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Title: Introduction à l'étude de la médecine expérimentale
Author: Bernard, Claude, 1813-1878
Language: French
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Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Introduction à l'étude de la médecine expérimentale" ***

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Harmelin et Michel Arotcarena - Ebooks libres et gratuits -
Jean-Claude, Fred et Coolmicro.



Claude Bernard


INTRODUCTION À L'ÉTUDE DE LA MÉDECINE EXPÉRIMENTALE


(1865)


Table des matières

PREMIÈRE PARTIE   DU RAISONNEMENT EXPÉRIMENTAL.
CHAPITRE PREMIER DE L'OBSERVATION ET DE L'EXPÉRIENCE.
§ I. -- Définitions diverses de l'observation et de l'expérience.
§ II. -- Acquérir de l'expérience et s'appuyer sur l'observation est
autre chose que faire des expériences et faire des observations.
§ III. -- De l'investigateur; de la recherche scientifique.
§ IV. -- De l'observateur et de l'expérimentateur; des sciences
d'observation et d'expérimentation.
§ V. -- L'expérience n'est au fond qu'une observation provoquée.
§ VI. -- Dans le raisonnement expérimental, l'expérimentateur ne
se sépare pas de l'observation.
CHAPITRE II DE L'IDÉE A PRIORI ET DU DOUTE DANS LE RAISONNEMENT
EXPÉRIMENTAL.
§ I. -- Les vérités expérimentales sont objectives ou extérieures.
§ II. -- L'intuition ou le sentiment engendre l'idée expérimentale.
§ III. -- L'expérimentateur doit douter, fuir les idées fixes et
garder toujours sa liberté d'esprit.
§ IV. -- Caractère indépendant de la méthode expérimentale.
§ V. -- De l'induction et de la déduction dans le raisonnement
expérimental.
§ VI. -- Du doute dans le raisonnement expérimental.
§ VII. -- Du principe du criterium expérimental.
§ VIII. -- De la preuve et de la contre-épreuve.
DEUXIÈME PARTIE   DE L'EXPÉRIMENTATION CHEZ LES ÊTRES VIVANTS.
CHAPITRE PREMIER CONSIDÉRATIONS EXPÉRIMENTALES COMMUNES AUX ÊTRES
VIVANTS ET AUX CORPS BRUTS.
§ I. -- La spontanéité des corps vivants ne s'oppose pas à l'emploi de
l'expérimentation.
§ II. -- Les manifestations des propriétés des corps vivants sont liées
à l'existence de certains phénomènes physico-chimiques qui en règlent
l'apparition.
§ III. -- Les phénomènes physiologiques des organismes supérieurs se
passent dans des milieux organiques intérieurs perfectionnés et doués
de propriétés physico-chimiques constantes.
§ IV. -- Le but de l'expérimentation est le même dans l'étude des
phénomènes des corps vivants et dans l'étude des phénomènes des corps
bruts.
§ V. -- Il y a un déterminisme absolu dans les conditions d'existence
des phénomènes naturels, aussi bien dans les corps vivants que dans les
corps bruts.
§ VI. -- Pour arriver au déterminisme des phénomènes dans les sciences
biologiques comme dans les sciences physico-chimiques, il faut ramener
les phénomènes à des conditions expérimentales définies et aussi
simples que possible.
§ VII. Dans les corps vivants de même que dans les corps bruts, les
phénomènes ont toujours une double condition d'existence.
§ VIII. -- Dans les sciences biologiques comme dans les sciences
physico-chimiques, le déterminisme est possible, parce que, dans les
corps vivants comme dans les corps bruts, la matière ne peut avoir
aucune spontanéité.
§ IX. -- La limite de nos connaissances est la même dans les phénomènes
des corps vivants et dans les phénomènes des corps bruts.
§ X. -- Dans les sciences des corps vivants comme dans celles des corps
bruts, l'expérimentateur ne crée rien; il ne fait qu'obéir aux lois de
la nature.
CHAPITRE II CONSIDÉRATIONS EXPÉRIMENTALES SPÉCIALES AUX ÊTRES
VIVANTS.
§ I. -- Dans l'organisme des êtres vivants, il y a à considérer un
ensemble harmonique des phénomènes.
§ II. -- De la pratique expérimentale sur les êtres vivants.
§ III. -- De la vivisection.
§ IV. De l'anatomie normale dans ses rapports avec la vivisection.
§ V. -- De l'anatomie pathologique et des sections cadavériques dans
leurs rapports avec la vivisection.
§ VI. -- De la diversité des animaux soumis à l'expérimentation; de la
variabilité des conditions organiques dans lesquelles ils s'offrent à
l'expérimentateur.
§ VII. -- Du choix des animaux; de l'utilité que l'on peut tirer pour
la médecine des expériences faites sur les diverses espèces animales.
§ VIII. -- De la comparaison des animaux et l'expérimentation
comparative.
§ IX. -- De l'emploi du calcul dans l'étude des phénomènes des êtres
vivants; des moyennes et de la statistique.
§ X. -- Du laboratoire du physiologiste et de divers moyens nécessaires
à l'étude de la médecine expérimentale.
TROISIÈME PARTIE   APPLICATIONS DE LA MÉTHODE EXPÉRIMENTALE À L'ÉTUDE
DES PHÉNOMÈNES DE LA VIE.
CHAPITRE PREMIER EXEMPLES D'INVESTIGATION EXPÉRIMENTALE
PHYSIOLOGIQUE.
§ I. -- Une recherche expérimentale a pour point de départ une
observation.
§ II. -- Une recherche expérimentale a pour point de départ une
hypothèse ou une théorie.
CHAPITRE II EXEMPLES DE CRITIQUE EXPÉRIMENTALE PHYSIOLOGIQUE.
§ I. -- Le principe du déterminisme expérimental n'admet pas des faits
contradictoires.
§ II -- Le principe du déterminisme repousse de la science les faits
indéterminés ou irrationnels.
§ III. -- Le principe du déterminisme exige que les faits soient
comparativement déterminés.
§ IV. -- La critique expérimentale ne doit porter que sur des faits et
jamais sur des mots.
CHAPITRE III. DE L'INVESTIGATION ET DE LA CRITIQUE APPLIQUÉES À LA
MÉDECINE EXPÉRIMENTALE.
§ I. -- De l'investigation pathologique et thérapeutique.
§ II. -- De la critique expérimentale pathologique et thérapeutique.
CHAPITRE IV. DES OBSTACLES PHILOSOPHIQUES QUE RENCONTRE LA MÉDECINE
EXPÉRIMENTALE.
§I. -- De la fausse application de la physiologie à la médecine.
§ II. -- L'ignorance scientifique et certaines illusions de l'esprit
médical sont un obstacle au développement de la médecine expérimentale.
§ III. -- La médecine empirique et la médecine expérimentale ne sont
point incompatibles; elles doivent être au contraire inséparables l'une
de l'autre.
§ IV. -- La médecine expérimentale ne répond à aucune doctrine médicale
ni à aucun système philosophique.



Conserver la santé et guérir les maladies: tel est le problème que
la médecine a posé dès son origine et dont elle poursuit encore la
solution scientifique[1]. L'état actuel de la pratique médicale
donne à présumer que cette solution se fera encore longtemps
chercher. Cependant, dans sa marche à travers les siècles, la
médecine, constamment forcée d'agir, a tenté d'innombrables essais
dans le domaine de l'empirisme et en a tiré d'utiles
enseignements. Si elle a été sillonnée et bouleversée par des
systèmes de toute espèce que leur fragilité a fait successivement
disparaître, elle n'en a pas moins exécuté des recherches, acquis
des notions et entassé des matériaux précieux, qui auront plus
tard leur place et leur signification dans la médecine
scientifique. De notre temps, grâce aux développements
considérables et aux secours puissants des sciences physico-
chimiques, l'étude des phénomènes de la vie, soit à l'état normal,
soit à l'état pathologique, a accompli des progrès surprenants qui
chaque jour se multiplient davantage.

Il est ainsi évident pour tout esprit non prévenu que la médecine
se dirige vers sa voie scientifique définitive. Par la seule
marche naturelle de son évolution, elle abandonne peu à peu la
région des systèmes pour revêtir de plus en plus la forme
analytique, et rentrer ainsi graduellement dans la méthode
d'investigation commune aux sciences expérimentales.

Pour embrasser le problème médical dans son entier, la médecine
expérimentale doit comprendre trois parties fondamentales: la
physiologie, la pathologie et la thérapeutique. La connaissance
des causes des phénomènes de la vie à l'état normal, c'est-à-dire
la physiologie, nous apprendra à maintenir les conditions normales
de la vie et à conserver la santé. La connaissance des maladies et
des causes qui les déterminent, c'est-à-dire la pathologie, nous
conduira, d'un côté, à prévenir le développement de ces conditions
morbides, et de l'autre à en combattre les effets par des agents
médicamenteux, c'est-à-dire à guérir les maladies.

Pendant la période empirique de la médecine, qui sans doute devra
se prolonger encore longtemps, la physiologie, la pathologie et la
thérapeutique ont pu marcher séparément, parce que, n'étant
constituées ni les unes ni les autres, elles n'avaient pas à se
donner un mutuel appui dans la pratique médicale. Mais dans la
conception de la médecine scientifique, il ne saurait en être
ainsi; sa base doit être la physiologie. La science ne
s'établissant que par voie de comparaison, la connaissance de
l'état pathologique ou anormal ne saurait être obtenue, sans la
connaissance de l'état normal, de même que l'action thérapeutique
sur l'organisme des agents anormaux ou médicaments, ne saurait
être comprise scientifiquement sans l'étude préalable de l'action
physiologique des agents normaux qui entretiennent les phénomènes
de la vie.

Mais la médecine scientifique ne peut se constituer, ainsi que les
autres sciences, que par voie expérimentale, c'est-à-dire par
l'application immédiate et rigoureuse du raisonnement aux faits
que l'observation et l'expérimentation nous fournissent. La
méthode expérimentale, considérée en elle-même, n'est rien autre
chose qu'un raisonnement à l'aide duquel nous soumettons
méthodiquement nos idées à l'expérience des faits.

Le raisonnement est toujours le même, aussi bien dans les sciences
qui étudient les êtres vivants que dans celles qui s'occupent des
corps bruts. Mais, dans chaque genre de science, les phénomènes
varient et présentent une complexité et des difficultés
d'investigation qui leur sont propres. C'est ce qui fait que les
principes de l'expérimentation, ainsi que nous le verrons plus
tard, sont incomparablement plus difficiles à appliquer à la
médecine et aux phénomènes des corps vivants qu'à la physique et
aux phénomènes des corps bruts.

Le raisonnement sera toujours juste quand il s'exercera sur des
notions exactes et sur des faits précis; mais il ne pourra
conduire qu'à l'erreur toutes les fois que les notions ou les
faits sur lesquels il s'appuie seront primitivement entachés
d'erreur ou d'inexactitude. C'est pourquoi l'expérimentation, ou
l'art d'obtenir des expériences rigoureuses et bien déterminées,
est la base pratique et en quelque sorte la partie exécutive de la
méthode expérimentale appliquée à la médecine. Si l'on veut
constituer les sciences biologiques et étudier avec fruit les
phénomènes si complexes qui se passent chez les êtres vivants,
soit à l'état physiologique, soit à l'état pathologique, il faut
avant tout poser les principes de l'expérimentation et ensuite les
appliquer à la physiologie, à la pathologie et à la thérapeutique.
L'expérimentation est incontestablement plus difficile en médecine
que dans aucune autre science; mais par cela même, elle ne fut
jamais dans aucune plus nécessaire et plus indispensable. Plus une
science est complexe, plus il importe, en effet, d'en établir une
bonne critique expérimentale, afin d'obtenir des faits comparables
et exempts de causes d'erreur. C'est aujourd'hui, suivant nous, ce
qui importe le plus pour les progrès de la médecine.

Pour être digne de ce nom, l'expérimentateur doit être à la fois
théoricien et praticien. S'il doit posséder d'une manière complète
l'art d'instituer les faits d'expérience, qui sont les matériaux
de la science, il doit aussi se rendre compte clairement des
principes scientifiques qui dirigent notre raisonnement au milieu
de l'étude expérimentale si variée des phénomènes de la nature. Il
serait impossible de séparer ces deux choses: la tête et la main.
Une main habile sans la tête qui la dirige est un instrument
aveugle; la tête sans la main qui réalise reste impuissante.

Les principes de la médecine expérimentale seront développés dans
notre ouvrage au triple point de vue de la physiologie, de la
pathologie et de la thérapeutique. Mais, avant d'entrer dans les
considérations générales et dans les descriptions spéciales des
procédés opératoires, propres à chacune de ces divisions, je crois
utile de donner, dans cette introduction, quelques développements
relatifs à la partie théorique ou philosophique de la méthode dont
le livre, au fond, ne sera que la partie pratique.

Les idées que nous allons exposer ici n'ont certainement rien de
nouveau; la méthode expérimentale et l'expérimentation sont depuis
longtemps introduites dans les sciences physico-chimiques qui leur
doivent tout leur éclat. À diverses époques, des hommes éminents
ont traité les questions de méthode dans les sciences; et de nos
jours, M. Chevreul développe dans tous ses ouvrages des
considérations très-importantes sur la philosophie des sciences
expérimentales. Après cela, nous ne saurions donc avoir aucune
prétention philosophique. Notre unique but est et a toujours été
de contribuer à faire pénétrer les principes bien connus de la
méthode expérimentale dans les sciences médicales. C'est pourquoi
nous allons ici résumer ces principes, en indiquant
particulièrement les précautions qu'il convient de garder dans
leur application, à raison de la complexité toute spéciale des
phénomènes de la vie. Nous envisagerons ces difficultés d'abord
dans l'emploi du raisonnement expérimental et ensuite dans la
pratique de l'expérimentation.



PREMIÈRE PARTIE


DU RAISONNEMENT EXPÉRIMENTAL.



CHAPITRE PREMIER
DE L'OBSERVATION ET DE L'EXPÉRIENCE.


L'homme ne peut observer les phénomènes qui l'entourent que dans
des limites très-restreintes; le plus grand nombre échappe
naturellement à ses sens, et l'observation simple ne lui suffit
pas. Pour étendre ses connaissances, il a dû amplifier, à l'aide
d'appareils spéciaux, la puissance de ces organes, en même temps
qu'il s'est armé d'instruments divers qui lui ont servi à pénétrer
dans l'intérieur des corps pour les décomposer et en étudier les
parties cachées. Il y a ainsi une gradation nécessaire à établir
entre les divers procédés d'investigation ou de recherches qui
peuvent être simples ou complexes: les premiers s'adressent aux
objets les plus faciles à examiner et pour lesquels nos sens
suffisent; les seconds, à l'aide de moyens variés, rendent
accessibles à notre observation des objets ou des phénomènes qui
sans cela nous seraient toujours demeurés inconnus, parce que dans
l'état naturel ils sont hors de notre portée. L'investigation,
tantôt simple, tantôt armée et perfection née, est donc destinée à
nous faire découvrir et constater les phénomènes plus ou moins
cachés qui nous entourent.

Mais l'homme ne se borne pas à voir; il pense et veut connaître la
signification des phénomènes dont l'observation lui a révélé
l'existence. Pour cela il raisonne, compare les faits, les
interroge, et, par les réponses qu'il en tire, les contrôle les
uns par les autres. C'est ce genre de contrôle, au moyen du
raisonnement et des faits, qui constitue, à proprement parler,
l'expérience, et c'est le seul procédé que nous ayons pour nous
instruire sur la nature des choses qui sont en dehors de nous.

Dans le sens philosophique, l'observation montre et l'expérience
instruit. Cette première distinction va nous servir de point de
départ pour examiner les définitions diverses qui ont été données
de l'observation et de l'expérience par les philosophes et les
médecins.


§ I. -- Définitions diverses de l'observation et de l'expérience.


On a quelquefois semblé confondre l'expérience avec l'observation.
Bacon paraît réunir ces deux choses quand il dit: «L'observation
et l'expérience pour amasser les matériaux, l'induction et la
déduction pour les élaborer: voilà les seules bonnes machines
intellectuelles.» Les médecins et les physiologistes, ainsi que le
plus grand nombre des savants, ont distingué l'observation de
l'expérience, mais ils n'ont pas été complètement d'accord sur la
définition de ces deux termes: Zimmermann s'exprime ainsi: «Une
expérience diffère d'une observation en ce que la connaissance
qu'une observation nous procure semble se présenter d'elle-même;
au lieu que celle qu'une expérience nous fournit est le fruit de
quelque tentative que l'on fait dans le dessein de savoir si une
chose est ou n'est point[2].» Cette définition représente une
opinion assez généralement adoptée. D'après elle, l'observation
serait la constatation des choses ou des phénomènes tels que la
nature nous les offre ordinairement, tandis que l'expérience
serait la constatation de phénomènes créés ou déterminés par
l'expérimentateur. Il y aurait à établir de cette manière une
sorte d'opposition entre l'observateur et l'expérimentateur; le
premier étant passif dans la production des phénomènes, le second
y prenant, au contraire, une part directe et active. Cuvier a
exprimé cette même pensée en disant: «L'observateur écoute la
nature; l'expérimentateur l'interroge et la force à se dévoiler.»

Au premier abord, et quand on considère les choses d'une manière
générale, cette distinction entre l'activité de l'expérimentateur
et la passivité de l'observateur paraît claire et semble devoir
être facile à établir. Mais, dès qu'on descend dans la pratique
expérimentale, on trouve que, dans beaucoup de cas, cette
séparation est très-difficile à faire et que parfois même elle
entraîne de l'obscurité. Cela résulte, ce me semble, de ce que
l'on a confondu l'art de l'investigation, qui recherche et
constate les faits, avec l'art du raisonnement, qui les met en
oeuvre logiquement pour la recherche de la vérité. Or, dans
l'investigation il peut y avoir à la fois activité de l'esprit et
des sens, soit pour faire des observations, soit pour faire des
expériences.

En effet, si l'on voulait admettre que l'observation est
caractérisée par cela seul que le savant constate des phénomènes
que la nature a produits spontanément et sans son intervention, on
ne pourrait cependant pas trouver que l'esprit comme la main reste
toujours inactif dans l'observation, et l'on serait amené à
distinguer sous ce rapport deux sortes d'observations: les unes
passives, les autres actives. Je suppose, par exemple, ce qui est
souvent arrivé, qu'une maladie endémique quelconque survienne dans
un pays et s'offre à l'observation d'un médecin. C'est là une
observation spontanée ou passive que le médecin fait par hasard et
sans y être conduit par aucune idée préconçue. Mais si, après
avoir observé les premiers cas, il vient à l'idée de ce médecin
que la production de cette maladie pourrait bien être en rapport
avec certaines circonstances météorologiques ou hygiéniques
spéciales; alors le médecin va en voyage et se transporte dans
d'autres pays où règne la même maladie, pour voir si elle s'y
développe dans les mêmes conditions. Cette seconde observation,
faite en vue d'une idée préconçue sur la nature et la cause de la
maladie, est ce qu'il faudrait évidemment appeler une observation
provoquée ou active. J'en dirai autant d'un astronome qui,
regardant le ciel, découvre une planète qui passe par hasard
devant sa lunette; il a fait là une observation fortuite et
passive, c'est-à-dire sans idée préconçue. Mais si, après avoir
constaté les perturbations d'une planète, l'astronome en est venu
à faire des observations pour en rechercher la raison, je dirai
qu'alors l'astronome fait des observations actives, c'est-à-dire
des observations provoquées par une idée préconçue sur la cause de
la perturbation. On pourrait multiplier à l'infini les citations
de ce genre pour prouver que, dans la constatation des phénomènes
naturels qui s'offrent à nous, l'esprit est tantôt passif, ce qui
signifie, en d'autres termes, que l'observation se fait tantôt
sans idée préconçue et par hasard, et tantôt avec idée préconçue,
c'est-à-dire avec intention de vérifier l'exactitude d'une vue de
l'esprit. D'un autre côté, si l'on admettait, comme il a été dit
plus haut, que l'expérience est caractérisée par cela seul que le
savant constate des phénomènes qu'il a provoqués artificiellement
et qui naturellement ne se présentaient pas à lui, on ne saurait
trouver non plus que la main de l'expérimentateur doive toujours
intervenir activement pour opérer l'apparition de ces phénomènes.
On a vu, en effet, dans certains cas, des accidents où la nature
agissait pour lui, et là encore nous serions obligés de
distinguer, au point de vue de l'intervention manuelle, des
expériences actives et des expériences passives. Je suppose qu'un
physiologiste veuille étudier la digestion et savoir ce qui se
passe dans l'estomac d'un animal vivant; il divisera les parois du
ventre et de l'estomac d'après des règles opératoires connues, et
il établira ce qu'on appelle une fistule gastrique. Le
physiologiste croira certainement avoir fait une expérience parce
qu'il est intervenu activement pour faire apparaître des
phénomènes qui ne s'offraient pas naturellement à ses yeux. Mais
maintenant je demanderai: le docteur W. Beaumont fit-il une
expérience quand il rencontra ce jeune chasseur canadien qui,
après avoir reçu à bout portant un coup de fusil dans l'hypocondre
gauche, conserva, à la chute de l'eschare, une large fistule de
l'estomac par laquelle on pouvait voir dans l'intérieur de cet
organe? Pendant plusieurs années, le docteur Beaumont, qui avait
pris cet homme à son service, put étudier de visu les phénomènes
de la digestion gastrique, ainsi qu'il nous l'a fait connaître
dans l'intéressant journal qu'il nous a donné à ce sujet[3]. Dans
le premier cas, le physiologiste a agi en vertu de l'idée
préconçue d'étudier les phénomènes digestifs et il a fait une
expérience active. Dans le second cas, un accident a opéré la
fistule à l'estomac, et elle s'est présentée fortuitement au
docteur Beaumont qui dans notre définition aurait fait une
expérience passive, s'il est permis d'ainsi parler. Ces exemples
prouvent donc que, dans la constatation des phénomènes qualifiés
d'expérience, l'activité manuelle de l'expérimentateur
n'intervient pas toujours; puisqu'il arrive que ces phénomènes
peuvent, ainsi que nous le voyons, se présenter comme des
observations passives ou fortuites.

Mais il est des physiologistes et des médecins qui ont caractérisé
un peu différemment l'observation et l'expérience. Pour eux
l'observation consiste dans la constatation de tout ce qui est
normal et régulier. Peu importe que l'investigateur ait provoqué
lui-même, ou par les mains d'un autre, ou par un accident,
l'apparition des phénomènes, dès qu'il les considère sans les
troubler et dans leur état normal, c'est une observation qu'il
fait. Ainsi dans les deux exemples de fistule gastrique que nous
avons cités précédemment, il y aurait eu, d'après ces auteurs,
observation, parce que dans les deux cas on a eu sous les yeux les
phénomènes digestifs conformes à l'état naturel. La fistule n'a
servi qu'à mieux voir, et à faire l'observation dans de meilleures
conditions.

L'expérience, au contraire, implique, d'après les mêmes
physiologistes, l'idée d'une variation ou d'un trouble
intentionnellement apportés par l'investigateur dans les
conditions des phénomènes naturels. Cette définition répond en
effet à un groupe nombreux d'expériences que l'on pratique en
physiologie et qui pourraient s'appeler expériences par
destruction. Cette manière d'expérimenter, qui remonte à Galien,
est la plus simple, et elle devait se présenter à l'esprit des
anatomistes désireux de connaître sur le vivant l'usage des
parties qu'ils avaient isolées par la dissection sur le cadavre.
Pour cela, ou supprime un organe sur le vivant par la section ou
par l'ablation, et l'on juge, d'après le trouble produit dans
l'organisme entier ou dans une fonction spéciale, de l'usage de
l'organe enlevé. Ce procédé expérimental essentiellement
analytique est mis tous les jours en pratique en physiologie. Par
exemple, l'anatomie avait appris que deux nerfs principaux se
distribuent à la face: le facial et la cinquième paire; pour
connaître leurs usages, on les a coupés successivement. Le
résultat a montré que la section du facial amène la perte du
mouvement, et la section de la cinquième paire, la perte de la
sensibilité. D'où l'on a conclu que le facial est le nerf moteur
de la face et la cinquième paire le nerf sensitif.

Nous avons dit qu'en étudiant la digestion par l'intermédiaire
d'une fistule, on ne fait qu'une observation, suivant la
définition que nous examinons. Mais si, après avoir établi la
fistule, on vient à couper les nerfs de l'estomac avec l'intention
de voir les modifications qui en résultent dans la fonction
digestive, alors, suivant la même manière de voir, on fait une
expérience, parce qu'on cherche à connaître la fonction d'une
partie d'après le trouble que sa suppression entraîne. Ce qui peut
se résumer en disant que dans l'expérience il faut porter un
jugement par comparaison de deux faits, l'un normal, l'autre
anormal.

Cette définition de l'expérience suppose nécessairement que
l'expérimentateur doit pouvoir toucher le corps sur lequel il veut
agir, soit en le détruisant, soit en le modifiant, afin de
connaître ainsi le rôle qu'il remplit dans les phénomènes de la
nature. C'est même, comme nous le verrons plus loin, sur cette
possibilité d'agir ou non sur les corps que reposera exclusivement
la distinction des sciences dites d'observation et des sciences
dites expérimentales. Mais si la définition de l'expérience que
nous venons de donner diffère de celle que nous avons examinée en
premier lieu, en ce qu'elle admet qu'il n'y a expérience que
lorsqu'on peut faire varier ou qu'on décompose par une sorte
d'analyse le phénomène qu'on veut connaître, elle lui ressemble
cependant en ce qu'elle suppose toujours comme elle une activité
intentionnelle de l'expérimentateur dans la production de ce
trouble des phénomènes. Or, il sera facile de montrer que souvent
l'activité intentionnelle de l'opérateur peut être remplacée par
un accident. On pourrait donc encore distinguer ici, comme dans la
première définition, des troubles survenus intentionnellement et
des troubles survenus spontanément et non intentionnellement. En
effet, reprenant notre exemple dans lequel le physiologiste coupe
le nerf facial pour en connaître les fonctions, je suppose, ce qui
est arrivé souvent, qu'une balle, un coup de sabre, une carie du
rocher viennent à couper ou à détruire le facial; il en résultera
fortuitement une paralysie du mouvement, c'est-à-dire un trouble
qui est exactement le même que celui que le physiologiste aurait
déterminé intentionnellement.

Il en sera de même d'une infinité de lésions pathologiques qui
sont de véritables expériences dont le médecin et le physiologiste
tirent profit, sans que cependant il y ait de leur part aucune
préméditation pour provoquer ces lésions qui sont le fait de la
maladie. Je signale dès à présent cette idée parce qu'elle nous
sera utile plus tard pour prouver que la médecine possède de
véritables expériences, bien que ces dernières soient spontanées
et non provoquées par le médecin[4].

Je ferai encore une remarque qui servira de conclusion. Si en
effet on caractérise l'expérience par une variation ou par un
trouble apportés dans un phénomène, ce n'est qu'autant qu'on sous-
entend qu'il faut faire la comparaison de ce trouble avec l'état
normal. L'expérience n'étant en effet qu'un jugement, elle exige
nécessairement comparaison entre deux choses, et ce qui est
intentionnel ou actif dans l'expérience, c'est réellement la
comparaison que l'esprit veut faire. Or, que la perturbation soit
produite par accident ou autrement, l'esprit de l'expérimentateur
n'en compare pas moins bien. Il n'est donc pas nécessaire que l'un
des faits à comparer soit considéré comme un trouble; d'autant
plus qu'il n'y a dans la nature rien de troublé ni d'anormal; tout
se passe suivant des lois qui sont absolues, c'est-à-dire toujours
normales et déterminées. Les effets varient en raison des
conditions qui les manifestent, mais les lois ne varient pas.
L'état physiologique et l'état pathologique sont régis par les
mêmes forces, et ils ne diffèrent que par les conditions
particulières dans lesquelles la loi vitale se manifeste.


§ II. -- Acquérir de l'expérience et s'appuyer sur l'observation
est autre chose que faire des expériences et faire des
observations.


Le reproche général que j'adresserai aux définitions qui
précèdent, c'est d'avoir donné aux mots un sens trop circonscrit
en ne tenant compte que de l'art de l'investigation, au lieu
d'envisager en même temps l'observation et l'expérience comme les
deux termes extrêmes du raisonnement expérimental. Aussi voyons-
nous ces définitions manquer de clarté et de généralité. Je pense
donc que, pour donner à la définition toute son utilité et toute
sa valeur, il faut distinguer ce qui appartient au procédé
d'investigation employé pour obtenir les faits, de ce qui
appartient au procédé intellectuel qui les met en oeuvre et en
fait à la fois le point d'appui et le criterium de la méthode
expérimentale.

Dans la langue française, le mot expérience au singulier signifie
d'une manière générale et abstraite l'instruction acquise par
l'usage de la vie. Quand on applique à un médecin le mot
expérience pris au singulier, il exprime l'instruction qu'il a
acquise par l'exercice de la médecine. Il en est de même pour les
autres professions, et c'est dans ce sens que l'on dit qu'un homme
a acquis de l'expérience, qu'il a de l'expérience. Ensuite on a
donné par extension et dans un sens concret le nom d'expériences
aux faits qui nous fournissent cette instruction expérimentale des
choses.

Le mot observation, au singulier, dans son acception générale et
abstraite, signifie la constatation exacte d'un fait à l'aide de
moyens d'investigation et d'études appropriées à cette
constatation. Par extension et dans un sens concret, on a donné
aussi le nom d'observations aux faits constatés, et c'est dans ce
sens que l'on dit observations médicales, observations
astronomiques, etc.

Quand on parle d'une manière concrète, et quand on dit faire des
expériences ou faire des observations, cela signifie qu'on se
livre à l'investigation et à la recherche, que l'on tente des
essais, des épreuves, dans le but d'acquérir des faits dont
l'esprit, à l'aide du raisonnement, pourra tirer une connaissance
ou une instruction.

Quand on parle d'une manière abstraite et quand on dit s'appuyer
sur l'observation et acquérir de l'expérience, cela signifie que
l'observation est le point d'appui de l'esprit qui raisonne, et
l'expérience le point d'appui de l'esprit qui conclut ou mieux
encore le fruit d'un raisonnement juste appliqué à
l'interprétation des faits. D'où il suit que l'on peut acquérir de
l'expérience sans faire des expériences, par cela seul qu'on
raisonne convenablement sur les faits bien établis, de même que
l'on peut faire des expériences et des observations sans acquérir
de l'expérience, si l'on se borne à la constatation des faits.

L'observation est donc ce qui montre les faits; l'expérience est
ce qui instruit sur les faits et ce qui donne de l'expérience
relativement à une chose. Mais comme cette instruction ne peut
arriver que par une comparaison et un jugement, c'est-à-dire par
suite d'un raisonnement, il en résulte que l'homme seul est
capable d'acquérir de l'expérience et de se perfectionner par
elle.

«L'expérience, dit Goethe, corrige l'homme chaque jour.» Mais
c'est parce qu'il raisonne juste et expérimentalement sur ce qu'il
observe; sans cela il ne se corrigerait pas. L'homme qui a perdu
la raison, l'aliéné, ne s'instruit plus par l'expérience, il ne
raisonne plus expérimentalement. L'expérience est donc le
privilège de la raison. «À l'homme seul appartient de vérifier ses
pensées, de les ordonner; à l'homme seul appartient de corriger,
de rectifier, d'améliorer, de perfectionner et de pouvoir ainsi
tous les jours se rendre plus habile, plus sage et plus heureux.
Pour l'homme seul, enfin, existe un art, un art suprême, dont tous
les arts les plus vantés ne sont que les instruments et l'ouvrage:
l'art de la raison, le raisonnement[5].»

Nous donnerons au mot expérience, en médecine expérimentale, le
même sens général qu'il conserve partout. Le savant s'instruit
chaque jour par l'expérience; par elle il corrige incessamment ses
idées scientifiques, ses théories, les rectifie pour les mettre en
harmonie avec un nombre de faits de plus en plus grands, et pour
approcher ainsi de plus en plus de la vérité.

On peut s'instruire, c'est-à-dire acquérir de l'expérience sur ce
qui nous entoure, de deux manières, empiriquement et
expérimentalement. Il y a d'abord une sorte d'instruction ou
d'expérience inconsciente et empirique, que l'on obtient par la
pratique de chaque chose. Mais cette connaissance que l'on
acquiert ainsi n'en est pas moins nécessairement accompagnée d'un
raisonnement expérimental vague que l'on se fait sans s'en rendre
compte, et par suite duquel on rapproche les faits afin de porter
sur eux un jugement. L'expérience peut donc s'acquérir par un
raisonnement empirique et inconscient; mais cette marche obscure
et spontanée de l'esprit a été érigée par le savant en une méthode
claire et raisonnée, qui procède alors plus rapidement et d'une
manière consciente vers un but déterminé. Telle est la méthode
expérimentale dans les sciences, d'après laquelle l'expérience est
toujours acquise en vertu d'un raisonnement précis établi sur une
idée qu'a fait naître l'observation et que contrôle l'expérience.
En effet, il y a dans toute connaissance expérimentale trois
phases: observation faite, comparaison établie et jugement motivé.
La méthode expérimentale ne fait pas autre chose que porter un
jugement sur les faits qui nous entourent, à l'aide d'un criterium
qui n'est lui-même qu'un autre fait disposé de façon à contrôler
le jugement et à donner l'expérience. Prise dans ce sens général,
l'expérience est l'unique source des connaissances humaines.
L'esprit n'a en lui-même que le sentiment d'une relation
nécessaire dans les choses, mais il ne peut connaître la forme de
cette relation que par l'expérience.

Il y aura donc deux choses à considérer dans la méthode
expérimentale:

1° l'art d'obtenir des faits exacts au moyen d'une investigation
rigoureuse; 2° l'art de les mettre en oeuvre au moyen d'un
raisonnement expérimental afin d'en faire ressortir la
connaissance de la loi des phénomènes. Nous avons dit que le
raisonnement expérimental s'exerce toujours et nécessairement sur
deux faits à la fois, l'un qui lui sert de point de départ:
l'observation; l'autre qui lui sert de conclusion ou de contrôle:
l'expérience. Toutefois ce n'est, en quelque sorte, que comme
abstraction logique et en raison de la place qu'ils occupent qu'on
peut distinguer, dans le raisonnement, le fait observation du fait
expérience.

Mais, en dehors du raisonnement expérimental, l'observation et
l'expérience n'existent plus dans le sens abstrait qui précède; il
n'y a dans l'une comme dans l'autre que des faits concrets qu'il
s'agit d'obtenir par des procédés d'investigation exacts et
rigoureux. Nous verrons plus loin que l'investigateur doit être
lui-même distingué en observateur et en expérimentateur; non
suivant qu'il est actif ou passif dans la production des
phénomènes, mais suivant qu'il agit ou non sur eux pour s'en
rendre maître.


§ III. -- De l'investigateur; de la recherche scientifique.


L'art de l'investigation scientifique est la pierre angulaire de
toutes les sciences expérimentales. Si les faits qui servent de
base au raisonnement sont mal établis ou erronés, tout s'écroulera
ou tout deviendra faux; et c'est ainsi que, le plus souvent, les
erreurs dans les théories scientifiques ont pour origine des
erreurs de faits.

Dans l'investigation considérée comme art de recherches
expérimentales, il n'y a que des faits mis en lumière par
l'investigateur et constatés le plus rigoureusement possible, à
l'aide des moyens les mieux appropriés. Il n'y a plus lieu de
distinguer ici l'observateur de l'expérimentateur par la nature
des procédés de recherches mis en usage. J'ai montré dans le
paragraphe précédent que les définitions et les distinctions qu'on
a essayé d'établir d'après l'activité ou la passivité de
l'investigation, ne sont pas soutenables. En effet, l'observateur
et l'expérimentateur sont des investigateurs qui cherchent à
constater les faits de leur mieux et qui emploient à cet effet des
moyens d'étude plus ou moins compliqués, selon la complexité des
phénomènes qu'ils étudient. Ils peuvent, l'un et l'autre, avoir
besoin de la même activité manuelle et intellectuelle, de la même
habileté, du même esprit d'invention, pour créer et perfectionner
les divers appareils ou instruments d'investigation qui leur sont
communs pour la plupart. Chaque science a en quelque sorte un
genre d'investigation qui lui est propre et un attirail
d'instruments et de procédés spéciaux. Cela se conçoit d'ailleurs
puisque chaque science se distingue par la nature de ses problèmes
et par la diversité des phénomènes qu'elle étudie. L'investigation
médicale est la plus compliquée de toutes; elle comprend tous les
procédés qui sont propres aux recherches anatomiques,
physiologiques, pathologiques et thérapeutiques, et, de plus, en
se développant, elle emprunte à la chimie et à la physique une
foule de moyens de recherches qui deviennent pour elle de
puissants auxiliaires. Tous les progrès des sciences
expérimentales se mesurent par le perfectionnement de leurs moyens
d'investigation. Tout l'avenir de la médecine expérimentale est
subordonné à la création d'une méthode de recherche applicable
avec fruit à l'étude des phénomènes de la vie, soit à l'état
normal, soit à l'état pathologique. Je n'insisterai pas ici sur la
nécessité d'une telle méthode d'investigation expérimentale en
médecine, et je n'essayerai pas même d'en énumérer les
difficultés. Je me bornerai à dire que toute ma vie scientifique
est vouée à concourir pour ma part à cette oeuvre immense que la
science moderne aura la gloire d'avoir comprise et le mérite
d'avoir inaugurée, en laissant aux siècles futurs le soin de la
continuer et de la fonder définitivement. Les deux volumes qui
constitueront mon ouvrage sur les Principes de la médecine
expérimentale seront uniquement consacrés au développement de
procédés d'investigation expérimentale appliqués à la physiologie,
à la pathologie et à la thérapeutique. Mais comme il est
impossible à un seul d'envisager toutes les faces de
l'investigation médicale, et pour me limiter encore dans un sujet
aussi vaste, je m'occuperai plus particulièrement de la
régularisation des procédés de vivisections zoologiques. Cette
branche de l'investigation biologique est sans contredit la plus
délicate et la plus difficile; mais je la considère comme la plus
féconde et comme étant celle qui peut être d'une plus grande
utilité immédiate à l'avancement de la médecine expérimentale.

Dans l'investigation scientifique, les moindres procédés sont de
la plus haute importance. Le choix heureux d'un animal, un
instrument construit d'une certaine façon, l'emploi d'un réactif
au lieu d'un autre, suffisent souvent pour résoudre les questions
générales les plus élevées. Chaque fois qu'un moyen nouveau et sûr
d'analyse expérimentale surgit, on voit toujours la science faire
des progrès dans les questions auxquelles ce moyen peut être
appliqué. Par contre, une mauvaise méthode et des procédés de
recherche défectueux peuvent entraîner dans les erreurs les plus
graves et retarder la science en la fourvoyant. En un mot, les
plus grandes vérités scientifiques ont leurs racines dans les
détails de l'investigation expérimentale qui constituent en
quelque sorte le sol dans lequel ces vérités se développent.

Il faut avoir été élevé et avoir vécu dans les laboratoires pour
bien sentir toute l'importance de tous ces détails de procédés
d'investigation, qui sont si souvent ignorés et méprisés par les
faux savants qui s'intitulent généralisateurs. Pourtant on
n'arrivera jamais à des généralisations vraiment fécondes et
lumineuses sur les phénomènes vitaux, qu'autant qu'on aura
expérimenté soi-même et remué dans l'hôpital, l'amphithéâtre ou le
laboratoire, le terrain fétide ou palpitant de la vie. On a dit
quelque part que la vraie science devait être comparée à un
plateau fleuri et délicieux sur lequel on ne pouvait arriver
qu'après avoir gravi des pentes escarpées et s'être écorché les
jambes à travers les ronces et les broussailles. S'il fallait
donner une comparaison qui exprimât mon sentiment sur la science
de la vie, je dirais que c'est un salon superbe tout
resplendissant de lumière, dans lequel on ne peut parvenir qu'en
passant par une longue et affreuse cuisine.


§ IV. -- De l'observateur et de l'expérimentateur; des sciences
d'observation et d'expérimentation.


Nous venons de voir, qu'au point de vue de l'art de
l'investigation, l'observation et l'expérience ne doivent être
considérées que comme des faits mis en lumière par
l'investigateur, et nous avons ajouté que la méthode
d'investigation ne distingue pas celui qui observe de celui qui
expérimente. Où donc se trouve dès lors, demandera-t-on, la
distinction entre l'observateur et l'expérimentateur? Le voici: on
donne le nom d'observateur à celui qui applique les procédés
d'investigations simples ou complexes à l'étude de phénomènes
qu'il ne fait pas varier et qu'il recueille, par conséquent, tels
que la nature les lui offre. On donne le nom d'expérimentateur à
celui qui emploie les procédés d'investigation simples ou
complexes pour faire varier ou modifier, dans un but quelconque,
les phénomènes naturels et les faire apparaître dans des
circonstances ou dans des conditions dans lesquelles la nature ne
les lui présentait pas. Dans ce sens, l'observation est
l'investigation d'un phénomène naturel, et l'expérience est
l'investigation d'un phénomène modifié par l'investigateur. Cette
distinction qui semble être tout extrinsèque et résider simplement
dans une définition de mots, donne cependant, comme nous allons le
voir, le seul sens suivant lequel il faut comprendre la différence
importante qui sépare les sciences d'observation des sciences
d'expérimentation ou expérimentales.

Nous avons dit, dans un paragraphe précédent, qu'au point de vue
du raisonnement expérimental les mots observation et expérience
pris dans un sens abstrait signifient, le premier, la constatation
pure et simple d'un fait, le second, le contrôle d'une idée par un
fait. Mais si nous n'envisagions l'observation que dans ce sens
abstrait, il ne nous serait pas possible d'en tirer une science
d'observation. La simple constatation des faits ne pourra jamais
parvenir à constituer une science. On aurait beau multiplier les
faits ou les observations, que cela n'en apprendrait pas
davantage. Pour s'instruire, il faut nécessairement raisonner sur
ce que l'on a observé, comparer les faits et les juger par
d'autres faits qui servent de contrôle. Mais une observation peut
servir de contrôle à une autre observation. De sorte qu'une
science d'observation sera simplement une science faite avec des
observations, c'est-à-dire une science dans laquelle on raisonnera
sur des faits d'observation naturelle, tels que nous les avons
définis plus haut. Une science expérimentale ou d'expérimentation
sera une science faite avec des expériences, c'est-à-dire dans
laquelle on raisonnera sur des faits d'expérimentation obtenus
dans des conditions que l'expérimentateur a créées et déterminées
lui-même.

Il y a des sciences qui, comme l'astronomie, resteront toujours
pour nous des sciences d'observation, parce que les phénomènes
qu'elles étudient sont hors de notre sphère d'action; mais les
sciences terrestres peuvent être à la fois des sciences
d'observation et des sciences expérimentales. Il faut ajouter que
toutes ces sciences commencent par être des sciences d'observation
pure; ce n'est qu'en avançant dans l'analyse des phénomènes
qu'elles deviennent expérimentales, parce que l'observateur, se
transformant en expérimentateur, imagine des procédés
d'investigation pour pénétrer dans les corps et faire varier les
conditions des phénomènes. L'expérimentation n'est que la mise en
oeuvre des procédés d'investigation qui sont spéciaux à
l'expérimentateur.

Maintenant, quant au raisonnement expérimental, il sera absolument
le même dans les sciences d'observation et dans les sciences
expérimentales. Il y aura toujours jugement par une comparaison
s'appuyant sur deux faits, l'un qui sert de point de départ,
l'autre qui sert de conclusion au raisonnement. Seulement dans les
sciences d'observation les deux faits seront toujours des
observations; tandis que dans les sciences expérimentales les deux
faits pourront être empruntés à l'expérimentation exclusivement,
ou à l'expérimentation et à l'observation à la fois, selon les cas
et suivant que l'on pénètre plus ou moins profondément dans
l'analyse expérimentale. Un médecin qui observe une maladie dans
diverses circonstances, qui raisonne sur l'influence de ces
circonstances, et qui en tire des conséquences qui se trouvent
contrôlées par d'autres observations; ce médecin fera un
raisonnement expérimental quoiqu'il ne fasse pas d'expériences.
Mais s'il veut aller plus loin et connaître le mécanisme intérieur
de la maladie, il aura affaire à des phénomènes cachés, alors il
devra expérimenter; mais il raisonnera toujours de même.

Un naturaliste qui observe des animaux dans toutes les conditions
de leur existence et qui tire de ces observations des conséquences
qui se trouvent vérifiées et contrôlées par d'autres observations,
ce naturaliste emploiera la méthode expérimentale, quoiqu'il ne
fasse pas de l'expérimentation proprement dite. Mais s'il lui faut
aller observer des phénomènes dans l'estomac, il doit imaginer des
procédés d'expérimentation plus ou moins complexes pour voir dans
une cavité cachée à ses regards. Néanmoins le raisonnement
expérimental est toujours le même; Réaumur et Spallanzani
appliquent également la méthode expérimentale quand ils font leurs
observations d'histoire naturelle ou leurs expériences sur la
digestion. Quand Pascal fit une observation barométrique au bas de
la tour Saint-Jacques et qu'il en institua ensuite une autre sur
le haut de la tour, on admet qu'il fit une expérience, et
cependant ce ne sont que deux observations comparées sur la
pression de l'air, exécutées en vue de l'idée préconçue que cette
pression devait varier suivant les hauteurs. Au contraire, quand
Jenner[6] observait le coucou sur un arbre avec une longue vue afin
de ne point l'effaroucher, il faisait une simple observation,
parce qu'il ne la comparait pas à une première pour en tirer une
conclusion et porter sur elle un jugement. De même un astronome
fait d'abord des observations, et ensuite raisonne sur elles pour
en tirer un ensemble de notions qu'il contrôle par des
observations faites dans des conditions propres à ce but. Or cet
astronome raisonne comme les expérimentateurs, parce que
l'expérience acquise implique partout jugement et comparaison
entre deux faits liés dans l'esprit par une idée.

Toutefois, ainsi que nous l'avons déjà dit, il faut bien
distinguer l'astronome du savant qui s'occupe des sciences
terrestres, en ce que l'astronome est forcé de se borner à
l'observation, ne pouvant pas aller dans le ciel expérimenter sur
les planètes. C'est là précisément, dans cette puissance de
l'investigateur d'agir sur les phénomènes, que se trouve la
différence qui sépare les sciences dites d'expérimentation, des
sciences dites d'observation. Laplace considère que l'astronomie
est une science d'observation parce qu'on ne peut qu'observer le
mouvement des planètes; on ne saurait en effet les atteindre pour
modifier leur marche et leur appliquer l'expérimentation. «Sur la
terre, dit Laplace, nous faisons varier les phénomènes par des
expériences; dans le ciel, nous déterminons avec soin tous ceux
que nous offrent les mouvements célestes[7].» Certains médecins
qualifient la médecine de science d'observation, parce qu'ils ont
pensé à tort que l'expérimentation ne lui était pas applicable.

Au fond toutes les sciences raisonnent de même et visent au même
but. Toutes veulent arriver à la connaissance de la loi des
phénomènes de manière à pouvoir prévoir, faire varier ou maîtriser
ces phénomènes. Or, l'astronome prédit les mouvements des astres,
il en tire une foule de notions pratiques, mais il ne peut
modifier par l'expérimentation les phénomènes célestes comme le
font le chimiste et le physicien pour ce qui concerne leur
science.

Donc, s'il n'y a pas, au point de vue de la méthode philosophique,
de différence essentielle entre les sciences d'observation et les
sciences d'expérimentation, il en existe cependant une réelle au
point de vue des conséquences pratiques que l'homme peut en tirer,
et relativement à la puissance qu'il acquiert par leur moyen. Dans
les sciences d'observation, l'homme observe et raisonne
expérimentalement, mais il n'expérimente pas; et dans ce sens ou
pourrait dire qu'une science d'observation est une science
passive. Dans les sciences d'expérimentation, l'homme observe,
mais de plus il agit sur la matière, en analyse les propriétés et
provoque à son profit l'apparition de phénomènes, qui sans doute
se passent toujours suivant les lois naturelles, mais dans des
conditions que la nature n'avait souvent pas encore réalisées. À
l'aide de ces sciences expérimentales actives, l'homme devient un
inventeur de phénomènes, un véritable contremaître de la création;
et l'on ne saurait, sous ce rapport, assigner de limites à la
puissance qu'il peut acquérir sur la nature, par les progrès
futurs des sciences expérimentales.

Maintenant reste la question de savoir si la médecine doit
demeurer une science d'observation ou devenir une science
expérimentale. Sans doute la médecine doit commencer par être une
simple observation clinique. Ensuite comme l'organisme forme par
lui-même une unité harmonique, un petit monde (microcosme) contenu
dans le grand monde (macrocosme), on a pu soutenir que la vie
était indivisible et qu'on devait se borner à observer les
phénomènes que nous offrent dans leur ensemble les organismes
vivants sains et malades, et se contenter de raisonner sur les
faits observés. Mais si l'on admet qu'il faille ainsi se limiter
et si l'on pose en principe que la médecine n'est qu'une science
passive d'observation, le médecin ne devra pas plus toucher au
corps humain que l'astronome ne touche aux planètes. Dès lors
l'anatomie normale ou pathologique, les vivisections, appliquées à
la physiologie, à la pathologie et à la thérapeutique, tout cela
est complètement inutile. La médecine ainsi conçue ne peut
conduire qu'à l'expectation et à des prescriptions hygiéniques
plus ou moins utiles; mais c'est la négation d'une médecine
active, c'est-à-dire d'une thérapeutique scientifique et réelle.

Ce n'est point ici le lieu d'entrer dans l'examen d'une définition
aussi importante que celle de la médecine expérimentale. Je me
réserve de traiter ailleurs cette question avec tout le
développement nécessaire. Je me borne à donner simplement ici mon
opinion, en disant que je pense que la médecine est destinée à
être une science expérimentale et progressive; et c'est
précisément par suite de mes convictions à cet égard que je
compose cet ouvrage, dans le but de contribuer pour ma part à
favoriser le développement de cette médecine scientifique ou
expérimentale.


§ V. -- L'expérience n'est au fond qu'une observation provoquée.


Malgré la différence importante que nous venons de signaler entre
les sciences dites d'observation et les sciences dites
d'expérimentation, l'observateur et l'expérimentateur n'en ont pas
moins, dans leurs investigations, pour but commun et immédiat
d'établir et de constater des faits ou des phénomènes aussi
rigoureusement que possible, et à l'aide des moyens les mieux
appropriés; ils se comportent absolument comme s'il s'agissait de
deux observations ordinaires. Ce n'est en effet qu'une
constatation de fait dans les deux cas; la seule différence
consiste en ce que le fait que doit constater l'expérimentateur ne
s'étant pas présenté naturellement à lui, il a dû le faire
apparaître, c'est-à-dire le provoquer par une raison particulière
et dans un but déterminé. D'où il suit que l'on peut dire:
l'expérience n'est au fond qu'une observation provoquée dans un
but quelconque. Dans la méthode expérimentale, la recherche des
faits, c'est-à-dire l'investigation, s'accompagne toujours d'un
raisonnement, de sorte que le plus ordinairement l'expérimentateur
fait une expérience pour contrôler ou vérifier la valeur d'une
idée expérimentale. Alors on peut dire que, dans ce cas,
l'expérience est une observation provoquée dans un but de
contrôle.

Toutefois il importe de rappeler ici, afin de compléter notre
définition et de l'étendre aux sciences d'observation, que, pour
contrôler une idée, il n'est pas toujours absolument nécessaire de
faire soi-même une expérience ou une observation. On sera
seulement forcé de recourir à l'expérimentation, quand
l'observation que l'on doit provoquer n'existe pas toute préparée
dans la nature. Mais si une observation est déjà réalisée, soit
naturellement, soit accidentellement, soit même par les mains d'un
autre investigateur, alors on la prendra toute faite et on
l'invoquera simplement pour servir de vérification à l'idée
expérimentale. Ce qui se résumerait encore en disant que, dans ce
cas, l'expérience n'est qu'une observation invoquée dans un but de
contrôle. D'où il résulte que, pour raisonner expérimentalement,
il faut généralement avoir une idée et invoquer ou provoquer
ensuite des faits, c'est-à-dire des observations, pour contrôler
cette idée préconçue.

Nous examinerons plus loin l'importance de l'idée expérimentale
préconçue, qu'il nous suffise de dire dès à présent que l'idée en
vertu de laquelle l'expérience est instituée peut être plus ou
moins bien définie, suivant la nature du sujet et suivant l'état
de perfection de la science dans laquelle on expérimente. En
effet, l'idée directrice de l'expérience doit renfermer tout ce
qui est déjà connu sur le sujet, afin de guider plus sûrement la
recherche vers les problèmes dont la solution peut être féconde
pour l'avancement de la science. Dans les sciences constituées,
comme la physique et la chimie, l'idée expérimentale se déduit
comme une conséquence logique des théories régnantes, et elle est
soumise dans un sens bien défini au contrôle de l'expérience; mais
quand il s'agit d'une science dans l'enfance, comme la médecine,
où existent des questions complexes ou obscures non encore
étudiées, l'idée expérimentale ne se dégage pas toujours d'un
sujet aussi vague. Que faut-il faire alors? Faut-il s'abstenir et
attendre que les observations, en se présentant d'elles-mêmes,
nous apportent des idées plus claires? On pourrait souvent
attendre longtemps et même en vain; on gagne toujours à
expérimenter. Mais dans ces cas on ne pourra se diriger que
d'après une sorte d'intuition, suivant les probabilités que l'on
apercevra, et même si le sujet est complètement obscur et
inexploré, le physiologiste ne devra pas craindre d'agir même un
peu au hasard afin d'essayer, qu'on me permette cette expression
vulgaire, de pêcher en eau trouble. Ce qui veut dire qu'il peut
espérer, au milieu des perturbations fonctionnelles qu'il
produira, voir surgir quelque phénomène imprévu qui lui donnera
une idée sur la direction à imprimer à ses recherches. Ces sortes
d'expériences de tâtonnement, qui sont extrêmement fréquentes en
physiologie, en pathologie et en thérapeutique, à cause de l'état
complexe et arriéré de ces sciences, pourraient être appelées des
expériences pour voir, parce qu'elles sont destinées à faire
surgir une première observation imprévue et indéterminée d'avance,
mais dont l'apparition pourra suggérer une idée expérimentale et
ouvrir une voie de recherche.

Comme on le voit, il y a des cas où l'on expérimente sans avoir
une idée probable à vérifier. Cependant l'expérimentation, dans ce
cas, n'en est pas moins destinée à provoquer une observation,
seulement elle la provoque en vue d'y trouver une idée qui lui
indiquera la route ultérieure à suivre dans l'investigation. On
peut donc dire alors que l'expérience est une observation
provoquée dans le but de faire naître une idée.

En résumé, l'investigateur cherche et conclut; il comprend
l'observateur et l'expérimentateur, il poursuit la découverte
d'idées nouvelles, en même temps qu'il cherche des faits pour en
tirer une conclusion ou une expérience propre à contrôler d'autres
idées.

Dans un sens général et abstrait, l'expérimentateur est donc celui
qui invoque ou provoque, dans des conditions déterminées, des
faits d'observations pour en tirer l'enseignement qu'il désire,
c'est-à-dire l'expérience. L'observateur est celui qui obtient les
faits d'observation et qui juge s'ils sont bien établis et
constatés à l'aide de moyens convenables. Sans cela, les
conclusions basées sur ces faits seraient sans fondement solide.
C'est ainsi que l'expérimentateur doit être en même temps bon
observateur, et que dans la méthode expérimentale, l'expérience et
l'observation marchent toujours de front.


§ VI. -- Dans le raisonnement expérimental, l'expérimentateur ne
se sépare pas de l'observation.


Le savant qui veut embrasser l'ensemble des principes de la
méthode expérimentale doit remplir deux ordres de conditions et
posséder deux qualités de l'esprit qui sont indispensables pour
atteindre son but et arriver à la découverte de la vérité. D'abord
le savant doit avoir une idée qu'il soumet au contrôle des faits;
mais en même temps il doit s'assurer que les faits qui servent de
point de départ ou de contrôle à son idée, sont justes et bien
établis; c'est pourquoi il doit être lui-même à la fois
observateur et expérimentateur.

L'observateur, avons-nous dit, constate purement et simplement le
phénomène qu'il a sous les yeux. Il ne doit avoir d'autre souci
que de se prémunir contre les erreurs d'observation qui pourraient
lui faire voir incomplètement ou mal définir un phénomène. À cet
effet, il met en usage tous les instruments qui pourront l'aider à
rendre son observation plus complète. L'observateur doit être le
photographe des phénomènes, son observation doit représenter
exactement la nature. Il faut observer sans idée préconçue;
l'esprit de l'observateur doit être passif, c'est-à-dire se taire;
il écoute la nature et écrit sous sa dictée.

Mais une fois le fait constaté et le phénomène bien observé,
l'idée arrive, le raisonnement intervient et l'expérimentateur
apparaît pour interpréter le phénomène.

L'expérimentateur, comme nous le savons déjà, est celui qui, en
vertu d'une interprétation plus ou moins probable, mais anticipée
des phénomènes observés, institue l'expérience de manière que,
dans l'ordre logique de ses prévisions, elle fournisse un résultat
qui serve de contrôle à l'hypothèse ou à l'idée préconçue. Pour
cela l'expérimentateur réfléchit, essaye, tâtonne, compare et
combine pour trouver les conditions expérimentales les plus
propres à atteindre le but qu'il se propose. Il faut
nécessairement expérimenter avec une idée préconçue. L'esprit de
l'expérimentateur doit être actif, c'est-à-dire qu'il doit
interroger la nature et lui poser les questions dans tous les
sens, suivant les diverses hypothèses qui lui sont suggérées.

Mais, une fois les conditions de l'expérience instituées et mises
en oeuvre d'après l'idée préconçue ou la vue anticipée de
l'esprit, il va, ainsi que nous l'avons déjà dit, en résulter une
observation provoquée ou préméditée. Il s'ensuit l'apparition de
phénomènes que l'expérimentateur a déterminés, mais qu'il s'agira
de constater d'abord, afin de savoir ensuite quel contrôle on
pourra en tirer relativement à l'idée expérimentale qui les a fait
naître.

Or, dès le moment où le résultat de l'expérience se manifeste,
l'expérimentateur se trouve en face d'une véritable observation
qu'il a provoquée, et qu'il faut constater, comme toute
observation, sans aucune idée préconçue. L'expérimentateur doit
alors disparaître ou plutôt se transformer instantanément en
observateur; et ce n'est qu'après qu'il aura constaté les
résultats de l'expérience absolument comme ceux d'une observation
ordinaire, que son esprit reviendra pour raisonner, comparer et
juger si l'hypothèse expérimentale est vérifiée ou infirmée par
ces mêmes résultats. Pour continuer la comparaison énoncée plus
haut, je dirai que l'expérimentateur pose des questions à la
nature; mais que, dès qu'elle parle, il doit se taire; il doit
constater ce qu'elle répond, l'écouter jusqu'au bout, et, dans
tous les cas, se soumettre à ses décisions. L'expérimentateur doit
forcer la nature à se dévoiler, a-t-on dit. Oui, sans doute,
l'expérimentateur force la nature à se dévoiler, en l'attaquant et
en lui posant des questions dans tous les sens; mais il ne doit
jamais répondre pour elle ni écouter incomplètement ses réponses
en ne prenant dans l'expérience que la partie des résultats qui
favorisent ou confirment l'hypothèse. Nous verrons ultérieurement
que c'est là un des plus grands écueils de la méthode
expérimentale. L'expérimentateur qui continue à garder son idée
préconçue, et qui ne constate les résultats de l'expérience qu'à
ce point de vue, tombe nécessairement dans l'erreur, parce qu'il
néglige de constater ce qu'il n'avait pas prévu et fait alors une
observation incomplète. L'expérimentateur ne doit pas tenir à son
idée autrement que comme à un moyen de solliciter une réponse de
la nature. Mais il doit soumettre son idée à la nature et être
prêt à l'abandonner, à la modifier ou à la changer, suivant ce que
l'observation des phénomènes qu'il a provoqués lui enseignera.

Il y a donc deux opérations à considérer dans une expérience. La
première consiste à préméditer et à réaliser les conditions de
l'expérience; la deuxième consiste à constater les résultats de
l'expérience. Il n'est pas possible d'instituer une expérience
sans une idée préconçue; instituer une expérience, avons-nous dit,
c'est poser une question; on ne conçoit jamais une question sans
l'idée qui sollicite la réponse. Je considère donc, en principe
absolu, que l'expérience doit toujours être instituée en vue d'une
idée préconçue, peu importe que cette idée soit plus ou moins
vague, plus ou moins bien définie. Quant à la constatation des
résultats de l'expérience, qui n'est elle-même qu'une observation
provoquée, je pose également en principe qu'elle doit être faite
là comme dans toute autre observation, c'est-à-dire sans idée
préconçue.

On pourrait encore distinguer et séparer dans l'expérimentateur
celui qui prémédite et institue l'expérience de celui qui en
réalise l'exécution ou en constate les résultats. Dans le premier
cas, c'est l'esprit de l'inventeur scientifique qui agit; dans le
second, ce sont les sens qui observent ou constatent. La preuve de
ce que j'avance nous est fournie de la manière la plus frappante
par l'exemple de Fr. Huber[8]. Ce grand naturaliste, quoique
aveugle, nous a laissé d'admirables expériences qu'il concevait et
faisait ensuite exécuter par son domestique, qui n'avait pour sa
part aucune idée scientifique. Huber était donc l'esprit directeur
qui instituait l'expérience; mais il était obligé d'emprunter les
sens d'un autre. Le domestique représentait les sens passifs qui
obéissent à l'intelligence pour réaliser l'expérience instituée en
vue d'une idée préconçue.

Ceux qui ont condamné l'emploi des hypothèses et des idées
préconçues dans la méthode expérimentale ont eu tort de confondre
l'invention de l'expérience avec la constatation de ses résultats.
Il est vrai de dire qu'il faut constater les résultats de
l'expérience avec un esprit dépouillé d'hypothèses et d'idées
préconçues. Mais il faudrait bien se garder de proscrire l'usage
des hypothèses et des idées quand il s'agit d'instituer
l'expérience ou d'imaginer des moyens d'observation. On doit, au
contraire, comme nous le verrons bientôt, donner libre carrière à
son imagination; c'est l'idée qui est le principe de tout
raisonnement et de toute invention, c'est à elle que revient toute
espèce d'initiative. On ne saurait l'étouffer ni la chasser sous
prétexte qu'elle peut nuire, il ne faut que la régler et lui
donner un criterium, ce qui est bien différent.

Le savant complet est celui qui embrasse à la fois la théorie et
la pratique expérimentale. 1° Il constate un fait; 2° à propos de
ce fait, une idée naît dans son esprit; 3° en vue de cette idée,
il raisonne, institue une expérience, en imagine et en réalise les
conditions matérielles. 4° De cette expérience résultent de
nouveaux phénomènes qu'il faut observer, et ainsi de suite.
L'esprit du savant se trouve en quelque sorte toujours placé entre
deux observations: l'une qui sert de point de départ au
raisonnement, et l'autre qui lui sert de conclusion.

Pour être plus clair, je me suis efforcé de séparer les diverses
opérations du raisonnement expérimental. Mais quand tout cela se
passe à la fois dans la tête d'un savant qui se livre à
l'investigation dans une science aussi confuse que l'est encore la
médecine, alors il y a un enchevêtrement tel, entre ce qui résulte
de l'observation et ce qui appartient à l'expérience, qu'il serait
impossible et d'ailleurs inutile de vouloir analyser dans leur
mélange inextricable chacun de ces termes. Il suffira de retenir
en principe que l'idée à priori ou mieux l'hypothèse est le
stimulus de l'expérience, et qu'on doit s'y laisser aller
librement, pourvu qu'on observe les résultats de l'expérience
d'une manière rigoureuse et complète. Si l'hypothèse ne se vérifie
pas et disparaît, les faits qu'elle aura servi à trouver resteront
néanmoins acquis comme des matériaux inébranlables de la science.

L'observateur et l'expérimentateur répondraient donc à des phases
différentes de la recherche expérimentale. L'observateur ne
raisonne plus, il constate; l'expérimentateur, au contraire,
raisonne et se fonde sur les faits acquis pour en imaginer et en
provoquer rationnellement d'autres. Mais, si l'on peut, dans la
théorie et d'une manière abstraite, distinguer l'observateur de
l'expérimentateur, il semble impossible dans la pratique de les
séparer, puisque nous voyons que nécessairement le même
investigateur est alternativement observateur et expérimentateur.

C'est en effet ainsi que cela a lieu constamment quand un même
savant découvre et développe à lui seul toute une question
scientifique. Mais il arrive le plus souvent que, dans l'évolution
de la science, les diverses parties du raisonnement expérimental
sont le partage de plusieurs hommes. Ainsi il en est qui, soit en
médecine, soit en histoire naturelle, n'ont fait que recueillir et
rassembler des observations; d'autres ont pu émettre des
hypothèses plus ou moins ingénieuses et plus ou moins probables
fondées sur ces observations; puis d'autres sont venus réaliser
expérimentalement les conditions propres à faire naître
l'expérience qui devait contrôler ces hypothèses; enfin il en est
d'autres qui se sont appliqués plus particulièrement à généraliser
et à systématiser les résultats obtenus par les divers
observateurs et expérimentateurs. Ce morcellement du domaine
expérimental est une chose utile, parce que chacune de ses
diverses parties s'en trouve mieux cultivée. On conçoit, en effet,
que dans certaines sciences les moyens d'observation et
d'expérimentation devenant des instruments tout à fait spéciaux,
leur maniement et leur emploi exigent une certaine habitude et
réclament une certaine habileté manuelle ou le perfectionnement de
certains sens. Mais si j'admets la spécialité pour ce qui est
pratique dans la science, je la repousse d'une manière absolue
pour tout ce qui est théorique. Je considère en effet que faire sa
spécialité des généralités est un principe antiphilosophique et
antiscientifique, quoiqu'il ait été proclamé par une école
philosophique moderne qui se pique d'être fondée sur les sciences.

Toutefois la science expérimentale ne saurait avancer par un seul
des côtés de la méthode pris séparément; elle ne marche que par la
réunion de toutes les parties de la méthode concourant vers un but
commun. Ceux qui recueillent des observations ne sont utiles que
parce que ces observations sont ultérieurement introduites dans le
raisonnement expérimental; autrement l'accumulation indéfinie
d'observations ne conduirait à rien. Ceux qui émettent des
hypothèses à propos des observations recueillies par les autres,
ne sont utiles qu'autant que l'on cherchera à vérifier ces
hypothèses en expérimentant; autrement ces hypothèses non
vérifiées ou non vérifiables par l'expérience n'engendreraient que
des systèmes, et nous reporteraient à la scolastique. Ceux qui
expérimentent, malgré toute leur habileté, ne résoudront pas les
questions s'ils ne sont inspirés par une hypothèse heureuse fondée
sur des observations exactes et bien faites. Enfin ceux qui
généralisent ne pourront faire des théories durables qu'autant
qu'ils connaîtront par eux-mêmes tous les détails scientifiques
que ces théories sont destinées à représenter. Les généralités
scientifiques doivent remonter des particularités aux principes;
et les principes sont d'autant plus stables qu'ils s'appuient sur
des détails plus profonds, de même qu'un pieu est d'autant plus
solide qu'il est enfoncé plus avant dans la terre.

On voit donc que tous les termes de la méthode expérimentale sont
solidaires les uns des autres. Les faits sont les matériaux
nécessaires; mais c'est leur mise en oeuvre par le raisonnement
expérimental, c'est-à-dire la théorie, qui constitue et édifie
véritablement la science. L'idée formulée par les faits représente
la science. L'hypothèse expérimentale n'est que l'idée
scientifique, préconçue ou anticipée. La théorie n'est que l'idée
scientifique contrôlée par l'expérience. Le raisonnement ne sert
qu'à donner une forme à nos idées, de sorte que tout se ramène
primitivement et finalement à une idée. C'est l'idée qui
constitue, ainsi que nous allons le voir, le point de départ ou le
primum movens de tout raisonnement scientifique, et c'est elle qui
en est également le but dans l'aspiration de l'esprit vers
l'inconnu.



CHAPITRE II
DE L'IDÉE A PRIORI ET DU DOUTE DANS LE RAISONNEMENT EXPÉRIMENTAL.


Chaque homme se fait de prime abord des idées sur ce qu'il voit,
et il est porté à interpréter les phénomènes de la nature par
anticipation, avant de les connaître par expérience. Cette
tendance est spontanée; une idée préconçue a toujours été et sera
toujours le premier élan d'un esprit investigateur. Mais la
méthode expérimentale a pour objet de transformer cette conception
a priori, fondée sur une intuition ou un sentiment vague des
choses, en une interprétation a posteriori établie sur l'étude
expérimentale des phénomènes. C'est pourquoi on a aussi appelé la
méthode expérimentale, la méthode a posteriori.

L'homme est naturellement métaphysicien et orgueilleux; il a pu
croire que les créations idéales de son esprit qui correspondent à
ses sentiments représentaient aussi la réalité. D'où il sait que
la méthode expérimentale n'est point primitive et naturelle à
l'homme, et que ce n'est qu'après avoir erré longtemps dans les
discussions théologiques et scolastiques qu'il a fini par
reconnaître la stérilité de ses efforts dans cette voie. L'homme
s'aperçut alors qu'il ne peut dicter des lois à la nature, parce
qu'il ne possède pas en lui-même la connaissance et le criterium
des choses extérieures, et il comprit que, pour arriver à la
vérité, il doit, au contraire, étudier les lois naturelles et
soumettre ses idées, sinon sa raison, à l'expérience, c'est-à-dire
au criterium des faits. Toutefois, la manière de procéder de
l'esprit humain n'est pas changée au fond pour cela. Le
métaphysicien, le scolastique et l'expérimentateur procèdent tous
par une idée a priori. La différence consiste en ce que le
scolastique impose son idée comme une vérité absolue qu'il a
trouvée, et dont il déduit ensuite par la logique seule toutes les
conséquences. L'expérimentateur, plus modeste, pose au contraire
son idée comme une question, comme une interprétation anticipée de
la nature, plus ou moins probable, dont il déduit logiquement des
conséquences qu'il confronte à chaque instant avec la réalité au
moyen de l'expérience. Il marche ainsi des vérités partielles à
des vérités plus générales, mais sans jamais oser prétendre qu'il
tient la vérité absolue. Celle-ci, en effet, si on la possédait
sur un point quelconque, on l'aurait partout; car l'absolu ne
laisse rien en dehors de lui.

L'idée expérimentale est donc aussi une idée a priori, mais c'est
une idée qui se présente sous la forme d'une hypothèse dont les
conséquences doivent être soumises au criterium expérimental afin
d'en juger la valeur. L'esprit de l'expérimentateur se distingue
de celui du métaphysicien et du scolastique par la modestie, parce
que, à chaque instant, l'expérience lui donne la conscience de son
ignorance relative et absolue. En instruisant l'homme, la science
expérimentale a pour effet de diminuer de plus en plus son
orgueil, en lui prouvant chaque jour que les causes premières,
ainsi que la réalité objective des choses, lui seront à jamais
cachées, et qu'il ne peut connaître que des relations. C'est là en
effet le but unique de toutes les sciences, ainsi que nous le
verrons plus loin.

L'esprit humain, aux diverses périodes de son évolution, a passé
successivement par le sentiment, la raison et l'expérience.
D'abord le sentiment, seul s'imposant à la raison, créa les
vérités de foi, c'est-à-dire la théologie. La raison ou la
philosophie, devenant ensuite la maîtresse, enfanta la
scolastique. Enfin, l'expérience, c'est-à-dire l'étude des
phénomènes naturels, apprit à l'homme que les vérités du monde
extérieur ne se trouvent formulées de prime abord ni dans le
sentiment ni dans la raison. Ce sont seulement nos guides
indispensables; mais, pour obtenir ces vérités, il faut
nécessairement descendre dans la réalité objective des choses où
elles se trouvent cachées avec leur forme phénoménale. C'est ainsi
qu'apparut par le progrès naturel des choses la méthode
expérimentale qui résume tout et qui, comme nous le verrons
bientôt, s'appuie successivement sur les trois branches de ce
trépied immuable: le sentiment, la raison et l'expérience. Dans la
recherche de la vérité, au moyen de cette méthode, le sentiment a
toujours l'initiative, il engendre l'idée a priori ou l'intuition;
la raison ou le raisonnement développe ensuite l'idée et déduit
ses conséquences logiques. Mais si le sentiment doit être éclairé
par les lumières de la raison, la raison à son tour doit être
guidée par l'expérience.


§ I. -- Les vérités expérimentales sont objectives ou extérieures.


La méthode expérimentale ne se rapporte qu'à la recherche des
vérités objectives, et non à celle des vérités subjectives.

De même que dans le corps de l'homme il y a deux ordres de
fonctions, les unes qui sont conscientes et les autres qui ne le
sont pas, de même dans son esprit il y a deux ordres de vérités ou
de notions, les unes conscientes, intérieures ou subjectives, les
autres inconscientes, extérieures ou objectives. Les vérités
subjectives sont celles qui découlent de principes dont l'esprit a
conscience et qui apportent en lui le sentiment d'une évidence
absolue et nécessaire. En effet, les plus grandes vérités ne sont
au fond qu'un sentiment de notre esprit; c'est ce qu'a voulu dire
Descartes dans son fameux aphorisme.

Nous avons dit, d'un autre côté, que l'homme ne connaîtrait jamais
ni les causes premières ni l'essence des choses. Dès lors la
vérité n'apparaît jamais à son esprit que sous la forme d'une
relation ou d'un rapport absolu et nécessaire. Mais ce rapport ne
peut être absolu qu'autant que les conditions en sont simples et
subjectives, c'est-à-dire que l'esprit a la conscience qu'il les
connaît toutes. Les mathématiques représentent les rapports des
choses dans les conditions d'une simplicité idéale. Il en résulte
que ces principes ou rapports, une fois trouvés, sont acceptés par
l'esprit comme des vérités absolues, c'est-à-dire indépendantes de
la réalité. On conçoit dès lors que toutes les déductions logiques
d'un raisonnement mathématique soient aussi certaines que leur
principe et qu'elles n'aient pas besoin d'être vérifiées par
l'expérience. Ce serait vouloir mettre les sens au-dessus de la
raison, et il serait absurde de chercher à prouver ce qui est vrai
absolument pour l'esprit et ce qu'il ne pourrait concevoir
autrement.

Mais quand, au lieu de s'exercer sur des rapports subjectifs dont
son esprit a créé les conditions, l'homme veut connaître les
rapports objectifs de la nature qu'il n'a pas créés, immédiatement
le criterium intérieur et conscient lui fait défaut. Il a toujours
la conscience, sans doute, que dans le monde objectif ou
extérieur, la vérité est également constituée par des rapports
nécessaires, mais la connaissance des conditions de ces rapports
lui manque. Il faudrait, en effet, qu'il eût créé ces conditions
pour en posséder la connaissance et la conception absolues.

Toutefois l'homme doit croire que les rapports objectifs des
phénomènes du monde extérieur pourraient acquérir la certitude des
vérités subjectives s'ils étaient réduits à un état de simplicité
que son esprit pût embrasser complètement. C'est ainsi que dans
l'étude des phénomènes naturels les plus simples, la science
expérimentale a saisi certains rapports qui paraissent absolus.
Telles sont les propositions qui servent de principes à la
mécanique rationnelle et à quelques branches de la physique
mathématique. Dans ces sciences, en effet, on raisonne par une
déduction logique que l'on ne soumet pas à l'expérience, parce
qu'on admet, comme en mathématiques, que, le principe étant vrai,
les conséquences le sont aussi. Toutefois, il y a là une grande
différence à signaler, en ce sens que le point de départ n'est
plus ici une vérité subjective et consciente, mais une vérité
objective et inconsciente empruntée à l'observation ou à
l'expérience. Or, cette vérité n'est jamais que relative au nombre
d'expériences et d'observations qui ont été faites. Si jusqu'à
présent aucune observation n'a démenti la vérité en question,
l'esprit ne conçoit pas pour cela l'impossibilité que les choses
se passent autrement. De sorte que c'est toujours par hypothèse
qu'on admet le principe absolu. C'est pourquoi l'application de
l'analyse mathématique à des phénomènes naturels, quoique très-
simples, peut avoir des dangers si la vérification expérimentale
est repoussée d'une manière complète. Dans ce cas, l'analyse
mathématique devient un instrument aveugle si on ne la retrempe de
temps en temps au foyer de l'expérience. J'exprime ici une pensée
émise par beaucoup de grands mathématiciens et de grands
physiciens, et, pour rapporter une des opinions les plus
autorisées en pareille matière, je citerai ce que mon savant
confrère et ami M. J. Bertrand a écrit à ce sujet dans son bel
éloge de Sénarmont: «La géométrie ne doit être pour le physicien
qu'un puissant auxiliaire: quand elle a poussé les principes à
leurs dernières conséquences, il lui est impossible de faire
davantage, et l'incertitude du point de départ ne peut que
s'accroître par l'aveugle logique de l'analyse, si l'expérience ne
vient à chaque pas servir de boussole et de règle[9].»

La mécanique rationnelle et la physique mathématique forment donc
le passage entre les mathématiques proprement dites et les
sciences expérimentales. Elles renferment les cas les plus
simples. Mais, dès que nous entrons dans la physique et dans la
chimie, et à plus forte raison dans la biologie, les phénomènes se
compliquent de rapports tellement nombreux, que les principes
représentés par les théories, auxquels nous avons pu nous élever,
ne sont que provisoires et tellement hypothétiques, que nos
déductions, bien que très-logiques, sont complètement incertaines,
et ne sauraient dans aucun cas se passer de la vérification
expérimentale.

En un mot, l'homme peut rapporter tous ses raisonnements à deux
criterium, l'un intérieur et conscient, qui est certain et absolu;
l'autre extérieur et inconscient, qui est expérimental et relatif.

Quand nous raisonnons sur les objets extérieurs, mais en les
considérant par rapport à nous suivant l'agrément ou le
désagrément qu'ils nous causent, suivant leur utilité ou leurs
inconvénients, nous possédons encore dans nos sensations un
criterium intérieur. De même, quand nous raisonnons sur nos
propres actes, nous avons également un guide certain, parce que
nous avons conscience de ce que nous pensons et de ce que nous
sentons. Mais si nous voulons juger les actes d'un autre homme et
savoir les mobiles qui le font agir, c'est tout différent. Sans
doute nous avons devant les yeux les mouvements de cet homme et
ses manifestations qui sont, nous en sommes sûrs, les modes
d'expression de sa sensibilité et de sa volonté. De plus nous
admettons encore qu'il y a un rapport nécessaire entre les actes
et leur cause; mais quelle est cette cause? Nous ne la sentons pas
en nous, nous n'en avons pas conscience comme quand il s'agit de
nous-même; nous sommes donc obligés de l'interpréter et de la
supposer d'après les mouvements que nous voyons et les paroles que
nous entendons. Alors nous devons contrôler les actes de cet homme
les uns par les autres; nous considérons comment il agit dans
telle ou telle circonstance, et, en un mot, nous recourons à la
méthode expérimentale. De même quand le savant considère les
phénomènes naturels qui l'entourent et qu'il veut les connaître en
eux-mêmes et dans leurs rapports mutuels et complexes de
causalité, tout criterium intérieur lui fait défaut, et il est
obligé d'invoquer l'expérience pour contrôler les suppositions et
les raisonnements qu'il fait à leur égard. L'expérience, suivant
l'expression de Goethe, devient alors la seule médiatrice entre
l'objectif et le subjectif[10], c'est-à-dire entre le savant et les
phénomènes qui l'environnent.

Le raisonnement expérimental est donc le seul que le naturaliste
et le médecin puissent employer pour chercher la vérité et en
approcher autant que possible. En effet, par sa nature même de
criterium extérieur et inconscient, l'expérience ne donne que la
vérité relative sans jamais pouvoir prouver à l'esprit qu'il la
possède d'une manière absolue.

L'expérimentateur qui se trouve en face des phénomènes naturels
ressemble à un spectateur qui observe des scènes muettes. Il est
en quelque sorte le juge d'instruction de la nature; seulement, au
lieu d'être aux prises avec des hommes qui cherchent à le tromper
par des aveux mensongers ou par de faux témoignages, il a affaire
à des phénomènes naturels qui sont pour lui des personnages dont
il ne connaît ni le langage ni les moeurs, qui vivent au milieu de
circonstances qui lui sont inconnues, et dont il veut cependant
savoir les intentions. Pour cela il emploie tous les moyens qui
sont en sa puissance. Il observe leurs actions, leur marche, leurs
manifestations, et il cherche à en démêler la cause au moyen de
tentatives diverses, appelées expériences. Il emploie tous les
artifices imaginables et, comme on le dit vulgairement, il plaide
souvent le faux pour savoir le vrai. Dans tout cela
l'expérimentateur raisonne nécessairement d'après lui-même et
prête à la nature ses propres idées. Il fait des suppositions sur
la cause des actes qui se passent devant lui, et, pour savoir si
l'hypothèse qui sert de base à son interprétation est juste, il
s'arrange pour faire apparaître des faits, qui, dans l'ordre
logique, puissent être la confirmation ou la négation de l'idée
qu'il a conçue. Or, je le répète, c'est ce contrôle logique qui
seul peut l'instruire et lui donner l'expérience. Le naturaliste
qui observe des animaux dont il veut connaître les moeurs et les
habitudes, le physiologiste et le médecin qui veulent étudier les
fonctions cachées des corps vivants, le physicien et le chimiste
qui déterminent les phénomènes de la matière brute; tous sont dans
le même cas, ils ont devant eux des manifestations qu'ils ne
peuvent interpréter qu'à l'aide du criterium expérimental, le seul
dont nous ayons à nous occuper ici.


§ II. -- L'intuition ou le sentiment engendre l'idée
expérimentale.


Nous avons dit plus haut que la méthode expérimentale s'appuie
successivement sur le sentiment, la raison et l'expérience.

Le sentiment engendre l'idée ou l'hypothèse expérimentale, c'est-
à-dire l'interprétation anticipée des phénomènes de la nature.
Toute l'initiative expérimentale est dans l'idée, car c'est elle
qui provoque l'expérience. La raison ou le raisonnement ne servent
qu'à déduire les conséquences de cette idée et à les soumettre à
l'expérience.

Une idée anticipée ou une hypothèse est donc le point de départ
nécessaire de tout raisonnement expérimental. Sans cela on ne
saurait faire aucune investigation ni s'instruire; on ne pourrait
qu'entasser des observations stériles. Si l'on expérimentait sans
idée préconçue, on irait à l'aventure; mais d'un autre côté, ainsi
que nous l'avons dit ailleurs, si l'on observait avec des idées
préconçues, on ferait de mauvaises observations et l'on serait
exposé à prendre les conceptions de son esprit pour la réalité.

Les idées expérimentales ne sont point innées. Elles ne surgissent
point spontanément, il leur faut une occasion ou un excitant
extérieur, comme cela a lieu dans toutes les fonctions
physiologiques. Pour avoir une première idée des choses, il faut
voir ces choses; pour avoir une idée sur un phénomène de la
nature, il faut d'abord l'observer. L'esprit de l'homme ne peut
concevoir un effet sans cause, de telle sorte que la vue d'un
phénomène éveille toujours en lui une idée de causalité. Toute la
connaissance humaine se borne à remonter des effets observés à
leur cause. À la suite d'une observation, une idée relative à la
cause du phénomène observé se présente à l'esprit; puis on
introduit cette idée anticipée dans un raisonnement en vertu
duquel on fait des expériences pour la contrôler.

Les idées expérimentales, comme nous le verrons plus tard, peuvent
naître soit à propos d'un fait observé par hasard, soit à la suite
d'une tentative expérimentale, soit comme corollaires d'une
théorie admise. Ce qu'il faut seulement noter pour le moment,
c'est que l'idée expérimentale n'est point arbitraire ni purement
imaginaire; elle doit avoir toujours un point d'appui dans la
réalité observée, c'est-à-dire dans la nature. L'hypothèse
expérimentale, en un mot, doit toujours être fondée sur une
observation antérieure. Une autre condition essentielle de
l'hypothèse, c'est qu'elle soit aussi probable que possible et
qu'elle soit vérifiable expérimentalement. En effet, si l'on
faisait une hypothèse que l'expérience ne pût pas vérifier, on
sortirait par cela même de la méthode expérimentale pour tomber
dans les défauts des scolastiques et des systématiques.

Il n'y a pas de règles à donner pour faire naître dans le cerveau,
à propos d'une observation donnée, une idée juste et féconde qui
soit pour l'expérimentateur une sorte d'anticipation intuitive de
l'esprit vers une recherche heureuse. L'idée une fois émise, on
peut seulement dire comment il faut la soumettre à des préceptes
définis et à des règles logiques précises dont aucun
expérimentateur ne saurait s'écarter; mais son apparition a été
toute spontanée, et sa nature est tout individuelle. C'est un
sentiment particulier, un quid proprium qui constitue
l'originalité, l'invention ou le génie de chacun. Une idée neuve
apparaît comme une relation nouvelle ou inattendue que l'esprit
aperçoit entre les choses. Toutes les intelligences se ressemblent
sans doute et des idées semblables peuvent naître chez tous les
hommes, à l'occasion de certains rapports simples des objets que
tout le monde peut saisir. Mais comme les sens, les intelligences
n'ont pas toutes la même puissance ni la même acuité, et il est
des rapports subtils et délicats qui ne peuvent être sentis,
saisis et dévoilés que par des esprits plus perspicaces, mieux
doués ou placés dans un milieu intellectuel qui les prédispose
d'une manière favorable.

Si les faits donnaient nécessairement naissance aux idées, chaque
fait nouveau devrait engendrer une idée nouvelle. Cela a lieu, il
est vrai, le plus souvent; car il est des faits nouveaux qui, par
leur nature, font venir la même idée nouvelle à tous les hommes
placés dans les mêmes conditions d'instruction antérieure. Mais il
est aussi des faits qui ne disent rien à l'esprit du plus grand
nombre, tandis qu'ils sont lumineux pour d'autres. Il arrive même
qu'un fait ou une observation reste très-longtemps devant les yeux
d'un savant sans lui rien inspirer; puis tout à coup vient un
trait de lumière, et l'esprit interprète le même fait tout
autrement qu'auparavant et lui trouve des rapports tout nouveaux.
L'idée neuve apparaît alors avec la rapidité de l'éclair comme une
sorte de révélation subite; ce qui prouve bien que dans ce cas la
découverte réside dans un sentiment des choses qui est non-
seulement personnel, mais qui est même relatif à l'état actuel
dans lequel se trouve l'esprit.

La méthode expérimentale ne donnera donc pas des idées neuves et
fécondes à ceux qui n'en ont pas; elle servira seulement à diriger
les idées chez ceux qui en ont et à les développer afin d'en
retirer les meilleurs résultats possibles. L'idée, c'est la
graine; la méthode, c'est le sol qui lui fournit les conditions de
se développer, de prospérer et de donner les meilleurs fruits
suivant sa nature. Mais de même qu'il ne poussera jamais dans le
sol que ce qu'on y sème, de même il ne se développera par la
méthode expérimentale que les idées qu'on lui soumet. La méthode
par elle-même n'enfante rien, et c'est une erreur de certains
philosophes d'avoir accordé trop de puissance à la méthode sous ce
rapport. L'idée expérimentale résulte d'une sorte de pressentiment
de l'esprit qui juge que les choses doivent se passer d'une
certaine manière. On peut dire sous ce rapport que nous avons dans
l'esprit l'intuition ou le sentiment des lois de la nature, mais
nous n'en connaissons pas la forme. L'expérience peut seule nous
l'apprendre.

Les hommes qui ont le pressentiment des vérités nouvelles sont
rares; dans toutes les sciences, le plus grand nombre des hommes
développe et poursuit les idées d'un petit nombre d'autres. Ceux
qui font des découvertes sont les promoteurs d'idées neuves et
fécondes. On donne généralement le nom de découverte à la
connaissance d'un fait nouveau; mais je pense que c'est l'idée qui
se rattache au fait découvert qui constitue en réalité la
découverte. Les faits ne sont ni grands ni petits par eux-mêmes.
Une grande découverte est un fait qui, en apparaissant dans la
science, a donné naissance à des idées lumineuses, dont la clarté
a dissipé un grand nombre d'obscurités et montré des voies
nouvelles. Il y a d'autres faits qui, bien que nouveaux,
n'apprennent que peu de choses; ce sont alors de petites
découvertes. Enfin il y a des faits nouveaux qui, quoique bien
observés, n'apprennent rien à personne; ils restent, pour le
moment, isolés et stériles dans la science; c'est ce qu'on
pourrait appeler le fait brut ou le fait brutal.

La découverte est donc l'idée neuve qui surgit à propos d'un fait
trouvé par hasard ou autrement. Par conséquent, il ne saurait y
avoir de méthode pour faire des découvertes, parce que les
théories philosophiques ne peuvent pas plus donner le sentiment
inventif et la justesse de l'esprit à ceux qui ne les possèdent
pas, que la connaissance des théories acoustiques ou optiques ne
peut donner une oreille juste ou une bonne vue à ceux qui en sont
naturellement privés. Seulement les bonnes méthodes peuvent nous
apprendre à développer et à mieux utiliser les facultés que la
nature nous a dévolues, tandis que les mauvaises méthodes peuvent
nous empêcher d'en tirer un heureux profit. C'est ainsi que le
génie de l'invention, si précieux dans les sciences, peut être
diminué ou même étouffé par une mauvaise méthode, tandis qu'une
bonne méthode peut l'accroître et le développer. En un mot, une
bonne méthode favorise le développement scientifique et prémunit
le savant contre les causes d'erreurs si nombreuses qu'il
rencontre dans la recherche de la vérité; c'est là le seul objet
que puisse se proposer la méthode expérimentale. Dans les sciences
biologiques, ce rôle de la méthode est encore plus important que
dans les autres, par suite de la complexité immense des phénomènes
et des causes d'erreur sans nombre que cette complexité introduit
dans l'expérimentation. Toutefois, même au point de vue
biologique, nous ne saurions avoir la prétention de traiter ici de
la méthode expérimentale d'une manière complète; nous devons nous
borner à donner quelques principes généraux, qui pourront guider
l'esprit de celui qui se livre aux recherches de médecine
expérimentale.


§ III. -- L'expérimentateur doit douter, fuir les idées fixes et
garder toujours sa liberté d'esprit.


La première condition que doit remplir un savant qui se livre à
l'investigation dans les phénomènes naturels, c'est de conserver
une entière liberté d'esprit assise sur le doute philosophique. Il
ne faut pourtant point être sceptique; il faut croire à la
science, c'est-à-dire au déterminisme, au rapport absolu et
nécessaire des choses, aussi bien dans les phénomènes propres aux
êtres vivants que dans tous les autres; mais il faut en même temps
être bien convaincu que nous n'avons ce rapport que d'une manière
plus ou moins approximative, et que les théories que nous
possédons sont loin de représenter des vérités immuables. Quand
nous faisons une théorie générale dans nos sciences, la seule
chose dont nous soyons certains, c'est que toutes ces théories
sont fausses absolument parlant. Elles ne sont que des vérités
partielles et provisoires qui nous sont nécessaires, comme des
degrés sur lesquels nous nous reposons, pour avancer dans
l'investigation; elles ne représentent que l'état actuel de nos
connaissances, et, par conséquent, elles devront se modifier avec
l'accroissement de la science, et d'autant plus souvent que les
sciences sont moins avancées dans leur évolution. D'un autre côté,
nos idées, ainsi que nous l'avons dit, nous viennent à la vue de
faits qui ont été préalablement observés et que nous interprétons
ensuite. Or, des causes d'erreurs sans nombre peuvent se glisser
dans nos observations, et, malgré toute notre attention et notre
sagacité, nous ne sommes jamais sûrs d'avoir tout vu, parce que
souvent les moyens de constatation nous manquent ou sont trop
imparfaits. De tout cela, il résulte donc que, si le raisonnement
nous guide dans la science expérimentale, il ne nous impose pas
nécessairement ses conséquences. Notre esprit peut toujours rester
libre de les accepter ou de les discuter. Si une idée se présente
à nous, nous ne devons pas la repousser par cela seul qu'elle
n'est pas d'accord avec les conséquences logiques d'une théorie
régnante. Nous pouvons suivre notre sentiment et notre idée,
donner carrière à notre imagination, pourvu que toutes nos idées
ne soient que des prétextes à instituer des expériences nouvelles
qui puissent nous fournir des faits probants ou inattendus et
féconds.

Cette liberté que garde l'expérimentateur est, ainsi que je l'ai
dit, fondée sur le doute philosophique. En effet, nous devons
avoir conscience de l'incertitude de nos raisonnements à cause de
l'obscurité de leur point de départ. Ce point de départ repose
toujours au fond sur des hypothèses ou sur des théories plus ou
moins imparfaites, suivant l'état d'avancement des sciences. En
biologie et particulièrement en médecine, les théories sont si
précaires que l'expérimentateur garde presque toute sa liberté. En
chimie et en physique les faits deviennent plus simples, les
sciences sont plus avancées, les théories sont plus assurées, et
l'expérimentateur doit en tenir un plus grand compte et accorder
une plus grande importance aux conséquences du raisonnement
expérimental fondé sur elles. Mais encore ne doit-il jamais donner
une valeur absolue à ces théories. De nos jours, on a vu des
grands physiciens faire des découvertes du premier ordre à
l'occasion d'expériences instituées d'une manière illogique par
rapport aux théories admises. L'astronome a assez de confiance
dans les principes de sa science pour construire avec eux des
théories mathématiques, mais cela ne l'empêche pas de les vérifier
et de les contrôler par des observations directes; ce précepte
même, ainsi que nous l'avons vu, ne doit pas être négligé en
mécanique rationnelle. Mais dans les mathématiques, quand on part
d'un axiome ou d'un principe dont la vérité est absolument
nécessaire et consciente, la liberté n'existe plus; les vérités
acquises sont immuables. Le géomètre n'est pas libre de mettre en
doute si les trois angles d'un triangle sont égaux ou non à deux
droits; par conséquent, il n'est pas libre de rejeter les
conséquences logiques qui se déduisent de ce principe.

Si un médecin se figurait que ses raisonnements ont la valeur de
ceux d'un mathématicien, il serait dans la plus grande des erreurs
et il serait conduit aux conséquences les plus fausses. C'est
malheureusement ce qui est arrivé et ce qui arrive encore pour les
hommes que j'appellerai des systématiques. En effet, ces hommes
partent d'une idée fondée plus ou moins sur l'observation et
qu'ils considèrent comme une vérité absolue. Alors ils raisonnent
logiquement et sans expérimenter, et arrivent, de conséquence en
conséquence, à construire un système qui est logique, mais qui n'a
aucune réalité scientifique. Souvent les personnes superficielles
se laissent éblouir par cette apparence de logique, et c'est ainsi
que se renouvellent parfois de nos jours des discussions dignes de
l'ancienne scolastique. Cette foi trop grande dans le
raisonnement, qui conduit un physiologiste à une fausse
simplification des choses, tient d'une part à l'ignorance de la
science dont il parle, et d'autre part à l'absence du sentiment de
complexité des phénomènes naturels. C'est pourquoi nous voyons
quelquefois des mathématiciens purs, très-grands esprits
d'ailleurs, tomber dans des erreurs de ce genre; ils simplifient
trop et raisonnent sur les phénomènes tels qu'ils les font dans
leur esprit, mais non tels qu'ils sont dans la nature.

Le grand principe expérimental est donc le doute, le doute
philosophique qui laisse à l'esprit sa liberté et son initiative,
et d'où dérivent les qualités les plus précieuses pour un
investigateur en physiologie et en médecine. Il ne faut croire à
nos observations, à nos théories que sous bénéfice d'inventaire
expérimental. Si l'on croit trop, l'esprit se trouve lié et
rétréci par les conséquences de son propre raisonnement; il n'a
plus de liberté d'action et manque par suite de l'initiative que
possède celui qui sait se dégager de cette foi aveugle dans les
théories, qui n'est au fond qu'une superstition scientifique.

On a souvent dit que, pour faire des découvertes, il fallait être
ignorant. Cette opinion fausse en elle-même cache cependant une
vérité. Elle signifie qu'il vaut mieux ne rien savoir que d'avoir
dans l'esprit des idées fixes appuyées sur des théories dont on
cherche toujours la confirmation en négligeant tout ce qui ne s'y
rapporte pas. Cette disposition d'esprit est des plus mauvaises,
et elle est éminemment opposée à l'invention. En effet, une
découverte est en général un rapport imprévu qui ne se trouve pas
compris dans la théorie, car sans cela il serait prévu. Un homme
ignorant, qui ne connaîtrait pas la théorie, serait, en effet,
sous ce rapport, dans de meilleures conditions d'esprit; la
théorie ne le gênerait pas et ne l'empêcherait pas de voir des
faits nouveaux que n'aperçoit pas celui qui est préoccupé d'une
théorie exclusive. Mais hâtons-nous de dire qu'il ne s'agit point
ici d'élever l'ignorance en principe. Plus on est instruit, plus
on possède de connaissances antérieures, mieux on aura l'esprit
disposé pour faire des découvertes grandes et fécondes. Seulement
il faut garder sa liberté d'esprit, ainsi que nous l'avons dit
plus haut, et croire que dans la nature l'absurde suivant nos
théories n'est pas toujours impossible.

Les hommes qui ont une foi excessive dans leurs théories ou dans
leurs idées sont non-seulement mal disposés pour faire des
découvertes, mais ils font aussi de très-mauvaises observations.
Ils observent nécessairement avec une idée préconçue, et quand ils
ont institué une expérience, ils ne veulent voir dans ses
résultats qu'une confirmation de leur théorie. Ils défigurent
ainsi l'observation et négligent souvent des faits très-
importants, parce qu'ils ne concourent pas à leur but. C'est ce
qui nous a fait dire ailleurs qu'il ne fallait jamais faire des
expériences pour confirmer ses idées, mais simplement pour les
contrôler[11]; ce qui signifie, en d'autres termes, qu'il faut
accepter les résultats de l'expérience tels qu'ils se présentent,
avec tout leur imprévu et leurs accidents.

Mais il arrive encore tout naturellement que ceux qui croient trop
à leurs théories ne croient pas assez à celles des autres. Alors
l'idée dominante de ces contempteurs d'autrui est de trouver les
théories des autres en défaut et de chercher à les contredire.
L'inconvénient pour la science reste le même. Ils ne font des
expériences que pour détruire une théorie, au lieu de les faire
pour chercher la vérité. Ils font également de mauvaises
observations parce qu'ils ne prennent dans les résultats de leurs
expériences que ce qui convient à leur but en négligeant ce qui ne
s'y rapporte pas, et en écartant bien soigneusement tout ce qui
pourrait aller dans le sens de l'idée qu'ils veulent combattre. On
est donc conduit ainsi par ces deux voies opposées au même
résultat, c'est-à-dire à fausser la science et les faits.

La conclusion de tout ceci est qu'il faut effacer son opinion
aussi bien que celle des autres devant les décisions de
l'expérience. Quand on discute et que l'on expérimente comme nous
venons de le dire, pour prouver quant même une idée préconçue, on
n'a plus l'esprit libre et l'on ne cherche plus la vérité. On fait
de la science étroite à laquelle se mêlent la vanité personnelle
ou les diverses passions humaines. L'amour-propre, cependant, ne
devrait rien avoir à faire dans toutes ces vaines disputes. Quand
deux physiologistes ou deux médecins se querellent pour soutenir
chacun leurs idées ou leurs théories, il n'y a au milieu de leurs
arguments contradictoires qu'une seule chose qui soit absolument
certaine: c'est que les deux théories sont insuffisantes et ne
représentent la vérité ni l'une ni l'autre. L'esprit vraiment
scientifique devrait donc nous rendre modestes et bienveillants.
Nous savons tous bien peu de choses en réalité, et nous sommes
tous faillibles en face des difficultés immenses que nous offre
l'investigation dans les phénomènes naturels. Nous n'aurions donc
rien de mieux à faire que de réunir nos efforts au lieu de les
diviser et de les neutraliser par des disputes personnelles. En un
mot, le savant qui veut trouver la vérité doit conserver son
esprit libre, calme, et, si c'était possible, ne jamais avoir,
comme dit Bacon, l'oeil humecté par les passions humaines.

Dans l'éducation scientifique, il importerait beaucoup de
distinguer, ainsi que nous le ferons plus loin, le déterminisme
qui est le principe absolu de la science d'avec les théories qui
ne sont que des principes relatifs auxquels on ne doit accorder
qu'une valeur provisoire dans la recherche de la vérité. En un mot
il ne faut point enseigner les théories comme des dogmes ou des
articles de foi. Par cette croyance exagérée dans les théories, on
donnerait une idée fausse de la science, on surchargerait et l'on
asservirait l'esprit en lui enlevant sa liberté et étouffant son
originalité, et en lui donnant le goût des systèmes.

Les théories qui représentent l'ensemble de nos idées
scientifiques sont sans doute indispensables pour représenter la
science. Elles doivent aussi servir de point d'appui à des idées
investigatrices nouvelles. Mais ces théories et ces idées n'étant
point la vérité immuable, il faut être toujours prêt à les
abandonner, à les modifier ou à les changer dès qu'elles ne
représentent plus la réalité. En un mot, il faut modifier la
théorie pour l'adapter à la nature, et non la nature pour
l'adapter à la théorie.

En résumé, il y a deux choses à considérer dans la science
expérimentale: la méthode et l'idée. La méthode a pour objet de
diriger l'idée qui s'élance en avant dans l'interprétation des
phénomènes naturels et dans la recherche de la vérité. L'idée doit
toujours rester indépendante, et il ne faut point l'enchaîner, pas
plus par des croyances scientifiques que par des croyances
philosophiques ou religieuses; il faut être hardi et libre dans la
manifestation de ses idées, suivre son sentiment et ne point trop
s'arrêter à ces craintes puériles de la contradiction des
théories. Si l'on est bien imbu des principes de la méthode
expérimentale, on n'a rien à craindre; car, tant que l'idée est
juste, on continue à la développer; quand elle est erronée,
l'expérience est là pour la rectifier. Il faut donc savoir
trancher les questions, même au risque d'errer. On rend plus de
service à la science, a-t-on dit, par l'erreur que par la
confusion, ce qui signifie qu'il faut pousser sans crainte les
idées dans tout leur développement pourvu qu'on les règle et que
l'on ait toujours soin de les juger par l'expérience. L'idée, en
un mot, est le mobile de tout raisonnement en science comme
ailleurs. Mais partout l'idée doit être soumise à un criterium. En
science, ce criterium est la méthode expérimentale ou
l'expérience, ce criterium est indispensable, et nous devons
l'appliquer à nos propres idées comme à celles des autres.


§ IV. -- Caractère indépendant de la méthode expérimentale.


De tout ce qui a été dit précédemment il résulte nécessairement
que l'opinion d'aucun homme, formulée en théorie ou autrement, ne
saurait être considérée comme représentant la vérité complète dans
les sciences. C'est un guide, une lumière, mais non une autorité
absolue. La révolution que la méthode expérimentale a opérée dans
les sciences consiste à avoir substitué un criterium scientifique
à l'autorité personnelle.

Le caractère de la méthode expérimentale est de ne relever que
d'elle-même, parce qu'elle renferme en elle son criterium, qui est
l'expérience. Elle ne reconnaît d'autre autorité que celle des
faits, et elle s'affranchit de l'autorité personnelle. Quand
Descartes disait qu'il faut ne s'en rapporter qu'à l'évidence ou à
ce qui est suffisamment démontré, cela signifiait qu'il fallait ne
plus s'en référer à l'autorité, comme faisait la scolastique, mais
ne s'appuyer que sur les faits bien établis par l'expérience. De
là il résulte que, lorsque dans la science nous avons émis une
idée ou une théorie, nous ne devons pas avoir pour but de la
conserver en cherchant tout ce qui peut l'appuyer et en écartant
tout ce qui peut l'infirmer. Nous devons, au contraire, examiner
avec le plus grand soin les faits qui semblent la renverser, parce
que le progrès réel consiste toujours à changer une théorie
ancienne qui renferme moins de faits contre une nouvelle qui en
renferme davantage. Cela prouve que l'on a marché, car en science
le grand précepte est de modifier et de changer ses idées à mesure
que la science avance. Nos idées ne sont que des instruments
intellectuels qui nous servent à pénétrer dans les phénomènes; il
faut les changer quand elles ont rempli leur rôle, comme on change
un bistouri émoussé quand il a servi assez longtemps.

Les idées et les théories de nos prédécesseurs ne doivent être
conservées qu'autant qu'elles représentent l'état de la science,
mais elles sont évidemment destinées à changer, à moins que l'on
admette que la science ne doive plus faire de progrès, ce qui est
impossible. Sous ce rapport, il y aurait peut-être une distinction
à établir entre les sciences mathématiques et les sciences
expérimentales. Les vérités mathématiques étant immuables et
absolues, la science s'accroît par juxtaposition simple et
successive de toutes les vérités acquises. Dans les sciences
expérimentales, au contraire, les vérités n'étant que relatives,
la science ne peut avancer que par révolution et par absorption
des vérités anciennes dans une forme scientifique nouvelle. Dans
les sciences expérimentales, le respect mal entendu de l'autorité
personnelle serait de la superstition et constituerait un
véritable obstacle aux progrès de la science; ce serait en même
temps contraire aux exemples que nous ont donnés les grands hommes
de tous les temps. En effet, les grands hommes sont précisément
ceux qui ont apporté des idées nouvelles et détruit des erreurs.
Ils n'ont donc pas respecté eux-mêmes l'autorité de leurs
prédécesseurs, et ils n'entendent pas qu'on agisse autrement
envers eux.

Cette non-soumission à l'autorité, que la méthode expérimentale
consacre comme un précepte fondamental, n'est nullement en
désaccord avec le respect et l'admiration que nous vouons aux
grands hommes qui nous ont précédés et auxquels nous devons les
découvertes qui sont les bases des sciences actuelles[12].

Dans les sciences expérimentales les grands hommes ne sont jamais
les promoteurs de vérités absolues et immuables. Chaque grand
homme tient à son temps et ne peut venir qu'à son moment, en ce
sens qu'il y a une succession nécessaire et subordonnée dans
l'apparition des découvertes scientifiques. Les grands hommes
peuvent être comparés à des flambeaux qui brillent de loin en loin
pour guider la marche de la science. Ils éclairent leur temps,
soit en découvrant des phénomènes imprévus et féconds qui ouvrent
des voies nouvelles et montrent des horizons inconnus, soit en
généralisant les faits scientifiques acquis et en en faisant
sortir des vérités que leurs devanciers n'avaient point aperçues.
Si chaque grand homme fait accomplir un grand pas à la science
qu'il féconde, il n'a jamais eu la prétention d'en poser les
dernières limites, et il est nécessairement destiné à être dépassé
et laissé en arrière par les progrès des générations qui suivront.
Les grands hommes ont été comparés à des géants sur les épaules
desquels sont montés des pygmées, qui cependant voient plus loin
qu'eux. Ceci veut dire simplement que les sciences font des
progrès après ces grands hommes et précisément à cause de leur
influence. D'où il résulte que leurs successeurs auront des
connaissances scientifiques acquises plus nombreuses que celles
que ces grands hommes possédaient de leur temps. Mais le grand
homme n'en reste pas moins le grand homme, c'est-à-dire le géant.

Il y a, en effet, deux parties dans les sciences en évolution; il
y a d'une part ce qui est acquis et d'autre part ce qui reste à
acquérir. Dans ce qui est acquis, tous les hommes se valent à peu
près, et les grands ne sauraient se distinguer des autres. Souvent
même les hommes médiocres sont ceux qui possèdent le plus de
connaissances acquises. C'est dans les parties obscures de la
science que le grand homme se reconnaît; il se caractérise par des
idées de génie qui illuminent des phénomènes restés obscurs et
portent la science en avant.

En résumé, la méthode expérimentale puise en elle-même une
autorité impersonnelle qui domine la science. Elle l'impose même
aux grands hommes au lieu de chercher comme les scolastiques à
prouver par les textes qu'ils sont infaillibles et qu'ils ont vu,
dit ou pensé tout ce qu'on a découvert après eux. Chaque temps a
sa somme d'erreurs et de vérités. Il y a des erreurs qui sont en
quelque sorte inhérentes à leur temps, et que les progrès
ultérieurs de la science peuvent seuls faire reconnaître. Les
progrès de la méthode expérimentale consistent en ce que la somme
des vérités augmente à mesure que la somme des erreurs diminue.
Mais chacune de ces vérités particulières s'ajoute aux autres pour
constituer des vérités plus générales. Les noms des promoteurs de
la science disparaissent peu à peu dans cette fusion, et plus la
science avance, plus elle prend la forme impersonnelle et se
détache du passé. Je me hâte d'ajouter, pour éviter une confusion
qui a parfois été commise, que je n'entends parler ici que de
l'évolution de la science. Pour les arts et les lettres, la
personnalité domine tout. Il s'agit là d'une création spontanée de
l'esprit, et cela n'a plus rien de commun avec la constatation des
phénomènes naturels, dans lesquels notre esprit ne doit rien
créer. Le passé conserve toute sa valeur dans ces créations des
arts et des lettres; chaque individualité reste immuable dans le
temps et ne peut se confondre avec les autres. Un poëte
contemporain a caractérisé ce sentiment de la personnalité de
l'art et de l'impersonnalité de la science par ces mots: l'art,
c'est moi; la science, c'est nous.

La méthode expérimentale est la méthode scientifique qui proclame
la liberté de l'esprit et de la pensée. Elle secoue non-seulement
le joug philosophique et théologique, mais elle n'admet pas non
plus d'autorité scientifique personnelle. Ceci n'est point de
l'orgueil et de la jactance; l'expérimentateur, au contraire, fait
acte d'humilité en niant l'autorité personnelle, car il doute
aussi de ses propres connaissances, et il soumet l'autorité des
hommes à celle de l'expérience et des lois de la nature.

La physique et la chimie étant des sciences constituées, nous
présentent cette indépendance et cette impersonnalité que réclame
la méthode expérimentale. Mais la médecine est encore dans les
ténèbres de l'empirisme, et elle subit les conséquences de son
état arriéré. On la voit encore plus ou moins mêlée à la religion
et au surnaturel. Le merveilleux et la superstition y jouent un
grand rôle. Les sorciers, les somnambules, les guérisseurs en
vertu d'un don du ciel, sont écoutés à l'égal des médecins. La
personnalité médicale est placée au-dessus de la science par les
médecins eux-mêmes, ils cherchent leurs autorités dans la
tradition, dans les doctrines, ou dans le tact médical. Cet état
de choses est la preuve la plus claire que la méthode
expérimentale n'est point encore arrivée dans la médecine.

La méthode expérimentale, méthode du libre penseur, ne cherche que
la vérité scientifique. Le sentiment, d'où tout émane, doit
conserver sa spontanéité entière et toute sa liberté pour la
manifestation des idées expérimentales; la raison doit, elle
aussi, conserver la liberté de douter, et par cela elle s'impose
de soumettre toujours l'idée au contrôle de l'expérience. De même
que dans les autres actes humains, le sentiment détermine à agir
en manifestant l'idée qui donne le motif de l'action, de même dans
la méthode expérimentale, c'est le sentiment qui a l'initiative
par l'idée. C'est le sentiment seul qui dirige l'esprit et qui
constitue le primum movens de la science. Le génie se traduit par
un sentiment délicat qui pressent d'une manière juste les lois des
phénomènes de la nature; mais, ce qu'il ne faut jamais oublier,
c'est que la justesse du sentiment et la fécondité de l'idée ne
peuvent être établies et prouvées que par l'expérience.


§ V. -- De l'induction et de la déduction dans le raisonnement
expérimental.


Après avoir traité dans tout ce qui précède de l'influence de
l'idée expérimentale, examinons actuellement comment la méthode
doit, en imposant toujours au raisonnement la forme dubitative, le
diriger d'une manière plus sûre dans la recherche de la vérité.

Nous avons dit ailleurs que le raisonnement expérimental s'exerce
sur des phénomènes observés, c'est-à-dire sur des observations;
mais, en réalité, il ne s'applique qu'aux idées que l'aspect de
ces phénomènes a éveillées en notre esprit. Le principe du
raisonnement expérimental sera donc toujours une idée qu'il s'agit
d'introduire dans un raisonnement expérimental pour la soumettre
au criterium des faits, c'est-à-dire à l'expérience.

Il y a deux formes de raisonnement: 1° la forme investigative ou
interrogative qu'emploie l'homme qui ne sait pas et qui veut
s'instruire; 2° la forme démonstrative ou affirmative qu'emploie
l'homme qui sait ou croit savoir, et qui veut instruire les
autres. Les philosophes paraissent avoir distingué ces deux formes
de raisonnement sous les noms de raisonnement inductif et de
raisonnement déductif. Ils ont encore admis deux méthodes
scientifiques, la méthode inductive ou l'induction, propre aux
sciences physiques expérimentales, et la méthode déductive ou la
déduction, appartenant plus spécialement aux sciences
mathématiques.

Il résulterait de là que la forme spéciale du raisonnement
expérimental dont nous devons seulement nous occuper ici serait
l'induction.

On définit l'induction en disant que c'est un procédé de l'esprit
qui va du particulier au général, tandis que la déduction serait
le procédé inverse qui irait du général au particulier. Je n'ai
certainement pas la prétention d'entrer dans une discussion
philosophique qui serait ici hors de sa place et de ma compétence;
seulement, en qualité d'expérimentateur, je me bornerai à dire que
dans la pratique il me paraît bien difficile de justifier cette
distinction et de séparer nettement l'induction de la déduction.
Si l'esprit de l'expérimentateur procède ordinairement en partant
d'observations particulières pour remonter à des principes, à des
lois ou à des propositions générales, il procède aussi
nécessairement de ces mêmes propositions générales ou lois pour
aller à des faits particuliers qu'il déduit logiquement de ces
principes. Seulement quand la certitude du principe n'est pas
absolue, il s'agit toujours d'une déduction provisoire qui réclame
la vérification expérimentale. Toutes les variétés apparentes du
raisonnement ne tiennent qu'à la nature du sujet que l'on traite
et à sa plus ou moins grande complexité. Mais, dans tous ces cas,
l'esprit de l'homme fonctionne toujours de même par syllogisme; il
ne pourrait pas se conduire autrement.

De même que dans la marche naturelle du corps, l'homme ne peut
avancer qu'en posant un pied devant l'autre, de même dans la
marche naturelle de l'esprit, l'homme ne peut avancer qu'en
mettant une idée devant l'autre. Ce qui veut dire, en d'autres
termes, qu'il faut toujours un premier point d'appui à l'esprit
comme au corps. Le point d'appui du corps, c'est le sol dont le
pied a la sensation; le point d'appui de l'esprit, c'est le connu,
c'est-à-dire une vérité ou un principe dont l'esprit a conscience.
L'homme ne peut rien apprendre qu'en allant du connu à l'inconnu;
mais, d'un autre côté, comme l'homme n'a pas en naissant la
science infuse et qu'il ne sait rien que ce qu'il apprend, il
semble que nous soyons dans un cercle vicieux et que l'homme soit
condamné à ne pouvoir rien connaître. Il en serait ainsi, en
effet, si l'homme n'avait dans sa raison le sentiment des rapports
et du déterminisme qui deviennent criterium de la vérité: mais,
dans tous les cas, il ne peut obtenir cette vérité ou en approcher
que par le raisonnement et par l'expérience.

D'abord il ne serait pas exact de dire que la déduction
n'appartient qu'aux mathématiques et l'induction aux autres
sciences exclusivement. Les deux formes de raisonnement
investigatif (inductif) et démonstratif (déductif) appartiennent à
toutes les sciences possibles, parce que dans toutes les sciences
il y a des choses qu'on ne sait pas et d'autres qu'on sait ou
qu'on croit savoir.

Quand les mathématiciens étudient des sujets qu'ils ne connaissent
pas, ils induisent comme les physiciens, comme les chimistes ou
comme les physiologistes. Pour prouver ce que j'avance, il suffira
de citer les paroles d'un grand mathématicien.

Voici comment Euler s'exprime dans un mémoire intitulé: De
inductione ad plenam certitudinem evehendâ:

«Notum est plerumque numerum proprietates primum per solam
inductionem observatas, quas deinceps geometræ solidis
demonstrationibus confirmare elaboraverunt; quo negotio in primis
Fermatius summo studio et satis felici successu fuit
occupatus[13].»

Les principes ou les théories qui servent de base à une science,
quelle qu'elle soit, ne sont pas tombés du ciel; il a fallu
nécessairement y arriver par un raisonnement investigatif,
inductif ou interrogatif, comme on voudra l'appeler. Il a fallu
d'abord observer quelque chose qui se soit passé au dedans ou au
dehors de nous. Dans les sciences, il y a, au point de vue
expérimental, des idées qu'on appelle a priori parce qu'elles sont
le point de départ d'un raisonnement expérimental (Voy. p. 48 et
suivantes), mais au point de vue de l'idéogénèse, ce sont en
réalité des idées a posteriori. En un mot, l'induction a dû être
la forme de raisonnement primitive et générale, et les idées que
les philosophes et les savants prennent constamment pour des idées
a priori ne sont au fond que des idées a posteriori.

Le mathématicien et le naturaliste ne diffèrent pas quand ils vont
à la recherche des principes. Les uns et les autres induisent,
font des hypothèses et expérimentent, c'est-à-dire font des
tentatives pour vérifier l'exactitude de leurs idées. Mais quand
le mathématicien et le naturaliste sont arrivés à leurs principes,
ils diffèrent complètement alors. En effet, ainsi que je l'ai déjà
dit ailleurs, le principe du mathématicien devient absolu, parce
qu'il ne s'applique point à la réalité objective telle qu'elle
est, mais à des relations de choses considérées dans des
conditions extrêmement simples et que le mathématicien choisit et
crée en quelque sorte dans son esprit. Or, ayant ainsi la
certitude qu'il n'y a pas à faire intervenir dans le raisonnement
d'autres conditions que celles qu'il a déterminées, le principe
reste absolu, conscient, adéquat à l'esprit, et la déduction
logique est également absolue et certaine; il n'a plus besoin de
vérification expérimentale, la logique suffit.

La situation du naturaliste est bien différente; la proposition
générale à laquelle il est arrivé, ou le principe sur lequel il
s'appuie, reste relatif et provisoire parce qu'il représente des
relations complexes qu'il n'a jamais la certitude de pouvoir
connaître toutes. Dès lors, son principe est incertain, puisqu'il
est inconscient et non adéquat à l'esprit; dès lors les
déductions, quoique très-logiques, restent toujours douteuses, et
il faut nécessairement alors invoquer l'expérience pour contrôler
la conclusion de ce raisonnement déductif. Cette différence entre
les mathématiciens et les naturalistes est capitale au point de
vue de la certitude de leurs principes et des conclusions à en
tirer; mais le mécanisme du raisonnement déductif est exactement
le même pour les deux. Tous deux partent d'une proposition;
seulement le mathématicien dit: Ce point de départ étant donné,
tel cas particulier en résulte nécessairement. Le naturaliste dit:
Si ce point de départ était juste, tel cas particulier en
résulterait comme conséquence.

Quand ils partent d'un principe, le mathématicien et le
naturaliste emploient donc l'un et l'autre la déduction. Tous deux
raisonnent en faisant un syllogisme; seulement, pour le
naturaliste, c'est un syllogisme dont la conclusion reste
dubitative et demande vérification, parce que son principe est
inconscient. C'est là le raisonnement expérimental ou dubitatif,
le seul qu'on puisse employer quand on raisonne sur les phénomènes
naturels; si l'on voulait supprimer le doute et si l'on se passait
de l'expérience, on n'aurait plus aucun criterium pour savoir si
l'on est dans le faux ou dans le vrai, parce que, je le répète, le
principe est inconscient et qu'il faut en appeler alors à nos
sens.

De tout cela je conclurai que l'induction et la déduction
appartiennent à toutes les sciences. Je ne crois pas que
l'induction et la déduction constituent réellement deux formes de
raisonnement essentiellement distinctes. L'esprit de l'homme a,
par nature, le sentiment ou l'idée d'un principe qui régit les cas
particuliers. Il procède toujours instinctivement d'un principe
qu'il a acquis ou qu'il invente par hypothèse; mais il ne peut
jamais marcher dans les raisonnements autrement que par
syllogisme, c'est-à-dire en procédant du général au particulier.

En physiologie, un organe déterminé fonctionne toujours par un
seul et même mécanisme; seulement, quand le phénomène se passe
dans d'autres conditions ou dans un milieu différent, la fonction
prend des aspects divers; mais, au fond, sa nature reste la même.
Je pense qu'il n'y a pour l'esprit qu'une seule manière de
raisonner, comme il n'y a pour le corps qu'une seule manière de
marcher. Seulement, quand un homme s'avance, sur un terrain solide
et plan, dans un chemin direct qu'il connaît et voit dans toute
son étendue, il marche vers son but d'un pas sûr et rapide. Quand
au contraire un homme suit un chemin tortueux dans l'obscurité et
sur un terrain accidenté et inconnu, il craint les précipices, et
n'avance qu'avec précaution et pas à pas. Avant de procéder à un
second pas, il doit s'assurer que le pied placé le premier repose
sur un point résistant, puis s'avancer ainsi en vérifiant à chaque
instant par l'expérience la solidité du sol, et en modifiant
toujours la direction de sa marche suivant ce qu'il rencontre. Tel
est l'expérimentateur qui ne doit jamais dans ses recherches aller
au delà du fait, sans quoi il courrait le risque de s'égarer. Dans
les deux exemples précédents l'homme s'avance sur des terrains
différents et dans des conditions variables, mais n'en marche pas
moins par le même procédé physiologique. De même, quand
l'expérimentateur déduira des rapports simples de phénomènes
précis et d'après des principes connus et établis, le raisonnement
se développera d'une façon certaine et nécessaire, tandis que,
quand il se trouvera au milieu de rapports complexes, ne pouvant
s'appuyer que sur des principes incertains et provisoires, le même
expérimentateur devra alors avancer avec précaution et soumettre à
l'expérience chacune des idées qu'il met successivement en avant.
Mais, dans ces deux cas, l'esprit raisonnera toujours de même et
par le même procédé physiologique, seulement il partira d'un
principe plus ou moins certain.

Quand un phénomène quelconque nous frappe dans la nature, nous
nous faisons une idée sur la cause qui le détermine. L'homme, dans
sa première ignorance, supposa des divinités attachées à chaque
phénomène. Aujourd'hui le savant admet des forces ou des lois;
c'est toujours quelque chose qui gouverne le phénomène. L'idée,
qui nous vient à la vue d'un phénomène, est dite a priori. Or, il
nous sera facile de montrer plus tard que cette idée a priori, qui
surgit en nous à propos d'un fait particulier, renferme toujours
implicitement, et en quelque sorte à notre insu, un principe
auquel nous voulons ramener le fait particulier. De sorte que,
quand nous croyons aller d'un cas particulier à un principe,
c'est-à-dire induire, nous déduisons réellement; seulement,
l'expérimentateur se dirige d'après un principe supposé ou
provisoire qu'il modifie à chaque instant, parce qu'il cherche
dans une obscurité plus ou moins complète. À mesure que nous
rassemblons les faits, nos principes deviennent de plus en plus
généraux et plus assurés; alors nous acquérons la certitude que
nous déduisons. Mais néanmoins, dans les sciences expérimentales,
notre principe doit toujours rester provisoire, parce que nous
n'avons jamais la certitude qu'il ne renferme que les faits et les
conditions que nous connaissons. En un mot, nous déduisons
toujours par hypothèse, jusqu'à vérification expérimentale. Un
expérimentateur ne peut donc jamais se trouver dans le cas des
mathématiciens, précisément parce que le raisonnement expérimental
reste de sa nature toujours dubitatif. Maintenant, on pourra, si
l'on veut, appeler le raisonnement dubitatif de l'expérimentateur,
l'induction, et le raisonnement affirmatif du mathématicien, la
déduction, mais ce sera là une distinction qui portera sur la
certitude ou l'incertitude du point de départ du raisonnement,
mais non sur la manière dont on raisonne.


§ VI. -- Du doute dans le raisonnement expérimental.


Je résumerai le paragraphe précédent en disant qu'il me semble n'y
avoir qu'une seule forme de raisonnement: la déduction par
syllogisme. Notre esprit, quand il le voudrait, ne pourrait pas
raisonner autrement, et, si c'était ici le lieu, je pourrais
essayer d'appuyer ce que j'avance par des arguments
physiologiques. Mais pour trouver la vérité scientifique, il
importe peu au fond de savoir comment notre esprit raisonne; il
suffit de le laisser raisonner naturellement, et dans ce cas il
partira toujours d'un principe pour arriver à une conclusion. La
seule chose que nous ayons à faire ici, c'est d'insister sur un
précepte qui prémunira toujours l'esprit contre les causes
innombrables d'erreur qu'on peut rencontrer dans l'application de
la méthode expérimentale.

Ce précepte général, qui est une des bases de la méthode
expérimentale, c'est le doute; et il s'exprime en disant que la
conclusion de notre raisonnement doit toujours rester dubitative
quand le point de départ ou le principe n'est pas une vérité
absolue. Or, nous avons vu qu'il n'y a de vérité absolue que pour
les principes mathématiques; pour tous les phénomènes naturels,
les principes desquels nous partons, de même que les conclusions
auxquelles nous arrivons, ne représentent que des vérités
relatives. L'écueil de l'expérimentateur consistera donc à croire
connaître ce qu'il ne connaît pas, et à prendre pour des vérités
absolues des vérités qui ne sont que relatives. De sorte que la
règle unique et fondamentale de l'investigation scientifique se
réduit au doute, ainsi que l'ont déjà proclamé d'ailleurs de
grands philosophes.

Le raisonnement expérimental est précisément l'inverse du
raisonnement scolastique. La scolastique veut toujours un point de
départ fixe et indubitable, et ne pouvant le trouver ni dans les
choses extérieures, ni dans la raison, elle l'emprunte à une
source irrationnelle quelconque: telle qu'une révélation, une
tradition ou une autorité conventionnelle ou arbitraire. Une fois
le point de départ posé, le scolastique ou le systématique en
déduit logiquement toutes les conséquences, en invoquant même
l'observation ou l'expérience des faits comme arguments quand ils
sont en sa faveur; la seule condition est que le point de départ
restera immuable et ne variera pas selon les expériences et les
observations, mais qu'au contraire, les faits seront interprétés
pour s'y adapter. L'expérimentateur au contraire n'admet jamais de
point de départ immuable; son principe est un postulat dont il
déduit logiquement toutes les conséquences, mais sans jamais le
considérer comme absolu et en dehors des atteintes de
l'expérience. Les corps simples des chimistes ne sont des corps
simples que jusqu'à preuve du contraire. Toutes les théories qui
servent de point de départ au physicien, au chimiste, et à plus
forte raison au physiologiste, ne sont vraies que jusqu'à ce qu'on
découvre qu'il y a des faits qu'elles ne renferment pas ou qui les
contredisent. Lorsque ces faits contradictoires se montreront bien
solidement établis, loin de se roidir, comme le scolastique ou le
systématique, contre l'expérience, pour sauvegarder son point de
départ, l'expérimentateur s'empressera, au contraire, de modifier
sa théorie, parce qu'il sait que c'est la seule manière d'avancer
et de faire des progrès dans les sciences. L'expérimentateur doute
donc toujours, même de son point de départ; il a l'esprit
nécessairement modeste et souple, et accepte la contradiction à la
seule condition qu'elle lui soit prouvée. Le scolastique ou le
systématique, ce qui est la même chose, ne doute jamais de son
point de départ, auquel il veut tout ramener; il a l'esprit
orgueilleux et intolérant et n'accepte pas la contradiction,
puisqu'il n'admet pas que son point de départ puisse changer. Ce
qui sépare encore le savant systématique du savant
expérimentateur, c'est que le premier impose son idée, tandis que
le second ne la donne jamais que pour ce qu'elle vaut. Enfin, un
autre caractère essentiel qui distingue le raisonnement
expérimental du raisonnement scolastique, c'est la fécondité de
l'un et la stérilité de l'autre. C'est précisément le scolastique
qui croit avoir la certitude absolue qui n'arrive à rien: cela se
conçoit puisque, par son principe absolu, il se place en dehors de
la nature dans laquelle tout est relatif. C'est au contraire
l'expérimentateur, qui doute toujours et qui ne croit posséder la
certitude absolue sur rien, qui arrive à maîtriser les phénomènes
qui l'entourent et à étendre sa puissance sur la nature; L'homme
peut donc plus qu'il ne sait, et la vraie science expérimentale ne
lui donne la puissance qu'en lui montrant qu'il ignore. Peu
importe au savant d'avoir la vérité absolue, pourvu qu'il ait la
certitude des relations des phénomènes entr'eux. Notre esprit est,
en effet, tellement borné, que nous ne pouvons connaître ni le
commencement ni la fin des choses; mais nous pouvons saisir le
milieu, c'est-à-dire ce qui nous entoure immédiatement.

Le raisonnement systématique ou scolastique est naturel à l'esprit
inexpérimenté et orgueilleux; ce n'est que par l'étude
expérimentale approfondie de la nature qu'on parvient à acquérir
l'esprit douteur de l'expérimentateur. Il faut longtemps pour
cela; et, parmi ceux qui croient suivre la voie expérimentale en
physiologie et en médecine, il y a, comme nous le verrons plus
loin, encore beaucoup de scolastiques. Je suis quant à moi
convaincu qu'il n'y a que l'étude seule de la nature qui puisse
donner au savant le sentiment vrai de la science. La philosophie,
que je considère comme une excellente gymnastique de l'esprit, a
malgré elle des tendances systématiques et scolastiques, qui
deviendraient nuisibles pour le savant proprement dit. D'ailleurs,
aucune méthode ne peut remplacer cette étude de la nature qui fait
le vrai savant; sans cette étude, tout ce que les philosophes ont
pu dire et tout ce que j'ai pu répéter après eux dans cette
introduction, resterait inapplicable et stérile.

Je ne crois donc pas, ainsi que je l'ai dit plus haut, qu'il y ait
grand profit pour le savant à discuter la définition de
l'induction et de la déduction, non plus que la question de savoir
si l'on procède par l'un ou l'autre de ces soi-disant procédés de
l'esprit. Cependant l'induction baconienne est devenue célèbre et
on en a fait le fondement de toute la philosophie scientifique.
Bacon est un grand génie et l'idée de sa grande restauration des
sciences est une idée sublime; on est séduit et entraîné malgré
soi par la lecture du Novum Organum et de l'Augmentum scientiarum.
On reste dans une sorte de fascination devant cet amalgame de
lueurs scientifiques, revêtues des formes poétiques les plus
élevées. Bacon a senti la stérilité de la scolastique; il a bien
compris et pressenti toute l'importance de l'expérience pour
l'avenir des sciences. Cependant Bacon n'était point un savant, et
il n'a point compris le mécanisme de la méthode expérimentale. Il
suffirait de citer, pour le prouver, les essais malheureux qu'il
en a faits. Bacon recommande de fuir les hypothèses et les
théories[14], nous avons vu cependant que ce sont les auxiliaires
de la méthode, indispensables comme les échafaudages sont
nécessaires pour construire une maison. Bacon a eu, comme
toujours, des admirateurs outrés et des détracteurs. Sans me
mettre ni d'un côté ni de l'autre, je dirai que, tout en
reconnaissant le génie de Bacon, je ne crois pas plus que J. de
Maistre[15], qu'il ait doté l'intelligence humaine d'un nouvel
instrument, et il me semble, avec M. de Rémusat[16], que
l'induction ne diffère pas du syllogisme. D'ailleurs, je crois que
les grands expérimentateurs ont apparu avant les préceptes de
l'expérimentation, de même que les grands orateurs ont précédé les
traités de rhétorique. Par conséquent, il ne me paraît pas permis
de dire, même en parlant de Bacon, qu'il a inventé la méthode
expérimentale; méthode que Galilée et Torricelli ont si
admirablement pratiquée, et dont Bacon n'a jamais pu se servir.

Quand Descartes[17] part du doute universel et répudie l'autorité,
il donne des préceptes bien plus pratiques pour l'expérimentateur
que ceux que donne Bacon pour l'induction. Nous avons vu, en
effet, que c'est le doute seul qui provoque l'expérience; c'est le
doute enfin qui détermine la forme du raisonnement expérimental.

Toutefois, quand il s'agit de la médecine et des sciences
physiologiques, il importe de bien déterminer sur quel point doit
porter le doute, afin de le distinguer du scepticisme et démontrer
comment le doute scientifique devient un élément de plus grande
certitude. Le sceptique est celui qui ne croit pas à la science et
qui croit à lui-même; il croit assez en lui pour oser nier la
science et affirmer qu'elle n'est pas soumise à des lois fixes et
déterminées. Le douteur est le vrai savant; il ne doute que de
lui-même et de ses interprétations, mais il croit à la science; il
admet même dans les sciences expérimentales, un criterium ou un
principe scientifique absolu. Ce principe est le déterminisme des
phénomènes, qui est absolu aussi bien dans les phénomènes des
corps vivants que dans ceux des corps bruts ainsi que nous le
dirons plus tard (p. 114).

Enfin, comme conclusion de ce paragraphe nous pouvons dire que,
dans tout raisonnement expérimental, il y a deux cas possibles: ou
bien l'hypothèse de l'expérimentateur sera infirmée, ou bien elle
sera confirmée par l'expérience. Quand l'expérience infirme l'idée
préconçue, l'expérimentateur doit rejeter ou modifier son idée.
Mais lors même que l'expérience confirme pleinement l'idée
préconçue, l'expérimentateur doit encore douter; car comme il
s'agit d'une vérité inconsciente, sa raison lui demande encore une
contre-épreuve.


§ VII. -- Du principe du criterium expérimental.


Nous venons de dire qu'il faut douter, mais ne point être
sceptique. En effet, le sceptique, qui ne croit à rien, n'a plus
de base pour établir son criterium, et par conséquent il se trouve
dans l'impossibilité d'édifier la science; la stérilité de son
triste esprit résulte à la fois des défauts de son sentiment et de
l'imperfection de sa raison. Après avoir posé en principe que
l'investigateur doit douter, nous avons ajouté que le doute ne
portera que sur la justesse de son sentiment ou de ses idées en
tant qu'expérimentateur, ou sur la valeur de ses moyens
d'investigation, en tant qu'observateur, mais jamais sur le
déterminisme, le principe même de la science expérimentale.
Revenons en quelques mots sur ce point fondamental.

L'expérimentateur doit douter de son sentiment, c'est-à-dire de
l'idée a priori ou de la théorie qui lui servent de point de
départ; c'est pourquoi il est de précepte absolu de soumettre
toujours son idée au criterium expérimental pour en contrôler la
valeur. Mais quelle est au juste la base de ce criterium
expérimental? Cette question pourra paraître superflue après avoir
dit et répété avec tout le monde que ce sont les faits qui jugent
l'idée et nous donnent l'expérience. Les faits seuls sont réels,
dit-on, et il faut s'en rapporter à eux d'une manière entière et
exclusive. C'est un fait, un fait brutal, répète-t-on encore
souvent; il n'y a pas à raisonner, il faut s'y soumettre. Sans
doute, j'admets que les faits sont les seules réalités qui
puissent donner la formule à l'idée expérimentale et lui servir en
même temps de contrôle; mais c'est à la condition que la raison
les accepte. Je pense que la croyance aveugle dans le fait qui
prétend faire taire la raison est aussi dangereuse pour les
sciences expérimentales que les croyances de sentiment ou de foi
qui, elles aussi, imposent silence à la raison. En un mot, dans la
méthode expérimentale comme partout, le seul criterium réel est la
raison.

Un fait n'est rien par lui-même, il ne vaut que par l'idée qui s'y
rattache ou par la preuve qu'il fournit. Nous avons dit ailleurs
que, quand on qualifie un fait nouveau de découverte, ce n'est pas
le fait lui-même qui constitue la découverte, mais bien l'idée
nouvelle qui en dérive; de même, quand un fait prouve, ce n'est
point le fait lui-même qui donne la preuve, mais seulement le
rapport rationnel qu'il établit entre le phénomène et sa cause.
C'est ce rapport qui est la vérité scientifique et qu'il s'agit
maintenant de préciser davantage.

Rappelons-nous comment nous avons caractérisé les vérités
mathématiques et les vérités expérimentales. Les vérités
mathématiques une fois acquises, avons-nous dit, sont des vérités
conscientes et absolues, parce que les conditions idéales de leur
existence sont également conscientes et connues par nous d'une
manière absolue. Les vérités expérimentales, au contraire, sont
inconscientes et relatives, parce que les conditions réelles de
leur existence sont inconscientes et ne peuvent nous être connues
que d'une manière relative à l'état actuel de notre science. Mais
si les vérités expérimentales qui servent de base à nos
raisonnements sont tellement enveloppées dans la réalité complexe
des phénomènes naturels qu'elles ne nous apparaissent que par
lambeaux, ces vérités expérimentales n'en reposent pas moins sur
des principes qui sont absolus parce que, comme ceux des vérités
mathématiques, ils s'adressent à notre conscience et à notre
raison. En effet, le principe absolu des sciences expérimentales
est un déterminisme nécessaire et conscient dans les conditions
des phénomènes. De telle sorte qu'un phénomène naturel, quel qu'il
soit, étant donné, jamais un expérimentateur ne pourra admettre
qu'il y ait une variation dans l'expression de ce phénomène sans
qu'en même temps il ne soit survenu des conditions nouvelles dans
sa manifestation; de plus, il a la certitude a priori que ces
variations sont déterminées par des rapports rigoureux et
mathématiques. L'expérience ne fait que nous montrer la forme des
phénomènes; mais le rapport d'un phénomène à une cause déterminée
est nécessaire et indépendant de l'expérience, et il est forcément
mathématique et absolu. Nous arrivons ainsi à voir que le principe
du criterium des sciences expérimentales est identique au fond à
celui des sciences mathématiques, puisque de part et d'autre ce
principe est exprimé par un rapport des choses nécessaire et
absolu. Seulement dans les sciences expérimentales ces rapports
sont entourés par des phénomènes nombreux, complexes et variés à
l'infini, qui les cachent à nos regards. À l'aide de l'expérience
nous analysons, nous dissocions ces phénomènes, afin de les
réduire à des relations et à des conditions de plus en plus
simples. Nous voulons ainsi saisir la forme de la vérité
scientifique, c'est-à-dire trouver la loi qui nous donnerait la
clef de toutes les variations des phénomènes. Cette analyse
expérimentale est le seul moyen que nous ayons pour aller à la
recherche de la vérité dans les sciences naturelles, et le
déterminisme absolu des phénomènes dont nous avons conscience a
priori est le seul criterium ou le seul principe qui nous dirige
et nous soutienne. Malgré nos efforts, nous sommes encore bien
loin de cette vérité absolue; et il est probable, surtout dans les
sciences biologiques, qu'il ne nous sera jamais donné de la voir
dans sa nudité. Mais cela n'a pas de quoi nous décourager, car
nous en approchons toujours; et d'ailleurs nous saisissons, à
l'aide de nos expériences, des relations de phénomènes qui, bien
que partielles et relatives, nous permettent d'étendre de plus en
plus notre puissance sur la nature.

De ce qui précède, il résulte que, si un phénomène se présentait
dans une expérience avec une apparence tellement contradictoire,
qu'il ne se rattachât pas d'une manière nécessaire à des
conditions d'existence déterminées, la raison devrait repousser le
fait comme un fait non scientifique. Il faudrait attendre ou
chercher par des expériences directes quelle est la cause d'erreur
qui a pu se glisser dans l'observation. Il faut, en effet, qu'il y
ait eu erreur ou insuffisance dans l'observation; car l'admission
d'un fait sans cause, c'est-à-dire indéterminable dans ses
conditions d'existence, n'est ni plus ni moins que la négation de
la science. De sorte qu'en présence d'un tel fait un savant ne
doit jamais hésiter; il doit croire à la science et douter de ses
moyens d'investigation. Il perfectionnera donc ses moyens
d'observation et cherchera par ses efforts à sortir de
l'obscurité; mais jamais il ne pourra lui venir à l'idée de nier
le déterminisme absolu des phénomènes, parce que c'est précisément
le sentiment de ce déterminisme qui caractérise le vrai savant.

Il se présente souvent en médecine des faits mal observés et
indéterminés qui constituent de véritables obstacles à la science,
en ce qu'on les oppose toujours en disant: C'est un fait, il faut
l'admettre. La science rationnelle fondée, ainsi que nous l'avons
dit, sur un déterminisme nécessaire, ne doit jamais répudier un
fait exact et bien observé; mais par le même principe, elle ne
saurait s'embarrasser de ces faits recueillis sans précision,
n'offrant aucune signification, et qu'on fait servir d'arme à
double tranchant pour appuyer ou infirmer les opinions les plus
diverses. En un mot, la science repousse l'indéterminé; et quand,
en médecine, on vient fonder ses opinions sur le tact médical, sur
l'inspiration ou sur une intuition plus ou moins vague des choses,
on est en dehors de la science et on donne l'exemple de cette
médecine de fantaisie qui peut offrir les plus grands périls en
livrant la santé et la vie des malades aux lubies d'un ignorant
inspiré. La vraie science apprend à douter et à s'abstenir dans
l'ignorance.


§ VIII. -- De la preuve et de la contre-épreuve.


Nous avons dit plus haut qu'un expérimentateur qui voit son idée
confirmée par une expérience, doit douter encore et demander une
contre-épreuve.

En effet, pour conclure avec certitude qu'une condition donnée est
la cause prochaine d'un phénomène, il ne suffit pas d'avoir prouvé
que cette condition précède ou accompagne toujours le phénomène;
mais il faut encore établir que, cette condition étant supprimée,
le phénomène ne se montrera plus. Si l'on se bornait à la seule
preuve de présence, on pourrait à chaque instant tomber dans
l'erreur et croire à des relations de cause à effet quand il n'y a
que simple coïncidence. Les coïncidences constituent, ainsi que
nous le verrons plus loin, un des écueils les plus graves que
rencontre la méthode expérimentale dans les sciences complexes
comme la biologie. C'est le post hoc, ergo propter hoc des
médecins auquel on peut se laisser très-facilement entraîner,
surtout si le résultat de l'expérience ou de l'observation
favorise une idée préconçue.

La contre-épreuve devient donc le caractère essentiel et
nécessaire de la conclusion du raisonnement expérimental. Elle est
l'expression du doute philosophique porté aussi loin que possible.
C'est la contre-épreuve qui juge si la relation de cause à effet
que l'on cherche dans les phénomènes est trouvée. Pour cela, elle
supprime la cause admise pour voir si l'effet persiste, s'appuyant
sur cet adage ancien et absolument vrai: Sublatâ causâ, tollitur
effectus. C'est ce qu'on appelle encore l'experimentum crucis.

Il ne faut pas confondre la contre-expérience ou contre-épreuve
avec ce qu'on a appelé l'expérience comparative. Celle-ci, ainsi
que nous le verrons plus tard, n'est qu'une observation
comparative invoquée dans les circonstances complexes afin de
simplifier les phénomènes et de se prémunir contre les causes
d'erreur imprévues; la contre-épreuve, au contraire, est un
contre-jugement s'adressant directement à la conclusion
expérimentale, et formant un de ses termes nécessaires. En effet,
jamais en science la preuve ne constitue une certitude sans la
contre-épreuve. L'analyse ne peut se prouver d'une manière absolue
que par la synthèse qui la démontre en en fournissant la contre-
épreuve ou la contre-expérience; de même une synthèse qu'on
effectuerait d'abord, devrait être démontrée ensuite par
l'analyse. Le sentiment de cette contre-épreuve expérimentale
nécessaire constitue le sentiment scientifique par excellence. Il
est familier aux physiciens et aux chimistes; mais il est loin
d'être aussi bien compris par les médecins. Le plus souvent, quand
en physiologie et en médecine on voit deux phénomènes marcher
ensemble et se succéder dans un ordre constant, on se croit
autorisé à conclure que le premier est la cause du second. Ce
serait là un jugement faux dans un très-grand nombre de cas; les
tableaux statistiques de présence ou d'absence ne constituent
jamais des démonstrations expérimentales. Dans les sciences
complexes comme la médecine, il faut faire en même temps usage de
l'expérience comparative et de la contre-épreuve. Il y a des
médecins qui craignent et fuient la contre-épreuve; dès qu'ils ont
des observations qui marchent dans le sens de leurs idées, ils ne
veulent pas chercher des faits contradictoires dans la crainte de
voir leurs hypothèses s'évanouir. Nous avons déjà dit que c'est là
un très-mauvais esprit: quand on veut trouver la vérité, on ne
peut asseoir solidement ses idées qu'en cherchant à détruire ses
propres conclusions par des contre-expériences. Or, la seule
preuve qu'un phénomène joue le rôle de cause par rapport à un
autre, c'est qu'en supprimant le premier, on fait cesser le
second.

Je n'insiste pas davantage ici sur ce principe de la méthode
expérimentale, parce que plus tard j'aurai l'occasion d'y revenir
en donnant des exemples particuliers qui développeront ma pensée.
Je me résumerai en disant que l'expérimentateur doit toujours
pousser son investigation jusqu'à la contre-épreuve; sans cela le
raisonnement expérimental ne serait pas complet. C'est la contre-
épreuve qui prouve le déterminisme nécessaire des phénomènes, et
en cela elle est seule capable de satisfaire la raison à laquelle,
ainsi que nous l'avons dit, il faut toujours faire remonter le
véritable criterium scientifique.

Le raisonnement expérimental, dont nous avons dans ce qui précède
examiné les différents termes, se propose le même but dans toutes
les sciences. L'expérimentateur veut arriver au déterminisme,
c'est-à-dire qu'il cherche à rattacher à l'aide du raisonnement et
de l'expérience, les phénomènes naturels à leurs conditions
d'existence, ou autrement dit, à leurs causes prochaines. Il
arrive par ce moyen à la loi qui lui permet de se rendre maître du
phénomène. Toute la philosophie naturelle se résume en cela:
Connaître la loi des phénomènes. Tout le problème expérimental se
réduit à ceci: Prévoir et diriger les phénomènes. Mais ce double
but ne peut être atteint dans les corps vivants que par certains
principes spéciaux d'expérimentation qu'il nous reste à indiquer
dans les chapitres qui vont suivre.



DEUXIÈME PARTIE


DE L'EXPÉRIMENTATION CHEZ LES ÊTRES VIVANTS.



CHAPITRE PREMIER
CONSIDÉRATIONS EXPÉRIMENTALES COMMUNES AUX ÊTRES VIVANTS ET AUX
CORPS BRUTS.



§ I. -- La spontanéité des corps vivants ne s'oppose pas à
l'emploi de l'expérimentation.


La spontanéité dont jouissent les êtres doués de la vie a été une
des principales objections que l'on a élevées contre l'emploi de
l'expérimentation dans les études biologiques. En effet, chaque
être vivant nous apparaît comme pourvu d'une espèce de force
intérieure qui préside à des manifestations vitales de plus en
plus indépendantes des influences cosmiques générales, à mesure
que l'être s'élève davantage dans l'échelle de l'organisation.
Chez les animaux supérieurs et chez l'homme, par exemple, cette
force vitale paraît avoir pour résultat de soustraire le corps
vivant aux influences physico-chimiques générales et de le rendre
ainsi très-difficilement accessible à l'expérimentation.

Les corps bruts n'offrent rien de semblable, et, quelle que soit
leur nature, ils sont tous dépourvus de spontanéité. Dès lors la
manifestation de leurs propriétés étant enchaînée d'une manière
absolue aux conditions physico-chimiques qui les environnent et
leur servent de milieu, il en résulte que l'expérimentateur peut
facilement les atteindre et les modifier à son gré.

D'un autre côté, tous les phénomènes d'un corps vivant sont dans
une harmonie réciproque telle, qu'il paraît impossible de séparer
une partie de l'organisme, sans amener immédiatement un trouble
dans tout l'ensemble. Chez les animaux supérieurs en particulier,
la sensibilité plus exquise amène des réactions et des
perturbations encore plus considérables.

Beaucoup de médecins et de physiologistes spéculatifs, de même que
des anatomistes et des naturalistes, ont exploité ces divers
arguments pour s'élever contre l'expérimentation chez les êtres
vivants. Ils ont admis que la force vitale, était en opposition
avec les forces physico-chimiques, qu'elle dominait tous les
phénomènes de la vie, les assujettissait à des lois tout à fait
spéciales et faisait de l'organisme un tout organisé auquel
l'expérimentateur ne pouvait toucher sans détruire le caractère de
la vie même. Ils ont même été jusqu'à dire que les corps bruts et
les corps vivants différaient radicalement à ce point de vue, de
telle sorte que l'expérimentation était applicable aux uns et ne
l'était pas aux autres. Cuvier, qui partage cette opinion, et qui
pense que la physiologie doit être une science d'observation et de
déduction anatomique, s'exprime ainsi: «Toutes les parties d'un
corps vivant sont liées; elles ne peuvent agir qu'autant qu'elles
agissent toutes ensemble: vouloir en séparer une de la masse,
c'est la reporter dans l'ordre des substances mortes, c'est en
changer entièrement l'essence[18].»

Si les objections précédentes étaient fondées, ce serait
reconnaître, ou bien qu'il n'y a pas de déterminisme possible dans
les phénomènes de la vie, ce qui serait nier simplement la science
biologique; ou bien ce serait admettre que la force vitale doit
être étudiée par des procédés particuliers et que la science de la
vie doit reposer sur d'autres principes que la science des corps
inertes. Ces idées, qui ont eu cours à d'autres époques,
s'évanouissent sans doute aujourd'hui de plus en plus; mais
cependant il importe d'en extirper les derniers germes, parce que
ce qu'il reste encore, dans certains esprits, de ces idées dites
vitalistes constitue un véritable obstacle aux progrès de la
médecine expérimentale.

Je me propose donc d'établir que la science des phénomènes de la
vie ne peut pas avoir d'autres bases que la science des phénomènes
des corps bruts, et qu'il n'y a sous ce rapport aucune différence
entre les principes des sciences biologiques et ceux des sciences
physico-chimiques. En effet, ainsi que nous l'avons dit
précédemment, le but que se propose la méthode expérimentale est
le même partout; il consiste à rattacher par l'expérience les
phénomènes naturels à leurs conditions d'existence ou à leurs
causes prochaines. En biologie, ces conditions étant connues, le
physiologiste pourra diriger la manifestation des phénomènes de la
vie comme le physicien et le chimiste dirigent les phénomènes
naturels dont ils ont découvert les lois; mais pour cela
l'expérimentateur n'agira pas sur la vie.

Seulement, il y a un déterminisme absolu dans toutes les sciences
parce que chaque phénomène étant enchaîné d'une manière nécessaire
à des conditions physico-chimiques, le savant peut les modifier
pour maîtriser le phénomène, c'est-à-dire pour empêcher ou
favoriser sa manifestation. Il n'y a aucune contestation à ce
sujet pour les corps bruts. Je veux prouver qu'il en est de même
pour les corps vivants, et que, pour eux aussi, le déterminisme
existe.


§ II. -- Les manifestations des propriétés des corps vivants sont
liées à l'existence de certains phénomènes physico-chimiques qui
en règlent l'apparition.


La manifestation des propriétés des corps bruts est liée à des
conditions ambiantes de température et d'humidité, par
l'intermédiaire desquelles l'expérimentateur peut gouverner
directement le phénomène minéral. Les corps vivants ne paraissent
pas susceptibles au premier abord d'être ainsi influencés par les
conditions physico-chimiques environnantes; mais ce n'est là
qu'une illusion qui tient à ce que l'animal possède et maintient
en lui les conditions de chaleur et d'humidité nécessaires aux
manifestations des phénomènes vitaux. De là résulte que le corps
inerte subordonné à toutes les conditions cosmiques se trouve
enchaîné à toutes leurs variations, tandis que le corps vivant
reste au contraire indépendant et libre dans ses manifestations;
ce dernier semble animé par une force intérieure qui régit tous
ses actes et qui l'affranchit de l'influence des variations et des
perturbations physico-chimiques ambiantes. C'est cet aspect si
différent dans les manifestations des corps vivants comparées aux
manifestations des corps bruts qui a porté les physiologistes,
dits vitalistes, à admettre dans les premiers une force vitale qui
serait en lutte incessante avec les forces physico-chimiques, et
qui neutraliserait leur action destructrice sur l'organisme
vivant. Dans cette manière de voir, les manifestations de la vie
seraient déterminées par l'action spontanée de cette force vitale
particulière, au lieu d'être comme celles des corps bruts le
résultat nécessaire des conditions ou des influences physico-
chimiques d'un milieu ambiant. Mais si l'on y réfléchit, on verra
bientôt que cette spontanéité des corps vivants n'est qu'une
simple apparence et la conséquence de certain mécanisme de milieux
parfaitement déterminés; de sorte qu'au fond il sera facile de
prouver que les manifestations des corps vivants, aussi bien que
celles des corps bruts, sont dominées par un déterminisme
nécessaire qui les enchaîne à des conditions d'ordre purement
physico-chimiques.

Notons d'abord que cette sorte d'indépendance de l'être vivant
dans le milieu cosmique ambiant n'apparaît que dans les organismes
complexes et élevés. Dans les êtres inférieurs réduits à un
organisme élémentaire, tels que les infusoires, il n'y a pas
d'indépendance réelle. Ces êtres ne manifestent les propriétés
vitales dont ils sont doués que sous l'influence de l'humidité, de
la lumière, de la chaleur extérieure, et dès, qu'une ou plusieurs
de ces conditions viennent à manquer, la manifestation vitale
cesse, parce que le phénomène physico-chimique qui lui est
parallèle s'arrête. Dans les végétaux, les phénomènes de la vie
sont également liés pour leurs manifestations aux conditions de
chaleur, d'humidité et de lumière du milieu ambiant. De même
encore pour les animaux à sang froid; les phénomènes de la vie
s'engourdissent ou s'activent suivant les mêmes conditions. Or,
ces influences qui provoquent, accélèrent ou ralentissent les
manifestations vitales chez les êtres vivants, sont exactement les
mêmes que celles qui provoquent, accélèrent ou ralentissent les
manifestations des phénomènes physico-chimiques dans les corps
bruts. De sorte qu'au lieu de voir, à l'exemple des vitalistes,
une sorte d'opposition et d'incompatibilité entre les conditions
des manifestations vitales et les conditions des manifestations
physico-chimiques, il faut, au contraire, constater entre ces deux
ordres de phénomènes un parallélisme complet et une relation
directe et nécessaire. C'est seulement chez les animaux à sang
chaud, qu'il paraît y avoir indépendance entre les conditions de
l'organisme et celles du milieu ambiant; chez ces animaux, en
effet, la manifestation des phénomènes vitaux ne subit plus les
alternatives et les variations qu'éprouvent les conditions
cosmiques, et il semble qu'une force intérieure vienne lutter
contre ces influences et maintenir malgré elles l'équilibre des
fonctions vitales. Mais au fond il n'en est rien, et cela tient
simplement à ce que, par suite d'un mécanisme protecteur plus
complet que nous aurons à étudier, le milieu intérieur de l'animal
à sang chaud se met plus difficilement en équilibre avec le milieu
cosmique extérieur. Les influences extérieures n'amènent,
conséquemment, des modifications et des perturbations dans
l'intensité des fonctions de l'organisme, qu'autant que le système
protecteur du milieu organique devient insuffisant dans des
conditions données.


§ III. -- Les phénomènes physiologiques des organismes supérieurs
se passent dans des milieux organiques intérieurs perfectionnés et
doués de propriétés physico-chimiques constantes.


Il est très-important, pour bien comprendre l'application de
l'expérimentation aux êtres vivants, d'être parfaitement fixé sur
les notions que nous développons en ce moment. Quand on examine un
organisme vivant supérieur, c'est-à-dire complexe, et qu'on le
voit accomplir ses différentes fonctions dans le milieu cosmique
général et commun à tous les phénomènes de la nature, il semble,
jusqu'à un certain point, indépendant dans ce milieu. Mais cette
apparence tient simplement à ce que nous nous faisons illusion sur
la simplicité des phénomènes de la vie. Les phénomènes extérieurs
que nous apercevons dans cet être vivant sont au fond très-
complexes, ils sont la résultante d'une foule de propriétés
intimes d'éléments organiques dont les manifestations sont liées
aux conditions physico-chimiques de milieux internes dans lesquels
ils sont plongés. Nous supprimons, dans nos explications, le
milieu interne, pour ne voir que le milieu extérieur qui est sous
nos yeux. Mais l'explication réelle des phénomènes de la vie
repose sur l'étude et sur la connaissance des particules les plus
ténues et les plus déliées qui constituent les éléments organiques
du corps. Cette idée, émise en biologie depuis longtemps par de
grands physiologistes, paraît de plus en plus vraie à mesure que
la science de l'organisation des êtres vivants fait plus de
progrès. Ce qu'il faut savoir en outre, c'est que ces particules
intimes de l'organisme ne manifestent leur activité vitale que par
une relation physico-chimique nécessaire avec des milieux intimes
que nous devons également étudier et connaître. Autrement, si nous
nous bornons à l'examen des phénomènes d'ensemble visibles à
l'extérieur, nous pourrons croire faussement qu'il y a dans l'être
vivant une force propre qui viole les lois physico-chimiques du
milieu cosmique général, de même qu'un ignorant pourrait croire
que, dans une machine qui monte dans les airs ou qui court sur la
terre, il y a une force spéciale qui viole les lois de la
gravitation. Or l'organisme vivant n'est qu'une machine admirable
douée des propriétés les plus merveilleuses et mise en activité à
l'aide des mécanismes les plus complexes et les plus délicats. Il
n'y a pas des forces en opposition et en lutte les unes avec les
autres; dans la nature il ne saurait y avoir qu'arrangement et
dérangement, qu'harmonie et désharmonie.

Dans l'expérimentation sur les corps bruts, il n'y a à tenir
compte que d'un seul milieu, c'est le milieu cosmique extérieur:
tandis que chez les êtres vivants élevés, il y a au moins deux
milieux à considérer: le milieu extérieur ou extra-organique et le
milieu intérieur ou intra-organique. Chaque année, je développe
dans mon cours de physiologie à la Faculté des sciences ces idées
nouvelles sur les milieux organiques, idées que je considère comme
la base de la physiologie générale; elles sont nécessairement
aussi la base de la pathologie générale, et ces mêmes notions nous
guideront dans l'application de l'expérimentation aux êtres
vivants. Car, ainsi que je l'ai déjà dit ailleurs, la complexité
due à l'existence d'un milieu organique intérieur est la seule
raison des grandes difficultés que nous rencontrons dans la
détermination expérimentale des phénomènes de la vie et dans
l'application des moyens capables de les modifier[19].

Le physicien et le chimiste qui expérimentent sur les corps
inertes, n'ayant à considérer que le milieu extérieur, peuvent, à
l'aide du thermomètre, du baromètre et de tous les instruments qui
constatent et mesurent les propriétés de ce milieu extérieur, se
placer toujours dans des conditions identiques. Pour le
physiologiste, ces instruments ne suffisent plus, et d'ailleurs,
c'est dans le milieu intérieur qu'il devrait les faire agir. En
effet c'est le milieu intérieur des êtres vivants qui est toujours
en rapport immédiat avec les manifestations vitales, normales ou
pathologiques des éléments organiques. À mesure qu'on s'élève dans
l'échelle des êtres vivants, l'organisation se complique, les
éléments organiques deviennent plus délicats et ont besoin d'un
milieu intérieur plus perfectionné. Tous les liquides circulant,
la liqueur du sang et les fluides intra-organiques constituent en
réalité ce milieu intérieur.

Chez tous les êtres vivants le milieu intérieur, qui est un
véritable produit de l'organisme, conserve des rapports
nécessaires d'échanges et d'équilibres avec le milieu cosmique
extérieur; mais, à mesure que l'organisme devient plus parfait, le
milieu organique se spécialise et s'isole en quelque sorte de plus
en plus du milieu ambiant. Chez les végétaux et chez les animaux à
sang froid, ainsi que nous l'avons dit, cet isolement est moins
complet que chez les animaux à sang chaud; chez ces derniers le
liquide sanguin possède une température et une constitution à peu
près fixe et semblable. Mais ces conditions diverses ne sauraient
établir une différence de nature entre les divers êtres vivants;
elles ne constituent que des perfectionnements dans les mécanismes
isolateurs et protecteurs des milieux. Les manifestations vitales
des animaux ne varient que parce que les conditions physico-
chimiques de leurs milieux internes varient; c'est ainsi qu'un
mammifère dont le sang a été refroidi, soit par l'hibernation
naturelle, soit par certaines lésions du système nerveux, se
rapproche complètement, par les propriétés de ses tissus, d'un
animal à sang froid proprement dit.

En résumé, on peut, d'après ce qui précède, se faire une idée de
la complexité énorme des phénomènes de la vie et des difficultés
presque insurmontables que leur détermination exacte présente au
physiologiste, quand il est obligé de porter l'expérimentation
dans ces milieux intérieurs ou organiques. Toutefois, ces
obstacles ne nous épouvanteront pas si nous sommes bien convaincus
que nous marchons dans la bonne voie. En effet, il y a un
déterminisme absolu dans tout phénomène vital; dès lors il y a une
science biologique, et, par conséquent, toutes les études
auxquelles nous nous livrons ne seront point inutiles. La
physiologie générale est la science biologique fondamentale vers
laquelle toutes les autres convergent. Son problème consiste à
déterminer la condition élémentaire des phénomènes de la vie. La
pathologie et la thérapeutique reposent également sur cette base
commune. C'est par l'activité normale des éléments organiques que
la vie se manifeste à l'état de santé; c'est par la manifestation
anormale des mêmes éléments que se caractérisent les maladies, et
enfin c'est par l'intermédiaire du milieu organique modifié au
moyen de certaines substances toxiques ou médicamenteuses que la
thérapeutique peut agir sur les éléments organiques. Pour arriver
à résoudre ces divers problèmes, il faut en quelque sorte
décomposer successivement l'organisme, comme on démonte une
machine pour en reconnaître et en étudier tous les rouages; ce qui
veut dire, qu'avant d'arriver à l'expérimentation sur les
éléments, il faut expérimenter d'abord sur les appareils et sur
les organes. Il faut donc recourir à une étude analytique
successive des phénomènes de la vie en faisant usage de la même
méthode expérimentale qui sert au physicien et au chimiste pour
analyser les phénomènes des corps bruts. Les difficultés qui
résultent de la complexité des phénomènes des corps vivants, se
présentent uniquement dans l'application de l'expérimentation; car
au fond le but et les principes de la méthode restent toujours
exactement les mêmes.


§ IV. -- Le but de l'expérimentation est le même dans l'étude des
phénomènes des corps vivants et dans l'étude des phénomènes des
corps bruts.


Si le physicien et le physiologiste se distinguent en ce que l'un
s'occupe des phénomènes qui se passent dans la matière brute, et
l'autre des phénomènes qui s'accomplissent dans la matière
vivante, ils ne diffèrent cependant pas, quant au but qu'ils
veulent atteindre. En effet, l'un et l'autre se proposent pour but
commun de remonter à la cause prochaine des phénomènes qu'ils
étudient. Or, ce que nous appelons la cause prochaine d'un
phénomène n'est rien autre chose que la condition physique et
matérielle de son existence ou de sa manifestation. Le but de la
méthode expérimentale ou le terme de toute recherche scientifique
est donc identique pour les corps vivants et pour les corps bruts;
il consiste à trouver les relations qui rattachent un phénomène
quelconque à sa cause prochaine, ou autrement dit, à déterminer
les conditions nécessaires à la manifestation de ce phénomène. En
effet, quant l'expérimentateur est parvenu à connaître les
conditions d'existence d'un phénomène, il en est en quelque sorte
le maître; il peut prédire sa marche et sa manifestation, la
favoriser ou l'empêcher à volonté. Dès lors le but de
l'expérimentateur est atteint; il a, par la science, étendu sa
puissance sur un phénomène naturel.

Nous définirons donc la physiologie: La science qui a pour objet
d'étudier les phénomènes des êtres vivants et de déterminer les
conditions matérielles de leur manifestation. C'est par la méthode
analytique ou expérimentale seule que nous pouvons arriver à cette
détermination des conditions des phénomènes, aussi bien dans les
corps vivants que dans les corps bruts; car nous raisonnons de
même pour expérimenter dans toutes les sciences.

Pour l'expérimentateur physiologiste, il ne saurait y avoir ni
spiritualisme ni matérialisme. Ces mots appartiennent à une
philosophie naturelle qui a vieilli, ils tomberont en désuétude
par le progrès même de la science. Nous ne connaîtrons jamais ni
l'esprit ni la matière, et, si c'était ici le lieu, je montrerais
facilement que d'un côté comme de l'autre on arrive bientôt à des
négations scientifiques, d'où il résulte que toutes les
considérations de cette espèce sont oiseuses et inutiles. Il n'y a
pour nous que des phénomènes à étudier, les conditions matérielles
de leurs manifestations à connaître, et les lois de ces
manifestations à déterminer.

Les causes premières ne sont point du domaine scientifique et
elles nous échapperont à jamais aussi bien dans les sciences des
corps vivants que dans les sciences des corps bruts. La méthode
expérimentale détourne nécessairement de la recherche chimérique
du principe vital; il n'y a pas plus de force vitale que de force
minérale, ou, si l'on veut, l'une existe tout autant que l'autre.
Le mot force que nous employons n'est qu'une abstraction dont nous
nous servons pour la commodité du langage. Pour le mécanicien la
force est le rapport d'un mouvement à sa cause. Pour le physicien,
le chimiste et le physiologiste, c'est au fond de même. L'essence
des choses devant nous rester toujours ignorée, nous ne pouvons
connaître que les relations de ces choses, et les phénomènes ne
sont que des résultats de ces relations. Les propriétés des corps
vivants ne se manifestent à nous que par des rapports de
réciprocité organique. Une glande salivaire, par exemple, n'existe
que parce qu'elle est en rapport avec le système digestif, et que
parce que ses éléments histologiques sont dans certains rapports
entre eux et avec le sang; supprimez toutes ces relations en
isolant par la pensée les éléments de l'organe les uns des autres,
la glande salivaire n'existe plus.

La loi nous donne le rapport numérique de l'effet à sa cause, et
c'est là le but auquel s'arrête la science. Lorsqu'on possède la
loi d'un phénomène, on connaît donc non-seulement le déterminisme
absolu des conditions de son existence, mais on a encore les
rapports qui sont relatifs à toutes ses variations, de sorte qu'on
peut prédire les modifications de ce phénomène dans toutes les
circonstances données.

Comme corollaire de ce qui précède, nous ajouterons que le
physiologiste ou le médecin ne doivent pas s'imaginer qu'ils ont à
rechercher la cause de la vie ou l'essence des maladies. Ce serait
perdre complètement son temps à poursuivre un fantôme. Il n'y a
aucune réalité objective dans les mots vie, mort, santé, maladie.
Ce sont des expressions littéraires dont nous nous servons parce
qu'elles représentent à notre esprit l'apparence de certains
phénomènes. Nous devons imiter en cela les physiciens et dire
comme Newton, à propos de l'attraction: «Les corps tombent d'après
un mouvement accéléré dont on connaît la loi: voilà le fait, voilà
le réel. Mais la cause première qui fait tomber ces corps est
absolument inconnue. On peut dire, pour se représenter le
phénomène à l'esprit, que les corps tombent comme s'il y avait une
force d'attraction qui les sollicite vers le centre de la terre,
quasi esset attractio. Mais la force d'attraction n'existe pas, ou
on ne la voit pas, ce n'est qu'un mot pour abréger le discours.»
De même quand un physiologiste invoque la force vitale ou la vie,
il ne la voit pas, il ne fait que prononcer un mot; le phénomène
vital seul existe avec ses conditions matérielles et c'est là la
seule chose qu'il puisse étudier et connaître.

En résumé, le but de la science est partout identique: connaître
les conditions matérielles des phénomènes. Mais si ce but est le
même dans les sciences physico-chimiques et dans les sciences
biologiques, il est beaucoup plus difficile à atteindre dans les
dernières, à cause de la mobilité et de la complexité des
phénomènes qu'on y rencontre.


§ V. -- Il y a un déterminisme absolu dans les conditions
d'existence des phénomènes naturels, aussi bien dans les corps
vivants que dans les corps bruts.


Il faut admettre comme un axiome expérimental que chez les êtres
vivants aussi bien que dans les corps bruts les conditions
d'existence de tout phénomène sont déterminées d'une manière
absolue. Ce qui veut dire en d'autres termes que la condition d'un
phénomène une fois connue et remplie, le phénomène doit se
reproduire toujours et nécessairement, à la volonté de
l'expérimentateur. La négation de cette proposition ne serait rien
autre chose que la négation de la science même. En effet, la
science n'étant que le déterminé et le déterminable, on doit
forcément admettre comme axiome que dans des conditions
identiques, tout phénomène est identique et qu'aussitôt que les
conditions ne sont plus les mêmes, le phénomène cesse d'être
identique. Ce principe est absolu, aussi bien dans les phénomènes
des corps bruts que dans ceux des êtres vivants, et l'influence de
la vie, quelle que soit l'idée qu'on s'en fasse, ne saurait rien y
changer. Ainsi que nous l'avons dit, ce qu'on appelle la force
vitale est une cause première analogue à toutes les autres, en ce
sens qu'elle nous est parfaitement inconnue. Que l'on admette ou
non que cette force diffère essentiellement de celles qui
président aux manifestations des phénomènes des corps bruts, peu
importe, il faut néanmoins qu'il y ait déterminisme dans les
phénomènes vitaux qu'elle régit; car sans cela ce serait une force
aveugle et sans loi, ce qui est impossible. De là il résulte que
les phénomènes de la vie n'ont leurs lois spéciales, que parce
qu'il y a un déterminisme rigoureux dans les diverses
circonstances qui constituent leurs conditions d'existence ou qui
provoquent leurs manifestations; ce qui est la même chose. Or
c'est à l'aide de l'expérimentation seule, ainsi que nous l'avons
souvent répété, que nous pouvons arriver, dans les phénomènes des
corps vivants, comme dans ceux des corps bruts à la connaissance
des conditions qui règlent ces phénomènes et nous permettent
ensuite de les maîtriser.

Tout ce qui précède pourra paraître élémentaire aux hommes qui
cultivent les sciences physico-chimiques. Mais parmi les
naturalistes et surtout parmi les médecins, on trouve des hommes
qui, au nom de ce qu'ils appellent le vitalisme, émettent sur le
sujet qui nous occupe les idées les plus erronées. Ils pensent que
l'étude des phénomènes de la matière vivante ne saurait avoir
aucun rapport avec l'étude des phénomènes de la matière brute. Ils
considèrent la vie comme une influence mystérieuse et surnaturelle
qui agit arbitrairement en s'affranchissant de tout déterminisme,
et ils taxent de matérialistes tous ceux qui font des efforts pour
ramener les phénomènes vitaux à des conditions organiques et
physico-chimiques déterminées. Ce sont là des idées fausses qu'il
n'est pas facile d'extirper une fois qu'elles ont pris droit de
domicile dans un esprit; les progrès seuls de la science les
feront disparaître. Mais les idées vitalistes prises dans le sens
que nous venons d'indiquer ne sont rien d'autre qu'une sorte de
superstition médicale, une croyance au surnaturel. Or, dans la
médecine la croyance aux causes occultes qu'on appelle vitalisme
ou autrement, favorise l'ignorance et enfante une sorte de
charlatanisme involontaire, c'est-à-dire la croyance à une science
infuse et indéterminable. Le sentiment du déterminisme absolu des
phénomènes de la vie, mène au contraire à la science réelle et
nous donne une modestie qui résulte de la conscience de notre peu
de connaissance et des difficultés de la science. C'est ce
sentiment qui, à son tour, nous excite à travailler pour nous
instruire, et c'est en définitive à lui seul que la science doit
tous ses progrès.

Je serais d'accord avec les vitalistes s'ils voulaient simplement
reconnaître que les êtres vivants présentent des phénomènes qui ne
se retrouvent pas dans la nature brute, et qui, par conséquent,
leur sont spéciaux. J'admets en effet que les manifestations
vitales ne sauraient être élucidées par les seuls phénomènes
physico-chimiques connus dans la matière brute. (Je m'expliquerai
plus loin au sujet du rôle des sciences physico-chimiques en
biologie, mais je veux seulement dire ici que, si les phénomènes
vitaux ont une complexité et une apparence différente de ceux des
corps bruts, ils n'offrent cette différence qu'en vertu de
conditions déterminées ou déterminables qui leur sont propres.
Donc, si les sciences vitales doivent différer des autres par
leurs explications et par leurs lois spéciales, elles ne s'en
distinguent pas par la méthode scientifique. La biologie doit
prendre aux sciences physico-chimiques la méthode expérimentale,
mais garder ses phénomènes spéciaux et ses lois propres.)

Dans les corps vivants comme dans les corps bruts les lois sont
immuables, et les phénomènes que ces lois régissent sont liés à
leurs conditions d'existence par un déterminisme nécessaire et
absolu. J'emploie ici le mot déterminisme comme plus convenable
que le mot fatalisme dont on se sert quelquefois pour exprimer la
même idée. Le déterminisme dans les conditions des phénomènes de
la vie doit être un des axiomes du médecin expérimentateur. S'il
est bien pénétré de la vérité de ce principe, il exclura de ses
explications toute intervention du surnaturel; il aura une foi
inébranlable dans l'idée que des lois fixes régissent la science
biologique, et il aura en même temps un criterium sûr pour juger
les apparences souvent variables et contradictoires des phénomènes
vitaux. En effet, partant de ce principe qu'il y a des lois
immuables, l'expérimentateur sera convaincu que jamais les
phénomènes ne peuvent se contredire s'ils sont observés dans les
mêmes conditions, et il saura que, s'ils montrent des variations,
cela tient nécessairement à l'intervention ou à l'interférence
d'autres conditions qui masquent ou modifient ces phénomènes. Dès
lors il y aura lieu de chercher à connaître les conditions de ces
variations; car il ne saurait y avoir d'effet sans cause. Le
déterminisme devient ainsi la base de tout progrès et de toute
critique scientifique. Si, en répétant une expérience, on trouve
des résultats discordants ou même contradictoires, on ne devra
jamais admettre des exceptions ni des contradictions réelles, ce
qui serait antiscientifique; on conclura uniquement et
nécessairement à des différences de conditions dans les
phénomènes, qu'on puisse ou qu'on ne puisse pas les expliquer
actuellement.

Je dis que le mot exception est antiscientifique; en effet, dès
que les lois sont connues, il ne saurait y avoir d'exception, et
cette expression, comme tant d'autres, ne sert qu'à nous permettre
de parler de choses dont nous ignorons le déterminisme. On entend
tous les jours les médecins employer les mots: le plus
ordinairement, le plus souvent, généralement, ou bien s'exprimer
numériquement, en disant, par exemple, huit fois sur dix, les
choses arrivent ainsi; j'ai entendu de vieux praticiens dire que
les mots toujours et jamais doivent être rayés de la médecine. Je
ne blâme pas ces restrictions ni l'emploi de ces locutions si on
les emploie comme des approximations empiriques relatives à
l'apparition de phénomènes dont nous ignorons encore plus ou moins
les conditions exactes d'existence. Mais certains médecins
semblent raisonner comme si les exceptions étaient nécessaires;
ils paraissent croire qu'il existe une force vitale qui peut
arbitrairement empêcher que les choses se passent toujours
identiquement; de sorte que les exceptions seraient des
conséquences de l'action même de cette force vitale mystérieuse.
Or il ne saurait en être ainsi; ce qu'on appelle actuellement
exception est simplement un phénomène dont une ou plusieurs
conditions sont inconnues, et si les conditions des phénomènes
dont on parle étaient connues et déterminées, il n'y aurait plus
d'exceptions, pas plus en médecine que dans toute autre science.
Autrefois on pouvait dire, par exemple, que tantôt on guérissait
la gale, tantôt on ne la guérissait pas; mais aujourd'hui qu'on
s'adresse à la cause déterminée de cette maladie, on la guérit
toujours. Autrefois on pouvait dire que la lésion des nerfs
amenait une paralysie tantôt du sentiment, tantôt du mouvement,
mais aujourd'hui on sait que la section des racines antérieures
rachidiennes ne paralyse que les mouvements; c'est constamment et
toujours que cette paralysie motrice a lieu parce que sa condition
a été exactement déterminée par l'expérimentateur.

La certitude du déterminisme des phénomènes, avons-nous dit, doit
également servir de base à la critique expérimentale, soit qu'on
en fasse usage pour soi-même, soit qu'on l'applique aux autres. En
effet, un phénomène se manifestant toujours de même, si les
conditions sont semblables, le phénomène ne manque jamais si ces
conditions existent, de même qu'il n'apparaît pas si les
conditions manquent. Donc il peut arriver à un expérimentateur,
après avoir fait une expérience dans des conditions qu'il croyait
déterminées, de ne plus obtenir dans une nouvelle série de
recherches le résultat qui s'était montré dans sa première
observation; en répétant son expérience, après avoir pris de
nouvelles précautions, il pourra se faire encore qu'au lieu de
retrouver le résultat primitivement obtenu, il en rencontre un
autre tout différent. Que faire dans cette situation? Faudra-t-il
admettre que les faits sont indéterminables? Évidemment non,
puisque cela ne se peut. Il faudra simplement admettre que les
conditions de l'expérience qu'on croyait connues ne le sont pas.
Il y aura à mieux étudier, à rechercher et à préciser les
conditions expérimentales, car les faits ne sauraient être opposés
les uns aux autres; ils ne peuvent être qu'indéterminés. Les faits
ne s'excluant jamais, ils s'expliquent seulement par les
différences de conditions dans lesquelles ils sont nés. De sorte
qu'un expérimentateur ne peut jamais nier un fait qu'il a vu et
observé par la seule raison qu'il ne le retrouve plus. Nous
citerons dans la troisième partie de cette introduction des
exemples dans lesquels se trouvent mis en pratique les principes
de critique expérimentale que nous venons d'indiquer.


§ VI. -- Pour arriver au déterminisme des phénomènes dans les
sciences biologiques comme dans les sciences physico-chimiques, il
faut ramener les phénomènes à des conditions expérimentales
définies et aussi simples que possible.


Un phénomène naturel n'étant que l'expression de rapports ou de
relations, il faut au moins deux corps pour le manifester. De
sorte qu'il y aura toujours à considérer: 1° un corps qui réagit
ou qui manifeste le phénomène; 2° un autre corps qui agit et joue
relativement au premier le rôle d'un milieu. Il est impossible de
supposer un corps absolument isolé dans la nature; il n'aurait
plus de réalité, parce que, dans ce cas, aucune relation ne
viendrait manifester son existence.

Dans les relations phénoménales, telles que la nature nous les
offre, il règne toujours une complexité plus ou moins grande. Sous
ce rapport, la complexité des phénomènes minéraux est beaucoup
moins grande que celle des phénomènes vitaux: c'est pourquoi les
sciences qui étudient les corps bruts sont parvenues plus vite à
se constituer. Dans les corps vivants, les phénomènes sont d'une
complexité énorme, et de plus la mobilité des propriétés vitales
les rend beaucoup plus difficiles à saisir et à déterminer.

Les propriétés de la matière vivante ne peuvent être connues que
par leur rapport avec les propriétés de la matière brute; d'où il
résulte que les sciences biologiques doivent avoir pour base
nécessaire les sciences physico-chimiques auxquelles elles
empruntent leurs moyens d'analyse et leurs procédés
d'investigation. Telles sont les raisons nécessaires de
l'évolution subordonnée et arriérée des sciences qui s'occupent
des phénomènes de la vie. Mais si cette complexité des phénomènes
vitaux constitue de très-grands obstacles, cela ne doit cependant
pas nous épouvanter; car au fond, ainsi que nous l'avons déjà dit,
à moins de nier la possibilité d'une science biologique, les
principes de la science sont partout identiques. Nous sommes donc
assurés que nous marchons dans la bonne voie et que nous devons
parvenir avec le temps au résultat scientifique que nous
poursuivons, c'est-à-dire au déterminisme des phénomènes dans les
êtres vivants.

On ne peut arriver à connaître les conditions définies et
élémentaires des phénomènes que par une seule voie. C'est par
l'analyse expérimentale. Cette analyse décompose successivement
tous les phénomènes complexes en des phénomènes de plus en plus
simples jusqu'à leur réduction à deux seules conditions
élémentaires, si c'est possible. En effet, la science
expérimentale ne considère dans un phénomène que les seules
conditions définies qui sont nécessaires à sa production. Le
physicien cherche à se représenter ces conditions en quelque sorte
idéalement dans la mécanique et dans la physique mathématique. Le
chimiste analyse successivement la matière complexe, et en
parvenant ainsi, soit aux corps simples, soit aux corps définis
(principes immédiats ou espèces chimiques), il arrive aux
conditions élémentaires ou irréductibles des phénomènes. De même
le biologue doit analyser les organismes complexes et ramener les
phénomènes de la vie à des conditions irréductibles dans l'état
actuel de la science. La physiologie et la médecine expérimentale
n'ont pas d'autre but.

Le physiologiste et le médecin, aussi bien que le physicien et le
chimiste, quand ils se trouveront en face de questions complexes,
devront donc décomposer le problème total en des problèmes
partiels de plus en plus simples et de mieux en mieux définis. Ils
ramèneront ainsi les phénomènes à leurs conditions matérielles les
plus simples possible, et rendront ainsi l'application de la
méthode expérimentale plus facile et plus sûre. Toutes les
sciences analytiques décomposent afin de pouvoir mieux
expérimenter. C'est en suivant cette voie que les physiciens et
les chimistes ont fini par ramener les phénomènes en apparence les
plus complexes à des propriétés simples, se rattachant à des
espèces minérales bien définies. En suivant la même voie,
analytique, le physiologiste doit arriver à ramener toutes les
manifestations vitales d'un organisme complexe au jeu de certains
organes, et l'action de ceux-ci à des propriétés de tissus ou
d'éléments organiques bien définis. L'analyse expérimentale
anatomico-physiologique, qui remonte à Galien, n'a pas d'autre
raison, et c'est toujours le même problème que poursuit encore
aujourd'hui l'histologie, en approchant naturellement de plus en
plus du but.

Quoiqu'on puisse parvenir à décomposer les parties vivantes en
éléments chimiques ou corps simples, ce ne sont pourtant pas ces
corps élémentaires chimiques qui constituent les éléments du
physiologiste. Sous ce rapport, le biologue ressemble plus au
physicien qu'au chimiste, en ce sens qu'il cherche surtout à
déterminer les propriétés des corps en se préoccupant beaucoup
moins de leur composition élémentaire. Dans l'état actuel de la
science, il n'y aurait d'ailleurs aucun rapport possible à établir
entre les propriétés vitales des corps et leur constitution
chimique; car les tissus ou organes pourvus de propriétés les plus
diverses, se confondent parfois au point de vue de leur
composition chimique élémentaire. La chimie est surtout très-utile
au physiologiste, en lui fournissant les moyens de séparer et
d'étudier les principes immédiats, véritables produits organiques
qui jouent des rôles importants dans les phénomènes de la vie.

Les principes immédiats organiques, quoique bien définis dans
leurs propriétés, ne sont pas encore les éléments actifs des
phénomènes physiologiques; comme les matières minérales, ils ne
sont en quelque sorte que des éléments passifs de l'organisme. Les
vrais éléments actifs pour le physiologiste sont ce qu'on appelle
les éléments anatomiques ou histologiques. Ceux-ci, de même que
les principes immédiats organiques, ne sont pas simples
chimiquement, mais, considérés physiologiquement, ils sont aussi
réduits que possible, en ce sens qu'ils possèdent les propriétés
vitales les plus simples que nous connaissions, propriétés vitales
qui s'évanouissent quand on vient à détruire cette partie
élémentaire organisée. Du reste, toutes les idées que nous avons
sur ces éléments sont relatives à l'état actuel de nos
connaissances; car il est certain que ces éléments histologiques,
à l'état de cellules ou de fibres, sont encore complexes. C'est
pourquoi divers naturalistes n'ont pas voulu leur donner le nom
d'éléments, et ont proposé de les appeler organismes élémentaires.
Cette dénomination serait en effet plus convenable; on peut
parfaitement se représenter un organisme complexe comme constitué
par une foule d'organismes élémentaires distincts, qui s'unissent,
se soudent et se groupent de diverses manières pour donner
naissance d'abord aux différents tissus du corps, puis aux divers
organes; les appareils anatomiques ne sont eux-mêmes que des
assemblages d'organes qui offrent dans les êtres vivants des
combinaisons variées à l'infini. Quand on vient à analyser les
manifestations complexes d'un organisme, on doit donc décomposer
ces phénomènes complexes et les ramener à un certain nombre des
propriétés simples appartenant à des organismes élémentaires, et
ensuite, par la pensée, reconstituer synthétiquement l'organisme
total par les réunions et l'agencement de ces organismes
élémentaires, considérés d'abord isolément, puis dans leurs
rapports réciproques. Quand le physicien, le chimiste ou le
physiologiste sont arrivés, par une analyse expérimentale
successive, à déterminer l'élément irréductible des phénomènes
dans l'état actuel de leur science, le problème scientifique s'est
simplifié, mais sa nature n'a pas changé pour cela, et le savant
n'en est pas plus près d'une connaissance absolue de l'essence des
choses. Toutefois il a gagné ce qui lui importe véritablement
d'obtenir, à savoir: la connaissance des conditions d'existence
des phénomènes, et la détermination du rapport défini qui existe
entre le corps qui manifeste ses propriétés et la cause prochaine
de cette manifestation. L'objet de l'analyse dans les sciences
biologiques, comme dans les sciences physico-chimiques, est en
effet de déterminer et d'isoler autant que possible les conditions
de manifestation de chaque phénomène. Nous ne pouvons avoir
d'action sur les phénomènes de la nature qu'en reproduisant leurs
conditions naturelles d'existence, et nous agissons d'autant plus
facilement sur ces conditions, qu'elles ont été préalablement
mieux analysées et ramenées à un plus grand état de simplicité. La
science réelle n'existe donc qu'au moment où le phénomène est
exactement défini dans sa nature et rigoureusement déterminé dans
le rapport de ses conditions matérielles, c'est-à-dire quand sa
loi est connue. Avant cela, il n'y a que du tâtonnement et de
l'empirisme.


§ VII. Dans les corps vivants de même que dans les corps bruts,
les phénomènes ont toujours une double condition d'existence.


L'examen le plus superficiel de ce qui se passe autour de nous,
nous montre que tous les phénomènes naturels résultent de la
réaction des corps les uns sur les autres. Il y a toujours à
considérer le corps dans lequel se passe le phénomène, et les
circonstances extérieures ou le milieu qui détermine ou sollicite
le corps à manifester ses propriétés. La réunion de ces conditions
est indispensable pour la manifestation du phénomène. Si l'on
supprime le milieu, le phénomène disparaît, de même que si le
corps avait été enlevé. Les phénomènes de la vie, aussi bien que
les phénomènes des corps bruts, nous présentent cette double
condition d'existence. Nous avons d'une part l'organisme dans
lequel s'accomplissent les phénomènes vitaux, et d'autre part le
milieu cosmique dans lequel les corps vivants, comme les corps
bruts, trouvent les conditions indispensables pour la
manifestation de leurs phénomènes. Les conditions de la vie ne
sont ni dans l'organisme ni dans le milieu extérieur, mais dans
les deux à la fois. En effet, si l'on supprime ou si l'on altère
l'organisme, la vie cesse, quoique le milieu reste intact; si,
d'un autre côté, on enlève ou si l'on vicie le milieu, la vie
disparaît également, quoique l'organisme n'ait point été détruit.

Les phénomènes nous apparaissent ainsi comme des simples effets de
contact ou de relation d'un corps avec son milieu. En effet, si
par la pensée nous isolons un corps d'une manière absolue, nous
l'anéantissons par cela même, et si nous multiplions au contraire
ses rapports avec le milieu extérieur, nous multiplions ses
propriétés. Les phénomènes sont donc des relations de corps
déterminées; nous concevons toujours ces relations comme résultant
de forces extérieures à la matière, parce que nous ne pouvons pas
les localiser dans un seul corps d'une manière absolue. Pour le
physicien, l'attraction universelle n'est qu'une idée abstraite;
la manifestation de cette force exige la présence de deux corps;
s'il n'y a qu'un corps, nous ne concevons plus l'attraction.
L'électricité est, par exemple, le résultat de l'action du cuivre
et du zinc dans certaines conditions chimiques; mais si l'on
supprime la relation de ces corps, l'électricité étant une
abstraction et n'existant pas par elle-même, cesse de se
manifester. De même la vie est le résultat du contact de
l'organisme et du milieu; nous ne pouvons pas la comprendre avec
l'organisme seul, pas plus qu'avec le milieu seul. C'est donc
également une abstraction, c'est-à-dire une force qui nous
apparaît comme étant en dehors de la matière.

Mais, quelle que soit la manière dont l'esprit conçoive les forces
de la nature, cela ne peut modifier en aucune façon la conduite de
l'expérimentateur. Pour lui, le problème se réduit uniquement à
déterminer les circonstances matérielles dans lesquelles le
phénomène apparaît. Puis, ces conditions étant connues, il peut,
en les réalisant ou non, maîtriser le phénomène, c'est-à-dire le
faire apparaître ou disparaître suivant sa volonté. C'est ainsi
que le physicien et le chimiste exercent leur puissance sur les
corps bruts; c'est ainsi que le physiologiste pourra avoir un
empire sur les phénomènes vitaux. Toutefois les corps vivants
paraissent de prime abord se soustraire à l'action de
l'expérimentateur. Nous voyons les organismes supérieurs
manifester uniformément leurs phénomènes vitaux, malgré la
variabilité des circonstances cosmiques ambiantes, et d'un autre
côté nous voyons la vie s'éteindre dans un organisme au bout d'un
certain temps, sans que nous puissions trouver dans le milieu
extérieur les raisons de cette extinction. Mais nous avons déjà
dit qu'il y a là une illusion qui est le résultat d'une analyse
incomplète et superficielle des conditions des phénomènes vitaux.
La science antique n'a pu concevoir que le milieu extérieur; mais
il faut, pour fonder la science biologique expérimentale,
concevoir de plus un milieu intérieur. Je crois avoir le premier
exprimé clairement cette idée et avoir insisté sur elle pour faire
mieux comprendre l'application de l'expérimentation aux êtres
vivants. D'un autre côté, le milieu extérieur s'absorbant dans le
milieu intérieur, la connaissance de ce dernier nous apprend
toutes les influences du premier. Ce n'est qu'en passant dans le
milieu intérieur que les influences du milieu extérieur peuvent
nous atteindre, d'où il résulte que la connaissance du milieu
extérieur ne nous apprend pas les actions qui prennent naissance
dans le milieu intérieur et qui lui sont propres. Le milieu
cosmique général est commun aux corps vivants et aux corps bruts;
mais le milieu intérieur créé par l'organisme est spécial à chaque
être vivant. Or, c'est là le vrai milieu physiologique, c'est
celui que le physiologiste et le médecin doivent étudier et
connaître, parce que c'est par son intermédiaire qu'ils pourront
agir sur les éléments histologiques qui sont les seuls agents
effectifs des phénomènes de la vie. Néanmoins, ces éléments,
quoique profondément situés, communiquent avec l'extérieur; ils
vivent toujours dans les conditions du milieu extérieur
perfectionnés et régularisés par le jeu de l'organisme.
L'organisme n'est qu'une machine vivante construite de telle
façon, qu'il y a, d'une part, une communication libre du milieu
extérieur avec le milieu intérieur organique, et, d'autre part,
qu'il y a des fonctions protectrices des éléments organiques pour
mettre les matériaux de la vie en réserve et entretenir sans
interruption l'humidité, la chaleur et les autres conditions
indispensables à l'activité vitale. La maladie et la mort ne sont
qu'une dislocation ou une perturbation de ce mécanisme qui règle
l'arrivée des excitants vitaux au contact des éléments organiques.
L'atmosphère extérieure viciée, les poisons liquides ou gazeux,
n'amènent la mort qu'à la condition que les substances nuisibles
soient portées dans le milieu intérieur, en contact avec les
éléments organiques. En un mot, les phénomènes vitaux ne sont que
les résultats du contact des éléments organiques du corps avec le
milieu intérieur physiologique; c'est là le pivot de toute la
médecine expérimentale. En arrivant à connaître quelles sont, dans
ce milieu intérieur, les conditions normales et anormales de
manifestation de l'activité vitale des éléments organiques, le
physiologiste et le médecin se rendront maîtres des phénomènes de
la vie; car, sauf la complexité des conditions, les phénomènes de
manifestation vitale sont, comme les phénomènes physico-chimiques,
l'effet d'un contact d'un corps qui agit, et du milieu dans lequel
il agit.

En résumé, l'étude de la vie comprend deux choses: 1° étude des
propriétés des éléments organisés; 2° étude du milieu organique,
c'est-à-dire étude des conditions que doit remplir ce milieu pour
laisser manifester les activités vitales. La physiologie, la
pathologie et la thérapeutique, reposent sur cette double
connaissance; hors de là, il n'y a pas de science médicale ni de
thérapeutique véritablement scientifique et efficace.


§ VIII. -- Dans les sciences biologiques comme dans les sciences
physico-chimiques, le déterminisme est possible, parce que, dans
les corps vivants comme dans les corps bruts, la matière ne peut
avoir aucune spontanéité.


Il y a lieu de distinguer dans les organismes vivants complexes
trois espèces de corps définis: 1° des corps chimiquement simples;
2° des principes immédiats organiques et inorganiques; 3° des
éléments anatomiques organisés. Sur les 70 corps simples environ
que la chimie connaît aujourd'hui, 16 seulement entrent dans la
composition de l'organisme le plus complexe qui est celui de
l'homme. Mais ces 16 corps simples sont à l'état de combinaison
entre eux, pour constituer les diverses substances liquides,
solides ou gazeuses de l'économie; l'oxygène et l'azote cependant
sont simplement dissous dans les liquides organiques et paraissent
fonctionner dans l'être vivant sous la forme de corps simple. Les
principes immédiats inorganiques (sels terreux, phosphates,
chlorures, sulfates, etc.) entrent comme éléments constitutifs
essentiels dans la composition des corps vivants, mais ils sont
pris au monde extérieur directement et tout formés. Les principes
immédiats organiques sont également des éléments constitutifs du
corps vivant, mais ils ne sont point empruntés au monde extérieur;
ils sont formés par l'organisme animal ou végétal; tels sont
l'amidon, le sucre, la graisse, l'albumine, etc., etc. Ces
principes immédiats extraits du corps, conservent leurs
propriétés, parce qu'ils ne sont point vivants; ce sont des
produits organiques, mais non organisés. Les éléments anatomiques
sont les seules parties organisées et vivantes. Ces parties sont
irritables et manifestent, sous l'influence d'excitants divers,
des propriétés qui caractérisent exclusivement les êtres vivants.
Ces parties vivent et se nourrissent, et la nutrition engendre et
conserve leurs propriétés, ce qui fait qu'elles ne peuvent être
séparées de l'organisme sans perdre plus ou moins rapidement leur
vitalité.

Quoique bien différents les uns des autres sous le rapport de
leurs fonctions dans l'organisme, ces trois ordres de corps sont
tous capables de donner des réactions physico-chimiques sous
l'influence des excitants extérieurs, chaleur, lumière,
électricité; mais les parties vivantes ont, en outre, la faculté
d'être irritables, c'est-à-dire de réagir sous l'influence de
certains excitants d'une façon spéciale qui caractérise les tissus
vivants: telles sont la contraction musculaire, la transmission
nerveuse, la sécrétion glandulaire, etc. Mais, quelles que soient
les variétés que présentent ces trois ordres de phénomènes; que la
nature de la réaction, soit de l'ordre physico-chimique ou vital,
elle n'a jamais rien de spontané, le phénomène est toujours le
résultat de l'influence exercée sur le corps réagissant par un
excitant physico-chimique qui lui est extérieur.

Chaque élément défini minéral, organique ou organisé, est
autonome, ce qui veut dire qu'il possède des propriétés
caractéristiques et qu'il manifeste des actions indépendantes.
Toutefois chacun de ces corps est inerte, c'est-à-dire qu'il n'est
pas capable de se donner le mouvement par lui-même; il lui faut
toujours, pour cela, entrer en relation avec un autre corps et en
recevoir l'excitation. Ainsi, dans le milieu cosmique, tout corps
minéral est très-stable, et il ne changera d'état qu'autant que
les circonstances dans lesquelles il se trouve viendront à être
modifiées assez profondément, soit naturellement, soit par suite
de l'intervention expérimentale. Dans le milieu organique, les
principes immédiats créés par les animaux et par les végétaux sont
beaucoup plus altérables et moins stables, mais encore ils sont
inertes et ne manifesteront leurs propriétés qu'autant qu'ils
seront influencés par des agents placés eu dehors d'eux. Enfin,
les éléments anatomiques eux-mêmes, qui sont les principes les
plus altérables et les plus instables, sont encore inertes, c'est-
à-dire qu'ils n'entreront jamais en activité vitale, si quelque
influence étrangère ne les y sollicite. Une fibre musculaire, par
exemple, possède la propriété vitale qui lui est spéciale de se
contracter, mais cette fibre vivante est inerte, en ce sens que,
si rien ne change dans ses conditions environnantes ou
intérieures, elle n'entrera pas en fonction et ne se contractera
pas. Il faut nécessairement, pour que cette fibre musculaire se
contracte, qu'il y ait un changement produit en elle par son
entrée en relation avec une excitation qui lui est extérieure, et
qui peut provenir soit du sang, soit d'un nerf. On peut en dire
autant de tous les éléments histologiques, des éléments nerveux,
des éléments glandulaires, des éléments sanguins, etc. Les divers
éléments vivants jouent ainsi le rôle d'excitants les uns par
rapport aux autres, et les manifestations fonctionnelles de
l'organisme ne sont que l'expression de leurs relations
harmoniques et réciproques. Les éléments histologiques réagissent
soit séparément, soit les uns avec les autres, au moyen de
propriétés vitales qui sont elles-mêmes en rapports nécessaires
avec les conditions physico-chimiques environnantes, et cette
relation est tellement intime, que l'on peut dire que l'intensité
des phénomènes physico-chimiques qui se passent dans un être
vivant, peuvent servir à mesurer l'intensité de ses phénomènes
vitaux. Il ne faut donc pas, ainsi que nous l'avons déjà dit,
établir un antagonisme entre les phénomènes vitaux et les
phénomènes physico-chimiques, mais bien au contraire, constater un
parallélisme complet et nécessaire entre ces deux ordres de
phénomènes. En résumé, la matière vivante, pas plus que la matière
brute, ne peut se donner l'activité et le mouvement par elle-même.
Tout changement dans la matière suppose l'intervention d'une
relation nouvelle, c'est-à-dire d'une condition ou d'une influence
extérieure. Or le rôle du savant est de chercher à définir et à
déterminer pour chaque phénomène les conditions matérielles qui
produisent sa manifestation. Ces conditions étant connues,
l'expérimentateur devient maître du phénomène, en ce sens qu'il
peut à son gré donner ou enlever le mouvement à la matière.

Ce que nous venons de dire est aussi absolu pour les phénomènes
des corps vivants que pour les phénomènes des corps bruts.
Seulement, quand il s'agit des organismes élevés et complexes, ce
n'est point dans les rapports de l'organisme total avec le milieu
cosmique général que le physiologiste et le médecin doivent
étudier les excitants des phénomènes vitaux, mais bien dans les
conditions organiques du milieu intérieur. En effet, considérées
dans le milieu général cosmique, les fonctions du corps de l'homme
et des animaux supérieurs nous paraissent libres et indépendantes
des conditions physico-chimiques de ce milieu, parce que c'est
dans un milieu liquide organique intérieur que se trouvent leurs
véritables excitants. Ce que nous voyons extérieurement n'est que
le résultat des excitations physico-chimiques du milieu intérieur;
c'est là que le physiologiste doit établir le déterminisme réel
des fonctions vitales.

Les machines vivantes sont donc créés et construites de telle
façon, qu'en se perfectionnant, elles deviennent de plus en plus
libres dans le milieu cosmique général. Mais il n'en existe pas
moins toujours le déterminisme le plus absolu dans leur milieu
interne, qui, par suite de ce même perfectionnement organique
s'est isolé de plus en plus du milieu cosmique extérieur. La
machine vivante entretient son mouvement parce que le mécanisme
interne de l'organisme répare, par des actions et par des forces
sans cesse renaissantes, les pertes qu'entraîne l'exercice des
fonctions. Les machines que l'intelligence de l'homme crée,
quoique infiniment plus grossières, ne sont pas autrement
construites. Une machine à vapeur possède une activité
indépendante des conditions physico-chimiques extérieures puisque
par le froid, le chaud, le sec et l'humide, la machine continue à
fonctionner. Mais pour le physicien qui descend dans le milieu
intérieur de la machine, il trouve que cette indépendance n'est
qu'apparente, et que le mouvement de chaque rouage intérieur est
déterminé par des conditions physiques absolues, et dont il
connaît la loi. De même pour le physiologiste, s'il peut descendre
dans le milieu intérieur de la machine vivante, il y trouve un
déterminisme absolu qui doit devenir pour lui la base réelle de la
science des corps vivants.


§ IX. -- La limite de nos connaissances est la même dans les
phénomènes des corps vivants et dans les phénomènes des corps
bruts.


La nature de notre esprit nous porte à chercher l'essence ou le
pourquoi des choses. En cela nous visons plus loin que le but
qu'il nous est donné d'atteindre; car l'expérience nous apprend
bientôt que nous ne pouvons pas aller au delà du comment, c'est-à-
dire au delà de la cause prochaine ou des conditions d'existence
des phénomènes. Sous ce rapport, les limites de notre connaissance
sont, dans les sciences biologiques, les mêmes que dans les
sciences physico-chimiques.

Lorsque, par une analyse successive, nous avons trouvé la cause
prochaine d'un phénomène en déterminant les conditions et les
circonstances simples dans lesquelles il se manifeste, nous avons
atteint le but scientifique que nous ne pouvons dépasser. Quand
nous savons que l'eau et toutes ses propriétés résultent de la
combinaison de l'oxygène et de l'hydrogène, dans certaines
proportions, nous savons tout ce que nous pouvons savoir à ce
sujet, et cela répond au comment, et non au pourquoi des choses.
Nous savons comment on peut faire de l'eau; mais pourquoi la
combinaison d'un volume d'oxygène et de deux volumes d'hydrogène
forme-t-elle de l'eau? Nous n'en savons rien. En médecine, il
serait également absurde de s'occuper de la question du pourquoi,
et cependant les médecins la posent souvent. C'est probablement
pour se moquer de cette tendance, qui résulte de l'absence du
sentiment de la limite de nos connaissances que Molière a mis dans
la bouche de son candidat docteur à qui l'on demandait pourquoi
l'opium fait dormir, la réponse suivante: Quia est in eo virtus
dormitiva, cujus est natura sensus assoupire. Cette réponse paraît
plaisante ou absurde; elle est cependant la seule qu'on pourrait
faire. De même que si l'on voulait répondre à cette question:
Pourquoi l'hydrogène, en se combinant à l'oxygène, forme-t-il de
l'eau? on serait obligé de dire: Parce qu'il y a dans l'hydrogène
une propriété capable d'engendrer de l'eau. C'est donc seulement
la question du pourquoi qui est absurde, puisqu'elle entraîne
nécessairement une réponse naïve ou ridicule. Il vaut donc mieux
reconnaître que nous ne savons pas, et que c'est là que se place
la limite de notre connaissance.

Si, en physiologie, nous prouvons, par exemple, que l'oxyde de
carbone tue en s'unissant plus énergiquement que l'oxygène à la
matière du globule du sang, nous savons tout ce que nous pouvons
savoir sur la cause de la mort. L'expérience nous apprend qu'un
rouage de la vie manque; l'oxygène ne peut plus entrer dans
l'organisme, parce qu'il ne peut pas déplacer l'oxyde de carbone
de son union avec le globule. Mais pourquoi l'oxyde de carbone a-
t-il plus d'affinité pour le globule de sang que l'oxygène?
Pourquoi l'entrée de l'oxygène dans l'organisme est-elle
nécessaire à la vie? C'est là la limite de notre connaissance dans
l'état actuel de nos connaissances; et en supposant même que nous
parvenions à pousser plus loin l'analyse expérimentale, nous
arrivons à une cause sourde à laquelle nous serons obligés de nous
arrêter sans avoir la raison première des choses.

Nous ajouterons de plus, que le déterminisme relatif d'un
phénomène étant établi, notre but scientifique est atteint.
L'analyse expérimentale des conditions du phénomène, poussée plus
loin, nous fournit de nouvelles connaissances, mais ne nous
apprend plus rien, en réalité, sur la nature du phénomène
primitivement déterminé. La condition d'existence d'un phénomène
ne saurait nous rien apprendre sur sa nature. Quand nous savons
que le contact physique et chimique du sang avec les éléments
nerveux cérébraux est nécessaire pour produire les phénomènes
intellectuels, cela nous indique les conditions, mais cela ne peut
rien nous apprendre sur la nature première de l'intelligence. De
même, quand nous savons que le frottement et les actions chimiques
produisent l'électricité, cela nous indique des conditions, mais
cela ne nous apprend rien sur la nature première de l'électricité.

Il faut donc cesser, suivant moi, d'établir entre les phénomènes
des corps vivants et les phénomènes des corps bruts, une
différence fondée sur ce que l'on peut connaître la nature des
premiers, et que l'on doit ignorer celle des seconds. Ce qui est
vrai, c'est que la nature ou l'essence même de tous les
phénomènes, qu'ils soient vitaux ou minéraux, nous restera
toujours inconnue. L'essence du phénomène minéral le plus simple
est aussi totalement ignorée aujourd'hui du chimiste ou du
physicien que l'est pour le physiologiste l'essence des phénomènes
intellectuels ou d'un autre phénomène vital quelconque. Cela se
conçoit d'ailleurs; la connaissance de la nature intime ou de
l'absolu, dans le phénomène le plus simple, exigerait la
connaissance de tout l'univers; car il est évident qu'un phénomène
de l'univers est un rayonnement quelconque de cet univers, dans
l'harmonie duquel il entre pour sa part. La vérité absolue, dans
les corps vivants, serait encore plus difficile à atteindre, car,
outre qu'elle supposerait la connaissance de tout l'univers
extérieur au corps vivant, elle exigerait aussi la connaissance
complète de l'organisme qui forme lui-même, ainsi qu'on l'a dit
depuis longtemps, un petit monde (microcosme) dans le grand
univers (macrocosme). La connaissance absolue ne saurait donc rien
laisser en dehors d'elle, et ce serait à la condition de tout
savoir qu'il pourrait être donné à l'homme de l'atteindre. L'homme
se conduit comme s'il devait parvenir à cette connaissance
absolue, et le pourquoi incessant qu'il adresse à la nature en est
la preuve. C'est en effet cet espoir constamment déçu, constamment
renaissant, qui soutient et soutiendra toujours les générations
successives dans leur ardeur passionnée à rechercher la vérité.

Notre sentiment nous porte à croire, dès l'abord, que la vérité
absolue doit être de notre domaine; mais l'étude nous enlève peu à
peu de ces prétentions chimériques. La science a précisément le
privilège de nous apprendre ce que nous ignorons, en substituant
la raison et l'expérience au sentiment, et en nous montrant
clairement la limite de notre connaissance actuelle. Mais, par une
merveilleuse compensation, à mesure que la science rabaisse ainsi
notre orgueil, elle augmente notre puissance. Le savant, qui a
poussé l'analyse expérimentale jusqu'au déterminisme relatif d'un
phénomène, voit sans doute clairement qu'il ignore ce phénomène
dans sa cause première, mais il en est devenu maître; l'instrument
qui agit lui est inconnu, mais il peut s'en servir. Cela est vrai
dans toutes les sciences expérimentales, où nous ne pouvons
atteindre que des vérités relatives ou partielles, et connaître
les phénomènes seulement dans leurs conditions d'existence. Mais
cette connaissance nous suffit pour étendre notre puissance sur la
nature. Nous pouvons produire ou empêcher l'apparition des
phénomènes, quoique nous en ignorions l'essence, par cela seul que
nous pouvons régler leurs conditions physico-chimiques. Nous
ignorons l'essence du feu, de l'électricité, de la lumière, et
cependant nous en réglons les phénomènes à notre profit. Nous
ignorons complètement l'essence même de la vie, mais nous n'en
réglerons pas moins les phénomènes vitaux dès que nous connaîtrons
suffisamment leurs conditions d'existence. Seulement dans les
corps vivants ces conditions sont beaucoup plus complexes et plus
délicates à saisir que dans les corps bruts; c'est là toute la
différence.

En résumé, si notre sentiment pose toujours la question du
pourquoi, notre raison nous montre que la question du comment est
seule à notre portée; pour le moment, c'est donc la question du
comment qui seule intéresse le savant et l'expérimentateur. Si
nous ne pouvons savoir pourquoi l'opium et ses alcaloïdes font
dormir, nous pourrons connaître le mécanisme de ce sommeil et
savoir comment l'opium ou ses principes font dormir; car le
sommeil n'a lieu que parce que la substance active va se mettre en
contact avec certains éléments organiques qu'elle modifie. La
connaissance de ces modifications nous donnera le moyen de
produire le sommeil ou de l'empêcher, et nous pourrons agir sur le
phénomène et le régler à notre gré.

Dans les connaissances que nous pouvons acquérir nous devons
distinguer deux ordres de notions: les unes répondant à la cause
des phénomènes, et les autres aux moyens de les produire. Nous
entendons par cause d'un phénomène la condition constante et
déterminée de son existence; c'est ce que nous appelons le
déterminisme relatif ou le comment des choses, c'est-à-dire la
cause prochaine ou déterminante. Les moyens d'obtenir les
phénomènes sont les procédés variés à l'aide desquels on peut
arriver à mettre en activité cette cause déterminante unique qui
réalise le phénomène. La cause nécessaire de la formation de l'eau
est la combinaison de deux volumes d'hydrogène et d'un volume
d'oxygène; c'est la cause unique qui doit toujours déterminer le
phénomène. Il nous serait impossible de concevoir de l'eau sans
cette condition essentielle. Les conditions accessoires ou les
procédés pour la formation de l'eau peuvent être très-divers;
seulement, tous ces procédés arriveront au même résultat:
combinaison de l'oxygène et de l'hydrogène dans des proportions
invariables. Choisissons un autre exemple. Je suppose que l'on
veuille transformer de la fécule en glycose; on aura une foule de
moyens ou de procédés pour cela, mais il y aura toujours au fond
une cause identique, et un déterminisme unique engendrera le
phénomène. Cette cause, c'est la fixation d'un équivalent d'eau de
plus sur la substance pour opérer la transformation. Seulement, on
pourra réaliser cette hydratation dans une foule de conditions et
par une foule de moyens: à l'aide de l'eau acidulée, à l'aide de
la chaleur, à l'aide de la diastase animale ou végétale, mais tous
ces procédés arriveront finalement à une condition unique, qui est
l'hydratation de la fécule. Le déterminisme, c'est-à-dire la cause
d'un phénomène est donc unique, quoique les moyens pour le faire
apparaître puissent être multiples et en apparence très-divers.
Cette distinction est très-importante à établir, surtout en
médecine, où il règne, à ce sujet, la plus grande confusion,
précisément parce que les médecins reconnaissent une multitude de
causes pour une même maladie. Il suffit, pour se convaincre de ce
que j'avance, d'ouvrir le premier venu des traités de pathologie.
Mais toutes les circonstances que l'on énumère ainsi ne sont point
des causes; ce sont tout au plus des moyens ou des procédés à
l'aide desquels la maladie peut se produire. Mais la cause réelle
efficiente d'une maladie doit être constante et déterminée, c'est-
à-dire unique; autrement ce serait nier la science en médecine.
Les causes déterminantes sont, il est vrai, beaucoup plus
difficiles à reconnaître et à déterminer dans les phénomènes des
êtres vivants; mais elles existent cependant, malgré la diversité
apparente des moyens employés. C'est ainsi que dans certaines
actions toxiques, nous voyons des poisons divers amener une cause
identique et un déterminisme unique pour la mort des éléments
histologiques, soit, par exemple, la coagulation de la substance
musculaire. De même, les circonstances variées qui produisent une
même maladie doivent répondre toutes à une action pathogénique,
unique et déterminée. En un mot, le déterminisme, qui veut
l'identité d'effet liée à l'identité de cause, est un axiome
scientifique qui ne saurait être violé pas plus dans les sciences
de la vie que dans les sciences des corps bruts.


§ X. -- Dans les sciences des corps vivants comme dans celles des
corps bruts, l'expérimentateur ne crée rien; il ne fait qu'obéir
aux lois de la nature.


Nous ne connaissons les phénomènes de la nature que par leur
relation avec les causes qui les produisent. Or, la loi des
phénomènes n'est rien autre chose que cette relation établie
numériquement, de manière à faire prévoir le rapport de la cause à
l'effet dans tous les cas donnés. C'est ce rapport établi par
l'observation, qui permet à l'astronome de prédire les phénomènes
célestes; c'est encore ce même rapport, établi par l'observation
et par l'expérience, qui permet au physicien, au chimiste, au
physiologiste, non-seulement de prédire les phénomènes de la
nature, mais encore de les modifier à son gré et à coup sûr,
pourvu qu'il ne sorte pas des rapports que l'expérience lui a
indiqués, c'est-à-dire de la loi. Ceci veut dire, en d'autres
termes, que nous ne pouvons gouverner les phénomènes de la nature
qu'en nous soumettant aux lois qui les régissent.

L'observateur ne peut qu'observer les phénomènes naturels;
l'expérimentateur ne peut que les modifier, il ne lui est pas
donné de les créer ni de les anéantir absolument, parce qu'il ne
peut pas changer les lois de la nature. Nous avons souvent répété
que l'expérimentateur n'agit pas sur les phénomènes eux-mêmes,
mais seulement sur les conditions physico-chimiques qui sont
nécessaires à leurs manifestations. Les phénomènes ne sont que
l'expression même du rapport de ces conditions; d'où il résulte,
que les conditions étant semblables, le rapport sera constant et
le phénomène identique, et que les conditions venant à changer, le
rapport sera autre et le phénomène différent. En un mot, pour
faire apparaître un phénomène nouveau, l'expérimentateur ne fait
que réaliser des conditions nouvelles, mais il ne crée rien, ni
comme force ni comme matière. À la fin du siècle dernier, la
science a proclamé une grande vérité, à savoir, qu'en fait de
matière rien ne se perd ni rien ne se crée dans la nature; tous
les corps dont les propriétés varient sans cesse sous nos yeux ne
sont que des transmutations d'agrégation de matières équivalentes
en poids. Dans ces derniers temps, la science a proclamé une
seconde vérité dont elle poursuit encore la démonstration et qui
est en quelque sorte le complément de la première, à savoir, qu'en
fait de forces, rien ne se perd ni rien ne se crée dans la nature;
d'où il suit que toutes les formes des phénomènes de l'univers,
variées à l'infini, ne sont que des transformations équivalentes
de forces les unes dans les autres. Je me réserve de traiter
ailleurs la question de savoir s'il y a des différences qui
séparent les forces des corps vivants de celles des corps bruts;
qu'il me suffise de dire pour le moment que les deux vérités qui
précèdent sont universelles et qu'elles embrassent les phénomènes
des corps vivants aussi bien que ceux des corps bruts.

Tous les phénomènes, de quelque ordre qu'ils soient, existent
virtuellement dans les lois immuables de la nature, et ils ne se
manifestent que lorsque leurs conditions d'existence sont
réalisées. Les corps et les êtres qui sont à la surface de notre
terre expriment le rapport harmonieux des conditions cosmiques de
notre planète et de notre atmosphère avec les êtres et les
phénomènes dont elles permettent l'existence. D'autres conditions
cosmiques feraient nécessairement apparaître un autre monde dans
lequel se manifesteraient tous les phénomènes qui y
rencontreraient leurs conditions d'existence, et dans lequel
disparaîtraient tous ceux qui ne pourraient s'y développer. Mais,
quelles que soient les variétés de phénomènes infinis que nous
concevions sur la terre, en nous plaçant par la pensée dans toutes
les conditions cosmiques que notre imagination peut enfanter, nous
sommes toujours obligés d'admettre que tout cela se passera
d'après les lois de la physique, de la chimie et de la
physiologie, qui existent à notre insu de toute éternité, et que
dans tout ce qui arriverait il n'y aurait rien de créé ni en force
ni en matière: qu'il y aurait seulement production de rapports
différents et par suite création d'êtres et de phénomènes
nouveaux.

Quand un chimiste fait apparaître un corps nouveau dans la nature,
il ne saurait se flatter d'avoir créé les lois qui l'ont fait
naître; il n'a fait que réaliser les conditions qu'exigeait la loi
créatrice pour se manifester. Il en est de même pour les corps
organisés. Un chimiste et un physiologiste ne pourraient faire
apparaître des êtres vivants nouveaux dans leurs expériences qu'en
obéissant à des lois de la nature, qu'ils ne sauraient en aucune
façon modifier.

Il n'est pas donné à l'homme de pouvoir modifier les phénomènes
cosmiques de l'univers entier ni même ceux de la terre; mais la
science qu'il acquiert lui permet cependant de faire varier et de
modifier les conditions des phénomènes qui sont à sa portée.
L'homme a déjà gagné ainsi sur la nature minérale une puissance
qui se révèle avec éclat dans les applications des sciences
modernes, bien qu'elle paraisse n'être encore qu'à son aurore. La
science expérimentale appliquée aux corps vivants doit avoir
également pour résultat de modifier les phénomènes de la vie en
agissant uniquement sur les conditions de ces phénomènes. Mais ici
les difficultés se multiplient à raison de la délicatesse des
conditions des phénomènes vitaux, de la complexité et de la
solidarité de toutes les parties qui se groupent pour constituer
un être organisé. C'est ce qui fait que probablement jamais
l'homme ne pourra agir aussi facilement sur les espèces animales
ou végétales que sur les espèces minérales. Sa puissance restera
plus bornée dans les êtres vivants, et d'autant plus qu'ils
constitueront des organismes plus élevés, c'est-à-dire plus
compliqués. Néanmoins les entraves qui arrêtent la puissance du
physiologiste ne résident point dans la nature même des phénomènes
de la vie, mais seulement dans leur complexité. Le physiologiste
commencera d'abord par atteindre les phénomènes des végétaux et
ceux des animaux qui sont en relation plus facile avec le milieu
cosmique extérieur. L'homme et les animaux élevés paraissent au
premier abord devoir échapper à son action modificatrice, parce
qu'ils semblent s'affranchir de l'influence directe de ce milieu
extérieur. Mais nous savons que les phénomènes vitaux chez
l'homme, ainsi que chez les animaux qui s'en rapprochent, sont
liés aux conditions physico-chimiques d'un milieu organique
intérieur. C'est ce milieu intérieur qu'il nous faudra d'abord
chercher à connaître, parce que c'est lui qui doit devenir le
champ d'action réel de la physiologie et de la médecine
expérimentale.



CHAPITRE II
CONSIDÉRATIONS EXPÉRIMENTALES SPÉCIALES AUX ÊTRES VIVANTS.



§ I. -- Dans l'organisme des êtres vivants, il y a à considérer un
ensemble harmonique des phénomènes.


Jusqu'à présent nous avons développé des considérations
expérimentales qui s'appliquaient aux corps vivants comme aux
corps bruts; la différence pour les corps vivants résidait
seulement dans une complexité beaucoup plus grande des phénomènes,
ce qui rendait l'analyse expérimentale et le déterminisme des
conditions incomparablement plus difficiles. Mais il existe dans
les manifestations des corps vivants une solidarité de phénomènes
toute spéciale sur laquelle nous devons appeler l'attention de
l'expérimentateur; car, si ce point de vue physiologique était
négligé dans l'étude des fonctions de la vie, on serait conduit,
même en expérimentant bien, aux idées les plus fausses et aux
conséquences les plus erronées.

Nous avons vu dans le chapitre précédent que le but de la méthode
expérimentale est d'atteindre au déterminisme des phénomènes, de
quelque nature qu'ils soient, vitaux ou minéraux. Nous savons de
plus que ce que nous appelons déterminisme d'un phénomène ne
signifie rien autre chose que la cause déterminante ou la cause
prochaine qui détermine l'apparition des phénomènes. On obtient
nécessairement ainsi les conditions d'existence des phénomènes sur
lesquelles l'expérimentateur doit agir pour faire varier les
phénomènes. Nous regardons donc comme équivalentes les diverses
expressions qui précèdent, et le mot déterminisme les résume
toutes.

Il est très-vrai, comme nous l'avons dit, que la vie n'introduit
absolument aucune différence dans la méthode scientifique
expérimentale qui doit être appliquée à l'étude des phénomènes
physiologiques et que, sous ce rapport, les sciences
physiologiques et les sciences physico-chimiques reposent
exactement sur les mêmes principes d'investigation. Mais cependant
il faut reconnaître que le déterminisme dans les phénomènes de la
vie est non-seulement un déterminisme très-complexe, mais que
c'est en même temps un déterminisme qui est harmoniquement
hiérarchisé. De telle sorte que les phénomènes physiologiques
complexes sont constitués par une série de phénomènes plus simples
qui se déterminent les uns les autres en s'associant ou se
combinant pour un but final commun. Or l'objet essentiel pour le
physiologiste est de déterminer les conditions élémentaires des
phénomènes physiologiques et de saisir leur subordination
naturelle, afin d'en comprendre et d'en suivre ensuite les
diverses combinaisons dans le mécanisme si varié des organismes
des animaux. L'emblème antique qui représente la vie par un cercle
formé par un serpent qui se mord la queue donne une image assez
juste des choses. En effet, dans les organismes complexes,
l'organisme de la vie forme bien un cercle fermé, mais un cercle
qui a une tête et une queue, en ce sens que tous les phénomènes
vitaux n'ont pas la même importance quoiqu'ils se fassent suite
dans l'accomplissement du circulus vital. Ainsi les organes
musculaires et nerveux entretiennent l'activité des organes qui
préparent le sang; mais le sang à son tour nourrit les organes qui
le produisent. Il y a là une solidarité organique ou sociale qui
entretient une sorte de mouvement perpétuel jusqu'à ce que le
dérangement ou la cessation d'action d'un élément vital nécessaire
ait rompu l'équilibre ou amené un trouble ou un arrêt dans le jeu
de la machine animale. Le problème du médecin expérimentateur
consiste donc à trouver le déterminisme simple d'un dérangement
organique, c'est-à-dire à saisir le phénomène initial qui amène
tous les autres à sa suite par un déterminisme complexe, mais
aussi nécessaire dans sa condition que l'a été le déterminisme
initial. Ce déterminisme initial sera comme le fil d'Ariane qui
dirigera l'expérimentateur dans le labyrinthe obscur des
phénomènes physiologiques et pathologiques, et qui lui permettra
d'en comprendre les mécanismes variés, mais toujours reliés par
des déterminismes absolus. Nous verrons, par des exemples
rapportés plus loin, comment une dislocation de l'organisme ou un
dérangement des plus complexes en apparence peut être ramené à un
déterminisme simple initial qui provoque ensuite des déterminismes
plus complexes. Tel est le cas de l'empoisonnement par l'oxyde de
carbone (voy. IIIe partie). J'ai consacré tout mon enseignement de
cette année au Collège de France à l'étude du curare, non pour
faire l'histoire de cette substance par elle-même, mais parce que
cette étude nous montre comment un déterminisme unique des plus
simples, tel que la lésion d'une extrémité nerveuse motrice,
retentit successivement sur tous les autres éléments vitaux pour
amener des déterminismes secondaires qui vont en se compliquant de
plus en plus jusqu'à la mort. J'ai voulu établir ainsi
expérimentalement l'existence de ces déterminismes intra-
organiques sur lesquels je reviendrai plus tard, parce que je
considère leur étude comme la véritable base de la pathologie et
de la thérapeutique scientifique.

Le physiologiste et le médecin ne doivent donc jamais oublier que
l'être vivant forme un organisme et une individualité. Le
physicien et le chimiste, ne pouvant se placer en dehors de
l'univers, étudient les corps et les phénomènes isolément pour
eux-mêmes, sans être obligés de les rapporter nécessairement à
l'ensemble de la nature. Mais le physiologiste, se trouvant au
contraire placé en dehors de l'organisme animal dont il voit
l'ensemble, doit tenir compte de l'harmonie de cet ensemble en
même temps qu'il cherche à pénétrer dans son intérieur pour
comprendre le mécanisme de chacune de ces parties. De là il
résulte que le physicien et le chimiste peuvent repousser toute
idée de causes finales dans les faits qu'ils observent; tandis que
le physiologiste est porté à admettre une finalité harmonique et
préétablie dans le corps organisé dont toutes les actions
partielles sont solidaires et génératrices les unes des autres. Il
faut donc bien savoir que, si l'on décompose l'organisme vivant en
isolant ses diverses parties, ce n'est que pour la facilité de
l'analyse expérimentale, et non point pour les concevoir
séparément. En effet, quand on veut donner à une propriété
physiologique sa valeur et sa véritable signification, il faut
toujours la rapporter à l'ensemble et ne tirer de conclusion
définitive que relativement à ses effets dans cet ensemble. C'est
sans doute pour avoir senti cette solidarité nécessaire de toutes
les parties d'un organisme, que Cuvier a dit que l'expérimentation
n'était pas applicable aux êtres vivants, parce qu'elle séparait
des parties organisées qui devaient rester réunies. C'est dans le
même sens que d'autres physiologistes ou médecins dits vitalistes
ont proscrit ou proscrivent encore l'expérimentation en médecine.
Ces vues, qui ont un côté juste, sont néanmoins restées fausses
dans leurs conclusions générales et elles ont nui considérablement
à l'avancement de la science. Il est juste de dire, sans doute,
que les parties constituantes de l'organisme sont inséparables
physiologiquement les unes des autres, et que toutes concourent à
un résultat vital commun; mais on ne saurait conclure de là qu'il
ne faut pas analyser la machine vivante comme on analyse une
machine brute dont toutes les parties ont également un rôle à
remplir dans un ensemble. Nous devons, autant que nous le pouvons,
à l'aide des analyses expérimentales, transporter les actes
physiologiques en dehors de l'organisme; cet isolement nous permet
de voir et de mieux saisir les conditions intimes des phénomènes,
afin de les poursuivre ensuite dans l'organisme pour interpréter
leur rôle vital. C'est ainsi que nous instituons les digestions et
les fécondations artificielles pour mieux connaître les digestions
et les fécondations naturelles. Nous pouvons encore, à raison des
autonomies organiques, séparer les tissus vivants et les placer,
au moyen de la circulation artificielle ou autrement, dans des
conditions où nous pouvons mieux étudier leurs propriétés. On
isole parfois un organe en détruisant par des anesthésiques les
réactions du consensus général; on arrive au même résultat en
divisant les nerfs qui se rendent à une partie, tout en conservant
les vaisseaux sanguins. À l'aide de l'expérimentation analytique,
j'ai pu transformer en quelque sorte des animaux à sang chaud en
animaux à sang froid pour mieux étudier les propriétés de leurs
éléments histologiques; j'ai réussi à empoisonner des glandes
séparément ou à les faire fonctionner à l'aide de leurs nerfs
divisés d'une manière tout à fait indépendante de l'organisme.
Dans ce dernier cas, on peut avoir à volonté la glande
successivement à l'état de repos absolu ou dans un état de
fonction exagérée; les deux extrêmes du phénomène étant connus, on
saisit ensuite facilement tous les intermédiaires, et l'on
comprend alors comment une fonction toute chimique peut être
réglée par le système nerveux, de manière à fournir les liquides
organiques dans des conditions toujours identiques. Nous ne nous
étendrons pas davantage sur ces indications d'analyse
expérimentale; nous nous résumerons en disant, que proscrire
l'analyse des organismes, au moyen de l'expérience, c'est arrêter
la science et nier la méthode expérimentale; mais que, d'un autre
côté, pratiquer l'analyse physiologique en perdant de vue l'unité
harmonique de l'organisme, c'est méconnaître la science vitale et
lui enlever tout son caractère.

Il faudra donc toujours, après avoir pratiqué l'analyse des
phénomènes, refaire la synthèse physiologique, afin de voir
l'action réunie de toutes les parties que l'on avait isolées. À
propos de ce mot synthèse physiologique, il importe que nous
développions notre pensée. Il est admis en général que la synthèse
reconstitue ce que l'analyse avait séparé, et qu'à ce titre la
synthèse vérifie l'analyse dont elle n'est que la contre-épreuve
ou le complément nécessaire. Cette définition est absolument vraie
pour les analyses et les synthèses de la matière. En chimie, la
synthèse donne poids pour poids le même corps composé de matières
identiques, unies dans les mêmes proportions; mais quand il s'agit
de faire l'analyse et la synthèse des propriétés des corps, c'est-
à-dire la synthèse des phénomènes, cela devient beaucoup plus
difficile. En effet, les propriétés des corps ne résultent pas
seulement de la nature et des proportions de la matière, mais
encore de l'arrangement de cette même matière. En outre, il
arrive, comme on sait, que les propriétés qui apparaissent ou
disparaissent dans la synthèse et dans l'analyse, ne peuvent pas
être considérées comme une simple addition ou une pure
soustraction des propriétés des corps composants. C'est ainsi, par
exemple, que les propriétés de l'oxygène et de l'hydrogène ne nous
rendent pas compte de propriétés de l'eau qui résulte cependant de
leur combinaison.

Je ne veux pas examiner ces questions ardues, mais cependant
fondamentales, des propriétés relatives des corps composés ou
composants; elles trouveront mieux leur place ailleurs. Je
rappellerai seulement ici que les phénomènes ne sont que
l'expression des relations des corps, d'où il résulte qu'en
dissociant les parties d'un tout, on doit faire cesser des
phénomènes par cela seul qu'on détruit des relations. Il en
résulte encore qu'en physiologie, l'analyse qui nous apprend les
propriétés des parties organisées élémentaires isolées ne nous
donnerait cependant jamais qu'une synthèse idéale très-incomplète;
de même que la connaissance de l'homme isolé ne nous apporterait
pas la connaissance de toutes les institutions qui résultent de
son association et qui ne peuvent se manifester que par la vie
sociale. En un mot, quand on réunit des éléments physiologiques,
on voit apparaître des propriétés qui n'étaient pas appréciables
dans ces éléments séparés. Il faut donc toujours procéder
expérimentalement dans la synthèse vitale, parce que des
phénomènes tout à fait spéciaux peuvent être le résultat de
l'union ou de l'association de plus en plus complexe des éléments
organisés. Tout cela prouve que ces éléments, quoique distincts et
autonomes, ne jouent pas pour cela le rôle de simples associés, et
que leur union exprime plus que l'addition de leurs propriétés
séparées. Je suis persuadé que les obstacles qui entourent l'étude
expérimentale de phénomènes psychologiques sont en grande partie
dus à des difficultés de cet ordre; car, malgré leur nature
merveilleuse et la délicatesse de leurs manifestations, il est
impossible, selon moi, de ne pas faire rentrer les phénomènes
cérébraux, comme tous les autres phénomènes des corps vivants,
dans les lois d'un déterminisme scientifique.

Le physiologiste et le médecin doivent donc toujours considérer en
même temps les organismes dans leur ensemble et dans leurs
détails, sans jamais perdre de vue les conditions spéciales de
tous les phénomènes particuliers dont la résultante constitue
l'individu. Toutefois les faits particuliers ne sont jamais
scientifiques: la généralisation seule peut constituer la science.
Mais il y a là un double écueil à éviter; car si l'excès des
particularités est antiscientifique, l'excès des généralités crée
une science idéale qui n'a plus de lien avec la réalité. Cet
écueil, qui est minime pour le naturaliste contemplatif, devient
très-grand pour le médecin qui doit surtout rechercher les vérités
objectives et pratiques. Il faut admirer sans doute ces vastes
horizons entrevus par le génie des Goethe, Oken, Carus, Geoffroy
Saint-Hilaire, Darwin, dans lesquels une conception générale nous
montre tous les êtres vivants comme étant l'expression de types
qui se transforment sans cesse dans l'évolution des organismes et
des espèces, et dans lesquels chaque être vivant disparaît
individuellement comme un reflet de l'ensemble auquel il
appartient. En médecine, on peut aussi s'élever aux généralités
les plus abstraites, soit que, se plaçant au point de vue du
naturaliste, on regarde les maladies comme des espèces morbides
qu'il s'agit de définir et de classer nosologiquement, soit que,
partant du point de vue physiologique, on considère que la maladie
n'existe pas en ce sens qu'elle ne serait qu'un cas particulier de
l'état physiologique. Sans doute toutes ces vues sont des clartés
qui nous dirigent et nous sont utiles. Mais si l'on se livrait
exclusivement à cette contemplation hypothétique, on tournerait
bientôt le dos à la réalité; et ce serait, suivant moi, mal
comprendre la vraie philosophie scientifique que d'établir une
sorte d'opposition ou d'exclusion entre la pratique qui exige la
connaissance des particularités et les généralisations précédentes
qui tendent à confondre tout dans tout. En effet, le médecin n'est
point le médecin des êtres vivants en général, pas même le médecin
du genre humain, mais bien le médecin de l'individu humain, et de
plus le médecin d'un individu dans certaines conditions morbides
qui lui sont spéciales et qui constituent ce que l'on a appelé son
idiosyncrasie. D'où il semblerait résulter que la médecine, à
rencontre des autres sciences, doive se constituer en
particularisant de plus en plus. Cette opinion serait une erreur;
il n'y a là que des apparences, car pour toutes les sciences,
c'est la généralisation qui conduit à la loi des phénomènes et au
vrai but scientifique. Seulement, il faut savoir que toutes les
généralisations morphologiques auxquelles nous avons fait allusion
plus haut, et qui servent de point d'appui au naturaliste, sont
trop superficielles et dès lors insuffisantes pour le
physiologiste et pour le médecin. Le naturaliste, le physiologiste
et le médecin ont en vue des problèmes tout différents, ce qui
fait que leurs recherches ne marchent point parallèlement et qu'on
ne peut pas, par exemple, établir une échelle physiologique
exactement superposée à l'échelle zoologique. Le physiologiste et
le médecin descendent dans le problème biologique beaucoup plus
profondément que le zoologiste; le physiologiste considère les
conditions générales d'existence des phénomènes de la vie ainsi
que les diverses modifications que ces conditions peuvent subir.
Mais le médecin ne se contente pas de savoir que tous les
phénomènes vitaux ont des conditions identiques chez tous les
êtres vivants, il faut qu'il aille encore plus loin dans l'étude
des détails de ces conditions chez chaque individu considéré dans
des circonstances morbides données. Ce ne sera donc qu'après être
descendus aussi profondément que possible dans l'intimité des
phénomènes vitaux à l'état normal et à l'état pathologique, que le
physiologiste et le médecin pourront remonter à des généralités
lumineuses et fécondes.

La vie a son essence primitive dans la force de développement
organique, force qui constituait la nature médicatrice
d'Hippocrate et l'archeus faber de van Helmont. Mais, quelle que
soit l'idée que l'on ait de la nature de cette force, elle se
manifeste toujours concurremment et parallèlement avec des
conditions physico-chimiques propres aux phénomènes vitaux. C'est
donc par l'étude des particularités physico-chimiques que le
médecin comprendra les individualités comme des cas spéciaux
contenus dans la loi générale, et retrouvera là, comme partout,
une généralisation harmonique de la variété dans l'unité. Mais le
médecin traitant la variété, il doit toujours chercher à la
déterminer dans ses études et la comprendre dans ses
généralisations.

S'il fallait définir la vie d'un seul mot, qui, en exprimant bien
ma pensée, mît en relief le seul caractère qui, suivant moi,
distingue nettement la science biologique, je dirais: la vie,
c'est la création. En effet, l'organisme créé est une machine qui
fonctionne nécessairement en vertu des propriétés physico-
chimiques de ses éléments constituants. Nous distinguons
aujourd'hui trois ordres de propriétés manifestées dans les
phénomènes des êtres vivants: propriétés physiques, propriétés
chimiques et propriétés vitales. Cette dernière dénomination de
propriétés vitales n'est, elle-même, que provisoire; car nous
appelons vitales les propriétés organiques que nous n'avons pas
encore pu réduire à des considérations physico-chimiques; mais il
n'est pas douteux qu'on y arrivera un jour. De sorte que ce qui
caractérise la machine vivante, ce n'est pas la nature de ses
propriétés physico-chimiques, si complexes qu'elles soient, mais
bien la création de cette machine qui se développe sous nos yeux
dans les conditions qui lui sont propres et d'après une idée
définie qui exprime la nature de l'être vivant et l'essence même
de la vie.

Quand un poulet se développe dans un oeuf, ce n'est point la
formation du corps animal, en tant que groupement d'éléments
chimiques, qui caractérise essentiellement la force vitale. Ce
groupement ne se fait que par suite des lois qui régissent les
propriétés chimico-physiques de la matière; mais ce qui est
essentiellement du domaine de la vie et ce qui n'appartient ni à
la chimie, ni à la physique, ni à rien autre chose, c'est l'idée
directrice de cette évolution vitale. Dans tout germe vivant, il y
a une idée créatrice qui se développe et se manifeste par
l'organisation. Pendant toute sa durée, l'être vivant reste sous
l'influence de cette même force vitale créatrice, et la mort
arrive lorsqu'elle ne peut plus se réaliser. Ici, comme partout,
tout dérive de l'idée qui elle seule crée et dirige; les moyens de
manifestation physico-chimiques sont communs à tous les phénomènes
de la nature et restent confondus pêle-mêle, comme les caractères
de l'alphabet dans une boîte où une force va les chercher pour
exprimer les pensées ou les mécanismes les plus divers. C'est
toujours cette même idée vitale qui conserve l'être, en
reconstituant les parties vivantes désorganisées par l'exercice ou
détruites par les accidents et par les maladies; de sorte que
c'est aux conditions physico-chimiques de ce développement
primitif qu'il faudra toujours faire remonter les explications
vitales, soit à l'état normal, soit à l'état pathologique. Nous
verrons en effet que le physiologiste et le médecin ne peuvent
réellement agir que par l'intermédiaire de la physico-chimie
animale, c'est-à-dire par une physique et une chimie qui
s'accomplissent sur le terrain vital spécial où se développent, se
créent et s'entretiennent, d'après une idée définie et suivant des
déterminismes rigoureux, les conditions d'existence de tous les
phénomènes de l'organisme vivant.


§ II. -- De la pratique expérimentale sur les êtres vivants.


La méthode expérimentale et les principes de l'expérimentation
sont, ainsi que nous l'avons dit, identiques dans les phénomènes
des corps bruts et dans les phénomènes des corps vivants. Mais il
ne saurait en être de même de la pratique expérimentale, et il est
facile de concevoir que l'organisation spéciale des corps vivants
doive exiger, pour être analysés, des procédés d'une nature
particulière et nous présenter des difficultés sui generis.
Toutefois, les considérations et les préceptes spéciaux que nous
allons avoir à donner pour prémunir le physiologiste contre les
causes d'erreur de la pratique expérimentale, ne se rapportent
qu'à la délicatesse, à la mobilité et à la fugacité des propriétés
vitales, ainsi qu'à la complexité des phénomènes de la vie. Il ne
s'agit en effet pour le physiologiste que de décomposer la machine
vivante, afin d'étudier et de mesurer, à l'aide d'instruments et
de procédés empruntés à la physique et à la chimie, les divers
phénomènes vitaux dont il cherche à découvrir les lois.

Les sciences possèdent chacune sinon une méthode propre, au moins
des procédés spéciaux, et, de plus, elles se servent
réciproquement d'instruments les unes aux autres. Les
mathématiques servent d'instrument à la physique, à la chimie et à
la biologie dans des limites diverses; la physique et la chimie
servent d'instruments puissants à la physiologie et à la médecine.
Dans ce secours mutuel que se prêtent les sciences, il faut bien
distinguer le savant qui fait avancer chaque science de celui qui
s'en sert. Le physicien et le chimiste ne sont pas mathématiciens
parce qu'ils emploient le calcul; le physiologiste n'est pas
chimiste ni physicien parce qu'il fait usage de réactifs chimiques
ou d'instruments de physique, pas plus que le chimiste et le
physicien ne sont physiologistes parce qu'ils étudient la
composition ou les propriétés de certains liquides et tissus
animaux ou végétaux. Chaque science a son problème et son point de
vue qu'il ne faut point confondre sans s'exposer à égarer la
recherche scientifique. Cette confusion s'est pourtant fréquemment
présentée dans la science biologique qui, à raison de sa
complexité, a besoin du secours de toutes les autres sciences. On
a vu et l'on voit souvent encore des chimistes et des physiciens
qui, au lieu de se borner à demander aux phénomènes des corps
vivants de leur fournir des moyens ou des arguments propres à
établir certains principes de leur science, veulent encore
absorber la physiologie et la réduire à de simples phénomènes
physico-chimiques. Ils donnent de la vie des explications ou des
systèmes qui parfois séduisent par leur trompeuse simplicité, mais
qui dans tous les cas nuisent à la science biologique en y
introduisant une fausse direction et des erreurs qu'il faut
ensuite longtemps pour dissiper. En un mot, la biologie a son
problème spécial et son point de vue déterminé; elle n'emprunte
aux autres sciences que leur secours et leurs méthodes, mais non
leurs théories. Ce secours des autres sciences est si puissant,
que sans lui le développement de la science des phénomènes de la
vie est impossible. La connaissance préalable des sciences
physico-chimiques n'est donc point accessoire à la biologie comme
on le dit ordinairement, mais au contraire elle lui est
essentielle et fondamentale. C'est pourquoi je pense qu'il
convient d'appeler les sciences physico-chimiques les sciences
auxiliaires et non les sciences accessoires de la physiologie.
Nous verrons que l'anatomie devient aussi une science auxiliaire
de la physiologie, de même que la physiologie elle-même, qui exige
le secours de l'anatomie de toutes les sciences physico-chimiques,
devient la science la plus immédiatement auxiliaire de la médecine
et constitue sa vraie base scientifique.

L'application des sciences physico-chimiques à la physiologie et
l'emploi de leurs procédés comme instruments propres à analyser
les phénomènes de la vie, offrent un grand nombre de difficultés
inhérentes, ainsi que nous l'avons dit, à la mobilité et à la
fugacité des phénomènes de la vie. C'est là une cause de la
spontanéité et de la mobilité dont jouissent les êtres vivants, et
c'est une circonstance qui rend les propriétés des corps organisés
très-difficiles à fixer et à étudier. Il importe de revenir ici un
instant sur la nature de ces difficultés, ainsi que j'ai déjà eu
l'occasion de le faire souvent dans mes cours[20].

Pour tout le monde un corps vivant diffère essentiellement dès
l'abord d'un corps brut au point de vue de l'expérimentation. D'un
côté, le corps brut n'a en lui aucune spontanéité; ses propriétés
s'équilibrant avec les conditions extérieures, il tombe bientôt,
comme on le dit, en indifférence physico-chimique, c'est-à-dire
dans un équilibre stable avec ce qui l'entoure. Dès lors toutes
les modifications de phénomènes qu'il éprouvera proviendront
nécessairement de changements survenus dans les circonstances
ambiantes, et l'on conçoit qu'en tenant compte exactement de ces
circonstances, on soit sûr de posséder les conditions
expérimentales qui sont nécessaires à la conception d'une bonne
expérience. Le corps vivant, surtout chez les animaux élevés, ne
tombe jamais en indifférence chimico-physique avec le milieu
extérieur, il possède un mouvement incessant, une évolution
organique en apparence spontanée et constante, et, bien que cette
évolution ait besoin des circonstances extérieures pour se
manifester, elle en est cependant indépendante dans sa marche et
dans sa modalité. Ce qui le prouve, c'est qu'on voit un être
vivant naître, se développer, devenir malade et mourir, sans que
cependant les conditions du monde extérieur changent pour
l'observateur.

De ce qui précède il résulte que celui qui expérimente sur les
corps bruts peut, à l'aide de certains instruments, tels que le
baromètre, le thermomètre, l'hygromètre, se placer dans des
conditions identiques et obtenir par conséquent des expériences
bien définies et semblables. Les physiologistes et les médecins,
avec raison, ont imité les physiciens et cherché à rendre leurs
expériences plus exactes en se servant des mêmes instruments
qu'eux. Mais on voit aussitôt que ces conditions extérieures, dont
le changement importe tant au physicien et au chimiste, sont d'une
beaucoup plus faible valeur pour le médecin. En effet, les
modifications sont toujours sollicitées dans les phénomènes des
corps bruts, par un changement cosmique extérieur, et il arrive
parfois qu'une très-légère modification dans la température
ambiante ou dans la pression barométrique amène des changements
importants dans les phénomènes des corps bruts. Mais les
phénomènes de la vie, chez l'homme et chez les animaux élevés,
peuvent se modifier sans qu'il arrive aucun changement cosmique
extérieur appréciable, et de légères modifications thermométriques
et barométriques n'exercent souvent aucune influence réelle sur
les manifestations vitales; et, bien qu'on ne puisse pas dire que
ces influences cosmiques extérieures soient essentiellement
nulles, il arrive des circonstances où il serait presque ridicule
d'en tenir compte. Tel est le cas d'un expérimentateur qui,
répétant mes expériences de la piqûre du plancher du quatrième
ventricule pour produire le diabète artificiel, a cru faire preuve
d'une plus grande exactitude, en notant avec soin la pression
barométrique au moment où il pratiquait l'expérience!

Cependant si, au lieu d'expérimenter sur l'homme ou sur les
animaux supérieurs, nous expérimentons sur des êtres vivants
inférieurs, animaux ou végétaux, nous verrons que ces indications
thermométriques, barométriques et hygrométriques, qui avaient si
peu d'importance pour les premiers, doivent, au contraire, être
tenues en très-sérieuse considération pour les seconds. En effet,
si pour des infusoires nous faisons varier les conditions
d'humidité, de chaleur et de pression atmosphérique, nous verrons
les manifestations vitales de ces êtres se modifier ou s'anéantir
suivant les variations plus ou moins considérables que nous
introduirons dans les influences cosmiques citées plus haut. Chez
les végétaux et chez les animaux à sang froid, nous voyons encore
les conditions de température et d'humidité du milieu cosmique
jouer un très-grand rôle dans les manifestations de la vie. C'est
ce qu'on appelle l'influence des saisons, que tout le monde
connaît. Il n'y aurait donc en définitive que les animaux à sang
chaud et l'homme qui sembleraient se soustraire à ces influences
cosmiques et avoir des manifestations libres et indépendantes.
Nous avons déjà dit ailleurs que cette sorte d'indépendance des
manifestations vitales de l'homme et des animaux supérieurs est le
résultat d'une perfection plus grande de leur organisme, mais non
la preuve que les manifestations de la vie chez ces êtres,
physiologiquement plus parfaits, se trouvent soumises à d'autres
lois ou à d'autres causes. En effet, nous savons que ce sont les
éléments histologiques de nos organes qui expriment les phénomènes
de la vie; or, si ces éléments ne subissent pas de variations dans
leurs fonctions sous l'influence des variations de température,
d'humidité et de pression de l'atmosphère extérieure, c'est qu'ils
se trouvent plongés dans un milieu organique ou dans une
atmosphère intérieure dont les conditions de température,
d'humidité et de pression ne changent pas avec les variations du
milieu cosmique. D'où il faut conclure qu'au fond les
manifestations vitales chez les animaux à sang chaud et chez
l'homme sont également soumises à des conditions physico-chimiques
précises et déterminées.

En récapitulant tout ce que nous avons dit précédemment, on voit
qu'il y a dans tous les phénomènes naturels des conditions de
milieu qui règlent leurs manifestations phénoménales. Les
conditions de notre milieu cosmique règlent en général les
phénomènes minéraux qui se passent à la surface de la terre; mais
les êtres organisés renferment en eux les conditions particulières
de leurs manifestations vitales, et, à mesure que l'organisme,
c'est-à-dire la machine vivante, se perfectionne, ses éléments
organisés devenant plus délicats, elle crée les conditions
spéciales d'un milieu organique qui s'isole de plus en plus du
milieu cosmique. Nous retombons ainsi dans la distinction que j'ai
établie depuis longtemps et que je crois très-féconde, à savoir,
qu'il y a en physiologie deux milieux à considérer: le milieu
macrocosmique, général, et le milieu microcosmique, particulier à
l'être vivant; le dernier se trouve plus ou moins indépendant du
premier suivant le degré de perfectionnement de l'organisme.
D'ailleurs ce que nous voyons ici pour la machine vivante se
conçoit facilement, puisqu'il en est de même pour les machines
brutes que l'homme crée. Ainsi, les modifications climatériques
n'ont aucune influence sur la marche d'une machine à vapeur,
quoique tout le monde sache que dans l'intérieur de cette machine
il y a des conditions précises de température, de pression et
d'humidité qui règlent mathématiquement tous ses mouvements. Nous
pourrions donc aussi, pour les machines brutes, distinguer un
milieu macrocosmique et un milieu microcosmique. Dans tous les
cas, la perfection de la machine consistera à être de plus en plus
libre et indépendante, de façon à subir de moins en moins les
influences du milieu extérieur. La machine humaine sera d'autant
plus parfaite qu'elle se défendra mieux contre la pénétration des
influences du milieu extérieur; quand l'organisme vieillit et
qu'il s'affaiblit, il devient plus sensible aux influences
extérieures du froid, du chaud, de l'humide, ainsi qu'à toutes les
autres influences climatériques en général.

En résumé, si nous voulons atteindre les conditions exactes des
manifestations vitales chez l'homme et chez les animaux
supérieurs, ce n'est point réellement dans le milieu cosmique
extérieur qu'il faut chercher, mais bien dans le milieu organique
intérieur. C'est, en effet, dans l'étude de ces conditions
organiques intérieures, ainsi que nous l'avons dit souvent, que se
trouve l'explication directe et vraie des phénomènes de la vie, de
la santé, de la maladie et de la mort de l'organisme. Nous ne
voyons à l'extérieur que la résultante de toutes les actions
intérieures du corps, qui nous apparaissent alors comme le
résultat d'une force vitale distincte n'ayant que des rapports
éloignés avec les conditions physico-chimiques du milieu extérieur
et se manifestant toujours comme une sorte de personnification
organique douée de tendances spécifiques. Nous avons dit ailleurs
que la médecine antique considéra l'influence du milieu cosmique,
des eaux, des airs et des lieux; on peut, en effet, tirer de là
d'utiles indications pour l'hygiène et pour les modifications
morbides. Mais ce qui distinguera la médecine expérimentale
moderne, ce sera d'être fondée surtout sur la connaissance du
milieu intérieur dans lequel viennent agir les influences normales
et morbides ainsi que les influences médicamenteuses. Mais comment
connaître ce milieu intérieur de l'organisme si complexe chez
l'homme et chez les animaux supérieurs, si ce n'est en y
descendant en quelque sorte et en y pénétrant au moyen de
l'expérimentation appliquée aux corps vivants? Ce qui veut dire
que, pour analyser les phénomènes de la vie, il faut
nécessairement pénétrer dans les organismes vivants à l'aide des
procédés de vivisection.

En résumé, c'est seulement dans les conditions physico-chimiques
du milieu intérieur que nous trouverons le déterminisme des
phénomènes extérieurs de la vie. La vie de l'organisme n'est
qu'une résultante de toutes les actions intimes; elle peut se
montrer plus ou moins vive et plus ou moins affaiblie et
languissante, sans que rien dans le milieu extérieur puisse nous
l'expliquer parce qu'elle est réglée par les conditions du milieu
intérieur. C'est donc dans les propriétés physico-chimiques du
milieu intérieur que nous devons chercher les véritables bases de
la physique et de la chimie animales. Toutefois, nous verrons plus
loin qu'il y a à considérer, outre les conditions physico-
chimiques indispensables à la manifestation de la vie, des
conditions physiologiques évolutives spéciales qui sont le quid
proprium de la science biologique. J'ai toujours beaucoup insisté
sur cette distinction, parce que je crois qu'elle est
fondamentale, et que les considérations physiologiques doivent
être prédominantes dans un traité d'expérimentation appliquée à la
médecine. En effet, c'est là que nous trouverons les différences
dues aux influences de l'âge, du sexe, de l'espèce, de la race, de
l'état d'abstinence ou de digestion, etc. Cela nous amènera à
considérer dans l'organisme des réactions réciproques et
simultanées du milieu intérieur sur les organes, et des organes
sur le milieu intérieur.


§ III. -- De la vivisection.


On n'a pu découvrir les lois de la matière brute qu'en pénétrant
dans les corps ou dans les machines inertes, de même on ne pourra
arriver à connaître les lois et les propriétés de la matière
vivante qu'en disloquant les organismes vivants pour s'introduire
dans leur milieu intérieur. Il faut donc nécessairement, après
avoir disséqué sur le mort, disséquer sur le vif, pour mettre à
découvert et voir fonctionner les parties intérieures ou cachées
de l'organisme; c'est à ces sortes d'opérations qu'on donne le nom
de vivisections, et sans ce mode d'investigation, il n'y a pas de
physiologie ni de médecine scientifique possibles: pour apprendre
comment l'homme et les animaux vivent, il est indispensable d'en
voir mourir un grand nombre, parce que les mécanismes de la vie ne
peuvent se dévoiler et se prouver que par la connaissance des
mécanismes de la mort.

À toutes les époques on a senti cette vérité et, dès les temps les
plus anciens, on a pratiqué, dans la médecine, non-seulement des
expériences thérapeutiques, mais même des vivisections. On raconte
que des rois de Perse livraient les condamnés à mort aux médecins
afin qu'ils fissent sur eux des vivisections utiles à la médecine.
Au dire de Galien, Attale III, Philométor, qui régnait cent
trente-sept ans avant Jésus-Christ, à Pergame, expérimentait les
poisons et les contre-poisons sur des criminels condamnés à
mort[21]. Celse rappelle et approuve les vivisections d'Hérophile
et d'Érasistrate pratiquées sur des criminels, par le consentement
des Ptolémées. Il n'est pas cruel, dit-il, d'imposer des supplices
à quelques coupables, supplices qui doivent profiter à des
multitudes d'innocents pendant le cours de tous les siècles[22]. Le
grand-duc de Toscane fit remettre à Fallope, professeur d'anatomie
à Pise, un criminel avec permission qu'il le fît mourir et qu'il
le disséquât à son gré. Le condamné ayant une fièvre quarte,
Fallope voulut expérimenter l'influence des effets de l'opium sur
les paroxysmes. Il administra deux gros d'opium pendant
l'intermission; la mort survint à la deuxième expérimentation[23].
De semblables exemples se sont retrouvés plusieurs fois, et l'on
connaît l'histoire de l'archer de Meudon[24], qui reçut sa grâce
parce qu'on pratiqua sur lui la néphrotomie avec succès. Les
vivisections sur les animaux remontent également très-loin. On
peut considérer Galien comme le fondateur des vivisections sur les
animaux. Il institua ses expériences en particulier sur des singes
ou sur de jeunes porcs, et il décrivit les instruments et les
procédés employés pour l'expérimentation. Galien ne pratiqua guère
que des expériences du genre de celles que nous avons appelées
expériences perturbatrices, et qui consistent à blesser, à
détruire ou à enlever une partie afin de juger de son usage par le
trouble que sa soustraction produit. Galien a résumé les
expériences faites avant lui, et il a étudié par lui-même les
effets de la destruction de la moelle épinière à des hauteurs
diverses, ceux de la perforation de la poitrine, d'un côté ou des
deux côtés à la fois; les effets de la section des nerfs qui se
rendent aux muscles intercostaux et de celle du nerf récurrent. Il
a lié les artères, institué des expériences sur le mécanisme de la
déglutition[25]. Depuis Galien, il y a toujours eu, de loin en
loin, au milieu des systèmes médicaux, des vivisecteurs éminents.
C'est à ce titre que les noms des de Graaf, Harvey, Aselli,
Pecquet, Haller, etc., se sont transmis jusqu'à nous. De notre
temps, et surtout sous l'influence de Magendie, la vivisection est
entrée définitivement dans la physiologie et dans la médecine
comme un procédé d'étude habituel et indispensable.

Les préjugés qui se sont attachés au respect des cadavres ont
pendant très-longtemps arrêté le progrès de l'anatomie. De même la
vivisection a rencontré dans tous les temps des préjugés et des
détracteurs. Nous n'avons pas la prétention de détruire tous les
préjugés dans le monde; nous n'avons pas non plus à nous occuper
ici de répondre aux arguments des détracteurs des vivisections,
puisque par là même ils nient la médecine expérimentale, c'est-à-
dire la médecine scientifique. Toutefois nous examinerons quelques
questions générales et nous poserons ensuite le but scientifique
que se proposent les vivisections.

D'abord a-t-on le droit de pratiquer des expériences et des
vivisections sur l'homme? Tous les jours le médecin fait des
expériences thérapeutiques sur ses malades, et tous les jours le
chirurgien pratique des vivisections sur ses opérés. On peut donc
expérimenter sur l'homme, mais dans quelles limites? On a le
devoir et par conséquent le droit de pratiquer sur l'homme une
expérience toutes les fois qu'elle peut lui sauver la vie, le
guérir ou lui procurer un avantage personnel. Le principe de
moralité médicale et chirurgicale consiste donc à ne jamais
pratiquer sur un homme une expérience qui ne pourrait que lui être
nuisible à un degré quelconque, bien que le résultat pût
intéresser beaucoup la science, c'est-à-dire la santé des autres.
Mais cela n'empêche pas qu'en faisant les expériences et les
opérations toujours exclusivement au point de l'intérêt du malade
qui les subit, elles ne tournent en même temps au profit de la
science. En effet, il ne saurait en être autrement; un vieux
médecin qui a souvent administré les médicaments et qui a beaucoup
traité de malades, sera plus expérimenté, c'est-à-dire
expérimentera mieux sur ses nouveaux malades parce qu'il s'est
instruit par les expériences qu'il a faites sur d'autres. Le
chirurgien qui a souvent pratiqué des opérations dans des cas
divers s'instruira et se perfectionnera expérimentalement. Donc,
on le voit, l'instruction n'arrive jamais que par l'expérience, et
cela rentre tout à fait dans les définitions que nous avons
données au commencement de cette introduction.

Peut-on faire des expériences ou des vivisections sur les
condamnés à mort? On a cité des exemples analogues à celui que
nous avons rappelé plus haut, et dans lesquels on s'était permis
des opérations dangereuses en offrant aux condamnés leur grâce en
échange. Les idées de la morale moderne réprouvent ces tentatives;
je partage complètement ces idées. Cependant, je considère comme
très-utile à la science et comme parfaitement permis de faire des
recherches sur les propriétés des tissus aussitôt après la
décapitation chez les suppliciés. Un helminthologiste fit avaler à
une femme condamnée à mort des larves de vers intestinaux, sans
qu'elle le sût, afin de voir après sa mort si les vers s'étaient
développés dans ses intestins[26]. D'autres ont fait des
expériences analogues sur des malades phthisiques devant bientôt
succomber; il en est qui ont fait les expériences sur eux-mêmes.
Ces sortes d'expériences étant très-intéressantes pour la science,
et ne pouvant être concluantes que sur l'homme, me semblent très-
permises quand elles n'entraînent aucune souffrance ni aucun
inconvénient chez le sujet expérimenté. Car, il ne faut pas s'y
tromper, la morale ne défend pas de faire des expériences sur son
prochain ni sur soi-même; dans la pratique de la vie, les hommes
ne font que faire des expériences les uns sur les autres. La
morale chrétienne ne défend qu'une seule chose, c'est de faire du
mal à son prochain. Donc, parmi les expériences qu'on peut tenter
sur l'homme, celles qui ne peuvent que nuire sont défendues,
celles qui sont innocentes sont permises, et celles qui peuvent
faire du bien sont commandées.

Maintenant se présente cette autre question. A-t-on le droit de
faire des expériences et des vivisections sur les animaux? Quant à
moi, je pense qu'on a ce droit d'une manière entière et absolue.
Il serait bien étrange, en effet, qu'on reconnût que l'homme a le
droit de se servir des animaux pour tous les usages de la vie,
pour ses services domestiques, pour son alimentation, et qu'on lui
défendît de s'en servir pour s'instruire dans une des sciences les
plus utiles à l'humanité. Il n'y a pas à hésiter; la science de la
vie ne peut se constituer que par des expériences, et l'on ne peut
sauver de la mort des êtres vivants qu'après en avoir sacrifié
d'autres. Il faut faire les expériences sur les hommes ou sur les
animaux. Or, je trouve que les médecins font déjà trop
d'expériences dangereuses sur les hommes avant de les avoir
étudiées soigneusement sur les animaux. Je n'admets pas qu'il soit
moral d'essayer sur les malades dans les hôpitaux des remèdes plus
ou moins dangereux ou actifs, sans qu'on les ait préalablement
expérimentés sur des chiens; car je prouverai plus loin que tout
ce que l'on obtient chez les animaux peut parfaitement être
concluant pour l'homme quand on sait bien expérimenter. Donc, s'il
est immoral de faire sur un homme une expérience dès qu'elle est
dangereuse pour lui, quoique le résultat puisse être utile aux
autres, il est essentiellement moral de faire sur un animal des
expériences, quoique douloureuses et dangereuses pour lui, dès
qu'elles peuvent être utiles pour l'homme.

Après tout cela, faudra-t-il se laisser émouvoir par les cris de
sensibilité qu'ont pu pousser les gens du monde ou par les
objections qu'ont pu faire les hommes étrangers aux idées
scientifiques? Tous les sentiments sont respectables, et je me
garderai bien d'en jamais froisser aucun. Je les explique très-
bien, et c'est pour cela qu'ils ne m'arrêtent pas. Je comprends
parfaitement que les médecins qui se trouvent sous l'influence de
certaines idées fausses et à qui le sens scientifique manque, ne
puissent passe rendre compte de la nécessité des expériences et
des vivisections pour constituer la science biologique. Je
comprends parfaitement aussi que les gens du monde, qui sont mus
par des idées tout à fait différentes de celles qui animent le
physiologiste, jugent tout autrement que lui les vivisections. Il
ne saurait en être autrement. Nous avons dit quelque part dans
cette introduction que, dans la science, c'est l'idée qui donne
aux faits leur valeur et leur signification. Il en est de même
dans la morale, il en est de même partout. Des faits identiques
matériellement peuvent avoir une signification morale opposée,
suivant les idées auxquelles ils se rattachent. Le lâche assassin,
le héros et le guerrier plongent également le poignard dans le
sein de leur semblable. Qu'est-ce qui les distingue, si ce n'est
l'idée qui dirige leur bras? Le chirurgien, le physiologiste et
Néron se livrent également à des mutilations sur des êtres
vivants. Qu'est-ce qui les distingue encore, si ce n'est l'idée?
Je n'essayerai donc pas, à l'exemple de Le Gallois[27], de
justifier les physiologistes du reproche de cruauté que leur
adressent les gens étrangers à la science; la différence des idées
explique tout. Le physiologiste n'est pas un homme du monde, c'est
un savant, c'est un homme qui est saisi et absorbé par une idée
scientifique qu'il poursuit: il n'entend plus les cris des
animaux, il ne voit plus le sang qui coule, il ne voit que son
idée et n'aperçoit que des organismes qui lui cachent des
problèmes qu'il veut découvrir. De même le chirurgien n'est pas
arrêté par les cris et les sanglots les plus émouvants, parce
qu'il ne voit que son idée et le but de son opération. De même
encore l'anatomiste ne sent pas qu'il est dans un charnier
horrible; sous l'influence d'une idée scientifique, il poursuit
avec délices un filet nerveux dans des chairs puantes et livides
qui seraient pour tout autre homme un objet de dégoût et
d'horreur. D'après ce qui précède, nous considérons comme oiseuses
ou absurdes toutes discussions sur les vivisections. Il est
impossible que des hommes qui jugent les faits avec des idées si
différentes, puissent jamais s'entendre; et comme il est
impossible de satisfaire tout le monde, le savant ne doit avoir
souci que de l'opinion des savants qui le comprennent, et ne tirer
de règle de conduite que de sa propre conscience.

Le principe scientifique de la vivisection est d'ailleurs facile à
saisir. Il s'agit toujours, en effet, de séparer ou de modifier
certaines parties de la machine vivante, afin de les étudier, et
de juger ainsi de leur usage ou de leur utilité. La vivisection,
considérée comme méthode analytique d'investigation sur le vivant,
comprend un grand nombre de degrés successifs, car on peut avoir à
agir soit sur les appareils organiques, soit sur les organes, soit
sur les tissus ou sur les éléments histologiques eux-mêmes. Il y a
des vivisections extemporanées et d'autres vivisections dans
lesquelles on produit des mutilations dont on étudie les suites en
conservant les animaux. D'autres fois la vivisection n'est qu'une
autopsie faite sur le vif ou une étude des propriétés des tissus
immédiatement après la mort. Ces procédés divers d'étude
analytique des mécanismes de la vie, chez l'animal vivant, sont
indispensables, ainsi que nous le verrons, à la physiologie, à la
pathologie et à la thérapeutique. Toutefois, il ne faudrait pas
croire que la vivisection puisse constituer à elle seule toute la
méthode expérimentale appliquée à l'étude des phénomènes de la
vie. La vivisection n'est qu'une dissection anatomique sur le
vivant; elle se combine nécessairement avec tous les autres moyens
physico-chimiques d'investigation qu'il s'agit de porter dans
l'organisme. Réduite à elle-même, la vivisection n'aurait qu'une
portée restreinte et pourrait même, dans certains cas, nous
induire en erreur sur le véritable rôle des organes. Par ces
réserves je ne nie pas l'utilité ni même la nécessité absolue de
la vivisection dans l'étude des phénomènes de la vie; je la
déclare seulement insuffisante. En effet, nos instruments de
vivisection sont tellement grossiers et nos sens si imparfaits,
que nous ne pouvons atteindre dans l'organisme que des parties
grossières et complexes. La vivisection, sous le microscope,
arriverait à une analyse bien plus fine, mais elle offre de très-
grandes difficultés et n'est applicable qu'à de très-petits
animaux. Mais, quand nous sommes arrivés aux limites de la
vivisection, nous avons d'autres moyens de pénétrer plus loin et
de nous adresser même aux parties élémentaires de l'organisme dans
lesquelles siègent les propriétés élémentaires des phénomènes
vitaux. Ces moyens sont les poisons que nous pouvons introduire
dans la circulation et qui vont porter leur action spécifique sur
tel ou tel élément histologique. Les empoisonnements localisés,
ainsi que les ont déjà employés Fontana et J. Müller, constituent
de précieux moyens d'analyse physiologique. Les poisons sont de
véritables réactifs de la vie, des instruments d'une délicatesse
extrême qui vont disséquer les éléments vitaux. Je crois avoir été
le premier à considérer l'étude des poisons à ce point de vue, car
je pense que l'étude attentive des modificateurs histologiques
doit former la base commune de la physiologie générale, de la
pathologie et de la thérapeutique. En effet, c'est toujours aux
éléments organiques qu'il faut remonter pour trouver les
explications vitales les plus simples.

En résumé, la vivisection est la dislocation de l'organisme vivant
à l'aide d'instruments et de procédés qui peuvent en isoler les
différentes parties. Il est facile de comprendre que cette
dissection sur le vivant suppose la dissection préalable sur le
mort.


§ IV. De l'anatomie normale dans ses rapports avec la vivisection.


L'anatomie est la base nécessaire de toutes les recherches
médicales théoriques et pratiques. Le cadavre est l'organisme
privé du mouvement vital, et c'est naturellement dans l'étude des
organes morts que l'on a cherché la première explication des
phénomènes de la vie, de même que c'est dans l'étude des organes
d'une machine en repos que l'on cherche l'explication du jeu de la
machine en mouvement. L'anatomie de l'homme semblait donc devoir
être la base de la physiologie et de la médecine humaines.
Cependant les préjugés s'opposèrent à la dissection des cadavres,
et l'on disséqua, à défaut de corps humains, des cadavres
d'animaux aussi rapprochés de l'homme que possible par leur
organisation: c'est ainsi que toute l'anatomie et la physiologie
de Galien furent faites principalement sur des singes. Galien
pratiquait en même temps des dissections cadavériques et des
expériences sur les animaux vivants, ce qui prouve qu'il avait
parfaitement compris que la dissection cadavérique n'a d'intérêt
qu'autant qu'on la met en comparaison avec la dissection sur le
vivant. De cette manière, en effet, l'anatomie n'est que le
premier pas de la physiologie. L'anatomie est une science stérile
par elle-même; elle n'a de raison d'être que parce qu'il y a des
hommes et des animaux vivants, sains et malades, et qu'elle peut
être utile à la physiologie et à la pathologie. Nous nous
bornerons à examiner ici les genres de services que, dans l'état
actuel de nos connaissances, l'anatomie, soit de l'homme, soit des
animaux, peut rendre à la physiologie et à la médecine. Cela m'a
paru d'autant plus nécessaire qu'il règne à ce sujet dans la
science des idées différentes; il est bien entendu que, pour juger
ces questions, nous nous plaçons toujours à notre point de vue de
la physiologie et de la médecine expérimentales, qui forment la
science médicale vraiment active. Dans la biologie on peut
admettre des points de vue divers qui constituent, en quelque
sorte, autant de sous-sciences distinctes. En effet, chaque
science n'est séparée d'une autre science que parce qu'elle a un
point de vue particulier et un problème spécial. On peut
distinguer dans la biologie normale le point de vue zoologique, le
point de vue anatomique simple et comparatif, le point de vue
physiologique spécial et général. La zoologie, donnant la
description et la classification des espèces, n'est qu'une science
d'observation qui sert de vestibule à la vraie science des
animaux. Le zoologiste ne fait que cataloguer les animaux d'après
les caractères extérieurs et intérieurs de forme, suivant les
types et les lois que la nature lui présente dans la formation de
ces types. Le but du zoologiste est la classification des êtres
d'après une sorte de plan de création, et le problème se résume
pour lui à trouver la place exacte que doit occuper un animal dans
une classification donnée.

L'anatomie, ou science de l'organisation des animaux, a une
relation plus intime et plus nécessaire avec la physiologie.
Cependant le point de vue anatomique diffère du point de vue
physiologique, en ce que l'anatomiste veut expliquer l'anatomie
par la physiologie, tandis que le physiologiste cherche à
expliquer la physiologie par l'anatomie, ce qui est bien
différent. Le point de vue anatomique a dominé la science depuis
son début jusqu'à nos jours, et il compte encore beaucoup de
partisans. Tous les grands anatomistes qui se sont placés à ce
point de vue ont cependant contribué puissamment au développement
de la science physiologique, et Haller a résumé cette idée de
subordination de la physiologie à l'anatomie en définissant la
physiologie: anatomia animata. Je comprends facilement que le
principe anatomique devait se présenter nécessairement le premier,
mais je crois que ce principe est faux en voulant être exclusif,
et qu'il est devenu aujourd'hui nuisible à la physiologie, après
lui avoir rendu de très-grands services, que je ne conteste pas
plus que personne. En effet, l'anatomie est une science plus
simple que la physiologie, et, par conséquent, elle doit lui être
subordonnée, au lieu de la dominer. Toute explication des
phénomènes de la vie basée exclusivement sur des considérations
anatomiques est nécessairement incomplète. Le grand Haller, qui a
résumé cette grande période anatomique de la physiologie dans ses
immenses et admirables écrits, a été conduit à fonder une
physiologie réduite à la fibre irritable et à la fibre sensitive.
Toute la partie humorale ou physico-chimique de la physiologie,
qui ne se dissèque pas et qui constitue ce que nous appelons notre
milieu intérieur, a été négligée et mise dans l'ombre. Le reproche
que j'adresse ici aux anatomistes qui veulent subordonner la
physiologie à leur point de vue, je l'adresserai de même aux
chimistes et aux physiciens, qui ont voulu en faire autant. Ils
ont le même tort de vouloir subordonner la physiologie, science
plus complexe, à la chimie ou à la physique, qui sont des sciences
plus simples. Ce qui n'empêche pas que beaucoup de travaux de
chimie et de physique physiologiques, conçus d'après ce faux point
de vue, n'aient pu rendre de grands services à la physiologie.

En un mot, je considère que la physiologie, la plus complexe de
toutes les sciences, ne peut pas être expliquée complètement par
l'anatomie. L'anatomie n'est qu'une science auxiliaire de la
physiologie, la plus immédiatement nécessaire, j'en conviens, mais
insuffisante à elle seule; à moins de vouloir supposer que
l'anatomie comprend tout, et que l'oxygène, le chlorure de sodium
et le fer qui se trouvent dans le corps sont des éléments
anatomiques de l'organisme. Des tentatives de ce genre ont été
renouvelées de nos jours par des anatomistes histologistes
éminents. Je ne partage pas ces vues, parce que c'est, ce me
semble, établir une confusion dans les sciences et amener
l'obscurité au lieu de la clarté.

L'anatomiste, avons-nous dit plus haut, veut expliquer l'anatomie
par la physiologie; c'est-à-dire qu'il prend l'anatomie pour point
de départ exclusif et prétend en déduire directement toutes les
fonctions, par la logique seule et sans expériences. Je me suis
déjà élevé contre les prétentions de ces déductions
anatomiques[28], en montrant qu'elles reposent sur une illusion
dont l'anatomiste ne se rend pas compte. En effet, il faut
distinguer dans l'anatomie deux ordres de choses: 1° les
dispositions mécaniques passives des divers organes et appareils
qui, à ce point de vue, ne sont que de véritables instruments de
mécanique animale; 2° les éléments actifs ou vitaux qui mettent en
jeu ces divers appareils. L'anatomie cadavérique peut bien rendre
compte des dispositions mécaniques de l'organisme animal;
l'inspection du squelette montre bien un ensemble de leviers dont
on comprend l'action uniquement par leur arrangement. De même,
pour le système de canaux ou de tubes qui conduisent les liquides;
et c'est ainsi que les valvules des veines ont des usages
mécaniques qui mirent Harvey sur les traces de la découverte de la
circulation du sang. Les réservoirs, les vessies, les poches
diverses dans lesquels séjournent des liquides sécrétés ou
excrétés, présentent des dispositions mécaniques qui nous
indiquent plus ou moins clairement les usages qu'ils doivent
remplir, sans que nous soyons obligés de recourir à des
expériences sur le vivant pour le savoir. Mais il faut remarquer
que ces déductions mécaniques n'ont rien qui soit absolument
spécial aux fonctions d'un être vivant; partout nous déduirons de
même que des tuyaux sont destinés à conduire, que des réservoirs
sont destinés à contenir, que des leviers sont destinés à mouvoir.

Mais quand nous arrivons aux éléments actifs ou vitaux qui mettent
en jeu tous ces instruments passifs de l'organisation, alors
l'anatomie cadavérique n'apprend rien et ne peut rien apprendre.
Toutes nos connaissances à ce sujet nous arrivent nécessairement
de l'expérience ou de l'observation sur le vivant; et quand alors
l'anatomiste croit faire des déductions physiologiques par
l'anatomie seule et sans expérience, il oublie qu'il prend son
point de départ dans cette même physiologie expérimentale qu'il a
l'air de dédaigner. Lorsqu'un anatomiste déduit, comme il le dit,
les fonctions des organes de leur texture, il ne fait qu'appliquer
des connaissances acquises sur le vivant pour interpréter ce qu'il
voit sur le mort; mais l'anatomie ne lui apprend rien en réalité;
elle lui fournit seulement un caractère de tissu. Ainsi, quand un
anatomiste rencontre dans une partie du corps des fibres
musculaires, il en conclut qu'il y a mouvement contractile; quand
il rencontre des cellules glandulaires, il en conclut qu'il y a
sécrétion; quand il rencontre des fibres nerveuses, il en conclut
qu'il y a sensibilité ou mouvement. Mais qu'est-ce qui lui a
appris que la fibre musculaire se contracte, que la cellule
glandulaire sécrète, que le nerf est sensible ou moteur, si ce
n'est l'observation sur le vivant ou la vivisection? Seulement,
ayant remarqué que ces tissus contractiles sécrétoires ou nerveux
ont des formes anatomiques déterminées, il a établi un rapport
entre la forme de l'élément anatomique et ses fonctions; de telle
sorte que, quand il rencontre l'une, il conclut à l'autre. Mais,
je le répète, dans tout cela l'anatomie cadavérique n'apprend
rien, elle n'a fait que s'appuyer sur ce que la physiologie
expérimentale lui enseigne; ce qui le prouve clairement, c'est que
là où la physiologie expérimentale n'a encore rien appris,
l'anatomiste ne sait rien interpréter par l'anatomie seule. Ainsi,
l'anatomie de la rate, des capsules surrénales et de la thyroïde,
est aussi bien connue que l'anatomie d'un muscle ou d'un nerf, et
cependant l'anatomiste est muet sur les usages de ces parties.
Mais dès que le physiologiste aura découvert quelque chose sur les
fonctions de ces organes, alors l'anatomiste mettra les propriétés
physiologiques constatées en rapport avec les formes anatomiques
déterminées des éléments. Je dois en outre faire remarquer que,
dans ses localisations, l'anatomiste ne peut jamais aller au delà
de ce que lui apprend la physiologie, sous peine de tomber dans
l'erreur. Ainsi, si l'anatomiste avance, d'après ce que lui a
appris la physiologie, que, quand il y a des fibres musculaires,
il y a contraction et mouvement, il ne saurait en inférer que, là
où il ne voit pas de fibre musculaire, il n'y a jamais contraction
ni mouvement. La physiologie expérimentale a prouvé, en effet, que
l'élément contractile a des formes variées parmi lesquelles il en
est que l'anatomiste n'a pas encore pu préciser.

En un mot, pour savoir quelque chose des fonctions de la vie, il
faut les étudier sur le vivant. L'anatomie ne donne que des
caractères pour reconnaître les tissus, mais elle n'apprend rien
par elle-même sur leurs propriétés vitales. Comment, en effet, la
forme d'un élément nerveux nous indiquerait-elle les propriétés
nerveuses qu'il transmet? comment la forme d'une cellule du foie
nous montrerait-elle qu'il s'y fait du sucre? comment la forme
d'un élément musculaire nous ferait-elle connaître la contraction
musculaire? Il n'y a là qu'une relation empirique que nous
établissons par l'observation comparative faite sur le vivant et
sur le mort. Je me rappelle avoir souvent entendu de Blainville
s'efforcer dans ses cours de distinguer ce qu'il fallait, suivant
lui, appeler un substratum de ce qu'il fallait au contraire nommer
un organe. Dans un organe, suivant de Blainville, on devait
pouvoir comprendre un rapport mécanique nécessaire entre la
structure et la fonction. Ainsi, disait-il, d'après la forme des
leviers osseux, on conçoit un mouvement déterminé; d'après la
disposition des conduits sanguins, des réservoirs de liquides, des
conduits excréteurs des glandes, on comprend que des fluides
soient mis en circulation ou retenus par des dispositions
mécaniques que l'on explique. Mais, pour l'encéphale, ajoutait-il,
il n'y a aucun rapport matériel à établir entre la structure du
cerveau et la nature des phénomènes intellectuels. Donc, concluait
de Blainville, le cerveau n'est pas l'organe de la pensée, il en
est seulement le substratum. On pourrait, si l'on veut, admettre
la distinction de de Blainville, mais elle serait générale et non
limitée au cerveau. Si, en effet, nous comprenons qu'un muscle
inséré sur deux os puisse faire l'office mécanique d'une puissance
qui les rapproche, nous ne comprenons pas du tout comment le
muscle se contracte, et nous pouvons tout aussi bien dire que le
muscle est le substratum de la contraction. Si nous comprenons
comment un liquide sécrété s'écoule par les conduits d'une glande,
nous ne pouvons avoir aucune idée sur l'essence des phénomènes
sécréteurs, et nous pouvons, tout aussi bien dire que la glande
est le substratum de la sécrétion. En résumé, le point de vue
anatomique est entièrement subordonné au point de vue
physiologique expérimental en tant qu'explication des phénomènes
de la vie. Mais, ainsi que nous l'avons dit plus haut, il y a deux
choses dans l'anatomie, les instruments de l'organisme et les
agents essentiels de la vie. Les agents essentiels de la vie
résident dans les propriétés vitales de nos tissus qui ne peuvent
être déterminés que par l'observation ou par l'expérience sur le
vivant. Ces agents sont les mêmes chez tous les animaux, sans
distinction de classe, de genre ni d'espèce. C'est là le domaine
de l'anatomie et de la physiologie générales. Ensuite viennent des
instruments de la vie qui ne sont autre chose que des appareils
mécaniques ou des armes dont la nature a pourvu chaque organisme
d'une manière définie suivant sa classe, son genre, son espèce. On
pourrait même dire que ce sont ces appareils spéciaux qui
constituent l'espèce; car un lapin ne diffère d'un chien que parce
que l'un a des instruments organiques qui le forcent à manger de
l'herbe, et l'autre des organes qui l'obligent à manger de la
chair. Mais, quant aux phénomènes intimes de la vie, ce sont deux
animaux identiques. Le lapin est carnivore si on lui donne de la
viande toute préparée, et j'ai prouvé depuis longtemps qu'à jeun
tous les animaux sont carnivores.

L'anatomie comparée n'est qu'une zoologie intérieure; elle a pour
objet de classer les appareils ou instruments de la vie. Ces
classifications anatomiques doivent corroborer et rectifier les
caractères tirés des formes extérieures. C'est ainsi que la
baleine, qui pourrait être placée parmi les poissons en raison de
sa forme extérieure, est rangée dans les mammifères à cause de son
organisation intérieure. L'anatomie comparée nous montre encore
que les dispositions des instruments de la vie sont entre eux dans
des rapports nécessaires et harmoniques avec l'ensemble de
l'organisme. Ainsi un animal qui a des griffes doit avoir les
mâchoires, les dents et les articulations des membres disposés
d'une manière déterminée. Le génie de Cuvier a développé ces vues
et en a tiré une science nouvelle, la paléontologie, qui
reconstruit un animal entier d'après un fragment de son squelette.
L'objet de l'anatomie comparée est donc de nous montrer l'harmonie
fonctionnelle des instruments dont la nature a doué un animal et
de nous apprendre la modification nécessaire de ces instruments
suivant les diverses circonstances de la vie animale. Mais au fond
de toutes ces modifications, l'anatomie comparée nous montre
toujours un plan uniforme de création; c'est ainsi qu'une foule
d'organes existent, non comme utiles à la vie (souvent même ils
sont nuisibles), mais comme caractères d'espèce ou comme vestiges
d'un même plan de composition organique. Le bois du cerf n'a pas
d'usage utile à la vie de l'animal; l'omoplate de l'orvet et la
mamelle chez les mâles, sont des vestiges d'organes devenus sans
fonctions. La nature, comme l'a dit Goethe, est un grand artiste;
elle ajoute, pour l'ornementation de la forme, des organes souvent
inutiles pour la vie en elle-même, de même qu'un architecte fait
pour l'ornementation de son monument des frises, des corniches et
des tourillons qui n'ont aucun usage pour l'habitation.

L'anatomie et la physiologie comparées ont donc pour objet de
trouver les lois morphologiques des appareils ou des organes dont
l'ensemble constitue les organismes. La physiologie comparée, en
tant qu'elle déduit les fonctions de la comparaison des organes,
serait une science insuffisante et fausse si elle repoussait
l'expérimentation. Sans doute la comparaison des formes des
membres ou des appareils mécaniques de la vie de relation peut
nous donner des indications sur les usages de ces parties. Mais
que peut nous dire la forme du foie, du pancréas, sur les
fonctions de ces organes? L'expérience n'a-t-elle pas montré
l'erreur de cette assimilation du pancréas à une glande
salivaire[29]? Que peut nous apprendre la forme du cerveau et des
nerfs sur leurs fonctions? Tout ce qu'on en sait a été appris par
l'expérimentation ou l'observation sur le vivant. Que pourra-t-on
dire sur le cerveau des poissons, par exemple, tant que
l'expérimentation n'aura pas débrouillé la question? En un mot, la
déduction anatomique a donné ce qu'elle pouvait donner, et vouloir
rester dans cette voie exclusive, c'est rester en arrière du
progrès de la science, et croire qu'on peut imposer des principes
scientifiques sans vérification expérimentale; c'est, en un mot,
un reste de la scolastique du moyen âge. Mais, d'un autre côté, la
physiologie comparée, en tant que s'appuyant sur l'expérience et
en tant que cherchant chez les animaux les propriétés des tissus
ou des organes, ne me paraît pas avoir une existence distincte
comme science. Elle retombe nécessairement dans la physiologie
spéciale ou générale, puisque son but devient le même.

On ne distingue les diverses sciences biologiques entre elles que
par le but que l'on se propose ou par l'idée que l'on poursuit en
les étudiant. Le zoologiste et l'anatomiste comparateur voient
l'ensemble des êtres vivants, et ils cherchent à découvrir par
l'étude des caractères extérieurs et intérieurs de ces êtres les
lois morphologiques de leur évolution et de leur transformation.
Le physiologiste se place à un tout autre point de vue: il ne
s'occupe que d'une seule chose, des propriétés de la matière
vivante et du mécanisme de la vie, sous quelque forme qu'elle se
manifeste. Pour lui, il n'y a plus ni genre ni espèce ni classe,
il n'y a que des êtres vivants, et s'il en choisit un pour ses
études, c'est ordinairement pour la commodité de
l'expérimentation. Le physiologiste suit encore une idée
différente de celle de l'anatomiste; ce dernier, ainsi que nous
l'avons vu, veut déduire la vie exclusivement de l'anatomie; il
adopte, par conséquent, un plan anatomique. Le physiologiste
adopte un autre plan et suit une conception différente: au lieu de
procéder de l'organe pour arriver à la fonction, il doit partir du
phénomène physiologique et en rechercher l'explication dans
l'organisme. Alors le physiologiste appelle à son secours pour
résoudre le problème vital toutes les sciences; l'anatomie, la
physique, la chimie, qui sont toutes des auxiliaires qui servent
d'instruments indispensables à l'investigation. Il faut donc
nécessairement connaître assez ces diverses sciences pour savoir
toutes les ressources qu'on en peut tirer. Ajoutons en terminant
que de tous les points de vue de la biologie, la physiologie
expérimentale constitue à elle seule la science vitale active,
parce qu'en déterminant les conditions d'existence des phénomènes
de la vie, elle arrivera à s'en rendre maître et à les régir par
la connaissance des lois qui leur sont spéciales.


§ V. -- De l'anatomie pathologique et des sections cadavériques
dans leurs rapports avec la vivisection.


Ce que nous avons dit dans le paragraphe précédent de l'anatomie
et de la physiologie normales peut se répéter pour l'anatomie et
la physiologie considérées dans l'état pathologique. Nous trouvons
également les trois points de vue qui apparaissent successivement:
le point de vue taxonomique ou nosologique, le point de vue
anatomique et le point de vue physiologique. Nous ne pouvons
entrer ici dans l'examen détaillé de ces questions qui ne
comprendraient ni plus ni moins que l'histoire entière de la
science médicale. Nous nous bornerons à indiquer notre idée en
quelques mots.

En même temps qu'on a observé et décrit les maladies, on a dû
chercher à les classer, comme on a cherché à classer les animaux,
et exactement d'après les mêmes principes des méthodes
artificielles ou naturelles. Pinel a appliqué en pathologie la
classification naturelle introduite en botanique par de Jussieu et
en zoologie par Cuvier. Il suffira de citer la première phrase de
la Nosographie de Pinel: «Une maladie étant donnée, trouver sa
place dans un cadre nosologique[30].» Personne, je pense, ne
considérera que ce but doive être celui de la médecine entière; ce
n'est donc là qu'un point de vue partiel, le point de vue
taxonomique.

Après la nosologie est venu le point de vue anatomique, c'est-à-
dire, qu'après avoir considéré les maladies comme des espèces
morbides, on a voulu les localiser anatomiquement. On a pensé que,
de même qu'il y avait une organisation normale qui devait rendre
compte des phénomènes vitaux à l'état normal, il devait y avoir
une organisation anormale qui rendait compte des phénomènes
morbides. Bien que le point de vue anatomo-pathologique puisse
déjà être reconnu dans Morgagni et Bonnet, cependant c'est dans ce
siècle surtout, sous l'influence de Broussais et de Laënnec, que
l'anatomie pathologique a été créée systématiquement. On a fait
l'anatomie pathologique comparée des maladies et l'on a classé les
altérations des tissus.

Mais on a voulu de plus mettre les altérations en rapport avec les
phénomènes morbides et déduire, en quelque sorte, les seconds des
premières. Là se sont présentés les mêmes problèmes que pour
l'anatomie comparée normale. Quand il s'est agi d'altérations
morbides apportant des modifications physiques ou mécaniques dans
une fonction, comme par exemple une compression vasculaire, une
lésion mécanique d'un membre, on a pu comprendre la relation qui
rattachait le symptôme morbide à sa cause et établir ce qu'on
appelle le diagnostic rationnel. Laënnec, un de mes prédécesseurs
dans la chaire de médecine du Collége de France, s'est immortalisé
dans cette voie par la précision qu'il a donnée au diagnostic
physique des maladies du coeur et du poumon. Mais ce diagnostic
n'était plus possible quand il s'est agi de maladies dont les
altérations étaient imperceptibles à nos moyens d'investigation et
résidaient dans les éléments organiques. Alors, ne pouvant plus
établir de rapport anatomique, on disait que la maladie était
essentielle, c'est-à-dire sans lésion; ce qui est absurde, car
c'est admettre un effet sans cause. On a donc compris qu'il
fallait, pour trouver l'explication des maladies, porter
l'investigation dans les parties les plus déliées de l'organisme
où siège la vie. Cette ère nouvelle de l'anatomie microscopique
pathologique a été inaugurée en Allemagne par Johannes Müller[31],
et un professeur illustre de Berlin, Virchow, a systématisé dans
ces derniers temps la pathologie microscopique[32]. On a donc tiré
des altérations des tissus des caractères propres à définir les
maladies, mais on s'est servi aussi de ces altérations pour
expliquer les symptômes des maladies. On a créé, à ce propos, la
dénomination de physiologie pathologique pour désigner cette sorte
de fonction pathologique en rapport avec l'anatomie anormale. Je
n'examinerai pas ici si ces expressions d'anatomie pathologique et
de physiologie pathologique sont bien choisies, je dirai seulement
que cette anatomie pathologique dont on déduit les phénomènes
pathologiques est sujette aux mêmes objections d'insuffisance que
j'ai faites précédemment à l'anatomie normale. D'abord, l'anatomo-
pathologiste suppose démontré que toutes les altérations
anatomiques sont toujours primitives, ce que je n'admets pas,
croyant, au contraire, que très-souvent l'altération pathologique
est consécutive et qu'elle est la conséquence ou le fruit de la
maladie, au lieu d'en être le germe; ce qui n'empêche pas que ce
produit ne puisse devenir ensuite un germe morbide pour d'autres
symptômes. Je n'admettrai donc pas que les cellules ou les fibres
des tissus soient toujours primitivement atteintes; une altération
morbide physico-chimique du milieu organique pouvant à elle seule
amener le phénomène morbide à la manière d'un symptôme toxique qui
survient sans lésion primitive des tissus, et par la seule
altération du milieu.

Le point de vue anatomique est donc tout à fait insuffisant et les
altérations que l'on constate dans les cadavres après la mort
donnent bien plutôt des caractères pour reconnaître et classer les
maladies que des lésions capables d'expliquer la mort. Il est même
singulier de voir combien les médecins en général se préoccupent
peu de ce dernier point de vue qui est le vrai point de vue
physiologique. Quand un médecin fait une autopsie de fièvre
typhoïde, par exemple, il constate les lésions intestinales et est
satisfait. Mais, en réalité, cela ne lui explique absolument rien
ni sur la cause de la maladie, ni sur l'action des médicaments, ni
sur la raison de la mort. L'anatomie microscopique n'en apprend
pas davantage, car, quand un individu meurt de tubercules, de
pneumonie, de fièvre typhoïde, les lésions microscopiques qu'on
trouve après la mort existaient avant et souvent depuis longtemps,
la mort n'est pas expliquée par les éléments du tubercule ni par
ceux des plaques intestinales, ni par ceux d'autres produits
morbides; la mort ne peut être en effet comprise que parce que
quelque élément histologique a perdu ses propriétés
physiologiques, ce qui a amené à sa suite la dislocation des
phénomènes vitaux. Mais il faudrait, pour saisir les lésions
physiologiques dans leurs rapports avec le mécanisme de la mort,
faire des autopsies de cadavres aussitôt après la mort, ce qui
n'est pas possible. C'est donc pourquoi il faut pratiquer des
expériences sur les animaux et placer nécessairement la médecine
au point de vue expérimental si l'on veut fonder une médecine
vraiment scientifique qui embrasse logiquement la physiologie, la
pathologie et la thérapeutique. Je m'efforce de marcher depuis un
grand nombre d'années dans cette direction[33]. Mais le point de
vue de la médecine expérimentale est très-complexe en ce sens
qu'il est physiologique et qu'il comprend l'explication des
phénomènes pathologiques par la physique et par la chimie aussi
bien que par l'anatomie. Je reproduirai d'ailleurs, à propos de
l'anatomie pathologique, ce que j'ai dit à propos de l'anatomie
normale, à savoir, que l'anatomie n'apprend rien par elle-même
sans l'observation sur le vivant. Il faut donc instituer pour la
pathologie une vivisection pathologique, c'est-à-dire qu'il faut
créer des maladies chez les animaux et les sacrifier à diverses
périodes de ces maladies. On pourra ainsi étudier sur le vivant
les modifications des propriétés physiologiques des tissus, ainsi
que les altérations des éléments ou des milieux. Quand l'animal
mourra, il faudra faire l'autopsie immédiatement après la mort,
absolument comme s'il s'agissait de ces maladies instantanées
qu'on appelle des empoisonnements; car, au fond, il n'y a pas de
différences dans l'étude des actions physiologiques, morbides,
toxiques, ou médicamenteuses. En un mot, le médecin ne doit pas
s'en tenir à l'anatomie pathologique seule pour expliquer la
maladie; il part de l'observation du malade et explique ensuite la
maladie par la physiologie aidée de l'anatomie pathologique et de
toutes les sciences auxiliaires dont se sert l'investigateur des
phénomènes biologiques.


§ VI. -- De la diversité des animaux soumis à l'expérimentation;
de la variabilité des conditions organiques dans lesquelles ils
s'offrent à l'expérimentateur.


Tous les animaux peuvent servir aux recherches physiologiques
parce que la vie et la maladie se retrouvent partout le résultat
des mêmes propriétés et des mêmes lésions, quoique les mécanismes
des manifestations vitales varient beaucoup. Toutefois les animaux
qui servent le plus au physiologiste, sont ceux qu'il peut se
procurer le plus facilement, et à ce titre il faut placer au
premier rang les animaux domestiques, tels que le chien, le chat,
le cheval, le lapin, le boeuf, le mouton, le porc, les oiseaux de
basse-cour, etc. Mais s'il fallait tenir compte des services
rendus à la science, la grenouille mériterait la première place.
Aucun animal n'a servi à faire de plus grandes et de plus
nombreuses découvertes sur tous les points de la science, et
encore aujourd'hui, sans la grenouille, la physiologie serait
impossible. Si la grenouille est, comme on l'a dit, le Job de la
physiologie, c'est-à-dire l'animal le plus maltraité par
l'expérimentateur, elle est l'animal qui, sans contredit, s'est
associé le plus directement à ses travaux et à sa gloire
scientifique[34]. À la liste des animaux cités précédemment, il
faut en ajouter encore un grand nombre d'autres à sang chaud ou à
sang froid, vertébrés ou invertébrés et même des infusoires qui
peuvent être utilisés pour des recherches spéciales. Mais la
diversité spécifique ne constitue pas la seule différence que
présentent les animaux soumis à l'expérimentation par le
physiologiste; ils offrent encore, par les conditions où ils se
trouvent, un très-grand nombre de différences qu'il importe
d'examiner ici; car c'est dans la connaissance et l'appréciation
de ces conditions individuelles que réside toute l'exactitude
biologique et toute la précision de l'expérimentation.

La première condition pour instituer une expérience, c'est que les
circonstances en soient assez bien connues et assez exactement
déterminées pour qu'on puisse toujours s'y replacer et reproduire
à volonté les mêmes phénomènes. Nous avons dit ailleurs que cette
condition fondamentale de l'expérimentation est relativement très-
facile à remplir chez les êtres bruts, et qu'elle est entourée de
très-grandes difficultés chez les êtres vivants, particulièrement
chez les animaux à sang chaud. En effet, il n'y a plus seulement à
tenir compte des variations du milieu cosmique ambiant, mais il
faut encore tenir compte des variations du milieu organique,
c'est-à-dire de l'état actuel de l'organisme animal. On serait
donc grandement dans l'erreur si l'on croyait qu'il suffit de
faire une expérience sur deux animaux de la même espèce pour être
placé exactement dans les mêmes conditions expérimentales. Il y a
dans chaque animal des conditions physiologiques de milieu
intérieur qui sont d'une variabilité extrême et qui, à un moment
donné, introduisent des différences considérables au point de vue
de l'expérimentation entre des animaux de la même espèce qui ont
une apparence extérieure identique. Je crois avoir, plus qu'aucun
autre, insisté sur la nécessité d'étudier ces diverses conditions
physiologiques et avoir montré qu'elles sont la base essentielle
de la physiologie expérimentale.

En effet, il faut admettre que, chez un animal, les phénomènes
vitaux ne varient que suivant des conditions de milieu intérieur
précises et déterminées. On cherchera donc à trouver ces
conditions physiologiques expérimentales au lieu de faire des
tableaux des variations de phénomènes, et de prendre des moyennes
comme expression de la vérité; on arriverait ainsi à des
conclusions qui, quoique fournies par des statistiques exactes
n'auraient pas plus de réalité scientifique que si elles étaient
purement arbitraires. Si en effet on voulait effacer la diversité
que présentent les liquides organiques en prenant les moyennes de
toutes les analyses d'urine ou de sang faites même sur un animal
de même espèce, on aurait ainsi une composition idéale de ces
humeurs qui ne correspondrait à aucun état physiologique déterminé
de cet animal. J'ai montré, en effet, qu'à jeun, les urines ont
toujours une composition déterminée et identique; j'ai montré que
le sang qui sort d'un organe est tout à fait différent, suivant
que l'organe est à l'état de fonction ou de repos. Si l'on
recherchait le sucre dans le foie, par exemple, et qu'on fît des
tables d'absence et de présence, et qu'on prît des moyennes pour
savoir combien de fois sur cent il y a du sucre ou de la matière
glycogène dans cet organe, on aurait un nombre qui ne signifierait
rien, quel qu'il fût, parce qu'en effet j'ai montré qu'il y a des
conditions physiologiques dans lesquelles il y a toujours du sucre
et d'autres conditions dans lesquelles il n'y en a jamais. Si
maintenant, se plaçant à un autre point de vue, on voulait
considérer comme bonnes toutes les expériences dans lesquelles il
y a du sucre hépatique et considérer comme mauvaises toutes celles
dans lesquelles on n'en rencontre pas, on tomberait dans un autre
genre d'erreur non moins répréhensible. J'ai posé en effet en
principe: qu'il n'y a jamais de mauvaises expériences; elles sont
toutes bonnes dans leurs conditions déterminées, de sorte que les
résultats négatifs ne peuvent infirmer les résultats positifs. Je
reviendrai d'ailleurs plus loin sur cet important sujet. Pour le
moment je veux seulement appeler l'attention des expérimentateurs
sur l'importance qu'il y a à préciser les conditions organiques,
parce qu'elles sont, ainsi que je l'ai déjà dit, la seule base de
la physiologie et de la médecine expérimentale. Il me suffira,
dans ce qui va suivre, de donner quelques indications, car c'est à
propos de chaque expérience en particulier qu'il s'agira ensuite
d'examiner ces conditions, aux trois points de vue physiologique,
pathologique et thérapeutique.

Dans toute expérience sur les animaux vivants, il y a à
considérer, indépendamment des conditions cosmiques générales,
trois ordres de conditions physiologiques propres à l'animal,
savoir: conditions anatomiques opératoires, conditions physico-
chimiques du milieu intérieur, conditions organiques élémentaires
des tissus.

1° Conditions anatomiques opératoires. -- L'anatomie est la base
nécessaire de la physiologie, et jamais on ne deviendra bon
physiologiste si l'on n'est préalablement profondément versé dans
les études anatomiques et rompu aux dissections délicates, de
manière à pouvoir faire toutes les préparations que nécessitent
souvent les expériences physiologiques. En effet, l'anatomie
physiologique opératoire n'est pas encore fondée; l'anatomie
comparée des zoologistes est trop superficielle et trop vague pour
que le physiologiste y puisse trouver les connaissances
topographiques précises dont il a besoin; l'anatomie des animaux
domestiques est faite par les vétérinaires à un point de vue trop
spécial et trop restreint, pour être d'une grande utilité à
l'expérimentateur. De sorte que le physiologiste en est réduit à
exécuter lui-même le plus ordinairement les recherches anatomiques
dont il a besoin pour instituer ses expériences. On comprendra, en
effet, que, quand il s'agit de couper un nerf, de lier un conduit
ou d'injecter un vaisseau, il soit absolument indispensable de
connaître les dispositions anatomiques des parties sur l'animal
opéré, afin de comprendre et de préciser les résultats
physiologiques de l'expérience. Il y a des expériences qui
seraient impossibles chez certaines espèces animales, et le choix
intelligent d'un animal présentant une disposition anatomique
heureuse est souvent la condition essentielle du succès d'une
expérience et de la solution d'un problème physiologique très-
important. Les dispositions anatomiques peuvent parfois présenter
des anomalies qu'il faut également bien connaître, ainsi que les
variétés qui s'observent d'un animal à l'autre. J'aurai donc le
soin, dans la suite de cet ouvrage, de mettre toujours en regard
la description des procédés d'expérience avec les dispositions
anatomiques, et je montrerai que plus d'une fois les divergences
d'opinions entre physiologistes ont eu pour cause des différences
anatomiques dont on n'avait pas tenu compte dans l'interprétation
des résultats de l'expérience. La vie n'étant qu'un mécanisme, il
y a des dispositions anatomiques spéciales à certains animaux, qui
au premier abord pourraient paraître insignifiantes ou même des
minuties futiles et qui suffisent souvent pour faire différer
complètement les manifestations physiologiques et constituer ce
qu'on appelle une idiosyncrasie des plus importantes. Tel est le
cas de la section des deux faciaux qui est mortelle chez le
cheval, tandis qu'elle ne l'est pas chez d'autres animaux très-
voisins.

2° Conditions physico-chimiques du milieu intérieur. -- La vie est
manifestée par l'action des excitants extérieurs sur les tissus
vivants qui sont irritables et réagissent en manifestant leurs
propriétés spéciales. Les conditions physiologiques de la vie ne
sont donc rien autre chose que les excitants physico-chimiques
spéciaux qui mettent en activité les tissus vivants de
l'organisme. Ces excitants se rencontrent dans l'atmosphère ou
dans le milieu qu'habitent l'animal; mais nous savons que les
propriétés de l'atmosphère extérieure générale passent dans
l'atmosphère organique intérieure dans laquelle se rencontrent
toutes les conditions physiologiques de l'atmosphère extérieure,
plus un certain nombre d'autres qui sont propres au milieu
intérieur. Il nous suffira de nommer ici les conditions physico-
chimiques principales du milieu intérieur sur lesquelles
l'expérimentateur doit porter son attention. Ce ne sont d'ailleurs
que les conditions que doit présenter tout milieu dans lequel la
vie se manifeste.

L'eau est la condition première indispensable à toute
manifestation vitale, comme à toute manifestation des phénomènes
physico-chimiques. On peut distinguer, dans le milieu cosmique
extérieur, des animaux aquatiques et des animaux aériens; mais
cette distinction ne peut plus se faire pour les éléments
histologiques; plongés dans le milieu intérieur, ils sont
aquatiques chez tous les êtres vivants, c'est-à-dire qu'ils vivent
baignés par des liquides organiques qui renferment de très-grandes
quantités d'eau. La proportion d'eau atteint parfois de 90 à 99
pour 100 dans les liquides organiques, et quand cette proportion
d'eau diminue notablement, il en résulte des troubles
physiologiques spéciaux. C'est ainsi qu'en enlevant de l'eau aux
grenouilles par l'exposition prolongée d'un air très-sec, et par
l'introduction dans le corps de substances douées d'un équivalent
endosmotique très-élevé, on diminue la quantité d'eau du sang, et
l'on voit survenir alors des cataractes et des phénomènes
convulsifs qui cessent dès qu'on restitue au sang sa proportion
d'eau normale. La soustraction totale de l'eau dans les corps
vivants amène invariablement la mort chez les grands organismes
pourvus d'éléments histologiques délicats; mais il est bien connu
que pour de petits organismes inférieurs la soustraction d'eau ne
fait que suspendre la vie. Les phénomènes vitaux réapparaissent
dès qu'on rend aux tissus l'eau qui est une condition des plus
indispensables de leur manifestation vitale. Tels sont les cas de
reviviscence des rotifères, des tardigrades, des anguillules du
blé niellé. Il y a une foule de cas de vie latente dans les
végétaux et dans les animaux, qui sont dus à la soustraction de
l'eau des organismes.

La température influe considérablement sur la vie. L'élévation de
la température rend plus actifs les phénomènes vitaux aussi bien
que la manifestation des phénomènes physico-chimiques.
L'abaissement de la température diminue l'énergie des phénomènes
physico-chimiques et engourdit les manifestations de la vie. Dans
le milieu cosmique extérieur, les variations de température
constituent les saisons qui ne sont en réalité caractérisées que
par la variation des manifestations de la vie animale ou végétale
à la surface de la terre. Ces variations n'ont lieu que parce que
le milieu intérieur ou l'atmosphère organique des plantes et de
certains animaux se met en équilibre avec l'atmosphère extérieure.
Si l'on place les plantes dans des serres chaudes, l'influence
hibernale cesse de se faire sentir, il en est de même pour les
animaux à sang froid et hibernants. Mais les animaux à sang chaud
maintiennent en quelque sorte leurs éléments organiques en serre
chaude; aussi ne sentent-ils pas l'influence de l'hibernation.
Toutefois, comme ce n'est ici qu'une résistance particulière du
milieu intérieur à se mettre en équilibre de température avec le
milieu extérieur; cette résistance peut être vaincue dans certains
cas, et les animaux à sang chaud peuvent eux-mêmes dans quelques
circonstances s'échauffer ou se refroidir. Les limites supérieures
de température compatibles avec la vie ne montent pas en général
au delà de 75°. Les limites inférieures ne descendent généralement
pas au delà de la température capable de congeler les liquides
organiques végétaux ou animaux. Toutefois ces limites peuvent
varier. Chez les animaux à sang chaud, la température de
l'atmosphère intérieure est normalement de 38 à 40 degrés; elle ne
peut pas dépasser + 45 à 50 degrés ni descendre au delà de -15 à
20 degrés, sans amener des troubles physiologiques ou même la mort
quand ces variations sont rapides. Chez les animaux hibernants
l'abaissement de température, arrivant graduellement, peut
descendre beaucoup plus bas en amenant la disparition progressive
des manifestations de la vie jusqu'à la léthargie ou la vie
latente qui peut durer quelquefois un temps très-long, si la
température ne varie pas.

L'air est nécessaire à la vie de tous les êtres végétaux ou
animaux; l'air existe donc dans l'atmosphère organique intérieure.
Les trois gaz de l'air extérieur: oxygène, azote et acide
carbonique, sont en dissolution dans les liquides organiques où
les éléments histologiques respirent directement comme les
poissons dans l'eau. La cessation de la vie par soustraction des
gaz, et particulièrement de l'oxygène, est ce qu'on appelle la
mort par asphyxie. Il y a chez les êtres vivants un échange
constant entre les gaz du milieu intérieur et les gaz du milieu
extérieur; toutefois les végétaux et les animaux, comme on sait,
ne se ressemblent pas sous le rapport des altérations qu'ils
produisent dans l'air ambiant.

La pression existe dans l'atmosphère extérieure; on sait que l'air
exerce sur les êtres vivants à la surface de la terre une pression
qui soulève une colonne de mercure à la hauteur de 0m, 76 environ.
Dans l'atmosphère intérieure des animaux à sang chaud, les
liquides nourriciers circulent sous l'influence d'une pression
supérieure à la pression atmosphérique extérieure, à peu près
150mm, mais cela n'indique pas nécessairement que les éléments
histologiques supportent réellement cette pression. L'influence
des variations de pressions sur les manifestations de la vie des
éléments organiques est d'ailleurs peu connue. On sait toutefois
que la vie ne peut pas se produire dans un air trop raréfié, parce
qu'alors non-seulement les gaz de l'air ne peuvent pas se
dissoudre dans le liquide nourricier, mais les gaz qui étaient
dissous dans ce dernier se dégagent. C'est ce qu'on observe quand
on met un petit animal sous la machine pneumatique; ses poumons
sont obstrués par les gaz devenus libres dans le sang. Les animaux
articulés résistent beaucoup plus à cette raréfaction de l'air,
ainsi que l'ont prouvé diverses expériences. Les poissons dans la
profondeur des mers vivent quelquefois sous une pression
considérable.

La composition chimique du milieu cosmique ou extérieur est très-
simple et constante. Elle est représentée par la composition de
l'air qui reste identique, sauf les proportions de vapeur d'eau et
quelques conditions électriques et ozonifiantes qui peuvent
varier. La composition chimique des milieux internes ou organiques
est beaucoup plus complexe, et cette complication augmente à
mesure que l'animal devient lui-même plus élevé et plus complexe.
Les milieux organiques, avons-nous dit, sont toujours aqueux; ils
tiennent en dissolution des matières salines et organiques
déterminées; ils présentent des réactions fixes. L'animal le plus
inférieur a son milieu organique propre; un infusoire possède un
milieu qui lui appartient, en ce sens que, pas plus qu'un poisson,
il n'est imbibé par l'eau dans laquelle il nage. Dans le milieu
organique des animaux élevés, les éléments histologiques sont
comme de véritables infusoires, c'est-à-dire qu'ils sont encore
pourvus d'un milieu propre, qui n'est pas le milieu organique
général. Ainsi le globule du sang est imbibé par un liquide qui
diffère de la liqueur sanguine dans laquelle il nage.

3° Conditions organiques. -- Les conditions organiques sont celles
qui répondent à l'évolution ou aux modifications des propriétés
vitales des éléments organiques. Les variations de ces conditions
amènent nécessairement un certain nombre de modifications
générales dont il importe de rappeler ici les traits principaux.
Les manifestations de la vie deviennent plus variées, plus
délicates et plus actives à mesure que les êtres s'élèvent dans
l'échelle de l'organisation. Mais aussi, en même temps, les
aptitudes aux maladies se manifestent plus multipliées.
L'expérimentation, ainsi que nous l'avons déjà dit, se montre
nécessairement d'autant plus difficile, que l'organisation est
plus complexe.

Les espèces animales et végétales sont séparées par des conditions
spéciales qui les empêchent de se mélanger en ce sens que les
fécondations, les greffes, et les transfusions ne peuvent pas
s'opérer d'un être à l'autre. Ce sont là des problèmes du plus
haut intérêt, mais que je crois abordables et susceptibles de les
réduire à différences de propriétés physico-chimiques de milieu.

Dans la même espèce animale les races peuvent encore présenter un
certain nombre de différences très-intéressantes à connaître pour
l'expérimentateur. J'ai constaté, dans les diverses races de
chiens et de chevaux, des caractères physiologiques tout à fait
particuliers qui sont relatifs à des degrés différents dans les
propriétés de certains éléments histologiques particulièrement du
système nerveux. Enfin on peut trouver chez des individus de la
même race des particularités physiologiques qui tiennent encore à
des variations spéciales de propriétés dans certains éléments
histologiques. C'est ce qu'on appelle alors des idiosyncrasies.

Le même individu ne se ressemble pas lui-même à toutes les
périodes de son évolution, c'est ce qui amène les différences
relatives à l'âge. Dès la naissance, les phénomènes de la vie sont
peu intenses, puis ils deviennent bientôt très-actifs pour se
ralentir de nouveau vers la vieillesse.

Le sexe et l'état physiologique des organes génitaux peuvent
amener des modifications quelquefois très-profondes, surtout chez
des êtres inférieurs où les propriétés physiologiques des larves
diffèrent dans certains cas complètement des propriétés des
animaux parfaits et pourvus d'organes génitaux.

La mue amène des modifications organiques parfois si profondes,
que les expériences pratiquées sur les animaux dans ces divers
états ne donnent pas du tout les mêmes résultats[35].

L'hibernation amène aussi de grandes différences dans les
phénomènes de la vie, et ce n'est pas du tout la même chose
d'opérer sur la grenouille ou sur le crapaud pendant l'été ou
pendant l'hiver[36].

L'état de digestion ou d'abstinence, de santé ou de maladie, amène
aussi des modifications très-grandes dans l'intensité des
phénomènes de la vie, et par suite dans la résistance des animaux
à l'influence de certaines substances toxiques et dans l'aptitude
à contracter telle ou telle maladie parasitique ou virulente.

L'habitude est encore une condition des plus puissantes pour
modifier les organismes. Cette condition est des plus importantes
à tenir en considération, surtout quand on veut expérimenter
l'action des substances toxiques ou médicamenteuses sur les
organismes.

La taille des animaux amène aussi dans l'intensité des phénomènes
vitaux des modifications importantes. En général, les phénomènes
vitaux sont plus intenses chez les petits animaux que chez les
gros, ce qui fait, comme on le verra plus loin, qu'on ne peut pas
rigoureusement rapporter les phénomènes physiologiques au
kilogramme d'animal.

En résumé, d'après tout ce qui a été dit précédemment, on voit
quelle énorme complexité présente l'expérimentation chez les
animaux, à raison des conditions innombrables dont le
physiologiste est appelé à tenir compte. Néanmoins, on peut y
parvenir quand on apporte, ainsi que nous venons de l'indiquer,
une distinction et une subordination convenables dans
l'appréciation de ces diverses conditions, et que l'on cherche à
les rattacher à des circonstances physico-chimiques déterminées.


§ VII. -- Du choix des animaux; de l'utilité que l'on peut tirer
pour la médecine des expériences faites sur les diverses espèces
animales.


Parmi les objections que les médecins ont adressées à
l'expérimentation, il en est une qu'il importe d'examiner
sérieusement, parce qu'elle consisterait à mettre en doute
l'utilité que la physiologie et la médecine de l'homme peuvent
retirer des études expérimentales faites sur les animaux. On a
dit, en effet, que les expériences pratiquées sur le chien ou sur
la grenouille ne pouvaient, dans l'application, être concluantes
que pour le chien et pour la grenouille, mais jamais pour l'homme,
parce que l'homme aurait une nature physiologique et pathologique
qui lui est propre et diffère de celle de tous les autres animaux.
On a ajouté que, pour être réellement concluantes pour l'homme, il
faudrait que les expériences fussent faites sur des hommes ou sur
des animaux aussi rapprochés de lui que possible. C'est
certainement dans cette vue que Galien avait choisi pour sujet de
ses expériences le singe, et Vésale le porc, comme ressemblant
davantage à l'homme en sa qualité d'omnivore. Aujourd'hui encore
beaucoup de personnes choisissent le chien pour expérimenter, non-
seulement parce qu'il est plus facile de se procurer cet animal,
mais aussi parce qu'elles pensent que les expériences que l'on
pratique sur lui peuvent s'appliquer plus convenablement à l'homme
que celles qui se pratiqueraient sur la grenouille, par exemple.
Qu'est-ce qu'il y a de fondé dans toutes ces opinions, quelle
importance faut-il donner au choix des animaux relativement à
l'utilité que les expériences peuvent avoir pour le médecin?

Il est bien certain que pour les questions d'application immédiate
à la pratique médicale, les expériences faites sur l'homme sont
toujours les plus concluantes. Jamais personne n'a dit le
contraire; seulement, comme il n'est pas permis par les lois de la
morale ni par celles de l'État, de faire sur l'homme les
expériences qu'exige impérieusement l'intérêt de la science, nous
proclamons bien haut l'expérimentation sur les animaux, et nous
ajoutons qu'au point de vue théorique, les expériences sur toutes
les espèces d'animaux sont indispensables à la médecine, et qu'au
point de vue de la pratique immédiate, elles lui sont très-utiles.
En effet, il y a, ainsi que nous l'avons déjà souvent exprimé,
deux choses à considérer dans les phénomènes de la vie: les
propriétés fondamentales des éléments vitaux qui sont générales,
puis des arrangements et des mécanismes d'organisations qui
donnent les formes anatomiques et physiologiques spéciales à
chaque espèce animale. Or, parmi tous les animaux sur lesquels le
physiologiste et le médecin peuvent porter leur expérimentation,
il en est qui sont plus propres les uns que les autres aux études
qui dérivent de ces deux points de vue. Nous dirons seulement ici
d'une manière générale que, pour l'étude des tissus, les animaux à
sang froid ou les jeunes mammifères sont plus convenables, parce
que les propriétés des tissus vivants, disparaissant plus
lentement, peuvent mieux être étudiées. Il est aussi des
expériences, dans lesquelles il convient de choisir certains
animaux qui offrent des dispositions anatomiques plus favorables
ou une susceptibilité particulière à certaines influences. Nous
aurons soin, à chaque genre de recherches, d'indiquer le choix des
animaux qu'il conviendra de faire. Cela est si important, que
souvent la solution d'un problème physiologique ou pathologique
résulte uniquement d'un choix plus convenable du sujet de
l'expérience, qui rend le résultat plus clair ou plus probant.

La physiologie et la pathologie générales sont nécessairement
fondées sur l'étude des tissus chez tous les animaux, car une
pathologie générale qui ne s'appuierait pas essentiellement sur
des considérations tirées de la pathologie comparée des animaux
dans tous les degrés de l'organisation, ne peut constituer qu'un
ensemble de généralités sur la pathologie humaine, mais jamais une
pathologie générale dans le sens scientifique du mot. De même que
l'organisme ne peut vivre que par le concours ou par la
manifestation normale des propriétés d'un ou de plusieurs de ses
éléments vitaux, de même l'organisme ne peut devenir malade que
par la manifestation anormale des propriétés d'un ou de plusieurs
de ses éléments vitaux. Or, les éléments vitaux étant de nature
semblable dans tous les êtres vivants, ils sont soumis aux mêmes
lois organiques, se développent, vivent, deviennent malades et
meurent sous des influences de nature nécessairement semblables,
quoique manifestés par des mécanismes variés à l'infini. Un poison
ou une condition morbide qui agiraient sur un élément histologique
déterminé, devrait l'atteindre dans les mêmes circonstances chez
tous les animaux qui en sont pourvus, sans cela ces éléments ne
seraient plus de même nature; et si l'on continuait à considérer
comme de même nature des éléments vitaux qui réagiraient d'une
manière opposée ou différente sous l'influence des réactifs
normaux ou pathologiques de la vie, ce serait non-seulement nier
la science en général, mais de plus introduire dans la biologie
une confusion et une obscurité qui l'entraveraient absolument dans
sa marche; car, dans la science de la vie, le caractère qui doit
être placé au premier rang et qui doit dominer tous les autres,
c'est le caractère vital. Sans doute ce caractère vital pourra
présenter de grandes diversités dans son degré et dans son mode de
manifestation, suivant les circonstances spéciales des milieux ou
des mécanismes que présenteront les organismes sains ou malades.
Les organismes inférieurs possèdent moins d'éléments vitaux
distincts que les organismes supérieurs; d'où il résulte que ces
êtres sont moins faciles à atteindre par les influences de mort ou
de maladies. Mais dans les animaux de même classe, de même ordre
ou de même espèce, il y a aussi des différences constantes ou
passagères que le physiologiste médecin doit absolument connaître
et expliquer, parce que, bien que ces différences ne reposent que
sur des nuances, elles donnent aux phénomènes une expression
essentiellement différente. C'est précisément là ce qui
constituera le problème de la science; rechercher l'unité de
nature des phénomènes physiologiques et pathologiques au milieu de
la variété infinie de leurs manifestations spéciales.
L'expérimentation sur les animaux est donc une des bases de la
physiologie et de la pathologie comparées; et nous citerons plus
loin des exemples qui prouveront combien il est important de ne
point perdre de vue les idées qui précèdent.

L'expérimentation sur les animaux élevés fournit tous les jours
des lumières sur les questions de physiologie et de pathologie
spéciales qui sont applicables à la pratique, c'est-à-dire à
l'hygiène ou à la médecine; les études sur la digestion faites
chez les animaux sont évidemment comparables aux mêmes phénomènes
chez l'homme, et les observations de W. Beaumont sur son Canadien
comparées à celles que l'on a faites à l'aide des fistules
gastriques chez le chien, l'ont surabondamment prouvé. Les
expériences faites chez les animaux, soit sur les nerfs cérébro-
spinaux, soit sur les nerfs vaso-moteurs et sécréteurs du grand
sympathique, de même que les expériences sur la circulation, sont,
en tout point, applicables à la physiologie et à la pathologie de
l'homme. Les expériences faites sur des animaux, avec des
substances délétères ou dans des conditions nuisibles, sont très-
utiles et parfaitement concluantes pour la toxicologie et
l'hygiène de l'homme. Les recherches sur les substances
médicamenteuses ou toxiques sont également tout à fait applicables
à l'homme au point de vue thérapeutique; car, ainsi que je l'ai
montré[37], les effets de ces substances sont les mêmes chez
l'homme et les animaux, sauf des différences de degrés. Dans les
recherches de physiologie pathologique sur la formation du cal,
sur la production du pus et dans beaucoup d'autres recherches de
pathologie comparée, les expériences sur les animaux sont d'une
utilité incontestable pour la médecine de l'homme.

Mais à côté de tous ces rapprochements que l'on peut établir entre
l'homme et les animaux, il faut bien reconnaître aussi qu'il y a
des différences. Ainsi, au point de vue physiologique, l'étude
expérimentale des organes des sens et des fonctions cérébrales
doit être faite sur l'homme, parce que, d'une part, l'homme est
au-dessus des animaux pour des facultés dont les animaux sont
dépourvus, et que, d'autre part, les animaux ne peuvent pas nous
rendre compte directement des sensations qu'ils éprouvent. Au
point de vue pathologique, on constate aussi des différences entre
l'homme et les animaux; ainsi les animaux possèdent des maladies
parasitiques ou autres qui sont inconnues à l'homme, aut vice
versa. Parmi ces maladies il en est qui sont transmissibles de
l'homme aux animaux et des animaux à l'homme, et d'autres qui ne
le sont pas. Enfin, il y a certaines susceptibilités
inflammatoires du péritoine ou d'autres organes qui ne se
rencontrent pas développées au même degré chez l'homme que chez
les animaux des diverses classes ou des diverses espèces. Mais,
loin que ces différences puissent être des motifs pour nous
empêcher d'expérimenter et de conclure des recherches
pathologiques faites sur ces animaux à celles qui sont observées
sur l'homme, elles deviennent des raisons puissantes du contraire.
Les diverses espèces d'animaux nous offrent des différences
d'aptitudes pathologiques très-nombreuses et très-importantes;
j'ai déjà dit que parmi les animaux domestiques, ânes, chiens et
chevaux, il existe des races ou des variétés qui nous offrent des
susceptibilités physiologiques ou pathologiques tout à fait
spéciales; j'ai constaté même des différences individuelles
souvent assez tranchées. Or, l'étude expérimentale de ces
diversités peut seule nous donner l'explication des différences
individuelles que l'on observe chez l'homme soit dans les
différentes races, soit chez les individus d'une même race, et que
les médecins appellent des prédispositions ou des idiosyncrasies.
Au lieu de rester des états indéterminés de l'organisme, les
prédispositions, étudiées expérimentalement, rentreront par la
suite dans des cas particuliers d'une loi générale physiologique,
qui deviendra ainsi la base scientifique de la médecine pratique.

En résumé, je conclus que les résultats des expériences faites sur
les animaux aux points de vue physiologique, pathologique et
thérapeutique sont, non-seulement applicables à la médecine
théorique, mais je pense que la médecine pratique ne pourra
jamais, sans cette étude comparative sur les animaux, prendre le
caractère d'une science. Je terminerai, à ce sujet, par les mots
de Buffon, auxquels on pourrait donner une signification
philosophique différente, mais qui sont très-vrais
scientifiquement dans cette circonstance: «S'il n'existait pas
d'animaux, la nature de l'homme serait encore plus
incompréhensible.»


§ VIII. -- De la comparaison des animaux et l'expérimentation
comparative.


Dans les animaux et particulièrement dans les animaux supérieurs,
l'expérimentation est si complexe et entourée de causes d'erreurs
prévues ou imprévues si nombreuses et si multipliées, qu'il
importe, pour les éviter, de procéder avec la plus grande
circonspection. En effet, pour porter l'expérimentation sur les
parties de l'organisme que l'on veut explorer, il faut souvent
faire des délabrements considérables et produire des désordres
médiats ou immédiats qui masquent, altèrent ou détruisent les
résultats de l'expérience. Ce sont ces difficultés très-réelles
qui ont si souvent entaché d'erreur les recherches expérimentales
faites sur les êtres vivants, et qui ont fourni des arguments aux
détracteurs de l'expérimentation. Mais la science n'avancerait
jamais si l'on se croyait autorisé à renoncer aux méthodes
scientifiques parce qu'elles sont imparfaites; la seule chose à
faire en ce cas, c'est de les perfectionner. Or, le
perfectionnement de l'expérimentation physiologique consiste non-
seulement dans l'amélioration des instruments et des procédés
opératoires, mais surtout et plus dans l'usage raisonné et bien
réglé de l'expérimentation comparative.

Nous avons dit ailleurs (page 97) qu'il ne fallait pas confondre
la contre-épreuve expérimentale avec l'expérimentation
comparative. La contre-épreuve ne fait aucunement allusion aux
causes d'erreurs qui peuvent se rencontrer dans l'observation du
fait; elle les suppose toutes évitées, et elle ne s'adresse qu'au
raisonnement expérimental; elle n'a en vue que de juger si la
relation que l'on a établie entre un phénomène et sa cause
prochaine est exacte et rationnelle. -- La contre-épreuve n'est au
contraire qu'une synthèse qui vérifie une analyse, ou une analyse
qui contrôle une synthèse. L'expérimentation comparative au
contraire ne porte que sur la constatation du fait et sur l'art de
le dégager des circonstances ou des autres phénomènes avec
lesquels il peut être mêlé. L'expérimentation comparative n'est
pourtant pas précisément ce que les philosophes ont appelé la
méthode par différence. Quand un expérimentateur est en face de
phénomènes complexes dus aux propriétés réunies de divers corps,
il procède par différenciation, c'est-à-dire qu'il sépare
successivement chacun de ces corps un à un, et voit par différence
ce qui appartient à chacun d'eux dans le phénomène total. Mais
cette méthode d'exploration suppose deux choses: elle suppose
d'abord que l'on sait quel est le nombre des corps qui concourent
à l'expression de l'ensemble du phénomène; et ensuite elle admet
que ces corps ne se combinent point de manière à confondre leur
action dans une résultante harmonique finale. En physiologie la
méthode des différences est rarement applicable, parce qu'on ne
peut presque jamais se flatter de connaître tous les corps et
toutes les conditions qui entrent dans l'expression d'un ensemble
de phénomènes, et parce qu'ensuite, dans une infinité de cas,
divers organes du corps peuvent se suppléer dans les phénomènes
qui leur étaient en partie communs, et dissimuler plus ou moins ce
qui résulte de l'ablation d'une partie limitée. Je suppose, par
exemple, que l'on paralyse isolément et successivement tout le
corps en n'agissant que sur un seul muscle à la fois, le désordre
produit par le muscle paralysé sera plus ou moins remplacé et
rétabli par les muscles voisins, et l'on arriverait finalement à
conclure que chaque muscle en particulier entre pour peu de chose
dans les mouvements du corps. On a très-bien exprimé la nature de
cette cause d'erreur en la comparant à ce qui arriverait à un
expérimentateur qui supprimerait l'une après l'autre chacune des
briques qui servent de base à une colonne. Il verrait, en effet,
que la soustraction successive d'une seule brique à la fois ne
fait pas chanceler la colonne, et il arriverait à en conclure
logiquement mais faussement qu'aucune de ces briques ne sert à
soutenir la colonne. L'expérimentation comparative en physiologie
répond à une tout autre idée: car elle a pour objet de réduire à
l'unité la recherche la plus complexe, et pour résultat d'éliminer
en bloc toutes les causes d'erreurs connues ou inconnues.

Les phénomènes physiologiques sont tellement complexes, qu'il ne
serait jamais possible d'expérimenter avec quelque rigueur sur les
animaux vivants, s'il fallait nécessairement déterminer toutes les
modifications que l'on peut apporter dans l'organisme sur lequel
on opère. Mais heureusement il nous suffira de bien isoler le seul
phénomène sur lequel doit porter notre examen en le séparant, à
l'aide de l'expérimentation comparative, de toutes les
complications qui peuvent l'environner. Or, l'expérimentation
comparative atteint ce but en ajoutant dans un organisme
semblable, qui doit servir de comparaison, toutes les
modifications expérimentales, moins une, qui est celle que l'on
veut dégager.

Si l'on veut savoir, par exemple, quel est le résultat de la
section ou de l'ablation d'un organe profondément situé, et qui ne
peut être atteint qu'en blessant beaucoup d'organes circonvoisins,
on est nécessairement exposé à confondre dans le résultat total ce
qui appartient aux lésions produites par le procédé opératoire
avec ce qui appartient proprement à la section et à l'ablation de
l'organe dont on veut juger le rôle physiologique. Le seul moyen
d'éviter l'erreur consiste à pratiquer sur un animal semblable une
opération identique, mais sans faire la section ou l'ablation de
l'organe sur lequel on expérimente. On a alors deux animaux chez
lesquels toutes les conditions expérimentales sont les mêmes sauf
une, l'ablation d'un organe, dont les effets se trouvent alors
dégagés et exprimés par la différence que l'on observe entre les
deux animaux. L'expérimentation comparative est une règle générale
et absolue en médecine expérimentale et elle s'applique à toute
espèce de recherche, soit qu'on veuille connaître les effets sur
l'économie des agents divers qui exercent une influence sur elle,
soit qu'on veuille reconnaître par des expériences de vivisection
le rôle physiologique des diverses parties du corps.

Tantôt l'expérimentation comparative peut être faite sur deux
animaux de la même espèce et pris dans des conditions aussi
comparables que possible; tantôt il faut faire l'expérience sur le
même animal. Quand on agit sur deux animaux, il faut, ainsi que
nous venons de le dire, placer les deux animaux semblables dans
les mêmes conditions moins une, celle que l'on veut comparer. Cela
suppose que les deux animaux comparés sont assez semblables pour
que la différence que l'on constate sur eux, à la suite de
l'expérience, ne puisse pas être attribuée à une différence tenant
à leur organisme même. Quand il s'agit d'expérimenter sur des
organes ou sur des tissus dont les propriétés sont fixes et
faciles à distinguer, la comparaison faite sur deux animaux de la
même espèce suffit, mais quand au contraire on veut comparer des
propriétés mobiles et délicates, il faut alors faire la
comparaison sur le même animal, soit que la nature de l'expérience
permette d'expérimenter sur lui successivement et à des reprises
différentes, soit qu'il faille agir au même moment et
simultanément sur des parties similaires du même individu. En
effet, les différences sont plus difficiles à saisir à mesure que
les phénomènes qu'on veut étudier deviennent plus mobiles et plus
délicats; sous ce rapport, jamais aucun animal n'est absolument
comparable à un autre, et de plus, ainsi que nous l'avons déjà
dit, le même animal n'est pas non plus comparable à lui-même dans
les différents moments où on l'examine, soit parce qu'il est dans
des conditions de nutrition différentes, soit parce que son
organisme est devenu moins sensible en ayant pu s'habituer à la
substance qu'on lui a donnée ou à l'opération qu'on lui fait
subir.

Enfin, il arrive quelquefois qu'il faut étendre l'expérimentation
comparative en dehors de l'animal, parce que les causes d'erreurs
peuvent aussi se rencontrer dans les instruments que l'on emploie
pour expérimenter.

Je me borne ici à signaler et à définir le principe de
l'expérimentation comparative; il sera développé à propos des cas
particuliers dans le cours de cet ouvrage. Je citerai, dans la
troisième partie de cette introduction, des exemples propres à
démontrer l'importance de l'expérimentation comparative, qui est
la véritable base de la médecine expérimentale; il serait facile
en effet de prouver que presque toutes les erreurs expérimentales
viennent de ce qu'on a négligé de juger comparativement les faits,
ou de ce que l'on a cru comparables des cas qui ne l'étaient pas.


§ IX. -- De l'emploi du calcul dans l'étude des phénomènes des
êtres vivants; des moyennes et de la statistique.


Dans les sciences expérimentales, la mesure des phénomènes est un
point fondamental, puisque c'est par la détermination quantitative
d'un effet relativement à une cause donnée que la loi des
phénomènes peut être établie. Si en biologie on veut arriver à
connaître les lois de la vie, il faut donc non-seulement observer
et constater les phénomènes vitaux, mais de plus il faut fixer
numériquement les relations d'intensité dans lesquelles ils sont
les uns par rapport aux autres.

Cette application des mathématiques aux phénomènes naturels est le
but de toute science, parce que l'expression de la loi des
phénomènes doit toujours être mathématique. Il faudrait pour cela,
que les données soumises au calcul fussent des résultats de faits
suffisamment analysés de manière à être sûr qu'on connaît
complètement les conditions des phénomènes entre lesquels on veut
établir une équation. Or je pense que les tentatives de ce genre
sont prématurées dans la plupart des phénomènes de la vie,
précisément parce que ces phénomènes sont tellement complexes,
qu'à côté de quelques-unes de leurs conditions que nous
connaissons, nous devons non-seulement supposer, mais être
certain, qu'il en existe une foule d'autres qui nous sont encore
absolument inconnues. Je crois qu'actuellement la voie la plus
utile à suivre pour la physiologie et pour la médecine est de
chercher à découvrir des faits nouveaux, au lieu d'essayer de
réduire en équations ceux que la science possède. Ce n'est point
que je condamne l'application mathématique dans les phénomènes
biologiques, car c'est par elle seule que, dans la suite, la
science se constituera; seulement j'ai la conviction que
l'équation générale est impossible pour le moment, l'étude
qualitative des phénomènes devant nécessairement précéder leur
étude quantitative.

Les physiciens et les chimistes ont déjà essayé bien souvent de
réduire au calcul les phénomènes physico-chimiques des êtres
vivants. Parmi les anciens, aussi bien que parmi les modernes, des
physiciens et des chimistes les plus éminents ont voulu établir
les principes d'une mécanique animale et les lois d'une statique
chimique des animaux. Bien que les progrès des sciences physico-
chimiques aient rendu la solution de ces problèmes plus abordable
de nos jours que par le passé, cependant il me paraît impossible
d'arriver actuellement à des conclusions exactes parce que les
bases physiologiques manquent pour asseoir tous ces calculs. On
peut bien sans doute établir le bilan de ce que consomme un
organisme vivant en aliments et de ce qu'il rend en excrétions,
mais ce ne seront là que de purs résultats de statistique
incapables d'apporter la lumière sur les phénomènes intimes de la
nutrition chez les êtres vivants. Ce serait, suivant l'expression
d'un chimiste hollandais, vouloir raconter ce qui se passe dans
une maison en regardant ce qui entre par la porte et ce qui sort
par la cheminée. On peut fixer exactement les deux termes extrêmes
de la nutrition, mais si l'on veut ensuite interpréter
l'intermédiaire qui les sépare, on se trouve dans un inconnu dont
l'imagination crée la plus grande partie, et d'autant plus
facilement que les chiffres se prêtent souvent merveilleusement à
la démonstration des hypothèses les plus diverses. Il y a vingt-
cinq ans, à mon début dans la carrière physiologique, j'essayai,
je crois, un des premiers, de porter l'expérimentation dans le
milieu intérieur de l'organisme, afin de suivre pas à pas et
expérimentalement toutes ces transformations de matières que les
chimistes expliquaient théoriquement. J'instituai alors des
expériences pour rechercher comment se détruit dans l'être vivant
le sucre, un des principes alimentaires les mieux définis. Mais,
au lieu de m'instruire sur la destruction du sucre, mes
expériences me conduisirent à découvrir[38] qu'il se produit
constamment du sucre dans les animaux, indépendamment de la nature
de l'alimentation. De plus, ces recherches me donnèrent la
conviction qu'il s'accomplit dans le milieu organique animal une
infinité de phénomènes physico-chimiques très-complexes qui
donnent naissance à beaucoup d'autres produits que nous ignorons
encore et dont les chimistes ne tiennent par conséquent aucun
compte dans leurs équations de statique.

Ce qui manque aux statiques chimiques de la vie ou aux diverses
appréciations numériques que l'on donne des phénomènes
physiologiques, ce ne sont certainement point les lumières
chimiques ni la rigueur des calculs; mais ce sont leurs bases
physiologiques qui, la plupart du temps, sont fausses par cela
seul qu'elles sont incomplètes. On est ensuite conduit à l'erreur
d'autant plus facilement qu'on part de ce résultat expérimental
incomplet et qu'on raisonne sans vérifier à chaque pas les
déductions du raisonnement. Je vais citer des exemples de ces
calculs que je condamne en les prenant dans des ouvrages pour
lesquels j'ai d'ailleurs la plus grande estime. MM. Bidder et
Schmidt (de Dorpat) ont publié en 1852 des travaux très-importants
sur la digestion et sur la nutrition. Leurs recherches contiennent
des matériaux bruts, excellents et très-nombreux; mais les
déductions de leurs calculs sont souvent selon moi hasardées ou
erronées. Ainsi, par exemple, ces auteurs ont pris un chien pesant
16 kilogrammes, ils ont placé dans le conduit de la glande sous-
maxillaire un tube par lequel s'écoulait la sécrétion, et ils ont
obtenu en une heure 5gr, 640 de salive; d'où ils concluent que
pour les deux glandes cela doit faire 11gr, 280. Ils ont ensuite
placé un autre tube dans le conduit d'une glande parotide du même
animal, et ils ont obtenu en une heure 8gr, 790 de salive, ce qui
pour les deux glandes parotides équivaudrait à 17gr, 580.
Maintenant, ajoutent-ils, si l'on veut appliquer ces nombres à
l'homme, il faut établir que l'homme étant environ quatre fois
plus pesant que le chien en question, nous offre un poids de 64
kilogrammes; par conséquent le calcul établi sur ce rapport nous
donne pour les glandes sous-maxillaires de l'homme 45 grammes de
salive en une heure, soit par jour 1kil, 082. Pour les glandes
parotides nous avons en une heure 70 grammes, soit par jour 1kil,
687; ce qui, réduction faite de moitié, donnerait environ 1kil, 40
de salive sécrétée en vingt-quatre heures par les glandes
salivaires d'un homme adulte, etc.[39]

Il n'y a dans ce qui précède, ainsi que le sentent bien les
auteurs eux-mêmes, qu'une chose qui soit vraie, c'est le résultat
brut qu'on a obtenu sur le chien, mais tous les calculs qu'on en
déduit sont établis sur des bases fausses ou contestables; d'abord
il n'est pas exact de doubler le produit d'une des glandes pour
avoir celui des deux, parce que la physiologie apprend que le plus
souvent les glandes doubles sécrètent alternativement, et que,
quand l'une sécrète beaucoup, l'autre sécrète moins; ensuite,
outre les deux glandes salivaires sous-maxillaire et parotide, il
en existe encore d'autres dont il n'est pas fait mention. Il est
ensuite inexact de croire qu'en multipliant par 24 le produit de
la salive d'une heure, on ait la salive versée dans la bouche de
l'animal en vingt-quatre heures. En effet, la sécrétion salivaire
est éminemment intermittente et n'a lieu qu'au moment du repas ou
d'une excitation; pendant tout le reste du temps, la sécrétion est
nulle ou insignifiante. Enfin la quantité de salive qu'on a
obtenue des glandes salivaires du chien mis en expérience n'est
pas une quantité absolue; elle aurait été nulle si l'on n'avait
pas excité la membrane muqueuse buccale, elle aurait pu être plus
ou moins considérable si l'on avait employé une autre excitation
plus forte ou plus faible que celle du vinaigre.

Maintenant, quant à l'application des calculs précédents à
l'homme, elle est encore plus discutable. Si l'on avait multiplié
la quantité de salive obtenue par le poids des glandes salivaires,
on aurait obtenu un rapport plus approché, mais je n'admets pas
qu'on puisse calculer la quantité de salive sur le poids de tout
le corps pris en masse. L'appréciation d'un phénomène par kilos du
corps de l'animal me paraît tout à fait inexacte, quand on y
comprend des tissus de toute nature et étrangers à la production
du phénomène sur lequel on calcule.

Dans la partie de leurs recherches qui concerne la nutrition,
MM. Bidder et Schmidt ont donné une expérience très-importante et
peut-être une des plus laborieuses qui aient jamais été exécutées.
Ils ont fait, au point de vue de l'analyse élémentaire, le bilan
de tout ce qu'une chatte a pris et rendu pendant huit jours
d'alimentation et dix-neuf jours d'abstinence. Mais cette chatte
s'est trouvée dans des conditions physiologiques qu'ils
ignoraient; elle était pleine et elle mit bas ses petits au dix-
septième jour de l'expérience. Dans cette circonstance les auteurs
ont considéré les petits comme des excréments et les ont calculés
avec les substances éliminées comme une simple perte de poids[40].
Je crois qu'il faudrait justifier ces interprétations quand il
s'agit de préciser des phénomènes aussi complexes.

En un mot, je considère que, si dans ces travaux de statique
chimique appliqués aux phénomènes de la vie, les chiffres
répondent à la réalité, ce n'est que par hasard ou parce que le
sentiment des expérimentateurs dirige et redresse le calcul.
Toutefois je répéterai que la critique que je viens de faire ne
s'adresse pas en principe à l'emploi du calcul dans la
physiologie, mais qu'elle est seulement relative à son application
dans l'état actuel de complexité des phénomènes de la vie. Je suis
d'ailleurs heureux de pouvoir ici m'appuyer sur l'opinion de
physiciens et de chimistes les plus compétents en pareille
matière. MM. Regnault et Reiset, dans leur beau travail sur la
respiration, s'expriment ainsi à propos des calculs que l'on a
donnés pour établir la théorie de la chaleur animale. «Nous ne
doutons pas que la chaleur animale ne soit produite entièrement
par les réactions chimiques qui se passent dans l'économie; mais
nous pensons que le phénomène est beaucoup trop complexe pour
qu'il soit possible de le calculer d'après la quantité d'oxygène
consommé. Les substances qui se brûlent par la respiration sont
formées en général de carbone, d'hydrogène, d'azote ou d'oxygène,
souvent en proportions considérables; lorsqu'elles se détruisent
complètement par la respiration, l'oxygène qu'elles renferment
contribue à la formation de l'eau et de l'acide carbonique, et la
chaleur qui se dégage est alors nécessairement bien différente de
celle que produiraient, en se brûlant, le carbone et l'hydrogène,
supposés libres. Ces substances ne se détruisent d'ailleurs pas
complètement, une portion se transforme en d'autres substances qui
jouent des rôles spéciaux dans l'économie animale, ou qui
s'échappent, dans les excrétions, à l'état de matières très-
oxydées (urée, acide urique). Or, dans toutes ces transformations
et dans les assimilations de substances qui ont lieu dans les
organes, il y a dégagement ou absorption de chaleur; mais les
phénomènes sont évidemment tellement complexes, qu'il est peu
probable qu'on parvienne jamais à les soumettre au calcul. C'est
donc par une coïncidence fortuite que les quantités de chaleur,
dégagées par un animal, se sont trouvées, dans les expériences de
Lavoisier, de Dulong et de Despretz, à peu près égales à celles
que donneraient en brûlant le carbone contenu dans l'acide
carbonique produit, et l'hydrogène dont on détermine la quantité
par une hypothèse bien gratuite, en admettant que la portion de
l'oxygène consommée qui ne se retrouve pas dans l'acide carbonique
a servi à transformer cet oxygène en eau[41].»

Les phénomènes chimico-physiques de l'organisme vivant sont donc
encore aujourd'hui trop complexes pour pouvoir être embrassés dans
leur ensemble autrement que par des hypothèses. Pour arriver à la
solution exacte de problèmes aussi vastes, il faut commencer par
analyser les résultantes de ces réactions compliquées, et les
décomposer au moyen de l'expérimentation en questions simples et
distinctes. J'ai déjà fait quelques tentatives dans cette voie
analytique, en montrant qu'au lieu d'embrasser le problème de la
nutrition en bloc, il importe d'abord de déterminer la nature des
phénomènes physico-chimiques qui se passent dans un organe formé
d'un tissu défini, tel qu'un muscle, une glande, un nerf; qu'il
est nécessaire en même temps de tenir compte de l'état de fonction
ou de repos de l'organe. J'ai montré de plus que l'on peut régler
à volonté l'état de repos et de fonction d'un organe à l'aide de
ses nerfs, et que l'on peut même agir sur lui localement en se
mettant à l'abri du retentissement sur l'organisme, quand on a
préalablement séparé les nerfs périphériques des centres
nerveux[42]. Quand on aura ainsi analysé les phénomènes physico-
chimiques propres à chaque tissu, à chaque organe, alors seulement
on pourra essayer de comprendre l'ensemble de la nutrition et de
faire une statique chimique fondée sur une base solide, c'est-à-
dire sur l'étude de faits physiologiques précis, complets et
comparables.

Une autre forme d'application très-fréquente des mathématiques à
la biologie se trouve dans l'usage des moyennes ou dans l'emploi
de la statistique qui, en médecine et en physiologie, conduisent
pour ainsi dire nécessairement à l'erreur. Il y a sans doute
plusieurs raisons pour cela; mais le plus grand écueil de
l'application du calcul aux phénomènes physiologiques, est
toujours au fond leur trop grande complexité qui les empêche
d'être définis et suffisamment comparables entre eux. L'emploi des
moyennes en physiologie et en médecine ne donne le plus souvent
qu'une fausse précision aux résultats en détruisant le caractère
biologique des phénomènes. On pourrait distinguer, à notre point
de vue, plusieurs espèces de moyennes: les moyennes physiques, les
moyennes chimiques et les moyennes physiologiques ou
pathologiques. Si l'on observe, par exemple, le nombre des
pulsations et l'intensité de la pression sanguine par les
oscillations d'un instrument hémométrique pendant toute une
journée et qu'on prenne la moyenne de tous ces chiffres pour avoir
la pression vraie ou moyenne du sang, ou pour connaître le nombre
vrai ou moyen de pulsations, on aura précisément des nombres faux.
En effet, la pulsation diminue de nombre et d'intensité à jeun et
augmente pendant la digestion ou sous d'autres influences de
mouvement ou de repos; tous ces caractères biologiques du
phénomène disparaissent dans la moyenne. On fait aussi très-
souvent usage des moyennes chimiques. Si l'on recueille l'urine
d'un homme pendant vingt-quatre heures et qu'on mélange toutes les
urines pour avoir l'analyse de l'urine moyenne, on a précisément
l'analyse d'une urine qui n'existe pas; car à jeun l'urine diffère
de celle de la digestion, et ces différences disparaissent dans le
mélange. Le sublime du genre a été imaginé par un physiologiste
qui, ayant pris de l'urine dans un urinoir de la gare d'un chemin
de fer où passaient des gens de toutes les nations, crut pouvoir
donner ainsi l'analyse de l'urine moyenne européenne! À côté de
ces moyennes physiques et chimiques, il y a les moyennes
physiologiques ou ce qu'on pourrait appeler les descriptions
moyennes de phénomènes qui sont encore plus fausses. Je suppose
qu'un médecin recueille un grand nombre d'observations
particulières sur une maladie, et qu'il fasse ensuite une
description moyenne de tous les symptômes observés dans les cas
particuliers; il aura ainsi une description qui ne se trouvera
jamais dans la nature. De même en physiologie il ne faut jamais
donner des descriptions moyennes d'expériences, parce que les
vrais rapports des phénomènes disparaissent dans cette moyenne;
quand on a affaire à des expériences complexes et variables, il
faut en étudier les diverses circonstances et ensuite donner
l'expérience la plus parfaite comme type, mais qui représentera
toujours un fait vrai. Les moyennes, dans les cas où nous venons
de les considérer, doivent donc être repoussées parce qu'elles
confondent en voulant réunir et faussent en voulant simplifier.
Les moyennes ne sont applicables qu'à la réduction de données
numériques variant très-peu et se rapportant à des cas
parfaitement déterminés et absolument simples.

Je signalerai encore comme entachée de nombreuses causes d'erreurs
la réduction des phénomènes physiologiques au kilo d'animal. Cette
méthode est fort employée par les physiologistes depuis un certain
nombre d'années dans l'étude des phénomènes de la nutrition (voy.
page 230). On observe, par exemple, ce qu'un animal consomme
d'oxygène ou d'un aliment quelconque en un jour; puis on divise
par le poids de l'animal et l'on en tire la consommation d'aliment
ou d'oxygène par kilo d'animal. On peut aussi appliquer cette
méthode pour doser l'action des substances toxiques ou
médicamenteuses. On empoisonne un animal avec une dose limite de
strychnine ou de curare, et l'on divise la quantité de poison
administrée par le poids du corps pour avoir la quantité de poison
par kilo. Il faudrait, pour être plus exact, dans les expériences
que nous venons de citer, calculer non par kilo du corps de
l'animal, pris en masse, mais par kilo du sang et de l'élément sur
lequel agit le poison; sans cela on ne saurait tirer de ces
réductions aucune loi directe. Mais il resterait encore d'autres
conditions qu'il faudrait de même établir expérimentalement et qui
varient avec l'âge, la taille, l'état de digestion, etc.; telles
sont toutes les conditions physiologiques, qui, dans ces mesures,
doivent toujours tenir le premier rang.

En résumé, toutes les applications du calcul seraient excellentes
si les conditions physiologiques étaient bien exactement
déterminées. C'est donc sur la détermination de ces conditions que
le physiologiste et le médecin doivent concentrer pour le moment
tous leurs efforts. Il faut d'abord déterminer exactement les
conditions de chaque phénomène; c'est là la véritable exactitude
biologique, et sans cette première étude toutes les données
numériques sont inexactes et d'autant plus inexactes qu'elles
donnent des chiffres qui trompent et en imposent par une fausse
apparence d'exactitude.

Quant à la statistique, on lui fait jouer un grand rôle en
médecine, et dès lors elle constitue une question médicale qu'il
importe d'examiner ici. La première condition pour employer la
statistique, c'est que les faits auxquels on l'applique soient
exactement observés afin de pouvoir être ramenés à des unités
comparables entre elles. Or, cela ne se rencontre pas le plus
souvent en médecine. Tous ceux qui connaissent les hôpitaux savent
de quelles causes d'erreurs grossières ont pu être empreintes les
déterminations qui servent de base à la statistique. Très-souvent
le nom des maladies a été donné au hasard, soit parce que le
diagnostic était obscur, soit parce que la cause de mort a été
inscrite sans y attacher aucune importance scientifique, par un
élève qui n'avait pas vu le malade, ou par une personne de
l'administration étrangère à la médecine. Sous ce rapport, il ne
pourrait y avoir de statistique pathologique valable que celle qui
est faite avec des résultats recueillis par le statisticien lui-
même. Mais dans ce cas même, jamais deux malades ne se ressemblent
exactement; l'âge, le sexe, le tempérament, et une foule d'autres
circonstances apporteront toujours des différences, d'où il
résulte que la moyenne ou le rapport que l'on déduira de la
comparaison des faits sera toujours sujet à contestation. Mais,
même par hypothèse, je ne saurais admettre que les faits puissent
jamais être absolument identiques et comparables dans la
statistique, il faut nécessairement qu'ils diffèrent par quelque
point, car sans cela la statistique conduirait à un résultat
scientifique absolu, tandis qu'elle ne peut donner qu'une
probabilité, mais jamais une certitude. J'avoue que je ne
comprends pas pourquoi on appelle lois les résultats qu'on peut
tirer de la statistique; car la loi scientifique, suivant moi, ne
peut être fondée que sur une certitude et sur un déterminisme
absolu et non sur une probabilité. Ce serait sortir de mon sujet
que d'aller m'égarer dans toutes les explications qu'on pourrait
donner sur la valeur des méthodes de statistique fondées sur le
calcul des probabilités; mais cependant il est indispensable que
je dise ici ce que je pense de l'application de la statistique aux
sciences physiologiques en général, et à la médecine en
particulier. Il faut reconnaître dans toute science deux classes
de phénomènes, les uns dont la cause est actuellement déterminée,
les autres dont la cause est encore indéterminée. Pour tous les
phénomènes dont la cause est déterminée, la statistique n'a rien à
faire; elle serait même absurde. Ainsi, dès que les circonstances
de l'expérience sont bien établies, on ne peut plus faire de
statistique: on n'ira pas, par exemple, rassembler les cas pour
savoir combien de fois il arrivera que l'eau soit formée d'oxygène
et d'hydrogène; pour savoir combien de fois il arrivera qu'en
coupant le nerf sciatique on ait la paralysie des muscles auxquels
il se rend. Les effets arriveront toujours sans exception et
nécessairement, parce que la cause du phénomène est exactement
déterminée. Ce n'est donc que lorsqu'un phénomène renferme des
conditions encore indéterminées, qu'on pourrait faire de la
statistique; mais ce qu'il faut savoir, c'est qu'on ne fait de la
statistique que parce qu'on est dans l'impossibilité de faire
autrement; car jamais la statistique, suivant moi, ne peut donner
la vérité scientifique et ne peut constituer par conséquent une
méthode scientifique définitive. Un exemple expliquera ma pensée.
Des expérimentateurs, ainsi que nous le verrons plus loin, ont
donné des expériences dans lesquelles ils ont trouvé que les
racines rachidiennes antérieures étaient insensibles; d'autres
expérimentateurs ont donné des expériences dans lesquelles ils ont
trouvé que les mêmes racines étaient sensibles. Ici les cas
paraissaient aussi comparables que possible; il s'agissait de la
même opération faite par le même procédé, sur les mêmes animaux,
sur les mêmes racines rachidiennes. Fallait-il alors compter les
cas positifs et négatifs et dire: la loi est que les racines
antérieures sont sensibles, par exemple: 25 fois sur 100? Ou bien
fallait-il admettre, d'après la théorie de ce qu'on appelle la loi
des grands nombres, que dans un nombre immense d'expériences on
serait arrivé à trouver que les racines sont aussi souvent
sensibles qu'insensibles? Une pareille statistique eût été
ridicule, car il y a une raison pour que les racines soient
insensibles et une autre raison pour qu'elles soient sensibles;
c'est cette raison qu'il fallait déterminer, je l'ai cherchée et
je l'ai trouvée; de sorte qu'on peut dire maintenant: Les racines
rachidiennes antérieures sont toujours sensibles dans des
conditions données, et toujours insensibles dans d'autres
conditions également déterminées.

Je citerai encore un autre exemple emprunté à la chirurgie. Un
grand chirurgien fait des opérations de taille par le même
procédé; il fait ensuite un relevé statistique des cas de mort et
des cas de guérison, et il conclut, d'après la statistique, que la
loi de la mortalité dans cette opération est de deux sur cinq. Eh
bien, je dis que ce rapport ne signifie absolument rien
scientifiquement et ne donne aucune certitude pour faire une
nouvelle opération, car on ne sait pas si ce nouveau cas devra
être dans les guéris ou dans les morts. Ce qu'il y a réellement à
faire, au lieu de rassembler empiriquement les faits, c'est de les
étudier plus exactement et chacun dans leur déterminisme spécial.
Il faut examiner les cas de mort avec grand soin, chercher à y
découvrir la cause des accidents mortels, afin de s'en rendre
maître et d'éviter ces accidents. Alors, si l'on connaît
exactement la cause de la guérison et la cause de la mort, on aura
toujours la guérison dans un cas déterminé. On ne saurait
admettre, en effet, que les cas qui ont eu des terminaisons
différentes fussent identiques en tout point. Il y a évidemment
quelque chose qui a été cause de la mort chez le malade qui a
succombé, et qui ne s'est pas rencontré chez le malade qui a
guéri; c'est ce quelque chose qu'il faut déterminer, et alors on
pourra agir sur ces phénomènes ou les reconnaître et les prévoir
exactement; alors seulement on aura atteint le déterminisme
scientifique. Mais ce n'est pas à l'aide de la statistique qu'on y
arrivera; jamais la statistique n'a rien appris ni ne peut rien
apprendre sur la nature des phénomènes. J'appliquerai encore ce
que je viens de dire à toutes les statistiques faites pour
connaître l'efficacité de certains remèdes dans la guérison des
maladies. Outre qu'on ne peut pas faire le dénombrement des
malades qui guérissent tout seuls, malgré le remède, la
statistique n'apprend absolument rien sur le mode d'action du
médicament ni sur le mécanisme de la guérison chez ceux où le
remède aurait pu avoir une action.

Les coïncidences, dit-on, peuvent jouer dans les causes d'erreurs
de la statistique un si grand rôle, qu'il ne faut conclure que
d'après des grands nombres. Mais le médecin n'a que faire de ce
qu'on appelle la loi des grands nombres, loi qui, suivant
l'expression d'un grand mathématicien, est toujours vraie en
général et fausse en particulier. Ce qui veut dire que la loi des
grands nombres n'apprend jamais rien pour un cas particulier. Or,
ce qu'il faut au médecin, c'est de savoir si son malade guérira,
et la recherche du déterminisme scientifique seul peut le conduire
à cette connaissance. Je ne comprends pas qu'on puisse arriver à
une science pratique et précise en se fondant sur la statistique.
En effet, les résultats de la statistique, même ceux qui sont
fournis par les grands nombres, semblent indiquer qu'il y a dans
les variations des phénomènes une compensation qui amène la loi;
mais comme cette compensation est illimitée, cela ne peut jamais
rien nous apprendre sur un cas particulier, même de l'aveu des
mathématiciens; car ils admettent que, si la boule rouge est
sortie cinquante fois de suite, ce n'est pas une raison pour
qu'une boule blanche ait plus de chance de sortir la cinquante et
unième fois.

La statistique ne saurait donc enfanter que les sciences
conjecturales; elle ne produira jamais les sciences actives et
expérimentales, c'est-à-dire les sciences qui règlent les
phénomènes d'après les lois déterminées. On obtiendra par la
statistique une conjecture avec une probabilité plus ou moins
grande, sur un cas donné, mais jamais une certitude, jamais une
détermination absolue. Sans doute la statistique peut guider le
pronostic du médecin, et en cela elle lui est utile. Je ne
repousse donc pas l'emploi de la statistique en médecine, mais je
blâme qu'on ne cherche pas à aller au delà et qu'on croie que la
statistique doive servir de base à la science médicale; c'est
cette idée fausse qui porte certains médecins à penser que la
médecine ne peut être que conjecturale, et ils en concluent que le
médecin est un artiste qui doit suppléer à l'indéterminisme des
cas particuliers par son génie, par son tact médical. Ce sont là
des idées antiscientifiques contre lesquelles il faut s'élever de
toutes ses forces, parce que ce sont elles qui contribuent à faire
croupir la médecine dans l'état où elle est depuis si longtemps.
Toutes les sciences ont nécessairement commencé par être
conjecturales, il y a encore aujourd'hui dans chaque science des
parties conjecturales. La médecine est encore presque partout
conjecturale, je ne le nie pas; mais je veux dire seulement que la
science moderne doit faire ses efforts pour sortir de cet état
provisoire qui ne constitue pas un état scientifique définitif pas
plus pour la médecine que pour les autres sciences. L'état
scientifique sera plus long à se constituer et plus difficile à
obtenir en médecine à cause de la complexité des phénomènes; mais
le but du médecin savant est de ramener dans sa science comme dans
toutes les autres l'indéterminé au déterminé. La statistique ne
s'applique donc qu'à des cas dans lesquels il y a encore
indétermination dans la cause du phénomène observé. Dans ces
circonstances, la statistique ne peut servir, suivant moi, qu'à
diriger l'observateur vers la recherche de cette cause
indéterminée, mais elle ne peut jamais conduire à aucune loi
réelle. J'insiste sur ce point, parce que beaucoup de médecins ont
grande confiance dans la statistique, et ils croient que,
lorsqu'elle est établie sur des faits bien observés qu'ils
considèrent comme comparables entre eux, elle peut conduire à la
connaissance de la loi des phénomènes. J'ai dit plus haut que
jamais les faits ne sont identiques, dès lors la statistique n'est
qu'un dénombrement empirique d'observations.

En un mot, en se fondant sur la statistique, la médecine ne
pourrait être jamais qu'une science conjecturale; c'est seulement
en se fondant sur le déterminisme expérimental qu'elle deviendra
une science vraie, c'est-à-dire une science certaine. Je considère
cette idée comme le pivot de la médecine expérimentale, et, sous
ce rapport, le médecin expérimentateur se place à un tout autre
point de vue que le médecin dit observateur. En effet, il suffit
qu'un phénomène se soit montré une seule fois avec une certaine
apparence pour admettre que dans les mêmes conditions il doive se
montrer toujours de la même manière. Si donc il diffère dans ses
manifestations, c'est que les conditions diffèrent. Mais il n'y a
pas de lois dans l'indéterminisme; il n'y en a que dans le
déterminisme expérimental, et sans cette dernière condition, il ne
saurait y avoir de science. Les médecins en général semblent
croire qu'en médecine il y a des lois élastiques et indéterminées.
Ce sont là des idées fausses qu'il faut faire disparaître si l'on
veut fonder la médecine scientifique. La médecine, en tant que
science, a nécessairement des lois qui sont précises et
déterminées, qui, comme celles de toutes les sciences, dérivent du
critérium expérimental. C'est au développement de ces idées que
sera spécialement consacré mon ouvrage, et je l'ai intitulé
Principes de médecine expérimentale, pour indiquer que ma pensée
est simplement d'appliquer à la médecine les principes de la
méthode expérimentale, afin qu'au lieu de rester science
conjecturale fondée sur la statistique, elle puisse devenir une
science exacte fondée sur le déterminisme expérimental. En effet,
une science conjecturale peut reposer sur l'indéterminé; mais une
science expérimentale n'admet que des phénomènes déterminés ou
déterminables.

Le déterminisme dans l'expérience donne seul la loi qui est
absolue, et celui qui connaît la loi véritable n'est plus libre de
prévoir le phénomène autrement. L'indéterminisme dans la
statistique laisse à la pensée une certaine liberté limitée par
les nombres eux-mêmes, et c'est dans ce sens que les philosophes
ont pu dire que la liberté commence où le déterminisme finit. Mais
quand l'indéterminisme augmente, la statistique ne peut plus le
saisir et l'enfermer dans une limite de variations. On sort alors
de la science, car c'est le hasard ou une cause occulte quelconque
qu'on est obligé d'invoquer pour régir les phénomènes.
Certainement nous n'arriverons jamais au déterminisme absolu de
toute chose; l'homme ne pourrait plus exister. Il y aura donc
toujours de l'indéterminisme dans, toutes les sciences, et dans la
médecine plus que dans toute autre. Mais la conquête
intellectuelle de l'homme consiste à faire diminuer et à refouler
l'indéterminisme à mesure qu'à l'aide de la méthode expérimentale
il gagne du terrain sur le déterminisme. Cela seul doit satisfaire
son ambition, car c'est par cela qu'il étend et qu'il étendra de
plus en plus sa puissance sur la nature.


§ X. -- Du laboratoire du physiologiste et de divers moyens
nécessaires à l'étude de la médecine expérimentale.


Toute science expérimentale exige un laboratoire. C'est là que le
savant se retire pour chercher à comprendre, au moyen de l'analyse
expérimentale, les phénomènes qu'il a observés dans la nature.

Le sujet d'étude du médecin est nécessairement le malade, et son
premier champ d'observation est par conséquent l'hôpital. Mais si
l'observation clinique peut lui apprendre à connaître la forme et
la marche des maladies, elle est insuffisante pour lui en faire
comprendre la nature; il lui faut pour cela pénétrer dans
l'intérieur du corps et chercher quelles sont les parties internes
qui sont lésées dans leurs fonctions. C'est pourquoi on joignit
bientôt à l'observation clinique des maladies leur étude
nécropsique et les dissections cadavériques. Mais aujourd'hui ces
divers moyens ne suffisent plus; il faut pousser plus loin
l'investigation et analyser sur le vivant les phénomènes
élémentaires des corps organisés en comparant l'état normal à
l'état pathologique. Nous avons montré ailleurs l'insuffisance de
l'anatomie seule pour rendre compte des phénomènes de la vie, et
nous avons vu qu'il faut encore y ajouter l'étude de toutes les
conditions physico-chimiques qui entrent comme éléments
nécessaires des manifestations vitales, normales ou pathologiques.
Cette simple indication fait déjà pressentir que le laboratoire du
physiologiste médecin doit être le plus compliqué de tous les
laboratoires, parce qu'il a à expérimenter les phénomènes de la
vie, qui sont les plus complexes de tous les phénomènes naturels.

Les bibliothèques pourraient encore être considérées comme faisant
partie du laboratoire du savant et du médecin expérimentateur.
Mais c'est à la condition qu'il lise, pour connaître et contrôler
sur la nature, les observations, les expériences ou les théories
de ses devanciers, et non pour trouver dans les livres des
opinions toutes faites qui le dispenseront de travailler et de
chercher à pousser plus loin l'investigation des phénomènes
naturels. L'érudition mal comprise a été et est encore un des plus
grands obstacles à l'avancement des sciences expérimentales. C'est
cette fausse érudition qui, mettant l'autorité des hommes à la
place des faits, arrêta la science aux idées de Galien pendant
plusieurs siècles sans que personne osât y toucher, et cette
superstition scientifique était telle, que Mundini et Vésale, qui
vinrent les premiers contredire Galien en confrontant ses opinions
avec leurs dissections sur nature, furent considérés comme des
novateurs et comme de vrais révolutionnaires. C'est pourtant
toujours ainsi que l'érudition scientifique devait se pratiquer.
Il faudrait toujours l'accompagner de recherches critiques faites
sur la nature, destinées à contrôler les faits dont on parle et à
juger les opinions qu'on discute. De cette manière, la science, en
avançant, se simplifierait en s'épurant par une bonne critique
expérimentale, au lieu de s'encombrer par l'exhumation et
l'accumulation de faits et d'opinions innombrables parmi
lesquelles il n'est bientôt plus possible de distinguer le vrai du
faux. Il serait hors de propos de m'étendre ici sur les erreurs et
sur la fausse direction de la plupart de ces études de littérature
médicale que l'on qualifie d'études historiques ou philosophiques
de la médecine. Peut-être aurai-je occasion de m'expliquer
ailleurs sur ce sujet; pour le moment, je me bornerai à dire que,
suivant moi, toutes ces erreurs ont leur origine dans une
confusion perpétuelle que l'on fait entre les productions
littéraires ou artistiques et les productions de la science, entre
la critique d'art et la critique scientifique, entre l'histoire de
la science et l'histoire des hommes.

Les productions littéraires et artistiques ne vieillissent jamais,
en ce sens qu'elles sont des expressions de sentiments immuables
comme la nature humaine. On peut ajouter que les idées
philosophiques représentent des aspirations de l'esprit humain qui
sont également de tous les temps. Il y a donc là grand intérêt à
rechercher ce que les anciens nous ont laissé, parce que sous ce
rapport ils peuvent encore nous servir de modèle. Mais la science,
qui représente ce que l'homme a appris, est essentiellement mobile
dans son expression; elle varie et se perfectionne à mesure que
les connaissances acquises augmentent. La science du présent est
donc nécessairement au-dessus de celle du passé, et il n'y a
aucune espèce de raison d'aller, chercher un accroissement de la
science moderne dans les connaissances des anciens. Leurs
théories, nécessairement fausses puisqu'elles ne renferment pas
les faits découverts depuis, ne sauraient avoir aucun profit réel
pour les sciences actuelles. Toute science expérimentale ne peut
donc faire de progrès qu'en avançant et en poursuivant son oeuvre
dans l'avenir. Ce serait absurde de croire qu'on doit aller la
chercher dans l'étude des livres que nous a légués le passé. On ne
peut trouver là que l'histoire de l'esprit humain, ce qui est tout
autre chose.

Il faut sans doute connaître ce qu'on appelle la littérature
scientifique et savoir ce qui a été fait par les devanciers. Mais
la critique scientifique, faite littérairement, ne saurait avoir
aucune utilité pour la science. En effet, si, pour juger une
oeuvre littéraire ou artistique, il n'est pas nécessaire d'être
soi-même poëte ou artiste, il n'en est pas de même pour les
sciences expérimentales. On ne saurait juger un mémoire de chimie
sans être chimiste, ni un mémoire de physiologie si l'on n'est pas
physiologiste. S'il s'agit de décider entre deux opinions
scientifiques différentes, il ne suffit pas d'être bon philologue
ou bon traducteur, il faut surtout être profondément versé dans la
science technique, il faut même être maître dans cette science et
être capable d'expérimenter par soi-même et de faire mieux que
ceux dont on discute les opinions. J'ai eu autrefois à discuter
une question anatomique relativement aux anastomoses du pneumo-
gastrique et du spinal[43]. Willis, Scarpa, Bischoff, avaient émis
à ce sujet des opinions différentes et même opposées. Un érudit
n'aurait pu que rapporter ces diverses opinions et collationner
les textes avec plus ou moins d'exactitude, mais cela n'aurait pas
résolu la question scientifique. Il fallait donc disséquer et
perfectionner les moyens de dissection pour mieux suivre les
anastomoses nerveuses, et collationner sur la nature la
description de chaque anatomiste: c'est ce que je fis, et je
trouvai que la divergence des auteurs venait de ce qu'ils
n'avaient pas assigné aux deux nerfs les mêmes délimitations. Dès
lors c'est l'anatomie, poussée plus loin, qui a pu expliquer les
dissidences anatomiques. Je n'admets donc pas qu'il puisse y avoir
dans les sciences des hommes qui fassent leur spécialité de la
critique, comme il y en a dans les lettres et dans les arts. La
critique dans chaque science, pour être vraiment utile, doit être
faite par les savants eux-mêmes et par les maîtres les plus
éminents.

Une autre erreur assez fréquente est celle qui consiste à
confondre l'histoire des hommes avec l'histoire d'une science.
L'évolution logique et didactique d'une science expérimentale
n'est pas du tout représentée par l'histoire chronologique des
hommes qui s'en sont occupés. Toute fois il faut excepter les
sciences mathématiques et astronomiques, mais cela ne saurait
exister pour les sciences expérimentales physico-chimiques et pour
la médecine en particulier. La médecine est née du besoin, a dit
Baglivi, c'est-à-dire que, dès qu'il a existé un malade, on lui a
porté secours et l'on a cherché à le guérir. La médecine s'est
donc trouvée à son berceau une science appliquée mêlée à la
religion et aux sentiments de commisération que les hommes
éprouvent les uns pour les autres. Mais la médecine existait-elle
comme science? Évidemment non. C'était un empirisme aveugle qui
s'est succédé pendant des siècles en s'enrichissant peu à peu et
comme par hasard d'observations et de recherches faites dans des
directions isolées. La physiologie, la pathologie et la
thérapeutique se sont développées comme des sciences distinctes
les unes des autres, ce qui est une fausse voie. Aujourd'hui
seulement on peut entrevoir la conception d'une médecine
scientifique expérimentale par la fusion de ces trois points de
vue en un seul.

Le point de vue expérimental est le couronnement d'une science
achevée, car il ne faut pas s'y tromper, la science vraie n'existe
que lorsque l'homme est arrivé à prévoir exactement les phénomènes
de la nature et à les maîtriser. La constatation et le classement
des corps ou des phénomènes naturels ne constituent point la
science complète. La vraie science agit et explique son action ou
sa puissance: c'est là son caractère, c'est là son but. Il est
nécessaire ici de développer ma pensée. J'ai entendu souvent dire
à des médecins que la physiologie, c'est-à-dire l'explication des
phénomènes de la vie soit à l'état physiologique, soit à l'état
pathologique, n'était qu'une partie de la médecine, parce que la
médecine était la connaissance générale des maladies. J'ai
également entendu dire à des zoologistes que la physiologie,
c'est-à-dire l'explication des phénomènes de la vie dans toutes
leurs variétés, n'était qu'un démembrement ou une spécialité de la
zoologie, parce que la zoologie était la connaissance générale des
animaux. En parlant dans le même sens, un géologue ou un
minéralogiste pourraient dire que la physique et la chimie ne sont
que des démembrements de la géologie et de la minéralogie qui
comprennent la connaissance générale de la terre et des minéraux.
Il y a là des erreurs ou au moins des malentendus qu'il importe
d'expliquer. D'abord il faut savoir que toutes nos divisions de
sciences ne sont pas dans la nature; elles n'existent que dans
notre esprit qui, à raison de son infirmité, est obligé de créer
des catégories de corps et de phénomènes afin de mieux les
comprendre en étudiant leurs qualités ou propriétés sous des
points de vue spéciaux. Il en résulte qu'un même corps peut être
étudié minéralogiquement, physiologiquement, pathologiquement,
physiquement, chimiquement, etc.; mais au fond il n'y a dans la
nature ni chimie, ni physique, ni zoologie, ni physiologie, ni
pathologie; il n'y a que des corps qu'il s'agit de classer et des
phénomènes qu'il s'agit de connaître et de maîtriser. Or la
science qui donne à l'homme le moyen d'analyser et de maîtriser
expérimentalement les phénomènes est la science la plus avancée et
la plus difficile à atteindre. Elle doit nécessairement arriver à
être constituée la dernière; mais on ne saurait pour cela la
considérer comme un démembrement des sciences qui l'ont précédée.
Sous ce rapport la physiologie, qui est la science des êtres
vivants la plus difficile et la plus élevée, ne saurait être
regardée comme un démembrement de la médecine ou de la zoologie,
pas plus que la physique et la chimie ne sont un démembrement de
la géologie ou de la minéralogie. La physique et la chimie sont
les deux sciences minérales actives par l'intermédiaire desquelles
l'homme peut maîtriser les phénomènes des corps bruts. La
physiologie est la science vitale active à l'aide de laquelle
l'homme pourra agir sur les animaux et sur l'homme, soit à l'état
sain, soit à l'état malade. Ce serait une grande illusion du
médecin que de croire qu'il connaît les maladies pour leur avoir
donné un nom, pour les avoir classées et décrites, de même que ce
serait une illusion du zoologiste et du botaniste que de croire
qu'ils connaissent les animaux et les végétaux parce qu'ils les
ont dénommés, catalogués, disséqués et renfermés dans un musée
après les avoir empaillés, préparés ou desséchés. Un médecin ne
connaîtra les maladies que lorsqu'il pourra agir rationnellement
et expérimentalement sur elles; de même le zoologiste ne connaîtra
les animaux que lorsqu'il expliquera et réglera les phénomènes de
la vie. En résumé, il ne faut pas devenir les dupes de nos propres
oeuvres; on ne saurait donner aucune valeur absolue aux
classifications scientifiques, ni dans les livres ni dans les
académies. Ceux qui sortent des cadres tracés sont les novateurs,
et ceux qui y persistent aveuglément s'opposent aux progrès
scientifiques. L'évolution même des connaissances humaines veut
que les sciences expérimentales soient le but, et cette évolution
exige que les sciences de classification qui les précèdent perdent
de leur importance à mesure que les sciences expérimentales se
développent.

L'esprit de l'homme suit une marche logique et nécessaire dans la
recherche de la vérité scientifique. Il observe des faits, les
rapproche, en déduit des conséquences qu'il contrôle par
l'expérience pour s'élever à des propositions ou à des vérités de
plus en plus générales. Il faut sans doute que dans ce travail
successif le savant connaisse ce qu'ont fait ses devanciers et en
tienne compte. Mais il faut qu'il sache bien que ce ne sont là que
des points d'appui pour aller ensuite plus loin, et que toutes les
vérités scientifiques nouvelles ne se trouvent pas dans l'étude du
passé, mais bien dans des études nouvelles faites sur la nature,
c'est-à-dire dans les laboratoires. La littérature scientifique
utile est donc surtout la littérature scientifique des travaux
modernes afin d'être au courant du progrès scientifique, et encore
ne doit-elle pas être poussée trop loin, car elle dessèche
l'esprit, étouffe l'invention et l'originalité scientifique. Mais
quelle utilité pourrions-nous retirer de l'exhumation de théories
vermoulues ou d'observations faites en l'absence de moyens
d'investigations convenables? Sans doute cela peut être
intéressant pour connaître les erreurs par lesquelles passe
l'esprit humain dans son évolution, mais cela est du temps perdu
pour la science proprement dite. Je pense qu'il importe beaucoup
de diriger de bonne heure l'esprit des élèves vers la science
active expérimentale, en leur faisant comprendre qu'elle se
développe dans les laboratoires, au lieu de laisser croire qu'elle
réside dans les livres et dans l'interprétation des écrits des
anciens. Nous savons par l'histoire la stérilité de cette voie
scolastique, et les sciences n'ont pris leur essor que lorsqu'on a
substitué à l'autorité des livres l'autorité des faits précisés
dans la nature à l'aide de moyens d'expérimentation de plus en
plus perfectionnés; le plus grand mérite de Bacon est d'avoir
proclamé bien haut cette vérité. Je considère, quant à moi, que
reporter aujourd'hui la médecine vers ces commentaires attardés et
vieillis de l'antiquité, c'est rétrograder et retourner vers la
scolastique, tandis que la diriger vers les laboratoires et vers
l'étude analytique expérimentale des maladies, c'est marcher dans
la voie du véritable progrès, c'est-à-dire vers la fondation d'une
science médicale expérimentale. C'est chez moi une conviction
profonde que je chercherai toujours à faire prévaloir, soit par
mon enseignement, soit par mes travaux.

Le laboratoire physiologique doit donc être, actuellement, l'objet
cumulant des études du médecin scientifique; mais il importe
encore ici de m'expliquer afin d'éviter les malentendus. L'hôpital
ou plutôt la salle de malades n'est pas le laboratoire du médecin
comme on le croit souvent; ce n'est, ainsi que nous l'avons dit
plus haut, que son champ d'observation; c'est là que doit se faire
ce qu'on appelle la clinique, c'est-à-dire l'étude aussi complète
que possible de la maladie au lit du malade. La médecine débute
nécessairement par la clinique, puisque c'est elle qui détermine
et définit l'objet de la médecine, c'est-à-dire le problème
médical; mais, pour être la première étude du médecin, la clinique
n'est pas pour cela la base de la médecine scientifique: c'est la
physiologie qui est la base de la médecine scientifique, parce que
c'est elle qui doit donner l'explication des phénomènes morbides
en montrant les rapports qu'ils ont avec l'état normal. Il n'y
aura jamais de science médicale tant que l'on séparera
l'explication des phénomènes de la vie à l'état pathologique de
l'explication des phénomènes de la vie à l'état normal.

C'est donc là que gît réellement le problème médical, c'est la
base sur laquelle la médecine scientifique moderne s'édifiera. On
le voit, la médecine expérimentale n'exclut pas la médecine
clinique d'observation; au contraire, elle ne vient qu'après elle.
Mais elle constitue une science plus élevée et nécessairement plus
vaste et plus générale. On conçoit qu'un médecin observateur ou
empirique qui ne sort jamais de son hôpital, considère que la
médecine s'y renferme tout entière comme une science qui est
distincte de la physiologie, dont il ne sent pas le besoin. Mais,
pour le savant, il n'y a ni médecine ni physiologie distinctes, il
n'y a qu'une science de la vie, il n'y a que des phénomènes de la
vie qu'il s'agit d'expliquer aussi bien à l'état pathologique qu'à
l'état physiologique. En introduisant cette idée fondamentale et
cette conception générale de la médecine dans l'esprit des jeunes
gens dès le début de leurs études médicales, on leur montrerait
que les sciences physico-chimiques qu'ils ont dû apprendre sont
des instruments qui les aideront à analyser les phénomènes de la
vie à l'état normal et pathologique. Quand ils fréquenteront
l'hôpital, les amphithéâtres et les laboratoires, ils saisiront
facilement le lien général qui unit toutes les sciences médicales,
au lieu de les apprendre comme des fragments de connaissances
détachées n'ayant aucun rapport entre elles.

En un mot, je considère l'hôpital seulement comme le vestibule de
la médecine scientifique; c'est le premier champ d'observation
dans lequel doit entrer le médecin, mais c'est le laboratoire qui
est le vrai sanctuaire de la science médicale; c'est là seulement
qu'il cherche les explications de la vie à l'état normal et
pathologique au moyen de l'analyse expérimentale. Je n'aurai pas
ici à m'occuper de la partie clinique de la médecine, je la
suppose connue ou continuant à se perfectionner dans les hôpitaux
avec les moyens nouveaux de diagnostic que la physique et la
chimie offrent sans cesse à la séméiotique. Je pense que la
médecine ne finit pas à l'hôpital comme on le croit souvent, mais
qu'elle ne fait qu'y commencer. Le médecin qui est jaloux de
mériter ce nom dans le sens scientifique doit, en sortant de
l'hôpital, aller dans son laboratoire, et c'est là qu'il cherchera
par des expériences sur les animaux à se rendre compte de ce qu'il
a observé chez ses malades, soit relativement au mécanisme des
maladies, soit relativement à l'action des médicaments, soit
relativement à l'origine des lésions morbides des organes ou des
tissus. C'est là, en un mot, qu'il fera la vraie science médicale.
Tout médecin savant doit donc avoir un laboratoire physiologique,
et cet ouvrage est spécialement destiné à donner aux médecins les
règles et les principes d'expérimentation qui devront les diriger
dans l'étude de la médecine expérimentale, c'est-à-dire dans
l'étude analytique et expérimentale des maladies. Les principes de
la médecine expérimentale seront donc simplement les principes de
l'analyse expérimentale appliqués aux phénomènes de la vie à
l'état sain et à l'état morbide.

Aujourd'hui les sciences biologiques n'en sont plus à chercher
leur voie. Après avoir, à cause de leur nature complexe, oscillé
plus longtemps que les autres sciences plus simples, dans les
régions philosophiques et systématiques, elles ont fini par
prendre leur essor dans la voie expérimentale, et elles y sont
aujourd'hui pleinement entrées. Il ne leur faut donc plus qu'une
chose, ce sont des moyens de développement; or ces moyens, ce sont
les laboratoires et toutes les conditions et instruments
nécessaires à la culture du champ scientifique de la biologie.

Il faut dire à l'honneur de la science française qu'elle a eu la
gloire d'inaugurer d'une manière définitive la méthode
expérimentale dans la science des phénomènes de la vie. Vers la
fin du siècle dernier, la rénovation de la chimie exerça une
action puissante sur la marche des sciences physiologiques, et les
travaux de Lavoisier et Laplace sur la respiration ouvrirent une
voie féconde d'expérimentation physico-chimique analytique pour
les phénomènes de la vie. Magendie, mon maître, poussé dans la
carrière médicale par la même influence, a consacré sa vie à
proclamer l'expérimentation dans l'étude des phénomènes
physiologiques. Toutefois l'application de la méthode
expérimentale aux animaux s'est trouvée entravée à son début par
l'absence de laboratoires appropriés et par des difficultés de
tout genre qui disparaissent aujourd'hui, mais que j'ai souvent
ressenties moi-même dans ma jeunesse. L'impulsion scientifique
partie de la France s'est répandue en Europe, et peu à peu la
méthode analytique expérimentale est entrée comme méthode générale
d'investigation dans le domaine des sciences biologiques. Mais
cette méthode s'est perfectionnée davantage et a donné plus de
fruits dans les pays où elle a trouvé des conditions de
développement plus favorables. Aujourd'hui, dans toute
l'Allemagne, il existe des laboratoires auxquels on donne le nom
d'instituts physiologiques, qui sont admirablement dotés et
organisés pour l'étude expérimentale des phénomènes de la vie. En
Russie il en existe également et l'on en construit actuellement de
nouveaux sur des proportions gigantesques. Il est tout naturel que
la production scientifique soit en harmonie avec les moyens de
culture que possède la science, et il n'y a rien d'étonnant dès
lors que l'Allemagne, où se trouvent installés le plus largement
les moyens de culture des sciences physiologiques, devance les
autres pays par le nombre de ses produits scientifiques. Sans
doute le génie de l'homme dans les sciences a une suprématie qui
ne perd jamais ses droits. Cependant, pour les sciences
expérimentales, le savant se trouve captif dans ses idées s'il
n'apprend à interroger la nature par lui-même et s'il ne possède
pour cela les moyens convenables et nécessaires. On ne concevrait
pas un physicien ou un chimiste sans laboratoire. Mais, pour le
médecin, on n'est pas encore assez habitué à croire qu'un
laboratoire lui soit nécessaire; on croit que l'hôpital et les
livres lui suffisent. C'est là une erreur; la connaissance
clinique ne suffit pas plus au médecin que la connaissance des
minéraux ne suffirait au chimiste ou au physicien. Il faut que le
physiologiste médecin analyse expérimentalement les phénomènes de
la matière vivante, comme le physicien et le chimiste analysent
expérimentalement les phénomènes de la matière brute. Le
laboratoire est donc la condition sine qua non du développement de
la médecine expérimentale, comme il l'a été pour toutes les autres
sciences physico-chimiques. Sans cela l'expérimentateur et la
science expérimentale ne sauraient exister.

Je ne m'étendrai pas plus longtemps sur un sujet aussi important
et qu'il serait impossible de développer ici suffisamment; je
terminerai en disant qu'il est une vérité bien établie dans la
science moderne, c'est que les cours scientifiques ne peuvent que
faire naître le goût des sciences et leur servir d'introduction.
Le professeur, en indiquant dans une chaire didactique les
résultats acquis d'une science ainsi que sa méthode, forme
l'esprit de ses auditeurs, les rend aptes à apprendre et à choisir
leur direction, mais il ne saurait jamais prétendre en faire des
savants. C'est dans le laboratoire que se trouve la pépinière
réelle du vrai savant expérimentateur, c'est-à-dire de celui qui
crée la science que d'autres pourront ensuite vulgariser. Or, si
l'on veut avoir beaucoup de fruits, la première chose est de
soigner les pépinières des arbres à fruits. L'évidence de cette
vérité tend à amener et amènera nécessairement une réforme
universelle et profonde dans l'enseignement scientifique. Car, je
le répète, on a reconnu partout aujourd'hui que c'est dans le
laboratoire que germe et s'élabore la science pure pour se
répandre ensuite et couvrir le monde de ses applications utiles.
C'est donc de la source scientifique qu'il faut avant tout se
préoccuper, puisque la science appliquée procède nécessairement de
la science pure.

La science et les savants sont cosmopolites, et il semble peu
important qu'une vérité scientifique se développe sur un point
quelconque du globe dès que tous les hommes, par suite de la
diffusion générale des sciences, peuvent y participer. Cependant
je ne saurais m'empêcher de faire des voeux pour que mon pays, qui
se montre le promoteur et le protecteur de tout progrès
scientifique et qui a été le point de départ de cette ère
brillante que parcourent aujourd'hui les sciences physiologiques
expérimentales[44], possède le plus tôt possible des laboratoires
physiologiques vastes et publiquement organisés de manière à
former des pléiades de physiologistes et de jeunes médecins
expérimentateurs. Le laboratoire seul apprend les difficultés
réelles de la science à ceux qui le fréquentent, il leur montre
que la science pure a toujours été la source de toutes les
richesses que l'homme acquiert et de toutes les conquêtes réelles
qu'il fait sur les phénomènes de la nature. C'est là en outre une
excellente éducation pour la jeunesse, parce qu'elle lui fait
comprendre que les applications actuelles si brillantes des
sciences ne sont que l'épanouissement de travaux antérieurs, et
que ceux qui, aujourd'hui, profitent de leurs bienfaits, doivent
un tribut de reconnaissance à leurs devanciers qui ont péniblement
cultivé l'arbre de la science sans le voir fructifier.

Je ne saurais traiter ici de toutes les conditions qui sont
nécessaires à l'installation d'un bon laboratoire de physiologie
ou de médecine expérimentale. Ce serait, on le comprend,
rassembler tout ce qui doit être développé plus tard dans cet
ouvrage. Je me bornerai donc à ajouter un seul mot. J'ai dit plus
haut que le laboratoire du physiologiste médecin doit être le plus
complexe de tous les laboratoires, parce qu'il s'agit d'y faire
l'analyse expérimentale la plus complexe de toutes, analyse pour
laquelle l'expérimentateur a besoin du secours de toutes les
autres sciences. Le laboratoire du médecin physiologiste doit être
en rapport avec l'hôpital, de manière à en recevoir les divers
produits pathologiques sur lesquels doit porter l'investigation
scientifique. Il faut ensuite que ce laboratoire renferme des
animaux sains ou malades pour l'étude des questions de physiologie
normale ou pathologique. Mais comme c'est surtout par des moyens
empruntés aux sciences physico-chimiques que se fait l'analyse des
phénomènes vitaux soit à l'état normal, soit à l'état
pathologique, il faut nécessairement être pourvu d'un plus ou
moins grand nombre d'instruments. Souvent même certaines questions
scientifiques exigent impérieusement, pour pouvoir être résolues,
des instruments coûteux et compliqués, de sorte qu'on peut dire
alors que la question scientifique est véritablement subordonnée à
une question d'argent. Toutefois je n'approuve pas le luxe
d'instruments dans lequel sont tombés certains physiologistes. Il
faut, selon moi, chercher autant que possible à simplifier les
instruments, non-seulement pour des raisons pécuniaires, mais
aussi pour des raisons scientifiques; car il faut bien savoir que
plus un instrument est compliqué, plus il introduit de causes
d'erreur dans les expériences. L'expérimentateur ne grandit pas
par le nombre et la complexité de ses instruments; c'est le
contraire. Berzelius et Spallanzani sont de grands
expérimentateurs qui ont été grands par leurs découvertes et par
la simplicité des instruments qu'ils ont mis en usage pour y
arriver. Notre principe sera donc, dans le cours de cet ouvrage,
de chercher autant que possible à simplifier les moyens d'études,
car il faut que l'instrument soit un auxiliaire et un moyen de
travail pour l'expérimentateur, mais non une source d'erreur de
plus en raison de ses complications.



TROISIÈME PARTIE


APPLICATIONS DE LA MÉTHODE EXPÉRIMENTALE À L'ÉTUDE DES PHÉNOMÈNES
DE LA VIE.



CHAPITRE PREMIER
EXEMPLES D'INVESTIGATION EXPÉRIMENTALE PHYSIOLOGIQUE.


Les idées que nous avons développées dans les deux premières
parties de cette introduction seront d'autant mieux comprises que
nous pourrons en faire l'application aux recherches de physiologie
et de médecine expérimentales et les montrer ainsi comme des
préceptes faciles à retenir pour l'expérimentateur. C'est pourquoi
j'ai réuni dans ce qui va suivre un certain nombre d'exemples qui
m'ont paru les plus convenables pour atteindre mon but. Dans tous
ces exemples, je me suis, autant que possible, cité moi-même, par
cette seule raison qu'en fait de raisonnement et de procédés
intellectuels, je serai bien plus sûr de ce que j'avancerai en
racontant ce qui m'est arrivé qu'en interprétant ce qui a pu se
passer dans l'esprit des autres. D'ailleurs je n'ai pas la
prétention de donner ces exemples comme des modèles à suivre; je
ne les emploie que pour mieux exprimer mes idées et mieux faire
saisir ma pensée. Des circonstances très-diverses peuvent servir
de point de départ aux recherches d'investigations scientifiques;
je ramènerai cependant toutes ces variétés à deux cas principaux:

1° Une recherche expérimentale a pour point de départ une
observation.

2° Une recherche expérimentale a pour point de départ une
hypothèse ou une théorie.


§ I. -- Une recherche expérimentale a pour point de départ une
observation.


Les idées expérimentales naissent très-souvent par hasard et à
l'occasion d'une observation fortuite. Rien n'est plus ordinaire,
et c'est même le procédé le plus simple pour commencer un travail
scientifique. On se promène, comme l'on dit, dans le domaine de la
science, et l'on poursuit ce qui se présente par hasard devant les
yeux. Bacon compare l'investigation scientifique à une chasse; les
observations qui se présentent sont le gibier. En continuant la
même comparaison, on peut ajouter que si le gibier se présente
quand on le cherche, il arrive aussi qu'il se présente quand on ne
le cherche pas, ou bien quand on en cherche un d'une autre espèce.
Je vais citer un exemple dans lequel ces deux cas se sont
présentés successivement. J'aurai soin en même temps d'analyser
chaque circonstance de cette investigation physiologique, afin de
montrer l'application des principes que nous avons développés dans
la première partie de cette introduction et principalement dans
les chapitres Ier et IIe. Premier exemple. -- On apporta un jour
dans mon laboratoire des lapins venant du marché. On les plaça sur
une table où ils urinèrent et j'observai par hasard que leur urine
était claire et acide. Ce fait me frappa, parce que les lapins ont
ordinairement l'urine trouble et alcaline en leur qualité
d'herbivores, tandis que les carnivores, ainsi qu'on le sait, ont,
au contraire, les urines claires et acides. Cette observation
d'acidité de l'urine chez les lapins me fit venir la pensée que
ces animaux devaient être dans la condition alimentaire des
carnivores. Je supposai qu'ils n'avaient probablement pas mangé
depuis longtemps et qu'ils se trouvaient ainsi transformés par
l'abstinence en véritables animaux carnivores vivant de leur
propre sang. Rien n'était plus facile que de vérifier par
l'expérience cette idée préconçue ou cette hypothèse. Je donnai à
manger de l'herbe aux lapins, et quelques heures après, leurs
urines étaient devenues troubles et alcalines. On soumit ensuite
les mêmes lapins à l'abstinence, et après vingt-quatre ou trente-
six heures au plus leurs urines étaient redevenues claires et
fortement acides; puis elles devenaient de nouveau alcalines en
leur donnant de l'herbe, etc. Je répétai cette expérience si
simple un grand nombre de fois sur les lapins et toujours avec le
même résultat. Je la répétai ensuite chez le cheval, animal
herbivore qui a également l'urine trouble et alcaline. Je trouvai
que l'abstinence produit comme chez le lapin une prompte acidité
de l'urine avec un accroissement relativement très-considérable de
l'urée, au point qu'elle cristallise parfois spontanément dans
l'urine refroidie. J'arrivai ainsi, à la suite de mes expériences,
à cette proposition générale qui alors n'était pas connue, à
savoir, qu'à jeun tous les animaux se nourrissent de viande, de
sorte que les herbivores ont alors des urines semblables à celles
des carnivores.

Il s'agit ici d'un fait particulier bien simple qui permet de
suivre facilement l'évolution du raisonnement expérimental. Quand
on voit un phénomène qu'on n'a pas l'habitude de voir, il faut
toujours se demander à quoi il peut tenir, ou autrement dit,
quelle en est la cause prochaine; alors il se présente à l'esprit
une réponse ou une idée qu'il s'agit de soumettre à l'expérience.
En voyant l'urine acide chez les lapins, je me suis demandé
instinctivement quelle pouvait en être la cause. L'idée
expérimentale a consisté dans le rapprochement que mon esprit a
fait spontanément entre l'acidité de l'urine chez le lapin, et
l'état d'abstinence que je considérai comme une vraie alimentation
de carnassier. Le raisonnement inductif que j'ai fait
implicitement est le syllogisme suivant: Les urines des carnivores
sont acides; or, les lapins que j'ai sous les yeux ont les urines
acides; donc ils sont carnivores, c'est-à-dire à jeun. C'est ce
qu'il fallait établir par l'expérience.

Mais pour prouver que mes lapins à jeun étaient bien des
carnivores, il y avait une contre-épreuve à faire. Il fallait
réaliser expérimentalement un lapin carnivore en le nourrissant
avec de la viande, afin de voir si ses urines seraient alors
claires, acides et relativement chargées d'urée comme pendant
l'abstinence. C'est pourquoi je fis nourrir des lapins avec du
boeuf bouilli froid (nourriture qu'ils mangent très-bien quand on
ne leur donne pas autre chose). Ma prévision fut encore vérifiée,
et pendant toute la durée de cette alimentation animale les lapins
gardèrent des urines claires et acides.

Pour achever mon expérience, je voulus en outre voir par
l'autopsie de mes animaux si la digestion de la viande s'opérait
chez un lapin comme chez un carnivore. Je trouvai, en effet, tous
les phénomènes d'une très-bonne digestion dans les réactions
intestinales, et je constatai que tous les vaisseaux chylifères
étaient gorgés d'un chyle très-abondant, blanc, laiteux, comme
chez les carnivores. Mais voici qu'à propos de ces autopsies, qui
m'offrirent la confirmation de mes idées sur la digestion de la
viande chez les lapins, il se présenta un fait auquel je n'avais
nullement pensé et qui devint pour moi, comme on va le voir, le
point de départ d'un nouveau travail.

Deuxième exemple (suite du précédent). -- Il m'arriva, en
sacrifiant les lapins auxquels j'avais fait manger de la viande,
de remarquer que des chylifères blancs et laiteux commençaient à
être visibles sur l'intestin grêle à la partie inférieure du
duodenum, environ à 30 centimètres au-dessous du pylore. Ce fait
attira mon attention, parce que chez les chiens les chylifères
commencent à être visibles beaucoup plus haut dans le duodenum et
immédiatement après le pylore. En examinant la chose de plus près,
je constatai que cette particularité chez le lapin coïncidait avec
l'insertion du canal pancréatique situé dans un point très-bas, et
précisément dans le voisinage du lieu où les chylifères
commençaient à contenir du chyle rendu blanc et laiteux par
l'émulsion des matières grasses alimentaires.

L'observation fortuite de ce fait réveilla en moi une idée et fit
naître dans mon esprit la pensée que le suc pancréatique pouvait
bien être la cause de l'émulsion des matières grasses et par suite
celle de leur absorption par les vaisseaux chylifères. Je fis
encore instinctivement le syllogisme suivant: Le chyle blanc est
dû à l'émulsion de la graisse; or chez le lapin, le chyle blanc se
forme au niveau du déversement du suc pancréatique dans
l'intestin; donc c'est le suc pancréatique qui émulsionne la
graisse et forme le chyle blanc. C'est ce qu'il fallait juger par
l'expérience.

En vue de cette idée préconçue, j'imaginai et j'instituai aussitôt
une expérience propre à vérifier la réalité ou la fausseté de ma
supposition. Cette expérience consistait à essayer directement la
propriété du suc pancréatique sur les matières grasses, neutres ou
alimentaires. Mais le suc pancréatique ne s'écoule pas
naturellement au dehors, comme la salive ou l'urine, par exemple;
son organe sécréteur est, au contraire, profondément situé dans la
cavité abdominale. Je fus donc obligé de mettre en usage des
procédés d'expérimentation pour me procurer chez l'animal vivant
ce liquide pancréatique dans des conditions physiologiques
convenables et en quantité suffisante. C'est alors que je pus
réaliser mon expérience, c'est-à-dire contrôler mon idée
préconçue, et l'expérience me prouva que l'idée était juste. En
effet, du suc pancréatique obtenu dans des conditions convenables
sur des chiens, des lapins et divers autres animaux, mêlé avec de
l'huile ou de la graisse fondue, s'émulsionnait instantanément
d'une manière persistante, et plus tard acidifiait ces corps gras
en les décomposant, à l'aide d'un ferment particulier, en acide
gras et glycérine, etc., etc.

Je ne poursuivrai pas plus loin ces expériences que j'ai
longuement développées dans un travail spécial[45]. J'ai voulu
seulement montrer ici comment une première observation faite par
hasard sur l'acidité de l'urine des lapins m'a donné l'idée de
faire des expériences sur leur alimentation carnassière, et
comment ensuite, en poursuivant ces expériences, j'ai fait naître,
sans la chercher, une autre observation relative à la disposition
spéciale de l'insertion du canal pancréatique chez le lapin. Cette
seconde observation, survenue dans l'expérience et engendrée par
elle, m'a donné à son tour l'idée de faire des expériences sur
l'action du suc pancréatique.

On voit par les exemples précédents comment l'observation d'un
fait ou phénomène, survenu par hasard, fait naître par
anticipation une idée préconçue ou une hypothèse sur la cause
probable du phénomène observé; comment l'idée préconçue engendre
un raisonnement qui déduit l'expérience propre à la vérifier;
comment, dans un cas, il a fallu pour opérer cette vérification
recourir à l'expérimentation, c'est-à-dire à l'emploi de procédés
opératoires plus ou moins compliqués, etc. Dans le dernier exemple
l'expérience a eu un double rôle; elle a d'abord jugé et confirmé
les prévisions du raisonnement qui l'avait engendrée, mais de plus
elle a provoqué une nouvelle observation. On peut donc appeler
cette observation une observation provoquée ou engendrée par
l'expérience. Cela prouve qu'il faut, comme nous l'avons dit,
observer tous les résultats d'une expérience, ceux qui sont
relatifs à l'idée préconçue et ceux même qui n'ont aucun rapport
avec elle. Si l'on ne voyait que les faits relatifs à son idée
préconçue, on se priverait souvent de faire des découvertes. Car
il arrive fréquemment qu'une mauvaise expérience peut provoquer
une très-bonne observation, comme le prouve l'exemple qui va
suivre.

Troisième exemple. -- En 1857, j'entrepris une série d'expériences
sur l'élimination des substances par l'urine, et cette fois les
résultats de l'expérience ne confirmèrent pas, comme dans les
exemples précédents, mes prévisions ou mes idées préconçues sur le
mécanisme de l'élimination des substances par l'urine. Je fis donc
ce qu'on appelle habituellement une mauvaise expérience ou de
mauvaises expériences. Mais nous avons précédemment posé en
principe qu'il n'y a pas de mauvaises expériences, car, quand
elles ne répondent pas à la recherche pour laquelle on les avait
instituées, il faut encore profiter des observations qu'elles
peuvent fournir pour donner lieu à d'autres expériences.

En recherchant comment s'éliminaient par le sang qui sort du rein
les substances que j'avais injectées, j'observai par hasard que le
sang de la veine rénale était rutilant, tandis que le sang des
veines voisines était noir comme du sang veineux ordinaire. Cette
particularité imprévue me frappa et je fis ainsi l'observation
d'un fait nouveau qu'avait engendré l'expérience et qui était
étranger au but expérimental que je poursuivais dans cette même
expérience. Je renonçai donc à mon idée primitive qui n'avait pas
été vérifiée et je portai toute mon attention sur cette singulière
coloration du sang veineux rénal, et lorsque je l'eus bien
constatée et que je me fus assuré qu'il n'y avait pas de cause
d'erreur dans l'observation du fait, je me demandai tout
naturellement quelle pouvait en être la cause. Ensuite, examinant
l'urine qui coulait par l'uretère et en réfléchissant, l'idée me
vint que cette coloration rouge du sang veineux pourrait bien être
en rapport avec l'état sécrétoire ou fonctionnel du rein. Dans
cette hypothèse, en faisant cesser la sécrétion rénale, le sang
veineux devait devenir noir: c'est ce qui arriva; en rétablissant
la sécrétion rénale, le sang veineux devait redevenir rutilant:
c'est ce que je pus vérifier encore chaque fois que j'excitais la
sécrétion de l'urine. J'obtins ainsi la preuve expérimentale qu'il
y a un rapport entre la sécrétion de l'urine et la coloration du
sang de la veine rénale.

Mais ce n'est point encore tout. À l'état normal le sang veineux
du rein est à peu près constamment rutilant, parce que l'organe
urinaire sécrète d'une manière à peu près continue bien
qu'alternativement pour chaque rein. Or, je voulus savoir si la
couleur rutilante du sang veineux constituait un fait général
propre aux autres glandes, et obtenir de cette manière une contre-
épreuve bien nette qui me démontrât que c'était le phénomène
sécrétoire par lui-même qui amenait cette modification dans la
coloration du sang veineux. Voici comment je raisonnai: si, dis-
je, c'est la sécrétion qui entraîne, ainsi que cela paraît être,
la rutilance du sang veineux glandulaire, il arrivera, dans les
organes glandulaires qui comme glandes salivaires sécrètent d'une
manière intermittente, que le sang veineux changera de couleur
d'une manière intermittente et se montrera noir pendant le repos
de la glande et rouge pendant la sécrétion. Je mis donc à
découvert sur un chien la glande sous-maxillaire, ses conduits,
ses nerfs et ses vaisseaux. Cette glande fournit à l'état normal
une sécrétion intermittente que l'on peut exciter ou faire cesser
à volonté. Or je constatai clairement que pendant le repos de la
glande, quand rien ne coulait par le conduit salivaire, le sang
veineux offrait en effet une coloration noire, tandis qu'aussitôt
que la sécrétion apparaissait, le sang devenait rutilant pour
reprendre la couleur noire quand la sécrétion s'arrêtait, puis
restait noir pendant tout le temps que durait l'intermittence,
etc.[46]

Ces dernières observations ont ensuite été le point de départ de
nouvelles idées qui m'ont guidé pour faire des recherches
relatives à la cause chimique du changement de couleur du sang
glandulaire pendant la sécrétion. Je ne poursuivrai pas ces
expériences dont j'ai d'ailleurs publié les détails[47]. Il me
suffira d'avoir prouvé que les recherches scientifiques ou les
idées expérimentales peuvent prendre naissance à l'occasion
d'observations fortuites et en quelque sorte involontaires qui se
présentent à nous, soit spontanément, soit à l'occasion d'une
expérience faite dans un autre but. Mais il arrive encore un autre
cas, c'est celui dans lequel l'expérimentateur provoque et fait
naître volontairement une observation. Ce cas rentre pour ainsi
dire dans le précédent; seulement il en diffère en ce que, au lieu
d'attendre que l'observation se présente par hasard dans une
circonstance fortuite, on la provoque par une expérience. En
reprenant la comparaison de Bacon, nous pourrions dire que
l'expérimentateur ressemble dans ce cas à un chasseur qui, au lieu
d'attendre tranquillement le gibier, cherche à le faire lever en
pratiquant une battue dans les lieux où il suppose son existence.
C'est ce que nous avons appelé l'expérience pour voir (p. 37 et
38). On met ce procédé en usage toutes les fois qu'on n'a pas
d'idée préconçue pour entreprendre des recherches sur un sujet à
l'occasion duquel des observations antérieures manquent. Alors on
expérimente pour faire naître des observations qui puissent à leur
tour faire naître des idées. C'est ce qui arrive habituellement en
médecine quand on veut rechercher l'action d'un poison ou d'une
substance médicamenteuse quelconque sur l'économie animale; on
fait des expériences pour voir, et ensuite on se guide d'après ce
qu'on a vu.

Quatrième exemple. -- En 1845, M. Pelouze me remit une substance
toxique appelée curare qui lui avait été rapportée d'Amérique. On
ne connaissait alors rien sur le mode d'action physiologique de
cette substance. On savait seulement, d'après d'anciennes
observations et par les relations intéressantes de Alex. de
Humboldt, de MM. Boussingault et Roulin, que cette substance d'une
préparation complexe et difficile à déterminer tue très-rapidement
un animal quand on l'introduit sous la peau. Mais je ne pouvais
point par les observations antérieures me faire une idée préconçue
sur le mécanisme de la mort par le curare, il me fallait avoir
pour cela des observations nouvelles relatives aux troubles
organiques que ce poison pouvait amener. Dès lors je provoquai
l'apparition de ces observations, c'est-à-dire que je fis des
expériences pour voir des choses sur lesquelles je n'avais aucune
idée préconçue. Je plaçai d'abord du curare sous la peau d'une
grenouille, elle mourut après quelques minutes; aussitôt je
l'ouvris et j'examinai successivement, dans cette autopsie
physiologique, ce qu'étaient devenues les propriétés
physiologiques connues des divers tissus. Je dis à dessein
autopsie physiologique parce qu'il n'y a que celles-là qui soient
réellement instructives. C'est la disparition des propriétés
physiologiques qui explique la mort et non pas les altérations
anatomiques. En effet, dans l'état actuel de la science, nous
voyons les propriétés physiologiques disparaître dans une foule de
cas sans que nous puissions démontrer, à l'aide de nos moyens
d'investigation, aucune altération anatomique correspondante;
c'est le cas du curare, par exemple. Tandis que nous trouverons,
au contraire, des exemples où les propriétés physiologiques
persistent malgré des altérations anatomiques très-marquées avec
lesquelles les fonctions, ne sont point incompatibles. Or chez ma
grenouille empoisonnée par le curare, le coeur continuait ses
mouvements, les globules du sang n'étaient point altérés en
apparence dans leurs propriétés physiologiques non plus que les
muscles, qui avaient conservé leur contractilité normale. Mais,
bien que l'appareil nerveux eût conservé son apparence anatomique
normale, les propriétés des nerfs avaient cependant complètement
disparu. Il n'y avait plus de mouvements ni volontaires ni
reflexes, et les nerfs moteurs excités directement ne
déterminaient plus aucune contraction dans les muscles. Pour
savoir s'il n'y avait rien d'accidentel et d'erroné dans cette
première observation, je la répétai plusieurs fois et je la
vérifiai de diverses manières; car la première chose indispensable
quand on veut raisonner expérimentalement, c'est d'être bon
observateur et de bien s'assurer qu'il n'y a pas d'erreur dans
l'observation qui sert de point de départ au raisonnement. Or, je
trouvai chez les mammifères et chez les oiseaux les mêmes
phénomènes que chez les grenouilles, et la disparition des
propriétés physiologiques du système nerveux moteur devint le fait
constant. Partant de ce fait bien établi, je pus alors pousser
plus avant l'analyse des phénomènes et déterminer le mécanisme de
la mort par le curare. Je procédai toujours par des raisonnements
analogues à ceux signalés dans l'exemple précédent, et d'idée en
idée, d'expérience en expérience, je m'élevai à des faits de plus
en plus précis. J'arrivai finalement à cette proposition générale
que le curare détermine la mort par la destruction de tous les
nerfs moteurs sans intéresser les nerfs sensitifs[48].

Dans les cas où l'on fait une expérience pour voir, l'idée
préconçue et le raisonnement, avons-nous dit, semblent manquer
complètement, et cependant on a nécessairement raisonné à son insu
par syllogisme. Dans le cas du curare j'ai instinctivement
raisonné de la manière suivante:

Il n'y a pas de phénomène sans cause, et par conséquent pas
d'empoisonnement sans une lésion physiologique qui sera
particulière ou spéciale au poison employé; or, pensai-je, le
curare doit produire la mort par une action qui lui est propre et
en agissant sur certaines parties organiques déterminées. Donc, en
empoisonnant l'animal par le curare et en examinant aussitôt après
la mort les propriétés de ses divers tissus, je pourrai peut-être
trouver et étudier une lésion spéciale à ce poison.

L'esprit ici est donc encore actif et l'expérience pour voir, qui
paraît faite à l'aventure, rentre cependant dans notre définition
générale de l'expérience (p. 20). En effet, dans toute initiative,
l'esprit raisonne toujours, et même quand nous semblons faire les
choses sans motifs, une logique instinctive dirige l'esprit.
Seulement on ne s'en rend pas compte, par cette raison bien simple
qu'on commence par raisonner avant de savoir et de dire qu'on
raisonne, de même qu'on commence par parler avant d'observer que
l'on parle, de même encore que l'on commence par voir et entendre
avant de savoir ce que l'on voit et ce que l'on entend.

Cinquième exemple. -- Vers 1846, je voulus faire des expériences
sur la cause de l'empoisonnement par l'oxyde de carbone. Je savais
que ce gaz avait été signalé comme toxique, mais je ne savais
absolument rien sur le mécanisme de cet empoisonnement; je ne
pouvais donc pas avoir d'opinion préconçue. Que fallait il faire
alors? Il fallait faire naître une idée en faisant apparaître un
fait, c'est-à-dire instituer encore là une expérience pour voir.
En effet, j'empoisonnai un chien en lui faisant respirer de
l'oxyde de carbone, et immédiatement après la mort je fis
l'ouverture de son corps. Je regardai l'état des organes et des
liquides. Ce qui fixa tout aussitôt mon attention, ce fut que le
sang était rutilant dans tous les vaisseaux; dans les veines aussi
bien que dans les artères, dans le coeur droit aussi bien que dans
le coeur gauche. Je répétai cette expérience sur des lapins, sur
des oiseaux, sur des grenouilles, et partout je trouvai la même
coloration rutilante générale du sang. Mais je fus distrait de
poursuivre cette recherche et je gardai cette observation pendant
longtemps sans m'en servir autrement que pour la citer dans mes
cours à propos de la coloration du sang.

En 1856, personne n'avait poussé la question expérimentale plus
loin, et dans mon cours au Collège de France sur les substances
toxiques et médicamenteuses, je repris l'étude sur
l'empoisonnement par l'oxyde de carbone que j'avais commencée en
1846. Je me trouvais alors dans un cas mixte, car, à cette époque,
je savais déjà que l'empoisonnement par l'oxyde de carbone rend le
sang rutilant dans tout le système circulatoire. Il fallait faire
des hypothèses et établir une idée préconçue sur cette première
observation afin d'aller plus avant. Or, en réfléchissant sur ce
fait de rutilance du sang, j'essayai de l'interpréter avec les
connaissances antérieures que j'avais sur la cause de la couleur
du sang, et alors toutes les réflexions suivantes se présentèrent
à mon esprit. La couleur rutilante du sang, dis-je, est spéciale
au sang artériel et en rapport avec la présence de l'oxygène en
forte proportion, tandis que la coloration noire tient à la
disparition de l'oxygène et à la présence d'une plus grande
proportion d'acide carbonique; dès lors il me vint à l'idée que
l'oxyde de carbone, en faisant persister la couleur rutilante dans
le sang veineux, aurait peut-être empêché l'oxygène de se changer
en acide carbonique dans les capillaires. Il semblait pourtant
difficile de comprendre comment tout cela pouvait être la cause de
la mort. Mais continuant toujours mon raisonnement intérieur et
préconçu, j'ajoutai: Si tout cela était vrai, le sang pris dans
les veines des animaux empoisonnés par l'oxyde de carbone devra
contenir de l'oxygène comme le sang artériel; c'est ce qu'il faut
voir. À la suite de ces raisonnements fondés sur l'interprétation
de mon observation, j'instituai une expérience pour vérifier mon
hypothèse relative à la persistance de l'oxygène dans le sang
veineux. Je fis pour cela passer un courant d'hydrogène dans du
sang veineux rutilant pris sur un animal empoisonné par l'oxyde de
carbone, mais je ne pus déplacer, comme à l'ordinaire, de
l'oxygène. J'essayai d'agir de même sur le sang artériel, je ne
réussis pas davantage. Mon idée préconçue était donc fausse. Mais
cette impossibilité d'obtenir de l'oxygène du sang d'un chien
empoisonné par l'oxyde de carbone fut pour moi une deuxième
observation qui me suggéra de nouvelles idées d'après lesquelles
je formai une nouvelle hypothèse. Que pouvait être devenu cet
oxygène du sang? Il ne s'était pas changé en acide carbonique, car
on ne déplaçait pas non plus des grandes quantités de ce gaz en
faisant passer un courant d'hydrogène dans le sang des animaux
empoisonnés. D'ailleurs cette supposition était en opposition avec
la couleur du sang. Je m'épuisai en conjectures sur la manière
dont l'oxyde de carbone pouvait faire disparaître l'oxygène du
sang, et comme les gaz se déplacent les uns par les autres, je dus
naturellement penser que l'oxyde de carbone pouvait avoir déplacé
l'oxygène et l'avoir chassé du sang. Pour le savoir, je résolus de
varier l'expérimentation et de placer le sang dans des conditions
artificielles qui me permissent de retrouver l'oxygène déplacé.
J'étudiai alors l'action de l'oxyde de carbone sur le sang par
l'empoisonnement artificiel. Pour cela, je pris une certaine
quantité de sang artériel d'un animal sain, je plaçai ce sang sur
le mercure dans une éprouvette contenant de l'oxyde de carbone,
j'agitai ensuite le tout afin d'empoisonner le sang à l'abri du
contact de l'air extérieur. Puis après un certain temps j'examinai
si l'air contenu dans l'éprouvette, en contact avec le sang
empoisonné, avait été modifié, et je constatai que cet air en
contact avec le sang s'était notablement enrichi en oxygène, en
même temps que la proportion d'oxyde de carbone y avait diminué.
Ces expériences, répétées dans les mêmes conditions, m'apprirent
qu'il y avait eu là un simple échange volume à volume entre
l'oxyde de carbone et l'oxygène du sang. Mais l'oxyde de carbone,
en déplaçant l'oxygène qu'il avait expulsé du sang, était resté
fixé dans le globule du sang et ne pouvait plus être déplacé par
l'oxygène ni par d'autres gaz. De sorte que la mort arrivait par
la mort des globules sanguins, ou autrement dit par la cessation
de l'exercice de leur propriété physiologique qui est essentielle
à la vie.

Ce dernier exemple, que je viens de rapporter d'une manière très-
succincte, est complet, et il montre d'un bout à l'autre comment
la méthode expérimentale procède et réussit pour arriver à
connaître la cause prochaine des phénomènes. D'abord je ne savais
absolument rien sur le mécanisme du phénomène empoisonnement par
l'oxyde de carbone. Je fis une expérience pour voir, c'est-à-dire
pour observer. Je recueillis une première observation sur une
modification spéciale de la couleur du sang. J'interprétai cette
observation, et je fis une hypothèse que l'expérience prouva être
fausse. Mais cette expérience me fournit une deuxième observation,
sur laquelle je raisonnai de nouveau en m'en servant comme point
de départ pour faire une nouvelle hypothèse sur le mécanisme de la
soustraction de l'oxygène au sang. En construisant des hypothèses
successivement sur les faits à mesure que je les observais,
j'arrivai finalement à démontrer que l'oxyde de carbone se
substitue dans le globule du sang à la place de l'oxygène, par
suite d'une combinaison avec la substance du globule du sang.

Ici l'analyse expérimentale a atteint son but. C'est un des rares
exemples en physiologie que je suis heureux de pouvoir citer. Ici
la cause prochaine du phénomène empoisonnement est trouvée, et
elle se traduit par une expression théorique qui rend compte de
tous les faits et qui renferme en même temps toutes les
observations et toutes les expériences. La théorie formulée ainsi
pose le fait principal d'où se déduisent tous les autres: L'oxyde
de carbone se combine plus fortement que l'oxygène avec l'hémato-
globuline du globule du sang. On a prouvé tout récemment que
l'oxyde de carbone forme une combinaison définie avec l'hémato-
globuline[49]. De sorte que le globule du sang, comme minéralisé
par la stabilité de cette combinaison, perd ses propriétés
vitales. Dès lors tout se déduit logiquement: l'oxyde de carbone,
à raison de sa propriété de plus forte combinaison, chasse du sang
l'oxygène qui est essentiel à la vie; les globules du sang
deviennent inertes et l'on voit l'animal mourir avec les symptômes
de l'hémorrhagie, par une vraie paralysie des globules.

Mais quand une théorie est bonne et qu'elle donne bien la cause
physico-chimique réelle et déterminée des phénomènes, elle
renferme non-seulement les faits observés, mais elle en peut
prévoir d'autres et conduire à des applications raisonnées, qui
seront les conséquences logiques de la théorie. Nous rencontrons
encore ici ce criterium. En effet, si l'oxyde de carbone a la
propriété de chasser l'oxygène en se combinant à sa place avec le
globule du sang, on pourra se servir de ce gaz pour faire
l'analyse des gaz du sang et en particulier pour la détermination
de l'oxygène. J'ai déduit de mes expériences cette application qui
est aujourd'hui généralement adoptée[50]. On a fait des
applications à la médecine légale de cette propriété de l'oxyde de
carbone pour retrouver la matière colorante du sang, et l'on peut
déjà aussi tirer des faits physiologiques signalés plus haut, des
conséquences relatives à l'hygiène, à la pathologie expérimentale,
et notamment au mécanisme de certaines anémies.

Sans doute, toutes ces déductions de la théorie, demandent encore
comme toujours les vérifications expérimentales, et la logique ne
suffit pas; mais cela tient à ce que les conditions d'action de
l'oxyde de carbone sur le sang peuvent présenter d'autres
circonstances complexes et une foule de détails que la théorie ne
peut encore prévoir. Sans cela, ainsi que nous l'avons dit souvent
(voy. p. 52), nous conclurions par la seule logique et sans avoir
besoin de vérification expérimentale. C'est donc à cause des
nouveaux éléments variables et imprévus, qui peuvent s'introduire
dans les conditions d'un phénomène, que jamais dans les sciences
expérimentales la logique seule ne suffit. Même quand on a une
théorie qui paraît bonne, elle n'est jamais que relativement bonne
et elle renferme toujours une certaine proportion d'inconnu.


§ II. -- Une recherche expérimentale a pour point de départ une
hypothèse ou une théorie.


Nous avons déjà dit (p. 46) et nous verrons plus loin que dans la
constatation d'une observation, il ne faut jamais aller au delà du
fait. Mais il n'en est pas de même dans l'institution d'une
expérience; je veux montrer qu'à ce moment les hypothèses sont
indispensables et que leur utilité est précisément alors de nous
entraîner hors du fait et de porter la science en avant. Les
hypothèses ont pour objet non-seulement de nous faire faire des
expériences nouvelles, mais elles nous font découvrir souvent des
faits nouveaux que nous n'aurions pas aperçus sans elles. Dans les
exemples qui précèdent nous avons vu que l'on peut partir d'un
fait particulier pour s'élever successivement à des idées plus
générales, c'est-à-dire à une théorie. Mais il arrive aussi, comme
nous venons de le voir, qu'on peut partir d'une hypothèse qui se
déduit d'une théorie. Dans ce cas, bien qu'il s'agisse d'un
raisonnement déduit logiquement d'une théorie, c'est néanmoins
encore une hypothèse qu'il faut vérifier par l'expérience. Ici en
effet les théories ne nous représentent qu'un assemblage de faits
antérieurs sur lesquels s'appuie l'hypothèse, mais qui ne
sauraient lui servir de démonstration expérimentale. Nous avons
dit que dans ce cas il fallait ne pas subir le joug des théories,
et que garder l'indépendance de son esprit était la meilleure
condition pour trouver la vérité et pour faire faire des progrès à
la science. C'est ce que prouveront les exemples suivants.

Premier exemple. -- En 1843, dans un de mes premiers travaux,
j'entrepris d'étudier ce que deviennent les différentes substances
alimentaires dans la nutrition. Je commençai, ainsi que je l'ai
déjà dit, par le sucre, qui est une substance définie et plus
facile que toutes les autres à reconnaître et à poursuivre dans
l'économie. J'injectai dans ce but des dissolutions de sucre de
canne dans le sang des animaux et je constatai que ce sucre, même
injecté dans le sang à faible dose, passait dans les urines. Je
reconnus ensuite que le suc gastrique, en modifiant ou en
transformant ce sucre de canne, le rendait assimilable, c'est-à-
dire destructible dans le sang[51].

Alors je voulus savoir dans quel organe ce sucre alimentaire
disparaissait, et j'admis par hypothèse que le sucre que
l'alimentation introduit dans le sang pourrait être détruit dans
le poumon ou dans les capillaires généraux. En effet, la théorie
régnante à cette époque et qui devait être naturellement mon point
de départ, admettait que le sucre qui existe chez les animaux
provient exclusivement des aliments et que ce sucre se détruit
dans l'organisme animal par des phénomènes de combustion, c'est-à-
dire de respiration. C'est ce qui avait fait donner au sucre le
nom d'aliment respiratoire. Mais je fus immédiatement conduit à
voir que la théorie sur l'origine du sucre chez les animaux, qui
me servait de point de départ, était fausse. En effet, par suite
d'expériences que j'indiquerai plus loin, je fus amené non à
trouver l'organe destructeur du sucre, mais au contraire je
découvris un organe formateur de cette substance, et je trouvai
que le sang de tous les animaux contient du sucre, même quand ils
n'en mangent pas. Je constatai donc là un fait nouveau, imprévu
par la théorie et que l'on n'avait pas remarqué, sans doute, parce
que l'on était sous l'empire d'idées théoriques opposées
auxquelles on avait accordé trop de confiance. Alors, j'abandonnai
tout aussitôt toutes mes hypothèses sur la destruction du sucre,
pour suivre ce résultat inattendu qui a été depuis l'origine
féconde d'une voie nouvelle d'investigation et une mine de
découvertes qui est loin d'être épuisée.

Dans ces recherches je me suis conduit d'après les principes de la
méthode expérimentale que nous avons établis, c'est-à-dire qu'en
présence d'un fait nouveau bien constaté et en contradiction avec
une théorie, au lieu de garder la théorie et d'abandonner le fait,
j'ai gardé le fait que j'ai étudié, et je me suis hâté de laisser
la théorie, me conformant à ce précepte que nous avons indiqué
dans le deuxième chapitre: Quand le fait qu'on rencontre est en
opposition avec une théorie régnante, il faut accepter le fait et
abandonner la théorie, lors même que celle-ci, soutenue par de
grands noms, est généralement adoptée.

Il faut donc distinguer, comme nous l'avons dit, les principes
d'avec les théories et ne jamais croire à ces dernières d'une
manière absolue. Ici nous avions une théorie d'après laquelle on
admettait que le règne végétal avait seul le pouvoir de créer les
principes immédiats que le règne animal doit détruire. D'après
cette théorie établie et soutenue par les chimistes contemporains
les plus illustres, les animaux étaient incapables de produire du
sucre dans leur organisme. Si j'avais cru à la théorie d'une
manière absolue, j'aurais dû conclure que mon expérience devait
être entachée d'erreur, et peut-être que des expérimentateurs
moins défiants que moi auraient passé condamnation immédiatement
et ne se seraient pas arrêtés plus longtemps sur une observation
qu'on pouvait théoriquement accuser de renfermer des causes
d'erreurs, puisqu'elle montrait du sucre dans le sang chez les
animaux soumis à une alimentation dépourvue de matières amidonnées
ou sucrées. Mais, au lieu de me préoccuper de la validité de la
théorie, je ne m'occupai que du fait dont je cherchai à bien
établir la réalité. Je fus ainsi amené par de nouvelles
expériences et au moyen de contre-épreuves convenables à confirmer
ma première observation et à trouver que le foie était un organe
où du sucre animal se formait dans certaines circonstances données
pour se répandre ensuite dans toute la masse du sang et dans les
tissus et liquides organiques. Cette glycogénie animale que j'ai
découverte, c'est-à-dire cette faculté que possèdent les animaux,
aussi bien que les végétaux, de produire du sucre, est aujourd'hui
un résultat acquis à la science, mais on n'est point encore fixé
sur une théorie plausible des phénomènes. Les faits nouveaux que
j'ai fait connaître ont été la source de grand nombre de travaux
et de beaucoup de théories diverses et contradictoires en
apparence entre elles soit avec les miennes. Quand on entre sur un
terrain neuf, il ne faut pas craindre d'émettre des vues même
hasardées afin d'exciter la recherche dans toutes les directions.
Il ne faut pas, suivant l'expression de Priestley, rester dans
l'inaction par une fausse modestie fondée sur la crainte de se
tromper. J'ai donc fait des théories plus ou moins hypothétiques
sur la glycogénie; depuis moi, on en a fait d'autres: mes
théories, ainsi que celles des autres, vivront ce que doivent
vivre des théories nécessairement très-partielles et provisoires
quand on est au début d'une nouvelle série de recherches. Mais
elles seront plus tard remplacées par d'autres qui représenteront
un état plus avancé de la question, et ainsi de suite. Les
théories sont comme des degrés successifs que monte la science en
élargissant de plus en plus son horizon, parce que les théories
représentent et comprennent nécessairement d'autant plus de faits
qu'elles sont plus avancées. Le vrai progrès est de changer de
théorie pour en prendre de nouvelles qui aillent plus loin que les
premières jusqu'à ce qu'on en trouve une qui soit assise sur un
plus grand nombre de faits. Dans le cas qui nous occupe, la
question n'est pas de condamner l'ancienne théorie au profit de
celle qui est plus récente. Ce qui est important, c'est d'avoir
ouvert une voie nouvelle, car ce qui ne périra jamais, ce sont les
faits bien observés que les théories éphémères ont fait surgir; ce
sont là les seuls matériaux sur lesquels l'édifice de la science
s'élèvera un jour quand elle possédera un nombre de faits
suffisants et qu'elle aura pénétré assez loin dans l'analyse des
phénomènes pour en connaître la loi ou le déterminisme exact.

En résumé, les théories ne sont que des hypothèses vérifiées par
un nombre plus ou moins considérable de faits; celles qui sont
vérifiées par le plus grand nombre de faits sont les meilleures;
mais encore ne sont-elles jamais définitives et ne doit-on jamais
y croire d'une manière absolue. On a vu, par les exemples qui
précèdent, que, si l'on avait eu une confiance entière dans la
théorie régnante sur la destruction du sucre chez les animaux, et
si l'on n'avait eu en vue que sa confirmation, on n'aurait
probablement pas été mis sur la voie des faits nouveaux que nous
avons rencontrés. L'hypothèse fondée sur une théorie a, il est
vrai, provoqué l'expérience, mais dès que les résultats de
l'expérience sont apparus, la théorie et l'hypothèse ont dû
disparaître, car le fait expérimental n'était plus qu'une
observation qu'il fallait faire sans idée préconçue (voy. p. 40).

Le grand principe est donc dans des sciences aussi complexes et
aussi peu avancées que la physiologie, de se préoccuper très-peu
de la valeur des hypothèses ou des théories et d'avoir toujours
l'oeil attentif pour observer tout ce qui apparaît dans une
expérience. Une circonstance en apparence accidentelle et
inexplicable peut devenir l'occasion de la découverte d'un fait
nouveau important, comme on va le voir par la continuation de
l'exemple cité précédemment.

Deuxième exemple, suite du précédent. -- Après avoir trouvé, ainsi
que je l'ai dit plus haut, qu'il existe dans le foie des animaux
du sucre à l'état normal et dans toute espèce d'alimentation, je
voulus connaître la proportion de cette substance et ses
variations dans certains états physiologiques et pathologiques. Je
commençai donc des dosages de sucre dans le foie d'animaux placés
dans diverses circonstances physiologiquement déterminées. Je
répétais toujours deux dosages de la matière sucrée, et d'une
manière simultanée, avec le même tissu hépatique. Mais un jour il
m'arriva, étant pressé par le temps, de ne pas pouvoir faire mes
deux analyses au même moment, je fis rapidement un dosage
immédiatement après la mort de l'animal, et je renvoyai l'autre
analyse au lendemain. Mais je trouvai cette fois des quantités de
sucre beaucoup plus grandes que celles que j'avais obtenues la
veille pour le même tissu hépatique, et je remarquai d'un autre
côté que la proportion de sucre que j'avais trouvée la veille dans
le foie, examiné immédiatement après la mort de l'animal, était
beaucoup plus faible que celle que j'avais rencontrée dans les
expériences que j'avais fait connaître comme donnant la proportion
normale du sucre hépatique. Je ne savais à quoi rapporter cette
singulière variation obtenue avec le même foie et le même procédé
d'analyse. Que fallait-il faire? Fallait-il considérer ces deux
dosages si discordants comme une mauvaise expérience et ne pas en
tenir compte? Fallait-il prendre une moyenne entre les deux
expériences? C'est un expédient que plusieurs expérimentateurs
auraient pu choisir pour se tirer d'embarras. Mais je n'approuve
pas cette manière d'agir par des raisons que j'ai données
ailleurs. J'ai dit, en effet, qu'il ne faut jamais rien négliger
dans l'observation des faits, et je regarde comme une règle
indispensable de critique expérimentale (p. 299) de ne jamais
admettre sans preuve l'existence d'une cause d'erreur dans une
expérience, et de chercher toujours à se rendre raison de toutes
les circonstances anormales qu'on observe. Il n'y a rien
d'accidentel, et ce qui pour nous est accident n'est qu'un fait
inconnu qui peut devenir, si on l'explique, l'occasion d'une
découverte plus ou moins importante. C'est ce qui m'est arrivé
dans ce cas.

Je voulus savoir en effet quelle était la raison qui m'avait fait
trouver deux nombres si différents dans le dosage du foie de mon
lapin. Après m'être assuré qu'il n'y avait pas d'erreur tenant au
procédé de dosage; après avoir constaté que les diverses parties
du foie sont sensiblement toutes également riches en sucre, il ne
me resta plus à examiner que l'influence du temps qui s'était
écoulé depuis la mort de l'animal jusqu'au moment de mon deuxième
dosage. Jusqu'alors, sans y attacher aucune importance, j'avais
fait mes expériences quelques heures après la mort de l'animal,
et, pour la première fois, je m'étais trouvé dans le cas de faire
immédiatement un dosage quelques minutes après la mort et de
renvoyer l'autre au lendemain, c'est-à-dire vingt-quatre heures
après. En physiologie, les questions de temps ont toujours une
grande importance, parce que la matière organique éprouve des
modifications nombreuses et incessantes. Il pouvait donc s'être
produit quelque modification chimique dans le tissu hépatique.
Pour m'en assurer, je fis une série de nouvelles expériences qui
dissipèrent toutes les obscurités en me montrant que le tissu du
foie va constamment en s'enrichissant en sucre pendant un certain
temps après la mort. De sorte qu'on peut avoir des quantités de
sucre très-variables, suivant le moment dans lequel on fait son
examen. Je fus donc ainsi amené à rectifier mes anciens dosages et
à découvrir ce fait nouveau, à savoir, que des quantités
considérables de sucre se produisent dans le foie des animaux
après la mort. Je montrai, par exemple, qu'en faisant passer dans
un foie encore chaud et aussitôt après la mort de l'animal un
courant d'eau froide injecté avec force par les vaisseaux
hépatiques, on débarrasse complètement le tissu hépatique du sucre
qu'il contient; mais le lendemain ou quelques heures après, quand
on place le foie lavé à une douce température, on trouve son tissu
de nouveau chargé d'une grande quantité de sucre qui s'est produit
depuis le lavage[52]. Quand je fus en possession de cette première
découverte que le sucre se forme chez les animaux après la mort
comme pendant la vie, je voulus pousser plus loin l'examen de ce
singulier phénomène, et c'est alors que je fus amené à trouver que
le sucre se produit dans le foie à l'aide d'une matière
diastasique réagissant sur une substance amylacée que j'ai isolée
et que j'ai appelée matière glycogène. De sorte que j'ai pu
démontrer de la manière la plus nette que chez les animaux le
sucre se forme par un mécanisme en tout semblable à celui qui se
rencontre dans les végétaux.

Cette seconde série de faits représente des résultats qui sont
encore aujourd'hui solidement acquis à la science et qui ont fait
faire beaucoup de progrès à la question glycogénique dans les
animaux. Je viens de dire très-succinctement comment ces faits ont
été découverts et comment ils ont eu pour point de départ une
circonstance expérimentale futile en apparence. J'ai cité ce cas
afin de prouver qu'on ne saurait jamais rien négliger dans les
recherches expérimentales; car tous les accidents ont leur cause
nécessaire. On ne doit donc jamais être trop absorbé par la pensée
qu'on poursuit, ni s'illusionner sur la valeur de ses idées ou de
ses théories scientifiques; il faut toujours avoir les yeux
ouverts à tout événement, l'esprit douteur et indépendant (p.
138), disposé à examiner tout ce qui se présente et à ne rien
laisser passer sans en rechercher la raison. Il faut être, en un
mot, dans une disposition intellectuelle qui semble paradoxale,
mais qui, suivant moi, représente le véritable esprit de
l'investigateur. Il faut avoir une foi robuste et ne pas croire;
je m'explique en disant qu'il faut en science croire fermement aux
principes et douter des formules; en effet, d'un côté nous sommes
sûrs que le déterminisme existe, mais nous ne sommes jamais
certains de le tenir. Il faut être inébranlable sur les principes
de la science expérimentale (déterminisme), et ne pas croire
absolument aux théories. L'aphorisme que j'ai exprimé plus haut
peut s'appuyer sur ce que nous avons développé ailleurs (voy. p.
116), à savoir, que pour les sciences expérimentales, le principe
est dans notre esprit, tandis que les formules sont dans les
choses extérieures. Pour la pratique des choses on est bien obligé
de laisser croire que la vérité (au moins la vérité provisoire)
est représentée par la théorie ou par la formule. Mais en
philosophie scientifique et expérimentale ceux qui placent leur
foi dans les formules ou dans les théories ont tort. Toute la
science humaine consiste à chercher la vraie formule ou la vraie
théorie de la vérité dans un ordre quelconque. Nous en approchons
toujours, mais la trouverons-nous jamais d'une manière complète?
Ce n'est pas le lieu d'entrer dans le développement de ces idées
philosophiques; reprenons notre sujet et passons à un nouvel
exemple expérimental.

Troisième exemple. -- Vers l'année 1852, je fus amené par mes
études à faire des expériences sur l'influence du système nerveux
sur les phénomènes de la nutrition et de la calorification. On
avait observé que dans beaucoup de cas, les paralysies complexes,
ayant leur siège dans des nerfs mixtes, sont suivies tantôt d'un
réchauffement, tantôt d'un refroidissement des parties paralysées.
Or, voici comment je raisonnai, pour expliquer ce fait, en me
fondant, d'une part, sur les observations connues, et d'autre
part, sur les théories régnantes relativement aux phénomènes de la
nutrition et de la calorification. La paralysie des nerfs, dis-je,
doit amener le refroidissement des parties en ralentissant les
phénomènes de combustion dans le sang, puisque ces phénomènes sont
considérés comme la cause de la calorification animale. Or, d'un
autre côté, les anatomistes ont remarqué depuis longtemps que les
nerfs sympathiques accompagnent spécialement les vaisseaux
artériels. Donc, pensai-je par induction, ce doivent être les
nerfs sympathiques qui, dans la lésion d'un tronc nerveux mixte,
agissent pour produire le ralentissement des phénomènes chimiques
dans les vaisseaux capillaires, et c'est leur paralysie qui doit
amener par suite le refroidissement des parties. Si mon hypothèse
est vraie, ajoutai-je, elle pourra se vérifier en coupant
seulement les nerfs sympathiques vasculaires qui vont dans une
partie et en respectant les autres. Je devrai obtenir alors un
refroidissement par la paralysie des nerfs vasculaires sans que le
mouvement ni la sensibilité aient disparu, puisque j'aurai laissé
intacts les nerfs moteurs et sensitifs ordinaires. Pour réaliser
mon expérience je cherchai donc un procédé d'expérimentation
convenable qui me permît de couper les nerfs vasculaires seuls en
respectant les autres. Le choix des animaux prenait ici de
l'importance relativement à la solution de la question (p. 213);
or je trouvai que la disposition anatomique qui rend isolé le
grand sympathique cervical chez certains animaux, tels que le
lapin et le cheval, rendait cette solution possible.

Après tous ces raisonnements je fis donc la section du grand
sympathique dans le cou sur un lapin pour contrôler mon hypothèse
et voir ce qui arriverait relativement à la calorification dans le
côté de la tête où se distribue ce nerf. J'avais été conduit,
ainsi qu'on vient de le voir, en me fondant sur la théorie
régnante et sur des observations antérieures, à faire l'hypothèse
que la température devait être abaissée par la section de ce nerf
sympathique. Or c'est précisément le contraire qui arriva.
Aussitôt après la section du grand sympathique dans la partie
moyenne du cou, je vis survenir dans tout le côté correspondant de
la tête du lapin, une suractivité considérable dans la circulation
accompagnée d'une augmentation de caloricité. Le résultat était
donc exactement contraire à celui que mon hypothèse déduite de la
théorie m'avait fait prévoir; mais alors je fis comme toujours,
c'est-à-dire que j'abandonnai aussitôt les théories et les
hypothèses pour observer et étudier le fait en lui-même afin d'en
déterminer aussi exactement que possible les conditions
expérimentales. Aujourd'hui mes expériences sur les nerfs
vasculaires et calorifiques ont ouvert une voie nouvelle de
recherches et ont été le sujet d'un grand nombre de travaux qui,
j'espère, pourront fournir un jour des résultats d'une grande
importance en physiologie et en pathologie[53].

Cet exemple prouve, comme les précédents, qu'on peut rencontrer
dans les expériences des résultats différents de ceux que les
théories et les hypothèses nous font prévoir. Mais si je désire
appeler plus particulièrement l'attention sur ce troisième
exemple, c'est qu'il nous offre encore un enseignement important,
à savoir que, sans cette hypothèse directrice de l'esprit, le fait
expérimental qui la contredit n'aurait pas été aperçu. En effet,
je ne suis pas le premier expérimentateur qui ait coupé sur des
animaux vivants la portion cervicale du grand sympathique.
Pourfour du Petit avait pratiqué cette expérience au commencement
du siècle dernier, et il découvrit les effets de ce nerf sur la
pupille en partant d'une hypothèse anatomique d'après laquelle ce
nerf était supposé porter les esprits animaux dans les yeux[54].
Depuis lors beaucoup de physiologistes ont répété la même
opération dans le but de vérifier ou d'expliquer les modifications
de l'oeil que Pourfour du Petit avait le premier signalées. Mais
aucun de ces physiologistes n'avait remarqué le phénomène de
calorification des parties dont je parle et ne l'avait rattaché à
la section du grand sympathique, bien que ce phénomène dû se
produire nécessairement sous les yeux de tous ceux qui, avant moi,
avaient coupé cette partie du sympathique. L'hypothèse, ainsi
qu'on le voit, m'avait préparé l'esprit à voir les choses suivant
une certaine direction donnée par l'hypothèse même, et ce qui le
prouve, c'est que moi-même, comme les autres expérimentateurs,
j'avais bien souvent divisé le grand sympathique pour répéter
l'expérience de Pourtour du Petit sans voir le fait de
calorification que j'ai découvert plus tard quand une hypothèse
m'a porté à faire des recherches dans ce sens. L'influence de
l'hypothèse est donc ici des plus évidentes; on avait le fait sous
les yeux et on ne le voyait pas parce qu'il ne disait rien à
l'esprit. Il était cependant des plus simples à apercevoir, et,
depuis que je l'ai signalé, tous les physiologistes sans exception
l'ont constaté et vérifié avec la plus grande facilité.

En résumé, les hypothèses et les théories, même mauvaises, sont
utiles pour conduire à des découvertes. Cette remarque est vraie
pour toutes les sciences. Les alchimistes ont fondé la chimie en
poursuivant des problèmes chimériques et des théories fausses
aujourd'hui. Dans les sciences physiques, qui sont plus avancées
que la biologie, on pourrait citer encore maintenant des savants
qui font de grandes découvertes en s'appuyant sur des théories
fausses. Cela paraît être en effet une nécessité de la faiblesse
de notre esprit que de ne pouvoir arriver à la vérité qu'en
passant par une multitude d'erreurs et d'écueils.

Quelle conclusion générale le physiologiste tirera t-il de tous
les exemples qui précèdent? Il doit en conclure que les idées et
les théories admises, dans l'état actuel de la science biologique,
ne représentent que des vérités restreintes et précaires qui sont
destinées à périr. Il doit conséquemment avoir fort peu de
confiance dans la valeur réelle de ces théories, mais pourtant
s'en servir comme d'instruments intellectuels nécessaires à
l'évolution de la science et propres à lui faire découvrir des
faits nouveaux. Aujourd'hui l'art de découvrir des phénomènes
nouveaux et de les constater exactement doit être l'objet spécial
des préoccupations de tous les biologues. Il faut fonder la
critique expérimentale en créant des méthodes rigoureuses
d'investigation et d'expérimentation qui permettront d'établir les
observations d'une manière indiscutable et feront disparaître par
suite les erreurs de faits qui sont la source des erreurs de
théories. Celui qui tenterait maintenant une généralisation de la
biologie entière prouverait qu'il n'a pas un sentiment exact de
l'état actuel de cette science. Aujourd'hui le problème biologique
commence à peine à être posé, et, de même qu'il faut assembler et
tailler les pierres avant de songer à édifier un monument, de même
il faut d'abord assembler et préparer les faits qui devront
constituer la science des corps vivants. C'est à l'expérimentation
que ce rôle incombe, sa méthode est fixée, mais les phénomènes
qu'elle doit analyser sont si complexes, que le vrai promoteur de
la science pour le moment sera celui qui pourra donner quelques
principes de simplification dans les procédés d'analyse ou
apporter des perfectionnements dans les instruments de recherches.
Quand les faits existent en nombre suffisant et bien clairement
établis, les généralisations ne se font jamais attendre. Je suis
convaincu que dans les sciences expérimentales en évolution, et
particulièrement dans celles qui sont aussi complexes que la
biologie, la découverte d'un nouvel instrument d'observation ou
d'expérimentation rend beaucoup plus de services que beaucoup de
dissertations systématiques ou philosophiques. En effet, un
nouveau procédé, un nouveau moyen d'investigation, augmentent
notre puissance et rend possibles des découvertes et des
recherches qui ne l'auraient pas été sans son secours. C'est ainsi
que les recherches sur la formation du sucre chez les animaux
n'ont pu être faites que lorsque la chimie a eu donné des réactifs
pour reconnaître le sucre beaucoup plus sensibles que ceux que
l'on avait auparavant.



CHAPITRE II
EXEMPLES DE CRITIQUE EXPÉRIMENTALE PHYSIOLOGIQUE.


La critique expérimentale repose sur des principes absolus qui
doivent diriger l'expérimentateur dans la constatation et dans
l'interprétation des phénomènes de la nature. La critique
expérimentale sera particulièrement utile dans les sciences
biologiques où règnent des théories si souvent étayées par des
idées fausses ou assises sur des faits mal observés. Il s'agira
ici de rappeler, par des exemples, les principes en vertu desquels
il convient de juger les théories physiologiques et de discuter
les faits qui leur servent de bases. Le criterium par excellence
est, ainsi que nous les avons déjà, le principe du déterminisme
expérimental uni au doute philosophique. À ce propos, je
rappellerai encore que dans les sciences il ne faut jamais
confondre les principes avec les théories. Les principes sont les
axiomes scientifiques; ce sont des vérités absolues qui
constituent un critérium immuable. Les théories sont des
généralités ou des idées scientifiques qui résument l'état actuel
de nos connaissances; elles constituent des vérités toujours
relatives et destinées à se modifier par le progrès même des
sciences. Donc si nous posons comme conclusion fondamentale qu'il
ne faut pas croire absolument aux formules de la science, il faut
croire au contraire d'une manière absolue à ses principes. Ceux
qui croient trop aux théories et qui négligent les principes
prennent l'ombre pour la réalité, ils manquent de criterium solide
et ils sont livrés à toutes les causes d'erreurs qui en dérivent.
Dans toute science le progrès réel consiste à changer les théories
de manière à en obtenir qui soient de plus en plus parfaites. En
effet, à quoi servirait d'étudier, si l'on ne pouvait changer
d'opinion ou de théorie; mais les principes et la méthode
scientifiques sont supérieurs à la théorie, ils sont immuables et
ne doivent jamais varier.

La critique expérimentale doit donc se prémunir non-seulement
contre la croyance aux théories, mais éviter aussi de se laisser
égarer en accordant trop de valeur aux mots que nous avons créés
pour nous représenter les prétendues forces de la nature. Dans
toutes les sciences, mais dans les sciences physiologiques plus
que dans toutes les autres, on est exposé à se faire illusion sur
les mots. Il ne faut jamais oublier que toutes les qualifications
de forces minérales ou vitales données aux phénomènes de la nature
ne sont qu'un langage figuré dont il importe que nous ne soyons
pas les dupes. Il n'y a de réel que les manifestations des
phénomènes et les conditions de ces manifestations qu'il s'agit de
déterminer; c'est là ce que la critique expérimentale ne doit
jamais perdre de vue. En un mot, la critique expérimentale met
tout en doute, excepté le principe du déterminisme scientifique et
rationnel dans les faits (p. 92-115). La critique expérimentale
est toujours fondée sur cette même base, soit qu'on se l'applique
à soi-même, soit qu'on l'applique aux autres; c'est pourquoi dans
ce qui va suivre nous donnerons en général deux exemples: l'un
choisi dans nos propres recherches, l'autre choisi dans les
travaux des autres. En effet, dans la science il ne s'agit pas
seulement de chercher à critiquer les autres, mais le savant doit
toujours jouer vis-à-vis de lui-même le rôle d'un critique sévère.
Toutes les fois qu'il avance une opinion ou qu'il émet une
théorie, il doit être le premier à chercher à les contrôler par la
critique et à les asseoir sur des faits bien observés et
exactement déterminés.


§ I. -- Le principe du déterminisme expérimental n'admet pas des
faits contradictoires.


Premier exemple. -- Il y a longtemps déjà que j'ai fait connaître
une expérience qui, à cette époque, surprit beaucoup les
physiologistes, cette expérience consiste à rendre un animal
artificiellement diabétique au moyen de la piqûre du plancher du
quatrième ventricule. J'arrivai à tenter cette piqûre par suite de
considérations théoriques que je n'ai pas à rappeler; ce qu'il
importe seulement de savoir ici, c'est que je réussis du premier
coup, c'est-à-dire que je vis le premier lapin que j'opérai
devenir très-fortement diabétique. Mais ensuite il m'arriva de
répéter un grand nombre de fois (huit ou dix fois) cette
expérience sans obtenir le premier résultat. Je me trouvais dès
lors en présence d'un fait positif et de huit ou dix faits
négatifs; cependant il ne me vint jamais dans l'esprit de nier ma
première expérience positive au profit des expériences négatives
qui la suivirent. Étant bien convaincu que mes insuccès ne
tenaient qu'à ce que j'ignorais le déterminisme de ma première
expérience, je persistai à expérimenter en cherchant à reconnaître
exactement les conditions de l'opération. Je parvins, à la suite
de mes essais, à fixer le lieu précis de la piqûre, et à donner
les conditions dans lesquelles doit être placé l'animal opéré; de
sorte qu'aujourd'hui on peut reproduire le fait du diabète
artificiel toutes les fois que l'on se met dans les conditions
connues exigées pour sa manifestation.

À ce qui précède j'ajouterai une réflexion qui montrera de combien
de causes d'erreurs le physiologiste peut se trouver entouré dans
l'investigation des phénomènes de la vie. Je suppose qu'au lieu de
réussir du premier coup à rendre un lapin diabétique, tous les
faits négatifs se fussent d'abord montrés, il est évident qu'après
avoir échoué deux ou trois fois, j'en aurais conclu non-seulement
que la théorie qui m'avait guidé était mauvaise, mais que la
piqûre du quatrième ventricule ne produisait pas le diabète.
Cependant je me serais trompé. Combien de fois a-t-on dû et devra-
t-on encore se tromper ainsi! Il paraît impossible même d'éviter
d'une manière absolue ces sortes d'erreurs. Mais nous voulons
seulement tirer de cette expérience une autre conclusion générale
qui sera corroborée par les exemples suivants, à savoir, que les
faits négatifs considérés seuls n'apprennent jamais rien.

Deuxième exemple. -- Tous les jours on voit des discussions qui
restent sans profit pour la science parce que l'on n'est pas assez
pénétré de ce principe, que chaque fait ayant son déterminisme, un
fait négatif ne prouve rien et ne saurait jamais détruire un fait
positif. Pour prouver ce que j'avance, je citerai les critiques
que M. Longet a faites autrefois des expériences de Magendie. Je
choisirai cet exemple, d'une part, parce qu'il est très-
instructif, et d'autre part, parce que je m'y suis trouvé mêlé et
que j'en connais exactement toutes les circonstances. Je
commencerai par les critiques de M. Longet relatives aux
expériences de Magendie sur les propriétés de la sensibilité
récurrente des racines rachidiennes antérieures[55]. La première
chose que M. Longet reproche à Magendie, c'est d'avoir varié
d'opinion sur la sensibilité des racines antérieures, et d'avoir
dit en 1822 que les racines antérieures sont à peine sensibles, et
en 1839 qu'elles sont très-sensibles, etc. À la suite de ces
critiques, M. Longet s'écrie: «La vérité est une; que le lecteur
choisisse, s'il l'ose, au milieu de ces assertions contradictoires
opposées du même auteur (loc. cit., p. 22). Enfin, ajoute
M. Longet, M. Magendie aurait dû au moins nous dire, pour nous
tirer d'embarras, lesquelles de ses expériences il a
convenablement faites, celles de 1822 ou celles de 1839» (loc.
cit., p. 23).

Toutes ces critiques sont mal fondées et manquent complètement aux
règles de la critique scientifique expérimentale. En effet, si
Magendie a dit en 1822 que les racines antérieures étaient
insensibles, c'est évidemment qu'il les avait trouvées
insensibles; s'il a dit ensuite en 1839 que les racines
antérieures étaient très-sensibles, c'est qu'alors il les avait
trouvées très-sensibles. Il n'y a pas à choisir, comme le croit
M. Longet, entre ces deux résultats; il faut les admettre tous
deux, mais seulement les expliquer et les déterminer dans leurs
conditions respectives. Quand M. Longet s'écrie: La vérité est
une..., cela voudrait-il dire que, si l'un des deux résultats est
vrai, l'autre doit être faux? Pas du tout; ils sont vrais tous
deux, à moins de dire que dans un cas Magendie a menti, ce qui
n'est certainement pas dans la pensée du critique. Mais, en vertu
du principe scientifique du déterminisme des phénomènes, nous
devons affirmer à priori et d'une manière absolue qu'en 1822 et en
1839, Magendie n'a pas vu le phénomène dans des conditions
identiques, et ce sont précisément ces différences de conditions
qu'il faut chercher à déterminer afin de faire concorder les deux
résultats et de trouver ainsi la cause de la variation du
phénomène. Tout ce que M. Longet aurait pu reprocher à Magendie,
c'était de ne pas avoir cherché lui-même la raison de la
différence des deux résultats; mais la critique d'exclusion que
M. Longet applique aux expériences de Magendie est fausse et en
désaccord, ainsi que nous l'avons dit, avec les principes de la
critique expérimentale.

On ne saurait douter qu'il s'agisse dans ce qui précède d'une
critique sincère et purement scientifique, car, dans une autre
circonstance relative à la même discussion, M. Longet s'est
appliqué à lui-même cette même critique d'exclusion, et il a été
conduit, dans sa propre critique, au même genre d'erreur que dans
celle qu'il appliquait à Magendie.

En 1839, M. Longet suivait, ainsi que moi, le laboratoire du
Collège de France, lorsque Magendie, retrouvant la sensibilité des
racines rachidiennes antérieures, montra qu'elle est empruntée aux
racines postérieures, et revient par la périphérie, d'où le nom de
sensibilité en retour ou sensibilité récurrente qu'il lui donna.
M. Longet vit donc alors, comme Magendie et moi, que la racine
antérieure était sensible et qu'elle l'était par l'influence de la
racine postérieure, et il le vit si bien, qu'il réclama pour lui
la découverte de ce dernier fait[56]. Mais il arriva plus tard, en
1841, que M. Longet, voulant répéter l'expérience de Magendie, ne
trouva pas la sensibilité dans la racine antérieure. Par une
circonstance assez piquante, M. Longet se trouva alors,
relativement au même fait de sensibilité des racines rachidiennes
antérieures, exactement dans la même position que celle qu'il
avait reprochée à Magendie, c'est-à-dire qu'en 1839 M. Longet
avait vu la racine antérieure sensible et qu'en 1841 il la voyait
insensible. L'esprit sceptique de Magendie ne s'émouvait pas de
ces obscurités et de ces contradictions apparentes; il continuait
à expérimenter et disait toujours ce qu'il voyait. L'esprit de
M. Longet, au contraire, voulait avoir la vérité d'un côté ou de
l'autre; c'est pourquoi il se décida pour les expériences de 1841,
c'est-à-dire pour les expériences négatives, et voici ce qu'il
dit, à ce propos: «Bien que j'aie fait valoir à cette époque
(1839) mes prétentions à la découverte de l'un de ces faits (la
sensibilité récurrente), aujourd'hui, que j'ai multiplié et varié
les expériences sur ce point de physiologie, je viens combattre
ces mêmes faits comme erronés, qu'on les regarde comme la
propriété de Magendie ou la mienne. Le culte dû à la vérité exige
qu'on ne craigne jamais de revenir sur une erreur commise. Je ne
ferai que rappeler ici l'insensibilité tant de fois prouvée par
nous des racines et des faisceaux antérieurs, pour que l'on
comprenne bien l'inanité de ces résultats qui, comme tant
d'autres, ne font qu'encombrer la science et gêner sa marche[57].»
Il est certain, d'après cet aveu, que M. Longet n'est animé que du
désir de trouver la vérité, et M. Longet le prouve quand il dit
qu'il ne faut jamais craindre de revenir sur une erreur commise.
Je partage tout à fait son sentiment et j'ajouterai qu'il est
toujours instructif de revenir d'une erreur commise. Ce précepte
est donc excellent et chacun peut en faire usage; car tout le
monde est exposé à se tromper, excepté ceux qui ne font rien.
Mais, la première condition pour revenir d'une erreur, c'est de
prouver qu'il y a erreur. Il ne suffit pas de dire: Je me suis
trompé; il faut dire comment on s'est trompé, et c'est là
précisément ce qui est important. Or, M. Longet n'explique rien;
il semble dire purement et simplement: En 1839, j'ai vu les
racines sensibles, en 1841 je les ai vues insensibles plus
souvent, donc je me suis trompé en 1839. Un pareil raisonnement
n'est pas admissible. Il s'agit en effet, en 1839, à propos de la
sensibilité des racines antérieures, d'expériences nombreuses dans
lesquelles on a coupé successivement les racines rachidiennes,
pincé les différents bouts pour constater leurs propriétés.
Magendie a écrit un demi-volume sur ce sujet. Quand ensuite on ne
rencontre plus ces résultats, même un grand nombre de fois, il ne
suffit pas de dire, pour juger la question, qu'on s'est trompé la
première fois et qu'on a raison la seconde. Et d'ailleurs pourquoi
se serait-on trompé? Dira-t-on qu'on a eu les sens infidèles à une
époque et non à l'autre? Mais alors il faut renoncer à
l'expérimentation; car la première condition pour un
expérimentateur, c'est d'avoir confiance dans ses sens et de ne
jamais douter que de ses interprétations. Si maintenant, malgré
tous les efforts et toutes les recherches, on ne peut pas trouver
la raison matérielle de l'erreur, il faut suspendre son jugement
et conserver en attendant les deux résultats, mais ne jamais
croire qu'il suffise de nier des faits positifs au nom de faits
négatifs plus nombreux, aut vice versâ. Des faits négatifs,
quelque nombreux qu'ils soient, ne détruisent jamais un seul fait
positif. C'est pourquoi la négation pure et simple n'est point de
la critique, et, en science, ce procédé doit être repoussé d'une
manière absolue, parce que jamais la science ne se constitue par
des négations.

En résumé, il faut être convaincu que les faits négatifs ont leur
déterminisme comme les faits positifs. Nous avons posé en principe
que toutes les expériences sont bonnes dans le déterminisme de
leurs conditions respectives; c'est dans la recherche des
conditions de chacun de ces déterminismes que gît précisément
l'enseignement qui doit nous donner les lois du phénomène, puisque
par là nous connaissons les conditions de son existence et de sa
non-existence. C'est en vertu de ce principe que je me suis
dirigé, quand, après avoir assisté en 1839 aux expériences de
Magendie et en 1841 aux discussions de M. Longet, je voulus moi-
même me rendre compte des phénomènes et juger les dissidences. Je
répétai les expériences et je trouvai, comme Magendie et comme
M. Longet, des cas de sensibilité et des cas d'insensibilité des
racines rachidiennes antérieures; mais, convaincu que ces deux cas
tenaient à des circonstances expérimentales différentes, je
cherchai à déterminer ces circonstances, et, à force d'observation
et de persévérance, je finis par trouver[58] les conditions dans
lesquelles il faut se placer pour obtenir l'un ou l'autre
résultat. Aujourd'hui que les conditions du phénomène sont
connues, personne ne discute plus. M. Longet lui-même[59] et tous
les physiologistes admettent le fait de la sensibilité écurrente
comme constant dans les conditions que j'ai fait connaître.

D'après ce qui précède il faut donc établir comme principe de la
critique expérimentale le déterminisme absolu et nécessaire des
phénomènes. Ce principe, bien compris, doit nous rendre
circonspects contre cette tendance naturelle à la contradiction
que nous avons tous. Il est certain que tout expérimentateur,
particulièrement un débutant, éprouve toujours un secret plaisir
quand il rencontre quelque chose qui est autrement que ce que
d'autres avaient vu avant lui. Il est porté par son premier
mouvement à contredire, surtout quand il s'agit de contredire un
homme haut placé dans la science. C'est un sentiment dont il faut
se défendre parce qu'il n'est pas scientifique. La contradiction
pure serait une accusation de mensonge, et il faut l'éviter, car
heureusement les faussaires scientifiques sont rares. D'ailleurs
ce dernier cas ne relevant plus de la science, je n'ai pas à
donner de précepte à ce sujet. Je veux seulement faire remarquer
ici que la critique ne consiste pas à prouver que d'autres se sont
trompés, et quand même on prouverait qu'un homme éminent s'est
trompé, ce ne serait pas une grande découverte; et cela ne peut
devenir un travail profitable pour la science qu'autant que l'on
montre comment cet homme s'est trompé. En effet, les grands hommes
nous instruisent souvent autant par leurs erreurs que par leurs
découvertes. J'entends quelquefois dire: Signaler une erreur, cela
équivaut à faire une découverte. Oui, à la condition que l'on
mette au jour une vérité nouvelle en montrant la cause de
l'erreur, et alors il n'est plus nécessaire de combattre l'erreur,
elle tombe d'elle-même. C'est ainsi que la critique équivaut à une
découverte; c'est quand elle explique tout sans rien nier, et
qu'elle trouve le déterminisme exact de faits en apparence
contradictoires. Par ce déterminisme tout se réduit, tout devient
lumineux, et alors, comme dit Leibnitz, la science en s'étendant
s'éclaire et se simplifie.


§ II -- Le principe du déterminisme repousse de la science les
faits indéterminés ou irrationnels.


Nous avons dit ailleurs (p. 95) que notre raison comprend
scientifiquement le déterminé et l'indéterminé, mais qu'elle ne
saurait admettre l'indéterminable, car ce ne serait rien autre
chose qu'admettre le merveilleux, l'occulte ou le surnaturel, qui
doivent être absolument bannis de toute science expérimentale. De
là il résulte que, quand un fait se présente à nous, il n'acquiert
de valeur scientifique que par la connaissance de son
déterminisme. Un fait brut n'est pas scientifique et un fait dont
le déterminisme n'est point rationnel doit de même être repoussé
de la science. En effet, si l'expérimentateur doit soumettre ses
idées au criterium des faits, je n'admets pas qu'il doive y
soumettre sa raison; car alors il éteindrait le flambeau de son
seul criterium intérieur, et il tomberait nécessairement dans le
domaine de l'indéterminable, c'est-à-dire de l'occulte et du
merveilleux. Sans doute il existe dans la science un grand nombre
de faits bruts qui sont encore incompréhensibles; je ne veux pas
conclure qu'il faut de parti pris repousser tous ces faits, mais
je veux seulement dire qu'ils doivent être gardés en réserve, en
attendant, comme faits bruts, et ne pas être introduits dans la
science, c'est-à-dire dans le raisonnement expérimental, avant
qu'ils soient fixés dans leur condition d'existence par un
déterminisme rationnel. Autrement on serait arrêté à chaque
instant dans le raisonnement expérimental ou bien conduit
inévitablement à l'absurde. Les exemples suivants, que je pourrais
beaucoup multiplier, prouveront ce que j'avance.

Premier exemple. -- J'ai fait, il y a quelques années[60], des
expériences sur l'influence de l'éther sur les sécrétions
intestinales. Or, il m'arriva d'observer à ce propos que
l'injection de l'éther dans le canal intestinal d'un chien à jeun,
même depuis plusieurs jours, faisait naître des chylifères blancs
magnifiques, absolument comme chez un animal en pleine digestion
d'aliments mixtes dans lesquels il y a de la graisse. Ce fait,
répété un grand nombre de fois, était indubitable. Mais quelle
signification lui donner? Quel raisonnement établir sur sa cause?
Fallait-il dire: L'éther fait sécréter du chyle, c'est un fait?
Mais cela devenait absurde, puisqu'il n'y avait pas d'aliments
dans l'intestin. Comme on le voit, la raison repoussait ce
déterminisme absurde et irrationnel dans l'état actuel de nos
connaissances. C'est pourquoi je cherchais où pouvait se trouver
la raison de ce fait incompréhensible, et je finis par voir qu'il
y avait une cause d'erreur, et que ces chylifères provenaient de
ce que l'éther dissolvait l'huile qui graissait le piston de la
seringue avec laquelle je l'injectais dans l'estomac; de sorte
qu'en injectant l'éther avec une pipette de verre au lieu d'une
seringue, il n'y avait plus de chylifères. C'est donc
l'irrationalisme du fait qui m'a conduit à voir à priori qu'il
devait être faux et qu'il ne pouvait servir de base à un
raisonnement scientifique. Sans cela, je n'aurais pas trouvé cette
singulière cause d'erreur, qui résidait dans le piston d'une
seringue. Mais cette cause d'erreur reconnue, tout s'expliqua, et
le fait devient rationnel, en ce sens que les chylifères s'étaient
produits là par l'absorption de la graisse, comme toujours;
seulement l'éther activait cette absorption et rendait le
phénomène plus apparent.

Deuxième exemple. -- Il avait été vu par des expérimentateurs
habiles et exacts[61] que le venin du crapaud empoisonne très-
rapidement les grenouilles et d'autres animaux, tandis qu'il n'a
aucun effet sur le crapaud lui-même. En effet, voici l'expérience
bien simple qui semble le prouver: si l'on prend sur le bout d'une
lancette du venin des parotides d'un crapaud de nos contrées et
qu'on insinue ce venin sous la peau d'une grenouille ou d'un
oiseau, on voit bientôt périr ces animaux, tandis que, si l'on a
introduit la même quantité de venin sous la peau d'un crapaud à
peu près du même volume, ce dernier n'en meurt pas et n'en éprouve
même aucun effet. C'est là encore un fait brut qui ne pouvait
devenir scientifique qu'à la condition de savoir comment ce venin
agit sur la grenouille et pourquoi ce venin n'agit pas sur le
crapaud. Il fallait nécessairement pour cela étudier le mécanisme
de la mort, car il aurait pu se rencontrer des circonstances
particulières qui eussent expliqué la différence des résultats sur
la grenouille et sur le crapaud. C'est ainsi qu'il y a une
disposition particulière des naseaux et de l'épiglotte qui
explique très-bien par exemple pourquoi la section des deux
faciaux est mortelle chez le cheval et ne l'est pas chez les
autres animaux. Mais ce fait exceptionnel reste néanmoins
rationnel; il confirme la règle, comme on dit, en ce qu'il ne
change rien au fond de la paralysie nerveuse qui est identique
chez tous les animaux. Il n'en fut pas ainsi pour le cas qui nous
occupe; l'étude du mécanisme de la mort par le venin de crapaud
amena à cette conclusion, que le venin de crapaud tue en arrêtant
le coeur des grenouilles, tandis qu'il n'agit pas sur le coeur du
crapaud. Or, pour être logique, il fallait nécessairement admettre
que les fibres musculaires du coeur du crapaud sont d'une autre
nature que celles du coeur de la grenouille, puisqu'un poison qui
agit sur les unes n'agit pas sur les autres. Cela devenait
impossible; car admettre que des éléments organiques identiques
quant à leur structure et à leurs propriétés physiologiques,
cessent d'être identiques devant une action toxique identique, ce
serait prouver qu'il n'y a pas de déterminisme nécessaire dans les
phénomènes; et dès lors la science se trouverait niée par ce fait.
C'est en vertu de ces idées que j'ai repoussé le fait mentionné
ci-dessus comme irrationnel et que j'ai voulu répéter des
expériences, bien que je ne doutasse pas de leur exactitude, comme
fait brut. J'ai vu alors[62] que le venin du crapaud tue la
grenouille très-facilement avec une dose qui est de beaucoup
insuffisante pour le crapaud, mais que celui-ci s'empoisonne
néanmoins si l'on augmente assez la dose. De sorte que la
différence signalée se réduisait à une question de quantité et
n'avait plus la signification contradictoire qu'on pouvait lui
donner. C'est donc encore l'irrationalisme du fait qui a porté à
lui donner une autre signification.


§ III. -- Le principe du déterminisme exige que les faits soient
comparativement déterminés.


Nous venons de voir que notre raison nous oblige à repousser des
faits qui ont une apparence indéterminée et nous porte à les
critiquer afin de leur trouver un sens rationnel avant de les
introduire dans le raisonnement expérimental. Mais comme la
critique, ainsi que nous l'avons dit, repose à la fois sur la
raison et sur le doute philosophique, il en résulte qu'il ne
suffit pas qu'un fait expérimental se présente avec une apparence
simple et logique pour que nous l'admettions, mais nous devons
encore douter et voir par une contre-expérience si cette apparence
rationnelle n'est pas trompeuse. Ce précepte est de rigueur
absolue, surtout dans les sciences médicales qui, à raison de leur
complexité, recèlent davantage de causes d'erreurs. J'ai donné
ailleurs (p. 97) le caractère expérimental de la contre-épreuve,
je n'y reviendrai pas; je veux seulement faire remarquer ici que,
lors même qu'un fait paraît logique, c'est-à-dire rationnel, cela
ne saurait jamais suffire pour nous dispenser de faire la contre-
épreuve ou la contre-expérience, de sorte que je considérerai ce
précepte comme une sorte de consigne qu'il faut suivre aveuglément
même dans les cas qui paraissent les plus clairs et les plus
rationnels. Je vais citer deux exemples, qui montreront la
nécessité d'exécuter toujours et quand même cette consigne de
l'expérience comparative.

Premier exemple. -- J'ai expliqué précédemment (p. 288) comment je
fus autrefois conduit à étudier le rôle du sucre dans la
nutrition, et à rechercher le mécanisme de la destruction de ce
principe alimentaire dans l'organisme. Il fallait, pour résoudre
la question, rechercher le sucre dans le sang et le poursuivre
dans les vaisseaux intestinaux qui l'avaient absorbé, jusqu'à ce
qu'on pût constater le lieu de sa disparition. Pour réaliser mon
expérience, je donnai à un chien une soupe au lait sucrée; puis je
sacrifiai l'animal en digestion, et je trouvai que le sang des
vaisseaux sus-hépatiques, qui représente le sang total des organes
intestinaux et du foie, renfermait du sucre. Il était tout naturel
et, comme on dit, logique, de penser que ce sucre trouvé dans les
veines sus-hépatiques était celui que j'avais donné à l'animal
dans sa soupe. Je suis certain même que plus d'un expérimentateur
s'en serait tenu là et aurait considéré comme superflu, sinon
comme ridicule, de faire une expérience comparative. Cependant, je
fis l'expérience comparative, parce que j'étais convaincu par
principe de sa nécessité absolue: ce qui veut dire que je suis
convaincu qu'en physiologie il faut toujours douter, même dans les
cas où le doute semble le moins permis. Cependant je dois ajouter
qu'ici l'expérience comparative était encore commandée par cette
autre circonstance que j'employais, pour déceler le sucre, la
réduction des sels de cuivre dans la potasse. C'est en effet là un
caractère empirique du sucre, qui pouvait être donné par des
substances encore inconnues de l'économie. Mais, je le répète,
même sans cela il eût fallu faire l'expérience comparative comme
une consigne expérimentale; car ce cas même prouve qu'on ne
saurait jamais prévoir quelle peut en être l'importance.

Je pris donc par comparaison avec le chien à la soupe sucrée un
autre chien auquel je donnai de la viande à manger, en ayant soin
qu'il n'entrât d'ailleurs aucune matière sucrée ou amidonnée dans
son alimentation, puis je sacrifiai cet animal pendant la
digestion, et j'examinai comparativement le sang de ses veines
sus-hépatiques. Mais mon étonnement fut grand quand je constatai
que ce sang contenait également du sucre chez l'animal qui n'en
avait pas mangé.

On voit donc qu'ici l'expérience comparative m'a conduit à la
découverte de la présence constante du sucre dans le sang des
veines sus-hépatiques des animaux, quelle que soit leur
alimentation. On conçoit qu'alors j'abandonnai toutes mes
hypothèses sur la destruction du sucre pour suivre ce fait nouveau
et inattendu. Je mis d'abord son existence hors de doute par des
expériences répétées, et je constatai que chez les animaux à jeun,
le sucre existait aussi dans le sang. Tel fut le début de mes
recherches sur la glycogénie animale. Elles eurent pour origine,
ainsi qu'on le voit, une expérience comparative faite dans un cas
où l'on aurait pu s'en croire dispensé. Mais s'il y a des
avantages attachés à l'expérience comparative, il y a
nécessairement aussi des inconvénients à ne pas la pratiquer.
C'est ce que prouve l'exemple suivant.

Deuxième exemple. -- Magendie fit autrefois des recherches sur les
usages du liquide céphalo-rachidien, et il fut amené à conclure
que la soustraction du liquide céphalo-rachidien entraîne chez les
animaux une sorte de titubation et un désordre caractéristique
dans les mouvements. En effet, si, après avoir mis à découvert la
membrane occipito-atloïdienne, on la perce pour faire écouler le
liquide céphalo-rachidien, on remarque que l'animal est pris de
désordres moteurs spéciaux. Rien ne semblait plus naturel et plus
simple que d'attribuer cette influence sur les mouvements à la
soustraction du liquide céphalo-rachidien, cependant c'était une
erreur, et Magendie m'a raconté comment un autre expérimentateur
fut amené par hasard à le trouver. Cet expérimentateur fut
interrompu dans son expérience au moment où, ayant coupé les
muscles de la nuque, il venait de mettre la membrane occipito-
atloïdienne à nu, mais sans l'avoir encore percée pour faire
évacuer le liquide céphalo-rachidien. Or, l'expérimentateur vit,
en revenant continuer son expérience, que cette simple opération
préliminaire avait produit la même titubation, quoique le liquide
céphalo-rachidien n'eût pas été soustrait. On avait donc attribué
à la soustraction du liquide céphalo-rachidien ce qui n'était que
le fait de la section des muscles de la nuque. Évidemment
l'expérience comparative eût résolu la difficulté. Il aurait
fallu, dans ce cas, mettre, ainsi que nous l'avons dit, deux
animaux dans les mêmes conditions moins une, c'est-à-dire mettre
la membrane occipito-atloïdienne à nu chez deux animaux, et ne la
piquer, pour faire écouler le liquide, que chez l'un d'eux; alors
on aurait pu juger par comparaison et préciser ainsi la part
exacte de la soustraction du liquide céphalo-rachidien dans les
désordres de la myotilité. Je pourrais citer un grand nombre
d'erreurs arrivées à des expérimentateurs habiles pour avoir
négligé le précepte de l'expérience comparative. Seulement, comme
il est souvent difficile, ainsi que l'ont prouvé les exemples que
j'ai cités, de savoir d'avance si l'expérience comparative sera
nécessaire ou non, je répète qu'il faut, pour éviter tout
embarras, admettre l'expérience comparative comme une véritable
consigne devant être exécutée même quand elle est inutile, afin de
ne pas en manquer quand elle est nécessaire. L'expérience
comparative aura lieu tantôt sur deux animaux, comme nous l'avons
dit dans le cas précédent, tantôt, pour être plus exacte, elle
devra porter sur deux organes similaires d'un même animal. C'est
ainsi que, voulant autrefois juger de l'influence de certaines
substances sur la production de la matière glycogène dans le foie,
je n'ai jamais pu trouver deux animaux comparables sous ce
rapport, même en les mettant dans des conditions alimentaires
exactement semblables, c'est-à-dire à jeun pendant le même nombre
de jours. Les animaux, suivant leur âge, leur sexe, leur
embonpoint, etc., supportent plus ou moins l'abstinence et
détruisent plus ou moins de matière glycogène, de sorte que je
n'étais jamais sûr que les différences trouvées fussent le
résultat de la différence d'alimentation. Pour enlever cette cause
d'erreur, je fus obligé de faire l'expérience complète sur le même
animal en lui enlevant préalablement un morceau de foie, avant
l'injection alimentaire et un autre après. De même quand il s'agit
aussi de voir l'influence de la contraction sur la respiration
musculaire chez la grenouille, il est nécessaire de comparer les
deux membres d'un même animal parce que, dans ce cas, deux
grenouilles ne sont pas toujours comparables entre elles.


§ IV. -- La critique expérimentale ne doit porter que sur des
faits et jamais sur des mots.


J'ai dit, au commencement de ce chapitre, que l'on était souvent
illusionné par une valeur trompeuse que l'on donne aux mots. Je
désire expliquer ma pensée par des exemples:

Premier exemple. -- En 1845, je faisais à la Société philomathique
une communication dans laquelle je discutais des expériences de
Brodie et de Magendie sur la ligature du canal cholédoque, et je
montrais que les résultats différents que ces expérimentateurs
avaient obtenus tenaient à ce que l'un, ayant opéré sur des
chiens, avait lié le canal cholédoque seul, tandis que l'autre,
ayant opéré sur des chats, avait compris sans s'en douter, dans sa
ligature, à la fois le canal cholédoque et un conduit
pancréatique. Je donnais ainsi la raison de la différence des
résultats obtenus, et je concluais qu'en physiologie comme
ailleurs, les expériences peuvent être rigoureuses et fournir des
résultats identiques toutes les fois que l'on opère dans des
conditions exactement semblables.

À ce propos, un membre de la Société, Gerdy, chirurgien de la
Charité, professeur à la Faculté de médecine et connu par divers
ouvrages de chirurgie et de physiologie, demanda la parole pour
attaquer mes conclusions. «L'explication anatomique que vous
donnez, me dit-il, des expériences de Brodie et de Magendie est
juste, mais je n'admets pas la conclusion générale que vous en
tirez. En effet, vous dites qu'en physiologie les résultats des
expériences sont identiques quand on opère dans des conditions
identiques; je nie qu'il en soit ainsi. Cette conclusion serait
exacte pour la nature brute, mais elle ne saurait être vraie pour
la nature vivante. Toutes les fois, ajouta-t-il, que la vie
intervient dans les phénomènes, on a beau être dans des conditions
identiques, les résultats peuvent être différents». Comme preuve
de son opinion, Gerdy cita des cas d'individus atteints de la même
maladie auxquels il avait administré les mêmes médicaments et chez
lesquels les résultats avaient été différents. Il rappela aussi
des cas d'opérations semblables faites pour les mêmes maladies,
mais suivies de guérison dans un cas et de mort dans l'autre.
Toutes ces différences tenaient, suivant lui, à ce que la vie
modifie par elle-même les résultats, quoique les conditions de
l'expérience aient été les mêmes; ce qui ne pouvait pas arriver,
pensait-il, pour les phénomènes des corps bruts, dans lesquels la
vie n'intervient pas. Dans la Société philomathique, ces idées
trouvèrent immédiatement une opposition générale. Tout le monde
fit remarquer à Gerdy que ses opinions n'étaient rien moins que la
négation de la science biologique et qu'il se faisait complètement
illusion sur l'identité des conditions dans les cas dont il
parlait, en ce sens que les maladies qu'il regardait comme
semblables et identiques ne l'étaient pas du tout, et qu'il
rapportait à l'influence de la vie ce qui devait être mis sur le
compte de notre ignorance dans des phénomènes aussi complexes que
ceux de la pathologie. Gerdy persista à soutenir que la vie avait
pour effet de modifier les phénomènes de manière à les faire
différer, chez les divers individus, lors même que les conditions
dans lesquelles ils s'accomplissaient étaient identiques. Gerdy
croyait que la vitalité de l'un n'était pas la vitalité de
l'autre, et que par suite il devait exister entre les individus
des différences qu'il était impossible de déterminer. Il ne voulut
pas abandonner son idée, il se retrancha dans le mot de vitalité,
et l'on ne put lui faire comprendre que ce n'était là qu'un mot
vide de sens qui ne répondait à rien, et que dire qu'une chose
était due à la vitalité, c'était dire qu'elle était inconnue.

Eu effet, on est très-souvent la dupe de ce mirage des mots vie,
mort, santé, maladie, idiosyncrasie. On croit avoir donné une
explication quand on a dit qu'un phénomène est dû à l'influence
vitale, à l'influence morbide ou à l'idiosyncrasie individuelle.
Cependant il faut bien savoir que, quand nous disons phénomène
vital, cela ne veut rien dire, si ce n'est que c'est un phénomène
propre aux êtres vivants dont nous ignorons encore la cause, car
je pense que tout phénomène appelé vital aujourd'hui devra tôt ou
tard être ramené à des propriétés définies de la matière organisée
ou organique. On peut sans doute employer l'expression de
vitalité, comme les chimistes emploient le mot d'affinité, mais en
sachant qu'au fond il n'y a que des phénomènes et des conditions
de phénomènes qu'il faut connaître; quand la condition du
phénomène sera connue, alors les forces vitales ou minérales
occultes disparaîtront.

Sur ce point, je suis très-heureux d'être en parfaite harmonie
d'idées avec mon confrère et ami M. Henri Saint-Claire Deville.
C'est ce qu'on verra dans les paroles suivantes prononcées par
M. Saint-Claire Deville en exposant devant la Société chimique de
Paris ses belles découvertes sur les effets des hautes
températures[63].

«Il ne faut pas se dissimuler que l'étude des causes premières
dans les phénomènes que nous observons et que nous mesurons
présente en elle un danger sérieux. Échappant à toute définition
précise et indépendante des faits particuliers, elles nous amènent
bien plus souvent que nous ne le pensons à commettre de véritables
pétitions de principes, et à nous contenter d'explications
spécieuses qui ne peuvent résister à une critique sévère.
L'affinité principalement, définie comme la force qui préside aux
combinaisons chimiques, a été pendant longtemps et est encore une
cause occulte, une sorte d'archée à laquelle on rapporte tous les
faits incompris et qu'on considère dès lors comme expliqués,
tandis qu'ils ne sont souvent que classés et souvent même mal
classés: de même on attribue à la force catalytique[64] une
multitude de phénomènes fort obscurs et qui, selon moi, le
deviennent davantage lorsqu'on les rapporte en bloc à une cause
entièrement inconnue. Certainement on a cru les ranger dans une
même catégorie quand on leur a donné le même nom. Mais la
légitimité de cette classification n'a même pas été démontrée.
Qu'y a-t-il, en effet, de plus arbitraire que de placer les uns à
côté des autres les phénomènes catalytiques qui dépendent de
l'action ou de la présence de la mousse de platine et de l'acide
sulfurique concentré, quand le platine ou l'acide ne sont pas,
pour ainsi dire, partie prenante dans l'opération. Ces phénomènes
seront peut-être expliqués plus tard d'une manière essentiellement
différente, suivant qu'ils auront été produits sous l'influence
d'une matière poreuse comme la mousse de platine, ou sous
l'influence d'un agent chimique très-énergique comme l'acide
sulfurique concentré.

«Il faut donc laisser de côté dans nos études toutes ces forces
inconnues auxquelles on n'a recours que parce qu'on n'en a pas
mesuré les effets. Au contraire, toute notre attention doit être
portée sur l'observation et la détermination numérique de ces
effets, lesquels sont seuls à notre portée. On établit par ce
travail leurs différences et leurs analogies et une lumière
nouvelle résulte de ces comparaisons et de ces mesures.

«Ainsi la chaleur et l'affinité sont constamment en présence dans
nos théories chimiques. L'affinité nous échappe entièrement et
nous lui attribuons cependant la combinaison qui serait l'effet de
cette cause inconnue. Étudions simplement les circonstances
physiques qui accompagnent la combinaison, et nous verrons combien
de phénomènes mesurables, combien de rapprochements curieux
s'offrent à nous à chaque instant. La chaleur détruit, dit-on,
l'affinité. Étudions avec persistance la décomposition des corps
sous l'influence de la chaleur estimée en quantité ou travail,
température ou force vive: nous verrons de suite combien cette
étude est fructueuse et indépendante de toute hypothèse, de toute
force inconnue, inconnue même au point de vue de l'espèce d'unités
à laquelle il faut rapporter sa mesure exacte ou approchée. C'est
en ce sens surtout que l'affinité, considérée comme force, est une
cause occulte, à moins qu'elle ne soit simplement l'expression
d'une qualité de la matière. Dans ce cas elle servirait simplement
à désigner le fait que telles ou telles substances peuvent ou ne
peuvent pas se combiner dans telles ou telles circonstances
définies.»

Quand un phénomène qui a lieu en dehors du corps vivant ne se
passe pas dans l'organisme, ce n'est pas parce qu'il y a là une
entité appelé la vie qui empêche le phénomène d'avoir lieu, mais
c'est parce que la condition du phénomène ne se rencontre pas dans
le corps comme au dehors. C'est ainsi qu'on a pu dire que la vie
empêche la fibrine de se coaguler dans les vaisseaux chez un
animal vivant, tandis que, en dehors des vaisseaux la fibrine se
coagule, parce que la vie n'agit plus sur elle. Il n'en est rien;
il faut certaines conditions physico-chimiques pour faire coaguler
la fibrine; elles sont plus difficiles à réaliser sur le vivant,
mais elles peuvent cependant s'y rencontrer, et, dès qu'elles se
montrent, la fibrine se coagule aussi bien dans l'organisme qu'au
dehors. La vie qu'on invoquait n'est donc qu'une condition
physique qui existe ou qui n'existe pas. J'ai montré que le sucre
se produit en plus grande abondance dans le foie après la mort que
pendant la vie; il est des physiologistes qui en ont conclu que la
vie avait une influence sur la formation du sucre dans le foie;
ils ont dit que la vie empêchait cette formation et que la mort la
favorisait. Ce sont là des opinions vitales qu'on est surpris
d'entendre à notre époque et qu'on est étonné de voir être
soutenues par des hommes qui se piquent d'appliquer l'exactitude
des sciences physiques à la physiologie et à la médecine. Je
montrerai plus tard que ce ne sont encore là que des conditions
physiques qui sont présentes ou absentes, mais il n'y a rien autre
chose de réel; car encore une fois, au fond de toutes ces
explications il n'y a que les conditions ou le déterminisme des
phénomènes à trouver.

En résumé, il faut savoir que les mots que nous employons pour
exprimer les phénomènes, quand nous ignorons leurs causes, ne sont
rien par eux-mêmes, et que, dès que nous leur accordons une valeur
dans la critique ou dans les discussions, nous sortons de
l'expérience et nous tombons dans la scolastique. Dans les
discussions ou dans les explications de phénomènes, il faut
toujours bien se garder de sortir de l'observation et de
substituer un mot à la place du fait. On est même très-souvent
attaquable uniquement parce qu'on est sorti du fait et qu'on a
conclu par un mot qui va au delà de ce qui a été observé.
L'exemple suivant le prouvera clairement.

Deuxième exemple. -- Lorsque je fis mes recherches sur le suc
pancréatique, je constatai que ce fluide renferme une matière
spéciale, la pancréatine, qui a les caractères mixtes de
l'albumine et de la caséine. Cette matière se rapproche de
l'albumine en ce qu'elle est coagulable par la chaleur, mais elle
diffère en ce que, comme la caséine, elle est précipitable par le
sulfate de magnésie. Avant moi, Magendie avait fait des
expériences sur le suc pancréatique et il avait dit, d'après ses
essais, que le suc pancréatique est un liquide qui contient de
l'albumine, tandis que moi, je concluais d'après mes recherches,
que le suc pancréatique ne renfermait pas d'albumine, mais
contenait de la pancréatine, qui est une matière distincte de
l'albumine. Je montrai mes expériences à Magendie en lui faisant
remarquer que nous étions en désaccord sur la conclusion, mais que
nous étions cependant d'accord sur le fait que le suc pancréatique
était coagulable par la chaleur; mais seulement il y avait
d'autres caractères nouveaux que j'avais vus qui m'empêchaient de
conclure à la présence de l'albumine. Magendie me répondit: «Cette
dissidence entre nous vient de ce que j'ai conclu plus que je n'ai
vu; si j'avais dit simplement: Le suc pancréatique est un liquide
coagulable par la chaleur, je serais resté dans le fait et
j'aurais été inattaquable.» Cet exemple que j'ai toujours retenu
me paraît bien fait pour montrer combien peu il faut attacher de
valeur aux mots en dehors des faits qu'ils représentent. Ainsi le
mot albumine ne signifie rien par lui-même; il nous rappelle
seulement des caractères et des phénomènes. En étendant cet
exemple à la médecine, nous verrions qu'il en est de même et que
les mots fièvre, inflammation, et les noms des maladies en
général, n'ont aucune signification par eux-mêmes.

Quand on crée un mot pour caractériser un phénomène, on s'entend
en général à ce moment sur l'idée qu'on veut lui faire exprimer et
sur la signification exacte qu'on lui donne, mais plus tard, par
les progrès de la science, le sens du mot change pour les uns,
tandis que pour les autres le mot reste dans le langage avec sa
signification primitive. Il en résulte alors une discordance qui,
souvent, est telle, que des hommes, en employant le même mot,
expriment des idées très-différentes. Notre langage n'est en effet
qu'approximatif, et il est si peu précis, même dans les sciences,
que, si l'on perd les phénomènes de vue pour s'attacher aux mots,
on est bien vite en dehors de la réalité. On ne peut alors que
nuire à la science quand on discute pour conserver un mot qui
n'est plus qu'une cause d'erreur, en ce sens qu'il n'exprime plus
la même idée pour tous. Concluons donc qu'il faut toujours
s'attacher aux phénomènes et ne voir dans le mot qu'une expression
vide de sens si les phénomènes qu'il doit représenter ne sont pas
déterminés ou s'ils viennent à manquer.

L'esprit a naturellement des tendances systématiques, et c'est
pour cela que l'on cherche à s'accorder plutôt sur les mots que
sur les choses. C'est une mauvaise direction dans la critique
expérimentale qui embrouille les questions et fait croire à des
dissidences qui, le plus souvent, n'existent que dans la manière
dont on interprète les phénomènes au lieu de porter sur
l'existence des faits et sur leur importance réelle. Comme tous
ceux qui ont eu le bonheur d'introduire dans la science des faits
inattendus ou des idées nouvelles, j'ai été et je suis encore
l'objet de beaucoup de critiques. Je n'ai point répondu jusqu'ici
à mes contradicteurs parce que, ayant toujours des travaux à
poursuivre, le temps et l'occasion m'ont manqué; mais dans la
suite de cet ouvrage l'opportunité se présentera tout
naturellement de faire cet examen, et en appliquant les principes
de critique expérimentale que nous avons indiqués dans les
paragraphes précédents, il nous sera facile de juger toutes ces
critiques. Nous dirons seulement, en attendant, qu'il y a toujours
deux choses essentielles à distinguer dans la critique
expérimentale: le fait d'expérience et son interprétation. La
science exige avant tout qu'on s'accorde sur le fait parce que
c'est lui qui constitue la base sur laquelle on doit raisonner.
Quant aux interprétations et aux idées, elles peuvent varier, et
c'est même un bien qu'elles soient discutées, parce que ces
discussions portent à faire d'autres recherches et à entreprendre
de nouvelles expériences. Il s'agira donc de ne jamais perdre de
vue en physiologie les principes de la vraie critique scientifique
et de n'y jamais mêler aucune personnalité ni aucun artifice.
Parmi les artifices de la critique, il en est beaucoup dont nous
n'avons pas à nous occuper parce qu'ils sont extra-scientifiques,
mais il en est un cependant qu'il faut signaler. C'est celui qui
consiste à ne relever dans un travail que ce qu'il y a
d'attaquable et de défectueux en négligeant ou en dissimulant ce
qu'il y a de bon et d'important. Ce procédé est celui d'une fausse
critique. En science, le mot de critique n'est point synonyme de
dénigrement; critiquer signifie rechercher la vérité en séparant
ce qui est vrai de ce qui est faux, en distinguant ce qui est bon
de ce qui est mauvais. Cette critique, en même temps qu'elle est
juste pour le savant, est la seule qui soit profitable pour la
science. C'est ce qu'il nous sera facile de démontrer par la suite
dans les exemples particuliers dont nous aurons à faire mention.



CHAPITRE III.
DE L'INVESTIGATION ET DE LA CRITIQUE APPLIQUÉES À LA MÉDECINE
EXPÉRIMENTALE.


Les procédés d'investigation et de critique scientifiques ne
sauraient différer d'une science à l'autre, et à plus forte raison
dans les diverses parties d'une même science. Il sera donc facile
de montrer que les règles que nous avons indiquées dans le
chapitre précédent pour les recherches physiologiques sont
absolument les mêmes que celles qu'il convient de suivre pour la
pathologie et pour la thérapeutique. Ce qui veut dire que les
méthodes d'investigation dans les phénomènes de la vie doivent
être les mêmes à l'état normal et à l'état pathologique. C'est là
un principe qui nous paraît fondamental dans les sciences
biologiques.


§ I. -- De l'investigation pathologique et thérapeutique.


En pathologie et en thérapeutique, comme en physiologie,
l'investigation scientifique a pour point de départ tantôt un fait
fortuit ou survenu par hasard, tantôt une hypothèse, c'est-à-dire
une idée.

J'ai entendu parfois émettre par des médecins l'opinion que la
médecine n'est pas une science, parce que toutes les connaissances
que l'on possède en médecine pratique sont empiriques et nées du
hasard, tandis que les connaissances scientifiques se déduisent
avec certitude d'une théorie ou d'un principe. Il y a là une
erreur que je désire faire remarquer.

Toutes les connaissances humaines ont forcément commencé par des
observations fortuites. L'homme ne pouvait en effet avoir la
connaissance des choses qu'après les avoir vues, et la première
fois c'est nécessairement par hasard qu'il a dû les voir. Ce n'est
qu'après avoir acquis un certain nombre de notions, par
l'observation, que l'homme a raisonné sur ce qu'il avait observé
d'abord par hasard, puis il a été conduit à se faire des idées sur
les choses, à rapprocher les faits anciens et à en déduire de
nouveaux qui leur étaient analogues; en un mot, il a été amené,
après l'observation empirique, à trouver d'autres faits, non plus
par pur hasard, mais par induction.

Au fond l'empirisme, c'est-à-dire l'observation ou l'expérience
fortuite, a donc été l'origine de toutes les sciences, il en a été
forcément la première période. Mais l'empirisme n'est un état
permanent dans aucune science. Dans les sciences complexes de
l'humanité, l'empirisme gouvernera nécessairement la pratique bien
plus longtemps que dans les sciences plus simples. Aujourd'hui la
pratique médicale est empirique dans le plus grand nombre des cas;
mais cela ne veut pas dire que la médecine ne sortira jamais de
l'empirisme. Elle en sortira plus difficilement à cause de la
complexité des phénomènes, mais c'est une raison pour redoubler
d'efforts et pour entrer dans la voie scientifique aussitôt qu'on
le pourra. En un mot, l'empirisme n'est point la négation de la
science expérimentale, comme semblent le croire certains médecins,
ce n'en est que le premier état. Il faut ajouter même que
l'empirisme ne disparaît jamais complètement d'aucune science. Les
sciences, en effet, ne s'illuminent pas dans toutes leurs parties
à la fois; elles ne se développent que successivement. En physique
et en chimie, il est des parties où l'empirisme existe encore; ce
qui le prouve, c'est que tous les jours on y fait des découvertes
par hasard, c'est-à-dire imprévues par les théories régnantes. Je
conclurai donc que dans les sciences on ne fait des découvertes
que parce que toutes ont encore des parties obscures. En médecine,
les découvertes à faire sont plus nombreuses, car l'empirisme et
l'obscurité règnent presque partout. Cela prouve que cette science
si complexe est plus arriérée que d'autres, mais voilà tout.

Les observations médicales nouvelles se font généralement par
hasard; si un malade porteur d'une affection jusqu'alors inconnue
entre dans un hôpital ou vient consulter un médecin, c'est bien
par hasard que le médecin rencontre ce malade. Mais c'est
exactement de la même manière qu'un botaniste rencontre dans la
campagne une plante qu'il ne connaissait pas, et c'est aussi par
hasard qu'un astronome aperçoit dans le ciel une planète dont il
ignorait l'existence. Dans ces circonstances, l'initiative du
médecin consiste à voir et à ne pas laisser échapper le fait que
le hasard lui a offert et son mérite se réduit à l'observer avec
exactitude. Je ne puis entrer ici dans l'examen des caractères que
doit avoir une bonne observation médicale. Il serait également
fastidieux de rapporter des exemples d'observations médicales
faites par hasard; elles fourmillent dans les ouvrages de médecine
et tout le monde en connaît. Je me bornerai donc à dire d'une
manière générale que, pour faire une bonne observation médicale,
il est non-seulement nécessaire d'avoir l'esprit d'observation,
mais il faut de plus être physiologiste. On interprétera mieux les
significations diverses d'un phénomène morbide, on lui donnera sa
valeur réelle et on ne tombera point dans l'inconvénient que
Sydenham reprochait à certains médecins de mettre des phénomènes
importants d'une maladie sur le même plan que d'autres phénomènes
insignifiants et accidentels, comme un botaniste qui décrirait les
morsures de chenilles au nombre des caractères d'une plante[65]. Il
faut apporter du reste dans l'observation d'un phénomène
pathologique, c'est-à-dire d'une maladie, exactement les mêmes
conditions d'esprit et la même rigueur que dans l'observation d'un
phénomène physiologique. Il ne faut jamais aller au delà du fait
et être en quelque sorte le photographe de la nature.

Mais une fois l'observation médicale bien posée, elle devient,
comme en physiologie, le point de départ d'idées ou d'hypothèses
que le médecin expérimentateur est conduit à vérifier par de
nouvelles observations faites sur les malades ou par des
expérimentations instituées sur les animaux.

Nous avons dit qu'il arrive souvent qu'en faisant une recherche
physiologique, il surgit un fait nouveau qu'on ne cherchait pas,
cela se voit également en pathologie. Il me suffira de citer, pour
le prouver, l'exemple récent de Zenker qui, en poursuivant la
recherche de certaines altérations du système musculaire dans la
fièvre typhoïde, trouva des trichines qu'il ne cherchait pas[66].
En pathologie comme en physiologie, le mérite de l'investigateur
consiste à poursuivre dans une expérience ce qu'il y cherche, mais
de voir en même temps ce qu'il ne cherchait pas.

L'investigation pathologique peut aussi avoir pour point de départ
une théorie, une hypothèse ou une idée préconçue. Il serait facile
de donner des exemples qui prouveraient qu'en pathologie comme en
physiologie, des idées absurdes peuvent parfois conduire à des
découvertes utiles, de même qu'il ne serait pas difficile de
trouver des arguments pour prouver que les théories même les plus
accréditées ne doivent être regardées que comme des théories
provisoires et non comme des vérités absolues auxquelles il faille
faire plier les faits.

L'investigation thérapeutique rentre exactement dans les mêmes
règles que l'investigation physiologique et pathologique. Tout le
monde sait que le hasard a été le premier promoteur de la science
thérapeutique, et que c'est par hasard qu'on a observé les effets
de la plupart des médicaments. Souvent aussi les idées ont guidé
le médecin dans ses essais thérapeutiques, et il faut dire aussi
que souvent c'étaient des théories ou des idées les plus étranges
ou les plus absurdes. Il me suffira de citer les théories de
Paracelse qui déduisaient l'action des médicaments d'après des
influences astrologiques, et de rappeler les idées de Porta qui
donnait aux plantes des usages médicamentaux déduits de la
ressemblance de ces plantes avec certains organes malades; ainsi
la carotte guérissait la jaunisse; la pulmonaire, la phthisie,
etc.[67]

En résumé, nous ne saurions établir aucune distinction fondée
entre les méthodes d'investigation que l'on doit appliquer en
physiologie, en pathologie et en thérapeutique. C'est toujours la
même méthode d'observation et d'expérimentation immuable dans ses
principes, offrant seulement quelques particularités dans
l'application suivant la complexité relative des phénomènes. Nous
ne saurions trouver, en effet, aucune différence radicale entre la
nature des phénomènes physiologiques, pathologiques et
thérapeutiques. Tous ces phénomènes dérivent de lois qui, étant
propres à la matière vivante, sont identiques dans leur essence et
ne varient que par les conditions diverses dans lesquelles les
phénomènes se manifestent. Nous verrons, plus tard, que les lois
physiologiques se retrouvent dans les phénomènes pathologiques
d'où il suit que la véritable base scientifique de la
thérapeutique doit être donnée par la connaissance de l'action
physiologique des causes morbides, des médicaments ou des poisons,
ce qui est exactement la même chose.


§ II. -- De la critique expérimentale pathologique et
thérapeutique.


C'est la critique des faits qui donne aux sciences leur véritable
caractère. Toute critique scientifique doit ramener les faits au
rationalisme. Si, au contraire, la critique est ramenée à un
sentiment personnel, la science disparaît parce qu'elle repose sur
un criterium qui ne peut ni se prouver ni se transmettre ainsi que
cela doit avoir lieu pour les vérités scientifiques. J'ai souvent
entendu des médecins à qui l'on demandait la raison de leur
diagnostic répondre: Je ne sais pas comment je reconnais tel cas,
mais cela se voit; ou bien quand on leur demandait pourquoi ils
administraient certains remèdes, ils répondaient qu'ils ne
sauraient le dire exactement, et que d'ailleurs ils n'étaient pas
tenus d'en rendre raison, puisque c'était leur tact médical et
leur intuition qui les dirigeait. Il est facile de comprendre que
les médecins qui raisonnent ainsi nient la science. Mais, en
outre, on ne saurait s'élever avec trop de force contre de
semblables idées qui sont mauvaises non-seulement parce qu'elles
étouffent pour la jeunesse tout germe scientifique, mais parce
qu'elles favorisent surtout la paresse, l'ignorance et le
charlatanisme. Je comprends parfaitement qu'un médecin dise qu'il
ne se rend pas toujours compte d'une manière rationnelle de ce
qu'il fait et j'admets qu'il en conclue que la science médicale
est encore plongée dans les ténèbres de l'empirisme; mais qu'il
parte de là pour élever son tact médical ou son intuition à la
hauteur d'un criterium qu'il prétend ensuite imposer sans autre
preuve, c'est ce qui est complètement antiscientifique.

La seule critique scientifique qui existe en pathologie et en
thérapeutique comme en physiologie est la critique expérimentale,
et cette critique, qu'on se l'applique à soi-même ou aux travaux
des autres, doit toujours être fondée sur le déterminisme absolu
des faits. La critique expérimentale, ainsi que nous l'avons vu,
doit faire repousser la statistique comme base de la science
pathologique et thérapeutique expérimentales. Il faudra en
pathologie et en thérapeutique répudier les faits indéterminés,
c'est-à-dire ces observations mal faites ou parfois même imaginées
que l'on apporte sans cesse comme des objections perpétuelles. Ce
sont, comme en physiologie, des faits bruts qui ne sauraient
entrer dans le raisonnement scientifique qu'à la condition d'être
déterminés et exactement définis dans leurs conditions
d'existence.

Mais le caractère de la critique en pathologie et en
thérapeutique, c'est d'exiger avant tout l'observation ou
l'expérience comparative. En effet, comment un médecin pourra-t-il
juger l'influence d'une cause morbifique s'il n'élimine par une
expérience comparative toutes les circonstances accessoires qui
peuvent devenir des causes d'erreurs et lui faire prendre de
simples coïncidences pour des relations de cause à effet. En
thérapeutique surtout la nécessité de l'expérience comparative a
toujours frappé les médecins doués de l'esprit scientifique. On ne
peut juger de l'influence d'un remède sur la marche et la
terminaison d'une maladie, si préalablement on ne connaît la
marche et la terminaison naturelles de cette maladie. C'est
pourquoi Pinel disait dans sa clinique: Cette année nous
observerons les maladies sans les traiter, et l'année prochaine
nous les traiterons. On doit scientifiquement adopter l'idée de
Pinel sans cependant admettre cette expérience comparative à
longue échéance qu'il proposait. En effet, les maladies peuvent
varier dans leur gravité d'une année à l'autre; les observations
de Sydenham sur l'influence indéterminée ou inconnue de ce qu'il
appelle le génie épidémique sont là pour le prouver. L'expérience
comparative exige donc, pour être valable, d'être faite dans le
même temps et sur des malades aussi comparables que possible.
Malgré cela, cette comparaison est encore hérissée de difficultés
immenses que le médecin doit chercher à diminuer; car l'expérience
comparative est la condition sine qua non de la médecine
expérimentale et scientifique, autrement le médecin marche à
l'aventure et devient le jouet de mille illusions. Un médecin qui
essaye un traitement et qui guérit ses malades est porté à croire
que la guérison est due à son traitement. Souvent des médecins se
vantent d'avoir guéri tous leurs malades par un remède qu'ils ont
employé. Mais la première chose qu'il faudrait leur demander, ce
serait s'ils ont essayé de ne rien faire, c'est-à-dire de ne pas
traiter d'autres malades; car, autrement, comment savoir si c'est
le remède ou la nature qui a guéri? Gall a écrit un livre assez
peu connu[68] sur cette question de savoir quelle est la part de la
nature et de la médecine dans la guérison des maladies, et il
conclut tout naturellement que cette part est fort difficile à
faire. Tous les jours on peut se faire les plus grandes illusions
sur la valeur d'un traitement si on n'a pas recours à l'expérience
comparative. J'en rappellerai seulement un exemple récent relatif
au traitement de la pneumonie. L'expérience comparative a montré
en effet que le traitement de la pneumonie par la saignée, que
l'on croyait très-efficace, n'est qu'une illusion
thérapeutique[69].

De tout cela je conclurai donc que l'observation et l'expérience
comparatives sont la seule base solide de la médecine
expérimentale, et que la physiologie, la pathologie et la
thérapeutique doivent être soumises aux lois de cette critique
commune.



CHAPITRE IV.
DES OBSTACLES PHILOSOPHIQUES QUE RENCONTRE LA MÉDECINE
EXPÉRIMENTALE.


D'après tout ce qui a été dit dans cette introduction, les
obstacles principaux que rencontre la médecine expérimentale
résident dans la complexité énorme des phénomènes qu'elle étudie.
Je n'ai pas à revenir sur ce point qui a été développé déjà sous
toutes les formes. Mais, outre ces difficultés toutes matérielles
et en quelque sorte objectives, il y a pour la médecine
expérimentale des obstacles qui résident dans des vices de
méthodes, dans des mauvaises habitudes de l'esprit ou dans
certaines idées fausses dont nous allons dire quelques mots.


§I. -- De la fausse application de la physiologie à la médecine.


Je n'ai certainement pas la prétention d'avoir le premier proposé
d'appliquer la physiologie à la médecine. Cela a été recommandé
depuis longtemps et des tentatives très-nombreuses ont été faites
dans cette direction. Dans mes travaux et dans mon enseignement au
Collège de France je ne fais donc que poursuivre une idée qui déjà
porte ses fruits par les applications qu'on en fait à la médecine.
Aujourd'hui plus que jamais les jeunes médecins marchent dans
cette voie, qui est considérée avec juste raison comme la voie du
progrès. Toutefois j'ai vu bien souvent cette application de la
physiologie à la médecine être très-mal comprise, de sorte que
non-seulement elle ne produit pas tous les bons résultats qu'on
est en droit d'en attendre, mais elle devient même nuisible et
fournit alors des arguments aux détracteurs de la médecine
expérimentale. Il importe donc beaucoup de nous expliquer à ce
sujet; car il s'agit ici d'une importante question de méthode, et
ce sera une nouvelle occasion de fixer d'une manière plus précise
le véritable point de vue de ce que nous appelons la Médecine
expérimentale.

La médecine expérimentale diffère dans son but de la Médecine
d'observation de la même manière que les sciences d'observation,
en général, diffèrent des sciences expérimentales. Le but d'une
science d'observation est de découvrir les lois des phénomènes
naturels afin de les prévoir; mais elle ne saurait les modifier ni
les maîtriser à son gré. Le type de ces sciences est l'astronomie;
nous pouvons prévoir les phénomènes astronomiques, mais nous ne
saurions rien y changer. Le but d'une science expérimentale est de
découvrir les lois des phénomènes naturels, non-seulement pour les
prévoir, mais dans le but de les régler à son gré et de s'en
rendre maître; telles sont la physique et la chimie.

Or, parmi les médecins il en est qui ont pu croire que la médecine
devait rester une science d'observation, c'est-à-dire une médecine
capable de prévoir le cours et l'issue des maladies, mais ne
devant pas agir directement sur la maladie. Il en est d'autres, et
je suis du nombre, qui ont pensé que la médecine pouvait être une
science expérimentale, c'est-à-dire une médecine capable de
descendre dans l'intérieur de l'organisme, et de trouver le moyen
de modifier et de régler jusqu'à un certain point les ressorts
cachés de la machine vivante. Les médecins observateurs ont
considéré l'organisme vivant comme un petit monde contenu dans le
grand, comme une sorte de planète vivante et éphémère dont les
mouvements étaient régis par des lois que l'observation simple
pouvait nous faire découvrir de manière à prévoir la marche et
l'évolution des phénomènes vitaux à l'état sain ou malade, mais
sans jamais devoir modifier en rien leur cours naturel. Cette
doctrine se trouve dans toute sa pureté dans Hippocrate. La
médecine d'observation simple, on le comprend, exclut toute
intervention médicale active, c'est pour cela qu'elle est aussi
connue sous le nom de médecine expectante, c'est-à-dire de
médecine qui observe et prévoit le cours des maladies, mais sans
avoir pour but d'agir directement sur leur marche[70]. Sous ce
rapport il est très-rare de trouver un médecin purement
hippocratiste, et il serait facile de prouver que beaucoup de
médecins, qui préconisent bien haut l'hippocratisme, ne s'en
réfèrent pas du tout à ses préceptes quand ils se livrent aux
écarts des médications empiriques les plus actives et les plus
désordonnées. Ce n'est pas que je condamne ces essais
thérapeutiques qui ne sont, la plupart du temps, que des
expérimentations pour voir, seulement je dis que ce n'est plus là
de la médecine hippocratique, mais de l'empirisme. Le médecin
empirique, qui agit plus ou moins aveuglément, expérimente en
définitive sur les phénomènes vitaux et, à ce titre, il se place
dans la période empirique de la médecine expérimentale.

La médecine expérimentale est donc la médecine qui a la prétention
de connaître les lois de l'organisme sain et malade de manière
non-seulement à prévoir les phénomènes, mais aussi de façon à
pouvoir les régler et les modifier dans certaines limites. D'après
ce que nous avons dit plus haut, on s'apercevra facilement que la
médecine tend fatalement à devenir expérimentale, et que tout
médecin qui donne des médicaments actifs à ses malades coopère à
l'édification de la médecine expérimentale. Mais, pour que cette
action du médecin expérimentateur sorte de l'empirisme et mérite
le nom de science, il faut qu'elle soit fondée sur la connaissance
des lois qui régissent les actions vitales dans le milieu
intérieur de l'organisme, soit à l'état sain, soit à l'étal
pathologique. La base scientifique de la médecine expérimentale
est la physiologie; nous l'avons dit bien souvent, il faut le
proclamer bien haut parce que, hors de là, il n'y a point de
science médicale possible. Les malades ne sont au fond que des
phénomènes physiologiques dans des conditions nouvelles qu'il
s'agit de déterminer; les actions toxiques et médicamenteuses se
ramènent, comme nous le verrons, à de simples modifications
physiologiques dans les propriétés des éléments histologiques de
nos tissus. En un mot, la physiologie doit être constamment
appliquée à la médecine pour comprendre et expliquer le mécanisme
des maladies et l'action des agents médicamenteux ou toxiques. Or,
c'est précisément cette application de la physiologie qu'il s'agit
ici de bien définir.

Nous avons vu plus haut en quoi la médecine expérimentale diffère
de l'hippocratisme et de l'empirisme; mais nous n'avons pas dit
pour cela que la médecine expérimentale dût renier la médecine
d'observation et l'emploi empirique des médicaments; loin de là,
la médecine expérimentale se sert de l'observation médicale et de
l'empirisme comme point d'appui nécessaire. En effet, la médecine
expérimentale ne repousse jamais systématiquement aucun fait ni
aucune observation populaire, elle doit tout examiner
expérimentalement et elle cherche l'explication scientifique des
faits que la médecine d'observation et l'empirisme ont d'abord
constatés. Donc la médecine expérimentale est ce que je pourrais
appeler la seconde période de la médecine scientifique, la
première période étant la médecine d'observation; et il est tout
naturel dès lors que la seconde période s'ajoute à la première en
reposant sur elle. Donc la première condition pour faire de la
médecine expérimentale, c'est d'être d'abord médecin observateur;
c'est de partir de l'observation pure et simple du malade faite
aussi complètement que possible; puis la science expérimentale,
arrive ensuite pour analyser chacun des symptômes en cherchant à
les ramener à des explications et à des lois vitales qui
comprendront le rapport de l'état pathologique avec l'état normal
ou physiologique. Mais dans l'état actuel de la science
biologique, nul ne saurait avoir la prétention d'expliquer
complètement la pathologie par la physiologie; il faut y tendre
parce que c'est la voie scientifique; mais il faut se garder de
l'illusion de croire que le problème est résolu. Par conséquent,
ce qu'il est prudent et raisonnable de faire pour le moment, c'est
d'expliquer dans une maladie tout ce que l'on peut en expliquer
par la physiologie en laissant ce qui est encore inexplicable pour
les progrès ultérieurs de la science biologique. Cette sorte
d'analyse successive, qui ne s'avance dans l'application des
phénomènes pathologiques qu'à mesure que les progrès de la science
physiologique le permettent, isole peu à peu, et par voie
d'élimination, l'élément essentiel de la maladie, en saisit plus
exactement les caractères et permet de diriger les efforts de la
thérapeutique avec plus de certitude. En outre, avec cette marche
analytique progressive, on conserve toujours à la maladie son
caractère et sa physionomie propres. Mais si au lieu de cela on
profite de quelques rapprochements possibles entre la pathologie
et la physiologie pour vouloir expliquer d'emblée toute la
maladie, alors on perd le malade de vue, on défigure la maladie et
par une fausse application de la physiologie on retarde la
médecine expérimentale au lieu de lui faire faire des progrès.

Malheureusement je devrai faire ce reproche de fausse application
de la physiologie à la pathologie non-seulement à des
physiologistes purs, mais je l'adresserai aussi à des
pathologistes ou à des médecins de profession. Dans diverses
publications récentes de médecine dont j'approuve et loue
d'ailleurs les tendances physiologiques, j'ai vu par exemple qu'on
commençait par faire, avant l'exposé des observations médicales,
un résumé de tout ce que la physiologie expérimentale avait appris
sur les phénomènes relatifs à la maladie dont on devait s'occuper.
Ensuite on apportait des observations de malades parfois sans but
scientifique, précis d'autres fois pour montrer que la physiologie
et la pathologie concordaient. Mais, outre que la concordance
n'est pas toujours facile à établir, parce que la physiologie
expérimentale offre souvent des points encore à l'étude, je trouve
une semblable manière de procéder essentiellement funeste pour la
science médicale, en ce qu'elle subordonne la pathologie, science
plus complexe, à la physiologie, science plus simple. En effet,
c'est l'inverse de ce qui a été dit précédemment qu'il faut faire;
il faut poser d'abord le problème médical tel qu'il est donné par
l'observation de la maladie, puis analyser expérimentalement les
phénomènes pathologiques en cherchant à en donner l'explication
physiologique. Mais dans cette analyse l'observation médicale ne
doit jamais disparaître ni être perdue de vue; elle reste comme la
base constante ou le terrain commun de toutes les études et de
toutes les explications.

Dans mon ouvrage, je ne pourrai présenter les choses dans
l'ensemble que je viens de dire, parce que j'ai dû me borner à
donner les résultats de mon expérience dans la science
physiologique, que j'ai le plus étudiée. J'ai la pensée d'être
utile à la médecine scientifique en publiant ce simple essai sur
les principes de la médecine expérimentale. En effet, la médecine
est si vaste, que jamais on ne peut espérer trouver un homme qui
puisse en cultiver avec fruit toutes les parties à la fois.
Seulement il faut que chaque médecin, dans la partie où il s'est
cantonné, comprenne bien la connexion scientifique de toutes les
sciences médicales afin de donner à ses recherches une direction
utile pour l'ensemble et d'éviter ainsi l'anarchie scientifique.
Si je ne fais pas ici de la médecine clinique, je dois néanmoins
la sous-entendre et lui assigner la première place dans la
médecine expérimentale. Donc, si je concevais un traité de
médecine expérimentale, je procéderais en faisant de l'observation
des maladies la base invariable de toutes les analyses
expérimentales. Je procéderais ensuite symptôme par symptôme dans
mes explications jusqu'à épuisement des lumières qu'on peut
obtenir aujourd'hui de la physiologie expérimentale, et de tout
cela il résulterait une observation médicale réduite et
simplifiée.

En disant plus haut qu'il ne faut expliquer dans les maladies, au
moyen de la physiologie expérimentale, que ce qu'on peut
expliquer, je ne voudrais pas qu'on comprît mal ma pensée et qu'on
crût que j'avoue qu'il y a dans les maladies des choses qu'on ne
pourra jamais expliquer physiologiquement. Ma pensée serait
complètement opposée; car je crois qu'on expliquera tout en
pathologie mais peu à peu, à mesure que la physiologie
expérimentale se développera. Il y a sans doute aujourd'hui des
maladies, comme les maladies éruptives, par exemple, sur
lesquelles nous ne pouvons rien encore expliquer parce que les
phénomènes physiologiques qui leur sont relatifs nous sont
inconnus. L'objection qu'en tirent certains médecins contre
l'utilité de la physiologie, en médecine, ne saurait donc être
prise en considération. C'est là une manière d'argumenter qui
tient de la scolastique et qui prouve que ceux qui l'emploient
n'ont pas une idée exacte du développement d'une science telle que
peut être la médecine expérimentale.

En résumé, la physiologie expérimentale, en devenant la base
naturelle de la médecine expérimentale, ne saurait supprimer
l'observation du malade ni en diminuer l'importance. De plus, les
connaissances physiologiques sont indispensables non-seulement
pour expliquer la maladie, mais elles sont aussi nécessaires pour
faire une bonne observation clinique. J'ai vu par exemple des
observateurs décrire comme accidentel ou s'étonner de certains
phénomènes calorifiques qui résultaient parfois de la lésion des
nerfs; s'ils avaient été physiologistes, ils auraient su quelle
valeur il fallait donner à ces phénomènes morbides, qui ne sont en
réalité que des phénomènes physiologiques.


§ II. -- L'ignorance scientifique et certaines illusions de
l'esprit médical sont un obstacle au développement de la médecine
expérimentale.


Nous venons de dire que les connaissances en physiologie sont les
bases scientifiques indispensables au médecin; par conséquent il
faut cultiver et répandre les sciences physiologiques si l'on veut
favoriser le développement de la médecine expérimentale. Cela est
d'autant plus nécessaire que c'est le seul moyen de fonder la
médecine scientifique, et nous sommes malheureusement encore loin
du temps où nous verrons l'esprit scientifique régner généralement
parmi les médecins. Or, cette absence d'habitude scientifique de
l'esprit est un obstacle considérable parce qu'elle laisse croire
aux forces occultes dans la médecine, repousse le déterminisme
dans les phénomènes de la vie et admet facilement que les
phénomènes des êtres vivants sont régis par des forces vitales
mystérieuses qu'on invoque à tout instant. Quand un phénomène
obscur ou inexplicable se présente en médecine, au lieu de dire:
Je ne sais, ainsi que tout savant doit faire, les médecins ont
l'habitude de dire: C'est la vie; sans paraître se douter que
c'est expliquer l'obscur par le plus obscur encore. Il faut donc
s'habituer à comprendre que la science n'est que le déterminisme
des conditions des phénomènes, et chercher toujours à supprimer
complètement la vie de l'explication de tout phénomène
physiologique; la vie n'est rien qu'un mot qui veut dire
ignorance, et quand nous qualifions un phénomène de vital, cela
équivaut à dire que c'est un phénomène dont nous ignorons la cause
prochaine ou les conditions. La science doit expliquer toujours le
plus obscur et le plus complexe par le plus simple et le plus
clair. Or, la vie, qui est ce qu'il y a de plus obscur, ne peut
jamais servir d'explication à rien. J'insiste sur ce point parce
que j'ai vu des chimistes invoquer parfois eux-mêmes la vie pour
expliquer certains phénomènes physico-chimiques spéciaux aux êtres
vivants. Ainsi le ferment de la levûre de bière est une matière
vivante organisée qui a la propriété de dédoubler le sucre en
alcool et acide carbonique et en quelques autres produits. J'ai
quelquefois entendu dire que cette propriété de dédoubler le sucre
était due à la vie propre du globule de levûre. C'est là une
explication vitale qui ne veut rien dire et qui n'explique en rien
la faculté dédoublante de la levûre de bière. Nous ignorons la
nature de cette propriété dédoublante, mais elle doit
nécessairement appartenir à l'ordre physico-chimique et être aussi
nettement déterminée que la propriété de la mousse de platine, par
exemple, qui provoque des dédoublements plus ou moins analogues,
mais qu'on ne saurait attribuer dans ce cas à aucune force vitale.
En un mot, toutes les propriétés de la matière vivante sont, au
fond, ou des propriétés connues et déterminées, et alors nous les
appelons propriétés physico-chimiques, ou des propriétés inconnues
et indéterminées, et alors nous les nommons propriétés vitales.
Sans doute il y a pour les êtres vivants une force spéciale qui ne
se rencontre pas ailleurs, et qui préside à leur organisation,
mais l'existence de cette force ne saurait rien changer aux
notions que nous nous faisons des propriétés de la matière
organisée, matière qui, une fois créée, est douée de propriétés
physico-chimiques fixes et déterminées. La force vitale est donc
une force organisatrice et nutritive, mais elle ne détermine en
aucune façon la manifestation des propriétés de la matière
vivante. En un mot, le physiologiste et le médecin doivent
chercher à ramener les propriétés vitales à des propriétés
physico-chimiques et non les propriétés physico-chimiques à des
propriétés vitales.

Cette habitude des explications vitales rend crédule et favorise
l'introduction dans la science de faits erronés ou absurdes. Ainsi
tout récemment j'ai été consulté par un médecin-praticien très-
honorable et très-considéré d'ailleurs, qui me demandait mon avis
sur un cas très-merveilleux dont il était très-sûr, disait-il,
parce qu'il avait pris toutes les précautions nécessaires pour
bien l'observer; il s'agissait d'une femme qui vivait en bonne
santé, sauf quelques accidents nerveux, et qui n'avait rien mangé
ni bu depuis plusieurs années. Il est évident que ce médecin,
persuadé que la force vitale était capable de tout, ne cherchait
pas d'autre explication et croyait que son cas pouvait être vrai.
La plus petite idée scientifique et les plus simples notions de
physiologie auraient cependant pu le détromper en lui montrant que
ce qu'il avançait équivalait à peu près à dire qu'une bougie peut
briller et rester allumée pendant plusieurs années sans s'user.

La croyance que les phénomènes des êtres vivants sont dominés par
une force vitale indéterminée donne souvent aussi une base fausse
à l'expérimentation, et substitue un mot vague à la place d'une
analyse expérimentale précise. J'ai vu souvent des médecins
soumettre à l'investigation expérimentale certaines questions dans
lesquelles ils prenaient pour point de départ la vitalité de
certains organes, l'idiosyncrasie de certains individus ou
l'antagonisme de certains médicaments. Or, la vitalité,
l'idiosyncrasie et l'antagonisme ne sont que des mots vagues qu'il
s'agirait d'abord de caractériser et de ramener à une
signification définie. C'est donc un principe absolu en méthode
expérimentale de prendre toujours pour point de départ d'une
expérimentation ou d'un raisonnement un fait précis ou une bonne
observation, et non un mot vague. C'est pour ne pas se conformer à
ce précepte analytique que, le plus souvent, les discussions des
médecins et des naturalistes n'aboutissent pas. En un mot, il est
de rigueur dans l'expérimentation sur les êtres vivants comme dans
les corps bruts, de bien s'assurer avant de commencer l'analyse
expérimentale d'un phénomène, que ce phénomène existe, et de ne
jamais se laisser illusionner par les mots qui nous font perdre de
vue la réalité des faits.

Le doute est, ainsi que nous l'avons développé ailleurs, la base
de l'expérimentation; toutefois il ne faut pas confondre le doute
philosophique avec la négation systématique qui met en doute même
les principes de la science. Il ne faut douter que des théories,
et encore il ne faut en douter que jusqu'au déterminisme
expérimental. Il y a des médecins qui croient que l'esprit
scientifique n'impose pas de limite au doute. À côté de ces
médecins qui nient la science médicale en admettant qu'on ne peut
rien savoir de positif, il en est d'autres qui la nient par un
procédé contraire, en admettant qu'on apprend la médecine sans
savoir comment et qu'on la possède par sorte de science infuse
qu'ils appellent le tact médical. Sans doute je ne conteste pas
qu'il puisse exister en médecine comme dans les autres sciences
pratiques, ce qu'on appelle le tact ou le coup d'oeil. Tout le
monde sait, en effet, que l'habitude peut donner une sorte de
connaissance empirique des choses capables de guider le praticien,
quoiqu'il ne s'en rende pas toujours exactement compte au premier
abord. Mais ce que je blâme, c'est de rester volontairement dans
cet état d'empirisme et de ne pas chercher à en sortir. Par
l'observation attentive et par l'étude on peut toujours arriver à
se rendre compte de ce que l'on fait et parvenir par suite à
transmettre aux autres ce que l'on sait. Je ne nie pas d'ailleurs
que la pratique médicale n'ait de grandes exigences; mais ici je
parle science pure et je combats le tact médical comme une donnée
antiscientifique qui, par ses excès faciles, nuit considérablement
à la science.

Une autre opinion fausse assez accréditée et même professée par de
grands médecins praticiens, est celle qui consiste à dire que la
médecine n'est pas destinée à devenir une science, mais seulement
un art, et que par conséquent le médecin ne doit pas être un
savant, mais un artiste. Je trouve cette idée erronée et encore
essentiellement nuisible au développement de la médecine
expérimentale. D'abord qu'est-ce qu'un artiste? C'est un homme qui
réalise dans une oeuvre d'art une idée ou un sentiment qui lui est
personnel. Il y a donc deux choses: l'artiste et son oeuvre;
l'oeuvre juge nécessairement l'artiste. Mais que sera le médecin
artiste? Si c'est un médecin qui traite une maladie d'après une
idée ou un sentiment qui lui sont personnels, où sera alors
l'oeuvre d'art, qui jugera cet artiste médecin? Sera-ce la
guérison de la maladie? Outre que ce serait là une oeuvre d'art
d'un genre singulier, cette oeuvre lui sera toujours fortement
disputée par la nature. Quand un grand peintre ou un grand
sculpteur font un beau tableau ou une magnifique statue, personne
n'imagine que la statue ait pu pousser de la terre ou que le
tableau ait pu se faire tout seul, tandis qu'on peut parfaitement
soutenir que la maladie a guéri toute seule et prouver souvent
qu'elle aurait mieux guéri sans l'intervention de l'artiste. Que
deviendra donc alors le criterium ou l'oeuvre de l'art médicale!
Le criterium disparaîtra évidemment, car on ne saurait juger le
mérite d'un médecin par le nombre des malades qu'il dit avoir
guéris; il devra avant tout prouver scientifiquement que c'est lui
qui les a guéris et non la nature. Je n'insisterai pas plus
longtemps sur cette prétention artistique des médecins qui n'est
pas soutenable. Le médecin ne peut être raisonnablement qu'un
savant ou, en attendant, un empirique. L'empirisme, qui au fond
veut dire expérience (  expérience), n'est que
l'expérience inconsciente ou non raisonnée, acquise par
l'observation journalière des faits d'où naît la méthode
expérimentale elle-même (voy. p. 23). Mais, ainsi que nous le
verrons encore dans le paragraphe suivant, l'empirisme, pris dans
son vrai sens, n'est que le premier pas de la médecine
expérimentale. Le médecin empirique doit tendre à la science, car
si, dans la pratique, il se détermine souvent d'après le sentiment
d'une expérience inconsciente, il doit toujours au moins, se
diriger d'après une induction fondée sur une instruction médicale
aussi solide que possible. En un mot, il n'y a pas d'artiste
médecin parce qu'il ne peut y avoir d'oeuvre d'art médical; ceux
qui se qualifient ainsi nuisent à l'avancement de la science
médicale parce qu'ils augmentent la personnalité du médecin en
diminuant l'importance de la science; ils empêchent par là qu'on
ne cherche dans l'étude expérimentale des phénomènes un appui et
un criterium que l'on croit posséder en soi, par suite d'une
inspiration ou par un simple sentiment. Mais, ainsi que je viens
de le dire, cette prétendue inspiration thérapeutique du médecin
n'a souvent d'autres preuves qu'un fait de hasard qui peut
favoriser l'ignorant et le charlatan, aussi bien que l'homme
instruit. Cela n'a donc aucun rapport avec l'inspiration de
l'artiste qui doit se réaliser finalement dans une oeuvre que
chacun peut juger et dont l'exécution exige toujours des études
profondes et précises accompagnées souvent d'un travail opiniâtre.
Je considère donc que l'inspiration des médecins qui ne s'appuient
pas sur la science expérimentale n'est que de la fantaisie, et
c'est au nom de la science et de l'humanité qu'il faut la blâmer
et la proscrire.

En résumé, la médecine expérimentale, qui est synonyme de médecine
scientifique, ne pourra se constituer qu'en introduisant de plus
en plus l'esprit scientifique parmi les médecins. La seule chose à
faire pour atteindre ce but est, selon moi, de donner à la
jeunesse une solide instruction physiologique expérimentale. Ce
n'est pas que je veuille dire que la physiologie constitue toute
la médecine, je me suis expliqué ailleurs à ce sujet, mais je veux
dire que la physiologie expérimentale est la partie la plus
scientifique de la médecine, et que les jeunes médecins prendront,
par cette étude, des habitudes scientifiques qu'ils porteront
ensuite dans l'investigation pathologique et thérapeutique. Le
désir que j'exprime ici répondrait à peu près à la pensée de
Laplace, à qui on demandait pourquoi il avait proposé de mettre
des médecins à l'Académie des sciences puisque la médecine n'est
pas une science: «C'est, répondit-il, afin qu'ils se trouvent avec
des savants.»


§ III. -- La médecine empirique et la médecine expérimentale ne
sont point incompatibles; elles doivent être au contraire
inséparables l'une de l'autre.


Il y a bien longtemps que l'on dit et que l'on répète que les
médecins physiologistes les plus savants sont les plus mauvais
médecins et qu'ils sont les plus embarrassés quand il faut agir au
lit du malade. Cela voudrait-il dire que la science physiologique
nuit à la pratique médicale, et dans ce cas, je me serais placé à
un point de vue complètement faux. Il importe donc d'examiner avec
soin cette opinion qui est le thème favori de beaucoup de médecins
praticiens et que je considère pour mon compte comme entièrement
erronée et comme étant toujours éminemment nuisible au
développement de la médecine expérimentale.

D'abord considérons que la pratique médicale est une chose
extrêmement complexe dans laquelle interviennent une foule de
questions d'ordre social et extra-scientifiques. Dans la médecine
pratique vétérinaire elle-même, il arrive souvent que la
thérapeutique se trouve dominée par des questions d'intérêt ou
d'agriculture. Je me souviens d'avoir fait partie d'une commission
dans laquelle il s'agissait d'examiner ce qu'il y avait à faire
pour prévenir les ravages de certaines épizooties de bêtes à
cornes. Chacun se livrait à des considérations physiologiques et
pathologiques dans le but d'établir un traitement convenable pour
obtenir la guérison des animaux malades, lorsqu'un vétérinaire
praticien prit parole pour dire que la question n'était pas là, et
il prouva clairement qu'un traitement qui guérirait serait la
ruine de l'agriculteur, et que ce qu'il y avait de mieux à faire,
c'était d'abattre les animaux malades en en tirant le meilleur
parti possible. Dans la médecine humaine, il n'intervient jamais
de considérations de ce genre, parce que la conservation de la vie
de l'homme doit être le seul but de la médecine. Mais cependant le
médecin se trouve souvent obligé de tenir compte, dans son
traitement, ce qu'on appelle de l'influence du moral sur le
physique, et par conséquent d'une foule de considérations de
famille ou de position sociale qui n'ont rien à faire avec la
science. C'est ce qui fait qu'un médecin praticien accompli doit
non-seulement être un homme très-instruit dans sa science, mais il
doit encore être un homme honnête, doué de beaucoup d'esprit, de
tact et de bon sens. L'influence du médecin praticien trouve à
s'exercer dans tous les rangs de la société. Le médecin est, dans
une foule de cas, le dépositaire des intérêts de l'État, dans les
grandes opérations d'administration publique; il est en même temps
le confident des familles et tient souvent entre ses mains leur
honneur et leurs intérêts les plus chers. Les praticiens habiles
peuvent donc acquérir une grande et légitime puissance parmi les
hommes, parce que, en dehors de la science, ils ont une action
morale dans la société. Aussi, à l'exemple d'Hippocrate, tous ceux
qui ont eu à coeur la dignité de la médecine, ont toujours
beaucoup insisté sur les qualités morales du médecin.

Je n'ai pas l'intention de parler ici de l'influence sociale et
morale des médecins ni de pénétrer dans ce qu'on pourrait appeler
les mystères de la médecine pratique, je traite simplement le côté
scientifique et je le sépare afin de mieux juger de son influence.
Il est bien certain que je ne veux pas examiner ici la question de
savoir si un médecin instruit traitera mieux ou plus mal son
malade qu'un médecin ignorant. Si je posais la question ainsi,
elle serait absurde; je suppose naturellement deux médecins
également instruits, dans les moyens de traitement employés en
thérapeutique, et je veux seulement examiner si, comme on l'a dit,
le médecin savant, c'est-à-dire celui qui sera doué de l'esprit
expérimental, traitera moins bien son malade que le médecin
empirique qui se contentera de la constatation des faits en se
fondant uniquement, sur la tradition médicale, ou que le médecin
systématique, qui se conduira d'après les principes d'une doctrine
quelconque.

Il y a toujours eu dans la médecine deux tendances différentes qui
résultent de la nature même des choses. La première tendance de la
médecine qui dérive des bons sentiments de l'homme, est de porter
secours à son semblable quand il souffre, et de le soulager par
des remèdes ou par un moyen moral ou religieux. La médecine a donc
dû, dès son origine, se mêler à la religion, en même temps qu'elle
s'est trouvée en possession d'une foule d'agents plus ou moins
énergiques; ces remèdes trouvés par hasard ou par nécessité se
sont transmis ensuite par tradition simple ou avec des pratiques
religieuses. Mais après ce premier élan de la médecine qui partait
du coeur pour ainsi dire, la réflexion a dû venir, et en voyant
des malades qui guérissaient seuls, sans médicaments, on fut porté
à se demander, non-seulement si les remèdes qu'on donnait étaient
utiles, mais s'ils n'étaient pas nuisibles. Cette première
réflexion ou ce premier raisonnement médical, résultat de l'étude
des malades, fit reconnaître dans l'organisme vivant une force
médicatrice spontanée, et l'observation apprit qu'il fallait la
respecter et chercher seulement à la diriger et à l'aider dans ses
tendances heureuses. Ce doute porté sur l'action curative des
moyens empiriques, et cet appel aux lois de l'organisme vivant
pour opérer la guérison des maladies, furent le premier pas de la
médecine scientifique, accompli par Hippocrate. Mais cette
médecine, fondée sur l'observation, comme science, et sur
l'expectation, comme traitement, laissa encore subsister d'autres
doutes. Tout en reconnaissant qu'il pouvait être funeste pour le
malade de troubler par des médications empiriques les tendances de
la nature quand elles sont heureuses, on dut se demander si d'un
autre côté il ne pouvait pas être possible et utile pour le malade
de les troubler et de les modifier quand elles sont mauvaises. Il
ne s'agissait donc plus d'être simplement un médecin qui dirige et
aide la nature dans ses tendances heureuses: Quò vergit natura, eò
ducendum, mais d'être aussi un médecin qui combat et domine la
nature dans ses tendances mauvaises, medicus naturæ superator. Les
remèdes héroïques, les panacées universelles, les spécifiques de
Paracelse et autres ne sont que l'expression empirique de cette
réaction contre la médecine hippocratique, c'est-à-dire contre
l'expectation.

La médecine expérimentale, par sa nature même de science
expérimentale, n'a pas de système et ne repousse rien en fait de
traitement ou de guérison de maladies; elle croit et admet tout,
pourvu que cela soit fondé sur l'observation et prouvé par
l'expérience. Il importe de rappeler ici, quoique nous l'ayons
déjà bien souvent répété, que ce que nous appelons médecine
expérimentale n'est point une théorie médicale nouvelle. C'est la
médecine de tout le monde et de tous les temps, dans ce qu'elle a
de solidement acquis et de bien observé. La médecine scientifique
expérimentale va aussi loin que possible dans l'étude des
phénomènes de la vie; elle ne saurait se borner à l'observation
des maladies, ni se contenter de l'expectation, ni s'arrêter à
l'administration empirique des remèdes; mais il lui faut de plus
étudier expérimentalement le mécanisme des maladies et l'action
des remèdes pour s'en rendre compte scientifiquement. Il faut
surtout introduire dans la médecine l'esprit analytique de la
méthode expérimentale des sciences modernes; mais cela n'empêche
pas que le médecin expérimentateur ne doive être avant tout un bon
observateur, il doit être profondément instruit dans la clinique,
connaître exactement les maladies avec toutes leurs formes
normales, anormales ou insidieuses, être familiarisé avec tous les
moyens d'investigations pathologiques et avoir, comme l'on dit, un
diagnostic sûr et un bon pronostic; il devra en outre être ce
qu'on appelle un thérapeutiste consommé et savoir tout ce que les
essais empiriques ou systématiques, ont appris sur l'action des
remèdes dans les diverses maladies. En un mot, le médecin
expérimentateur possédera toutes les connaissances que nous venons
d'énumérer comme doit le faire tout médecin instruit, mais il
différera du médecin systématique en ce qu'il ne se conduira
d'après aucun système; il se distinguera des médecins
hippocratistes et des médecins empiriques en ce qu'au lieu d'avoir
pour but l'observation des maladies et la constatation de l'action
des remèdes, il voudra aller plus loin et pénétrer, à l'aide de
l'expérimentation, dans l'explication des mécanismes vitaux. En
effet, le médecin hippocratiste se trouve satisfait quand, par
l'observation exacte, il est arrivé à bien caractériser une
maladie dans son évolution, à connaître et à prévoir à des signes
précis ses diverses terminaisons favorables ou funestes, de
manière à pouvoir intervenir s'il y a lieu pour aider la nature,
la diriger vers une terminaison heureuse; il croira que c'est là
l'objet que doit se proposer la science médicale. Un médecin
empirique se trouve satisfait quand, à l'aide de l'empirisme, il
est parvenu à savoir qu'un remède donné guérit une maladie donnée,
à connaître exactement les doses suivant lesquelles il faut
l'administrer et les cas dans lesquels il faut l'employer; il
pourra croire aussi avoir atteint les limites de la science
médicale. Mais le médecin expérimentateur, tout en étant le
premier à admettre et à comprendre l'importance scientifique et
pratique des notions précédentes sans lesquelles la médecine ne
saurait exister, ne croira pas que la médecine, comme science,
doive s'arrêter à l'observation et à la connaissance empirique des
phénomènes, ni se satisfaire de systèmes plus on moins vagues. De
sorte que le médecin hippocratique, l'empirique et le médecin
expérimentateur ne se distingueront aucunement par la nature de
leurs connaissances; ils se distingueront seulement par le point
de vue de leur esprit, qui les portera à pousser plus ou moins
loin le problème médical. La puissance médicatrice de la nature
invoquée par l'hippocratiste et la force thérapeutique ou autre
imaginée par l'empirique paraîtront de simples hypothèses aux yeux
du médecin expérimentateur. Pour lui, il faut pénétrer à l'aide de
l'expérimentation dans les phénomènes intimes de la machine
vivante et en déterminer le mécanisme à l'état normal et à l'état
pathologique. Il faut rechercher les causes prochaines des
phénomènes morbides aussi bien que les causes prochaines des
phénomènes normaux qui toutes doivent se trouver dans des
conditions organiques déterminées et en rapport avec des
propriétés de liquides ou de tissus. Il ne suffirait pas de
connaître empiriquement les phénomènes de la nature minérale ainsi
que leurs effets, mais le physicien et le chimiste veulent
remonter à leur condition d'existence, c'est-à-dire à leurs causes
prochaines afin de pouvoir régler leur manifestation. De même il
ne suffit pas au physiologiste de connaître empiriquement les
phénomènes normaux et anormaux de la nature vivante, mais il veut,
comme le physicien et le chimiste, remonter aux causes prochaines
de ces phénomènes, c'est-à-dire à leur condition d'existence. En
un mot, il ne suffira pas au médecin expérimentateur comme au
médecin empirique de savoir que le quinquina guérit la fièvre;
mais ce qui lui importe surtout, c'est de savoir ce que c'est que
la fièvre et de se rendre compte du mécanisme par lequel le
quinquina la guérit. Tout cela importe au médecin expérimentateur,
parce que, dès qu'il le saura, le fait de guérison de la fièvre
par le quinquina ne sera plus un fait empirique et isolé, mais un
fait scientifique. Ce fait se rattachera alors à des conditions
qui le relieront à d'autres phénomènes et nous serons conduits
ainsi à la connaissance des lois de l'organisme et à la
possibilité d'en régler les manifestations. Ce qui préoccupe
surtout le médecin expérimentateur, c'est donc de chercher à
constituer la science médicale sur les mêmes principes que toutes
les autres sciences expérimentales. Voyons actuellement comment un
homme animé de cet esprit scientifique devra se comporter au lit
du malade.

L'hippocratiste, qui croit à la nature médicatrice et peu à
l'action curative des remèdes, suit tranquillement le cours de la
maladie; il reste à peu près dans l'expectation en se bornant à
favoriser par quelques médications simples les tendances heureuses
de la nature. L'empirique qui a foi dans l'action des remèdes
comme moyens de changer la direction des maladies et de les
guérir, se contente de constater empiriquement les actions
médicamenteuses sans chercher à en comprendre scientifiquement le
mécanisme. Il n'est jamais dans l'embarras; quand un remède a
échoué, il en essaye un autre; il a toujours des recettes ou des
formules à son service pour tous les cas, parce qu'il puise, comme
on dit, dans l'arsenal thérapeutique qui est immense. La médecine
empirique est certainement la plus populaire de toutes. On croit
dans le peuple que, par suite d'une sorte de compensation, la
nature a mis le remède à côté du mal, et que la médecine consiste
dans l'assemblage de recettes pour tous les maux qui nous ont été
transmises d'âge en âge et depuis l'origine de l'art de guérir. Le
médecin expérimentateur est à la fois hippocratiste et empirique
en ce qu'il croit à la puissance de la nature et à l'action des
remèdes; seulement il veut comprendre ce qu'il fait; il ne lui
suffit pas d'observer ou d'agir empiriquement, mais il veut
expérimenter scientifiquement et comprendre le mécanisme
physiologique de la production de la maladie et le mécanisme de
l'action curative du médicament. Il est vrai qu'avec cette
tendance d'esprit, s'il était exclusif, le médecin expérimentateur
se trouverait autant embarrassé que le médecin empirique l'était
peu. En effet, dans l'état actuel de la science, on comprend si
peu de chose dans l'action des médicaments, que, pour être
logique, le médecin expérimentateur se trouverait réduit à ne rien
faire et à rester le plus souvent dans l'expectation que lui
commanderaient ses doutes et ses incertitudes. C'est dans ce sens
qu'on a pu dire que le médecin savant était toujours le plus
embarrassé au lit du malade. Cela est très-vrai, il est réellement
embarrassé, parce que d'une part sa conviction est que l'on peut
agir à l'aide de moyens médicamenteux puissants, mais d'un côté
son ignorance du mécanisme de ces actions le retient, car l'esprit
scientifique expérimental répugne absolument à produire des effets
et à étudier des phénomènes sans chercher à les comprendre.

Il y aurait évidemment excès de ces deux dispositions radicales de
l'esprit chez l'empirique et chez l'expérimentateur; dans la
pratique il doit y avoir fusion de ces deux points de vue, et leur
contradiction apparente doit disparaître. Ce que je dis ici n'est
point une sorte de transaction ou d'accommodement pour faciliter
la pratique médicale. Je soutiens une opinion purement
scientifique parce qu'il me sera facile de prouver que c'est
l'union raisonnée de l'empirisme et de l'expérimentation qui
constitue la vraie méthode expérimentale. En effet, nous avons vu
qu'avant de prévoir les faits d'après les lois qui les régissent,
il faut les avoir observés empiriquement ou par hasard; de même
qu'avant d'expérimenter en vertu d'une théorie scientifique, il
faut avoir expérimenté empiriquement ou pour voir. Or,
l'empirisme, sous ce rapport, n'est pas autre chose que le premier
degré de la méthode expérimentale; car, ainsi que nous l'avons
dit, l'empirisme ne peut pas être un état définitif; l'expérience
vague et inconsciente qui en résulte et qu'on peut appeler le tact
médical est transformé ensuite en notion scientifique par la
méthode expérimentale qui est consciente et raisonnée. Le médecin
expérimentateur sera donc d'abord empirique, mais, au lieu d'en
rester là, il cherchera à traverser l'empirisme pour en sortir et
arriver au second degré de la méthode expérimentale, c'est-à-dire
à l'expérience précise et consciente que donne la connaissance
expérimentale de la loi des phénomènes. En un mot, il faut subir
l'empirisme, mais vouloir l'ériger en système est une tendance
antiscientifique. Quant aux médecins systématiques ou
doctrinaires, ce sont des empiriques qui, au lieu de recourir à
l'expérimentation, relient de pures hypothèses ou bien les faits
que l'empirisme leur a appris à l'aide d'un système idéal dont ils
déduisent ensuite leur ligne de conduite médicale.

Par conséquent, je pense qu'un médecin expérimentateur qui, au lit
d'un malade, ne voudrait employer que les médicaments dont il
comprend physiologiquement l'action, serait dans une exagération
qui lui ferait fausser le vrai sens de la méthode expérimentale.
Avant de comprendre les faits, l'expérimentateur doit d'abord les
constater et les débarrasser de toutes les causes d'erreurs dont
ils pourraient être entachés. L'esprit de l'expérimentateur doit
donc, d'abord, s'appliquer à recueillir les observations médicales
ou thérapeutiques faites empiriquement. Mais il fait plus encore,
il ne se borne pas à soumettre au criterium expérimental tous les
faits empiriques que la médecine lui offrira; il ira au-devant. Au
lieu d'attendre que le hasard ou des accidents lui enseignent
l'action des médicaments, il expérimentera empiriquement sur les
animaux, afin d'avoir des indications qui le dirigent dans les
essais qu'il fera ultérieurement sur l'homme.

D'après ce qui précède, je considère donc que le véritable médecin
expérimentateur ne doit pas être plus embarrassé au lit d'un
malade qu'un médecin empirique. Il fera usage de tous les moyens
thérapeutiques que l'empirisme conseille; seulement, au lieu de
les employer, d'après une autorité quelconque, et avec une
confiance qui tient de la superstition, il les administrera avec
le doute philosophique qui convient au véritable expérimentateur;
il en contrôlera les effets par des expériences sur les animaux et
par des observations comparatives sur l'homme, de manière à
déterminer rigoureusement la part d'influence de la nature et du
médicament dans la guérison de la maladie. Dans le cas où il
serait prouvé à l'expérimentateur que le remède ne guérit pas, et
à plus forte raison s'il lui était démontré qu'il est nuisible, il
devrait s'abstenir et rester, comme l'hippocratiste, dans
l'expectation. Il y a des médecins praticiens qui, convaincus
jusqu'au fanatisme de l'excellence de leurs médications, ne
comprendraient pas la critique expérimentale thérapeutique dont je
viens de parler. Ils disent qu'on ne peut donner aux malades que
des médicaments dans lesquels on a foi, et ils pensent
qu'administrer à son semblable un remède dont on doute, c'est
manquer à la moralité médicale. Je n'admets pas ce raisonnement
qui conduirait à chercher à se tromper soi-même afin de tromper
les autres sans scrupule. Je pense, quant à moi, qu'il vaut mieux
chercher à s'éclairer afin de ne tromper personne.

Le médecin expérimentateur ne devra donc pas être, comme certaines
personnes semblent le croire, un simple physiologiste qui attendra
les bras croisés que la médecine expérimentale soit constituée
scientifiquement avant d'agir auprès de ses malades. Loin de là,
il doit employer tous les remèdes connus empiriquement, non-
seulement à l'égal de l'empirique, mais aller même au delà et
essayer le plus possible de médicaments nouveaux d'après les
règles que nous avons indiquées plus haut. Le médecin
expérimentateur sera donc, comme l'empirique, capable de porter
secours aux malades avec tous les moyens que possède la médecine
pratique; mais de plus, à l'aide de l'esprit scientifique qui le
dirige, il contribuera à fonder la médecine expérimentale, ce qui
doit être le plus ardent désir de tous les médecins qui pour la
dignité de la médecine voudraient la voir sortir de l'état où elle
est. Il faut, comme nous l'avons dit, subir l'empirisme comme un
état transitoire et imparfait de la médecine, mais non l'ériger en
système. Il ne faudrait donc passe borner, comme on a pu le dire,
à faire des guérisseurs empiriques dans les facultés de médecine;
ce serait dégrader la médecine et la rabaisser au niveau d'une
industrie. Il faut inspirer avant tout aux jeunes gens l'esprit
scientifique et les initier aux notions et aux tendances des
sciences modernes. D'ailleurs faire autrement serait en désaccord
avec le grand nombre de connaissances que l'on exige d'un docteur,
uniquement afin qu'il puisse cultiver les sciences médicales, car
on exige beaucoup moins de connaissances d'un officier de santé
qui doit simplement s'occuper de la pratique empirique.

Mais, on pourra objecter que la médecine expérimentale dont je
parle beaucoup, est une conception théorique dont rien pour le
moment ne justifie la réalité pratique, parce qu'aucun fait ne
démontre qu'on puisse atteindre en médecine la précision
scientifique des sciences expérimentales. Je désire autant que
possible ne laisser aucun doute dans l'esprit du lecteur ni aucune
ambiguïté dans ma pensée; c'est pourquoi je vais revenir en
quelques mots sur ce sujet, en montrant que la médecine
expérimentale n'est que l'épanouissement naturel de
l'investigation médicale pratique dirigée par un esprit
scientifique.

J'ai dit plus haut que la commisération et l'empirisme aveugle ont
été les premiers moteurs de la médecine; ensuite la réflexion est
venue amenant le doute, puis la vérification scientifique. Cette
évolution médicale peut se vérifier encore chaque jour autour de
nous; car chaque homme s'instruit dans les connaissances qu'il
acquiert, comme l'humanité dans son ensemble.

L'expectation avec l'aide qu'elle peut donner aux tendances de la
nature ne saurait constituer qu'une méthode incomplète de
traitement. Il faut souvent aussi agir contrairement aux tendances
de la nature; si par exemple une artère est ouverte, il est clair
qu'il ne faudra pas favoriser la nature qui fait sortir le sang et
amène la mort; il faudra agir en sens contraire, arrêter
l'hémorrhagie et la vie sera sauvée. De même, quand un malade aura
un accès de fièvre pernicieuse, il faut agir contrairement à la
nature et arrêter la fièvre si l'on veut guérir son malade.
L'empirique peut donc sauver un malade que l'expectation aurait
laissé mourir, de même que l'expectation aura pu permettre la
guérison d'un malade que l'empirique aurait tué. De sorte que
l'empirisme est aussi une méthode insuffisante de traitement en ce
qu'elle est incertaine et souvent dangereuse. Or la médecine
expérimentale n'est que la réunion de l'expectation et de
l'empirisme éclairés par le raisonnement et par l'expérimentation.
Mais la médecine expérimentale ne peut arriver que la dernière et
c'est alors seulement que la médecine est devenue scientifique.
Nous allons voir, en effet, que toutes les connaissances médicales
se recommandent et sont nécessairement subordonnées les unes aux
autres dans leur évolution.

Quand un médecin est appelé auprès d'un malade, il doit faire
successivement le diagnostic, le pronostic et le traitement de la
maladie. Le diagnostic n'a pu s'établir que par l'observation; le
médecin qui reconnaît une maladie ne fait que la rattacher à l'une
des formes de maladies déjà observées, connues et décrites. La
marche et le pronostic de la maladie sont également donnés par
l'observation; le médecin doit savoir l'évolution de la maladie,
sa durée, sa gravité afin d'en prédire le cours et l'issue. Ici la
statistique intervient pour guider le médecin, parce qu'elle
apprend la proportion de cas mortels; et si de plus l'observation
a montré que les cas heureux ou malheureux sont reconnaissables à
certains signes, alors le pronostic devient plus certain. Enfin
arrive le traitement; si le médecin est hippocratiste, il se
bornera à l'expectation; si le médecin est empirique, il donnera
des remèdes, en se fondant encore sur l'observation qui aura
appris, par des expérimentations ou autrement, que tel remède a
réussi dans cette maladie un certain nombre de fois; si le médecin
est systématique il pourra accompagner son traitement
d'explications vitalistes ou autres et cela ne changera rien au
résultat. C'est la statistique seule qui sera encore ici invoquée
pour établir la valeur du traitement.

Tel est, en effet, l'état de la médecine empirique qui est une
médecine conjecturale, parce qu'elle est fondée sur la statistique
qui réunit et compare des cas analogues ou plus ou moins
semblables dans leurs caractères extérieurs, mais indéterminés
dans leurs causes prochaines.

Cette médecine conjecturale doit nécessairement précéder la
médecine certaine, que j'appelle la médecine expérimentale parce
qu'elle est fondée sur le déterminisme expérimental de la cause de
la maladie. En attendant, il faut bien se résigner à faire de la
médecine conjecturale ou empirique, mais je le répète encore,
quoique je l'aie déjà dit bien souvent, il faut savoir que la
médecine ne doit pas en rester là et qu'elle est destinée à
devenir expérimentale et scientifique. Sans doute nous sommes loin
de cette époque où l'ensemble de la médecine sera devenu
scientifique, mais cela ne nous empêche pas d'en concevoir la
possibilité et de faire tous nos efforts pour y tendre en
cherchant dès aujourd'hui à introduire dans la médecine la méthode
qui doit nous y conduire.

La médecine deviendra nécessairement expérimentale d'abord dans
les maladies les plus facilement accessibles à l'expérimentation.
Je choisirai parmi celles-ci un exemple qui me servira à faire
comprendre comment je conçois que la médecine empirique puisse
devenir scientifique. La gale est une maladie dont le déterminisme
est aujourd'hui à peu près scientifiquement établi; mais il n'en a
pas toujours été ainsi. Autrefois, on ne connaissait la gale et
son traitement que d'une manière empirique. On pouvait alors faire
des suppositions sur les rétrocessions ou les dépôts de gale et
établir des statistiques sur la valeur de telle ou telle pommade
pour en obtenir la guérison de la maladie. Aujourd'hui que la
cause de la gale est connue et déterminée expérimentalement, tout
est devenu scientifique, et l'empirisme a disparu. On connaît
l'acare et on explique par lui la contagion de la gale, les
altérations de la peau et la guérison qui n'est que la mort de
l'acare par des agents toxiques convenablement appliqués.
Aujourd'hui il n'y a plus d'hypothèse à faire sur les métastases
de la gale, plus de statistique à établir sur son traitement. On
guérit toujours et sans exception quand on se place dans les
conditions expérimentales connues pour atteindre ce but[71].

Voilà donc une maladie qui est arrivée à la période expérimentale
et le médecin en est maître tout aussi bien qu'un physicien ou un
chimiste sont maîtres d'un phénomène de la nature minérale. Le
médecin expérimentateur exercera successivement son influence sur
les maladies dès qu'il en connaîtra expérimentalement le
déterminisme exact, c'est-à-dire la cause prochaine. Le médecin
empirique, même le plus instruit, n'a jamais la sûreté de
l'expérimentateur. Un des cas les plus clairs de la médication
empirique est la guérison de la fièvre par la quinine. Cependant
cette guérison est loin d'avoir la certitude de la guérison de la
gale. Les maladies qui ont leur siège dans le milieu organique
extérieur, telles que les maladies épiphytiques et épizoaires
seront plus faciles à étudier et à analyser expérimentalement;
elles arriveront plus vite à devenir des maladies dont le
déterminisme sera obtenu et dont le traitement sera scientifique.
Mais, plus tard, et à mesure que la physiologie fera des progrès,
on pourra pénétrer dans le milieu intérieur, c'est-à-dire dans le
sang, y découvrir les altérations parasitiques ou autres qui
seront les causes de maladies et déterminer les actions
médicamenteuses physico-chimiques ou spécifiques capables d'agir
dans ce milieu intérieur pour modifier les mécanismes
pathologiques qui y ont leur siège et qui de là retentissent sur
l'organisme tout entier.

Dans ce qui précède se trouve résumée la manière dont je conçois
la médecine expérimentale. Elle n'est rien autre chose, ainsi que
je l'ai répété bien souvent, que la conséquence de l'évolution
toute naturelle de la médecine scientifique. En cela, la médecine
ne diffère pas des autres sciences qui toutes ont traversé
l'empirisme avant d'arriver à leur période expérimentale
définitive. En chimie et en physique on a connu empiriquement
l'extraction des métaux, la fabrication des verres grossissants,
etc., avant d'en avoir la théorie scientifique.

L'empirisme a donc aussi servi de guide à ces sciences pendant
leurs temps nébuleux; mais ce n'est que depuis l'avènement des
théories expérimentales que les sciences physiques et chimiques
ont pris leur essor si brillant comme sciences appliquées, car il
faut se garder de confondre l'empirisme avec la science appliquée.
La science appliquée suppose toujours la science pure comme point
d'appui. Sans doute la médecine traversera l'empirisme beaucoup
plus lentement et beaucoup plus difficilement que les sciences
physico-chimiques, parce que les phénomènes organiques dont elle
s'occupe sont beaucoup plus complexes mais aussi parce que les
exigences de la pratique médicale, que je n'ai pas à examiner ici,
contribuent à retenir la médecine dans le domaine des systèmes
personnels et s'opposent ainsi à l'avènement de la médecine
expérimentale. Je n'ai pas à revenir, ici, sur ce que j'ai si
amplement développé ailleurs, à savoir, que la spontanéité des
êtres vivants ne s'oppose pas à l'application de la méthode
expérimentale, et que la connaissance du déterminisme simple ou
complexe des phénomènes vitaux est la seule base de la médecine
scientifique.

Le but d'un médecin expérimentateur est de découvrir et de saisir
le déterminisme initial d'une série de phénomènes morbides obscurs
et complexes; il dominera ainsi tous les phénomènes secondaires;
c'est ainsi que nous avons vu qu'en se rendant maître de l'acare
qui est la cause de la gale, on maîtrise naturellement tous les
phénomènes qui en dérivent. En connaissant le déterminisme initial
de l'empoisonnement par le curare, on explique parfaitement tous
les déterminismes secondaires de cet empoisonnement, et pour
guérir, c'est toujours finalement au déterminisme initial des
phénomènes qu'il faut remonter.

La médecine est donc destinée à sortir peu à peu de l'empirisme,
et elle en sortira de même que toutes les autres sciences par la
méthode expérimentale. Cette conviction profonde soutient et
dirige ma vie scientifique. Je suis sourd à la voix des médecins
qui demandent qu'on leur explique expérimentalement la rougeole et
la scarlatine et qui croient tirer de là un argument contre
l'emploi de la méthode expérimentale en médecine. Ces objections
décourageantes et négatives dérivent en général d'esprits
systématiques ou paresseux qui préfèrent se reposer sur leurs
systèmes ou s'endormir dans les ténèbres au lieu de travailler et
de faire effort pour en sortir. Les sciences physico-chimiques ne
se sont élucidées que successivement dans leurs diverses branches
par la méthode expérimentale, et aujourd'hui elles ont encore des
parties obscures que l'on étudie à l'aide de la même méthode.
Malgré tous les obstacles qu'elle rencontre, la médecine suivra la
même marche; elle la suivra fatalement. En préconisant
l'introduction de la méthode expérimentale dans la médecine, je ne
fais donc que chercher à diriger les esprits vers un but que la
science poursuit instinctivement et à son insu, mais qu'elle
atteindra plus rapidement et plus sûrement si elle peut parvenir à
l'entrevoir clairement. Le temps fera ensuite le reste. Sans doute
nous ne verrons pas de nos jours cet épanouissement de la médecine
scientifique; mais c'est là le sort de l'humanité; ceux qui sèment
et qui cultivent péniblement le champ de la science ne sont pas
ceux qui sont destinés à recueillir la moisson.

En résumé, la médecine expérimentale telle que nous la concevons,
comprend le problème médical dans son ensemble et elle renferme la
médecine théorique et la médecine pratique. Mais en disant que
chacun doit être médecin expérimentateur, je n'ai pas voulu
établir que chaque médecin devait cultiver toute l'étendue de la
médecine expérimentale. Il y aura toujours nécessairement des
médecins qui se livreront plus spécialement aux expériences
physiologiques, d'autres aux investigations anatomiques normales
ou pathologiques, d'autres à la pratique chirurgicale ou médicale,
etc. Ce fractionnement n'est pas mauvais pour l'avancement de la
science; au contraire. Les spécialités pratiques sont une
excellente chose pour la science proprement dite, mais à la
condition que ceux qui se livrent à l'investigation d'une partie
spéciale de la médecine, aient été instruits de manière à posséder
la médecine expérimentale dans son ensemble et à savoir la place
que doit occuper dans cet ensemble la science spéciale qu'ils
cultivent. De cette manière, tout en se spécialisant, ils
dirigeront leurs études de façon à contribuer aux progrès de la
médecine scientifique ou expérimentale. Les études pratiques et
les études théoriques concourront ainsi au même but; c'est tout ce
que l'on peut demander dans une science qui, comme la médecine,
est forcée d'être sans cesse agissante avant d'être constituée
scientifiquement.

La médecine expérimentale ou la médecine scientifique tend de tous
côtés à se constituer en prenant pour base la physiologie. La
direction des travaux qui se publient chaque jour, tant en France
qu'à l'étranger, en fournit la preuve évidente. C'est pourquoi je
développe dans mes travaux et dans mon enseignement au Collège de
France toutes les idées qui peuvent aider ou favoriser cette
tendance médicale. Je considère que c'est mon devoir, à la fois
comme savant et comme professeur de médecine au Collège de France.
En effet, le Collège de France n'est point une faculté de médecine
dans laquelle on doive traiter classiquement et successivement
toutes les parties de la médecine. Le Collège de France, par la
nature de son institution, doit toujours être à l'avant-garde des
sciences et en représenter le mouvement et les tendances. Par
conséquent le cours de médecine dont je suis chargé doit
représenter la partie des sciences médicales qui est actuellement
en voie d'un plus grand développement et qui entraîne les autres
dans son évolution. Je me suis expliqué déjà depuis longtemps sur
le caractère que doit avoir le cours de médecine du Collège de
France, je n'y reviendrai pas[72]. Je dirai seulement que, tout en
admettant que cette direction expérimentale que prend la médecine
sera lente à s'introniser, à cause des difficultés inhérentes à la
complexité de la médecine, il faut reconnaître que cette direction
est aujourd'hui définitive. En effet, ce n'est point là le fait de
l'influence éphémère d'un système personnel quelconque; c'est le
résultat de l'évolution scientifique de la médecine elle-même. Ce
sont mes convictions à cet égard que je cherche à faire pénétrer
dans l'esprit des jeunes médecins qui suivent mes cours au Collège
de France. Je tâche de leur montrer qu'ils sont tous appelés à
concourir pour leur part à l'accroissement et au développement de
la médecine scientifique ou expérimentale. Je les invite à cause
de cela à se familiariser avec les procédés modernes
d'investigation mis en usage dans les sciences anatomiques,
physiologiques, pathologiques et thérapeutiques, parce que ces
diverses branches de la médecine doivent toujours rester
indissolublement unies, dans la théorie et dans la pratique. Je
dis à ceux que leur voie portera vers la théorie ou vers la
science pure, de ne jamais perdre de vue le problème de la
médecine, qui est de conserver la santé et de guérir les maladies.
Je dis à ceux que leur carrière dirigera au contraire vers la
pratique, de ne jamais oublier que si la théorie est destinée à
éclairer la pratique, la pratique à son tour doit tourner au
profit de la science. Le médecin bien imbu de ces idées ne cessera
jamais de s'intéresser aux progrès de la science, en même temps
qu'il remplira ses devoirs de praticien. Il notera avec exactitude
et discernement les cas intéressants qui se présenteront à lui en
comprenant tout le profit que la science peut en tirer. La
médecine scientifique expérimentale deviendra ainsi l'oeuvre de
tous, et chacun, ne fût-il qu'un simple médecin de campagne, y
apportera son concours utile.

Maintenant, pour nous reporter au titre de ce long paragraphe, je
conclurai que la médecine empirique et la médecine expérimentale,
loin d'être incompatibles, doivent au contraire être réunies
intimement, car toutes deux sont indispensables pour l'édification
de la médecine expérimentale. Je pense que cette conclusion a été
bien établie par tout ce qui précède.


§ IV. -- La médecine expérimentale ne répond à aucune doctrine
médicale ni à aucun système philosophique.


Nous avons dit[73] que la médecine expérimentale n'est pas un
système nouveau de médecine, mais, au contraire, la négation de
tous les systèmes. En effet, l'avènement de la médecine
expérimentale aura pour résultat de faire disparaître de la
science toutes les vues individuelles pour les remplacer par des
théories impersonnelles et générales qui ne seront, comme dans les
autres sciences, qu'une coordination régulière et raisonnée des
faits fournis par l'expérience.

Aujourd'hui la médecine scientifique n'est point encore
constituée; mais grâce à la méthode expérimentale qui y pénètre de
plus en plus, elle tend à devenir une science précise. La médecine
est en voie de transition; le temps des doctrines et des systèmes
personnels est passé et peu à peu ils seront remplacés par des
théories représentant l'état actuel de la science et donnant à ce
point de vue le résultat des efforts de tous. Toutefois il ne faut
pas croire pour cela que les théories soient jamais des vérités
absolues; elles sont toujours perfectibles et par conséquent
toujours mobiles. C'est pourquoi j'ai eu soin de dire qu'il ne
faut pas confondre, comme on le fait souvent, les théories
progressives et perfectibles avec les méthodes ou avec les
principes de la science qui sont fixes et inébranlables. Or il
faut se le rappeler, le principe scientifique immuable, aussi bien
dans la médecine que dans les autres sciences expérimentales,
c'est le déterminisme absolu des phénomènes. Nous avons donné le
nom de déterminisme à la cause prochaine ou déterminante des
phénomènes. Nous n'agissons jamais sur l'essence des phénomènes de
la nature, mais seulement sur leur déterminisme, et par cela seul
que nous agissons sur lui, le déterminisme diffère du fatalisme
sur lequel on ne saurait agir. Le fatalisme suppose la
manifestation nécessaire d'un phénomène indépendamment de ses
conditions, tandis que le déterminisme est la condition nécessaire
d'un phénomène dont la manifestation n'est pas forcée. Une fois
que la recherche du déterminisme des phénomènes est posée comme le
principe fondamental de la méthode expérimentale, il n'y a plus ni
matérialisme, ni spiritualisme, ni matière brute, ni matière
vivante, il n'y a que des phénomènes dont il faut déterminer les
conditions, c'est-à-dire les circonstances qui jouent par rapport
à ces phénomènes le rôle de cause prochaine. Au delà il n'y a plus
rien de déterminé scientifiquement; il n'y a que des mots, qui
sont nécessaires sans doute, mais qui peuvent nous faire illusion
et nous tromper si nous ne sommes pas constamment en garde contre
les piéges que notre esprit se tend perpétuellement à lui-même.

La médecine expérimentale, comme d'ailleurs toutes les sciences
expérimentales, ne devant pas aller au delà des phénomènes, n'a
besoin de se rattacher à aucun mot systématique; elle ne sera ni
vitaliste, ni animiste, ni organiciste, ni solidiste, ni humorale,
elle sera simplement la science qui cherche à remonter aux causes
prochaines des phénomènes de la vie à l'état sain et à l'état
morbide. Elle n'a que faire en effet de s'embarrasser de systèmes
qui, ni les uns ni les autres, ne sauraient jamais exprimer la
vérité.

À ce propos il ne sera pas inutile de rappeler en quelques mots
les caractères essentiels de la méthode expérimentale et de
montrer comment l'idée qui lui est soumise se distingue des idées
systématiques et doctrinales. Dans la méthode expérimentale on ne
fait jamais des expériences que pour voir ou pour prouver, c'est-
à-dire pour contrôler et vérifier. La méthode expérimentale, en
tant que méthode scientifique, repose tout entière sur la
vérification expérimentale d'une hypothèse scientifique. Cette
vérification peut être obtenue tantôt à l'aide d'une nouvelle
observation (science d'observation), tantôt à l'aide d'une
expérience (science expérimentale). En méthode expérimentale,
l'hypothèse est une idée scientifique qu'il s'agit de livrer à
l'expérience. L'invention scientifique réside dans la création
d'une hypothèse heureuse et féconde; elle est donnée par le
sentiment ou par le génie même du savant qui l'a créée.

Quand l'hypothèse est soumise à la méthode expérimentale, elle
devient une théorie; tandis que, si elle est soumise à la logique
seule, elle devient un système. Le système est donc une hypothèse
à laquelle on a ramené logiquement les faits à l'aide du
raisonnement, mais sans une vérification critique expérimentale.
La théorie est l'hypothèse vérifiée, après qu'elle a été soumise
au contrôle du raisonnement et de la critique expérimentale. La
meilleure théorie est celle qui a été vérifiée par le plus grand
nombre de faits. Mais une théorie, pour rester bonne, doit
toujours se modifier avec les progrès de la science et demeurer
constamment soumise à la vérification et à la critique des faits
nouveaux qui apparaissent. Si on considérait une théorie comme
parfaite et si l'on cessait de la vérifier par l'expérience
scientifique journalière, elle deviendrait une doctrine. Une
doctrine est donc une théorie que l'on regarde comme immuable et
que l'on prend pour point de départ de déductions ultérieures, que
l'on se croit dispensé de soumettre désormais à la vérification
expérimentale.

En un mot, les systèmes et les doctrines en médecine sont des
idées hypothétiques ou théoriques transformées en principes
immuables. Cette manière de procéder appartient essentiellement à
la scolastique et elle diffère radicalement de la méthode
expérimentale. Il y a en effet contradiction entre ces deux
procédés de l'esprit. Le système et la doctrine procèdent par
affirmation et par déduction purement logique; la méthode
expérimentale procède toujours par le doute et par la vérification
expérimentale. Les systèmes et les doctrines sont individuels; ils
veulent être immuables et conserver leur personnalité. La méthode
expérimentale au contraire est impersonnelle; elle détruit
l'individualité en ce qu'elle réunit et sacrifie les idées
particulières de chacun et les fait tourner au profit de la vérité
générale établie à l'aide du critérium expérimental. Elle a une
marche lente et laborieuse, et, sous ce rapport, elle plaira
toujours moins à l'esprit. Les systèmes au contraire sont
séduisants parce qu'ils donnent la science absolue réglée par la
logique seule; ce qui dispense d'étudier et rend la médecine
facile. La médecine expérimentale est donc par nature une médecine
antisystématique et antidoctrinale, ou plutôt elle est libre et
indépendante par essence, et ne veut se rattacher à aucune espèce
de système médical.

Ce que je viens de dire relativement aux systèmes médicaux, je
puis l'appliquer aux systèmes philosophiques. La médecine
expérimentale (comme d'ailleurs toutes les sciences
expérimentales) ne sent le besoin de se rattacher à aucun système
philosophique. Le rôle du physiologiste comme celui de tout savant
est de chercher la vérité pour elle-même, sans vouloir la faire
servir de contrôle à tel ou tel système de philosophie. Quand le
savant poursuit l'investigation scientifique en prenant pour base
un système philosophique quelconque, il s'égare dans des régions
trop loin de la réalité ou bien le système donne à son esprit une
sorte d'assurance trompeuse et une inflexibilité qui s'accorde mal
avec la liberté et la souplesse que doit toujours garder
l'expérimentateur dans ses recherches. Il faut donc éviter avec
soin toute espèce de système, et la raison que j'en trouve, c'est
que les systèmes ne sont point dans la nature, mais seulement dans
l'esprit des hommes. Le positivisme qui, au nom de la science,
repousse les systèmes philosophiques, a comme eux le tort d'être
un système. Or, pour trouver la vérité, il suffit que le savant se
mette en face de la nature et qu'il l'interroge en suivant la
méthode expérimentale et à l'aide de moyens d'investigation de
plus en plus parfaits. Je pense que, dans ce cas, le meilleur
système philosophique consiste à ne pas en avoir.

Comme expérimentateur, j'évite donc les systèmes philosophiques,
mais je ne saurais pour cela repousser cet esprit philosophique
qui, sans être nulle part, est partout, et qui, sans appartenir à
aucun système, doit régner non-seulement sur toutes les sciences,
mais sur toutes les connaissances humaines. C'est ce qui fait que,
tout en fuyant les systèmes philosophiques, j'aime beaucoup les
philosophes et je me plais infiniment dans leur commerce. En
effet, au point de vue scientifique, la philosophie représente
l'aspiration éternelle de la raison humaine vers la connaissance
de l'inconnu. Dès lors les philosophes se tiennent toujours dans
les questions en controverse et dans les régions élevées, limites
supérieures des sciences. Par là ils communiquent à la pensée
scientifique un mouvement qui la vivifie et l'ennoblit; ils
fortifient l'esprit en le développant par une gymnastique
intellectuelle générale en même temps qu'ils le reportent sans
cesse vers la solution inépuisable des grands problèmes; ils
entretiennent ainsi une sorte de soif de l'inconnu et le feu sacré
de la recherche qui ne doivent jamais s'éteindre chez un savant.

En effet, le désir ardent de la connaissance est l'unique mobile
qui attire et soutient l'investigateur dans ses efforts; et c'est
précisément cette connaissance qu'il saisit réellement et qui fuit
cependant toujours devant lui, qui devient à la fois son seul
tourment et son seul bonheur. Celui qui ne connaît pas les
tourments de l'inconnu doit ignorer les joies de la découverte qui
sont certainement les plus vives que l'esprit de l'homme puisse
jamais ressentir. Mais par un caprice de notre nature, cette joie
de la découverte tant cherchée et tant espérée s'évanouit dès
qu'elle est trouvée. Ce n'est qu'un éclair dont la lueur nous a
découvert d'autres horizons vers lesquels notre curiosité
inassouvie se porte encore avec plus d'ardeur. C'est ce qui fait
que dans la science même le connu perd son attrait, tandis que
l'inconnu est toujours plein de charmes. C'est pour cela que les
esprits qui s'élèvent et deviennent vraiment grands, sont ceux qui
ne sont jamais satisfaits d'eux-mêmes dans leurs oeuvres
accomplies, mais qui tendent toujours à mieux dans des oeuvres
nouvelles. Le sentiment dont je parle en ce moment est bien connu
des savants et des philosophes. C'est ce sentiment qui a fait dire
à Priestley[74] qu'une découverte que nous faisons nous en montre
beaucoup d'autres à faire; c'est ce sentiment qu'exprime
Pascal[75], sous une forme paradoxale peut-être quand il dit: «Nous
ne cherchons jamais les choses, mais la recherche des choses.»
Pourtant c'est bien la vérité elle-même qui nous intéresse, et si
nous la cherchons toujours, c'est parce que ce que nous en avons
trouvé jusqu'à présent ne peut nous satisfaire. Sans cela nous
ferions dans nos recherches ce travail inutile et sans fin que
nous représente la fable de Sisyphe qui roule toujours son rocher
qui retombe sans cesse au point de départ. Cette comparaison n'est
point exacte scientifiquement; le savant monte toujours en
cherchant la vérité, et s'il ne la trouve jamais tout entière, il
en découvre néanmoins des fragments très-importants, et ce sont
précisément ces fragments de la vérité générale qui constituent la
science.

Le savant ne cherche donc pas pour le plaisir de chercher, il
cherche la vérité pour la posséder, et il la possède déjà dans des
limites qu'expriment les sciences elles-mêmes dans leur état
actuel. Mais le savant ne doit pas s'arrêter en chemin; il doit
toujours s'élever plus haut et tendre à la perfection; il doit
toujours chercher tant qu'il voit quelque chose à trouver. Sans
cette excitation constante donnée par l'aiguillon de l'inconnu,
sans cette soif scientifique sans cesse renaissante, il serait à
craindre que le savant ne se systématisât dans ce qu'il a d'acquis
ou de connu. Alors la science ne ferait plus de progrès et
s'arrêterait par indifférence intellectuelle, comme quand les
corps minéraux saturés tombent en indifférence chimique et se
cristallisent. Il faut donc empêcher que l'esprit, trop absorbé
par le connu d'une science spéciale, ne tende au repos ou ne se
traîne terre à terre, en perdant de vue les questions qui lui
restent à résoudre. La philosophie, en agitant sans cesse la masse
inépuisable des questions non résolues, stimule et entretient ce
mouvement salutaire dans les sciences. Car, dans le sens restreint
où je considère ici la philosophie, l'indéterminé seul lui
appartient, le déterminé retombant nécessairement dans le domaine
scientifique. Je n'admets donc pas la philosophie qui voudrait
assigner des bornes à la science, pas plus que la science qui
prétendrait supprimer les vérités philosophiques qui sont
actuellement hors de son propre domaine. La vraie science ne
supprime rien, mais elle cherche toujours et regarde en face et
sans se troubler les choses qu'elle ne comprend pas encore. Nier
ces choses ne serait pas les supprimer; ce serait fermer les yeux
et croire que la lumière n'existe pas. Ce serait l'illusion de
l'autruche qui croit supprimer le danger en se cachant la tête
dans le sable. Selon moi, le véritable esprit philosophique est
celui dont les aspirations élevées fécondent les sciences en les
entraînant à la recherche de vérités qui sont actuellement en
dehors d'elles, mais qui ne doivent pas être supprimées par cela
qu'elles s'éloignent et s'élèvent de plus en plus à mesure
qu'elles sont abordées par des esprits philosophiques plus
puissants et plus délicats. Maintenant, cette aspiration de
l'esprit humain aura-t-elle une fin, trouvera-t-elle une limite?
Je ne saurais le comprendre; mais en attendant, ainsi que je l'ai
dit plus haut, le savant n'a rien de mieux à faire que de marcher
sans cesse, parce qu'il avance toujours.

Un des plus grands obstacles qui se rencontrent dans cette marche
générale et libre des connaissances humaines, est donc la tendance
qui porte les diverses connaissances à s'individualiser dans des
systèmes. Cela n'est point une conséquence des choses elles-mêmes,
parce que dans la nature tout se tient et rien ne saurait être vu
isolément et systématiquement, mais c'est un résultat de la
tendance de notre esprit, à la fois faible et dominateur, qui nous
porte à absorber les autres connaissances dans une systématisation
personnelle. Une science qui s'arrêterait dans un système
resterait stationnaire et s'isolerait, car la systématisation est
un véritable enkystement scientifique, et toute partie enkystée
dans un organisme cesse de participer à la vie générale de cet
organisme. Les systèmes tendent donc à asservir l'esprit humain,
et la seule utilité que l'on puisse, suivant moi, leur trouver,
c'est de susciter des combats qui les détruisent en agitant et en
excitant la vitalité de la science. En effet, il faut chercher à
briser les entraves des systèmes philosophiques et scientifiques,
comme on briserait les chaînes d'un esclavage intellectuel. La
vérité, si on peut la trouver, est de tous les systèmes, et, pour
la découvrir l'expérimentateur a besoin de se mouvoir librement de
tous les côtés sans se sentir arrêté par les barrières d'un
système quelconque. La philosophie et la science ne doivent donc
point être systématiques: elles doivent être unies sans vouloir se
dominer l'une l'autre. Leur séparation ne pourrait être que
nuisible aux progrès des connaissances humaines. La philosophie,
tendant sans cesse à s'élever, fait remonter la science vers la
cause ou vers la source des choses. Elle lui montre qu'en dehors
d'elle il y a des questions qui tourmentent l'humanité, et qu'elle
n'a pas encore résolues. Cette union solide de la science et de la
philosophie est utile aux deux, elle élève l'une et contient
l'autre. Mais si le lien qui unit la philosophie à la science
vient à se briser, la philosophie, privée de l'appui ou du contre-
poids de la science, monte à perte de vue et s'égare dans les
nuages, tandis que la science, restée sans direction et sans
aspiration élevée, tombe, s'arrête ou vogue à l'aventure.

Mais si, au lieu de se contenter de cette union fraternelle, la
philosophie voulait entrer dans le ménage de la science et la
régenter dogmatiquement dans ses productions et dans ses méthodes
de manifestation, alors l'accord ne pourrait plus exister. En
effet, ce serait une illusion que de prétendre absorber les
découvertes particulières d'une science au profit d'un système
philosophique quelconque. Pour faire des observations, des
expériences ou des découvertes scientifiques, les méthodes et
procédés philosophiques sont trop vagues et restent impuissants;
il n'y a pour cela que des méthodes et des procédés scientifiques
souvent très-spéciaux qui ne peuvent être connus que des
expérimentateurs, des savants ou des philosophes qui pratiquent
une science déterminée. Les connaissances humaines sont tellement
enchevêtrées et solidaires les unes des autres dans leur
évolution, qu'il est impossible de croire qu'une influence
individuelle puisse suffire à les faire avancer quand les éléments
du progrès ne sont pas dans le sol scientifique lui-même. C'est
pourquoi, tout en reconnaissant la supériorité des grands hommes,
je pense néanmoins que dans l'influence particulière ou générale
qu'ils ont sur les sciences, ils sont toujours et nécessairement
plus ou moins fonction de leur temps. Il en est de même des
philosophes, ils ne peuvent que suivre la marche de l'esprit
humain, et ils ne contribuent à son avancement qu'en ouvrant plus
largement pour tous la voie du progrès que beaucoup
n'apercevraient peut-être pas. Mais ils sont en cela l'expression
de leur temps. Il ne faudrait donc pas qu'un philosophe, arrivant
dans un moment où les sciences prennent une direction féconde,
vînt faire un système en harmonie avec cette marche de la science
et s'écrier ensuite que tous les progrès scientifiques du temps
sont dus à l'influence de son système. En un mot, si les savants
sont utiles aux philosophes et les philosophes aux savants, le
savant n'en reste pas moins libre et maître chez lui, et je pense,
quant à moi, que les savants font leurs découvertes, leurs
théories et leur science sans les philosophes. Si l'on rencontrait
des incrédules à cet égard, il serait peut-être facile de leur
prouver, comme dit J. de Maistre, que ceux qui ont fait le plus de
découvertes dans la science sont ceux qui ont le moins connu
Bacon[76], tandis que ceux qui l'ont lu et médité, ainsi que Bacon
lui-même, n'y ont guère réussi. C'est qu'en effet ces procédés et
ces méthodes scientifiques ne s'apprennent, que dans les
laboratoires, quand l'expérimentateur est aux prises avec les
problèmes de la nature; c'est là qu'il faut diriger d'abord les
jeunes gens, l'érudition et la critique scientifique sont le
partage de l'âge mur; elles ne peuvent porter des fruits que
lorsqu'on a commencé à s'initier à la science dans son sanctuaire
réel, c'est-à-dire dans le laboratoire. Pour l'expérimentateur,
les procédés du raisonnement doivent varier à l'infini, suivant
les diverses sciences et les cas plus ou moins difficiles et plus
ou moins complexes auxquels il les applique. Les savants, et même
les savants spéciaux en chaque science, peuvent seuls intervenir
dans de pareilles questions, parce que l'esprit du naturaliste
n'est pas celui du physiologiste, et que l'esprit du chimiste
n'est pas non plus celui du physicien. Quand des philosophes, tels
que Bacon ou d'autres plus modernes, ont voulu entrer dans une
systématisation générale des préceptes, pour la recherche
scientifique, ils ont pu paraître séduisants aux personnes qui ne
voient les sciences que de loin; mais de pareils ouvrages ne sont
d'aucune utilité aux savants faits, et pour ceux qui veulent se
livrer à la culture des sciences, ils les égarent par une fausse
simplicité des choses; de plus, ils les gênent en chargeant
l'esprit d'une foule de préceptes vagues ou inapplicables, qu'il
faut se hâter d'oublier si l'on veut entrer dans la science et
devenir un véritable expérimentateur.

Je viens de dire que l'éducation du savant et de l'expérimentateur
ne se fait que dans le laboratoire spécial de la science qu'il
veut cultiver, et que les préceptes utiles sont seulement ceux qui
ressortent des détails d'une pratique expérimentale dans une
science déterminée. J'ai voulu donner dans cette introduction une
idée aussi précise que possible de la science physiologique et de
la médecine expérimentale. Cependant je serais bien loin d'avoir
la prétention de croire que j'ai donné des règles et des préceptes
qui devront être suivis d'une manière rigoureuse et absolue par un
expérimentateur. J'ai voulu seulement examiner la nature des
problèmes que l'on a à résoudre dans la science expérimentale des
êtres vivants, afin que chacun puisse bien comprendre les
questions scientifiques qui sont du domaine de la biologie et
connaître les moyens que la science possède aujourd'hui pour les
attaquer. J'ai cité des exemples d'investigation, mais je me
serais bien gardé de donner des explications superflues ou de
tracer une règle unique et absolue, parce que je pense que le rôle
d'un maître doit se borner à montrer clairement à l'élève le but
que la science se propose, et à lui indiquer tous les moyens qu'il
peut avoir à sa disposition pour l'atteindre. Mais le maître doit
ensuite laisser l'élève libre de se mouvoir à sa manière et
suivant sa nature pour parvenir au but qu'il lui a montré, sauf à
venir à son secours s'il voit qu'il s'égare. Je crois, en un mot,
que la vraie méthode est celle qui contient l'esprit sans
l'étouffer, et en le laissant autant que possible en face de lui-
même, qui le dirige, tout en respectant son originalité créatrice
et sa spontanéité scientifique qui sont les qualités les plus
précieuses. Les sciences n'avancent que par les idées nouvelles et
par la puissance créatrice ou originale de la pensée. Il faut donc
prendre garde, dans l'éducation, que les connaissances qui doivent
armer l'intelligence ne l'accablent par leur poids et que les
règles qui sont destinées à soutenir les côtés faibles de l'esprit
n'en atrophient ou n'en étouffent les côtés puissants et féconds.
Je n'ai pas à entrer ici dans d'autres développements; j'ai dû me
borner à prémunir les sciences biologiques et la médecine
expérimentale contre les exagérations de l'érudition et contre
l'envahissement et la domination des systèmes, parce que ces
sciences, en s'y soumettant, verraient disparaître leur fécondité
et perdraient l'indépendance et la liberté d'esprit qui seront
toujours les conditions essentielles de tous les progrès de
l'humanité.

FIN.



     [1] Voy. Cours de pathologie expérimentale. - Médical
Times, 1859-1860. - Leçon d'ouverture du cours de
médecine du Collège de France sur la médecine
expérimentale. - Gazette médicale. Paris, 15 avril 1864. -
Revue des cours scientifiques. Paris, 31 décembre 1864.
     [2] Zimmermann, Traité sur l'expérience en médecine.
Paris, 1774, t. I, p. 45.
     [3] W. Beaumont, Exper. and Obs. on the gastric Juice
and the physiological Digestion. Boston, 1834.
     [4] Lallemand, Propositions de pathologie tendant à
éclairer plusieurs points de physiologie. Thèse. Paris,
1818 ; 2e édition, 1824.
     [5] Laromiguière, Discours sur l'identité. oeuvres, t. I,
p. 329.
     [6] Jenner, On the natural history of the Cuckoo
(Philosophical Transactions, 1788, ch. XVI, p. 432).
     [7] Laplace, Système du monde, ch. II.
     [8] François Huber, Nouvelles observations sur les
Abeilles, 2e édition augmentée par son fils, Pierre Huber.
Genève, 1814.
     [9] Discours prononcé à la 6e séance publique et
annuelle de la Société de secours des amis des sciences.
     [10] Goethe, OEuvres d'histoire naturelle, traduction de
M. Martine. - Introduction, p. 1.
     [11] Leçons sur les propriétés et les altérations des
liquides de l'organisme. Paris, 1859. 1re leçon.
     [12] Voy. Cours de médecine expérimentale ; leçon
d'ouverture (Gazette méd., 15 avril 1864.)
     [13] Euler, Acta academiæ scientiarum imperialis
Petropolitanæ, pro anno MDCCLXXX, pars posterior, p. 38,
§ 1.
     [14] Bacon, oeuvres, édition par Fr. Riaux,
Introduction, p. 30.
     [15] J. de Maistre, Examen de la philosophie de
Bacon.
     [16] De Rémusat, Bacon, sa vie, son temps et sa
philosophie, 1857.
     [17] Descartes, Discours sur la méthode.
     [18] Lettre à J. C. Mertrud, p. 5. an VIII.
     [19] Claude Bernard, Leçons sur la physiologie et la
pathologie du système nerveux. Leçon d'ouverture, 17 déc.
1856. Paris, 1858, t. I. - Cours de pathologie
expérimentale, The medical Times, 1860.
     [20] Claude Bernard, Leçons sur les propriétés
physiologiques et les altérations pathologiques des
liquides de l'organisme. Paris, 1859, t. 1. Leçon d'ouverture,
9 décembre 1857.
     [21] Daniel Leclerq, Histoire de la médecine, p. 338.
     [22] Celsus, De medicinâ, in præfalione, edit. Elezevir
de Vander Linden, p. 6 et 7.
     [23] Astruc, De morbis venereis, t. II, p. 748 et 749.
     [24] Rayer, Traité des maladies des reins, t. III, p. 213.
Paris, 1841.
     [25] Dezeimeris, Dictionnaire historique, t.II, p. 444.
- Daremberg, Exposition des connaissances de Galien sur
l'anatomie pathologique et la pathologie du système
nerveux. Thèse, 1841, p. 13 et 80.
     [26] Davaine, Traité des entozoaires. Paris, 1860.
Synopsis, p. XXVII.
     [27] Le Gallois, OEuvres, Paris, 1824. Avant-propos, p.
30.
     [28] Voy. Leçons de physiologie expérimentale. Paris,
1856, tome II. Leçon d'ouverture, 2 mai 1855.
     [29] Claude Bernard, Mémoire sur le pancréas
(Supplément aux comptes rendus de l'Académie des
sciences, 1856, t. I).
     [30] Pinel, Nosographie philosophique, 1800.
     [31] Müller, De glandularum secernentium structura
penitiori earumque prima formatione in homine atque
animalibus. Leipzig, 1830.
     [32] Virchow, La pathologie cellulaire basée sur
l'étude physiologique et pathologique des tissus, trad. par
P. Picard. Paris, 1860.
     [33] Claude Bernard, Cours de pathologie
expérimentale. (Medical Times, 1860.)
     [34] C. Duméril, Notice historique sur les découvertes
faites dans les sciences d'observation par l'étude de
l'organisme des grenouilles. 1840.
     [35] Voy. L. Ziegler, Ueber die Brunst und den
Embryo der Rehe. Hannover, 1843.
     [36] Voy. Stannius, Beobachtungen über
Verjungungsvorgange im thierischen Organismus.
Rostoch und Schwerin, 1853.
     [37] Claude Bernard, Recherches sur l'opium et ses
alcaloïdes (Comptes rendus de l'Académie des sciences,
1864).
     [38] Voyez la troisième partie de cette introduction.
     [39] Die Verdaungssäfte und der Stoffwechsel. Milau
und Leipzig, 1852, S. 12.
     [40] Loc. cit., p. 397.
     [41] Voy. Regnault et Reiset, Recherches chimiques
sur la respiration des animaux des diverses classes (Ann.
de chimie et de physique, IIIe série, t. XXVI, p. 217).
     [42] Claude Bernard, Sur le changement de couleur du
sang dans l'état de fonction et de repos des glandes. -
Analyse du sang des muscles au repos et en contraction.
Leçons sur les liquides de l'organisme. Paris, 1859.
     [43] Claude Bernard, Recherches expérimentales sur
les fonctions du nerf spinal (Mémoires présentés par
divers savants étrangers à l'Académie des sciences, t. X.
1851).
     [44] En 1771, un cours de physiologie expérimentale
était professé par A. Portal au Collège de France ; les
expériences furent recueillies par M. Collomb, qui les
publia sous forme de lettres en 1771 ; elles ont reparu en
1808 avec quelques additions dans l'ouvrage de Portal,
intitulé : Mémoires sur la nature et le traitement de
plusieurs maladies, avec le précis d'expériences sur les
animaux vivants. Paris, 1800-1825.
     [45] Claude Bernard, Mémoire sur le pancréas et sur
le rôle du suc pancréatique dans les phénomènes digestifs.
Paris, 1856.
     [46] Claude Bernard, Leçons sur les propriétés
physiologiques et les altérations pathologiques des
liquides de l'organisme. Paris, 1859, t. II.
     [47] Claude Bernard, Sur la quantité d'oxygène que
contient le sang veineux des organes glandulaires (Compt.
rend. de l'Acad. des sciences), t. XLVII, 6 septembre 1858).
     [48] Voy. Claude Bernard, Leçons sur les effets des
substances toxiques. Paris, 1857 ; Du curare (Revue des
Deux-Mondes, 1er septembre 1864).
     [49] Hope-Seyler, Handbuch der physiologisch and
pathologisch chemischen Analyse. Berlin, 1865.
     [50] Claude Bernard, De l'emploi de l'oxyde de
carbone pour la détermination de l'oxygène du sang
(Compt. rend. de l'Acad. des sciences, séance du 6
septembre 1858, t. XLVII).
     [51] Claude Bernard, thèse pour le doctorat en
médecine. Paris, 1843.
     [52] Claude Bernard, Sur le mécanisme de la
formation du sucre dans le foie (Comptes rendus par
l'Acad. des sciences. 24 septembre 1855). (Compt. rend. de
l'Acad. des sciences, 23 mars 1857).
     [53] Claude Bernard, Recherches expérimentales sur le
grand sympathique, etc. (Mémoires de la Société de
biologie, t. V, 1833). - Sur les nerfs vasculaires et
caloriques du grand sympathique (Comptes rendus de
l'Acad. des sciences, 1852, t. XXXIV, 1862, t. LV.)
     [54] Pourfour du Petit, Mémoire dans lequel il est
démontré que les nerfs intercostaux fournissent des
rameaux qui portent des esprits dans les yeux (Histoire de
l'Académie pour l'année 1727).
     [55] F. A. Longet, Recherches cliniques et
expérimentales sur les fonctions des faisceaux de la moelle
épinière et des racines des nerfs rachidiens, précédées d'un
Examen historique et critique des expériences faites sur ces
organes depuis sir Ch. Bell, et suivies d'autres recherches
sur diverses parties du système nerveux (Archives
générales de médecine, 1841, 3e série, t. X, p. 296, et XI, p.
129).
     [56] Comptes rendus de l'Académie des sciences,
t.VIII, p. 787, 3 et 10 juin ; Comptes rendus de l'Académie
des sciences, 4 juin ; Gazette des hôpitaux, 13 et 18 juin
1839.
     [57] Loc. cit. p. 21.
     [58] Claude Bernard, Leçons sur la physiologie et la
pathologie du système nerveux, p. 32.
     [59] Voy. Longet, Traité de physiologie, 1860, t.II, p.
177.
     [60] Claude Bernard, Leçons sur les effets des
substances toxiques et médicamenteuses, p. 428.
     [61] Vulpian, Comptes rendus et Mémoires de la
Société de biologie, 1854, p. 133 ; 1856, p. 123 ; 1858, 2e
série, t. V, Paris, 1859, p. 113 ; 1864.
     [62] Claude Bernard, Cours de pathologie
expérimentale, Medical Times, 1800.
     [63] H. Sainte-Claire Deville, Leçons sur la
dissociation prononcées devant la Société chimique. Paris,
1866. Sous-presse.
     [64] Tout ceci est applicable aux forces inventées
récemment, forces de dissolution, de diffusion, force
cristallogénique, à toutes les forces particulières attractives
et répulsives qu'on fait intervenir pour expliquer les
phénomènes de caléfaction, de surfusion, les phénomènes
électriques, etc.
     [65] Sydenham, Médecine pratique. Préface p. 12.
     [66] Voy. Rapport des prix de médecine et de chirurgie
pour 1864 (Compt. rendus de l'Acad. des sciences).
     [67] Voy Chevreul, Considérations sur l'histoire de la
partie de la médecine qui concerne la prescription des
remèdes (Journal des savants, 1865.)
     [68] Gall, Philosophische medicinische
Untersuchungen über Kunst und Natur im gesunden und
kranken Zustand der Menschen. Leipzig, 1800.
     [69] Béclard, Rapport général sur les prix décernés en
1862 (Mémoires de l'Académie de médecine). Paris 1863,
tome XXVI, page xxiii).
     [70] Leçon d'ouverture du cours de médecine au
Collège de France. Revue des cours scientifiques, 31
décembre 1864.
     [71] Hardy, Bulletin de l'Académie de médecine. Paris,
1863-64, t.XXIX, p. 546.
     [72] Claude Bernard, Leçons de physiologie
expérimentale appliquée à la médecine, faites au Collége de
France. Première leçon, Paris, 1857. - Cours de médecine
du Collége de France. Première leçon, Paris, 1855.
     [73] Revue des cours scientifiques, 31 décembre 1864.
     [74] Priestley, Recherches sur les différentes espèces
d'airs. Introduction, p. 15.
     [75] Pascal, Pensées morales détachées, art. IX-
XXXIV.
     [76] J. de Maistre, Examen de la philosophie de
Bacon, t. I, p. 81.





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