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Title: Mémoires d'Outre-Tombe - Tome II
Author: Chateaubriand, François-René, vicomte de, 1768-1848
Language: French
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Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Mémoires d'Outre-Tombe - Tome II" ***

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generously made available by the Bibliothèque nationale
de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)



[Notes au lecteur de ce fichier digital. Afin de faciliter
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--Les numéros de page manquants correspondent à des pages blanches.

Le rappel de la note 289 n'étant pas présent dans le livre, il a été
rajouté dans ce fichier à sa place probable.]



                         MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE


                                TOME II



[Illustration: M. de CHATEAUBRIAND à l'armée de Condé.]



                             CHATEAUBRIAND


                         MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE



                            NOUVELLE ÉDITION
              Avec une Introduction, des Notes et des Appendices

                                  Par
                              Edmond BIRÉ



                                TOME II



                                 PARIS
                         LIBRAIRIE GARNIER FRÈRES
                        6, RUE DES SAINTS-PÈRES, 6


                              KRAUS REPRINT
                          Nendeln/Liechtenstein
                                  1975



              Reprinted by permission of the original publishers

                              KRAUS REPRINT
                              A Division of
                    KRAUS-THOMSON ORGANIZATION LIMITED
                          Nendeln/Liechtenstein
                                  1975

                           Printed in Germany
                        Lessingdruckerei Wiesbaden



{p.001} MÉMOIRES



LIVRE VII[1]

                   [Note 1: Ce livre a été écrit à Londres d'avril à
                   septembre 1822. Il a été revu en février 1845 et en
                   décembre 1846.]

    Je vais trouver ma mère. -- À Saint-Malo. -- Progrès de la
    Révolution. -- Mon mariage. -- Paris. -- Anciennes et nouvelles
    connaissances. -- L'abbé Barthélemy. -- Saint-Ange. -- Théâtre. --
    Changement et physionomie de Paris. -- Club des Cordeliers. --
    Marat. -- Danton. -- Camille Desmoulins. -- Fabre d'Églantine. --
    Opinion de M. de Malesherbes sur l'Émigration. -- Je joue et je
    perds. -- Aventure du fiacre. -- Mme Roland. -- Barère à
    l'Ermitage. -- Seconde fédération du 14 juillet. -- Préparatifs
    d'émigration. -- J'émigre avec mon frère. -- Aventure de
    Saint-Louis. -- Nous passons la frontière. -- Bruxelles. -- Dîner
    chez le baron de Breteuil. -- Rivarol. -- Départ pour l'armée des
    princes. -- Route. -- Rencontre de l'armée prussienne. -- J'arrive
    à Trèves. -- Armée des princes. -- Amphithéâtre romain. --
    _Atala._ -- Les chemises de Henri IV. -- Vie de soldat. --
    Dernière représentation de l'ancienne France militaire. --
    Commencement du siège de Thionville. -- Le chevalier de la
    Baronnais. -- Continuation du siège. -- Contraste. -- Saints dans
    les bois. -- Bataille de Bouvines. -- Patrouille. -- Rencontre
    imprévue. -- Effets d'un boulet et d'une bombe. -- Marché du camp.
    -- Nuit aux faisceaux d'armes. -- Chiens hollandais. -- Souvenir
    des _Martyrs_. -- Quelle était ma compagnie. -- Aux avant-postes.
    -- Eudore. -- Ulysse. -- Passage de la Moselle. -- Combat. --
    Libba sourde et muette. -- Attaque sous Thionville. -- Levée du
    siège. -- Entrée à Verdun. -- Maladie prussienne. -- Retraite. --
    Petite vérole. -- Les Ardennes. -- Fourgons du prince de Ligne. --
    Femmes de Namur. -- Je retrouve {p.002} mon frère à Bruxelles. --
    Nos derniers adieux. -- Ostende. -- Passage à Jersey. -- On me met
    à terre à Guernesey. -- La femme du pilote. -- Jersey. -- Mon
    oncle de Bedée et sa famille. -- Description de l'île. -- Le duc
    de Berry. -- Parents et amis disparus. -- Malheur de vieillir. --
    Je passe en Angleterre. -- Dernière rencontre avec Gesril.


J'écrivis à mon frère, à Paris, le détail de ma traversée, lui
expliquant les motifs de mon retour et le priant de me prêter la somme
nécessaire pour payer mon passage. Mon frère me répondit qu'il venait
d'envoyer ma lettre à ma mère. Madame de Chateaubriand ne me fit pas
attendre, elle me mit à même de me libérer et de quitter le Havre.
Elle me mandait que Lucile était près d'elle avec mon oncle de Bedée
et sa famille. Ces renseignements me décidèrent à me rendre à
Saint-Malo, où je pourrais consulter mon oncle sur la question de mon
émigration prochaine.

Les révolutions, comme les fleuves, grossissent dans leur cours; je
trouvai celle que j'avais laissée en France énormément élargie et
débordant ses rivages; je l'avais quittée avec Mirabeau sous la
_Constituante_, je la retrouvai avec Danton sous la _Législative_.

Le traité de Pilnitz, du 27 août 1791, avait été connu à Paris. Le 14
décembre 1791, lorsque j'étais au milieu des tempêtes, le roi annonça
qu'il avait écrit aux princes du corps germanique (notamment à
l'électeur de Trèves) sur les armements de l'Allemagne. Les frères de
Louis XVI, le prince de Condé, M. de Calonne, le vicomte de Mirabeau
et M. de Laqueuille[2] {p.003} furent presque aussitôt mis en
accusation. Dès le 9 novembre, un précédent décret avait frappé les
autres émigrés: c'était dans ces rangs déjà proscrits que j'accourais
me placer; d'autres auraient peut-être reculé, mais la menace du plus
fort me fait toujours passer du côté du plus faible: l'orgueil de la
victoire m'est insupportable.

                   [Note 2: Jean-Claude-Marin-Victor, marquis de
                   _Laqueuille_, né à Châteaugay (Puy-de-Dôme) le 2
                   janvier 1742. Élu député de la noblesse de la
                   sénéchaussée de Riom le 25 mars 1789, il se démit
                   de son mandat le 6 mai 1790, émigra, rejoignit
                   l'armée des princes et commanda, sous le comte
                   d'Artois, le corps de la noblesse d'Auvergne. Il
                   fut décrété d'accusation le 1er janvier 1792.
                   Rentré en France sous le Consulat, il vécut dans la
                   retraite jusqu'à sa mort, arrivée le 30 avril
                   1810.]

En me rendant du Havre à Saint-Malo, j'eus lieu de remarquer les
divisions et les malheurs de la France: les châteaux brûlés ou
abandonnés; les propriétaires, à qui l'on avait envoyé des
quenouilles, étaient partis; les femmes vivaient réfugiées dans les
villes. Les hameaux et les bourgades gémissaient sous la tyrannie des
clubs affiliés au club central des Cordeliers, depuis réuni aux
Jacobins. L'antagoniste de celui-ci, la _Société monarchique_ ou _des
Feuillants_, n'existait plus[3]; l'ignoble dénomination de
_sans-culotte_ était devenue {p.004} populaire; on n'appelait le roi
que _monsieur Veto_ ou _mons Capet_.

                   [Note 3: Le 16 juillet 1791, à propos de la pétition
                   pour la déchéance rédigée par Laclos, une scission
                   se produisit dans la _Société des Amis de la
                   Constitution_, séante aux Jacobins. Barnave,
                   Dupont, les Lameth et tous les autres membres de la
                   société qui faisaient partie de l'Assemblée
                   constituante, à l'exception de Robespierre, Petion,
                   Roederer, Coroller, Buzot et Grégoire, abandonnèrent
                   les Jacobins et fondèrent une société rivale, qui
                   se réunit, elle aussi, rue Saint-Honoré, en face
                   de la place de Louis-le-Grand (la place Vendôme),
                   dans l'ancienne église des _Feuillants_. Les
                   journaus jacobins crièrent haro sur ce club
                   _monarchico-aristocratico-constitutionnel_; ils
                   demandèrent que cette société _turbulente et
                   pestilentielle_ fût chassée de l'enceinte des
                   Feuillants. Le 27 décembre 1791, l'Assemblée
                   législative décréta qu'aucune société politique ne
                   pourrait être établie dans l'enceinte des
                   ci-devants Feuillants et Capucins. Voir au tome II
                   du _Journal d'un bourgeois de Paris pendant la
                   Terreur_ par Edmond Biré, le chapitre sur _la
                   Société des Feuillants_.]

Je fus reçu tendrement de ma mère et de ma famille, qui cependant
déploraient l'inopportunité de mon retour. Mon oncle, le comte de
Bedée, se disposait à passer à Jersey avec sa femme, son fils et ses
filles. Il s'agissait de me trouver de l'argent pour rejoindre les
princes. Mon voyage d'Amérique avait fait brèche à ma fortune; mes
propriétés étaient presque anéanties dans mon partage de cadet par la
suppression des droits féodaux; les bénéfices simples qui me devaient
échoir en vertu de mon affiliation à l'ordre de Malte étaient tombés
avec les autres biens du clergé aux mains de la nation. Ce concours de
circonstances décida de l'acte le plus grave de ma vie; on me maria,
afin de me procurer le moyen de m'aller faire tuer au soutien d'une
cause que je n'aimais pas.

Vivait retiré à Saint-Malo M. de Lavigne[4], chevalier de Saint-Louis,
ancien commandant de Lorient. Le comte d'Artois avait logé chez lui
dans cette dernière ville lorsqu'il visita la Bretagne: charmé de son
hôte, le prince lui promit de lui accorder tout ce qu'il demanderait
dans la suite.

                   [Note 4: _M. Buisson de la Vigne_, ancien capitaine
                   de vaisseau de la Compagnie des Indes. Il avait été
                   anobli en 1776.]

M. de Lavigne eut deux fils: l'un d'eux[5] épousa {p.005} Mlle de la
Placelière. Deux filles, nées de ce mariage, restèrent en bas âge
orphelines de père et de mère. L'aînée se maria au comte du
Plessix-Parscau[6], capitaine de vaisseau, fils et petit-fils
d'amiraux, aujourd'hui contre-amiral lui-même, cordon rouge et
commandant des élèves de la marine à Brest; la cadette[7], demeurée
chez son grand-père, avait dix-sept ans lorsque, à mon retour
d'Amériqne, j'arrivai à Saint-Malo. Elle était blanche, délicate,
mince et fort jolie: elle laissait pendre, comme un enfant, de beaux
cheveux blonds naturellement bouclés. On estimait sa fortune de cinq à
six cent mille francs.

                   [Note 5: Alexis-Jacques _Buisson de la Vigne_,
                   directeur de la Compagnie des Indes à Lorient,
                   avait épousé dans cette ville, en 1770, Céleste
                   _Rapion de la Placelière_, originaire de
                   Saint-Malo.]

                   [Note 6: Anne _Buisson de la Vigne_, née en 1772 et
                   soeur aînée de Mme de Chateaubriand, avait épousé à
                   Saint-Malo, le 29 mai 1789,
                   Hervé-Louis-Joseph-Marie de _Parscau_, et non de
                   _Parseau_, comme le portent toutes les éditions
                   précédentes.--Voir, à l'_Appendice_, le nº 1: _Le
                   comte du Plessix de Parscau_.]

                   [Note 7: Céleste _Buisson de la Vigne_, née à
                   Lorient en 1774. C'est elle qui sera Mme de
                   Chateaubriand.]

Mes soeurs se mirent en tête de me faire épouser Mlle de Lavigne, qui
s'était fort attachée à Lucile. L'affaire fut conduite à mon insu. À
peine avais-je aperçu trois ou quatre fois Mlle de Lavigne; je la
reconnaissais de loin sur le _Sillon_ à sa pelisse rose, sa robe
blanche et sa chevelure blonde enflée du vent, lorsque sur la grève je
me livrais aux caresses de ma vieille maîtresse, la mer. Je ne me
sentais aucune qualité du mari. Toutes mes illusions étaient vivantes,
rien n'était épuisé en moi; l'énergie même de mon existence avait
doublé par mes courses. J'étais tourmenté de la muse. Lucile aimait
Mlle de Lavigne, et voyait dans ce mariage l'indépendance de ma
fortune: «Faites donc!» dis-je. Chez moi l'homme public {p.006} est
inébranlable, l'homme privé est à la merci de quiconque se veut
emparer de lui, et, pour éviter une tracasserie d'une heure, je me
rendrais esclave pendant un siècle.

Le consentement de l'aïeul, de l'oncle paternel et des principaux
parents fut facilement obtenu: restait à conquérir un oncle maternel,
M. de Vauvert[8], grand démocrate; or, il s'opposa au mariage de sa
nièce avec un aristocrate comme moi, qui ne l'étais pas du tout. On
crut pouvoir passer outre, mais ma pieuse mère exigea que le mariage
religieux fût fait par un prêtre _non assermenté_, ce qui ne pouvait
avoir lieu qu'en secret. M. de Vauvert le sut, et lâcha contre nous la
magistrature, sous prétexte de rapt, de violation de la loi, et
arguant de la prétendue enfance dans laquelle le grand-père, M. de
Lavigne, était tombé. Mlle de Lavigne, devenue Mme de Chateaubriand,
sans que j'eusse eu de communication avec elle, fut enlevée au nom de
la justice et mise à Saint-Malo, au couvent de la Victoire, en
attendant l'arrêt des tribunaux.

                   [Note 8: Michel Bossinot de _Vauvert_, né le 21
                   décembre 1724 à Saint-Malo, où il mourut le 16
                   septembre 1809. Il avait été conseiller du roi et
                   procureur à l'amirauté. Sa descendance est
                   représentés aujourd'hui par la famille Poulain du
                   Reposoir. Il était l'oncle à la mode de Bretagne de
                   Mlle Céleste Buisson de la Vigne.]

Il n'y avait ni rapt, ni violation de la loi, ni aventure, ni amour
dans tout cela; ce mariage n'avait que le mauvais côté du roman: la
vérité. La cause fut plaidée, et le tribunal jugea l'union valide au
civil. Les parents des deux familles étant d'accord, M. de Vauvert se
désista de la poursuite. Le curé constitutionnel, largement payé, ne
réclama plus contre la {p.007} première bénédiction nuptiale, et Mme
de Chateaubriand sortit du couvent, où Lucile s'était enfermée avec
elle[9].

                   [Note 9: Voir l'_Appendice_ nº II: _Le Mariage de
                   Chateaubriand_.]

C'était une nouvelle connaissance que j'avais à faire, et elle
m'apporta tout ce que je pouvais désirer. Je ne sais s'il a jamais
existé une intelligence plus fine que celle de ma femme: elle devine
la pensée et la parole à naître sur le front ou sur les lèvres de la
personne avec qui elle cause: la tromper en rien est impossible. D'un
esprit original et cultivé, écrivant de la manière la plus piquante,
racontant à merveille, Mme de Chateaubriand m'admire sans avoir jamais
lu deux lignes de mes ouvrages; elle craindrait d'y rencontrer des
idées qui ne sont pas les siennes, ou de découvrir qu'on n'a pas assez
d'enthousiasme pour ce que je vaux. Quoique juge passionné, elle est
instruite et bon juge.

Les inconvénients de Mme de Chateaubriand, si elle en a, découlent de
la surabondance de ses qualités; mes inconvénients très réels
résultent de la stérilité des miennes. Il est aisé d'avoir de la
résignation, de la patience, de l'obligeance générale, de la sérénité
d'humeur, lorsqu'on ne prend à rien, qu'on s'ennuie de tout, qu'on
répond au malheur comme au bonheur par un désespéré et désespérant:
«Qu'est-ce que cela fait?»

Mme de Chateaubriand est meilleure que moi, bien que d'un commerce
moins facile. Ai-je été irréprochable envers elle? Ai-je reporté à ma
compagne tous les sentiments qu'elle méritait et qui lui devaient
appartenir? {p.008} S'en est-elle jamais plainte? Quel bonheur
a-t-elle goûté pour salaire d'une affection qui ne s'est jamais
démentie? Elle a subi mes adversités; elle a été plongée dans les
cachots de la Terreur, les persécutions de l'empire, les disgrâces de
la Restauration, elle n'a point trouvé dans les joies maternelles le
contre-poids de ses chagrins. Privée d'enfants, qu'elle aurait eus
peut-être dans une autre union, et qu'elle eût aimés avec folie;
n'ayant point ces honneurs et ces tendresses de la mère de famille qui
consolent une femme de ses belles années, elle s'est avancée, stérile
et solitaire, vers la vieillesse. Souvent séparée de moi, adverse aux
lettres, l'orgueil de porter mon nom ne lui est point un
dédommagement. Timide et tremblante pour moi seul, ses inquiétudes
sans cesse renaissantes lui ôtent le sommeil et le temps de guérir ses
maux: je suis sa permanente infirmité et la cause de ses rechutes.
Pourrais-je comparer quelques impatiences qu'elle m'a données aux
soucis que je lui ai causés? Pourrais-je opposer mes qualités telles
quelles à ses vertus qui nourrissent le pauvre, qui ont élevé
l'infirmerie de Marie-Thérèse en dépit de tous les obstacles?
Qu'est-ce que mes travaux auprès des oeuvres de cette chrétienne?
Quand l'un et l'autre nous paraîtrons devant Dieu, c'est moi qui serai
condamné.

[Illustration: Madame ROLLAND.]

Somme toute, lorsque je considère l'ensemble et l'imperfection de ma
nature, est-il certain que le mariage ait gâté ma destinée? J'aurais
sans doute eu plus de loisir et de repos; j'aurais été mieux accueilli
de certaines sociétés et de certaines grandeurs de la terre; mais en
politique, si Mme de Chateaubriand m'a contrarié, elle ne m'a jamais
arrêté, parce que là, comme en {p.009} fait d'honneur, je ne juge
que d'après mon sentiment. Aurais-je produit un plus grand nombre
d'ouvrages si j'étais resté indépendant, et ces ouvrages eussent-ils
été meilleurs? N'y a-t-il pas eu des circonstances, comme on le verra,
où, me mariant hors de France, j'aurais cessé d'écrire et renoncé à ma
patrie? Si je ne me fusse pas marié, ma faiblesse ne m'aurait-elle pas
livré en proie à quelque indigne créature? N'aurais-je pas gaspillé et
sali mes heures comme lord Byron? Aujourd'hui que je m'enfonce dans
les années, toutes mes folies seraient passées; il ne m'en resterait
que le vide et les regrets: vieux garçon sans estime, ou trompé ou
détrompé, vieil oiseau répétant à qui ne l'écouterait pas ma chanson
usée. La pleine licence de mes désirs n'aurait pas ajouté une corde de
plus à ma lyre, un son plus ému à ma voix. La contrainte de mes
sentiments, le mystère de mes pensées ont peut-être augmenté l'énergie
de mes accents, animé mes ouvrages d'une fièvre interne, d'une flamme
cachée, qui se fût dissipée à l'air libre de l'amour. Retenu par un
lien indissoluble, j'ai acheté d'abord au prix d'un peu d'amertume les
douceurs que je goûte aujourd'hui. Je n'ai conservé des maux de mon
existence que la partie inguérissable. Je dois donc une tendre et
éternelle reconnaissance à ma femme, dont l'attachement a été aussi
touchant que profond et sincère. Elle a rendu ma vie plus grave, plus
noble, plus honorable, en m'inspirant toujours le respect, sinon
toujours la force des devoirs.

       *       *       *       *       *

Je me mariai à la fin de mars 1792, et, le 20 avril, l'Assemblée
législative déclara la guerre à François II, {p.010} qui venait de
succéder à son père Léopold; le 10 du même mois, on avait béatifié à
Rome Benoît Labre: voilà deux mondes. La guerre précipita le reste de
la noblesse hors de France. D'un côté, les persécutions redoublèrent;
de l'autre, il ne fut plus permis aux royalistes de rester à leurs
foyers sans être réputés poltrons; il fallut m'acheminer vers le camp
que j'étais venu chercher de si loin. Mon oncle de Bedée et sa famille
s'embarquèrent pour Jersey, et moi je partis pour Paris avec ma femme
et mes soeurs Lucile et Julie.

Nous avions fait arrêter un appartement, faubourg Saint-Germain,
cul-de-sac Férou, petit hôtel de Villette. Je me hâtai de chercher ma
première société. Je revis les gens de lettres avec lesquels j'avais
eu quelques relations. Dans les nouveaux visages, j'aperçus ceux du
savant abbé Barthélemy[10] et du poète Saint-Ange[11]. {p.011} L'abbé
a trop dessiné les gynécées d'Athènes d'après les salons de
Chanteloup. Le traducteur d'Ovide n'était pas un homme sans talent; le
talent est un don, une chose isolée; il se peut rencontrer avec les
autres facultés mentales, il peut en être séparé: Saint-Ange en
fournissait la preuve; il se tenait à quatre pour n'être pas bête,
mais il ne pouvait s'en empêcher. Un homme dont j'admirais et dont
j'admire toujours le pinceau, Bernardin de Saint-Pierre, manquait
d'esprit et malheureusement son caractère était au niveau de son
esprit. Que de tableaux sont gâtés dans les _Études de la nature_ par
la borne de l'intelligence et par le défaut d'élévation d'âme de
l'écrivain[12].

                   [Note 10: L'abbé Barthélemy (1716-1795), garde des
                   médailles et antiques du cabinet du roi, membre de
                   l'Académie française et de l'Académie des
                   inscriptions, auteur du _Voyage du jeune Anacharsis
                   en Grèce vers le milieu du IVe siècle avant l'ère
                   vulgaire_. Il passa la plus grande partie de sa vie
                   auprès du duc et de la duchesse de Choiseul dans
                   leur terre de Chanteloup.]

                   [Note 11: Ange-François _Fariau_, dit _de
                   Saint-Ange_ (1747-1810), membre de l'Académie
                   française. Sa traduction en vers des
                   _Métamorphoses_ d'Ovide lui avait valu une assez
                   grande réputation. Si le poète Saint-Ange n'avait
                   guère d'esprit, il avait encore moins de modestie.
                   Le très spirituel abbé de Féletz le laissait
                   entendre, d'une façon bien piquante, dans le
                   feuilleton où il rendait compte de la réception du
                   poète à l'Académie: «C'est un grand écueil pour
                   tout le monde, écrivait-il, de parler de soi, et il
                   semblait que c'en était un plus grand encore pour
                   M. de Saint-Ange. Tout le monde l'attendait là, et
                   tout le monde a été surpris: il a bien attrapé les
                   malins et les mauvais plaisants; il a parlé de lui
                   fort peu et très modestement. J'ai cinq cents
                   témoins de ce que j'avance ici; certainement, de
                   toutes les _Métamorphoses_ que nous devons à M. de
                   Saint-Ange, ce n'est pas la moins étonnante.»]

                   [Note 12: Jacques-Henri-Bernardin _de Saint-Pierre_
                   (1737-1814), auteur des _Études sur la Nature_ et
                   de _Paul et Virginie_. Le jugement que porte ici
                   Chateaubriand sur le caractère de Bernardin de
                   Saint-Pierre est en complet désaccord avec
                   l'opinion reçue qui fait de ce dernier un bonhomme
                   très doux et d'une bienveillance universelle, sans
                   autre défaut que d'être trop sensible. Qui a raison
                   de Chateaubriand ou de la légende? Il semble bien
                   que ce soit l'auteur des _Mémoires d'Outre-Tombe_.
                   Voici, en effet, ce que je lis dans l'excellente
                   biographie de _Bernardin de Saint-Pierre_ par Mme
                   Arvède Barine: «Il était pensionné décoré, bien
                   traité par l'empereur. Le monde parisien le choyait
                   et l'adulait... Il serait parfaitement heureux s'il
                   avait bon caractère. Mais il a mauvais caractère,
                   plus que jamais. Il ne s'est jamais tant
                   disputé...» Et plus loin: «Il n'est pas étonnant
                   qu'il fût détesté de la plupart de ses confrères.
                   Andrieux se souvenait de M. de Saint-Pierre comme
                   d'un _homme dur, méchant_..... Ses ennemis lui
                   rendaient les coups avec usure et, comme il était
                   vindicatif, il mourut sans avoir fait la paix.»]

Rulhière était mort subitement, en 1791[13], avant mon départ pour
l'Amérique. J'ai vu depuis sa petite maison à Saint-Denis, avec la
fontaine et la jolie statue de l'Amour, au pied de laquelle on lit ces
vers:

{p.012}     D'Egmont avec l'Amour visita cette rive:
                Une image de sa beauté
            Se peignit un moment sur l'onde fugitive:
            D'Egmont a disparu; l'Amour seul est resté.

Lorsque je quittai la France, les théâtres de Paris retentissaient
encore du _Réveil d'Épiménide_[14] et de ce couplet:

            J'aime la vertu guerrière
            De nos braves défenseurs,
            Mais d'un peuple sanguinaire
            Je déteste les fureurs.
            À l'Europe redoutables,
            Soyons libres à jamais,
            Mais soyons toujours aimables
            Et gardons l'esprit français.

                   [Note 13: Le 30 janvier 1791.]

                   [Note 14: Sur le _Réveil d'Épiménide_ et sur son
                   auteur Carbon de Flins, voir, au tome I, la note de
                   la page 219.]

À mon retour, il n'était plus question du _Réveil d'Épiménide_; et si
le couplet eût été chanté, on aurait fait un mauvais parti à l'auteur.
_Charles IX_ avait prévalu. La vogue de cette pièce tenait
principalement aux circonstances; le tocsin, un peuple armé de
poignards, la haine des rois et des prêtres, offraient une répétition
à huis clos de la tragédie qui se jouait publiquement; Talma,
débutant, continuait ses succès.

Tandis que la tragédie rougissait les rues, la bergerie florissait au
théâtre; il n'était question que d'innocents pasteurs et de virginales
pastourelles: champs, ruisseaux, prairies, moutons, colombes, âge d'or
sous le chaume, revivaient aux soupirs du pipeau devant les {p.013}
roucoulants Tircis et les naïves tricoteuses qui sortaient du
spectacle de la guillotine. Si Sanson en avait eu le temps, il aurait
joué le rôle de Colin, et Mlle Théroigne de Méricourt[15] celui de
Babet. Les Conventionnels se piquaient d'être les plus bénins des
hommes: bons pères, bons fils, bons maris, ils menaient promener les
petits enfants; ils leur servaient de nourrices; ils pleuraient de
tendresse à leurs simples jeux; ils prenaient doucement dans leurs
bras ces petits agneaux, afin de leur montrer le _dada_ des charrettes
qui conduisaient les victimes au supplice. Ils chantaient la nature,
la paix, la pitié, la bienfaisance, la {p.014} candeur, les vertus
domestiques; ces béats de philanthropie faisaient couper le cou à
leurs voisins avec une extrême sensibilité, pour le plus grand bonheur
de l'espèce humaine.

                   [Note 15: Elle s'appelait de son vrai nom Théroigne
                   Terwagne. Elle était née, en 1762, non à Méricourt,
                   mais à Marcourt, village situé sur l'Ourthe, à
                   proximité de la petite ville de Laroche. De 1789 à
                   1792, des journées d'octobre au 10 août, elle s'est
                   ruée à tous les excès, à tous les crimes. Aux
                   journées d'octobre, c'est elle qui mène à
                   Versailles les mégères qui demandent «les boyaux»
                   de la reine; au 10 août, c'est elle qui égorge
                   Suleau. _Mlle Théroigne_ tenait, du reste, pour la
                   Gironde contre la Montagne, pour Brissot contre
                   Robespierre. Peu de jours avant le 31 mai, elle
                   était aux Tuileries. Un peuple de femmes criait: «À
                   bas les Brissotins!» Brissot passe. Il est hué, et
                   des insultes on va passer aux coups. Théroigne
                   s'élance pour le défendre. «Ah! tu es
                   brissotine!--crient les femmes,--tu vas payer pour
                   tous!» Et Théroigne est fouettée. On ne la revit
                   plus. Elle était sortie folle des mains des
                   flagelleuses. Un hôpital avait refermé ses portes
                   sur elle. Sa raison était morte. De l'Hôtel-Dieu,
                   elle fut transférée à la Salpêtrière, de la
                   Salpêtrière aux Petites-Maisons, pour être ramenée
                   à la Salpêtrière en 1807. La malheureuse survécut
                   encore huit ans, «ravalée à la brute, ruminant des
                   paroles sans suite: _fortune, liberté, comité,
                   révolution, décret, coquin_, brûlée de feux,
                   inondant de seaux d'eau la bauge de paille où elle
                   gîtait, brisant la glace des hivers pour boire dans
                   le ruisseau à plat ventre, paissant ses
                   excréments!» Elle mourut à l'infirmerie générale de
                   la Salpêtrière le 8 juin 1815. (_Portraits intimes
                   du XVIIIe siècle_, par Edmond et Jules de Goncourt,
                   1878.)]

       *       *       *       *       *

Paris n'avait plus, en 1792, la physionomie de 1789 et de 1790; ce
n'était plus la Révolution naissante, c'était un peuple marchant ivre
à ses destins, au travers des abîmes, par des voies égarées.
L'apparence du peuple n'était plus tumultueuse, curieuse, empressée;
elle était menaçante. On ne rencontrait dans les rues que des figures
effrayées ou farouches, des gens qui se glissaient le long des maisons
afin de n'être pas aperçus, ou qui rôdaient cherchant leur proie: des
regards peureux et baissés se détournaient de vous, ou d'âpres regards
se fixaient sur les vôtres pour vous deviner et vous percer.

La variété des costumes avait cessé; le vieux monde s'effaçait; on
avait endossé la casaque uniforme du monde nouveau, casaque qui
n'était alors que le dernier vêtement des condamnés à venir. Les
licences sociales manifestées au rajeunissement de la France, les
libertés de 1789, ces libertés fantasques et déréglées d'un ordre de
choses qui se détruit et qui n'est pas encore l'anarchie, se
nivelaient déjà sous le sceptre populaire: on sentait l'approche d'une
jeune tyrannie plébéienne, féconde, il est vrai, et remplie
d'espérances, mais aussi bien autrement formidable que le despotisme
caduc de l'ancienne royauté: car le peuple souverain étant partout,
quand il devient tyran, le tyran est partout; c'est la présence
universelle d'un universel Tibère.

{p.015} Dans la population parisienne se mêlait une population
étrangère de coupe-jarrets du midi; l'avant-garde des Marseillais, que
Danton attirait pour la journée du 10 août et les massacres de
septembre, se faisait connaître à ses haillons, à son teint bruni, à
son air de lâcheté et de crime, mais de crime d'un autre soleil: _in
vultu vitium_, au visage le vice.

À l'Assemblée législative, je ne reconnaissais personne: Mirabeau et
les premières idoles de nos troubles, ou n'étaient plus, ou avaient
perdu leurs autels. Pour renouer le fil historique brisé par ma course
en Amérique, il faut reprendre les choses d'un peu plus haut.


VUE RÉTROSPECTIVE.

La fuite du roi, le 21 juin 1791, fit faire à la Révolution un pas
immense. Ramené à Paris le 25 du même mois, il avait été détrôné une
première fois, puisque l'Assemblée nationale déclara que ses décrets
auraient force de loi sans qu'il fût besoin de la sanction ou de
l'acceptation royale. Une haute cour de justice, devançant le tribunal
révolutionnaire, était établie à Orléans. Dès cette époque madame
Roland demandait la tête de la reine[16], en attendant que la
Révolution lui demandât {p.016} la sienne. L'attroupement du Champ de
Mars[17] avait eu lieu contre le décret qui suspendait le roi de ses
fonctions, au lieu de le mettre en jugement. L'acceptation de la
Constitution, le 14 septembre, ne calma rien. Il s'était agi de
déclarer la déchéance de Louis XVI; si elle eût eu lieu, le crime du
21 janvier n'aurait pas été commis; la position du peuple français
changeait par rapport à la monarchie et vis-à-vis de la postérité. Les
Constituants qui s'opposèrent à la déchéance crurent sauver la
couronne, et ils la perdirent; ceux qui croyaient la perdre en
demandant la déchéance l'auraient sauvée. Presque toujours, en
politique, le résultat est contraire à la prévision.

                   [Note 16: Mme Roland avait demandé la tête de la
                   reine dès les premiers jours de la Révolution. Le
                   26 juillet 1789, au lendemain des égorgements qui
                   avaient accompagné et suivi la prise de la
                   Bastille, elle écrivait de Lyon à son ami Bosc, le
                   futur éditeur de ses _Mémoires_: «...Je vous ai
                   écrit _des choses plus rigoureuses que vous n'en
                   avez faites_; et cependant, si vous n'y prenez
                   garde, vous n'aurez fait qu'une levée de
                   boucliers... Vous vous occupez d'une municipalité,
                   et _vous laissez échapper des têtes qui vont
                   conjurer de nouvelles horreurs. Vous n'êtes que des
                   enfants_: votre enthousiasme est un feu de paille;
                   et _si l'Assemblée nationale ne fait pas en règle
                   le procès de deux têtes illustres ou que de
                   généreux décius ne les abattent_, vous êtes tous
                   f...» (_Correspondance de Mme Roland_, publiée à la
                   suite de ses _Mémoires_.)--Quand Louis XVI et
                   Marie-Antoinette, le 25 juin 1791, sont ramenés de
                   Varennes et rentrent aux Tuileries, humiliés,
                   captifs, la joie déborde du coeur de Mme Roland:
                   «Je ne sais plus me tenir chez moi, écrit-elle; je
                   vais voir les braves gens de ma connaissance pour
                   nous exciter aux _grandes mesures_.» «Il me semble,
                   écrit-elle encore, qu'il faudrait mettre le
                   mannequin royal en séquestre et _faire le procès à
                   sa femme_.» Puis elle se ravise; elle veut qu'on
                   fasse aussi le procès à Louis XVI: «Faire le procès
                   à Louis XVI, dit-elle, serait sans contredit la
                   plus grande, la plus juste des mesures; mais vous
                   êtes incapables de la prendre.»]

                   [Note 17: Le 17 juillet 1791.]

Le 30 du même mois de septembre 1791, l'Assemblée constituante tint sa
dernière séance; l'imprudent décret du 17 mai précédent, qui défendait
la réélection des membres sortants[18], engendra la Convention. Rien
de plus dangereux, de plus insuffisant, de plus inapplicable aux
affaires générales, que les résolutions {p.017} particulières à des
individus ou à des corps, alors même qu'elles sont honorables.

                   [Note 18: Le décret déclarant les membres de
                   l'Assemblée nationale inéligibles à la prochaine
                   législature fut rendu le 16 mai 1791--et non le
                   17.]

Le décret du 29 septembre, pour le règlement des sociétés populaires,
ne servit qu'à les rendre plus violentes. Ce fut le dernier acte de
l'Assemblée constituante; elle se sépara le lendemain, et laissa à la
France une révolution.


ASSEMBLÉE LÉGISLATIVE--CLUBS.

L'Assemblée législative installée le 1er octobre 1791, roula dans le
tourbillon qui allait balayer les vivants et les morts. Des troubles,
ensanglantèrent les départements; à Caen, on se rassasia de massacres
et l'on mangea le coeur de M. de Belsunce[19].

                   [Note 19: Le comte de _Belsunce_, major en second
                   du régiment de Bourbon Infanterie. «À partir du 14
                   juillet, dit M. Taine, dans chaque ville, les
                   magistrats se sentent à la merci d'une bande de
                   sauvages, parfois d'une bande de cannibales. Ceux
                   de Troyes viennent de torturer Huez (le maire de la
                   ville) à la manière des Hurons; ceux de Caen ont
                   fait pis: le major de Belsunce, non moins innocent
                   et garanti par la foi jurée, a été dépecé comme
                   Lapérouse aux îles Fidji, et une femme a mangé son
                   coeur.» _La Révolution_, tome I, p. 89.]

Le roi apposa son _veto_ au décret contre les émigrés et à celui qui
privait de tout traitement les ecclésiastiques non assermentés. Ces
actes légaux augmentèrent l'agitation. Petion était devenu maire de
Paris[20]. Les députés décrétèrent d'accusation, le 1er janvier 1792,
les princes émigrés; le 2, ils fixèrent à ce {p.018} 1er janvier le
commencement de l'an IV de la liberté. Vers le 13 février, les bonnets
rouges se montrèrent dans les rues de Paris, et la municipalité fit
fabriquer des piques. Le manifeste des émigrés parut le 1er mars.
L'Autriche armait. Paris était divisé en sections, plus ou moins
hostiles les unes aux autres[21]. Le 20 mars 1792, l'Assemblée
législative adopta la mécanique sépulcrale sans laquelle les jugements
de la Terreur n'auraient pu s'exécuter; on l'essaya d'abord sur des
morts, afin qu'elle apprît d'eux son oeuvre. On peut parler de cet
instrument comme d'un bourreau, puisque des personnes, touchées de ses
bons services, lui faisaient présent de sommes d'argent pour son
entretien[22]. L'invention de la machine à meurtre, au moment même où
elle était nécessaire au crime, est une preuve mémorable de cette
intelligence des faits coordonnés les uns aux autres, ou plutôt une
preuve de l'action cachée de la Providence, quand elle veut changer la
face des empires.

                   [Note 20: Jérôme _Petion de Villeneuve_
                   (1756-1794), député aux États-Généraux et membre de
                   la Convention. Le 17 novembre 1791, il fut élu
                   maire, en remplacement de Bailly, par 6,708 voix,
                   alors que le nombre des électeurs était de 80,000.
                   Il avait pour concurrent La Fayette.]

                   [Note 21: Avant 1789, Paris était partagé en
                   vingt-et-un quartiers. Le règlement fait par le
                   roi, le 23 avril 1789, pour la convocation des
                   trois états de la ville de Paris, divisa cette
                   ville en soixante arrondissements et districts,
                   division qui subsista jusqu'à la loi du 27 juin
                   1790. À cette époque, l'Assemblée constituante
                   substitua aux soixante districts quarante-huit
                   sections.]

                   [Note 22: Le 17 germinal an II (6 avril 1794), un
                   citoyen se présenta à la barre de la Convention et
                   offrit une somme qu'il destinait, dit-il, _aux
                   frais d'entretien et de réparation de la
                   guillotine_, (_Moniteur_ du 7 avril 1794).]

Le ministre Roland, à l'instigation des Girondins, avait été appelé au
conseil du roi[23]. Le 20 avril, la guerre fut déclarée au roi de
Hongrie et de Bohême. Marat publia l'_Ami du peuple_, malgré le décret
dont {p.019} lui, Marat, était frappé. Le régiment Royal-Allemand et
le régiment de Berchiny désertèrent. Isnard[24] parlait de la perfidie
de la cour, Gensonné et Brissot dénonçaient le comité autrichien[25].
Une insurrection éclata à propos de la garde du roi, qui fut
licenciée[26]. {p.020} Le 28 mai, l'Assemblée se forma en séances
permanentes. Le 20 juin, le château des Tuileries fut forcé par les
masses des faubourgs Saint-Antoine et Saint-Marceau; le prétexte était
le refus de Louis XVI de sanctionner la proscription des prêtres; le
roi courut risque de vie. La patrie était déclarée en danger. On
brûlait en effigie M. de La Fayette. Les fédérés de la seconde
fédération arrivaient; les Marseillais, attirés par Danton, étaient en
marche: ils entrèrent dans Paris le 30 juillet, et furent logés par
Petion aux Cordeliers.

                   [Note 23: Le 23 mars 1792.]

                   [Note 24: Maximin _Isnard_ (1751-1825), député du
                   Var à la Législative, à la Convention et au Conseil
                   des Cinq-Cents. Il fut, dans les deux premières de
                   ces Assemblées, l'un des plus éloquents orateurs du
                   parti de la Gironde. «L'homme du parti girondin, a
                   écrit Charles Nodier, qui possédait au plus haut
                   degré le don de ces inspirations violentes qui
                   éclatent comme la foudre en explosions soudaines et
                   terribles, c'était Isnard, génie violent, orageux,
                   incompressible.» À la Législative, il s'était
                   signalé par la véhémence de son langage contre les
                   prêtres, il avait dit du haut de la tribune:
                   «Contre eux, _il ne faut pas de preuves_!» À la
                   Convention, il avait voté la mort du roi; mais,
                   avant même la chute de la République, sa conversion
                   religieuse et politique était complète; il ne
                   craignait pas de se dire hautement catholique et
                   royaliste. On lit dans une publication intitulée
                   _Préservatif contre la Biographie nouvelle des
                   contemporains_, par le comte de Fortia-Piles
                   (1822): «Isnard a frémi de sa conduite
                   révolutionnaire; ses crimes se sont représentés à
                   ses yeux; le plus irrémédiable de tous, celui du 21
                   janvier, ne pouvait être effacé par un repentir
                   ordinaire. Qu'a-t-il fait? En pleine santé,
                   jouissant de toutes ses facultés, il s'est rendu en
                   plein midi (et plus d'une fois) le jour
                   anniversaire du crime, au lieu où il a été
                   consommé; là il s'est agenouillé sur les pierres
                   inondées du sang du roi martyr; il s'est prosterné
                   à la vue de tous les passants, a baisé la terre
                   sanctifiée par le supplice du juste, a mouillé de
                   ses larmes les pavés qui lui retraçaient encore
                   l'image de son auguste victime; il a fait amende
                   honorable et a imploré à haute voix le pardon de
                   Dieu et des hommes.»]

                   [Note 25: Armand _Gensonné_, député de la Gironde à
                   la Législative et à La Convention, né à Bordeaux le
                   10 août 1758, exécuté à Paris le 31 octobre
                   1793.--Jean-Pierre _Brissot de Warville_, député de
                   Paris à l'Assemblée législative et député
                   d'Eure-et-Loir à la Convention, né à Chartres le 14
                   janvier 1754, guillotiné le 31 octobre 1793. La
                   dénonciation de Gensonné et de Brissot contre le
                   prétendu _comité autrichien_ eut lieu dans la
                   séance du 23 mai 1792.]

                   [Note 26: Le décret ordonnant la dissolution de la
                   garde constitutionnelle du roi fut voté le 29 mai
                   1792.]


LES CORDELIERS.

Auprès de la tribune nationale, s'étaient élevées deux tribunes
concurrentes: celle des Jacobins et celle des Cordeliers, la plus
formidable alors, parce qu'elle donna des membres à la fameuse Commune
de Paris, et qu'elle lui fournissait des moyens d'action. Si la
formation de la Commune n'eût pas eu lieu, Paris, faute d'un point de
concentration, se serait divisé, et les différentes mairies fussent
devenues des pouvoirs rivaux.

Le club des Cordeliers était établi dans ce monastère, dont une amende
en réparation d'un meurtre avait servi à bâtir l'église sous saint
Louis, en 1259[27]; elle devint, en 1590, le repaire des plus fameux
ligueurs.

                   [Note 27: Elle fut brûlée en 1580. CH.]

Il y a des lieux qui semblent être le laboratoire des factions: «Avis
fut donné, dit L'Estoile (12 juillet 1593), {p.021} au duc de
Mayenne, de deux cents cordeliers arrivés à Paris, se fournissant
d'armes et s'entendant avec les Seize, lesquels dans les Cordeliers de
Paris tenaient tous les jours conseil... Ce jour, les Seize, assemblés
aux Cordeliers, se déchargèrent de leurs armes.» Les ligueurs
fanatiques avaient donc cédé à nos révolutionnaires philosophes le
monastère des Cordeliers, comme une morgue.

Les tableaux, les images sculptées ou peintes, les voiles, les rideaux
du couvent avaient été arrachés; la basilique, écorchée, ne présentait
plus aux yeux que ses ossements et ses arêtes. Au chevet de l'église,
où le vent et la pluie entraient par les rosaces sans vitraux, des
établis de menuisier servaient de bureau au président, quand la séance
se tenait dans l'église. Sur ces établis étaient déposés des bonnets
rouges, dont chaque orateur se coiffait avant de monter à la tribune.
Cette tribune consistait en quatre poutrelles arc-boutées, et
traversées d'une planche dans leur X, comme un échafaud. Derrière le
président, avec une statue de la Liberté, on voyait de prétendus
instruments de l'ancienne justice, instruments suppléés par un seul,
la machine à sang, comme les mécaniques compliquées sont remplacées
par le bélier hydraulique. Le Club des Jacobins _épurés_ emprunta
quelques-unes de ces dispositions des Cordeliers.


ORATEURS.

Les orateurs, unis pour détruire, ne s'entendaient ni sur les chefs à
choisir, ni sur les moyens à employer; ils se traitaient de gueux, de
filous, de voleurs, {p.022} de massacreurs, à la cacophonie des
sifflets et des hurlements de leurs différents groupes de diables. Les
métaphores étaient prises du matériel des meurtres, empruntées des
objets les plus sales de tous les genres de voirie et de fumier, ou
tirées des lieux consacrés aux prostitutions des hommes et des femmes.
Les gestes rendaient les images sensibles; tout était appelé par son
nom, avec le cynisme des chiens, dans une pompe obscène et impie de
jurements et de blasphèmes. Détruire et produire, mort et génération,
on ne démêlait que cela à travers l'argot sauvage dont les oreilles
étaient assourdies. Les harangueurs, à la voix grêle ou tonnante,
avaient d'autres interrupteurs que leurs opposants: les petites
chouettes noires du cloître sans moines et du clocher sans cloches
s'éjouissaient aux fenêtres brisées, en espoir du butin; elles
interrompaient les discours. On les rappelait d'abord à l'ordre par le
tintamarre de l'impuissante sonnette; mais ne cessant point leur
criaillement, on leur tirait des coups de fusil pour leur faire faire
silence: elles tombaient palpitantes, blessées et fatidiques, au
milieu du pandémonium. Des charpentes abattues, des bancs boiteux, des
stalles démantibulées, des tronçons de saints roulés et poussés contre
les murs, servaient de gradins aux spectateurs crottés, poudreux,
soûls, suants, en carmagnole percée, la pique sur l'épaule ou les bras
nus croisés.

Les plus difformes de la bande obtenaient de préférence la parole. Les
infirmités de l'âme et du corps ont joué un rôle dans nos troubles:
l'amour-propre en souffrance a fait de grands révolutionnaires.


{p.023} MARAT ET SES AMIS.

D'après ces préséances de hideur, passait successivement, mêlée aux
fantômes des Seize, une série de têtes de gorgones. L'ancien médecin
des gardes du corps du comte d'Artois, l'embryon suisse Marat[28], les
pieds nus dans des sabots ou des souliers ferrés, pérorait le premier,
en vertu de ses incontestables droits. Nanti de l'office de _fou_ à la
cour du peuple, il s'écriait, avec une physionomie plate et ce
demi-sourire d'une banalité de politesse que l'ancienne éducation
mettait sur toutes les faces: «Peuple, il te faut couper deux cent
soixante-dix mille têtes!» À ce Caligula de carrefour succédait le
cordonnier athée, Chaumette[29]. Celui-ci était suivi du _procureur
général de la lanterne_, Camille Desmoulins, Cicéron bègue, conseiller
public de meurtres, épuisé de débauches, léger républicain à
calembours et à bons mots, diseur de gaudrioles de cimetière, lequel
déclara qu'aux massacres de septembre, _tout s'était passé avec
ordre_. Il consentait à devenir Spartiate, pourvu qu'on laissât la
façon du brouet noir au restaurateur Méot[30].

                   [Note 28: Jean-Paul _Marat_, membre de la
                   Convention, né à Boudry (Suisse) le 24 mai 1743,
                   mort à Paris le 14 juillet 1793.]

                   [Note 29: Pierre-Gaspard _Chaumette_, né à Nevers
                   le 24 mai 1763, guillotiné le 13 avril 1794. Fils
                   d'un cordonnier, il n'exerça jamais lui-même cette
                   profession. Son père lui avait fait commencer ses
                   études, qu'il abandonna bientôt pour s'embarquer.
                   Il fut successivement mousse, timonier, copiste et
                   clerc de procureur. Il se faisait gloire d'être
                   athée et déclarait «qu'il n'y avait d'autre Dieu
                   que le peuple».]

                   [Note 30: Benoît-Camille _Desmoulins_ (1760-1794),
                   député de Paris à la Convention.--Méot, qui avait
                   ses salons au Palais-Royal, était le meilleur
                   restaurateur de Paris. L'abbé Delille l'a célébré
                   au chant III de l'_Homme des Champs_:

                      Leur appétit insulte à tout l'art des Méots.

                   Ses succulents dîners faisaient venir l'eau à la
                   bouche de Camille Desmoulins, qui s'écriait, dès
                   les premiers temps de la Révolution: «Moi aussi, je
                   veux célébrer la République... pourvu que les
                   banquets se fassent chez Méot.» (_Histoire
                   politique et littéraire de la Presse en France_,
                   par Eugène Hatin, tome V, p. 308).]

{p.024} Fouché, accouru de Juilly et de Nantes, étudiait le désastre
sous ces docteurs: dans le cercle des bêtes féroces attentives au bas
de la chaire, il avait l'air d'une hyène habillée. Il haleinait les
futures effluves du sang; il humait déjà l'encens des processions à
ânes et à bourreaux, en attendant le jour où, chassé du club des
Jacobins, comme voleur, athée, assassin, il serait choisi pour
ministre[31]. Quand Marat était descendu de sa planche, ce Triboulet
populaire devenait le jouet de ses maîtres: ils lui donnaient des
nasardes, lui marchaient sur les pieds, le bousculaient avec des
huées, ce qui ne l'empêcha pas de devenir {p.025} le chef de la
multitude, de monter à l'horloge de l'Hôtel de Ville, de sonner le
tocsin d'un massacre général, et de triompher au tribunal
révolutionnaire.

                   [Note 31: Joseph _Fouché_, duc d'Otrante
                   (1754-1820), membre de la Convention, membre du
                   Sénat conservateur, représentant et pair des
                   Cent-Jours, député de 1815 à 1816, ministre de la
                   police sous le Directoire, sous Napoléon et sous
                   Louis XVIII. Après avoir été professeur à Juilly,
                   il était principal du collège des Oratoriens à
                   Nantes, lorsqu'il fut envoyé à la Convention par le
                   département de la Loire-Inférieure.--Chateaubriand
                   lui trouvait l'air d'une hyène habillée; tout au
                   moins avait-il l'air d'une fouine. On lit dans le
                   _Mémorial_ de Norvius (tome III, p. 318): «J'avais
                   vu souvent à Paris le duc d'Otrante, et en le
                   revoyant à Rome (à la fin de 1813), je ne pus
                   m'empêcher de rire, me rappelant qu'étant à dîner à
                   Auteuil, chez Mme de Brienne, avec lui et la
                   princesse de Vaudémont, celle-ci, en sortant de
                   table, le mena devant une des glaces du salon et,
                   lui prenant familièrement le menton, s'écria: _Mon
                   Dieu! mon petit Fouché, comme vous avez l'air d'une
                   fouine!_»]

Marat, comme le Péché de Milton, fut violé par la mort: Chénier fit
son apothéose, David le peignit dans le bain rougi, on le compara au
divin auteur de l'Évangile. On lui dédia cette prière: «Coeur de
Jésus, coeur de Marat; ô sacré coeur de Jésus, ô sacré coeur de
Marat!» Ce coeur de Marat eut pour ciboire une pyxide précieuse du
garde-meuble[32]. On visitait dans un cénotaphe de gazon, élevé sur la
place du Carrousel, {p.026} le buste, la baignoire, la lampe et
l'écritoire de la divinité. Puis le vent tourna: l'immondice, versée
de l'urne d'agate dans un autre vase, fut vidée à l'égout.

                   [Note 32: Le dimanche 28 juillet 1793, une fête, à
                   laquelle assistait une députation de vingt-quatre
                   membres de la Convention nationale, fut célébrée
                   dans le Jardin du Luxembourg, en l'honneur de
                   Marat. Un reposoir, richement décoré, était dressé
                   à l'entrée de la grande allée, du côté des
                   parterres. Le coeur de Marat y avait été déposé; il
                   était enfermé dans une urne magnifique, provenant
                   du Garde-Meuble. La Société des Cordeliers avait
                   été autorisée à y choisir un des plus beaux vases,
                   «pour que les restes du plus implacable ennemi des
                   rois fussent renfermés dans des bijoux attachés à
                   leur couronne.» (_Nouvelles politiques nationales
                   et étrangères_, nº 212, 31 juillet 1793.) Un
                   orateur, monté sur une chaise, lut un discours,
                   dont voici le début: «_Ô cor Jésus! ô cor Marat!
                   Coeur sacré de Jésus! coeur sacré de Marat, vous
                   avez les mêmes droits à nos hommages!_» Puis,
                   comparant les travaux et les enseignements du Fils
                   de Marie à ceux de l'_Ami du peuple_, l'orateur
                   montra que les Cordeliers et les Jacobins étaient
                   les apôtres du nouvel Évangile, que les Publicains
                   revivaient dans les Boutiquiers et les Pharisiens
                   dans les Aristocrates. «_Jésus-Christ est un
                   prophète_, ajouta-t-il, _et Marat est un Dieu!_» Et
                   il s'écriait en finissant: «Ce n'est pas tout; je
                   puis dire ici que la compagne de Marat est
                   parfaitement semblable à Marie: celle-ci a sauvé
                   l'enfant Jésus en Égypte; l'autre a soustrait Marat
                   au glaive de Lafayette, l'Hérode des temps
                   nouveaux.» (_Révolutions de Paris_, nº 211, du 20
                   juillet au 3 août 1793.)--Pour tous les détails de
                   cette fête, voir, au tome III du _Journal d'un
                   bourgeois de Paris_, par Edmond Biré, le chapitre
                   intitulé: _Coeur de Marat_.]

       *       *       *       *       *

Les scènes des Cordeliers, dont je fus trois ou quatre fois le témoin,
étaient dominées et présidées par Danton, Hun à taille de Goth, à nez
camus, à narines au vent, à méplats couturés, à face de gendarme
mélangé de procureur lubrique et cruel. Dans la coque de son église,
comme dans la carcasse des siècles, Danton, avec ses trois furies
mâles, Camille Desmoulins, Marat, Fabre d'Églantine, organisa les
assassinats de septembre. Billaud de Varennes[33] proposa de {p.027}
mettre le feu aux prisons et de brûler tout ce qui était dedans; un
autre Conventionnel opina pour qu'on noyât tous les détenus; Marat se
déclara pour un massacre général. On implorait Danton pour les
victimes: «Je me f... des prisonniers,» répondit-il[34]. Auteur de la
circulaire de la Commune, il invita les hommes libres à répéter dans
les départements l'énormité perpétrée aux Carmes et à l'Abbaye.

                   [Note 33: Jacques-Nicolas _Billaud-Varenne_, né à
                   La Rochelle le 23 avril 1756. Député de Paris à la
                   Convention nationale et membre du Comité de salut
                   public, il ne cessa de pousser aux mesures les plus
                   atroces. Condamné à la déportation le 1er avril
                   1795, il fut conduit à la Guyane et resta vingt ans
                   à Sinnamari. En 1816, ayant réussi à s'enfuir, il
                   se réfugia à Port-au-Prince, dans la République de
                   Haïti, dont le président, Péthion, lui fit une
                   pension, ne voulant pas se souvenir que Billaud
                   avait été, en France, le plus ardent persécuteur de
                   son homonyme, Petion de Villeneuve.--Billaud,
                   lorsqu'il avait quitté l'Oratoire et le collège de
                   Juilly, où il avait été professeur laïque,
                   dispensé, à ce titre, de porter le costume de
                   l'ordre, était venu se fixer à Paris, et s'était
                   fait inscrire, en 1785, sur le tableau des avocats
                   au Parlement, sous le nom de Billaud de Varenne.
                   _Varenne_ était un petit village des environs de La
                   Rochelle dans lequel son père possédait une ferme.
                   C'est donc à tort que tous les historiens, et
                   Chateaubriand avec eux, orthographient son nom:
                   Billaud-_Varennes_, comme s'il eût tiré cette
                   addition à son nom de la ville où Louis XVI fut
                   arrêté le 21 juin 1791.--À la veille de la
                   Révolution, le futur membre du Comité de salut
                   public ne négligea rien pour se glisser dans les
                   rangs de la noblesse. Lors de son mariage, célébré
                   dans l'église Saint-André-des-Arts le 12 septembre
                   1786, il signa bravement _Billaud de Varenne_.
                   Bientôt même il ne tarda pas à faire disparaître,
                   le plus qu'il le pouvait, le nom paternel, et à lui
                   substituer dans ses relations mondaines le nom de
                   _M. de Varenne_. Son historien, M. Alfred Bégis, a
                   retrouvé un billet de lui, recopié par sa femme,
                   qui ne savait pas assez l'orthographe, et ainsi
                   conçu: «_Mme de Varenne_ a l'honneur de saluer M.
                   de Chaufontaine et de s'excuser de n'avoir pu faire
                   ce qu'elle lui avait promis, etc.» Tout cela
                   n'empêchera pas Billaud-Varenne de publier, en
                   1789, sans nom d'auteur, il est vrai, un ouvrage
                   intitulé: _Le dernier coup porté aux préjugés et à
                   la superstition_. (Voir _Billaud-Varenne, membre du
                   Comité de salut public_, Mémoires et
                   Correspondance, accompagnés de notices
                   biographiques sur Billaud-Varenne et
                   Collot-d'Herbois, par _M. Alfred Bégis_, 1893.)]

                   [Note 34: «Danton, importuné de la représentation
                   malencontreuse (on venait de lui signaler les
                   dangers que couraient les détenus), Danton s'écrie,
                   avec sa voix beuglante et un geste approprié à
                   l'expression: «Je me f... bien des prisonniers!
                   qu'ils deviennent ce qu'il pourront!» Et il passe
                   son chemin avec humeur. C'était dans le second
                   antichambre, en présence de vingt personnes, qui
                   frémirent d'entendre un si rude ministre de la
                   justice.» (_Mémoires de Mme Roland_, éd. Faugère,
                   t. I, p. 103).]

Prenons garde à l'histoire: Sixte-Quint égala pour le salut des hommes
le dévouement de Jacques Clément au mystère de l'Incarnation, comme on
compara Marat au sauveur du monde; Charles IX écrivit aux gouverneurs
des provinces d'imiter les massacres de la Saint-Barthélemy, comme
Danton manda aux patriotes de copier les massacres de septembre. Les
Jacobins étaient des plagiaires; ils le furent encore en immolant
Louis XVI à l'instar de Charles Ier. {p.028} Comme ses crimes se sont
trouvés mêlés à un grand mouvement social, on s'est, très mal à
propos, figuré que ces crimes avaient produit les grandeurs de la
Révolution, dont ils n'étaient que les affreux pastiches: d'une belle
nature souffrante, des esprits passionnés ou systématiques n'ont
admiré que la convulsion.

Danton, plus franc que les Anglais, disait: «Nous ne jugerons pas le
roi, nous le tuerons.» Il disait aussi: «Ces prêtres, ces nobles ne
sont point coupables, mais il faut qu'ils meurent, parce qu'ils sont
hors de place, entravent le mouvement des choses et gênent l'avenir.»
Ces paroles, sous un semblant d'horrible profondeur, n'ont aucune
étendue de génie: car elles supposent que l'innocence n'est rien, et
que l'ordre moral peut être retranché de l'ordre politique sans le
faire périr, ce qui est faux.

Danton n'avait pas la conviction des principes qu'il soutenait; il ne
s'était affublé du manteau révolutionnaire que pour arriver à la
fortune. «Venez _brailler_ avec nous, conseillait-il à un jeune homme:
quand vous vous serez enrichi, vous ferez ce que vous voudrez[35].» Il
confessa que s'il ne s'était pas livré à la cour, c'est qu'elle
n'avait pas voulu l'acheter assez cher: effronterie d'une intelligence
qui se connaît et d'une corruption qui s'avoue à _gueule bée_.

                   [Note 35: C'est à M. Royer-Collard, alors
                   secrétaire adjoint de la municipalité, que Danton
                   adressa un jour ces paroles, comme ils sortaient
                   ensemble de l'hôtel du _Département_. Danton était
                   à ce moment substitut du procureur de la Commune.
                   (Beaulieu, _Essais sur les causes et les effets de
                   la Révolution de France_, t. III, p. 192).--Voir
                   aussi _Journal d'un bourgeois de Paris pendant la
                   Terreur_, par Edmond Biré, tome II, p. 89.]

{p.029} Inférieur, même en laideur, à Mirabeau dont il avait été
l'agent, Danton fut supérieur à Robespierre, sans avoir, ainsi que
lui, donné son nom à ses crimes. Il conservait le sens religieux:
«Nous n'avons pas,» disait-il, «détruit la superstition pour établir
l'athéisme.» Ses passions auraient pu être bonnes, par cela seul
qu'elles étaient des passions. On doit faire la part du caractère dans
les actions des hommes: les coupables à imagination comme Danton
semblent, en raison même de l'exagération de leurs dits et
déportements, plus pervers que les coupables de sang-froid, et, dans
le fait, ils le sont moins. Cette remarque s'applique encore au
peuple: pris collectivement, le peuple est un poète, auteur et acteur
ardent de la pièce qu'il joue ou qu'on lui fait jouer. Ses excès ne
sont pas tant l'instinct d'une cruauté native que le délire d'une
foule enivrée de spectacles, surtout quand ils sont tragiques; chose
si vraie que, dans les horreurs populaires, il y a toujours quelque
chose de superflu donné au tableau et à l'émotion.

Danton fut attrapé au traquenard qu'il avait tendu. Il ne lui servait
de rien de lancer des boulettes de pain au nez de ses juges, de
répondre avec courage et noblesse, de faire hésiter le tribunal, de
mettre en péril et en frayeur la Convention, de raisonner logiquement
sur des forfaits par qui la puissance même de ses ennemis avait été
créée, de s'écrier, saisi d'un stérile repentir: «C'est moi qui ai
fait instituer ce tribunal infâme: j'en demande pardon à Dieu et aux
hommes!» phrase qui plus d'une fois a été pillée. C'était avant d'être
traduit au tribunal qu'il fallait en déclarer l'infamie.

{p.030} Il ne restait à Danton qu'à se montrer aussi impitoyable à sa
propre mort qu'il l'avait été à celle de ses victimes, qu'à dresser
son front plus haut que le coutelas suspendu: c'est ce qu'il fit. Du
théâtre de la Terreur, où ses pieds se collaient dans le sang épaissi
de la veille, après avoir promené un regard de mépris et de domination
sur la foule, il dit au bourreau: «Tu montreras ma tête au peuple;
elle en vaut la peine.» Le chef de Danton demeura aux mains de
l'exécuteur, tandis que l'ombre acéphale alla se mêler aux ombres
décapitées de ses victimes: c'était encore de l'égalité.

Le diacre et le sous-diacre de Danton, Camille Desmoulins et Fabre
d'Églantine[36], périrent de la même manière que leur prêtre.

                   [Note 36: Philippe-François-Nazaire _Fabre
                   d'Églantine_ (1750-1794), comédien, poète comique
                   et député de Paris à la Convention. Il fut
                   guillotiné avec Danton et Camille Desmoulins, le 5
                   avril 1794.]

À l'époque où l'on faisait des pensions à la guillotine, où l'on
portait alternativement à la boutonnière de sa carmagnole, en guise de
fleur, une petite guillotine en or[37], ou un petit morceau de coeur
de guillotiné; à l'époque où l'on vociférait: _Vive l'enfer!_ où l'on
célébrait les joyeuses orgies du sang, de l'acier et de la rage, où
l'on trinquait au néant, où l'on dansait tout nu la danse des
trépassés, pour n'avoir pas la peine de se déshabiller en allant les
rejoindre; à cette époque, il fallait, en fin de compte, arriver au
dernier {p.031} banquet, à la dernière facétie de la douleur.
Desmoulins fut convié au tribunal de Fouquier-Tinville: «Quel âge
as-tu? lui demanda le président.--L'âge du sans-culotte Jésus,»
répondit Camille, bouffonnant. Une obsession vengeresse forçait ces
égorgeurs de chrétiens à confesser incessamment le nom du Christ.

                   [Note 37: Voir _la Guillotine pendant la
                   Révolution_, par G. Lenotre, p. 306 et suiv. et au
                   tome V du _Journal d'un bourgeois de Paris pendant
                   la Terreur_, par Edmond Biré, les deux chapitres
                   sur _la Guillotine_.]

Il serait injuste d'oublier que Camille Desmoulins osa braver
Robespierre, et racheter par son courage ses égarements. Il donna le
signal de la réaction contre la Terreur. Une jeune et charmante femme,
pleine d'énergie, en le rendant capable d'amour, le rendit capable de
vertu et de sacrifice. L'indignation inspira l'éloquence à l'intrépide
et grivoise ironie du tribun; il assaillit d'un grand air les
échafauds qu'il avait aidé à élever[38]. Conformant sa conduite à ses
{p.032} paroles, il ne consentit point à son supplice; il se colleta
avec l'exécuteur dans le tombereau et n'arriva au bord du dernier
gouffre qu'à moitié déchiré.

                   [Note 38: Chateaubriand fait ici à Camille
                   Desmoulins un excès d'honneur qu'il n'a point
                   mérité. L'_ex-procureur général de la lanterne_
                   fonda le _Vieux-Cordelier_, non pour défendre les
                   victimes de la Terreur, mais pour se défendre
                   lui-même. Bien loin qu'il ose braver Robespierre,
                   il le couvre à chaque page d'éloges outrés.--La
                   mort de sa femme, la pauvre Lucile, fut admirable.
                   Quant à lui, dans un temps où les femmes
                   elles-mêmes affrontaient fièrement l'échafaud, il
                   fit preuve «d'une insigne faiblesse». Vainement
                   Hérault de Séchelles s'approcha de lui, dans la
                   cour de la Conciergerie, et lui dit: «Montrons que
                   nous savons mourir!» Camille Desmoulins n'était
                   plus en état de l'entendre; il pleurait comme une
                   femme, et, l'instant d'après, il écumait de rage.
                   Quand les valets du bourreau voulurent le faire
                   monter sur la charrette, il engagea avec eux une
                   lutte terrible, et c'est à demi nu, les vêtements
                   en lambeaux, la chemise déchirée jusqu'à la
                   ceinture, qu'il fallut l'attacher sur un des bancs
                   du tombereau. (Des Essarts, _procès fameux jugés
                   depuis la Révolution_, t. I, p. 184.) Un témoin
                   oculaire, Beffroy de Reigny (_le Cousin Jacques_)
                   dépeint ainsi Camille allant à l'échafaud: «Je le
                   vis traverser l'espace du Palais à la place _de
                   Sang_, ayant un _air effaré_, parlant à ses voisins
                   avec beaucoup d'agitation, et _portant sur son
                   visage le rire convulsif d'un homme qui n'a plus sa
                   tête à lui_.» (_Dictionnaire néologique des hommes
                   et des choses, ou Notice alphabétique des hommes de
                   la Révolution_, par le Cousin _Jacques_, Paris, an
                   VIII, tome II, p. 480.)]

Fabre d'Églantine, auteur d'une pièce qui restera[39], montra, tout au
rebours de Desmoulins, une insigne faiblesse. Jean Roseau, bourreau de
Paris sous la Ligue, pendu pour avoir prêté son ministère aux
assassins du président Brisson, ne se pouvait résoudre à la corde. Il
paraît qu'on n'apprend pas à mourir en tuant les autres.

                   [Note 39: _Le Philinte de Molière, ou la suite du
                   Misanthrope_, comédie en cinq actes, en vers,
                   représentée au Théâtre-Français le 22 février 1790,
                   est la meilleure pièce de Fabre d'Églantine; c'est
                   une de nos bonnes comédies de second ordre. Le plan
                   est simple et bien conçu; l'action, sans être
                   compliquée ne languit pas: toute l'intrigue se
                   rapporte à une seule idée, très dramatique et très
                   morale, qui consiste à punir l'égoïsme par
                   lui-même. Malheureusement, les vers sont durs et
                   souvent incorrects. Ce qui restera surtout de Fabre
                   d'Églantine, c'est sa chanson: «Il pleut, il pleut,
                   bergère.» Pourquoi faut-il que l'auteur de cette
                   jolie romance ait sur les mains le sang de Louis
                   XVI et le sang de Septembre?]

Les débats, aux Cordeliers, me constatèrent le fait d'une société dans
le moment le plus rapide de sa transformation. J'avais vu l'Assemblée
constituante commencer le meurtre de la royauté, en 1789 et 1790; je
trouvai le cadavre encore tout chaud de la vieille monarchie, livré en
1792 aux boyaudiers législateurs: ils l'éventraient et le disséquaient
dans les salles basses de leurs clubs, comme les hallebardiers
dépecèrent et brûlèrent le corps du Balafré dans les combles du
château de Blois.

{p.033} De tous les hommes que je rappelle, Danton, Marat, Camille
Desmoulins, Fabre d'Églantine, Robespierre, pas un ne vit. Je les
rencontrai un moment sur mon passage, entre une société naissante en
Amérique et une société mourante en Europe; entre les forêts du
Nouveau-Monde et les solitudes de l'exil: je n'avais pas compté
quelques mois sur le sol étranger, que ces amants de la mort s'étaient
déjà épuisés avec elle. À la distance où je suis maintenant de leur
apparition, il me semble que, descendu aux enfers dans ma jeunesse,
j'ai un souvenir confus des larves que j'entrevis errantes au bord du
Cocyte: elles complètent les songes variés de ma vie, et viennent se
faire inscrire sur mes tablettes d'outre-tombe.

       *       *       *       *       *

Ce me fut une grande satisfaction de retrouver M. de Malesherbes et de
lui parler de mes anciens projets. Je rapportais les plans d'un second
voyage qui devait durer neuf ans; je n'avais à faire avant qu'un autre
petit voyage en Allemagne: je courais à l'armée des princes, je
revenais en courant pourfendre la Révolution; le tout étant terminé en
deux ou trois mois, je hissais ma voile et retournais au Nouveau Monde
avec une révolution de moins et un mariage de plus.

Et cependant mon zèle surpassait ma foi; je sentais que l'émigration
était une sottise et une folie: «Pelaudé à toutes mains, dit
Montaigne, aux Gibelins j'estois Guelfe, aux Guelfes Gibelin.» Mon peu
de goût pour la monarchie absolue ne me laissait aucune illusion sur
le parti que je prenais: je nourrissais des scrupules, et, bien que
résolu de me sacrifier à l'honneur, je voulus avoir sur l'émigration
l'opinion de M. de Malesherbes. {p.034} Je le trouvai très animé: les
crimes continués sous ses yeux avaient fait disparaître la tolérance
politique de l'ami de Rousseau; entre la cause des victimes et celle
des bourreaux, il n'hésitait pas. Il croyait que tout valait mieux que
l'ordre de choses alors existant; il pensait, dans mon cas
particulier, qu'un homme portant l'épée ne se pouvait dispenser de
rejoindre les frères d'un roi opprimé et livré à ses ennemis. Il
approuvait mon retour d'Amérique et pressait mon frère de partir avec
moi.

Je lui fis les objections ordinaires sur l'alliance des étrangers, sur
les intérêts de la patrie, etc., etc. Il y répondit; des raisonnements
généraux passant aux détails, il me cita des exemples embarrassants.
Il me présenta les Guelfes et les Gibelins, s'appuyant des troupes de
l'empereur ou du pape; en Angleterre, les barons se soulevant contre
_Jean sans Terre_. Enfin, de nos jours, il citait la République des
États-Unis implorant le secours de la France. «Ainsi, continuait M. de
Malesherbes, les hommes les plus dévoués à la liberté et à la
philosophie, les républicains et les protestants, ne se sont jamais
crus coupables en empruntant une force qui pût donner la victoire à
leur opinion. Sans notre or, nos vaisseaux et nos soldats, le Nouveau
Monde serait-il aujourd'hui émancipé? Moi, Malesherbes, moi qui vous
parle, n'ai-je pas reçu, en 1776, Franklin, lequel venait renouer les
relations de Silas Deane[40], et pourtant Franklin était-il {p.035}
un traître? La liberté américaine était-elle moins honorable parce
qu'elle a été assistée par La Fayette et conquise par des grenadiers
français? Tout gouvernement qui, au lieu d'offrir des garanties aux
lois fondamentales de la société, transgresse lui-même les lois de
l'équité, les règles de la justice, n'existe plus et rend l'homme à
l'état de nature. Il est licite alors de se défendre comme on peut, de
recourir aux moyens qui semblent les plus propres à renverser la
tyrannie, à rétablir les droits de chacun et de tous.»

                   [Note 40: Silas _Deane_, membre du premier Congrès
                   américain, avait été, en 1776, envoyé à Paris par
                   ses collègues, avec mission de rallier la Cour de
                   France à la cause des _insurgents_. Ses
                   négociations n'ayant pas donné les résultats que
                   l'on en espérait, on lui adjoignit Franklin, qui
                   fut plus heureux et parvint à signer, le 6 février
                   1778, avec le cabinet de Versailles, deux traités,
                   l'un de commerce et de neutralité, l'autre
                   d'alliance défensive.--Silas Deane mourut à Paris,
                   en 1789, dans la plus profonde misère.]

Les principes du droit naturel, mis en avant par les plus grands
publicistes, développés par un homme tel que M. de Malesherbes, et
appuyés de nombreux exemples historiques, me frappèrent sans me
convaincre: je ne cédai réellement qu'au mouvement de mon âge, au
point d'honneur.--J'ajouterai à ces exemples de M. de Malesherbes des
exemples récents: pendant la guerre d'Espagne, en 1823, le parti
républicain français est allé servir sous le drapeau des Cortès, et ne
s'est pas fait scrupule de porter les armes contre sa patrie; les
Polonais et les Italiens constitutionnels ont sollicité, en 1830 et
1831, les secours de la France, et les Portugais de la _charte_ ont
envahi leur patrie avec l'argent et les soldats de l'étranger. Nous
avons deux poids et deux mesures: nous approuvons, pour une idée, un
système, un intérêt, un homme, ce que nous blâmons pour une autre
idée, un autre système, un autre intérêt, un autre homme[41].

                   [Note 41: Dans l'_Essai sur les Révolutions_, sous
                   ce titre: _Un mot sur les émigrés_. Chateaubriand a
                   écrit de belles et fortes pages, où son talent
                   s'annonce déjà tout entier. «Un bon étranger au
                   coin de son feu, écrivait-il alors, dans un pays
                   bien tranquille, sûr de se lever le matin comme il
                   s'est couché le soir, en possession de sa fortune,
                   la porte bien fermée, des amis au-dedans et la
                   sûreté au-dehors, prononce, en buvant un verre de
                   vin, que les émigrés Français ont tort, et qu'on ne
                   doit jamais quitter son pays: et ce bon étranger
                   raisonne conséquemment. Il est à son aise, personne
                   ne le persécute, il peut se promener où il veut
                   sans crainte d'être insulté, même assassiné, on
                   n'incendie point sa demeure, on ne le chasse point
                   comme une bête féroce, le tout parce qu'il
                   s'appelle Jacques et non pas Pierre, et que son
                   grand-père, qui mourut il y a quarante ans, avait
                   le droit de s'asseoir dans tel banc d'une église,
                   avec deux ou trois Arlequins en livrée, derrière
                   lui. Certes, dis-je, cet étranger pense qu'on a
                   tort de quitter son pays.

                   «C'est au malheur à juger du malheur...» Tout ce
                   chapitre est à lire.--_Essai sur les Révolutions_,
                   pages 428-434.]

{p.036} Ces conversations entre moi et l'illustre défenseur du roi
avaient lieu chez ma belle-soeur: elle venait d'accoucher d'un second
fils, dont M. de Malesherbes fut parrain, et auquel il donna son nom,
Christian. J'assistai au baptême de cet enfant, qui ne devait voir son
père et sa mère qu'à l'âge où la vie n'a point de souvenir et apparaît
de loin comme un songe immémorable. Les préparatifs de mon départ
traînèrent. On avait cru me faire faire un riche mariage: il se trouva
que la fortune de ma femme était en rentes sur le clergé; la nation se
chargea de les payer à sa façon. Mme de Chateaubriand avait de plus,
du consentement de ses tuteurs, prêté l'inscription d'une forte partie
de ces rentes à sa soeur, la comtesse du Plessix-Parscau, émigrée.
L'argent manquait donc toujours; il en fallut emprunter.

Un notaire nous procura dix mille francs: je les apportais en
assignats chez moi, cul-de-sac Férou, {p.037} lorsque je rencontrai,
rue de Richelieu, un de mes anciens camarades au régiment de Navarre,
le comte Achard[42]. Il était grand joueur; il me proposa d'aller aux
salons de M... où nous pourrions causer: le diable me pousse: je
monte, je joue, je perds tout, sauf quinze cents francs, avec
lesquels, plein de remords et de confusion, je grimpe dans la première
voiture venue. Je n'avais jamais joué: le jeu produisit sur moi une
espèce d'enivrement douloureux; si cette passion m'eût atteint, elle
m'aurait renversé la cervelle. L'esprit à moitié égaré, je quitte la
voiture à Saint-Sulpice, et j'y oublie mon portefeuille renfermant
l'écornure de mon trésor. Je cours chez moi et je raconte que j'ai
laissé les dix mille francs dans un fiacre.

                   [Note 42: L'_État militaire de la France_ pour 1787
                   indique, en effet, M. Achard comme sous-lieutenant
                   au régiment de Navarre. Voir, au tome I des
                   _Mémoires_ la note de la page 185.]

Je sors, je descends la rue Dauphine, je traverse le Pont-Neuf, non
sans avoir l'envie de me jeter à l'eau; je vais sur la place du
Palais-Royal, où j'avais pris le malencontreux cabas. J'interroge les
Savoyards qui donnent à boire aux rosses, je dépeins mon équipage, on
m'indique au hasard un numéro. Le commissaire de police du quartier
m'apprend que ce numéro appartient à un loueur demeurant en haut du
faubourg Saint-Denis. Je me rends à la maison de cet homme; je demeure
toute la nuit dans l'écurie, attendant le retour des fiacres: il en
arrive successivement un grand nombre qui ne sont pas le mien; enfin,
à deux heures du matin, je vois entrer mon char. À peine eus-je le
temps de reconnaître mes deux coursiers blancs, que les pauvres bêtes,
éreintées, se laissèrent choir sur la {p.038} paille, roides, le
ventre ballonné, les jambes tendues comme si elles étaient mortes.

Le cocher se souvint de m'avoir mené. Après moi, il avait chargé un
citoyen qui s'était fait descendre aux Jacobins; après le citoyen, une
dame qu'il avait conduite rue de Cléry, nº 13; après cette dame, un
monsieur qu'il avait déposé aux Récollets, rue Saint-Martin. Je
promets pour boire au cocher, et me voilà, sitôt que le jour fut venu,
procédant à la découverte de mes quinze cents francs, comme à la
recherche du passage du nord-ouest. Il me paraissait clair que le
citoyen des Jacobins les avait confisqués du droit de sa souveraineté.
La demoiselle de la rue de Cléry affirma n'avoir rien vu dans le
fiacre. J'arrive à la troisième station sans aucune espérance; le
cocher donne, tant bien que mal, le signalement du monsieur qu'il a
voituré. Le portier s'écrie: «C'est le Père tel!» Il me conduit, à
travers les corridors et les appartements abandonnés, chez un
récollet, resté seul pour inventorier les meubles de son couvent. Ce
religieux, en redingote poudreuse, sur un amas de ruines, écoute le
récit que je lui fais. «Êtes-vous, me dit-il, le chevalier de
Chateaubriand?--Oui, répondis-je.--Voilà votre portefeuille,
répliqua-t-il; je vous l'aurais porté après mon travail; j'y avais
trouvé votre adresse.» Ce fut ce moine chassé et dépouillé, occupé à
compter consciencieusement pour ses proscripteurs les reliques de son
cloître, qui me rendit les quinze cents francs avec lesquels j'allais
m'acheminer vers l'exil. Faute de cette petite somme, je n'aurais pas
émigré: que serais-je devenu? toute ma vie était changée. Si je
faisais aujourd'hui un pas pour retrouver un million, je veux être
pendu.

{p.039} Ceci se passait le 16 juin 1792.

Fidèle à mes instincts, j'étais revenu d'Amérique pour offrir mon épée
à Louis XVI, non pour m'associer à des intrigues de parti. Le
licenciement de la nouvelle garde du roi, dans laquelle se trouvait
Murat[43]; les ministères successifs de Roland[44], de Dumouriez[45],
de Duport du Tertre[46], les petites conspirations {p.040} de cour,
ou les grands soulèvements populaires, ne m'inspiraient qu'ennui et
mépris. J'entendais beaucoup parler de Mme Roland, que je ne vis
point; ses Mémoires prouvent qu'elle possédait une force d'esprit
extraordinaire. On la disait fort agréable; reste à savoir si elle
l'était assez pour faire supporter à ce point le cynisme des vertus
hors nature. Certes, la femme qui, au pied de la guillotine, demandait
une plume et de l'encre afin d'écrire les derniers moments de son
voyage, de consigner les découvertes qu'elle avait faites dans son
trajet de la Conciergerie à la place de la Révolution, une telle femme
montre une préoccupation d'avenir, un dédain de la vie dont il y a peu
d'exemples. Mme Roland avait du caractère plutôt que du génie: le
premier peut donner le second, le second ne peut donner le
premier[47].

                   [Note 43: Joachim Murat, roi de Naples, né le 25
                   mars 1767 à la Bastide-Fortunières, près de Cahors,
                   fusillé à Pizzo (Calabre) le 13 octobre 1815.
                   Destiné d'abord à l'Église, mais entraîné par un
                   goût irrésistible pour le métier des armes, il
                   s'engagea, le 23 février 1787, dans les chasseurs
                   des Ardennes. Sa chaleur de tête l'ayant entraîné,
                   dit-on, dans une mauvaise affaire, il dut quitter
                   bientôt le régiment, et en 1791 on le retrouve dans
                   son pays en congé, soit provisoire, soit définitif.
                   À ce moment, en même temps que son compatriote
                   Bessières, le futur duc d'Istrie, il fut désigné
                   par le directoire de son département comme l'un des
                   trois sujets que le Lot devait fournir à la garde
                   constitutionnelle du roi. Il entra dans cette garde
                   le 8 février et en sortit le 4 mars 1792. Tenant à
                   justifier son départ devant le directoire du Lot,
                   il accusa son lieutenant-colonel, M. Descours,
                   d'avoir tenté de l'embaucher pour l'armée des
                   princes. Sa dénonciation, renvoyée au Comité de
                   surveillance de la Législative, ne fut pas un des
                   moindres griefs invoqués par Basire pour obtenir de
                   l'Assemblée le licenciement de la garde du roi.
                   (Frédéric Masson, _Napoléon et sa famille_, tome I,
                   p. 308.)]

                   [Note 44: Jean-Marie _Roland de la Platière_
                   (1734-1793). Il fut deux fois ministre de
                   l'intérieur, du 23 mars au 12 juin 1792, et du 10
                   août 1792 au 23 janvier 1793. Après le 31 mai, il
                   avait dû se cacher d'abord chez son ami le
                   naturaliste Bosc dans la vallée de Montmorency,
                   puis à Rouen. Ayant appris dans sa retraite
                   l'exécution de sa femme, il se rendit à
                   Bourg-Baudouin, à quatre lieues de Rouen, et se
                   perça le coeur à l'aide d'une canne-épée (15
                   novembre 1793).]

                   [Note 45: Charles-François _Dumouriez_ (1739-1823).
                   Il fut ministre des relations extérieures, du 17
                   mars au 16 juin 1792, et ministre de la guerre du
                   17 juin au 24 juillet.]

                   [Note 46: Marguerite-Louis-François
                   _Duport-Dutertre_ (1754-1793). Il fut ministre de
                   l'intérieur du 21 novembre 1790 au 22 mars 1792.
                   Emprisonné après le 10 août, il fut guillotiné le
                   même jour que Barnave, le 28 novembre 1793. Sa
                   femme se tua de désespoir, à coups de couteau,
                   quelques jours après.]

                   [Note 47: Marie-Jeanne _Phlipon_, dame _Roland_,
                   née à Paris le 17 mars 1754, guillotinée le 8
                   novembre 1793. Tous les historiens ont raconté,
                   comme Chateaubriand, qu'arrivée au pied de
                   l'échafaud, elle avait demandé qu'il lui fût permis
                   de jeter sur le papier les pensées extraordinaires
                   qu'elle avait eues dans le trajet de la
                   Conciergerie à la place de la Révolution; tous ont
                   répété que, se tournant vers la statue de la
                   liberté, dressée en face de la guillotine, elle
                   s'était écriée: «Ô liberté, que de crimes commis en
                   ton nom!» Aucun écrit ni témoignage contemporain ne
                   parle de cette apostrophe à la liberté, ni de sa
                   demande de consigner par écrit ses dernières
                   pensées, non plus que de son colloque avec le
                   bourreau pour obtenir d'être guillotinée la
                   dernière, et pour épargner ainsi le spectacle de sa
                   mort à son compagnon d'échafaud, le faible
                   Lamarche. C'est seulement après la chute de
                   Robespierre, à l'époque de la réaction
                   thermidorienne, que Riouffe et les autres écrivains
                   du parti de la Gironde ont mis dans la bouche de
                   Mme Roland des paroles dont rien n'établit
                   l'authenticité. Sainte-Beuve, précisément à
                   l'occasion de la mort de Mme Roland, dit très bien,
                   dans ses _Nouveaux Lundis_ (tome VIII, p. 255): «La
                   légende tend sans cesse à pousser dans ces
                   émouvants récits, comme une herbe folle: il faut, à
                   tout moment, l'en arracher.»]

{p.041} Le 19 juin, j'étais allé à la vallée de Montmorency visiter
l'Ermitage de J.-J. Rousseau: non que je me plusse au souvenir de Mme
d'Épinay[48] et de cette société factice et dépravée; mais je voulais
dire adieu à la solitude d'un homme antipathique par ses moeurs à mes
moeurs, bien que doué d'un talent dont les accents remuaient ma
jeunesse. Le lendemain, 20 juin, j'étais encore à l'Ermitage; j'y
rencontrai deux hommes qui se promenaient comme moi dans ce lieu
désert pendant le jour fatal de la monarchie, indifférents qu'ils
étaient ou qu'ils seraient, pensais-je, aux affaires du monde: l'un
était M. Maret[49], de l'Empire, l'autre, {p.042} M. Barère, de la
République. Le gentil Barère[50] était venu, loin du bruit, dans sa
philosophie sentimentale, conter des fleurettes révolutionnaires à
l'ombre de Julie. Le troubadour de la guillotine, sur le rapport
duquel la Convention décréta que _la Terreur était à l'ordre du jour_,
échappa à cette Terreur en se cachant dans le panier aux têtes; du
fond du baquet de sang, sous l'échafaud, on l'entendait seulement
croasser _la mort!_ Barère était de l'espèce de ces tigres qu'Oppien
fait naître du souffle léger du vent: _velocis Zephyri proles_.

                   [Note 48: Louise-Florence-Pétronille _Tardieu
                   d'Esclavelles_, femme de Denis-Joseph _La Live
                   d'Épinay_, fermier général (1725-1783). Liée
                   d'amitié avec Jean-Jacques Rousseau, elle fit
                   construire pour lui, près de son parc de la
                   Chevrette, dans la forêt de Montmorency,
                   l'habitation restée célèbre sous le nom de
                   l'Ermitage. Ses _Mémoires_, parus en 1818, sont
                   parmi les plus curieux que nous ait laissés le
                   XVIIIe siècle.]

                   [Note 49: Bernard-Hugues _Maret_, duc de _Bassano_
                   (1763-1839). Il était avocat au Parlement de
                   Bourgogne, quand il vint en 1788 à Paris, pour
                   acheter une charge au conseil du roi. Les
                   événements modifièrent sa résolution. Au mois de
                   septembre 1789, il fonda le _Bulletin de
                   l'Assemblée nationale_, destiné à donner chaque
                   jour un résume des séances. Panckoucke, peu après,
                   lui proposa d'exécuter ce travail, plus étendu et
                   plus complet, pour le _Moniteur_; ce fut l'origine
                   du _Journal officiel_. Après le 18 brumaire, il
                   devint secrétaire général des consuls. Sous
                   l'Empire, il fut ministre des affaires étrangères
                   du 17 avril 1811 au 19 novembre 1813. Pair de
                   France sous Louis-Philippe, il fut en 1834 ministre
                   et président du conseil pendant trois jours.
                   Napoléon l'avait créé duc de Bassano le 15 août
                   1809. Talleyrand, précisément cette année-là,
                   disait du nouveau duc: «Je ne connais pas de plus
                   grande bête au monde que M. Maret, si ce n'est le
                   duc de Bassano.»]

                   [Note 50: _Bertrand Barère de Vieuzac_ (1755-1841),
                   député à la Constituante, membre de la Convention,
                   député au Conseil des Cinq-Cents, représentant à la
                   Chambre des Cent-Jours. Toutes nos révolutions
                   pendant un demi-siècle, le 10 août et le 31 mai, le
                   9 thermidor et le 18 brumaire, 1814, 1815 et 1830,
                   ont fourni à Barère des occasions d'apostasies
                   successives. Après avoir été, sous la Terreur, un
                   des pourvoyeurs de l'échafaud, sous Bonaparte il
                   s'est fait, moyennant salaire, mouchard et
                   délateur. Ce misérable homme, après avoir été un
                   valet de guillotine, a été un valet de police.]

Ginguené, Chamfort, mes anciens amis les gens de lettres, étaient
charmés de la journée du 20 juin. La Harpe, continuant ses leçons au
Lycée, criait d'une voix de Stentor: «Insensés! vous répondiez à
toutes les représentations du peuple: Les baïonnettes! les
baïonnettes! Eh bien! les voilà les baïonnettes!» Quoique mon voyage
en Amérique m'eût rendu un personnage moins insignifiant, je ne
pouvais m'élever à une si grande hauteur de principes et d'éloquence.
Fontanes courait des dangers par ses anciennes liaisons avec la
_Société monarchique_. Mon frère faisait partie d'un club d'_enragés_.
Les Prussiens marchaient en vertu d'une convention des cabinets de
Vienne et de {p.043} Berlin; déjà une affaire assez chaude avait eu
lieu entre les Français et les Autrichiens, du côté de Mons. Il était
plus que temps de prendre une détermination.

Mon frère et moi, nous nous procurâmes de faux passe-ports pour Lille:
nous étions deux marchands de vin, gardes nationaux de Paris, dont
nous portions l'uniforme, nous proposant de soumissionner les
fournitures de l'armée. Le valet de chambre de mon frère, Louis
Poullain, appelé Saint-Louis, voyageait sous son propre nom; bien que
de Lamballe, en Basse-Bretagne, il allait voir ses parents en Flandre.
Le jour de notre émigration fut fixé au 15 de juillet, lendemain de la
seconde fédération. Nous passâmes le 14 dans les jardins de Tivoli,
avec la famille de Rosambo, mes soeurs et ma femme. Tivoli appartenait
à M. Boutin, dont la fille avait épousé M. de Malesherbes[51]. Vers la
fin de la journée, nous vîmes errer à la débandade bon nombre de
fédérés, sur les chapeaux desquels on avait écrit à la craie: «Petion,
ou la mort!» Tivoli, point de départ de mon exil, devait devenir un
rendez-vous de jeux et de fêtes[52]. Nos parents se séparèrent de nous
{p.044} sans tristesse; ils étaient persuadés que nous faisions un
voyage d'agrément. Mes quinze cents francs retrouvés semblaient un
trésor suffisant pour me ramener triomphant à Paris.

                   [Note 51: Tivoli appartenait bien à M. Boutin,
                   trésorier de la marine, mais ce n'était point à la
                   fille de cet opulent financier que s'était marié M.
                   de Malesherbes. Il avait épousé, par contrat du 4
                   février 1749, Françoise-Thérèse Grimod, fille de
                   Gaspard Grimod, seigneur de la Reynière, fermier
                   général, et de Marie-Madeleine Mazade, sa seconde
                   femme. Mme de Malesherbes fut la tante de
                   Alexandre-Balthazar-Laurent Grimod de la Reynière,
                   l'auteur de l'_Almanach des Gourmands_, à qui son
                   père, lui-même gourmand fameux, n'avait pas donné
                   pour rien le prénom de _Balthazar_.]

                   [Note 52: Le jardin que Boutin avait créé dans le
                   milieu de la rue de Clichy, en plein quartier de
                   finance, et auquel on avait donné le nom de
                   _Tivoli_, était le plus merveilleux que l'on eût
                   encore vu: «Nous sommes allés avant déjeuner, dit
                   la baronne d'Oberkirch dans ses _Mémoires_, visiter
                   le jardin de M. Boutin, que le populaire a qualifié
                   de Folie-Boutin et qui est bien une folie. Il y a
                   dépensé, ou plutôt enfoui plusieurs millions. C'est
                   un lieu de plaisirs ravissants, les surprises s'y
                   trouvent à chaque pas; les grottes, les bosquets,
                   les statues, un charmant pavillon meublé avec un
                   luxe de prince. Il faut être roi ou financier pour
                   se créer des fantaisies semblables. Nous y prîmes
                   d'excellent lait et des fruits dans de la vaisselle
                   d'or.» Boutin était riche: il fut guillotiné le 22
                   juillet 1794. Ses biens furent confisqués. Son parc
                   de la rue de Clichy fut détruit de fond en comble,
                   les ombrages anéantis, les pelouses retournées. On
                   épargna uniquement une faible partie de la
                   propriété, dont on fit une promenade à la mode sous
                   son appellation de Tivoli, promenade où se
                   donnèrent maintes fêtes et qui, par son nom,
                   éveille encore tant de souvenirs dans nos esprits,
                   mais dont aujourd'hui il ne reste plus que ce qu'en
                   ont dit les livres et les journaux du temps. (_La
                   Vie privée des Financiers au XVIIIe siècle_, par H.
                   Thirion, p. 276.)]

       *       *       *       *       *

Le 15 juillet, à six heures du matin, nous montâmes en diligence: nous
avions arrêté nos places dans le cabriolet, auprès du conducteur: le
valet de chambre, que nous étions censés ne pas connaître, s'enfourna
dans le carrosse avec les autres voyageurs. Saint-Louis était
somnambule; il allait la nuit chercher son maître dans Paris, les yeux
ouverts, mais parfaitement endormi. Il déshabillait mon frère, le
mettait au lit, toujours dormant, répondant à tout ce qu'on lui disait
pendant ses attaques: «Je sais, je sais,» ne s'éveillant que quand on
lui jetait de l'eau froide au visage: homme d'une quarantaine
d'années, haut de près de six pieds, et aussi laid qu'il était grand.
Ce pauvre {p.045} garçon, très respectueux, n'avait jamais servi
d'autre maître que mon frère; il fut tout troublé lorsqu'au souper il
lui fallut s'asseoir à table avec nous. Les voyageurs, fort patriotes,
parlant d'accrocher les aristocrates à la lanterne, augmentaient sa
frayeur. L'idée qu'au bout de tout cela, il serait obligé de passer à
travers l'armée autrichienne, pour s'aller battre à l'armée des
princes, acheva de déranger son cerveau. Il but beaucoup et remonta
dans la diligence; nous rentrâmes dans le coupé.

Au milieu de la nuit, nous entendons les voyageurs crier, la tête à la
portière: «Arrêtez, postillon, arrêtez!» On arrête, la portière de la
diligence s'ouvre, et aussitôt des voix de femmes et d'hommes:
«Descendez, citoyen, descendez! on n'y tient pas, descendez, cochon!
c'est un brigand! descendez, descendez!» Nous descendons aussi, nous
voyons Saint-Louis bousculé, jeté en bas du coche, se relevant,
promenant ses yeux ouverts et endormis autour de lui, se mettant à
fuir à toutes jambes, sans chapeau, du côté de Paris. Nous ne le
pouvions réclamer, car nous nous serions trahis; il le fallait
abandonner à sa destinée. Pris et appréhendé au premier village, il
déclara qu'il était le domestique de M. le comte de Chateaubriand, et
qu'il demeurait à Paris, rue de Bondy. La maréchaussée le conduisit de
brigade en brigade chez le président de Rosambo; les dépositions de ce
malheureux homme servirent à prouver notre émigration, et à envoyer
mon frère et ma belle-soeur à l'échafaud.

Le lendemain, au déjeuner de la diligence, il fallut écouter vingt
fois toute l'histoire: «Cet homme avait {p.046} l'imagination
troublée; il rêvait tout haut; il disait des choses étranges; c'était
sans doute un conspirateur, un assassin qui fuyait la justice.» Les
citoyennes bien élevées rougissaient en agitant de grands éventails de
papier vert _à la Constitution_. Nous reconnûmes aisément dans ces
récits les effets du somnambulisme, de la peur et du vin.

Arrivés à Lille, nous cherchâmes la personne qui nous devait mener au
delà de la frontière. L'émigration avait ses agents de salut qui
devinrent, par le résultat, des agents de perdition. Le parti
monarchique était encore puissant, la question non décidée; les
faibles et les poltrons servaient, en attendant l'événement.

Nous sortîmes de Lille avant la fermeture des portes: nous nous
arrêtâmes dans une maison écartée, et nous ne nous mîmes en route qu'à
dix heures du soir, lorsque la nuit fut tout à fait close; nous ne
portions rien avec nous; nous avions une petite canne à la main; il
n'y avait pas plus d'un an que je suivais ainsi mon Hollandais dans
les forêts américaines.

Nous traversâmes des blés parmi lesquels serpentaient des sentiers à
peine tracés. Les patrouilles françaises et autrichiennes battaient la
campagne: nous pouvions tomber dans les unes et dans les autres, ou
nous trouver sous le pistolet d'une vedette. Nous entrevîmes de loin
des cavaliers isolés, immobiles et l'arme au poing; nous ouîmes des
pas de chevaux dans des chemins creux; en mettant l'oreille à terre,
nous entendîmes le bruit régulier d'une marche d'infanterie. Après
trois heures d'une route tantôt faite en courant, tantôt lentement sur
la pointe du pied, {p.047} nous arrivâmes au carrefour d'un bois où
quelques rossignols chantaient en tardivité. Une compagnie de hulans
qui se tenait derrière une haie fondit sur nous le sabre haut. Nous
criâmes: «Officiers qui vont rejoindre les princes!» Nous demandâmes à
être conduits à Tournay, déclarant être en mesure de nous faire
reconnaître. Le commandant du poste nous plaça entre ses cavaliers et
nous emmena.

Quand le jour fut venu, les hulans aperçurent nos uniformes de gardes
nationaux sous nos redingotes, et insultèrent les couleurs que la
France allait faire porter à l'Europe vassale.

Dans le Tournaisis, royaume primitif des Franks, Clovis résida pendant
les premières années de son règne; il partit de Tournay avec ses
compagnons, appelé qu'il était à la conquête des Gaules: «Les armes
attirent à elles tous les droits,» dit Tacite. Dans cette ville d'où
sortit en 486 le premier roi de la première race, pour fonder sa
longue et puissante monarchie, j'ai passé en 1792 pour aller rejoindre
les princes de la troisième race sur le sol étranger, et j'y repassai
en 1815, lorsque le dernier roi des Français abandonnait le royaume du
premier roi des Franks: _omnia migrant_.

Arrivé à Tournay, je laissai mon frère se débattre avec les autorités,
et sous la garde d'un soldat je visitai la cathédrale. Jadis Odon
d'Orléans, écolâtre de cette cathédrale, assis pendant la nuit devant
le portail de l'église, enseignait à ses disciples le cours des
astres, leur montrant du doigt la voix lactée et les étoiles. J'aurais
mieux aimé trouver à Tournay ce naïf astronome du XIe siècle que des
Pandours. Je me plais à {p.048} ces temps où les chroniques
m'apprennent, sous l'an 1049, qu'en Normandie un homme avait été
métamorphosé en âne: c'est ce qui pensa m'arriver à moi-même, comme on
l'a vu, chez les demoiselles Couppart, mes maîtresses de lecture.
Hildebert, en 1114, a remarqué une fille des oreilles de laquelle
sortaient des épis de blé: c'était peut-être Cérès. La Meuse, que
j'allais bientôt traverser, fut suspendue en l'air l'année 1118,
témoin Guillaume de Nangis et Albéric. Rigord assure que l'an 1194,
entre Compiègne et Clermont en Beauvoisis, il tomba une grêle
entremêlée de corbeaux qui portaient des charbons et mettaient le feu.
Si la tempête, comme nous l'assure Gervais de Tilbury, ne pouvait
éteindre une chandelle sur la fenêtre du prieuré de Saint-Michel de
_Camissa_, par lui nous savons aussi qu'il y avait dans le diocèse
d'Uzès une belle et pure fontaine, laquelle changeait de place
lorsqu'on y jetait quelque chose de sale: les consciences
d'aujourd'hui ne se dérangent pas pour si peu.--Lecteur, je ne perds
pas de temps; je bavarde avec toi pour te faire prendre patience en
attendant mon frère qui négocie: le voici; il revient après s'être
expliqué, à la satisfaction du commandant autrichien. Il nous est
permis de nous rendre à Bruxelles, exil acheté par trop de soin.

       *       *       *       *       *

Bruxelles était le quartier général de la haute émigration: les femmes
les plus élégantes de Paris et les hommes les plus à la mode, ceux qui
ne pouvaient marcher que comme aides de camp, attendaient dans les
plaisirs le moment de la victoire. Ils avaient de beaux uniformes tout
neufs: ils paradaient de toute la rigueur {p.049} de leur légèreté.
Des sommes considérables qui les auraient pu faire vivre pendant
quelques années, ils les mangèrent en quelques jours: ce n'était pas
la peine d'économiser, puisqu'on serait incessamment à Paris... Ces
brillants chevaliers se préparaient par les succès de l'amour à la
gloire, au rebours de l'ancienne chevalerie. Ils nous regardaient
dédaigneusement cheminer à pied, le sac sur le dos, nous, petits
gentilshommes de province, ou pauvres officiers devenus soldats. Ces
Hercules filaient aux pieds de leurs Omphales les quenouilles qu'ils
nous avaient envoyées et que nous leur remettions en passant, nous
contentant de nos épées.

Je trouvai à Bruxelles mon petit bagage, arrivé en fraude avant moi:
il consistait dans mon uniforme du régiment de Navarre, dans un peu de
linge et dans mes précieuses paperasses, dont je ne pouvais me
séparer.

Je fus invité à dîner avec mon frère chez le baron de Breteuil[53];
j'y rencontrai la baronne de Montmorency, alors jeune et belle, et qui
meurt en ce moment; des évêques martyrs, à soutane de moire et à croix
{p.050} d'or; de jeunes magistrats transformés en colonels hongrois,
et Rivarol[54] que je n'ai vu qu'une seule fois dans ma vie. On ne
l'avait point nommé; je fus frappé du langage d'un homme qui pérorait
seul et se faisait écouter avec quelque droit comme un oracle.
L'esprit de Rivarol nuisait à son talent, sa parole à sa plume. Il
disait, à propos des révolutions: «Le premier coup porte sur le Dieu,
le second ne frappe plus qu'un marbre insensible.» J'avais repris
l'habit d'un mesquin sous-lieutenant d'infanterie; je devais partir en
sortant du dîner et mon havresac était derrière la porte. J'étais
encore bronzé par le soleil d'Amérique et l'air de la mer; je portais
les cheveux plats et noirs. Ma figure et mon silence gênaient Rivarol;
le baron de Breteuil, s'apercevant de sa curiosité inquiète, le
satisfit: «D'où vient votre frère le chevalier?» dit-il à mon frère.
Je répondis: «De Niagara.» Rivarol s'écria: «De la cataracte!» Je me
tus. Il hasarda un commencement de question: {p.051} «Monsieur
va...?--Où l'on se bat,» interrompis-je. On se leva de table.

                   [Note 53: Louis-Auguste _Le Tonnelier_, baron _de
                   Breteuil_ (1733-1867). Après avoir été, de 1760 à
                   1783, ambassadeur en Russie et en Suède, à Naples
                   et à Vienne, il fut, à sa rentrée en France, nommé
                   ministre d'État et de la maison du roi, avec le
                   gouvernement de Paris. Démissionnaire en 1788, il
                   n'en conserva pas moins la confiance du roi et de
                   la reine. Au moment du renvoi de Necker, il fut
                   mis, comme «chef du conseil général des finances» à
                   la tête du ministère éphémère du 12 juillet 1789,
                   dit «ministère des Cent-Heures». Il ne tarda pas à
                   émigrer, séjourna successivement à Soleure, à
                   Bruxelles et à Hambourg, rentra en France sous le
                   Consulat et mourut à Paris le 2 novembre 1807.]

                   [Note 54: Antoine _de Rivarol_ (1753-1801).
                   Ironiste étincelant dans les _Actes des Apôtres_,
                   il a donné en 1789, au _Journal Politique-National_
                   de l'abbé Sabatier des articles, on plutôt des
                   _Tableaux d'histoire_, qui lui ont valu d'être
                   appelé par Burke «le Tacite de la Révolution». Il
                   émigra le 10 juin 1792, un mois avant
                   Chateaubriand, et résida d'abord à Bruxelles. C'est
                   là qu'il publia une _Lettre au duc de Brunswick_,
                   une _Lettre à la noblesse française_ et la _Vie
                   politique et privée du général La Fayette_, dont il
                   rappelait ironiquement le sommeil au 6 octobre, en
                   lui donnant le nom de «général
                   Morphée».--Chateaubriand a peut-être un peu arrangé
                   les choses en se donnant à lui-même le dernier mot,
                   dans le récit de son échange de paroles avec
                   Rivarol. Il n'était pas si facile que cela de
                   _toucher_ celui qui avait si bien mérité et qui
                   justifiait en toute rencontre son surnom de
                   _Saint-Georges de l'épigramme_.]

Cette émigration fate m'était odieuse; j'avais hâte de voir mes pairs,
des émigrés comme moi à six cents livres de rente. Nous étions bien
stupides, sans doute, mais du moins nous avions notre rapière au vent,
et si nous eussions obtenu des succès, ce n'est pas nous qui aurions
profité de la victoire.

Mon frère resta à Bruxelles, auprès du baron de Montboissier[55] dont
il devint l'aide de camp; je partis seul pour Coblentz.

                   [Note 55: Le baron de Montboissier, gendre de
                   Malesherbes, était l'oncle par alliance du frère de
                   Chateaubriand.--Sur le baron de Montboissier, voir
                   au tome I des _Mémoires_, la note 1 de la page
                   232.]

Rien de plus historique que le chemin que je suivis; il rappelait
partout quelques souvenirs ou quelques grandeurs de la France. Je
traversai Liège, une de ces républiques municipales qui tant de fois
se soulevèrent contre leurs évêques ou contre les comtes de Flandre.
Louis XI, allié des Liégeois, fut obligé d'assister au sac de leur
ville, pour échapper à sa ridicule prison de Péronne.

J'allais rejoindre et faire partie de ces hommes de guerre qui mettent
leur gloire à de pareilles choses. En 1792, les relations entre Liège
et la France étaient plus paisibles: l'abbé de Saint-Hubert était
obligé d'envoyer tous les ans deux chiens de chasse aux successeurs du
roi Dagobert.

À Aix-la-Chapelle, autre don, mais de la part de la France: le drap
mortuaire qui servait à l'enterrement d'un monarque très chrétien
était envoyé au tombeau {p.052} de Charlemagne, comme un drapeau-lige
au fief dominant. Nos rois prêtaient ainsi foi et hommage, en prenant
possession de l'héritage de l'Éternité; ils juraient, entre les genoux
de la mort, leur dame, qu'ils lui seraient fidèles, après lui avoir
donné le baiser féodal sur la bouche. Du reste, c'était la seule
suzeraineté dont la France se reconnût vassale. La cathédrale
d'Aix-la-Chapelle fût bâtie par Karl le Grand et consacrée par Léon
III. Deux prélats ayant manqué à la cérémonie, ils furent remplacés
par deux évêques de Maëstricht, depuis longtemps décédés, et qui
ressuscitèrent exprès. Charlemagne, ayant perdu une belle maîtresse,
pressait son corps dans ses bras et ne s'en voulait point séparer. On
attribua cette passion à un charme: la jeune morte examinée, une
petite perle se trouva sous sa langue. La perle fut jetée dans un
marais; Charlemagne, amoureux fou de ce marais, ordonna de le combler:
il y bâtit un palais et une église, pour passer sa vie dans l'un et sa
mort dans l'autre. Les autorités sont ici l'archevêque Turpin et
Pétrarque.

À Cologne, j'admirai la cathédrale: si elle était achevée, ce serait
le plus beau monument gothique de l'Europe. Les moines étaient les
peintres, les sculpteurs, les architectes et les maçons de leurs
basiliques; ils se glorifiaient du titre de maître maçon,
_coementarius_.

Il est curieux d'entendre aujourd'hui d'ignorants philosophes et des
démocrates bavards crier contre les religieux, comme si ces
prolétaires enfroqués, ces ordres mendiants à qui nous devons presque
tout, avaient été des gentilshommes.

{p.053} Cologne me remit en mémoire Caligula et saint Bruno[56]: j'ai
vu le reste des digues du premier à Baïes, et la cellule abandonnée du
second à la Grande-Chartreuse.

                   [Note 56: Caligula était fils d'Agrippine, laquelle
                   avait agrandi Cologne: d'où le nom romain de la
                   ville: _Colonia agrippina_.--Saint Bruno, fondateur
                   de l'ordre des Chartreux, était né à Cologne vers
                   1030. Après avoir été revêtu de plusieurs dignités
                   ecclésiastiques et avoir refusé l'archevêché de
                   Reims (1080), il se retira avec six de ses
                   compagnons dans un désert voisin de Grenoble,
                   aujourd'hui appelé la _Chartreuse_ (1084), et y
                   fonda un monastère.]

Je remontai le Rhin jusqu'à Coblentz (_Confluentia_). L'armée des
princes n'y était plus. Je traversai ces royaumes vides, _inania
regna_; je vis cette belle vallée du Rhin, le Tempé des muses
barbares, où des chevaliers apparaissaient autour des ruines de leurs
châteaux, où l'on entend la nuit des bruits d'armes, quand la guerre
doit survenir.

Entre Coblentz et Trèves, je tombai dans l'armée prussienne: je filais
le long de la colonne, lorsque, arrivé à la hauteur des gardes, je
m'aperçus qu'ils marchaient en bataille avec du canon en ligne; le
roi[57] et le duc de Brunswick[58] occupaient le centre du carré,
composé des vieux grenadiers de Frédéric. Mon uniforme blanc attira
les yeux du roi: il me fit appeler; le duc de Brunswick et lui mirent
le chapeau à la {p.054} main, et saluèrent l'ancienne armée française
dans ma personne. Ils me demandèrent mon nom, celui de mon régiment,
le lieu où j'allais rejoindre les princes. Cet accueil militaire me
toucha: je répondis avec émotion qu'ayant appris en Amérique le
malheur de mon roi, j'étais revenu pour verser mon sang à son service.
Les officiers et généraux qui environnaient Frédéric-Guillaume firent
un mouvement approbatif, et le monarque prussien me dit: «Monsieur, on
reconnaît toujours les sentiments de la noblesse française.» Il ôta de
nouveau son chapeau, resta découvert et arrêté, jusqu'à ce que j'eusse
disparu derrière la masse des grenadiers. On crie maintenant contre
les émigrés; ce sont _des tigres qui déchiraient le sein de leur
mère_; à l'époque dont je parle, on s'en tenait aux vieux exemples, et
l'honneur comptait autant que la patrie. En 1792, la fidélité au
serment passait encore pour un devoir; aujourd'hui, elle est devenue
si rare qu'elle est regardée comme une vertu.

                   [Note 57: Frédéric-Guillaume II, neveu du grand
                   Frédéric, auquel il avait succédé en 1786. Il
                   mourut en 1797.]

                   [Note 58: Charles-Guillaume-Ferdinand, duc de
                   _Brunswick-Lunebourg_ (1735-1806), général au
                   service de la Prusse. Il commandait en chef les
                   armées coalisées contre la France en 1792. Ayant
                   repris un commandement en 1805, il fut battu à Iéna
                   et mortellement blessé d'un coup de feu près
                   d'Auerstædt (14 octobre 1806).]

Une scène étrange, qui s'était déjà répétée pour d'autres que moi,
faillit me faire rebrousser chemin. On ne voulait pas m'admettre à
Trèves, où l'armée des princes était parvenue: «J'étais un de ces
hommes qui attendent l'événement pour se décider; il y avait trois ans
que j'aurais dû être au cantonnement; j'arrivais quand la victoire
était assurée. On n'avait pas besoin de moi; on n'avait que trop de
ces braves après combat. Tous les jours, des escadrons de cavalerie
désertaient; l'artillerie même passait en masse, et, si cela
continuait, on ne saurait que faire de ces gens-là.»

{p.055} Prodigieuse illusion des partis!

Je rencontrai mon cousin Armand de Chateaubriand: il me prit sous sa
protection, assembla les Bretons et plaida ma cause. On me fit venir;
je m'expliquai: je dis que j'arrivais de l'Amérique pour avoir
l'honneur de servir avec mes camarades; que la campagne était ouverte,
non commencée, de sorte que j'étais encore à temps pour le premier
feu; qu'au surplus, je me retirerais si on l'exigeait, mais après
avoir obtenu raison d'une insulte non méritée. L'affaire s'arrangea:
comme j'étais bon enfant, les rangs s'ouvrirent pour me recevoir et je
n'eus plus que l'embarras du choix.

       *       *       *       *       *

L'armée des princes était composée de gentilshommes, classés par
provinces et servant en qualité de simples soldats: la noblesse
remontait à son origine et à l'origine de la monarchie, au moment même
où cette noblesse et cette monarchie finissaient, comme un vieillard
retourne à l'enfance. Il y avait en outre des brigades d'officiers
émigrés de divers régiments, également redevenus soldats: de ce nombre
étaient mes camarades de Navarre, conduits par leur colonel, le
marquis de Mortemart. Je fus bien tenté de m'enrôler avec La
Martinière[59], dût-il encore être amoureux; mais le patriotisme
armoricain l'emporta. Je m'engageai dans la septième compagnie
bretonne, que commandait M. de Goyon-Miniac[60]. La noblesse {p.056}
de ma province avait fourni sept compagnies; on en comptait une
huitième de jeunes gens du tiers état: l'uniforme gris de fer de cette
dernière compagnie différait de celui des sept autres, couleur bleu de
roi avec retroussis à l'hermine. Des hommes attachés à la même cause
et exposés aux mêmes dangers perpétuaient leurs inégalités politiques
par des signalements odieux: les vrais héros étaient les soldats
plébéiens, puisque aucun intérêt personnel ne se mêlait à leur
sacrifice.

                   [Note 59: Sur le marquis de Mortemart et sur La
                   Martinière, voir, au tome I des _Mémoires_, les
                   notes 3 de la page 185 et 1 de la page 186.]

                   [Note 60: Au siècle précédent, on écrivait
                   indifféremment _Goyon_ ou _Gouyon_; mais ici le
                   vrai nom est _Gouyon_, celui de _Goyon_ appartenant
                   à une famille d'une autre origine, les Goyon de
                   l'Abbaye et des Harlières, dont faisait partie le
                   général comte de Goyon, qui a commandé de 1856 à
                   1862 le corps d'occupation à Rome.--La 7e compagnie
                   bretonne, dans laquelle s'était engagé
                   Chateaubriand, avait pour chef
                   Pierre-Louis-Alexandre de Gouyon de Miniac, né à
                   Plancoët vers 1754, décédé à Rennes le 26 juin
                   1818.]

Dénombrement de notre petite armée:

Infanterie de soldats nobles et d'officiers; quatre compagnies de
déserteurs, habillés des différents uniformes des régiments dont ils
provenaient; une compagnie d'artillerie; quelques officiers du génie,
avec quelques canons, obusiers et mortiers de divers calibres
(l'artillerie et le génie, qui embrassèrent presque en entier la cause
de la Révolution, en firent le succès au dehors). Une très-belle
cavalerie de carabiniers allemands, de mousquetaires sous les ordres
du vieux comte de Montmorin, d'officiers de la marine de Brest, de
Rochefort et de Toulon, appuyait notre infanterie. L'émigration
générale de ces derniers officiers replongea la France maritime dans
cette faiblesse dont Louis XVI l'avait retirée. Jamais, depuis
Duquesne et Tourville, nos escadres ne s'étaient montrées avec plus
{p.057} de gloire. Mes camarades étaient dans la joie: moi j'avais
les larmes aux yeux quand je voyais passer ces dragons de l'Océan, qui
ne conduisaient plus les vaisseaux avec lesquels ils humilièrent les
Anglais et délivrèrent l'Amérique. Au lieu d'aller chercher des
continents nouveaux pour les léguer à la France, ces compagnies de La
Pérouse s'enfonçaient dans les boues de l'Allemagne. Ils montaient le
cheval consacré à Neptune; mais ils avaient changé d'élément, et la
terre n'était pas à eux. En vain leur commandant portait à leur tête
le pavillon déchiré de _la Belle-Poule_, sainte relique du drapeau
blanc, aux lambeaux duquel pendait encore l'honneur, mais d'où était
tombée la victoire.

Nous avions des tentes; du reste, nous manquions de tout. Nos fusils,
de manufacture allemande, armes de rebut, d'une pesanteur effrayante,
nous cassaient l'épaule, et souvent n'étaient pas en état de tirer.
J'ai fait toute la campagne avec un de ces mousquets dont le chien ne
s'abattait pas.

Nous demeurâmes deux jours à Trèves. Ce me fut un grand plaisir de
voir des ruines romaines, après avoir vu les ruines sans nom de
l'Ohio, de visiter cette ville si souvent saccagée, dont Salvien
disait: «Fugitifs de Trèves, vous voulez des spectacles, vous
redemandez aux empereurs les jeux du cirque: pour quel état, je vous
prie, pour quel peuple, pour quelle ville?» _Theatra igitur quoeritis,
circum a principibus postulatis? cui, quæso, statui, cui populo, cui
civitati?_

Fugitifs de France, où était le peuple pour qui nous voulions rétablir
les monuments de saint Louis?

{p.058} Je m'asseyais, avec mon fusil, au milieu des ruines; je tirais
de mon havresac le manuscrit de mon voyage en Amérique; j'en déposais
les pages séparées sur l'herbe autour de moi; je relisais et
corrigeais une description de forêt, un passage d'_Atala_, dans les
décombres d'un amphithéâtre romain, me préparant ainsi à conquérir la
France. Puis, je serrais mon trésor dont le poids, mêlé à celui de mes
chemises, de ma capote, de mon bidon de fer-blanc, de ma bouteille
clissée et de mon petit Homère, me faisait cracher le sang.

J'essayais de fourrer _Atala_ avec mes inutiles cartouches dans ma
giberne; mes camarades se moquaient de moi, et arrachaient les
feuilles qui débordaient des deux côtés du couvercle de cuir. La
Providence vint à mon secours: une nuit, ayant couché dans un grenier
à foin, je ne trouvai plus mes chemises dans mon sac à mon réveil; on
avait laissé les paperasses. Je bénis Dieu: cet accident, en assurant
ma _gloire_, me sauva la vie, car les soixante livres qui gisaient
entre mes deux épaules m'auraient rendu poitrinaire. «Combien ai-je de
chemises? disait Henri IV à son valet de chambre.--Une douzaine, sire,
encore y en a-t-il de déchirées.--Et de mouchoirs, est-ce pas huit que
j'ai?--Il n'y en a pour cette heure que cinq.» Le Béarnais gagna la
bataille d'Ivry sans chemises; je n'ai pu rendre son royaume à ses
enfants en perdant les miennes.

       *       *       *       *       *

L'ordre arriva de marcher sur Thionville. Nous faisions cinq à six
lieues par jour. Le temps était affreux; nous cheminions au milieu de
la pluie et de la fange, {p.059} en chantant: _Ô Richard! ô mon roi!
Pauvre Jacques[61]!_ Arrivés à l'endroit du campement, n'ayant ni
fourgons ni vivres, nous allions avec des ânes, qui suivaient la
colonne comme une caravane arabe, chercher de quoi manger dans les
fermes et les villages. Nous payions très-scrupuleusement: je subis
néanmoins une faction correctionnelle pour avoir pris, sans y penser,
deux poires dans le jardin d'un château. Un grand clocher, une grande
rivière et un grand seigneur, dit le proverbe, sont de mauvais
voisins.

                   [Note 61: _Ô Richard! ô mon roi!_ et _Pauvre
                   Jacques!_ étaient deux romances différentes. La
                   première avait été popularisée par l'opéra-comique
                   de Sedaine et de Grétry, _Richard-Coeur-de-Lion_;
                   les paroles et la musique de la seconde étaient de
                   madame la marquise de Travanet, née de Bombelles,
                   dame de madame Élisabeth. En voici le premier
                   couplet:

                     Pauvre Jacques, quand j'étais près de toi,
                         Je ne sentais pas ma misère:
                     Mais à présent que tu vis loin de moi,
                         Je manque de tout sur la terre.]

Nous plantions au hasard nos tentes, dont nous étions sans cesse
obligés de battre la toile afin d'en élargir les fils et d'empêcher
l'eau de la traverser. Nous étions dix soldats par tente; chacun à son
tour était chargé du soin de la cuisine: celui-ci allait à la viande,
celui-là au pain, celui-là au bois, celui-là à la paille. Je faisais
la soupe à merveille; j'en recevais de grands compliments, surtout
quand je mêlais à la ratatouille du lait et des choux, à la mode de
Bretagne. J'avais appris chez les Iroquois à braver la fumée de sorte
que je me comportais bien autour de mon feu de branches vertes et
mouillées. Cette vie de soldat est très amusante; je me croyais encore
parmi les Indiens. En mangeant notre gamelle sous la tente, {p.060}
mes camarades me demandaient des histoires de mes voyages; ils me les
payaient en beaux contes; nous mentions tous comme un caporal au
cabaret avec un conscrit qui paye l'écot.

Une chose me fatiguait, c'était de laver mon linge; il le fallait, et
souvent: car les obligeants voleurs ne m'avaient laissé qu'une chemise
empruntée à mon cousin Armand, et celle que je portais sur moi.
Lorsque je savonnais mes chausses, mes mouchoirs et ma chemise au bord
d'un ruisseau, la tête en bas et les reins en l'air, il me prenait des
étourdissements; le mouvement des bras me causait une douleur
insupportable à la poitrine. J'étais obligé de m'asseoir parmi les
prêles et les cressons, et, au milieu du mouvement de la guerre, je
m'amusais à voir couler l'eau paisible. Lope de Vega fait laver le
bandeau de l'Amour par une bergère; cette bergère m'eût été bien utile
pour un petit turban de toile de bouleau que j'avais reçu de mes
Floridiennes.

Une armée est ordinairement composée de soldats à peu près du même
âge, de la même taille, de la même force. Bien différente était la
nôtre, assemblage confus d'hommes faits, de vieillards, d'enfants
descendus de leurs colombiers, jargonnant normand, breton, picard,
auvergnat, gascon, provençal, languedocien. Un père servait avec ses
fils, un beau-père avec son gendre, un oncle avec ses neveux, un frère
avec un frère, un cousin avec un cousin. Cet arrière-ban, tout
ridicule qu'il paraissait, avait quelque chose d'honorable et de
touchant, parce qu'il était animé de convictions sincères; il offrait
le spectacle de la vieille monarchie et donnait une dernière
représentation {p.061} d'un monde qui passait. J'ai vu de vieux
gentilshommes, à mine sévère, à poil gris, habit déchiré, sac sur le
dos, fusil en bandoulière, se traînant avec un bâton et soutenus sous
le bras par un de leurs fils, j'ai vu M. de Boishue[62], le père de
mon camarade massacré aux États de Rennes auprès de moi, marcher seul
et triste, pieds nus dans la boue, portant ses souliers à la pointe de
sa baïonnette, de peur de les user; j'ai vu de jeunes blessés couchés
sous un arbre, et un aumônier en redingote et en étole, à genoux à
leur chevet, les envoyant à saint Louis dont ils s'étaient efforcés de
défendre les héritiers. Toute cette troupe pauvre, ne recevant pas un
sou des princes, faisait la guerre à ses dépens, tandis que les
décrets achevaient de la dépouiller et jetaient nos femmes et nos
mères dans les cachots.

                   [Note 62: Jean-Baptiste-René de Guehenneue, comte
                   de Boishue, marié à Sylvie-Gabrielle de Bruc. Son
                   fils fut tué à Rennes le 27 janvier 1789.--Voir, au
                   tome I des _Mémoires_, la note de la page 265.]

Les vieillards d'autrefois étaient moins malheureux et moins isolés
que ceux d'aujourd'hui: si, en demeurant sur la terre, ils avaient
perdu leurs amis, peu de chose du reste avait changé autour d'eux;
étrangers à la jeunesse, ils ne l'étaient pas à la société.
Maintenant, un traînard dans ce monde a non-seulement vu mourir les
hommes, mais il a vu mourir les idées: principes, moeurs, goûts,
plaisirs, peines, sentiments, rien ne ressemble à ce qu'il a connu. Il
est d'une race différente de l'espèce humaine au milieu de laquelle il
achève ses jours.

Et pourtant, France du XIXe siècle, apprenez à estimer {p.062} cette
vieille France qui vous valait. Vous deviendrez vieille à votre tour
et l'on vous accusera, comme on nous accusait, de tenir à des idées
surannées. Ce sont vos pères que vous avez vaincus; ne les reniez pas,
vous êtes sortie de leur sang. S'ils n'eussent été généreusement
fidèles aux antiques moeurs, vous n'auriez pas puisé dans cette
fidélité native l'énergie qui a fait votre gloire dans les moeurs
nouvelles; ce n'est, entre les deux Frances, qu'une transformation de
vertu.

       *       *       *       *       *

Auprès de notre camp indigent et obscur, en existait un autre brillant
et riche. À l'état-major, on ne voyait que fourgons remplis de
comestibles; on n'apercevait que cuisiniers, valets, aides de camp.
Rien ne représentait mieux la cour et la province, la monarchie
expirante à Versailles et la monarchie mourante dans les bruyères de
Du Guesclin. Les aides de camp nous étaient devenus odieux; quand il y
avait quelque affaire devant Thionville, nous criions: «En avant, les
aides de camp!» comme les patriotes criaient: «En avant, les
officiers!»

[Illustration: La hutte du berger.]

J'éprouvai un saisissement de coeur lorsque arrivés par un jour sombre
en vue des bois qui bordaient l'horizon, on nous dit que ces bois
étaient en France. Passer en armes la frontière de mon pays me fit un
effet que je ne puis rendre: j'eus comme une espèce de révélation de
l'avenir, d'autant que je ne partageais aucune des illusions de mes
camarades, ni relativement à la cause qu'ils soutenaient, ni pour le
triomphe dont ils se berçaient; j'étais là, comme Falkland[63] dans
l'armée {p.063} de Charles Ier. Il n'y avait pas un chevalier de la
Manche, malade, écloppé, coiffé d'un bonnet de nuit sous son castor à
trois cornes, qui ne se crût très-fermement capable de mettre en
fuite, à lui tout seul, cinquante jeunes vigoureux patriotes. Ce
respectable et plaisant orgueil, source de prodiges à une autre
époque, ne m'avait pas atteint: je ne me sentais pas aussi convaincu
de la force de mon invincible bras.

                   [Note 63: Lucius _Carey_, vicomte de _Falkland_
                   (1610-1643), membre du Parlement et secrétaire
                   d'État de Charles Ier. Après s'être d'abord
                   prononcé en faveur de la rébellion, il épousa
                   chaudement la cause royale; il fut tué à la
                   bataille de Newbury.]

Nous surgîmes invaincus à Thionville, le 1er septembre; car, chemin
faisant, nous ne rencontrâmes personne. La cavalerie campa à droite,
l'infanterie à gauche du grand chemin qui conduisait à la ville du
côté de l'Allemagne. De l'assiette du camp on ne découvrait pas la
forteresse; mais à six cents pas en avant, on arrivait à la crête
d'une colline d'où l'oeil plongeait dans la vallée de la Moselle. Les
cavaliers de la marine liaient la droite de notre infanterie au corps
autrichien du prince de Waldeck[64], et la gauche de la même
infanterie se couvrait des dix-huit cents chevaux de la Maison-Rouge
et de Royal-Allemand. Nous nous retranchâmes sur le front par un
fossé, le long duquel étaient rangés les faisceaux d'armes. Les huit
compagnies bretonnes occupaient deux rues transversales du camp, et
au-dessous de nous s'alignait la compagnie des officiers de Navarre,
mes camarades.

                   [Note 64: Chrétien-Auguste, prince de _Waldeck_
                   (1744-1798). Il perdit un bras au siège de
                   Thionville.]

Ces travaux, qui durèrent trois jours, étant achevés, Monsieur et le
comte d'Artois arrivèrent; ils firent la {p.064} reconnaissance de la
place, qu'on somma en vain, quoique Wimpfen[65] la semblât vouloir
rendre. Comme le grand Condé, nous n'avions pas gagné la bataille de
Rocroi, ainsi nous ne pûmes nous emparer de Thionville; mais nous ne
fûmes pas battus sous ses murs, comme Feuquières[66]. On se logea sur
la voie publique, dans la tête d'un village servant de faubourg à la
ville, en dehors de l'ouvrage à cornes qui défendait le pont de la
Moselle. On se fusilla de maison en maison; notre poste se maintint en
possession de celles qu'il avait prises. Je n'assistai point à cette
première affaire; Armand, mon cousin, s'y trouva et s'y comporta bien.
Pendant qu'on se battait dans ce village, ma compagnie était commandée
pour une batterie à établir au bord d'un bois qui coiffait le sommet
d'une colline. Sur la déclivité de cette colline, des vignes
descendaient {p.065} jusqu'à la plaine adhérente aux fortifications
extérieures de Thionville.

                   [Note 65: Louis-Félix, baron de _Wimpfen_
                   (1744-1814) était maréchal de camp lorsqu'il fut
                   élu député aux États-Généraux par la noblesse du
                   bailliage de Caen. Nommé commandant de Thionville,
                   lors de l'entrée des Prussiens en France, il
                   défendit intrépidement cette place pendant
                   cinquante-cinq jours, jusqu'au moment où il fut
                   dégagé par la victoire de Valmy. Après la
                   révolution du 31 mai, il mit, quoique royaliste,
                   son épée au service des députés girondins réfugiés
                   à Caen; mais les beaux parleurs de la Gironde,
                   après une bataille pour rire qui reçut le nom de
                   _bataille sans larmes_, se refusèrent à pousser
                   plus loin l'aventure. Wimpfen réussit à se cacher
                   pendant le règne de la Terreur. Le gouvernement
                   consulaire lui rendit son grade de général de
                   division, et l'Empereur le nomma inspecteur des
                   haras. Il fut créé baron en 1809. Le général de
                   Wimpfen a laissé des _Mémoires_.]

                   [Note 66: Manassès _de Pas_, marquis de
                   _Feuquières_ (1590-1639), lieutenant général sous
                   Louis XIII. Il contribua puissamment à la prise de
                   La Rochelle, et chargé, en 1633, d'une mission
                   diplomatique, il réussit à resserrer l'alliance
                   entre la France, la Suède et les princes
                   protestants de l'Allemagne. Ayant mis, en 1639, le
                   siège devant Thionville, il y fut blessé et pris,
                   et mourut quelques mois après de ses blessures.]

L'ingénieur qui nous dirigeait nous fit élever un cavalier gazonné,
destiné à nos canons; nous filâmes un boyau parallèle, à ciel ouvert,
pour nous mettre au-dessous du boulet. Ces terrasses allaient
lentement, car nous étions tous, officiers jeunes et vieux, peu
accoutumés à remuer la pelle et la pioche. Nous manquions de
brouettes, et nous portions la terre dans nos habits, qui nous
servaient de sacs. Le feu d'une lunette s'ouvrit sur nous; il nous
incommodait d'autant plus, que nous ne pouvions riposter: deux pièces
de huit et un obusier à la Cohorn, qui n'avait pas la portée, étaient
toute notre artillerie. Le premier obus que nous lançâmes tomba en
dehors des glacis; il excita les huées de la garnison. Peu de jours
après, il nous arriva des canons et des canonniers autrichiens. Cent
hommes d'infanterie et un piquet de cavalerie de la marine furent,
toutes les vingt-quatre heures, relevés à cette batterie. Les assiégés
se disposèrent à l'attaquer; on remarquait avec le télescope du
mouvement sur les remparts. À l'entrée de la nuit, on vit une colonne
sortir par une poterne et gagner la lunette à l'abri du chemin
couvert. Ma compagnie fut commandée de renfort.

À la pointe du jour, cinq ou six cents patriotes engagèrent l'action
dans le village, sur le grand chemin, au-dessus de la ville; puis,
tournant à gauche, ils vinrent à travers les vignes prendre notre
batterie en flanc. La marine chargea bravement, mais elle fut culbutée
et nous découvrit. Nous étions trop mal armés pour croiser le feu;
nous marchâmes la baïonnette en {p.066} avant. Les assaillants se
retirèrent je ne sais pourquoi; s'ils eussent tenu, ils nous
enlevaient.

Nous eûmes plusieurs blessés et quelques morts, entre autres le
chevalier de La Baronnais[67], capitaine d'une des compagnies
bretonnes. Je lui portai malheur: la balle qui lui ôta la vie fit
ricochet sur le canon de mon fusil et le frappa d'une telle roideur,
qu'elle lui perça les deux tempes; sa cervelle me sauta au visage.
Inutile et noble victime d'une cause perdue! Quand le maréchal
d'Aubeterre tint les États de Bretagne, il passa chez M. de La
Baronnais le père, pauvre gentilhomme, demeurant à Dinard, près de
Saint-Malo; le maréchal, qui l'avait supplié de n'inviter personne,
aperçut en entrant une table de vingt-cinq couverts, et gronda
amicalement son hôte. «Monseigneur, lui dit M. de La Baronnais, je
n'ai à dîner que mes enfants.» M. de La Baronnais avait vingt-deux
garçons et une fille, tous de la même mère. La Révolution a fauché,
avant la maturité, cette riche moisson du père de famille.

                   [Note 67: Le chevalier de _la Baronnais_ était l'un
                   des nombreux fils de François-Pierre Collas,
                   seigneur de la Baronnais, et de Renée de Kergu,
                   mariés à Ruca, en 1750, et établis, vers 1757, dans
                   la paroisse de Saint-Enogat. Ils avaient déjà cinq
                   enfants, et de 1757 à 1778 ils en eurent quinze
                   autres, vingt en tout. Chateaubriand ne s'éloigne
                   donc pas beaucoup de la vérité, lorsqu'il leur en
                   attribue vingt-trois. Seulement, quand il leur
                   donna _vingt-deux_ garçons et _une_ fille, il fait
                   un peu trop petite la part du sexe faible. Il y
                   avait, chez les la Baronnais, _huit_ filles contre
                   _douze garçons_.]

       *       *       *       *       *

Le corps autrichien de Waldeck commença d'opérer. L'attaque devint
plus vive de notre côté. C'était un beau spectacle la nuit: des
pots-à-feu illuminaient les {p.067} ouvrages de la place, couverts de
soldats; des lueurs subites frappaient les nuages ou le zénith bleu
lorsqu'on mettait le feu aux canons, et les bombes, se croisant en
l'air, décrivaient une parabole de lumière. Dans les intervalles des
détonations, on entendait des roulements de tambour, des éclats de
musique militaire, et la voix des factionnaires sur les remparts de
Thionville et à nos postes; malheureusement, ils criaient en français
dans les deux camps: «Sentinelles, prenez garde à vous!»

Si les combats avaient lieu à l'aube, il arrivait que l'hymne de
l'alouette succédait au bruit de la mousqueterie, tandis que les
canons, qui ne tiraient plus, nous regardaient bouche béante
silencieusement par les embrasures. Le chant de l'oiseau, en rappelant
les souvenirs de la vie pastorale, semblait faire un reproche aux
hommes. Il en était de même lorsque je rencontrais quelques tués parmi
des champs de luzerne en fleurs, ou au bord d'un courant d'eau qui
baignait la chevelure de ces morts. Dans les bois, à quelques pas des
violences de la guerre, je trouvais de petites statues des saints et
de la Vierge. Un chevrier, un pâtre, un mendiant portant besace,
agenouillés devant ces pacificateurs, disaient leur chapelet au bruit
lointain du canon. Toute une commune vint une fois avec son pasteur
offrir des bouquets au patron d'une paroisse voisine, dont l'image
demeurait dans une futaie, en face d'une fontaine. Le curé était
aveugle; soldat de la milice de Dieu, il avait perdu la vue dans les
bonnes oeuvres, comme un grenadier sur le camp de bataille. Le vicaire
donnait la communion pour son curé, parce que celui-ci n'aurait pu
déposer la sainte hostie sur {p.068} les lèvres des communiants.
Pendant cette cérémonie, et du sein de la nuit, il bénissait la
lumière!

Nos pères croyaient que les patrons des hameaux, Jean le
_Silentiaire_, Dominique l'_Encuirassé_, Jacques l'_Intercis_, Paul le
_Simple_, Basle l'_Ermite_, et tant d'autres, n'étaient point
étrangers au triomphe des armes par qui les moissons sont protégées.
Le jour même de la bataille de Bouvines, des voleurs s'introduisirent,
à Auxerre, dans un couvent sous l'invocation de saint Germain, et
dérobèrent les vases sacrés. Le sacristain se présente devant la
châsse du bienheureux évêque, et lui dit en gémissant: «Germain, où
étais-tu lorsque ces brigands ont osé violer ton sanctuaire?» Une voix
sortant de la châsse répondit: «J'étais auprès de Cisoing, non loin du
pont de Bouvines; avec d'autres saints, j'aidais les Français et leur
roi, à qui une victoire éclatante a été donnée par notre secours:

            «Cui fuit auxilio victoria præstita nostro.»

Nous faisions des battues dans la plaine, et nous les poussions
jusqu'aux hameaux sous les premiers retranchements de Thionville. Le
village du grand chemin trans-Moselle était sans cesse pris et repris.
Je me trouvai deux fois à ces assauts. Les patriotes nous traitaient
d'_ennemis de la liberté_, d'_aristocrates_, de _satellites de Capet_;
nous les appelions _brigands, coupe-têtes, traîtres et révolutionnaires_.
On s'arrêtait quelquefois, et un duel avait lieu au milieu des
combattants devenus témoins impartiaux; singulier caractère français
que les passions mêmes ne peuvent étouffer!

{p.069} Un jour, j'étais de patrouille dans une vigne, j'avais à vingt
pas de moi un vieux gentilhomme chasseur qui frappait avec le bout de
son fusil sur les ceps, comme pour débusquer un lièvre, puis il
regardait vivement autour de lui, dans l'espoir de voir partir un
_patriote_; chacun était là avec ses moeurs.

Un autre jour, j'allai visiter le camp autrichien: entre ce camp et
celui de la cavalerie de la marine, se déployait le rideau d'un bois
contre lequel la place dirigeait mal à propos son feu; la ville tirait
trop, elle nous croyait plus nombreux que nous l'étions, ce qui
explique les pompeux bulletins du commandant de Thionville. Comme je
traversais ce bois, j'aperçois quelque chose qui remuait dans les
herbes; je m'approche: un homme étendu de tout son long, le nez en
terre, ne présentait qu'un large dos. Je le crus blessé: je le pris
par le chignon du cou, et lui soulevai à demi la tête. Il ouvre des
yeux effarés, se redresse un peu en s'appuyant sur ses mains; j'éclate
de rire: c'était mon cousin Moreau! Je ne l'avais pas vu depuis notre
visite à Mme de Chastenay.

Couché sur le ventre à la descente d'une bombe, il lui avait été
impossible de se relever. J'eus toutes les peines du monde à le mettre
debout; sa bedaine était triplée. Il m'apprit qu'il servait dans les
vivres et qu'il allait proposer des boeufs au prince de Waldeck. Au
reste, il portait un chapelet; Hugues Métel parle d'un loup qui
résolut d'embrasser l'état monastique; mais, n'ayant pu s'habituer au
maigre, il se fit chanoine[68].

                   [Note 68: Hugues _Métel_, écrivain ecclésiastique
                   du XIIe siècle (1080-1157). Il se vantait de
                   composer jusqu'à mille vers en se tenant sur un
                   pied, _stans pede in uno_. Chateaubriand fait ici
                   allusion à un apologue qui se trouve en tête des
                   _Poésies_ de Métel et qui est intitulé: _D'un loup
                   qui se fit hermite_. C'est la meilleure pièce de
                   Métel,--à moins qu'il ne faille l'attribuer, comme
                   le veulent plusieurs érudits, à Marbode, évêque de
                   Rennes, son contemporain.]

{p.070} En rentrant au camp, un officier du génie passa près de moi,
menant son cheval par la bride: un boulet atteint la bête à l'endroit
le plus étroit de l'encolure et la coupe net; la tête et le cou
restent pendus à la main du cavalier qu'ils entraînent à terre de leur
poids. J'avais vu une bombe tomber au milieu d'un cercle d'officiers
de marine qui mangeaient assis en rond: la gamelle disparut; les
officiers culbutés et ensablés criaient comme le vieux capitaine de
vaisseau: «Feu de tribord, feu de bâbord, feu partout! feu dans ma
perruque!»

Ces coups singuliers semblent appartenir à Thionville: en 1558,
François de Guise mit le siège devant cette place. Le maréchal Strozzi
y fut tué _parlant dans la tranchée audit sieur de Guise qui lui
tenoit lors la main sur l'épaule_.

       *       *       *       *       *

Il s'était formé derrière notre camp une espèce de marché. Les paysans
avaient amené des quartauts de vin blanc de Moselle, qui demeurèrent
sur les voitures: les chevaux dételés mangeaient attachés à un bout
des charrettes, tandis qu'on buvait à l'autre bout. Des fouées
brillaient çà et là. On faisait frire des saucisses dans des poêlons,
bouillir des gaudes dans des bassines, sauter des crêpes sur des
plaques de fonte, enfler des pancakes sur des paniers. On vendait des
galettes anisées, des pains de seigle d'un sou, des gâteaux {p.071}
de maïs, des pommes vertes, des oeufs rouges et blancs, des pipes et
du tabac, sous un arbre aux branches duquel pendaient des capotes de
gros drap, marchandées par les passants. Des villageoises, à
califourchon sur un escabeau portatif, trayaient des vaches, chacun
présentant sa tasse à la laitière et attendant son tour. On voyait
rôder devant les fourneaux les vivandiers en blouse, les militaires en
uniforme. Des cantinières allaient criant en allemand et en français.
Des groupes se tenaient debout, d'autres assis à des tables de sapin
plantées de travers sur un sol raboteux. On s'abritait à l'aventure
sous une toile d'emballage ou sous des rameaux coupés dans la forêt,
comme à Pâques fleuries. Je crois aussi qu'il y avait des noces dans
les fourgons couverts, en souvenir des rois franks. Les patriotes
auraient pu facilement, à l'exemple de Majorien, enlever le chariot de
la mariée: _Rapit esseda victor, nubentemque nurum_, (Sidoine
Apollinaire.) On chantait, on riait, on fumait. Cette scène était
extrêmement gaie la nuit, entre les feux qui l'éclairaient à terre et
les étoiles qui brillaient au-dessus.

Quand je n'étais ni de garde aux batteries ni de service à la tente,
j'aimais à souper à la foire. Là recommençaient les histoires du camp;
mais, animées de rogomme et de chère-lie, elles étaient beaucoup plus
belles.

Un de nos camarades, capitaine à brevet, dont le nom s'est perdu pour
moi dans celui de _Dinarzade_ que nous lui avions donné, était célèbre
par ses contes; il eût été plus correct de dire _Sheherazade_, mais
nous n'y regardions pas de si près. Aussitôt que nous le {p.072}
voyions, nous courions à lui, nous nous le disputions: c'était à qui
l'aurait à son écot. Taille courte, cuisses longues, figure avalée,
moustaches tristes, yeux faisant la virgule à l'angle extérieur, voix
creuse, grande épée à fourreau café au lait, prestance de poète
militaire, entre le suicide et le luron, Dinarzade goguenard sérieux,
ne riait jamais et on ne le pouvait regarder sans rire. Il était le
témoin obligé de tous les duels et l'amoureux de toutes les dames de
comptoir. Il prenait au tragique tout ce qu'il disait et
n'interrompait sa narration que pour boire à même d'une bouteille,
rallumer sa pipe ou avaler une saucisse.

Une nuit qu'il pleuvinait, nous faisions cercle au robinet d'un
tonneau penché vers nous sur une charrette dont les brancards étaient
en l'air. Une chandelle collée à la futaille nous éclairait; un
morceau de serpillière, tendu du bout des brancards à deux poteaux,
nous servait de toit.--Dinarzade, son épée de guingois à la façon de
Frédéric II, debout entre une roue de la voiture et la croupe d'un
cheval, racontait une histoire à notre grande satisfaction. Les
cantinières qui nous apportaient la pitance restaient avec nous pour
écouter notre Arabe. La troupe attentive des bacchantes et des silènes
qui formaient le choeur accompagnait le récit des marques de sa
surprise, de son approbation ou de son improbation.

«Messieurs, dit le ramenteur, vous avez tous connu le chevalier Vert,
qui vivait au temps du roi Jean?» Et chacun de répondre: «Oui, oui.»
Dinarzade engloutit, en se brûlant, une crêpe roulée.

{p.073} «Ce chevalier Vert, messieurs, vous le savez, puisque vous
l'avez vu, était fort beau: quand le vent rebroussait ses cheveux roux
sur son casque, cela ressemblait à un tortis de filasse autour d'un
turban vert.»

L'assemblée: «Bravo!»

«Par une soirée de mai, il sonna du cor au pont-levis d'un château de
Picardie, ou d'Auvergne, n'importe. Dans ce château demeurait la _Dame
des grandes compagnies_. Elle reçut bien le chevalier, le fit
désarmer, conduire au bain et se vint asseoir avec lui à une table
magnifique; mais elle ne mangea point, et les pages-servants étaient
muets.»

L'assemblée: «Oh! oh!»

«La dame, messieurs, était grande, plate, maigre et disloquée comme la
femme du major; d'ailleurs beaucoup de physionomie et l'air coquet.
Lorsqu'elle riait et montrait ses dents longues sous son nez court, on
ne savait plus où l'on en était. Elle devint amoureuse du chevalier et
le chevalier amoureux de la dame, bien qu'il en eût peur.»

Dinarzade vida la cendre de sa pipe sur la jante de la roue et voulut
recharger son brûle-gueule; on le força de continuer:

«Le chevalier Vert, tout anéanti, se résolut de quitter le château;
mais, avant de partir, il requiert de la châtelaine l'explication de
plusieurs choses étranges; il lui faisait en même temps une offre
loyale de mariage, si toutefois elle n'était pas sorcière.»

La rapière de Dinarzade était plantée droite et roide entre ses
genoux. Assis et penchés en avant, {p.074} nous faisions au-dessous
de lui, avec nos pipes, une guirlande de flammèches comme l'anneau de
Saturne. Tout à coup Dinarzade s'écria comme hors de lui:

«Or, messieurs, la Dame des grandes compagnies, c'était la Mort!»

Et le capitaine, rompant les rangs et s'écriant: «La mort! la mort!»
mit en fuite les cantinières. La séance fut levée: le brouhaha fut
grand et les rires prolongés. Nous nous rapprochâmes de Thionville, au
bruit du canon de la place.

       *       *       *       *       *

Le siège continuait, ou plutôt il n'y avait pas de siège, car on
n'ouvrait point la tranchée et les troupes manquaient pour investir
régulièrement la place. On comptait sur des intelligences, et l'on
attendait la nouvelle des succès de l'armée prussienne ou de celle de
Clerfayt[69], avec laquelle se trouvait le corps français du duc de
Bourbon[70]. Nos petites ressources s'épuisaient; {p.075} Paris
semblait s'éloigner. Le mauvais temps ne cessait; nous étions inondés
au milieu de nos travaux; je m'éveillais quelquefois dans un fossé
avec de l'eau jusqu'au cou: le lendemain j'étais perclus.

                   [Note 69: François-Sébastien-Charles-Joseph _de
                   Croix_, comte de _Clerfayt_ (1733-1798), s'était
                   distingué pendant la guerre de Sept ans. Mis en
                   1792 à la tête du corps d'armée que l'Autriche
                   joignait aux Prussiens, il prit Stenay et le défilé
                   de la Croix-aux-Bois, assista aux batailles de
                   Valmy et de Jemmapes, dirigea la retraite avec
                   beaucoup de talent à cette dernière bataille,
                   surprit les Français à Altenhoven, fit débloquer
                   Maëstricht, eut la plus grande part dans le succès
                   des coalisés à Nerwinde, à Quiévrain et à Furnes
                   (1793). Pendant la campagne de 1794, il dut céder
                   le terrain à Pichegru. Créé feld-maréchal l'année
                   suivante, il entra dans Mayence (28 octobre 1795),
                   après avoir battu isolément trois corps d'armée
                   français envoyés contre lui. Une disgrâce
                   inexplicable fut le prix de ces éclatants
                   triomphes: la cour de Vienne, au mois de janvier
                   1796, le remplaça par le prince Charles.]

                   [Note 70: L'armée des émigrés, en 1792, était
                   fractionnée en trois corps. Le premier (dix mille
                   hommes), formé avec les émigrés, de Coblentz, était
                   commandé par les maréchaux de Broglie et de
                   Castries. Le second (cinq mille hommes) était sous
                   les ordres du prince de Condé. Le troisième corps,
                   sous les ordres du duc de Bourbon, comprenait
                   quatre à cinq mille émigrés cantonnés dans les
                   Pays-Bas autrichiens. Les émigrés de Bretagne
                   faisaient partie de ce troisième corps. (_Histoire
                   de l'armée de Condé_, par René Bittard des Portes,
                   p. 27.)]

Parmi mes compatriotes, j'avais rencontré Ferron de La Sigonnière[71],
mon ancien camarade de classe à Dinan. Nous dormions mal sous notre
pavillon; nos têtes, dépassant la toile, recevaient la pluie de cette
espèce de gouttière. Je me levais et j'allais avec Ferron me promener
devant les faisceaux, car toutes nos nuits n'étaient pas aussi gaies
que celles de Dinarzade. Nous marchions en silence, écoutant la voix
des sentinelles, regardant la lumière des rues de nos tentes, de même
que nous avions vu autrefois au collège les lampions de nos corridors.
Nous causions du passé et de l'avenir, des fautes que l'on avait
commises, de celles que l'on commettrait; nous déplorions
l'aveuglement des princes, qui croyaient revenir dans leur patrie avec
une poignée de serviteurs, et raffermir par le bras de l'étranger la
couronne sur la tête de leur frère. Je me souviens d'avoir dit à mon
camarade, dans ces conversations, que la France voudrait {p.076}
imiter l'Angleterre, que le roi périrait sur l'échafaud, et que,
vraisemblablement, notre expédition devant Thionville serait un des
principaux chefs d'accusation contre Louis XVI. Ferron fut frappé de
ma prédiction: c'est la première de ma vie. Depuis ce temps j'en ai
fait bien d'autres tout aussi vraies, tout aussi peu écoutées;
l'accident était-il arrivé, on se mettait à l'abri, et l'on
m'abandonnait aux prises avec le malheur que j'avais prévu. Quand les
Hollandais essuient un coup de vent en haute mer, ils se retirent dans
l'intérieur du navire, ferment les écoutilles et boivent du punch,
laissant un chien sur le pont pour aboyer à la tempête; le danger
passé, on renvoie Fidèle à sa niche au fond de la cale, et le
capitaine revient jouir du beau temps sur le gaillard. J'ai été le
chien hollandais du vaisseau de la légitimité.

                   [Note 71: François-Prudent-Malo Ferron de la
                   Sigonnière, né dans la paroisse de Saint-Samson,
                   près de Dinan, le 6 juin 1768. Il était l'un des
                   quatorze enfants de François-Henri-Malo Ferron de
                   la Sigonnière, marié, le 4 mai 1762, à
                   Anne-Gillette-Françoise Anger des Vaux. Le camarade
                   de Chateaubriand est mort au château de la Mettrie,
                   en Saint-Samson, le 14 mai 1815.]

Les souvenirs de ma vie militaire se sont gravés dans ma pensée; ce
sont eux que j'ai retracés au sixième livre des _Martyrs_[72].

                   [Note 72: En plus d'un endroit de ce sixième livre,
                   en effet, c'est Chateaubriand qui parle sous le nom
                   d'Eudore, particulièrement dans cette page sur les
                   veilles nocturnes du camp:--«Épuisé par les travaux
                   de la journée, je n'avais durant la nuit que
                   quelques heures pour délasser mes membres fatigués.
                   Souvent il m'arrivait, pendant ce court repos,
                   d'oublier ma nouvelle fortune; et lorsque aux
                   premières blancheurs de l'aube les trompettes du
                   camp venaient à sonner l'air de Diane, j'étais
                   étonné d'ouvrir les yeux au milieu des bois. Il y a
                   pourtant un charme à ce réveil du guerrier échappé
                   aux périls de la nuit. Je n'ai jamais entendu sans
                   une certaine joie belliqueuse la fanfare du
                   clairon, répétée par l'écho des rochers, et les
                   premiers hennissements des chevaux qui saluaient
                   l'aurore. J'aimais à voir le camp plongé dans le
                   sommeil, les tentes encore fermées d'où sortaient
                   quelques soldats à moitié vêtus, le centurion qui
                   se promenait devant les faisceaux d'armes en
                   balançant son cep de vigne, la sentinelle immobile
                   qui, pour résister au sommeil, tenait un doigt levé
                   dans l'attitude du silence, le cavalier qui
                   traversait le fleuve coloré des feux du matin, le
                   victimaire qui puisait l'eau du sacrifice, et
                   souvent un berger appuyé sur sa houlette, qui
                   regardait boire son troupeau.»]

{p.077} Barbare de l'Armorique au camp des princes, je portais Homère
avec mon épée; je préférais ma _patrie, la pauvre, la petite île
d'AARON[73], aux cent villes de la Crète_. Je disais comme Télémaque:
«L'âpre pays qui ne nourrit que des chèvres m'est plus agréable que
ceux où l'on élève des chevaux[74].» Mes paroles auraient fait rire le
candide Ménélas, [Grec: agathos Menelaos].

                   [Note 73: La petite île d'Aaron est la presqu'île
                   où est située le rocher de Saint-Malo.]

                   [Note 74: _Odyssée_, livre IV, vers 606. Ce vers
                   dit seulement: «Brouté par les chèvres, et qui ne
                   saurait suffire à la nourriture des chevaux.» C'est
                   Mme Dacier qui, la première, a fait honneur à
                   Télémaque de ce doux sentiment de la patrie, qui ne
                   se trouve point dans le texte grec. (Voy.
                   Marcellus, _Chateaubriand et son temps_, p. 89.)]

       *       *       *       *       *

Le bruit se répandit qu'enfin on allait en venir à une action; le
prince de Waldeck devait tenter un assaut, tandis que, traversant la
rivière, nous ferions diversion par une fausse attaque sur la place du
côté de la France.

Cinq compagnies bretonnes, la mienne comprise, la compagnie des
officiers de Picardie et de Navarre, le régiment des volontaires,
composé de jeunes paysans lorrains et de déserteurs des divers
régiments, furent commandés de service. Nous devions être soutenus de
Royal-Allemand, des escadrons des mousquetaires et des différents
corps de dragons qui couvraient {p.078} notre gauche: mon frère se
trouvait dans cette cavalerie avec le baron de Montboissier qui avait
épousé une fille de M. de Malherbes, soeur de madame de Rosambo, et
par conséquent tante de ma belle-soeur. Nous escortions trois
compagnies d'artillerie autrichienne avec des pièces de gros calibre
et une batterie de trois mortiers.

Nous partîmes à six heures du soir; à dix, nous passâmes la Moselle,
au-dessus de Thionville, sur des pontons de cuivre:

            amoena fluenta
            Subterlabentis tacito rumore Mosellæ (AUSONE.)

Au lever du jour, nous étions en bataille sur la rive gauche, la
grosse cavalerie s'échelonnant aux ailes, la légère en tête. À notre
second mouvement, nous nous formâmes en colonne et nous commençâmes de
défiler.

Vers neuf heures, nous entendîmes à notre gauche le feu d'une
décharge. Un officier de carabiniers, accourant à bride abattue, vint
nous apprendre qu'un détachement de l'armée de Kellermann[75] était
près de {p.079} nous joindre et que l'action était déjà engagée entre
les tirailleurs. Le cheval de cet officier avait été frappé d'une
balle au chanfrein; il se cabrait en jetant l'écume par la bouche et
le sang par les naseaux: ce carabinier, le sabre à la main sur ce
cheval blessé, était superbe. Le corps sorti de Metz manoeuvrait pour
nous prendre en flanc: il avait des pièces de campagne dont le tir
entama le régiment de nos volontaires. J'entendis les exclamations de
quelques recrues touchées du boulet; les derniers cris de la jeunesse
arrachée toute vivante de la vie me firent une profonde pitié: je
pensai aux pauvres mères.

                   [Note 75: François-Victor _Kellermann_ (1735-1820),
                   d'une famille noble d'origine saxonne, établie à
                   Strasbourg au XVIe siècle. Il était maréchal de
                   camp en 1788. Appelé, en 1792, au commandement de
                   l'armée de la Moselle, il battit les Prussiens à
                   Valmy, de concert avec Dumouriez. Il n'en fut pas
                   moins destitué le 18 octobre 1793, et envoyé à
                   l'Abbaye, où il resta treize mois enfermé. Mis en
                   liberté après le 9 thermidor, et investi du
                   commandement de l'armée des Alpes, il arrêta en
                   Provence, avec 47,000 hommes, la marche des
                   Autrichiens, forts de 150,000 hommes. Le 20 mai
                   1804, il fut créé maréchal d'Empire, et, le 3 juin
                   1808, duc de Valmy. Louis XVIII le fit pair de
                   France, le 4 juin 1814. Il se tint à l'écart
                   pendant les Cent-Jours, quoique compris dans la
                   promotion des pairs du 2 juin 1815, et reprit, à la
                   seconde Restauration, sa place à la Chambre haute,
                   où Chateaubriand et lui se retrouvèrent.]

Les tambours battirent la charge, et nous allâmes en désordre à
l'ennemi. On s'approcha de si près que la fumée n'empêchait pas de
voir ce qu'il y a de terrible dans le visage d'un homme prêt à verser
votre sang. Les patriotes n'avaient point encore acquis cet aplomb que
donne la longue habitude des combats et de la victoire: leurs
mouvements étaient mous, ils tâtonnaient; cinquante grenadiers de la
vieille garde auraient passé sur le ventre d'une masse hétérogène de
vieux et jeunes nobles indisciplinés: mille à douze cents fantassins
s'étonnèrent de quelques coups de canon de la grosse artillerie
autrichienne; ils se retirèrent; notre cavalerie les poursuivit
pendant deux lieues.

Une sourde et muette allemande, appelée Libbe ou Libba, s'était
attachée à mon cousin Armand et l'avait suivi. Je la trouvai assise
sur l'herbe qui ensanglantait sa robe: son coude était posé sur ses
genoux pliés {p.080} et relevés; sa main passée sous ses cheveux
blonds épars appuyait sa tête. Elle pleurait en regardant trois ou
quatre tués, nouveaux sourds et muets gisant autour d'elle. Elle
n'avait point ouï les coups de la foudre dont elle voyait l'effet et
n'entendait point les soupirs qui s'échappaient de ses lèvres quand
elle regardait Armand; elle n'avait jamais entendu le son de la voix
de celui qu'elle aimait et n'entendrait point le premier cri de
l'enfant qu'elle portait dans son sein; si le sépulcre ne renfermait
que le silence, elle ne s'apercevrait pas d'y être descendue.

Au surplus, les champs de carnage sont partout; au cimetière de l'Est,
à Paris, vingt-sept mille tombeaux, deux cent trente mille corps, vous
apprendront quelle bataille la mort livre jour et nuit à votre porte.

Après une halte assez longue, nous reprîmes notre route, et nous
arrivâmes à l'entrée de la nuit sous les murs de Thionville.

Les tambours ne battaient point; le commandement se faisait à voix
basse. La cavalerie, afin de repousser toute sortie se glissa le long
des chemins et des haies jusqu'à la porte que nous devions canonner.
L'artillerie autrichienne, protégée par notre infanterie, prit
position à vingt-cinq toises des ouvrages avancés, derrière des
gabions épaulés à la hâte. À une heure du matin, le 6 septembre, une
fusée lancée du camp du prince de Waldeck, de l'autre côté de la
place, donna le signal. Le prince commença un feu nourri auquel la
ville répondit vigoureusement. Nous tirâmes aussitôt.

Les assiégés, ne croyant pas que nous eussions des {p.081} troupes de
ce côté et n'ayant pas prévu cette insulte, n'avaient rien aux
remparts du midi; nous ne perdîmes pas pour attendre: la garnison arma
une double batterie, qui perça nos épaulements et démonta deux de nos
pièces. Le ciel était en feu; nous étions ensevelis dans des torrents
de fumée. Il m'arriva d'être un petit Alexandre: exténué de fatigue,
je m'endormis profondément presque sous les roues des affûts où
j'étais de garde. Un obus, crevé à six pouces de terre, m'envoya un
éclat à la cuisse droite. Réveillé du coup, mais ne sentant point la
douleur, je ne m'aperçus de ma blessure qu'à mon sang. J'entourai ma
cuisse avec mon mouchoir. À l'affaire de la plaine, deux balles
avaient frappé mon havresac pendant un mouvement de conversion. Atala,
en fille dévouée, se plaça entre son père et le plomb ennemi; il lui
restait à soutenir le feu de l'abbé Morellet[76].

                   [Note 76: André Morellet (1727-1819), membre de
                   l'Académie française. Nous le retrouverons quand
                   Chateaubriand publiera son roman d'_Atala_.]

À quatre heures du matin, le tir du prince de Waldeck cessa; nous
crûmes la ville rendue; mais les portes ne s'ouvrirent point, et il
nous fallut songer à la retraite. Nous rentrâmes dans nos positions,
après une marche accablante de trois jours.

Le prince de Waldeck s'était approché jusqu'au bord des fossés qu'il
avait essayé de franchir, espérant une reddition au moyen de l'attaque
simultanée: on supposait toujours des divisions dans la ville, et l'on
se flattait que le parti royaliste apporterait les clefs aux princes.
Les Autrichiens, ayant tiré à barbette, perdirent un monde
considérable; le prince de {p.082} Waldeck eut un bras emporté.
Tandis que quelques gouttes de sang coulaient sous les murs de
Thionville, le sang coulait à torrents dans les prisons de Paris: ma
femme et mes soeurs étaient plus en danger que moi.

       *       *       *       *       *

Nous levâmes le siège de Thionville et nous partîmes pour Verdun,
rendu le 2 septembre aux alliés. Longwy, patrie de François de Mercy,
était tombé le 23 août. De toutes parts des festons et des couronnes
attestaient le passage de Frédéric-Guillaume.

Je remarquai, au milieu des paisibles trophées, l'aigle de Prusse
attachée sur les fortifications de Vauban: elle n'y devait pas rester
longtemps; quant aux fleurs, elles allaient bientôt voir se faner
comme elles les innocentes créatures qui les avaient cueillies. Un des
meurtres les plus atroces de la Terreur fut celui des jeunes filles de
Verdun.

«Quatorze jeunes filles de Verdun, dit Riouffe, d'une candeur sans
exemple, et qui avaient l'air de jeunes vierges parées pour une fête
publique, furent menées ensemble à l'échafaud. Elles disparurent tout
à coup et furent moissonnées dans leur printemps; la _Cour des femmes_
avait l'air, le lendemain de leur mort, d'un parterre dégarni de ses
fleurs par un orage. Je n'ai jamais vu parmi nous de désespoir pareil
à celui qu'excita cette barbarie[77].»

                   [Note 77: _Mémoires d'un détenu, pour servir à
                   l'histoire de la tyrannie de Robespierre_, par
                   Honoré Riouffe. Publiés peu de temps après le 9
                   thermidor, ces _Mémoires_, produisirent une immense
                   sensation.--Honoré-Jean Riouffe était né à Rouen,
                   le 1er avril 1764. Après avoir été secrétaire, puis
                   président du Tribunat, il administra
                   successivement, sous l'Empire, les préfectures de
                   la Côte-d'Or et de la Meurthe. Créé baron, le 9
                   mars 1810, il succomba, le 30 novembre 1813, à
                   Nancy, aux atteintes du typhus, qui s'était déclaré
                   dans cette ville par suite de l'entassement des
                   malades, après les revers de la campagne de
                   Russie.]

{p.083} Verdun est célèbre par ses sacrifices de femmes. Au dire de
Grégoire de Tours, Deuteric, voulant dérober sa fille aux poursuites
de Théodebert, la plaça dans un tombereau attelé de deux boeufs
indomptés et la fit précipiter dans la Meuse. L'instigateur du
massacre des jeunes filles de Verdun fut le poétereau régicide Pons de
Verdun[78], acharné contre sa ville natale. Ce que l'_Almanach des
Muses_ a fourni d'agents de la Terreur est incroyable; la vanité des
médiocrités en souffrance produisit autant de révolutionnaires que
l'orgueil blessé des culs-de-jatte et des avortons: révolte analogue
des infirmités de l'esprit et de celles du corps. Pons attacha à ses
épigrammes émoussées la pointe d'un poignard. Fidèle apparemment aux
traditions de la Grèce, le poète ne voulait offrir à ses dieux que le
sang des vierges: car la Convention décréta, sur son rapport,
qu'aucune femme enceinte ne pouvait être mise en jugement[79]. Il fit
aussi annuler la sentence qui condamnait à mort madame de
Bonchamps[80], {p.084} veuve du célèbre général vendéen. Hélas! nous
autres royalistes à la suite des princes, nous arrivâmes aux revers de
la Vendée, sans avoir passé par sa gloire.

                   [Note 78: Philippe-Laurent _Pons_, dit _Pons de
                   Verdun_, né à Verdun, le 17 février 1759, mort à
                   Paris, le 7 mai 1844. Avant la Révolution, il était
                   un des fournisseurs attitrés de l'_Almanach des
                   Muses_. Député de la Meuse à la Convention, cet
                   homme sensible vota la mort du roi et applaudit à
                   l'exécution de Marie-Antoinette, «cette femme
                   scélérate, qui allait enfin expier ses forfaits.»
                   (Séance de la Convention du 15 octobre 1793).
                   Député au Conseil des Cinq-Cents, il se rallia au
                   coup d'État de Bonaparte, et devint, sous l'Empire,
                   avocat général près le tribunal de Cassation.]

                   [Note 79: Ce fut seulement après le 9 thermidor,
                   que Pons de Verdun fit cette motion. Le décret voté
                   sur son rapport est du 17 septembre 1794.]

                   [Note 80: Séance de la Convention du 18 janvier
                   1795.]

Nous n'avions pas à Verdun, pour passer le temps, «cette fameuse
comtesse de Saint-Balmont, qui, après avoir quitté les habits de
femme, montait à cheval et servait elle-même d'escorte aux dames qui
l'accompagnaient et qu'elle avait laissées dans son carrosse[81]...»
Nous n'étions pas passionnés pour le _vieux gaulois_, et nous ne nous
écrivions pas _des billets en langage d'Amadis_. (Arnauld.)

                   [Note 81: Alberte-Barbe d'_Ernecourt_, dame _de
                   Saint-Balmon_, née en 1608, au château de Neuville,
                   près de Verdun. Pendant la guerre de Trente ans,
                   alors que les armées françaises et allemandes
                   dévastaient la Lorraine et que son mari avait pris
                   du service dans l'armée impériale, restée seule à
                   Neuville, elle prit le harnais de guerre, et, à la
                   tête de ses vassaux, défendit sa demeure, escorta
                   des convois, poursuivit les maraudeurs. La paix de
                   Westphalie lui ayant fait des loisirs, elle les
                   consacra aux lettres et fit imprimer, en 1650, une
                   tragédie, _les Jumeaux martyrs_. Après la mort de
                   son mari, elle se retira à Bar-le-Duc, chez les
                   religieuses de Sainte-Claire, et mourut dans leur
                   couvent en 1660.]

La maladie des Prussiens se communiqua à notre petite armée; j'en fus
atteint. Notre cavalerie était allée rejoindre Frédéric-Guillaume à
Valmy. Nous ignorions ce qui se passait, et nous attendions d'heure en
heure l'ordre de nous porter en avant; nous reçûmes celui de battre en
retraite.

Extrêmement affaibli, et ma gênante blessure ne me permettant de
marcher qu'avec douleur, je me traînai comme je pus à la suite de ma
compagnie, qui {p.085} bientôt se débanda. Jean Balue[82], fils d'un
meunier de Verdun, partit fort jeune de chez son père avec un moine
qui le chargea de sa besace. En sortant de Verdun, la _colline du gué_
selon Saumaise (_ver dunum_), je portais la besace de la monarchie,
mais je ne suis devenu ni contrôleur des finances, ni évêque, ni
cardinal.

                   [Note 82: Jean _La Balue_ (1421-1491), cardinal et
                   ministre d'État sous Louis XI.]

Si, dans les romans que j'ai écrits, j'ai touché à ma propre histoire,
dans les histoires que j'ai racontées j'ai placé des souvenirs de
l'histoire vivante dont j'avais fait partie. Ainsi, dans la vie du duc
de Berry, j'ai retracé quelques-unes des scènes qui s'étaient passées
sous mes yeux:

    «Quand on licencie une armée, elle retourne dans ses foyers; mais
    les soldats de l'armée de Condé avaient-ils des foyers? Où les
    devait guider le bâton qu'on leur permettait à peine de couper
    dans les bois de l'Allemagne, après avoir déposé le mousquet
    qu'ils avaient pris pour la défense de leur roi?»

    ...........................

    «Il fallut se séparer. Les frères d'armes se dirent un dernier
    adieu, et prirent divers chemins sur la terre. Tous allèrent,
    avant de partir, saluer leur père et leur capitaine, le vieux
    Condé en cheveux blancs: le patriarche de la gloire donna sa
    bénédiction à ses enfants, pleura sur sa tribu dispersée, et vit
    tomber les tentes de son camp avec la douleur d'un homme qui voit
    s'écrouler les toits paternels[83].»

                   [Note 83: _Mémoires_, lettres et pièces
                   authentiques touchant la vie et la mort de S. A. R.
                   Ch.-F. d'Artois, fils de France, _duc de Berry_,
                   par le vicomte de Chateaubriand, livre second,
                   chapitre VIII.]

{p.086} Moins de vingt ans après, le chef de la nouvelle armée
française, Bonaparte, prit aussi congé de ses compagnons; tant les
hommes et les empires passent vite! tant la renommée la plus
extraordinaire ne sauve pas du destin le plus commun!

Nous quittâmes Verdun. Les pluies avaient défoncé les chemins; on
rencontrait partout caissons, affûts, canons embourbés, chariots
renversés, vivandières avec leurs enfants sur leur dos, soldats
expirants ou expirés dans la boue. En traversant une terre labourée,
j'y restai enfoncé jusqu'aux genoux; Ferron et un autre de mes
camarades m'en arrachèrent malgré moi: je les priais de me laisser là;
je préférais mourir.

Le capitaine de ma compagnie, M. de Goyon-Miniac, me délivra le 16
octobre, au camp près de Longwy, un certificat fort honorable. À
Arlon, nous aperçûmes sur la grande route une file de chariots
attelés: les chevaux, les uns debout, les autres agenouillés, les
autres appuyés sur le nez, étaient morts, et leurs cadavres se
tenaient roidis entre les brancards: on eût dit des ombres d'une
bataille bivouaquant au bord du Styx. Ferron me demanda ce que je
comptais faire, je lui répondis: «Si je puis parvenir à Ostende, je
m'embarquerai pour Jersey où je trouverai mon oncle de Bedée; de là,
je serai à même de rejoindre les royalistes de Bretagne.»

La fièvre me minait; je ne me soutenais qu'avec peine sur ma cuisse
enflée. Je me sentis saisi d'un autre mal. Après vingt-quatre heures
de vomissements, une ébullition me couvrit le corps et le visage; une
petite vérole confluente se déclara; elle rentrait et sortait
alternativement selon les impressions de {p.087} l'air. Arrangé de la
sorte, je commençai à pied un voyage de deux cents lieues, riche que
j'étais de dix-huit livres tournois; tout cela pour la plus grande
gloire de la monarchie. Ferron, qui m'avait prêté mes six petits écus
de trois francs, étant attendu à Luxembourg, me quitta.

       *       *       *       *       *

En sortant d'Arlon, une charrette de paysan me prit pour la somme de
quatre sous, et me déposa à cinq lieues de là sur un tas de pierres.
Ayant sautillé quelques pas à l'aide de ma béquille, je lavai le linge
de mon éraflure devenue plaie, dans une source qui ruisselait au bord
du chemin, ce qui me fit grand bien. La petite vérole était
complétement sortie, et je me sentais soulagé. Je n'avais point
abandonné mon sac, dont les bretelles me coupaient les épaules.

Je passai une première nuit dans une grange, et ne mangeai point. La
femme du paysan, propriétaire de la grange, refusa le loyer de ma
couchée; elle m'apporta, au lever du jour, une grande écuelle de café
au lait avec de la miche noire que je trouvai excellente. Je me remis
en route tout gaillard, bien que je tombasse souvent. Je fus rejoins
par quatre ou cinq de mes camarades qui prirent mon sac; ils étaient
aussi fort malades. Nous rencontrâmes des villageois, de charrettes en
charrettes, nous gagnâmes pendant cinq jours assez de chemin dans les
Ardennes pour atteindre Attert, Flamizoul et Bellevue. Le sixième
jour, je me trouvai seul. Ma petite vérole blanchissait et
s'aplatissait.

Après avoir marché deux lieues, qui me coûtèrent six heures de temps,
j'aperçus une famille de bohémiens {p.088} campée, avec deux chèvres
et un âne, derrière un fossé, autour d'un feu de brandes. À peine
arrivais-je, je me laissai choir, et les singulières créatures
s'empressèrent de me secourir. Une jeune femme en haillons, vive,
brune, mutine, chantait, sautait, tournait, en tenant de biais son
enfant sur son sein, comme la vielle dont elle aurait animé sa danse,
puis elle s'asseyait sur ses talons tout contre moi, me regardait
curieusement à la lueur du feu, prenait ma main mourante pour me dire
ma bonne aventure, en me demandant un _petit sou_; c'était trop cher.
Il était difficile d'avoir plus de science, de gentillesse et de
misère que ma sibylle des Ardennes. Je ne sais quand les nomades dont
j'aurais été un digne fils me quittèrent; lorsque, à l'aube, je sortis
de mon engourdissement, je ne les trouvai plus. Ma bonne aventurière
s'en était allée avec le secret de mon avenir. En échange de mon
_petit sou_, elle avait déposé à mon chevet une pomme qui servit à me
rafraîchir la bouche. Je me secouai comme Jeannot Lapin parmi le
_thym_ et la _rosée_; mais je ne pouvais ni _brouter_, ni _trotter_,
ni faire beaucoup de _tours_. Je me levai néanmoins dans l'intention
de faire _ma cour à l'aurore_: elle était bien belle, et j'étais bien
laid; son visage rose annonçait sa bonne santé; elle se portait mieux
que le pauvre Céphale[84] de l'Armorique. Quoique jeunes tous deux,
nous étions de vieux amis, et je me figurai que ce matin-là ses pleurs
étaient pour moi.

                   [Note 84: Nous sommes maintenant si brouillés avec
                   la mythologie, qu'il n'est peut-être pas inutile de
                   rappeler que _Céphale_ était un prince de
                   Thessalie, si remarquablement beau que l'Aurore, un
                   beau matin, sentit pour lui les feux d'un désir
                   insensé.]

{p.089} Je m'enfonçai dans la forêt, je n'étais pas trop triste; la
solitude m'avait rendu à ma nature. Je chantonnais la romance de
l'infortuné Cazotte:

                Tout au beau milieu des Ardennes,
            Est un château sur le haut d'un rocher[85], etc., etc.

                   [Note 85: C'est le début de la célèbre romance de
                   Cazotte, la _Veillée de la Bonne femme ou le Réveil
                   d'Enguerrand_.]

N'était-ce point dans le donjon de ce château des fantômes que le roi
d'Espagne, Philippe II, fit enfermer mon compatriote, le capitaine La
Noue, qui eut pour grand'mère une Chateaubriand? Philippe consentait à
relâcher l'illustre prisonnier, si celui-ci consentait à se laisser
crever les yeux; La Noue fut au moment d'accepter la proposition, tant
il avait soif de retrouver sa chère Bretagne[86]. Hélas! j'étais
possédé du même désir, et pour m'ôter la vue je n'avais besoin
{p.090} que du mal dont il avait plu à Dieu de m'affliger. Je ne
rencontrai pas _sire Enguerrand venant d'Espagne_[87], mais de pauvres
traîne-malheur, de petits marchands forains qui avaient, comme moi,
toute leur fortune sur le dos. Un bûcheron, avec des genouillères de
feutre, entrait dans le bois: il aurait dû me prendre pour une branche
morte et m'abattre. Quelques corneilles, quelques alouettes, quelques
bruants, espèce de gros pinsons, trottaient sur le chemin ou posaient
immobiles sur le cordon de pierres, attentifs à l'émouchet qui planait
circulairement dans le ciel. De fois à autre, j'entendais le son de la
trompe du porcher gardant ses truies et leurs petits à la glandée. Je
me reposai à la hutte roulante d'un berger; je n'y trouvai pour maître
que chaton qui me fit mille gracieuses caresses. Le berger se tenait
au loin, debout, au centre d'un parcours, ses chiens assis à
différentes distances autour des moutons; le jour, ce pâtre cueillait
des simples, c'était un médecin et un sorcier; la nuit, il regardait
les étoiles, c'était un berger chaldéen.

                   [Note 86: François de _La Noue_, dit _Bras-de-fer_,
                   célèbre capitaine calviniste, né en 1531, au manoir
                   de La Noue-Briord, près de Bourgneuf
                   (Loire-Inférieure). En 1578, les États-Généraux des
                   Pays-Bas, résolus à s'affranchir de la domination
                   de Philippe II, le firent général en chef de leur
                   armée, à la tête de laquelle il se montra le digne
                   adversaire du duc de Parme, l'un des plus habiles
                   généraux du roi d'Espagne. Tombé dans une embuscade
                   aux environs de Lille, il fut enfermé pendant cinq
                   ans dans les forteresses de Limbourg et de
                   Charlemont. Offre lui fut faite de sa liberté, mais
                   «pour donner suffisante caution de ne porter jamais
                   les armes contre le roy catholique, il fallait
                   qu'il se laissât crever les yeux».--Mortellement
                   blessé au siège de Lamballe, il expira quelques
                   jours après à Moncontour où il avait été transporté
                   (4 août 1591). Henri IV, auprès duquel il avait
                   combattu à Arques et à Ivry, fut profondément
                   affligé de sa mort: «C'estait, dit-il, un grand
                   homme de guerre et encore un plus grand homme de
                   bien. On ne peut assez regretter qu'un si petit
                   château ait fait périr un capitaine qui valait
                   mieux que toute une province.»]

                   [Note 87: C'est toujours la romance de Cazotte,
                   dont le troisième couplet commence ainsi:

                     Sire Enguerrand venant d'Espagne,
                     Passant par là, cuidait se délasser...]

Je stationnai, une demi-lieue plus haut, dans un viandis de cerfs: des
chasseurs passaient à l'extrémité. Une fontaine sourdait à mes pieds;
au fond de cette fontaine, dans cette même forêt, Roland _inamorato_,
non pas _furioso_, aperçut un palais de cristal rempli de dames et de
chevaliers. Si le paladin, qui rejoignit les brillantes naïades, avait
du moins laissé {p.091} Bride-d'Or au bord de la source; si
Shakespeare m'eût envoyé Rosalinde et le Duc exilé[88], ils m'auraient
été bien secourables.

                   [Note 88: Rosalinde et le Duc exilé sont les
                   principaux personnages de l'une des pièces de
                   Shakespeare, _Comme il vous plaira_, dont plusieurs
                   scènes se passent dans les Ardennes.]

Ayant repris haleine, je continuai ma route. Mes idées affaiblies
flottaient dans un vague non sans charme; mes anciens fantômes, ayant
à peine la consistance d'ombres aux trois quarts effacées,
m'entouraient pour me dire adieu. Je n'avais plus la force des
souvenirs; je voyais dans un lointain indéterminé, et mêlées à des
images inconnues, les formes aériennes de mes parents et de mes amis.
Quand je m'asseyais contre une borne du chemin, je croyais apercevoir
des visages me souriant au seuil des distantes cabanes, dans la fumée
bleue échappée du toit des chaumières, dans la cime des arbres, dans
le transparent des nuées, dans les gerbes lumineuses du soleil
traînant ses rayons sur les bruyères comme un râteau d'or. Ces
apparitions étaient celles des Muses qui venaient assister à la mort
du poète: ma tombe, creusée avec les montants de leurs lyres sous un
chêne des Ardennes, aurait assez bien convenu au soldat et au
voyageur. Quelques gelinottes, fourvoyées dans le gîte des lièvres
sous des troënes, faisaient seules, avec des insectes, quelques
murmures autour de moi; vies aussi légères, aussi ignorées que ma vie.
Je ne pouvais plus marcher; je me sentais extrêmement mal; la petite
vérole rentrait et m'étouffait.

Vers la fin du jour, je m'étendis sur le dos à terre, dans un fossé,
la tête soutenue par le sac d'Atala, ma {p.092} béquille à mes côtés,
les yeux attachés sur le soleil, dont les regards s'éteignaient avec
les miens. Je saluai de toute la douceur de ma pensée l'astre qui
avait éclairé ma première jeunesse dans mes landes paternelles: nous
nous couchions ensemble, lui pour se lever plus glorieux, moi, selon
toutes les vraisemblances, pour ne me réveiller jamais. Je m'évanouis
dans un sentiment de religion: le dernier bruit que j'entendis était
la chute d'une feuille et le sifflement d'un bouvreuil.

       *       *       *       *       *

Il paraît que je demeurai à peu près deux heures en défaillance. Les
fourgons du prince de Ligne vinrent à passer: un des conducteurs,
s'étant arrêté pour couper un scion de bouleau, trébucha sur moi sans
me voir: il me crut mort et me poussa du pied; je donnai un signe de
vie. Le conducteur appela ses camarades, et, par un instinct de pitié,
ils me jetèrent sur un chariot. Les cahots me ressuscitèrent; je pus
parler à mes sauveurs; je leur dis que j'étais un soldat de l'armée
des princes, que s'ils voulaient me mener jusqu'à Bruxelles, où ils
allaient, je les récompenserais de leur peine. «Bien, camarade, me
répondit l'un d'eux, mais il faudra que tu descendes à Namur, car il
nous est défendu de nous charger de personne. Nous te reprendrons de
l'autre côté de la ville.» Je demandai à boire; j'avalai quelques
gouttes d'eau-de-vie qui firent reparaître en dehors les symptômes de
mon mal et débarrassèrent un moment ma poitrine: la nature m'avait
doué d'une force extraordinaire.

Nous arrivâmes vers dix heures du matin dans les faubourgs de Namur.
Je mis pied à terre et suivis de {p.093} loin les chariots; je les
perdis bientôt de vue. À l'entrée de la ville, on m'arrêta. Tandis
qu'on examinait mes papiers, je m'assis sous la porte. Les soldats de
garde, à la vue de mon uniforme, m'offrirent un chiffon de pain de
munition, et le caporal me présenta, dans un godet de verre bleu, du
brandevin au poivre. Je faisais quelques façons pour boire à la coupe
de l'hospitalité militaire: «Prends donc!» s'écria-t-il en colère, en
accompagnant son injonction d'un _Sacrament der teufel_ (sacrement du
diable)!

Ma traversée de Namur fut pénible: j'allais, m'appuyant contre les
maisons. La première femme qui m'aperçut sortit de sa boutique, me
donna le bras avec un air de compatissance, et m'aida à me traîner; je
la remerciai et elle répondit: «Non, non, soldat.» Bientôt d'autres
femmes accoururent, apportèrent du pain, du vin, des fruits, du lait,
du bouillon, de vieilles nippes, des couvertures. «Il est blessé»,
disaient les unes dans leur patois français-brabançon; «il a la petite
vérole», s'écriaient les autres, et elles écartaient leurs enfants.
«Mais, jeune homme, vous ne pourrez marcher; vous allez mourir; restez
à l'hôpital.» Elles me voulaient conduire à l'hôpital, elles se
relayaient de porte en porte, et me conduisirent ainsi jusqu'à celle
de la ville, en dehors de laquelle je retrouvai les fourgons. On a vu
une paysanne me secourir, on verra une autre femme me recueillir à
Guernesey. Femmes qui m'avez assisté dans ma détresse, si vous vivez
encore, que Dieu soit en aide à vos vieux jours et à vos douleurs! Si
vous avez quitté la vie, que vos enfants aient en partage le bonheur
que le ciel m'a longtemps refusé!

{p.094} Les femmes de Namur m'aidèrent à monter dans le fourgon, me
recommandèrent au conducteur et me forcèrent d'accepter une couverture
de laine. Je m'aperçus qu'elles me traitaient avec une sorte de
respect et de déférence: il y a dans la nature du Français quelque
chose de supérieur et de délicat que les autres peuples reconnaissent.

Les gens du prince de Ligne me déposèrent encore sur le chemin à
l'entrée de Bruxelles et refusèrent mon dernier écu.

À Bruxelles, aucun hôtelier ne me voulut recevoir. Le Juif errant,
Oreste populaire que la complainte conduit dans cette ville:

            Quand il fut dans la ville
            De Bruxelle en Brabant,

y fut mieux accueilli que moi, car il avait toujours cinq sous dans sa
poche. Je frappais, on ouvrait; en m'apercevant, on disait: «Passez!
passez!» et l'on me fermait la porte au nez. On me chassa d'un café.
Mes cheveux pendaient sur mon visage masqué par ma barbe et mes
moustaches; j'avais la cuisse entourée d'un torchis de foin;
par-dessus mon uniforme en loques, je portais la couverture de laine
des Namuriennes, nouée à mon cou en guise de manteau. Le mendiant de
l'_Odyssée_ était plus insolent, mais n'était pas si pauvre que moi.

Je m'étais présenté d'abord inutilement à l'hôtel que j'avais habité
avec mon frère: je fis une seconde tentative: comme j'approchais de la
porte, j'aperçus le comte de Chateaubriand, descendant de voiture avec
{p.095} le baron de Montboissier. Il fut effrayé de mon spectre. On
chercha une chambre hors de l'hôtel, car le maître refusa absolument
de m'admettre. Un perruquier offrait un bouge convenable à mes
misères. Mon frère m'amena un chirurgien et un médecin. Il avait reçu
des lettres de Paris; M. de Malesherbes l'invitait à rentrer en
France. Il m'apprit la journée du 10 août, les massacres de septembre
et les nouvelles politiques dont je ne savais pas un mot. Il approuva
mon dessein de passer dans l'île de Jersey, et m'avança vingt-cinq
louis. Mes regards affaiblis me permettaient à peine de distinguer les
traits de mon frère; je croyais que ces ténèbres émanaient de moi, et
c'étaient les ombres que l'Éternité répandait autour de lui: sans le
savoir, nous nous voyions pour la dernière fois. Tous, tant que nous
sommes, nous n'avons à nous que la minute présente; celle qui la suit
est à Dieu: il y a toujours deux chances pour ne pas retrouver l'ami
que l'on quitte: notre mort ou la sienne. Combien d'hommes n'ont
jamais remonté l'escalier qu'ils avaient descendu!

La mort nous touche plus avant qu'après le trépas d'un ami: c'est une
partie de nous qui se détache, un monde de souvenirs d'enfance,
d'intimités de famille, d'affections et d'intérêts communs, qui se
dissout. Mon frère me précéda dans le sein de ma mère; il habita le
premier ces mêmes et saintes entrailles dont je sortis après lui; il
s'assit avant moi au foyer paternel; il m'attendit plusieurs années
pour me recevoir, me donner mon nom en Jésus-Christ et s'unir à toute
ma jeunesse. Mon sang, mêlé à son sang dans la vase révolutionnaire,
aurait eu la même saveur, comme un lait {p.096} fourni par le
pâturage de la même montagne. Mais si les hommes ont fait tomber la
tête de mon aîné, de mon parrain, avant l'heure, les ans n'épargneront
pas la mienne: déjà mon front se dépouille; je sens un Ugolin, le
temps, penché sur moi, qui me ronge le crâne:

            ...Come 'l pan per fame si manduca.

Le docteur ne revenait pas de son étonnement: il regardait cette
petite vérole sortante et rentrante qui ne me tuait pas, qui
n'arrivait à aucune de ses crises naturelles, comme un phénomène dont
la médecine n'offrait pas d'exemple. La gangrène s'était mise à ma
blessure; on la pansa avec du quinquina. Ces premiers secours obtenus,
je m'obstinai à partir pour Ostende. Bruxelles m'était odieux, je
brûlais d'en sortir; il se remplissait de nouveau de ces héros de la
domesticité, revenus de Verdun en calèche, et que je n'ai pas revus
dans ce même Bruxelles lorsque j'ai suivi le roi pendant les
Cent-Jours.

J'arrivai doucement à Ostende par les canaux: j'y trouvai quelques
Bretons, mes compagnons d'armes. Nous nolisâmes une barque pontée et
nous dévalâmes la Manche. Nous couchions dans la cale, sur les galets
qui servaient de lest. La vigueur de mon tempérament était enfin
épuisée. Je ne pouvais plus parler; les mouvements d'une grosse mer
achevèrent de m'abattre. Je humais à peine quelques gouttes d'eau et
de citron, et, quand le mauvais temps nous força de relâcher à
Guernesey, on crut que j'allais expirer; un prêtre émigré me lut les
prières des agonisants. Le capitaine, {p.097} ne voulant pas que je
mourusse à son bord, ordonna de me descendre sur le quai: on m'assit
au soleil, le dos appuyé contre un mur, la tête tournée vers la pleine
mer, en face de cette île d'Aurigny, où, huit mois auparavant, j'avais
vu la mort sous une autre forme.

J'étais apparemment voué à la pitié. La femme d'un pilote anglais vint
à passer; elle fut émue, appela son mari qui, aidé de deux ou trois
matelots, me transporta dans une maison de pêcheur, moi, l'ami des
vagues; on me coucha sur un bon lit, dans des draps bien blancs. La
jeune marinière prit tous les soins possibles de l'étranger: je lui
dois la vie. Le lendemain, on me rembarqua. Mon hôtesse pleurait
presque en se séparant de son malade; les femmes ont un instinct
céleste pour le malheur. Ma blonde et belle gardienne, qui ressemblait
à une figure des anciennes gravures anglaises, pressait mes mains
bouffies et brûlantes dans ses fraîches et longues mains; j'avais
honte d'approcher tant de disgrâces de tant de charmes.

Nous mîmes à la voile, et nous abordâmes la pointe occidentale de
Jersey. Un de mes compagnons, M. du Tilleul, se rendit à Saint-Hélier,
auprès de mon oncle. M. de Bedée le renvoya me chercher le lendemain
avec une voiture. Nous traversâmes l'île entière: tout expirant que je
me sentais, je fus charmé de ses bocages: mais je n'en disais que des
radoteries, étant tombé dans le délire.

Je demeurai quatre mois entre la vie et la mort. Mon oncle, sa femme,
son fils et ses trois filles se relevaient à mon chevet. J'occupais un
appartement dans une des maisons que l'on commençait à bâtir le
{p.098} long du port: les fenêtres de ma chambre descendaient à fleur
de plancher, et du fond de mon lit j'apercevais la mer. Le médecin, M.
Delattre, avait défendu de me parler de choses sérieuses et surtout de
politique. Dans les derniers jours de janvier 1793, voyant entrer chez
moi mon oncle en grand deuil, je tremblai, car je crus que nous avions
perdu quelqu'un de notre famille: il m'apprit la mort de Louis XVI. Je
n'en fus pas étonné: je l'avais prévue. Je m'informai des nouvelles de
mes parents; mes soeurs et ma femme étaient revenues en Bretagne après
les massacres de septembre; elles avaient eu beaucoup de peine à
sortir de Paris. Mon frère, de retour en France, s'était retiré à
Malesherbes.

Je commençais à me lever; la petite vérole était passée; mais je
souffrais de la poitrine et il me restait une faiblesse que j'ai
gardée longtemps.

Jersey, la _Cæsarea_ de l'itinéraire d'Antonin, est demeurée sujette
de la couronne d'Angleterre depuis la mort de Robert, duc de
Normandie; nous avons voulu plusieurs fois la prendre, mais toujours
sans succès. Cette île est un débris de notre primitive histoire: les
saints venant d'Hibernie et d'Albion dans la Bretagne-Armorique se
reposaient à Jersey.

Saint-Hélier, solitaire, demeurait dans les rochers de Césarée; les
Vandales le massacrèrent. On retrouve à Jersey un échantillon des
vieux Normands; on croit entendre parler Guillaume le Bâtard ou
l'auteur du _Roman de Rou_.

L'île est féconde; elle a deux villes et douze paroisses; elle est
couverte de maisons de campagne et de troupeaux. Le vent de l'Océan,
qui semble {p.099} démentir sa rudesse, donne à Jersey du miel
exquis, de la crème d'une douceur extraordinaire et du beurre d'un
jaune foncé, qui sent la violette. Bernardin de Saint-Pierre présume
que le pommier nous vient de Jersey; il se trompe: nous tenons la
pomme et la poire de la Grèce, comme nous devons la pêche à la Perse,
le citron à la Médie, la prune à la Syrie, la cerise à Césaronte, la
châtaigne à Castane, le coing à Cydon et la grenade à Chypre.

J'eus un grand plaisir à sortir aux premiers jours de mai. Le
printemps conserve à Jersey toute sa jeunesse; il pourrait encore
s'appeler _primevère_ comme autrefois, nom qu'en devenant vieux il a
laissé à sa fille, la première fleur dont il se couronne.

Ici je vous transcrirai deux pages de la vie du duc de Berry; c'est
toujours vous raconter la mienne:

«Après vingt-deux ans de combats, la barrière d'airain qui fermait la
France fut forcée: l'heure de la Restauration approchait; nos princes
quittèrent leurs retraites. Chacun d'eux se rendit sur différents
points des frontières, comme ces voyageurs qui cherchent, au péril de
leur vie, à pénétrer dans un pays dont on raconte des merveilles.
MONSIEUR partit pour la Suisse; monseigneur le duc d'Angoulême pour
l'Espagne et son frère pour Jersey. Dans cette île, où quelques juges
de Charles Ier moururent ignorés de la terre, monseigneur le duc de
Berry retrouva des royalistes français, vieillis dans l'exil et
oubliés pour leurs vertus, comme jadis les régicides anglais pour leur
crime. Il rencontra de vieux prêtres, désormais consacrés à la
solitude; il réalisa avec eux la fiction du poète qui fait aborder un
{p.100} Bourbon dans l'île de Jersey, après un orage. Tel confesseur
et martyr pouvait dire à l'héritier de Henri IV, comme l'ermite de
Jersey à ce grand roi:

            Loin de la cour alors, dans cette grotte obscure,
            De ma religion je viens pleurer l'injure.
                                            (_Henriade_.)

«Monseigneur le duc de Berry passa quelques mois à Jersey; la mer, les
vents, la politique, l'y enchaînèrent. Tout s'opposait à son
impatience; il se vit au moment de renoncer à son entreprise, et de
s'embarquer pour Bordeaux. Une lettre de lui à madame la maréchale
Moreau nous retrace vivement ses occupations sur son rocher:

                                        «8 février 1814.

«Me voici donc comme Tantale, en vue de cette malheureuse France qui a
tant de peine à briser ses fers. Vous dont l'âme est si belle, si
française, jugez de tout ce que j'éprouve; combien il m'en coûterait
de m'éloigner de ces rivages qu'il ne me faudrait que deux heures pour
atteindre! Quand le soleil les éclaire, je monte sur les plus haut
rochers, et, ma lunette à la main, je suis toute la côte; je vois les
rochers de Coutances. Mon imagination s'exalte, je me vois sautant à
terre, entouré de Français, cocardes blanches aux chapeaux; j'entends
le cri de _Vive le roi!_ ce cri que jamais Français n'a entendu de
sang-froid; la plus belle femme de la province me ceint d'une écharpe
blanche, car l'amour et la gloire vont toujours ensemble. Nous
marchons sur Cherbourg; quelque vilain fort, avec {p.101} une
garnison d'étrangers, veut se défendre: nous l'emportons d'assaut, et
un vaisseau part pour aller chercher le roi, avec le pavillon blanc
qui rappelle les jours de gloire et de bonheur de la France! Ah!
Madame, quand on n'est qu'à quelques heures d'un rêve si probable,
peut-on penser à s'éloigner[89]!»

                   [Note 89: _Mémoires sur la vie et la mort du duc de
                   Berry_, première partie, livre troisième, chapitre
                   VI.]

Il y a trois ans que j'écrivais ces pages à Paris; j'avais précédé M.
le duc de Berry de vingt-deux années à Jersey, ville de bannis; j'y
devais laisser mon nom, puisque Armand de Chateaubriand s'y maria et
que son fils Frédéric y est né[90].

                   [Note 90: La veuve d'Armand de Chateaubriand vint
                   se fixer en France à la chute de l'Empire. Sur sa
                   requête à l'effet d'obtenir que la naissance de ses
                   enfants fût mentionnée dans les registres d'état
                   civil de Saint-Malo, le tribunal de cette ville
                   rendit, le 12 juillet 1816, un jugement qui a été
                   transcrit, le 22 du même mois, sur le registre des
                   naissances de l'année, et dont voici un extrait:

                   «Considérant qu'il est prouvé par les pièces
                   servies qu'Armand-Louis de Chateaubriand, obligé de
                   quitter la France, sa patrie, se rendit à l'île de
                   Guernesey; que le 14 septembre 1795 il épousa dans
                   cette île Jeanne le Brun, originaire de Jersey; que
                   ces époux se fixèrent à Jersey et que de leur
                   mariage sont issus à Jersey, savoir: _Jeanne_, née
                   le 16 juin 1796 (ou 28 prairial an IV); _Frédéric_,
                   né le 11 novembre 1799 (ou 20 brumaire an VIII).

                   «Considérant que le père de ces enfants est
                   _décédé_ à Vaugirard, en France, le 31 mars 1809,
                   et que la pétitionnaire (Jeanne le Brun) et ses
                   enfants, désirant se fixer en France, leur patrie,
                   il leur devient nécessaire que leur naissance soit
                   constatée sur les registres destinés à assurer
                   l'état civil des Français...»--Sur Armand de
                   Chateaubriand et sa descendance, voy. au tome III,
                   l'_Appendice_ sur _Armand de Chateaubriand_.]

La joyeuseté n'avait point abandonné la famille de {p.102} mon oncle
de Bedée; ma tante choyait toujours un grand chien descendant de celui
dont j'ai raconté les vertus; comme il mordait tout le monde et qu'il
était galeux, mes cousines le firent pendre en secret, malgré sa
noblesse. Madame de Bedée se persuada que des officiers anglais,
charmés de la beauté d'Azor, l'avaient volé, et qu'il vivait comblé
d'honneurs et de dîners dans le plus riche château des trois royaumes.
Hélas! notre hilarité présente ne se composait que de notre gaieté
passée. En nous retraçant les scènes de Monchoix, nous trouvions le
moyen de rire à Jersey. La chose est assez rare, car dans le coeur
humain les plaisirs ne gardent pas entre eux les relations que les
chagrins y conservent: les joies nouvelles ne rendent point le
printemps aux anciennes joies, mais les douleurs récentes font
reverdir les vieilles douleurs.

Au surplus, les émigrés excitaient alors la sympathie générale; notre
cause paraissait la cause de l'ordre européen: c'est quelque chose
qu'un malheur honoré, et le nôtre l'était.

M. de Bouillon[91] protégeait à Jersey les réfugiés français: il me
détourna du dessein de passer en Bretagne, {p.103} hors d'état que
j'étais de supporter une vie de cavernes et de forêts; il me conseilla
de me rendre en Angleterre et d'y chercher l'occasion d'y prendre du
service régulier. Mon oncle, très peu pourvu d'argent, commençait à se
sentir mal à l'aise avec sa nombreuse famille; il s'était vu forcé
d'envoyer son fils à Londres se nourrir de misère et d'espérance.
Craignant d'être à charge à M. de Bedée, je me décidai à le
débarrasser de ma personne.

                   [Note 91: Philippe d'Auvergne, prince de
                   _Bouillon_, né à Jersey en 1754, mort à Londres en
                   1816. Fils d'un pauvre lieutenant de la marine
                   britannique, Charles d'Auvergne, il avait été
                   adopté par le duc Godefroy de Bouillon, qui voyait
                   sa race menacée de s'éteindre. Philippe d'Auvergne
                   se prêta avec un indéniable courage, à l'aventure
                   qui l'avait changé en prince. S'il lui arriva
                   parfois d'amoindrir, par des minuties d'étiquette,
                   la valeur d'un dévouement entier à ses compatriotes
                   d'adoption, il ne faillit jamais au devoir de
                   soutenir avec énergie, devant les gouverneurs
                   anglais de l'île, la cause des malheureux réfugiés.
                   Rien d'ailleurs de ce qui fait les meilleure romans
                   ne manque à son inconcevable carrière, ni les pages
                   d'amour, ni les heures de prison, ni la fin
                   mystérieuse.--Voy. _Le Dernier prince de Bouillon_,
                   par _H. Forneron_, et, dans _Émigrés et Chouans_,
                   par le comte _G. de Contades_, le chapitre sur
                   _Armand de Chateaubriand_.]

Trente louis qu'un bateau fraudeur de Saint-Malo m'apporta me mirent à
même d'exécuter mon dessein et j'arrêtai ma place au paquebot de
Southampton. En disant adieu à mon oncle, j'étais profondément
attendri: il venait de me soigner avec l'affection d'un père; à lui se
rattachait le peu d'instants heureux de mon enfance; il connaissait
tout ce qui fut aimé de moi; je retrouvais sur son visage quelques
ressemblances de ma mère. J'avais quitté cette excellente mère, et je
ne devais plus la revoir; j'avais quitté ma soeur Julie et mon frère,
et j'étais condamné à ne plus les retrouver; je quittais mon oncle, et
sa mine épanouie ne devait plus réjouir mes yeux. Quelques mois
avaient suffi à toutes ces pertes, car la mort de nos amis ne compte
pas du moment où ils meurent, mais de celui où nous cessons de vivre
avec eux.

Si l'on pouvait dire au temps: «Tout beau!» on l'arrêterait aux heures
des délices; mais comme on ne le peut, ne séjournons pas ici-bas;
allons-nous-en avant d'avoir vu fuir nos amis et ces années que le
{p.104} poète trouvait seules dignes de la vie: _Vitâ dignior ætas_.
Ce qui enchante dans l'âge des liaisons devient dans l'âge délaissé un
objet de souffrance et de regret. On ne souhaite plus le retour des
mois riant à la terre; on le craint plutôt: les oiseaux, les fleurs,
une belle soirée de la fin d'avril, une belle nuit commencée le soir
avec le premier rossignol, achevée le matin avec la première
hirondelle, ces choses que donnent le besoin et le désir du bonheur,
vous tuent. De pareils charmes, vous les sentez encore, mais ils ne
sont plus pour vous: la jeunesse qui les goûte à vos côtés, et qui
vous regarde dédaigneusement, vous rend jaloux et vous fait mieux
comprendre la profondeur de votre abandon. La fraîcheur et la grâce de
la nature, en vous rappelant vos félicités passées, augmentent la
laideur de vos misères. Vous n'êtes plus qu'une tache dans cette
nature, vous en gâtez les harmonies et la suavité par votre présence,
par vos paroles, et même par les sentiments que vous oseriez exprimer.
Vous pouvez aimer, mais on ne peut plus vous aimer. La fontaine
printanière a renouvelé ses eaux sans vous rendre votre jouvence, et
la vue de tout ce qui renaît, de tout ce qui est heureux, vous réduit
à la douloureuse mémoire de vos plaisirs.

Le paquebot sur lequel je m'embarquai était encombré de familles
émigrées. J'y fis connaissance avec M. Hingant, ancien collègue de mon
frère au parlement de Bretagne, homme d'esprit et de goût dont j'aurai
trop à parler[92]. Un officier de marine jouait {p.105} aux échecs
dans la chambre du capitaine; il ne se remit pas mon visage, tant
j'étais changé; mais moi, je reconnus Gesril. Nous ne nous étions pas
vus depuis Brest; nous devions nous séparer à Southampton. Je lui
racontai mes voyages, il me raconta les siens. Ce jeune homme, né
auprès de moi parmi les vagues, embrassa pour la dernière fois son
premier ami au milieu des vagues qu'il allait prendre à témoin de sa
glorieuse mort. Lamba Doria, amiral des Génois, ayant battu la flotte
des Vénitiens[93], apprend que son fils a été tué: _Qu'on le jette à
la mer_, dit ce père, à la façon des Romains, comme s'il eût dit:
_Qu'on le jette à sa victoire_. Gesril ne sortit volontairement des
flots dans lesquels il s'était précipité que pour mieux leur montrer
sa _victoire_ sur leur rivage.

                   [Note 92: François-Marie-Anne-Joseph Hingant de la
                   Tiemblais, fils de messire Hyacinthe-Louis Hingant,
                   seigneur de la Tiemblais et de Juigné-sur-Loire, et
                   de Jeanne-Émilie Chauvel, né à Dinan, paroisse de
                   Saint-Malo, le 9 août 1761. Il fut reçu conseiller
                   au parlement de Bretagne le 5 décembre 1782. Dévoué
                   à la cause royale, il aurait probablement partagé
                   le sort de vingt-deux membres de sa famille,
                   victimes de leur foi politique et religieuse, s'il
                   n'avait réussi à émigrer en Angleterre. Fort
                   instruit et très laborieux, il fournit, dit-on, des
                   matériaux à Chateaubriand pour son _Génie du
                   Christianisme_. Rentré en France, il consacra ses
                   loisirs à des travaux littéraires et scientifiques.
                   Outre deux savants Mémoires couronnés, en 1810 et
                   en 1822, par l'Académie de La Rochelle et par la
                   Société centrale d'agriculture du département de la
                   Seine-Inférieure, il publia, en 1826, une
                   intéressante nouvelle sous ce titre: _Le Capucin,
                   anecdote historique_. Le conseiller Hingant de la
                   Tiemblais est mort au Verger, en Plouer, le 16 août
                   1827.]

                   [Note 93: Lamba Doria, dans la guerre de Gênes
                   contre Venise, battit la flotte vénitienne,
                   commandée par l'amiral André Dandolo, devant l'île
                   Curzola, sur la côte de Dalmatie.]

J'ai déjà donné au commencement du sixième livre de ces _Mémoires_ le
certificat de mon débarquement de Jersey à Southampton. Voilà donc
qu'après mes {p.106} courses dans les bois de l'Amérique et dans les
camps de l'Allemagne, j'arrive en 1793, pauvre émigré, sur cette terre
où j'écris tout ceci en 1822 et où je suis aujourd'hui magnifique
ambassadeur.



{p.107} LIVRE VIII[94]

                   [Note 94: Ce livre a été écrit à Londres, d'avril à
                   septembre 1822. Il a été revu en décembre 1846.]

    Literary Fund. -- Grenier de Holborn. -- Dépérissement de ma
    santé. -- Visite aux médecins. -- Émigrés à Londres. -- Peltier.
    -- Travaux littéraires. -- Ma société avec Hingant. -- Nos
    promenades. -- Une nuit dans l'église de Westminster. -- Détresse.
    -- Secours imprévu. -- Logement sur un cimetière. -- Nouveaux
    camarades d'infortune. -- Nos plaisirs. -- Mon cousin de la
    Boüétardais. -- Fête somptueuse. -- Fin de mes quarante écus. --
    Nouvelle détresse. -- Table d'hôte. -- Évêques. -- Dîner à
    London-Tavern. -- Manuscrits de Camden. -- Mes occupations dans la
    province. -- Mort de mon frère. -- Malheurs de ma famille. -- Deux
    Frances. -- Lettres de Hingant. -- Charlotte. -- Retour à Londres.
    -- Rencontre extraordinaire. -- Défaut de mon caractère. --
    L'_Essai historique sur les révolutions_. -- Son effet. -- Lettre
    de Lemierre, neveu du poète. -- Fontanes. -- Cléry.


Il s'est formé à Londres une société pour venir au secours des gens de
lettres, tant anglais qu'étrangers. Cette société m'a invité à sa
réunion annuelle; je me suis fait un devoir de m'y rendre et d'y
porter ma souscription. S. A. R. le duc d'York[95] occupait le
fauteuil du président; à sa droite étaient le duc de {p.108}
Somerset, les lords Torrington et Bolton; il m'a fait placer à sa
gauche. J'ai rencontré là mon ami M. Canning. Le poète, l'orateur, le
ministre illustre a prononcé un discours où se trouve ce passage trop
honorable pour moi, que les journaux ont répété: «Quoique la personne
de mon noble ami, l'ambassadeur de France, soit encore peu connue ici,
son caractère et ses écrits sont bien connus de toute l'Europe. Il
commença sa carrière par exposer les principes du christianisme; il
l'a continuée en défendant ceux de la monarchie, et maintenant il
vient d'arriver dans ce pays pour unir les deux États par les liens
communs des principes monarchiques et des vertus chrétiennes.»

                   [Note 95: Frédéric, duc d'York et d'Albany,
                   deuxième fils de George III, né en 1763, marié à la
                   princesse Frédérique de Prusse, dont il n'avait pas
                   d'enfants. Il avait exercé, sans aucun succès
                   d'ailleurs, plusieurs commandements militaires
                   importants. Il était, en 1822, _field-marshal_ et
                   commandant en chef de l'armée britannique.]

Il y a bien des années que M. Canning, homme de lettres, s'instruisait
à Londres aux leçons de la politique de M. Pitt; il y a presque le
même nombre d'années que je commençai à écrire obscurément dans cette
même capitale de l'Angleterre. Tous les deux, arrivés à une haute
fortune, nous voilà membres d'une société consacrée au soulagement des
écrivains malheureux. Est-ce l'affinité de nos grandeurs ou le rapport
de nos souffrances qui nous a réunis ici? Que feraient au banquet des
Muses affligées le gouverneur des Indes orientales et l'ambassadeur de
France? C'est Georges Canning et François de Chateaubriand qui s'y
sont assis, en souvenir de leur adversité et peut-être de leur
félicité passées; ils ont bu à la mémoire d'Homère, chantant ses vers
pour un morceau de pain.

Si le _Literary fund_ eût existé lorsque j'arrivai de Southampton à
Londres, le 21 mai 1793, il aurait {p.109} peut-être payé la visite
du médecin dans le grenier de Holborn, où mon cousin de La
Boüétardais[96], fils de mon oncle de Bedée, me logea. On avait espéré
merveille du changement d'air pour me rendre les forces nécessaires à
la vie d'un soldat; mais ma santé, au lieu de se rétablir, déclina. Ma
poitrine s'entreprit; j'étais maigre et pâle, je toussais fréquemment,
je respirais avec peine; j'avais des sueurs et des crachements de
sang. Mes amis, aussi pauvres que moi, me traînaient de médecin en
médecin. Ces Hippocrates faisaient attendre cette bande de gueux à
leur porte, puis me déclaraient, au prix d'une guinée, qu'il fallait
prendre mon mal en patience, ajoutant: _T'is done, dear sir_: «C'est
fait, cher monsieur.» Le docteur Godwin, célèbre par ses expériences
relatives aux noyés et faites sur sa propre personne d'après ses
ordonnances, fut plus généreux: il m'assista gratuitement de ses
conseils; mais il me dit, avec la dureté dont il usait pour lui-même,
que je {p.110} pourrais _durer_ quelques mois, peut-être une ou deux
années, pourvu que je renonçasse à toute fatigue. «Ne comptez pas sur
une longue carrière;» tel fut le résumé de ses consultations.

                   [Note 96: Marie-Joseph-Annibal de Bedée, comte de
                   la Boüétardais, fils de Marie-Antoine-Bénigne de
                   Bedée et de Mlle Ginguené. Il était né le 17 mars
                   1758, en la paroisse de Pluduno. Marié, le 19
                   juillet 1785, à Marie-Vincente de Francheville,
                   dame de Trélan, il fut reçu conseiller et
                   commissaire aux requêtes du Parlement de Bretagne
                   le 18 mai 1786. Après avoir perdu sa femme, qui
                   mourut à Rennes le 15 juin 1790, il émigra en
                   Angleterre et ne revint plus en France. Il mourut à
                   Londres, le 6 janvier 1809, laissant de son mariage
                   une fille unique, Marie-Antoinette de Bedée de la
                   Boüétardais, qui épousa à Dinan, le 14 mai 1810, M.
                   Henry-Marie de Boishamon. Mme de Boishamon mourut
                   au château de Monchoix le 22 janvier 1843; son mari
                   lui survécut jusqu'au 26 janvier 1846. De leur
                   union étaient nés deux fils: 1º M. Charles-Marie de
                   Boishamon, né en 1814, mort en 1885 au château de
                   Monchoix, marié, sans enfants; 2º
                   Henry-Augustin-Eloy de Boishamon, né en 1817, mort
                   en 1886, marié, avec enfants.]

La certitude acquise ainsi de ma fin prochaine, en augmentant le deuil
naturel de mon imagination, me donna un incroyable repos d'esprit.
Cette disposition intérieure explique un passage de la notice placée à
la tête de l'_Essai historique_[97], et cet autre passage de l'_Essai_
même: «Attaqué d'une maladie qui me laisse peu d'espoir, je vois les
objets d'un oeil tranquille; l'air calme de la tombe se fait sentir au
voyageur qui n'en est plus qu'à quelques journées[98].» L'amertume des
réflexions répandues dans l'_Essai_ n'étonnera donc pas: c'est sous le
coup d'un arrêt de mort, entre la sentence et l'exécution, que j'ai
composé cet ouvrage. Un écrivain qui croyait toucher au terme, dans le
dénûment de son exil, ne pouvait guère promener des regards riants sur
le monde.

                   [Note 97: «D'ailleurs ma santé, dérangée par de
                   longs voyages, beaucoup de soucis, de veilles et
                   d'études, est si déplorable, que je crains de ne
                   pouvoir remplir immédiatement la promesse que j'ai
                   faite concernant les autres volumes de l'_Essai
                   historique_.»]

                   [Note 98: _Essai historique_, livre premier,
                   première partie, introduction, p. 4 de la première
                   édition.]

Mais comment traverser le temps de grâce qui m'était accordé? J'aurais
pu vivre ou mourir promptement de mon épée: on m'en interdisait
l'usage; que me restait-il? une plume? elle n'était ni connue, ni
éprouvée, et j'en ignorais la puissance. Le goût des lettres inné en
moi, des poésies de mon enfance, des ébauches de mes voyages,
suffiraient-ils pour {p.111} attirer l'attention du public? L'idée
d'écrire un ouvrage sur les Révolutions comparées m'était venue; je
m'en occupais dans ma tête comme d'un sujet plus approprié aux
intérêts du jour; mais qui se chargerait de l'impression d'un
manuscrit sans prôneurs, et, pendant la composition de ce manuscrit,
qui me nourrirait? Si je n'avais que peu de jours à passer sur la
terre, force était néanmoins d'avoir quelque moyen de soutenir ce peu
de jours. Mes trente louis, déjà fort écornés, ne pouvaient aller bien
loin, et, en surcroît de mes afflictions particulières, il me fallait
supporter la détresse commune de l'émigration. Mes compagnons à
Londres avaient tous des occupations: les uns s'étaient mis dans le
commerce du charbon, les autres faisaient avec leurs femmes des
chapeaux de paille, les autres enseignaient le français qu'ils ne
savaient pas. Ils étaient tous très gais. Le défaut de notre nation,
la légèreté, s'était dans ce moment changé en vertu. On riait au nez
de la fortune; cette voleuse était toute penaude d'emporter ce qu'on
ne lui redemandait pas.

       *       *       *       *       *

[Illustration: CHARLOTTE.]

Peltier[99], auteur du _Domine salcum fac regem_[100] et principal
rédacteur des _Actes des Apôtres_, continuait {p.112} à Londres son
entreprise de Paris. Il n'avait pas précisément de vices; mais il
était rongé d'une vermine {p.113} de petits défauts dont on ne
pouvait l'épurer: libertin, mauvais sujet, gagnant beaucoup d'argent
et le mangeant de même, à la fois serviteur de la légitimité et
ambassadeur du roi nègre Christophe auprès de George III,
correspondant diplomatique de M. le comte de _Limonade_, et buvant en
vin de Champagne les appointements qu'on lui payait en sucre. Cette
espèce de M. Violet, jouant les grands airs de la Révolution sur un
violon de poche, me vint voir et m'offrit ses services en qualité de
Breton. Je lui parlai de mon plan de l'_Essai_; il l'approuva fort:
«Ce sera superbe!» s'écria-t-il, et il me proposa une chambre chez son
imprimeur Baylis, lequel imprimerait l'ouvrage au fur et à mesure de
la composition. Le libraire Deboffe aurait la vente; lui, Peltier,
emboucherait la trompette dans son journal _l'Ambigu_, tandis qu'on
pourrait s'introduire dans _le Courrier français_ de Londres, dont la
rédaction passa bientôt à M. de Montlosier[101]. Peltier ne doutait de
rien: il parlait de {p.114} me faire donner la croix de Saint-Louis
pour mon siège de Thionville. Mon Gil Blas, grand, maigre,
escalabreux, les cheveux poudrés, le front chauve, toujours criant et
rigolant, met son chapeau rond sur l'oreille, me prend par le bras et
me conduit chez l'imprimeur Baylis, où il me loue sans façon une
chambre, au prix d'une guinée par mois.

                   [Note 99: Jean Gabriel _Peltier_ (et non
                   _Pelletier_, comme on l'a imprimé jusqu'ici dans
                   toutes les éditions des _Mémoires_) était né le 21
                   octobre 1765 à Gonnor, arrondissement de Beaupréau
                   (Maine-et-Loire). Il fut le principal rédacteur des
                   _Actes des Apôtres_. Après le 10 août, réfugié en
                   Angleterre, il publia, en deux volumes in-8{o}, le
                   _Dernier Tableau de Paris, ou Précis historique de
                   la révolution du 10 août et du 2 septembre, des
                   causes qui l'ont produite, des événements qui l'ont
                   précédée et des crimes qui l'ont suivie_. En 1793,
                   il fit paraître son _Histoire de la Restauration de
                   la Monarchie française, ou la Campagne de 1793,
                   publiée en forme de correspondance_. Désabusé, mais
                   non découragé par la retraite des Prussiens, il
                   continua de harceler la République dans son
                   _Tableau de l'Europe pendant 1794_ (deux volumes
                   in-8{o}). Comme il était avant tout polémiste, et
                   que le journal pouvait être entre ses mains une
                   arme plus puissante que le livre, il fonda à
                   Londres une feuille périodique intitulée _Paris_,
                   dont les 250 numéros parus de 1795 à 1802 ne
                   forment pas moins de trente-cinq volumes in-8{o}.
                   Ce vaste recueil renferme beaucoup de documents que
                   les journaux français du temps n'auraient pu ou
                   voulu accueillir. Il est à regretter qu'aucun des
                   historiens du Directoire et du Consulat n'ait cru
                   devoir y puiser. À la fin de 1802, il fit succéder
                   à son _Paris_ un nouveau recueil, l'_Ambigu_ ou
                   _Variétés littéraires et politiques_, publié les
                   10, 20 et 30 de chaque mois. Interrompu seulement
                   pendant les trois premiers mois de 1815 et repris
                   pendant les Cent-Jours, pour s'arrêter seulement en
                   1817, le second journal de Peltier comprend plus de
                   cent volumes. Les premiers numéros de l'_Ambigu_
                   eurent le don d'irriter à ce point le Premier
                   Consul, alors en paix avec l'Angleterre, qu'il
                   réclama l'expulsion de Peltier, ou, à tout le
                   moins, son renvoi devant un jury anglais. Traduit
                   devant la cour du Banc du Roi, et défendu par sir
                   James Mackintosh, dont le plaidoyer est resté
                   célèbre, Peltier fut condamné, le 21 février 1803,
                   à une faible amende, peine dérisoire dans un
                   semblable débat. Une souscription, couverte
                   aussitôt qu'annoncée, convertit en triomphe la
                   défaite du journaliste. Le résultat le plus clair
                   de ce procès retentissant fut de rendre européen le
                   nom de Peltier. Marié à l'une des élèves les plus
                   distinguées de l'abbé Carron, il tenait à Londres
                   un grand train de maison et dépensait sans compter.
                   De là bientôt pour lui un grand état de gêne, si
                   bien qu'un jour il fut tout heureux et tout aise
                   d'être nommé par Christophe, le roi nègre d'Haïti,
                   son chargé d'affaires auprès du roi d'Angleterre.
                   Les plaisants dirent alors qu'il avait passé du
                   _blanc_ au _noir_. Le mot était joli, et Peltier
                   fut le premier à en rire, d'autant que son roi
                   nègre lui expédiait, en guise de traitement, force
                   balles de sucre et de café, dont la vente, évaluée
                   à deux cent mille francs par an, lui permit de
                   faire bonne figure jusqu'à la Restauration. Il vint
                   alors en France; mais comme il trouvait Louis XVIII
                   trop _libéral_ et n'avait pu se tenir de diriger
                   contre lui quelques épigrammes, il reçut un accueil
                   très froid et retourna à Londres. Là, une autre
                   déception l'attendait. Une de ses épigrammes contre
                   le roi de France, qui atteignait par ricochet le
                   roi d'Haïti, fut envoyée par l'abolitionniste
                   Wilberforce à Christophe, qui, dans son
                   mécontentement, retira au malheureux Peltier, avec
                   ses pouvoirs, son sucre et son café. Revenu
                   définitivement en France en 1820, il vécut encore
                   quelques années, pauvre, mais inébranlablement
                   fidèle, et mourut à Paris le 25 mars 1825.--Peltier
                   est une des plus curieuses figures de la période
                   révolutionnaire, et il mériterait les honneurs
                   d'une ample et copieuse biographie.]

                   [Note 100: Une des premières brochures de Peltier,
                   publiée au mois d'octobre 1789, avait pour titre:
                   _Domine, salvum fac regem_. Peltier y dénonçait le
                   duc d'Orléans et Mirabeau comme les principaux
                   auteurs des journées des 5 et 6 octobre.]

                   [Note 101: François-Dominique Reynaud, comte de
                   _Montlosier_ (1755-1838). Après avoir fait partie
                   de la Constituante, où il siégeait au côté droit,
                   il avait émigré à la fin de la session, avait fait
                   la campagne de 1792 à l'armée des princes, puis
                   était passé à Hambourg, d'où il vint à Londres en
                   1794. Il devint alors le principal rédacteur, non
                   du _Courrier français_, mais du _Courrier de
                   Londres_, et fit la fortune de ce journal, qui
                   avait été fondé par l'abbé de Calonne. Sous le
                   Consulat, il voulut continuer à Paris la
                   publication de sa feuille, qui prit alors le titre
                   de _Courrier de Londres et de Paris_, mais elle
                   fut, après quelques numéros, supprimée par la
                   censure.--Nous retrouverons plus tard, au cours de
                   ces _Mémoires_, le comte de Montlosier.]

J'étais en face de mon avenir doré; mais le présent, sur quelle
planche le traverser? Peltier me procura des traductions du latin et
de l'anglais; je travaillais le jour à ces traductions, la nuit à
l'_Essai historique_ dans lequel je faisais entrer une partie de mes
voyages et de mes rêveries. Baylis me fournissait les livres, et
j'employais mal à propos quelques schellings à l'achat des bouquins
étalés sur les échoppes.

Hingant, que j'avais rencontré sur le paquebot de Jersey, s'était lié
avec moi. Il cultivait les lettres, il était savant, écrivait en
secret des romans dont il me lisait des pages. Il se logea, assez près
de Baylis, au fond d'une rue qui donnait dans Holborn. Tous les
matins, à dix heures, je déjeunais avec lui; nous parlions de
politique et surtout de mes travaux. Je lui disais ce que j'avais bâti
de mon édifice de nuit, {p.115} l'_Essai_; puis je retournais à mon
oeuvre de jour, les traductions. Nous nous réunissions pour dîner, à
un schelling par tête, dans un estaminet; de là, nous allions aux
champs. Souvent aussi nous nous promenions seuls, car nous aimions
tous deux à rêvasser.

Je dirigeais alors ma course à Kensington ou à Westminster. Kensington
me plaisait; j'errais dans sa partie solitaire, tandis que la partie
qui touchait à Hyde-Park se couvrait d'une multitude brillante. Le
contraste de mon indigence et de la richesse, de mon délaissement et
de la foule, m'était agréable. Je voyais passer de loin les jeunes
Anglaises avec cette confusion désireuse que me faisait éprouver
autrefois ma sylphide, lorsque après l'avoir parée de toutes mes
folies, j'osais à peine lever les yeux sur mon ouvrage. La mort, à
laquelle je croyais toucher, ajoutait un mystère à cette vision d'un
monde dont j'étais presque sorti. S'est-il jamais attaché un regard
sur l'étranger assis au pied d'un pin? Quelque belle femme avait-elle
deviné l'invisible présence de René?

À Westminster, autre passe-temps: dans ce labyrinthe de tombeaux, je
pensais au mien prêt à s'ouvrir. Le buste d'un homme inconnu comme moi
ne prendrait jamais place au milieu de ces illustres effigies! Puis se
montraient les sépulcres des monarques: Cromwel n'y était plus, et
Charles Ier n'y était pas. Les cendres d'un traître, Robert d'Artois,
reposaient sous les dalles que je pressais de mes pas fidèles. La
destinée de Charles Ier venait de s'étendre sur Louis XVI; chaque jour
le fer moissonnait en France, et les fosses de mes parents étaient
déjà creusées.

Les chants des maîtres de chapelle et les causeries {p.116} des
étrangers interrompaient mes réflexions. Je ne pouvais multiplier mes
visites, car j'étais obligé de donner aux gardiens de ceux qui ne
vivaient plus le schelling qui m'était nécessaire pour vivre. Mais
alors je tournoyais au dehors de l'abbaye avec les corneilles, ou je
m'arrêtais à considérer les clochers, jumeaux de grandeur inégale, que
le soleil couchant ensanglantait de ses feux sur la tenture noire des
fumées de la Cité.

Une fois, cependant, il arriva qu'ayant voulu contempler au jour tombé
l'intérieur de la basilique, je m'oubliai dans l'admiration de cette
architecture pleine de fougue et de caprice. Dominé par le sentiment
de la _vastité sombre des églises chrestiennes_ (Montaigne), j'errais
à pas lents et je m'anuitai: on ferma les portes. J'essayai de trouver
une issue; j'appelai l'_usher_, je heurtai aux _gates_: tout ce bruit,
épandu et délayé dans le silence, se perdit; il fallut me résigner à
coucher avec les défunts.

Après avoir hésité dans le choix de mon gîte, je m'arrêtai près du
mausolée de lord Chatam, au bas du jubé et du double étage de la
chapelle des Chevaliers et de Henri VII. À l'entrée de ces escaliers,
de ces ailes fermées de grilles, un sarcophage engagé dans le mur,
vis-à-vis d'une mort de marbre armée de sa faux, m'offrit son abri. Le
pli d'un linceul, également de marbre, me servit de niche: à l'exemple
de Charles-Quint, je m'habituais à mon enterrement.

J'étais aux premières loges pour voir le monde tel qu'il est. Quel
amas de grandeurs renfermé sous ces dômes! Qu'en reste-t-il? Les
afflictions ne sont pas {p.117} moins vaines que les félicités;
l'infortunée Jane Grey n'est pas différente de l'heureuse Alix de
Salisbury; son squelette est seulement moins horrible, parce qu'il est
sans tête; sa carcasse s'embellit de son supplice et de l'absence de
ce qui fit sa beauté. Les tournois du vainqueur de Crécy, les jeux du
camp du Drap-d'or de Henri VIII, ne recommenceront pas dans cette
salle des spectacles funèbres. Bacon, Newton, Milton, sont aussi
profondément ensevelis, aussi passés à jamais que leurs plus obscurs
contemporains. Moi banni, vagabond, pauvre, consentirais-je à n'être
plus la petite chose oubliée et douloureuse que je suis, pour avoir
été un de ces morts fameux, puissants, rassasiés de plaisirs? Oh! la
vie n'est pas tout cela! Si du rivage de ce monde nous ne découvrons
pas distinctement les choses divines, ne nous en étonnons pas: le
temps est un voile interposé entre nous et Dieu, comme notre paupière
entre notre oeil et la lumière.

Tapi sous mon linge de marbre, je redescendis de ces hauts pensers aux
impressions naïves du lieu et du moment. Mon anxiété mêlée de plaisir
était analogue à celle que j'éprouvais l'hiver dans ma tourelle de
Combourg, lorsque j'écoutais le vent: un souffle et une ombre sont de
nature pareille.

Peu à peu, m'accoutumant à l'obscurité, j'entrevis les figures placées
aux tombeaux. Je regardais les encorbellements du Saint-Denis
d'Angleterre, d'où l'on eût dit que descendaient en lampadaires
gothiques les événements passés et les années qui furent: l'édifice
entier était comme un temple monolithe de siècles pétrifiés.

{p.118} J'avais compté dix heures, onze heures à l'horloge; le marteau
qui se soulevait et retombait sur l'airain était le seul être vivant
avec moi dans ces régions. Au dehors une voiture roulante, le cri du
_watchman_, voilà tout: ces bruits lointains de la terre me
parvenaient d'un monde dans un autre monde. Le brouillard de la Tamise
et la fumée du charbon de terre s'infiltrèrent dans la basilique, et y
répandirent de secondes ténèbres.

Enfin, un crépuscule s'épanouit dans un coin des ombres les plus
éteintes: je regardais fixement croître la lumière progressive;
émanait-elle des deux fils d'Édouard IV, assassinés par leur oncle?
«Ces aimables enfants, dit le grand tragique, étaient couchés
ensemble; ils se tenaient entourés de leurs bras innocents et blancs
comme l'albâtre. Leurs lèvres semblaient quatre roses vermeilles sur
une seule tige, qui, dans tout l'éclat de leur beauté, se baisent
l'une l'autre.» Dieu ne m'envoya pas ces âmes tristes et charmantes;
mais le léger fantôme d'une femme à peine adolescente parut portant
une lumière abritée dans une feuille de papier tournée en coquille:
c'était la petite sonneuse de cloches. J'entendis le bruit d'un
baiser, et la cloche tinta le point du jour. La sonneuse fut tout
épouvantée lorsque je sortis avec elle par la porte du cloître. Je lui
contai mon aventure; elle me dit qu'elle était venue remplir les
fonctions de son père malade: nous ne parlâmes pas du baiser.

       *       *       *       *       *

J'amusai Hingant de mon aventure, et nous fîmes le projet de nous
enfermer à Westminster; mais nos {p.119} misères nous appelaient chez
les morts d'une manière moins poétique.

Mes fonds s'épuisaient: Baylis et Deboffe s'étaient hasardés,
moyennant un billet de remboursement en cas de non-vente, à commencer
l'impression de l'_Essai_; là finissait leur générosité, et rien
n'était plus naturel; je m'étonne même de leur hardiesse. Les
traductions ne venaient plus; Peltier, homme de plaisir, s'ennuyait
d'une obligeance prolongée. Il m'aurait bien donné ce qu'il avait,
s'il n'eût préféré le manger; mais quêter des travaux çà et là, faire
une bonne oeuvre de patience, impossible à lui. Hingant voyait aussi
s'amoindrir son trésor; entre nous deux, nous ne possédions que
soixante francs. Nous diminuâmes la ration de vivres, comme sur un
vaisseau lorsque la traversée se prolonge. Au lieu d'un schelling par
tête, nous ne dépensions plus à dîner qu'un demi-schelling. Le matin,
à notre thé, nous retranchâmes la moitié du pain, et nous supprimâmes
le beurre. Ces abstinences fatiguaient les nerfs de mon ami. Son
esprit battait la campagne; il prêtait l'oreille, et avait l'air
d'écouter quelqu'un; en réponse, il éclatait de rire, ou versait des
larmes. Hingant croyait au magnétisme, et s'était troublé la cervelle
du galimatias de Swedenborg. Il me disait le matin qu'on lui avait
fait du bruit la nuit; il se fâchait si je lui niais ses imaginations.
L'inquiétude qu'il me causait m'empêchait de sentir mes souffrances.

Elles étaient grandes pourtant: cette diète rigoureuse, jointe au
travail, échauffait ma poitrine malade; je commençais à avoir de la
peine à marcher, et néanmoins je passais les jours et une partie des
{p.120} nuits dehors, afin qu'on ne s'aperçut pas de ma détresse.
Arrivés à notre dernier schelling, je convins avec mon ami de le
garder pour faire semblant de déjeuner.

Nous arrangeâmes que nous achèterions un pain de deux sous; que nous
nous laisserions servir comme de coutume l'eau chaude et la théière;
que nous n'y mettrions point de thé; que nous ne mangerions pas le
pain, mais que nous boirions l'eau chaude avec quelques petites
miettes de sucre restées au fond du sucrier.

Cinq jours s'écoulèrent de la sorte. La faim me dévorait; j'étais
brûlant; le sommeil m'avait fui; je suçais des morceaux de linge que
je trempais dans de l'eau; je mâchais de l'herbe et du papier. Quand
je passais devant des boutiques de boulangers mon tourment était
horrible. Par une rude soirée d'hiver je restai deux heures planté
devant un magasin de fruits secs et de viandes fumées, avalant des
yeux tout ce que je voyais: j'aurais mangé, non seulement les
comestibles, mais leurs boîtes, paniers et corbeilles.

Le matin du cinquième jour, tombant d'inanition, je me traîne chez
Hingant; je heurte à la porte, elle était fermée; j'appelle; Hingant
est quelque temps sans répondre; il se lève enfin et m'ouvre. Il riait
d'un air égaré; sa redingote était boutonnée; il s'assit devant la
table à thé: «Notre déjeuner va venir,» me dit-il d'une voix
extraordinaire. Je crus voir quelques taches de sang à sa chemise; je
déboutonne brusquement sa redingote: il s'était donné un coup de canif
profond de deux pouces dans le bout du sein {p.121} gauche. Je criai
au secours. La servante alla chercher un chirurgien. La blessure était
dangereuse[102].

                   [Note 102: «M. de Chateaubriand m'a montré la
                   maison où se passa ce triste drame d'un suicide
                   ébauché: «Là, me dit-il, mon ami a voulu se tuer,
                   et j'ai failli mourir de faim.» Puis il me faisait
                   remarquer en souriant son lourd et brillant costume
                   d'ambassadeur, car nous allions à Carlton-House,
                   chez le roi.» (_Chateaubriand et son temps_, par le
                   comte de Marcellus, p. 99).]

Ce nouveau malheur m'obligea de prendre un parti. Hingant, conseiller
au parlement de Bretagne, s'était refusé à recevoir le traitement que
le gouvernement anglais accordait aux magistrats français, de même que
je n'avais pas voulu accepter le schelling aumôné par jour aux
émigrés: j'écrivis à M. de Barentin[103] et lui révélai la situation
de mon ami. Les parents de Hingant accoururent et l'emmenèrent à la
campagne. Dans ce moment même, mon oncle de Bedée me fit parvenir
quarante écus, oblation touchante de ma famille persécutée; il me
sembla voir tout l'or du Pérou: le denier des prisonniers de France
nourrit le Français exilé.

                   [Note 103: Charles-Louis-François de Barentin
                   (1739-1819). Ce fut lui qui, comme garde des
                   sceaux, ouvrit les États-Généraux le 5 mai 1789.
                   Dénoncé par Mirabeau, dans la séance du 15 juillet,
                   comme ennemi du peuple, il émigra et ne revint en
                   France qu'après le 18 brumaire.]

Ma misère avait mis obstacle à mon travail. Comme je ne fournissais
plus de manuscrit, l'impression fut suspendue. Privé de la compagnie
de Hingant, je ne gardai pas chez Baylis un logement d'une guinée par
mois; je payai le terme échu et m'en allai. Au-dessous des émigrés
indigents qui m'avaient d'abord servi de patrons à Londres, il y en
avait d'autres, plus nécessiteux {p.122} encore. Il est des degrés
entre les pauvres comme entre les riches; on peut aller depuis l'homme
qui se couvre l'hiver avec son chien, jusqu'à celui qui grelotte dans
ses haillons tailladés. Mes amis me trouvèrent une chambre mieux
appropriée à ma fortune décroissante (on n'est pas toujours au comble
de la prospérité); ils m'installèrent aux environs de Mary-Le-Bone-Street,
dans un _garret_ dont la lucarne donnait sur un cimetière: chaque nuit
la crécelle du _watchman_ m'annonçait que l'on venait de voler des
cadavres. J'eus la consolation d'apprendre que Hingant était hors de
danger.

Des camarades me visitaient dans mon atelier. À notre indépendance et
à notre pauvreté, on nous eût pris pour des peintres sur les ruines de
Rome; nous étions des artistes en misère sur les ruines de la France.
Ma figure servait de modèle et mon lit de siège à mes élèves. Ce lit
consistait dans un matelas et une couverture. Je n'avais point de
draps; quand il faisait froid, mon habit et une chaise, ajoutés à ma
couverture, me tenaient chaud. Trop faible pour remuer ma couche, elle
restait comme Dieu me l'avait retournée.

Mon cousin de La Boüétardais, chassé, faute de payement, d'un taudis
irlandais, quoiqu'il eût mis son violon en gage, vint chercher chez
moi un abri contre le constable; un vicaire bas breton lui prêta un
lit de sangle. La Boüétardais était, ainsi que Hingant, conseiller au
parlement de Bretagne; il ne possédait pas un mouchoir pour
s'envelopper la tête; mais il avait déserté avec armes et bagages,
c'est-à-dire qu'il avait emporté son bonnet carré et sa robe rouge, et
il couchait {p.123} _sous_ la pourpre à mes cotés. Facétieux, bon
musicien, ayant la voix belle, quand nous ne dormions pas, il
s'asseyait tout nu sur ses sangles, mettait son bonnet carré, et
chantait des romances en s'accompagnant d'une guitare qui n'avait que
trois cordes. Une nuit que le pauvre garçon fredonnait ainsi l'_Hymne à
Vénus_ de Métastase: _Scendi propizia_, il fut frappé d'un vent
coulis; la bouche lui tourna, et il en mourut, mais pas tout de suite,
car je lui frottai cordialement la joue. Nous tenions des conseils
dans notre chambre haute, nous raisonnions sur la politique, nous nous
occupions des cancans de l'émigration. Le soir, nous allions chez nos
tantes et cousines danser, après les modes enrubannées et les chapeaux
faits.

       *       *       *       *       *

Ceux qui lisent cette partie de mes _Mémoires_ ne se sont pas aperçus
que je les ai interrompus deux fois: une fois, pour offrir un grand
dîner au duc d'York, frère du roi d'Angleterre; une autre fois, pour
donner une fête pour l'anniversaire de la rentrée du roi de France à
Paris, le 8 juillet. Cette fête m'a coûté quarante mille francs[104].
Les pairs et les pairesses de l'empire britannique, les ambassadeurs,
les étrangers de distinction, ont rempli mes salons magnifiquement
décorés. Mes tables étincelaient de l'éclat des cristaux de Londres et
de l'or des porcelaines de Sèvres. Ce qu'il y a de plus délicat en
mets, vins et fleurs, abondait. Portland-Place était encombré de
brillantes voitures. {p.124} Collinet et la musique d'Almack's
enchantaient la mélancolie fashionable des dandys et les élégances
rêveuses des ladies pensivement dansantes. L'opposition et la majorité
ministérielles avait fait trêve: lady Canning causait avec lord
Londonderry, lady Jersey avec le duc de Wellington. Monsieur, qui m'a
fait faire cette année des compliments de mes somptuosités de 1822, ne
savait pas, en 1793, qu'il existait non loin de lui un futur ministre,
lequel, en attendant ses grandeurs, jeûnait au-dessus d'un cimetière
pour péché de fidélité. Je me félicite aujourd'hui d'avoir essayé du
naufrage, entrevu la guerre, partagé les souffrances des classes les
plus humbles de la société, comme je m'applaudis d'avoir rencontré,
dans les temps de prospérité, l'injustice et la calomnie. J'ai profité
à ces leçons: la vie, sans les maux qui la rendent grave, est un
hochet d'enfant.

                   [Note 104: Douze mille francs seulement, d'après
                   son secrétaire, M. de Marcellus, qui tenait les
                   comptes de l'ambassade; mais on sait de reste, que
                   Chateaubriand ne comprit jamais rien aux chiffres
                   de ménage.--Voir _Chateaubriand et son temps_, p.
                   99.]

J'étais l'homme aux quarante écus; mais le niveau des fortunes n'étant
pas encore établi, et les denrées n'ayant pas baissé de valeur, rien
ne fit contre-poids à ma bourse qui se vida. Je ne devais pas compter
sur de nouveaux secours de ma famille, exposée en Bretagne au double
fléau de la _chouannerie_ et de la Terreur. Je ne voyais plus devant
moi que l'hôpital ou la Tamise.

Des domestiques d'émigrés, que leurs maîtres ne pouvaient plus
nourrir, s'étaient transformés en restaurateurs pour nourrir leurs
maîtres. Dieu sait la chère-lie que l'on faisait à ces tables d'hôtes!
Dieu sait aussi la politique qu'on y entendait! Toutes les victoires
de la République étaient métamorphosées en défaites, et si par hasard
on doutait d'une restauration {p.125} immédiate, on était déclaré
Jacobin. Deux vieux évêques, qui avaient un faux air de la mort, se
promenaient au printemps dans le parc Saint-James: «Monseigneur,
disait l'un, croyez-vous que nous soyons en France au mois de
juin?--Mais, monseigneur, répondait l'autre après avoir mûrement
réfléchi, je n'y vois pas d'inconvénient.»

L'homme aux ressources, Peltier, me déterra, ou plutôt me dénicha dans
mon aire. Il avait lu dans un journal de Yarmouth qu'une société
d'antiquaires s'allait occuper d'une histoire du comté de Suffolk, et
qu'on demandait un Français capable de déchiffrer des manuscrits
français du XIIe siècle, de la collection de Camden[105]. Le _parson_,
ou ministre, de Beccles, était à la tête de l'entreprise, c'était à
lui qu'il se fallait adresser. «Voilà votre affaire, me dit Peltier,
partez, vous déchiffrerez ces vieilles paperasses; vous continuerez à
envoyer de la copie de l'_Essai_ à Baylis; je forcerai ce pleutre à
reprendre son impression; vous reviendrez à Londres avec deux cents
guinées, votre ouvrage fait, et vogue la galère!»

                   [Note 105: William _Camden_ (1551-1623), surnommé
                   le _Pausanias_ et le _Strabon anglais_. Il avait
                   rassemblé un nombre considérable de manuscrits du
                   moyen âge, qui composent ce qu'on appelle encore
                   aujourd'hui la _Collection Camden_.]

Je voulus balbutier quelques objections: «Eh! que diable, s'écria mon
homme, comptez-vous rester dans ce _palais_ où j'ai déjà un froid
horrible? Si Rivarol, Champcenetz[106], Mirabeau-Tonneau et moi avions
eu {p.126} la bouche en coeur, nous aurions fait de belle besogne
dans les _Actes des Apôtres_! Savez-vous que cette histoire de Hingant
fait un boucan d'enfer? Vous vouliez donc vous laisser mourir de faim
tous deux? Ah! ah! ah! pouf!... Ah! ah!...» Peltier, plié en deux, se
tenait les genoux à force de rire. Il venait de placer cent
exemplaires de son journal aux colonies; il en avait reçu le payement
et faisait sonner ses guinées dans sa poche. Il m'emmena de force,
avec La Boüétardais apoplectique, et deux émigrés en guenilles qui se
trouvèrent sous sa main, dîner à _London-Tavern_. Il nous fît boire du
vin de Porto, manger du roastbeef et du plumpudding à en crever.
«Comment, monsieur le comte, disait-il à mon cousin, avez-vous ainsi
la gueule de travers?» La Boüétardais, moitié choqué, moitié content,
expliquait la chose de son mieux; il racontait qu'il avait été tout à
coup saisi en chantant ces deux mots: _O bella Venere!_ Mon pauvre
paralysé avait un air si mort, si transi, si râpé, en barbouillant sa
_bella Venere_, que Peltier se renversa d'un fou rire et pensa
culbuter la table, en la frappant en dessous de ses deux pieds.

                   [Note 106: Le chevalier de _Champcenetz_
                   (1759-1794) fut le principal rédacteur des _Actes
                   des Apôtres_. Il écrivit aussi dans le _Petit
                   Journal de la Cour et de la Ville_, et, de concert
                   avec Rivarol, publia en 1790 le _Petit Almanach des
                   grands hommes de la Révolution_. Ayant quitté Paris
                   après le 10 août, il eut l'imprudence d'y revenir,
                   fut arrêté et traduit, le 23 juillet 1794, devant
                   le tribunal révolutionnaire. Quand le président eut
                   prononcé sa condamnation à mort, il se leva, et, le
                   sourire aux lèvres: «Citoyen président, dit-il,
                   est-ce ici comme dans la garde nationale, et
                   peut-on se faire remplacer?»]

À la réflexion, le conseil de mon compatriote, vrai personnage de mon
autre compatriote Le Sage, ne me parut pas si mauvais. Au bout de
trois jours d'enquêtes, après m'être fait habiller par le tailleur de
Peltier, je partis pour Beccles avec quelque argent que {p.127} me
prêta Deboffe, sur l'assurance de ma reprise de l'_Essai_. Je changeai
mon nom, qu'aucun Anglais ne pouvait prononcer, en celui de _Combourg_
qu'avait porté mon frère et qui me rappelait les peines et les
plaisirs de ma première jeunesse. Descendu à l'auberge, je présentai
au ministre du lieu une lettre de Deboffe, fort estimé dans la
librairie anglaise, laquelle lettre me recommandait comme un savant du
premier ordre. Parfaitement accueilli, je vis tous les _gentlemen_ du
canton, et je rencontrai deux officiers de notre marine royale qui
donnaient des leçons de français dans le voisinage.

       *       *       *       *       *

Je repris des forces; les courses que je faisais à cheval me rendirent
un peu de santé. L'Angleterre, vue ainsi en détail, était triste, mais
charmante; partout la même chose et le même aspect. M. de Combourg
était invité à toutes les parties. Je dus à l'étude le premier
adoucissement de mon sort. Cicéron avait raison de recommander le
commerce des lettres dans les chagrins de la vie. Les femmes étaient
charmées de rencontrer un Français pour parler français.

Les malheurs de ma famille, que j'appris par les journaux, et qui me
firent connaître sous mon véritable nom (car je ne pus cacher ma
douleur), augmentèrent à mon égard l'intérêt de la société. Les
feuilles publiques annoncèrent la mort de M. de Malesherbes; celle de
sa fille, madame la présidente de Rosambo; celle de sa petite-fille,
madame la comtesse de Chateaubriand; et celle de son petit-gendre, le
comte de Chateaubriand, mon frère, immolés ensemble, le même jour, à
la même heure, au même {p.128} échafaud[107]. M. de Malesherbes était
l'objet de l'admiration et de la vénération des Anglais; mon alliance
de famille avec le défenseur de Louis XVI ajouta à la bienveillance de
mes hôtes.

                   [Note 107: Le 3 floréal an II (22 avril 1794).]

Mon oncle de Bedée me manda les persécutions éprouvées par le reste de
mes parents. Ma vieille et incomparable mère avait été jetée dans une
charrette avec d'autres victimes, et conduite du fond de la Bretagne
dans les geôles de Paris, afin de partager le sort du fils qu'elle
avait tant aimé. Ma femme et ma soeur Lucile, dans les cachots de
Rennes, attendaient leur sentence; il avait été question de les
enfermer au château de Combourg, devenu forteresse d'État: on accusait
leur innocence du crime de mon émigration. Qu'étaient-ce que nos
chagrins en terre étrangère, comparés à ceux des Français demeurés
dans leur patrie? Et pourtant, quel malheur, au milieu des souffrances
de l'exil, de savoir que notre exil même devenait le prétexte de la
persécution de nos proches!

Il y a deux ans que l'anneau de mariage de ma belle-soeur fut ramassé
dans le ruisseau de la rue Cassette; on me l'apporta; il était brisé;
les deux cerceaux de l'alliance étaient ouverts et pendaient enlacés
l'un à l'autre; les noms s'y lisaient parfaitement gravés. Comment
cette bague s'était-elle retrouvée? Dans quel lieu et quand avait-elle
été perdue? La victime, emprisonnée au Luxembourg, avait-elle passé
par la rue Cassette en allant au supplice? Avait-elle laissé tomber la
bague du haut du tombereau? Cette bague avait-elle été arrachée de son
doigt après l'exécution? Je fus tout saisi à la vue de ce symbole qui,
par sa brisure et {p.129} son inscription, me rappelait de si
cruelles destinées. Quelque chose de mystérieux et de fatal
s'attachait à cet anneau que ma belle-soeur semblait m'envoyer du
séjour des morts, en mémoire d'elle et de mon frère. Je l'ai remis à
son fils; puisse-t-il ne pas lui porter malheur!

            Cher orphelin, image de ta mère,
            Au ciel pour toi, je demande ici-bas,
            Les jours heureux retranchés à ton père
            Et les enfants que ton oncle n'a pas[108].

                   [Note 108: Voir, au tome I, l'_Appendice_ nº III:
                   _Le comte Louis de Chateaubriand_.]

Ce mauvais couplet et deux ou trois autres sont le seul présent que
j'aie pu faire à mon neveu lorsqu'il s'est marié.

Un autre monument m'est resté de ces malheurs: voici ce que m'écrit M.
de Contencin, qui, en fouillant dans les archives de la ville, a
trouvé l'ordre du tribunal révolutionnaire qui envoyait mon frère et
sa famille à l'échafaud:

  «Monsieur le vicomte,

«Il y a une sorte de cruauté à réveiller dans une âme qui a beaucoup
souffert le souvenir des maux qui l'ont affectée le plus
douloureusement. Cette pensée m'a fait hésiter quelque temps à vous
offrir un bien triste document qui, dans mes recherches historiques,
m'est tombé sous la main. C'est un acte de décès signé avant la mort
par un homme qui s'est toujours montré implacable comme elle, toutes
les {p.130} fois qu'il a trouvé réunies sur la même tête
l'illustration et la vertu.

«Je désire, monsieur le vicomte, que vous ne me sachiez pas trop
mauvais gré d'ajouter à vos archives de famille un titre qui rappelle
de si cruels souvenirs. J'ai supposé qu'il aurait de l'intérêt pour
vous, puisqu'il avait du prix à mes yeux, et dès lors j'ai songé à
vous l'offrir. Si je ne suis point indiscret, je m'en féliciterai
doublement, car je trouve aujourd'hui dans ma démarche l'occasion de
vous exprimer les sentiments de profond respect et d'admiration
sincère que vous m'avez inspirés depuis longtemps, et avec lesquels je
suis, monsieur le vicomte,

«Votre très-humble et très-obéissant serviteur,

                                        «A. de CONTENCIN.»
                                   Hôtel de la préfecture de la Seine.
  Paris, le 28 mars 1835.

Voici ma réponse à cette lettre:

«J'avais fait, monsieur, chercher à la Sainte-Chapelle les pièces du
procès de mon malheureux frère et de sa femme, mais on n'avait pas
trouvé _l'ordre_ que vous avez bien voulu m'envoyer. Cet ordre et tant
d'autres, avec leurs ratures, leurs noms estropiés, auront été
présentés à Fouquier au tribunal de Dieu: il lui aura bien fallu
reconnaître sa signature. Voilà les temps qu'on regrette, et sur
lesquels on écrit des volumes d'admiration! Au surplus, j'envie mon
frère: depuis longues années du moins il a quitté ce triste monde. Je
vous remercie infiniment, monsieur, de l'estime que vous voulez bien
me témoigner {p.131} dans votre belle et noble lettre, et vous prie
d'agréer l'assurance de la considération très distinguée avec laquelle
j'ai l'honneur d'être, etc.»

Cet ordre de mort est surtout remarquable par les preuves de la
légèreté avec laquelle les meurtres étaient commis: des noms sont mal
orthographiés, d'autres sont effacés. Ces défauts de forme, qui
auraient suffi pour annuler la plus simple sentence, n'arrêtaient
point les bourreaux; ils ne tenaient qu'à l'heure exacte de la mort:
_à cinq heures précises_. Voici la pièce authentique, je la copie
fidèlement:

  EXÉCUTEUR DES JUGEMENTS CRIMINELS

      TRIBUNAL RÉVOLUTIONNAIRE

«L'exécuteur des jugements criminels ne fera faute de se rendre à la
maison de justice de la Conciergerie, pour y mettre à exécution le
jugement qui condamne Mousset, d'Esprémenil, Chapelier, Thouret, Hell,
Lamoignon Malsherbes, la femme Lepelletier Rosambo, Chateau Brian et
sa femme (le nom propre effacé, illisible), la veuve Duchatelet, la
femme de Grammont, ci-devant duc, la femme Rochechuart (Rochechouart),
et Parmentier;--14, à la peine de mort. L'exécution aura lieu
aujourd'hui, à cinq heures précises, sur la place de la Révolution de
cette ville.

                              «L'accusateur public,
                                        «H.-Q. FOUQUIER.»

Fait au Tribunal, le 3 floréal, l'an II de la République française.

                         Deux voitures.


{p.132} Le 9 thermidor sauva les jours de ma mère; mais elle fut
oubliée à la Conciergerie. Le commissaire conventionnel la trouva:
«Que fais-tu là, citoyenne? lui dit-il; qui es-tu? pourquoi restes-tu
ici?» Ma mère répondit qu'ayant perdu son fils, elle ne s'informait
point de ce qui se passait, et qu'il lui était indifférent de mourir
dans la prison ou ailleurs. «Mais tu as peut-être d'autres enfants?»
répliqua le commissaire. Ma mère nomma ma femme et mes soeurs détenues
à Rennes. L'ordre fut expédié de mettre celles-ci en liberté, et l'on
contraignit ma mère de sortir.

Dans les histoires de la Révolution, on a oublié de placer le tableau
de la France extérieure auprès du tableau de la France intérieure, de
peindre cette grande colonie d'exilés, variant son industrie et ses
peines de la diversité des climats et de la différence des moeurs des
peuples.

En dehors de la France, tout s'opérant par individu, métamorphoses
d'états, afflictions obscures, sacrifices sans bruit, sans récompense;
et dans cette variété d'individus de tout rang, de tout âge, de tout
sexe, une idée fixe conservée; la vieille France voyageuse avec ses
préjugés et ses fidèles, comme autrefois l'Église de Dieu errante sur
la terre avec ses vertus et ses martyrs.

En dedans de la France, tout s'opérant par masse: Barère annonçant des
meurtres et des conquêtes, des guerres civiles et des guerres
étrangères; les combats gigantesques de la Vendée et des bords du
Rhin; les trônes croulant au bruit de la marche de nos armées; nos
flottes abîmées dans les flots; le peuple déterrant les monarques à
Saint-Denis et jetant la poussière des {p.133} rois morts au visage
des rois vivants pour les aveugler; la nouvelle France, glorieuse de
ses nouvelles libertés, fière même de ses crimes, stable sur son
propre sol, tout en reculant ses frontières, doublement armée du
glaive du bourreau et de l'épée du soldat.

Au milieu de mes chagrins de famille, quelques lettres de mon ami
Hingant vinrent me rassurer sur son sort, lettres d'ailleurs fort
remarquables: il m'écrivait au mois de septembre 1795: «Votre lettre
du 23 août est pleine de la sensibilité la plus touchante. Je l'ai
montrée à quelques personnes qui avaient les yeux mouillés en la
lisant. J'ai été presque tenté de leur dire ce que Diderot disait le
jour que J.-J. Rousseau vint pleurer dans sa prison, à Vincennes:
_Voyez comme mes amis m'aiment_. Ma maladie n'a été, au vrai, qu'une
de ces fièvres de nerfs qui font beaucoup souffrir, et dont le temps
et la patience sont les meilleurs remèdes. Je lisais pendant cette
fièvre des extraits du _Phédon_ et du _Timée_. Ces livres-là donnent
appétit de mourir, et je disais comme Caton:

            It must be so, Plato; thou reason' st well!

Je me faisais une idée de mon voyage, comme on se ferait une idée d'un
voyage aux grandes Indes. Je me représentais que je verrais beaucoup
d'objets nouveaux dans le _monde des esprits_ (comme l'appelle
Swedenborg), et surtout que je serais exempt des fatigues et des
dangers du voyage.»

       *       *       *       *       *

À quatre lieues de Beccles, dans une petite ville appelée Bungay,
demeurait un ministre anglais, le {p.134} révérend M. Ives, grand
helléniste et grand mathématicien. Il avait une femme jeune encore,
charmante de figure, d'esprit et de manières, et une fille unique,
âgée de quinze ans. Présenté dans cette maison, j'y fus mieux reçu que
partout ailleurs. On buvait à la manière des anciens Anglais, et on
restait deux heures à table après les femmes. M. Ives, qui avait vu
l'Amérique, aimait à conter ses voyages, à entendre le récit des
miens, à parler de Newton et d'Homère. Sa fille, devenue savante pour
lui plaire, était excellente musicienne et chantait comme aujourd'hui
madame Pasta[109]. Elle reparaissait au thé et charmait le sommeil
communicatif du vieux ministre. Appuyé au bout du piano, j'écoutais
miss Ives en silence.

                   [Note 109: Madame _Pasta_ (1798-1865) était, en
                   1822, dans tout l'éclat de son talent et de son
                   succès. Aussi remarquable comme comédienne et comme
                   tragédienne que comme cantatrice proprement dite,
                   elle n'a eu d'égale en ce siècle, sur la scène
                   lyrique, que madame Malibran.]

La musique finie, la _young lady_ me questionnait sur la France, sur
la littérature; elle me demandait des plans d'études; elle désirait
particulièrement connaître les auteurs italiens, et me pria de lui
donner quelques notes sur la _Divina Commedia_ et la _Gerusalemme_.
Peu à peu, j'éprouvai le charme timide d'un attachement sorti de
l'âme: j'avais paré les Floridiennes, je n'aurais pas osé relever le
gant de miss Ives; je m'embarrassais quand j'essayais de traduire
quelque passage du Tasse. J'étais plus à l'aise avec un génie plus
chaste et plus mâle, Dante.

Les années de Charlotte Ives et les miennes concordaient. Dans les
liaisons qui ne se forment qu'au {p.135} milieu de votre carrière, il
entre quelque mélancolie; si l'on ne se rencontre pas de prime abord,
les souvenirs de la personne qu'on aime ne se trouvent point mêlés à
la partie des jours où l'on respira sans la connaître: ces jours, qui
appartiennent à une autre société, sont pénibles à la mémoire et comme
retranchés de notre existence. Y a-t-il disproportion d'âge, les
inconvénients augmentent: le plus vieux a commencé la vie avant que le
plus jeune fût au monde; le plus jeune est destiné à demeurer seul à
son tour: l'un a marché dans une solitude en deçà d'un berceau,
l'autre traversera une solitude au delà d'une tombe; le passé fut un
désert pour le premier, l'avenir sera un désert pour le second. Il est
difficile d'aimer avec toutes les conditions de bonheur, jeunesse,
beauté, temps opportun, harmonie de coeur, de goût, de caractère, de
grâces et d'années.

Ayant fait une chute de cheval, je restai quelque temps chez M. Ives.
C'était l'hiver; les songes de ma vie commencèrent à fuir devant la
réalité. Miss Ives devenait plus réservée; elle cessa de m'apporter
des fleurs; elle ne voulut plus chanter.

Si l'on m'eût dit que je passerais le reste de ma vie, ignoré au sein
de cette famille solitaire, je serais mort de plaisir: il ne manque à
l'amour que la durée pour être à la fois l'Éden avant la chute et
l'Hosanna sans fin. Faites que la beauté reste, que la jeunesse
demeure, que le coeur ne se puisse lasser, et vous reproduirez le
ciel. L'amour est si bien la félicité souveraine qu'il est poursuivi
de la chimère d'être toujours; il ne veut prononcer que des serments
irrévocables; au défaut de ses joies, il cherche à éterniser {p.136}
ses douleurs; ange tombé, il parle encore le langage qu'il parlait au
séjour incorruptible; son espérance est de ne cesser jamais; dans sa
double nature et dans sa double illusion ici-bas, il prétend se
perpétuer par d'immortelles pensées et par des générations
intarissables.

Je voyais venir avec consternation le moment où je serais obligé de me
retirer. La veille du jour annoncé comme celui de mon départ, le dîner
fut morne. À mon grand étonnement, M. Ives se retira au dessert en
emmenant sa fille, et je restai seul avec madame Ives: elle était dans
un embarras extrême. Je crus qu'elle m'allait faire des reproches
d'une inclination qu'elle avait pu découvrir, mais dont jamais je
n'avais parlé. Elle me regardait, baissait les yeux, rougissait;
elle-même séduisante dans ce trouble, il n'y a point de sentiment
qu'elle n'eût pu revendiquer pour elle. Enfin, brisant avec effort
l'obstacle qui lui ôtait la parole: «Monsieur, me dit-elle en anglais,
vous avez vu ma confusion: je ne sais si Charlotte vous plaît, mais il
est impossible de tromper une mère; ma fille a certainement conçu de
l'attachement pour vous. M. Ives et moi nous nous sommes consultés;
vous nous convenez sous tous les rapports; nous croyons que vous
rendrez notre fille heureuse. Vous n'avez plus de patrie; vous venez
de perdre vos parents; vos biens sont vendus; qui pourrait donc vous
rappeler en France? En attendant notre héritage, vous vivrez avec
nous.»

De toutes les peines que j'avais endurées, celle-là me fut la plus
sensible et la plus grande. Je me jetai aux genoux de madame Ives; je
couvris ses mains de {p.137} mes baisers et de mes larmes. Elle
croyait que je pleurais de bonheur, et elle se mit à sangloter de
joie. Elle étendit le bras pour tirer le cordon de la sonnette; elle
appela son mari et sa fille: «Arrêtez! m'écriai-je; je suis marié!»
Elle tomba évanouie.

Je sortis, et, sans rentrer dans ma chambre, je partis à pied.
J'arrivai à Beccles, et je pris la poste pour Londres, après avoir
écrit à madame Ives une lettre dont je regrette de n'avoir pas gardé
de copie.

Le plus doux, le plus tendre et le plus reconnaissant souvenir m'est
resté de cet événement. Avant ma renommée, la famille de M. Ives est
la seule qui m'ait voulu du bien et qui m'ait accueilli d'une
affection véritable. Pauvre, ignoré, proscrit, sans séduction, sans
beauté, je trouve un avenir assuré, une patrie, une épouse charmante
pour me retirer de mon délaissement, une mère presque aussi belle pour
me tenir lieu de ma vieille mère, un père instruit, aimant et
cultivant les lettres pour remplacer le père dont le ciel m'avait
privé; qu'apportais-je en compensation de tout cela? Aucune illusion
ne pouvait entrer dans le choix que l'on faisait de moi; je devais
croire être aimé. Depuis cette époque, je n'ai rencontré qu'un
attachement assez élevé pour m'inspirer la même confiance. Quant à
l'intérêt dont j'ai pu être l'objet dans la suite, je n'ai jamais pu
démêler si des causes extérieures, si le fracas de la renommée, la
parure des partis, l'éclat des hautes positions littéraires ou
politiques, n'étaient pas l'enveloppe qui m'attirait des
empressements.

Au reste, en épousant Charlotte Ives, mon rôle changeait sur la terre:
enseveli dans un comté de la {p.138} Grande-Bretagne, je serais
devenu un _gentleman_ chasseur: pas une seule ligne ne serait tombée
de ma plume; j'eusse même oublié ma langue, car j'écrivais en anglais,
et mes idées commençaient à se former en anglais dans ma tête. Mon
pays aurait-il beaucoup perdu à ma disparition? Si je pouvais mettre à
part ce qui m'a consolé, je dirais que je compterais déjà bien des
jours de calme, au lieu des jours de trouble échus à mon lot.
L'Empire, la Restauration, les divisions, les querelles de la France,
que m'eût fait tout cela? Je n'aurais pas eu chaque matin à pallier
des fautes, à combattre des erreurs. Est-il certain que j'aie un
talent véritable et que ce talent ait valu la peine du sacrifice de ma
vie? Dépasserai-je ma tombe? Si je vais au delà, y aura-t-il dans la
transformation qui s'opère, dans un monde changé et occupé de toute
autre chose, y aura-t-il un public pour m'entendre? Ne serai-je pas un
homme d'autrefois, inintelligible aux générations nouvelles? Mes
idées, mes sentiments, mon style même, ne seront-ils pas à la
dédaigneuse postérité choses ennuyeuses et vieillies? Mon ombre
pourra-t-elle dire comme celle de Virgile à Dante: «_Poeta fui e
cantai_: Je fus poète, et je chantai[110]?»

                   [Note 110: _Inferno_, ch. I.]

       *       *       *       *       *

Revenu à Londres, je n'y trouvai pas le repos: j'avais fui devant ma
destinée comme un malfaiteur devant son crime. Combien il avait dû
être pénible à une famille si digne de mes hommages, de mes respects,
de ma reconnaissance, d'éprouver une sorte de refus de l'homme inconnu
qu'elle avait accueilli, {p.139} auquel elle avait offert de nouveaux
foyers avec une simplicité, une absence de soupçon, de précaution qui
tenaient des moeurs patriarcales! Je me représentais le chagrin de
Charlotte, les justes reproches que l'on pouvait et qu'on devait
m'adresser: car enfin j'avais mis de la complaisance à m'abandonner à
une inclination dont je connaissais l'insurmontable illégitimité.
Était-ce donc une séduction que j'avais vainement tentée, sans me
rendre compte de cette blâmable conduite? Mais en m'arrêtant, comme je
le fis, pour rester honnête homme, ou en passant par dessus l'obstacle
pour me livrer à un penchant flétri d'avance par ma conduite, je
n'aurais pu que plonger l'objet de cette séduction dans le regret ou
la douleur.

De ces amères réflexions, je me laissais aller à d'autres sentiments
non moins remplis d'amertume: je maudissais mon mariage qui, selon les
fausses perceptions de mon esprit, alors très malade, m'avait jeté
hors de mes voies et me privait du bonheur. Je ne songeais pas qu'en
raison de cette nature souffrante à laquelle j'étais soumis et de ces
notions romanesques de liberté que je nourrissais, un mariage avec
miss Ives eût été pour moi aussi pénible qu'une union plus
indépendante.

Une chose restait pure et charmante en moi, quoique profondément
triste: l'image de Charlotte; cette image finissait par dominer mes
révoltes contre mon sort. Je fus cent fois tenté de retourner à
Bungay, d'aller, non me présenter à la famille troublée, mais me
cacher sur le bord du chemin pour voir passer Charlotte, pour la
suivre au temple où nous avions le même Dieu, sinon le même autel,
pour offrir à cette {p.140} femme, à travers le ciel, l'inexprimable
ardeur de mes voeux, pour prononcer, du moins en pensée, cette prière
de la bénédiction nuptiale que j'aurais pu entendre de la bouche d'un
ministre dans ce temple:

«Ô Dieu, unissez, s'il vous plaît, les esprits de ces époux, et versez
dans leurs coeurs une sincère amitié. Regardez d'un oeil favorable
votre servante. Faites que son joug soit un joug d'amour et de paix,
qu'elle obtienne une heureuse fécondité; faites, Seigneur, que ces
époux voient tous deux les enfants de leurs enfants jusqu'à la
troisième et quatrième génération, et qu'ils parviennent à une
heureuse vieillesse.»

Errant de résolution en résolution, j'écrivais à Charlotte de longues
lettres que je déchirais. Quelques billets insignifiants, que j'avais
reçus d'elle, me servaient de talisman; attachée à mes pas par ma
pensée, Charlotte, gracieuse, attendrie, me suivait, en les purifiant,
par les sentiers de la sylphide. Elle absorbait mes facultés; elle
était le centre à travers lequel plongeait mon intelligence, de même
que le sang passe par le coeur; elle me dégoûtait de tout, car j'en
faisais un objet perpétuel de comparaison à son avantage. Une passion
vraie et malheureuse est un levain empoisonné qui reste au fond de
l'âme et qui gâterait le pain des anges.

Les lieux que j'avais parcourus, les heures et les paroles que j'avais
échangées avec Charlotte, étaient gravés dans ma mémoire: je voyais le
sourire de l'épouse qui m'avait été destinée; je touchais
respectueusement ses cheveux noirs; je pressais ses beaux bras contre
ma poitrine, ainsi qu'une chaîne de lis {p.141} que j'aurais portée à
mon cou. Je n'étais pas plutôt dans un lieu écarté, que Charlotte, aux
blanches mains, se venait placer à mes côtés. Je devinais sa présence,
comme la nuit on respire le parfum des fleurs qu'on ne voit pas.

Privé de la société d'Hingant, mes promenades, plus solitaires que
jamais, me laissaient en pleine liberté d'y mener l'image de
Charlotte. À la distance de trente milles de Londres, il n'y a pas une
bruyère, un chemin, une église que je n'aie visités. Les endroits les
plus abandonnés, un préau d'orties, un fossé planté de chardons, tout
ce qui était négligé des hommes, devenaient pour moi des lieux
préférés, et dans ces lieux Byron respirait déjà. La tête appuyée sur
ma main, je regardais les sites dédaignés; quand leur impression
pénible m'affectait trop, le souvenir de Charlotte venait me ravir:
j'étais alors comme ce pèlerin, lequel, arrivé dans une solitude à la
vue des rochers du Sinaï, entendit chanter le rossignol.

À Londres, on était surpris de mes façons. Je ne regardais personne,
je ne répondais point, je ne savais ce que l'on me disait: mes anciens
camarades me soupçonnaient atteint de folie.

       *       *       *       *       *

Qu'arriva-t-il à Bungay après mon départ? Qu'est devenue cette famille
où j'avais apporté la joie et le deuil?

Vous vous souvenez toujours bien que je suis ambassadeur auprès de
Georges IV, et que j'écris à Londres, en 1822, ce qui m'arriva à
Londres en 1795.

Quelques affaires, depuis huit jours, m'ont obligé {p.142}
d'interrompre la narration que je reprends aujourd'hui. Dans cet
intervalle, mon valet de chambre est venu me dire, un matin, entre
midi et une heure, qu'une voiture était arrêtée à ma porte, et qu'une
dame anglaise demandait à me parler. Comme je me suis fait une règle,
dans ma position publique, de ne refuser personne, j'ai dit de laisser
monter cette dame.

J'étais dans mon cabinet; on a annoncé lady Sulton; j'ai vu entrer une
femme en deuil, accompagnée de deux beaux garçons également en deuil:
l'un pouvait avoir seize ans et l'autre quatorze. Je me suis avancé
vers l'étrangère; elle était si émue qu'elle pouvait à peine marcher.
Elle m'a dit d'une voix altérée: «_Mylord, do you remember me_? Me
reconnaissez-vous?» Oui, j'ai reconnu miss Ives! les années qui
avaient passé sur sa tête ne lui avaient laissé que leur printemps. Je
l'ai prise par la main, je l'ai fait asseoir et je me suis assis à ses
côtés. Je ne lui pouvais parler; mes yeux étaient pleins de larmes; je
la regardais en silence à travers ces larmes; je sentais que je
l'avais profondément aimée par ce que j'éprouvais. Enfin, j'ai pu lui
dire à mon tour: «Et vous, madame, me reconnaissez-vous?» Elle a levé
les yeux qu'elle tenait baissés, et, pour toute réponse, elle m'a
adressé un regard souriant et mélancolique comme un long souvenir. Sa
main était toujours entre les deux miennes. Charlotte m'a dit: «Je
suis en deuil de ma mère; mon père est mort depuis plusieurs années.
Voilà mes enfants.» À ces derniers mots, elle a retiré sa main et
s'est enfoncée dans son fauteuil, en couvrant ses yeux de son
mouchoir.

{p.143} Bientôt elle a repris: «Mylord, je vous parle à présent dans
la langue que j'essayais avec vous à Bungay. Je suis honteuse:
excusez-moi. Mes enfants sont fils de l'amiral Sulton, que j'épousai
trois ans après votre départ d'Angleterre. Mais aujourd'hui je n'ai
pas la tête assez à moi pour entrer dans le détail. Permettez-moi de
revenir.» Je lui ai demandé son adresse en lui donnant le bras pour la
reconduire à sa voiture Elle tremblait, et je serrai sa main contre
mon coeur.

Je me rendis le lendemain chez lady Sulton; je la trouvai seule. Alors
commença entre nous la série de ces _vous souvient-il_, qui font
renaître toute une vie. À chaque _vous souvient-il_, nous nous
regardions; nous cherchions à découvrir sur nos visages ces traces du
temps qui mesurent cruellement la distance du point de départ et
l'étendue du chemin parcouru. J'ai dit à Charlotte: «Comment votre
mère vous apprit-elle...?» Charlotte rougit et m'interrompit vivement:
«Je suis venue à Londres pour vous prier de vous intéresser aux
enfants de l'amiral Sulton: l'aîné désirerait passer à Bombay. M.
Canning, nommé gouverneur des Indes, est votre ami; il pourrait
emmener mon fils avec lui. Je serais bien reconnaissante, et
j'aimerais à vous devoir le bonheur de mon premier enfant.» Elle
appuya sur ces derniers mots.

«Ah! Madame, lui répondis-je, que me rappelez-vous? Quel
bouleversement de destinées! Vous qui avez reçu à la table
hospitalière de votre père un pauvre banni; vous qui n'avez point
dédaigné ses souffrances; vous qui peut-être aviez pensé à l'élever
jusqu'à un rang glorieux et inespéré, c'est vous qui réclamez sa
protection dans votre pays! Je verrai {p.144} M. Canning; votre fils,
quoi qu'il m'en coûte de lui donner ce nom, votre fils, si cela dépend
de moi, ira aux Indes. Mais, dites-moi, madame, que vous fait ma
fortune nouvelle? Comment me voyez-vous aujourd'hui? Ce mot de
_mylord_ que vous employez me semble bien dur.»

Charlotte répliqua: «Je ne vous trouve point changé, pas même vieilli.
Quand je parlais de vous à mes parents pendant votre absence, c'était
toujours le titre de _mylord_ que je vous donnais; il me semblait que
vous le deviez porter: n'étiez-vous pas pour moi comme un mari, _my
lord and master_, mon seigneur et maître?» Cette gracieuse femme avait
quelque chose de l'Ève de Milton, en prononçant ces paroles: elle
n'était point née du sein d'un autre femme; sa beauté portait
l'empreinte de la main divine qui l'avait pétrie.

Je courus chez M. Canning et chez lord Londonderry; ils me firent des
difficultés pour une petite place, comme on m'en aurait fait en
France; mais ils promettaient comme on promet à la cour. Je rendis
compte à lady Sulton de ma démarche. Je la revis trois fois: à ma
quatrième visite, elle me déclara qu'elle allait retourner à Bungay.
Cette dernière entrevue fut douloureuse. Charlotte m'entretint encore
du passé de notre vie cachée, de nos lectures, de nos promenades, de
la musique, des fleurs d'antan, des espérances d'autrefois. «Quand je
vous ai connu, me disait-elle, personne ne prononçait votre nom;
maintenant, qui l'ignore? Savez-vous que je possède un ouvrage et
plusieurs lettres, écrits de votre main? Les voilà.» Et elle me remit
un paquet. «Ne vous {p.145} offensez pas si je ne veux rien garder de
vous,» et elle se prit à pleurer. «_Farewell! farewell!_ me dit-elle,
souvenez-vous de mon fils. Je ne vous reverrai jamais, car vous ne
viendrez pas me chercher à Bungay.--J'irai, m'écriai-je; j'irai vous
porter le brevet de votre fils.» Elle secoua la tête d'un air de
doute, et se retira.

Rentré à l'ambassade, je m'enfermai et j'ouvris le paquet. Il ne
contenait que des billets de moi insignifiants et un plan d'études,
avec des remarques sur les poètes anglais et italiens. J'avais espéré
trouver une lettre de Charlotte; il n'y en avait point; mais j'aperçus
aux marges du manuscrit quelques notes anglaises, françaises et
latines, dont l'encre vieillie et la jeune écriture témoignaient
qu'elles étaient depuis longtemps déposées sur ces marges.

Voilà mon histoire avec miss Ives. En achevant de la raconter, il me
semble que je perds une seconde fois Charlotte, dans cette même île où
je la perdis une première. Mais entre ce que j'éprouve à cette heure
pour elle, et ce que j'éprouvais aux heures dont je rappelle les
tendresses, il y a tout l'espace de l'innocence: des passions se sont
interposées entre miss Ives et lady Sulton. Je ne porterais plus à une
femme ingénue la candeur des désirs, la suave ignorance d'un amour
resté à la limite du rêve. J'écrivais alors sur le vague des
tristesses; je n'en suis plus au vague de la vie. Eh bien! si j'avais
serré dans mes bras, épouse et mère, celle qui me fut destinée vierge
et épouse, c'eût été avec une sorte de rage, pour flétrir, remplir de
douleur et étouffer ces vingt-sept années livrées à un autre, après
m'avoir été offertes.

{p.146} Je dois regarder le sentiment que je viens de rappeler comme
le premier de cette espèce entré dans mon coeur; il n'était cependant
point sympathique à ma nature orageuse; elle l'aurait corrompu; elle
m'eût rendu incapable de savourer longuement de saintes délectations.
C'était alors qu'aigri par les malheurs, déjà pèlerin d'outre-mer,
ayant commencé mon solitaire voyage, c'était alors que les folles
idées peintes dans le mystère de René m'obsédaient et faisaient de moi
l'être le plus tourmenté qui fût sur la terre. Quoi qu'il en soit, la
chaste image de Charlotte, en faisant pénétrer au fond de mon âme
quelques rayons d'une lumière vraie, dissipa d'abord une nuée de
fantômes: ma démone, comme un mauvais génie, se replongea dans
l'abîme; elle attendit l'effet du temps pour renouveler ses
apparitions.

       *       *       *       *       *

Mes rapports avec Deboffe n'avaient jamais été interrompus
complètement pour l'_Essai sur les Révolutions_, et il m'importait de
les reprendre au plus vite à Londres pour soutenir ma vie matérielle.
Mais d'où m'était venu mon dernier malheur? de mon obstination au
silence. Pour comprendre ceci, il faut entrer dans mon caractère.

En aucun temps il ne m'a été possible de surmonter cet esprit de
retenue et de solitude intérieure qui m'empêche de causer de ce qui me
touche.

Personne ne saurait affirmer sans mentir que j'aie raconté ce que la
plupart des gens racontent dans un moment de peine, de plaisir ou de
vanité. Un nom, une confession de quelque gravité, ne sort point ou ne
sort que rarement de ma bouche. Je n'entretiens {p.147} jamais les
passants de mes intérêts, de mes desseins, de mes travaux, de mes
idées, de mes attachements, de mes joies, de mes chagrins, persuadé de
l'ennui profond que l'on cause aux autres en leur parlant de soi.
Sincère et véridique, je manque d'ouverture de coeur: mon âme tend
incessamment à se fermer; je ne dis point une chose entière et je n'ai
laissé passer ma vie complète que dans ces _Mémoires_. Si j'essaye de
commencer un récit, soudain l'idée de sa longueur m'épouvante; au bout
de quatre paroles, le son de ma voix me devient insupportable et je me
tais. Comme je ne crois à rien, excepté en religion, je me défie de
tout: la malveillance et le dénigrement sont les deux caractères de
l'esprit français; la moquerie et la calomnie, le résultat certain
d'une confidence.

Mais qu'ai-je gagné à ma nature réservée? d'être devenu, parce que
j'étais impénétrable, un je ne sais quoi de fantaisie, qui n'a aucun
rapport avec ma réalité. Mes amis mêmes se trompent sur moi, en
croyant me faire mieux connaître et en m'embellissant des illusions de
leur attachement. Toutes les médiocrités d'antichambre, de bureaux, de
gazettes, de cafés m'ont supposé de l'ambition, et je n'en ai aucune.
Froid et sec en matière usuelle, je n'ai rien de l'enthousiaste et du
sentimental: ma perception distincte et rapide traverse vite le fait
et l'homme, et les dépouille de toute importance. Loin de m'entraîner,
d'idéaliser les vérités applicables, mon imagination ravale les plus
hauts événements, me déjoue moi-même; le côté petit et ridicule des
objets m'apparaît tout d'abord; de grands génies et de grandes choses,
il n'en existe guère à mes yeux. Poli, laudatif, {p.148} admiratif
pour les suffisances qui se proclament intelligences supérieures, mon
mépris caché rit et place sur tous ces visages enfumés d'encens des
masques de Callot. En politique, la chaleur de mes opinions n'a jamais
excédé la longueur de mon discours ou de ma brochure. Dans l'existence
intérieure et théorique, je suis l'homme de tous les songes; dans
l'existence extérieure et pratique, l'homme des réalités. Aventureux
et ordonné, passionné et méthodique, il n'y a jamais eu d'être à la
fois plus chimérique et plus positif que moi, de plus ardent et de
plus glacé; androgyne bizarre, pétri des sangs divers de ma mère et de
mon père.

Les portraits qu'on a faits de moi, hors de toute ressemblance, sont
principalement dus à la réticence de mes paroles. La foule est trop
légère, trop inattentive pour se donner le temps, lorsqu'elle n'est
pas avertie, de voir les individus tels qu'ils sont. Quand, par
hasard, j'ai essayé de redresser quelques-uns de ces faux jugements
dans mes préfaces, on ne m'a pas cru. En dernier résultat, tout
m'étant égal, je n'insistais pas; un _comme vous voudrez_ m'a toujours
débarrassé de l'ennui de persuader personne ou de chercher à établir
une vérité. Je rentre dans mon for intérieur, comme un lièvre dans son
gîte: là je me remets à contempler la feuille qui remue ou le brin
d'herbe qui s'incline.

Je ne me fais pas une vertu de ma circonspection invincible autant
qu'involontaire: si elle n'est pas une fausseté, elle en a
l'apparence; elle n'est pas en harmonie avec des natures plus
heureuses, plus aimables, plus faciles, plus naïves, plus abondantes,
plus communicatives {p.149} que la mienne. Souvent elle m'a nui dans
les sentiments et dans les affaires, parce que je n'ai jamais pu
souffrir les explications, les raccommodements par protestation et
éclaircissement, lamentation et pleurs, verbiage et reproches, détails
et apologie.

Au cas de la famille Ives, ce silence obstiné de moi sur moi-même me
fut extrêmement fatal. Vingt fois la mère de Charlotte s'était enquise
de mes parents et m'avait mis sur la voie des révélations. Ne
prévoyant pas où mon mutisme me mènerait, je me contentai, comme
d'usage, de répondre quelques mots vagues et brefs. Si je n'eusse été
atteint de cet odieux travers d'esprit, toute méprise devenant
impossible, je n'aurais pas eu l'air d'avoir voulu tromper la plus
généreuse hospitalité; la vérité, dite par moi au moment décisif, ne
m'excusait pas: un mal réel n'en avait pas moins été fait.

Je repris mon travail au milieu de mes chagrins et des justes reproche
que je me faisais. Je m'accommodais même de ce travail, car il m'était
venu en pensée qu'en acquérant du renom, je rendrais la famille Ives
moins repentante de l'intérêt qu'elle m'avait témoigné. Charlotte, que
je cherchais ainsi à me réconcilier par la gloire, présidait à mes
études. Son image était assise devant moi tandis que j'écrivais. Quand
je levais les yeux de dessus mon papier, je les portais sur l'image
adorée, comme si le modèle eût été là en effet. Les habitants de l'île
de Ceylan virent un matin l'astre du jour se lever dans un pompe
extraordinaire, son globe s'ouvrit et il en sortit une brillante
créature qui dit aux Ceylanais: «Je {p.150} viens régner sur vous.»
Charlotte, éclose d'un rayon de lumière, régnait sur moi.

Abandonnons-les, ces souvenirs; les souvenirs vieillissent et
s'effacent comme les espérances. Ma vie va changer, elle va couler
sous d'autres cieux, dans d'autres vallées. Premier amour de ma
jeunesse, vous fuyez avec vos charmes! Je viens de revoir Charlotte,
il est vrai, mais après combien d'années l'ai-je revue? Douce lueur du
passé, rose pâle du crépuscule qui borde la nuit, quand le soleil
depuis longtemps est couché!

       *       *       *       *       *

On a souvent représenté la vie (moi tout le premier) comme une
montagne que l'on gravit d'un côté et que l'on dévale de l'autre: il
serait aussi vrai de la comparer à une Alpe, au sommet chauve couronné
de glace, et qui n'a pas de revers. En suivant cette image, le
voyageur monte toujours et ne descend plus; il voit mieux alors
l'espace qu'il a parcouru, les sentiers qu'il n'a pas choisis et à
l'aide desquels il se fût élevé par une pente adoucie: il regarde avec
regret et douleur le point où il a commencé de s'égarer. Ainsi, c'est
à la publication de l'_Essai historique_ que je dois marquer le
premier pas qui me fourvoya du chemin de la paix. J'achevai la
première partie du grand travail que je m'étais tracé; j'en écrivis le
dernier mot entre l'idée de la mort (j'étais retombé malade) et un
rêve évanoui: _In somnis venit, imago conjugis_[111]. Imprimé chez
Baylis, l'_Essai_ parut chez Deboffe en 1797[112]. Cette date est
celle {p.151} d'une des transformations de ma vie. Il y a des moments
où notre destinée, soit qu'elle cède à la société, soit qu'elle
obéisse à la nature, soit qu'elle commence à nous faire ce que nous
devons demeurer, se détourne soudain de sa ligne première, telle qu'un
fleuve qui change son cours par une subite inflexion.

                   [Note 111:

                    Ipsa sed in somnis inhumati venit imago.
                    Conjugis.            (Virgile, _Énéide_, 1, 357.)]

                   [Note 112: Chateaubriand avait commencé à écrire
                   l'_Essai_ en 1794; l'ouvrage fut imprimé à Londres
                   en 1796, et mis en vente dans les premiers mois de
                   1797; il formait un seul volume de 681 pages, grand
                   in-8{o}, sans compter l'avis, la notice, la table
                   des chapitres et l'errata. En voici le titre exact:
                   _Essai historique, politique et moral sur les
                   Révolutions anciennes et modernes, considérées dans
                   leurs rapports avec la Révolution française.--Dédié
                   à tous les partis_.--Avec cette épigraphe: _Experti
                   invicem sumus ego et fortuna_. TACITE. Et plus bas:
                   _À Londres_: Se trouve chez J. DEBOFFE,
                   Gerrard-Street; J. DEBRETT, Piccadilly; Mme LOWES,
                   Pall-Mall; A. DULAU et Co, Wardour-Street; BOOSEY,
                   Broad-Street; et J.-F. FAUCHE, à _Hambourg_.--Le
                   livre parut sans nom d'auteur.]

L'_Essai_ offre le compendium de mon existence, comme poète,
moraliste, publiciste et politique. Dire que j'espérais, autant du
moins que je puis espérer, un grand succès de l'ouvrage, cela va sans
dire: nous autres auteurs, petits prodiges d'une ère prodigieuse, nous
avons la prétention d'entretenir des intelligences avec les races
futures; mais nous ignorons, que je crois, la demeure de la postérité,
nous mettons mal son adresse. Quand nous nous engourdirons dans la
tombe, la mort glacera si dur nos paroles, écrites ou chantées,
qu'elles ne se fondront pas comme les _paroles gelées_ de Rabelais.

L'_Essai_ devait être une sorte d'encyclopédie historique. Le seul
volume publié est déjà une assez grande investigation; j'en avais la
suite en manuscrit; puis venaient, auprès des recherches et
annotations de l'annaliste, les lais et virelais du poète, les
_Natchez_, etc. {p.152} Je comprends à peine aujourd'hui comment j'ai
pu me livrer à des études aussi considérables, au milieu d'une vie
active, errante et sujette à tant de revers. Mon opiniâtreté à
l'ouvrage explique cette fécondité: dans ma jeunesse, j'ai souvent
écrit douze et quinze heures sans quitter la table où j'étais assis,
raturant et recomposant dix fois la même page. L'âge ne m'a rien fait
perdre de cette faculté d'application: aujourd'hui mes correspondances
diplomatiques, qui n'interrompent point mes compositions littéraires,
sont entièrement de ma main.

L'_Essai_ fit du bruit dans l'émigration: il était en contradiction
avec les sentiments de mes compagnons d'infortune; mon indépendance
dans mes diverses positions sociales a presque toujours blessé les
hommes avec qui je marchais. J'ai tour à tour été le chef d'armées
différentes dont les soldats n'étaient pas de mon parti: j'ai mené les
vieux royalistes à la conquête des libertés publiques, et surtout de
la liberté de la presse, qu'ils détestaient: j'ai rallié les libéraux
au nom de cette même liberté sous le drapeau des Bourbons qu'ils ont
en horreur. Il arriva que l'opinion émigrée s'attacha, par
amour-propre, à ma personne: les _Revues_ anglaises ayant parlé de moi
avec éloge, la louange rejaillit sur tout le corps des _fidèles_.

J'avais adressé des exemplaires de l'_Essai_ à La Harpe, Ginguené et
de Sales. Lemierre, neveu du poète du même nom et traducteur des
poésies de Gray, m'écrivit de Paris, le 15 de juillet 1797, que mon
_Essai_ avait le plus grand succès. Il est certain que si l'_Essai_
fut un moment connu, il fut presque aussitôt oublié: {p.153} une
ombre subite engloutit le premier rayon de ma gloire.

Étant devenu presque un personnage, la haute émigration me rechercha à
Londres. Je fis mon chemin de rue en rue; je quittai d'abord
Holborn-Tottenham-Courtroad, et m'avançai jusque sur la route
d'Hampstead. Là, je stationnai quelques mois chez madame O'Larry,
veuve irlandaise, mère d'une très-jolie fille de quatorze ans et
aimant tendrement les chats. Liés par cette conformité de passion,
nous eûmes le malheur de perdre deux élégantes minettes, toutes
blanches comme deux hermines, avec le bout de la queue noir.

Chez madame O'Larry venaient de vieilles voisines avec lesquelles
j'étais obligé de prendre du thé à l'ancienne façon. Madame de Staël a
peint cette scène dans _Corinne_ chez lady Edgermond: «Ma chère,
croyez-vous que l'eau soit assez bouillante pour la jeter sur le
thé:--Ma chère, je crois que ce serait trop tôt[113].»

                   [Note 113: _Corinne_, livre XIV, chapitre I.]

Venait aussi à ces soirées une grande belle jeune irlandaise, Marie
Neale, sous la garde d'un tuteur. Elle trouvait au fond de mon regard
quelque blessure, car elle me disait: _You carry your heart in a
sling_ (vous portez votre coeur en écharpe). Je portais mon coeur je
ne sais comment.

Madame O'Larry partit pour Dublin; alors m'éloignant derechef du
canton de la colonie de la pauvre émigration de l'est, j'arrivai, de
logement en logement, jusqu'au quartier de la riche émigration de
l'ouest, parmi les évêques, les familles de cour et les colons de la
Martinique.

{p.154} Peltier m'était revenu; il s'était marié à la venvole;
toujours hâbleur, gaspillant son obligeance et fréquentant l'argent de
ses voisins plus que leur personne.

Je fis plusieurs connaissances nouvelles, surtout dans la société où
j'avais des rapports de famille: Christian de Lamoignon[114], blessé
grièvement d'une jambe à l'affaire de Quiberon, et aujourd'hui mon
collègue à la Chambre des pairs, devint mon ami. Il me présenta à
madame Lindsay, attachée à Auguste de {p.155} Lamoignon, son
frère[115]: le président Guillaume n'était pas emménagé de la sorte à
Basville, entre Boileau, madame de Sévigné et Bourdaloue.

                   [Note 114: Anne-Pierre-Christian, vicomte de
                   _Lamoignon_, né à Paris le 15 juin 1770, troisième
                   fils de Chrétien-François de Lamoignon, marquis de
                   Basville, ancien garde des sceaux, et de
                   Marie-Élisabeth Berryer, fille de Nicolas-René
                   Berryer, secrétaire d'État et garde des sceaux. En
                   1788, il embrassa la carrière des armes; pendant
                   l'émigration, il servit à l'armée des princes comme
                   garde du corps et fit partie de l'expédition de
                   Quiberon. À cette dernière affaire, atteint à la
                   jambe d'un coup de feu qui l'avait étendu sur le
                   sable, il ne dut la vie qu'à son frère Charles.
                   Celui-ci le prit sur ses épaules, le porta dans une
                   chaloupe et, s'arrachant aux bras qui voulaient le
                   retenir: «Mon régiment, dit-il, doit se battre
                   encore, je vais le rejoindre.» Fait prisonnier
                   quelques heures après, Charles de Lamoignon fut
                   fusillé le 2 août 1795. Ramené en Angleterre, le
                   vicomte Christian souffrit longtemps de ses
                   blessures, s'adonna aux lettres et se lia très
                   étroitement avec Chateaubriand. De retour en France
                   sous le consulat et devenu l'époux de Mlle Molé de
                   Champlâtreux, il alla demeurer à Méry-sur-Oise,
                   dans le château du président Molé, et le fit
                   réparer d'après le goût du pays où il avait vécu si
                   longtemps comme émigré. Louis XVIII le nomma pair
                   de France, le 17 août 1815. Il avait un vrai talent
                   d'écrivain, dont témoignent ses rapports à la
                   Chambre haute. Celui qu'il fit, en 1816, sur le
                   projet de loi portant abolition du divorce est
                   particulièrement remarquable. Sa blessure de
                   Quiberon s'étant rouverte dans ses dernières
                   années, force lui fut de se confiner chez lui;
                   fidèle jusqu'au bout à ses devoirs, il se faisait
                   porter au Luxembourg toutes les fois qu'il y
                   croyait sa présence nécessaire. Il est mort, à
                   Paris, le 21 mars 1827.]

                   [Note 115: René-Chrétien-Auguste, marquis de
                   _Lamoignon_, frère aîné de Christian, né à Paris,
                   le 19 juin 1765. Il fut nommé conseiller au
                   Parlement de Paris en 1787, émigra en Angleterre
                   et, rentré en France sous le Consulat, se fixa dans
                   ses terres de Saint-Ciers-la-Lande (Gironde). Sous
                   la Restauration, les plus belles promesses ne
                   purent le décider à venir à Paris. Louis-Philippe
                   le nomma pair de France, le 11 octobre 1832, mais
                   il continua de résider presque toujours à
                   Saint-Ciers-la-Lande, où il mourut sans postérité,
                   le 7 avril 1845.]

Madame Lindsay, Irlandaise d'origine, d'un esprit sec, d'une humeur un
peu cassante, élégante de taille, agréable de figure, avait de la
noblesse d'âme et de l'élévation de caractère: les émigrés de mérite
passaient la soirée au foyer de la dernière des Ninon. La vieille
monarchie périssait avec tous ses abus et toutes ses grâces. On la
déterrera un jour, comme ces squelettes de reines, ornés de colliers,
de bracelets, de pendants d'oreilles, qu'on exhume en Étrurie. Je
rencontrai à ce rendez-vous M. Malouet[116] et madame du {p.156}
Belloy, femme digne d'attachement, le comte de Montlosier et le
chevalier de Panat[117]. Ce dernier avait une réputation méritée
d'esprit, de malpropreté et de gourmandise: il appartenait à ce
parterre d'hommes de goût, assis autrefois les bras croisés devant la
société française; oisifs dont la mission était de tout regarder et de
tout juger, ils exerçaient les fonctions qu'exercent maintenant les
journaux, sans en avoir l'âpreté, mais aussi sans arriver à leur
grande influence populaire.

                   [Note 116: Pierre-Victor, baron _Malouet_, né à
                   Riom, le 11 février 1740. Il était intendant de la
                   marine, à Toulon, lorsque le tiers état de la
                   sénéchaussée de Riom l'élut, sans scrutin et par
                   acclamation, député aux États-généraux. Il s'y fit
                   remarquer par son talent et son courage, non moins
                   que par la fermeté de ses convictions royalistes.
                   Après la journée du 10 août, il passa en
                   Angleterre. Il rentra en France à l'époque du
                   Consulat, fut nommé commissaire général de la
                   marine à Anvers, en 1803, conseiller d'État et
                   baron de l'Empire, en 1810. En 1812, il fut, par
                   ordre de l'Empereur, exilé en Lorraine comme
                   suspect de royalisme. Malgré l'état précaire de sa
                   santé, il accepta du gouvernement provisoire, en
                   1814, les fonctions de commissaire au département
                   de la Marine, dont Louis XVIII, à sa rentrée, lui
                   remit le portefeuille ministériel. Mais il ne put
                   résister au travail et aux préoccupations
                   qu'imposait cette charge, et il mourut à la tâche,
                   le 7 septembre 1814. Il n'avait aucune fortune; le
                   roi pourvut aux frais de ses funérailles. Ses
                   _Mémoires_ ont été publiés par son petit-fils, en
                   1868.]

                   [Note 117: Le chevalier de Panat, né en 1762, était
                   frère de deux députés aux États-Généraux. Il servit
                   dans la marine, émigra en 1792, se lia à Hambourg
                   avec Rivarol, à Londres avec Malouet, Montlosier et
                   Chateaubriand, rentra en France sous le Consulat et
                   fut employé au ministère de la Marine. En 1814, il
                   devint contre-amiral et secrétaire général de
                   l'amirauté. C'est lui qui rédigea un petit ouvrage,
                   publié en 1795, sous le nom d'un de ses camarades,
                   et dans lequel on trouve des détails intéressants
                   sur l'affaire de Quiberon, la _Relation de
                   Chaumereix, officier de marine échappé des prisons
                   d'Auray et de Vannes_. (Voir, au tome II, p. 456,
                   des _Mémoires de Malouet_, la lettre du chevalier
                   de Panat à Mallet du Pan.)]

Montlosier était resté à cheval sur la renommée de sa fameuse phrase
de la _croix de bois_, phrase un peu ratissée par moi quand je l'ai
reproduite, mais vraie au fond[118]. En quittant la France, il se
rendit à Coblentz: mal reçu des princes, il eut une querelle, se
battit la nuit au bord du Rhin et fut embroché. Ne pouvant {p.157}
remuer et n'y voyant goutte, il demanda aux témoins si la pointe de
l'épée passait par derrière: «De trois pouces, lui dirent ceux-ci qui
tâtèrent.--Alors ce n'est rien, répondit Montlosier: monsieur, retirez
votre botte.»

                   [Note 118: Voici le texte de la fameuse phrase, où
                   se reconnaît, en effet, la main de Chateaubriand:
                   «Je ne crois pas, messieurs, quoi qu'on puisse
                   faire, qu'on parvienne à forcer les évêques à
                   quitter leur siège. Si on les chasse de leur
                   palais, ils se retireront dans la cabane du pauvre
                   qu'il ont nourri. _Si on leur ôte une croix d'or,
                   ils prendront une croix de bois; c'est une croix de
                   bois qui a sauvé le monde_.»]

Montlosier, accueilli de la sorte pour son royalisme, passa en
Angleterre et se réfugia dans les lettres, grand hôpital des émigrés
où j'avais une paillasse auprès de la sienne. Il obtint la rédaction
du _Courrier français_[119]. Outre son journal, il écrivait des
ouvrages physico-politico-philosophiques: il prouvait dans l'une de
ces oeuvres que le bleu était la couleur de la vie par la raison que
les veines bleuissent après la mort, la vie venant à la surface du
corps pour s'évaporer et retourner au ciel bleu; comme j'aime beaucoup
le bleu, j'étais tout charmé.

                   [Note 119: Ou plutôt, comme on l'a vu tout à
                   l'heure, le _Courrier de Londres_. Ce journal
                   auquel collaboraient Malouet, Lally-Tolendal et
                   Mallet du Pan, était d'un ton assez modéré. Le
                   comte d'Artois, qui le goûtait médiocrement, dit un
                   jour à Montlosier: «Vous écrivez quelquefois des
                   sottises.--J'en entends si souvent!» répliqua celui
                   que Chateaubriand appellera tout à l'heure son
                   _Auvernat fumeux_.]

Féodalement libéral, aristocrate et démocrate, esprit bigarré, fait de
pièces et de morceaux, Montlosier accouche avec difficulté d'idées
disparates; mais s'il parvient à les dégager de leur délivre, elles
sont quelquefois belles, surtout énergiques: antiprêtre comme noble,
chrétien par sophisme et comme amateur des vieux siècles, il eût été,
sous le paganisme, chaud partisan de l'indépendance en théorie et de
l'esclavage en pratique, faisant jeter l'esclave aux murènes, au nom
de la liberté du genre humain. Brise-raison, {p.158} ergoteur, roide
et hirsute, l'ancien député de la noblesse de Riom se permet néanmoins
des condescendances au pouvoir; il sait ménager ses intérêts, mais il
ne souffre pas qu'on s'en aperçoive, et met à l'abri ses faiblesses
d'homme derrière son honneur de gentilhomme. Je ne veux point dire du
mal de mon _Auvernat fumeux_, avec ses romances du _Mont-d'Or_ et sa
polémique de la _Plaine_; j'ai du goût pour sa personne hétéroclite.
Ses longs développements obscurs et tournoiements d'idées, avec
parenthèses, bruits de gorge et _oh! oh!_ chevrotants, m'ennuient (le
ténébreux, l'embrouillé, le vaporeux, le pénible me sont abominables);
mais, d'un autre côté, je suis diverti par ce naturaliste de volcans,
ce Pascal manqué, cet orateur de montagnes qui pérore à la tribune
comme ses petits compatriotes chantent au haut d'une cheminée; j'aime
ce gazetier de tourbières et de castels, ce libéral expliquant la
Charte à travers une fenêtre gothique, ce seigneur pâtre quasi marié à
sa vachère, semant lui-même son orge parmi la neige, dans son petit
champ de cailloux: je lui saurai toujours gré de m'avoir consacré,
dans son chalet du Puy-de-Dôme, une vieille roche noire, prise d'un
cimetière des Gaulois par lui découvert[120].

                   [Note 120: Montlosier, dont Chateaubriand vient de
                   tracer un si admirable portrait, fut, comme son
                   compatriote, l'abbé de Pradt, un bonhomme très
                   particulier. Après avoir été l'un des adversaires
                   les plus ardents de la Révolution, après avoir,
                   dans son livre sur la _Monarchie française_ (1814),
                   soutenu les théories les plus antidémocratiques, il
                   attaqua, dans son fameux _Mémoire à consulter_
                   (1826) et dans plusieurs autres écrits, les
                   _Jésuites, la Congrégation et le parti-prêtre_,
                   avec une âpreté qui lui valut d'être l'un des
                   coryphées du parti _libéral_. En 1830, il collabora
                   au _Constitutionnel_; appelé, en 1832, à la Chambre
                   des pairs, il y défendit la monarchie de juillet.
                   Son premier livre avait été un _Essai sur la
                   théorie des volcans en Auvergne_ (1789); il fit
                   paraître, en 1829, ses _Mémoires sur la Révolution
                   française, le Consulat, l'Empire, la Restauration
                   et les principaux événements qui l'ont suivie_. Ces
                   très intéressants Mémoires sont malheureusement
                   restés inachevés.]

{p.159} L'abbé Delille, autre compatriote de Sidoine Apollinaire, du
chancelier de l'Hospital, de La Fayette, de Thomas, de Chamfort,
chassé du continent par le débordement des victoires républicaines,
était venu aussi s'établir à Londres[121]. L'émigration le comptait
avec orgueil dans ses rangs; il chantait nos malheurs, raison de plus
pour aimer sa muse. Il besognait beaucoup; il le fallait bien, car
madame Delille l'enfermait et ne le lâchait que quand il avait gagné
sa journée par un certain nombre de vers. Un jour, j'étais allé chez
lui; il se fit attendre, puis il parut les joues fort rouges: on
prétend que madame Delille le souffletait; je n'en sais rien; je dis
seulement ce que j'ai vu.

                   [Note 121: Jacques Delille, né près d'Aigue-Perse,
                   en Auvergne, le 22 juin 1738. Il émigra seulement
                   en 1795, et se réfugia à Bâle. Après deux ans de
                   séjour en Suisse, il se rendit à Brunswick et de là
                   à Londres, où il traduisit le _Paradis perdu_, et
                   donna une seconde édition des _Jardins_, enrichie
                   de nouveaux épisodes et de la description des parcs
                   qu'il avait eu occasion de voir en Allemagne et en
                   Angleterre. Rentré en France sous le Consulat, il
                   publia successivement, avec une vogue
                   ininterrompue, la _Pitié_, 1803; l'_Énéide_, 1804;
                   _le Paradis perdu_, 1805; _l'Imagination_, 1806;
                   _les Trois règnes de la nature_, 1809; _la
                   Conversation_, 1812. C'était le fruit des vingt
                   années précédentes. Il mourut d'apoplexie dans la
                   nuit du 1er au 2 mai 1813. Son corps resta exposé
                   pendant plusieurs jours au Collège de France, sur
                   un lit de parade, la tête couronnée de laurier, le
                   visage légèrement peint. Paris lui fit des
                   funérailles triomphales.]

Qui n'a entendu l'abbé Delille dire ses vers? Il racontait très-bien;
sa figure, laide, chiffonnée, animée par son imagination, allait à
merveille à la {p.160} nature coquette de son débit, au caractère de
son talent et à sa profession d'abbé. Le chef-d'oeuvre de l'abbé
Delille est sa traduction des _Géorgiques_, aux morceaux de sentiment
près; mais c'est comme si vous lisiez Racine traduit dans la langue de
Louis XV.

La littérature du XVIIIe siècle, à part quelques beaux génies qui la
dominent, cette littérature, placée entre la littérature classique du
XVIIe siècle et la littérature romantique du XIXe, sans manquer de
naturel, manque de nature; vouée à des arrangements de mots, elle
n'est ni assez originale comme école nouvelle, ni assez pure comme
école antique. L'abbé Delille était le poète des châteaux modernes, de
même que le troubadour était le poète des vieux châteaux; les vers de
l'un, les ballades de l'autre, font sentir la différence qui existait
entre l'aristocratie dans la force de l'âge et l'aristocratie dans la
décrépitude: l'abbé peint des lectures et des parties d'échecs dans
les manoirs où les troubadours chantaient des croisades et des
tournois.

Les personnages distingués de notre Église militante étaient alors en
Angleterre: l'abbé Carron, dont je vous ai déjà parlé en lui empruntant
la vie de ma soeur Julie; l'évêque de Saint-Pol-de-Léon[122], prélat
sévère et borné, qui contribuait à rendre M. le comte d'Artois de plus
en plus étranger à son siècle; l'archevêque d'Aix[123], calomnié
peut-être à cause de ses {p.161} succès dans le monde; un autre
évêque savant et pieux, mais d'une telle avarice, que s'il avait eu le
malheur de perdre son âme, il ne l'aurait jamais rachetée. Presque
tous les avares sont gens d'esprit: il faut que je sois bien bête.

                   [Note 122: Jean-François _de la Marche_, évêque et
                   comte de Léon, né en 1729 au manoir de Kerfort,
                   paroisse d'Ergué-Gaberic, mort à Londres, le 25
                   novembre 1805.]

                   [Note 123: Jean-de-Dieu-Raymond de _Boisgelin de
                   Cucé_, né à Rennes le 17 février 1732. Évêque de
                   Lavaur (1766), archevêque d'Aix (1770), membre de
                   l'Académie française (1776), élu député du clergé
                   aux États-Généraux par la sénéchaussée d'Aix
                   (1789), il émigra en Angleterre en 1791 et fit
                   paraître à Londres une traduction des psaumes en
                   vers français. Après le Concordat, il fut nommé
                   archevêque de Tours et cardinal, et mourut le 22
                   août 1804.]

Parmi les Françaises de l'ouest, on nommait madame de Boigne, aimable,
spirituelle, remplie de talents, extrêmement jolie et la plus jeune de
toutes; elle a depuis représenté avec son père, le marquis
d'Osmond[124], la cour de France en Angleterre, bien mieux que ma
sauvagerie ne l'a fait. Elle écrit maintenant, et ses talents
reproduiront à merveille ce qu'elle a vu[125].

                   [Note 124: Le marquis d'_Osmond_ (1751-1838) était
                   ambassadeur de France à la Haye, lorsqu'éclata la
                   Révolution. Nommé à l'ambassade de
                   Saint-Pétersbourg en 1791, il donna sa démission
                   avant d'avoir rejoint ce poste, et émigra. Sous
                   l'Empire, il accepta de Napoléon diverses missions
                   diplomatiques. La première Restauration le fit
                   ambassadeur à Turin. Pair de France le 17 août
                   1815, il fut ambassadeur à Londres du 29 novembre
                   1815 au 2 janvier 1819.]

                   [Note 125: Mlle d'Osmond avait épousé le comte de
                   Boigne, qui, après avoir guerroyé, dans l'Inde, au
                   service d'un prince mahratte, était revenu en
                   Europe avec d'immenses richesses. C'était une femme
                   de beaucoup d'esprit. Elle avait composé, aux
                   environs de 1817, quelques romans, dont le
                   principal a pour titre _Une Passion dans le grand
                   monde_, et qui ne furent publiés qu'après sa mort,
                   sous le second Empire. Ces romans _d'Outre-tombe_
                   parurent alors étrangement démodés et n'eurent
                   aucun succès.--Cette mauvaise langue de Thiébault
                   ne laisse pas, dans ses _Mémoires_, de médire
                   quelque peu Mme de Boigne. «Le comte O'Connell,
                   dit-il, avait sorti M. et Mme d'Osmond d'une
                   profonde misère, en mariant Mlle d'Osmond avec un
                   M. de Boigne. Ce de Boigne, après avoir été
                   généralissime dans l'Inde, en avait rapporté une
                   fortune colossale, et, pour l'honneur de s'allier à
                   des gens titrés, il avait ajouté à la plus
                   magnifique des corbeilles, douze mille livres de
                   rentes pour son beau-père et sa belle-mère, et six
                   mille pour son beau-frère, petit diable gringalet,
                   auquel on n'avait pas de quoi donner des souliers.
                   Encore si, pour prix de semblables bienfaits, ce
                   pauvre M. de Boigne avait trouvé, fût-ce même à
                   défaut du bonheur, une situation tolérable; mais la
                   mère d'Osmond, mais sa fille le persécutèrent à ce
                   point qu'il fut obligé d'abord de déserter la
                   maison conjugale, puis Paris où il comptait
                   résider, et que, forcé de renoncer à tout
                   intérieur, à toute famille, à la consolation même
                   d'avoir des enfants, mais laissant à sa femme cent
                   mille livres de revenus, il se réfugia en Savoie,
                   sa patrie; on sait tout le bien qu'il a fait et les
                   utiles établissements qu'il y a fondés et qui
                   perpétueront la mémoire de cet homme excellent,
                   fort loin d'être sans mérite et à tous égards digne
                   d'un sort moins triste... Les cent mille livres
                   servies par le mari n'eurent d'autre fin que de
                   couvrir d'un vernis d'or les désordres de la
                   femme.» _Mémoires du général baron Thiébault_, t.
                   III, p. 538.]

{p.162} Mesdames de Caumont[126], de Gontaut[127] et du Cluzel
habitaient aussi le quartier des félicités exilées, si toutefois
{p.163} je ne fais pas de confusion à l'égard de madame de Caumont et
de madame du Cluzel, que j'avais entrevues à Bruxelles.

                   [Note 126: Marie-Constance de Lamoignon
                   (1774-1823). Elle avait épousé
                   François-Philibert-Bertrand Nompar _de Caumont_,
                   marquis de la Force. Norvins en parle ainsi dans
                   son _Mémorial_, tome I, page 137: «Mme de
                   Caumont-la-Force, que je vis marier et qui a été si
                   longtemps la plus jolie femme de Paris.»]

                   [Note 127: La duchesse _de Gontaut_, née en 1773,
                   était fille du comte de Montault-Navailles. Elle
                   émigra avec sa mère à la fin de 1790 et, après
                   quatre années passées en Allemagne et en Hollande,
                   elle se réfugia en Angleterre, où elle resta
                   jusqu'en 1814. Peu après son arrivée à Londres, en
                   1794, elle y épousa le vicomte de Gontaut-Biron.
                   Sous la Restauration, après la naissance du duc de
                   Bordeaux, elle fut nommée gouvernante des Enfants
                   de France. En 1826, le roi lui donna le rang et le
                   titre de duchesse. Elle s'exila de nouveau en 1830,
                   pour suivre la famille royale, d'abord en
                   Angleterre, puis en Allemagne.

                   Au mois d'avril 1834, elle rentra en France, non
                   que son dévouement eût faibli, mais parce que
                   l'expression de ce dévouement, toujours franche et
                   vive, avait contrarié certaines influences,
                   devenues toutes puissantes auprès de Charles
                   X.--Les _Mémoires de madame la duchesse de Gontaut_
                   ont été publiés en 1891.]

Très-certainement, à cette époque, madame la duchesse de Duras était à
Londres: je ne devais la connaître que dix ans plus tard. Que de fois
on passe dans la vie à côté de ce qui en ferait le charme, comme le
navigateur franchit les eaux d'une terre aimée du ciel, qu'il n'a
manquée que d'un horizon et d'un jour de voile! J'écris ceci au bord
de la Tamise, et demain une lettre ira dire, par la poste, à madame de
Duras, au bord de la Seine, que j'ai rencontré son premier souvenir.

       *       *       *       *       *

De temps en temps la Révolution nous envoyait des émigrés d'une espèce
et d'une opinion nouvelles; il se formait diverses couches d'exilés:
la terre renferme des lits de sable ou d'argile déposés par les flots
du déluge. Un de ces flots m'apporta un homme dont je déplore
aujourd'hui la perte, un homme qui fut mon guide dans les lettres, et
de qui l'amitié a été un des honneurs comme une des consolations de ma
vie.

On a lu, dans un des livres de ces _Mémoires_, que j'avais connu M. de
Fontanes[128] en 1789: c'est à Berlin, {p.164} l'année dernière, que
j'appris la nouvelle de sa mort. Il était né à Niort, d'une famille
noble et protestante: son père avait eu le malheur de tuer en duel son
beau-frère. Le jeune Fontanes, élevé par un frère d'un grand mérite,
vint à Paris. Il vit mourir Voltaire, et ce grand représentant du
XVIIIe siècle lui inspira ses premiers vers: ses essais poétiques
furent remarqués de La Harpe. Il entreprit quelques travaux pour le
théâtre, et se lia avec une actrice charmante, mademoiselle
Desgarcins. Logé auprès de l'Odéon, en errant autour de la Chartreuse,
il en célébra la solitude. Il avait rencontré un ami destiné à devenir
le mien, M. Joubert. La Révolution arrivée, le poète s'engagea dans un
de ces partis stationnaires qui meurent toujours déchirés par le parti
du progrès qui les tire en avant, et le parti rétrograde qui les tire
en arrière. Les monarchiens attachèrent M. de Fontanes à la rédaction
du _Modérateur_. Quand les jours devinrent mauvais, il se réfugia à
Lyon et s'y maria. Sa femme accoucha d'un fils: pendant le siége de la
ville que les révolutionnaires avaient nommée _Commune affranchie_, de
même que Louis XI, en en bannissant les citoyens, avait appelé Arras
_Ville franchise_, madame de Fontanes était obligée de changer de
place le berceau de son nourrisson pour le mettre à l'abri des bombes.
Retourné à Paris le 9 thermidor, M. de Fontanes établit le
_Mémorial_[129] avec {p.165} M. de La Harpe et l'abbé de Vauxelles.
Proscrit au 18 fructidor, l'Angleterre fut son port de salut.

                   [Note 128: Jean-Pierre-Louis de _Fontanes_, né à
                   Niort le 6 mars 1757. Député au Corps législatif de
                   1802 à 1810, président de cette Assemblée de 1804 à
                   la fin de 1808, membre du Sénat conservateur de
                   1810 à 1814, pair de France de 1814 à 1821, sauf
                   pendant la période des Cent-Jours; grand-maître de
                   l'Université de 1808 à 1815; membre de l'Académie
                   française. Napoléon l'avait nommé comte de
                   l'Empire, le 3 juin 1808; Louis XVIII, par lettres
                   patentes du 31 août 1817, lui conféra le titre de
                   marquis.]

                   [Note 129: _Le Mémorial historique, politique et
                   littéraire_, par MM. _La Harpe, Vauxelles et
                   Fontanes_, fondé 1er prairial an V (20 mai 1797),
                   supprimé le 18 fructidor (4 septembre) de la même
                   année. Malgré sa courte durée, ce journal jeta le
                   plus vif éclat. Fontanes, le très spirituel abbé de
                   Vauxelles, et La Harpe ont publié dans cette
                   feuille des articles du plus rare mérite. Ceux de
                   La Harpe surtout sont des chefs-d'oeuvre. Qui
                   voudra connaître jusqu'où pouvait s'élever son
                   talent devra lire le _Mémorial_.]

M. de Fontanes a été, avec Chénier, le dernier écrivain de l'école
classique de la branche aînée: sa prose et ses vers se ressemblent et
ont un mérite de même nature. Ses pensées et ses images ont une
mélancolie ignorée du siècle de Louis XIV, qui connaissait seulement
l'austère et sainte tristesse de l'éloquence religieuse. Cette
mélancolie se trouve mêlée aux ouvrages du chantre du _Jour des
Morts_, comme l'empreinte de l'époque où il a vécu; elle fixe la date
de sa venue; elle montre qu'il est né depuis J.-J. Rousseau, tenant
par son goût à Fénelon. Si l'on réduisait les écrits de M. de Fontanes
à deux très petits volumes, l'un de prose, l'autre de vers, ce serait
le plus élégant monument funèbre qu'on pût élever sur la tombe de
l'école classique[130].

                   [Note 130: Il vient d'être élevé par la piété
                   filiale de madame Christine de Fontanes; M. de
                   Sainte-Beuve a orné de son ingénieuse notice le
                   fronton du monument. (Paris, note de 1839) CH.]

Parmi les papiers que mon ami a laissés, se trouvent plusieurs chants
du poème de _la Grèce sauvée_, des livres d'odes, des poésies
diverses, etc. Il n'eût plus rien publié lui-même: car ce critique si
fin, si éclairé, si impartial lorsque les opinions politiques ne
l'aveuglaient pas, avait une frayeur horrible de la critique. Il a été
souverainement injuste envers madame de Staël. Un article envieux de
Garat, sur la _Forêt de Navarre_, pensa l'arrêter net au début de sa
carrière poétique. Fontanes, en paraissant, tua {p.166} l'école
affectée de Dorat, mais il ne put rétablir l'école classique qui
touchait à son terme avec la langue de Racine.

Parmi les odes posthumes de M. de Fontanes, il en est une sur
l'_Anniversaire de sa naissance_: elle a tout le charme du _Jour des
Morts_, avec un sentiment plus pénétrant et plus individuel. Je ne me
souviens que de ces deux strophes:

  La vieillesse déjà vient avec ses souffrances:
  Que m'offre l'avenir? De courtes espérances.
  Que m'offre le passé? Des fautes, des regrets.
  Tel est le sort de l'homme; il s'instruit avec l'âge:
        Mais que sert d'être sage,
        Quand le terme est si près?

  Le passé, le présent, l'avenir, tout m'afflige.
  La vie à son déclin est pour moi sans prestige;
  Dans le miroir du temps elle perd ses appas.
  Plaisirs! allez chercher l'amour et la jeunesse;
        Laissez-moi ma tristesse,
        Et ne l'insultez pas!

Si quelque chose au monde devait être antipathique à M. de Fontanes,
c'était ma manière d'écrire. En moi commençait, avec l'école dite
romantique, une révolution dans la littérature française: toutefois,
mon ami, au lieu de se révolter contre ma barbarie, se passionna pour
elle. Je voyais bien de l'ébahissement sur son visage quand je lui
lisais des fragments des _Natchez_, d'_Atala_, de _René_; il ne
pouvait ramener ces productions aux règles communes de la critique,
mais il sentait qu'il entrait dans un monde nouveau; {p.167} il
voyait une nature nouvelle; il comprenait une langue qu'il ne parlait
pas. Je reçus de lui d'excellents conseils; je lui dois ce qu'il y a
de correct dans mon style; il m'apprit à respecter l'oreille; il
m'empêcha de tomber dans l'extravagance d'invention et le rocailleux
d'exécution de mes disciples.

Ce me fut un grand bonheur de le revoir à Londres, fêté de
l'émigration; on lui demandait des chants de _la Grèce sauvée_; on se
pressait pour l'entendre. Il se logea auprès de moi; nous ne nous
quittions plus. Nous assistâmes ensemble à une scène digne de ces
temps d'infortune: Cléry, dernièrement débarqué, nous lut ses
_Mémoires_ manuscrits. Qu'on juge de l'émotion d'un auditoire
d'exilés, écoutant le valet de chambre de Louis XVI raconter, témoin
oculaire, les souffrances et la mort du prisonnier du Temple! Le
Directoire, effrayé des _Mémoires_ de Cléry, en publia une édition
interpolée, dans laquelle il faisait parler l'auteur comme un laquais,
et Louis XVI comme un portefaix: entre les turpitudes révolutionnaires,
celle-ci est peut-être une des plus sales[131].

                   [Note 131: Les Mémoires de Cléry, valet de chambre
                   de Louis XVI, parurent à Londres, en 1799, sous ce
                   titre: _Journal de ce qui c'est passé à la Tour du
                   Temple pendant la captivité de Louis XVI, roi de
                   France_. La même année, MM. Giguet et Michaud les
                   imprimèrent en France. Afin de détruire le puissant
                   intérêt qui s'attachait à cette publication, le
                   Directoire fit répandre une fausse édition
                   intitulée: _Mémoires de M. Cléry sur la détention
                   de Louis XVI_. L'auteur du libelle, non content de
                   dénaturer les faits, l'avait semé de traits odieux
                   contre le malheureux prince et la famille royale.
                   Dès que Cléry en eut connaissance, il protesta avec
                   indignation. Sa réclamation parut au mois de
                   juillet 1801, dans le _Spectateur du Nord_, qui se
                   publiait à Hambourg.]


{p.168} UN PAYSAN VENDÉEN.

M. du Theil[132], chargé des affaires de M. le comte d'Artois à
Londres, s'était hâté de chercher Fontanes: celui-ci me pria de le
conduire chez l'agent des princes. Nous le trouvâmes environné de tous
ces défenseurs du trône et de l'autel qui battaient les pavés de
Piccadilly, d'une foule d'espions et de chevaliers d'industrie
échappés de Paris sous divers noms et divers déguisements, et d'une
nuée d'aventuriers belges, allemands, irlandais, vendeurs de
contre-révolution. Dans un coin de cette foule était un homme de
trente à trente-deux ans qu'on ne regardait point, et qui ne faisait
lui-même attention qu'à une gravure de la mort du général Wolfe[133].
Frappé de {p.169} son air, je m'enquis de sa personne: un de mes
voisins me répondit: «Ce n'est rien; c'est un paysan vendéen, porteur
d'une lettre de ses chefs.»

                   [Note 132: Jean-François _du Theil_, né vers 1760,
                   mort en 1822. Émigré en 1790, il était revenu en
                   1792, pendant la captivité de Louis XVI, et s'était
                   exposé aux plus grands dangers pour communiquer
                   avec le Roi; il avait même été arrêté dans la
                   prison du Temple, et c'est par une sorte de miracle
                   qu'il s'était tiré de cette arrestation. Il avait
                   dû alors retourner en Allemagne. En 1795, il
                   accompagna le comte d'Artois dans l'expédition de
                   l'île d'Yeu. Revenu avec lui en Angleterre, il fut
                   chargé, conjointement avec le duc d'Harcourt, des
                   affaires du Prince et de celles du comte de
                   Provence auprès du gouvernement anglais. Il ne
                   rentra en France qu'en 1814, et mourut dans le
                   dénuement. (Léonce Pingaud, _Correspondance intime
                   du comte de Vaudreuil et du comte d'Artois pendant
                   l'émigration_ (1789-1815), tome II, page 298.)]

                   [Note 133: _Wolfe_ (1726-1759), général anglais,
                   célèbre surtout pour s'être emparé, le 13 septembre
                   1759, de la ville de Québec, dont la perte entraîna
                   pour nous celle du Canada. Dans la bataille qui
                   amena la prise de la ville, Wolfe fut tué à la tête
                   de ses grenadiers qu'il menait lui-même à la
                   charge, pendant que, de son côté, le commandant
                   français, l'héroïque Montcalm, tombait mortellement
                   blessé. La victoire de Québec provoqua en
                   Angleterre un immense enthousiasme. Le Parlement
                   vota un monument, à Westminster, pour le général
                   Wolfe, enseveli dans son triomphe. Le tableau de la
                   _Mort du général Wolfe_, par le peintre Benjamin
                   West (1766), eut dans toute la Grande-Bretagne un
                   succès populaire. La gravure en fut bientôt à tous
                   les foyers. Elle ne laissa pas de se répandre en
                   France même, et je me souviens de l'avoir vue dans
                   mon enfance, en plus d'un vieux logis.]

Cet homme, _qui n'était rien_, avait vu mourir Cathelineau, premier
général de la Vendée et paysan comme lui; Bonchamps, en qui revivait
Bayard; Lescure, armé d'un cilice non à l'épreuve de la balle;
d'Elbée, fusillé dans un fauteuil, ses blessures ne lui permettant pas
d'embrasser la mort debout; La Rochejaquelein, dont les patriotes
ordonnèrent de _vérifier_ le cadavre, afin de rassurer la Convention
au milieu de ses victoires. Cet homme, _qui n'était rien_, avait
assisté à deux cents prises et reprises de villes, villages et
redoutes, à sept cents actions particulières et à dix-sept batailles
rangées; il avait combattu trois cent mille hommes de troupes réglées,
six à sept cent mille réquisitionnaires et gardes nationaux; il avait
aidé à enlever cent pièces de canon et cinquante mille fusils; il
avait traversé les _colonnes infernales_, compagnies d'incendiaires
commandées par des Conventionnels; il s'était trouvé au milieu de
l'océan de feu qui, à trois reprises, roula ses vagues sur les bois de
la Vendée; enfin, il avait vu périr trois cent mille Hercules de
charrue, compagnons de ses travaux, et se changer en un désert de
cendres cent lieues carrées d'un pays fertile.

{p.170} Les deux Frances se rencontrèrent sur ce sol nivelé par elles.
Tout ce qui restait de sang et de souvenir dans la France des
Croisades lutta contre ce qu'il y avait de nouveau sang et
d'espérances dans la France de la Révolution. Le vainqueur sentit la
grandeur du vaincu. Turreau, général des républicains, déclarait que
«les Vendéens seraient placés dans l'histoire au premier rang des
peuples soldats». Un autre général écrivait à Merlin de Thionville:
«Des troupes qui ont battu de tels Français peuvent bien se flatter de
battre tous les autres peuples.» Les légions de Probus, dans leur
chanson, en disaient autant de nos pères. Bonaparte appela les combats
de la Vendée «des combats de géants».

Dans la cohue du parloir, j'étais le seul à considérer avec admiration
et respect le représentant de ces anciens _Jacques_ qui, tout en
brisant le joug de leurs seigneurs, repoussaient, sous Charles V,
l'invasion étrangère: il me semblait voir un enfant de ces communes du
temps de Charles VII, lesquelles, avec la petite noblesse de province,
reconquirent pied à pied, de sillon en sillon, le sol de la France. Il
avait l'air indifférent du sauvage; son regard était grisâtre et
inflexible comme une verge de fer; sa lèvre inférieure tremblait sur
ses dents serrées; ses cheveux descendaient de sa tête en serpents
engourdis, mais prêts à se redresser; ses bras, pendant à ses côtés,
donnaient une secousse nerveuse à d'énormes poignets tailladés de
coups de sabre; on l'aurait pris pour un scieur de long. Sa
physionomie exprimait une nature populaire, rustique, mise, par la
puissance des moeurs, au service d'intérêts et d'idées contraires
{p.171} à cette nature; la fidélité native du vassal, la simple foi
du chrétien, s'y mêlaient à la rude indépendance plébéienne accoutumée
à s'estimer et à se faire justice. Le sentiment de sa liberté
paraissait n'être en lui que la conscience de la force de sa main et
de l'intrépidité de son coeur. Il ne parlait pas plus qu'un lion; il
se grattait comme un lion, bâillait comme un lion, se mettait sur le
flanc comme un lion ennuyé, et rêvait apparemment de sang et de
forêts.

Quels hommes dans tous les partis que les Français d'alors, et quelle
race aujourd'hui nous sommes! Mais les républicains avaient leur
principe en eux, au milieu d'eux, tandis que le principe des
royalistes était hors de France. Les Vendéens députaient vers les
exilés; les géants envoyaient demander des chefs aux pygmées.
L'agreste messager que je contemplais avait saisi la Révolution à la
gorge, il avait crié: «Entrez; passez derrière moi; elle ne vous fera
aucun mal; elle ne bougera pas; je la tiens.» Personne ne voulut
passer: alors Jacques Bonhomme relâcha la Révolution, et Charette
brisa son épée.


PROMENADES AVEC FONTANES.

Tandis que je faisais ces réflexions à propos de ce laboureur, comme
j'en avais fait d'une autre sorte à la vue de Mirabeau et de Danton,
Fontanes obtenait une audience particulière de celui qu'il appelait
plaisamment le _contrôleur général des finances_: il en sortit fort
satisfait, car M. du Theil avait promis d'encourager la publication de
mes ouvrages, et Fontanes ne pensait qu'à moi. Il n'était pas possible
d'être {p.172} meilleur homme: timide en ce qui le regardait, il
devenait tout courage pour l'amitié; il me le prouva lors de ma
démission à l'occasion de la mort du duc d'Enghien. Dans la
conversation il éclatait en colères littéraires risibles. En
politique, il déraisonnait; les crimes conventionnels lui avaient
donné l'horreur de la liberté. Il détestait les journaux, la
philosophaillerie, l'idéologie, et il communiqua cette haine à
Bonaparte, quand il s'approcha du maître de l'Europe.

Nous allions nous promener dans la campagne; nous nous arrêtions sous
quelques-uns de ces larges ormes répandus dans les prairies. Appuyé
contre le tronc de ces ormes, mon ami me contait son ancien voyage en
Angleterre avant la Révolution, et les vers qu'il adressait alors à
deux jeunes ladies, devenues vieilles à l'ombre des tours de
Westminster; tours qu'il retrouvait debout comme il les avait
laissées, durant qu'à leur base s'étaient ensevelies les illusions et
les heures de sa jeunesse.

Nous dînions souvent dans quelque taverne solitaire à Chelsea, sur la
Tamise, en parlant de Milton et de Shakespeare: ils avaient vu ce que
nous voyions; ils s'étaient assis, comme nous, au bord de ce fleuve,
pour nous fleuve étranger, pour eux fleuve de la patrie. Nous
rentrions de nuit à Londres, aux rayons défaillants des étoiles,
submergées l'une après l'autre dans le brouillard de la ville. Nous
regagnions notre demeure, guidés par d'incertaines lueurs qui nous
traçaient à peine la route à travers la fumée de charbon rougissant
autour de chaque réverbère: ainsi s'écoule la vie du poète.

{p.173} Nous vîmes Londres en détail: ancien banni, je servais de
_cicerone_ aux nouveaux réquisitionnaires de l'exil que la Révolution
prenait, jeunes ou vieux: il n'y a point d'âge légal pour le malheur.
Au milieu d'une de ces excursions, nous fûmes surpris d'une pluie
mêlée de tonnerre et forcés de nous réfugier dans l'allée d'une
chétive maison dont la porte se trouvait ouverte par hasard. Nous y
rencontrâmes le duc de Bourbon: je vis pour la première fois, à ce
Chantilly, un prince qui n'était pas encore le dernier des Condé.

Le duc de Bourbon, Fontanes et moi également proscrits, cherchant en
terre étrangère, sous le toit du pauvre, un abri contre le même orage!
_Fata viam invenient_.

Fontanes fut rappelé en France. Il m'embrassa en faisant des voeux
pour notre prochaine réunion. Arrivé en Allemagne, il m'écrivit la
lettre suivante:

                                        «28 juillet 1798.

«Si vous avez senti quelques regrets à mon départ de Londres, je vous
jure que les miens n'ont pas été moins réels. Vous êtes la seconde
personne à qui, dans le cours de ma vie, j'aie trouvé une imagination
et un coeur à ma façon. Je n'oublierai jamais les consolations que
vous m'avez fait trouver dans l'exil et sur une terre étrangère. Ma
pensée la plus chère et la plus constante, depuis que je vous ai
quitté, se tourne sur les _Natchez_. Ce que vous m'en avez lu, et
surtout dans les derniers jours, est admirable, et ne sortira plus de
ma mémoire. Mais le charme des idées poétiques que {p.174} vous
m'avez laissées a disparu un moment à mon arrivée en Allemagne.

«Les plus affreuses nouvelles de France ont succédé à celles que je
vous avais montrées en vous quittant. J'ai été cinq ou six jours dans
les plus cruelles perplexités. Je craignais même des persécutions
contre ma famille. Mes terreurs sont aujourd'hui fort diminuées. Le
mal même n'a été que fort léger; on menace plus qu'on ne frappe, et ce
n'était pas à ceux de ma _date_ qu'en voulaient les exterminateurs. Le
dernier courrier m'a porté des assurances de paix et de bonne volonté.
Je puis continuer ma route, et je vais me mettre en marche dès les
premiers jours du mois prochain. Mon séjour sera fixé près de la forêt
de Saint-Germain, entre ma famille, la Grèce et mes livres, que ne
puis-je dire aussi les _Natchez_! L'orage inattendu qui vient d'avoir
lieu à Paris est causé, j'en suis sûr, par l'étourderie des agents et
des chefs que vous connaissez. J'en ai la preuve évidente entre les
mains. D'après cette certitude, j'écris _Great-Pulteney-street_ (rue
où demeurait M. du Theil), avec toute la politesse possible, mais
aussi avec tous les ménagements qu'exige la prudence. Je veux éviter
toute correspondance au moins prochaine, et je laisse dans le plus
grand doute sur le parti que je dois prendre et sur le séjour que je
veux choisir.

«Au reste, je parle encore de vous avec l'accent de l'amitié, et je
souhaite du fond du coeur que les espérances d'utilité qu'on peut
fonder sur moi réchauffent les bonnes dispositions qu'on m'a
témoignées à cet égard, et qui sont si bien dues {p.175} à votre
personne et à vos grands talents. Travaillez, travaillez, mon cher
ami, devenez illustre. Vous le pouvez: l'avenir est à vous. J'espère
que la parole si souvent donnée par le _contrôleur général des
finances_ est au moins acquittée en partie. Cette partie me console,
car je ne puis soutenir l'idée qu'un bel ouvrage est arrêté faute de
quelques secours. Écrivez-moi; que nos coeurs communiquent, que nos
muses soient toujours amies. Ne doutez pas que, lorsque je pourrai me
promener librement dans ma patrie, je ne vous y prépare une ruche et
des fleurs à côté des miennes. Mon attachement est inaltérable. Je
serai seul tant que je ne serai point auprès de vous. Parlez-moi de
vos travaux. Je veux vous réjouir en finissant: j'ai fait la moitié
d'un nouveau chant sur les bords de l'Elbe, et j'en suis plus content
que de tout le reste.

«Adieu, je vous embrasse tendrement, et suis votre ami.

                                        «FONTANES[134].»

                   [Note 134: Voir, à l'_Appendice_, le nº III:
                   _Fontanes et Chateaubriand_.]

Fontanes m'apprend qu'il faisait des vers en changeant d'exil. On ne
peut jamais tout ravir au poète; il emporte avec lui sa lyre. Laissez
au cygne ses ailes; chaque soir, des fleuves inconnus répéteront les
plaintes mélodieuses qu'il eût mieux aimé faire entendre à l'Eurotas.

_L'avenir est à vous_: Fontanes disait-il vrai? Dois-je me féliciter
de sa prédiction? Hélas! cet avenir annoncé est déjà passé: en
aurai-je un autre?

{p.176} Cette première et affectueuse lettre du premier ami que j'aie
compté dans ma vie, et qui depuis la date de cette lettre a marché
vingt-trois ans à mes côtés, m'avertit douloureusement de mon
isolement progressif. Fontanes n'est plus; un chagrin profond, la mort
tragique d'un fils, l'a jeté dans la tombe avant l'heure[135]. Presque
toutes les personnes dont j'ai parlé dans ces _Mémoires_ ont disparu;
c'est un registre obituaire que je tiens. Encore quelques années, et
moi, condamné à cataloguer les morts, je ne laisserai personne pour
inscrire mon nom au livre des absents.

                   [Note 135: Fontanes mourut le 17 mars 1821. Dès
                   qu'il s'était senti frappé, il avait fait demander
                   un prêtre. Celui-ci vint dans la nuit; le malade,
                   en l'entendant, se réveilla de son assoupissement,
                   et, en réponse aux questions, s'écria avec ferveur:
                   «_Ô mon Jésus! mon Jésus!_» Le poète du _Jour des
                   Morts_ et de _la Chartreuse_, l'ami de
                   Chateaubriand, mourut en chrétien.]

Mais s'il faut que je reste seul, si nul être qui m'aima ne demeure
après moi pour me conduire à mon dernier asile, moins qu'un autre j'ai
besoin de guide: je me suis enquis du chemin, j'ai étudié les lieux où
je dois passer, j'ai voulu voir ce qui arrive au dernier moment.
Souvent, au bord d'une fosse dans laquelle on descendait une bière
avec des cordes, j'ai entendu le râlement de ces cordes; ensuite, j'ai
ouï le bruit de la première pelletée de terre tombant sur la bière: à
chaque nouvelle pelletée, le bruit creux diminuait; la terre, en
comblant la sépulture, faisait peu à peu monter le silence éternel à
la surface du cercueil.

Fontanes! vous m'avez écrit: _Que nos muses soient toujours amies_;
vous ne m'avez pas écrit en vain.



{p.177} LIVRE IX[136]

                   [Note 136: Ce livre a été écrit à Londres, d'avril
                   à septembre 1822. Il a été revu en février 1845.]

    Mort de ma mère. -- Retour à la religion. -- _Génie du
    christianisme._ -- Lettre du chevalier de Panat. -- Mon oncle, M.
    de Bedée: sa fille aînée. -- Littérature anglaise. --
    Dépérissement de l'ancienne école. -- Historiens. -- Poètes. --
    Publicistes. -- Shakespeare. -- Romans anciens. -- Romans
    nouveaux. -- Richardson. -- Walter Scott. -- Poésie nouvelle. --
    Beattie. -- Lord Byron. -- L'Angleterre de Richmond à Greenwich.
    -- Course avec Peltier. -- Bleinheim. -- Stowe. -- Hampton-Court.
    -- Oxford. -- Collège d'Eton. -- Moeurs privées. -- Moeurs
    politiques. -- Fox. -- Pitt. -- Burke. -- George III. -- Rentrée
    des émigrés en France. -- Le ministre de Prusse me donne un faux
    passe-port sous le nom de La Sagne, habitant de Neuchâtel en
    Suisse. -- Mort de lord Londonderry. -- Fin de ma carrière de
    soldat et de voyageur. -- Je débarque à Calais.


  Alloquar? audiero nunquam tua verba loquentem?
    Nunquam ego te, vita frater amabilior,
  Aspiciam posthac? at, certe, semper amabo?

«Ne te parlerai-je plus? jamais n'entendrai-je tes paroles? Jamais,
frère plus aimable que la vie, ne te verrai-je? Ah! toujours je
t'aimerai!»

Je viens de quitter un ami, je vais quitter une mère: il faut toujours
répéter les vers que Catulle adressait à son frère. Dans notre vallée
de larmes, ainsi qu'aux {p.178} enfers, il est je ne sais quelle
plainte éternelle, qui fait le fond ou la note dominante des
lamentations humaines; on l'entend sans cesse, et elle continuerait
quand toutes les douleurs créées viendraient à se taire.

Une lettre de Julie, que je reçus peu de temps après celle de
Fontanes, confirmait ma triste remarque sur mon isolement progressif:
Fontanes m'invitait _à travailler, à devenir illustre_; ma soeur
m'engageait à _renoncer à écrire_; l'un me proposait la gloire,
l'autre l'oubli. Vous avez vu dans l'histoire de madame de Farcy
qu'elle était dans ce train d'idées; elle avait pris la littérature en
haine, parce qu'elle la regardait comme une des tentations de sa vie.

                                        «Saint-Servan, 1er juillet 1798.

«Mon ami, nous venons de perdre la meilleure des mères; je t'annonce à
regret ce coup funeste. Quand tu cesseras d'être l'objet de nos
sollicitudes, nous aurons cessé de vivre. Si tu savais combien de
pleurs tes erreurs ont fait répandre à notre respectable mère, combien
elles paraissent déplorables à tout ce qui pense et fait profession
non-seulement de piété, mais de raison; si tu le savais, peut-être
cela contribuerait-il à t'ouvrir les yeux, à te faire renoncer à
écrire; et si le ciel touché de nos voeux, permettait notre réunion,
tu trouverais au milieu de nous tout le bonheur qu'on peut goûter sur
la terre; tu nous donnerais ce bonheur, car il n'en est point pour
nous tandis que tu nous manques et que nous avons lieu d'être
inquiètes de ton sort.»

{p.179} Ah! que n'ai-je suivi le conseil de ma soeur! Pourquoi ai-je
continué d'écrire? Mes écrits de moins dans mon siècle, y aurait-il eu
quelque chose de changé aux événements et à l'esprit de ce siècle?

Ainsi, j'avais perdu ma mère; ainsi, j'avais affligé l'heure suprême
de sa vie! Tandis qu'elle rendait le dernier soupir loin de son
dernier fils, en priant pour lui, que faisais-je à Londres! Je me
promenais peut-être par une fraîche matinée, au moment où les sueurs
de la mort couvraient le front maternel et n'avaient pas ma main pour
les essuyer!

La tendresse filiale que je conservais pour madame de Chateaubriand
était profonde. Mon enfance et ma jeunesse se liaient intimement au
souvenir de ma mère. L'idée d'avoir empoisonné les vieux jours de la
femme qui me porta dans ses entrailles me désespéra: je jetai au feu
avec horreur des exemplaires de l'_Essai_, comme l'instrument de mon
crime; s'il m'eût été possible d'anéantir l'ouvrage, je l'aurais fait
sans hésiter. Je ne me remis de ce trouble que lorsque la pensée
m'arriva d'expier mon premier ouvrage par un ouvrage religieux: telle
fut l'origine du _Génie du christianisme_.

«Ma mère,» ai-je dit dans la première préface de cet ouvrage, «après
avoir été jetée à soixante-douze ans dans des cachots où elle vit
périr une partie de ses enfants, expira enfin sur un grabat, où ses
malheurs l'avaient reléguée. Le souvenir de mes égarements répandit
sur ses derniers jours une grande amertume; elle chargea, en mourant,
une de mes soeurs de me rappeler à cette religion dans laquelle
j'avais été élevé. Ma soeur me manda le dernier voeu {p.180} de ma
mère. Quand la lettre me parvint au delà des mers, ma soeur elle-même
n'existait plus; elle était morte aussi des suites de son
emprisonnement. Ces deux voix sorties du tombeau, cette mort qui
servait d'interprète à la mort, m'ont frappé. Je suis devenu chrétien.
Je n'ai point cédé, j'en conviens, à de grandes lumières
surnaturelles: ma conviction est sortie du coeur; j'ai pleuré et j'ai
cru.»

Je m'exagérais ma faute; l'_Essai_ n'était pas un livre impie, mais un
livre de doute et de douleur. À travers les ténèbres de cet ouvrage,
se glisse un rayon de la lumière chrétienne qui brilla sur mon
berceau. Il ne fallait pas un grand effort pour revenir du scepticisme
de l'_Essai_ à la certitude du _Génie du christianisme_.

       *       *       *       *       *

Lorsque après la triste nouvelle de la mort de madame de
Chateaubriand, je me résolus à changer subitement de voie, le titre de
_Génie du christianisme_ que je trouvai sur-le-champ m'inspira; je me
mis à l'ouvrage; je travaillai avec l'ardeur d'un fils qui bâtit un
mausolée à sa mère. Mes matériaux étaient dégrossis et rassemblés de
longue main par mes précédentes études. Je connaissais les ouvrages
des Pères mieux qu'on ne les connaît de nos jours; je les avais
étudiés même pour les combattre, et entré dans cette route à mauvaise
intention, au lieu d'en être sorti vainqueur, j'en étais sorti vaincu.

Quant à l'histoire proprement dite, je m'en étais spécialement occupé
en composant l'_Essai sur les Révolutions_. Les authentiques de Camden
que je venais d'examiner m'avaient rendu familières les {p.181}
moeurs et les institutions du moyen âge. Enfin mon terrible manuscrit
des _Natchez_, de deux mille trois cent quatre-vingt-treize pages
in-folio, contenait tout ce dont le _Génie du christianisme_ avait
besoin en descriptions de la nature; je pouvais prendre largement dans
cette source, comme j'y avais déjà pris pour l'_Essai_.

J'écrivis la première partie du _Génie du christianisme_. MM.
Dulau[137], qui s'étaient faits libraires du clergé français émigré,
se chargèrent de la publication. Les premières feuilles du premier
volume furent imprimées.

                   [Note 137: M. A. Dulau était Français. Ancien
                   bénédictin du collège de Sorèze, il avait émigré et
                   s'était fait libraire à Londres. Homme d'esprit et
                   de jugement, il rendit à ses compatriotes, et
                   surtout aux ecclésiastiques, de nombreux services.
                   Sa boutique était dans _Wardour-street_.]

L'ouvrage ainsi commencé à Londres en 1799 ne fut achevé à Paris qu'en
1802[138]: voyez les différentes préfaces du _Génie du christianisme_.
Une espèce de fièvre me dévora pendant tout le temps de ma
composition: on ne saura jamais ce que c'est que de porter à la fois
dans son cerveau, dans son sang, dans son âme, _Atala_ et _René_, et
de mêler à l'enfantement douloureux de ces brûlants jumeaux le travail
de conception des autres parties du _Génie du christianisme_. Le
souvenir de Charlotte traversait et réchauffait tout cela, et, pour
m'achever, le premier désir de gloire enflammait mon imagination
exaltée.

Ce désir me venait de la tendresse filiale; je voulais un grand bruit,
afin qu'il montât jusqu'au séjour {p.182} de ma mère, et que les
anges lui portassent ma sainte expiation.

                   [Note 138: Voir, à l'_Appendice_, le nº IV:
                   _Comment fut composé le Génie du Christianisme_.]

Comme une étude mène à une autre, je ne pouvais m'occuper de mes
scolies françaises sans tenir note de la littérature et des hommes du
pays au milieu duquel je vivais: je fus entraîné dans ces autres
recherches. Mes jours et mes nuits se passaient à lire, à écrire, à
prendre d'un savant prêtre, l'abbé Capelan, des leçons d'hébreu, à
consulter les bibliothèques et les gens instruits, à rôder dans les
campagnes avec mes opiniâtres rêveries, à recevoir et à rendre des
visites. S'il est des effets rétroactifs et symptomatiques des
événements futurs, j'aurais pu augurer le mouvement et le fracas de
l'ouvrage qui devait me faire un nom aux bouillonnements de mes
esprits et aux palpitations de ma muse.

Quelques lectures de mes premières ébauches servirent à m'éclairer.
Les lectures sont excellentes comme instruction, lorsqu'on ne prend
pas pour argent comptant les flagorneries obligées. Pourvu qu'un
auteur soit de bonne foi, il sentira vite, par l'impression
instinctive des autres, les endroits faibles de son travail, et
surtout si ce travail est trop long ou trop court, s'il garde, ne
remplit pas, ou dépasse la juste mesure.

Je retrouve une lettre du chevalier de Panat sur les lectures d'un
ouvrage, alors si inconnu. La lettre est charmante, l'esprit positif
et moqueur du sale chevalier ne paraissait pas susceptible de se
frotter ainsi de poésie. Je n'hésite pas à donner cette lettre,
document de mon histoire, bien qu'elle soit entachée d'un bout à
l'autre de mon éloge, comme si le {p.183} malin auteur se fût complu
à verser son encrier sur son épître:

                                         «Ce lundi.

«Mon Dieu! l'intéressante lecture que j'ai due ce matin à votre
extrême complaisance! Notre religion avait compté parmi ses défenseurs
de grands génies, d'illustres Pères de l'Église: ces athlètes avaient
manié avec vigueur toutes les armes du raisonnement; l'incrédulité
était vaincue; mais ce n'était pas assez: il fallait montrer encore
tous les charmes de cette religion admirable; il fallait montrer
combien elle est appropriée au coeur humain et les magnifiques
tableaux qu'elle offre à l'imagination. Ce n'est plus un théologien
dans l'école, c'est le grand peintre et l'homme sensible qui s'ouvrent
un nouvel horizon. Votre ouvrage manquait et vous étiez appelé à le
faire. La nature vous a éminemment doué des belles qualités qu'il
exige: vous appartenez à un autre siècle...

«Ah! si les vérités de sentiment sont les premières dans l'ordre de la
nature, personne n'aura mieux prouvé que vous celles de notre
religion; vous aurez confondu à la porte du temple les impies, et vous
aurez introduit dans le sanctuaire les esprits délicats et les coeurs
sensibles. Vous me retracez ces philosophes anciens qui donnaient
leurs leçons la tête couronnée de fleurs et les mains remplies de doux
parfums. C'est une bien faible image de votre esprit si doux, si pur
et si antique.

«Je me félicite chaque jour de l'heureuse circonstance qui m'a
rapproché de vous; je ne puis plus {p.184} oublier que c'est un
bienfait de Fontanes; je l'en aime davantage, et mon coeur ne séparera
jamais deux noms que la même gloire doit unir, si la Providence nous
ouvre les portes de notre patrie.

                                        «Ch{er} de PANAT.»

L'abbé Delille entendit aussi la lecture de quelques fragments du
_Génie du christianisme_. Il parut surpris, et il me fit l'honneur,
peu après, de rimer la prose qui lui avait plu. Il naturalisa mes
fleurs sauvages de l'Amérique dans ses divers jardins français, et mit
refroidir mon vin un peu chaud dans l'eau frigide de sa claire
fontaine.

L'édition inachevée du _Génie du christianisme_, commencée à Londres,
différait un peu, dans l'ordre des matières, de l'édition publiée en
France. La censure consulaire, qui devint bientôt impériale, se
montrait fort chatouilleuse à l'endroit des rois: leur personne, leur
honneur et leur vertu lui étaient chers d'avance. La police de Fouché
voyait déjà descendre du ciel, avec la fiole sacrée, le pigeon blanc,
symbole de la candeur de Bonaparte et de l'innocence révolutionnaire.
Les sincères croyants des processions républicaines de Lyon me
forcèrent de retrancher un chapitre intitulé les _Rois athées_, et
d'en disséminer çà et là les paragraphes dans le corps de l'ouvrage.

       *       *       *       *       *

Avant de continuer ces investigations littéraires, il me les faut
interrompre un moment pour prendre congé de mon oncle de Bedée: hélas!
c'est prendre congé de la première joie de ma vie: «_freno non
remorante {p.185} dies_, aucun frein n'arrête les jours[139].» Voyez
les vieux sépulcres dans les vieilles cryptes: eux-mêmes vaincus par
l'âge, caducs et sans mémoire, ayant perdu leurs épitaphes, ils ont
oublié jusqu'aux noms de ceux qu'ils renferment.

                   [Note 139: C'est un vers d'Ovide:

                     _Et fugiunt, freno non remorante, dies._]

J'avais écrit à mon oncle au sujet de la mort de ma mère; il me
répondit par une longue lettre, dans laquelle on trouvait quelques
mots touchants de regrets; mais les trois quarts de sa double feuille
in-folio étaient consacrés à ma généalogie. Il me recommandait
surtout, quand je rentrerais en France, de rechercher les titres du
_quartier des Bedée_, confié à mon frère. Ainsi, pour ce vénérable
émigré, ni l'exil, ni la ruine, ni la destruction de ses proches, ni
le sacrifice de Louis XVI, ne l'avertissaient de la Révolution; rien
n'avait passé, rien n'était advenu; il en était toujours aux États de
Bretagne et à l'Assemblée de la noblesse. Cette fixité de l'idée de
l'homme est bien frappante au milieu et comme en présence de
l'altération de son corps, de la fuite de ses années, de la perte de
ses parents et de ses amis.

Au retour de l'émigration, mon oncle de Bedée s'est retiré à Dinan, où
il est mort, à six lieues de Monchoix sans l'avoir revu. Ma cousine
Caroline, l'aînée de mes trois cousines, existe encore[140]. Elle est
restée vieille fille malgré les sommations respectueuses de son
ancienne {p.186} jeunesse. Elle m'écrit des lettres sans orthographe,
où elle me tutoie, m'appelle _chevalier_, et me parle de notre bon
temps: _in illo tempore_. Elle était nantie de deux beaux yeux noirs
et d'une jolie taille; elle dansait comme la Camargo, et elle croit
avoir souvenance que je lui portais en secret un farouche amour. Je
lui réponds sur le même ton, mettant de côté, à son exemple, mes ans,
mes honneurs et ma renommée: «Oui, _chère Caroline_, ton chevalier,
etc.» Il y a bien quelque six ou sept lustres que nous ne nous sommes
rencontrés: le ciel en soit loué! car, Dieu sait, si nous venions à
nous embrasser, quelle figure nous nous trouverions!

                   [Note 140: Sur Mlle Caroline de Bédée, voir, au
                   tome I, la note 2 de la page 36. Elle survécut à
                   Chateaubriand et mourut à Dinan, le 28 avril 1849.
                   Écrivant, le 15 mars 1834, à sa soeur, la comtesse
                   de Marigny, Chateaubriand lui disait, en terminant
                   sa lettre: «Dis mille choses à _Caroline_ et à
                   notre famille.»]

Douce, patriarcale, innocente, honorable amitié de famille, votre
siècle est passé! On ne tient plus au sol par une multitude de fleurs,
de rejetons et de racines; on naît et l'on meurt maintenant un à un.
Les vivants sont pressés de jeter le défunt à l'Éternité et de se
débarrasser de son cadavre. Entre les amis, les uns vont attendre le
cercueil à l'église, en grommelant d'être désheurés et dérangés de
leurs habitudes; les autres poussent le dévouement jusqu'à suivre le
convoi au cimetière; la fosse comblée, tout souvenir est effacé. Vous
ne reviendrez plus, jours de religion et de tendresse, où le fils
mourait dans la même maison, dans le même fauteuil, près du même foyer
où étaient morts son père et son aïeul, entouré, comme ils l'avaient
été, d'enfants et de petits-enfants en pleurs, sur qui descendait la
dernière bénédiction paternelle!

Adieu, mon oncle chéri! Adieu, famille maternelle, qui disparaissez
ainsi que l'autre partie de ma famille! {p.187} Adieu, ma cousine de
jadis, qui m'aimez toujours comme vous m'aimiez lorsque nous écoutions
ensemble la complainte de notre bonne tante de Boisteilleul sur
l'_Épervier_, ou lorsque vous assistiez au relèvement du voeu de ma
nourrice, à l'abbaye de Nazareth! Si vous me survivez, agréez la part
de reconnaissance et d'affection que je vous lègue ici. Ne croyez pas
au faux sourire ébauché sur mes lèvres en parlant de vous: mes yeux,
je vous assure, sont pleins de larmes.

       *       *       *       *       *

Mes études corrélatives au _Génie du christianisme_ m'avaient de
proche en proche (je vous l'ai dit) conduit à un examen plus
approfondi de la littérature anglaise. Lorsqu'en 1793 je me réfugiai
en Angleterre, il me fallut réformer la plupart des jugements que
j'avais puisés dans les critiques. En ce qui touche les historiens,
Hume[141] était réputé écrivain tory et rétrograde: on l'accusait,
ainsi que Gibbon, d'avoir surchargé la langue anglaise de gallicismes;
on lui préférait son continuateur Smollett[142]. Philosophe pendant sa
vie, devenu chrétien à sa mort, Gibbon[143] demeurait, en cette
qualité, atteint et convaincu {p.188} d'être un pauvre homme. On
parlait encore de Robertson[144], parce qu'il était sec.

                   [Note 141: David _Hume_ (1711-1776). Il a composé
                   l'_Histoire de l'Angleterre au moyen âge;
                   l'Histoire de la maison de Tudor; l'Histoire de
                   l'Angleterre sous les Stuarts_.]

                   [Note 142: Tobias-George _Smollett_ (1721-1771),
                   poète, romancier, historien. Son _Histoire complète
                   d'Angleterre, depuis la descente de Jules-César
                   jusqu'au traité d'Aix-la-Chapelle_ (1748),
                   continuée ensuite jusqu'en 1760, a été traduite en
                   français par Targe (1759-1768, 24 vol. in-12). La
                   partie qui va de la Révolution de 1688 à la mort de
                   George II (1760) s'imprime ordinairement à la suite
                   de Hume, à titre de complément.]

                   [Note 143: Édouard _Gibbon_ (1737-1794). Son
                   _Histoire de la décadence et de la chute de
                   l'Empire romain_, publiée de 1776 à 1788, a été
                   plusieurs fois traduite en français.]

                   [Note 144: Le Dr William _Robertson_ (1721-1793).
                   On lui doit une _Histoire d'Écosse pendant les
                   règnes de la reine Marie et du roi Jacques VI
                   jusqu'à son avènement au trône d'Angleterre_; une
                   _Histoire d'Amérique_ et une _Histoire de
                   Charles-Quint, avec une Esquisse de l'état
                   politique et social de l'Europe, au temps de son
                   avènement_.]

Pour ce qui regarde les poètes, les _elegant Extracts_ servaient
d'exil à quelques pièces de Dryden; on ne pardonnait point aux rimes
de Pope, bien qu'on visitât sa maison à Twickenham et que l'on coupât
des morceaux du saule pleureur planté par lui, et dépéri comme sa
renommée.

Blair[145] passait pour un critique ennuyeux à la française: on le
mettait bien au-dessous de Johnson[146]. Quant au vieux
_Spectator_[147], il était au grenier.

                   [Note 145: Hugues _Blair_ (1718-1801). Il avait
                   publié, en 1783, un cours de rhétorique et de
                   belles-lettres.]

                   [Note 146: Samuel Johnson (1709-1784). Son
                   _Dictionnaire anglais_ (1755) est resté classique.]

                   [Note 147: Le _Spectator_, fondé en 1711, par
                   Steele et Addison, a paru pendant deux ans, de
                   janvier 1711 à décembre 1712. Cette feuille était
                   censée rédigée par les membres d'un club, dont le
                   Spectateur n'était que le secrétaire. Parmi les
                   personnages ainsi inventés se trouvait un sir Roger
                   de Caverley, type du bon vieux gentilhomme
                   campagnard, qu'Addison adopta et qui devint, sous
                   sa plume, un personnage exquis.]

Les ouvrages politiques anglais ont peu d'intérêt pour nous. Les
traités économiques sont moins circonscrits; les calculs sur la
richesse des nations, sur l'emploi des capitaux, sur la balance du
commerce, s'appliquent en partie aux sociétés européennes.

Burke[148] sortait de l'individualité nationale politique: {p.189} en
se déclarant contre la Révolution française; il entraîna son pays dans
cette longue voie d'hostilités qui aboutit aux champs de Waterloo.

                   [Note 148: Edmond _Burke_ (1730-1797). Quoique le
                   principal orateur du parti whig, il se prononça
                   avec ardeur contre la Révolution française, dont il
                   fut, avec Joseph de Maistre, le plus éloquent
                   adversaire. Ses _Réflexions sur la Révolution de
                   France_, publiées en 1790, furent un événement
                   européen.]

Toutefois, de grandes figures demeuraient. On retrouvait partout
Milton et Shakespeare. Montmorency, Biron, Sully, tour à tour
ambassadeurs de France auprès d'Élisabeth et de Jacques Ier,
entendirent-ils jamais parler d'un baladin, acteur dans ses propres
farces et dans celles des autres? Prononcèrent-ils jamais le nom, si
barbare en français, de Shakespeare? Soupçonnèrent-ils qu'il y eût là
une gloire devant laquelle leurs honneurs, leurs pompes, leurs rangs,
viendraient s'abîmer? Eh bien! le comédien chargé du rôle du spectre,
dans _Hamlet_, était le grand fantôme, l'ombre du moyen âge qui se
levait sur le monde, comme l'astre de la nuit, au moment où le moyen
âge achevait de descendre parmi les morts: siècles énormes que Dante
ouvrit et que ferma Shakespeare.

Dans le _Précis historique_ de Whitelocke[149], contemporain du
chantre du _Paradis perdu_, on lit: «Un certain aveugle, nommé Milton,
secrétaire du Parlement pour les dépêches latines.» Molière,
l'_histrion_, jouait son _Pourceaugnac_, de même que Shakspeare, le
_bateleur_, grimaçait son _Falstaff_.

                   [Note 149: Balstrode _Whitelocke_ (1605-1676). Il
                   joua un rôle important dans le parti parlementaire,
                   pendant la Révolution d'Angleterre, et a laissé des
                   Mémoires (_Memorials of the english affairs_), qui
                   constituent de bons matériaux pour l'histoire de
                   son temps.]

Ces voyageurs voilés, qui viennent de fois à autre {p.190} s'asseoir
à notre table, sont traités par nous en hôtes vulgaires; nous ignorons
leur nature jusqu'au jour de leur disparition. En quittant la terre,
ils se transfigurent, et nous disent comme l'envoyé du ciel à Tobie:
«Je suis l'un des sept qui sommes présents devant le Seigneur.» Mais
si elles sont méconnues des hommes à leur passage, ces divinités ne se
méconnaissent point entre elles. «Qu'a besoin mon Shakespeare, dit
Milton, pour ses os vénérés, de pierres entassées par le travail d'un
siècle?» Michel-Ange, enviant le sort et le génie de Dante, s'écrie:

            Pur fuss' io tal. . .
            Per l' aspro esilio suo con sua virtute
            Darei del mondo più felice stato.

«Que n'ai-je été tel que lui! Pour son dur exil avec sa vertu, je
donnerais toutes les félicités de la terre!»

Le Tasse célèbre Camoëns encore presque ignoré, et lui sert de
_renommée_. Est-il rien de plus admirable que cette société
d'illustres égaux se révélant les uns aux autres par des signes, se
saluant et s'entretenant ensemble dans une langue d'eux seuls
comprise?

Shakespeare était-il boiteux comme lord Byron, Walter Scott et les
Prières, filles de Jupiter? S'il l'était en effet, le _Boy_ de
Stratford, loin d'être honteux de son infirmité, ainsi que
Childe-Harold, ne craint pas de la rappeler à l'une de ses maîtresses:

            ..... lame by fortune's dearest spite.

{p.191} «Boiteux par la moquerie la plus chère de la fortune.»

Shakespeare aurait eu beaucoup d'amours, si l'on en comptait un par
sonnet. Le créateur de Desdémone et de Juliette vieillissait sans
cesser d'être amoureux. La femme inconnue à laquelle il s'adresse en
vers charmants était-elle fière et heureuse d'être l'objet des sonnets
de Shakspeare? On peut en douter: la gloire est pour un vieil homme ce
que sont les diamants pour une vieille femme; ils la parent et ne
peuvent l'embellir.

«Ne pleurez pas longtemps pour moi quand je serai mort, dit le
tragique anglais à sa maîtresse. Si vous lisez ces mots, ne vous
rappelez pas la main qui les a tracés; je vous aime tant que je veux
être oublié dans vos doux souvenirs, si en pensant à moi vous pouviez
être malheureuse. Oh! si vous jetez un regard sur ces lignes, quand
peut-être je ne serai plus qu'une masse d'argile, ne redites pas même
mon pauvre nom, et laissez votre amour se faner avec ma vie[150].»

                   [Note 150: C'est la traduction abrégée du sonnet
                   LXXI de Shakespeare. Chateaubriand n'a traduit ni
                   les trois premiers, ni les deux derniers vers.]

Shakespeare aimait, mais il ne croyait pas plus à l'amour qu'il ne
croyait à autre chose: une femme pour lui était un oiseau, une brise,
une fleur, chose qui charme et passe. Par l'insouciance ou l'ignorance
de sa renommée, par son état, qui le jetait à l'écart de la société,
en dehors des conditions où il ne pouvait atteindre, il semblait avoir
pris la vie comme une heure légère et désoccupée, comme un loisir
rapide et doux.

{p.192} Shakespeare, dans sa jeunesse, rencontra de vieux moines
chassés de leur cloître, lesquels avaient vu Henri VIII, ses réformes,
ses destructions de monastères, ses _fous_, ses épouses, ses
maîtresses, ses bourreaux. Lorsque le poète quitta la vie, Charles Ier
comptait seize ans.

Ainsi, d'une main, Shakespeare avait pu toucher les têtes blanchies
que menaça le glaive de l'avant-dernier des Tudors, de l'autre, la
tête brune du second des Stuarts, que la hache des parlementaires
devait abattre. Appuyé sur ces fronts tragiques, le grand tragique
s'enfonça dans la tombe; il remplit l'intervalle des jours où il vécut
de ses spectres, de ses rois aveugles, de ses ambitieux punis, de ses
femmes infortunées, afin de joindre, par des fictions analogues, les
réalités du passé aux réalités de l'avenir.

Shakespeare est au nombre des cinq ou six écrivains qui ont suffi aux
besoins et à l'aliment de la pensée; ces génies-mères semblent avoir
enfanté et allaité tous les autres. Homère a fécondé l'antiquité:
Eschyle, Sophocle, Euripide, Aristophane, Horace, Virgile, sont ses
fils. Dante a engendré l'Italie moderne, depuis Pétrarque jusqu'au
Tasse. Rabelais a créé les lettres françaises; Montaigne, La Fontaine,
Molière, viennent de sa descendance. L'Angleterre est toute
Shakespeare, et, jusque dans ces derniers temps, il a prêté sa langue
à Byron, son dialogue à Walter Scott.

On renie souvent ces maîtres suprêmes; on se révolte contre eux; on
compte leurs défauts; on les accuse d'ennui, de longueur, de
bizarrerie, de mauvais goût, en les volant et en se parant de leurs
{p.193} dépouilles; mais on se débat en vain sous leur joug. Tout
tient de leurs couleurs; partout s'impriment leurs traces; ils
inventent des mots et des noms qui vont grossir le vocabulaire général
des peuples; leurs expressions deviennent proverbes, leurs personnages
fictifs se changent en personnages réels, lesquels ont hoirs et
lignée. Ils ouvrent des horizons d'où jaillissent des faisceaux de
lumière; ils sèment des idées, germes de mille autres; ils fournissent
des imaginations, des sujets, des styles à tous les arts: leurs
oeuvres sont les mines ou les entrailles de l'esprit humain.

De tels génies occupent le premier rang; leur immensité, leur variété,
leur fécondité, leur originalité, les font reconnaître tout d'abord
pour lois, exemplaires, moules, types des diverses intelligences,
comme il y a quatre ou cinq races d'hommes sorties d'une seule souche,
dont les autres ne sont que des rameaux. Donnons-nous de garde
d'insulter aux désordres dans lesquels tombent quelquefois ces êtres
puissants; n'imitons pas Cham le maudit; ne rions pas si nous
rencontrons, nu et endormi, à l'ombre de l'arche échouée sur les
montagnes d'Arménie, l'unique et solitaire nautonier de l'abîme.
Respectons ce navigateur diluvien qui recommença la création après
l'épuisement des cataractes du ciel: pieux enfants, bénis de notre
père, couvrons-le pudiquement de notre manteau.

Shakespeare, de son vivant, n'a jamais pensé à vivre après sa vie: que
lui importe aujourd'hui mon cantique d'admiration? En admettant toutes
les suppositions, en raisonnant d'après les vérités ou les erreurs
dont l'esprit humain est pénétré ou imbu, {p.194} que fait à
Shakespeare une renommée dont le bruit ne peut monter jusqu'à lui?
Chrétien? au milieu des félicités éternelles, s'occupe-t-il du néant
du monde? Déiste? dégagé des ombres de la matière, perdu dans les
splendeurs de Dieu, abaisse-t-il un regard sur le grain de sable où il
a passé? Athée? il dort de ce sommeil sans souffle et sans réveil
qu'on appelle la mort. Rien donc de plus vain que la gloire au delà du
tombeau, à moins qu'elle n'ait fait vivre l'amitié, qu'elle n'ait été
utile à la vertu, secourable au malheur, et qu'il ne nous soit donné
de jouir dans le ciel d'une idée consolante, généreuse, libératrice,
laissée par nous sur la terre.

       *       *       *       *       *

Les romans, à la fin du siècle dernier, avaient été compris dans la
proscription générale. Richardson[151] dormait oublié; ses
compatriotes trouvaient dans son style des traces de la société
inférieure au sein de laquelle il avait vécu. Fielding[152] se
soutenait; Sterne[153], entrepreneur d'originalité, était passé. On
lisait encore _le Vicaire de Wakefield_[154].

                   [Note 151: Samuel _Richardson_ (1689-1761). Il n'a
                   publié que trois romans, mais qui eurent tous les
                   trois une vogue prodigieuse, _Paméla ou la Vertu
                   récompensée_ (1740), _Clarisse Harlowe_ (1748),
                   l'_Histoire de sir Charles Grandison_ (1753). Leur
                   succès fut peut-être encore plus grand en France
                   qu'en Angleterre.]

                   [Note 152: Henry _Fielding_ (1707-1754), auteur de
                   _Joseph Andrews_, de _Jonathan Wild_, d'_Amélia_ et
                   de _Tom Jones_. Ce dernier roman est un
                   chef-d'oeuvre, qui a été rarement égalé. Lord Byron
                   n'a pas craint d'appeler Fielding «l'Homère en
                   prose de la nature humaine».]

                   [Note 153: Laurence _Sterne_ (1713-1768) auteur de
                   _Tristram Shandy_ et du _Voyage sentimental_.]

                   [Note 154: _Le Vicaire de Wakefield_, d'Olivier
                   Goldsmith, avait paru en 1766.]

{p.195} Si Richardson n'a pas de style (ce dont nous ne sommes pas
juges, nous autres étrangers), il ne vivra pas, parce que l'on ne vit
que par le style. En vain on se révolte contre cette vérité: l'ouvrage
le mieux composé, orné de portraits d'une bonne ressemblance, rempli
de mille autres perfections, est mort-né si le style manque. Le style,
et il y en a de mille sortes, ne s'apprend pas; c'est le don du ciel,
c'est le talent. Mais si Richardson n'a été abandonné que pour
certaines locutions bourgeoises, insupportables à une société
élégante, il pourra renaître; la révolution qui s'opère, en abaissant
l'aristocratie et en élevant les classes moyennes, rendra moins
sensibles ou fera disparaître les traces des habitudes de ménage et
d'un langage inférieur.

De _Clarisse_ et de _Tom Jones_ sont sorties les deux principales
branches de la famille des romans modernes anglais, les romans à
tableaux de famille et drames domestiques, les romans à aventures et à
peinture de la société générale. Après Richardson, les moeurs de
l'_ouest_ de la ville firent une irruption dans le domaine des
fictions: les romans se remplirent de châteaux, de lords et de ladies,
de scènes aux eaux, d'aventures aux courses de chevaux, au bal, à
l'Opéra, au Ranelagh, avec un _chit-chat_, un caquetage qui ne
finissait plus. La scène ne tarda pas à se transporter en Italie; les
amants traversèrent les Alpes avec des périls effroyables et des
douleurs d'âme à attendrir les lions: _le lion répandit des pleurs!_
un jargon de bonne compagnie fut adopté.

Dans ces milliers de romans qui ont inondé l'Angleterre depuis un
demi-siècle, deux ont gardé leur {p.196} place: _Caleb Williams_ et
_le Moine_[155]. Je ne vis point Godwin pendant ma retraite à Londres;
mais je rencontrai deux fois Lewis. C'était un jeune membre des
Communes, fort agréable, et qui avait l'air et les manières d'un
Français. Les ouvrages d'Anne Radcliffe[156] font une espèce à part.
Ceux de mistress Barbauld[157], de miss Edgeworth[158], de miss
Burney[159], etc., ont, dit-on, des chances de vivre. «Il y devroit,
dit Montaigne, avoir coertion des lois contre les _escrivains_ ineptes
et inutiles, comme il y a contre les vagabonds et fainéans. On
banniroit des mains de notre peuple et moy et cent autres.
L'escrivaillerie semble être quelque symptosme d'un siècle desbordé.»

                   [Note 155: _Caleb William_, par William Godwin, fut
                   publié en 1794; _le Moine_, par Matthew-Gregory
                   Lewis, parut en 1795.]

                   [Note 156: Anne _Ward_, dame _Radcliffe_
                   (1764-1823). Le plus célèbre de ses romans, _les
                   Mystères d'Udolphe_, est de 1794.]

                   [Note 157: Anna-Loetitia _Aikin_, Miss Barbauld
                   (1743-1825). On lui doit une édition des
                   _Romanciers anglais_, en 50 volumes.]

                   [Note 158: Miss Maria _Edgeworth_ (1766-1849). Ses
                   _Contes populaires_, ses _Contes de la vie
                   fashionable_, et ses nombreux romans témoignent
                   d'une rare puissance d'invention et d'une véritable
                   originalité.]

                   [Note 159: Miss Francis _Burney_, madame d'_Arblay_
                   (1752-1840). Son premier roman, _Évelina ou
                   l'entrée d'une jeune dame dans le monde_, publié en
                   1778, sous le voile de l'anonyme, eut une vogue
                   considérable. Les deux qui suivirent, _Cecilia_
                   (1782) et _Camilla_ (1796) n'obtinrent pas moins de
                   succès. Elle avait épousé, en 1793, un émigré
                   français, M. d'Arblay, colonel d'artillerie.]

Mais ces écoles diverses de romanciers sédentaires, de romanciers
voyageurs en diligence ou en calèche, de romanciers de lacs et de
montagnes, de ruines et de fantômes, de romanciers de villes et de
salons, sont venues se perdre dans la nouvelle école de {p.197}
Walter Scott, de même que la poésie s'est précipitée sur les pas de
lord Byron.

L'illustre peintre de l'Écosse débuta dans la carrière des lettres,
lors de mon exil à Londres, par la traduction du _Berlichingen_ de
Goethe[160]. Il continua à se faire connaître par la poésie, et la
pente de son génie le conduisit enfin au roman. Il me semble avoir
créé un genre faux; il a perverti le roman et l'histoire: le romancier
s'est mis à faire des romans historiques, et l'historien des histoires
romanesques. Si, dans Walter Scott, je suis obligé de passer
quelquefois des conversations interminables, c'est ma faute, sans
doute; mais un des grands mérites de Walter Scott, à mes yeux, c'est
de pouvoir être mis entre les mains de tout le monde[161]. Il faut de
plus grands efforts de talent pour intéresser en restant dans l'ordre
que pour plaire en passant toute mesure; il est moins facile de régler
le coeur que de le troubler.

                   [Note 160: La traduction du _Goetz de
                   Berlichingen_, de Goethe, parut en 1799.]

                   [Note 161: Lamartine a dit de même, dans sa
                   _Réponse aux Adieux de Walter Scott_:

                     La main du tendre enfant peut t'ouvrir au hasard,
                     Sans qu'un mot corrupteur étonne son regard,
                     Sans que de tes tableaux la suave décence
                     Fasse rougir un front couronné d'innocence.]

Burke retint la politique de l'Angleterre dans le passé. Walter Scott
refoula les Anglais jusqu'au moyen âge: tout ce qu'on écrivit,
fabriqua, bâtit, fut gothique: livres, meubles, maisons, églises,
châteaux. Mais les lairds de la Grande-Charte sont aujourd'hui des
_fashionables_ de Bond-Street, race frivole qui {p.198} campe dans
les manoirs antiques, en attendant l'arrivée des générations nouvelles
qui s'apprêtent à les en chasser.

       *       *       *       *       *

En même temps que le roman passait à l'état _romantique_, la poésie
subissait une transformation semblable. Cowper[162] abandonna l'école
française pour faire revivre l'école nationale; Burns[163], en Écosse,
commença la même révolution. Après eux vinrent les restaurateurs des
ballades. Plusieurs de ces poètes de 1792 à 1800 appartenaient à ce
qu'on appelait _Lake school_ (nom qui est resté), parce que les
romanciers demeuraient aux bords des lacs du Cumberland et du
Westmoreland, et qu'ils les chantaient quelquefois.

                   [Note 162: William _Cowper_ (1731-1800). Cowper est
                   par excellence le poète de la vie domestique.]

                   [Note 163: Robert _Burns_ (1759-1796). Le
                   poète-laboureur, _the Ploughman of Ayrshire_, comme
                   on l'appelait en Écosse, fut un admirable poète,
                   que n'a point, tant s'en faut, égalé Bérenger, à
                   qui on l'a, bien à tort, trop souvent comparé.]

Thomas Moore[164], Campbell[165], Rogers[166], Crabbe[167], {p.199}
Wordsworth[168], Southey[169], Hunt[170], Knowles[171], lord
Holland[172], Canning[173], Croker[174], vivent encore pour {p.200}
l'honneur des lettres anglaises; mais il faut être né Anglais pour
apprécier tout le mérite d'un genre intime de composition qui se fait
particulièrement sentir aux hommes du sol.

                   [Note 164: Thomas _Moore_ (1779-1852). Outre de
                   nombreux et très remarquables ouvrages en prose,
                   tels que _Lalla-Rookh_, roman oriental, où se
                   trouvent quatre épisodes en vers, il a composé
                   d'admirables poésies, les _Mélodies irlandaises_ et
                   les _Amours des anges_. Dépositaire des _Mémoires_
                   de lord Byron, il eut l'impardonnable faiblesse de
                   les détruire.]

                   [Note 165: Thomas _Campbell_ (1777-1844). Le
                   premier et le meilleur de ses ouvrages, les
                   _Plaisirs de l'espérance_, parut en 1799.]

                   [Note 166: Samuel _Rogers_ (1762-1855), le
                   banquier-poète, auteur des _Plaisirs de la
                   mémoire_, de la _Vie humaine_, de l'_Italie_ et de
                   _Christophe Colomb_, fragment d'épopée. Le plus
                   riche des poètes de son temps, il se donna le luxe
                   de publier une édition de ses _Poèmes_, en deux
                   volumes ornés de vignettes gravées par les premiers
                   peintres anglais modernes. Cette édition lui coûta
                   la bagatelle de quinze mille livres (375,000
                   francs).]

                   [Note 167: George _Crabbe_ (1754-1832). Dans le
                   _Village_ (1783) et le _Registre de paroisse_
                   (1807), il a peint avec un merveilleux talent et
                   une simplicité pleine de poésie les scènes de la
                   vie commune.]

                   [Note 168: William _Wordsworth_ (1770-1850), auteur
                   des _Ballades lyriques_ (1798), d'un recueil de
                   _Poèmes_ (1807), qui contient quelques-unes de ses
                   meilleurs pièces, des _Excursions_ (1814), poème en
                   neuf chants sur la nature morale de l'homme. Il fut
                   sans rival dans le sonnet.]

                   [Note 169: Robert _Southey_ (1774-1843), poète,
                   historien et critique, un des écrivains les plus
                   féconds du XIXe siècle. Il a composé quatre ou cinq
                   grandes épopées, dont la plus célèbre, _Rodrigue,
                   le dernier des Goths_, parut en 1814. Il fut, avec
                   son beau-frère Coleridge (que Chateaubriand a omis
                   de citer), et avec Wordsworth, un des trois poètes
                   de l'école des lacs ou _lakiste_.]

                   [Note 170: James-Henri-Leigh _Hunt_ (1784-1859).
                   Prosateur éminent, il se fit aussi une brillante
                   réputation comme poète par l'alliance de la
                   richesse de l'imagination et du style avec la grâce
                   et la mélancolie du sentiment. Ses principales
                   oeuvres poétiques sont: la _Fête des poètes_
                   (1815); _Rimini_ (1816); _Plume et épée_ (1818);
                   _Contes en vers_ (1833); le _Palefroi_ (1842).]

                   [Note 171: James-Sheridan _Knowles_ (1784-1862),
                   poète dramatique. L'imitation de Shakespeare est
                   visible dans toutes ses oeuvres. Les principales
                   sont des tragédies: _Caïus Gracchus, Virginius,
                   Alfred le Grand, Guillaume Tell, Jean de Procida_,
                   la _Rose d'Aragon_, etc. On cite parmi ses
                   comédies: le _Mendiant de Bethnal-Green_, le
                   _Bossu_, la _Malice d'une femme_, la _Chasse
                   d'amour_, la _Vieille fille_, le _Secrétaire_.]

                   [Note 172: Henri-Richard _Vassall-Fox_, troisième
                   lord _Holland_ (1773-1840). Il était le neveu du
                   célèbre Charles Fox. Homme politique et l'un des
                   membres influents du parti whig, il cultivait les
                   lettres et avait fait paraître en 1806 un ouvrage
                   sur la _Vie et les écrits de Lope de Vega_. Après
                   sa mort, on a publié de lui: _Souvenirs de
                   l'étranger_ et _Mémoires du parti whig à mon
                   époque_.]

                   [Note 173: George _Canning_ (1770-1827), un des
                   plus grands orateurs de l'Angleterre. Il avait un
                   remarquable talent de versification, qu'il employa
                   surtout à ridiculiser ses adversaires politiques.
                   Sa parodie des _Brigands_ de Schiller et son poème
                   sur la _Nouvelle morale_ sont deux satires
                   mordantes dirigées contre les principes et les
                   hommes de la Révolution française. Dans un autre
                   ton, il a écrit une admirable pièce sur la mort de
                   son fils aîné.]

                   [Note 174: John Wilson _Croker_ (1780-1857). Homme
                   politique comme Canning et lord Holland, membre du
                   parlement et, au besoin, membre d'un cabinet tory,
                   il se livra néanmoins avec ardeur à ses goûts
                   littéraires, multipliant les livres d'histoire et
                   les écrits de circonstance, critique infatigable et
                   poète à ses heures pour chanter les victoires
                   anglaises, _Trafalgar_ ou _Talavera_. En 1809, pour
                   répondre à la _Revue d'Edimbourg_, il avait,
                   d'accord avec Walter Scott, Gifford, George Ellis,
                   Frère et Southey, fondé la _Quaterly Review_,
                   organe du parti tory. Il en fut, pendant de longues
                   années, le principal rédacteur.]

Nul, dans une littérature vivante, n'est juge compétent que des
ouvrages écrits dans sa propre langue. En vain vous croyez posséder à
fond un idiome étranger, le lait de la nourrice vous manque, ainsi que
les premières paroles qu'elle vous apprit à son sein et dans vos
langes; certains accents ne sont que de la patrie. Les Anglais et les
Allemands ont de nos gens de lettres les notions les plus baroques:
ils adorent ce que nous méprisons, ils méprisent ce que nous adorons;
ils n'entendent ni Racine, ni La Fontaine, ni même complètement
Molière. C'est à rire de savoir quels sont nos grands écrivains à
Londres, à Vienne, à Berlin, à Pétersbourg, à Munich, à Leipzig, à
Goettingue, à Cologne, de savoir ce qu'on y lit avec fureur et ce
qu'on n'y lit pas.

Quand le mérite d'un auteur consiste spécialement dans la diction, un
étranger ne comprendra jamais bien ce mérite. Plus le talent est
intime, individuel, national, plus ses mystères échappent à l'esprit
qui n'est pas, pour ainsi dire, _compatriote_ de ce talent. Nous
admirons sur parole les Grecs et les Romains; {p.201} notre
admiration nous vient de tradition, et les Grecs et les Romains ne
sont pas là pour se moquer de nos jugements de barbares. Qui de nous
se fait une idée de l'harmonie de la prose de Démosthène et de
Cicéron, de la cadence des vers d'Alcée et d'Horace, telles qu'elles
étaient saisies par une oreille grecque et latine? On soutient que les
beautés réelles sont de tous les temps, de tous les pays: oui, les
beautés de sentiment et de pensée; non les beautés de style. Le style
n'est pas, comme la pensée, cosmopolite: il a une terre natale, un
ciel, un soleil à lui.

Burns, Mason, Cowper moururent pendant mon émigration à Londres, avant
1800 et en 1800[175]; ils finissaient le siècle; je le commençais.
Darwin et Beattie moururent deux ans après mon retour de l'exil[176].

                   [Note 175: La mort de Burns est du 21 juillet 1796
                   et celle de Cowper du 25 avril 1800; William Mason,
                   auteur du _Jardin anglais_, poème descriptif en
                   quatre livres, mourut en 1797.]

                   [Note 176: Darwin mourut le 18 août 1802, et
                   Beattie en 1803.--Erasmus _Darwin_ (1731-1802),
                   médecin et poète, auteur du _Jardin botanique, des
                   Amours des plantes_ et du _Temple de la nature_.
                   Son petit-fils, Charles-Robert Darwin, a conquis, à
                   son tour, une grande célébrité par son livre sur
                   l'_Origine des espèces par voie de sélection
                   naturelle_ (1859).--James _Beattie_ (1735-1803) a
                   publié, outre son poème du _Ménestrel_, plusieurs
                   ouvrages de philosophie morale. Chateaubriand, dans
                   son _Essai sur la littérature anglaise_, lui a
                   consacré tout un chapitre.]

Beattie avait annoncé l'ère nouvelle de la lyre. Le _Minstrel_, ou le
_Progrès du génie_, est la peinture des premiers effets de la muse sur
un jeune barde, lequel ignore encore le souffle dont il est tourmenté.
Tantôt le poète futur va s'asseoir au bord de la mer pendant une
tempête; tantôt il quitte les jeux du village pour {p.202} écouter à
l'écart, dans le lointain, le son des musettes.

Beattie a parcouru la série entière des rêveries et des idées
mélancoliques, dont cent autres poètes se sont crus les _discoverers_.
Beattie se proposait de continuer son poème; en effet, il en a écrit
le second chant: Edwin entend un soir une voix grave s'élevant du fond
d'une vallée; c'est celle d'un solitaire qui, après avoir connu les
illusions du monde, s'est enseveli dans cette retraite, pour y
recueillir son âme et chanter les merveilles du Créateur. Cet ermite
instruit le jeune _minstrel_ et lui révèle le secret de son génie.
L'idée était heureuse; l'exécution n'a pas répondu au bonheur de
l'idée. Beattie était destiné à verser des larmes; la mort de son fils
brisa son coeur paternel: comme Ossian après la perte de son Oscar, il
suspendit sa harpe aux branches d'un chêne. Peut-être le fils de
Beattie était-il ce jeune _minstrel_ qu'un père avait chanté et dont
il ne voyait plus les pas sur la montagne.

       *       *       *       *       *

On retrouve dans les vers de lord Byron des imitations frappantes du
_Minstrel_: à l'époque de mon exil en Angleterre, lord Byron habitait
l'école de Harrow, dans un village à dix milles de Londres. Il était
enfant, j'étais jeune et aussi inconnu que lui; il avait été élevé sur
les bruyères de l'Écosse, au bord de la mer, comme moi dans les landes
de la Bretagne, au bord de la mer; il aima d'abord la Bible et Ossian,
comme je les aimai[177]; il chanta dans Newstead-Abbey {p.203} les
souvenirs de l'enfance, comme je les chantai dans le château de
Combourg:

«Lorsque j'explorais, jeune montagnard, la noire bruyère, et
gravissais ta cime penchée, ô Morven couronné de neige, pour m'ébahir
au torrent qui tonnait au-dessous de moi, ou aux vapeurs de la tempête
qui s'amoncelaient à mes pieds[178]...»

                   [Note 177: On lit dans la préface des _Mélanges_ de
                   Chateaubriand (_OEuvres complètes_, t. XXII), au
                   sujet d'Ossian «Lorsqu'en 1793 la révolution me
                   jeta en Angleterre, j'étais grand partisan du Barde
                   écossais: j'aurais, la lance au poing, soutenu son
                   existence envers et contre tous, comme celle du
                   vieil Homère. Je lus avec avidité une foule de
                   poèmes inconnus en France, lesquels, mis en lumière
                   par divers auteurs, étaient indubitablement, à mes
                   yeux, du père d'Oscar, tout aussi bien que les
                   manuscrits runiques de Macpherson. Dans l'ardeur de
                   mon admiration et de mon zèle, tout malade et tout
                   occupé que j'étais, je traduisis quelques
                   productions _ossianiques_ de John Smith. Smith
                   n'est pas l'inventeur du genre; il n'a pas la
                   noblesse et la verve épique de Macpherson; mais
                   peut-être son talent a-t-il quelque chose de plus
                   élégant et de plus tendre... J'avais traduit Smith
                   presque en entier: Je ne donne que les trois poèmes
                   de _Dargo_, de _Duthona_ et de _Gaul_...»]

                   [Note 178: C'est le début de l'une des pièces du
                   recueil publié par lord Byron en 1807 sous ce
                   titre: _Heures de paresse_. Le poète n'avait encore
                   que dix-neuf ans.]

Dans mes courses aux environs de Londres, lorsque j'étais si
malheureux, vingt fois j'ai traversé le village de Harrow, sans savoir
quel génie il renfermait. Je me suis assis dans le cimetière, au pied
de l'orme sous lequel, en 1807, lord Byron écrivait ces vers, au
moment où je revenais de la Palestine:

  Spot of my youth! whose hoary branches sigh,
  Swept by the breeze that fans thy cloudless sky, etc.

«Lieu de ma jeunesse, où soupirent les branches chenues, effleurées
par la brise qui rafraîchit ton {p.204} ciel sans nuage! Lieu où je
vague aujourd'hui seul, moi qui souvent ai foulé, avec ceux que
j'aimais, ton gazon mol et vert; quand la destinée glacera ce sein
qu'une fièvre dévore, quand elle aura calmé les soucis et les
passions;... ici où il palpita, ici mon coeur pourra reposer.
Puissé-je m'endormir où s'éveillèrent mes espérances,... mêlé à la
terre où coururent mes pas,... pleuré de ceux qui furent en société
avec mes jeunes années, oublié du reste du monde![179]»

                   [Note 179: _Vers écrits sous un ormeau dans le
                   cimetière d'Harrow_ et datés du 2 septembre 1807.
                   C'est par cette pièce que se terminent les _Heures
                   de paresse_.]

Et moi je dirai: Salut, antique ormeau, au pied duquel Byron enfant
s'abandonnait aux caprices de son âge, alors que je rêvais _René_ sous
ton ombre, sous cette même ombre où plus tard le poète vint à son tour
rêver _Childe-Harold!_ Byron demandait au cimetière, témoin des
premiers jeux de sa vie, une tombe ignorée: inutile prière que
n'exaucera point la gloire. Cependant Byron n'est plus ce qu'il a été;
je l'avais trouvé de toutes parts vivant à Venise: au bout de quelques
années, dans cette même ville où je trouvais son nom partout, je l'ai
retrouvé effacé et inconnu partout. Les échos du Lido ne le répètent
plus, et si vous le demandez à des Vénitiens, ils ne savent plus de
qui vous parlez. Lord Byron est entièrement mort pour eux; ils
n'entendent plus les hennissements de son cheval: il en est de même à
Londres, où sa mémoire périt. Voilà ce que nous devenons.

Si j'ai passé à Harrow sans savoir que lord Byron {p.205} enfant y
respirait, des Anglais ont passé à Combourg sans se douter qu'un petit
vagabond, élevé dans ces bois, laisserait quelque trace. Le voyageur
Arthur Young, traversant Combourg, écrivait:

«Jusqu'à Combourg (de Pontorson) le pays a un aspect sauvage;
l'agriculture n'y est pas plus avancée que chez les Hurons, ce qui
paraît incroyable dans un pays enclos; le peuple y est presque aussi
sauvage que le pays, et la ville de Combourg, une des places les plus
sales et les plus rudes que l'on puisse voir: des maisons de terre
sans vitres, et un pavé si rompu qu'il arrête les passagers, mais
aucune aisance.--Cependant il s'y trouve un château, et il est même
habité. Qui est ce M. de Chateaubriand, propriétaire de cette
habitation, qui a des nerfs assez forts pour résider au milieu de tant
d'ordures et de pauvreté? Au-dessous de cet amas hideux de misère est
un beau lac environné d'enclos bien boisés[180].»

                   [Note 180: _Voyage en France, en Espagne et en
                   Italie pendant les années 1787-1789_, par Arthur
                   Young.]

Ce M. de Chateaubriand était mon père; la retraite qui paraissait si
hideuse à l'agronome de mauvaise humeur n'en était pas moins une belle
et noble demeure, quoique sombre et grave. Quant à moi, faible plant
de lierre commençant à grimper au pied de ces tours sauvages, M. Young
eût-il pu m'apercevoir, lui qui n'était occupé que de la revue de nos
moissons?

Qu'il me soit permis d'ajouter à ces pages, écrites en Angleterre en
1822, ces autres pages écrites en 1824 et 1840: elles achèveront le
morceau de lord {p.206} Byron; ce morceau se trouvera surtout
complété quand on aura lu ce que je redirai du grand poète en passant
à Venise.

Il y aura peut-être quelque intérêt à remarquer dans l'avenir la
rencontre des deux chefs de la nouvelle école française et anglaise,
ayant un même fonds d'idées, des destinées, sinon des moeurs, à peu
près pareilles: l'un pair d'Angleterre, l'autre pair de France, tous
deux voyageurs dans l'Orient, assez souvent l'un près de l'autre, et
ne se voyant jamais: seulement la vie du poète anglais a été mêlée à
de moins grands événements que la mienne.

Lord Byron est allé visiter après moi les ruines de la Grèce: dans
_Childe-Harold_, il semble embellir de ses propres couleurs les
descriptions de l'_Itinéraire_. Au commencement de mon pèlerinage, je
reproduis l'adieu du sire de Joinville à son château; Byron dit un
égal adieu à sa demeure gothique.

Dans _les Martyrs_, Eudore part de la Messénie pour se rendre à Rome:
«Notre navigation fut longue, dit-il,... nous vîmes tous ces
promontoires marqués par des temples ou des tombeaux... Mes jeunes
compagnons n'avaient entendu parler que des métamorphoses de Jupiter,
et ils ne comprirent rien aux débris qu'ils avaient sous les yeux;
moi, je m'étais déjà assis, avec le prophète, sur les ruines des
villes désolées, et Babylone m'enseignait Corinthe[181].»

                   [Note 181: _Les Martyrs_, livre IV.]

Le poète anglais est comme le prosateur français, derrière la lettre
de Sulpicius à Cicéron[182];--une {p.207} rencontre si parfaite m'est
singulièrement glorieuse, puisque j'ai devancé le chantre immortel au
rivage où nous avons eu les mêmes souvenirs, et où nous avons
commémoré les mêmes ruines.

                   [Note 182: _Lettres_ de Cicéron, lib. IV, épist. V,
                   _ad Familiares_.]

J'ai encore l'honneur d'être en rapport avec lord Byron, dans la
description de Rome: _les Martyrs_ et ma _Lettre sur la campagne
romaine_ ont l'inappréciable avantage, pour moi, d'avoir deviné les
aspirations d'un beau génie.

Les premiers traducteurs, commentateurs et admirateurs de lord Byron
se sont bien gardés de faire remarquer que quelques pages de mes
ouvrages avaient pu rester un moment dans les souvenirs du peintre de
_Childe-Harold_; ils auraient cru ravir quelque chose à son génie.
Maintenant que l'enthousiasme s'est un peu calmé, on me refuse moins
cet honneur. Notre immortel chansonnier, dans le dernier volume de ses
_Chansons_, a dit: «Dans un des couplets qui précèdent celui-ci, je
parle des _lyres_ que la France doit à M. de Chateaubriand. Je ne
crains pas que ce vers soit démenti par la nouvelle école poétique,
qui, née sous les ailes de l'aigle, s'est, avec raison, glorifiée
souvent d'une telle origine. L'influence de l'auteur du _Génie du
christianisme_ s'est fait ressentir également à l'étranger, et il y
aurait peut-être justice à reconnaître que le chantre de
_Childe-Harold_ est de la famille de René.»

Dans un excellent article sur lord Byron, M. Villemain[183] a
renouvelé la remarque de M. de Béranger: {p.208} Quelques pages
incomparables de _René_, dit-il, avaient, il est vrai, épuisé ce
caractère poétique. Je ne sais si Byron les imitait ou les renouvelait
de génie.»

                   [Note 183: Il s'agit ici, non précisément d'un
                   article, mais d'une _Notice sur lord Byron_,
                   publiée dans la _Biographie universelle_ de
                   Michaud, et reproduite dans les _Études de
                   littérature ancienne et étrangère_, par M.
                   Villemain.]

Ce que je viens de dire sur les affinités d'imagination et de destinée
entre le chroniqueur de _René_ et le chantre de _Childe-Harold_ n'ôte
pas un seul cheveu à la tête du barde immortel. Que peut à la muse de
la _Dee_, portant une lyre et des ailes, ma muse pédestre et sans
luth? Lord Byron vivra, soit qu'enfant de son siècle comme moi, il en
ait exprimé, comme moi et comme Goethe avant nous, la passion et le
malheur; soit que mes périples et le falot de ma barque gauloise aient
montré la route au vaisseau d'Albion sur des mers inexplorées.

D'ailleurs, deux esprits d'une nature analogue peuvent très bien avoir
des conceptions pareilles sans qu'on puisse leur reprocher d'avoir
marché servilement dans les mêmes voies. Il est permis de profiter des
idées et des images exprimées dans une langue étrangère, pour en
enrichir la sienne: cela s'est vu dans tous les siècles et dans tous
les temps. Je reconnais tout d'abord que, dans ma première jeunesse,
_Ossian_, _Werther_, _les Rêveries du promeneur solitaire_, _les
Études de la nature_, ont pu s'apparenter à mes idées; mais je n'ai
rien caché, rien dissimulé du plaisir que me causaient des ouvrages où
je me délectais.

S'il était vrai que _René_ entrât pour quelque chose dans le fond du
personnage unique mis en scène {p.209} sous des noms divers dans
_Childe-Harold_, _Conrad_, _Lara_, _Manfred_, le _Giaour_; si, par
hasard, lord Byron m'avait fait vivre de sa vie, il aurait donc eu la
faiblesse de ne jamais me nommer? J'étais donc un de ces pères qu'on
renie quand on est arrivé au pouvoir? Lord Byron peut-il m'avoir
complètement ignoré, lui qui cite presque tous les auteurs français
ses contemporains? N'a-t-il jamais entendu parler de moi, quand les
journaux anglais, comme les journaux français, ont retenti vingt ans
auprès de lui de la controverse sur mes ouvrages, lorsque le
_New-Times_ a fait un parallèle de l'auteur du _Génie du
christianisme_ et de l'auteur de _Childe-Harold_?

Point d'intelligence, si favorisée qu'elle soit, qui n'ait ses
susceptibilités, ses défiances: on veut garder le sceptre, on craint
de le partager, on s'irrite des comparaisons. Ainsi, un autre talent
supérieur a évité mon nom dans un ouvrage sur la _Littérature_[184].
Grâce à Dieu, m'estimant à ma juste valeur, je n'ai jamais prétendu à
l'empire; comme je ne crois qu'à la vérité religieuse dont la liberté
est une forme, je n'ai pas plus de foi en moi qu'en toute autre chose
ici-bas. Mais je n'ai jamais senti le besoin de me taire quand j'ai
admiré; c'est pourquoi je proclame mon enthousiasme pour madame de
Staël et pour lord Byron. Quoi de plus doux que l'admiration? c'est de
l'amour dans le ciel, de la tendresse élevée jusqu'au {p.210} culte;
on se sent pénétré de reconnaissance pour la divinité qui étend les
bases de nos facultés, qui ouvre de nouvelles vues à notre âme, qui
nous donne un bonheur si grand, si pur, sans aucun mélange de crainte
ou d'envie.

                   [Note 184: _De la littérature considérée dans ses
                   rapports avec l'état moral et politique des
                   nations_, par Mme de Staël. Le livre de Mme de
                   Staël ayant paru en 1800, avant _Atala_ et le
                   _Génie du christianisme_, celle-ci était assurément
                   excusable de n'avoir point nommé Chateaubriand, et
                   elle eût pu lui répondre:

                     Comment l'aurais-je fait si vous n'étiez pas né?]

Au surplus, la petite chicane que je fais dans ces _Mémoires_ au plus
grand poète que l'Angleterre ait eu depuis Milton ne prouve qu'une
chose: le haut prix que j'aurais attaché au souvenir de sa muse.

Lord Byron a ouvert une déplorable école: je présume qu'il a été aussi
désolé des Childe-Harold auxquels il a donné naissance, que je le suis
des René qui rêvent autour de moi.

La vie de lord Byron est l'objet de beaucoup d'investigations et de
calomnies: les jeunes gens ont pris au sérieux des paroles magiques;
les femmes se sont senties disposées à se laisser séduire, avec
frayeur, par ce _monstre_, à consoler ce Satan solitaire et
malheureux. Qui sait? il n'avait peut-être pas trouvé la femme qu'il
cherchait, une femme assez belle, un coeur aussi vaste que le sien.
Byron, d'après l'opinion fantasmagorique, est l'ancien serpent
séducteur et corrupteur, parce qu'il voit la corruption de l'espèce
humaine; c'est un génie fatal et souffrant, placé entre les mystères
de la matière et de l'intelligence, qui ne trouve point de mot à
l'énigme de l'univers, qui regarde la vie comme une affreuse ironie
sans cause, comme un sourire pervers du mal; c'est le fils du
désespoir, qui méprise et renie, qui, portant en soi-même une
incurable plaie, se venge en menant à la douleur par la volupté tout
ce qui l'approche; c'est un homme qui n'a point passé par l'âge
{p.211} de l'innocence, qui n'a jamais eu l'avantage d'être rejeté et
maudit de Dieu; un homme qui, sorti réprouvé du sein de la nature, est
le damné du néant.

Tel est le Byron des imaginations échauffées: ce n'est point, ce me
semble, celui de la vérité.

Deux hommes différents, comme dans la plupart des hommes, sont unis
dans lord Byron: l'homme de la _nature_ et l'homme du _système_. Le
poète, s'apercevant du rôle que le public lui faisait jouer, l'a
accepté et s'est mis à maudire le monde qu'il n'avait pris d'abord
qu'en rêverie: cette marche est sensible dans l'ordre chronologique de
ses ouvrages.

Quant à son _génie_, loin d'avoir l'étendue qu'on lui attribue, il est
assez réservé; sa pensée poétique n'est qu'un gémissement, une
plainte, une imprécation; en cette qualité, elle est admirable: il ne
faut pas demander à la lyre ce qu'elle pense, mais ce qu'elle chante.

Quant à son _esprit_, il est sarcastique et varié, mais d'une nature
qui agite et d'une influence funeste: l'écrivain avait bien lu
Voltaire, et il l'imite.

Lord Byron, doué de tous les avantages, avait peu de chose à reprocher
à sa naissance; l'accident même qui le rendait malheureux et qui
rattachait ses supériorités à l'infirmité humaine n'aurait pas dû le
tourmenter, puisqu'il ne l'empêchait pas d'être aimé. Le chantre
immortel connut par lui-même combien est vraie la maxime de Zénon: «La
voix est la fleur de la beauté.»

Une chose déplorable, c'est la rapidité avec laquelle les renommées
fuient aujourd'hui. Au bout de quelques {p.212} années, que dis-je?
de quelques mois, l'engouement disparaît; le dénigrement lui succède.
On voit déjà pâlir la gloire de lord Byron; son génie est mieux
compris de nous; il aura plus longtemps des autels en France qu'en
Angleterre. Comme Childe-Harold excelle principalement à peindre les
sentiments particuliers de l'individu, les Anglais, qui préfèrent les
sentiments communs à tous, finiront par méconnaître le poète dont le
cri est si profond et si triste. Qu'ils y prennent garde: s'ils
brisent l'image de l'homme qui les a fait revivre, que leur
restera-t-il?

       *       *       *       *       *

Lorsque j'écrivis, pendant mon séjour à Londres, en 1822, mes
sentiments sur lord Byron, il n'avait plus que deux ans à vivre sur la
terre: il est mort en 1824, à l'heure où les désenchantements et les
dégoûts allaient commencer pour lui. Je l'ai précédé dans la vie; il
m'a précédé dans la mort; il a été appelé avant son tour; mon numéro
primait le sien, et pourtant le sien est sorti le premier.
Childe-Harold aurait dû rester: le monde me pouvait perdre sans
s'apercevoir de ma disparition. J'ai rencontré, en continuant ma
route, madame Guiccioli[185] à Rome, {p.213} lady Byron[186] à Paris.
La faiblesse et la vertu me sont ainsi apparues: la première avait
peut-être trop de réalités, la seconde pas assez de songes.

                   [Note 185: Teresa Gamba, comtesse _Guiccioli_, née
                   à Ravenne en 1802, célèbre par sa liaison avec lord
                   Byron. En 1831, veuve de son mari et... et de lord
                   Byron, elle épousa le marquis de Boissy, qui avait
                   été attaché à l'ambassade de Chateaubriand à Rome
                   et l'un de ses protégés. Le marquis de Boissy, pair
                   de France sous Louis-Philippe et sénateur sous le
                   second empire, est resté le type du parfait
                   interrupteur. L'ex-comtesse Guiccioli a fait
                   paraître, en 1863, deux volumes de souvenirs sur
                   l'auteur de _Childe-Harold_, publiés sous ce titre:
                   _Byron jugé par des témoins de sa vie_.]

                   [Note 186: Miss _Milbanks_, fille de sir Ralph
                   Milbanks-Noël, héritière de la fortune et des
                   titres de Wentworth, avait épousé lord Byron le 2
                   janvier 1815. Après un an de mariage et la
                   naissance d'une fille qui fut nommée Ada, lady
                   Byron se retira chez son père et ne voulut plus
                   revoir son époux. «La persévérance de ses refus,
                   dit Villemain, et la discrétion de ses plaintes
                   accusent également Byron, qui, n'eût-il pas eu
                   d'autres torts, appelait sur lui la malignité des
                   oisifs par sa folle colère, et qui fit plus tard la
                   faute impardonnable de tourner en ridicule celle
                   qui portait son nom.»]

       *       *       *       *       *

Maintenant, après vous avoir parlé des écrivains anglais à l'époque où
l'Angleterre me servait d'asile, il ne me reste qu'à vous dire quelque
chose de l'Angleterre elle-même à cette époque, de son aspect, de ses
sites, de ses châteaux, de ses moeurs privées et politiques.

Toute l'Angleterre peut être vue dans l'espace de quatre lieues,
depuis Richmond, au-dessus de Londres, jusqu'à Greenwich et
au-dessous.

Au-dessous de Londres, c'est l'Angleterre industrielle et commerçante
avec ses docks, ses magasins, ses douanes, ses arsenaux, ses
brasseries, ses manufactures, ses fonderies, ses navires; ceux-ci, à
chaque marée, remontent la Tamise en trois divisions: les plus petits
d'abord, les moyens ensuite, enfin les grands vaisseaux qui rasent de
leurs voiles les colonnes de l'hôpital des vieux marins et les
fenêtres de la taverne où festoient les étrangers.

Au-dessus de Londres, c'est l'Angleterre agricole et pastorale avec
ses prairies, ses troupeaux, ses maisons {p.214} de campagne, ses
parcs, dont l'eau de la Tamise, refoulée par le flux, baigne deux fois
le jour les arbustes et les gazons. Au milieu de ces deux points
opposés, Richmond et Greenwich, Londres confond toutes les choses de
cette double Angleterre: à l'ouest l'aristocratie, à l'est la
démocratie, la Tour de Londres et Westminster, bornes entre lesquelles
l'histoire entière de la Grande-Bretagne se vient placer.

Je passai une partie de l'été de 1799 à Richmond avec Christian de
Lamoignon, m'occupant du _Génie du christianisme_. Je faisais des
nagées en bateau sur la Tamise, ou des courses dans le parc de
Richmond. J'aurais bien voulu que le Richmond-lès-Londres fût le
Richmond du traité _Honor Richemundiæ_, car alors je me serais
retrouvé dans ma patrie, et voici comment: Guillaume le Bâtard fit
présent à Alain, duc de Bretagne, son gendre, de quatre cent
quarante-deux terres seigneuriales en Angleterre, qui formèrent depuis
le comté de Richmond[187]: les ducs de Bretagne, successeurs d'Alain,
inféodèrent ces domaines à des chevaliers bretons, cadets des familles
de Rohan, de Tinténiac, de Chateaubriand, de Goyon, de Montboucher.
Mais, malgré ma bonne volonté, il me faut chercher dans le Yorkshire
le comté de Richmond érigé en duché sous Charles II pour un bâtard: le
Richmond sur la Tamise est l'ancien Sheen d'Édouard III.

                   [Note 187: Voir le _Domesday book_. CH.]

Là expira, en 1377, Édouard III, ce fameux roi volé par sa maîtresse
Alix Pearce, qui n'était plus Alix ou Catherine de Salisbury des
premiers jours de la vie du vainqueur de Crécy: n'aimez qu'à l'âge où
vous {p.215} pouvez être aimé. Henri VIII et Élisabeth moururent
aussi à Richmond: où ne meurt-on pas? Henri VIII se plaisait à cette
résidence. Les historiens anglais sont fort embarrassés de cet
abominable homme; d'un côté, ils ne peuvent dissimuler la tyrannie et
la servitude du Parlement; de l'autre, s'ils disaient trop anathème au
chef de la Réformation, ils se condamneraient en le condamnant:

  Plus l'oppresseur est vil, plus l'esclave est infâme[188].

                   [Note 188: C'est un vers de La Harpe dans son poème
                   sur la Révolution. Sans doute, le sens et l'énergie
                   de ce vers plaisaient tout particulièrement à
                   Chateaubriand, car il lui arrivera encore de le
                   citer dans ce même volume.]

On montre dans le parc de Richmond le tertre qui servait
d'observatoire à Henri VIII pour épier la nouvelle du supplice d'Anne
Boleyn. Henri tressaillit d'aise au signal parti de la Tour de
Londres. Quelle volupté! le fer avait tranché le col délicat,
ensanglanté les beaux cheveux auxquels le poète-roi avait attaché ses
fatales caresses.

Dans le parc abandonné de Richmond, je n'attendais aucun signal
homicide, je n'aurais pas même souhaité le plus petit mal à qui
m'aurait trahi. Je me promenais avec quelques daims paisibles:
accoutumés à courir devant une meute, ils s'arrêtaient lorsqu'ils
étaient fatigués; on les rapportait, fort gais et tout amusés de ce
jeu, dans un tombereau rempli de paille. J'allais voir à Kew[189] les
kanguroos, ridicules {p.216} bêtes, tout juste l'inverse de la
girafe: ces innocents quadrupèdes-sauterelles peuplaient mieux
l'Australie que les prostituées du vieux duc de Queensbury ne
peuplaient les ruelles de Richmond. La Tamise bordait le gazon d'un
cottage à demi caché sous un cèdre du Liban et parmi des saules
pleureurs: un couple nouvellement marié était venu passer la lune de
miel dans ce paradis.

                   [Note 189: Village du comté de Surrey, à treize
                   kilomètres O. de Londres, sur la rive droite de la
                   Tamise. Kew possède un château royal, célèbre par
                   son observatoire et son jardin botanique, un des
                   plus riches qu'il y ait au monde.]

Voici qu'un soir, lorsque je marchais tout doux sur les pelouses de
Twickenham, apparaît Peltier, tenant son mouchoir sur sa bouche: «Quel
sempiternel tonnerre de brouillard! s'écria-t-il aussitôt qu'il fut à
portée de la voix. Comment diable pouvez-vous rester là? j'ai fait ma
liste: Stowe, Bleinheim, Hampton-Court, Oxford; avec votre façon
songearde, vous seriez chez John Bull _in vitam æternam_, que vous ne
verriez rien.»

Je demandai grâce inutilement, il fallut partir. Dans la calèche,
Peltier m'énuméra ses espérances; il en avait des relais; une crevée
sous lui, il en enfourchait une autre, et en avant, jambe de ci, jambe
de çà, jusqu'au bout de la journée. Une de ses espérances, la plus
robuste, le conduisit dans la suite à Bonaparte qu'il prit au collet:
Napoléon eut la simplicité de boxer avec lui. Peltier avait pour
second James Mackintosh; condamné devant les tribunaux, il fit une
nouvelle fortune (qu'il mangea incontinent) en vendant les pièces de
son procès[190].

                   [Note 190: Voir plus haut, page 111, la note sur
                   Peltier.]

Bleinheim me fut désagréable: je souffrais d'autant plus d'un ancien
revers de ma patrie, que j'avais eu à supporter l'insulte d'un récent
affront; un bateau {p.217} en amont de la Tamise m'aperçut sur la
rive; les rameurs avisant un Français poussèrent des hourras; on
venait de recevoir la nouvelle du combat naval d'Aboukir: ces succès
de l'étranger, qui pouvaient m'ouvrir les portes de la France,
m'étaient odieux. Nelson, que j'avais rencontré plusieurs fois dans
Hyde-Park, enchaîna ses victoires à Naples dans le châle de lady
Hamilton, tandis que les lazzaroni jouaient à la boule avec des têtes.
L'amiral mourut glorieusement à Trafalgar, et sa maîtresse
misérablement à Calais, ayant perdu beauté, jeunesse et fortune. Et
moi qu'outragea sur la Tamise le triomphe d'Aboukir, j'ai vu les
palmiers de la Libye border la mer calme et déserte qui fut rougie du
sang de mes compatriotes.

Le parc de Stowe est célèbre par ses fabriques: j'aime mieux ses
ombrages. Le _cicerone_ du lieu nous montra, dans une ravine noire, la
copie d'un temple dont je devais admirer le modèle dans la brillante
vallée du Céphise. De beaux tableaux de l'école italienne
s'attristaient au fond de quelques chambres inhabitées, dont les
volets étaient fermés: pauvre Raphaël, prisonnier dans un château des
vieux Bretons, loin du ciel de la Farnésine!

Hampton-Court conservait la collection des portraits des maîtresses de
Charles II: voilà comme ce prince avait pris les choses en sortant
d'une révolution qui fit tomber la tête de son père et qui devait
chasser sa race.

Nous vîmes, à Slough, Herschell[191] avec sa savante {p.218} soeur et
son grand télescope de quarante pieds, il cherchait de nouvelles
planètes: cela faisait rire Peltier qui s'en tenait aux sept vieilles.

                   [Note 191: William _Herschell_ (1738-1822). Le roi
                   George III lui avait donné, au bourg de Slough, une
                   habitation voisine de son château de Windsor. Le
                   célèbre astronome eut pour auxiliaires dans la
                   construction de ses télescopes et dans ses
                   observations son frère Alexandre et sa soeur
                   Caroline, qui mourut, presque centenaire, en 1848.]

Nous nous arrêtâmes deux jours à Oxford. Je me plus dans cette
république d'Alfred le Grand; elle représentait les libertés
privilégiées et les moeurs des institutions lettrées du moyen âge.
Nous ravaudâmes les vingt-cinq collèges, les bibliothèques, les
tableaux, le muséum, le jardin des plantes. Je feuilletai avec un
plaisir extrême, parmi les manuscrits du collège de Worcester, une vie
du Prince Noir, écrite en vers français par le héraut d'armes de ce
prince.

Oxford, sans leur ressembler, rappelait à ma mémoire les modestes
collèges de Dol, de Rennes et de Dinan. J'avais traduit l'élégie de
Gray sur le _Cimetière de campagne_:

            The curfew tolls the knell of parting day.

Imitation de ce vers de Dante:

                            Squilla di lontano
            Che paja 'l giorno pianger che si muore[192].

                   [Note 192: _Le Purgatoire_, chant VIII, vers 5.]

Peltier s'était empressé de publier à son de trompe, dans son journal,
ma traduction[193]. À la vue d'Oxford, {p.219} je me souvins de l'ode
du même poète sur _une vue lointaine du collège d'Eton_:

«Heureuses collines, charmants bocages, champs aimés en vain, où jadis
mon enfance insouciante errait étrangère à la peine! je sens les
brises qui viennent de vous: elles semblent caresser mon âme abattue,
et, parfumées de joie et de jeunesse me souffler un second printemps.

«Dis, paternelle Tamise..., dis quelle génération volage l'emporte
aujourd'hui à précipiter la course du cerceau roulant, ou à lancer la
balle fugitive. Hélas! sans souci de leur destinée, folâtrent les
petites victimes! Elles n'ont ni prévision des maux à venir, ni soin
d'outre-journée.»

                   [Note 193: Elle a été insérée par Chateaubriand au
                   tome XXII de ses _OEuvres complètes_. «S'il a fait,
                   dit Sainte-Beuve, de bien mauvais vers et de
                   médiocres, il en a trouvé quelques-uns de tout à
                   fait beaux et poétiques. Il est bien au-dessus de
                   Marie-Joseph Chénier dans la traduction du
                   _Cimetière de Gray_.» (_Chateaubriand et son groupe
                   littéraire_, tome I, p. 98.)]

Qui n'a éprouvé les sentiments et les regrets exprimés ici avec toute
la douceur de la muse? qui ne s'est attendri au souvenir des jeux, des
études, des amours de ses premières années? Mais peut-on leur rendre
la vie? Les plaisirs de la jeunesse reproduits par la mémoire sont des
ruines vues au flambeau.


VIE PRIVÉE DES ANGLAIS.

Séparés du continent par une longue guerre, les Anglais conservaient,
à la fin du dernier siècle, leurs moeurs et leur caractère national.
Il n'y avait encore qu'un peuple, au nom duquel s'exerçait la
souveraineté par un gouvernement aristocratique; on ne connaissait que
deux grandes classes amies et liées {p.220} d'un commun intérêt, les
patrons et les clients. Cette classe jalouse, appelée bourgeoisie en
France, qui commence à naître en Angleterre, n'existait pas: rien ne
s'interposait entre les riches propriétaires et les hommes occupés de
leur industrie. Tout n'était pas encore machine dans les professions
manufacturières, folie dans les rangs privilégiés. Sur ces mêmes
trottoirs où l'on voit maintenant se promener des figures sales et des
hommes en redingote, passaient de petites filles en mantelet blanc,
chapeau de paille noué sous le menton avec un ruban, corbeille au
bras, dans laquelle étaient des fruits ou un livre; toutes tenant les
yeux baissés, toutes rougissant lorsqu'on les regardait.
«L'Angleterre, dit Shakespeare, est un nid de cygnes au milieu des
eaux.» Les redingotes sans habit étaient si peu d'usage à Londres, en
1793, qu'une femme, qui pleurait à chaudes larmes la mort de Louis
XVI, me disait: «Mais, cher monsieur, est-il vrai que le pauvre roi
était vêtu d'une redingote quand on lui coupa la tête?»

Les _gentlemen-farmers_ n'avaient point encore vendu leur patrimoine
pour habiter Londres; ils formaient encore dans la chambre des
Communes cette fraction indépendante qui, se portant de l'opposition
au ministère, maintenait les idées de liberté, d'ordre et de
propriété. Ils chassaient le renard ou le faisan en automne,
mangeaient l'oie grasse à Noël, criaient _vivat_ au _roastbeef_, se
plaignaient du présent, vantaient le passé, maudissaient Pitt et la
guerre, laquelle augmentait le prix du vin de Porto, et se couchaient
ivres pour recommencer le lendemain la même vie. Ils se tenaient
assurés que la gloire de la Grande-Bretagne {p.221} ne périrait point
tant qu'on chanterait _God save the King_, que les bourgs-pourris
seraient maintenus, que les lois sur la chasse resteraient en vigueur,
et que l'on vendrait furtivement au marché les lièvres et les perdrix
sous le nom de _lions_ et d'_autruches_.

Le clergé anglican était savant, hospitalier et généreux; il avait
reçu le clergé français avec une charité toute chrétienne.
L'université d'Oxford fit imprimer à ses frais et distribuer gratis
aux curés un Nouveau Testament, selon la leçon romaine, avec ces mots:
_À l'usage du clergé catholique exilé pour la religion_. Quant à la
haute société anglaise, chétif exilé, je n'en apercevais que les
dehors. Lors des réceptions à la cour ou chez la princesse de
Galles[194], passaient des {p.222} ladies assises de côté dans des
chaises à porteurs; leurs grands paniers sortaient par la porte de la
chaise comme des devants d'autel. Elles ressemblaient elles-mêmes, sur
ces autels de leur ceinture, à des madones ou à des pagodes. Ces
belles dames étaient les filles dont le duc de Guiche et le duc de
Lauzun avaient adoré les mères; ces filles sont, en 1822, les mères et
grand'mères des petites filles qui dansent chez moi aujourd'hui en
robes courtes, au son du galoubet de Collinet, rapides générations de
fleurs.

                   [Note 194: Caroline-Amélia-Augusta de
                   _Brunswick-Wolfenbüttel_, née en 1768, avait épousé
                   en 1795 le prince de Galles, depuis George IV.
                   Profondément attaché à Mistress Fitzherbert, à
                   laquelle il s'était uni par un mariage entaché de
                   nullité, celui-ci n'avait consenti à cette union
                   que pour obtenir du roi son père le payement de ses
                   dettes. Aussitôt après la naissance de leur fille,
                   la princesse Charlotte (mariée en 1816 au prince
                   Léopold de Cobourg et morte en couches l'année
                   suivante), le prince et la princesse de Galles
                   s'étaient séparés d'un commun accord (1796). En
                   1806, le prince provoqua une enquête judiciaire sur
                   la conduite de sa femme, qu'il accusait d'avoir
                   donné le jour à un enfant illégitime. Le roi George
                   III prit parti pour sa belle-fille, et l'enquête
                   n'eut pas de résultat. Appelé au trône en 1820,
                   George IV, non content de se refuser à reconnaître
                   à sa femme le titre et les prérogatives royales,
                   introduisit contre elle au parlement un bill dans
                   lequel il demandait le divorce pour cause
                   d'adultère de la reine avec un ancien valet de pied
                   nommé Bergami. Après de longs débats, dans lesquels
                   Brougham, avocat de la reine Caroline, fit preuve
                   de la plus rare habileté et de la plus puissante
                   éloquence, le bill fut retiré par le gouvernement
                   (6 novembre 1820). Mais au mois de juillet de
                   l'année suivante, l'entrée de Westminster fut
                   refusée à la reine le jour du couronnement de
                   George IV. Le dépit qu'elle conçut de cet affront
                   ne fut pas étranger à sa fin survenue quelques
                   jours plus tard.]


MOEURS POLITIQUES.

L'Angleterre de 1688 était, à la fin du siècle dernier, à l'apogée de
sa gloire. Pauvre émigré à Londres, de 1793 à 1800, j'ai entendu
parler les Pitt, les Fox, les Sheridan, les Wilberforce, les
Grenville, les Whitebread, les Lauderdale, les Erskine; magnifique
ambassadeur à Londres aujourd'hui, en 1822, je ne saurais dire à quel
point je suis frappé, lorsque, au lieu des grands orateurs que j'avais
admirés autrefois, je vois se lever ceux qui étaient leurs seconds à
la date de mon premier voyage, les écoliers à la place des maîtres.
Les idées _générales_ ont pénétré dans cette société _particulière_.
Mais l'aristocratie éclairée, placée à la tête de ce pays depuis cent
quarante ans, aura montré au monde une des plus belles et des plus
grandes sociétés qui aient fait honneur à l'espèce humaine depuis le
patriciat romain. Peut-être quelque vieille famille, dans le fond d'un
comté, reconnaîtra la société que je viens de peindre, et regrettera
le temps dont je déplore ici la perte.

{p.223} En 1792, M. Burke se sépara de M. Fox. Il s'agissait de la
Révolution française que M. Burke attaquait et que M. Fox défendait.
Jamais les deux orateurs, qui jusqu'alors avaient été amis, ne
déployèrent autant d'éloquence. Toute la Chambre fut émue, et des
larmes remplissaient les yeux de M. Fox, quand M. Burke termina sa
réplique par ces paroles: «Le très honorable gentleman, dans le
discours qu'il a fait, m'a traité à chaque phrase avec une dureté peu
commune; il a censuré ma vie entière, ma conduite et mes opinions.
Nonobstant cette grande et sérieuse attaque, non méritée de ma part,
je ne serai pas épouvanté; je ne crains pas de déclarer mes sentiments
dans cette Chambre ou partout ailleurs. Je dirai au monde entier que
la Constitution est en péril. C'est certainement une chose indiscrète
en tout temps, et beaucoup plus indiscrète encore à cet âge de ma vie,
que de provoquer des ennemis, ou de donner à mes amis des raisons de
m'abandonner. Cependant, si cela doit arriver pour mon adhérence à la
Constitution britannique, je risquerai tout, et comme le devoir public
et la prudence publique me l'ordonnent, dans mes dernières paroles je
m'écrierai: Fuyez la Constitution française!--_Fly from the French
Constitution_.»

M. Fox ayant dit qu'il ne s'agissait pas de _perdre des amis_, M.
Burke s'écria:

«Oui, il s'agit de perdre des amis! Je connais le résultat de ma
conduite; j'ai fait mon devoir au prix de mon ami, notre amitié est
finie: _I have done my duty at the price of my friend; our friendship
is at an end_. J'avertis les très honorables gentlemen, qui {p.224}
sont les deux grands rivaux dans cette chambre, qu'ils doivent à
l'avenir (soit qu'ils se meuvent dans l'hémisphère politique comme
deux grands météores, soit qu'ils marchent ensemble comme deux
frères), je les avertis qu'ils doivent préserver et chérir la
Constitution britannique, qu'ils doivent se mettre en garde contre les
innovations et se sauver du danger de ces nouvelles théories.--_From
the danger of these new theories_.» Mémorable époque du monde!

M. Burke, que je connus vers la fin de sa vie, accablé de la mort de
son fils unique, avait fondé une école consacrée aux enfants des
pauvres émigrés. J'allai voir ce qu'il appelait sa pépinière, _his
nursery_. Il s'amusait de la vivacité de la race étrangère qui
croissait sous la paternité de son génie. En regardant sauter les
insouciants petits exilés, il me disait: «Nos petits garçons ne
feraient pas cela: _our boys could not do that_,» et ses yeux se
mouillaient de larmes: il pensait à son fils parti pour un plus long
exil.

Pitt, Fox, Burke ne sont plus, et la Constitution anglaise a subi
l'influence des _nouvelles théories_. Il faut avoir vu la gravité des
débats parlementaires à cette époque, il faut avoir entendu ces
orateurs dont la voix prophétique semblait annoncer une révolution
prochaine, pour se faire une idée de la scène que je rappelle. La
liberté, contenue dans les limites de l'ordre, semblait se débattre à
Westminster sous l'influence de la liberté anarchique, qui parlait à
la tribune encore sanglante de la Convention.

M. Pitt, grand et maigre, avait un air triste et moqueur. Sa parole
était froide, son intonation monotone, son geste insensible;
toutefois, la lucidité et la fluidité {p.225} de ses pensées, la
logique de ses raisonnements, subitement illuminés d'éclairs
d'éloquence, faisaient de son talent quelque chose hors de ligne.

J'apercevais assez souvent M. Pitt, lorsque de son hôtel, à travers le
parc Saint-James, il allait à pied chez le roi. De son côté, George
III arrivait de Windsor, après avoir bu de la bière dans un pot
d'étain avec les fermiers du voisinage; il franchissait les vilaines
cours de son vilain châtelet, dans une voiture grise que suivaient
quelques gardes à cheval; c'était là le maître des rois de l'Europe,
comme cinq ou six marchands de la Cité sont les maîtres de l'Inde. M.
Pitt, en habit noir, épée à poignée d'acier au côté, chapeau sous le
bras, montait, enjambant deux ou trois marches à la fois. Il ne
trouvait sur son passage que trois ou quatre émigrés désoeuvrés:
laissant tomber sur nous un regard dédaigneux, il passait, le nez au
vent, la figure pâle.

Ce grand financier n'avait aucun ordre chez lui; point d'heures
réglées pour ses repas ou son sommeil. Criblé de dettes, il ne payait
rien, et ne se pouvait résoudre à faire l'addition d'un mémoire. Un
valet de chambre conduisait sa maison. Mal vêtu, sans plaisir, sans
passions, avide seulement de pouvoir, il méprisait les honneurs, et ne
voulait être que _William Pitt_.

Lord Liverpol, au mois de juin dernier 1822, me mena dîner à sa
campagne: en traversant la bruyère de Pulteney, il me montra la petite
maison où mourut pauvre le fils de lord Chatam, l'homme d'État qui
avait mis l'Europe à sa solde et distribué de ses propres mains tous
les milliards de la terre.

George III survécut à M. Pitt, mais il avait perdu la {p.226} raison
et la vue. Chaque session, à l'ouverture du Parlement, les ministres
lisaient aux chambres silencieuses et attendries le bulletin de la
santé du roi. Un jour, j'étais allé visiter Windsor: j'obtins pour
quelques schellings de l'obligeance d'un concierge qu'il me cachât de
manière à voir le roi. Le monarque, en cheveux blancs et aveugle,
parut, errant comme le roi Lear dans ses palais et tâtonnant avec ses
mains les murs des salles. Il s'assit devant un piano dont il
connaissait la place, et joua quelques morceaux d'une sonate de
Hændel: c'était une belle fin de la _vieille Angleterre. Old England!_

       *       *       *       *       *

Je commençais à tourner les yeux vers ma terre natale. Une grande
révolution s'était opérée. Bonaparte, devenu premier consul,
rétablissait l'ordre par le despotisme; beaucoup d'exilés rentraient;
la haute émigration, surtout, s'empressait d'aller recueillir les
débris de sa fortune: la fidélité périssait par la tête, tandis que
son coeur battait encore dans la poitrine de quelques gentilshommes de
province à demi nus. Madame Lindsay était partie; elle écrivait à MM.
de Lamoignon de revenir; elle invitait aussi madame d'Aguesseau, soeur
de MM. de Lamoignon[195], à passer le détroit. Fontanes m'appelait,
pour achever à Paris l'impression {p.227} du _Génie du christianisme_.
Tout en me souvenant de mon pays, je ne me sentais aucun désir de le
revoir; des dieux plus puissants que les Lares paternels me
retenaient; je n'avais plus en France de biens et d'asile; la patrie
était devenue pour moi un sein de pierre, une mamelle sans lait: je
n'y trouverais ni ma mère, ni mon frère, ni ma soeur Julie. Lucile
existait encore, mais elle avait épousé M. de Caud, et ne portait plus
mon nom; ma jeune _veuve_ ne me connaissait que par une union de
quelques mois, par le malheur et par une absence de huit années.

                   [Note 195: Sur MM. de Lamoignon, voir ci-dessus la
                   note 1 de la page 154.--Leur soeur,
                   Marie-Catherine, née le 3 mars 1759, avait épousé
                   Henri-Cardin-Jean-Baptiste, marquis d'Aguesseau,
                   seigneur de Fresne, avocat général au Parlement,
                   lequel devint membre de l'Académie française
                   (1787), député à la Constituante de 1789, sénateur
                   de l'Empire (1805), pair de la Restauration (1814).
                   Madame d'Aguesseau est morte en 1849, à l'âge de
                   quatre-vingt-dix ans.]

Livré à moi seul, je ne sais si j'aurais eu la force de partir; mais
je voyais ma petite société se dissoudre; madame d'Aguesseau me
proposait de me mener à Paris: je me laissai aller. Le ministre de
Prusse me procura un passe-port, sous le nom de La Sagne, habitant de
Neuchâtel. MM. Dulau interrompirent le tirage du _Génie du
christianisme_, et m'en donnèrent les feuilles composées. Je détachai
des _Natchez_ les esquisses d'_Atala_ et de _René_; j'enfermai le
reste du manuscrit dans une malle dont je confiai le dépôt à mes
hôtes, à Londres, et je me mis en route pour Douvres avec madame
d'Aguesseau: madame Lindsay nous attendait à Calais.

Ainsi j'abandonnai l'Angleterre en 1800; mon coeur était autrement
occupé qu'il ne l'est à l'époque où j'écris ceci, en 1822. Je ne
ramenais de la terre d'exil que des regrets et des songes; aujourd'hui
ma tête est remplie de scènes d'ambition, de politique, de grandeurs
et de cours, si messéantes à ma nature. Que d'événements sont entassés
dans ma présente existence! Passez, hommes, passez; viendra mon tour.
Je {p.228} n'ai déroulé à vos yeux qu'un tiers de mes jours; si les
souffrances que j'ai endurées ont pesé sur mes sérénités printanières,
maintenant, entrant dans un âge plus fécond, le germe de _René_ va se
développer, et des amertumes d'une autre sorte se mêleront à mon
récit! Que n'aurai-je point à dire en parlant de ma patrie, de ses
révolutions dont j'ai déjà montré le premier plan; de cet Empire et de
l'homme gigantesque que j'ai vu tomber; de cette Restauration à
laquelle j'ai pris tant de part, aujourd'hui glorieuse en 1822, mais
que je ne puis néanmoins entrevoir qu'à travers je ne sais quel nuage
funèbre?

Je termine ce livre, qui atteint au printemps de 1800. Arrivé au bout
de ma première carrière, s'ouvre devant moi _la carrière de
l'écrivain_; d'homme privé, je vais devenir homme public; je sors de
l'asile virginal et silencieux de la solitude pour entrer dans le
carrefour souillé et bruyant du monde; le grand jour va éclairer ma
vie rêveuse, la lumière pénétrer dans le royaume des ombres. Je jette
un regard attendri sur ces livres qui renferment mes heures
immémorées; il me semble dire un dernier adieu à la maison paternelle;
je quitte les pensées et les chimères de ma jeunesse comme des soeurs,
comme des amantes que je laisse au foyer de la famille et que je ne
reverrai plus.

Nous mîmes quatre heures à passer de Douvres à Calais. Je me glissai
dans ma patrie à l'abri d'un nom étranger: caché doublement dans
l'obscurité du Suisse La Sagne et dans la mienne, j'abordai la France
avec le siècle[196].

                   [Note 196: Voir, à l'_Appendice_, le nº V: la
                   _Rentrée en France_.]



{p.229} DEUXIÈME PARTIE

CARRIÈRE LITTÉRAIRE

1800-1814



LIVRE PREMIER[197]

                   [Note 197: Ce livre, commencé à Dieppe en 1836, a
                   été terminé à Paris en 1837. Il a été revu en
                   décembre 1846.]

    Séjour à Dieppe.--Deux sociétés.--Où en sont mes Mémoires.--Année
    1800.--Vue de la France.--J'arrive à Paris.--Changement de la
    société.--Année de ma vie 1801.--Le _Mercure._--_Atala._--Année de
    ma vie 1801.--Mme de Beaumont, sa société.--Année de ma vie
    1801.--Été à Savigny.--Année de ma vie 1802.--Talma.--Années de ma
    vie 1802 et 1803.--_Génie du christianisme._--Chute
    annoncée.--Cause du succès final.--_Génie du christianisme_;
    suite.--Défauts de l'ouvrage.


Vous savez que j'ai maintes fois changé de lieu en écrivant ces
_Mémoires_; que j'ai souvent peint ces lieux, parlé des sentiments
qu'ils m'inspiraient et retracé mes souvenirs, mêlant ainsi l'histoire
de mes pensées et de mes foyers errants à l'histoire de ma vie.

Vous voyez où j'habite maintenant. En me promenant ce matin sur les
falaises, derrière le château de Dieppe, j'ai aperçu la poterne qui
communique à ces {p.230} falaises au moyen d'un pont jeté sur un
fossé: madame de Longueville avait échappé par là à la reine Anne
d'Autriche; embarquée furtivement au Havre, mise à terre à Rotterdam,
elle se rendit à Stenay, auprès du maréchal de Turenne. Les lauriers
du grand capitaine n'étaient plus innocents, et la moqueuse exilée ne
traitait pas trop bien le coupable.

Madame de Longueville, qui relevait de l'hôtel de Rambouillet, du
trône de Versailles et de la municipalité de Paris, se prit de passion
pour l'auteur des _Maximes_[198], et lui fut fidèle autant qu'elle le
pouvait. Celui-ci vit moins de ses _pensées_ que de l'amitié de madame
de La Fayette et de madame de Sévigné, des vers de La Fontaine et de
l'amour de madame de Longueville: voilà ce que c'est que les
attachements illustres.

                   [Note 198: Le duc de La Rochefoucauld.]

La princesse de Condé, près d'expirer, dit à madame de Brienne: «Ma
chère amie, mandez à cette pauvre misérable qui est à Stenay l'état où
vous me voyez, et qu'elle apprenne à mourir.» Belles paroles; mais la
princesse oubliait qu'elle-même avait été aimée de Henri IV,
qu'emmenée à Bruxelles par son mari, elle avait voulu rejoindre le
Béarnais, _s'échapper la nuit par une fenêtre, et faire ensuite trente
ou quarante lieues à cheval_; elle était alors une _pauvre misérable_
de dix-sept ans.

Descendu de la falaise, je me suis trouvé sur le grand chemin de
Paris; il monte rapidement au sortir de Dieppe. À droite, sur la ligne
ascendante d'une berge, s'élève le mur d'un cimetière; le long de ce
mur est établi un rouet de corderie. Deux cordiers, {p.231} marchant
parallèlement à reculons et se balançant d'une jambe sur l'autre,
chantaient ensemble à demi-voix. J'ai prêté l'oreille; ils en étaient
à ce couplet du _Vieux caporal_, beau mensonge poétique, qui nous a
conduits où nous sommes:

            Qui là-bas sanglote et regarde?
            Eh! c'est la veuve du tambour, etc., etc.

Ces hommes prononçaient le refrain: _Conscrits au pas; ne pleurez
pas... Marchez au pas, au pas,_ d'un ton si mâle et si pathétique que
les larmes me sont venues aux yeux. En marquant eux-mêmes le pas et en
dévidant leur chanvre, ils avaient l'air de filer le dernier moment du
vieux caporal: je ne saurais dire ce qu'il y avait dans cette gloire
particulière à Béranger, solitairement révélée par deux matelots qui
chantaient à la vue de la mer la mort d'un soldat.

La falaise m'a rappelé une grandeur monarchique, le chemin une
célébrité plébéienne: j'ai comparé en pensée les hommes aux deux
extrémités de la société, je me suis demandé à laquelle de ces époques
j'aurais préféré appartenir. Quand le présent aura disparu comme le
passé, laquelle de ces deux renommées attirera le plus les regards de
la postérité?

Et néanmoins, si les faits étaient tout, si la valeur des noms ne
contre-pesait dans l'histoire la valeur des événements, quelle
différence entre mon temps et le temps qui s'écoula depuis la mort de
Henri IV jusqu'à celle de Mazarin! Qu'est-ce que les troubles de 1648
comparés à cette Révolution, laquelle a dévoré l'ancien monde, dont
elle mourra peut-être, en {p.232} ne laissant après elle ni vieille,
ni nouvelle société? N'avais-je pas à peindre dans mes _Mémoires_ des
tableaux d'une importance incomparablement au-dessus des scènes
racontées par le duc de La Rochefoucauld? À Dieppe même, qu'est-ce que
la nonchalante et voluptueuse idole de Paris séduit et rebelle, auprès
de madame la duchesse de Berry? Les coups de canon qui annonçaient à
la mer la présence de la veuve royale n'éclatent plus; la flatterie de
poudre et de fumée n'a laissé sur le rivage que le gémissement des
flots[199].

                   [Note 199: La duchesse de Berry, dans les derniers
                   temps de la Restauration, avait mis à la mode la
                   plage de Dieppe; elle y allait chaque année, avec
                   ses enfants, dans la saison des bains de mer.]

Les deux filles de Bourbon, Anne-Geneviève et Marie-Caroline se sont
retirées; les deux matelots de la chanson du poète plébéien
s'abîmeront; Dieppe est vide de moi-même: c'était un autre _moi_, un
_moi_ de mes premiers jours finis, qui jadis habita ces lieux, et ce
_moi_ a succombé, car nos jours meurent avant nous. Ici vous m'avez
vu, sous-lieutenant au régiment de Navarre, exercer des recrues sur
les galets; vous m'y avez revu exilé sous Bonaparte; vous m'y
rencontrerez de nouveau lorsque les journées de Juillet m'y
surprendront. M'y voici encore; j'y reprends la plume pour continuer
mes confessions.

Afin de nous reconnaître, il est utile de jeter un coup d'oeil sur
l'état de mes _Mémoires_.

       *       *       *       *       *

Il m'est arrivé ce qui arrive à tout entrepreneur qui travaille sur
une grande échelle: j'ai, en premier lieu, élevé les pavillons des
extrémités, puis, déplaçant {p.233} et replaçant çà et là mes
échafauds, j'ai monté la pierre et le ciment des constructions
intermédiaires; on employait plusieurs siècles à l'achèvement des
cathédrales gothiques. Si le ciel m'accorde de vivre, le monument sera
fini par mes diverses années; l'architecte, toujours le même, aura
seulement changé d'âge. Du reste, c'est un supplice de conserver
intact son être intellectuel, emprisonné dans une enveloppe matérielle
usée. Saint Augustin, sentant son argile tomber, disait à Dieu:
«Servez de tabernacle à mon âme.» et il disait aux hommes: «Quand vous
m'aurez connu dans ce livre, priez pour moi.»

Il faut compter trente-six ans entre les choses qui commencent mes
_Mémoires_ et celles qui m'occupent. Comment renouer avec quelque
ardeur la narration d'un sujet rempli jadis pour moi de passion et de
feu, quand ce ne sont plus des vivants avec qui je vais m'entretenir,
quand il s'agit de réveiller des effigies glacées au fond de
l'Éternité, de descendre dans un caveau funèbre pour y jouer à la vie?
Ne suis-je pas moi-même quasi mort? Mes opinions ne sont-elles pas
changées? Vois-je les objets du même point de vue? Ces événements
personnels dont j'étais si troublé, les événements généraux et
prodigieux qui les ont accompagnés ou suivis, n'en ont-ils pas diminué
l'importance aux yeux du monde, ainsi qu'à mes propres yeux? Quiconque
prolonge sa carrière sent se refroidir ses heures; il ne retrouve plus
le lendemain l'intérêt qu'il portait à la veille. Lorsque je fouille
dans mes pensées, il y a des noms et jusqu'à des personnages qui
échappent à ma mémoire, et cependant ils avaient peut-être fait
palpiter mon coeur: vanité {p.234} de l'homme oubliant et oublié! Il
ne suffit pas de dire aux songes, aux amours: «Renaissez!» pour qu'ils
renaissent; on ne se peut ouvrir la région des ombres qu'avec le
rameau d'or, et il faut une jeune main pour le cueillir.

            Aucuns venants des Lares patries. (RABELAIS.)

Depuis huit ans enfermé dans la Grande-Bretagne, je n'avais vu que le
monde anglais, si différent, surtout alors, du reste du monde
européen. À mesure que le _packet-boat_ de Douvres approchait de
Calais, au printemps de 1800, mes regards me devançaient au rivage.
J'étais frappé de l'air pauvre du pays: à peine quelques mâts se
montraient dans le port; une population en carmagnole et en bonnet de
coton s'avançait au-devant de nous le long de la jetée: les vainqueurs
du continent me furent annoncés par un bruit de sabots. Quand nous
accostâmes le môle, les gendarmes et les douaniers sautèrent sur le
pont, visitèrent nos bagages et nos passe-ports: en France, un homme
est toujours suspect, et la première chose que l'on aperçoit dans nos
affaires, comme dans nos plaisirs, est un chapeau à trois cornes ou
une baïonnette.

Madame Lindsay nous attendait à l'auberge: le lendemain nous partîmes
avec elle pour Paris, madame d'Aguesseau, une jeune personne sa
parente, et moi. Sur la route, on n'apercevait presque point d'hommes;
des femmes noircies et hâlées, les pieds nus, la tête découverte ou
entourée d'un mouchoir, {p.235} labouraient les champs: on les eût
prises pour des esclaves. J'aurais dû plutôt être frappé de
l'indépendance et de la virilité de cette terre où les femmes
maniaient le hoyau, tandis que les hommes maniaient le mousquet. On
eût dit que le feu avait passé dans les villages; ils étaient
misérables et à moitié démolis: partout de la boue ou de la poussière,
du fumier et des décombres.

À droite et à gauche du chemin, se montraient des châteaux abattus; de
leurs futaies rasées, il ne restait que quelques troncs équarris, sur
lesquels jouaient des enfants. On voyait des murs d'enclos ébréchés,
des églises abandonnées, dont les morts avaient été chassés, des
clochers sans cloches, des cimetières sans croix, des saints sans tête
et lapidés dans leurs niches. Sur les murailles étaient barbouillées
ces inscriptions républicaines déjà vieillies: LIBERTÉ, ÉGALITÉ,
FRATERNITÉ, OU LA MORT. Quelquefois on avait essayé d'effacer le mot
MORT, mais les lettres noires ou rouges reparaissaient sous une couche
de chaux. Cette nation, qui semblait au moment de se dissoudre,
recommençait un monde, comme ces peuples sortant de la nuit de la
barbarie et de la destruction du moyen âge.

En approchant de la capitale, entre Écouen et Paris, les ormeaux
n'avaient point été abattus; je fus frappé de ces belles avenues
itinéraires, inconnues au sol anglais. La France m'était aussi
nouvelle que me l'avaient été autrefois les forêts de l'Amérique.
Saint-Denis était découvert, les fenêtres en étaient brisées; la pluie
pénétrait dans ses nefs verdies, et il n'avait plus de tombeaux: j'y
ai vu, depuis, {p.236} les os de Louis XVI, les Cosaques, le cercueil
du duc de Berry et le catafalque de Louis XVIII.

Auguste de Lamoignon vint au-devant de madame Lindsay: son élégant
équipage contrastait avec les lourdes charrettes, les diligences
sales, délabrées, traînées par des haridelles attelées de cordes, que
j'avais rencontrées depuis Calais. Madame Lindsay demeurait aux
Ternes. On me mit à terre sur le chemin de la Révolte, et je gagnai, à
travers champs, la maison de mon hôtesse. Je demeurai vingt-quatre
heures chez elle; j'y rencontrai un grand et gros monsieur Lasalle qui
lui servait à arranger des affaires d'émigrés. Elle fit prévenir M. de
Fontanes de mon arrivée; au bout de quarante-huit heures, il me vint
chercher au fond d'une petite chambre que madame Lindsay m'avait louée
dans une auberge, presque à sa porte.

C'était un dimanche: vers trois heures de l'après-midi, nous entrâmes
à pied dans Paris par la barrière de l'Étoile. Nous n'avons pas une
idée aujourd'hui de l'impression que les excès de la Révolution
avaient faite sur les esprits en Europe, et principalement parmi les
hommes absents de la France pendant la Terreur; il me semblait, à la
lettre, que j'allais descendre aux enfers. J'avais été témoin, il est
vrai, des commencements de la Révolution; mais les grands crimes
n'étaient pas alors accomplis, et j'étais resté sous le joug des faits
subséquents, tels qu'on les racontait au milieu de la société paisible
et régulière de l'Angleterre.

M'avançant sous mon faux nom, et persuadé que je compromettais mon ami
Fontanes, j'ouïs, à mon {p.237} grand étonnement, en entrant dans les
Champs-Élysées, des sons de violon, de cor, de clarinette et de
tambour. J'aperçus des _bastringues_ où dansaient des hommes et des
femmes; plus loin, le palais des Tuileries m'apparut dans
l'enfoncement de ses deux grands massifs de marronniers. Quant à la
place Louis XV, elle était nue; elle avait le délabrement, l'air
mélancolique et abandonné d'un vieil amphithéâtre; on y passait vite;
j'étais tout surpris de ne pas entendre des plaintes; je craignais de
mettre le pied dans un sang dont il ne restait aucune trace; mes yeux
ne se pouvaient détacher de l'endroit du ciel où s'était élevé
l'instrument de mort; je croyais voir en chemise, liés auprès de la
machine sanglante, mon frère et ma belle-soeur: là était tombée la
tête de Louis XVI. Malgré les joies de la rue, les tours des églises
étaient muettes; il me semblait être rentré le jour de l'immense
douleur, le jour du vendredi saint.

M. de Fontanes demeurait dans la rue Saint-Honoré, aux environs de
Saint-Roch[200]. Il me mena chez lui, me présenta à sa femme, et me
conduisit ensuite chez son ami, M. Joubert, où je trouvai un abri
provisoire: je fus reçu comme un voyageur dont on avait entendu
parler.

                   [Note 200: Les lettres adressées par Chateaubriand
                   au _citoyen Fontanes_, en 1800 et 1801, portent
                   cette suscription: _Rue Saint-Honoré, près le
                   passage Saint-Roch_, ou bien: _Rue Saint-Honoré, nº
                   85, près de la rue Neuve-du-Luxembourg_.]

Le lendemain, j'allai à la police, sous le nom de La Sagne, déposer
mon passe-port étranger et recevoir en échange, pour rester à Paris,
une permission {p.238} qui fut renouvelée de mois en mois. Au bout de
quelques jours, je louai un entre-sol rue de Lille, du côté de la rue
des Saints-Pères.

J'avais apporté le _Génie du christianisme_ et les premières feuilles
de cet ouvrage, imprimées à Londres. On m'adressa à M. Migneret[201],
digne homme, qui consentit à se charger de recommencer l'impression
interrompue et à me donner d'avance quelque chose pour vivre. Pas une
âme ne connaissait mon _Essai sur les révolutions_, malgré ce que m'en
avait mandé M. Lemierre. Je déterrai le vieux philosophe Delisle de
Sales, qui venait de publier son _Mémoire en faveur de Dieu_, et je me
rendis chez Ginguené. Celui-ci était logé rue de Grenelle-Saint-Germain,
près de l'hôtel du Bon La Fontaine. On lisait encore sur la loge de
son concierge: _Ici on s'honore du titre de citoyen, et on se tutoie.
Ferme la porte, s'il vous plaît_. Je montai: M. Ginguené, qui me
reconnut à peine, me parla du haut de la grandeur de tout ce qu'il
était et avait été. Je me retirai humblement, et n'essayai pas de
renouer des liaisons si disproportionnées.

                   [Note 201: Il avait sa librairie _rue Jacob, nº
                   1186_. On numérotait alors les maisons par quartier
                   et non par rue.]

Je nourrissais toujours au fond du coeur les regrets et les souvenirs
de l'Angleterre; j'avais vécu si longtemps dans ce pays que j'en avais
pris les habitudes: je ne pouvais me faire à la saleté de nos maisons,
de nos escaliers, de nos tables, à notre malpropreté, à notre bruit, à
notre familiarité, à l'indiscrétion de notre bavardage: j'étais
Anglais de manières, de goût et, jusqu'à un certain point, de pensées;
car si, comme on le prétend, lord Byron s'est inspiré quelquefois
{p.239} de _René_ dans son _Childe-Harold_, il est vrai de dire aussi
que huit années de résidence dans la Grande-Bretagne, précédées d'un
voyage en Amérique, qu'une longue habitude de parler, d'écrire et même
de penser en anglais, avaient nécessairement influé sur le tour et
l'expression de mes idées. Mais peu à peu je goûtai la sociabilité qui
nous distingue, ce commerce charmant, facile et rapide des
intelligences, cette absence de toute morgue et de tout préjugé, cette
inattention à la fortune et aux noms, ce nivellement naturel de tous
les rangs, cette égalité des esprits qui rend la société française
incomparable et qui rachète nos défauts: après quelques mois
d'établissement au milieu de nous, on sent qu'on ne peut plus vivre
qu'à Paris.

       *       *       *       *       *

Je m'enfermai au fond de mon entre-sol, et je me livrai tout entier au
travail. Dans les intervalles de repos, j'allais faire de divers côtés
des reconnaissances. Au milieu du Palais-Royal, le Cirque avait été
comblé; Camille Desmoulins ne pérorait plus en plein vent; on ne
voyait plus circuler des troupes de prostituées, compagnes virginales
de la déesse Raison, et marchant sous la conduite de David, costumier
et corybante. Au débouché de chaque allée, dans les galeries, on
rencontrait des hommes qui criaient des curiosités, _ombres chinoises,
vues d'optique, cabinets de physique, bêtes étranges_; malgré tant de
têtes coupées, il restait encore des oisifs. Du fond des caves du
Palais-Marchand sortaient des éclats de musique, accompagnés du
bourdon des grosses caisses: c'était peut-être là qu'habitaient ces
géants que je cherchais {p.240} et que devaient avoir nécessairement
produits des événements immenses. Je descendais; un bal souterrain
s'agitait au milieu de spectateurs assis et buvant de la bière. Un
petit bossu, planté sur une table, jouait du violon et chantait un
hymne à Bonaparte, qui se terminait par ces vers:

            Par ses vertus, par ses attraits,
            Il méritait d'être leur père!

On lui donnait un sou après la ritournelle. Tel est le fond de cette
société humaine qui porta Alexandre et qui portait Napoléon.

Je visitais les lieux où j'avais promené les rêveries de mes premières
années. Dans mes couvents d'autrefois, les clubistes avaient été
chassés après les moines. En errant derrière le Luxembourg, je fus
conduit à la Chartreuse; on achevait de la démolir.

La place des Victoires et celle de Vendôme pleuraient les effigies
absentes du grand roi; la communauté des Capucines était saccagée; le
cloître intérieur servait de retraite à la fantasmagorie de Robertson.
Aux Cordeliers, je demandai en vain la nef gothique où j'avais aperçu
Marat et Danton dans leur primeur. Sur le quai des Théatins, l'église
de ces religieux était devenue un café et une salle de danseurs de
corde. À la porte, une enluminure représentait des funambules, et on
lisait en grosses lettres: _Spectacle gratis_. Je m'enfonçai avec la
foule dans cet antre perfide: je ne fus pas plutôt assis à ma place,
que des garçons entrèrent serviette à la main et criant comme des
enragés: «Consommez messieurs! consommez!» {p.241} Je ne me le fis
pas dire deux fois, et je m'évadai piteusement aux cris moqueurs de
l'assemblée, parce que je n'avais pas de quoi _consommer_[202].

                   [Note 202: Chateaubriand, à cette date, était à la
                   lettre, sans le sou. Le 30 juillet 1800, il
                   écrivait à Fontanes:

                   «Je vous envoie, mon cher ami, un Mémoire que de
                   Sales m'a laissé pour vous:

                   «Rendez-moi deux services;
                   Donnez-moi d'abord un mot pour le médecin.
                   Tâchez ensuite de m'emprunter vingt-cinq louis.

                   «J'ai reçu de mauvaises nouvelles de ma famille, et
                   je ne sais plus comment faire pour attendre l'autre
                   époque de ma fortune, chez Migneret. Il est dur
                   d'être inquiet sur ma vie pendant que j'achève
                   l'oeuvre du Seigneur. Juste et belle Révolution!
                   Ils ont tout vendu. Me voilà comme au sortir du
                   ventre de ma mère, car mes chemises même ne sont
                   pas françaises. Elles sont de la charité d'un autre
                   peuple. Tirez-moi donc d'affaire, si vous le
                   pouvez, mon cher ami. Vingt-cinq louis me feront
                   vivre jusqu'à la publication qui décidera de mon
                   sort. Alors le livre paiera tout, si tel est le bon
                   plaisir de Dieu, qui jusqu'à présent ne m'a pas été
                   très favorable.

                   «Tout à vous,

                                              «LA SAGNE.»

                   La lettre porte pour suscription: _Au citoyen
                   Fontanes, rue Honoré_.]

       *       *       *       *       *

La Révolution s'est divisée en trois parties qui n'ont rien de commun
entre elles: la République, l'Empire et la Restauration; ces trois
mondes divers, tous trois aussi complètement finis les uns que les
autres, semblent séparés par des siècles. Chacun de ces trois mondes a
eu un principe fixe: le principe de la République était l'égalité,
celui de l'Empire la force, celui de la Restauration la liberté.
L'époque républicaine est la plus originale et la plus profondément
gravée, parce qu'elle a été unique dans l'histoire: jamais on n'avait
vu, jamais on ne reverra {p.242} l'ordre physique produit par le
désordre moral, l'unité sortie du gouvernement de la multitude,
l'échafaud substitué à la loi et obéi au nom de l'humanité.

J'assistai, en 1801, à la seconde transformation sociale. Le pêle-mêle
était bizarre: par un travestissement convenu, une foule de gens
devenaient des personnages qu'ils n'étaient pas: chacun portait son
nom de guerre ou d'emprunt suspendu à son cou, comme les Vénitiens, au
carnaval, portent à la main un petit masque pour avertir qu'ils sont
masqués. L'un était réputé Italien ou Espagnol, l'autre Prussien ou
Hollandais: j'étais Suisse. La mère passait pour être la tante de son
fils, le père pour l'oncle de sa fille; le propriétaire d'une terre
n'en était que le régisseur. Ce mouvement me rappelait, dans un sens
contraire, le mouvement de 1789, lorsque les moines et les religieux
sortirent de leur cloître et que l'ancienne société fut envahie par la
nouvelle: celle-ci, après avoir remplacé celle-là, était remplacée à
son tour.

Cependant le monde ordonné commençait à renaître; on quittait les
cafés et la rue pour rentrer dans sa maison; on recueillait les restes
de sa famille; on recomposait son héritage en en rassemblant les
débris, comme, après une bataille, on bat le rappel et l'on fait le
compte de ce que l'on a perdu. Ce qui demeurait d'églises entières se
rouvrait: j'eus le bonheur de sonner la trompette à la porte du
temple. On distinguait les vieilles générations républicaines qui se
retiraient, des générations impériales qui s'avançaient. Des généraux
de la réquisition, {p.243} pauvres, au langage rude, à la mine
sévère, et qui, de toutes leurs campagnes, n'avaient remporté que des
blessures et des habits en lambeaux, croisaient les officiers
brillants de dorure de l'armée consulaire. L'émigré rentré causait
tranquillement avec les assassins de quelques-uns de ses proches. Tous
les portiers, grands partisans de feu M. de Robespierre, regrettaient
les spectacles de la place Louis XV, où l'on coupait la tête à _des
femmes_ qui, me disait mon propre concierge de la rue de Lille,
_avaient le cou blanc comme de la chair de poulet_. Les
septembriseurs, ayant changé de nom et de quartier, s'étaient faits
marchands de pommes cuites au coin des bornes; mais ils étaient
souvent obligés de déguerpir, parce que le peuple, qui les
reconnaissait, renversait leur échoppe et les voulait assommer. Les
révolutionnaires enrichis commençaient à s'emménager dans les grands
hôtels vendus du faubourg Saint-Germain. En train de devenir barons et
comtes, les Jacobins ne parlaient que des horreurs de 1793, de la
nécessité de châtier les prolétaires et de réprimer les excès de la
populace. Bonaparte, plaçant les Brutus et les Scévola à sa police, se
préparait à les barioler de rubans, à les salir de titres, à les
forcer de trahir leurs opinions et de déshonorer leurs crimes. Entre
tout cela poussait une génération vigoureuse semée dans le sang, et
s'élevant pour ne plus répandre que celui de l'étranger: de jour en
jour s'accomplissait la métamorphose des républicains en impérialistes
et de la tyrannie de tous dans le despotisme d'un seul.

{p.244} Tout en m'occupant à retrancher, augmenter, changer les
feuilles du _Génie du christianisme_, la nécessité me forçait de
suivre quelques autres travaux. M. de Fontanes rédigeait alors le
_Mercure de France_; il me proposa d'écrire dans ce journal. Ces
combats n'étaient pas sans quelque péril: on ne pouvait arriver à la
politique que par la littérature, et la police de Bonaparte entendait
à demi-mot. Une circonstance singulière, en m'empêchant de dormir,
allongeait mes heures et me donnait plus de temps. J'avais acheté deux
tourterelles; elles roucoulaient beaucoup: en vain je les enfermais la
nuit dans ma petite malle de voyageur; elles n'en roucoulaient que
mieux. Dans un des moments d'insomnie qu'elles me causaient, je
m'avisai d'écrire pour le _Mercure_ une lettre à madame de Staël[203].
Cette boutade me fit tout à coup sortir de l'ombre; ce que n'avaient
pu faire mes deux gros volumes sur les _Révolutions_, quelques pages
d'un journal le firent. Ma tête se montrait un peu au-dessus de
l'obscurité.

                   [Note 203: Cette lettre à Mme de Staël avait
                   exactement pour titre: _Lettre à M. de Fontanes sur
                   la deuxième édition de l'ouvrage de Mme de Staël
                   (De la littérature considérée dans ses rapports
                   avec la morale, etc.)_. Cette lettre était signée:
                   l'_Auteur du Génie du Christianisme_. Elle fut
                   imprimée dans le _Mercure_ du 1er nivôse an IX (22
                   décembre 1800). C'est un des plus éloquents écrits
                   de Chateaubriand. Il figure maintenant dans toutes
                   les éditions du _Génie du Christianisme_, auquel il
                   se rattache de la façon la plus étroite.]

Ce premier succès semblait annoncer celui qui l'allait suivre. Je
m'occupais à revoir les épreuves d'Atala (épisode renfermé, ainsi que
_René_, dans le _Génie du christianisme_) lorsque je m'aperçus que des
feuilles me manquaient. La peur me prit: je crus qu'on avait {p.245}
dérobé mon roman, ce qui assurément était une crainte bien peu fondée,
car personne ne pensait que je valusse la peine d'être volé. Quoi
qu'il en soit, je me déterminai à publier _Atala_ à part, et
j'annonçai ma résolution dans une lettre adressée au _Journal des
Débats_ et au _Publiciste_[204].

                   [Note 204: Voici cette lettre:

                         «CITOYEN,

                   «Dans mon ouvrage sur le _Génie du Christianisme_,
                   ou _les Beautés de la religion chrétienne_, il se
                   trouve une partie entière consacrée à la _poétique
                   du Christianisme_. Cette partie se divise en quatre
                   livres: poésie, beaux-arts, littérature, harmonies
                   de la religion avec les scènes de la nature et les
                   passions du coeur humain. Dans ce livre, j'examine
                   plusieurs sujets qui n'ont pu entrer dans les
                   précédents, tels que les effets des ruines
                   gothiques comparées aux autres sortes de ruines,
                   les sites des monastères dans la solitude, etc. Ce
                   livre est terminé par une anecdote extraite de mes
                   voyages en Amérique, et écrite sous les huttes
                   mêmes des sauvages; elle est intitulée _Atala_,
                   etc. Quelques épreuves de cette petite histoire
                   s'étant trouvées égarées, pour prévenir un accident
                   qui me causerait un tort infini, je me vois obligé
                   de l'imprimer à part, avant mon grand ouvrage.

                   «Si vous vouliez, citoyen, me faire le plaisir de
                   publier ma lettre, vous me rendriez un important
                   service.

                   «J'ai l'honneur d'être, etc.»

                   La lettre est signée: _l'Auteur du Génie du
                   Christianisme_. Elle parut dans le _Journal des
                   Débats_, du 10 germinal, an IX (31 mars 1801).]

Avant de risquer l'ouvrage au grand jour, je le montrai à M. de
Fontanes: il en avait déjà lu des fragments en manuscrit à Londres.
Quand il fut arrivé au discours du père Aubry, au bord du lit de mort
d'Atala, il me dit brusquement d'une voix rude: «Ce n'est pas cela;
c'est mauvais; refaites cela!» Je me retirai désolé; je ne me sentais
pas capable de mieux faire. Je voulais jeter le tout au feu; je passai
depuis {p.246} huit heures jusqu'à onze heures du soir dans mon
entre-sol, assis devant ma table, le front appuyé sur le dos de mes
mains étendues et ouvertes sur mon papier. J'en voulais à Fontanes; je
m'en voulais; je n'essayais pas même d'écrire, tant je désespérais de
moi. Vers minuit, la voix de mes tourterelles m'arriva, adoucie par
l'éloignement et rendue plus plaintive par la prison où je les tenais
renfermées: l'inspiration me revint; je traçai de suite le discours du
missionnaire, sans une seule interligne, sans en rayer un mot, tel
qu'il est resté et tel qu'il existe aujourd'hui. Le coeur palpitant,
je le portai le matin à Fontanes, qui s'écria: «C'est cela! c'est
cela! je vous l'avais bien dit, que vous feriez mieux!»

C'est de la publication d'_Atala_[205] que date le bruit que j'ai fait
dans ce monde: je cessai de vivre de moi-même et ma carrière publique
commença. Après tant de succès militaires, un succès littéraire
paraissait un prodige; on en était affamé. L'étrangeté de l'ouvrage
ajoutait à la surprise de la foule. _Atala_ tombant au milieu de la
littérature de l'Empire, de cette école classique, vieille rajeunie
dont la seule {p.247} vue inspirait l'ennui, était une sorte de
production d'un genre inconnu. On ne savait si l'on devait la classer
parmi les _monstruosités_ ou parmi les _beautés_; était-elle Gorgone
ou Vénus? Les académiciens assemblés dissertèrent doctement sur son
sexe et sur sa nature, de même qu'ils firent des rapports sur le
_Génie du christianisme_. Le vieux siècle la repoussa, le nouveau
l'accueillit.

                   [Note 205: Fontanes, dans le _Mercure_ du 16
                   germinal an IX (6 avril 1801), annonçait, en ces
                   termes, la publication prochaine d'_Atala_:
                   «L'auteur est le même dont on a déjà parlé plus
                   d'une fois, en annonçant son grand travail sur les
                   beautés morales et poétiques du christianisme.
                   Celui qui écrit l'aime depuis douze ans et il l'a
                   retrouvé, d'une manière inattendue, dans des jours
                   d'exil et de malheurs; mais il ne croit pas que les
                   illusions de l'amitié se mêlent à ses
                   jugements.»--Le _Journal des Débats_, dans sa
                   feuille du 27 germinal (17 avril) annonça que le
                   petit volume venait de paraître _chez Migneret, rue
                   Jacob nº 1186_. C'était un petit in-12 de XXIV et
                   210 pages de texte, avec ce titre: _Atala ou les
                   amours de deux sauvages dans le désert_.]

Atala devint si populaire qu'elle alla grossir, avec la Brinvilliers,
la collection de _Curtius_[206]. Les auberges de rouliers étaient
ornées de gravures rouges, vertes et bleues, représentant Chactas, le
père Aubry et la fille de Simaghan. Dans des boîtes de bois, sur les
quais, on montrait mes personnages en cire, comme on montre des images
de Vierge et de saints à la foire. Je vis sur un théâtre du boulevard
ma sauvagesse coiffée de plumes de coq, qui parlait de l'_âme de la
solitude_ à un sauvage de son espèce, de manière à me faire suer de
confusion. On représentait aux Variétés une pièce dans laquelle une
jeune fille et un jeune garçon, sortant de leur pension, s'en allaient
par le coche se marier dans leur petite ville; comme {p.248} en
débarquant ils ne parlaient, d'un air égaré, que crocodiles, cigognes
et forêts, leurs parents croyaient qu'ils étaient devenus fous.
Parodies, caricatures, moqueries m'accablaient[207]. L'abbé Morellet,
pour me {p.249} confondre, fit asseoir sa servante sur ses genoux et
ne put tenir les pieds de la jeune vierge dans ses mains, comme
Chactas tenait les pieds d'Atala pendant l'orage: si le Chactas de la
rue d'Anjou s'était fait peindre ainsi, je lui aurais pardonné sa
critique[208].

                   [Note 206: Un Allemand, qui se faisait appeler
                   _Curtius_, avait installé à Paris, vers 1770, un
                   _Cabinet_ de figure en cire coloriées,
                   reproduisant, sous leur costume habituel, les
                   personnages fameux morts ou vivants. Ses deux
                   salons, établis au Palais-Royal et au boulevard du
                   Temple, étaient consacrés, l'un aux grands hommes,
                   l'autre aux scélérats. Tous les deux, le second
                   surtout, attirèrent la foule, et leur vogue, que la
                   Révolution n'avait fait qu'accroître, se maintint
                   sous le Consulat et l'Empire. Les salons de figures
                   de cire restèrent ouverts, au boulevard du Temple,
                   jusqu'à la fin du règne de Louis-Philippe. Ils
                   émigrèrent alors en province, et il arrive
                   qu'aujourd'hui encore on en rencontre quelquefois
                   dans les foires de village. Seulement, on n'y
                   trouve plus de grands hommes: les scélérats seuls
                   sont restés.]

                   [Note 207: Marie-Joseph Chénier--qui aura justement
                   pour successeur à l'Académie l'auteur
                   d'_Atala_--fut le plus ardent à critiquer l'oeuvre
                   nouvelle, à la couvrir de moqueries en vers et en
                   prose. Sa longue satire des _Nouveaux Saints_ lui
                   est en grande partie consacrée:

                     J'entendrai les sermons prolixement diserts
                     Du bon monsieur Aubry, Massillon des déserts.
                     Ô terrible Atala! tous deux avec ivresse
                     Courons goûter encore les plaisirs de la messe.

                   Un petit volume, attribué à Gadet de Gassicourt et
                   qui eut aussitôt plusieurs éditions, avait pour
                   titre: _Atala, ou les habitants du désert, parodie
                   d'ATALA, ornée de figures de rhétorique.--Au grand
                   village_, chez Gueffier jeune, an IX.

                   L'année suivante paraissaient deux volumes
                   intitulés: _Résurrection d'Atala et son voyage à
                   Paris_. Mme de Beaumont les signalait en ces termes
                   à Chênedollé, dans une lettre du 25 août 1802: «On
                   a fait une _Résurrection d'Atala_ en deux volumes.
                   Atala, Chactas et le Père Aubry ressuscitent aux
                   ardentes prières des Missionnaires. Ils partent
                   pour la France; un naufrage les sépare: Atala
                   arrive à Paris. On la mène chez Feydel (l'un des
                   rédacteurs du _Journal de Paris_ à cette époque)
                   qui parie deux cents louis qu'elle n'est pas une
                   vraie Sauvage; chez l'abbé Morellet, qui trouve la
                   plaisanterie mauvaise; chez M. de Chateaubriand,
                   qui lui fait vite bâtir une hutte dans son jardin,
                   qui lui donne un dîner où se trouvent les élégantes
                   de Paris: on discute avec lui très poliment les
                   prétendus défauts d'Atala. On va ensuite au bal des
                   Étrangers où plusieurs femmes du moment passent en
                   revue, enfin à l'église où l'on trouve le Père
                   Aubry disant la messe et Chactas la servant. La
                   reconnaissance se fait, et l'ouvrage finit par une
                   mauvaise critique du _Génie du Christianisme_. Vous
                   croiriez, d'après cet exposé, que l'auteur est
                   païen. Point du tout. Il tombe sur les philosophes;
                   il assomme l'abbé Morellet, et il veut être plus
                   chrétien que M. de Chateaubriand. La plaisanterie
                   est plus étrange qu'offensante; mais on cherche à
                   imiter le style de notre ami, et cela me blesse. Le
                   bon esprit de M. Joubert s'accommode mieux de
                   toutes ces petites attaques que moi qui justifie si
                   bien la première partie de ma devise: «_Un souffle
                   m'agite_.»--En annonçant cette _Résurrection
                   d'Atala_, le _Mercure_ disait (4 septembre 1802):
                   «Encore deux volumes sur _Atala_! En vérité elle a
                   déjà donné lieu à plus de critiques et de défenses
                   que la philosophie de Kant n'a de commentaires.»]

                   [Note 208: Chateaubriand se venge ici très
                   spirituellement de l'abbé Morellet (l'abbé
                   _mords-les_, disait Voltaire) et de sa brochure de
                   72 pages: _Observations critiques sur le roman
                   intitulé ATALA_. L'abbé Morellet, «qui
                   n'appartenait à l'église, dit Norvins (_Mémorial_,
                   I, 74), que par la moitié de la foi, la moitié du
                   costume et par un prieuré tout entier», était un
                   homme de talent et de bon sens, mais d'un talent un
                   peu sec et d'un bon sens un peu court. Vieil
                   encyclopédiste, classique impénitent, il ne comprit
                   rien aux nouveautés d'_Atala_, de _René_ et du
                   _Génie du Christianisme_, aussi dépaysé devant les
                   premiers chefs-d'oeuvre du jeune Chateaubriand que
                   les vieux généraux autrichiens, les Beaulieu et les
                   Wurmser, devant les premières victoires du jeune
                   Bonaparte.]

Tout ce train servait à augmenter le fracas de mon apparition. Je
devins à la mode. La tête me tourna: j'ignorais les jouissances de
l'amour-propre, et j'en fus enivré. J'aimai la gloire comme une femme,
comme un premier amour. Cependant, poltron que j'étais, mon effroi
égalait ma passion: conscrit, j'allais mal au feu. Ma sauvagerie
naturelle, le doute que j'ai toujours eu de mon talent, me rendaient
humble au milieu de mes triomphes. Je me dérobais à mon éclat; je me
promenais à l'écart, cherchant à éteindre l'auréole dont ma tête était
couronnée. Le soir, mon chapeau rabattu sur mes yeux, de peur qu'on ne
{p.250} reconnût le grand homme, j'allais à l'estaminet lire à la
dérobée mon éloge dans quelque petit journal inconnu. Tête à tête avec
ma renommée, j'étendais mes courses jusqu'à la pompe à feu de
Chaillot, sur ce même chemin où j'avais tant souffert en allant à la
cour; je n'étais pas plus à mon aise avec mes nouveaux honneurs. Quand
ma supériorité dînait à trente sous au pays latin, elle avalait de
travers, gênée par les regards dont elle se croyait l'objet. Je me
contemplais, je me disais: «C'est pourtant toi, créature
extraordinaire, qui manges comme un autre homme!» Il y avait aux
Champs-Élysées un café que j'affectionnais à cause de quelques
rossignols suspendus en cage au pourtour intérieur de la salle; madame
Rousseau[209], la maîtresse du lieu, me connaissait de vue sans savoir
qui j'étais. On m'apportait vers dix heures du soir une tasse de café,
et je cherchais _Atala_ dans les _Petites-Affiches_, à la voix de mes
cinq ou six Philomèles. Hélas! je vis bientôt mourir la pauvre madame
Rousseau; notre société des rossignols et de l'Indienne qui chantait:
«_Douce habitude d'aimer, si nécessaire à la vie!_» ne dura qu'un
moment.

                   [Note 209: Dans une lettre à Chênedollé, du 26
                   juillet 1820, Chateaubriand, qui venait d'être
                   nommé à l'ambassade de Berlin, rappelait à son ami
                   le _bon temps_ où ils fréquentaient ensemble le
                   petit café des Champs-Élysées: «... Ceci n'est pas
                   un adieu, lui écrivait-il; nous nous reverrons,
                   nous finirons nos jours ensemble dans cette grande
                   Babylone qu'on aime toujours en la maudissant, et
                   nous nous rappellerons le bon temps de nos misères
                   où nous prenions le détestable café de Mme
                   Rousseau.»]

Si le succès ne pouvait prolonger en moi ce stupide engouement de ma
vanité, ni pervertir ma raison, il avait des dangers d'une autre
sorte; ces dangers s'accrurent {p.251} à l'apparition du _Génie du
christianisme_, et à ma démission pour la mort du duc d'Enghien. Alors
vinrent se presser autour de moi, avec les jeunes femmes qui pleurent
aux romans, la foule des chrétiennes, et ces autres nobles
enthousiastes dont une action d'honneur fait palpiter le sein. Les
éphèbes de treize et quatorze ans étaient les plus périlleuses; car ne
sachant ni ce qu'elles veulent, ni ce qu'elles vous veulent, elles
mêlent avec séduction votre image à un monde de fables, de rubans et
de fleurs. J.-J. Rousseau parle des déclarations qu'il reçut à la
publication de la _Nouvelle Héloïse_ et des conquêtes qui lui étaient
offertes: je ne sais si l'on m'aurait ainsi livré des empires, mais je
sais que j'étais enseveli sous un amas de billets parfumés; si ces
billets n'étaient aujourd'hui des billets de grand'mères, je serais
embarrassé de raconter avec une modestie convenable comment on se
disputait un mot de ma main, comment on ramassait une enveloppe
suscrite par moi, et comment, avec rougeur, on la cachait, en baissant
la tête, sous le voile tombant d'une longue chevelure. Si je n'ai pas
été gâté, il faut que ma nature soit bonne.

Politesse réelle ou curieuse faiblesse, je me laissais quelquefois
aller jusqu'à me croire obligé de remercier chez elles les dames
inconnues qui m'envoyaient leurs noms avec leurs flatteries: un jour,
à un quatrième étage, je trouvai une créature ravissante sous l'aile
de sa mère, et chez qui je n'ai pas remis le pied. Une Polonaise
m'attendait dans des salons de soie; mélange de l'odalisque et de la
Valkyrie, elle avait l'air d'un perce-neige à blanches fleurs, ou
{p.252} d'une de ces élégantes bruyères qui remplacent les autres
filles de Flore, lorsque la saison de celles-ci n'est pas encore venue
ou qu'elle est passée: ce choeur féminin, varié d'âge et de beauté,
était mon ancienne sylphide réalisée. Le double effet sur ma vanité et
mes sentiments pouvait être d'autant plus redoutable que jusqu'alors,
excepté un attachement sérieux, je n'avais été ni recherché, ni
distingué de la foule. Toutefois je le dois dire: m'eût-il été facile
d'abuser d'une illusion passagère, l'idée d'une volupté advenue par
les voies chastes de la religion révoltait ma sincérité: être aimé à
travers le _Génie du christianisme_, aimé pour l'_Extrême-Onction_,
pour la _Fête des Morts!_ Je n'aurais jamais été ce honteux tartufe.

J'ai connu un médecin provençal, le docteur Vigaroux; arrivé à l'âge
où chaque plaisir retranche un jour, «il n'avait point, disait-il, de
regret du temps ainsi perdu; sans s'embarrasser s'il donnait le
bonheur qu'il recevait, il allait à la mort dont il espérait faire sa
dernière délice.» Je fus cependant témoin de ses pauvres larmes
lorsqu'il expira; il ne put me dérober son affliction; il était trop
tard: ses cheveux blancs ne descendaient pas assez bas pour cacher et
essuyer ses pleurs. Il n'y a de véritablement malheureux en quittant
la terre que l'incrédule: pour l'homme sans foi, l'existence a cela
d'affreux qu'elle fait sentir le néant; si l'on n'était point né, on
n'éprouverait pas l'horreur de ne plus être: la vie de l'athée est un
effrayant éclair qui ne sert qu'à découvrir un abîme.

Dieu de grandeur et de miséricorde! vous ne nous avez point jetés sur
la terre pour des chagrins peu {p.253} dignes et pour un misérable
bonheur! Notre désenchantement inévitable nous avertit que nos
destinées sont plus sublimes. Quelles qu'aient été nos erreurs, si
nous avons conservé une âme sérieuse et pensé à vous au milieu de nos
faiblesses, nous serons transportés, quand votre bonté nous délivrera,
dans cette région où les attachements sont éternels!

       *       *       *       *       *

Je ne tardai pas à recevoir le châtiment de ma vanité d'auteur, la
plus détestable de toutes, si elle n'en était la plus bête: j'avais
cru pouvoir savourer _in petto_ la satisfaction d'être un sublime
génie, non en portant, comme aujourd'hui, une barbe et un habit
extraordinaires, mais en restant accoutré de la même façon que les
honnêtes gens, distingué seulement par ma supériorité: inutile espoir!
mon orgueil devait être puni; la correction me vint des personnes
politiques que je fus obligé de connaître: la célébrité est un
bénéfice à charge d'âmes.

M. de Fontanes était lié avec madame Bacciochi[210]; il me présenta à
la soeur de Bonaparte, et bientôt au frère du premier consul,
Lucien[211]. Celui-ci avait une maison {p.254} de campagne près de
Senlis (le Plessis)[212], où j'étais contraint d'aller dîner; ce
château avait appartenu au cardinal de Bernis. Lucien avait dans son
jardin le tombeau de sa première femme[213], une dame moitié allemande
et moitié espagnole, et le souvenir du poète cardinal. La nymphe
nourricière d'un ruisseau creusé à la bêche était une mule qui tirait
de l'eau d'un puits: c'était là le commencement de tous les fleuves
que Bonaparte devait faire couler dans son empire. On travaillait à ma
radiation; on me nommait déjà, et je me nommais moi-même tout haut
_Chateaubriand_, oubliant qu'il me fallait appeler _Lassagne_. Des
émigrés m'arrivèrent, entre autres MM. de Bonald et Chênedollé.
Christian de Lamoignon, mon camarade d'exil à Londres, me conduisit
chez madame Récamier: le rideau se baissa subitement entre elle et
moi.

                   [Note 210: _Marie-Anne Bonaparte_, dite _Élisa_
                   (1774-1820), mariée en 1797 à son compatriote
                   Félix-Pascal Bacciochi; princesse de Lucques et de
                   Piombino en 1805, grande-duchesse de Toscane de
                   1808 à 1814; elle prit, en 1815, le titre de
                   comtesse de Compignano. «Elle protégeait hautement
                   le poète Fontanes», dit le baron de Méneval dans
                   ses _Mémoires_, tome I, p. 67.]

                   [Note 211: «M. de Chateaubriand, revenu de
                   l'émigration avant l'amnistie, avait été présenté
                   par M. de Fontanes, son ami intime, à Mme
                   Bacciochi, soeur du Premier Consul, et à son frère
                   Lucien Bonaparte. Le frère et la soeur se
                   déclarèrent les protecteurs de M. de
                   Chateaubriand.» _Mémoires du baron de Méneval_,
                   tome I, page 84.]

                   [Note 212: Le château du Plessis-Chamant.]

                   [Note 213: En 1794, Lucien-Bonaparte, âgé de
                   dix-neuf ans, était garde-magasin des subsistances
                   à Saint-Maximin (Var). Saint-Maximin s'appelait
                   alors Marathon, et Lucien s'appelait _Brutus_.
                   Brutus fit la cour à la soeur de l'aubergiste chez
                   qui il logeait. Elle avait deux ans de plus que
                   lui, n'avait reçu nulle instruction, ne savait pas
                   même signer son nom--Catherine Boyer. Il l'épousa,
                   le 15 floréal an II (4 mai 1794), par devant
                   Jean-Baptiste Garnier, membre du Conseil général de
                   la commune de Marathon. Nul membre de sa famille ne
                   parut à ce mariage, pour lequel il s'était bien
                   gardé de demander le consentement de sa mère et
                   dont l'acte se trouvait entaché des illégalités les
                   plus flagrantes. Devenu veuf au mois de mai 1800,
                   il épousa, deux ans après,
                   Marie-Laurence-Charlotte-Louise-Alexandrine de
                   Bleschamp, femme divorcée de
                   Jean-François-Hippolyte Jouberthon, ex-agent de
                   change à Paris. La seconde femme de Lucien mourut
                   seulement en 1855.]

[Illustration: TALMA.]

La personne qui tint le plus de place dans mon existence, à mon retour
de l'émigration, fut madame la comtesse de Beaumont. Elle demeurait
une partie {p.255} de l'année au château de Passy[214], près
Villeneuve-sur-Yonne, que M. Joubert habitait pendant l'été. Madame de
Beaumont revint à Paris et désira me connaître.

                   [Note 214: Passy, dans l'Yonne, petit village
                   voisin d'Étigny, et à quelques kilomètres de Sens.]

Pour faire de ma vie une longue chaîne de regrets, la Providence
voulut que la première personne dont je fus accueilli avec
bienveillance au début de ma carrière publique fût aussi la première à
disparaître. Madame de Beaumont ouvre la marche funèbre de ces femmes
qui ont passé devant moi. Mes souvenirs les plus éloignés reposent sur
des cendres, et ils ont continué de tomber de cercueil en cercueil;
comme le Pandit indien, je récite les prières des morts, jusqu'à ce
que les fleurs de mon chapelet soient fanées.

Madame de Beaumont était fille d'Armand-Marc de Saint-Hérem, comte de
Montmorin, ambassadeur de France à Madrid, commandant en Bretagne,
membre de l'assemblée des Notables en 1787, et chargé du portefeuille
des affaires étrangères sous Louis XVI, dont il était fort aimé: il
périt sur l'échafaud, où le suivit une partie de sa famille[215].

                   [Note 215: Le comte de Montmorin, père de Mme de
                   Beaumont, ne périt point sur l'échafaud; il fut
                   massacré à l'Abbaye le 2 septembre 1792. «Percé de
                   plusieurs coups en plein corps, dit M. Marcellin
                   Boudet dans son livre sur _la Justice
                   révolutionnaire en Auvergne_, haché, coupé,
                   tailladé, il vivait encore. Ses bourreaux
                   l'empalèrent et le portèrent ainsi aux portes de
                   l'Assemblée nationale.» Le lendemain, 3 septembre,
                   son cousin, Louis-Victor-Hippolyte-Luce de
                   Montmorin, fut égorgé à la Conciergerie où, par un
                   sanglant déni de justice, il avait été ramené après
                   son acquittement par le tribunal criminel du 17
                   août.--Mme de Montmorin, mère de Mme de Beaumont,
                   fut guillotinée le 21 floréal au II (10 mai 1794);
                   son second fils fut guillotiné avec elle. Sa fille
                   aînée, mariée au comte de la Luzerne, mourut le 10
                   juillet 1794, à l'archevêché, devenu l'hôpital des
                   prisons.]

{p.256} Madame de Beaumont, plutôt mal que bien de figure, est fort
ressemblante dans un portrait fait par madame Lebrun. Son visage était
amaigri et pâle; ses yeux, coupés en amande, auraient peut-être jeté
trop d'éclat, si une suavité extraordinaire n'eût éteint à demi ses
regards en les faisant briller languissamment, comme un rayon de
lumière s'adoucit en traversant le cristal de l'eau. Son caractère
avait une sorte de roideur et d'impatience qui tenait à la force de
ses sentiments et au mal intérieur qu'elle éprouvait. Âme élevée,
courage grand, elle était née pour le monde d'où son esprit s'était
retiré par choix et malheur; mais quand une voix amie appelait au
dehors cette intelligence solitaire, elle venait et vous disait
quelques paroles du ciel. L'extrême faiblesse de madame de Beaumont
rendait son expression lente, et cette lenteur touchait; je n'ai connu
cette femme affligée qu'au moment de sa fuite; elle était déjà frappée
de mort, et je me consacrai à ses douleurs. J'avais pris un logement
rue Saint-Honoré, à l'hôtel d'Étampes[216], près de la rue
Neuve-du-Luxembourg. Madame de Beaumont occupait dans cette dernière
rue un appartement ayant vue sur les jardins du ministère de {p.257}
la justice[217]. Je me rendais chaque soir chez elle, avec ses amis et
les miens, M. Joubert, M. de Fontanes, M. de Bonald, M. Molé, M.
Pasquier, M. Chênedollé, hommes qui ont occupé une place dans les
lettres et dans les affaires.

                   [Note 216: On lit dans une lettre de Mme de
                   Beaumont à Chênedollé, du 7 fructidor an X (25 août
                   1802): «Il (Chateaubriand) est dans son nouveau
                   logement, _Hôtel d'Étampes_, nº 84. Ce logement est
                   charmant, mais il est bien haut. Toute la société
                   vous regrette et vous désire: mais M. Joubert est
                   dans les grands abattements, M. de Chateaubriand
                   est enrhumé, Fontanes tout honteux et la plus
                   aimable des sociétés ne bat que d'une aile.»]

                   [Note 217: M. Pasquier, dans ses _Mémoires_ (t. I,
                   p. 206), dit, de son côté: «J'eus l'occasion de
                   connaître Mme de Beaumont: je lui avais cédé
                   l'appartement que j'occupais rue du Luxembourg (rue
                   Neuve-du-Luxembourg). Le charme de sa personne, son
                   esprit supérieur m'attachèrent bien vite à elle...
                   Seule de sa famille, elle avait survécu, retirée
                   dans une chaumière aux environs de Montbard;
                   revenue à Paris pour tâcher de retrouver quelques
                   débris de sa fortune, elle ne tarda pas à réunir
                   autour d'elle une société d'élite. Je citerai en
                   première ligne Mme de Vintimille..., Mme de
                   Saussure venait souvent avec Mme de Staël... M. de
                   Fontanes était parmi les habitués, ainsi que M.
                   Joubert... Je citerai encore MM. Gueneau de Mussy,
                   Chênedollé, Molé, parmi ceux qui, presque chaque
                   jour, venaient depuis sept heures jusqu'à onze
                   heures du soir rue de Luxembourg. Enfin, M. de
                   Chateaubriand, qui devait tenir une si grande place
                   dans la vie de Mme de Beaumont».]

Plein de manies et d'originalités, M. Joubert[218] manquera {p.258}
éternellement à ceux qui l'ont connu. Il avait une prise
extraordinaire sur l'esprit et sur le coeur, et quand une fois il
s'était emparé de vous, son image était là comme un fait, comme une
pensée fixe, comme une obsession qu'on ne pouvait plus chasser. Sa
grande prétention était au calme et personne n'était aussi troublé que
lui: il se surveillait pour arrêter ces émotions de l'âme qu'il
croyait nuisibles à sa santé, et toujours ses amis venaient déranger
les précautions qu'il avait prises pour se bien porter, car il ne se
pouvait empêcher d'être ému de leur tristesse ou de leur joie: c'était
un égoïste qui ne s'occupait que des autres. Afin de retrouver des
forces, il se croyait souvent obligé de fermer les yeux et de ne point
parler pendant des heures entières. Dieu sait quel bruit et quel
mouvement se passaient intérieurement chez lui, pendant ce silence et
ce repos qu'il s'ordonnait. M. Joubert changeait à chaque moment de
diète et de régime, vivant un jour de lait, un autre jour de viande
hachée, se faisant cahoter au grand trot sur les chemins les plus
rudes, ou traîner au petit pas dans les {p.259} allées les plus
unies. Quand il lisait, il déchirait de ses livres les feuilles qui
lui déplaisaient, ayant, de la sorte, une bibliothèque à son usage,
composée d'ouvrages évidés, renfermés dans des couvertures trop
larges.

                   [Note 218: Joseph _Joubert_, né le 6 mai 1754 à
                   Montignac, dans le Périgord. Après avoir professé
                   quelque temps chez les Pères de la Doctrine
                   chrétienne à Toulouse, il vint à Paris en 1778, et
                   s'y lia avec Marmontel, d'Alembert, La Harpe,
                   surtout avec Diderot, et un peu plus tard avec
                   Fontanes. Élu juge de paix à Montignac en 1790, il
                   exerça deux ans ces fonctions, puis se retira en
                   Bourgogne, où il se maria. Il était voisin du
                   château de Passy, où s'étaient réfugiés tous les
                   membres de la famille Montmorin. Tous furent
                   arrêtés au mois de février 1794 par ordre du Comité
                   de sûreté générale, et jetés dans des charrettes
                   qui devaient les conduire à Paris. Au moment où le
                   triste convoi franchissait les grilles du parc, Mme
                   de Beaumont, malade depuis quelque temps, se trouva
                   dans un tel état de faiblesse que les envoyés du
                   Comité, moins peut-être par un sentiment de pitié
                   que par le désir de ne pas retarder le départ, la
                   firent déposer sur le chemin. Elle erra quelque
                   temps dans la campagne en proie à une grande
                   frayeur et fut recueillie par les paysans, à
                   Étigny, non loin de Passy. M. et Mme Joubert
                   informés de son malheur, voulurent lui venir en
                   aide, et après avoir cherché longtemps sa retraite,
                   ils la découvrirent un jour devant la porte de sa
                   chaumière; ils l'emmenèrent sous leur toit et
                   s'efforcèrent, par des soins assidus, de rétablir
                   sa santé et de calmer sa douleur. M. et Mme Joubert
                   n'avaient pas d'enfant; jusqu'à la fin maintenant,
                   quelque chose de paternel se mêlera à leur
                   affection pour la malheureuse fille des Montmorin.
                   En 1809, Joubert fut nommé, grâce à Fontanes,
                   inspecteur général de l'Université. Il mourut le 4
                   mai 1824.--Longtemps après sa mort, on a tiré de
                   ses manuscrits deux volumes: _Pensées, Essais,
                   Maximes et Correspondance de Joubert_;--deux
                   volumes exquis et qui ne périront point, car ils
                   justifient en tout sa devise: _Excelle, et tu
                   vivras!_]

Profond métaphysicien, sa philosophie, par une élaboration qui lui
était propre, devenait peinture ou poésie; Platon à coeur de La
Fontaine, il s'était fait l'idée d'une perfection qui l'empêchait de
rien achever. Dans des manuscrits trouvés après sa mort, il dit: «Je
suis comme une harpe éolienne, qui rend quelques beaux sons et qui
n'exécute aucun air.» Madame Victorine de Chastenay prétendait _qu'il
avait l'air d'une âme qui avait rencontré par hasard un corps, et qui
s'en tirait comme elle pouvait_: définition charmante et vraie[219].

                   [Note 219: Voici comment la comtesse de Chastenay,
                   au tome II de ses _Mémoires_, page 82, s'exprime au
                   sujet de Joubert: «J'ai dit de M. Joubert qu'en lui
                   tout était âme et que _cette âme, qui semblait
                   n'avoir rencontré un corps que par hasard, en
                   ressortait de tous côtés et ne s'en arrangeait qu'à
                   peu près_. M. Joubert était tout cela et tout
                   esprit, parce qu'il était tout âme. Essentiellement
                   bon, original sans s'en douter, parce qu'il vivait
                   étranger au monde et confiné dans le soin de la
                   plus frêle santé, sa femme l'aimait trop pour qu'il
                   fût égoïste; il ne l'était pas, et j'ai toujours
                   considéré comme une chose salutaire d'être aimé
                   tendrement.»]

Nous riions des ennemis de M. de Fontanes, qui le voulaient faire
passer pour un politique profond et dissimulé: c'était tout simplement
un poète irascible, franc jusqu'à la colère, un esprit que la
contrariété poussait à bout, et qui ne pouvait pas plus cacher son
opinion qu'il ne pouvait prendre celle d'autrui. Les principes
littéraires de son ami Joubert n'étaient pas {p.260} les siens:
celui-ci trouvait quelque chose de bon partout et dans tout écrivain;
Fontanes, au contraire, avait horreur de telle ou telle doctrine, et
ne pouvait entendre prononcer le nom de certains auteurs. Il était
ennemi juré des principes de la composition moderne: transporter sous
les yeux du lecteur l'action matérielle, le crime besognant ou le
gibet avec sa corde, lui paraissait des énormités; il prétendait qu'on
ne devait jamais apercevoir l'objet que dans un milieu poétique, comme
sous un globe de cristal. La douleur s'épuisant machinalement par les
yeux ne lui semblait qu'une sensation du Cirque ou de la Grève; il ne
comprenait le sentiment tragique qu'ennobli par l'admiration, et
changé, au moyen de l'art, en une _pitié charmante_. Je lui citais des
vases grecs: dans les arabesques de ces vases, on voit le corps
d'Hector traîné au char d'Achille, tandis qu'une petite figure, qui
vole en l'air, représente l'ombre de Patrocle, consolée par la
vengeance du fils de Thétis. «Eh bien! Joubert, s'écria Fontanes, que
dites-vous de cette métamorphose de la muse? comme ces Grecs
respectaient l'âme!» Joubert se crut attaqué, et il mit Fontanes en
contradiction avec lui-même en lui reprochant son indulgence pour moi.

Ces débats, souvent très comiques, étaient à ne point finir: un soir,
à onze heures et demie, quand je demeurais place Louis XV, dans
l'attique de l'hôtel de madame de Coislin, Fontanes remonta mes
quatre-vingt-quatre marches pour venir furieux, en frappant du bout de
sa canne, achever un argument qu'il avait laissé interrompu: il
s'agissait de Picard, qu'il mettait, dans ce moment-là, fort au-dessus
de Molière; il {p.261} se serait donné de garde d'écrire un seul mot
de ce qu'il disait: Fontanes parlant et Fontanes la plume à la main
étaient deux hommes.

C'est M. de Fontanes, j'aime à le redire, qui encouragea mes premiers
essais; c'est lui qui annonça le _Génie du Christianisme_; c'est sa
muse qui, pleine d'un dévouement étonné, dirigea la mienne dans les
voies nouvelles où elle s'était précipitée; il m'apprit à dissimuler
la difformité des objets par la manière de les éclairer; à mettre,
autant qu'il était en moi, la langue classique dans la bouche de mes
personnages romantiques.

Il y avait jadis des hommes conservateurs du goût, comme ces dragons
qui gardaient les pommes d'or du jardin des Hespérides; ils ne
laissaient entrer la jeunesse que quand elle pouvait toucher au fruit
sans le gâter.

Les écrits de mon ami vous entraînent par un cours heureux; l'esprit
éprouve un bien-être et se trouve dans une situation harmonieuse où
tout charme et rien ne blesse. M. de Fontanes revoyait sans cesse ses
ouvrages; nul, plus que ce maître des vieux jours, n'était convaincu
de l'excellence de la maxime: «Hâte-toi lentement.» Que dirait-il
donc, aujourd'hui qu'au moral comme au physique, on s'évertue à
supprimer le chemin, et que l'on croit ne pouvoir jamais aller assez
vite? M. de Fontanes préférait voyager au gré d'une délicieuse mesure.
Vous avez vu ce que j'ai dit de lui quand je le retrouvai à Londres;
les regrets que j'exprimais alors, il me faut les répéter ici: la vie
nous oblige sans cesse à pleurer par anticipation ou par souvenir.

{p.262} M. de Bonald[220] avait l'esprit délié; on prenait son
ingéniosité pour du génie; il avait rêvé sa politique métaphysique à
l'armée de Condé, dans la Forêt-Noire, de même que ces professeurs
d'Iéna et de Goettingue qui marchèrent depuis à la tête de leurs
écoliers et se firent tuer pour la liberté de l'Allemagne. Novateur,
quoiqu'il eût été mousquetaire sous Louis XVI, il regardait les
anciens comme des enfants en politique et en littérature; et il
prétendait, en employant le premier la fatuité du langage actuel, que
le grand maître de l'Université n'était _pas encore assez avancé pour
entendre cela_.

                   [Note 220: Louis-Gabriel-Ambroise, vicomte de
                   _Bonald_ (1754-1840), député de l'Aveyron de 1815 à
                   1823, pair de France de 1823 à 1830, membre de
                   l'Académie française. Ses principaux ouvrages sont:
                   le _Traité du Divorce_ (1802); la _Législation
                   primitive_, qui parut, la même année, tout à côté
                   du _Génie du Christianisme_, et dans le même sens
                   réparateur; les _Recherches philosophiques sur les
                   premiers Objets des connaissances morales_ (1819).
                   Chateaubriand ne rend pas ici suffisante justice à
                   ce grand esprit, pour qui le comte de Marcellus a
                   composé cette épitaphe:

                   _Hic jacet in Christo, in Christo vixitque Bonaldus;
                        Pro quo pugnavit, nunc videt ipse Deum.
                    Græcia miraturque suum jacetque Platonem;
                        Hic par ingenio, sed pietate prior._]

Chênedollé[221], avec du savoir et du talent, non pas naturel, mais
appris, était si triste, qu'il se surnommait {p.263} _le
Corbeau_[222]: il allait à la maraude dans mes ouvrages. Nous avions
fait un traité: je lui avais abandonné mes ciels, mes vapeurs, mes
nuées: mais il était convenu qu'il me laisserait mes brises, mes
vagues et mes forêts.

                   [Note 221: Charles-Julien _Lioult de Chênedollé_
                   (1769-1833). Il partit pour l'émigration, en
                   septembre 1791, fit deux campagnes dans l'armée des
                   Princes, séjourna en Hollande, à Hambourg et en
                   Suisse et rentra en France en 1799. Il a publié en
                   1807 le _Génie de l'homme_, poème en quatre chants,
                   l'_Esprit de Rivarol_ en 1808, et en 1820 ses
                   _Études poétiques_, qui, malgré de grandes qualités
                   et d'heureuses inspirations, furent comme
                   ensevelies dans le triomphe de Lamartine, qui
                   donnait à la même heure ses premières
                   _Méditations_.]

                   [Note 222: Dans la «petite société» qui, au début
                   du siècle, se réunissait dans le salon de Mme de
                   Beaumont, rue Neuve-du-Luxembourg, ou chez
                   Chateaubriand, dans son petit appartement de
                   l'hôtel Coislin, place Louis XV, ou encore, l'été,
                   à Villeneuve-sur-Yonne, sous le toit de M. Joubert,
                   chacun, selon une mode ancienne, avait son
                   sobriquet. Chateaubriand était surnommé le _chat_,
                   par abréviation de son nom, ou peut-être à cause de
                   son indéchiffrable écriture; Mme de Chateaubriand,
                   qui avait des griffes, était la _chatte_.
                   Chênedollé et Gueneau de Mussy, plus mélancoliques
                   que René, avaient reçu les noms de grand et de
                   petit _corbeau_; quelquefois aussi Chateaubriand
                   était appelé _l'illustre corbeau des Cordillères_,
                   par allusion à son voyage en Amérique. Fontanes
                   était ramassé et avait quelque chose d'athlétique
                   dans sa petite taille. Ses amis le comparaient en
                   plaisantant au sanglier d'Érymanthe et le nommaient
                   le _sanglier_. Mince et fluette, rasant la terre
                   qu'elle devait bientôt quitter, Mme de Beaumont
                   avait reçu le sobriquet d'_hirondelle_. Ami des
                   bois et grand promeneur à cette époque, Joubert
                   était le _cerf_, tandis que sa femme, la bonté et
                   l'esprit même, mais d'humeur un peu sauvage, riait
                   d'être appelée le _loup_. Jamais on ne vit réunies
                   des _bêtes_ de tant d'esprit.]

Je ne parle maintenant que de mes amis littéraires; quant à mes amis
politiques, je ne sais si je vous en entretiendrai: des principes et
des discours ont creusé entre nous des abîmes!

Madame Hocquart et madame de Vintimille venaient à la réunion de la
rue Neuve-du-Luxembourg. Madame de Vintimille, femme d'autrefois,
comme il en reste peu, fréquentait le monde et nous rapportait ce qui
s'y passait: je lui demandais si l'on _bâtissait encore des villes_.
La peinture des petits scandales qu'ébauchait une piquante raillerie,
sans être offensante, nous faisait mieux sentir le prix de notre
sûreté. Madame {p.264} de Vintimille[223] avait été chantée avec sa
soeur par M. de La Harpe. Son langage était circonspect, son caractère
contenu, son esprit acquis: elle avait vécu avec mesdames de
Chevreuse, de Longueville, de La Vallière, de Maintenon, avec madame
Geoffrin et madame du Deffant. Elle se mêlait bien à une société dont
l'agrément tenait à la variété des esprits et à la combinaison de
leurs différentes valeurs.

                   [Note 223: Petite-fille du fermier général La Live
                   de Bellegarde, fille d'Ange-Laurent _La Live de
                   Jully_ (1725-1779), introducteur des ambassadeurs,
                   elle avait épousé le comte de _Vintimille du Luc_,
                   capitaine de vaisseau, «homme de beaucoup d'esprit,
                   dit Norvins, mais s'inquiétant peu de
                   postérité».--«Sans cette indifférence, continue
                   Norvins (_Mémorial_, I, 58), ce ménage aussi eût
                   été complet, car Mme de Vintimille était une des
                   femmes les plus aimables, les plus instruites et
                   les plus spirituelles de la société, hautement
                   avouée sous ces rapports par sa tante Mme
                   d'Houdetot, et brevetée également par Mme de Damas,
                   par sa fille et par Mme Pastoret, dont la
                   compétence était établie dans la société, et sans
                   déroger elle pouvait avouer son mari.»--Le
                   chancelier Pasquier dit de son côté (_Mémoires_, I,
                   206): «Je citerai en première ligne Mme de
                   Vintimille, une des personnes les plus instruites,
                   les plus spirituelles, du jugement le plus sûr et
                   la plus élevé que j'aie rencontrées. Son amitié est
                   de celles dont je m'honore le plus et qui a tenu le
                   plus de place dans ma vie.»]

Madame Hocquart[224] fut fort aimée du frère de madame de
Beaumont[225], lequel s'occupa de la dame de {p.265} ses pensées
jusque sur l'échafaud, comme Aubiac allait à la potence en baisant un
manchon de velours ras bleu qui lui restait des bienfaits de
Marguerite de Valois. Nulle part désormais ne se rassembleront sous un
même toit tant de personnes distinguées appartenant à des rangs divers
et à diverses destinées, pouvant causer des choses les plus communes
comme des choses les plus élevées: simplicité de discours qui ne
venait pas d'indigence, mais de choix. C'est peut-être la dernière
société où l'esprit français de l'ancien temps ait paru. Chez les
Français nouveaux on ne trouvera plus cette urbanité, fruit de
l'éducation et transformée par un long usage en aptitude du caractère.
Qu'est-il arrivé à cette société? Faites donc des projets, rassemblez
des amis, afin de vous préparer un deuil éternel! Madame de Beaumont
n'est plus, Joubert n'est plus, Chênedollé n'est plus, madame de
Vintimille n'est plus. Autrefois, pendant les vendanges, je visitais à
Villeneuve M. Joubert; je me promenais avec lui sur les coteaux de
l'Yonne; il cueillait des oronges dans les taillis et moi des
veilleuses dans les prés. Nous causions de toutes choses et
particulièrement de notre amie madame de Beaumont, absente pour
jamais: nous rappelions le souvenir de nos anciennes espérances. Le
soir nous rentrions dans Villeneuve, ville environnée de murailles
décrépites du temps de Philippe-Auguste, et de tours à demi rasées
au-dessus desquelles s'élevait la fumée de l'âtre des vendangeurs.
Joubert me montrait de loin sur la colline un sentier sablonneux au
milieu {p.266} des bois et qu'il prenait lorsqu'il allait voir sa
voisine, cachée au château de Passy pendant la Terreur.

                   [Note 224: Mme _Hocquart_, qui, même à côté de Mme
                   de Vintimille, se faisait remarquer par le charme
                   de sa beauté et l'agrément de son esprit, était la
                   fille de Mme Pourrat, dont le salon, aux belles
                   années de Louis XVI, avait réuni l'élite de la
                   société et de la littérature. La seconde fille de
                   Mme Pourrat était Mme Laurent Lecoulteux, celle
                   dont André Chénier a célébré sous le nom de _Fanny_

                     La grâce, la candeur, la naïve innocence.]

                   [Note 225: Antoine-Hugues-Calixte de _Montmorin_,
                   ex-sous-lieutenant dans le 5e régiment de chasseurs
                   à cheval. Il avait donné sa démission le 5
                   septembre 1792, à la suite de l'assassinat de son
                   père. Il fut guillotiné le 10 mai 1794, à l'âge de
                   22 ans.]

Depuis la mort de mon cher hôte, j'ai traversé quatre ou cinq fois le
Senonais. Je voyais du grand chemin les coteaux: Joubert ne s'y
promenait plus; je reconnaissais les arbres, les champs, les vignes,
les petits tas de pierres où nous avions accoutumé de nous reposer. En
passant dans Villeneuve, je jetais un regard sur la rue déserte et sur
la maison fermée de mon ami. La dernière fois que cela m'arriva,
j'allais en ambassade à Rome: ah! s'il eût été à ses foyers, je
l'aurais emmené à la tombe de madame de Beaumont! Il a plu à Dieu
d'ouvrir à M. Joubert une Rome céleste, mieux appropriée encore à son
âme platonique, devenue chrétienne. Je ne le rencontrerai plus
ici-bas: _je m'en irai vers lui; il ne reviendra pas vers moi_.
(Psalm.)

       *       *       *       *       *

Le succès d'_Atala_ m'ayant déterminé à recommencer le _Génie du
Christianisme_, dont il y avait déjà deux volumes imprimés, madame de
Beaumont me proposa de me donner une chambre à la campagne, dans une
maison qu'elle venait de louer à Savigny[226]. Je passai six mois dans
sa retraite, avec M. Joubert et nos autres amis.

                   [Note 226: Savigny-sur-Orge, canton de Longjumeau,
                   arrondissement de Corbeil (Seine-et-Oise).
                   Chateaubriand et Mme de Beaumont s'installèrent à
                   Savigny le 22 mai 1801.--Sous ce titre: _La Maison
                   de Pauline_, M. Adolphe Brisson a publié, dans le
                   _Gaulois_ du 21 septembre 1892, le récit de son
                   pèlerinage à la maison de Mme de Beaumont.]

La maison était située à l'entrée du village, du côté de Paris, près
d'un vieux grand chemin qu'on appelle {p.267} dans le pays le _Chemin
de Henri IV_; elle était adossée à un coteau de vignes, et avait en
face le parc de Savigny, terminé par un rideau de bois et traversé par
la petite rivière de l'Orge. Sur la gauche s'étendait la plaine de
Viry jusqu'aux fontaines de Juvisy. Tout autour de ce pays, on trouve
des vallées, où nous allions le soir à la découverte de quelques
promenades nouvelles.

Le matin, nous déjeunions ensemble; après déjeuner, je me retirais à
mon travail; madame de Beaumont avait la bonté de copier les citations
que je lui indiquais. Cette noble femme m'a offert un asile lorsque je
n'en avais pas: sans la paix qu'elle m'a donnée, je n'aurais peut-être
jamais fini un ouvrage que je n'avais pu achever pendant mes malheurs.

Je me rappellerai éternellement quelques soirées passées dans cet abri
de l'amitié: nous nous réunissions, au retour de la promenade, auprès
d'un bassin d'eau vive, placé au milieu d'un gazon dans le potager:
madame Joubert, madame de Beaumont et moi, nous nous asseyions sur un
banc; le fils de madame Joubert se roulait à nos pieds sur la pelouse:
cet enfant a déjà disparu. M. Joubert se promenait à l'écart dans une
allée sablée; deux chiens de garde et une chatte se jouaient autour de
nous, tandis que des pigeons roucoulaient sur le bord du toit. Quel
bonheur pour un homme nouvellement débarqué de l'exil, après avoir
passé huit ans dans un abandon profond, excepté quelques jours
promptement écoulés! C'était ordinairement dans ces soirées que mes
amis me faisaient parler de mes voyages; je n'ai jamais si bien peint
qu'alors le désert du Nouveau Monde. La nuit {p.268} quand les
fenêtres de notre salon champêtre étaient ouvertes, madame de Beaumont
remarquait diverses constellations, en me disant que je me
rappellerais un jour qu'elle m'avait appris à les connaître: depuis
que je l'ai perdue, non loin de son tombeau, à Rome, j'ai plusieurs
fois, du milieu de la campagne, cherché au firmament les étoiles
qu'elle m'avait nommées; je les ai aperçues brillant au-dessus des
montagnes de la Sabine; le rayon prolongé de ces astres venait frapper
la surface du Tibre. Le lieu où je les ai vus sur les bois de Savigny,
et les lieux où je les revoyais, la mobilité de mes destinées, ce
signe qu'une femme m'avait laissé dans le ciel pour me souvenir
d'elle, tout cela brisait mon coeur. Par quel miracle l'homme
consent-il à faire ce qu'il fait sur cette terre, lui qui doit mourir?

Un soir, nous vîmes dans notre retraite quelqu'un entrer à la dérobée
par une fenêtre et sortir par une autre: c'était M. Laborie; il se
sauvait des serres de Bonaparte[227]. Peu après apparut une de ces
âmes en {p.269} peine qui sont une espèce différente des autres âmes,
et qui mêlent, en passant, leur malheur inconnu aux vulgaires
souffrances de l'espèce humaine: c'était Lucile, ma soeur.

                   [Note 227: _Roux de Laborie_, né en 1769, mort en
                   1840. Marmontel dit de lui, dans ses _Mémoires_:
                   «Le jeune homme qui avait pris soin de nous lier,
                   M. Desèze et moi, était ce Laborie, connu dès
                   dix-neuf ans par des écrits qu'on eût attribués
                   sans peine à la maturité de l'esprit et du goût,...
                   âme ingénieuse et sensible... aimable et heureux
                   caractère.» En 1792, il avait été secrétaire de
                   Bigot de Sainte-Croix, ministre des Affaires
                   étrangères. Sous le Consulat, il fut attaché au
                   cabinet de M. de Talleyrand. Norvins, dans son
                   _Mémorial_, tome II, p. 269, raconte ainsi comment
                   Laborie se «sauva des serres de Bonaparte»:--«Un
                   jour que Paris ne l'avait pas vu, il s'inquiéta et
                   apprit avec le plus grand étonnement qu'il avait
                   passé la frontière. On disait même tout bas que la
                   police n'avait pu l'atteindre, et plus bas encore
                   on l'accusait d'avoir soustrait dans le cabinet de
                   M. de Talleyrand un traité conclu entre le Premier
                   Consul et l'empereur Paul, à qui Bonaparte avait
                   généreusement renvoyé habillés, équipés à neuf et
                   soldés tous les prisonniers de sa nation. Ce
                   traité, ajoutait-on, avait été vendu à
                   l'Angleterre!... Mais, en 1804, quand Laborie
                   obtint son rappel en France, il dut être évident
                   pour tous ceux qui connaissaient l'empereur
                   Napoléon que, si une telle trahison eût été commise
                   par Laborie, jamais il n'en eût été gracié. Le
                   voile qui couvrit alors cette aventure le couvre
                   encore aujourd'hui. Toujours est-il que Laborie fut
                   éloigné des affaires, mais il conserva la faveur de
                   celui qui les faisait, M. de Talleyrand, et plus
                   tard il reparut sous ses auspices sur un tout autre
                   théâtre, après avoir été à Paris avocat consultant
                   et lecteur à domicile de Mme de la Briche. Ce fut,
                   je crois, à cette dernière phase de sa vie que
                   Laborie éprouva la fantaisie de se marier. Je ne
                   sais pourquoi cela parut alors si étrange.
                   Toutefois il épousa une très belle personne, fille
                   du docteur Lamothe, médecin et ami de notre
                   famille, et soeur d'un brillant officier qui fut
                   depuis lieutenant-général. Mais comme la société
                   s'obstinait à ne pas prendre le mariage de Laborie
                   aussi au sérieux que lui-même, quand le bruit de sa
                   paternité se répandit, on la mit sur le compte de
                   sa distraction devenue proverbiale.»--Au mois
                   d'avril 1814, son protecteur Talleyrand le nomma
                   secrétaire du gouvernement provisoire. En 1815,
                   Chateaubriand le retrouvera à Gand, et peut-être
                   alors aurons-nous lieu d'en dire encore quelques
                   mots.]

Après mon arrivée en France, j'avais écrit à ma famille pour
l'informer de mon retour. Madame la comtesse de Marigny, ma soeur
aînée, me chercha la première, se trompa de rue et rencontra cinq
messieurs Lassagne, dont le dernier monta du fond d'une trappe de
savetier pour répondre à son nom. Madame de Chateaubriand vint à son
tour: elle était charmante et remplie de toutes les qualités propres à
me donner le bonheur que j'ai trouvé auprès d'elle, depuis que nous
sommes réunis. Madame la comtesse de {p.270} Caud, Lucile, se
présenta ensuite. M. Joubert et madame de Beaumont se prirent d'un
attachement passionné et d'une tendre pitié pour elle. Alors commença
entre eux une correspondance qui n'a fini qu'à la mort des deux femmes
qui s'étaient penchées l'une vers l'autre, comme deux fleurs de même
nature prêtes à se faner. Madame Lucile s'étant arrêtée à Versailles,
le 30 septembre 1802, je reçus d'elle ce billet: «Je t'écris pour te
prier de remercier de ma part madame de Beaumont de l'invitation
qu'elle me fait d'aller à Savigny. Je compte avoir ce plaisir à peu
près dans quinze jours, à moins que du côté de madame de Beaumont il
ne se trouve quelque empêchement.» Madame de Caud vint à Savigny comme
elle l'avait annoncé.

Je vous ai raconté que, dans ma jeunesse, ma soeur, chanoinesse du
chapitre de l'Argentière et destinée à celui de Remiremont, avait eu
pour M. de Malfilâtre, conseiller au parlement de Bretagne, un
attachement qui, renfermé dans son sein, avait augmenté sa mélancolie
naturelle. Pendant la Révolution, elle épousa M. le comte de Caud et
le perdit après quinze mois de mariage. La mort de madame la comtesse
de Farcy[228], soeur qu'elle aimait tendrement, accrut la tristesse de
madame de Caud. Elle s'attacha ensuite à madame de Chateaubriand, ma
femme, et prit sur elle un empire qui devint pénible, car Lucile était
violente, impérieuse, déraisonnable, et madame de Chateaubriand,
soumise à ses caprices, se cachait d'elle pour lui rendre les services
qu'une amie plus riche rend à une amie susceptible et moins heureuse.

                   [Note 228: Mme de Farcy mourut à Rennes le 26
                   juillet 1799.]

{p.271} Le génie de Lucile et son caractère étaient arrivés presque à
la folie de J.-J. Rousseau; elle se croyait en butte à des ennemis
secrets: elle donnait à madame de Beaumont, à M. Joubert, à moi, de
fausses adresses pour lui écrire; elle examinait les cachets,
cherchait à découvrir s'ils n'avaient point été rompus; elle errait de
domicile en domicile, ne pouvait rester ni chez mes soeurs ni avec ma
femme; elle les avait prises en antipathie, et madame de
Chateaubriand, après lui avoir été dévouée au delà de tout ce qu'on
peut imaginer, avait fini par être accablée du fardeau d'un
attachement si cruel.

Une autre fatalité avait frappé Lucile: M. de Chênedollé, habitant
auprès de Vire, l'était allé voir à Fougères; bientôt il fut question
d'un mariage qui manqua[229]. Tout échappait à la fois à ma soeur, et,
retombée {p.272} sur elle-même, elle n'avait pas la force de se
porter. Ce spectre plaintif s'assit un moment sur une pierre, dans la
solitude riante de Savigny: tant de coeurs l'y avaient reçue avec
joie! ils l'auraient rendue avec tant de bonheur à une douce réalité
d'existence! Mais le coeur de Lucile ne pouvait battre que dans un air
fait exprès pour elle et qui n'avait point été respiré. Elle dévorait
avec rapidité les jours du monde à part dans lequel le ciel l'avait
placée. Pourquoi Dieu avait-il créé un être uniquement pour souffrir?
Quel rapport mystérieux y a-t-il donc entre une nature pâtissante et
un principe éternel?

                   [Note 229: Chênedollé connut Mme de Caud à Paris en
                   1802. Bien que plus jeune qu'elle de quelques
                   années, il se prit insensiblement d'une adoration
                   secrète pour cette âme délicate qui préférait la
                   mélancolie et la douleur même à toutes les joies.
                   Chateaubriand approuvait les assiduités de son ami;
                   Mme de Beaumont l'encourageait, lui écrivant: «Elle
                   vous plaint, elle vous plaint.» Un jour, le jeune
                   amoureux parla:--«Vous serez à moi? --Je ne serai
                   point à un autre.»--C'était un aveu. Était-ce un
                   engagement? Retournée en Bretagne, de Rennes
                   d'abord, puis de Lascardais, où l'avait appelée sa
                   soeur, Mme de Chateaubourg, Lucile écrivit à
                   Chênedollé des lettres charmantes et tourmentées
                   comme elle-même. «Elle ne voulait, dit très bien M.
                   Anatole France, ni se lier davantage, ni se délier;
                   son instinct la portait aux sentiments les plus
                   douloureux.» Ils se revirent un moment à Rennes.
                   Cette entrevue devait être la dernière. Chênedollé
                   en a consacré le souvenir dans une page intime, où
                   son coeur brisé éclate en sanglots: «Je n'essayerai
                   pas, dit-il, de peindre la scène qui se passa entre
                   elle et moi le dimanche au soir. Peut-être cela
                   a-t-il influé sur sa prompte mort, et je garde
                   d'éternels remords d'une violence qui pourtant
                   n'était qu'un excès d'amour. On ne peut rendre le
                   délire du désespoir auquel je me livrai quand elle
                   me retira sa parole, en me disant qu'elle ne serait
                   jamais à moi. Je n'oublierai jamais l'expression de
                   douleur, de regret, d'effroi, qui était sur sa
                   figure lorsqu'elle vint m'éclairer sur l'escalier.
                   Les mots de passion et de désespoir que je lui dis,
                   et ses réponses pleines de tendresse et de
                   reproches, sont des choses qui ne peuvent se
                   rendre. L'idée que je la voyais pour la dernière
                   fois (présage qui s'est vérifié) se présenta à moi
                   tout à coup et me causa une angoisse de désespoir
                   absolument insupportable. Quand je fus dans la rue
                   (il pleuvait beaucoup) je fus saisi encore par je
                   ne sais quoi de plus poignant et de plus déchirant
                   que je ne puis l'exprimer.

                   «Devais-je imaginer que, l'ayant tant pleurée
                   vivante, je fusse destiné à la pleurer morte!

                   «Quelle pensée! Ce visage céleste, si noble et si
                   beau, ces yeux admirables où il ne se peignait que
                   des mouvements d'amour épuré, de vertu et de génie,
                   ces yeux les plus beaux que j'aie vus, sont
                   aujourd'hui la proie des vers!...»--Et le cri de
                   douleur du poète s'achève en une prière:
                   «Écrions-nous donc avec Bossuet: _Oh! que nous ne
                   sommes rien!_ et demandons à Dieu la grâce d'une
                   bonne mort.»--Voir, sur cet épisode, le
                   _Chênedollé_ de Sainte-Beuve, et _Lucile de
                   Chateaubriand_, par Anatole France.]

Ma soeur n'était point changée; elle avait pris seulement l'expression
fixe de ses maux: sa tête était un peu baissée, comme une tête sur
laquelle les heures {p.273} ont pesé. Elle me rappelait mes parents;
ces premiers souvenirs de famille, évoqués de la tombe, m'entouraient
comme des larves accourues pour se réchauffer la nuit à la flamme
mourante d'un bûcher funèbre. En la contemplant, je croyais apercevoir
dans Lucile toute mon enfance, qui me regardait derrière ses yeux un
peu égarés.

La vision de douleur s'évanouit: cette femme, grevée de la vie,
semblait être venue chercher l'autre femme abattue qu'elle devait
emporter.

       *       *       *       *       *

L'été passa: selon la coutume, je m'étais promis de le recommencer
l'année suivante; mais l'aiguille ne revient point à l'heure qu'on
voudrait ramener. Pendant l'hiver à Paris, je fis quelques nouvelles
connaissances. M. Jullien, homme riche, obligeant, et convive joyeux,
quoique d'une famille où l'on se tuait, avait une loge aux Français;
il la prêtait à madame de Beaumont; j'allai quatre ou cinq fois au
spectacle avec M. de Fontanes et M. Joubert. À mon entrée dans le
monde, l'ancienne comédie était dans toute sa gloire; je la retrouvai
dans sa complète décomposition; la tragédie se soutenait encore, grâce
à mademoiselle Duchesnois[230] et surtout à Talma, arrivé à {p.274}
la plus grande hauteur du talent dramatique. Je l'avais vu à son
début; il était moins beau et pour ainsi dire moins jeune qu'à l'âge
où je le revoyais: il avait pris la distinction, la noblesse et la
gravité des années.

                   [Note 230: Catherine-Joséphine _Rafin_, dite _Mlle
                   Duchesnois_, née le 5 juin 1777 à Saint-Saulves,
                   près Valenciennes. Elle débuta au Théâtre-Français,
                   le 3 août 1802, dans le rôle de Phèdre; quelques
                   mois après, le 29 novembre, Mlle Georges débutait,
                   à son tour, par le rôle de Clytemnestre,
                   d'_Iphigénie_. Mlle Duchesnois était laide: bouche
                   grande, nez gros et rond comme une pomme, figure
                   marquée de petite vérole; mais son organe était
                   doux, sonore, touchant; sa sensibilité mettait des
                   larmes dans les yeux des auditeurs. Avec moins de
                   talent, Mlle Georges subjugua aussitôt par l'éclat
                   fulgurant de sa beauté la moitié du parterre. Deux
                   partis se formèrent, et la querelle
                   Georges-Duchesnois, _la guerre théâtrale_ (ainsi
                   l'appellent les contemporains) divisa Paris pendant
                   quatre ans, jusqu'au jour où les deux rivales se
                   réconcilièrent (novembre 1806). Mlle Georges,
                   d'ailleurs, le 11 mai 1808, disparaissait, pour
                   aller à Vienne, à Saint-Pétersbourg, pour ne
                   reparaître que le 2 octobre 1813 dans son rôle de
                   début. Depuis 1808 jusqu'au succès de l'art
                   romantique, Mlle Duchesnois occupa sans conteste le
                   premier rang, comme tragédienne, à côté de Talma et
                   de Lafon. Sa dernière représentation eut lieu le 30
                   mai 1833. Elle mourut le 8 février 1835.]

Le portrait que madame de Staël a fait de Talma dans son ouvrage sur
l'Allemagne n'est qu'à moitié vrai: le brillant écrivain apercevait le
grand acteur avec une imagination de femme, et lui donna ce qui lui
manquait.

Il ne fallait pas à Talma le monde intermédiaire: il ne savait pas le
_gentilhomme_; il ne connaissait pas notre ancienne société; il ne
s'était pas assis à la table des châtelaines, dans la tour gothique au
fond des bois; il ignorait la flexibilité, la variété de ton, la
galanterie, l'allure légère des moeurs, la naïveté, la tendresse,
l'héroïsme d'honneur, les dévouements chrétiens de la chevalerie: il
n'était pas Tancrède, Coucy, ou, du moins, il les transformait en
héros d'un moyen âge de sa création: Othello était au fond de Vendôme.

Qu'était-il donc, Talma? Lui, son siècle et le temps antique. Il avait
les passions profondes et concentrées {p.275} de l'amour et de la
patrie; elles sortaient de son sein par explosion. Il avait
l'inspiration funeste, le dérangement de génie de la Révolution à
travers laquelle il avait passé. Les terribles spectacles dont il fut
environné se répétaient dans son talent avec les accents lamentables
et lointains des choeurs de Sophocle et d'Euripide. Sa grâce, qui
n'était point la grâce convenue, vous saisissait comme le malheur. La
noire ambition, le remords, la jalousie, la mélancolie de l'âme, la
douleur physique, la folie par les dieux et l'adversité, le deuil
humain: voilà ce qu'il savait. Sa seule entrée en scène, le seul son
de sa voix étaient puissamment tragiques. La souffrance et la pensée
se mêlaient sur son front, respiraient dans son immobilité, ses poses,
ses gestes, ses pas. _Grec_, il arrivait, pantelant et funèbre, des
ruines d'Argos, immortel Oreste, tourmenté qu'il était depuis trois
mille ans par les Euménides; _Français_, il venait des solitudes de
Saint-Denis, où les Parques de 1793 avaient coupé le fil de la vie
tombale des rois. Tout entier triste, attendant quelque chose
d'inconnu, mais d'arrêté dans l'injuste ciel, il marchait, forçat de
la destinée, inexorablement enchaîné entre la fatalité et la terreur.

Le temps jette une obscurité inévitable sur les chefs-d'oeuvre
dramatiques vieillissants; son ombre portée change en Rembrandt les
Raphaël les plus purs; sans Talma une partie des merveilles de
Corneille et de Racine serait demeurée inconnue. Le talent dramatique
est un flambeau; il communique le feu à d'autres flambeaux à demi
éteints, et fait revivre des génies qui vous ravissent par leur
splendeur renouvelée.

{p.276} On doit à Talma la perfection de la tenue de l'acteur. Mais la
vérité du théâtre et le rigorisme du vêtement sont-ils aussi
nécessaires à l'art qu'on le suppose? Les personnages de Racine
n'empruntent rien de la coupe de l'habit: dans les tableaux des
premiers peintres, les fonds sont négligés et les costumes inexacts.
Les _fureurs_ d'Oreste ou la _prophétie_ de Joad, lues dans un salon
par Talma en frac, faisaient autant d'effet que déclamées sur la scène
par Talma en manteau grec ou en robe juive. Iphigénie était accoutrée
comme madame de Sévigné, lorsque Boileau adressait ces beaux vers à
son ami:

            Jamais Iphigénie en Aulide immolée
            N'a coûté tant de pleurs à la Grèce assemblée
            Que, dans l'heureux spectacle à nos yeux étalé,
            N'en a fait sous son nom verser la Champmeslé.

Cette correction dans la représentation de l'objet inanimé est
l'esprit des arts de notre temps: elle annonce la décadence de la
haute poésie et du vrai drame; on se contente des petites beautés,
quand on est impuissant aux grandes; on imite, à tromper l'oeil, des
fauteuils et du velours, quand on ne peut plus peindre la physionomie
de l'homme assis sur ce velours et dans ces fauteuils. Cependant, une
fois descendu à cette vérité de la forme matérielle, on se trouve
forcé de la reproduire; car le public, matérialisé lui-même, l'exige.

       *       *       *       *       *

Cependant j'achevais le _Génie du Christianisme_[231]: {p.277} Lucien
en désira voir quelques épreuves; je les lui communiquai; il mit aux
marges des notes assez communes.

                   [Note 231: C'est à Savigny, où il passa l'été et
                   l'automne de 1801, que Chateaubriand acheva le
                   _Génie du Christianisme_. Dans les premiers jours
                   d'août. Mme de Beaumont écrit à Joubert, qui vient
                   d'envoyer à son ami une traduction d'_Atala_, en
                   italien: «M. de Chateaubriand me laisse entièrement
                   le soin de vous remercier de son _Atala_. Il a jeté
                   avec ravissement un coup d'oeil sur le vêtement
                   italien de sa fille. C'est un plaisir qu'il vous
                   doit, mais qu'il ne goûte qu'en courant, tant il
                   est plongé dans son travail, il en perd le sommeil,
                   le boire et le manger. À peine trouve-t-il un
                   instant pour laisser échapper quelques soupirs vers
                   le bonheur qui l'attend à Villeneuve. Au reste, je
                   le trouve heureux de cette sorte d'enivrement qui
                   l'empêche de sentir tout le vide de votre absence.»
                   Et quelques lignes plus loin, dans la même lettre:
                   «M. de Chateaubriand me charge de mille tendres
                   compliments. Il est malade de travail.»--Le 19
                   septembre, elle écrit encore, toujours à Joubert:
                   «M. de Chateaubriand travaille comme un nègre.»--Le
                   30 septembre, c'est Chateaubriand lui-même qui
                   écrit à Fontanes: «Je touche enfin au bout de mon
                   travail; encore quinze jours et tout ira bien...»
                   et deux jours plus tard, le 2 octobre: «Le grand
                   moment approche; du courage, du courage, vous me
                   paraissez fort abattu. Eh! mordieu, réveillez-vous;
                   montrez les dents. La race est lâche; on en a bon
                   marché, quand on ose la regarder en face.»--À la
                   fin de novembre, il était de retour à Paris et
                   remettait son manuscrit aux imprimeurs.]

Quoique le succès de mon grand livre fût aussi éclatant que celui de
la petite _Atala_, il fut néanmoins plus contesté: c'était un ouvrage
grave où je ne combattais plus les principes de l'ancienne littérature
et de la philosophie par un roman, mais où je les attaquais
directement par des raisonnements et des faits. L'empire voltairien
poussa un cri et courut aux armes. Madame de Staël se méprit sur
l'avenir de mes études religieuses: on lui apporta l'ouvrage sans être
coupé; elle passa ses doigts entre les feuillets, tomba sur le
chapitre _la Virginité_, et elle dit à M. Adrien de Montmorency[232],
{p.278} qui se trouvait avec elle: «Ah! mon Dieu! notre pauvre
Chateaubriand! Cela va tomber à plat!» L'abbé de Boulogne ayant entre
les mains quelques parties de mon travail, avant la mise sous presse,
répondit à un libraire qui le consultait: «Si vous voulez vous ruiner,
imprimez cela.» Et l'abbé de Boulogne a fait depuis un trop magnifique
éloge de mon livre[233].

                   [Note 232: Anne-Pierre-Adrien de _Montmorency_,
                   prince, puis duc de _Laval_, né à Paris le 19
                   octobre 1767. Marié à Charlotte de Luxembourg, dont
                   il eut trois enfants, deux filles et un fils, Henri
                   de Montmorency, qui lui fut enlevé à l'âge de
                   vingt-trois ans, au mois de juin 1819.--Adrien de
                   Montmorency fut successivement ambassadeur de
                   France à Madrid en 1814, à Rome en 1821, à Vienne
                   en 1828, à Londres en 1829. Il avait été admis, le
                   18 janvier 1820, à siéger à la Chambre des pairs,
                   par droit héréditaire, en remplacement de son père,
                   décédé. En 1830, il se démit de ses fonctions
                   d'ambassadeur et de son titre de pair et rentra
                   dans la vie privée. Il est mort à Paris le 16 juin
                   1837.--Cet homme d'esprit aurait peu goûté cette
                   note, où il n'y a guère que des dates. «Les dates!
                   disait-il un jour avec une certaine moue, c'est peu
                   élégant!»]

                   [Note 233: L'abbé de _Boulogne_ (Étienne-Antoine)
                   était né à Avignon le 26 décembre 1747. Arrêté
                   trois fois pendant la Terreur, il fut condamné à la
                   déportation, comme journaliste, au 18 fructidor.
                   Napoléon le nomma évêque de Troyes en 1808; en
                   1811, il le faisait mettre au secret à Vincennes,
                   exigeait sa démission, puis l'exilait à Falaise:
                   l'évêque de Troyes était coupable d'avoir pris
                   parti pour le Pape contre l'Empereur. Il reprit
                   possession de son siège sous la Restauration, fut
                   nommé en 1817 à l'archevêché de Vienne et élevé à
                   la pairie le 31 octobre 1822. Il mourut à Paris le
                   13 mai 1825.--L'abbé de Boulogne avait collaboré à
                   un grand nombre de revues et de journaux religieux
                   et politiques. Son éloge du _Génie du
                   Christianisme_ a paru en l'an XI (1803) dans les
                   _Annales littéraires et morales_.]

Tout paraissait en effet annoncer ma chute: quelle espérance
pouvais-je avoir, moi sans nom et sans prôneurs, de détruire
l'influence de Voltaire, dominante depuis plus d'un demi-siècle, de
Voltaire qui {p.279} avait élevé l'énorme édifice achevé par les
encyclopédistes et consolidé par tous les hommes célèbres en Europe?
Quoi! les Diderot, les d'Alembert, les Duclos, les Dupuis, les
Helvétius, les Condorcet étaient des esprits sans autorité? Quoi! le
monde devait retourner à la Légende dorée, renoncer à son admiration
acquise à des chefs-d'oeuvre de science et de raison? Pouvais-je
jamais gagner une cause que n'avaient pu sauver Rome armée de ses
foudres, le clergé de sa puissance; une cause en vain défendue par
l'archevêque de Paris, Christophe de Beaumont, appuyé des arrêts du
parlement, de la force armée et du nom du roi? N'était-il pas aussi
ridicule que téméraire à un homme obscur de s'opposer à un mouvement
philosophique tellement irrésistible qu'il avait produit la
Révolution? Il était curieux de voir un pygmée _roidir ses petits
bras_ pour étouffer les progrès du siècle, arrêter la civilisation et
faire rétrograder le genre humain! Grâce à Dieu, il suffirait d'un mot
pour pulvériser l'insensé: aussi M. Ginguené, en maltraitant le _Génie
du Christianisme_ dans la _Décade_[234], déclarait {p.280} que la
critique venait trop tard, puisque mon rabâchage était déjà oublié. Il
disait cela cinq ou six mois après la publication d'un ouvrage que
l'attaque de l'Académie française entière, à l'occasion des prix
décennaux, n'a pu faire mourir.

                   [Note 234: Ginguené ne consacra pas moins de trois
                   articles à l'ouvrage de son compatriote, dans la
                   _Décade philosophique, littéraire et politique_
                   (numéros 27, 28 et 29 de l'an X (1802)). Ces trois
                   articles furent immédiatement réunis par leur
                   auteur en une brochure intitulée: _Coup d'oeil
                   rapide sur le GÉNIE DU CHRISTIANISME, ou quelques
                   pages sur les cinq volumes in-8{o}, publiés sous ce
                   titre par François-Auguste Chateaubriand_; in-8{o}
                   de 92 pages. Fontanes répondit à Ginguené, dans son
                   _second extrait_ sur le _Génie du Christianisme_,
                   inséré au _Mercure_ (1er jour complémentaire de
                   l'an X, ou 18 septembre 1802). À quelques jours de
                   là, le 1er vendémiaire an XI (23 septembre),
                   Chateaubriand remerciait en ces termes son ami: «Je
                   sors de chez La Harpe. Il est sous le charme. Il
                   dit que vous finissez l'antique école et que j'en
                   commence une nouvelle. Il est même un peu de mon
                   avis, contre vous, en faveur de certaines
                   divinités. C'est qu'il _fait agir Dieu, ses saints
                   et ses prophètes_. Il m'a donné des vers pour le
                   _Mercure_, il veut m'en donner d'autres pour ma
                   seconde édition et faire de plus l'extrait de cette
                   seconde édition. Enfin je ne puis vous dire tout le
                   bien qu'il pense de votre ami, car j'en suis
                   honteux. Il me passe jusqu'aux incorrections, et
                   s'écrie: _Bah! bah! Ces gens-là ne voient pas que
                   cela tient à la nature même de votre talent. Oh!
                   laissez-moi faire! Je les ferai crier! Je serre
                   dur!!_--Je vous répète ceci, mon cher ami, afin que
                   vous ne vous repentiez pas de votre jugement, en le
                   voyant confirmé par une telle autorité...»]

Ce fut au milieu des débris de nos temples que je publiai le _Génie du
Christianisme_[235]. Les fidèles se crurent sauvés: on avait alors un
besoin de foi, une avidité de consolations religieuses, qui venaient
de la privation de ces consolations depuis longues années. Que de
forces surnaturelles à demander pour tant d'adversités subies! Combien
de familles mutilées avaient à chercher auprès du Père des hommes les
enfants qu'elles avaient perdus! Combien de coeurs brisés, combien
d'âmes devenues solitaires appelaient une main divine pour les guérir!
On se précipitait dans la maison de Dieu, comme on entre dans la
maison du médecin le jour d'une contagion. Les victimes de nos
troubles (et que de sortes de victimes!) se sauvaient à l'autel;
naufragés s'attachant au rocher, sur lequel ils cherchent leur salut.

                   [Note 235: Voir l'_Appendice_ nº VI: _Le Génie du
                   Christianisme_.]

Bonaparte, désirant alors fonder sa puissance sur {p.281} la première
base de la société, venait de faire des arrangements avec la cour de
Rome: il ne mit d'abord aucun obstacle à la publication d'un ouvrage
utile à la popularité de ses desseins; il avait à lutter contre les
hommes qui l'entouraient et contre des ennemis déclarés du culte; il
fut donc heureux d'être défendu au dehors par l'opinion que le _Génie
du Christianisme_ appelait. Plus tard il se repentit de sa méprise:
les idées monarchiques régulières étaient arrivées avec les idées
religieuses.

Un épisode du _Génie du christianisme_, qui fit moins de bruit alors
qu'_Atala_, a déterminé un des caractères de la littérature moderne;
mais, au surplus, si _René_ n'existait pas, je ne l'écrirais plus;
s'il m'était possible de le détruire, je le détruirais. Une famille de
René poètes et de René prosateurs a pullulé: on n'a plus entendu que
des phrases lamentables et décousues; il n'a plus été question que de
vents et d'orages, que de mots inconnus livrés aux nuages et à la
nuit. Il n'y a pas de grimaud sortant du collège qui n'ait rêvé être
le plus malheureux des hommes; de bambin qui à seize ans n'ait épuisé
la vie, qui ne se soit cru tourmenté par son génie; qui, dans l'abîme
de ses pensées, ne se soit livré au _vague de ses passions_; qui n'ait
frappé son front pâle et échevelé, et n'ait étonné les hommes
stupéfaits d'un malheur dont il ne savait pas le nom, ni eux non plus.

Dans _René_, j'avais exposé une infirmité de mon siècle; mais c'était
une autre folie aux romanciers d'avoir voulu rendre universelles des
afflictions en dehors de tout. Les sentiments généraux qui composent
le fond de l'humanité, la tendresse paternelle {p.282} et maternelle,
la piété filiale, l'amitié, l'amour, sont inépuisables; mais les
manières particulières de sentir, les individualités d'esprit et de
caractère, ne peuvent s'étendre et se multiplier dans de grands et
nombreux tableaux. Les petits coins non découverts du coeur de l'homme
sont un champ étroit; il ne reste rien à recueillir dans ce champ
après la main qui l'a moissonné la première. Une maladie de l'âme
n'est pas un état permanent et naturel: on ne peut la reproduire, en
faire une littérature, en tirer parti comme d'une passion générale
incessamment modifiée au gré des artistes qui la manient et en
changent la forme.

Quoi qu'il en soit, la littérature se teignit des couleurs de mes
tableaux religieux, comme les affaires ont gardé la phraséologie de
mes écrits sur la cité; _la Monarchie selon la Charte_ a été le
rudiment de notre gouvernement représentatif, et mon article du
_Conservateur_, sur _les intérêts moraux et les intérêts matériels_, a
laissé ces deux désignations à la politique.

Des écrivains me firent l'honneur d'imiter _Atala_ et _René_, de même
que la chaire emprunta mes récits des missions et des bienfaits du
christianisme. Les passages dans lesquels je démontre qu'en chassant
les divinités païennes des bois, notre culte élargi a rendu la nature
à sa solitude; les paragraphes où je traite de l'influence de notre
religion dans notre manière de voir et de peindre, où j'examine les
changements opérés dans la poésie et l'éloquence; les chapitres que je
consacre à des recherches sur les sentiments étrangers introduits dans
les caractères {p.283} dramatiques de l'antiquité, renferment le
germe de la critique nouvelle. Les personnages de Racine, comme je
l'ai dit, sont et ne sont point des personnages grecs, ce sont des
personnages chrétiens: c'est ce qu'on n'avait point du tout compris.

Si l'effet du _Génie du Christianisme_ n'eût été qu'une réaction
contre des doctrines auxquelles on attribuait les malheurs
révolutionnaires, cet effet aurait cessé avec la cause disparue; il ne
se serait pas prolongé jusqu'au moment où j'écris. Mais l'action du
_Génie du Christianisme_ sur les opinions ne se borna pas à une
résurrection momentanée d'une religion qu'on prétendait au tombeau:
une métamorphose plus durable s'opéra. S'il y avait dans l'ouvrage
innovation de style, il y avait aussi changement de doctrine; le fond
était altéré comme la forme; l'athéisme et le matérialisme ne furent
plus la base de la croyance ou de l'incroyance des jeunes esprits;
l'idée de Dieu et de l'immortalité de l'âme reprit son empire: dès
lors, altération dans la chaîne des idées qui se lient les unes aux
autres. On ne fut plus cloué dans sa place par un préjugé
antireligieux; on ne se crut plus obligé de rester momie du néant,
entourée de bandelettes philosophiques; on se permit d'examiner tout
système, si absurde qu'on le trouvât, _fût-il même chrétien_.

Outre les fidèles qui revenaient à la voix de leur pasteur, il se
forma, par ce droit de libre examen, d'autres fidèles _a priori_.
Posez Dieu pour principe, et le Verbe va suivre: le Fils naît
forcément du Père.

Les diverses combinaisons abstraites ne font que {p.284} substituer
aux mystères chrétiens des mystères encore plus incompréhensibles: le
panthéisme, qui, d'ailleurs, est de trois ou quatre espèces, et qu'il
est de mode aujourd'hui d'attribuer aux intelligences éclairées, est
la plus absurde des rêveries de l'Orient, remise en lumière par
Spinosa: il suffit de lire à ce sujet l'article du sceptique Bayle sur
ce juif d'Amsterdam. Le ton tranchant dont quelques-uns parlent de
tout cela révolterait, s'il ne tenait au défaut d'études: on se paye
de mots que l'on n'entend pas, et l'on se figure être des génies
transcendants. Que l'on se persuade bien que les Abailard, les saint
Bernard, les saint Thomas d'Aquin, ont porté dans la métaphysique une
supériorité de lumières dont nous n'approchons pas; que les systèmes
saint-simonien, phalanstérien, fouriériste, humanitaire, ont été
trouvés et pratiqués par les diverses hérésies; que ce que l'on nous
donne pour des progrès et des découvertes sont des vieilleries qui
traînent depuis quinze cents ans dans les écoles de la Grèce et dans
les collèges du moyen âge. Le mal est que les premiers sectaires ne
purent parvenir à fonder leur république néo-platonicienne, lorsque
Gallien permit à Plotin d'en faire l'essai dans la Campanie: plus
tard, on eut le très grand tort de brûler les sectaires quand ils
voulurent établir la communauté des biens, déclarer la prostitution
sainte, en avançant qu'une femme ne peut, sans pécher, refuser un
homme qui lui demande une union passagère au nom de Jésus-Christ: il
ne fallait, disaient-ils, pour arriver à cette union, qu'anéantir son
âme et la mettre un moment en dépôt dans le sein de Dieu.

{p.285} Le heurt que le _Génie du Christianisme_ donna aux esprits fit
sortir le XVIIIe siècle de l'ornière, et le jeta pour jamais hors de
sa voie: on recommença, ou plutôt on commença à étudier les sources du
christianisme: en relisant les Pères (en supposant qu'on les eût
jamais lus), on fut frappé de rencontrer tant de faits curieux, tant
de science philosophique, tant de beautés de style de tous les genres,
tant d'idées, qui, par une gradation plus ou moins sensible, faisaient
le passage de la société antique à la société moderne: ère unique et
mémorable de l'humanité, où le ciel communique avec la terre au
travers d'âmes placées dans des hommes de génie.

Auprès du monde croulant du paganisme, s'éleva autrefois, comme en
dehors de la société, un autre monde, spectateur de ces grands
spectacles, pauvre, à l'écart, solitaire, ne se mêlant des affaires de
la vie que quand on avait besoin de ses leçons ou de ses secours.

C'était une chose merveilleuse de voir ces premiers évêques, presque
tous honorés du nom de saints et de martyrs, ces simples prêtres
veillant aux reliques et aux cimetières, ces religieux et ces ermites
dans leurs couvents ou dans leurs grottes, faisant des règlements de
paix, de morale, de charité, quand tout était guerre, corruption,
barbarie, allant des tyrans de Rome aux chefs des Tartares et des
Goths, afin de prévenir l'injustice des uns et la cruauté des autres,
arrêtant des armées avec une croix de bois et une parole pacifique;
les plus faibles des hommes, et protégeant le monde contre Attila;
placés entre deux univers pour en être le lien, pour consoler les
derniers {p.286} moments d'une société expirante, et soutenir les
premiers pas d'une société au berceau.

       *       *       *       *       *

Il était impossible que les vérités développées dans le _Génie du
Christianisme_ ne contribuassent pas au changement des idées. C'est
encore à cet ouvrage que se rattache le goût actuel pour les édifices
du moyen âge: c'est moi qui ai rappelé le jeune siècle à l'admiration
des vieux temples. Si l'on a abusé de mon opinion; s'il n'est pas vrai
que nos cathédrales aient approché de la beauté du Parthénon; s'il est
faux que ces églises nous apprennent dans leurs documents de pierre
des faits ignorés; s'il est insensé de soutenir que ces mémoires de
granit nous révèlent des choses échappées aux savants Bénédictins; si
à force d'entendre rabâcher du gothique on en meurt d'ennui, ce n'est
pas ma faute. Du reste, sous le rapport des arts, je sais ce qui
manque au _Génie du Christianisme_; cette partie de ma composition est
défectueuse, parce qu'en 1800 je ne connaissais pas les arts: je
n'avais vu ni l'Italie, ni la Grèce, ni l'Égypte. De même, je n'ai pas
tiré un parti suffisant des vies des saints et des légendes; elles
m'offraient pourtant des histoires merveilleuses: en y choisissant
avec goût, on y pouvait faire une moisson abondante. Ce champ des
richesses de l'imagination du moyen âge surpasse en fécondité les
_Métamorphoses_ d'Ovide et les fables milésiennes. Il y a, de plus,
dans mon ouvrage des jugements étriqués ou faux, tels que celui que je
porte sur Dante, auquel j'ai rendu depuis un éclatant hommage.

Sous le rapport sérieux, j'ai complété le _Génie du {p.287}
Christianisme_ dans mes _Études historiques_, un de mes écrits dont on
a le moins parlé et qu'on a le plus volé.

Le succès d'_Atala_ m'avait enchanté, parce que mon âme était encore
neuve; celui du _Génie du Christianisme_ me fut pénible: je fus obligé
de sacrifier mon temps à des correspondances au moins inutiles et à
des politesses étrangères. Une admiration prétendue ne me dédommageait
point des dégoûts qui attendent un homme dont la foule a retenu le
nom. Quel bien peut remplacer la paix que vous avez perdue en
introduisant le public dans votre intimité? Joignez à cela les
inquiétudes dont les Muses se plaisent à affliger ceux qui s'attachent
à leur culte, les embarras d'un caractère facile, l'inaptitude à la
fortune, la perte des loisirs, une humeur inégale, des affections plus
vives, des tristesses sans raison, des joies sans cause: qui voudrait,
s'il en était le maître, acheter à de pareilles conditions les
avantages incertains d'une réputation qu'on n'est pas sûr d'obtenir,
qui vous sera contestée pendant votre vie, que la postérité ne
confirmera pas, et à laquelle votre mort vous rendra à jamais
étranger?

La controverse littéraire sur les nouveautés du style, qu'avait
excitée _Atala_, se renouvela à la publication du _Génie du
Christianisme_.

Un trait caractéristique de l'école impériale, et même de l'école
républicaine, est à observer: tandis que la société avançait en mal ou
en bien, la littérature demeurait stationnaire; étrangère au
changement des idées, elle n'appartenait pas à son temps. Dans la
comédie, les seigneurs de village, les Colin, {p.288} les Babet ou
les intrigues de ces salons que l'on ne connaissait plus, se jouaient
(comme je l'ai déjà fait remarquer) devant des hommes grossiers et
sanguinaires, destructeurs des moeurs dont on leur offrait le tableau;
dans la tragédie, un parterre plébéien s'occupait des familles des
nobles et des rois.

Deux choses arrêtaient la littérature à la date du XVIIIe siècle:
l'impiété qu'elle tenait de Voltaire et de la Révolution, le
despotisme dont la frappait Bonaparte. Le chef de l'État trouvait du
profit dans ces lettres subordonnées qu'il avait mises à la caserne,
qui lui présentaient les armes, qui sortaient lorsqu'on criait: «Hors
la garde!», qui marchaient en rang et qui manoeuvraient comme des
soldats. Toute indépendance semblait rébellion à son pouvoir; il ne
voulait pas plus d'émeute de mots et d'idées qu'il ne souffrait
d'insurrection. Il suspendit l'_Habeas corpus_ pour la pensée comme
pour la liberté individuelle. Reconnaissons aussi que le public,
fatigué d'anarchie, reprenait volontiers le joug des règles.

[Illustration: Soirée chez Lucien Bonaparte.]

La littérature qui exprime l'ère nouvelle n'a régné que quarante ou
cinquante ans après le temps dont elle était l'idiome. Pendant ce
demi-siècle elle n'était employée que par l'opposition. C'est madame
de Staël, c'est Benjamin Constant, c'est Lemercier, c'est Bonald,
c'est moi enfin, qui les premiers avons parlé cette langue. Le
changement de littérature dont le XIXe siècle se vante lui est arrivé
de l'émigration et de l'exil: ce fut M. de Fontanes qui couva ces
oiseaux d'une autre espèce que lui, parce que, remontant au XVIIe
siècle, il avait pris la puissance de ce temps fécond et perdu la
stérilité du XVIIIe. Une partie de l'esprit humain, {p.289} celle
qui traite de matières transcendantes, s'avança seule d'un pas égal
avec la civilisation; malheureusement la gloire du savoir ne fut pas
sans tache: les Laplace, les Lagrange, les Monge, les Chaptal, les
Berthollet, tous ces prodiges, jadis fiers démocrates, devinrent les
plus obséquieux serviteurs de Napoléon. Il faut le dire à l'honneur
des lettres: la littérature nouvelle fut libre, la science servile; le
caractère ne répondit point au génie, et ceux dont la pensée était
montée au plus haut du ciel ne purent élever leur âme au-dessus des
pieds de Bonaparte: ils prétendaient n'avoir pas besoin de Dieu, c'est
pourquoi ils avaient besoin d'un tyran.

Le classique napoléonien était le génie du XIXe siècle affublé de la
perruque de Louis XIV, ou frisé comme au temps de Louis XV. Bonaparte
avait voulu que les hommes de la Révolution ne parussent à la cour
qu'en habit habillé, l'épée au côté. On ne voyait pas la France du
moment; ce n'était pas de l'ordre, c'était de la discipline. Aussi
rien n'était plus ennuyeux que cette pâle résurrection de la
littérature d'autrefois. Ce calque froid, cet anachronisme
improductif, disparut quand la littérature nouvelle fit irruption avec
fracas, par le _Génie du Christianisme_. La mort du duc d'Enghien eut
pour moi l'avantage, en me jetant à l'écart, de me laisser suivre dans
la solitude mon inspiration particulière et de m'empêcher de
m'enrégimenter dans l'infanterie régulière du vieux Pinde: je dus à ma
liberté morale ma liberté intellectuelle.

Au dernier chapitre du _Génie du Christianisme_, j'examine ce que
serait devenu le monde si la foi n'eût pas été prêchée au moment de
l'invasion des Barbares; {p.290} dans un autre paragraphe, je
mentionne un important travail à entreprendre sur les changements que
le christianisme apporta dans les lois après la conversion de
Constantin.

En supposant que l'opinion religieuse existât telle qu'elle est à
l'heure où j'écris maintenant, le _Génie du Christianisme_ étant
encore à faire, je le composerais tout différemment: au lieu de
rappeler les bienfaits et les institutions de notre religion au passé,
je ferais voir que le christianisme est la pensée de l'avenir et de la
liberté humaine; que cette pensée rédemptrice et messie est le seul
fondement de l'égalité sociale; qu'elle seule la peut établir, parce
qu'elle place auprès de cette égalité la nécessité du devoir,
correctif et régulateur de l'instinct démocratique. La légalité ne
suffit pas pour contenir, parce qu'elle n'est pas permanente; elle
tire sa force de la loi; or, la loi est l'ouvrage des hommes qui
passent et varient. Une loi n'est pas toujours obligatoire; elle peut
toujours être changée par une autre loi: contrairement à cela, la
morale est permanente; elle a sa force en elle-même, parce qu'elle
vient de l'ordre immuable; elle seule peut donc donner la durée.

Je ferais voir que partout où le christianisme a dominé, il a changé
l'idée, il a rectifié les notions du juste et de l'injuste, substitué
l'affirmation au doute, embrassé l'humanité entière dans ses doctrines
et ses préceptes. Je tâcherais de deviner la distance où nous sommes
encore de l'accomplissement total de l'Évangile, en supputant le
nombre des maux détruits et des améliorations opérées dans les
dix-huit siècles écoulés de ce côté-ci de la croix. Le christianisme
{p.291} agit avec lenteur parce qu'il agit partout; il ne s'attache
pas à la réforme d'une société particulière, il travaille sur la
société générale; sa philanthropie s'étend à tous les fils d'Adam:
c'est ce qu'il exprime avec une merveilleuse simplicité dans ses
oraisons les plus communes, dans ses voeux quotidiens, lorsqu'il dit à
la foule dans le temple: «Prions pour tout ce qui souffre sur la
terre.» Quelle religion a jamais parlé de la sorte? Le Verbe ne s'est
point fait chair dans l'homme de plaisir, il s'est incarné à l'homme
de douleur, dans le but de l'affranchissement de tous, d'une
fraternité universelle et d'une salvation immense.

Quand le _Génie du Christianisme_ n'aurait donné naissance qu'à de
telles investigations, je me féliciterais de l'avoir publié: reste à
savoir si, à l'époque de l'apparition de ce livre, un autre _Génie du
Christianisme_, élevé sur le nouveau plan dont j'indique à peine le
tracé, aurait obtenu le même succès. En 1803, lorsqu'on n'accordait
rien à l'ancienne religion, qu'elle était l'objet du dédain, que l'on
ne savait pas le premier mot de la question, aurait-on été bien venu à
parler de la liberté future descendant du Calvaire, quand on était
encore meurtri des excès de la liberté des passions? Bonaparte eût-il
souffert un pareil ouvrage? Il était peut-être utile d'exciter les
regrets, d'intéresser l'imagination à une cause si méconnue, d'attirer
les regards sur l'objet méprisé, de le rendre aimable, avant de
montrer comment il était sérieux, puissant et salutaire.

Maintenant, dans la supposition que mon nom laisse quelque trace, je
le devrai au _Génie du Christianisme_: {p.292} sans illusion sur la
valeur intrinsèque de l'ouvrage, je lui reconnais une valeur
accidentelle; il est venu juste et à son moment. Par cette raison, il
m'a fait prendre place à l'une de ces époques historiques qui, mêlant
un individu aux choses, contraignent à se souvenir de lui. Si
l'influence de mon travail ne se bornait pas au changement que, depuis
quarante années, il a produit parmi les générations vivantes; s'il
servait encore à ranimer chez les tard-venus une étincelle des vérités
civilisatrices de la terre; si le léger symptôme de vie que l'on croit
apercevoir s'y soutenait dans les générations à venir, je m'en irais
plein d'espérance dans la miséricorde divine. Chrétien réconcilié, ne
m'oublie pas dans tes prières, quand je serai parti; mes fautes
m'arrêteront peut-être à ces portes où ma charité avait crié pour toi:
«Ouvrez-vous, portes éternelles! _Elevamini, portæ æternales!_»



{p.293} LIVRE II[236]

                   [Note 236: Ce livre, commencé à Paris en 1837, a
                   été continué et terminé à Paris en 1838, il a été
                   revu en février 1845 et en décembre 1846.]

    Années de ma vie 1802 et 1803. -- Châteaux. -- Mme de Custine. --
    M. de Saint-Martin. -- Mmes d'Houdetot et Saint-Lambert. -- Voyage
    dans le midi de la France, 1802. -- Années de ma vie 1802 et 1803.
    -- M. de la Harpe. -- Sa mort. -- Années de ma vie 1802 et 1803.
    -- Entrevue avec Bonaparte. -- Année de ma vie 1803. -- Je suis
    nommé premier secrétaire d'ambassade à Rome. -- Année de ma vie
    1803. -- Voyage de Paris aux Alpes de Savoie. -- Du mont Cenis à
    Rome. -- Milan et Rome. -- Palais du cardinal Fesch. -- Mes
    occupations. -- Année de ma vie 1803. -- Manuscrit de Mme de
    Beaumont. -- Lettres de Mme de Caud. -- Arrivée de Mme de Beaumont
    à Rome. -- Lettres de ma soeur. -- Lettre de Mme de Krüdener. --
    Mort de Mme de Beaumont. -- Funérailles. -- Année de ma vie 1803.
    -- Lettres de M. Chênedollé, de M. de Fontanes, de M. Necker et
    Mme de Staël. -- Années de ma vie 1803 et 1804. -- Première idée
    de mes Mémoires. -- Je suis nommé ministre de France dans le
    Valais. -- Départ de Rome. -- Année de ma vie 1804. -- République
    du Valais. -- Visite au château des Tuileries. -- Hôtel de
    Montmorin. -- J'entends crier la mort du duc d'Enghien. -- Je
    donne ma démission.


Ma vie se trouva toute dérangée aussitôt qu'elle cessa d'être à moi.
J'avais une foule de connaissance en dehors de ma société habituelle.
J'étais appelé dans les châteaux que l'on rétablissait. On se rendait
comme on pouvait dans ces manoirs demi-démeublés {p.294}
demi-meublés, où un vieux fauteuil succédait à un fauteuil neuf.
Cependant quelques-uns de ces manoirs étaient restés intacts, tels que
le Marais[237], échu à madame de La Briche, excellente femme dont le
bonheur n'a jamais pu se débarrasser[238]. Je me souviens que {p.295}
mon immortalité allait rue Saint-Dominique-d'Enfer prendre une place
pour le Marais dans une méchante voiture de louage, où je rencontrais
madame de Vintimille et madame de Fezensac[239]. À Champlâtreux[240],
{p.296} M. Molé[241] faisait refaire de petites chambres au second
étage. Son père, tué révolutionnairement[242], était remplacé, dans un
grand salon délabré, par un tableau dans lequel Matthieu Molé était
représenté arrêtant une émeute avec son bonnet carré: tableau qui
faisait sentir la différence des temps. Une superbe patte d'oie de
tilleuls avait été coupée; mais une des trois avenues existait encore
dans la magnificence de son vieux ombrage; on l'a mêlée depuis à de
nouvelles plantations: nous en sommes aux peupliers.

                   [Note 237: Le château du Marais, situé dans la
                   commune du Val-Saint-Maurice, canton de Dourdan
                   (Seine-et-Oise). Il fut construit par un M. Le
                   Maître, homme très riche et très somptueux, qui
                   n'eut point d'enfants et laissa toute sa fortune à
                   sa nièce Mme de La Briche. Norvins parle longuement
                   de cette belle habitation, où il fréquenta beaucoup
                   dans sa jeunesse. «Le château du Marais, dit-il,
                   n'est point un château, mais un vaste et superbe
                   hôtel à dix lieues de Paris, de la famille de ceux
                   que le faubourg Saint-Honoré possède sur les
                   Champs-Élysées, mais avec des proportions plus
                   larges pour les dépendances, les cours et les
                   jardins. Le Marais est l'habitation d'un riche
                   capitaliste parisien qui n'a pas voulu cesser de se
                   croire à la ville, et non celle d'un grand seigneur
                   que la campagne délassait de la cour et de la
                   ville. La châtellenie n'y est nulle part, pas plus
                   que le moindre accident de terrain; l'art n'a rien
                   eu à vaincre, il n'a eu qu'à inventer et à
                   dépenser. La nature a laissé faire, elle n'avait
                   rien à perdre ni à regretter; aussi cette grande
                   construction se ressent tout à fait de son origine.
                   On voit au premier coup d'oeil que le fondateur,
                   homme d'argent et de luxe, n'a voulu rien épargner
                   pour que sa maison de campagne fût la plus belle et
                   la plus somptueusement bâtie de son temps, où l'on
                   en bâtissait beaucoup et à grands frais.» Le
                   lecteur pourra voir la suite de cette description
                   dans le _Mémorial de Norvins_, tome I, p. 71.--Dans
                   les premières années de la Restauration, Mme de La
                   Briche donna au Marais des fêtes brillantes, où
                   l'on joua la comédie de société; le récit détaillé
                   s'en trouve dans les _Souvenirs du baron de
                   Barante_ et surtout dans la _Correspondance de M.
                   de Rémusat_. Le château du Marais appartient
                   aujourd'hui à la duchesse douairière de Noailles.
                   La disposition des lieux a été respectée telle
                   qu'elle était du temps de Mme de La Briche, en
                   sorte que la description de Norvins demeure très
                   exacte.]

                   [Note 238: Mme de _La Briche_, née Adelaïde-Edmée
                   _Prévost_, était veuve d'Alexis-Janvier La Live de
                   la Briche, introducteur des ambassadeurs et
                   secrétaire des commandements de la Reine.--Norvins,
                   qui était son cousin, le duc Pasquier, M. de
                   Barante parlent d'elle comme Chateaubriand. «Nous
                   disions de cette excellente dame, écrit Norvins,
                   qu'elle prenait son bonheur en patience.»
                   _Mémorial_, I, 64.--«Bien des souvenirs, dit M.
                   Pasquier (t. III, p. 231), m'attachaient à Mme de
                   La Briche, belle-mère de M. Molé; bonne, douce,
                   toujours obligeante, occupée de faire valoir les
                   autres sans jamais penser à elle, elle a, dans la
                   société, occupé une place que personne n'a jamais
                   mieux méritée qu'elle. Elle avait eu la chance de
                   traverser la Terreur sans encombre. La Révolution
                   avait respecté sa personne comme ses propriétés.
                   C'était d'autant plus extraordinaire que le château
                   du Marais, par son élégance, le luxe, l'étendue du
                   domaine, était bien fait pour tenter les appétits
                   populaires. Les temps orageux passés, elle se
                   trouva, avant tout le monde, en situation de réunir
                   autour d'elle tous les débris de l'ancienne
                   société; quand elle eut marié sa fille à M. Molé,
                   son salon fut le rendez-vous de tous ceux qui ne se
                   résignaient pas à fréquenter les salons du
                   Directoire et la société des fournisseurs
                   enrichis.» --Voici enfin comment s'exprime le baron
                   de Barante, dans une lettre au vicomte de Houdetot,
                   en date du 22 juin 1825: «Mme de La Briche est
                   toujours de plus en plus contente: jeune,
                   bienveillante, soigneuse à écarter toute pensée,
                   tout jugement qui troublerait son plaisir. Elle ne
                   souffre pas le pli d'une rose, et malgré cela n'est
                   point égoïste.» (_Souvenirs_, t. III, p. 251.)]

                   [Note 239: Mme de _Vintimille_ et Mme de _Fezensac_
                   étaient soeurs. La seconde, Louise-Joséphine _La
                   Live de Jully_ (1764-1832), «la plus gracieuse et
                   la plus douce des femmes», dit Norvins, avait
                   épousé le comte de Montesquiou-Fezensac. Son fils,
                   le lieutenant-général de Fezensac (1784-1867),
                   vicomte, puis duc par représentation de son oncle
                   l'abbé de Montesquiou, est l'auteur des _Souvenirs
                   militaires de 1804 à 1814_, une oeuvre qui mérite
                   de devenir classique.]

                   [Note 240: Le château de Champlâtreux, situé dans
                   la commune d'Épinay-Champlâtreux, canton de
                   Luzarches (Seine-et-Oise). Il appartenait à la
                   famille parlementaire des Molé, lorsqu'en 1733 le
                   fils aîné de cette famille, devenu puissamment
                   riche par suite de son mariage avec une des filles
                   du banquier Samuel Bernard, y fit des
                   agrandissements et des embellissements
                   considérables. Confisqué par la République en 1794,
                   il avait été rendu, sous le Consulat, à M. Molé,
                   l'ami de Chateaubriand. En 1838, le comte Molé,
                   alors président du conseil eut l'honneur de
                   recevoir à Champlâtreux la visite du roi
                   Louis-Philippe.--Le château de Champlâtreux
                   appartient aujourd'hui à M. le duc de Noailles.]

                   [Note 241: Mathieu-Louis, comte _Molé_, né à Paris,
                   le 24 janvier 1781. Ministre de la Justice sous
                   Napoléon (20 novembre 1813--2 avril 1814); ministre
                   de la Marine sous Louis XVIII (12 septembre
                   1817--28 décembre 1818), il fut appelé par
                   Louis-Philippe, le 11 août 1830, au ministère des
                   Affaires étrangères, qu'il conserva seulement
                   jusqu'au 1er novembre de la même année. Le 6
                   septembre 1836, il reprit le portefeuille des
                   Affaires étrangères, avec la présidence du Conseil,
                   et cette fois il garda le pouvoir pendant près de
                   trois ans, jusqu'au 30 mars 1839. Après 1848, il
                   fut envoyé par les électeurs de la Gironde à
                   l'Assemblée constituante et à l'Assemblée
                   législative, où il fut l'un des chefs de la
                   majorité conservatrice. Le 20 février 1840, il
                   avait remplacé Mgr de Quéleu à l'Académie
                   française. Il mourut à son château de Champlâtreux
                   le 25 novembre 1855.]

                   [Note 242: Édouard-François-Mathieu _Molé de
                   Champlâtreux_, président au Parlement de Paris,
                   guillotiné le 1er floréal an II (20 avril 1794).]

Au retour de l'émigration, il n'y avait si pauvre banni qui ne
dessinât les tortillons d'un jardin anglais dans les dix pieds de
terre ou de cour qu'il avait retrouvés: moi-même, n'ai-je pas planté
jadis la Vallée-aux-Loups? N'y ai-je pas commencé ces _Mémoires_? Ne
les ai-je pas continués dans le parc de Montboissier, {p.297} dont on
essayait alors de raviver l'aspect défiguré par l'abandon? Ne les
ai-je pas prolongés dans le parc de Maintenon rétabli tout à l'heure,
proie nouvelle pour la démocratie qui revient? Les châteaux brûlés en
1789 auraient dû avertir le reste des châteaux de demeurer cachés dans
leurs décombres: mais les clochers des villages engloutis qui percent
les laves du Vésuve n'empêchent pas de replanter sur la surface de ces
mêmes laves d'autres églises et d'autres hameaux.

Parmi les abeilles qui composaient leur ruche, était la marquise de
Custine, héritière des longs cheveux de Marguerite de Provence, femme
de saint Louis, dont elle avait du sang[243]. J'assistai à sa prise de
possession de Fervacques[244], et j'eus l'honneur de coucher dans le
lit du Béarnais, de même que dans le lit de la reine Christine à
Combourg. Ce n'était pas une petite {p.298} affaire que ce voyage: il
fallait embarquer dans la voiture Astolphe de Custine[245], enfant, M.
Berstoecher, le gouverneur, une vieille bonne alsacienne ne parlant
qu'allemand, Jenny la femme de chambre, et Trim, chien fameux qui
mangeait les provisions de la route. N'aurait-on pas pu croire que
cette colonie se rendait à Fervacques pour jamais? et cependant le
château n'était pas achevé de meubler que le signal du délogement fut
donné. J'ai vu celle qui affronta l'échafaud d'un si grand courage, je
l'ai vue, plus blanche qu'une Parque, vêtue de noir, la taille amincie
par la mort, la tête ornée de sa seule chevelure de soie, je l'ai vue
me sourire de ses lèvres pâles et de ses belles dents, lorsqu'elle
quittait Sécherons, près Genève, pour expirer à Bex, à l'entrée du
Valais; j'ai entendu son cercueil passer la nuit dans les rues
solitaires de Lausanne, pour aller prendre sa place éternelle à
Fervacques; {p.299} elle se hâtait de se cacher dans une terre
qu'elle n'avait possédée qu'un moment, comme sa vie. J'avais lu sur le
coin d'une cheminée du château ces méchantes rimes attribuées à
l'amant de Gabrielle:

            La dame de Fervacques
            Mérite de vives attaques.

                   [Note 243: Louise-Éléonore-Mélanie de _Sabran_, née
                   à Paris le 18 mars 1770, décédée à Bex, en Suisse,
                   le 25 juillet 1826. Elle avait épousé en 1787
                   Armand-Louis-Philippe-François de _Custine_, fils
                   d'Adam-Philippe, comte de Custine, maréchal de camp
                   des armées du roi. Son beau-père avait été
                   guillotiné le 28 août 1793. Son mari était monté
                   sur l'échafaud le 4 janvier 1794. Elle-même avait
                   été enfermée aux Carmes et n'avait dû d'échapper au
                   bourreau qu'à la révolution du 9 Thermidor.--Sa
                   _Vie_ a été écrite par M. A. Bardoux, _Madame de
                   Custine, d'après des documents inédits_. 1888. Voir
                   l'_Appendice_, nº VII: _Chateaubriand et Mme de
                   Custine_.]

                   [Note 244: Le château et le domaine de Fervacques
                   sont situés près de Lisieux (Calvados). Fervacques
                   appartenait au duc de Montmorency-Laval et à sa
                   soeur la duchesse de Luynes. Mme de Custine
                   l'acheta, le 27 octobre 1803, en son nom et au nom
                   de son fils, au prix de 418 764 livres et une rente
                   de 8 691 livres. Le château de Fervacques
                   appartient aujourd'hui à M. le comte de Montgomery,
                   qui a conservé à cette belle demeure son caractère
                   historique.]

                   [Note 245: Astolphe-Louis-Léonor, marquis de
                   _Custine_ (1793-1857). Son livre sur _la Russie en
                   1839_ (4 volumes in-8{o}, 1843) a obtenu, tant en
                   France qu'à l'étranger, un grand et légitime
                   succès. On lui doit, en outre, plusieurs autres
                   ouvrages, qui furent aussi très justement
                   remarqués: une Étude politique, mêlée de récits de
                   voyages, en quatre volumes: _L'Espagne sous
                   Ferdinand VII_ (1838); des romans: _Aloys, ou le
                   Moine de Saint-Bernard_ (1827); _Ethel_ (1839);
                   _Romuald ou la Vocation_ (1848); un drame en cinq
                   actes et en vers, _Béatrix Cenci_, joué en 1833 sur
                   le théâtre de la Porte-Saint-Martin.
                   Merveilleusement doué, il eût pu s'élever très
                   haut, si sa vie n'eût dégradé son talent. Philarète
                   Chasles a dit de lui, dans ses _Mémoires_ (tome I,
                   p. 310). «Je n'ai connu que plus tard la véritable
                   vie de cet être extraordinaire et malheureux,
                   problème et type, phénomène et paradoxe, que le
                   vice le plus odieux chevauchait, domptait,
                   opprimait et ravalait; qui, au vu et au su de toute
                   la société française, y pataugeait, y vivait...,
                   qui subissait, tête basse, le mépris public; et qui
                   d'autre côté était, sans se racheter, loyal,
                   généreux, honnête, charitable, éloquent, spirituel,
                   philosophe, distingué, presque poète.»]

Le soldat-roi en avait dit autant à bien d'autres: déclarations
passagères des hommes, vite effacées et descendues de beautés en
beautés jusqu'à madame de Custine. Fervacques a été vendu.

Je rencontrai encore la duchesse de Châtillon[246], laquelle, pendant
mon absence des Cent-Jours, décora ma vallée d'Aulnay. Madame
Lindsay[247], que je n'avais cessé de voir, me fit connaître Julie
Talma[248]. Madame de Clermont-Tonnerre m'attira chez elle. Nous
avions une grand'mère commune, et elle voulait bien m'appeler son
cousin. Veuve du comte de Clermont-Tonnerre[249], {p.300} elle se
remaria depuis au marquis de Talaru[250]. Elle avait, en prison,
converti M. de La Harpe[251]. Ce fut par elle que je connus le peintre
Neveu, enrôlé au nombre de ses cavaliers servants; Neveu me mit un
moment en rapport avec Saint-Martin.

                   [Note 246: Depuis, Mme de Bérenger.]

                   [Note 247: D'après Sainte-Beuve, l'original
                   d'Ellénore, dans l'_Adolphe_ de Benjamin Constant,
                   était Mme Lindsay.]

                   [Note 248: Louise-Julie _Careau_, première femme de
                   _Talma_, qu'elle avait épousé le 19 avril 1791. Le
                   6 février 1801, «sur leur demande mutuelle, faite à
                   haute voix», le maire du Xe arrondissement de
                   Paris, prononça entre eux le divorce. Talma se
                   remaria l'année suivante (16 juin 1802) avec une de
                   ses camarades de la Comédie-Française, Charlotte
                   Vanhove, femme divorcée de Louis-Sébastien-Olympe
                   Petit. Une séparation à l'amiable ne tarda pas du
                   reste à éloigner l'un de l'autre Mlle Vanhove et
                   Talma. Quant à Julie Talma, elle mourut en 1805.
                   D'après Benjamin Constant, qui parle d'elle dans
                   ses _Mélanges de littérature et de politique_,
                   c'était une espèce de philosophe, un esprit «juste,
                   étendu, toujours piquant, quelquefois profond»;
                   elle «avait, ajoute son panégyriste, une raison
                   exquise qui lui avait indiqué les opinions
                   saines».]

                   [Note 249: Stanislas-Marie-Adélaïde, comte de
                   _Clermont-Tonnerre_ (1757-1792), l'un des membres
                   les plus éloquents de l'Assemblée constituante. Le
                   10 août 1792, une troupe armée pénétra dans son
                   hôtel, sous prétexte d'y chercher des armes.
                   Conduit à la section, il fut frappé en chemin d'un
                   coup de feu tiré à bout portant; il se réfugia dans
                   l'hôtel de Brissac, où la populace le poursuivit et
                   le massacra.]

                   [Note 250: Louis-Justin-Marie, marquis de _Talaru_
                   (1769-1850). Il fut quelque temps, sous la
                   Restauration, ambassadeur de France à Madrid. Nommé
                   pair de France, le 17 août 1815, par la même
                   ordonnance que Chateaubriand, il siégea dans la
                   Chambre haute jusqu'au 24 février 1848.]

                   [Note 251: On lit dans la _Vie de M. Émery_, par
                   l'abbé Gosselin, t. I, p. 130: «Mme la comtesse
                   Stanislas de Clermont-Tonnerre, incarcérée au
                   Luxembourg avec La Harpe, avait été l'instrument
                   dont Dieu s'était servi pour la conversion de ce
                   littérateur. Ce fait, rapporté sur un simple
                   ouï-dire par M. Michaud, dans la _Biographie
                   universelle_ (_Supplément_, article _Talaru_), est
                   positivement attesté par M. Clausel de Coussergues,
                   dans sa lettre à M. Faillon, du 20 mars 1843.»]

M. de Saint-Martin[252] avait cru trouver dans _Atala_ certain argot
dont je ne me doutais pas, et qui lui prouvait une affinité de
doctrines avec moi. Neveu, afin de lier deux frères, nous donna à
dîner dans une chambre haute qu'il habitait dans les communs du
Palais-Bourbon. J'arrivai au rendez-vous à six heures; le philosophe
du ciel était à son poste. À sept {p.301} heures, un valet discret
posa un potage sur la table, se retira et ferma la porte. Nous nous
assîmes et nous commençâmes à manger en silence. M. de Saint-Martin,
qui, d'ailleurs, avait de très-belles façons, ne prononçait que de
courtes paroles d'oracle. Neveu répondait par des exclamations, avec
des attitudes et des grimaces de peintre; je ne disais mot.

                   [Note 252: Louis-Claude de _Saint-Martin_, dit _le
                   Philosophe inconnu_ (1743-1803). Ses principaux
                   ouvrages sont _l'Homme de désir_ et _le Ministère
                   de l'Homme-Esprit_. Il avait publié en 1799 un
                   poème intitulé: _Le Crocodile ou la Guerre du bien
                   et du mal, arrivée sous le règne de Louis XV, poème
                   épico-magique en cent-deux chants, par un amateur
                   de choses cachées_.]

Au bout d'une demi-heure, le nécromant rentra, enleva la soupe, et mit
un autre plat sur la table: les mets se succédèrent ainsi un à un et à
de longues distances. M. de Saint-Martin, s'échauffant peu à peu, se
mit à parler en façon d'archange; plus il parlait, plus son langage
devenait ténébreux. Neveu m'avait insinué, en me serrant la main, que
nous verrions des choses extraordinaires, que nous entendrions des
bruits: depuis six mortelles heures, j'écoutais et je ne découvrais
rien. À minuit, l'homme des visions se lève tout à coup: je crus que
l'esprit des ténèbres ou l'esprit divin descendait, que les sonnettes
allaient faire retentir les mystérieux corridors; mais M. de
Saint-Martin déclara qu'il était épuisé, et que nous reprendrions la
conversation une autre fois; il mit son chapeau et s'en alla.
Malheureusement pour lui, il fut arrêté à la porte et forcé de rentrer
par une visite inattendue: néanmoins, il ne tarda pas à disparaître.
Je ne l'ai jamais revu: il courut mourir dans le jardin de M.
Lenoir-Laroche, mon voisin d'Aulnay[253].

                   [Note 253: Jean-Jacques _Lenoir-Laroche_
                   (1749-1825), avocat, député de Paris aux
                   États-Généraux, ministre de la police du 16 au 28
                   juillet 1797, député de la Seine au Conseil des
                   Anciens (1798-1799), membre du Sénat conservateur
                   (1799-1814). Napoléon l'avait fait comte, Louis
                   XVIII le fit pair de France dès le 4 juin 1814, et,
                   par ordonnance du 31 août 1817, décida que la
                   dignité de pair serait héréditaire dans sa famille.
                   Chateaubriand aurait pu apprendre de _son voisin
                   d'Aulnay_ comment on peut cultiver, sous tous les
                   gouvernements, _l'Art de garder ses places_.]

{p.302} Je suis un sujet rebelle pour le Swedenborgisme: l'abbé
Faria[254], à un dîner chez madame de Custine, se vanta de tuer un
serin en le magnétisant: le serin fut le plus fort, et l'abbé, hors de
lui, fut obligé de quitter la partie, de peur d'être tué par le serin:
chrétien, ma seule présence avait rendu le trépied impuissant.

                   [Note 254: L'abbé Joseph _Faria_ (et non _Furia_,
                   comme on l'a imprimé dans toutes les éditions des
                   _Mémoires_), né à Goa (Indes orientales) vers 1755,
                   mort à Paris en 1819. Il avait acquis comme
                   magnétiseur une réputation qui lui valut d'être mis
                   à la scène, dans un vaudeville intitulé _la
                   Magnétismomanie_. Tout Paris voulut voir l'abbé
                   Faria sous les traits de l'acteur Potier. Après le
                   théâtre, le roman. Dans _le Comte de Monte-Cristo_,
                   d'Alexandre Dumas, le célèbre magnétiseur joue un
                   rôle important. Le romancier le fait mourir au
                   château d'If.]

Une autre fois, le célèbre Gall[255], toujours chez madame de Custine,
dîna près de moi sans me connaître, se trompa sur mon angle facial, me
prit pour une grenouille, et voulut, quand il sut qui j'étais,
raccommoder sa science d'une manière dont j'étais honteux pour lui. La
forme de la tête peut aider à distinguer {p.303} le sexe dans les
individus, à indiquer ce qui appartient à la bête, aux passions
animales; quant aux facultés intellectuelles, la phrénologie en
ignorera toujours. Si l'on pouvait rassembler les crânes divers des
grands hommes morts depuis le commencement du monde, et qu'on les mît
sous les yeux des phrénologistes sans leur dire à qui ils ont
appartenu, ils n'enverraient pas un cerveau à son adresse: l'examen
des _bosses_ produirait les méprises les plus comiques.

                   [Note 255: François-Joseph _Gall_(1758-1828),
                   célèbre médecin allemand, né à Tiefenbrunn, près de
                   Pforzheim (grand-duché de Bade). Il fut naturalisé
                   français le 29 septembre 1819. L'un des créateurs
                   de l'anatomie du cerveau, il fonda sur un ensemble
                   d'observations exactes et d'applications hasardées
                   la prétendue science de la phrénologie, qui fit
                   tant de bruit, dans les premières années de ce
                   siècle, parmi les médecins et les philosophes. Son
                   principal ouvrage, paru de 1810 à 1818 en 4 volumes
                   in-4{o}, accompagnés de 100 planches, a pour titre:
                   _Anatomie et physiologie du système nerveux en
                   général et du cerveau en particulier_, contenant
                   «des observations sur la possibilité de reconnaître
                   plusieurs dispositions intellectuelles et morales
                   de l'homme et des animaux par la configuration de
                   leur tête».]

Il me prend un remords: j'ai parlé de M. de Saint-Martin avec un peu
de moquerie, je m'en repens. Cette moquerie, que je repousse
continuellement et qui me revient sans cesse, me met en souffrance;
car je hais l'esprit satirique comme étant l'esprit le plus petit, le
plus commun et le plus facile de tous; bien entendu que je ne fais pas
ici le procès à la haute comédie. M. de Saint-Martin était, en dernier
résultat, un homme d'un grand mérite, d'un caractère noble et
indépendant. Quand ses idées étaient explicables, elles étaient
élevées et d'une nature supérieure. Ne devrais-je pas le sacrifice des
deux pages précédentes à la généreuse et beaucoup trop flatteuse
déclaration de l'auteur du _Portrait de M. de Saint-Martin fait par
lui-même_[256]? Je ne balancerais pas à les effacer, si ce que je dis
pouvait nuire le moins du monde à la renommée grave de M. de
Saint-Martin et à l'estime qui s'attachera toujours à sa mémoire. Je
vois du reste avec plaisir que mes souvenirs ne m'avaient pas trompé:
M. de Saint-Martin n'a pas pu être tout à {p.304} fait frappé de la
même manière que moi dans le dîner dont je parle; mais on voit que je
n'avais pas inventé la scène et que le récit de M. de Saint-Martin
ressemble au mien par le fond.

                   [Note 256: _Mon portrait historique et
                   philosophique_, par M. de Saint-Martin. Cet écrit
                   posthume du _Philosophe inconnu_ n'a été imprimé
                   que tronqué et très incomplet.]

«Le 27 janvier 1803, dit-il, j'ai eu une entrevue avec M. de
Chateaubriand dans un dîner arrangé pour cela, chez M. Neveu, à
l'École polytechnique[257]. J'aurais beaucoup gagné à le connaître
plus tôt: c'est le seul homme de lettres honnête avec qui je me sois
trouvé en présence depuis que j'existe, et encore n'ai-je joui de sa
conversation que pendant le repas. Car aussitôt après parut une visite
qui le rendit muet pour le reste de la séance, et je ne sais quand
l'occasion pourra renaître, parce que le roi de ce monde a grand soin
de mettre des bâtons dans les roues de ma carriole. Au reste, de qui
ai-je besoin, excepté de Dieu?»

                   [Note 257: Saint-Martin dit que le dîner chez M.
                   Neveu eut lieu à l'_École polytechnique_.
                   Chateaubriand nous a dit tout à l'heure que ce
                   dîner avait eu lieu dans les «communs du
                   _Palais-Bourbon_». Les deux récits ne se
                   contredisent point. Le dîner est du 27 janvier
                   1803, et à cette date l'École polytechnique était
                   installée au Palais-Bourbon; c'est seulement en
                   1804 qu'elle fut transportée dans l'ancien collège
                   de Navarre, rue de la Montagne Sainte-Geneviève.]

M. de Saint-Martin vaut mille fois mieux que moi: la dignité de sa
dernière phrase écrase du poids d'une nature sérieuse ma raillerie
inoffensive.

J'avais aperçu M. de Saint-Lambert[258] et madame de {p.305}
Houdetot[259] au Marais, représentant l'un et l'autre les opinions et
les libertés d'autrefois, soigneusement empaillées et conservées:
c'était le XVIIIe siècle expiré et marié à sa manière. Il suffit de
tenir bon dans la vie pour que les illégitimités deviennent des
légitimités. On se sent une estime infinie pour l'immoralité parce
qu'elle n'a pas cessé d'être et que le temps l'a décorée de rides. À
la vérité, deux vertueux époux, qui ne sont pas époux, et qui restent
unis par respect humain, souffrent un peu de leur vénérable état; ils
{p.306} s'ennuient et se détestent cordialement dans toute la
mauvaise humeur de l'âge: c'est la justice de Dieu.

            Malheur à qui le ciel accorde de longs jours!

                   [Note 258: Jean-François de _Saint-Lambert_
                   (1716-1803). Son poème des _Saisons_, publié en
                   1769, le fit entrer, l'année suivante, à l'Académie
                   française. Dans son ouvrage sur les _Principes des
                   moeurs chez toutes les nations, ou Catéchisme
                   universel_ (1798, 3 vol. in-8), il enseigna que les
                   vices et les vertus ne sont que des clauses de
                   convention. Ce livre, outrageusement matérialiste,
                   n'en fut pas moins désigné en 1810, par l'Institut,
                   comme digne du grand prix de morale.]

                   [Note 259: Élisabeth-Françoise-Sophie _de La Live_
                   (1730-1813). Elle avait épousé en 1748 le général
                   _de Houdetot_. Sa liaison avec Saint-Lambert
                   subsista pendant presque un demi-siècle, dix ans de
                   plus que celle de Philémon et Baucis, qui dura _par
                   deux fois vingt étés_. En 1803, _Baucis_ avait 73
                   ans; _Philémon_ en avait 87. Norvins, qui vit Mme
                   de Houdetot, en 1788, au château de Marais, a tracé
                   d'elle ce portrait (_Mémorial_, I, 86): «Mme de
                   Houdetot était née laide, d'une laideur
                   repoussante, tellement louche qu'elle en paraissait
                   borgne, et cette erreur lui était favorable. Âgée
                   seulement de cinquante-huit ans en 1788, elle était
                   si déformée que cet automne de la vieillesse était
                   chez elle presque de la décrépitude. Elle ne voyait
                   d'aucun de ces deux yeux dépareillés. Le son de sa
                   voix était à la fois rauque et tremblant. Sa taille
                   plus qu'incertaine était inégalement surplombée par
                   de maigres épaules. Ses cheveux tout gris ne
                   laissaient plus deviner leur couleur primitive. Mon
                   père, qui l'avait vu marier, me disait plaisamment
                   qu'elle était toujours aussi jolie que le jour de
                   ses noces. Mme de Houdetot était une véritable
                   ruine, qui en soutenait une autre...»--La comtesse
                   de Houdetot était la belle-soeur de Mme de La
                   Briche, propriétaire du château du Marais. «Une
                   fois au Marais, dit encore Norvins, elle entrait en
                   vacances... On avait bientôt oublié son
                   incomparable laideur, car l'esprit et le sentiment,
                   et jusqu'à la sociabilité, n'avaient rien perdu en
                   elle de l'action, de la puissance, du charme qui
                   jadis l'avaient si justement distinguée. Rien
                   n'était encore plus imprévu, plus délicat, plus
                   piquant que sa conversation.»]

Il devenait difficile de comprendre quelques pages des _Confessions_,
quand on avait vu l'objet des transports de Rousseau: madame de
Houdetot avait-elle conservé les lettres que Jean-Jacques lui
écrivait, et qu'il dit avoir été plus brûlantes que celles de la
_Nouvelle Héloïse_? On croit qu'elle en avait fait le sacrifice à
Saint-Lambert.

À près de quatre-vingts ans madame de Houdetot s'écriait encore, dans
des vers agréables:

                      Et l'amour me console!
            Rien ne pourra me consoler de lui.

Elle ne se couchait point qu'elle n'eût frappé trois fois à terre avec
sa pantoufle, en disant à feu l'auteur des Saisons: «Bonsoir, mon
ami!» C'était là à quoi se réduisait, en 1803, la philosophie du
XVIIIe siècle.

La société de madame de Houdetot, de Diderot, de Saint-Lambert, de
Rousseau, de Grimm, de madame d'Épinay, m'a rendu la vallée de
Montmorency insupportable, et quoique, sous le rapport des faits, je
sois bien aise qu'une relique des temps voltairiens soit tombée sous
mes yeux, je ne regrette point ces temps. J'ai revu dernièrement, à
Sannois[260], la maison qu'habitait madame de Houdetot; ce n'est plus
qu'une coque {p.307} vide, réduite aux quatre murailles. Un âtre
abandonné intéresse toujours; mais que disent des foyers où ne s'est
assise ni la beauté, ni la mère de famille, ni la religion, et dont
les cendres, si elles n'étaient dispersées, reporteraient seulement le
souvenir vers des jours qui n'ont su que détruire?

                   [Note 260: Sannois, dans la canton d'Argenteuil,
                   arrondissement de Versailles (Seine-et-Oise).]

       *       *       *       *       *

Une contrefaçon du _Génie du Christianisme_, à Avignon, m'appela au
mois d'octobre 1802 dans le midi de la France[261]. Je ne connaissais
que ma pauvre Bretagne et les provinces du Nord, traversées par moi en
quittant mon pays. J'allais voir le soleil de Provence, ce ciel qui
devait me donner un avant-goût de l'Italie et de la Grèce, vers
lesquelles mon instinct et la muse me poussaient. J'étais dans une
disposition heureuse; ma réputation me rendait la vie légère: il y a
beaucoup de songes dans le premier enivrement de la renommée, et les
yeux se remplissent d'abord avec délices de la lumière qui se lève;
mais que cette lumière s'éteigne, elle vous laisse dans l'obscurité;
si elle dure, l'habitude de la voir vous y rend bientôt insensible.

                   [Note 261: Il quitta Paris le 18 octobre 1802.
                   Trois jours avant son départ, il écrivait à son ami
                   Chênedollé, alors en Normandie: Mon cher ami, je
                   pars lundi pour Avignon, où je vais saisir, si je
                   puis, une contrefaçon qui me ruine; je reviens par
                   Bordeaux et par la Bretagne. J'irai vous voir à
                   Vire et je vous ramènerai à Paris, où votre
                   présence est absolument nécessaire, si vous voulez
                   enfin entrer dans la carrière diplomatique.]

Lyon me fit un extrême plaisir. Je retrouvai ces ouvrages des Romains
que je n'avais point aperçus depuis le jour où je lisais dans
l'amphithéâtre de Trêves quelques feuilles d'_Atala_, tirées de mon
havresac. {p.308} Sur la Saône passaient d'une rive à l'autre des
barques entoilées, portant la nuit une lumière; des femmes les
conduisaient; une nautonière de dix-huit ans, qui me prit à son bord,
raccommodait, à chaque coup d'aviron, un bouquet de fleurs mal attaché
à son chapeau. Je fus réveillé le matin par le son des cloches. Les
couvents suspendus aux coteaux semblaient avoir recouvré leurs
solitaires. Le fils de M. Ballanche[262], propriétaire, après M.
Migneret, du _Génie du Christianisme_, était devenu mon hôte: il est
devenu mon ami. Qui ne connaît aujourd'hui le philosophe chrétien dont
les écrits brillent de cette clarté paisible sur laquelle on se plaît
à attacher les regards, comme sur le rayon d'un astre ami dans le
ciel?

                   [Note 262: Pierre-Simon _Ballanche_, membre de
                   l'Académie française, né à Lyon, le 4 août 1778,
                   mort à Paris, le 12 juin 1847. Il avait publié, en
                   1800, un volume intitulé: _Du Sentiment dans ses
                   rapports avec la littérature et les arts_. Ce fut
                   lui qui donna, avec son père, imprimeur à Lyon, la
                   2e et la 3e édition du _Génie du Christianisme_.
                   Ses principaux ouvrages sont _Antigone_ (1814);
                   _Essais sur les institutions sociales_ (1818);
                   _l'Homme sans nom_ (1820); les _Essais de
                   Palingénésie sociale et Orphée_ (1827-1828); _la
                   Vision d'Hébal, chef d'un clan écossais_ (1832). De
                   1802 jusqu'à sa mort, Ballanche fut un des plus
                   constants amis de Chateaubriand.]

Le 27 octobre, le bateau de poste qui me conduisait à Avignon[263] fut
obligé de s'arrêter à Tain, à cause {p.309} d'une tempête. Je me
croyais en Amérique: le Rhône me représentait mes grandes rivières
sauvages. J'étais niché dans une petite auberge, au bord des flots; un
conscrit se tenait debout dans un coin du foyer; il avait le sac sur
le dos, et allait rejoindre l'armée d'Italie. J'écrivais sur le
soufflet de la cheminée, en face de l'hôtelière, assise en silence
devant moi, et qui, par égard pour le voyageur, empêchait le chien et
le chat de faire du bruit.

                   [Note 263: Quelques jours après avoir quitté Lyon,
                   Chateaubriand écrivait à Fontanes: «Je vous avoue
                   que je suis confondu de la manière dont j'ai été
                   reçu partout; tout retentit de ma gloire, les
                   papiers de Lyon, etc., les sociétés, les
                   préfectures; on annonce mon passage comme celui
                   d'un personnage important. Si j'avais écrit un
                   livre philosophique, croyez-vous que mon nom fût
                   même connu? Non; j'ai consolé quelque malheureux;
                   j'ai rappelé des principes chers à tous les coeurs
                   dans le fond des provinces; on ne juge pas ici mes
                   talents, mais mes opinions. On me sait gré de tout
                   ce que j'ai dit, de tout ce que je n'ai pas dit, et
                   ces honnêtes gens me reçoivent comme le défenseur
                   de leurs propres sentiments, de leurs propres
                   idées. Il n'y a pas de chagrin, pas de travail que
                   cela ne doive payer. Le plaisir que j'éprouve est,
                   je vous assure, indépendant de tout amour-propre:
                   c'est l'homme et non l'auteur qui est touché.--J'ai
                   vu Lyon. Je vous en parlerai à loisir. C'est, je
                   crois, la ville que j'aime le mieux au monde...»
                   Lettre écrite d'Avignon, le samedi 6 novembre 1802.
                   (Voir _Chateaubriand, sa femme et ses amis_, par
                   l'abbé G. Pailhès, p. 109.)]

Ce que j'écrivais était un article déjà presque fait en descendant le
Rhône et relatif à la _Législation primitive_ de M. de Bonald. Je
prévoyais ce qui est arrivé depuis: «La littérature française,
disais-je, va changer de face; avec la Révolution vont naître d'autres
pensées, d'autres vues des choses et des hommes. Il est aisé de
prévoir que les écrivains se diviseront. Les uns s'efforceront de
sortir des anciennes routes; les autres tâcheront de suivre les
antiques modèles, mais toutefois en les présentant sous un jour
nouveau. Il est assez probable que les derniers finiront par
l'emporter sur leurs adversaires, parce qu'en s'appuyant sur les
grandes traditions et sur les grands hommes, ils auront des guides
plus sûrs et des documents plus féconds.»

{p.310} Les lignes qui terminent ma critique voyageuse sont de
l'histoire; mon esprit marchait dès lors avec mon siècle: «L'auteur de
cet article, disais-je, ne se peut refuser à une image qui lui est
fournie par la position dans laquelle il se trouve. Au moment même où
il écrit ces derniers mots, il descend un des plus grands fleuves de
France. Sur deux montagnes opposées s'élèvent deux tours en ruine; au
haut de ces tours sont attachées de petites cloches que les
montagnards sonnent à notre passage. Ce fleuve, ces montagnes, ces
sons, ces monuments gothiques, amusent un moment les yeux des
spectateurs; mais personne ne s'arrête pour aller où le clocher
l'invite. Ainsi, les hommes qui prêchent aujourd'hui morale et
religion donnent en vain le signal du haut de leurs ruines à ceux que
le torrent du siècle entraîne; le voyageur s'étonne de la grandeur des
débris, de la douceur des bruits qui en sortent, de la majesté des
souvenirs qui s'en élèvent, mais il n'interrompt point sa course, et,
au premier détour du fleuve, tout est oublié[264].»

                   [Note 264: L'article sur la _Législation primitive_
                   parut dans le _Mercure_ du 18 nivôse an XI (8
                   janvier 1803). Il figure, dans les _Mélanges
                   littéraires_, au tome XXI des _OEuvres complètes_
                   de Chateaubriand.]

Arrivé à Avignon la veille de la Toussaint, un enfant portant des
livres m'en offrit: j'achetai du premier coup trois éditions
différentes et contrefaites d'un petit roman nommé _Atala_. En allant
de libraire en libraire, je déterrai le contrefacteur, à qui j'étais
inconnu. Il me vendit les quatre volumes du _Génie du Christianisme_,
au prix raisonnable de neuf francs {p.311} l'exemplaire, et me fit un
grand éloge de l'ouvrage et de l'auteur. Il habitait un bel hôtel
entre cour et jardin. Je crus avoir trouvé la pie au nid: au bout de
vingt-quatre heures, je m'ennuyai de suivre la fortune, et je
m'arrangeai presque pour rien avec le voleur[265].

                   [Note 265: Je lis, dans la lettre ci-dessus citée,
                   de Chateaubriand à Fontanes, du 6 novembre 1802:
                   «Si l'on ne contrefait que les bons ouvrages, mon
                   cher ami, je dois être content. J'ai saisi une
                   contrefaçon d'_Atala_ et une du _Génie du
                   Christianisme_. La dernière était l'importante; je
                   me suis arrangé avec le libraire; il me paie les
                   frais de mon voyage, me donne de plus un certain
                   nombre d'exemplaires de son édition qui est en
                   quatre volumes et plus correcte que la mienne; et
                   moi, je légitime mon bâtard, et le reconnais comme
                   seconde édition...»]

Je vis madame de Janson, petite femme sèche, blanche et résolue, qui,
dans sa propriété, se battait avec le Rhône, échangeait des coups de
fusil avec les riverains et se défendait contre les années.

Avignon me rappela mon compatriote. Du Guesclin valait bien Bonaparte,
puisqu'il arracha la France à la conquête. Arrivé auprès de la ville
des papes avec les aventuriers que sa gloire entraînait en Espagne, il
dit au prévôt envoyé au-devant de lui par le pontife: «Frère, ne me
celez pas: dont vient ce trésor? l'a prins le pape en son trésor? Et
il lui répondit que non, et que le commun d'Avignon l'avoit payé
chacun sa portion. Lors, dit Bertrand, prévost, je vous promets que
nous n'en aurons denier en notre vie, et voulons que cet argent
cueilli soit rendu à ceux qui l'ont payé, et dites bien au pape qu'il
le leur fasse rendre: car si je savois que le contraire fust, il m'en
poiseroit; et eusse ores passé {p.312} la mer, si retournerois-je par
deçà. Adonc fut Bertrand payé de l'argent du pape, et ses gens de
rechief absous, et ladite absolution primière de rechief confirmée.»

Les voyages transalpins commençaient autrefois par Avignon, c'était
l'entrée de l'Italie. Les géographies disent: «Le Rhône est au roi,
mais la ville d'Avignon est arrosée par une branche de la rivière de
la Sorgue, qui est au pape.» Le pape est-il bien sûr de conserver
longtemps la propriété du Tibre? On visitait à Avignon le couvent des
Célestins. Le bon roi René, qui diminuait les impôts quand la
tramontane soufflait, avait peint dans une des salles du couvent des
Célestins un squelette: c'était celui d'une femme d'une grande beauté
qu'il avait aimée.

Dans l'église des Cordeliers se trouvait le sépulcre de _madonna
Laura_: François Ier commanda de l'ouvrir et salua les cendres
immortalisées. Le vainqueur de Marignan laissa à la nouvelle tombe
qu'il fit élever cette épitaphe:

            En petit lieu compris vous pouvez voir
            Ce qui comprend beaucoup par renommée:
            .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .
            Ô gentille âme, estant tant estimée,
            Qui te pourra louer qu'en se taisant?
            Car la parole est toujours réprimée,
            Quand le sujet surmonte le disant.

On aura beau faire, le _père des lettres_, l'ami de Benvenuto Cellini,
de Léonard de Vinci, du Primatice, le {p.313} roi à qui nous devons
la _Diane_, soeur de l'_Apollon du Belvédère_, et la _Sainte Famille_
de Raphaël; le chantre de Laure, l'admirateur de Pétrarque, a reçu des
beaux-arts reconnaissants une vie qui ne périra point.

J'allai à Vaucluse cueillir, au bord de la fontaine, des bruyères
parfumées et la première olive que portait un jeune olivier:

              Chiara fontana, in quel medesmo bosco
            Sorgea d'un sasso; ed acque fresche e dolci
            Spargea soavemente mormorando:
            Al bel seggio riposto, ombroso e fosco
            Ne pastori appressavan, ne bifolci;
            Ma nimfe e muse a quel tenor cantando.

«Cette claire fontaine, dans ce même bocage, sort d'un rocher; elle
répand, fraîches et douces, ses ondes qui suavement murmurent. À ce
beau lit de repos, ni les pasteurs, ni les troupeaux ne s'empressent;
mais la nymphe et la muse y vont chantant.»

Pétrarque a raconté comment il rencontra cette vallée: «Je
m'enquérais, dit-il, d'un lieu caché où je pusse me retirer comme dans
un port, quand je trouvai une petite vallée fermée, Vaucluse, bien
solitaire, d'où naît la source de la Sorgue, reine de toutes les
sources: je m'y établis. C'est là que j'ai composé mes poésies en
langue vulgaire: vers où j'ai peint les chagrins de ma jeunesse.»

C'est aussi de Vaucluse qu'il entendait, comme on l'entendait encore
lorsque j'y passai, le bruit des armes retentissant en Italie; il
s'écriait:

{p.314}     Italia mia.  .  .  .  .
            .  .  .  .  .  .  .  .
            O diluvio raccolto
            Di che deserti strani
            Per inondar i nostri dolci campi!
            .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .

          Non è questo 'l terren ch' io toccai pria?
            Non è questo 'l mio nido,
            Ove audrito fui si dolcemente?
            Non è questa la patria, in ch' io mi fido,
            Madre benigna e pia
            Chi copre l' uno et l' altro mio parente?

«Mon Italie!... Ô déluge rassemblé des déserts étrangers pour inonder
nos doux champs! N'est-ce pas là le sol que je touchai d'abord?
n'est-ce pas là le nid où je fus si doucement nourri? n'est-ce pas là
la patrie en qui je me confie, mère bénigne et pieuse qui couvre l'un
et l'autre de mes parents?»

Plus tard, l'amant de Laure invite Urbain V à se transporter à Rome:
«Que répondrez-vous à saint Pierre,» s'écrie-t-il éloquemment, «quand
il vous dira: Que se passe-t-il à Rome? Dans quel état est mon temple,
mon tombeau, mon peuple? Vous ne répondez rien? D'où venez-vous?
Avez-vous habité les bords du Rhône? Vous y naquîtes, dites-vous: et
moi, n'étais-je pas né en Galilée?»

Siècle fécond, jeune, sensible, dont l'admiration remuait les
entrailles; siècle qui obéissait à la lyre d'un grand poète, comme à
la voix d'un législateur! C'est à Pétrarque que nous devons le retour
du souverain pontife au Vatican; c'est sa voix qui a fait {p.315}
naître Raphaël et sortir de terre le dôme de Michel-Ange.

De retour à Avignon, je cherchai le palais des papes, et l'on me
montra la _Glacière_: la Révolution s'en est prise aux lieux célèbres:
les souvenirs du passé sont obligés de pousser au travers et de
reverdir sur des ossements[266]. Hélas! les gémissements des victimes
meurent vite après elles; ils arrivent à peine à quelque écho qui les
fait survivre un moment, quand déjà la voix dont ils s'exhalaient est
éteinte. Mais tandis que le cri des douleurs expirait au bord du
Rhône, on entendait dans le lointain les sons du luth de Pétrarque;
une _canzone_ solitaire, échappée de la tombe, continuait à charmer
Vaucluse d'une immortelle mélancolie et de chagrins d'amour
d'autrefois.

                   [Note 266: Onze ans auparavant, les 16 et 17
                   octobre 1791, la _Glacière_ d'Avignon avait été le
                   théâtre d'un odieux massacre organisé par les chefs
                   du parti révolutionnaire, Jourdan Coupe-Tête,
                   Mainvielle et Duprat, dignes précurseurs des
                   égorgeurs de septembre. «À mesure, dit M. Louis
                   Blanc, que les patrouilles amenaient un captif, on
                   l'abattait d'un coup de sabre ou de bâton; puis,
                   sans même s'assurer s'il était bien mort, on allait
                   le précipiter au fond de la tour sanglante. Rien
                   qui pût fléchir la barbarie des assassins; ni la
                   jeunesse, ni l'enfance... Dampmartin, qui était
                   présent à l'ouverture de la fosse, assure qu'on en
                   retira cent dix corps, parmi lesquels les
                   chirurgiens distinguèrent soixante-dix hommes,
                   trente-deux femmes et huit enfants... D'un autre
                   côté, une relation semi-officielle porte que, quand
                   on ouvrit la fosse, on trouva des corps à genoux
                   contre le mur, dans une attitude qui prouvait
                   qu'ils avaient été enterrés vifs... Jourdan et les
                   siens avaient eu beau jeter des torrents d'eau et
                   des baquets de chaux vive dans l'horrible fosse:
                   sur un des côtés du mur, il était resté, pour
                   dénoncer leur crime, _une longue traînée de sang
                   qu'on ne put jamais effacer_.» (Louis Blanc,
                   _Histoire de la Révolution française_, t. VI, p.
                   163 et 166.)]

Alain Chartier était venu de Bayeux se faire enterrer {p.316} à
Avignon, dans l'église de Saint-Antoine. Il avait écrit _la Belle Dame
sans mercy_, et le baiser de Marguerite d'Écosse l'a fait vivre.

D'Avignon je me rendis à Marseille. Que peut avoir à désirer une ville
à qui Cicéron adresse ces paroles, dont le tour oratoire a été imité
par Bossuet: «Je ne t'oublierai pas, Marseille, dont la vertu est à un
degré si éminent, que la plupart des nations te doivent céder, et que
la Grèce même ne doit pas se comparer à toi!» (_Pro L. Flacco_.)
Tacite, dans la _Vie d'Agricola_, loue aussi Marseille, comme mêlant
l'urbanité grecque à l'économie des provinces latines. Fille de
l'Hellénie, institutrice de la Gaule, célébrée par Cicéron, emportée
par César, n'est-ce pas réunir assez de gloire? Je me hâtai de monter
à _Notre-Dame de la Garde_, pour admirer la mer que bordent avec leurs
ruines les côtes riantes de tous les pays fameux de l'antiquité. La
mer, qui ne marche point, est la source de la mythologie, comme
l'Océan, qui se lève deux fois le jour, est l'abîme auquel a dit
Jéhovah: «Tu n'iras pas plus loin.»

Cette année même, 1838, j'ai remonté sur cette cime; j'ai revu cette
mer qui m'est à présent si connue, et au bout de laquelle s'élevèrent
la croix et la tombe victorieuses. Le mistral soufflait; je suis entré
dans le fort bâti par François Ier, où ne veillait plus un vétéran de
l'armée d'Égypte, mais où se tenait un conscrit destiné pour Alger et
perdu sous des voûtes obscures. Le silence régnait dans la chapelle
restaurée, tandis que le vent mugissait au dehors. Le cantique des
matelots de la Bretagne à _Notre-Dame de Bon-Secours_ me revenait en
pensée: vous savez quand {p.317} et comment je vous ai déjà cité
cette complainte de mes premiers jours de l'Océan:

            Je mets ma confiance,
            Vierge, en votre secours, etc.

Que d'événements il avait fallu pour me ramener aux pieds de l'_Étoile
des mers_, à laquelle j'avais été voué dans mon enfance! Lorsque je
contemplais ces _ex-voto_, ces peintures de naufrages suspendues
autour de moi, je croyais lire l'histoire de mes jours. Virgile plaque
sous les portiques de Carthage le héros troyen, ému à la vue d'un
tableau représentant l'incendie de Troie, et le génie du chantre
d'Hamlet a profité de l'âme du chantre de Didon.

Au bas de ce rocher, couvert autrefois d'une forêt chantée par Lucain,
je n'ai point reconnu Marseille: dans ses rues droites, longues et
larges, je ne pouvais plus m'égarer. Le port était encombré de
vaisseaux; j'y aurais à peine trouvé, il y a trente-six ans, une
_nave_, conduite par un descendant de Pythéas, pour me transporter en
Chypre comme Joinville: au rebours des hommes, le temps rajeunit les
villes. J'aimais mieux ma vieille Marseille, avec ses souvenirs des
Bérenger, du duc d'Anjou, du roi René, de Guise et d'Épernon, avec les
monuments de Louis XIV et les vertus de Belsunce; les rides me
plaisaient sur son front. Peut-être qu'en regrettant les années
qu'elle a perdues, je ne fais que pleurer celles que j'ai trouvées.
Marseille m'a reçu gracieusement, il est vrai; mais l'émule d'Athènes
est devenu trop jeune pour moi.

{p.318} Si les _Mémoires_ d'Alfieri eussent été publiés en 1802[267],
je n'aurais pas quitté Marseille sans visiter le rocher des bains du
poète. Cet homme rude est arrivé une fois au charme de la rêverie et
de l'expression:

                   [Note 267: Alfieri est mort en 1803. Ses _Mémoires_
                   furent publiés en 1804.]

«Après le spectacle, dit-il, un de mes amusements, à Marseille, était
de me baigner presque tous les soirs dans la mer; j'avais trouvé un
petit endroit fort agréable, sur une langue de terre placée à droite
hors du port, où, en m'asseyant sur le sable, le dos appuyé contre un
rocher, qui empêchait qu'on ne pût me voir du côté de la terre, je
n'avais plus devant moi que le ciel et la mer. Entre ces deux
immensités qu'embellissaient les rayons d'un soleil couchant, je
passais, en rêvant, des heures délicieuses; et là, je serais devenu
poète, si j'avais su écrire dans une langue quelconque.»

Je revins par le Languedoc et la Gascogne. À Nîmes, les Arènes et la
Maison-Carrée n'étaient pas encore dégagées: cette année 1838, je les
ai vues dans leur exhumation. Je suis aussi allé chercher Jean
Reboul[268]. Je me défiais de ces ouvriers-poètes, qui ne sont
ordinairement ni poètes, ni ouvriers: réparation à M. Reboul. {p.319}
Je l'ai trouvé dans sa boulangerie; je me suis adressé à lui sans
savoir à qui je parlais, ne le distinguant pas de ses compagnons de
Cérès. Il a pris mon nom, et m'a dit qu'il allait voir si la personne
que je demandais était chez elle. Il est revenu bientôt après et s'est
fait connaître: il m'a mené dans son magasin; nous avons circulé dans
un labyrinthe de sacs de farine, et nous sommes grimpés par une espèce
d'échelle dans un petit réduit, comme dans la chambre haute d'un
moulin à vent. Là, nous nous sommes assis et nous avons causé. J'étais
heureux comme dans mon grenier à Londres, et plus heureux que dans mon
fauteuil de ministre à Paris. M. Reboul a tiré d'une commode un
manuscrit, et m'a lu des vers énergiques d'un poème qu'il compose sur
le _Dernier jour_. Je l'ai félicité de sa religion et de son talent.
Je me rappelais ces belles strophes _à un Exilé_:

            Quelque chose de grand se couve dans le monde.
            Il faut, ô jeune roi, que ton âme y réponde.....
            Oh! ce n'est pas pour rien que, calmant notre deuil,
            Le ciel par un mourant fit révéler ta vie;
            Que quelque temps après, de ses enfants suivie,
            Aux yeux de l'univers, la nation ravie
            T'éleva dans ses bras sur le bord d'un cercueil!

                   [Note 268: Jean _Reboul_, né à Nîmes, le 23 janvier
                   1796, mort dans la même ville, le 1er juin 1864.
                   Boulanger de son état, il n'abandonna pas sa
                   profession, lorsque la gloire vint le chercher au
                   fond de sa boutique. Son premier recueil de
                   _Poésies_ (1836) eut cinq éditions. Il publia, en
                   1839, _le Dernier Jour_, poème en dix chants. En
                   1850, il fit jouer sur le théâtre de l'Odéon _le
                   Martyre de Vivia_, mystère en trois actes et en
                   vers. _Les Traditionnelles_ (1857) mirent le sceau
                   à sa réputation. En 1848, le boulanger-poète avait
                   été envoyé à l'Assemblée constituante par les
                   électeurs royalistes du département du Gard.]

Il fallut me séparer de mon hôte, non sans souhaiter au poète les
jardins d'Horace. J'aurais mieux aimé qu'il rêvât au bord de la
Cascade de Tibur, que de le voir recueillir le froment broyé par la
roue au-dessus de cette cascade. Il est vrai que Sophocle était
peut-être un forgeron à Athènes, et que Plaute, à Rome, annonçait
Reboul à Nîmes.

{p.320} Entre Nîmes et Montpellier, je passai sur ma gauche
Aigues-Mortes, que j'ai visitée en 1838. Cette ville est encore tout
entière avec ses tours et son enceinte: elle ressemble à un vaisseau
de haut bord échoué sur le sable où l'ont laissée saint Louis, le
temps et la mer. Le saint roi avait donné des _usages_ et statuts à la
ville d'Aigues-Mortes: «Il veut que la prison soit telle, qu'elle
serve non à l'extermination de la personne, mais à sa garde; que nulle
information ne soit faite pour des paroles injurieuses; que l'adultère
même ne soit recherché qu'en certains cas, et que le violateur d'une
vierge, _volente vel nolente_, ne perde ni la vie, ni aucun de ses
membres, _sed alio modo puniatur_.»

À Montpellier, je revis la mer, à qui j'aurais volontiers écrit comme
le roi très-chrétien à la Confédération suisse: «Ma fidèle alliée et
ma grande amie.» Scaliger aurait voulu faire de Montpellier _le nid de
sa vieillesse_. Elle a reçu son nom de deux vierges saintes, _Mons
puellarum_: de là la beauté de ses femmes. Montpellier, en tombant
devant le cardinal de Richelieu, vit mourir la constitution
aristocratique de la France.

De Montpellier à Narbonne, j'eus, chemin faisant, un retour à mon
naturel, une attaque de mes songeries. J'aurais oublié cette attaque
si, comme certains malades imaginaires, je n'avais enregistré le jour
de ma crise sur un tout petit bulletin, seule note de ce temps
retrouvée pour aide à ma mémoire. Ce fut cette fois un espace aride,
couvert de digitales, qui me fit oublier le monde: mon regard glissait
sur cette mer de tiges empourprées, et n'était arrêté au loin que par
la chaîne bleuâtre du Cantal. Dans la nature, hormis {p.321} le ciel,
l'océan et le soleil, ce ne sont pas les immenses objets dont je suis
inspiré; ils me donnent seulement une sensation de grandeur, qui jette
ma petitesse éperdue et non consolée aux pieds de Dieu. Mais une fleur
que je cueille, un courant d'eau qui se dérobe parmi des joncs, un
oiseau qui va s'envolant et se reposant devant moi, m'entraînent à
toutes sortes de rêves. Ne vaut-il pas mieux s'attendrir sans savoir
pourquoi, que de chercher dans la vie des intérêts émoussés, refroidis
par leur répétition et leur multitude? Tout est usé aujourd'hui, même
le malheur.

À Narbonne, je rencontrai le canal des Deux-Mers. Corneille, chantant
cet ouvrage, ajoute sa grandeur à celle de Louis XIV:

  La Garonne et le Tarn, en leurs grottes profondes,
  Soupiraient dès longtemps pour marier leurs ondes,
  Et faire ainsi couler par un heureux penchant
  Les trésors de l'aurore aux rives du couchant.
  Mais à des voeux si doux, à des flammes si belles
  La nature, attachée à des lois éternelles,
  Pour obstacle invincible opposait fièrement
  Des monts et des rochers l'affreux enchaînement.
  France, ton grand roi parle, et ces rochers se fendent,
  La terre ouvre son sein, les plus hauts monts descendent.
  Tout cède[269].  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .

                   [Note 269: La pièce de Pierre Corneille à laquelle
                   sont empruntés ces vers a pour titre: _Sur le canal
                   du Languedoc, pour la jonction des Deux Mers:
                   Imitation d'une pièce latine de Parisot, avocat de
                   Toulouse_. Dans le premier vers, Corneille n'a pas
                   dit: «La Garonne et le _Tarn_», mais:

                   La Garonne et l'_Atax_, en leurs grottes profondes...

                   L'_Atax_, c'est l'_Aude_, qui se jette dans la
                   Méditerranée par les étangs de Sijean et de
                   Vendres.]

{p.322} À Toulouse, j'aperçus, du pont de la Garonne, la ligne des
Pyrénées; je la devais traverser quatre ans plus tard: les horizons se
succèdent comme nos jours. On me proposa de me montrer dans un caveau
le corps desséché de la belle Paule: heureux ceux qui croient sans
avoir vu! Montmorency avait été décapité dans la cour de l'hôtel de
ville: cette tête coupée était donc bien importante, puisqu'on en
parle encore après tant d'autres têtes abattues? Je ne sais si dans
l'histoire des procès criminels il existe une déposition de témoin qui
ait fait mieux reconnaître l'identité d'un homme: «Le feu et la fumée
dont il étoit couvert, dit Guitaut, m'empêchèrent de le reconnoître;
mais voyant un homme qui, après avoir rompu six de nos rangs, tuoit
encore des soldats au septième, je jugeai que ce ne pouvoit être que
M. de Montmorency; je le sus certainement lorsque je le vis renversé à
terre sous son cheval mort.»

L'église abandonnée de Saint-Sernin me frappa par son architecture.
Cette église est liée à l'histoire des Albigeois, que le poème, si
bien traduit par M. Fauriel, fait revivre:

«Le vaillant jeune comte, la lumière et l'héritier de son père, la
croix et le fer, entrent ensemble par l'une des portes. Ni en chambre,
ni en étage, il ne resta pas une jeune fille; les habitants de la
ville, grands et petits, regardent tous le comte comme fleur de
rosier[270].»

                   [Note 270: _Histoire de la croisade contre les
                   hérétiques albigeois, écrite en vers provençaux par
                   un poète contemporain_, et traduit par M. Fauriel,
                   1837.]

{p.323} C'est de l'époque de Simon de Montfort que date la perte de la
langue d'_Oc_: «Simon, se voyant seigneur de tant de terres, les
départit entre les gentilshommes, tant françois qu'autres, _atque loci
leges dedimus_;» disent les huit archevêques et évêques signataires.

J'aurais bien voulu avoir le temps de m'enquérir à Toulouse d'une de
mes grandes admirations, de Cujas, écrivant, couché à plat ventre, ses
livres épandus autour de lui. Je ne sais si l'on a conservé le
souvenir de Suzanne, sa fille, mariée deux fois. La constance
n'amusait pas beaucoup Suzanne, elle en faisait peu de cas; mais elle
nourrit l'un de ses maris des infidélités dont mourut l'autre. Cujas
fut protégé par la fille de François Ier, Pibrac par la fille de Henri
II, deux Marguerites de ce sang des Valois, pur sang des Muses. Pibrac
est célèbre par ses quatrains traduits en persan. (J'étais logé
peut-être dans l'hôtel du président son père.) «Ce bon monsieur de
Pibrac, dit Montaigne, avoit un esprit si gentil, les opinions si
saines, les moeurs si douces; son âme étoit si disproportionnée à
notre corruption et à nos tempêtes!» Et Pibrac a fait l'apologie de la
Saint-Barthélemy.

Je courais sans pouvoir m'arrêter; le sort me renvoyait à 1838 pour
admirer en détail la cité de Raimond de Saint-Gilles, et pour parler
des nouvelles connaissances que j'y ai faites: M. de Lavergne[271],
{p.324} homme de talent, d'esprit et de raison; mademoiselle Honorine
Gasc, Malibran future[272]. Celle-ci, en ma qualité nouvelle de
serviteur de Clémence Isaure, {p.325} me rappelait ces vers que
Chapelle et Bachaumont écrivaient dans l'île d'Ambijoux, près de
Toulouse:

            Hélas! que l'on seroit heureux
            Dans ce beau lieu digne d'envie,
            Si, toujours aimé de Sylvie,
            On pouvoit, toujours amoureux,
            Avec elle passer sa vie!

                   [Note 271: Louis-Gabriel-Léonce _Guilhaud de
                   Lavergne_, né à Bergerac, le 24 janvier 1809, mort
                   à Versailles le 18 janvier 1880. En 1834, il avait
                   assisté aux lectures des _Mémoires_, dans le salon
                   de Mme Récamier, et il en avait rendu compte dans
                   la _Revue du Midi_, dont il était alors le
                   principal rédacteur. Il collaborait également au
                   _Journal de Toulouse_, et il était depuis 1830
                   Maître et Mainteneur des Jeux-Floraux. Devenu en
                   1840, chef du cabinet de M. de Rémusat, ministre de
                   l'Intérieur, il fut quelque peu malmené par Balzac,
                   dans la _Revue parisienne_ du grand romancier.
                   «Légitimiste jusqu'en 1833, écrivait Balzac, M.
                   Guilhaud devint doctrinaire, il vanta M. de
                   Rémusat, soutint sa candidature à Muret et se
                   glissa chez M. Guizot... M. Duchâtel le nomma
                   maître des requêtes; il convoita dès lors la place
                   de M. Mallac, un de ces jeunes gens capables qui
                   ont assez de coeur pour s'en aller avec leurs
                   protecteurs, là où les Guilhaud restent; aussi M.
                   Guilhaud est-il aujourd'hui chef du cabinet de M.
                   de Rémusat. Voilà comment tout se rapetisse. M.
                   Léonce de Lavergne, incapable d'écrire dans un
                   journal, et que l'Académie a refusé, quand il se
                   présenta pour être reçu docteur, fait la
                   correspondance politique au moyen de M. Havas.»
                   Après avoir été député de Lombez de 1846 à 1848, M.
                   Léonce de Lavergne fut envoyé par les électeurs de
                   la Creuse à l'Assemblée nationale de 1871. Partisan
                   de la monarchie constitutionnelle et parlementaire,
                   il siégea d'abord au centre droit, puis, en 1874,
                   de concert avec quelques députés flottant entre le
                   centre droit et le centre gauche, il fonda un
                   nouveau groupe de représentants, le «groupe
                   Lavergne», qui ne laissa pas de contribuer par son
                   attitude au vote définitif de la Constitution du 25
                   février 1875. Le 13 décembre 1875, il fut élu, par
                   l'Assemblée nationale, sénateur inamovible, le 33e
                   sur 75. Il était, depuis 1855, membre de l'Académie
                   des Sciences morales et politiques. Ses principaux
                   ouvrages sont un essai sur l'_Économie rurale en
                   Angleterre, en Écosse et en Irlande_, _l'Économie
                   rurale de la France depuis 1789_, et les
                   _Assemblées provinciales sous Louis XVI_.]

                   [Note 272: «Mademoiselle Honorine _Gasc_, écrivait,
                   en 1859, le comte de Marcellus, chante toujours
                   admirablement; mais ce n'est plus à Toulouse: c'est
                   à Bordeaux ou à Paris, sous le nom de Ol de Kop,
                   qu'elle partage avec le consul de Danemark, son
                   époux; et ses talents, contre lesquels M. de
                   Chateaubriand la mettait en garde, ne lui ont
                   point, que je sache, «porté malheur».
                   (_Chateaubriand et son temps_, p. 143.)]

Puisse mademoiselle Honorine être en garde contre sa belle voix! Les
talents sont _de l'or de Toulouse_: ils portent malheur.

Bordeaux était à peine débarrassé de ses échafauds et de ses lâches
Girondins[273]. Toutes les villes que je voyais avaient l'air de
belles femmes relevées d'une violente maladie et qui commencent à
peine à respirer. À Bordeaux, Louis XIV avait jadis fait abattre le
palais _des Tutelles_, afin de bâtir le Château-Trompette: Spon[274]
et les amis de l'antiquité gémirent:

            Pourquoi démolit-on ces colonnes des dieux,
            Ouvrage des Césars, monument tutélaire?

                   [Note 273: Chateaubriand a jugé ici, d'un mot qui
                   restera, ces hommes de la Gironde, dont le rôle,
                   pendant la Révolution, a été aussi coupable que
                   funeste. Voir _la Légende des Girondins_, par
                   Edmond Biré.]

                   [Note 274: Joseph _Spon_, antiquaire français
                   (1647-1685).]

On trouvait à peine quelques restes des Arènes. Si l'on donnait un
témoignage de regret à tout ce qui tombe, il faudrait trop pleurer.

Je m'embarquai pour Blaye. Je vis ce château alors ignoré, auquel, en
1833, j'adressai ces paroles: «Captive {p.326} de Blaye! je me désole
de ne pouvoir rien pour vos présentes destinées!» Je m'acheminai vers
Rochefort, et je me rendis à Nantes, par la Vendée.

Ce pays portait, comme un vieux guerrier, les mutilations et les
cicatrices de sa valeur. Des ossements blanchis par le temps et des
ruines noircies par les flammes frappaient les regards. Lorsque les
Vendéens étaient près d'attaquer l'ennemi, ils s'agenouillaient et
recevaient la bénédiction d'un prêtre: la prière prononcée sous les
armes n'était point réputée faiblesse, car le Vendéen qui élevait son
épée vers le ciel demandait la victoire et non la vie.

La diligence dans laquelle je me trouvais enterré était remplie de
voyageurs qui racontaient les viols et les meurtres dont ils avaient
glorifié leur vie dans les guerres vendéennes. Le coeur me palpita,
lorsque ayant traversé la Loire à Nantes, j'entrai en Bretagne. Je
passai le long des murs de ce collège de Rennes qui vit les dernières
années de mon enfance. Je ne pus que rester vingt-quatre heures auprès
de ma femme et de mes soeurs, et je regagnai Paris.

       *       *       *       *       *

J'arrivai pour voir mourir un homme qui appartenait à ces noms
supérieurs au second rang dans le XVIIIe siècle, et qui, formant une
arrière-ligne solide dans la société, donnaient à cette société de
l'ampleur et de la consistance.

J'avais connu M. de La Harpe[275] en 1789: comme Flins, il s'était
pris d'une belle passion pour ma soeur, {p.327} madame la comtesse de
Farcy. Il arrivait avec trois gros volumes de ses oeuvres sous ses
petits bras, tout étonné que sa gloire ne triomphât pas des coeurs les
plus rebelles. Le verbe haut, la mine animée, il tonnait contre les
abus, faisant faire une omelette chez les ministres où il ne trouvait
pas le dîner bon, mangeant avec ses doigts, traînant dans les plats
ses manchettes, disant des grossièretés philosophiques aux plus grands
seigneurs qui raffolaient de ses insolences; mais, somme toute, esprit
droit, éclairé, impartial au milieu de ses passions, capable de sentir
le talent, de l'admirer, de pleurer à de beaux vers ou à une belle
action, et ayant un de ces fonds propres à porter le repentir. Il n'a
pas manqué sa fin: je le vis mourir chrétien courageux, le goût
agrandi par la religion, n'ayant conservé d'orgueil que contre
l'impiété, et de haine que contre la _langue révolutionnaire_[276].

                   [Note 275: Jean-François de _La Harpe_ (1739-1803).
                   Son principal ouvrage est le _Lycée ou Cours de
                   littérature ancienne et moderne_, douze volumes
                   in-8{o}.]

                   [Note 276: La Harpe avait publié, en 1797, un
                   éloquent écrit intitulé: _Du fanatisme dans la
                   langue révolutionnaire_.]

À mon retour de l'émigration, la religion avait rendu M. de La Harpe
favorable à mes ouvrages: la maladie dont il était attaqué ne
l'empêchait pas de travailler; il me récitait des passages d'un poème
qu'il composait sur la Révolution[277]; on y remarquait quelques vers
énergiques contre les crimes du temps et contre les _honnêtes gens_
qui les avaient soufferts:

            Mais s'ils ont tout osé, vous avez tout permis:
            Plus l'oppresseur est vil, plus l'esclave est infâme.

                   [Note 277: Ce poème parut, en 1814, sous ce titre:
                   _Le Triomphe de la Religion ou le Roi martyr_,
                   épopée en six chants. Chateaubriand, dans les notes
                   du _Génie du Christianisme_, a inséré un fragment
                   du poème de La Harpe, les _portraits de J.-J.
                   Rousseau et de Voltaire_.]

{p.328} Oubliant qu'il était malade, coiffé d'un bonnet blanc, vêtu
d'un spencer ouaté, il déclamait à tue-tête; puis, laissant échapper
son cahier, il disait d'une voix qu'on entendait à peine: «Je n'en
puis plus: je sens une griffe de fer dans le côté.» Et si,
malheureusement, une servante venait à passer, il reprenait sa voix de
Stentor et mugissait: «Allez-vous-en! Fermez la porte!» Je lui disais
un jour: «Vous vivrez pour l'avantage de la religion.--Ah! oui, me
répondit-il, ce serait bien à Dieu; mais il ne le veut pas, et je
mourrai ces jours-ci.» Retombant dans son fauteuil et enfonçant son
bonnet sur ses oreilles, il expiait son orgueil par sa résignation et
son humilité.

Dans un dîner chez Migneret, je l'avais entendu parler de lui-même
avec la plus grande modestie, déclarant qu'il n'avait rien fait de
supérieur, mais qu'il croyait que l'art et la langue n'avaient point
dégénéré entre ses mains.

M. de La Harpe quitta ce monde le 11 février 1803: l'auteur des
_Saisons_ mourait presque en même temps au milieu de toutes les
consolations de la philosophie, comme M. de La Harpe au milieu de
toutes les consolations de la religion; l'un visité des hommes,
l'autre visité de Dieu[278].

M. de La Harpe fut enterré, le 12 février 1803, au {p.329} cimetière
de la barrière de Vaugirard. Le cercueil ayant été déposé au bord de
la fosse, sur le petit monceau de terre qui le devait bientôt
recouvrir, M. de Fontanes prononça un discours. La scène était
lugubre: les tourbillons de neige tombaient du ciel et blanchissaient
le drap mortuaire que le vent soulevait, pour laisser passer les
dernières paroles de l'amitié à l'oreille de la mort[279]. Le
cimetière a été détruit et M. de La Harpe exhumé: il n'existait
presque plus rien de ses cendres chétives. Marié sous le Directoire,
M. de La Harpe n'avait pas été heureux avec sa belle femme[280]; elle
l'avait pris en horreur en le voyant, et ne voulut jamais lui accorder
aucun droit.

                   [Note 278: La Harpe avait conservé jusqu'à la fin
                   l'entière possession de son intelligence. Il ne
                   cessait, pendant les derniers jours, de se faire
                   lire les prières des agonisants. M. de Fontanes,
                   étant venu le voir la veille de sa mort, s'approcha
                   de son lit pendant qu'on récitait ces prières. «Mon
                   ami, dit le moribond en lui tendant une main
                   desséchée, je remercie le ciel de m'avoir laissé
                   l'esprit assez libre pour sentir combien cela est
                   consolant et beau.»]

                   [Note 279: Voir l'_Appendice_, nº VIII: _la Mort de
                   La Harpe_.]

                   [Note 280: La Harpe, veuf, s'était remarié, en
                   1797, avec Mlle de Hatte-Longuerue.--Voir
                   l'_Appendice_, Nº VIII.]

Au reste, M. de La Harpe avait, ainsi que toute chose, diminué auprès
de la Révolution qui grandissait toujours: les renommées se hâtaient
de se retirer devant le représentant de cette Révolution, comme les
périls perdaient leur puissance devant lui.

       *       *       *       *       *

Tandis que nous étions occupés du vivre et du mourir vulgaires, la
marche gigantesque du monde s'accomplissait; l'homme du temps prenait
le haut bout dans la race humaine. Au milieu des remuements immenses,
précurseurs du déplacement universel, j'étais débarqué à Calais pour
concourir à l'action générale, dans la mesure assignée à chaque
soldat. J'arrivai, la première année du siècle, au camp où Bonaparte
battait le rappel des destinées: il devint bientôt premier consul à
vie.

{p.330} Après l'adoption du Concordat par le Corps législatif en
1802[281], Lucien, ministre de l'intérieur, donna une fête à son
frère; j'y fus invité, comme ayant rallié les forces chrétiennes et
les ayant ramenées à la charge. J'étais dans la galerie, lorsque
Napoléon entra: il me frappa agréablement; je ne l'avais jamais aperçu
que de loin. Son sourire était caressant et beau; son oeil admirable,
surtout par la manière dont il était placé sous son front et encadré
dans ses sourcils. Il n'avait encore aucune charlatanerie dans le
regard, rien de théâtral et d'affecté. Le _Génie du Christianisme_,
qui faisait en ce moment beaucoup de bruit, avait agi sur Napoléon.
Une imagination prodigieuse animait ce politique si froid: il n'eût
pas été ce qu'il était si la Muse n'eût été là; la raison
accomplissait les idées du poète. Tous ces hommes à grande vie sont
toujours un composé de deux natures, car il les faut capables
d'inspiration et d'action: l'une enfante le projet, l'autre
l'accomplit.

                   [Note 281: Le 8 avril 1802.]

Bonaparte m'aperçut et me reconnut, j'ignore à quoi. Quand il se
dirigea vers ma personne, on ne savait qui il cherchait; les rangs
s'ouvraient successivement; chacun espérait que le consul s'arrêterait
à lui; il avait l'air d'éprouver une certaine impatience de ces
méprises. Je m'enfonçais derrière mes voisins; Bonaparte éleva tout à
coup la voix et me dit: «Monsieur de Chateaubriand!» Je restai seul
alors en avant, car la foule se retira et bientôt se reforma en cercle
autour des interlocuteurs. Bonaparte m'aborda avec simplicité: sans me
faire de compliments, sans questions oiseuses, sans préambule, il me
parla sur-le-champ {p.331} de l'Égypte et des Arabes, comme si
j'eusse été de son intimité et comme s'il n'eût fait que continuer une
conversation déjà commencée entre nous. «J'étais toujours frappé, me
dit-il, quand je voyais les cheiks tomber à genoux au milieu du
désert, se tourner vers l'Orient et toucher le sable de leur front.
Qu'était-ce que cette chose inconnue qu'ils adoraient vers l'Orient?»

Bonaparte s'interrompit, et passant sans transition à une autre idée:
«Le christianisme! Les idéologues n'ont-ils pas voulu en faire un
système d'astronomie? Quand cela serait, croient-ils me persuader que
le christianisme est petit? Si le christianisme est l'allégorie du
mouvement des sphères, la géométrie des astres, les esprits forts ont
beau faire, malgré eux ils ont encore laissé assez de grandeur à
l'_infâme_.»

Bonaparte incontinent s'éloigna. Comme à Job, dans ma nuit, «un esprit
est passé devant moi; les poils de ma chair se sont hérissés; il s'est
tenu là: je ne connais point son visage et j'ai entendu sa voix comme
un petit souffle.»

Mes jours n'ont été qu'une suite de visions; l'enfer et le ciel se
sont continuellement ouverts sous mes pas ou sur ma tête, sans que
j'aie eu le temps de sonder leurs ténèbres ou leurs lumières. J'ai
rencontré une seule fois sur le rivage des deux mondes l'homme du
dernier siècle et l'homme du nouveau, Washington et Napoléon. Je
m'entretins un moment avec l'un et l'autre; tous deux me renvoyèrent à
la solitude, le premier par un souhait bienveillant, le second par un
crime.

Je remarquai qu'en circulant dans la foule, Bonaparte {p.332} me
jetait des regards plus profonds que ceux qu'il avait arrêtés sur moi
en me parlant. Je le suivais aussi des yeux:

            Chi è quel grande che non par che curi
            L' incendio?

«Quel est ce grand qui n'a cure de l'incendie?»

(_Dante_[282].)

                   [Note 282: _Inferno_, ch. XIV, v. 46.]

À la suite de cette entrevue, Bonaparte pensa à moi pour Rome: il
avait jugé d'un coup d'oeil où et comment je lui pouvais être utile.
Peu lui importait que je n'eusse pas été dans les affaires, que
j'ignorasse jusqu'au premier mot de la diplomatie pratique; il croyait
que tel esprit sait toujours, et qu'il n'a pas besoin d'apprentissage.
C'était un grand découvreur d'hommes; mais il voulait qu'ils n'eussent
de talent que pour lui, à condition encore qu'on parlât peu de ce
talent; jaloux de toute renommée, il la regardait comme une usurpation
sur la sienne: il ne devait y avoir que Napoléon dans l'univers.

Fontanes et madame Bacciochi me parlèrent de la satisfaction que le
Consul avait eue de _ma conversation_: je n'avais pas ouvert la
bouche; cela voulait dire que Bonaparte était content de lui. Il me
pressèrent de profiter de la fortune. L'idée d'être quelque chose ne
m'était jamais venue; je refusai net. Alors on fit parler une autorité
à laquelle il m'était difficile de résister.

{p.333} L'abbé Émery[283], supérieur du séminaire de Saint-Sulpice,
vint me conjurer, au nom du clergé, d'accepter, pour le bien de la
religion, la place de premier secrétaire de l'ambassade que Bonaparte
destinait à son oncle, le cardinal Fesch[284]. Il me faisait entendre
que l'intelligence du cardinal n'étant pas très remarquable, je me
trouverais bientôt le maître des affaires. Un hasard singulier m'avait
mis en rapport avec l'abbé Émery: j'avais passé aux États-Unis avec
l'abbé Nagot et divers séminaristes, vous le savez. Ce souvenir de mon
obscurité, de ma jeunesse, de ma vie de voyageur, qui se réfléchissait
dans ma vie publique, me prenait par l'imagination et le coeur.
{p.334} L'abbé Émery, estimé de Bonaparte, était fin par sa nature,
par sa robe et par la Révolution; mais cette triple finesse ne lui
servait qu'au profit de son vrai mérite; ambitieux seulement de faire
le bien, il n'agissait que dans le cercle de la plus grande prospérité
d'un séminaire. Circonspect dans ses actions et dans ses paroles, il
eût été superflu de violenter l'abbé Émery, car il tenait toujours sa
vie à votre disposition, en échange de sa volonté qu'il ne cédait
jamais: sa force était de vous attendre, assis sur sa tombe.

                   [Note 283: Jacques-André _Émery_, né le 27 août
                   1832 à Gex, mort à Issy le 18 avril 1811. Sa _Vie_
                   a été écrite par M. l'abbé Gosselin (1861), et par
                   M. l'abbé Élie Méric (1894).]

                   [Note 284: Joseph _Fesch_, né à Ajaccio le 3
                   janvier 1763. Il était le demi-frère de la mère de
                   Napoléon. À l'époque de la convocation des
                   États-Généraux, il était déjà entré dans les
                   ordres; mais les premiers événements de la
                   Révolution le firent renoncer à l'état
                   ecclésiastique. D'abord commis aux vivres
                   (garde-magasin), il devint en 1795 commissaire des
                   guerres, et occupa cette place jusqu'au 18
                   brumaire. Dès que le rétablissement du culte eût
                   été arrêté dans la pensée du Premier Consul, il
                   reprit le costume ecclésiastique, et s'employa très
                   activement dans les négociations qui préparèrent le
                   Concordat (15 juillet 1801). Archevêque de Lyon en
                   1802, cardinal le 25 février 1803, il fut, le 4
                   avril suivant, nommé ambassadeur à Rome. En 1805,
                   il fut investi de la charge de grand aumônier.
                   Tombé en disgrâce en 1811, il fut renvoyé par
                   l'Empereur dans son diocèse de Lyon, où il resta
                   jusqu'en 1814. Après l'abdication de Napoléon, il
                   se retira à Rome. Les Cent-Jours le ramenèrent en
                   France et dans son archevêché. Après les
                   Cent-Jours, il se réfugia de nouveau à Rome, où il
                   fixa définitivement sa résidence. Il refusa
                   obstinément, pendant toute la Restauration, de se
                   démettre de son titre d'archevêque de Lyon; mais il
                   ne put obtenir, malgré l'appui du pape, de rentrer
                   dans son diocèse après la révolution de 1830. Il
                   est mort à Rome le 13 mai 1839.]

Il échoua dans sa première tentative; il revint à la charge, et sa
patience me détermina. J'acceptai la place qu'il avait mission de me
proposer, sans être le moins du monde convaincu de mon utilité au
poste où l'on m'appelait: je ne vaux rien du tout en seconde ligne.
J'aurais peut-être encore reculé, si l'idée de madame de Beaumont
n'était venue mettre un terme à mes scrupules. La fille de M. de
Montmorin se mourait; le climat de l'Italie lui serait, disait-on,
favorable; moi allant à Rome, elle se résoudrait à passer les Alpes:
je me sacrifiai à l'espoir de la sauver. Madame de Chateaubriand se
prépara à me venir rejoindre; M. Joubert parlait de l'accompagner, et
madame de Beaumont partit pour le Mont-Dore, afin d'achever ensuite sa
guérison au bord du Tibre.

M. de Talleyrand occupait le ministère des relations extérieures; il
m'expédia ma nomination[285]. Je dînai {p.335} chez lui: il est
demeuré tel dans mon esprit qu'il s'y plaça au premier moment. Au
reste, ses belles façons faisaient contraste avec celles des marauds
de son entourage; ses roueries avaient une importance inconcevable:
aux yeux d'un brutal guêpier, la corruption des moeurs semblait génie,
la légèreté d'esprit profondeur. La Révolution était trop modeste;
elle n'appréciait pas assez sa supériorité: ce n'est pas même chose
d'être au-dessus ou au-dessous des crimes.

                   [Note 285: La lettre de Talleyrand, notifiant à
                   l'auteur du _Génie du Christianisme_ sa nomination
                   de secrétaire, est du 19 floréal, an XI (9 mai
                   1803). En voici le texte:

                   «Je m'empresse, citoyen, de vous envoyer une copie
                   de l'arrêté par lequel le Premier Consul vous nomme
                   secrétaire de la légation de la République à Rome.
                   Vos talents et l'usage que vous en avez fait n'ont
                   pu que vous faire connaître d'une manière
                   avantageuse dans votre pays et dans celui où vous
                   allez résider, et je ne doute point du soin que
                   vous mettrez à justifier la confiance du
                   gouvernement. J'ai l'honneur, etc.»]

Je vis les ecclésiastiques attachés au cardinal; je distinguai le
joyeux abbé de Bonnevie[286]: jadis aumônier {p.336} à l'armée des
princes, il s'était trouvé à la retraite de Verdun; il avait aussi été
grand vicaire de l'évêque de Châlons, M. de Clermont-Tonnerre[287],
qui s'embarqua derrière nous pour réclamer une pension du saint-siége,
en qualité de _Chiaramonte_. Mes préparatifs achevés, je me mis en
route: je devais devancer à Rome l'oncle de Napoléon.

                   [Note 286: L'abbé de _Bonnevie_ (Pierre-Étienne),
                   né à Rethel le 6 janvier 1761, mort à Lyon le 7
                   mars 1849. Pendant l'émigration, il avait été,
                   ainsi que le dit Chateaubriand, aumônier à l'armée
                   des princes. Après le rétablissement du culte, il
                   fut nommé chanoine à la Primatiale de Lyon, et
                   accompagna le cardinal Fesch à Rome en 1803. Une
                   étroite intimité s'établit entre l'auteur du _Génie
                   du Christianisme_ et le très spirituel abbé, qui ne
                   tarda pas à conquérir l'estime et l'affection de
                   Mme de Chateaubriand. Jusqu'à leur mort, il resta
                   l'un de leurs plus fidèles amis. On trouvera dans
                   le livre de M. l'abbé Pailhès sur _Chateaubriand,
                   sa femme et ses amis_, quelques-unes des lettres
                   écrites par la vicomtesse de Chateaubriand à son
                   _cher Comte de Lyon_. Elles sont charmantes,
                   surtout celle du 10 juillet 1839, trop longue pour
                   être ici donnée tout entière, mais dont voici au
                   moins quelques lignes:

                   «... Je vous écris ces lignes pour vous gronder. On
                   dit, l'abbé, que vous vous portez à merveille; que
                   vous êtes jeune et gai comme par le passé; pourquoi
                   donc ne pas venir nous voir? On voyage à tout âge,
                   et dans ce moment surtout que la poste vient de
                   lancer sur les chemins des voitures de courriers
                   qui feraient rougir une voiture d'ambassadeur. Je
                   vous ai dit que nous avons une vilaine chambre à
                   vous donner; mais si vous voulez être logé comme un
                   chanoine, vous pourrez prendre un appartement aux
                   Missions-Étrangères; vous serez là à notre porte,
                   pouvant venir déjeuner, dîner et déraisonner avec
                   nous...»]

                   [Note 287: Anne-Antoine-Jules, duc de
                   _Clermont-Tonnerre_ (1749-1830). Évêque de
                   Châlons-sur-Marne depuis 1782, député du clergé aux
                   États-Généraux, il avait émigré en Allemagne, et,
                   avant sa rentrée en France, il avait remis, entre
                   les mains du Souverain Pontife sa démission
                   d'évêque de Châlons, conformément au Concordat. La
                   Restauration le nomma pair de France (4 juin 1814),
                   archevêque de Toulouse (1er juillet 1820), et
                   obtint pour lui le chapeau de cardinal (2 décembre
                   1822). Il a laissé le souvenir d'un prélat imbu de
                   l'orgueil de sa naissance et de son rang, et
                   cependant d'un accès facile, d'un esprit aimable,
                   pénétrant et vif.]

       *       *       *       *       *

À Lyon, je revis mon ami M. Ballanche. Je fus témoin de la Fête-Dieu
renaissante[288]: je croyais avoir quelque part à ces bouquets de
fleurs, à cette joie du ciel que j'avais rappelée sur la terre.

                   [Note 288: Chateaubriand fit le récit de cette fête
                   dans une longue et admirable lettre adressée à son
                   ami Ballanche et qui, publiée aussitôt à Lyon, y
                   produisit une impression profonde. C'est une des
                   plus belles pages du grand écrivain, et qui devrait
                   figurer désormais dans toutes les éditions du
                   _Génie du Christianisme_.]

Je continuai ma route; un accueil cordial me suivait: mon nom se
mêlait au rétablissement des autels. Le plaisir le plus vif que j'aie
éprouvé, c'est de m'être senti honoré en France et chez l'étranger des
marques d'un intérêt sérieux. Il m'est arrivé quelquefois, {p.337}
tandis que je me reposais dans une auberge de village, de voir entrer
un père et une mère avec leur fils: ils m'amenaient, me disaient-ils,
leur enfant pour me remercier. Était-ce l'amour-propre qui me donnait
alors ce plaisir dont je parle? Qu'importait à ma vanité que d'obscurs
et honnêtes gens me témoignassent leur satisfaction sur un grand
chemin, dans un lieu où personne ne les entendait? Ce qui me touchait,
du moins j'ose le croire, c'était d'avoir produit un peu de bien,
consolé quelques affligés, fait renaître au fond des entrailles d'une
mère l'espérance d'élever un fils chrétien, c'est-à-dire un fils
soumis, respectueux, attaché à ses parents. Aurais-je goûté cette joie
pure si j'eusse écrit un livre dont les moeurs et la religion auraient
eu à gémir?

La route est assez triste en sortant de Lyon: depuis la Tour-du-Pin
jusqu'à Pont-de-Beauvoisin, elle est fraîche et bocagère.

À Chambéry, où l'âme chevaleresque de Bayard se montra si belle, un
homme fut accueilli par une femme, et pour prix de l'hospitalité qu'il
en reçut il se crut philosophiquement obligé de la déshonorer. Tel est
le danger des lettres; le désir de faire du bruit l'emporte sur les
sentiments généreux: si Rousseau ne fût jamais devenu écrivain
célèbre, il aurait enseveli dans les vallées de la Savoie les
faiblesses de la femme qui l'avait nourri; il se serait sacrifié aux
défauts mêmes de son amie; il l'aurait soulagée dans ses vieux ans, au
lieu de se contenter de lui donner une tabatière et de s'enfuir. Ah!
que la voix de l'amitié trahie ne s'élève jamais contre notre tombeau!

Après avoir passé Chambéry, se présente le cours {p.338} de l'Isère.
On rencontre partout dans les vallées des croix sur les chemins et des
madones dans le tronc des pins. Les petites églises, environnées
d'arbres, font un contraste touchant avec les grandes montagnes. Quand
les tourbillons de l'hiver descendent de ces sommets chargés de
glaces, le Savoyard se met à l'abri dans son temple champêtre et prie.

Les vallées où l'on entre au-dessus de Montmélian sont bordées par des
monts de diverses formes, tantôt demi-nus, tantôt habillés de forêts.

Aiguebelle semble clore les Alpes; mais en tournant un rocher isolé,
tombé dans le chemin, vous apercevez de nouvelles vallées attachées au
cours de l'Arche.

Les monts des deux côtés se dressent; leurs flancs deviennent
perpendiculaires; leurs sommets stériles commencent à présenter
quelques glaciers: des torrents se précipitent et vont grossir l'Arche
qui court follement. Au milieu de ce tumulte des eaux, on remarque une
cascade légère qui tombe avec une grâce infinie sous un rideau de
saules.

Ayant traversé Saint-Jean-de-Maurienne et arrivé vers le coucher du
soleil à Saint-Michel, je ne trouvai pas de chevaux: obligé de
m'arrêter, j'allai me promener hors du village. L'air devint
transparent à la crête des monts; leur dentelure se traçait avec une
netteté extraordinaire, tandis qu'une grande nuit sortant de leur pied
s'élevait vers leur cime. La voix du rossignol était en bas, le cri de
l'aigle en haut; l'alizier fleuri dans la vallée, la blanche neige sur
la montagne. Un château, ouvrage des Carthaginois, selon la tradition
populaire, se montrait sur le redan taillé {p.339} à pic. Là, s'était
incorporée au rocher la haine d'un homme, plus puissante que tous les
obstacles. La vengeance de l'espèce humaine pesait sur un peuple
libre, qui ne pouvait bâtir sa grandeur qu'avec l'esclavage et le sang
du reste du monde.

Je partis à la pointe du jour et j'arrivai, vers les deux heures après
midi, à Lans-le-Bourg, au pied du Mont-Cenis. En entrant dans le
village, je vis un paysan qui tenait un aiglon par les pieds; une
troupe impitoyable frappait le jeune roi, insultait à la faiblesse de
l'âge et à la majesté tombée; le père et la mère du noble orphelin
avaient été tués: on me proposa de me le vendre; il mourut des mauvais
traitements qu'on lui avait fait subir avant que je le pusse délivrer.
Je me souvenais alors du pauvre petit Louis XVII; je pense aujourd'hui
à Henri V: quelle rapidité de chute et de malheur!

Ici, l'on commence à gravir le Mont-Cenis et on quitte la petite
rivière d'Arche, qui vous conduit au pied de la montagne. De l'autre
côté du Mont-Cenis, la Doire vous ouvre l'entrée de l'Italie. Les
fleuves sont non-seulement des _grands chemins qui marchent_, comme
les appelle Pascal, mais ils tracent encore le chemin aux hommes.[289]

                   [Note 289: Pour tous les détails de ce voyage,
                   voir, dans le _Voyage en Italie de Chateaubriand_
                   (OEuvres complètes, tome VI), ses deux lettres à M.
                   Joubert, datées, la première de _Turin, le 17 juin
                   1803_, la seconde, de _Milan, lundi matin 21 juin
                   1803_.]

Quand je me vis pour la première fois au sommet des Alpes, une étrange
émotion me saisit; j'étais comme cette alouette qui traversait, en
même temps que moi, le plateau glacé, et qui, après avoir chanté
{p.340} sa petite chanson de la plaine, s'abattait parmi des neiges,
au lieu de descendre sur des moissons. Les stances que m'inspirèrent
ces montagnes en 1822 retracent assez bien les sentiments qui
m'agitaient aux mêmes lieux en 1803:

            Alpes, vous n'avez point subi mes destinées!
                Le temps ne vous peut rien;
            Vos fronts légèrement ont porté les années
                Qui pèsent sur le mien.

            Pour la première fois, quand, rempli d'espérance,
                Je franchis vos remparts,
            Ainsi que l'horizon, un avenir immense
                S'ouvrait à mes regards.

            L'Italie à mes pieds, et devant moi le monde[290]!

                   [Note 290: La pièce d'où ces vers sont extraits se
                   trouve dans les _Poésies_ de Chateaubriand (OEuvres
                   complètes, tome XXII), où elle porte ce titre: les
                   _Alpes ou l'Italie_.]

Ce monde, y ai-je réellement pénétré? Christophe Colomb eut une
apparition qui lui montra la terre de ses songes, avant qu'il l'eût
découverte; Vasco de Gama rencontra sur son chemin le géant des
tempêtes: lequel de ces deux grands hommes m'a prédit mon avenir? Ce
que j'aurais aimé avant tout eût été une vie glorieuse par un résultat
éclatant, et obscure par sa destinée. Savez-vous quelles sont les
premières cendres européennes qui reposent en Amérique? Ce sont celles
de Biorn le Scandinave[291]: il mourut en abordant à Winland, et fut
enterré par ses compagnons sur un promontoire. Qui sait cela? Qui
connaît {p.341} celui dont la voile devança le vaisseau du pilote
génois au Nouveau Monde? Biorn dort sur la pointe d'un cap ignoré, et
depuis mille ans son nom ne nous est transmis que par les sagas des
poètes, dans une langue que l'on ne parle plus.

                   [Note 291: Chateaubriand lui-même ne savait sans
                   doute _cela_ que du matin, pour l'avoir appris de
                   son jeune ami Jean-Jacques Ampère, le seul homme de
                   France qui s'intéressât alors aux choses de
                   Scandinavie.]

       *       *       *       *       *

J'avais commencé mes courses dans le sens contraire des autres
voyageurs: les vieilles forêts de l'Amérique s'étaient offertes à moi
avant les vieilles cités de l'Europe. Je tombais au milieu de
celles-ci au moment où elles se rajeunissaient et mouraient à la fois
dans une révolution nouvelle. Milan était occupé par nos troupes; on
achevait d'abattre le château, témoin des guerres du moyen âge.

L'armée française s'établissait, comme une colonie militaire, dans les
plaines de la Lombardie. Gardés çà et là par leurs camarades en
sentinelle, ces étrangers de la Gaule, coiffés d'un bonnet de police,
portant un sabre en guise de faucille par-dessus leur veste ronde,
avaient l'air de moissonneurs empressés et joyeux. Ils remuaient des
pierres, roulaient des canons, conduisaient des chariots, élevaient
des hangars et des huttes de feuillage. Des chevaux sautaient,
caracolaient, se cabraient dans la foule comme des chiens qui
caressent leurs maîtres. Les Italiennes vendaient des fruits sur leurs
éventaires au marché de cette foire armée: nos soldats leur faisaient
présent de leurs pipes et de leurs briquets, en leur disant comme les
anciens barbares, leurs pères, à leurs bien-aimées: {p.342} «Moi,
Fotrad, fils d'Eupert, de la race des Franks[292], je te donne, à toi,
Helgine, mon épouse chérie, en honneur de ta beauté (_in honore
pulchritudinis tuæ_), mon habitation dans le quartier des Pins.»

                   [Note 292: Ce _Fotrad, fils d'Eupert_, est amené
                   ici d'un peu loin. Quand l'auteur composa cette
                   partie de ses _Mémoires_, il avait encore l'esprit
                   tout plein des longues et savantes recherches qu'il
                   avait faites pour écrire ses _Études historiques_
                   et ses chapitres sur les Franks.]

Nous sommes de singuliers ennemis: on nous trouve d'abord un peu
insolents, un peu trop gais, trop remuants; nous n'avons pas plutôt
tourné les talons qu'on nous regrette. Vif, spirituel, intelligent, le
soldat français se mêle aux occupations de l'habitant chez lequel il
est logé; il tire de l'eau au puits, comme Moïse pour les filles de
Madian, chasse les pasteurs, mène les agneaux au lavoir, fend le bois,
fait le feu, veille à la marmite, porte l'enfant dans ses bras ou
l'endort dans son berceau. Sa bonne humeur et son activité
communiquent la vie à tout; on s'accoutume à le regarder comme un
conscrit de la famille. Le tambour bat-il, le garnisaire court à son
mousquet, laisse les filles de son hôte pleurant sur la porte, et
quitte la chaumière, à laquelle il ne pensera plus avant qu'il soit
entré aux Invalides.

À mon passage à Milan, un grand peuple réveillé ouvrait un moment les
yeux. L'Italie sortait de son sommeil, et se souvenait de son génie
comme d'un rêve divin: utile à notre pays renaissant, elle apportait
dans la mesquinerie de notre pauvreté la grandeur de la nature
transalpine, nourrie qu'elle était, cette Ausonie, aux chefs-d'oeuvre
des arts et dans les hautes réminiscences d'une patrie fameuse.
L'Autriche {p.343} est venue; elle a remis son manteau de plomb sur
les Italiens; elle les a forcés à regagner leur cercueil. Rome est
rentrée dans ses ruines, Venise dans sa mer. Venise s'est affaissée en
embellissant le ciel de son dernier sourire; elle s'est couchée
charmante dans ses flots, comme un astre qui ne doit plus se lever.

[Illustration: Madame de BEAUMONT au colysée.]

Le général Murat commandait à Milan. J'avais pour lui une lettre de
madame Bacciochi. Je passai la journée avec les aides de camp: ils
n'étaient pas aussi pauvres que mes camarades devant Thionville. La
politesse française reparaissait sous les armes; elle tenait à prouver
qu'elle était toujours du temps de Lautrec[293].

                   [Note 293: Odet de _Foix_, vicomte de _Lautrec_,
                   maréchal de France sous Louis XII, fit presque
                   tontes ses armes autour de Milan. Chateaubriand
                   aimait ce nom de Lautrec. Il le choisit ici pour
                   personnifier en Italie la bravoure et la politesse
                   française. Déjà, dans le _Dernier Abencerage_, il
                   avait fait d'un autre Lautrec un type de vaillance
                   et de chevalerie. Après tout, il y avait eu des
                   alliances entre les Lautrec et les Chateaubriand.
                   «Il était, dit Brantôme, parlant du vicomte de
                   Lautrec, le maréchal de France, il était frère de
                   madame de Chateaubriand, une très belle et très
                   honnête dame que le roi aimait.»]

Je dînai en grand gala, le 23 juin, chez M. de Melzi[294], {p.344} à
l'occasion du baptême d'un fils du général Murat[295]. M. de Melzi
avait connu mon frère; les manières du vice-président de la République
cisalpine étaient belles; sa maison ressemblait à celle d'un prince
qui l'aurait toujours été: il me traita poliment et froidement; il me
trouva tout juste dans des dispositions pareilles aux siennes.

                   [Note 294: François de _Melzi_ (1753-1826). Il
                   était vice-président de la _République cisalpine_,
                   organisée en 1797 par le général Bonaparte, et qui
                   avait pris, en 1802, le nom de _République
                   italienne_. Lorsqu'au mois de mars 1805, elle
                   devint le Royaume d'Italie, avec Napoléon pour roi
                   et le prince Eugène de Beauharnais pour vice-roi,
                   M. de Melzi fut nommé grand chancelier et garde des
                   sceaux; il fut créé duc en 1807. Après les
                   événements de 1814, il vécut dans la
                   retraite.--Dans sa lettre à Joubert, du 21 juin
                   1803, Chateaubriand parle en ces termes du dîner de
                   Milan: «J'ai dîné en grand gala chez M. de Melzi:
                   il s'agissait d'une fête donnée à l'occasion du
                   baptême de l'enfant du général Murat. M. de Melzi a
                   connu mon malheureux frère: nous en avons parlé
                   longtemps. Le vice-président a des manières fort
                   nobles; sa maison est celle d'un prince, et d'un
                   prince qui l'aurait toujours été. Il m'a traité
                   poliment et froidement, et m'a toujours trouvé dans
                   des conditions pareilles aux siennes.»]

                   [Note 295: Napoléon-Charles-Lucien, prince _Murat_,
                   second fils de Joachim Murat, né à Milan, le 16 mai
                   1803. Représentant du peuple en 1848 et 1849,
                   sénateur le 26 janvier 1852, puis membre de la
                   famille civile de l'Empereur (21 juin 1853) avec le
                   titre d'Altesse impériale, il fut de 1852 à 1862,
                   grand-maître de la maçonnerie. Il est mort à Paris,
                   le 10 avril 1873.]

J'arrivai à ma destination le 27 juin au soir, avant-veille de la
Saint-Pierre: le prince des apôtres m'attendait, comme mon indigent
patron[296] me reçut depuis à Jérusalem. J'avais suivi la route de
Florence, de Sienne et de Radicofani. Je m'empressai d'aller rendre ma
visite à M. Cacault[297] auquel le cardinal Fesch succédait, tandis
que je remplaçais M. Artaud[298].

                   [Note 296: «L'indigent patron», c'est saint
                   _François_ d'Assise.]

                   [Note 297: François _Cacault_ (1743-1805). Il avait
                   débuté dans la diplomatie, en 1785, comme
                   secrétaire d'ambassade à Naples. En 1793, il
                   réussit à détacher la Toscane de la coalition
                   européenne, et fut, en 1797, un des signataires du
                   traité de Tolentino. Il remplit, de 1801 à 1803,
                   les fonctions de ministre plénipotentiaire à Rome.]

                   [Note 298: Le chevalier _Artaud de Montor_
                   (1772-1840). Ancien émigré, ayant servi dans
                   l'armée des princes, il était entré en 1798 dans la
                   diplomatie. Il a composé de nombreux ouvrages, dont
                   le plus important est l'_Histoire du pape Pie
                   VII_.]

Le 28 juin, je courus tout le jour: je jetai un premier {p.345}
regard sur le Colisée, le Panthéon, la colonne Trajane et le château
Saint-Ange. Le soir, M. Artaud me mena à un bal dans une maison aux
environs de la place Saint-Pierre. On apercevait la girandole de feu
de la coupole de Michel-Ange, entre les tourbillons des valses qui
roulaient devant les fenêtres ouvertes; les fusées du feu d'artifice
du môle d'Adrien s'épanouissaient à Saint-Onuphre, sur le tombeau du
Tasse: le silence, l'abandon et la nuit étaient dans la campagne
romaine[299].

                   [Note 299: Le lendemain, dans la ferveur de son
                   enthousiasme, il écrit à Fontanes:

                       «Rome, 10 messidor an XI (29 juin 1803).

                   «Mon cher et très cher ami, un mot pour vous
                   annoncer mon arrivée. Me voilà logé chez M. Cacault
                   qui me traite comme son fils. Il est _Breton_. (M.
                   Cacault était né à Nantes). Le secrétaire de
                   légation (M. Artaud), que je remplace ou que je ne
                   remplace pas (car il n'est pas encore rappelé), me
                   trouve le meilleur enfant du monde et nous sommes
                   les meilleurs amis. Je reçois compliments sur
                   compliments de tous les grands du monde, et pour
                   achever cette chance heureuse, je tombe à Rome la
                   veille même de la Saint-Pierre, et je vois en
                   arrivant la plus belle fête de l'année, au pied
                   même du trône pontifical.

                   «Venez vite ici, mon cher ami. Toute ma froideur
                   n'a pu tenir contre une chose si étonnante: j'ai la
                   tête troublée de tout ce que je vois. Figurez-vous
                   que vous ne savez rien de Rome, que personne ne
                   sait rien quand on n'a pas vu tant de grandeurs, de
                   ruines, de souvenirs.

                   «Enfin, venez, venez: voilà tout ce que je puis
                   vous dire à présent. Il faut que mes idées se
                   soient un peu rassemblées, avant que je puisse vous
                   tracer l'ombre de ce que je vois...»]

Le lendemain j'assistai à l'office de la Saint-Pierre. Pie VII, pâle,
triste et religieux, était le vrai pontife des tribulations. Deux
jours après, je fus présenté à Sa Sainteté: elle me fit asseoir auprès
d'elle. Un volume du _Génie du Christianisme_ était obligeamment
{p.346} ouvert sur sa table[300]. Le cardinal Consalvi, souple et
ferme, d'une résistance douce et polie, était l'ancienne politique
romaine vivante, moins la foi du temps et plus la tolérance du
siècle[301].

                   [Note 300: Dès le mois de septembre 1802,
                   Chateaubriand avait fait hommage à Pie VII de ses
                   volumes du _Génie du Christianisme_. La lettre
                   suivante accompagnait l'envoi de l'ouvrage:

                     TRÈS SAINT-PÈRE,

                   «Ignorant si ce faible ouvrage obtiendrait quelque
                   succès, je n'ai pas osé d'abord le présenter à
                   Votre Sainteté. Maintenant que le suffrage du
                   public semble le rendre digne de vous être offert,
                   je prends la liberté de le déposer à vos pieds
                   sacrés.

                   «Si Votre Sainteté daigne jeter les yeux sur le
                   quatrième volume, elle verra les efforts que j'ai
                   faits pour venger les autels et leurs ministres des
                   injures d'une fausse philosophie. Elle y verra mon
                   admiration pour le Saint Siège et pour le génie des
                   Pontifes qui l'ont occupé. Elle me pardonnera
                   peut-être d'avoir annoncé leur glorieux successeur
                   qui vient de fermer les plaies de l'Église. Heureux
                   si Votre Sainteté agrée l'hommage que j'ai rendu à
                   ses vertus, et si mon zèle pour la religion peut me
                   mériter sa bénédiction paternelle.

                   «Je suis, avec le plus profond respect, de Votre
                   Sainteté, le très humble et très obéissant
                   serviteur.

                                          «de CHATEAUBRIAND.

                     «Paris, ce 28 septembre 1802.»

                   La présentation de Chateaubriand à Pie VII eut lieu
                   le 2 juillet 1803. Il écrivait, le lendemain, à M.
                   Joubert: «Sa Sainteté m'a reçu hier; elle m'a fait
                   asseoir auprès d'elle de la manière la plus
                   affectueuse. Elle m'a montré obligeamment qu'elle
                   lisait le _Génie du Christianisme_, dont elle avait
                   un volume ouvert sur sa table. On ne peut voir un
                   meilleur homme, un plus digne prélat, et un prince
                   plus simple: ne me prenez pas pour madame de
                   Sévigné.»]

                   [Note 301: Hercule _Consalvi_ (1757-1824). Pie VII
                   l'avait nommé cardinal et secrétaire d'État au
                   lendemain de son entrée dans Rome, en 1800. Il vint
                   en France en 1801 pour la conclusion du Concordat.
                   Après l'arrestation du Souverain Pontife, en 1809,
                   il reçut l'ordre de se rendre en France; en 1810, à
                   la suite de son refus d'assister au mariage
                   religieux de Napoléon, il fut interné à Reims.
                   Redevenu secrétaire d'État en 1814, il prit part au
                   Congrès de Vienne et conserva la direction des
                   affaires jusqu'à la mort de Pie VII (20 août 1823).
                   Il mourut lui-même peu de temps après, le 24
                   janvier 1824. Il n'était que diacre, n'ayant jamais
                   voulu recevoir la prêtrise. Ses _Mémoires_ ont été
                   publiés et traduits, en 1864, par J.
                   Crétineau-Joly.]

{p.347} En parcourant le Vatican, je m'arrêtai à contempler ces
escaliers où l'on peut monter à dos de mulet, ces galeries ascendantes
repliées les unes sur les autres, ornées de chefs-d'oeuvres, le long
desquelles les papes d'autrefois passaient avec toute leur pompe, ces
Loges que tant d'artistes immortels ont décorées, tant d'hommes
illustres admirées, Pétrarque, Tasse, Arioste, Montaigne, Milton,
Montesquieu, et puis des reines et des rois, ou puissants ou tombés,
enfin un peuple de pèlerins venu des quatre parties de la terre: tout
cela maintenant immobile et silencieux; théâtre dont les gradins
abandonnés, ouverts devant la solitude, sont à peine visités par un
rayon de soleil.

On m'avait recommandé de me promener au clair de la lune: du haut de
la Trinité-du-Mont, les édifices lointains paraissaient comme les
ébauches d'un peintre ou comme des côtes effumées vues de la mer, du
bord d'un vaisseau. L'astre de la nuit, ce globe que l'on suppose un
monde fini, promenait ses pâles déserts au-dessus des déserts de Rome;
il éclairait des rues sans habitants, des enclos, des places, des
jardins où ne passait personne, des monastères où l'on n'entend plus
la voix des cénobites, des cloîtres aussi muets et aussi dépeuplés que
les portiques du Colisée.

Qu'arriva-t-il, il y a dix-huit siècles, à pareille heure et aux mêmes
lieux? Quels hommes ont ici traversé l'ombre de ces obélisques, après
que cette ombre eut {p.348} cessé de tomber sur les sables d'Égypte?
Non seulement l'ancienne Italie n'est plus, mais l'Italie du moyen âge
a disparu. Toutefois la trace de ces deux Italies est encore marquée
dans la ville éternelle: si la Rome moderne montre son Saint-Pierre et
ses chefs-d'oeuvre, la Rome ancienne lui oppose son Panthéon et ses
débris; si l'une fait descendre du Capitole ses consuls, l'autre amène
du Vatican ses pontifes. Le Tibre sépare les deux gloires: assises
dans la même poussière, Rome païenne s'enfonce de plus en plus dans
ses tombeaux, et Rome chrétienne redescend peu à peu dans ses
catacombes.

       *       *       *       *       *

Le cardinal Fesch avait loué, assez près du Tibre, le palais
Lancelotti: j'y ai vu depuis, en 1828, la princesse Lancelotti. On me
donna le plus haut étage du palais: en y entrant, une si grande
quantité de puces me sautèrent aux jambes, que mon pantalon blanc en
était tout noir. L'abbé de Bonnevie et moi, nous fîmes, le mieux que
nous pûmes, laver notre demeure. Je me croyais retourné à mes chenils
de New-Road: ce souvenir de ma pauvreté ne me déplaisait pas. Établi
dans ce cabinet diplomatique, je commençai à délivrer des passe-ports
et à m'occuper de fonctions aussi importantes. Mon écriture était un
obstacle à mes talents, et le cardinal Fesch haussait les épaules
quand il apercevait ma signature. N'ayant presque rien à faire dans ma
chambre aérienne, je regardais par-dessus les toits, dans une maison
voisine, des blanchisseuses qui me faisaient des signes; une
cantatrice future, instruisant sa voix, me poursuivait de son solfège
éternel; heureux quand il passait quelque {p.349} enterrement pour me
désennuyer! Du haut de ma fenêtre, je vis dans l'abîme de la rue le
convoi d'une jeune mère: on la portait, le visage découvert, entre
deux rangs de pèlerins blancs; son nouveau-né, mort aussi et couronné
de fleurs, était couché à ses pieds.

Il m'échappa une grande faute: ne doutant de rien, je crus devoir
rendre visite aux personnes notables; j'allai, sans façon, offrir
l'hommage de mon respect au roi abdicataire de Sardaigne[302]. Un
horrible cancan sortit de cette démarche insolite; tous les diplomates
se boutonnèrent. «Il est perdu! il est perdu!» répétaient les
caudataires et les attachés, avec la joie que l'on éprouve
charitablement aux mésaventures d'un homme, quel qu'il soit. Pas une
buse diplomatique qui ne se crût supérieure à moi de toute la hauteur
de sa bêtise. On espérait bien que j'allais tomber, quoique je ne
fusse rien et que je ne comptasse pour rien: n'importe, c'était
quelqu'un qui tombait, cela {p.350} fait toujours plaisir. Dans ma
simplicité, je ne me doutais pas de mon crime, et, comme depuis, je
n'aurais pas donné d'une place quelconque un fétu. Les rois, auxquels
on croyait que j'attachais une importance si grande, n'avaient à mes
yeux que celle du malheur. On écrivit de Rome à Paris mes effroyables
sottises: heureusement j'avais affaire à Bonaparte; ce qui devait me
noyer me sauva.

                   [Note 302: _Victor-Emmanuel I_ (1754-1824), le
                   souverain dépossédé que représentait alors à
                   Saint-Pétersbourg le comte Joseph de
                   Maistre.--Avant l'arrivée du cardinal Fesch, qu'il
                   précédait à Rome de quelques jours, Chateaubriand
                   avait cru pouvoir faire visite à l'ex-roi de
                   Sardaigne. Il annonçait du reste lui-même, en ces
                   termes, à M. de Talleyrand, la démarche qui allait
                   attirer sur sa tête un si violent orage:

                                          «12 juillet 1803.

                     «CITOYEN MINISTRE,

                   «M. le cardinal Fesch présente ce soir ses lettres
                   de créance au Pape. Avant que notre mission fût
                   officiellement reconnue à Rome, je me suis empressé
                   de voir ici toutes les personnes qu'il était
                   honorable de voir. J'ai été présenté, comme simple
                   particulier et homme de lettres, au roi et à la
                   reine de Sardaigne. Leurs Majestés ne m'ont
                   entretenu que d'objets d'art et de littérature.

                   «J'ai l'honneur de vous saluer respectueusement.»]

Toutefois, si de prime abord et de plein saut devenir premier
secrétaire d'ambassade sous un prince de l'Église, oncle de Napoléon,
paraissait être quelque chose, c'était néanmoins comme si j'eusse été
expéditionnaire dans une préfecture. Dans les démêlés qui se
préparaient, j'aurais pu trouver à m'occuper, mais on ne m'initiait à
aucun mystère. Je me pliais parfaitement au contentieux de
chancellerie: mais à quoi bon perdre mon temps dans des détails à la
portée de tous les commis?

Après mes longues promenades et mes fréquentations du Tibre, je ne
rencontrais en rentrant, pour m'occuper, que les parcimonieuses
tracasseries du cardinal, les rodomontades gentilhommières de l'évêque
de Châlons[303], et les incroyables menteries du futur évêque de
Maroc. L'abbé Guillon, profitant d'une ressemblance de noms qui
sonnaient à l'oreille de la même manière que le sien, prétendait,
après s'être échappé miraculeusement du massacre des Carmes, avoir
donné l'absolution à madame de Lamballe, à la Force. Il se vantait
d'être l'auteur du discours de Robespierre à l'Être suprême. Je
pariai, un jour, lui faire {p.351} dire qu'il était allé en Russie:
il n'en convint pas tout à fait, mais il avoua avec modestie qu'il
avait passé quelques mois à Saint-Pétersbourg[304].

                   [Note 303: Monseigneur de Clermont-Tonnerre. Voir
                   la note 1 de la page 336.]

                   [Note 304: L'abbé _Guillon_ (1760-1847). Il avait
                   été aumônier, lecteur et bibliothécaire de la
                   princesse de Lamballe. Le cardinal Fesch, l'avait
                   emmené avec lui à Rome. Appelé à la Faculté de
                   théologie dès sa création, il y fit avec
                   distinction le cours d'éloquence sacrée pendant
                   trente ans, et en devint le doyen. Promu par
                   Louis-Philippe, en 1831, à l'évêché de Beauvais, il
                   ne put obtenir ses bulles du pape, parce qu'il
                   avait administré l'abbé Grégoire, évêque
                   _constitutionnel_ de Blois, sans avoir observé
                   toutes les règles ecclésiastiques; néanmoins, ayant
                   reconnu ses torts, il fut nommé, en 1832, évêque
                   _in partibus_ du Maroc. On lui doit une traduction
                   complète des _OEuvres de saint-Cyprien_, et une
                   _Bibliothèque choisie des Pères grecs et latins_,
                   traduits en français, 26 vol. en in-8{o}.]

M. de La Maisonfort[305], homme d'esprit qui se cachait, eut recours à
moi, et bientôt M. Bertin l'aîné, {p.352} propriétaire des
_Débats_[306], m'assista de son amitié dans une circonstance
douloureuse. Exilé à l'île d'Elbe par l'homme qui, revenant à son tour
de l'île d'Elbe, le poussa à Gand, M. Bertin avait obtenu, en 1803, du
républicain M. Briot[307] que j'ai connu, la permission {p.353}
d'achever son ban en Italie. C'est avec lui que je visitai les ruines
de Rome et que je vis mourir madame de Beaumont; deux choses qui ont
lié sa vie à la mienne. Critique plein de goût, il m'a donné, ainsi
que son frère, d'excellents conseils pour mes ouvrages. Il eût montré
un vrai talent de parole, s'il avait été appelé à la tribune.
Longtemps légitimiste, ayant subi l'épreuve de la prison du Temple et
celle de la déportation à l'île d'Elbe, ses principes sont, au fond,
demeurés les mêmes. Je resterai fidèle au compagnon de mes mauvais
jours; toutes les opinions politiques de la terre seraient trop payées
par le sacrifice d'une heure d'une sincère amitié: il suffit que je
reste invariable dans mes opinions, comme je reste attaché à mes
souvenirs.

                   [Note 305: Antoine-François-Philippe
                   _Dubois-Descours_, marquis de _La Maisonfort_
                   (1778-1827). Il était, au moment de la Révolution,
                   sous-lieutenant dans les gardes du corps, à la
                   compagnie de Gramont. Il émigra et fit la campagne
                   de 1792, à l'armée des princes. Rentré en France au
                   début du Consulat, il fut arrêté et interné à l'île
                   d'Elbe, d'où il s'échappa et vint à Rome. C'est
                   alors que le vit Chateaubriand. Il put gagner la
                   Russie et ne revit la France qu'en 1814. Député du
                   Nord, de 1815 à 1816, il fut, après la session,
                   chargé de la direction du domaine extraordinaire de
                   la couronne. Devenu plus tard ministre
                   plénipotentiaire à Florence, il eut la bonne
                   fortune d'y voir arriver, comme secrétaire de la
                   légation, Alphonse de Lamartine. Le marquis de la
                   Maisonfort a publié un grand nombre d'écrits
                   politiques, notamment le _Tableau politique de
                   l'Europe depuis la bataille de Leipzig jusqu'au 13
                   mars 1814_. Il devra de vivre à cette double chance
                   d'avoir eu son nom inscrit dans les _Mémoires_ de
                   Chateaubriand et dans les _Méditations_ de
                   Lamartine, qui lui a dédié sa pièce intitulée:
                   _Philosophie_.

                     Toi qui longtemps battu des vents et de l'orage.
                     Jouissant aujourd'hui de ce ciel sans nuage,
                     Du sein de ton repos contemples du même oeil
                     Nos revers sans dédain, nos erreurs sans orgueil...]

                   [Note 306: Louis-François _Bertin_, dit _Bertin
                   l'Aîné_ (1766-1841). Vers la fin de 1799, Louis
                   Bertin et son frère Bertin de Vaux acquirent en
                   commun avec Roux-Laborie et l'imprimeur Le Normant,
                   moyennant vingt mille francs, le _Journal des
                   Débats et des Décrets_, petite feuille qui existait
                   depuis 1789, et qui se bornait à publier le compte
                   rendu des discussions législatives et les actes de
                   l'autorité. En quelques semaines, les nouveaux
                   propriétaires l'eurent complètement transformée, et
                   le _Journal des Débats_ eut vite fait de gagner la
                   faveur du public. Mais alors que le journal
                   réussissait brillamment, son principal propriétaire
                   et son rédacteur en chef, Louis Bertin, fut arrêté,
                   sur le vague soupçon d'avoir pris part à une
                   conspiration royaliste. Enfermé au Temple, il y
                   passa l'année 1800 presque toute entière, puis à la
                   prison succéda l'exil. Un ordre arbitraire le
                   relégua à l'île d'Elbe. Il obtint à grand'peine la
                   permission de passer en Italie, où la résidence de
                   Florence, et plus tard celle de Rome, lui fut
                   assignée. C'est à Rome qu'il connut Chateaubriand
                   et devint son ami. Las de l'exil et de ses
                   sollicitations sans résultat auprès du ministre de
                   la Police, il prit, au commencement de 1804, le
                   parti assez aventureux de revenir en France sans
                   autorisation, mais avec un passe-port que
                   Chateaubriand lui avait complaisamment procuré. Il
                   dut, pendant assez longtemps, se tenir caché,
                   tantôt dans sa maison de la Bièvre, tantôt à Paris.
                   Chateaubriand, revenu en France, mit tout en oeuvre
                   pour obtenir que M. Bertin cessât enfin d'être
                   persécuté. (Voir l'_Appendice_ nº VII:
                   _Chateaubriand et madame de Custine_.)--Lorsque
                   Chateaubriand partit de Paris, en 1822, pour
                   l'ambassade de Londres, il emmena avec lui comme
                   secrétaire intime le fils aîné de son ami, Armand
                   Bertin.]

                   [Note 307: Pierre-Joseph _Briot_ (1771-1827).
                   Député du Doubs au Conseil des Cinq-Cents, il
                   s'était montré, au 18 brumaire, l'un des plus
                   ardents adversaires de Bonaparte. Il n'en avait pas
                   moins été nommé, le 28 janvier 1803, grâce à la
                   protection de Lucien, commissaire général du
                   gouvernement à l'île d'Elbe, et c'est en cette
                   qualité qu'il avait autorisé M. Bertin à passer en
                   Italie. À l'avènement de l'Empire, Briot demanda un
                   passe-port pour l'étranger et alla à Naples, où il
                   devint successivement, sous le roi Joseph,
                   intendant des Abruzzes, puis de la Calabre, et,
                   sous Joachim Murat membre du Conseil d'État. Quand
                   Murat se tourna contre la France, il le quitta, et
                   rentra en Franche-Comté où il s'occupa, jusqu'à sa
                   mort, d'agriculture et d'industrie. Il n'avait
                   jamais voulu accepter, de Joseph et de Murat, ni
                   titres, ni décoration; et c'est pour cela que
                   Chateaubriand, toujours si exact, même dans les
                   plus petits détails, l'appelle «le républicain M.
                   Briot».]

Vers le milieu de mon séjour à Rome, la princesse Borghèse arriva:
j'étais chargé de lui remettre des souliers de Paris. Je lui fus
présenté; elle fit sa toilette devant moi: la jeune et jolie chaussure
qu'elle mit à ses pieds ne devait fouler qu'un instant cette vieille
terre[308].

                   [Note 308: _Marie-Pauline Bonaparte_, née à
                   Ajaccio, le 20 septembre 1780, morte à Florence, le
                   9 juin 1825. Elle avait été mariée deux fois: 1º en
                   1797, au général _Leclerc_; 2º en 1803, au prince
                   Camille _Borghèse_. Elle fut duchesse de Guastalla
                   de 1806 à 1814.]

{p.354} Un malheur me vint enfin occuper: c'est une ressource sur
laquelle on peut toujours compter.

       *       *       *       *       *

Quand je partis de France, nous étions bien aveuglés sur madame de
Beaumont: elle pleura beaucoup, et son testament a prouvé qu'elle se
croyait condamnée. Cependant ses amis, sans se communiquer leur
crainte, cherchaient à se rassurer; ils croyaient aux miracles des
eaux, achevés ensuite par le soleil d'Italie; ils se quittèrent et
prirent des routes diverses: le rendez-vous était Rome.

Des fragments écrits à _Paris_, au _Mont-Dore_, à _Rome_, par madame
de Beaumont, et trouvés dans ses papiers, montrent quel était l'état
de son âme.

                                        Paris.

«Depuis plusieurs années, ma santé dépérit d'une manière sensible. Des
symptômes que je croyais le signal du départ sont survenus sans que je
sois encore prête à partir. Les illusions redoublent avec les progrès
de la maladie. J'ai vu beaucoup d'exemples de cette singulière
faiblesse, et je m'aperçois qu'ils ne me serviront de rien. Déjà je me
laisse aller à faire des remèdes aussi ennuyeux qu'insignifiants, et,
sans doute, je n'aurai pas plus de force pour me garantir des remèdes
cruels dont on ne manque pas de martyriser ceux qui doivent mourir de
la poitrine. Comme les autres, je me livrerai à l'espérance; à
l'espérance! puis-je donc désirer de vivre? Ma vie passée a été une
suite de malheurs, ma vie actuelle est pleine d'agitations et de
troubles; le repos de l'âme m'a fui pour jamais. {p.355} Ma mort
serait un chagrin momentané pour quelques-uns, un bien pour d'autres,
et pour moi le plus grand des biens.

«Ce 21 floréal, 10 mai, anniversaire de la mort de ma mère et de mon
frère:

  «Je péris la dernière et la plus misérable!

«Oh! pourquoi n'ai-je pas le courage de mourir? Cette maladie, que
j'avais presque la faiblesse de craindre, s'est arrêtée, et peut-être
suis-je condamnée à vivre longtemps: il me semble cependant que je
mourrais avec joie:

  «Mes jours ne valent pas qu'il m'en coûte un soupir.

«Personne n'a plus que moi à se plaindre de la nature: en me refusant
tout, elle m'a donné le sentiment de tout ce qui me manque. Il n'y a
pas d'instant où je ne sente le poids de la complète médiocrité à
laquelle je suis condamnée. Je sais que le contentement de soi et le
bonheur sont souvent le prix de cette médiocrité dont je me plains
amèrement; mais en n'y joignant pas le don des illusions la nature en
a fait pour moi un supplice. Je ressemble à un être déchu qui ne peut
oublier ce qu'il a perdu, qui n'a pas la force de le regagner. Ce
défaut absolu d'illusion, et par conséquent d'entraînement, fait mon
malheur de mille manières. Je me juge comme un indifférent pourrait me
juger et je vois mes amis tels qu'ils sont. Je n'ai de prix que par
une extrême bonté qui n'a assez d'activité, ni {p.356} pour être
appréciée, ni pour être véritablement utile, et dont l'impatience de
mon caractère m'ôte tout le charme: elle me fait plus souffrir des
maux d'autrui qu'elle ne me donne de moyens de les réparer. Cependant
je lui dois le peu de véritables jouissances que j'ai eues dans ma
vie; je lui dois surtout de ne pas connaître l'envie, apanage si
ordinaire de la médiocrité sentie.»

                                        Mont-Dore.

«J'avais le projet d'entrer sur moi dans quelques détails; mais
l'ennui me fait tomber la plume des mains.

«Tout ce que ma position a d'amer et de pénible se changerait en
bonheur, si j'étais sûre de cesser de vivre dans quelques mois.

«Quand j'aurais la force de mettre moi-même à mes chagrins le seul
terme qu'ils puissent avoir, je ne l'emploierais pas: ce serait aller
contre mon but, donner la mesure de mes souffrances et laisser une
blessure trop douloureuse dans l'âme que j'ai jugée digne de m'appuyer
dans mes maux.

«Je me _supplie en pleurant_ de prendre un parti aussi rigoureux
qu'indispensable. Charlotte Corday prétend qu'_il n'y a point de
dévouement dont on ne retire plus de jouissance qu'il n'en a coûté de
peine à s'y décider_; mais elle allait mourir, et je puis vivre encore
longtemps. Que deviendrai-je? Où me cacher? Quel tombeau choisir?
Comment empêcher l'espérance d'y pénétrer? Quelle puissance en murera
la porte?

«M'éloigner en silence me laisser oublier, m'ensevelir {p.357} pour
jamais, tel est le devoir qui m'est imposé et que j'espère avoir le
courage d'accomplir. Si le calice est trop amer, une fois oubliée rien
ne me forcera de l'épuiser en entier, et peut-être que tout simplement
ma vie ne sera pas aussi longue que je le crains.

«Si j'avais déterminé le lieu de ma retraite, il me semble que je
serais plus calme; mais la difficulté du moment ajoute aux difficultés
qui naissent de ma faiblesse, et il faut quelque chose de surnaturel
pour agir contre soi avec force, pour se traiter avec autant de
rigueur que le pourrait faire un ennemi violent et cruel.»

                                        Rome, ce 28 octobre.

«Depuis dix mois, je n'ai pas cessé de souffrir; Depuis six, tous les
symptômes du mal de poitrine et quelques-uns au dernier degré: il ne
me manque plus que les illusions, et peut-être en ai-je!»

M. Joubert, effrayé de cette envie de mourir qui tourmentait madame de
Beaumont, lui adressait ces paroles dans ses _Pensées_: «Aimez et
respectez la vie, sinon pour elle, au moins pour vos amis. En quelque
état que soit la vôtre, j'aimerai toujours mieux vous savoir occupée à
la filer qu'à la découdre.»

Ma soeur, dans ce moment, écrivait à madame de Beaumont. Je possède
cette correspondance, que la mort m'a rendue. L'antique poésie
représente je ne sais quelle Néréide comme une fleur flottant sur
l'abîme: Lucile était cette fleur. En rapprochant ses lettres des
fragments cités plus haut, on est frappé de cette ressemblance de
tristesse d'âme, exprimée dans {p.358} le langage différent de ces
anges infortunés. Quand je songe que j'ai vécu dans la société de
telles intelligences, je m'étonne de valoir si peu. Ces pages de deux
femmes supérieures, disparues de la terre à peu de distance l'une de
l'autre, ne tombent pas sous mes yeux, qu'elles ne m'affligent
amèrement:

                                   À Lascardais, ce 30 juillet[309].

                   [Note 309: 30 juillet 1803.]

«J'ai été si charmée, madame, de recevoir enfin une lettre de vous,
que je ne me suis pas donné le temps de prendre le plaisir de la lire
de suite tout entière: j'en ai interrompu la lecture pour aller
apprendre à tous les habitants de ce château que je venais de recevoir
de vos nouvelles, sans réfléchir qu'ici ma joie n'importe guère, et
que même presque personne ne savait que j'étais en correspondance avec
vous. Me voyant environnée de visages froids, je suis remontée dans ma
chambre, prenant mon parti d'être seule joyeuse. Je me suis mise à
achever de lire votre lettre, et, quoique je l'aie relue plusieurs
fois, à vous dire vrai, madame, je ne sais pas tout ce qu'elle
contient. La joie que je ressens toujours en voyant cette lettre si
désirée nuit à l'attention que je lui dois.

«Vous partez donc, madame? N'allez pas, rendue au Mont-Dore, oublier
votre santé; donnez-lui tous vos soins, je vous en supplie du meilleur
et du plus tendre de mon coeur. Mon frère m'a mandé qu'il espérait
vous voir en Italie. Le destin, comme la nature, se plaît à le
distinguer de moi d'une manière bien favorable. Au moins, je ne
céderai pas à {p.359} mon frère le bonheur de vous aimer: je le
partagerai avec lui toute la vie. Mon Dieu, madame, que j'ai le coeur
serré et abattu! Vous ne savez pas combien vos lettres me sont
salutaires, comme elles m'inspirent du dédain pour mes maux! L'idée
que je vous occupe, que je vous intéresse, m'élève singulièrement le
courage. Écrivez-moi donc, madame, afin que je puisse conserver une
idée qui m'est si nécessaire.

«Je n'ai point encore vu M. Chênedollé; je désire beaucoup son
arrivée. Je pourrai lui parler de vous et de M. Joubert; ce sera pour
moi un bien grand plaisir. Souffrez, madame, que je vous recommande
encore votre santé, dont le mauvais état m'afflige et m'occupe sans
cesse. Comment ne vous aimez-vous pas? Vous êtes si aimable et si
chère à tous: ayez donc la justice de faire beaucoup pour vous.

                                        «Lucile.»

                                        Ce 2 septembre.

«Ce que vous me mandez, madame, de votre santé, m'alarme et
m'attriste; cependant je me rassure en pensant à votre jeunesse, en
songeant que, quoique vous soyez fort délicate, vous êtes pleine de
vie.

«Je suis désolée que vous soyez dans un pays qui vous déplaît. Je
voudrais vous voir environnée d'objets propres à vous distraire et à
vous ranimer. J'espère qu'avec le retour de votre santé, vous vous
réconcilierez avec l'Auvergne: il n'est guère de lieu qui ne puisse
offrir quelque beauté à des yeux tels que les vôtres. J'habite
maintenant Rennes: je me trouve assez bien de mon isolement. Je
change, {p.360} comme vous voyez, madame, souvent de demeure; j'ai
bien la mine d'être déplacée sur la terre: effectivement, ce n'est pas
d'aujourd'hui que je me regarde comme une de ses productions
superflues. Je crois, madame, vous avoir parlé de mes chagrins et de
mes agitations. À présent, il n'est plus question de tout cela, je
jouis d'une paix intérieure qu'il n'est plus au pouvoir de personne de
m'enlever. Quoique parvenue à mon âge, ayant, par circonstance et par
goût, mené presque toujours une vie solitaire, je ne connaissais,
madame, nullement le monde: j'ai fait enfin cette maussade
connaissance. Heureusement la réflexion est venue à mon secours. Je me
suis demandé qu'avait donc ce monde de si formidable et où résidait sa
valeur, lui qui ne peut jamais être, dans le mal comme dans le bien,
qu'un objet de pitié! N'est-il pas vrai, madame, que le jugement de
l'homme est aussi borné que le reste de son être, aussi mobile et
d'une incrédulité égale à son ignorance? Toutes ces bonnes ou
mauvaises raisons m'ont fait jeter avec aisance, derrière moi, la robe
bizarre dont je m'étais revêtue: je me suis trouvée pleine de
sincérité et de force; on ne peut plus me troubler. Je travaille de
tout mon pouvoir à ressaisir ma vie, à la mettre tout entière sous ma
dépendance.

«Croyez aussi, madame, que je ne suis point trop à plaindre, puisque
mon frère, la meilleure partie de moi-même, est dans une situation
agréable, qu'il me reste des yeux pour admirer les merveilles de la
nature, Dieu pour appui, et pour asile un coeur plein de paix et de
doux souvenirs. Si vous {p.361} avez la bonté, madame, de continuer à
m'écrire, cela me sera un grand surcroît de bonheur.»

Le mystère du style, mystère sensible partout, présent nulle part; la
révélation d'une nature douloureusement privilégiée; l'ingénuité d'une
fille qu'on croirait être dans sa première jeunesse, et l'humble
simplicité d'un génie qui s'ignore, respirent dans ces lettres, dont
je supprime un grand nombre. Madame de Sévigné écrivait-elle à madame
de Grignan avec une affection plus reconnaissante que madame de Caud à
madame de Beaumont? Sa _tendresse pouvait se mêler de marcher côte à
côte avec la sienne_. Ma soeur aimait mon amie avec toute la passion
du tombeau, car elle sentait qu'elle allait mourir. Lucile n'avait
presque point cessé d'habiter près des Rochers[310]; mais elle était
la fille de son siècle et la Sévigné de la solitude.

                   [Note 310: Le château de Mme de Sévigné en
                   Bretagne.]

       *       *       *       *       *

Une lettre de M. Ballanche, datée du 30 fructidor[311], m'annonça
l'arrivée de madame de Beaumont, venue du Mont-Dore à Lyon et se
rendant en Italie. Il me mandait que le malheur que je redoutais
n'était point à craindre, et que la santé de la malade paraissait
s'améliorer. Madame de Beaumont, parvenue à Milan, y rencontra M.
Bertin que des affaires y avaient appelé: il eut la complaisance de se
charger de la pauvre voyageuse, et il la conduisit à Florence où
j'étais allé l'attendre. Je fus terrifié à sa vue; elle n'avait plus
que la force de sourire. Après quelques jours de repos, nous nous
mîmes en route pour Rome, cheminant au pas pour éviter les cahots.
Madame de Beaumont {p.362} recevait partout des soins empressés: un
attrait vous intéressait à cette aimable femme, si délaissée et si
souffrante. Dans les auberges, les servantes même se laissaient
prendre à cette douce commisération.

                   [Note 311: Du 30 fructidor an XI (17 septembre
                   1803).]

Ce que je sentais peut se deviner: on a conduit des amis à la tombe,
mais ils étaient muets et un reste d'espérance inexplicable ne venait
pas rendre votre douleur plus poignante. Je ne voyais plus le beau
pays que nous traversions; j'avais pris le chemin de Pérouse: que
m'importait l'Italie? J'en trouvais encore le climat trop rude, et si
le vent soufflait un peu, les brises me semblaient des tempêtes.

À Terni, madame de Beaumont parla d'aller voir la cascade; ayant fait
un effort pour s'appuyer sur mon bras, elle se rassit et me dit: «Il
faut laisser tomber les flots.» J'avais loué pour elle à Rome une
maison solitaire près de la place d'Espagne, sous le mont Pincio[312];
il y avait un petit jardin avec des orangers en espalier et une cour
plantée d'un figuier. J'y déposai la mourante. J'avais eu beaucoup de
peine à me procurer cette retraite, car il y a un préjugé à Rome
contre les maladies de poitrine, regardées comme contagieuses.

                   [Note 312: Cette maison, située dans le voisinage
                   de la Trinité-du-Mont, était connue sous le nom de
                   villa Margherita.]

À cette époque de la renaissance de l'ordre social, on recherchait ce
qui avait appartenu à l'ancienne monarchie: le pape envoya savoir des
nouvelles de la fille de M. de Montmorin; le cardinal Consalvi et les
membres du sacré collège imitèrent Sa Sainteté; le cardinal Fesch
lui-même donna à madame de Beaumont {p.363} jusqu'à sa mort des
marques de déférence et de respect que je n'aurais pas attendues de
lui, et qui m'ont fait oublier les misérables divisions des premiers
temps de mon séjour à Rome. J'avais écrit à M. Joubert les inquiétudes
dont j'étais tourmenté avant l'arrivée de madame de Beaumont: «Notre
amie m'écrit du Mont-Dore, lui disais-je, des lettres qui me brisent
l'âme: elle dit qu'elle _sent qu'il n'y a plus d'huile dans la lampe_;
elle parle des _derniers battements de son coeur_. Pourquoi l'a-t-on
laissée seule dans ce voyage? Pourquoi ne lui avez-vous point écrit?
Que deviendrons-nous si nous la perdons? qui nous consolera d'elle?
Nous ne sentons le prix de nos amis qu'au moment où nous sommes
menacés de les perdre. Nous sommes même assez insensés, quand tout va
bien, pour croire que nous pouvons impunément nous éloigner d'eux: le
ciel nous en punit; il nous les enlève, et nous sommes épouvantés de
la solitude qu'ils laissent autour de nous. Pardonnez, mon cher
Joubert; je me sens aujourd'hui mon coeur de vingt ans; cette Italie
m'a rajeuni; j'aime tout ce qui m'est cher avec la même force que dans
mes premières années. Le chagrin est mon élément: je ne me retrouve
que quand je suis malheureux. Mes amis sont à présent d'une espèce si
rare, que la seule crainte de me les voir ravir glace mon sang.
Souffrez mes lamentations: je suis sûr que vous êtes aussi malheureux
que moi. Écrivez-moi, écrivez aussi à cette autre infortunée de
Bretagne.»

Madame de Beaumont se trouva d'abord un peu soulagée. La malade
elle-même recommença à croire {p.364} à sa vie. J'avais la
satisfaction de penser que, du moins, madame de Beaumont ne me
quitterait plus: je comptais la conduire à Naples au printemps, et de
là envoyer ma démission au ministre des affaires étrangères. M.
d'Agincourt[313], ce véritable philosophe, vint voir le léger oiseau
de passage, qui s'était arrêté à Rome avant de se rendre à la terre
inconnue; M. Boguet, déjà le doyen de nos peintres, se présenta. Ces
renforts d'espérances soutinrent la malade et la bercèrent d'une
illusion qu'au fond de l'âme elle n'avait plus. Des lettres cruelles à
lire m'arrivaient de tous côtés, m'exprimant des craintes et des
espérances. Le 4 d'octobre, Lucile m'écrivait de Rennes:

«J'avais commencé l'autre jour une lettre pour toi; je viens de la
chercher inutilement; je t'y parlais de madame de Beaumont, et je me
plaignais de son silence à mon égard. Mon ami, quelle triste et
étrange vie je mène depuis quelques mois! Aussi ces paroles du
prophète me reviennent sans cesse à l'esprit: _Le Seigneur vous
couronnera de maux et vous jettera comme une balle_. Mais laissons mes
peines et parlons de tes inquiétudes. Je ne puis me les persuader
fondées: je vois toujours madame de Beaumont pleine de vie et de
jeunesse, et presque immatérielle; rien de funeste ne peut, à son
sujet, me tomber dans le coeur. Le ciel, qui connaît nos {p.365}
sentiments pour elle, nous la conservera sans doute. Mon ami, nous ne
la perdrons point; il me semble que j'en ai au-dedans de moi la
certitude. Je me plais à penser que, lorsque tu recevras cette lettre,
tes soucis seront dissipés. Dis-lui de ma part tout le véritable et
tendre intérêt que je prends à elle; dis-lui que son souvenir est pour
moi une des plus belles choses de ce monde. Tiens ta promesse et ne
manque pas de m'en donner le plus possible des nouvelles. Mon Dieu!
quel long espace de temps il va s'écouler avant que je ne reçoive une
réponse à cette lettre! Que l'éloignement est quelque chose de cruel!
D'où vient que tu me parles de ton retour en France? Tu cherches à me
flatter, tu me trompes. Au milieu de toutes mes peines, il s'élève en
moi une douce pensée, celle de ton amitié, celle que je suis dans ton
souvenir telle qu'il a plu à Dieu de me former. Mon ami, je ne regarde
plus sur la terre de sûr asile pour moi que ton coeur; je suis
étrangère et inconnue pour tout le reste. Adieu, mon pauvre frère, te
reverrai-je? cette idée ne s'offre pas à moi d'une manière bien
distincte. Si tu me revois, je crains que tu ne me retrouves
qu'entièrement insensée. Adieu, toi à qui je dois tant! Adieu,
félicité sans mélange! Ô souvenirs de mes beaux jours, ne pouvez-vous
donc éclairer un peu maintenant mes tristes heures?

                   [Note 313: M. _d'Agincourt_ (1730-1814),
                   fermier-général sous Louis XV, avait amassé une
                   grande fortune, qu'il consacra tout entière à
                   l'étude et à la culture des beaux-arts. Il se fixa
                   à Rome en 1779, ne cessa plus depuis de l'habiter
                   et y rédigea l'_Histoire de l'Art par les
                   Monuments, depuis le IVe siècle jusqu'au XVIe_ (6
                   vol. in-fol., avec 336 planches). C'est le plus
                   riche répertoire que l'on ait en ce genre.]

«Je ne suis pas de ceux qui épuisent toute leur douleur dans l'instant
de la séparation; chaque jour ajoute au chagrin que je ressens de ton
absence, et serais-tu cent ans à Rome que tu ne viendrais pas à bout
de ce chagrin. Pour me faire illusion sur ton {p.366} éloignement, il
ne se passe pas de jour où je ne lise quelques feuilles de ton
ouvrage: je fais tous mes efforts pour croire t'entendre. L'amitié que
j'ai pour toi est bien naturelle: dès notre enfance, tu as été mon
défenseur et mon ami; jamais tu ne m'as coûté une larme, et jamais tu
n'as fait un ami sans qu'il soit devenu le mien. Mon aimable frère, le
ciel, qui se plaît à se jouer de toutes mes autres félicités, veut que
je trouve mon bonheur tout en toi, que je me confie à ton coeur.
Donne-moi vite des nouvelles de madame de Beaumont. Adresse-moi tes
lettres chez mademoiselle Lamotte, quoique je ne sache pas quel espace
de temps j'y pourrai rester. Depuis notre dernière séparation, je suis
toujours, à l'égard de ma demeure, comme un sable mouvant qui me
manque sous les pieds: il est bien vrai que pour quiconque ne me
connaît pas, je dois paraître inexplicable; cependant je ne varie que
de forme, car le fond reste constamment le même.»

La voix du cygne qui s'apprêtait à mourir fut transmise par moi au
cygne mourant: j'étais l'écho de ces ineffables et derniers concerts!

       *       *       *       *       *

Une autre lettre, bien différente de celle-ci, mais écrite par une
femme dont le rôle a été extraordinaire, madame de Krüdener[314],
montre l'empire que {p.367} madame de Beaumont, sans aucune force de
beauté, de renommée, de puissance ou de richesse, exerçait sur les
esprits.

                   [Note 314: Julie de _Wietinghoff_, baronne de
                   _Krüdener_, née à Riga (Livonie), le 21 novembre
                   1764, doublement célèbre comme romancière et comme
                   mystique. Elle venait de publier, précisément en
                   1803, le meilleur de ses romans _Valérie ou Lettres
                   de Gustave de Linar à Ernest de G..._ Soudain, vers
                   1807, au roman mondain succéda pour elle le roman
                   religieux. Elle crut avoir reçu du ciel mission de
                   régénérer le christianisme, se fit apôtre et
                   parcourut l'Allemagne, prêchant en plein air,
                   visitant les prisonniers, répandant des aumônes, et
                   entraînant à sa suite des milliers d'hommes. Les
                   événements de 1814 ajoutèrent encore à son
                   exaltation. Elle prit alors sur l'Empereur
                   Alexandre un ascendant considérable, et le tzar
                   voulut l'avoir à ses côtés, quand il passa dans la
                   plaine des Vertus en Champagne la grande revue de
                   l'armée russe (11 septembre 1815). Quelques jours
                   après, le 26 septembre, était signée à Paris, entre
                   la Russie, l'Autriche et la Prusse, la
                   Sainte-Alliance. Mme de Krüdener en avait été
                   l'inspiratrice. En 1824, elle passa en Crimée, afin
                   d'y fonder une maison de refuge pour les pécheurs
                   et les criminels; elle y mourut la même année, le
                   25 décembre, à Karasou-Bazar. Sa _Vie_ a été écrite
                   par M. Eynard (Paris, 1849), et par Sternberg
                   (Leipsick, 1856).]

                                        Paris, 24 novembre 1803.

«J'ai appris avant-hier par M. Michaud[315], qui est revenu de Lyon,
que madame de Beaumont était à {p.368} Rome et qu'elle était très,
très-malade: voilà ce qu'il m'a dit. J'en ai été profondément
affligée; mes nerfs s'en sont ressentis, et j'ai beaucoup pensé à
cette femme charmante, que je ne connaissais pas depuis longtemps,
mais que j'aimais véritablement. Que de fois j'ai désiré pour elle du
bonheur! Que de fois j'ai souhaité qu'elle pût franchir les Alpes et
trouver sous le ciel de l'Italie les douces et profondes émotions que
j'y ai ressenties moi-même! Hélas! n'aurait-elle atteint ce pays si
ravissant que pour n'y connaître que les douleurs et pour y être
exposée à des dangers que je redoute! Je ne saurais vous exprimer
combien cette idée m'afflige. Pardon, si j'en ai été si absorbée que
je ne vous ai pas encore parlé de vous-même, mon cher Chateaubriand;
vous devez connaître mon sincère attachement pour vous, et, en vous
montrant l'intérêt si vrai que m'inspire madame de Beaumont, c'est
vous toucher plus que je n'eusse {p.369} pu le faire en m'occupant de
vous. J'ai devant mes yeux ce triste spectacle; j'ai le secret de la
douleur, et mon âme s'arrête toujours avec déchirement devant ces âmes
auxquelles la nature donna la puissance de souffrir plus que les
autres. J'espérais que madame de Beaumont jouirait du privilège
qu'elle reçut, d'être plus heureuse; j'espérais qu'elle retrouverait
un peu de santé avec le soleil d'Italie et le bonheur de votre
présence. Ah! rassurez-moi, parlez-moi; dites-lui que je l'aime
sincèrement, que je fais des voeux pour elle. A-t-elle eu ma lettre
écrite en réponse à la sienne à Clermont? Adressez votre réponse à
Michaud: je ne vous demande qu'un mot, car je sais, mon cher
Chateaubriand, combien vous êtes sensible et combien vous souffrez. Je
la croyais mieux; je ne lui ai pas écrit; j'étais accablée d'affaires;
mais je pensais au bonheur qu'elle aurait de vous revoir, et je savais
le concevoir. Parlez-moi un peu de votre santé; croyez à mon amitié, à
l'intérêt que je vous ai voué à jamais, et ne m'oubliez pas.

                                        «B. Krüdener.»

                   [Note 315: Joseph _Michaud_ (1767-1839); auteur du
                   _Printemps d'un proscrit_ et de l'_Histoire des
                   Croisades_, membre de l'Académie française et l'un
                   des hommes les plus spirituels de son temps.
                   Condamné à mort par contumace, après le 13
                   vendémiaire, proscrit après le 18 fructidor, il
                   était ardemment royaliste, et sous la Restauration,
                   directeur de la _Quotidienne_, qu'il avait fondée
                   en 1794, il prit rang parmi les _ultras_.
                   L'indépendance, chez ce galant homme, marchait de
                   pair avec la fidélité. «Je suis comme ces oiseaux,
                   disait-il, qui sont assez apprivoisés pour se
                   laisser approcher, pas assez pour se laisser
                   prendre.» Un jour, un ministre, voulant se rendre
                   la _Quotidienne_ favorable, le fit venir et ne lui
                   ménagea pas les offres les plus séduisantes. «Il
                   n'y a qu'une chose, lui dit M. Michaud, pour
                   laquelle je pourrais vous faire quelque
                   sacrifice.--Et laquelle? reprit vivement le
                   ministre.--Ce serait si vous pouviez me donner la
                   santé.» Sa santé, toute pauvre qu'elle était, son
                   vif et charmant esprit, sa plume alerte et
                   vaillante, il avait mis tout cela au service de
                   Charles X; il faisait plus que défendre le roi, il
                   l'aimait. Cela ne l'empêchait pas de lui parler
                   librement, en homme qui n'est ni courtisan ni
                   flatteur. Il avait commis dans sa jeunesse quelques
                   vers républicains; une feuille ministérielle, qui
                   ne pardonnait pas à la _Quotidienne_ de combattre
                   le ministère Villèle, les exhuma. Charles X les lut
                   et en parla à M. Michaud qui répondit: «Les choses
                   iraient bien mieux si le roi était aussi au courant
                   de ses affaires que Sa Majesté paraît l'être des
                   miennes.» Au mois de janvier 1827, M. de Lacrételle
                   avait soumis à l'Académie française la proposition
                   d'une supplique au roi à l'occasion de la loi sur
                   la presse: M. Michaud fut de ceux qui adhérèrent,
                   ce qui lui valut de perdre sa place de lecteur du
                   roi et les appointements de mille écus qui y
                   étaient attachés, seule récompense de ses longs
                   services. Charles X le fit venir, et comme il lui
                   adressait avec douceur quelques reproches: «Sire,
                   dit M. Michaud, je n'ai prononcé que trois paroles,
                   et chacune m'a coûté mille francs. Je ne suis pas
                   assez riche pour parler.» Et il se tut.]

Le mieux que l'air de Rome avait fait éprouver à madame de Beaumont ne
dura pas: les signes d'une destruction immédiate disparurent, il est
vrai; mais il semble que le dernier moment s'arrête toujours pour nous
tromper. J'avais essayé deux ou trois fois une promenade en voiture
avec la malade; je m'efforçais de la distraire, en lui faisant
remarquer la campagne et le ciel: elle ne prenait plus goût à rien. Un
jour, je la menai au Colisée; c'était un de ces jours {p.370}
d'octobre, tels qu'on n'en voit qu'à Rome. Elle parvint à descendre,
et alla s'asseoir sur une pierre, en face d'un des autels placés au
pourtour de l'édifice. Elle leva les yeux; elle les promena lentement
sur ces portiques morts eux-mêmes depuis tant d'années, et qui avaient
vu tant mourir; les ruines étaient décorées de ronces et d'ancolies
safranées par l'automne et noyées dans la lumière. La femme expirante
abaissa ensuite, de gradins en gradins jusqu'à l'arène, ses regards
qui quittaient le soleil; elle les arrêta sur la croix de l'autel, et
me dit: «Allons; j'ai froid.» Je la reconduisis chez elle; elle se
coucha et ne se releva plus.

Je m'étais mis en rapport avec le comte de La Luzerne; je lui envoyais
de Rome, par chaque courrier, le bulletin de la santé de sa
belle-soeur. Lorsqu'il avait été chargé par Louis XVI d'une mission
diplomatique à Londres, il avait emmené mon frère avec lui: André
Chénier faisait partie de cette ambassade[316].

                   [Note 316: Chateaubriand paraît avoir fait ici une
                   confusion. Le comte de la Luzerne, l'ambassadeur,
                   qui avait eu pour secrétaire à Londres André
                   Chénier et Louis de Chateaubriand, était mort à
                   Southampton, le 14 septembre 1791. Ce n'est donc
                   pas à lui que l'auteur des _Mémoires_ écrivait en
                   1803. Le correspondant de Chateaubriand, le
                   beau-frère de Mme de Beaumont, était le comte
                   Guillaume de la Luzerne, neveu de l'ambassadeur et
                   fils de César-Henri de la Luzerne, ministre de la
                   Marine sous Louis XVI. Guillaume de La Luzerne
                   avait épousé, en 1787, la soeur aînée de Mme de
                   Beaumont, Victoire de Montmorin, qui, ainsi qu'on
                   l'a vu à la note 2 de la page 255, mourut en prison
                   sous la Terreur.]

Les médecins que j'avais assemblés de nouveau, après l'essai de la
promenade, me déclarèrent qu'un miracle seul pouvait sauver madame de
Beaumont. {p.371} Elle était frappée de l'idée qu'elle ne passerait
pas le 2 novembre, jour des Morts; puis elle se rappela qu'un de ses
parents, je ne sais lequel, avait péri le 4 novembre. Je lui disais
que son imagination était troublée; qu'elle reconnaîtrait la fausseté
de ses frayeurs; elle me répondait, pour me consoler: «Oh! oui, j'irai
plus loin!» Elle aperçut quelques larmes que je cherchais à lui
dérober; elle me tendit la main, et me dit: «Vous êtes un enfant;
est-ce que vous ne vous y attendiez pas?»

La veille de sa fin, jeudi 3 novembre, elle parut plus tranquille.
Elle me parla d'arrangements de fortune, et me dit, à propos de son
testament, que _tout était fini; mais que tout était à faire, et
qu'elle aurait désiré seulement avoir deux heures pour s'occuper de
cela_. Le soir, le médecin m'avertit qu'il se croyait obligé de
prévenir la malade qu'il était temps de songer à mettre ordre à sa
conscience: j'eus un moment de faiblesse; la crainte de précipiter,
par l'appareil de la mort, le peu d'instants que madame de Beaumont
avait encore à vivre, m'accabla. Je m'emportai contre le médecin, puis
je le suppliai d'attendre au moins jusqu'au lendemain.

Ma nuit fut cruelle, avec le secret que j'avais dans le sein. La
malade ne me permit pas de la passer dans sa chambre. Je demeurai en
dehors, tremblant à tous les bruits que j'entendais: quand on
entr'ouvrait la porte, j'apercevais la clarté débile d'une veilleuse
qui s'éteignait.

Le vendredi 4 novembre, j'entrai, suivi du médecin. Madame de Beaumont
s'aperçut de mon trouble, elle me dit: «Pourquoi êtes vous comme cela?
J'ai {p.372} passé une bonne nuit.» Le médecin affecta alors de me
dire tout haut qu'il désirait m'entretenir dans la chambre voisine. Je
sortis: quand je rentrai, je ne savais plus si j'existais. Madame de
Beaumont me demanda ce que me voulait le médecin. Je me jetai au bord
de son lit, en fondant en larmes. Elle fut un moment sans parler, me
regarda et me dit d'une voix ferme, comme si elle eût voulu me donner
de la force: «Je ne croyais pas que c'eût été tout à fait aussi
prompt: allons, il faut bien vous dire adieu. Appelez l'abbé de
Bonnevie.»

L'abbé de Bonnevie, s'étant fait donner des pouvoirs, se rendit chez
madame de Beaumont. Elle lui déclara qu'elle avait toujours eu dans le
coeur un profond sentiment de religion; mais que les malheurs inouïs
dont elle avait été frappée pendant la Révolution l'avaient fait
douter quelque temps de la justice de la Providence; qu'elle était
prête à reconnaître ses erreurs et à se recommander à la miséricorde
éternelle; qu'elle espérait, toutefois, que les maux qu'elle avait
soufferts dans ce monde-ci abrégeraient son expiation dans l'autre.
Elle me fit signe de me retirer et resta seule avec son confesseur.

Je le vis revenir une heure après, essuyant ses yeux et disant qu'il
n'avait jamais entendu un plus beau langage, ni vu un pareil héroïsme.
On envoya chercher le curé, pour administrer les sacrements. Je
retournai auprès de madame de Beaumont. En m'apercevant, elle me dit:
«Eh bien, êtes-vous content de moi?» Elle s'attendrit sur ce qu'elle
daignait appeler _mes bontés_ pour elle: ah! si j'avais pu dans ce
moment racheter un seul de ses jours par le sacrifice {p.373} de tous
les miens, avec quelle joie je l'aurais fait! Les autres amis de
madame de Beaumont, qui n'assistaient pas à ce spectacle, n'avaient du
moins qu'une fois à pleurer: debout, au chevet de ce lit de douleurs
d'où l'homme entend sonner son heure suprême, chaque sourire de la
malade me rendait la vie et me la faisait perdre en s'effaçant. Une
idée déplorable vînt me bouleverser: je m'aperçus que madame de
Beaumont ne s'était doutée qu'à son dernier soupir de l'attachement
véritable que j'avais pour elle: elle ne cessait d'en marquer sa
surprise et elle semblait mourir désespérée et ravie. Elle avait cru
qu'elle m'était à charge, et elle avait désiré s'en aller pour me
débarrasser d'elle.

Le curé arriva à onze heures: la chambre se remplit de cette foule de
curieux et d'indifférents qu'on ne peut empêcher de suivre le prêtre à
Rome. Madame de Beaumont vit la formidable solennité sans le moindre
signe de frayeur. Nous nous mîmes à genoux, et la malade reçut à la
fois la communion et l'extrême-onction. Quand tout le monde se fut
retiré, elle me fit asseoir au bord de son lit et me parla pendant une
demi-heure de mes affaires et de mes intentions avec la plus grande
élévation d'esprit et l'amitié la plus touchante; elle m'engagea
surtout à vivre auprès de madame de Chateaubriand et de M. Joubert;
mais M. Joubert devait-il vivre?

Elle me pria d'ouvrir la fenêtre, parce qu'elle se sentait oppressée.
Un rayon de soleil vint éclairer son lit et sembla la réjouir. Elle me
rappela alors des projets de retraite à la campagne, dont nous nous
étions quelquefois entretenus, et elle se mit à pleurer.

{p.374} Entre deux et trois heures de l'après-midi, madame de Beaumont
demanda à changer de lit à madame Saint-Germain, vieille femme de
chambre espagnole qui la servait avec une affection digne d'une aussi
bonne maîtresse[317]: le médecin s'y opposa dans la crainte que madame
de Beaumont n'expirât pendant le transport. Alors elle me dit qu'elle
sentait l'approche de l'agonie. Tout à coup elle rejeta sa couverture,
me tendit une main, serra la mienne avec contraction; ses yeux
s'égarèrent. De la main qui lui restait libre, elle faisait des signes
à quelqu'un qu'elle voyait au pied de son lit; puis, reportant cette
main sur sa poitrine, elle disait: «_C'est là!_» Consterné, je lui
demandai si elle me reconnaissait: l'ébauche d'un sourire parut au
milieu de son égarement; elle me fit une légère affirmation de tête:
sa parole n'était déjà plus dans ce monde. Les convulsions ne durèrent
que quelques minutes. Nous la soutenions dans nos bras, moi, le
médecin et la garde: une de mes mains se trouvait appuyée sur son
coeur qui touchait à ses légers ossements; il palpitait avec rapidité
comme une montre qui dévide sa chaîne brisée. Oh! moment d'horreur et
d'effroi, je le sentis s'arrêter! nous inclinâmes sur son oreiller la
femme arrivée au repos; elle pencha la tête. Quelques boucles de ses
cheveux déroulés tombaient sur son front; ses yeux étaient fermés, la
nuit éternelle était descendue. Le médecin présenta un miroir et une
lumière à la bouche de {p.375} l'étrangère: le miroir ne fut point
terni du souffle de la vie et la lumière resta immobile. Tout était
fini[318].

                   [Note 317: Les Saint-Germain, la femme et le mari
                   (Germain Couhaillon), étaient depuis trente-huit
                   ans au service de la famille Montmorin.
                   Chateaubriand, à son tour, les prit à son service,
                   et ils ne le quittèrent plus.]

                   [Note 318: Madame de Beaumont mourut le vendredi, 4
                   novembre 1803. Quatre jours plus tard,
                   Chateaubriand adressa à M. Guillaume de la Luzerne
                   une longue lettre sur les derniers moments de sa
                   belle-soeur. Joubert a dit de cette Relation, dont
                   il avait eu en mains une copie: «Rien au monde
                   n'est plus propre à faire couler les larmes que ce
                   récit. Cependant il est consolant. On adore ce bon
                   garçon en le lisant. Et quant à elle, on sent pour
                   peu qu'on l'ait connue, qu'elle eût donné dix ans
                   de vie, pour mourir si paisiblement et pour être
                   ainsi regrettée.»--La lettre de Chateaubriand à M.
                   de la Luzerne a été publiée par M. Paul de Raynal
                   dans son très intéressant volume sur _les
                   Correspondants de Joubert_.]

       *       *       *       *       *

Ordinairement ceux qui pleurent peuvent jouir en paix de leurs larmes,
d'autres se chargent de veiller aux derniers soins de la religion:
comme représentant, pour la France, le cardinal-ministre absent alors,
comme le seul ami de la fille de M. de Montmorin, et responsable
envers sa famille, je fus obligé de présider à tout: il me fallut
désigner le lieu de la sépulture, m'occuper de la profondeur et de la
largeur de la fosse, faire délivrer le linceul et donner au menuisier
les dimensions du cercueil.

Deux religieux veillèrent auprès de ce cercueil qui devait être porté
à _Saint-Louis des Français_. Un de ces pères était d'Auvergne et né à
Montmorin même. Madame de Beaumont avait désiré qu'on l'ensevelit dans
une pièce d'étoffe que son frère Auguste, seul échappé à l'échafaud,
lui avait envoyée de l'Île-de-France[319]. Cette étoffe n'était point
à Rome; on n'en {p.376} trouva qu'un morceau qu'elle portait partout.
Madame Saint-Germain attacha cette zone autour du corps avec une
cornaline qui renfermait des cheveux de M. de Montmorin. Les
ecclésiastiques français étaient convoqués; la princesse Borghèse
prêta le char funèbre de sa famille; le cardinal Fesch avait laissé
l'ordre, en cas d'un accident trop prévu, d'envoyer sa livrée et ses
voitures. Le samedi 5 novembre, à sept heures du soir, à la lueur des
torches et au milieu d'une grande foule, passa madame de Beaumont par
le chemin où nous passons tous. Le dimanche 6 novembre, la messe de
l'enterrement fut célébrée. Les funérailles eussent été moins
françaises à Paris qu'elles ne le furent à Rome. Cette architecture
religieuse, qui porte dans ses ornements les armes et les inscriptions
de notre ancienne patrie; ces tombeaux où sont inscrits les noms de
quelques-unes des races les plus historiques de nos annales; cette
église, sous la protection d'un grand saint, d'un grand roi et d'un
grand homme, tout cela ne consolait pas, mais honorait le malheur. Je
désirais que le dernier rejeton d'une famille jadis haut placée
trouvât du moins quelque appui dans mon obscur attachement, et que
l'amitié ne lui manquât pas comme la fortune.

                   [Note 319: Auguste de _Montmorin_, officier de
                   marine, avait péri en 1793 dans une tempête en
                   revenant de l'Île-de-France.--Dans l'enveloppe qui
                   renfermait le testament de Mme de Beaumont, se
                   trouvait une note ainsi conçue: «Madame de
                   Saint-Germain ouvrira ce paquet, qui contient mon
                   testament; mais je la prie, si ce premier paquet
                   est ouvert à temps, de me faire ensevelir dans une
                   pièce d'étoffe des Indes qui m'a été envoyée par
                   mon frère Auguste. Elle est dans une cassette.»]

La population romaine, accoutumée aux étrangers, leur sert de frères
et de soeurs. Madame de Beaumont a laissé, sur ce sol hospitalier aux
morts, un pieux {p.377} souvenir; on se la rappelle encore: j'ai vu
Léon XII prier à son tombeau. En 1828[320], je visitai le monument de
celle qui fut l'âme d'une société évanouie[321]; le bruit de mes pas
autour de ce monument muet, dans une église solitaire, m'était une
admonition. «Je t'aimerai toujours, dit l'épitaphe grecque; mais toi,
chez les morts, ne bois pas, je t'en prie, à cette coupe qui te ferait
oublier tes anciens amis[322].»

                   [Note 320: Et non en 1827, comme le portent toutes
                   les éditions des _Mémoires_. Chateaubriand passa
                   toute l'année 1827 à Paris. Ce fut seulement en
                   1828, sous le ministère Martignac, qu'il fut nommé
                   à l'ambassade de Rome.]

                   [Note 321: Ce monument, c'était Chateaubriand qui
                   l'avait fait élever, dans l'église
                   Saint-Louis-des-Français. Dans la première chapelle
                   à gauche en entrant, en face du tombeau du cardinal
                   de Bernis, un bas-relief, en marbre blanc
                   représente madame de Beaumont étendue sur sa couche
                   funèbre; au-dessus, les médaillons de son père, de
                   sa mère, de ses deux frères et de sa soeur, avec
                   ces mots: _Quia non sunt_; dessous, cette
                   inscription:

                                   D. O. M.
                         Après avoir vu périr toute sa famille.
                     Son père, sa mère, ses deux frères et sa soeur,
                             PAULINE DE MONTMORIN,
                         Consumée d'une maladie de langueur,
                     Est venue mourir sur cette terre étrangère.
                     F.-A. de Chateaubriand a élevé ce monument
                                   à sa mémoire.

                   En cette circonstance, ainsi que cela lui arrivera
                   si souvent, Chateaubriand avait plus écouté ses
                   sentiments qu'il n'avait fait état de sa fortune.
                   Il écrivait à Gueneau de Mussy, le 20 décembre
                   1803: «Je vous prie de veiller un peu à mes
                   intérêts littéraires; songez que c'est la seule
                   ressource qui va me rester... Le monument de Mme de
                   Beaumont me coûtera environ neuf mille francs.
                   _J'ai vendu tout ce que j'avais pour en payer une
                   partie..._»]

                   [Note 322: C'est une épigramme anonyme de
                   l'Anthologie grecque (VII, 346). En voici la
                   traduction complète: «Excellent Sabinus, que ce
                   monument, bien que la pierre en soit petite, te
                   soit un gage de ma grande amitié! Je te regretterai
                   sans cesse; mais toi, ne vas pas, si tu le peux
                   chez les morts, boire une seule goutte de cette eau
                   du Léthé qui te ferait m'oublier.»--Les deux
                   derniers vers de l'épigramme grecque se retrouvent
                   dans l'Anthologie latine de Burmann (t. II, p.
                   139):

                     _Tu cave Lethæo contingas ora liquore,
                           Et cito venturi sis memor, oro, viri_.]

{p.378} Si l'on rapportait à l'échelle des événements publics les
calamités d'une vie privée, ces calamités devraient à peine occuper un
mot dans des _Mémoires_. Qui n'a perdu un ami? qui ne l'a vu mourir?
qui n'aurait à retracer une pareille scène de deuil? La réflexion est
juste, cependant personne ne s'est corrigé de raconter ses propres
aventures: sur le vaisseau qui les emporte, les matelots ont une
famille à terre qui les intéresse et dont ils s'entretiennent
mutuellement. Chaque homme renferme en soi un monde à part, étranger
aux lois et aux destinées générales des siècles. C'est, d'ailleurs,
une erreur de croire que les révolutions, les accidents renommés, les
catastrophes retentissantes, soient les fastes uniques de notre
nature: nous travaillons tous un à un à la chaîne de l'histoire
commune, et c'est de toutes ces existences individuelles que se
compose l'univers humain aux yeux de Dieu.

En assemblant des regrets autour des cendres de madame de Beaumont, je
ne fais que déposer sur un tombeau les couronnes qui lui étaient
destinées.


LETTRE DE M. CHÊNEDOLLÉ.

«Vous ne doutez pas, mon cher et malheureux ami, de toute la part que
je prends à votre affliction. Ma douleur n'est pas aussi grande que la
vôtre, parce que cela n'est pas possible; mais je {p.379} suis bien
profondément affligé de cette perte, et elle vient noircir encore
cette vie qui, depuis longtemps, n'est plus que de la souffrance pour
moi. Ainsi donc passe et s'efface de dessus la terre tout ce qu'il y a
de bon, d'aimable et de sensible. Mon pauvre ami, dépêchez-vous de
repasser en France; venez chercher quelques consolations auprès de
votre vieux ami. Vous savez si je vous aime: venez.

«J'étais dans la plus grande inquiétude sur vous: il y avait plus de
trois mois que je n'avais reçu de vos nouvelles, et trois de mes
lettres sont restées sans réponse. Les avez-vous reçues? Madame de
Caud a cessé tout à coup de m'écrire, il y a deux mois. Cela m'a causé
une peine mortelle, et cependant je crois n'avoir aucun tort à me
reprocher envers elle. Mais, quoi qu'elle fasse, elle ne pourra m'ôter
l'amitié tendre et respectueuse que je lui ai vouée pour la vie.
Fontanes et Joubert ont aussi cessé de m'écrire; ainsi, tout ce que
j'aimais semble s'être réuni pour m'oublier à la fois. Ne m'oubliez
pas, ô vous, mon bon ami, et que sur cette terre de larmes il me reste
encore un coeur sur lequel je puisse compter! Adieu! je vous embrasse
en pleurant. Soyez sûr, mon bon ami, que je sens votre perte comme on
doit la sentir.»

  23 novembre 1803.


LETTRE DE M. DE FONTANES.

«Je partage tous vos regrets, mon cher ami: je sens la douleur de
votre situation. Mourir si jeune {p.380} et après avoir survécu à
toute sa famille! Mais, du moins, cette intéressante et malheureuse
femme n'aura pas manqué des secours et des souvenirs de l'amitié. Sa
mémoire vivra dans des coeurs dignes d'elle. J'ai fait passer à M. de
la Luzerne la touchante relation qui lui était destinée. Le vieux
Saint-Germain, domestique de votre amie, s'est chargé de la porter. Ce
bon serviteur m'a fait pleurer en me parlant de sa maîtresse. Je lui
ai dit qu'il avait un legs de dix mille francs; mais il ne s'en est
pas occupé un seul moment. S'il était possible de parler d'affaires
dans de si lugubres circonstances, je vous dirais qu'il était bien
naturel de vous donner au moins l'usufruit d'un bien qui doit passer à
des collatéraux éloignés et presque inconnus[323]. J'approuve votre
conduite; je connais votre délicatesse; mais je ne puis avoir pour mon
ami le même désintéressement qu'il a pour lui-même. J'avoue que cet
oubli m'étonne et m'afflige[324]. Madame de Beaumont {p.381} sur son
lit de mort vous a parlé, avec l'éloquence du dernier adieu, de
l'avenir et de votre destinée. Sa voix doit avoir plus de force que la
mienne. Mais vous a-t-elle conseillé de renoncer à huit ou dix mille
francs d'appointements lorsque votre carrière était débarrassée des
premières épines? Pourriez-vous précipiter, mon cher ami, une démarche
aussi importante? Vous ne doutez pas du grand plaisir que j'aurai à
vous revoir. Si je ne consultais que mon propre bonheur, je vous
dirais: Venez tout à l'heure. Mais vos intérêts me sont aussi chers
que les miens et je ne vois pas des ressources assez prochaines pour
vous dédommager des avantages que vous perdez volontairement. Je sais
que votre talent, votre nom et le travail ne vous laisseront jamais à
la merci des premiers besoins; mais je vois là plus de gloire que de
fortune. Votre éducation, vos habitudes, veulent un peu de dépense. La
renommée ne suffit pas seule aux choses de la vie, et cette misérable
science du _pot-au-feu_ est à la tête de toutes les autres quand on
veut vivre indépendant et tranquille. J'espère toujours que rien ne
vous déterminera à chercher la fortune chez les étrangers. Eh! mon
ami, soyez sûr qu'après les premières caresses ils valent encore moins
que les compatriotes. Si votre amie mourante a fait toutes ces
réflexions, ses derniers moments ont dû être un peu troublés; mais
j'espère qu'au pied de sa tombe vous trouverez des leçons et des
lumières supérieures à toutes celles que les amis qui vous restent
{p.382} pourraient vous donner. Cette aimable femme vous aimait: elle
vous conseillera bien. Sa mémoire et votre coeur vous guideront
sûrement: je ne suis plus en peine si vous les écoutez tous deux.
Adieu, mon cher ami, je vous embrasse tendrement.»

                   [Note 323: L'amitié de M. de Fontanes va beaucoup
                   trop loin: madame de Beaumont m'avait mieux jugé,
                   elle pensa sans doute que si elle m'eût laissé sa
                   fortune, je ne l'aurais pas acceptée. CH.]

                   [Note 324: Madame de Beaumont avait fait son
                   testament, non à Rome, dans sa dernière maladie,
                   mais à Paris le 15 mai 1802. Elle avait fait à
                   Chateaubriand le seul legs qu'il pût accepter. La
                   disposition qui le concernait était ainsi conçue:
                   «Je laisse tous mes livres sans exception à
                   François-Auguste de Chateaubriand. S'il était
                   absent, on les remettrait à M. Joubert, qui se
                   chargerait de les lui garder jusqu'à son retour ou
                   de les lui faire passer.»--Le fidèle Joubert non
                   plus n'était pas oublié. «Je laisse, ajoutait-elle,
                   à M. Joubert l'aîné ma bibliothèque en bois de rose
                   (celle qui a des glaces), mon secrétaire en bois
                   d'acajou ainsi que les porcelaines qui sont dessus,
                   à l'exception de l'écuelle en arabesques fond d'or,
                   que je laisse à M. Julien.» Elle faisait son
                   beau-frère, Guillaume de La Luzerne, son exécuteur
                   testamentaire.--Le texte complet de ce testament a
                   été inséré par M. A. Bardoux dans l'Appendice de
                   son volume sur _la Comtesse Pauline de Beaumont_.]

M. Necker m'écrivit la seule lettre que j'aie jamais reçue de lui.
J'avais été témoin de la joie de la cour lors du renvoi de ce
ministre, dont les honnêtes opinions contribuèrent au renversement de
la monarchie. Il avait été collègue de M. de Montmorin. M. Necker
allait bientôt mourir au lieu d'où sa lettre était datée: n'ayant pas
alors auprès de lui madame de Staël, il trouva quelques larmes pour
l'amie de sa fille:


LETTRE DE M. NECKER.

«Ma fille, monsieur, en se mettant en route pour l'Allemagne, m'a prié
d'ouvrir les paquets d'un grand volume qui pourraient lui être
adressés, afin de juger s'ils valaient la peine de les lui faire
parvenir par la poste: c'est le motif qui m'instruit, avant elle, de
la mort de madame de Beaumont. Je lui ai envoyé, monsieur, votre
lettre à Francfort, d'où elle sera probablement transmise plus loin,
et peut-être à Weimar ou à Berlin. Ne soyez donc pas surpris,
monsieur, si vous ne recevez pas la réponse de madame de Staël
aussitôt que vous avez droit de l'attendre. Vous êtes bien sûr,
monsieur, de la douleur qu'éprouvera madame de Staël en apprenant la
perte d'une amie dont je lui ai toujours entendu parler avec un
profond sentiment. Je m'associe à sa peine, {p.383} je m'associe à la
vôtre, monsieur, et j'ai une part à moi en particulier lorsque je
songe au malheureux sort de toute la famille de mon ami M. de
Montmorin.

«Je vois, monsieur, que vous êtes sur le point de quitter Rome pour
retourner en France: je souhaite que vous preniez votre route par
Genève, où je vais passer l'hiver. Je serais très empressé à vous
faire les honneurs d'une ville où vous êtes déjà connu de réputation.
Mais où ne l'êtes-vous pas, monsieur? Votre dernier ouvrage,
étincelant de beautés incomparables, est entre les mains de tous ceux
qui aiment à lire.

«J'ai l'honneur de vous présenter, monsieur, les assurances et
l'hommage des sentiments les plus distingués.

                                        «Necker.»

  Coppet, le 27 novembre 1803.


LETTRE DE MADAME DE STAËL.

  Francfort, ce 3 décembre 1803

«Ah! mon Dieu, _my dear Francis_, de quelle douleur je suis saisie en
recevant votre lettre! Déjà hier, celte affreuse nouvelle était tombée
sur moi par les gazettes, et votre déchirant récit vient la graver
pour jamais en lettres de sang dans mon coeur. Pouvez-vous,
pouvez-vous me parler d'opinions différentes sur la religion, sur les
prêtres? Est-ce qu'il y a deux opinions, quand il n'y a qu'un
sentiment? Je n'ai lu votre récit qu'à travers les {p.384} plus
douloureuses larmes. _My dear Francis_, rappelez-vous le temps où vous
vous sentiez le plus d'amitié pour moi; n'oubliez pas surtout celui où
tout mon coeur était attiré vers vous, et dites-vous que ces
sentiments, plus tendres, plus profonds que jamais, sont au fond de
mon âme pour vous. J'aimais, j'admirais le caractère de madame de
Beaumont: je n'en connais point de plus généreux, de plus
reconnaissant, de plus passionnément sensible. Depuis que je suis
entrée dans le monde, je n'avais jamais cessé d'avoir des rapports
avec elle, et je sentais toujours qu'au milieu même de quelques
diversités, je tenais à elle par toutes les racines. Mon cher Francis,
donnez-moi une place dans votre vie. Je vous admire, je vous aime,
j'aimais celle que vous regrettez. Je suis une amie dévouée, je serai
pour vous une soeur. Plus que jamais je dois respecter vos opinions:
Matthieu, qui les a, a été un ange pour moi dans la dernière peine que
je viens d'éprouver. Donnez-moi une nouvelle raison de les ménager:
faites que je vous sois utile ou agréable de quelque manière. Vous
a-t-on écrit que j'avais été exilée à quarante lieues de Paris? J'ai
pris ce moment pour faire le tour de l'Allemagne; mais, au printemps,
je serai revenue à Paris même, si mon exil est fini, ou auprès de
Paris, ou à Genève. Faites que, de quelque manière, nous nous
réunissions. Est-ce que vous ne sentez pas que mon esprit et mon âme
entendent la vôtre, et ne sentez-vous pas en quoi nous nous
ressemblons, à travers les différences? M. de Humboldt m'avait écrit,
il y a quelques jours, une lettre où il me parlait de votre {p.385}
ouvrage avec une admiration qui doit vous flatter dans un homme et de
son mérite et de son opinion. Mais que vais-je vous parler de vos
succès, dans un tel moment? Cependant elle les aimait ces succès, elle
y attachait sa gloire. Continuez de rendre illustre celui qu'elle a
tant aimé. Adieu, mon cher François. Je vous écrirai de Weimar en
Saxe. Répondez-moi là, chez MM. Desport, banquiers. Que dans votre
récit il y a des mots déchirants! Et cette résolution de garder la
pauvre Saint-Germain: vous l'amènerez une fois dans ma maison.

«Adieu tendrement: douloureusement adieu.

                                        «N. de STAËL.»

Cette lettre empressée, affectueusement rapide, écrite par une femme
illustre, me causa un redoublement d'attendrissement. Madame de
Beaumont aurait été bien heureuse dans ce moment, si le ciel lui eût
permis de renaître! Mais nos attachements, qui se font entendre des
morts, n'ont pas le pouvoir de les délivrer: quand Lazare se leva de
la tombe, il avait les pieds et les mains liés avec des bandes et le
visage enveloppé d'un suaire: or, l'amitié ne saurait dire, comme le
Christ à Marthe et à Marie: «Déliez-le, et le laissez aller.»

Ils sont passés aussi mes consolateurs, et ils me demandent pour eux
les regrets qu'ils donnaient à une autre.

       *       *       *       *       *

J'étais déterminé à quitter cette carrière des affaires où des
malheurs personnels étaient venus se mêler à la médiocrité du travail
et à d'intimes tracasseries politiques. {p.386} On n'a pas su ce que
c'est que la désolation du coeur, quand on n'est point demeuré seul à
errer dans les lieux naguère habités d'une personne qui avait agréé
votre vie: on la cherche et on ne la trouve plus; elle vous parle,
vous sourit, vous accompagne; tout ce qu'elle a porté ou touché
reproduit son image; il n'y a entre elle et vous qu'un rideau
transparent, mais si lourd que vous ne pouvez le lever. Le souvenir du
premier ami qui vous a laissé sur la route est cruel; car, si vos
jours se sont prolongés, vous avez nécessairement fait d'autres
pertes: ces morts qui se sont suivies se rattachent à la première, et
vous pleurez à la fois dans une seule personne toutes celles que vous
avez successivement perdues.

Tandis que je prenais des arrangements prolongés par l'éloignement de
la France, je restais abandonné sur les ruines de Rome. À ma première
promenade, les aspects me semblaient changés, je ne reconnaissais ni
les arbres, ni les monuments, ni le ciel; je m'égarais au milieu des
campagnes, le long des cascades, des aqueducs, comme autrefois sous
les berceaux des bois du Nouveau Monde. Je rentrais dans la ville
éternelle, qui joignait actuellement à tant d'existences passées une
vie éteinte de plus. À force de parcourir les solitudes du Tibre,
elles se gravèrent si bien dans ma mémoire, que je les reproduisis
assez correctement dans ma _Lettre à M. de Fontanes_[325]: «Si
l'étranger {p.387} est malheureux, disais-je; s'il a mêlé les cendres
qu'il aima à tant de cendres illustres, avec quel charme ne
passera-t-il pas du tombeau de Cecilia Metella au cercueil d'une femme
infortunée!»

                   [Note 325: La _Lettre à M. de Fontanes_ sur la
                   Campagne romaine est datée du 10 janvier 1804. Elle
                   a paru, pour la première fois, dans le _Mercure de
                   France_, livraison de mars 1804. Voici le jugement
                   qu'en a porté Sainte-Beuve dans _Chateaubriand et
                   son groupe littéraire sous l'Empire_, tome I, p.
                   396: «La Lettre à M. de Fontanes sur la Campagne
                   romaine est comme un paysage de Claude Lorrain ou
                   du Poussin: _Lumière du Lorrain et cadre du
                   Poussin..._ En prose, il n'y a rien au delà. Après
                   de tels coups de talent, il n'y a plus que le vers
                   qui puisse s'élever encore plus haut avec son
                   aile... «N'oubliez pas, m'écrit un bon juge,
                   Chateaubriand comme paysagiste, car il est le
                   premier; il est unique de son ordre en français.
                   Rousseau n'a ni sa grandeur, ni son élégance.
                   Qu'avons-nous de comparable à la _Lettre sur Rome_?
                   Rousseau ne connaît pas ce langage. Quelle
                   différence! L'un est génevois, l'autre
                   olympique.»--Cette belle _Lettre_ a produit en
                   français toute une école de peintres, une école que
                   j'appellerai _romaine_. Mme de Staël, la première,
                   s'inspira de l'exemple de Chateaubriand: son
                   imagination en fut piquée d'honneur et fécondée;
                   elle put figurer _Corinne_, ce qu'elle n'eût certes
                   pas tenté avant la venue de son jeune rival.»]

C'est aussi à Rome que je conçus pour la première fois l'idée d'écrire
les _Mémoires de ma vie_; j'en trouve quelques lignes jetées au
hasard, dans lesquelles je déchiffre ce peu de mots: «Après avoir erré
sur la terre, passé les plus belles années de ma jeunesse loin de mon
pays, et souffert à peu près tout ce qu'un homme peut souffrir, la
faim même, je revins à Paris en 1800.»

Dans une lettre à M. Joubert, j'esquissais ainsi mon plan:

«Mon seul bonheur est d'attraper quelques heures, pendant lesquelles
je m'occupe d'un ouvrage qui peut seul apporter de l'adoucissement à
mes peines: ce sont les _Mémoires de ma vie_. Rome y entrera; ce n'est
que comme cela que je puis désormais parler de Rome. Soyez tranquille;
ce ne seront point des {p.388} confessions pénibles pour mes amis: si
je suis quelque chose dans l'avenir, mes amis y auront un nom aussi
beau que respectable. Je n'entretiendrai pas non plus la postérité du
détail de mes faiblesses; je ne dirai de moi que ce qui est convenable
à ma dignité d'homme et, j'ose le dire, à l'élévation de mon coeur. Il
ne faut présenter au monde que ce qui est beau; ce n'est pas mentir à
Dieu que de ne découvrir de sa vie que ce qui peut porter nos pareils
à des sentiments nobles et généreux. Ce n'est pas qu'au fond j'aie
rien à cacher; je n'ai ni fait chasser une servante pour un ruban
volé, ni abandonné mon ami mourant dans une rue, ni déshonoré la femme
qui m'a recueilli, ni mis mes bâtards aux Enfants-Trouvés; mais j'ai
eu mes faiblesses, mes abattements de coeur; un gémissement sur moi
suffira pour faire comprendre au monde ces misères communes, faites
pour être laissées derrière le voile. Que gagnerait la société à la
reproduction de ces plaies que l'on retrouve partout? On ne manque pas
d'exemples, quand on veut triompher de la pauvre nature humaine[326].»

                   [Note 326: Cette lettre à Joubert est datée de
                   _Rome, décembre 1803_.]

Dans ce plan que je me traçais, j'oubliais ma famille, mon enfance, ma
jeunesse, mes voyages et mon exil: ce sont pourtant les récits où je
me suis plu davantage.

J'avais été comme un heureux esclave: accoutumé à mettre sa liberté au
cep, il ne sait plus que faire de son loisir quand ses entraves sont
brisées. Lorsque je me voulais livrer au travail, une figure venait se
placer devant moi, et je ne pouvais plus en détacher {p.389} mes
yeux: la religion seule me fixait par sa gravité et par les réflexions
d'un ordre supérieur qu'elle me suggérait.

Cependant, en m'occupant de la pensée d'écrire mes _Mémoires_, je
sentis le prix que les grands attachaient à la valeur de leur nom: il
y a peut-être une réalité touchante dans cette perpétuité des
souvenirs qu'on peut laisser en passant. Peut-être, parmi les grands
hommes de l'antiquité, cette idée d'une vie immortelle chez la race
humaine leur tenait-elle lieu de cette immortalité de l'âme, demeurée
pour eux un problème. Si la renommée est peu de chose quand elle ne se
rapporte qu'à nous, il faut convenir néanmoins que c'est un beau
privilège attaché à l'amitié du génie, de donner une existence
impérissable à tout ce qu'il a aimé.

J'entrepris un commentaire de quelques livres de la Bible, en
commençant par la Genèse. Sur ce verset: _Voici qu'Adam est devenu
comme l'un de nous, sachant le bien et le mal; donc, maintenant, il ne
faut pas qu'il porte la main au fruit de vie, qu'il le prenne, qu'il
en mange et qu'il vive éternellement_; je remarquai l'ironie
formidable du Créateur: _Voici qu'Adam est devenu semblable à l'un de
nous_, etc. _Il ne faut pas que l'homme porte la main au fruit de
vie_. Pourquoi? Parce qu'il a goûté au fruit de la science et qu'il
connaît le bien et le mal; il est maintenant accablé de maux; _donc,
il ne faut pas qu'il vive éternellement_: quelle bonté de Dieu que la
mort!

Il y a des prières commencées, les unes pour les _inquiétudes de
l'âme_, les autres pour _se fortifier contre la prospérité des
méchants_: je cherchais à ramener à un centre de repos mes pensées
errantes hors de moi.

{p.390} Comme Dieu ne voulait pas finir là ma vie, la réservant à de
longues épreuves, les orages qui s'étaient soulevés se calmèrent. Tout
à coup, le cardinal ambassadeur changea de manières à mon égard: j'eus
une explication avec lui, et déclarai ma résolution de me retirer. Il
s'y opposa: il prétendit que ma démission, dans ce moment, aurait
l'air d'une disgrâce; que je réjouirais mes ennemis, que le premier
consul prendrait de l'humeur, ce qui m'empêcherait d'être tranquille
dans les lieux où je voulais me retirer. Il me proposa d'aller passer
quinze jours ou un mois à Naples[327].

                   [Note 327: On trouve la confirmation de tous ces
                   détails dans la lettre suivante, écrite par
                   Chateaubriand à Fontanes le 12 novembre 1803:

                                             «Rome, 12 novembre.

                   «J'espère que cette lettre, que je mets à la poste
                   de Milan, vous parviendra presque aussi vite que le
                   récit de la mort de ma malheureuse amie, que je
                   vous ai fait passer par la poste directe, mercredi
                   soir. Je vous apprends que ma résolution est
                   changée. J'ai parlé au cardinal, il m'a traité avec
                   tant de bonté, il m'a fait sentir tellement les
                   inconvénients d'une retraite dans ce moment, que je
                   lui ai promis que j'accomplirais au moins mon
                   année, comme nous en étions convenus dans le
                   principe.

                   «Par ce moyen, je tiens ma parole à ma protectrice
                   (madame Bacciochi); je laisse le temps aux bruits
                   philosophiques de Paris de s'éteindre, et, si je me
                   retire au printemps, je sortirai de ma place à la
                   satisfaction de tout le monde, et sans courir les
                   risques de me faire tracasser dans ma solitude. Il
                   n'est donc plus question pour le moment de
                   démission; et vous pouvez dire hautement, car c'est
                   la vérité, que non seulement je reste, mais que
                   l'on est fort content de moi. Mes entrées chez le
                   Pape vont m'être rendues; on va me traduire au
                   Vatican, et la _Gazette de Rome_ fait aujourd'hui
                   même un éloge pompeux de mon ouvrage, qui, selon
                   les _chimistes_, est mis à l'_index_. Le cardinal
                   _écrira mardi au ministre des relations extérieures
                   pour désapprouver tous les bruits et s'en
                   plaindre_. On me donne un congé de douze jours pour
                   Naples afin de me tirer un moment de cette ville où
                   j'ai eu tant de chagrins.

                   «Je désire que cette lettre, mon cher ami, vous
                   fasse autant de plaisir que les autres ont pu vous
                   faire de peine; mais je n'en suis pas moins très
                   malheureux. J'espère vous embrasser au printemps.
                   En attendant, souvenez-vous _que je ne pars plus_.
                   Mille amitiés.»--Bibliothèque de Genève. Orig.
                   autog.]

{p.391} Dans ce moment même, la Russie me faisait sonder pour savoir
si j'accepterais la place de gouverneur d'un grand-duc[328]: ce serait
tout au plus si j'aurais voulu faire à Henri V le sacrifice des
dernières années de ma vie.

                   [Note 328: Chateaubriand parle de cette proposition
                   dans une autre lettre à Fontanes, en date du 16
                   novembre 1803: «... Je ne sais dans laquelle de vos
                   lettres vous me parlez de mes projets pour le Nord.
                   Par un hasard singulier, il y a ici un général
                   russe, très aimé de l'empereur de Russie et en
                   correspondance avec lui, qui m'a fait demander pour
                   causer avec moi du dessein qu'avait eu la princesse
                   de Mecklembourg de me placer gouverneur auprès du
                   grand-duc de Russie. Cette place est très belle,
                   très honorable, et après six ou huit ans de service
                   (le prince a huit ans), elle me laisserait une
                   fortune assez considérable pour le reste de mes
                   jours. Mais un nouvel exil de huit ans me fait
                   trembler. On m'offre aussi une place à l'Académie
                   de Pétersbourg avec la pension; mais, par une loi
                   de la République, aucun Français ne peut recevoir
                   une pension de l'étranger. Ainsi non seulement on
                   vous persécute, mais on vous empêche encore de
                   jouir des marques d'estime que des étrangers
                   aimeraient à vous donner...»--Bibliothèque de
                   Genève. Original autog.]

Tandis que je flottais entre mille partis, je reçus la nouvelle que le
premier consul m'avait nommé ministre dans le Valais. Il s'était
d'abord emporté sur des dénonciations; mais, revenant à sa raison, il
comprit que j'étais de cette race qui n'est bonne que sur un premier
plan, qu'il ne fallait me mêler à personne, ou bien que l'on ne
tirerait jamais parti de moi. Il n'y avait point de place vacante; il
en créa une, et, la choisissant conforme à mon instinct de solitude et
{p.392} d'indépendance, il me plaça dans les Alpes; il me donna une
république catholique, avec un monde de torrents: le Rhône et nos
soldats se croiseraient à mes pieds, l'un descendant vers la France,
les autres remontant vers l'Italie, le Simplon ouvrant devant moi son
audacieux chemin. Le consul devait m'accorder autant de congés que
j'en désirerais pour voyager en Italie, et madame Bacciochi me faisait
mander par Fontanes que la première grande ambassade disponible
m'était réservée. J'obtins donc cette première victoire diplomatique
sans m'y attendre, et sans le vouloir: il est vrai qu'à la tête de
l'État se trouvait une haute intelligence, qui ne voulait pas
abandonner à des intrigues de bureaux une autre intelligence qu'elle
sentait trop disposée à se séparer du pouvoir.

Cette remarque est d'autant plus vraie que le cardinal Fesch, à qui je
rends dans ces _Mémoires_ une justice sur laquelle peut-être il ne
comptait pas, avait envoyé deux dépêches malveillantes à Paris,
presque au moment même que ses manières étaient devenues plus
obligeantes, après la mort de madame de Beaumont. Sa véritable pensée
était-elle dans ses conversations, lorsqu'il me permettait d'aller à
Naples, ou dans ses missives diplomatiques? Conversations et missives
sont de la même date, et contradictoires. Il n'eût tenu qu'à moi de
mettre M. le cardinal d'accord avec lui-même, en faisant disparaître
les traces des rapports qui me concernaient: il m'eût suffi de retirer
des cartons, lorsque j'étais ministre des affaires étrangères, les
élucubrations de l'ambassadeur: je n'aurais fait que ce qu'a fait M.
de Talleyrand au sujet de sa correspondance {p.393} avec l'empereur.
Je n'ai pas cru avoir le droit d'user de ma puissance à mon profit.
Si, par hasard, on recherchait ces documents, on les trouverait à leur
place. Que cette manière d'agir soit une duperie, je le veux bien;
mais, pour ne pas me faire le mérite d'une vertu que je n'ai pas, il
faut qu'on sache que ce respect des correspondances de mes détracteurs
tient plus à mon mépris qu'à ma générosité. J'ai vu aussi dans les
archives de l'ambassade à Berlin des lettres offensantes de M. le
marquis de Bonnay[329] à mon égard: loin de me ménager, je les ferai
connaître.

                   [Note 329: «Je puis, dit ici M. de Marcellus
                   (_Chateaubriand et son temps_, p. 149), je puis
                   attester ce scrupuleux respect pour l'histoire et
                   cette abnégation de soi-même. J'en ai été le
                   confident; j'en ai tenu les preuves dans mes mains,
                   et, si M. de Chateaubriand a commis des fautes dans
                   sa carrière politique, il n'a rien fait pour en
                   supprimer les traces.»]

M. le cardinal Fesch ne gardait pas plus de retenue avec le pauvre
abbé Guillon (l'évêque du Maroc): il était signalé comme un _agent de
la Russie_. Bonaparte traitait M. Lainé d'_agent de l'Angleterre_:
c'étaient là de ces commérages dont ce grand homme avait pris la
méchante habitude dans des rapports de police. Mais n'y avait-il rien
à dire contre M. Fesch lui-même? Le cardinal de Clermont-Tonnerre
était à Rome comme moi, en 1803; que n'écrivait-il point de l'oncle de
Napoléon! J'ai les lettres.

Au reste, à qui ces contentions, ensevelies depuis quarante ans dans
des liasses vermoulues, importent-elles? Des divers acteurs de cette
époque un seul restera, Bonaparte. Nous tous qui prétendons vivre,
nous sommes déjà morts: lit-on le nom de l'insecte à la {p.394}
faible lueur qu'il traîne quelquefois après lui en rampant?

M. le cardinal Fesch m'a retrouvé depuis, ambassadeur auprès de Léon
XII; il m'a donné des preuves d'estime: de mon côté, j'ai tenu à le
prévenir et à l'honorer. Il est d'ailleurs naturel que l'on m'ait jugé
avec une sévérité que je ne m'épargne pas. Tout cela est archipassé:
je ne veux pas même reconnaître l'écriture de ceux qui, en 1803, ont
servi de secrétaires officiels ou officieux à M. le cardinal Fesch.

Je partis pour Naples: là commença une année sans madame de Beaumont;
année d'absence, que tant d'autres devaient suivre! Je n'ai point revu
Naples depuis cette époque, bien qu'en 1828 je fusse à la porte de
cette même ville, où je me promettais d'aller avec madame de
Chateaubriand. Les orangers étaient couverts de leurs fruits, et les
myrtes de leurs fleurs. Baïes, les Champs-Élysées et la mer, étaient
des enchantements que je ne pouvais plus dire à personne. J'ai peint
la baie de Naples dans _les Martyrs_[330]. Je montai au Vésuve et
descendis dans son cratère[331]. Je me pillais: je jouais une scène de
_René_[332].

                   [Note 330: _Les Martyrs_, livre V.]

                   [Note 331: «Je propose à mon guide de descendre
                   dans le cratère; il fait quelque difficulté, pour
                   obtenir un peu plus d'argent. Nous convenons d'une
                   somme qu'il veut avoir sur-le-champ. Je la lui
                   donne. Il dépouille son habit; nous marchons
                   quelque temps sur les bords de l'abîme, pour
                   trouver une ligne moins perpendiculaire, et plus
                   facile à descendre. Le guide s'arrête et m'avertit
                   de me préparer. Nous allons nous précipiter.--Nous
                   voilà au fond du gouffre...»--_Voyage en Italie_,
                   au chapitre sur _le Vésuve_, 5 janvier 1804.]

                   [Note 332: «Un jour, j'étais monté au sommet de
                   l'Etna.... Je vis le soleil se lever dans
                   l'immensité de l'horizon au-dessous de moi, la
                   Sicile resserrée comme un point à mes pieds, et la
                   mer déroulée au loin dans les espaces. Dans cette
                   vue perpendiculaire du tableau, les fleuves ne me
                   semblaient plus que des lignes géographiques
                   tracées sur une carte; mais tandis que d'un côté
                   mon oeil apercevait ces objets, de l'autre il
                   plongeait dans le cratère de l'Etna, dont je
                   découvrais les entrailles brûlantes, entre les
                   bouffées d'une noire vapeur.»--_René_.]

{p.395} À Pompéi, on me montra un squelette enchaîné et des mots
latins estropiés, barbouillés par des soldats sur des murs. Je revins
à Rome. Canova[333] m'accorda l'entrée de son atelier tandis qu'il
travaillait à une statue de nymphe. Ailleurs, les modèles des marbres
du tombeau que j'avais commandé étaient déjà d'une grande expression.
J'allai prier sur des cendres à Saint-Louis, et je partis pour Paris
le 21 janvier 1804, autre jour de malheur[334].

                   [Note 333: Antoine _Canova_ (1757-1822). En 1813,
                   lors du premier séjour de Mme Récamier en Italie,
                   Canova fit, d'après elle, de souvenir, pendant une
                   absence de la belle Française, qui s'était rendue à
                   Naples, deux bustes modelés en terre, l'un coiffé
                   simplement en cheveux, et l'autre avec la tête à
                   demi couverte d'un voile. Dans les deux bustes, le
                   regard était levé vers le ciel. Lorsque le grand
                   sculpteur les lui montra, il ne parut pas que cette
                   _surprise_ lui fût agréable, et Canova, doublement
                   blessé comme ami et comme artiste, ne lui en parla
                   plus, jusqu'au jour où Mme Récamier lui demandant
                   ce qu'il avait fait du buste au voile, il répondit:
                   «Il ne vous avait pas plu; j'y ai ajouté une
                   couronne d'olivier et j'en ai fait une Béatrix.»
                   Telle est l'origine de ce beau buste de la Béatrice
                   de Dante que plus tard le statuaire exécuta en
                   marbre et dont un exemplaire fut envoyé à Mme
                   Récamier, après la mort de Canova, par son frère
                   l'abbé, avec ces lignes:

                      «_Sovra candido vel, cinta d'oliva,
                        Donna m'apparve....._

                                                 DANTE

                   «_Ritratto di Giuletta Recamier modellato di
                   memoria da Canova nel 1813 e poi consacrato in
                   marmo col nome di Beatrice_.»]

                   [Note 334: Ici se termine le récit des six mois
                   passés à Rome par l'auteur des _Mémoires_ comme
                   secrétaire de la légation. Sur cet épisode de sa
                   vie, il faut lire les remarquables articles sur
                   _les Débuts diplomatiques de Chateaubriand_, par M.
                   le comte Édouard Frémy (_le Correspondant_, numéros
                   de septembre et octobre 1893), et le chapitre V du
                   livre de l'abbé Pailhès sur _Chateaubriand, sa
                   femme et ses amis_.]

{p.396} Voici une prodigieuse misère: trente-cinq ans se sont écoulés
depuis la date de ces événements. Mon chagrin ne se flattait-il pas,
en ces jours lointains, que le lien qui venait de se rompre serait mon
dernier lien? Et pourtant, que j'ai vite, non pas oublié, mais
remplacé ce qui me fut cher! Ainsi va l'homme de défaillance en
défaillance. Lorsqu'il est jeune et qu'il mène devant lui sa vie, une
ombre d'excuse lui reste; mais lorsqu'il s'y attelle et qu'il la
traîne péniblement derrière lui, comment l'excuser! L'indigence de
notre nature est si profonde, que dans nos infirmités volages, pour
exprimer nos affections récentes, nous ne pouvons employer que des
mots déjà usés par nous dans nos anciens attachements. Il est
cependant des paroles qui ne devraient servir qu'une fois: on les
profane en les répétant. Nos amitiés trahies et délaissées nous
reprochent les nouvelles sociétés où nous sommes engagés; nos heures
s'accusent: notre vie est une perpétuelle rougeur, parce qu'elle est
une faute continuelle.

       *       *       *       *       *

Mon dessein n'étant pas de rester à Paris, je descendis à l'hôtel de
France, rue de Beaune[335], où madame de Chateaubriand vint me
rejoindre[336] pour se rendre {p.397} avec moi dans le Valais. Mon
ancienne société, déjà à demi dispersée, avait perdu le lien qui la
réunissait.

                   [Note 335: Aujourd'hui l'_hôtel de France et de
                   Lorraine_, au nº 5 de la rue de Beaune.]

                   [Note 336: «M. de Chateaubriand descendit dans un
                   modeste hôtel, rue de Beaune, et ne vit d'abord
                   qu'un petit nombre d'amis. Un soin important le
                   préoccupait, sa réunion avec Mme de Chateaubriand;
                   le sage conseil écarté d'abord avait été compris;
                   et, à part même la bienséance du monde, il sentait
                   ce qu'avait d'injuste cette séparation si longue
                   d'une personne vertueuse et distinguée, à laquelle
                   il avait donné son nom, et qu'il ne pouvait accuser
                   que d'une délicate et ombrageuse fierté dans le
                   commerce de la vie. Un motif généreux venait aider,
                   en lui, au sentiment du devoir. La perte ancienne
                   de presque toute la fortune de Mme de Chateaubriand
                   s'aggravait par la ruine d'un oncle débiteur envers
                   elle. Les instances de M. de Chateaubriand durent
                   redoubler pour obtenir enfin son retour, et,
                   résolue de l'accompagner dans sa mission du Valais,
                   elle vint promptement le rejoindre à Paris.»--_M.
                   de Chateaubriand, sa vie, ses écrits et son
                   influence_, par M. Villemain, p. 137.]

Bonaparte marchait à l'empire; son génie s'élevait à mesure que
grandissaient les événements: il pouvait, comme la poudre en se
dilatant, emporter le monde; déjà immense, et cependant ne se sentant
pas au sommet, ses forces le tourmentaient; il tâtonnait, il semblait
chercher son chemin: quand j'arrivai à Paris, il en était à Pichegru
et à Moreau; par une mesquine envie, il avait consenti à les admettre
pour rivaux: Moreau, Pichegru et Georges Cadoudal, qui leur était fort
supérieur, furent arrêtés.

Ce train vulgaire de conspirations que l'on rencontre dans toutes les
affaires de la vie n'avait rien de ma nature, et j'étais aise de
m'enfuir aux montagnes.

Le conseil de la ville de Sion m'écrivit. La naïveté de cette dépêche
en a fait pour moi un document; j'entrais dans la politique par la
religion: le _Génie du Christianisme_ m'en avait ouvert les portes.

{p.398}                 RÉPUBLIQUE DU VALAIS

                                      Sion, 20 février 1804.

                    LE CONSEIL DE LA VILLE DE SION

            À monsieur Chateaubriand, _secrétaire de légation
                  de la République française_ à Rome.

        «Monsieur,

«Par une lettre officielle de notre grand bailli, nous avons appris
votre nomination à la place de ministre de France près de notre
République. Nous nous empressons à vous en témoigner la joie la plus
complète que ce choix nous donne. Nous voyons dans cette nomination un
précieux gage de la bienveillance du premier consul envers notre
République, et nous nous félicitons de l'honneur de vous posséder dans
nos murs: nous en tirons les plus heureux augures pour les avantages
de notre patrie et de notre ville. Pour vous donner un témoignage de
ces sentiments, nous avons délibéré de vous faire préparer un logement
provisoire, digne de vous recevoir, garni de meubles et d'effets
convenables pour votre usage, autant que la localité et nos
circonstances le permettent, en attendant que vous ayez pu prendre
vous-même des arrangements à votre convenance.

«Veuillez, monsieur, agréer cette offre comme une preuve de nos
dispositions sincères à honorer le gouvernement français dans son
envoyé, dont le choix _doit plaire particulièrement à un peuple
religieux_. {p.399} Nous vous prions de vouloir bien nous prévenir de
votre arrivée dans cette ville.

«Agréez, monsieur, les assurances de notre respectueuse considération.

  «Le président du conseil de la ville de Sion,

                                        «De RIEDMATTEN.

      «Par le conseil de la ville:
                «Le secrétaire du conseil,

                                        «De TORRENTÉ.»

Deux jours avant le 21 mars[337], je m'habillai pour aller prendre
congé de Bonaparte aux Tuileries; je ne l'avais pas revu depuis le
moment où il m'avait parlé chez Lucien. La galerie où il recevait
était pleine; il était accompagné de Murat et d'un premier aide de
camp; il passait presque sans s'arrêter. À mesure qu'il approcha de
moi, je fus frappé de l'altération de son visage: ses joues étaient
dévalées et livides, ses yeux âpres, son teint pâli et brouillé, son
air sombre et terrible. L'attrait qui m'avait précédemment poussé vers
lui cessa; au lieu de rester sur son passage, je fis un mouvement afin
de l'éviter. Il me jeta un regard comme pour chercher à me
reconnaître, dirigea quelques pas vers moi, puis se détourna et
s'éloigna. Lui étais-je apparu comme un avertissement? Son aide de
{p.400} camp me remarqua; quand la foule me couvrait, cet aide de
camp essayait de m'entrevoir entre les personnages placés devant moi,
et rentraînait le consul de mon côté. Ce jeu continua près d'un quart
d'heure, moi toujours me retirant, Napoléon me suivant toujours sans
s'en douter. Je n'ai jamais pu m'expliquer ce qui avait frappé l'aide
de camp. Me prenait-il pour un homme suspect qu'il n'avait jamais vu?
Voulait-il, s'il savait qui j'étais, forcer Bonaparte à s'entretenir
avec moi? Quoi qu'il en soit, Napoléon passa dans un autre salon.
Satisfait d'avoir rempli ma tâche en me présentant aux Tuileries, je
me retirai. À la joie que j'ai toujours éprouvée en sortant d'un
château, il est évident que je n'étais pas fait pour y entrer.

                   [Note 337: Et non le 20 mars, comme le portent
                   toutes les éditions, conformes d'ailleurs en cela
                   au manuscrit des _Mémoires_. Il y a eu là
                   évidemment une erreur de plume. L'exécution du duc
                   d'Enghien eut lieu, non le 20, mais le 21 mars
                   1804.]

Retourné à l'hôtel de France, je dis à plusieurs de mes amis: «Il faut
qu'il y ait quelque chose d'étrange que nous ne savons pas, car
Bonaparte ne peut être changé à ce point, à moins d'être malade.» M.
Bourrienne a su ma singulière prévision, il a seulement confondu les
dates; voici sa phrase: «En revenant de chez le premier consul, M. de
Chateaubriand déclara à ses amis qu'il avait remarqué chez le premier
consul une grande altération et quelque chose de sinistre dans le
regard.[338]»

                   [Note 338: _Mémoires de M. de Bourrienne_, tome V,
                   p. 348.]

Oui, je le remarquai: une intelligence supérieure n'enfante pas le mal
sans douleur, parce que ce n'est pas son fruit naturel, et qu'elle ne
devait pas le porter.

Le surlendemain, 21 mars[339], je me levai de bonne heure, pour un
souvenir qui m'était triste et cher. M. de Montmorin avait fait bâtir
un hôtel au coin de {p.401} la rue Plumet, sur le boulevard neuf des
Invalides. Dans le jardin de cet hôtel, vendu pendant la Révolution,
madame de Beaumont, presque enfant, avait planté un cyprès, et elle
s'était plu quelquefois à me le montrer en passant: c'était à ce
cyprès, dont je savais seul l'origine et l'histoire, que j'allais
faire mes adieux. Il existe encore, mais il languit et s'élève à peine
à la hauteur de la croisée sous laquelle une main qui s'est retirée
aimait à le cultiver. Je distingue ce pauvre arbre entre trois ou
quatre autres de son espèce; il semble me connaître et se réjouir
quand j'approche; des souffles mélancoliques inclinent un peu vers moi
sa tête jaunie, et il murmure à la fenêtre de la chambre abandonnée:
intelligences mystérieuses entre nous, qui cesseront quand l'un ou
l'autre sera tombé.

                   [Note 339: Ici encore le manuscrit dit à tort: le
                   20 mars.]

Mon pieux tribut payé, je descendis le boulevard et l'esplanade des
Invalides, traversai le pont Louis XVI et le jardin des Tuileries,
d'où je sortis près du pavillon Marsan, à la grille qui s'ouvre
aujourd'hui sur la rue de Rivoli. Là, entre onze heures et midi,
j'entendis un homme et une femme qui criaient une nouvelle officielle;
des passants s'arrêtaient, subitement pétrifiés par ces mots:
«Jugement de la commission militaire spéciale convoquée à Vincennes,
qui condamne à la peine de mort LE NOMMÉ LOUIS-ANTOINE-HENRI DE
BOURBON, NÉ LE 2 AOÛT 1772 À CHANTILLY.»

Ce cri tomba sur moi comme la foudre; il changea ma vie, de même qu'il
changea celle de Napoléon. Je rentrai chez moi; je dis à madame de
Chateaubriand: «Le duc d'Enghien vient d'être fusillé.» Je m'assis
devant une table, et je me mis à écrire ma démission[340]. {p.402}
Madame de Chateaubriand ne s'y opposa point et me vit écrire avec un
grand courage. Elle ne se dissimulait pas mes dangers: on faisait le
procès au général Moreau et à Georges Cadoudal[341]; le lion avait
goûté le sang, ce n'était pas le moment de l'irriter.

                   [Note 340: Voici le texte de la lettre de démission
                   de Chateaubriand:

                     «Citoyen ministre,

                   «Les médecins viennent de me déclarer que Mme de
                   Chateaubriand est dans un état de santé qui fait
                   craindre pour sa vie. Ne pouvant absolument quitter
                   ma femme dans une pareille circonstance, ni
                   l'exposer au danger d'un voyage, je supplie Votre
                   Excellence de trouver bon que je lui remette les
                   lettres de créance et les instructions qu'elle
                   m'avait adressées pour le Valais. Je me confie
                   encore à son extrême bienveillance pour faire
                   agréer au Premier Consul _les motifs douloureux_
                   qui m'empêchent de me charger aujourd'hui de la
                   mission dont il avait bien voulu m'honorer. Comme
                   j'ignore si ma position exige quelque autre
                   démarche, j'ose espérer de votre indulgence
                   ordinaire, citoyen ministre, des ordres et des
                   conseils; je les recevrai avec la reconnaissance
                   que je ne cesserai d'avoir pour vos bontés passées.

                     «J'ai l'honneur de vous saluer respectueusement,

                                      «CHATEAUBRIAND.

                            «Paris, rue de Beaune, hôtel de France.
                              «1er germinal an XII (22 mars 1804).»]

                   [Note 341: Moreau avait été arrêté le 15 février;
                   Pichegru, le 28, et Georges Cadoudal le 9 mars
                   1804.]

M. Clausel de Coussergues[342] arriva sur ces entrefaites; il avait
aussi entendu crier l'arrêt. Il me trouva la plume à la main: ma
lettre, dont il me fit supprimer, par pitié pour madame de
Chateaubriand, des phrases de colère, partit; elle était au ministre
des relations extérieures. Peu importait la rédaction: mon opinion et
mon crime étaient dans le fait de ma démission: Bonaparte ne s'y
trompa pas. Madame Bacciochi jeta les hauts cris en apprenant ce
qu'elle appelait {p.403} ma _défection_; elle m'envoya chercher et me
fit les plus vifs reproches. M. de Fontanes devint presque fou de peur
au premier moment: il me réputait fusillé avec toutes les personnes
qui m'étaient attachées[343]. Pendant plusieurs jours, mes amis
restèrent dans la crainte de me voir enlever par la police; ils se
présentaient chez moi d'heure en heure, et toujours en frémissant,
quand ils abordaient la loge du portier. M. Pasquier vint m'embrasser
le lendemain de ma démission, disant qu'on était heureux d'avoir un
ami tel que moi. Il demeura un temps assez considérable dans une
honorable modération, éloigné des places et du pouvoir.

                   [Note 342: Voir l'_Appendice_ nº IX: _les Quatre
                   Clauses_.]

                   [Note 343: «Mme Bacciochi, qui nous était fort
                   attachée, jeta les hauts cris en apprenant ce
                   qu'elle appelait notre défection. Pour Fontanes, il
                   devint fou de peur; il se voyait déjà fusillé avec
                   M. de Chateaubriand et tous nos amis.» _Souvenirs_
                   de Mme de Chateaubriand.--Voir l'_Appendice_ nº X:
                   _Le Cahier rouge_.]

Néanmoins, ce mouvement de sympathie, qui nous emporte à la louange
d'une action généreuse, s'arrêta. J'avais accepté, en considération de
la religion, une place hors de France, place que m'avait conférée un
génie puissant, vainqueur de l'anarchie, un chef sorti du principe
populaire, le _consul_ d'une _république_, et non un roi continuateur
d'une _monarchie_ usurpée; alors, j'étais isolé dans mon sentiment,
parce que j'étais conséquent dans ma conduite; je me retirai quand les
conditions auxquelles je pouvais souscrire s'altérèrent; mais aussitôt
que le héros se fut changé en meurtrier, on se précipita dans ses
antichambres. Six mois après le 21 mars, on eût pu croire qu'il n'y
avait plus qu'une opinion dans la haute société, sauf de méchants
quolibets que l'on se permettait à huis {p.404} clos. Les personnes
_tombées_ prétendaient avoir été _forcées_, et l'on ne _forçait_,
disait-on, que ceux qui avaient un grand nom ou une grande importance,
et chacun, pour prouver son importance ou ses quartiers, obtenait
d'être _forcé_ à force de sollicitations[344].

                   [Note 344: «Avant la mort du duc d'Enghien, la
                   bonne société de Paris était presque toute en
                   guerre ouverte avec Bonaparte; mais aussitôt que le
                   héros se fut changé en assassin, les royalistes se
                   précipitèrent dans ses antichambres, et quelques
                   mois après le 21 mars, on aurait pu croire qu'il
                   n'y avait qu'une opinion en France, sans les
                   quolibets que l'on se permettait encore, à huis
                   clos, dans quelques salons du faubourg
                   Saint-Germain. Au surplus, la vanité causa encore
                   plus de défections que la peur. Les personnes
                   _tombées_ prétendaient avoir été _forcées_, et l'on
                   ne _forçait_, disait-on, que celles qui avaient un
                   grand nom ou une grande importance; et chacun, pour
                   prouver son importance et ses quartiers, obtenait
                   d'être _forcé_ à _force_ de sollicitations.»
                   _Souvenirs_ de Mme de Chateaubriand.]

Ceux qui m'avaient le plus applaudi s'éloignèrent; ma présence leur
était un reproche: les gens prudents trouvent de l'imprudence dans
ceux qui cèdent à l'honneur. Il y a des temps où l'élévation de l'âme
est une véritable infirmité; personne ne la comprend; elle passe pour
une espèce de borne d'esprit, pour un préjugé, une habitude
inintelligente d'éducation, une lubie, un travers qui vous empêche de
juger les choses; imbécillité honorable peut-être, dit-on, mais
ilotisme stupide. Quelle capacité peut-on trouver à n'y voir goutte, à
rester étranger à la marche du siècle, au mouvement des idées, à la
transformation des moeurs, au progrès de la société? N'est-ce pas une
méprise déplorable que d'attacher aux événements une importance qu'ils
n'ont pas? Barricadé dans vos étroits principes, l'esprit aussi court
que le jugement, vous êtes comme un homme logé sur le derrière d'une
maison, {p.405} n'ayant vue que sur une petite cour, ne se doutant ni
de ce qui se passe dans la rue, ni du bruit qu'on entend au dehors.
Voilà où vous réduit un peu d'indépendance, objet de pitié que vous
êtes pour la médiocrité: quant aux grands esprits à l'orgueil
affectueux et aux yeux sublimes, _oculos sublimes_, leur dédain
miséricordieux vous pardonne, parce qu'ils savent que vous ne pouvez
_pas entendre_. Je me renfonçai donc humblement dans ma carrière
littéraire; pauvre Pindare destiné à chanter dans ma première
olympique l'_excellence de l'eau_, laissant le vin aux heureux.

L'amitié rendit le coeur à M. de Fontanes; madame Bacciochi plaça sa
bienveillance entre la colère de son frère et ma résolution; M. de
Talleyrand, indifférence ou calcul, garda ma démission plusieurs jours
avant d'en parler: quand il l'annonça à Bonaparte, celui-ci avait eu
le temps de réfléchir. En recevant de ma part la seule et directe
marque de blâme d'un honnête homme qui ne craignait pas de le braver,
il ne prononça que ces deux mots: «C'est bon.» Plus tard il dit à sa
soeur: «Vous avez eu bien peur pour votre ami?» Longtemps après, en
causant avec M. de Fontanes, il lui avoua que ma démission était une
des choses qui l'avait le plus frappé[345]. M. de Talleyrand me fit
écrire une lettre de bureau dans laquelle il me reprochait {p.406}
gracieusement d'avoir privé son département de mes talents et de mes
services[346]. Je rendis les frais d'établissement[347], et tout fut
fini en apparence. Mais en osant quitter Bonaparte je m'étais placé à
son niveau, et il était animé contre moi de toute sa forfaiture, comme
je l'étais contre lui de toute ma loyauté. Jusqu'à sa chute, il a tenu
le glaive suspendu sur ma tête; il revenait quelquefois à moi par un
penchant naturel et cherchait à me noyer dans ses fatales prospérités;
quelquefois j'inclinais vers lui par l'admiration qu'il m'inspirait,
par l'idée que j'assistais à une transformation sociale, non à un
simple changement de dynastie: mais, antipathiques sous beaucoup de
rapports, nos deux natures reparaissaient, et s'il m'eût fait fusiller
volontiers, en le tuant, je n'aurais pas senti beaucoup de peine.

                   [Note 345: «La chose cependant se passa le plus
                   tranquillement du monde, et lorsque M. de
                   Talleyrand crut enfin devoir remettre la démission
                   à Bonaparte, celui-ci se contenta de dire: «C'est
                   bon!» Mais il en garda une rancune, dont nous nous
                   sommes ressentis depuis. Il dit plus tard à sa
                   soeur: «Vous avez eu bien peur pour votre ami?» Et
                   il n'en fut plus question. Longtemps après,
                   cependant, il en reparla à Fontanes, et lui avoua
                   que c'était une des choses qui lui avaient fait le
                   plus de peine.» _Souvenirs_ de Mme de
                   Chateaubriand.]

                   [Note 346: La lettre de Talleyrand ne vint que dix
                   jours après la lettre de démission; elle était
                   ainsi conçue:

                                        «12 germinal (2 avril 1804).

                   «J'ai mis, citoyen, sous les yeux du Premier Consul
                   les motifs qui ne vous ont pas permis d'accepter la
                   légation du Valais à laquelle vous aviez été nommé.

                   «Le citoyen Consul s'était plu à vous donner un
                   témoignage de confiance. Il a vu avec peine, par
                   une suite de cette même bienveillance, les raisons
                   qui vous ont empêché de remplir cette mission.

                   «Je dois aussi vous exprimer combien j'attachais
                   d'intérêt aux relations nouvelles que j'aurais eu à
                   entretenir avec vous; à ce regret, qui m'est
                   personnel, je joins celui de voir mon département
                   privé de vos talents et de vos services.»]

                   [Note 347: «Nous avions reçu douze mille francs
                   pour frais d'établissement à Sion. Pour les rendre,
                   nous fûmes obligés de prendre cette somme sur les
                   fonds que nous avions encore sur l'État: elle fut
                   remise à qui de droit deux jours après la
                   démission.» _Souvenirs_ de Mme de Chateaubriand.]

La mort fait ou défait un grand homme; elle l'arrête {p.407} au pas
qu'il allait descendre, ou au degré qu'il allait monter: c'est une
destinée accomplie ou manquée; dans le premier cas, on en est à
l'examen de ce qu'elle a été; dans le second, aux conjectures de ce
qu'elle aurait pu devenir.

Si j'avais rempli un devoir dans des vues lointaines d'ambition, je me
serais trompé. Charles X n'a appris qu'à Prague ce que j'avais fait en
1804: il revenait de la monarchie. «Chateaubriand, me dit-il, au
château de Hradschin, vous aviez servi Bonaparte?--Oui, sire.--Vous
avez donné votre démission à la mort de M. le duc d'Enghien?--Oui,
sire.» Le malheur instruit ou rend la mémoire. Je vous ai raconté
qu'un jour, à Londres, réfugié avec M. de Fontanes dans une allée
pendant une averse, M. le duc de Bourbon se vint cacher sous le même
abri: en France, son vaillant père et lui, qui remerciaient si
poliment quiconque écrivait l'oraison funèbre de M. le duc d'Enghien,
ne m'ont pas adressé un souvenir: ils ignoraient sans doute aussi ma
conduite; il est vrai que je ne leur en ai jamais parlé.



{p.409} LIVRE III[348]

                   [Note 348: Ce livre a été écrit à Chantilly au mois
                   de novembre 1838.]

    Mort du duc d'Enghien. -- Année de ma vie 1804. -- Le général
    Hulin. -- Le duc de Rovigo. -- M. de Talleyrand. -- Part de
    chacun. -- Bonaparte, son sophisme et ses remords. -- Ce qu'il
    faut conclure de tout ce récit. -- Inimitiés enfantées par la mort
    du duc d'Enghien. -- Un article du _Mercure_. -- Changement dans
    la vie de Bonaparte. -- Abandon de Chantilly.


Comme aux oiseaux voyageurs, il me prend au mois d'octobre une
inquiétude qui m'obligerait à changer de climat, si j'avais encore la
puissance des ailes et la légèreté des heures: les nuages qui volent à
travers le ciel me donnent envie de fuir. Afin de tromper cet
instinct, je suis accouru à Chantilly. J'ai erré sur la pelouse, où de
vieux gardes se traînent à l'orée des bois. Quelques corneilles,
volant devant moi, par-dessus des genêts, des taillis, des clairières,
m'ont conduit aux étangs de Commelle. La mort a soufflé sur les amis
qui m'accompagnèrent jadis au château de la reine Blanche: les sites
de ces solitudes n'ont été qu'un horizon triste, entr'ouvert un moment
du côté de mon passé. Aux jours de René, j'aurais trouvé des mystères
de la vie dans le ruisseau de la Thève: il dérobe sa course parmi des
prêles et des mousses; des roseaux le voilent; il meurt dans ces
{p.410} étangs qu'alimente sa jeunesse, sans cesse expirante, sans
cesse renouvelée: ces ondes me charmaient quand je portais en moi le
désert avec les fantômes qui me souriaient, malgré leur mélancolie, et
que je parais de fleurs.

Revenant le long des haies à peine tracées, la pluie m'a surpris; je
me suis réfugié sous un hêtre: ses dernières feuilles tombaient comme
mes années; sa cime se dépouillait comme ma tête; il était marqué au
tronc d'un cercle rouge, pour être abattu comme moi. Rentré à mon
auberge, avec une moisson de plantes d'automne et dans des
dispositions peu propres à la joie, je vous raconterai la mort de M.
le duc d'Enghien, à la vue des ruines de Chantilly.

Cette mort, dans le premier moment, glaça d'effroi tous les coeurs; on
appréhenda le revenir du règne de Robespierre. Paris crut revoir un de
ces jours qu'on ne voit qu'une fois, le jour de l'exécution de Louis
XVI. Les serviteurs, les amis, les parents de Bonaparte étaient
consternés. À l'étranger, si le langage diplomatique étouffa
subitement la sensation populaire, elle n'en remua pas moins les
entrailles de la foule. Dans la famille exilée des Bourbons, le coup
pénétra d'outre en outre: Louis XVIII renvoya au roi d'Espagne l'ordre
de la Toison-d'Or, dont Bonaparte venait d'être décoré; le renvoi
était accompagné de cette lettre, qui fait honneur à l'âme royale:

«Monsieur et cher cousin, il ne peut y avoir rien de commun entre moi
et le grand criminel que l'audace et la fortune ont placé sur un trône
qu'il a eu la barbarie de souiller du sang pur d'un Bourbon, le duc
d'Enghien. La religion peut m'engager {p.411} à pardonner à un
assassin; mais le tyran de mon peuple doit toujours être mon ennemi.
La Providence, par des motifs inexplicables, peut me condamner à finir
mes jours en exil; mais jamais ni mes contemporains ni la postérité ne
pourront dire que, dans le temps de l'adversité, je me sois montré
indigne d'occuper, jusqu'au dernier soupir, le trône de mes ancêtres.»

Il ne faut point oublier un autre nom, qui s'associe au nom du duc
d'Enghien: Gustave-Adolphe, le détrôné et le banni[349], fut le seul
des rois alors régnants qui osa élever la voix pour sauver le jeune
prince français. Il fit partir de Carlsruhe un aide de camp porteur
d'une lettre à Bonaparte; la lettre arriva trop tard: le dernier des
Condé n'existait plus. Gustave-Adolphe renvoya au roi de Prusse le
cordon de l'Aigle-Noir, comme Louis XVIII avait renvoyé la Toison-d'Or
au roi d'Espagne. Gustave déclarait à l'héritier du grand Frédéric
que, «d'après les _lois de la chevalerie_, il ne pouvait pas consentir
à être le frère d'armes de l'assassin du duc d'Enghien.» (Bonaparte
{p.412} avait l'Aigle-Noir.) Il y a je ne sais quelle dérision amère
dans ces souvenirs presque insensés de chevalerie, éteints partout,
excepté au coeur d'un roi malheureux pour un ami assassiné; nobles
sympathies de l'infortune, qui vivent à l'écart sans être comprises,
dans un monde ignoré des hommes!

                   [Note 349: Gustave IV, roi de Suède. Né en 1778, il
                   monta sur le trône après la mort de son père
                   Gustave III (1792). En 1809, il se vit contraint
                   d'abdiquer, et le duc de Sudermanie, son oncle, fut
                   proclamé roi sous le nom de Charles XIII. Gustave
                   vécut alors à l'étranger sous le nom de comte de
                   Holstein-Gottorp et de colonel Gustaffson, résidant
                   alternativement en Allemagne, dans les Pays-Bas et
                   en Suisse. Il mourut à Saint-Gall en 1837. Une des
                   _Odes_ de Victor Hugo lui est consacrée:

                     Il avait un ami dans ses fraîches années
                     Comme lui tout empreint du sceau des destinées.
                     C'est ce jeune d'Enghien qui fut assassiné!
                     Gustave, à ce forfait, se jeta sur ses armes;
                     Mais quand il vit l'Europe insensible à ses larmes,
                     Calme et stoïque, il dit: «Pourquoi donc suis-je né?»]

Hélas! nous avions passé à travers trop de despotismes différents, nos
caractères, domptés par une suite de maux et d'oppressions, n'avaient
plus assez d'énergie pour qu'à propos de la mort du jeune Condé notre
douleur portât longtemps le crêpe: peu à peu les larmes se tarirent;
la peur déborda en félicitations sur les dangers auxquels le premier
consul venait d'échapper; elle pleurait de reconnaissance d'avoir été
sauvée par une si sainte immolation. Néron, sous la dictée de Sénèque,
écrivit au sénat une lettre apologétique du meurtre d'Agrippine; les
sénateurs, transportés, comblèrent de bénédictions le fils magnanime
qui n'avait pas craint de s'arracher le coeur par un parricide tant
salutaire! La société retourna vite à ses plaisirs; elle avait frayeur
de son deuil: après la Terreur, les victimes épargnées dansaient,
s'efforçaient de paraître heureuses, et, craignant d'être soupçonnées
coupables de mémoire, elles avaient la même gaieté qu'en allant à
l'échafaud.

Ce ne fut pas de but en blanc et sans précaution que l'on arrêta le
duc d'Enghien; Bonaparte s'était fait rendre compte du nombre des
Bourbons en Europe. Dans un conseil où furent appelés MM. de
Talleyrand et Fouché, on reconnut que le duc d'Angoulême était à
Varsovie avec Louis XVIII; le comte {p.413} d'Artois et le duc de
Berry à Londres, avec les princes de Condé et de Bourbon. Le plus
jeune des Condé était à Ettenheim, dans le duché de Bade. Il se trouva
que MM. Taylor et Drake, agents anglais, avaient noué des intrigues de
ce côté. Le duc de Bourbon, le 16 juin 1803, mit en garde son
petit-fils[350] contre une arrestation possible, par un billet à lui
adressé de Londres et que l'on conserve[351]. Bonaparte appela auprès
{p.414} de lui les deux consuls ses collègues: il fit d'abord d'amers
reproches à M. Réal[352] de l'avoir laissé ignorer ce qu'on projetait
contre lui. Il écouta patiemment les objections: ce fut
Cambacérès[353] qui s'exprima avec le plus de vigueur. Bonaparte l'en
remercia et passa outre. C'est ce que j'ai vu dans les _Mémoires_ de
Cambacérès, qu'un de ses neveux, M. de Cambacérès, pair de France, m'a
permis de consulter, avec une obligeance dont je conserve un souvenir
reconnaissant. La bombe lancée ne revient pas; elle va où le génie
l'envoie, et tombe. Pour exécuter les ordres {p.415} de Bonaparte, il
fallait violer le territoire de l'Allemagne, et le territoire fut
immédiatement violé. Le duc d'Enghien fut arrêté à Ettenheim. On ne
trouva auprès de lui, au lieu du général Dumouriez, que le marquis de
Thumery et quelques autres émigrés de peu de renom: cela aurait dû
avertir de la méprise. Le duc d'Enghien est conduit à Strasbourg. Le
commencement de la catastrophe de Vincennes nous a été raconté par le
prince même: il a laissé un petit journal de route d'Ettenheim à
Strasbourg: le héros de la tragédie vient sur l'avant-scène prononcer
ce prologue:


JOURNAL DU DUC D'ENGHIEN.

«Le jeudi 15 mars, à Ettenheim, ma maison cernée, dit le prince, par
un détachement de dragons et des piquets de gendarmerie, total, deux
cents hommes environ, deux généraux, le colonel des dragons, le
colonel Charlot de la gendarmerie de Strasbourg, à cinq heures (du
matin). À cinq heures et demie, les portes enfoncées, emmené au
Moulin, près la Tuilerie. Mes papiers enlevés, cachetés. Conduit dans
une charrette, entre deux haies de fusiliers, jusqu'au Rhin. Embarqué
pour Rhisnau. Débarqué et marché à pied jusqu'à Pfortsheim. Déjeuné à
l'auberge. Monté en voiture avec le colonel Charlot, le maréchal des
logis de la gendarmerie, un gendarme sur le siège et Grunstein. Arrivé
à Strasbourg, chez le colonel Charlot, vers cinq heures et demie.
Transféré une demi-heure après, dans un fiacre, à la citadelle.......
.......................... {p.416} Dimanche 18, on vient m'enlever à
une heure et demie du matin. On ne me laisse que le temps de
m'habiller. J'embrasse mes malheureux compagnons, mes gens. Je pars
seul avec deux officiers de gendarmerie et deux gendarmes. Le colonel
Charlot m'a annoncé que nous allons chez le général de division, qui a
reçu des ordres de Paris. Au lieu de cela, je trouve une voiture avec
six chevaux de poste sur la place de l'Église. Le lieutenant Petermann
y monte à côté de moi, le maréchal des logis Blitersdorff sur le
siège, deux gendarmes en dedans, l'autre en dehors.»

                   [Note 350: Il y a ici une erreur de plume. Le duc
                   de Bourbon était le père--et non l'aïeul--du duc
                   d'Enghien. Il faut donc lire: «Le prince de Condé
                   mit en garde son petit-fils.»--Chose singulière!
                   les plus graves historiens se sont aussi trompés
                   sur la filiation du duc d'Enghien, et peut-être
                   chez eux n'était-ce pas simplement une erreur de
                   plume, comme chez Chateaubriand. Au tome IV, p.
                   589, de l'_Histoire du Consulat et de l'Empire_,
                   rappelant la lettre du 16 juin 1803, dont parle ici
                   Chateaubriand, M. Thiers dit que le duc d'Enghien
                   était _le fils du prince de Condé._ M. Lanfrey,
                   dans son _Histoire de Napoléon_ (T. III, p. 129),
                   dit à son tour: «C'était le duc d'Enghien, _fils du
                   prince de Condé_, jeune homme plein d'ardeur et de
                   bravoure, toujours au premier rang dans les combats
                   auxquels avait pris part l'_armée de son père_.»]

                   [Note 351: Ce billet du prince de Condé à son
                   petit-fils existe en effet: «Mon cher enfant,
                   écrivait le prince, on assure ici, depuis plus de
                   six mois, que vous avez été faire un voyage à
                   Paris; d'autres disent que vous n'avez été qu'à
                   Strasbourg... Il me semble qu'à présent vous
                   pourriez nous confier le passé et, si la chose est
                   vraie, ce que vous avez observé dans vos
                   voyages...»--M. Thiers se prévaut de ces lignes
                   pour donner comme à peu prouvés les voyages du duc
                   d'Enghien à Strasbourg, et tout à l'heure, il ne
                   manquera pas d'en tirer un argument en faveur de
                   Bonaparte. Il se garde bien de faire connaître à
                   ses lecteurs la réponse du duc d'Enghien, qu'il
                   avait pourtant sous les yeux en même temps que le
                   billet du prince de Condé,--réponse qui ne laisse
                   rien subsister des insinuations de l'habile
                   historien, j'allais dire de l'habile avocat. Voici
                   le texte de cette réponse, datée d'Ettenheim, le 18
                   juillet 1803:

                   «Assurément, mon cher papa, il faut me connaître
                   bien peu pour avoir pu dire ou chercher à faire
                   croire que j'avais mis le pied sur le territoire
                   républicain, autrement qu'avec le rang et la place
                   où le hasard m'a fait naître. Je suis trop fier
                   pour courber bassement la tête, et le Premier
                   Consul pourra peut-être venir à bout de me
                   détruire, mais il ne me fera pas m'humilier. On
                   peut prendre l'incognito pour voyager dans les
                   glaciers de la Suisse, comme je l'ai fait l'an
                   passé, n'ayant rien de mieux à faire. Mais, pour la
                   France, quand j'en ferai le voyage, je n'aurai pas
                   besoin de m'y cacher. Je puis donc vous donner ma
                   parole d'honneur la plus sacrée que pareille idée
                   ne m'est jamais entrée et ne m'entrera jamais dans
                   la tête. Des méchants ont pu désirer, en vous
                   racontant ces absurdités, me donner un tort de plus
                   à vos yeux. Je suis accoutumé à de pareils
                   services, que l'on s'est toujours empressé de me
                   rendre, et je suis heureux qu'ils soient enfin
                   réduits à employer des calomnies aussi absurdes.

                   «Je vous embrasse, cher papa, et vous prie de ne
                   jamais douter de mon profond respect comme de ma
                   tendresse.»]

                   [Note 352: Pierre-François, comte _Réal_
                   (1765-1834), procureur au Châtelet avant la
                   Révolution, substitut du procureur de la Commune en
                   1792, historiographe de la République sous le
                   Directoire, conseiller d'État après le 18 brumaire,
                   préfet de police pendant les Cent-Jours. Voir sur
                   lui les _Mémoires du chancelier Pasquier_, I, 268,
                   et les _Mémoires de Mme de Chastenay_, tome I.]

                   [Note 353: Jean-Jacques-Régis de Cambacérès
                   (1753-1824), député de l'Hérault à la Convention et
                   aux Cinq-Cents; second consul après brumaire; sous
                   l'Empire, archi-chancelier, prince, duc de Parme;
                   aux Cent-Jours, pair et ministre de la justice.]

Ici le naufragé, prêt à s'engloutir, interrompt son journal de bord.

Arrivée vers les quatre heures du soir à l'une des barrières de la
capitale, où vient aboutir la route de Strasbourg, la voiture, au lieu
d'entrer dans Paris, suivit le boulevard extérieur et s'arrêta au
château de Vincennes. Le prince, descendu de la voiture dans la cour
intérieure, est conduit dans une chambre de la forteresse, on l'y
enferme et il s'endort. À mesure que le prince approchait de Paris,
Bonaparte affectait un calme qui n'était pas naturel. Le 18 mars, il
partit pour la Malmaison; c'était le dimanche des Rameaux. Madame
Bonaparte, qui, comme toute sa famille, était instruite de
l'arrestation du prince, lui parla de cette arrestation. Bonaparte lui
répondit: «Tu n'entends rien à la politique.» Le colonel Savary[354]
était devenu {p.417} un des habitués de Bonaparte. Pourquoi? parce
qu'il avait vu le premier consul pleurer à Marengo. Les hommes à part
doivent se défier de leurs larmes, qui les mettent sous le joug des
hommes vulgaires. Les larmes sont une de ces faiblesses par lesquelles
un témoin peut se rendre maître des résolutions d'un grand homme.

                   [Note 354: Anne-Jean-Marie-René _Savary_, duc de
                   _Rovigo_ (1774-1833), général de division (7
                   février 1805), créé duc (23 mai 1808), ministre de
                   la police générale (8 juin 1810), pair aux
                   Cent-Jours, commandant de l'armée d'Algérie
                   (1831-1832).--Aide de camp de Desaix, il était à
                   ses côtés, à Marengo, lorsque la général fut tué
                   par une balle qui lui traversa le coeur. À quelques
                   jours de là, Bonaparte l'attacha à sa personne et
                   le promut rapidement au grade de colonel, puis à
                   celui de général de brigade (24 août 1803). Il
                   était donc, lors de l'exécution du duc d'Enghien,
                   général, et non colonel, comme le dit
                   Chateaubriand. Depuis 1802, Savary dirigeait la
                   police particulière et de sûreté du premier
                   Consul.--Ses _Mémoires pour servir à l'histoire de
                   Napoléon_ (8 volumes in-8) ont paru en 1828.]

On assure que le premier consul fit rédiger tous les ordres pour
Vincennes. Il était dit dans un de ces ordres que si la condamnation
prévue était une condamnation à mort, elle devait être exécutée
sur-le-champ.

Je crois à cette version, bien que je ne puisse l'attester, puisque
ces ordres manquent. Madame de Rémusat[355], qui, dans la soirée du 20
mars, jouait aux échecs à la Malmaison avec le premier consul,
l'entendit murmurer quelques vers sur la clémence d'Auguste; elle crut
que Bonaparte revenait à lui et que {p.418} le prince était
sauvé[356]. Non, le destin avait prononcé son oracle. Lorsque Savary
reparut à la Malmaison, madame Bonaparte devina tout le malheur. Le
premier consul s'était enfermé seul pendant plusieurs heures. Et puis
le vent souffla, et tout fut fini.

                   [Note 355: Claire-Élisabeth-Jeanne _Gravier de
                   Vergennes_ (1780-1821), femme du comte
                   Antoine-Laurent de _Rémusat_, premier chambellan de
                   Napoléon et surintendant des théâtres. Elle-même
                   était dame du palais de Joséphine. Outre un roman
                   par lettres intitulé: _les Lettres espagnoles, ou
                   l'Ambitieux_, roman qui est resté inédit,--elle
                   avait composé un _Essai sur l'éducation des
                   femmes_, qui parut deux ans après sa mort, en 1823,
                   et des _Mémoires_, publiés en 1880 par son
                   petit-fils, M. Paul de Rémusat. Ces _Mémoires_, qui
                   forment trois volumes in-8{o}, vont de l'année 1802
                   à l'année 1808.]

                   [Note 356: _Mémoires de Mme de Rémusat_. tome I, p.
                   321]


COMMISSION MILITAIRE NOMMÉE.

Un ordre de Bonaparte, du 29 ventôse an XII[357] avait arrêté qu'une
commission militaire, composée de sept membres nommés par le général
gouverneur de Paris (Murat), se réunirait à Vincennes pour juger _le
ci-devant duc d'Enghien, prévenu d'avoir porté les armes contre la
République_, etc.

                   [Note 357: 20 mars 1804.]

En exécution de cet arrêté, le même jour, 29 ventôse, Joachim Murat
nomma, pour former ladite commission, les sept militaires, à savoir:

Le général Hulin, commandant les grenadiers à pied de la garde des
consuls, président;

Le colonel Guitton, commandant le 1er régiment des cuirassiers;

Le colonel Bazancourt, commandant le 4e régiment d'infanterie légère;

Le colonel Ravier, commandant le 18e régiment d'infanterie de ligne;

Le colonel Barrois, commandant le 96e régiment d'infanterie de ligne;

Le colonel Rabbe, commandant le 2e régiment de la garde municipale de
Paris;

{p.419} Le citoyen Dautancourt, major de la gendarmerie d'élite, qui
remplira les fonctions de capitaine-rapporteur.


INTERROGATOIRE DU CAPITAINE-RAPPORTEUR.

Le capitaine Dautancourt, le chef d'escadron Jacquin, de la légion
d'élite, deux gendarmes à pied du même corps, Lerva, Tharsis, et le
citoyen Noirot, lieutenant au même corps, se rendent à la chambre du
duc d'Enghien; ils le réveillent: il n'avait plus que quatre heures à
attendre avant de retourner à son sommeil. Le capitaine-rapporteur,
assisté de Molin, capitaine au 18e régiment, greffier, choisi par
ledit rapporteur, interroge le prince.

À lui demandé ses nom, prénoms, âge et lieu de naissance?

A répondu se nommer Louis-Antoine-Henri de Bourbon, duc d'Enghien, né
le 2 août 1772, à Chantilly.

À lui demandé où il a résidé depuis sa sortie de France?

A répondu qu'après avoir suivi ses parents, le corps de Condé s'étant
formé, il avait fait toute la guerre, et qu'avant cela il avait fait
la campagne de 1792, en Brabant, avec le corps de Bourbon.

À lui demandé s'il n'était point passé en Angleterre, et si cette
puissance lui accorde toujours un traitement?

A répondu n'y être jamais allé; que l'Angleterre lui accorde toujours
un traitement, et qu'il n'a que cela pour vivre.

{p.420} À lui demandé quel grade il occupait dans l'armée de Condé?

A répondu: commandant de l'avant-garde en 1796, avant cette campagne
comme volontaire au quartier général de son grand-père, et toujours,
depuis 1796, comme commandant de l'avant-garde.

À lui demandé s'il connaissait le général Pichegru, s'il a eu des
relations avec lui?

A répondu: Je ne l'ai, je crois, jamais vu. Je n'ai point eu de
relations avec lui. Je sais qu'il a désiré me voir. Je me loue de ne
l'avoir point connu, d'après les vils moyens dont on dit qu'il a voulu
se servir, s'ils sont vrais.

À lui demandé s'il connaît l'ex-général Dumouriez, et s'il a des
relations avec lui?

A répondu: Pas davantage.

De quoi a été dressé le présent qui a été signé par le duc d'Enghien,
le chef d'escadron Jacquin, le lieutenant Noirot, les deux gendarmes
et le capitaine-rapporteur.

Avant de signer le présent procès-verbal, le duc d'Enghien a dit: «Je
fais avec instance la demande d'avoir une audience particulière du
premier consul. Mon nom, mon rang, ma façon de penser et l'horreur de
ma situation me font espérer qu'il ne se refusera pas à ma demande.»


SÉANCE ET JUGEMENT DE LA COMMISSION MILITAIRE.

À deux heures du matin, 21 mars, le duc d'Enghien fut amené dans la
salle où siégeait la commission et répéta ce qu'il avait dit dans
l'interrogatoire du capitaine-rapporteur. {p.421} Il persista dans sa
déclaration: il ajouta qu'il était prêt à faire la guerre, et qu'il
désirait avoir du service dans la nouvelle guerre de l'Angleterre
contre la France. «Lui ayant été demandé s'il avait quelque chose à
présenter dans ses moyens de défense, a répondu n'avoir rien à dire de
plus.

«Le président fait retirer l'accusé; le conseil délibérant à huis
clos, le président recueille les voix, en commençant par le plus jeune
en grade; ensuite, ayant émis son opinion le dernier, l'unanimité des
voix a déclaré le duc d'Enghien coupable, et lui a appliqué
l'article.... de la loi du... ainsi conçu...... et en conséquence l'a
condamné à la peine de mort. Ordonne que le présent jugement sera
exécuté de suite à la diligence du capitaine-rapporteur, après en
avoir donné lecture au condamné, en présence des différents
détachements des corps de la garnison.

«Fait, clos et jugé sans désemparer à Vincennes les jour, mois et an
que dessus et avons signé.»

La fosse étant _faite, remplie et close_, dix ans d'oubli, de
consentement général et de gloire inouïe s'assirent dessus; l'herbe
poussa au bruit des salves qui annonçaient des victoires, aux
illuminations qui éclairaient le sacre pontifical, le mariage de la
fille des Césars ou la naissance du roi de Rome. Seulement de rares
affligés rôdaient dans le bois, aventurant un regard furtif au bas du
fossé vers l'endroit lamentable, tandis que quelques prisonniers
l'apercevaient du haut du donjon qui les renfermait. La Restauration
vint: la terre de la tombe fut remuée et {p.422} avec elle les
consciences; chacun alors crut devoir s'expliquer.

M. Dupin aîné publia sa discussion; M. Hulin, président de la
commission militaire, parla; M. le duc de Rovigo entra dans la
controverse en accusant M. de Talleyrand; un tiers répondit pour M. de
Talleyrand, et Napoléon éleva sa grande voix sur le rocher de
Sainte-Hélène.

Il faut reproduire et étudier ces documents, pour assigner à chacun la
part qui lui revient et la place qu'il doit occuper dans ce drame. Il
est nuit, et nous sommes à Chantilly; il était nuit quand le duc
d'Enghien était à Vincennes.

       *       *       *       *       *

Lorsque M. Dupin[358] publia sa brochure, il me l'envoya avec cette
lettre:

{p.423}                                 Paris, ce 10 novembre 1823.

            Monsieur le vicomte,

«Veuillez agréer un exemplaire de ma publication relative à
l'assassinat du duc d'Enghien.

«Il y a longtemps qu'elle eût paru, si je n'avais voulu, avant tout,
respecter la volonté de monseigneur le duc de Bourbon, qui, ayant eu
connaissance de mon travail, m'avait fait exprimer son désir que cette
déplorable affaire ne fût point exhumée.

«Mais la Providence ayant permis que d'autres prissent l'initiative,
il est devenu nécessaire de faire connaître la vérité, et, après
m'être assuré qu'on ne persistait plus à me faire garder le silence,
j'ai parlé avec franchise et sincérité.

    «J'ai l'honneur d'être avec un profond respect,

          «Monsieur le vicomte,

            «De Votre Excellence le très humble et
                très obéissant serviteur,

                                        «Dupin.»

                   [Note 358: André-Marie-Jean-Jacques _Dupin_, dit
                   _Dupin aîné_ (1783-1865), représentant aux
                   Cent-Jours, député de 1827 à 1848, membre de
                   l'Assemblée Constituante de 1848 et de l'Assemblée
                   législative de 1849, sénateur du second Empire (27
                   novembre 1857); procureur général à la Cour de
                   cassation, d'août 1830 à janvier 1852. Il donna sa
                   démission de ce dernier poste pour ne pas
                   s'associer aux décrets qui prononçaient la
                   confiscation des biens de la famille d'Orléans,
                   mais cinq ans après, il acceptait d'être renommé
                   procureur général, en même temps qu'il était appelé
                   au Sénat impérial. Il était membre de l'Académie
                   française depuis le 21 juin 1832. Ses _Mémoires_ (4
                   vol. in-8{o}) ont paru de 1865 à 1868.--La brochure
                   de M. Dupin, à laquelle se réfère Chateaubriand,
                   fut publiée en 1823 sous ce titre: _Pièces
                   judiciaires et historiques relatives au procès du
                   duc d'Enghien, avec le Journal de ce prince depuis
                   l'instant de son arrestation; précédées de la
                   Discussion des actes de la commission militaire
                   instituée en l'an XII, par le gouvernement
                   consulaire, pour juger le duc d'Enghien, par
                   l'auteur de l'opuscule intitulé. «De la Libre
                   Défense des accusés_.»]

M. Dupin, que je félicitai et remerciai, révèle dans sa lettre d'envoi
un trait ignoré et touchant des nobles et miséricordieuses vertus du
père de la victime. M. Dupin commence ainsi sa brochure:

«La mort de l'infortuné duc d'Enghien est un des événements qui ont le
plus affligé la nation française: il a déshonoré le gouvernement
consulaire.

«Un jeune prince, à la fleur de l'âge, surpris par trahison sur un sol
étranger, où il dormait en paix {p.424} sous la protection du droit
des gens; entraîné violemment vers la France; traduit devant de
prétendus juges qui, en aucun cas, ne pouvaient être les siens; accusé
de crimes imaginaires; privé du secours d'un défenseur; interrogé et
condamné à huis clos; mis à mort de nuit dans les fossés du château
fort qui servait de prison d'État; tant de vertus méconnues, de si
chères espérances détruites, feront à jamais de cette catastrophe un
des actes les plus révoltants auxquels ait pu s'abandonner un
gouvernement absolu!

«Si aucune forme n'a été respectée; si les juges étaient incompétents;
s'ils n'ont pas même pris la peine de relater dans leur arrêt la date
et le texte des lois sur lesquelles ils prétendaient appuyer cette
condamnation; si le malheureux duc d'Enghien a été fusillé en vertu
d'une sentence _signée en blanc_... et qui n'a été régularisée
qu'après coup! alors ce n'est plus seulement l'innocente victime d'une
erreur judiciaire; la chose reste avec son véritable nom: c'est un
odieux assassinat.»

Cet éloquent exorde conduit M. Dupin à l'examen des pièces: il montre
d'abord l'illégalité de l'arrestation: le duc d'Enghien n'a point été
arrêté en France; il n'était point prisonnier de guerre, puisqu'il
n'avait pas été pris les armes à la main; il n'était pas prisonnier à
titre civil, car l'extradition n'avait pas été demandée; c'était un
emparement violent de la personne, comparable aux captures que font
les pirates de Tunis et d'Alger, une course de voleurs, _incursio
latronum_.

Le jurisconsulte passe à l'incompétence de la commission {p.425}
militaire: la connaissance de prétendus complots tramés contre l'État
n'a jamais été attribuée aux commissions militaires.

Vient après cela l'examen du jugement.

«L'interrogatoire (c'est M. Dupin qui continue de parler) a lieu le 29
ventôse à minuit. Le 30 ventôse, à deux heures du matin, le duc
d'Enghien est introduit devant la commission militaire.

«Sur la minute du jugement on lit: Aujourd'hui, le 30 ventôse an XII
de la République, _à deux heures du matin_: ces mots, _deux heures du
matin_, qui n'y ont été mis que parce qu'en effet il était cette
heure-là, sont effacés sur la minute, sans avoir été remplacés par
d'autre indication.

«Pas un seul témoin n'a été ni entendu ni produit contre l'accusé.

«L'accusé _est déclaré coupable!_ Coupable de quoi? Le jugement ne le
dit pas.

«Tout jugement qui prononce une peine doit contenir la citation de la
loi en vertu de laquelle la peine est appliquée.

«Eh bien, ici, aucune de ces formes n'a été remplie: aucune mention
n'atteste au procès-verbal que les commissaires aient eu sous les yeux
un _exemplaire de la loi_; rien ne constate que le président en ait
_lu le texte_ avant de l'appliquer. Loin de là, le jugement, dans sa
forme matérielle, offre la preuve que les commissaires ont condamné
sans savoir ni la date ni la teneur de la loi; car ils ont _laissé en
blanc_, dans la minute de la sentence, et la date de la loi et le
numéro de l'article, et la place destinée à recevoir son texte. Et
cependant c'est sur la minute {p.426} d'une sentence constituée dans
cet état d'imperfection que le plus noble sang a été versé par des
bourreaux!

«La délibération doit être secrète; mais la prononciation du jugement
doit être publique; c'est encore la loi qui nous le dit. Or, le
jugement du 30 ventôse dit bien: Le conseil délibérant à _huis clos_;
mais on n'y trouve pas la mention que l'on ait rouvert les portes, on
n'y voit pas exprimé que le résultat de la délibération ait été
prononcé en séance publique. Il le dirait, y pourrait-on croire? Une
séance publique, à deux heures du matin, dans le donjon de Vincennes,
lorsque toutes les issues du château étaient gardées par des gendarmes
d'élite! Mais, enfin, on n'a pas même pris la précaution de recourir
au mensonge; le jugement est muet sur ce point.

«Ce jugement est signé par le président et les six autres
commissaires, y compris le rapporteur, mais il est à remarquer que la
minute _n'est pas signée par le greffier_, dont le concours,
cependant, était nécessaire pour lui donner authenticité.

«La sentence est terminée par cette terrible formule: _sera exécuté_
DE SUITE, _à la diligence du capitaine-rapporteur_.

«DE SUITE! mots désespérants qui sont l'ouvrage des juges! DE SUITE!
Et une loi expresse, celle du 15 brumaire an VI, accordait le recours
en révision contre tout jugement militaire!»

M. Dupin, passant à l'exécution, continue ainsi:

«Interrogé de nuit, jugé de nuit, le duc d'Enghien a été tué de nuit.
Cet horrible sacrifice devait se {p.427} consommer dans l'ombre, afin
qu'il fût dit que toutes les lois avaient été violées, toutes, même
celles qui prescrivaient la publicité de l'exécution.»

Le jurisconsulte vient aux irrégularités dans l'instruction:
«L'article 19 de la loi du 13 brumaire an V porte qu'après avoir clos
l'interrogatoire, le rapporteur dira au prévenu de _faire choix d'un
ami pour défenseur_.--Le prévenu aura _la faculté de choisir ce
défenseur_ dans toutes les classes de citoyens présents sur les lieux;
s'il déclare qu'il ne peut faire ce choix, le rapporteur le fera pour
lui.

«Ah! sans doute le prince n'avait point _d'amis_[359] parmi ceux qui
l'entouraient; la cruelle déclaration lui en fut faite par un des
fauteurs de cette horrible scène!... Hélas! que n'étions-nous
présents! que ne fut-il permis au prince de faire un appel au barreau
de Paris! Là, il eût trouvé des amis de son malheur, des défenseurs de
son infortune. C'est en vue de rendre ce jugement présentable aux yeux
du public qu'on paraît avoir préparé plus à loisir une nouvelle
rédaction. La substitution tardive d'une seconde rédaction, en
apparence plus régulière que la première (bien qu'également injuste),
n'ôte rien à l'odieux d'avoir fait périr le duc d'Enghien sur un
croquis de jugement signé à la hâte, et qui n'avait pas encore reçu
son complément.»

                   [Note 359: Allusion à une abominable réponse qu'on
                   aurait faite, dit-on, à M. le duc d'Enghien. CH.]

Telle est la lumineuse brochure de M. Dupin. Je ne sais toutefois si,
dans un acte de la nature de celui qu'examine l'auteur, le plus ou le
moins de régularité tient une place importante: qu'on eût étranglé le
duc {p.428} d'Enghien dans une chaise de poste de Strasbourg à Paris,
ou qu'on l'ait tué dans le bois de Vincennes, la chose est égale. Mais
n'est-il pas providentiel de voir des hommes, après longues années,
les uns démontrer l'irrégularité d'un meurtre auquel ils n'avaient
pris aucune part, les autres accourir, sans qu'on le leur demandât,
devant l'accusation publique? Qu'ont-ils donc entendu? quelle voix
d'en haut les a sommés de comparaître?

       *       *       *       *       *

Après le grand jurisconsulte, voici venir un vétéran aveugle[360]: il
a commandé les grenadiers de la vieille {p.429} garde; c'est tout
dire aux braves. Sa dernière blessure, il l'a reçue de Malet, dont le
plomb impuissant est resté perdu dans un visage qui ne s'est jamais
détourné du boulet. _Frappé de cécité, retiré du monde, n'ayant pour
consolation que les soins de sa famille_ (ce sont ses propres
paroles), le juge du duc d'Enghien semble sortir de son tombeau à
l'appel du souverain juge; il plaide sa cause[361] sans se faire
illusion et sans s'excuser:

«Qu'on ne se méprenne point, dit-il, sur mes intentions. Je n'écris
point par peur, puisque ma personne est sous la protection de lois
émanées du trône même, et que, sous le gouvernement d'un roi juste, je
n'ai rien à redouter de la violence et de l'arbitraire. J'écris pour
dire la vérité, même en tout ce qui peut m'être contraire. Ainsi, je
ne prétends justifier ni la forme, ni le fond du jugement, mais je
veux montrer sous l'empire et au milieu de quel concours de
circonstances il a été rendu; je veux éloigner de moi et de mes
collègues l'idée que nous ayons agi comme des hommes de parti. Si l'on
doit nous blâmer encore, je veux aussi qu'on dise de nous: _Ils ont
été bien malheureux!_»

                   [Note 360: Le général _Hulin_. Il avait été l'un
                   des _vainqueurs de la Bastille_. Génevois
                   d'origine, mais né à Paris vers 1759, ancien
                   horloger, suivant les uns, engagé au régiment de
                   Champagne, suivant d'autres, ci-devant domestique
                   (chasseur) du marquis de Conflans, selon son propre
                   dire consigné dans un mémoire signé de son nom, il
                   était, en 1789, directeur de la buanderie de la
                   Briche, près Saint-Denis. Emprisonné sous la
                   Terreur, il prit du service après sa libération
                   dans la première armée d'Italie, où il se fit
                   apprécier de Bonaparte, et se trouva tout prêt à le
                   seconder au 18 brumaire. Il était, lors de
                   l'affaire du duc d'Enghien, commandant des
                   grenadiers à pied de la garde des consuls. À la
                   suite de l'exécution du prince, Bonaparte lui
                   témoigna sa satisfaction, en le nommant
                   successivement général de division, grand-officier
                   de la Légion d'honneur, comte de l'Empire avec une
                   dotation de 25 000 francs. Il était en 1812
                   commandant de la place de Paris, et c'est à lui
                   qu'on doit en partie l'échec de la conspiration du
                   général Malet. Blessé par celui-ci d'un coup de
                   pistolet à la mâchoire, il reçut du peuple de
                   Paris, qui l'aimait assez à cause de sa taille
                   colossale, le petit sobriquet d'amitié de
                   _Bouffe-la-Balle_. Malgré son rôle dans l'affaire
                   du duc d'Enghien (ou peut-être à cause de ce rôle),
                   il fut des premiers à se rallier aux Bourbons, au
                   mois d'avril 1814. Il est vrai qu'il revint à
                   l'Empire avec le même empressement pendant les
                   Cent-Jours et fut alors rappelé au commandement de
                   Paris. Banni de France en 1816, il y put rentrer
                   trois ans après, et ne mourut qu'en 1841. (Voir
                   _les Hommes du 14 Juillet_, par Victor Fournel.)]

                   [Note 361: Sa brochure a pour titre: «_Explications
                   offertes aux hommes impartiaux par M. le comte
                   Hulin, au sujet de la Commission militaire
                   instituée en l'an XII pour juger le duc
                   d'Enghien_.--1823.]

Le général Hulin affirme que, nommé président d'une commission
militaire, il n'en connaissait pas le but; qu'arrivé à Vincennes, il
l'ignorait encore; que les autres membres de la commission
l'ignoraient également; que le commandant du château, M. Harel[362],
{p.430} étant interrogé, lui dit ne rien savoir lui-même, ajoutant
ces paroles: «Que voulez-vous? je ne suis plus rien ici. Tout se fait
sans mes ordres et ma participation: c'est un autre qui commande ici.»

                   [Note 362: On trouve de curieux détails sur ce
                   personnage dans les _Mémoires de M. de Bourrienne_,
                   tome IV, pages 190 et suivantes. En 1800, le
                   citoyen Jacques _Harel_, âgé de 45 ans, capitaine à
                   la suite de la 45e demi-brigade, aigri par la
                   destitution qui l'avait frappé, à bout de
                   ressources, lia partie avec Céracchi, Aréna,
                   Topino-Lebrun, Demerville et autres mécontents, et
                   forma avec eux le projet de tuer le Premier Consul.
                   Effrayé bientôt d'être entré dans le complot, il se
                   résolut à le dénoncer, et ce fut Bourrienne, alors
                   secrétaire de Bonaparte, qui reçut ses confidences.
                   Il ne convenait pas aux desseins du Premier Consul
                   que cette affaire fût arrêtée dans le début; il lui
                   importait, au contraire, de pouvoir la présenter
                   comme très grave. Ordre fut donné au dénonciateur
                   de continuer ses rapports avec les conjurés.
                   Lorsqu'il vint annoncer que ceux-ci n'avaient pas
                   d'argent pour acheter des armes, on lui remit de
                   l'argent. Lorsqu'il vint dire, le lendemain, que
                   les armuriers, ne les connaissant pas, refusaient
                   de leur remettre les armes demandées, la police
                   leur délivra, par l'intermédiaire d'Harel,
                   l'autorisation nécessaire. Harel comparut au procès
                   comme témoin, et sur sa déposition Demerville,
                   Aréna, Céracchi et Topino-Lebrun furent condamnés à
                   mort. Pour lui, il reçut sa récompense: il fut
                   réintégré dans les cadres de l'armée et nommé
                   commandant du château de Vincennes.--Voir, outre
                   les _Mémoires_ de Bourrienne, le _Procès instruit
                   par le Tribunal criminel du département de la Seine
                   contre Demerville, Céracchi, Aréna et autres,
                   prévenus de conspiration contre la personne du
                   premier Consul Bonaparte_; un volume in-8{o}.
                   Pluviôse an IX.]

Il était dix heures du soir quand le général Hulin fut tiré de son
incertitude par la communication des pièces.--L'audience fut ouverte à
minuit, lorsque l'examen du prisonnier par le capitaine-rapporteur eut
été fini. «La lecture des pièces, dit le président de la commission,
donna lieu à un incident. Nous remarquâmes qu'à la fin de
l'interrogatoire subi devant le capitaine-rapporteur, le prince, avant
de signer, {p.431} _avait tracé de sa propre main, quelques lignes où
il exprimait le désir d'avoir une explication avec le premier consul_.
Un membre fit la proposition de transmettre cette demande au
gouvernement. La commission y déféra; mais, au même instant, le
général, qui était venu se poster derrière mon fauteuil, nous
représenta que cette demande était _inopportune_. D'ailleurs, nous ne
trouvâmes dans la loi aucune disposition qui nous autorisât à
surseoir. La commission passa donc outre, se réservant, après les
débats, de satisfaire aux voeux du prévenu.»

Voilà ce que raconte le général Hulin. Or, on lit cet autre passage
dans la brochure du duc de Rovigo: «Il y avait même assez de monde
pour qu'il m'ait été difficile, étant arrivé des derniers, de pénétrer
derrière le siège du président, où je parvins à me placer.»

C'était donc le duc de Rovigo qui s'était _posté derrière le fauteuil_
du président? Mais lui, ou tout autre, ne faisant pas partie de la
commission, avait-il le droit d'intervenir dans les débats de cette
commission et de représenter qu'une demande était _inopportune_?

Écoutons le commandant des grenadiers de la vieille garde parler du
courage du jeune fils des Condé; il s'y connaissait:

«Je procédai à l'interrogatoire du prévenu; je dois le dire, il se
présenta devant nous avec une noble assurance, repoussa loin de lui
d'avoir trempé directement ni indirectement dans un complot
d'assassinat contre la vie du premier consul; mais il avoua aussi
avoir porté les armes contre la France, disant avec un courage et une
fierté qui ne nous {p.432} permirent jamais, dans son propre intérêt,
de le faire varier sur ce point: _Qu'il avait soutenu les droits de sa
famille, et qu'un Condé ne pouvait jamais rentrer en France que les
armes à la main. Ma naissance, mon opinion_, ajouta-t-il, _me rendent
à jamais l'ennemi de votre gouvernement_.

«La fermeté de ses aveux devenait désespérante pour ses juges. Dix
fois nous le mîmes sur la voie de revenir sur ses déclarations,
toujours il persista d'une manière inébranlable: _Je vois_, disait-il
par intervalles, _les intentions honorables des membres de la
commission, mais je ne peux me servir des moyens qu'ils m'offrent_. Et
sur l'avertissement que les commissions militaires jugeaient sans
appel: _Je le sais_, me répondit-il, _et je ne me dissimule pas le
danger que je cours; je désire seulement avoir une entrevue avec le
premier consul_.»

Est-il dans toute notre histoire une page plus pathétique? La nouvelle
France jugeant la France ancienne, lui rendant hommage, lui présentant
les armes, lui faisant le salut du drapeau en la condamnant; le
tribunal établi dans la forteresse où le grand Condé, prisonnier,
cultivait des fleurs; le général des grenadiers de la garde de
Bonaparte, assis en face du dernier descendant du vainqueur de Rocroi,
se sentant ému d'admiration devant l'accusé sans défenseur, abandonné
de la terre, l'interrogeant tandis que le bruit du fossoyeur qui
creusait la tombe se mêlait aux réponses assurées du jeune soldat!
Quelques jours après l'exécution, le général Hulin s'écriait: «Ô le
brave jeune homme! quel courage! Je voudrais mourir comme lui.»

{p.433} Le général Hulin, après avoir parlé de la _minute_ et de la
_seconde_ rédaction du jugement, dit: «Quant à la seconde rédaction,
la seule vraie, comme elle ne portait pas l'ordre _d'exécuter de
suite_, mais seulement _de lire de suite_ le jugement au condamné,
_l'exécution de suite_ ne serait pas le fait de la commission, mais
seulement de ceux qui auraient pris sur leur responsabilité propre de
brusquer cette fatale exécution.

«Hélas! nous avions bien d'autres pensées! À peine le jugement fut-il
signé, que je me mis à écrire une lettre dans laquelle, me rendant en
cela l'interprète du voeu unanime de la commission, j'écrivais au
premier consul pour lui faire part du désir qu'avait témoigné le
prince d'avoir une entrevue avec lui, et aussi pour le conjurer de
remettre une peine que la rigueur de notre position ne nous avait pas
permis d'éluder.

«C'est à cet instant qu'un homme[363], qui s'était constamment tenu
dans la salle du conseil, et que je nommerais à l'instant, si je ne
réfléchissais que, même en me défendant, il ne me convient pas
d'accuser...--Que faites-vous là? me dit-il en s'approchant de
moi.--J'écris au premier consul, lui répondis-je, pour lui exprimer le
voeu du conseil et celui du condamné.--Votre affaire est finie, me
dit-il en reprenant la plume: maintenant cela me regarde.

                   [Note 363: Le général Savary.]

«J'avoue que je crus, et plusieurs de mes collègues avec moi, qu'il
voulait dire: _Cela me regarde d'avertir le premier consul_. La
réponse, entendue en ce sens, {p.434} nous laissait l'espoir que
l'avertissement n'en serait pas moins donné. Et comment nous serait-il
venu à l'idée que qui que ce fût auprès de nous _avait l'ordre de
négliger les formalités voulues par les lois?_»

Tout le secret de cette funèbre catastrophe est dans cette déposition.
Le vétéran qui, toujours près de mourir sur le champ de bataille,
avait appris de la mort le langage de la vérité, conclut par ces
dernières paroles:

«Je m'entretenais de ce qui venait de se passer sous le vestibule
contigu à la salle des délibérations. Des conversations particulières
s'étaient engagées; j'attendais ma voiture, qui n'ayant pu entrer dans
la cour intérieure, non plus que celles des autres membres, retarda
mon départ et le leur; nous étions nous-mêmes enfermés, sans que
personne pût communiquer au dehors, lorsqu'une explosion se fit
entendre: bruit terrible qui retentit au fond de nos âmes et les glaça
de terreur et d'effroi.

«Oui, je le jure au nom de tous mes collègues, cette exécution ne fut
point autorisée par nous: notre jugement portait qu'il en serait
envoyé une expédition au ministre de la guerre, au grand juge ministre
de la justice, et au général en chef gouverneur de Paris.

«L'ordre d'exécution ne pouvait être régulièrement donné que par ce
dernier; les copies n'étaient point encore expédiées; elles ne
pouvaient pas être terminées avant qu'une partie de la journée ne fût
écoulée. Rentré dans Paris, j'aurais été trouver le gouverneur, le
premier consul, que sais-je! Et tout {p.435} à coup un bruit affreux
vient nous révéler que le prince n'existe plus!

«Nous ignorions si celui qui a si cruellement précipité cette
exécution funeste _avait des ordres: s'il n'en avait point, lui seul
est responsable; s'il en avait, la commission, étrangère à ces ordres,
la commission, tenue en chartre privée_, la commission, dont le
dernier voeu était pour le salut du prince, n'a pu ni en prévenir ni
en empêcher l'effet. On ne peut l'en accuser.

«Vingt ans écoulés n'ont point adouci l'amertume de mes regrets. Que
l'on m'accuse d'ignorance, d'erreur, j'y consens; qu'on me reproche
une obéissance à laquelle aujourd'hui je saurais bien me soustraire
dans de pareilles circonstances; mon attachement à un homme que je
croyais destiné à faire le bonheur de mon pays; ma fidélité à un
gouvernement que je croyais légitime alors et qui était en possession
de mes serments; mais qu'on me tienne compte, ainsi qu'à mes
collègues, des circonstances fatales au milieu desquelles nous avons
été appelés à prononcer.»

La défense est faible, mais vous vous repentez, général: paix vous
soit! Si votre arrêt est devenu la feuille de route du dernier Condé,
vous irez rejoindre, à la garde avancée des morts, le dernier conscrit
de notre ancienne patrie. Le jeune soldat se fera un plaisir de
partager son lit avec le grenadier de la vieille garde; la France de
Fribourg et la France de Marengo dormiront ensemble.

{p.436} M. le duc de Rovigo, en se frappant la poitrine, prend son
rang dans la procession qui vient se confesser à la tombe. J'avais été
longtemps sous le pouvoir du ministre de la police; il tomba sous
l'influence qu'il supposait m'être rendue au retour de la légitimité:
il me communiqua une partie de ses _Mémoires_. Les hommes, dans sa
position, parlent de ce qu'ils ont fait avec une merveilleuse candeur;
ils ne se doutent pas de ce qu'ils disent contre eux-mêmes: s'accusant
sans s'en apercevoir, ils ne soupçonnent pas qu'il y ait une autre
opinion que la leur, et sur les fonctions dont ils s'étaient chargés,
et sur la conduite qu'ils ont tenue. S'ils ont manqué de fidélité, ils
ne croient pas avoir violé leur serment; s'ils ont pris sur eux des
rôles qui répugnent à d'autres caractères, ils pensent avoir rendu de
grands services. Leur naïveté ne les justifie pas, mais elle les
excuse.

M. le duc de Rovigo me consulta sur les chapitres où il traite de la
mort du duc d'Enghien; il voulait connaître ma pensée, précisément
parce qu'il savait ce que j'avais fait; je lui sus gré de cette marque
d'estime, et, lui rendant franchise pour franchise, je lui conseillai
de ne rien publier. Je lui dis: «Laissez mourir tout cela; en France
l'oubli ne se fait pas attendre. Vous vous imaginez laver Napoléon
d'un reproche et rejeter la faute sur M. de Talleyrand; or, vous ne
justifiez pas assez le premier, et n'accusez pas assez le second. Vous
prêtez le flanc à vos ennemis; ils ne manqueront pas de vous répondre.
Qu'avez-vous besoin de faire souvenir le public que vous commandiez la
gendarmerie d'élite à Vincennes? Il ignorait la part directe que vous
avez eue dans cette action de {p.437} malheur, et vous la lui
révélez. Général, jetez le manuscrit au feu: je vous parle dans votre
intérêt.»

Imbu des maximes gouvernementales de l'Empire, le duc de Rovigo
pensait que ces maximes convenaient également au trône légitime; il
avait la conviction que sa brochure[364] lui rouvrirait la porte des
Tuileries.

                   [Note 364: La brochure de Savary, comme celles de
                   M. Dupin et du général Hulin, parut en 1823, avec
                   ce titre: _Extrait des Mémoires du duc de Rovigo,
                   concernant la catastrophe de M. le duc d'Enghien_.]

C'est en partie à la lumière de cet écrit que la postérité verra se
dessiner les fantômes de deuil. Je voulus cacher l'inculpé venu me
demander asile pendant la nuit; il n'accepta point la protection de
mon foyer.

M. de Rovigo fait le récit du départ de M. de Caulaincourt[365] qu'il
ne nomme point; il parle de l'enlèvement à Ettenheim, du passage du
prisonnier à Strasbourg, et de son arrivée à Vincennes. Après une
expédition sur les côtes de la Normandie, le général Savary était
revenu à la Malmaison. Il est appelé à {p.438} cinq heures du soir,
le 19 mars 1804, dans le cabinet du premier consul, qui lui remet une
lettre cachetée pour la porter au général Murat, gouverneur de Paris.
Il vole chez le général, se croise avec le ministre des relations
extérieures, reçoit l'ordre de prendre la gendarmerie d'élite et
d'aller à Vincennes. Il s'y rend à huit heures du soir et voit arriver
les membres de la commission. Il pénètre bientôt dans la salle où l'on
jugeait le prince, le 21, à une heure du matin, et il va s'asseoir
derrière le président. Il rapporte les réponses du duc d'Enghien, à
peu près comme les rapporte le procès-verbal de l'unique séance. Il
m'a raconté que le prince, après avoir donné ses dernières
explications, ôta vivement sa casquette, la posa sur la table, et,
comme un homme qui résigne sa vie, dit au président: «Monsieur, je
n'ai plus rien à dire.»

                   [Note 365: Armand-Louis-Augustin, marquis de
                   _Caulaincourt_ (1773-1827). Il reçut de l'Empereur
                   les fonctions de grand écuyer et le titre de _duc
                   de Vicence_. Ambassadeur à Saint-Pétersbourg de
                   1807 à 1811, ministre des relations extérieures en
                   1813, il représenta la France au congrès de
                   Châtillon (janvier 1814). Rappelé au ministère des
                   affaires étrangères pendant les Cent-Jours, il fit,
                   après la seconde abdication, partie de la
                   Commission de gouvernement présidée par
                   Fouché.--L'enlèvement du duc d'Enghien à Ettenheim
                   fut bien moins une expédition militaire qu'un coup
                   de main de police. Caulaincourt, à ce moment
                   général de brigade et aide de camp du premier
                   Consul, en fut chargé avec le général Ordener. Tous
                   les deux prêtèrent la main au guet-apens; mais le
                   rôle de Caulaincourt s'aggravait ici de cette
                   circonstance qu'il avait été page du prince de
                   Condé, et, comme tel, élevé pendant quelque temps
                   auprès du duc d'Enghien.]

M. de Rovigo insiste sur ce que la séance n'était point mystérieuse:
«Les portes de la salle, affirme-t-il, étaient ouvertes et libres pour
tous ceux qui pouvaient s'y rendre à _cette heure_.» M. Dupin avait
déjà remarqué cette perturbation de raisonnement. À cette occasion, M.
Achille Roche[366], qui semble écrire pour M. de Talleyrand, s'écrie:
«La séance ne fut point mystérieuse! À minuit! elle se tint dans la
{p.439} partie habitée du château; dans la partie habitée d'une
prison! Qui assistait donc à cette séance? des geôliers, des soldats,
des bourreaux.»

                   [Note 366: Achille _Roche_, publiciste (1801-1834).
                   Il fut secrétaire de Benjamin Constant. Il est
                   l'auteur de deux ouvrages qui eurent, en leur
                   temps, quelque succès: l'_Histoire de la Révolution
                   française_, en un volume (1825); _le Fanatisme,
                   extrait des Mémoires d'un Ligueur_ (4 vol. in-12),
                   1827. L'écrit dont Chateaubriand cite ici quelques
                   passages, et qui parut en 1823, est intitulé: _De
                   Messieurs le duc de Rovigo et le prince de
                   Talleyrand_, par _Achille Roche_.]

Nul ne pouvait donner des détails plus exacts sur le moment et le lieu
du coup de foudre que M. le duc de Rovigo; écoutons-le:

«Après le prononcé de l'arrêt, je me retirai avec les officiers de mon
corps qui, comme moi, avaient assisté aux débats, et j'allai rejoindre
les troupes qui étaient sur l'esplanade du château. L'officier qui
commandait l'infanterie de ma légion vint me dire, avec une émotion
profonde, qu'on lui demandait un piquet pour exécuter la sentence de
la commission militaire:--Donnez-le, répondis-je.--Mais où dois-je le
placer?--Là où vous ne pourrez blesser personne. Car déjà les
habitants des populeux environs de Paris étaient sur les routes pour
se rendre aux divers marchés.

«Après avoir bien examiné les lieux, l'officier choisit le fossé comme
l'endroit le plus sûr pour ne blesser personne. M. le duc d'Enghien y
fut conduit par l'escalier de la tour d'entrée du côté du parc, et y
entendit la sentence, qui fut exécutée.»

Sous ce paragraphe, on trouve cette note de l'auteur du mémoire:
«Entre la sentence et son exécution, on avait creusé une fosse: c'est
ce qui a fait dire qu'on l'avait creusée avant le jugement.»

Malheureusement, les inadvertances sont ici déplorables: «M. de Rovigo
prétend,» dit M. Achille Roche, apologiste de M. de Talleyrand, «qu'il
a obéi! Qui lui a transmis l'ordre d'exécution? Il parait que c'est un
M. Delga, tué à Wagram. Mais que ce {p.440} soit ou ne soit pas ce M.
Delga, si M. Savary se trompe en nous nommant M. Delga, on ne
réclamera pas aujourd'hui, sans doute, la gloire qu'il attribue à cet
officier. On accuse M. de Rovigo d'avoir hâté cette exécution; ce
n'est pas lui, répond-il: un homme qui est mort lui a dit qu'on avait
donné des ordres pour la hâter.»

Le duc de Rovigo n'est pas heureux au sujet de l'exécution, qu'il
raconte avoir eu lieu de jour: cela d'ailleurs ne changeant rien au
fait, n'ôterait qu'un flambeau au supplice.

«À l'heure où se lève le soleil, en plein air, fallait-il, dit le
général, une lanterne pour voir un homme à _six pas_! Ce n'est pas que
le soleil, ajoute-t-il, fût clair et serein; comme il était tombé
toute la nuit une pluie fine, il restait encore un brouillard humide
qui retardait son apparition. L'exécution a eu lieu à six heures du
matin, le fait est attesté par des _pièces irrécusables_.»

Et le général ne fournit ni n'indique ces pièces. La marche du procès
démontre que le duc d'Enghien fut jugé à deux heures du matin et fut
fusillé de suite. Ces mots, deux heures du matin, écrits d'abord à la
première minute de l'arrêt, sont ensuite biffés sur cette minute. Le
procès-verbal de l'exhumation prouve, par la déposition de trois
témoins, madame Bon, le sieur Godard et le sieur Bounelet (celui-ci
avait aidé à creuser la fosse), que la mise à mort s'effectua de nuit.
M. Dupin aîné rappelle la circonstance d'un falot attaché sur le coeur
du duc d'Enghien, pour servir de point de mire, ou tenu, à même
intention, d'une main ferme, par le prince. Il a été question {p.441}
d'une grosse pierre retirée de la fosse, et dont on aurait écrasé la
tête du patient. Enfin, le duc de Rovigo devait s'être vanté de
posséder quelques dépouilles de l'holocauste: j'ai cru moi-même à ces
bruits; mais les pièces légales prouvent qu'ils n'étaient pas fondés.

Par le procès-verbal, en date du mercredi 20 mars 1816, des médecins
et chirurgiens, pour l'exhumation du corps, il a été reconnu que la
tête était brisée, que la _mâchoire supérieure, entièrement séparée
des os de la face, était garnie de douze dents; que la mâchoire
inférieure, fracturée dans sa partie moyenne, était partagée en deux,
et ne présentait plus que trois dents_.

Le corps était à plat sur le ventre, la tête plus basse que les pieds;
les vertèbres du cou avaient une chaîne d'or.

Le second procès-verbal d'exhumation (à la même date, 20 mars 1816),
le _procès-verbal général_, constate qu'on a retrouvé, avec les restes
du squelette, une bourse de maroquin contenant onze pièces d'or,
soixante-dix pièces d'or renfermées dans des rouleaux cachetés, des
cheveux, des débris de vêtements, des morceaux de casquette portant
l'empreinte des balles qui l'avaient traversée.

Ainsi, M. de Rovigo n'a rien pris des dépouilles; la terre qui les
retenait les a rendues et a témoigné de la probité du général; une
lanterne n'a point été attachée sur le coeur du prince, on en aurait
trouvé les fragments, comme ceux de la casquette trouée; une grosse
pierre n'a point été retirée de la fosse; le feu du piquet _à six pas_
a suffi pour mettre en pièces la {p.442} tête, pour _séparer la
mâchoire supérieure des os de la face_, etc.

À cette dérision des vanités humaines, il ne manquait que l'immolation
pareille de Murat, gouverneur de Paris, la mort de Bonaparte captif,
et cette inscription gravée sur le cercueil du duc d'Enghien: «Ici est
le _corps_ de très-haut et puissant prince du sang, pair de France,
_mort_ à Vincennes le 21 mars 1804, âgé de 31 ans 7 mois et 19 jours.»
Le _corps_ était des os fracassés et nus; le _haut et puissant
prince_, les fragments brisés de la carcasse d'un soldat: pas un mot
qui rappelle la catastrophe, pas un mot de blâme ou de douleur dans
cette épitaphe gravée par une famille en larmes; prodigieux effet du
respect que le siècle porte aux oeuvres et aux susceptibilités
révolutionnaires! On s'est hâté de même de faire disparaître la
chapelle mortuaire du duc de Berri.

Que de néants! Bourbons, inutilement rentrés dans vos palais, vous
n'avez été occupés que d'exhumations et de funérailles; votre temps de
vie était passé. Dieu l'a voulu! L'ancienne gloire de la France périt
sous les yeux de l'ombre du grand Condé, dans un fossé de Vincennes:
peut-être était-ce au lieu même où Louis IX, _à qui l'on n'alloit que
comme à un saint_, s'asseyoit sous un chesne, et où tous ceux qui
avoient affaire à luy venaient luy parler sans empeschement
d'huissiers ni d'autres; et quand il voyoit aucune chose à amender, en
la parole de ceux qui parloient pour autrui, lui-même l'amendoit de sa
bouche, et tout le peuple qui avoit affaire par-devant lui estoit
autour de luy.» (JOINVILLE.)

{p.443} Le duc d'Enghien demanda à parler à Bonaparte; _il avait
affaire par-devant lui_; il ne fut point écouté! Qui du bord du
ravelin contemplait au fond du fossé ces armes, ces soldats à peine
éclairés d'une lanterne dans le brouillard et les ombres, comme dans
la nuit éternelle? Où était-il placé, le falot? Le duc d'Enghien
avait-il à ses pieds sa fosse ouverte? fut-il obligé de l'enjamber
pour se mettre à la distance de _six pas_, mentionnée par le duc de
Rovigo?

On a conservé une lettre de M. le duc d'Enghien, âgé de neuf ans, à
son père, le duc de Bourbon; il lui dit: «Tous les _Enguiens_ sont
_heureux_; celui de la bataille de Cerizoles, celui qui gagna la
bataille de Rocroi: j'espère l'être aussi.»

Est-il vrai qu'on refusa un prêtre à la victime? Est-il vrai qu'elle
ne trouva qu'avec difficulté une main pour se charger de transmettre à
une femme le dernier gage d'un attachement? Qu'importait aux bourreaux
un sentiment de piété ou de tendresse? Ils étaient là pour tuer, le
duc d'Enghien pour mourir.

Le duc d'Enghien avait épousé secrètement, par le ministère d'un
prêtre, la princesse Charlotte de Rohan[367]: en ces temps où la
patrie était errante, un {p.444} homme, en raison même de son
élévation, était arrêté par mille entraves politiques; pour jouir de
ce que la société publique accorde à tous, il était obligé de se
cacher. Ce mariage légitime, aujourd'hui connu, rehausse l'éclat d'une
fin tragique; il substitue la gloire du ciel au pardon du ciel: la
religion perpétue la pompe du malheur, quand, après la catastrophe
accomplie, la croix s'élève sur le lieu désert.

                   [Note 367: La princesse Charlotte de
                   _Rohan-Rochefort_. C'était pour se rapprocher
                   d'elle que le duc d'Enghien était venu habiter
                   Ettenheim, où vivait la princesse, près du cardinal
                   de Rohan, son oncle. «Elle était, dit M. Théodore
                   Muret, dans son _Histoire de l'armée de Condé_, t.
                   II, p. 252, elle était unie au duc d'Enghien par un
                   lien sacré. Pour quel motif le prince de Condé
                   avait-il refusé de sanctionner ce mariage? on est à
                   cet égard réduit aux conjectures. Quant à la
                   naissance, il n'y avait pas dérogation, car le
                   prince de Condé lui-même avait épousé une Rohan. La
                   princesse, par ses qualités personnelles, était
                   bien loin de donner prétexte à un refus. Voulut-on
                   punir le duc d'Enghien d'avoir formé ce lien sans
                   consulter son grand-père? Le désir ardent de voir
                   se perpétuer sa glorieuse race fut-il le seul
                   argument du chef de la maison contre un lien
                   demeuré stérile?... Après la mort du duc d'Enghien,
                   le duc de Bourbon offrit à la princesse Charlotte
                   de sanctionner par un aveu tardif le mariage de son
                   fils... Elle refusa cette offre, ne voulant pas de
                   la fortune de celui dont on ne lui avait pas permis
                   de porter le nom... Nous tenons de la source la
                   plus respectable que, dans les premières années de
                   la Restauration, la princesse Charlotte étant
                   annoncée chez la duchesse de Bourbon, la duchesse
                   s'avança vers elle en l'appelant _ma fille_.»]

       *       *       *       *       *

M. de Talleyrand, après la brochure de M. de Rovigo, avait présenté un
mémoire justificatif à Louis XVIII: ce mémoire, que je n'ai point vu
et qui devait tout éclaircir, n'éclaircissait rien. En 1820, nommé
ministre plénipotentiaire à Berlin, je déterrai dans les archives de
l'ambassade une lettre du _citoyen Laforest_[368], au sujet de M. le
duc d'Enghien. Cette lettre {p.445} énergique est d'autant plus
honorable pour son auteur qu'il ne craignait pas de compromettre sa
carrière, sans recevoir de récompense de l'opinion publique, sa
démarche devant rester ignorée: noble abnégation d'un homme qui, par
son obscurité même, avait dévolu ce qu'il a fait de bien à
l'obscurité.

                   [Note 368: Antoine-René-Charles-Mathurin de
                   _Laforest_ (1756-1846). Il était entré dans la
                   diplomatie sous Louis XVI. Talleyrand, qui l'avait
                   beaucoup connu aux États-Unis, où Laforest avait
                   été consul général, le nomma, dès son entrée au
                   ministère des relations extérieures (18 juillet
                   1797), chef de la direction de la comptabilité et
                   des fonds. Sous le Consulat, il accompagna Joseph
                   Bonaparte au congrès de Lunéville, en qualité de
                   premier secrétaire de légation; il fut ensuite
                   envoyé à Munich, puis à la diète de Ratisbonne,
                   comme chargé d'affaires extraordinaire. Il géra
                   avec une grande habileté, au milieu des
                   circonstances les plus difficiles, l'ambassade de
                   Berlin, de 1805 à 1808, et celle de Madrid, de 1808
                   à 1813. Napoléon l'avait créé comte le 28 janvier
                   1808. À la chute de l'Empire, il dirigea par
                   intérim le ministère des Affaires étrangères, du 3
                   avril au 12 mai 1814, et fut chargé par le roi de
                   préparer le traité de Paris. La seconde
                   Restauration le nomma ministre plénipotentiaire
                   auprès des puissances alliées. Pair de France le 5
                   mars 1819, il devint, en 1825, ministre d'État et
                   membre du Conseil privé. La Révolution de 1830 lui
                   enleva ses emplois et dignités.]

M. de Talleyrand reçut la leçon et se tut; du moins, je ne trouvai
rien de lui dans les mêmes archives, concernant la mort du prince. Le
ministre des relations extérieures avait pourtant mandé, le 2 ventôse,
au ministre de l'électeur de Bade, «que le premier consul avait cru
devoir donner à des détachements l'ordre de se rendre à Offenbourg et
à Ettenheim, pour y saisir les instigateurs des conspirations inouïes
qui, par leur nature, mettent hors du droit des gens tous ceux qui
manifestement y ont pris part.»

Un passage des généraux Gourgaud, Montholon et du docteur Ward met en
scène Bonaparte: «Mon ministre, dit-il, me représenta fortement qu'il
fallait se saisir du duc d'Enghien, quoiqu'il fût sur un territoire
neutre. Mais j'hésitais encore, et le prince de Bénévent m'apporta
deux fois, pour que je le signasse, l'ordre de son arrestation. Ce ne
fut cependant qu'après que je me fus convaincu de l'urgence {p.446}
d'un tel acte que je me décidai à le signer.»

Au dire du _Mémorial de Saint-Hélène_, ces paroles seraient échappées
à Bonaparte: «Le duc d'Enghien se comporta devant le tribunal avec une
grande bravoure. À son arrivée à Strasbourg, il m'écrivit une lettre:
cette lettre fut remise à Talleyrand, qui la garda jusqu'à
l'exécution.»

Je crois peu à cette lettre: Napoléon aura transformé en lettre la
demande que fit le duc d'Enghien de parler au vainqueur de l'Italie,
ou plutôt les quelques lignes exprimant cette demande, qu'avant de
signer l'interrogatoire prêté devant le capitaine-rapporteur, le
prince avait tracées de sa propre main. Toutefois, parce que cette
lettre ne se retrouverait pas, il ne faudrait pas en conclure
rigoureusement qu'elle n'a pas été écrite: «J'ai su,» dit le duc de
Rovigo, «que, dans les premiers jours de la Restauration, en 1814,
l'un des secrétaires de M. de Talleyrand n'a pas cessé de faire des
recherches dans les archives, sous la galerie du Muséum. Je tiens ce
fait de celui qui a reçu l'ordre de l'y laisser pénétrer. Il en a été
fait de même au dépôt de la guerre pour les actes du procès de M. le
duc d'Enghien, où il n'est resté que la sentence.»

Le fait est vrai; tous les papiers diplomatiques, et notamment la
correspondance de M. de Talleyrand avec l'_empereur_ et le _premier
consul_, furent transportés des archives du Muséum à l'hôtel de la rue
Saint-Florentin; on en détruisit une partie; le reste fut enfoui dans
un poêle où l'on oublia de mettre le feu: la prudence du ministre ne
put aller plus loin {p.447} contre la légèreté du prince. Les
documents non brûlés furent retrouvés; quelqu'un pense les devoir
conserver: j'ai tenu dans mes mains et lu de mes yeux une lettre de M.
de Talleyrand; elle est datée du 8 mars 1804 et relative à
l'arrestation, non encore exécutée, de M. le duc d'Enghien. Le
ministre invite le premier consul à sévir contre ses ennemis. On ne me
permit pas de garder cette lettre, j'en ai retenu seulement ces deux
passages: «Si la justice oblige de punir rigoureusement, la politique
exige de punir sans exception.................... J'indiquerai au
premier consul M. de Caulaincourt, auquel il pourrait donner ses
ordres, et qui les exécuterait avec autant de discrétion que de
fidélité.»

Ce rapport du prince de Talleyrand paraîtra-t-il un jour en entier? Je
l'ignore; mais ce que je sais, c'est qu'il existait encore il y a deux
ans.

Il y eut une délibération du conseil pour l'arrestation du duc
d'Enghien. Cambacérès, dans ses _Mémoires_ inédits, affirme, et je le
crois, qu'il s'opposa à cette arrestation; mais, en racontant ce qu'il
dit, il ne dit pas ce qu'on lui répliqua.

Du reste, le _Mémorial de Saint-Hélène_ nie les sollicitations en
miséricorde auxquelles Bonaparte aurait été exposé. La prétendue scène
de Joséphine demandant à genoux la grâce du duc d'Enghien, s'attachant
au pan de l'habit de son mari et se faisant traîner par ce mari
inexorable, est une de ces inventions de mélodrame avec lesquelles nos
fabliers composent aujourd'hui la véridique histoire. Joséphine
ignorait, le 19 mars au soir, que le duc d'Enghien devait être jugé;
elle le savait seulement arrêté. Elle avait promis {p.448} à madame
de Rémusat de s'intéresser au sort du prince. Comme celle-ci revenait,
le 19 au soir, à la Malmaison avec Joséphine, on s'aperçut que la
future impératrice, au lieu d'être uniquement préoccupée des périls du
prisonnier de Vincennes, mettait souvent la tête à la portière de sa
voiture pour regarder un général mêlé à sa suite: la coquetterie d'une
femme avait emporté ailleurs la pensée qui pouvait sauver la vie du
duc d'Enghien. Ce ne fut que le 21 mars que Bonaparte dit à sa femme:
«Le duc d'Enghien est fusillé.»

Ces _Mémoires_ de madame de Rémusat, que j'ai connue, étaient
extrêmement curieux sur l'intérieur de la cour impériale. L'auteur les
a brûlés pendant les Cent-Jours, et ensuite écrits de nouveau: ce ne
sont plus que des souvenirs reproduits par des souvenirs; la couleur
est affaiblie; mais Bonaparte y est toujours montré à nu et jugé avec
impartialité[369].

                   [Note 369: M. Paul de Rémusat raconte en ces termes
                   comment les premiers _Mémoires_ de sa grand'mère
                   furent jetés au feu: «Le lendemain même du jour où
                   le débarquement de Napoléon était public, Mme de
                   Nansouty (Alix de Vergennes, mariée au général de
                   Nansouty) était accourue chez sa soeur, tout
                   effrayée et troublée des récits qu'on lui faisait,
                   des persécutions auxquelles seraient exposés les
                   ennemis de l'empereur, vindicatif et tout-puissant.
                   Elle lui dit qu'on allait exercer toutes les
                   inquisitions d'une police rigoureuse, que M.
                   Pasquier craignait d'être inquiété, et qu'il
                   fallait se débarrasser de tout ce que la maison
                   pouvait contenir de suspect. Ma grand'mère, qui
                   d'elle-même peut-être n'y eût pas pensé, se troubla
                   en songeant que chez elle on trouverait un
                   manuscrit tout fait pour compromettre son mari, sa
                   soeur, son beau-frère, ses amis. Elle poursuivait
                   en effet dans le plus grand secret, depuis bien des
                   années, peut-être depuis son entrée à la cour, des
                   Mémoires écrits chaque jour sous l'impression des
                   événements et des conversations. Elle y racontait
                   presque tout ce qu'elle avait vu et entendu... Elle
                   songea à Mme Chéron, femme du préfet de ce nom,
                   très ancienne et fidèle amie, qui avait déjà gardé
                   ce dangereux manuscrit, et elle courut la chercher.
                   Malheureusement Mme Chéron était absente, et ne
                   devait de longtemps rentrer. Que faire? Ma
                   grand'mère rentra tout émue et, sans réflexion ni
                   délai, jeta dans le feu tous ses cahiers.» Préface
                   des _Mémoires_, p. 75.]

{p.449} Des hommes attachés à Napoléon disent qu'il ne sut la mort du
duc d'Enghien qu'après l'exécution du prince: ce récit paraîtrait
recevoir quelque valeur de l'anecdote rapportée par le duc de Rovigo,
concernant Réal allant à Vincennes, si cette anecdote était
vraie[370]. La mort une fois arrivée par les intrigues du parti
révolutionnaire, Bonaparte reconnut le fait accompli, pour ne pas
irriter des hommes qu'il croyait puissants: cette ingénieuse
explication n'est pas recevable.

                   [Note 370: Voir l'_Appendice_ nº XI: _Le conseiller
                   Réal et l'anecdote du duc de Rovigo_.]

       *       *       *       *       *

En résumant maintenant ces faits, voici ce qu'ils m'ont prouvé:

Bonaparte a voulu la mort du duc d'Enghien; personne ne lui avait fait
une condition de cette mort pour monter au trône. Cette condition
supposée est une de ces subtilités des politiques qui prétendent
trouver des causes occultes à tout.--Cependant il est probable que
certains hommes compromis ne voyaient pas sans plaisir le premier
consul se séparer à jamais des Bourbons. Le jugement de Vincennes fut
une affaire du tempérament violent de Bonaparte, un accès de froide
colère alimenté par les rapports de son ministre.

M. de Caulaincourt n'est coupable que d'avoir exécuté l'ordre de
l'arrestation.

{p.450} Murat n'a à se reprocher que d'avoir transmis des ordres
généraux et de n'avoir pas eu la force de se retirer: il n'était point
à Vincennes pendant le jugement.

Le duc de Rovigo s'est trouvé chargé de l'exécution; il avait
probablement un ordre secret: le général Hulin l'insinue. Quel homme
eut osé prendre sur lui de faire exécuter de suite une sentence à mort
sur le duc d'Enghien, s'il n'eût agi d'après un mandat impératif?

Quant à M. de Talleyrand, prêtre et gentilhomme, il inspira et prépara
le meurtre en inquiétant Bonaparte avec insistance: il craignait le
retour de la légitimité. Il serait possible, en recueillant ce que
Napoléon a dit à Sainte-Hélène et les lettres que l'évêque d'Autun a
écrites, de prouver que celui-ci a pris à la mort du duc d'Enghien une
très forte part. Vainement on objecterait que la légèreté, le
caractère et l'éducation du ministre devaient l'éloigner de la
violence, que la corruption devait lui ôter l'énergie; il ne
demeurerait pas moins constant qu'il a décidé le consul à la fatale
arrestation. Cette arrestation du duc d'Enghien, le 15 de mars,
n'était pas ignorée de M. de Talleyrand: il était journellement en
rapport avec Bonaparte et conférait avec lui; pendant l'intervalle qui
s'est écoulé entre l'arrestation et l'exécution, M. de Talleyrand,
lui, ministre instigateur, s'est-il repenti, a-t-il dit un seul mot au
premier consul en faveur du malheureux prince? Il est naturel de
croire qu'il a applaudi à l'exécution de la sentence.

La commission militaire a jugé le duc d'Enghien, mais avec douleur et
repentir.

{p.451} Telle est, consciencieusement, impartialement, strictement, la
juste part de chacun. Mon sort a été trop lié à cette catastrophe pour
que je n'aie pas essayé d'en éclaircir les ténèbres et d'en exposer
les détails. Si Bonaparte n'eût pas tué le duc d'Enghien, s'il m'eût
de plus en plus rapproché de lui (et son penchant l'y portait), qu'en
fût-il résulté pour moi? Ma carrière littéraire était finie; entré de
plein saut dans la carrière politique, où j'ai prouvé ce que j'aurais
pu par la guerre d'Espagne, je serais devenu riche et puissant. La
France aurait pu gagner à ma réunion avec l'empereur; moi, j'y aurais
perdu. Peut-être serais-je parvenu à maintenir quelques idées de
liberté et de modération dans la tête du grand homme; mais ma vie,
rangée parmi celles qu'on appelle heureuses, eût été privée de ce qui
en a fait le caractère et l'honneur: la pauvreté, le combat et
l'indépendance.

       *       *       *       *       *

Enfin, le principal accusé se lève après tous les autres; il ferme la
marche des pénitents ensanglantés. Supposons qu'un juge fasse
comparaître devant lui _le nommé Bonaparte_, comme le capitaine
instructeur fit comparaître devant lui _le nommé d'Enghien_; supposons
que la minute du dernier interrogatoire calqué sur le premier nous
reste; comparez et lisez:

À lui demandé ses nom et prénoms?

--A répondu se nommer Napoléon Bonaparte.

À lui demandé où il a résidé depuis qu'il est sorti de France?

--A répondu: Aux Pyramides, à Madrid, à Berlin, à Vienne, à Moscou, à
Sainte-Hélène.

À lui demandé quel rang il occupait dans l'armée?

{p.452} --A répondu: Commandant à l'avant-garde des armées de Dieu.
Aucune autre réponse ne sort de la bouche du prévenu.

Les divers acteurs de la tragédie se sont mutuellement chargés;
Bonaparte seul n'en rejette la faute sur personne; il conserve sa
grandeur sous le poids de la malédiction; il ne fléchit point la tête
et reste debout; il s'écrie comme le stoïcien: «Douleur, je n'avouerai
jamais que tu sois un mal!» Mais ce que dans son orgueil il n'avouera
point aux vivants, il est contraint de le confesser aux morts. Ce
Prométhée, le vautour au sein, ravisseur du feu céleste, se croyait
supérieur à tout, et il est forcé de répondre au duc d'Enghien qu'il a
fait poussière avant le temps: le squelette, trophée sur lequel il
s'est abattu, l'interroge et le domine par une nécessité du ciel.

La domesticité et l'armée, l'antichambre et la tente, avaient leurs
représentants à Sainte-Hélène: un serviteur, estimable par sa fidélité
au maître qu'il avait choisi, était venu se placer près de Napoléon
comme un écho à son service. La simplicité répétait la fable, en lui
donnant un accent de sincérité. Bonaparte était la _Destinée_; comme
elle, il trompait dans la _forme_ les esprits fascinés; mais au fond
de ses impostures, on entendait retentir cette vérité inexorable: «Je
suis!» Et l'univers en a senti le poids.

L'auteur de l'ouvrage le plus accrédité sur Sainte-Hélène expose la
théorie qu'inventait Napoléon au profit des meurtriers; l'exilé
volontaire tient pour parole d'Évangile un homicide bavardage à
prétention de profondeur, qui expliquerait seulement la vie de
Napoléon telle qu'il voulait l'arranger, et comme il {p.453}
prétendait qu'elle fût écrite. Il laissait ses instructions à ses
néophytes: M. le comte de Las Cases apprenait sa leçon sans s'en
apercevoir; le prodigieux captif, errant dans des sentiers solitaires,
entraînait après lui par des mensonges son crédule adorateur, de même
qu'Hercule suspendait les hommes à sa bouche par des chaînes d'or.

«La première fois, dit l'honnête chambellan, que j'entendis Napoléon
prononcer le nom du duc d'Enghien, j'en devins rouge d'embarras.
Heureusement, je marchais à sa suite dans un sentier étroit, autrement
il n'eût pas manqué de s'en apercevoir. Néanmoins, lorsque, pour la
première fois, l'empereur développa l'ensemble de cet événement, ses
détails, ses accessoires; lorsqu'il exposa divers motifs avec sa
logique serrée, lumineuse, entraînante, je dois confesser que
l'affaire me semblait prendre à mesure une face nouvelle... L'empereur
traitait souvent ce sujet, ce qui m'a servi à remarquer dans sa
personne des nuances caractéristiques très prononcées. J'ai pu voir à
cette occasion très distinctement en lui, et maintes fois, l'homme
privé se débattant avec l'homme public, et les sentiments naturels de
son coeur aux prises avec ceux de sa fierté et de la dignité de sa
position. Dans l'abandon de l'intimité, il ne se montrait pas
indifférent au sort du malheureux prince; mais, sitôt qu'il s'agissait
du public, c'était toute autre chose. Un jour, après avoir parlé avec
moi du sort et de la jeunesse de l'infortuné, il termina en
disant:--«Et j'ai appris depuis, mon cher, qu'il m'était favorable; on
m'a assuré qu'il ne parlait pas de {p.454} moi sans quelque
admiration; et voilà pourtant la justice distributive d'ici-bas!»--Et
ces dernières paroles furent dites avec une telle expression, tous les
traits de la figure se montraient en telle harmonie avec elles, que si
celui que Napoléon plaignait eût été dans ce moment en son pouvoir, je
suis bien sûr que, quels qu'eussent été ses intentions ou ses actes,
il eût été pardonné avec ardeur... L'empereur avait coutume de
considérer cette affaire sous deux rapports très distincts: celui du
droit commun ou de la justice établie, et celui du droit naturel ou
des écarts de la violence.

«Avec nous et dans l'intimité, l'empereur disait que la faute, au
dedans, pourrait en être attribuée à un excès de zèle; autour de lui,
ou à des vues privées, ou enfin à des intrigues mystérieuses. Il
disait qu'il avait été poussé inopinément, qu'on avait pour ainsi dire
surpris ses idées, précipité ses mesures, enchaîné ses résultats.
«Assurément, disait-il, si j'eusse été instruit à temps de certaines
particularités concernant les opinions et le naturel du prince; si
surtout j'avais vu la lettre qu'il m'écrivit et qu'on ne me remit,
Dieu sait par quels motifs, qu'après qu'il n'était plus, bien
certainement j'eusse pardonné.» Et il nous était aisé de voir que le
coeur et la nature seuls dictaient ces paroles à l'empereur, et
seulement pour nous; car il se serait senti humilié qu'on pût croire
un instant qu'il cherchait à se décharger sur autrui, ou descendit à
se justifier; sa crainte à cet égard, ou sa susceptibilité, étaient
telles qu'en parlant à des {p.455} étrangers ou dictant sur ce sujet
pour le public, il se restreignait à dire que, s'il eût eu
connaissance de la lettre du prince, peut-être lui eût-il fait grâce,
vu les grands avantages politiques qu'il en eût pu recueillir; et,
traçant de sa main ses dernières pensées, qu'il suppose devoir être
consacrées parmi les contemporains et dans la postérité, il prononce
sur ce sujet, qu'il regarde comme un des plus délicats pour sa
mémoire, que si c'était à refaire, il le ferait encore.»

Ce passage quant à l'écrivain, a tous les caractères de la plus
parfaite sincérité; elle brille jusque dans la phrase où M. le comte
de las Cases déclare que Bonaparte aurait pardonné avec ardeur à un
homme qui n'était pas coupable. Mais les théories du chef sont les
subtilités à l'aide desquelles on s'efforce de concilier ce qui est
inconciliable. En faisant la distinction _du droit commun ou de la
justice établie, et du droit naturel ou des écarts de la violence_,
Napoléon semblait s'arranger d'un sophisme dont, au fond, il ne
s'arrangeait pas! Il ne pouvait soumettre sa conscience de même qu'il
avait soumis le monde. Une faiblesse naturelle aux gens supérieurs et
aux petites gens, lorsqu'ils ont commis une faute, est de la vouloir
faire passer pour l'oeuvre du génie, pour une vaste combinaison que le
vulgaire ne peut comprendre. L'orgueil dit ces choses-là, et la
sottise les croit. Bonaparte regardait sans doute comme la marque d'un
esprit dominateur cette sentence qu'il débitait dans sa componction de
grand homme: «Mon cher, voilà pourtant la justice distributive
d'ici-bas!» Attendrissement vraiment philosophique! {p.456} Quelle
impartialité! comme elle justifie, en le mettant sur le compte du
destin, le mal qui est venu de nous-mêmes! On pense tout excuser
maintenant lorsqu'on s'est écrié: «Que voulez-vous? c'était ma nature,
c'était l'infirmité humaine.» Quand on a tué son père, on répète: «Je
suis fait comme cela!» Et la foule reste là bouche béante, et l'on
examine le crâne de cette puissance et l'on reconnaît qu'elle était
_faite comme cela_. Et que m'importe que vous soyez fait comme cela!
Dois-je subir cette façon d'être? Ce serait un beau chaos que le
monde, si tous les hommes qui sont _faits comme cela_ venaient à
vouloir s'imposer les uns aux autres. Lorsqu'on ne peut effacer ses
erreurs, on les divinise; on fait un dogme de ses torts, on change en
religion des sacrilèges, et l'on se croirait apostat de renoncer au
culte de ses iniquités.

       *       *       *       *       *

Une grave leçon est à tirer de la vie de Bonaparte. Deux actions,
toutes deux mauvaises, ont commencé et amené sa chute: la mort du duc
d'Enghien, la guerre d'Espagne. Il a beau passer dessus avec sa
gloire, elles sont demeurées là pour le perdre. Il a péri par le côté
même où il s'était cru fort, profond, invincible, lorsqu'il violait
les lois de la morale en négligeant et dédaignant sa vraie force,
c'est-à-dire ses qualités supérieures dans l'ordre et l'équité. Tant
qu'il ne fit qu'attaquer l'anarchie et les étrangers ennemis de la
France, il fut victorieux; il se trouva dépouillé de sa vigueur
aussitôt qu'il entra dans les voies corrompues: le cheveu coupé par
Dalila n'est autre chose que la perte de la vertu. Tout crime porte en
soi une incapacité radicale et un germe de malheur: {p.457}
pratiquons donc le bien pour être heureux, et soyons justes pour être
habiles.

En preuve de cette vérité, remarquez qu'au moment même de la mort du
prince, commença la dissidence qui, croissant en raison de la mauvaise
fortune, détermina la chute de l'ordonnateur de la tragédie de
Vincennes. Le cabinet de Russie, à propos de l'arrestation du duc
d'Enghien, adressa des représentations vigoureuses contre la violation
du territoire de l'Empire: Bonaparte sentit le coup, et répondit, dans
_le Moniteur_, par un article foudroyant qui rappelait la mort de Paul
Ier. À Saint-Pétersbourg, un service funèbre avait été célébré pour le
jeune Condé. Sur le cénotaphe on lisait: «Au duc d'Enghien _quem
devoravit bellua corsica_.» Les deux puissants adversaires se
réconcilièrent en apparence dans la suite; mais la blessure mutuelle
que la politique avait faite, et que l'insulte élargit, leur resta au
coeur: Napoléon ne se crut vengé que quand il vint coucher à Moscou;
Alexandre ne fut satisfait que quand il entra dans Paris.

La haine du cabinet de Berlin sortit de la même origine: j'ai parlé de
la noble lettre de M. de Laforest, dans laquelle il racontait à M. de
Talleyrand l'effet qu'avait produit le meurtre du duc d'Enghien à la
cour de Potsdam. Madame de Staël était en Prusse lorsque la nouvelle
de Vincennes arriva. «Je demeurais à Berlin, dit-elle, sur le quai de
la Sprée, et mon appartement était au rez-de-chaussée. Un matin, à
huit heures, on m'éveilla pour me dire que le prince Louis-Ferdinand
était à cheval sous mes fenêtres, et me demandait de venir lui
parler.--«Savez-vous, {p.458} me dit-il, que le duc d'Enghien a été
enlevé sur le territoire de Baden, livré à une commission militaire,
et fusillé vingt-quatre heures après son arrivée à Paris?--Quelle
folie! lui répondis-je; ne voyez-vous pas que ce sont les ennemis de
la France qui ont fait circuler ce bruit? En effet, je l'avoue, ma
haine, quelque forte qu'elle fût contre Bonaparte, n'allait pas
jusqu'à me faire croire à la possibilité d'un tel forfait.--Puisque
vous doutez de ce que je vous dis, me répondit le prince Louis, je
vais vous envoyer _le Moniteur_, dans lequel vous lirez le jugement.
Il partit à ces mots, et l'expression de sa physionomie présageait la
vengeance ou la mort. Un quart d'heure après, j'eus entre les mains ce
_Moniteur_ du 21 mars (30 pluviôse), qui contenait un arrêt de mort
prononcé par la commission militaire, séant à Vincennes, contre le
nommé _Louis d'Enghien_! C'est ainsi que des Français désignaient le
petit-fils des héros qui ont fait la gloire de leur patrie! Quand on
abjurerait tous les préjugés d'illustre naissance, que le retour des
formes monarchiques devait nécessairement rappeler, pourrait-on
blasphémer ainsi les souvenirs de la bataille de Lens et de celle de
Rocroi? Ce Bonaparte qui en a tant gagné, des batailles, ne sait pas
même les respecter; il n'y a ni passé ni avenir pour lui; son âme
impérieuse et méprisante ne veut rien reconnaître de sacré pour
l'opinion; il n'admet le respect que pour la force existante. Le
prince Louis m'écrivait en commençant son billet par ces mots:--Le
nommé Louis de Prusse fait demander à madame de Staël, etc.--Il
{p.459} sentait l'injure faite au sang royal dont il sortait, au
souvenir des héros parmi lesquels il brûlait de se placer. Comment,
après cette horrible action, un seul roi de l'Europe a-t-il pu se lier
avec un tel homme? La nécessité! dira-t-on. Il y a un sanctuaire de
l'âme où jamais son empire ne doit pénétrer; s'il n'en était pas
ainsi, que serait la vertu sur la terre? Un amusement libéral qui ne
conviendrait qu'aux paisibles loisirs des hommes privés[371]?»

                   [Note 371: Mme de Staël, _Dix années d'exil_, p.
                   98.]

Ce ressentiment du prince, qu'il devait payer de sa vie, durait encore
lorsque la campagne de Prusse s'ouvrit, en 1806. Frédéric-Guillaume,
dans son manifeste du 9 octobre, dit: «Les Allemands n'ont pas vengé
la mort du duc d'Enghien; mais jamais le souvenir de ce forfait ne
s'effacera parmi eux.»

Ces particularités historiques, peu remarquées, méritaient de l'être;
car elles expliquent des inimitiés dont on serait embarrassé de
trouver ailleurs la cause première, et elles découvrent en même temps
ces degrés par lesquels la Providence conduit la destinée d'un homme,
pour arriver de la faute au châtiment.

       *       *       *       *       *

Heureuse, du moins, ma vie qui ne fut ni troublée par la peur, ni
atteinte par la contagion, ni entraînée par les exemples! La
satisfaction que j'éprouve aujourd'hui de ce que je fis alors, me
garantit que la conscience n'est pas une chimère. Plus content que
tous ces potentats, que toutes ces nations tombées aux pieds du
glorieux soldat, je relis avec un orgueil pardonnable cette page qui
m'est restée comme mon seul bien et que je ne dois qu'à moi. En 1807,
le coeur encore {p.460} ému du meurtre que je viens de raconter,
j'écrivais ces lignes; elles firent supprimer _le Mercure_ et
exposèrent de nouveau ma liberté:

«Lorsque, dans le silence de l'abjection, l'on n'entend plus retentir
que la chaîne de l'esclave et la voix du délateur; lorsque tout
tremble devant le tyran, et qu'il est aussi dangereux d'encourir sa
faveur que de mériter sa disgrâce, l'historien paraît, chargé de la
vengeance des peuples. C'est en vain que Néron prospère, Tacite est
déjà né dans l'empire; il croît inconnu auprès des cendres de
Germanicus, et déjà l'intègre Providence a livré à un enfant obscur la
gloire du maître du monde. Si le rôle de l'historien est beau, il est
souvent dangereux; mais il est des autels comme celui de l'honneur,
qui, bien qu'abandonnés, réclament encore des sacrifices; le Dieu
n'est point anéanti parce que le temple est désert. Partout où il
reste une chance à la fortune, il n'y a point d'héroïsme à la tenter;
les actions magnanimes sont celles dont le résultat prévu est le
malheur et la mort. Après tout, qu'importent les revers, si notre nom,
prononcé dans la postérité, va faire battre un coeur généreux deux
mille ans après notre vie[372]?»

                   [Note 372: Ces lignes sont extraites de l'article
                   publié par Chateaubriand, dans le _Mercure_ du 4
                   juillet 1807, sur le _Voyage pittoresque et
                   historique en Espagne_, par M. Alexandre de
                   Laborde.--Chateaubriand reviendra, dans le tome
                   suivant, sur cet article du _Mercure_.]

La mort du duc d'Enghien, en introduisant un autre principe dans la
conduite de Bonaparte, décomposa sa correcte intelligence: il fut
obligé d'adopter, pour lui servir de bouclier, des maximes dont il
n'eut pas à sa disposition la force entière, car il les faussait
incessamment {p.461} par sa gloire et par son génie. Il devint
suspect; il fit peur; on perdit confiance en lui et dans sa destinée;
il fut contraint de voir, sinon de rechercher, des hommes qu'il
n'aurait jamais vus et, qui, par son action, se croyaient devenus ses
égaux: la contagion de leur souillure le gagnait. Il n'osait rien leur
reprocher, car il n'avait plus la liberté vertueuse du blâme. Ses
grandes qualités restèrent les mêmes, mais ses bonnes inclinations
s'altérèrent et ne soutinrent plus ses grandes qualités; par la
corruption de cette tache originelle sa nature se détériora. Dieu
commanda à ses anges de déranger les harmonies de cet univers, d'en
changer les lois, de l'incliner sur ses pôles: «Les anges, dit Milton,
poussèrent avec effort obliquement le centre du monde... le soleil
reçut l'ordre de détourner ses rênes du chemin de l'équateur... Les
vents déchirèrent les bois et bouleversèrent les mers.»

                    _They with labor push'd
            Oblique the centric globe..... the sun
            Was bid turn reins from th' equinoctial road
            ......................(winds)
            ... rend the woods, and seas upturn._

Les cendres de Bonaparte seront-elles exhumées comme l'ont été celles
du duc d'Enghien? Si j'avais été le maître, cette dernière victime
dormirait encore sans honneurs dans le fossé du château de Vincennes.
Cet _excommunié_ eût été laissé, à l'instar de Raymond de Toulouse,
dans un cercueil ouvert; nulle main d'homme n'aurait osé dérober sous
une planche la vue du témoin {p.462} des jugements incompréhensibles
et des colères de Dieu. Le squelette abandonné du duc d'Enghien et le
tombeau désert de Napoléon à Sainte-Hélène feraient pendant: il n'y
aurait rien de plus remémoratif que ces restes en présence aux deux
bouts de la terre.

Du moins, le duc d'Enghien n'est pas demeuré sur le sol étranger,
ainsi que l'exilé des rois: celui-ci a pris soin de rendre à celui-là
sa patrie, un peu durement il est vrai; mais sera-ce pour toujours? La
France (tant de poussières vannées par le souffle de la Révolution
l'attestent) n'est pas fidèle aux ossements. Le vieux Condé dans son
testament, déclare _qu'il n'est pas sûr du pays qu'il habitera le jour
de sa mort_. Ô Bossuet! que n'auriez-vous point ajouté au
chef-d'oeuvre de votre éloquence, si, lorsque vous parliez sur le
cercueil du grand Condé, vous eussiez pu prévoir l'avenir!

C'est ici même, c'est à Chantilly qu'est né le duc d'Enghien:
_Louis-Antoine-Henri de Bourbon, né le 2 août 1772, à Chantilly_, dit
l'arrêt de mort. C'est sur cette pelouse qu'il joua dans son enfance:
la trace de ses pas s'est effacée. Et le triomphateur de Fribourg, de
Nordlingen, de Lens, de Senef, où est-il allé avec ses _mains
victorieuses et maintenant défaillantes_? Et ses descendants, le Condé
de Johannisberg et de Berstheim; et son fils, et son petit-fils, où
sont-ils? Ce château, ces jardins, ces jets d'eau _qui ne se taisaient
ni jour ni nuit_, que sont-ils devenus? Des statues mutilées, des
lions dont on restaure la griffe ou la mâchoire; des trophées d'armes
sculptés dans un mur croulant; des écussons à fleur de lis effacées;
des fondements de tourelles rasées; quelques coursiers de marbre
au-dessus des écuries vides que n'anime plus {p.463} de ses
hennissements le cheval de Rocroi; près d'un manège une haute porte
non achevée: voilà ce qui reste des souvenirs d'une race héroïque; un
testament noué par un cordon a changé les possesseurs de l'héritage.

À diverses reprises, la forêt entière est tombée sous la cognée. Des
personnages des temps écoulés ont parcouru ces chasses aujourd'hui
muettes, jadis retentissantes. Quel âge et quelles passions
avaient-ils, lorsqu'ils s'arrêtaient au pied de ces chênes? Ô mes
inutiles _Mémoires_, je ne pourrais maintenant vous dire:

            Qu'à Chantilly Condé vous lise quelquefois;
            Qu'Enghien en soit touché[373]!

                   [Note 373: Boileau, _Épître_ VII, _À M. Racine_.]

Hommes obscurs, que sommes-nous auprès de ces hommes fameux? Nous
disparaîtrons sans retour: vous renaîtrez, _oeillet de poète_, qui
reposez sur ma table auprès de ce papier, et dont j'ai cueilli la
petite fleur attardée parmi les bruyères; mais nous, nous ne revivrons
pas avec la solitaire parfumée qui m'a distrait.



{p.465} LIVRE IV[374]

                   [Note 374: Ce livre a été composé à Paris en 1839.
                   Il a été revu en décembre 1846.]

    Année de ma vie 1804. -- Je viens demeurer rue Miromesnil. --
    Verneuil. -- Alexis de Tocqueville. -- Le Ménil. -- Mézy. --
    Méréville. -- Mme de Coislin. -- Voyage à Vichy, en Auvergne et au
    mont Blanc. -- Retour à Lyon. -- Course à la Grande Chartreuse. --
    Mort de Mme de Caud. -- Années de ma vie 1805 et 1806. -- Je
    reviens à Paris. -- Je pars pour le Levant. -- Je m'embarque à
    Constantinople sur un bâtiment qui portait des pèlerins pour la
    Syrie. -- De Tunis jusqu'à ma rentrée en France par l'Espagne. --
    Réflexions sur mon voyage. -- Mort de Julien.


Désormais, à l'écart de la vie active, et néanmoins sauvé par la
protection de madame Bacchiochi de la colère de Bonaparte, je quittai
mon logement provisoire rue de Beaune, et j'allai demeurer rue de
Miromesnil[375]. Le petit hôtel que je louai fut occupé depuis par M.
de Lally-Tolendal et madame Denain, sa _mieux {p.466} aimée_, comme
on disait du temps de Diane de Poitiers. Mon jardinet aboutissait à un
chantier et j'avais auprès de ma fenêtre un grand peuplier que M.
Lally-Tolendal, afin de respirer un air moins humide, abattit lui-même
de sa grosse main, qu'il voyait transparente et décharnée: c'était une
illusion comme une autre. Le pavé de la rue se terminait alors devant
ma porte; plus haut, la rue ou le chemin montait à travers un terrain
vague que l'on appelait _la Butte-aux-Lapins_. La Butte-aux-Lapins,
semée de quelques maisons isolées, joignait à droite le jardin de
Tivoli, d'où j'étais parti avec mon frère pour l'émigration, à gauche
le parc de Monceaux. Je me promenais assez souvent dans ce parc
abandonné; la Révolution y commença parmi les orgies du duc d'Orléans:
cette retraite avait été embellie de nudités de marbre et de ruines
factices, symbole de la politique légère et débauchée qui allait
couvrir la France de prostituées et de débris.

                   [Note 375: «Nous quittâmes la rue de Beaune au mois
                   d'avril 1804, pour aller demeurer dans la rue de
                   Miromesnil.» Mme de Chateaubriand, le _Cahier
                   rouge_.--Le petit hôtel où s'installa Chateaubriand
                   était situé rue de Miromesnil, nº 1119, au coin de
                   la rue Verte, aujourd'hui rue de la Pépinière.
                   Ainsi que j'ai déjà eu l'occasion d'en faire la
                   remarque, on numérotait alors les maisons par
                   quartier et non par rue. Joubert, dans une lettre
                   du 10 mai 1804, donne à Chênedollé d'intéressants
                   détails sur la nouvelle installation de leur ami:
                   «Il se porte bien; il vous a écrit. Rien de fâcheux
                   ne lui est arrivé. Mme de Chateaubriand, lui, les
                   bons _Saint-Germain_ que vous connaissez, un
                   portier, une portière et je ne sais combien de
                   petits portiers logent ensemble rue de _Miroménil_,
                   dans une jolie petite maison. Enfin notre ami est
                   le chef d'une tribu qui me paraît assez heureuse.
                   Son bon Génie et le Ciel sont chargés de pourvoir
                   au reste.»]

Je ne m'occupais de rien; tout au plus m'entretenais-je dans le parc
avec quelques sapins, ou causais-je du duc d'Enghien avec trois
corbeaux, au bord d'une rivière artificielle cachée sous un tapis de
mousse verte. Privé de ma légation alpestre et de mes amitiés de Rome,
de même que j'avais été tout à coup séparé de mes attachements de
Londres, je ne savais que faire de mon imagination et de mes
sentiments; je les mettais tous les soirs à la suite du soleil, et ses
rayons ne les pouvaient emporter sur les mers. Je rentrais, et
j'essayais de m'endormir au bruit de mon peuplier.

{p.467} Pourtant ma démission avait accru ma renommée: un peu de
courage sied toujours bien en France. Quelques-unes des personnes de
l'ancienne société de madame de Beaumont m'introduisirent dans de
nouveaux châteaux.

M. de Tocqueville[376], beau-frère de mon frère et tuteur de mes deux
neveux orphelins, habitait le château de madame de Senozan: c'étaient
partout des héritages d'échafaud[377]. Là, je voyais croître mes
neveux avec leurs trois cousins de Tocqueville, entre lesquels
s'élevait Alexis, auteur de _la Démocratie en Amérique_. Il était plus
gâté à Verneuil que je ne l'avais été à Combourg. Est-ce la dernière
renommée que j'aurai vue ignorée dans ses langes? Alexis de
Tocqueville a parcouru l'Amérique civilisée dont j'ai parcouru les
forêts[378].

                   [Note 376: Sur M. de _Tocqueville_, petit-gendre de
                   Malesherbes, voir, au tome I, la note 2 de la page
                   232.]

                   [Note 377: Anne-Nicole _Lamoignon de Blancménil_,
                   soeur de Malesherbes et femme du président de
                   Senozan. Elle fut guillotinée quelques jours après
                   son frère, le 21 floréal an II (10 mai 1794), le
                   même jour que Madame Élisabeth. La marquise de
                   Senozan était âgée de 76 ans. Son château, devenu
                   plus tard la propriété de son petit-neveu, le comte
                   de Tocqueville, était le château de Verneuil
                   (Seine-et-Oise).]

                   [Note 378: Alexis-Charles-Henri _Cléret_ de
                   _Tocqueville_, né à Verneuil le 29 juillet 1805,
                   mort à Cannes le 16 avril 1859. Député de 1839 à
                   1848, représentant du peuple de 1848 à 1851,
                   ministre des Affaires étrangères du 3 juin au 30
                   octobre 1849. Il était membre de l'Académie
                   française depuis le 23 décembre 1841. Outre ses
                   deux grands ouvrages sur _la Démocratie en
                   Amérique_ et sur l'_Ancien régime et la
                   Révolution_, il a laissé des _Souvenirs_, publiés
                   en 1893 par son neveu le comte de Tocqueville.]

Verneuil a changé de maître; il est devenu possession de madame de
Saint-Fargeau, célèbre par son père et par la Révolution qui l'adopta
pour fille.

Près de Mantes, au Ménil, était madame de Rosambo[379]: {p.468} mon
neveu, Louis de Chateaubriand, se maria dans la suite à mademoiselle
d'Orglandes, nièce de madame de Rosambo[380]: celle-ci ne promène plus
sa beauté autour de l'étang et sous les hêtres du manoir; elle a
passé. Quand j'allais de Verneuil au Ménil, je rencontrais Mézy[381]
sur la route: madame de Mézy était le roman renfermé dans la vertu et
la douleur maternelle. Du moins si son enfant qui tomba d'une fenêtre
et se brisa la tête avait pu, comme les jeunes cailles que nous
chassions, s'envoler par-dessus le château et se réfugier dans
l'Île-Belle, île riante de la Seine: _Coturnix per stipulas pascens!_

                   [Note 379: Le château du Ménil est situé dans la
                   commune de Fontenay-Saint-Père, canton de Limay,
                   arrondissement de Mantes (Seine-et-Oise). Il
                   appartient aujourd'hui à M. le marquis de Rosambo.]

                   [Note 380: Sur le mariage du comte Louis de
                   Chateaubriand avec Mlle d'Orglandes, voir, au tome
                   I, l'Appendice nº III.]

                   [Note 381: Le château de Mézy, dans le canton de
                   Meulan (Seine-et-Oise).]

De l'autre côté de cette Seine, non loin du Marais, madame de
Vintimille m'avait présenté à Méréville[382]. Méréville était une
oasis créée par le sourire d'une muse, mais d'une de ces muses que les
poètes gaulois appellent les _docte fées_. Ici les aventures de
_Blanca_[383] et de _Velléda_ furent lues devant d'élégantes
générations, lesquelles, s'échappant les unes des autres comme
{p.469} des fleurs, écoutent aujourd'hui les plaintes de mes années.

                   [Note 382: Le château de Méréville était situé en
                   Beauce. Il avait appartenu au célèbre banquier de
                   la cour, Jean-Joseph de La Borde, qui en avait fait
                   une habitation d'une splendeur achevée. Le parc,
                   dessiné par Robert, le peintre de paysages, était
                   une merveille. (Voir, pour la description du
                   château et du parc, _la Vie privée des Financiers
                   au XVIIIe siècle_, par H. Thirion, p. 278 et
                   suiv.)--Jean-Joseph de La Borde fut guillotiné le
                   19 avril 1794. L'une de ses filles avait épousé le
                   comte de Noailles, depuis duc de Mouchy; il en sera
                   parlé plus loin.]

                   [Note 383: L'héroïne des _Aventures du dernier
                   Abencerage_.]

Peu à peu mon intelligence fatiguée de repos, dans ma rue de
Miromesnil, vit se former de lointains fantômes. Le _Génie du
christianisme_ m'inspira l'idée de faire la preuve de cet ouvrage, en
mêlant des personnages chrétiens à des personnages mythologiques. Une
ombre, que longtemps après j'appelai Cymodocée, se dessina vaguement
dans ma tête, aucun trait n'en était arrêté. Une fois Cydomocée
devinée, je m'enfermai avec elle, comme cela m'arrive toujours avec
les filles de mon Imagination; mais, avant qu'elles soient sorties de
l'état de rêve et qu'elles soient arrivées des bords du Léthé par la
porte d'ivoire, elles changent souvent de forme. Si je les crée par
amour, je les défais par amour, et l'objet unique et chéri que je
présente ensuite à la lumière est le produit de mille infidélités.

Je ne demeurai qu'un an dans la rue de Miromesnil, car la maison fut
vendue. Je m'arrangeai avec madame la marquise de Coislin, qui me loua
l'attique de son hôtel, place Louis XV[384].

                   [Note 384: «Au printemps de l'année 1805, nous
                   prîmes un appartement sur la place Louis XV. Cette
                   maison appartenait à la marquise de Coislin.»
                   (_Souvenirs_ de Mme de Chateaubriand.)--C'est la
                   maison qui fait angle sur la rue Royale, en face de
                   l'ancien Garde-Meuble de la Couronne, aujourd'hui
                   ministère de la Marine.]

       *       *       *       *       *

Madame de Coislin[385] était une femme du plus grand air. Âgée de près
de quatre-vingts ans, ses yeux fiers {p.470} et dominateurs avaient
une expression d'esprit et d'ironie. Madame de Coislin n'avait aucunes
lettres, et s'en faisait gloire; elle avait passé à travers le siècle
voltairien sans s'en douter; si elle en avait conçu une idée
quelconque, c'était comme d'un temps de bourgeois diserts. Ce n'est
pas qu'elle parlât jamais de sa naissance; elle était trop supérieure
pour tomber dans un ridicule: elle savait très bien voir les _petites
gens_ sans déroger; mais enfin, elle était née du premier marquis de
France. Si elle venait de Drogon de Nesle, tué dans la Palestine en
1096; de Raoul de Nesle, connétable et armé chevalier par Louis IX; de
Jean II de Nesle, régent de France pendant la dernière croisade de
saint Louis, madame de Coislin avouait que c'était une bêtise du sort
dont on ne devait pas la rendre responsable; elle était naturellement
{p.471} de la cour, comme d'autres plus heureux sont de la rue, comme
on est cavale de race ou haridelle de fiacre: elle ne pouvait rien à
cet accident, et force lui était de supporter le mal dont il avait plu
au ciel de l'affliger.

                   [Note 385: Marie-Anne-Louise-Adélaïde de _Mailly_,
                   de la branche de Rubempré et de Nesle, était née à
                   la Borde-au-Vicomte, près de Melun, le 17 septembre
                   1732. Elle avait donc 73 ans, lorsque Chateaubriand
                   alla loger dans son hôtel, en 1805. Fille de Louis
                   de Mailly, comte de Rubempré, et de
                   Anne-Françoise-Élisabeth l'Arbaleste de la Borde,
                   elle était la cousine de Mlles de Mailly, filles du
                   marquis de Nesle,--la comtesse de Mailly, la
                   comtesse de Vintimille, la duchesse de Lauraguais,
                   la marquise de la Tournelle (depuis duchesse de
                   Châteauroux),--qui devinrent successivement les
                   maîtresses de Louis XV.

                   Elle avait épousé en premières noces, le 8 avril
                   1750, Charles-Georges-René de _Cambout_, marquis de
                   _Coislin_, qui devint maréchal de camp et décéda en
                   1771, sans postérité. Deux enfants, un fils et une
                   fille, étaient bien nés de ce mariage, mais tous
                   deux étaient morts au berceau.

                   La marquise de Coislin resta vingt ans veuve. En
                   1793, alors qu'elle était plus que sexagénaire,
                   elle épousa, en second mariage, un de ses cousins,
                   de douze ans plus jeune qu'elle, Louis-Marie, duc
                   de Mailly, ancien maréchal de camp, qui la laissa
                   veuve pour la seconde fois en 1795.--Il faut croire
                   que ce mariage de 1793 ne reçut pas de consécration
                   légale, puisque la duchesse de Mailly continua à
                   être appelée la marquise de Coislin. Elle survécut
                   vingt-deux ans à son second mari et mourut le 13
                   février 1817.]

Madame de Coislin avait-elle eu des liaisons avec Louis XV? elle ne me
l'a jamais avoué: elle convenait pourtant qu'elle avait été fort
aimée, mais elle prétendait avoir traité le royal amant avec la
dernière rigueur. «Je l'ai vu à mes pieds, me disait-elle, il avait
des yeux charmants et son langage était séducteur. Il me proposa un
jour de me donner une toilette de porcelaine comme celle que possédait
madame de Pompadour.--Ah! sire, m'écriai-je, ce serait donc pour me
cacher dessous!»

Par un singulier hasard j'ai retrouvé cette toilette chez la marquise
de Coningham[386], à Londres; elle l'avait reçue de George IV, et me
la montrait avec une amusante simplicité.

                   [Note 386: Sur la marquise de Coningham, voir au
                   tome I la note 2 de la page 398.]

Madame de Coislin habitait dans son hôtel une chambre s'ouvrant sous
la colonnade qui correspond à la colonnade du Garde-Meuble. Deux
marines de Vernet, que Louis _le Bien-Aimé_ avait données à la noble
dame, étaient accrochées sur une vieille tapisserie de satin verdâtre.
Madame de Coislin restait couchée jusqu'à deux heures après midi, dans
un grand lit à rideaux également de soie verte, assise et soutenue par
des oreillers; une espèce de coiffe de nuit mal attachée sur sa tête
laissait passer ses cheveux gris. Des girandoles de diamants montés à
l'ancienne {p.472} façon descendaient sur les épaulettes de son
manteau de lit semé de tabac, comme au temps des élégantes de la
Fronde. Autour d'elle, sur la couverture, gisaient éparpillées des
_adresses_ de lettres, détachées des lettres mêmes, et sur lesquelles
_adresses_ madame de Coislin écrivait en tous sens ses pensées: elle
n'achetait point de papier, c'était la poste qui la lui fournissait.
De temps en temps, une petite chienne appelée Lili mettait le nez hors
de ses draps, venait m'aboyer pendant cinq ou six minutes et rentrait
en grognant dans le chenil de sa maîtresse. Ainsi le temps avait
arrangé les jeunes amours de Louis XV.

Madame de Châteauroux et ses deux soeurs étaient cousines de madame de
Coislin: celle-ci n'aurait pas été d'humeur, ainsi que madame de
Mailly, repentante et chrétienne, à répondre à un homme qui
l'insultait dans l'église Saint-Roch, par un nom grossier: «Mon ami,
puisque vous me connaissez, priez Dieu pour moi.»

Madame de Coislin, avare de même que beaucoup de gens d'esprit,
entassait son argent dans des armoires. Elle vivait toute rongée d'une
vermine d'écus qui s'attachait à sa peau: ses gens la soulageaient.
Quand je la trouvais plongée dans d'inextricables chiffres, elle me
rappelait l'avare Hermocrate, qui, dictant son testament, s'était
institué son héritier[387]. Elle donnait cependant à dîner par hasard;
mais elle déblatérait contre le café que personne n'aimait, suivant
elle, et dont on n'usait que pour allonger le repas.

                   [Note 387: Allusion à une épigramme de
                   l'_Anthologie_.]

Madame de Chateaubriand fit un voyage à Vichy {p.473} avec madame de
Coislin et le marquis de Nesle[388]; le marquis courait en avant et
faisait préparer d'excellents dîners. Madame de Coislin venait à la
suite, et ne demandait qu'une demi-livre de cerises. Au départ, on lui
présentait d'énormes mémoires, alors c'était un train affreux. Elle ne
voulait entendre qu'aux cerises; l'hôte lui soutenait que, soit que
l'on mangeât, ou qu'on ne mangeât pas, l'usage, dans une auberge,
était de payer le dîner.

                   [Note 388: «En quittant Méréville, M. de
                   Chateaubriand fut passer quelque temps à
                   Champlâtreux, et moi, par complaisance, je partis
                   avec Mme de Coislin pour les eaux de Vichy. Cette
                   bonne dame était très aimable, mais très difficile
                   à vivre; son avarice surtout était insupportable.
                   Pendant le voyage, elle me faisait une guerre à
                   mort sur ce que je mangeais, bien que ce ne fût pas
                   à ses dépens. Elle prétendait que c'était la plus
                   sotte manière de dépenser son argent; aussi, dans
                   les auberges se contentait-elle d'une livre de
                   cerises qu'on lui faisait payer à raison de ce que
                   ses domestiques avaient mangé, et ils se faisaient
                   servir comme des princes; ils en étaient quittes
                   pour une verte réprimande, qu'ils préféraient à la
                   disette. Pendant la route, la conversation roulait
                   en général sur la dépense de l'auberge que nous
                   venions de quitter, ou sur la toilette de Mlle
                   Lambert, sa femme de chambre. La pauvre fille était
                   cependant fort mincement vêtue; mais elle était
                   propre et changeait de linge, ce qui n'avait pas le
                   sens commun. Mme de Coislin n'en changeait jamais;
                   elle prétendait que c'était comme cela de son temps
                   et qu'on possédait à peine deux chemises. Du reste,
                   elle avait assez d'esprit pour rire la première de
                   son avarice; elle convenait que, ne donnant pas ce
                   qui était nécessaire à ses gens, ils étaient
                   obligés de le prendre: «Mais que voulez-vous, mon
                   coeur, me disait-elle, j'aime mieux qu'on me prenne
                   que de donner. Je sais qu'au bout du mois, c'est
                   toujours la maîtresse qui paye: tout cela est fort
                   triste.»--_Souvenirs_ de Mme de Chateaubriand.]

Madame de Coislin s'est fait un illuminisme à sa guise[389]. Crédule
ou incrédule, le manque de foi la portait {p.474} à se moquer des
croyances dont la superstition lui faisait peur. Elle avait rencontré
madame de Krüdener; la mystérieuse Française n'était illuminée que
sous bénéfice d'inventaire; elle ne plut pas à la fervente Russe,
laquelle ne lui agréa pas non plus. Madame de Krüdener dit
passionnément à madame de Coislin: «Madame, quel est votre confesseur
intérieur?--Madame, répliqua madame de Coislin, je ne connais point
mon confesseur intérieur; je sais seulement que mon confesseur est
dans l'intérieur de son confessionnal.» Sur ce, les deux dames ne se
virent plus.

                   [Note 389: «Mme de Coislin était ce qu'on appelle
                   illuminée. Elle croyait à toutes les rêveries de
                   Saint-Martin, et ne trouvait rien au-dessus de ses
                   ouvrages. Il est vrai qu'elle n'en lisait guère
                   d'autres, excepté la Bible qu'elle commentait à sa
                   manière, qui était un peu celle des Juifs. Elle
                   était du reste d'une complète ignorance, mais avec
                   tant d'esprit et une si grande habitude du monde
                   que, dans la conversation, on ne pouvait s'en
                   apercevoir: elle ne savait pas un mot
                   d'orthographe, et cependant elle parlait sa langue
                   avec une pureté et un choix d'expressions
                   remarquables. Personne ne racontait comme elle; on
                   croyait voir toutes les personnes qu'elle mettait
                   en scène.»--_Souvenirs_ de Mme de Chateaubriand.]

Madame de Coislin se vantait d'avoir introduit une nouveauté à la
cour, la mode des chignons flottants, malgré la reine Marie Leczinska,
fort pieuse, qui s'opposait à cette dangereuse innovation. Elle
soutenait qu'autrefois une personne comme il faut ne se serait jamais
avisée de payer son médecin. Se récriant contre l'abondance du linge
de femme: «Cela sent la parvenue, disait-elle; nous autres, femmes de
la cour, nous n'avions que deux chemises; on les renouvelait quand
elles étaient usées; nous étions vêtues de robes de soie, et nous
n'avions pas l'air de grisettes comme ces demoiselles de maintenant.»

{p.475} Madame Suard[390], qui demeurait rue Royale, avait un coq dont
le chant, traversant l'intérieur des cours, importunait madame de
Coislin. Elle écrivit à madame Suard: «Madame faites couper le cou à
votre coq.» Madame Suard renvoya le messager avec ce billet: «Madame,
j'ai l'honneur de vous répondre que je ne ferai pas couper le cou à
mon coq.» La correspondance en demeura là. Madame de Coislin dit à
madame de Chateaubriand: «Ah! mon coeur, dans quel temps nous vivons!
C'est pourtant cette fille de Panckouke, la femme de ce membre de
l'Académie, vous savez?»

                   [Note 390: Mlle _Panckoucke_, femme de
                   l'académicien _Suard_, née en 1750 à Lille, morte
                   en 1830. Elle était soeur de l'imprimeur
                   Panckoucke, le fondateur du _Moniteur universel_.
                   Sous Louis XVI, le salon de Mme Suard, l'un des
                   plus fréquentés de Paris, était particulièrement le
                   rendez-vous des encyclopédistes. Elle écrivait avec
                   agrément et a publié plusieurs ouvrages: _Lettres
                   d'un jeune lord à une religieuse italienne, imitées
                   de l'anglais_ (1788); _Soirées d'hiver d'une femme
                   retirée à la campagne_ (1789); _Mme de Maintenon
                   peinte par elle-même_ (1810); _Essai de Mémoires
                   sur M. Suard_ (1820). _Les Lettres de Mme Suard à
                   son mari_, imprimées en 1802, au château de
                   Dampierre, par _G. E. J. Montmorency Albert
                   Luynes_, n'ont pas été mises dans le commerce.]

M. Hennin[391], ancien commis des affaires étrangères, {p.476} et
ennuyeux comme un protocole, barbouillait de gros romans. Il lisait un
jour à madame de Coislin une description: une amante en larmes et
abandonnée pêchait mélancoliquement un saumon. Madame de Coislin, qui
s'impatientait et n'aimait pas le saumon, interrompit l'auteur, et lui
dit de cet air sérieux qui la rendait si comique: «Monsieur Hennin, ne
pourriez-vous faire prendre un autre poisson à cette dame?»

                   [Note 391: Et non _Hénin_, comme le portent toutes
                   les éditions des _Mémoires_. Né le 30 août 1728 à
                   Magny en Vexin, Pierre-Michel Hennin obtint, dès
                   1749, de M. de Puisieulx, ministre des Affaires
                   étrangères, la faveur de travailler au Dépôt alors
                   établi à Paris. Secrétaire d'ambassade en Pologne
                   en 1759, résident du roi à Varsovie en 1763,
                   résident à Genève en 1765, il devint en 1779
                   premier commis au ministère des Affaires étrangères
                   et rendit, à ce titre, d'éminents services jusqu'au
                   mois de mars 1792, époque à laquelle il fut
                   brutalement renvoyé par le général Dumouriez,
                   devenu ministre et alors l'homme des Girondins.
                   Réduit à la misère après quarante-deux ans de
                   services, il fut forcé de vendre sa bibliothèque,
                   ses collections de tableaux, d'estampes et de
                   médailles. Privé de ce qui avait été la joie et la
                   consolation de sa vie, le vieil Hennin travailla
                   jusqu'à la fin, apprenant des langues,
                   «barbouillant de gros romans», ébauchant un grand
                   poème: l'_Illusion_, dont il dut sans doute faire
                   subir plus d'un fragment à son amie la marquise de
                   Coislin. Il mourut, à près de 80 ans, le 5 juillet
                   1807.--Voir, pour la vie de Pierre-Michel Hennin,
                   la notice qui se trouve en tête de sa
                   correspondance avec Voltaire, notice rédigée par
                   son fils, et les pages que lui a consacrées M.
                   Frédéric Masson dans son excellent livre sur _le
                   Département des Affaires étrangères pendant la
                   Révolution_.]

Les histoires que faisait madame de Coislin ne pouvaient se retenir,
car il n'y avait rien dedans; tout était dans la pantomime, l'accent
et l'air de la conteuse: jamais elle ne riait. Il y avait un dialogue
entre _monsieur et madame Jacqueminot_, dont la perfection passait
tout. Lorsque, dans la conversation entre les deux époux, madame
Jacqueminot répliquait: «Mais, monsieur _Jacqueminot!_» ce nom était
prononcé d'un tel ton qu'un fou rire vous saisissait. Obligée de le
laisser passer, madame de Coislin attendait gravement, en prenant du
tabac.

Lisant dans un journal la mort de plusieurs rois, elle ôta ses
lunettes et dit en se mouchant: «Il y a une épizootie sur les bêtes à
couronne.»

{p.477} Au moment où elle était prête à passer, on soutenait au bord
de son lit qu'on ne succombait que parce qu'on se laissait aller; que
si l'on était bien attentif et qu'on ne perdît jamais de vue l'ennemi,
on ne mourrait point: «Je le crois, dit-elle; mais j'ai peur d'avoir
une distraction.» Elle expira.

Je descendis le lendemain chez elle; je trouvai monsieur et madame
d'Avaray[392], sa soeur et son beau-frère, assis devant la cheminée,
une petite table entre eux, et comptant les louis d'un sac qu'ils
avaient tiré d'une boiserie creuse. La pauvre morte était là dans son
lit, les rideaux à demi fermés: elle n'entendait plus le bruit de l'or
qui aurait dû la réveiller, et que comptaient des mains fraternelles.

                   [Note 392: Claude-Antoine de _Besiade, duc
                   d'Avaray_ (1740-1829), était, avant la Révolution,
                   lieutenant-général et maître de la garde-robe de
                   Monsieur, comte de Provence. Député aux
                   États-Généraux par la noblesse du bailliage
                   d'Orléans, il fut emprisonné pendant la Terreur,
                   recouvra sa liberté après le 9 Thermidor, émigra et
                   ne rentra en France qu'en 1814. Louis XVIII l'éleva
                   à la pairie le 17 août 1815, le créa duc le 16 août
                   1817 et le nomma premier chambellan de la cour le
                   25 novembre 1820.--Ce n'est pas lui, mais son
                   frère, le comte d'Avaray, mort en 1811, qui fut le
                   compagnon d'exil et le principal agent du comte de
                   Provence.]

Dans les pensées écrites par la défunte sur des marges d'imprimés et
sur des adresses de lettres, il y en avait d'extrêmement belles.
Madame de Coislin m'a montré ce qui restait de la cour de Louis XV
sous Bonaparte et après Louis XVI, comme madame d'Houdetot m'avait
fait voir ce qui traînait encore, au XIXe siècle, de la société
philosophique.

       *       *       *       *       *

Dans l'été de l'année 1805, j'allai rejoindre madame de Chateaubriand
à Vichy, où madame de Coislin l'avait {p.478} menée, comme je viens
de le dire. Je n'y trouvai point Jussac, Termes, Flamarens que madame
de Sévigné avait _devant et après elle_, en 1677; depuis cent vingt et
quelques années, ils dormaient. Je laissai à Paris ma soeur, madame de
Caud, qui s'y était établie depuis l'automne de 1804. Après un court
séjour à Vichy, madame de Chateaubriand me proposa de voyager, afin de
nous éloigner pendant quelque temps des tracasseries politiques.

On a recueilli dans mes oeuvres deux petits _Voyages_ que je fis alors
en Auvergne et au Mont-Blanc[393]. Après trente-quatre ans d'absence,
des hommes, étrangers à ma personne, viennent de me faire, à Clermont,
la réception qu'on fait à un vieil ami. Celui qui s'est longtemps
occupé des principes dont la race humaine jouit en communauté, a des
amis, des frères et des soeurs dans toutes les familles: car si
l'homme est ingrat, l'humanité est reconnaissante. Pour ceux qui se
sont liés avec vous par une bienveillante renommée, et qui ne vous ont
jamais vu, vous êtes toujours le même; vous avez toujours l'âge qu'ils
vous ont donné; leur attachement, qui n'est point dérangé par votre
présence, vous voit toujours jeune et beau comme les sentiments qu'ils
aiment dans vos écrits.

                   [Note 393: Voir, au tome VI des _OEuvres complètes,
                   Cinq jours à Clermont (Auvergne) 2, 3, 4, 5 et 6
                   août 1805_.--et _le Mont-Blanc, paysage de
                   montagnes, fin d'août 1805_.]

Lorsque j'étais enfant, dans ma Bretagne, et que j'entendais parler de
l'Auvergne, je me figurais que celle-ci était un pays bien loin, bien
loin, où l'on voyait des choses étranges, où l'on ne pouvait aller
qu'avec grand péril, en cheminant sous la garde de la {p.479} sainte
Vierge. Je ne rencontre point sans une sorte de curiosité attendrie
ces petits Auvergnats qui vont chercher fortune dans ce grand monde
avec un petit coffret de sapin. Ils n'ont guère que l'espérance dans
leur boîte, en descendant de leurs rochers; heureux s'ils la
rapportent!

Hélas! il n'y avait pas deux ans que madame de Beaumont reposait au
bord du Tibre, lorsque je foulai sa terre natale, en 1805; je n'étais
qu'à quelques lieues de ce Mont-Dore, où elle était venue chercher la
vie qu'elle allongea un peu pour atteindre Rome. L'été dernier, en
1838, j'ai parcouru de nouveau cette même Auvergne. Entre ces dates,
1805 et 1838, je puis placer les transformations arrivées dans la
société autour de moi.

Nous quittâmes Clermont, et, en nous rendant à Lyon, nous traversâmes
Thiers et Roanne[394]. Cette route, alors peu fréquentée, suivait çà
et là les rives du Lignon. L'auteur de l'_Astrée_, qui n'est pas un
grand esprit, a pourtant inventé des lieux et des personnages qui
vivent; tant la fiction, quand elle est appropriée à l'âge où elle
paraît, a de puissance créatrice! Il y a, du reste, quelque chose
d'ingénieusement fantastique dans cette résurrection des nymphes et
des naïades qui se mêlent à des bergers, des dames {p.480} et des
chevaliers: ces mondes divers s'associent bien, et l'on s'accommode
agréablement des fables de la mythologie, unies aux mensonges du
roman: Rousseau a raconté comment il fut trompé par d'Urfé.

                   [Note 394: «M. de Chateaubriand vint nous rejoindre
                   à Vichy; je dis adieu à Mme de Coislin, et nous
                   partîmes pour la Suisse. Avant d'arriver à Thiers,
                   nous traversâmes la petite rivière de la _Dore_;
                   son nom donna à M. de Chateaubriand une rime qu'il
                   n'avait jamais pu trouver pour un des couplets de
                   sa romance des _Petits Émigrés_.» (_Souvenirs_ de
                   Mme de Chateaubriand).--La romance des _Petits
                   Émigrés_ est devenue, dans le _Dernier Abencerage_,
                   la jolie pièce: _Combien j'ai douce souvenance_.]

À Lyon, nous retrouvâmes M. Ballanche: il fit avec nous la course à
Genève et au Mont-Blanc. Il allait partout où on le menait, sans qu'il
y eût la moindre affaire. À Genève, je ne fus point reçu à la porte de
la ville par Clotilde, fiancée de Clovis: M. de Barante, le père[395],
était devenu préfet du Léman. J'allai voir à Coppet madame de Staël;
je la trouvai seule au fond de son château, qui renfermait une cour
attristée. Je lui parlai de sa fortune et de sa solitude, comme d'un
moyen précieux d'indépendance et de bonheur: je la blessai. Madame de
Staël aimait le monde; elle se regardait comme la plus malheureuse des
femmes, dans un exil dont j'aurais été ravi. Qu'était-ce à mes yeux
que cette infélicité de vivre dans ses terres, avec les conforts de la
vie? Qu'était-ce que ce malheur d'avoir de la gloire, des loisirs, de
la paix, dans une riche retraite à la vue des Alpes, en comparaison de
{p.481} ces milliers de victimes sans pain, sans nom, sans secours,
bannies dans tous les coins de l'Europe, tandis que leurs parents
avaient péri sur l'échafaud? Il est fâcheux d'être atteint d'un mal
dont la foule n'a pas l'intelligence. Au reste, ce mal n'en est que
plus vif: on ne l'affaiblit point en le confrontant avec d'autres
maux, on n'est pas juge de la peine d'autrui; ce qui afflige l'un fait
la joie de l'autre; les coeurs ont des secrets divers, incompréhensibles
à d'autres coeurs. Ne disputons à personnes ses souffrances; il en est
des douleurs comme des patries, chacun a la sienne.

                   [Note 395: Claude-Ignace _Brugière de Barante_
                   (1745-1814). Il se lia en 1789 avec la plupart des
                   membres marquants de l'Assemblée Constituante:
                   Lameth, Duport, Mounier, étaient ses amis. La
                   Terreur le jeta en prison; le 9 Thermidor le
                   délivra. Après le 18 brumaire, ses amis le
                   désignèrent au choix du Premier Consul, pour faire
                   partie de la nouvelle administration. Il devint
                   préfet de l'Aude, puis préfet du Léman. Napoléon,
                   qui avait fermé le salon de Mme de Staël à Paris,
                   sut mauvais gré à son préfet d'avoir laissé ce
                   salon se rouvrir à Coppet: M. de Barante fut
                   brutalement destitué en 1810. Il mourut au moment
                   où le retour des Bourbons allait lui assurer une
                   légitime réparation.--Il sera parlé plus loin, dans
                   les _Mémoires_, de son fils, le baron Prosper de
                   Barante, l'auteur de l'_Histoire des ducs de
                   Bourgogne_.]

Madame de Staël visita le lendemain madame de Chateaubriand à Genève,
et nous partîmes pour Chamouny. Mon opinion sur les paysages des
montagnes fit dire que je cherchais à me singulariser; il n'en était
rien. On verra, quand je parlerai du Saint-Gothard, que cette opinion
m'est restée. On lit dans le _Voyage au Mont-Blanc_ un passage que je
rappellerai comme liant ensemble les événements passés de ma vie et
les événements alors futurs de cette même vie, et aujourd'hui
également passés.

«Il n'y a qu'une seule circonstance où il soit vrai que les montagnes
inspirent l'oubli des troubles de la terre: c'est lorsqu'on se retire
loin du monde pour se consacrer à la religion. Un anachorète qui se
dévoue au service de l'humanité, un saint qui veut méditer les
grandeurs de Dieu en silence, peuvent trouver la paix et la joie sur
des roches désertes; mais ce n'est point alors la tranquillité des
lieux qui passe dans l'âme de ces solitaires, c'est au contraire leur
âme qui répand sa sérénité dans {p.482} la région des orages
............... Il y a des montagnes que je visiterais encore avec un
plaisir extrême: ce sont celles de la Grèce et de la Judée. J'aimerais
à parcourir les lieux dont mes nouvelles études me forcent de
m'occuper chaque jour: j'irais volontiers chercher sur le Thabor et le
Taygète d'autres couleurs et d'autres harmonies, après avoir peint les
monts sans renommée et les vallées inconnues du Nouveau-Monde.» Cette
dernière phrase annonçait le voyage que j'exécutai en effet l'année
suivante, 1806.

À notre retour à Genève, sans avoir pu revoir madame de Staël à
Coppet[396], nous trouvâmes les auberges encombrées. Sans les soins de
M. de Forbin[397] {p.483} qui survint et nous procura un mauvais
dîner dans une antichambre noire, nous aurions quitté la patrie de
Rousseau sans manger. M. de Forbin était alors dans la béatitude; il
promenait dans ses regards le bonheur intérieur qui l'inondait; il ne
touchait pas terre. Porté par ses talents et ses félicités, il
descendait de la montagne comme du ciel, veste de peintre en
justaucorps, palette au pouce, pinceaux en carquois. Bonhomme
néanmoins, quoique excessivement heureux, se préparant à m'imiter un
jour, quand j'aurais fait le voyage de Syrie, voulant même aller
jusqu'à Calcutta, pour faire revenir les amours par une route
extraordinaire, lorsqu'ils manqueraient dans les sentiers battus. Ses
yeux avaient une protectrice pitié: j'étais pauvre, humble, peu sûr de
ma personne, et je ne tenais pas dans mes mains puissantes le coeur
des princesses. À Rome, j'ai eu le bonheur de rendre à M. de Forbin
son dîner du lac; j'avais le mérite d'être devenu ambassadeur. Dans ce
temps-ci on retrouve roi le soir le pauvre diable qu'on a quitté le
matin dans la rue.

                   [Note 396: «Je ne sais ce qui nous empêcha
                   d'accomplir la promesse que nous avions faite à Mme
                   de Staël (d'aller, à leur retour de Chamonix,
                   passer quelques jours à Coppet). Elle en fut très
                   mécontente; et d'autant plus qu'ayant compté sur
                   notre visite, elle écrivit d'avance, à Paris, les
                   conversations présumées qu'elle avait eues avec M.
                   de Chateaubriand, et dans lesquelles elle l'avait,
                   disait-elle, _converti à ses opinions politiques_.
                   On sut que nous n'avions point été à Coppet, et que
                   la noble châtelaine avait fait seulement un roman
                   de plus.» (_Souvenirs_ de Mme de Chateaubriand.)]

                   [Note 397: Louis-Nicolas-Philippe-Auguste, comte de
                   _Forbin_ (1779-1841). Homme d'esprit et peintre
                   habile, il a publié des récits de voyage et produit
                   un grand ombre de tableaux, qui lui ouvrirent les
                   portes de l'Académie des Beaux-Arts. Une de ses
                   toiles, la _Chapelle dans le Colisée à Rome_,
                   figure avec honneur au Louvre. Nommé par la
                   Restauration directeur des Musées, il réorganisa et
                   agrandit celui du Louvre, créa le Musée Charles X,
                   consacré aux antiquités étrusques et égyptiennes,
                   et fonda le musée du Luxembourg, destiné
                   spécialement aux artistes vivants. En 1805, il
                   était chambellan de la princesse Pauline Borghèse.
                   Plus tard il composera pour la reine Hortense des
                   romances que la reine mettra en musique. Selon le
                   mot de l'auteur des _Mémoires_, «il tenait dans ses
                   mains puissantes le coeur des princesses». Si
                   Chateaubriand parle ici de M. de Forbin avec une
                   légère pointe d'ironie, il ne laissait pas d'avoir
                   autrefois rendu pleine justice aux mérites de ce
                   galant homme. Rendant compte, dans le
                   _Conservateur_ de 1819, de son _Voyage au Levant_,
                   il commençait ainsi son article: «M. le comte de
                   Forbin, dans son _Voyage_, réunit le double mérite
                   du peintre et de l'écrivain: l'_ut pictura poësis_
                   semble avoir été dit pour lui. Nous pouvons
                   affirmer que, dessinés ou écrits, ses tableaux
                   joignent la fidélité à l'élégance.»--Le comte de
                   Marcellus, premier secrétaire à Londres, en 1822,
                   pendant l'ambassade de Chateaubriand, épousa la
                   fille de M. de Forbin.]

Le noble gentilhomme, peintre par le droit de la Révolution,
commençait cette génération d'artistes qui s'arrangent eux-mêmes en
croquis, en grotesques, {p.484} en caricatures. Les uns portent des
moustaches effroyables, on dirait qu'ils vont conquérir le monde;
leurs brosses sont des hallebardes, leurs grattoirs des sabres; les
autres ont d'énormes barbes, des cheveux pendants ou bouffis; ils
fument un cigare en guise de volcan. Ces _cousins de l'arc-en-ciel_,
comme parle notre vieux Régnier, ont la tête remplie de déluges, de
mers, de fleuves, de forêts, de cataractes, de tempêtes ou de
carnages, de supplices et d'échafauds. Chez eux sont des crânes
humains, des fleurets, des mandolines, des morions et des dolimans.
Hâbleurs, entreprenants, impolis, libéraux (jusqu'au portrait du tyran
qu'ils peignent), ils visent à former une espèce à part entre le singe
et le satyre; ils tiennent à faire comprendre que le secret de
l'atelier a ses dangers, et qu'il n'y a pas sûreté pour les modèles.
Mais combien ne rachètent-ils pas ces travers par une existence
exaltée, une nature souffrante et sensible, une abnégation entière
d'eux-mêmes, un dévouement sans calcul aux misères des autres, une
manière de sentir délicate, supérieure, idéalisée, une indigence
fièrement accueillie et noblement supportée; enfin, quelquefois par
des talents immortels, fils du travail, de la passion, du génie et de
la solitude!

Sortis de nuit de Genève pour retourner à Lyon, nous fûmes arrêtés au
pied du fort de l'Écluse, en attendant l'ouverture des portes. Pendant
cette station des sorcières de Macbeth sur la bruyère, il se passait
en moi des choses étranges. Mes années expirées ressuscitaient et
m'environnaient comme une bande de fantômes; mes saisons brûlantes me
revenaient dans leur flamme et leur tristesse. Ma vie, creusée par
{p.485} la mort de madame de Beaumont, était demeurée vide: des
formes aériennes, houris ou songes, sortant de cet abîme, me prenaient
par la main et me ramenaient au temps de la sylphide. Je n'étais plus
aux lieux que j'habitais, je rêvais d'autres bords. Quelque influence
secrète me poussait aux régions de l'Aurore, où m'entraînaient
d'ailleurs le plan de mon nouveau travail et la voix religieuse qui me
releva du voeu de la villageoise, ma nourrice. Comme toutes mes
facultés s'étaient accrues, comme je n'avais jamais abusé de la vie,
elle surabondait de la sève de mon intelligence, et l'art, triomphant
dans ma nature, ajoutait aux inspirations du poète. J'avais ce que les
Pères de la Thébaïde appelaient des _ascensions_ de coeur. Raphaël
(qu'on pardonne au blasphème de la similitude), Raphaël, devant _la
Transfiguration_ seulement ébauchée sur le chevalet, n'aurait pas été
plus électrisé par son chef-d'oeuvre que je ne l'étais par cet Eudore
et cette Cymodocée, dont je ne savais pas encore le nom et dont
j'entrevoyais l'image au travers d'une atmosphère d'amour et de
gloire.

Ainsi le génie natif qui m'a tourmenté au berceau retourne quelquefois
sur ses pas après m'avoir abandonné; ainsi se renouvellent mes
anciennes souffrances; rien ne guérit en moi; si mes blessures se
ferment instantanément, elles se rouvrent tout à coup comme celles des
crucifix du moyen âge, qui saignent à l'anniversaire de la Passion. Je
n'ai d'autre ressource, pour me soulager dans ces crises, que de
donner un libre cours à la fièvre de ma pensée, de même qu'on se fait
percer les veines quand le sang afflue au coeur ou monte à la tête.
Mais de quoi parlé-je? {p.486} Ô religion, où sont donc tes
puissances, tes freins, tes baumes! Est-ce que je n'écris pas toutes
ces choses à d'innombrables années de l'heure où je donnai le jour à
René? J'avais mille raisons pour me croire mort, et je vis! C'est
grand'pitié. Ces afflictions du poète isolé, condamné à subir le
printemps malgré Saturne, sont inconnues de l'homme qui ne sort point
des lois communes; pour lui, les années sont toujours jeunes: «Or, les
jeunes chevreaux, dit Oppien, veillent sur l'auteur de leur naissance;
lorsque celui-ci vient à tomber dans les filets du chasseur, ils lui
présentent avec la bouche l'herbe tendre et fleurie, qu'ils sont allés
cueillir au loin, et lui apportent sur le bord des lèvres une eau
fraîche, puisée dans le prochain ruisseau[398].»

                   [Note 398: Les _Cynégétiques_, liv. II, v. 348.]

       *       *       *       *       *

De retour à Lyon, j'y trouvai des lettres de M. Joubert: elles
m'annonçaient son impossibilité d'être à Villeneuve avant le mois de
septembre. Je lui répondis:

«Votre départ de Paris est trop éloigné et me gêne; vous sentez que ma
femme ne voudra jamais arriver avant vous à Villeneuve: c'est aussi
une tête que celle-là, et, depuis qu'elle est avec moi, je me trouve à
la tête de deux têtes très-difficiles à gouverner. Nous resterons à
Lyon, où l'on nous fait si prodigieusement manger que j'ai à peine le
courage de sortir de cette excellente ville. L'abbé de Bonnevie est
ici, de retour de Rome; il se porte à merveille; il est gai, il
prêchaille et ne pense plus à ses malheurs: il vous embrasse et va
vous {p.487} écrire. Enfin tout le monde est dans la joie, excepté
moi; il n'y a que vous qui grogniez. Dites à Fontanes que j'ai dîné
chez M. Saget.»

Ce M. Saget était la providence des chanoines; il demeurait sur le
coteau de Sainte-Foix, dans la région du bon vin. On montait chez lui
à peu près par l'endroit où Rousseau avait passé la nuit au bord de la
Saône.

«Je me souviens, dit-il, d'avoir passé une nuit délicieuse, hors de la
ville, dans un chemin qui côtoyait la Saône. Des jardins élevés en
terrasse bordaient le chemin du côté opposé: il avait fait très-chaud
ce jour-là; la soirée était charmante, la rosée humectait l'herbe
flétrie; point de vent, une nuit tranquille; l'air était frais sans
être froid; le soleil après son coucher avait laissé dans le ciel des
vapeurs rouges, dont la réflexion rendait l'eau couleur de rose; les
arbres des terrasses étaient chargés de rossignols qui se répondaient
de l'un à l'autre. Je me promenais dans une sorte d'extase, livrant
mes sens et mon coeur à la jouissance de tout cela, et soupirant
seulement un peu du regret d'en jouir seul. Absorbé dans ma douce
rêverie, je prolongeai fort avant dans la nuit ma promenade, sans
m'apercevoir que j'étais las. Je m'en aperçus enfin: je me couchai
voluptueusement sur la tablette d'une espèce de niche ou de fausse
porte, enfoncée dans un mur de terrasse: le ciel de mon lit était
formé par les têtes des arbres, un rossignol était précisément
au-dessus de moi; je m'endormis à son chant: mon sommeil fut doux; mon
réveil le fut davantage. Il était grand jour: mes yeux en {p.488}
s'ouvrant virent l'eau, la verdure, un paysage admirable.»

Le charmant itinéraire de Rousseau à la main, on arrivait chez M.
Saget. Cet antique et maigre garçon, jadis marié, portait une
casquette verte, un habit de camelot gris, un pantalon de nankin, des
bas bleus et des souliers de castor. Il avait vécu beaucoup à Paris et
s'était lié avec mademoiselle Devienne[399]. Elle lui écrivait des
lettres fort spirituelles, le gourmandait et lui donnait de très bons
conseils: il n'en tenait compte, car il ne prenait pas le monde au
sérieux, croyant apparemment, comme les Mexicains, que le monde avait
déjà usé quatre soleils, et qu'au quatrième (lequel nous éclaire
aujourd'hui) les hommes avaient été changés en magots. Il n'avait cure
du martyre de saint Pothin et de saint Irénée, ni du massacre des
protestants rangés côte à côte par ordre de Mandelot, gouverneur de
Lyon, et ayant tous la gorge coupée du même côté. Vis-à-vis le champ
des fusillades des Brotteaux, il m'en racontait les détails, tandis
qu'il se promenait parmi ces ceps, mêlant son récit de quelques vers
de Loyse Labbé: il n'aurait pas perdu un coup de dent durant les
derniers malheurs de Lyon, sous la charte-vérité.

                   [Note 399: Jeanne-Françoise _Thévenin_, dite Sophie
                   _Devienne_ (1763-1841). Engagée en 1785 à la
                   Comédie Française, elle fut, jusqu'à sa retraite en
                   1813, une des meilleures soubrettes de notre
                   théâtre classique. Elle excellait surtout dans les
                   pièces de Marivaux. Aussi estimée pour sa conduite
                   que goûtée pour son talent, Mlle Devienne était née
                   à Lyon, comme son ami M. Saget, ce bourgeois très
                   particulier auquel elle donnait si inutilement de
                   si bons conseils.]

Certains jours, à Sainte-Foix, on étalait une certaine {p.489} tête
de veau marinée pendant cinq nuits, cuite dans du vin de Madère et
rembourrée de choses exquises; de jeunes paysannes très-jolies
servaient à table; elles versaient l'excellent vin du cru renfermé
dans des dames-jeannes de la grandeur de trois bouteilles. Nous nous
abattions, moi et le chapitre en soutane, sur le festin Saget: le
coteau en était tout noir[400].

                   [Note 400: «Il y avait à Lyon, dans ce temps-là, un
                   certain M. Saget, qui habitait, sur le coteau de
                   Fourvières, la plus jolie maison du monde. Ce vieil
                   original, riche comme un puits, dépensait la moitié
                   de son argent en bonnes oeuvres pour expier celles,
                   assez mauvaises, auxquelles il consacrait, dit-on,
                   l'autre moitié de sa fortune. Il avait, pour faire
                   les honneurs de sa maison, deux vieilles
                   demoiselles qui avaient été fort belles dans leur
                   temps, et, pour le servir, un essaim de jeunes
                   paysannes jolies, belles et très richement vêtues.
                   Du reste, ses dîners étaient excellents, ses vins,
                   les meilleurs du monde, et les convives (pour la
                   plupart) messieurs du chapitre de Saint-Jean de
                   Lyon.» (_Souvenirs_ de Mme de Chateaubriand.)]

Notre _dapifer_ trouva vite la fin de ses provisions dans la ruine de
ses derniers moments, il fut recueilli par deux ou trois des vieilles
maîtresses qui avaient pillé sa vie, «espèce de femmes, dit saint
Cyprien, qui vivent comme si elles pouvaient être aimées, quæ sic
vivis ut possis adamari.»

       *       *       *       *       *

Nous nous arrachâmes aux délices de Capoue pour aller voir la
Chartreuse, toujours avec M. Ballanche. Nous louâmes une calèche dont
les roues disjointes faisaient un bruit lamentable. Arrivés à Voreppe,
nous nous arrêtâmes dans une auberge au haut de la ville. Le
lendemain, à la pointe du jour, nous montâmes à cheval et nous
partîmes, précédés d'un guide. Au village de Saint-Laurent, au bas de
la Grande-Chartreuse, {p.490} nous franchîmes la porte de la vallée,
et nous suivîmes, entre deux flancs de rochers, le chemin montant au
monastère. Je vous ai parlé, à propos de Combourg, de ce que
j'éprouvai dans ce lieu. Les bâtiments abandonnés se lézardaient sous
la surveillance d'une espèce de fermier des ruines. Un frère lai était
demeuré là, pour prendre soin d'un solitaire infirme qui venait de
mourir: la religion avait imposé à l'amitié la fidélité et
l'obéissance. Nous vîmes la fosse étroite fraîchement recouverte:
Napoléon, dans ce moment, en allait creuser une immense à Austerlitz.
On nous montra l'enceinte du couvent, les cellules, accompagnées
chacune d'un jardin et d'un atelier; on y remarquait des établis de
menuisier et des rouets de tourneur: la main avait laissé tomber le
ciseau. Une galerie offrait les portraits des supérieurs de la
Chartreuse. Le palais ducal à Venise garde la suite des _ritratti_ des
doges; lieux et souvenirs divers! Plus haut, à quelque distance, on
nous conduisit à la chapelle du reclus immortel de Le Sueur.

Après avoir dîné dans une vaste cuisine, nous repartîmes et nous
rencontrâmes, porté en palanquin comme un rajah, M. Chaptal[401],
jadis apothicaire, puis sénateur, ensuite possesseur de Chanteloup et
inventeur du sucre de betterave, l'avide héritier des beaux roseaux
indiens de la Sicile, perfectionnés par le soleil d'Otahiti. En
descendant des forêts, j'étais occupé des anciens cénobites; pendant
des siècles, ils {p.491} portèrent, avec un peu de terre dans le pan
de leur robe, des plants de sapins, devenus des arbres sur les
rochers. Heureux, ô vous qui traversâtes le monde sans bruit, et ne
tournâtes pas même la tête en passant!

                   [Note 401: Jean-Antoine _Chaptal_, comte de
                   Chanteloup (1756-1832); membre de l'Institut dès la
                   fondation; ministre de l'Intérieur (1800-1805),
                   sénateur de l'Empire, pair de France de la
                   Restauration.]

Nous n'eûmes pas plutôt atteint la porte de la vallée qu'un orage
éclate; un déluge se précipite, et des torrents troublés détalent en
rugissant de toutes les ravines. Madame de Chateaubriand, devenue
intrépide à force de peur, galopait à travers les cailloux, les flots
et les éclairs. Elle avait jeté son parapluie pour mieux entendre le
tonnerre; le guide lui criait: «Recommandez votre âme à Dieu! Au nom
du Père, du Fils et du Saint-Esprit!» Nous arrivâmes à Voreppe au son
du tocsin; les restes de l'orage déchiré étaient devant nous. On
apercevait au loin dans la campagne l'incendie d'un village, et la
lune arrondissant la partie supérieure de son disque au-dessus des
nuages, comme le front pâle et chauve de saint Bruno, fondateur de
l'ordre du silence. M. Ballanche, tout dégouttant de pluie, disait
avec sa placidité inaltérable: «Je suis comme un poisson dans l'eau.»
Je viens, en cette année 1838, de revoir Voreppe; l'orage n'y était
plus; mais il m'en reste deux témoins, madame de Chateaubriand et M.
Ballanche[402]. Je le fais {p.492} observer, car j'ai eu trop
souvent, dans ces _Mémoires_, à remarquer les absents.

                   [Note 402: Les détails donnés par Mme de
                   Chateaubriand dans ses _Souvenirs_ confirment de
                   tous points ceux des _Mémoires_. Voici la fin de
                   son piquant récit: «Lorsque nous fûmes réchauffés
                   et que l'orage fut un peu apaisé; nous nous remîmes
                   en route, mais la pluie avait grossi les torrents
                   au point qu'en les traversant nos chevaux avaient
                   de l'eau jusqu'au poitrail. Comme je ne craignais
                   que le retour de l'orage, je devins vaillante
                   contre les autres dangers. Je mis donc ma vieille
                   rosse au galop. Le guide, qui savait que ce n'était
                   pas son allure, me criait d'arrêter, que j'allais
                   tuer son cheval: «Monsieur, disait-il à mon mari,
                   votre dame a fait la guerre!»]

De retour à Lyon, nous y laissâmes notre compagnon et nous allâmes à
Villeneuve. Je vous ai raconté ce que c'était que cette petite ville,
mes promenades et mes regrets aux bords de l'Yonne avec M. Joubert.
Là, vivaient trois vieilles filles, mesdemoiselles Piat; elles
rappelaient les trois amies de ma grand'mère à Plancoët, à la
différence près des positions sociales. Les vierges de Villeneuve
moururent successivement, et je me souvenais d'elles à la vue d'un
perron herbu, montant en dehors de leur maison déshabitée. Que
disaient-elles en leur temps, ces demoiselles villageoises? Elles
parlaient d'un chien, et d'un manchon que leur père leur avait acheté
jadis à la foire de Sens. Cela me charmait autant que le concile de
cette même ville, où saint Bernard fit condamner Abailard, mon
compatriote. Les vierges au manchon étaient peut-être des Héloïse;
elles aimèrent peut-être, et leurs lettres retrouvées un jour
enchanteront l'avenir. Qui sait? Elles écrivaient peut-être à leur
_seigneur, aussi leur père, aussi leur frère, aussi leur époux:
«domino suo, imo patri_, etc.», qu'elles se sentaient honorées du nom
d'amie, du nom de _maîtresse_ ou de _courtisane, concubinæ vel
scorti_. «Au milieu de son sçavoir,» dit un docteur grave, «je trouve
Abailard avoir fait un trait de folie admirable, quand il suborna
d'amour Héloïse, son escolière.»

{p.493} Une grande et nouvelle douleur me surprit à Villeneuve. Pour
vous la raconter, il faut retourner quelques mois en arrière de mon
voyage en Suisse. J'habitais encore la maison de la rue Miromesnil,
lorsque, dans l'automne de 1804, madame de Caud vint à Paris. La mort
de madame de Beaumont avait achevé d'altérer la raison de ma soeur;
peu s'en fallut qu'elle ne crût pas à cette mort, qu'elle ne
soupçonnât du mystère dans cette disparition, ou qu'elle ne rangeât le
ciel au nombre des ennemis qui se jouaient de ses maux. Elle n'avait
rien: je lui avais choisi un appartement rue Caumartin, en la trompant
sur le prix de la location et sur les arrangements que je lui fis
prendre avec un restaurateur. Comme une flamme prête à s'éteindre, son
génie jetait la plus vive lumière; elle en était tout éclairée. Elle
traçait quelques lignes qu'elle livrait au feu, ou bien elle copiait
dans des ouvrages quelques pensées en harmonie avec la disposition de
son âme. Elle ne resta pas longtemps rue Caumartin; elle alla demeurer
aux Dames Saint-Michel, rue du faubourg Saint-Jacques: madame de
Navarre était supérieure du couvent. Lucile avait une petite cellule
ayant vue sur le jardin: je remarquai qu'elle suivait des yeux, avec
je ne sais quel désir sombre, les religieuses qui se promenaient dans
l'enclos autour des carrés de légumes. On devinait qu'elle enviait la
sainte, et qu'allant par delà, elle aspirait à l'ange. Je sanctifierai
ces _Mémoires_ en y déposant, comme des reliques, ces billets de
madame de Caud, écrits avant qu'elle eût pris son vol vers sa patrie
éternelle.

{p.494}                                 17 janvier.

«Je me reposais de mon bonheur sur toi et sur madame de Beaumont, je
me sauvais dans votre idée de mon ennui et de mes chagrins: toute mon
occupation était de vous aimer. J'ai fait cette nuit de longues
réflexions sur ton caractère et ta manière d'être. Comme toi et moi
nous sommes toujours voisins, il faut, je crois, du temps pour me
connaître, tant il y a diverses pensées dans ma tête! tant ma timidité
et mon espèce de faiblesse extérieure sont en opposition avec ma force
intérieure! En voilà trop sur moi. Mon illustre frère, reçois le plus
tendre remercîment de toutes les complaisances et de toutes les
marques d'amitié que tu n'as cessé de me donner. Voilà la dernière
lettre de moi que tu recevras le matin. J'ai beau te faire part de mes
idées. Elles n'en restent pas moins tout entières en moi.»

       *       *       *       *       *

                                        Sans date.

«Me crois-tu sérieusement, mon ami, à l'abri de quelque impertinence
de M. Chênedollé? Je suis bien décidée à ne point l'inviter à
continuer ses visites; je me résigne à ce que celle de mardi soit la
dernière. Je ne veux pas gêner sa politesse. Je ferme pour toujours le
livre de ma destinée, et je le scelle du sceau de la raison; je n'en
consulterai pas plus les pages, maintenant, sur les bagatelles que sur
les choses importantes de la vie. Je renonce à toutes mes folles
idées; je ne veux m'occuper ni me chagriner de celles des autres; je
me livrerai à {p.495} corps perdu à tous les événements de mon
passage dans ce monde. Quelle pitié que l'attention que je me porte!
Dieu ne peut plus m'affliger qu'en toi. Je le remercie du précieux,
bon et cher présent qu'il m'a fait en ta personne et d'avoir conservé
ma vie sans tache: voilà tous mes trésors. Je pourrais prendre pour
emblème de ma vie la lune dans un nuage, avec cette devise: Souvent
obscurcie, jamais ternie. Adieu, mon ami. Tu seras peut-être étonné de
mon langage depuis hier matin. Depuis t'avoir vu, mon coeur s'est
relevé vers Dieu, et je l'ai placé tout entier au pied de la croix, sa
seule et véritable place.»

       *       *       *       *       *

                                        Ce jeudi.

«Bonjour, mon ami. De quelle couleur sont tes idées ce matin? Pour
moi, je me rappelle que la seule personne qui put me soulager quand je
craignais pour la vie de madame de Farcy fut celle qui me dit:--Mais
il est dans l'ordre des choses possibles que vous mouriez avant elle.
Pouvait-on frapper plus juste? Il n'est rien tel, mon ami, que l'idée
de la mort pour nous débarrasser de l'avenir. Je me hâte de te
débarrasser de moi ce matin, car je me sens trop en train de dire de
belles choses. Bonjour, mon pauvre frère. Tiens-toi en joie.»

       *       *       *       *       *

                                        Sans date.

«Lorsque madame de Farcy existait, toujours près d'elle, je ne m'étais
pas aperçue du besoin d'être en société de pensées avec quelqu'un. Je
possédais ce {p.496} bien sans m'en douter. Mais depuis que nous
avons perdu cette amie, et les circonstances m'ayant séparée de toi,
je connus le supplice de ne pouvoir jamais délasser et renouveler son
esprit dans la conversation de quelqu'un; je sens que mes idées me
font mal lorsque je ne puis m'en débarrasser; cela tient sûrement à ma
mauvaise organisation. Cependant je suis assez contente, depuis hier,
de mon courage. Je ne fais nulle attention à mon chagrin, et à
l'espèce de défaillance intérieure que j'éprouve. Je me suis
délaissée. Continue à être toujours aimable envers moi: ce sera
humanité ces jours-ci. Bonjour, mon ami. À tantôt, j'espère.»

       *       *       *       *       *

                                        Sans date.

«Sois tranquille, mon ami; ma santé se rétablit à vue d'oeil. Je me
demande souvent pourquoi j'apporte tant de soin à l'étayer. Je suis
comme un insensé qui édifierait une forteresse au milieu d'un désert.
Adieu, mon pauvre frère.»

       *       *       *       *       *

                                        Sans date.

«Comme ce soir je souffre beaucoup de la tête, je viens tout
simplement, au hasard, de t'écrire quelques pensées de Fénelon pour
remplir mon engagement:

«--On est bien à l'étroit quand on se renferme au dedans de soi. Au
contraire, on est bien au large quand on sort de cette prison pour
entrer dans l'immensité de Dieu.

«--Nous retrouverons bientôt ce que nous avons perdu. Nous en
approchons tous les jours à grands {p.497} pas. Encore un peu, et il
n'y aura plus de quoi pleurer. C'est nous qui mourons: ce que nous
aimons vit et ne mourra point.

«--Vous vous donnez des forces trompeuses, telles que la fièvre
ardente en donne au malade. On voit en vous, depuis quelques jours, un
mouvement convulsif pour montrer du courage et de la gaieté avec un
fond d'agonie.»

«Voilà tout ce que ma tête et ma mauvaise plume me permettent de
t'écrire ce soir. Si tu veux, je recommencerai demain et t'en conterai
peut-être davantage. Bonsoir, mon ami. Je ne cesserai point de te dire
que mon coeur se prosterne devant celui de Fénelon, dont la tendresse
me semble si profonde et la vertu si élevée. Bonjour, mon ami.

«Je te dis à mon réveil mille tendresses et te donne cent
bénédictions. Je me porte bien ce matin et suis inquiète si tu pourras
me lire, et si ces pensées de Fénelon te paraîtront bien choisies. Je
crains que mon coeur ne s'en soit trop mêlé.»

       *       *       *       *       *

                                        Sans date.

«Pourrais-tu penser que je m'occupe follement depuis hier à te
corriger? Les Blossac m'ont confié dans le plus grand secret une
romance de toi. Comme je ne trouve pas que dans cette romance tu aies
tiré parti de tes idées, je m'amuse à essayer de les rendre dans toute
leur valeur. Peut-on pousser l'audace plus loin? Pardonnez, grand
homme, et ressouvenez-vous que je suis ta soeur, qu'il m'est un peu
permis d'abuser de vos richesses.»

       *       *       *       *       *

{p.498}                                 Saint-Michel.

«Je ne te dirai plus: Ne viens plus me voir,--parce que n'ayant
désormais que quelques jours à passer à Paris, je sens que ta présence
m'est essentielle. Ne me viens tantôt qu'à quatre heures; je compte
être dehors jusqu'à ce moment. Mon ami, j'ai dans la tête mille idées
contradictoires de choses qui me semblent exister et n'exister pas,
qui ont pour moi l'effet d'objets qui ne s'offriraient que dans une
glace, dont on ne pourrait, par conséquent, s'assurer, quoiqu'on les
vît distinctement. Je ne veux plus m'occuper de tout cela; de ce
moment-ci, je m'abandonne. Je n'ai pas comme toi la ressource de
changer de rive, mais je sens le courage de n'attacher nulle
importance aux personnes et aux choses de mon rivage et de me fixer
entièrement, irrévocablement, dans l'auteur de toute justice et de
toute vérité. Il n'y a qu'un déplaisir auquel je crains de mourir
difficilement, c'est de heurter en passant, sans le vouloir, la
destinée de quelque autre, non pas par l'intérêt qu'on pourrait
prendre à moi; je ne suis pas assez folle pour cela.»

       *       *       *       *       *

                                        Saint-Michel.

«Mon ami, jamais le son de ta voix ne m'a fait tant de plaisir que
lorsque je l'entendis hier dans mon escalier. Mes idées, alors,
cherchaient à surmonter mon courage. Je fus saisie d'aise de te sentir
si près de moi; tu parus et tout mon intérieur rentra dans l'ordre.
J'éprouve quelquefois une grande répugnance de coeur à boire mon
calice. Comment ce {p.499} coeur, qui est un si petit espace, peut-il
renfermer tant d'existence et tant de chagrins? Je suis bien
mécontente de moi, bien mécontente. Mes affaires et mes idées
m'entraînent; je ne m'occupe presque plus que de Dieu et je me borne à
lui dire cent fois par jour:--Seigneur, hâtez-vous de m'exaucer, car
mon esprit tombe dans la défaillance.»

       *       *       *       *       *

                                        Sans date.

«Mon frère, ne te fatigue ni de mes lettres, ni de ma présence; pense
que bientôt tu seras pour toujours délivré de mes importunités. Ma vie
jette sa dernière clarté, lampe qui s'est consumée dans les ténèbres
d'une longue nuit, et qui voit naître l'aurore où elle va mourir.
Veuille, mon frère, donner un seul coup d'oeil sur les premiers
moments de notre existence; rappelle-toi que souvent nous avons été
assis sur les mêmes genoux, et pressés ensemble tous deux sur le même
sein; que déjà tu donnais des larmes aux miennes, que dès les premiers
jours de ta vie tu as protégé, défendu ma frêle existence, que nos
jeux nous réunissaient et que j'ai partagé tes premières études. Je ne
te parlerai point de notre adolescence, de l'innocence de nos pensées
et de nos joies, et du besoin mutuel de nous voir sans cesse. Si je te
retrace le passé, je t'avoue ingénument, mon frère, que c'est pour me
faire revivre davantage dans ton coeur. Lorsque tu partis pour la
seconde fois de France, tu remis ta femme entre mes mains, tu me fis
promettre de ne m'en point séparer. Fidèle à ce cher engagement, j'ai
tendu volontairement {p.500} mes mains aux fers et je suis entrée
dans ces lieux destinés aux seules victimes vouées à la mort. Dans ces
demeures, je n'ai eu d'inquiétude que sur ton sort; sans cesse
j'interrogeai sur toi les pressentiments de mon coeur. Lorsque j'eus
recouvré la liberté, au milieu des maux qui vinrent m'accabler, la
seule pensée de notre réunion m'a soutenue. Aujourd'hui que je perds
sans retour l'espoir de couler ma carrière auprès de toi, souffre mes
chagrins. Je me résignerai à ma destinée, et ce n'est que parce que je
dispute encore avec elle, que j'éprouve de si cruels déchirements;
mais quand je me serai soumise à mon sort... Et quel sort! Où sont mes
amis, mes protecteurs et mes richesses! À qui importe mon existence,
cette existence délaissée de tous, et qui pèse tout entière sur
elle-même? Mon Dieu! n'est-ce pas assez pour ma faiblesse de mes maux
présents, sans y joindre encore l'effroi de l'avenir? Pardon, trop
cher ami, je me résignerai; je m'endormirai d'un sommeil de mort sur
ma destinée. Mais, pendant le peu de jours que j'ai affaire dans cette
ville, laisse-moi chercher en toi mes dernières consolations;
laisse-moi croire que ma présence t'est douce. Crois que, parmi les
coeurs qui t'aiment, aucun n'approche de la sincérité et de la
tendresse de mon impuissante amitié pour toi. Remplis ma mémoire de
souvenirs agréables qui prolongent auprès de toi mon existence. Hier,
lorsque tu me parlas d'aller chez toi, tu me semblais inquiet et
sérieux, tandis que tes paroles étaient affectueuses. Quoi, mon frère,
serais-je aussi pour toi un sujet d'éloignement et d'ennui? Tu sais
que ce n'est pas moi {p.501} qui t'ai proposé l'aimable distraction
d'aller te voir, que je t'ai promis de ne point en abuser; mais si tu
as changé d'avis, que ne me l'as-tu dit avec franchise? Je n'ai point
de courage contre tes politesses. Autrefois tu me distinguais un peu
plus de la foule commune et me rendais plus de justice. Puisque tu
comptes sur moi aujourd'hui, j'irai tantôt te voir à onze heures. Nous
arrangerons ensemble ce qui te conviendra le mieux pour l'avenir. Je
t'ai écrit, certaine que je n'aurais pas le courage de te dire un seul
mot de ce que contient cette lettre.»

       *       *       *       *       *

Cette lettre si poignante et tout admirable est la dernière que je
reçus; elle m'alarma par le redoublement de tristesse dont elle est
empreinte. Je courus aux Dames Saint-Michel; ma soeur se promenait
dans le jardin avec madame de Navarre; elle rentra quand on lui fit
savoir que j'étais monté chez elle. Elle faisait visiblement des
efforts pour rappeler ses idées et elle avait, par intervalles, un
léger mouvement convulsif dans les lèvres. Je la suppliai de revenir à
toute sa raison, de ne plus m'écrire des choses aussi injustes et qui
me déchiraient le coeur, de ne plus penser que je pouvais jamais être
fatigué d'elle. Elle parut un peu se calmer aux paroles que je
multipliais pour la distraire et la consoler. Elle me dit qu'elle
croyait que le couvent lui faisait mal, qu'elle se trouverait mieux
dans un logement isolé, du côté du Jardin des Plantes, là où elle
pourrait voir des médecins et se promener. Je l'invitai à suivre son
goût, ajoutant qu'afin d'aider Virginie, sa femme de chambre, je lui
donnerais le vieux Saint-Germain. Cette proposition parut lui faire
{p.502} grand plaisir, en souvenir de madame de Beaumont, et elle
m'assura qu'elle allait s'occuper de son nouveau logement. Elle me
demanda ce que je comptais faire cet été: je lui dis que j'irais à
Vichy rejoindre ma femme, ensuite chez M. Joubert à Villeneuve, pour
de là rentrer à Paris. Je lui proposai de venir avec nous. Elle me
répondit qu'elle voulait passer l'été seule, et qu'elle allait
renvoyer Virginie à Fougères. Je la quittai; elle était plus
tranquille.

Madame de Chateaubriand partit pour Vichy, et je me disposai à la
suivre. Avant de quitter Paris, j'allai revoir Lucile. Elle était
affectueuse; elle me parla de ses petits ouvrages, dont on a vu les
fragments si beaux, vers le commencement de ces _Mémoires_.
J'encourageai au travail le grand poète; elle m'embrassa, me souhaita
un bon voyage, me fit promettre de revenir vite. Elle me reconduisit
sur le palier de l'escalier, s'appuya sur la rampe et me regarda
tranquillement descendre. Quand je fus au bas, je m'arrêtai, et,
levant la tête, je criai à l'infortunée qui me regardait toujours:
«Adieu, chère soeur! à bientôt! soigne-toi bien. Écris-moi à
Villeneuve. Je t'écrirai. J'espère que l'hiver prochain, tu
consentiras à vivre avec nous.»

Le soir, je vis le bonhomme Saint-Germain; je lui donnai des ordres et
de l'argent pour qu'il baissât secrètement les prix de toutes les
choses dont elle pourrait avoir besoin. Je lui enjoignis de me tenir
au courant de tout et de ne pas manquer de me demander de revenir, en
cas qu'il eût affaire de moi. Trois mois s'écoulèrent. En arrivant à
Villeneuve, je trouvai deux billets assez tranquillisants sur la santé
de madame de Caud; mais Saint-Germain oubliait de me parler {p.503}
de la nouvelle demeure de ma soeur. J'avais commencé à écrire à
celle-ci une longue lettre, lorsque madame de Chateaubriand tomba tout
à coup dangereusement malade: j'étais au bord de son lit quand on
m'apporta une nouvelle lettre de Saint-Germain; je l'ouvris: une ligne
foudroyante m'apprenait la mort subite de Lucile.

J'ai pris soin de beaucoup de tombeaux dans ma vie, il était de mon
sort et de la destinée de ma soeur que ses cendres fussent jetées au
ciel. Je n'étais point à Paris au moment de sa mort; je n'y avais
aucun parent; retenu à Villeneuve par l'état périlleux de ma femme, je
ne pus courir à des restes sacrés; des ordres transmis de loin
arrivèrent trop tard pour prévenir une inhumation commune. Lucile
était ignorée et n'avait pas un ami; elle n'était connue que du vieux
serviteur de madame de Beaumont, comme s'il eût été chargé de lier les
deux destinées. Il suivit seul le cercueil délaissé, et il était mort
lui-même avant que les souffrances de madame de Chateaubriand me
permissent de la ramener à Paris.

Ma soeur fut enterrée parmi les pauvres: dans quel cimetière fut-elle
déposée? dans quel flot immobile d'un océan de morts fut-elle
engloutie? dans quelle maison expira-t-elle au sortir de la communauté
des Dames de Saint-Michel? Quand, en faisant des recherches, quand, en
compulsant les archives des municipalités, les registres des
paroisses, je rencontrerais le nom de ma soeur, à quoi cela me
servirait-il[403]? {p.504} Retrouverais-je le même gardien de
l'enclos funèbre? retrouverais-je celui qui creusa une fosse demeurée
sans nom et sans étiquette? Les mains rudes qui touchèrent les
dernières une argile si pure en auraient-elles gardé le souvenir? Quel
nomenclateur des ombres m'indiquerait la tombe effacée? ne pourrait-il
pas se tromper de poussière? Puisque le ciel l'a voulu, que Lucile
soit à jamais perdue! Je trouve dans cette absence de lieu une
distinction d'avec les sépultures de mes autres amis. Ma devancière
dans ce monde et dans l'autre prie pour moi le Rédempteur; elle le
prie du milieu des dépouilles indigentes parmi lesquelles les siennes
sont confondues: ainsi repose égarée, parmi les préférés de
Jésus-Christ, la mère de Lucile et la mienne. Dieu aura bien su
reconnaître ma soeur; et elle, qui tenait si peu à la terre, n'y
devait point laisser de traces. Elle m'a quitté, cette sainte de
génie. Je n'ai pas été un seul jour sans la pleurer. Lucile aimait à
se cacher; je lui ai fait une solitude dans mon coeur: elle n'en
sortira que quand j'aurai cessé de vivre[404].

                   [Note 403: L'acte de décès a été découvert depuis.
                   Madame de Caud mourut dans le quartier du Marais,
                   rue d'Orléans, nº 6, le 18 brumaire an XIII (9
                   novembre 1804).]

                   [Note 404: Le 13 novembre 1804, Chateaubriand, qui
                   était alors chez son ami Joubert, à
                   Villeneneuve-sur-Yonne, écrivait à Chênedollé: «Mme
                   de Caud n'est plus. Elle est morte à Paris le 9.
                   Nous avons perdu la plus belle âme, le génie le
                   plus élevé qui ait jamais existé. Vous voyez que je
                   suis né pour toutes les douleurs. En combien peu de
                   jours Lucile a été rejoindre Pauline (madame de
                   Beaumont)! Venez, mon cher ami, pleurer avec moi,
                   cet hiver, au mois de janvier. Vous trouverez un
                   homme inconsolable, mais qui est votre ami pour la
                   vie.--Joubert vous dit un million de tendresses.»

                   Dans sa lettre à M. Molé, du 18 novembre, Joubert
                   rend témoignage de l'affliction de Chateaubriand et
                   de sa femme: «Il (Chateaubriand) a perdu depuis
                   huit jours sa soeur Lucile, également pleurée de sa
                   femme et de lui, également honorée de l'abondance
                   de leurs larmes. Ce sont deux aimables enfants,
                   sans compter que le garçon est un homme de
                   génie.»]

{p.505} Ce sont là les vrais, les seuls événements de ma vie réelle!
Que m'importaient, au moment où je perdais ma soeur, les milliers de
soldats qui tombaient sur les champs de bataille, l'écroulement des
trônes et le changement de la face du monde?

La mort de Lucile atteignit aux sources de mon âme: c'était mon
enfance au milieu de ma famille, c'étaient les premiers vestiges de
mon existence qui disparaissaient. Notre vie ressemble à ces bâtisses
fragiles, étayées dans le ciel par des arcs-boutants: ils ne
s'écroulent pas à la fois, mais se détachent successivement; ils
appuient encore quelque galerie, quand déjà ils manquent au sanctuaire
ou au berceau de l'édifice. Madame de Chateaubriand, toute meurtrie
encore des caprices impérieux de Lucile, ne vit qu'une délivrance pour
la chrétienne arrivée au repos du Seigneur. Soyons doux, si nous
voulons être regrettés: la hauteur du génie et les qualités
supérieures ne sont pleurées que des anges. Mais je ne puis entrer
dans la consolation de madame de Chateaubriand.

       *       *       *       *       *

Quand, revenant à Paris par la route de Bourgogne, j'aperçus la
coupole du Val-de-Grâce et le dôme de Sainte-Geneviève, qui domine le
Jardin des Plantes, j'eus le coeur navré: encore une compagne de ma
vie laissée sur la route! Nous rentrâmes à l'hôtel de Coislin, et,
bien que M. de Fontanes, M. Joubert, M. de Clausel, M. Molé vinssent
passer les soirées chez moi, j'étais travaillé de tant de souvenirs et
de pensées, que je n'en pouvais plus. Demeuré seul derrière les chers
{p.506} objets qui m'avaient quitté, comme un marin étranger dont
l'engagement est expiré et qui n'a ni foyers ni patrie, je frappais du
pied la rive; je brûlais de me jeter à la nage dans un nouvel océan
pour me rafraîchir et le traverser. Nourrisson du Pinde et croisé à
Solyme, j'étais impatient d'aller mêler mes délaissements aux ruines
d'Athènes, mes pleurs aux larmes de Madeleine.

J'allai voir ma famille[405] en Bretagne, et, de retour à Paris, je
partis pour Trieste le 13 juillet 1806: madame de Chateaubriand
m'accompagna jusqu'à Venise, où M. Ballanche la vint rejoindre[406].

                   [Note 405: La famille de Chateaubriand comprenait,
                   à cette date, Mme la comtesse de Marigny, Mme la
                   comtesse de Chateaubourg et leurs enfants; la fille
                   de la comtesse Julie de Farcy; les fils du comte de
                   Chateaubriand.]

                   [Note 406: «Nous allâmes faire nos adieux à nos
                   parents en Bretagne, et, en juillet, M. de
                   Chateaubriand se mit en route pour son grand
                   voyage. Je partis avec lui, devant l'accompagner
                   jusqu'à Venise. En passant à Lyon, au moment où
                   nous traversions la place Bellecour, deux
                   pistolets, qui se trouvaient bien imprudemment
                   placés dans le cylindre de la voiture, partirent en
                   même temps et mirent le feu au cylindre dans lequel
                   se trouvaient une boîte de poudre et un sac de
                   louis. C'était plus qu'il n'en fallait pour nous
                   faire sauter, et avec nous une foule de monde qui
                   entourait la voiture. M. de Chateaubriand eut la
                   présence d'esprit, après m'avoir jeté dans les bras
                   du premier venu, de retirer le sac et la boîte, et
                   de descendre ensuite. On répara le dommage et nous
                   continuâmes notre route.--En partant, je fis
                   promettre au bon Ballanche de venir me chercher à
                   Venise, où M. de Chateaubriand devait me quitter...
                   M. de Chateaubriand quitta Venise le vendredi 1er
                   août 1806, pour aller s'embarquer à Trieste. Je
                   restai plusieurs jours attendant Ballanche qui
                   n'arrivait pas. Je commençais à me désespérer,
                   mourant d'ennui et du désir de me retrouver en
                   France avec des amis auxquels je pusse confier mes
                   inquiétudes. Il arriva enfin, c'était le soir: je
                   lui fis une scène. Je lui dis que j'allais
                   l'emmener sur la place Saint-Marc, et que c'était
                   tout ce qu'il verrait de Venise, parce que nous
                   partirions le lendemain, à cinq heures du matin:
                   «Allons, me dit-il, puisque vous le voulez, je le
                   veux bien. Mais alors il faudra que je revienne.»
                   --«Vous reviendrez sûrement, mon cher Ballanche,
                   mais l'année prochaine.» Il comprit cela; et le
                   lendemain à cinq heures, nous nous embarquâmes pour
                   _Fusina_.» (_Souvenirs_ de Mme de Chateaubriand.)]

{p.507} Ma vie étant exposée heure par heure dans l'_Itinéraire_, je
n'aurais plus rien à dire ici, s'il ne me restait quelques lettres
inconnues écrites ou reçues pendant et après mon voyage. Julien, mon
domestique et compagnon, a, de son côté, fait son _Itinéraire_ auprès
du mien, comme les passagers sur un vaisseau tiennent leur journal
particulier dans un voyage de découverte. Le petit manuscrit qu'il met
à ma disposition servira de contrôle à ma narration: je serai Cook, il
sera Clarke[407].

                   [Note 407: Le rapprochement entre _Julien_ et
                   _Clarke_ est un peu forcé. Edward Clarke n'était
                   pas le valet de chambre de Cook, mais son compagnon
                   et son rival de gloire. Il fit trois fois le tour
                   du monde. Tous deux partirent ensemble de Plymouth,
                   le 12 juillet 1776; le capitaine Cook commandait
                   _la Découverte_, le capitaine Clarke commandait _la
                   Résolution_. Le but de leur voyage était de
                   s'assurer s'il existe une communication entre
                   l'Europe et l'Asie par le Nord de l'Amérique. Après
                   la mort de Cook, tué par les naturels de l'île
                   d'Owhihée, une des Sandwich, le 14 février 1779,
                   Clarke lui succéda dans le commandement de
                   l'expédition et périt, à son tour, au moment où il
                   arrivait au Kamtchatka. La _Découverte_ et la
                   _Résolution_ rentrèrent en Angleterre le 4 octobre
                   1780.]

Afin de mettre dans un plus grand jour la manière dont on est frappé
dans l'ordre de la société et la hiérarchie des intelligences, je
mêlerai ma narration à celle de Julien. Je le laisserai d'abord parler
le premier, parce qu'il raconte quelques jours de voile faits sans moi
de Modon à Smyrne.


{p.508} ITINÉRAIRE DE JULIEN.

«Nous nous sommes embarqués le vendredi 1er août; mais, le vent
n'étant pas favorable pour sortir du port, nous y sommes restés
jusqu'au lendemain à la pointe du jour. Alors le pilote du port est
venu nous prévenir qu'il pouvait nous en sortir. Comme je n'avais
jamais été sur mer, je m'étais fait une idée exagérée du danger, car
je n'en voyais aucun pendant deux jours. Mais le troisième, il s'éleva
une tempête; les éclairs, le tonnerre, enfin un orage terrible nous
assaillit et grossit la mer d'une façon effrayante. Notre équipage
n'était composé que de huit matelots, d'un capitaine, d'un officier,
d'un pilote et d'un cuisinier, et cinq passagers, compris Monsieur et
moi, ce qui faisait en tout dix-sept hommes. Alors nous nous mîmes
tous à aider aux matelots pour fermer les voiles, malgré la pluie dont
nous fûmes bientôt traversés, ayant ôté nos habits pour agir plus
librement. Ce travail m'occupait et me faisait oublier le danger qui,
à la vérité, est plus effrayant par l'idée qu'on s'en forme qu'il ne
l'est réellement. Pendant deux jours les orages se sont succédé, ce
qui m'a aguerri dans mes premiers jours de navigation; je n'étais
aucunement incommodé. Monsieur craignait que je ne fusse malade en
mer; lorsque le calme fut rétabli, il me dit: «Me voilà rassuré sur
votre santé; puisque vous avez bien supporté ces deux jours d'orage,
vous pouvez vous tranquilliser pour tout autre contretemps.» C'est ce
qui n'a pas eu lieu dans le reste {p.509} de notre trajet jusqu'à
Smyrne. Le 10, qui était un dimanche, Monsieur a fait aborder près
d'une ville turque nommée Modon, où il a débarqué pour aller en Grèce.
Dans les passagers qui étaient avec nous, il y avait deux Milanais,
qui allaient à Smyrne, pour faire leur état de ferblantier et fondeur
d'étain. Dans les deux, il y en avait un, nommé Joseph, qui parlait
assez bien la langue turque, à qui Monsieur proposa de venir avec lui
comme domestique interprète, et dont il fait mention dans son
_Itinéraire_. Il nous dit en nous quittant que ce voyage ne serait que
de quelques jours, qu'il rejoindrait le bâtiment à une île où nous
devions passer dans quatre ou cinq jours, et qu'il nous attendrait
dans cette île, s'il y arrivait avant nous. Comme Monsieur trouvait en
cet homme ce qui lui convenait pour ce petit voyage (_de Sparte et
d'Athènes_), il me laissa à bord pour continuer ma route jusqu'à
Smyrne et avoir soin de tous nos effets. Il m'avait remis une lettre
de recommandation près le consul français, pour le cas où il ne nous
rejoindrait pas; c'est ce qui est arrivé. Le quatrième jour, nous
sommes arrivés à l'île indiquée. Le capitaine est descendu à terre et
Monsieur n'y était pas. Nous avons passé la nuit et l'avons attendu
jusqu'à sept heures du matin. Le capitaine est retourné à terre pour
prévenir qu'il était forcé de partir ayant bon vent et obligé qu'il
était de tenir compte de son trajet. De plus, il voyait un pirate qui
cherchait à nous approcher, il était urgent de se mettre promptement
en défense. Il fit charger ses quatre pièces de canon et monter sur le
pont ses fusils, pistolets et armes blanches; mais, {p.510} comme le
vent nous était avantageux, le pirate nous abandonna. Nous sommes
arrivés un lundi 18, à sept heures du soir, dans le port de Smyrne.»

Après avoir traversé la Grèce, touché à Zéa et à Chio, je trouvai
Julien à Smyrne. Je vois aujourd'hui, dans ma mémoire, la Grèce comme
un de ces cercles éclatants qu'on aperçoit quelquefois en fermant les
yeux. Sur cette phosphorescence mystérieuse se dessinent des ruines
d'une architecture fine et admirable, le tout rendu plus
resplendissant encore par je ne sais quelle autre clarté des Muses.
Quand retrouverai-je le thym de l'Hymette, les lauriers-roses des
bords de l'Eurotas? Un des hommes que j'ai laissés avec le plus
d'envie sur des rives étrangères, c'est le douanier turc du Pirée: il
vivait seul, gardien de trois ports déserts, promenant ses regards sur
des îles bleuâtres, des promontoires brillants, des mers dorées. Là,
je n'entendais que le bruit des vagues dans le tombeau détruit de
Thémistocle, et le murmure des lointains souvenirs: au silence des
débris de Sparte, la gloire même était muette.

J'abandonnai, au berceau de Mélésigène, mon pauvre drogman Joseph, le
Milanais, dans sa boutique de ferblantier, et je m'acheminai vers
Constantinople. Je passai à Pergame, voulant d'abord aller à Troie,
par piété poétique; une chute de cheval m'attendait au début de ma
route; non pas que Pégase bronchât, mais je dormais. J'ai rappelé cet
accident dans mon _Itinéraire_; Julien le raconte aussi, et il fait, à
propos des routes et des chevaux, des remarques dont je certifie
l'exactitude.


{p.511} ITINÉRAIRE DE JULIEN.

«Monsieur, qui s'était endormi sur son cheval, est tombé sans se
réveiller. Aussitôt son cheval s'est arrêté, ainsi que le mien qui le
suivait. Je mis de suite pied à terre pour en savoir la cause, car il
m'était impossible de la voir à la distance d'une toise. Je vois
Monsieur à moitié endormi à côté de son cheval, et tout étonné de se
trouver à terre; il m'a assuré qu'il ne s'était pas blessé. Son cheval
n'a pas cherché à s'éloigner, ce qui aurait été dangereux, car des
précipices se trouvaient très près du lieu où nous étions.»

Au sortir de la Somma, après avoir passé Pergame, j'eus avec mon guide
la dispute qu'on lit dans l'_Itinéraire_. Voici le récit de Julien:

«Nous sommes partis de très bonne heure de ce village, après avoir
remonté notre cantine. À peu de distance du village, je fus très
étonné de voir Monsieur en colère contre notre conducteur; je lui en
demandai le motif. Alors Monsieur me dit qu'il était convenu avec le
conducteur, à Smyrne, qu'il le mènerait dans les plaines de Troie,
chemin faisant, et que, dans ce moment, il s'y refusait en disant que
ces plaines étaient infestées de brigands. Monsieur n'en voulait rien
croire et n'écoutait personne. Comme je voyais qu'il s'emportait de
plus en plus, je fis signe au conducteur de venir près de l'interprète
et du janissaire pour m'expliquer ce qu'on lui avait dit des dangers
qu'il y avait à courir dans les plaines que Monsieur voulait visiter.
Le conducteur {p.512} dit à l'interprète qu'on lui avait assuré qu'il
fallait être en très grand nombre pour ne pas être attaqué: le
janissaire me dit la même chose. Alors, j'allai trouver Monsieur et
lui répétai ce qu'ils m'avaient dit tous trois, et, de plus, que nous
trouverions à une journée de marche un petit village où il y avait un
espèce de consul qui pourrait nous instruire de la vérité. D'après ce
rapport, Monsieur se calma et nous continuâmes notre route jusqu'à cet
endroit. Aussitôt arrivé, il se rendit près du consul, qui lui dit
tous les dangers qu'il courait, s'il persistait à vouloir aller en si
petit nombre dans ces plaines de Troie. Alors Monsieur a été obligé de
renoncer à son projet, et nous continuâmes notre route pour
Constantinople.»

J'arrive à Constantinople[408].

                   [Note 408: Il arriva à Constantinople le 13
                   septembre 1806. Le jour même il adressait à sa
                   cousine Mme de Talaru cette jolie lettre:

                   «Me voilà dans le plus beau pays du monde, ma chère
                   cousine, et je ne suis pas plus heureux. J'ai vu la
                   Grèce, j'ai visité Sparte, Argos, Corinthe. Je vais
                   partir pour Jérusalem, et j'espère vous revoir dans
                   le mois de décembre. Les _Martyrs_ profiteront de
                   ces courses. Mais le pauvre auteur aura bien payé,
                   par des peines et des soucis, quelques phrases qui
                   encore ne plairont peut-être pas au public. Chère
                   cousine, je vous en supplie, trouvez-moi quelque
                   coin obscur auprès de vous, où je puisse enfin
                   vivre en repos et passer le reste de mes jours.
                   Vous ne sauriez croire à quel point j'ai soif de
                   retraite et de paix. Il faut bien se mettre dans la
                   tête que toute la vie consiste dans la société de
                   quelques amis, et l'oubli des méchants autant qu'on
                   peut les oublier. J'avais un besoin réel de faire
                   ce voyage, pour compléter le cercle de mes études.
                   À présent que j'aurai vu les plus beaux monuments
                   des hommes et ceux de la nature, je n'aurai plus
                   envie de sortir de mon trou. Au reste, chère
                   cousine, je suis toujours le même; tel vous m'avez
                   laissé, tel vous me trouverez. Je mourrai dans mon
                   péché, et je vous assure que j'irais au bout de la
                   terre, avant de pouvoir trouver beau ce que je
                   trouve laid.

                   «Comme nous causerons de mille choses un jour à
                   Charamante! Comme je travaillerai dans un certain
                   pavillon noir qui m'est destiné! Que n'y suis-je
                   déjà! Une grande mer nous sépare encore; mais
                   j'espère la franchir bientôt. En attendant, je vous
                   recommande la petite créature qui doit être à
                   présent chez Joubert (Mme de Chateaubriand); je lui
                   porte un beau schall pour la tenir chaudement cet
                   hiver, et pour ne point aller voir les grandes
                   dames, mais sa cousine, qui est bien une grande
                   dame aussi. Il me semble que je vous vois tous
                   ensemble faisant un méchant dîner à mon second
                   étage, et écoutant de longues histoires, que
                   j'aurai rapportées de Grèce. Bon Dieu! que je suis
                   fou d'être encore ici! Allons, patience:
                   j'arriverai.

                   «Adieu, chère cousine, je vous embrasse tendrement,
                   ainsi que M. de T[alaru]. Mille choses à MM. de
                   Court et Chavana; mille souvenirs à tous mes amis.
                   Priez pour moi et aimez-moi toujours.

                   «Si vous voyez ma femme, ne lui dites rien de mon
                   voyage en Syrie, de peur de l'effrayer.

                                             «CH.»]


{p.513} MON ITINÉRAIRE.

«L'absence presque totale des femmes, le manque de voitures à roues et
les meutes de chiens sans maîtres furent les trois caractères
distinctifs qui me frappèrent d'abord dans l'intérieur de cette ville
extraordinaire. Comme on ne marche guère qu'en babouches, qu'on
n'entend point de bruit de carrosses et de charrettes, qu'il n'y a
point de cloches, ni presque pas de métiers à marteau, le silence est
continuel. Vous voyez autour de vous une foule muette qui semble
vouloir passer sans être aperçue, et qui a toujours l'air de se
dérober aux regards du maître. Vous arrivez sans cesse d'un bazar à un
cimetière, comme si les Turcs n'étaient là que pour acheter, vendre et
mourir. Les cimetières, {p.514} sans murs et placés au milieu des
rues, sont des bois magnifiques de cyprès: les colombes font leurs
nids dans ces cyprès et partagent la paix des morts. On découvre çà et
là quelques monuments antiques qui n'ont de rapport ni avec les hommes
modernes, ni avec les monuments nouveaux dont ils sont environnés; on
dirait qu'ils ont été transportés dans cette ville orientale par
l'effet d'un talisman. Aucun signe de joie, aucune apparence de
bonheur ne se montre à vos yeux; ce qu'on voit n'est pas un peuple,
mais un troupeau qu'un iman conduit et qu'un janissaire égorge. Au
milieu des prisons et des bagnes, s'élève un sérail, capitole de la
servitude: c'est là qu'un gardien sacré conserve soigneusement les
germes de la peste et les lois primitives de la tyrannie.»

Julien, lui, ne se perd pas ainsi dans les nues:


ITINÉRAIRE DE JULIEN.

«L'intérieur de Constantinople est très désagréable par sa pente vers
le canal et le port; on est obligé de mettre dans toutes les rues qui
descendent dans cette direction (rues fort mal pavées) des retraites
très près les unes des autres, pour retenir les terres que l'eau
entraînerait. Il y a peu de voitures: les Turcs font beaucoup plus
usage de chevaux de selle que les autres nations. Il y a dans le
quartier français quelques chaises à porteurs pour les dames. Il y a
aussi des chameaux et des chevaux de somme pour le transport des
marchandises. On voit également des portefaix, qui sont des Turcs
ayant de très gros et longs bâtons; il peuvent se mettre cinq {p.515}
ou six à chaque bout et portent des charges énormes d'un pas régulier;
un seul homme porte aussi de très lourds fardeaux. Ils ont un espèce
de crochet qui leur prend depuis les épaules jusqu'aux reins, et avec
une remarquable adresse d'équilibre, ils portent tous les paquets sans
être attachés.»


MON ITINÉRAIRE.

«Nous étions sur le vaisseau à peu près deux cents passagers, hommes,
femmes, enfants et vieillards. On voyait autant de nattes rangées en
ordre des deux côtés de l'entre-pont. Dans cette espèce de république,
chacun faisait son ménage à volonté: les femmes soignaient leurs
enfants, les hommes fumaient ou préparaient leur dîner, les papas
causaient ensemble. On entendait de tous côtés le son des mandolines,
des violons et des lyres. On chantait, on dansait, on riait, on
priait. Tout le monde était dans la joie. On me disait: «Jérusalem!»
en me montrant le midi; et je répondais: «Jérusalem!» Enfin, sans la
peur, nous eussions été les plus heureuses gens du monde; mais, au
moindre vent, les matelots pliaient les voiles, les pèlerins criaient:
_Christos, Kyrie eleison!_ L'orage passé, nous reprenions notre
audace.»

Ici, je suis battu par Julien:


ITINÉRAIRE DE JULIEN.

«Il a fallu nous occuper de notre départ pour Jaffa, qui eut lieu le
jeudi 18 septembre. Nous nous sommes embarqués sur un bâtiment grec,
où il y {p.516} avait au moins, tant hommes que femmes et enfants,
cent cinquante Grecs qui allaient en pèlerinage à Jérusalem, ce qui
causait beaucoup d'embarras dans le bâtiment.

«Nous avions, de même que les autres passagers, nos provisions de
bouche et nos ustensiles de cuisine que j'avais achetés à
Constantinople. J'avais, en outre, une autre provision assez complète
que M. l'ambassadeur nous avait donnée, composée de très beaux
biscuits, jambons, saucissons, cervelas; vins de différentes sortes,
rhum, sucre, citrons, jusqu'à du vin de quinquina contre la fièvre. Je
me trouvais donc pourvu d'une provision très abondante, que je
ménageais et ne consommais qu'avec une grande économie, sachant que
nous n'avions pas que ce trajet à faire: tout était serré où aucun
passager ne pouvait aller.

«Notre trajet, qui n'a été que de treize jours, m'a paru très long par
toutes sortes de désagréments et de malpropretés sur le bâtiment.
Pendant plusieurs jours de mauvais temps que nous avons eus, les
femmes et les enfants étaient malades, vomissaient partout, au point
que nous étions obligés d'abandonner notre chambre et de coucher sur
le pont. Nous y mangions beaucoup plus commodément qu'ailleurs, ayant
pris le parti d'attendre que tous nos Grecs aient fini leur
tripotage.»

Je passe le détroit des Dardanelles; je touche à Rhodes, et je prends
un pilote pour la côte de Syrie.--Un calme nous arrête sous le
continent de l'Asie, presque en face de l'ancien cap Chélidonia.--Nous
restons deux jours en mer, sans savoir où nous étions.


{p.517} MON ITINÉRAIRE.

«Le temps était si beau et l'air si doux, que tous les passagers
restaient la nuit sur le pont. J'avais disputé un point du gaillard
d'arrière à deux gros caloyers qui ne me l'avaient cédé qu'en
grommelant. C'était là que je dormais le 30 de septembre, à six heures
du matin, lorsque je fus éveillé par un bruit confus de voix: j'ouvris
les yeux et j'aperçus les pèlerins qui regardaient vers la proue du
vaisseau. Je demandai ce que c'était; on me cria: _Signor, il
Carmelo!_ Le Carmel! Le vent s'était levé la veille à huit heures du
soir, et, dans la nuit, nous étions arrivés à la vue des côtes de
Syrie. Comme j'étais couché tout habillé, je fus bientôt debout,
m'enquérant de la montagne sacrée. Chacun s'empressait de me la
montrer de la main; mais je n'apercevais rien, à cause du soleil qui
commençait à se lever en face de nous. Ce moment avait quelque chose
de religieux et d'auguste; tous les pèlerins, le chapelet à la main,
étaient restés en silence dans la même attitude, attendant
l'apparition de la Terre Sainte; le chef des papas priait à haute
voix: on n'entendait que cette prière et le bruit de la course du
vaisseau que le vent le plus favorable poussait sur une mer brillante.
De temps en temps un cri s'élevait de la proue, quand on revoyait le
Carmel. J'aperçus enfin, moi-même, cette montagne, comme une tache
ronde au-dessous des rayons du soleil. Je me mis alors à genoux à la
manière des Latins. Je ne sentis point cette espèce de trouble que
j'éprouvai en découvrant les côtes de la Grèce: mais la vue du berceau
{p.518} des Israélites et de la patrie des chrétiens me remplit de
joie et de respect. J'allais descendre sur la terre des prodiges, aux
sources de la plus étonnante poésie, aux lieux où, même humainement
parlant, s'est passé le plus grand événement qui ait jamais changé la
face du monde.

..........................

«Le vent nous manqua à midi; il se leva de nouveau à quatre heures;
mais, par l'ignorance du pilote, nous dépassâmes le but... À deux
heures de l'après-midi, nous revîmes Jaffa.

«Un bateau se détacha de la terre avec trois religieux. Je descendis
avec eux dans la chaloupe; nous entrâmes dans le port par une
ouverture pratiquée entre des rochers, et dangereuse même pour un
caïque.

«Les Arabes du rivage s'avancèrent dans l'eau jusqu'à la ceinture,
afin de nous charger sur leurs épaules. Il se passa, là, une scène
assez plaisante: mon domestique était vêtu d'une redingote blanchâtre;
le blanc étant la couleur de distinction chez les Arabes, ils jugèrent
que Julien était le scheik. Ils se saisirent de lui et l'emportèrent
en triomphe, malgré ses protestations, tandis que, grâce à mon habit
bleu, je me sauvais obscurément sur le dos d'un mendiant déguenillé.»

Maintenant, entendons Julien, principal acteur de la scène:


HISTOIRE DE JULIEN.

«Ce qui m'a beaucoup étonné, c'est de voir venir six Arabes pour me
porter à terre, tandis qu'il n'y {p.519} en avait que deux pour
Monsieur, ce qui l'amusait beaucoup de me voir porter comme une
châsse. Je ne sais si ma mise leur a paru plus brillante que celle de
Monsieur; il avait une redingote brune et boutons pareils, la mienne
était blanchâtre, avec des boutons de métal blanc qui jetaient assez
d'éclat par le soleil qu'il faisait; c'est ce qui a pu, sans doute,
leur causer cette méprise.

«Nous sommes entrés le mercredi 1er octobre chez les religieux de
Jaffa, qui sont de l'ordre des Cordeliers, parlant latin et italien,
mais très peu français. Il nous ont très bien reçus et ont fait tout
leur possible pour nous procurer tout ce qui nous était nécessaire.»

J'arrive à Jérusalem.--Par le conseil des Pères du couvent, je
traverse vite la cité sainte pour aller au Jourdain.--Après m'être
arrêté au couvent de Bethléem, je pars avec une escorte d'Arabes; je
m'arrête à Saint-Saba.--À minuit, je me trouve au bord de la mer
Morte.


MON ITINÉRAIRE.

«Quand on voyage dans la Judée, d'abord un grand ennui saisit le
coeur; mais lorsque, passant de solitude en solitude, l'espace s'étend
sans bornes devant vous, peu à peu l'ennui se dissipe, on éprouve une
terreur secrète qui, loin d'abaisser l'âme, donne du courage et élève
le génie. Des aspects extraordinaires décèlent de toutes parts une
terre travaillée par des miracles: le soleil brûlant, l'aigle
impétueux, le figuier stérile, toute la poésie, tous les tableaux de
{p.520} l'Écriture sont là. Chaque nom renferme un mystère; chaque
grotte déclare l'avenir; chaque sommet retentit des accents d'un
prophète. Dieu même a parlé sur ces bords: les torrents desséchés, les
rochers fendus, les tombeaux entr'ouverts, attestent le prodige; le
désert paraît encore muet de terreur, et l'on dirait qu'il n'a osé
rompre le silence depuis qu'il a entendu la voix de l'Éternel.

«Nous descendîmes de la croupe de la montagne, afin d'aller passer la
nuit au bord de la mer Morte,