Home
  By Author [ A  B  C  D  E  F  G  H  I  J  K  L  M  N  O  P  Q  R  S  T  U  V  W  X  Y  Z |  Other Symbols ]
  By Title [ A  B  C  D  E  F  G  H  I  J  K  L  M  N  O  P  Q  R  S  T  U  V  W  X  Y  Z |  Other Symbols ]
  By Language
all Classics books content using ISYS

Download this book: [ ASCII | HTML | PDF ]

Look for this book on Amazon


We have new books nearly every day.
If you would like a news letter once a week or once a month
fill out this form and we will give you a summary of the books for that week or month by email.

Title: L'américaine
Author: Claretie, Jules, 1840-1913
Language: French
As this book started as an ASCII text book there are no pictures available.
Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "L'américaine" ***

This book is indexed by ISYS Web Indexing system to allow the reader find any word or number within the document.



by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)



JULES CLARETIE DE L'ACADÉMIE FRANÇAISE

OEUVRES COMPLÈTES



=L'AMÉRICAINE=

ROMAN CONTEMPORAIN

       *       *       *       *       *



_A MADAME H.-S. S._


Permettez-moi, madame, de vous envoyer, de Paris à Philadelphie, ce
livre où vous rencontrerez plus d'une observation et plus d'un trait qui
m'ont été donnés par l'éminent homme d'État, le profond philosophe et le
causeur charmant dont vous portez le nom respecté. Je n'ai pas eu la
prétention, dans ce roman quasi-parisien, de peindre les moeurs intimes
de vos compatriotes. J'ai saisi au passage les Américains que j'ai vus,
et je n'ai voulu faire ni un tableau ni une satire de la vie du Nouveau
Monde. Ne cherchez pas sous ce titre: _l'Américaine_, l'étude spéciale
d'une race; cherchez-y ce que vous trouverez, j'espère:--un portrait de
femme.

Ce que j'ai surtout visé, à vrai dire, dans le roman que je vous envoie,
madame, ce n'est pas l'Amérique, c'est le divorce qui, du reste, est
d'importation américaine. On divorce avec une facilité prodigieuse chez
vous. Nous n'en sommes pas tout à fait là en France, mais nous marchons
vite, et il n'est pas mauvais de réagir. Et vous m'approuverez d'autant
plus, madame, je le sais, que votre foyer d'Amérique est comme un nid
d'affections et de souvenirs, avec l'image chère de celui qui m'a honoré
de son amitié.

Recevez, madame, à travers le temps et l'éloignement, l'hommage de mon
profond respect.

                           Jules Claretie.



L'AMÉRICAINE



I


En juillet, à Trouville, par un beau temps clair, sous le ciel d'un bleu
doux, légèrement ouaté de nuages blancs, devant la mer plate et verte
aux bords vaseux dentelés d'écume blanche, le docteur Fargeas, le savant
névrologiste, causait à l'ombre d'un grand parasol planté dans le sable
fin. Il causait, tout en regardant de ses profonds yeux noirs des
barques filer à l'horizon, un vapeur passer avec sa blanche fumée
droite, et, en amateur d'art qu'il était, comparant aux _marines_
accrochées à Paris, dans son cabinet, la côte violacée qui se montrait
au fond, très loin, plaquée de tons rosés ou jaunes, vers le cap de la
Hève, là-bas.

Il se laissait aller, le docteur, à ces lents bavardages des jours de
repos, assis entre un homme de trente-cinq ans environ, à l'air
militaire, le marquis de Solis, retour du Tonkin et descendu
l'avant-veille aux _Roches Noires_, et un jeune homme coiffé du petit
chapeau paillasson à large ruban qui, dans un tonneau d'osier, les
jambes croisées, battait sa bottine gauche du bout de son ombrelle de
toile écrue. Joli garçon, ce M. de Bernière, un peu cousin du marquis de
Solis; mais aussi spirituellement flâneur, railleur, décadent ou
pessimiste, selon la mode, que Georges de Solis était--avec dix années
de plus sur les épaules--enthousiaste, crédule, courant la mode à la
conquête de quelque vérité scientifique, et que Fargeas lui-même,
restait ardent et alerte, sous ses longs cheveux gris, encadrant son
visage maigre.

Ils s'étaient, après le déjeuner, rencontrés et assis machinalement sur
la plage, dans le _far niente_ délicieux de la vie des eaux, le docteur
descendant de sa villa, bâtie dans le nid de verdure de la côte de
Grâce, Bernière et M. de Solis sortant du même hôtel où ils se
retrouvaient sans s'y être donné rendez-vous.

Fargeas avait jadis soigné la marquise de Solis et donnait, de temps à
autre, des conseils hygiéniques à M. de Bernière qui ne les suivait pas.
Un ami de tous ses clients, le bon docteur. Et appliquant à ces faux
malades, simplement anémiés ou rendus dyspepsiques par la vie de Paris,
une méthode curative à lui: la causerie, le laisser-passer, le
haussement d'épaules et le: «Bah! ce n'est rien! Vous en verrez toujours
la fin!»

--Eh bien! docteur, et vos malades? lui demandait justement Bernière, en
continuant à frapper de son ombrelle sa cheville qui faisait saillie
sous le caoutchouc de la bottine.

--Mes malades? Tous bien portants!

Et le docteur ajouta, en riant:

--Je les visite si peu!

--Vous seul avez le droit de parler ainsi, de ce petit ton railleur, de
votre science, cher docteur!... dit M. de Solis, avec un évident
respect, une sorte de reconnaissance affectueuse. Vous, un des maîtres
en l'art de guérir!

--Oh! un des maîtres!--- le savant hochait la tête.--La vérité est que
je suis peut-être parmi les médecins un des moins... malfaisants!

Bernière sourit et son ombrelle battit plus vite, comme pour applaudir.

--Malfaisant est joli! Un ban pour _malfaisant_!

--Non.... Mais, dit Fargeas, je suis sceptique en médecine... voilà ma
force! J'ai remarqué qu'à tout prendre il n'y a jamais de maladies
réelles que celles que l'on croit avoir!... Quand l'homme est réellement
en danger, il se figure qu'il n'a rien de grave. Cette ignorance de son
mal le rassure et il en guérit malgré le médecin! L'homme ou la femme
est-il malade imaginaire? Comme à tout propos le médecin est consulté,
alors... ah! alors, ça devient dangereux!

--Il n'y a donc à votre avis, demanda M. de Solis, que les maladies
qu'on croit avoir?

--Évidemment, comme il n'y a que les passions qu'on se figure éprouver.

Le jeune Bernière, après avoir applaudi, se mit à protester.

--Oh! qu'on se figure!... qu'on se figure!... dit-il.

Le docteur Fargeas l'interrompit, et regardant ce joli garçon blond,
frisé, avec une mince moustache finement retroussée sur des lèvres un
peu pâles, et un monocle crispant, comme une hémiplégie, tout un côté de
sa face, tandis que l'autre restait calme, avec un petit oeil bleu
perçant:

--Mais parfaitement, dit le médecin. Voyons, tenez: Quel âge avez-vous?

--Vingt-huit ans.

--Et, à vingt-huit ans, vous croyez avoir eu des passions?

--Beaucoup! fit Bernière.

--Êtes-vous joueur?

--Peu!

--Bibliophile?

--Médiocrement.... Je coupe les volumes avec mes doigts! Ainsi!...

--Avare? Je vous demande pardon....

--Papa me trouve prodigue, répondit Bernière, mais la petite
Emilienne.... Emilienne Delannoy... non... elle... tout le contraire!
Non, je ne suis pas avare!

--Alors, vous n'avez pas de passions! dit Fargeas, ni les chevaux, ni le
jeu, ni les femmes... pas même la petite....

--Emilienne (des Bouffes)....

--Pas même Emilienne Delannoy ne sont des passions! Des occupations,
oui! Des délassements!... Soit!

--Heu! heu! fit le jeune homme, l'air profondément ennuyé, revenu de
tout. Des délassements? Quelquefois!

--Rarement, je le sais bien, accentua le docteur. Mais des passions,
non! Vous voyez bien vous-même.... Vous dites: «Heu! heu!» Une passion,
mais cela vous prend corps et âme, vous tient, vous tord, vous absorbe,
vous tue lentement et pourtant vous fait vivre!... J'ai connu deux
hommes seulement qui avaient eu ce qu'on appelle une passion, mais une
vraie, une absolue passion! L'un était un brave garçon qui cherchait le
moyen d'abolir la misère.... Il est mort fou! L'autre était un vieux
sculpteur raté qui passa sa vie à sculpter des noix de coco, certain de
tailler là-dedans un chef-d'oeuvre.... Il est mort idiot!... Et ce n'est
pas plus bête de s'affoler pour un beau rêve ou de s'abrutir sur un
pareil travail que de perdre sa vie pour une femme!

Bernière écoutait Fargeas en souriant, comme il eût prêté l'oreille à un
air de bravoure ou à une conférence; mais il n'en semblait pas fort ému.

Il répondit de sa voix lente et lassée:

--Mon cousin Solis est cependant là, docteur, pour vous prouver qu'il
peut y avoir d'autres passions que celle des noix de coco!

--Comment?

--Dame! une noble passion: celle des voyages.

--Et vous voyez bien que M. de Solis ne l'éprouvait pas complètement...
entièrement... jusqu'à en mourir, la passion des voyages, puisqu'il est
revenu!

--C'est qu'on se lasse de tout, docteur! répondit le marquis de Solis
qui, machinalement, traçait sur le sable de la plage, une carte
quelconque, chimérique, sans doute.

Le docteur Fargeas eut presque un éclat de rire triomphant:

--On se lasse de tout. Voilà! Eh bien! mais, je ne dis pas autre chose,
moi!

--Alors, à votre avis, demanda le marquis, l'amour?

--Oh! je n'y crois pas, fit Bernière.

--J'y crois, moi, au contraire, dit Fargeas, j'y crois... comme à la
médecine! Je crois aux faits. A l'amour de la femme pour le mari qui la
rend heureuse, du mari pour la femme qui le rend fier, de la mère et du
père pour l'enfant.... Je crois à tous les amours accompagnés d'un
qualificatif... amour conjugal... filial... paternel... ce que vous
voudrez.... Je crois à l'amour-propre surtout! Mais je ne crois pas à
l'amour sans épithète!... Cet amour-là n'est qu'un farceur.... Il
prétend qu'il n'a que des ailes.... Allons donc! Il a des pattes... et
des griffes!...

--C'est-à-dire, fit M. de Solis, qu'à ramener votre théorie à la
pratique, il n'y a pour tout homme d'autre passion que celle de son
foyer et d'autre salut que le mariage?

--Voilà! répéta Fargeas, joyeusement.

M. de Bernière crut bien embarrasser le médecin:

--Alors, docteur, pourquoi ne vous êtes-vous pas marié, vous?

--Moi? Parce que j'avais une passion....

--La science?

--Parfaitement.

--Vous n'y croyez pas! dit le jeune homme.

Fargeas haussait les épaules.

--Il y a tant d'imbéciles qui croient tout savoir sans avoir rien
appris. On n'a pas trop de tout une existence de travail pour arriver à
se convaincre qu'on ne sait rien! Et puis, quoi? je n'ai pas trouvé la
femme qui... la femme....

--Ah! je vous y prends! Vous cherchiez l'amour!

--Ou l'intérêt!...

--Vous, l'intérêt?... Jamais de la vie!

Le marquis de Solis, pendant ce bavardage léger, regardait, sans les
voir, les pêcheuses d'équilles, rapportant de la mer, leur pelle à la
main, ces longs poissons d'argent à tête de brochet, qui cachent leur
tête dans le sable, et les pêcheurs de crevettes, rentrant, leur filet
sur l'épaule, tandis que d'autres revenaient, se suivant, leurs paniers
à l'épaule, comme une longue et lente théorie de travailleurs.

Il regardait, mais sa pensée était ailleurs. Tout ce qui se disait là,
près de lui, semblait réveiller en lui des souvenirs, des sensations
endormies, galvaniser des douleurs mortes, et son visage fin, un peu
triste, maigre et pâli, avec un front légèrement dégarni, et une barbe
noire en pointe, ce visage de soldat pensif, prenait doucement une
expression de rêverie triste.

A cette songerie même, le marquis parut s'arracher pour demander au
docteur:

--Vous êtes donc d'avis qu'il y a toujours pour l'homme une femme
idéale, faite pour lui et qui présente l'incarnation même, la
réalisation de son rêve?

--Et je suis d'avis que pour tout homme il y en a même plusieurs,
répondit gaiement Fargeas.

--Bon. Mais pour les femmes? dit Bernière.

--Oh! pour les femmes! Demandez à Emilienne Delannoy.... Demandez même à
mistress Montgomery, qui est une honnête femme et qui a pourtant déjà
changé... d'idéal!...

--Mme Montgomery?

Et Bernière semblait attendre du docteur Fargeas une explication.

--Comment, docteur, la belle Mme Montgomery a... changé... comme
cela?

--Oh! légalement! Divorcée, la belle Mme Montgomery; mais, mon cher
Bernière, aussi honnête que peut l'être une femme....

--Qui n'aime pas son mari.

--Pourquoi Mme Montgomery n'aimerait-elle pas son mari?

--Parce qu'il n'a rien de... de l'idéal, parbleu!

--Ça dépend. On ne sait pas, fit gravement le médecin.

--Eh bien! si M. Montgomery, qui est courtaud et pataud, est l'idéal de
Mme Montgomery, qui, en effet, est admirablement belle, belle à
sculpter, à chanter, à peindre, tant pis pour nous, qui n'avons plus
qu'à nous désespérer.

--Ou à nous consoler avec Emilienne Delannoy, Fanny Richard ou Marianne
d'Hozier. Les débits de consolation ne manquent pas. C'est comme les
débits d'alcool, ça pullule.

--Et, demanda M. de Solis, cette belle Mme Montgomery, c'est?...

--Une admirable et capiteuse créature! répondit Bernière. Américaine,
comme toutes les femmes qui fournissent des épithètes de parfumeurs aux
chroniques. Et, depuis la saison, mettant Trouville en révolution... en
ébullition, si vous voulez!... Il n'y a sur le turf de la beauté--vous
voyez que je suis moderniste--de comparable à elle que la très belle
miss Arabella Dickson! Ah! qui est incomparable, celle-là!».... A
l'heure du bain de miss Arabella, on frète des barques à Deauville pour
aller regarder ses bras et lorgner sa nuque. Les voitures font prime à
ce moment psychologique-là! C'est très beau, d'ailleurs. Ça mérite
d'être vu!

--Et cette Mlle Dickson? demanda encore Solis.

--La fille d'un colonel. Très bel homme. N'ayant pas l'air de badiner.
Un Yankee. Un Mohican. Un type. Il paraît qu'il a joué du revolver, à la
tête de quelques cow-boys, contre les Indiens.... Comme Buffalo-Bill....
Je l'ai rencontré, l'autre jour, devant les petits chevaux au Casino. On
faisait cercle autour du trio Dickson, car il y a une mère. Très belle
aussi. Ils sont tous très beaux, ces Dickson. D'ailleurs--et Bernière
s'étalait avec une nonchalance affectée dans son tonneau d'osier--toute
cette race américaine humilie effroyablement nos décadences. Nous avons
l'air d'anémiés, comme dit le docteur, à côté de ces colosses en pierre
de taille. Voyez M. Norton!

--Norton? fit M. de Solis.

Le nom, brusquement, lui faisait retourner la tête, et il interrogeait
Bernière pour savoir de quel Norton son cousin pouvait bien parler.

--Mais de M. Norton, le richissime Norton, le _milliardaire_--pour être
plus récent, plus actuel.--Richard Hepworth Norton, le banquier, qui a
acheté l'hôtel de la duchesse d'Escard au parc Monceau et y a logé pour
sept ou huit millions de peintures, sans compter les téléphones!

Richard Norton! Ce nom, évidemment, réveillait chez le marquis tout un
monde de souvenirs. Il l'avait autrefois bien connu, ce Norton, à
New-York, et il le retrouvait à présent sur cette plage normande, après
quelle séparation et quelles traverses!

--Il est ici, Norton?...

--Là-bas, dit Fargeas. Son habitation est cette grande maison normande,
une des dernières vers les Roches Noires. On la voit d'ici.

Le marquis regardait non plus vers la mer maintenant, mais du côté de
cette longue ligne de constructions diverses, élégantes ou bizarres,
qui, comme des yeux avides de lumière et d'air, ouvrent leur fenêtres
sur la mer.

--Là-bas.... Voyez-vous?... Un vrai palais, cette villa!... M. Norton y
a entassé encore des raretés à profusion.... Ce serait un musée à
Paris! A Trouville, c'est une véritable curiosité.... Mais rien n'est
assez luxueux et choisi, aux yeux de M. Norton, pour sa femme qu'il
adore, et qui est bien, du reste, la créature la plus exquise que je
connaisse!

Le docteur ne remarquait point l'expression de vague tristesse qui
passait rapidement sur le visage de M. de Solis. Le marquis avait eu, au
nom de Mme Norton, un tressaillement léger, une contraction passagère
qui n'eût pas évidemment échappé à Fargeas. Mais le médecin, les yeux
mi-clos, regardait en ce moment le paysage comme à travers ses cils,
pour juger de la qualité de la lumière.

M. de Solis avait d'ailleurs repris bien vite une sorte d'expression
indifférente, et il interrogeait le docteur sur Mme Norton, comme
l'eût fait un simple curieux des _potinières_ de la plage.

Le docteur connaissait d'autant mieux l'Américaine qu'il la soignait,
Mme Norton souffrant d'une maladie qu'on croyait, à New-York,
indéterminée--une névrose, la fameuse, l'inévitable névrose
moderne--mais que le maître français devinait bien vite: le germe d'une
affection cardiaque, une angoisse ressemblant à l'angine de poitrine. Au
total, un pseudonyme de la tristesse. La mort de son père, qu'elle
adorait, avait atteint profondément la jeune femme, et, pour l'arracher
à une sorte de mélancolie constante, à un chagrin qui persistait sous le
sourire même de la mondaine, Richard Norton avait amené Mme Norton en
France.

--Alors, triste, Mme Norton? demandait M. de Solis.

--Oui. Et résignée!

--Et adorable! ajouta M. de Bernière. Des cheveux étonnants! Châtain
clair, couleur bronze, et des yeux!... Tenez, la mer a de ces
reflets-là, regardez bien!

--Seulement, dit le docteur Fargeas, cette poétique et délicieuse
créature a, dans la traversée, failli payer cher la consultation qu'on
venait me demander. Le vent, les rafales, la dépression barométrique,
amenaient chez elle comme un arrêt dans le battement du coeur, comme une
pause de la vie. Phénomènes fugitifs, du reste, et qui disparaîtront
radicalement avec du repos!

Puis, après avoir questionné, il semblait que M. de Solis cherchât à ne
plus parler de l'Américaine. Il restait là, le regard accroché à la
grande maison normande, là-bas, et il parlait d'autre chose, de ses
voyages, de cet Annam ou du Tonkin dont il revenait.

--Mme de Solis a dû être bien heureuse de vous revoir? dit le
docteur.

--Ma mère!... Pauvre chère femme! Je me suis presque reproché de l'avoir
quittée tant elle a eu de joie à me retrouver! Que je vous sais gré, mon
cher docteur, de me l'avoir rendue!

--Rendue! Rendue!... Mon cher marquis, on ne rend pas les malades qui
sont confisqués par la mort. Je n'ai eu d'autre mérite que d'avoir donné
à la marquise de bons conseils, qu'elle a suivis!... Elle a plus fait
pour sa guérison que moi! Quand je vous dis que je doute un peu de la
médecine, je ne doute pas de la suggestion qu'imposent les médecins à
leurs malades et qui, par l'imagination, suffit très souvent à les
guérir. J'ai fait des cures étonnantes en ordonnant, avec de graves
froncements de sourcils, des pilules de _mica panis_. _Mica panis!_ Les
malades avalaient cela avec des frissons d'inquiétude et d'espérance.
Puis ils se sentaient soulagés. _Mica panis!_ Traduction: boulettes de
mie de pain! Ah! le cerveau humain, l'imagination, la chimère!

Et la conversation s'égarait maintenant sur les généralités, la
médecine, les nouvelles du matin, l'article de la _Vie Parisienne_
consacré aux épaules et aux costumes de bains de miss Arabella Dickson.
C'était M. de Bernière qui parlait et M. de Solis n'écoutait plus. Toute
sa pensée était comme emportée vers cette villa qui se dressait, au bout
de la plage ensoleillée, dans la lumière, avec ses toits rouges.... Et,
tout à coup, presque brusquement, il laissait son cousin et le docteur
en tête à tête, leur serrant la main, prétextant une lettre oubliée, une
dépêche à jeter au télégraphe, et il s'éloignait, disparaissant par la
rue....

Le docteur, regardant sa montre, n'allait point tarder à en faire
autant, et Bernière se trouvait seul, dans son tonneau, fumant un
cigare, qu'en sa qualité de pessimiste il exigeait délicieux, comme
toutes choses, car il citait Schopenhauër et pratiquait Epicure.

Fin observateur, du reste, l'espèce de trouble de M. de Solis ne lui
avait pas tout à fait échappé, et il se demandait pourquoi le marquis
lui faussait si vivement compagnie. Solis ne lui avait point parlé de
cette lettre. Ils devaient monter à cheval ensemble, tout à l'heure.
Comment le marquis l'oubliait-il?

Alors, l'insistance de Solis à s'informer de la santé de Mme Norton,
l'évident intérêt que prenait le marquis à ce que le docteur lui disait
de l'Américaine, donnaient à Bernière de fugitives idées de roman
ébauché, d'une intrigue possible.

--Tiens, tiens, tiens! Ce bon Solis!

Mais la pensée même s'envolait, dans le plein air de ce beau jour, avec
la petite fumée bleue du cigare.

Et Bernière oublia bien vite son cousin en apercevant, venant de son
côté, sans ombrelle, les mains dans les poches et humant le vent de mer
avec la volupté d'un être bien portant qui aime à vivre, un homme gros
et gras, très rond, très rouge, les cheveux et les favoris grisonnants,
qui s'avançait vers lui, sans le voir.

--Tiens, monsieur Montgomery!

C'était bien lui, le mari de la belle Mme Montgomery, l'homme le plus
entouré, le plus envié, le plus jalousé de la plage, et portant
philosophiquement le poids de la beauté de sa femme.

--Ah! monsieur de Bernière! dit le gros petit homme en souriant. Eh
bien! qu'est-ce que vous faites là, Schopenhauër? Vous digérez, je
parie! Mais, désenchanté que vous êtes, est-ce que vous ne devriez pas
vous laisser mourir d'inanition, si la vie est une corvée?

--Une corvée, oui, mais curieuse! dit Bernière, en jetant son cigare
inachevé. Un spectacle souvent assommant, mais un spectacle! Vous êtes
bien quelquefois entré dans un théâtre où l'on joue une mauvaise
pièce?...

--Souvent, dit l'Américain, avec un grain d'accent saxon.

Il s'était assis près de Bernière, sur une chaise dont les pieds
s'enfonçaient dans le sable.

--Elle dure, cette pièce ennuyeuse, et l'on voudrait s'en aller! Mais on
reste, fit M. de Bernière.... On reste, on ne sait pas pourquoi....
Parce qu'on y est, parce que, pour sortir, on ne veut déranger
personne.... Voilà la vie, mon cher monsieur Montgomery!

--Oh! il y a bien quelques petits agréments autour! Vous avez, du reste,
raison, rien n'est assommant comme une comédie maussade. On nous en a
joué une hier au Casino!... Terrible! Et quels acteurs! Il y avait là
une comédienne qu'on nous donnait pour un premier prix du
Conservatoire!... En quelle année, bon Dieu?...

--Peut-être du temps de Talma!

--Et je suis resté... à cause de ma femme, qui ne veut jamais s'en
aller, qui veut toujours tout voir, qui n'est pas pessimiste, elle! Ah!
non, par exemple! Tout l'amuse! Tout, même moi!

--Ah! bah?... fit Bernière.

--Merci! dit rapidement l'Américain.

M. de Bernière essayait de corriger son _Ah! bah?_

--Je voulais dire....

--Oh! n'expliquez pas! fit Montgomery avec un flegme aimable.... Cela
vous étonne? Cela m'étonne moi-même d'être le mari de la plus jolie
femme de la colonie américaine. Une beauté... professionnelle!

--Oui, _professional beauty_! J'ai retenu de l'anglais de mon professeur
tout ce qui est devenu parisien. Mais, ajouta le jeune homme, il ne faut
pas traduire!

M. Montgomery sourit, acceptant la plaisanterie du boulevardier:

--Je comprends... oui.... Qui fait profession de beauté.... A Paris, on
s'y tromperait!

Il ajouta, froidement, dans son petit sourire singulier:

--Mais on ne s'y tromperait pas longtemps. Très aimable, Mme
Montgomery... très aimable... hors de chez elle! L'autre jour,
_Papillonne_... oui, _Papillonne_, du _Figaro_, a eu l'idée de raconter
l'histoire de notre mariage.... Très poétique, cette histoire!

--Vraiment?... fit M. de Bernière.

Montgomery s'inclina dans un léger salut.

--Merci encore!

Puis, comme le jeune homme, évidemment, voulait tenter encore de
rattraper son exclamation envolée:

--Oh! n'expliquez pas! répéta l'Américain. Divorcée d'avec un premier
mari.

--Mme Montgomery?

--Oui. Vous n'avez donc pas lu _Papillonne?_.... Je suis son second!...
Éprise de moi à cause de... mon Dieu! à cause de mon nom.

--C'est juste! Montgomery! dit M. de Bernière, en faisant sonner le nom
historique.

Mais Montgomery l'interrompit encore:

--Oh! n'insistez pas!... Il y a deux _m_ en français! Montgommery! Un
seul à mon nom! C'est ce qui ennuie un peu Mme Montgomery.

--Vous pouvez vous en refaire mettre un.... Un _m_ et un _de_....

--J'y ai songé. Mais ça se verrait....

--Oh! dit le jeune homme en riant, ça se voit tous les jours!

--Norton se moquerait de moi!

--Ah! oui, M. Norton!... Je regrette que mon cousin Solis ne soit plus
là pour parler de M. Norton. Il y a longtemps que l'on n'a parlé de M.
Norton.

--Vous le connaissez, M. Norton? dit Montgomery.

--Très peu! Comme on connaît les étrangers à Paris!

--Je vous ai vu chez lui, à la dernière soirée qu'il a donnée au Parc
Monceau!

--C'était la première fois que j'y allais. Superbe, l'inauguration de
son hôtel!... Un luxe et un goût! La serre surtout! Étonnante, la
serre!... Un bijou parisien vu à la lumière Edison!... Seulement on n'y
parle pas assez français. J'y ai vu des Turcs, des Persans, des
Américains--mais des Parisiens, j'en cherchais!...--Le plus Parisien,
c'était encore un Japonais... ou un Javanais, je ne sais pas au
juste.... Ah ça! mais, cher monsieur Montgomery, il y a un autre Norton,
qui vient d'acheter un Meissonier de huit cent mille francs à
Philadelphie!

--C'est le faux Norton!

--Comment, le faux Norton?

--Oui... comme je suis un Montgomery avec deux _m_!... Le vrai Norton,
c'est mon Norton à moi, Richard Hepworth Norton... le propriétaire des
mines de cuivre les plus fameuses et le rival des plus hardis
entrepreneurs pour la construction des chemins de fer, _Norton le
Riche_, comme on l'appelle pour le différencier de _Norton le Pauvre_,
qui n'a que vingt millions....

--Oh! le malheureux!

--.... De rente! ajouta Montgomery froidement.

--Alors, dit Bernière, Richard Norton!

--Oh! Richard Norton! Richissime, lui!

--C'est juste! fit le Parisien. Riche est maintenant un minimum. Pour
avoir le strict nécessaire, il faut être....

--Richissime!... Parfaitement. C'est notre monde américain qui a inventé
ces superlatifs. Et en route pour l'énorme, l'excessif, le
gigantesque!... Nous ne pouvons vivre, cher monsieur, comme votre
vieille Europe, sur une motte de terre usée et avec les quatre sous qui
suffisaient autrefois à nos pères!... Qui n'est pas trop riche
maintenant ne l'est pas assez! Qui n'a pas d'indigestion n'a pas dîné!
Qui n'est pas fou d'amour n'a pas aimé!

--Je comprends... dit Bernière, en ouvrant son ombrelle... vous ne
voulez pas vivre comme des épiciers.

L'Américain hocha la tête avec un petit air railleur:

--Oh! cher monsieur, prenez garde, prenez garde! Avec un Américain, il
ne faut jamais railler l'état qui semble le plus ridicule pour vos
préjugés français, parce que l'ambassadeur ou le président des
États-Unis peut précisément l'avoir exercé.... L'homme qui vous parle a
fait sa fortune dans un comptoir d'épicerie.

--Un Montgomery?

--Oui. Ma femme voudrait bien l'oublier. Mais je ne rougis pas du tout,
moi, de m'en souvenir!...

--Et vous avez bien raison!... Cependant, votre associé, M. Norton, ce
n'est pas avec des... pruneaux qu'il a gagné cette maison normande, les
collections qu'il y loge et son hôtel de Paris, l'étonnement des
invités, le joyau du parc Monceau?

--C'est peut-être avec des pruneaux qu'il a gagné tout cela! Je ne le
lui ai pas demandé, répondit froidement Montgomery. Du reste, nous ne
demandons jamais d'où vient une grande fortune et une jolie femme. Nous
saluons l'une et nous respectons l'autre.

--C'est la femme que vous respectez? demanda en riant M. de Bernière qui
s'était levé, trouvant décidément le soleil trop chaud.

--Oh! les deux! dit l'Américain. Les deux!

--Même lorsqu'il s'agit de miss Dickson?...

--C'est que tout le monde en parle!... Ah! la jolie créature! Elle
serait capable de rendre à Deauville son ancienne splendeur. C'est vrai:
Trouville d'un côté, miss Dickson de l'autre, je parie pour miss
Dickson. Superbe, miss Dickson! L'autre jour, à cheval, sur la plage,
elle était à peindre! Un portrait de Carolus équestre!

--A propos de portrait, monsieur de Bernière, demanda l'Américain, pour
le prochain Salon, avez-vous un peintre à me recommander, vous qui êtes
un raffiné.... Mais un peintre de choix et qui réussirait Mme
Montgomery?

--Qui réussirait Mme Montgomery? répéta Bernière.

Et à travers son monocle, il regardait le petit gros homme, tout
enchanté de sa question; il le regardait avec un léger, très léger
sourire narquois: ces maris!

--Qui réussirait Mme Montgomery? Mais, cher monsieur, vous avez
justement un de vos compatriotes, un peintre américain très à la mode,
tout à fait à la mode, depuis son fameux portrait de femme dans le goût
de Whistler... l'auteur de la _Femme en noir_.... Edward Harrisson!

Le calme visage, un peu paterne, de Montgomery, s'était glacé
brusquement.

--Harrisson, dit-il. Impossible!

--Pourquoi?

--C'est le premier mari de ma femme!

--Ah bah? fit M. de Bernière.

Il avait envie d'ajouter: «Raison de plus, il la connaît mieux.»

Mais cette riposte de sceptique lui resta sur les lèvres.

Il s'étonna seulement que la belle Mme Montgomery n'eût pas eu le bon
goût de commencer par choisir le mari actuel et ne fût pas arrivée à M.
Montgomery par le plus court chemin. Mais, après tout, une femme a le
droit de se tromper!

--Le divorce est fait pour cela, dit Montgomery froidement. Le mariage,
sans le divorce, c'est une geôle.

--Et avec le divorce, c'est la geôle tempérée par l'évasion!

--Pas autre chose!

--Eh bien, cher monsieur, je félicite Mme Montgomery de s'être
évadée, et je vous félicite d'avoir profité de l'évasion! Venez-vous
faire un tour aux petits chevaux?

--Volontiers. Cela m'amuse de regarder jouer.

--Et le jeu?...

--Oh! dit l'Américain, je ne joue jamais, jamais! L'argent perdu au jeu,
c'est comme le pain jeté: un vol fait à ceux qui n'en ont pas!

Bernière se demandait, en écoutant Montgomery, si l'Américain n'émettait
point son axiome pour produire un effet, et par une pose quelconque.
Non, point du tout, le travailleur enrichi était de bonne foi,
n'estimant que l'emploi utile de l'argent vaillamment gagné.

Et tout en allant doucement vers le Casino, en suivant les _planches_,
sous un soleil qui, là-bas, faisait étinceler la mer, le jeune homme
continuait sa causerie et questionnait encore.

--Notez que je ne suis pas avare! disait Montgomery. Je conçois qu'on
jette les louis par les fenêtres, mais qu'on se les fasse râcler par le
râteau d'un croupier, je trouve cela absurde!

--Bah! le jeu est une sensation comme une autre, fit Bernière. Et il y
en a si peu, si peu!

--Vous trouvez?... Vous êtes bien heureux!...

--Pas du tout; je m'ennuie considérablement.

--Mariez-vous.

--A quoi bon?

--Mais dame! fit l'Américain. Ne fût-ce que pour avoir des enfants!

--Peuh!... La vie est un si petit cadeau à leur faire!... Et puis on est
sûr d'avoir une femme, on n'est pas certain d'avoir des enfants. Vous
n'en avez pas!

--Pardon, dit en riant M. Montgomery, j'ai une femme et qui est mon
enfant gâtée!

--Nous ne nous comprenons point, cher monsieur, dit Bernière, au seuil
du Casino. Vous êtes un homme d'action, moi un homme de doute....

--Mieux que ça, je crois: un déliquescent!

--Si vous voulez. Nous sommes tous un peu ainsi, en cette fin de
dix-neuvième!

--Tous?

--Tous ceux qui pensent!

--Qui ne pensent qu'à eux!...

--Cher monsieur Montgomery, je voudrais bien savoir où sont les gens qui
songent spécialement aux autres! Vous me citerez saint Vincent de Paul:
il est mort!

--Mais, est-ce que vous n'êtes pas un peu parent de M. de Solis?

--Je suis son cousin!

--Est-ce qu'il pensait même à lui, en allant au Tonkin faire des
observations sur le climat de ce diable de pays?

--Non.

--Est-ce qu'il se piquait d'être un décadent?

--Non. Mais vous me parlez d'une exception. C'est une exception, mon
cousin, un héros. Oui, ma parole! Elles confirment les règles, les
exceptions!

--Eh! cher monsieur, l'ambition de tout homme qui n'est pas un imbécile,
c'est d'être une exception!... Ah! si j'étais jeune et si j'étais
Français!...

--Eh bien?

--Eh bien!... Rien!... Les affaires de votre pays ne me regardent pas.
Allons voir les petits chevaux!... Passez!... Passez donc, cher
monsieur!

--Non pas, je vous prie. Après vous!

--Après vous!

--Eh bien, dit Bernière en prenant le bras de l'Américain, mon cher
monsieur Montgomery, passons ensemble!



II


--Faites remettre ma carte; si M. Norton est chez lui, il me recevra!

Le valet à qui s'adressait cet ordre, donné d'un ton ferme où, sous une
politesse douce, se faisait sentir l'habitude du commandement, regarda
l'homme qui lui parlait. Un jeune homme, ou plutôt un homme jeune, brun,
mince, la barbe entière, taillée en pointe, la redingote serrée à la
taille: quelque officier en tenue bourgeoise et sans décoration à la
boutonnière.

Les valets, dans la villa normande de M. Richard Norton, habitués à une
marée de solliciteurs arrivant là, même à Trouville, au seuil de la
maison de l'Américain avec une vitesse et un fracas de mascaret, ne
voyaient que rarement dans l'antichambre des figures françaises, et dans
la réponse que fit au jeune homme le domestique après avoir déposé sur
un plateau d'argent la carte donnée, il y avait une nuance toute
particulière de respect.

--Si monsieur le marquis veut se donner la peine d'attendre!

Et le valet, qui venait de jeter un leste coup d'oeil sur la carte et
d'y lire un nom: _Marquis de Solis_, ouvrait cérémonieusement la porte
d'un petit salon du rez-de-chaussée donnant sur le vestibule et y
introduisait le marquis.

M. de Solis s'assit, et très étonné de trouver un tel cérémonial dans
cette façon de chalet luxueux, regarda autour de lui les tableaux
accrochés dans ce petit salon meublé comme un Trianon, blanc et or. Les
maîtres illustres y étaient représentés par quelque toile, une aquarelle
ou un morceau de choix. Mais ce n'était évidemment là que de petits
échantillons de la collection de Richard Norton, dont la galerie, à
New-York comme à Paris, était célèbre.

Le marquis entendait en même temps le valet appeler quelqu'un, dans un
cornet acoustique, du bas de l'escalier, pour savoir si M. Norton, dont
le cabinet de travail se trouvait évidemment au premier ou au second
étage, sur la mer, était visible.

M. de Solis avait, un moment, hésité à se présenter chez Norton, à
remuer tout à coup un passé qui lui était cher. Il l'aimait, ce Norton,
pour l'avoir connu là-bas, au Nouveau Monde, où M. de Solis était allé
étudier les vignes américaines, voulant essayer de défendre ce qui
pouvait être sauvé encore de la fortune de la marquise, sa mère. Libre,
célibataire, voyageur par goût et, depuis quelques années, par une sorte
de besoin physique et moral, comme s'il avait eu à secouer dans la
fièvre des déplacements, quelque obsession lassante, M. de Solis avait
trouvé peu d'hommes qui lui fussent plus sympathiques et qui, pour tout
dire, fussent, comme l'Américain, des hommes.

Et, par une ironique destinée, dans cet homme respecté, dans cet ami
dont le marquis emportait le souvenir à travers la vie, le hasard avait
voulu que Solis dût rencontrer l'être insolemment heureux, né
précisément pour lui prendre, sans le savoir, pour lui arracher la femme
aimée. Tout un roman inachevé, volontairement inachevé, dans le
déchirement du sacrifice, dans un monde de rêves finis, chassés, se
dressait là, tout à coup, pour Solis, lorsque le docteur lui avait
annoncé la présence, à Trouville, de Richard Norton et de celle qui
s'appelait mistress Norton.

Mme Norton! Elle portait un autre nom, lorsqu'il l'avait rencontrée,
il y a quatre années déjà, à New-York, chez M. Harley, son père, et
lorsque, dans les causeries de jeune homme à jeune fille, dans les
confidences irréfléchies, plus intimes chaque jour, il s'était laissé
aller à avouer presque à cette Sylvia--Sylvia! l'écho de ce nom était ce
qui lui restait de ce passé!--tout un amour grandissant, le seul amour
vrai qu'il eût éprouvé de sa vie. Et elle-même, cette Sylvia, ne
semblait-elle pas l'aimer? Ne le lui disait-elle point, dans la douceur
du regard, dans la pression plus lente du _shake-hands_, dans les
paroles mêmes tombées de cette bouche d'enfant rieuse et pourtant grave
aussi? Comme il l'avait aimée, dans sa fierté, dans ce calme un peu
hautain qu'elle avait, dans ces yeux, clairs comme une vague traversée
du soleil, qu'elle fixait sur lui comme pour lire en lui et qui, sous
les sourcils, d'un blond chaud, les cheveux fauves, le front pensif,
luisaient avec une acuité étrange! Il était résolu à en faire sa femme,
si elle consentait et si M. Harley, le banquier, voulait donner sa fille
à un Français! De Sylvia, Georges de Solis était sûr. Il n'avait qu'à
parler, il allait parler, et voilà qu'une dépêche alarmée, pressante, de
Mme de Solis, rappelait tout à coup le marquis en France. Il fallait
que le fils revînt pour disputer à l'acharnement féroce des créanciers
la fortune des Solis.

Alors, le marquis rentrait au pays, luttait, arrachait aux griffes
d'âpres coquins ce que son père, affolé de spéculations malheureuses,
pouvait encore avoir laissé. Mais, devant les débris de cette fortune,
suffisante pour sa mère et pour lui, insuffisante pour la fille du
banquier Harley, le marquis n'osait plus laisser échapper la demande et
l'aveu qui lui brûlaient les lèvres. Il attendait, il comptait sur
quelque hasard heureux, et le temps passait, et, là-bas, Sylvia
oubliait, sans doute, se croyant oubliée, et, le jour où Solis apprenait
que miss Harley devenait la femme d'un autre, il partait, courant le
monde, pour échapper à sa propre pensée, à sa souffrance, comme une bête
blessée qui fuit, espérant secouer, en courant, la douleur de la
blessure.

Mais on ne secoue que les gouttes de sang en ces fuites éperdues. Le
marquis avait promené sa tristesse et harassé sa curiosité à travers ces
voyages, missions de savant ou séjours qu'il s'imposait à lui-même dans
l'Extrême-Orient, il avait usé son temps, sa vie, mais rien en lui, rien
n'était cicatrisé! L'oubli n'était pas venu, et lorsque le docteur avait
parlé de Norton, un serrement de coeur rendait le marquis tout pâle.

Car il avait fallu, pour que la perte de cette Sylvia fût plus
complète, il avait fallu que l'homme qui avait fait d'elle sa femme fût
précisément, par une ironie mauvaise, un être qu'il avait aimé
profondément, un de ceux qui se donnent et à qui on se donne dès le
premier regard, dans la première poignée de main.

Solis ne se rappelait pas que Norton lui eût jamais parlé de miss
Harley. Et pourtant, liés intimement l'un à l'autre, ces deux hommes
avaient échangé bien des confidences, autrefois. Solis, recommandé à
Richard Norton par le représentant des États-Unis à Paris, ancien
compagnon de Norton, avait été l'hôte de Richard dans des établissements
miniers que le Français voulait étudier, et leurs relations, nées du
hasard, s'étaient--comme le fer s'aciérise au feu--changée en amitié
dévouée, complète, dans l'épreuve du péril.

Les sympathies vraies ne s'expliquent point, du reste. S'ils se fussent
vus pour la première fois dans un salon, ils se fussent aimés en
supposant qu'ils eussent pu causer, en toute liberté de coeur, comme,
là-bas, dans le tête à tête des journées longues où Norton expliquait et
Solis écoutait. Et le marquis s'en souvenait fort bien! Jamais Norton
n'avait laissé deviner qu'il connaissait miss Harley. Il ne la
connaissait peut-être pas alors! Il l'avait rencontrée depuis, il s'en
était épris, il avait demandé sa main....

Georges saurait les détails de tout cela, dès sa première causerie avec
Norton. Il avait comme une hâte fiévreuse à le revoir.

Le revoir?... Ou la revoir!

Il n'osait même pas se poser la question à lui-même. Mais, avec cette
faculté presque cruelle d'analyse intime qu'ont certaines âmes, il
sentait qu'il entrait plus de joie dans son envie de retrouver Norton et
plus de terreur dans son esprit de revoir Sylvia....

Il avait d'ailleurs fait, sans presque réfléchir--machinalement, comme
d'instinct--le chemin qui conduisait à la villa Norton, et il se
trouvait devant la porte, prêt à sonner--bien mieux, ayant sonné--et se
demandant encore s'il ne ferait pas mieux de prendre le train de Paris
et de quitter Trouville sans avoir revu cet homme qu'il aimait et cette
femme qu'il avait timidement, silencieusement adorée....

Il hésitait encore presque, dans ce salon d'attente où on l'avait
introduit, il regrettait d'être venu, il se disait qu'il eût mieux valu,
pour lui-même et pour elle, n'avoir jamais retrouvé ce passé.

Un coup de sifflet traversa l'antichambre comme quelque commandement à
bord d'un navire, et le valet rentra, priant «monsieur le marquis» de le
suivre.

Solis, précédé par le domestique, monta un escalier à rampe de bois
sculpté où des faïences de prix étaient accrochées, les couleurs des
vieux Rouen répondant aux vieux reflets mordorés des plats
mezzo-arabes;--et au second étage de la villa, aussi luxueuse qu'un
hôtel des Champs-Elysées, Georges de Solis se trouva devant un laquais
qui, cérémonieusement, lui ouvrit la porte d'un vaste cabinet de
travail, donnant par un large _window_ sur la mer:--une porte au seuil
de laquelle le jeune homme se trouva en face d'un grand gaillard barbu
et souriant, la voix forte et la large main tendue, et qui, joyeusement,
lui cria avec un accent yankee assez prononcé:

--Ah! la bonne aubaine!

Et la voix de Norton sonnait claire comme une fanfare.

--Embrassez-moi donc, et asseyez-vous, cher! Et quel bon vent vous
amène?

Les deux hommes s'entre-regardèrent un moment avec cette curiosité
instinctive de gens qui, en s'interrogeant ainsi des yeux, sautent
par-dessus les années passées, et Georges de Solis retrouvait, avec un
plaisir vrai, tout autre pensée disparue pour une minute, son ami Norton
tel qu'il l'avait quitté, bâti à chaux et à sable, la carrure large avec
des épaules de cariatide et des poignets de lutteur. Le front
volontaire, où l'ossature sous la peau semblait de pierre, s'encadrait
d'une chevelure rousse un peu grisonnante aux tempes et les lèvres
rasées énergiques, franches, la longue barbe au menton, les oreilles
écartées du visage, la tenue même un peu puritaine--une redingote
longue, boutonnée sur ce grand torse solide--rien, chez l'Américain,
n'avait changé, subi d'atteintes; et, à son tour, Norton, de ses yeux
gris enfoncés dans des sourcils hérissés en broussailles, interrogeait
le visage du marquis et disait gaiement:

--Vous êtes toujours le même!

--Oh! oh!... j'ai plus de bistre à la peau et moins de cheveux sur la
tête! Les voyages....

--Et d'où venez-vous?

--D'un peu partout. Du diable!

--J'étais allé chez vous dès mon arrivée à Paris! Personne. Votre mère
en province. Vous....

--En Indo-Chine. Mais aujourd'hui, ma mère que j'avais retrouvée à Solis
à mon retour, et moi, nous avons quitté les Landes et je viens essayer
de donner un peu de santé et un bain d'air à ma chère bien-aimée.
J'aurais pu aller à Biarritz, qui est plus près de Dax, mais à Paris, où
il y a toujours plus d'occasions de vente ou d'achat, j'essaierai de
vendre, après cette saison d'eaux, une de nos propriétés, qui ne
rapporte plus ce qu'elle coûte. Et mon projet est ensuite d'aller
m'enterrer à Solis, avec ma mère.

--Vous me ferez l'honneur de me présenter à elle, dit Norton.

--Avec joie! Elle vous adore, vous savez!... Oh! elle m'a fait cent fois
raconter comment vous m'avez si joliment empêché d'être rôti tout vif,
le jour de cet incendie, dans votre mine de pétrole. Ce que j'ai pensé
souvent à notre aventure!... Nous sommes sortis de là, je vous vois
encore quand j'ai repris à peu près connaissance, moi à demi asphyxié,
vous la barbe grillée et les cheveux rasés par le feu!

--Vous voyez qu'ils ont repoussé, fit Norton en riant. Et ne parlez pas
de cela surtout, mon cher Georges. S'il y a quelqu'un qui, ce jour-là,
ait, comme on dit dans les romans, sauvé l'autre, c'est vous!
Parfaitement, c'est vous! Je vous ai tiré du brasier où un faux pas vous
avait fait tomber, mais vous n'y étiez, mon cher, venu que pour m'en
arracher, moi, et sans votre intervention j'étais parfaitement assommé
par les poutres.... Oh! tout net! Et réduit à l'état de charbon
par-dessus le marché! Si vous racontez de cette façon-là vos voyages à
Mme de Solis, elle n'en doit savoir que la moitié. C'est trop de
modestie et il est temps que j'arrive pour faire connaître la vérité!

--Eh bien! soit! fit le marquis en souriant. Nous nous sommes rendu
mutuellement le service de nous conserver la vie, si c'est un service!
_Ex aequo!_ D'ailleurs, c'est déjà vieux tout cela! Cinq ans! Et, vous
savez, Norton, je vous dirai avec plus de vérité ce que vous me disiez
tout à l'heure: Vous n'avez pas changé.... Si!... Vous avez rajeuni!

--Quand on a dépassé la quarantaine, c'est ce qu'on a de plus spirituel
à faire! Et puis, il faut bien rajeunir!... Oh! je ne suis plus l'espèce
de trappeur que vous avez connu, vivant presque d'une vie de manoeuvre,
au milieu de ses ouvriers, là-bas.... Je me suis--comment
diriez-vous?--adouci, féminisé, pour plaire à la chère femme que j'ai
épousée....

Richard Norton avait mis dans ce peu de mots un instinctif
attendrissement, et Solis, très ému, maître de lui-même pourtant et
essayant de paraître, non pas indifférent--intéressé au contraire, mais
comme un ami au bonheur d'un ami--Solis devinait que cet homme éprouvait
une sorte de besoin violent:--parler de l'adorée....

--C'est vrai, vous êtes marié! dit le marquis.

--Et à la meilleure des créatures! Ah! que je regrette que mistress
Norton soit sortie!... Elle sera si heureuse de vous revoir!

--Ah! fit le jeune homme. Vraiment?... Mme Norton me fait l'honneur
de se souvenir de moi?

--De vous, cher? Mais nous parlons souvent de vous. Très souvent!

Solis cherchait un compliment, un remerciement. Il ne trouvait pas.
Chose étrange, ce que lui disait là Norton, au lieu de lui être
agréable, lui amenait une souffrance. Elle parlait de lui! Lui, au
contraire, gardait son nom en sa mémoire, précieusement, comme en un
sanctuaire. Il pensait, repensait à elle et n'en parlait à personne!
Elle parlait de lui, indifférente, consolée, heureuse! Et ce souvenir
que lui gardait Sylvia le torturait plus que le silence même et que
l'oubli!

--C'est la plus charmante des femmes, reprit Norton. Un peu souffrante.

--Ah? dit M. de Solis.

--Oui, c'est pour sa santé que je me suis décidé à me fixer à Paris....
Le docteur Fargeas fait des miracles lorsqu'il s'agit des maladies de
nerfs.... Et c'est de cela que souffre Sylvia! Oui, elle a hérité de sa
mère, fille d'un Virginien, grand chasseur et surtout grand mangeur et
grand buveur, que la goutte avait tué, un fond de tempérament
arthritique. Et, si l'hérédité maternelle se fût bornée là, tout eût été
pour le mieux; mais elle lui a communiqué cette impressionnabilité
extrême, maladive. Le climat de New-York, avec ses alternatives de
chaleur torride et de froid glacial, ne lui valait rien. Un ou deux étés
dans la Floride ne suffisaient pas à la remettre en bon état. Et puis,
encore une fois, je ne crois qu'à Fargeas, j'ai pour Sylvia la
superstition de Fargeas!

Instinctivement, Georges de Solis ferma les yeux rapidement; ce nom de
Sylvia entendu là, prononcé tout haut, pour la première fois depuis des
années, lui causait une impression singulière. Il le saluait de la
paupière comme un soldat salue de la tête la première balle.

Norton, lui, continuait ses confidences, parlant de Sylvia avec
l'effusion débordante de l'homme qui aime--puis il s'interrompit, disant
avec une émotion profonde:

--Voyez ce que c'est que l'amitié! Il n'y a pas cinq minutes que vous
êtes là, mon cher Solis, et je vous dis, à vous, tout naturellement, ce
que je ne dirais à personne, ce que je ne m'avoue que vaguement à
moi-même.... Ne parlons plus de cela! Parlons de vous!...

Ils étaient assis en face l'un de l'autre, devant le window, à deux pas
d'une table où, sous des presse-papiers, des dépêches, des lettres, des
brochures s'entassaient, méthodiquement classées, annotées, réunies par
des épingles.

--Un cigare?... dit Norton.

--Merci, vous savez bien que je ne fume pas!

--C'est juste. Eh bien, depuis si longtemps, qu'êtes-vous devenu, cher
ami?

Solis hocha la tête:

--Ce que je suis devenu! Rien! J'ai voyagé pour me désennuyer, allant en
Annam comme j'étais allé aux États-Unis, comme j'aurais flâné sur le
boulevard.

--Avec plus de profit pour la science pourtant! J'ai lu dans la _Revue_
un travail, sur la colonisation de l'Extrême-Orient, qui me paraît assez
pratique!

--Et, pour l'écrire, il était inutile d'aller si loin. C'est peut-être
à Paris qu'on apprend le plus de choses, même sur les pays lointains!...
J'ai trouvé au Club des amis qui, sur ce que j'avais vu au Tonkin, en
savaient, je vous jure, autant que moi. Le télégraphe leur apprenait en
dix lignes et en deux minutes ce que je mettais deux mois à
découvrir.... Et puis, le voyage, le voyage! C'est très joli quand on
n'emporte pas un peu d'ennui... des souvenirs... avec ses bagages!

--Des souvenirs.... Votre mère?

--Ah! la chère sainte! fit M. de Solis. Son souvenir à elle m'eût rendu
le courage! Mais il y en avait d'autres!... Oubliés, ceux-là,
d'ailleurs, j'espère; oui, perdus en route, laissés en chemin, avec ma
poudre brûlée et mes cartouches vides! Je suis venu avec la résolution
formelle d'en finir avec les aventures et de vieillir, auprès de ma
cheminée, heureux, comme vous... marié, comme vous!

--Heureux! fit Richard en hochant la tête.

--Voyons!--Et le marquis essayait de sourire après s'être contraint à
chasser les souvenirs qui lui montaient au coeur.--Voyons, Norton,
connaîtriez-vous une jeune fille qui voulût d'un brave garçon un peu
attristé, mais point maussade, désillusionné sur bien des points, mais
pas à la mode, peu pessimiste--mon cousin Bernière se charge de cette
spécialité-là--et gardant encore assez de foi, de passion, pour
commettre, au besoin, quelque folie et même pour se résigner à la
sagesse? Ma mère tient à ne pas me voir devenir vieux garçon!
Marions-nous donc! Et, après tout, le voyage au coin du feu est le seul
que je n'aie jamais fait! Aussi bien, c'est résolu! J'ai un peu peur du
mariage, comme on a peur que l'eau ne soit pas trop froide au premier
bain.... Mais je suis décidé à me jeter à la nage! Avez-vous quelqu'un
pour m'apprendre à nager, Norton?

L'Américain n'avait pas quitté des yeux le marquis, tandis que M. de
Solis parlait, laissant sous cette gaieté factice deviner quelque ironie
douloureuse, une souffrance, le parti-pris d'un homme qui a soif de
nouveau parce qu'il a soif d'oubli.

--Alors, se marier, c'est, pour vous, se jeter à l'eau? Eh bien! mais
c'est galant pour votre professeur de natation! dit Norton. Je ne
connais personne digne de vous... sérieusement.... Si je voyais une
jeune fille remarquable parmi nos Américaines....

--Non! oh! pas une Américaine! dit vivement Solis.

--Et pourquoi?

--Je n'épouserai jamais une Américaine!

--Pourquoi...?

--Parce que j'estime qu'il y a assez de froissements possibles, dans le
mariage, avec la différence des caractères sans y ajouter la différence
des races!

Le marquis était presque grave et si sérieux que Richard Norton ne put
s'empêcher de sourire:

--Si mes compatriotes vous entendaient, elles seraient capables de vous
arracher les yeux! Elles sont jolies, pourtant, les Américaines, et
exquises, et sérieuses, et dévouées sous leurs airs excentriques!

--Je le sais bien! fit Solis.

--D'ailleurs, puisque vous voulez vous marier, pour vous marier, presque
au hasard, je ne comprends pas, je l'avoue, qu'on traite une affaire
aussi grave comme une loterie!

--Du moment que c'est une affaire! dit le marquis, gardant toujours son
pli de lèvres agressif.

Les yeux gris de Norton ne le quittaient point, comme si l'Américain eût
voulu deviner le secret de cette tristesse qui n'existait pas autrefois
dans l'esprit de Solis.

--Une affaire! Une affaire! Je suis bien certain, pourtant, mon cher
Georges, que la dot vous est indifférente.

--Absolument.

--D'autant plus, qu'en Amérique, la dot n'existe pas, ce qui enlève au
mariage je ne sais quelle odeur d'argent, qu'il garde un peu beaucoup
dans votre France.... Vous avouerez que, pour un peuple de négociants,
ce dédain des bank-notes ne manque pas d'une certaine tournure.

Solis était, un moment, demeuré sans répondre, regardant sur la cheminée
une étrange pendule, dont le balancier était un pilon d'acier.

--Je ne songe pas du tout, fit-il, l'oeil toujours fixé sur ce
balancier, mais pas du tout, à critiquer vos moeurs ou vos jeunes
filles, en vous disant que je n'épouserai point une Américaine... pas
plus que je n'entends parler d'un marché, quand je prononce ce vilain
mot: «_Une affaire_.» Je dis seulement que, lorsqu'on n'a pas épousé
celle qu'on devait aimer, il faut peut-être laisser au hasard le soin de
nous faire aimer celle qu'on épousera!

--Ah! par exemple! Voilà une jolie théorie! dit Norton, riant un peu.

--Ce n'est pas une théorie, c'est une des mille nécessités où nous
réduit la vie actuelle, telle qu'elle est faite!... Vous avez--vous--et
le marquis parlait lentement, risquait ses paroles une à une, comme un
homme marcherait avec précaution, pas à pas, sur quelque étang
gelé--vous avez la chance, sans nul doute, Norton, d'avoir fait un
mariage d'amour....

Il affectait de regarder la mer, au loin, par le window entr'ouvert,
mais ses yeux épiaient le visage de Norton.

--J'adorais la jeune fille à qui j'ai demandé sa main! répondit
l'Américain, très gravement.

Solis riposta, la voix haute:

--Moi, j'ai adoré une femme exquise, à qui je n'ai pas osé dire que je
l'aimais!

--Je vous répéterai encore: Pourquoi?

--Vous étiez riche, fort riche, et vous pouviez offrir, avec votre
fortune, votre nom à qui vous vouliez.

--Sans doute....

--Moi, dit M. de Solis, j'étais assez pauvre, comparativement à cette
jeune fille, et je ne pouvais pas, je n'osais pas lui dire de partager
une existence qui lui eût semblé mesquine, comparée à celle qu'elle
avait, jusque-là, menée chez son père. Et mon amour me criait de parler,
et mon orgueil m'ordonnait de me taire.

--Il est dommage que cette jeune fille n'eût pas été une Yankee, comme
vous dites. Vous auriez été plus à l'aise. Je sais une jeune fille dont
le père a cinq cent mille dollars de rente et qui a épousé un pasteur de
Tennessee, lequel a sa Bible pour toute fortune. Elle est très heureuse.
Bah! mon cher Georges, une femme console d'une femme! Il y a un proverbe
espagnol qui dit: «La tache de sang de la mûre, une autre mûre
l'efface!» Vous en verrez chez moi, au parc Monceau, des Américaines,
brunes, blondes, rousses, et de délicieuses, et de capiteuses, et de
charmantes, et c'est peut-être--en dépit de vos restrictions sur la
race--l'une d'elles qui effacera l'image de votre compatriote.

--Peut-être! répondit M. de Solis.

Puis, regardant toujours cette pendule où l'oeuvre d'art se faisait
machine, il ajouta:

--Je ne crois pas!

L'Américain haussa les épaules.

--Parbleu! On ne croit jamais ces choses-là jusqu'au jour où l'on
s'aperçoit que ce qu'il y a de plus rapide après l'oubli des vivants
disparus, c'est l'oubli des sentiments qu'on croyait éternels.... Et
c'est bien naturel.... Mais, mon cher Georges, si l'on passait sa vie à
ne se consoler de rien, on ne vivrait pas!... Et il faut vivre!... En
avant, toujours en avant! C'est notre devise nationale.... Et c'est ma
devise particulière.... Je ne passe point ma vie à m'attarder aux
fantômes du sentiment.

M. de Solis regardait autour de lui pendant que Norton lui parlait, et
il éprouvait, à se trouver là, à Trouville, dans le cabinet de
l'Américain, presque pareil à un _office_ de New-York, la sensation d'un
voyage, une sorte d'impression d'exotisme. Jusqu'en cette maison du bord
de la mer, Norton avait apporté sa marque particulière et l'estampille
de ses goûts personnels. Ce cabinet de villa normande avait en effet un
caractère spécial. Au milieu du luxe de cette construction fantaisiste,
de ces bibelots qui rappelaient à Trouville l'hôtel de la rue Rembrandt,
cette pièce d'aspect sévère--égayée seulement par la trouée de la mer,
de la lumière, par le window--ce grand cabinet ressemblait à la vaste
cellule d'un laborieux. Des tableaux, mais peu nombreux, et à côté d'un
_Cavalier_, de Velazquez, argenté comme une vieille orfèvrerie, une
aquarelle représentant, sur une mer déplorablement bleue, un yacht
portant le nom de Mme Norton: _Sylvia_; le cadre de cette _marine_,
signée d'un artiste américain, touchant presque un paysage où, à l'ombre
de pins gigantesques--quelques-uns entamés, couchés à terre et déjà
débités--une petite maison de pionniers laissait envoler sa fumée douce
comme un soupir d'idylle. La maison, l'humble maison de Norton le père.
Le logis où, tant de fois, le soir, sous la lampe à pétrole, le vieux
Norton avait lu la Bible à ses cinq enfants, groupés autour de la table
où brillait encore la cognée du défricheur de bois! Un tableau que
Richard transportait partout où il allait, accrochait au-dessus de sa
tête, comme un Russe l'icône sainte dans son isba.

Toute la vie de Norton tenait en ces deux images. La maisonnette de
bois, c'était la famille, le vieux couché maintenant sous le marbre d'un
monument de pierre portant ce nom, glorieux comme celui d'un fondateur
de dynastie; _Abraham Norton_. C'était le père, la mère au bon sourire,
les soeurs, mariées maintenant, et les deux frères, tous deux tués
pendant la guerre de sécession, sous le drapeau étoilé. Le yacht,
c'était la vie présente, l'amour profond d'une existence, l'unique
amour, la récompense de toute une vie laborieuse, la femme adorée, la
chère Sylvia!

Au-dessous de ces images, de petits corps de bibliothèque en ébène,
laissant à portée de la main des livres en nombre restreint mais
choisis, utiles, traités de physique, de chimie ou de morale, cette
chimie de l'âme. Sur une étagère, des minerais, aux étiquettes à l'encre
rouge, pépites d'or ou échantillons de charbons--un modèle de
locomotive, bijou de mécanisme, à côté d'un téléphone--puis, sur la
cheminée, comme le cachet même de l'américanisme du maître, la pendule
caractéristique, celle dont le balancier était un pilon d'acier montant
et descendant avec une régularité de chronomètre et dont chaque
mouvement marquait une seconde, comme si, au tic tac léger de la pendule
d'Europe, Norton préférait la constatation du temps faite par un
horloger utilitaire.

Cette pendule que M. de Solis regardait, semblait aussi dire, en sa
langue de fer: _Go ahead!_ et de son pilon où la lumière du dehors
accrochait des reflets d'acier, écraser ce que Richard Norton appelait
les «fantômes du sentiment».

--Ce que vous me dites ne m'étonne pas, fit le marquis. Il y a tout une
façon d'envisager la vie dans votre pendule, mon cher Norton. Elle ne
marque pas le temps, elle l'écrase!... Les Hollandais, qui étaient
cependant des gens pratiques, donnaient à leurs horloges une poésie qui
sentait le rêve.... Ils montraient les bateaux oscillant à chaque
seconde, les moulins tournant, éperdus, de minute en minute, des
pêcheurs tirant au bout d'une ligne en fer-blanc quelque poisson
argenté, et la lune, la pâle lune se levant sur des paysages
fantastiques et presque chinois, comme on en voit à Saardam.... Mais
c'était, ces paysages, et ces maisonnettes, pour les pauvres gens
enfermés dans leur maisonnette, auprès du Zuyderzée gelé, une fenêtre
ouverte sur l'idéal; et, dans la fumée de leur pipe, ils revoyaient leur
passé ou leurs voyages, tandis que doucement, régulièrement, le tic tac
du balancier berçait leurs songeries, silencieuses comme un bon
sommeil.... Vous, vous faites de vos pendules des mortiers pilons ou des
roues mécaniques.... Et en regardant ce marteau qui tombe et remonte, et
retombe et monte encore, pour retomber toujours, je pense
instinctivement à tout ce qu'il y a de supprimé, d'aplati et de
lourdement assommé dans la vie moderne. Je crois qu'il faut parer les
pendules--ces marqueuses du temps qui fuit--comme il faut parer les
tombeaux, pour nous mieux masquer la mort sous la poésie et sous les
fleurs.

--Et moi, dit Norton, je crois et je vous le répète, qu'il faut montrer
et célébrer la vie, telle qu'elle est, comme elle est, avec ses vérités,
ses âpretés, ses pilons de toutes sortes, pour la brasser, la dompter et
la faire aimer!

Le marquis, assis, regarda un moment cet homme taillé comme dans le
coeur d'un chêne et qui, debout, ses larges mains posées sur la
cheminée, le contemplait avec une expression à la fois joyeuse et pleine
de défi--de défi contre le sort.

--Allons, dit M. de Solis, je vois que si vous méprisez si fort le rêve,
c'est que vous avez probablement trouvé la réalité du bonheur.

--J'avoue que je serais ingrat de me plaindre. Et pourtant!...

--Pourtant? demanda le marquis.

Le front dur, osseux, de Norton, se plissa comme sous une pensée de
mélancolie.

--Mon pauvre ami, dit l'Américain, tout le monde a ses peines... ses
inquiétudes.... Je vous faisais allusion aux miennes, tout à l'heure....
J'ai trouvé, moi, qui n'avais et n'ai point l'air--n'est-ce pas?--d'un
héros de roman, la créature idéale et à la fois la meilleure des femmes.
J'ai épousé une jeune fille qui est vraiment--vous l'avez peu vue, mais
vous la connaissez--une âme d'élite tout à fait supérieure.... Je l'aime
du plus profond de mon coeur.... Je donnerais en bloc tout ce que je
possède pour la voir seulement sourire, et je me mettrais ensuite
vaillamment à la besogne pour lui regagner un luxe nouveau.... Eh bien,
cher, tout ce bonheur, tout ce semblant de parfaite félicité qui,
certainement, pour les gens qui ne me connaissent pas, pour les
quémandeurs, les exploiteurs, les indifférents, les conseilleurs, les
reporters qui parlent, à m'en agacer, du _richissime_ Norton--Richard
souriait--toutes les jouissances apparentes qui, pour les Parisiens,
font de moi un être privilégié du sort, enviable à tous les points de
vue--tout cela, Solis, cette chance même dont je remercie le sort, ne
tient pas devant cette vérité brutale: je suis inquiet, je suis
attristé... et, au fond, tout au fond de l'âme, voulez-vous que je vous
le dise? malgré mon amour de la lutte et du travail, et de tout ce qui
est la vie, la vraie vie, la vie utile, robuste, généreuse, eh bien!
voilà, mon cher: je ne suis pas heureux!

--Pas heureux!

--Ou, si vous voulez, il me semble que tout ce bonheur-là ne tient qu'à
un fil. J'ai des terreurs de superstitieux. Bien romanesque, hein? votre
ami Norton, pour un Yankee, et malgré cette pendule utilitaire qui vous
déplaît tant?... Il y a du roman partout, mon bon Solis, voilà ce que ça
prouve. Et plût à Dieu que mon inquiétude fût un roman! Mais non, Sylvia
souffre.

--Sylvia? répéta le marquis, en donnant à ce nom une expression
d'émotion singulière que Norton ne remarqua pas.

--Elle souffre, je vous l'ai dit, ou du coeur ou des nerfs, qui sait?...
Névrose, trouble dans la circulation du sang, menace d'une embolie--pour
m'en tenir au diagnostic de Fargeas, rétrécissement de la valvule
mitrale, voilà le terme scientifique--et c'est cela qui empoisonne la
joie que j'ai de me sentir maître de ma vie, récompensé dans mon labeur,
riche, libre--mais avec une menace devant moi, un obstacle, un mur, oui,
comme un mur de cimetière!

Maintenant, Solis passait par une sorte d'épreuve nouvelle, et une
cruauté satisfaite lui venait à la pensée, lui entrait au coeur, tandis
qu'il écoutait, silencieusement là, Richard Norton lui confier ses
doutes. Oui, peu à peu, l'Américain laissait fouiller en lui, pénétrer
dans sa vie et, machinalement, dans cette causerie avec l'ami retrouvé,
disait comment son mariage avec miss Harley s'était fait. Et dix fois
Georges l'eût interrompu, prêt à crier: «Mais taisez-vous!» s'il n'eût
ressenti cette amère consolation de savoir, d'apprendre des lèvres du
mari lui-même, qu'il y avait, comme lendemain à cette union, une
déception, une souffrance.

--J'avais, disait Norton, rencontré souvent, chez son père, la jeune
fille que je devais épouser. Triste, pensive, très sérieuse. C'est par
là qu'elle m'avait séduit. Je ne suis ni pensif ni mélancolique, moi!
_Les contraires_ s'attirent. Et, comme vous, pourtant, j'hésitais à me
déclarer, non pas à cause de ma fortune, parbleu non! mais à cause de
son intelligence et de sa beauté, de cette grâce qui ne semblait pas
faite pour mes grosses mains rudes et mon humeur de bûcheron! Puis, un
jour, comme, la voyant plus attristée, je me sentis plus ému... et plus
éloquent... sans le vouloir... je lui demandai si elle ne voudrait pas
confier sa peine--car elle en avait--à quelqu'un qui la partageât. Je
lui dis que je ne demandais rien au monde que de me dévouer à elle....
Il paraît qu'elle devina que je ne mentais guère.... Le père était mon
ami.... Il plaida ma cause, la gagna.... Et... nous voilà mariés!

--Mariage d'amour, dit Solis, prenant plaisir à s'enfoncer à lui-même un
peu d'acier dans le coeur.

--L'amour d'un côté, l'amitié de l'autre, répondit Norton, que la
question sembla rendre sérieux. Mais des deux côtés la confiance la plus
profonde et la plus complète.... Peut-être y eut-il chez elle comme une
hâte de se marier... pour ne plus hésiter--qui sait? pour oublier...
fit-il, comme à lui-même...--Mais--et sa voix devint plus résolue--nous
sommes habitués à des unions et à des décisions rapides; et la famille,
chez nous, ne s'en porte pas plus mal.... D'ailleurs, il nous suffit
d'une parole donnée, du fond du coeur, devant un pasteur qui bénit deux
êtres au nom de Dieu, et dans la froideur même de cette cérémonie, il y
a une gravité... une simplicité qui ont leur grandeur et qui me
plaisent....

--Et la poésie? demanda Solis en désignant la pendule.

--Oh! la poésie! La poésie est partout où il y a une affection vraie. On
me donnait celle que j'aimais! J'étais, quand je l'ai épousée, fou de
joie, ivre d'espoir; j'étais heureux! Mon cher, mais c'est encore une
poésie, le bonheur!

--C'est peut-être la meilleure, en effet, dit le marquis, très pâle. Et
depuis?

--Depuis...--Norton hésita un moment--depuis.... Ah! les idylles
humaines ne durent pas longtemps!... La première douleur pour ma femme
fut la mort de son père.... Ruiné, le pauvre homme, sans que j'aie su
qu'il était embarrassé dans ses affaires, tant il avait la fierté de son
honneur commercial, et sans que j'aie pu lui venir en aide!...

--Comment ne l'avez-vous pas appris au moment de son mariage... au
contrat?

--Le contrat! quel contrat?--Et Norton riait.--Oh! nous n'avons pas de
ces discussions d'intérêts amoureux par-devant notaires, nous autres!
L'Américain épouse celle qu'il aime sans feuilleter le Code, et se
charge de la rendre heureuse sans qu'un officier ministériel lui en
impose l'obligation par traité discuté comme un procès... _Elle_ apporte
pour sa dot sa beauté, _lui_, pour dot, son courage! Et en route, à la
garde de Dieu! Les parents ont travaillé, amassé, ils sont vieux! Ce
n'est pas le moment de leur demander de compter leur fortune et de la
diminuer!... Ils peuvent passer, les chers aimés, leurs derniers jours
sans se priver de rien, vivant, en toute justice, de ce qu'ils ont bien
et dûment gagné! S'ils ont encore de l'appétit et mangent leur fortune,
eh bien! tant mieux pour eux! Ils l'ont conquise et peuvent la
gaspiller. C'est leur affaire. Ma femme ne n'inquiétait pas plus de
savoir si son père lui laisserait un dollar que moi de calculer ce que
j'aurais un jour de l'héritage!... Et voilà notre affreux mercantilisme
yankee, mon cher ami, le voilà! Quoi qu'il en soit--que cette
catastrophe ait attristé ma femme ou qu'une autre tristesse lui tienne
au coeur--depuis ce temps la santé de mistress Norton m'inquiète, et je
me soucie plus de savoir ce que pense le docteur Fargeas que de ce que
font les actions de mes mines de pétrole à la Bourse de New-York ou de
Chicago.

--Et, demanda Solis, peut-être pour détourner sa pensée de Sylvia, vous
continuez à diriger, de votre cabinet de Paris, ces exploitations qui
demandent une surveillance de tous les instants?

Norton se mit encore à sourire, montrant ses dents saines et fortes dans
sa barbe fauve.

--Oh! ne craignez rien, mon bon Solis! Le Yankee ne perd pas ses droits.
Le câble transatlantique me tient, dans l'hôtel de la rue Rembrandt ou
dans cette villa de Normandie, au courant de mes affaires comme si
j'étais assis là-bas à mon office.... Je suis un Américain de Paris;
mais aujourd'hui il n'y a plus de Paris et il n'y a plus d'Amérique....
Ou plutôt pour flatter votre chauvinisme, l'univers n'est plus que la
banlieue de Paris, et vous nous le prouvez puisque vous revenez de
l'Annam comme on revenait autrefois de Saint-Cloud ou de Bougival.

--Et très enchanté de vous retrouver, de me réchauffer à votre
vaillance, mon cher Norton, mais--sa voix, qu'il voulait rendre assurée,
tremblait un peu--attristé... oui... attristé... de ne pas vous savoir
complètement heureux!

--Bah! dit Norton, si vous connaissez le bonheur parfait, vous,
indiquez-moi où il niche, cet oiseau fabuleux! Je fais monter son nid en
topazes!... Mais surtout pas un mot de ces inquiétudes à mistress Norton
lorsque vous la verrez!

--Pas un mot, sans aucun doute, je vous le promets.

L'Américain avait, tout en parlant, poussé le bouton d'ivoire d'un
timbre électrique.

--Voyez si madame est rentrée, dit-il à un valet qui parut rapidement et
s'inclina pour toute réponse.

Solis était debout, regardant Norton dont la stature haute se détachait
sur l'horizon, le ciel clair, la mer dont le bruissement montait au
loin.

Il se demandait encore pourquoi il était venu et s'il ne devait pas dès
à présent s'enfuir, ne plus reparaître. Dans quelques minutes, il allait
revoir Sylvia! Ce laquais, dont le pas craquait dans l'antichambre,
allait prévenir mistress Norton! Solis allait se retrouver devant elle!
Et cette entrevue, après des années, le mari allait y assister, elle
aurait lieu tout à l'heure.

Maintenant, un silence tombait entre ces deux êtres qui venaient
d'éprouver la joie de se revoir; et la conversation, un moment
auparavant intime et pleine de confidences, versait dans la banalité
comme si, brusquement, les amis n'eussent plus eu rien à se dire:

--Ah! mon cher Solis, vous nous ferez bien l'amitié d'assister, ce soir,
à un petit concert que donne mistress Norton.... Vous verrez là la belle
miss Dickson et Mlle Offenburger, qui est adorable aussi.... Oh! on
fait ici de très bonne musique, je vous assure.... Tous les Américains
ne jouent pas du Mozart sur des pincettes.... Ma femme est excellente
musicienne et le programme est très choisi. Je sais bien que vous ne
viendriez pas pour le programme. Madame votre mère me ferait-elle la
grâce de vous accompagner?... Je vous demande pardon de cette invitation
soudaine, mais je ne vous savais pas à Trouville, c'est mon excuse.

--Je serai enchanté de venir ce soir, quoique je sois un peu sauvage,
dit le marquis. Quant à ma mère, n'y comptez pas.... Elle n'aime point
le monde.... Et je ne suis pas bien sûr qu'elle vous pardonne de lui
avoir pris son fils même pour un soir!

--Alors, à sept heures, mon cher Solis!

--Non, je ne dînerai pas, je viendrai plus tard. J'ai promis à la chère
femme de la quitter le moins possible, pendant tout le premier mois de
mon retour, et je dîne avec elle toute seule.... Oui, nous sommes là, en
tête à tête, en petit cabinet, comme deux amoureux.

--Et vous avez raison, Solis! Deux amoureux! Et c'est peut-être cet
amour-là qui ne trompe jamais! J'aurai l'honneur de faire visite à
Mme votre mère demain, et je la remercierai de vous avoir laissé
venir à nous un moment, ce soir.

Le marquis retrouvait, dans l'accent que mettait Norton à ces paroles,
une amertume plus cruelle encore que tout à l'heure, et, de ses yeux
clairs, il interrogeait son ami comme pour deviner la pensée attristée
de Richard.

Mais le domestique frappait à la porte et, sur un mot de Norton, se
montrait bientôt, restant sur le seuil.

--Madame?... dit l'Américain.

Madame était encore absente, Mlle Meredith rentrait à l'instant, mais
seule; Mlle Meredith venait, du reste, en avertir M. Norton.

--Et bien! dit Richard avec cette gaieté brusque et mâle qui coupait
lestement ses très rares moments de mélancolie, mon cher Solis, vous
allez toujours voir ma nièce!

Et le domestique s'étant éloigné:

--Ah! cher, vous parlez de mariage!... La jeune fille rêvée, mon ami,
idéale, bonne comme le pain, loyale comme sa parole, c'est ma nièce?...
Si elle n'était pas Américaine, elle ferait absolument votre affaire!

Norton allait continuer. Il s'arrêta. Une voix claire, gaie, sans accès,
chantante et caressante, disait au seuil de la porte:

--Suis-je indiscrète?

Et Solis apercevait, là, debout, comme hésitant à entrer, une grande
jeune fille, élégante et mince, dont les yeux noirs, très vifs, dans un
fin visage un peu pâle, le frappèrent tout d'abord. Une robe grise, un
mantelet, glissant à demi sur des épaules jeunes et faisant ensuite
comme ceinture autour de la taille, et, sur des cheveux bruns, frisés
légèrement, un petit chapeau presque trop simple, mais coquettement
posé. Dans tout cet être, dans cette toilette, dans ce joli sourire,
dans ces petites mains gantées de suède, quelque chose d'une fille de
race, assouplie pourtant par une certaine séduction sans façon: la
franchise gaie de la grisette avec le port de tête un peu hautain de la
patricienne.

Miss Meredith, en s'avançant--Norton l'en priant du geste--salua M. de
Solis et attendit que son oncle lui eût présenté le marquis. Puis, au
nom de Solis, elle répondit par un mot gracieux, sans fausse politesse.
Elle connaissait bien le marquis.

--Mon oncle Richard m'a souvent parlé de vous, monsieur. Je n'ai pas eu
le plaisir de vous voir en Amérique; je suis enchantée, sachant que vous
êtes un des meilleurs amis de mon oncle, de pouvoir le faire en France.

C'était, dans toute sa sincérité, sans façon et sans phrase, l'accueil
d'une maîtresse de maison recevant un ami; et la jeune fille semblait
une femme mettant à l'aise un de ses hôtes. Solis était habitué à cette
franchise exotique qui lui paraissait cependant inattendue et un peu
bizarre en France. Mais de tout cet être jeune et loyal rayonnait une
sorte de grâce particulière, la séduction des yeux sans tristesse, des
lèvres sans amertume, du sourire sans ironie d'une belle créature de
vingt ans.

--Vous avez laissé Sylvia en promenade?

--Non, mon oncle! chez la princesse de Louverchal. Mme de Louverchal
fait une vente dans sa villa au profit de pêcheurs ruinés par l'ouragan
du mois de janvier. Et Sylvia dévalise les comptoirs. Si elle n'envoie
pas tous ces joujoux, ces albums, ces tapisseries, aux pauvres, elle
encombrera votre maison, je vous en préviens!

--Oh! je ne suis pas inquiet, dit Norton; elle les enverra aux pauvres.

M. de Solis avait son chapeau et esquissait, pour sortir, un salut un
peu pressé.

--Vous nous quittez? fit Norton.

--Ce n'est pas moi qui vous fais fuir, au moins? demanda miss Meredith
en souriant.

--Oh! mademoiselle!... Mais tout en étant ici en villégiature, j'ai un
petit travail à expédier.... Oui, un rapport au ministre des Affaires
étrangères.... Une communication sur les établissements d'Hanoï.... Et
puis, je ne veux pas abuser du temps de Norton... il est précieux, même
à Trouville.

--Et jamais aussi bien employé que lorsque je vous vois, mon cher
Georges.... Au moins, à ce soir, n'est-ce pas? C'est promis.

--Avec plaisir! dit le marquis, faisant pour dire le mot un léger
effort.

Il prit la main tendue de Norton, cette main noueuse dont plus d'un
calus jaunissait la paume, et, saluant miss Meredith, il s'éloigna,
accompagné par Richard qui, le touchant à l'épaule, le guidait avec le
geste familier et dévoué d'un aîné étendant son bras sur le frère cadet.

       *       *       *       *       *

--Éva.... Comment trouves-tu le marquis? demanda Norton, en rentrant, à
miss Meredith qui, de ses jolis doigts, maintenant dégantés, réglait sa
montre sur la fameuse horloge à pilon.

--Comment je le trouve?

--Oui.

--Mais... bien.

--Très bien?...

--Très bien, si vous voulez!

--Un vrai gentilhomme!

--Oui, et un gentleman.

--Eh bien, dit Norton en riant, tu vois ce charmant garçon, aimable,
distingué, brave et spirituel; il s'est promis une chose, c'est de
n'épouser jamais, jamais, une Américaine!

Miss Meredith avait remis sa montre dans sa pochette. Elle regarda son
oncle bien en face un moment, puis, d'un rire clair et franc, avec une
fusée de jeunesse:

--Vrai? dit-elle. Il s'est promis ça!... Eh bien, il est bête alors!



III


Le dîner était depuis longtemps fini, et miss Éva servait le thé chez
Norton. Elle tendait, de ses petites mains fines, des tasses de Sèvres
aux invités de son oncle, tandis que miss Arabella Dickson, au piano,
très entourée par M. de Bernière, le docteur Fargeas et un gros homme,
déjà grisonnant, qui riait très fort, flirtait à la fois avec la musique
et avec les musiciens. Norton fumait un cigare, en regardant la mer,
tout en causant avec un immense personnage, haut comme un peuplier: le
colonel Dickson, le père très glorieux de la belle miss Arabella. Il
était si haut, ce colonel, avec sa tête pointue à barbe longue, rousse,
striée de poils gris, et sortant d'un énorme col blanc, serré comme un
col d'uniforme; il était si long, si élancé, qu'en apercevant, au bout
de son corps, la fumée de son londrès, on eût pu, dans l'ombre, le
prendre pour une haute cheminée d'usine en combustion.

Sa femme, la colonelle Dickson, énorme et grasse, évasée sur un canapé,
teintait de cognac le thé blond que lui avait apporté miss Meredith, et
contemplait, de ses gros yeux bleus, rêveurs, le groupe formé, là-bas,
sous l'immense abat-jour de la lampe, par son Arabella entourée d'habits
noirs, parmi lesquels ce jeune Bernière, qui, disait-on, était un bon
parti.

Dans un coin du salon, ouvert sur l'horizon criblé d'étoiles et sur la
longue file de points d'or aperçus dans la nuit, au loin, et qui étaient
les lumières du Havre, dans un angle, sous de larges plantes de Nice,
aux éventails verts, luisants et frais, Sylvia causait avec Mme
Montgomery, tandis qu'une jeune fille, brune, jeune et déjà rondelette,
avec un type israélite assez prononcé et une belle carnation mordorée de
juive, feuilletait un album et causait médecine avec le docteur Fargeas,
un peu étonné.

--Jolie, cette Mlle Offenburger, avait dit tout à l'heure Liliane
Montgomery, à mistress Norton.

--Très jolie!

--Et savante! Oh! savante! Elle fait repasser son baccalauréat au
docteur, je parie!

La colonelle Dickson, lorsqu'elle cessait de braquer ses gros yeux sur
sa fille et les reportait sur Mlle Offenburger, tournait, avec une
sorte de précipitation, sa cuiller dans sa tasse de thé. Elle avait,
avec son intérêt de mère, la vague perception que la fille du banquier,
ce gros M. Offenburger, qui riait, là-bas, d'un rire guttural, en se
penchant sur la partition d'Arabella--oui, elle devinait que cette jolie
petite juive allemande pensait à ce M. de Bernière, qui, pour le moment,
ne semblait pas s'en inquiéter.

Joli garçon, Bernière. Aimable, spirituel et vicomte! Il pouvait faire
un mari pour Arabella. Il était un des deux ou trois cents candidats
possibles que la belle Américaine avait déjà rencontrés sur la plage. Il
plaisait surtout à Mme Dickson, parce qu'il était pessimiste et que
la colonelle, ayant éprouvé des déceptions, elle aussi, trouvait que la
vie était amère, très amère. C'est bien peut-être pourquoi la colonelle
sucrait si fort son thé, qu'elle prenait à l'état de sirop alcoolisé.

Et ce n'était pas la première fois qu'elle avait remarqué, la colonelle,
les coups d'oeil particuliers de Mlle Offenburger à M. de Bernière!
Certainement, certainement, le jeune vicomte n'était pas indifférent à
la jolie sémite, et quant à Bernière, lui.... Mais Mme Dickson
comptait sur les épaules d'Arabella, les plus admirables épaules que pût
montrer une belle fille de vingt ans!

D'ailleurs, en comparant Arabella à Mlle Offenburger, mistress
Dickson n'était pas inquiète. Sous la lampe, debout près du docteur,
Hélène Offenburger était exquise, avec ses grands yeux doux, noirs,
voilés de cils comme d'une dentelle, et ses avides lèvres rouges, et
son profil arabe, ses oreilles fines, sous les bandeaux lourds de ses
cheveux; mais Arabella, là-bas, au piano, grande, superbe, sa tête de
statue grecque posée sur les splendeurs d'une poitrine éclatante de
blancheur, à peine rosée par les bougies, cette admirable Arabella,
comme coiffée d'un casque d'or avec ses cheveux cuivrés, soyeux, était
irrésistible.

Oui, Arabella, insolente de beauté, de santé, de force, rejetait dans
l'ombre, dès qu'on la regardait, la petite juive, qui paraissait tout
aussitôt, par comparaison avec ce bloc de marbre vivant, trapue,
minuscule et noiraude.

Quant à Éva, la colonelle ne s'en occupait pas. Miss Meredith allait et
venait, toute légère, rieuse, laissant là le canapé, où causaient Sylvia
et Liliane, allant au piano, où Arabella mêlait les airs d'opérette aux
romances américaines, au window où Norton fumait avec le colonel, et,
gaie, bonne fille, aimable, jetant çà et là une étincelle ou une malice
de son esprit et une fusée de sa gaieté. Mais, quoi! Cette brunette, Éva
elle-même, élancée, railleuse, amusante, ne pouvait pas, aux yeux
difficiles de Mme Dickson, entrer en ligne de compte avec Mlle
Offenburger ou Arabella. Elle semblait, à la colonelle, une comparse
dans ce salon, où, évidemment, miss Dickson remplissait le premier
rôle.... Et l'important pour Mme Dickson, c'était que M. de Bernière
ne s'occupait point d'Éva. Mais point du tout.

Pour la colonelle, les femmes mariées ne comptaient pas plus que miss
Éva ou que les hommes mariés. Elle eût pu cependant admirer un peu aussi
les deux femmes qui causaient en face d'elle, Sylvia Norton et mistress
Montgomery. La lumière d'une applique posée au-dessus de la tête de
Liliane nacrait ses bas nus, ronds et jeunes, et noyait d'un éclat de
soie les épaules pâles, le cou blanc, avec la masse de cheveux d'un
blond fauve, retroussés d'un bloc. Une sorte de réédition d'Arabella, la
même insolence de beauté avec plus d'embonpoint, une vitalité plus
spéciale, quelque chose de plus mûr et de plus attirant. «Une neige qui
ne jette pas de froid», avait dit, un soir, M. de Bernière.

Et à côté de Liliane Montgomery, Sylvia Norton--affinée, frêle, une
sorte de Parisienne de New-York--séduisante avec sa bonne grâce un peu
triste, sa douceur mélancolique, la vague tendresse de ses yeux qui
regardaient au loin, là-bas, vers la côte, les étoiles d'or et le ciel.
Charmante, cette Sylvia, l'air souffrant, tout à fait jolie dans sa
toilette noire, toute de satin, avivant la blancheur de son visage de
vierge, et de ses mains alanguies et qui--c'était une impression pour
ceux qui la voyaient dans sa grâce tendre--semblaient porter le deuil de
quelque chose de disparu, de brisé, d'envolé.

Elles s'aimaient beaucoup, ces deux femmes d'un caractère si différent,
et s'aimaient précisément peut-être parce que le contraste de leurs
natures les avait, dès le premier jour de leur rencontre, bien attachées
l'une à l'autre.

Liliane était en France la seule personne que Mme Norton pût appeler
son amie. Dans leurs communs souvenirs d'enfants à New-York, Sylvia et
Mme Montgomery se revoyaient, échangeant leurs projets d'amour dans
des causeries de jeunes filles, et, lorsque séparées par la vie--Liliane
épousant un artiste et miss Sylvia Harley devenant la femme de Richard
Norton--les deux amies avaient suivi, l'une et l'autre, les hasards
d'une existence nouvelle, les confidences par lettres avaient succédé
tout d'abord aux chères confessions intimes. Puis les silences étaient
venus, avec les séparations plus profondes, Liliane partant pour
l'Europe avec son premier mari, et Sylvia demeurant aux États-Unis à
côté de Norton. Il y avait eu là une interruption forcée de relation et
d'amitié, Sylvia laissant passer les jours dans le calme le plus absolu.
Liliane, se laissant emporter comme un brin de plume à tous ses
caprices, rêvant de la vie active et surchauffée des femmes à la mode,
posant à peine le pied à Paris pour assister au Vernissage, au Concours
hippique et au Grand-Prix, et faisant le lendemain ses malles pour
Dinard, puis revenant, mais pour prendre un sleeping-car et se rendre à
Menton ou à Pau.

De son premier mari, le peintre Harrisson, Lilian--elle avait francisé
son nom et signait _Liliane_--ne se souciait plus, ne parlait jamais et
essayait de se féliciter d'avoir divorcé et de porter le nom de son
second mari, Montgomery, qui lui donnait l'illusion de se parer d'un
grand nom de France. Ce nom, qu'elle eût voulu plus authentique, elle
le promenait aux _mardis_ de la Comédie, à Cauterets, à Biarritz, aux
fêtes des fleurs de Nice, sous les gais _confetti_ italiens, cette neige
du Carnaval.

Elle revenait tout justement de la station d'hiver, lorsque M.
Montgomery, son mari, lui avait annoncé l'installation de M. et Mme
Norton dans l'hôtel bâti par le raffineur Bonivet, revendu à la duchesse
d'Escard et acheté trois millions tout net par Richard Norton, qui y
avait enfoui pour quatre ou cinq millions d'oeuvres d'art. Montgomery,
en plus d'une affaire, était l'associé de Norton, et le hasard voulait
que l'affection unît précisément les deux femmes comme l'intérêt et
l'estime unissaient les maris.

Dès son retour à Paris, deux mois avant ce séjour à Trouville, Liliane
arrivait toute joyeuse chez Mme Norton et lui sautait au cou,
l'interrogeant, la regardant, la trouvant toujours tout à fait jolie,
avec sa grâce un peu frêle, ses traits fins et son air doux.

Elle, grande, étincelante, les cheveux fauves, la taille fine et les
épaules larges, avec son grand cou élégant et fier, demandait à Sylvia:
«Comment me trouvez-vous? Est-ce que je n'ai pas trop engraissé? Je fais
des exercices de clown pour ne pas devenir énorme. Mais qu'est-ce que
vous voulez? J'ai vingt-cinq ans! Je serais désolée de me voir bouffie!»

Et, en cette première rencontre, dans le laisser-aller de ces causeries
de renouement d'amitié où se rassemblent un à un tous les fils du passé,
comme les fibres d'une chaire amputée, les deux amies s'étaient
retrouvées, telles que jadis, échangeant non plus leurs rêves, cette
fois, mais leurs souvenirs, leurs déceptions.

Toutes deux avaient encore présente cette première causerie, ces
confidences qui revenaient plus d'une fois à Sylvia et l'effrayaient.

--Vous êtes, répétait alors Sylvia, la première personne dont la
rencontre à Paris me cause une joie, ma chère Liliane!

--Eh bien! c'est gentil pour les Parisiens, ça! disait Mme Montgomery
en riant.

Et Sylvia, toujours triste, d'ajouter doucement:

--Il ne saurait être question d'eux, puisque je ne les connais pas!

Et, certaine que mistress Norton, par une réception, un concert, une
fête, un tapage quelconque--tout ce qu'elle aimait, elle,
Liliane--poserait, quelque soir, sa candidature à une de ces royautés
parisiennes qui durent parfois une saison et ont les chroniques
mondaines pour _Moniteurs officiels_, Mme Montgomery attaquait tout
de suite, dès cette première entrevue, la question intéressante:

--Ma chère Sylvia, si vous ne connaissez pas les Parisiens, tant mieux
pour vous! C'est une amusante connaissance à faire. Très gais, très
fins!... Un peu gourmés pourtant! Oui, vous ne vous figurez pas, ma
chère! Paris devient anglais.... Il me rappelle Londres. Si nous
n'étions pas là pour y jeter, avec nos dollars, un peu de notre
fantaisie du Nouveau Monde, on s'y ennuierait comme dans une résidence
allemande.

--Alors, Paris vous plaît?...

--Beaucoup. Depuis que j'y ai entraîné M. Montgomery, je ne m'y suis pas
ennuyée un moment, pas une minute. Et pourtant....

Liliane s'était arrêtée, le coeur gros et soupirant. Coeur qui
soupire....

--Et pourtant quoi? avait demandé Sylvia.

--Rien. Vous êtes heureuse, vous, Sylvia!... Vous avez un mari tout à
fait... haut coté.

--Vous dites?

--Je dis que Richard Norton _vaut_ considérablement. Il n'est pas
prince, il n'est pas duc, oui, voilà tout ce qui lui manque.... Mais il
est charmant.... Oh! charmant!... Vous devez l'aimer beaucoup!

Il y avait dans le caquetage amusant de la jolie Américaine une belle
humeur si éclatante, un bonheur et comme une insolence de vivre tels,
que la mélancolie de Sylvia s'en trouvait tout de suite diminuée. Le
babillage de Liliane faisait à la jeune femme l'effet d'un cordial qui
eût pétillé comme du champagne. Sylvia la retrouvait, après un divorce,
telle qu'elle l'avait connue jeune fille, cette belle Liliane qui,
autrefois, à New-York, rêvait de porter une couronne, savait par coeur
l'_Armorial_ de presque tous les pays d'Europe, et se demandait si elle
n'allait point supplier son père d'acquérir l'_article_ ainsi annoncé
par le _New-York Herald_: «A vendre, blason et usage du nom d'une
aristocratique famille d'Europe, avec l'histoire de la dite, pour 1,100
dollars. Adresse: Rudolph Smith, aux soins de L. Moeser, 142, Smithfield
street, Pittsburg.»

Mais il eût fallu voir comme le père de Liliane, pénétré jusqu'aux
moelles de sentiments démocratiques, parlait de cette fausse
aristocratie d'Europe dont on achetait le titre pour quelques dollars
comme s'il se fût agi de ballots de café!

Liliane alors, qui aimait et respectait son père, laissait là ses rêves
nobiliaires, mais Sylvia l'avait surprise plus d'une fois lisant
l'_Inter-Ocean_, ce journal qui publie la liste des célibataires
disponibles de la Cité, à l'usage des dames, avec description de leurs
personnes, leurs relations sociales, leurs affaires, leurs habitudes de
vie et autres informations intéressantes. Et lorsque Sylvia demandait à
son amie:

--Que cherchez-vous dans cette gazette?

--Moi? Un mari titré comme un Montmorency! répondait Liliane en riant.

L'amour, un amour-passion, feu de paille envolé en fumée, l'amour
qu'elle avait eu pour Harrisson lui faisait d'abord oublier sa fièvre
d'honneurs nobiliaires--fièvre qui est un peu la maladie générale dans
la République du roi Coton--mais divorcée par colère, et remariée par
convenance, parce que Montgomery était riche et lui avait paru dévoué,
Liliane revenait malgré elle à ses songeries de jeune fille et
reprochait seulement à Richard Norton, comme au pauvre Montgomery, de
n'être ni ducs ni princes!

--Mais, ma chère Sylvia, en dépit de ce défaut, votre mari, vous
l'aimez?

--Comment ne lui serais-je pas reconnaissante de tout ce qu'il a fait
pour moi! répondait Sylvia. M. Norton n'aime point Paris et il y est
venu parce qu'il prétend que le docteur Fargeas peut seul me guérir de
cette espèce de maladie qui me mine, une sorte d'anémie, une affection
cardiaque, je ne sais pas trop quoi. Norton a des soucis d'affaires à
New-York et il a tout quitté pour cette vie nouvelle, qu'il s'efforce de
me rendre, en France, aussi brillante et aussi enviée que possible. Je
ne connais pas d'homme meilleur, d'ami plus dévoué, de coeur plus loyal.

Liliane écoutait, examinant Sylvia avec un petit sourire narquois.

--Allez, allez toujours..., fit-elle, c'est terrible ce que vous dites
là, tout simplement. Terrible.

--Comment, terrible? Vous êtes donc toujours aussi railleuse
qu'autrefois, ma chère Liliane?

--Railleuse.... Oh! railleuse.... Pas du tout.... Mais ma pauvre amie
vous avez des façons de faire l'éloge de votre mari qui me font penser à
la manière dont je parle du mien, moi.... Très gentil, ce bon
Montgomery, très dévoué, soumis à tous mes caprices, guettant pour la
satisfaire la moindre de mes fantaisies... mais... mais... mais
Montgomery, voilà!... Montgomery avec un _m_!... Montgomery de la
Deuxième Avenue, _Conserves et Liqueurs_.... Ah! chère, croyez-moi!...
Tous mes instincts aristocratiques sont heurtés par ce souvenir-là....
Il me semble quand on parle des vrais, des seuls Montgommery, des
Montgommery légendaires, des Montgommery de l'histoire, oui, il me
semble qu'on me frotte l'épiderme avec une brosse de crin... j'en
saignerais!... S'appeler Montgomery et n'être qu'une fausse Montgomery,
une Montgomery d'importation, une Montgomery de l'_Almanach Bottin_ au
lieu de l'_Almanach Gotha_! Vous devez comprendre ça, vous qui êtes
aristocrate comme toute bonne républicaine... d'Amérique!

--Je comprends--et la voix de Sylvia était devenue douce, lente,
résignée--que si vous aimez M. Montgomery, vous devez être heureuse.

--Et je comprends que vous n'êtes peut-être pas, vous, très... très
heureuse parce que Richard Norton est... comment disiez-vous il y a un
moment?... le coeur le plus loyal, l'ami le plus dévoué! Ah! pas tant de
compliments quand on aime!... Je dirai mieux, cela ne fait rien du tout
de dire d'un homme «Ah! le misérable! Ah! quel misérable! Mais je
l'adore!» Au contraire, ce misérable devient immédiatement un ange!
C'est ce que je disais d'Harrisson, tenez!

--Harrisson?

--Oui! le prédécesseur de Montgomery!

--Mais si vous adoriez ce M. Harrisson, alors, ma chère Liliane,
pourquoi avez-vous divorcé?

La belle Liliane avait eu dans les yeux l'éclair rapide d'une colère
passée. Puis, haussant les épaules:

--Pourquoi?... Pour une raison bien simple, il me trompait!... Un
peintre!... Des modèles! Il prétendait qu'il ne pouvait me faire poser
éternellement devant lui. Moi! Cela aurait donné une ennuyeuse
uniformité à sa peinture! Toutes ses figures de femmes se ressemblaient.
Les clients se plaignaient. C'était malsain pour son talent.... Il
fallait changer. «La nécessité... l'amour de l'art....» Je n'ai pas
compris.... Jalousie.... Scènes.... Appel à la loi.... Un an de
procès.... Plaidoiries!... Et le tout terminé, adieu Mme Harrisson!
Et vive Mme Montgomery!... Mme Montgomery... _de là-bas!_ ajoutait
Liliane avec un soupir qui faisait sourire Mme Norton.

--Plaignez-vous donc! disait alors Sylvia, M. Montgomery est très
aimable....

--_L'ami le plus dévoué... le coeur le plus loyal!_... répétait Mme
Montgomery imitant le ton de Mme Norton.

Et comme Sylvia en parut tout à coup un peu attristée:

--Je vous demande pardon, fit Liliane, ce que je vous dis là est
méchant. D'autant plus que mes ennuis à moi ne tirent pas à
conséquence.... Une peu folle, votre amie Liliane, vous savez.... Tandis
que vous, si vous êtes mélancolique, c'est que vous souffrez.... Non?...
Je me trompe?... Voyons, disait-elle, en prenant les mains de son amie
avec une tendresse vraie, un de ces mouvements de confiance absolue
qu'ont les femmes.... Un peu, beaucoup, passionnément?

--Pas du tout.

Mme de Montgomery hochait la tête:

--Voyez, Sylvia, comme je suis peu physionomiste!... Vous rappelez-vous
qu'il y a cinq ans... chez votre père... à New-York.... J'étais alors
Mme Harrisson--ah! le misérable, cet Harrisson--un jeune homme venait
souvent, souvent.... Un Français que nous trouvions tout à fait...
comment dirai-je? tout à fait convenable!

--M. de Solis!

--Le marquis de Solis! Oui.... Ah! vous n'avez pas oublié le nom... ni
moi.... Marquise!... Cela m'eût assez souri d'être marquise: «Madame
_la marquise de Montgomery_!» Joli coup de clairon pour l'entrée dans un
salon.... Eh bien, ce marquis de Solis.... Georges de Solis--tiens, même
le prénom qui me revient!--j'aurais cru....

--Vous auriez cru?

--Rien! Une de mes idées folles! Vous savez que j'en ai beaucoup!

Mme Montgomery souriait toujours pendant que Sylvia essayait de paraître
indifférente à ce babil dont le grelot léger sonnait pourtant le glas
d'un cher passé disparu.

Mais Liliane revenait à cet _autrefois_ avec une fébrile curiosité de
femme.

--Il était absolument épris de vous, M. de Solis....

--Oh! épris!

--Une Parisienne dirait qu'il était _toqué_ de vous!

--Liliane!

Et la voix de Mme Norton, un peu étouffée, se faisait sévère.

--C'est le mot qui vous choque? Toqué! Ah! vous en entendrez bien
d'autres, sur le boulevard! Vrai, j'aurais parié, moi, que M. de
Solis....

--M'aurait demandée en mariage, n'est-ce pas? Eh bien! vous auriez
perdu, ma chère Liliane! fit Sylvia d'un ton bref, presque souffrant. Et
d'ailleurs mon père....

--Votre père n'aurait pas consenti. Mais fort heureusement en Amérique
nous nous marions nous-mêmes, de notre propre volonté, et nous disposons
de notre main sauf à nous en mordre les doigts.... Ah! oui, à nous les
mordre jusqu'au sang.... Et comment votre père, qui n'était pas un
parvenu comme tant d'autres ou un philosophe dédaigneux comme le mien,
mais un pur Américain, n'aurait-il pas été enchanté de vous voir
marquise?

L'entretien, en dépit de sa légèreté, du ton plaisant de Mme
Montgomery, semblait devenir pénible à Sylvia qui, essayant de
n'attacher aucune importance à toutes ces paroles, dit cependant d'un
ton ferme:

--Laissez, laissez tout cela, je vous en prie! Le passé est passé. J'ai
pu, dans mes confidences de jeune fille, vous faire deviner un peu de
mes rêves. Mais il y a longtemps qu'ils ont pris leur volée.

--Oui, mais s'ils sont bien apprivoisés, les oiseaux reviennent! Vous
n'avez jamais entendu reparler de M. de Solis?

--Jamais! Et je vous saurais même gré de ne plus m'en entretenir.

--Sylvia! faisait Liliane. Ne dites pas cela, ma chère Sylvia, cela me
fait croire que la petite blessure n'est pas tout à fait cicatrisée.
Pensez donc, on dirait que vous avez peur de ce monsieur! Mais si votre
mari vous entendait, cela le rendrait jaloux, et si M. de Solis était
là, cela le rendrait fat! Heureusement il est loin, M. de Solis!

--Ah?

Et il y avait comme du regret dans l'exclamation de Sylvia.

--Très loin!

Liliane ajoutait, curieuse:

--Vous ne lisez donc pas les journaux?

--Peu!

--Moi, comme toute bonne Yankee, j'en reçois des ballots et je les
dévore. D'abord, parce qu'ils parlent de moi. C'est amusant: «_La belle
Mme Montgomery_!... _La dernière toilette de Mme Montgomery_!...
_Déplacements et villégiatures de Mme Montgomery_!...» Il y en a qui
risquent le «de»... _de Montgomery_! Ça me fait soupirer... oh! oui,
soupirer... et sourire. Et puis ils me tiennent au courant de mes
amis... d'Amérique. Oh! il ne se donne pas un souper chez
Delmonico--notre _Café Anglais_ à nous--que je n'en connaisse le menu.
C'est très amusant, très amusant. Eh bien! M. de Solis--je ne sais pas
où j'ai lu ça--M. de Solis voyage. Il risque sa vie je ne sais où pour
je ne sais quoi. Mais il a failli être assassiné et un peu décapité par
les Pavillons-Noirs... ou Jaunes... on ne sait pas au juste la couleur.

--Ah? avait fait encore Sylvia d'un ton qu'elle voulait rendre
indifférent.

--Aussi, quoi!... On ne va pas chez les Pavillons-Noirs! On va à Paris
quand on n'y est pas né et on y reste quand on est Parisien. C'est bien
votre avis, Sylvia?

--Certainement. Mais....

--Mais quoi?

--M. de Solis?

--Ah! ah!... il vous intéresse encore? Eh bien! mais il est sain et
sauf, M. de Solis!... Il a joué du revolver, M. de Solis! Ce pauvre cher
revolver américain dont on dit tant de mal, il s'en est servi, ce
pionnier de la civilisation! Et alors les pirates.... Chinois ou
autres... envolés! Pft!... comme vos rêves! Ne vous inquiétez pas du
marquis! Plus aucun danger! Aucun!

--J'en suis bien heureuse! Très heureuse!

Elle souriait maintenant à Mme Montgomery qui la regardait.

--Mais, ma pauvre Sylvia, vous êtes toute troublée! Ce n'est pas mon
histoire au moins!

--Non, mais cette... nervosité maladive, dont me guérira difficilement
le docteur, me cause à tout instant de petites secousses. Je suis
vraiment trop impressionnable.

--Bah! avait dit en riant Mme Montgomery, je ne compte pas sur le
docteur Fargeas pour vous guérir, je compte sur le «docteur Paris». Ah!
chère, Paris! quel médecin! Il en a sauvé bien d'autres!

Et, toujours gaie, heureuse, toujours en l'air:

--Il est vrai qu'il en a tant perdu, tant perdu! Mais les Américains,
eux, s'y retrouvent toujours.

       *       *       *       *       *

Il y avait deux mois, deux mois passés, que les deux amies avaient
échangé ces confidences, à Paris, dans la rue Rembrandt, et de cette
causerie avec Liliane, Sylvia avait gardé un souvenir troublé, une sorte
d'inquiétude, repensant à ce Georges de Solis qui lui était apparu
là-bas, chez son père, et qu'elle avait pu croire le fiancé, l'époux,
l'être choisi et aimé! Un passant, ce marquis de Solis. Il était venu et
il était reparti, après avoir deviné pourtant que Sylvia se sentait
attirée vers lui! Et lui-même, n'avait-il pas laissé la jeune fille lire
en lui? Ne s'étaient-ils point dit, l'un à l'autre, de ces mots qu'on
n'oublie jamais, jamais plus?

Georges de Solis!... Pourquoi était-il parti presque subitement,
laissant Sylvia attristée, Sylvia qui était résolue à demander à M.
Harley, son père, de l'unir à ce gentilhomme français? Il le lui avait
murmuré, pourtant, il le lui avait involontairement laissé soupçonner,
l'aveu d'un amour qui, tout à coup, s'était comme effacé, envolé!
Pourquoi? Elle l'avait deviné, depuis. Mais, au premier moment, la
douleur avait été cruelle chez Sylvia. Oui, elle l'avait deviné. M. de
Solis s'éloignait parce qu'il la croyait riche, disparaissait pour
n'être pas accusé, lui étranger, de viser par le mariage la fille d'un
des plus riches banquiers de New-York. S'il avait su que la ruine était
si proche!

Et, en songeant à ce passé, en revivant ces journées enfouies que le
babillage de Liliane lui avait rappelées, toutes vivantes encore et
bourdonnantes, comme un essaim d'abeilles accourt au bruit du cuivre,
Sylvia se revoyait dans sa chambre de jeune fille, accablée et triste,
pensant à M. de Solis qui n'était plus là! Il avait emporté une de ses
illusions, une de ses confiances! Elle s'était cru aimée! Puis, dans le
logis paternel, entrait, timide, avec sa loyauté d'homme et sa naïveté
d'enfant, Richard Norton qui, poussé par le père, demandait à Sylvia si
elle consentirait à unir sa vie à la sienne, et, devant les prières de
M. Harley, la jeune fille faiblissait, consentait. Il lui
semblait--puisque M. de Solis ne donnait plus de ses nouvelles,
puisqu'il n'aimait plus sans doute celle qu'il avait paru aimer--il lui
semblait qu'il valait mieux se sacrifier sans réflexion, sans
hésitation, puisque, pour elle, ce mariage qui apportait une joie
inespérée à Norton, une consolation à M. Harley, était un sacrifice,
l'immolation d'une espérance.

Elle estimait d'ailleurs Richard Norton. Elle avait fermé le roman
inachevé et se disait qu'avec un homme de cette vaillance et de ce
dévouement, sans doute elle pouvait commencer l'histoire d'une vie
heureuse. Et, alors, dans toute l'honnêteté de son coeur, elle répondait
au pasteur qu'elle suivrait l'époux choisi partout, toujours, «dans la
bonne ou la mauvaise fortune». Elle la revoyait cette journée qui avait
décidé de sa vie. Là-bas, dans le grand salon de New-York, Norton avait
envoyé, fait suspendre au plafond une immense cloche de fleurs, une
cloche faite de roses de toutes couleurs, depuis la rose thé jusqu'à la
rose pourpre, et là, sous ce _marriage-bell_, sous cette cloche fleurie,
le pasteur avait uni Richard à Sylvia, devant le livre de la loi, la
Bible ouverte, et qui allait se refermer sur un serment.

Cloche de roses rouges et roses pâles! Que de fois, depuis lors, Sylvia
Norton l'avait entendue sonner! Sonner joyeuse parfois comme un
carillon d'espérance; sonner plus souvent comme un glas, le glas de
l'amour disparu, de l'amour mort et qui cependant, au fond du coeur,
semblait revivre. Oui, revivre, lorsque le souvenir de Liliane allait
vers lui, comme à la dérive, ou lorsque l'étourderie d'une écervelée
ramenait à ce passé la songerie de la jeune femme! Et c'était cela
qu'avait fait Mme Montgomery, le jour où elle avait rappelé à Sylvia
tout ce passé évanoui.

Mais cette émotion ressentie lorsque les deux amies s'étaient
retrouvées, Sylvia l'éprouvait plus violente peut-être maintenant, et
là, assise près de Liliane, qui tentait de l'égayer, elle pensait à ce
que Norton lui avait annoncé tout à l'heure: la présence du marquis à
Trouville, l'invitation que Richard lui avait faite. Oui, ce soir même
probablement, là, dans ce salon, M. de Solis reparaîtrait. Et dans le
bruissement des causeries, dans le babil et les rires que miss Arabella
accompagnait d'un refrain de quelque opérette de Sullivan, Sylvia
regardait la porte du salon, redoutant presque l'apparition du visage de
Georges de Solis.

Quoi! il allait se montrer, brusquement, et devant ces gens, dont
quelques-uns lui étaient si indifférents, il lui faudrait traiter
froidement cet homme dont elle avait rêvé de partager la vie! Elle
s'efforçait de paraître calme, souriante, aimant mieux, après tout,
puisqu'elle devait revoir le marquis, aller droit à lui, tendant une
main qui tremblerait peut-être un peu, mais qui serait la main d'une
honnête femme et d'une amie.

Et assise, à côté de Liliane, pendant que le sourd, lointain, continu
murmure de la mer montante roulait, là-bas, sur la plage, avec son
rythme majestueux, mélancoliquement, dans le bruit berceur des flots,
elle entendait, lointaines aussi, et comme noyées dans ces murmures, les
cloches, les cloches des fiançailles, les tintements du _marriage-bell_,
les sons attristés de la cloche de roses, des pauvres roses fanées!

Elle regardait Norton aussi.

Découpant sa carrure large sur l'horizon clair, à côté de le silhouette,
droite comme une perche à houblon, du colonel Dickson, Richard fumait un
dernier cigare et Montgomery était allé le rejoindre. Puis le cigare
achevé, Norton revenait à ses invités et prenait des mains d'Éva un peu
de kummel, tandis que le docteur Fargeas, avec ses longs cheveux blancs,
son menton rasé et son profil d'aigle, trempait ses lèvres dans un petit
verre d'argent et déclarait à Norton qu'en dépit de son horreur des
alcools il trouvait cette eau-de-vie délicieuse.

--Elle est célèbre, dans tous les cas, disait Norton.

--Dans les deux Amériques, l'eau-de-vie de M. Norton est fameuse!
ajoutait Montgomery.

--Elle est française, du reste, mon cher docteur, fit Norton. Que cette
indication vous rassure. Cognac n'a jamais produit rien de mieux. J'ai
acheté ça à un capitaine de navire qui, de tout une fortune, n'avait
gardé qu'un fût de cette eau-de-vie dont il ne voulait pas se séparer.
Peut-être tenait-il à se noyer dedans comme Clarence dans le malvoisie.
Je lui ai payé cela au poids de l'or. Il a tenté la fortune. Il n'a pas
réussi, et, comme un imbécile, s'est fait sauter la cervelle. Au lieu de
recommencer, ce qui est si simple, et de lasser la mauvaise chance, ce
qui n'est pas toujours facile, mais n'est jamais impossible. J'ai des
remords parfois, de lui avoir acheté son alcool. Il se fût grisé avec,
cela l'eût consolé, il serait peut-être encore vivant!

--Cela dépend, dit le docteur Fargeas. La manie du suicide est parfois
indépendante des souffrance morales. Affaire d'hérédité. L'atavisme joue
aussi son rôle là-dedans.

Richard Norton, debout et son verre de cognac à la main, frappa
doucement sur l'épaule du médecin étendu sur un divan.

--Ah! ces docteurs! Diables de docteurs, il faut qu'ils mettent de la
fatalité en tout!

--Nécessairement. La théorie de l'hérédité a remplacé dans le monde
moderne la fatalité antique.

--Et alors, le suicide? Affaire de fatalité?

--D'une fatalité de tempérament. Oui. Très souvent.

--Alors vous ne croyez pas aux maux insupportables et qu'on rejette
comme un fardeau qui nous pèse trop?

--Mon cher monsieur Norton, répondit le docteur Fargeas, je ne crois
qu'à trois choses insupportables: la Misère, la Maladie et la Mort. Et
pourtant l'humanité passe son temps à avaler celles-ci et à supporter
celle-là, sans suicide. Peste! si l'on se tuait pour tout ce qui nous
agace ou nous navre, le monde finirait vite!

--Alors, la vie, vous la trouvez excellente?

Et Norton semblait pousser le docteur Fargeas à quelque théorie
pessimiste.

--Ma foi! je ne la trouve point parfaite, fit le médecin. Mais comme la
mort qui la termine est quatre-vingts fois sur cent plus vilaine que les
souffrances qui la composent, je préfère encore, après avoir étudié l'un
et l'autre, la vie, toute maussade qu'elle est parfois, à cette fameuse
délivrance qui est une délivrance sans appel. Ceci dit, mon cher Norton,
lorsque vous avez quelque chagrin, ne pensez pas au suicide et
laissez-le à des imbéciles comme votre vendeur d'eau-de-vie. Mais vous
n'avez pas à craindre ça! Vous êtes un homme heureux!

--Oh! dit l'Américain, et j'ai l'habitude de me colleter avec la
Nécessité!

Il regarda avec une sorte de défi, d'orgueil mâle, les amis qui, autour
de lui, dégustaient le cognac du capitaine, puis, avec la fierté d'un
fils de ses oeuvres, sans la moindre infatuation qui sentît le parvenu:

--Moi, je vivrais aussi facilement avec rien, je dis absolument rien,
qu'avec mon présent train de maison, et, ma parole, je n'ai besoin que
pour les autres des millions de dollars que le sort m'a donnés.

Le murmure d'incrédulité de Montgomery et la protestation courtisanesque
du colonel Dickson se formulèrent bien vite par une interruption du
docteur:

--Oh! le sort! le sort!... Et votre travail, mon cher monsieur Norton,
et votre habileté, et votre patience?...

--Et la chance, précisa l'Américain. Oh! parfaitement, la chance aussi!
Il ne faut pas être si fier de ses succès en ce monde, et si l'on se
dit--ce qui est vrai--que la chance est bien souvent la collaboratrice
de toute victoire, eh bien, ce n'est pas mauvais, ça nous rend pitoyable
pour les pauvres et indulgent pour les vaincus! C'est que j'en ai tant
connu, moi, de braves gens, qui suaient sang et eau toute leur vie et
arrivaient à quoi?... à rien!--ou sans atavisme, mon cher docteur, sans
hérédité, quoi que vous en disiez--au suicide comme mon bonhomme de
capitaine. Oui, j'ai bien pioché! Oh! rudement! bravement! Je crois
certainement qu'il me reste de ce temps-là des crevasses aux mains. Je
n'en rougis pas!... Quand je pense, tenez...--et appuyé à la cheminée,
les yeux mi-clos, comme bercé par un bon souvenir, il se laissait aller
doucement vers le passé--la date me revenait ce matin en écrivant mon
courrier--il y a trente ans, moi, Richard Norton, je conduisais une
barque sur l'Hudson et j'aidais mon père, mon brave et saint homme de
père, à fendre le bois.... Oui, quand je pense à ça, j'ai eu beau
travailler depuis, courageusement travailler, et toujours, à présent,
vous ne m'empêcherez pas de me dire que la chance m'a favorisé, car elle
m'a donné la fortune et, avec la fortune, la chère femme pour qui je
donnerais cette fortune-là!

Il avait dit cela d'une voix assurée, debout, cherchant des yeux Sylvia,
qui écoutait, muette, avec un sourire de reconnaissance dévouée.

--Monsieur Norton, dit Liliane en riant, prenez garde! Il ne faut jamais
parler de son bonheur si haut.

Norton la regarda, un peu inquiet.

--Je sais. Cela tente le sort! Mais je lui paie rançon. Croyez-vous que
si la santé de mistress Norton ne l'exigeait pas, j'aurais jamais quitté
New-York pour Paris?... Oui, dit Richard en souriant à Fargeas, oui,
c'est la faute de ce cher et illustre maître si je suis ici.

--Ma faute?... fit le savant.

--Oui, votre faute. Je vous ai proposé de venir à New-York soigner
spécialement, vous le grand devin des maladies nerveuses, mistress
Norton.

--Et j'ai refusé! dit Fargeas.

--Je vous offrais une fortune. Ce que vous auriez voulu. Oui, carte
blanche.

--Guérison à forfait! Mais, répondit très simplement le docteur, j'avais
à Paris tout mon service d'hôpital, de pauvres diables qui ne
m'offraient rien du tout. Dans ces cas-là, vous concevez, on n'hésite
pas!

--Pas Américain, le docteur, murmura M. de Bernière à miss Éva qui
passait près de lui.

La jolie Américaine fit une révérence.

--Mais digne de l'être, vous avez raison! répondit-elle.

Et Bernière se pinça les lèvres, pendant que la belle Arabella lui
disait avec son gentil accent yankee:

--Écoutez donc ce morceau, monsieur le vicomte! Il est encore mieux
quand je le joue sur le violoncelle!

--Et, après tout, continuait Fargeas qui s'était levé, ce qui convenait
le mieux à votre chère malade--qui n'est plus aussi souffrante, non,
madame, non, vous n'êtes déjà plus très intéressante--c'était la
distraction, les voyages, le changement d'air... la terre est grande! Et
la meilleure ordonnance, neuf fois sur dix, s'écrit sur un ticket de
chemin de fer! Système excellent, d'ailleurs! Si les malades guérissent
à distance, le médecin en a tout le mérite. S'ils ne guérissent pas, il
n'en a plus la responsabilité.... Il est si loin.

--Alors, dit encore Norton, j'ai transporté à Paris une partie de ma
galerie de tableaux; j'ai fait meubler, rue Rembrandt, la chambre de
mistress Norton, de manière à ce qu'elle se crut à New-York, «chez
nous», dans notre maison américaine, et j'espère bien que Paris aidant,
et Trouville par-dessus le marché, je ramènerai là-bas ma femme
souriante, guérie, et pour toujours--ah! le beau rêve!--heureuse!

--J'y compte bien aussi, fit le docteur Fargeas. Et Mme Norton n'a
pas mis mes ordonnances en défaut. Plus de nerfs, n'est-ce pas?

--Plus du tout, répondit Sylvia qui s'efforçait de sourire.

--Oh! les nerfs, les nerfs! ajouta Mme Montgomery en riant. Une femme
s'en sert comme de son éventail, pour les besoins de sa cause. Est-ce
qu'on a des nerfs?

Le gros Offenburger s'était approché, les yeux allumés, quand Norton
avait parlé de ses tableaux, comme s'il eût entendu compter un sac
d'écus. Collectionneur d'oeuvres d'art, il savait que la galerie Norton
était célèbre.

--Diable, cher monsieur Norton, vos tableaux, disiez-vous, vous les avez
fait transporter en France?

--Ceux que mistress Norton préfère, oui. Mes Rousseau, mes Jules Dupré.

--Et, continua le banquier, aviez-vous pris la précaution de les faire
assurer, au moins?

--Oh! l'assurance est la règle de tout bon Américain! fit Norton. Très
hardi, le Yankee, mais très prudent! Mes tableaux valent une fortune? Eh
bien, mes mesures sont prises. Si je les perdais, on me rendrait une
fortune! Voilà! Ce que je voudrais trouver, je le répète sans cesse,
comme un refrain--et il riait--c'est une compagnie qui assurât le
bonheur!

--Si elle se fonde, cette compagnie-là, dit le docteur Fargeas, ne
prenez pas de ses actions! Elle fera de mauvaises affaires!



IV


La colonelle Dickson continuait à épier, de ses gros yeux bleus, ce qui
se passait dans le salon. Assise à la même place, elle tenait toujours à
la main sa tasse de thé vide, pour se donner une contenance. Le vicomte
de Bernière, penché sur le piano où Arabella laissait courir ses doigts
fuselés, lui semblait en bonne voie de flirtation. Mais quoiqu'elle
l'eût d'abord trouvée insignifiante, il y avait là cette miss Éva, fine,
rieuse, remuante, et, avec Éva, Mlle Offenburger, avec son beau
profil hébraïque et ses épaules grasses et ses mains toutes petites et
ses yeux de gazelle mourante qui maintenant gênaient la colonelle.
Mme Dickson semblait avoir décidément jeté son dévolu sur Bernière,
si amusant avec son dandysme de décadent, son esprit, sa fortune et son
titre! Arabella vicomtesse! La perspective était loin de déplaire à la
colonelle. Elle avait rêvé des ducs, des princes, des altesses. Mais à
Nice, elle avait failli se laisser duper par un prince de table d'hôte
et, depuis l'aventure, l'Américaine se méfiait. D'ailleurs le colonel
avait pris ses renseignements sur Bernière. Bonne famille. Orphelin. Un
titre authentique. Arabella pouvait flirter.

C'était encore cette petite Allemande qui gênait la colonelle Dickson.

Évidemment, Mlle Offenburger glissait volontiers, coulait adroitement
des regards doux du côté de M. de Bernière. Elle avait, elle aussi, des
vues sur le vicomte, peut-être. Lui, Bernière, se sentait doucement
enveloppé par ces prévenances, ces gentillesses, qui chatouillaient son
pessimisme. Il trouvait la belle Arabella délicieuse et la petite
Offenburger très appétissante. Et miss Éva, qui le raillait volontiers,
lui semblait piquante en diable, la gentille Américaine, très piquante.

Mais Bernière ne songeait, du reste, sérieusement ni à celle-ci ni à
celle-là et, pour le moment, en philosophe pratique, il regardait au
loin les lumières du Havre, et se disait qu'il était bon et doux
d'entendre, après un dîner exquis, une musique agréable jouée par une
jolie femme.

Ce rôle d'auditeur, de spectateur, de gourmet de la vie, Paul de
Bernière était bien décidé à le jouer partout et toujours. Il avait
reconnu assez vite qu'en dehors des sensations de l'art, des caresses
d'une bonne musique ou d'une poésie de choix, il n'y a pas grand' chose
dans l'existence. Il se piquait élégamment de passer pour un décadent,
un être déçu et doucement ironique sans les grandes colères des révoltés
romantiques d'autrefois, sans le dédain des petits blasés de sa
connaissance.

Le jeune homme, pendant tout le dîner, avait observé, étudié, prenant
d'ordinaire la vie pour un spectacle où il n'apportait pas grande
passion, à peine un grain de curiosité, mais trouvant à la situation
actuelle--car il se sentait visé à la fois par les Offenburger et les
Dickson, par l'Allemagne et l'Amérique--quelque chose d'original et
d'inattendu. Parisien jusqu'aux ongles, un peu lassé de tout, n'ayant
jamais eu, même à vingt ans, ces grandes folies de la jeunesse, Bernière
avait pris, comme il disait, une stalle dans la vie, et se souciait peu
de monter sur la scène. A quoi bon jouer un rôle? On n'a plus ni le
droit ni le temps de siffler. Assez riche pour se passer ses
fantaisies, le vicomte n'avait même pas de caprices, simplement parce
qu'il pouvait les satisfaire. Il avait peut-être été aimé, il n'en eût
pas mis sa main au feu--les femmes sont si drôles!--mais certainement,
disait-il, il n'avait jamais réellement aimé d'amour, d'un amour vrai.
Il avait déchiqueté son coeur en amourettes, en _amourachettes_. Voilà,
du moins, ce qu'il disait tout haut. Il avait horreur du sentiment,
trouvait l'idéal un peu ridicule et ne croyait qu'à la science, qu'il
trouvait d'ailleurs ennuyeuse. Jadis, à dix-huit ans, il s'était battu
bravement, dans un bataillon de mobiles, passant sous les obus
allemands, deux longs mois dans un fort de Paris. Depuis, il était rare
qu'il parlât de ces souvenirs. La guerre lui paraissait un souvenir
désagréable qu'il fallait chasser. Il avait brûlé, comme risibles, les
vieilles photographies de 1871 qui le représentaient, encore imberbe,
harnaché sous la capote du soldat. On ne l'entendait jamais parler ni de
batailles, quoiqu'il eût, dans un coin, le brevet de la médaille
militaire, ni de patrie, bien qu'il eût, en Suisse, au Righi, échangé
une balle avec un officier alpin italien qui, à la table d'hôte, se
moquait un peu de nos zouaves.

Paul de Bernière était un sceptique aimable, fanfaron de doute, et
prétendant que tous les jeunes gens d'aujourd'hui lui ressemblaient un
peu.... Présenté à Norton, à Paris, il s'était intimement lié avec lui à
Trouville--grâce au docteur Fargeas, son ami--et il écoutait volontiers
les admonestations de l'Américain, qu'il enviait d'être un homme utile,
les conseils de Sylvia, dont la voix lui produisait aussi l'effet d'une
musique, mais n'avait rien de plus pressé que d'oublier à la fois les
unes et les autres.

Le vicomte affectait ainsi de se parer de cette mode du pessimisme qui
envahit doucement comme un poison lent le cerveau des jeunes hommes.
Ecoeuré par le vide des discussions quotidiennes, il éprouvait une
sensation d'anémie intellectuelle, non sans charme, pareille à ces
torpeurs délicieuses qui conduisent lentement au sommeil. Trouvant
presque ridicule de protester contre les niaiseries courantes ou de
s'indigner contre des infamies dont le nombre, montant chaque jour comme
une marée, était à la fin trop grand, il se laissait glisser au courant
du jour, vivant en curieux, puisqu'il eût été déplacé de vivre en
héros, et portant, comme une fleur à la boutonnière, ce nom de décadent
qui résumait bien les alanguissements et l'abdication de ceux de son
âge. Être désillusionné, partisan de l'abdication en toutes choses, ne
lui semblait, du reste, ni un malheur ni un vice. Il y avait, pour cet
esprit fin, dans les périodes de décadence, des spectacles de
décomposition sociale beaucoup plus intéressants que les scènes
dramatiques des grandes époques de foi. Et il regardait, comme accoudé
sur le rebord d'une loge, la comédie contemporaine, dont la singularité
fermentée lui paraissait si attirante qu'il n'éprouvait même plus la
tentation d'en siffler le décousu et l'immoralité.

Ce Parisien, décidé à ne pas être dupe d'un temps poliment égoïste et
également corrompu, craignait par-dessus tout deux choses: le ridicule
et la passion.

Le ridicule, Bernière n'avait pas à le redouter. Tout à fait charmant,
avec sa sveltesse juvénile, une moustache blonde, un peu retroussée, sur
ses lèvres fines, les cheveux frisés, un monocle à l'oeil droit, par
habitude, il ressemblait vaguement à un joli cavalier en tenue
bourgeoise, et on cherchait instinctivement à ses talons un bout
d'éperon et à sa boutonnière un bout de ruban. Grand, très nerveux, les
poignets fins, des pieds de femme, il avait, du front à la cheville, une
élégance spéciale, sans morgue, avec un certain laisser-aller séduisant,
qui n'était pas la rectitude anglaise, mais cette élégance spéciale,
séduisante, sans façon, qui est la grâce et la bonne grâce françaises.

La passion? Il fallait peut-être à Bernière plus de soin pour la fuir.
Là, comme en toutes choses, son dédain était né, peut-être, dès son
début, de quelque confiance déçue. La déception ressemble à ces enfants
qui sortent maladifs du sein déchiré de leur mère morte. Le nouveau-né
vient d'un cadavre, et il y a des cadavres d'illusions. Paul de Bernière
avait aimé peut-être avec trop de confiance et une foi trop vive; il
s'était trouvé bête et, brusquement, s'était repris tout entier.
Désormais, on ne l'aurait plus. Il ressemblait à ces amateurs d'art tout
prêts à montrer leurs trésors, joyeusement, et qui, au premier mot
absurde dit par un ignorant, au premier attouchement d'un sot, les
renferment sous triple serrure, en avares, et ne les montrent plus.
Aussi bien, Arabella et Hélène Offenburger et Éva Meredith pouvaient
être exquises, séduisantes, troublantes, tout à leur aise: le coeur de
Bernière était fermé.

Ma foi, oui, désormais il le gardait, son coeur, trésor avarié et un peu
entamé! Il ne se sentait pas de taille à jouer longtemps les rôles de
dupe. Là encore, dans ce domaine du sentiment, il serait un amateur, un
dédaigneux, il ne donnerait rien de lui-même. Résolu à ne point se
marier, et, de toutes les déceptions redoutables, la plus redoutée par
lui étant celle du lendemain du mariage, il mènerait doucement sa vie de
garçon jusqu'à la fin, ne compliquant son existence ni par une femme ni
par des enfants. Quelle folie, lorsqu'on est libre, d'aliéner sa
liberté!

Et, malgré le sourire narquois qui relevait sa moustache blonde,
Bernière était, depuis longtemps déjà, plus troublé et agacé qu'il ne le
voulait paraître. Il avait, par exemple, des envies de ne plus remettre
les pieds chez les Norton, quoiqu'il y fût reçu avec une cordialité
touchante. Les cheveux noirs, frisés sur le front, de miss Meredith, le
préoccupaient avec trop de persistance et, depuis qu'il était à
Trouville, il songeait trop souvent à cette voix claire, à ce bon regard
amical, à cette main tendue franchement, à ce charme enveloppant de la
jeune fille. Il éprouvait un plaisir trop vif à aller revoir ces
Américains qu'il appelait maintenant des amis.

La fin de sa saison d'hiver lui avait semblé fade parce qu'à son gré les
_five o'clock_ n'arrivaient pas deux fois par jour. Il était temps de
partir pour les eaux. On menait à Paris une existence désolante. La vie
parisienne, la vie d'un homme jeune, riche, curieux de tout connaître,
est pourtant très occupée: invitations, visites, premières
représentations, expositions de cercles, séances d'escrime, toutes les
distractions journalières, lassantes comme les labeurs, du Parisien qui
veut tout savoir, simplement parfois pour avoir l'occasion de tout
railler; ce perpétuel mouvement tournant dans le vide, ces éternels
«déjà vu» ennuyaient Bernière. Une soirée passée chez les Norton, comme
à Trouville, aujourd'hui faisait, au contraire, reprendre goût aux
choses. Il appelait ces repos des apéritifs.

Seulement la vision de miss Meredith, à son gré, s'y mêlait trop. Il ne
s'était pas juré de ne plus être amoureux pour devenir amoureux d'une
petite Yankee, oiseau de passage destiné à traverser l'Océan.

Et comme ce sentiment, de jour en jour, entrait en lui, avec une douceur
latente d'abord, puis charmeuse, Paul y résistait, trouvant absurde de
se laisser prendre et s'irritant contre lui, contre la grâce même d'Éva
qui le traitait avec cette intimité franche des jeunes filles de son
pays. Alors le vicomte avait de violentes envies de boucler sa malle, de
quitter Trouville pour Dinard ou d'aller finir sa saison d'été en
Bretagne, dans quelque trou, à Douarnenez, à la Baie des Trépassés, au
diable; mais il se disait que c'était après tout accorder un peu trop
d'importance vraiment à un état d'esprit assez vague que de le secouer,
de s'en débarrasser en fuyant. Et qu'importait miss Meredith et ce qu'il
éprouvait pour elle! En supposant même--ce qu'il niait--que ce fût un
semblant, un fantôme, un atome d'amour, eh bien! il s'en amuserait. Le
flirt est une occupation comme une autre. Il est à l'amour ce que le
caquetage est à l'éloquence. Un divertissement. Un babil.

--Quant à l'amour.... Bah! l'amour! Il faut savoir le couper comme on
coupe un cor, disait le vicomte. Ça ne tient pas plus à notre individu
qu'un durillon.

Pendant le repas, il s'était donc imposé de très peu regarder miss
Meredith et de partager ses coups d'oeil d'amateur entré les yeux bleus
d'Arabella Dickson et les regards noirs, très tendres, de Mlle
Offenburger. La colonelle avait été même tout à fait charmée de savoir,
dans le bruit du repas, cette appréciation du vicomte sur la beauté de
sa fille:

--Yeux bleus et peau blanche. On dirait deux bluets tombés dans la
neige.

Mais, en revanche, mistress Dickson n'avait point paru satisfaite
lorsque Bernière, après le dessert, avait si fort insisté auprès du
docteur Fargeas pour savoir d'où sortaient les Offenburger.

--Elle est charmante, Mlle Hélène, docteur; mais elle a quelque chose
d'exotique, d'arabe, d'oriental....

--Oh! mais, cher vicomte, avait interrompu la colonelle, elle vous
préoccupe beaucoup, Mlle Offenburger!

--Curiosité pure, madame. S'il y avait ici une femme qui me préoccupât,
comme vous dites, ce ne serait point Mlle Offenburger.

Mme Dickson était demeurée un moment silencieuse, regardant le jeune
homme d'un air engageant, en mouillant les deux boules de loto qui
étaient ses yeux de douces larmes maternelles, tandis que le docteur
Fargeas répondait à Bernière:

--Eh! Mlle Offenburger est en effet exotique, mon cher. Élevée à la
française, son père est Hambourgeois et sa mère était Anglaise.

--Mme Offenburger est morte?

--Depuis des années. Très gentille, Mlle Offenburger, vous avez
raison de la trouver charmante, mon cher Paul. Une adorable créature, un
peu... composite... très instruite, je dirai presque trop savante pour
mon goût... mais exquise. Et pratique! La vraie jeune fille moderne, mon
ami! Elle est précisément aussi moderne, tenez, elle, en sachant tout,
que vous êtes essentiellement d'_actualité_ en ne croyant à rien!

--Qu'est-ce qui vous dit que je ne crois à rien? avait répliqué Bernière
qui, pour amuser son caprice, regardait miss Meredith et la comparait à
cette grande statue d'Arabella et à cette petite pouliche d'Hélène
Offenburger.

Il était d'abord trop Parisien, Parisien des dessous et des dessus de
Paris, pour ne point connaître Offenburger--cet Offenburger dont la
jolie fille était aussi fine d'attaches et de beauté que le père était
énorme et gras. M. Offenburger? Un grand bel homme, joliment fleuri,
gros, ventru, tout en menton et en joues, le nez busqué sur d'énormes
lèvres rouges, des favoris noirs, frisés comme des crins, lui mettant
comme deux plaques d'encre de Chine sur sa peau rosée, et ses grands
yeux d'Oriental ruminant, traînant sur les hommes et les choses avec une
affectation de bonté placide qui était tout simplement une sorte de
dédain bienveillant, la constatation personnelle de sa propre
supériorité. Quand il avait sur la tête son chapeau, qu'il gardait
volontiers, il paraissait jeune encore avec sa carrure de beau Turc et
le teint clair de son visage; il ne reprenait son âge que lorsqu'il se
découvrait, laissant voir--comme à présent--un crâne chauve, bossué de
protubérances et plus jaune que la face--contrastant si bien avec le
teint rose, que Paul de Bernière comparaît mentalement le banquier à un
sorbet: vanille et groseille, la vanille en haut. Peut-être bien
était-ce une des raisons pour lesquelles M. Offenburger tenait
volontiers sa coiffure vissée à son front.

Très bon homme d'ailleurs, à la surface. Sucré et glacé. Le vicomte eût
pu suivre sa comparaison du sorbet. Homme de goût, collectionneur
acharné, payant cher les revendeurs qui, pour lui, enlevaient d'assaut
les bibelots sous le feu des enchères, à l'Hôtel des Ventes, prêtant ses
tapisseries et ses ivoires aux expositions publiques pour avoir la joie
de lire sur les catalogues et sur les étiquettes: _Collection de M. Mosé
Offenburger_; ayant, dans ses écuries, des chevaux de prix que l'on
couronnait au Concours hippique, et dans son chenil un équipage que le
jury primait à l'exhibition des Tuileries. Très luxueux d'allures, mais
d'humeur démocratique. On s'adressait à lui quand on voulait fonder un
journal militant. Offenburger refusait parfois, acceptait souvent et ne
se réservait même pas toujours le bulletin de Bourse. Il assurait qu'il
aimait la France, qu'il n'y avait que la France au monde, et Bernière
avait même éprouvé, à dîner, un agacement particulier, en dépit de son
décadentisme, à entendre le Hambourgeois déplorer, avec son accent
d'outre-Rhin, les _pétisses_ qu'on faisait en France et la _dégadence_
de ce _cran_, très _cran_ pays.

On ne savait pas bien exactement l'origine de la fortune de cet
Offenburger. Il était tombé à Paris--voilà quinze ans--comme un
aérolithe, mais un aérolithe en or. Il avait attiré les regards, autour
du Lac, par ses équipages; les lorgnettes, à l'Opéra, par les diamants
de sa femme, morte depuis, et ensuite par la beauté de sa fille; les
reporters, à son hôtel, par ses fêtes et son vin de Tokai; les peintres
par ses achats de tableaux; les courtiers par ses ordres de Bourse et,
peu à peu, cet amalgame d'autorités diverses, ces intérêts différents,
massés autour de lui, avaient formé comme une boule énorme qui roulait,
roulait à travers Paris et eût fait boule de neige si la renommée
d'Offenburger eût été parfaitement immaculée.

Roi d'une république d'agioteurs et de jouisseurs, le Hambourgeois
Offenburger, peut-être naturalisé Français, était devenu, par la
complicité des bons journalistes et des trottins de la finance, une
sorte de puissance bizarre qui tenait le milieu entre l'agent
diplomatique et le bailleur de fonds. Les ministres le consultaient pour
savoir ce que pensait de leurs déclarations publiques l'ambassadeur de
son pays. Il donnait aux gouvernants son opinion sur les affaires de la
France et, tout honoré de porter aux jours de fête la décoration de son
souverain, il trouvait que les hommes d'État des bords de la Seine
s'effrayaient trop du _ratigalisme_ et ne marchaient pas assez de
l'avant.

Offenburger ne fréquentait pas seulement les politiciens qui font les
emprunts et les gazetiers qui défont les politiciens, il étendait aussi
sur ses connaissances démocratiques comme une crème de _high-life_. Il
invitait à ses _rallye-papers_ des clubmen en renom, des gentilshommes
dont les colonnes de la _Vie parisienne_ sont comme les feuillets de
l'_Almanach Gotha_. Le marquis d'Ayglars, resté fringant malgré la
cinquantaine, était pour le financier le rabatteur de cette chasse aux
illustrations nobiliaires. Il exerçait chez Offenburger, amicalement,
disaient quelques-uns, en qualité de conseiller bien appointé, disaient
les autres, des fonctions de semi-maître de maison, faisant les honneurs
du château de Luzancy, comme il eût fait ceux de son propre castel, si
d'Ayglars n'avait pas été rasé par la bande noire.

Et Offenburger n'achetait pas un cheval et ne faisait pas une commande
au sellier sans l'agrément du marquis. C'était pour Offenburger que
d'Ayglars se montrait au Tattersall. C'était pour lui qu'il rédigeait
une façon de code du cérémonial que le banquier étudiait, _potassait_
comme un élève qui veut passer sans faute son baccalauréat. Le marquis
était, pour la question hippique, chez Offenburger, ce que Saki-Mayer
était pour les bibelots. Il s'occupait des pur-sang comme le revendeur
juif s'occupait des antiquailles. Ce qui faisait dire à l'archiduc
Heinrich--que Mosé Offenburger, lorsque le prince était venu en France,
avait traité, à Luzancy, comme un surintendant traitant le Roi-Soleil
avant la Bastille, ce Mazas des financiers d'autrefois:

--Cet Offenburger, il a le meilleur Johanisberg que j'aie bu! Ses
chevaux sont mieux tenus que ceux de mon frère! On donnerait un bal
dans ses écuries! Il a des tableaux admirables, des curiosités
extraordinaires, la table la mieux servie que je connaisse, un équipage
de chasse étonnant! Il me dégoûte, cet Offenburger!

Paul de Bernière se rappelait, un à un, tous ces _racontars_ de la
chronique parisienne, en examinant le gros homme sans patrie qui avait
choisi Paris pour vivre, tout simplement parce qu'on s'y amuse plus qu'à
Hambourg; mais en regardant la grâce ouatée de chair de la charmante
Hélène, le vicomte oubliait tous les ridicules du père et se
plaisait--toujours en amateur--à comparer entre elles Mlle
Offenburger, jolie comme une jolie Turque; Arabella, majestueuse comme
la Diane de Houdon, et miss Éva, vraiment exquise avec son calme regard
d'honnête fille. Il y avait aussi, là-bas, la belle Mme Montgomery et
Sylvia, assises dans la pénombre, et Bernière jouissait d'un plaisir
artistique tout particulier; la vue de ces créatures adorables,
rassemblées là comme des oeuvres d'art en un musée et qu'il analysait en
connaisseur, en raffiné, sans les aimer, oh! bien décidé à n'en aimer
aucune!

Et pendant que les notes--d'une chanson américaine, d'une sorte de
tremblante romance nègre, soulignée d'accords mélancoliques comme des
soupirs d'esclaves--chantaient sous les doigts de miss Dickson, Paul,
avec son dilettantisme de gourmet, comparaît avec une infinie volupté sa
situation de sceptique au repos, et la vie de labeur acharné de son hôte
Norton, ou de Montgomery, ou d'Offenburger, accablé d'affaires, ou du
colonel promenant sa fille à travers le monde, ou de Fargeas même,
vivant dans les sanies humaines, tandis que lui jouissait délicieusement
du _farniente_ de son existence d'amateur. Libre, choyé, caressé par ces
regards de femmes et se disant:

--Voilà. Pas de préoccupations. Des sourires! Et la liberté de juger!

Il jugeait d'ailleurs, ayant surpris, pendant le repas, quelque
indiscrète songerie au fond du regard de Sylvia: oui, il jugeait et se
disait, lui qui avait, en sa vie, étudié plus de filles que de jeunes
filles:

--Qui donc prétend que la jeune fille est indéchiffrable? Le plus
difficile à déchiffrer de ces êtres d'élection qui sont là, ce serait
encore la femme! A quoi pense Mme Norton présentement et de quoi
souffre-t-elle? Car elle souffre! Elle souffre, et je défie la théorie
de la grande névrose du docteur Fargeas de m'expliquer cette
souffrance-là!

Et, maintenant, toujours en curieux--Mlle Offenburger, ayant succédé
à Arabella au piano et y jouant du Beethoven--Bernière s'était assis en
face de mistress Norton, regardant Sylvia accoudée sur le canapé. Elle
ne causait plus avec Mme Montgomery, elle écoutait au contraire,
charmée.

Il la voyait de profil. Une sorte de tristesse apparaissait dans
l'attention qu'elle prêtait à la symphonie. Ses sourcils se fronçaient
sur ses yeux bleus et, dans le battement de ses narines, il y avait une
émotion et une fièvre. Peut-être cela prouvait tout simplement que
Sylvia était artiste, tout son être vibrant à cette voix de l'au-delà.

Mais Éva, debout près du piano, était aussi émue que Mme Norton. La
petite Américaine, les mains croisées, écoutait, comme en extase.
Arabella, impassible, s'était assise à côté de sa mère qui envoyait à
Mlle Offenburger un sourire un peu dédaigneux, envieux aussi.

Hélène Offenburger était une musicienne consommée, un peu sèche et
méthodique, mais très sûre. Quand elle eut fini, Bernière ne put
s'empêcher d'applaudir. Le gros Offenburger rayonna et les Dickson
firent la grimace tous ensemble. Sylvia, ravie, tendait les mains à
Hélène qui, après les avoir serrées, écartait, d'un joli geste bref, ses
mèches de cheveux noirs un peu tombées sur son front, et Éva disait à
Mlle Offenburger:

--Que vous êtes heureuse, mademoiselle, d'être aussi bonne
musicienne!...

Hélène ne montrait, du reste, ni étonnement ni anxiété. Elle se savait
musicienne excellente; elle n'avait pas à en tirer coquetterie: c'était
un fait. Et elle racontait, le plus simplement du monde, combien son
professeur autrefois était content d'elle, lui disant que si elle
voulait donner des concerts, elle se ferait certainement un nom, un
grand nom, dans la musique:

--J'aime encore mieux la banque, ajoutait la jeune fille en souriant.

On parla alors de Beethoven. Éva dit quelques mots, très doucement,
exprimant quels frissons d'art faisait en elle passer le maître, et on
discuta les génies respectifs de Beethoven et de Mozart.

--Allons, bon! J'attendais Mozart! se dit Bernière.

Mais ce qu'il n'attendait pas, c'est la façon dont Mlle Offenburger
constata la supériorité de Beethoven, par le volume du cerveau de
Beethoven. Et cette jeune fille, qui, tout à l'heure, les doigts sur le
piano, faisait chanter la poésie et le rêve, se laissait aller, le plus
simplement du monde, devant Sylvia étonnée, Bernière, subitement amusé,
et Liliane Montgomery, effrayée presque, à une comparaison entre le
rapport du volume encéphalique et le développement intellectuel. Et elle
disait _encéphalique_. Et elle ne sourcillait pas, ne souriait pas, et
sa jolie petite bouche aux lèvres charnues, en parlant, demeurait
charmante. Puis, elle passait du crâne de Beethoven à un autre crâne,
non plus d'un musicien, mais d'un penseur.

--Savez-vous que le crâne de Descartes avait 1,700 centimètres cubes,
soit 150 centimètres de plus que la moyenne des crânes des Parisiens
d'aujourd'hui?

Et ce n'était pas tout. Le crâne de La Fontaine mesurait 1,950
centimètres, comme celui de Spurzheim, exactement. Le cerveau d'un autre
écrivain contemporain, qu'on venait d'enterrer, pesait 2,012 grammes. Un
peu moins que celui de Cromwell.

--Et celui-là? Celui de Cromwell? murmura Liliane un peu railleuse,
croyant embarrasser la jeune fille.

--2,230, répondit la petite bouche rouge de Mlle Hélène Offenburger.

Le gros banquier étalait ses pectoraux avec fierté, et Mme Dickson
regardait le colonel, comme pour lui dire:

«Eh bien! et Arabella? Comment faire rayonner Arabella?»

Arabella, immobile, contemplait la mer, le regard très calme.

Mlle Offenburger ne mettait, du reste, aucune affectation à étaler
son savoir. Elle savait cela, elle le disait, c'était tout simple.

Mais Mme Montgomery semblait étourdie, comme si elle eût écouté
quelque chose d'inentendu, une langue étrangère.

--Je parie, ma chère Éva, dit-elle en riant, que vous ignoriez tout
cela?

--Oh! moi, madame, moi, je ne suis pas savante, fit miss Meredith.

Et elle non plus ne mettait pas un reproche ou une modestie fausse dans
sa réponse. Elle ignorait des choses, elle l'avouait, et c'était tout
naturel chez une créature qui semblait le naturel même.

Mais--chose singulière--toute cette érudition scientifique de Mlle
Offenburger ne déplaisait pas à Paul de Bernière. Elle était curieuse,
cette jeune fille au profil oriental, très curieuse. Une Encyclopédie
aux yeux de velours, c'était piquant. Il ne se fût pas risqué à causer
anthropologie avec elle, diable! non; mais il se fût diverti volontiers
à l'entendre si gentiment, de sa petite voix très douce, parler de
capacités crâniennes et à la voir presque peser des cerveaux dans sa
jolie main d'enfant. Ah! la délicieuse petite conférencière! Elle était
peut-être doctoresse! Paul avait envie de le lui demander.

--Eh bien! dit Mme Montgomery au jeune homme, qu'est-ce que vous
pensez de Mlle Offenburger?

--Très jolie! Oh! très jolie!... Mais je ne voudrais pas être forcé de
passer devant elle mon baccalauréat. Je serais refusé!

--Comme bachelier, peut-être, mais comme mari, je ne crois pas!

--Oh! comme mari, fit Bernière. Comme mari, je n'aurai jamais mon
diplôme!

--Vous êtes pourtant fait pour être marié, dit alors le docteur Fargeas,
qui s'était approché.

--Moi?

Et Bernière essaya de sourire.

--Oh! docteur, qu'est-ce que je vous ai fait pour mériter cette menace?

--Vous?... Vous êtes un faux désabusé, un faux sceptique, un faux
ironique, et je vous ordonne le coin du feu....

--Comme aux bouilloires! Merci!

Mistress Dickson avait entendu, et cette petite profession de foi
antimatrimoniale amenait à ses lèvres une légère grimace. Elle allait,
d'ailleurs, protester contre la comparaison impertinente du vicomte,
lorsque la porte du salon s'ouvrit, et un valet annonça M. le marquis de
Solis.

Il y eut comme un cri, dans le salon, pour saluer l'entrée de Georges,
et Norton, quittant le colonel, alla droit au marquis en deux ou trois
enjambées, et lui tendant la main:

--A la bonne heure! Voilà qui est charmant!...

L'Américain cherchait des yeux Sylvia, qui s'était levée, toute pâle,
tandis que Mme Montgomery la regardait de côté, avec un petit sourire
narquois. Mme Norton restait droite devant le canapé sur lequel elle
était assise, tout à l'heure, à côté de Liliane, et Norton se retourna
vers elle pour lui présenter M. de Solis, qui, saluant, interrogeait
anxieusement le regard de Sylvia.

Il était venu brusquement, avec une sorte de hâte, après s'être demandé
pendant une partie de la soirée s'il viendrait. Il sentait, d'instinct,
que cette minute de sa vie était grave et pouvait être douloureuse. Un
moment il s'était dit qu'il ne se retrouverait pas devant Sylvia, qu'il
partirait de Trouville sans l'avoir revue.

Il avait, depuis la veille, quitté les _Roches Noires_ et loué, dans une
maison particulière, un appartement dont les fenêtres s'ouvraient sur la
mer. En s'accoudant au balcon, il apercevait, à sa gauche, la jetée, la
bordure, les maisons de Deauville: là-bas, devant lui, la plage, avec
son bruissement, son fourmillement, son caquetage de promeneurs, couvert
par la grande voix de la mer. Il vivait là--son mot à Norton était
exact--«en tête à tête» avec sa mère. Ce ménage d'une vieille femme et
de son fils avait des douceurs d'idylle. Le marquis eût, la veille
encore, regardé comme un mal fait à la chère créature une soirée passée
loin d'elle, après tant de mois, si longs, si longs, où il avait été
séparé d'elle. Il retrouvait--avec quelle joie!--la marquise toujours
belle, avec ses beaux yeux noirs sous des cheveux gris. Auprès d'elle,
Solis retrouvait des soins d'enfant battu demandant refuge au
dorlotement maternel. Sa vie, sa vie tourmentée et songeuse, déchirée,
amère, sans pessimisme et sans désespoir, aboutissait à cet
assoupissement doux, à ce blottissement de coureur d'univers, trouvant
enfin que rien ne vaut cette affection, première et dernière, étroite et
chaude comme un berceau.

Une soirée arrachée à cette intimité, dérobée à cette tendresse, c'était
beaucoup. C'était trop. Le marquis était décidé à vivre en sauvage. Il
se cachait, dans cet appartement, comme en bonne fortune, et il lui
semblait qu'il n'aurait jamais assez de temps pour raconter à la
marquise tout ce qu'il avait vu dans ses voyages, tout ce qu'il avait
observé là-bas. Elle l'écoutait avec délices et le couvait des yeux,
avec l'égoïste joie de ceux qui adorent. Il y avait entre eux comme une
lune de miel de tendresse maternelle et filiale. Elle le revoyait enfin,
le reprenait, ce fils, parti pour le bout du monde! Elle le dévorait de
ses regards parfois inquiets, car, dans la joie du retour,
instinctivement la mère devinait la mélancolie de quelque passion
oubliée!

Oui, ç'avait été tout d'abord pour M. de Solis comme un chagrin de
quitter la marquise, de lui prendre une minute de cette joie qui lui
restait, puis, tout à coup, il avait éprouvé une âpre envie de revoir
Sylvia. Il ressentait une sensation de curiosité, comme un besoin
d'interroger une eau dormante qui aurait reflété son image autrefois et
de lui demander si, cette image, elle en avait conservé, elle en gardait
encore l'ombre, le fantôme.

Et maintenant, elle était là, Sylvia, là, devant lui, froide en
apparence, roidie; mais sur ses lèvres, qu'un imperceptible tremblement
nerveux agitait, un sourire doux, triste et confiant, passait.

--Ma chère Sylvia, dit Norton de sa voix franche, très mâle, je n'ai pas
à vous présenter mon ami, M. de Solis. Oh! un ami dans toute la force de
ce mot, dont on abuse. Presque un frère, n'est-ce pas, Solis?

--Presque un frère, oui, répondit le marquis, dont la voix s'étranglait
un peu.

Tous les hôtes du salon regardaient. Miss Arabella portait même un
lorgnon à ses jolis yeux pour examiner ce nouveau venu, dont le titre
lui plaisait: Marquis!

Sylvia, faisant un effort, tendait à Georges de Solis une main qu'il
effleurait à peine, comme effrayé de la saisir entre ses doigts.

--A la bonne heure! Vieille amitié, double amitié! dit Norton joyeux,
pendant que Liliane murmurait étourdiment à l'oreille de son mari:

--Bon! vous allez voir qu'il va prier Sylvia de le retenir!

--Vous dites? demanda Montgomery.

--Rien! Ça ne vous regarde pas! Ou plutôt si.... Mais c'est indifférent.

Et Liliane détourna la tête.

--Eh bien, mon cher Georges, continuait Norton, au lieu d'une amitié
chez moi, vous en avez deux. Mistress Norton vous prouvera qu'il y a des
Américaines qui aiment leur foyer et aussi les hôtes de ce foyer de
famille.

--Là! qu'est-ce que je disais? fit encore Mme Montgomery. Oh! les
maris!...

Montgomery sollicitait encore l'explication.

--Eh bien?

--Eh bien, vous ne pouvez pas comprendre, vous en êtes un autre!

Mlle Offenburger qui, de ses yeux de gazelle, étudiait aussi le
marquis de Solis, demanda en riant:

--Comment, monsieur se figurait donc que les Américaines sont toutes des
extravagantes comme on en voit beaucoup?

--Oui, dit Sylvia.

Le marquis salua.

--Je vous demande pardon, madame. C'est surtout dans votre pays, où une
jeune fille peut traverser, seule, les États-Unis, sans être insultée,
que j'ai appris à respecter ce qu'il y a de plus respectable au monde:
la bonne grâce d'une honnête femme.

--Très bien! Ah! dit en riant miss Éva, pour un Français, cela, c'est
très bien!

--Comment, pour un Français?... Ah ça! mais cette petite fille des
Mohicans, pour qui nous prend-elle? dit le docteur Fargeas à Bernière.

Bernière sourit.

--Oh! c'est bien simple! Elle ne nous prend pas! Voilà!...

Sylvia était restée presque muette devant Solis. Elle voulut pourtant
trouver quelques mots à lui dire, quelques mots où le présent, avec
tous ses droits, sa réalité, son devenir, fût affirmé sans que le passé,
ce passé vénéré et sacré qui leur était cher, fût effacé dans son
souvenir; et, en prononçant avec un respect dévoué ce nom, _mon mari_,
avant tous les autres, elle dit à Solis:

--Mon mari a eu raison de vous dire que vous seriez deux fois le
bienvenu chez lui, monsieur de Solis. Après vous avoir accueilli chez
mon père, je serai heureuse... de vous recevoir chez moi... comme....

--Comme autrefois! dit Georges, la gorge serrée.

Mme Montgomery ne put s'empêcher de laisser tout doucement échapper
un petit _hum_! dans un léger accès de toux, et Sylvia s'asseyant
vivement comme si elle se fût sentie défaillir, Norton vint doucement
vers elle, lui demandant si elle n'était pas souffrante.

Mais Sylvia n'avait rien.

--Rien, je vous promets. Un peu de malaise.... Ce soleil, cette
après-midi!

--Si vous voulez prendre l'air au balcon? Mais je vous assure que vous
êtes souffrante. Vous avez la fièvre!

Il lui avait touché la main. Sylvia se mit à rire.

--Moi? la fièvre! La fièvre, moi? Voyez donc, docteur!

Elle tendait son pouls à Fargeas.

--M. Norton a raison, madame, dit le docteur, et un peu de repos....

--Jamais je ne me suis mieux portée! La fièvre? Eh bien, c'est Trouville
qui me la donne, la fièvre, voilà tout. Je voudrais presque repartir.

--Repartir? dit Liliane.

Norton hocha la tête.

--Nous repartirons, ma chère Sylvia... quand le docteur le permettra....
Quand vous serez guérie! Mais rappelez-vous la traversée et les dangers
courus.... Le docteur ne vous donne pas d'illusions: c'est lui seul qui
vous autorisera à quitter la vieille Europe. Votre ticket, ce sera son
ordonnance.

--Guérie! pensait Sylvia dont le regard, instinctivement, allait à
Georges de Solis qui, s'éloignant, là-bas, sous la lampe, causait avec
miss Éva et Mlle Offenburger.

Et, dans cette causerie, miss Éva, railleuse, rappelait à M. de Solis
ce que le marquis avait dit à Norton, à propos de l'Amérique, des
Américaines, et, rieuse, lui jetait gaiement:

--Ah! il paraît, monsieur, que vous ne nous aimez pas?...

--Mademoiselle....

--Oh! vous êtes libre! Pensez ce que vous voudrez des Américaines; moi
je trouve vos Parisiennes exquises, je conçois qu'on les préfère à
toutes les femmes. Et pourtant je suis patriote jusqu'aux ongles! Rien
ne vaut l'Amérique au monde! Rien.... Excepté Paris! N'est-ce pas,
mademoiselle Hélène?

--Oh! dit très sérieusement Mlle Offenburger, cela dépend.... Paris
me semble une ville livrée à des pensées... peu importantes!

--Ah bah! fit Bernière qui s'était approché.

Et, de loin, Liliane, ayant entendu ce blasphème, accourait défendre son
Paris, ce Paris gaiement conquis par l'Amérique:

--Comment, peu importantes? La mode, les théâtres, les courses, le
Salon, le Vernissage?

--Important, tout cela, mais pas sérieux! dit Mlle Hélène.

Le gros Offenburger ajouta, de son accent guttural:

--Ma fille et moi nous _réfons_ plus de _cravité_ dans la nation pour
l'_afenir_ des _testinées_ de la France!

_Crafité!_ _Crafité!_ Bernière avait fort envie de lui jeter sa gravité
au nez, à ce gros homme, et de le prier de parler au moins français en
parlant de l'_afenir_ de la France.

Mais Éva, lentement, répondait à la petite savante:

--Eh bien, moi, qui suis Yankee comme on ne l'est pas, qui suis fière de
me dire que l'hôtel de Richard, mon oncle, au parc Monceau, appartient à
M. Norton, Américain, que la serre en est éclairée à la lumière
Edison.... Américain! ornée de peintures de M. Harrisson....

--Hum! hum! dit Montgomery qui n'aimait pas entendre parler du premier
mari de sa femme.

--Harrisson, Américain! reprit miss Meredith.... Moi... qui adore
New-York, qui suis, je vous le répète, fière de mon pays, qui trouve que
l'Amérique n'a pas de rivales, j'avoue que Paris ne me déplaît pas
trop. Je croyais y avoir la nostalgie du pont de Brooklyn. Pas encore.
J'adore le théâtre. Et sur ce point Paris, que je n'aime pas en tout,
qui me déplaît même sur certains points, Paris est incomparable. Et
vous, n'êtes-vous pas de mon avis?

--Ma fille, répondit le gras Hambourgeois, déteste les spectacles!

--Ah ça! mais qu'est-ce qu'elle fait, à Paris, Mlle Offenburger? Son
salut?

--Son purgatoire? dit Bernière.

--Elle préfère la Sorbonne!

--Et le Collège de France! dit Mlle Hélène, gravement.

Bernière, penché à l'oreille de Fargeas, disait gaiement au docteur:

--Ce n'est pas une femme, c'est une thèse!

Et le docteur, cherchant son chapeau, se trouvait tout juste en face de
Mme Montgomery qui, gaiement, le regardant du haut de son cou
superbe, lui demandait:

--Ah! à propos, docteur, mes névralgies?

--Vos névralgies? Quantités négligeables! Rien du tout, vos névralgies!

--Vous ne craignez pas que l'air de la mer?...

--Oh! oh! dit Fargeas. Vous voulez vous faire envoyer à Vichy, vous?

--Pas le moins du monde, je m'amuse infiniment à Trouville. Mais je
redoute que....

--L'air de la mer? Excellent, l'air de la mer!

--Vous me disiez le contraire, l'an dernier.

--Parce que c'était l'an dernier. La mode change. Vous vouliez aller à
Luchon, l'an dernier.

--Alors, Trouville? Pour les migraines?

--Parfait, Trouville. Ah! seulement, je n'ai pas besoin de vous dire....
Vous avez bien apporté avec vous....

--De vos pilules de valériane?

--Non! des malles! beaucoup de malles! Costumes variés: quatre toilettes
par jour. Excellent, ça, comme exercice!

--A quoi pensez-vous donc, docteur? fit Mme Montgomery. Si je n'avais
pas ma gymnastique portative, je ne serais pas ici.

Elle riait, tandis que Montgomery, s'approchant de Fargeas,
l'interrogeait tout bas à son tour:

--Malade imaginaire, ma femme, n'est-ce pas?

--Pas même imaginaire! Mais une petite maladie nerveuse, c'est très bien
porté.

--Et Mme Norton?

--Mme Norton? Elle, c'est autre chose! Vous n'avez pas regardé sa
jolie peau blanche, fine, veloutée, comme doublée d'un transparent de
soie rose?

--Les Américaines ont les plus belles peaux du monde, docteur.

--Eh bien! seules en ont d'aussi jolies les filles de rhumatisants.
C'est comme ça! Mme Norton donc? Vraiment souffrante! dit le docteur,
qui, tout en se dirigeant vers la porte, regardait Sylvia du coin de
l'oeil.

--Pas imaginaire? fit Montgomery.

--Eh! eh! L'imagination joue peut-être aussi son rôle dans cette
souffrance-là.... L'imagination... ou le souvenir!

--Pauvre Norton! murmura l'Américain, il l'aime tant!

--Oh! aucun danger! Dieu merci! Bonsoir! dit Fargeas.

Et il se retira vivement, à l'anglaise.

       *       *       *       *       *

La soirée d'ailleurs s'avançait. Et depuis l'arrivée de Georges, une
sorte de contrainte particulière emplissait le salon, planait sur les
invités de Norton. Miss Arabella ne jouait plus, et dans un coin,
entourée de son père et de sa mère, qui lui parlaient tout bas, elle
promenait, dédaigneuse, ses regards alanguis sur le marquis et sur
Bernière, rapprochés l'un de l'autre et causant avec Éva. Le gros
Offenburger éprouvait la tentation de faire un tour au Casino, et Mme
Montgomery, devinant que Sylvia avait besoin d'être seule, entraînait
doucement son mari vers la porte.

--Nous arriverons encore pour la petite pièce! On joue une comédie au
Casino! Allons, vite!... Une pièce inédite.

--Je l'aimerais mieux pas inédite, répondait Montgomery. Il y aurait
plus de chance pour qu'elle fût bonne!

Il se laissait d'ailleurs emmener, et Liliane, en passant, serrait,
d'une pression nerveuse, la main de Sylvia, comme pour lui dire: «Du
courage!» ou: «Prenez garde!»

Norton paraissait inquiet, songeur, du moins, depuis un moment. Il lui
semblait que Solis, maintenant, devant mistress Norton, était gêné,
restait silencieux. Quelque chose de vague entrait involontairement dans
son esprit, la perception indistincte, magnétique, d'une situation
inquiétante. De forme, d'appellation même, ce sentiment, cette
impression n'en avait aucune. C'était quelque chose d'innommé et
d'irraisonné; mais, évidemment, l'arrivée de Solis avait provoqué
là--peut-être par hasard--une émotion inattendue.

Et pourquoi, pourquoi invinciblement ces mots du marquis, jetés dans la
conversation avec son ami, revenaient-ils maintenant à la mémoire de
Norton: «Je n'épouserai jamais une Américaine!»

Pourquoi?

--Soit, pensait Richard, qui ne s'attardait pas volontiers aux rêveries,
nous verrons bien!

Jusqu'au moment du départ, Solis n'échangea avec Sylvia que des paroles
assez banales, et, d'ailleurs, avec une sorte d'insistance presque
indiscrète, le colonel Dickson, laissant là sa fille, se mêlait à la
conversation.

Offenburger voulant se retirer et Mme Norton paraissant souffrante,
la soirée ne pouvait pas se prolonger bien tard. Georges s'excusa,
demanda à prendre congé, dès qu'il vit le salon se vider. Lui aussi
éprouvait une sorte d'oppression, un besoin de fuir, de respirer à
l'aise.

--A bientôt, lui dit Norton.

--A bientôt.

--Et j'aurai l'honneur de voir Mme de Solis. Présentez-lui tous mes
respects!

Il lui avait tendu la main et, sous le regard calme et doux de Sylvia,
Georges de Solis l'avait prise, cette loyale main du mari, avec une
hésitation presque imperceptible.

Puis le marquis salua mistress Norton:

--Madame....

--Monsieur....

Norton les trouvait bien cérémonieux et bien polis.

--Allons donc! dit-il, de sa forte voix qui vibrait.... Le
_shake-hands_, voyons!... A l'américaine!

Et, comme s'il eût voulu les pousser l'un vers l'autre, il était là,
entre elle et lui, pendant que Georges et Sylvia se serraient la main.

Le colonel Dickson regardait, du haut de sa taille interminable et
sifflotait un petit air, dans sa barbe blonde, se souvenant très bien,
très bien, d'avoir vu autrefois le marquis de Solis, chez M. Harley, à
New-York, et il eût parié mille dollars que miss Harley n'avait pas été
insensible au marquis en ce temps-là....

--Naïf, Richard Norton!... pensait le colonel.... Si naïf, qu'il ne
l'est peut-être pas!

       *       *       *       *       *

Maintenant, Norton se trouvait seul dans le salon avec sa nièce et
mistress Norton.

--Qu'est-ce que tu penses de M. de Solis? demanda-t-il à Éva.

--Charmant! On voit bien qu'il a voyagé en Amérique!

Et la jeune fille, tendant son front à son oncle et sa main à Sylvia,
ajouta:

--Bonsoir!

--Bonsoir, chère enfant!

--Vous n'êtes pas souffrante, réellement? demanda Norton à sa femme.

Et il regardait, inquiet et préoccupé, le visage de Sylvia.

--Non, je vous remercie, je n'ai rien. Un peu de fatigue! Demain, il n'y
paraîtra plus!

Demain! C'était précisément la pensée, le mot qui venait au cerveau de
Norton. Demain!--Demain, il saurait si précisément Sylvia n'était pas
celle qui faisait dire au marquis de Solis: «Jamais! jamais je
n'épouserai une Américaine!»

--Vous avez raison, ma chère Sylvia. Reposez-vous. Moi, je vais
travailler. A demain.

Sur le chemin du Casino où les Dickson allaient retrouver M. et Mme
Montgomery, le colonel disait à la belle miss Arabella:

--Il est fort bien, le marquis!

--Et le vicomte est très aimable, ajoutait la colonelle.

--Qu'en pensez-vous, Arabella?

--Maman?

--Je vous demande ce que vous en pensez?

Alors, dans la nuit, sous les mystérieuses étoiles, la belle miss
Arabella laissa tomber ces mots de sa voix musicale:

--J'aimerais certainement mieux le marquis; mais j'aimerais parfaitement
et indifféremment l'un ou l'autre!

Le colonel et la colonelle répondirent en même temps:

--Très bien!



V


Georges de Solis et Bernière revenaient, seuls, en causant, par les rues
quasi désertes. Bernière fumait un dernier cigare et humait l'air salin,
trouvant, malgré son pessimisme monté en épingle comme un bijou, qu'il y
a plaisir à se promener, sous le ciel étoilé, par une belle nuit d'été.
Les deux cousins ne parlaient pas. Bernière chantonnait un motif de
Wagner et le marquis songeait.

Il venait d'éprouver, la dominant pour que nul ne s'en aperçut, une des
émotions poignantes de sa vie. Il ne croyait vraiment pas, après des
années, que l'amour éprouvé pour Sylvia était aussi fort en lui. Il ne
s'en rendait pas compte. C'était, pour lui, une de ces douleurs
assoupies, presque chères, auxquelles on tient comme à la preuve même
d'une souffrance éprouvée longtemps, mais apaisée--une douleur devenue
atroce.--Et brusquement tout se réveillait; le mal, endormi, se faisait
sentir et criait.

Rien de romanesque, dans cette rencontre: il était tout simple que
Georges allât droit à Richard qu'il aimait, et Sylvia, étant devenue la
femme de Norton, tout naturel que le rêve d'autrefois se fondît en une
sympathie faite de dévouement et de respect. La vie est pleine de ces
romans inachevés. Mais, dans la première pression de mains, en donnant
à Sylvia ce «_shake-hands_ à l'américaine», dont parlait Norton, Solis
avait, presque avec effroi, senti un frémissement inattendu et comme une
terreur.

Et il emportait, troublé, mécontent de lui-même, cette impression qui
l'irritait, lui faisait à la fois regretter d'avoir revu Sylvia et de
l'avoir quittée, comme cela, si vite!

Car enfin, il ne lui avait rien dit. Et elle-même de quoi lui avait-elle
parlé? Il eût été pour elle un indifférent, un inconnu qu'elle ne l'eût
pas reçu autrement dans son salon.

Oui, mais le tremblement involontaire de la main tendue--ce tremblement
que, seul, Georges avait senti, ce tremblement instinctif--en disait
plus long que toutes les paroles, et le marquis, après avoir cherché
l'oubli au bout du monde, se retrouvait là, face à face avec cette femme
qu'il croyait bien ne revoir jamais. _Never! oh! never more!_ Sait-on
s'il y a des _jamais_ en ce monde où il n'y a pas de _toujours_?

Et, tout en regagnant son logis, Solis pensait à Sylvia. Très jolie.
Aussi jolie que jadis. Plus jolie peut-être, avec cet air souffrant, son
regard triste. Et le bon sourire! La douceur exquise! Il lui
revenait--ses souvenirs se mêlant les uns aux autres--il ne savait
quelle phrase ou Shakespeare dit, en parlant d'une morte, comme un éloge
suprême: «Elle était douce!»

--La douceur, la vertu de la femme, pensait-il, presque tout haut.

Et justement, comme si, en chantonnant, Bernière eût suivi une pensée
parallèle, le vicomte disait à son cousin, entre deux bouffées de
cigare:

--Tout de même, ces Américaines, gentilles à croquer, comme des coeurs!

--Très jolies, dit Solis.

--Cette Mlle Dickson! Trop grande! Trop sculpturale! Mais quel
profil! Quelles épaules! Un beau marbre.... La petite banquière, si
grassouillette, oui, Mlle Offenburger... elle avait l'air à côté
d'une petite caille trottinant près d'une statue! Mais j'aime encore
mieux la nièce, la nièce de Norton. Drôlette, cette miss Éva! Et fine!
Et maligne! Ah! ce sont de vraies femmes, les Américaines!

Après deux ou trois pas faits encore, Bernière jeta son cigare et
ajouta:

--La plus jolie est encore Mme Norton!

--C'est mon avis, dit Solis très froidement.

--Un peu névropathe.... Mais Fargeas a mis la névrose à la mode. C'est
comme les vapeurs au XVIIIe siècle: ça donne une contenance,
c'est bien porté.

--Ne parle pas des défauts à la mode, fit le marquis: tu en as un qui
peut compter.

--Lequel? Le pessimisme?

--Puisque cela s'appelle comme ça!

--Oh! tu sais, je ne suis qu'un pessimiste platonique, moi; il y en a de
plus forcenés. J'en connais qui trouvent que le monde est mal fait et,
se déclarant dégoûtés d'une telle destinée et prêts à la quitter,
s'évanouissent si l'oeuf à la coque qu'on leur sert n'est pas assez
frais. Le pessimisme pur est une des formes du sybaritisme. C'est l'art
de médire de la vie en avalant des timbales milanaises. Le pessimisme
s'affirme surtout à table entre des femmes charmantes et des mets
choisis.

--Et ça ne te semble pas ridicule?

--Non. Ça me semble drôle. Et tant que ça dure je suis le courant, comme
je suis la mode pour mes smocking-jackets et mes chapeaux, sans
l'exagérer. Mais c'est un chapeau déjà démodé le pessimisme dont les
décadents se sont coiffés. On ne porte plus cela qu'en province. Aussi,
tu vois, je l'use à Trouville. A Paris, l'hiver prochain, nous porterons
autre chose. Et ce sera la même chose! Identiquement.

Ils marchaient lentement, trouvant du plaisir à causer, et Solis,
maintenant, essayait de prouver à son cousin que son affectation de
pessimisme, ce sport de décadentisme dont Bernière se moquait lui-même,
étaient pardonnables à la condition que la comédie eût une fin.

--Et quelle fin?

--Oh! la plus simple du monde. Donne-toi un but dans la vie.

--J'en ai un: tuer le temps!

--Travaille.

--Eh! eh! c'est un travail que d'exister!

--Ne dis pas de sottises, puisque tu n'en fais pas! Alors tu ne songes
pas à te marier?

--Et toi?

--Oh! moi, fit Solis, dont la voix parut à Bernière devenir plus
sérieuse, moi, j'ai ma mère!

--Et moi, j'ai moi. Et il y a une énorme différence entre nous, dit le
vicomte. Je ne parle pas de l'âge, ma parole, tu es plus jeune que moi,
non seulement par l'enthousiasme, mais par l'aspect même. Mais je ne
tiens pas à aliéner ma liberté, pour parler comme M. Prudhomme. Tandis
que ta mère.... Ah! ta mère, pauvre chère femme, elle serait si heureuse
de te savoir un foyer, de se dire que tu ne vas pas repartir pour
patauger dans les boues du Tonkin, que tu resteras, que tu lui resteras,
et que--tu connais les contes de fées--«ils furent très heureux et ils
eurent beaucoup d'enfants».

--Je ne crois pas aux contes de fées! dit Solis.

Bernière, gaiement, se mit à rire.

--Ah! ah! les voilà les enthousiastes, les voilà bien!

Et il imitait le débit amusant de quelque acteur à la mode:

--Ils ne croient pas aux contes de fées et nous y croyons, nous, les
pessimistes! Nous ne croyons même qu'à ça! Ah! il n'y a plus de contes
de fées? Mais, malheureux, tu crois donc peut-être à l'Histoire, cette
gigantesque blague? Il ne te manquerait plus que de croire aux journaux,
pour être complet!

Il redevint brusquement sérieux en frappant sur l'épaule de son cousin:

--Comment ne pas croire aux contes de fées, quand on voit ma tante! Ah!
moi qui n'ai plus ni père ni mère, je te l'envie, celle-là. Et lorsque
je dis que je n'ai point de mère, je suis un infâme ingrat, car elle
m'aime comme une maman. Eh bien! je sais ce qu'elle pense, cette
maman-là, je sais ce qu'elle espère; elle ne te le dira peut-être
pas--mais c'est de vieillir auprès de toi, à côté de toi et d'une autre
et de devenir grand'mère, comme dans ces admirables contes de fées que
tu blasphèmes, faux croyant que tu es, paladin qui nie la chevalerie!

Solis s'arrêta, essayant de déchiffrer, dans cette claire nuit, sur le
visage de Paul, le degré de sérieux de cette confidence.

Alors, c'était vrai? La marquise avait souvent parlé à son neveu de ce
rêve: le mariage de son fils?... Elle y songeait autrefois, Georges le
savait bien, mais le temps avait passé. Y pensait-elle encore?

--Si elle y pense? Mais, mon cher, elle ne pense qu'à ça. Et veux-tu que
je te dise? Ta n'as qu'à te bien tenir si tu veux rester garçon! Ta
pauvre mère étudie les jeunes filles à peu près comme la mère Dickson
suppute les jeunes gens disponibles.... Elle doit avoir rêvé de pêcher
une bru à Trouville-sur-Mer!

--Tu es fou! dit Solis.

--Très certainement. Seulement, je ne suis pas bête. Et, crois-moi, pour
peu que tu sois las de la vie de nomade et qu'une femme te plaise--pas
Arabella, par exemple, je ne te conseille pas Arabella--tu causeras une
fameuse joie à ta mère en lui demandant de l'accepter pour fille. Ça,
c'est le secret de ma tante. Elle ne t'en parlera peut-être pas, je te
le répète. Mais je t'en parle. Et je vais te dire une chose: si mon
mariage à moi pouvait pousser au tien, ma parole, je serais capable de
me sacrifier et de descendre, un matin, sur la plage et de jeter mon
coeur à la volée, dans le tas.... Pas à Arabella, non, Arabella
exceptée! Trop belle pour moi, Arabella!

--Prends garde, fit le marquis sans répondre aux conseils de son cousin,
c'est peut-être celle-là qui te menace.

--C'est possible. La vie est si drôle. Mais elle serait moins drôle avec
cette compagne évidemment marmoréenne.

Ils étaient arrivés, au bout de la rue, devant la maison où logeait
Mme de Solis.

--Adieu, Georges. Songe à ce que je t'ai dit. C'est très sérieux, fit
Paul de Bernière.

--J'y songerai; mais toute réflexion est faite. Me marier? Il est trop
tard. Je ne quitterai jamais la marquise, voilà tout. Finis, les
voyages! Je veillerai au coin du feu: ma pauvre mère ne peut pas me
demander plus.

--Si, si! Elle voudrait....

Et Bernière fit, de la main, le geste de caresser quelque petite tête
d'enfant.

--Oh! dit Solis d'une voix tout à coup amère, des enfants! Pour le
plaisir qu'il y a à vivre!

Le vicomte se mit à rire encore et de bon coeur.

--Eh bien! voilà! Superbe! Toi qui me reprochais mon pessimisme! Mais le
parfait pessimiste, c'est toi, malheureux!

--Non, dit sérieusement Solis. Au contraire.--Seulement il y a des
amours rentrées qui ressemblent à de la misanthropie.

--C'est-à-dire?

--Rien!

--Mais encore?

Et comme Solis ne répondait pas, son cousin lui souhaita le bonsoir et
dit en riant:

--A demain! Moi, je vais jouer aux petits chevaux pour me distraire.
Onze heures! Je serais déshonoré si je me couchais avec les poules. Je
te verrai sur la plage.

--A demain, répondit Solis.

       *       *       *       *       *

Et ce lendemain ramenait les mêmes rencontres et les mêmes propos, dans
cette vie monotone et berçante des eaux où les jours passent dans le
merveilleux décor de la mer, avec l'élégance de Paris mêlée au calme, au
repos endormeur de l'existence de province. Ce lendemain, Bernière
retrouvait sur le sable fin, à l'ombre des parasols, les hôtes de
Richard Norton, le docteur, Georges de Solis et Mme Montgomery qui
sortait du bain, toute rayonnante, les cheveux encore humides, donnant
un salut à Fargeas, un «mon cher marquis» à M. de Solis, et un «bonjour,
cher!» au vicomte.

--Eh bien, dit le docteur en la regardant--elle était éclatante, en
effet--voilà une mine resplendissante!

--Ne m'en parlez pas! En prenant mon bain, tout à l'heure, j'ai attrapé
un coup de soleil.

--Pour qui? demanda Bernière.

L'Américaine se mit à rire.

--Insolent! Pour personne! Oh, pour personne! Et pourtant! je l'avoue,
le prince Koréteff, qui m'a fait valser hier... il est charmant, ce
prince!

--Parce qu'il est prince! Mais, vous savez, tous les Russes sont
princes!

--Eh! eh! fit Bernière, ça ne serait pas désagréable pour les
Américaines qui aiment à être princesses.

Le docteur arrêta d'un geste le vicomte.

--Eh bien! si M. Montgomery vous entendait....

--Oh! dit Liliane, il en entend bien d'autres! Il connaît mes instincts.

--Nobiliaires? Ah! Vous allez bien, en Amérique!

Et Fargeas hochait la tête.

--Tout ce qui porte un titre, même non contrôlé à la Monnaie, vous
éblouit! Mais savez-vous que ça s'achète, les titres?

Mme Montgomery s'était assise à côté du docteur, son ombrelle rouge
lui donnant un éclat nouveau comme un reflet de chaud soleil.

--Parfaitement, dit-elle. J'ai reçu d'Italie un prospectus. M.
Montgomery médite le prospectus....

--Et où est-il, M. Montgomery?

--Comment? Vous le demandez! Mais il est à Deauville! Regardez votre
montre!... C'est l'heure du bain de miss Arabella Dickson....

--La fille du colonel?

--Oh! colonel! dit Liliane. Vous savez qu'ils pullulent chez nous, les
colonels. On raconte que Barnum, feu Barnum, voulait montrer parmi ses
curiosités les plus étonnantes un ancien soldat de la guerre de
sécession qui ne portait pas le titre de colonel. Ce phénomène vivait
dans un coin perdu de la Floride. Quand Barnum se présenta pour
l'engager, le guerrier non colonel était mort. La légende veut qu'on
n'ait plus retrouvé son pareil. Quant au colonel Dickson, il est de la
milice simplement.

--Oui, enfin Mlle Dickson est la fille d'un garde national! ajouta
Bernière.

--Et d'un garde national qui éblouit l'Europe avec les épaules de miss
Arabella. L'heure du bain de Mlle Dickson! Mais c'est l'événement
quotidien de Deauville! On frèterait volontiers les omnibus des hôtels
afin d'arriver à temps pour la cérémonie! Des épaules?... Mais tout le
monde en a des épaules! Et si on voulait....

--Oh! madame, dit le vicomte sur un ton de prière, un peu de bonne
volonté!

--Mistress Montgomery contre miss Dickson! fit le docteur. Guerre
civile! Le Nord et le Sud!

Bernière ajouta galamment:

--On serait pour l'Union!

Puis, regardant au loin la belle fille qui s'avançait sur les planches,
entre le colonel, haut sur pattes comme un héron, et la colonelle, que
suivait un petit homme gros, rougeaud, vêtu de gris clair:

--Ah! ça, mais, dites donc, la voilà, miss Arabella! Comment! A
Trouville, à cette heure-ci? Que dira Deauville?... Elle ne s'est donc
pas baignée!

--Vraiment! fit Liliane qui lorgnait du côté des Américains. Alors les
reporters auront télégraphié la nouvelle au _New-York Herald_! Mais oui,
mais oui, c'est elle! Et mon mari avec elle!

--Flirtant!

C'était M. Montgomery, en effet, et miss Arabella ne revenait pas du
bain. Elle avait eu séance de portrait le matin, et Montgomery passant
devant la villa louée, à Deauville, par le colonel, M. Dickson avait
invité Montgomery à venir voir Arabella représentée à cheval sur le
rivage, comme Olivarès campé sur sa selle. Et M. Montgomery était entré,
souriant au portrait et faisant la grimace quand on lui avait nommé le
peintre. Edward Harrisson! Ce traître d'Harrisson!

Puis, Montgomery avait ramené dans sa voiture les Dickson à Trouville
et, sur la plage, on parlait encore de ce portrait, la seule
préoccupation profonde, la seule pensée de Mlle Dickson....

--Voyez, madame, voyez; M. Montgomery flirte!...

--Oh! il peut bien flirter. Ce n'est pas dangereux, fit Mme
Montgomery.

--Vous avez raison, miss Arabella, répétait Montgomery tout en
s'avançant vers le groupe formé par Liliane, Bernière, le docteur et M.
de Solis, votre portrait... grâce à vous, car le peintre n'est qu'un
instrument... votre portrait sera étonnant! Un chef-d'oeuvre!

--Vous trouvez?

--Presque aussi joli que vous!

--Joli, mais cher! soulignait pratiquement le colonel. Très cher!

--Bah! on payerait pour le voir!

--Eh! c'est une idée, ça! fit M. Dickson.

La mère disait tout bas à Arabella, en lui montrant les gens assis près
de Liliane:

--Je n'ai pas besoin de vous faire remarquer que M. de Solis est là!

--Bien, maman!

--Et, à côté du marquis, M. de Bernière.

--J'ai vu, maman! Mais--elle tenait à son idée--j'aimerais mieux le
marquis.

--Évidemment.

On parlait toujours du portrait--malgré Montgomery qui voulait
maintenant détourner la conversation--le colonel et Arabella en
parlaient encore lorsqu'ils prirent place à côté de Fargeas et de ses
amis, sous le parasol.

--Un portrait! Quel portrait? demanda Liliane, qui avait entendu et qui
était curieuse.

Arabella laissa négligemment tomber ces mots, d'un air alangui:

--Un portrait de moi que vient de terminer pour les Mirlitons....

--Qui cela? dit Liliane.

Montgomery répondit très vite:

--Un peintre! Oui, un peintre de passage à Deauville!

--De passage! Lui! dit Arabella, comme blessée. Il a la plus belle villa
de Deauville, M. Harrisson!

Liliane répétait:

--Pour les Mirlitons?... Harrisson? Un portrait?...

Et Montgomery, pour enlever de l'importance à son prédécesseur:

--Oh!... une pochade... une simple pochade!...

--Oui, fit Arabella, une chose enlevée! Mais enlevée avec un... un....
Comment dit-on, monsieur le marquis?

Et elle se tournait vers Solis, resté silencieux.

--Avec un chien, un chic, une patte! continuait-elle, teintant d'accent
ces parisianismes.

--Je ne sais pas au juste! dit le marquis, en essayant de sourire.

--Mettons patte! fit le docteur. Et c'est ce portrait, mademoiselle, qui
vous a empêchée de prendre comme d'habitude....

--Mon bain! oui! Une dernière séance! Je suis fatiguée... fatiguée de
poser comme ça....

Et, sur sa chaise, elle indiquait une pose un peu maniérée, la main
haute tenant les rênes, la tête tournée, l'oeil rêveur.

--Oh! d'un gracieux! dit Bernière.

--Harrisson, ajouta le plus naturellement du monde la belle miss
Dickson, avait eu l'idée de me représenter en naïade....

--Excellente, l'idée! fit Bernière, tandis que Liliane, railleuse
disait, sa jolie bouche prenant un pli ironique:

--En naïade?

Mais le colonel intervint, très digne:

--Oh! il y a naïade et naïade.... Une ondine, soit; mais une ondine
comme il faut... une ondine _respectable_!...

--Oui, ajouta la mère. Assez....

--Et, rien de trop! compléta la fille.

Liliane se pencha vers Bernière:

--Rien de trop sur le corps! dit-elle tout bas.

Le vicomte allait répéter le mot pour tout le monde, mais du haut de sa
longue barbe, le colonel, très grave, indiquait d'un ton de clergyman
entamant un sermon, la façon dont, lui, Dickson, et Mme Dickson,
entendaient cet «assez» et ce «rien de trop»:

--Dans un portrait, comme dans une conversation, il y a un degré où la
décence finit et où le déshabillé commencerait. Tout l'art de la
_respectabilité_ apparaît là.

--Ainsi, interrompit la colonelle, comme si elle eût répété une leçon,
avec un ami, un parent, un étranger, il y a une _respectabilité_
particulière! Quand on a l'habitude des voyages, comme nous....

--Ces dames aiment les excursions?... demanda Bernière au colonel.

Le colonel répondit:

--Ces dames ont beaucoup voyagé!

--Alors, continuait mistress Dickson, vous concevez, dans les tables
d'hôtes, on rencontre des individualités si dangereuses!

--Des _types_! dit Arabella froidement.

--Aussi bien mistress Dickson a-t-elle, reprit le colonel, enseigné à sa
fille quelles plaisanteries sont permises à un étranger, par rang
d'ordre.

--A un cousin, par degré de parenté... compléta mistress Dickson.

--A son cousin, bien! interrompit Liliane en riant. Mais à son peintre?

Montgomery toussait, se rapprochant de la chaise de Liliane, tandis que
la colonelle jetait rapidement à sa fille:

--Occupe-toi du marquis.

--Bien, maman.

--Son peintre! son peintre! disait tout bas Montgomery à sa femme. Mais,
en vérité, on dirait que vous êtes jalouse de miss Arabella?...

--Mais oui; je ne m'en cache pas, je suis jalouse.

--Vous l'avouez?

--Parfaitement. Elle a, pour les Mirlitons, et peut-être même pour le
Salon prochain, son portrait par un artiste d'une valeur... d'une
valeur!... Considérable.

--Oh! les artistes, interrompit Montgomery, ont tous une valeur
considérable.

--Pas autant qu'Harrisson, fit nettement Mme Montgomery.

--Harrisson! Harrisson! Vous êtes toujours à me parler d'Harrisson!
Tandis que, moins que tout autre, vous devriez....

Il s'arrêtait, craignant d'être entendu, et se levait, comme pour
lorgner, au loin, un vapeur qui filait. Mais, pendant qu'Arabella,
suivant le conseil de la colonelle, essayait de lier conversation avec
Solis, Liliane se levait à son tour et disait à Montgomery:

--Je devrais, quoi?... Je devrais méconnaître le talent d'Edward
Harrisson, parce qu'il a été mon mari? Le mari n'a rien à voir avec
l'artiste!

--Pour vous! Mais pour moi ils se confondent l'un avec l'autre, et quand
on en parle je ne puis m'empêcher d'éprouver un petit agacement facile à
comprendre!

--Il faut pourtant bien, mon cher, vous habituer à entendre parler
d'Edward! Il porte un nom célèbre, lui! Tous les journaux impriment son
nom, à lui!

--Avec ça qu'ils n'impriment pas le vôtre, dit Montgomery. Ils impriment
tout ce qu'on veut, les journaux. Un nom célèbre! un nom célèbre! Mais,
moi aussi, j'ai un nom célèbre!

--Avec un seul _m_!...

--Dame! Je ne peux pas être Montgomery de New-York et Montgomery
d'Henri II. Ce n'est pas possible! J'ai fait fortune dans mon comptoir,
je n'ai pas éborgné un roi de France dans un tournoi! Ça! Je l'avoue,
je n'ai éborgné personne! Et c'est bien heureux, car il est probable
que si j'éborgnais un homme dans un tournoi, la préfecture de police....

Il essayait de plaisanter, mais Liliane n'entendait pas la plaisanterie.

--Vous êtes absurde, dit-elle; mais voulez-vous racheter plusieurs de
vos torts?

--J'en ai donc beaucoup?

--Pas mal. Eh bien, pour me les faire oublier, ces torts, obtenez qu'au
Salon prochain, vous entendez, au Salon ou aux Mirlitons, à côté du
portrait d'Arabella... en naïade... _respectable_, il y ait un portrait
agréable de moi... en déesse....

--En déesse? Par Harrisson?

--Par Harrisson. C'est le seul artiste vivant qui soit capable de rendre
mon genre de physionomie!

--La rendre! la rendre! Eh parbleu! dit Montgomery poussé à bout, il
fallait qu'il la gardât!

--Ah! vous sortez de la question, dit Liliane très simplement. Eh bien,
est-ce dit?

--Quoi?

--Le portrait.

--Par... lui?

--Par Edward!

--Je vous défends de l'appeler Edward, dit Montgomery exaspéré.

Mais Liliane, toute câline, s'approchait du _second_, lui prenait le
bras, lui glissait un coup d'oeil, le couvrait de son ombrelle rouge:

--Voyons, Lionel, mon cher Lionel... mon bon Lionel!

--Ah! Liliane! Liliane!...

Et Montgomery se sentait faiblir.

--Eh bien! soit!... Je verrai....

--Oh! Lionel! répétait Liliane suppliante.

--Oui... oui... c'est convenu.... Je lui écrirai!... Je lui écrirai!...
Mais après cette preuve.... Preuve d'amour... de dévouement... de... de
confiance... d'abnégation....

--Eh bien, après celle-là, je vous en demanderai d'autres, voilà!
J'aurai mon portrait!... disait Liliane, battant des mains, toute
rieuse.

Et elle se retournait, triomphante, vers Arabella.

Montgomery, un peu rêveur, se demandait s'il était bien convenable qu'un
mari, un mari divorcé, Harrisson.... Edward... entreprît ainsi le
portrait de sa femme.

--Ah ça! disait tout à coup Arabella de sa voix claire, un peu criarde,
qu'est-ce que nous faisons aujourd'hui? Quelqu'un m'accompagne-t-il sur
mon yacht?... Monsieur de Solis?

Et, comme le marquis souriait poliment pour s'excuser, Bernière
s'avançait:

--Mais, mademoiselle, nous serions trop heureux....

Arabella haussa gentiment ses belles épaules.

--Oh! vous! Je vous connais comme navigateur: vous n'avez pas le pied
marin, vous!

--J'ai bien le pied, mais c'est le coeur.... J'ai trop de coeur,
mademoiselle. Alors, vous comprenez, il tourne, il tourne....

--Et ça tourne mal, fit l'Américaine.

--Généralement.

Comme on en était là, miss Dickson poussa un petit cri joyeux en
apercevant miss Meredith qui venait vers eux, un livre sous le bras.

--Oh! une recrue! Bravo!

Et à peine miss Meredith fut-elle avancée que la belle Arabella lui
demanda, mais du ton dont elle aurait pu donner un ordre:

--Vous venez avec nous, Éva?

--Et où cela?

--On ne sait pas. A Honfleur, en mer, au diable, peut-être en
Angleterre!

--Non.... Oh! non. Je reste à Trouville! Je ne suis pas, comme vous, une
_yachtswoman_!...

--Vous dites? demanda Bernière.

--_Yachtswoman!_ Oui, répéta fièrement, d'un ton très grave, le colonel
Dickson. Et bicyclettiste aussi!... Correspondante du Yacht-Club de
Londres! Médaille d'or aux régates de Douvres!

Le vicomte salua Arabella très bas.

--Mes compliments, mademoiselle.

Mais la belle Liliane, qui avait entendu, appelait par deux fois M.
Montgomery, qui causait avec Fargeas.

M. Montgomery s'avança.

--Mon amie?

--Vous me trouverez deux parrains au Yacht-Club et vous m'achèterez un
yacht. Je ne veux pas qu'il soit dit que je ne suis pas dans le
mouvement.

--Diable! fit le gros homme, mais si miss Dickson reste seulement un
mois à Deauville et si vous imitez toutes ses fantaisies....

--Eh bien?

--Eh bien! mais, je suis ruiné, moi!

Liliane le regarda de ses beaux yeux bleus d'un air de commisération
profonde.

--Oh! oh! monsieur Montgomery!... Je vous pardonne encore de n'être pas
des Montgommery de France....

--Vous me pardonnez le manque de tournoi?

--Mais, sachez-le bien, je ne vous pardonnerais pas d'être avare! Allons
voir le yacht!

--Qui m'aime me suive! s'écria miss Dickson gaiement, tandis que Mme
Montgomery murmurait entre ses jolies dents: «Oui, on te suit.»

--Allons, en route! fit Arabella, en se tournant vers Georges.

--Arabella, disait le colonel du haut de sa barbe, nous jouera, sur la
mer, son grand solo de violoncelle!

--Tous les talents! modula Bernière.

--Ce pourrait être son nom, répondit Mme Dickson. Bicyclettiste de
premier ordre. Photographe comme Nadar. Tous les talents, oui!

Et «tous les talents» envoyait au marquis de Solis un engageant sourire,
penchant sur son cou sa tête de statue grecque et roucoulant pour dire:

--Vous ne venez pas, monsieur le marquis?

--Je vous prie de m'excuser, mademoiselle, répondit Solis, je suis forcé
de rester ici. J'attends quelqu'un!

--Malgré le violoncelle? lui glissa à l'oreille le cousin Bernière.

Miss Dickson avait l'air piqué:

--Ah! tant pis! Je regrette... pour nous!

--Il attendait miss Éva, dit tout bas Montgomery à Liliane qui, le
regardant, stupéfaite, ne put s'empêcher de lui dire:

--Oh! vous êtes fin, vous! Très fin!

Et pendant que Fargeas s'éloignait avec le colonel, Mme Dickson
donnait rapidement, tout bas, cet avis à sa fille:

--Votre bras à M. de Bernière!

Les yeux bleus d'Arabella semblaient difficilement se détacher du
marquis.

--Prenez toujours le bras de celui-ci, dit rapidement la mère. On verra
après pour la main de l'autre!

       *       *       *       *       *

Georges regardait s'éloigner, avec Bernière, cette grande belle fille
que couvait des yeux, comme elle eût surveillé un étalage, la grosse
Mme Dickson, et, examinant miss Éva qui se tenait devant lui, le bout
de son ombrelle fermée enfoncé dans le sable et son petit volume sous le
bras:

--Pourquoi n'avez-vous pas accompagné miss Dickson? lui demanda-t-il.
Ces grandes gaietés vous ennuient?

--Non, dit Éva très simplement. Je ne m'ennuie jamais!

--Même--il essayait de sourire--même quand vous n'êtes pas dans votre
libre Amérique?

--Ne riez point, je la regrette quelquefois, fit miss Meredith en
s'asseyant. Pas toujours. Non.

Georges restait debout devant elle, les mains appuyées au dossier d'une
chaise, et son livre sur les genoux, elle levait sur lui ses yeux noirs,
tandis que le vent agitait autour de sa fine tête ses folles mèches
brunes.

--Et l'on prétend, dit-il, que les Américaines n'ont pas le souci du
coin du feu!

--Oui, on s'imagine que nous vivons tous à l'hôtel dans un
_boarding-house_ et que nous n'avons pas de _home_ comme les Anglais!

--Et vous le regrettez, votre _home_? Pourquoi l'avez-vous quitté?

Éva fit une petite moue railleuse.

--D'abord parce que je tenais à accompagner mon oncle, que j'aime
beaucoup, Sylvia dont la santé m'inquiétait, et parce qu'aussi bien il
faut avoir vu l'Europe, dit-on. Mais si je ne suis point tentée de
monter sur le yacht de miss Dickson, je serai heureuse, oh! bien
heureuse... quand je remettrai le pied sur le paquebot.

--Alors, demanda le marquis, la France, Paris, Trouville?...

--C'est très joli... dit la jeune fille, très joli. Je suis juste. Tout
cela me plaît. Mais c'est l'étranger! Je ne comprends pas qu'on vive
ailleurs que là où l'on a tous ses souvenirs.

--Voilà qui est charmant, mais qui n'est guère américain!

--Pourquoi?

--Une Américaine vit partout et se soucie peu de ce qu'elle laisse au
départ. En avant! _Go ahead!_

Miss Meredith tournait doucement, sans les lire, les feuillets du roman
qu'elle avait apporté. Elle s'arrêta, répondant franchement au marquis:

--C'est ce que je vous disais tout à l'heure. On s'imagine des
choses!... Mon cher monsieur de Solis, vous connaissez peut-être leur
langue, mais vous ne connaissez pas les Américaines.

--Je les ai vues chez elles pourtant.

--Oui! et vous les jugez sur celles que vous rencontrez hors de chez
elles. L'Américaine de Paris! Mais c'est une sorte d'Américaine, une
Américaine spéciale, ce n'est pas l'Américaine.

--Croyez-vous?

--J'en suis sûre. Cosmopolite, à la façon d'Arabella, élevée en pension
à Paris, connaissant toutes les tables d'hôtes de l'Europe; l'hiver à
Florence où elle apprend le chant; le printemps venu, au bois de
Boulogne où elle apprend l'équitation; l'été aux bains de mer où elle
apprend à conduire un yacht; parfois en Suisse, où, laissant la rame
pour l'alpinstock, elle escalade un pic comme elle a conduit un bateau
ou dompté un cheval; capable d'aller voir le soleil se lever au Righi,
après l'avoir vu se coucher à Saint-Malo derrière le grand Bé. Ce sont
des nomades, si vous voulez, des voyageuses qui ont pour foyer un
wagon-salon et pour demeure un sleeping-car. Vous nous jugez sur ces
oiseaux de passage. Mais il y en a d'autres, et ignorés, et qui ne font
pas de bruit et qui se contentent d'être heureux, dans les nids, là-bas!

Elle avait dit cela si gentiment, sans pédantisme, en donnant une
expression de douceur tendre, une sensation ouatée, délicieuse à ces
mots: «_les nids_, _là-bas_», et si alerte dans son esprit, un sourire
bon soulignant ses railleries, que Solis la regardait, étonné de cette
raison et charmé de cet esprit:

--On ne défend pas plus spirituellement son pays que vous,
mademoiselle....

--Ah! nous avons cela, nous autres: nous sommes patriotes! Oui,
patriotes! On assure que vous vous moqueriez d'une jeune fille française
qui vous ferait cette profession de foi.

--Qui vous a fait croire cela?

--Mais... des Français.... M. de Bernière et....

--Mon cousin? Ne croyez pas un mot de ce qu'il vous dit, surtout
lorsqu'il vous dit qu'il ne croit à rien! C'est un fanfaron du
décadentisme. Et puis nous avons cette aimable habitude de toujours nous
calomnier en famille!... C'est une forme de ce patriotisme dont vous
parlez là!... Alors, soyez moins étonnés, vous Américains, puisque nous
commençons par nous méconnaître, que nous vous méconnaissions
vous-mêmes!

--Le fait est, dit Éva en s'appuyant au dossier de sa chaise, savez-vous
ce qui me frappe, ce qui me gêne... à Paris, en France?

--Quoi?... Voyons!

Et l'ombrelle de miss Éva ayant glissé sur le sable, il la ramassait
vivement, la tendait à miss Meredith, et, pendant qu'elle l'ouvrait,
s'asseyait à côté de la jeune fille, attendant sa réponse et trouvant
comme un plaisir à oublier près d'elle Sylvia ou plutôt à penser encore
à Sylvia.

--Oui, voyons, mademoiselle, qu'est-ce qui vous gêne?

--C'est que j'ai toujours peur de ne pas comprendre tous vos traits
d'esprit! Vous avez tous trop d'esprit!

--Ah bah! fit le marquis. Croyez-vous?

--Non pas vous qui ne le cherchez jamais, cet esprit courant, mais la
plupart des Parisiens qui semblent toujours préoccupés de dire un bon
mot.... Oui... je suis sans cesse sur le qui-vive.... Cela trouble quand
on a été habituée à dire les choses tout simplement, sans façons! C'est
comme au feu d'artifice: on a toujours peur de perdre une fusée! Et
quand il y en a trop, de fusées....

--On s'en va!

--Voilà! Vous voyez que je vous dis mes impressions telles qu'elles
sont!

--Et vous avez bien raison de me les dire.

--D'ailleurs, quoique je vous aie vu pour la première fois, il n'y a pas
vingt-quatre heures, il me semble que nous sommes de vieux amis! C'est
que je vous connaissais déjà par mon oncle Richard. Il vous aime tant,
mon oncle Richard! Il m'a raconté comment vous lui avez sauvé la
vie!--Je croyais que cela n'arrivait que dans ces romans-là...--et elle
montrait le petit livre.

--Moi! Je lui ai sauvé la vie?

--Vous!

--Jamais! C'est....

--C'est la vérité, puisqu'il le dit. Il nous le répétait encore ce matin
devant Sylvia.

--Ah! dit Georges qui devint assez pâle.

--Et elle était tout émue à ce récit-là, Sylvia!... Comme lui! comme
moi! Qu'est-ce que vous avez donc?

Ses beaux yeux noirs interrogeaient Solis, qui paraissait mal à l'aise,
comme souffrant.

--Rien... c'est ce souvenir!

--Ah! dit Éva, vous avez raison de l'aimer bien, mon oncle Richard!
C'est la bonté même! Le dévouement fait homme! Il a été si excellent
pour les siens!... Il a remplacé pour moi mon père mort; et ma mère
morte, la soeur de Richard a eu la consolation de savoir, qu'elle
partie, j'avais une famille nouvelle.... Aussi, je l'adore, mon oncle
Norton!... Vrai! Je l'adore!... Et c'est parce que je vous le dois un
peu que je vous aime beaucoup!

Le marquis essaya de sourire, doucement railleur:

--Alors, mademoiselle, dans ce maudit Paris qui vous gêne un peu, il y a
au moins un Parisien à qui vous feriez grâce?

Elle regarda encore Georges bien en face, puis, naturellement, avec une
belle franchise:

--Oh! il y en a plusieurs! dit miss Meredith. Il y a vous d'abord!... Et
puis, il y a le docteur Fargeas, qui soigne Sylvia avec un zèle, un
zèle!... Ah! puisse-t-il la guérir bien vite et nous permettre de
partir!... Mais vous seriez seuls, lui et vous, que cela suffirait; à
vous deux, vous me réconcilierez tout à fait avec Paris!

--Merci!... dit Solis en riant. Mais! vous avez une façon de lui prouver
votre amitié, au docteur! «Mon Dieu, faites que je puisse le quitter le
plus tôt possible!» C'est votre prière?

--Oui, justement. Ma pensée, c'est bien cela!

--Et, quand vous serez partie, vous ne regretterez rien à Paris?

--Si! Je vous l'ai dit. Lui! Vous! Mais bah! c'est si près, l'Amérique!

--Oui! dit Solis. On revient en France!

--Non pas, non pas! fit Éva joyeusement. On retourne à New-York!

       *       *       *       *       *

Le marquis trouvait à cette jolie Américaine, si profondément femme et
sérieuse, et gaie pourtant comme un enfant--avec ses saillies soudaines,
raillant tout à coup la songerie de son regard--il lui trouvait un
charme singulier, le charme sain et d'une tendresse douce, le charme
pénétrant, «amiteux» et berceur de l'être fait pour le foyer, pour la
tiédeur exquise du bonheur sans fracas. Ah! celle-là, celle-là, dans sa
petite main, tenait une existence de joie calme et vraie!

Et Georges restait là, causant, oubliant le temps qui passait, et
cependant, avec l'acharnement de l'idée fixe, pensant à Sylvia, même en
contemplant Éva, et comparant les yeux bleus, les yeux étranges,
troublants, méditatifs et douloureux, de la femme, à ces yeux clairs,
noirs et francs, de la jeune fille.

Puis, peu à peu, entre eux les paroles tombant et se faisant plus rares,
Éva prétextait la chaleur trop grande du soleil qui montait, chauffant
le sable fin, mettant des clartés aveuglantes sur la mer, pailletée de
feu, sur le sable, et elle disait:

--Je rentre! Me laissez-vous rentrer seule?

Et tandis que Solis se levait, saluant et l'accompagnant:

--Ah! je n'aurai pas beaucoup lu mon livre--cette fois!--Du reste, c'est
drôle, les romans ne m'amusent plus! Ils se ressemblent tous!

--C'est qu'ils ressemblent tous à la vie, qui est assez banale.

--Oh! monsieur le marquis, je vous en prie, pas de pessimisme. Laissez
cela à M. de Bernière!

Elle marchait à côté de Solis et riait sous son ombrelle.

--Il m'amuse, M. de Bernière; mais il finirait par m'ennuyer. C'est un
Schopenhauër du boulevard. Renvoyé à Mlle Offenburger.

--Et Mlle Offenburger serait très capable de le garder, dit le
marquis. Ce qui serait dommage.

--Pourquoi?

--Parce que mon cousin est charmant.

--Et Mlle Offenburger, elle n'est donc pas charmante?

--Si fait. Charmante. Si l'_Encyclopédie_ marchait, elle serait comme
cela!

--Vous n'aimez pas les femmes savantes?

--Au contraire. Seulement, je n'aime pas l'étalage. Vous devez être
aussi instruite que Mlle Offenburger. Pourquoi ne le criez-vous pas
sur les toits?

--Parce que je ne sais rien. J'ai un diplôme du cours de cuisine et je
pourrais être doctoresse en repassage. Oui, je repasse mes cols
moi-même, cela m'amuse! Mais cela ne peut pas compter!

--Eh! eh! fit M. de Solis, si Molière était là, il n'hésiterait pas!

       *       *       *       *       *

Ils arrivaient sur la plage, à une sorte de mare ou de ruisselet formé
par la mer, laissant parfois dans le sable des flaques oubliées ou de
petits cours d'eau minuscules.

Éva s'arrêta, regardant, cherchant si de ses pieds fins elle pouvait
franchir le ruisseau. M. de Solis lui tendit la main.

--Ne vous pressez pas, dit le marquis, prenez garde!

--Bah! quand je mouillerais le bout de mes bottines?

Au même moment des voix d'enfants criaient, comme une nichée d'oiseaux,
de loin:

--Madame!... Madame? Par ici, madame! Par ici! Il y a un pont!

Et, en effet, sur le ruisselet d'eau courante, des gamins, des
gamines--coureurs de plages, gavroches de la mer--avaient jeté des
planchettes calées par des tas de sable figurant des piles de petits
ponts improvisés, et là-dessus les promeneurs passaient les flaques.

--S'il y a un pont, allons au pont! dit gaiement le marquis.

Les gamins se disputaient les passagers, comme des _facchini_ des ports
les bagages d'un voyageur qui débarque.

--De ce côté, monsieur! Ici, madame! le mien! le mien! Prenez le mien!
le mien est meilleur!

Solis avait déjà traversé une des passerelles et offrait sa main à Éva
qui disait «merci» et passait à son tour.

Et, comme le marquis donnait quelques sous à un petit gamin de treize ou
quatorze ans qui se tenait là, debout, de l'autre côté du ruisselet,
près de son pont, miss Meredith regarda l'enfant, blond comme de la
paille, les cheveux tombant droits des deux côtés d'un visage frais et
rouge, recuit et tanné déjà par le vent de mer.

En même temps, le petit reconnaissait l'Américaine et disait, sa
casquette à la main, en fouillant dans sa veste après avoir glissé en
poche les sous donnés par le marquis:

--Ah! tout justement, mademoiselle, j'allais, à la marée haute, aller à
votre villa!

--Par exemple, fit le marquis, nous voici en pays de connaissance!

L'enfant hochait la tête et, de ses beaux yeux bleu clair, regardait Éva
avec l'expression reconnaissante d'un bon chien dévoué.

--Mademoiselle?... Je crois bien qu'on la connaît! Et l'autre, donc!
L'autre!

Georges n'avait pas besoin de demander à l'enfant le nom de cette autre
et, tout bas, il la nommait lui-même: Sylvia--il devinait des visites de
charité et de bonté à des pauvres--et il regardait ce petit qui tirait
de sa veste un morceau de journal enveloppant un objet qu'il en sortait
précieusement, tendant à Éva un bracelet d'or, mais dont la chaînette
pendait, cassée:

--Oui, voilà un machin qu'on a laissé tomber chez la maman, hier...
l'une ou l'autre!

--C'est à Sylvia! dit miss Meredith en prenant le bracelet.

--Et comment mistress Norton l'a-t-elle perdu chez cet enfant? demanda
le marquis.

Éva se mit à rire.

--Oh! nous avons nos petits secrets!

--C'est, dit alors le petit à M. de Solis d'un air entendu, des dames
qui viennent comme ça voir comment que va maman, qui est malade.... Et
alors donc hier....

Mais Éva interrompait le petit, voulant lui laisser le plaisir de
rapporter lui-même le bracelet à Sylvia.

--Suis-nous, mon enfant.

Et elle prenait, avec le marquis, le chemin de la villa, pendant que le
gamin, marchant à leurs côtés, expliquait, doucement, d'une voix un peu
traînante, la vie qu'on menait, dans cette maisonnette de pêcheurs où
parfois venaient les Américaines, la demoiselle qui était là et
l'_autre_.

Oh! on avait eu de la peine, cet hiver, chez les Ruaud!... Le père avait
eu un frère mort à la mer, du côté d'Ostende. Ils étaient associés, les
deux frères. Et la mère souffrait, geignait, depuis des temps, avec les
fièvres. Lui, le petit, se faisait quelques sous par jour avec ses
ponts, pendant l'été. L'hiver, il allait à l'école. Quand il serait
grand, il serait marin, comme le père Ruaud, marin de l'État d'abord,
puis pêcheur, comme tous les siens.

Et, tout en racontant cette humble vie, laborieuse, triste--il arrivait
devant la villa des Norton--et Éva, ayant demandé si mistress Norton
était chez elle, la jeune fille disait au petit Ruaud:

--Allons, viens! Viens te faire remercier par l'_autre_!--Vous entrez
aussi, monsieur de Solis?

Georges hésitait. Il lui semblait qu'il commettait une indiscrétion en
revenant, si vite, chez Sylvia. Mais aussi pourquoi, puisqu'il
accompagnait miss Meredith, ne lui servirait-il pas de cavalier jusqu'au
salon?

       *       *       *       *       *

Sylvia était là justement, dans cette même pièce où, la veille, Georges
de Solis l'avait revue, où elle lui avait, comme à travers un fossé
creusé par les années, tendu une main amie. Elle parut heureuse de sa
venue.

--A la bonne heure! je craignais que votre sauvagerie....

Elle s'arrêta, craignant de trop dire. Elle essayait de sourire, mais
elle était moins rassurée qu'elle ne voulait le paraître. Elle
s'expliquait, par le sentiment qu'elle éprouvait, l'empressement de M.
de Solis. Mais pourtant si tôt, si vite! Et allait-elle, maintenant,
vivre près de lui, le voir souvent?

--Ma chère Sylvia, dit miss Meredith, une autre fois, attachez mieux
votre bracelet. Voici celui que vous rapporte le petit Ruaud.

L'enfant, qui tournait autour de lui des yeux étonnés, de beaux yeux
bleus, et regardait ce salon avec le respect des splendeurs d'une
église, se retourna vite en entendant son nom.

--Oui, paraît que c'est votre bracelet, madame, dit-il à Sylvia. Il
s'aura détaché pendant que vous parliez à la mère, chez nous. Et alors,
c'est le père qui l'a trouvé au pied du lit en rentrant de la pêche et
qui a dit: «Francis, porte ça le plus vite possible à ces dames
américaines! Elles peuvent en avoir besoin pour aller à la fête!...»

Un bon rire clair de miss Meredith interrompit le pauvre petit.

--A la fête! dit la jeune fille, ah! très joli!

Francis Ruaud demeurait un peu confus en entendant ce rire: il avait
peur d'avoir dit quelque sottise.

Mais Sylvia le rassura bien vite:

--Un brave homme, ton père! Tu lui diras merci pour moi! Mon
bracelet....

Elle le prenait des mains d'Éva et cherchait à le rattacher à son
poignet.

--Voulez-vous me permettre?... dit machinalement M. de Solis.

--Pourrez-vous?

--C'est... c'est assez difficile, disait le marquis, dont les doigts
effleuraient l'épiderme de Sylvia; il est joli, ce bracelet, plus fin
que ces gros bijoux anglais... ou anglo-américains que portent vos
compatriotes.

--Merci, interrompit Éva, merci pour moi! J'en ai, de ces horreurs-là!
J'en porte, de ces gros bijoux!

Elle montrait au marquis la lourde chaîne d'or qu'elle avait au poignet,
avec un cadenas et un petit trousseau de clés comme fermeture.

--Je vous demande pardon.... Je n'avais pas vu....

Et Georges balbutiait, tandis que miss Meredith ajoutait, sans malice:

--On ne voit que ce qu'on regarde....

Et s'approchant de Sylvia:

--Allons, vous ne saurez jamais, monsieur le marquis! Laissez.... On
dirait que votre main tremble.... Du reste, dit-elle, la chaînette est
brisée.

Sylvia, un peu pâlie, avait remercié M. de Solis et, ne sachant que dire
pendant que miss Meredith essayait de rattacher le bracelet, elle
demandait à Francis:

--Et comment va la maman?

--Comme ci, comme ça, madame; merci bien! C'est dans les reins que ça la
tient maintenant après ses fièvres! Un mauvais tour qu'elle a pris en
poussant le cabestan!... Ça sera rien, qu'elle dit. Mais voilà, elle
crie, elle crie, et ça ennuie papa!...

--Ah! ça l'ennuie?... fit Éva.

Le petit Francis hochait la tête, l'air très sérieux, une expression de
songerie, de raison triste passant sur sa bonne figure naïve d'enfant.

--Faut être juste, il dit comme ça qu'il a besoin de sommeil pour se
reposer de la fatigue et, quand il faut se lever au fin matin, pour le
bateau, et qu'on a passé une nuit blanche... dame, on est grinchu! C'est
égal, il est dur tout de même pour la maman, le père!

--Pauvre femme! dit Sylvia.

--Et pour toi? Est-il dur aussi? demanda Éva.

--Oh! oui, bien dur aussi pour moi! Et dur pour lui! Il est comme ça, on
ne se refait pas! Oh! c'est un gas! Fait pas bon flâner avec le père
Ruaud! Et quand il a ses mauvaises minutes!...

--Ses mauvaises minutes? demanda encore miss Meredith! Qu'est-ce que
c'est?

L'enfant regarda la jeune fille bien en face. Il tournait sa casquette
entre ses doigts et il eut un sourire bizarre, mélancolique presque.

--Bé dame! dit-il, c'est, des fois, quand il a un grain d'eau-de-vie de
trop! Alors! Ah! alors!

--Eh bien, alors? dit le marquis.

--Rien, monsieur! Voilà! Ce n'est pas toujours gai!

--Mais encore....

--Eh! bé dame!... les coups.... Ça pleut, les coups! Il cogne, c'est
rien de le dire! Voilà!...

--Ah! dit Sylvia. Et il frappe votre mère aussi?

--Dame! il ne sait pas, cet homme, dans ses minutes!... Il est
parti!--Et l'enfant se touchait le front.--Oui, parti! C'est égal, c'est
tout de même pas chic!

Et dans ce mot vulgaire, dit tout bas, avec un hochement de tête
profond, il y avait tout un petit monde de pensées, de larmes d'enfant
refoulées, et de longues, longues heures tristes.

--Et, tu l'aimes, ta mère?

--Dame! dit l'enfant, c'est maman!

--Et ton père?

C'était Georges qui interrogeait.

--Aussi! répondit l'enfant.

--Malgré?...

--Dame! c'est papa!

--Comment t'appelles-tu de ton petit nom? demanda le marquis.

--Francis.... Francis-Joseph Ruaud.

--Quel âge as-tu?

L'enfant cherchait.

--Voyons donc.... Douze... treize.... J'ai eu douze ans aux harengs de
l'an dernier.

--Alors, ça doit te faire treize, dit Éva.

--Dans ces environs-là, oui, répondit l'enfant sérieusement.

--Et tu veux être marin? demanda Sylvia, qui le tutoyait maintenant
comme les autres.

--Oui, je le disais à la demoiselle et au monsieur, tout à l'heure.
Marin. Mais pas tout de suite marin de l'État, marin de la côte.

--Pourquoi?

--A cause de mes vieux!

--Le père? dit Georges.

--Et la maman. Oui, j'aimerais autant vivre avec et leur donner un peu
de ce que j'aurais... quand je gagnerai. Oh! vous savez, je gagne déjà!
Mais je suis ambitieux.

--Tu dis?

--Ambitieux! répéta fièrement le petit. Je veux plus que ça!

--Qu'est-ce que tu gagnes?

--Oh! bien... des fois, par jour... six sous.

--Combien? demanda Sylvia, effrayée de tant de misère.

--Six sous! Des fois, mais c'est rare, huit, dix.

--Et le père?

--Dans ces environs! Mais plus! oh! plus lui! Seulement, comme il n'a
pas de bateau ponté, une méchante barque seulement et qu'il faut encore
payer les amorces--c'est _gaille_, les poissons, ça aime manger
frais--alors... il reste pas grand'chose au bout du compte!

--Et, au baccara, en une nuit, votre cousin Bernière.... Je regrette
qu'il ne soit pas là, dit miss Meredith.

--Et, avec ce peu d'argent, dit encore Sylvia, vous vivez?

--Oh! on a des aubaines. Quand on prend quelque beau poisson, un bar, ou
qu'on trouve un bon gros tourteau.... Eh! donc, on peut mettre le
pot-au-feu... le dimanche....

--C'est un événement, le pot-au-feu? dit Georges.

L'enfant sourit.

--Eh bien! Francis, dit mistress Norton, voilà pour toi... oui, pour le
bracelet....

Elle tendait aux petites mains gercées du gamin une pièce d'or qu'il
prit, joyeusement, en devenant tout rouge. Mais il n'osait la garder, il
la tendait à son tour à l'Américaine, effrayé, inquiet de cette joie:

--Oh! madame! C'est trop! Vaut pas la peine!... Non, madame, c'est pas
pour ça que je le rapportais, allez!... C'est pas pour ça!

--Je le sais bien, mon enfant. Mais je tiens à ce que ta mère puisse se
soigner comme elle voudra. C'est pour elle!

--Merci pour maman, alors! dit le petit.

--Et je veux que tu m'en donnes des nouvelles, tu entends?... Reviens
souvent... souvent, mon enfant....

--Avec plaisir, madame. Quand je n'aurai pas à faire mes ponts ou quand
mes filets seront à sécher, parce qu'autrement... papa....

Et il faisait, en souriant, le geste de lever le bras.

--Salut, monsieur, madame et la compagnie. Et si, quand je reviendrai,
vous n'y étiez pas, à votre villa, alors, n'est-ce pas, je demanderai à
monsieur?

Et il désignait Georges de Solis.

--Pourquoi monsieur? dit Éva, étonnée.

Francis comprit qu'il se trompait et dit à Sylvia:

--Ah! ce n'est pas votre mari?

--Quelle idée! fit Éva.

--Pardon, excuse, ajoutait l'enfant, j'avais cru!

       *       *       *       *       *

Il s'était fait brusquement, dans le salon, un silence gêné. Éva et
Sylvia se regardaient, un peu embarrassées; et la jeune femme même
baissait les yeux dans un trouble presque douloureux, pendant que
Francis Ruaud demandait à miss Meredith:

--Par où qu'on s'en va? Je saurais pas mon chemin.

--Je vais te reconduire, dit Éva.

Et l'enfant, saluant encore mistress Norton et le marquis, miss Meredith
sortit avec lui, laissant M. de Solis seul avec Sylvia, dans ce salon où
le petit Francis venait de toucher, sans le savoir, inconscient de ce
martyre, la blessure de ces deux êtres condamnés à souffrir.



VI


Ils étaient seuls, en face l'un de l'autre, seuls, après des années,
seuls après la séparation de leurs deux existences, leur double vie
continuée au hasard des destins, avec les océans et l'espace pour les
séparer. Ils étaient seuls et une sorte de timidité presque douloureuse
leur venait tout à coup, à l'un et à l'autre, comme si chacun de ces
deux êtres craignait d'en trop dire au premier mot qu'il allait
prononcer.

Norton était au Havre, à son «office», expédiant des instructions à
New-York. Mais ni Sylvia ni M. de Solis ne pensaient à Norton. Ils ne
songeaient qu'à leur passé, à ce cher passé qui n'avait point de nom, à
ce qu'il y avait de tranché dans leur destinée, à tout ce qui aurait pu
être, à tout ce qui n'était pas et qui ne serait jamais.

Pas un mot, d'abord. Puis, doucement, une sorte de contemplation muette
et triste qu'à la fin Georges interrompit en disant:

--Avouez qu'il y a d'étranges hasards dans la vie!

--Lesquels? demanda Sylvia comme si elle ne devinait pas ce qu'il
voulait dire.

Et, lui:

--Là, tout à l'heure, ce pauvre enfant ne pouvait guère se douter des
souvenirs qu'il réveillait.

--Quels souvenirs?

Elle s'efforçait de se dérober encore à la confidence qui montait aux
lèvres de Solis.

--Quels souvenirs? Vous les avez oubliés? fit-il.

--Je ne dis pas cela, répliqua mistress Norton froidement, mais je sais
qu'il serait assez cruel de me les rappeler. Et à quoi bon?

--Aussi vous demandé-je bien pardon d'y avoir fait allusion presque
involontairement, si je puis dire! Mais cet enfant....

Et Solis hochait la tête.

--Il n'y a que les mains innocentes pour vous faire souffrir sans le
savoir!

Sylvia essaya de sourire.

--Bah! dit-elle. Vous n'en êtes pas, monsieur de Solis, à ignorer que
l'existence est une suite plus ou moins longue de souffrances plus ou
moins consolées.

Il releva le mot vivement.

--Consolées?... Voilà un mot qui est presque aussi douloureux pour moi
que la méprise du petit Francis Ruaud!

--Douloureux! Pourquoi? demanda Sylvia.

--Parce que je ne suis pas, moi, de ceux qui savent se consoler!

M. de Solis avait mis un tel accent de sincérité douloureuse dans ses
paroles, que l'honnête femme, mélancoliquement, lui répondit, avec une
douceur voulue et comme implacable, pour lui donner à entendre que tout
était fini, passé, enfui:

--Il faut pourtant prendre la vie comme elle est, mon cher marquis, ni
souriante ni tragique, un peu terne, un peu grise; mais, tenez, comme la
mer aujourd'hui, ayant cela de bon que chaque jour emporte un peu de
notre destinée, comme chaque vague, là-bas, emporte quelque débris tombé
sur la plage.

--Alors, dit Solis en baissant la voix, et un tremblement dans cette
voix, tout ce qui a été... est loin, emporté, bien loin?

--Pourquoi me demandez-vous cela? fit Sylvia. Ce n'est pas bien à vous
de chercher à savoir ce qui peut rester de vous dans ce coeur de
femme.... Je ne vous ai jamais oublié.... Vous me connaissez assez pour
savoir que je suis fidèle à une affection comme à un serment! Mais il
faut, vous, oublier devant la femme de Richard Norton que vous avez pu
rêver, autrefois, de lui donner votre nom? Le sort ne l'a pas voulu....
Mon père a conseillé, exigé ce mariage.... Il y voyait pour moi toutes
les promesses de bonheur futur, un mari dévoué, courageux et bon, et
vous avouerez, ajouta la jeune femme, que mon pauvre père pouvait plus
mal choisir!

--Il n'y a pas d'homme au monde que j'aime plus profondément que
Richard, répondit Solis. Mais--vous pardonnerez à mon amitié ces
questions qui me viennent aux lèvres maintenant chaque fois que je vous
vois--les promesses de bonheur que votre père entrevoyait pour vous,
l'avenir les a-t-il tenues? Je vous répète que c'est le plus fidèle et
le plus respectueux de vos amis qui vous parle, madame.... Je vous avoue
que je me sens inquiet en vous devinant triste.... Et, vous avez beau
dire, chaque vague, là-bas, n'emporte pas toutes les épaves.... Non,
non.... Il en restera, tout à l'heure, sur le sable.... Il en restera au
fond de nos coeurs!

--Ce n'est la faute de personne, dit Sylvia nettement, si je suis
souffrante, et c'est au docteur Fargeas qu'il faut demander de me
guérir. Le reste du monde n'y est pour rien.

--Alors, vous êtes heureuse?

Il la regardait, un peu anxieux, souhaitant et redoutant à la fois sa
réponse.

--Je suis heureuse, parfaitement heureuse! dit-elle sans paraître se
contraindre ou mentir.

La voix de Solis s'altéra un peu.

--J'aime à tenir cette assurance de vous-même. Cela me rassure et me
console légèrement à mon tour. J'aurai plus de courage à me résigner!

--Vous résigner?...

--Ah! dit-il avec une sorte de brusquerie, tout le monde ne peut le
trouver aussi facilement que vous, ce bonheur dont vous me parlez!
D'autres, pour rencontrer l'oubli qui vous attendait à votre foyer,
courent l'univers et usent leur vie à chasser un souvenir qui les
poursuit partout! Ils s'imaginent que les êtres qu'ils regrettent
souffrent des mêmes regrets, éprouvent les mêmes angoisses au souvenir
des rêves perdus! Ah! bien oui!... Esprits chimériques! Chasseurs de
romans! Coeurs naïfs! Ils retrouvent, quelque beau jour, l'être dont ils
se sont éloignés... qu'ils ont voulu fuir; et, quand ils redoutent de
rencontrer chez lui une tristesse égale à la leur, alors ils se heurtent
à je ne sais quelle pitié consolée, à une résignation devenue un
bonheur. Ils n'ont qu'une chose à faire, voyez-vous,
décidément:--reprendre le voyage interrompu, aller au hasard devant eux
et disparaître. Peut-être qu'eux aussi pourront jeter, en chemin, à la
volée, le fardeau de leur premier rêve!

Le regard doux, confiant et attendri de Sylvia enveloppait Solis comme
d'un grand reproche et, mistress Norton, tristement, devant cette
amertume soudaine:

--Vous me disiez, tout à l'heure, que vous étiez le plus dévoué de mes
amis! Est-ce un ami qui parle comme vous le faites? Et que me
reprochez-vous, après tout? D'accepter la vie telle qu'elle est? Cela ne
s'appelle pas une résignation, comme vous dites, mais un devoir.... Vous
avez raison, Georges...--et il tressaillit à ce nom d'autrefois--le
mieux, à présent, est de vous éloigner, de me laisser dans ma paix, dans
la tristesse ou la joie de ma vie nouvelle.... Chaque parole que vous me
diriez me serait douloureuse et, en dépit de ce que vous pouvez croire,
le souvenir de nos pauvres honnêtes rêves de jeunes gens, autrefois, est
assez vivant dans ma pensée pour que votre présence ravive des regrets
que je croyais effacés pour toujours....

--Des regrets?

--Vous voyez bien, dit-elle encore, se méprenant au cri d'espoir de
Solis, que le moindre mot peut devenir cruel entre nous.... Vous me
disiez que vous vouliez reprendre votre existence de chercheur.... Vous
avez raison. Et je remercierai le hasard de m'avoir permis de venir en
France pour vous avoir revu et vous avoir supplié de m'oublier; mais
tout à fait, cette fois, tout à fait....

--Vous fuir! s'écria-t-il. Est-ce que je puis, Sylvia? Vous oublier?
jamais!

--Eh bien, au moins ne me le dites pas! Je croirais que vous avez
plaisir à m'affliger! Gardez-moi le secret de votre affection, comme
vous gardez cette affection elle-même! Laissez-moi croire qu'on peut
effacer de son coeur même ce qui y semble le plus profondément
imprimé.... Et faites-vous une vie nouvelle, mon ami, digne de vous, de
votre courage, de votre science! En un mot, vous qui me reprochez d'être
heureuse... tâchez d'être heureux!

Elle ajouta, cherchant toujours un sourire qui la fuyait:

--C'est peut-être ce que j'attends pour être consolée!...

Mais il ne répondit, lui, que par un grand cri, un cri désespéré
d'amour:

--Le bonheur! Il était avec vous, le bonheur!

--Eh bien! dit Sylvia, toute tremblante, je vous assure que vous le
trouverez ailleurs.... Il doit en rester, allez! Je l'ai bien peu, si
peu dépensé!

La mélancolie de ces derniers mots fit vibrer les nerfs de Solis et,
prenant les mains de Sylvia dans un élan de tendresse dévouée:

--Ah! vous voyez! Vous voyez bien que vous souffrez!

--Égoïste, dit-elle doucement, vous croyez donc avoir seul le droit de
souffrir?...

       *       *       *       *       *

Elle venait de trahir, avec sa résignation souriante, l'état même de son
âme. Mais, par une sorte de pudeur ou de crainte, rapide, elle se
reprenait bien vite, faisant glisser ses mains d'entre les mains de
Georges; et, pour couper court à ces confidences qui l'oppressaient,
l'entraînaient sur la pente des souvenirs, elle s'échappa, en quelque
sorte, elle parla longuement de la mer, de Mlle Offenburger, de tout
ce qui était banal, d'usage courant et formait la conversation de tout
le monde. Mais la pensée de Georges était ailleurs; il n'écoutait pas,
répondait machinalement et se sentait heureux pourtant d'être auprès
d'elle, enveloppé comme d'une torpeur de rêve.

Ils étaient là, dans ce duo de propos inutiles qu'ils échangeaient comme
pour se fuir eux-mêmes, depuis un moment, lorsque le pas de Norton leur
arriva, et ils n'eurent aucune sensation de crainte ou d'ennui lorsque
Richard entra. Au contraire, la venue du mari les délivrait presque
d'une angoisse. A travers les banalités dernières, ils sentaient que des
aveux, des tendresses montaient, et ni elle ni lui ne voulaient s'y
laisser gagner. Norton était donc le bienvenu.

Il parut soucieux, d'ailleurs, à Solis, et Sylvia le trouva fort pâle.
Un bon sourire éclaira pourtant son visage rude lorsqu'il tendit la main
à son ami, puis quand il demanda à mistress Norton si elle se sentait
mieux, si le docteur Fargeas était content d'elle:

--Je n'ai pas vu le docteur aujourd'hui!

--Tant mieux, ma chère; cela prouve qu'il n'est pas inquiet de votre
état.

Ils parlèrent alors pendant quelques instants encore de choses
indifférentes, Norton laissant cependant entrevoir quelque crainte vague
à propos de certaines mines qu'il ne nommait pas. Puis Sylvia demanda à
M. de Solis la permission de se retirer. Elle était un peu lasse et
reverrait le marquis bientôt. Et, dans le salut qu'elle lui donnait,
elle mettait une bonne grâce, une mélancolie pleine de sous-entendus que
devinait Georges et qui voulaient dire: «Eh bien! oui, nous nous
aimions. Mais le voilà, celui que je dois aimer!»

Solis avait parfaitement compris. Il la regardait s'éloigner avec
l'impression que la douceur des paroles échangées tout à l'heure
aboutissait à la constatation cruelle de cette réalité: toutes les
rêveries se heurtaient à un fait et s'y brisaient. Il lui semblait être
tombé du haut d'un rêve et il se retrouvait à présent devant le mari, ce
vivant obstacle, ce rival qui était son fraternel ami.

En dépit de sa propre souffrance, qui lui donnait bien le droit égoïste
de ne songer qu'à lui-même, Georges remarqua alors une sorte de
nervosité, une inquiétude, chez Norton. Est-ce que quelque complication
était survenue du côté de l'Amérique? Pris par tant d'intérêts divers,
Norton ressemblait à un général d'armée surveillant ses troupes
engagées à la fois de tous côtés. Il devait y avoir, évidemment, une
préoccupation matérielle quelconque chez l'Américain, mais, à la
première question du marquis, Richard répondit vivement que ce n'étaient
pas les affaires qui l'obsédaient en ce moment. Pas le moins du monde.

--Et qu'est-ce donc? demanda Solis.

--Mon Dieu! fit Norton, c'est assez absurde, et pour l'homme tout d'une
pièce que vous savez, cela va vous paraître peut-être un peu ridicule.
Je deviens nerveux, moi aussi, je suis à la mode. La grande névrose,
vous savez! Je vais passer à l'état de client du docteur Fargeas. Oui,
moi, le Yankee, l'homme de basalte, l'homme de fonte, l'homme-machine!

Il essayait de rire.

--Je ne dors pas, je ne dors plus. C'est idiot. Et, dans l'insomnie, il
me passe une infinité de visions par la cervelle.

--Vous n'avez rien, demanda Georges, qui puisse vous attrister?

--J'ai cela, d'abord, ma santé, fit Norton. Visiblement, depuis que je
suis en France, je subis une sorte de crise. Je n'en dis rien, ne
voulant ni inquiéter mistress Norton ni me donner l'apparence d'une
petite maîtresse nerveuse, ce qui serait bouffon avec mon apparence de
boeuf américain. Mais, enfin, le fait est là. Ai-je trop travaillé,
surexcité mes nerfs outre mesure? C'est possible. Ce qui est certain,
c'est que ces insomnies _m'écrasent_, pour parler comme Offenburger. Je
n'ai plus qu'un sommeil difficile, coupé de réveils brusques.... Le
cerveau galope, galope toujours, comme un cheval lancé, tandis que le
corps veut sommeiller. J'ai des bourdonnements, comme des sons de
cloches dans l'oreille... ce que les bonnes gens plus vulgairement
appellent le tintouin... et--Norton souriait--c'est peut-être que je
m'en suis donné trop, du tintouin. Bref, j'éprouve une lassitude
visible.... Cette perte du sommeil m'agace et il m'a fallu une certaine
énergie pour renoncer à l'usage de ce chloral qui m'endormait, la nuit,
mais m'abrutissait au réveil.... Alors, je veille... je pense.... Les
nuits passent; mais dans ces veillées de fièvre, des idées tristes,
absurdes, me tracassent le cerveau et m'obsèdent. Je vous demande
pardon de vous parler de tout cela, mon cher Georges, moi qui vous
disais toujours de substituer l'action au rêve et de vous moquer des
diables bleus. Mais j'ai comme besoin de me livrer, de parler, de jeter
au vent d'une confidence tout ce qui m'étouffe et m'inquiète. Mon corps
est ici, mais ma pensée est là-bas, en Amérique. Je travaille comme un
nègre; toutes ces existences d'ouvriers, de mineurs, de négociants,
d'armateurs, de chauffeurs de locomotives, suspendues à la mienne, me
préoccupent et j'ai bien peur d'une chose....

--Laquelle? demanda Solis.

Mais Norton s'était arrêté.

Puis, nerveusement, comme si une impulsion intérieure le contraignît à
déclarer ce qui était, en réalité, la grande inquiétude de sa vie:

--Eh bien! dit-il, j'ai bien peur d'avoir usé mon bonheur intime à faire
vivre tant de gens!

--Votre bonheur?

C'était le même mot, prononcé tout à l'heure par la femme, qui se
retrouvait sur les lèvres du mari. Le bonheur! Mot éternel de l'humanité
éprise de ce rêve, cri d'angoisse de tous les êtres, appel désespéré
vers la terre promise, la terre inconnue.... Le bonheur!

--Oui, fit Norton, je ne suis pas heureux, et cela tout simplement parce
que Sylvia n'est pas heureuse.

Solis sentit à ce nom de la jeune femme, nerveusement prononcé par le
mari, une sorte d'angoisse brutale le prendre à la gorge, tout à coup,
comme une angine.

Il eût voulu que la conversation en restât là, éprouvant subitement une
certaine gêne. Ce tête à tête subit prenait un caractère inattendu de
solennité qui troublait le jeune homme jusqu'à l'irriter.

--Comment Mme Norton ne serait-elle pas heureuse? dit-il d'un ton
bizarre, pour couper court à un silence presque gênant, car maintenant
Norton songeait, muet, regardant, sans les voir, l'horizon et la mer, au
loin. Elle a tout pour être parfaitement heureuse. Ce sont des idées que
vous vous faites là!... Vous l'aimez....

--De toute mon âme!

--Elle vous aime, dit Georges un peu plus bas.

Norton n'avait pas répondu et s'était mis à marcher, baissant la tête,
s'arrêtant parfois pour regarder machinalement le tapis, l'oeil perdu.

--Mon cher ami, dit-il brusquement, on ne sait jamais si une femme vous
aime ou ne vous aime pas; ou plutôt on devine bien, quand on n'est ni un
sot ni un fat, qu'elle ne vous aime plus ou ne va plus vous aimer, alors
même qu'elle croit peut-être, de très bonne foi, vous aimer encore.

--Vous rappelez-vous miss Harley? Vous ne trouvez pas que Sylvia est
changée? demandait-il tout à coup à Solis qui essayait de sourire.

--Non. Je trouve mistress Norton toujours la même.

--Eh bien, elle est non seulement souffrante, mais malheureuse, j'en
suis certain! dit Norton brusquement. Elle aussi avait attendu de la vie
des bonheurs que la vie n'apporte point. Et puis l'homme qu'elle a
épousé était tout autre que celui que je suis devenu. J'ai beau me
donner tout à elle, je me dois aussi à ceux qui vivent de moi, là-bas.
Elle m'a aimé, elle ne m'aime plus.

       *       *       *       *       *

Il ne savait pas quelles tortures il infligeait à Georges; il semblait à
Norton qu'il eût une satisfaction à se livrer, à écarter les bords de la
plaie pour en montrer le fond. Il avait cette âpre joie des souffrants
qui éprouvent à aggraver leur douleur des voluptés morbides. A qui se
fût-il confié, d'ailleurs, sinon à cet ami, plus jeune que lui, mais
dont l'affection certaine lui plaisait? Et puis, il ne raisonnait pas,
il ne calculait pas. Nerveusement il se laissait emporter à ces
confidences; il dégonflait son coeur avec une amertume qui lui faisait
du bien, le consolait.

Non, Sylvia ne l'aimait plus. Il en était certain. Les vagues
mélancolies, les songeries de la jeune femme, ces nervosités qui
résistaient à la science même du docteur Fargeas ne lui laissaient aucun
doute. Il l'avait condamnée à une vie qui pesait lourdement sur ses
épaules.

--Une journée de notre existence ressemble, quoi que je fasse, à toutes
les autres journées. C'est la monotonie dans le labeur. Et, ma parole,
il est des moments où je rejetterais volontiers le fardeau de toutes ces
affaires et où, et égoïste, j'essayerais enfin de ne vivre que pour
moi, pour moi seul et pour elle!

--Eh bien! dit fermement Solis, pourquoi ne le faites-vous pas?

--Pourquoi? Pourquoi?

Norton haussa les épaules.

--Demandez à mes mineurs, à mes ouvriers, aux gens de mes _ranchs_,
s'ils n'ont pas autant besoin de moi que j'ai besoin d'eux.

--Sans aucun doute. Mais, les mines vendues, un directeur nouveau les
ferait vivre aussi bien que vous, vos mineurs!

--C'est une question, ça, dit Norton. J'ai englouti des sommes énormes
dans cette exploitation qui est difficile. Un autre, un nouveau venu
procéderait par voie de réformes économiques et il y aurait plus d'un
foyer sans soupe le soir, parmi mes braves gens!

--Alors c'est par philanthropie que vous continuez à rester dans les
affaires?

--C'est par devoir. Il y a comme une immense grappe humaine pendue à
moi. Ça me fait plaisir.

Et, dans un relèvement de tête, l'Américain se redressait, comme s'il
eût eu là, autour de lui, des milliers et des milliers de gens qu'il
traînait, qu'il faisait vivre.

--J'ai l'orgueil d'être le distributeur de pain à tout une foule. Oh! ce
n'est pas l'embarras. J'ai trouvé ici même des gens tout prêts à
partager ma mission.

--Offenburger? demanda M. de Solis.

--Offenburger, justement.

--Je l'aurais parié. Il faut que le banquier sente non pas de la
philanthropie, mais des pépites dans l'affaire pour qu'il y mette
l'ongle. C'est un malin, Offenburger!

--Et c'est un bon homme, en fin de compte, dit Norton. Infatué de son
argent, glorieux, bruyant, mais pas méchant. Il vous trouve très
aimable, par parenthèse. Parbleu, dit l'Américain, si vous vouliez vous
marier, voilà une occasion: Mlle Hélène est assez jolie, je pense....

--Très jolie! Mais elle a deux grands défauts: elle est trop riche....

--On le lui passera, ce défaut-là!

--Et trop savante!

--Elle est de son temps.

--Alors j'aurais mieux aimé vivre du temps de sa mère, qui devait être
jolie, jolie, si elle lui ressemblait. Drôle de filiation! dit le
marquis. Le père, Hambourgeois et juif; la mère, Anglaise et
protestante. Qu'est-ce qu'elle est, Mlle Hélène?

--Catholique!

--Complet! Le méli-mélo de la société actuelle!

Et il essayait encore de sourire, se sentant pris d'une envie de fuir,
ne sachant pas comment détourner de lui les confidences navrées de ce
mari dont l'affection allait à lui naturellement. Il s'efforçait
d'enrayer l'entretien par quelque ironie qui était sur ses lèvres et non
dans son coeur, puis tout à coup, se sentait étrangement troublé parce
que Norton, d'un mouvement instinctif, lui saisissait la main et disait,
la voix brève:

--Au fait, vous avez raison! Ne vous mariez pas. Il y a trop de douleurs
dans ce voyage à deux où l'un laisse fatalement l'autre en chemin. Et
quand on s'est senti aimé d'un amour vrai, rien, vous entendez, rien
n'égale la souffrance de celui des deux qui devine à un moment donné
qu'on ne l'aime plus, que c'est fini, que la pensée de l'être adoré va
ailleurs, qu'on en aime un autre! Eh bien! moi, mon cher, j'en suis là.
Et voilà le fond de mon coeur! Et voilà pourquoi je souffre à crier, à
me briser la tête contre la muraille!

Solis sentait, sur sa main, la pression brûlante des doigts de cet homme
secoué d'une fièvre nerveuse. Il avait ressenti, lui aussi, une
secousse, comme l'engourdissement soudain d'un choc électrique, lorsque,
presque malgré lui, avec rage, Norton avait laissé jaillir cette
confidence, chaude comme un jet de sang:

--Un autre! On en aime un autre!

Un éblouissement avait zigzagué devant lui; et, d'instinct, son cri
avait été une consolation donnée, un mensonge fait à Norton et à
lui-même:

--Allons donc! C'est de la folie! Mistress Norton n'aime que vous!

Et, s'entendant parler, il avait éprouvé une sensation qu'il pouvait
analyser jusque dans son trouble: il lui semblait qu'il avait répondu
trop vite et que sa voix, en parlant, tremblait, comme si le mensonge
eût éclaté, visible. Il l'aimait, il l'aimait cette Sylvia dont Norton
regrettait l'amour. Et cet amour, son cri poussé n'allait-il pas le
trahir?

--Oh! je ne dis pas que mistress Norton ne soit point ce qu'il y a de
plus honnête en ce monde, répondit le mari avec un amer appétit de
confidences; je dis qu'elle m'échappe, qu'elle se réfugie pour me fuir,
moi qui suis la réalité, dans quelque rêve, quelque songerie, quelque
roman.... Cet autre, dont je parle, je ne veux pas dire qu'il existe;
mais ce que je sais, ce que je sens et ce qui me torture, c'est que je
ne suis plus seul dans la pensée de Sylvia; c'est que la vie que je lui
ai faite a abouti pour elle à une déception; c'est que, moi l'adorant à
éprouver une joie rien qu'à vous parler d'elle, nous sommes, elle,
malheureuse à crier, moi, malheureux à pleurer. Voilà la vie, mon cher!
Et il y a des gens qui font des lâchetés pour la conserver!

Solis était effrayé de cet état d'âme, de cette souffrance du mari qui,
avec une acuité singulière, lisait à livre ouvert, dans le coeur de sa
femme, et parlait précisément de cet «autre» que sa femme pouvait
aimer--à qui?--à l'autre, à lui, Solis, à lui, l'aimé d'hier, le voleur
d'amour de demain.

Et il ressentait un sentiment de gêne atroce. Il eût voulu, encore une
fois, arrêter Norton dans ses confidences, et pourtant il ressentait une
joie profonde à entendre parler ainsi de Sylvia. Il la revoyait, tandis
que le mari parlait, avec son air triste et doux, et il l'entendait
avouer qu'elle pourrait l'aimer. Georges avait un petit frisson presque
terrifié. Il se demandait si, par hasard, Norton, qui ne pouvait
cependant rien soupçonner, ne voulait point pénétrer son secret en lui
livrant le sien. Mais le Yankee était incapable d'un machiavélisme
semblable. C'était une souffrance intérieure qui, seule, le poussait à
se livrer ainsi, comme si, en se dégonflant le coeur, toute l'amertume
en eût coulé, par une fissure.

Georges prit le parti le meilleur pour cacher son émotion, ce fut
d'essayer encore de rassurer Norton en riant. Allons! Richard exagérait!
Son état d'esprit lui montrait des fantômes où il n'y en avait pas.
Comment Mme Norton n'eût-elle pas été heureuse, dans la vie qu'il lui
donnait, et aimée comme elle se sentait aimée par lui?

--Voulez-vous que je vous dise? fit Solis, vous êtes injuste envers le
sort. Vous vous plaignez d'être trop heureux.

--Je sais ce que je dis. Mais, après tout, quoi! il faut bien accepter
les choses comme elles sont. Je vous demande pardon, seulement, de vous
avoir ennuyé de ce que vous appelez mes fantômes.

--Non, pas ennuyé, interrompit Georges, attristé.

--C'est à peu près la même chose. Là-dessus, je vous prie de m'excuser,
cher ami. Même à l'heure qu'il est, j'ai ma correspondance à achever.
Quelques lettres à écrire, comme on dit dans vos comédies. Oubliez donc
mon verbiage. Je ne suis pas bavard d'ordinaire. Mais, aujourd'hui, je
me suis terriblement rattrapé. Je vous le répète: pardon. On a toujours
tort de parler.

--Même à un ami?... fit M. de Solis, un peu contraint.

--Oh! mon cher, quand on se confie à un ami qui ne vous aime pas, on
l'ennuie, et à un ami qui vous aime, on l'attriste! Allons, à demain!

Et, imperceptiblement, le marquis hésita à serrer la main que lui
tendait le mari.



VII


Georges de Solis, rentré chez lui, passa une nuit enfiévrée, se
demandant ce qu'il devait faire, avide de repartir, se trouvant là entre
ces deux êtres, dont l'un, qu'il estimait, lui laissait deviner une
douleur profonde, débilitante comme une plaie cachée. Et c'était lui
qui, par une méchanceté du sort, causait toute cette peine, qu'il
partageait. Que devait-il faire? Ah! s'il n'y avait pas eu près de lui
la chère femme qui ne vivait que de sa vie, comme il eût repris son
existence de hasards, à l'aventure, secouant ses douleurs par les cahots
de la route, comme on secouerait un sac de cailloux coupants, aigus,
pour les user! Partir! C'était la seule pensée bien nette qui lui vînt à
l'esprit, soit qu'il s'étendît dans son lit, soit qu'il se relevât pour
regarder à travers les vitres, sous la lune claire, la mer qui se
gonflait au loin.

Oui, partir! C'était ce que lui conseillait la sagesse, dans le désarroi
de sa raison. Le vaste monde avait encore des solitudes pour les êtres
affamés d'oubli, comme lui, ou affolés d'action comme les pionniers de
l'inconnu. Mais partir, quand il savait qu'on l'aimait, était-ce de la
sagesse ou du la lâcheté? Car vraiment, oui, elle l'aimait. Il l'avait
bien senti, lu clairement dans ses regards; il l'avait deviné, entendu!
Et c'était lorsqu'il retrouvait Sylvia qu'il allait fuir comme
autrefois, alors qu'il la croyait perdue?

C'est que ce n'était point Sylvia qu'il fuirait, c'était la femme de
Norton. Sa main avait tour à tour senti, à quelques minutes de
distance, le frémissement peureux de la main de la femme et le loyal et
sûr _shake-hands_ du mari. Oui, mieux valait se remettre en route,
aller, non pas au hasard, mais vers quelque but utile et doter le monde
d'une nouvelle terre ignorée ou laisser ses os en chemin, dans quelque
coin perdu d'Afrique. Mais alors, mais toujours, quand sa fièvre colère
semblait se changer en résolution, une image se dressait tout à coup
entre lui et le but encore vague vers lequel il voulait aller:--le
visage calme, souriant, aux yeux un peu tristes, sous des cheveux gris,
de la marquise de Solis. Sa mère! Allait-il, une fois encore, la laisser
seule et risquer de ne plus retrouver, lorsqu'il reviendrait, s'il
revenait jamais, la chère isolée? Était-ce donc la chère femme qui
devait supporter ainsi, l'innocente, le contre-coup des déceptions, des
souffrances de son fils?

--Pauvre mère!

--Non, se dit-il, non, il ne faut pas s'éloigner de ceux qu'on aime
quand les jours sont comptés pendant lesquels on peut encore les avoir,
les choyer, les aimer.

Il resterait donc, il ne serait plus l'errant qu'il avait été, il
resterait auprès de celle que la science de Fargeas lui avait rendue, et
ce fut sur cette détermination qu'il s'endormit un peu, à l'aube, comme
si le jour naissant eût alourdi ses paupières tirées et brûlées par
l'insomnie.

       *       *       *       *       *

En descendant à la salle à manger, à l'heure du déjeuner, il fut tout
heureux de revoir la marquise. Il l'embrassa ainsi qu'autrefois, dans le
cou, comme lorsqu'il se blottissait près d'elle étant tout petit. Puis
on se mit à table. Georges essaya, pendant le repas, de donner à tous
ses propos un accent de gaieté qui semblait à Mme de Solis un peu
factice.

--Tu ne trouves pas, dit à la fin la marquise avec un petit sourire, que
ce cristal sonne un peu faux?

Elle touchait, du bout de son couteau, un verre qui rendit un léger son,
triste et subtil.

--Oui, ajouta la mère, il a beau vibrer, il doit être cassé. Pourquoi me
fait-il penser à ta gaieté de ce matin?

Georges ne répondait pas.

--Je ne t'ai pas eu beaucoup hier, mon cher enfant. Oh! je conçois que
le temps te paraisse moins long avec M. Norton qu'avec moi! Une mère a
beau être une mère, ce n'en est pas moins une vieille femme! Et ton
Américaine a toujours le don d'absorber ton esprit!

--Je vous jure!... interrompit M. de Solis.

--Ne jure pas. J'y vois très bien sans lunettes!

Le déjeuner était achevé. La marquise se leva, disant en souriant:

--Et veux-tu mon avis, mon pauvre Georges?... C'est une sottise, ou une
folie!

--Ce n'est pas une folie.

--Où cela te mènerait-il? dit la mère presque brusquement.

Le marquis répondit:

--Nulle part... ou très loin! Car j'ai un moment songé, cette nuit, à me
remettre en route, et sans vous, ma bien-aimée....

Mme de Solis hocha la tête:

--Tu aurais repris le chemin du Tonkin ou celui du Congo? Et qui aurait
payé les frais de l'aventure? Ta pauvre femme de mère qui est tout
enchantée de t'avoir un peu par hasard, et qui te verrait repartir,
pourquoi? Parce que tu as retrouvé à Paris une amourette de New-York!
C'est absurde. Absurde et méchant! dit-elle, pendant que Georges
s'asseyait devant elle sur une chaise basse et lui prenait doucement les
mains, ces chères mains maternelles aux veines bleues un peu gonflées et
qu'il baisait avec tendresse.

Elle se dégagea, caressant la tête de son fils ainsi que jadis, et avec
le ton câlin d'une berceuse--essayant d'endormir en lui une douleur,
comme autrefois la fièvre:

--Vois-tu, mon enfant, si tu veux partir, il ne faut pas aller si loin
et, au lieu de recommencer à imiter Stanley ou M. de Brazza, si j'ai un
conseil à te donner, tiens, c'est de venir t'enfermer à Solis avec moi!
Tu reverras les vieilles allées de tilleuls où tu as couru tout petit.
Ce n'est pas un Louvre, notre vieux Solis, mais c'est plein de bons
souvenirs! Nous ferons nos vendanges comme autrefois... si la vigne a
encore du raisin... et l'on te trouvera une gentille petite femme parmi
les jeunes filles du pays, si Paris ne les a pas toutes fait envoler
vers l'allée des Poteaux... comme des papillons!...

--Ma mère! dit le marquis d'un ton où la tendresse même était un
reproche.

--Ah! tu te révoltes! Oui, j'ai mis dans ma tête de te marier. Il faut
toujours finir par là, va. J'en parlais tout à l'heure avec M. Norton.

--Norton!

--Nous sommes des amis aussi, depuis sa visite d'hier. Il me plaît ce
tailleur de chênes, ce manieur d'hommes! Je l'ai quitté sur la plage. Tu
sais que je suis matineuse. Je sortais de la messe et je l'ai rencontré
qui allait au télégraphe, l'air préoccupé. Je ne sais quelle dépêche il
attend.

Georges demanda:

--Et vous avez parlé de moi?

--De toi.

--Norton a, cependant, assez de ses propres affaires, qui sont
intéressantes, sans s'occuper de celles des autres, qui n'ont rien de
grave!

--Comment ça, rien de grave? Ton mariage possible! Rien de grave! fit la
marquise. Pour toi, peut-être! Mais pour moi! Tu n'as donc jamais pensé
à la joie que j'aurais de te savoir, avant de disparaître, heureux, las
de courir le monde et enchanté de te reposer un peu, enfin!

--A Solis?

--Ou ailleurs! Tiens, demande un jour à mistress Norton elle-même si ce
n'est pas le dénouement que sa raison et son amitié te conseilleraient!
Je suis une vieille égoïste, mais--que veux-tu?--je suis lasse d'être
toute seule au logis et de n'avoir de nouvelles que par une lettre de
toi, datée de je ne sais combien de mille lieues ou par une dépêche de
l'_Agence Havas_! Si j'avais su que tu me laisserais toute seule à
Paris, vrai, je me serais remariée!... Je suis fort bavarde! J'aurais
eu, du moins, quelqu'un pour m'écouter! Allons, va, cher enfant, si tu
as besoin d'être consolé--si tu as quelque chagrin, quelque petite
cicatrice cachée--et je devine ta cassure, comme dans le verre de tout à
l'heure--pourquoi aller chercher au Kamschatka ce que tu trouveras au
foyer de Solis!...

--C'est que je ne tiens peut-être pas à la trouver, cette
consolation-là, ma pauvre chère mère!

Le sourire triste qui accompagnait ces mots donnait à la marquise la
sensation que l'état d'esprit de M. de Solis était plus grave qu'elle ne
le croyait. Elle en éprouvait une inquiétude nouvelle, qui se calma un
peu lorsque Georges résuma l'entretien en disant que, consolé ou non, il
resterait auprès d'elle, à Trouville, si la marquise y voulait achever
la saison; à Solis, si elle voulait partir tout de suite.

--Après tout, songeait-elle, cette passion pour l'Américaine pourrait
bien n'être qu'un feu de paille, et, là-bas, dans le tête à tête, au
fond du château, la mère aurait certainement raison de la mélancolie du
fils.

Elle n'attendrait même pas si longtemps pour essayer de couper court à
ce roman dangereux, et sachant que mistress Norton était une honnête
femme, la marquise se réservait de faire appel à Sylvia elle-même.

       *       *       *       *       *

Le soir même, sous prétexte de demander à M. Norton des nouvelles de
cette dépêche qui le préoccupait si fort, elle pria Georges de
l'accompagner à la villa. Mme de Solis n'eût pas désiré faire cette
visite que, tout naturellement, comme poussé par une force, le marquis
se fût rendu chez Norton où il se jurait cependant de ne plus
reparaître.

Et, après cette première visite, d'autres visites se succédaient,
amenant dans la promiscuité de la vie des eaux une intimité quasi
quotidienne, malgré l'inquiétude éveillée de la mère, malgré les désirs
de fuite du fils. Norton se livrait, parlant de ce monde d'affaires
qu'il traitait, brassait, à distance, qu'il tenait comme au bout du
câble transatlantique, inquiet de ce qui s'agitait dans la ville
enfumée, _Smoky town_, _Norton City_, qui portait son nom, préoccupé de
ses puits de gaz naturel de Pittsburg, de ses mines de Saint-John, de
ses _offices_ de New-York, la _Cité Empire_, remuant un monde à travers
l'Atlantique et ne songeant cependant, en réalité, qu'à la santé de
cette femme pour laquelle il venait quémander, lui, le roi du fer, du
pétrole et de la houille, la science du maître de la Charité.

Ils se voyaient souvent, Georges et lui, et, un jour, le marquis l'avait
trouvé soucieux, attendant une dépêche importante, grave. Le marquis
allait précisément, ce soir-là, à la villa, accompagnant Mme de
Solis.

Norton et Sylvia étaient au salon donnant sur la mer.

--Eh bien! demanda le marquis, la dépêche, mon cher Norton?

--Rien encore, dit-il. J'ai prié Montgomery de télégraphier encore, deux
fois, trois fois.

Il paraissait inquiet.

--Est-ce une chose qui vous préoccupe plus particulièrement? dit Georges
qui semblait éviter de parler à Sylvia, très froide.

Mistress Norton regardait, tout en causant avec la marquise, les
gravures d'une revue américaine.

--Oui, dit Norton, je suis étonné que Snapkings ne m'ait pas donné de
nouvelles des mines de Saint-John. Mais je vous avoue, ma chère Sylvia,
dit-il en se tournant vers sa femme, que ce n'est pas l'Amérique qui
m'inquiète le plus vivement aujourd'hui.

--Et c'est? dit-elle en posant sur un guéridon le _Harper's Magazine_.

--C'est vous! répondit Norton.

--Moi?

--Oui! Vous êtes de plus en plus pensive, souffrante. J'ai bien peur que
toute la science de Fargeas....

Georges éprouvait une sorte d'angoisse. Jamais Norton, qui s'était
confié à lui dans l'intimité, ne parlait tout haut de ses inquiétudes.
Le marquis voulait détourner une conversation qui pouvait être pénible à
Sylvia. Il n'osait pas.

Mais Mme de Solis, comme si elle eût tout deviné, répondit bien vite
en s'adressant à Norton:

--On ne guérit pas en un jour des affections qui datent de loin déjà,
mais tout arrive à qui sait attendre! Je suis persuadée que mistress
Norton retournera à New-York complètement rétablie. Rétablie et
heureuse! Oh! je n'ai pas besoin du docteur Fargeas pour prédire ça! Je
suis femme. Cela suffit!

--Je souhaite que vous disiez vrai, marquise! fit Norton, car la santé
de ma chère Sylvia, le bonheur de mistress Norton, voilà ce qui me rend
anxieux à toute heure de ma vie!

--Mon ami! dit doucement Sylvia qui n'osait regarder M. de Solis.

--Je le dis comme je le pense, continuait Norton, et j'ai le droit de le
dire tout haut devant l'ami que j'aime le plus au monde, n'est-ce pas,
Georges?

Il s'était tourné vers le marquis resté debout et un peu pâle.

--Et, à propos, ajouta l'Américain, j'ai à vous parler.

--A moi? fit M. de Solis.

--A vous!

--De choses graves?

--Assez graves. Et très intimes.

--Cela veut dire que je suis de trop dans la causerie? demanda la
marquise. Ah! les pauvres femmes.... Voilà une mère à qui son fils dit:
«Je vais m'en aller!», et une femme à qui son mari dit: «Allez-vous-en.»
Être supprimées, c'est notre sort. Rien de ce qui est sérieux ne nous
regarde. Allons, mistress Norton, si ma compagnie ne vous fait pas peur,
voulez-vous venir un moment sur la plage? On nous envoie promener, eh
bien! nous ferons acte d'obéissance.

--Avec plaisir! dit Sylvia.

Mistress Norton avait cependant comme une hésitation à s'éloigner,
vaguement inquiète de cet entretien demandé par Norton.

Elle sortit sans regarder M. de Solis qui la salua profondément.

Puis, dès qu'il fut seul avec Norton, Georges, sans attendre que
l'Américain parlât, lui dit avec une sorte d'effusion:

--Vous êtes inquiet, décidément.... Cette dépêche?...

Mais Richard l'interrompit d'un geste bref:

--La dépêche? Je n'y pense plus!... Je veux vous parler de vous.... Oui,
de votre avenir, reprendre notre conversation intime à l'endroit précis
où nous l'avons laissée, le jour de notre première entrevue.... Vous ne
vous en souvenez pas?

--Non! répondit Georges qui prévoyait maintenant une conversation
périlleuse et voulait étudier le jeu de son adversaire.

--Eh bien! je m'en souviens parfaitement, moi.... Je vais vous dire où
nous en étions restés, fit Norton.

Et, se passant la main sur le front:

--Il fait une chaleur!... Ne trouvez-vous pas?

--En effet!...

Norton prit, sur un guéridon, un syphon d'eau de Seltz qu'il vida à demi
dans un verre de sherry; puis il but rapidement, les lèvres sèches comme
aux heures de fièvre.

Ensuite, faisant asseoir Georges devant lui, dans le window, il reprit
froidement, résumant une conversation avec la netteté d'un homme
d'affaires:

--Vous me disiez qu'arrivé à une date décisive de votre vie où vous
songiez à vous marier, je ne sais quel souvenir vous tenait encore au
coeur.... Vous rappelez-vous cette confidence?

--Parfaitement, dit Solis.

--Moi, je me suis souvent reporté à cet entretien! Vous m'avez alors
vaguement raconté ce roman; mais il était assez lointain, assez oublié,
et, je pense, perdu, dans le brouillard du passé, pour qu'il vous fût
possible de disposer librement de votre existence et de votre coeur....
C'est bien ce que j'ai compris alors?

--A peu près! fit le marquis.

--Oh! A peu près ou tout à fait! dit l'Américain avec un peu de
brusquerie. Quand il s'agit du passé, une nuance de plus ou de moins ne
saurait compter!... Il n'y a pas de milieu entre la vie ou la mort. Vous
vouliez vous marier. Donc le passé était enterré bel et bien! Vous aviez
raison! J'ai beaucoup songé depuis, je vous le répète, à vos
confidences.... Je vous aime assez vivement pour seconder vos
projets.... Vous cherchez une fiancée. Eh bien! je vous en ai trouvé
une!

--Vous? dit Georges en le regardant bien en face.

Très froid, l'Américain affectait de sourire et, d'un ton net,
continuait, en se croisant les jambes et en jouant avec un cigare qu'il
ne fumait pas:

--Oh! ce n'est pas Mlle Offenburger. Non. Une charmante jeune fille.
Très bonne. Toute à se dévouer à celui qu'elle aimera. Un petit coeur
d'or, et, avec ce coeur-là, pour dot, trois millions.

--Norton! dit Solis en fronçant le sourcil.

--C'est peut-être trop peu? fit l'Américain, en souriant, comme s'il se
méprenait sur le sentiment du marquis. Mais elle peut regarder comme à
elle une partie de ce que je possède. C'est Éva, ma nièce Éva!

--Miss Éva!

--Elle est assez jolie, je pense. Elle est intelligente jusqu'au bout
des ongles et elle vous trouve assez de son goût pour pardonner bien des
choses à Paris, en faveur de ce Parisien, qui lui plaît.

--Elle vous a dit?...

--Elle ne m'a rien dit! Mais parce que je suis une espèce de trappeur
absorbé dans ses préoccupations et qui doit avoir, vous semble-t-il,
toute son attention accrochée au câble transatlantique, je vois fort
bien, je devine clairement ce qui se passe et ce que l'on pense autour
de moi. Éva est une créature exquise que j'adore, vous êtes un ami
dévoué que j'estime et, en vous unissant l'un à l'autre, je suis
persuadé de faire un mariage heureux... s'il y en a!

--Miss Éva est, en effet, adorable. Une jeune fille exquise, comme vous
dites, certainement.... Mais....

Richard attendait la réponse de Solis. Et Georges, embarrassé, devinant
une arrière-pensée chez Norton et, dans cette causerie amicale--non pas
un piège, une épreuve--Georges hésitait, cherchait une raison de refus.

--Eh bien, quoi? fit Norton. Vous n'allez pas refuser ma nièce? Vous
seriez difficile et vous ne trouveriez pas la pareille! Trois millions
sont-ils une dot insuffisante?... C'est bien simple: elle en aura six!

Le marquis se récria, trouvant là peut-être le prétexte souhaité:

--Vous ne pensez pas, Norton, qu'une question pareille....

Richard l'interrompit bien vite:

--Je sais, je sais!... Aussi n'en parle-je que pour vous prouver combien
j'aime l'enfant de ma chère soeur. Ça a grandi à mes côtés! Ça m'a vu
pauvre! Il est bien juste que ça partage avec moi, maintenant que je
suis riche.

--Miss Éva ne manquera pas de partis. Et je souhaite qu'elle rencontre
un homme digne d'elle.

Norton s'était levé.

--Il n'y a pas à le lui souhaiter! Cet homme-là, le voilà! C'est vous!

Et il frappa sur l'épaule de Solis, resté assis.

--C'est impossible! dit le marquis.

--Pourquoi?

--Parce que j'ai réfléchi... parce que les velléités de mariage que je
vous confiais ont fait place à d'autres idées.

--Vous ne voulez plus vous marier?

--Non.

--La vocation du célibat vous a poussé vite! fit Norton, railleur.

--D'ailleurs, et c'est bien naturel, si j'épousais une femme, c'est
parce que je l'aimerais.

--Éva, toute disposée à vous aimer, saurait fort bien se faire
adorer!... répondit Norton. Mais en vérité, mon cher, je ne fais, en
vous parlant aujourd'hui comme je vous parle, que mettre à portée de
votre décision cet avenir dont vous vous préoccupiez quand vous vous
êtes confié à moi!... Je vous entends encore: «Lorsqu'on n'a pas épousé
celle qu'on devait aimer, il faut peut-être laisser au hasard le soin de
nous faire aimer celle qu'on épousera!» N'êtes-vous plus de cet avis?

Georges sentait bien qu'en devenant pressant, en la poussant ainsi dans
ses retranchements intimes, Norton avait un but. C'était là comme une
sorte d'escrime morale, dans laquelle le mari cherchait à faire
découvrir son ami. Et Solis, maître de lui, jouait serré, affectant de
ne pas comprendre.

--Non, je ne suis plus de cet avis. Plus tout à fait. J'ai réfléchi, je
viens de vous le dire: je veux rester libre!

--Libre!... fit Norton. Un honnête homme qui épouse une honnête femme
double sa liberté d'un dévouement, et c'est par là surtout qu'il apprend
cette vérité qu'il n'est pas de liberté sans devoir!... Ce mariage!
C'est une pensée qui m'est venue tout à coup comme viennent les idées
heureuses, par illumination. Oui, je dis bien. Il assurait, pourtant--ce
mariage--et le bonheur d'Éva et le vôtre! Je l'avais rêvé!... Je le
voulais. Oui, oui--il appuyait sur le mot.--Je le voulais. Et morbleu,
dit-il, il faut pourtant que vous vous mariiez!

--Pourquoi? dit Georges.

Norton s'animait peu à peu.

--Ah! pourquoi? pourquoi? Toutes les raisons que vous me donnez n'en
sont point!... Vous n'allez pas me dire que vous n'épouserez pas Éva
parce qu'elle est Américaine? Mme de Solis, qui est pétrie de
préjugés français contre les Américains, me disait, il n'y a qu'un
moment, qu'Éva est pour elle la jeune fille idéale.

--Ma mère savait-elle que vous deviez me parler de miss Éva?

--Non, sur ma parole, et si je vous nomme la marquise, c'est que je suis
certain qu'elle serait heureuse, elle aussi, de vous garder auprès
d'elle, marié, casé, fixé....

--Si vous aviez dit à la marquise de Solis que miss Meredith compte sa
fortune par millions, ma mère vous eût répondu que les héritières de ce
genre ne sont pas faites pour les gentilshommes sans autre fortune que
leur nom.

Richard se mit à rire un peu nerveusement.

--Leur nom, leur blason, leur honneur! Eh! que diable, vous n'allez pas
me jeter à la tête des millions que nous avons gagnés loyalement, comme
vous autrefois vos titres?... La sueur vaut le sang, mon cher. Et
puisque je n'ai pas, comme tant d'imbéciles parvenus, la sottise d'être
vain de ma richesse, n'allez pas au moins vous aviser de me la faire
regretter, cette richesse-là. Si je pense à vous pour Éva, c'est que je
veux que mon enfant soit à la fois heureuse et honorée, et que, je vous
le répète, je l'aime comme je vous estime.

--Vous êtes la générosité même, mon cher Norton, mais, je vous l'ai dit,
et je vous le redis encore, fit M. de Solis, je ne veux pas me marier.

--Vous ne voulez pas?

--Non.

--Est-ce bien parce que vous voulez conserver votre liberté?

--Comment? demanda Georges, un peu hautain.

--Ne serait-ce pas, plutôt, dit Norton en se plantant devant M. de
Solis, parce qu'en réalité vous n'êtes plus libre?

--Je ne comprends pas, dit le marquis froidement.

--L'amour d'autrefois.... Cette passion que vous avez laissée je ne sais
où... peut-être en Amérique, qui sait?... l'avez-vous vraiment oubliée?
Ah! vous m'avez à peu près raconté cette histoire-là, mon cher marquis!
Il ne fallait rien me dire si vous ne vouliez pas me voir, un jour ou
l'autre, me mêler de votre vie!...

Georges souriait.

--Ma vie n'a rien de bien mystérieux et il vous est loisible de
m'interroger!

--Eh bien! si, pour m'expliquer à moi-même pourquoi vous refusez le
parti que je vous offre, je vous demandais si vous aimez toujours la
femme que vous avez aimée, et si cette femme vit encore et où elle est,
me répondriez-vous franchement, sans hésitation?

--Je répondrais franchement, loyalement, si ce n'était pas aussi le
secret d'une autre!

Norton, nerveux, haussa les épaules et, comme pour se contraindre au
calme, mit les mains dans ses poches, arpentant le salon à grands pas et
se retournant pour regarder M. de Solis qui, debout, restait impassible.
L'Américain, qui maniait les hommes et le fer, redevenait, pour un
moment, brutal et laissait, avec des halètements de locomotive, exhaler
ses doutes:

--Oui, ah! parbleu, oui, d'une autre! Voilà le mot. Et voilà bien aussi
ce qui fait que votre refus m'est expliqué! Comment épouseriez-vous Éva
si vous en aimez une autre? Est-ce qu'un homme d'honneur donne sa main à
une femme quand il a donné son coeur à une autre? L'autre! l'autre!
C'est celle-là, l'obstacle. Et elle est là, parbleu, l'autre, devant
vous, aujourd'hui comme hier, maintenant, éternellement, toujours! Vous
y pensez encore! Vous ne pensez qu'à elle! Vous vouliez vous mariez, me
disiez-vous, il y a quelques jours, pour l'oublier, l'autre! Allons
donc! Est-ce qu'on oublie? Et comment l'oublieriez-vous quand vous
l'avez revue? Car vous l'avez revue! J'en suis certain. Elle est en
France! Évidemment, en France! Qui sait? A Trouville peut-être.

--J'aurais, si elle était ici, comme vous le dites, d'autant plus de
mérite à m'éloigner, puisque je la fuirais, et je vais m'en aller à
Solis pour toujours! répondit doucement Solis.

--Vous?... Partir?

--Et comment voulez-vous que j'épouse miss Éva? Elle est trop jeune,
trop avide de vie pour que je lui donne à choisir entre les deux
existences qui me sollicitent: ou les journées d'un être lassé accroupi
au coin du feu d'un vieux château des Landes, ou l'existence de colis
d'un enfant perdu de la science, aujourd'hui à Trouville et demain à
Tombouctou, si Solis lui fait trop peur!

Norton enfonçait son regard clair dans les yeux calmes du marquis.

--C'est pour cela seulement que vous refusez?

--Pour cela seulement, dit Georges.

       *       *       *       *       *

L'Américain n'était pas convaincu. Toutes les réticences du marquis, il
les sentait et se disait que, sans doute, si M. de Solis parlait de se
remettre en chemin, c'est qu'il avait peur de lui-même. Une fuite est un
aveu, souvent....

Norton allait, du reste, essayer de pousser plus loin l'entretien,
lorsqu'un bruit de voix vint du côté de la porte; un domestique annonça:
«Monsieur Montgomery» et, essoufflé, très rouge, une dépêche à la main,
Montgomery entra, disant à son associé en hochant la tête:

--Ah! Norton!... mon cher Norton!

--Eh bien? fit Richard, très froid.

Montgomery lui tendait le papier bleu, encore cacheté.

--La dépêche... mauvaise nouvelle!

--Vous savez ce qu'elle contient?

--Oui, on avait adressé la nouvelle en duplicata à moi et à vous en même
temps. J'ai lu ma dépêche!

--Mais! Quoi donc? demandait Georges.

--Les mines de Saint-John... près de Norton City, commença Montgomery.

Norton, qui avait décacheté lentement le papier bleu, contenant deux
lignes imprimées, compléta la phrase d'un ton très simple:

--Inondées.

Puis, relisant la dépêche, grosse de conséquences et de périls dans sa
brièveté dramatique:

          «_Rapides mesures à prendre.... Venez!_»

L'Américain repliait le papier bleu très doucement, comme un général
recevant l'ordre de charger, et il dit, l'oeil fixé sur un point
invisible, comme par delà l'Atlantique:

--Inondées, les mines?... Ce serait un désastre! Ma fortune... celle
d'Éva!

Et, souriant à Georges d'une façon étrange, presque fataliste:

--Dieu veuille que je ne revienne pas en vous disant qu'Éva n'a plus
rien et que ses millions ne sauraient gêner les gentilshommes
dédaigneux!

Et, ne pouvant retenir un mouvement de révolte contre l'imprévu qui
venait là brouiller son jeu, jeter sur le chemin un obstacle inattendu:

--Saint-John inondé! Tonnerre! dit-il.

Mais, d'un mot, son associé le ramenait à la situation, à la nécessité
de prendre un parti sur-le-champ.

--Eh bien? demanda Montgomery.

--Eh bien?...

Et Norton regarda sa montre.

--Le bateau de Southampton est parti!... Mais demain!... Venez-vous au
télégraphe, Montgomery?

--Au télégraphe? dit Georges.

--Oui!... Répondre là-bas qu'on m'attende à New-York par le prochain
transatlantique.

--Vous partez?

--Nécessairement. Je veux voir les choses par moi-même.

--Vous partez seul? demanda Montgomery.

--Je n'en sais rien! répondit Richard. Cela dépend de mistress Norton.



VIII


Norton n'avait rien dit à Sylvia. Congédiant M. de Solis, il le priait
de ne rien laisser soupçonner à la marquise, et Georges, retrouvant sa
mère, s'éloignait de la villa normande en emportant une impression
bizarre, le sentiment que Richard, sans rien deviner, avait cependant la
perception qu'une peine morale s'ajoutait à la maladie de Sylvia et que
le Yankee chercherait à suivre désormais la piste, à tout savoir. Mais
Norton avait d'abord à résister à l'imprévu.

Richard pria Montgomery de revenir le lendemain, dans la matinée. Il
passerait la plus grande partie de la nuit à faire les calculs
nécessités par la catastrophe. L'Américain se retrouverait d'ailleurs
prêt à la lutte et n'ayant rien perdu de cette énergie, de cette
combativité, de cette sorte de courage à la fois musculaire et moral
qu'ils appellent le _pluck_. Norton était debout, de grand matin, ayant
combiné tout un plan de campagne. Il prit un bateau pour le Havre,
voulant avant de quitter la France laisser des instructions à la Banque,
arrêter aussi, à bord de la _Normandie_, qui partait dans trois jours,
le samedi, une cabine pour lui et Sylvia, car peut-être demanderait-il à
mistress Norton de l'accompagner.

Il lui déplaisait, en effet, de laisser Sylvia en France, et la
perspective de ses mines de Saint-John inondées lui semblait moins
désagréable que les inquiétudes morales qui grandissaient en lui à
mesure qu'il analysait plus profondément et de plus près l'état d'esprit
de sa femme.

Volontairement il se débattait non contre la jalousie encore, mais
contre des idées qui l'attristaient, le troublaient, lui faisaient
regarder presque comme une quantité négligeable le malheur dont le
télégraphe lui apportait la nouvelle. Et lui, l'homme du fait et du
succès, le soldat de la fortune, haussait les épaules--ces épaules qu'il
sentait assez robustes pour tout supporter--en se disant:

--Plaie d'argent n'est pas mortelle! Ce qui tue, c'est la douleur
morale!

La nécessité, qui le contraignait à régler ses affaires à la Banque, à
prendre sa place sur un transatlantique, balayait, du reste, un peu ses
idées noires. Au Havre, le mouvement du port, vers les docks et les
bassins, lui donnait l'illusion de la patrie, le frémissement des rudes
labeurs au temps de sa jeunesse.

Norton éprouvait, à se trouver parmi ces matelots, la sensation d'être à
New-York ou dans quelque port américain où se brassaient des millions
d'affaires. Ces peaux de boeufs débarquées et jetées à terre, comme des
planches finement sciées, ces tas de bois de Norvège à la bonne odeur de
sapin, entassés géométriquement, et pareils, avec leur couleur jaune, à
des blocs de beurre; ces forêts coupées de bois de campêche semblables à
des troncs saignants; ces bassins où des ouvriers frappaient sur les
flancs de métal des navires, où les transatlantiques chauffaient,
attendant le départ, où les bateaux arrivaient rongés par les traversées
lointaines et portant incrustés à leur ventre des coquillages blancs et
longs, inconnus sous le ciel de France, accrochés çà et là dans les mers
du Sud et, dans leurs formes lancéolées, pareils à des floraisons
blanches; ces terrassements qu'on faisait, là-bas, à perte de vue, vers
Tancarville; cette terre remuée, ces quais tout neufs, tout blancs sous
le ciel clair, cette conquête de l'homme sur la mer, cette activité qui
lui semblait toute simple et même un peu alanguie, à lui, Américain,
remueur de mondes, lui donnaient pourtant la vision d'un autre univers
plus tumultueux et plus enfiévré.... Odeurs de goudron, de bois des
îles, de cuirs tannés, de charbon, de fer, de coke, de saumure et de
mer.... Norton se retrouvait dans la bataille, comme un soldat dans la
poudre et le salpêtre....

Puis, tout à coup, à bord de la _Normandie_, c'était à Sylvia qu'il
pensait: il revoyait les places mêmes où, de New-York au Havre, il
s'était assis avec elle sous la tente, pendant les longues journées où,
les yeux tristes, elle regardait devant elle ces deux infinis: le ciel
et la mer. Il redemandait les deux cabines contiguës qu'il avait
occupées; il s'arrêtait devant la carte où l'épingle, surmontée d'un
petit drapeau tricolore, marquait, chaque jour, durant le voyage, la
distance parcourue. Avec quelle curiosité de voyageuse Éva suivait, sur
les courbes tracées en plein Atlantique, les progrès du steamer!...
Sylvia, elle, demeurait indifférente comme si, en Amérique ou en Europe,
la vie dût être également monotone et vide. Ou encore, si le vent se
levait, elle semblait respirer mal à l'aise, angoissée comme si une main
lui eût serré le coeur, comme si elle eût étouffé dans la rafale--puis
elle redevenait abattue et morne, et Norton se rappelait les mélancolies
de sa femme, tristesses d'autrefois, dont il lui semblait avoir le
secret aujourd'hui. Et l'image de Solis passait à présent et repassait
devant ses yeux.

--Oui, en partant, il emmènerait peut-être Sylvia et Éva avec elle. Il
arrêtait, du moins, leurs places et il regardait, par le hublot de la
cabine qu'elles occuperaient, le port, les navires, en se disant qu'elle
serait là bientôt sans doute et que le malheur qui les rappelait là-bas
lui épargnait peut-être à lui, ici, une souffrance.

Assuré de retrouver sur le transatlantique les cabines voulues, Norton,
ses instructions une fois données à la Banque, revint à Trouville où
Montgomery l'attendait à la villa normande, en lisant le _New-York
Herald_.

--Eh bien, mon cher Montgomery, voilà qui est convenu, lui dit Norton.
Je pars samedi matin. Trois jours cela passe vite. Vous voudrez bien me
télégraphier à New-York s'il survient quelque incident ici. Mais ce que
je vous demande surtout, c'est de garder le secret sur la dépêche que
vous m'avez remise. La nouvelle d'un tel désastre pourrait être
préjudiciable à nos affaires. Vous êtes un de mes associés dans
l'affaire des chemins de fer du Dakota. Je n'ai pas besoin de vous dire
l'importance qu'a mon voyage. Si mistress Norton m'accompagne, il est
possible que je ne revienne plus en France. Si, au contraire, elle
reste, avec ma nièce, je serai sous peu de jours de retour à Trouville
ou à Paris. D'ici là je vous charge de mes intérêts matériels en France.
J'espère qu'on ne sait rien, rien encore?

--Je ne pense pas, dit Montgomery. Au Casino, où l'on commente
volontiers toutes les nouvelles, je n'ai pas entendu souffler mot de la
dépêche!

--Tant mieux! J'aurai donc le temps de tout réparer là-bas, avant que
l'éveil n'ait été donné. J'ai beaucoup réfléchi et je suis armé. En
principe, le malheur n'est pas sans remède.... Mais les mauvais bruits
grossissent par l'éloignement. Si on savait à Paris que les mines de
Saint-John sont inondées, mon crédit, tout considérable qu'il est, s'en
trouverait diminué, et j'ai besoin de la confiance de tout le monde pour
les grandes entreprises qu'il me reste à faire! Des entreprises utiles à
bien des gens, vous le savez, Montgomery. Des cités ouvrières, des
_boardings-houses_ pour les artisans, des railways à bon marché... des
wagons spéciaux pour les pauvres gens....

--Rêves de philanthrope qui peuvent vous coûter cher!

--Et où avez-vous vu que les rêves ne coûtent pas cher? fit Norton avec
un sourire triste. Tout se paye, même les chimères... surtout les
chimères!... Alors, cher ami, c'est entendu?

--Entendu! Je vous câblerai toutes les nouvelles un peu importantes....
Quand je dis toutes! J'en négligerai! Il y en a beaucoup à négliger,
beaucoup, beaucoup.

Et Montgomery ajouta en balançant sa grosse tête:

--Heureusement!

Il y avait, dans ce mot, comme une réticence cachée qui éveilla
l'attention de Richard.

--Pourquoi heureusement? dit-il.

--Ah! c'est que, si l'on se laissait aller à faire attention à tout ce
qui se colporte!

--Le monde, en effet, a des paroles à perdre! fit Norton.

--S'il ne faisait que les perdre! Mais il les ramasse!

--Qu'est-ce que vous voulez dire, Montgomery? Vous savez que je n'aime
pas les énigmes! Qu'est-ce que vous avez entendu?

--Rien! oh! rien du tout! Je fais comme ça de la philosophie, en l'air!

--Tiens, ma femme! dit-il en regardant à travers les vitraux de la baie.
Ma femme et M. de Bernière! Ils viennent rendre visite à mistress
Norton. Eh! parbleu, oui, je sais, il y a une partie organisée pour
aujourd'hui! Une _surprise-party_!

--Vous n'avez pas dit à mistress Montgomery quelle dépêche j'avais
reçue, n'est-ce pas?

--Non!... oh! non!... D'ailleurs, nous causons très peu ma femme et moi!
Et jamais de mes affaires. Nous causons art, peinture, portrait.

Et Montgomery laissait échapper un soupir, gros comme le halètement d'un
soufflet de forge.

Il allait, d'ailleurs, expliquer pourquoi il soupirait ainsi, lorsque
Mme Montgomery entra, toujours superbe dans une toilette jaune d'or
relevée de rubans couleur mousse.

--Bonjour, Norton, dit-elle en tendant la main à Richard.

Puis, apercevant Montgomery, et l'air un peu étonné:

--Tiens, tiens, mon mari.... Comment allez-vous, cher?

--Très bien! fit Montgomery.

--Avez-vous vu Harrisson? demanda la belle Liliane.

--Voilà le portrait, le voilà! grommela Montgomery parlant à Norton.

Montgomery répondit:

--J'ai vu Harrisson.

Et la réponse amena chez lui le même gros soupir gonflé.

--Et il a accepté? demanda Mme Montgomery.

--Et il a accepté?

--Tant mieux! Il fera de moi un portrait excellent.... Il connaît déjà
ma physionomie!

Le second mari de la belle Liliane essaya d'éluder une grimace et dit:

--C'est ce qu'il a précisément eu la bonté de me faire remarquer!...
Oh! correct, d'ailleurs, votre... cet Harrisson...!... Très correct!...
C'est égal.... Moi, le second mari, aller demander au premier!...

--Dites donc, vous n'allez pas être jaloux? fit Liliane. D'abord,
quoique je n'aime pas follement votre nom... je lui suis aussi fidèle
que s'il s'écrivait avec deux _m_.... Et puis, s'il y avait quelqu'un
qui dût être jaloux... soyez de bon compte... ce n'est pas vous... c'est
Harrisson.

--Parfaitement, interrompit Montgomery.... Mais c'est égal... je vous
jure que Carolus....

--Carolus?

--Carolus vous eût fait un portrait qui vaudrait tous ceux d'Harrisson!

--Allons donc! Il aurait fallu qu'il m'étudiât, Carolus! Tandis qu'avec
Harrisson, c'est tout fait!

Et se tournant vers Norton qui n'écoutait pas, l'oeil perdu dans des
pensées lointaines:

--Sylvia est-elle visible?

--Certainement, dit Norton. Et je vous prie de m'excuser, madame.... Je
voudrais faire un tour au Casino, une minute. Je tiens, dit-il tout bas
à Montgomery, à ce qu'on me voie jusqu'au dernier moment et même, si mon
départ pouvait passer inaperçu....

--Je sors avec vous. Vous n'avez plus rien à me dire, ma chère Liliane?
demanda Montgomery à sa femme.

--Non! au revoir, cher!

--Au revoir!

Ils s'éloignaient.

Elle rappela Montgomery avec un sourire:

--Ah! Lionel... mon cher Lionel....

--Liliane?

--Merci pour Harrisson, vous savez! Oui, oui, je comprends tout le
mérite de votre démarche!... Deux fois merci!

--Par deux _m_! dit en sortant Montgomery--soupirant toujours.

Liliane suivit des yeux son mari avec cette expression indulgente des
femmes qui se résignent, et elle demanda à un valet de pied de
l'annoncer chez mistress Norton.

Sylvia était dans sa chambre, étendue sur une chaise longue, et, se
soulevant à demi, elle parut heureuse de cette visite qui lui arrivait
là comme un rayon de soleil.

--Bonjour, chère. Voyons ce visage, dit Liliane.

Et elle regardait son amie.

--Allons, aujourd'hui, pas trop mal? Ah! j'avais hâte de vous voir! Mes
visites ne vous font peut-être pas autant de plaisir qu'à moi.

--Qu'est-ce que vous dites là? fit Sylvia, vous savez combien je vous
aime!

--Oh! c'est que, moi, je suis folle et que mes grelots peuvent ne pas
toujours plaire à votre mélancolie. Mais aujourd'hui--elle baissait la
voix--j'ai à vous parler.... Ah! tout à fait sérieusement... presque à
vous gronder!

--Moi? dit Mme Norton, un peu étonnée de l'air grave qu'affectait
tout à coup son amie.

--Oui! Vous n'êtes pas assez prudente, ma chère. Vous allez vous
promener au bord de la mer.. toute seule... trop tard!

--C'est ce que me répète le docteur Fargeas, qui me trouve imprudente
aussi, comme vous dites! Mais il a beau prétendre que l'air de la mer, à
une certaine heure, peut être nuisible à ma poitrine... ou à mes nerfs,
je ne sais pas au juste... je n'en éprouve pas moins d'infinies
sensations de bien-être à me sentir seule, libre, pensant à ce qui me
plaît, allant où je veux, sur cette plage alors déserte!

--J'entends bien, fit Mme Montgomery. Mais ce n'est pas la plage que
je vous reproche, c'est....

--C'est... quoi?

Liliane hésita un moment, comme si elle craignait d'être indiscrète,
puis, doucement assise près de son amie, en lui prenant les mains:

--Ma chère Sylvia, vous savez si je vous aime, n'est-ce pas? Je me
jetterais à l'eau pour vous! Et quand je dis à l'eau, ce ne serait pas
un bien grand sacrifice par le temps qu'il fait. Je me jetterais au feu;
vrai! Je voudrais vous voir heureuse, très heureuse; je sais que vous ne
l'êtes pas! Mais je vous assure que ce n'est pas le changement qui vous
donnera le bonheur!

--Je ne vous comprends pas! dit Sylvia, sincèrement étonnée.

--C'est pourtant bien simple. Me voilà, moi, par exemple!... J'ai épousé
Harrisson.... Je ne sais pas exactement pour quelle raison je l'ai
épousé, Harrisson. Je l'ai pris en horreur, je ne sais pas non plus
pourquoi.... J'ai accepté la main de Montgomery, je ne sais pas en vertu
de quelle impulsion.... Eh bien! en toute sincérité, chère amie, pour la
différence, oh! mon Dieu! ça ne valait pas la peine!... Un mari, c'est
toujours un mari, et... celui qui remplace le mari en est un autre!

Sylvia regardait Liliane de ses yeux profonds et tristes.

--Vraiment, ma chère amie, dit-elle, je vous écoute et je ne sais pas,
je vous jure que je ne sais pas ce que vous voulez me dire!

--Voyons... vous me permettez d'être franche, n'est-ce pas?

--Je vous le demande....

--Vous ne vous fâcherez de rien?

--De rien.

--Vous savez, je vous le répète, que je suis votre amie?

--Et ma seule amie, dit fermement mistress Norton.

--Qu'est-ce que vous avez fait à Arabella Dickson?

--A Arabella?

--Ou à mistress Dickson ou au colonel Dickson.... Bref, à l'un des
Dickson?...

--Mais je ne leur ai rien fait du tout, répondit Sylvia, très surprise.
Je ne les connais pas, les Dickson.... Je l'ai trouvée fort belle, cette
Arabella... voilà tout!

--Voilà tout? Et vous croyez, vous, qu'on peut dire comme cela: «Voilà
tout», quand on a devant soi une mère acharnée à marier sa fille, une
fille fatiguée de promener ses épaules de Monte-Carlo à Wiesbaden, et de
Luchon à Dinard, sans compter le colonel, un colonel qui a dû assiéger
plus de gendres que de citadelles?... Eh bien! tout ce monde-là est
furieux contre vous, ma chère Sylvia, et fait un bruit, un bruit.... Ah!
des bourdonnements comme une ruche d'abeilles!... Des abeilles sans
miel! ajouta Liliane en riant.

Sylvia devenait inquiète sans pouvoir s'expliquer la cause même de cette
inquiétude.

Elle demanda:

--Et pourquoi tout ce bruit? Plus vous me parlez de ces Dickson, moins
je comprends comment je puis, moi....

--Eh bien! mais ne vous fâchez pas, dit Liliane, et... et M. de Solis?

--M. de Solis?

--Oui!... C'était sur lui que le colonel et la colonelle et la petite
colonelle avaient braqué leurs batteries.... Et comme M. le marquis ne
fait pas mine de capituler et qu'il a des raisons pour ne pas le
faire....

--Des raisons? Quelles raisons? dit Sylvia brusquement.

--C'est vous qui le demandez!... fit mistress Montgomery. Voyons,
Sylvia, je vais vous prouver toute mon affection en me montrant très...
très indiscrète.... Mais je vous jure, dit-elle avec un accent sincère
et profond, oui, je vous jure que c'est l'amitié que je vous porte qui
me fait parler.... Je vous ai dit que vous étiez très imprudente.... Eh
bien! je vous le répète, vous êtes très imprudente!

--Moi?... Et que signifie?...

--Voyons! Vous êtes allée souvent du côté de Tourgeville, dans une
petite cahute de pêcheurs... très pittoresque... oh! très pittoresque...
je l'ai photographiée. Je vous montrerai même le cliché.... Très réussi.
Excellent, mon appareil. Un _détective_. Mais vous y êtes allée plus
d'une fois à une heure où il n'y avait guère de lumière... photogénique!

--J'allais porter des secours à une pauvre femme à laquelle je
m'intéresse, répondit Sylvia.

Liliane souriait.

--Oh! je sais bien! Mais le malheur est qu'hier, pas plus tard qu'hier,
on vous y a vue!

--Hier?

--Et que cinq minutes après votre entrée chez la mère Ruaud.... M. de
Solis....

--M. de Solis?

--Poussait la porte de la pauvre femme et y entrait aussi... après
vous!

--Après moi?

--Je ne sais pas ce que pouvait avoir à faire le colonel Dickson de ce
côté-là.... Quelque reconnaissance... offensive, sans doute. Toujours
est-il qu'il vous a vue!

Sylvia se leva brusquement, une rougeur de colère montant à ses joues
pâlies.

--Il m'a vue, moi?... Là-bas!... Avec M. de Solis! Mais c'est faux!
dit-elle indignée. Mais il a menti! Il a pu voir M. de Solis.... Il a pu
voir une autre femme.... Mais ce n'était pas moi! Ce n'était pas moi!

Son accent de sincérité douloureuse fit presque regretter à mistress
Montgomery d'avoir parlé.

--Je vous crois, ma chère Sylvia, je vous crois. Mais il n'en est pas
moins vrai que le colonel et sa perruche de colonelle ont raconté....

--Que m'importe ce qu'ils disent! fit Sylvia en haussant les épaules. De
quoi s'occupent ces gens dont j'ignore l'existence et qui sont là à
épier la mienne?... M. de Solis... chez Victoire Ruaud... avec une autre
femme!...

Elle s'arrêta, tout à coup, pensive, inquiète, et dit brusquent:

--Quelle autre femme?

Alors Liliane hocha la tête, souriant presque mélancoliquement,
l'éternelle rieuse:

--Ah! ma pauvre amie! Ma pauvre amie! Voilà un point d'interrogation que
je ne vous conseillerais pas de poser devant une autre que moi!

--Qu'est-ce que j'ai dit? demanda Sylvia, comme inconsciente de l'aveu.

--Rien!... Mais l'idée seule qu'une autre... cette simple idée!... Mais
vous êtes jalouse, ma pauvre amie! Mais c'est plus sérieux que je ne
l'aurais cru.... Mais vous l'aimez toujours!... Ah! je vous envie
d'aimer quelqu'un, vous.... Seulement, je vous assure que je vous
plains!

Elle tenait, entre ses bras, la jeune femme dont le regard maintenant
était voilé de larmes, et, avec une sorte de pitié maternelle, elle
essayait de donner un peu de confiance à cette âme en détresse.

Deux ou trois petits coups frappés à la porte les firent tressaillir
l'une et l'autre.

--Essuyez vos yeux, Sylvia!

Puis, souriante:

--Entrez! dit-elle.

C'était le docteur Fargeas.

--Par exemple, fit-il en riant, voilà une villa bien gardée! Pas de
domestiques pour annoncer!--Eh bien, chère madame Norton, les nerfs
aujourd'hui, est-ce que nous les domptons un peu, nos nerfs?

--Vous voyez! dit Liliane en montrant Sylvia encore troublée.

--Oh! oh!--et le docteur hochait la tête--nous ne les domptons pas trop,
ces misérables nerfs. Qu'est-ce que vous avez donc?

--Je ne sais... une émotion....

--Que j'ai eu la niaiserie de provoquer par un bavardage inutile... fit
Mme Montgomery. Vous m'en voulez? demanda-t-elle à Sylvia.

--Non, ma chère Liliane, au contraire, je vois que vous m'aimez
vraiment!

Fargeas faisait, en se tordant les lèvres, une petite moue mécontente.

--Ah! les émotions, les surexcitations... c'est pourtant défendu ça!...
C'est comme le bord de la mer.... Je ne crois pas que ça nous réussisse,
le bord de la mer!... Décidément il faudrait essayer des montagnes....
Bagnères.... Cambo... ou tout bonnement revenir à Paris.... C'est encore
là qu'on a le moins froid l'hiver et le moins chaud l'été!

--On n'est jamais mieux que chez soi!... dit Liliane. Et j'ai une idée,
docteur: si Sylvia retournait tout bonnement en Amérique?

Fargeas fit de la tête un signe négatif.

--Une traversée! Non, non. Ne songeons pas à cela. Mais je voudrais,
sans aller aussi loin, en restant en France, du calme, du repos....
Avez-vous une plume? Je vais rédiger une ordonnance....

Et pendant que, sur le bureau de Sylvia, il écrivait rapidement, Mme
Montgomery lisait par-dessus son épaule:

--Iodure de sodium, 50 centigrammes par jour à continuer pendant un
mois, dans une tasse de tisane de valériane, matin et soir.

--C'est toujours la même chose! dit-elle.

--Ah! parbleu, fit le docteur. Il y aurait bien d'autres remèdes....
Mais....

Il s'arrêta, comme craignant d'en trop dire.

--Mais? demanda Liliane.

--Pardon, chère madame, la Faculté a ses secrets.

--Et la femme les devine... quelquefois! dit Mme Montgomery.

Elle s'était retournée vers Sylvia à qui maintenant le valet de pied
apportait des cartes sur un plateau et elle remarquait l'émotion de
mistress Norton.

--Quoi donc? demanda-t-elle.

Elle regarda les cartes à son tour: Monsieur de Bernière. Le marquis et
la marquise de Solis!...

--Georges de Solis!... Vous ne pouvez pas les recevoir.

--Et pourquoi ne les recevrais-je pas? dit Sylvia. Seulement, j'ai
besoin de me remettre. Tout ce que vous m'avez conté m'a un peu
troublée. Seriez-vous assez aimable, chère amie, pour faire prendre
patience à la marquise? Au salon! Je vous y rejoindrai dans un moment.

--Parfaitement, je descends, dit Liliane.

Elle regardait Fargeas qui écrivait toujours, n'ayant pas levé la tête,
et déjà sur le seuil de la porte:

--De la valériane! Pour le coeur, oui, pensait mistress Montgomery....
Ça l'empêche de battre, ça ne l'empêche pas de souffrir.



IX


Au salon, dont la grande porte ouverte laissait voir, comme un fond
d'admirable tapisserie, la mer toute bleue, tachetée de voiles
lumineuses, le ciel rayé de vols de mouettes pareilles à des flocons
blancs--Mme de Solis attendait, avec son fils et son neveu.

--Je vous prie d'excuser mistress Norton, dit Liliane. Elle sera à vous
dans un moment, madame la marquise.... Et si vous voulez bien m'accepter
pour la remplacer....

--Nous ne dérangeons personne?... demanda Mme de Solis.

--Pas même moi, qui ai achevé mon ordonnance, dit Fargeas en entrant.

--Une malade? demanda la marquise.

Le fils compléta vivement l'interrogation de la mère.

--Mme Norton?...

--Oh! toujours le même état de surexcitation, mais rien de plus grave,
Dieu merci, répondit Fargeas.

--Vous répondez de guérir Mme Norton, n'est-ce pas, docteur, dit
encore M. de Solis.

Et Liliane songeait:

--Si le colonel était là, il devinerait tout, et rapidement et sans
lorgnette de campagne.

--Mme Norton, répondit Fargeas, ne serait en danger que si des
émotions trop violentes venaient traverser son existence. Et, Dieu
merci, nous n'avons rien de semblable à redouter. Et bien, marquis, et
vous? Est-ce que vous resterez longtemps à Trouville?

--Vous dites cela, docteur, fit la marquise en riant, comme si vous
demandiez à mon fils: «Ah ça! est-ce que vous n'allez pas bientôt
partir?»

Fargeas répondit sérieusement:

--C'est que le déplacement est ce que je recommande le plus volontiers!
Changer d'air! changer d'idées! tout est là!

--Vous me disiez, un jour, docteur, remarqua Liliane, que rien ne valait
le logis accoutumé, le coin du feu?

--Ah! ah!--et le docteur avait son hochement de tête habituel.--Cela
dépend des affections, de leur nature et de leur gravité.

--Je partageais encore votre opinion hier, dit la marquise, et j'allais
prier mon fils de me faire un sacrifice... oui, de venir me tenir
compagnie à Solis, mais j'ai réfléchi.... Et puis, on me l'écrit de
là-bas--Solis est triste, triste!... Nous n'aurons pas de vendanges
cette année! Pas un grain de raisin! Solis est comme Paris: il est
affecté de cette maladie morale que tous vos remèdes ne guériraient pas,
docteur!... Il a... mais mistress Montgomery va se fâcher....

--Pourquoi? demanda Liliane.

--Parce que c'est très désobligeant pour vos compatriotes ce que je vais
dire.

Mistress Montgomery se mit à rire.

--Je parie que vous allez dauber sur les Américains, les Américaines et
sur ce que vous appelez d'un mot très difficile à prononcer,
l'«_américanisme_».

--Justement, répondit la marquise.

Bernière, qui n'avait rien dit, assis dans un coin du salon, interrompit
vivement:

--Les Américaines! Oh! n'en dites pas de mal, ma tante! Des créatures
supérieures, les Américaines! De vraies femmes, les Américaines! Mais il
n'y a plus que les Américaines au monde... et au demi-monde!

--Merci! dit Liliane.

La marquise, doucement, en femme du XVIIIe siècle causant du
fond de son fauteuil, n'en continua pas moins:

--Ce qui n'empêche point l'Amérique d'avoir ravagé les vignes de Solis
et, avec nos vignes, nos moeurs françaises, nos pauvres vieilles moeurs
intimes et sans tapage. Ce qui ne l'empêche pas, votre Amérique, avec
ses délicieuses Américaines, d'avoir apporté à Paris, comme à mes
raisins là-bas, oh! mon Dieu, rien, presque rien, rien du tout... mais
une maladie américaine... le mildew!

--Vous dites? fit Dernière.

--Le mildew.

--Prononcez «mildiou», fit mistress Montgomery, qui riait toujours.

--J'entendais bien, madame. Et qu'est-ce que le «mildiou», s'il vous
plaît, ma tante?

--Demandez au docteur, fit Mme de Solis.

--Vous n'êtes pas propriétaire de vignes, voilà ce que cela prouve, cher
monsieur.

--Non, dit Dernière.

--Eh bien, dit la marquise, le mildew est un aimable champignon parasite
qui moisissait gentiment, il y a douze ou quinze ans, en Amérique et que
nos vignes, nos braves vignes gauloises ne connaissaient pas, lorsqu'on
s'est avisé de planter en France des vignes américaines! Nous avions
alors le phylloxéra....

--Plus patriotique, le phylloxéra, dit Bernière.

--On a combattu le phylloxéra et on a eu le mildew. Le mildew, ce petit
parasite qui tache de rouge et qui dessèche les feuilles vertes, qui les
tord, qui les ronge, qui les tue; qu'on essaie de tuer avec du soufre et
de la chaux et qui reparaît au printemps avec les roses, quand on l'a
cru bien brûlé, bien enterré, l'hiver, avec la neige! Le mildew, ce
besoin de bruit, de fortune, de mouvement, de luxe, de tapage, qui fait
de notre France une Amérique au petit pied! Le mildew, ce fracas
incessant qui a remplacé la bonne vie sans morgue de nos grand'mères; le
mildew, cette pose éternelle, cette éternelle représentation et cette
mise en scène si différente de l'existence intime, discrète, et comme
parfumée de douce paix que nous menions autrefois! Eh! parbleu, l'esprit
est aussi vif, le coeur est aussi chaud, la bonté est aussi grande; il y
a toujours les mêmes vertus dans ce beau pays de France, et la vigne,
que le soleil y dore, y mûrit toujours le vin le plus généreux; mais,
regardez bien, esprit, bonté, coeur, et la vigne et la vie, tout cela
est comme piqué, comme taché. Tout cela a quelque chose. Quoi? De
l'impondérable! De l'indéfinissable! Je ne dis pas de l'inguérissable!
Ce n'est rien et c'est quelque chose! Ce n'est pas grave et ce ne peut
être mortel! C'est--comment diriez-vous, mon neveu?--c'est le chic,
c'est le luxe, c'est la pose, c'est le coup de cravache éternel dans le
steeple-chase acharné, c'est de la moisissure de vertus. Eh! parbleu,
c'est le mildew!

--Ah! bonté du ciel! s'écria mistress Montgomery, qui avait écouté le
speech narquois de la marquise comme au théâtre on écoute un air de
bravoure, et c'est nous qui sommes cause de tout cela?

--Mon Dieu, oui! fit Mme de Solis. A peu près! Mais il y a des
exceptions!... dit-elle avec un fin sourire.

--Et en voici une! s'écria mistress Montgomery en montrant Éva qui
entrait.

--Venez, venez, ma chère Éva à la rescousse! On dit du mal de notre
Amérique.

Éva s'arrêta après avoir salué Mme de Solis.

--On dit du mal de l'Amérique?... Et qui donc? fit-elle, sa jolie tête
très brune se redressant avec une sorte de charme belliqueux.

--La marquise, répondit Liliane, qui nous reproche d'avoir perverti
Paris, endommagé ses vignes; je ne sais quoi!

Mme de Solis sourit encore:

--Oh! une boutade! Ce n'était pas pour vous que je parlais, ma chère
enfant! Ni pour mistress Montgomery! Mais je suis une vieille Française
un peu entêtée dans les moeurs d'autrefois et, partout où je vois des
excentricités qui montrent le bout de leurs griffes....

--Vous criez que les coupables sont les Américaines! dit Liliane.

Le docteur Fargeas répliqua:

--Souverainement injuste. En fait de sottises, nous n'avons pas besoin
d'articles d'importation. Nous fabriquons parfaitement ça nous-mêmes?

--Je rie me permettrais pas de répondre à Mme de Solis, fit Éva, mais
je crois que nous avons, les uns et les autres, à nous pardonner un
peu... beaucoup de défauts! Il est tout naturel qu'on juge les
Américains à Paris comme nous jugeons les Français à New-York. C'est
vrai, quand je suis venue, je croyais sérieusement que je faisais mon
entrée dans Babylone!

--Les jardins suspendus! dit M. de Bernière.

--Oh! pis que cela: une succession de cavernes!

--Et maintenant?

--Ah! maintenant! Je m'aperçois que j'étais injuste... comme la
marquise, sans doute!

--Nous n'avons pas encore inventé le mildew! fit Mme de Solis.

Elle s'était approchée d'Éva et regardant, au poignet de la jeune fille,
un petit cercle d'or orné de perles:

--Tiens, un joli bracelet que vous avez là!

--Il n'est pas de Tiffany, il est français, dit Éva, qui, se tournant
vers Georges, ajouta avec une petite moue un peu railleuse: «Vous voyez,
monsieur de Solis, ce n'est pas un des lourds bracelets dont vous me
parliez, vous rappelez-vous?»

--Ah! c'est vrai! dit le marquis.

--Il vous plaît, celui-là?

--Oui!

--C'est le même que celui de Sylvia.

--Il est charmant!... dit Georges.

--Charmant!... ajouta Liliane.

Et Éva pensait: «Charmant, parce que Sylvia l'a trouvé joli!»

Bernière, qui avait aussi regardé le bracelet en répétant, comme tout le
monde, le mot officiel: _charmant_, demanda, tout à coup, à Liliane:

--Ah! mistress Montgomery, pardon! Une question?...

--Dites!

--Qu'est-ce que c'est que ce petit papier que j'ai reçu signé de vous,
hier?

Et il tirait, de son porte-cartes, un bristol plié en deux.

--Eh bien, quoi! fit Liliane, vous n'avez donc pas lu?

--Si, j'ai lu! «Demain, à six heures précises, _Surprise-party_, villa
normande, chez mistress Norton!»

--Surprise-party? Eh bien?

--Eh bien! cela signifie qu'aujourd'hui, à six heures, sans que Mme
Norton en soit avertie, nous envahissons sa villa, nous nous installons
à son piano, nous faisons danser, nous sommes maîtres du logis... nous
donnons une fête chez Sylvia, qui l'ignore, voilà! _Surprise-party?_
Vous ne connaissez pas? Coutume américaine!

--Le _mildew_! répéta Mme de Solis. Fargeas souriait:

--Alors, les chroniqueurs ne mentent pas, ça se fait, ces choses-là?

--Couramment. Comment! cela ne vous plairait pas, docteur, une
_surprise-party_, chez vous, tout à coup, à une heure indue?...

--Avec bouleversement de tous mes livres?... Moi? Je serais capable
d'envoyer chercher des gardiens de la paix!

--Peine inutile. Quand on en a besoin, on n'en trouve pas!

--Mais, vous savez, dit en riant Éva, votre _surprise-party_...
maintenant que je suis prévenue....

--Ne sera plus une surprise! Eh bien! dit mistress Montgomery,
n'avertissez pas Sylvia, qui ignore tout. Et l'aventure la distraira
peut-être.

--D'autant plus que nous serons nombreux! dit Bernière. La belle miss
Arabella doit être des nôtres....

--Comment! Miss Dickson?

--Dame! Elle lisait, devant moi, sur la plage, une invitation pareille,
signée de votre main!...

--Ah! c'est vrai!... J'oubliais!... Ah! j'ai fait là une belle
affaire!... Les lettres étaient expédiées avant que j'eusse appris les
bavardages du colonel! Et il est capable de venir, le colonel, et
mistress Dickson, et le trio!... Ici, les Dickson! Ah! que c'est
désagréable!

--Pourquoi? demanda Bernière.

--Rien! Tant pis! On le verra manoeuvrer, le colonel, voilà tout!

La marquise de Solis s'était penchée à demi vers Fargeas et lui
demandait:

--Un peu folles, n'est-ce pas, docteur, toutes ces Américaines?

--Non, pas toutes! Vous l'avez dit!

Et, montrant Éva qui causait avec Georges:

--Il y a des exceptions!

--Je sais bien, fit la marquise. Le mildew ne dévore pas toutes les
grappes!

Et comme Sylvia entrait, le docteur avait bien envie d'ajouter que
celle-là, non plus, n'était pas atteinte du mildew, comme le pensait
peut-être la marquise; mais mistress Norton s'approchait déjà de Mme
de Solis et, de sa voix douce, un peu lente, lui demandait pardon de
s'être fait attendre:

--J'étais un peu souffrante!...

--Votre santé? J'espérais que vous alliez mieux!

--Demandez au docteur, dit Sylvia.

--Cela devrait aller mieux! La vérité est que je ne suis pas très
content, répondit Fargeas.

       *       *       *       *       *

Mme de Solis étudiait, avec une sorte d'inquiétude mortelle--égoïste
en réalité--la jolie Américaine dont son fils évitait le regard, et
lentement, avec une expression de bonté réelle:

--Je n'entends rien à la médecine, dit-elle, mais il me semble, chère
mistress Norton, qu'il doit y avoir beaucoup d'imagination dans votre
souffrance.

--De l'imagination?

Et Sylvia semblait chercher à se rendre compte elle-même de son état
d'esprit.

--Oh! je sais bien! dit la marquise. Dès qu'on croit souffrir, on
souffre! Comme on est malheureux au moral, dès qu'on croit l'être! Comme
on est amoureux à en mourir, dès qu'on se figure qu'on est amoureux!
Voyons, docteur, n'ai-je pas raison?

--Si! si!... Cela entre dans ma théorie, cela! Je ne m'apitoie que sur
les maux inévitables!

--Qui sont? demanda Georges pour se mêler à la conversation.

--Oh! je crois vous avoir déjà donné et redonné ma formule. Ne me faites
pas rabâcher. C'est du _déjà dit_. Elle tient dans trois _m_ majuscules!

--Deux de plus que dans Montgomery de New-York! dit Liliane en riant.

--Et ces trois _m_, docteur?

--Oh! fort peu aimables, mes majuscules! La Misère, la Maladie et la
Mort!... Le reste, peuh! Imagination, comme dit madame la marquise.

--Mais, insista le marquis, sans regarder Sylvia qui écoutait, très
émue, la maladie qui naît d'une souffrance morale, cachée, d'un idéal
meurtri, d'un amour qu'on étouffe?...

--Une question. Vous en avez vu beaucoup, beaucoup, de ces amours-là?
interrompit Fargeas, l'air sceptique.

--Il suffit d'en rencontrer un pour le plaindre.

M. de Solis avait dit ces mots d'un ton profond, très grave et, comme
Sylvia était près de lui, il ajouta rapidement très bas:

--Le plaindre et l'adorer.

Sylvia ne répondit rien, comme si elle n'eût pas entendu; mais cette
adoration affirmée là furtivement, imprudemment aussi, avec l'espèce de
défi que portent au danger ceux qui aiment, ce mot rapide lui entrait
dans le coeur; et l'oeil inquiet d'Éva épiait sur le visage de Sylvia la
moindre trace d'émotion, et, en même temps, l'imperceptible mouvement de
lèvres du marquis parlant à mistress Norton.

La mère aussi épiait peut-être, car interrompant presque l'élan de son
fils, elle disait doucement:

--Eh! bien, moi, j'en ai rencontré quelques-uns de ces amours vrais, et
je suis assez vieille femme pour avouer qu'il y en a même dont j'ai
entendu battre les ailes... frt! frrt! On dit que ça a des ailes, ça!
Mais je scandaliserais bien miss Éva en lui affirmant que si on lui jure
qu'on mourra pour ses beaux yeux, c'est peut-être très joli, très
agréable, très musical, mais c'est une phrase toute faite qui n'a aucune
importance. Elle ne doit pas s'en préoccuper. Je connais des gens qui
l'ont dite cent fois à cent femmes différentes et qui ne sont pas morts
le moins du monde!

Et la marquise, souriant à Éva, ajouta:

--Je vous dépoétise la vie, hein, mon enfant?

La petite Américaine répondit nettement:

--Pas du tout, oh! pas du tout, madame! Je n'aimerais guère, moi, qu'un
galant homme qui, au lieu de me promettre de mourir pour mes beaux yeux,
comme vous dites, me jurerait de vivre pour moi.

--Et vous auriez raison! C'est plus difficile! fit la marquise.
Ravissante, cette petite! dit-elle tout bas à mistress Montgomery, qui
se mit à rire en répondant:

--Américaine, pourtant! Que faites-vous du mildew?

--Oh! je vous ai dit qu'on en guérissait, répliqua Mme de Solis.

Le docteur Fargeas s'intéressait visiblement à cette conversation qui,
sous la banalité apparente des propos échangés, cachait un secret deviné
plus qu'à demi, une souffrance latente, un peu de romanesque maladif
qu'il entendait traiter par la méthode antiseptique, comme tout autre
microbe.

--Eh bien! mais, dit-il, voilà miss Éva, la moins romanesque des jeunes
filles, qui vient de débiter une phrase de roman!

--Moi?

--Vous!... «Un homme qui vous jurerait de vivre pour vous, avec vous!»
Mais vivre ou mourir, ma chère enfant, dans ces cas-là, c'est la même
chose! Ceci n'a pas plus d'importance que cela. Et, depuis le
divorce....

--Ah! le divorce! s'écria Mme de Solis. Il me semble que c'est encore
quelque chose d'américain, ça. Le divorce! Autre espèce de....

Mistress Montgomery l'interrompit vivement:

--Ne parlez pas trop mal du divorce, madame la marquise, je sais des
gens qui en ont essayé et que vous pourriez blesser!

--Eh bien! quoi? Voyons, demanda Fargeas, qu'est-ce qu'ils en disent...
après l'épreuve?

La belle Liliane sembla se recueillir un moment, puis, avec un petit
geste indifférent:

--Peuh!... Le divorce c'est comme le mariage.... De loin, c'est très
gentil, très gentil... et de près!...

--Ah! dame! fit le docteur. Ça a sa lune de miel aussi!... Mais elle
s'use, comme toutes les lunes de miel! Ce que je reproche au divorce,
moi, c'est d'avoir ôté je ne sais quelle poésie au mariage... poésie de
la prison, si l'on veut! Mais un cachot est plus pittoresque qu'une
chambre d'auberge! Grâce au divorce, voilà le mariage banalisé!

--Pourtant, dans notre effroyable Amérique, comme l'appellerait
volontiers la marquise, le divorce a bien son agrément, dit mistress
Montgomery. Je m'ennuie? Je m'échappe! La cage me tue? Je l'ouvre! Et je
pars! Et je suis heureuse! Et si je rencontre mon....

--Mon idéal! dit Mme de Solis.

--Avec retouche! compléta Bernière.

--«Preste, voici ma main!» Oh! aucune publication! «Tu me plais? Je te
plais? Marions-nous!» Et l'on va se marier! «Vite, une _licence_! Un
magistrat.» Un ministre protestant ou un prêtre catholique, tout est
excellent. «Bonjour, bonsoir!» Une ou deux questions, un petit sermon,
un certificat sur papier... libre! Gratification à l'officiant! Poignée
de main au magistrat! Et tout est dit. C'est net et froid comme une lame
de couteau! J'avoue, ajouta Liliane, que j'ai un peu beaucoup regretté
cette pompe et cette musique d'un mariage à la Madeleine.

Elle semblait penser à quelque rêve non réalisé dans son existence de
jolie femme. Oui, la musique, les orgues, le défilé de _tout Paris_ à la
sacristie, le soleil, le tapage, les notes dans les journaux, une autre
espèce de poésie: la poésie du reportage!...

--Il y a pourtant, dit miss Éva de son ton bref, sérieux et profond,
dans le mariage de chez nous, quelque chose de touchant et d'émouvant
qui doit, je pense, enlever à la cérémonie ce froid de couteau dont
parle mistress Montgomery! C'est lorsque l'officiant, ouvrant devant
ceux qui sont là, devant lui, le livre où nous avons, tout enfant,
appris nos premières prières, leur lit ceci: «_Vous prenez cet homme--ou
cette femme--dans la bonne comme dans la mauvaise fortune, dans la santé
comme dans la maladie, dans la pauvreté comme dans la richesse_»--et
qu'on répond: «Oui! je le jure!»

Il n'y avait, chez la jeune fille, rappelant le texte, rien de sec ni
d'hostile, rien de l'allure prédicante des salutistes; au contraire, une
foi réelle, une étonnante profondeur d'âme. Georges et Sylvia
l'écoutaient, frappés l'un et l'autre.

--Et l'on jure, parbleu! fit Fargeas. Il ne manquerait plus que ça,
qu'on ne jurât pas! La mariée est charmante, le marié est amoureux....
Ils jureraient tout ce qu'on voudrait! Et le divorce n'en vient pas
moins casser le serment comme une branchette morte de la fleur
d'oranger fanée! Ah! les lendemains de ces moments-là! Je ne le vois pas
aussi souriant que Mme Montgomery, moi, le divorce. Je le vois
affreusement utilitaire, naturaliste et cruel. Cas de divorce telle
maladie mortelle, cas de divorce telle souffrance qui rend fou, cas de
divorce tel malheur qui rend paralytique! Car les gens pratiques ont
inventé, parmi les cas de rupture, les infirmités ou le malheur! «Tu me
plaisais? Je te plaisais! C'était bien!...--Tu es malade, perdu de
santé, pauvre homme, ou tu es vieillie, pauvre femme! C'est une autre
affaire! Cas de divorce!...» J'ai connu--c'était le bon temps, c'était
le vieux jeu--de pauvres diables que la souffrance, loin de désunir,
rapprochait! Et des femmes qui mettaient leur vanité à pouvoir dire
qu'elles n'avaient appartenu qu'à un seul homme vivant!

--J'en sais même qui ont voulu n'aimer qu'un seul être au monde, même
mort! répondit doucement la marquise de Solis.

Mistress Montgomery se mit à rire.

--C'est très joli, tout cela! Mais vos Françaises avaient trouvé le
moyen facile de ne pas divorcer... même avant la loi.... Elles
divorçaient par contrebande! Ma foi, j'aime encore mieux l'Américaine!
Le mildew! Tout ce que vous voudrez! C'est plus loyal, c'est plus
honnête, c'est plus franc!

--Mistress Montgomery est divorcée! dit la marquise au docteur, un peu
ennuyé de sa minute d'oubli et qui s'excusait alors auprès de Liliane:

--Madame, croyez bien... je ne voulais pas....

--Oh! dit-elle, c'est sans importance! Au fond, je suis complètement de
votre avis! Le divorce, c'est comme vos bromures... on change
l'ordonnance et ça ne guérit rien! Voyons, Bernière, il faut pourtant
l'organiser notre fameuse party? Il est déjà quatre heures, mon cher.

--A vos ordres, madame! dit le vicomte.

Et Liliane, tendant la main à Sylvia:

--Nous vous quittons, chère amie! A bientôt! Et un peu de gaieté,
voyons! La marquise a raison! C'est imaginaire! Ah! j'inventerai des
folies pour vous distraire! Et très sages, mes folies! A bientôt!... Et
pas d'imprudence! ajouta-t-elle encore tout bas.

--Vous vous trompez, dit Sylvia. Je n'ai commis aucune imprudence...
aucune!

--Tant mieux!--Et à bas le colonel!

Sylvia s'était comme détachée de mistress Montgomery, et, rapidement,
passant près de Georges, lui jetait ces mots, très vite:

--J'ai à vous parler, monsieur de Solis.

--A moi?

--Oui. Revenez dans un moment!

Liliane, alors, qui avait surpris ce mouvement furtif, songeait à ce que
Sylvia venait de lui dire: «Aucune imprudence!» et trouvait que son amie
était plus insensée encore qu'elle ne le supposait.

--Vous nous accompagnez, docteur? dit Mme de Solis.

--Oui.... J'ai une visite à faire tout près.... Je repasserai peut-être
par la villa pour savoir des nouvelles de mistress Norton... ou plutôt
pour avoir le plaisir de la revoir....

--Et sans rancune, docteur! dit Liliane, tendant la main à Fargeas en
passant devant lui.

--Sans rancune, madame!

       *       *       *       *       *

Georges de Solis avait salué profondément Sylvia. Il sortait avec sa
mère pendant qu'Éva, un peu pâle, le suivait des yeux. La jeune fille,
restée seule avec Sylvia, dit alors, après un silence:

--Charmante, Mme de Solis!

--N'est-ce pas? dit Sylvia. Et...--elle sembla hésiter--et son fils?

--Le marquis? fit Éva, un peu étonnée.

--Oui!

--Un gentleman accompli, répondit la jeune fille froidement.

--Mieux que cela, corrigea mistress Norton, un gentilhomme!

Éva sourit légèrement et répliqua, la voix un peu sèche:

--Disons un honnête homme, et tout sera dit!

Sylvia avait regardé la petite Américaine.

--Vous ne l'aimez pas beaucoup, M. de Solis, ma chère Éva!

--Moi? Qui vous fait croire?

--La manière dont vous en parlez!

--Je ne parle jamais de M. de Solis! dit-elle encore de soin ton bref.

--Norton m'en a parlé pour vous!

--Mon oncle?

--Il a des idées très personnelles, votre oncle, et quoi qu'il veuille
vous laisser, naturellement, toute liberté....

Éva sentait vaguement qu'en lui parlant Sylvia voulait savoir ce qu'elle
pensait de M. de Solis.

--Norton, continuait la jeune femme, serait certainement très heureux de
savoir votre avenir assuré par une union....

--Quelle union? interrompit Éva. M. de Solis vous a-t-il chargée de me
parler pour lui?

--Non, je vous ai dit que votre oncle....

--Mon oncle n'ignore pas que mes idées sur le mariage sont très nettes.
Le serment que je prêterai, comme je le disais tout à l'heure, sera pour
toute mon existence, et je n'accepterai ce même serment que d'un homme
qui m'aimera comme je l'aimerai, de toute son âme. Je ne parle pas de M.
de Solis. Je parle de moi qui ne l'aime pas.

Ces mots avaient été dits avec une décision qui sentait la vérité, et
Sylvia, dans son regard triste, laissa passer l'éclair d'une joie
involontaire.

--Vous ne l'aimez pas, Éva? Vous n'aimez pas M. de Solis?

--Non.

Mais Sylvia insistait:

--Regardez-moi bien! Vous êtes ma soeur! Une soeur chérie! Il m'a semblé
surprendre en vous, lorsque l'on parlait de M. de Solis....

--Je n'aime pas M. de Solis, interrompit la jeune fille. Et, je vous le
répète, je ne serai la femme que d'un homme que j'aimerai!

La réponse, cette fois, avait dans sa résolution quelque chose d'hostile
qui inquiéta mistress Norton.

--Qu'est-ce que vous avez, ma chère Éva? Ce que je vous ai dit ne vous a
pas blessée?

--Blessée? Non! fit Éva. Vous voulez savoir ce qu'il y a au fond de mon
coeur, je vous le dis... franchement... comme à une soeur... puisque
vous me donnez ce nom.... Et pourquoi aimerais-je M. de Solis?... Est-ce
qu'il peut m'aimer, lui?

--Qui vous dit--et Sylvia hésitait un peu--que M. de Solis?...

Cette fois, une amertume perçait vraiment dans les paroles de cette
enfant, et Sylvia répondait, en regardant les beaux grands yeux clairs,
la chevelure noire, le fin profil de la jeune fille:

--S'il peut vous aimer?... Avec votre grâce, votre beauté, votre bonté!

--Eh! d'autres sont belles, d'autres sont bonnes! dit Éva. D'autres
l'aiment peut-être! Et lui, lui, est-ce que vous croyez qu'il se
préoccupe de moi?...

Elle laissait tomber son regard sur le bracelet que, tout à l'heure, M.
de Solis avait regardé--regardé parce qu'il ressemblait au bracelet de
Sylvia--et, lentement:

--Même en me parlant, il pense à une autre!

--A une autre? Éva, mon enfant, que voulez-vous dire? Je veux savoir!...

--Quoi? Le secret de M. de Solis? dit-elle. Demandez-le-lui, quand vous
le verrez!... A vous, il le dira certainement.

Elle avait jeté ces derniers mots d'un ton brusque, voulant évidemment
terminer là un entretien qui lui déplaisait, lui pesait, et, malgré un
appel de Sylvia, elle s'éloigna, poussant la porte, remontant jusqu'à sa
chambre avec des sanglots dans la poitrine.

--Éva!

Elle était loin déjà, Éva, cherchant le coin solitaire où, sans honte,
elle pourrait pleurer, nerveusement, savait-elle pourquoi?

       *       *       *       *       *

Sylvia restait seule, effrayée.

Une pensée lui venait maintenant, inquiétante, et elle avait encore dans
les oreilles l'accent avec lequel Éva lui avait comme cinglé ces mots au
visage: «Le secret de M. de Solis? Demandez-le-lui quand vous le
verrez!»

--Est-ce qu'elle l'aimerait? se disait-elle.



X


M. de Solis avait hâte de revoir Sylvia. Ne venait-elle pas de lui dire
furtivement qu'elle avait à lui parler? Quand? Le plus tôt possible. Une
visite nouvelle dans une même journée ne pouvait-elle sembler déplacée,
éveiller les soupçons? Et pourquoi? Y avait-il donc imprudence à se
montrer à la villa, aujourd'hui même, puisque Sylvia lui demandait de
revenir «dans un moment»? Ne pouvait-il reparaître sous le prétexte de
lui apporter quelque livre, une partition? Et puis il ne raisonnait pas.
Il n'y avait point d'obstacle: il en eût souhaité, tout prêt à la lutte,
las de son existence plate, de cet amour latent, en quelque sorte
résigné, caché. Ses appétits d'aventures, sa soif de nouveau
s'éveillaient, le poussaient à rêver quelque brusque exode, un départ
avec cette femme partageant désormais ses explorations, ses dangers et
sa vie. Quelle folie!

Et pourtant cette pensée lui venait, depuis quelques jours, le
tenaillait comme un supplice. Il y songeait en allant vers la villa,
après avoir chez lui reconduit sa mère, sa mère qu'il trompait en lui
disant qu'il s'arrêtait un moment au Casino, lire les journaux, alors
qu'il retournait vers l'adorée, vers le péril.

Sylvia était encore dans le grand salon quand M. de Solis se fit
annoncer. Elle avait approché de la porte ouverte un _rocking-chair_,
et, étendue là, elle regardait la mer, très verte, par-dessus des
touffes poudreuses de tamaris.

Elle accueillit M. de Solis comme quelqu'un qu'on attend. Certaine qu'il
reviendrait, elle était demeurée là; elle lui tendit la main et il
resta, un moment, à la regarder, heureux de ce silence qui troublait un
peu la jeune femme.

--Vous n'avez pas vu Éva? demanda-t-elle, pour parler.

--Non. Et pourquoi aurais-je vu miss Meredith?

--Une idée. Je ne sais pas.

--Ne trouvez-vous point qu'elle a depuis quelque temps, qu'elle avait,
aujourd'hui surtout, l'air agressif... ou triste, je ne saurais dire au
juste le mot?

--Je n'ai pas remarqué, dit Georges. Mais hier elle semblait si
heureuse... elle riait d'un rire d'enfant.

--Hier? demanda Sylvia.

--Hier soir.

--Vous l'avez vue hier?

Et Sylvia étonnée, interrogeait Solis du regard plus encore que de la
voix.

--Je l'ai rencontrée chez la mère Ruaud; elle venait furtivement
apporter un secours à la pauvre femme. Moi, voulant voir si le petit
Francis avait menti, vous savez, quand il nous parlait....

--Oui, oui! dit Sylvia qui pensait à Éva, à cette rencontre d'Éva et du
marquis.

Et M. de Solis continuait, évoquant le souvenir de la veille, la triste
demeure des pêcheurs où il avait retrouvé miss Meredith, la mère
souffrante, le père à demi alcoolique....

--Elle! ah! c'était elle! interrompit Sylvia.

--Qui donc?

--Rien! Une absurdité que m'a rapportée mistress Montgomery.

--Quelle absurdité?

--Après tout, ce colonel, vous ayant reconnu, avait pu croire....

Elle s'interrompit pour dire:

--Je remarque qu'Éva s'habille maintenant comme moi, oui, comme moi, et,
peut-être, qui sait? quand elle espère vous rencontrer....

--Je ne vous comprends pas, dit M. de Solis, miss Meredith ne pouvait
croire qu'elle me verrait chez ces Ruaud. Elle a été étonnée de me
trouver au chevet de la pauvre femme et je l'ai, là, prise comme en
faute. Oui, elle rougissait, la pauvre fille! dit Georges vivement. Mais
que venez-vous de me dire? Le colonel? Quel colonel? Le colonel Dickson?
Une absurdité? Il m'a vu, reconnu? Ah! je comprends!... Et il a cru, le
colonel, que, là-bas, c'était vous? Eh bien, quoi? Quand c'eût été vous?
Il doit savoir que vous vous cachez pour accomplir vos oeuvres de
charité comme d'autres pour commettre leurs fautes! C'est tout simple.

--Mais, fit Sylvia, il a pu trouver étrange que je me cache pour aller
chez cette pauvre femme à la même heure que vous.

--Et il l'a dit? Et il l'a raconté?

--Évidemment, puisque mistress Montgomery m'en a avertie! Ah! après les
méchants, je ne sais rien de plus détestable que les sots! Et, sot et
méchant, qui sait si cet homme n'est pas à la fois l'un et l'autre?

M. de Solis tordait nerveusement la pointe de sa barbe noire, comme
prévoyant un malheur et songeant au moyen de l'éviter.

--Il y a un moyen bien simple de répondre à la niaiserie du colonel
Dickson, fit froidement Sylvia. C'est de lui dire la vérité.

--La vérité! Et après? S'il a inventé et colporté sur vous quelque
méchante histoire, il en inventera une autre, analogue, sur miss Éva,
voilà tout.

--C'est vrai, dit Sylvia. Mais....

--Mais quoi?

--Mais Éva est libre, elle!

--Libre! Eh bien? demanda Solis, indifférent.

Mistress Norton rassembla toutes ses forces pour ne pas sembler
tremblante et, lentement, glissant presque les mots au coeur de M. de
Solis:

--Elle est charmante, dit-elle.

Georges répéta, très sincèrement:

--Charmante!

--Si j'avais un frère, je ne lui souhaiterais pas d'autre femme que miss
Meredith!

Elle avait, cette fois, parlé avec une fermeté qui laissait deviner
toute sa pensée, cette pensée du sacrifice où il y avait un conseil, et,
dans une idée de renoncement, presque un ordre.

Georges, amèrement, lui demanda:

--Et alors, c'est vous, vous qui me conseillez....

Elle voulut, par un geste, effacer ce qu'elle venait de dire.

--Vous?... Dans une minute, vous allez me parler, à moi, d'épouser Éva,
comme m'en a parlé Norton! Est-ce pour m'éprouver ou pour me torturer?

--Vous torturer? fit-elle, de sa voix triste.

--Est-ce une épreuve? Est-ce pour savoir si je vous aime toujours, et
toujours aussi profondément, aussi follement?

--On peut aimer Éva. Est-ce que je sais? On oublie!...

--Qui oublie? s'écria Solis en regardant cette femme, qui? Les sages,
les êtres raisonnables! Ceux qui ouvrent ou ferment leur coeur à
volonté. Je ne suis pas de ceux-là! Et comment oublierais-je, quand je
vous ai revue, quand j'ai, de nouveau, respiré la même atmosphère que
vous, et quand, moi, malheureux, je vous ai retrouvée malheureuse,
souffrant de la même souffrance qui me déchire et qui me tue?

Sylvia s'était levée, comme pour fuir un entretien qu'elle avait voulu,
mais qu'elle trouvait douloureux, dangereux.

--Si je souffre, dit-elle fièrement, ne craignez rien, je suis assez
forte pour supporter ma souffrance!

Le marquis haussa les épaules.

--Assez forte! Et je vous vois pâle, triste, et chaque jour mon
inquiétude s'accroît et j'ai peur en vous regardant. Ah! j'aurais voulu
vous fuir et j'aurais dû le faire, et je l'aurais fait, je vous le jure,
si je vous avais vue souriante, heureuse, ne songeant plus à ce passé
dont j'emportais partout le souvenir avec moi. Mais comment partir, oui,
comment, quand, en partant, il m'eût semblé que je vous laissais frappée
d'un mal que le docteur Fargeas cherche où il n'est pas, et qui est là,
là, dans votre coeur, dans vos souvenirs, comme dans les miens?

--Monsieur de Solis!

--Ah! vous ne le direz pas, parbleu! vous ne le direz pas, que vous
n'avez rien oublié de nos pauvres rêves, mais je le vois, mais je le
devine, mais je le sais!

Il se rapprochait d'elle, il lui parlait presque à l'oreille, il
évoquait les visions passées:

--Vous vous les rappelez nos chères causeries, là-bas, dans la maison de
votre père, et nos espoirs et nos chastes serments?...

Par la fenêtre maintenant, comme un accompagnement voulu, ordonné par le
hasard, entrait, lointain, caressant, apporté par le vent et coupé comme
par bouffées, un air de valse effacé, à peine perceptible, et cependant
troublant, exquis, comme de la poussière d'harmonie.

Et, entraîné doucement sur la pente des souvenirs, Solis redisait les
choses enfuies, abolies, perdues dans le brouillard mort--et les
premières rencontres, et ce soir où, lors du mariage d'une amie de
Sylvia--une amie disparue depuis--ils s'étaient trouvés, lui, le
Français, et elle, la jolie Américaine, sous la cloche de fleurs
destinée aux époux, une cloche faite de roses, une sorte de coupole
embaumée pour couronner, comme un dôme d'église, le premier baiser de la
mariée, du marié.

Et comme elle avait rougi, Sylvia. Et comme, lui, était devenu pâle
lorsque les amies, battant des mains, avaient dit:

--Ils ont passé sous la cloche de fleurs! Ils sont fiancés!

Leurs mains alors s'étaient désunies et, sous ces roses, au lieu de se
sentir rapproché de Sylvia, Georges de Solis, pauvre, s'en était senti
si loin, si loin....

C'était pour le mariage de Norton et de miss Harley qu'elle devait
embaumer la cloche de roses, _the marriage bell_!

--Je vous en prie... je vous en supplie... disait mistress Norton, que
ces souvenirs torturaient.

Sa voix demandait le silence, l'implorait; mais, avec une sorte d'âpre
joie douloureuse, Georges continuait, revivant ce passé:

--Ah! j'ai été fou alors de ne pas tout dire à votre père, de ne pas lui
crier que je n'aimerais jamais que vous et de ne pas vous emporter comme
mon bonheur vivant!

--Tout cela est le passé, dit Sylvia, debout et essayant de dominer son
émotion. Souvenez-vous que vous parlez aujourd'hui à une honnête femme
comme vous parliez alors à une honnête fille!

--C'est le passé, mais il est toujours là, puisqu'il me navre et qu'il
vous tue!

Il y avait autant de douleur dans la voix de Solis que de résolution
dans celle de Sylvia, et la jeune femme répondait:

--Non, on ne meurt pas de chagrin, je vous le jure, monsieur de Solis.

--Voulez-vous dire que si l'on en mourait vous seriez déjà morte?... Ah!
Dieu! vous avoir revue, vous sentir frappée au coeur et vous savoir à un
autre!...

--Ne parlez pas de Norton.... C'est le plus loyal des hommes!...

--Il ne vous comprend pas, il voit dans vos yeux des larmes et il ne
fait rien pour les empêcher de couler. Ah! il me semble, moi, que, pour
ramener à vos lèvres un sourire, je remuerais ciel et terre!

--Norton est votre ami! Ne parlez pas de Norton! répéta Sylvia
fermement.

--Eh! dit le jeune homme avec colère, il est votre mari!... Et, quand
j'y songe, toute cette amitié me pèse et je la déteste, et je voudrais
le haïr!...

--Georges!

--Vous aime-t-il autant que moi? s'écria M. de Solis. Vous devine-t-il
comme moi? A-t-il pour pensée unique, dans son existence, vous, toujours
vous, rien que vous? Moi, je ne pense à rien, qu'à vous, Sylvia! J'ai
harassé ma vie à chercher un autre but, une autre passion! Je vous ai
partout emportée et partout retrouvée!... Là-bas, vous étiez avec moi!
Et si je me désolais de vous avoir perdue, je me consolais du moins avec
cette pensée que vous étiez heureuse! Eh bien! non, vous souffrez, vous
pleurez... vous m'aimez.

--Ah! au nom du ciel, mon ami! dit-elle effrayée.

Et il répéta fermement:

--Vous m'aimez, Sylvia, et comme il n'y a de bonheur pour moi qu'avec
vous, il n'y en a, pour vous, qu'avec moi....

Elle fit un mouvement pour s'éloigner. Il la retint.

--Laissez-moi.... Laissez-moi parler... laissez-moi tout vous dire....
J'ai fait des rêves encore, depuis que je vous ai vue, mais des rêves
possibles, cette fois, des rêves qui sont à portée de notre main... des
rêves qui se réaliseront... demain... si vous voulez!

--Que signifie?...

Il était tout pâle, avec une folie dans les yeux, un feu de fièvre.

--Il n'est pas seulement dans le passé, dit-il tout bas, ce bonheur que
nous avons laissé fuir et que nous pouvons retrouver. Il est dans
l'avenir, il est devant nous! Je vous adore, Sylvia! Je vous aimerai
toujours! Voulez-vous de mon dévouement éternel, de mon existence vouée
tout entière à votre bonheur?

--Votre dévouement... votre existence....

Elle balbutiait, comprenant bien, comprenant tout et ne voulant pas
comprendre.

--Pour vous sauver la vie, je donnerais cent fois la mienne, dit-il avec
une fermeté soudaine, comme un homme qui joue sa tête prend une
résolution brusque. Eh bien! vous souffrez, vous mourez! Je ne vois que
vous, je ne pense qu'à vous. J'oublie le reste du monde! Je veux que
vous viviez! Je le veux.... Voulez-vous?

Ce n'était pas la folie d'une heure que rêvait Solis, c'était le
sacrifice de toute une existence refaite, affranchie, le passé retrouvé
tout à coup. Elle tremblait. Elle sentait s'abattre sur elle une
tentation. Éperdue, chancelante, elle était tombée sur le
_rocking-chair_, et les mains jointes, ayant peur de lui et d'elle-même,
elle disait d'une voix d'enfant tremblante:

--Monsieur de Solis, monsieur de Solis... je vous en supplie, je vous en
conjure. Vous ne savez pas quel mal vous me faites. Partez, partez!

Elle comprenait, oui, elle comprenait. Ce qu'il lui disait lui donnait
au coeur une angoisse, au cerveau une griserie de liberté....

Mais, plus il la sentait troublée, plus il faisait, avec l'égoïsme des
amoureux, saigner la blessure qu'il avait mise à nu.

--Est-ce que ce n'est pas vrai que tout ici vous pèse et vous tue?
Est-ce que ce n'est pas vrai que votre coeur étouffe? Est-ce que ce
n'est pas vrai que j'ai deviné, Sylvia?

Et elle, toujours effarée:

--Pas un mot.... Plus un mot... mon ami... au nom de cette affection
même dont vous parlez....

--C'est que ce n'est plus, comme autrefois, l'affection qui se résigne;
c'est, vous voyant ainsi, l'amour vrai qui se révolte!... Je ne parle
pas de Norton.... C'est un homme d'honneur, oui, le plus loyal des
hommes, mais, encore une fois, qui ne vous comprend pas, qui vous laisse
souffrir, qui ne se doute même pas de ce qu'il y a de mortelle tristesse
au fond de votre coeur!... Eh bien! pour toute créature humaine, Sylvia,
il y a le droit de vivre, le droit d'exister, de sentir son coeur
battre! Il faut regarder son droit en face, et la vie que j'ai menée m'a
donné le culte de l'absolu. L'absolu, ici, c'est notre salut et c'est
notre amour. Je vous aime et je n'ai jamais aimé que vous, et je vous
aimerai toujours, et je veux vous donner toute ma vie, tout mon être, et
je veux vous emporter je ne sais où, où l'on ne meurt pas et où l'on
s'aime!

--Georges! Georges! dit-elle, entraînée, soulevée par ce souffle de
passion, cette folie de vivre. Ah! si vous saviez à quelles tortures
vous me condamnez sous prétexte de me consoler et de me plaindre!

--Si ces tortures sont les dernières, qu'importe? s'écria Solis.

--Les dernières?... Hélas!

--Vous voyez bien que tout en vous se débat, que vous souffrez à en
mourir! Eh bien! pour le salut de la créature humaine qu'on aime le plus
au monde, tout est permis!

--Tout?

--Demain, cette nuit, quand vous voudrez, nous partirons. Une fuite, un
enlèvement, est-ce que je sais? Un coin d'Europe où nous nous cacherons.
Une maison ignorée au bout de cette mer qui est là et qui nous appelle,
et où nous serons libres....

--Êtes-vous fou?

--Libres, oui, et, si vous le voulez, une vie nouvelle commence, et
qu'importe le monde et qu'importent les autres! Nous sommes innocents et
on nous calomnie? Eh bien, puisque les propos de Dickson vous
atteignent, vous, il pourra médire à son aise, le monde! Et nous aurons,
du moins, vécu de ce qui était notre vie:--notre amour!

--Monsieur de Solis! Ah! monsieur de Solis, au nom de votre mère....

--Je vous adore, dit-il éperdu, et je veux que vous viviez! Je veux que
tu vives! Eh bien! c'est à vous, sachant combien je vous aime, de savoir
si vous m'aimez assez pour sacrifier votre existence comme je vous donne
la mienne et pour toujours! Ah! pour toujours, je vous le jure!

       *       *       *       *       *

Elle était blême, torturée, et cependant heureuse, heureuse comme dans
une hallucination, un rêve fou.

Et elle se demandait si ce n'était pas la sagesse, cette folie que lui
proposait cet homme. Un homme d'honneur. Aujourd'hui comme autrefois, il
lui parlait d'une éternité d'amour. Et il était à eux, cet autrefois,
refleuri tout à coup comme un printemps retrouvé. M. de Solis lui aurait
donné son nom en Amérique. Il lui offrait ici toute son existence, tout
son être.

Et c'était maintenant une griserie délicieuse qui l'enveloppait toute,
c'était une sorte d'étourdissement léger comme dans le vaporeux état des
morphinées. Une voix, la voix de Norton, la rappela tout à coup à la
réalité.

Il était là, Norton, à quelques pas. Il donnait un ordre ou demandait un
renseignement à un domestique.

Norton! Le mari! La loi! Le devoir!

--C'est lui! fit-elle.

--Norton? Je ne veux pas le voir!

Et d'un mouvement instinctif, Georges de Solis se dirigea brusquement
vers la porte opposée à celle par laquelle arrivait la voix de Richard.

Alors, comme avec une tristesse amère, Sylvia lui disait:

--Déjà, le remords!

--Non, la jalousie! répondit-il, presque farouche. A bientôt!

Et Sylvia restait seule, regardant la porte que venait de franchir M. de
Solis, et entendant encore Norton parler, à côté, prêt à entrer sans
doute.

Elle éprouvait une sensation d'affaissement, une sorte de délabrement
moral. Il lui semblait que, matériellement, Georges lui avait fait une
blessure. Et comme il parlait cependant! Quelles tentations, quels beaux
rêves!

--Il m'a fait mal! songeait-elle.

Et pourtant elle n'eût point voulu qu'il eût gardé le silence.

Elle se raidit, d'ailleurs, contre elle-même, lorsque Norton entra.

       *       *       *       *       *

Très pâle, l'air préoccupé, presque sombre, il regarda autour de lui,
dans le salon, comme s'il cherchait quelqu'un, et demanda:

--Qui était là?

--Ici? dit-elle.

--J'ai entendu une autre voix que la vôtre!

--C'était M. de Solis, répondit-elle.

--Ah!

Et Norton resta silencieux.

Puis, brusquement:

--Et il s'en va quand j'arrive, M. de Solis?

--Il ignorait peut-être que c'était vous!

--Vraiment?... dit Norton.

Sa voix devint vibrante.

--Vous ne savez pas mentir, ma chère Sylvia! Vous êtes toute pâle!

--Mentir! Pourquoi mentirais-je?

--De quoi vous parlait M. de Solis? demanda Richard soupçonneux.

--Mais je ne sais pas.... De rien.... De choses insignifiantes....

Elle cherchait, balbutiait presque.

--Insignifiantes? répéta Norton, ironique. Insignifiantes?
Nécessairement. Et tout ce que vous disait M. de Solis vous était
parfaitement indifférent, n'est-ce pas? Indifférent, absolument?

--Pourquoi me demandez-vous cela?... Pourquoi me parlez-vous de M. de
Solis?

--Pour rien!... fit-il en s'efforçant de garder un calme sous lequel
grondait une colère. Parce que je viens d'en entendre parler au Casino,
par hasard, et cela par des gens qui ne se doutaient guère que j'étais
là et que je pouvais entendre.... Tout le monde ne me connaît pas à
Trouville.

--Et que disaient-ils de M. de Solis, ces gens? fit Sylvia, s'apprêtant
à recevoir--comme un coup de poignard--une calomnie en pleine poitrine.

--Peu vous importe. Mais j'ai à vous annoncer, ma chère Sylvia, une
nouvelle qui vous sera, je le crains, moins indifférente que la
conversation de M. de Solis.

Elle attendait, silencieuse.

--Une nouvelle désagréable! précisa le mari.

--Laquelle?

--Mes affaires nécessitent ma présence immédiate à New-York. Nous
partons après-demain!

--Après-demain?

--Samedi, dit-il froidement.

Sylvia laissa simplement échapper un «ah!» qui pouvait paraître résigné.

--Et pour ne plus revenir en France! dit lentement Norton, en la
regardant bien en face, de ses yeux gris.

Elle ne pouvait se tromper sur l'intention de ces derniers mots et elle
dit, un peu ironique à son tour, puis vraiment triste:

--Vous avez une manière de m'annoncer que nous ne reviendrons jamais qui
ressemble à quelque chose comme une menace. Vous ne m'avez pas habituée
à ce ton-là.

--Je vous remercie d'y avoir pris garde, répondit Norton. Mais, chaque
jour, on découvre du nouveau auquel il faut s'accoutumer, si l'on peut.
Moi, je ne pourrais pas!

--Vous parlez par énigmes. Je ne vous comprends pas. Mais pas du tout.

--Il n'est pas utile que vous compreniez, pourvu que vous partiez!

Il se promenait maintenant à travers le salon, sa haute taille et ses
épaules larges un peu tassées comme sous un fardeau inattendu, et
faisant craquer ses doigts, machinalement.

--Mais, en vérité, dit Sylvia, vous semblez bien moins préoccupé de
retourner en Amérique pour arranger vos affaires que de me faire quitter
la France?

Il s'arrêta et, très froid, avec un sourire:

--Vous voyez donc bien, ma chère Sylvia, que vous comprenez
parfaitement.

Sylvia redressait fièrement sa jolie tête fine et dont l'expression
mélancolique devenait maintenant militante, comme indignée:

--Je comprends que je ne sais quel soupçon absurde... odieux... pis que
cela, insultant, vous est entré dans l'esprit! Et j'avais assez de mes
souffrances sans qu'il vous prît la fantaisie de les venir augmenter par
un doute qui m'outrage.

--Je ne vous ai parlé de rien. J'ai fait simplement allusion à des
propos absurdes et odieux, comme vous dites, et vous appelez cela un
outrage!

--C'est que, par hasard aussi, je connais les propos que vous pouvez
avoir entendus!

--Qui vous les a rapportés? M. de Solis? fit Norton, dont l'impatience
croissait visiblement.

--Ah! laissez là M. de Solis! A chaque parole que vous me dites, il me
semble que vous allez me jeter au visage le nom de M. de Solis!

--J'en parle, je crois, encore moins que vous n'y pensez, ma chère amie!
dit Richard, la voix âpre.

--Moi?

--M. de Solis--j'aurais dû m'en souvenir--avait été l'hôte de votre
père, il y a trois ou quatre ans?

--Oui! répondit-elle simplement.

--M. de Solis vous aimait.... M. de Solis pouvait vous épouser!

--Oui!

--Et s'il avait demandé votre main, vous la lui auriez accordée?

--Oui! dit-elle nettement.

--Alors, cette tristesse, ces larmes, ces soupirs, que je voyais en vous
et qui me rendent si malheureux, c'est parce que, pensant à M. de
Solis, vous l'aimiez toujours et vous ne m'aimiez pas, moi?

Sylvia répondit avec la même franchise loyale:

--J'ai juré d'être votre femme et je vous donnerai toute ma vie comme
vous m'avez donné votre nom.

--Un serment! Parbleu! fit Norton dont les nerfs tendus semblaient se
tordre. Mais on oublie les serments d'amour, pourquoi n'oublierait-on
pas les autres? Imbécile! Imbécile que j'étais! Et je me croyais aimé!
Et je n'avais des pensées de luxe que pour cette femme! Et moi qui
vivrais de pain et de riz, je souhaitais des palais et une richesse
insensée, pour qui? pour cette femme! Oui, pour vous! Machine à travail,
le mari! Et elle... elle....

--Je ne vous demandais rien, et je vous suis reconnaissante de tout
votre dévouement, Richard! répondit lentement Sylvia.

Il avait repris, à travers le salon, sa marche saccadée, et, séparée de
lui par la table, Sylvia voyait sa large carrure tantôt se détacher sur
le fond de mer tantôt s'enfoncer dans la pénombre de la vaste pièce.

Et, lui, s'exaltant, allant, venant, s'arrêtant parfois pour lui parler,
jetait des exclamations emportées:

--Reconnaissante!... Ah! oui, sans doute. Reconnaissante!...
Reconnaissante comme au portefaix qui traîne le fardeau durant le
voyage!... Ce n'était pas votre reconnaissance que je voulais, moi,
c'était votre amour!

--Je vous ai gardé loyalement la parole que je vous ai donnée
loyalement! dit-elle encore.

--Oui. Et cependant les indifférents et les sots connaissent assez,
paraît-il, votre amour pour M. de Solis pour qu'une allusion ou une
raillerie vienne me souffleter tout à coup et me crever le coeur dans un
casino de bains de mer!

--Est-ce que vous allez me rendre responsable de la sottise de ceux que
je ne connais pas, qui ne me connaissent pas?

--Au reste, fit-il, les désoeuvrés, en France, pourront demain, s'ils
veulent, parler à leur aise de l'Américain Norton et du départ de
mistress Norton l'Américaine!... Je vous ai dit que nous partions....
Nous pouvons attendre le paquebot au Havre.... Inutile de rester plus
longtemps à Trouville.... Ayez la bonté de donner vos ordres....

--Sur-le-champ? dit-elle étonnée.

--Sur-le-champ! Nos places sont retenues. Celles que vous avez occupées
sur la «_Normandie_» pour venir en France.

--Il est impossible que je ne fasse pas mes adieux aux rares amies qui
me restent ici....

--Des amies? Éva nous accompagne.

--Mistress Montgomery!

--Vous la retrouverez quelque jour, en Amérique.

--C'est de la folie, dit Sylvia. Et si ce départ n'est qu'une fugue
soudaine, si votre caprice devient une tyrannie, il est inutile
d'insister. Je ne partirai pas!

Elle avait mis toute sa résolution nerveuse dans ce refus, et Norton
connaissait l'énergie de cet être résistant sous son apparence frêle.

--Je serai cependant en route dans trois jours, et je vous prie--je vous
prie, mistress Norton--dit-il en insistant, de ne point me laisser
partir seul.

--Je n'ai pas demandé à venir en France. Je ne quitterai pas la France
parce que le propos d'un passant aura effleuré mon nom! Et, d'ailleurs,
pour ceux-là mêmes qui sont ici--pour le colonel Dickson ou mistress
Dickson, vous voyez que je les connais ceux qui peuvent parler de
moi--un départ aurait l'air d'une fuite. Leur calomnie aurait semblé
m'avoir atteinte en me contraignant à la retraite. Je ne partirai pas.

--Sylvia! dit Norton, dont le visage, pâle tout à l'heure, se
congestionnait violemment.

--Eh bien?... fit-elle résolue, très calme.

--Vous ne me connaissez pas, dit le Yankee. Vous m'avez vu toujours
soumis à vos caprices, humble devant vous comme un enfant! Vous vous
figurez que je puis renoncer à ce que je veux quand ma volonté a décidé
quelque chose? Vous oubliez que tout ce que j'ai voulu, dans ma vie, je
l'ai fait. Je ne suis pas un esprit romanesque comme M. de Solis, je
suis un homme qui sait où il va et ce qu'il veut. Eh bien, je vous jure,
Sylvia, que je veux que vous ne restiez pas un jour de plus à Trouville
et que vous m'accompagniez en Amérique, où je vais.

La jeune femme regarda, un moment, ce colosse qu'elle sentait furieux,
et, lentement, avec une douceur implacable, elle refusa, répondant:

--Votre volonté, lorsqu'elle devient une injure, ne peut rien contre la
mienne.... Rien!... Vous voulez que je parte parce qu'il vous plaît de
me soupçonner?... Accusez-moi, insultez-moi, je ne partirai pas!...

Il répéta, menaçant comme tout à l'heure, ce nom aimé pourtant:

--Sylvia!

Puis s'arrêtant devant le regard clair, calme, attristé aussi, de cette
femme:

--Ah! non... non... non.... Vous voulez m'affoler, me pousser à bout!
Vous voulez que je croie tout?...

--Quoi, tout? Tout ce que la calomnie ramasse je ne sais où? Des folies
ou des infamies?

--Voyons, oui, c'est de la folie; oui, c'est absurde, je le sais,
dit-il... mais je ne veux pas que vous restiez ici.... Je suis injuste,
je suis brutal... soit.... Mais, après tout, n'ai-je pas fait preuve
d'un sang-froid qui m'étonne lorsque, tout à l'heure, de ces
mains-là--et il montrait les poings nerveux du fendeur de bois--je n'ai
pas écrasé les imbéciles qui contaient, en ricanant, les aventures de
l'Américaine de la villa normande.... Oui, j'avais bondi, le sang aux
yeux... et j'allais faire quelque esclandre--un malheur--lorsque cette
idée m'est venue que le scandale était plus redoutable pour vous que les
vilenies... les calomnies de ces niais féroces.... En relevant leur
propos, je lui redonnais une force.... Je le relançais, au lieu de le
laisser traîner à terre et crever comme un ballon chargé de gaz
empoisonné.... Mais le sang-froid, ce n'est pas ma vertu, à moi, Sylvia!
Vous devez le savoir et le voir!... J'étouffe.... J'ai devant moi des
visions qui m'affolent.... Il faut me comprendre, Sylvia.... Il faut
m'excuser....

Il répéta, cette fois, d'un ton net, absolu:

--Il faut me suivre!

--Alors, c'est un ordre?

--Ordre ou prière, peu importe!

--Il importe si fort que j'aurais cédé à une prière et que je n'obéirai
jamais à un ordre!

--Jamais?

--Jamais!

--Ah! malheureuse, fit Norton, le visage rouge. Et qui me prouve que ces
misérables n'ont pas dit vrai et que vous ne voulez demeurer ici pour y
rester avec votre amant?

--Mon amant?... C'est une infamie, s'écria Sylvia, et vous venez de dire
un mensonge!

--Il était ici. Il s'est enfui devant moi. Où est le mensonge? Sur mes
lèvres ou sur les vôtres? M'avez-vous avoué, oui ou non, tout à l'heure,
que vous l'aviez aimé?

--Ce n'était pas un aveu, c'était la vérité! dit-elle, ayant retrouvé sa
fierté calme.

--Et la vérité... la vérité d'autrefois et la vérité d'aujourd'hui...
c'est que vous l'aimez toujours?

--Toujours! Oui, je l'aime toujours! répondit-elle, la tête haute.
Après?

--Vous osez!... Tu oses!

--Je l'aime et vous n'en avez pas moins menti! Je l'aime et les lâches
dont vous me parliez m'ont calomniée! Je l'aime et je suis une honnête
femme!

Il écoutait, fou de colère, ayant peur de lui-même, sentant une rage lui
monter aux yeux.

--Une honnête femme dont le nom est Norton! dit-il. Allons, appelez Éva!
Donnez vos ordres, vous dis-je, nous partons!

Et comme elle ne bougeait pas, il alla au timbre électrique, près de la
glace et pressa sur le bouton d'ivoire.

--Vous partez, soit, dit Sylvia. Moi, je reste.

Elle s'était appuyée contre la table pour ne pas tomber. Elle était
blême, les lèvres tremblantes. Dans son visage, les yeux seuls vivaient.

--Je pars, dit Norton, et je vous emmène.

--De vive force? C'est possible. Vous pouvez aussi me cadenasser en
route!

Un domestique parut et, derrière lui, le docteur Fargeas qui revenait,
très guilleret.

Norton, en l'apercevant, fit au valet signe de s'éloigner.

Fargeas arrivait, en belle humeur; mais, d'un coup d'oeil, il devina
qu'entre ces deux êtres une sorte de choc électrique venait de se
produire--les orages moraux ont aussi leur odeur de soufre--et, allant à
Sylvia, presque défaillante:

--Qu'y a-t-il?... Madame.... Eh bien! mais, quoi donc?

--Rien!... Rien, docteur! disait-elle.

Elle essayait de sourire. Elle chancelait.

--Comment, rien! Mais c'est une crise, dit le docteur.

Et, interrogeant Norton brusquement:

--Enfin, quoi?...

--Je pars ce soir pour le Havre; dans trois jours pour New-York,
répondit Richard froidement, et mistress Norton refuse de partir avec
moi!

--Elle refuse! elle refuse!... Elle a bien raison! Vous voulez donc la
tuer?

--La tuer? dit-il, et dans sa voix une angoisse soudaine passa,
l'étranglant presque.

Fargeas faisait respirer à Sylvia, qui s'était assise, une ampoule de
nitrite d'amyle qu'il avait cassée du bout des doigts, sur son mouchoir,
et elle remerciait du regard, pendant que le docteur, à demi tourné vers
Norton:

--Ah! ça dépend de vous, ça! Ses nerfs sont dans un tel état!... Si vous
l'aimez....

--Si je l'aime? fit Richard.

--Vous avez remis entre mes mains sa santé. Eh bien! Un départ, avec la
dépression barométrique et la saute de vent qu'on nous annonce, jamais!
Je m'y oppose.

--La tuer? songeait Norton.

Et il lui semblait qu'un grand trou noir s'ouvrait devant lui; et il
avait envie de s'y jeter, de s'y enfouir, de disparaître avec cette
adorée qui, dans le coeur, gardait le nom d'un autre.

       *       *       *       *       *

Tout à coup, dans le grand silence de la villa, un bruit éclata comme au
signal d'un régisseur dans un théâtre, une fanfare retentit, une trombe
de gaieté entra; et, pareille à une farandole se déroulant à travers les
escaliers et les couloirs, une traînée de gens, guidés par mistress
Montgomery, se précipita, et Liliane, élégante, armée d'un mirliton,
Montgomery essoufflé, Bernière donnant la main à la belle Arabella que
suivaient le colonel et la colonelle, la petite juive Offenburger et son
père le gros banquier apoplectique, tout une poussée de fous s'invitant
eux-mêmes, arrivant à l'américaine, dans cette _partie de surprise_ qui
rappelait les fantaisies du pays, tous, riant, criant, jetaient à l'air
les échos de leurs fanfares:

--Hip! hip! hurrah!... _Surprise-party!_ disait Liliane.

--Nous sommes chez nous!

--_Go ahead!_ s'écriait Bernière.

Et Liliane, commandant comme à l'assaut:

--Au piano, Arabella! au piano!

--Volontiers!

Miss Dickson ôtait ses gants; elle s'installait, pendant que le colonel
disait à Norton:

--Quel dommage! Elle a oublié son violoncelle!

Cette brusque invasion, assourdissante, Fargeas ne la détestait pas.
Elle amenait chez Sylvia une réaction soudaine dont les nerfs de la
jeune femme avaient besoin. Et, pendant que mistress Norton se
redressait, essayant de sourire à cette invasion, à ces affolés qui, par
droit de conquête fantaisiste, prenaient possession de son domicile,
Norton composait son visage, sentant aussi que les Dickson ne venaient
pas seulement là en désoeuvrés qui s'amusent, mais en curieux qui
épient.

Et, à cette bande éperdue, Éva venait se joindre, à son tour, attirée
par le bruit.

--La voilà, la _surprise-party_! lui disait en riant mistress
Montgomery.

--Plaisir américain, ajoutait la petite Offenburger. Cela doit vous
plaire, miss Éva? Cela ne vaut pas l'anthropologie, mais c'est drôle!
Très drôle. Original.

Sylvia faisait toujours des efforts pour sourire, restant un peu pâle.

Alors, le colonel, avec une affectation d'intérêt:

--Mais, docteur, voyez donc... mistress Norton.

--Eh bien! quoi, mistress Norton? dit froidement Richard. Un peu de
fatigue, voilà tout.

--Ce n'est-rien, répondait Sylvia.

Et Liliane, la belle Liliane, avide du bruit éternel, leva hardiment,
comme un bâton de commandement, son mirliton enrubanné, et de sa voix
claire, joyeusement:

--Allons, allons, Sylvia, un peu de gaieté! Arabella, attaquez la
_Marche des Milligans_! Nous accompagnerons, nous!... Fête de
Saint-Cloud à Trouville! Hip! hip!

--Hurrah! cria Bernière.

Et, pendant que la grande belle fille du colonel Dickson jouait
crescendo, sur le piano, l'air anglais, sautillant, entraînant, plein de
titillations et de saccades, Bernière et mistress Montgomery
accompagnaient en s'interrompant pour rire, et Éva examinait tour à tour
le colonel qui, avec une gravité de clergymann, battait la mesure,
tandis que la colonelle épongeait son front, la petite Offenburger qui
causait avec son père, le banquier imitant la grosse caisse, et
Montgomery parlant à l'oreille de Norton. Puis le regard de la jeune
fille s'arrêtait sur le mélancolique visage de Sylvia, assise à côté de
Fargeas qui hochait la tête. Et la jolie Éva, sérieuse et comme navrée
par tout ce bruit qui, lui semblait-il, sonnait faux dans cette villa
où, pour la première fois, elle avait pleuré, où elle sentait
instinctivement comme un amer parfum de larmes, la petite Américaine se
disait, toute triste:

--Si la marquise de Solis était là, elle dirait, cette fois, que les
Américaines sont décidément folles! Oui, elle le dirait!

Furieusement, Arabella Dickson enlevait la _Marche des Milligans_, et
Liliane, entre deux accords de mirliton, disait à Bernière:

--Tout à l'heure, nous pillerons les buffets pour le lunch! Aujourd'hui,
Sylvia n'est plus chez elle. Expropriation pour cause de distraction
publique. _Surprise-party!_

--Le _mildew_! songeait Éva Meredith.



XI


Georges de Solis, en quittant la Villa, était sorti un peu au hasard,
par les rues vides. Machinalement il allait vers la plage, indifférent
au bariolage gai des toilettes claires et des parasols rayés faisant sur
le sable des taches joyeuses. Il suivait les _planches_ en songeant
encore à ce qu'il venait de dire, à ce qu'il avait osé dire à Sylvia.

Moralement il étouffait. Son existence s'était bornée jusqu'ici à des
devoirs et à un amour. Il n'avait pas usé sa passion, en la banalisant,
en l'émiettant en caprices. Cet amour intact, il le voulait absolu et il
se faisait l'effet d'un sauveur venant arracher cette femme à une prison
lourde, à une mort certaine.

Fuir avec elle? Oui, puisque sa destinée était d'errer et que l'univers
lui ouvrait ses infinis. Mais Mme de Solis? La mère? Mais Richard
Norton? Le mari? Il écartait violemment leur image; il ne voulait voir
que Sylvia. Il ne voulait penser qu'à elle. C'était une fièvre qui lui
montait au cerveau, l'aveuglant sur tout ce qui n'était pas Sylvia, sur
tout ce qui n'était pas son amour.

Il erra ainsi pendant un certain temps, s'arrêtant machinalement devant
le tir, hypnotisé, en apparence, par ces cartons troués, en réalité,
n'apercevant rien que sa propre pensée. Il rentra alors, dîna avec la
marquise qui le trouva préoccupé, nerveux; puis, contre son habitude, il
sortit, la nuit venue.

--Es-tu souffrant? lui demanda Mme de Solis, comme il allait
s'éloigner.

--Non. Pourquoi?

--Tu es pâle. Tu as l'air triste.

--Je ne suis pas triste. Je suis un peu nerveux. Cette chaleur lourde me
fatigue. Le bord de la mer me fera du bien.

Il était agité visiblement, il n'avait qu'une pensée, réaliser cette
folie dont il avait parlé à Sylvia comme d'un rêve. Une fuite en 1891,
un enlèvement comme en plein romantisme, cela lui semblait assez
étrange, presque ironique et «peu fin de siècle». Mais les explorateurs
et les chercheurs d'inconnu sont peut-être les derniers romantiques. Ce
danger bravé, ce départ brusque et fou lui plaisait. Mais comment
partir? Et quand?

Puis le voulait-elle bien? Il l'avait sentie trembler sous ses paroles,
frémir d'une tentation de liberté et d'amour. Elle l'aimait encore, et
c'est parce qu'il avait eu la sensation de cet amour demeuré fidèle et
partagé qu'il trouvait en lui l'audace de cet acte insensé: la rupture
avec le monde et la fuite vers le hasard. Mais aurait-elle la même
témérité que lui? Une réflexion ne l'arrêterait-elle pas, brusquement,
en chemin?

Il était entré, presque inconsciemment, au Casino, ayant, pour
s'étourdir, comme un besoin de bruit. La foule était grande. On dansait.
Dans la salle des «petits chevaux», des joueurs se donnaient l'illusion
de la roulette. En allant de la salle de bal à la salle de jeu, M. de
Solis se heurta presque contre la belle Arabella Dickson qui passait au
bras de son père. La foule, instinctivement, s'écartait devant
l'admirable fille et le gigantesque Américain aux poils roux. Gontran de
Bernière venait derrière, causant avec un monsieur très pur, très
correct, très épinglé, cravaté de blanc, un gardénia à la boutonnière,
et qui était le peintre Harrisson, Edward Harrisson, le premier mari de
mistress Montgomery. Un artiste à tenue de diplomate. Chauve, du reste,
avec des favoris interminables.

Arabella, en apercevant M. de Solis, laissa échapper un _ah_! de
satisfaction. Elle s'arrêta, lui tendant la main. Elle était délicieuse
avec ses cheveux colorés relevés sur la nuque, un petit chapeau marin,
en paille blanche, posé dessus, jupe et veston blancs, un déshabillé
très habillé, le veston moulant comme avec des caresses la taille et les
hanches.

--Monsieur de Solis, dit-elle, on vous a regretté à la villa Norton, ce
soir.

--Très regretté, dit le colonel.

--Charmante, la _surprise-party_ organisée par mistress Montgomery. Oh!
elle s'entend aux petites fêtes, mistress Montgomery. N'est-ce pas,
monsieur Harrisson?

--Elle s'y entend, répondit flegmatiquement le premier mari.

--J'avais, ajouta Arabella en souriant, espéré vous voir, monsieur de
Solis!

--Je sors très peu, mademoiselle. C'est par hasard que je suis ici!

Le colonel hocha la tête, sa tête si haut perchée, et caressant sa
longue barbe:

--Oh! oh! vous sortez très peu? Vous ne venez pas souvent au Casino,
mais....

Il s'arrêta, le regard de M. de Solis lui ordonnant de se taire.

Toute la révolte de Georges contre la calomnie montait dans ce regard
violemment impératif, et le marquis saisit même, avec une sorte de
brusquerie ardente, l'occasion que lui offrait cette rencontre:

--J'ai précisément un mot à vous dire, colonel.

--Volontiers, mon cher marquis.

--Oh! seul à seul, fit Solis. Vous permettez, mademoiselle?

Arabella sourit.

--M. de Bernière me servira de cavalier, dit-elle.

Le colonel avec flegme caressait toujours sa longue barbe. Georges
l'attira dans un coin de la salle où de bons bourgeois prenaient le
chaud, sur des fauteuils.

--Monsieur, dit le jeune homme en allant droit au but, vous avez tenu
sur moi, et sur une personne que ni vous ni moi n'avons le droit de
nommer, des propos qui ne me conviennent pas.

--Vous dites? fit le colonel en redressant encore sa taille de géant
maigre.

--Je dis que vous avez calomnié la plus respectable des femmes et que
vous avez associé mon nom à vos calomnies. Savez-vous comment nous
appelons cela en français?

--Je connais la langue française, dit le colonel froidement, et je vous
dispense de feuilleter votre dictionnaire! Je n'ai rien dit qui ne fût
du domaine d'une conversation de plages. J'ai peut-être parlé--et dans
l'intérêt de la santé d'une personne qui vous paraît chère--de
promenades trop fréquentes... au bord de la mer... le soir.... Quand on
est souffrante....

--Eh bien, monsieur, interrompit Solis, je vous défends, à l'avenir, de
vous occuper et de moi et de celle dont vous voulez parler.

--Vous me dé-fen-dez? dit l'Américain en scandant les mots.

--Parfaitement.

--De quel droit, monsieur?

Le colonel avait une attitude fière dont l'héroïsme, assez fortement
alcoolisé, devait être arrosé de nombreux _cocktails_.

--De quel droit? fit M. de Solis. Du droit que je prends.

--Oh! dit le colonel lentement, ma compatriote vous tient terriblement
au coeur. C'est compréhensible: elle est très jolie!

Il relevait sa main pour se caresser la barbe, de son geste machinal.
Georges lui saisit le poignet, et, se rapprochant de lui, les yeux dans
les yeux:

--Taisez-vous, monsieur, vous êtes un lâche!

--J'espère que vous ne l'êtes pas, monsieur! dit le colonel en se
dégageant.

--Tout à vos ordres!

--Exactement, fit Dickson en rejoignant sa fille qui causait avec de
Bernière, celui-ci d'ailleurs ne perdant pas un mouvement de Solis et du
colonel et se doutant bien que cet aparté cachait une discussion grave.

«Oh! oh! pensait le colonel en arrivant vers miss Dickson--Arabella
épousera difficilement le marquis, maintenant. Mais qui sait?»

--On s'est chamaillé? demanda Bernière, une fois seul avec Georges.

--Oh! presque rien!

--Une provocation?

--Une explication, dit Solis. Je compte sur toi. Elle peut avoir des
suites.... Ah!... tu préviendras le docteur Fargeas.... Et pas un mot à
ma mère! Je vais l'embrasser. Pauvre femme!

--Diable, dit Bernière en essayant de plaisanter, tu es expéditif! Perds
pas ton temps! Toute vapeur! Train express!

       *       *       *       *       *

A la villa Norton, cette soirée avait été silencieuse, triste, et la
journée du lendemain devait être plus inquiète encore. Soit que le
colonel Dickson eût laissé échapper, au Casino même, le secret de son
altercation avec M. de Solis, soit qu'en s'abouchant avec ses amis, le
peintre Harrisson avant tous les autres, il n'eût pas demandé à ses
témoins de garder le silence, soit encore qu'il eût intérêt à mêler à
son nom le nom du marquis, l'incident de la veille était, dès le
lendemain matin, le bruit de la plage. Et, de ce bruit même, les échos
devaient entrer jusque dans la villa Norton. Mme Montgomery y était
venue de très bonne heure, affairée, nerveuse, et, en arrivant pour
prendre des nouvelles de Sylvia, le docteur Fargeas éprouvait une
sensation très singulière; il lui semblait que les objets même, les
meubles, avaient un aspect inaccoutumé, dramatique. Les choses, qui ont
leur malice, ont aussi leur divination.

Le docteur se garda bien, du reste, d'interroger Mme Norton, qu'il
trouva toujours très nerveuse, mais plus résolue et comme ayant fait un
effort sur elle-même. Norton était absent. Fargeas se borna à une sorte
d'ordonnance morale et, comme il descendait de l'appartement de Sylvia,
il se heurta presque, au bas de l'escalier, à miss Meredith, qui
attendait, visiblement anxieuse.

--Eh bien, docteur.... Sylvia? Comment va-t-elle? demanda Éva.

--Toujours dans son état d'innervation, mademoiselle, mais visiblement
plus énergique aujourd'hui. On dirait que quelque émotion nouvelle l'a
relevée....

--Une émotion? dit la jeune fille.

--Je ne sais laquelle. Rien de nouveau ici? fit le docteur.

--Rien.

Il regardait Éva toute pâle et hocha la tête de son air à la fois
narquois et indulgent.

--Je ne vous conseillerai jamais de chercher à jouer la comédie, ma
chère enfant.... Vous ne sauriez pas!

--Mais, docteur....

--Si mistress Norton est, comment dirai-je? remontée, vous êtes, vous,
au contraire, très inquiète.

--Et pourquoi serais-je inquiète? demanda Éva, relevant sa tête brune et
essayant de sourire.

--Ah! ça, par exemple, je n'en sais rien, dit Fargeas.

Il ajouta doucement:

--Peut-être tout simplement le bruit de ce duel.... Oui, du colonel
Dickson avec M. de Solis.

Et comme Éva faisait un mouvement involontaire:

--Là! tout juste.... Eh bien, quoi? M. de Solis! Il en a vu bien
d'autres? Il sait manier l'épée, tenir le pistolet. Rien à craindre pour
lui!

Éva répondit, la voix lente:

--Qui vous dit que je craigne quoi que ce soit pour M. de Solis?

--Hein?... Comment?... fit le docteur.

Il attendit un moment et ajouta:

--Soit, mettons que je me suis trompé. C'est peut-être bien, alors, le
colonel Dickson qui vous intéresse?

Un mouvement d'épaules d'Éva, accompagné d'un geste où le souhait
devenait une menace, lui répondit:

--Le colonel! Le colonel! Ah! si le sort était juste, le colonel!...

--Très bien, fit le docteur. C'est ce que je vous disais.

Il était certain maintenant qu'elle pensait anxieusement au marquis.
Pauvre petite!

Il remarqua alors qu'elle avait un chapeau sur ses cheveux bruns et
qu'elle était habillée pour sortir. Il lui demanda si elle voulait
l'accompagner.

--Oui, certes. Avec plaisir, docteur.

Elle avait besoin d'air, de mouvement. Elle voulait marcher, se
fatiguer, user ses nerfs. Et, l'accompagnant vers la ville, le docteur
la regardait du coin de l'oeil, toute pâle, délicieuse.... Et tout à
coup, il la vit devenir très rouge et elle s'écria, en apercevant, de
loin, quelqu'un qui venait vers eux:

--M. de Solis!

Lorsqu'il fut près de Georges, il lui tendit la main, disant:

--Eh bien, mon cher marquis, je vous félicite.

--Et de quoi? fit M. de Solis, qui avait salué Éva.

--Mais... on ne parle que de cela... votre rencontre avec le colonel
Dickson.

--Je ne me suis pas rencontré avec le colonel Dickson.

Éva, hésitante, demanda:

--Alors... ce duel... c'est fini?

--A peu près! répondit Georges.

--Vous ne vous battez pas?

Un signe rapide du docteur fit connaître à Georges qu'il devait nier
toute rencontre.

--Le duel n'aura pas lieu, mademoiselle! dit-il en souriant. Tout est
terminé!

--Ah! tant mieux! J'étais d'une inquiétude!

--Et, tout à l'heure, vous m'assuriez que vous n'aviez pas l'ombre
de....

--Ah! tout à l'heure! tout à l'heure! fit-elle en riant.

Fargeas lui prit les mains, paternellement:

--Je vous l'ai dit, ma chère enfant, la comédie, vous ne saurez
jamais... jamais... jamais.... Allons, au revoir, mademoiselle! Mes
visites à mes malades sont peut-être inutiles, mais elles sont pressées.

Et saluant M. de Solis, il s'éloigna assez vite du côté des rues,
laissant en tête à tête, à quelques pas de la plage, dans l'atmosphère
matinale, Éva et M. de Solis.

       *       *       *       *       *

La jeune fille regardait le marquis d'un air joyeux. Brusquement
rassérénée, heureuse.

--Savez-vous que je suis très contente? disait-elle. Un duel! Je trouve
cela si absurde, le duel.... Et quand on pense que le colonel Dickson,
qui est très redoutable, paraît-il, pouvait.... C'est pourtant lui,
n'est-ce pas, monsieur de Solis, qui a refusé le duel?

--Soyez certaine, mademoiselle, répondit Georges, que ce n'est pas moi!

--Après ça, il a bien fait! On me racontait qu'il avait accompli de
véritables exploits pendant la guerre de sécession. Et depuis contre les
Indiens aussi.... Oui, avec Buffalo Bill.... Un héros, à ce qu'il
paraît, le colonel Dickson! Moi, je doutais un peu, je vous assure! Je
ne sais pas pourquoi, dit-elle en riant, mais je doutais. Maintenant,
non, je ne doute plus!...

--Pourquoi?

--Un homme qui a la terrible réputation du colonel et qui n'hésite pas à
reconnaître ses torts, est vraiment un excellent homme. Pour moi, le
colonel Dickson a fait ses preuves de loyauté aujourd'hui. Car il a
reconnu ses torts, n'est-ce pas, monsieur de Solis?

--Assurément!

--C'était, d'ailleurs, assez vilain d'accuser Sylvia, la bonté et
l'honneur mêmes. Oh! vous voyez que je sais tout. Et comme je savais que
le colonel, lui, au tir,--en vous quittant--avait cassé devant tout le
monde un nombre plus que respectable de poupées, vous concevez dans
quelles transes j'ai passé la nuit. Est-ce que je vous ennuie de causer
là, dans le plein air, comme disent les peintres? Je ne vous fais pas
perdre votre temps, au moins?

--Oh! mademoiselle!

--Tant mieux. Vous êtes d'ailleurs condamné à me subir un peu. Vous
m'avez donné assez d'inquiétudes. Oui, oui, vous allez me trouver
absurde! Une Américaine, cela ne doit pas avoir les sensibilités
subtiles de vos Françaises! Eh bien, je vous voyais là, debout, devant
le pistolet du colonel Dickson....

--Et passé à l'état de poupée! dit le marquis. Mais je sais mieux me
défendre que les bonshommes de plâtre, mademoiselle. D'ailleurs je suis
d'avis que dans une rencontre de ce genre le bon droit est toujours
vainqueur.

--Oh! oh! une superstition.

--Mieux que cela, une conviction.

--Excellente, cette conviction, quand elle est appuyée sur beaucoup
d'adresse! Toujours est-il que vous m'avez joliment, oh! joliment
inquiétée.

Elle était charmante, avec son babil joyeux, cette juvénile franchise,
ce clair regard qu'elle fixait sur lui, cette cordialité de camarade qui
troublait un peu, ou plutôt attirait Solis, et il la regardait
doucement, un peu étonné, comme on étudierait tout à coup un paysage à
peine aperçu jusque-là.

--Je voudrais, disait-il, avoir eu plus de droits à mériter cette
inquiétude-là.

Éva souriait toujours.

--Comment, plus de droits? C'est-à-dire avoir couru plus de dangers? A
quoi bon, puisque le résultat est le même? Je suis pratique, vous savez.

Elle marchait maintenant à ses côtés, délicieuse, tout son fin visage de
brune animé d'une fièvre heureuse, et le vent sur son front agitait
doucement de petites mèches frisées que Georges n'avait jamais
remarquées et qui étaient d'une coquetterie charmante.

Il avait plaisir à entendre cette enfant lui parler de lui et,
l'interrogeant, il lui disait:

--Alors, vraiment, si le colonel Dickson m'avait traité en petite
poupée, cela vous eût été désagréable?

--Je vous l'ai dit comme je le pense! Mais vous n'allez pas demander que
je vous le redise? fit-elle. Vous n'êtes plus intéressant, à présent...
plus du tout....

--Il faut donc, pour mériter votre attention, miss Éva, être toujours
exposé à un péril?

Elle secoua la tête gentiment:

--Ah! par exemple!... Je n'ai pas besoin pour aimer les gens de les
savoir dans une situation extraordinaire. Je suis d'ailleurs la personne
la moins romanesque qu'on puisse trouver... et il ne me serait jamais
venu l'idée, en allant avec vous porter un secours à ces pauvres Ruaud,
qu'on s'aviserait de découvrir je ne sais quel roman dans ce qui était
une promenade de charité!...

--Le monde est méchant, dit tristement M. de Solis. Il lui faut sa
ration de calomnie quotidienne.

Éva fit une petite moue et dit résolument:

--Oh! le monde!... le monde!... Ce n'est pas tout le monde, le monde!
Vous avez le grand tort de faire beaucoup trop d'attention à lui....
Moi, le monde pourrait bien dire de moi tout ce qu'il voudrait! Peu
m'importerait qu'il fût mécontent de moi, le monde, pourvu que, dans mon
âme et conscience, je fus satisfaite de ma petite personne!

--Si le colonel Dickson avait dit de vous....

--Ce qu'il a dit de Sylvia? Eh bien, je vous aurais supplié de le
laisser dire.... D'autant plus que nous....

Elle s'arrêta, et Georges, complétant la pensée:

--D'autant plus que je n'aurais pas eu le droit de vous défendre,
n'est-ce pas?

--C'est encore une question, répondit l'Américaine. Un honnête homme a
toujours le droit de défendre une honnête femme qu'on calomnie.

--Même quand il s'agit d'une jeune fille?

--Surtout quand il s'agit d'une jeune fille. Mais s'il se fût agi de
moi, c'eût été toute autre chose. Comme ce qu'on dit de moi m'est
beaucoup plus indifférent que l'existence de quelqu'un pour qui j'ai de
l'amitié, je vous aurais conjuré de laisser là Dickson et miss Dickson
et tous les Dickson de la terre. Ce qui m'aurait fait de la peine, ce
n'est pas du tout une parole plus ou moins absurde, c'est un coup de feu
du colonel! Oh! je sais que je blesse vos préjugés belliqueux! Notez que
j'aime, j'honore, j'admire, j'adore le courage, mais... voilà... je le
veux bien employé....

Georges écoutait un peu surpris, très intéressé, presque charmé par
cette franchise, ce mépris exquis des préjugés, ces idées nettes d'un
petit cerveau vierge; et regardant la jeune fille:

--Vous êtes tout à fait... tout à fait originale, miss Éva.

Elle répliqua, hochant la tête:

--Dites excentrique, allez, ne vous gênez pas!

--Et qu'est-ce que vous appelez le courage bien employé?

A son tour, elle le regardait, surprise de cette curiosité qu'elle
sentait éveillée en lui, tout à coup.

Et alors, elle parlait à coeur ouvert, elle se livrait toute et il
lisait, comme en un livre inconnu, dans cette âme claire comme de l'eau
de roche:

--Le courage bien employé!... Mais je ne sais pas, moi! Cela ne se
définit pas, cela! L'homme qui en sauve un autre... ou qui défend son
pays... ou qui voue toute son existence à une idée généreuse et
utile--est-ce que je sais?--Celui-là fait un acte de courage.... Le
courage, c'est quand vous allez... où cela? Dans quelque rizière d'Asie,
chercher quoi?... Je l'ignore! Mais une vérité évidemment, une
découverte, un progrès....

Elle s'arrêta, sérieuse.

--Quand je dis chercher, fit-elle, c'est peut-être oublier qu'il faut
dire.

Solis se sentit remué par le son de cette voix qui, subitement, devint
triste.

--Oublier?... oublier qui?

--Allons, adieu, monsieur de Solis. Enchantée de savoir que cette
affaire est terminée....

Elle lui tendait la main comme pour s'éloigner de lui; mais Georges
insistant:

--Vous m'avez dit qu'en voyageant, je cherchais à oublier peut-être....
Oublier quoi?... Que voulez-vous dire?

Elle le regarda bien en face.

--Oh! je n'ai jamais de réticences lorsqu'il s'agit d'un secret qui
m'appartient. Mais il s'agit du secret d'une autre personne.

--Un secret? Quel secret, miss Éva?

Et instinctivement sa main cherchait à retenir la jeune fille. Mais
elle, essayant de rire:

--Voyons, monsieur de Solis, vous voyez bien que je plaisante!
Laissez-moi. Il n'y a pas de secret. Il n'y a rien. Dieu merci! il n'y a
pas même de duel.

--Et s'il y en avait un? dit le marquis.

Toute la joie de la pauvre enfant tomba. Elle redevint aussi pâle que
lorsque Fargeas l'avait interrogée, tout à l'heure.

--Alors, fit-elle, la voix brève, ce que vous m'affirmiez, il n'y a
qu'un instant, devant le docteur.... Regardez-moi.... Ce n'était pas
vrai?... Vous vous battez avec ce Dickson?

--Miss Éva!... Je vous en supplie! Pour moi, pour elle!

--Ah! oui, Sylvia! Toujours Sylvia! Et vous me laissiez croire que tout
était fini, que je pouvais me rassurer... vous me disiez.... Ah! ce
n'est pas bien! ce n'est pas bien! Si vous saviez le mal que vous m'avez
fait!

Elle avait, dans les yeux, de grosses larmes qu'elle eût voulu
dissimuler, et elle s'était un moment appuyée sur son ombrelle pour ne
pas tomber. Il était stupéfait; il avait essayé de la prendre dans ses
bras, craignant de la voir défaillir, mais elle avait déjà essuyé ses
yeux, fébrilement, et elle disait:

--Allons, ce n'est rien! Rien!... Je vous demande pardon de ce petit
accès... ridicule... absolument ridicule... surtout en pleine rue....
Vous voyez, c'est passé!... Qu'est-ce que vous avez à votre tour?

--Rien. Je vous regarde, je ne vous connaissais pas!...

--Oh! parbleu! j'ai mes nerfs aussi... comme Sylvia! Adieu!

Il l'arrêta, comprenant qu'il l'avait peinée.

--Je vous demande pardon, mademoiselle!

--Oh! je vous pardonne! Vous ne saviez pas....

       *       *       *       *       *

Elle ne lui tendit même plus la main, comme tout à l'heure et elle
s'éloigna rapidement, marchant vite, se sentant étouffer, suffoquant. En
arrivant à la villa, elle essaya de composer son visage: elle se
trouvait en face de Richard Norton qui sortait.

Très froid, très pâle, Norton avait dans le regard une expression de
mélancolie qui ne lui était pas habituelle, et Éva fut frappée de l'air
de bonté triste avec lequel il l'interrogea. D'où venait-elle? Pourquoi
ce visage inquiet? Norton avait la sensation que le duel de M. de Solis
avec le colonel Dickson effrayait la jeune fille: mais il ne voulait ni
la questionner ni donner d'explications. Il se contenta de quelques
phrases vagues dites d'un ton paternel, et recommanda, comme Fargeas eût
pu le faire à Sylvia, un peu de calme et de repos.

Éva monta à son appartement en essayant de paraître rassurée.

Norton, lui, sortait pour aller tout droit chez Georges de Solis. Il
voulait parler en homme à celui qui avait été son ami. Rencontrerait-il
le marquis? Georges avait regagné son logis en se répétant ce qu'Éva
venait de lui dire. Il éprouvait, à se rappeler les paroles de la petite
Américaine, une sorte de volupté particulière, bizarre. Cette franchise
de jeune fille avait un charme. Il se sentait non pas hésiter,
certes--l'image de Sylvia étant là, devant sa pensée toujours
présente--mais troublé. Il eût voulu, par curiosité pure, sans doute,
comme Bernière eût pu le faire par dilettantisme, connaître le fond même
de ce coeur d'enfant. Une enfant, oui, mais si déterminée, exquise avec
de petites résolutions héroïques!

Puis il se reprenait à penser à Sylvia, à cette folle, mais irrésistible
idée de fuite qu'il avait glissée à l'oreille de l'adorée. Une folie,
soit; ce qui est insensé parfois, n'est-ce pas la sagesse suprême? Et il
lui semblait qu'une voix intérieure--sa propre voix--lui disait encore
de partir.

«Partons, fuyons, allons loin du monde, bravons ses lois, faisons-nous à
nous-mêmes une loi nouvelle!». Éternelles raisons que se donne la folie
d'amour. Mots exquis ressassés depuis que le monde est monde et que le
coeur est faible. Banalités charmeuses, auxquelles se laisse prendre le
coeur des femmes, comme si certaine poésie de l'affranchissement était
la préface courante de la chute. Tant que le monde sera monde et créera
des obstacles aux passions humaines, les mêmes aspirations, les mêmes
refrains mèneront aux mêmes duperies. C'est un air que chacun transpose
pour sa voix.

Georges, assis dans son cabinet de travail, encombré de cartes et de
livres, avait commencé, déchiré, puis recommencé pour Sylvia une lettre
qu'il voulait lui envoyer, précisant plus nettement ce qu'il lui avait
murmuré, glissé dans l'âme. Sa mère, entrant pour le voir, l'avait
surpris, écrivant, l'oeil fiévreux, et cachant brusquement un billet
inachevé dans un buvard.

Un moment, la marquise avait eu la tentation d'interroger son fils. A
qui écrivait-il? Pourquoi se cachait-il?

Mais la question indiscrète n'eût pas obtenu de réponse sans doute. Trop
femme pour ne point deviner en partie, la marquise était certaine que
cette lettre furtive était destinée à mistress Norton.

--Quelle sottise peut-il bien méditer? pensait-elle.

Elle l'aurait demandé peut-être si le domestique ne fût venu annoncer M.
Richard Norton, qui désirait parler à M. le marquis.

La mère, subitement inquiétée, regarda son fils qui répondait très
calme, souriant, pour rassurer Mme de Solis:

--Je suis charmé.... Faites entrer.

--Je vais vous laisser, dit la marquise avant même que Norton fût entré.
Mais pourquoi vient-il ici?

--Une visite. Il a bien le droit de me rendre visite.

--Promets-moi que tu me répéteras tout à l'heure ce qu'il aura dit.

--Que voulez-vous qu'il me dise?

--Promets-le-moi, dit fermement la marquise.

--Oh! volontiers. Je vous le promets!

Richard parut un peu ennuyé en apercevant Mme de Solis; mais elle
prit bien vite congé de lui, ne voulant pas être indiscrète, et,
confiante en la promesse de son fils, elle eut le courage de retourner
dans sa chambre sans chercher à savoir, même par les premiers mots de
Norton, si l'Américain venait en ami ou en ennemi.

La première minute de l'entretien de Richard avec son fils lui eût
cependant tout appris.

La marquise partie, Norton regarda Georges qui, devant la table de
travail, lui désignait du geste un fauteuil et, s'asseyant, l'Américain
prononça très froidement:

--Vous devinez pourquoi je viens chez vous?

--Non, dit le marquis.

--Vous vous battez ce soir--il tira sa montre--vous vous battez dans
cinq heures, avec le colonel Dickson.

--Oui, dit M. de Solis.

--La rencontre devait avoir lieu ce matin. Elle avait été remise à ce
soir sur la demande des témoins du colonel.

Solis répondit simplement:

--Vous êtes très bien informé!

--C'est vous dire, fit Norton, impassible, que je connais aussi la cause
de ce duel!

Georges regarda l'Américain. Sous leurs sourcils hérissés, les yeux gris
du Yankee voulaient demeurer froids, très calmes: une flamme les
trahissait, un éclat de fièvre.

--Si vous savez la cause de cette rencontre, répondit le marquis, vous
savez alors qu'elle n'a rien que d'honorable pour moi et pour... la
personne que je défends.

--En ne la nommant pas, à moi, cette personne, vous montrez vous-même
que vous n'avez pas le droit de la défendre!

Le marquis essaya de sourire.

--Un honnête homme a toujours le droit de prendre la défense d'une
honnêteté calomniée.

--Non, dit Norton, quand, en voulant la protéger, il l'expose à une
calomnie nouvelle!

Assis en face l'un de l'autre, ces deux hommes croisaient leurs regards
comme ils eussent croisé une épée; et, s'efforçant de rester impassible
devant le mari réclamant son droit, M. de Solis répliquait:

--Cette calomnie, j'ai marché droit à elle dès que je l'ai connue!

--Eh bien, fit Norton, en vous battant pour une honnête femme, vous la
compromettez! Moi seul ai le droit de m'occuper de son honneur qui est
le mien!

--C'est-à-dire?

--Que vous ne vous battrez pas avec le colonel Dickson, et que le
colonel, ayant insulté mistress Norton, c'est à moi qu'il doit compte de
l'outrage!

       *       *       *       *       *

M. de Solis resta un moment sans répondre, puis, avec un léger rictus
des lèvres qui semblait souligner l'impossibilité de cette substitution
d'un adversaire à un autre:

--J'ai envoyé mes témoins au colonel. La rencontre est décidée. L'heure
est fixée. Je ne puis, sous aucun prétexte, ne pas me trouver à un
rendez-vous que j'ai demandé moi-même.

--Il faut pourtant, répondit vivement Richard, que, pour l'honneur de
celle dont vous me parlez, l'adversaire du colonel Dickson soit le mari
de mistress Norton!

--Pourquoi?

--Vous ne me comprenez pas? dit Norton assez brusquement. Nous sommes
ici pourtant deux hommes qui pouvons et devons nous dire la vérité tout
entière. Vous vous battriez pour Sylvia parce que vous l'aimez!
J'entends me battre pour elle, moi, parce que je veux qu'on la
respecte. La situation est nette, je pense.

Georges, très pâle, voulut répondre:

--C'est pour qu'on la respectât que j'ai défendu au colonel Dickson....

--Et de quel droit? dit Norton. Je suis encore le mari! Mon privilège
est de m'occuper seul de celle qui porte mon nom, et tant qu'elle le
portera, ce nom, je revendiquerai ce privilège. Et c'est encore le
meilleur moyen, je pense, de faire taire le calomniateur!

--Tant qu'elle portera votre nom?...

--Oui.

--Que voulez-vous dire?

--Rien.... Rien qui ne soit pour vous un espoir et pour elle une
délivrance.

--Norton! fit M. de Solis, avec un accent où passait l'écho de toute
l'amitié d'autrefois.

L'Américain le regarda de ses yeux farouches, et la voix rauque:

--Ah! en vérité, vous, ne m'interrogez pas, ne dites pas un mot de
plus!...

--Mon ami!

Le mot fit passer comme un nuage sur le visage de Norton.

--Taisez-vous, au nom même d'une amitié qui ne vous a point, paraît-il,
enlevé le droit de voler l'affection de celle que j'aimais le plus au
monde.

--Voler?... fit le marquis, se levant vivement.

Le Yankee, assis et le regardant bien en face, continuait:

--Arracher, emporter, qu'importe le mot? Ce qui est le fait, c'est la
souffrance assise à mon foyer, c'est la désolation et la déception dans
ce coeur gonflé et qui éclate--et de ses poings rudes il se frappait la
poitrine--c'est la douleur, c'est la torture, c'est la séparation, c'est
le divorce! Voilà!

Le divorce! ce mot tombait là comme un coup de foudre. Le divorce!
Georges n'y avait pas pensé. Le divorce?... Lui qui rêvait la liberté,
Norton lui-même la lui apportait--et là, presque sous la loyale main de
cet homme, dans le buvard, cachée comme une arme de lâche, il y avait
une lettre, la lettre destinée à la femme, la lettre qui disait:
«Affranchissons-nous! fuyons! soyons libres!»

--Vous croyez peut-être, dit Norton avec une violente expression de
souffrance--vous croyez aimer celle que vous avez rencontrée autrefois
et qui vous plaisait? Allons donc! Je vais vous dire, moi, ce que c'est
d'aimer? C'est de vivre uniquement pour une créature adorée; et
pourtant, en voyant que l'existence qu'elle partage la torture et la
tue, c'est de lui rendre cette liberté que notre loi nous permet, et
ensuite d'emporter avec soi, pour toute consolation, le souvenir et la
joie du sacrifice. Oui, voilà l'affection vraie, l'amour vrai, le
dévouement vrai.... Tout le reste? Du désir... ou des phrases!

--Norton....

--Vous voulez vous battre avec le colonel Dickson, parce qu'il l'a
insultée? Plus que lui, je l'ai calomniée, moi qui lui ai jeté au
visage....

Il s'arrêta.

--Ah! j'étais fou! Mais la rage me secouait et le soupçon....

--Le soupçon? dit Solis.

--Oui, répondit franchement le Yankee, je vous soupçonnais! Je vous
accusais!... Et pourquoi ne vous aurais-je pas accusé?... Parbleu! vous
n'étiez pas assez vil, j'en suis certain, étant mon ami, pour prendre,
avec la joie de mon foyer, l'honneur de mon nom.... Cela, j'en suis
certain, vous ne l'auriez pas fait!

Un geste rapide, un geste éperdu de Solis répondait, pas un mot ne
venant aux lèvres du jeune homme et la pensée de la lettre infâme lui
tordant le coeur.

--Mais sachant qu'elle gardait au fond de sa pensée un souvenir
d'autrefois, vous avez eu comme une satisfaction d'amour-propre à voir
s'il n'était pas mort, ce souvenir, s'il pouvait revivre, si cette femme
n'avait pas oublié votre nom, est-ce que je sais? Et vous avez remué les
cendres éteintes! Et que le coeur de Sylvia qui venait vers moi
lentement, touché du dévouement de tout une existence que je lui
donnais, moi, à défaut d'une passion d'une heure; que ce coeur
s'éloignât de moi et que j'en souffrisse et que je devinsse jaloux et
fou jusqu'à soupçonner et menacer une femme; eh! parbleu, ça, que vous
importait! Vous étiez dans votre rôle! Qu'est-ce qu'une amitié, même de
frère, à côté d'un amour, même d'antan? Et souffre mari, pleure va,
c'est ton lot; et brise-toi, foyer d'honnêteté! J'aime, moi, l'amoureux,
le passant, le fantôme d'autrefois. J'aime, j'aime de toute mon âme! Et
j'ai bien, je pense, le droit d'être aimé.

--Je vous jure... dit Solis.

--Vous êtes la passion, n'est-ce pas?... interrompit Norton qui
redressait sa haute taille. La passion? Cela dit tout, cela répond à
tout. Soit. Aimez cette femme, puisqu'elle vous aime; mais, je vous le
répète et j'ai le devoir et le droit de vous le répéter, tant que vous
ne pourrez, aux yeux du monde, être pour elle que le scandale, laissez
le soin de la défendre à celui qui est le protecteur de par la loi.

--Mistress Norton est la plus honnête des femmes! s'écria Solis.

--C'est pour cela que je veux que personne ne se mêle de protéger son
honnêteté! Moi! moi seul!

--Et, encore une fois, vous voulez?...

--Je veux, dit Norton, je vous le redis nettement, que ce soit à moi,
seulement à moi, que le colonel Dickson rende raison de ses insultes. Le
monde alors ne se demandera pas comment il se fait que, lorsque mistress
Norton a un mari pour la défendre, elle trouve, pour prendre en main sa
cause, un étranger!

--Un étranger qui la vénère!

--Dites donc la vérité: un étranger qui l'aime. Et, cette vérité, que le
monde, notre monde, ce fameux monde qui fait l'opinion en France, la
soupçonne, cette vérité-là, et voilà Sylvia perdue!

--Je ne peux pas, dit fermement le marquis, faire d'excuses au colonel
Dickson.

--Vous pouvez vous battre avec lui dans huit jours, pour une cause
quelconque que vous imaginerez comme bon vous semblera, si le colonel
est en état de tenir une arme après notre rencontre. Mais, ce soir, le
colonel me trouvera, moi, sur le terrain. Montgomery s'est chargé de
cela.

--C'est votre volonté? dit Georges de Solis.

--C'est mon ordre, répondit Norton.

--Et maintenant?

Le marquis avait envie de tendre la main à cet homme, de lui demander
pardon, de lutter de générosité avec ce _roi du fer_, l'homme des
dollars et des chiffres, des _business_ et des labeurs de tâcherons,
plus chevaleresque qu'un gentilhomme dans son mâle sacrifice, et dans
l'étouffement de son amour.

Le divorce! Lui, Georges de Solis, lui, égoïste, avait songé à enlever
Sylvia? Et Norton la donnait. Et Norton s'immolait à elle.

--Maintenant, répondit froidement l'Américain, je n'ai plus rien à vous
dire.

Il sortit sans que M. de Solis eût le courage d'ajouter un mot. Le
marquis le laissait partir, entendant s'éloigner les pas lourds et
lents, comme lassés, du Yankee.

Mais lorsque la marquise, très émue, ayant, toute seule, pensé à ces
histoires de cours d'assises où le mari armé d'un revolver--le revolver
américain, autre forme du _mildew_--se dresse tout à coup entre la femme
et l'amant, lorsque Mme de Solis, inquiète, rentra chez son fils pour
lui demander: «Eh bien?»

--Eh bien, dit Solis, ce Richard est le plus loyal des hommes.

Et la marquise remarqua qu'à la flamme d'une bougie rouge allumée
encore, Georges avait brûlé un papier dont les cendres flottaient autour
du bougeoir, comme des ailes noires de papillons consumés....



XII


Après M. de Solis, Richard Norton voulait voir Sylvia. Son parti était
pris depuis la veille. Il avait trop aimé cette femme pour en devenir le
bourreau et, puisque les prescriptions du docteur Fargeas étaient
formelles, il laisserait Sylvia en France. Seul il prendrait place sur
la _Normandie_. Il voulait montrer à mistress Norton combien il
l'aimait.

Sylvia achevait sa toilette au moment où il se fit annoncer chez elle.
Elle mettait son chapeau, et la femme de chambre, qu'elle congédia en
apercevant Richard, lui tendait ses gants.

--Vous sortiez? dit-il.

--Je voulais essayer de suivre les recommandations de M. Fargeas:
prendre l'air.

--Je regrette, fit Norton, de retarder votre promenade; j'ai à vous
parler, Sylvia. Oh! ce ne sera pas long! Mais j'ai à m'expliquer
entièrement, froidement avec vous. Explication tout à fait nécessaire
pour notre commune dignité, notre repos commun.

Sylvia ôta son chapeau et s'asseyant en face de Norton:

--Vous avez tout le loisir de vous expliquer, comme vous dites. J'allais
chez ces pêcheurs, dans cette pauvre maison où l'on m'a vue, paraît-il,
l'autre jour. Cette fois ce n'eût pas été Éva, mais moi qu'on eût pu
suivre et épier en toute réalité. J'ai changé d'idées. Je ne sortirai
plus!

--Voulez-vous, demanda Norton, que j'envoie à ces pauvres gens ce que
vous comptiez leur porter?

--Non. Le petit Francis viendra lui-même comme je le lui ai permis, s'il
ne me voit pas dans un moment. J'étais en retard. Il est peut-être en
route.

Norton eut, sur ses lèvres rasées, un sourire triste, et la voix très
calme, presque douce, faisant un visible effort pour maîtriser une
émotion intérieure qui se trahissait malgré lui:

--Vous vous inquiétez beaucoup, dit-il, en la regardant avec une
expression d'infinie tendresse, des gens qui souffrent de la misère;
vous avez raison. Je ne sais rien de plus lugubre. Mais il est d'autres
souffrances pourtant qui méritent un peu de pitié.

Sylvia répondit:

--Je sais assez ce que c'est que souffrir pour donner de la pitié à
toutes les souffrances!

--Vous devez alors comprendre ce qu'est la douleur de la jalousie et
jusqu'où elle peut pousser un être qui aime!

Il y avait dans ses paroles comme un remords, une excuse de sa violence
passée. Mais la blessure morale de Sylvia était trop récente et avait
été trop forte pour que la femme pardonnât.

--Je n'admets pas beaucoup, dit-elle amèrement, que la jalousie permette
à un être qui juge, d'outrager et de menacer comme vous m'avez menacée
et outragée!

Norton tortillait machinalement la pointe de sa barbe rousse.

--Eh bien! vous avez raison de me parler avec cette franchise! C'est de
ces menaces et de ces outrages que je veux vous entretenir.

--Encore?

Il hocha la tête, fit un geste las et résigné.

--Oh! regardez-moi, Sylvia! Suis-je le même homme qu'hier? J'ai beaucoup
pensé, songé.... J'ai revécu, en quelques heures, toute ma vie.... Fou
de colère, j'étais capable de vous emporter, hier, comme une proie, vers
cette Amérique où j'ai trop tardé à revenir... à cause de vous... et où
décidément je vais revenir bientôt....

Sylvia laissa échapper un mouvement d'inquiétude.

Il précisa:

--Vous remarquerez que je ne vous parle plus de partir avec moi! Non, je
ne vous demanderais pas de me suivre, alors même que le docteur Fargeas
m'assurerait que vous n'avez plus besoin de ses soins.... Vous ne me
remerciez pas?... Je vous en sais gré!... Vous voyez que j'ai beaucoup
réfléchi, Sylvia, beaucoup.

--En effet, dit-elle, étonnée, je ne vous reconnais pas!

Elle le regardait, de ses beaux yeux profonds.

Il répliqua, non sans fierté:

--Vous pourriez dire que vous me reconnaissez, au contraire! Ce serait
plus juste. Je croyais vous avoir appris à estimer mon dévouement avant
de vous donner à redouter une colère dont je regrette l'explosion, je
vous le répète encore.

--Vous avez raison, dit Sylvia. Je n'aurais jamais dû oublier vos bontés
passées. Je vous demande pardon!...

--Vous ne vous douteriez jamais, j'en suis bien certain, du parti que
j'ai pris après les longues, les amères réflexions de ces dernières
heures.... Vous ne m'aimez pas, Sylvia.... Je crois que vous ne m'avez
jamais aimé.

--Je ne vous....

Il l'interrompit vivement:

--Oh! Si je n'en suis plus à la colère, nous n'en sommes plus à la
politesse. Vous avez obéi à votre père en m'épousant... mais, en
m'épousant, votre coeur allait probablement à un autre!

Elle leva les yeux sur le clair regard de Norton et répondit avec
l'accent sincère et franc d'une honnête femme:

--En vous épousant, je ne songeais plus à personne, espérant bien que ma
vie nouvelle ne me ferait jamais rien regretter et certaine de tenir
toujours, loyalement, le serment que je prêtais!

--Oui, dit Norton.

Et comme si du fond du passé une voix lointaine, une voix ironiquement
cruelle eût répétée pour lui le serment d'autrefois, il le redit aussi,
lentement, avec quelque chose de brisé dans la parole, ce serment prêté
sous la cloche fleurie, la cloche de roses: «Je jure de rester fidèle à
celui que je prends dans la bonne comme dans la mauvaise fortune, dans
la santé comme dans la maladie, dans la pauvreté comme dans la
richesse.»

Puis, résumant:--Ce serment, vous l'avez tenu, Sylvia. J'ai été indigne
de moi, indigne de vous, en vous accusant. Et moi, qui jurais de vous
donner le bonheur absolu, mon serment, moi, je ne l'ai pas tenu, je n'ai
pas su le tenir!...

Sylvia ne comprenait plus, mais toute sa bonne foi se révoltait
d'instinct contre l'accusation que cet homme loyal portait contre
lui-même. Elle eut encore, comme pour protester, un élan qu'il réprima
bien vite, continuant son espèce de confession d'un ton froid, ferme,
attristé:

--Dieu m'est témoin que j'ai tout essayé pour que vous fussiez heureuse,
vraiment, absolument heureuse! Je n'avais d'autre ambition que celle-là.
Je savais très bien que je n'étais pas un héros de roman, et que
l'existence que je vous offrais était, pour une nature comme la vôtre,
un peu trop monotone, un peu trop sévère. Que voulez-vous? J'ai tant de
choses en tête. Des grappes d'hommes que je tire après moi et qu'il faut
vivre. Et puis je me sentais pour vous un tel dévouement que j'espérais
que vous ne regretteriez rien du passé. Je m'étais trompé. Je suis trop
violent, je suis trop brusque. Je n'ai pas su prendre possession de ce
coeur que j'aurais voulu tout à moi. Je vous voyais--avec quel
désespoir!--devenir pâle, vous attrister chaque jour davantage, et quand
j'ai appris ici, dans ce pays où j'espérais que vous retrouveriez la
santé et où vous avez retrouvé... quoi? tout ce que vous regrettiez...
quand j'ai appris que ce qui vous navrait et vous accablait ainsi
c'était le souvenir d'un amour mort... mort, non pas, mais endormi...
alors je n'ai pas été maître de moi. Tout mon amour, à moi, s'est
révolté, les paroles de rage sont montées à mes lèvres comme des
sanglots, et j'ai laissé échapper des mots irréparables peut-être, mais
que je regrette jusqu'au fond de l'âme et dont je vous demande pardon.

--Pardon?... s'écria Sylvia. Vous! A moi?

Elle se rappelait les paroles de Georges, elle se disait qu'elle les
avait entendues, écoutées avec une volupté secrète. Elle avait presque
envie de crier qu'elle était coupable. Et c'était Norton qui demandait
qu'on lui pardonnât!

--J'espère, Sylvia, que vous oublierez cette heure de colère en faveur
des années d'affection et de respect que je vous avais voués. Je ne me
consolerais jamais de vous laisser un autre souvenir que celui d'un
homme que vous respectiez si vous ne l'avez pas aimé!

--Un souvenir? Comment? Que voulez-vous dire?

Elle devinait que le mot suprême d'un tel entretien n'avait pas encore
été prononcé et elle l'attendait, anxieuse, presque effrayée.

--C'est tout simple, dit Norton, résolu.

Et répétant avec une sorte d'insistance, comme s'il eût pris plaisir à
se faire souffrir lui-même:

--Vous ne m'aimez pas, vous ne m'aimerez jamais. L'existence que je vous
ai faite, en dépit de ma bonne volonté et de mon affection, vous tue.
L'union qu'avait souhaitée votre père et que vous aviez acceptée est
devenue une prison. La loi vous donne un moyen d'en sortir.

--La loi? balbutia Sylvia.

Norton laissa tomber enfin le mot:

--Oui. Le divorce.

Elle tressaillit.

Mais lui, froidement:

--Oh! rien n'est plus simple. Malheureuse avec moi, vous pouvez être
heureuse une fois libre. Si je n'acceptais pas ce moyen, je serais un
égoïste. Et je puis être un farouche, un violent... je ne suis pas un
égoïste, Sylvia.

--Et c'est vous qui voulez....

--C'est moi. Je vous aime assez pour faire ce sacrifice. Voilà où m'a
conduit la réflexion de cette nuit. Je ne vous dis point que je n'en
souffre pas, mais peu importe! L'homme est fait pour souffrir!

--Mais si je n'acceptais pas, moi? dit-elle vivement.

Il leva les yeux sur elle, et très doucement:

--Pourquoi?... Par honneur, par reconnaissance ou par charité? Je
pourrais me laisser prendre à votre dévouement, je ne tarderais pas à
m'en repentir en voyant que vous le regrettez! Non! Je vous ai dit que
ce que j'ai résolu de faire, je le fais! J'ai dans ma vie âpre et rude,
mais dont je ne me plains pas, accompli tout ce que j'ai voulu...
tout... excepté d'être aimé.... Il dépend de moi, du moins, de vous
prouver que j'étais digne de vous!... Et vous jugerez lequel est le
plus grand de l'amour qui désire ou de celui qui se sacrifie!

--Votre volonté est-elle un ordre? demanda Sylvia après un moment de
réflexion.

--Un ordre, répondit-il. Oui, un ordre. Le dernier. Le sort a voulu que
la joie d'avoir un enfant nous fût refusée. J'avais souvent compté, pour
vous ramener à moi, sur la douce voix d'un cher petit être.... Non! Tout
est bien! Le divorce n'est douloureux que lorsqu'il frappe des innocents
en séparant deux malheureux. Les enfants ont tout à y perdre.... Nous
sommes libres.... Je n'aurais ni le droit ni le courage de briser notre
union si, entre nous deux, un pauvre enfant fût là pour souffrir!

Il ajouta résolument:

--J'ai déjà consulté un solicitor:

--Un solicitor? dit Sylvia.

--Il faut un avocat pour toute la question légale. Le seul fait pour
vous de demeurer éloignée de moi, en France, pendant un certain laps de
temps, un an, je crois, entraînera la séparation, je veux dire le
divorce. Mais je tiens à ce que la demande soit formulée de manière à ce
que tous les torts, tous... soient de mon côté. La formule une fois
rédigée, M. Cadogan vous l'apportera ici, avec moi, et cela dans
quelques heures. Vous n'aurez plus qu'à signer, et....

--M. Cadogan?

--Vous le connaissez, M. Cadogan?

       *       *       *       *       *

Il s'arrêta tout à coup, entendant du bruit et se demandant qui venait
là.

Quelqu'un frappait à la porte. Norton laissa échapper un mouvement
d'ennui.

--J'ai tout dit, fit-il, mais on ne peut donc pas être seuls!

--C'est Éva, dit Sylvia.

Et la voix de la jeune fille, entendue à travers la porte, calma le
dépit de Richard qui alla lui-même ouvrir et se trouva en face d'Éva
poussant devant elle le petit Francis Ruaud, timide, hésitant, sa
casquette à la main, avec des cheveux embroussaillés toujours, mais des
vêtements plus propres qu'autrefois.

La jeune fille le tenait par les épaules et lui disait, pendant qu'il
semblait avoir envie de fuir:

--Entre donc! Voici mistress Norton... et M. Norton! Il ne te mangera
pas!

Et l'enfant, un peu farouche, l'air honteux, baissant le front:

--Je sais bien, mademoiselle.... Mais... c'est que mes souliers... la
vase....

Il montrait le cuir humide de ses grosses chaussures.

--Voici un garçon qui tient absolument à voir Sylvia, dit Éva en le
menant jusqu'à Norton.

Le petit Francis restait là, muet, attendant qu'on l'interrogeât.

--Pourquoi es-tu venu? dit Sylvia.

--Dame, madame, fit-il en tournant sa casquette, vous m'aviez dit comme
ça que si vous ne veniez pas, je pouvais....

Éva regardait tour à tour Norton et Sylvia avec le vague instinct
qu'elle avait troublé un entretien grave.

Qu'y avait-il donc? Est-ce que Francis Ruaud les gênait?...

--Tu as quelque chose? dit-elle à Norton.

--Moi? fit Richard. Rien. Demande à Sylvia. Que veux-tu que j'aie?

Et se tournant vers Francis Ruaud:

--Alors, mon enfant, tu venais parler à mistress Norton....

--Oh! pas de choses importantes!... C'est maman qui m'a dit comme ça:
«Puisque la dame ne vient pas, vas-y à la villa, et n'oublie pas,
Francis! N'oublie pas!...» Comme si je pouvais oublier!

--C'est votre mère qui vous envoie? dit Sylvia.

--C'est maman....

--Elle est mieux portante, la pauvre femme?

--Oui! Oh! oui, madame.

L'enfant s'arrêta, se gratta le front et ajouta:

--Oui, je dis oui, et c'est oui et non. Oui, à cause d'elle; non, à
cause de papa!

--Comment, demanda Éva, le père Ruaud?

Francis hocha la tête, tout triste:

--Oh! ne m'en parlez pas! Ils n'ont vraiment pas de chance, mes vieux!
Quand ce n'est pas l'un, c'est l'autre. Maman se levait, allait,
venait... vous savez bien, mademoiselle... son tour de reins, guéri...
et voilà que papa, crac! en débarquant mercredi matin, le pied lui a
manqué, et alors quoi! il a buté sur une mauvaise pierre, le genou a
porté, et ça a gonflé, gonflé!... Le médecin dit comme ça que ça
pourrait bien être mauvais. Il a parlé d'opération, le médecin. C'est ce
que maman m'a dit de vous dire, madame. Ah! ça ne serait pas heureux...
heureux... d'avoir plus qu'une jambe!

--Pauvre homme! dit Sylvia.

Norton s'était approché du petit, et regardant l'enfant:

--Alors, ton père?... Il se désole?... Naturellement.

Une lueur claire, bizarre, passa dans les yeux vert de mer de Francis
et, avec une finesse de petit Normand:

--C'est encore bien drôle tout ça, allez, monsieur! moi, ça me fait gros
coeur, n'est-ce pas? de voir le père étendu comme ça et la jambe dans
une machine... un appareil... qu'on a dit... et pourtant, cet
accident-là, c'est étonnant, ça fera peut-être que....

--Que quoi?... dit Éva.

L'enfant hésitait, comme s'il n'osait parler.

--Voyons, dit Norton.

--Je ne sais pas si c'est bien à moi de jaser....

Puis prenant son parti:

--Après ça, au fait, vous savez bien comment ils étaient entre eux, papa
et maman?... Vous avez vu ça?... leurs chamailleries! Ils ne se
convenaient pas, quoi! Ils se cherchaient des raisons.... C'est vrai que
le père avait le tort de trop...--et il fit le geste de boire--et
peut-être bien que quand il a buté, c'est à cause d'un peu de
_Calvados_!... Mais pas méchant au fond, mon père Ruaud.... Et pourtant,
ah! maman n'en voulait plus de papa! Oh!... fini! c'était fini, ils
allaient se séparer!

Le regard de Norton et celui de Sylvia se croisèrent d'instinct,
électriquement.

--Se séparer? fit Norton.

--Comment? dit Sylvia.

--Dame! répondit l'enfant.... Maman en avait assez de toujours trimer
pour rien, parce que si le père a du courage au travail, il est faible,
cet homme, il se laisse pousser par un tas de fainéants vers les bolées
de cidre.... Et il en faut pas mal des poissons et des tourteaux, pour
payer les tournées d'eaux-de-vie et de boisson.... Alors maman disait:
«C'est trop à la fin, c'est trop!... Tu n'y vois donc pas clair? Tu as
donc une taie sur l'oeil comme les merlans de l'an dernier? On s'échine
à tenir la maison propre, à ne pas faire de dettes et, au bout de l'an,
le tout a passé en chopines!... Eh bien! non!... Chacun de son côté....
Toi à la bouteille, moi à ma couture. Et va comme je te pousse!» Et ils
y pensaient, monsieur et madame, à s'en aller, toi ici, moi là, et ils
l'auraient fait un de ces quatre matins.... Et quand le père disait: «Tu
sais que ça coûte pour se séparer!--Ça coûte la peine de prendre ses
cliques et ses claques et d'aller droit devant soi, que répondait la
bourgeoise. Oh! pas de juges! pas de tribunal! Va à droite, je vais à
gauche! J'en ai assez!»

--Et toi, Francis? demanda Éva.

Norton était pâle et maintenant Sylvia ne le regardait plus.

--Moi, dans tout ça, bédame, dit l'enfant, je payais les pots cassés,
qu'est-ce que vous voulez? Moi, entre eux, je ne pouvais pas choisir,
pas vrai? Je les aime tous deux, quoi! Je me disais: «Si c'est ça, je
travaillerai avec le père et, quand j'aurai mis de côté des sous ou une
pièce blanche--est-ce qu'on sait?--eh bien! je porterai ça à la maman!»
Seulement, Dieu merci, je crois bien que j'aurai pas besoin de ça. Ils
s'étaient chamaillés, les vieux, le matin du jour où, en descendant du
bateau, le père--et Francis Ruaud fit un mouvement pour simuler un homme
qui tombe--et cette fois-là, je croyais bien que c'était une affaire
réglée. Oh! une scène celle-là! une scène!... Pommée! Maman avait déjà
fait son paquet, et elle pleurait, allez, tout en disant: «Non, c'est
plus possible, c'est plus Dieu possible!»

--Elle pleurait? dit lentement Norton, en cherchant, cette fois, les
yeux de Sylvia.

--Dame! répéta l'enfant, se quitter! Ça fait, comme dit papa, grouiller
quelque chose dans l'estomac.

--Alors? dit Sylvia.

--Mais quand on l'a rapporté comme ça, à bras, sur deux rames, et si
pâle, le père, blanc comme une serviette, alors, oh! elle n'a plus rien
dit, maman! Elle s'est mise à le soigner. Si! Je me trompe. Elle a dit:
«Te voilà bien, ah! bien, te voilà bien! Et c'est encore moi qui vais
avoir la peine maintenant!...» Et dame, elle en a, la pauvre, et elle
s'en donne de la peine! Et elle dit comme ça, vingt fois, peut-être, au
jour la journée: «C'est pourtant vrai que j'allais te planter là, vieux,
et que je n'en pouvais plus, vrai de vrai, et que j'en avais par-dessus
le dos, vois-tu, Ruaud, avec ta bouteille et tes.... Rien!... enfin, des
mauvaises créatures.... Mais c'est pas le moment de te laisser là,
n'est-ce pas? c'est pas le moment puisque t'as pas de chance.
D'ailleurs, quoi! on a pris l'habitude de tirer le licol ensemble.... Eh
bien, où la chèvre est attachée, il faut qu'elle broute! Restons
ensemble!» Et d'entendre ça, je ne dis rien, moi, vous comprenez, fit le
petit Ruaud, mais, tout de même, ça me fait plaisir!

--Et elle reste? dit Sylvia.

--Et votre père? demanda Norton.

--Lui!... Ah! lui de dire qu'il dit: «Faut peut-être, qui sait? être
malheureux pour s'aimer! Embrasse-moi, ma pauvre vieille, va!» Et quand
je les vois qui ont comme ça les yeux mouillés, en se donnant la main,
je me dis à mon tour: «Tout de même, si ça les réunissait, l'accident,
tu ne serais pas mécontent, mon petit Francis!...» C'est si dur, allez,
monsieur, mesdames, si dur, de voir que ceux qu'on aime ne s'entendent
pas!

--Il faut peut-être être malheureux pour s'aimer! dit alors lentement
Norton en répétant les paroles du marin.

Il pensait qu'il ne se croyait pas heureux, pourtant; non, pas
heureux.... Mais, comme s'il eût peur, après l'odieux de la brutalité,
d'avoir le ridicule de la sensibilité, il secoua la tête et demanda
brusquement à l'enfant:

--Où est ta maison, mon garçon?

--Tout là-bas! sur le chemin de Tourgeville, dit-il en souriant à Éva.
Mademoiselle en connaît bien le chemin!

--Et je vais t'y conduire, proposa miss Meredith.

--Non, je vais avec toi! dit Richard à Francis. J'ai à sortir.

Pendant que Sylvia, très troublée par ce que, dans son inconscience,
l'enfant venait de remuer en elle de pensées, Éva disait à Norton:

--Comme tu es ému!

--Crois-tu? fit-il. L'histoire de ce marin, peut-être! Et, vois... comme
j'ai à accomplir quelque chose de grave--une affaire--je veux d'abord
faire acte de charité.--Un fétiche! Comme au jeu!

--Alors, tu vas chez les Ruaud?

--Charitable par égoïsme. Oui. Toi, reste avec Sylvia.

--Pourquoi?

--Elle te le dira peut-être, fit Norton.

Et, avec un signe à Francis:

--Viens, petit!

Sylvia s'était retournée.

--Où allez-vous? demanda-t-elle à Norton.

--Je vous l'ai dit il y a un moment, et je reviendrai tout à l'heure!

--Tout à l'heure?...

--Vous l'avez voulu! répondit-il en souriant.

Il ajouta:

--Et je le veux!

Comme il allait sortir, le petit Ruaud s'arrêta sur le pas de la porte,
et saluant Éva et Sylvia en frottant ses pieds sur le parquet:

--Ah! madame!... Maman ne m'a pas seulement dit de vous annoncer le
malheur qui est arrivé au père; elle a recommandé aussi de vous
souhaiter mille prospérités!... Mille prospérités, elle a répété. Au
revoir, madame... mademoiselle.

Et l'enfant rejoignant Norton, n'était plus là, que Sylvia, hochant la
tête, répétait machinalement:

--Mille prospérités!

Ces souhaits de bonheur, ils tombaient là avec quelle cruauté
ironique!... Pour mistress Norton, le bonheur, où était-il?



XIII


En voyant sortir Norton, Éva eut la sensation d'un drame caché, le
pressentiment d'un malheur. Il devait, entre Richard et Sylvia, s'être
échangé des paroles graves, probablement douloureuses: la jeune fille le
devinait. Et pourquoi Norton s'éloignait-il avec une sorte de hâte
nerveuse qui ne lui était pas habituelle?

--Si M. de Solis l'avait trompée? Si Norton....

Et ces mots, elle les disait tout haut, en éveillant aussitôt chez
Sylvia une même inquiétude.

--Norton?

Sylvia répétait le nom, demandant à Éva de compléter sa pensée.

--Je suis sûre, s'écria la jeune fille, que Richard va servir de témoin
à M. de Solis.

--Richard?

--M. de Solis se bat! Il doit se battre! dit Éva. Et c'est évidemment
Richard qu'il a choisi pour second....

--Lui?

--Voilà pourquoi tout à l'heure cette émotion!... Ah! j'aurais dû
deviner!

--Il est impossible que Norton serve de témoin à M. de Solis, répondit
Sylvia.

--Pourquoi? Deux amis, deux frères!

--C'est impossible... impossible....

--Mais s'il y a une rencontre, c'est peut-être entre....

--Entre le marquis et le colonel Dickson.

--Es-tu sûre? Et si c'était, dit Sylvia à qui une pensée nouvelle
venait, entre Norton et....

Brusquement elle s'interrompit, reculant devant sa propre idée.

--Ah! je deviens folle, par exemple! Voyons.... Il est parti avec
Francis Ruaud. Si nous allions....

--Où? dit Éva.... D'ailleurs si Richard ne t'a rien confié, c'est qu'il
n'y a rien. Richard n'aime que toi au monde! Il n'aurait pas de secret
pour toi!

       *       *       *       *       *

«Il n'aime que toi au monde!» Éva ne remarqua pas l'expression de Sylvia
et la rougeur rapide qui lui traversèrent le visage; il y avait comme de
la honte dans ce furtif changement de physionomie, et mistress Norton,
mal à l'aise, restait maintenant silencieuse, songeant, avec
l'impression étrange de se trouver à moitié égarée, troublée jusqu'à
l'âme, à un moment de sa vie où tout le reste de son existence se jouait
dans une partie confuse, comme sur le tragique caprice du hasard.

Un domestique qui entrait annonçant M. Montgomery la tira de cette sorte
de torpeur.

Et Éva fut toute joyeuse. Montgomery allait leur dire peut-être ce qui
se passait au dehors.

Le gros homme entra, affairé, inquiet, s'épongeant le front.

--Mistress Norton! Miss Éva, bonjour! Je vous salue! Où est Norton?

--Il est sorti tout à l'heure, répondit Éva.... Je croyais que vous
deviez le voir!...

--Sans doute! sans doute!

--Pour ce duel? demanda Éva.

Montgomery parut étonné.

--Le duel? Vous savez donc?

--Nous savons, oui. Mais qu'y a-t-il encore?

L'Américain haussa les épaules, s'éventant maintenant avec son
mouchoir.

--Ah! le duel! Ce n'est pas ça qui m'inquiète. C'est ce que Norton
ignore... c'est... mais, le duel, affaire finie, le duel!

--Finie!

Et Éva, joyeuse, regardait Sylvia.

--Oui! dit rapidement Montgomery. Inutile d'en parler. Mais....

Il s'arrêta très ennuyé, faisant claquer sa langue contre ses dents.

--Mais quoi?...

--Rien.... Rien, je vous assure, mistress Norton!... Affaires de
commerce qui ne concernent que Norton et moi....

--Vous avez l'air tout bouleversé, monsieur Montgomery, dit Éva,
sérieuse et devinant un danger nouveau.

Lui, maintenant, s'efforçait de sourire.

--Moi? Bouleversé! Mais non! J'ai un peu chaud, voilà tout.... Il fait
une température sur la plage!... Et puis cette dépêche!...

--Quelle dépêche?

--De New-York....

       *       *       *       *       *

Il en avait trop dit. Il essaya de se rattraper.

--Oh! insignifiante, insignifiante....

Éva le regarda bravement.

--Vous pouvez tout nous dire, monsieur Montgomery. C'est grave ce que
vous avez à apprendre à mon oncle?

--Grave! Mon Dieu, non, pas grave... pas très grave... intéressant,
voilà le mot... intéressant.

--Vous venez de dire, fit Sylvia, que la dépêche est insignifiante?

Montgomery répliqua, très vite:

--Absolument insignifiante et... et... intéressante; voilà...
intéressante et insignifiante... comme toutes les dépêches....

Il balbutia, très mal à l'aise, malheureux d'en avoir trop dit et
redoutant de parler davantage.

--Ah! tiens, voici Liliane! dit-il avec l'expression de quelqu'un qui
se noierait et à qui l'on jetterait une bouée de sauvetage.

C'était mistress Montgomery qui entrait comme un tourbillon, en toilette
mastic de la tête aux pieds et un grand chapeau Gainsborough sur sa
jolie tête.

--Ah! chères amies, c'est moi!... Avez-vous un verre d'eau, un verre de
Porto, n'importe quoi! pour me remettre?... Je suis d'une fureur!

--Quoi donc? demanda Montgomery.

--Liliane nous dira, elle, fit Éva, ce que contient cette dépêche....

Mais Montgomery doucement:

--Elle ne peut pas! Elle ne sait rien!

Sylvia avait tendu la main à Liliane:

--D'où venez-vous, chère amie?

--D'où je viens?

Et mistress Montgomery cria presque:

--D'un antre, d'une caverne... est-ce que je sais?... Je viens de chez
Harrisson!

Montgomery fit la grimace.

--Harrisson!

--Le grand peintre? demanda Sylvia.

Mais la belle Liliane jeta les hauts cris:

--Harrisson, un grand peintre? Ne m'en parlez pas! Qu'on ne m'en parle
plus, d'Harrisson! Ah! un grand peintre, lui! Un rapin de quatrième
ordre!

--Ah! bah! fit Montgomery enchanté.

--Un être qui exigeait trente-cinq séances de deux heures...
trente-cinq... soixante-dix heures d'immobilité!

--D'immobilité? dit encore Montgomery.

--Complète! Comme celle que je viens de subir!...

--C'est vrai, fit le mari, j'avais oublié.... C'était aujourd'hui la
première séance....

--Un être qui m'aurait donné un torticolis et qui m'aurait rendue muette
à me faire tenir là, devant lui, comme un mannequin.... Jamais un
mot!... «Mistress Montgomery... un peu plus de côté... _please_!
Bien.... Reprenez la pose, je vous prie, mistress Montgomery....
Merci!...» Ça aurait duré comme ça pendant trente-cinq jours!... Ah!
non, par exemple!... Non.... D'autant plus que l'esquisse.... Très
mauvaise, son esquisse! Et puis--concevez-vous cela?--il ne voulait pas
mettre mon portrait au Salon!... Il a déjà deux tableaux pour le Salon,
cet Harrisson.... Une _Naïade_... d'après miss Arabella! et un portrait
d'Arabella elle-même en amazone!... Arabella à cheval! sur la plage!
Arabella! Toujours Arabella. Trop d'Arabella!... Et c'est d'autant plus
insolent qu'il est superbe, ce portrait d'Arabella! Bien mieux que n'eût
été le mien, qui venait mal, très mal, horriblement mal!

Elle allait, venait, remplissait la chambre de sa pétulance, et
Montgomery de répondre froidement:

--Dame! il est assez naturel que le portrait d'Arabella fût mieux
traité! Son portrait, miss Dickson ne le payait pas.

Alors Liliane regarda son mari d'un air narquois et, levant les épaules
à son tour:

--Vous croyez ça, vous?

--Bref, votre portrait? insista le mari.

--Qu'il aille au diable, le portrait! Et Harrisson avec! Ce qu'il est
devenu affreux, cet Harrisson! ce qu'il a vieilli, c'est inconcevable!

--Ah! ah! fit Montgomery ironique. Les angoisses de l'art!

Il jouissait de son triomphe. Et mistress Montgomery, implacable pour le
peintre, continuait:

--Lui? Des angoisses? Allons donc! Les angoisses d'Harrisson! Un
confectionneur d'imageries pour dames? Pas plus de fièvre quand il peint
qu'un tailleur quand il coupe un jersey ou un veston!... Et si vous
voyiez son esquisse d'après moi!... Des yeux petits comme ça.... Un nez
déplorable! Je ne veux pas revoir cette horreur! Jamais! jamais! jamais!
Voulez-vous que je vous dise, votre Harrisson?

--Mon Harrisson? dit l'Américain, stupéfait.

--Oui, il me faisait un portrait de mari! Voilà!

--Merci, répliqua Montgomery.

Puis il ajouta:

--Que voulez-vous? Il se vengeait! Tout le monde n'est pas magnanime.

--Comme les Montgomery!

--Si vous voulez, dit Montgomery. Seulement nous reparlerons d'Harrisson
plus tard ou nous n'en reparlerons plus si vous voulez, mais il faut
absolument que je retrouve Norton!

Et demandant à Sylvia:

--Il est allé, vous dites?

--Chez ces pêcheurs, répondit Éva, vous savez....

--Les Ruaud? dit Liliane, je connais le chemin.

--Puis au télégraphe, ajouta Éva.

Montgomery répondit:

--J'y vais.

--Et je vous accompagne, fit Liliane. Un tour sur la plage avec vous,
Lionel, c'est si rare!

Le gros homme devint rouge comme une fraise mûre et soupira, enchanté:

--Ah! Liliane, si je n'étais pas aussi inquiet, comme je serais heureux!

--Inquiet? fit-elle. Vous allez me raconter.... Ah! un mari doit tout
conter à sa femme, ajouta Liliane, gentiment, très bas.

Et comme il répondait par des signes, en montrant Sylvia et Éva.

--Tout... mon bon Lionel!

Elle cherchait son bras, se pendait à lui et, tout heureux:

--Mais vous êtes charmante, dit-il. Ah! que je suis donc enchanté que
cet Harrisson ait manqué votre portrait!

Il se tourna vers Sylvia.

--A tout à l'heure, mistress Norton. Si Norton rentrait, je reviens!

--Nous revenons! insista Liliane.

Et il s'éloignait avec sa femme qui, dans l'escalier, lui murmurait
presque à l'oreille--la bouche rose près de l'oreille rouge:

--Vous allez tout me dire, n'est-ce pas--tout, Lionel? Tout?

Éva sentait de plus en plus la menace de quelque danger et, malgré les
affirmations de Montgomery, elle était certaine que cette dépêche de
New-York dont il avait parlé ne devait pas être aussi insignifiante
qu'il voulait le faire croire. Montgomery avait tant d'intérêts communs
avec Richard! Son air fiévreux ne prouvait-il pas qu'il y avait péril en
Amérique comme en France?

La jeune fille n'osait même plus interroger ou rassurer Sylvia. Un grand
silence tombait entre ces deux femmes, absorbées par leurs pensées,
enveloppées comme d'une atmosphère d'angoisses.

Et Sylvia avait comme un âpre besoin d'être seule--seule pour se
retrouver avec le souvenir de Georges--seule pour se dire que maintenant
cette liberté qu'elle souhaitait, que Solis rêvait, elle était là, à
portée de sa main, le divorce la lui donnait--et, avec cette liberté, la
possibilité d'unir sa vie à cet homme, ce disparu de cinq années qui
était redevenu pour elle le rêve vivant, le bonheur possible. Oui, elle
voulait être loin d'Éva pour penser à lui, se demander:--Que faire?

--Fuir! disait Georges.

Mais elle n'avait plus besoin de fuir! Elle était libre, encore une
fois, légalement libre. Le divorce l'affranchissait.

Elle pouvait être la femme de Georges. Comme il serait heureux, quand il
saurait!

Et ce mot arrêtait sa pensée.

--Heureux?

Pourquoi une vague inquiétude lui venait-elle? Pourquoi un doute? Oui,
il serait heureux de rencontrer l'amour dans cette fuite qui, sans le
divorce, eût été une faute, une tache....

Elle se leva, étouffant, presque tremblante à cette idée que la jeune
fille pouvait lire en elle, dans ses yeux....

--Où vas-tu? lui demanda Éva.

--Chez moi.

Et Éva n'osait même pas questionner, devinant elle ne savait quoi de
trouble et de tragique en ce coeur où le nom de Georges de Solis était
écrit.

Seule maintenant, jamais miss Meredith ne s'était trouvée aussi
profondément triste. Elle avait envie de pleurer.

Elle essayait de se rassurer, mais l'angoisse persistait et, par ce
beau temps d'été, l'alourdissement de ce ciel bleu, elle sentait planer
sur elle quelque chose d'inconnu et de désespéré. Son inaction lui
pesait. Elle avait envie de sortir, d'aller aux nouvelles, comme si
courir au devant du danger--puisqu'il y en avait un--pouvait le
conjurer.

Et indécise, hésitante, elle restait là, regardant la mer par la fenêtre
ouverte, tandis que le temps passait, dans une sorte de torpeur.

       *       *       *       *       *

Éva, elle, était demeurée au salon, assise, s'abandonnant au sort,
lorsque tout à coup elle tressaillit. Quelqu'un venait du dehors. Qui
cela? Allait-on lui parler de Richard ou de Georges?

Elle se leva toute droite, comme électrisée.

C'était Mme de Solis. La marquise avait, malgré le sourire dont elle
salua Éva, un air préoccupé qui frappa la jeune fille.

Certainement, hors de la villa, quelque drame se déroulait, là-bas.

Mais, puisque la mère était là, maintenant Éva allait savoir.

Elle s'était avancée, disant, joyeuse:

--Vous! madame la marquise!...

Après lui avoir pris les mains:

--Oui, ma chère miss Meredith, moi, répondit Mme de Solis, et qui
suis enchantée de vous trouver ici... tout à fait enchantée. Je viens
parler à mistress Norton. J'ai les choses les plus sérieuses à lui dire.

--Les plus sérieuses? interrogea Éva.

--Et les plus douloureuses.

--Ah! je devinais bien! fit miss Meredith. Mon Dieu, qu'y a-t-il?

--Ne vous effrayez pas, ma chère enfant. Je viens ici pour tout réparer,
s'il est possible.

--Tout réparer!... Il y a donc un grand malheur? demanda Éva toute pâle.

--Non, pas encore. Mais un grand danger. Et ne me questionnez point, je
vous en supplie! Ne vous étonnez même pas de ce que je dirai tout à
l'heure à mistress Norton.... Mes paroles pourront vous surprendre....
Oui, elle seront surprenantes, en apparence... très surprenantes...
extraordinaires.... Croyez cependant qu'elles n'ont qu'un but, le
bonheur de votre oncle, celui de Sylvia... et... qui sait?

Elle s'arrêta:

--Qui sait? Quoi? demanda Éva inquiète.

--Le vôtre peut-être, répondit Mme de Solis.

--Je ne comprends pas, madame!

--Vous n'avez pas besoin de comprendre. Vous n'avez qu'à écouter et à
vous taire. Et, encore une fois, pas d'étonnement. Je joue une partie
sérieuse, et je la joue comme il me plaît. J'ai déjà gagné un gros enjeu
d'un côté, je veux à présent en gagner un autre, ici! Ça, je voudrais
voir mistress Norton!

--On va la prévenir de votre visite, dit Éva.

--Merci.

Miss Meredith sonna, faisant dire à Sylvia que la marquise de Solis
demandait à parler à mistress Norton.

       *       *       *       *       *

Et, pendant un moment, la marquise et Éva demeurèrent seules, n'osant
prononcer un mot nouveau. Mme de Solis repassait dans sa tête tout un
plan de campagne qu'elle avait combiné en chemin, et la jeune fille
n'osait questionner, sentant son coeur battre, toute torturée.

Sylvia entra, fort émue à cette idée qu'elle se trouvait en face de la
mère de Georges, et Mme de Solis fut frappée de la pâleur de la jeune
femme.

--Je vous demande pardon de forcer votre porte, madame... mais j'ai les
choses les plus importantes... les plus... palpitantes à vous
communiquer!

--Donnez-vous la peine de prendre ce fauteuil! dit Sylvia en avançant un
siège, pendant qu'Éva répétait mentalement les paroles de la marquise:
«Mes paroles n'auront qu'un but, le bonheur de votre oncle, celui de
Sylvia...»

Mistress Norton, elle aussi, songeait. Elle songeait à ces paroles
fiévreuses et folles que Georges lui avait dites, lorsqu'il la suppliait
de fuir--de fuir avec lui!

«Toute ma vie pour vous aimer, toute ma vie!» murmurait cet homme--cet
homme, dont la mère était là, essayant de sourire et disant avec une
froideur apparente:

--Voilà, madame, ce dont il s'agit. Vous avez vu M. Montgomery?

--Il était ici il y a une heure, répondit Sylvia.

--Et sans doute, insinua la marquise, il vous a appris la nouvelle qui
fait le fond d'un article très commenté ce matin du _New-Brooklyn
Herald_?

--Non. Qu'est-ce que cet article? demanda Sylvia.

--Je regrette bien, répondit froidement Mme de Solis, que M.
Montgomery ne soit pas là; il vous eût expliqué mieux que moi ce dont il
s'agit. D'autant plus que M. Montgomery se trouve un peu... comment
dirai-je?... impliqué dans cet article.

--Impliqué?

Le mot parut étrange à Sylvia, et Éva demanda bien vite:

--Que reproche donc ce journal à M. Montgomery?

La marquise affectait un air détaché, un ton léger de conversation
mondaine, comme si ce qu'elle disait n'eût pas recouvert un monde de
désastres et de douleurs.

--Ce qu'il reproche à M. Montgomery, le _New-Brooklyn Herald_? Oh! mon
Dieu, exactement ce qu'il reproche à M. Richard Norton.

--Mais encore? dit Sylvia fermement. M. Montgomery est l'associé de
mon... de M. Norton, et je veux savoir....

La marquise sourit.

--A quoi bon? Ce sont des calomnies!

--Raison de plus pour se rendre compte d'où, ou de qui elles viennent,
dit Sylvia.

Mme de Solis jouait avec un des rubans de son chapeau.

--De qui? fit-elle négligemment. Mais c'est bien simple! De quelque
actionnaire lésé dans ses intérêts.... Oh! cela n'a ni retenue ni pitié,
un homme qu'on ruine!

--Un homme qu'on ruine? s'écria Sylvia.

Et, tout à l'heure assise, elle se leva, droite, presque hautaine.

--Madame!... fit Éva frémissante.

Mais la marquise l'interrompit:

--Ah! miss Éva, miss Éva, vous n'êtes guère obéissante! Vous m'aviez
promis de me laisser tout dire!

--Et moi, répliqua fiévreusement Sylvia, je vous prie de tout dire, en
effet!

--Tout? demanda Mme de Solis mettant dans sa question une sorte de
cruauté insultante.

--Oui, madame, fit mistress Norton, il y a des réticences qui sont aussi
des outrages!

--Eh bien, soit! répliqua Mme de Solis. Je dirai tout. Mais....

Elle s'interrompit, prêtant l'oreille à un bruit de voix, du côté de
l'antichambre.

--Mais, c'est Paul... c'est M. de Bernière... mon neveu.... Je ne sais
si je dois, devant lui....

--Vous pouvez parler devant tous de ce qui concerne M. Norton, dit
Sylvia avec dignité.

Bernière était entré, saluant mistress Norton, puis Éva et Mme de
Solis, sans que la marquise et la jeune fille lui répondissent autrement
que par un signe de tête.

--Est-ce que vous savez, monsieur de Bernière, demanda Sylvia, ce que
Mme de Solis vient me répéter?...

--Quoi donc, madame? dit Paul qui semblait ne pas comprendre.

La marquise précisa bien vite.

--Mais ce qu'on raconte des mines de M. Norton!

Bernière parut suffoqué:

--Comment, ma tante, ici? Vous voulez parler?... Ici?...

--Surtout ici, dit Sylvia. Je veux savoir!

--Eh bien! soit, chère madame! reprit Mme de Solis. D'autant plus que
M. de Bernière a entendu comme moi. Aussi bien c'est le bruit de
Trouville, du Havre, de toute la côte. Vous savez qu'il y a autant de
petites potinières au bord de la mer qu'il y a de fourmilières dans les
bois. Chacun son tas, son coin, ses histoires et son venin....

       *       *       *       *       *

Le mot fit encore à Sylvia comme une blessure et, à mesure que la
marquise parlait, la douleur devenait plus cuisante.

Elle répéta, la lèvre hautaine:

--Son venin?...

--Oh! madame! Dont on ne devrait même pas s'occuper, dit Bernière.

Éva écoutait, croyant à quelque cauchemar pénible et se demandant quelle
partie cruelle jouait la marquise. Avertie de n'avoir à s'étonner de
rien, la jeune fille sentait cependant en elle toute sa fierté, son
respect pour Norton se révolter, et il lui fallait faire, sur sa nature
violente, un effort pour laisser Mme de Solis enfoncer plus avant une
aiguille l'une après l'autre, en pleine chair.

--Je reconnais, du reste, disait la marquise, que mes compatriotes sont
tout disposés à verser un peu de vitriol sur la plaie! Les reporters
parisiens vont s'en mêler! Je prévois des _interviews_! Mais, dans le
cas présent, ce sont les Américains--vos Américains, ma chère Éva--qui
me semblent déployer le plus d'activité... d'activité acide,
empoisonnée, contre M. Norton.

--Contre lui? Il ne leur a fait que du bien! dit miss Meredith.

M. de Bernière répliqua:

--C'est pour ça!

--Oui, continua Mme de Solis, c'est peut-être pour ça qu'on prétend,
par exemple--et c'est le bruit que je viens vous signaler, vous
dénoncer, en amie--on prétend... il faut absolument faire cesser cette
calomnie... on prétend... mais, en vérité, je n'ose, malgré votre
permission....

--Je vous en priais, madame; maintenant je l'exige, dit nettement
Sylvia. On prétend....

Et elle attendait la calomnie, comme un brave attendrait une balle, tête
haute, avec un regard de défi, tandis que Bernière essayait, tout bas,
en suppliant, de réduire la marquise au silence.

Mme de Solis n'écoutait pas son neveu.

--Eh bien, dit-elle, on prétend, on assure, répète... c'est tout un
roman....

--Et un vilain roman!... interrompit Bernière.

--On raconte que M. Richard Norton a acheté des terres dans l'Ouest, je
ne sais pas où, qu'on a creusé un puits sans y rencontrer une seule
goutte d'huile minérale. Et voilà qu'un jour... miracle! La source
jaillit! De l'huile! un lac! une fortune! Appel aux actionnaires! Voyons
Paul, expliquez ce que vous avez entendu dire. Nous sommes là pour faire
entendre la vérité!

--La vérité! la vérité! fit Bernière. Mais ce sont d'infâmes calomnies,
ma tante!

--Évidemment, dit Mme de Solis.

--Voyons, ces calomnies, ordonna Sylvia.

Le vicomte fit un effort:

--Eh bien, donc, voilà.... Après l'appel aux intéressés, nomination
d'une commission qui s'en va vérifier.... Elle interroge les
puits...--Je vous répète ce que dit cet affreux _New-Brooklyn
Herald_--Elle interroge: oui, c'est bien de l'huile minérale! Elle
regarde, la commission, elle examine, elle en goûterait, de cette huile,
au besoin!... Elle rapporte des échantillons. Distribution aux
actionnaires....

--Un dividende! fit Mme de Solis froidement.

--.... Liquide! ajouta Bernière.

Et la marquise, la lèvre pincée:

--- Le seul qu'ils toucheront jamais! Car le puits, le fameux puits est
maintenant sec comme nos sablonnières. Plus une goutte d'huile, de cette
huile achetée, dit brutalement le journal, en Pennsylvanie, amenée dans
l'Ouest et versée dans le puits par... des compères.

--Bref, un vol! interrompit froidement Sylvia.

--Oh! un vol!... un vol!... Comme vous y allez!... Une émission!

La marquise sourit.

--C'est une ignominie! dit Éva dont le visage était devenu blême.

Elle n'entendit même pas Mme de Solis qui lui jeta bien vite:

--Mais, taisez-vous donc!

--Et, reprenait Bernière, si nous n'étions pas persuadés qu'il s'agit
d'une calomnie abominable, je n'aurais même pas osé faire allusion à des
propos indignes qui ne méritent même point l'attention dédaigneuse et le
mépris qu'on a pour eux!

Éva s'était laissée tomber sur un divan, les mains croisées entre ses
genoux, hochant la tête.

--Mais qu'avons-nous fait, dit-elle, à tous ces gens qui nous insultent
ainsi sans nous connaître?

--Rien, dit Bernière, vous ne leur avez rien fait! Mais comme ils n'ont
rien à faire....

--Alors, voilà ce qu'on a inventé? s'écria Sylvia. Voilà ce qu'on a
colporté, par désoeuvrement, par inaction, pour passer le temps... comme
on regarderait, sur la plage, un débris de barque s'enfoncer? Norton a
trompé ses actionnaires! Norton a inventé cette ignoble combinaison!
Norton a commis ce vol! Parbleu! Et comment donc! c'est très possible!
Ces Américains! Avec leurs _business_! D'où cela vient-il? D'où cela
sort-il? Pourquoi ça n'est-il pas resté chez soi? Ça apporte ici son
argent, son luxe, son tapage, sa charité parfois! Mais de quelle source
provient-il, cet argent qui va aux pauvres? Norton! Richard Norton!
Qu'est cela, Richard Norton? Pourquoi est-il riche, d'abord? Quelque
aventurier, quelque flibustier! Oh! pis que cela! ils le disent tout
net, à ce qu'il paraît, parbleu:--un voleur!...--Eh bien! ils ont menti,
ils ont menti!... Nous pouvons leur crier en face, dit-elle en regardant
à la fois Bernière et Mme de Solis, ils ont lâchement et bêtement
menti!...

Et dans ce frêle corps de souffrante, une énergie grondait, généreuse,
ardente, l'énergie de l'honnêteté n'admettant pas, relevant comme un
défi, l'insulte à un être respecté.

       *       *       *       *       *

Mme de Solis regardait la jeune femme vraiment adorable dans cette
colère, la flamme aux yeux, les cheveux à demi dénoués et tombant sur le
front.

Elle eût voulu l'embrasser; et, se contenant cependant, elle poussait
jusqu'au bout l'expérience, en femme de coeur connaissant le coeur des
femmes:

--Ils ont d'autant plus menti, dit-elle avec un flegme glacial, que la
situation actuelle de Norton est là pour répondre à ces calomnies.

--Quelle situation? demanda Sylvia.

--Elle est grave et il s'en fait gloire! Et si je suis venue, c'est pour
vous apporter mes paroles de consolation vraie, profonde, sincère, dans
cette ruine!

--La ruine? dit Éva.

Mme de Solis prit l'air navré de quelqu'un qui vient de commettre une
lourde imprudence.

--Comment! vous ne le saviez pas? Mais M. Norton m'a tout dit, à moi...
et l'état de sa fortune et sa résolution nouvelle? M. Cadogan, son
avocat, est précisément mon ami.

--Son avocat? répéta Éva, pendant que Sylvia restait là, devant Mme
de Solis, le regard perdu dans un rêve.

--Ah! mais, en vérité, fit la marquise, je suis d'une étourderie!
J'apporte ici des mauvaises nouvelles, moi! Voyons, voyons, il est
impossible que vous ignoriez.

--Quoi? interrogea miss Meredith.

Mais Sylvia répondit:

--Éva, chère Éva!

Paul de Bernière fit alors quelques pas vers la porte.

--Je me retire. Je vous demande pardon....

Mais ce fut Éva qui le retint fièrement:

--Non, non! dit-elle. Il n'y a pas un seul secret dans la maison de
Richard Norton que tout le monde ne puisse entendre!

--Eh bien! répliqua Mme de Solis, cette séparation.... M. Cadogan va
venir.... Oui, je tiens de lui la nouvelle... il apportera l'acte de
divorce.

--Un divorce?

Éva regarda Sylvia, cherchant, de ses yeux enfiévrés, les prunelles de
la jeune femme.

Et Sylvia restait muette.

--Tu ne réponds pas? dit Éva. C'est vrai cela? C'est possible? Ah! mon
pauvre oncle!... Sylvia! Sylvia!

--Oh! il faut être juste, c'est M. Norton qui la veut, cette séparation,
fit Mme de Solis, c'est lui. Mais mistress Norton a bien raison
d'accepter, bien raison. D'abord et avant tout dans la vie notre bonheur
à nous, notre destinée à nous! Il souffrira peut-être, lui, mais est-ce
que vous ne souffrez pas, et depuis des années, ma chère Sylvia? Il est
attristé, il est malheureux, mais, le malheur, nous savons tous le
supporter, je pense? Surtout quand il atteint les autres! Soyez
raisonnable, miss Meredith: mistress Norton est jeune! Elle peut être
libre; elle serait bien sotte de ne pas vivre de la vie qu'elle a
souhaitée, sans s'inquiéter de celui dont elle a porté le nom.
«Qu'est-ce qu'un nom? A peine un souvenir.»

--Madame! dit Sylvia.

--On oublie bien les morts, ajouta la marquise. Le divorce est un
veuvage qui permet d'oublier les vivants! Et justement, puisqu'on accuse
M. Norton....

--Puisqu'on le calomnie, rectifia la jeune femme.

--C'est le moment de prouver que la femme... oui, la femme... est
parfaitement irresponsable des fautes et de l'existence de son mari....

--Même quand ce mari donnerait sa vie pour elle? dit Éva indignée.

La marquise lui prit la main:

--Chut! Vous allez tout gâter, vous!

--Mais c'est un scorpion, ma bonne chère tante! pensait Paul de
Bernière, étonné.

Et il regardait la marquise de Solis avec une stupéfaction
profonde--comme un homme qui verrait, tout à coup, un bâton de voyage
s'animer, se tordre, siffler et devenir vipère.



XIV


Richard Norton, pendant que la marquise de Solis élargissait, irritait,
avec une science cruelle de la vie, la blessure qu'elle venait de faire
à Sylvia, Richard, le mari, amenait à la villa le solicitor dont il
avait annoncé la venue à mistress Norton. Ce n'était pas sans répugnance
que M. Cadogan accompagnait son compatriote. L'homme de loi ne trouvait
pas «dans l'espèce» des causes absolues de séparation. C'était un
sexagénaire solide, ami du fait, avec des cheveux blancs très drus et
des dents très solides, et toute sa face rasée décelait la force. On ne
l'attendrissait pas facilement.

--Je vous trouve bon, vous, dit-il à Norton, de casser votre existence
en morceaux parce que mistress Norton souffre. Elle se résignerait avec
de la patience et du temps. L'âge en fait bien d'autres.

--Je veux, répondit Norton, que mistress Norton soit libre avant d'être
vieille.

Le raisonnement paraissait à M. Cadogan un peu sentimental. Mais Norton,
n'étant pas un enfant, pouvait régler comme il l'entendait sa destinée,
et, si mistress Norton acceptait le divorce....

--Vous êtes sûr qu'elle l'acceptera? disait le solicitor.

--J'en suis sûr.

--Tant pis! Je n'aime pas les divorces. J'en fais, j'en vis, mais je les
déteste. Je les trouve niais, que voulez-vous? J'en ai tant vu de
mariages réputés mauvais que le temps avait bonifiés, comme les vins.
Incompatibilité d'humeur? Oui! Quand on a vingt ans, trente ans. Mais
quand on vieillit?... Ah! la compatibilité des maux rétablit
l'équilibre! Les rhumatismes à soigner deviennent l'école mutuelle du
désarmement et de la résignation. J'ai vu un mari vieilli soigner avec
un dévouement de saint sa vieille femme paralytique, et qu'il prétendait
ou croyait détester quand elle était jeune. Supposez-les divorcés, ils
n'auraient pas trouvé, elle, les mêmes soins, lui, la même sensibilité.
Les gardes-malades valent les amants. L'habitude et l'égoïsme sont aussi
puissants que l'amour et, si celui-ci fait de la vie, ceux-là la
complètent et la finissent.

       *       *       *       *       *

Mais M. Cadogan n'était pas là pour appliquer ses propres théories.
Norton tenait au divorce, le solicitor travaillerait au divorce. Il
avait déclaré à son client son sentiment intime: il ne lui restait plus
qu'à accomplir son devoir.

Richard Norton le fit entrer dans le salon où se tenait Sylvia, entourée
de Bernière et des trois femmes, et avec une solennité qui n'avait rien
de théâtral, un ton grave et triste:

--Je vous présente M. Cadogan, solicitor!

Il alla droit à Sylvia et ajouta, parlant à voix basse:

--Et je suis heureux que l'acte qui va terminer notre union ait quelques
témoins. Ils pourront répéter, un jour, la déclaration que je tiens à
faire!

Sylvia, très pâle, semblait le conjurer du regard, comme pour lui
demander de traiter en tête à tête, dans le silence, cette redoutable
question. Mais, comme s'il ne comprenait pas la supplication muette de
la jeune femme, Richard prit des mains de Cadogan, qui s'était assis et
fouillait sa serviette de cuir noir, un papier et le présenta à Sylvia
en disant très haut:

--Voici la première signature que vous ayez à donner pour être libre,
Sylvia.

--Libre! songeait-elle, se rappelant tout ce qu'il y avait, dans ce mot,
de tentations et de rêves.

C'était le souhait ardent de Georges: libre! C'était ce que le jeune
homme faisait reluire, à l'horizon, comme une aube d'existence
nouvelle! C'était aussi l'aspiration ardente de sa vie comprimée,
lassée. Libre!

--Votre nom, continuait Norton froidement, au bas de cet acte, et M.
Cadogan se chargera de suivre la procédure nécessaire aux États-Unis!

M. Cadogan ajouta:

--Procédure toute simple, madame. Le seul fait de vivre à Paris, vous,
tandis que M. Norton habitera New-York, entraîne le droit de divorce
après une année.

Mme de Solis et Bernière se tenaient dans un coin, attendant,
spectateurs d'un drame, tandis qu'Éva s'approchait comme suppliante, de
Sylvia, qui, debout, l'oeil fixe, semblait hypnotisée par quelque chose
d'invisible ou de lointain, là-bas, vers la mer.

Puis, dans ce silence, devinant ce qui se passait, Mme Montgomery
entrait et, contrairement à ses allures de tourbillon, se glissait à pas
furtifs comme dans une chambre d'agonie.

Et Norton, impassible, la voix un peu altérée pourtant, disait à Sylvia
changée en statue:

--Un an! Vous entendez? Vous avez une année à attendre pour être libre!
Mais demain j'aurai disparu de votre existence. Je veux qu'on sache
bien, du reste, madame--et je le dis ici tout haut, comme devant un
tribunal--je veux qu'on sache que si l'un de nous deux est coupable de
n'avoir pas su assurer le bonheur de l'autre, ce n'est pas vous, que je
respecte et que j'honorerai toujours, c'est moi!

--Richard! s'écria Éva en prenant la main de Norton comme pour
l'empêcher de continuer.

Il repoussa légèrement la jeune fille.

--Laisse-moi, dit-il.

Il regardait Sylvia et il lui semblait que, sur les lèvres de la jeune
femme, le mot de tout à l'heure revenait: Libre!

--Votre nom là, madame! dit le mari en désignant sur le papier la place
qui attendait le nom de Sylvia; vous n'avez qu'à mettre votre signature
là... et cette liberté de vivre selon vos voeux que votre union avec moi
vous enlevait vous est rendue!

--Ma signature?

M. Cadogan ajouta:

--Si vous voulez lire les considérants, madame?...

--A quoi bon? fit-elle.

--Ils sont tous en votre faveur, dit encore Norton.

Sylvia prit le papier, le regarda un moment et, avec lenteur:

--Alors, c'est la liberté, la liberté, cela?

--La liberté, oui, dit Norton.

Mme de Solis s'était rapprochée de mistress Norton; elle lui dit
presque à l'oreille:

--Il est ruiné, il est pauvre!

--Une question, interrogea Sylvia. Votre fortune? Compromise, m'a-t-on
dit?

Richard haussa les épaules.

--Que vous importe? Je la referai. Honnêtement, loyalement.

--Vous referez cette fortune... seul? demanda-t-elle en le regardant en
face.

--Seul!

--Eh bien! dit-elle en relevant la tête, et votre compagne de tous les
jours, qu'en faites-vous?... Elle a partagé votre luxe, elle partagera
votre misère!

Il recula comme si on l'eût repoussé brusquement, et Sylvia, les yeux
ardents, répétant avec une sorte d'exaltation les paroles d'autrefois,
les paroles de dévouement et de devoir:

     «--_Vous prenez cet homme dans la bonne comme dans la mauvaise
     fortune, dans la santé comme dans la maladie, dans la pauvreté
     comme dans la richesse!_»

Et, superbe, tête haute, toute son honnêteté passant dans son regard et
dans sa voix:

--Cet acte que vous me présentez, de quel nom le signerai-je? De mon nom
de jeune fille ou de mon nom de femme? Vous ne savez donc point--et elle
se tournait vers la marquise--ce qu'on dit de vous? On dit que vous avez
volé vos actionnaires!... Norton! un voleur! infamie! Eh bien! ce nom de
Norton que vous m'avez donné, je le garde, puisqu'on l'insulte.

Elle avait, de ses mains nerveuses, déchiré le papier de Cadogan et
elle en jetait les morceaux à ses pieds, sur le tapis, comme elle eût
marché sur la calomnie elle-même.

Éva pleurait. Norton, blême et prêt à faiblir sous la joie, lui que les
épreuves laissaient intact, tendit ses deux mains robustes à Sylvia,
pendant que la marquise de Solis, la voix joyeuse, disait à la jeune
femme:

--Eh! allons donc! Il a fallu qu'il souffrît pour vous apprendre ce
qu'il vaut! Et c'est moi....

--Vous? dit Norton.

--Oui! moi! En vous attaquant, en vous accusant devant elle! C'était
risqué, mais je connais le coeur des femmes! Il suffit d'une larme pour
y faire fleurir la pitié, et avec la pitié....

--L'amour? demanda Norton tremblant à Sylvia, qui le regarda longuement.

Mais le Yankee était prêt maintenant à secouer ses accusateurs comme un
taureau secoue les chiens qui le mordent aux jarrets.

--Eh! que m'importe!... Ma vie entière répond pour moi! Et avec vous,
Sylvia--ah! avec toi, j'en recommencerai une autre!

--Si l'on nous accuse ici, il faut rester, dit Sylvia; si c'est là-bas,
il faut partir. Quand vous voudrez!

Ils n'avaient pas pris garde à Mme Montgomery qui avait écouté, très
émue, des larmes montant par aventure à ses yeux rieurs qu'elle essuyait
vite, vite, ne voulant pas les avoir rouges.

--Croyez-vous, ma tante, dit tout bas Bernière à Mme de Solis, je
vous comparais--mentalement--à une vipère, moi? Imbécile! Vous êtes un
terre-neuve....

--Tout simplement, dit la marquise.

Liliane s'était approchée à son tour de Mme de Solis:

--Très bien! oh! très bien! dit-elle. Vous êtes une femme excellente,
excellente, marquise.

--Un peu égoïste aussi, fit Mme de Solis. Je pense à moi, croyez-le
bien. Tiens!... Votre mari, dit-elle en montrant Montgomery qui entrait.

Il n'entrait pas, à vrai dire: il bondissait en avant, toujours
essoufflé et, cette fois, comme chargé de renseignements.

Il prenait les mains de Richard et les serrait à les briser:

--Ah!... Norton... mon cher ami, mon cher associé.... Bonne nouvelle!
grande nouvelle!... Les puits, les fameux puits?... Oui, enfin, l'huile!
Je vous demande pardon, Liliane, dit-il, en s'excusant, mais c'est le
mot.... «l'huile».

--Oh! Lionel! allez! allez! ça vaut autant que la peinture! dit mistress
Montgomery.

--Eh bien, les puits.... Ils ont rejailli, les puits!... Oui! oui!
Superbes! Une nappe énorme! Une fortune! Un lac d'huile, cher Richard!

--_Go ahead!_ cria d'instinct Norton comme un marin sentant la poudre et
le branle-bas de combat.

--Et la calomnie noyée là-dedans! dit Mme de Solis.

--Il fallait voir le colonel!... ajouta Montgomery. Oui, Dickson!... Car
j'ai fait afficher la dépêche au Casino! En partant pour Paris, il était
furieux, le colonel! Vert! Littéralement vert!... Vert chrôme, comme
dirait....

Il s'arrêta.

Éva demanda:

--En partant? Mais ce duel?

--Oh! pour mémoire, le duel! Simple démonstration inoffensive. Le
colonel a déclaré n'avoir pas eu la moindre... pas la moindre...
intention, et il a été modeste, tout à fait modeste. En Amérique, il
peut avoir pris un fort, mais à Trouville il a pris le train!

--C'est égal, fit Bernière, je regrette miss Arabella!

Liliane se mit à rire.

--Oh! vous êtes voyageur: vous la rencontrerez dans une autre table
d'hôte... dans un demi-monde meilleur!

       *       *       *       *       *

Et pendant qu'ils causaient, Norton, moins ému par l'arrivée et les
nouvelles de Montgomery que par le sourire de Sylvia, disait à sa femme:

--Nous partirons le plus tôt possible pour New-York, ma chère Sylvia.
Oui, dès que le docteur Fargeas vous signera votre _exeat_. Et quelque
épreuve que nous y ayons rencontrée, nous garderons un bon souvenir de
la France. Éva aussi, je crois!

--Moi? dit Éva vivement, si M. et Mme Montgomery veulent bien me
permettre de trouver un coin avenue Hoche, dans leur hôtel, je
demanderai à mon oncle la permission de rester encore un peu.... J'aime
beaucoup....

--Quoi donc? demanda la marquise de Solis.

La petite Américaine répondit:

--J'aime Paris!... Oui, Babylone!... Ah! dame! il ne fallait pas me
convertir!

La marquise embrassa Éva sur le front, lui disant déjà: «Ma chère
enfant!»

--Alors, glissa doucement à l'oreille de Mme de Solis la jolie
Liliane, un peu railleuse, il sera dit que le marquis épousera une
Américaine?... Le mildew!

--Méchante! fit la mère.

Liliane trouvait qu'on pouvait peut-être laisser seuls M. et Mme
Norton qui devaient avoir à se parler, après cette journée d'orage. Elle
entraîna Mme de Solis qu'elle reconduisit jusqu'à son logis, et, en
chemin, Montgomery s'étonnant que le malheur eût rapproché ces deux
êtres, quand il en désunit tant d'autres, Liliane faisait la moue,
jetant ces mots: «Que vous êtes prosaïque, Lionel!» et la marquise
répondait:

--C'est pourtant bien simple. Il est chez toute femme un héroïsme
latent. Je suis certaine qu'il y a, sous plus d'un habit de Redfern, des
coeurs qui valent celui de la Pauline de Corneille. Seulement, pour
battre la charge de l'héroïsme, il leur faut l'occasion. On n'a pas tous
les jours des tortures ou des bêtes féroces à braver, comme du temps de
Polyeucte. Mais on retrouverait très vite des Pauline si les lions de
l'Hippodrome étaient de vrais lions. Le sublime change de costume, comme
le reste. Sylvia, au temps de la Révolution, si l'on eût arrêté son
mari, eût crié: «Vive la Gironde!» ou: «Vive le roi!» pour le suivre sur
l'échafaud, selon qu'il eût été girondin ou royaliste. Il n'y a plus
aujourd'hui à braver la guillotine pour partager le sort d'un mari. Mais
il y a toujours le dévouement féminin instinctif pour braver cette autre
guillotine de poche qu'on appelle la calomnie. Mistress Norton a voulu
rester fidèle à l'honneur du nom: c'est du cornélien bourgeois qui vaut
bien l'autre, ou plutôt qui est identique à l'autre. Pauline meurt,
Sylvia se condamne à vivre et tue son amour. Voilà. Le vieux français
dirait à notre belle Américaine: «Bravo, ma fille!» Je vous demande
pardon de mon bavardage. Oh! les conférencières!... Bonsoir. Je vous
ennuie!...

--Non, non, dit Liliane. On n'a pas besoin de monter en chaire; on peut
faire de la psychologie tout en causant. Merci, madame!

On se sépara. Mme de Solis songeait qu'il serait peut-être plus
difficile d'avoir raison de son fils que de Sylvia. Les hommes sont plus
fous que les femmes. Était-il au logis, le marquis? Elle aborderait
sur-le-champ la question et trancherait dans le vif si elle pouvait voir
Georges tout de suite.

Il était dans sa chambre, regardant au loin, sur les vagues, le
crépuscule tomber, le ciel encore rougi par le soleil couché.

--Ah! mon enfant, dit la mère en le tirant de sa songerie. Veux-tu être
franc avec moi? Réponds. Tu voulais fuir avec Mme Norton. Que lui
disais-tu, avoue-le, dans cette lettre... la lettre brûlée?

Il ne répondait pas.

--Tu ne veux pas me confier ton secret? Tu ne le peux pas? C'est
juste:--toutes les bêtises de l'amour sont sacrées, comme les dettes de
jeu. Il n'y a que l'honnêteté courante qui ne le soit pas. Eh bien! tu
proposais quelque folie à cette femme?... Me permets-tu de deviner?...
Un autre ciel, une autre patrie. Le duo de la _Favorite_. Oh! que c'est
démodé, mon ami, depuis Wagner! Sais-tu ce qu'elle aurait répondu à ta
lettre si elle l'avait reçue?

La marquise dit bien vite:

--D'abord elle n'aurait rien répondu. Ou plutôt, c'est son mari qui se
serait chargé de la réponse. Au fait, il l'a donnée, sans connaître ton
autographe. Et, cette réponse, je te l'apporte.

--Son mari? fit Georges, étonné.

--Oui, son mari. Oh! parbleu, elle ne lui a pas raconté que tu voulais
fuir, car je suis certaine que tu voulais fuir. Tu avais, très visibles
pour moi, les symptômes d'une certaine fièvre particulière, celle de
l'enlèvement. Elle ne lui a rien dit de cela. Non. Mais voilà: sur ces
entrefaites Norton a été indignement attaqué, calomnié. On l'a dit
ruiné. On a dit pis que cela. Et il paraît qu'au fond de l'âme exquise
de coeur de mistress Norton il y avait encore un peu de tendresse pour
ce très brave et galant homme, qui est ton ami. Le vent de tempête a
soufflé là-dessus, rallumé ce qui était éteint et....

--Et... dit Georges, anxieux.

La marquise s'interrompit:

--Je te fais de la peine. Mais si tu savais quelle joie une honnête
femme éprouve à savoir que les femmes honnêtes ne sont pas rares, quoi
qu'on dise!... J'en sais même qui sont encore des honnêtes filles et que
je trouve délicieuses.... Sans aller bien loin, miss Éva....

Georges de Solis avait fait un mouvement de dépit qui ne contraria pas
trop Mme de Solis.

Éva! Le nom, se disait-elle, n'était donc pas indifférent au marquis?

--Bref, conclut la marquise, mistress Norton partira un de ces matins
pour New-York.

--Avec lui? dit M. de Solis.

--Qu'y a-t-il d'étonnant à cela? Oui, elle partira. Oh! à moins que
Norton ne reste à Paris, ce qui est encore possible, ou que le docteur
Fargeas n'envoie les Norton aux Pyrénées, avant de les laisser reprendre
le paquebot, ce qui est probable. Mais si je vois le cher maître, je lui
dirai que toutes ses pilules de valériane ne valent pas ma cure à moi.

Et comme Georges regardait sa mère d'un air étonné, la marquise ajouta
doucement:

--Parfaitement: ma cure. J'ai coupé dans le vif. Vous étiez deux fous.
J'ai ouvert le robinet à douches. Mistress Norton n'a rien de mieux à
faire que d'aimer le mari qui l'adore, et toi de tâcher d'adorer
quelqu'un que je connais et qui t'aime déjà.

Elle ajouta en riant:

--Tu sais, ce n'est pas Mlle Offenburger que je veux dire.

Puis elle se tut, trouvant qu'elle en avait peut-être trop dit déjà,
pour un soir.

Georges de Solis resta, jusqu'à la nuit venue, à contempler la mer
immense, les lueurs des phares, les points d'or des étoiles.

Il lui semblait qu'une nuit aussi, une immense nuit, enveloppait toute
sa vie, voilait son avenir comme d'un crêpe. Puis, dans cette nuit même,
une clarté d'aube se levait, une aurore douce et rose. Quelque chose de
vague entrait en lui comme la caresse d'un vent frais, d'une brise qui,
au loin, eût passé sur des fleurs.

Et comme le lendemain, Sylvia Norton recevait la visite du docteur
Fargeas qui la trouvait transfigurée, toute heureuse, le médecin ouvrit
au hasard un volume qui traînait et qu'un signet marquait à une page
déterminée:

--Rosetti? La _Maison de vie_? tiens, dit Fargeas. Je ne connais pas....

--Oh! un de mes volumes préférés! répondit Sylvia. Je l'avais prêté à M.
de Solis qui me l'a renvoyé ce matin!

Alors, lentement, le docteur lut, de cette _Maison de vie_, le sonnet
marqué--peut-être par hasard--le sonnet XCVII auquel le marquis avait
mis le signet:

               ...Mon nom est: _Qui aurait pu être!_
          Et je me nomme aussi: _Jamais plus, Trop tard, Adieu._

--C'est très joli, dit le docteur. Très joli!

Il posa le volume et ajouta:

--La poésie n'est pas toujours la musique des fous. Elle est aussi le
conseiller des sages. On peut très bien l'employer en médecine.... Au
revoir, chère madame, et mes compliments sur votre santé! Quand vous
aurez passé trois semaines à Luchon, comme je vous l'ai prescrit, vous
pourrez faire la traversée sans nulle crainte!... Je réponds de tout
maintenant.

       *       *       *       *       *

Ce même jour, sur la plage, comme Liliane Montgomery, marchant avec miss
Éva--toutes deux délicieuses sous leurs ombrelles claires--rencontraient
Georges de Solis qui allait et venait, regardant le sable, assez triste,
la jolie Liliane alla droit à lui:

--Monsieur de Solis?

Il salua, paraissant sortir d'un rêve.

--Monsieur de Solis, nous allons porter des secours à nos amis les
Ruaud... du côté de Tourgeville-les-Sables.... Vous ne nous accompagnez
pas?

--Moi? dit-il, hésitant.

--Oui, venez donc visiter nos pauvres avec miss Meredith.

Et, comme il s'en défendait un peu:

--Si fait, si fait! dit mistress Montgomery. Vous venez, vous venez!

Alors la jolie Liliane faisant passer devant elle sur les _planches_,
miss Éva, toute rouge et rayonnante de joie, lui jeta à l'oreille--très
bas--ces deux mots, pendant que Georges saluait la petite Américaine:

--Allons, marquise!

FIN



PARIS.--IMPRIMERIE BREVETÉE MICHELS ET FILS
6, 8 et 10, rue d'Alexandrie.





*** End of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "L'américaine" ***

Doctrine Publishing Corporation provides digitized public domain materials.
Public domain books belong to the public and we are merely their custodians.
This effort is time consuming and expensive, so in order to keep providing
this resource, we have taken steps to prevent abuse by commercial parties,
including placing technical restrictions on automated querying.

We also ask that you:

+ Make non-commercial use of the files We designed Doctrine Publishing
Corporation's ISYS search for use by individuals, and we request that you
use these files for personal, non-commercial purposes.

+ Refrain from automated querying Do not send automated queries of any sort
to Doctrine Publishing's system: If you are conducting research on machine
translation, optical character recognition or other areas where access to a
large amount of text is helpful, please contact us. We encourage the use of
public domain materials for these purposes and may be able to help.

+ Keep it legal -  Whatever your use, remember that you are responsible for
ensuring that what you are doing is legal. Do not assume that just because
we believe a book is in the public domain for users in the United States,
that the work is also in the public domain for users in other countries.
Whether a book is still in copyright varies from country to country, and we
can't offer guidance on whether any specific use of any specific book is
allowed. Please do not assume that a book's appearance in Doctrine Publishing
ISYS search  means it can be used in any manner anywhere in the world.
Copyright infringement liability can be quite severe.

About ISYS® Search Software
Established in 1988, ISYS Search Software is a global supplier of enterprise
search solutions for business and government.  The company's award-winning
software suite offers a broad range of search, navigation and discovery
solutions for desktop search, intranet search, SharePoint search and embedded
search applications.  ISYS has been deployed by thousands of organizations
operating in a variety of industries, including government, legal, law
enforcement, financial services, healthcare and recruitment.



Home