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Title: Oeuvres poétiques Tome 2
Author: Christine, de Pisan, 1364?-1431?
Language: French
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Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Oeuvres poétiques Tome 2" ***

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Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr.



SOCIÉTÉ

DES

ANCIENS TEXTES FRANÇAIS



OEUVRES POÉTIQUES

DE

CHRISTINE DE PISAN



II



OEUVRES

DE

CHRISTINE DE PISAN

PUBLIÉES

PAR

MAURICE ROY



TOME DEUXIÈME

L'ÉPITRE AU DIEU D'AMOURS,
LE DIT DE LA ROSE,
LE DÉBAT DE DEUX AMANTS,
LE LIVRE DES TROIS JUGEMENTS,
LE DIT DE POISSY,
LE DIT DE LA PASTOURE,
ÉPITRE A EUSTACHE MOREL.



PARIS

LIBRAIRIE DE FIRMIN DIDOT ET Cie.

RUE JACOB, 56

M DCCC XCI



Publication proposée à la Société le 23 avril 1884.

Approuvée par le Conseil le 25 février 1885, sur le rapport
d'une commission composée de MM. Meyer, Paris et Raynaud

_Commissaire responsable:_
M. P. MEYER.



INTRODUCTION


Avec ce deuxième volume nous abordons la publication d'oeuvres
importantes formant de véritables poèmes. Façonné déjà par la
composition de la plupart des petites pièces charmantes que nous
connaissons, le génie poétique de Christine va maintenant se donner
libre carrière et s'élever d'un degré.



1.--ÉPITRE AU DIEU D'AMOURS


L'Épître au dieu d'amours paraît être le premier effort tenté par
Christine pour réaliser ce progrès.  Le sujet de ce poème était
d'ailleurs bien fait pour inspirer celle qui a toujours eu à coeur la
défense de son sexe, mais nulle part, peut-être, elle n'a répondu aux
détracteurs de la femme avec plus d'esprit et d'à propos. Parodiant
spirituellement la forme des Lettres Royaux, Christine suppose comme
entrée en matière une requête adressée au dieu d'amours par des dames
de toutes conditions qui portent plainte contre les hommes déloyaux et
trompeurs [1].

Elle fait ensuite raconter par le dieu d'amours les stratagèmes que
les mauvais chevaliers emploient habituellement pour parvenir à leurs
fins et les actions déshonnêtes de ces hommes pervertis qui se vantent
de leurs méfaits jusque dans les tavernes, chez les grands de la cour,
et même dans le palais du roi. Cupido se déclare naturellement
l'ennemi des personnes qui médisent aussi insolemment des femmes, et
réserve tous les plaisirs dont il est le dispensateur aux chevaliers
loyaux qui observent fidèlement ses salutaires commandements.  Puis
Christine, entrant au coeur de son sujet, développe avec un
remarquable talent toutes les raisons que l'on peut faire valoir en
faveur des femmes. C'est un véritable plaidoyer qu'elle entreprend; se
posant en arbitre entre les détracteurs et les admirateurs exagérés du
sexe féminin, elle se sert d'arguments empruntés plutôt à la simple
logique et au bon sens qu'aux textes si souvent cités et interprétés
par ses prédécesseurs; elle soutient la première une opinion moyenne,
s'attachant surtout à faire remarquer que les femmes en général sont
douées de bonnes qualités et qu'il ne faut pas faire retomber sur
toutes les égarements de quelques-unes.  Cependant, entraînée par
l'ardeur de la discussion, elle ne peut s'empêcher de critiquer
vivement les auteurs qui se sont, de parti pris, attaqués aux femmes
et de dénoncer avec indignation _l'Art d'aimer_ d'Ovide et le _Roman
de la Rose_ de Jean de Meun.

Certes une composition de ce genre, qui s'élevait si hardiment contre
les théories essentielles d'une oeuvre jouissant encore d'une haute
réputation, devait attirer à Christine la contradiction des nombreux
et influents admirateurs de Jean de Meun; mais elle ne se laissa pas
intimider et sut tenir tête à tous ceux qui l'attaquèrent.  Dans cette
lutte courageuse elle trouva même de puissants alliés qui embrassèrent
complètement sa cause: il suffira de citer Jean Gerson [2], l'illustre
chancelier, Guillaume de Tignonville, prévôt de Paris, et surtout le
célèbre maréchal Boucicaut [3].  Ce dernier, qui revenait de sa
brillante expédition en Orient, s'associa même si complètement aux
sentiments de Christine qu'il fonda le jour de Pâques fleuries 1399
(11 avril 1400 n. st.), sous le nom de «l'écu verd a la dame blanche»,
un ordre de chevalerie pour la défense des femmes.

Mais, à côté de ces puissants personnages, qui venaient apporter leur
concours à la vaillante femme, quelques contradicteurs s'efforçaient
de faire entendre leurs protestations. Depuis long-temps Christine
s'entretenait de littérature avec un humaniste distingué, Jean de
Montreuil [4], prévôt de Lille. Plusieurs fois ils avaient échangé
leurs appréciations sur certains ouvrages. Il paraît même probable que
l'Épître au dieu d'amours, où Christine ne dissimulait pas son
sentiment sur l'oeuvre de Jean de Meun, fut le point de départ de la
fameuse querelle du roman de la Rose.

A la suite d'une discussion orale au cours de laquelle Christine avait
de nouveau contesté les mérites de l'oeuvre si vantée, Jean de
Montreuil lui envoya la copie d'une belle épître qu'il venait de
préparer et d'adresser en réponse à «un sien ami, notable clerc»
partageant la même opinion qu'elle, mais la rhétorique du prévôt de
Lille fut sans effet sur les convictions de la célèbre femme qui
répliqua par une attaque en règle contre l'immoralité du livre en
question [5].

Un autre personnage jouissant d'une haute réputation politique, Me
Gontier Col [6], secrétaire du roi, surgit alors pour défendre
l'opinion de Jean de Montreuil, son disciple, et reprocha vivement à
Christine d'avoir écrit «par maniere de invective» contre le roman de
la Rose, la priant de lui envoyer l'épître qu'elle venait d'adresser
au prévôt de Lille. Sa lettre est datée du 13 septembre 1401.
Christine s'empressa de lui faire parvenir une copie de la lettre
qu'il désirait connaître.

Gontier Col riposta immédiatement sur un ton arrogant et frisant
presque l'insolence (15 septembre 1401), mais cette attaque inutile
fut bientôt suivie d'une dernière lettre de Christine où elle persista
dans son opinion et déclara qu'elle la soutiendrait partout
publiquement, s'en rapportant au jugement «de tous justes preudes
hommes, theologiens et vrays catholiques et gens de honneste et
salvable vie».

On le voit, en dépit des attaques réitérées d'hommes érudits et
investis d'un crédit considérable, Christine sut maintenir vaillament
ses revendications sans laisser la moindre prise à ses adversaires.
Bien plus, elle résolut de les confondre en soumettant leur
contestation au jugement de l'autorité féminine la plus puissante et
la plus redoutée; dans cette intention elle fit faire une copie de
tout le débat et l'adressa à la reine Isabeau en même temps qu'au
Prévôt de Paris, Guillaume de Tignonville.  Cette requête fut écrite
la veille de la Chandeleur 1401[7] (1er février 1402 n. st.).

L'histoire ne nous dit pas si la Reine fit connaître son sentiment,
mais nous devons constater qu'en tous cas la lutte ne se termina pas
complètement à cette époque. La fameuse Vision écrite par Jean Gerson
contre le roman de la Rose vint raviver cette polémique, et servit de
thème à une nouvelle discussion littéraire entre Christine et Pierre
Col, chanoine de Paris[8].

Après avoir fait ressortir les principaux traits de ce débat, nous
sommes autorisés à penser que l'Épître au dieu d'Amours eut un
retentissement considérable et dut certainement placer Christine au
rang des écrivains les plus remarqués. Cette composition fut même,
pour ainsi dire, le point de départ de toute une nouvelle littérature
ayant pour but la défense des femmes. Longtemps avant, il est vrai,
quelques écrivains[9] avaient déjà élevé leurs protestations,
Guillaume de Digulleville surtout s'était distingué par son audace en
appelant l'oeuvre de Jean de Meun «le roman de luxure», mais ces
légitimes récriminations étaient demeurées à peu près sans écho, et
l'on peut avancer qu'à Christine de Pisan revient l'honneur d'avoir la
première profondément tracé la voie que suivra désormais toute une
école de moralistes»

Pour s'en convaincre il suffira de citer quelques-uns de ces
continuateurs et admirateurs[10].

Mathieu Thomassin rend hommage dans son _Registre Delphinal_ aux
sentiments de Christine, Martin Le Franc ne tarit pas d'éloges dans
son _Champion des dames_; plus tard Jean Bouchet compose _Le Jugement
poétique de l'honneur femenin_, et enfin Jean Marot se fait
l'interprète des mêmes sentiments dans _La vray disant advocate des
dames_[11].

Mais, malgré toutes ces nouvelles manifestations de la même pensée, le
souvenir de l'oeuvre de Christine resta longtemps vivace et n'était
nullement effacé au commencement du xvie siècle puisqu'à cette époque
on jugea encore intéressant d'imprimer son Épître sous le titre de
«contre romant de la Rose». Nous ne connaissons qu'un seul
exemplaire[12] de cette édition; il a fait partie de la Bibliothèque
que Fernand Colomb forma à Séville de 1510 à 1539. Cet unique
exemplaire, dérobé à la Colombine, a été acquis en 1884 par M. le
baron Pichon. Il consiste en une plaquette in-12 de quelques
feuillets, sans date ni nom d'imprimeur.  L'Épître au dieu d'amours y
est seulement contenue et annoncée sous le titre «Le contre Rommant de
la Rose nommé le _Gratia dei_». Cette édition, fautive comme toutes
celles de son époque, paraît cependant avoir été établie sur un bon
texte, c'est-à-dire d'après un ms. de la famille A.

Une traduction libre en vers anglais avait déjà été faite en 1402 par
Thomas Occleve; elle a été imprimée à Londres en 1721 dans l'édition
des oeuvres de Geoffroy Chaucer par John Urry (p. 534 à
537). Toutefois cette pièce, publiée sous le titre de «The Letter of
Cupide», est beaucoup plus courte que son modèle, car elle comprend
seulement 68 strophes de sept vers.

Le texte de l'Épître au dieu d'amours, que nous donnons plus loin, a
été établi d'après les mss.  Bibl. Nat. fr. 835 (A1), 604 (B1) et
12779 (B2), Musée Brit. Harl. 4431 (A2), que nous avons décrits dans
la préface de notre premier volume[13]. Un autre ms.  contenant ce
poème existait dans l'ancienne bibliothèque de Bourgogne et se trouve
signalé à ce titre dans un inventaire de 1467 publié par Barrois[14]
(Inventaire de Bruges n° 1402), on ne sait ce qu'il est devenu.



II.--LE DIT DE LA ROSE


Le Dit de la Rose, daté du 14 février 1401 (anc.  st.), est en quelque
sorte le couronnement de la polémique de Christine contre l'oeuvre de
Jean de Meun. Forte de l'appui de la reine Isabeau qu'elle avait dû
certainement gagner à sa cause, Christine joue maintenant le rôle d'un
défenseur attitré du sexe féminin et se met elle-même en scène dans
une réunion tenue chez le duc Louis d'Orléans. S'inspirant du généreux
exemple du maréchal Boucicaut et de la récente institution de la
«Court amoureuse[15]», elle fonde, avec l'intervention allégorique de
la déesse de Loyauté, l'Ordre de la Rose qui sera l'encouragement et
la récompense des chevaliers loyaux défenseurs de la réputation des
dames. Ce petit poème, entrecoupé de ballades gracieuses et fort bien
présentées, offre un grand mérite par son tour élégant et facile en
même temps que par la distinction et l'originalité des idées qui y
sont remarquablement exprimées. Le texte du Dit de la Rose ne se
trouve que dans les trois mss. de la famille B (Bibl. Nat. fr. 604
(B1), 12779 (B2) et ms. Morgand (B3) dont nous avons donné la
description dans notre premier volume.



III.--LE DÉBAT DE DEUX AMANTS


Après avoir vengé son sexe des injures et des calomnies dont il était
l'objet, Christine va maintenant se livrer à une étude complète de
l'amour; elle le dissèquera sous toutes ses formes et traduira les
sentiments si variables qu'il peut faire naître, en leur donnant
quelquefois pour cadres des situations réelles empruntées à la vie de
la société contemporaine.  Ces compositions, inspirées par un esprit
surtout métaphysique, se nommaient alors _des dits_ ou _ditiés
d'amour_. Ce genre, qui fut très en vogue au xve siècle, passionna au
plus haut degré l'imagination de Christine qui y trouva l'inspiration
de la plupart de ses meilleures poésies. En dehors de quelques
ballades ou rondeaux qui laissent déjà deviner une semblable tendance,
le _Débat de deux Amants_ paraît être le début d'une nouvelle série de
compositions entièrement consacrées à l'amour.

La scène de ce poème intéressant doit se placer dans l'hôtel même du
duc Louis d'Orléans. Christine retrace une des splendides fêtes qui
eurent lieu dans cette demeure magnifique, et, spectatrice attentive
des divertissements de la haute société qui s'y était donnée
rendez-vous, elle remarque en sa qualité de philosophe et de moraliste
les allures opposées de deux seigneurs: l'un, chevalier, porte en son
coeur toute l'amertume d'un amour déçu ou incompris, l'autre, un jeune
écuyer, se laisse entraîner par l'ardeur d'une vie facile et semble
refléter toutes les impressions d'un bonheur complet.  De ces deux
personnages Christine va faire de l'un le censeur et de l'autre
l'apologiste de l'amour; puis, n'osant donner une solution définitive
à une question aussi délicate, elle soumet le différend à la haute
appréciation de son puissant protecteur, le duc d'Orléans.

Deux faits historiques qui se trouvent cités dans le cours du poème
permettent de lui assigner une date certaine. Christine parle aux vers
1593 et 1594 du connétable de Sancerre, et dit qu'il est encore de ce
monde; or il mourut le 6 février 1402 et était connétable depuis le 26
juillet 1397. Plus loin (vers 1627 à 1637) elle fait allusion à la
défense héroïque de la petite garnison laissée à Constantinople sous
le commandement de Jehan de Châteaumorand; cet événement eut lieu au
commencement de l'année 1400 (n. st.)» et Jehan de Châteaumorand était
de retour en France dès septembre 1402 [16]. C'est donc entre 1400 et
1402 que doit forcément se placer l'intervalle pendant lequel fut
composé le _Débat de deux Amants_.

Nous avons décrit dans la préface du tome I plusieurs mss. qui
donnent, avec d'autres oeuvres, le texte de ce poème, mais le _Débat
de deux Amants_ fut en outre plusieurs fois transcrit isolément. Un de
ces exemplaires (probablement celui même qui fut offert à Charles
d'Albret, car il contient une ballade de dédicace adressée à ce prince
et publiée dans notre tome I, p. 231) faisait partie de la
Bibliothèque de Bourgogne et est mentionné dans les inventaires des
librairies de Bruges en 1467 et de Bruxelles en 1487 [17]. C'est
aujourd'hui le n° 11034 de la Bibl. royale de Belgique.  Ce ms. du xve
siècle sur vélin renferme en tête une grisaille à la plume légèrement
teintée qui représente Christine agenouillée offrant son oeuvre au duc
d'Orléans. Un autre ms. existe à la Bibl. Nat.  sous le n° 1740 du
fonds français, il porte les cotes annciennes 1023 (Fontainebleau),
980 (inventaire de 1645, Dupuy), et 7692 du catalogue de 1682. Cette
copie sur vélin et reliée actuellement en maroquin jaune au chiffre de
Louis XIV contient 32 feuillets et une grisaille assez médiocre.

Ces deux mss., absolument identiques pour le texte, constituent une
nouvelle famille C qui vient ainsi prendre sa place dans la généalogie
précédemment dressée des familles A et B:


                A

    A1 A2      [B]         [C]
           /--------\    /-----\
           B1  B2  B3    C1   C2



IV.--LE LIVRE DES TROIS JUGEMENTS


Cet ouvrage, dédié au célèbre et vaillant sénéchal de Hainaut,
contient l'exposé de trois cas d'amours.

Le premier récit nous montre une dame, remarquable par ses vertus et
sa beauté, qui ayant été délaissée par son premier amant se reprend à
donner son amour à un second plus sincère. Est-elle pour cela parjure?
Telle est la question que pose Christine.

Le second offre une situation analogue. Un chevalier qui a perdu tout
espoir de revoir sa dame, durement retenue en prison par un mari
jaloux, peut-il au bout d'un certain temps se livrer à un nouvel
amour?

Enfin le troisième cas renferme a la fois une question et un
enseignement moral. Une demoiselle, abandonnée par un noble chevalier
qui s'adresse à une puissante dame et qui repoussé revient implorer sa
grâce, doit-elle acorder son pardon ou le refuser impitoyablement?

Ces trois controverses délicates sont soumises par Christine à la
sagace appréciation du bon sénéchal.



V.--LE LIVRE DU DIT DE POISSY


Ce gracieux poème, un des plus intéressants qui soient sortis de la
plume de Christine, comprend deux parties bien distinctes. Dans la
première Christine nous raconte avec une simplicité charmante le petit
voyage qu'elle fit en avril 1400 pour aller rendre visite à sa fille,
religieuse au couvent de Poissy; elle partit en compagnie d'une
brillante et joyeuse société de dames et gentilhommes qui égayaient la
route de leurs chants et de leurs devis amoureux. Les beautés du
chemin que suivit la joyeuse chevauchée servent de thème à une
description complète des charmes de la campagne par une délicieuse
matinée de printemps; les brillantes parures de la nature, les chants
harmonieux des oiseaux, les divertissements des pastoures, le doux
«bruire» de la rivière, l'aspect sévère des grands bois de
Saint-Germain fournissent les éléments d'un tableau gracieux et vrai
où Christine fait preuve d'un remarquable talent de description.

Arrivée au but de son excursion, Christine nous conduit à travers la
célèbre abbaye et nous décrit exactement la façon de vivre des
religieuses, leur habitation avec toutes ses dépendances, leurs
privilèges, les ressources qu'elles possèdent, les richesses de leur
superbe église, enfin mille détails intéressants.  La journée s'écoule
rapidement au cours de cette visite, et, le soir arrivé, l'aimable
société se retire dans un hôtel de Poissy pour y passer la nuit. Le
lendemain de grand matin on entend la messe et l'on vient prendre
congé des religieuses et les remercier de leur accueil empressé, puis
on reprend le chemin de Paris.

C'est ici que s'ouvre la seconde partie du poème entièrement consacrée
au débat amoureux. A peine le joyeux cortège a-t-il pénétré dans la
forêt qu'une jeune dame «la plus belle de toutes» s'écarte et affecte
de se tenir à distance, laissant deviner quelque triste
préoccupation. Christine s'en aperçoit la première et, entraînant avec
elle un bel écuyer qui semblait également affligé, se rapproche de la
jeune dame pensive et la supplie de lui faire connaître le motif de sa
tristesse. Alors commence la controverse: chacune des parties, la dame
et l'écuyer, se prétendant tour à tour la plus mal partagée et la plus
digne de compassion. La dame nous expose d'abord la vive douleur
qu'elle ressent de la captivité de son amant, retenu prisonnier de
Bajazet depuis la défaite de Nicopolis, et pour accentuer encore ses
regrets, énumère minutieusement les charmes physiques du chevalier
qu'elle a perdu.  L'écuyer nous raconte ensuite son aventure: c'est
celle d'un amant éconduit par une dame qu'il ne peut oublier et à
laquelle il reste fermement attaché, malgré tout son dépit. Dans sa
douleur il nous retrace à son tour les avantages physiques de sa bien
aimée.

Ces deux portraits sont fort intéressants, et réalisent en quelque
sorte le type des conditions qui constituaient alors l'idéal de la
beauté.

Comme toujours, Christine n'ose se prononcer sur la question délicate
qui lui est soumise et remet le jugement de cette controverse à
l'appréciation du vaillant sénéchal de Hainaut, pour lequel d'ailleurs
elle a vraisemblablement composé tout son poème (voy. note p. 311).

Le texte du Dit de Poissy a été établi d'après les mss. que nous avons
signalés dans l'introduction du tome I. (Bibl. Nat. fr. 835 (A1), 604
(B1), 12779 (B2); Musée Brit. Harl. 4431 (A2).



VI.--LE DIT DE LA PASTOURE


Christine se révèle ici dans un genre nouveau.  Cette jolie pastorale
fait sans doute allusion à quelque intrigue amoureuse, comme l'auteur
prend soin de nous en avertir dès le prologue. Car nous ne pouvons
croire, comme l'a avancé M. R. Thomassy [18], que Christine ait eu
l'intention d'établir une opposition entre l'amour naïf, primitif, et
l'amour chevaleresque, afin de placer des sentiments absolument purs
en contraste avec la fureur de voluptés décrite par Jean de Meun dans
son poème allégorique. Mais il s'agit plus vraisemblablement d'une
histoire d'amour dont le héros fut quelque prince contemporain et que
Christine dut, sans doute, écrire sur commande.

C'est la pastoure qui parle et présente son aventure amoureuse comme
exemple et avertissement aux dames qui ont fait le serment de n'aimer
jamais.  Elle raconte avec une naïveté charmante et une grâce exquise
ses occupations champêtres, nous énumérant les soucis de la bergère et
toutes les notions qu'elle doit acquérir pour donner des soins
intelligents à son troupeau. Christine s'inspire sans doute dans ces
citations de l'expérience de ce Jehan de Brie qui avait composé, à la
demande de Charles V, un traité bien connu [19], intitulé «le vray
regime et gouvernement des bergers et bergères» où il enseigne la
pratique de «l'Art de Bergerie». Puis la Pastoure nous fait un tableau
complet de la vie rustique d'alors avec ses jeux enfantins et ses
divertissements de toutes sortes.  Après ce long exposé, d'ailleurs
rempli de détails nouveaux et intéressants, l'action commence à se
dérouler. Un jour que la pastoure, se retirant «seulette» dans les
bois, gardait son troupeau, assise au bord d'une belle fontaine, ses
chants harmonieux attirèrent jusqu'à elle un brillant chevalier et son
escorte qui passaient par la grande route voisine.  Ici commence
l'idylle de la pastoure, qui aura désormais le galant chevalier pour
objet constant de toutes ses pensées. Dès lors elle se tient à l'écart
de ses compagnes. Seule Lorete, son amie fidèle, connaît son secret et
cherche à la détourner d'une si imprudente passion en lui en montrant
les dangers et la trop grande disproportion. Mais la pastoure, dominée
par l'amour, s'abandonne aux élans de son coeur, elle nous retrace
avec une exquise sensibilité les diverses émotions qu'elle ressent
tour à tour, et cesse tristement sa mélodie en implorant les prières
de tous les vrais amants en faveur du chevalier qu'elle n'a pas revu
depuis longtemps, et que sa haute vaillance a sans doute entraîné sur
quelque terre lointaine.

Indépendamment des recueils mss. que nous avons signalés dans notre
tome I et qui renferment le dit de la Pastoure, ce poème se trouve
transcrit séparément dans le ms. fr. 2184 de la Bibl. Nat.  C'est une
copie du xve siècle sur vélin, comprenant 45 feuillets, et reliée en
maroquin rouge au chiffre de Louis XIV sur le dos, elle provient de la
bibliothèque de Colbert (n° 5239) et a porté ensuite le n° 7993 du
catalogue de 1739. Nous lui avons assigné dans la généalogie la lettre
B4.

Un autre ms. du même genre figure au catalogue de la collection
Barrois d' «Ashburnham Place» sous le n° LXXII. Ce volume, relié en
maroquin vert, comprend 15 feuillets. Il n'est pas au nombre des
mss. de cette provenance qui ont fait retour à la Bibliothèque
Nationale.

Une troisième transcription isolée du dit de la Pastoure existait
aussi dans l'ancienne bibliothèque de Bourgogne et est signalée par
Barrois dans sa _Bibl. protypographique_ aux inventaires de 1467 sous
le n° 1368 et de 1487 sous le n° 2128. Nous ne savons ce qu'est devenu
ce ms.



VII.--EPITRE A EUSTACHE MOREL


Cette lettre, écrite la même année que le dit de la Pastoure, présente
un certain intérêt en ce sens qu'elle est la seule parvenue jusqu'à
nous qui permette de constater les relations de Christine avec l'un
des meilleurs poètes de son époque. Elle a pour objet la critique des
moeurs contemporaines, thème si souvent traité par Eustache Deschamps
dans le style incisif et personnel qu'on lui connaît.

La lettre de Christine, au contraire, se distingue par sa forme
recherchée; malheureusement l'abus des rimes équivoquées en rend la
lecture difficile et fatiguante, mais, aux yeux des contemporains,
cette recherche était un mérite. Eustache Deschamps y répondit par une
ballade pleine d'éloges et de compliments (voy. édit. Queux de
Saint-Hilaire, VI, p. 251).

Les deus mss. de la famille _A_ (Bibl. Nat. fr, 605 (_A_1) et
Mus. Brit. Harl. 4431 (_A_2), que nous avons signalés dans
l'introduction du tome I, renferment seuls l'Épître à Eustache Morel.


[1] Il n'est peut-être pas sans intérêt de faire remarquer que la
    Chronique du maréchal Boucicaut renferme, au chap. XXXVIII de la
    1re partie, la relation d'une requête présentée au roi par des
    dames qui se plaignent «d'aucuns puissans hommes qui par leur
    force et puissance les vouloient desheriter de leurs terres, de
    leurs avoirs et de leurs honneurs...». Bien que ce fait ne soit
    pas absolument semblable à celui exposé au début de l'Épître au
    dieu d'amours, il y a pourtant entre eux une certaine analogie et
    une coïncidence de date qui ne peuvent passer
    inaperçues. Toutefois il ne faut pas perdre de vue que la
    Chronique du maréchal Boucicaut paraît avoir été composée par
    Christine elle-même, ainsi que l'a indiqué pour la première fois
    M. Kervyn dans son _Étude littéraire sur Froissart_, I,
    p. 230. Les divers rapprochements que nous avons faits de notre
    côté semblent également confirmer cette opinion.

[2] Jean Gerson fit un sermon dans lequel il défendit la lecture du
    roman de la Rose et écrivit, le 18 mai 1402, un traité allégorique
    contre l'immoralité de ce poème.

[3] Voy. le rôle que Christine fait jouer au maréchal, _Livre des
    faicts_, 1re partie, chap. XXXVIII.

[4] Jean de Montreuil, prévôt de Lille, fut secrétaire du Dauphin, du
    duc de Bourgogne, puis de Charles VI. Il mourut à Paris en 1418
    l'une des premières victimes de la trahison de Perrinet Leclerc.
    Un choix de ses lettres a été publié par D. Martène (_Amplissima
    Collectio_, II, p. 1311 à 1465), mais d'autres en assez grand
    nombre sont encore inédites (Voy. A. Thomas. _De Johannis de
    Monsteriolo vita et operibus_. Thèse de la Faculté des Lettres de
    Paris, 1883).

[5] Cette réplique n'est pas datée, mais il paraît certain qu'elle a
    du être écrite en 1401. Elle se trouve avec les lettres suivantes
    parmi les «_Epistres du debat sur le Rommant de la Rose._» (Bibl.
    Nat. fr. 835, 604, 1563 et 12779).

[6] Issu d'une famille de la bourgeoisie de Sens, Gontier Col était
    dès 1879 receveur des aides «es terres entre les rivières de Seine
    et de Dyve» (Delisle, _Mandements de Charles V_, n° 1869).
    Secrétaire du roi en mars 1380 (Douet-D'Arcq, _Comptes de
    l'Hôtel_, p. 22) il fut, à partir de 1395, chargé de plusieurs
    missions importantes qui lui valurent bientôt la réputation d'un
    fin diplomate.  Il se fit surtout remarquer par ses habiles
    négociations avec le roi d'Angleterre. Condamné au bannissement en
    1412 pour avoir soutenu le parti du duc d'Orléans
    (Arch. Nat. X'IA*[** not sure about this word**] 1479 fol. 207 et
    278), il rentra bientôt en faveur et reçut dès 1414 une mission
    auprès de Jean VI, duc de Bretagne; il fit également partie
    l'année suivante de l'ambassade envoyée en Angleterre et composée,
    suivant le témoignage du Religieux de Saint-Denys, «des
    personnages les plus considérables et des plus fameux orateurs du
    royaume» (_Chr._ V, p. 507). En même temps qu'il acquérait une
    grande renommée d'homme politique, Gontier Col se distinguait
    aussi comme érudit et philosophe. Il était devenu l'ami intime du
    grand théologien Nicolas de Clemangis et avait réuni une
    collection d'ouvrages savants de la plus haute valeur. On
    remarque, en effet, qu'il autorisa le pape Benoît XIII à faire
    faire la copie d'un exemplaire des lettres de Pline le jeune
    existant dans sa bibliothèque (Delisle, _Cabinet des Mss_., I,
    p. 486) et qu'il offrit aussi au duc de Berry «une bien grande
    mappemonde bien historiée, enroollée dans un grand et long estuy
    de bois» (Delisle, _Cab.  des mss._, III, _librairie du duc de
    Berry_, n° 191).

    Gontier Col avait épousé Marguerite Chacerat appartenant à une
    famille de riches marchands drapiers de Sens, et était devenu
    seigneur de Paron.

    Il eut un fils, Nicolas Col, né en 1397, qui fut maître des
    requêtes de l'Hôtel et prévôt de Sens. (_Arch. de l'Yonne_, E. 300
    et H. 528

[7] Nous devons rectifier ici une erreur qui s'est glissée dans la
    Préface de notre tome 1er, p. xviii, note, où sur la foi d'un ms.
    et de nombreux auteurs, nous avons incidemment avancé que la
    requête de Christine à la reine était datée du _1er février 1407_;
    la date exacte est 1401, la plus vraisemblable d'ailleurs et qui
    se trouve seule confirmée par tous les autres ms. Toutefois
    l'induction que nous avions tirée de la date en question ne se
    trouve en aucune façon détruite par le fait de cette inexactitude,
    car le ms. du duc de Berry renferme d'autres oeuvres composées à
    une époque très voisine de 1407.

[8] Voy. A. Piaget, _Chronologie des Épîtres sur le roman de la Rose_,
    dans _Études romanes dédiées à Gaston Paris_, 1891, p. 113 à 120.

[9] Voy. «le Bien des Femmes» (_Romania_, VI, 500), «la Bonté des
    Femmes» (_Romania_, XV, 315), etc., mais les pièces dirigées
    contre le sexe faible étaient bien plus nombreuses, M. P. Meyer en
    a donné une liste dans _Romania_, VI, 499.

[10] A partir du milieu du xve siècle la littérature en faveur des
    femmes comprend un très grand nombre de pièces importantes, telles
    que _le Chevalier aux dames_, _le Miroir des dames_ de Bouton, _la
    déduction du procès de Honneur féminin ou l'Advocat des dames_ par
    Pierre Michaut, etc. M. A. Piaget en a donné un aperçu fort
    intéressant dans son _Martin Le Franc_, Thèse de la Faculté des
    Lettres de Genève, Lausanne, 1888, p. 127 à 167.

[11] Voy. divers extraits de ces auteurs donnés par R. Thomassy dans
    son _Essai sur les écrits politiques de Chr. de Pisan_, p. 92 à
    102.

[12] Voy. Harisse, _Excerpta Colombiniana_, Paris, 1887, p. 80, n° 46

[13] Nous ne parlons pas d'un ms. appartenant à Westminster Abbey et
    signalé par M. Paul Meyer (_Bull, de la Société des Anc.  Textes_,
    1875). C'est une copie sur papier faite au milieu du xve siècle et
    qui ne paraît pas avoir une bien grande valeur. Elle renferme à la
    suite de diverses poésies l'Épître au Dieu d'Amours et le Dit de
    la Pastoure de Christine de Pisan.

[14] Barrois, _Bibliothèque protypographique ou Librairie des fils du
    roi Jean_, Paris, 1830, p. 204.

[15] L'association connue sous le nom de «Court amoureuse» avait été
    fondée dans l'hôtel du duc de Bourgogne le 14 février 1400 un an,
    jour pour jour, avant la date que Christine donne à son poème du
    Dit de la Rose. Elle avait été instituée dans l'intention
    d'honorer le sexe féminin et ne comprenait pas moins de 600
    membres dont les noms nous ont été conservés par les mss.  du
    fonds français 5233 et 10469; voy. l'art, de M. A. Piaget dans
    _Romania_, XX, p. 417 à 454. On est étonné toutefois de rencontrer
    parmi les membres d'une semblable société des noms tels que ceux
    de Gontier Col et de Pierre Col qui, on le sait, étaient de
    fidèles disciples de Jean de Meun et des adversaires de Christine.

[16] Delaville le Roulx, _La France en Orient_, I, p. 379.

[17] Barrois, _Bibl. protyp_. n° 1353 (Bruges) et 1952 (Bruxelles)

[18] R. Thomassy, _Essai sur les écrits politiques de Chr. de Pisan_,
    p. 119 et 120.

[19] «Le bon berger ou le vray régime et gouvernement des bergers et
    bergères, composé par le rustique Jehan de Brie,» publié, d'après
    l'édit. de 1541, par Paul Lacroix. Paris, Liseux, 1870.



    L'ÉPITRE AU DIEU D'AMOURS
    LE DIT DE LA ROSE, LE DÉBAT DE DEUX AMANTS
    LE LIVRE DES TROIS JUGEMENTS
    LE DIT DE POISSY, LE DIT DE LA PASTOURE
    ÉPITRE A EUSTACHE MOREL



L'EPISTRE

AU DIEU D'AMOURS

(_Mai 1399_).


CI COMMENCE L'EPISTRE AU DIEU D'AMOURS


      Cupido, roy par la grace de lui,
      Dieu des amans, sanz aide de nullui
      Regnant en l'air du ciel trés reluisant,
      Filz de Venus la deesse poissant,
5     Sire d'amours et de tous ses obgiez,
      A tous nos vrais loiaulx servans subgiez,
      SALUT, AMOUR, FAMILIARITÉ,
      Savoir faisons en generalité
      Qu'a nostre Court sont venues complaintes
10    Par devant nous et moult piteuses plaintes
      De par toutes dames et damoiselles,
      Gentilz femmes, bourgoises et pucelles,
      Et de toutes femmes generaument,
      Nostre secours requerans humblement,
15    Ou, se ce non, du tout desheritées
      De leur honneur seront et ahontées.
      Si se plaingnent les dessusdittes dames
      Des grans extors, des blasmes, des diffames,
      Des traïsons, des oultrages trés griefs,
20    Des faussetez et de mains autres griefs,
      Que chascun jour des desloiaulx reçoivent,
      Qui les blasment, diffament et deçoivent.
      Sur tous païs se complaignent de France,
      Qui jadis fu leur escu et deffense,
25    Qui contre tous de tort les deffendoit,
      Com il est droit, et si com faire doit
      Noble païs ou gentillece regne.
      Mais a present elles sont en ce regne,
      Ou jadis tant estoient honnourées,
30    Plus qu'autre part des faulz deshonnourées,
      Et meismement, dont plus griefment se deulent,
      Des nobles gens qui plus garder les seulent.
      Car a present sont pluseurs chevaliers
      Et escuiers mains duis et coustumiers
35    D'elles traÿr par beaulx blandissemens.
      Si se faignent estre loyaulx amans
      Et se cueuvrent de diverse faintise;
      Si vont disant que griefment les atise
      L'amour d'elles, qui leur cuer tient en serre,
40    Dont l'un se plaint, a l'autre le cuer serre,
      L'autre pleure par semblant et souspire,
      Et l'autre faint que trop griefment empire,
      Par trop amer tout soit descoulouré
      Et presque mort et tout alangoré,
45    Et jurent fort et promettent et mentent
      Estre loiaulx, secrez, et puis s'en vantent.
      D'aler souvent et de venir se peinent,
      Par ces moustiers ça et la se pormenent
      En regardant, s'apuient sus aultelz
50    Par faulx semblans, moult en y a de telz;
      Parmi rues leurs chevaulx esperonnent
      Gays et mignos a cliquetes qui sonnent;
      Moult font semblant d'en estre embesoignez:
      Mules, chevaulz ne sont pas espargniez.
55    Diligens sont de bailler leurs requestes;
      Moult enquierent ou sont nopces et festes,
      La vont pluseurs jolis, mignoz et cointes,
      Si font semblant de sentir de noz pointes
      Si qu'a peine les peuvent endurer.
60    Aultres mettent grant peine a procurer
      Par messages ou par quelque acointance
      A mettre a fin ce que leur faulz cuer pense.
      Par telz maintiens en plus de mille guises
      Les faulz amans se cueuvrent de faintises,
65    C'est assavoir les desloiaulz qui héent
      Foy, loiaulté, et a decevoir béent;
      Car les loyaulz ne sont pas en ce compte,
      Et ceulz doit on amer et tenir compte,
      Car decevoir en nul cas ne vouldroient:
70    Je leur deffens; pour ce consens qu'ilz aient
      De noz doulz biens savoureux bonne part,
      Car a mes gens largement en depart;
      Et ceulz tienent mes vrais commandemens,
      Justes, loiaulz, et bons enseignemens;
75    Si leur deffens villenie et meffait,
      Et leur commans poursuivre honneur de fait,
      Estre loiaulz, secrez et voir disans,
      Larges, courtois, et fuïr mesdisans,
      Humbles et doulz, jolis et assesmés,
80    Fermes et frans, poursuivre a estre amez,
      Armes suïr a ceulx qu'il apartient
      Loz acquerir. Qui en ce point se tient,
      Sache pour vray que ne lui fauldray mie
      A lui donner dame belle et amie;
85    Car, quant ainsi je suis d'aucun servi,
      Guerdon lui rens comme il a desservi.
      Mais se bien vient a ces faulz d'aventure
      N'est pas droit bien, combien que je l'endure,
      Car en tous cas le bien est moult petit
90    Quant il est pris sanz desir n'appetit.
      Et que vauldroit a homs descouragié
      Grans viandes, ypocras ou saugié
      Puis que saveur nulle ou pou y aroit?
      Mais a cellui qui desirant seroit
95    De pain faittis ou d'une miche blanche,
      S'ataindre y puet, Dieu scet com il la tranche
      Joyeusement et de grant cuer s'en paist!
      Ainsi de toute riens desirée est.
      Ainsi, se trop ne sont aperceües,
100   Sont maintes fois les dames deceües,
      Car simples sont, n'y pensent se bien non,
      Dont il avient souvent, veullent ou non,
      Qu'amer leur fault ceulz qui si les deçoivent,
      Traïes sont ains qu'elles l'aperçoivent.
105   Mais quant ainsi sont fort envolopées,
      Les desloiaulz qui les ont attrapées,
      Or escoutez comment ilz s'en chevissent:
      Ne leur souffist ce qu'ainsi les trahissent,
      Ains ont compaings de leur male aliance;
110   Si n'y remaint ne fait ne couvenance
      Qui ne soit dit l'un a l'autre, et, trop plus
      Qu'ilz n'ont de bien, se vantent que reclus
      Sont devenus en la chambre leurs dames
      Dont sont amez, puis jurent corps et ames
115   Comment du fait il leur est avenu
      Et que couché braz a braz y ont nu.
      Les compaignons ce dient es tavernes,
      Et les nobles font leurs pars et leurs sernes
      En ces grans cours de noz seigneurs les ducs,
120   Ou chieux le roy, ou ailleurs espandus,
      Et la tienent de telz plais leurs escoles,
      Pluseurs y a qui deussent leurs paroles
      En bons contes drecier sanz bourderie
      A raconter pris de chevalerie;
125   Mais aux grans feux a ces soirs, ou sus couches,
      La rigolent l'un l'autre, et par reproches
      S'entredient: «Je sçay bien de tes fais,
      Telle est t'amie et tu le jolis fais
      Pour sienne amour, mais pluseurs y ont part,
130   Tu es receu quant un autre s'en part!»
      La diffament les envieux la belle
      Sanz achoison ne nul mal savoir d'elle
      Et lors cellui qui en est rigolé
      Monstre semblant qu'il en soit adoulé;
135   Mais moult lui plaist de ce qu'on l'en rigole
      Et de son bec mainte parole vole
      Qui blasme vault, combien qu'il s'en excuse;
      En excusant celle nomme et accuse,
      Et fait semblant de celer et couvrir
140   Ce qu'il lui plaist a dire et descouvrir.
      D'aultres y a qui le rigol commencent
      Ad celle fin que les autres s'avancent
      D'eulx rigoler et d'eulx ramentevoir
      Ce qu'ilz veulent a tous faire assavoir;
145   Si s'en rient et, tout en accusant,
      Se vont du fait laschement excusant.
      Si en y a qui se sont mis en peine
      Qu'on les amast, mais perdu ont leur peine;
      Si sont honteux dont ilz sont reffusé;
150   Ne veulent pas qu'on croie que musé
      Ayent en vain, pour ce de ce se vantent
      Qu'oncques n'avint, et, se en ce lieu hantent,
      Pour aucun cas ou par quelque accointance,
      De tout l'ostel conteront l'ordenance
155   Pour enseignes de confermer leurs bourdes.
      La sont dites maintes paroles lourdes;
      Et qui dire ne les veult mie apertes
      Les monstre au doigt par paroles couvertes;
      La sont femmes moult laidement nommées
160   Souventes fois et sanz cause blasmées,
      Et meismement d'aucunes grans maistresses,
      Tant ayent ilz blondes ou brunes treces.
      Dieux, quelz parleurs! Dieux, quelles assemblées
      Ou les honneurs des dames sont emblées!
165   Et quel proffit vient d'ainssi diffamer
      A ceulz meismes qui se deussent armer
      Pour les garder et leur honneur deffendre?
      Car tout homme doit avoir le cuer tendre
      Envers femme qui a tout homme est mere
170   Et ne lui est ne diverse n'amere,
      Ainçois souefve, doulce et amiable,
      A son besoing piteuse et secourable,
      Qui tant lui a fait et fait de services,
      Et de qui tant les oeuvres sont propices
175   A corps d'omme souefvement nourrir;
      A son naistre, au vivre et au morir,
      Lui sont femmes aidans et secourables,
      Et piteuses, doulces et serviables.
      Si est celui maucognoiscent et rude
180   Qui en mesdit, et plein d'ingratitude.
      Encor dis je que trop se desnature
      Homme qui dit diffame, ne laidure,
      Ne reproche de femme en la blasment,
      Ne une, ne deux, ne tout generaulment.
185   Et supposé qu'il en y ait de nyces
      Ou remplies de pluseurs divers vices,
      Sanz foy n'amour ne nulle loiaulté,
      Fieres, males, plaines de cruaulté,
      Ou pou constans, legieres, variables,
190   Cautelleuses, fausses et decevables,
      Doit on pour tant toutes mettre en fremaille
      Et tesmoignier qu'il n'est nulle qui vaille?
      Quant le hault Dieu fist et forma les angelz,
      Les cherubins, seraphins et archangelz,
195   N'en y ot il de mauvais en leurs fais?
      Doit on pour tant angelz nommer mauvais?
      Mais qui male femme scet, si s'en gart
      Sanz diffamer ne le tiers ne le quart
      Ne trestoutes en general blasmer
200   Et tous leurs meurs femenins diffamer;
      Car moult en fu, est et sera de celles
      Qui a louer sont com bonnes et belles
      Et ou vertus et graces sont trouvées,
      Sens et valeur en bonté esprouvées.
205   Et de blasmer celles qui le moins valent
      Ceulz qui ce font, encor dis je qu'ilz falent,
      S'ils les nomment, disant qui elles sont,
      Ou demeurent, quoy ne quelz leurs fais sont.
      Car le pecheur on ne doit diffamer,
210   Ce nous dist Dieux, n'en publique blasmer.
      Les vices bien puet on et les pechiez
      Trés fort blasmer, sanz ceulz qui entechiez
      En sont nommer, ne diffamer nullui,
      Ce tesmoigne l'escript ou je le lui.
215   De telz parleurs en y a a grans sommes,
      Dont grant honte est tel vice en gentilz hommes:
      Je di a ceulz qui en sont entechié
      Non mie a ceulz qui n'y ont nul pechié,
      Car maint y a des nobles si vaillans
220   Que mieulx perdre vouldroient leurs vaillans
      Que de telz fais restez ne reprouvez
      Fussent pour riens, n'en telz cas pris prouvez;
      Mais les mauvais, dont je fais mencion,
      Qui n'ont bon fait ne bonne entencion,
225   Ne prenent pas au bon Hutin exemple
      De Vermeilles, ou bonté ot si ample
      Qu'oncques nulz homs n'y sceut que reprochier,
      Ne nul mesdit en diffamant n'ot chier;
      Souvrainement porta honneur aux femmes,
230   Ne peust ouïr d'elles blasme ou diffames;
      Chevalier fu preux, sage et bien amé,
      Pour ce fu il et sera renommé.
      Le bon Othe de Grançon le vaillant,
      Qui pour armes tant s'alla traveillant,
235   Courtois, gentil, preux, bel et gracieux
      Fu en son temps, Dieux en ait l'ame es cieulx!
      Car chevalier fu moult bien entechié.
      Qui mal lui fist je tiens qu'il fist pechié,
      Non obstant ce que lui nuisi Fortune,
240   Mais de grever aux bons elle est commune.
      Car en touz cas je tiens qu'il fu loiaulz,
      D'armes plus preux que Thalemon Ayaux.
      Onc ne lui plot personne diffamer,
      Les dames voult servir, prisier, amer.
245   D'aultres pluseurs furent bons et vaillans,
      Estre doivent exemple aux deffaillans;
      Encor en est maint, il est bien mestiers,
      Qui des vaillans suivent les bons sentiers;
      Honneur les duit, vaillance les y meine,
250   A acquerir pris et loz mettent peine,
      De nobles meurs bien entechiez se perent,
      Par leurs beaulz fais leurs vaillances apperent
      En ce royaume, ailleurs et oultremer.
      Mais je me tais de cy leurs noms nommer
255   Qu'on ne deïst que ce feust flaterie,
      Ou qu'il peüst tourner a vanterie.
      Et telz doivent gentilz hommes par droit
      Estre, autrement gentillece y fauldroit.
      Si se plaingnent les dessusdittes dames
260   De pluseurs clers qui sus leur mettent blasmes,
      Dittiez en font, rimes, proses et vers,
      En diffamant leurs meurs par moz divers;
      Si les baillent en matiere aux premiers
      A leurs nouveaulx et jeunes escolliers,
265   En maniere d'exemple et de dottrine,
      Pour retenir en age tel dottrine.
      En vers dient, Adam, David, Sanson,
      Et Salemon et autres a foison
      Furent deceuz par femme main et tart;
270   Et qui sera donc li homs qui s'en gart?
      Li autres dit que moult sont decevables,
      Cautilleuses, faulses et pou valables.
      Autres dient que trop sont mençongieres,
      Variables, inconstans et legieres.
275   D'autres pluseurs grans vices les accusent
      Et blasment moult, sanz que riens les excusent.
      Et ainsi font clers et soir et matin,
      Puis en françois, leurs vers, puis en latin,
      Et se fondent dessus ne sçay quelz livres
280   Qui plus dient de mençonges qu'uns yvres.
      Ovide en dit, en un livre qu'il fist,
      Assez de maulz, dont je tiens qu'il meffist,
      Qu'il appella le Remede d'amours,
      Ou leur met sus moult de villaines mours,
285   Ordes, laides, pleines de villenie.
      Que telz vices aient je le luy nye,
      Au deffendre de bataille je gage
      Contre tous ceulz qui giter voldront gage;
      Voire, j'entens des femmes honnorables,
290   En mes contes ne metz les non valables.
      Si ont les clers apris trés leur enfance
      Cellui livret en premiere science
      De gramaire, et aux autres l'aprenent
      A celle fin qu'a femme amer n'emprenent.
295   Mais de ce sont folz et perdent leur peine,
      Ne l'empeschier si n'est fors chose vaine.
      Car, entre moy et ma dame Nature,
      Ne souffrerons, tant com le monde dure,
      Que cheries et amées ne soient
300   Maugré touz ceulz qui blasmer les vouldroient,
      Et qu'a pluseurs meismes qui plus les blasment
      N'ostent les cuers, et ravissent et emblent.
      Sanz nul frauder ne faire extorsion,
      Mais tout par nous et nostre imprecion,
305   Ja n'en seront hommes si accointiez
      Par soubtilz clers, ne pour touz leurs dittiez,
      Non obstant ce que mains livres en parlent
      Et les blasment qui assez pou y valent.
      Et s'aucun dit qu'on doit les livres croire
310   Qui furent fais d'ommes de grant memoire
      Et de grant sens, qui mentir ne daignerent,
      Qui des femmes les malices proverent,
      Je leurs respons que ceulz qui ce escriprent
      En leurs livres, je trouve qu'ilz ne quistrent
315   En leurs vies fors femmes decepvoir;
      N'en pouoient yceulz assez avoir,
      Et tous les jours vouloient des nouvelles,
      Sanz loiaulté tenir, nez aux plus belles.
      Qu'en ot David et Salemon le roy?
320   Dieu s'en courça et puni leur desroy.
      D'autres pluseurs, et meismement Ovide
      Qui tant en voult, puis diffamer les cuide;
      Et tous les clers, qui tant en ont parlé,
      Plus qu'autre gens en furent affolé,
325   Non pas d'une seule mais d'un millier.
      Et, se tel gent orent dame ou moillier
      Qui ne feïst du tout a leur vouloir
      Ou qui meïst peine a les decevoir,
      Quel merveille? Car il n'est nulle doubte
330   Que, quant uns homs en tel vilté se boute,
      il ne va pas querant les vaillans dames
      Ne les bonnes prisiées preudes femmes,
      Ne les cognoist, ne il n'en a que faire:
      Fors ceulz ne veult qui sont de son affaire;
335   De filletes se pare et de pietaille.
      Est il digne d'avoir chose qui vaille
      Un vilotier qui toutes met en conte
      Et puis cuide trop bien couvrir sa honte.
      Quant plus n'en puet et qu'il est ja vieulz homs,
340   D'elles blasmer par ses soubtilz raisons?
      Mais qui blasmast seulement les données
      Aux grans vices et les abandonnées,
      Et conseillast a elles non suivir
      Comme ilz ont fait, bien s'en pourroit suivir
345   Et ce seroit chose moult raisonnable,
      Enseignement digne, juste et louable,
      Sanz diffamer toutes generaument.
      Et a parler quant au decevement,
      Je ne sçay pas penser ne concevoir
350   Comment femme peust homme decevoir:
      Ne le va pas ne cerchier ne querir,
      Ne sus son lieu prier ne requerir,
      Ne pense a lui, ne ne lui en souvient,
      Quant decepvoir l'omme et tempter la vient.
355   Tempter comment?--Voire par tel maniere
      Qu'il n'est peine qui ne lui soit legiere
      A endurer et faissel a porter.
      A aultre riens ne se veult deporter
      Fors a pener a elles decevoir,
360   Pour y mettre cuer et corps et avoir.
      Et par long temps dure la trioleine,
      Souventes fois avient, et celle peine,
      Non obstant ce que moult souvent y faillent,
      A leurs esmes ja soit ce qu'ils travaillent.
365   Et de ceulz parle Ovide en son traittié
      De l'Art d'amours; car pour la grant pitié
      Qu'il ot de ceulz compila il un livre,
      Ou leur escript et enseigne a delivre
      Comment pourront les femmes decevoir
370   Par faintises et leur amour avoir;
      Si l'appella livre de l'Art d'amours;
      Mais n'enseigne condicions ne mours
      De bien amer, mais ainçois le contraire.
      Car homs qui veult selon ce livre faire
375   N'amera ja, combien qu'il soit amez,
      Et pour ce est li livres mal nommez,
      Car c'est livre d'Art de grant decevance,
      Tel nom li don, et de fausse apparence.
      Et comment donc quant fresles et legieres,
380   Et tournables, nyces et pou entieres
      Sont les femmes, si com aucuns clers dient,
      Quel besoing donc est il a ceulz qui prient
      De tant pour ce pourchacier de cautelles?
      Et pour quoy tost ne s'i accordent elles
385   Sanz qu'il faille art n'engin a elles prendre?
      Car pour chastel pris ne fault guerre emprendre.
      Et meismement pouëte si soubtil
      Comme Ovide, qui puis fu en exil,
      Et Jehan de Meun ou Romant de la Rose,
390   Quel long procès! quel difficile chose!
      Et sciences et cleres et obscures
      Y met il la et de grans aventures!
      Et que de gent soupploiez et rovez
      Et de peines et de baraz trouvez
395   Pour decepvoir sanz plus une pucelle,
      S'en est la fin, par fraude et par cautelle!
      A foible lieu faut il donc grant assault?
      Comment peut on de près faire grant saut?
      Je ne sçay pas ce veoir ne comprendre
400   Que grant peine faille a foible lieu prendre,
      Ne art n'engin, ne grant soubtiveté.
      Dont convient il tout de neccessité,
      Puis qu'art convient, grant engin et grant peine,
      A decevoir femme noble ou villaine,
405   Qu'elz ne soient mie si variables,
      Comme aucun dit, n'en leur fait si muables.
      Et s'on me dit li livre en sont tuit plein,
      C'est le respons a maint dont je me plain.
      Je leur respons que les livres ne firent
410   Pas les femmes, ne les choses n'i mirent
      Que l'en y list contre elles et leurs meurs;
      Si devisent a l'aise de leurs cuers
      Ceulz qui plaident leur cause sanz partie,
      Sanz rabatre content, et grant partie
415   Prenent pour eulx, car de legier offendent
      Les batailleux ceulz qui ne se deffendent.
      Mais se femmes eussent les livres fait
      Je sçay de vray qu'autrement fust du fait,
      Car bien scevent qu'a tort sont encoulpées,
420   Si ne sont pas a droit les pars coupées,
      Car les plus fors prenent la plus grant part,
      Et le meilleur pour soy qui pieces part.
      Encor dient li felon mesdisant,
      Qui les femmes vont ainsi desprisant,
425   Que toutes sont fausses seront et furent
      N'oncques encor nulles loiaulté n'urent,
      Et qu'amoureux telles, qui qu'elles soient,
      Toutes treuvent quant les femmes essoient;
      A toutes fins leur est le tort donné,
430   Qui qu'ait meffait, sur elles est tourné;
      Mais c'est maudit; et on voit le rebours;
      Car, quant ad ce qui afflert a amours,
      Trop de femmes y ont esté loiales
      Sont et seront, non obstant intervales
435   Ou faussetéz, baraz ou tricheries,
      Qu'on leur ait fait et maintes manteries.
      Que fut jadis Medée au faulz Jason?
      Trés loialle, et lui fist la toison
      D'or conquerir par son engin soubtil,
440   Dont il acquist loz plus qu'autres cent mil.
      Par elle fu renommé dessus tous,
      Si lui promist que loial ami doulz
      Seroit tout sien, mais sa foy lui menti
      Et la laissa pour autre et s'en parti.
445   Que fu Dido, roÿne de Cartage?
      De grant amour et de loial corage,
      Vers Eneas qui, exillé de Troye,
      Aloit par mer las, despris et sanz joye,
      Presque pery lui et ses chevaliers.
450   Recueilli fu, dont lui estoit mestiers
      De la belle, qu'il faussement deçut;
      Car a trés grant honneur elle receut
      Lui et ses gens et trop de bien lui fist;
      Mais puis après vers elle tant meffist,
455   Non obstant ce qu'il lui eust foy promise
      Et donnée s'amour, voire, en faintise,
      Si s'en parti, ne puis ne retorna,
      Et autre part la sienne amour torna;
      Dont a la fin celle, pour s'amistié,
460   Morut de dueil, dont ce fu grant pitié.
      Penelope la feme Ulixès,
      Qui raconter vouldroit tout le procès
      De la dame, trop trouveroit a dire
      De sa bonté ou il n'ot que redire:
465   Trés belle fu requise et bien amée,
      Noble, sage, vaillant et renommée.
      D'aultres pluseurs, et tant que c'est sanz nombre,
      Furent et sont et seront en ce nombre;
      Mais je me tais adès d'en plus compter,
470   Car long procès seroit a raconter.
      Si ne sont pas femmes si desloiales
      Comme aucun dit, ains sont pluseurs loiales;
      Mais il avient, et c'est de commun cours,
      Qu'on les deçoipt et traïst en amours,
475   Et quant ainsi se treuvent deceües
      Les aucunes des plus aperceües
      S'en retraient; de ce font grant savoir.
      Doivent elles donc de ce blasme avoir?
      Est ce doncques se Dieux vous doint santé
480   Mal ne folour, barat ne fausseté?
      Nanil certes, ains est grans sens ainçois;
      Mais je cognois de voir et aperçois
      Que se amans tenissent verité,
      Foy, loyaulté, sanz contrarieté
485   Vers leurs dames, et feissent leur devoir,
      Comme amant doit faire par droit devoir,
      Je croy que pou ou nulle fausseroit,
      Et que toute femme loial seroit.
      Au moins le plus: rigle n'est qui ne faille,
490   De toute riens n'est pas tout bien sanz faille;
      Mais par ce que pluseurs faussent et mentent,
      Et en maint lieux par desloiaulté hantent,
      Leur fausse l'en, et c'est tout par leur couppe
      Se on leur fait de tout autel pain souppe.
495   Et aucuns sont qui jadis en mes las
      Furent tenus, mais il sont d'amer las
      Ou par vieillece ou deffaulte de cuer,
      Si ne veulent plus amer a nul fuer,
      Et convenant m'ont de tous poins nyé,
500   Moy et mon fait guerpy et renié,
      Comme mauvais serviteurs et rebelles.
      Et telle gent racontent telz nouvelles
      Communement, et se plaignent, et blasment
      Moy et mon fait, et les femmes diffament
505   Pour ce que plus ne s'en pevent aidier
      Ou que leurs cuers veulent de moy vuidier.
      Si les cuident faire aux autres desplaire
      Par les blasmer, mais ce ne pevent faire.
      Si hé tel gent trop plus qu'autre riens, certes,
510   Et les paye souvent de leurs dessertes;
      Car, en despit de leurs males paroles,
      Eulx assoter d'aucunes femmes foles,
      De pou d'onneur, males, maurenommées,
      Je fais yceulz: de tel gent sont amées.
515   Si ne remaint en eulz plume a plumer,
      Bien les scevent a leur droit reclamer.
      La sont surpris et bien envelopé
      Ceulz qui le mieulx cuident estre eschappé.
      Comme il affiert sont tel gent avoyé;
520   Si leur est bien tel meschief emploié.
      Et encor pis, car ceulz qui plus souvent
      Vont les femmes par grant soing decevant
      Et qui le plus se peinent et travaillent,
      N'il ne leur chault qu'il leur coste ou qu'il baillent,
525   Ne quel peine ilz doient endurer
      Pour a grant soing leur voloir procurer,
      Tant qu'ilz tant font par malices prouvées,
      Par faulz semblans, par choses controuvées,
      Qu'ilz attraient pluseurs a leurs cordelles
530   Par leurs engins et par fausses cautelles;
      Et puis après s'en moquent et s'en vantent,
      Et vont disant que femmes se consentent
      Legierement, com legieres et frailles,
      Et qu'on ne doit avoir fiance en elles.
535   C'est mal jugié et trop male sentence
      De trestoutes pour tant mettre en la dance.
      Mais s'aucunes attraient en tel guise,
      Quel merveille! Ne fu pas par faintise,
      Par faulz consaulz, par traïson bastie,
540   Par parlemens, engins et foy mentie,
      La grant cité de Troye jadis prise,
      Qui tant fu fort, et toute en feu esprise?
      Et tous les jours par engins et desrois
      Ne traïst on et royaumes et roys?
545   Trop deçoivent les beaulz blandissemens,
      Tous en sont pleins et livres et romans;
      Si n'est pas donc chose a trop merveillier
      Quant, pour mentir, pener et traveillier,
      On peut vaincre une chose simplete,
550   Une ignorant petite femmellete.
      Et fust ores malicieuse et sage
      Si n'est ce pas en ce grant vasselage
      A homme agu, de grant malice plein,
      Qui peine y met comme il en est tout plein.
555   Et ainsi sont les femmes diffamées
      De pluseurs gens et a grant tort blasmées
      Et de bouche et en pluseurs escrips,
      Ou qu'il soit voir ou non, tel est li crys.
      Mais, qui qu'en ait mesdit ou mal escript,
560   Je ne truis pas en livre n'en escript
      Qui de Jhesus parle ou de sa vie
      Ou de sa mort pourchacée d'envie,
      Et mesmement des Apostres les fais
      Qui pour la foy porterent maint dur fais,
565   N'euvangile qui nul mal en tesmoigne,
      Mais maint grant bien, mainte haulte besoigne,
      Grant prudence, grant sens et grant constance,
      Perfaitte amour, en foy grant arrestance,
      Grant charité, fervente volenté,
570   Ferme et entier corage entalenté
      De Dieu servir, et grant semblant en firent,
      Car mort ne vif oncques ne le guerpirent.
      Fors des femmes fu de tous delaissié
      Le doulz Jhesus, navré, mort et blecié.
575   Toute la foy remaint en une femme.
      Si est trop folz qui d'elles dit diffamme,
      Ne fust ores que pour la reverence
      De la haulte Roÿne, en remembrance
      De sa bonté, qui tant fu noble et digne,
580   Que du filz Dieu porter elle fu digne!
      Grant honneur fist a femme Dieu le pere
      Qui faire en voult son espouse et sa mere,
      Temple de Dieu a la Trinité jointe.
      Bien estre doit femme joyeuse et cointe
585   Qui autelle, comme Celle, fourme a;
      Car oncques Dieux nulle rien ne fourma
      De digneté semblable, n'aussi bonne,
      Fors seulement de Jhesus la personne.
      Si est trop folz qui de riens les ramposne
590   Quant femme est assise en si hault trone
      Coste son filz, a la destre du Pere,
      C'est grant honneur a femmenine mere.
      Si ne trouvons qu'oncques les desprisast
      Le bon Jhesus, mais amast et prisast.
595   Dieu la forma a sa digne semblance
      Et lui donna savoir et cognoiscence
      Pour soy sauver, et don d'entendement.
      Si lui donna fourme moult noblement,
      Et fut faitte de moult noble matiere,
600   Car ne fu pas du lymon de la terre
      Mais seulement de la coste de l'omme,
      Lequel corps ja estoit, c'en est la somme,
      Le plus noble des choses terriennes.
      Et les vrayes hystoires anciennes
605   De la Bible, qui ne puet mençonge estre,
      Nous racontent qu'en Paradis terrestre
      Fu formée femme premierement
      Non pas l'omme; mais du decevement,
      Dont on blasme dame Eve nostre mere,
610   Dont s'ensuivi de Dieu sentence amere,
      Je di pour vray qu'oncq Adam ne deçut
      Et simplement de l'anemi conçut
      La parole qu'il lui donna a croire,
      Si la cuida estre loial et voire,
615   En celle foy de lui dire s'avance;
      Si ne fu donc fraude ne decepvance,
      Car simplece, sanz malice celée,
      Ne doit estre decepvance appellée.
      Nul ne deçoit sanz cuidier decepvoir,
620   Ou aultrement decepvance n'est voir.
      Quelz grans maulz donc en pevent estre diz?
      Par desservir n'ont elles paradis?
      De quelz crismes les peut on accuser?
      Et s'aucuns folz a leur amour muser
625   Veulent, par quoy a eulz mal en conviegne,
      N'en pevent mais; qui est sage s'en tiegne:
      Qui est deceu et cuidoit decepvoir
      Nulz fors lui seul n'en doit le blasme avoir.
      Et se sur ce je vouloie tout dire
630   Double aroie d'encorir d'aucuns l'ire;
      Car moult souvent pour dire verité
      Mautalent vient et contrarieté.
      Pour ce n'en vueil faire comparoisons,
      Haineuses sont maintes foiz telz raisons.
635   Si me souffist de louer sanz blasmer;
      Car on peut bien quelque riens bon clamer
      Sanz autre riens nommer mauvais ou pire,
      Car son bon droit aucune fois empire
      Cellui qui blasme autrui pour s'aloser;
640   Si se vault mieulz du dire reposer.
      Pour ce m'en tais, si en soit chascun juge
      Et justement selon verité juge;
      Si trouvera, se vient a droit jugier,
      Que le plus grant mal puet pou dommagier:
645   N'occient gent, ne blescent, ne mahagnent,
      Ne traïsons ne pourchacent n'empregnent,
      Feu ne boutent, ne desheritent gent,
      N'empoisonnent, n'emblent or ne argent,
      Ne deçoivent d'avoir ne d'eritage
650   N'en faulz contras et ne portent domage
      Aux royaumes, aux duchiez, n'aux empires;
      Mal ne s'ensuit gaires, meismes des pires.
      Communement une ne fait pas rigle.
      Et qui vouldra par hystoire ou par bible
655   Me rampronner, pour moy donner exemple
      D'une ou de deux ou de pluseurs ensemble
      Qui ont esté reprouvées et males,
      Encore en soit celles mais enormales;
      Car je parle selon le commun cours
660   Et moult pou sont qui usent de telz tours;
      Et s'on me veult dire que mie enclines
      Condicions ne taches femmenines
      Ne soit ad ce, n'a user de batailles,
      N'a gens tuer, ne a faire fouailles
665   Pour bouter feu, ne a telz choses faire,
      Pour ce nul preu, louenge ne salaire
      Ne leur en puet ne doit apertenir
      D'elles souffrir de telz cas ne tenir,
      Mais, sauve soit la grace des diseurs,
670   Je consens bien qu'elles n'ont pas les cuers
      Enclins ad ce, ne a cruaulté faire;
      Car nature de femme est debonnaire,
      Moult piteuse, paourouse et doubtable,
      Humble, doulce, coye et moult charitable,
675   Amiable, devote, en payx honteuse,
      Et guerre craint, simple et religieuse,
      Et en courroux tost apaise son yre,
      Ne puet veoir cruaulté ne martire,
      Et telles sont par nature sanz doubte
680   Condicions de femme, somme toute.
      Et celle qui ne les a d'aventure
      Contre le droit toute se desnature;
      Car cruaulté fait en femme a reprendre
      Ne l'en n'y doit fors toute doulceur prendre.
685   Et puis qu'elz n'ont meurs ne condicions
      A faire fais de sang n'occisions,
      N'a autres granz pechiez laiz et orribles,
      Dont sont elles innocens et paisibles
      Voire des grans et ennormes pechiez,
690   Car chascun est d'aucun vice tachiez,
      Si ne seront doncques pas encoulpées
      Des grans meffais ou ne sont attrapées;
      Si n'en aront, n'en peine ne en coulpe
      Punicion puis qu'elles n'y ont coulpe,
695   Dont dire puis, ce n'est pas heresie,
      Que moult leur fist le hault Dieu courtoisie
      D'elles fourmer sanz les condicions
      Qui mettent gent a griefs perdicions;
      Car des desirs s'en ensuivent les fais
700   Dont maint portent sur leurs armes griefz fais.
      Si vault trop mieulz qu'on n'ait pas le desir
      Dont l'acomplir fait souvent mort gesir.
      Qui soustenir vouldroit seroit herite
      Que qui tempté n'est n'a point de merite
705   De non pechier et de soy abstenir.
      Telles raisons ne font a soustenir,
      Car nous veons par les sains le contraire:
      Saint Nycolas n'eust sceü pechié faire,
      Onc ne pecha n'oncques n'en fu tempté,
710   N'aultres pluseurs n'en orent volenté;
      Je di pechier quant est mortelement,
      Pechier porrent ilz venielement;
      Si sont tous ceulz appellez preesleus,
      Predestinez et de Dieu esleüs.
715   Par ces raisons conclus et vueil prover
      Que grandement femmes a approver
      Font et louer, et leurs condicions
      Recommander, qui inclinacions
      N'ont aux vices qui humaine nature
720   Vont domagiant et grevant creature.
      Par ces preuves justes et veritables
      Je conclus que tous hommes raisonables
      Doivent femmes prisier, cherir, amer,
      Et ne doivent avoir cuer de blasmer
725   Elles de qui tout homme est descendu;
      Ne leur soit pas mal pour le bien rendu,
      Car c'est la riens ou monde par droiture
      Que homme aime mieulz et de droitte nature.
      Si est moult lait et grant honte a blasmer
780   La riens qui soit que l'en doit plus amer
      Et qui plus fait a tout homme de joye.
      Homs naturel sanz femmes ne s'esjoye:
      C'est sa mere, c'est sa suer, c'est s'amie,
      Et pou avient qu'a homs soit anemie;
735   C'est son droit par qui a lui est semblable,
      La riens qui plus lui puet estre agreable,
      Ne on n'y puet pris ne los conquester
      A les blasmer, mais grant blasme acquester;
      N'il n'est blasme si lait ne si nuisant
740   Comme tenus estre pour mesdisant,
      Voire encor plus especialement
      De diffamer femmes communement:
      C'est un vice diffamable et villain,
      Je le deffens a homme quant je l'aim;
745   Si s'en gard donc trestout noble corage,
      Car bien n'en puet venir, mais grant domage,
      Honte, despit et toute villennie;
      Qui tel vice a n'est pas de ma maisnie.
      Or ay conclus en tous cas mes raisons
750   Bien et a droit, n'en desplaise a nulz homs,
      Car se bonté et valeur a en femme
      Honte n'est pas a homme ne diffame,
      Car il est né et fait d'aultel merrien;
      Se mauvaise est il ne puet valoir rien,
755   Car nul bon fruit de mal arbre ne vient,
      Telle qu'elle est ressembler lui convient,
      Et se bonne est il en doit valoir mieulz,
      Car aux meres bien ressemblent les fieulz.
      Et se j'ay dit d'elles bien et louenge,
760   Comme il est vray, ne l'ay fait par losange
      N'a celle fin que plus orgueil en aient,
      Mais tout a fin que toudis elles soyent
      Curieuses de mieulz en mieulz valoir,
      Sanz les vices que l'en ne doit avoir;
765   Car qui plus a grant vertu et bonté
      En doit estre moins d'orgueil surmonté,
      Car les vertus si enchacent les vices.
      Et, s'il est des femmes aucunes nyces,
      Cest' Epistre leur puist estre dottrine:
770   Le bien prengnent pour loiale dottrine,
      Le mal laissent; les bonnes vueillent en ce
      Prendre vouloir d'avoir perseverence:
      Si aront preu, grant honneur, joye et los
      Et Paradis a la fin, dire l'os.
775   Pour ce conclus en diffinicion
      Que des mauvais soit fait punicion
      Qui les blasment, diffament et accusent
      Et qui de faulz desloiaulz semblans usent
      Pour decepvoir elles; si soient tuit
780   De nostre Court chacié, bani, destruit,
      Et entrediz et escommenié,
      Et tous noz biens si leur soient nyé,
      C'est bien raison qu'on les escomenie.
      ET COMMANDONS de fait a no maisnie
785   Generaument et a noz officiers,
      A noz sergens et a touz noz maciers,
      A noz prevoz et maires et baillis,
      Et vicaires, que tous ceulz maubaillis
      Et villennez soient trés laidement,
790   Injuriez, punis honteusement,
      Pris et liez, et justice en soit faitte,
      Sanz plus souffrir nulle injure si faitte,
      Ne plus ne soit souffert telle laidure.
      Nous le voulons ainsi et c'est droitture,
795   Accompli soit sanz faire aucun delais.
      DONNÉ en l'air, en nostre grant palais,
      Le jour de May la solempnée feste
      Ou les amans nous font mainte requeste,
      L'An de grace Mil trois cens quatre vins
800   Et dis et neuf, present dieux et divins.
      PAR LE DIEU D'AMOURS poissant
      A la relacion de cent
      Dieux et plus de grant pouoir,
      Confermans nostre voloir:
805   Jupiter, Appollo et Mars,
      Vulcan, par qui Feton fu ars,
      Mercurius, dieu de lenguage,
      Eolus, qui vens tient en cage,
      Neptunus, le dieu de la mer,
810   Glaucus, qui mer fait escumer,
      Les dieux des vaulz et des montaignes,
      Des grans forès et des champagnes,
      Et les dieux qui par nuyt obscure
      S'en vont pour querir aventure,
815   Pan, dieu des pastours, Saturnus,
      Nostre mere la grant Venus,
      Pallas, Juno et Lathona,
      Ceres, Vesta, Anthigona,
      Aurora, Thetis, Aretusa
820   Qui le dieu Pluto encusa,
      Minerve la bataillerresse,
      Et Dyane la chacerresse,
      Et d'aultres dieux no conseillier
      Et deesses plus d'un millier.
825   CUPIDO LE DIEU D'AMOURS
      CUI AMANS FONT LEURS CLAMOURS.

                    CREINTIS


      Explicit l'Epistre au dieu d'amours



_Rubrique manque dans_ A1 et B2.

1 A dieu p.

2 A Roy d. a.

5 B t. les o.

36 B Et se f.

39 A2 leurs cuers t.

41 A2 _ajoute_ et en s.

44 A2 Ou p. m. ou t.

45 A2 Si j.

49 A1 regardent

50 A2 mains en

51 B Et par r.

57 A2 m. j. et c.

62 A2 De m.

74 B J. et l.

82 B L. a. Et qui ainsi se t.

83 B Savoir de vray puet que ne f. m.

84 B b. d. et a.

86 A1 rends

101 B ne veulent se

105 A2 a. les ont e.

108 B s. dont a.

114 B D. a. s.

125 A1 a. ses s.

128 A2 B T. t'aime

129 B1 a. et p.

140 B Ce que l.

144 A2 f. savoir.

152 A1 et s'en--A2 s'en cellui l.--A1 hentent

153 B Par a. c. ou pour q.

162 B brunes ou b. t.

163 A2 q. parole

164 B s. blasmées

165 B _ajoute_ les d.

169 A E. f. qui est sa chiere m.

170 B Qui ne

171 B A. lui est s.

172 B A ses b.

174 B Et de q. t. les envies s. p.

178 A2 et amiables

185 B Et s. qu'on en trouvast de n.

200 A1 Ne t.

201 B de telles

207 B Si.

212 B Forment

213 B ne encuser n.

214 A2 Le t.

227 A2 n'y scet

230 B D'elles ne pot avoir b. ne d.

239 A1 l. nuise.

249 B H. suivent

251 et 252 _omis dans_ B

256 B1 q. pleust t.

257 B a d.

260 A1 B l. seurmettent b.

273 B q. pou s.

276 A2 s. qu'en r.

283 A1 appelle

287 A2 B par b.

288 B. S'il est aucun qui contregecte g.

289 B les f.

293 B et a a.

294 B que femmes.

305 B ne s.

309 B l. hommes c.

318 B ne a.

319 le _omis dans_ A1

320 A2 B courrouça.

324 A1 afolié

327 A1 faist

328 B Et

333 et 334 _intervertis dans_ A2.

340 A2 traÿr p.

343 B a celles

346 A2 E. j. d. et l.--B E. loyal j. et l.

347 B t. communement

351 B prier ne requerir

352 B l. n'en son hostel querir

357 A2 ne f.

363 A2 ilz f.

366 B c. par

369 A1 Comme.

375 A1 aimera

392 A Mist il y la

399 A2 ne v.

402 A2 Ou il c. t.

403 A1 que a.

406 B aucuns dient

408 le _omis dans_ B.

410 A1 mistrent

417 B _ajoute_ les f.

420 B l. p. a d. c.

426 B nulle l.

427 A2 Et que t. amans q.--B Les a.

428 B Les treuvent

431 B car on.

459 B D. en la.

469 B je m'en.

472 B mais s.

478 B doncques ce b.

485 et _omis dans_ B

486 B C. amans doivent f.

489 et 490 _omis dans_ A

491 A2 B pour ce

492 A1 hentent

493 B et ce t.

494 B Que l'en l.

497 Ou _omis dans_ B

498 B pas a.

500 A f. de tous poins r.

509 A2 Je hé.

516 B le s.

520 A b. tout m.

527 A1 m. celées--B m. trouvées

528 B f. seremens.

536 B a la

537 B part. g.

547 B p. c. d.

548 _omis dans_ B1

549 B On ne p.

552 A1 vacellage

559 A1 m. ne m.

561 B p. ne de

562 B Ne

563 et 564 _omis dans_ A

571 B Le D.

573 A du tout d.

593 ne _omis dans_ B.

601 B Ains fu faicte de

602 A s'en--602 B e. en toute forme

613 A1 qui lui d.

620 B a. n'est ce d. v.

623 B Desquelz

628 A Fors l. tout s.

631 B par d.

633 B ne v.

634 B s. a la f.

642 A2 Si j.

644 A Q. leurs p. g. maulz pevent p.

646 B ne preingnent

648 A1 _ajoute_ n' _devant_ or

650 B ne ne p.

654 A Car q.

655 A1 Moy r.--B par in.

657 A e. rampronnées.

668 A2 c. n'abstenir

671 A1 a telz choses f.--A2 a. faiz de tel affaire

673 B P. m. p.

686 n' _manque dans_ B

690 B v. entechiez

691 A1 s. p. d. e.

694 A1 que e.

698 B Q. g. m.

703 A s. desherite

705 B Se n. p. de

707 B c. p. l. s. n. v. le

709 B ne fu

711 B Non de p.--A1 mortelment

712 A1 venielment--A2 P. pouoient

720 _Tous les mss. portent_ Va--B et degrevant c.

721 B P. c. raisons

722 B Je preuve.

729 est _omis dans_ B

739 B Il

741 A1 especialment

744 le _omis dans_ A

746 A1 puent

760 A p. louenge.

768 A2 B Et s'aucunes d. f. est de n.

773 A2 Si en a. p. j. h.

774 B en la f.

776 B Ou d.

780 B b. c. d.

785 B G. a tous n.

793 A2 s. enduré t.

800 et _omis dans_ A1

810 A1 q. f. m. e.

813 et 814 _viennent après_ 822 _dans_ B

815 _Tous les mss. portent_ Le d. d. p. P. S.

819 _Corr._ T. Anrore A.--_les mss. portent_ Arecusa.

Creintis _manque dans_ A2 _et_ B.

_On trouve dans_   «Creintis» _l'anagramme de_ Cristine.



NOTES

ÉPITRE AU DIEU D'AMOURS (p. 1 à 27.)


Cette pièce a été publiée au xvie siècle, mais on ne connait qu'un
seul exemplaire de cette édition (voy. Introduction p. IX).  Quelques
vers ont été en outre cités par:

1° Mlle de Kéralio dans la _Collection des meilleurs ouvrages composés
par des dames_ (III, p. 69 et suiv.), vers 1 à 46, 259 à 266, 279 à
304, 775 à 824.

2° Paulin Paris (_Manuscrits françois de la Bibl. du roi_, V, p. 168)
vers 1 et 2, 168 à 196, 796 à 800.

Vers 225 à 232.--Hutin de Vermeilles, chevalier et chambellan du roi,
figure dès 1370 dans un compte de Jean le Mercier[1], comme envoyé par
le roi à Avignon avec Bureau de la Rivière à la tête d'une compagnie
de trente hommes d'armes. L'année suivante, il reçoit 200 fr. d'or en
payement de ses frais de voyage auprès du Sire de Parthenay (Bibl.
nat., _Pièces orig._, vol. 2969); puis nous le trouvons en 1377,
capitaine et garde du château royal de Vivier en Brie, aux gages de
300 fr. d'or par an (_Pièces orig._, vol. cité). Il fut encore chargé
de plusieurs missions importantes: en 1383 le roi lui fait don de
1,000 fr. d'or, très probablement pour couvrir de nouvelles dépenses
de voyage. Plus tard il touche, en vertu de Lettres du 7 juillet 1388,
une même somme de 1,000 fr. qui lui est accordée en récompense de son
ambassade auprès du roi d'Aragon et du comte de Foix (_Pièces orig._,
vol. cité). Enfin, d'après la chronique du bon duc Loys de Bourbon il
est un des deux chevaliers français admis à Marienbourg à la table
d'honneur dressée par le roi de Prusse après sa victoire contre les
Suédois.--Hutin de Vermeilles épousa Marguerite de Bourbon, fille de
Louis Ier de Bourbon, comte de la Marche; cette dernière mourut en
1362 et fut enterrée dans l'Église de Saint-Pierre-d'Aronville, près
de Pontoise, où son mari devait reposer plus tard (P. Anselme, I,
298). Nous avons retrouvé que Charles VI fit faire à Paris en 1390, à
l'Église des Blancs Manteaux, l'«obsèque» pour le repos des âmes
d'Olivier de Mauny et de Hutin de Vermeilles, chambellans (Bibl. nat.,
_Quittances_, vol. 26024, n°. 1493). 233 à 244.--Sur Othe de Granson
et ses compositions poétiques, voy. l'intéressant travail que M. A.
Piaget a publié dans la _Romania_, XIX, p. 237 et 403. 267 à
269.--Allusion à certains personnages de l'antiquité qui auraient été
trompés par les femmes (voy. _Romania_, XV, 316 et _Bulletin de la
Société des Anciens Textes_, 1876, p. 129).


[1] H. Moranvillé, _Etude sur la vie de Jean le Mercier_, dans les
    _Mémoires présentés par divers savants à l'Acad. des inscr._, 2e
    série, t. VI, p. 250.



 LE DIT

 DE LA ROSE

 (14 février 1401, anc.  st.).



 CI COMMENCE LE DIT DE LA ROSE


      A tous les Princes amoureux
      Et aux nobles chevalereux,
      Que vaillantise fait armer,
      Et a ceulz qui seulent amer
5     Toute bonté pour avoir pris,
      Et a tous amans bien apris
      De ce Royaume et autre part,
      Partout ou vaillance s'espart:
      A toutes dames renommées
10    Et aux damoiselles amées,
      A toutes femmes honnorables,
      Saiges, courtoises, agréables:
      Humble recommandacion
      De loyal vraye entencion.
15    Si fais savoir a tous vaillans,
      Qui pour honneur sont travaillans,
      Unes nouvelles merveilleuses,
      Gracieuses, non perilleuses,
      Qui avenues de nouvel
20    Sont en beau lieu plain de revel;
      Aussi est droiz que ceulz le sachent
      Qui mauvaistié devers eulz sachent,
      A fin qu'ilz amendent leurs fais
      Pour estre avec les bons parfais.
25    Si fu voir qu'a Paris advint,
      Presens nobles gens plus de vint,
      Joyeux et liez et senz esmois,
      L'An quatre cens et un, ou mois
      De janvier, plus de la moictié
30    Ains la date de ce dictié
      Du mois passé, quant ceste chose
      Advint en une maison close
      Et assemblée de nobles gens,
      Riches d'onnour et beaulx et gens.
35    Chevaliers y ot de renom
      Et escuiers de vaillant nom.
      Ne m'estuet ja leurs noms nommer,
      Mais chascun les seult bons clamer;
      Notables sont et renommés,
40    Des plus prisiez et mieulx amez:
      Du trés noble duc d'Orliens,
      Qui Dieu gart de tous maulx liens,
      Si sont de son hostel tous ceulz.
      Et n'y avoit pas un tout seulz
45    Qui n'aime, je croy, tous bons fais;
      Leans a assez de si fais.
      Assemblez les ot celle part
      Courtoisie qui ne depart
      De ceulz qui sont de gentil sorte.
50    La fu bien fermée la porte,
      Car vouloient en ce lieu estre
      Senz estranges gens privez estre
      Pour deviser a leur plaisir.
      La fu appresté a loisir
55    Le soupper; si furent assis
      Joyeux et liez et non pensis.
      Bien furent servis par les tables
      De mez a leur gré delitables.
      Car ne fu, j'en ose jugier,
60    Pas tout leur plaisir ou mangier
      Mais en la compaignie qui
      De vraye et bonne amour nasqui.
      Liez estoient et esbatans,
      Gays et envoisiez et chantans
65    Tout au long de cellui souper,
      Comme gent qui sont tout un per
      Et amis vrais sens estrangier.
      La n'ot parlé a ce mangier
      Fors de courtoisie et d'onnour,
70    Senz diffamer grant ne menour,
      Et de beaulx livres et de dis,
      Et de balades plus de dix,
      Qui mieulx mieulx chascun devisoit,
      Ou d'amours qui s'en avisoit
75    Ou de demandes gracieuses.
      Viandes plus délicieuses
      N'y ot, com je croy, a leur goust,
      Tout soyent d'assez petit coust,
      Et de ris et de bonne chiere;
80    De ce n'orent ils pas enchiere.
      Ainsi se sirent longuement
      En ce gracieux parlement.
      Mais Amours, ses loyaulx amis,
      Qui a valeur se sont soubzmis,
85    Volt visiter droit en ce point.
      Car alors seurvint tout a point,
      Non obstant les portes barrées
      Et les fenestres bien sarrées,
      Une dame de grant noblesse
90    Qui s'appella dame et deesse
      De Loyauté, et trop belle yere.
      La descendi a grant lumiere
      Si que toute en resplent la sale.
      Toute autre beauté si fut pale
95    Vers la sienne de corps, de vis
      Et de beau maintien, a devis
      Bien parée et bien atournée.
      Si fu entour avironnée
      De nymphes et de pucelletes,
100   Atout chappellès de fleurettes,
      Qui chantoient par grant revel
      Hault et cler un motet nouvel
      Si doulcement, pour voir vous dis.
      Que bien sembloit que Paradis
105   Fut leur reduit et qu'elz venissent
      De cellui dont fors tous biens n'issent,
      Celle deesse a tel maisgnie.
      Devant la table acompaignie
      Vint o les siennes bien parées,
110   Si tenoient couppes dorées,
      Si comme pour faire en present
      A celle gent nouvel present.
      Adonc fu la sale estourmie,
      Il n'y ot personne endormie,
115   Tuit furent veoir la merveille,
      Il n'y ot cellui qui l'oreille
      Ne tendist pour bien escouter
      Que celle leur vouloit noter;
      Chascun se tut pour y entendre.
120   Quant les pucelles a cuer tendre
      Orent leur chançon affinée
      Adonc se prist la belle née,
      Qui d'elles dame et maistresse yere,
      A dire par belle maniere
125   Ces parolles qui cy escriptes
      Sont en ces balades et dittes.
      Ne plus ne moins les ennorta
      Et les balades apporta:


      _Balade._

      Cil qui forma toute chose mondaine
      Vueille tousdiz en santé mantenir
      Et en baudour de grant leesse plaine
      Ceste belle compaignie et tenir.
      Deesse suis, si me doit souvenir
      De trestous bons et des bonnes et belles.
135   Pour ce qu'ainsi il doit appartenir
      Venue suis vous apporter nouvelles.

      De par le dieu d'amours, qui puet la peine
      Des fins amans desmettre et defenir,
      Present nouvel, gracieux, d'odeur saine,
140   Je vous apport et salus sens fenir,
      Si m'escoutez et vueilliez retenir:
      Car je vous di que de haultes querelles,
      Dont il pourra assez de biens venir,
      Venue suis vous apporter nouvelles.

145   De Loyauté deesse souveraine
      On m'appelle, et a mon seurvenir
      Je ne port pas de discorde la graine,
      Com fist celle qui Troyes fist bannir;
      Ains, pour tousjours loyauté soustenir
150   Et pour oster les mauvaises favelles
      Et les mauvais desloyaulx escharnir,
      Venue suis vous apporter nouvelles.


      _Balade._

      Le dieu d'Amours par moy il vous presente
      Ces roses ci de voulenté entiere,
155   Cueillies sont de trés loyal entente
      Es beaulx vergiers dont je suis courtilliere.
      Si vous mande qu'a trés joyeuse chiere
      Preigniez le don, mais c'est par convenant.
      Que desormais en trestoute maniere
160   Yrez l'onneur des dames soustenant.

      Si veult qu'ainçoiz que nullui se consente
      A recevoir la rose belle et chiere,
      Qu'il face veu que jamaiz il n'assente
      Blasme ou mesdit en nesune maniere
165   De femme qui son honneur tiengne chiere,
      Et pour ce a vous m'envoye maintenant.
      Si vouez tous qu'a parolle pleniere
      Yrez l'onneur des dames soustenant.

      Chevaliers bons et tous de noble sente,
170   Et tous amans, c'est bien droit qu'il affiere
      Qu'a ce veu ci vo cuer se represente;
      Amours le veult, si n'y mettés enchiere,
      Mais ne soit pas de voulenté legiere,
      Car a l'estat de vous appartenant;
175   Et si jurez que jusques a la biere
      Yrez l'onneur des dames soustenant.
      En disant ces balades cy
      La deesse, sienne mercy,
      Assist les couppes sur les tables.
180   Dedens ot roses odorables,
      Blanches, vermeilles et trop belles,
      Et cueillies furent nouvelles.
      Et avecques ce presentoit
      En beaulx rolez qu'elle gectoit
185   Ceste balade qui recorde
      Qu'Amours veult, qu'ainçois qu'on accorde
      A prendre la jolie rose,
      Que l'en face veu de la chose
      Qui est en l'escript contenu
190   Et qu'il soit juré et tenu.
      Et qui tout ce vouldra vouer
      Et celle promesse advouer,
      Hardiement preingne la rose
      Ou toute doulçour est enclose.
195   Si oyez lire la balade
      Qu'apporta la deesse sade:


      _Balade_.

      A bonne amour je fais veu et promesse
      Et a la fleur qui est rose clamée,
      A la vaillant de Loyauté deesse,
200   Par qui nous est ceste chose informée,
      Qu'a tousjours mais la bonne renommée
      Je garderay de dame en toute chose
      Ne par moy ja femme n'yert diffamée:
      Et pour ce prens je l'Ordre de la Rose.

205   Et si promet a toute gentillesse
      Qu'en trestous lieux et prisée et amée
      Dame sera de moy comme maistresse.
      Et celle qui j'ay ma dame nommée
      Souveraine, loyauté confermée
210   Je lui tendray jusques a la parclose,
      Et de ce ay voulenté affermée:
      Et pour ce prens je l'Ordre de la Rose.

      Et si merci Amours et son humblesse
      Qui nous a cy tel semence semée
215   Dont j'ay espoir que serons en l'adresse
      De mieulx valoir; c'est bien chose informée
      Que de lui vint honneur trés renommée.
      Si defendray, s'aucun est qui dire ose,
      Chose par quoy dame estre puist blasmée:
220   Et pour ce prens je l'Ordre de la Rose.

      Princes haultains, ou valeur est fermée,
      Faites le veu, bonté y est enclose,
      L'enseingne en vueil porter en mainte armée:
      Et pour ce prens je l'Ordre de la Rose.

225   Adonc furent en audiance
      Levez, et, senz contrariance,
      Firent tous le beau veu louable
      Qui est gentil et honnorable.
      Quant nullui ne vit contradire
230   La deesse adonc prist a dire
      Ce rondelet, prenant congié,
      Si n'y a pensé ne songié:

      Or m'en vois dire les nouvelles.
      Au dieu d'Amours qui m'envoya.

235   De ses belles roses nouvelles
      Or m'en vois dire les nouvelles.

      A Dieu vous dy, tous ceulz et celles
      Que bonne amour cy avoya,
      Or m'en vois dire les nouvelles.

240   Quant ce fut dit, lors s'envola
      Celle deesse qui vint la.
      Mais les nymphes qui furent liez
      De leurs doulces voix deliez
      Commencierent tel mellodie,
245   Ne cuidez que mençonge die,
      Que il sembloit a leur doulz chant
      Qu'angelz feussent ou droit enchant.
      Ainsi parti de celle place
      La deesse, qui de sa grace
250   Ot la conpaignie esjoÿe,
      Tel nouvelle leur ot gehie,
      D'elle font feste et de ses choses
      Et tous se parent de ses roses,
      Par teste, par braz, par poitrine,
255   En promettant foy enterine,
      Si comme ou veu est devisé
      Qu'ilz orent moult bien avisé.
      Quant assez selon leur loisir
      Orent esté en ce plaisir,
260   Chantans, rians a chiere lie
      Senz dueil et senz merencolie,
      Partis s'en sont, congié ont pris,
      Emportant la rose de pris.

      Et je qui n'oz pas le cuer noir
265   Demouray en cellui manoir
      Ou ot esté celle assemblée,
      Ou je ne fus de riens troublée.
      Tart fut ja et saison en l'eure
      D'aler couchier et bien fu heure;
270   Mais la deesse qui m'ama,
      Sienne merci, et me clama
      Sa belle suer de cuer eslit
      M'ot appresté un trop beau lit,
      Blanc comme noif, encourtiné
      Richement et bien ordonné,
      En belle chambre toute blanche
      Comme la noif qui chet sur branche;
      Pour ce l'ot fait, je n'en doubt mie,
      Que je suis a Dyane amie,
280   La deesse trés honnourée
      Qui toudiz de blanc est parée.
      La me couchay seulette et nue,
      Et m'endormy. Lors une nue
      Si m'apparu en mon dormant
285   Clere et luisant; de ce forment
      Me merveillay que pouoit estre.
      De la nue, qui fu a destre
      Costé du lit, luisant et clere,
      Comme en esté temps qui esclere,
290   Yssi une voix gracieuse,
      Trop plaisant et trop amoureuse;
      Adonc, ou que dormisse ou non,
      La voix m'appella par mon nom,
      Si me dist lors: «Amie chiere
295   Qui m'as amée et tenu chiere
      Toute ta vie, bien le sçay,
      Car souvent t'ay mise a l'essay,
      Je suis la deesse loyale
      De la haulte ligne royale
300   De Dieu qui me fist et fourma
      Et de ses rigles m'enforma.
      Or m'entens, m'amie certaine,
      Et je te diray qui me maine:
      Tu scez comment en ta presence
305   Je vins presenter par plaisance
      Nagueres les roses jolies,
      Qui en nul temps ne sont palies,
      De par vraye Amour, qui conduit
      Ceulx qui de bien faire sont duit,
310   «Qui encor devers toy m'envoye,
      «Messagiere de ceste voye
      «Lui plaist que soye par usage,
      «Et voulentiers fais le message:
      «Amours se plaint trop fort et duelt
315   «D'une coustume qui trop suelt
      «Estre en mains lieux continuée,
      «Bien vouldroit qu'elle fust muée.
      «Car elle est male, laide et vilz,
      «Et vilaine, je te plevis,
320   «Et par especial en ceulx
      «Qui ne doivent estre preceux
      «D'acquerir toutes bonnes meurs
      «Pour plus acroistre leurs honneurs,
      «C'est es nobles et es gentilz
325   «Hommes qui doivent ententis
      «Estre a mieulx valoir qu'autre gent;
      «Bonté leur siet mieulx que or n'argent;
      «Mais des vilains ne fais je force,
      «Car ceulx ne font bien fors a force
330   «N'on ne les pourroit amender
      «Pour leur ennorter ne mander,
      «Car la condicion vilaine,
      «Qui pis flaire que male alaine,
      «Si est trop fort a corrigier;
335   «Trop est fort cil vice a purgier.
      «J'appelle villains ceulz qui font
      «Villenies, qui les deffont,
      «Je n'entens pas par bas lignaige
      «Le vilain, mais par vil courage;
340   «Mais cellui qui noble se fait
      «De lignie trop se deffait
      «Se sa noblesse en villenie
      «Tourne, dis je voir ne le nye,
      «Si font plus qu'autres a reprendre
345   «S'on les puet en vilains faiz prendre.
      «Et pour ce diz, ce n'est pas bourde,
      «Qu'en lait fait n'en parolle lourde
      «Tout nobles homs, s'il aime pris,
      «Se doit garder d'estre repris.
350   «Car trop en vauldroit mains senz faille,
      «Tout feust il bien preux en bataille;
      «Car la prouesse seulement
      «Ne gist pas ou grant hardement
      «D'assaillir ne de soy defendre
355   «Contre aucun qui le vueille offendre,
      «Car ce sont prouesses de corps,
      «Mais certes mieulx valent encors
      «Les bontez qui viennent de l'ame;
      «Ce ne me puet nyer nulle ame.
360   «C'est vaillantise et grant prouesse
      «Quant un noble cuer si s'adresse
      «Qu'en vertus il soit bien propice
      «Et eschever et fuïr vice
      «Ne qu'on ne puist trouver en lui
365   «Riens dont puist mesdire nullui,
      «Se n'est a tort ou par envie;
      «Car n'est en ceste mortel vie
      «Homme qui soit de touz amez
      «Ne de toutes gens bons clamez.
370   «Ce fait Envie qui s'efforce
      «D'abatre loz, n'y face force
      «Bon homme ains face toudiz bien,
      «Car loz vaintra, je te diz bien,
      «Et s'un tel homme ainsi apris
375   «Peut aussi d'armes avoir pris
      «Tant que renommée tesmoingne
      «Qu'en tout bien faire s'embesoingne
      Et qu'en rien ne soit recreant,
      Un tel vassal, je te creant,
380   Est bien digne de loz acquerre
      Se bon est en paix et en guerre,
      Et juste et loyal en tous cas
      Et o lui ait pour advocas
      Courtoisie qui si l'enseingne
385   Que de gentil porte l'enseingne
      En fait, en dit et en parolle.
      Senz orgueil qui maint homme affolle
      Si ait hault cuer et haulte emprise,
      Ce n'est pas l'orgueil qu'on desprise
390   Que d'avoir si haultain courage
      Qu'on ne daingnast faire viltage
      Et que l'en aime les haultaines
      Choses contraires aux vilaines.
      Telz choses sont appartenans
395   Aux nobles, et que soustenans
      Soient justice en tout endroit
      Et toute bonté, c'est leur droit.
      Mais pour revenir au propos
      Pour quoy vins ça sur ton repos
400   Par le commandement mon maistre
      Amours, qu'au monde Dieu fist naistre,
      Et de quoy se deult et complaint
      Et dont par moy a toy se plaint,
      C'est de la coustume perverse,
405   Qui l'onneur de mainte gent verse,
      De mesdire, que Dieux mauldie,
      Par qui mainte femme est laidie
      A tort et a grant desraison
      Et maint bon homme senz raison,
410   Qui queurt ores plus qu'onques mais.
      Ce fait Envie qui tel mais
      Apporte d'enfer pour donner
      Aux gens, et tout empoisonner
      «Et occirre de double mort
415   Qui a si fait vice s'amort.
      Mesdire, qui bien y regarde,
      C'est tel glaive et si faite darde
      Que meismes cil qui le balance
      Occist et cil sur qui le lance,
420   Mais aucunes fois plus blecié
      Demeure cil qui l'a lancié
      Que ne fait cil sur qui le rue.
      Ou soit en maison ou en rue,
      Et son ame plus griefment blece
425   Et son honneur et sa noblece
      Que ne fait souvent l'encusé.
      Et tel s'est maintes foiz rusé
      D'autre qui mieulx de soy valoit
      Pour ce que son bien lui douloit;
430   Et tel diffame autrui souvent
      Qui est plus seurpris, je m'en vent,
      Du mesmes meffait et tachié
      Qu'il dit que l'autre est entachié;
      Si est faulte de congnoissance
435   Et d'envie vient la naissance;
      Car nul ne vouldroit que tel verve
      On deist de lui, quoy qu'il desserve,
      Mais chascun puet estre certain
      Qu'il est un juge si certain
440   Qui tout congnoist et hors et ens,
      Tout scet et tout est clerveans,
      Si rendra a chascun desserte
      De bien ou de mal, chose est certe,
      Trop font mesdisans a haïr
445   Et leur compaignie a fuïr
      Plus que de gent bataillereuse.
      Plus male et trop plus perilleuse
      Est compaignie et plus nuysant
      D'omme jangleur et mesdisant;
450   Qui maie compaignie hante
      Ne puet que du mal ne se sente,
      Et avec les loups fault huler
      Et de leur peau soy affuler.
      Et, quant je di homs, j'entens famme
455   Aussi, s'elle jangle et diffame;
      Car chose plus envenimée
      Ne qui doye estre moins amée
      N'est que langue de femme male
      Qui soit acertes ou par gale
460   Mesdit d'autrui, moque ou ramposne;
      Et se mal en vient, c'est aumosne
      A celle qui s'i acoustume,
      Car c'est laide et orde coustume.
      N'a femmes n'affiert a mesdire,
465   Ainçois, quant elles oyent dire
      Chose qui face autrui dommage,
      Abaissier doivent le langage
      A leur pouoir ou elles taire,
      S'autre chose n'en pevent faire;
470   Car avoir doit, en verité,
      Doulçour en femme et charité;
      S'autrement font c'est leur contraire,
      Car bien siet a femme a point taire.
      Mais, pour ce que ceste coustume
475   Court en mains lieux qu'envie alume,
      Vouldroit bien Amours errachier
      D'entre ceulz qu'il aime et tient chier,
      C'est des nobles a qui tel tache
      Trop messiet, s'elle s'i atache;
480   Car si preux n'est, je l'ose dire,
      Que, s'il a renom de mesdire,
      Qu'il n'en soit partout moins amé,
      Moins prisié et jangleur clamé.
      Mais sur toutes autres diffames
485   Het Amours qu'on parle des femmes
      Laidement en les diffamant,
      Ne veult que ceulz qui noblement
      Se veulent mener pour acquerre
      Pris et honneur en mainte terre
490   Soient de tel tache tachié,
      Car c'est maufait et grant pechié.
      Et pour estrapper tel verjus
      M'envoya bonne Amour ça jus
      Atout l'Ordre belle et nouvelle,
495   De quoy j'apportay la nouvelle,
      Present toy, n'a gueres de temps,
      Mais encor veult, si com j'entens,
      Amours que ceste chose soit
      Publiée comment qu'il soit
500   Et qu'on le sache en maint paÿs
      A fin que mesdit soit haÿs
      En toutes pars ou noble gent
      Sont d'acquerre loz diligent.
      Si veult qu'ayes legacion
505   De faire en toute nacion
      Procureresses qui pouoir
      Ayent, s'elles veulent avoir,
      De donner l'Ordre delictable
      De la belle rose agreable
510   Avec le veu qui appartient.
      Mais Amours veult, bien m'en souvient,
      Que nulle ne soit establie
      A donner l'Ordre gente et lie
      S'elle n'est dame ou damoiselle
515   D'onnour, courtoise, franche et belle,
      Toutes sont belles quant bonté
      A la beauté plus seurmonté.
      Ainsi auras par ce convent
      Ceste charge d'ore en avant,
520   Si l'envoye par toute terre
      Ou noble gent poursuivent guerre
      Aux dames, de qui renommée
      Est de leur grant bonté semée:
      A celles veulz et te commande
525   Bonne Amour par moy et te mande
      Que tu commettes le bel Ordre
      Ou nulz ne puet par droit remordre.
      Et combien que j'aye apportées
      Les roses qui seront portées
530   Des bons a qui je les donnay,
      Et de telles assez en ay,
      Car en mon vergier sont cueillies,
      Ne veult pas Amours que faillies
      Els soient es autres contrées
535   Ou telles ne sont encontrées;
      Car quiconques d'orfaverie
      D'or, d'argent ou de brouderie
      De soye ou d'aucune autre chose,
      Mais que soit en façon de rose,
540   Portera l'ordre qui donnée
      Sera de la dame, ordonnée
      De par toy pour l'Ordre establir,
      Il souffist; et pour acomplir
      Ceste chose voicy les bulles,
545   Ou monde n'a pareilles nulles,
      Si tesmoing la commission.
      Cil Dieu qui souffri passion
      Te maintiengne toudiz en l'euvre
      D'estude qui grant science euvre
550   Et t'otroit son saint paradis,
      Je m'en vois et a Dieu te dis.»
      Adonc est celle esvanoÿe.
      Je m'esveillay toute esbahye;
      Ne vy ouvert huys ne fenestre,
555   Merveillay moy que ce pot estre;
      Si me pensay que c'estoit songe,
      Mais ne le tins pas a mençonge
      Quant coste moy trouvay la lettre
      De la deesse au royal sceptre
560   Qu'elle mist dessus mon chevet
      Coste moy, puis volant s'en vet.
      Par grant entente prises ay
      Les bulles et moult y musay,
      Car j'avoye lumiere d'oile.
565   Je me levay et la chandoile
      Alumay adonc senz tarder
      Pour mieulx la bulle regarder.
      Mais oncques ne vy en ma vie
      Si de beauté lettre assouvie,
570   Merveilles os, je vous plevy,
      De la grant beauté que g'i vy.
      Estrange en est moult la maniere:
      Le parchemin de fin or yere
      Et les lettres furent escriptes
575   De fin azur, non trop petites
      Ne trop grans, mais si bien formées
      Que mieulx ne peust, non pas rimées
      Ne furent, mais en belle prose
      La contint l'Ordre de la rose.
580   Le laz en fu de soye azure,
      Et le seel de belle mesure
      Fut d'une pierre precieuse
      Resplandissant et gracieuse:
      Le dieu d'Amours fut d'une part.
585   Les piez ot sur un liepart,
      De l'autre part fut la deesse,
      De Loyauté dame et princesse.
      Les empraintes moult merveilleuses
      En furent et trop gracieuses;
590   Et bien sembla de si bel estre
      Que n'estoit pas chose terrestre.
      Si leuz la lettre senz y point
      Faillir et notay chascun point.
      Lye fuz de la vision
595   Et d'avoir tel commission;
      Car combien que je ne le vaille
      Ay je desir que nul ne faille,
      Et pour ce moy, qui suis commise
      A ce, ne doy estre remise
600   De faire si bien mon devoir
      Que je n'en doye blasme avoir.
      Et pour ce ay je fait ce dictié
      Ou j'ay tout l'estat appointié
      Et mis la fourme et la maniere
605   Comme il avint et ou ce yere,
      A fin qu'on le sache en tous lieux.
      Si soient tous jeunes et vieux
      Desireux d'estre retenus
      En l'Ordre, maiz n'y entre nulz
610   S'il n'en veult bien son devoir faire,
      Car il se pourroit trop meffaire.
      Aussi aux dames amoureuses
      Qui de tout bien sont desireuses,
      J'entens de l'amour ou n'a vice,
615   Mal, villenie, ne malice,
      Car quiconques le die ou non
      En bonne amour n'a se bien non,
      Et a celles generaulment
      Qui aiment honneur bonnement,
620   Soit en ce regne ou autre part,
      Qui ont les cuers de noble part,
      De par la deesse je donne
      Le plain pouoir et habandonne
      De donner l'Ordre gracieux
625   A tous nobles et en tous lieux
      Ou bien employé le verront
      A ceulz qui avoir le voulront;
      Mais s'aucun le prent et le jure
      Et puis après il s'en parjure
630   Cellui soit tenu pour infame,
      Haÿ de tout homme et de famme,
      Car ainsi le veult la deesse
      Qui ceste chose nous adresse.
      Si feray fin, il en est temps,
635   Priant Dieu que aux escoutans
      Et a ceulz qui liront mes dis
      Doint bonne vie et paradis.
      Escript le jour Saint Valentin
      Ou mains amans trés le matin
640   Choisissent amours pour l'année,
      C'est le droit de celle journée.

      De par celle qui ce dictié
      A fait par loyale amitié,
      S'aucun en veult le nom savoir,
645   Je lui en diray tout le voir:
      Qui un tout seul cry crieroit
      Et la fin d'Aoust y mettroit
      Se il disoit avec une yne
      Il savroit le nom bel et digne.

      EXPLICIT LE DIT DE LA ROSE.



_Ce poème ne se trouve que dans les mss. de la famille B._


26 B1 Present

46 B1 m'aime.

78 B1 p. goust.

105 B1 qu'el

115 B1 T. fuyent.

137 le _omis dans_ B1

163 B1 Qui f.

216 B1 ceste c. i.

299 _manque dans_ B1

338 B1 baz.

345 B1 le p.

351 bien _omis dans_ B1

425 B1 noblesse

435 manque dans B2

457 B1 q. doy

469 B1 ne p.

503 B1 lez d.

519 B2 d'ores

534 B1 Eles s.

594 B1 L. fu

603 B2 t. le fait a.

646 à 649 _renferment l'anagramme de_ Crystyne.

_Rubrique_ B1 Cy fine le d. de la R.



NOTES

LE DIT DE LA ROSE


Petit poème inédit, quelques vers seulement ont été donnés par Paulin
Paris _(Mss. françois, V, p. 170)_, vers 638 à 649. 32.--Christine
veut parler ici de l'hôtel du duc Louis d'Orléans. Cette demeure avait
porté successivement les noms d'hôtel de Flandre, de Nesle, de Bohême
et d'Artois, jusqu'à l'époque où le roi Charles VI l'acheta de Marie
de Chatillon, veuve de Louis d'Anjou, pour la donner à son frère alors
duc de Touraine (1388). Le duc d'Orléans augmenta considérablement
l'importance primitive de l'hôtel, en y réunissant plusieurs maisons
situées du côté de la rue Coquillière et de la rue des deux Écus et en
y ajoutant encore l'hôtel du Grand Maître des Arbalétriers qui donnait
sur la rue de Grenelle, de nombreuses cours et de vastes jardins
étaient également compris dans cette propriété qui devint bientôt
l'une des plus belles résidences de Paris[1]. Christine, qui devait
souvent habiter chez le duc Louis, aimait à retracer les fêtes et
réjouissances splendides auxquelles elle pouvait assister de temps à
autre. La description qu'elle nous donne au commencement de son Débat
de deux Amants, ne peut évidemment s'appliquer qu'à l'une des
magnifiques réceptions de son puissant protecteur; son poème du dit de
la Rose a aussi pour sujet une réunion toute intime des officiers de
la maison du duc Louis, réunion que l'on pourrait peut-être supposer
imaginaire, mais qui à notre avis a dû certainement avoir lieu. Nous
croyons donc intéressant de donner ici les noms des officiers qui
faisaient à cette époque partie de la maison du duc, et qui ont pu
pour la plupart assister à la joyeuse assemblée à laquelle Christine
fait allusion. L'intéressant travail de M. Jarry sur la vie politique
de Louis de France[2] et la collection de Bastard nous ont permis de
reconstituer la liste suivante:

  Guillaume de Bracquemont «_mareschal de guerre_».
  Robert de Bracquemont.
  Jean de Trie, maréchal.
  Arnaud Guilhem de Barbazan.
  Guillaume du Chastel,
  Archambaud de Villars.
  Clignet de Brebant.
  Guillaume Bataille.
  Yves de Karouis.
  Guillaume de la Champagne[3].
  Pierre l'Orfèvre, chancelier du duc.
  Jean de Craon, chambellan.
  Henri, comte de Saumes, _id_.
  Le Sire de Beaussant, _id_.
  Le Sire de Ferrières, _id_.
  Jean de Dreux, _id_.
  Jean de Béthune, _id_.
  Pierre de Wisque, sire de Rasse, _id_.
  Philippe de Florigny, _id_.
  Guillaume et Raoul de Laire, _id_.
  Jean de Miraumont, _id_.
  Alain de Beaumont, _id_.
  Guy de Nesle, seigneur d'Offémont, _id_.
  Olivier de Mauny, _id_.
  Guillaume de Coucy, seigneur de Montmirail, _id_.
  Gadifer de la Sale, _id_.
  Jean de Saquainville, dit Sacquet, seigneur de Blarru, _id_.
  Amaury de Lignières, _id_.
  Jean des Mousures, seigneur de Morvilliers.
  Guillaume de Meulhon.
  Jean de Garencières.
  Jean de Roussay.
  Jean de Bueil.
  Yves, seigneur de Vieuxpont.
  Aubert de Cany.
  Raoul de Saint-Remy.
  G. de Fayel, dit le Bègue.
  Robert de Cadillac.
  Jean de Tillières.
  Robert Ryout, maître d'hôtel.
  Jean Bracque, _id_.
  Le poète Eustache Deschamps, _id_.
  Enguerrand de Marcoignet, _id_.
  Jean Prunelé, chambellan, depuis le 24 août 1400 gouverneur de
      Charles d'Orléans.
  Ogier de Nantouillet, premier écuyer de corps.
  Hector de Pontbriant, écuyer d'écurie.
  Olivier Ferron, _id_.
  Bertrand du Mesnil, écuyer.
  Guy et Jacques de Renty, _id_.
  Jean de Coutes, dit Minguet, _id_.
  Pierre Paviot, écuyer, échanson.
  Robert de Villequier, écuyer tranchant.
  Richard de Mainemaires, dit Bellegarde, pannetier.
  Denis Mariete, argentier.
  Raoul de Baubigny, huissier d'armes.


[1] Lebeuf, _Hist. du dioc. de Paris_, édit. Cocheris, t. I, p. 131 et
    265, et Bonamy dans les _Mém. de l'Acad. des inscr._ XXIII,
    p. 262.

[2] Jarry, _Hist. politique de Louis de France, duc d'Orléans_, Paris,
    1889.

[3] Ce chevalier et les six qui précèdent furent les champions
    français au combat du 19 mai 1402. Christine a chanté leur
    victoire (voy. tome I, p. 240 et 305).



LE DEBAT

DE DEUX AMANS



CI COMMENCE LE DEBAT DE DEUX AMANS


      Prince royal, renommé de sagece,
      Hault en valeur, poissant, de grant noblece,
      Duit et apris en honneur et largece,
4               Trés agreable
      Duc d'Orliens, seigneur digne et valable,
      Filz de Charles, le bon roy charitable,
      De qui l'ame soit ou ciel permanable,
8               Mon redoubté
      Seigneur vaillant, par vostre grant bonté
      Mon petit dit soit de vous escouté,
      Ne par desdaing ne soit en sus bouté
12              Par pou de pris;
      Si ne l'ait pas vo haultece en despris
      Pour ce que j'ay pou de savoir apris,
      Ou pour ce qu'ay faible matiere pris
16              Et hors l'usage
      De vo bon sens qui n'escoute language
      Qui tout ne soit trés vertueux et sage.
      Mais a la fois point ne tourne a domage
20              A ouïr choses
      De divers cas en textes ou en gloses,
      Et meismement ou matieres encloses
      Joyeuses sont, soient rimes ou proses;
24              Et par ouïr
      Choses qui font par nature esjouïr
      On fait souvent tristece hors fouïr.
      Car trop grant soing tolt souvent a joïr
28              Cuer occupé
      D'avoir soulas, quant trop envelopé
      Est es choses ou il s'est entrappé,
      Ne corps humain, tant soit bien attrempé,
32              Ne pourroit vivre
      Toudis en soing; et j'ay leu en un livre
      Que quant David, qui la loy Dieu voult suivre,
      Vouloit estre de tristece delivré,
36              Lors de sa lire
      Moult doucement jouoit, et souvent l'yre
      Il rapaisoit de Dieu; et ouïr lire
      Choses plaisans font souvent joye eslire
40              Aux escoutans.
      Si n'est nul mal et en lieu et en temps
      Lire et ouïr de choses esbatens.
      Et pour ce, Prince excellent, mal contemps
44              Vous ne soiez
      De moy pour tant s'ay desir que voiez
      Un petit dit, lequel ay rimoiez
      Ad celle fin que vo cuer avoiez
48              A soulacier
      Aucunement. Si vous vueil commencier
      A raconter, Dieu m'en vueille avancier,
      Un grant debat dont j'oÿ fort tencier
52              A deux amans.
      Car tout d'amours sera cilz miens rommans:
      Si l'entendront François et Alemans
      Et toute gent, s'ilz entendent rommans;
56              Mais jugement
      Y apertient; si suppli humblement
      Vo noble cuer qu'il daigne bonnement
      Droit en jugier, si comme sagement
60              Le sara faire.
      Car li amant, ou il n'a que reffaire,
      Le requierent, et de tout cest affaire
      Il vous chargent, noble Duc debonnaire,
64              Et si se tienent
      A vostre dit, car bien scevent et tienent
      Que droitturiers les jugemens qui viennent
      De vous touz sont, nez ceulx qui appartiennent
68              Es faiz d'amours,
      Qui aux jeunes font souvent changier mours
      En bien ou mal, en joyes ou clamours;
      Mais naturel est a tous cil demours,
72              Tant comme il dure,
      Si ne le doit nul tenir a laidure;
      Car tout ce qui est donné de Nature
      Nul ne le peut tollir, dit l'Escripture.
76              Si vous diray
      Le grant debat, ne ja n'en mentiray,
      De deux amans, que je moult remiray;
      Car leur descort a ouïr desiray
80              Et leur tençon
      Gracieuse, non mie en contençon.
      Ce fu en May, en la doulce saison,
      Qu'assemblée ot en moult belle maison
84              Et gracieuse,
      Qui a Paris siet en place joyeuse,
      Compagnie joenne, belle et soingneuse
      De soulacier: creature envieuse
88              N'ot en la route,
      Fors de jouer, si com je croy sanz doubte.
      Trés belle fu la compagnie toute,
      Ou mainte dame ot qui d'amer n'ot goute
92              Et mainte gente
      Damoiselle parée par entente,
      Mainte gentil pucelle, et, que ne mente,
      De chevaliers y avoit plus de trente
96              Et d'autre gent,
      Beaulz et gentilz, papellotés d'argent,
      Gays et jolis, assesmés bel et gent;
      Si furent tous et toutes deligent
100             De joye faire.
      La ot moult bons menestrelz plus d'un paire
      Qui haultement faisoient le repaire
      Tout retentir. Si devoit a tous plaire
104             Celle assemblée,
      Car feste et joye y estoit si comblée
      Qu'a cent doubles fu plus qu'autre doublée,
      N'elle n'estoit de discorde troublée
108             Mais trés unie,
      Toute tristece en estoit hors banie.
      Et en place bien parée et ounie,
      Grant et large, nette, non pas honnie,
112             Menoient tresche
      Joyeusement par dessus l'erbe fresche;
      Maint jolis tour, maint sault, mainte entrevesche
      Y veïst on, et lancier mainte fleche
116             A doulz regart,
      Tout en requoy traire par soubtil art,
      Et qui mieulz mieulz chascun faisoit sa part
      De ce que doulz Deduit aux siens depart.
120             Ainsi dançoient
      Tous et toutes, ne point ne s'en lassoient,
      Et en dançant leurs cuers entrelaçoient
      Par les regars que ils s'entrelançoient.
124             Qui veist jolies
      Femmes dancier a contenances lies
      Si gayement de manieres polies,
      A chapiaulz vers de flours et d'acolies,
128             Par mignotise
      Bien avenant, doulcetement assise,
      Rire et jouer, elles plaindre en faintise,
      Parler attrait de maniere rassise,
132             Les contenances
      De ces amans a chascun tour des dances,
      Muer couleur, faire maintes semblances,
      Moult en prisast les doulces ordenances.
136             Et puis après
      Les menestrelz, qui bien jouoient très
      Parmi chambres et parmi ces retrès,
      Oist on chanter hault et cler a beaulz trèz
140             Bien mesurez.
      A brief parler, tant furent procurés
      La ris et jeux qu'il sembloit que jurez
      Fussent d'ainsi estre a feste adurez
144             A tousjours mais.
      Et moy, en qui tout anuy est remais
      Depuis le jour que Mort de trop dur mais
      M'ot servie, dont je n'aré jamais,
148             C'est chose voire,
      Plaisir joyeux au monde, ains aré noire
      Pensée adès pour la dure memoire
      De cil que je porte en ma memoire
152             Sanz nul oubly,
      Dont l'esperit soit ou ciel establi,
      Qui seulete me laissa, n'entroubli
      Ne fait mon dueil, ou que soye, affoibli
156             En nulle guise,
      Fus sus un banc en cellui lieu assise
      Sanz mot sonner, regardant la devise
      Des fins amans gentilz, plains de cointise,
160             Tant renvoisiez
      Qui de mener soulaz furent aisiez.
      Mais je qui oz l'esperit acoisiez
      Consideray que de tous les proisiez
164             De celle place
      Un escuier, bel de corps et de face,
      Y ot jolis, mais tant fut en sa grace
      Qu'il sembloit bien qu'il eüst plus grant masse
168             De toute joye
      Qu'autre qui fust ou lieu, se Dieux me voie;
      Car mon regart a lui toudis avoye,
      En remirant la gracieuse voie
172             De son maintien;
      Car il dançoit et chantoit si trés bien,
      Si liement jouoit, je vous di bien,
      Que il sembloit que le monde fust sien,
176             Tant resjoÿ
      Forment estoit, ou qu'il eüst jouÿ
      De tous les biens dont oncqu' homme jouÿ,
      Tant parestoit son gay cuer esjoÿ,
180             A droit voir dire;
      Car ne finoit de jouer et de rire,
      Ou de chanter et dancer tout a tyre.
      Mais de ses jeulz nul ne peüst mesdire
184             Tant lui seoient,
      Car les autres tous resjoïr faisoient,
      Et ses soulas si gracieux estoient
      Qu'a toute gent communement plaisoient;
188             N'il ne parlast
      Fors en riant et sembloit qu'il volast
      Quant il dançoit. Mais, quoy qu'il se celast,
      A peine un pas de nul costé alast
192             Que de doulz oeil
      Ne regardast simplement sanz orgueil
      Telle qui fu present, ou tout son vueil
      Estoit assis, mais par soubtil recueil,
196             Comment qu'il fust,
      Son regarder gittoit, qu'on n'apperceust
      Qu'a celle plus qu'a autre pensée eust.
      Si ne cuide je pas que pou lui pleust,
200             Car bien sembloit
      Que pour elle fust en amoureux ploit,
      Tout non obstant que des gens tant s'embloit
      Comme il pouoit. Mais l'amoureux esploit
204             Fort a celler
      Est aux amans qu'Amours fait afoler
      Par trop amer et venir et aler.
      Ainsi surpris d'amours, a brief parler,
208             Cil sembla estre.
      Mais près du banc ou je seoie a destre
      Avoit assis decoste une fenestre
      Un chevalier qui sus sa main senestre
212             Tint appoyé
      Son chief enclin, comme tout anoyé
      Et tout pensif, et pou ot festoyé,
      Ne il n'estoit joyeux ne desroyé,
216             Ne esbatant
      Ne sembla pas, mais n'estoit pas pour tant
      Lait ne vieillart, ains de beauté ot tant
      Com nul qui y fust et moult entremetant
220             En gentillece
      Et en honneur sembla et de jeunece
      Assez garny, jolis et sanz parece,
      Mais bien sembloit que pou eust de leesce
224             Et pou de joye.
      Car moy qui lors dessus le banc seoie
      Soingneusement son maintien regardoie
      Pour ce que si pensif je le veoie
228             Et sanz soulas,
      Par maintes fois li oÿ dire, hé las!
      Bassetement, n'estre ne pouoit las
      De souspirer comme homme qui en laz
232             Est enserré;
      Et avec ce tant ot le cuer serré
      Que il sembloit qu'on l'eüst desterré,
      Tant pale estoit, ou qu'il fust enferré
236             D'un fer trenchant.
      Et non obstant qu'il s'alast embruschant
      D'un chapperon, dessus ses yeulz sachant,
      Qu'on n'aperceust le pié dont fu clochant
240             Ne son malage,
      Et tout fust il loyal, secret et sage,
      Si com je croy, si faindre son corage
      Ne pot qu'il n'eust tout au long du visage
244             Souvent les larmes,
      Tant ne pouoit estre constant ne fermes
      Que couvrir peust les trés ameres armes
      Qu'Amours livre a ceulz qu'il rend trop enfermes
248             Et maladis.
      Ainsi cellui fut la, com je vous dis.
      Morne, pensis et petit esbaudis.
      Mais, si me doint Jhesu Crist paradis,
252             Telle pitié
      Me fist de lui veoir si dehaitié
      Qu'oncques homme, tant y eusse amistié,
      Ne m'atendry le cuer a la moitié
256             Comme cellui
      Me fist, que la je veoie a par lui
      Morne, pensif, larmoier; ne nullui
      N'apercevoit, je croy, l'anui de lui
260             Fors moy sanz plus.
      Car les autres toudis de plus en plus
      S'esbatoient, et cil estoit reclus
      Entre la gent plus simple qu'un reclus,
264             Ne ne pensoit
      Que le maintien qui triste le faisoit
      Nul aperceust, car chascun y dançoit
      Fors lui et moy, et pour ce ne cessoit
268             D'estre pensifs.
      Mais la cause qui si le tint rassis
      J'aperceu bien, car des fois plus de six
      Mua coulour quant près de lui assis
272             Le corps gentil
      D'une dame belle et gente entre mil
      Estoit; adonc tout se transmuoit cil,
      Si la suivoit aux yeulz, mais si soubtil
276             Fu son regart
      Qu'apercevoir ne le peust par nul art
      Nul ne nulle, n'avoit l'ueil autre part,
      Dont j'aperceu et vi tout en appert
280             Que le meschief
      Qui lui troubloit et le cuer et le chief
      Venoit de la, je ne sçay par quel chief,
      Mais sanz cesser souspiroit de rechief.
284             Ainsi se tint
      La longuement, dont trop de mal soustint.
      Mais or oiez après qu'il en avint:
      Quant ot songié assez il se revint
288             Un pou a soy,
      Comme homme qui un pou a sa grant soy
      Estanchée; et je qui l'aperçoy
      Le regarday, mais, s'oncques nul bien soy,
292             Me fu avis
      A son regart et au semblant du vis
      Qu'il aperceut que tout son maintien vis,
      Et come la estoit si com ravis,
296             Si lui greva
      Que veü l'os. Ne sçay comme il en va,
      Mais assez tost de ce lieu se leva
      Et vers moy vint et achoison trouva
300             De m'arresner.
      Et moy qui moult me voulsisse pener
      De l'esjouïr, se g'y sceusse assener,
      Pour la pitié qu'oy eu, dont atorner
304             En tel conroy
      L'avoie veu, quant devers la paroy
      Le vi venir vers moy sanz nul desroy
      Je me levay; mais, s'il fust filz de roy
308             Ou duc ou conte,
      Sot il assez que gentillece monte.
      Courtoisie, qui les bons en pris monte
      Et qui aprent, enseigne, duit et domte
312             Tout bon courage,
      Lui ot apris; adonc le doulz et sage
      Si me rassist, et, sanz querre avantage
      De nul honneur, humblement, sanz hauçage,
316             Dessus le banc
      Decoste moy s'assist cil qui fu blanc
      Et pale ou vis, ou n'ot couleur ne sang
      Par trop amer, et son bras par le flanc
320             Adonc me mist
      Courtoisement, et bellement me dist:
      «Que pensez vous cy seule? Car il n'yst
      De vous nul mot, bien croy qu'il vous souffist
324             De cy penser
      Sanz autre esbat, pour quoy n'alez dancer?»
      Et je respons: «Mais vous, sire, avancer
      Pou vous en voy et ne deussiez cesser
328             De vous esbatre,
      Ce m'est advis, car en ce lieu n'a quatre
      Qui plus soient joennes, mais pou embatre
      Je vous y voy, ne sçay qui fait rabatre
332             Si vo pensée?»
      Et cil, qui voult la doulour qu'amassée
      Avoit ou cuer moy celler, a pessée
      Parole dist: «En peu d'eure est passée
336             Certes ma joye,
      Tant suis rudes que dancer ne saroye
      Ne autrement jouer, et toutevoie
      N'ay je courroux ne chose qui m'anoye,
340             Mais c'est ma guise
      D'estre pensif, ce n'est pas par faintise;
      Dieux a en moy tel condicion mise.
      Ou qu'il m'anoit ou que bien me souffise,
344             C'est ma nature.»
      Ainsi parlions a bien basse murmure
      Et ja avions conté mainte aventure
      Quant vers nous vint cellui tout a esture,
348             Dont j'ay parlé
      Ycy dessus, qui n'ot cuer adoulé
      Ains fu joyeux; si a l'autre acolé
      Tout en riant, et a lui rigolé
352             S'est bellement,
      Et d'un et d'el parlerent longuement,
      Mais sus amours tourna le parlement.
      Si dist adonc l'escuier liement:
356             «A ma requeste
      Parlons d'amours un pou, et, sanz arreste,
      D'entre nous trois de deviser s'apreste
      Son bon avis chascun, et s'amours preste
360             Plus joye ou mains
      Aux vrais amans, vous pry a jointes mains
      Qu'en devision, que nul ne l'oye; au mains
      Pouons parler de ce dont joye ont mains.
364             Si faisons conte
      Que c'est d'amer, de quoy vient n'a quoy monte
      Ycelle amour qui le cuer prent et dompte,
      A quoy c'est bon, s'onneur en vient ou honte;
368             Chascun en die
      Ce qu'il en scet, ou se c'est maladie
      Ou grant santé, ou se l'amant mendie
      Qui dame sert. Le corps Dieu le maudie
372             Qui mentira
      De son avis et qui tout ne dira
      Des tours d'amours ce qu'il en sentira!
      Or y perra qui le mieulx enlira.
376             Mais je conseil
      Que nous yssions trestous trois hors du sueil
      De cel huis la et alions en ce brueil,
      Ou il fait vert, nous seoir en recueil
380             Joyeusement,
      Pour deviser la plus secretement,
      Que nul n'oye l'amoureux plaidement
      Fors que nous trois.» Et adonc vistement
384             Nous nous levasmes,
      Mais par mon loz une dame appellames
      Avecques nous, qui het mesdis et blasmes;
      Encore avec pour le mieulx y menames
388             Une bourgoise
      Belle, plaisant, gracieuse et courtoise;
      Par mon conseil fu fait, car qui racoise
      Des mesdisans la murmure et la noise
392             Moult sages est.
      Si partismes de la, et, sanz arrest,
      Ou bel vergier entrames qui fu prest
      A deduire, plus dru qu'une forest
396             D'arbres moult beaulx,
      Qui en saison portent bons fruis nouviaulx,
      Ou en printemps se deduisent oisiault,
      Et en beau lieu, qui y fist ses aviaulx,
400             Fusmes assis.
      Adonc cellui qui fu le moins pensis
      Dist a l'autre qui ot plus de soussis:
      «Dites, sire, car plus estes rassis
404             Et le plus sage,
      Vo bon avis de l'amoureux servage,
      S'il en vient preu, joye, honneur ou dommage?»
      Et cil respont: «Beaulz amis, c'est l'usaige
408             Selon raison
      Qu'en trestous cas et en toute saison
      Honneur porte aux dames tout gentilz hom,
      Premier diront, beau sire, et nous taison.
412             Dites, ma dame,
      Vo bon avis de l'amoureuse flamme,
      Se joye en vient ou dueil a homme et femme?»
      Et celle dit et respont: «Par mon ame,
416             Je ne sçaroye
      Qu'en dire au fort, quant est de moy loueroie
      Que vous deissiez et voulentiers l'orroie,
      Car proprement certes n'en parleroie;
420             Dites, beau sire,
      Car je sçay bien que mieulx en sçarés dire.»
      Et cil respont: «Ne vous doy contredire.
      Ne vueille Dieux qu'a ce ja mon cuer tire
424             Que vous desdie.
      Puis qu'il vous plaist, ma dame, que je die
      Ce qu'il m'est vis, quoy qu'autre contredie,
      Des fais d'amours et de la maladie
428             Qui vient d'amer,
      Se plus en vient de doulz et moins d'amer,
      Selon que sçay et que puis extimer
      Par essaier et par m'en informer,
432             J'en parleray
      Ce que j'en sens, ne ja n'en mentiray,
      Combien qu'autres trop mieulz que ne sçaray
      En parleroit, toutefois en diray
436             Tout mon avis,
      S'oncques je sçoz cognoistre ne ne vis
      Les tours d'amours par qui cuers sont ravis.
      C'est un desir qui ja n'est assouvis,
440             Qui par plaisir
      En jeune cuer se vient mettre et choisir
      Lui fait amour; de ce naist un desir
      De franc vouloir, qui le cuer vient saisir
444             De tel nature
      Qu'il rent amant le cuer et plein d'ardure
      Et desireux d'estre amé tant qu'il dure.
      Mais tant est grant celle cuisant pointure
448             Qu'elle bestourne
      Toute raison et tellement atourne
      Cil qui est pris que du joyeux fait mourne
      Et le morne en joyeuseté tourne,
452             Souvent avient.
      C'est une riens de quoy l'omme devient
      Tout tresmué, si qu'il ne lui souvient
      De nulle honneur ne de preu ne li tient;
456             Souventes fois
      Oublier fait et coustumes et drois,
      Fors volenté n'y euvre en tous endrois.
      C'est Sereine qui endort a sa vois
460             Pour homme occire.
      C'est un venin envelopé de mirre
      Et une paix qui en tout temps s'aÿre;
      Un dur liain, ou desplaisir ne yre
464             N'a nulle force
      Du deslier. C'est vouloir qui s'efforce
      De nuire a soy; une pensée amorse
      A desirer, par voie droitte ou torse,
468             Avoir aisance
      De ce en quoy on a mis sa plaisance,
      Et quant on l'a, n'y a il souffisance.
      Car le las cuer est toudis en balance
472             S'il aime fort,
      Car s'il avient que l'amant tant au fort
      Ait fait qu'il soit amé, et reconfort
      Lui soit donné, si me rens je bien fort
476             Que celle joye
      N'yert ja si grant qu'Amours ne lui envoie
      Mille soussis contre une seule voie
      D'avoir plaisir, ne que ja son cuer voie
480             Asseüré,
      Et tout soit il ou jeune ou meüré,
      Ou bel ou bon, ja si beneüré
      Ne se verra que trés maleüré
484             Il ne se claime
      Souventes fois, se parfaittement aime.
      Car Fortune, qui les discordes semme,
      En plus perilz que nef qui va a reme,
488             Par maintes voyes,
      Le fichera, mais le las toutevoies
      Tout le peril ne prisera deux oies
      Mais qu'il ne perde aucunes de ses joyes
492             Chier achetées.
      Haÿ, vray Dieux! quantes doleurs portées
      Sont es las cuers ou amours sont boutées!
      Quant m'en souvient, de moy sont redoubtées
496             Les dures larmes,
      Les durs sangloux et les mortelz voacarmes,
      Et les souspirs plus poignans que gisarmes.
      Et se parler en doy comme clerc d'armes,
500             Ce scet bien Dieux,
      Et quel dongier et quel torment mortieulx
      Porte l'amant, ou soit jeunes ou vieulx,
      Pour faire tant qu'il lui en soit de mieulz
504             Devers sa dame,
      S'il est a droit espris de l'ardent flamme
      Qui par desir l'amant art et enflamme,
      Avant qu'il soit amé, je croy, par m'ame,
508             Qu'assez endure
      De griefs anuis, je ne sçay comme il dure
      En tel torment, en si mortel pointure,
      N'il n'a en soy autre soin n'aultre cure
512             Que celle part
      Ou il aime; si a quitté sa part
      De tous les biens que Fortune depart
      Pour cellui seul, qui pou lui en espart,
516             Certes peut estre.
      Ainsi le las son paradis terrestre
      A fait de ce qui son cuer plus empestre,
      Et tout soit il roy ou duc ou grant maistre
520             Fault qu'il s'asserve,
      Ou vueille ou non, et que sa dame serve
      Et vraye amour, ains que joye desserve.
      Et puis y a encor plus dure verve:
524             S'on l'escondit,
      Or se tient mort le las, or se maudit,
      Et puis Espoir autre chance lui dit,
      Puis Desconfort revient et l'en desdit;
528             Ainsi n'a paix.
      En tous endrois le sert de divers mais
      Ycelle amour, qui ne lairoit jamais
      Avoir repos le cuer ou est remais
532             Cellui vouloir.
      Mais supposé qu'a l'amant tant valoir
      Lui vueille Amour que cause de doloir
      N'ait en nul cas, ne lui doie chaloir
536             Fors de leece,
      Et qu'a son gré du tout de sa maistrece
      Il soit amé, qui lui tiegne promesse
      Et loiaulté, ne croiez qu'a destrece
540             Pour tant ne soit;
      Car Faulz Agait, qui moult tost aperçoit
      Le couvine des amans et conçoit
      Par leurs semblans leur fait, comment qu'il soit,
544             Ne s'en taist pas;
      Si reveille moult tost, plus que le pas,
      Les mesdisans, cui Dieux doint mau repas,
      Qui font gaitier Jalousie au trespas
548             Et mettre barres
      Es doulz deduis des amans et enserres.
      Lors commencent et murmures et guerres
      Souventes fois, trop plus grans que pour terres
552             Ne pour avoir.
      Beau sire Dieux! qui pourroit concepvoir
      Le grant tourment qu'il convient recepvoir
      Au povre amant, qui ne peut bien avoir
556             Pour le parier
      Des mesdisans qui lui tollent l'aler
      Devers celle qu'il aime et veult celer.
      Trop durement font l'amant adoler
560             Les mesdisans
      Ou le jaloux, qui trop lui est nuisans.
      Ceulz lui tollent ses doulz biens deduisans,
      Dont tel dueil a qu'au lit en est gisans
564             En desespoir
      Souventes fois, ou il se met apoir
      En grant peril de mort, s'il n'a pouoir
      De soy chevir autrement, ne espoir
568             Qu'autrement puist
      Celle veoir pour qui le cuer lui cuist.
      Encor y a une chose qui nuist
      Trop aux amans et qui a dueil les duist
572             C'est jalousie,
      Qui oublier fait toute courtoisie
      Au las amant, qui si fort se soussie
      Qu'il est aussi comme homme en frenesie
576             Et loings et près.
      S'il s'aperçoit que un autre amant engrès
      De celle amer soit, ou son cuer est trais,
      Sachiez de voir, s'il y voit nulz attrais
580             Qu'elle lui face.
      Il en muera sens et couleur et face,
      Ne je ne cuid qu'autre meschief efface
      Ce mortel soin, quoy qu'il se contreface
584             Joyeux ne lié.
      C'est mort et dueil, qui estre appalié
      Certes ne peut, n'en paix estre alié,
      Le cuer qui est de tel tourment lié.
588             C'est une rage
      Trop amere qui met l'omme en courage
      De faire assez de maulz et de domage.
      Pluseurs en ont honneur et heritage
592             Souvent perdu.
      Qui jaloux est a meschief s'est rendu,
      Mieulz lui vauldroit gesir mort estendu,
      Mais grant amour lui a ce bien rendu
596             En guerredon;
      Car trop amer si empetre ce don
      Au pouvre amant, qui de son cuer fist don;
      Si lui semble que trop perderoit don
600             S'un autre avoit
      Le bien que si chier comparer se voit.
      Mais certes se le las mourir devoit
      N'en partiroit, nez s'il ores savoit
604             Que relenqui
      Et delaissié l'eüst sa dame, en qui
      Son cuer a tout, puis qu'amours le vainqui
      Par un regart qui du doulz oeil nasqui,
608             Que il tant prise.
      Et qu'a celle qui tant est bien apprise
      Il s'est donné et qu'elle a s'amour prise;
      Jamais nul jour n'en doit estre desprise,
612             Comme il lui semble,
      Pour riens qui soit, mais tous les maulz assemble
      En son las cuer: qui d'aïr sue et tremble
      Et souvent het, et puis amour rassemble,
616             C'est dure dance
      Et moult estrange vie et concordance;
      Et tout d'amour en vient la dependence.
      Ainsi en soy n'a ne paix n'acordance,
620             Ains derve d'yre
      Le las amant jaloux, quant il ot dire
      Ou apperçoit qu'a autre amour se tire
      Celle de qui ne peut ouïr mesdire
624             Et si le laisse.
      Si est plus serf que chien qu'on meine en laice,
      Que le veneur tient n'aler ne delaisse;
      Ainsi le tient celle qui pou l'eslece
628             En son dongier.
      Ha! quel amour qu'on ne puet estrangier
      Du dolent cuer, tant sache dommagier!
      On s'en doit bien de dueil vif enragier
632             Que il conviengne
      A force amer ce dont fault que mal viegne,
      Et que subgiet obeïssant se tiengne
      Le las amant, quelque mal qu'il soustiengne,
636             C'est grant merveille.
      Amours! amours! nul n'est qui ne s'en dueille,
      Cil qui te sert pou repose et moult veille,
      Et trop pener lui fault, vueille ou ne vueille,
640             Qui tu accointes.
      Mais regardons encore les plus cointes,
      Les mieulz amez et ceulz qui n'ont les pointes
      Qu'ont les jaloux, qui sont d'amertume ointes,
644             Sont ilz dehors
      Ces grans meschiefs?--Je croy que non encors,
      Ains y perdent pluseurs et ame et corps;
      S'il m'en souvient et se j'en ay recors,
648             Quant sont peris
      Par tel amour en France et a Paris
      Et autre part! Ainsi furent meris
      Jadis pluseurs amans: meismes Paris,
652             Qui belle Helaine
      Ot ravie en Grece a moult grant peine,
      Dont Troye, qui tant fu cité haultaine,
      Fu puis arse, destruitte et de dueil pleine,
656             Ou fu perie
      La plus haulte et noble chevalerie
      Qu'ou monde fust, et si grant seigneurie;
      Meisme a Paris durement fut merie
660             L'amour sanz faille,
      Car Thelamon l'occist en la bataille.
      Et deux amans autres, que je ne faille,
      Reçurent mort, comme Ovide le baille
664             En un sien livre,
      Pour celle amour qui les folz cuers enyvre;
      Car moult souvent, pour joyeusement vivre,
      S'assembloient, et leur vouloir ensuivre,
668             En un bouscages
      Qu'ot nom Limaux; la les bestes sauvages
      Devorerent l'amant, ce fu domages.
      Et Piramus, l'enfant cortois et larges,
672             Et la trés belle
      Doulce Thysbé, la jeunete pucelle,
      Ne s'occirent ilz sus la fontenelle?
      Soubz le meurier blanc il moru pour elle
676             Et elle aussi
      S'occist pour lui, dont le meurier noircy
      Pour la pitié dont morurent ainsi.
      Ainsi grief mort les deux enfans corsi
680             Par trop amer.
      Piteusement aussi peri en mer
      Lehander qui, pour garder de blasmer
      Belle Hero, qui le voult sien clamer,
684             Par nuyt obscure,
      Le las amant! prenoit telle aventure
      De mer passer en sa chemise pure,
      Dont une fois, par grant mesaventure,
688             Y fu noyés
      Par tempeste de temps. Voiez, voiez
      Comment les las amans sont avoiez
      Qui par amours sont pris et convoiez!
692             Qu'ont ilz de peine?
      Et Achillès aussi pour Polixenne
      Ne morut il quant en promesse vaine
      Il se fia, dont mort lui fu prochaine?
696             Ne fut donc mie
      Raison en lui bien morte et endormie
      Quant il eslut pour sa dame et amie
      Celle qui ert sa mortel anemie?
700             Mal lui en prist.
      Ce fist Amours, par qui maint en perist,
      Mais, quant mal vient aux gens, il s'en soubzrist.
      Et ceste amour trop durement surprist
704             Aessacus,
      Filz au bon roy Priant, qui si vaincus
      Fu d'amer trop, que sanz querir escus
      En mer sailli, comme trop yrascus
708             Que reffusé
      L'ot celle, a qui long temps avoit musé;
      Dont les fables, qui le fait encusé
      Ont, tesmoignent qu'en plungon fut rusé
712             Et tresmué:
      Si com se fu dedens l'eaue rué,
      En cel oisel fut tantost remué;
      Pour amour fu en tel forme mué,
716             En tel maniere,
      Son corps gentil oncques n'ot autre biere;
      Veoir le peut on en mainte riviere
      Ou de noier encor monstre maniere;
720             Les Dieux de lors
      Pour memoire changierent si son corps.
      Mais regardons d'autres amans encors
      Qui pour amer furent periz et mors
724             Et exillié.
      Ypis aussi tant fort fu traveillié
      Par tel amour, qui si l'ot bataillié,
      Qu'il s'en pendi, comme mal conseillié,
728             A l'uis de celle
      Qui reffusé a response cruelle
      L'ot durement, et pour celle nouvelle
      Le las s'occist; mais les Dieux de la felle
732             Vengence en pristrent,
      Car ymage de pierre dure firent
      Son corps cruel devenir; si la virent
      Pluseurs dames qui exemplaire y prirent,
736             Ce fu raison.
      Et a Romme, pour autelle achoison,
      Un jouvencel s'occist qui sa raison
      Ot comptée, ne sçay en quel saison,
740             A son amée;
      Mais la felle, comme mal informée,
      Le reffusa, et cil en la fumée
      Tout devant elle a sa char entamée
744             D'agus couteaux,
      Ainsi fina. Mais de temps plus nouveaux
      Or regardons: de Tristan qui fu beaulz,
      Preux et vaillant, amoureux et loyaulz,
748             Quelle la fin
      En fu pour bien amer de vray cuer fin?
      Ne le gaita son oncle a celle fin
      Qu'il l'occisist et mort a la perfin
752             Il lui donna.
      Mais celle amour Yseut si ordenna
      Qu'entre les bras de son ami fina;
      Par mon serment, cy piteuse fin a
756             De deux amans.
      Et Cahedins, si com dit li romans,
      Ne morut il plus noircy qu'arremans,
      Pour tel amour: si fu ses testamans
760             Plein de pitié.
      Encor depuis regardons l'admistié
      Du chastellain de Coussy, se haitié
      Il fu d'amours, je croy, qu'a grant daintié
764             En avoit bien,
      Mais la dame du Faël, qui pour sien
      Tout le tenoit, je croy, l'acheta bien,
      Car puis que mort le sçot ne voult pour rien
768             Plus estre en vie.
      Et du Vergy la trés belle assouvie
      Chastellaine, qui de riens n'ot envie
      Fors de cellui a qui avoit plevie
772             Amour loyale;
      Mais elle et lui orent souldée male
      Par trop amer, car mort en ieurent pale.
      Si ont fait maint et en chambre et en sale
776             A grant dolour
      Par tel amour, qui fait changier coulour
      Souventes fois, ou soit sens ou folour,
      Suer en froit et trembler en chalour.
780             Mais je m'en passe
      Pour plus briefté, et, se tous vous nommasse,
      G'y mettroye, je croy, un an d'espace.
      Mais des periz en y a si grant masse
784             Que c'est sanz nombre,
      Par tel amour, qui passe comme un ombre
      Et le las cuer sy empesche et encombre
      Que ses meschiefs il ne compte ne nombre.
788             En maintes guises
      Sont les peines des amoureux assises:
      Les uns si ont voies couvertes quises
      Pour bien avoir, mais doulours ont acquises
792             Estrangement,
      L'un pour raport, l'autre pour changement,
      L'autre ne peut avoir alegement,
      L'autre par non soy mener sagement
796             En gist pasmé,
      Par divers cas et tels qu'ilz ont amé
      Trop haultement, dont ont esté clamé
      Faulz, desloiaulz, et en chartre enfermé
800             Ou detrenchiez;
      Et de telz qui en ont perdu les chiefs
      Diversement, et mains autres meschiefs
      En sont venus a ceulz qui atachiez
804             En tel maniere
      Sont tous les jours, c'est chose coustumiere.
      Pour tel amour sont maint portez en biere
      Qui comparent yceste amour trop chiere,
808             En maint endroit.
      Qui tous les cas deviser en vouldroit.
      Qui avienent, long temps y convendroit.
      Mais trop souvent avient, soit tort ou droit,
812             Dont c'est domages.
      Quantes noises sordent es mariages
      Pour ceste amour qui dompte folz et sages;
      Car ou s'esprent il n'est si fort corages
816             Qu'elle ne change.
      Si fait amer souvent le plus estrange
      Et delaissier le privé pour eschange,
      Estrangement les cuers entremeslange
820             Sanz que raison
      Clamée y soit, si n'y vise saison
      Ne temps ne lieu: c'est l'amoreux tison
      Qui meismement fait mainte mesprison
824             Faire au plus sage,
      C'est le piteux et mal pelerinage,
      La ou Paris ala par mer a nage,
      Ou il ravi Heleine au cler visage
828             Qui comparée
      Fu durement par Venus l'aourée
      Et Cupido son filz, qui procurée
      A mainte amour, dont pluseurs la courée
832             Et les entrailles
      Ont eux perciés, ne sont pas devinailles.
      Quels que soient d'amours les commençailles
      Tousjours y a piteuses deffinailles.
836             Fuiez, fuiez
      Yceste amour, jeunes gens, et voiez
      Comment on est par lui mal avoiez!
      Ses promesses, pour Dieu, point ne croiez!
840             Car son attente
      Coste plus chier que ne fait nulle rente,
      Nul ne s'y met qu'après ne s'en repente,
      Car trop en est perilleuse la sente,
844             Sachiez sanz doubte,
      Et moult en est de legier la foy roupte.
      C'est un trespas obscur, ou ne voit goute
      Cil qui s'y fiert et nycement s'i boute,
848             N'est pas mençonge;
      Tant de meschiez en vient que c'est un songe,
      Si tient plus court que l'esparvier la longe,
      Et mal en vient, le plus de ce respons je,
852             C'est fait prouvé;
      Croiez cellui qui bien l'a esprouvé.
      Si ne suis je mie pour tant trouvé
      Sage en ce cas, mais nyce et reprouvé,
856             C'est mon dommage.
      Mais a la fois un fol avise un sage,
      Et qui esté a en longtain voiage
      Peut bien compter comment on s'i heberge
860             En mainte guise.
      Qui s'y vouldra mirer je l'en advise;
      Car tous les jours avient par tel devise,
      Mais du peril ne se gaite ny vise
864             L'amant musart,
      Qui sa vie met en si fait hasart
      Et n'eschieve l'ardent feu, ou tout s'art,
      Ainçois le suit et celle amour de s'art
868             L'amant esprent
      Par le plaisir qui a amer l'aprent;
      Si le tient si qu'il ne scet s'il mesprent
      Ou s'il fait bien, et, s'aucun l'en reprent
872             Il s'en courrouce
      Ne gré n'en scet, tant a pleines de mouce
      Ses oreilles, qui de raison escouse
      Sont si qu'ouïr lui semble chose doulce
876             De chose amere,
      Et sa marastre il retient pour sa mere;
      Felicité lui semble estre misere,
      Et de misere et servage se pere;
880             Est il bien bugle?
      Ainsi amours fait devenir aveugle
      Le fol amant qui se cuevre d'un creuble
      Et bien cuide veoir, ou temps de neuble,
884             Le cler soleil,
      Et juge bon ce qui lui plaist a l'ueil.
      Ainsi est il; pour tant, dire ne vueil
      Ce que je di pour ce que n'aye vueil
888             D'amours servir,
      Ne pour blasmer qui s'y veult asservir,
      Mais pour dire comme il s'i fault chevir
      Qui a amours veult loiaulté plevir
892             De cuer certains!
      Ainsi, ma dame, et vous, beau doulz compains,
      Ouïr pouez que l'amant a trop mains
      De ses plaisirs, s'il est a droit atains,
896             Qu'il n'a de joye.
      Ce scevent ceulz qu'amours destraint et loie
      En ses lïans, ou maint homme foloie;
      Savoir le doy, car griefment m'en doloie
900             Quant en ce point
      Estoie pris, encor n'en suis je point
      Quitte du tout, dont dessoubz mon pourpoint
      Couvertement ay souffert maint dur point
904             A grant hachée.
      Mais je ne croy qu'a nul si bien en chée
      Que tel peine ne lui soit approuchée,
      Com je vous ay yci ditte et preschée,
908             Ce n'est pas fable.»
      Quant le courtois chevalier amiable
      Ot finée sa parole notable,
      Que li pluseur tendroient veritable,
912             Et bien contée,
      Ditte a biaulz trais, ne peu ne trop hastée,
      La dame adonc, qui bien l'ot escoutée,
      Recommença et dist: «Se j'ay nottée
916             Vostre parole,
      Bien a son droit Amours a dure escole
      Tient les amans, qui n'est doulce ne mole,
      Si com j'entens, et qui maint homme affole
920             Sanz achoison.
      Mais quant a moy tiens que mie foison
      Ne sont d'amans pris en telle prison,
      Tout non obstant que pluseurs leur raison
924             Vont racontant
      Puis ça, puis la, aux dames, mais pour tant
      N'y ont le cuer ne ne sont arrestant
      En un seul lieu, combien qu'assés gastant
928             A longue verve
      De leurs moz vont, mais que nul s'i asserve
      Si durement ne croy, ne que ja serve
      Si loiaulment de pensée si serve
932             Amours et dame;
      Et, sauve soit vostre grace, par m'ame
      Ne croy que nul tant espris de tel flamme
      Soit qu'il ait tant de griefs dolours pour femme;
936             Mais c'est un conte
      Assez commun qu'aux femmes on raconte
      Pour leur donner a croire, et tout ne monte
      Chose qui soit, et celle qui aconte
940             A tel language
      A la perfin on la tient a pou sage;
      Et quant a moy tiens que ce n'est qu'usage
      D'ainsi parler d'amours par rigolage
944             Et passer temps.
      Et s'il fu voir ce que dire j'entens
      Qu'ainsi fussent vray en l'ancïen temps
      Li amoureux, il a plus de cent ans
948             Au mien cuidier
      Que ce n'avint, ce n'est ne d'ui ne d'ier
      Qu'ainsi attains soient; mais par plaidier
      Et bien parler se scevent bien aidier
952             Li amoureux,
      Et, se jadis et mors et langoreux
      Ilz en furent et mains maulz doloreux
      Endurerent, meismes li plus eureux,
956             Comme vous dittes,
      Je croy qu'adès leurs doleurs sont petites,
      Mais es romans sont trouvées escriptes
      A droit souhaid et proprement descriptes
960             A longue prose.
      Bien en parla le Romans de la Rose
      A grant procès et aucques ainsi glose
      Ycelle amour, com vous avez desclose
964             En ceste place,
      Ou chapitre Raison qui moult menace
      Le fol amant, qui tel amour enlace,
      Et trop bien dit que pou vault et tost passe
968             La plus grant joye
      D'ycelle amour, et conseille la voie
      De s'en oster, et bien dit toutevoye
      Que c'est chose qui trop l'amant desvoye
972             Et dur fleyaulx,
      Et que c'est la desloiaulté loiaulz
      Et loiaulté qui est trop desloyaulz,
      Un grant peril aux nobles et royaulz,
976             Et toute gent
      Sont perillé s'ilz en vont approchant.
      Ainsi fu dit, mais je croy qu'acrochant
      Pou y vont, mais tous n'aiment fors argent
980             Et vivre a aise.
      Et qui pourroit aussi vivre ou mesaise
      Qu'avez conté? Je croy, par saint Nycaise!
      Qu'homme vivant n'est, a nul n'en desplaise,
984             Qui peust porter,
      Tant soit il fort, les maulz que raconter
      Vous oy yci, sanz la mort en gouster;
      Mais je n'ay point ou sont ouÿ conter
988             Ly cymentiere
      Ou enfouÿ sont ceulz qu'amours entiere
      A mis a mort, et qui por tel matiere
      Ont jeu au lit ou porté en litiere
992             Soient au saint
      Dont le mal vient; et, quoy que dient maint,
      Je croy que nul, fors a son aise, n'aint.
      Pour desdire vo dis et vo complaint
996             Ne le dis pas,
      Sauve vo paix, ne je ne me debas
      Qu'estre ne puist, mais je croy qu'a lent pas
      Sont trouvez ceulz qui ont si mal repas
1000            Par trop amer.»
      Adonc cellui qui ja n'esteut nommer,
      C'est l'escuier ou n'ot goute d'amer,
      Parla ainsi com m'orrez affermer
1004            Et briefment dire:
      «Beaulz doulz compaings et amis, et chier sire,
      Je me merveil n'il ne me peut souffire
      Dont vous dittes que c'est des maulz le pire
1008            Que cil qui vient
      De par amours amer, s'il m'en souvient
      Vous avez dit que l'amant tout devient
      Morne et pensis quant telle amour survient
1012            En ses pensées
      Et qu'aux plus lié ses joyes sont passées
      Souventes fois et doulours amassées
      En lieu de ris; et de vous sont tauxées
1016            Moult pou les joyes
      Qui a l'amant vienent par maintes voies,
      Par doulz desirs et par pensées coyes
      Et en mains cas autres; et toutevoies
1020            Tout le plaisir
      Envers le mal, qui avient par desir
      Et par servir sa dame a long loisir,
      Petit prisiez; qui vous orroit choisir
1024            Il sembleroit
      Que le loial amant, qui aimeroit
      De tout son cuer, jamais nul bien n'aroit.
      Espoventé seroit qui vous orroit
1028            D'amer acertes,
      Quant si payé seroit de ses dessertes:
      S'ainsi estoit, ja nul n'ameroit certes,
      Quant telz peines lui seroient offertes
1032            Et nul loier
      Ou bien petit, il n'est nul qui loier
      En tel liain se voulsist, mieulz noyer
      Trop lui vauldroit que ainsi s'avoier
1036            A tel contraire.
      Mais de tout ce que ouÿ vous ay retraire,
      Sauve vo paix, je tiens tout le contraire
      Et que plus bien par amer sanz retraire
1040            Il peut venir
      Au vray amant que mal, qui maintenir
      S'y veult a droit et loyaulté tenir.
      Quant est de moy, je tiens et vueil tenir
1044            Que d'amour vienent
      Tous les plaisirs qui homme en joye tienent
      Et tous les biens qui aux bons apartienent.
      En sont apris et tout honneur retienent
1048            Li amant fin,
      Qui loiaument aiment a celle fin
      De mieulz valoir et d'avoir en la fin
      Joye et plaisir; ne croy qu'a la parfin
1052            Mal leur aviengne;
      Je consens bien que de frang voloir viegne
      Ycelle amour, mais que l'amoureux tiegne
      Morne et dolent n'est drois qu'il apartiegne.
1056            Et supposé
      Q'amé ne soit, ne tant ne soit osé
      Qu'a celle en qui tout son cuer a posé
      Le die, et que ja ne soit repposé
1060            D'amer sanz ruse,
      S'il fait le droit n'est raison qu'il s'amuse
      A duel mener; poson qu'on le reffuse:
      Quant en ce cas, se de raison n'abuse,
1064            Bonne esperance
      Le doit tenir, ou qu'il soit, en souffrance,
      Ne doit pour tant s'enfuïr hors de France
      Ou par despoir son corps mettre a oultrance
1068            De mort obscure.
      Si ne vient point tant de male aventure,
      Sauf vostre honneur, ne reçoit tant d'injure,
      A homs qui met en bien amer sa cure,
1072            Comme vous dittes;
      Ainçois Amours paye si hault merites
      A ses servans que toutes sont petites
      Leurs peines vers les grans joyes eslites
1076            Qu'il leur en rend.
      Quar quant l'amant a vraye amour se rend,
      Qui le reçoipt et lui promet garent
      Contre tous maulz, comme prochain parent,
1080            Il le remplist
      D'un doulz penser qui trop lui abelist,
      Qui ramentoit la belle qu'il eslist
      A sa dame et la doulceur qui d'elle yst
1084            Et tous ses fais.
      La est l'amant de joye tous reffais
      Quant lui souvient du gent corps trés parfais
      De la trés belle, et c'est ce qui le fais
1088            D'amour parfaite
      Lui fait porter, et espoir qui l'affaitte
      Et qui lui dit qu'encore sera faitte
      L'acointance, sanz ja estre deffaitte,
1092            De lui et d'elle;
      Et ainsi sert, en esperant, la belle
      Et bonne amour qui souvent renouvelle
      Ses doulz plaisirs; car, se quelque nouvelle
1096            Ouïr il peut
      Dont esperer puist avoir ce qu'il veult
      Ou regardé en soit plus qu'il ne seult,
      Sachiez de vray que ja si ne s'en deult
1100            Que le confort
      Ne soit plus grant que tout le desconfort,
      Ne ja desir ne le poindra si fort
      Qu'il n'ait espoir et doulz penser au fort
1104            Qui le conforte.
      Ycelle amour toute pensée torte
      Tolt a l'amant et tout bien lui enorte;
      Si met grant peine a estre de la sorte
1108            Aux bons vaillans.
      S'il aime a droit, courtois et accueillans
      En devendra et a tous bienvueillans;
      Si het orgueil ne il n'est deffaillans
1112            En nul endroit,
      Nul villain tour ja faire ne vouldroit,
      Tous vices het, si est larges a droit,
      Joyeux et gay, cointe, apert et adroit
1116            Est devenu.
      Je n'ara tant esté rude tenu
      Qu'il ne lui soit lors si bien avenu
      Que on dira que de tout vice est nu
1120            Et de rudece.
      Si est apris en toute gentillece
      Et aime honneur et vaillance et proece
      Et la poursuit a fin que sa maistrece
1124            Oye bien dire
      De tous ses fais; son cuer est vuidié d'yre
      Et du pechié d'avarice qui tyre
      A maint meschiefs; et gentement s'atire
1128            En vestement
      Et entre gent se tient honnestement,
      Liez et appert, et saillant vistement;
      Joyeux, riant, gracieux, prestement
1132            Apareillié
      Est a tous biens, songneux et resveillié.
      Et vous dittes qu'il est si traveillié
      Par celle amour qui l'a desconseillié
1136            Et mis en trace
      D'estre plus serf que chien qui suit a trace,
      Plein de meschief! Mais, Sire, sauf vo grace,
      Ains est entré en voie plaine et grace
1140            Et plantureuse
      De tous les biens, benoite et eüreuse,
      Doulce, plaisant, trés sade et savoureuse;
      Ne fu il dit de la vie amoureuse,
1144            Trés assouvie:
      En amer a plaisant et doulce vie,
      Jolie, qui bien la scet sanz envie
      Maintenir, et qui vray amant renvie
1148            A tous soulas?
      Et il y pert; car ja si fort le las
      N'estraint l'amant que il puist estre las
      D'ycelle amour, combien qu'il die: hé las!
1152            Tant lui agrée
      La pensée trés loiale et secrée
      Qu'il a ou cuer, qui tant lui est sucrée
      Qu'il ne vouldroit pour riens que deshencrée
1156            De lui ja fust.
      C'est un doulz mal, chascun amer deüst,
      Ne blasmée, se le monde le sceust,
      N'en deust estre femme, qui m'en creüst,
1160            Car c'est plaisance
      Trop avenant, et de gaye naiscence
      Vient celle amour qui oste desplaisance
      Du jolis cuer et remplist tout d'aisance
1164            Et de baudour.
      Beau Sire Dieux! quel trés souesve ardour
      Rend doulz regard au vray cuer amadour
      Quant il s'espart sus l'amant! Onque odour
1168            Tant precieuse
      Ne fu a corps d'omme si gracieuse,
      Ne viande, tant fust delicieuse;
      Si n'en doit pas estre avaricieuse
1172            A son amant
      Dame qui paist cellui en elle amant,
      Qu'elle a s'amour tire com l'aïmant
      Atrait le fer, et, com le dyamant,
1176            Est affermé
      En sienne amour, et des armes armé
      Qu'Amours depart a ceulz qu'il a charmé
      Pour lui servir et du tout confermé.
1180            Mais or dison
      Quelle joye reçoit le gentilz hom,
      Le fin amant, qui est en la prison
      De sa dame sanz avoir mesprison
1184            En riens commise:
      Se il avient que il ait tel peine mise
      Que sa dame son bon vouloir avise
      Tant que s'amour lui donne par franchise
1188            En guerredon,
      Je croy qu'il soit bien enrichi adon;
      Car plus joye a, se Dieux me doint pardon,
      Je croy, que s'il eust le monde a bandon,
1192            Voire plus, certes!
      S'il aime bien et la desire acertes.
      Or est il bien meri de ses dessertes,
      Car ne prise ne ses deulz ne ses pertes,
1196            Or est il aise.
      Quelle est la riens qui peut mettre a messaise
      Le fin amant que sa dame rapaise
      Et doulcement l'embrace et puis le baise?
1200            Que lui faut il?
      N'est il aise? N'a il plus de cent mil
      De doulz plaisirs? Je le tendroie a vil
      Se plus vouloit, certes eureux est cil
1204            Qui en tel cas
      A eu pour lui Amours pour avocas,
      Il n'a garde d'estre flati a cas;
      Joyeux est cil, ne doit pas parler cas
1208            Ne enroué;
      Bien l'a gari le saint ou s'est voué.
      Mais dit avez, si ne l'ay contrové,
      Que Faulz Agait, qui maint homme a trouvé
1212            En recellée,
      Par qui mainte grant euvre est descellée,
      Ne s'en tait pas; par lui est pou cellée
      La chose, car parlant a la voulée
1216            L'amant acuse,
      Si reveille Jalousie qui muse
      Pour agaitier et a l'amant reffuse
      Son doulz soulas; si ne le tient a ruse
1220            Ne s'en deporte,
      Ainçois le las si fort s'en desconforte
      Que joye et paix dedens son cuer est morte,
      Et mesdisans, qui resont a la porte,
1224            De l'autre part
      Le grievent tant qu'il a petite part
      De ses soulas, et ainsi lui depart
      Amours cent maulx pour un tout seul espart
1228            De ses desirs.
      Quant en ce cas, je consens que souspirs
      Au pouvre amant sourdent et desplaisirs
      Quant empesché lui sont ses doulz plaisirs;
1282            Mais vraiement,
      Quant il bien pense et scet certainement
      Que sa dame l'aime trés loiaulment,
      Ce reconfort lui fait paciemment
1236            Porter son deuil,
      Et s'un doulz ris, regardant de doulz oeil,
      Lui fait de loing par gracieux accueil,
      Il souffist bien pour avoir joyeux vueil,
1240            Qui mieulx ne peut.
      Si est trop folz l'amant qui tant se deult
      Com vous dites, car en tous cas, s'il veult,
      Assez de bien et de doulceur recueult
1244            Pour s'esjoïr.
      Mais merveilles je puis de vous ouïr,
      S'ainsi estoit mieulz s'en vauldroit fouïr
      Qu'en tel langour son cuer laissier rouïr
1248            N'en tel courroux,
      Qui nous dittes que l'amant est jaloux,
      S'il aime bien, et plus dervé qu'un loups,
      S'il voit qu'autre pourchace ses biens doulz,
1252            Et souspeçon
      Sur sa dame a, dont a tel cuisençon
      Qu'ester ne peut n'en rue n'en maison,
      Et dont il lit mainte laide leccon
1256            Sanz courtoisie.
      Si suis dolent quant vous tel heresie
      Sur vraye amour metés, qui jalousie
      Y adjoutez, qui tant est desprisie
1260            Et tant maudite.
      Si nous avez or tel parole ditte
      Que d'amours vient jalousie despite,
      Dieux! de l'amour certes elle est petite!
1264            Ne sçay entendre
      Qu'estre ce puist ne je ne puis comprendre
      Que souspeçon et amour on puist prendre
      Parfaittement ensemble, sanz mesprendre
1268            Vers amour fine;
      Car vraye amour toute souspeçon fine,
      Et qui mescroit certes l'amour deffine;
      Car loiaulté, qui tout bon cuer affine,
1272            On doit penser
      Estre en celle qu'on aime sanz cesser,
      Et qu'en nul cas ne daigneroit fausser;
      Ne tel penser en son cuer amasser
1276            En nulle guise
      Amant ne doit, car chascun croit et prise
      Ce qu'il aime, c'est communal devise,
      Si est bien droit qu'a l'amant il souffise
1280            Sanz autre preuve.
      Et que d'Amours ne viegne je vous preuve
      Jalousie, que tout homme repreuve,
      Oïr pourrez la raison que g'i treuve
1284            Sanz variance:
      Chascun veoir peut par experience
      Que mains maris pleins de contrariance,
      Maulz et felons, et de grant tariance
1288            Sont et divers
      A leurs femmes, et jalous plus que vers
      Sont ou que chien, et tousjours en travers
      Leur giettent moz en frapant a revers,
1292            Et tant les batent
      Souventes fois qu'a leurs piez les abatent,
      Tant sont jaloux, et non obstant s'esbatent
      D'autres femmes et en mains lieux s'embatent
1296            De vilté pleins.
      Diront ilz puis: «Ma femme, je vous aims!»
      --«Mais vo gibet, Sire, trés ort villains!»
      Respondre doit et, s'elle n'ose, au mains
1300            Penser le peut.
      Doncque est ce amour qui ainsi les esmeut?
      Mais telle amour tire a soy qui se veult;
      Car quant a moy celle dont on se deult
1304            Je n'en prens point.
      Si vous respons pour vray dessus ce point
      Que qui bien aime et est d'amours compoint
      Je ne cuide que cop ne buffe doint
1308            Ne nul mal face
      A soy meisme n'a autre, dont defface
      Ycelle amour qui lui tient cuer et face
      Joyeux et lié, ne que ja tant mefface
1312            Que jaloux soit
      De celle dont maint plaisant bien reçoit
      Et toute riens a bonne fin conçoipt
      Quanque elle fait; et, s'ores s'aperçoit
1316            Que un ou deux
      Ou mains aultres en soient amoureux,
      N'en ara il ne pesance ne deulx,
      Ains pensera qu'il est amé tous seulz
1320            Et que liece
      Doit bien avoir quant il a tel maistrece
      En qui tel bien et tel beaulté s'adrece
      Que chascun veult amer pour sa noblece
1324            Et grant valour.
      Si n'a l'amant ne cause ne coulour
      D'estre jaloux ne de vivre en doulour
      Pour bien amer, mais maint par leur folour
1328            Mettent la rage
      Sus a amours, mais c'est leur fol corage
      Qui recepvoir ne prendre l'avantage
      Ne scet d'amer; si sont de tel plumage
1332            Et de tel sorte,
      Et puis dient qu'en eulz est joye morte
      Par trop amer qui tant les desconforte,
      Mais ce n'est que leur condicion torte
1336            Qui si les tient.
      Si a grant tort, sanz faille, qui maintient
      Que doulce amour, a qui joye apartient,
      Rende l'amant jaloux; car point ne vient
1340            Tel maladie
      Fors de failli, lasche cuer, quoy qu'on die,
      Et d'envie triste et acouardie,
      Qui personne fait estre pou hardie
1344            Et mescreant,
      Et soussier fait l'omme de neant;
      Si cuide estre plus lourt et pis seant
      Que les autres, et quant il est veant
1348            Jolis et gais
      Jeunes hommes, lors est en male paix,
      Car il cuide estre de tous li plus lais,
      Si ne lui plaist ne souffreroit jamais
1352            Qu'acointés fussent
      De ses amours de paour que plus plussent;
      Si sont tristes telz gens et se demussent
      Pour agaitier qu'aperçeü ne fussent.
1356            Dont par nul tour
      Ne dites que jalousie d'amour
      Viengne, ainçois vient de cuer plein de cremour,
      Ou souspeçon et desdaing fait demour
1360            Par mal vouloir
      Pour ce que autre ne cuide pas valoir,
      Et c'est ce qui le cuer fait tant doloir
      Au maleureux qui n'a autre chaloir
1364            Par foliance.
      Aussi ne doy pas mettre en oubliance
      Ce qu'avez dit qu'amoureuse aliance
      A fait perir par sa contraliance
1368            Maint vaillant homme
      Ou temps jadis et en France et a Romme
      Et autre part, si en nommez grant somme
      Qui dure mort receurent toute somme,
1372            Com vous contez,
      Par telle amour; mais un pou m'escoutez:
      Je di pour vray, et de ce ne doubtez,
      Que, s'il fu vray que ainsi fussent matez
1376            Et mis en biere,
      Blasme n'en doit en nesune matiere
      Amours avoir; car leur fole maniere
      Les fist morir, non pas amour entiere.
1380            Je vous demande:
      N'est pas bonne, doulce et sade, l'amande?
      Mais se cellui qui la veult et demande
      S'en rompt le col ou a l'arbre se pende,
1384            Vault elle pis?
      Le vin est bon, mais, s'aucun tant ou pis
      S'en est fichié qu'yvre soit acroupis
      Ou comme porc gisant com par despis,
1388            Ou une bigne
      Se fait ou front, par yvrece foligne,
      Ou il s'occist, ou un autre l'engigne,
      En doit, je croy, pour ce arrachier la vigne
1392            Qui tel fruit donne?
      Ne peut on pas de toute chose bonne
      Trés mal user; d'une bonne personne
      Peut venir mal a qui mal s'en ordonne.
1396            Ainsi sanz faille
      Est il d'amours, ce n'est pas controvaille,
      Car il n'est chose ou monde qui tant vaille,
      Mais cil est folz qui tel robe s'en taille
1400            Dont pis li viegne.
      C'est drois qu'amant a une amour se tiegne,
      De tout son cuer aime et toudis maintiegne
      Foy, loiaulté, et verité soustiegne;
1404            Mais pour ce faire
      N'est pas besoing s'occire et soy deffaire.
      Amours faitte fu pour l'omme perfaire
      Et non pas pour lui grever ne mefaire,
1408            C'est chose voire.
      Mais pour ce que ramentu mainte hystoire
      Avez yci, que li contes avoire,
      Des vrais amans, dignes de grant memoire,
1412            Qui moult souffrirent
      Par grant amour et qui a mort s'offrirent,
      Aussi compter vueil de ceulz qui eslirent
      Le mieux du jeu et pour amours tant firent
1416            Que renommée
      Par le monde fu de leur bien semmée
      Par vaillans fais en mainte grant armée
      Faire, par quoy a tousjours mais semmée
1420            Sera leur grace
      Trés honnourable, et riens n'est qui ne passe
      Fors bon renom, mais après qu'on trespasse
      Demeure los, sages est qui l'amasse.
1424            Or regardons:
      Se Lancelot du Lac, qui si preudons
      Fu en armes, reçut de nobles dons
      Pour celle amour, de quoy adès plaidons,
1428            Fu il vaillant?
      Qu'en dittes vous? S'ala il exillant
      Pour celle amour ne son corps besillant?
      Je croy que non, ains plus que son vaillant
1432            Lui fu valable,
      Plus qu'autre riens et bonne et profitable;
      Car par ce fu vaillant et agreable,
      Dont ne lui fu ne male ne nuisable,
1486            Je croy au mains,
      Si ne s'occist, ne fu par autres mains
      Mort ne blecié, ains de joye en fu pleins.
      Aussi d'aultres en fu, encore est, mains:
1440            Et meismement
      Tristan, de qui parlastes ensement,
      En devint preux; se l'ystoire ne ment,
      Pour amours vint le bon commencement
1444            De sa prouece;
      Et non obstant qu'il moru a destrece
      Par Fortune, qui maint meschief adrece,
      Tant de bien fit pour sa dame et maistrece
1448            Qu'a tousjours mais
      Sera parlé de ses haultains biensfais,
      Ce fist Amours par qui il fu parfais.
      Si avez dit que de l'amoureux fais
1452            Fors mal ne vient;
      Or regardons, pour Dieu, s'il m'en souvient,
      Se a chascun d'amours si mesadvient:
      Jason jadis, si com l'ystoire tient,
5456            Fu reschappé
      De dure mort, ou estoit entrapé
      Se du peril ne l'eüst destrappé
      Medée, qui de s'amour ot frapé
1460            Le cuer si fort
      Que le garda et restora de mort,
      Quant la toison d'or conquist par le sort
      Que lui aprist en Colcos, quant au port
1464            Fu arrivé;
      Qui qu'en morust, cellui fu avivé
      Par telle amour, mais trop fu desrivé
      Quant faulte fist a celle qui privé
1468            L'ot du peril.
      Et Theseüs, du roy d'Athenes filz,
      Quant envoyé fu en Crete en exil,
      Adriane par son engien soubtil
1472            Le reschapa
      De dure mort; si le desvelopa
      De la prison Minos quant s'agrapa
      A son filé et la gorge copa
1476            Au cruel monstre;
      Ne nuisi pas Amours, je le vous monstre,
      A cestuy cy, car hystoire desmontre
      Qu'il eschapa par mer plus tost que loustre
1480            Gué ne trespasse.
      Et Eneas, après qu'ot esté arse
      La grant cité de Troye, a qui reverse
      Fu Fortune qui maint reaume verse,
1484            Quant il par mer
      Aloit vagant a cuer triste et amer
      Ne ne finoit de ses Dieux reclamer,
      Mais bon secours lui survint pour amer,
1488            Car accueilli
      Fu de Dido la belle et recueilli;
      S'elle ne fust, esté eust maubailli,
      Dont ot grant tort quant vers elle failli.
1492            Si n'en morurent
      Mie ces trois, ains reschapez en furent.
      Et mains aultres assez de biens en eurent:
      Et, si est vray, com les hystoires jurent,
1496            Que Theseüs,
      Dont j'ay parlé, qui tant fu esleüs
      Qu'avec le fort Hercules fu veüs
      En grans effors, en mains lieux fu sceüs,
1500            Quant enfançon
      Estoit petit, il estoit lait garçon,
      Boçu, maufait, si com dit la chançon
      De l'ystoire, mais il changia façon
1504            Pour belle Heleine;
      Pour lui fu preux et emprist mainte peine.
      Vous le véés en ces tapis de laine
      En un aigle d'or, qu'on conduit et meine,
1508            Ou fu mucié
      Tant qu'il se fu a la belle anoncié;
      Puis la ravi, dont furent corroucié
      Tous ses parents, si ne lui fu laissié
1512            La mener loings.
      Si n'est on pas exillé de tous poins
      Pour ceste amour quant on aprent les poins
      D'estre vaillant par honnourables soings.
1516            Autres hystoires
      Si racontent assez de choses voires
      Des vrais amans, dont les haultes memoires
      A tousjours mais seront partout notoires:
1520            Et Flourimont
      D'Albanie, il n'ot en tout le mont
      Nul plus vaillant, mais dont li vint tel mont
      De vaillances fors d'Amours qui semont
1524            Ses serviteurs
      A estre bons, tant anoblist les cuers;
      Pour Rome de Naples mains grans labeurs
      Il endura, non obstant a tous feurs
1528            Il conquestoit
      Pris et honneur; son temps donc ne gastoit
      En bien amer, par qui il acquestoit
      Les vaillances qu'Amours lui aprestoit.
1532            Et le Galois
      Durmas vaillant, qui fu filz au bon roys
      Danemarchois, cellui ot si grant voix
      De proueces que plus n'en orent trois;
1536            Je vous demande
      Que il perdi quant Roÿne d'Yrlande
      Prist a amer et tout en sa commande
      Il se soubsmist, dont passa mainte lande
1540            Pour lui conquerre
      Son royaume et demena si grant guerre
      Qu'il le conquist et lui rendi sa terre,
      Dont il dot bien par droit honeur acquerre.
1544            Cleomadès
      Fu il vaillant pour Amours? Et adès
      Armes suivoit aussi Palamedès;
      Vous souvient il des proeces et des
1548            Grans vaillantises
      Qu'on dit de lui assez en maintes guises?
      Tout pour Amours faisoit ses entreprises;
      Si vous suppli ne soient voz devises
1552            Que mal en prengne.
      Aussi Artus, qui fu duc de Bretaigne,
      Pour Fleurance, qui puis fu sa compaigne,
      Il chevaucha et France et Alemaigne
1556            Et maintes terres,
      En mains beaulz fais et en maintes grans guerres,
      Tout pour Amours qui le mettoit es erres
      D'avoir honeur, pour ce emprenoit ces erres.
1560            Mais sanz aler
      Plus loings querir, encor pouons parler
      De nostre temps. Ne devons pas celer
      Les bons vaillans, qui, sanz eulz affoler
1564            Ne eulz mal mettre,
      Vouldrent leurs cuers en parfaitte amour mettre.
      Ne me fault ja autre preuve promettre
      Ne autre escript pour tesmoin n'aultre lettre,
1568            Car veritable-
      Ment le scet on: Le vaillant conestable
      De France, dont Dieux ait l'ame acceptable,
      Le bon Bertran, le preux et le valable
1572            De Gleaquin,
      Qui aux Anglois fist maint divers hutin,
      Dont ot honneur, leurs chatiaulz a butin
      Mettoit souvent, ou fust soir ou matin,
1576            Et renommé
      Sera tousjours et des bons reclamé;
      Premierement pour Amours fu armé,
      Ce disoit-il, et desir d'estre amé
1580            Le fist vaillant;
      De bonne heure le fist si traveillant
      Amours, qui fait chascun bon cuer veillant
      A poursuivre honneur si est vueillant
1584            Loz qui mieulz vault
      Que riens qui soit. Et le bon Bouccicaut
      Le mareschal, qui fu preux, saige et cault,
      Tout pour Amours fu vaillant, large et bault,
1588            Ce devenir
      Le fist ytel, celle voie tenir
      Ses deux enfans veulent, et maintenir
      D'armes le fais, pour le temps a venir
1592            Louenge acquerre.
      Et a present encore vit sus terre,
      Dieu l'i tyengne, le vaillant de Senserre
      Connestable, si ne convient enquerre
1596            De chevalier
      Milleur de lui; en son temps bataillier
      L'a fait Amours, qui moult bon conseillier
      Lui a esté quant par soy traveillier
1600            A tant conquis
      Que il a loz entre les bons acquis;
      Ce fait Amours qui lui a ce pourquis.
      Aussi d'autres, si com j'en ay enquis,
1604            En ce regné
      En a esté qu'Amours a gouverné;
      Encore en est, le jeu n'est pas finé,
      Qui en armes se sont si bien mené
1608            Qu'a tousjours mais
      Sera retrait de leurs beaulz et bons fais.
      Des chevaliers ne sçay pour quoy me tais
      Qui sont adès en vie, qui le fais
1612            D'armes porter
      Pour bien amer a fait en pris monter.
      Des trespassez encore puis conter:
      Du bon Othe de Grançon raconter
1616            Avez assez
      Ouÿ comment du bien ne fu lassez,
      En lui furent tous les biens amassez.
      De Vermeilles Hutin mie effacez
1620            D'entre les bons
      Ne doit estre, Dieu lui face pardons!
      Mais aux vivans chevaliers regardons
      S'il en y a qui doivent grans guerdons,
1624            Par esprouver,
      A bonne amour, que l'en peut bons trouver
      Vaillans, sages, courtois et non aver:
      Le bon Chastiaumorant, que Dieu sauver
1628            Et garder vueille,
      Qui en armes sus les Sarrazins veille
      En la cité Constantin, qu'il conseille,
      Aide et garde, pour la foy Dieux traveille;
1632            Cil doit avoir
      Pris et honneur, car il fait son devoir
      Et ceulz qui sont o ly, a dire voir,
      Loz acquierent, qui trop mieulz vault qu'avoir,
1636            Et aux François
      Font grant honneur. Et encor m'aperçois
      De maint vaillant sages en tous endrois
      Qu'Amours a fais bons, courtois et adrois
1640            Et honnourables:
      Bon chevalier est L'Ermite et valables
      De la Faye, et d'autres telz semblables
      En est assez de vaillans et louables,
1644            Mais pour briefté
      M'en tais; mais, se Dieux vous envoit santé,
      Or regardons, s'en trouverons plenté
      De plus jeunes, qui plus bien que griefté
1648            Ont et conduis
      Sont pour Amours, qui si bien les a duis
      Qu'a toute honeur poursuivre sont aduis;
      Courtoisie, vaillance est leur reduis,
1652            Ce n'est pas fable.
      De Monseigneur d'Alebret trés valable
      Charles, qui est a chascun agreable,
      Qu'en dites vous? Vous semble il point louable
1656            Ne que son pris
      Soit bien digne qu'il soit en tout pourpris
      Ramenteü? Est il sage et apris,
      Duit aux armes? Peut il estre repris
1660            En nul endroit?
      Qui vouldroit mieulx souhaidier, il faudroit,
      Je croy, que lui; car raison aime et droit.
      Et tout bon fait Amours lui a a droit
1664            Et avoiez.
      Le Seneschal de Hainault, or voiez
      S'il est d'amours a droit bien convoiez?
      Ses jeunes jours sont il bien emploiez?
1668            Est il oiseux?
      Va il suivant armes, est il parceux?
      Que vous semble il? N'est il bien angoisseux
      D'acquerir loz? Dieux lui doint et a ceulz
1672            Qui lui ressemblent;
      Je croy qu'en lui assez de biens s'assemblent.
      Courtoisie, valeur ne s'en dessemblent;
      N'est pas de ceux a qui tous les cuers tremblent
1676            De couardie.
      Et de Gaucourt que voulez que je die?
      Il m'est avis qu'en maniere hardie
      Armes poursuit, nul n'est qui en mesdie
1680            Tant bien s'i porte,
      Ce fait Amours qui lui euvre la porte
      De vaillantise; et tout par autel sorte
      Le bon Charles de Sauvoisi enorte
1684            Et fait vaillant
      Si que son corps n'espargne ne vaillant
      Pour avoir loz com preux et traveillant,
      Ou soit de lance ou d'espée taillant,
1688            En armes faire.
      Castelbeart et autres plus d'un paire
      En qui bonté et vaillance repaire,
      Ce fait Amours qui leur fait tout ce faire
1692            Pour loz aquerre,
      Car chevaliers meilleurs ne convient querre.
      Aussi Clignet de Berban, qui enquerre
      Vouldroit de lui, en France et aultre terre
1696            Est renommé,
      Car en mains lieux pour Amours s'est armé,
      Par quoy il est et sera renommé.
      Si sont jolis, jeunes et assesmé
1700            Et pour leurs dames
      Vont com vaillans en mains lieux faisant armes,
      Dont quant les corps seront dessoubz les lames
      D'eulx remaindra loenges et grans fames
1704            En tout empire;
      Mais que tousdis se gardent de mesdire,
      Car c'est chose qui trop noble homme empire,
      Si feront ilz, car leur bon cuer ne tire
1708            Qu'a fuïr vice
      Et a suivir toute chose propice;
      Amours le fait, car c'est son droit office,
      Dont leur rendra loier et benefice,
1712            S'il le desservent.
      Si ne dites jamais qu'amans s'asservent
      Pour bien amer quant un tel maistre servent
      Qui les fait bons, et se bien le parservent,
1716            Sachiez de voir,
      Qu'ilz acquerront en faisant leur devoir
      Prouece, honneur, sens, louenge et avoir.
      De telz assez, ce pouez vous savoir,
1720            En est sanz doubte,
      Mais qui vouldroit nommer la somme toute,
      Des bons et beaulz amans toute la route
      Dureroit trop, car souvent qui escoute
1724            Un trop long compte
      Il anuie, mais ceulz dont je vous conte
      Et d'aultres tant que je n'en sçay le conte
      Sont gracieux, car il n'est duc ne conte
1728            Prince ne roy,
      S'il aime a droit, qu'il ne hée desroy
      Et tout mesdit et qu'en tout son arroy
      Ne vaille mieulx, car l'amoureux conroy
1732            Les fait apprendre.
      Dont, beaulz amis, se bien voulez entendre,
      Ouïr pouez que se l'amant veult tendre
      A joye avoir, Amours lui est plus tendre
1736            Qu'elle n'est dure,
      Se doulcement et coyement endure
      En esperant, combien qu'ycelle ardure
      Lui soit poignant, mais trop fait grant laidure
1740            Qui tant mesprent
      Que le mieulx voit et le pis pour soy prent.
      Si ay prouvé qu'en amours on aprent
      Bien et honneur et a faire on se prent
1744            Toute vaillance.
      Se ne dites plus que si grant dueillance
      Ait en amours et tele deffaillance
      De reconfort, ne si grant traveillance
1748            Ne si penible.»
      Quant l'escuier, qui fu sage et sensible,
      Qui verité ot dit comme la Bible
      Ce lui sembla, adoncques fu taisible
1752            Sanz plus mot dire,
      Le chevalier un pou prist a sousrire
      Et en pensant sanz parler le remire,
      Et puis vers lui courtoisement se tire
1756            Et dist a trait:
      «Par Dieu, Sire, vous avez cy retrait
      Grans merveilles et qui vers vous se trait
      Pour medecine avoir et bon entrait
1760            A tost tarir
      Les maulz d'amours, bien en savez garir
      Et bon conseil donner pour tost perir
      Toute douleur pour servant remerir
1764            Bien a son aise.
      Mais qu'on vous creust: mais de petit s'apaise
      Qui pou a dueil et qui n'a nul mesaise;
      Ainsi l'avez gaignié, mais que je taise,
1768            Sanz mot sonner,
      Les grans raisons que je puis assener
      Contre les ditz que vous oy raisonner;
      Car vous voulez droittement ordener
1772            A droit souhait
      Les maulz d'amours et chascun a son hait
      Pou ou assez a volonté en ait,
      Si que le bien en prengne et le mal lait.
1776            Ne plus ne mains
      Mettre voulez et la tenir au mains
      Bride a Amours et, fors en poins certains,
      Le faire aler et qu'on n'en soit attains
1780            Fors a sa poste.
      Autrement va, compaings, qui a tel hoste,
      A son vouloir ne le met pas decoste.
      Avez vous cuer qui joye met et oste
1784            A voulenté?
      Donc n'amez vous, dire l'ose, plenté?
      Aussi ne font tous ceulz qui sont renté
      De tel plaisir, com vous avez conté,
1788            Sanz dueil avoir
      Estre ne puet; il est bon assavoir
      Que qui aime de cuer sanz decepvoir
      Perfaittement qu'il ne lui faille avoir
1792            Mainte durté,
      Ou vueille ou non, ja si bien ahurté
      Ne se sera qu'il y ait ja seurté
      Et que toudis yl y ait beneurté
1796            En sa querelle;
      Mais vous comptez cy d'une amour novelle
      A vo voloir, ne sçay comme on l'appelle,
      Dont nous avez conté longue nouvelle.
1800            Mais encor dis je
      Que l'amant qui est droit, vray subgiet lige
      Trés grant amour son cuer si fort oblige
      Qu'estre le fait jaloux, et tant engrige
1804            Celle grief peine
      Qu'il n'a repos nul jour de la sepmaine,
      S'il s'aperçoit qu'un autre amant se peine
      A acquerir l'amour qui le demeine
1808            En maint endroit.
      Et vous cuidiez noz prover cy en droit,
      Que, qui jaloux seroit, amours fauldroit;
      Et je vous di qu'amours ne puet a droit
1812            Sanz jalousie;
      Si soit de ce vo pensée acoisie,
      Car je vous di que trop plus se soussie
      Un cuer amant et mains est adoulcie
1816            Sa peine grieve
      Qu'a un autre qui de legier s'en lieve.
      Mais vous parlez d'une amour qui pou grieve,
      De qui ne chault se elle est ou longue ou brieve
1820            Et se tost passe,
      Mais elle sert de dire: Amours m'enlace,
      J'en suis jolis, de servir ne me lasse,
      Et si n'en ay nulle pensée lasse
1824            C'est avantage.»
      Adonc respont l'autre et rompt le language
      Et dit: «Par Dieu, estre cuidiez trop sage;
      Aultrement va et tout d'autre plumage
1828            Sont amours fines;
      Et nous serions yci jusqu'a matines,
      Mais je vous di qui plus sont enterines
      Vraies amours et mieulx en sont les signes
1832            Et plus certains,
      Quant un amant qui d'amours est attains
      Est liez et bault et de gayeté pleins
      Pour la joye qu'il a, dont est attains
1836            D'amour loiale
      Quant lui souvient de la haulte royale
      Dame qui sert toute pensée male
      Pour sa valeur de son cuer se ravale,
1840            Si s'en tient gay
      Et envoisiez en Avril et en May
      Et en tout temps, si n'a douleur n'esmay
      Par vraye amour qui de son luisant ray
1844            Tout l'enlumine.
      Quoy que dissiez, encor di et termine
      Que c'est plus grant et trop plus parfait signe
      De grant amour parfaitte er enterine
1848            De soy fier
      En ses amours que de s'en deffier
      N'estre jaloux; j'ose bien affier
      Que plus aime cil qui, sanz soussier,
1852            Argent ou or
      Baille a garder ou aucun grant tresor
      A un autre et si lui di: «Trés or
      Me fie en vous, garde vous fais encor
1856            De mon avoir»
      Que cil qui veult grant seureté avoir
      Et le conte veult chascun jour savoir
      Qu'on fait du sien, de paour que decepvoir
1860            L'autre le vueille.
      Ainsi est il, a qui que plaise ou dueille,
      Du fait d'amours, car cil qui se despoeille
      De son vray cuer et tel fiance accueille
1864            Que il le donne
      A un aultre et du tout lui abandonne
      Sanz marchander, ne que plus en sermone,
      C'est mieulz signe que la personne a bone,
1868            Il tient sanz faille,
      Que cellui qui en marchandant le baille
      Et qui tousjours se double qu'on lui faille
      Ou que bonté et loiaulté deffaille
1872            Aucunement;
      Car qui aime se fie entierement
      Come j'ay dit, ne seroit autrement
      Perfaitte amour, et le vray jugement
1876            En ose attendre.
      S'il est aucun qui sache bien entendre
      Noz deux raisons et tous les poins comprendre;
      Si vous suppli que juge vueilliez prendre
1880            Tout a vo guise,
      Et tout sur lui soit ceste cause mise.»
      Le chevalier respont: «Et sanz faintise
      Le jugement consens, a vo devise
1884            Soit juge pris
      Et esieü, mais qu'en lui ait tel pris
      Qu'il soit vaillant, preux, sage et bien apris,
      Noble et gentil, et des amans sur pris
1888            Sache jugier.
      Car quant a moy, sanz plus tant langagier,
      Je dis et tiens que plus comparer chier
      Les biens d'amours convient sans alegier
1892            Qu'on n'en a joye,
      Et pour un bien plus de cent maulz envoie,
      Et que l'ome qui a amer s'avoie
      De tous perilz il se met en la voie.
1896            Et du surplus
      Je di encor que cellui aime plus
      Qui pour amours devient mat et reclus,
      Pensif, pali, morne, taisant et mus,
1900            Que cil qui lié
      Plus en devient, ne point n'est si lié
      Le cuer qui a joye c'est alié
      Comme est cellui qui est contralié
1904            Par tel amour,
      Et qu'il convient qu'en lui face demour
      Jalousie, dont les yeulz pleins d'umour
      En a souvent faisant mainte clamour,
1908            Se sanz retraire
      Il aime a droit tel mal lui convient traire.
      Et vous dittes et tenez le contraire;
      Or nous doint Dieux vers loial juge traire
1912            Prochainement.»
      Adonc les deux amans leur parlement
      Ont afiné, mais en grant pensement
      De juge avoir furent, qui proprement
1916            Sentence a droit
      Leur sceust donner justement selon droit;
      Maint hault baron choisirent la en droit,
      Maint chevalier, cointe, apert et adroit
1920            Gay et jolis,
      Y nommerent, et de la fleur de lis,
      Que Dieu maintiegne en joye et touz delis,
      Eslisoient de telz qui sont palis
1924            Soubz leurs chapeaulz
      Pour ce que pas ne font tous leurs aviaulz
      Es fais d'amours, qui depart ses tortiaulz
      Diversement et amaigrir les peaulz
1928            Fait a maint bons
      Souventes fois; et ainsi a leurs bons
      Choisissoient et nommoient les noms
      De maint vaillant, disans: «Cellui arons»;
1932            Et puis disoient
      Que mieulz valoit un autre qu'ilz nommoient.
      Et quant je vi qu'en tel descort estoient
      Qu'a leur droit gré nul juge ne trovoient
1936            Lors m'avisay
      Tout en pensant et pris mon avis ay
      Que pour leur fait un bon juge visay;
      Quant pensé l'oz, ainsi leur devisay
1940            Com vous pourrez
      Yci ouïr; si me tiray plus près
      Et si leur dis: «S'il vous plaist, vous orrez
      Ce qu'il m'est vis et me pardonnerez
1944            Se je m'avance
      De mettre accord en l'amoureuse tance
      Dont vous plaidiez, et croiez sanz doubtance
      Que j'en desir droitturiere sentence
1948            Et si le fais
      A bonne fin, et, se chargier le fais
      De ce descort voulez et soit parfais
      Selon mon loz, vous en serez reffais
1952            Et tous contens
      Et assovis a droit gré a tout temps.
      Se le trés hault noble duc, que j'entens,
      S'en veult chargier et estre consentens
1956            De ce juge estre,
      Bon juge arez, vaillant, sage et grant maistre,
      C'est le trés hault, puissant, de noble encestre
      Duc d'Orliens, qui ait joye terrestre
1960            Et paradis;
      Cellui est bon, sage en fais et en dis,
      Juste, loial, et aux bons de jadis
      Veult ressembler, car maintenir toudis
1964            Lui plait justice,
      Si est humain, humble, doulz et propice
      En trestous cas et meismes en l'office
      De droit jugier, si n'est mie si nice
1968            Qu'il n'ait apris
      Les tours d'amours, non obstant son hault pris.
      Si vous conseil que de vous il soit pris
      Et esleü a juge, et bien empris
1972            Arez sanz faille;
      Car je ne cuid que nul autre le vaille,
      Mais qu'il lui plaise et que tant en travaille
      Son noble cuer que sentence il en baille,
1976            Ne pourriez mieulx.»
      Adonc les deux amans, haulçant les yeulz,
      Respondirent: «Et louez en soit Dieux,
      Vous nous avez assis en noble lieux
1980            Et ramenteu
      Juge loial et par nous esleü,
      Se il lui plaist sera le cas veü,
      En jugera a son vueil et sceü
1984            S'a gré lui vient.
      Si vous prions, puis que tant vous souvient
      De nostre bien, que vous a qui avient
      Et bien et bel faire dis, dont survient
1988            En mainte place
      Maint grant plaisir, que de vo bonne grace
      Faciez un dit du fait et de l'espace
      De no debat, si nous ferez grant grace
1992            Et grant leesce.»
      Adonc respons: «Je ne suis pas maistrece
      De faire dis, non pour tant sanz parece
      Je le feray pour la haulte noblece
1996            Du bon vaillant
      Prince royal qui nul temps n'est faillant
      De bien jugier, d'estre bien conseillant
      Et en tous fais adroit et traveillant,
2000            Pour mettre en joye
      Son noble cuer, se il daigne qu'il l'oie.
      Or me doint Dieux, ainsi com je vouldroie,
      Faire chose, dont esjouïr se doye
2004            Et faire feste.»
      Ainsi, trés hault Prince de noble geste,
      Mon redoubté Seigneur, a qui Dieux preste
      Longue vie et puis a l'ame apreste
2008            Sa vraye gloire,
      Ce dittié fis pour vous duire a memoire
      Joye et solas par oïr ceste hystoire
      Qui d'amours fait mencion et memoire;
2012            Dont je supplie
      Vo haultece qu'elle tant s'umilie
      Qu'en bon gré l'ait, ne le tiegne a folie;
      Car voulenté et vray desir me lie
2016            A moy pener
      De vous servir, si g'y sceusse assener.
      Et or est temps de mon oeuvre affiner,
      Mais de trouver, s'aucun au deffiner
2020            A volenté,
      Quel est mon nom, sanz y querir planté,
      Si le serche, trouver le peut enté
      En tous les lieux ou est cristienté.


      EXPLICIT LE DEBAT DE DEUX AMANS



_La rubrique manque dans_ A1; _dans_ A2 Ci c. le livre du d. des d. a.

2 B g. prouesse

13 A1 haulté

15 B m. empris

21 B Ne

24 C Et a o.

25 B1 q. sont pour n.

42 B2 des c.

83 A1 assemblé

86 A1 et joyeuse

87 B c. ennuyeuse

95 C y ot p.

97 A1 B. et jolis

122 A1 les c.

129 B et doulcement a.--C a. doulcement a.

130 A2 et B1 _suppriment_ et

133 B t. de

143 B a. d'estre

155 B C N'en

161 A2 de nener

163 de _omis dans_ A1 et C

166 B C tout f.

169 A1 ou bien

173 B c. et d.

174 B Et l.

177 B Tant fort e.

181 B ne de r.

199 A2 ne cuidoye p.

219 A1 _supprime_ y

245 C2 contens ne

247 trop _manque dans_ B

266 A N. perceüst--B N. n'apperceust

270 A2 _supprime J'_

273 B1 _supprime_ et

277 le _omis dans_ A1

281 B1 t. tout le

285 B Moult l.

303 A2 B C qu'ay eu

306 A2 vi v. adont s.

319 A2 a. s. b. dessus le f.

357 B1 un p. d'a.

362 C Que d.

374 B1 De t.

386 A1 Avec n.

391 A2 B De m.

398 A1 primtemps

399 B les a.

410 tout _omis dans_ B1

421 A2 sariés d.

435 B1 Et p.

438 A1 cuer

467 A1 Houblier

469 C ce a q.

476 BC Q. icelle j.

510 A2 de si--B n'en si

515 A1 en depart

519 B1 De t.

531 B en e.

557 A2 t. d'a.

567 A2 n'a e.

573 A1 houblier

575 B C ainsi c.

582 B Je ne c. pas q.

593 B1 _supprime s' devant le 2'me_ est

599 B2 perdroit le d.

619 B n'a p. ne a.

621 B l. j. a.

631 B C on se d.

650 B f. peris

652 A Q. dame H.

657 B n. et h. c.

658 A1 Que ou--B C Qui ou

681 A1 B C a. moru

686 A1 m. passoit

690 B _omet_ las

698 A1 _omet_ sa

710 A2 le cas e.

714 B En tel o.

725 A2 a. en fu t. t.--B C Y. fu si durement t.

733 A2 _ajoute_ en f.

746 A1 Or regardez

751 A1 B1 Q. l'occist

783 A2 p. il y

785 A2 Ou t.

788 B C En quantes g.

795 A1 m. mausagement (_ce mot a été écrit après grattage, mais on a
     oublié de rayer_ non)

797 A2 t. qui o.

801 B1 leurs c.

806 B1 P. celle a.

818 A2 C en e.

847 B se b.

860. A1 Et

863. A1 garre--B C ne s'i g.

866 A2 le grant f. et t.

867 A de sa art

869 A2 a. le prent

883 B C ne t.

933 BC Mais s.

957 B1 _omet_ sont

965 A1 c. traison q.

975 B1 et n. et 1.--A1 et loyaulz

979 A2 P. s'i v.

981 B ainsi v.

983 A1 Que h.

986 B V. voy i.

998 B qu'au l. p.

1031 B1 celz p.

1033 à 1035 A2
       Hom ne seroit qui se voulsist l.
       En t. l. mieulx lui vauldroit n.
       Que soy aler soubmettre et avoyer

1052 B C l. en viengne

1073 A2 si grans m.

1089 B et c'est ce q.

1097 B _omet_ avoir

1123 B C la m.

1133 B et esveillié

1141 A2 beneurée et e.

1147 A2 M. qui le v.

1159 A2 Ne d.

1188 A1 guerdon

1193 B S'il l'a.

1207 B _omet_ pas

1214 B1 _omet_ pas.--B pour l.

1217 B Si s'esveille

1221 A1 l. amant s'.

1233 B C _omettent_ bien

1257 A1 dont v.

1265 B _omet le second_ ne

1281 A2 le v. p.

1287 A2 Rudes et m. et

1322 B et loyauté s'a.

1331 A2 d'amours

1341 A1 que on

1350 A2 _supprime_ li

1357 B1 Ne d. plus q.

1377 A1 B2 C n. maniere

1387 A2 c. mort g.

1388 A1 u. igne (b _gratté_)

1389 A _ajoute_ et p.

1399 B1 M. il e.

1402 A1 t. s'i m. (toudis _rayé_)

1433 A2 Sur toute r.

1439 A2 d'a. encores en e.

1458 A1 Et du

1461 B C Qu'elle le g.

1471 B1 pour s.

1478 C c. l'h.

1479 B2 e. de m.

1485 A1 A. najant a

1493 B2 a. eschappés

1526 A1 P. Roÿne de N. m. l.

1543 B C il doit b.

1550 B1 par a.

1552 B en viengne

1572 A1 De Clequin

1583 B2 C s'il e.

1587 B v. saige et

1593 A1 vid

1594 B1 C D. lui t.

1598 B2 Le f.

1602 A2 S'a f.

1617 B C c. oncques de b.

1618 _et_ 1619 _intervertis dans_ B

1658 B Il est s.

1670 B C _omettent_ N'

1709 A2 a fuïr t.

1726 A2 t. dont je

1733 B C b. compains se

1738 A1 que y.

1759 A2 et pour b. trait.

1760 B C Pour t.

1765 B m. d'un p.

1773 A2 L. fais d'a.

1787 A1 c. nous a.

1789 A1 ne puent

1794 A2 B C _omettent_ ja

1795 B C _omettent_ y

1797 B C _suppriment_ d'u.

1801 A2 e. vray et s.--B C v. d. s.

1817 A2 Que un--B se l.

1827 A1 A. est et

1835 B C e. ençains

1841 B Et renvoisiez

1860 C se v.

1871 A1 Ou qu'en b.

1883 A2 j. conseil

1889 A2 Et q.

1891 B C Le b.

1922 et 1923 A2
      Eslisoient de tieulx qui sont palis
      Par fort amer dont n'ont pas tous delis

1923 A1 Choisissoient de

1930 A1 et nommerent

1935 B C g. bon j.

1939 A1 p. l'ot

1977 A1 haulcent

2001 B c. que il

2005 A2 Et a. h.

2010 B1 C pour o.

2018 B1 Car or

2023 _On trouve dans_ cristienté _l'anagramme de_ Cristine



NOTES

LE DÉBAT DE DEUX AMANTS (p. 49 à 109.)


M. Paulin Paris (_Mss. françois_, V, p. 162 à 167) a seul donné
jusqu'à présent quelques extraits de ce poème, vers 1 à 5 et surtout
1520 à 1688. Toutefois, l'abbé Sallier avait déjà dans les _Mémoires
de l'Acad. des inscr._, XVII, 515, consacré une courte notice à ce
poème et cité quelques vers: 1 à 6, 8 à 10, 53 à 55, 82 à 89, 99 à
104, 120 à 123, 145 à 154, 384 à 392, 746 à 749, 753, 754 et 757.

671 à 680.--Ovide, Métamorphoses, Livre IV, vers 55 à 165.

681 à 689.--Ovide, Héroïdes. Ep. XVIII et XIX. Le même sujet est
traité par Christine dans la Ballade III du recueil des «Cent
Balades». (Voy. tome I. p. 3.)

693 à 700.--Ovide, Métamorphoses, Livre XII, vers 580 à 628, et Livre
XIII, vers 399 à 575.

704 à 721.--Esacus, fils de Priam et d'Alexirhoé, nymphe du Mont Ida,
devint amoureux de la belle Hespérie (Ovide, Métamorphoses, Livre XI,
vers 749 à 795).

725 à 736.--Iphis et Anaxarète (Ovide, Métamorphoses, Livre XIV, vers
698 à 764. Allusion déjà faite par Christine dans une complainte
amoureuse. (Voy. t. I, p. 285 et 286).

757 à 760.--Cahedin, héros du roman de Tristan.

761 à 768.--Inspirés du châtelain de Coucy, roman de la fin du XIIIe
siècle. Voy._Hist. littéraire de la France_, XXVIII, p. 352 à 390.

769 à 774.--Châtelaine du Vergy. Voy. Méon,_Fabl._ IV, 296.
Cf._Romania_, XIX, 341.

960 à 975.--Passage reproduisant des idées émises dans le roman de la
Rose (Discours de Raison à l'Amant. Voy. éd. F. Michel, tome I, p. 98
à 100).

1455 à 1468.--Ovide, Métamorphoses, Livre VII, vers 1 à 158.

1469 à 1476.--Ovide, Héroïdes, Ep. X; Métamorphoses, Livre VIII, vers
154 à 182, et Les Fastes, Livre III.

1496 à 1512.--Christine fait ici allusion au roman de Thésée. La
tapisserie qu'elle nous montre devait effectivement figurer dans
l'Hôtel du duc Louis qui l'avait payée, en 1389, au célèbre Nicolas
Bataille la somme de 1,200 fr. (Voy. Guiffrey,_Hist. de la
Tapisserie_. Tours, 1886, p. 34.)

1520 à 1531.--Florimont d'Albanie, héros principal du roman d'Aimon de
Varenne (1188), épousa la belle Romadanaple, fille de Philippe, roi de
Grèce. M. Paulin Paris (_Manuscrits françois_, V, p. 163, note) a cru
deviner dans la citation de Christine l'anagramme de Romanadaple,
mauvaise leçon que l'on trouve dans quelques passages des mss. de
Florimont qui s'accordent presque tous d'ailleurs pour donner la
véritable forme Romadanaple, c'est-à-dire Rome de Naples (Bibl. nat.,
F. fr. 353, 1374, 1376 et 1491).

1532 à 1543.--Voy. sur Durmart le Gallois _Hist. littéraire de la
France_, XXX, p. 141 à 159. Le texte de ce roman a été publié en 1873
par M. Edm. Stengel dans la _Bibliothèque du Cercle littéraire de
Stuttgart_ (116° vol.)

1544.--Cléomadès, héros du roman d'Adenet le Roi (fin du XIIIe
siècle).

1546 à 1550.--Palamède est le titre d'un important roman du cycle de
la Table Ronde.

1553 à 1559.--Christine fait allusion au roman connu sous le nom de
Petit Artus ou Artus le Restoré (Bibl. Nat. F. Fr. 761, 1431, 1432 et
12549), qui a été plusieurs fois imprimé aux XVe et XVIe siècles.
(Voy. Brunet au mot ARTUS).

1569 à 1584.--Le passage relatif à Bertrand du Guesclin doit se
rapporter aux prouesses que ce héros fit pendant le siège de Rennes
(1356-1357) et qui furent le point de départ de sa brillante renommée.
Il était alors épris de Tiphaine Raguenel qu'il épousa un peu plus
tard vers 1363. (Voy. Siméon Luce,_Hist. de Bertrand du Guesclin_, I,
p. 195 à 229 et 399 à 401, édit. in-8, Paris, 1876).

1585 à 1592.--Jean le Meingre, dit Boucicaut, maréchal de France, mort
en 1367.

Ses deux fils, dont la réputation était déjà établie à l'époque où
écrivait Christine, furent:

1° Jean II, né vers 1364, le célèbre maréchal dont nous possédons la
chronique, auteur de ballades et de rondeaux.

Toujours prêt à défendre l'honneur des dames, il fonda en 1399, à son
retour d'Orient, l'ordre de chevalerie de _la Dame blanche à l'écu
verd_ (Voy. tome I, note, p. 303). Il mourut prisonnier en Angleterre
en 1421.

2° Geoffroy, gouverneur du Dauphiné en 1399, mort en 1429.

1593 à 1601.--Louis de Sancerre, né vers 1342, nommé maréchal de
France en 1369, seigneur de Charenton, Beaumez, Condé et Luzy, chargé
du commandement de la Guyenne en 1381, dirigea l'année suivante
l'avant-garde de l'armée à la bataille de Rosebecque. Créé connétable
le 26 juillet 1397, il marcha, en 1398, contre le captal de Buch
auquel il imposa la paix. Il mourut le 6 février 1402.

1615 à 1618.--Othe de Granson (voy. ci-dessus, p. 304).

1619 à 1621.--Hutin de Vermeilles (voy. aussi plus haut, p. 303).

1627 à 1637.--Jehan de Chateaumorand était le second fils de Hugues de
Chatelus, seigneur de Chateaumorand. Il fut l'un des chevaliers les
plus distingués de son temps et suivit le duc Louis de Bourbon dans
tous les hasards de sa vie militaire, d'abord comme écuyer portant le
pennon ducal, puis comme chevalier à la tête d'une compagnie de gens
d'armes. Il fit ses premières armes vers 1371, à la détrousse d'un
aventureux partisan anglais, Michelet La Guide, puis il assista au
siège de Chateauneuf-Randon et à celui de Nantes où il commandait les
gens du duc de Bourbon. Au banquet donné le jour du sacre de Charles
VI (4 nov. 1380), l'écuyer placé sous la table où le roi tenait ses
pieds était Jehan de Chateaumorand qui fut très probablement armé
chevalier le même jour «_pour le honneur du sacre_». Puis nous le
retrouvons successivement à Vannes, où eut lieu le combat de cinq
Français contre cinq Anglais, devant Courbies les Granges et
Montvalent, où il contribue à la délivrance du Poitou[1], ensuite à
Gênes avec Boucicaut et comme négociateur de la rançon des prisonniers
de Nicopolis[2]. Enfin le maréchal Boucicaut ayant réussi en 1399 à
repousser les Turcs et à délivrer Constantinople, confia la garde de
cette ville à Jehan de Chateaumorand qui, avec les cent hommes d'armes
placés sous son commandement, résista vaillamment aux attaques de
l'ennemi[3]. A peine rentré en France en 1402, Chateaumorand retourna
en Orient à la tête de 200 hommes d'armes formant l'escorte de Manuel
qui revenait prendre possession de ses États après la défaite de
Bajazet par Tamerlan, le grand prince des Tartares.

Plus tard, lorsque l'âge l'obligea à se retirer des combats, il
rassembla ses souvenirs et sous sa dictée, un pauvre pèlerin nommé
Jehan Cabaret d'Orville, composa, en 1429, l'intéressante chronique du
bon duc Loys de Bourbon. Jehan de Chateaumorand faisait partie de
l'Association fondée par Boucicaut pour la défense de l'honneur des
dames.

1641 à 1642.--Guillaume de Montrevel, plus connu sous le nom de
L'Hermite de la Faye, fut un des plus fidèles compagnons d'armes du
duc Louis II de Bourbon. Il était, d'après une pièce du cabinet des
Titres, seigneur de Chasteaubon. (_Pièces orig._, vol. 2038). Nous le
voyons d'abord venir en aide au roi de Prusse contre les Suédois, se
distinguer au siège de Verteuil, combattre vaillamment à Rosebecque,
puis faire partie de la tentative de débarquement sur l'Angleterre qui
eut lieu en 1386; nous le retrouverons plus tard, en 1399, marchant
avec Boucicaut au secours de l'empereur grec. Il fut l'un des
exécuteurs testamentaires du duc de Bourbon qui mourut le 19 août
1410[4].

1653 à 1664.--Charles d'Albret (voy. tome I, p. 302).

1665 à 1676.--Jehan de Werchin, sénéchal de Hainaut (voy. tome I, p.
307 et plus bas p. 311).

1677 à 1682.--Raoul de Gaucourt, seigneur d'Argicourt et en partie de
Luzarches, chambellan du roi, faisait partie de l'Hôtel en 1388 et
accompagna la même année Charles VI dans son expédition en Allemagne
contre le duc de Gueldre. Il fut ensuite désigné pour remplir
plusieurs missions lointaines et reçut le 16 août 1397 une somme de
1,000 écus en récompense de ses services. En 1399 il fut charger de
traiter des affaires de la reine Yolande d'Aragon, plus tard nous le
retrouvons au service du duc de Bourbon, puis marchant au secours de
Boucicaut, gouverneur de Gênes. Nommé bailli de Rouen, il périt dans
une sédition qui éclata dans cette ville en 1417. Raoul de Gaucourt
avait épousé Marguerite de Beaumont, dame de Luzarches, fille de Jean
de Beaumont, chevalier. Il était le frère d'Eustache de Gaucourt,
grand Fauconnier de France. (P. Anselme, VIII, p. 370).

1683 à 1688.--Charles de Savoisy, seigneur de Seignelay, conseiller et
premier chambellan du roi, grand échanson de France, fut élevé à la
cour de Charles VI dont il était chevalier d'Honneur en 1388. Il
servit en Poitou en 1397 à la tête d'une compagnie de treize écuyers,
mais il est surtout connu par les fâcheuses aventures dont il fut
victime: ayant commis l'imprudence de faire maltraiter chez lui le
procureur de l'Hôtel du roi venu pour arrêter un de ses domestiques,
il n'échappa aux poursuites qu'en vertu de lettres de rémission du 23
janvier 1402. Quelque temps après, il fut déclaré responsable des
outrages et des coups dont ses gens s'étaient rendus coupables le 14
juillet 1404 envers quelques écoliers de l'Université de Paris.
Cependant, malgré ces incidents compromettants, Charles de Savoisy
resta toujours fort bien en cour et exerça la charge de grand Échanson
de 1407 à 1413, puis devint premier chambellan du roi en 1418. Il
mourut vers 1420. (P. Anselme, VIII, p. 548).

1689 à 1693.--Bernard de Castelbajac (voy. tome I, p. 304).

1694 à 1698.--Pierre de Brebant, dit Clignet (voy. tome I, p. 306).



[1] Chronique du bon duc Loys de Bourbon, édit. Ghazaud, 1876, p. 153
    et suiv.

[2] Chroniques de J. Froissart, édit. Buchon, III, p. 293, et Livre
    des faicts du Mareschal Boucicaut, 1re partie, chap. XXVIII.

[3] Chronique du Religieux de Saint-Denys, III, 51.

[4] Chronique du bon duc Loys de Bourbon, p. 64, 145, 172, 185 et 314,
    et Livre des faicts du Mareschal Boucicaut, 1re partie, chap. XXX.



LE LIVRE

DES TROIS JUGEMENS



CY COMMENCE LE LIVRE DES TROIS JUGEMENS


      Bon Seneschal de Haynault, preux et sage.
      Vaillant en fais et gentil de lignage,
      Loyal, courtois de fait et de langage,
4               Duit et apris
      De tous les biens qui en bon sont compris,
      Par noblece de cuer soubsmis et pris
      Es laz d'amours pour accroistre le pris
8               De vo noblece,
      Sage a jugier du mal d'amours qui blece
      Quelz sont les tours, soit en force ou foiblece,
      Pour ce vous ay, chier Sire, plein d'umblece,
12              Esleu a juge.
      Car vo bon cuer bien sçay que le droit juge
      Ou il affiert; pour ce vien a reffuge
      A vous, ainsi comme ou temps du deluge
16              Qui tout noya
      Le coulomb blanc a l'arche s'avoya,
      La attendi tant que soleil roya,
      Aucques ainsi mon cuer celle voye a
20              Prise sans faille
      Pour le debat de certaine fermaille
      Qu'aucuns amans beaulx de corps et de taille
      Ont ensemble; si veullent que j'en taille
24              Le court ou long.
      Mais je ne vi tel cas avenir onc
      Et trop peu sçay pour en bien jugier, donc
      Juge en soyez et je diray au long
28              Tout leur descort
      De mot a mot, si com j'en ay record,
      Et a voz diz en tous cas je m'accord.
      Si feront ilz, car vostre bon record
32              Doit bien souffire.
      Le premier cas, ainsi com j'oÿ dire,
      Fu tel qu'il a en France ou en l'Empire
      Une dame si belle qu'a redire
36              Ne scet nul ame,
      Sage, vaillant, prisiée et haulte dame,
      Envoisiée, loyal de corps et d'ame,
      Ou n'a meffait, reproche ne diffame:
40              Amer souloit
      Un chevalier qui pour elle affoloit,
      Avant qu'elle l'amast tant se doloit,
      Ce disoit il, et mieux morir voloit
44              Qu'endurer plus
      L'amoureux mal qui le rendait conclus,
      Tant le tenoit morne, mat et reclus,
      Ne fors la mort n'attendoit au surplus,
48              Se brief mercy
      Elle n'avoit de lui qui d'amer si
      En grief langueur estoit taint et noircy,
      Dont pour secours lui requeroit mercy
52              D'umble vouloir.
      Ainsi long temps l'oÿ plaindre et doloir,
      Mais celle tout mettoit en nonchaloir;
      Quanqu'il disoit pou lui pouoit valoir
56              Ains qu'elle amast
      Lui ne ses fais, ne en riens se tournast
      Devers Pitié, ne secours lui donnast,
      Ne que pour lui nul bon point ordenast,
60              Tant qu'en la fin
      Loyal Amour, qui sieult a la parfin
      Aux vrays amans, qui aiment de cuer fin,
      Faire secours et ayde, a celle fin
64              Qu'il fust amez,
      Fist que Pitié, par qui sont informez
      Les gentilz cuers et pris et enfermez
      Es laz d'Amours, fist tant qu'ami clamez
68              Fu de la belle,
      Qu'Amours navra de l'ardent estincelle
      Qui mainte dame et mainte damoyselle
      Contraint d'amer, ou soit vesve ou pucelle
72              Ou d'autre guise;
      Quant il lui plaist soubsmettre a sa devise
      Qui qu'elle veult, riens n'est qu'elle n'atise.
      Ainsi avint de celle en qui Franchise
76              Fist ottroyer
      Le nom d'ami a cil qui par proyer
      Et bien amer ne le devoit noyer,
      Car bien l'avoit desservi en loyer,
80              Comme il disoit.
      Dont une fois a elle devisoit
      En la priant du mal qui lui cuisoit
      Elle eust pitié, se assez souffisoit
84              La grieve peine
      Qu'il ot souffert, si disoit: «Dame, pleine
      De grant doulçour et plus belle qu'Heleine,
      Pour vous ay eu mainte dure sepmaine
88              Et maint meschief
      Pour bien amer, et n'en suis pas a chief,
      Ainçois croistra ma doulour de rechief:
      Se reffusé suis de vous, par mon chief,
92              Je suis honnis.
      Dame plaisant, sanz per com le phenis,
      Desservi n'ay a tort estre punys;
      Si ne soye maubaillis et honnis
96              Par escondit,
      Doulce dame, ne de mon vueil desdit,
      Mais m'acordez l'amour sans contredit
      De vous, belle, car je vueil a vo dit
100             Moy gouverner.
      Si me ferez comme droit roy regner
      Se il vous plaist vostre amour moy donner,
      Or en vueilliez en tous cas ordenner
104             A vo bon vueil.
      Mais garison du mal dont je me dueil
      Me promettent vo doulz riant vair oeil
      Qui en joye font remuer mon vueil
108             Souventes fois,
      Car leurs regards doulz, amoureux et cois,
      Me garissent et blecent a la foiz
      Si que ne sçay souvent ce que je fois.»
112             Par tel semblant
      Se complaingnoit cil qui le cuer emblant,
      A celle aloit par beaulz moz assemblant
      Et tout estoit devant elle tremblant
116             Ou sembloit estre.
      Adonc celle, qui sieult estre senestre
      A son vouloir par reffus qui empestre
      Aux vrays amans toute joye terrestre,
120             Lui dist: «Amis,
      Je ne te vueil plus tenir si soubmis,
      Car il est temps que tu soies remis
      Es doulz soulas qui d'Amours sont promis,
124             Qui me commande
      Que sans reffus a lui servir me rende.
      Si j'ay meffait, que j'en paye l'amende
      Et que guerdon du service te rende
128             Que tu as fait
      A lui et moy, et je voy bien de fait
      Que tu es mien, et de vray cuer parfait
      M'aimes et crains, ne je ne cuid meffait
132             En toy trouver,
      Car par long temps t'ay peü esprouver
      Par quoy te puis bon et loyal prouver.
      Pour ce m'amour t'otroy sanz plus rouver
136             A tousjours mais;
      Car je ne cuid que tu ayes jamais
      Desir d'avoir nul autre amoureux mais
      Fors le mien cuer, car le tien m'est remais,
140             Ce sçay je bien.
      Si suis tienne, tout aussi tu es mien,
      Or soyes lié et ne pensez qu'a bien
      Amours servir, et gayement te tien,
144             Mon doulz ami,
      Car tout est tien le mien cuer sanz demi,
      Si soies bon tout pour l'amour de mi,
      Plus ne te plaing d'amours disant: Aymi!
148             Mais soies lié.»
      Adonc l'amant, qui ot esté lié
      Par dur reffus qui l'ot contralié,
      Devant sa dame se est humilié
152             A humble chiere
      Et liement lui dist: «Ma dame chiere,
      Que j'aim et craing et ay plus que riens chiere,
      Dire ne doy qu'aye comparé chiere
156             Si doulce amour
      Qui tant me vault qu'elle fait sanz demour
      Mon povre cuer, en qui n'avoit humour
      De nul plaisir, saillir hors de cremour
160             De desespoir,
      Car par ce don d'or en avant j'espoir
      Trop plus de bien que ne penses apoir,
      Et le confort de si joyeux espoir
164             Bien doit garir
      L'amoureux mal dont j'estoye au mourir.
      Et puis qu'ainsi me daignez secourir
      Je prie a Dieu qu'il le me doint merir,
168             Ma dame gente
      Que je mercy de toute mon entente,
      Et vous promet que jamais autre attente
      N'aray qu'a vous servir, car doulce rente
172             M'en payera;
      C'est la doulceur qu'Amours m'envoyera
      En vous servant, qui me convoyera
      A haulte honneur et me ravoyera
176             A tous bons fais.»
      Ainsi l'amant de cuer lié et reffais
      La mercia et promist que tous fais,
      Foibles ou fors, et deust estre deffais,
180             Il porteroit
      Pour sienne amour ne ja n'arresteroit
      Mais qu'ou païs ou la dame seroit,
      Fors pour honneur conquerre ou il pourroit
184             Et pour vaillance
      Yroit il hors; ja n'en eüst deuillance
      Par son congié, mais de lui sanz faillance
      Nouvelle aroit. Ainsi sa bienvueillance
188             Garder vouloit
      Cil qui si lié qu'a pou qu'il ne voloit
      Sembloit qu'il fust, ne plus ne se douloit
      Et plus joyeux seroit qu'il ne souloit
192             Comme il promist,
      Et tout sembloit que de joye fremist.
      A brief parler, l'un a l'autre soubmist
      Tout cuer et corps et sus le livre mist
196             Chascun sa main,
      Et par serment promistrent main a main
      Que loyaulté tendroient soir et main;
      Sans attendre du soir a lendemain
200             S'entreverroyent
      A tousjours mais, tout le plus qu'ilz porroyent,
      Honneur gardant, et tousjours s'aimeroient
      De vraye amour ne ja ne fausseroient
204             Jour de leur vie.
      Et ainsi fut ycelle amour plevie
      Et bien sembloit que l'amant n'eust envie
      Fors que par lui la dame fust servie
208             D'umble courage,
      Et promettoit en lui faisant hommage
      Qu'a tousjours mais seroit en son servage
      Et que s'amour comme droit heritage
212             Vouloit garder.
      Ainsi promist, mais j'oÿ recorder
      Qu'autrement fist sanz longuement tarder
      Et son faulz cuer, que l'en devroit larder,
216             Tost se changa
      Et pou a pou d'ycelle s'estrangia
      Qui tant l'amoit qu'a pou vive enraga
      Pour son maintien qui trop la domaga,
220             Si com j'entens;
      Non pas troys moys mais encor moins de temps
      Cellui l'ama qui fu pou arrestans
      En celle amour, si vous diray par temps
224             Qu'il en avint:
      La dame, qui pour lui pale devint,
      Maigre et lasse, car toudis lui souvint
      Du doulent jour qu'elle sienne devint,
228             Si ne pouoit
      Cil oublier a qui donné avoit
      Tout cuer et corps et de certain savoit,
      Dont la lasse toute vive desvoit,
232             Qu'il n'amoit mie
      Elle en nul cas; car heure ne demie
      Ne peu n'assez celle qui fu blesmie
      Pour sienne amour et que dame et amie
236             Souloit clamer,
      N'enjoÿssoit, ne nul semblant d'amer
      Ne lui monstroit, n'en recepvoit qu'amer.
      Et ce faisoit la doulente pasmer
240             Qu'il avenoit
      Que cil, a qui moult peu en souvenoit,
      Aucunes fois devers elle venoit
      Parce qu'elle du mander ne finoit;
244             La lasse adonc,
      Pleine de plour et de griefs souspirs dont
      Son cuer fondoit, lui disoit: «Lasse! et dont
      Mourray je ainsi, car, se Dieu me pardont,
248             Ne puis plus vivre
      Se je ne suis de ce meschief delivre.
      Et je vous jur et promet sur le livre
      Que je ne sçay ou je suis ne qu'un' yvre,
252             Souvent avient.
      Hé las! amis, nostre amour que devient!
      Je muir de dueil certes quant me souvient
      Que si tost fault, mais par moy pas n'avient.
256             Et qui vous meut!
      Ne voyés vous comment mon cuer se deult
      Et je ne sçay que le vostre se veult!
      Mais je voy bien que moult petit recueult
260             En soy mes larmes;
      Si soit mon fait exemple a toutes dames
      De croire pou ceulz qui jurent leurs ames,
      Car ce n'est tout fors pour decepvoir femmes.
264             C'est fole attente,
      Beau doulz ami, et se je me guermente
      Ne pensez vous, que je soye doulente
      Quant ne vous voy ne en chemin n'en sente
268             Ne autre part,
      Ne nouvelles n'en oy, dont mon cuer part,
      Dont je puis bien de vous quitter ma part;
      Je le voy bien, mais se avez a part
272             Autre pensée
      Par quoy l'amour de moy en vous cessée
      Soit et autre vous ayez en pensée
      Et de tous poins la moye aiez cassée,
276             Ne le cellez,
      Mais dites moy le fait, se vous voulez,
      Car je ne sçay de quel mal vous dolez,
      Mais devers moy ne venez ne alez,
280             Et se j'en mens,
      Ce savez vous, non obstant les sermens
      Que m'avez fais pleins de decevemens,
      Qui me livrent au cuer trop de tourmens;
284             Mais c'est pechié
      D'un pouvre cuer livrer a tel meschié
      Et quant il est pris et fort atachié
      De lui laissier durement empeschié.
288             Et dont me dittes
      Se vous vouldriez de m'amour estre quittes
      Et se j'aray tout mal pour mes merites,
      Ou se voulez la valeur de deux mittes
292             Vous amender
      Par devers moy qui ne fais que mander
      Souvent vers vous sanz pou en amender,
      Si m'en dittes, je vous pry, sanz tarder,
296             Trestout le voir.»
      Ainsi souvent la dame son devoir
      Faisoit vers cil qui n'en vouloit avoir
      Nulle pitié, mais pour la decepvoir
300             Il s'excusoit
      Qu'il avoit trop a faire et lui nuysoit
      De mesdisans le parler qui cuisoit,
      Mais en la fin promettoit et disoit
304             Qu'il la verroit
      D'or en avant souvent quant il pourroit,
      Mais non pour tant son honneur garderoit,
      Mais jamais jour nul autre n'aimeroit.
308             Ce promettoit
      Le desloyal qui en tous cas mentoit,
      Et celle qui a lui se guermentoit
      L'en croioit bien et du tout s'attendoit
312             Au mençongier;
      Car fole amour fait croire de legier.
      Ainsi parfois lui faisoit alegier
      Son grief tourment ou par son messagier
316             Lui envoyer,
      Mais moult souvent avoit petit loier
      Celle qu'amours faisoit si foloier,
      Si se pouoit en douleur desvoier
320             S'elle vouloit;
      Car moult petit a cellui en chaloit
      Qui pas souvent a elle ne parloit
      Ne vers elle ne venoit ne aloit
324             Et qui loisir
      Avoit assez, mais qu'il y eust plaisir
      Et qu'il voulsist point et heure choisir,
      Mais n'y avoit ne amour ne desir.
328             Ainsi dura
      Troys ans ou plus, ainsi com me jura
      Celle qui tant de maulz en endura
      Que je ne sçay comment elle dura
332             Sans la mort traire,
      Si ne pouoit son cuer de cil retraire
      Qui par nul tour elle ne pot attraire.
      Ainsi vesqui en dueil et en contraire
336             Un grant termine,
      Mais il n'est riens ou monde qui ne fine
      Et malade quiert par droit medecine,
      Si commença pou a pou la racine
340             A estrangier
      De celle amour qui la tint en dongier,
      Dont ot perdu repos, boire et mengier;
      Si n'envoya plus vers lui messagier,
344             Et de tous poins
      Le frain aux dens et la bride a deux poings
      Elle saisi, et de près et de loings,
      Pour s'en oster, tant qu'elle vint aux poins
348             Qu'elle vouloit;
      Et par raison, qui pas ne lui celoit
      Que folement pour cellui se douloit
      Qui de son fait en riens ne lui chaloit,
352             Si s'en osta,
      Mais du faire mie ne se hasta,
      Ainçoys long temps en l'amour arresta
      Qui maint meschief et mal lui apresta,
356             Et a tant vint
      La dame, a qui yceste chose avint,
      Que le sien cuer a raison se revint
      Et assez pou de cellui lui souvint
360             Qui l'ot deceue,
      Dont elle avoit mainte douleur receue,
      Tout se fust elle assez tart aperceue,
      Mais plus cellui n'yra a sa sceüe
364             Ou elle soit.
      Si avint cas comme elle devisoit
      Qu'un autre amant durement la pressoit
      Qu'il fust amez et souvent lui disoit
368             Qu'il l'amoit tant
      Qu'a toujours mais seroit sien, mais pour tant
      De quanque cil lui aloit promettant
      Ne lui chaloit en riens, mais non obstant
372             Sans amesir
      Cil ne finoit de lui faire plaisir
      Ne pour reffus ne cessoit son desir,
      Ains lui disoit que, sans autre choisir,
376             Son vray amant
      A tousjours mais seroit en elle amant,
      Ferme et loyal com pierre d'aÿmant.
      Ou que cil fust François ou Alemant
380             Ou d'autre part,
      Toudis avoit son penser celle part
      Ne de tous biens, pour en choisir sa part,
      Autre soulas, n'en publique n'a part,
384             Ne desiroit,
      Comme il disoit; et aussi y parroit,
      Car par le fait tout le vray apparoit
      Que cil l'amoit, car il ne reparoit
388             Ne mais es lieux
      Ou peust veoir la trés belle aux beaulz yeulz,
      Qu'il aouroit et servoit comme Dieux,
      Se ce n'estoit es places ou de mieulz
392             Quant a valour
      Li peust venir, car pour nulle doulour
      Qu'amours lui fist, ou fust sanz ou folour,
      Ne s'arrestoit quant il avoit coulour
396             D'aler de hors
      Pour esprouver en vaillance son corps,
      Car en honneur estoit tous ses depors.
      Mais bien cuida pour amours estre mors
400             Ains que pitié
      Celle eust de lui, pour laquelle amistié
      Malade en fu long temps et dehaitié
      Ains que pour lui eust pensé n'apointié
404             Nul bon accord;
      Car la dame toudis avoit record
      Du faulz amant, par qui si grant descord
      Fu en son cuer qu'a pou en receupt mort;
408             Si n'ot besoing
      De jamais jour ne de près ne de loing
      Nul homme amer, car elle avoit tesmoing
      Que mal venoit et meschief de tel soing,
412             Et pour ce attraire
      Ne vouloit plus si penible contraire.
      Si n'en pouoit l'amant nullement traire
      Fors escondit, mais pour tant s'en retraire
416             Ne voult il mie
      N'ycelle amour remesse n'endormie
      Ne fu en lui, ains com dame et amie
      Il la servoit, ne heure ne demie
420             Il n'arrestoit
      Que ou service d'elle, ou pou conquestoit
      Et moult de ses paroles y gastoit,
      Mais non pour tant souvent l'amonnestoit
424             De sa besoingne.
      Ainsi long temps dura par mainte alongne
      Cest' affaire, com la dame tesmoingne;
      Mais il n'est riens qui bien s'en enbesogne
428             Que on n'achiefve
      Ne si pesant fardel que l'en ne lieve.
      Au vray du fait dire en parole briefve,
      Cil tant l'ama, quoi qu'il eust peine grieve
432             Et tant servi
      De vray loyal cuer, subgiet asservi,
      Que par raison il avoit desservi,
      Qu'il ne fust pas de joye desservi
436             Mais guerdonnez
      Et que le don d'ami lui fust donnez;
      Car tant s'estoit doulcement ordonnez
      En elle amant et pour elle penez
440             Qu'apercevoir
      Que il l'amoit de cuer sanz decepvoir
      Elle pouoit, tant faisoit son devoir
      D'elle servir, et si, qu'a dire voir,
444             Tort lui feïst
      Se pitié n'eust de lui, se Dieux m'aïst,
      Car n'estoit droit que son servant haïst
      Ne qu'en reffus le sien cuer envaïst
448             Par fel dongier.
      Alors Amours, qui sieult assouagier
      Les maulx crueulx qu'en ceulz fait hebergier
      Qui le servent, voult adonc alegier
452             Les griefs anuys
      Qu'il eut souffert par maintes dures nuys,
      Dont son las cuer estoit de joye vuis;
      Si fist Pitié a Secours ouvrir l'uis
456             De Reconfort,
      Si ne pot plus souffrir la dame au fort
      Tenir l'amant en si grief desconfort,
      Car bien savoit qu'il n'estoit riens si fort
460             Comme il l'amoit.
      Adonc un jour l'amant se reclamoit
      De ses douleurs a celle qu'il cremoit,
      Piteusement de l'amour l'informoit
464             Qui l'ot surpris
      Par sa beaulté, a qui se rendoit pris,
      Et pour son los, la grace et le hault pris
      Dont elle estoit, si ne l'ait en despris
468             Par desdaingnier.
      Et adonc celle, ou il n'ot qu'enseignier,
      Qui tout veoit l'amant en plours baignier,
      Vid qu'en sa mort ne pouoit riens gaigner,
472             Si le retint
      Pour son amant, ainsi qu'il apertint.
      Et lui, qui fu loyal, si se contint
      Devers celle qui son cuer ot et tint
476             Qu'elle l'ama
      De tout son cuer et ami le clama.
      Ainsi l'amant promist et afferma
      Qu'il l'aimeroit, et elle conferma
480             Tout cest affaire,
      Ainsi promist et ainsi le voult faire;
      Quar il l'ama loyaument sanz meffaire
      Si bien, si bel qu'il n'y ot que reffaire
484             Par long espace,
      Et non obstant que tel amour tost passe
      Souventes fois cil sembla le toupase
      Qui de verdeur et de clarté trespasse
488             Toute autre pierre.
      Ainsi toudis fu en lui plus vert que yerre
      Ycelle amour qu'il n'ot pas, par saint Pierre,
      Tost acquise n'emblée comme lierre
492             Qui moult tost emble.
      Ains y souffri maint grant grief, ce m'en semble,
      Mais il n'est riens, quoy que descort dessemble,
      Que vraye amour ne racorde et assemble
496             En un moment
      Quant il lui plaist. Ainsi trés loyaument
      Li dui amant s'amerent longuement
      Sanz nul descord et sans decepvement
500             En tel plaisir
      Que leurs deux cuers n'avoyent qu'un desir:
      Ce qui plaisoit a l'un ja desplaisir
      Ne peüst estre a l'autre, ne choisir
504             Aultre solas
      Ne voulsissent qu'estre ensemble, et ja las
      Ilz n'en fussent, car tous deux d'un seul las
      Furent lié, plaisant, sans dire, hé las!
508             Et ainsi furent
      Par moult long temps, mais maint scevent et sceurent
      Que faulz parleurs sur les amans murmurent;
      Si leur avint que mesdisans s'esmurent
512             A parler d'eulx
      Pour les semblans qu'ilz choisirent es deux,
      Dont ilz orent au cuer pesance et deulx.
      Si ne porent si souvent estre seulz
516             A leur deport
      Com souloient, si furent a dur port
      Lors arrivé, ou peu orent deport,
      Et raconté fu par mauvais raport
520             Et par envie
      Au faulz amant premier toute leur vie
      Et tout comment la dame fu servie
      Du vray amant, a qui elle eut plevie
524             E toute assise
      L'amour d'elle du tout a sa devise.
      Et quant cellui ot bien par mainte guise
      La verité toute sceue et enquise,
528             Lors a quis voye
      Qu'il peust parler, en chemin ou en voye
      Ou en secret si que nul ne le voye,
      A celle a qui un messagier envoye
532             En lui priant,
      Moult chierement, non mie en mescriant,
      Que parler puist a elle, et detriant
      Ne voit le jour. Lors celle en sousriant
536             A pris journée
      A y parler par une matinée,
      Et quant furent en la place ordonnée
      Adonc cellui a la dame arresnée
540             Par tel maintien:
      «Dame certes, ne cuidasse pour rien
      Que vostre cuer, que disiez estre mien,
      Daignast jamais consentir fors que bien.
544             Ne que fausser
      Vous daignissiez en fait ne en penser,
      Tant vous sceüst nul autre amant presser,
      Que voulsissiez vostre serment casser
548             Ne loyaulté
      Que vous avez brisiée et feaulté.
      Si prise pou tel grace et tel beaulté
      Ou il n'a foy, car serment sur l'auté
552             Et sur les saints
      Me jurastes Dieu, sa mere et les saints,
      Que jamais jour vostre cuer n'yert desçains
      De moye amour, dont il estoit enceins,
556             Ce disiez vous,
      Et seroye vo loyal ami doulz,
      Et ainsi fu accordé entre nous.
      Mais or vous puis faulse par devant tous
560             Et parjurée
      Prouver certes, et pou asseürée,
      Puis qu'autre amour vous avez procurée;
      Si est la foy que vous aviez jurée
564             Fausse sans doubte.»
      Adonc respond celle et plus ne l'escoute:
      «Beau sire Dieux, je me merveille toute
      De vostre fait et, s'oncques je vi goute,
568             Voicy merveilles:
      Vous me cuidez par vo tabour aux veilles
      Encor mener, mais jamais mes oreilles
      N'escouteront telles ou les pareilles
572             Com voz paroles
      Sont envers moy toudis toutes frivoles;
      Car ne vous chault pas de deux poires moles
      Se j'ay ami ou non, et telz bricoles
576             M'alez gitant,
      Mais non pour tant vous en diray je tant
      Que, se je l'ay, fausse ne suis pour tant.
      Car vostre cuer fu premier consentant
580             De moy laissier
      Et grans sermens feistes au commencier
      Que jamais jour ne verroye plaissier
      L'amour de vous qui trop a fait blecier
584             Mon cuer long temps,
      Ce savez vous; si ne sçay ne n'entens
      Comment, puis que vous estiez consentans
      De m'esloingnier, que mon cuer arrestans
588             Y deüst estre
      A tousjours mais a douleur si senestre,
      Puis que veoir je pouoye vostre estre,
      Car par l'oeuvre on doit louer le maistre;
592             Et grant injure
      Vous m'avez dit de m'appeller parjure,
      Car ne le suis, g'y mettroye gageure,
      Car qui promet quoy que ce soit et jure
596             Se doit entendre
      Cil qui reçoit le serment, s'il veult tendre
      A loyaulté, qu'aussi doit il entendre
      A desservir le bien qu'on li veult tendre
600             Et son devoir
      Doit faire aussi; il est bon assavoir
      Que qui promet pour quelque chose avoir,
      Se il ne l'a, quitte doit estre voir
604             De son serment.
      Ainsi a vous promis mon sacrement,
      Voire en espoir que j'eusse entierement
      L'amour de vous comme premierement
608             M'aviez promis.»
      Adonc respond cellui: «Certes tost mis
      M'ariez au bas, dame, et moult tost remis
      Par voz raisons, mais de ce qu'entremis
612             Je me seroye
      De soustenir, partout ou je seroie,
      Par devant tous proposer oseroie.
      Et pour ce di, car mentir n'en saroye,
616             Que vous avez
      Vers moy faussé, et pour riens vous sauvez
      De dire que certainement savez
      Qu'en moy n'avoit amour, ainsi trouvez
620             Vostre excusance.
      Car se vers vous tout a vostre ordennance
      Je n'aloye, fust a feste ou a dance
      Ou autre part, tout estoit en doubtance
624             De mesdisans,
      Pour vostre honneur garder des moz cuisans
      De leurs parlers, et, se fusse dix ans
      Sans vous veoir, mais que obeïssans
628             Ne fusse mie
      A autre amour ou de dame ou d'amie,
      Ne deussiez vous ja heure ne demie
      Pour tant fausser, mais a droitte escremie
632             D'amour entiere
      Et loyaulté vraye en toute maniere
      Vous bien garder. Mais d'amour trop legiere
      M'avez amé, bien en voy la maniere;
636             Pour ce redi
      Que fausse estes, et de ce que je di
      Le jugement devant le plus hardi
      En ose attendre et tous ceulz contredi
640             Qui au contraire
      Vouldront dire, ne vous vueille desplaire.»
      Adonc respond la dame debonnaire:
      «Or nous doint Dieux vers loyal juge traire,
644             Mais voycy rage
      Et merveilles que de vostre langage:
      Qu'il soit ainsi qu'une dame en servage
      Se soit mise en recevant l'omage
648             De son servant
      Qu'elle cuidoit bon, loyal et fervent,
      Si voit après qu'il la va desservant
      De tout plaisir, ne il n'est desservant
652             Qu'amer le doye;
      Et vous dittes qu'elle doit toutevoye
      En celle amour se tenir ferme et coye,
      Mais la raison n'en voy par nulle voye.
656             Pour ce consens
      Que ce debat nous mettions en tous sens
      Dessus loyal juge ou il ait sens,
      Car nullement je ne voy ne ne sens
660             Vostre raison.»
      Adonc pristrent congié, il fu saison,
      Et s'entourna chascun en sa maison,
      Et en escript chascun mist sa raison
664             Pour juge querre.
      Après vindrent devers moy pour enquerre
      Le mien avis, mais pou pourroye acquerre
      De complaire a l'un pour avoir guerre
668             A la partie
      Adversaire, pour ce m'en suis partie.
      Et autressi ne sçay tout ou partie
      De tel debat jugier, pou apertie
672             Y suis sans faille.
      Pour ce, Sire, la charge vous en baille,
      Ne convient ja que querre autre juge aille
      Pour les amans, chascun d'eulz me rebaille
676             Pouoir du faire,
      Si sont d'acord que vous soit de l'affaire,
      Car bien scevent qu'il n'y a que reffaire
      En vostre bon, noble cuer, qui meffaire
680             Ne daigneroit;
      Ce jugement, s'il vous plaist, selon droit
      Vous jugerez. Et encor or en droit
      Deux autres cas diray ou il fauldroit
684             Donner sentence,
      Et tout sur vous en est mise la tence
      Et le descord. Or vueil sans arrestance
      Vous raconter, fust foiblece ou constance,
688             Ce qu'il avint
      A deux amants beaulz et gens entre vint,
      Loyaulz et bons, mais trop leur mesavint
      Par Fortune, dont chascun d'eulx devint
692             Morne et pensis:
      Il n'a mie des ans encore six
      Qu'une dame, en qui tous biens sont assis,
      Un chevalier amoit sage et rassis,
696             Joenne et joly,
      Et qui toute bonne tache ot o ly;
      Et tout fust il mignot, cointe et poli,
      Oncques encor fausseté n'amoli
700             Son bon courage,
      Ce disoit il. Aussi fu belle et sage
      La dame, qui de cuer et de langage
      Vaillant estoit et riche d'eritage.
704             Si s'entr' amoyent
      Lui dui amant loyaument et clamoyent
      L'un l'autre amour souvraine et ne cremoient
      Fors mesdisans qui les amans esmoyent,
708             Et longuement
      S'entr'amerent et si secretement
      Que de leur fait ne fut grant parlement.
      Si la servoit l'amant soingneusement
712             Comme il devoit.
      Et celle qui entierement savoit
      Que son ami loyaument la servoit
      Le sien cuer tout entierement ravoit
716             En lui fichiés.
      Si souffrirent tous deux mains griefs meschiez
      Par trop amer qui les ot si fichiez
      En grant desir qu'ilz furent tous sechiez
720             De souffrir peine;
      Car grant Amour, qui les amans demaine,
      Trop durement mainte dure sepmaine
      Leur fist avoir, car les amans a peine
724             Et a dongier
      S'entreporent veoir, ne de legier
      N'avenoit pas souvent, car dommagier
      Ne vouloient honneur pour alegier
728             Leur grant desir.
      Car tant fu vray l'amant que mieulz choisir
      Voulsist la mort et tout meschief saisir
      Que deshonneur ne riens qu'a desplaisir
732             Peust ja tourner
      Envers celle, de qui tel atourner
      Le voult Amours qu'il ne savoit tourner
      De nulle part ou il peust destourner
736             Ne mettre jus
      Le grief fardel qu'il portoit sus et jus;
      Et de trop plus griefve aigreur que verjus
      Li ot Amours destrempé et fait jus
740             Un divers boire
      Qu'adès avoit en cuer et en memoire,
      Tant en eut beu, non en coupe n'en voirre,
      Qu'il en fut tout rempli, c'est chose voire
744             Et enyvré;
      Et tel hanap a celle ot relivré
      Loyal amour qui son cuer ot livré
      A si dur point que jamais delivré
748             Ne s'en verra,
      Car sans partir en ses las l'enserra
      Amour ferme qui oncques jour n'erra
      Vers loyaulté; si dit qu'elle querra
752             Coment qu'il soit
      Voye et chemin, car trop fort l'angoissoit
      Desir de cil veoir qui la pressoit
      Qu'il la veïst, et ainsi l'oppressoit
756             De toutes pars
      Amours, Desir encor plus les deux pars
      Le vray amant, dont souvent les espars
      De ses doulz yeulz sur elle erent espars.
760             Si n'en pot plus
      Celle souffrir en qui ot amours plus
      Qu'en nul autre, tout fust son corps reclus
      Par fel dongier qui rend amans conclus
764             Et desconfis.
      Tant l'estraingnoit Cupido d'Amours filz,
      Qu'elle aouroit plus que le crucefilz,
      Qu'elle trouva, fust domage ou proffis,
768             Au paraler
      Voye comment a cellui peust parler
      Que tant amoit que ne pouoit celer
      La grant amour qui faisoit afoler
772             Son cuer sans doubte;
      Car qui d'amours afole ne voit goute,
      Ne nul peril ne meschief ne redoubte;
      Ainsi celle, qui a l'amant fu toute,
776             Tant y mist peine
      Qu'a son ami plus d'un jour la sepmaine,
      Sans le sceü de personne mondaine,
      Parloit souvent, tout fust de paour pleine
780             Et de grant crainte
      Pour les perilz qui avienent a mainte
      En si fait cas quant la chose est attainte,
      Mais non pour tant tant fu d'amours contrainte
784             Qu'elle oublioit
      Tout le meschief qu'avenir li pouoit.
      Ainsi souvent son doulz ami veoit,
      Si lui dura, si comme elle disoit,
788             Tout un esté
      Ce trés doulz temps, mais Fortune apresté
      A mains meschiefs aux amans et esté
      Leur contraire, et souvent a arresté
792             Tous leurs depors.
      Ainsi adonc par desloyaulz rapors
      Sceut le mari d'ycelle les accors
      Des deux amans, tout le fait et les pors,
796             Le lieu, la place
      Ou moult souvent, a qui qu'il en desplace,
      S'assembloient; si dist qu'il fault qu'il face
      Tant que tous deux les treuve face a face,
800             Comment qu'il aille.
      Dont le mary, qui fu de laide taille
      Ne en bonté ne valoit une maille,
      Tant se muça ou en fain ou en paille
804             Qu'il esprouva
      La verité et tous deux les trouva
      En lieu secret, mais l'amant bien sauva
      L'onneur d'elle par ce qu'il controuva
808             Bonne excusance,
      Qu'il avoit loy, juste cause et aisance,
      De y parler, ja n'en eust desplaisance,
      Et lors trouva cas juste ou la semblance
812             Par quoy raison
      Ot d'y parler en ycelle maison;
      Si n'y ot mal, pechié; ne desraison,
      Ja n'en doubtast, car en nulle saison
816             Ne vouldroit faire,
      Ce disoit il, riens qui li deust desplaire.
      Et le mary, pour sa deshonneur taire,
      Faisoit semblant, quoy qu'il creust au contraire,
820             Qu'il creoit bien
      Ce qu'il disoit; mais oncques puis n'ot bien
      La dolente, car lors sur toute rien
      Lui deffendi cellui, de mal merrien
824             Que bien gardast,
      Que jamais jour en place n'arrestast
      Ou cellui fust, et que ja ne doubtast
      Que la vie du corps ne lui ostast
828             S'apercevoir
      Pouoit jamais par sens ne par savoir
      Qu'a lui parlast pour nul cas, recepvoir
      Lui feroit mort; ce lui faisoit savoir
832             Par grant promesse.
      Or fu tourné en doulente tristece
      L'amoureux temps qui tenoit en leesce
      Les deux amans, or ne voient adrece
836             Par nulle voye
      De jamais jour avoir solas ne joye,
      Tant ont doulour que vivre leur anoye,
      Ne leurs piteux regrais tous ne saroye
840             Conter ne dire,
      Ne le dur temps ne le crueux martire
      Que la lasse dame ot, car tire a tire
      Son dolent cuer fondoit comme la cire
844             En pleurs et lermes.
      Mais non obstant toudis constans et fermes
      Fu son las cuer en amours, dont li termes
      Estoit la mort attendre, n'autres armes
848             N'avoit d'espoir
      Qui gardassent encontre desespoir
      Son dolent cuer, et cheoite y fust apoir
      Se grant raison, qui en a le pouoir,
852             Ne l'eust gardée.
      Et le dolent amant d'autel souldée
      Refu payé; mais trop griefment fraudée
      Fu la lasse, plus loyal que Medée,
856             De ce que point
      N'osoit faire semblant par nesun point
      Du mal amer qui si au cuer la point.
      Dont moult souvent se mettoit en tel point,
860             Quant seule estoit,
      Qu'a pou ses jours et sa vie hastoit
      Et son cler vis tout de larmes gastoit,
      Mais en ce pleur moult petit conquestoit,
864             Car n'y ot tour
      De son ami veoir, car une tour,
      Forte de murs et close d'eaue autour,
      Bien la gardoit, n'il n'y avoit destour
868             Ne voye aucune,
      Fust en secret ou en voye commune,
      De lui veoir, ne maniere nesune;
      Dont moult souvent pleurant seule a la lune
872             Se complaignoit
      A vraye Amour que si la destregnoit.
      Et d'aultre part l'amant ne se faignoit,
      Ains en griefs plours le dolent tout baignoit,
876             En regraittant
      La belle qui de savoureux biens tant
      Faire li sieult, or en a autretant
      De griefs doulours dont se va guermentant
880             Piteusement.
      Mais non pour tant enquist soigneusement
      D'elle en secret et paoureusement
      Que le mary nel sceust aucunement,
884             Et par message
      Bon et secret, certain, loyal et sage,
      Lui escrisoit souventes fois la rage
      Ou ot esté, puis que son doulz visage
888             Et son gent corps
      Ne pot veoir, dont moult divers acords
      Font en son cuer desir et les records
      Des doulz soulas, dont lui souvient encors,
892             Qu'il a perdus;
      Si s'en treuve dolent, mat, esperdus,
      Et a tousjours yert du tout confondus
      S'il ne la voit, et, deust estre pendus,
896             Fault qu'il la voye,
      Et par escript tel complaint lui envoye:
      «Dame sans per, le chemin et la voye
      Qui a vie ou a mort me convoye,
900             Tout mon desir,
      Tout mon espoir, sans qui je n'ay plaisir,
      Celle qu'Amours desur toutes choisir
      En remirant vo beaulté a loisir
904             Me fist, ma dame
      Sage, vaillant, bonne sur toute femme,
      Que j'aim et serfs et obeïs, par m'ame,
      Plus qu'aultre riens, ne ne pourrait plus ame
908             Amer maistresse
      Que je fais vous, si oyez la destrece
      Ou suis pour vous qui si le cuer mestrece
      Que je n'y voy fors de la mort l'adrece
912             Se ne vous voy,
      Ma doulce amour, et tout vif me desvoy
      Quant je pense qu'ay perdu le convoy
      De vo doulz oeil; quant m'en souvient, avoy!
916             Je muir de dueil,
      Belle plaisant, de ma joye le sueil,
      Mon paradis terrestre, autre ne vueil,
      Reconforter le mal que je recueil
920             Vous plaise, hé las!
      Et que fera mon doloureux cuer las
      Sans vous veoir, mon gracieux soulas.
      Belle, bonne, qui me tient en ses las!
934             Or mettez peine
      Que vous voye, ma dame souveraine,
      S'il peut estre, car je vous acertaine
      Que grant desir a desespoir me meine
928             Tant me destraint,
      Et pour ce suis du requerir contraint;
      Mais non pour tant mieulz vouldroie estre estraint
      Jusqu'a la mort que cil qui a restraint
932             Noz doulz deduis,
      C'est le jaloux de tout mal faire aduis,
      Aperceüst qu'a vous servir suis duis
      Ne qu'en appert ou en aucun reduis
936             A vous parlasse;
      Non pas pour tant qu'en riens je le doublasse,
      Mais tout pour vous, dame qui toutes passe,
      De qui je vueil l'onneur en toute place
940             Tout mon vivant
      Garder, chierir; mieulx morir en vivant
      Vueil pour amer que ce qu'aille estrivant
      A vostre honneur. Dame, a qui suis servant,
944             Me pardonnez
      Se j'ay requis secours, car certenez
      Suis que par vous ne puet estre donnez
      A moy qui suy a grant meschief menez,
948             Mais plus me poyse
      De vostre mal, doulce dame courtoise,
      Que du tourment qui si griefment me poise,
      Car je sçay bien que, sanz mener grant noise,
952             Grant dueil portez,
      Ne que en riens vous ne vous deportez
      Sanz moy veoir, dont vous vous deportez
      A grant peine, car vo cuer raportez
956             A loyaulté
      Qui vous conduit en especiaulté,
      Car sur toutes portez la reaulté
      De vaillance, d'onneur et de beaulté,
960             Qui vous conduit,
      Et tous les biens font en vous leur reduit.
      Si ne pourriez pour loyaulté, qui duit
      Vostre bon cuer, joye avoir ne deduit
964             Sans vostre ami;
      Mais je vous pri, belle, pour qui gemy,
      Que vous vueilliez, tout pour l'amour de mi,
      Reconforter vo cuer qui sans demi
968             Est trestout mien
      Et esperer qu'encor arons du bien
      Maulgré le faulz, jaloux, desloyal chien!
      Car par souffrir bonnement, vous di bien,
972             Le gaignerons,
      Et l'eust juré, nous nous entr'amerons
      Et a grant joye encore nous verrons
      Et noz douleurs doulcement porterons
976             En esperant.
      Si ne diray plus que j'aille mourant
      Pour vous, belle, de qui en desirant
      Nomme le nom souvent en souspirant;
980             Si vous tenez
      Joyeusement, mais toudis maintenés
      Foy, loyaulté, ne moy qui suis penez
      Point n'obliez; s'ainsi vous ordennez
984             Mieulx en vauldrez
      N'envers Amours de riens ne deffauldrez,
      Ainçois a voz desirs trop moins fauldrez
      Par joye avoir, car par ce vous perdrez
988             Le faulz agait
      Du desloial mary qui en agait
      Est sans cesser, et, pour ce qu'en dehait
      Vous voit, toudis a vous gaitier ne lait
992             Ne jour ne nuit.
      Si confortez le mal qui si vous nuyt
      En moy amant, ne ja ne vous anuyt
      Un pou de temps qui ne demain n'anuyt
996             Ne passera,
      Ma doulce amour ou mon cuer pensera
      Tout mon vivant ne ja ne cessera
      De vous aimer tant que trespassera
1000            L'ame du corps.
      Cent mille fois et plus, mes doulz depors,
      Me recommand a vous et aux records
      Doulz amoureux que vous arez encors
1004            De voz amours,
      Et pri a Dieu par devotes clamours
      Que vo gent corps, garni de bonnes mours,
      En ce monde face long temps demours
1008            Par bonne vie
      Et puis après vostre ame soit ravie
      Avecques Dieu ou ciel, ou n'a envie,
      Et de tous biens vous soiez assouvie
1012            A tousjours mais.»
      Ainsi l'amant, servi de divers mais,
      Reconfortoit sa belle dame, mais
      En son las cuer tous maulz furent remais.
1016            Et puis la belle,
      Qui conforter pour nesune nouvelle
      L'amoureux mal, qui desoubz la mamelle
      Trop l'angoissoit, ne pot, adoncques celle
1020            Lui rescripsoit
      Piteusement et ainsi devisoit:
      «Beau doulz ami, en qui se deduisoit
      Mon cuer a qui vous tout seul souffisoit
1024            Pour seule amour
      Depuis le jour qu'il receupt la clamour
      De vo complaint, qui en lui fist demour,
      Sachiez de vray, cil par qui en cremour
1028            Vif en dongier,
      Que j'aime tant qu'il n'est riens qu'estrangier
      Peüst le mal qui me fait enragier,
      Quant ne vous puis veoir riens alegier
1032            Ne me pourroit
      Et mon las cuer de dueil ainçois morroit
      Qu'il s'esjoïst, car qui souvent orroit
      Ses griefs complains grant pitié en aroit,
1036            Ne il n'est dueil
      Pareil au mien, ne je n'ay autre vueil
      Fors de mourir et trop je me merveil
      Coment je vif, car sanz cesser je veil
1040            Ne ne repose.
      Et ce qui m'est encor plus dure chose
      C'est qu'il convient que ma dolour enclose
      Porte en mon cuer, ne semblant faire n'ose
1044            De mon meschief,
      Ne je n'espoir jamais venir a chief
      De cest anuy, car je ne voy bon chief
      De vous veoir jamais, dont, par mon chief,
1048            Je mourray d'yre!
      Et ce sera briefment. vous l'orrez dire,
      Et je desir que la mort hors me tire
      De ce grief dueil qui trop mon cuer martire
1052            Et mal demeine
      Ma doulce amour, puis que je suis certaine
      Qu'il n'y a tour jamais pour nulle peine
      Que vous voye et plus que riens mondaine
1056            Je vous desir.
      Et comment donc pourroye avoir plaisir,
      Dont me venroit quand je ne sçay choisir
      Aultre soulas qui feïst amesir,
1060            Pour nul avoir,
      Mes griefs peines n'espoir ne puis avoir?
      Car n'y a tour que peusse decepvoir
      Ceulz qui bien font en tous cas leur devoir
1064            De nous gaitier.
      Trés doulz ami, si n'y a nul sentier
      De vous veoir, n'en chemin, n'en moustier,
      Ne autre part, si ne puis apointier
1068            Nul autre tour.
      Si en mettez vo cuer hors de tristour,
      Laissiez a moy le duel faire en destour,
      Et vous prenez en faucon ou oustour
1072            Ou en deduit
      De chace en bois, amis, vostre deduit,
      Car a amant pour passer temps aduit.
      En ce prenoit Pyramus son reduit,
1076            Ou temps jadis,
      Quant pour rapors et desloyaulz mesdiz
      La trés belle Tysbé, en qui toudis
      Fu son vray cuer, c'estoit son paradis,
1080            Fu mise en mue,
      Qui pour meschief oncques ne fu desmeue
      De lui amer, car droit ne se remue
      Qui bien aime ne change ne ne mue
1084            Pour infortune.
      Mon vray ami, je n'y sçay voye aucune
      D'autre deport. Dieux qui fist ciel et lune
      Vous reconfort et moy qui par Fortune
1088            Suis mise au bas
      Doint brief finer, car de tous les esbas
      Quitte ma part et en plourant rabas
      Tous mes soulas, ne vueil autre repas
1092            Ne autre joye.»
      Ainsi la dame a son ami renvoye
      Ses griefs complains, ne n'y scet lieu ne voye
      Que jamais jour par nesun tour le voye
1096            Pour les agais
      Des mesdisans qui plus que papegais
      Vont barbetant et tousjours firent gais,
      Si ne fu plus son corps jolis ne gais
1100            Come ot esté.
      Ainsi Fortune ot tout mal apresté
      Aux deux amans et tout leur bien osté,
      Et ja par deux yvers et un esté
1104            Enduré orent
      Ces grans anuys, ne veoir ne se porent,
      Tant traveillier ne pener ne s'i sçorent;
      Dont tout l'espoir avoir perdu ilz dorent,
1108            Comme il sembla
      A l'amant qui gaires mais n'en troubla
      Et avec gent plus souvent assembla
      Qu'il n'ot apris et son corps affubla
1112            Plus sur le gay;
      Et tout ainsi com le cerf pour l'abay
      Des chiens s'enfuit, qui l'ont mis en esmay,
      Cil esloingna sa dame ou moys de may
1116            Qui renouvele
      Et oublia du tout en tout la belle
      Ne n'envoya plus messagier vers elle,
      Et accointa autre dame nouvelle
1120            Que il ama
      Tant et servi qu'a ami le clama
      Ne l'autre plus en riens ne reclama.
      Dont après moult l'en reprist et blasma
1124            La premieraine
      Qui bien un an après en fut certaine,
      Dont li pesa si durement qu'a peine
      N'en receupt mort, si n'ot mais tant de peine
1128            Des agaitans
      Comme el souloit, car toutes riens leur temps
      Ont et saison, ne riens n'est arrestans
      En un estat. Et ainsi, com j'entens,
1132            Un jour avint
      Qu'en certain lieu cellui amant survint
      Ou sa prime dame fu qui devint
      Vermeille ou vis; quant le vid lui sovint
1136            Du temps passé,
      Dont ne fu pas de son cuer effacé
      Le souvenir qu'Amours ot entassé
      Si que jamais il n'en sera lassé,
1140            Ains lui duroit
      Tousjours l'amour dont mains maulz enduroit
      Et de rechief durement souspiroit;
      Si se pensa que a lui parleroit,
1144            Car n'y ot gent
      Mie foison, ne gaitte ne sergent
      Qui en ce cas lui fussent domagent;
      Si l'appella adonc et bel et gent,
1148            Vers lui se trait
      Et commença a lui dire en retrait:
      «Ha! qui pensast en vous trouver faulz trait
      Ne que pour riens fussiez jamais retrait
1152            De moy amer
      Ne qu'on vous peust faulz ne mauvais nommer!
      Car tant de foys vous oÿ affermer
      Que mieulz vouldriez estre noyé en mer
1156            Que moy laissier
      Ne loyaulté enfraindre ne froissier,
      Et vous m'avez, dont moins vous doy prisier,
      Deguerpie, si n'en puis apaisier
1160            Mon cuer, par m'ame,
      Et faulz estes d'avoir fait autre dame
      Et desloyal vers moy! C'est grant diffame
      A vous certes a qui affiert grant blasme
1164            D'avoir ce fait!»
      Ainsi celle blasma cellui de fait;
      Tout en plourant se complaint du tort fait
      Qu'il a commis; mais il dit «que meffait
1168            Il n'a vers elle
      En nesun cas et a tort faulz l'appelle,
      Ne d'autre amer, soit dame ou damoiselle,
      Il n'a mespris et de son dit appelle
1172            Par devant tous
      Juges d'amours, et y fussent trestous,
      Soubsmettre veult que son corps soit aux loups
      Livré ou pris de malage ou de tous
1176            S'il est jugié
      Qu'il ait mespris ne qu'il soit estrangié
      De loyaulté, non obstant que changié
      Il ait dame sanz ce qu'il eust congié
1180            D'elle du faire;
      Devant juge ne pense mie a taire
      Ces grans raisons et comment neccessaire
      Il lui estoit de soy d'elle retraire
1184            Et mesmement
      Pour son honneur, car elle scet comment
      Il ne pouoit la veoir nullement
      Et le peril et grant encombrement
1188            Ou ilz en furent,
      Et mesdisans, qui encor en murmurent,
      Tout ce tourment par faulz rapors esmurent,
      Et telz parleurs aux amoureux procurent
1192            Trop de meschief;
      Et elle aussi lui manda de rechief
      Que jamais jour ne porroit par nul chief
      A lui parler ne en long temps n'en brief
1196            Le veoir plus,
      Dont longuement en fu morne et enclus,
      Mais n'estoit droit qu'il se rendit reclus
      A tousjours mais ou du tout fust desclus
1200            De joye avoir;
      Car sans amours ne pourroit recepvoir
      Nul joenne cuer joye, a dire le voir.
      Et doncques puis que pour nesun avoir
1204            Ne la pouoit
      Veoir, certes pourchacier se devoit
      En autre part, pour ce mespris n'avoit,
      Ce disoit il, du faire bien savoit;
1208            Mais s'il espoir
      D'elle veoir eüst eü apoir
      Il eust mespris, mais elle en desespoir
      Trop le mettoit, si n'avoit plus pouoir
1212            De soustenir
      La grant dolour qu'il lui falut tenir
      Par trop long temps; doncques pour revenir
      A reconfort li falu retenir
1216            Dame nouvelle
      Pour en avoir quelque bonne nouvelle,
      Car par long temps il n'avoit receu d'elle
      Fors que doulour; si a tort qui l'appelle
1220            Faulz pour ce cas.»
      Mais la dame qui ot le parler cas
      Pour le grief plour, ou elle chut a cas,
      Lui dist: «Certes ne vous fault advocas
1224            Pour raconter
      Vostre raison, mais je m'ose vanter
      Que, se juge loyal veult escouter
      Noz deux raisons, tort arez sanz doubter
1228            Si com moy semble,
      Car vostre cuer qui du mien se dessemble
      Si n'a trouvé en moy riens qui ressemble
      A fausseté depuis le jour qu'ensemble
1232            Premier parlames.
      Si n'avez droit, juge en fois toutes dames
      Et tous amans loyaulz et sanz diffames,
      Et si soustiens que vous n'avez deux drames
1236            De cause bonne.
      Si soit juge trouvé, bonne personne
      Qui de noz cas tous deux nous araisonne.
      Plus n'est mestier que je vous en sermonne,
1240            Au jugement
      Je m'en attens du tout entierement.»
      Atant fina d'eulz deux le parlement,
      Et tost après vindrent soingneusement
1244            En ma maison,
      De leur debat me distrent l'achoison
      En moy priant qu'oÿe leur raison
      J'en jugiasse, mais je dis qu'a foison
1248            Ilz trouveroient
      Ailleurs meilleurs juges qui mieulz saroient
      Droit en jugier; si distrent qu'ilz vouloient
      Que j'en jugiasse ou que ilz me prioient
1252            Que je leur queisse
      Juge loyal et bien en enqueïsse
      Et sur cellui tout le fait asseïsse;
      Et je leur dis que voulentiers feïsse
1256            Leur bon plaisir,
      Mais, s'en tel fait je devoie choisir
      Juge pour moy, ne vouldroie saisir
      Aultre que vous pour l'amoureux desir
1260            Bien discerner
      Et pour savoir bon jugement donner.
      Et lors distrent qu'en nul autre assener
      Ne pourroient mieulz, et pour ce ordener,
1264            S'il vous plaisoit,
      Vous vouloyent leur juge et souffisoit
      Vo jugement, si com chascun disoit;
      Pour ce, Sire, tout le fait sur vous soit,
1268            S'a gré vous vient.
      Et du tiers cas, si comme il me souvient,
      Je vous diray le fait, il apertient
      Puis que leur vueil a juge vous retient.
1272            Tel fu l'affaire:
      Un chevalier, si com j'ouÿ retraire,
      Avoit promis a tousjours sans retraire
      Toute s'amour a doulce et debonnaire
1276            Et bonne et belle
      Et si plaisant qu'aultre ne passoit celle
      Fors seulement qu'elle estoit domoiselle,
      Jeune d'age, simple comme pucelle
1280            Jolie et gente;
      Et elle aussi ravoit mise s'entente
      A lui amer, et de loial entente
      S'entr'amoient et bien, que je ne mente,
1284            Plus de deux ans
      S'entr'amerent leaument les amans.
      Ce me jura saint Julien du Mans
      Celle qui cuer ferme ot com dyamans
1288            Que d'un descort
      En leur amour elle n'avoit record;
      Ainçois tous deux furent si d'un accord
      Qu'oncques n'y ot un tout seul mesaccort
1292            En ce termine.
      Mais il n'est mur si fort que l'en ne mine
      Ne si grant tas, que qui veult mine a mine
      L'apetissier, que l'en ne le termine,
1296            Ne riens ne dure
      Sans avoir fin par le cours de nature
      En ce monde, n'il n'est chose tant dure
      Qui ne s'use, soit chaleur ou froidure,
1300            Et qui ne tire
      A quelque fin, et ainsi tire a tire
      S'usent amours souvent, s'ay je ouy dire,
      Et non obstant que souvent on souspire
1304            Par trop amer
      Et que les maulz d'amours soient amer,
      Si ne voit on mie amours affermer
      A tousjours mais, ains les ot on clamer
1308            Et c'est souvent,
      Fol s'i fie; fole amour est tout vent
      Qui peu dure et les cuers va decevant
      Et un espoir dont après ensuivent
1312            Va joye vaine.
      Ainsi fina, qui qu'en eust après peine,
      Ycelle amour qui souloit si certaine
      Estre, et puis fut desprise et incertaine
1316            Et deffaillie.
      Car l'amant qui l'amour en sa baillie
      De celle avoit, qui puis fu maubaillie
      Pour lui amer et en grief dueil saillie,
1320            Se changia tout
      Et delaissa et estrangia de bout
      Celle qu'amer souloit, et fu derout
      Leur joyeux temps qu'elle cuidast qu'a bout
1324            Ne deust ja estre;
      Si lui sembla qu'il estoit trop grant maistre
      Pour elle amer et voult en plus hault estre
      Mettre son cuer, et bien cuida a destre
1328            Droit assener.
      Pour haultement son cuer mettre et donner
      Si s'acointa, com j'oÿ raisonner,
      D'une poissant dame a qui sans finer
1332            Son cuer promist,
      Et tant l'ama et si grant peine y mist
      Qu'elle l'ama en la fin, tant lui dist
      Que il l'amoit qu'elle en grace le prist
1336            Et le retint
      Pour son servant et a ami le tint.
      Si ne sçay pas comment il s'i contint,
      Car pou dura l'amour, a qui il tint
1340            Ne sçay je pas;
      Mais il n'est nul qui vous deist en nul pas
      La grant doulour et le mauvais repas
      Que la lasse ot, qui auques au trespas
1344            Et mise en biere
      En fu pour lui la doulente premiere,
      Quant elle vid et perceut la maniere
      De son amant qui se tyroit arriere
1348            De sienne amour
      Et trop faisoit d'elle veoir demour
      Ne n'ot pitié de sa lasse clamour,
      Non obstant ce que souvent, en cremour
1352            Et a dongier,
      A lui parloit d'elle le messagier
      Et lui disoit pour quoy si estrangier
      Vouloit celle qui mie de legier
1356            Ne l'oblieroit
      Ains pour s'amour sans faille se morroit,
      S'il la laissoit, du mal qu'elle tiroit.
      Il respondoit qu'au plus tost qu'il porroit
1360            Yroit vers elle,
      Mais survenu il lui estoit nouvelle
      Qui l'empeschoit pour certaine querelle.
      Si s'excusoit ainsi de veoir celle
1364            Qui ne finoit
      De dueil mener, car bien apercevoit
      Que delaissier son ami la vouloit,
      Dont trop griefment la lasse se doloit,
1368            Mais pour neant
      Se travailloit et s'aloit delaiant,
      Car bien pouoit, s'elle estoit clerveant,
      Apercevoir qu'il s'aloit recreant
1372            D'elle sans doubte;
      Si en ploura en grant dueil mainte goute
      Et de courroux elle se fondi toute.
      A brief parler, du tout en tout desroute
1376            Celle amour fu,
      Et la laissa et la mist en reffu
      Le faulz amant, que fust il ars en feu!
      Ainsi celle bien vid et aperceu
1380            Qu'une aultre amoit,
      Dont longuement dolente se clamoit,
      Mais n'y ot tour: pour riens le reclamoit.
      Si s'en souffri quant vid qu'elle semoit
1384            Pour riens ses larmes.
      Car il n'est riens qui n'ait saisons et termes,
      Si n'estoit droit que tousjours mais fust fermes
      Son cuer en dueil qui fait perdre les armes
1388            Et corps en terre;
      Si apaisa son cuer de celle guerre
      Au chief d'un temps et ne voult plus enquerre
      De son amant n'aucune voie querre
1392            Pour luy veoir,
      Ne autre part sienne amour asseoir,
      Car d'amer plus ne lui devoit seoir
      En son vivant ne d'ami pourveoir
1396            Son cuer jamais,
      Ce lui sembloit, car trop lui fut remais
      Dolent penser pour amer et dur maiz,
      Si s'en tendroit, ce disoit, des or mais.
1400            Mais escoutez
      Ce qu'il avint de ce fait et notez
      Coment l'amant estoit peu arrestez,
      Car ains que fust l'an passé, ne doubtez,
1404            Il esprouva
      Grant fausseté en la dame et trouva,
      Ce disoit il; car s'il le controuva
      Ne sçay je pas, mais par ce se sauva
1408            D'elle laissier
      Et dist que cuer haultain et boubensier
      Avoit vers lui et legier a ploissier
      A autre amour plus que verge d'osier.
1412            Si lui souvint
      Des doulz plaisirs de celle qui devint
      Pale pour lui et comment y avint.
      Alors son cuer a raison se revint
1416            Et s'avisa
      Qu'il l'aimeroit, car oncques n'avisa
      Plus loiale, si comme il devisa,
      Ne pouoit mieulx; pour ce se ravisa
1420            Et repenti
      Dont oncques mais loiaulté lui menti
      Ne dont son cuer a aultre consenti.
      Si a dit lors comme vray converti
1424            Que humblement
      Lui requerroit mercis piteusement
      Et du meffait a son vueil vengement
      Prensit sur lui, mais qu'après bonnement
1428            Lui pardonnast
      Et de bon cuer loial elle l'amast,
      Si qu'en tout cas son vueil lui ordenast,
      Et se jamais failloit, si le blasmast
1432            Comme mauvais.
      Ainsi cellui voult pourchassier sa paix
      Devers la belle, a qui peu chaloit mais
      De son amour, et vers elle s'est trais:
1436            Si l'araisonne
      Moult doulcement et qu'elle lui pardonne
      Prie humblement, et de ce la sermonne
      Moult longuement et dist qu'oncques personne
1440            N'ama plus dame
      Qu'il l'aimera des or mais, par son ame!
      Et lors celle, en qui plus n'avoit la flamme
      De fole amour qui deçoit homme et femme,
1444            Prist a respondre
      Et dist «qu'on la devroit bien a sec tondre,
      Puis qu'elle estoit hors du meschief qui fondre
      Son cuer faisoit, pour prier ne semondre,
1448            S'a tel meschief
      Se mettoit plus; si ne l'aimeroit brief
      Puis que laissée il l'avoit de rechief,
      Ne s'i fieroit jamais par nesun chief
1452            Puis que deceue
      L'a une fois et mauvaistié perceue
      En lui; jamais n'en quiert avoir veüe,
      Ne plus ne veult estre d'amer meüe
1456            Certainement.
      Si ne lui en tiengne plus parlement,
      Car n'aimera jamais jour nullement.»
      Et cil respont et lui dit doulcement
1460            «Qu'elle aroit tort,
      Car repentant on ne doit mettre a mort
      Et le pecheur que conscience mort
      Dieu a mercy le prent, s'il se remort
1464            Com repentant.»
      Et celle dit «qu'il s'en peut bien atant
      Souffrir, s'il veut, car moult peu arrestant
      Il y seroit, quoy qu'il voit promettant,
1468            Mais que nouvelle
      Dame veïst qui lui semblast plus belle;
      Si n'en veult plus ouïr male nouvelle.»
      Et cil a dit «que de son dit appelle
1472            En jugement,
      Car monstrer veult par raison clerement
      Qu'elle grant tort lui feroit s'ensement
      Le guerpissoit, puis qu'a repentement
1476            De son meffait,
      Et se plaindra aux amans du tort fait
      Qu'elle lui fait et juge veult de fait
      Pour en jugier; car oncques si parfait
1480            Homs ne nasqui
      Qui ne mesprist, fors Dieu qui tout vainqui,
      Ce disoit il, ne si vaillant en qui
      N'eust vice aucun; et d'estre relenqui
1484            En tel maniere
      Ne seroit pas chose bien droitturiere,
      Et pour ce veult que loial juge on quiere;
      Et s'il est dit en si faitte maniere
1488            Qu'elle nel doie
      Prendre a mercy, aler s'en veult sa voye.»
      Et celle dit «qu'au jugement s'autroie,
      Mais non obstant elle veult toutevoie
1492            Que, ains que l'en rende
      Le jugement, aux dames on demende
      Leur bon avis, et si se recommande
      En leur priant que chascune y entende
1496            Diligement,
      Et puis si soit donné le jugement.»
      Ainsi greé cest accort bonnement
      Ont ambedeux; atant leur parlement
1500            Ont afiné.
      Et puis après de cerchier n'ont finé
      Juge par qui il soit determiné
      De leur debat et leur procès finé.
1504            Si sont venu
      Par devers moy, combien qu'apartenu
      N'ait pas a moy, et si se sont tenu
      Sur mon avis. Adonc m'est souvenu
1508            De vous, chier Sire,
      Si leur ay dit qu'il vous vueillent eslire,
      Car mieulx sarez de leur debat voir dire.
      Et droit jugier que moy; car a bon mire
1512            Doit le naivré.
      Soy adrecier, s'estre veult delivré
      De son grief mal, dont par vous decevré
      Le droit du tort soit: si ont recovré
1516            Droit justicier
      En vous, Sire, s'il vous plaist radrecier
      Le grant debat dont j'ai oÿ tencier.
      Mais or est temps de mon oeuvre avancier
1520            Et affiner,
      Le demourant commet a parfiner
      A vo bon sens, car bien sarez finer
      De ce qu'il fault a bien l'euvre affiner
1524            Et la parfaire.
      Si est saison que je m'en doie taire,
      Mais au dernier ver vueil dire et retraire
      Quel est mon nom, qui le voldra hors traire
1528            Comme il deffine.
      Et en la fin, de pensée enterine,
      Qui vous ottroit joye parfaitte et fine
      Pri Jhesu Crist, qui ne fault ne ne fine.



      EXPLICIT LE DIT DES TROIS JUGEMENS



_Rubrique:_ A2 _ajoute_ qui s'adrece au Seneschal de Haynault--B1 Ci
c. le dit d.

2 B g. en l.

3 B c. en f.

6 A2 c. duis et appris

9 B _supprime_ a j.

10 B s. ou f.

21 B _omet_ Pour

27 B et le d.

29 B m. en. m.

36 B N'y s.

46 A1 mate et

59 B1 l. nulle riens o.--B2 b. secours o.

75 A2 c. a q.

106 A2 d. v. r. o.

107 A2 m. dueil

111 A2 Si q. je ne

125 B l. s. entende

126 B q. j'en soye a l'a.

127 A1 q. guedon

131 A2 ne ja ne

161 A2 Mais p.

182 A1 que ou

184 A2 B Car p.

185 B1 e. doubtance

187 A2 B N. orroit

199 B1 au l.

22l A2 p. ij m.

238 B ne r.

255 B pour m. p.

273 B q. en m. l'a. de v. c.

273 A1 cessé

279 A2 _ajoute_ vous ne v.

286 A1 p. f. et a.

330 B1 t. ou plus e.

365 B a. lors c.

366 A2 _omet_ Qu'un

375 A1 chosir

393 B c. par n.

394 A1 folor--A1 Que on li faist

399 B1 _omet_ amours

401 B _omet_ de lui

406 B si mal d.

407 B en recevoit m.

409 A2 Que j.

433 B v. c. l.--A1 s. et a.

447 A1 c. esbaïst

454 A1 Donc

457 A2 Et ne

461 B l'a. un j.

466 A2 et de h.

493 A2 m. mal g.--A2 B ce me s.

494 B1 _omet_ que

501 A1 que un

502 A2 Ce qu'il p.

515 A2 Tout ne

547 A1 serement

553 B et ses s.

569 B cuidiez--A1 a. velles

572 A1 c. vous p.

573 B _omet_ toudis

577 A2 je y t.

583 A2 q. tant a

589 A2 Et a t. m. en d. s.--B en d.

595 A2 Et q.

602 A2 B p. autre c.

605 A2 A. avoye p. par m.--A1 par m. serment

610 B1 M'avez

611 A2 De v.

615 A2 d. tant m.

630 A1 _supprime_ ja

639 A _omet_ En

641 A Vouldroit

649 A2 et servant

655 A1 r. n'i v.

663 B e. ont mise leur r.

675 A2 B a. car c. me r.

677 B qu'en v.

697 B ot en li

699 A1 faussetté

703 A2 Ere v. et

706 _Les mss. portent_ souveraine

717 B m. grans m.

731 A1 n'a r.

737 A2 porta

745 A2 Et t. h. ot a c. livré

759 A1 errent

761 B ot amer p.

770 B qu'elle ne pot c.

791 B _omet_ a

792 A2 les d.

795 A1 et le p.

809 B Q. a. lors j.

811 A2 Et la t.

818 B p. son d.

829 A2 J. nul jour p. s.

841 B Ne le doulz t.

849 A1 encourre d.

863 A2 m. p. acquestoit

873 B De v.

879 A2 B d. s'en va

885 A2 B et s. l. ami et s.

891 B Les d.

893 A m. et e.

933 B de tous maulz f.

936 B Qu'a v.

950 A2 _omet_ si

957 A2 v. porter en

961 B1 t. ces b.

965 B par q.

980 A2 Et v.

985 B Ne vers A.

990 A c. car p.

991 A1 a nous g.

1010 A1 B2 Avec D.

1019 B a. ne p. c.

1027 B S. amis p. q. vif en c.

1028 B Et en d.

1034 A1 oroit

1039 B v. et s.--A1 je vueil

1041 A1 encore

1059 B s. me f.

1061 A1 Mais g.

1070 B1 m. de d.

1073 et 1074 _intervertis dans_ A2

1085 B1 je ne s.

1097 B De m.

1098 A1 borbetant--B fureut g.

1109 B1 ne t.

1117 A1 houblia

1135 A2 V. q. le v. si l. s.

1137 A2 p. en s.

1165 A2 _ajoute_ Et a.

1197 B _omet_ en

1205 B _omet_ veoir

1213 A qui l.

1217 A2 a. fait une autre n.

1217 et 1219 _intervertis dans_ A2

1253 B1 _omet_ en

1269 A2 _supprime_ Et

1307 A2 l. voit on

1309 A et t.

1321 A2 et remist en debout

1323 A1 que b.--B q. cuidoit

1333 A et tant g.

1337 B1 a amant

1338 B il se c.

1343 A1 q. oncques au--B Qu'en la l. et q.

1348 B De son a.

1373 A2 B en grief d.

1380 A2 B Que a.

1383 A1 que e.

1387 A2 c. ou d.--B2 l. ames

1393 B p. son a.

1403 B n'en d.

1409 A2 c. hault et

1446 A1 _omet_ du m.

1454 A2 n'en j. q.

1470 A2 o. nulle n.--B vueil p.

1473 A2 C. p. r. v. m. c.

1486 A2 q.j.l.

1499 B adonc 1.

1506 A2 p. ami et

1509 A2 ait

1518 A1 d. je le oy--A2 d. les oÿ

1529 A1 entrine

1530 A1 joy p.

1531 _On trouve dans ce vers l'anagramme de_ Cristine

Rubrique A1 Explicit _seulement_



NOTES

LE LIVRE DES TROIS JUGEMENTS (p. 111 à 157.)

33 à 681.--Cf. tome I, _Autres Ballades_, XIII, p. 221.

591.--Cf. tome I, _Cent Ballades_, LVI, p. 57.



LE LIVRE

DU DIT DE POISSY

(Avril 1400).



CY COMENCE LE LIVRE DU DIT DE POISSY


      Bon chevalier, vaillant, plein de savoir,
      Puis qu'il vous plaist a de mes diz avoir
      Et le m'avez par escript fait savoir
4               De vostre humblece,
      Non obstant ce que ma povre foiblece
      Ne soit digne que vostre gentillece
      S'encline ad ce, j'en tendré la promesse
8               Que je promis
      Au messagier que vous m'avez tramis
      De loings de cy, et comme a vrais amis
      Me recommant a vous de cuer soubsmis.
12              A vo comant
      Si vous envoy faire ce jugement
      Dont deux amans contendent durement;
      Si m'ont prié et requis chierement
16              Que je leur quiere
      Juge loyal et que bien en enquiere
      Pour droit jugier leur descort en maniere
      Qu'il leur en doint sentence droituriere
20              Selon raison.
      Et non obstant qu'en France ait grant foison
      De bons et biaux, qui en toute saison
      Saroient droit jugier, pour achoison
24              Du bien de vous
      Vous ay choisy a juge desur tous,
      Tout non obstant soiez vous loings de nous,
      Si en vueilliez, s'il vous plaist, Sire doulz,
28              Le droit jugier.
      Et, s'il vous plaist a du fait vous chargier,
      Je vous diray le cas pour abrigier;
      Comme il avint vous orrez sans targier
32              Et en quel temps,
      La ou ce fu vous sera dit par temps,
      Car il n'a pas ne mille ne cent ans,
      Non pas un mois, ains fu en l'esbatans
36              Gracieux moys
      D'Avril le gay, ou reverdissent bois,
      Ce present an Mil quatre Cens ainçois
      La fin du mois. Il avint une fois
40              Que j'os vouloir
      D'aler jouer, si voulz aler veoir
      Une fille que j'ay, a dire voir,
      Belle et gente, joenne et de bon savoir,
44              Et gracieuse
      Au dit de tous; si est religieuse
      En abbaïe riche et precieuse,
      Noble, royal et moult delicieuse,
48              Et est assise
      Loings de Paris six lieues celle eglise,
      Qui moult faite est de gracieuse guise;
      Poissi a nom la ville ou elle est mise
52              Et celle terre.
      Si apprestay a un lundi mon erre,
      Compagnie plaisant envoyay querre
      Qui tout plaisir me vouldroient pourquerre
56              Sans deslaier,
      Si y avoit maint jolys escuier
      Qui de leur bien me vindrent convoier
      Pour esbatre, non pour autre loier.
60              Lors a grant joye
      Nous partismes de Paris, nostre voye
      Chevauchames, et moult joyeuse estoie;
      Si furent ceulx qu'avecques moy menoie
64              Et toutes celles,
      Ou il avoit de gentilz damoiselles,
      Doulces, plaisans, gracieuses et belles.
      Lors liement devisions des nouvelles
68              Et des estours
      Qui moult souvent aviennent en amours;
      En chevauchant gayement de mains tours
      Nous parlames, n'y ot muez ne sours
72              Ne nul taisant,
      Ainçois chascun y aloit devisant
      Ce que le mieulx lui estoit advisant;
      La n'avoit dit ne sonné mot cuisant
76              Mais tous joyeux.
      Si y chantoit qui savoit chanter mieulx,
      Si hault, si bien, que souvent tous li lieux
      Retentissoit, et ainsi qui mieulx mieulz
80              S'esjouïssoit
      Chascun en soy; et moult resjouïssoit
      Le temps nouvel qui adonc commençoit,
      Et le soleil clerement reluisoit
84              Sur l'erbe vert.
      Tout le chemin y fu plein et couvert
      De floretes, chascune a l'ueil ouvert
      Vers le soleil qui luisoit descouvert.
88              Mais en l'anée
      Il n'avoit fait si doulce matinée
      Et toute fu la terre enluminée
      De rosée que le ciel ot donnée,
92              Qui resplendir
      Fist l'erbe vert pour les cuers esbaudir,
      La n'avoit riens pour la terre enlaidir,
      Tout estoit bel pour amans enhardir
96              A bien amer.
      Parmi ces prez Nature ot fait semer
      Marguarites et flours qu'on sieult nommer
      Fleurs de printemps; partout veist on germer
100             Maintes diverses
      Herbes et flours qui a la terre aherses
      Encor furent, verdes, rouges et perses,
      Jaunes, indes, qui malles ne diverses
104             Ne furent mie.
      La ot la flour de ne m'oubliez mie,
      Souviengne vous de moy, qui n'est blesmie
      Mais vermeille, dont amant et amie
108             Font chappellez
      Et qu'il mettent souvent en anellez
      Pour devises et autres jouellez
      Qu'ilz se donnent jolis et nouvellez
112             Par druerie.
      Ainsi adonc fu la terre flourie,
      Mais il n'est nul qui deist la chanterie
      Des oysillons qui de voix trés serie
116             Nottes nouvelles
      Chantoient hault, et ces aloues belles
      En l'air sery disoient les nouvelles
      Du doulz printemps, chantant de voix ysneles
120             Et a haulx sons;
      Sur les arbres et parmi ces buissons
      Ces oissillons disoient leurs chançons;
      La peüst en oïr maintes lecçons
124             De rossignolz
      Qui disoient leurs virelais mignos,
      Et pastoures qui gardoient aignaulx
      Leurs chappellez faisoient a lignaulx
128             Parmi ces champs
      Tous purs de flours, en escoutant les chans
      Des oisillons et par buissons crochans.
      Près de Seine venimes approchans
132             A lie chiere.
      Si fist plus bel encor sur la riviere,
      Car oisillons de plus lie maniere
      Par ces ysles a haulte voix plainiere
136             Se deduisoient
      Si liement que tous esjouïssoient
      Les cuers de nous, et trop fort nous plaisoient
      Arbres et prez qui partout verdissoient,
140             Et ces saussoies
      Reverdissans et ces jolies voies
      Souef flairans; ces buissons et ces haies
      Ou rossignolz disoyent chançons gaies,
144             Et le doulz bruire
      De l'eaue qui en courant faisoit bruire
      Ces gors, ces pieux, pour noz cuers plus deduire,
      Si qu'il n'est dueil qui la ne deüst fuire
148             N'estre remis.
      Adonc d'errer nous sommes entremis
      Pour estre la a l'eure qu'os promis.
      Alors fichié s'est entre nous et mis
152             Un ventelez
      Doulz et plaisant, qui noz cours mantellez
      Nous soubslevoit souefs et freschelés,
      C'est zephirus qui boutons novellez
156             Fait espanir
      Et ces belles doulcetes fleurs venir
      Et aux amans donne maint souvenir
      De leurs amours; pour ce voult survenir
160             En celle place
      Que le soleil ne gastast nostre face,
      Ce fist Amours, ce croy je, de sa grace
      Qui l'envoya ainsi en tel espace.
164             Par le serain
      Chevauchames tant que tous main a main
      Arivames, encor ert assez main,
      Au bel chastel qui a nom Saint Germain
168             Qu'on dit en Laie.
      Adonc entrer nous convint en la gaie
      Doulce forest, mais ou monde n'a laye
      Gent ne lettrés, qui nel scet ou essaie,
172             Qui peüst croire
      Le doulz deduit du lieu, car j'ay memoire
      Que tout ainsi comme a marche ou a foire
      S'assemblent gent a tas, c'est chose voire;
176             Avoit atant
      De rossignolz en cellui lieu chantant,
      Qui ça et la aloient voletant,
      Qu'oncques je croy ensemble on n'en vid tant
180             Comme il eut cy,
      Qui disoient: «ocy, ocy, ocy
      Le faulz jaloux, se il passe par cy
      Sans le prendre n'a pitié n'a mercy
184             En no pourpris.»
      Et la forest espesse que moult pris
      Reverdissoit si qu'en hault furent pris
      L'un a l'autre les arbres qui repris
188             Sont, et planté
      Moult près a près li chaine a grant planté
      Hault, grant et bel, non mie en orphanté,
      Ce scevent ceulz qui le lieu ont hanté,
192             Si que soleil
      Ne peut ferir a terre a nul recueil.
      Et l'erbe vert, fresche et belle a mon vueil,
      Est par dessoubz, n'on ne peut veoir d'ueil
196             Plus belle place
      A mon avis, et qui peut face a face
      La ses amours veoir ou les embrace
      Je ne cuide mie que pou li place,
200             Car c'est deduit
      Trop avenant que d'estre en ce reduit
      Ou doulz printemps, ou oisillons sont duit
      De demener leur soulas et leur bruit
204             Ou temps d'esté.
      Si croy pour vray qu'Amours ot apresté
      A cellui jour toute gaye honnesté;
      Aussi croient ceulz qui orent esté
208             O moy le jour,
      Car d'esbatre ne cessames tousjour
      Rire et jouer, et chanter sans sejour,
      Ou deviser d'aucun parti d'amour.
212             Et la forest
      Nous passames et vimes sanz arrest
      Droit a Poissi, ou tost trouvames prest
      Quanqu'il convint et tout ce que bon est
216             A droit souffire.
      Quant descendus fumes, chascun s'atire
      Le mieulz qu'il peut de vesteure et se mire
      Si qu'en l'atour il n'y a que redire;
220             Et puis alames
      Ensemble en l'abbaïe vers les dames
      Au parlouer, et puis dedens entrames,
      Tout non obstant que portes a grans lames
224             Y ait moult fortes;
      Mais par congié on eut ouvert les portes.
      La trouvames dames de belles sortes,
      Car il n'y eut contrefaittes ne tortes
228             Mais moult honnestes
      De vestemens et des atours des testes,
      Simples, sages et a Dieu servir prestes.
      La nous firent noz amies grans festes
232             Et lie chiere.
      Adonc celle que j'aim moult et tiens chiere
      Vint devers moy, de trés humble maniere
      S'agenoilla, et je baisay sa chiere
236             Doulcete et tendre,
      Puis main a main alames, sanz attendre
      En l'Eglise pour servise a Dieu rendre;
      Si oÿmes la messe et congié prendre
240             Vosmes après,
      Mais les dames si nous prierent trés
      De boire un cop et ylec assés près
      Nous menerent en lieu bel, cler et frès
244             Pour desjuner,
      Car n'estoit pas encor temps de disner.
      Mais n'ommes pas loisir de sejourner
      La longuement ne gaires desrener,
248             Quant la soingneuse
      Et trés vaillant, noble religieuse,
      Ma redoubtée dame gracieuse,
      Marie de Bourbon, qui est prieuse
252             De celle place,
      Tante du roy de France, en qui s'amasse
      Toute bonté et qui tout vice efface,
      Si nous manda de sa benigne grace
256             Que allissions
      Devers elle, ne point ne laississions;
      Joyeux fumes de ce, ne voulsissions
      Que sans veoir elle nous yssissions
260             De ce pourpris.
      Si nous sommes deux a deux entrepris
      Et alames a la dame de pris:
      Par les degrez de pierre, que moult pris,
264             En hault montames
      Ou bel hostel royal, que nous trouvames
      Moult bien paré, et en sa chambre entrames
      De grant beaulté, si nous agenoillames
268             Lors devant elle,
      Et la trés humble dame nous appelle
      Plus près de soy et de mainte nouvelle
      Nous arainna doulcement, comme celle
272             En qui humblece
      A, et bonté et tout sens et noblece.
      Et tost après la trés noble princece,
      Fille du roy, qui venoit de la messe
276             Et est rendue
      En cellui lieu et voillée et vestue,
      A Dieu servir donnée et esleüe,
      A qui honneur est donnée et deüe,
280             Entre en la chambre,
      C'est ma dame Marie, joenne et tendre,
      Mais ne fu pas seule, bien m'en remembre,
      Ains mainte dame ot o soy, dont la mendre
284             Fu gentil femme,
      Noble, poissant, et avec celle dame
      Fu la noble fille de bonne fame
      Du conte de Harecourt, ait son ame
288             Dieu qui ne fine,
      Qui près estoit sa parente et cousine:
      Et adonc ma dame, sans plus termine,
      La prieuse se lieve et si s'encline,
292             Si fimes nous
      Trés humblement, si nous reçut trestous
      Si doulcement que ja ne fussions saoulx
      D'elle veoir, tant a le maintien doulz
296             Et humble chiere.
      Si nous plut moult a veoir la maniere
      Du bel estat royal qui leans yere,
      Toutes dames, car en nulle maniere
300             N'i entreroit
      Pour les servir nul homme, on n'i lairoit,
      Ne a elles aucun ne parleroit,
      S'il n'est parent, ou ceulz que il menroit
304             Avecques lui;
      N'on n'y lairoit jamais entrer nullui
      Fors par congié, a dongier, n'a par lui
      N'entre dedens seul, n'il n'y a cellui
308             Non en convent.
      Ne je ne sçay se il leur va grevant,
      Mais jamais jour pour pluye ne pour vent
      De la n'ystront et ne voient souvent
312             Les gens estranges.
      Et de belles plusiers y a comme angelz.
      Si ne vestent chemises, et sus langes
      Gisent de nuis; n'ont pas coultes a franges
316             Mais materas
      Qui sont couvers de biaulx tapis d'Arras
      Bien ordenés, mais ce n'est que baras,
      Car ilz sont durs et emplis de bourras,
320             Et la vestues
      Gisent de nuis celles dames rendues,
      Qui se lievent ou elles sont batues
      A matines; la leurs chambres tendues
324             En dourtouer
      Ont près a près, et en refectouer
      Disnent tout temps, ou a beau lavouer.
      Et en la court y a le parlouer
328             Ou a treillices
      De fer doubles a fenestres coulices,
      Et la en droit les dames des offices
      A ceulz de hors parlent pour les complices
332             Et neccessaires
      Qu'il leur convient et fault en leurs affaires.
      Si ont prevosts, seigneuries et maires,
      Villes, chastiaulx, rentes de plusieurs paires
336             Moult bien assises;
      Et riches sont, ne nulles n'y sont mises
      Fors par congié du roy qui leurs franchises
      Leur doit garder, et maintes autres guises
340             A la en droit,
      Dont me tairay, car qui conter voldroit
      Toutes choses longuement y mettroit.
      Si tourneray a parler or en droit
344             Coment prenimes
      De noz dames congié et nous enveimes;
      Mais ne l'omes mie quant le requismes,
      Tout non obstant notre devoir en feismes.
348             Ains voult, ainçois
      Que partissions, que bussions une fois
      Ma dame la prieuse, a basse voix
      Moult nous pria par doulz maintien cortois
352             De desjuner,
      Car en ce lieu nullui n'ose disner.
      Si nous convint son vueil enteriner,
      Et par pluseurs dames nous fist mener
356             En une chambre
      Belle, plaisant, la ou ot fait estendre
      Nappes flairans blanches et tapis tendre;
      Vins, viandes aportent sans attendre
360             A grant largece
      En vaissiaulz d'or et d'argent par noblece;
      Et les dames pleines de gentillece,
      Ou voulsissions ou non, de leur humblece
364             S'entremettoient
      De nous servir et les mez aportoient
      Delicieux et goute n'en goustoient,
      Dont nous pesoit fort, et moult se penoient
368             D'umble maniere
      De nous servir, Dieux leur rende la chiere
      Qu'ilz nous firent liement sanz enchiere.
      Et après ce devers ma dame chiere
372             Nous retournames
      Prendre congié et la remerciames,
      Puis les degrez du palais avalames,
      Vers le convent de rechief nous alames
376             Pour congié prendre
      Des dames de leans, car point mesprendre
      Ne voulsissions; lors nous pristrent a prendre
      Parmi les mains et nous vouldrent aprendre
380             Le trés bel estre
      De cellui lieu qui fu fait de bon maistre,
      Car ce semble droit paradis terrestre.
      Si nous firent devaler en leur cloistre
384             Qui tant est bel
      Que plus plaisant depuis le temps Abel.
      Ne fut veüs, car maint jolis chambel
      Y a ouvré, et sus maint fort corbel
388             Sont soustenues
      Les grans voultes, haultes devers les nues,
      Et par dessoubz pavées de menues
      Pierres, faittes a ouvrages, et nues
392             Luisans et belles,
      Et tout autour a haultes colombelles
      Bien ouvrées a fueillage et tourelles
      D'entailleure de pierre; ainsi sont elles
396             En tous les lieux
      Du cloistre grant, large et espacieux,
      Qui est quarré, et, a fin qu'il soit mieulx,
      A un prael ou milieu gracieux,
400             Vert, sans grapin,
      Ou a planté en mi un trés hault pin,
      Ne fut veü plus bel depuis Pepin,
      Si est fueillu et plus droit que sapin;
404             Bien y avient.
      Après ou reffectouer on revient
      Qui tant est bel que pas ne me souvient
      Qu'oncques si bel lieu veisse, et si contient
408             Moult grant espace;
      Hault, grant et cler est et luisans com glace,
      Les voirrieres y sont de belle face
      Et de menus karriaulx par la terrace
412             Est tout pavé
      Et si trés net qu'il semble estre lavé,
      Et près de la le chapitre est trouvé
      Qui est moult bel et gentement ouvré.
416             A brief parler
      Par tant de lieux biaux on nous fist aler
      Que du veoir ne nous poions saouler
      Ne nulle part n'y a que regaler,
420             Tant sont plaisans
      Et en esté delictable et raisans.
      Mais de conter ne doi estre taisans
      Comment partout, pour estre plus aisans,
424             Vient la fontaine
      Clere, fresche, doulce, plaisant et saine,
      Qui en ce lieu sourt de dois et de vaine
      Et par tuyaulx vait par leans, n'a peine
428             A il reduit
      Nesun leans, grant ne petit, je cuit,
      Ou ne voise fontaine par conduit.
      Es cuisines es grans pierres y bruit
432             Toudis et chiet
      A grans gorgons ne nul temps n'y dechiet;
      Ainsi partout leans ou il eschiet
      Est assise, dont moult bien en enchiet
436             A mains affaires
      Qui sont ou lieu, qui de repos n'ont gaires;
      Tonnes a vin, celiers de plusieurs paires,
      Fours, despenses et aultres neccessaires
440             Tous a compas
      Y sont assis, car en ce lieu n'a pas
      Petit convent mais plus grant qu'au Hault Pas,
      Ainsi partout nous trassames maint pas
444             Et par grans cours
      Larges, longues plus d'un cheval le cours,
      Ou grans chantiers de busche furent sours,
      Bien pavées et belles a tous tours.
448             Mais encor voulrent
      Plus nous monstrer les dames qui moult sçorent;
      Car leur dortouer ordenné comme il l'orent
      Et leurs beaulz lis, que sur cordes fait orent,
452             Ilz nous monstrerent;
      Mais en ce lieu de noz hommes n'entrerent
      Nul quel qu'il fust, car hommes ne monterent
      Oncques mais la, par droit s'en deporterent
456             A celle fois.
      Si est moult bel, grant, large, cler et cois.
      Bien ordenné et fait en tous endrois,
      Si qu'il pert bien qu'il fu fondé de roys
460             Et de grant gent
      Qui espargné n'y ont or ne argent.
      Après tout ce, li degré bel et gent
      Descendimes, trouvasmes nostre gent
464             Et de rechief
      Volmes aler ou moustier, ou maint chief
      A de maint saint, si volmes en tout chief
      Considerer le lieu, mais ja a chief
468             Je ne venroie
      De deviser la beaulté qu'y veoie,
      Car tant est bel, hault, cler, se Dieux me voye,
      Que sa beaulté retraire ne saroie
472             Entierement,
      Et semble estre fait tout nouvellement,
      Tant est fin, blanc, et le maçonement
      Et ens et hors fait si joliement
476             Qu'on ne pourroit
      D'or ne d'argent ouvrer en nul endroit
      Mieulx qu'ovrées sont pierres la en droit.
      A brief parler, a souhaidier fauldroit
480             Qui vouldroit mieulx;
      Et si est grant et large, se m'aist Dieux,
      Et hault voulté a piliers gracieux,
      Qui soustiennent l'edifice, et li lieux
484             Moult bien ouvrez.
      Et le moustier est en deux decevrez
      A fin qu'omme d'elles ne soit navrez;
      N'y entreroit nesun pour dire: «ouvrez»,
488             Ne d'aventure,
      Car ou milieu il a une closture
      Qui le moustier separe sans roupture;
      Ceulz qui dient la messe et l'escripture
492             De l'euvangile
      Si sont de hors et les gens de la ville,
      Et en la nef sont les dames sanz guile
      Qui respondent de haulte voix abile
496             A ceulz de hors
      Et de leurs voix femmenines accors
      Font gracieux; et vegiles de mors,
      Nonne, vespres, matines et recors
500             Chantent leans.
      Mais il n'est nul, tant fust il clerveans,
      Qui racontast, et tout seroit neans,
      Comment toutes choses y sont seans,
504             Ne je n'en mens,
      Car il y a tant beaulx aournemens,
      Riches, nouveaulz, et nobles paremens
      Sur les autelz et tous estoremens,
508             Et ces doreures
      Sur chapitiaulx et pomiaulx a pointures
      D'or et d'azur, tant belles pourtraitures,
      Biaulx ymages et propres pourtraitures
512             Selon la guise
      Que il convient a paremens d'eglise,
      Qu'il n'est chose qui n'y soit a droit mise,
      Dont les dames et le lieu chacun prise
516             En tous affaires,
      Car devotes, sages et debonnaires
      Simples, doulces sont, et portent deux paires
      De vesteures, carfros et scapulaires,
520             Et leur gonnelle
      Qui est dessoubz blanche est com noif nouvelle,
      Large, floutant, ceinte soubz la mamelle,
      Mantel de noir ont dessus, n'y a celle
524             Qui aultre aroy
      Ait a vestir, neis la fille du roy,
      Et de ventres de conins sanz desroy
      Sont ces manteaulz fourez de bon conroy,
528             Mais bien ont robes
      De bons fins draps, ce ne sont mie lobes,
      Tout ne soient ne mignotes ne gobes,
      Blanches, nettes, sanz ordures ne bobes,
532             Et cuevrechiefs
      Blans comme noif, desliez sur leurs chiefs,
      Et un voille noir dessus atachiez.
      Sans cointise, simplement sanz pechiez
536             Sont atournées,
      Et en tous cas si bien sont ordenées
      Que je les tiens pour de bonne heure nées
      D'estre ensement a servir Dieu données;
540             S'il leur souffist:
      Oïl, je croy, car c'est leur grant proffit,
      Ne oncques mais nulle ne s'i meffist
      Et bien leur plaist servir Dieu qui les fist
544             En celle guise.
      Quant nous omes bien remiré l'eglise,
      Clere com jour et couverte de bise
      Pierre ardoise, bien taillée et assise
548             Comme il convient,
      Et tout le lieu qui grant place contient,
      Encor dient que veoir nous convient
      Leurs beaulx jardins, la ou maint bon fruit vient.
552             Si nous menerent
      En leurs jardins celles qui se penerent
      De nous faire plaisir et ne finerent
      Tant que leans fumes, ne s'en tanerent.
556             Mais pour voir dis
      Que ce semble estre un trés doulz paradis,
      Et y est on tout d'oisiaux essourdis,
      Car la, je croy, plus de soixante et dix
560             Y a de paires
      D'arbres portans fruit, et est cilz repaires
      Tout de haulz murs bien clos, ne il n'est gaires
      Choses estans en jardins neccessaires
564             Qui la ne soient.
      Et un beau clos, y a que moult prisoient
      Ceulz et celles qui en la place estoient,
      La y a dains a cornes qui couroient
568             Moult vistement;
      Lievres, connins y sont habondamment,
      Et deux viviers la sourdans proprement,
      Bien façonnez de tout estourement,
572             Pleins de poisson;
      Chevriaulx y a sauvages a foison,
      Qu'en diroie? Ja en nulle saison
      Ne fussions las d'estre en celle maison,
576             Se Dieux me gart,
      Tant y fait bel. Mais ja estoit moult tart
      Temps de disner au convent, ou sa part
      Celle perdroit qui y vendroit a tart
580             Et durement
      Reprise fust; et adonc haultement
      Ont le timbre sonné: le partement
      Convint faire lors bien hastivement
584             A grant reclaim,
      Et ma fille, qui toudis par la main
      M'aloit tenant, de cuer de desir plein
      Moult me prioit a jusque a l'endemain
588             De sejourner
      Et retourner leans après disner
      Nous voulsissions. Adonc falu finer
      Nostre parler et nostre erre ordener,
592             Et la portiere
      Bonne, sage et de doulce maniere,
      Et celles, qui tant nous firent grant chiere,
      Merciames; adonc la claceliere
596             A dessarrées
      Les grans portes, fortes et bien barrées,
      Hors yssimes, puis les ont ressarrées.
      Mais de celles qui la sont demourées
600             Et de la place
      N'y a cellui qui grant conte ne face;
      Tout en parlant vismes en pou d'espace
      Ou lieu qu'on dit Bourbon, ou gent s'amasse
603             Pour bien lougier.
      La trouvames tout prest nostre mengier,
      Si assismes au disner sans targier,
      Mais n'avions pas besoing de nous chargier
608             De grant viande,
      Mais on feroit bien une grant legende
      Du long parler de la chiere trés grande
      Qu'on nous ot fait et du lieu ou lavande
612             Croist et rosiers
      A grant foison sans façon de closiers,
      C'est es jardins ou a maint cerisiers,
      Et du beau lieu qui n'est pas clos d'osiers
616             Mais de cloison
      Fort et belle pour oster l'achoison
      Des maulx qu'on fait au monde a grant foison.
      Ainsi fu la ditte mainte raison,
620             Et puis lavames
      Après disner noz mains et nous levames,
      Et tout en piez une piece parlames,
      Puis reposer un petit nous alames,
624             Tant qu'il fust temps
      De retourner ou lieu si delittens;
      Car quant a moy me sembloit bien cent ans
      Que g'y fusse, mais gaires arrestans
628             Ne fusmes mie
      Après disner, je croy, heure et demie
      Quant celle, qui est maistresse et amie
      De ma fille, nous manda; endormie
632             Ne fus lors pas
      Et de dormir oz ja fait mon repas.
      Si esveillay les autres, et le pas
      Nous alames en devisant tout bas
636             Jusques au lices
      De la grant court de hors, ou edifices
      A grans et biaulx pour les gens des offices
      Qui sont au lieu neccessaire et propices.
640             De la nous vismes
      Au parlouer, longuement nous y tismes;
      Car d'entrer ens a peine nous chevimes
      Et requerir de grace le feïsmes
644             A la trés sage
      Ma dame la prieuse au franc corage.
      Car d'entrer ens deux fois n'est pas usage
      N'a estrangiers ne a ceulz du lignage
648             Non en un jour,
      Mais bien estre y voulsissions toutjour,
      Car aux hommes trop plaisoit la doulçour
      De ces dames qui de moult simple atour
652             Furent voillées;
      Si ne furent ne noires ne hallées,
      Mais comme lis blanches et potellées.
      Si sont de nous les nouvelles alées
656             Devers ma dame
      Qui l'entrer ens souffri; ce fu par m'ame
      A grant peine, car pour tant s'elle est femme
      De tel honneur, si craint elle le blasme
660             Des ancïenes.
      Quant ens fumes, les dames trés humaines
      Nous menerent ou jardin vers fontaines;
      La nous sismes et de choses mondaines
664             Pou devisames,
      N'y parlames d'amours ne ne dançames,
      Ains enquismes tout et leur demandames
      De leur ordre les poins, et n'y pensames
668             Decepcion,
      La n'ot parlé fors de devocion,
      De Dieu servir en bonne entencion,
      Et d'oroisons et de la Passion
672             Et de telz choses.
      Car les belles, plus freschetes que roses,
      Qui moult joennes furent ou lieu encloses,
      N'oyent parler fors de si faittes proses
676             En nul endroit,
      Et grant pechié feroit qui leur touldroit
      Leur bon propos. Et quant fu temps et droit
      De nos partir, lors nous levames droit
680             Pour congié prendre,
      Car demourer la trop on puet mesprendre;
      Mais nous convint le vin ainçois attendre:
      Si mengiames et bumes, et reprendre
684             De leurs joyaulx
      Il nous covint, non fermillez n'aniaulx
      Mais boursetes ouvrées a oysiaulx
      D'or et soies, ceintures et laz biaulx,
688             Moult bien ouvrez,
      Qui autre part ne sont telz recouvrez.
      Si leur deismes: « Dames, or nous ouvrez,
      Temps est d'aler, a peines decevrez
692             De vous serons,
      Mais guerdonner jamais ne vous pourrons
      Ne mercier assés, et ou serons
      Vos bons servans estre tousdis voulrons,
696             Et commander
      Vous nous pouez et au besoing mander
      Com les vostres, s'il vous plaist demander. »
      Ainsi parlant venimes sans tarder
700             Tout a loisir
      Vers la porte. Lors failli mon plaisir
      Si que des yeulx convint larmes yssir
      Quant je laissay celle ou est mon desir,
704             Qui m'est prochaine;
      En la baisant li dis « a Dieu » a peine,
      En l'enortant qu'a Dieu servir se peine,
      Et de toutes congié pris mate et vaine,
708             Et par pitié;
      Mais ceulz, qui la furent, de m'amistié
      Me blasmerent, dont j'oz cuer dehaistié
      Et a parler pristrent d'aultre dittié
712             Pour m'oublier
      Et moy tollir a malencolier,
      Dont je les doz de leur bien mercier.
      Ainsi parlant alions sanz detrier
716             A voix serie,
      Tant qu'au logis a nostre hostelerie
      Fumes venus, ou une galerie
      A et dessoubz une place fleurie,
720             Moult belle et gente,
      Et un jardin joly ou a mainte hente.
      Lors d'entrer ens nous mismes a la sente.
      Quant y fumes, adoncques sans attente
724             A chiere lie
      Une belle damoiselle jolie
      Jeune, gente, fresche, gaye et polie,
      Qui fu o nous, dist sans melancolie:
728             « Cy que ferons?
      Si vous m'en creez, trestous nous dancerons
      Et la carole yci commencerons. »
      Lors distrent tous: « Ne vous en desdirons. »
732             Si commença
      La dance adonc et chascun se pensa
      De sa chançon dire; si s'avança
      Celle qui au premier les empressa
736             Et sa chançon
      Dist haultement et de gracieux son
      Ou il avoit en la prime leçon:
      «Trés doulz amis, de bien amer penson.»
740             Et puis après
      Un escuier qui d'elle fu emprès,
      Qui moult courtois est et bel et doulz trés,
      Et voulentiers de chanter est engrés,
744             Voix enrouée
      Il n'avoit pas mais doulce et esprouvée,
      Si a dit lors, ne sçay s'il l'ot trouvée:
      « Gente de corps et de beaulté louée. »
748             Et de renc puis
      Chascun chanta tant qu'il fu près de nuys,
      Car le dancier ne tournoit a anuys
      A nul qu'y fust. Si fu le souper cuis,
752             Ce nous dist on,
      Adonc de la dance nous departon,
      Ou il avoit maint joli valeton,
      Mainte belle pucelle a doulz menton,
756             Mignote et gente,
      N'estions pas seulz mais bien, que je ne mente,
      Y avoit la, ce croy je, plus de trente
      Tous joenne gent et de joyeuse entente,
760             Que de nous gens
      Que d'autre gent, trestous mignoz et gens,
      Qui de servir deduit sont diligens
      Et bien semblent estre d'amours sergens
764             Moult amiables.
      Congié pristrent, adonc seismes aux tables
      Qui ou jardin soub treilles delictables
      Furent mises, adonc les mez notables
768             Nous aporterent
      Noz maignées, mais ne se deporterent
      Mie atant, ainçois nous presenterent
      Celles que Dieu et noblece enorterent
772             A tous biensfais,
      Car ma dame la prieuse un beau mais
      Nous envoya et de son bon vin, mais
      De meilleur vin ne buvra homs jamais
776             De Saint Porçain,
      En poz dorez, largement et a plain.
      Pour ce le fist qu'o nous avoit tout plain
      Des gens du roy, vaillans et de sens plein,
780             Trés noble gent.
      Si rendismes les biaulx vaissiaulz d'argent,
      Humble mercy en nous moult obligent
      A ma dame et mercy a son sergent
784             Qui l'aporta;
      Mais le convent pas ne se deporta,
      Car de par les dames nous enorta
      Un messagier salu et raporta
788             Bonnes goieres
      Bien sucrées, bien faittes et legieres,
      Pomes, poires de diverses manieres.
      Lors de leurs biens et de leurs bonnes chieres
792             Les merciames.
      Et après ce d'aultre chose parlames
      Et en propos de pluseurs cas entrames
      Et d'un et d'el la en droit devisames,
796             Tant qu'il avint
      Que a parler de chevaliers on vint:
      De ce royaume et d'autres plus de vint
      Furent nommez et de pluseurs souvint,
800             En celle place,
      Qui ont bonté, sens et valoir et grace.
      Qui plus a fais de beaulz fais et qui passe
      Autres en pris fu dit en cel espace,
804             Et qui se porte
      Si vaillamment que renom on lui porte
      En toutes pars, tant est de gentil sorte;
      Et ou prouece et valour n'est pas morte,
808             Fu raconté,
      Et ceulz qui plus ont les armes henté
      Et les hentent et qui plus surmonté
      Ont en beaulz faiz et ceulz qui voulenté
812             Ont et desir
      De faire bien, et qui ont leur plaisir
      De voyagier ne ne prenent loisir
      De nul repos et ne vueillent choisir
816             Aultre deport,
      Liquel sont bel et liquel joenne et fort,
      Et qui le mieulx se revenche de tort.
      Ainsi de ceulz lors devisames fort
820             A long sermons;
      Et adonc vous, Sire, que je semons
      Du jugement jugier, entre les bons
      Fustes nommé, pour tant s'oultre les mons
824             Estes adès,
      Car voiagier plus que Cleomadès,
      Vray fin amant comme Palamedès,
      Fustes nommé, et bien leur sovint des
828             Beaulz vacellages
      Que avez fais pluseurs fois en voiages
      Et corps a corps rabatus les oultrages
      De mains autres et porté les grans charges
832             En mainte guerre,
      Et la fu dit qu'il ne convenoit querre
      Nul chevalier meilleur en nulle terre,
      Ce savoit on en France et Angleterre
836             Et oultremer,
      Et en maints lieux allieurs, ainsi nommer
      Vous oÿ bon et pour voir affermer
      Que plus loyal oncques es fais d'amer
840             Ne fu de vous,
      Bel, gracieulx, franc, amiable et doulz,
      Ce disoient pluseurs qui avec nous
      Furent venus et noble gent trestous
844             Qui cognoissoient
      Vous et voz fais et du bien en disoient
      Si largement que voulentiere louoient
      Ceulz et celles qui en la place estoient,
848             Et de ditter
      Meisme en françois et gayement chanter
      Vous louoient, et voulentiers henter
      Dames d'onneur pour plus en vous planter
852             Toute noblece.
      Lors quant j'oÿ parler de vo sagece,
      Comme autrefois aye de vo prouece
      Ouÿ parler, je fis veu et promesse
856             Que je feroye
      Aucun beau dit et si l'envoyeroie
      A vous, Sire, quant messagier aroie,
      Car voulentiers vostre acointe seroie
860             En tout honnour,
      Car a tous bons on doit avoir amour.
      Adonc ot un qui lors dist sans demour
      Que ou païs, ou vous estes, un tour
864             Et sans targier
      Devoit aler, et se de ce chargier
      Le vouloie, voulentiers messagier
      Il en seroit. Et adonc du mengier
868             Somes levé,
      Dites graces après qu'omes lavé;
      Tout en parlant, par dessus le pavé
      Somes alez jouer tant que trouvé
872             Avons les champs,
      Ou grant deduit prenions d'oïr les chans
      Des rossignolz quant fumes approchans
      Des ysletes sur Seine, ou acrochans
876             Engins avoit
      Rez et filez pour prendre la en droit
      Le gros poisson se celle part venoit,
      Et moult joly païs entour soy voit
880             Qui la demeure,
      Car prez et bois, saulsoies qu'on labeure
      On peut veoir et vignes par desseure.
      La chantames et jouames une heure
884             Tant qu'il fut nuyt.
      Si laissames atant nostre deduit,
      Car il fu temps de soy traire au reduit.
      Lors devisans, sans riens qui nous anuyt,
888             Nous en tornames
      A nostre hostel ou a joye couchames.
      Et au matin la messe oïr alames,
      Primes congié des dames, puis montames
892             Sur haquenées
      Grosses, belles, gentement ordennées,
      Qui ains partir furent bien desjunées;
      Si fusmes nous pour ce que matinées
896             Furent longuetes.
      Lors au chemin par ou croissent herbetes
      Nous sommes mis et de flours nouveletes
      Eusmes chapiaulx, et parlant d'amoretes
900             Chevauchions fort
      Par la forest, pleine de grant deport,
      Ou oisillons font maint divers accort,
      Qui aux amans fist plus poignant record
904             De leurs amours.
      Lors s'avança en chevauchant tousjours
      La plus belle de toutes, et le cours
      Bien d'un cheval fu loins, et par destours
908             Aloit pensive;
      Mais les autres chantoient a l'estrive.
      Et quant je vi celle si ententive
      A fort penser, doubtay que maladive
912             Fust ou doulente,
      Car palie trop estoit et moult lente
      A soulacier, peu y avoit s'entente;
      Pour ce eus paour que d'aucun mal en sente
916             Fust ou troublée
      Pour quelque cas. Lors un de l'assemblée
      Qui bien voulsist avoir amour emblée,
      Ce croy je bien, et aucune affublée
920             D'amour entiere
      Vais appeller, ne en la place n'yere
      Nul escuier de plus gente maniere,
      Ne plus gentil ne de meilleure chiere,
924             Mais souspirant
      Aloit souvent, bien croy qu'en desirant
      Avoit maint mal. Lors dis en lui tirant:
      «Beau sire, veez com celle retirant
928             S'en va lontaine
      De nous; certes, je me doubt qu'elle ait peine
      De quelque anui ou qu'elle ne soit saine,
      Vers elle alons, qu'elle ne soit trop vaine
932             Ou a mal aise;
      Car ne cuid pas que sans cause se taise.»
      Et cil respont et dit: «Par saint Nicaise!
      Aler y fault, car elle n'est pas aise
936             Ce croy je bien.»
      Lors son cheval brocha et je le mien,
      Et en pou d'eure aconsumes le sien.
      Si lui dis lors: «Quel chiere? Avez vous rien
940             Qui bon ne soit
      Que si pensez?» Et celle demussoit
      Son visage, et pour ce le baissoit
      Que trop grief plour durement la pressoit,
944             Ne vouloit mie
      Qu'aperceussions que larme ne demie
      De l'ueil gitast ne qu'elle fust blemie.
      Et quant celle qui moult estoit m'amie
948             Je vi pleurer
      Trop m'en pesa, et lors, sans demourer,
      M'en tyray près, car moult volz labourer
      Ad ce savoir qui si fort acourer
952             Fist la doulente;
      Si lui priay de toute mon entente
      Que l'achoison me deïst sans attente
      Qui la troubloit et pour quoy se demente
956             Si durement.
      Adonc celle prist plus parfondement
      A souspirer et plourer tendrement.
      Quant l'escuyer perceut le plourement,
960             Tant en ot dueil
      Que les larmes lui en vindrent a l'ueil
      Et, com cellui ou tout bien ot recueil,
      Très doulcement lui dist et de bon vueil:
964             « Ma damoiselle
      Doulce, plaisant, trés gracieuse et belle,
      Ne nous cellez desplaisir ou nouvelle
      Que vous avez, car je vous jur, par celle
968             Vierge Marie
      Qui Dieu porta, qu'en vous sera tarie
      La grief douleur dont je vous voy marrie,
      Se c'est chose qui puist estre garie
972             Par mon labour.
      Si vous requier et pry par grant amour,
      Ne nous celez vostre trés grant doulour,
      Car bien savez qu'en tous cas vostre honneur
976             Vouldrions garder.
      Si nous dites vostre cas sanz tarder
      Et puis vous plaise a dire et commander;
      Se nullement il se puet amender
980             Je le feray,
      Sachiez de vray et secret vous tenray. »
      Et je li dis: « Amie de cuer vray,
      Ne nous celez vostre anuy ou seray
984             Trop courrouciée,
      Car ne croiez qu'il me plaise ne siée
      Dont si vous voy estre mal apaisiée,
      Si vous suppli que soiez acoisiée
988             Et nous contez
      Pour quoy adès si grant dolour sentez. »
      Et lors cellui de rechief presentez
      S'est a elle, si lui dist: « N'en doubtez,
992             Doulce, courtoise,
      Que l'amender vouldray comment qu'il voise. »
      Et lors celle respont a basse noise:
      « Vostre mercy, mais riens n'est qui racoise
996             Mon grief anuy
      Qui n'est mie commencié ne yer n'uy,
      Mais laissiez moy plourer: a nul ne nuy,
      Ne vous doit point chaloir de fait d'autrui;
1000            Laissiez m'ester,
      Car ne pourriez ma grief pesance oster,
      Ce poise moy dont m'oiez guermenter,
      Mais le grief plour ne puis ore arrester
1004            Qui si me point,
      Dont me desplait, car il vient mal a point,
      Mais de pieça, sachiez, suis en ce point,
      Non obstant ce que je n'en vueille point
1008            Faire semblant
      Devant les gens, combien c'aille tremblant
      Souventes fois du mal qui si troublant
      Va mon las cuer, mais je me vais emblant
1012            Souventes fois
      D'entre les gens, et lors mon grief duel fois.»
      Adonc respont cellui qui fu courtois:
      «Hé las! pour Dieu, gracieuse aux crins bloys,
1016            Ne nous cellez,
      Mais nous dittes vo mal, se vous voulez,
      Car pour voir croy que d'amours vous dolez,
      Mais il n'est nul qui soit plus affolez
1020            Las! que j'en suis,
      Quelque chiere que je face, et ne truis
      Nul bon repos et de joye suis vuis,
      Dont je me doubt qu'Amours a ouvert l'uis
1024            De ma grief mort;
      Ne point n'est tant grande, je m'en fais fort,
      Vostre doulour com le mal que je port,
      Car il n'est nul qui peust plus grief effort
1028            De dueil sentir
      Sans mort souffrir, car souvent consentir
      Me vueil a mort com d'amours vray martir
      Et d'entre gent m'esteut souvent partir
1032            Pour dueil mener.
      Si vueilliez donc vostre grief plour finer,
      A moy laissiez le grant dueil demener
      Qui plus en ay et dont me fault pener
1036            Toute ma vie.»
      Adonc celle qui n'ot de riens envie
      Fors de plourer dont n'estoit assouvie,
      Revint un pou a soy comme ravie
1040            Et dist: «Hé las!
      Comment puet cuer avoir moins de solas
      Que le doulent mien, douloureux et las!
      Et puis qu'il fault que descueuvre le laz
1044            Qui si me lie,
      Par quoy je suis en tel melancolie
      Que de dueil muir, ou soit sens ou folie,
      Et la cause pour quoy ne suis pas lie
1048            Je vous diray
      De mot a mot, ne ja n'en mentiray,
      Et la chose qu'oncques plus desiray,
      Et pour quoy plus de mal tire et tiray,
1052            Ja a long temps;
      Car a vo dit souffrez, si com j'entens,
      Plus mal que moy, mais ne suis consentens
      De croire que nul ait pis, et par temps
1056            Le voir sarez;
      Mais, avant tout, vo foy me baillerez
      Que tout le voir vous me regeïrez
      De vostre anuy et le mien celerés. »
1060            Adonc respont
      Cil qui maint mal dedens son cuer repont:
      « Tenez ma foy, car Cil qui fist le mont
      Me puist grever quant chose diray dont
1064            Soiez dolente,
      Et tout le mal qu'il convient que je sente
      Par trop amer vous diray sans attente,
      Mais qu'aiez dit le vostre et la tourmente
1068            Qui si vous tient. »
      Adonc celle qui trop d'anuy soustient
      Un grant souspir gita qui du cuer vient,
      Et puis a dit: « Or diray dont me vient
1072            La grant doulour
      Dont j'ay palie et tainte la coulour
      Ne qu'oublier ne puis de ma folour
      Et qui mon las dollent cuer noye en plour
1076            Souventes foys.
      Sire, il a bien sept ans et plusieurs moys
      Que je donnay m'amour au plus courtois
      Et au meilleur chevalier a mon chois
1080            Qu'on peust trouver
      En ce monde, car par soy esprouver
      A tous bons fais on le pouoit prover
      Pour le meilleur de tous; ainsi sauver
1084            Me vueille Dieux
      Com je ne cuid qu'il soit joene ne vieux
      Homs plus parfait adès dessoubz les cieulz;
      Car on ne peust esgarder de deux yeulz
1088            En nul endroit
      Nul plus trés bel, car long cors grant et droit
      Et si bien fait qu'a souhaidier faudroit
      Qui vouldroit mieulx, en riens ne l'amendroit,
1092            Et le coursage
      Il avoit bel a droit, aussi visage,
      Car cheveleure crespe ot et plumage
      Sus le brunet; mais sur tous l'avantage
1096            Ot de beaulté
      Son trés beau front karré en loyaulté,
      Car grant et large en especiauté
      Fu, avec ce portoit la royaulté
1100            De beaulx sourcilz;
      Longs enarchiez, bruns, grailles furent cilz
      Sur les doulz yeulz qui des maulz plus de six
      M'ont fait et font et livré mains soussis
1104            Et maint grief dueil,
      Car oncques homs ne porta plus doulz oeil
      Brunet, riant, persant, de doulz accueil,
      Qui ont occis mon cuer, mais son entreoeil
1108            Fu large et plain,
      Et son regart tant fu de doulçour plain
      Qu'il m'a donné le mal dont je me plain,
      Car quant sur moy l'espart venoit a plain.
1112            Je vous dy bien,
      Contenance n'avoie ne maintien,
      Car a mon cuer sembloit qu'il deist: «ça vien»,
      Tant le tiroit a soy comme tout sien.
1116            Nés trés bien fait
      Longuet a point, traittis sanz nul meffait,
      Droit, et selon le vis si trés parfait
      Que le viaire en grant beauté reffait;
1120            Mais a merveilles
      Ses trés belles levres furent vermeilles,
      Grosses sans trop: n'ot pas jusqu'aux oreilles
      Bouche grande, mais petite et com fueilles
1124            De vert lorier
      Souef flairant ou rose de rosier;
      Li dent fin, blanc; petit, net et entier,
      Menton rondet; encor ot pou mestier
1128            De barbe faire,
      Car joenne estoit, et son trés doulz viaire,
      Qui de beaulté fu le droit exemplaire,
      Sanguin et plein, riant pour a tous plaire
1132            Estoit sans faille;
      Et col bien fait, gros par la chevessaille,
      Mais espaules ot de trop belle taille,
      Larges, droittes, plaines, et ou qu'il aille
1136            Croy que son per
      Ne trouvera de braz a coups fraper
      Pleins de force, legiers pour agrapper
      Contre ces murs pour ces chastiaulz happer
1140            Et prendre a force,
      Si les ot longs, gros, bien fais; n'ot pas torce
      Sa belle main, de tout bien faire amorce,
      Droitte, longue et plus dure qu'escorce,
1144            Ferme et ossue;
      Mais la beaulté est en mon cuer conceue
      De son beau pis, quant m'en souvient j'en sue
      De grant doulour, car maintes fois receue
1148            Par amour fine
      G'y ay esté, car sa belle poittrine
      Large, longue, bien faitte en tout termine
      Passe toutes de beaulté, c'est la mine
1152            De toutes graces.
      Ventre ot petit, basset, et hanches basses,
      Gent par les flans, rains rondes, non pas casses,
      Grosses cuisses qui onc ne furent lasses
1156            De souffrir peines
      En fais d'armes, jambes longues et pleines,
      De nerfs seches, droites depuis les haines,
      Grosses assez, en bas grailes, sans veines,
1160            Bien façonnées.
      Mais ses beautez de nature ordonnées
      Trés parfaittes ne furent pas finées,
      Car en ses piez furent enterinées:
1164            Ne furent pas
      Grans ne petiz trop, mais faiz par compas
      Selon le corps, droiz, longs, pour faire pas
      Bien mesurez et pour saillir trespas
1168            A la barriere.
      Sa charneure ferme, dure et entiere,
      Souefve au tast et de bonne maniere,
      Clere, brune, plaisant et si belle yere
1172            Que plus ne peust.
      Ainsi fu bel, si qu'a peine le creust
      Nul se veü avant sa beaulté n'eust,
      Cil qui mon cuer avoit; droit fu qu'il l'eust,
1176            Car desservi
      Bien le m'avoit puis que premier le vi;
      Mais ne cuid pas c'onques plus assouvi
      Chevalier fust ou mond, je vous plevi,
1180            En toute grace;
      Car de proece avoit en toute place
      Sur tous renom du joenne age et espace
      Qu'il ot d'armer, et si estoit la masse
1184            De gentillece;
      De lignée astrait de grant noblece,
      Riche d'amis, d'avoir et de sagece,
      Et si estoit encor de tel joenesce
1188            Qu'a mon avis
      Vint et quatre ans n'ot encor assouvis
      L'eure et le jour que premier je le vis
      Et que mon cuer fu par ses yeulz ravis
1192            En son amour;
      Et son gent corps, de beauté fait a tour,
      Tant fut aisié qu'il n'estoit si fort tour,
      Fust en armes pour conquester honnour
1196            Ou a jouster,
      Lancier barres et dars, baston oster,
      Saillir, lutter, legieretez haster,
      Nul ne pouoit devant lui arrester.
1200            En toutes choses,
      A brief parler, toutes graces encloses
      Furent en lui, n'en diroie les closes
      Jamais nul jour ne en rimes n'en proses,
1204            Mais son arroy
      Jolis et gay fu cointe sans desroy
      Et de maintien vous semblast filz de roy,
      Tant fu plaisant et de gentil conroy,
1208            Et humble et doulz
      Fu entre gent et gracieux sur tous,
      Joyeux, riant, envoisiez, sans courroux,
      Et belle voix ot et haulte sans toux,
1212            Et entre dames
      Franc et courtois, et servoit toutes femmes
      A son pouoir, mais n'en oïst diffames
      Pour riens qui fust, et qui en deïst blasmes
1216            Ne le souffrist,
      Certes son corps ainçois a mort offrist!
      Et s'a feste venist ou il se prist
      A la dance, je vous jur Jhesu Crist
1220            Que le dancier
      Et le chanter ou a soy envoysier
      Tant li seoit, ou a jeux commencier,
      Qu'il n'estoit nul qui le voulsist laissier,
1224            Tant fu amé,
      N'oncques de riens, je croy, ne fu blasmé;
      En fais, en dis estoit trés affermé,
      Et ja s'estoit en tant de lieux armé
1228            Que renommée
      Estoit de lui ja en maint lieux semée,
      Tant vaillamment s'estoit en mainte armée
      Bien esprové; mais de lui si amée
1232            Fus par long temps
      Trés qu'il n'avoit encore pas vint ans,
      Qu'oncques encor homs ne fu plus constans
      En nulle amour, plus loyal n'arrestans
1236            Qu'il fu en celle,
      N'oncques ne fu dame ne damoiselle
      Mieulx servie d'amant, non tant fust belle,
      Qu'il me servi; ainçois que sa querelle
1240            Voulsisse entendre
      Et en griefs plours sa belle face tendre
      Souvent moilloit, priant qu'a mercy prendre
      Le voulsisse, tant qu'Amours me fist rendre
1244            Et recevoir
      Sa doulce amour, mais tant fist son devoir
      De moy servir qu'oncques, a dire voir,
      Plus loiaulté ne pot amant avoir
1248            Envers sa dame.
      Si m'amoit tant et moy lui, par mon ame,
      Que n'avions soing ne d'omme ne de femme
      Ne d'autre riens, fors d'amer sans diffame
1252            Trés loyaulment.
      Ainsi deux ans regnames doucement
      Sanz avoir grief ne nul encombrement,
      Si n'avions soing ne autre pensement
1256            Qu'a bien amer.
      Lasse! doulente! or fault dire l'amer
      Qui mon dolent triste cuer faist pasmer
      Et qui me fait tant de larmes semer
1260            Pleine de rage!
      Ce fu le mal et doloreux voiage
      De Honguerie, ou trop ot grant dommage,
      Qui me tolli le bel et bon et sage
1264            Que tant amoye.
      Il a cinq ans et plus que celle voye
      Fu emprise, dont mon cuer en plours noye,
      Et qui me met de desespoir en voye,
1268            Tant suis marrie.
      Ha! voyage mauvais de Honguerie,
      La ou peri tant de chevalerie!
      Et Turquie, puisses estre perie
1272            Long et travers!
      Qui fis aler Monseigneur de Nevers
      En ton païs desloyal et divers,
      A qui Fortune ala trop a revers
1276            A celle fois,
      Ou moururent tant de vaillans François
      Et d'autre gent bons, gentilz et courtois,
      Dont le dommage est et fu de grief pois
1280            Et trop grevable.
      La s'en ala cil qui tant agreable
      Mon cuer avoit, dont j'ay dueil importable,
      Et le Basac, l'ame en soit au deable,
1284            L'emprisonna;
      Ne le fist pas occire ains rançonna
      Lui et d'aultres, si comme raisonna
      Un sien parent qui de la retourna
1288            Bien d'aventure.
      Si n'est pas mort cil en qui j'ai ma cure,
      Mais encor est en griefve prison dure;
      Il n'a pas moult que le vid, si com jure,
1292            Un vaillant homme
      Qui dudit lieu vint pelerin a Rome
      Puis en France, si raporta la somme
      Qu'on lui demande et la guise et la forme
1296            De sa rançon.
      Ainsi le bel et bon en tel façon
      Des Sarrazins est tenu en prison,
      Dont mon las cuer sueffre tel cuisançon
1300            Qu'il derve d'yre,
      Et ce qui plus encor mon mal empire
      C'est qu'il m'est vis qu'il n'y a qui l'en tire;
      Car leur devoir en font mal, a voir dire
1304            Comme il me semble,
      Tous ses parens, dont mon cuer de dueil tremble,
      Car leurs terres deussent tous vendre ensemble
      Ains qu'ilz n'eussent cil qui angel ressemble
1308            De beaulté fine.
      Et plust a Dieu, qui ne fault ne ne fine,
      Que traire hors l'en peusse en brief termine
      Pour tout vendre ma chevance enterine
1312            Et mon vaillant,
      Et moy mesmes alasse traveillant
      Jusques ou lieu ou est le bon vaillant;
      Certes mon cuer ne lui seroit faillant
1316            Jour de mon age,
      N'y querroye tramettre autre message
      Pour viseter le bel et bon et sage,
      Et se la mort me prenoit ou voyage,
1320            De par Dieu fust;
      Durast mon corps tant comme durer peust;
      Et se Fortune vouloit et li pleust
      Que jusques la alasse, et il y fust,
1324            Et tant feïsse
      Qu'en la prison ou il est me meïsse,
      Ne cuidiez pas que la durté haïsse,
      Non pour mon corps, du lieu, et l'en treïsse,
1328            Ce m'est avis.
      Ainsi seroit mon desir assovis
      Qui du veoir est si trés alouvis
      Qu'il n'en craindroit peine, je vous plevis,
1332            Pour prendre mort.
      Et qui saroit le dueil et le remord
      Que j'ai souffert pour lui tant grief et fort,
      Merveille aroit comment je suis si fort
1336            De le souffrir!
      Car bien cuiday mon corps a mort offrir
      Quant la nouvelle j'ouÿ descouvrir
      Du grant meschief, ou il convint mourir
1340            Tant de vaillans,
      Car mon las cuer senti si deffaillans
      Que je ne sçay qu'il ne me fu faillans
      Ou que mon corps de griefs cotiaulz taillans
1344            N'alay occire,
      Ne le grief dueil tout ne saroye dire
      Qu'ay eu depuis, car ne saroye eslire
      Quel m'est meilleur ou le plorer ou rire;
1348            Trestout m'est un.
      Et pour tant se bonne chiere en commun
      Je fais, certes mon cuer n'a bien nesun,
      Et moult souvent plorer devant chascun
1352            Il me convient
      Quant grant desir trop fort sur moy survient,
      Car sans cesser de cellui me souvient
      Qui a mon cuer, qu'en prison on retient
1356            Si durement,
      Et quant plus suis en grant esbatement
      Lors me souvient plus de son grief tourment
      Qui ma joye rabat trop durement.
1360            Ainsi vous ay
      Dit mon meschief et puis quant commençay:
      C'est la cause pour quoy je vous laissay
      Et pour plourer devant je m'avançay.
1364            Doncques ne dittes
      Jamais nul jour que plus soient petites
      Que les vostres mes griefs doulours despites;
      Car ce ne sont fors que roses eslites
1368            Envers les moyes.
      Mais les vostres, s'il vous plaist toutevoies,
      Vous me direz et les tours et les voies
      Dont vous vienent tristes pensées coyes
1372            Et si griefve yre.»
      Lors a finé son parler sans plus dire;
      Mais oncques mais ne raconter ne lire
      N'oÿ parler d'aultre qui tel martire
1376            Alast menant,
      Car en plorant si s'aloit demenant
      Qu'il convenoit que cellui soustenant
      Alast son corps et a force tenant
1380            Ou du cheval
      Cheoite fust plus de cent fois aval.
      Si nous faisoit a tous deux si grant mal
      Que les larmes couroient contreval
1384            De nostre face,
      Et de bon cuer nous confortions la lasse,
      Mais tant souffroit de tristece grant mace
      Que de plorer ne pouoit estre lasse
1388            Et de dueil faire.
      Adonc le doulz escuier debonnaire
      Li dist: «Hé las! Pour Dieu vueiliez vous traire
      De ce grief plour qui tant vous est contraire!
1392            Vous vous tuez
      Et vo beau corps tout changiez et muez.
      Si n'est pas sens dont si vous arguez,
      Et un petit tristece loings ruez.
1396            Si m'escoutez
      Et vous orrez comment suis assotez
      Par trop amer, plus ne vous guermentez,
      Laissiez a moy le dueil, car, n'en doubtez,
1400            Trop plus en ay.
      Si vous diray le fait de mon esmay:
      Il a cinq ans ou avra en ce may
      Que m'embati en lieu que trop amay
1404            En ma male heure.
      Mais Fortune, qui sans cesser labeure
      Pour nuyre aux gens, me voult lors corir sure,
      Car je n'avoye ains, se Dieux me sequeure,
1408            Soing ne tristour;
      Jolis et gay estoye en mon atour
      Et joennement je vivoie a tout tour,
      Ne cognoissoie alors d'amour le tour
1412            Ne sa pointure
      Qui m'a depuis esté diverse et dure.
      Si m'embati par ma mesaventure
      Un jour en lieu ou Amours sa droitture
1416            Vouloit avoir
      Des joennes gens, dont la, a dire voir,
      Avoit assez qui moult bien leur devoir
      En lui servir mettoient et savoir
1420            Entierement;
      En un jardin fu plein d'esbatement
      Ou de mon mal vint le commencement,
      Car en ce lieu me prist trop doulcement
1424            Le grief malage
      Qui puis m'a fait et fait trop de domage,
      Car par regart m'enyvray du buvrage
      Qu'Amours livre, qui met au cuer la rage
1428            De dueil comblée.
      En ce jardin avoit une assemblée
      Belle, plaisant, ou joye estoit doublée,
      Mainte dame de beauté affublée
1432            Et mainte belle
      Et avenant jolie damoiselle.
      Il y avoit mainte doulce pucelle,
      Son chevalier par la main n'y ot celle
1436            Qui ne tenist
      Ou eseuier se près d'elle venist;
      La dançoient, mais il vous souvenist
      Que Dieux y fust qui si les soutenist
1440            En grant leesce.
      Car onc ne vi de joye tel largece
      Et en ce lieu ot mainte grant maistrece
      Et mainte autre parée de noblece
1444            Et maint jolis
      Gay chevalier, car de la fleur de lis
      Noble et royal, ou lieu plein de delis
      Avoit aucuns et d'aultres si polis
1448            Que ce sembloient
      Dieux, deesses, qui ou lieu s'assembloient,
      Dont l'un a l'autre les cuers s'entr'embloient
      Moult soubtilment et du mal s'affubloient
1452            Qui a grant joye
      Est commencié et puis en griefs plours noye.
      Ou lieu entray ou Fortune la voye
      Lors m'adreça qui a mort me convoye
1456            Sans departance.
      Quant je fus près pour veoir l'ordenance,
      Une dame, qui de ma cognoiscence
      Estoit, adonc me va prendre a la dance,
1460            Voulsisse ou non;
      Lors de pluseurs fus nommé par mon nom,
      Si disoient que de chanter renom,
      Bien voulentiers, avoye, dont de non
1464            Je ne deïsse.
      Si fu raison que je leur obeïsse,
      Ou bien ou mal que mon chant asseïsse;
      Villennie fust se ne le feïsse.
1468            Adonc chantay,
      Si com je sceus, un rondel que dittay.
      Quant j'oz chanté, gaires la n'arrestay
      Qu'une dame chanta, mais n'escoutay
1472            Jour de mon age
      Chant si bien dit de voix et de langage,
      Ne si plaisant a ouïr, l'avantage
      Celle en avoit sur toutes par usage
1476            Et de nature.
      Quant le doulz chant oÿs dit par mesure
      Mes yeulz hauçay, regarday par grant cure
      De celle qui chantoit la pourtraitture
1480            Et le viaire
      Qui tant fut bel, doulcet et debonnaire
      Que je ne sçay com nature pourtraire
      Pot si bien fait n'en tel beauté parfaire
1484            Ne mettre a chief.
      Car celle avoit comme fin or le chief,
      Blont, crespellet, et d'un seul cuevrechief
      Bien delié le couvert de rechief
1488            Mignotement.
      Mais a son front ne fault amendement;
      Car grant et plain, ouny, blanc, proprement
      Comme yvoire ouvré poliement,
1492            Ert façonné,
      Et sy sorcil par nature ordenné,
      Grailes, longuez, bassez et affiné
      De grant beaulté, brunez; n'ymaginé
1496            Plus bel entroeil
      Ne puet estre, large, ouny, et si oeil
      Vairs et rians; plaisans et sans orgueil
      Fu son regard et de trés doulz accueil.
1500            Beau nés traittis
      Ot, non trop grant, trop long ne trop petiz,
      Mais droit, bien fait, odorant et faitis,
      Selon le vis gracieux et gentilz;
1504            Et ses trés belles,
      Doulces, plaisans jouetes et macelles
      Ce sembloit lis avec rouses nouvelles
      Entremeslé, n'aultre beaulté a celles
1508            Ne s'appareille,
      Car grassetes de beaulté non pareille
      Furent et sont, et sa petite oreille
      Assise a point et de coulour vermeille;
1512            Souef flairant
      La bouchete ot, petite et riant,
      Grossete a point, et quant en soubriant
      Elle parloit, corn perle d'Oriant
1516            Ses dens menus
      On veoit blans et serrez plus que nulz,
      Ouniz, doulcès, en santé maintenuz,
      Bien arrengiez, en tous lieux beaulz tenuz,
1520            Et deux petites
      Fosses plaisans, de grant doulçour eslites,
      En souriant, es jouetes escriptes,
      Ot bien seans; mais les doulçours, descriptes,
1524            Du mentonnet
      Rondet, plaisant, gracieux, sadinet
      Et fosselu, vermeillet, mignonnet,
      Ne pourroient, tant est fin, doulcinet,
1528            Et a doulz vis
      Bien respondant, qui fu tout assouvis
      De grant beaulté, rondelet a devis,
      Le plus doulcet et plus bel qu'oncques vis
1532            Mieulx façonné;
      Et son beau col, par mesure ordenné,
      D'un colier d'or entour avironné,
      Fu riche et bel, que le roy ot donné,
1536            Sur sa gorgete
      Moult avenant, qui fu blanche et bien faitte
      Et de petiz filez semble estre traitte.
      Mais Nature, qui mainte oeuvre a parfaitte,
1540            Ne fist ouvrage
      Oncques plus bel, je croy, ne dis oultrage,
      Que sa plaine, polie, blanche et large
      Poitrine, fu sans os ne vaine umbrage,
1544            C'est chose voire,
      Blanche com lis, polie comme yvoire,
      Et le tetin tout ainsi qu'une poire
      Poignant, rondet ot ou sain; ne memoire,
1548            Bien dire l'ose,
      N'ay d'avoir veu oncques si doulce chose.
      Hé las! eureux est qui la se repose!
      Mais plus tendrete et plus fresche que rose,
1552            Je vous asseure,
      Ferme, clere fu sa belle charneure
      Et ses beaulx braz longs, grailes par mesure,
      Et plus belle main oncques creature
1556            Longuete et lée
      Ne pot avoir, n'est pas chose cellée,
      Blanche a longs dois, grassete et potellée,
      Bien faitte, ounie, droitte et bien dolée;
1560            Et corsellet
      Grailet, longuet, droit, appert, grasselet.
      Hanches basses, rains voultis, rondelet,
      Le ventre avoit fin doulcet et mollet,
1564            Si com je tiens;
      Car Nature qui en lui mist tous biens
      Ou demourant, je croy, n'oblia riens,
      Ainçois la fist, ainsi com je maintiens,
1568            Toute parfaitte
      En grant beaulté; si ot jambe greslette
      Et petit pié, de guise nouvelete
      Doulcetement chauciez; et ainsi faitte
1572            Par moult grant cure
      L'ot creée et formée Nature
      Belle, plaisant sur toute creature;
      Et avec ce en bonté fu si pure
1576            Qu'il n'y ot vice
      En son bon cuer qui fu vuit de malice,
      Et en tous cas elle fu si propice
      Qu'elle n'estoit de riens faire novice
1580            Qui a valable
      Dame d'onneur soit faire raisonable,
      Et de lignée astraitte moult notable.
      Mais en tous fais elle est tant agreable
1584            En doulz maintien
      Et en parler et en tout autre bien
      Qu'il n'est tresor qui s'acompare au sien.
      Rire, jouer, dancer, sur toute rien
1588            Bien lui avient
      Et ses plaisans doulçours mon cuer retient,
      Comment ou lieu la vis bien m'en souvient.
      Rire, parler, jouer comme apertient
1592            A noble dame
      Par si trés doulz maintien que, par mon ame,
      Tant li seoit qu'il n'y avoit nulle ame
      Qui ne deïst qu'oncques si doulce femme
1596            N'avoit veüe,
      De gaietté par a point esmeüe,
      Lie, jouant et de sens pourveüe.
      Si ot vestu adonc la trés esleue
1600            Un vert corset
      De fin samit, ou son beau corps doulcet
      Estoit estroit cousu a un lacet
      A son cousté rondelet et grasset,
1604            Qui gentement
      Lui avenoit. Ainsi songeusement
      La regarday ne ne pos nullement
      D'elle mes yeulx retraire aucunement,
1608            Tant me plaisoit.
      Mais Amours, qui tout ce faire faisoit,
      Aperceut bien que mon cuer y musoit
      Et pour ce l'arc, qui souvent entesoit,
1612            Traÿ de poche
      Et fleche prist poignant et mist en coche,
      Tire vers moy et roidement descoche,
      Parmi le cuer m'assena de la floche
1616            De doulz regart,
      Or fus navrés: ne feri pas en dart,
      Car en tel point fus mis, se Dieux me gart,
      Ains que partis fusse de celle part
1620            Qu'en moy n'avoit
      Sens ne avis, mais encor pou grevoit
      La navreure qu'Amours faitte m'avoit,
      Ne savoie la force qu'elle avoit,
1624            Ains agreable
      Me fu ce trait ne me sembla grevable
      Mais si trés doulz et si trés savorable
      Qu'il m'yere avis qu'il me seroit valable
1628            En tous endrois
      Et seroie par ce trop plus adrois
      Et plus jolis et plus gay, c'estoit drois.
      Et si fus je, car j'en devins plus drois
1632            Et trop plus cointe.
      Ainsi devins adonc d'amours acointe
      Et me plut bien au de premier la pointe
      Qui m'a depuis esté d'amertume ointe
1636            Diverse et dure.
      Ou lieu me tins jusqu'a la nuit obscure,
      Car de veoir celle en qui mis ma cure
      Ne fusse las jamais, je le vous jure,
1640            Mais par raison
      De departir il fu temps et saison,
      Si s'en ala chascun en sa maison;
      Mais ne cuidiez que dormisse foison
1644            Celle nuittée.
      Tant doulcement s'est adonc delittée
      Ma pensée qui toute a recitée
      La grant beaulté qui en celle habitée
1648            A, qui largece
      En a. Ainsi pensant a sa noblece
      Fus maintes nuis et mains jours en simplece
      Sans sentir mal ne chose qui me blece,
1652            Ainçois estoie
      Gay et jolis plus qu'oncques, et hantoye
      Souvent les lieux ou ma dame sentoye.
      Si jouoye et dançoie et chantoie
1656            Par grant revel
      Moult liement comme amoreux nouvel,
      Et du gay temps le trés doulx renouvel
      Lié me tenoit, et ainsi me fu bel
1660            Par un espace
      De temps, ainçois qu'eusse pensée lasse;
      Mais vraye amour, qui les amans enlasce,
      Souffrir ne voult plus que me deportasse
1664            D'ardent desir
      D'elle estre amé: cellui me vint saisir
      Parmi le cuer tellement que plaisir
      Ne pos avoir oncques puis ne choisir
1668            Autre soulas
      Qu'elle veoir, dont oncques ne fus las;
      Mais ce veoir plus estraignoit le las
      De mon desir, dont souvent dire: hé las!
1672            En regraittant
      Me convenoit, desirant s'amour tant
      Que n'estoie nulle part arrestant
      Qu'ou service de ma dame, et pour tant
1676            Je m'acointay
      De ses amis et souvent les hantay,
      Plaisir leur fis, les servi et pourtay
      Leur grant honneur et si me presentay
1680            Du tout a eux.
      Ainsi tant fis par promesses et veux
      Et par servir ses amis en tous lieux
      Que je poz bien sans blasme aler tous seulz
1684            En son hostel
      Quant me plaisoit, dont j'en oz plaisir tel
      Que ne voulsisse avoir autre chastel;
      Et moult souvent parloie et d'un et d'el
1688            Avecques elle.
      Et par tel sens long temps hantay la belle
      Que mesdisans n'en esmurent nouvelle,
      Car sagement me gouvernoye en celle
1692            Amour qu'avoye
      Et ay encor et aray ou que soie
      Tout mon vivant, quoy qu'avenir m'en doye.
      Ainsi souvent m'esbatoie et jouoye
1696            D'umble maniere
      Avecq celle, que tant aim et tiens chiere,
      A toute heure liement sanz enchiere,
      Et elle aussi me faisoit bonne chiere
1700            Et me mandoit
      Souventes fois et son vueil commandoit.
      Si faisoie, comme amans faire doit,
      Tout son command; assez bien m'en rendoit,
1704            Ce m'yere avis,
      Le guerredon: quant de son trés doulz vis
      Avoie un ris, tous estoie assouvis,
      Ou un plaisant regart; quant vis a vis
1708            A long loisir
      La pouoie veoir, aultre plaisir
      Ne sceüsse en ce monde choisir.
      Mais ne cuidiez que mon ardent desir
1712            J'osasse dire
      Ne raconter comment pour lui martire,
      Car trop doubtoye encheoir en son yre
      Mais bien pouoit cognoistre mon martire
1716            A mon semblant.
      Car moult souvent estoie tout tremblant
      Devant elle, tant m'aloient troublant
      Souspirs et plours et mon vis affublant
1720            Par grant destrece,
      Mais non pour tant ma trés dure tristece
      Ne geïssoie a ma doulce maistresse
      Qui me veoit souvent par grant asprece
1724            Muer coulour
      Devant elle; et ainsi ma dolour
      Je lui cellay, bien croy que ce ert foulour.
      Et quant tout seul demenoie mon plour
1728            Par grant aïr,
      Lors pensoie a lui tout regehir,
      Mais la paour qu'elle m'en peust haïr
      Et que mon plaint ne daignast point oïr
1732            Si me touloit
      Force et vigour du mal qui me douloit
      Devant elle dire; si s'en aloit
      Tout mon propos et de moy s'envouloit
1736            Tout hardement.
      En ce point fus et souffris longuement
      Sans requerir nul autre alegement;
      Si me sembla que trop petitement
1740            Desservi eusse
      D'elle estre amé et que digne ne fusse
      D'elle prier ne qu'a dame l'eleusse,
      Pour tant que pou valoie; et pour ce en Pruce
1744            Et oultremer
      Et en mains lieux aillours me voulz armer.
      Pour moy vanter ne le dis, car amer
      Faisoit tout ce, dont louer ne blasmer
1748            On ne m'en doit.
      Par son congié d'elle mon corps partoit,
      Mais le vray cuer point ne s'en departoit;
      Au retourner elle me recevoit
1752            A lie chiere.
      Ainsi l'amay de vraye amour entiere
      Sans lui oser dire en nulle maniere,
      Ne d'aultre riens soingneux en nul temps n'yere
1756            Que de servir
      Elle, qui tant me pouoit desservir
      Qu'il m'yere avis que mon cuer asservir
      N'y pouoie assez pour assouvir
1760            Son bon vouloir.
      Mais autrement m'avint, dont tant douloir
      Il m'en esteut que tout en nonchaloir
      Ma vie met souvent, mais pou valoir
1764            Me pot mon dueil;
      Car la belle doulce, en qui j'ay mon vueil,
      Ne sçay pour quoy se changia ne acueil
      Plus ne me fist ne de chiere ne d'ueil
1768            Ne de maintien,
      Et tout m'osta l'esperance du bien
      Que j'avoie, et si me monstra bien,
      Qu'elle n'amoit moy ne mes fais en rien,
1772            Ne sçay pour quoy,
      Mais tout a cop me planta la tout coy,
      Sans moy vouloir n'en appert n'en recoy
      Plus regarder ne veoir entour soy,
1776            Tant me fu fiere.
      Et quant je vi et perceu la maniere
      Et que tant me faisoit diverse chiere
      Se j'en oz dueil, nul nel demant n'enquiere,
1780            Car esbaïs
      Si me trouvay d'estre d'elle haïs
      Et sans savoir pour quoy, qu'onc fol naïs
      Plus erragiez ne fu, et s'envaïs
1784            Et dechaciez
      De tout le mont fusse en exil chaciez,
      Ne me fust pas tant de mal pourchaciez,
      Ce m'yere avis, com le mal qu'enchaciez
1788            Fu et fichié
      En mon las cuer a tort et a pechié,
      N'oncques depuis il n'en fu relachié,
      Dont j'ay souffert et ay trop de meschié.
1792            Mais qu'avint il
      Quant je me vi gitté en tel exil?
      Trop bien cuiday ouvrer comme soubtil
      De lui compter mon trés mortel peril
1796            Et la grief peine
      Que j'oz souffert pour lui mainte sepmaine.
      Si la trouvay un jour en une plaine,
      Vers elle alay a chiere triste et vaine,
1800            Et hardement
      Je pris en moy de dire ouvertement
      Ma grief languour, si dis couardement
      La grant amour et le grant marrement
1804            La ou j'estoye,
      Et en plourant en grant doulour contoie
      Tout mon estat et si me guermentoye
      Pour quoy d'elle si estrangié estoie
1808            Et pour quel cas
      Elle m'avoit ainsi flati a cas
      Et de mon bien si estrangié et cas,
      Ne qui m'avoit esté tel avocas
1812            Ne si contraire.
      Car ne cuiday oncques dire ne faire
      A mon pouoir riens qui lui deust desplaire
      Mais la servir en tous cas et complaire
1816            A mon pouoir,
      Ce pouoit bien de vray apercevoir.
      Ainsi lui dis de tout mon fait le voir.
      Mais quant lui os mon cas fait assavoir
1820            Or valu pis,
      Car response si pleine de despis
      Me fist et fus d'elle si racroupis
      Que bien cuiday mortellement ou pis
1824            Tout devant elle
      M'aler ferir, car la response d'elle
      Me poingny trop, n'oncques n'oÿ nouvelle
      Si desplaisant, certes, comme fu celle.
1828            A brief parler,
      Celle me dist plainement sans celer
      Ne lui plaisoit ne mon venir n'aler,
      Ne se pour lui morir ou affoler
1832            Or en devoie
      Ne m'aimeroit jamais par nulle voie,
      Si n'y pensasse, ains alasse ma voie,
      Car autre riens jamais d'elle n'aroie,
1836            Par son serment,
      Et que je l'en creüsse seurement.
      Si s'en parti mal de moy durement;
      Je demouray plus noirci qu'arrement
1840            De grant doulour
      Et comme mort, sans poulz et sans coulour,
      Un mien compaing me trouva sans chalour
      La enroiddi, qui de ma grant folour
1844            Trop me reprist.
      Si m'emporta et a force me prist,
      Et bien cuidoit que dure mort surprist
      Mon povre corps, qui fu, par Jhesu Crist,
1848            Si tormenté
      Que mainte fois me vint en volenté
      De moy tollir la vie ou la santé,
      Si que je fusse en trés dure orphanté
1852            Trestout mon age.
      Ainsi me fu celle dame sauvage,
      Mais ne cuidiez qu'oncques puis son corage
      Vers moy changiast, mais toudis si ombrage
1856            Et si trés dure
      De pis en pis, et encor ainsi dure
      Que je ne sçay veoir comment j'endure
      Si grant meschief ne si cuisant ardure
1860            Ne tel contraire
      Come j'en ay et ne m'en puis retraire;
      Ne tant ne sçay pour elle de mal traire
      Que je m'en puisse eslongnier n'en sus traire
1864            Pour l'oublier.
      Ainçois la voy souvent pour plus lier
      Mon dolent cuer, ne par humilier,
      Las! je ne puis son cuer amolier,
1868            Ains est plus dur
      Encontre moy que de marbre un gros mur.
      Si sueffre mal et meschief pesme et sur,
      Ou je n'espoir fors la mort! je vous jur
1872            Dieu et les sains.
      Et pour ce di que vous avez trop mains
      De mal que moy et que vo cuer est sains
      Envers le mien qui de mal est ençains
1876            Et de pesance.»
      Ainsi cellui ot dit sa mesaisance
      Et comme il ert de mort en grant balance.
      Adonc respont celle sans arrestance
1880            Et dist: «Ay lasse!
      Que dites vous? Certes, sauve vo grace,
      J'ay plus de mal en un tout seul espace
      Que vous n'avez tant que tout un mois passe,
1884            Et c'est raison
      Ne il n'y a point de comparoison;
      Car quant je pense a la dure prison,
      Ou mon ami a ja mainte saison
1888            Esté en mue,
      Et qu'il est la comme une beste mue,
      N'ay si bon sens que tout ne se remue.
      Et comment donc pourroie estre desmue
1892            D'avoir la rage
      Douloureuse qui trop me fait d'oultrage?
      Mais vous avez sur moy grant avantage,
      Car vous veez la belle au cler visage,
1896            Souvent avient,
      Et si avez espoir qui vous soustient,
      Car s'a present vostre dame se tient
      Dure vers vous, certes mon cuer maintient
1900            Que desservir
      Pourrez encor s'amour par bien servir;
      Si vous pourra et donner et plevir
      Toute s'amour, ainsi pourrez chevir
1904            Tout a vo gré,
      Et puet estre qu'elle fait tout de gré
      Pour essaier vous; et, se tout en gré
      Prenez son vueil, encor en hault degré
1908            Vous pourra mettre.
      Si vous en di tout le voir a la lettre.
      Hé las! mais moy quel reconfort m'empetre
      Nul bon espoir fors ma vie desmettre
1912            Par desespoir!»
      Et cil respont: «Dites vous donc qu'espoir
      Ay qui me dit que bien aray apoir,
      Certes non ay, ains du tout me despoir
1916            D'avoir jamais
      L'amour d'elle, car ja long temps remais
      Suis en ce point, mais oncques n'en eux mais
      Que tout meschief et divers entremais
1920            Trop douloureux.
      Et si la voy, dont je suis eüreux,
      Ce dites vous, mais pou m'est savoureux
      Cellui veoir, las! dolent, meseureux;
1924            C'est vision
      Qui trop me vient a grant confusion,
      Car j'alume ma grant destruction
      Et le grief feu qui mon entencion
1928            Ne lait changier.
      Car, quant la voy si trés belle, estrangier
      Je ne m'en puis, mais vif doy enragier
      Quant ses semblans voy pour moy domagier
1932            Si trés contraire
      A mon vouloir, et si ay pluseurs paire
      De grant doulours, car trop me fait contraire
      Jalousie, dont ne me puis retraire.
1936            Car trop ay doubte
      Que ma dame d'elle tant me deboute
      Pour autre amer, a qui ne plaisoit goute
      Q'entour elle j'alasse, somme toute,
1940            Car n'a raison
      De moy haïr pour nulle autre achoison.
      Et donc, se bien entendés ma raison,
      J'ay plus de mal que vous, si nous taison,
1944            Atant souffise,
      Car bien savez qu'en vous est toute assise
      De vostre ami la vraye amour et mise,
      Et moy j'aime celle qui me desprise
1948            En grant contant;
      Dont vostre cuer ne pourroit avoir tant
      De grans anuys comme je vois sentant:
      Je ne dis pas que n'en aiez pour tant
1952            A grant planté,
      Mais vostre ami, a qui Dieux doint santé,
      Pourrez veoir brief, car son parenté
      Ne le lairoit mie en ce lieu planté
1956            Par long termine;
      Et si n'est dueil ne meschief qui ne fine,
      Car il a ja long temps que ce fu, si ne
      Peut estre que l'amour ne se decline,
1960            Car qui est d'oeil
      Moult esloingnié, pou lui dure son dueil;
      Et si pouez avenir a vo vueil
      Prochainement et tout en aultre fueil
1964            Soy atorner,
      Fortune qui a voulu bestourner
      Vo bien en mal, si se porra tourner
      Si que verrez vostre ami retourner
1968            Et tost mander. »
      Adonc le prist ycelle a regarder
      Et respondi: « Dieux le doint sans tarder!
      Mais s'il y meurt, Dieux l'en vueille garder!
1972            Comment ravoir
      Le pourray je? Il est bon assavoir
      Qu'a grant peine vif eschapera voir,
      Et c'est ce qui me fait plus recevoir
1976            De grief martire.
      Et je vous ay cy en droit ouÿ dire
      Que qui est loings d'oeil le cuer loings s'en tire,
      Hé las! aimi! Dieux scet que je desire
1980            Plus ou autant
      Mon doulz ami et l'aim tout autretant
      Com quant de moy estoit près arrestant,
      Ne jamais jour, tant que l'ame batant
1984            Me voit ou corps,
      Ne l'oblieray, et vous diray encors
      Ce qui me fait encor plus durs recors
      C'est que je sçay qu'il a de moy remors
1988            Et grant pitié,
      Car il scet bien que pour son amistié
      J'ay cuer dolent et triste et dehaitié.
      Et vous dittes que j'en ay la moitié
1992            Moins de doulour
      Pour ce que sçay que j'ay toute s'amour,
      Mais, sauve soit vo paix, ainçois mon plour
      En est plus grant et en ay plus favour
1996            A sa personne;
      Car plus trouvé ay sa doulce amour bonne
      Et tant plus l'aim. Mais celle qui fellonne
      Est si vers vous droitte achoison vous donne
2000            D'avoir moins dueil
      De son reffus, et par ce prouver vueil
      Que mille fois et plus que vous recueil
      De pesant mal et ay moins de recueil
2004            Et moins reffuge
      A bon espoir, et de ce requier juge,
      Sage et loial, qui de no debat juge. »
      Et cil respont: « Et de cel acort suis je.
2008            Or soit trouvé
      Juge loial, par qui il soit prouvé
      Et droit jugé, car par moy reprouvé
      Ne sera ja puis que l'avez rouvé.
2012            Or avison
      Qui il sera, et si soit gentilz hom
      Qui sache bien entendre no raison
      Et en jugier le droit selon raison,
2016            Et si soit sage
      En fais d'amours par sens et par usage.
      Si en mettrons sur lui toute la charge,
      Et nous tendrons de fait et d'arbitrage
2020            Au jugement
      Qu'il en donra, sanz nul descordement. »
      Ainsi greé l'ont tous deux bonnement,
      Et puis si m'ont prié moult chierement
2024            Que j'avisasse
      Qui seroit bon et que leur devisasse.
      Lors y pensay un bien petit d'espace,
      Si me souvint de la trés bonne grace
2028            Et bon renom
      De vous, chier Sire, ou il n'a se bien non,
      Si leur dis lors et vous nommay par nom
      Mais qu'il vous pleust ne leur dire de non,
2032            Qu'il m'yert avis
      Qu'ilz aroient en vous juge a devis
      Sage et loyal et de tout bon avis.
      Cé leur pleut moult et furent assouvis
2036            De leur vouloir,
      Car tant orent ouÿ, a dire voir,
      Dire de vous de bien et de savoir
      Q'aultre juge ja ne quierent avoir;
2040            Mieulx ne demandent
      Se il vous plaist, et si se recommandent
      A vous, Sire, a qui supplient et mandent
      Que vos pensers un petit y entendent,
2044            Non obstant qu'armes
      Vous occupent; et de leurs dures larmes
      Me prierent que le cas misse en termes
      Pour envoier a vous dedens briefs termes
2048            Pour droit jugier
      Lequel par droit doit avoir plus legier
      Mal a porter ou en doit plus chargier
      Et qui plus vit en peine et en dongier
2052            Des deux parties.
      Atant se sont noz paroles parties,
      Car de Paris approchions les parties,
      Et de noz gens, dont estions departies,
2056            Nous approchames
      Et liement ensemble chevauchames
      Tant que chieux moy a Paris arrivames.
      Ou a grant joye et a festes disnames.
2060            Et quant mengié
      Et solacié eusmes, prendre congié
      Vouldrent trestuit, mais bien m'ont enchargié
      Lui dui amant que tost fust abrigié
2064            De leur affaire;
      Dont tost après je commençay a faire
      Ce present dit, si com l'oiez retraire.
      Mais or est temps que je m'en doye taire
2068            Et en la fin
      Du derrenier vers de cuer loyal et fin
      Me nommeray, et Dieu pri au defin
      Que bonne vie et puis a la perfin
2072            Son paradis
      Il vous ottroit et a tous les gentilz
      Vrais fins amans loiaulz et non faintis
      Que vraye amour tient subgiez et creintis.

EXPLICIT LE DIT DE POISSY



_Rubrique_: A2 _supprime_ l. du dit _et ajoute_ qui
    s'adrece a un estrange

1 A1 Mon c.

i5 A1 priée et requier

22 A2 Des b.

41 A1 si vous

43 A2 _supprime_ et g.

55 B p. si me voldrent p.

62 B1 Chevauchoye

63 A1 B2 qu'avec

77 A2 q. c. s. m.--B chantoit

88 A2 B Ne en

93 A2 p. tous c.--B1 c. resbaudir

110 A2 Par d.

121 B S. ces a.

129 B1 en estoient l.

154 B N. s. souvent et.

163 B l'envoyoit

174 B marchié ou f.

179 B on ne v.

181 A1 aussi a. a.

183 A2 _supprime le 1er_ n'

201 B _omet_ que

206 A1 honnesteté

219 A2 B ait q.

224 B Y ot

229 A2 Des v.

231 A1 f. nous a.

233 A1 et trés c.

242 A1 asés p.

262 B vers la d.

264 B1 Et h.

291 A2 B l'encline

292 A1 Si finees

302 A1 e. homme ne

307 B _omet_ n'

313 B1 b. y a p.

325 B et ou r.

344 B preïsmes

345 A1 conjé

358 A2 N. b. f.

378 A2 v. e l. n. vindrent p.

386 B1 c. moult j.

401 A2 p ou mi--B t. bel p.

403 A2 qu'un s.

410 A2 voirriere

415 A1 b. ce puet estre prouvé

418 A1 et B2 _omettent_ nous--A2 ne pouoit s.

435 B en eschiet

437 B1 r. n'a g.

452 B1 _omet_ nous

461 A2 e. n'orent or ne a.

468 B1 ne verroye

475 B1 _omet_ si

495 A1 hault v.

500 A1 chantant

502 A1 racontant

510 et 511 _intervertis dans_ A2

514 B N'il

52l B1 _omet le deuxième_ est

525 A2 A. de v.

527 A2 S. leurs m.

532 A1 De c.

536 B1 Vont

537 A1 s. si b. o.

540 B1 Si l.

544 B En telle

551 A1 b. vergiers

558 B Et la e.

559 B C. croy que bien p.

562 A2 de beaulz m.

570 A1 Et un v.

582 A2 s. departement

593 B _ajoute_ et s.

601 A1 n'en f.

621 A1 d. et de table l.

631 A1 B2 f. est n.

632 B N'y f.

645 A2 au grant c.

647 A1 estrangier

649 A tousjour

663 B1 et des c.

665 A1 denssames--A2 Ne p.

694 B a. mais ou

702 A1 ques

703 A2 ou j'ay m.

707 A2 B p. c. m.

718 B1 v. en u.

719 A2 A par d.

721 B _omet_ a

722 A1 d'entre eulx n.--B1 _omet_ ens

726 A1 g. f. et p.

741 B1 Un e. delez elle fut près--B2 e. q. dellez e. fu e.

749 B1 presque n.

761 B _omet_ trestous

763 A2 s. d'a. e. s.

765 A1 au t.

803 B en tel e.

813 A1 B2 l. desir

819 A1 de ce l.

851 B1 D. d'amour p.

855 veu et p. _écrits après grattage dans_ A2--A2 B f. une p.

862 A2 l. q. d.--B q. d. l.

879 A1 voioit

887 B n. ait nuit

891 A2 P. d. d. c. et p.

902 A2 Dont o.

903 B a. font p.

907 B _omet_ fu

913 B _omet_ trop

916 B1 _omet_ ou

919 B ou a. a.

928 B Se va

932 B ou en m.

938 A2 En p. d'e. aconsuivismes

939 B1 que c.

942 A1 vissage

943 B1 Car t.

949 B me p.

950 B1 Me t.

967 A2 v. ayés

984 A B courroucié

985 A1 B sié

998 et 999 _intervertis dans_ B1

1001 B ma grant p.

1002 B1 m. vous m'o.

1006 B en tel p.

1017 A2 Car n.

1039 A2 B R. a s. un p. et com r.

1042 B m. d. d. et maz

1075 B l. c. d.

1081 B c. pour s.

1082 A2 En t.

1086 A2 H. de lui p. p. soubz l.

1092 A1 se c.

1094 A2 c. ot. c. et de p.--B _omet_ ot

1100 A1 beau

1118 A t. bien fait

1122 A2 t. non pas.

1123 B _omet_ et

1125 B com r. de

1126 A2 b. n. p.

1135 A2 L. p. d.

1145 B M. en m. c. e. la b. c.

1147 A2 d. qu'ay m.

1149 A1 ay est c.

1153 A1 ot pet b.

1163 A2 Ains en

1171 B C. b. et si trés p. y.

1174 B se a. v.

1178 B _ajoute_ M. je

1183 B d'armes

1189 A et B2 _omettent_ et

1197 A L. barre, lances, b.

1198 A2 l. hanter--B legierement hanter

1206 B f. d'un r.

1211 A2 B h. sur tous

1219 B1 _omet_ jur

1233 A2 n'a. p. e.

1236 B1 _omet_ fu

1249 B et je l.

1251 B _supprime_ d' _devant_ amer

1262 A2 B ou tant ot

1269 A1 B1 Hongrie

1273 A2 a. le Conte de N.

1285 A1 raçonna

1297 B bon et b. de t.

1309 B Hé! p.

1311 A2 Par t.

1319 B p. en v.

1321 A1 com d.

1324 A2 Certes t.

1337 A2 m. cuer a m.

1339 B Du grief m.--A2 c. perir

1341 A2 B c. je s. si dueillans

1372 B Et grief martire

1374 A m. r. n'oÿ l.

1375 A Moy p.

1377 A2 en parlant s'a. si d.

1390 A1 v. taire--A2 d. tous bas: P.

1393 B t. chargiez et

1419 A m. leur s.

1426 B r. je pris trop du b.

1430 A2 B et p.

1450 B Et l'u.

1463 A1 don

1470 A2 c. la g. n'a.

1491 B y. ouny p.

1492 _Les mss. donnent_ Est

1501 A2 B Et n.

1504 B1 _omet_ ses

1505 A1 Et trés p.

1523 B1 Et b.

1525 B R. doulcet, g.

1529 A1 respondent

1537 A1 M. avenoit

1546 B a. comme p.

1547 A2 s.; onc m.

1566 A1 demouroit

1569 A1 j. grassete

1573 A B creé

1580 A1 a sa v.

1586 B q. se compare

1590 A2 b. me s.

1591 A2 R. j. p. c.

1593 B t. bel m.

1597 A2 p. si meüe

1616 B Le d.

1634 A1 promier

1645 A _omet_ s'e.

1647 A2 Sa g.

1649 A2 En va. A

1655 B Et j.

1661 A2 Le t.--A1 que e.

1667 A2 Ne p. o. p. a. ne

1670 B p. estrangoit

1675 A1 Qu'el

1678 A2 f. et s.

1681 A1 promesse et

1686 A1 Qu'en v. a. a. chetel--A2 Que n'en v.

1687 B _supprime le deuxième_ et

1698 _omis dans_ A1

1698 et 1699 _intervertis dans_ A2

1705 A1 guerdon

1707 A2 En un p.

1710 A1 chosir

1713 A l. m'atire

1721 A1 B2 d. destrece

1729 B a elle t. r.

1733 B Le hardement du m.--A1 _omet_ me

1742 B d. je l'eusse

1743 B _supprime_ et

1745 A2 l. me v. pour elle a.

1782 A1 que o.--B q. n'onc f.

1802 A2 g. doulour, si d. couvertement

1822 A1 raccopis

1829 A2 Elle me

1830 B en m.

1846 B b. cuida

1858 A2 c. je dure

1862 A2 s. de m. p. e. t.

1863 B e. ne soustraire

1881 A1 s. vostre--B sauf vostre

1910 A2 q. confort

1912 à 1915 _omis dans_ B1

1915 B1 desespoir

1918 A1 mains o.

1958 A1 _omet_ ja

1975 B trop r.

1978 A1 d'o. que le c. s'en t.

1981 A2 t. autrement

1979 B s. se je

1987 A1 Ce qui je

2006 A1 _supprime_ et l.

2013 B et qu'il s.

2023 A2 p. ilz m'o.

2034 A1 _supprime_ et l.

2038 B Sire, de v.

2042 A2 q. prient et

2069 B2 Au d.

2075 _On trouve dans_ creintis _l'anagramme de_ Cristine

_Rubrique_ B1: Cy fine le d. de P.



NOTES


LE LIVRE DU DIT DE POISSY (p. 159 à 222).


Des extraits assez importants de ce poème ont été donnés par Pougin
dans la _Bibl. de l'Ecole des Chartes_, (4e série, III, p. 535 et
suiv.) vers 1 à 14, 35 à 52, 212 à 731, 773 à 794. Paulin Paris a, de
son côté, cité (_Mss.fr._ V, p. 171) les vers 34 à 46.

1 à 28.--Le chevalier auquel Christine dédie son livre de Poissy doit
être sans aucun doute le célèbre sénéchal de Hainaut.  Jean de Werchin
était fils de Jacques de Werchin également sénéchal de Hainaut;
d'abord simple écuyer à la tête d'une petite compagnie, (Revue passée
à Corbeil le 1er sept. 1380. _Titres scellés.  Clair. III_) il
devint bientôt lui-même sénéchal et mérita d'être appelé par Froissart
«moult vaillant homme et très renommé en armes». A l'époque où
Christine composa le dit de Poissy, il était allé faire un pèlerinage
à Saint-Jacques de Compostelle où il défia tous les chevaliers de
France et d'Espagne. Christine fait allusion, dans deux passages
différents, à ce lointain voyage et aux glorieuses actions qui en
résultèrent (vers 7 à 10 et 821 à 829).

46 à 52.--L'Abbaye royale des dominicaines de Poissy fut fondée en
1304 par Philippe le Bel et placée sous l'invocation du roi Louis IX
qui venait d'être canonisé. Ce monastère était d'une construction
remarquable et jouissait des plus grands privilèges.  On en trouve une
description suffisamment complète dans Noël, _Histoire de
Poissy_, 1869.

248 à 264.--Marie de Bourbon, fille de Pierre Ier de Bourbon, était la
septième prieure de l'Abbaye de Poissy. Elle se trouvait être la tante
du roi Charles VI, par suite du mariage de sa soeur Jeanne de Bourbon
qui avait épousé Charles V. Elle prit l'habit religieux en 1351 dès
l'âge de quatre ans, mais ne fit naturellement profession qu'à
dix-sept ans. Élue prieure de l'abbaye le 14 août 1380, elle gouverna
avec sagesse et distinction. Le duc de Bourbon, son frère, lui avait
reconnu par acte du 1er mars 1380 une pension viagère de 500 liv., et
fit en même temps don à la communauté de la seigneurie de Carrière, de
l'hôtel de Bourbon sis à Paris et de la terre de Villevrard près de
Lagny-sur-Marne. Marie de Bourbon mourut le 10 janvier 1401 et fut
inhumée dans le choeur de l'église abbatiale de Saint-Louis où on lui
érigea une belle statue en marbre blanc et noir. Ce monument, qui a
échappé à la destruction du monastère, est aujourd'hui conservé dans
l'église de Saint-Denis (Noël, _op. cit._).

274 à 282--Marie de France, fille de Charles VI et d'Isabeau de
Bavière, née le 22 août 1392. A cinq ans elle prit le voile au prieuré
de Poissy le jour de la Nativité de la Vierge, en 1397. Elle mourut le
28 août 1438 et laissa au couvent la terre de Pissefontaine ainsi
qu'un fief situé à Triel (Bibl. Nat. Fr. 20,176, fol.  1185).

286 à 289.--Catherine d'Harcourt, fille de Jean, comte d'Harcourt.
Elle était effectivement la cousine germaine de la princesse Marie,
son père ayant épousé Catherine de Bourbon, soeur de Jeanne de
Bourbon, reine de France. Entrée au couvent de Poissy en 1380, on lui
reconnut 200 liv. de rente le 8 août 1396. Sa soeur Blanche, d'abord
religieuse à Sainte-Marie de Soissons, était, depuis 1391, abbesse du
célèbre monastère de Fonteyrault (Bibl. Nat., _Pièces orig. 1479_ et
P. Anselme, V, 133).

317.--La ville d'Arras possédait dès le XIVe siècle des ateliers dont
la réputation fut universelle (Voy. Guiffrey, _Hist. de la
Tapisserie_, p. 59).

334 à 340.--Philippe le Bel, par sa charte de fondation (juillet
1304), assigna au couvent de Poissy des revenus considérables.  Cette
riche dotation se composait de la plus grande partie du produit des
domaines royaux de Poissy, Béthisy, Verberie, Pierrefont, Vernon et
Andilly, plus de droits de pâturages dans les forêts royales, excepté
celles de Laye et de Coucy, etc. La communauté possédait en outre de
nombreux droits et privilèges, tels que le droit de passage sous les
arches du pont de Poissy (Arch.  Nat. L 1084, liasse 1), le droit de
chasse dans la garenne royale de Draveil où elle avait un hôtel
(Arch. Nat. K 191, liasse 5), des rentes établies sur les halles et
moulins de Rouen (Arch. Nat. Xia _1473 fol. 206 v°_), et bien
d'autres avantages. A tous ces revenus il fallait encore ajouter les
rentes souvent fort importantes servies par les familles aux filles de
grandes maisons et les donations ou legs faits par les religieuses
elles-mêmes à leur communauté.  Le nombre des soeurs fut d'abord fixé
à cent vingt, il s'éleva plus tard à deux cents; elles devaient être
issues de familles nobles et avoir obtenu pour leur admission une
autorisation expresse du roi (Noël, _op. cit._).

1273 à 1280.--Jean sans Peur, duc de Bourgogne et comte de Nevers,
partit à l'âge de vingt-cinq ans au secours de Sigismond, roi de
Hongrie dont la patrie était menacée de l'invasion des Turcs commandés
par Bajazet. On sait que l'armée française éprouva une sanglante
défaite à Nicopolis, le 28 septembre 1396, le comte de Nevers et
quelques chevaliers échappèrent seuls au massacre qui suivit ce
désastre. Moyennant une rançon considérable, Bajazet consentit à
rendre la liberté au comte de Nevers et à quelques-uns de ses
compagnons d'armes qui firent leur rentrée à Dijon le 28 février 1398.



LE DIT

DE LA PASTOURE

(_Mai 1403_).



CY COMMENCE LE LIVRE DE LA PASTOURE


      Moy de sagece pou duitte
      Ja par mainte fois deduitte
      Me suis de faire dittiez
      De plusieurs cas apointiez,
5     Combien que pou entremettre
      M'en sache, mais pour desmettre
      Aucunement la pesance
      Dont je suis en mesaisance,
      Qui jamais ne me fauldra
10    Jusques vie me fauldra;
      Car oublier impossible
      M'est le doulz et le paisible
      Dont la mort me separa,
      Ce dueil tousjours m'apparra.
15    Ay fait ce dittié en rimes,
      A mon pouoir leonimes,
      A requeste de personne
      Dont par le mond le nom sonne,
      Qui bien me puet commander
20    Et son bon vouloir mander.
      Si le fis et le rimay
      En ce desrain moys de may
      L'An Mil Quatre Cens et troys;
      Et m'est avis, qui veult drois
25    Y visier, qu'on puet entendre
      Qu'a aultre chose veult tendre
      Que le texte ne desclot,
      Car aucune fois on clot
      En parabole couverte
30    Matiere a tous non ouverte,
      Qui semble estre truffe ou fable,
      Ou sentence gist notable.
      Si diray le sentement
      En rimant presentement:


          _La Pastoure_


35    Antendez mon aventure,
      Vrais amans, par aventure
      Oncques n'oïstes pareille,
      Si y tendez tous l'oreille,
      Voiez comment Amours traire
40    Scet soubtilment pour attraire
      Les cuers et faire subgiez
      De ceulz qu'il lie en ses giez.
      Pastoure suis qui me plains
      En mes amoureux complains,
45    Conter vueil ma maladie,
      Puis qu'il fault que je la die.
      Comme d'amours trop contrainte,
      Par force d'amer estraintte,
      Diray comment je fus prise
50    Estrangement par l'emprise
      Du dieu qui les cuers maistroie
      Et qui bien et mal ottroie.
      Si soit exemplaire aux dames
      Mon fait, qui jurent leur ames
55    Que jamais jour n'aimeront.
      Voiez comment Amours rompt
      Par son trés poisant effort
      Tout propos, soit foible ou fort.

      Trés que joenne touse estoie,
60    Parmi bouscages hantoye
      Et par ces landes sauvages
      Pour repaistre enmi herbages
      Les berbietes mon pere,
      Et quoy qu'adès en appere,
65    Ainsi par maintes anées
      Furent par moy pormenées,
      Tant que je fus ja percreue,
      Sans estre nul jour recreue
      Du mestier, qui me plaisoit,
70    De bergerie, et faisoit
      Matin lever par grant cure.
      D'autre riens n'avoye cure
      Fors de repairier en champs
      Et en bois, ou les doulz chans
75    Des oysiaulx souvent ouoye,
      N'autres gens je n'avouoye
      Fors pastoures et pastours.
      Si savoye tous les tours
      Du mestier de bergerie:
80    Aigniaulx en la bergerie
      Soignier, mettre fein en creche,
      Semer en toit paille fresche,
      Et les mottons d'une part
      Trier, oindre et mettre a part,
85    Berbis traire, et faire a heure
      Aigneulx teter, et desseure
      Le fourrage es rastiaulx mestre;
      Ne nulle mieulx entremettre
      Ne se sceust de tout l'affaire
90    Qu'il convient au mestier; faire
      Anble de son et d'aveine
      Pour faire remplir la veine
      Aux berbis, qui aignelé
      Avoyent qui n'est coulé,
95    Savoye, et mes berbis tondre
      En may assise en belle onbre
      Au matin et a vesprée,
      Et aporter de la prée
      Herbe aux aignelez petiz,
100   Pour leur donner appetiz
      Quant ilz viennent en saison
      Qu'on les tient en la maison;
      Et bien raporter des champs
      Aucunes berbis meschans,
105   Vieilles et a dos pelé;
      Et, s'aucune eust aignelé
      La hors, l'aignel entre bras
      Porter dedens mon rebras,
      Et eulz garir de la rongne.
110   N'y avoit si grant besoingne
      Dont je ne fusse maistresse
      Et des bergieres l'adrece.
      De tout ce soigneuse estoye.
      A droitte heure me hastoye
115   De mener a remontée
      Mes berbis sus la montée
      D'un tertre ou herbe ot menue;
      Et quant soleil ert soubz nue,
      Au matin a la rousée
120   D'ou terre estoit arrosée,
      Ou temps d'esté, par herbis
      Couvers mener mes berbis
      Bien savoye, et assembler
      Mon parc, que le loup embler
125   Ne m'en peüst chief ne queue
      Et que nulle ne fust seue.
      La en l'ombre me seoie
      Soubz un chaine et essayoye
      A ouvrer de filz de laine,
130   En chantant a haulte alaine;
      Ceinturetes je faisoie,
      Ouvrées com ce fust soye,
      Ou je laçoye coyfettes
      Gracieusetement faittes,
135   Bien tyssues et entieres,
      Ou raisiaux ou panetieres
      Ou l'en met pain et fromage.
      La soubz le chaine ramage
      S'assembloient pastourelles,
140   Et non mie tout par elles,
      Ainçois veissiez soir et main
      Son ami parmi la main
      Venir chascune tenant,
      Plus de vint en un tenant,
145   Dont l'un flajolant venoit
      Et l'autre un tabour tenoit,
      L'autre musete ou chievrete;
      N'il n'y avoit si povrete
      Qui ne fust riche d'ami.
150   Et la vous veissiez enmi
      La place mener la tresche
      Joliement sus l'erbe fresche
      Parrot, Soyer et Harnou
      Et Regnault, qui ot maint nou
155   D'amours fait sus son chappel
      Et boquet sus le jupel
      Que Rambourt ot atachié
      Et mis le chappel ou chié,
      Comme a son ami trés chier.
160   Ainsi les veissiez treschier
      Et karoler et baler,
      L'un en dançant reculer
      Tenant la main au cousté,
      Et le pan devant osté
165   Et a la ceinture mis,
      Puis en dançant s'est remis
      A la queue emprès Gilon
      Et devant met Sebilon.
      Joliement y vait Belote
170   Qui bien joue a la pelote,
      E Mangon et Jehanneton
      Et Belon, au joly ton
      Des instrumens acordés.
      La veissiez bergiers hordez
175   De gans blans et d'aumosnieres
      Et de diverses manieres
      D'outilz telz qu'il apartienent
      A bergiers qui gays se tiennent:
      Trenche pain, cysiaulx, forsetes,
180   Boiste a ointure, esguilletes,
      Aloine, cernoir, cordele,
      Une grande tace belle,
      Fil, aguille, et deel avec
      Y a, bergier n'est sanz hec;
185   Mainte autre chose a dedens
      Bonne, et lanieres pendans,
      Et la grant clef de la porte
      De la bergerie on porte
      Qui a une bille pent
190   Et derriere vait frappent,
      Et tout pent a la ceinture,
      Ou le mastin a esture
      On tient lié a toute heure
      Qu'après les conins ne cueure,
195   La houlete bien taillée,
      Par amoretes baillée,
      Que bergier tient en sa main,
      Et la panetiere a pain,
      Ou aulx et fromage on met.
200   Biaulx oysiaulz, je vous promet,
      Ont ceulz qui sont les plus cointes,
      Tout n'ayent ilz nulles pointes
      Qui leur voise au pas grevant,
      Et la poittrine devant
205   Desnoulée, ou le blanchet
      Pert blanc de nouvel achet
      Ou la croix de la chemise
      Quant toute neufve elle est mise.
      La a cotes de buriaulx
210   Vous veissiés ces pastoreaulx
      Mener feste a desmesure,
      Pour attaindre a la mesure
      Fraper du pié en dançant,
      Gautier emprès Helissant
215   A cloche pié faire un sault,
      Si comme amours les assault,
      Huer, crier, rigoler
      Et ensemble entr'acoler;
      Est ce vie vie vie?
220   Qui jamais a d'autre envie?
      Puis, quant de dancier sont las,
      Les veissiez par grant solas
      Eulx seoir sus l'erbe drue,
      Chascun amant lés sa drue,
225   Sus la clere fontenelle,
      En chantant de voix isnelle,
      Ataindre pain et fromage
      Et tout mettre sus l'erbage,
      Et ces pastoureaulx gentilz
230   Vous trenchier ce pain faitis
      Par lesches grandes et lées,
      Après doulces acollées
      Les gitter en la fontaine
      Et par bonne amour certaine
235   D'ycellui mengier eulx paistre.
      En celle lande champestre,
      De flours couverte a tous tours,
      Sont ilz aise ces pastours
      Berbis gardans par sillons,
240   Et ces jolis oysillons
      Qui les cuers leur resjoïst!
      En celle place on oÿst
      Chanter Parrot et Margot:
      «Larigot va larigot,
245   Mari, tu ne m'aimes mie,
      Pour ce a Robin suis amie.»
      Ainsi amont et aval
      Tout y retentist li val
      Des haultes voix deliées
250   De ces pastorelles liées,
      Chantans a joyeuse chiere.
      Et Robin, qui a moult chiere
      Marion qu'il aime moult,
      Si quiert aval et amont
255   Pour trouver couldre qui ploye,
      Large et longe, et la s'employe
      Atout un large coutel,
      Assis sus son bleu mantel,
      Si fent la couldre par mi
260   Et dit que, par Saint Remi!
      Esclisse fera de couldre,
      Ensemble veult les bous couldre,
      Si ara de flours chapiau
      Moult bien suroré d'orpeau
265   Que s'amie a en sa bourse.
      Adonc n'y a si rebourse
      Qui chapel a lie face
      A son doulz ami ne face
      De muguet et flours d'amer
270   Ou de roses d'oultremer.
      Tendis vont o leurs musetes
      Cueillir cormes ou noisetes,
      Ou chastaignes en ce boys
      Abatre ou cerner des noix,
275   Selon qu'il est la saisons,
      Ou roysins en moustoisons,
      Li pastours, puis les aportent
      Aux belles qui se deportent
      En l'ombre et leur font chapeaulz.
380   Chascun dit: «Li miens est beaulz.»
      Si broustent la tel viande
      Ne nul d'eulx plus ne demande.
      Telz y a qui jus leurs fleustes
      Mettent et trayent aux butes,
285   Aultres la lute commencent,
      Et les autres si s'avancent
      A faire aucuns jeux de forces,
      Ou arrachent les escorces
      Des arbres vieulx et mossus;
290   Leurs chaperons lient sus
      De bien estroitte maniere
      Et cousent une lasniere
      Grande et large a celle escorce,
      Leur main ou creux de la torse
295   Boutent et bouclier en font,
      Espées de boys reffont;
      Lors commence l'escremie,
      Chascun dru devant s'amie
      Joue du bouclier et fiert
300   Ses compains comme il affiert.
      La veissiez vous de beaulx coups
      Lancier sur teste et sur coulz,
      Et cellui qui mal se targe
      De l'escorce dont fait targe,
305   En emporte mainte boce
      Souvent quant lui fault l'escorce;
      L'aultre le mort, et se couche,
      Fait, et tient close la bouche;
      La chascun se vient ploier
310   Et au lever essaier,
      Et cellui qui mieulx le lieve
      Le pris et l'onneur enlieve.
      En yver jouent aux billes
      Et au parquet et aux quilles
315   Et aux meriaulx et aux noix
      Et a autres esbanois.
      D'aultres jeux font ilz assez
      Biaulx et plaisans, ce pensez,
      Devant leurs belles amies
320   Qui ne sont pas endormies
      A jugier des mieux apris
      Et bien asseoir le pris.
      Et orriez ces valetons,
      Quant ilz sont es sommetons
325   Des montaignes, jargonner
      Et l'un l'autre ramposner
      En jargon, tout en chantant,
      Que nul fors qu'entr'eulx n'entent.
      Ainsi se vont deportant
330   Li pastorel, mais pour tant
      Ne laissent a prendre garde
      Des berbis qu'ilz ont en garde;
      Puis au vespre s'en retournent
      Et tous et toutes s'atournent
335   De trier leurs berbietes;
      Congié de leurs amietes
      Prenant li joli pastour,
      Et se mettent au retour.
      Ainsi longuement hantay
340   Celle vie ou je chantay
      Mainte jolie chançon,
      Et en l'ombre du buisson,
      O mes compaignetes belles
      Et leur ami avec elles,
345   M'ombroyay mainte journée.
      Joenne estoye et atournée
      Comme pastoure polie:
      Surcot vert, cote jolie
      J'avoye et graille ceinture,
350   Bourse, espinglier a esture
      Fait et cotelet faitis
      Et tous les gentilz outilz
      Qu'apertiennent a bergiere,
      Et sus pelice legiere,
355   Chainse crespé et delié,
      Blanc flairant et bien lié.
      Mignote estoie et grassete,
      Et riant a voix bassete,
      Et gente, ce disoit on.
360   Si fus de maint valeton
      Amée moult chierement,
      Mais si me tins fierement
      Que nul ne daignay amer;
      Maint bergier a cuer amer
365   Plourant vint m'amour requerre,
      Mais nul ne la pot acquerre.
      Non obstant que mes compagnes
      Veoye par ces champaignes
      O leurs doulz amis deduire,
370   Nul ne pouoit mon cuer duire
      Ad ce que l'amer empreisse
      Ne qu'aultre vie appreïsse
      Que celle qu'aprise avoie.
      Qu'estoit amer ne savoie
375   N'aprendre ne le vouloie,
      Ne de riens ne me doloie.
      Tout mon soing ert de berbis
      Garder parmi ces herbis
      Et ces flours par prez cueillir
380   En may, ne un seul jour faillir
      On ne veist, main ne ressie,
      Que chappellet de soussie
      Ne meisse ou de passeroses
      Ou de muguet ou de roses
385   Ou d'aultres flours plus nouvelles.
      Ces pastoureaulx leurs nouvelles
      Me venoient raconter
      Et pour mieulx mon cuer domter
      Nouvellès dons m'aportoyent:
390   Ceinturetes ou estoient
      Pendans bourses et couteaulx,
      Et aultres soubz leurs manteaulx,
      Chappellez vers, devisez
      Gentement, moult desguisez,
395   Me presentoient en don;
      Et vous y veissiez adon
      Varlez descendens d'un tertre,
      Qui maton, formage et tartre
      M'aportoient ou flamiche;
400   Pomes, poires, blanche miche
      Me venoient presenter,
      Et de leurs maulx guermenter
      Piteusement se penoient,
      Et près de moy se tenoient
405   Pour moy servir, s'eusse chier
      Leur servise, ou pour trenchier
      Devant moy pain et fromage.
      L'un me disoit: «C'est dommage,
      Marotele, se tu n'aimes
410   Je te pry qu'ami me claimes,
      Pastourele gente et belle,
      Ne soiez vers moy si felle.»
      L'autre disoit: «Doulce amie,
      Et ne m'aimeras tu mie
415   Quant je suis ton chier ami?
      Tu vois que, s'un seul demi
      Pain avoie, la moitié
      T'en donroye a cuer haitié.
      Aime moy, fillete doulce,
420   Je te donray une bourse
      Jolie d'or et de soye.»
      Ainsi alors ne pensoie
      Nulle riens qui me grevast,
      N'il ne fust riens qui levast
425   De moy parole d'acort
      D'amer, pour tout leur recort.
      A tous faisoie response
      Que pour neant tel semonse
      M'aloient amonnestant;
430   Si s'en souffrissent atant,
      Car amer par tel devise
      Ne vouldroie en nulle guise.
      En ce point longuement fus
      Faisant de m'amour reffus
435   Et dongier a toute gent;
      Tant fussent preux, bel ou gent,
      Pou m'estoit de leurs clamours.
      Orgueilleusete d'amours
      On m'appelloit pour le temps;
440   Mais je vous diray par temps
      Coment Amours s'en venga,
      Qui bien mon vouloir changa,
      Combien qu'il m'estoit avis
      Que tant eust homme cler vis,
445   Gent corps, beaulté ne valour,
      N'aimeroie, ains grant folour
      Me sembloit d'ainsi amer
      Pour en sentir doulz n'amer.
      Or diray je que m'avint,
450   Il n'a mie des ans vint,
      Ains croy que quatre ans passez
      N'a mie encore d'assez:
      Un jour en l'ombre seoie
      Soubz un chaine et asseoie
455   Un vert jolis chappellet
      Dessus mon chief crespellet,
      Sus une fontaine belle.
      Et comme d'amours rebelle
      Vouloye la seulete estre;
460   Ou lieu avoit moult bel estre,
      Bois fueillu tout environ
      Et l'erbe jusqu'au giron,
      Par placetes drue et basse;
      De flouretes a grant masse
465   Diverses ot et planté,
      Sus la fontaine planté
      Arbres beaulz de moult belle ombre
      Que soleil ne feist encombre.
      Mes berbietes gardant,
470   La seoie en regardant
      Les floretes que cueilloye,
      Qu'en la fontaine mouilloie,
      Et de haulte voix serie
      Chantoye si que l'orie
475   Du boys en retentissoit.
      Droit a celle heure passoit
      Par le grant chemin ferré,
      Qui ert lez le bois querré,
      Une grant tourbe de gens
480   Sus chevaulx mignoz et gens
      Qui entendirent le son
      Et le dit de ma chançon.
      Adonc se sont arrestez
      Et ou boys, y ot de telz,
485   Entrerent, suivant la voix
      Du chant queroient ou bois,
      Mais ne m'ont pas tost trouvée,
      Car le boys fueillu leur vée;
      Mais moy, qui fus seule en crainte,
490   Des chevaulx ouÿ la frainte
      Qui par le bois se hastoient
      Et ja près de moy estoient,
      Tout ne me veissent ilz mie.
      Adonc la char me fremie
495   De paour, si me tins coye
      Et du tout mon chant acoye.
      Au chief de piece tant firent
      Ceulz qui en riens ne meffirent
      Que dessus la fontenelle
500   Me trouverent; voix ysnele
      N'oz pas a les saluer,
      Ainçoys, sans moy remuer,
      Me tins assise et honteuse
      Et de baudour souffraiteuse.
505   Tremblant et rougie ou vis
      Je devins quant je les vis,
      Car je n'oz gens de tel pris
      A veoir souvent apris:
      Frains dorez, selles couvertes
510   Avoyent blanches et vertes
      Et de diverses couleurs
      Faittes aux devises leurs.
      Dessus gros chevaulx mignos
      Et sus genez espagnolx
515   Montez estoient li ber,
      Plus gentilz que nul ober,
      Riches robes et trainans,
      Vestues trés avenans,
      D'or et de soye brodées
520   Et a devises bandées,
      L'une d'or, l'autre d'argent,
      Escharpes qui bel et gent
      Leur estoient avenans,
      Dont les cliquetes sonnans
525   Tout le boys retentissoient
      Pour les sons qui en yssoient,
      Chappeaulx jolis de festus
      Sus leurs chaperons vestus
      Avoyent jusques a l'ueil
530   Pour l'arsure du soleil.
      Moult furent bien assesmez
      Les gentilz hommes amez,
      Beaulx et gens a droit souhaid,
      Gracieux et de bon hait.
535   Adonc assembla la route
      Ou mainte haye fu route
      Pour venir a l'assemblée
      Ou sans cause fus troublée.
      Lors, comme frans, sans orgueil,
540   Tous descendirent ou brueil.
      Or me tins je pour surprise,
      Bien cuiday morte estre ou prise.
      Vers moy adreçant leur pas
      Tous ensemble isnel le pas
545   Distrent a joyeuse chiere:
      «Dieux vous gard, doulce bergiere.»
      Et je honteuse et tremblant
      Me lieve a couart semblant;
      Si com je sceus leur rendi
550   Leur salu, plus n'atendi
      Mais loings fus plus d'une toyse.
      En celle route courtoise
      Ot un si fait chevalier
      Que, s'ilz fussent un millier,
555   Si passast il, com moy semble,
      Trestous les aultres ensemble
      De valeur, de sens, de pris
      Et de quanque bien apris
      Doit avoir en tous endrois.
560   Beauls et gens, jolis et drois
      Fu dessus les aultres tous,
      Et me semble que trestous
      L'appelloient Monseigneur,
      Dont vi qu'il ert le greigneur
565   Et le plus autorisié.
      La un chevalier prisié
      S'avance et me prist a dire:
      «Pastoure, paour n'ayez n'yre,
      Car vous n'arez se bien non
570   Par nous.» Lors nomma par nom
      Cil qui les autres passoit
      Et dist: «Par cy trespassoit
      Monseigneur que voiez cy
      Et sa compagnie aussi.
575   Si chantiez, ce m'est avis,
      Bel et bien a droit devis
      De haulte voix deliée,
      Pour ce vostre chiere liée
      Moult desira a veoir
580   Et decoustes vous seoir
      Pour vostre doulz chant ouïr.
      Si ne nous pouez fouïr:
      Chanter il vous convendra
      Dont ja mal ne vous vendra.»
585   Adonc vers cellui me meine
      Qui Dieu doint bonne sepmaine,
      Et je humblement m'encline
      Devant lui la chiere cline,
      Si le saluay tout bas,
590   Mais cellui fist un grant pas
      Et tost relever me vint,
      Un doulz ris qui lui avint
      Gitta moult joyeusement
      Et dist gracieusement:
595   «Et, par Saint Sauveur d'Esture
      Voycy joyeuse aventure!»
      Adonc sus l'erbe menue
      S'assist et par la main nue
      Me prist et decouste lui
600   M'assist, si n'y ot cellui
      Qui ne se soit tost assis.
      Adonc des foys plus de six
      Me pria que je chantasse
      Hault et cler, riens ne doubtasse,
605   Mais longuement m'excusay
      De chanter, car je n'osay.
      Cil dist: «Doulce, pastourele,
      N'escondissez la querelle
      Que vous fais, ainçois chantez
610   La chançon que plus hantez.»
      Quant vis la grant courtoisie
      De ceulz, aucques acoisie
      Fut la paour qu'eue avoye;
      Si m'asseuray toutevoye
615   Et dis a cil, qui rioit
      Doulcement et me prioit,
      Que par son commandement
      Chanteroye ysnelement,
      Mais en gré le voulsist prendre,
620   Car moult y ot a reprendre.
      Lors a chanter commençay
      La chançon que je pensay
      Qui la plus nouvelle estoit
      Et qui le mieulx me goustoit.
625   Si vous diray la chançon
      Dont ouÿrent du chant son:


          _Bergierette_


        Il n'est si jolis mestier
        Com de mener en pasture
        Ces aigneaulx sus la verdure,
630     Jamais faire aultre ne quier.

        Qui verroit ces bergieretes
        Et ces jolis pastoureaulx
        Entr'amer par amouretes
        Et faire de flours chapeaulz,

635     Il diroit qu'il n'est sentier
        Ne voye qui soit si pure,
        Jamais d'aultre n'aroit cure,
        Si s'en vouldroit accointier.
        Il n'est si jolis mestier.

640     Ces pastours o leurs chevretes
        Au joli chant des oysiaulx
        Vous dient ces bergieretes
        Et ces beaulx motez nouveaulx,

        Et aiment de cuer entier,
645     Au son de leur turelure
        Dançant tant comme esté dure,
        D'autre joye n'ont mestier.
        Il n'est si joli mestier.


      Ainsi ma chançon finay
650   Et devant cil m'enclinay
      Qui de chanter m'ot requise.
      Mon chant loua de grant guise
      De son bien et de sa grace,
      Si m'en sceut et gré et grace
655   Et bien m'en remercia,
      Et dist: «Pastoure, cy a
      Maint gentil homme vaillant,
      Si ne soyez deffaillant
      D'encore une a leur requeste
660   Chanter, vous l'arez tost preste,
      S'il vous plaist, en petit d'oure,
      Or chantez, doulce pastoure.»
      Adonc pour leur vueil perfaire
      Plus prier ne me voulz faire,
665   Si chantay joliement
      Ceste chançon liement:


          _Bergierete_


          Au joly bousquet
          Vont ces pastoureles
          Cueillir du muguet.

670       Chappellet de flours
          Font a leurs amis,
          Par fines amours
          Ou chief leur ont mis.

          La font maint hocquet
675       O leurs chalemeles
          Parrot et Huguet,
          Au joly bousquet.


      Après ma chançon finée
      Joye et bonne destinée
680   Ilz m'ont trestuit aouré,
      Mais ja orent demouré
      Longuement, et la vesprée
      Fu ja bien près qu'avesprée
      Comme a soleil resconçant;
685   Mes berbis, qu' ou bois paissant
      Aloyent, fu temps de traire
      En leur toyt, et moy retraire.
      Si dis lors a voix rassise
      A cil lés qui fus assise:
690   «Monseigneur, trop tarde jé;
      S'il vous plaist, prendray congié
      Que je ne soye blasmée.
      Tart est, près de nuyt fermée,
      Temps est de mes berbis mettre
695   En toyt et de m'entremettre
      D'afforrer mes aignelez
      En noz petiz hostelez.»
      Lors en piez me suis levée,
      Et cil le congié ne vée,
700   Ains de bon cuer l'ottroya;
      Hors du boys me convoya,
      Ne point ne m'ot en despris
      Pour tant s'a trier me pris
      Mes bestes a mon appel,
705   Ainçois aida au tropel
      Assembler, dont pris a rire
      Et en souriant lui dire:
      «Monseigneur, par saint Legier!
      Bien vous siet estre bergier;
710   Oncques si jolis pastour
      Ne repaira cy entour.»
      A rire s'en commença,
      Congié pris, il me laissa,
      Mais ainçois a moy s'offry
715   Ne oncques il ne souffry
      Que genoil je meisse a terre
      N'au congié n'a don requerre.
      Tous me touchierent la main
      En disant: «Et soir et main
720   Vous doint Dieux, doulce bergiere,
      La riens que plus ariez chiere.»
      Ainsi adonc se partirent
      Ceulz de moy et congié prirent,
      Et ou terminoit li vaulz
725   On leur mena leurs chevaulz;
      Si s'en vont dessus ridant,
      Jouant, riant et chantant.
      Et je a l'ostel m'en tourne,
      Mais tart m'est que je retourne;
730   Si mis mes berbis en toit,
      Car la nuit ja me hastoit
      Et les pris a affourrer,
      Besoing n'oz de demourer.
      Ainsi celle nuit passay,
735   Mais sachiez que moult pensay
      A ceulz qui sus la fontaine
      Me trouverent a grant peine,
      Sur tous d'un me souvenoit
      Et au devant me venoit
740   Son beau corps, gent et faitis,
      Et son doulz maintien gentilz,
      Son parler, son regard doulz
      Qui plaire el me fist sur tous.
      Au matin, quant vachier corne,
745   Que toutes bestes a corne
      On meine aux champs pour repaistre,
      Mis mes berbis en champestre
      Et vers le bois me tournay,
      Mais ainçois bien m'atornay
760   D'estroitte cotte de vert;
      Mon peliçon fu couvert
      D'un beau ridé chainse blanc,
      Et ceinte parmi le flanc
      Fus de ceinture ferrée,
755   Reluisant com fust dorée,
      La ou pendoit la boursete
      De soye fine, doulcete.
      Et le faitis esguillier
      Lez le coutel a taillier.
760   La alay ou je souloye,
      Et ainsi comme j'aloye
      Mes compaignetes encontre;
      En alant en leur encontre
      De loings me pristrent a rire
765   Et commencerent a dire:
      «Dont me vient ce, Marotele,
      Qu'adès ta belle cotele
      Tu as vestue et es ceinte
      De ta jolie sursainte?
770   T'a ton pere fiancée,
      Ou se as nouvelle pensée?
      Oncques ne te veismes yer;
      Ou alas tu ombroier?
      Si fus tu bien demandée;
775   Or le demande a Houdée.
      En l'aunoy fusmes en l'ombre;
      De pastours y ot grant nombre
      Atout flajolz et bedons,
      Qui aporterent maints dons
780   Aux pastoureles qui tindrent
      La feste et bien s'i maintindrent:
      Parrot a la joue enflée
      Aporta de giroufflée
      Trestout fin plein son giron
785   A Belote du Firon;
      De soussie plein chappel
      Aporta Robin Happel
      A Marion la Gautiere;
      Une tartre toute entiere
790   Et un beau gros grant gastel
      Aporta soubz son mantel
      Colin Gautre de la Broce;
      Jehannot pendant a sa croce
      Aporta tout un jambon,
795   Oncques je ne vi si bon,
      Et la meilleure despense
      Qui oncques entrast en pense,
      Deux bouteilles toutes pleines.
      Si dançames en ces plaines
800   Ou ot moult belle assemblée
      De joye et baudour comblée.
      N'y a pastoure ou paÿs
      Jusqu'en ces larris laÿs
      Qui ne venist a la feste,
805   De dancer et chanter preste.
      Si n'y ot en ceste année
      Plus grant feste et mieulx menée.
      Girout te demanda moult,
      Ne oncques dancer ne voult
810   Pour ce que pas n'y estoies.
      Et ou fus tu toutesvoyes
      Quant avecques nous ne vins?
      Or nous di que tu devins?»
      Adonc Lorete appellay
815   Et tout bas a lui parlay,
      Car celle fu plus m'amie,
      Et dis: «Ne m'esgaray mie,
      Ains compagnie plaisant
      Plus que vous vi et faisant
820   Chiere bonne et doulcereuse,
      Dont je suis toute amoreuse.
      Si n'y avoit pas pastours,
      Mais ceulz qui scevent les tours
      De courtoisie et d'onneur,
825   Car n'y avoit nul menour
      De chevalier ou gentil
      Escuier, de baron fil.
      Sus la fontaine en ce bois,
      Ou souvent seulete vois,
830   Me trouverent ou chantoye
      Et mon entente mettoye
      A ces floretes cueillir.
      La me vindrent acueillir,
      Ainsi mon chant me traÿ.
835   Quant je les vi m'esbahy,
      Car cuiday estre honnie
      Et de toute honneur banie.
      Mais de ce garde n'avoye,
      Car oncques, se Dieux me voye,
840   Je ne vi gent si courtoise.
      Doulcement sans mener noise
      Gracieux salu me dirent,
      Puis des chevaulx descendirent
      Et s'assirent couste mi,
845   Mais sur tous, par saint Remi!
      Y ot un qu'ilz appelloient
      Monseigneur, quant l'appelloient,
      Qui estoit doulz et plaisant
      Et bonne chiere faisant,
850   Qui de chanter me requist
      Et moult doulcement m'enquist
      De mon estre et que faisoie
      En ce bois ou m'esbatoye;
      Et tant fist que je chantay,
855   Quant plus riens je ne doubtay,
      Une chançonnete ou deux,
      Et certes je fus bien d'eulx
      Merciée et chier tenue;
      Et ja estoit nuyt venue
860   Quant d'eulx je me departi.
      Or t'ay dit en quel parti
      Je fus yer la remontée,
      Mais en pensée boutée
      Nouvellete suis sans doubte,
865   Tant me plaist ycelle route
      De gens doulz et avenans,
      Et adès suis souvenans
      De cil qui le mieulz me plaist,
      Qui me dist sans trop long plaist
870   Qu'il me revendroit veoir
      Et decouste moy seoir.
      Si me tarde qu'il y viengne.
      Dieux doint qu'il lui en souviengne
      Et que, sans penser villain,
875   Me vueille amer com je l'aim,
      Sans villennie me faire!
      Car ne pense a me meffaire
      Pour homme qui soit en vie,
      Ne d'autre riens n'ay envie
880   Fors que nous chantions ensemble,
      Il n'y pense, ce me semble,
      Autre mal et non fais je.»
      «Hé Dieux! que c'est bien songé!»
      Lorete adonc respondi:
885   «Par le Dieu qu'en crois pendi!
      Or te voy en male cole
      Qui veulz laissier nostre escole
      Et renoncier au mestier
      Pour de tel gent t'acointier.
890   Laisse en paix tout, soterele.
      Est ce estat de pastorelle
      Qui bestes a a garder?
      Il te convient regarder
      A ton honneur, ou, sans doubte,
895   Tost la perderoies toute,
      Mieulx te vauldroit estre morte.
      Sont telle gent de ta sorte?
      Ilz t'aroient tost honnie
      De toy faire villennie.
900   Certes, pou tenroient conte.
      Te fault il un filz de conte
      Se d'amours te veulz tramettre?
      Certes, chascun son cuer mettre
      Doit, se joïr veult a droit
905   D'amours, selon son endroit.
      Il est tant de valetons
      Si beaulx qui gardent motons
      Et pour t'amour se deffrisent
      Et te servent et te prisent;
910   Choisis un, se veulz amer,
      Et ne te fay pas blasmer
      De ceulz qui d'amour legiere
      Aymeroient toy, bergiere.»
      Adonc respons: «Certes, suer,
915   Amer ne vueil a nul fuer
      Par amours, ce n'est pas fable,
      Qui qu'il soit, mais s'agreable
      M'est un seul plus qu'aultres mille
      Pour son corps gent et abille,
920   Pour tant n'ay je pas envie
      D'emprendre amoureuse vie;
      Ja Dieux ne m'y doint embatre!
      Mais je me vueil, bien esbatre
      Et jouer sans villennie,
925   Ne fault ja que je le nye.
      La veue riens ne me couste
      De cil qui me plaist et gouste;
      Si ne m'en fault ja blasmer,
      Car sans mal le vueil amer
930   Pour le bien qui en lui maint,
      Et ainsi sont amé maint
      Vaillans pour leur grant bonté
      Si com l'en m'a raconté.»
      Lorete adonc me respond:
935   «Voir est, si com lievre pont,
      Qu'a ton vueil a droit compas
      Aimeras, n'y fauldras pas.
      Cuides tu faire a ta guise
      D'Amours qui les cuers desguise
940   Estrangement et scet prendre?
      Et ja le pues tu aprendre
      Quant elle te fait tant plaire
      Homs de nature contraire
      Au mestier de bergerie.
945   Par Dieu! c'est grant resverie
      Coment ton cuer y puet tendre,
      Et si te pues bien attendre,
      Tant t'en vueil bien ores dire,
      Puis que le tien cuer y tire,
950   Se souvent as sa hantise,
      Qu'Amours, qui les cuers atise,
      Ne te laira pas durer
      Sans de lui t'enamorer,
      Se il est tel qu'il te face
955   Semblant ne d'ueil ne de face.
      Mais je te pri, toutevoye
      S'il te plaist, que je le voye
      Et que le secret tout sache,
      Car en soy maint mal ensache
960   Cuer qui aime ou veult haïr
      Sans a nul le regehir.»
      Lors dis qu'il me plaisoit bien,
      Car je la savoye bien
      Secrete, et o moy venroit
965   Ou boys ou j'aloye droit,
      Si seroye mieulx que seule,
      Mais ja n'yssist de sa gueule
      Chose qui a celer feist,
      Gardast que tant ne meffeist;
970   Et celle le me jura
      Par serment et asseura.
      Ainsi, noz berbis chaçant
      Qui devant nous vont paissant,
      Entre noz deux seulement,
975   De ce parlant belement,
      Vers le bois nous sommes traittes
      Et loings des autres retraittes
      Tant qu'a la fontaine veismes
      Et sus l'erbe nous seïsmes.
980   La fusmes la matinée,
      Reveismes a la disnée,
      A ressie retournames
      Ou boys, ou d'amours parlames.
      Ainsi trois ou quatre jours
985   En ce boys allons tousjours
      Qu'onques nul vers nous ne vint,
      Mais tost après cil revint
      Dont m'anuyoit la demeure;
      Les chevaulx senti en l'eure
990   Car l'oreille ailleurs n'avoye,
      Si saillis tost en la voye
      Pour savoir se cil estoit
      Que le cuer m'amonnestoit.
      Quant de loings le vi venir
995   Amours me fist devenir
      Vermeille ou vis, et couleur
      Muay, sans sentir douleur.
      De loings je le regardoye;
      A l'entrée l'attendoye
1000  Du boys dont il approchoit.
      Lui troisiesme chevauchoit
      Sans plus, li biaux et li gens.
      N'ot pas mené tant de gens
      Comme a l'aultre fois avoit.
1005  Ma compaingne qui le voit
      De paour prist a trembler
      Et ou vis morte sembler;
      Si me dist par grant freour:
      «Je mourray cy de paour,
1010  Nous serons ja tost honnies,
      De folie t'ensonnies
      De tel seigneur t'acointier.
      Yssons hors de ce sentier,
      Il nous en vault mieulx fouïr
1015  Et nous aler enfouïr
      Soubz ces fueilles en ce boys.
      Vien se tu veulz, je m'en vois;
      Mieulz voulsisse estre grevée
      D'un bras que t'avoir trouvée
1020  Anuyt n'ycy convoyée.
      --Dieux! que tu es effroyée!»
      Dis je, «Lorete, regarde
      Comme il rit; tu n'aras garde:
      Il n'est pas tel qu'il nous face
1025  Villennie ne mefface.»
      Cellui ainsi chevaucha
      Tant que de nous approcha,
      Et je contre lui m'aval.
      Il descent de son cheval,
1030  Je m'encline et le salue
      Comme affiert a sa value,
      Mais tost me vint relever
      Et dist: «Dieu vueille sauver
      Ceste bergierete gente,
1035  D'aigniaulx garder diligente.»
      Lors me prent parmi la main,
      Et je ou vert boys le main
      Seoir sus la fontenele.
      Doulcement dist: «Marotele,
1040  Vous veoir moult desiroye
      N'a aultre riens ne tiroye
      Qu'a cy retourner arriere,
      Car oncques ne vi bergiere,
      Dont je soye souvenant,
1045  A mon gré si avenant
      Ne dont le chant tant me pleust,
      Tant autre bien chanter sceust.
      Or vous pri je, doulce amie,
      Que ne m'escondissiez mie
1050  De chanter sans plus long plait,
      Car vostre chant moult me plait.
      Mais dites, doulce maignete,
      Est ce vostre compaignete
      Que je voy la toute seule
1055  Assise sus celle esteule?»
      Lors a respondre me pris
      Au chevalier que tant pris,
      Bassement sans arrestance,
      Et de mesprendre en doubtance
1060  Dis: «Monseigneur, grant mercy
      Dont tout mon fait vous plait si.
      C'est de vostre bien sans faille,
      Non mie que je le vaille.
      Si suis de bonne heure née
1065  Quant Dieu m'a ad ce menée
      Qu'a tel chevalier je plais
      Dont tout li mondes tient plais
      Du grant renom et vaillance;
      Si vueil du tout sans faillance
1070  Estre vostre en tout honneur,
      Car bien sçay que deshonneur
      Jamais ne pourchaceriez
      Vers moy, vous ne daigneriés.
      Si commandez a vo guise,
1075  Soit chant ou autre devise,
      Ja ne vous contrediray
      Mais du tout obeïray
      Sans que nulle riens remaigne,
      Monseigneur; mès ma compaigne,
1080  Que veez la, seure n'est mie.»
      Lors dist: «Venez ça, m'amie,
      N'aiez ja de moy doubtance,
      Car a vous faire ne pense
      Chose qui vous desagrée.
1085  --C'est ma conpagne secrée,
      Monseigneur, faittes lui chiere,»
      Ce dis je, «et l'aim et tiens chiere.»
      Lors celle c'est approchée
      Qui tint la chiere embrunchée,
1090  Et de contenance simple,
      Le chapperon, que ot sans guimple
      Affulé, de son chief oste
      Et s'agenoilla decoste
      Cellui, qui lui tend la main
1095  Et dit: «Dieux vous doint bon main,
      Bergierete savoureuse,
      Ne soiez pas paoureuse
      De moy qui suis vostre ami,
      Mais vous seez coste mi.
1100  Et dittes de voz nouvelles
      Entre vous deux, pastourelles,
      Car pastouriaux aussi sommes,
      Voz chiers amis et voz homes.»
      En sa compagnie avoit
1105  Deux chevaliers qu'il savoit
      Secrez, sages, sans murmure,
      Car d'autres gens n'ot il cure,
      Qui furent jolis et cointes,
      N'orent pas gonnele a pointes
1110  Mais haincellins a grans manches,
      Estrois, serrez sus les hanches.
      De velous vert decouppez,
      Brodez, d'or entour frappez,
      Et coliers d'orfavrefie,
1115  Moult riches a pierrerie;
      Si n'a de cy en Artois
      Nul chevalier plus courtois
      En fait, en dit, en langage
      Et en maintien doulz et sage.
1120  Cellui ou le plus pensoye
      Lors n'estoit vestu de soye,
      Mais d'une grant hoppellande
      Longue et ot une guerlande
      En son chief o un fermail
1125  De pierrerie et d'esmail,
      Un riche colier luisant
      Qui moult lui fu aduisant,
      De dyamans tout semé
      Et de perles asesmé,
1130  Mais de ce ne fais je conte
      Combien qu'adès vous en conte,
      Car ses condicions, faittes
      A souhait, toutes perfaittes
      Furent a mon gré, par m'ame,
1135  Telles qu'en ce monde dame
      N'a que on la deust blasmer
      D'un tel chevalier amer,
      Et ce plus l'embelissoit
      Que le fin or qui luisoit
1140  Ne la pierrerie aussi.
      Longuement fusmes yssi,
      Ou mainte raison ot ditte
      Que je n'ay pas cy escripte
      Pour le conte qui seroit
1145  Si long qu'anuyer porroit;
      Pluseurs chançons y chantay,
      Et cil chanter escoutay
      De qui le chant me plaisoit
      Et trestout quanque il faisoit.
1150  La devisames sans conte
      D'amours maint gracieux conte,
      Et a mainte belle enqueste
      Respondis a sa requeste;
      Maint doulz ris, maint doulz regart
1155  Fu gitté, se Dieux me gard,
      Celle part ou fist bel estre;
      Et, tout soit il bien grant maistre,
      En son fait n'en son accueil
      N'ot ne mauvaistié n'orgueil,
1160  Dont forment m'esbaÿssoie
      Quant a sa valour pensoye
      Et le veoie sur tous
      Humble, gracieux et doulz,
      Et ce yert ce que plaissoit
1165  Mon cuer a qui il plaisoit.
      Longuement ou lieu nous seismes,
      Ou maint plaisant conte deismes
      Qui a conter bien seoit
      Mais pas ne nous desseoit,
1170  Tant y fussions grant espace,
      Car legierement temps passe
      Cuer qui en ayse demeure,
      Un jour ne lui est une heure.
      Ja d'avesprir s'aprestoit;
1175  Un chevalier qui estoit
      En la place avoit ja dit
      Maintes fois, dont fu maudit
      De moy, a basse murmure:
      « Sire, le temps pou vous dure,
1180  Ja est tart, le jour nous fault;
      Souviengne vous qu'il vous fault
      Devers noz seigneurs aler
      A qui avez a parler. »
      Lors disoit cil: « Je m'en vois »,
1185  Puis se rasseoit ou bois
      Et ne s'en pouoit partir,
      Et moy aussi sans mentir
      Voulsisse bien qu'a tousjours
      Près de lui fust mes sejours,
1190  Mais partir nous convenoit
      Pour la nuit qui ja venoit.
      De moy se parti atant
      Le bel et bon que j'aim tant;
      Au departir m'acola,
1195  Je m'encline, il s'en ala
      Esperonnant son cheval;
      Et je m'en viens contreval
      La prée, atout vert chappel
      Ou chief, menant mon tropel,
1200  Devisant a ma compagne.
      Et ainsi par la champagne
      Venismes en noz maisons,
      De hebergier fu saisons;
      Si failly no parlement
1205  Atant, mais tout bellement
      Avons l'une a l'autre ou bois
      Mis journée; a basse voix
      Deismes: « Lieve toy par main,
      A Dieu jusques a demain. »
1210  Celle nuit ainsi passa
      C'oncques mon cuer ne pensa
      Fors a cil sanz qui n'avoie
      Nul bien se ne le veoie.
      Si n'y ay gaires dormi,
1215  Mais en pensant a par mi
      Disoie ces mos yci
      Comme ouïr les pouez ci:


          _Bergierete_


        Dont me vient telle aventure
        Qu'amer me fault maugré mien?
1220    Je ne cuidasse pour rien
        Qu'amours fust de tel nature.

        Simple sans amer estoye
        Ne pensée sossieuse,
        Je me jouoye et chantoye,
1225    De plus n'estoye envieuse.

        Or n'ay fors de penser cure
        Ne je n'ay nul aultre bien
        Fors veoir cil qui le mien
        Guer a tout, je le lui jure,
1230    Dont me vient telle aventure?

        Son gent corps ou que je soye
        Et sa chiere gracieuse
        Adès m'est vis que je voye,
        De plus ne suis curieuse.

1235    Hé las! je sens la pointure
        D'amours qui me tient si bien
        Que je n'ay sens ne maintien,
        Tant mez en amer ma cure,
        Dont me vient telle aventure?


1240  Au matin quant le jour crieve
      Pensant a amours me lieve,
      A soleil levant m'en vois
      O mes berbis vers le bois.
      Ma compaingne d'assez près
1245  Me suivoit, si vint après,
      Dont je fus moult resjouÿe
      Si tost que je l'oz ouÿe;
      De loings le chief me hocha,
      Puis, quant elle s'approcha,
1250  Sus la fontaine en alons
      Seoir, ne fu mie longs
      Ly chemins, lors commençay
      Com celle qui plus pensay:
      « Dis, Lorete, doulce amie,
1255  Et ne te mentoys je mie?
      Est il bel le chevalier,
      Par ta foy, que tu vis hyer?
      N'est il gracieux et gent
      Et plaisant a toute gent?
1260  Sont pastoureaulz de tel sorte?
      Bien aroit pensée torte
      Ou aveugle les deux yeulx
      A qui il ne plairoit mieulx
      Qu'un bergier, tant fust apris.
1265  De quoy ay je donc mespris
      S'il me plaist, sans mal penser
      Et sans nullui offenser? »
      Lorete respond atant:
      « Bel et gracieux est tant
1270  Voirement que riens n'y fault,
      Ne je n'y voy nul deffault,
      Et bien voy que l'aimeras,
      Dont encor te blasmeras.
      Mais, s'il les autres surmonte,
1275  A toy ce que vault et monte
      Qui pastourelle remains?
      De tant t'aimera il mains
      Comme en lui a plus valour.
      Bien tendroit a grant foulour
1280  D'en toy mettre s'amour toute.
      Quelque dame aime sans doubte
      Belle et de grant renommée.
      Cuideroies tu amée
      Estre de lui, fole, nyce!
1285  Garde qu'il ne te honnisse,
      Car s'amour n'aras tu pas;
      Et ne te fie en ce pas
      N'en son regard doulz et simple;
      Chascun te tendroit a simple
1290  De toy attendre a s'amour.
      Mais me croy et sans demour
      Esloingne ce bois ramage
      Ains que plus ayes domage,
      Et gard que plus ne t'y treuve
1295  Ains que fole amour t'esmeuve
      A faire plus grant folie,
      Car a grant sens cil s'alie
      Qui esloingne le meschief
      Ains qu'il en viengne a mal chief;
1300  Mais pour bien je le t'anonce,
      Car tu n'aras ja une once
      De s'amour, ne pou ne grain:
      Tel espi n'est pas sans grain.
      Cuides tu qu'a pourveoir
1305  Soit adès bon? a veoir
      Est au regard savoureux
      Qu'il a le cuer amoreux,
      Mais pour passer temps puet estre.
      Tout soit il noble et grant maistre,
1310  Bien vouldroit trouver aucune,
      Car pou sont qui n'aiment qu'une,
      A qui se peüst esbatre,
      S'a ce se pouoit embatre.
      Mais c'est trop grevable peine
1315  A cuer, qui d'amour certaine
      Aime entierement, partie
      Qui en deux lieux est partie
      Ou en pluseurs, et scet bien
      Qu'il n'en a pas tout le bien;
1320  Et mieulx vauldroit, n'est pas gas,
      Amer en un lieu plus bas
      Qu'en si hault n'en si grant pris
      Qu'on soit tenu en despris.
      Ne te souvient il, Marote,
1325  Que ton pere, Jehan Burote,
      Qui est sage homme entre mille,
      N'a pareil en nostre ville,
      A de beaulx rommans assez
      Qui parlent des temps passez.
1330  L'aultrier en un, dessoubz l'orme,
      Lisoit seant sus sa forme;
      Au propos de telz amans
      Raconte cellui rommans,
      Ainsi com je me recorde
1335  Il me semble qu'il recorde
      D'un filz de roy, et m'est vis
      Comme il compte en son devis,
      Qu'on appelloit roy de Troye
      Le pere; avint toutevoye
1340  Que la roÿne un fier songe
      Songa, nel tint a mençonge,
      Quant de cel filz grosse estoit,
      Avis lui fu qu'elle avoit
      Enfanté un grant tyson
1345  Ardent qui la bastison
      De la ville toute ardoit,
      La cité toute perdoit
      Le païs et le regné.
      Le roy, quant l'enfant fut né,
1350  Occire le commanda,
      Mais la roÿne manda
      Qu'a son pastour fust baillié
      Et non de coteaulx taillié,
      Car trop ert bel enfançon.
1355  Si fu nourry en façon
      De filz de bergier ou bois,
      Et quant grant fu, atout oys,
      Cuidoit au pastour filz estre,
      Nés en village champestre.
1360  Si fu bel, gentil et gent
      Et plaisant a toute gent,
      Sur toute autre creature.
      Bien retrait a sa nature,
      Car, tout gardast il berbis
1365  Et mengast lait et pain bis,
      Courtoys fu et avenant,
      Abille et bien souvenant;
      En lui ot gentil bergier;
      En maint boys, en maint vergier
1370  Repairoit berbis paissant.
      Une pucelle en passant
      Vid li gentilz homs naïs,
      La plus belle du paÿs,
      Menant berbis en pasture;
1375  Cent corps et belle faitture
      Ot la pucelle au cler vis,
      Et nommée a mon avis
      Fu par droit nom Senonné,
      Si lui a son cuer donné,
1380  Car trop lui plot son doulz ris.
      Le bergier nommé Paris
      Fu puis, comme on fait entendre,
      Mais lors nommé Alixandre
      Estoit cil gentil pastour,
1385  Si n'y avoit la entour
      Pastourel a lui semblable,
      Tant fust doulz et amiable
      Que Senoné moult l'ama
      Et doulz ami le clama.
1390  Si orent, si com j'entens,
      Les deux amans moult bon temps;
      Un tendis et lit faisoient
      De fueilles vers, ou gisoient
      Braz a braz sans couverture
1395  Fors de branches et verdure,
      N'aultre ne voulsissent mie,
      Paris promist a s'amie
      Qu'a toujours mais l'aimeroit
      Ne jamais ne la lairoit,
1400  Ainçois une grant riviere
      Tourneroit son cours ariere
      Que son cuer fust deposé
      D'elle amer ne reposé.
      Si fist ceste convenance:
1405  En un arbre en souvenance
      L'escript atout le coutel,
      Dont il tailloit maint fretel,
      Et dist que cel arbre et fust
      Tesmoing du convenent fust.
1410  Mais puis autrement avint,
      Car dit lui fu dont il vint
      Et de quel gent estoit né,
      Dont desplut a Senonné,
      Car aussi tost s'en ala,
1415  Plus berbis ne garda la,
      Ains s'en retourna a Troye
      Dont ses parens orent joye,
      Sa pouvre amie oublia
      Qui moult s'en contralia,
1420  Puis ama roÿne Heleyne
      Dont il eut doleur et peine.
      Doncques puez tu bien veoir
      Que chascun veult asseoir
      Son cuer selon son degré,
1425  Car Senonné plus a gré
      Ne vint a cil par nul tour
      Quant sceut qu'il n'estoit pastour,
      Ains yert de royal orine;
      Pour ce amer une roÿne
1430  Voult, dont mal lui ensuivi.
      Et ainsi, je te pleuvi,
      Puez tu veoir et aprendre
      Qu'on se doit a son per prendre
      Qui veult joïr a son vueil
1435  D'amours et avoir moins dueil.
      Or t'ay conseillié, moy semble,
      Loyaument, car, puis qu'ensenble
      Loyalles compaignes sommes,
      Ne devons pour nulles sommes
1440  Souffrir l'une l'autre traire
      A riens qui lui soit contraire,
      S'estre y puet remede mis
      Par nous ou par noz amis.»
      Adonc a celle respons
1445  Qui m'ot tel sermon expons:
      «Lorete, tu dis merveilles
      Qui l'amer me desconseilles
      Pour ce que pastoure simple
      Suis sans atour et sans guimple,
1450  Et dis qu'en moy a nul fuer
      Cellui ne mettroit son cuer
      Pour ce que d'estat pareil
      Ne sommes ne d'appareil,
      Et a Senonné, te semble,
1455  Bien devroye prendre exemple,
      Que Paris tost oublia.
      Tu dis voir, mais il y a
      Aultre livre, il m'en recorde,
      Qui d'Ercules nous recorde,
1460  Qui fu si chevalereux
      Et en armes tant eureux
      Qu'oncques nul ne le passa,
      Tant en armes s'avança,
      Et si ert roy couronné
1465  De grant terre et de regné;
      Mais Amours si le lia
      Et si fort humilia
      Qu'il ne lui desplaisoit mie
      Charpir laine avec s'amie;
1470  Et lui, qui ert de tel pris
      Que les lyons rendoit pris,
      Fut subgiet a une femme
      Qu'il servoit comme sa dame.
      Si n'y a nulle grandeur
1475  En amours quant grant ardeur
      Fait par plaisance soubzmettre
      Le cuer ou il se veult mettre.»
      Ainsi respondis atant
      A Lorete, mais pour tant
1480  Lui dis que ja ne doubtast
      Et son penser en ostast,
      Que ja mon cuer si volage
      Ne seroit qu'il eust folage
      En l'amour ou m'embatoye,
1485  Mais amer, bien le sentoye,
      Le me convendroit sans faille,
      Quel mal que souffrir m'en faille,
      Car mon cuer s'y adonnoit
      Et du tout a lui donnoit,
1490  Voulsisse ou non, et ne peusse
      Pour poyssance que g'y eusse
      M'en oster ja, tant l'amoye;
      Et que trop mieulx l'amour moye
      Me plaisoit a lui donner
1495  Et mon cuer abandonner
      Qu'a nul aultre; posé ore
      Que tant ne m'amast encore
      Comme un autre m'aimeroit
      Qui dame me claimeroit
1500  Souveraine et redoubtée.
      Tant y eux m'amour boutée,
      Si ne m'en blasmast jamais,
      Car trop tart ert dès or mais.
      Et celle me dist qu'atant
1505  S'en deporteroit et tant
      Comme elle pourroit au fort
      Me donroit bon reconfort,
      Car puis qu'une riens fault estre
      N'y a lieu sermon ne maistre.
1510  En tel devis tout le jour
      Nous fusmes et sans sejour
      Ne parlions d'autre matiere
      Ensemble, et se toute entiere
      Une sepmaine en parlasse
1515  Ne me sembloit pas l'espace
      D'une heure, tant me plaisoit
      En parler, si me faisoit
      Resjoïr la souvenance
      De sa doulce contenance.
1520  La tous les jours assemblions
      Et des aultres nous amblions
      Entre nous deux bergieretes
      Parlant de noz amoretes;
      Si repairions la souvent,
1525  Ou fust par pluie ou par vent,
      Nul mal ne nous estoit grief.
      Mais, pour conter plus en brief
      Sans tous les jours raconter
      Qu'Amours nous y feist hanter,
1530  Nous y fusmes celle année
      Mainte heure et mainte journée,
      Et cil souvent y venoit
      A qui bien en souvenoit.
      Si me plut tant sa hantise
1535  Que je l'amay de tel guise
      Que tout mon age y parra.
      Ainsi ou bois repaira
      Celui qui si s'y maintint
      Qu'entre ses laz bien me tint,
1540  Combien que peine mettoie
      A moins l'amer, et doubtoye
      Que mal m'en peüst venir,
      Et se m'en peusse tenir
      Volentiers trop moins l'amasse
1545  Pour n'en souffrir si grant masse
      De doulour pour sienne amour
      Dont j'estoye en grant cremour.
      Pour ce contre Amours disoie
      Ainsi, quant je m'avisoie,
1550  Et m'yert vis qu'en mes clamours
      Ainsi respondoit Amours:


          _Balade a responses_


        Amours, escoute ma complainte.
        --Or dis: qu'as tu? de quoy te plains?
        --De toy par qui je suis destraintte.
1555    --Tort as quant de ce te complaings.
        --Non ay voir, car ma joye estains.
        --Joye en aras s'en toy ne tient.
        --Trop crain le grant mal qui en vient.
        --Pense au bien, non pas au domage.
1560    --Vueille ou non, d'un seul me souvient.
        --Aime ley; si feras que sage.

        Veulx tu que j'aime? est ce contrainte?
        --C'est drois quant ton cuer est atteins.
        --Sera ce cil qui m'a estraintte?
1565    --Oïl, car de tout bien est pleins,
        --Je n'ay donc pas tort si je l'aims?
        --Non, car chascun a bon le tient.
        --Et se mon honneur ne soustient?
        --Si fera voir, c'est son usage.
1570    --Or me dy qu'en faire apartient?
        --Aime ley; si feras que sage.

        Raison me met en trop grant crainte.
        --Ne la croys, joye tolt a mains.
        --Tu m'as vers elle en guerre empainte.
1575    --Desconfis la, joing moy les mains.
        --Honneur dist qu'en vauldroye mains.
        --Il ment, chascun bon en devient.
        --Fait, et donc amer me convient?
        --Ce te sera grant avantage.
1580    --Que feray donc se cil revient?
        --Aime ley; si feras que sage.

        Princes gentilz, Amours me tient.
        --Il apertient bien a ton age.
        --Un seul ami mon cuer retient.
1585    --Aime ley; si feras que sage.


      Ainsi je me debatoye
      A par moy et combatoye,
      Pensant a son doulz maintien
      Si trés plaisant que je tien
1590  C'oncques plus perfait en somme
      Ne l'ut autre mondain homme.
      Et ad ce mon cuer pensoit
      Tout temps et ne reposoit.
      Mais quant la ensemble estions
1595  Toute l'entente mettions
      A nous entre regarder.
      Ne sçaroye recorder
      Les regars, les doulz parlers,
      Les venirs et les alers,
1600  Les doulz ris, les contenances,
      Les trés plaisans ordenances
      Amoureuses; tout n'aroye
      Jamais dit, je ne pourroye.
      La se seoit couste mi
1605  Mon trés savoureux ami,
      Que j'ay maint jour attendu,
      Ou gisoit tout estendu
      Sus l'erbete qui venoit,
      Et en mon giron tenoit
1610  Sa teste et j'aplanioye
      Son chief et aonnyoye,
      Puis je lui mettoye au col
      Les deux braz dont je l'acol.
      Or pensez se la avoit
1615  Plaisir et s'il y devoit
      Avoir maint doulz mot conté,
      Tout ne soit cy raconté.
      Et sachiez certainement
      Qu'ainsi dura longuement
1620  Sans que m'amour me requist,
      Mais ne failloit qu'il enquist
      Se il la pourroit avoir,
      Car savoir pouoit de voir
      Que toute entiere l'avoit,
1625  Apercevoir le pouoit.
      Mais, comme soit chose dure
      A souffrir la grant ardure
      Dont Amours les cuers destraint,
      Il me dist, comme contraint,
1630  Une fois que vers moy vint,
      Et ou moys de may advint,
      Qu'il m'amoit de cuer entier,
      Et que ja n'estoit mestier
      De ce long sermon en faire,
1635  Car aviser son affaire
      Je pouoie bien de fait
      Et com de vouloir perfait
      Il m'amoit, et que l'amasse
      Seurement, et ne doubtasse
1640  Que mon honneur garderoit;
      Et moult bien se garderoit
      De faire chose nesune
      Dont j'euse pesance aucune.
      Ainsi cellui me pria
1645  Qui mon cuer sur tous tria;
      Si fus adonc esperdue,
      Car doubtay qu'en guise deue
      Respondre ne lui sceüsse
      Ainsi comme je deüsse,
1650  Car ne le peusse escondire
      N'aussi ne vouloye dire
      L'amour que je lui portoye.
      Aussi en mon cuer sentoye
      Que pour riens chose ne feisse
1655  Dont nullement me meffeisse;
      Si doubtoye a ottroyer
      Chose dont mauvais loyer
      Me venist et cuer dolent,
      Et ne sçavoye el talent
1660  Qui l'ot meu a me prier.
      Et cellui sans detrier
      Me prie que je le croie
      Et que m'amour lui ottroye
      Et mon vouloir lui responde.
1665  Lors de pensée perfonde
      Souspiray sans avoir yre,
      Et lui commençay a dire
      Craintivement en tremblant:
      « Monseigneur, par mon semblant
1670  La moye amour se descele;
      Ne fault ja que je le cele,
      Bien sçay que l'apercevez;
      Apercevoir le devez,
      Car Amours si le demonstre;
1675  Mais pour tant se je le monstre,
      Vueille ou non, ne croy je mie
      Que n'ayez dame et amie
      Aultre part qui vous adrece
      Et de moy plus grant maistrece.
1680  Si ne devez requerir
      Autre amour n'ailleurs querir,
      Se loyal estre voulez,
      Et mon cuer trop adoulez
      Seroit, quelque povre femme
1685  Que je soye, s'autre dame
      Avoit la joye de vous
      Et j'en eusse le courroux;
      Si nous en passons ainsi,
      Car sachiez que vous aim si
1690  Qu'aultre je ne vueil amer,
      En aye doulz ou amer;
      Mais de vous je ne vueil, voir,
      Nulle aultre promesse avoir
      Ne qu'aultrement je me loye:
1695  Il me souffist que vous voye
      Et que vous aime a par mi,
      Car a autre estes ami;
      Et aussi je vous di bien
      Que pour morir ne pour rien
1700  Je ne m'abandonneroye
      A folie, ainçois mourroie.
      Je ne sçay se vostre entente
      Seroit a si faitte attente,
      Mais, pour voir, sus sains vous jure
1705  Que jamais si faitte injure
      Ne feray a mon honneur,
      Soit pour grant ou pour meneur. »
      Adonc cil respond atant:
      « Et qui vous en requiert tant?
1710  Ne m'en fault ja escondire,
      Car pourchacier, faire ou dire,
      Je ne pense, par mon ame!
      Chose dont vous aiez blasme
      Ne dont vostre honneur descroisse,
1715  Ains desir que je l'accroisse
      Ne ja ne le requerray,
      De vous avoir ne querray
      Fors l'amour en bonne foy
      Et le doulz baisier par foy;
1720  Nulle n'est qui excuser
      S'en doye ne reffuser
      Ce a son ami; par m'ame!
      Ce n'est pas trop, belle dame.
      Aultre chose ne demand,
1725  Est ce oultrage a un amant?
      Quant de plus feray requeste
      Je vueil qu'on m'oste la teste! »
      Lors m'en ris et pris a dire:
      «Qui vous pourroit escondire
1730  Requeste si trés courtoise?
      Je l'ottroy, comment qu'il voise,
      Car mon cuer sens par mi fendre,
      Si ne le puis plus deffendre. »
      Lors cil m'embrace et me baise
1735  Doulcement, souspirant d'aise,
      Et puis m'en regracia
      Humblement et mercia.
      Mais ce baisier me trahy,
      Maintes fois l'ay puis haÿ,
1740  Car mon cuer vint du tout prendre
      Et d'amoureux dart esprendre.
      Si en fusmes puis si duit
      Que c'estoit tout no deduit
      Trés plaisant, sans nous lasser,
1745  Et noz braz entrelacer
      En baisant a longue alaine
      Sans pensée autre villeine.
      Ainsi en ce bois ramé
      J'acointay mon bien amé
1750  Et devins toute changée
      Et de pastours estrangée,
      Ou je souloie hanter
      Autres chançons a chanter
      Que celles qu'ains oz apris,
1755  Et ceste balade apris,
      Que cy deviser propos,
      Qui fu selon mon propos:


          _Balade_


        Ha! le plus doulz qui jamais soit formé,
        Le plus plaisant que nulle autre accointast,
1760    Le plus perfait pour estre bon clamé,
        Le mieulx amé qu'onques mais femme amast!
        De mon vray cuer le savoreux repast,
        Tout quanque j'aim, mon amoreux desir,
        Mon seul amé, mon paradis en terre,
1765    Et de mes yeulx le trés perfait plaisir,
        Vostre doulceur me meine dure guerre.

        Vostre douleur voirement antamé
        A le mien cuer qui jamais ne pensast
        Estre en ce point, mais si l'a enflammé
1770    Ardent desir qu'en vie ne durast
        Se doulz penser ne le reconfortast,
        Mais souvenir vient avec lui gesir;
        Lors en pensant vous embrace et vous serre,
        Mais quant ne puis le doulz baisier saisir
1775    Vostre doulceur me meine dure guerre.

        Mon doulz ami, de tout mon cuer amé,
        Il n'est penser qui de mon cuer gitast
        Le doulz regard que voz yeulz enfermé
        Ont dedens lui; riens n'est qui l'en ostast
1780    Ne le parler et le gracieux tast
        Des doulces mains qui, sanz lait desplaisir,
        Veulent partout encerchier et enquerre,
        Mais quant ne puis de mes yeulx vous choisir
        Vostre doulceur me meine dure guerre.

1785    Trés bel et bon, qui mon cuer vient saisir,
        Ne m'oubliez, ce vous vueil je requerre,
        Car quant veoir ne vous puis a loisir
        Vostre doulceur me meine dure guerre.


      Pour ce qu'en ce point estoie
1790  A mon pouoir je mettoye
      Peine a me tenir jolie,
      Une heure triste, autre lie,
      Selon les divers assaulx
      Qu'Amours livre à ses vassaulx.
1795  Or ploroye, ores chantoye,
      Mes compaignes pou hantoye
      Fors Lorete qui savoit
      Tout quanque mon cuer avoit.
      Si n'est riens qui ne soit sceu
1800  Au desrain et aperceu,
      Et a peine, quoy qu'on die,
      Muce amant sa maladie;
      S'il est d'amours bien attaint
      Fort est qu'il ne pere au taint.
1805  Si commença grant murmure
      Du fait, qui encore dure,
      Aussi tost qu'a estrangier
      Je pris bergiere et bergier
      Et je me tins solitaire;
1810  Les gens ne s'en porent taire,
      Si y mirent avant garde
      Li pasteur, et par leur garde
      Sçorent comment cil venoit
      Ou boys et près se tendit
1815  De moy, dont furent dolent
      Tous et toutes, et parlant
      En aloient entr'eulx bas,
      Car hault n'oserent ilz pas,
      Et comme amans envieux
1820  Disoient joennes et vieulx:
      « Plus n'a la doulce bergiere
      Nostre compagnie chiere.
      Hé las! la bien enseignée
      Bien a du tout eslongnée
1825  Nostre assemblée si belle,
      Plus ne sera pastourele,
      Ains par un autre acointier
      Renoncera au mestier.
      C'est domage, par saint Pere!
1830  Qui le deïst a son pere
      Puet estre l'en garderoit,
      Mais comparer le porroit
      Cil qui diroit telz nouvelles.
      Hé! entre vous, pastoureles,
1835  Mettez peine a la retraire
      Du bois, qui Dieux doint contraire,
      Et vers nous la ramenez,
      Nous sommes bien fortunez
      D'avoir perdu tel pastoure,
1840  Ce fu bien en la male houre
      Que cil oncques l'acointa
      Qui si nous en despointa.
      Et dont lui puet ce venir?
      Oncques ne vi avenir
1845  Que d'amours estre surprise
      Peüst, mais or en est prise
      Durement et bien y pert.
      Hé las! son honneur se pert
      Ou perdra, ce n'est pas doubte,
1850  Puis qu'en tel amour se boute
      Qui petit la prisera.
      Hé Dieux! qui l'avisera
      De s'en retraire bon erre!
      Lorete fault mander querre
1855  Qui est sa chiere compagne,
      Nulle autre ne l'acompagne.
      A celle dirons de fait
      Qu'elle l'enorte du fait,
      Si l'en retraye briefment. »
1860  Ainsi li pastour griefment
      Se complaignoient de mi
      Qui oz fait nouvel ami.
      Ma compagne estoit mandée
      Et lui estoit demandée
1865  La cause pour quoy guerpis
      Les avoye, dont trop pis
      M'en pourroit venir sanz faille,
      Si le me die et n'y faille;
      Et celle m'en excusoit
1870  Disant « que point ne musoit
      Mon cuer a nullui amer,
      Ne desservi que blasmer
      On me deust pour tant n'avoye,
      S'ou bois souvent m'ombroyoye
1875  Pour estre plus solitaire;
      Si s'en voulsissent tuit taire
      Du fait dont mon cuer ert sains;
      De ce leur juroit sur sains.
      Et du chevalier disoit
1880  Que pour tant ne me nuisoit
      En riens s'en ce bois chaçoit.
      Et repairier y pouoit
      Un chascun; si leur louoit
      Qu'ilz s'en teussent sans plus dire,
1885  Car mal venoit de mesdire. »

      Or avez vous entendu
      Coment j'avoye attendu
      Longuement sanz m'entremetre
      D'amer n'en nul mon cuer mettre,
1890  Et comment depuis fu pris;
      Si diray qu'il m'en est pris
      Depuis et com m'en va ore,
      Car faillie n'est encore
      Celle amour, ne deffauldra
1895  Jusques vie me fauldra.
      En joye au commencement
      Je fus, non pas longuement,
      Cy après diray pour quoy,
      Mais lors souvent en recoy
1900  Mon trés doulz ami veoye,
      Vers moy bien savoit la voye
      Et son devoir en faisoit
      Si bien qu'il me souffisoit.
      Doulceur, paix et bonne amour
1905  G'y trouvay, et sans demour
      Tout plaisir qu'il pouoit faire
      Me faisoit en tout affaire
      Tant que n'y sceusse amender
      Ne riens plus lui demander.
1910  Bien est voir, si dire l'ose,
      Que j'en fus un pou jalose
      Un temps et me fu avis
      Qu'un petit changié le vis;
      Ne sçay s'essaier vouloit
1915  Combien de lui me chaloit,
      Ou puet estre sans raison
      Y avoye souspeçon,
      Car le cuer d'amours estraint
      Ce qu'il aime a perdre craint,
1920  Et com de ce mal malade
      Disoye ceste balade:


          _Balade_


        Ja ne vueille consentir
        Vostre trés noble courage
        Que mon cuer en dueil partir
1925    Faciez, plein de telle rage
        Com d'apercevoir mestrait
        En vous qui l'avez attrait,
        Si qu'il s'est tout ordonné
        A vous et abandonné.

1930    Mais je me doubt sans mentir
        Qu'ainsi que maint ont usage
        D'en plusieurs lieux departir
        Leurs cuers de penser volage,
        Qu'ainsi ja se soit fortrait
1935    De moy qui vous a pourtrait
        Ou mien qu'ay tout assené
        A vous et abandonné.

        Tart venroye au repentir,
        Mais oncques perte ou domage
1940    Ne me fist tel dueil sentir
        Com j'aray trestout mon age
        Se de moy vous voy retrait
        Et que m'aiez fait tel trait,
        Pour tant se j'é me donné
1945    A vous et abandonné.

        Si pry vostre doulz attrait
        Qu'il lui souviengne du trait
        Qui mon cuer a adonné
        A vous et abandonné.


1950  Mais, quant ma douleur perçut
      Et mon trés amer plour sceut,
      Il m'apaisa doulcement,
      Et me jura fermement
      Qu'aultre que moy il n'amoit;
1955  Pour certain le m'affermoit.
      Aussi une fois avint
      Que partir il lui convint
      Bien en haste et n'ot espace
      De dire a Dieu, dont grant masse
1960  De dueil oz, mais il revint
      Tost et excuser se vint.
      Si dis quant il fu parti
      Ces moz cy en dur parti:


          _Rondel_


        Pour quoy m'avez vous ce fait,
1965    Trés bel ou n'a que redire?
        Et si savez mon martire
        N'oncques ne vous fis meffait.

        Et parti estez de fait
        Sans moy daigner a Dieu dire;
1970    Pour quoy m'avez vous ce fait?

        Au dieu d'amours du tort fait
        Me plaindray, disant: « Dieux Sire,
        Amy m'avez fait eslire
        Dont me vient si dur effait;
1975    Pour quoy m'avez vous ce fait? »


      Mais je vous diray la dure
      Pesance qu'encor me dure
      Tous les jours et plus agrieve
      Le tourment qu'encor me griefve.
1980  Cil ou toute valour maint,
      Ce scevent maintes et maint,
      N'ot pas apris qu'a sejour
      Demourast, ains sans sejour
      Aloit et va par la terre
1985  En maint païs honneur querre.
      Si n'estoit pas tousjours près
      De moy cellui que j'aim trés,
      Ains souvent s'en departoit,
      Dont a pou que ne partoit
1990  Mon cuer pour sa departie.
      Lors toute estoit convertie
      Ma joye en pesant doleur;
      Triste et a pale couleur
      Demouroie et esplourée.
1995  Ha! mainte larme ay plourée
      Pour s'amour et maint souspir
      Gitté, encor en souspir;
      Au departir me pasmoye,
      Quant a cellui que j'amoye
2000  Disoye « a Dieu », lors mi oeil
      Demonstroient mon grief dueil
      Dont griefment a lui pesoit;
      Si me baisoit et disoit
      Qu'il revendroit en brief temps,
2005  De ce ne fusse doubtans.
      Ainsi demouroie, lasse!
      De plourer non jamais lasse,
      Et jusqu'au retour nul bien
      N'avoye, je vous dy bien,
2010  Dont toute en plours me baignoie
      Et ainsi me complaingnoie:


          _Balade_


        Quant je voy ces amoreux
        Tant de si doulz semblans faire
        L'un a l'autre et savoreux
2015    Et doulz regars entretraire,
        Liement rire et eulx traire
        A part, et les tours qu'il font,
        A pou que mon cuer ne font!

        Car lors me souvient, pour eulx,
2020    De cil dont ne puis retraire
        Mon cuer qui est desireux
        Qu'ainsi le peüsse attraire;
        Mais le doulz et debonnaire
        Est loings, dont en dueil parfont
2025    A pou que mon cuer ne font!

        Ainsi sera langoreux
        Mon cuer en ce grief contraire
        Plein de souspirs doulereux
        Jusques par deça repaire
2030    Cil qu'Amours me fait tant plaire;
        Mais du mal qui me confont
        A pou que mon cuer ne font!

        Princes, je ne me puis taire
        Quant je voy gent paire a paire
2035    Qui en joye se reffont,
        A pou que mon cuer ne font!


      Mais quant le terme passoit
      Que mis m'avoit, ne pensoit
      Mon cuer qu'a toute dolour.
2040  Ou fust sens ou fust folour,
      J'enqueroye a toutes gens
      S'on savoit ou li trés gens
      Jolis chevalier estoit,
      Qu'Amours si amonnestoit.
2045  Si en ouoie souvent
      Telz nouvelles dont griefment
      M'anuioit quant dire ouoye
      Qu'il feroit moult longue voye
      Ains qu'il retournast arriere.
2050  Encore plus dure m'yere
      La paour que son corps gent.
      D'acquerre honneur diligent,
      Ne fust quelque fois mal mis
      En guerre ou par anemis.
2055  Si prioye saints et sainttes,
      Et veulx et promesses maintes,
      Pleurant seulete en destour,
      Faisoie pour son retour.
      Lorete avoit les reclaims,
2060  A lui disoye mes plains
      Souvent a moillée face:
      « Ha! je ne sçay que je face,
      Doulce compaigne et amie.
      Bien n'ay heure ne demie
2065  Quant cil que j'aim tant demeure;
      Le cuer ay plus noir que meure,
      Je ne puis avoir repos
      N'oncques puis dormir ne pos
      Qu'il parti, et, s'il ne vient,
2070  Bien sçay, morir me convient!
      Hé las! Lorete m'amie,
      Et ne te souvient il mie
      Comment il est gracieux?
      Est il homme soubz les cieulx
2075  Plus perfait en toute grace?
      Beaulté, bonté, sens et grace
      Sont en lui entierement.
      Ha! je te pri chierement,
      Ne te remembre il des fais
2080  De lui en doulceur perfais
      Et comment a toy parloit
      Doulcement et t'appelloit
      Quant loings de nous tu estoies,
      Et quant flours lui aportoies
2085  Ou chose qui lui plaisoit
      Quel grant chiere il en faisoit?
      Son venir et son aler
      Et son gracieux parler
      Adès m'est vis que je voye
2090  Et qu'il vient par celle voye
      Par ou venir il souloit,
      Et comment il m'appelloit
      Quant devant lui m'enclinoye.
      Tout le cuer en plours me noye
2095  Et me deffaillent li membre
      Quant tous ses fais je remembre,
      Et il est de moy si loings;
      Ha las! mais mes trés durs soings,
      Ma trés doulce chiere amie,
2100  Sont plus griefs, car je fremie
      De paour d'estre oubliée
      De lui qui me tient liée.
      La! quel chose! la mort viegne
      Ainçois que le cas m'aviegne!
2105  Mais la grant valeur haultaine
      Qui en maint païs le meine
      Lui donne, bien dire l'oz,
      Honneur, grace, pris et loz,
      Par quoy pluseurs grans maistresses,
2110  Voyans les belles adreces
      De sa grant chevalerie,
      L'aimeront; ainsi perie
      Pourra estre l'amour doulce
      Dont cellui m'amoit, et pour ce
2115  Vifs en soussi, n'est merveille!
      Mais, quiconque amer le vueille,
      Sçay je bien certainement
      Que jamais plus fermement
      Ne plus loyaument amé
2120  Ne sera n'ami clamé
      De nulle qui plus de bien
      Lui vueille, je le sçay bien;
      Dieux! mais trop est loings de mi!
      Ha! mon trés loyal ami,
2125  Quant verray je la journée
      Que voye la retournée
      De vous que je tant desir
      Et sans qui je n'ay plaisir!»
      Ces paroles et plus maintes
2130  Je disoie en mes complaintes
      En plour ou mon cuer fondoit,
      Et celle me confortoit
      A son pouoir; par pitié
      Plouroit pour mon amistié.
2135  Mais quant cellui revenoit
      De qui tant me souvenoit,
      Lors n'estoie plus troublée,
      Ains joye m'yert redoublée
      A cent doubles quant vers my
2140  Retournoit mon doulz ami
      Qui en desir attendus
      Ert de moy; lors estendus
      Braz vers lui m'en acouroie
      Et de grant joye plouroye
2145  Sans dire mot, mais le doulz
      Me disoit: «Et qu'avez vous,
      Ma belle amour gracieuse?
      N'estes vous pas bien joyeuse
      Du retour de vostre ami?
2150  Or nous seons cy enmy
      Ceste herbete, et bonne chiere
      Me faites, doulce amour chiere
      Qu'a veoir tant desiroye!»
      Adonc dire ne pourroie
2155  La joye que nous menions.
      Braz a braz entretenions
      L'un l'autre si trés estrains
      Qu'oncques Tristan, qui destrains
      D'amours fu oultre mesure,
2160  Yseut, par qui ot mort seure,
      Gaires plus fort n'estraigny
      Quant a mort le contraigny;
      De baisier, disant: hé las!
      Doulcement, n'estions pas las,
2165  Car lasser ne nous peussions
      Se sans cesser y fussions.
      Long ne nous fust le demour
      Ne oncques en celle amour
      Qui en deux cuers fu unie
2170  Il n'ot mal ne villennie
      Ne n'ara jamais sans faille.
      Si ne croys je qu'elle faille
      Nul temps, car nos esperiz,
      Quant mors seront et periz
2175  Les corps, croy qu'ilz s'aimeront
      Et ensemble demourront.
      Ainsi duroit ma plaisance
      Tant que j'avoye l'aisance
      D'estre près du doulz et cointe
2180  Qu'Amours fist si mon acointe,
      Et certes près de lui estre
      M'estoit paradiz terrestre
      N'autre nul ne demandasse.
      Mais pou duroit cel espace,
2185  Car petite ert sa demeure
      Ou païs, dont noir com meure
      Mon povre cuer devenoit
      Aussi tost qu'il avenoit
      Que cil me disoit: «M'amour,
2190  Partir me fault sans demour
      Pour aler en tel voyage.»
      Ha Dieux! com piteux visage,
      Lassete, adonc je faisoie!
      Et par grant doulour disoye:
2195  «Or me voulez vous occire,
      Ma doulce amour, mon doulz sire,
      Qui ja vous voulez partir?
      Morte une fois sanz mentir
      Me trouverez au retour,
2200  Car je ne puis par nul tour
      Souffrir longuement tel peine!»
      Et cil qui me veoit vaine
      Et lasse adonc m'apaisoit
      Doulcement, et me baisoit
2205  Disant: «Ma belle maistrece,
      Pour Dieu ceste grant destrece
      Ostez, car trop il m'en poise;
      Il convient que je m'en voise
      Mais je revendray briefment.»
2210  Ainsi «a Dieu vous commant,»
      Me disoit cil que baisoie
      Cent fois, et grant dueil faisoie
      Au departir et toute heure
      Tant com duroit la demeure.
2215  Or diray comme or me va
      De cil qui ja me trouva
      Ou bois seule, et qui en may
      Me pria, et je l'amay.
      Hé las! il party de moy
2220  Et prist congié en l'ormoy,
      Dont de dueil cuiday partir
      Quant je le vis departir.
      Il a ja un an passé,
      N'oncques puis mon cuer lassé
2225  Ne fu de mener tel dueil,
      N'aultre deduit je ne vueil
      Fors guermenter et plorer
      Et Dieu et sains aourer
      Et prier qu'il tourne a joye
2230  De la longue et griefve voye
      Qu'il a par valeur emprise,
      Dont chascun le loe et prise.
      Mais mon cuer n'est pas asseur
      Pour doubtance de meseur
2235  Qui moult souvent aux bons griefve.
      Dieux l'en gard qui la mort briefve
      Me doint ainçois qu'il aviengne
      Ne que mal n'anuy lui viegne.
      Desir aussi d'autre part
2240  Assez de mal me depart,
      Dont souvent je me demente
      A vray Amour et guermente
      Qui me fist enamourer
      D'un tel que son demourer
2245  Me fait livrer a martire
      Et destruire tire a tire
      Cuer et corps et esperit.
      Et ainsi Amours merist
      Ceulx et celles qui le servent:
2250  Mal ont et ne le desservent;
      C'est bien diverse aventure.
      Mieulx me vaulsist en pasture
      Encor mes aigniaulx garder
      Et d'amours bien me garder
2255  Que d'amer un tel sans faille,
      Combien qu'il mieulx de moy vaille,
      Qu'en souffrir si faitte peine,
      Que, se Dieux tost ne l'ameine,
      Il en est pic de ma vie!
2260  Car sanz lui je n'ay envie
      De vivre; il est la pasture
      Sans qui de vivre n'ay cure.
      Si pry Dieu qu'il le rameint
      Et me doint grace qu'il m'aint
2265  Toudis ainsi com je l'aim,
      Car ses doulz yeulx pris a l'aim
      Ont mon cuer, c'est sans partir;
      Mieulx vouldroit en deux partir.
      Si vous suppli, tous et toutes,
2270  A nuds genoulz et a coutes,
      Fins amans, priez pour lui,
      Car je vous jur que cellui
      Entre les bons est clamé
      Vaillant et des preux amé.


EXPLICIT LE DIT DE LA PASTOURE



3 B s. a f.

15 A _omet_ ce

25 A1 que on

43 B2 Bergiere s.

46 A1 je le d.

56 B Voient c.

61 B4 p. les l.

62 B en ces h.

76 A1 n'avooye

82 A2 s. ou t.

87 A1 foubrage

92 B2 f. emplir

99 A. Herbes a.--B2 Herbes a. aigneaux

105 B4 V. ou a

120 B Dont t.

121 B2 Ou chault

125 A2 c. ou q.

138 A1 Dessoubz

153 B4 P. seoir et

155 A2 s. s. juppel

156 A3 s. le chappel

176 A1 Et des d.

178 B A pastours

180 A B4 a oindre et e.

205 B et le

207 B Et la

209 B2 La o c.

212 A1 a. et la m.--B4 a leur m.

217 A2 Hucher c.

220 B Q. a j.

223 B2 Les s.

225 _et_ 226 _omis dans_ A

235 B4 e. repaistre

241 B2 Q. leurs c.

255 B P. querir c.

256 _B2 supprime le 1er_ et

263 B Et dit qu'il a. c.

264 B2 M. bel

269 B m. ou f.

272 B2 c. et n.

274 B ou cueillir d.

283 A1 leur f.

286 B Et pluseurs a. s'a.

301 B Si y verriez de

302 B par t. et par c.

312 B4 L'o. et le p. e.

314 B ou au p. ou

315 B ou aux m. ou

316 B Ou aux a.

318 B2 p. et p.

325 B D. haulx tertres j.

328 B2 _supprime_ qu'--B4 Q. nulz f. eulx ne l'entendent

335 A1 leur b.

344 B4 Et leurs amis a.

349 B Avoie

355 A1 Chainge

362 B2 t. cointement

369 A1 leur

372 A2 Mais q.

374 _et_ 375 _omis dans_ B4

380 B2 m. nul s.

383 A1 passerosses

387 A v. presenter

395 B2 Et p.

398 B4 f. ou t.

407 B m. tartre ou f.

424 B4 f. nul q.

432 B Ne vouloie

436 B b. et g.

439 B2 par le

445 B c. bonté ou v.

449 B je qu'il

452 B4 n'a pas e.

459 A1 le s.

471 B2 L. fueilletes

472 A1 moulloie

481 B4 Q. entr'ouirent

486 B4 c. qu'ouoient

495 B me tiens

500 A Me saluerent

525 B2 Tous les b.

540 A1 ou prael

551 B2 _omet_ plus

555 B2 passoit il

578 A1 chiée l.

588 B2 c. encline--B4 l. a c.--B4 a c. c.

591 A t. saluer

601 B Q. t. ne

613 A1 que e.

629 A2 Ses a.

637 B Nul jour d'a.

638 B se v.

655 A me regracia

661 B et en pou d'o.

664 B2 ne m'en v.

670 B2 Chappelles

674 B2 m. boquet

683 B2 Estoit b. p.--B4 Estoit ja p.

685 A1 que ou

697 B2 En leurs p.

704 B4 M. berbis.

714 A1 s'ouffry

717 B2 Au c.

720 A2 D. v. d. d. b.

725 B1 l. menoit

734 B C. n. a. p.

740 A1 beaul

746 A1 repastre

762 A1 Chainge

757 B4 f. et d.

785 B4 Fuiron

793 B4 Perrot p.

796 A1 _ajoute_ de _devant_ la

801 B Qui de riens ne fu troublée

803 B4 ce l.

805 A1 chaster

808 B2 Gigoult

825 B N'il n'y a. pas m.

826 B Que c.

835 A1 _omet_ je

848 A1 estoient

850 B2 Car de

853 B ou je seoie

865 B2 me plut

868 B2 q. trop m.

885 B4 P. D. qui en c.

892 A1 as a.p.

897 B S. itelz gens

909 A1 Et se s.

913 B4 Aimeront t.

917 B2 _omet_ s'

935 A1 Voire

941 A ja la

948 A2 B4 T. te v.--B v. or en droit d.

951 B4 c. desguise

955 B ou d'u. ou

956 A1 _omet_ je

964 B2 et ou bois v.

965 B2 Ou je m'en a.

966 B2 Et s.

969 A1 meffaist

971 A s. m'en a.

978 A1 venismes

979 B2 n. asseimes

981 A1 Revenisme, s _finale grattée_--B4 Venismes

982 B2 Arriere si r.

985 B2 En ces b.

986 B2 _supprime_ ne

986 A1 Que o.

1022 A2 L. d. je r.

1023 B2 r. nous n'aurons g.

1051 A1 plest

1064 A1 b. heurée

1069 B4 Pour ce v. s. deffaillance

1072 A1 pourchariez

1073 B2 V. nous

1080 B2 Q. voyla

1085 A1 secré

1087 B2 _supprime le 1er_ et

1099 seez _gratté en partie dans_ A1

1109 B p. cottelle

1116 B4 Si n'y a

1117 A1 B Nulz chevaliers

1124 B2 c. ot

1141 B2 f. ainsi

1150 B2 La dançames nous s.

1157 B2 Et tant s.

1164 A2 qui cy p.--B2 Et c'est ce qui si p.

1166 B Grant piece en ce lieu

1167 B2 p. dit d.

1168 B2 Ainsi le temps se passoit

1169 B4 Et p.

1177 B Pluseurs f.

1187 A1 nentir

1196 B Ridant dessus s.

1213 B4 Aucun b. se nel v.

1217 A1 p. yci

1218 B2 celle a.

1223 A1 Et p.

1228 A2 q. tout sien

1229 A2 A. mon c. je

1237 B n'ay cuer qui soit mien

1238 B Ains met tout ailleurs sa c.

1248 A haucha

1257 B2 _omet_ tu

1259 B2 p. lui et sa g.

1284 B2 f. et n.

1287 A2 B4 en ses p.

1294 B ne te t.

1311 A1 que u.

1313 B2 S'en ce

1322 B2 Que si

1323 A1 que on

1325 B2 J. Pirote--B4 Birote

1326 B Lequel est de nostre ville

1327 B Le plus saige et entre mille

1331 B2 s. la f.

1333 B4 Racontoit

1334 B2 m'en r.

1335 B2 Il m'est avis q.

1352 B s. bergier

1358 B au bergier

1365 B4 Et l. m.

1377 B2 Fu n.

1378 B2 Par son d. n. Cenoné

1379 B2 Cil l.

1407 B2 De quoy t.

1408 B2 Si d.

1416 B s'en tourna droit a

1422 B Or p. tu donc b.

1429 B2 ce ama il la r.

1430 B2 Dont tout m.

1433 A1 Que on

1435 A1 B4 ou a.

1436 B2 me s.

1440 B2 Pu. a l'a.

1442 B2 Se r. e. y p. m.

1450 B2 Si d.

1458 B2 me r.

1467 B4 f. l'umilia

1477 B c. la ou se v.

1482 B2 Q. m. c. ja

1483 A1 qu'il y e.

1487 B2 Q. que m. qu'en s. f.

1491 B4 Par p.

1501 B2 y est

1504 B2 _omet_ me

1509 B2 N'y vault neant conseil de m.

1515 A1 d'e.--B4 semblast

1516 B4 h. si me

1517 B2 p. et me--B4 p. tant me

1522 A1 noz d.

1523 A1 nous a.

1539 _omis dans_ A1

1543 B2 me p.

1550 B qu'a m.

1554 B4 s. estrainte

1564 A1 B destraintte

1565 B4 de tous biens

1570 B2 m'en dy

1580 A2 Qu'en f.

1593 B2 et n'en

1601 A1 Le t. plaisances o.

1607 A2 Se g.

1610 B2 _supprime_ j'

1625 B4 le devoit

1645 A Que

1648 B2 l. peüsse

1653 B2 Ainsi

1655 A1 et B4 _omettent_ me--A1 meffaisse

1662 B4 je l'ottroie

1704 A1 saints

1712 B2 sur m.

1716 B4 _omet_ le

1718 B par b.

1723 B2 En celle n'a point de blasme

1725 B4 ce trop a

1726 A1 que on

1731 B4 Je l'accort c.

1746 A1 baissant

1749 B _supprime_ J'

1750 B Si d.

1751 B Et des

1754 A1 que a.

1759 A2 B qu'onques n. accointast

1761 A1 que o. f. a.

1763 A2 B2 m. savoreux d.

1770 B2 D'a.

1779 A1 gitast

1795 B2 p. et puis c.

1798 B2 quanqu'en m.

1800 A1 que on

1803 A e. fort d'amer a.

1810 B4 ne se p.

1834 B2 _ajoute_ v. autres

1840 A1 hore

1842 B2 en descointa

1848 A1 _omet_ se

1867 B4 Me p.

1869 B4 Mais c.

1873 B2 m'en d.

1876 B si se v.

1885 A1 et B2 _portent en regard de ce vers le mot_ « nota »

1895 B2 Tant que v.

1909 B p. r.

1913 A1 Que un--B2 changa

1918 B destraint

1920 B tel m.

1934 B2 ja soies fors trait

1935 B v. ay p.

1936 B ou cuer qui t. a.

1947 A Qui l.

1952 A1 m'apaissa

1962 B2 q. se fu

1977 B Penance

1985 B2 h. conquerre

2009 B N'a. Dieu le scet b.

2022 A Que a.

2028 B de pensers d.

2039 B4 qu'en t.

2044 A1 Que A.--B Qui bonté a.

2045 B4 en avoie s.

2049 B4 q. s'en tournast a.

2055 B2 p. et s.

2078 B2 _ajoute_ moult c.

2089 B2 q. le v.

2092 B2 il m'acouloit

2112 A2 l'aimeroit

2116 A1 quiconques

2129 A2 B Telz p.

2131 A2 B4 Ou p.

2134 A P. par m.

2138 A1 redoublé

2140 B Revenoit

2158 A1 Que o.

2162 B2 la. c.

2168 B2 Mais o.

2174 A1 seroit

2178 B4 T. com j'

2185 A1 petit e.

2196 B Ma belle a.

2213 B4 Au partir et a t.

2214 B4 d. sa d.

2215 B Si d.

2216 B De lui q.

2224 B4 Qu'o.

2228 A1 saints

2230 B g. et l. v.

2261 B2 v. c'est la

2262 B4 de vie n'

2264 A1 me a.



NOTES



LE DIT DE LA PASTOURE (p. 223 à 294.)

Indépendamment des vers 148 et 149 qui ont été fréquemment cités,
R. Thomassy (_Essai sur les écrits politiques de Christine de Pisan_,
p. 116 à 120) a publié les vers 24 à 32, 43 à 52, 127 à 149, 2190 à
2214, 2271 à 2274.

1324 à 1421.--Christine fait allusion ici à une compilation d'Histoire
ancienne dont on possède deux rédactions qui ont été étudiées il y a
quelques années par M. Paul Meyer dans le tome XIV de la _Romania_. La
plus récente de ces rédactions, fort répandue à la fin du XIVe siècle,
se distingue surtout de la première en ce qu'on y a introduit une
version en prose du _Roman de Troie_ de Benoit de Sainte-Maure
(Voy. _Romania_, XIV, 63 et suiv.). Christine a, sans aucun doute,
fait usage de la seconde rédaction; c'est là, en effet, qu'elle a
trouvé la forme Senoné ou Cenoné pour Oenone dans l'épisode des amours
de Paris et d'Oenone qui fait défaut dans la première rédaction. (Voir
Bibl. nat. fr. 301, fol. 36 b et 48ve _a_, ms. du XIVe siècle. Même
forme dans les mss. fr. 254, 15455 et 24396 qui sont moins anciens).

2156 à 2162.--Allusion au dénouement du roman en prose de
Tristan. C'était d'ailleurs la rédaction la plus répandue et celle qui
a servi de base aux nombreuses éditions parues en France et à
l'étranger depuis la fin du XVe siècle. (Voy. _Hist. littéraire de la
France_, XIX p. 688 et XXX p. 19).



UNE EPISTRE

A EUSTACE MOUREL


(_10 Février 1403, anc. st._)


      A trés expert, en scens apris,
      Eustace Mourel ou a pris,
      De Senlis baillif trés nottable,
      Orateur de maint vers notable.

5     Ta grant valeur en moy a mis
      Le vouloir, chier maistre et amis,
      De cestuy mien' epistre en vers
      T'envoyer, non obstant qu'envers
      Ton fait riens ne fait, bien le say je,
10    Mais comme nous lisons: le saige
      Enseigne aux disciples a prendre
      Amistié aux saiges, se apprendre
      Desirent; et pour tant en voye
      M'a mis ton scens que je l'envoye.
15    Sy soit premisse a humble chiere
      Recommandacion trés chiere,
      Te suppliant que a desplaisance
      Ne te tourt se adès plaisance
      Ay qu'em singulier nom je parle
20    A toy, car je l'ay apris par le
      Stille clergial de quoy ceulx usent
      Qui en science leurs temps usent.
      Et moy, désirant de tes oeuvres
      Vertueuses veoir, que oeuvres
25    Te suppli humblement trés or
      A moy ton valable tresor
      Que ou giron Science puisas,
      Lequel bien estendu puis as.
      Mon femenin scens ne desprises
30    Sy que g'i faille, ains adès prises
      La grant amour qu'ay a savoir,
      Par quoy te foys ce assavoir.
      Et se de veoir apetis,
      Combien qu'en moy scens a petis,
35    De mes dittiez, saiches de voir,
      Commander puez par droit devoir,
      Sans enquerir ou ne comment,
      Car tout est en ton bon comment.
      Et, pour ce que je suis certaine
40    De ton scens, t'envoyé certaine
      Desplaisance que j'ay complainte
      Plourable, expliquant ma complainte,
      Doulousant de ce que mieulx estre
      Adès ne voy le mondain estre
45    Gouverné, qui de mal em pire
      Va, ce m'est vis, en tout empire;
      Et ce mal qui m'anuye et poyse
      Sçay que ton meismes scens moult poise,
      Car que on se gouvernast a droit
50    Tout hom desire en qui a droit.
      O maistre! quel merveille dure
      Est de veoir ou temps qui dure
      Mençonge et barat si en cours
      En cités, en chastiaulx, en cours
55    De princes, par rigle commune,
      En nobles gens et en commune,
      En clergie et en toute court
      De justice, sans doubte, court
      Sy que verité point n'a part,
60    En lieu aucun mucié n'appart,
      Mais chascun s'efforce d'avoir
      Par grant convoytise d'avoir
      Malice frauduleuse et cure
      De decepvoir, et nul n'a cure
65    De vertueux prouffiz acquerre.
      Sans plus s'estudient a querre
      Les biens vains qui a vices tirent,
      A riens plus les mondains ne tirent.
      O te souvient il, mon chier sire,
70    Com trop plus le miel que la cire
      Phillosophie nous apreuve,
      Sy com Bouesce trait a preuve
      En son bel et notable livre
      Qui consolacion nous livre,
75    Quant les biens met sy a despris
      Qui des mondains sont adès pris
      Et esleuz plus que autre grace?
      Mieulx aiment que ciel terre grace
      Semée de fiens et d'ordure.
80    Tel convoitise ou temps d'or dure.
      On treuve en escript es leus
      Livres que jadiz les esleuz
      Saiges phillosophes estoyent
      Des cités ou lieux ou estoyent
85    Conseilleurs, et aussi des roys,
      Et par leur bon scens les desroys
      Supperflus erent confondus,
      Sy com jadiz fu confondus
      L'orgueil du roy Emiradès,
90    Com mon scens voit et mire adès,
      Par Philometor, le vaillant
      Phillosophe, qui son vaillant
      Et soy meisme en ame et en corps
      Mist pour bien commun et encors.
95    Ce prouffit meisme adès faisoyent
      Les bons saiges qui desfaisoyent
      Les laides settes, mais en vie
      A pou n'est nul qui ait envie
      Devers le bien commun soy traire,
100   Mais chascun le propre a soy traire
      Veult; plus n'est la chose publique
      Gardée, ainçois tout en publique
      De telz orreurs faire on n'a honte
      Dont meisme Nature en ahonte.
105   Es voluptez chascun s'enlace,
      Ne je ne voy nul qui s'en lasse;
      Gent ne considerent qu'ilz faillent;
      Toutes bonnes coustumes faillent,
      Car vertus sont mis en mesconte;
110   De science on ne tient mais compte
      Par qui on gouvernoit jadis
      Les raignés, comme ailleurs ja dis;
      Pour ce estoit equité au monde,
      Mais ore y a pou de gent monde.
115   Lors le siecle estoit de fin or
      Qui du tout est a defin or.
      Les princes estoyent lettrez,
      Lesquels les pilliers et les trefz
      Doivent estre pour soustenir
120   Justice et puepple soubz tenir
      Par ordre de loy et raison.
      Eloquens par vraye rayson
      Les nobles travaillans confors
      Donnoyent aux pueples confors
125   Excercitant les meurs parfaiz
      En sollicitude et par faiz,
      Et leur vie ainsi employoyent,
      Combien que l'eschine en ployoient
      Souventes foiz par mainte paine
130   Pour vertu dont pou ore on paine.
      Or regardes s'en tel maniere
      Ceulx qui de fait et de maniere
      Se doivent delitter en suivre
      Noble fait vueillent ceulx ensuivre:
135   S'il en est assez d'ainsi faiz,
      Louez ent Dieu et je aussi faiz.
      Freres chiers, pourroit on compter
      Le nombre de ceulx dont compter
      On puet les grans orguieulx hautains
140   Pour supperflus habis hault tains
      Ou par richesces que on a quises
      Au grief d'autruy et mal aquises
      Puet estre en honneurs ou estas?
      Apperçois tu nulz telz es tas
145   Des mondains? croy que si sens faille:
      N'ay doubte que de ce je faille
      Et appert que trestuit enssemble
      Cuident estre dieux; que t'en semble?
      Est ce voye d'en meurs errer
150   Ou ce c'est la sante d'errer?
      Meismes voit on qu'en orgueil monte
      Maint de qui le scens petit monte
      Et qui n'ont pas vaillant ma coiffe
      Des fortunez biens, et a quoy fe-
155   Roye de ce plus long procès?
      Car certain es qu'a la proces-
      Sion en dure longue route,
      Et par tel erreur foy est route
      Au monde ou pou on voit aprendre
160   Les meurs qui bonnes sont a prendre.
      Aux juges par ta foy meffaire
      Vois tu fors droit en riens meffaire,
      Chier frere et amy, or prens garde
      Se adès justice bien on garde.
165   Ha! Justice la trés eleue
      Com notablement tu es leue
      Et enseignée es traittiez
      Ou l'en apprent justes traittiez!
      Voiz tu que la faveur des droiz
170   Soit estendue adès es droiz
      Povres orphelins et aux lasses
      Vefves de plourer non ja lasses.
      Et que t'en semble? est il ainsi?
      Je croy que non certes, ains si
175   Est tout le monde adès tourné
      Que tout bien leur est destourné.
      Et ce puis pour certain tenir,
      Car bien m'en sçay a quoy tenir,
      Et Fortune m'a fait maistresce
180   Du sçavoir par preuve, mais trés ce
      Que fus en ses liens liée
      Nul ne vint plus a chiere liée
      M'offrir confort en bonne entente
      Fors puet estre ainsi comme en tente
185   Les simples pour les decepvoir,
      Et certes je dis de ce voir,
      Dont mes adversitez communes
      Sont ainsi tournées comme unes
      Acoustumances qui adès
190   Continuent, ainsi a des
      Meschiefs eüz de ma partie
      Puis que je parti ma partie
      Vraye et loyal a ton amy:
      Estoit cil, si ert il a my
195   Sy que jamais si fait n'aray
      Comme ailleurs qu'ycy le naray.
      Et de telz annuis encor ay je
      Dont je te pri de bon couraige,
      Que Dieux pries que pacience
200   M'i doint, car je n'ay pas science
      De toudis me tenir com forte
      En pacience qui conforte.
      Dieu pry qu'il t'ottroit par durable
      Temps vivre au monde et pardurable.
205   Escript seullette en m'estude
      Le dixsiesme jour par estude
      De Fevrier l'An Mil quatre cens
      Et trois en deliberé scens.

      Christine de Pizan, ancelle
210   De Science, que cest an celle
      Occuppacion tint vaillant,
      Ta disciple et ta bienveillant.


1: _Cette pièce ne se trouve que dans les mss. de la famille_ A.

_Dans la rubrique_ A2 _ajoute_ tout de rimes equivoques

9 _On pourrait corriger_: r. ne soit

50 A1 homme

59 A n'appart

87 A1 errent

125 A1 Exercititant

162 A2 _ajoute_ n' _devant_ en

174 A1 nom

196 A1 que y.

199 A prie

201 A conforte

209 A P. an ce celle



ERRATA

[corrigées dans l'édition électronique]



ÉPITRE AU DIEU D'AMOURS


P. 15, vers 445, mettre un point d'interrogation après _Cartage_.

P. 15, vers 449, remplacer le point d'interrogation qui est à la fin
de ce vers par un simple point.

P. 16, vers 489, il serait préférable de mettre deux points après
_plus_ et d'écrire _rigle_ au lieu de _riglé_.



LE DIT DE LA ROSE


P. 31, vers 81, on pourrait corriger _firent_ par _sirent_.

P. 32, vers 100, lire: _chappellès_.

P. 32, vers 108, on peut écrire aussi _acompagnie_ en un seul mot.

P. 47, vers 590, lire: _bel estre_.



LE DÉBAT DE DEUX AMANTS


P. 51, vers 62, supprimer l'apostrophe après _cest_.

P. 58, vers 309, mettre un point à la fin de ce vers.

P. 66, vers 565, lire: _apoir_ en un seul mot.

P. 71, vers 749, il vaudrait mieux supprimer le D majuscule de
_de_ et reporter le point d'interrogation à la fin du vers.

P. 79, vers 1013, corriger en mettant _au plus lié_ au singulier.

P. 84, vers 1165, supprimer la virgule après _Sire_.

P. 109, vers 2004, fermer les guillemets après _feste_.



LE LIVRE DES TROIS JUGEMENTS


P. 116, vers 162, lire: _apoir_ en un seul mot.

P. 122, vers 356, _atant_ serait peut-être mieux écrit ici _a tant_.

P. 125, vers 480, supprimer l'apostrophe après _cest_.



LE DIT DE POISSY


P. 161, vers 77, il vaut mieux prendre la forme de B _chantoit_ et
supprimer la virgule après ce mot.

P. 163, vers 119, lire: _ysneles_ au lieu de _ysveles_.

P. 166, vers 217, lire: _descendus_.

P. 166, vers 247, on pourrait écrire aussi _desrener_ au lieu de
_d'esrener_.

P. 170, vers 357, on peut mettre _ou_ à la place de _on_.

P. 172, vers 431, lire: _Es cuisines_.

P. 177, vers 587, écrire: _l'endemain_.

P. 184, vers 841, remplacer le point qui est après _gracieulx_ par
une virgule.

P. 192, vers 1101, mettre une virgule après _Longs_ et écrire _enarchiez_
en un seul mot.

P. 194, vers 1154, mettre une virgule après _flans_ et supprimer le
point et virgule après _rains_.

P. 205, vers 1518, lire: _doulcès_.

P. 212, vers 1747, reporter la virgule après _ce_.





*** End of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Oeuvres poétiques Tome 2" ***

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