque sorte
obligé de mieux vivre. Il n'y a qu'au sein d'une société fixe et
paisible que peut régner le respect pour les restes des morts. Les
Indiens de nos jours y sont devenus presque étrangers; beaucoup
d'entre eux ont été contraints de fuir le pays qui contenait les
os de leurs aïeux et de changer les coutumes que ces derniers leur
avaient léguées. Concentrés dans la nécessité du présent et les
craintes de l'avenir, le passé et ses souvenirs ont perdu sur eux
toute leur puissance. La même cause agit sur les peuplades qui
n'ont pas encore quitté leur pays. L'Indien n'a d'ordinaire pour
témoin de ses derniers moments que sa famille; souvent il meurt
seul, il succombe loin du village, au milieu des déserts où il lui
a fallu s'enfoncer pour rencontrer sa proie. On jette à la hâte
quelque peu de terre sur sa dépouille, et chacun s'éloigne sans
perdre de temps, afin de trouver les moyens de soutenir une vie
toujours précaire.

On a pu voir, dans les citations que j'ai faites précédemment de
John Smith, de Lawson et de Beverley, avec quelle bienveillance
les Indiens, il y a deux cents ans, recevaient les étrangers, avec
quelle charité ils se secouraient les uns les autres.

Ces usages hospitaliers, ces douces vertus tenaient au genre de
vie que menaient les sauvages, et on en retrouve encore la trace
de nos jours: il est rare qu'un Indien ferme l'entrée de sa hutte
à celui qui demande un abri, et refuse de partager ses faibles
ressources avec un plus misérable que lui. Tanner raconte, page
45, qu'étant près de périr de besoin, lui et sa famille, il
rencontra un Indien qu'il ne connaissait pas et qui appartenait à
une race étrangère. Celui-ci reçut Tanner dans sa cabane et lui
fournit tout ce dont il avait besoin. Telle est encore, ajoute
Tanner, la coutume des Indiens qui vivent éloignés des blancs.
Dans une autre circonstance, une famille ayant perdu son chef,
tous les Indiens s'offrirent à aller à la chasse afin de pourvoir
à ses besoins. Plus loin, Tanner raconte encore qu'étant parvenu à
une très grande distance des Européens, il fit un dépôt de ses
fourrures et le laissa dans un lieu où il comptait revenir. «Si
les Indiens qui vivent dans cette région éloignée, dit-il, avaient
vu ce dépôt, ils ne s'en seraient pas emparés; les peaux n'ont pas
encore assez de prix à leurs yeux. Pour qu'ils se rendent
coupables d'un larcin.» (V. p. 65 et 89.)

Cependant il n'en est pas toujours ainsi; on rencontre souvent,
dans les déserts de l'Amérique comme dans nos pays civilisés, un
accueil inhospitalier que jadis on n'aurait pas eu à y craindre.
Les vols s'y multiplient; l'excès des besoins enlève peu à peu aux
indigènes jusqu'à ces simples et sauvages vertus qui découlaient
naturellement de leur état social.

La religion forme le plus grand lien social qu'aient encore
découvert les hommes. Les sauvages de nos jours ont conservé, sur
l'existence de Dieu et sur l'immortalité de l'âme, quelques-unes
des notions qu'avaient leurs pères; mais ces notions deviennent de
plus en plus confuses [156]. Ceci s'explique sans peine; chez tous
les peuples, mais particulièrement chez les peuples incivilisés,
le culte forme comme la portion la plus substantielle et la plus
durable de la religion.

Les Indiens qui vivaient il y a deux siècles avaient des temples,
des autels, des cérémonies, un corps de prêtres. Les sauvages de
nos jours n'ont ni le loisir ni le pouvoir de fonder des
monuments, ni de créer des institutions permanentes; ils ne vivent
pas assez longtemps dans le même lieu, ni en assez grand nombre,
pour adopter le retour périodique de certaines cérémonies, ni
faire le choix de certaines prières. L'homme, d'ailleurs, pour
s'occuper des choses de l'autre monde, a besoin de jouir dans
celui-ci d'une certaine tranquillité de corps et d'esprit; or, de
nos jours cette tranquillité de corps et d'esprit manque
absolument aux sauvages: sous ce rapport comme sous tous les
autres, les Indiens sont devenus beaucoup plus barbares que ne
l'étaient leurs pères.

La trace de la religion ne se reconnaît plus guère chez eux qu'à
des superstitions incohérentes suscitées par le sentiment présent,
le besoin du moment. Un Indien est-il malade, il s'imagine qu'on
lui a jeté un sort, et il envoie des présents au prétendu sorcier
pour obtenir qu'il le laisse vivre [157]. Un Indien a faim, et il
prie le grand esprit de lui montrer en songe le lieu où se trouve
le gibier. Il compose une image de l'animal qu'il veut tuer, et,
après avoir fait des conjurations, il la perce d'un instrument
aigu. Les peuples n'ont plus de prêtres, mais des devins, et ils
ne s'en servent guère qu'en cas de maladie ou de famine [158].

J'ai dit que le genre de vie que menaient les indigènes de
l'Amérique du Nord devait nécessairement les empêcher de faire des
progrès considérables dans les arts. Les Indiens dont je parlais
dans la première partie de cette note étaient cependant parvenus à
élever d'assez grands édifices. Il régnait quelquefois parmi eux
un luxe barbare qui attestait de l'aisance et du loisir; il n'en
est plus de même aujourd'hui. «Il n'y a pas bien longtemps encore,
disent MM. Clark et Cass, on voyait quelquefois des Indiens porter
des robes de castor, mais pareille chose est maintenant inconnue.
La valeur échangeable d'un pareil vêtement procurerait au sauvage
qui en serait possesseur de quoi habiller toute sa famille.» En
voyant les Indiens de nos jours revêtus d'étoffes de laine et
pourvus de nos armes, on est tenté de croire au premier abord que
la civilisation commence à pénétrer parmi ces barbares; c'est une
erreur: tous ces objets sont de fabrique européenne, ils attestent
la perfection de nos arts sans rien apprendre sur les arts des
Indiens. Ceux-ci, dans ce qu'ils produisent eux-mêmes, sont
inférieurs à leurs aïeux; en devenant plus nomades et plus
pauvres, ils ont perdu le goût des constructions étendues et
durables. Le sauvage établit à la hâte une sorte de tanière, et
pourvu qu'elle lui fournisse un asile passager contre la rigueur
des saisons, il est content. Je dirai de la culture quelque chose
d'analogue: sans domicile fixe, l'Indien ne sait aujourd'hui où
établir son champ de maïs, et il ignore s'il aura le temps d'en
récolter les produits. Il se concentre donc de plus en plus dans
les habitudes de chasse, et, à mesure que le gibier devient plus
rare, il le considère de plus en plus comme son unique ressource.
C'est ainsi que l'approche d'un peuple cultivateur a rendu les
indigènes de l'Amérique du Nord moins cultivateurs qu'ils ne
l'étaient avant. Tous les hommes qui mènent une existence agitée
et précaire sont portés à l'imprévoyance, le hasard joue forcément
un si grand rôle dans leur vie, qu'ils sont tentés de lui
abandonner volontairement la conduite de tout; mais jamais cette
imprévoyance des Indiens, fruit naturel de leur état social, ne se
montra sous un caractère plus sauvage que de notre temps; chez eux
on aperçoit chaque jour un effet extraordinaire qui se produit de
loin en loin parmi les hommes civilisés auxquels la direction de
leur propre sort vient à échapper tout-à-coup. On a vu dans toutes
les marines d'Europe des équipages, prêts à couler au fond de
l'abîme, employer en orgie et en folle gaîté les derniers moments
qui leur restaient; ainsi arrive-t-il aux Indiens: l'excès de
leurs maux les y rend insensibles; sans avenir, sans sécurité même
du lendemain, ils s'abandonnent avec un emportement sauvage aux
jouissances du présent, laissant à la fortune le soin de les
sauver d'eux-mêmes, si elle veut faire un effort de plus. Le goût
pour les liqueurs fortes va toujours croissant parmi les sauvages,
dit M. Schoolcraft, p. 387.

On a remarqué avec quelle difficulté les Indiens parvenaient à
soutenir leur vie pendant l'hiver. Quand l'été commence, ils se
rendent dans les endroits où se tiennent les commerçants
européens, et, au lieu d'échanger leurs pelleteries contre des
objets utiles, ils les emploient presque toujours à acheter de
l'eau-de-vie, se consolant des privations et des maux soufferts
par d'affreuses orgies. «Ici, dit Tanner, p. 57, les Indiens
dépensèrent en très-peu de temps toutes les pelleteries qu'ils
s'étaient procurées dans une chasse longue et heureuse. Nous
vendîmes en un jour cent peaux de castor pour avoir de l'eau-de-
vie.» il dit dans un autre endroit, p. 70: «Dans un seul jour nous
vendîmes cent vingt peaux de castor et une grande quantité de
peaux de buffle pour du rhum.» Les maladies, les vols, les
meurtres, ne manquent point de suivre ces excès. Un jour, deux
sauvages se déchirent la figure avec leurs ongles, et se coupent
le nez avec les dents [159]; une autre fois, un Indien [160] égorge
sans le savoir un de ses hôtes.

Les misères, qui sont la suite de semblables désordres, au lieu de
retenir les indiens, les poussent avec plus de force vers l'abîme.
Jusque-là, dit Tanner, ma mère adoptive s'était abstenue de boire
des liqueurs fortes; mais accablée par ses chagrins et ses
malheurs, elle finit par contracter cette funeste habitude.

J'ai montré, en parlant du gouvernement chez les Indiens des temps
antérieurs, que, parmi toutes les nations du continent, il
existait des pouvoirs politiques et réguliers. On voyait des
monarchies au Sud, des républiques au Nord; partout se montrait
une puissance publique plus ou moins bien organisée; et c'était
avec justice que John Smith disait: «Ces Indiens sont barbares;
cependant, ils témoignent souvent à leurs magistrats plus
d'obéissance que les peuples civilisés.»

Aujourd'hui les choses ont bien changé; la plupart des nations du
Sud sont encore soumises à un chef unique [161], mais son autorité
est souvent méconnue.

La chaîne des traditions sur lesquelles elle se fondait étant
interrompue, les coutumes qui lui servaient d'appui ayant été
modifiées, les hommes sur lesquels elle s'exerçait étant plus
épars et plus nomades que jadis, à une servile obéissance a
succédé un esprit d'indépendance sauvage qui ne saurait rien
fonder que le désordre. Au Nord, le mal est plus grand encore; les
monarchies absolues ont une force qui leur est propre; l'autorité
s'y soutient elle-même longtemps encore après que son prestige a
disparu. Mais quand le désordre commence à s'introduire au sein
d'une république démocratique, la société semble disparaître toute
entière; son lien est comme brisé; l'individualité reparaît de
toutes parts; ainsi arrive-t-il aux peuples nomades du Nord.
Lorsqu'on se reporte aux récits que William Smith, Lahontan et
Charlevoix nous ont faits des Iroquois, des Hurons et de tous les
hommes parlant la langue algonquine, on découvre qu'à l'époque où
ces auteurs écrivaient, dans chaque tribu sauvage, un certain
nombre d'hommes choisis et le corps des vieillards exerçaient un
puissant contrôle sur toutes les actions des indigènes, et
fournissaient à la faiblesse individuelle l'appui tutélaire de la
société. Les traces de cette espèce de gouvernement sont à peine
reconnaissables de nos jours.

Cette influence, qui atteste un reste de moeurs chez les peuples
barbares, s'est presque entièrement évanouie. Dans les conseils
nationaux, c'est la force et non la raison qui fait la loi: les
conseils de l'expérience y sont méprisés, et la jeunesse y domine.
«De nos jours, disent MM. Clark et Cass, on peut affirmer qu'il
n'existe point de gouvernement parmi les tribus du Nord et de
l'Ouest. La coutume et l'opinion y maintiennent seules une sorte
d'état de société barbare. Autrefois les vieillards ou chefs
civils possédaient une autorité réelle; mais il y a longtemps
qu'il n'en est plus ainsi: à peine trouve-t-on des traces de ce
même ordre de choses. Lorsque les Indiens s'assemblent pour
délibérer sur les affaires communes, ils forment des démocraties
pures, dans lesquelles chacun réclame un droit égal à opiner et à
voter; en général cependant ces délibérations sont conduites par
les anciens; mais les jeunes gens et les guerriers exercent le
véritable contrôle. On ne peut avec sûreté adopter aucune mesure
sans leur concours. Dans un pareil état de société où les passions
gouvernent, le tomahawk mettrait bientôt un terme à toute
tentative qui aurait pour objet de diriger ou de contraindre
l'opinion publique. L'expérience, ajoutent les mêmes auteurs, nous
a donc fait connaître l'utilité de faire signer les traités à tous
les jeunes guerriers présents. Il faut, avant tout, s'assurer le
consentement de la majorité des Indiens.» (Voy. Rapports au
congrès.)

Il n'est pas rare cependant que, parmi les tribus sauvages dont je
viens de parler, certains individus parviennent à exercer plus
d'influence que les autres sur leurs semblables. Mais cette
influence n'a aucun fondement durable; elle s'acquiert, pour ainsi
dire, par hasard, s'exerce par occasion, et ne s'étend jamais qu'à
un petit nombre d'objets.

-- «L'Indien, dit Tanner, page 125, qui commande une troupe de
guerre, n'a aucun contrôle sur ceux qui l'accompagnent; il
n'exerce sur eux qu'une influence personnelle: dans cette
circonstance, dit-il ailleurs, (page 172) on me choisit pour chef;
comme nous n'avions en vue que de trouver à vivre, et qu'on me
connaissait bon chasseur, on avait raison d'agir ainsi.»

Les hommes qui composent ces nations sauvages sont trop dispersés
pour pouvoir contracter l'habitude d'une obéissance commune. Ils
échappent à tout contrôle par le fait même de leur misère. On n'a
rien à attendre d'eux, et ils n'ont rien à perdre: il est donc
difficile de découvrir parmi ces nations indiennes du Nord quelque
chose qui ressemble à une société. L'individu n'y trouve de
protection qu'en lui-même, comme dans l'état de nature. Le livre
tout entier de Tanner est aussi rempli de récits d'actes de
violence et de brigandage que de maux et de misère. Nulle part on
n'aperçoit d'autorité prête à servir de médiatrice entre le fort
et le faible, entre l'offenseur et l'offensé. Les Indiens ont
perdu jusqu'à l'idée de ce pouvoir tutélaire. Quand un Indien du
Nord est victime d'un crime, il se venge s'il est le plus fort, et
fuit s'il est le plus faible: dans aucun des deux cas la pensée
d'un pouvoir social ne se présente à son esprit. En ceci, comme en
tout le reste, les opinions mettent sur la trace des coutumes et
des lois.

«Un Indien, dit Tanner, page 208, s'attend toujours à ce que
l'outrage qu'il fait sera vengé par celui qui en a souffert; et un
homme qui omettrait de tirer vengeance d'une injure n'inspirerait
aucune estime.»

Les deux parties du tableau sont sous les yeux du lecteur qui
maintenant peut juger.

Il y a deux cents ans, les indigènes de l'Amérique du Nord
formaient des tribus de chasseurs; un domicile fixe, des coutumes
anciennes, des traditions respectées, des moyens de subsistance
assurés, la tranquillité de corps et d'esprit qui était la suite
de l'aisance, leur avait permis de tirer de l'état social des
chasseurs toutes les conditions de bonheur et de grandeur que cet
état social peut offrir.

Aujourd'hui rien n'est changé en apparence. Ces mêmes tribus
vivent encore de la chasse et ont conservé toutes les habitudes
inhérentes à ce genre de vie. Cependant les Indiens de nos jours
ne ressemblent point à leurs pères.

Les Européens, en dispersant les Indiens dans des déserts nouveaux
pour eux, en interrompant leurs traditions, en troublant leurs
souvenirs, en brisant leurs coutumes, en altérant leurs moeurs,
les ont poussés aux conséquences les plus funestes de la vie de
chasseurs. C'est ainsi que le contact d'hommes civilisés, éclairés
et cultivateurs a rendu les Indiens plus errants et plus sauvages
qu'ils n'étaient autrefois.



Notes non insérées dans le texte principal à cause de leur
longueur

1. Proposer un duel. Celui qui a donné le soufflet aura un procès.

Dans l'état sauvage, l'homme ne connaît d'autre justice que celle
qu'il se fait lui-même. De son côté, la société civilisée n'admet
pour l'injure d'autre satisfaction que le recours aux tribunaux
institués par elle. Le duel est une sorte de compromis entre la
réparation légale et la vengeance individuelle, entre le bourreau
et l'assassin.

Dans les États du Nord de l'Amérique, le duel a perdu tout empire;
la loi y règne souverainement. On peut également dire qu'il
n'existe pas dans les États de l'Ouest et dans quelques nouveaux
États du Sud; mais c'est par une autre raison. La loi y est
impuissante, et les moeurs y sont presque barbares. On ne le
rencontre plus que dans les États du Sud qui ont une vieille
civilisation, et où cependant les habitudes et les moeurs sont
encore plus puissantes que les lois.

Dans toute la Nouvelle-Angleterre, à New York, en Pennsylvanie, la
loi punit le duel comme le meurtre [162] toutes les fois qu'il est
suivi de mort.

Elle porte en outre des peines sévères contre l'envoi ou la
réception d'un cartel non suivi de combat, et contre les témoins
et tous ceux qui, par leur aide ou assistance dans le duel,
peuvent être considérés comme complices. Cette complicité est
punie, dans l'État de New York, d'un emprisonnement dont le
maximum est de sept années. Un châtiment sévère est également
appliqué à celui qui reproche publiquement à une autre personne de
n'avoir pas accepté un duel. «Quiconque, dit la loi de
Pennsylvanie, publiera dans les journaux ou par lettres missives
écrites ou imprimées qu'un tel est un poltron, un misérable, un
homme sans foi, ou autres imputations injurieuses de ce genre,
pour avoir refusé un duel, sera puni d'une amende de 500 dollars
et d'un an de travaux forcés (hard labour); l'éditeur ou imprimeur
des pamphlets sera, dans tous les procès de ce genre, cité comme
témoin, et admis comme tel par les cours de justice contre
l'auteur de l'écrit; et si les dits imprimeur ou éditeur, appelés
devant la, justice, refusent de déclarer le nom de l'auteur, la
cour devra les considérer comme auteurs du libelle, et les
condamner en conséquence [163].»

Dans ce pays, la loi sur le duel n'est pas une vaine menace,
bravée par l'opinion publique: elle est entièrement d'accord avec
les moeurs; là on ne se bat plus en duel.

Il est certain que, dans la Nouvelle-Angleterre, aucune injure,
pas même un soufflet reçu ou donné, n'entraîne pour conséquence un
combat singulier, et, ce qu'il y a de plus remarquable, ce n'est
pas le fait, mais bien l'opinion qui s'y rattache; là, le
sentiment public approuve hautement celui qui refuse un duel,
comme elle le blâmerait chez nous. Je pourrais à ce sujet citer
les exemples de plusieurs personnes fort honorables de Boston,
dont la considération s'est accrue par des refus de duel qui, en
Europe, les eussent déshonorées. Cette rigueur des lois,
sanctionnée par l'opinion générale dans la Nouvelle-Angleterre, me
paraît tenir à plusieurs causes que je ne ferai qu'indiquer: la
teinte religieuse imprimée aux moeurs par le puritanisme des
premiers colons; des habitudes sérieuses; une vie régulière, toute
consacrée aux affaires; l'absence de divertissements, de jeux, de
plaisirs bruyants, de galanteries; et enfin l'esprit d'obéissance
aux lois qui domine dans une république bien réglée, esprit
d'obéissance dont le duel est une violation.

Si l'on se bornait à consulter les lois sur la question du duel,
on pourrait penser que le Sud des États-Unis est à cet égard, en
tous points, semblable au Nord. En effet, nous trouvons, dans le
code de la Caroline du Sud et celui de la Louisiane, les mêmes
dispositions contre le duel que dans les lois de la Nouvelle-
Angleterre [164].

Mais le duel, dont la coutume tient aux préjugés de l'honneur, est
peut-être de toutes les actions de l'homme celle sur laquelle la
loi a le moins de puissance. On a toujours vu les lois les plus
sévères inefficaces contre le duel, lorsque ce genre de combat
était protégé par les moeurs; et il est exact de dire qu'en cette
matière la loi n'est respectée que le jour où elle n'est plus
nécessaire.

Dans les États du Sud, tels que la Virginie, le Maryland et les
deux Carolines, des peines sévères sont portées contre le duel;
cependant l'on s'y bat sans cesse en duel et avec impunité. La
justice n'interviendrait que s'il y avait dans le fait du duel des
circonstances qui le rendissent semblable à un assassinat; mais
toutes les fois que le combat s'est passé loyalement, c'est-à-dire
qu'il y a eu fair duel, comme on dit en Amérique, les auteurs du
duel ne sont jamais inquiétés. L'éditeur des lois de la Caroline
du Sud ne peut s'empêcher à cette occasion de mettre en note
l'observation suivante: «La sévérité de la loi, dont l'objet était
de prévenir les fatales conséquences de ce triste préjugé, semble
avoir entièrement manqué son but; car on sait qu'il n'y a pas
d'exemple (dans ce pays du moins) d'un duelliste condamné comme
coupable de meurtre [165].»

D'où vient cette différence de moeurs entre le Sud et le Nord? Les
causes principales, dont je ne présente ici qu'un aperçu, sont

1º La civilisation moins avancée des États du Sud;

2º Le climat, qui rend les habitants du Sud plus prompts aux
mouvements violents, et excite leurs passions;

3º L'indolence des hommes du Sud, qui, ayant des esclaves, ne
travaillent pas. Les jeux, les amusements, les débauches, tous les
plaisirs des sens, y sont beaucoup plus fréquents que dans le
Nord; il n'est pas une de ces choses qui ne soit une source de
querelles, et conséquemment de duel. L'oisiveté, le désordre
qu'elle engendre, le trouble qu'elle jette dans les idées et dans
les actions, favorisent le duel, comme le travail et les habitudes
régulières qui en découlent le combattent.

4º L'existence dans le Sud de la population esclave, c'est-à-dire
d'une classe inférieure. Les rangs établis dans une société
favorisent le duel. Il se forme, parmi les membres d'une classe
privilégiée, des traditions d'honneur et de bienséance, des
préjugés de caste, des besoins de distinction, qui doivent rendre
le duel plus fréquent que dans une société d'égalité parfaite.

Du reste, même dans les États du Sud, le duel repose plutôt sur
des idées de justice que d'honneur.

Chez nous l'outrage qui rend un duel nécessaire est bien moins
dans le fait que dans l'intention. Aussi voyons-nous les causes
les plus frivoles servir d'occasion à de graves querelles.

L'injure étant tout idéale et de convention, elle n'a point
d'équivalent possible: le duel seul peut la réparer.

Dans le Sud des États-Unis, au contraire, c'est le fait matériel
qu'on venge par le duel, bien plus que l'intention; et ce fait est
appréciable comme tout dommage ordinaire.

Un exemple va rendre sensible cette différence.

En Amérique, dans plusieurs États du Sud, si celui qui a reçu un
soufflet en rend un autre, on estime que les parties sont quittes,
et la querelle en reste là. Pourquoi? C'est qu'en partant du point
rationnel, un fait est l'équivalent de l'autre; il y a deux
injures parfaitement pareilles qui se compensent; chaque bassin de
la balance est chargé d'un poids égal; il y a réparation logique.
Celui qui fait ce raisonnement pèche, il est vrai, contre la
société, qui défend à ses membres de se faire justice eux-mêmes;
mais c'est là son seul tort; car du reste il est dans les
principes du droit.

Chez nous, au contraire, comme on procède d'un autre principe, qui
est le préjugé de l'honneur blessé, on arrive à une tout autre
conclusion. Nous disons: «Celui qui a reçu l'offense d'un soufflet
est couvert d'infamie s'il ne lave son injure dans le sang de
l'offenseur. En a-t-il rendu un autre; l'agresseur qui l'a reçu se
trouve dans une position identique, et sera frappé du même
déshonneur s'il n'obtient pas la même réparation que son
adversaire est forcé de lui demander; de sorte qu'au lieu d'une
personne qui a besoin du duel pour se réhabiliter, il y en a
deux.»

J'ai dit en commençant que, dans les nouveaux États de l'Ouest et
dans quelques États nouveaux du Sud, le duel n'existe pas; là,
comme dans le reste de l'Union, le duel est sévèrement puni par la
loi (V. Statute laws of Tennessee); mais ce n'est pas la loi qui,
dans ces États, l'empêche; c'est la barbarie des moeurs. Là on se
bat et l'on se tue plus qu'ailleurs; mais le duel s'y montre avec
des formes tellement sauvages, qu'il perd son nom pour prendre
celui d'assassinat. Il n'est pas sans doute sans exemple que, dans
le Kentucky, le Tennessee, le Mississipi, la Georgie, Alabama et
dans une partie de la Louisiane, des duels véritables n'aient eu
lieu et se soient passés loyalement; mais le plus souvent les
combats que se livrent deux individus sont des attaques imprévues,
instantanées ou des guet-apens. Dès qu'une discussion s'élève
entre deux hommes, pour peu qu'elle devienne vive et qu'un mot
injurieux soit prononcé, vous les voyez aussitôt se placer dans
l'attitude de deux combattants; armés d'un poignard et d'un
couteau dont tout habitant de ces contrées est nanti, ils se
frappent l'un l'autre avec une extrême rapidité; et celui qui
tarderait à se préparer à la lutte serait victime de son
hésitation. Il arrive souvent que de vieilles querelles qu'on
croit éteintes depuis longtemps se raniment au bout de deux ou
trois ans, et leur réveil s'annonce par le meurtre de l'offenseur
ou de l'offensé.

Les causes de cet état de choses sont nombreuses; j'indiquerai les
principales. Dans les pays dont il s'agit ici, la société est en
quelque sorte naissante. L'individu est réduit à ses propres
forces pour soutenir son existence, pour se protéger dans sa
demeure isolée de toute habitation. Il n'entre que fort rarement
en contact avec la société civile, et s'accoutume à devoir tout à
lui-même; de là le principe de se faire justice, au lieu de la
demander à la loi. Une des conséquences nécessaires de la vie
sauvage est de placer le plus grand mérite de l'homme dans sa
force physique, et d'attribuer une plus grande part à l'individu
qu'à la société. Ce même fait doit se trouver chez tous les
peuples, selon que leurs moeurs se rapprochent plus ou moins de
l'état sauvage.

Les habitants de l'Ouest et du Sud, dispersés çà et là au milieu
d'immenses contrées, n'entretiennent entre eux que de rares
communications; le plus grand nombre ont des esclaves, et par
conséquent ils ne travaillent pas; tout leur temps se passe entre
la chasse et l'oisiveté. C'est la vie féodale sans la chevalerie,
sans la galanterie, sans l'honneur. Enfin les rapports avec leurs
esclaves leur donnent des habitudes de domination et de violence
qui sont en opposition directe avec les principes de l'état
social. Il faut ajouter à ces faits que l'instruction est beaucoup
moins répandue dans ces États que dans le Nord, et que la religion
n'y est point aussi éclairée.

Le plus souvent, lorsque des meurtres sont commis avec les
circonstances qui ont été rapportées plus haut, aucune poursuite
judiciaire n'est dirigée contre les coupables; quelquefois une
plainte est portée devant les magistrats; ceux-ci conduisent les
inculpés devant le jury, qui ne manque jamais de les acquitter. Le
jury ne condamne point de pareils faits, parce qu'il est composé
d'hommes dont les moeurs sont à demi sauvages; et chacun se trouve
encouragé à ces sortes de violences, parce que le jury les
acquitte.

Pour ces peuples encore barbares, le duel avec ses formes polies,
ses témoins et ses garanties de loyauté, serait un bienfait.

Ce n'est donc point parce que la loi est, dans l'Ouest, plus
puissante que les moeurs, que le duel ne s'y trouve pas, mais bien
parce qu'un reste de barbarie y entretient des habitudes sauvages
que la loi ne corrige pas et qui ne sont point adoucies par les
moeurs.

Du reste, on peut dire en général que le duel a plus ou moins de
force dans un pays, selon que l'esprit d'obéissance à la loi y est
plus ou moins puissant sur les moeurs.

Il faut ajouter que, partout où le sentiment de l'honneur est
fortement établi, le duel se maintient en dépit et des lois et du
progrès des moeurs. C'est ainsi qu'il se perpétue dans l'armée et
dans la marine américaine, parce que là il trouve un appui
permanent dans l'honneur, principal mobile de tous les corps
armés.

2. La grossièreté des Américains.

Il ne faut point accepter les exagérations que les Anglais
débitent à ce sujet; mistress Trolloppe dit, t. 1, p. 27: «Je
déclare avec sincérité que j'aimerais mieux partager le toit d'une
troupe de cochons bien soignés, que d'être renfermée dans une de
ces cabines.» (Elle parle des bateaux à vapeur sur le Mississipi.)
Ce sont là de grossières injures. Il est certain qu'avec leur
habitude de mâcher du tabac, qui entraîne le besoin de cracher,
les Américains choquent quiconque est accoutumé à des moeurs
polies; il n'est pas moins certain que leur défaut complet de
galanterie déplaît aux femmes; enfin il y a désappointement
complet pour qui cherche chez eux l'élégance des manières et
l'urbanité des formes... Mais ici doit s'arrêter la critique.

Les Américains ne font point la cour aux femmes, mais ils les
respectent, et ce sentiment de respect, qui ne se montre point au
dehors, est bien plus profond chez eux qu'il ne l'est dans nos
pays de civilisation et de galanterie.

Dans les bateaux à vapeur dont parle mistress Trolloppe on trouve
une société peu polie, à la vérité: ce sont des marchands qui vont
de l'Ohio ou du Kentucky dans la Louisiane ou dans les contrées de
la rive droite du Mississipi; mais ils ne présentent point le
spectacle dégoûtant que suppose l'auteur anglais. En général, ces
bateaux à vapeur sont vastes, propres, élégants; on en compte plus
de deux cents qui remontent et descendent sans cesse le grand
fleuve. La nourriture y est abondante et saine et le prix du
passage est incroyablement bon marché: on va de Louisville à la
Nouvelle-Orléans pour 120 francs, y compris la nourriture; le
trajet est de 500 à 600 lieues. Ayant fait ainsi le voyage, j'en
puis parler sciemment; on est si commodément dans la cabine des
voyageurs, qu'en y peut travailler, écrire et lire comme on le
ferait chez soi.

Du reste, la rudesse américaine a aussi son bon côté; nos manières
polies, nos délicatesses de langage, ne sont, le plus souvent, que
les dehors agréables sous lesquels se cache l'égoïsme. L'intérêt
personnel existe sans doute tout autant chez les Américains que
chez nous; mais, aux États-Unis, il y a de moins l'hypocrisie des
formes.

3. L'égalité universelle...

Un grand nombre d'écrivains, notamment des auteurs anglais, ont
dit que les lois des États-Unis consacrent une grande égalité qui
ne se trouve pas dans les moeurs; que là, comme dans plusieurs
pays d'Europe, il existe une aristocratie pleine de morgue et de
mépris pour les classes placées au-dessous d'elle; et que les
Américains, qui ont perfectionné la théorie de l'égalité, ne la
pratiquent point. J'avoue qu'en parcourant les États-Unis j'ai
reçu une tout autre impression. Non-seulement j'ai trouvé
l'égalité politique mise en action par le concours de tous les
citoyens aux affaires du pays, mais l'égalité sociale s'est aussi
offerte à moi de toutes parts, dans les fortunes, dans les
professions, dans toutes les habitudes.

Il existe peu de grandes fortunes; les chances du commerce, qui
les élèvent, les renversent quelquefois; et, dans tous les cas,
elles ne survivent point à l'égalité des partages établis par la
loi des successions.

Les professions, dont la diversité est si grande, ne font naître,
entre ceux qui les exercent, aucune dissemblance de position. Je
ne parle pas seulement ici de la Pennsylvanie, où l'influence des
quakers a fait considérer l'égalité des professions comme un dogme
religieux, mais de tous les États de l'Union américaine. Partout
les professions, les emplois, les métiers, sont considérés comme
des industries; le commerce, la littérature, le barreau, les
fonctions publiques, le ministère religieux, sont des carrières
industrielles; ceux qui les suivent sont plus ou moins heureux,
plus ou moins riches, mais ils sont égaux entre eux; ils ne font
pas des choses pareilles, mais de même nature. Depuis le
domestique, qui sert son maître, jusqu'au président des États-
Unis, qui sert l'État; depuis l'ouvrier-machine, dont la force
brutale fait tourner une roue, jusqu'à l'homme de génie, qui crée
de sublimes idées; tous remplissent une tâche et un devoir
analogues (they make their duty). Ceci explique pourquoi les
domestiques blancs, en Amérique, assistent leurs maîtres et ne les
servent pas, dans l'acception de la domesticité ordinaire. C'est
aussi une des raisons de la manière dont on fait le commerce aux
États-Unis: le marchand américain gagne certainement le plus qu'il
peut; je crois même qu'il trompe souvent l'acheteur; mais, en
aucun cas, il ne voudrait recevoir un denier de plus qu'il ne
demande, fût-il le plus misérable de tous les aubergistes. Ainsi
font l'ouvrier qu'on occupe, le commissionnaire qu'on emploie, le
domestique par lequel on est servi dans un hôtel; tous demandent
leur salaire légitime, le prix de leur travail, et rien au-delà.
Accepter plus qu'il n'est dû, c'est recevoir l'aumône, et
conséquemment faire acte d'inférieur. On comprend maintenant
pourquoi le président des États-Unis reçoit à Washington sur le
pied de l'égalité la plus parfaite; le premier venu qui se
présente pour lui parler commence par lui donner une poignée de
main, il agit de même avec tous ses concitoyens lorsqu'il parcourt
les différents États de l'Union. J'ai souvent entendu des hommes
placés dans des postes éminents, tels que ceux de chancelier,
gouverneur, secrétaire d'État, parler, comme d'une chose toute
naturelle, de leur frère épicier, de leur cousin le marchand, etc.

Pour achever de prouver à quel point l'égalité pratique existe aux
États-Unis, je ne citerai que deux faits.

Un jour comme j'allais visiter la prison d'un comté de l'État de
New York, accompagné du district attorney (c'est le magistrat qui
remplit les fonctions du ministère public), celui-ci, chemin
faisant, me raconta les circonstances fort graves d'un crime dont,
me dit-il, j'allais voir l'auteur; il me peignit l'attentat sous
les couleurs les plus sombres, ajoutant que c'était lui-même qui
avait fait condamner le coupable. J'arrivai à la prison plein des
plus sinistres impressions, et, à l'aspect du criminel,
j'éprouvais une sorte d'horreur, quand je vis le district attorney
s'approcher du condamné, et lui donner une poignée de main.

Une autre fois, dans un salon brillant où se trouvait réunie la
meilleure compagnie de l'une des plus grandes villes de l'Union,
je fus présenté à un monsieur fort bien mis, avec lequel je
m'entretins quelques instants; bientôt après je demandai quel
était ce personnage: C'est, me dit-on un fort galant homme, le
shérif du comté. Je voulus savoir ce que c'était que le shérif, et
j'appris que c'était le bourreau [166].

D'où vient qu'en présence de faits semblables qui chaque jour se
renouvellent et se reproduisent sans cesse sous mille formes
différentes, il se rencontre encore des personnes qui contestent
aux Américains la pratique de l'égalité?

La raison en est dans quelques faits mal appréciés et dans
quelques apparences qu'une observation superficielle prend pour
des réalités.

Chez ce même peuple, où les fortunes et les conditions sont
uniformes, vous voyez sans cesse les hommes mesurer leur estime
sur la richesse et attacher un très grand prix à la naissance. On
ne dit pas: Cet homme est digne de respect parce qu'il est honnête
et juste; cet autre est distingué par son esprit et par son
éloquence. On dit: Un tel vaut 10,000 dollars (is worth); tel
autre n'en vaut que la moitié.

Au sein de cette démocratie, maîtresse de la société, on voit
quelquefois se révéler des instincts tout aristocratiques de leur
nature. D'après la loi, les enfants partagent également la
succession de leurs auteurs; mais ceux-ci peuvent disposer de
leurs biens selon leur bon plaisir; donner tout à un seul et
déshériter les autres. Il arrive très fréquemment qu'usant de son
droit, l'Américain accorde une dot très considérable à son enfant
premier-né, non pour le récompenser d'une conduite meilleure que
celle de ses frères, mais pour faire un aîné et lui donner une
position qui flatte l'orgueil du père de famille.

Ces mêmes Américains que vous voyez se mêler aux hommes de tous
les états attachent souvent une valeur puérile à l'antiquité de
leur origine et à la noblesse de leur extraction. Il y en a qui
vous racontent longuement leur généalogie; quelquefois ils
fausseront la vérité pour vous prouver une descendance illustre.
Il n'est pas sans exemple que celui qui véritablement appartient à
une famille aristocratique affecte une sorte de mépris pour ceux
qui montrent des prétentions du même genre sans les justifier.
«Voyez, nie disait une fois un habitant de **, ce gentleman si
fier de sa grande fortune, ce n'est qu'un parvenu: son père était
cordonnier.»

Les Américains, dont les moeurs, d'accord avec leur loi
fondamentale [167], ne reconnaissent aucune noblesse, accordent
cependant une grande considération aux titres nobiliaires.

Un étranger est sûr d'être accueilli avec enthousiasme, très bien,
seulement bien, ou froidement, selon qu'il est duc, marquis,
comte, ou qu'il n'est rien. Un titre excite tout d'abord
l'attention des Américains, attire leurs hommages; la question de
savoir si celui qui le porte vaut la moindre chose n'est que
secondaire. Leurs institutions politiques et leur état social ne
leur permettant pas de prendre des titres nobiliaires, on les voit
se rattacher par tous les moyens possibles à de petites
distinctions aristocratiques. Je ne parle pas ici de la qualité de
gentleman que prend le moindre conducteur de diligence et le
dernier aubergiste: mais quiconque arrive soit par le commerce,
soit par le barreau ou par toute autre profession à une position
de fortune un peu supérieure à celle du plus grand nombre, ne
manque pas d'ajouter à son nom le titre d'esquire (écuyer).
Beaucoup prennent des armes qu'ils portent sur leurs cachets et
sur leurs voitures; dans le Maryland, qui est un des États les
plus démocratiques, on voit d'ardents démocrates ajouter un de à
leur nom, et y joindre un nom de terre.

Que conclure de tous ces faits? Qu'il n'existe pas d'égalité
réelle aux États-Unis, et qu'il y a dans les moeurs une tendance
aristocratique? Non assurément. Ce qui se passe à cet égard n'est
point un progrès du présent vers l'avenir, c'est une réminiscence
du passé.

Lorsqu'on étudie, soit les institutions, soit les moeurs des
Américains, il ne faut jamais oublier que leurs aïeux étaient
Anglais. Ce point de départ exerce sur leurs lois et sur toutes
leurs habitudes une influence qui sans doute tend continuellement
à s'affaiblir, mais qui ne disparaît jamais entièrement. Or, il y
a deux choses qui en Angleterre occupent le premier rang dans
l'opinion des hommes: la naissance et la fortune. Voilà la vraie
source du respect qu'ont les Américains pour la fortune et la
naissance. C'est une tradition transmise d'âge en âge, un vieux
souvenir, un préjugé antique, et qui lutte seul contre toute la
puissance des lois et des moeurs. Du reste, cette lutte n'est pas
sérieuse; cet amour des titres, ce goût des armoiries, ces
prétentions de familles, sont des jeux et des essais de la vanité;
partout où il y a des hommes, leur orgueil cherche des
distinctions; mais la meilleure preuve que ces distinctions chez
les Américains n'ont rien de réel, c'est qu'elles ne blessent même
pas la susceptibilité populaire. Toute puissance, aux États-Unis,
vient du peuple, et tout y doit retourner; là, il faut être
démocrate, sous peine d'être traité comme un paria. Les moeurs de
la démocratie ne plaisent pas à tous, mais tous sont forcés de les
accepter; plusieurs seraient tentés de se faire des habitudes plus
nobles; de prendre des moeurs moins triviales, et de créer une
classe supérieure à la classe unique qui existe; il en est qui
souffrent de serrer la main de leur cordonnier; pour d'autres il
est pénible de ne pouvoir trouver un laquais qui consente à monter
derrière leur voiture, n'importe à quel prix [168]; ceux-ci voient
avec douleur les affaires publiques conduites par des masses peu
éclairées; ceux-là s'indignent de ce que les emplois politiques
sont le plus souvent confiés aux hommes médiocres; mais il leur
faut étouffer ces chagrins et ces passions; ceux qui manifestent
de pareils sentiments encourent aussitôt la réprobation populaire,
et il leur faut à tout jamais renoncer au moindre avenir politique
dans leur pays.

Quand vient le jour des élections, seul chemin pour arriver au
pouvoir, la voix des masses se fait entendre et brise tous ces
petits instincts de résistance et d'hostilité contre la puissance
populaire.

J'ai été surpris de voir un auteur anglais qui a écrit avec talent
sur les moeurs des États-Unis (Hamilton), tomber dans les erreurs
que je viens de combattre, et prétendre qu'il n'y a pas plus
d'égalité pratique aux États-Unis qu'en Angleterre. Entre autres
arguments à l'appui de son opinion, il rapporte une soirée passée
par lui dans un salon de New York, où se trouvaient réunies des
personnes de professions diverses. «Or, dit-il, une dame près de
laquelle j'étais placé était tout aussi choquée que moi de voir
dans un salon brillant des femmes d'une condition vulgaire. Cette
jeune personne, me faisait-elle observer, est certainement jolie,
mais c'est la fille d'un marchand de tabac; cette autre danse
bien, mais elle n'a reçu aucune éducation, etc.» M. Hamilton
conclut de là que les conditions, aux États-Unis, ne sont point
égales; cependant il aurait pu répondre à la dame qui lui faisait
de telles observations: «Ces femmes communes et vulgaires sont nos
égales; car vous êtes ensemble dans le même salon [169].»

L'égalité sociale et politique aux États-Unis ne reçoit d'atteinte
véritable qu'en ce qui concerne la race noire; mais alors
l'Américain ne croit pas violer le principe de l'égalité, parce
qu'il considère le nègre comme appartenant à une race inférieure à
la sienne; et il faut à ce sujet remarquer que, dans les pays à
esclaves, où l'inégalité entre les noirs et les blancs est plus
marquée, l'égalité entre les blancs est peut-être encore plus
parfaite. Ainsi que je l'ai dit plus haut, la couleur blanche est
pour eux une noblesse, et ils se traitent les uns les autres avec
les égards et la distinction qu'apportent entre eux les membres
d'une classe privilégiée.]

4. De grands troubles se préparaient à New York

Les événements arrivés à New York au mois de juillet 1834 ont
fourni le texte du chapitre XIII de cet ouvrage, intitulé
l'Émeute. À côté de la fable dont le fond est entièrement vrai, je
crois devoir placer le récit exact de tout ce qui s'est passé.

Le principe de l'esclavage a été aboli dans l'État de New York en
1799; mais les nègres qui ont cessé d'être esclaves ne sont pas
devenus les égaux des blancs. La couleur des affranchis rappelle
sans cesse leur origine. Cependant la population noire, qui est en
possession de la liberté, aspire aussi à l'égalité. C'est là le
grand sujet de querelle entre les deux races dans le nord des
États-Unis.

Tant que les nègres affranchis se montrent soumis et respectueux
envers les blancs, aussi longtemps qu'ils se tiennent vis-à-vis de
ceux-ci dans une position d'infériorité, ils sont sûrs de trouver
appui et protection. L'Américain ne voit alors en eux que des
infortunés que la religion et l'humanité lui commandent de
secourir. Mais dès qu'ils annoncent des prétentions d'égalité,
l'orgueil des blancs se révolte, et la pitié qu'inspirait le
malheur fait place à la haine et au mépris.

Les nègres, étant en très petit nombre dans les États du Nord, se
soumettent en général sans aucune résistance à toutes les
exigences de l'orgueil américain. Il ne s'engage point de lutte,
parce que les opprimés acceptent l'injure et la tyrannie. La
collision grave dont New York a été le théâtre au mois de juillet
dernier ne s'explique que par le concours de circonstances tout à
fait extraordinaires. Il n'existe dans l'État de New York que
44,870 personnes de couleur sur 1,913,000 blancs, et dans la ville
même 13,000 personnes de couleur sur 200,000 blancs; ni les nègres
ni les Américains de New York ne peuvent donc avoir la pensée de
lutter ensemble; les premiers, parce qu'ils sont trop faibles; les
seconds, parce qu'ils sont trop forts. À la vérité il existe au
sein même de la population blanche un parti qui travaille à
établir l'entière égalité des noirs. Ce parti, composé de
philanthropes sincères, d'hommes religieux, de méthodistes et de
presbytériens ardents, attaque avec un zèle infatigable le préjugé
qui sépare les nègres des blancs. On les appelle les
abolitionnistes, parce qu'ils essaient d'abolir l'esclavage
partout où il existe, et amalgamistes, parce qu'au moyen de
mariages mutuels, ils voudraient parvenir au mélange des deux
races. Ils ont organisé une société sous le titre de anti-Slavery
Society (Société contre l'esclavage), et fondé un journal qui
soutient les doctrines de la société. Ce parti a la force que
donnent une conviction profonde, un but honnête et des passions
généreuses, mais il est peu nombreux.

Pendant longtemps les réclamations qu'il éleva en faveur des
malheureux dont il s'était établi le patron, excitèrent peu
d'irritation parmi les Américains du parti contraire; mais vers le
commencement de l'année 1834, elles cessèrent d'être entendues
avec indifférence.

D'abord on ne peut nier que le contrecoup de l'affranchissement
des noirs dans les colonies anglaises ne se soit fait sentir en
Amérique, même au sein des États où les nègres sont libres. On
conçoit que les gens de couleur, qui n'ont encore conquis que la
moitié des droits auxquels ils aspirent, aient été fortement émus
d'une révolution sociale, arrivée près d'eux, et faite au profit
d'êtres qui leur sont semblables en tous points. Cette impression
a été ressentie non-seulement par les nègres, mais encore par
leurs partisans de couleur blanche. Ceux-ci, au lieu de contenir
l'élan de la population noire, l'ont encouragé, et n'ont pas
compris que leurs efforts en faveur de la race noire, supportés
par les Américains quand ils se réduisaient à de vaines paroles,
exciteraient les passions les plus violentes, dès qu'ils
prendraient un caractère de réalisation possible. Témoins de ce
mouvement, qui n'était encore que moral et intellectuel, les
Américains ont senti la nécessité de l'étouffer à sa naissance; et
un grand nombre, qui jusqu'alors avaient entendu patiemment les
théories des abolitionnistes sur l'égalité des noirs, ont passé
tout à coup de la tolérance à l'hostilité.

Quelques succès des nègres et de leurs partisans sont venus
envenimer encore cette disposition ennemie.

Les mariages communs sont à coup sûr le meilleur, sinon l'unique
moyen de fusion entre la race blanche et la race noire. Ils sont
aussi l'indice le plus manifeste d'égalité; par cette double
raison, les unions de cette sorte irritent plus que toute autre
chose la susceptibilité des Américains.

Vers le commencement de l'année 1834, un ministre du culte, le
révérend docteur Beriah-Green, ayant célébré à Utica le mariage
d'un nègre avec une jeune fille de couleur blanche, il y eut dans
la ville une sorte de soulèvement populaire, à la suite duquel le
révérend fut pendu par effigie sur la voie publique [170].

Peu de temps après, des ministres presbytériens et méthodistes
marièrent, à New York même, des blancs avec des gens de couleur.
Cette victoire remportée sur les préjugés encourage les nègres, et
irrite vivement leurs ennemis.

Le mois de juillet 1834 arrive: les Américains célèbrent
l'anniversaire de la déclaration de leur indépendance. C'est
toujours pour eux l'occasion de longs discours sur la liberté et
sur les droits imprescriptibles de l'homme. Les nègres entendent
quelque chose de ces déclamations, et leurs partisans ne manquent
pas, dans cette circonstance, de leur rappeler que les gens de la
race noire ont une liberté aussi sacrée, et des droits aussi
inviolables que les hommes blancs.

Le 7 juillet, un Américain, ami des nègres, publie dans un journal
une lettre où il annonce, qu'en dépit d'un préjugé qu'il méprise,
il se propose d'épouser une jeune fille de couleur [171].

Le même jour une réunion de gens de couleur se tient dans Chatam
Chapel, et l'on y prononce des discours dont l'égalité des blancs
et des nègres, et l'abolition de l'esclavage dans toute l'Union,
forment le texte. Par un hasard malheureux, les membres de la
société de musique sacrée, qui avaient coutume de se réunir dans
le même local, veulent l'occuper à l'instant où l'assemblée
africaine était en séance. De là naît un conflit fâcheux qui se
termine promptement, mais ajoute encore à l'irritation des deux
partis. En même temps, on fait circuler dans le public un pamphlet
contre l'esclavage; et en tête de ce pamphlet se voit une petite
gravure représentant un marchand de nègres qui arrache un esclave
à sa femme et à ses enfants, et le fait marcher devant lui à coups
de fouet: rien n'est négligé pour exciter l'indignation des nègres
et le zèle de leurs amis. Une nouvelle réunion dans Chatam-Chapel
est annoncée pour le surlendemain, 9 juillet; ou doit y plaider la
cause de la race noire; les blancs partisans des nègres sont
engagés à s'y rendre.

Alors commence à se manifester un sentiment très-vif d'irritation
dans l'opinion publique. La presse se montre unanimement hostile
envers les gens de couleur, et raille amèrement les blancs qui
méconnaissent leur dignité au point de se commettre dans la
société de misérables nègres. Les journaux appellent les nègres
the coloured gentlemen, et les négresses the ladies of colour; ils
accablent de leurs sarcasmes le blanc philanthrope qui a publié
son projet de mariage avec une femme de couleur. Tandis que la
réunion de Chatam-Chapel se prépare, une opposition puissante
s'organise, et tout annonce qu'à l'occasion de cette assemblée,
une collision fâcheuse s'engagera. Il est à remarquer qu'au moment
où ces faits se passaient, la chaleur était excessive à New York.
Les 9, 10 et 11 juillet ont été, en Amérique, les jours les plus
chauds de l'année 1834. Les degrés de la température ne sont pas
étrangers aux mouvements populaires [172].

Au jour marqué (le 9 juillet) une grande foule environne la
chapelle de Chatam; mais la police, prévoyant une lutte, avait
défendu la réunion, qui n'a pas lieu. Cependant il se trouvait
dans cette roule un certain nombre d'individus que l'espoir d'un
désordre avait seul attirés, et qui ne pouvaient se retirer sans
avoir rien fait de mal. C'était l'heure du spectacle: on apprend
en ce moment qu'il y a au théâtre de Bowery un acteur anglais,
nommé Farren, accusé d'avoir mal parlé du peuple américain. À
Bowery! À Bowery! crient plusieurs voix; aussitôt la foule se
porte en masse vers le théâtre qui, un instant après, ne présente
qu'une scène de trouble et de confusion. Quand cette oeuvre est
terminée, les perturbateurs se ravisent, et reviennent à la
première pensée qui les avait mis en mouvement.

Au nombre des plus ardents amis des nègres se trouvait un
Américain, nommé Arthur Tappan [173].

On savait qu'il admettait dans sa maison des gens de couleur, et
il avait même osé quelquefois se montrer publiquement dans leur
compagnie. Une voix fait entendre ces mots: «À la maison d'Arthur
Tappan!» Et la multitude s'y porte aussitôt; arrivés là, les
factieux brisent les fenêtres, enfoncent les portes; ne trouvant
personne dans la maison, ils prennent les meubles, les jettent
dans la rue et y mettent le feu; la police arrive sur ces
entrefaites, une lutte s'engage dans laquelle le peuple est tour à
tour vainqueur et vaincu; à deux heures du matin le combat avait
cessé, telle fut la journée du 9. Le lendemain la sédition prend
un caractère encore plus grave. On apprend que le peuple a formé
le projet de détruire les magasins d'Arthur Tappan, dans Pear-
Street, et d'attaquer la demeure du révérend docteur Cox, ministre
presbytérien, attaché aux nègres et à leur cause. En effet, le 10
au soir, la foule se porte vers l'église du docteur Cox, lance
contre les fenêtres et les portes des projectiles, et se retire;
de là elle se rend à la maison du ministre presbytérien; mais le
docteur Cox et sa famille avaient quitté New York, sur l'avis des
dangers qui les menaçaient; alors les factieux entreprennent de
démolir la maison, et ils étaient déjà à l'oeuvre lorsqu'un
détachement de miliciens, envoyé par l'autorité, arrive: les
séditieux, retranchés derrière des barricades, faites à l'aide des
charrettes et tombereaux renversés, essaient de résister; mais,
après un combat un peu opiniâtre, ils cèdent la place. Le même
jour, une autre église, appartenant à des gens de couleur et
située dans le voisinage de Laight-Sireet, avait été l'objet des
mêmes attaques et des mêmes violences. Les insurgés avaient
entrepris sa démolition; une grande foule s'était également réunie
aux environs de la chapelle de Chatam; mais elle s'était dispersée
tranquillement sur l'assurance donnée par les propriétaires de cet
édifice, que jamais on n'y admettrait de réunions ayant pour objet
l'abolition de l'esclavage. À minuit tout était rentré dans
l'ordre: mais des troubles plus graves étaient annoncés pour le
lendemain, 11 juillet.

Il paraît bien constant que si, pendant la journée du 10 et le 11
au matin, l'autorité, eût pris des mesures énergiques, le
mouvement séditieux qui se manifestait n'aurait point eu de suite.
Il suffisait d'ordonner à la milice de repousser la force et de
faire usage contre les insurgés de toutes ses armes, sans aucune
exception.

Un journal, qui paraissait être en ce moment l'organe du parti de
l'ordre, écrivait le 10 au soir:

«Il est nécessaire qu'un tel état de choses cesse. On ne saurait
tolérer qu'une société policée comme la nôtre soit chaque nuit
troublée par des rassemblements illégaux et séditieux, quelle que
soit d'ailleurs la cause qui les provoque. Si l'autorité civile,
est impuissante pour réprimer de pareils excès, il faut recourir à
la force militaire; et si la force armée est mise en réquisition,
il faut qu'elle agisse. Le vain simulacre de soldats en parade,
qui se montrent sans rien faire, ne sert qu'à aggraver le mal.
Nous le déclarons donc sans hésiter si la nécessité exige qu'on
requière la force militaire, et que, sur les sommations de
l'autorité civile, la populace ne se disperse pas à l'instant
même, il faut tirer sur elle (they should be fired upon) [174].»

Cependant le parti de ceux qui réclamaient l'emploi de ces moyens
énergiques de répression n'était pas le plus fort ni le plus
nombreux. S'il s'était agi d'un mouvement purement politique, on
aurait vu aussitôt la majorité s'armer de toute sa puissance pour
écraser les attaques ou les résistances de la minorité. Mais, dans
cette circonstance, les habitants de New York étaient partagés
entre deux impressions contraires. Des habitudes régulières, des
idées de légalité et des besoins de paix leur faisaient sentir la
nécessité d'arrêter la sédition. Et cependant le sort des victimes
n'excitait pas leur intérêt. À vrai dire, la majorité s'associait
du fond de l'âme aux violences du petit nombre; et cependant par
respect pour les principes, par amour de l'ordre et aussi par
pudeur, elle était forcée de les combattre. Cette situation
étrange explique la mollesse des mesures prises par l'autorité
civile contre l'insurrection.

Dès la matinée du 11 de nombreux corps de miliciens furent mis en
mouvement; mais on savait qu'ils n'avaient point reçu l'ordre de
faire feu sur le peuple, en cas de nouvelle émeute. Ce n'est pas,
comme on l'a dit, l'absence du gouverneur qui rendait impossible
l'emploi des armes à feu contre les rebelles. Le maire de New York
avait le droit de prescrire cette mesure: c'est un point
incontestable; mais il ne crut pas devoir le faire.

Les premières violences des insurgés se portèrent sur les magasins
d'Arthur Tappan. Ils lancèrent des volées de pierres dans les
vitres de la maison, et se disposaient à des voies de fait plus
graves, lorsque l'arrivée des miliciens leur fit prendre la fuite.
Le soir, vers neuf heures, l'église du docteur Cox, qui la veille
avait été attaquée, est assaillie de nouveau par une multitude
furieuse; mille projectiles sont lancés contre ses murs; les
hommes de la police arrivent, mais ils sont repoussés par le
peuple. Dans le même moment, un autre rassemblement d'insurgés se
livre ailleurs à des violences plus criminelles et plus impies;
dans Spring-Street, l'église du révérend docteur Ludlow, que son
dévouement à la cause des nègres recommandait à la haine des
factieux, est envahie; les fenêtres sont brisées, les portes
enfoncées, les murs démolis; les ruines et les décombres de
l'édifice religieux servent à faire des barricades derrière
lesquelles les rebelles se retranchent; un combat grave s'engage
entre le peuple et la milice; on sonne le tocsin, l'alarme est
dans toute la cité: après plusieurs alternatives de succès et de
revers, la victoire reste aux miliciens. Les insurgés se retirent,
mais c'est pour aller tenter ailleurs d'autres oeuvres de
destruction: ils se rendent au domicile du révérend docteur
Ludlow, brisent les portes et les fenêtres de sa maison, entrent
et se livrent à toutes sortes de violences. Au même instant
l'église appartenant aux noirs, et située dans Centre-Street,
était livrée à la fureur populaire. On avait répandu le bruit que,
peu de jours auparavant, le ministre de cette église, le révérend
Peter Williams, aussi recommandable par ses vertus que par son
caractère religieux, avait marié un homme de couleur à une femme
blanche [175]; dès lors l'exaspération de la multitude était arrivée
à son comble. Les portes et les fenêtres sont arrachées, brisées,
démolies, aux applaudissements des spectateurs; tout ce qui se
trouve dans l'intérieur de l'église est saisi et jeté dans la rue.
Bientôt les maisons adjacentes et occupées par des gens de couleur
sont attaquées; on en brise les fenêtres, on en force les portes,
on en démolit les murs; les meubles sont saccagés, pillés, brûlés;
dans plusieurs quartiers de la ville, les mêmes actes de violences
se reproduisent.

D'autres églises sont profanées; tout ce qui appartient aux gens
de couleur est frappé d'anathème. Leurs personnes ne sont pas plus
respectées que leurs propriétés: partout où un homme de couleur
paraît, il est aussitôt assailli. Cependant comme tous étaient
frappés de terreur, tous se cachaient. Alors la populace,
ingénieuse dans sa stupide fureur, exige de tous les habitants
qu'ils illuminent leurs maisons. Ceux-ci sont donc forcés de se
montrer. Obéissant à l'injonction du peuple, une négresse paraît à
sa fenêtre, afin d'éclairer sa demeure. Alors une grêle de pierres
tombe sur elle. Plusieurs familles de couleur, craignant le même
sort, n'illuminent pas; mais le peuple en conclut qu'il y a là des
nègres: il attaque les maisons et les démolit [176].

Il est juste de le dire, en présence de ce vandalisme impie,
l'immense majorité des Américains, et ceux même qui la veille
sympathisaient avec les destructeurs, furent saisis de dégoût et
d'horreur. Tous ceux qui dans la cité ont des intérêts à conserver
éprouvèrent un sentiment d'effroi. Il se fit dans l'esprit public
une réaction générale, non en faveur des nègres, mais contre leurs
oppresseurs. Chacun comprit le danger de laisser plus longtemps
maîtresse de la ville une populace factieuse et sacrilège. On
savait que les insurgés se proposaient de continuer le jour
suivant leurs actes de violence et de détruire de fond en comble
les églises et les écoles publiques des noirs. Le maire de la
ville donna les ordres les plus rigoureux à la milice. La presse
fit entendre aux rebelles un langage impitoyable: «Que ceux qui
montreront le moindre penchant à la sédition soient tués comme des
chiens.» disait un journal le 11 juillet (the Evening-Post). La
milice marcha pleine d'ardeur contre les insurgés. Aussitôt la
sédition fut vaincue pour ne plus relever sa tête. Le jour
suivant, le maire de la ville rendit compte de ses actes au
conseil de la cité. Il avoua que, jusqu'au dernier jour de
l'émeute, il avait jugé suffisants pour la réprimer des moyens que
l'événement avait fait reconnaître inefficaces; cet aveu naïf
d'une erreur dont les conséquences avaient été si déplorables,
parut tout à fait satisfaisant. Le maire n'avait fait que suivre
les mouvements de l'opinion publique. Quand la sédition éclata, on
se plaisait à penser que des mesures rigoureuses ne seraient point
indispensables pour la combattre; elle n'atteignait que des gens
de couleur. On conserva cette espérance le plus longtemps
possible. Tous ont su gré aux magistrats d'avoir partagé
l'illusion commune.

La lutte étant terminée, chacun des partis s'efforça d'en éluder
la responsabilité. La majorité de la population s'était levée pour
comprimer les factieux: à l'instant où la sédition prit un
caractère alarmant pour la cité, le plus grand nombre s'efforça de
mettre l'insurrection et ses conséquences morales à la charge des
victimes. Les insurgés étaient sans doute coupables de s'être
placés au-dessus des lois; mais les nègres et leurs partisans ne
les avaient-ils pas provoqués? Un journal poussa l'égarement de la
passion jusqu'à demander qu'on mît en accusation, comme coupables
d'attentat à la paix publique, MM. Tappan et le docteur Cox, dont
l'insurrection avait causé la ruine.

Ceux qui n'étaient pas aussi sévères envers les partisans de la
race noire, étaient au moins très indulgents pour ses ennemis. La
presse vint seconder admirablement ces dispositions et fournir des
arguments à ceux qui n'avaient que des passions.

La véritable cause de l'hostilité contre les nègres est, comme je
l'ai dit plus haut, l'orgueil des blancs blessés par les
prétentions d'égalité que montrent les gens de couleur. Or, un
sentiment d'orgueil ne justifie pas la haine et la vengeance. Les
Américains n'étaient point fondés à dire: Nous avons laissé
frapper les nègres dans nos cités, nous avons souffert qu'on
renversât leurs demeures privées, qu'on profanât et qu'on abattît
leurs temples sacrés, parce qu'ils avaient eu l'audace de vouloir
s'égaler à nous. Ce langage, qui eût été celui de la vérité, eût
annoncé trop de cynisme.

-- Voici comment la presse a tiré d'embarras les Américains:

«Les partisans des nègres, a-t-elle dit, qui veulent que les gens
de couleur soient les égaux des blancs, demandent l'abolition de
l'esclavage dans toute l'Union; or, c'est demander une chose
contraire à la constitution des États-Unis; en effet, cette
constitution garantit aux États à esclaves la conservation de
l'esclavage tant qu'il leur plaira de le garder: le Nord et le Sud
ont des intérêts distincts. Ceux du Sud reposent sur l'esclavage.
Si le Nord travaille à détruire l'esclavage dans le Sud, il fait
une chose hostile et contraire à l'Union des États entre eux. Il
faut donc être un ennemi de l'Union pour être partisan de
l'affranchissement des nègres.»

La conséquence naturelle de ce raisonnement est que tout bon
citoyen doit, aux États-Unis, protéger la servitude des noirs, et
que les véritables ennemis du pays sont ceux qui la combattent.
Les factieux, qui se livrèrent pendant trois jours aux violences
les plus iniques et les plus impies, étaient au fond animés d'un
bon sentiment, tandis que ceux qui, par leur philanthropie pour
une race malheureuse, avaient excité la juste indignation des
blancs, étaient traîtres à la patrie. Telles sont les conséquences
d'un sophisme.

Sans doute les États du Sud peuvent seuls abolir chez eux
l'esclavage; mais depuis quand les Américains du Nord ont-ils
perdu le droit de signaler le vice d'une loi mauvaise? Ils ont
détruit l'esclavage dans leur sein; et il leur serait interdit de
désirer sa destruction dans une contrée voisine! Ce n'est pas une
loi qu'ils font, c'est un voeu qu'ils expriment; si ce voeu est
criminel, que devient le droit de discussion, la liberté de penser
et d'écrire? Ce droit cessera-t-il parce qu'on s'en servira pour
attaquer la plus monstrueuse des institutions? Les Américains
permettent au plus vil pamphlétaire d'écrire publiquement que leur
président est un misérable, un escroc, un assassin; et un homme
honorable, plein d'une profonde conviction, ne pourra dire à ses
concitoyens qu'il est triste de voir toute une race d'hommes vouée
à la servitude; que la nature se révolte en voyant l'enfant
arraché au sein de sa mère, l'époux séparé de l'épouse, l'homme
frappé et déchiré par l'homme, et tout cela au nom des lois!!
Enfin, parce qu'il y a encore des esclaves dans le Sud, faut-il
écraser sans pitié ce nègre affranchi, qui, dans le Nord, aspire
aux droits de l'homme libre?

-- Le 12 juillet, le lendemain de l'insurrection, la société anti-
slavery publia la déclaration suivante:

1º Nous désavouons toute intention d'encourager ou d'exciter les
mariages entre les blancs et les personnes de couleur;

2º Nous désavouons et désapprouvons entièrement le langage d'un
pamphlet qu'on a fait récemment circuler dans la ville, et dont la
tendance serait d'exciter à la désobéissance aux lois;

3º Notre principe est qu'il faut obéir aux lois les plus dures
tant qu'on n'est pas parvenu à en obtenir la réformation par des
moyens paisibles;

4º Nous désavouons, comme nous l'avons déjà fait, toute intention
de dissoudre l'Union, de violer la constitution et les lois du
pays, ou de solliciter du congrès aucun acte excédant ses pouvoirs
constitutionnels, tel que serait celui par lequel il abolirait
l'esclavage dans tous les États de l'Union [177].

Tout cela prouve qu'aux États-Unis il y a, sous l'empire de la
souveraineté populaire, une majorité dont les mouvements sont
irrésistibles, et qui écrase, broie, anéantit tout ce qui
contrarie sa puissance et gêne ses passions.

Les événements qui viennent d'être racontés trouvèrent, quelques
jours après, un triste écho dans la ville de Philadelphie. Le 11
août 1834, sans aucune cause ni prétexte, les blancs attaquèrent
les nègres; une lutte très vive s'engagea et dura une demi-
journée; l'autorité et ses agents déployèrent une grande énergie
contre la sédition qui fut vaincue; mais elle jeta le
découragement dans la population noire. Le surlendemain on lisait
dans un journal: «Durant les deux derniers jours qui viennent de
s'écouler, les bateaux à vapeur qui vont de Philadelphie au New
Jersey n'ont cessé de porter une grande quantité de gens de
couleur qui, craignant pour leur existence dans cette ville, se
déterminent à chercher ailleurs un refuge. On voit sur les côtes
du New Jersey des tentes où les nègres trouvent un abri
temporaire, en attendant qu'ils puissent louer leurs services dans
un lieu où leur vie et leur liberté soient assurées [178].»

Ainsi, les nègres que le Nord affranchit sont refoulés par la
tyrannie dans les États du Sud, et ne trouvent d'asile qu'au sein
de l'esclavage.]



     [1] Quelques personnes m'ont paru regretter que j'aie
exposé, dans l'avant-propos, un fait dont la révélation affaiblit,
disent-elles, l'intérêt du roman. Voici le motif qui m'a fait
agir :
     L'odieux préjugé que j'ai pris pour sujet principal de mon
livre est si extraordinaire et tellement étranger à nos moeurs,
qu'il m'a semblé qu'on croirait difficilement en France à sa
réalité, si je me bornais à l'exposer dans le texte d'un ouvrage
auquel l'imagination a eu quelque part. Ne serait-on pas
enclin à regarder les développements que je présente comme
les accessoires d'une fiction arrangée selon mon bon plaisir ?
- Bien résolu d'offrir à mes lecteurs un tableau fidèle et
sincère, j'ai dû les prévenir de la vérité de mes peintures, et
leur montrer d'abord, dans toute sa nudité le préjugé que
j'allais décrire, et dont je ferais ressortir les tristes
conséquences sans les exagérer. Malgré cette précaution, plus
d'une personne m'a demandé si l'antipathie des Américains
contre les gens de couleur était vraiment portée au degré de
violence que j'indique dans mon livre ; ceux qui m'ont adressé
cette question m'ont prouvé combien est utile la notion que je
donne dans l'avant-propos.
     (Note de la seconde édition.)
     [2] Au mois de janvier 1832, un Français, créole de Saint-
Domingue, dont le teint est un peu rembruni, se trouvant à
New York, alla au théâtre où il se plaça parmi les blancs. Le
public américain, l'ayant pris pour un homme de couleur, lui
intima l'ordre de se retirer, et, sur son refus, l'expulsa de la
salle avec violence. Je tiens ce fait de celui même auquel la
mésaventure est arrivée.
     [3] Les luttes sanglantes survenues récemment aux États-
Unis entre les amis et les adversaires de l'esclavage donnent à
certains passages de ce livre un caractère presque
prophétique. (Note de la troisième édition.)
     [4] Note du copiste : Pour faciliter la consultation de
l'ouvrage, les notes qui, dans l'édition imprimée, étaient
regroupées en fin de volume, sont placées in situ dans cette
version numérisée.
     [5] Note de l'auteur. Les migrations d'Europe en
Amérique prennent chaque année un nouvel accroissement ;
dans les trois mois de mai, juin et juillet 1834, Baltimore a
reçu 4,209 émigrants presque tous Allemands ; New York en a
vu débarquer 35,000 depuis le commencement de la belle
saison jusqu'en août de la même année ; à Québec, 19
vaisseaux sont arrivés dans l'espace de deux jours, avec 2,194
Irlandais ; enfin l'on évalue à 100,000 le nombre des
Européens qui, durant l'année 1854, auront traversé
l'Atlantique pour aller s'établir dans le Nouveau Monde. (V. les
journaux américains et anglais d'août et septembre 1834.)
     [6] Note de l'auteur. Le Détroit. Rivière qui porte les eaux
du lac, Huron et du lac Saint-Clair dans le lac Érié.
     [7] Note de l'auteur. Le trait le plus frappant dans les
femmes d'Amérique, c'est leur supériorité sur les hommes du
même pays.
     L'Américain, dès l'âge le plus tendre, est livré aux
affaires : à peine sait-il lire et écrire qu'il devient
commerçant ; le premier son qui frappe son oreille est celui de
l'argent ; la première voix qu'il entend, c'est celle de l'intérêt ;
il respire en naissant une atmosphère industrielle, et toutes
ses premières impressions lui persuadent que la vie des
affaires est la seule qui convienne à l'homme.
     Le sort de la jeune fille n'est point le même ; son
éducation morale dure jusqu'au jour où elle se marie. Elle
acquiert des connaissances en histoire, en littérature ; elle
apprend, en général, une langue étrangère (ordinairement le
français) ; elle sait un peu de musique. Sa vie est intellectuelle.
     Ce jeune homme et cette jeune fille si dissemblables
s'unissent un jour par le mariage. Le premier, suivant le cours
de ses habitudes, passe son temps à la banque ou dans son
magasin ; la seconde, qui tombe dans l'isolement le jour où
elle prend un époux, compare la vie réelle qui lui est échue à
l'existence qu'elle avait rêvée. Comme rien dans ce monde
nouveau qui s'offre à elle ne parle à son coeur, elle se nourrit
de chimères, et lit des romans. Ayant peu de bonheur, elle est
très religieuse, et lit des sermons. Quand elle a des enfants, elle
vit près d'eux, les soigne et les caresse. Ainsi se passent ses
jours. Le soir, l'Américain rentre chez lui, soucieux, inquiet,
accablé de fatigue ; il apporte à sa femme le fruit de son
travail, et rêve déjà aux spéculations du lendemain. Il
demande le dîner, et ne profère plus une seule parole ; sa
femme ne sait rien des affaires qui le préoccupent ; en
présence de son mari, elle ne cesse pas d'être isolée. L'aspect
de sa femme et de ses enfants n'arrache point l'Américain au
monde positif, et il est si rare qu'il leur donne une marque de
tendresse et d'affection, qu'on donne un sobriquet aux
ménages dans lesquels le mari, après une absence, embrasse
sa femme et ses enfants ; on les appelle the kissing families.
Aux yeux de l'Américain, la femme n'est pas une compagne,
c'est une associée qui l'aide à dépenser, pour son bien-être et
son confort, l'argent gagné par lui dans le commerce.
     La vie sédentaire et retirée des femmes, aux États-Unis,
explique, avec les rigueurs du climat, la faiblesse de leur
complexion ; elles ne sortent point du logis, ne prennent
aucun exercice, vivent d'une nourriture légère ; presque toutes
ont un grand nombre d'enfants ; il ne faut pas s'étonner si
elles vieillissent si vite et meurent si jeunes.
     Telle est cette vie de contraste, agitée, aventureuse,
presque fébrile pour l'homme, triste et monotone pour la
femme ; elle s'écoule ainsi uniforme jusqu'au jour où le mari
annonce à sa femme qu'ils ont fait banqueroute ; alors il faut
partir, et l'on va recommencer ailleurs la même existence.
     Toute famille américaine contient donc deux mondes
distincts : l'un, tout matériel ; l'autre, tout moral. Quelle que
soit l'intimité du lien qui unit les époux, on voit toujours entre
eux la barrière qui sépare le corps de l'âme, la matière de
l'intelligence.
     [8] Note de l'auteur. Destruction cruelle et prématurée...
     Aux États-Unis, on ne saurait calculer le nombre des
jeunes femmes qui sont atteintes et périssent victimes de la
phthisie pulmonaire.
     [9] Note de l'auteur. Pour être innocente...
     « Un enfant sans innocence est une fleur sans parfum. »
(Chateaubriand, Mélanges litt.)
     [10] Note de l'auteur. C'est elle qui fixe son choix...
     Il est rare que ses parents la contrarient sur ce point ; s'ils
font une objection, la jeune fille en triomphe d'ordinaire par
un peu de constance. La société blâmerait un père qui
résisterait longtemps au voeu de ses enfants. Ce n'est pas que,
dans ce pays de liberté, l'autorité paternelle soit désarmée ; la
loi donne aux parents le droit d'exhérédation dans toute son
étendue ; mais ils n'en font pas usage dans cette circonstance,
parce que les moeurs, toujours plus puissantes que les lois,
protègent la liberté dans le mariage.
     [11] Note de l'auteur. En naissant, de grandes richesses...
     Il se rencontre bien par accident quelques jeunes gens
que le hasard d'une fortune héréditaire et d'une éducation
polie rend propres aux intrigues de société et aux galanteries ;
mais ils sont en trop petit nombre pour nuire, et, s'ils font
seulement signe de troubler la paix d'un ménage, ils trouvent
le monde américain ligué tout entier contre eux pour les
combattre et pour écraser l'ennemi commun. Ceci explique
pourquoi les Américains célibataires, qui ont de la fortune et
des loisirs, ne restent point aux États-Unis et viennent vivre en
Europe, où ils trouvent des hommes intellectuels et des
femmes corrompues.
     [12] Note de l'auteur. Point de différence de rang...
     Aussi, quiconque séduit une jeune fille contracte, par le
fait même, l'obligation de l'épouser ; s'il ne le faisait pas, il
encourrait la réprobation du monde et serait repoussé de
toutes les sociétés.
     Qu'en Angleterre un jeune homme appartenant à
l'aristocratie séduise une jeune fille de la classe moyenne, son
aventure fait peu de scandale : et le grand monde où il vit lui
pardonne aisément le dommage qu'il a causé dans des rangs
inférieurs. Il n'en peut être ainsi dans une société où les
conditions sont égales et où les rangs ne sont point marqués.
     [13] Note de l'auteur. Ne jamais parler des choses qu'il ne
savait pas.
     V. la note relative à la sociabilité des Américains.
     [14] Note de l'auteur. Il détestait les Anglais.
     Dire que les Américains haïssent les Anglais, c'est rendre
imparfaitement leurs sentiments. Les habitants des États-
Unis furent soumis à la domination anglaise, et au souvenir de
leur indépendance conquise se mêle celui des guerres dont elle
a été le prix. Ces luttes rappellent des temps d'une inimitié
profonde contre les Anglais.
     La civilisation avancée de l'Angleterre inspire aussi des
sentiments de jalousie très prononcés à tous les Américains.
Cependant, lorsque la pensée d'une rivalité sort un instant de
leur esprit, on les voit fiers de descendre d'une nation aussi
grande que l'Angleterre ; et l'on retrouve dans leur âme ce
sentiment de piété filiale qui rattache les colonies à la mère
patrie, longtemps après qu'elles sont devenues libres.
     Le souvenir des anciennes querelles s'efface chaque jour ;
mais la jalousie s'accroît. La prospérité matérielle des États-
Unis a pris un essor merveilleux, que l'Angleterre regarde d'un
oeil inquiet : et l'Amérique ne peut se dissimuler, malgré la
rapidité de ses progrès, qu'elle est encore inférieure à
l'Angleterre. Ce sentiment des deux peuples n'a rien que de
légitime dans son principe ; mais l'orgueil national, que la
presse de Londres comme celle de New York excite à l'envi,
vient envenimer cette disposition.
     Les journaux anglais sont pleins de mépris pour les États-
Unis qu'ils représentent comme un pays entièrement sauvage.
« Comparez donc, dit un magazine anglais publié à Londres,
la moralité de l'Angleterre et de l'Amérique, comme si aucun
parallèle pouvait s'établir entre un pays surchargé de
population, où six millions d'individus sont de race
commerçante et manufacturière, et dans lequel les yeux sont
assaillis d'objets qui invitent au larcin ; et l'Amérique où il n'y
a rien à voler, si ce n'est de l'herbe et de l'eau ; où la terre est
la seule chose sur laquelle on puisse vivre ; où il faut que
chacun soit son propre tailleur, charpentier, etc. ; où tout le
savoir-faire de la vie consiste à planter du maïs et des
pommes-de-terre, et où l'excès du luxe est d'en faire un
pudding ; où la vue d'un miroir est chose si rare qu'elle met en
mouvement la population d'une province, etc. » Suivent
beaucoup d'autres observations du même genre. (V. Daily
commercial gazette, Boston, 28 septembre 1831.) Tous les
jours on lit de semblables invectives dans les feuilles
anglaises ; l'irritation qu'elles excitent dans l'esprit des
Américains est assez naturelle, et leur ressentiment est en
proportion exacte de l'injustice des Anglais à leur égard.
     Une autre cause amène encore un effet semblable. Les
Anglais qui voyagent en Amérique y sont parfaitement
accueillis pour trois raisons : la première est que les
Américains sont naturellement hospitaliers pour des étrangers
qui parlent leur langue ; 2º quoique jaloux de l'Angleterre, ils
éprouvent un véritable plaisir à recevoir individuellement
chaque Anglais qui vient les visiter, et dans lequel ils ne voient
plus qu'un membre de la nation dont ils sont descendus ; 3º
enfin ils désirent être jugés favorablement, eux et leur pays,
par les Anglais, précisément parce qu'ils sont leurs rivaux ; ils
s'efforcent donc d'être polis, pour leur prouver que l'Amérique
n'est pas sauvage ; et comme ils croient de très bonne foi avoir
dans leur pays de fort belles choses à montrer, ils se mettent
en devoir d'étaler aux yeux de l'insulaire britannique toutes les
richesses morales et matérielles des États-Unis.
     Cependant, plein de ses préjugés nationaux et pouvant
d'ailleurs, sans partialité, trouver l'Amérique inférieure à son
pays, l'Anglais, de retour dans sa patrie, écrit son voyage
transatlantique, lequel n'est autre qu'une satire continue en
un ou deux volumes ; quelquefois il ne respecte pas même les
noms propres, et livre à la risée de ses concitoyens les dignes
étrangers dont il a reçu l'hospitalité. Les plus réservés dans
leur style sont encore injustes et blessants. L'ouvrage publié en
Angleterre arrive bientôt aux États-Unis, où son apparition
est un coup de foudre pour les vanités américaines.
     La rivalité, qui existe entre les Américains et les Anglais
n'est pas seulement industrielle et commerciale. Ces deux
peuples ont une langue qui leur est commune, et chacun a la
prétention de la mieux parler que l'autre. Je crois que tous les
deux ont raison. En Angleterre, la classe supérieure possède
une délicatesse de langage qui est inconnue en Amérique, si ce
n'est dans un petit nombre de salons qui font tout-à-fait
exception ; et aux États-Unis, où il n'existe ni classe
supérieure ni basse classe, la population entière parle l'anglais
moins bien, il est vrai, que l'aristocratie d'Angleterre, mais
aussi bien que la classe moyenne, et infiniment mieux que la
classe inférieure de ce pays.
     [15] Note de l'auteur. Où tout le monde a des esclaves.
     Les états où l'esclavage existe encore sont le Maryland, la
Virginie, les deux Carolines, la Géorgie, Alabama, Mississipi,
Tennessee, Kentucky, New Jersey, Delaware, Missouri, la
Louisiane, les territoires d'Arkansas et de la Floride, et le
district de Colombie. V. du reste les tableaux statistiques qui
suivent l'appendice sur la condition sociale et politique des
esclaves.
     [16] * « De la société biblique. »
     Il existe aux États-Unis une multitude d'associations
religieuses dont l'objet principal est de répandre la Bible. On
en compte à New York seul plus de dix ; l'une sous le titre
d'American Bible Society, l'autre, sous celui d'American
Tract Society, etc. En 1850, cette dernière société a distribué
242,183 Bibles (a).
     C'est en répandant la Bible que les protestants, et
notamment les presbytériens qui sont les plus zélés de tous,
espèrent christianiser et civiliser le monde. Cependant ce livre
n'est point à la portée de toutes les intelligences, il renferme
plus d'un passage obscur et propre à recevoir des
interprétations diverses. Comme j'exprimais cette pensée en
demandant quel était l'inconvénient d'épurer le texte des
Bibles remises entre les mains du peuple, un presbytérien me
répondit avec un accent plein de conviction : « La Bible est un
livre sacré qui vient de Dieu ; il est bon tout entier ; le peuple
sait de quelle source divine il provient, et il a foi en lui. Tout
extrait de la Bible serait l'oeuvre de l'homme et ne mériterait
aucune confiance ; on ne doit rien retrancher à la parole de
Dieu. »
     (a)V. Daily national Intelligencer, 19 mai 1831.
     [17] Note de l'auteur. « Société de tempérance. »
     Une association se forma à Boston en 1813, sous le nom de
Société du Massachusetts pour la suppression de
l'intempérance, son objet était de diminuer l'usage, si
commun aux États-Unis, des liqueurs fortes. D'abord ses
efforts furent peu efficaces ; cependant l'association s'étendit
chaque jour davantage ; en 1826 la société américaine de
tempérance fut organisée ; de cette époque datent des
réformes salutaires dans les moeurs des Américains. Le
sixième rapport de la société de tempérance établit que,
depuis 1826, plus de deux mille personnes ont cessé de
fabriquer des liqueurs fortes, et que plus de six mille ont
discontinué d'en vendre, qu'il y a sept cents vaisseaux
américains sur lesquels on n'en fait plus usage, et que plus de
cinq mille personnes adonnées à l'ivrognerie sont devenues
sobres.
     V. American almanach, 1834, p. 89.
     [18] Note de l'auteur. « La société de colonisation. »
     Fondée à Washington en 1816, par les soins du révérend
Robert Finley du New Jersey, dans le but de coloniser les gens
de couleur devenus libres. V. à ce sujet l'appendice à la fin de
ce volume.
     [19] Note de l'auteur. « Antimaçon. »
     Ce mot indique qu'il existe aux États-Unis des maçons,
c'est-à-dire des sociétés de franc-maçonnerie. Dans un pays de
liberté universelle et illimitée, ces sociétés ne peuvent être ni
utiles aux citoyens pour la conquête ou la conservation de
leurs droits, ni dangereuses pour le gouvernement, contre
lequel on a mille moyens d'attaques légaux et patents. Aussi
jusqu'à présent la maçonnerie n'est-elle le symbole d'aucun
parti politique. Le général Jackson, président des États-Unis
et représentant du parti républicain, est franc-maçon, de
même que M. Clay, son antagoniste aux dernières élections,
dont les opinions sont considérées comme moins
démocratiques.
     La création d'une franc-maçonnerie aux États-Unis ne
s'explique guère que par le penchant qu'ont les Américains à
imiter l'Europe dans tout ce qui est compatible avec la nature
de leur gouvernement ; les rapports de philanthropie et de
fraternité qui s'établissent entre tous les membres de la franc-
maçonnerie, ont pu cependant inspirer aux Américains le
désir de voir cette institution transportée chez eux.
     Quoi qu'il en soit, ils y attachent eux-mêmes peu
d'importance : « Il n'y a qu'une chose plus absurde que les
maçons me disait un homme fort spirituel de Boston, ce sont
les anti-maçons. »
     Cependant, vers l'année 1827, un événement déplorable
est venu provoquer l'attention publique sur la franc-
maçonnerie, et a rendu moins indifférente dans l'opinion la
participation à cette société. Un nommé Morgan, de l'État de
New York, affilié aux francs-maçons, se sépara d'eux
subitement et devint antimaçon ; il paraît même qu'il
annonça l'intention de divulguer les statuts et les secrets de
l'association ; quelques, jours après il disparut de son
domicile, et, pendant un certain temps, on ignora ce qu'il était
devenu ; mais bientôt après on trouva son cadavre flottant sur
le lac Erié, où tout porte à penser que des meurtriers l'avaient
précipité. Des poursuites judiciaires furent commencées, des
indices recueillis ; mais les témoins, dont on aurait pu tirer
quelques lumières, étaient frappés d'une telle terreur, qu'ils ne
voulurent rien dire à la charge des inculpés.
     Cette affaire a été, pour le parti antimaçonique, un signal
de recrudescence. Beaucoup de personnes désintéressées ont
de très bonne foi repoussé une association qui avait été la
cause ou tout au moins l'occasion d'un odieux forfait. D'autres
se sont empressées d'exploiter au profit de leur ambition
particulière ce mouvement des esprits, et ont tâché
d'organiser le parti anti-maçonnique, dans un intérêt
apparent de morale, et en réalité dans le but unique de se
placer à la tête d'une opinion. Dans un pays où il n'existe point
de partis politiques, les ambitions ont une peine infinie à se
produire ; à la place d'intérêts réels, elles sont obligées d'en
créer de factices ; alors un fait, une idée, sont des accidents
heureux dont elles s'emparent ; c'est un costume pour jouer
leur rôle.
     Toutes les questions politiques relatives à l'existence et à
la nature des partis aux États-Unis sont traitées dans
l'ouvrage que va publier M. de Tocqueville sur la démocratie
en Amérique. (V. tome II, chap. 2.)
     [20] Note de l'auteur. Austérité des puritains de la
Nouvelle-Angleterre.
     Cette austérité ne se montre pas seulement dans les
moeurs ; on la voit également paraître dans les lois : l'ivresse,
les jeux de hasard, la fornication, le blasphème,
l'inobservation du dimanche, sont, dans le Massachusetts, des
délits passibles d'un emprisonnement ou d'une amende. Le
puritanisme dominant dans la Nouvelle-Angleterre exerce
encore son influence sur presque tous les États de l'Union ;
c'est ainsi que le code pénal de l'Ohio punit de
l'emprisonnement les rapports entre hommes et femmes non
mariés. J'ai vu à Cincinnati des individus condamnés pour ce
délit, et renfermés dans un cachot infect, où l'air extérieur ne
pénètre jamais.
     À New York, tous les jeux de hasard, tels que les cartes,
les dés, le billard, sont défendus dans tous les lieux publics,
auberges, tavernes, paquebots, etc., sous peine de 10 dollars
d'amende (53 fr.) contre les aubergistes et les maîtres de
paquebots. Toute personne qui gagne une somme d'argent à
un jeu de hasard est passible d'une amende quintuple de la
somme gagnée ; quiconque perd ou gagne, en jouant ou en
pariant, une somme de 25 dollars (132 fr.), est déclaré
coupable d'un délit (misdemeanor), et passible d'une amende
qui ne peut être moindre du quintuple de la somme gagnée ou
perdue (a). La loi du même État punit les jurements et les
blasphèmes (b) ; elle défend la vente de liqueurs fortes dans le
voisinage d'une assemblée religieuse, à moins que ce ne soit à
une distance de deux milles au moins (c). Les lois de la
Pennsylvanie contiennent des dispositions analogues (d) ; elles
portent tantôt l'amende, tantôt l'emprisonnement contre
l'ivresse, et privent de leur patente les aubergistes chez
lesquels l'infraction a eu lieu. Lorsqu'un individu est connu
pour un ivrogne d'habitude, on lui nomme un curateur ou
conseil judiciaire, comme s'il était en démence, et quiconque,
aubergiste, distillateur ou épicier, lui vend des liqueurs fortes
ou du vin, est passible d'une amende de 10 dollars (53 fr.) (e).
     (a)V. Statuts révisés de l'État de New York, t. 1er, 1re
partie, titre 8, chap. 20, art. 2 et 3, p. 661 et 662.
     (b)V. ibid., art. 6, p. 673.
     (c)V. ibid., art. 7, p. 674.
     (d)V. Purdon's digest, vº Gamings and lotteries, p. 344 et
suiv.
     (e)V. Purdon's digest, vº Drunkards, p. 223, 6e sect.
     [21] Note de l'auteur. « Quand venait le dimanche... »
     La célébration du dimanche ne se borne pas en Amérique
comme chez nous, à une cérémonie ; elle dure tout le jour.
Chacun, après l'office, rentre chez soi, et bientôt on ne voit
dans les rues ni voitures, ni hommes, ni femmes, ni enfants.
Pour que les voitures ne puissent passer, les rues qui
avoisinent les églises sont barrées à l'aide de chaînes
suspendues en travers, à deux pieds au-dessus du sol. On
dirait, au silence qui se fait partout, une cité abandonnée par
laquelle l'ennemi aurait passé la veille, et où il n'aurait laissé
que des morts. La loi de l'État de New York porte que, le jour
du dimanche, tous amusements, tels que la chasse à courre et
à tir, le jeu, les courses de chevaux, etc., etc., sont interdits. Il
est défendu à tout aubergiste ou distillateur de débiter aucune
liqueur spiritueuse, et à tout négociant de vendre aucune
marchandise. (V. Statuts révisés de New York, t. 1, p. 675 et
676.)
     Il paraît bien certain qu'un grand nombre d'Américains,
renfermés chez eux le dimanche, s'occupent fort peu de la
Bible, et profitent de l'ombre qui les cache pour faire des
oeuvres qui n'ont rien de pieux : les uns s'abandonnent sans
frein à la passion du jeu, d'autant plus funeste en Amérique
que, les jeux publics les plus innocents étant prohibés, le
joueur se livre clandestinement aux plus dangereux ; d'autres
s'enivrent de liqueurs spiritueuses ; un grand nombre, parmi
ceux qui appartiennent à la classe ouvrière, se couche aussitôt
après l'office. Le même fait s'observe en Angleterre,
conséquence de la même cause. Le protestantisme, qui
recommande pendant le dimanche le silence, le recueillement,
et exclut toutes sortes de réjouissances, n'a considéré que la
condition des hautes classes de la société. Cette observation
tout intellectuelle du saint jour convient à des esprits cultivés,
et est propre à élever singulièrement des âmes capables de
méditation ; mais elle ne sied point aux classes inférieures.
Vous n'obtiendrez jamais que l'homme, dont le corps seul
travaille toute la semaine, passe toute la journée du dimanche
à penser. Vous lui refusez des amusements publics ; retiré
dans l'ombre, il s'abandonne sans frein aux plus grossiers
plaisirs.
     [22] Note de l'auteur. Qui voyagent le dimanche...
     Il y a une loi, dans le Massachusetts (Nouvelle-
Angleterre), d'après laquelle on peut arrêter les gens qui
voyagent le dimanche, et les condamner, pour ce fait, à une
amende. Celui qui a une cause urgente de déplacement doit
demander une autorisation de voyager pendant le saint jour.
Le conducteur de voiture publique, qui se met en route sans
avoir obtenu cette permission, perd sa patente pour trois ans.
(V. general laws or Massachusetts, t. 1, p. 535 et t. II, p. 403,
1815, chap. 135. La loi de New York contient une disposition
analogue, mais moins sévère. V. Revised statutes, t. 1, p. 676.)
     [23] Note de l'auteur. - ** La malle-poste...
     Autrefois le service de la poste était entièrement
suspendu pendant le dimanche ; la malle aux lettres était elle-
même arrêtée ; mais, depuis plusieurs années, on s'est relâché
de cette rigueur de principe. Le plus grand nombre approuve
ce changement ; mais les presbytériens le censurent
amèrement, et y trouvent le texte d'une accusation d'impiété
contre le siècle.
     [24] Note de l'auteur. La France sera religieuse quand elle
sera protestante.
     C'est une opinion très répandue parmi les presbytériens
des États-Unis, que l'irréligion en France est due au
catholicisme, et que le protestantisme lui rendrait le zèle
religieux qu'elle a perdu.
     La société biblique américaine, qui travaille avec
beaucoup de zèle à christianiser l'univers sous la forme
protestante, songe souvent à la France ; et l'un de ses
membres conçut, en 1851, un plan qui me paraît assez curieux
pour que j'en donne ici une brève analyse :
     « Nous devons, dit-il, porter sur la France nos premiers
regards, pour plusieurs raisons :
     1º Sa langue est parlée dans le monde entier ;
     2º Sa situation géographique et politique fait que le
principe adopté par elle pénètre vite chez tous les autres
peuples de l'Europe, et, maître d'elle, le protestantisme
détrônera bientôt le papisme qui règne en Espagne et en
Italie ;
     3º Depuis sa conquête d'Alger, la France tient dans ses
mains la clef de l'Afrique ;
     4º Les Français sont économes, polis dans leurs formes,
entreprenants, enthousiastes, et habiles à communiquer les
croyances qu'ils ont dans l'âme ;
     5º La seule cause qui rend les Français irréligieux est leur
haine contre leur clergé. »
     L'auteur conclut donc en demandant que la société
biblique américaine envoie en France des commissaires
chargés de distribuer une Bible à chaque habitant des
campagnes. (V. Western recorder, Utica, 12 juillet 1831.)
     Ce plan, accompagné de développements assez ingénieux,
avait fait une telle impression sur quelques jeunes adeptes de
la communion presbytérienne, que l'un d'eux, résolu de partir
pour la France, vint un jour me demander quelques
renseignements nécessaires au voyage. Je ne pus m'empêcher,
en rendant justice à son zèle, de lui signaler le côté faible de
son entreprise :
     « Je crois, lui dis-je, que vous ne connaissez pas bien la
France ; elle est moins irréligieuse qu'indifférente. Pour aller
du catholicisme au protestantisme, il faut un travail de
l'intelligence et un besoin de croyances que l'indifférence
exclut. Le clergé catholique a été attaqué comme corps
politique utile au pouvoir, qui s'en faisait un appui ; mais
comme corps religieux, il n'est pas haï. Il faut des convictions
à la haine, et la France en a peu en morale et en religion. Du
reste, généralement parlant, on est catholique en France, ou
l'on n'est rien ; et beaucoup ne sont catholiques que de nom,
qui ne se soucient point de devenir autre chose. »
     Je ne sais si mes paroles ont produit sur son esprit
quelque impression ; mais je n'ai point appris que le projet de
la société biblique américaine ait reçu son exécution.
     [25] Note de l'auteur PAGE 38. - * Parce qu'il n'y a point
de partis.
     Il n'existe point de partis politiques aux États-Unis, en ce
sens que tout le monde est d'accord sur le principe
fondamental du gouvernement, qui est la souveraineté
populaire, et sur sa forme, qui est la république. On ne voit
donc en Amérique rien qui ressemble à ce que nous
apercevons en Europe, où les uns veulent le despotisme, les
autres la monarchie constitutionnelle, d'autres encore la
république. Cependant il se forme aux États-Unis des partis
sur les conséquences du principe reconnu par tous, et sur ses
applications. Ce sont, au fond, des querelles de personnes,
mais il faut bien que l'intérêt privé se cache sous le manteau
de l'intérêt général. Cette question des partis politiques en
Amérique est traitée dans l'ouvrage que va publier M. de
Tocqueville sur la démocratie en Amérique. (V. t. II, ch. 2.)
     [26] Palais où se tiennent les séances du Congrès à
Washington.
     [27] Note de l'auteur. Ces exagérations...
     Je blâme cet aveuglement de l'orgueil national des
Américains, qui leur fait admirer tout ce qui se passe dans
leur pays, mais j'aime encore moins la disposition des
habitants de certaine contrée, qui, chez eux, trouvent toujours
tout mal. Ces deux tendances contraires, également exagérées,
s'expliquent, du reste, par la nature des institutions
politiques : aux États-Unis, le peuple, faisant tout par lui-
même, ne croit jamais pouvoir assez louer son ouvrage ; dans
les pays d'Europe, où, au contraire, il ne fait rien, il n'a jamais
assez de satire pour censurer les actes de la minorité qui
gouverne.
     Les écrivains qui, aux États-Unis, veulent trouver des
lecteurs, sont obligés de vanter tout ce qui appartient aux
Américains, même leur climat rigoureux, auquel assurément
ils ne peuvent rien changer. C'est ainsi que Washington
Irwing, malgré tout son esprit, se croit forcé d'admirer la
chaleur tempérée des étés, et la douceur des hivers dans
l'Amérique du Nord.
     [28] Maison de charité.
     [29] Note de l'auteur. « Dans la Nouvelle-Angleterre. »
     La taxe des pauvres n'a point encore produit, aux États-
Unis, les mêmes maux qu'en Angleterre. L'Amérique ayant un
très petit, nombre de pauvres, la charge du paupérisme y est
jusqu'à présent supportée sans peine. Il y a cependant des
vices si graves inhérents à cette institution, que, malgré le
bien-être général de ses habitants, malgré l'élévation du prix
de la main-d'oeuvre, l'État, de New York a eu, pendant la seule
année 1830, quinze mille cinq cents pauvres à nourrir, dont
l'entretien lui a coûté 216,533 dollars (1,147,635 fr.). La taxe
relative aux pauvres s'est en conséquence montée, pendant
l'année 1850, à 69 centimes par habitant dans l'État de New
York. (V. Rapport du surintendant des pauvres dans l'État de
New York.)
     Je ne connais que l'État du Maryland dans lequel on ait
adopté un principe différent de bienfaisance publique. On n'y
reconnaît au pauvre aucun droit à un secours, et c'est en cela
que le système de charité suivi dans cet État est conforme au
nôtre. Mais, sous plusieurs rapports, les deux régimes sont
bien différents. Il existe dans le Maryland des établissements
institués pour donner asile aux pauvres qui n'ont pas de
travail ; à la vérité, les agents de l'autorité en peuvent refuser
l'entrée selon leur bon plaisir, mais ils en admettent un grand
nombre ; tandis que chez nous, non-seulement on n'admet pas
le principe que la société est obligée de donner du secours aux
indigents, mais encore il n'existe pas de maisons de charité où
l'on reçoive ceux qui pourraient être jugés nécessiteux. Il n'y a,
en France, d'assistance donnée qu'aux malades et aux
insensés.
     [30] Note de l'auteur. Indulgence pour une banqueroute...
sans pitié pour une mésalliance.
     Je ne sais s'il peut exister dans aucun pays une plus
grande prospérité commerciale qu'aux États-Unis ; cependant
chez nul peuple de la terre il n'y a autant de banqueroutiers.
Ce phénomène a deux causes principales : d'une part le
commerce des États-Unis est placé dans les conditions les plus
favorables qui se puissent imaginer : un sol immense et fertile,
des fleuves gigantesques qui fournissent des moyens naturels
de communication, des ports nombreux et bien placés ; un
peuple dont le caractère est entreprenant, l'esprit calculateur
et le génie maritime ; toutes ces circonstances se réunissent
pour faire des Américains une nation commerçante. Voilà la
cause de richesse ; mais par la raison même que le succès est
probable, on le poursuit avec une ardeur effrénée ; le spectacle
des fortunes rapides enivre les spéculateurs, et on court en
aveugle vers le but : c'est là la cause de ruine. Ainsi tous les
Américains sont commerçants, parce que tous voient dans le
négoce un moyen de s'enrichir ; tous font banqueroute, parce
qu'ils veulent s'enrichir trop vite.
     Peu de temps après mon arrivée en Amérique, comme
j'entrais dans un salon où se trouvait réunie l'élite de la société
de l'une des plus grandes villes de l'Union, un Français, fixé
depuis longtemps dans ce pays, me dit : « Surtout n'allez pas
mal parler des banqueroutiers. » Je suivis son avis et fis bien ;
car, parmi tous les riches personnages auxquels je fus
présenté, il n'en était pas un seul qui n'eût failli une ou deux
fois dans sa vie avant de faire fortune.
     Tous les Américains, faisant le commerce, et tous ayant
failli plus ou moins souvent, il suit de là qu'aux États-Unis ce
n'est rien que de faire banqueroute. Dans une société où tout
le monde commet le même délit, ce délit n'en est plus un.
L'indulgence pour les banqueroutiers vient d'abord de ce que
c'est le malheur commun ; mais elle a surtout pour cause
l'extrême facilité que trouve le failli à se relever. Si le failli
était perdu à jamais, on l'abandonnerait à sa misère ; on est
bien plus indulgent pour celui qui est malheureux quand on
sait qu'il ne le sera pas toujours. Ce sentiment, qui n'est pas
généreux, est pourtant dans la nature de l'homme.
     On comprend maintenant pourquoi il n'existe aux États-
Unis aucune loi qui punisse la banqueroute. Électeurs et
législateurs, tout le monde est marchand et sujet aux faillites ;
on ne veut point porter de châtiment contre le péché
universel. La loi, fût-elle faite, demeurerait presque toujours
sans application. Le peuple, qui fait les lois par ses
mandataires, les exécute ou refuse de les exécuter dans les
tribunaux, où il est représenté par le jury. Dans cet état de
choses, rien ne protège le commerce américain contre la
fraude et la mauvaise foi. Tout le monde peut faire le
commerce sans tenir aucun livre ni registre. Il n'existe aucune
distinction légale entre le commerçant qui n'est que
malheureux et le banqueroutier imprudent, dissipateur et
frauduleux. Les commerçants sont en tout soumis au droit
commun.
     De ce que les Américains sont indulgents pour la
banqueroute, il ne s'ensuit pas qu'ils l'approuvent : « l'intérêt
est le grand vice des Musulmans, et la libéralité est cependant
la vertu qu'ils estiment davantage (a). » De même ces
marchands, qui violent sans cesse leurs engagements, vantent
et honorent la bonne foi.
     Lorsque je dis que les Américains, indulgents pour une
banqueroute, sont sans pitié pour une mésalliance, je
n'entends parler que des mésalliances résultant de l'union des
blancs avec des personnes de couleur.
     (a)Chateaubriand, Itinéraire t. II, p. 38.
     [31] Voyez à la fin du volume la note sur la condition
sociale et politique des nègres esclaves et des gens de couleur
affranchis.
     [32] Note de l'auteur. Il meurt moitié plus d'affranchis
que d'esclaves. »
     Ce fait est constant. Ainsi, durant les années 1828, 1829
et 1830, il est mort à Baltimore un nègre libre sur vingt-huit
nègres libres, et un esclave sur quarante-cinq nègres esclaves
(a).
     (a)V. Emerson, statistic, p. 28, Reports of the health office
of Baltimore.
     [33] Voyez à la fin du volume la note sur la condition
sociale et politique des nègres esclaves et des gens de couleur
affranchis.
     [34] Note de l'auteur. « Moeurs des femmes en France... »
     C'est une opinion fort répandue aux États-Unis que les
moeurs sont encore, en France, ce qu'elles étaient dans le
XVIIIe siècle : un grand nombre croient que le vice y est
toujours à la mode, et que le temps s'y passe en galanteries, en
intrigues de salons et en frivolités. Cette opinion des
Américains est due surtout à l'influence de quelques
romanciers anglais fort lus aux États-Unis, et qui, ne
connaissant eux-mêmes la France que par les livres, sont en
retard d'un demi-siècle. C'est ainsi qu'un écrivain anglais très
distingué, l'auteur de Pelham, mettant en scène deux Français
de nos jours, les fait parler comme avant la révolution ; ils ne
se disent pas un mot sans s'appeler : « Cher baron, cher
marquis. »
     [35] Note de l'auteur. Les catholiques sont aussi soumis
au Saint-Père à deux mille lieues de Rome que dans Rome
même.
     [36] Note de l'auteur. Emprisonnement pour dette.
     Dans le plus grand nombre des États américains,
l'emprisonnement est autorisé par la loi pour des dettes
minimes. Quelques-uns l'ont récemment aboli, tels que New
York et Ohio ; d'autres, par exemple le Maryland, ont fixé un
minimum assez élevé au-dessus duquel le débiteur ne pourrait
être contraint par corps. Mais dans les États même où cette
modification a eu lieu, on continue d'appliquer
l'emprisonnement aux dettes les plus frivoles. Je me rappelle
avoir vu dans la maison d'arrêt (County Jail) de Baltimore
plusieurs détenus que leurs créanciers avaient fait mettre en
prison pour des sommes de 10 et 20 cents (10 ou 20 sous). À
la vérité, la loi leur donne le droit de se faire libérer, en faisant
prononcer par les tribunaux leur insolvabilité ; mais pour
entreprendre une pareille procédure, il faudrait de l'argent ; et
comment celui qui, faute de 10 sous, est entré en prison,
trouvera-t-il une somme beaucoup plus forte pour en sortir ?
La loi nouvelle du Maryland défend de condamner à
l'emprisonnement pour une dette moindre de 20 dollars (106
fr.). Afin d'éluder la loi, les juges condamnent le débiteur, non
pour dettes, mais pour dommages et intérêts : c'est une
misérable subtilité. Ce qui, du reste, dans l'emprisonnement
pour dettes, tel qu'il existe aux États-Unis, surprend plus
encore que la modicité de la somme pour laquelle on
l'applique, c'est qu'on le prononce avant le jugement du
procès. Je disais un jour à un Américain : Comment concevoir
l'emprisonnement pour une dette qui peut-être n'existe pas ?
Il faudrait au moins que l'obligation du débiteur fût d'abord
constatée ; car il dépend de celui qui se prétend créancier de
supposer une créance, et d'en demander le paiement à un
débiteur imaginaire. - Il faut bien, me répondit l'Américain,
choisir entre deux inconvénients ; sans doute il est fâcheux de
mettre en prison un homme qui ne doit rien ; mais n'est-il pas
plus triste encore de voir un homme privé de ce qui lui est
légitimement dû par la disparition furtive de son débiteur ?
     [37] Note de l'auteur. Guerre des Géorgiens aux
Cherokees.
     Les Géorgiens ayant fait mille tentatives pour s'emparer
des terres des Cherokees, ceux-ci réclamèrent l'intervention du
pouvoir fédéral. Le gouvernement des États-Unis leur prêta
d'abord son appui, et s'efforça de les maintenir dans les
limites tracées par les traités ; mais comme les contestations
se renouvelaient sans cesse et devenaient plus violentes, le
président finit par déclarer aux Cherokees qu'il ne voulait
point se mêler de leurs querelles avec la Géorgie, et qu'ils
eussent à s'arranger comme ils le pourraient avec le
gouvernement de ce pays. Il ajouta que, pour faciliter
l'arrangement, il offrait de les transporter aux frais du
gouvernement central sur la rive droite du Mississipi. Après
cette déclaration, les Géorgiens redoublèrent de vexations et
de persécutions contre les Indiens, afin que ceux-ci eussent
intérêt à accepter la proposition du président. Ils avaient
remarqué que la résistance des Indiens était particulièrement
due aux conseils qu'ils recevaient des missionnaires qui
venaient chez eux pour les christianiser, et qui pensaient avec
raison que la civilisation des sauvages serait une chimère tant
qu'on ne serait pas parvenu à les fixer au sol. En conséquence,
le gouvernement de la Géorgie fit une loi qui interdisait à tous
les blancs, quels qu'ils fussent, de venir s'établir d'une manière
permanente sur le territoire des Cherokees ; et pour assurer
l'exécution de cette loi, ils menacèrent de l'amende et de la
prison ceux qui y contreviendraient. Nonobstant ces menaces
légales, deux missionnaires s'étant obstinés à rester au milieu
des Indiens, le gouvernement de la Géorgie les fit arrêter. Ils
furent traduits devant une cour de justice et condamnés à
l'emprisonnement. Ils firent appel à la cour suprême des
États-Unis. Ce tribunal se trouva alors dans un véritable
embarras, craignant de compromettre l'Union vis-à-vis de la
Géorgie en prononçant en faveur des condamnés. On sortit de
part et d'autre de cette difficulté par une sorte de compromis.
La cour des États-Unis différa quelque temps de prononcer
son arrêt ; et, dans cet intervalle, le gouverneur de la Georgie
ayant gracié les deux condamnés, on ne donna pas de suite à
leur appel.
     Telle est l'analyse fort abrégée de la querelle des
Cherokees avec la Géorgie. Tout ce qui, dans le cours du livre,
ne s'accorde pas avec ces faits, n'a été modifié que pour
l'intérêt du récit. Du reste, l'émigration d'une partie des
Indiens à la suite de ces querelles, et l'assistance officieuse
prêtée à leur exil par le gouvernement fédéral, sont des faits
également certains.
     [38] Note de l'auteur. Démocratie qui ne reconnaît point
la supériorité des richesses.
     Aux États-Unis, il n'y pas un individu arrêté pour crime
qui ne puisse obtenir sa mise en liberté sous caution, excepté
dans le cas d'assassinat.
     Ce principe, emprunté aux lois anglaises, est la source de
grands abus. Il en résulte que tout homme qui a de l'argent,
ou qui en trouve à emprunter, peut toujours se tirer d'affaire.
Il donne une caution, disparaît et échappe à la justice. Dès
qu'il est absent, la procédure en reste là ; on ne fait point, en
Amérique, de procès par contumace. La facilité des cautions
est d'ailleurs poussée à un excès incroyable ; le juge n'est tenu,
d'après la loi, à aucune forme, et il peut se dispenser d'exiger
aucune justification de la part des cautions qui sont offertes.
Un individu est arrêté : il présente un acte signé de telle ou
telle personne qui s'oblige à payer 2 ou 3 ou 4,000 dollars, en
cas que le prévenu ne s'évade. Ici se présentent plusieurs
questions. Celui qui se porte caution possède-t-il réellement
des propriétés valant 3 ou 4,000 dollars ? qu'est-ce qui le
prouve ? lui fera-t-on représenter ses titres de propriété ? -
Mais il faudrait encore qu'il prouvât que ses biens ne sont pas
grevés d'hypothèques. Toutes ces questions devraient être
pesées mûrement par le magistrat auquel la caution est
présentée. Cependant il est certain que, dans la presque
totalité des cas, il ne les examine seulement pas, et, pour s'en
épargner la peine, il reçoit la caution. La loi ne l'assujettissant
à aucune formalité, il est assailli de sollicitations, auxquelles il
finit toujours par céder ; on sait que sa volonté est sa seule
règle ; toutes les fois donc qu'on lui présente un simulacre de
caution, il la trouve bonne. Il suit de là qu'il n'y a qu'un bien
petit nombre d'individus qui ne soient pas capables de fournir
caution. Une personne très digne de foi m'a assuré qu'à
Philadelphie la facilité des cautions est l'objet d'un singulier
trafic, et si cette personne m'a bien informé, il y a des voleurs
qui ont toujours en réserve une certaine somme d'argent, et
qui, quand on les arrête, s'adressent à des entrepreneurs de
cautions. Ceux-ci, pour lesquels la caution judiciaire en
matière criminelle est devenue l'objet d'une industrie,
reçoivent du voleur emprisonné 100 ou 200 dollars, et lui
donnent en retour une caution de 3 ou 4,000 dollars ; en
faisant cela, ils se compromettent peu, parce qu'ils ne
possèdent rien. J'ai vu dans les prisons de Philadelphie une
femme qui, me dit-on, avait fourni dans sa vie à des prévenus
plus de 100,000 dollars de caution (530,000 fr.). Cette femme
n'avait cependant jamais joui d'aucune fortune ; elle était de
mauvaises moeurs, et avait fini par se faire condamner pour
vol. On me citait aussi à Philadelphie l'exemple d'un jeune
homme qui s'était rendu coupable d'un vol considérable,
accompagné des circonstances les plus aggravantes, et qui,
après avoir obtenu sans peine une caution et sa liberté, s'était
évadé.
     Ces abus ne tiennent pas seulement au principe ; si j'en
crois des témoignages qui m'ont paru dignes de confiance, les
juges-de-paix, auxquels appartient l'exercice du droit de mise
en liberté sous caution, ne sont pas toujours à l'abri de la
corruption ; et la caution est d'autant plus facilement admise
par eux, que celui qui la présente a pris plus de soin de les
intéresser. Celui-ci craint peu qu'on découvre la concussion ;
le prévenu, obtenant sa liberté provisoire, disparaît, et la seule
preuve à la charge du juge prévaricateur s'évanouit. Le mal
provient de ce que ces juges inférieurs n'ont point de
traitement fixe ; ils n'ont que des épices (fées) ; ils sont ainsi
fort âpres sur le casuel ; plusieurs, ne tirant de leurs fonctions
légales qu'un très modique revenu, sont portés à des exactions
qui l'accroissent.
     Du reste, indépendamment de ces causes particulières
qui contribuent à augmenter le mal, il y a une cause générale
qui me paraît dominer toutes les autres.
     Le vice capital est, selon moi, dans le fait même d'une
institution aristocratique établie chez un peuple où règne la
démocratie. La loi qui reconnaît à tout prévenu le droit d'être
mis en liberté moyennant caution a été faite au profit des
riches. Elle concède ainsi aux classes supérieures de la société
un privilège exorbitant dont les classes pauvres sont exclues.
Cet état de choses se conçoit en Angleterre, mais d'où vient
qu'il se rencontre aux États-Unis ? En voici la raison. Cette loi
se trouve en Amérique parce qu'elle existait en Angleterre
lorsque les émigrés de ce pays sont venus s'établir sur le sol
américain. Cependant, depuis cette émigration, de nouvelles
institutions ont été fondées aux États-Unis, de nouvelles
moeurs se sont formées ; une loi tout aristocratique se
rencontre au sein d'une démocratie pure ; c'est une anomalie
frappante.
     Cette contradiction sert à expliquer les abus qui viennent
d'être signalés. L'extrême facilité avec laquelle le pauvre
trouve des cautions le fait jouir d'un privilège qui, dans l'esprit
de la loi, était réservé au riche seul ; les moeurs démocratiques
des Américains dépouillent ainsi l'institution de son premier
caractère. L'harmonie est ainsi rétablie entre la loi civile et les
institutions politiques ; mais il reste toujours un grand mal.
C'est un vice incontestable, dans une législation criminelle,
que le droit de mise en liberté sous caution applicable aux
prévenus de quelques crimes que ce soit. Exercé
rigoureusement, c'est-à-dire en faveur de ceux seulement qui
donnent réellement caution, il fait naître des abus graves,
mais en petite quantité, parce que le nombre des riches est
toujours restreint. Si on l'applique à tous, l'inégalité entre les
riches et les pauvres disparaît, mais les violations de la loi
s'accroissent à l'infini.
     V. General Laws of Massachusetts, t. 1, année 1784, ch. 12
et t. II, année 1812, ch. 30.
     V. Lois de la Pennsylvanie, Purdon's digest, p. 820.
     [39] Note de l'auteur. Usage où sont les Indiens de
prendre plusieurs femmes.
     Le fond de l'épisode d'Onéda est entièrement vrai. (V.
Voyage du major Long aux sources de la rivière Saint-Pierre,
au lac Winnepek, au lac des Bois, etc., etc., t. 1, p. 300 et 280.)
     La polygamie existe parmi toutes les tribus sauvages de
l'Amérique du Nord ; chaque Indien a autant de femmes, qu'il
en peut trouver. Ces femmes sont réellement en état de
servitude ; elles préparent la nourriture de l'Indien, ont soin
de ses vêtements, et ne quittent point sa hutte tandis qu'il
chasse ou fait la guerre. Les rapports de l'indien et de ses
femmes sont tout matériels ; il ne s'y mêle rien de moral ni
d'intellectuel. Il n'est pas rare de voir les trois soeurs servir de
femmes au même homme. La condition des femmes indiennes
est la plus misérable qu'on puisse imaginer ; elles n'ont
aucune des prérogatives que reconnaissent aux femmes les
sociétés civilisées, ni aucun des plaisirs sensuels que leur
donnent les moeurs de l'Orient, où elles sont esclaves.
     J'ai dit que l'Indien a autant de femmes qu'il en peut
trouver ; il serait peut-être plus juste de dire qu'il en trouve
autant qu'il en peut nourrir ; car le sort des familles indiennes
est si malheureux que les parents donnent sans peine leur fille
à qui peut la faire vivre. À cet égard, tout dépend de l'habileté
de l'homme à la chasse ; un chasseur fameux a ordinairement
un grand nombre de femmes, parce qu'il peut fournir à toutes
des moyens d'existence.
     Le mariage de l'Indien avec ses femmes se fait sans
aucune cérémonie, et quelquefois il se dissout peu de jours
après sa formation. Ceci toutefois arrive assez rarement ;
l'Indien qui briserait aussi facilement un pareil lien se nuirait
dans l'esprit de sa tribu, et ne trouverait plus aucune famille
disposée à s'allier à lui.
     On conçoit que cette vie de fatigue, de misère et
d'opprobre, décourage et dégoûte beaucoup d'Indiennes ;
aussi le suicide est-il très-fréquent parmi elles. (V. les relations
du major Long, p. 394, t. II, 2e voyage, et Tanner's Narrative,
New York, 1830.) L'anecdote que j'ai introduite dans le texte
de l'ouvrage m'a paru un des exemples les plus frappants du
désespoir où le malheur de ces pauvres créatures peut les
plonger, Je fais suivre la catastrophe de cérémonies funéraires
qui ne sont point une pure création de mon imagination. Il est
certain qu'à la mort d'un ami, l'Indien manifeste un très grand
chagrin ; il noircit son visage, il jeûne, cesse de se peindre la
figure avec du vermillon et s'abstient de tout ornement dans
sa toilette ; il se fait des incisions dans les bras et dans les
jambes et sur tout le corps ; souvent les signes extérieurs de
son chagrin durent très longtemps. Le major Long dit avoir
rencontré un Indien qui, depuis quinze ans, ne se mettait plus
de vermillon au visage, en commémoration de la perte d'un
ami précieux, et annonçait l'intention de s'imposer la même
privation pendant dix années. L'Indien mesure les
témoignages de sa douleur sur le degré d'affection que le
défunt lui inspirait. (V. Long's Expedition to the rocky
Mountains, tome 1, p. 281. V. aussi Tanner's Narrative, p.
288.)
     Voici dans quels termes Tanner raconte la fête des morts
ou jebi-naw-ka-win : « This feast is eaten at the graves of the
deceased friends. They kindle a fire, and each person, before
he begins te eat, cutts of a small piece of meat, which he casts
into the fire. The smoke and smell of this, they say, attract the
jebi to come and eat with them. »
     [40] Note de l'auteur. Sociabilité des Américains.
     Je pourrais citer mille exemples de l'extrême sociabilité
des Américains, je me bornerai à un seul. Lorsque, dans le
cours de l'année 1832, M. de Tocqueville et moi nous
quittâmes la Nouvelle-Orléans afin de nous rendre, par terre,
à Washington, nous traversâmes le lac Pontchartrain sur un
bateau à vapeur. Arrivés à Pascaloula, où nous venions pour
prendre le stage, nous trouvâmes toutes les places occupées,
ce qui nous causa un grand désappointement, à raison de
l'intérêt que nous avions de ne point ajourner notre départ ;
deux Américains qui ne nous connaissaient nullement, voyant
notre embarras, descendirent de la voiture et nous
proposèrent leurs places dans des termes si simples et si
obligeants, qu'on voyait bien qu'ils offraient avec le désir
d'être acceptés. Dans une foule de circonstances, mon
compagnon de voyage et moi avons trouvé les mêmes procédés
chez les Américains. Celui qui juge les hommes de ce pays par
la première impression risque de se tromper étrangement.
Vous adressez une question à un Américain ; il vous répond,
sans vous regarder, par le monosyllabe oui ou non ; ou bien
même il ne vous fait aucune réponse. Vous en concluez qu'il
n'est pas sociable ; vous avez tort. Il garde le silence, mais il
pense à la question que vous lui avez faite ; il y réfléchit
mûrement ; si ses souvenirs le servent mal, il consulte ceux
d'un autre, et, une demi-heure après votre demande, que vous
avez peut-être oubliée, il vous apporte la réponse, non pas une
réponse hasardée comme on en fait dans le monde, mais une
véritable consultation, en plusieurs points, divisée en
chapitres et paragraphes. Certes, l'homme qui agit de la sorte
est, si l'on veut, fort peu poli, mais il est certainement
sociable, car la bienveillance mutuelle est la première
condition de la sociabilité. Combien d'Européens qui, en
pareille occasion, tranchent subitement la question, ou
répondent tout d'abord, avec la plus grande urbanité, qu'il
leur est impossible de la résoudre.
     La sociabilité des Américains tient surtout à leurs moeurs
commerciales ; ils ont sans cesse besoin les uns des autres, les
affaires les obligent à des communications perpétuelles ; aussi
est-il passé en principe, chez eux, qu'on doit en toutes choses
se rendre mutuellement service. Elle est également favorisée
par l'égalité des conditions ; tous les Américains ont les uns
pour les autres la même bienveillance que chez nous les
membres d'une même classe ont entre eux. Cette sociabilité,
dont l'Européen sent vivement le prix, perd quelquefois une
partie de son charme. L'habitant de la Nouvelle-Angleterre ne
voit, dit-on, dans les rapports sociaux qu'une occasion de
commerce et de trafic. Quand il aperçoit un nouveau venu, il
se fait d'abord cette question : « N'y aurait-il pas quelque
affaire à traiter avec cet homme ? »
     Il ne faut pas confondre la sociabilité des Américains avec
l'hospitalité. En général, les Américains sont peu hospitaliers ;
l'hospitalité demande des loisirs que l'homme d'affaires ne
possède pas. Je dis en général, parce qu'il existe dès
exceptions nombreuses à cette règle ; j'en ai fait
personnellement l'expérience ; mais ici je présente des aperçus
qui ne s'appliquent qu'au plus grand nombre.
     Sur ce point, il faut distinguer les États du Sud de ceux
du Nord. Tous les États du Sud ont des esclaves ; ce fait exerce
une immense influence sur les moeurs des méridionaux. Les
esclaves travaillant, les hommes libres sont oisifs. Les
habitants du Sud ont ainsi des loisirs qui manquent aux
hommes du Nord ; ils peuvent recevoir les hôtes qui leur
arrivent sans abandonner leurs affaires. Presque tous vivent
dans des habitations éloignées les unes des autres et distantes
des villes ; la visite d'un ami, le passage d'un étranger, sont
pour la demeure solitaire un accident heureux qui, loin de
troubler l'habitant des champs, le réjouit vivement. Pour des
gens inoccupés, tout passe-temps est précieux. On peut dire
aussi, en termes généraux, qu'à la ville on se voit et qu'à la
campagne on se reçoit. De ces faits découlent plusieurs
conséquences ; les relations des hommes du Sud, étant moins
intéressées, sont plus agréables que celles des habitants du
Nord ; ceux-ci, espérant tirer profit de leurs moindres
rapports sociaux, ont une bienveillance universelle ; les
premiers, qui mettent moins de calcul dans leurs procédés,
sont plus sincères ; les uns apportent dans leurs manières une
régularité qui a quelque chose de légal ; les autres, moins
compassés, ont plus de franchise et d'abandon. Comme
l'existence d'une population esclave établit une classe
inférieure, tous les blancs du Sud se considèrent comme
formant une classe privilégiée ; ils se croient tous supérieurs à
d'autres hommes (les nègres). L'exercice de leurs droits de
maîtres sur leurs esclaves les entretient encore dans ces idées
de supériorité et développe en eux des sentiments d'orgueil ; la
couleur blanche est regardée, dans le Sud, comme une
véritable noblesse. Les blancs se traitent donc entre eux avec
d'autant plus d'égards et de bienveillance qu'il se trouve à côté
d'eux des hommes auxquels ils n'accordent que des mépris. Il
s'introduit ainsi dans les moeurs du Sud quelque chose
d'aristocratique, et il en résulte des formes moins communes
et une sociabilité plus distinguée que dans celles des États du
Nord.
     [41] Note de l'auteur. Point de préjugés invétérés.
     Dans beaucoup de pays d'Europe, on part de ce point,
qu'il y a pour toutes les sciences morales et politiques, et
même pour les arts, un degré de perfection qui a été atteint, et
au-delà duquel il n'existe plus rien à découvrir. C'est la raison
pour laquelle toutes les créations de l'art et de l'industrie y
sont empreintes d'un caractère bien marqué de splendeur et
de durée. Tout s'y fait, lois, constitutions et monuments, dans
des vues d'éternité. C'est tout le contraire aux États-Unis. Il
n'est rien qu'on y croie fixé définitivement. Les plus belles
sciences, les lois les plus sages, les inventions les plus
merveilleuses, n'y sont considérées que comme des essais.
Aussi tout ce qu'on y fait porte le caractère du provisoire.
     On y bâtit un édifice qui durera vingt ans ; qui sait si
dans vingt ans on n'aura pas trouvé un meilleur mode de
construction ? La loi qu'on adopte est obscure, mal rédigée ; à
quoi bon l'élaborer ? Peut-être l'année suivante on en aura
reconnu le vice.
     [42] Note de l'auteur. Sang-froid des Américains.
     J'ai eu, durant mon séjour en Amérique, mille occasions
de juger le sang-froid des Américains. Je n'en citerai qu'un
exemple. Comme je descendais l'Ohio sur un bateau à vapeur
où se trouvaient plusieurs marchands avec leurs
marchandises, notre bâtiment, nommé le Fourth of July (le 4
juillet) (a) toucha un écueil appelé Burlington Bar, à trois
milles au-dessus de Wheeling, et se brisa. Ce n'est pas ici le
lieu de raconter les circonstances de cet accident, et ses
dangers qu'on supposerait toujours accrus par l'imagination
ou les souvenirs du voyageur. Je me bornerai à dire que le
navire ayant été submergé, tous les objets de commerce qu'il
contenait furent détruits ou avariés, et qu'en présence de ce
fait, qui était pour les uns une perte considérable, pour les
autres une ruine complète, les marchands américains ne firent
pas entendre un seul cri de désolation ou de désespoir.
     (a)Jour de la déclaration do l'indépendance américaine.
     [43] L'ordre d'idées développé dans le commencement de
ce chapitre pourrait être, à lui seul, l'objet de tout un livre. La
nature de l'ouvrage ne comportait point un plus long
développement, Ce n'est pas un tableau, c'est seulement une
esquisse indiquée par quelques traits.
     [44] Notes de l'auteur. PAGE 123. *
     « Qui rien ne savait des lettres, ne oncques n'avait trouvé
maistres de qui il se laissast doctriner ; mais les voulait
toujours férir et frapper. » (V. Anciens mémoires sur Du
Guesclin, tome 1, p. 194.) Lorsque le Captal de Bue mit Du
Guesclin en liberté sur sa parole, celui-ci lui dit : « Pour Dieu,
j'aurais plus chéri être mort que mon serment eusse faussé ne
rompu. » (Id., t. 1, p. 423.)
     [45] Notes de l'auteur. PAGE 123. **.
     Le gouvernement des États-Unis, l'état social et politique
de ce pays, ne sont nullement favorables au développement
des grands talents. Un Américain de beaucoup d'esprit me
disait à ce sujet : « Comment voulez-vous qu'un médecin se
montre habile, si vous mettez entre ses mains un homme bien
portant ? »
     [46] Note de l'auteur. Deux musiciens.
     Gluck et Piccini.
     « Pour moi, disait alors un Français, je ne salue pas un
homme qui n'aime pas Gluck. »
     [47] Note de l'auteur. Quelques-unes ont acquis une
réputation méritée.
     Entre autres miss Sedgwich, auteur de plusieurs romans
fort jolis.
     [48] Note de l'auteur. Journaux, seule littérature.
     On estime à plus de 1,200 le nombre des journaux
existant actuellement aux États-Unis, indépendamment des
autres publications périodiques. Dans le seul État de New
York, il y avait, au commencement de l'année 1833, 263
journaux (pour deux millions d'habitants). Tous les comtés, à
l'exception de deux, Putnam et Rockland, avaient leur journal
publié dans leur sein.
     New York seul a 65 journaux, y compris les magazines.
Sur ce nombre, 13 sont quotidiens, 30 hebdomadaires, 9
mensuels, 10 sont publiés deux fois par semaine, et 3 deux fois
par mois.
     Le prix de l'abonnement annuel aux journaux quotidiens
de New York est de 10 dollars (53 fr.) Le montant de tous les
abonnements aux différents journaux de l'État de New York
est estimé 750,000 dollars (3,975,000 fr.). Cette somme ne
comprend pas le prix des annonces. À la même époque, on
comptait à Boston 43 journaux et 38 publications périodiques
faites à intervalles moindres d'une année.
     Voy. American Almanach, 1834, p. 95 et 96, et Williams
Register, 1833, p. 124.
     [49] Note de l'auteur. ... Tout le monde écrit ou parle, non
sans prétention, mais sans talent.
     Le lecteur croira facilement que je n'accepte point ici la
solidarité du langage tenu par le personnage qui est en scène.
     Dirai-je que nul n'écrit avec talent dans un pays qui nous
montre Washington Irving, dont les ouvrages réunissent la
grâce du style, la délicatesse des idées, la finesse des aperçus ;
Cooper, dont l'Europe admire le génie ; Edward Livingstone,
tout à la fois homme d'État et philosophe profond ; Robert
Walsh, qui joint à une prodigieuse facilité de style les charmes
d'une conversation étincelante de traits et de saillies ; Jared-
Sparks, auteur de l'ouvrage remarquable publié sous le titre
de Vie du gouverneur Moris ; et beaucoup d'autres que je ne
cite pas. Dirai-je que tout le monde parle sans talent aux
États-Unis, où je rencontre Daniel Webster, dont les discours
parlementaires, modèles de style et de logique, annoncent en
même temps une âme noble, élevée et pleine de l'amour de la
patrie ; Henry Clay, remarquable à la tribune par une
élocution brillante et un talent extraordinaire
d'improvisation ; Edward Everett, dont les discours à la
chambre des représentants rappellent l'école romaine et la
manière antique ; Channings, dans les sermons duquel on
trouve beaucoup du style et de l'âme de Fénelon, etc., etc. ?
     Enfin dirai-je qu'en Amérique on ne saurait être homme
politique avec du talent littéraire ou oratoire, quand je vois
John Quincy Adams, plus versé peut être dans la littérature
ancienne et moderne qu'aucun Européen, et qui n'en est pas
moins devenu président des États-Unis ; Albert Gallatin, que
son esprit orné et sa haute capacité n'ont pas empêché d'être
chargé par son pays de fonctions diplomatiques de l'ordre le
plus élevé, etc., etc. ?
     Du reste, il ne faut pas oublier que celui qui parle
exprime des idées qui, prises en général, peuvent être vraies,
sans préjudice des exceptions. Il est certain qu'en général, aux
États-Unis, on ne trouve pas d'orateurs, mais seulement des
avocats, des journalistes, et non des écrivains.
     [50] Note de l'auteur. Les amusements interdits.
     J'ai dit plus haut (Voy. notes ***** et ****** de la PAGE
35) quelle est l'austérité des moeurs puritaines, et comment se
passe le dimanche. Les amusements qui sont perdus pour ce
jour-là ne se retrouvent point un autre jour de la semaine.
Dans certains États on ne s'en rapporte pas à l'éloignement
naturel des habitants pour les divertissements et les jeux, la
loi les prohibe en termes formels. La loi du Connecticut défend
absolument les spectacles comme contraires aux bonnes
moeurs, sans aucune exception pour les grandes villes telles
que Hartford, New-Haven. Dans le New Jersey, on ne permet
point les courses de chevaux ; c'est, dit-on, une occasion de
rassemblements, de jeux, de paris, de luxe, de désordre et de
dérangement dans les habitudes, toutes conséquences
immorales. À Boston, il est défendu de jouer de l'orgue dans
les rues ; cela, dit-on, fait peur aux chevaux. À New York, la loi
interdit tous les divertissements publics du genre de ceux
qu'on voit à Paris aux Champs-Élysées, tels que balançoires,
ballons, jeux de bague, etc. ; toutes ces choses font perdre du
temps et dérangent le peuple.
     [51] Note de l'auteur. Théâtre.
     Il existe trois théâtres à Philadelphie, deux d'un ordre
élevé et sur lesquels on joue la tragédie et la comédie ; le
troisième, tout-à-fait inférieur, est consacré aux bouffonneries
grossières.
     Les deux grands théâtres ne sont ouverts que pendant
l'hiver, au temps des longues soirées ; le troisième ne ferme
jamais. Même pendant l'hiver, les deux premiers sont peu
fréquentés. Le public qui assiste aux spectacles est en général
ainsi composé : d'abord les étrangers qui viennent au théâtre
parce qu'ils ne savent où passer leur soirée ; des femmes
publiques que la présence des étrangers y attire ; des jeunes
gens américains de moeurs dissipées, et enfin quelques
familles de marchands auxquelles leur fréquentation du
théâtre donne un assez mauvais renom dans la société
américaine. Les personnes un peu distinguées par leur fortune
et leur position ne vont point habituellement au théâtre ; il
faut quelque chose d'extraordinaire pour les attirer ; par
exemple, la présence momentanée d'un acteur célèbre ; alors
tout le monde se rend au spectacle, non par goût, mais par
mode. À vrai dire, personne aux États-Unis n'aime le théâtre,
et presque tous ceux qu'on y voit y viennent par
désoeuvrement. Ils ne prêtent au spectacle aucune attention.
Les Américains qui assistent, en France, à une représentation
sont tout étonnés du silence qui règne parmi les spectateurs et
des émotions que reçoit le public. En Amérique, l'assemblée
ignore ce qu'on joue ; on cause, on discute, on remue, on
prend occasion du spectacle pour boire ensemble ; l'intérêt de
la pièce est entièrement perdu de vue.
     La doctrine des quakers, fondateurs de la Pennsylvanie,
interdit formellement le théâtre ; les quakers n'étant plus en
majorité ne font plus la loi ; mais une partie de leurs moeurs
reste. On peut en dire autant des presbytériens de la Nouvelle-
Angleterre ; on s'est écarté, à Boston, de la rigidité de leurs
principes en établissant des théâtres ; mais la population n'a
ni le goût ni l'habitude du spectacle. Je ne parle point ici de
New York, dont les habitants américains ne paraissent pas
plus jaloux que dans les autres cités des plaisirs du théâtre.
Les spectacles y sont, à la vérité, plus fréquentés ; mais il y a
toujours à New York vingt mille étrangers pour lesquels le
théâtre est presque un besoin. Plusieurs théâtres pourraient
prospérer à New York sans qu'on pût en conclure que les
Américains de cette ville aiment le spectacle.
     [52] Note de l'auteur. Tenir en respect des hordes
d'Indiens sauvages.
     L'armée des États-Unis se compose de six mille hommes,
elle se recrute d'enrôlés volontaires, qui suffisent à son
maintien. La population américaine y trouve l'avantage de ne
point subir le recrutement forcé. Mais l'inconvénient pour le
pays est d'avoir une armée composée d'hommes sans moralité,
qui prennent la carrière des armes, non par patriotisme, mais
par intérêt ; non comme moyen de gloire, mais comme moyen
d'existence.
     Ce fait, qui en lui-même est un mal, engendre, aux États-
Unis, peu de fâcheuses conséquences. Comme les États-Unis
n'ont point de guerres à soutenir, il n'y a dans l'armée que peu
de désertions ; car l'enrôlé volontaire, qui prend le métier des
armes comme moyen d'existence, ne déserte qu'en face du
péril. En cas de lutte avec des partis d'Indiens, les désertions
deviennent assez nombreuses : mais il n'en résulte aucun
danger pour le pays, le sort de ces combats ne pouvant être
douteux entre ennemis de forces tellement inégales. À
l'intérieur, l'inconvénient est peut-être moindre encore.
     Six mille hommes dispersés sur un territoire à moitié
grand comme l'Europe sont imperceptibles, et encore les
tient-on constamment éloignés de la population civilisée. Ils
occupent des forts dans le nord et dans l'ouest de l'Amérique,
et s'avancent dans les forêts indiennes à mesure que la
population américaine s'en approche. Il n'est pas une ville
d'Amérique dans laquelle un régiment américain tienne
garnison. Une telle armée ne menace donc à l'intérieur, ni les
bonnes moeurs, ni la liberté. Il existe une école militaire
(Westpoint) qui sert de pépinière pour les officiers. C'est là
qu'on les prend tous. Jamais les soldats ou sous-officiers ne
deviennent officiers. On entre à Westpoint par faveur : mais,
pour en sortir officier, il faut subir un examen. Un capitaine a
un traitement fixe de 1,200 dollars (6,260 fr.), qui, à raison
des indemnités de logement, de fourrages, etc., se monte à
1,800 dollars (9,540 fr.).
     Les militaires qui cessent de l'être ne reçoivent aucune
retraite, quelle que soit la durée de leurs services. Mais quand
ils ont des congés, on ne leur fait aucune retenue de solde.
     [53] Partisan du général Jackson, président actuel des
États-Unis.
     [54] Note de l'auteur. Amalgamistes.
     V. Pour le sens de ce mot la note ci-dessus de la PAGE
144.
     [55] Note de l'auteur.
     « Les Américains considèrent la forêt comme le type de la
nature sauvage (wilderness), et partant de la barbarie ; aussi
c'est contre le bois que se dirigent toutes leurs attaques. Chez
nous, on le coupe pour s'en servir ; en Amérique, pour le
détruire. L'habitant des campagnes passe la moitié de sa vie à
combattre son ennemi naturel, la forêt ; il le poursuit sans
relâche ; ses enfants en bas âge apprennent déjà l'usage de la
serpe et de la hache. Aussi l'Européen, admirateur des belles
forêts, est-il tout surpris de trouver chez les Américains une
haine profonde contre la végétation des arbres. Ceux-ci
poussent si loin ce sentiment, que, pour embellir leurs
maisons de campagne, ils anéantissent les arbres et la verdure
dont elles sont environnées, et n'imaginent rien de plus beau
qu'une habitation située dans une plaine rase, où pas un arbre
ne se montre. Il importe peu qu'on y soit brûlé par le soleil,
sans asile contre ses rayons : l'absence de bois est, à leurs
yeux, le signe de la civilisation, comme les arbres sont
l'annonce de la barbarie. Rien ne leur semble moins beau
qu'une forêt ; en revanche, ils n'admirent rien plus qu'un
champ de blé.
     [56] Note de l'auteur.
     L'île du Français. Tel est en effet le nom de cette île, et la
description qu'en donne l'auteur dans le texte est
parfaitement exacte. J'ai eu la curiosité de la visiter, et je l'ai
parcourue dans toute son étendue. Le nom qu'elle porte lui
vient du séjour assez long, qu'y a fait une famille française,
réfugiée aux États-Unis après la révolution de 1789. À cette
époque, les bords du lac étaient entièrement sauvages, et
habités par une tribu d'indiens oneidas dont le lac tient son
nom. La tradition du pays rapporte que cette famille
infortunée, qui fuyait la société des hommes, eut à souffrir de
grandes misères au sein de sa retraite solitaire. J'ai retrouvé
l'emplacement qu'occupait l'habitation dans la partie Est de
l'île. On le reconnaît à quelques mouvements de terrain, et à la
présence d'arbres fruitiers qui ne sont pas de nature sauvage.
     [57] Notes de l'auteur. PAGE 164. * Pépin le Bref...
     Le lac Pépin, que traverse le Mississipi, a reçu son nom
des premiers Français qui ont exploré cette contrée à peine
connue de nos jours. Ce n'est point au hasard et par un pur
caprice qu'ils l'ont appelé de la sorte ; il paraît, d'après ce que
rapportent les voyageurs, que ce lac est de fort peu d'étendue,
et cependant très dangereux ; la réunion de ces deux
circonstances lui a valu le nom du roi, qui, malgré sa petite
taille, était cependant un athlète redoutable.
     « Il est petit, mais il est malin, » disaient en parlant de ce
lac les Canadiens qui l'avaient baptisé. Les rares habitants de
ce pays sauvage, Indiens, Anglais ou Canadiens, ont conservé
ce vieux dicton français que rapporte le major Long. (V.
Première expédition, Voyage au lac Winnipeck, au lac des
Bois, etc., etc.)
     [58] Notes de l'auteur. PAGE 164.  ** Saint-Louis...
     C'était le nom que les Français avaient donné au
Mississipi ; et, maintenant encore, il y a, sur le bord de ce
fleuve, la ville Saint-Louis, dans l'état d'Illinois.
     [59] Notes de l'auteur. PAGE 164. *** Montmorency...
     La chute de Montmorency, à deux lieux de Québec.
     [60] Notes de l'auteur. PAGE 164. ****
     Cession du Canada, 1763, Louis XV.
     [61] Note de l'auteur. Partout les mêmes hommes...
     En 1830, un ours égaré dans son chemin traversa la
grande rue de Détroit dans toute sa longueur. L'habitant de
cette ville du désert est cependant en tous points semblable à
celui de New York.
     [62] Note de l'auteur.
     Une des principales causes de l'uniformité de moeurs chez
les Américains vient de l'esprit entreprenant des habitants de
la Nouvelle-Angleterre, qui, se répandant dans toutes les
parties de l'Union, sont les pionniers les plus intrépides et les
plus infatigables, et portent ainsi partout le même type de
civilisation.
     Quand on songe aux diverses peuplades qui couvrent
l'Afrique et l'Asie ; isolées, quoique se touchant ; séparées par
une montagne, par un vallon, par un ruisseau ; conservant
chacune ses moeurs différentes et son caractère particulier, on
est frappé du contraste d'un peuple de 12 millions d'hommes
répandus sur une surface qui peut en contenir 150 millions, et
qui tous présentent un aspect uniforme, sont, perpétuellement
mêlés les uns les autres, et, par la similitude parfaite de leurs
goûts, de leurs passions, de toutes leurs habitudes, semblent
ne former qu'une seule famille : tant est puissant sur les
moeurs et sur la destinée des hommes le lien d'une origine
commune, d'un langage pareil, d'un même culte religieux, et
d'institutions politiques semblables.
     [63] Note de l'auteur.
     « Nos lois m'en donnent le pouvoir... »
     D'après les lois américaines, tous les ministres du culte, à
quelque secte qu'ils appartiennent, ont le pouvoir de célébrer
les mariages ; l'acte dressé par eux a la même valeur légale
que s'il émanait d'un juge de paix ou d'un alderman.
     [64] Note de l'auteur.
     Les Anglais distribuent tous les ans aux Indiens un
certain nombre de fusils, de carabines et de munitions de
poudre et de plomb. Leur but apparent est de conserver la
bonne amitié des tribus sauvages et voisines du Canada. Leur
raison secrète et réelle est de fournir des armes aux Indiens
ennemis naturels des Américains, et de les mettre à même de
seconder l'Angleterre en cas de guerre avec les États-Unis. À
une époque déterminée de l'année, vers le mois de juillet, on
voit les Indiens arriver de tous côtés pour venir prendre part à
cette distribution qui se fait sur la frontière du Haut Canada.
     [65] Note de l'auteur.
     La ville de Détroit est située sur la rive droite du fleuve
qui porte son nom ; c'est le côté des États-Unis ; la rive
opposée est canadienne, c'est-à-dire anglaise ; c'est là que se
font les distributions d'armes dont il s'agit.
     [66] Note de l'auteur.
     Je compris, en traversant cette rivière sauvage, tout le
charme des impressions dont la nature seule est la source.
     Les fleuves, les montagnes, les vallées de l'ancien monde
sont tout par leurs souvenirs. Que seraient le Jourdain, large
de cinquante pas, et Sion, monticule imperceptible, si l'un
n'avait été le berceau de Moïse, et l'autre le tombeau de
David ? Qui remarquerait la petite rivière qui coule auprès de
Sparte, si elle ne s'appelait l'Eurotas ? Les fleuves du désert
n'ont point de nom ; ils ne rappellent pas un seul homme, pas
un seul événement ; on admire la majesté de leurs ondes,
l'aspect sauvage de leurs rives : tels on les voit, tels ils ont
passé toujours, sans autres témoins que la forêt muette qui
couvre les rivages - mêmes ; ils ne donnent à l'esprit que peu
de pensées ; mais ils remplissent l'âme d'impressions.
     [67] Note de l'auteur.
     Route dans une forêt sauvage.
     Les Américains n'attendent pas qu'il y ait des habitants
dans un pays pour y faire des routes. Ils commencent par
établir des routes ; celles-ci font venir les habitants.
     [68] Ville de la Caroline du Nord, située entre la Géorgie,
la Caroline du Sud et la Virginie.
     [69] Note de l'auteur.
     J'ai emprunté le nom et le caractère du prêtre Richard à
un digne ecclésiastique, Français d'origine, que j'ai vu à
Détroit. Il était alors plus qu'octogénaire et commandait le
respect moins par son grand âge que par ses vertus. Son
élection comme représentant du Michigan au congrès des
États-Unis est un fait exact.
     [70] Voyez, à la fin du volume, la deuxième partie de
l'appendice intitulée : Note sur le mouvement religieux aux
États-Unis.
     [71] V. Brevard's Digest of South Carolina, vº Slaves, p.
238.
     [72] V. Digeste des lois de la Louisiane, 1828, vº Code
noir, § 38.
     [73] V. Statute Laws of Tennessee 1831. Vº Slaves, p. 316
et 318. Lois de 1788 et de 1819.
     [74] And wheras the having of slaves taught te write, or
suffering them to be employed in writing, may be attended
with great inconveniences ; be it inacted, that all and every
person and persons whatsoever, who shall hereafter teach or
cause any slave or slaves to be taught te write, every such
person shall, for every offense, forfeit the sum of one hundred
pounds current money. (V. Brevard's Digest, t. II, vº Slaves, §
53.)
     And if any person shall, on a sudden heat and passion, or
by undue correction kill his own slave or the slave of any other
person, he shall forfeit the sum of three hundred and fifty
pounds current money. And in case any person or persons
shall wilfully cut out the tongue, put out the eye, castrate, or
cruelly scald, burn or deprive any slave of any limb or
member, or shall inflict any other cruel punishment, other
than by whipping, or beating with a horsewhip, cowskin,
switch, or small stick, or by puting irons on, or confining or
imprisoning such slave ; every such person shall for every such
offence forfeit the sum of one hundred pounds current money.
(V. ibid., § 45.)
     La loi s'efforce de dégrader l'esclave ; cependant un
instinct de dignité lui fait haïr la servitude ; un instinct plus
noble encore lui fait aimer la liberté. On l'a enchaîné ; mais il
brise ses fers, le voilà libre !... c'est-à-dire en état de rébellion
ouverte contre la société et les lois qui l'ont fait esclave.
     Tous les États américains du Sud sont d'accord pour
mettre hors la loi le nègre fugitif. La loi de la Caroline du Sud
dit que toute personne peut le saisir, l'appréhender, et le
fouetter sur-le-champ  (a). Celle de la Louisiane porte
textuellement qu'il est permis de tirer sur les esclaves marrons
qui ne s'arrêtent pas quand ils sont poursuivis (b).
     Le code du Tennessee déclare que le meurtre de l'esclave
sommé légalement de se représenter est une chose légitime (it
is lawful)  (c).
     (a)V. Brevard's Digest, t. II, vº Slaves, § 12, p. 231.
     (b)V. Digeste des lois de la Louisiane, Code noir, t. I, § 35.
     (c)V. Lois du Tennessee 1831, t. I, p. 321.
     [75] For any person whatsoever and by such ways and
means as he or she shall think fit. (V. ibid.)
     [76] V. Lois de la Louisiane, Code noir, art. 27 et 36, t. I,
p. 229. - Lois du Tennessee, t. I, p. 321, § 28. - Lois de la
Caroline du Sud, Brevard's Digest, t. II, p. 232, § 16.
     [77] Lois de la Caroline du Sud, ibid., p. 236, § 31.
     [78] V. Brevard's Digest, § 59, 60, 61 et 62, t. II, p. 245.
Dans la Louisiane et dans le Tennessee, lorsqu'un esclave
fugitif est arrêté, si son maître, ne le réclame pas dans un
délai fixé, on le met en vente sur la place publique ; on l'adjuge
au plus offrant et dernier enchérisseur. Le prix de la vente sert
à payer les frais de geôle et de justice. (Lois de la Louisiane,
Code noir, § 29 ; et lois du Tennessee, t. I, p. 323.)
     [79] No person held to service or labour in one state
under the laws thereof, escaping into another, shall in
conséquence of any lan or regulation therein, be discharged
from suche service or labour ; but shall be delivred up on
claim of the party to whom such service or labour may be due.
(V. Constitution des États-Unis, art. 4, sect. 2, § 3. - V. aussi
les statuts révisés de l'État de New York, t. II, chap. 9, titre
1er, § 6. - Pennsylvanie, Purdon's Digest.)
     [80] V. Lois de la Caroline du Sud, Brevard's Digest, § 43
et 45, t. II, vº Slaves, p. 240.
     [81] V. ibid., § 45.
     [82] V. Digest des lois de la Louisiane, loi du 21 février
1814, t. I, p. 244.
     [83] Environ 50 fr.
     [84] Brevard's Digest, vº Slaves. § 13 et 28, p. 231 et 235.
V. aussi lois de la Louisiane, vº Code noir, § 15.
     [85] V. 28, ibid.
     [86] Vº Statute laws of Tennessee, vº Slaves, t. I, p.  315,
loi de 1806.
     [87] V. Digeste des lois de la Louisiane, vº Code noir, t. I,
p. 248, et aussi lois de la Caroline, Brevard's Digest, vº Slaves,
t. II,  § 23.
     [88] V. Digeste des lois de la Louisiane, loi du 19 mars
1816, § 6, t. I, p.246.
     [89] V. Statute laws of Tennessee, t. I, vº Slaves, p. 315.
     [90] V. Brevard's Digest, vº Slaves, Lois de la Louisiane,
vº  Code noir. Lois du Tennessee, vº Slaves.
     [91] V. lois du Tennessee, t. I, vº Slaves, p. 346. -
Brevard's Digest, vº  Slaves.- Louisiane Code noir.
     [92] Digeste de la Louisiane, acte du 19 mars 1806, sect.
3, t. I, p. 246. - Dans toute contestation entre un maître qui
prétend droit sur un nègre et celui-ci qui se prétend libre, la
présomption est contre le nègre, sauf à lui à prouver qu'il n'est
pas esclave. - V. Caroline du Sud. Brevard's Digest, vº Slaves,
§ 7, p. 230, t. II.
     [93] V. Statute laws of Tennessee, vº Slaves, t. I. p. 385.
     [94] V. lois de la Caroline du Sud, vº Slaves, t. II, § 28 et
34. - Voici l'expression générale de ces lois : « Shall suffer
such corporal punishment not extending to life or limb as the
justices of the peace or the free-holders shall, in their
discretion, think fit. » V. aussi Digeste de la Louisiane, loi de
1807, t. I, p. 238.
     [95] V. lois de la Caroline, Brevard's Digest, vº Slaves, §
45. - Et Digeste de la Louisiane, vº Code noir, § crimes et
délits sect. 16, t. I.
     [96] V. lois de la Caroline du Sud, Brevard's Digest, vº
Slaves, § 100.
     [97] V. Notes sur la Virginie, Thomas Jefferson.
     [98] V. Brevard's Digest, t. II, p. 233, § 20.
     [99] Lois de la Caroline, Brevard's Digest, vº Slaves,  § 46,
t. II, p. 241. - Lois de la Louisiane, Code noir, art. 1er, sect. 3,
t. I, p. 220. - Lois du Tennessee, t. I, vº Slaves, p. 321.
     [100] V. table statistique à la suite de la note.
     [101] Lois de la Caroline du Sud, Brevard's Digest, t. II, vº
Slaves, § 3, p. 229.
     [102] Il n'existe dans le Maryland qu'une seule branche de
culture pour laquelle on peut encore sans préjudice employer
les esclaves, c'est celle du tabac. Cette culture, qui exige une
infinité de soins minutieux, réclame un nombre immense de
bras : des femmes, des enfants suffisent pour cet objet ; le
point important, c'est d'en avoir un grand nombre, et les
familles de nègres, en général si nombreuses, remplissent cette
condition. Du reste, les nègres sont encore utiles pour cette
culture, mais non indispensables ; la culture du tabac serait
également bien faite par les blancs. On peut dire seulement
que, faite par des esclaves, elle procure encore un bénéfice,
tandis qu'elle a cessé d'être profitable appliquée aux autres
industries agricoles.
     [103] J'ai vu M. Charles Caroll à la fin de 1831, et l'année
suivante il n'était plus. Il est mort le 10 novembre 1832, âgé de
96 ans.
     [104] V. National calendar, 1833. Vº Public revenues and
expenditures.
     [105] 200,900,000 dollars ou 1,064,770,000 fr.
     [106] Je dis 200,000 au moins, car on peut voir à la table
statistique que la population esclave dans toute l'Union
s'accroît de 30 p. 100 tous les dix ans. Or, il s'est écoulé déjà
quatre années depuis le recensement qui a constaté le nombre
de 2,009,000.
     [107] Notes sur la Virginie, p. 119.
     [108] V. sur l'origine et les progrès de cette colonie, les
rapports annuels de la société de colonisation.
     [109] V. Constitution des États-Unis. Les pouvoirs du
congrès sont limités aux cas énoncés dans la constitution.
Parmi ces cas énumérés dans la section 8, ne se trouve point le
droit d'abolir l'esclavage, dans les États où il est établi ;
plusieurs articles de la constitution reconnaissent même
formellement la servitude, entre autres le § 3 de la section 2,
art. 4. Enfin, l'art. 10 du supplément à la constitution dit que
tous les pouvoirs qui ne sont pas expressément attribués au
gouvernement général des États-Unis sont réservés aux états
particuliers.
     [110] V. à la fin de la note la table statistique.
     [111] Table statistique à la fin de l'Appendice.
     [112] À la vérité, les États du Sud, tels que la Louisiane, la
Caroline du Sud, le Mississipi, où se fait remarquer le plus
grand accroissement des noirs, achètent des esclaves dans les
États voisins, Tennessee, Kentucky, Virginie, Maryland. C'est
une cause d'augmentation indépendante de la multiplication
résultant des naissances. Mais ce qui prouve que cette source
d'accroissement n'est point la seule, c'est que, dans les États
voisins, le nombre des esclaves augmente aussi ; et ceux même
où il diminue, tels que la Virginie, le Maryland, etc., ne le
voient point décroître dans la proportion où il augmente
ailleurs. V. Table statistique.
     [113] V. Digeste des lois de la Louisiane, t. I, p. 231.
     [114] V. Statute laws of Tennessee, t. I, p. 220.
     [115] V. General laws of Massachusetts, t. I, p. 259.
     [116] Dans ce chiffre sont compris les gens de couleur nés
libres ou affranchis.
     [117] De 1790 à 1800, la population libre a augmenté de
1,181,455, c'est-à-dire de 36 pour cent en dix ans, ou 3 1/2
pour cent par an.
     [118] De 1790 à 1800, la population esclave a augmenté
de 193,162 , c'est-à-dire de 28 pour cent en dix ans, un peu
moins de 3 pour cent par an.
     [119] Dans ce chiffre sont compris les gens de couleur nés
libres ou affranchis.
     [120] De 1800 à 1810, la population libre a augmenté de
2,035,566, c'est-à-dire de 45 pour 100 en 10 ans, ou 4 1/2
pour 100 par an.
     [121] De 1800 à 1810, la population esclave a augmenté
de 298,323, c'est-à-dire de 33 pour 100 en 10 ans, un peu plus
de 3 pour 100 par an.
     [122] Dans ce chiffre sont compris les gens de couleur nés
libres ou affranchis.
     [123] De 1810 à 1820, la population libre a augmenté de
2,051,617, c'est-à-dire de 33 pour 100 en 10 ans, ou un peu
plus de 3 pour 100 par an.
     [124] De 1810 à 1820, la population esclave a augmenté
de 346,700, c'est-à-dire de 29 pour 100 en 10 ans, un peu
moins de 3 pour 100 par an.
     [125] Dans ce chiffre sont compris les gens de couleur nés
libres ou affranchis.
     [126] De 1820 à 1830 la population libre augmenté de
2,756,922, c'est-à-dire de 34 pour cent en dix ans, ou un en
plus de 3 pour cent par an.
     [127] De 1820 à 1830, le nombre des esclaves a augmenté
de 470,967, c'est-à-dire de 29 pour cent en dix ans,  un peu
moins de 3 pour cent par an.
     [128] Il y a dans Illinois 747 noirs en état de domesticité
légale, c'est-à-dire loués à vie, mais ils ne sont pas esclaves.
     [129] NOTA.  Sont compris dans le chiffre de 10,856,989
(a) de la population libre 319,599 personnes de couleur
affranchies, ou nées de parents affranchis.
     (a)Note du copiste : La différence d'une unité entre le
total de la population libre dans la première colonne ci-dessus
et le total repris dans la présente note, est présente dans le
texte imprimé original. De même, l'addition des chiffres des
différents États dans la même colonne ne correspond pas au
total indiqué.
     [130] Les chefs-lieux de ces diocèses sont Boston, New
York, Philadelphie, Baltimore, Charleston, Mobile, la
Nouvelle-Orléans, Bardstown, Cincinnati, Saint-Louis, Détroit.
     [131] Il y a dans la cathédrale de Baltimore des bancs qui
se sont vendus jusqu'à 1,500 dollars (8,000 francs). Le prix le
plus ordinaire d'un banc est de 500 à 1,000 francs. Outre le
paiement primitif de cette somme, le propriétaire du banc
paie annuellement une somme, soit de 20, soit de 30 ou de 40
dollars, pour la conservation de son droit. On considère dans
la société la possession de ces bancs comme une distinction ;
on se les dispute, et les familles font de grands sacrifices
pécuniaires pour les acheter.
     [132] Hamilton, Men and Manners in America, p.314.
     [133] V. tous les journaux américains d'août 1834.
     [134] Spirit of the pilgrim, july 1831.
     [135] Constitution de Pennsylvanie, art. 9, § 3.
     [136] Constitution du New Hampshire, art. 5 et 6. V.
aussi toutes les constitutions des autres États ; celle du Maine,
art. 1er § 3 , de New York, art. 7, § 3 ; de Ohio, art. 8, § 3 ; du
Vermont, art. 3 ; de Delaware, art. 1er, du Maryland art. 33 ;
du Missouri, art. 5, etc.
     [137] V. Constitution de New York, art. 7, § 4.
     [138] V. Constitution du Massachusetts, art. 2 et 3, 1er, 2e
et 4e alinéa.
     [139] V. ibid., art. 3, 1er et 2e alinéa.
     [140] V. ibid., art. 3e, 4e alinéa.
     [141] V. Constitution du Maryland, art. 33.
     [142] V. Constitution du Vermont, art. 3.
     [143] V. Constitution du Maryland, art. 35.
     [144] Constitution du New Jersey, art. 18. Cet article
porte que tous protestants,  de quelque dénomination que ce
soit, sont admissibles aux emplois et fonctions publiques.
Nommer les uns, c'est exclure les autres.
     [145] Constitution de Pennsylvanie, art. 4.
     [146] Art. 2 et 3 de la Constitution de Massachusetts,
     [147] Constitution de New Hampshire, art, 4, 5 et 6.
     [148] V. Constitution de l'Ohio, art. 8, § 3.
     [149] The general History of Virginia and New-England,
by captain John Smith, imprimée à Londres en 1627.
     [150] V. History of Carolina, by John Lawson, imprimée à
Londres en 1718.
     [151] Histoire de la Virginie, par Beverley, de 1583 à 1700.
V. p. 258.
     [152] V. Histoire de la Nouvelle-York, par William Smith,
2e partie.
     [153] Ces Indiens (les Chipeways), dit Mac-Kenney
(Sketches of a Tour to the lakes) sont si imprévoyants, qu'ils
passent les trois-quarts de leur vie dans le besoin, et que,
chaque année, beaucoup d'entre eux meurent de faim. p. 376.
     [154] Tanner est un Européen qui a été enlevé à l'âge de
sept ans par les Indiens, et qui, après avoir passé trente ans au
milieu d'eux, est rentré dans la vie civilisée et a écrit ses
mémoires sous le titre de Tanner's narrative. On assure que
M. Ernest de Blosseville, auteur de l'ouvrage remarquable
intitulé Histoire des colonies pénales de l'Angleterre dans
l'Australie, doit incessamment publier un autre ouvrage fort
intéressant sur les tribus indiennes de l'Amérique du Nord, et
donner des extraits nombreux des Mémoires de Tanner.
     [155] On voit dans Tanner que les Indiens s'associent
dans le but de chasser bien plus que par l'effet d'un esprit
national.
     [156] Les Dacotas croient qu'après leur mort leurs âmes
vont au Tébé, séjour des morts. Pour y arriver, elles ont à
passer sur un rocher dont le tranchant est aussi fin que celui
d'un couteau. Ceux qui ne peuvent y marcher droit et tombent
vont dans la région du mauvais esprit, où ils sont
constamment occupés à ramasser du bois et à porter de l'eau,
recevant les plus durs traitements d'un maître cruel.
     Au contraire, ceux qui passent le rocher sans encombre
font un long voyage durant lequel ils parcourent tous les lieux
habités par les âmes de ceux qui les ont précédés ; ils y
rencontrent des feux près desquels ils se reposent ; enfin ils
arrivent à la demeure du grand esprit. Là sont les villages des
morts ; là se trouvent des esprits qui leur indiquent la
résidence de leurs amis et de leurs parents, auxquels on les
réunit. Leur vie se passe doucement et dans le plaisir ; ils
chassent le buffle, plantent et recueillent le maïs.
     [157] V. Tanner, p. 165.
     [158] V. ibid., 285.
     [159] V. Tanner, p. 164.
     [160] V. ibid., 242.
     [161] V. Voyages du major Long, to the rocky Mountains,
première expédition, t. I, p. 223 et 228. L'organisation des
tribus du Sud et du Nord diffère entièrement, disent MM.
Lewis et Clarke. Chez les premières, l'autorité est dans les
mains du petit nombre ; chez les secondes, de la majorité.
     [162] V. general Laws of Massachusetts, t. II, p. 121, chap.
123, sect. 5 et 6, etc.; chap. 124, sect. 1, 2 et 3, p. 501. - Statuts
révisés de New York, 4e partie, titre 5, art. 1 § 1 et 2; t. II, p.
686. - Purdon's digest, vº Duelling.]
     [163] V. Purdon's digest, vº Duelling.
     [164] V. Digeste des lois de la Louisiane, t. 1er, p. 476. Le
duel suivi de mort est puni de la peine capitale. L'envoi ou
l'acceptation d'un cartel, le duel non suivi de mort, l'assistance
donnée au duel comme témoin, sont punis d'un
emprisonnement dont le maximum est de deux années et
d'une amende de 200 piastres.
     V. aussi Brevards digest of south Carolina, vº Duelling,
tome 1er, page 272. Celui qui tue un autre en duel et ses
témoins sont punis comme meurtriers (murderers). Le duel
non suivi de mort, l'envoi ou l'acceptation d'un cartel,
l'assistance des témoins, sont punis d'un an
d'emprisonnement et de 2,000 dollars d'amende. (10,600
francs.)
     [165] Brevards digest, vº Duelling. t. 1er, p.272.
     [166] À la vérité, les fonctions d'exécuteur des hautes
oeuvres n'entraînent, point, aux États-Unis, la même infamie
que chez nous : comme on y respecte plus les lois, on y est plus
indulgent pour celui qui les met en action ; on s'efforce
d'ailleurs de relever son ministère, en lui attribuant d'autres
fonctions importantes et qui n'ont rien d'ignoble : le shérif est
le premier agent de la force publique.
     [167] V. art. 7 de la section 9 de la constitution des États-
Unis.
     [168] Il n'est pas un domestique blanc qui voulût se
soumettre à un pareil service.
     [169] V. Hamilton, p. 65 et 66.
     [170] V. National Intelligencer, du 4 février 1834.
     [171] New-York, Commercial advertiser, 7 juillet 1834.
     [172] Un journal américain rapporte les noms d'une
multitude de personnes mortes de chaleur durant la journée
du 10 juillet.
     [173] Je ne sais si M. Arthur Tappan de New York est de
la même famille que M. John Tappan et *** Tappan de
Boston. J'ai connu ces derniers pendant mon séjour dans la
Nouvelle-Angleterre, et je déclare que je n'ai jamais rencontré
personne dont les vertus m'aient inspiré un respect plus
profond.
     [174] New York American, 11 juillet 1834.
     [175] Mercantile Advertiser and New York Advocate, 12
juillet 1834.
     [176] New York American, 12 juillet 1834.
     [177] V. New York American, 14 juillet 1831.
     [178] Philadelphia Gazette, 14 août 1834.





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