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Title: Expéditions autour de ma tente - Boutades militaires
Author: Des Ecores, Ch., 1852-1905
Language: French
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Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Expéditions autour de ma tente - Boutades militaires" ***

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                             EXPÉDITIONS
                         AUTOUR DE MA TENTE

                        BOUTADES MILITAIRES

                                PAR

                          CH. DES ECORES


                               PARIS
                          LIBRAIRIE PLON
            E. PLON, NOURRIT ET CIE, IMPRIMEURS-ÉDITEURS
                        10, RUE GANANCIÈRE



                              PRÉFACE


J'entreprends d'écrire un livre. Le titre dit assez que je veux imiter
Xavier de Maistre.

Il est indiscutablement prouvé maintenant, malgré mes désirs, que je ne
ressemble en rien à Alfred de Musset, lequel se défendit en diable
d'avoir imité Byron. Eh bien! moi, il me serait permis d'être fier, si
je pouvais suivre les traces de mon modèle.

D'ailleurs, de grands traits de ressemblance existent entre Xavier de
Maistre et moi: c'était un soldat; je le suis. Il avait trente jours
d'arrêts; j'ai déjà plus de onze fois trente jours de colonne. Il était
Français; je suis Canadien-Français--(en cela je l'emporte sur
lui)--Après mûr examen, je trouve ces rapprochement suffisants, et je
m'autorise à intituler ainsi mon livre.

Ceci posé, je brûle du désir d'avoir terminé cette préface pour me
plonger dans mon sujet.

Mon livre sera-t-il intéressant?... J'ose le croire, car le but que
j'essayerai d'atteindre est digne d'un grand travail: je veux faire
bâiller le lecteur.

Ne vous récriez pas trop à l'idée d'un désir aussi louable. Bâiller
n'est pas ce qu'un malin lecteur pourrait croire. Je le prouve tout de
suite par une finesse de raisonnement qui vous convaincra
infailliblement.

Quelque peu versé dans les études physiologiques, j'ai remarqué que ceux
qui bâillent sont des gens ou dégoûtés de tout, ou bien repus, ou
fatigués physiquement. Or, les dégoûtés de tout trouvent un grand
plaisir à se désarticuler la mâchoire, car si le contraire était vrai,
peut-être ne le feraient-ils pas.

Quant aux bien repus et aux fatigués physiquement, je les réunirai dans
un même raisonnement. Ces deux catégories d'individus bâillent en
souhaitant de dormir le plus tôt possible. Or, les désirs, avant-goût
des jouissances,--la philosophie et l'expérience l'ont maintes fois
prouvé,--sont tout dans les plaisirs, la satisfaction amenant la
satiété. Partant, je conclus que ceux-ci jouissent en attendant la
réalisation de leurs désirs.

Ce raisonnement me semble écrasant de clarté, et, c'est drôle mais à
l'instar d'autres écrivains, qui aussi ont eu cette prétention, je
voudrais être compris.

Je conclus donc: je me propose de faire bâiller, et j'affirme que
bâiller est une jouissance.

Quoi qu'il en soit, j'empoigne mon sujet et je vous développe le plan de
mon livre.

Je suis en colonne et je m'y ennuie. Ayant eu trois mois de repos, le
premier jour, je dormis profondément; le deuxième, je fumai
d'interminables pipes, et le troisième, je complotai contre la
tranquillité de certains lecteurs, en arrêtant le plan d'un livre basé
sur le _Voyage autour de ma chambre_, de Xavier de Maistre.

Comme le sien, mon livre aura plusieurs chapitres; contrairement au
sien, il sera ennuyeux, et comme mon modèle, j'aurai atteint un but
utile.

Je prédis un résultat étonnant à ceux qui auront le courage de le lire
jusqu'au mot _fin_ inclus. Certains chapitres surtout sont infaillibles
pour la guérison des insomnies.

A ceux qui me désapprouvent, je donne les explications suivantes: tant
de choses sensées et spirituelles ont été écrites depuis que le monde
existe, que je veux faire contraste et dire des niaiseries, ce qui, vous
l'avouerez, n'est pas toujours très-facile.

Ceci fini, je me hâte d'ouvrir le premier chapitre, car certains
symptômes naturels m'annoncent que cette préface fait son effet sur moi,
et, baillant,--(ce qui ménage une transition spirituelle),--je vous
présente ma tente.



                                   I

                               MA TENTE


Elle n'est pas prétentieuse et n'a que très-peu de place dans l'histoire
de la terre. Sa généalogie date de sa propre naissance, et elle ne peut
se vanter de ses ancêtres.

Ses formes sont peu développées, et l'architecte qui l'a bâtie n'a pas,
que je sache, voulu en faire un chef-d'oeuvre. C'est ma tente, et là
s'arrêtent ses plus grandes prétentions.

Beaucoup de tentes affectent de airs plus ou moins mérités. Celle de nos
supérieurs se distinguent généralement par une taille démesurée. Elle
sont coniques, ou pyramidales, ou taillées en comble effilé.

Elles peuvent contenir un lit, une table, une cantine et quantité
d'autres objets dont la nécessité paraît discutable en campagne.

Ma tente ne contient rien d'élégant et se contente d'offrir
l'hospitalité à son propriétaire et à ses accessoires.

Elle se moque des tentes d'administration ou des barils, flanqués de
tonneaux d'eau-de-vie, étalent leurs rondeurs engageantes. A l'abri de
ma modeste toile, mon bidon seul représente le contenant des liquides,
et il en est digne.

Dans ces belles tentes des subsistances et des ambulances, aux
réceptacles arrondis décrits plus haut, s'ajoutent des caisses de
biscuit de provenance et de qualités diverses; des cantines médicales,
cachant dans leurs vastes profondeurs des remèdes variés et quelquefois
utiles. On y trouve aussi des instruments compliqués et parfois
nécessaires à dompter une digestion en révolte. En poussant plus loin,
on rencontre de beaux petits couteaux, bien brillants, qui aident
puissamment certains individus, mal partagés du sort, à se séparer d'un
membre récalcitrant.

Je le répète, ma tente n'a rien de tout cela. Un sac, en peau de veau,
ancien modèle, maintenant réformé, est la seule cachette de mon biscuit
de réserve. Mon quart se permet quelquefois de contenir un peu de thé ou
de café. Quant aux clysopompes, je leur en défends l'entré pour des
raisons que la pudeur m'empêche d'écrire. Le lecteur soucieux des
convenances comprendra d'ailleurs cette répugnance sans explications.

Certaines tentes ont aussi de formidables attaches qui les tient au sol
avec des piquets en métal battu. D'autres possèdent de somptueux auvents
que de solides supports protègent des tempêtes. Enfin, plusieurs
poussent le raffinement jusqu'à se laisser percer d'oeils-de-boeuf, qui
alimentent leur intérieur d'un air pur et souvent renouvelé.

La mienne n'a que des piquets en bois, une mince fente pour porte, et
l'oeil-de-boeuf n'a jamais pu s'y fixer.

Des ornements variés, des coutures colorées, des bourrelets bleus,
blancs et rouges, des petits drapeaux aux couleurs nationales, des
zébrages fantastiques accotés à de larges bandes voyantes brillent
souvent sur les tentes d'officiers.

Sur la mienne, une cravate d'ordonnance, payée cinquante-cinq centimes
sur la masse, autrefois bleu foncé et maintenant incolore, cingle, sans
prétention, le faite pointu de mon logis de campagne.

Nos supérieurs possèdent des lits.

Quelques-uns de ces objets, dont on a reconnu l'utilité en certaines
circonstances, se piquent d'être, soit un matelas en crin juché sur une
charpente habilement détaillée, soit une toile supportée par deux
traverses de bois appuyées sur des cantines. On entoure le tout de draps
et de couvertures confortables.

Chez moi, dans mon intérieur, une forte brassée de paille ou d'alfa,
pressée sous mon couvre-pied de campement, suffit pleinement à me
satisfaire dans mon repos.

Quand il pleut, l'eau a peu de chance de s'introduire dans les tentes de
haute lignées.

Par contre, la pluie a pleine et entière liberté d'inonder mon refuge,
si elle arrive en brillante quantité.

Enfin, tout ceci se résume à dire, ce que j'aurais peut-être dû faire
plus tôt, que ma tente est petite, serviable, insignifiante, et que je
l'aime.

Elle m'a courageusement servi et suivi pendant mes onze fois trente
jours de colonne. Je mériterais donc l'opprobre des braves gens, si je
ne lui en conservais une grande réserve de reconnaissance, que je vous
mets à nu, sous la forme d'une description détaillée.

Ma tente naquit des mains du couturier le 2 avril 1881. Elle voulait, en
naissant, vivre pour faire la lutte kronmirienne, mais, hélas! le
destin, se moquant de ses voeux, la lança à la poursuite de Bou-Amema.

Elle prit donc naissance le 2 avril, au quartier d'infanterie, dans le
pavillon de droite. Une chambre, percée de deux croisées regardant,
l'une, l'infirmerie régimentaire des chevaux de spahis, l'autre, les
baraques du génie, fut le théâtre de sa fabrication.

Cette chambre est assez vaste pour que ma tente put y étaler à l'aise
ses premiers moments, puisque l'enseigne, au haut et en dehors de la
porte, indique: Chambre Q pour huit hommes.

Le jeune homme qui dota le monde de ma tente mériterait une mention
honorable dans ce livre, mais le cadre restreint que je me suis imposé
dès le début de cette oeuvre m'ordonne de négliger les détails
biographiques.

Divers matériaux furent employés à édifier le meuble, objet de cette
étude. Deux sacs-tentes-abri, marqués: _Campement militaire_, et deux
sacs à distribution timbrés: 3e _trimestre_ 1880, furent les plus
remarquables. D'autres accessoires tels que piquets, vieilles boucles et
courroies de rebut, toile d'emballage, soustraites frauduleusement au
garde-magasin, viennent en second lieu. On peut aussi ajouter des
cordeaux de tirage, des supports, du fil et une cravate d'ordonnance.

Un torchon de cuisine, dont j'ignore la date de la mise en service, y
joua aussi un certain rôle, mais ceci sous toute réserve. Même
actuellement, les preuves me manquent, à l'appui de ce que je pourrais
avancer.

J'ai cependant interrogé le tailleur là-dessus, et ses réponses louches
et évasives m'ont fait douter de ce fait contestable. Enfin, j'en suis
désolé, mais cette question devra rester en litige dans l'esprit du
lecteur, malgré mon intention honnête de l'éclairer en tout.

Laissant donc à regret ce malheureux incident sans être vidé, j'explique
les procédés du rattachement en un seul tout des divers éléments décrits
plus haut.

Prendre les deux toiles de tente et les unir ensemble par une solide
couture, semble être un simple jeu pour l'habile tailleur. Ceci terminé,
à l'aide de ciseaux, effilés, il hache, il coupe, il découpe les deux
sacs à distribution, les place sur le plancher en forme de triangles et
les rattache aussitôt aux tentes-abris.

Vient ensuite le tour de la toile d'emballage. Le tailleur la saisit, en
fait une longue bande de vingt centimètres de largeur et l'emploie pour
orner utilement le bas de son travail comme chasse-poussière.

Pour terminer l'oeuvre, il ne reste plus que la cravate d'ordonnance,
prise sur ma masse à raison de cinquante-cinq centimes. Le tailleur
n'hésite pas. Il la prend, la perce de son aiguille et en pare le sommet
de ma tente.

Il est utile maintenant de raconter les opérations de seconde
importance.

Il fallait une porte. Un violent coup de ciseau accomplit cet acte. Un
bourrelet, vivement enlevé donne un solide point d'appui aux vieilles
boucles et courroies, dues à la générosité du maître cordonnier, et la
porte fut.

Le tailleur se lance ensuite sur les cordeaux de piquets.

Perçant de petits trous, à égales distances, sur tout le pourtour du
bas, il y introduit des cordeaux, ayant pour mission de s'accrocher aux
piquets, dans les moments opportuns.

C'est fini. Le couturier, la sueur au front et le sourire aux lèvres, me
présente ma tente, et je fus bouleversé.

J'ai toujours admiré le courage et l'adresse de ce jeune ouvrier, à qui
je persiste à refuser toute notice biographique. Quoique confondu de son
savoir-faire, je ne l'en remerciai pas moins, avec cent sous de
pourboire, de m'avoir construit un abri, appelé plus tard à
m'accompagner dans ma poursuite de cet insaisissable Bou-Amema.

L'existence est parsemée de faits aussi étonnants, et il faut que l'âme
humaine soit bien ferrée pour résister aux chocs que la brutalité des
choses lui fait si souvent éprouver.

Trêve de réflexions philosophiques. C'en était donc fait. Là, sur le
plancher de la chambre Q pour huit hommes, gisait l'amas de toile qui
devait me dérober aux tempêtes. Je me livrais entièrement à la joie.

Mais, ô déception! comment faire tenir cette tente debout?... Quels
piliers pourraient être dignes de soutenir dans les airs le fruit de
tant de travail?...

Les supports ordinaires ne suffiraient jamais,--leurs minces contours
leur ôtant la force d'accomplir une telle besogne.--Il faut donc trouver
autre chose...

Penché à la croisée, ayant à l'oeil cette ténacité rêveuse qui
s'accroche à un objet sans le voir, je me plonge dans de lugubres
rêveries...

Mon esprit se perd de plus en plus dans les difficultés du dilemme que
j'avais juré de résoudre... Tout à coup retentit un cri sourd, inhumain,
féroce.

Je tourne la tête et vois mon ordonnance. Il y a quelque chose de fatal
dans son regard avide, obstinément fixé sur un objet appuyé contre les
baraques du génie.

Sauvé! m'écriai-je... mais comment m'en emparer?... Le génie ne rend
jamais son bien... Ce morceau de bois sera à moi, affirmai-je en
rugissant. Et dès cet instant, le génie dut trembler.

Il fait nuit. L'orage, secondé par de noirs nuages, fait entendre, dans
l'immensité du lointain, le glas funèbre de son approche. Le vide noir
enveloppe la terre et l'espace de son linceul de nuit.

Quelques grosses gouttes de pluie, tombant méthodiquement, font gémir
les feuilles affolées. La ville est déserte, ses habitants renfermés.

Seul, un homme aux allures mystérieuses et portant à la bouche le
sinistre rictus des criminels, marche à pas lents, dans le sentier du
mal.

Arrivé près du mur où doit se commettre le crime, un sourire sardonique
illumine son visage, à la vue de l'isolement que l'entoure, et... cinq
minutes après, il rentrait dans la chambre Q pour huit hommes: la pièce
de bois était conquise.

Le lendemain, le menuisier la coupe en trois longueurs.

Deux, mesurant un mètre, servent de piliers et portent des tenons à
leurs extrémités supérieures. La traverse, mortaisée aux deux bouts,
relie les montants, et ma tente avait des supports.

Il me semble superflu de suivre ma tente dans ses nombreuses
pérégrinations.

Lancée dans une campagne aventureuse, elle visita maints endroits et dut
se déplacer souvent.

Les paysages qui lui donnèrent l'hospitalité présentent peu de variétés.
Tantôt, fichée au sol, dans quelque endroit sablonneux, elle devait
faire d'héroïques efforts pour résister aux vents en furie; tantôt,
accrochée aux flancs d'une montagne à pic, elle prenait les airs penchés
très-intéressants à analyser.

L'alfa et le thym lui firent souvent un entourage épais et odoriférant;
par contre, le salpêtre des schotts lui témoignait bien peu de
sympathie.

Elle eut maintes fois à maugréer contre les rochers qui se refusaient
obstinément à lui accorder droit de demeure, et elle ne se trouva
réellement solide au poste qu'au lieu où elle vient d'élire domicile
pour trois mois.

En cela, elle rivalise de satisfaction avec son propriétaire, qui
souvent fut très-ennuyé d'avoir à l'arracher au gîte à des heures
indues.

Ma tente se présente donc au lecteur avec une installation de trois
mois.

J'en profite pour livrer à la postérité un voyage d'exploration
descriptive dans ses parages extérieurs et intérieurs.

Une installation de trois mois nécessite quelques difficultés dans le
choix du terrain. Aussi n'est-ce qu'à la suite de profondes études qu'un
résultat satisfaisant put être obtenu.

La porte est au sud, ce qui est assez dire que la face opposé est au
nord. Croyant alors qu'il est inutile d'orienter les autres côtés,
j'ajouterai que le terrain, au sud, s'affaisse lentement vers une riante
et boueuse rivière qui coule à cent pas d'ici.



                                 II

                              L'AUTEUR


Le _moi_ est haïssable, dit Balzac, et il a dit vrai. J'ignore s'il
existe quelque chose de plus lourdement bête que le _moi_, et j'ajoute,
avec énergie, que la fatuité et l'égoïsme sont deux malins compères, qui
conspirent contre la tranquillité des humains.

Pas n'est besoin, comme vous le voyez, d'avoir recours à M. de la
Palisse pour trouver ces graves vérités. Mais, grand Dieu! ce tribut
payé à d'honnêtes maximes ne me permet pourtant pas de faire ici le
portrait de mon voisin.

Il faut bien, pour la clarté des événements de ce voyage, que je me
présente au public, et, au risque d'ennuyer Balzac, je parlerai un peu
de moi dans ce chapitre. Aussi, m'y voilà.

Je suis né comme tout le monde d'un père et d'une mère. Ils n'étaient ni
riches ni pauvres, et de plus résidaient à Saint-Vincent de Paul.

Aucun événement remarquable ne signala mon entrée en cette vie, si ce
n'est le grand choléra de 1852. Je n'en fus probablement pas cause.

Mon enfance ne se distingua par aucune qualité caractéristique, sauf un
goût prononcé pour la pêche à la ligne, et une passion pour le latin.
Des nuits entières je fus la terreur des barbues et anguilles de l'anse
à Bleury, et à quinze ans j'étais en rhétorique.

Là s'arrêtèrent mes succès de collège, et après quelques autres
triomphes à la ligne, je songeai à me créer une position. J'y ai bien
réussi: je suis soldat.

Quant à mon physique, sachez donc tous que j'ai vingt-huit ans et cinq
pieds dix pouces. Je porte moustache et barbe au menton. J'ai l'oeil
brun le soir et gris le jour. Je n'ai ni taches de rousseur, ni grains
de beauté nulle part. Je monte médiocrement à cheval, je tire mal de
l'épée et très bien au pistolet. Je suis robuste et je ne sais pas
danser. J'ai les cheveux très-noirs, un nez drôle et beaucoup de dettes.

J'étudie l'allemand et l'arabe. Je connais bien l'anglais, et j'habite
l'Algérie. J'aime beaucoup le Canada, et je loge au troisième étage. Je
raffole de la chaleur, et je sais un peu parler français.

Étant en outre affligé d'un petit talent de joueur de flûte, je file des
sons si doux, si doux,--et je ne me gonfle certainement pas les joues.

Dernier détail, non le moins important, je me nomme Joseph, et je ne
m'en réjouis pas. Ce nom m'a suivi jusqu'à ce jour, et je me suis
toujours efforcé de ne pas en avoir l'air.

Là-dessus je me lâche, et vous emmène à ma suite sur les hauts plateaux
algériens.

Assis au milieu de ma tente, je fais face au sud-est, et, suivant cette
direction du regard, on y voit mon bidon. Je l'empoigne.



                                   III

                                LE BIDON


Je voudrais connaître le gaillard qui a fait mon bidon. Je lui donnerais
une partie de ma pension de retraite, pour le récompenser des services
que son oeuvre m'a rendus.

Le bidon est un monde, et ceux qui n'ont jamais apprécié ses qualités
après la grande halte sont à plaindre. Tout est dans le bidon, et le
mien est fameux.

Son gouffre de deux litres servit à bien des hôtes. A l'eau boueuses des
_Rédirs_ succéda l'eau salée des schotts. Celle-ci se laissa facilement
remplacer par une boisson claire et limpide, mais pas souvent.

L'absinthe, le vin, le marc de café, la cerisette y jouèrent aussi un
certain rôle dans les bons moments; mais, grand Dieu! que ces bons
moments furent clairsemés!

A l'instant où j'écris, mon bidon n'a pas du tout l'air intéressant, et,
avant de vous dire en quoi il pêche, je vous narre les détails de son
physique.

Ovale d'aspect et arrondi de flancs, mon bidon a deux entrées: une
petite et une grande. Ces entrées font saillie en forme de goulots. Deux
bouchons de liège empêchent le contenu de sortir du contenant.

Le fer-blanc est le métal de sa confection. Deux oreillettes, scellées
de chaque côté, reçoivent une banderole qui permet de le suspendre aux
épaules.

Le bien-être et les ordres exigent que le bidon soit recouvert de
l'étoffe de vareuse hors de service. Le mien a double couvert, et, pour
ce, je veux que son contenu ait une double fraîcheur.

Son physique examiné, je vous dis pourquoi il est actuellement dénué
d'intérêt palpitant.

Placé dans la partie sud-est de ma tente--chose que j'ai eu l'honneur de
dire plus haut,--mon bidon penche du côté de la riante et boueuse
rivière, et apparaît au voyageur avec une oreillette en moins et le
bouchon du grand goulot perdu.

L'oreillette disparut au fond d'un puits salé, et j'ignore les détails
de la perte du bouchon.

Un arrangement spécial de courroies compliquées remplaça l'oreillette,
et au bouchon de liège succéda un chiffon roulé.

Ces détails sont navrants pour l'honneur de mon bidon; mais je ne puis
les omettre sans manquer à la vérité, apanage de tout voyageur honnête.

Il n'est pas impossible de comprendre que le pauvre diable, affublé
d'appareils aussi étranges, n'ait pas du tout le petit air fin de
circonstance.

Certainement qu'il serait impardonnable, s'il ne contenait pas, en ce
moment, un bon litre de vin que le Juif de là-bas vient d'y verser.

Aussi, je prie ceux qui s'intéressent à mon bidon de glisser légèrement
sur ses peccadilles. Faisons ensuite un petit mouvement vers le sud-est,
et lançons nos regards sur mes godillots. Je ne les lâcherai pas avant
la fin du chapitre suivant.



                                   IV

                              LES GODILLOTS


Alexis! ô Alexis! as-tu pu fabriquer mes 28, et vivre encore!

Bien des travaux fameux furent abattus dans les temps homériques!
Hercule nettoya les classiques écuries d'Augias et vainquit l'hydre de
Lerne; Achille fit des prodiges devant Troie, Alexandre conquit l'Asie;
César, les Gaules, et Annibald se maintint quatorze ans en Italie.

Mais toi, seul d'entre tous les Alexis, tu fis mes godillots, ce qui est
bigrement fort, je te le jure!

Ils débutèrent à mon service le 11 juin 1879, à dix heures du matin, et
deux fois depuis le cordonnier eut à leur donner du coeur au ventre, à
raison de trois francs chaque fois.

Ces détails écartés, je me plais à constater qu'ils se conduisirent
consciencieusement.

En tout temps ils restèrent attachés à mes pas, et ce septième jour,
déjà dit, les trouve aussi fermes que jamais, si ce n'est un peu
fatigués.

Quelle épopée que leur existence! Un exemple seul démontrera
l'importance de leurs fonctions: pendant onze mois ils firent cent
soixante-quatorze étapes, ce qui, avec une moyenne de trente kilomètres
par étapes, leur donne un actif de cinq mille deux cent vingt
kilomètres, soit près de quinze cents lieues.

Aussi, je serais embarrassé s'il me fallait écrire leur histoire en un
seul volume. Je préfère leur accorder un chapitre unique, dont le
laconisme donnera plus de poids aux quelques lignes que je leur
consacrerai.

On a osé attaquer la valeur du godillot. On a été jusqu'à lui opposer le
brodequin napolitain, que les décisions ministérielles appellent à lui
succéder.

O ingratitude militaire, où descends-tu te loger! quel est le vieux
troupier qui aura le courage de conspirer contre toi, légendaire soulier
de France! Il faut avoir l'âme bien mal équilibrée pour oublier le
bonheur que tout soldat éprouve à la vue d'un godillot, paré d'une
guêtre, à laquelle il ne manque pas même un bouton.

Je sens une profonde émotion s'emparer de mon âme. Et je jure ici, par
les milliers de kilomètres foulés par eux, par les innombrables
écorchures qu'ils engendrèrent, par leur air bête, enfin par tout ce
qu'il y a de plus sacré chez une naïve chaussure, je jure donc que, tant
qu'une goutte d'un sang pur et clair colorera mes veines, je défendrai
les godillots.

Après cette exclamation passionnée, je redeviens calme, et je continue.

Dans un moment d'humeur noire, je pourrais leur reprocher d'avoir trop
facilement offert l'hospitalité aux sables du désert et aux boues des
marais.

Mais, revenant à de plus tendres sentiments, je leur pardonne pour ne me
rappeler que les brillants jours de revue.

Alors, comme mes souliers se paraient d'une auréole pure et sans tache!

Reluisant d'un cirage glacé, entourés de guêtres bien blanches, il me
semble encore entendre la musique de leurs clous, battant allègrement le
pavé.

Hélas! ces agréables visions sont déjà loin dans l'oubli des siècles,
car les dernières phases de notre liaison viennent de se dérouler dans
l'alfa des hauts plateaux.

Depuis mon installation de trois mois, ils prennent un repos bien
acquis, mais certains signes caractéristiques annoncent chez eux un
ennui remarquable.

Devenus durs et tordus par suite d'une non-activité aidée du soleil, ils
rechignent à couvrir mes pieds pour de simples promenades.

Un peu de suif de chandelle les ramène vite au sentiment du devoir, mais
ils retombent bientôt dans une apathie malséante.

Ce qui prouve que les godillots sont dignes de chausser nos braves
militaires, et que les longues routes peuvent seules les satisfaire.

Je répète encore: En moi, ô inséparables compagnons de mes courses, vous
trouverez toujours un admirateur, outré de voir le brodequin désigné
pour vous remplacer!

Il me répugne beaucoup de faire ces tristes pronostics. Que voulez-vous
cependant, ces braves chaussures vont disparaître des traditions, et,
fidèle aux principes de la chevalerie française, je salue ceux qui
tombent.

Répondront-ils: _Morituri te salutant?_ Hélas! je ne sais!



                                   V

                                LE KÉPI


Du soulier passer au képi, sans transition aucune, est quelque peu
illogique, et je laisse la responsabilité de ce fait aux événements qui
permirent à mon képi de s'accoler à mes godillots.

En voyageant autour de ma tente, le sort a voulu qu'un rapprochement
aussi baroque qu'un soulier fraternisant avec un képi se produisit.

En effet, presque à l'est de l'auteur, repose son képi, recouvert du
couvre-nuque traditionnel.

Le képi a du bon. Malgré la sagesse des commissions d'habillement,
aucune décision grave n'est encore venue le troubler. On l'a bien orné
d'une visière laide et excellente, mais enfin rien encore pour sa
suppression.

On a parlé du casque allemand comme devant lui succéder; quelques
régiments seuls eurent le plaisir de l'essayer.

Le casque indo-anglais montra quelque temps des velléités de vouloir
couronner la tête de nos troupiers, mais il ne tint pas ferme.

Le shako français a aussi été fortement ébranlé dans ses bases.

A l'heure où j'écris cependant, je ne sais encore rien de positif sur
son sort futur.

Enfin, sans arrière-pensée, le képi existe, et j'en ai un.

Je me rappelle toujours, avec une certaine horreur, le premier jour de
mon installation militaire. On me conduisit au magasin d'habillements.

Ma tenue comportait le képi qui, couvrant consciencieusement ma tête,
l'aurait entièrement fait disparaître sous sa large structure, si mes
oreilles, naturellement bien développées, ne l'avaient arrêté dans sa
marche descendante.

Ma malheureuse tête, ornée d'un pareil appendice, présentait une piteuse
apparence. Le bas du visage et le nez seuls étaient visibles. Quant aux
yeux, il était permis de présumer qu'ils existaient; mais l'énorme
abat-jour qui me servait de visière empêchait tout oeil indiscret de les
voir.

En entrant dans la chambrée, mon premier soin fut d'ôter mon képi et de
l'examiner avec un intérêt bien légitime.

J'étais peiné de le voir si grand, et je me disais que le diamètre de
son ouverture aurait pu satisfaire une tête de géant de bonne famille.

Un troupier, bien intentionné sauva la situation en trempant mon képi
dans l'eau, et je fus fort étonné, quand il fut sec, de le voir
présentable.

De là date mon attachement pour ce mémorable couvre-chef.

Lui aussi m'accompagna partout, et s'il n'empêcha pas le soleil de me
cuire le visage, du moins fit-il son possible.

Dans nos dernières excursions, il ne marchait jamais seul. Toujours il
réclamait,--aidé en cela des ordres du colonel,--le couvre-nuque, qui
jadis était blanc.

Un endroit quelconque de la tente le satisfait la nuit, et jamais il ne
fut nuisible.

Depuis que j'ai entrepris le récit de mon voyage circulaire, une
tendance marquée de se loger à l'est s'annonce chez lui. Ce qui explique
sa proximité de rapport avec mes godillots.

La provenance de cette estimable coiffure est encore incertaine dans ma
pensée. Cependant, je la soupçonne, à certains airs maladroits de sortir
des ateliers d'Alburac.

Ce dernier monsieur est un excellent tailleur militaire, et, comme
spécialiste, il est fort.

Dans le genre képi, sauf un écrasement particulier des parois, il ne se
distingue que médiocrement. Quelques trous inutiles, préposé à
introduire l'air au crâne, semblent bien être percés sur les côtés. Mais
cela demande l'oeil d'un scrutateur convaincu pour le constater.

Des passe-poils, bleus dans leur début, parent le képi; mais ils
manquent vite à leur mission, et ils ne deviennent pas bleus du tout au
bout d'un mois de service.

Le couvre-nuque, tout en faisant fonction de protecteur contre le
soleil, réussit énormément à bosseler le képi.

Enfin, tout conspire pour le rendre insignifiant, et le mien, plus que
tous, est mal partagé.

Je ne lui en veux pas pour cela. Sa carrière est déjà longue, et dans
quelques jours on le verra retourner au néant. _Alea jacta est._



                                  VI

                              LA MUSETTE


Je suis triste comme une feuille d'automne.

Mon installation de trois mois n'était qu'une vague mystification.
Demain, la plaine me verra de nouveau engendrer des triangles de mes
jambes fatiguées.

C'était écrit que ce Bou-Amema introuvable serait partout au même
moment.

Poussant une pointe à l'ouest; la rumeur l'annonce à l'est, et le petit
journal *** contredit ces deux données, et le place aux antipodes.

C'est un rude Bou-Amema que ce révolté-là, et la multiplication des
pains de l'Évangile devrait bien se voiler la face devant lui.

Plus nous marchons, plus il se sauve, en cela réside toute la guerre que
nous faisons ici.

Le mode d'agir de ce guerrier est quelque peu original. Je me permets de
vous instruire là-dessus.

Il arrive près d'une de nos tribus fidèles:

--Voulez-vous me suivre?...

--Hein!... vous refusez?... psitt... têtes coupées.

--Vous venez?... très-bien... troupeaux razziés.

Aimable alternative! cous hachés d'un côté et pillage de l'autre. Voilà
où en sont nos Arabes fidèles.

Vis-à-vis des Européens, il est plus et même trop galant.

Il fusille les hommes, embrasse et viole les femmes, enlève les enfants,
se moque des colonnes lancées à sa poursuite, et va tranquillement faire
sa sieste dans ses utiles Ksours du Sahara.

Nous, les Français, nous sommes bons, archibons,--je ne dirai pas
bêtes,--pour ce garçon-là, et je conseillerais de le fusiller et de le
refusiller, si nous le pinçons, ce qui est problématique.

Enfin, vogue la galère, et va pour la poursuite!

Cela ne m'empêchera morbleu pas de continuer à édifier le chef-d'oeuvre
du _Voyage autour de ma tente_, coûte que coûte.

Et moi qui voyageais si doucement! J'étais bien heureux dans ma
tranquillité de sybarite! Que l'alfa de ma couche me semblait tendre!

Sauf les quelques milliers de puces qui me stimulaient, je passais de si
belles nuits sans sommeil!

Les jours, se succédant, accumulaient dans mon âme une si abondante dose
d'un ennui bienfaisant!

Comme la riante et boueuse rivière chantait bien, en courant gaiement,
entre les roseaux de ses rives vaseuses!

Quelles luttes n'ai-je pas eu à soutenir contre les moustiques, assidus
visiteurs de mes pénates!

Quel... Mais j'étais sur le point d'oublier le siroco du désert, le
classique siroco du Sahara, le seul siroco qui existe.

Ingrat! j'allais oublier ses passages quotidiens.

Fidèle au rendez-vous, le siroco annonçait chaque soir son arrivée par
un je ne sais quoi qui nous faisait immédiatement entrer sous la tente
et fermer tout.

Et les scorpions! familiers du voisinage, ils habitaient les sacs, les
couvertures, les habits et exigeaient une hospitalité soutenue qu'ils
payaient d'un coup de dard!

Le majestueux cafard, grave, inoffensif et ne demandant que la vie
sauve, venait aussi rouler sa boule dans notre camp!

Et les araignées! Et les tarentules! Et les mouches! Et les coléoptères
de tous grades et de toutes espèces, camarades, à effets gradués
d'embêtement, dont la présence savait si bien charmer mon réduit! Hélas!
je vous quitte tous, et demain je pars!

J'implore votre sensibilité, cher lecteur, car c'est ici, je vous le dis
en vérité, l'endroit où vous devez la faire entrer en scène.

Versez donc deux pleurs au moins, et ma musette vous en sera
reconnaissante.

Ma musette est voisine de mon képi. Elle infléchit vers le nord-est.

Son ventre regorge d'un monde que je mettrai à découvert plus tard.

Je l'ai un peu négligée dans ce chapitre, mais j'ai des retours
touchants, et je saurai bien me faire pardonner cet oubli apparent.

Je ne sais d'où vient la musette. Dès les temps les plus reculés, la
musette existait. On l'appelait besace ou de tout autre nom.

La musette remplace avantageusement, chez l'humble militaire, l'élégante
sacoche de nos officiers.

Les billets de banque et quelques luxueux articles de toilette
encombrent la sacoche. Un morceau de pain, plus souvent un biscuit,
accompagné de quelques grains de riz et de café, composent toute la
cargaison d'une musette ordinaire.

On y ajoute cependant, dans certaines circonstances rares, du lard, des
oignons, de l'ail; mais c'est du dernier luxe.

Quelques troupiers, très-belliqueux, arrangent leur musette en un étui
long et effilé, dans lequel ils faufilent leurs cartouches.

La proximité de l'ennemi recommande cette mesure. Cependant, j'en suis
encore à m'en demander l'urgence en face de Bou-Amema, qui ne nous a pas
gâtés de son voisinage.

La musette se porte en bandoulière au moyen d'une banderole d'épaule.
Trente centimètres de long sur vingt de hauteur sont les calculs de ses
dimensions les plus en vogue.

La partie intérieure dépasse la partie extérieure d'une certaine
longueur, qui se rabat et s'attache à deux boutons.

La toile est l'étoffe de sa confection. Voilà la musette.

La mienne n'entre pas dans la catégorie des musettes ordinaires, et je
cache dans ses replis une longue liste d'objets, que je tâcherai de
déchiffrer plus tard.

Il me faut, pour cela, un peu de recueillement. Là-dessus, croyez-m'en,
passons au havre-sac.



                                  VII

                             LE HAVRE-SAC


Ce meuble occupe le nord de ma tente.

A propos, je vous demande pardon de parcourir ainsi la rosette des
vents. Cela entre dans la clarté du récit.

Ma tente est presque circulaire dans sa base, et, pour l'intelligence
des événements, il me faut la boussole.

Sans elle, aucune donnée ne pourrait réussir dans ce travail.

Aussi, c'est entendu, on ne me reprochera ni les points cardinaux, ni
les points intermédiaires, et cette concession accordée aux grincheux
m'autorise à revenir à mon sac.

Il est au nord, c'est-à-dire vis-à-vis de la porte de ma tente.

Son utilité, en station, réside dans les services qu'il me rend pendant
mon repos: il me sert d'oreiller.

J'avouerai, pour être véridique en tout, qu'il est un peu dur, mais
l'habitude émousse les sensations, et ma tête se porte un peu moins bien
pour cela.

En route, il prend sa revanche et se fait sentir par un attachement
variant de vingt-cinq à trente kilogrammes de poids.

Une étape, d'une vingtaine de kilomètres, permet encore de dédaigner le
sac, mais trente-cinq l'alourdissent, et en approchant de la
cinquantaine, il devient tout à fait exigeant.

J'écris un peu d'après mon expérience personnelle. Cependant, toute
abstraction faite du sentiment égoïste, je ne crois pas mentir en
affirmant que j'exprime, à peu de chose près, l'opinion générale.

Le soldat s'est moqué, se moque encore et se moquera toujours du sac, à
qui il applique toutes sortes de noms dérisoires: emplâtre, as de
carreau, Azor, etc.

Quelquefois, un troupier bien fatigué l'interpelle pendant une halte.
Mettant le pied dessus, il lui demande, d'un petit air engageant:
«Veux-tu me porter maintenant? Il y a bien assez longtemps que je le
fais. A ton tour.»

Le sac, restant calme et digne, ne répond pas, comme vous le pensez
bien, du reste.

A la halte suivante, un autre soldat facétieux dit aux camarades qui
l'entourent: «Ce n'est pas le sac qui me fait mal, ce sont les
bretelles.»

Cette farce, lancée je ne sais combien de fois, trouve toujours écho
chez les auditeurs, qui rient jaune. Bien entendu, le sac reste digne et
ne répond toujours pas.

L'épithète pharmaceutique s'applique quand on veut réunir le camarade et
son sac dans une même insulte:

«Regardez-moi donc ce type, il doit être rudement malade, quel emplâtre
dans le dos!»

Le soldat interpellé se charge de répondre pour lui et pour son sac. Je
vous fais grâce de ses répliques.

L'as de carreau nous vient des _Joyeux_, d'après la légende.

Ils firent une chanson là-dessus, et le refrain se termine par ceci:

      Portons gaiement _(bis)_ l'as de carreau _(bis)_,
      Portons gaiement l'as de carreau.

Je l'ai dit plus haut, le sac se venge au centuple des quolibets et
surnoms dont on le gratifie.

Le havre-sac est ancien, et je ne me rappelle pas quand il fut introduit
dans l'armée.

Il se divise ne plusieurs modèles, et les habiles directeurs de
l'équipement militaire ne cessent de l'améliorer.

Le dernier paru est fait de toile noire. Il porte d'inextricables
courroies, ornementées de boucles nombreuses et d'anneaux de toutes
espèces.

Ce sac peut avoir du bon, mais ce qui me chatouille agréablement, c'est
que tout le monde le trouve commode, excepté ceux qui le portent.

Cela entrait peut-être dans l'idée de l'inventeur.

Bien d'autres sacs sont en usage. Le meilleur est celui en peau de veau,
avec deux simples bretelles.

Celles-ci, attachées au haut du sac, enlacent les épaules du soldat, et,
passant sous les bras, viennent se boucler au bas. Il est simple, ce
sac-là, et peut être chargé sans l'aide du camarade.

Si un écrivain intelligent pouvait saisir et traduire les émotions et
sensations que le sac causa, depuis qu'il existe, il n'y aurait pas
assez de papier, dans l'univers connu pour les imprimer.

Chaque individu a ses idées là-dessus, et, comme tel, je vais essayer de
faire connaître ce que mon vieux sac, en peau de veau, m'a appris
pendant notre accointance.

La première chose par laquelle il se fit connaître fut la fatigue, et
celle-ci, il me la prodigua ferme.

Dans le commencement de mon apprentissage militaire, un engourdissement
grave me saisissait aux épaules. Puis venait le manque de circulation du
sang, que me faisait enfler les mains et leur donnait des dimensions à
faire rougir n'importe quel géant.

A cela s'ajoutaient de sérieuses crampes dans les reins, accompagnées de
désordres dans la respiration.

Peu à peu, l'habitude finit par faire disparaître ces légers
désagréments, et bientôt, à l'arrivée à l'étape, il ne restait plus
qu'une vague fatigue, facilement secouée.

Ces ennuis physiques écartés, mon sac me laissa les loisirs de faire
quelques remarques philosophiques sur ses agissements.

C'est alors que j'appris jusqu'à quel point la fatigue est capricieuse
et facile à oublier.

Ainsi, en marche, si la pluie arrose une colonne, l'homme dédaigne tout
de suite le sac pour ne jurer que contre l'eau et la boue qui
l'ennuient.

Ou bien, après une longue journée de route, quand les jambes ont à peine
la force de traîner le corps, tout est oublié, soif, maladie, fatigues,
etc., enfin tout, si l'ennemi est signalé.

Le troupier, quelque fourbu qu'il soit, reprend vigueur au moment du
combat et se bat douze heures sans boire ni manger.

Le sac est complètement dans l'ombre pendant ce temps. On n'y pense pas.

J'ai aussi remarqué que l'homme se remonte comme une horloge.

La veille au soir, on annonce, pour le lendemain une étape de quarante
kilomètres. Tout de suite, le soldat se stimule pour les quarante
kilomètres en question.

Gare le sac, si, par malheur, le hasard veuille que l'étape soit plus
longue que celle annoncée! Pendant les dernier kilomètres non prévus, il
règne en maître et éreinte le malheureux soldat, qui se dit, en perdant
courage, qu'on l'a indignement trompé.

La morale de ceci est que l'on doit toujours un peu exagérer la distance
à parcourir le lendemain.

Quelle joie quand le soldat s'aperçoit qu'il est à destination avant le
moment fixé dans son imagination, le sac ne s'étant pas fait sentir!

Tout ceci prouve que le sac n'est pas une petite affaire.

Actuellement assis en face de lui, dans ma tente, je ne puis lire dans
sa physionomie rien qui fasse penser aux drames dont il est souvent la
cause.

Ainsi, je sais beaucoup de suicides dus au sac.

En campagne, en Afrique surtout, le traînard met son sac par terre,
s'assied dessus, regarde les camarades disparaître dans les brumes
lointaines de l'horizon, pense à ce qu'il a de plus cher, arme son fusil
et se fait sauter la cervelle.

A l'appel du soir:

--Un tel?

--Manque.

Encore un suicide probablement, et l'on n'y pense plus.

Voilà des coups du sac.

Il ne faut pas trop lui en vouloir cependant, car le diable m'emporte si
je le crois responsable des ses actes.

Quoi qu'il en soit, ajoutons à ce qui précède: les désirs de quitter
l'armée, les pleurs parfois arrachés au conscrit, les regrets d'avoir
quitté le tablier de la maman, les désirs ardents de retourner auprès
d'une fiancée, les résolutions d'abandonner les aventures guerrières,
les souvenirs cuisants d'un passé heureux, les projets de mieux se
conduire en rentrant chez soi, les idées de suicide, etc.: ajoutons tout
cela dis-je, et quantités incalculables d'autres choses, et l'on aura
une bien faible idée de l'importance du sac.

Je le vante peut-être un peu trop, car je m'aperçois que ma vieille pipe
s'est éteinte, sur ces derniers mots. Est-ce de jalousie? Je ne le crois
pas.

Pour nous en rendre compte, lisons le chapitre suivant.



                               VIII

                             LA PIPE


La pipe fait intégralement partie de tout troupier qui se vante d'être
bien monté en campagne.

Elle est aussi nécessaire que le biscuit, voire même le biscuit de
réserve.

Elle est de toutes les sauces. Elle prend part aux joies et aux
douleurs. Fidèle jusqu'à la témérité, elle se permet de brûler même
pendant le combat.

Elle se place partout et n'encombre jamais.

La pipe est fort répandue dans les armées de terre et de mer. C'est
surtout dans cette dernière qu'elle domine en maîtresse.

Dans l'armée de terre, elle est actuellement quelque peu en guerre avec
la cigarette, qui menace de la détrôner.

Je ne cite pas le cigare, que les guerriers gommeux seuls utilisent.

Cependant, toute chose considérée, la pipe occupe encore un très-haut
rang, et ceux qui la connaissent en artistes dédaignent complètement les
autres articles.

Enfin la pipe est l'apanage du vrai brave, et, partant, j'en ai une.

Grande est la variété des pipes patronnées.

La _Gambier_ est séduisante, de bon goût, mais, fragile, elle demande
beaucoup de soin.

Le _Meerschaum_ est du plus parfait _pschutt_, et il faut être bien
bourré de billets de banque pour arborer un pareil luxe.

Le bois est solide et plus pratique que les autres substances. Aussi
est-il très-répandu comme matériel en usage.

La corne sert à orner utilement les tuyaux conducteurs, et s'introduit
dans la bouche.

Les pièces d'ambre ne s'adaptent généralement qu'aux tuyaux de luxe, et
bien peu figurent parmi les pipes de la menue soldatesque.

Les bols varient de grandeur. Les plus usités peuvent s'offrir de deux à
trois grammes de tabac, à chaque feu.

On est peu difficile sur la qualité du tabac.

En France, la fantaisie appelle le tabac d'Algérie, et ici le tabac
français fait prime: question de caprice pour le plus grand nombre et de
goût pour les fumeurs raffinés.

Le plus familier des tabacs est celui qui se vend le moins cher, et pour
cause. La Régie nous expédie ici le tabac gris qui se conserve mieux au
soleil et tient plus ferme que le _Maryland_, lequel s'émiette en
poudre.

Quant à moi, j'ai un _Meerschaum_ de grande taille, un tuyau de petite
taille et une provision de tabac gris.

Quelques boîtes d'allumettes _Azema_, d'Alger, complètent mon trousseau
de fumeur.

Ne nous étonnons pas trop du _Meerschaum_ chez un simple troupier. J'ai
autrefois connu les grandeurs du fumoir, et ma pipe seule m'est restée
des splendeurs passées.

Vieille dans l'histoire actuelle, elle entr'ouvrait mes lèvres pour la
première fois en 1870.

Qu'elle était belle à cette époque! Et quel tuyau, mes amis, quel tuyau!
Son merisier odoriférant avait un si délicieux parfum!

Et l'ambre, comme il était bien fumé et doux au toucher!

Hélas! fragilité des choses! Un soir, j'agite ma pipe pour en secouer
les cendres, et l'ambre, rencontrant un corps dur, au choc, s'égrène en
mille pièces.

Depuis, par mesure d'économie forcée, cet ambre ne fut jamais remplacé.

Effilant, à l'aide d'un canif, ce qui restait du tuyau, je le taillai en
biseau, et avec un peu de bonne volonté, je voulus bien m'en satisfaire.

Cette pipe est le plus ancien objet de tout mon matériel de guerre.

Seule du passé, elle est restée stoïque au poste en ma possession.

Achetée au Texas, d'un marchand mexicain, elle combattit les Indiens du
Nord et du Sud, fit campagne aux montagnes Rocheuses, dans le Manitoba,
m'accompagna dans un court et brillant pèlerinage à Paris,--où elle fut
quelque peu délaissée,--et vint consommer son sacrifice de fidélité dans
les déserts d'Afrique.

Elle passa par toutes les couleurs connues.

Elle devint rouge, noire et grise, et de nouveau noire, grise et rouge.

Enfin, elle a un désir bien arrêté de filer encore de longs jours dans
son rôle d'abnégation.

Des brèches, assez sérieuses, l'affaiblirent maintes fois, mais,
reprenant courage, elle se maintint toujours dans un bon état de
vigueur.

Cette pipe possède évidemment l'ambition des antiquités. Elle doit se
destiner à orner, un jour, quelque musée historique.

S'il lui était accordé de raconter ce dont elle fut témoin dans sa
longue existence, elle aussi ferait un livre.

Le naufrage seul, où elle faillit disparaître au fond du lac de la
Pluie, près du fort Francis, lui fournirait assez de matières pour faire
couler des torrents de larmes attendries.

Une chute terrible, qu'elle fit d'un quatrième, lui permettrait aussi,
avec du pathétique à la clef, de raconter la gravité d'une blessure dont
elle porte les marques au côté droit.

Étonnantes sensations que celles d'une chute! J'en fis une un jour de
quinze mètres.

Je divise les impressions que j'éprouvai en six périodes distinctes de
un vingtième de seconde chacune.

1° En tombant, je m'aperçut à l'instant que quelque chose allait mal.

2° Je continuai à m'apercevoir que cela allait bigrement mal.

3° Je pensai fortement que la chose n'était pas du tout claire.

4° Rencontrant un échafaudage qui m'enfonça trois côtes, je fus
convaincu que mon affaire était totalement embrouillée.

5° Au contact d'un boulon qui me caressa l'échine, je lâchai mon
histoire et abandonnai le raisonnement de la situation.

6° Arrivé au but, la réalité me fit rechercher ma respiration, égarée
pendant le trajet, et, ceci fait, je me retirai, avec aide, dans mon
logement.

Raccommodant mes os endommagés, je pensai amèrement qu'il devait exister
sur terre quelque chose de moins assommant qu'une chute de quinze
mètres.

Et ma pipe, quelles sensations éprouva-t-elle...? Son mutisme nous
empêche de la sonder, mais quelles révélations si elle voulait s'ouvrir
à moi!

Voilà où nous en sommes, pauvres motels! Notre génie reste confondu
devant le silence et se perd dans des conjectures plus ou moins
raisonnables.

Elle guérit cependant de sa profonde blessure, grâce à un bandeau forgé
par l'horloger de la Grand'rue, et, un peu de ciment aidant, elle fut
entre mes lèvres vingt-quatre heures après.

Par ce qui précède, vous concevez aisément les attaches qui me lient à
cette vieille compagne des déboires et de dégringolade.

Comment peut-on admettre, vu ses droits, que mon sac ait pu passer avant
elle?

Hélas! le sort en a voulu ainsi!

Chroniqueur fidèle des péripéties de ce voyage, je me suis attaché à un
récit impartial des scènes dont ma tente est témoin.

Le hasard, jaloux de sa gloire, a jugé à propos de loger ma pipe où elle
se trouve, et force me fut de l'y prendre et de lui consacrer ces
quelques lignes, appelées à rehausser les vieilles pipes dans l'esprit
des gens hostiles.

Elle est d'ailleurs en bonne compagnie, car tout près d'elle se
rencontre mon revolver, que je vous demande d'examiner.



                                  IX

                             LE REVOLVER


Bronzé, modèle 1874, matricule 45293, mon revolver fut placé dans mes
mains le 4 octobre 1879.

Il était alors innocent de tout acte sinistre.

A part quelques trous, qu'il perça à la cible dans de petits ronds
noirs, il ne se distingua pas outre mesure depuis.

Le revolver est un bijou insouciant et quelquefois dangereux, surtout
pour celui qui le manie. Il est assez rare qu'il le soit pour celui sur
lequel on tire.

Je sais de certains revolvers à sept coups, doués d'une manie
grincheuse.

Le tireur, ému, pressait la détente au moment sérieux, et le premier
coup parti invitait les autres à suivre son exemple.

C'était alors une orgie épouvantable, à laquelle assistait l'honnête
tireur.

L'oreille effarée, la main tremblante, il suivait avec stupéfaction la
série de coups que lançait cet ingénieux revolver. Puis, ce bon diable
de tireur songeait invariablement à mettre le holà quand la noce était
finie.

Cette arme appartenait au système américain _Allen_.

Par un mécanisme que l'inventeur n'avait peut-être pas encouragé, les
coups, au lieu d'être intermittents, partaient en bande.

Il serait intéressant de faire ici une étude sérieuse sur le revolver.
Cela aurait le piquant de la nouveauté.

Je regarde mon modèle 1874, et les noires profondeurs de son canon n'ont
rien d'attrayant.

Il est assez original de penser que de six petits trous bien polis
peuvent sortir vivement six balles, d'un excellent plomb, à l'adresse de
six malheureux mortels.

Malgré la haute philosophie de ces candides idées, je ne m'y arrête pas,
et je m'empresse de développer mon sujet.

Il y a loin du naïf pistolet à un seul feu au revolver actuel.

Il est vrai de dire, cependant, que le pistolet à coup unique trouve
encore des admirateurs, surtout chez nos ennemis actuels, les Arabes.

Aussi est-ce un vrai bon moment que de voir ces fiers gars du désert se
promener avec une de ces armes, gravées, ornementées sur toutes les
faces.

Un guerrier nomade accompagné d'un pareil engin croit que le monde est à
lui.

Chaque fois qu'un de ces petits fusils fait feu, il faut être discret et
se tenir à distance car chez ces meubles antiques tout peut être solide,
excepté le canon.

Dix fois sur dix, ils éclatent, et, ma foi, ce n'est pas si drôle que
d'être si près.

On a bien encore quelques Européens arriérés qui dédaignent les
améliorations modernes et tiennent ferme au pistolet d'arçon.

Il y a aussi les armes de précision à un seul coup. Mais elles ne
servent généralement qu'à orner les panoplies, ou à entrer en scène dans
un petit duel pas trop sérieux.

Parlez-moi du grave revolver, du gaillard que crache ses six projectiles
à deux cents mètres et tue infailliblement à trente.

Voilà le genre. Aussi l'humanité bien pensante l'a-t-elle accepté comme
protecteur personnel dans nos armées modernes.

Un homme qui sait bien se servir du revolver est à craindre.

Faut-il affirmer aussi qu'il est très-difficile de tirer juste? Et moi
qui vous parle, malgré mes quinze années d'étude, je ne puis encore
faire mouche à chaque coup.

J'abats bien un perdreau à vingt pas (?), et la vie d'un homme ne serait
parbleu pas en sûreté dans un rayon de quarante mètres du canon de mon
arme; mais cela est infime.

Donnez-moi, par exemple, un cow-boy américain qui tire des deux mains à
la fois, et croit avoir fait une chose extraordinaire quand il manque un
coup sur vingt.

Après tout, attachez l'importance qu'il vous plaira à ce que je viens
d'avancer. Je ne le donne pas pour dogme religieux.

Certains tireurs sont fiers de toucher une fois sur vingt, et je ne puis
faire autrement que de les en féliciter.

D'ailleurs, cette vanité peut valoir l'autre: question de tempérament.

Mais n'engendrons pas une mauvaise querelle là-dessus, et, pour mettre
un terme à cet intéressant chapitre, je vous propose une digression sur
le sabre.



                                  X

                               LE SABRE


Le sabre est vieux comme Hérode, que dis-je? vieux comme le monde

Dès les temps les plus jeunes, on se servait du sabre. Fût-il couteau,
coutelas ou canif, il n'en était pas moins lame.

Les espèces de sabres sont aussi nombreuses que les étoiles. J'incline à
croire qu'il serait oiseux d'en donner ici la nomenclature. Cependant,
je vous soumets quelques mots sur le mien, qui date de 1845.

Bonne vieille lame! S'est-elle enfoncée plusieurs fois dans les chairs
inconnues?

A-t-elle appris à supprimer quantités de pauvres diables qu'elle n'a pas
connus et qui ne lui ont pas fait de mal?

Qui peut répondre à ces questions?

Quant à moi, je me renfrogne, et vous affirme solennellement que mon
sabre est accroché à un des montants de ma tente.

Il ne dit rien d'apparence. Vulgaire dans sa forme, brillant de
fourreau, l'ensemble de cette arme est très-utile pour les revues, mais
nul dans un combat.

Si jamais l'ennemi ose m'attaquer corps à corps, je vous promets ici de
dédaigner mon sabre et de tomber sur un solide flingo.

C'est fort, un fusil armé d'une baïonnette effilée, et, de plus, c'est
bien en main.

Les cartouches épuisées, on joue du moulinet, et gare les têtes! Un coup
de crosse est d'un effet remarquable, et bien peu de crânes essayent d'y
résister.

L'imagination m'aide beaucoup dans ce que j'écris, car le hasard n'a pas
encore voulu que je démolisse quelqu'un.

Dans tous les cas, croyez-m'en, le coup de crosse est digne d'intérêt,
et doit faire prime dans une mêlée.

Le _pointez_ de la baïonnette est aussi très-estimé, mais ne rencontre
pas mes sympathies; je préfère l'assommoir.

Ces sanguinaires paroles me font frissonner, et je je me hâte de sortir
de ce féroce aperçu.

Je ne pense pas que cela soit dans mes goûts.

Je me disais né pour faire un brillant épicier, heureux possesseur,
sinon père, d'une quantité d'enfants, tous gras et joufflus.

Malheureusement, quoique baptisé du folâtre nom de Joseph, le positif
m'abandonna dès ma plus tendre enfance, et ma passion pour la pêche à la
ligne me lança dans les hasards de la guerre.

Les destinées souvent sont ainsi tracées et un gaillard bâti pour peser
une livre de beurre ou accrocher un goujon se voit tout à coup
possesseur d'un sabre.

Je ne maudis rien pour cela, car, tout en étant peu satisfait de la
fortune, je n'en prends pas moins de rigoureuses leçons d'armes.

Qui sait si l'épicerie, pour se venger, ne fera pas plus tard un général
d'un de ses enfants.

Je le souhaite. L'épicerie a de ces caprices quelque fois. Et Mouton?...

Enfin, je ne puis, de gaieté de coeur, passer au chapitre suivant sans
orienter mon sabre.

Je m'aperçois de cette triste lacune en relisant mon travail.

Le ciel est noir, et la grande Ourse, pas visible m'empêche de trouver
la polaire. Je ne puis donc résoudre cette grave question
qu'approximativement.

D'après les données précédentes, et en suivant attentivement les
péripéties de mon voyage, le sabre doit être au nord-ouest-nord.

Je n'affirmerai pas sur l'honneur qu'en ceci je ne me trompe. Mais je
fais acte de bon vouloir et je m'approche le plus de la vérité.

D'ailleurs, le firmament, capricieux, apparaîtra quelques soirs dans
toute sa pureté, et je rectifierai mon erreur loyalement, s'il y a lieu.

A ce propos, je ne crains pas de le dire, une de mes nombreuses vertus,
c'est la droiture, aidée de l'amour du vrai et du juste.



                                   XI

                         DIGRESSION PATRIOTIQUE


Le 13 juillet 1881, il existait sur la surface de la terre, en Afrique,
un endroit nommé les Hauts-Plateaux.

Sur ces Hauts-Plateaux, s'arrondissait un mamelon, au sommet duquel
s'épanouissait le camp d'une colonne.

Dans ce camp, tout était calme, et l'on dormait.

Seule, une lumière brûlait dans une misérable tente. L'habitant de cette
tente rêvait tristement. Il pensait à la France, au Canada, à sa
famille, à son passé, à son avenir.

Au dehors, la lune enveloppait la plaine de son pâle linceul de lumière.

La respiration d'une brise légère faisait tressaillir le thym et l'alfa,
et apportait au rêveur des senteurs d'ennui.

Un spleen immense envahissait peu à peu le pauvre diable, et bientôt,
tout devenant confus... il dormait...

Minuit, heure terrible, venait d'arriver à la montre du colonel.

A ce moment, un sourd mugissement perce les nuages qui s'étaient amassés
au firmament. Grandissant, ce bruit majestueux vient mourir au-dessus du
camp, dans un éclatant coup de tonnerre, que l'écho éparpille dans
l'immensité.

Le dormeur, sursautant sur sa couche d'alfa, sentit _l'arche du pont des
rêves s'écrouler sous lui, et fut précipité dans le gouffre insipide de
la vie réelle._

Quels avaient été les rêves de notre héros?... L'histoire est muette
là-dessus.

Son premier regard fut pour le ciel.

La lune faisait de violents efforts pour percer la couche nébuleuse qui
lui volait sa lumière. Quelques faibles rayons intermittents filaient
vers la plaine, et la tachetaient d'argent.

Notre guerrier, d'un oeil encore indécis, suivait cette lutte céleste à
travers une ouverture de sa tente.

Tout à coup, une vision terrible, fantastique, diabolique, le glace de
terreur.

Là, près de lui, un monstre affreux, aux attaches formidables, le
regarde d'un air menaçant. Deux bras, armés de lances aiguës, s'agitent
en cadence. D'innombrables antennes remuent en frissonnant. Une longue
queue, recourbée en cercle et armée d'un épieu arqué, décrit des signes
cabalistiques dans le rayon lumineux.

Dans son ensemble, le monstre apparaît avec une prestance à faire pâlir
le plus mythologique des dragons antiques. La lune, luttant toujours
contre la nue, estompe sa lumière et varie les formes de la vision dont
elle grandit les ombres.

La terreur, chez notre soldat, empêche les fonctions du mouvement.

D'un regard fasciné, il étudie les gestes de son imposant visiteur.

Enfin, une violente secousse nerveuse l'arrache de sa torpeur, et il
peut approfondir le mystère.

Un scorpion, un misérable, un infime, un odieux scorpion prenait ses
ébats sur le sac du troupier, tout près de son visage.

La proximité de la taille encombrante du reptile en avait grossi les
proportions dans le rayon visuel de notre héros, réveillé brusquement.

Là était le mystère, et c'était le 14 juillet.

Oui, le 14 juillet, jour de réjouissances politiques, journée mémorable
entre toutes, d'après les on dit, et ce jour fut annoncé à ce fier
soldat par un coup de tonnerre, suivi d'un scorpion lunatique.

Quel réveil! Croit-on qu'une pareille aubaine ait pu tomber en partage à
beaucoup de Français bien pensants?

On a de nombreux genres de réveils: le réveil aux trompettes éclatantes,
le réveil embêtant, le réveil du jugement dernier, le réveil brusque,
mais jamais, oh! non, jamais, on n'avait connu le réveil au scorpion à
la lune.

Notre soldat seul, le 14 juillet 1881, était destiné à ce bonheur qu'on
appréciera.

Il crut ne devoir dormir davantage cette nuit-là. Il en employa une
partie à fouiller consciencieusement sa tente. Il cherchait les
compagnons de son visiteur.

Car, disait-il dans sa logique de troupier sensé, un réveil au scorpion,
passe encore, mais deux, ah! mais non, par exemple, ce serait trop de
chance.

Une pareille émotion doublée dans une même nuit, fût-ce celle du 14
juillet, serait de force à éclipser l'intelligence la mieux portante.

Il s'obstina à chercher, mais rien.

Prenant alors sa bonne pipe de guerre, il continua sa rêverie que le
sommeil de la veille avait brusquement interrompue, à l'instant
remarquable où son papa, l'oeil en colère et le pied leste, lui avait
vigoureusement hurlé dans l'oreille la mémorable phrase qui suit: «--Va
manger de la vache enragée, et nous verrons ensuite.»

Comme j'ai eu, je crois, la bonne idée de le faire comprendre, ce
souvenir angélique avait agi sur le cerveau de notre homme, qui s'en
était endormi.

Reprenant donc sa rêverie, à ce moment sympathique où le pied agile de
l'auteur de ses jours finissait de décrire une courbe à arrêt brusque,
il continua à songer.

La papa avait-il raison dans ses prédictions?...

Ai-je de la vache enragée sur la conscience?...

Puis, enfin, qu'est-ce que c'est que la vache enragée?

Cette denrée touche-t-elle à la race bovine ou à l'épicerie?... Est-ce
que les spécimens de taureaux mangés chaque jour en colonne
appartiennent au genre vache enragée?...

Autant de questions que notre soldat se posait, sans pouvoir y répondre.

Ne parvenant pas à résoudre cet important problème, il fumait et fuma
jusqu'au jour.

Comme vous le voyez, ce jeune homme n'était pas si bête. Il se piquait
même d'être très-intelligent, à en juger par son acharnement à
approfondir les choses.

Il avait eu des jours plus heureux. Adolescent, il promettait beaucoup,
et ses parents s'étaient opposés à ses désirs d'être zouave pontifical,
il se fit vagabond.

Libre alors, il fut terrassier sur les chemins de fer, bûcheron dans les
forêts vierges, crève-faim, garçon muletier, comptable, puis rien.

Rentrant enfin au giron maternel, il hérita d'une somme importante,
l'écorcha vigoureusement, hérita encore, et vint aborder à Paris, terre
mille fois promise à ses voeux.

L'air de France le grisa, les dames à la mode le plumèrent avec entrain,
et, un beau matin, il se réveilla dans les plaines d'Afrique. Il était
soldat.

Ici nous le trouvons. Devenu philosophe par force, il n'est pas étonnant
de l'entendre raisonner si bien. Le malheur grandit les coeurs.

Il achevait sa sixième pipe quand le clairon sonna.

Son métier de guerrier lui fit oublier ses souvenirs, et la sieste le
plongea ensuite dans un parfait détachement de toutes choses.

Le 14 juillet brillait dans toute sa splendeur déserte. Le soleil
suivait son cours habituel.

Cinq heures sonnèrent, et l'ordre de partir à dix heures, le même soir,
arriva au crépuscule.

Par tout le camp, brouhaha des préparatifs du départ.

On devait couper le passage à Bou-Amema, qui avait encore fait des
siennes.

Jusques à quand, doux Seigneur du bon Dieu, ferez-vous des fêtes
nationales pareilles? Jusques à quand... Et l'on partit à l'heure
prescrite.

On a beau avoir l'enthousiasme du sang, l'ardeur des batailles, le désir
de la poudre, une marche de nuit refroidit singulièrement ces nobles
sentiments.

Oui, quoi qu'en disent les illuminés, une promenade datant de six heures
du soir, pour prendre fin le lendemain à quatre heures de relevée, n'est
pas du tout confortable. Je suis de ceux qui pensent ainsi.

Dans nos villes, en ce grand jour de juillet, de gais pétards
surprenaient les badauds, agaçaient les anciens, soulevaient le jupes;
dans la plaine, on marchait en trébuchant.

Là, le folâtre jeune homme enlaçait sa danseuse jusqu'à l'aube; ici, le
soldat serrait son fusil.

Là-bas, les musiques charmaient les oreilles; ici, près de nous, les
chameaux bouleversaient les échos de leurs hurlements plaintifs.

Enfin, dans ce beau pays de France, on prenait des rafraîchissements, et
l'on dormait; tandis que dans ces vastes steppes d'Algérie, il faisait
une soif de feu, et le matin, la nuit, le jour, on marchait, marchait et
marchait sans cesse.

Et pendant le trajet, pas plus de Bou-Amema que sur la main.

A l'arrivée, un peu d'eau tiède, prise à doses de deux litres, donna des
nausées consolatrices à tous, et la fête nationale avait été pour la
colonne.

Cette digression n'est pas plus assommante que le reste de ce travail.
Je l'aurais omise, mais je tenais à démontrer que tout n'est pas rose,
pour les patriotes, en cette fameuse journée de la Bastille.

Je quitte donc avec un certain regret notre soldat philosophe, et je me
lance sur ma gamelle.



                                  XII

                              LA GAMELLE


Où êtes-vous, héros culinaires du seizième siècle, grands artistes qui
bâtissiez de si stupéfiants monuments gastronomiques?

De vos mains rouges ou enfarinées naissaient toutes sortes de mets que
me sont inconnus.

Et vous, ô Vatel, sans épée, daignez me sourire!

Grand Rabelais, dieu des ventres, expédiez-moi votre Gargantua!

Vous aussi, mânes futurs de Monselet, ayez pitié de moi!

Sortant de vos tombeaux,--(pas Monselet, c'est évident)--conspirez pour
moi, et venez tous, je vous enjoins, remplir ma gamelle d'un régal autre
que le riz d'administration!

Qu'il me serait doux de trouver, en place du bouillon réglementaire, un
succulent consommé saisi à point!

Qu'il... mais passons à la soupe d'ordonnance. C'est beaucoup plus
pratique.

Le brouet spartiate, d'antique mémoire, devait être délicieux, si je le
compare à notre dîner de chaque jour. Biscuit au riz et riz au biscuit,
nageant dans une maigre sauce, composent ce festin pantagruélique.

Et ma gamelle est là pour contenir ces friandises.

Aujourd'hui, peu satisfait de son contenu, je lançai par mégarde ma
pauvre gamelle à tous les diables.

Prenant terre sur son centre de gravité, elle vacilla un instant, et
bientôt s'étendit sur le côté dans un abandon complet.

Le couvercle, séparé du corps principal, roula jusqu'au bout de sa
chaînette.

Après quelques frémissements sonores au contact des cailloux du sol, un
arrêt brusque eut lieu, et le tout fut immobilisé.

Je profitai de ce moment pour décrire la fête du 14 juillet, et,
terminant l'étrange roman du jeune homme à la vache enragée, je me
sentis ému. Un certain remords agitant les fibres sensibles de mon
intérieur, je me traitai d'ingrat.

C'était dur, mais enfin l'inqualifiable action de brutaliser ainsi une
gamelle inoffensive m'apparut dans toute sa noirceur.

Se séparer aussi violemment du réceptacle de sa pâture journalière
n'était pas le fait d'un honnête homme.

Un garçon capable de maltraiter ainsi un bienveillant ustensile devait
être indigne de le posséder.

Je me levai, quittai ma tente, et, saisissant la pauvrette, je la remis
proprement en place.

Cet acte de ma part ne prouve pas qu'elle ne soit incapable de fournir
le sujet de brillantes dissertations. Il ne faut pas non plus
l'attribuer à ce que ma fidèle gamelle a été faite de fer-blanc, et que
ses flancs portent deux oreillettes de même métal.

Non, cet acte magnanime de relever gracieusement ma chère compagne est
dû à l'horreur que m'inspirait ma mauvaise action, et, de plus, je
tenais à me réhabiliter dans ma propre estime.

Laissons à l'ouest le vase dans lequel le cuisinier me versera la soupe
du soir, et examinons ce qui vient ensuite.

Le soleil, joyeux, nous aide dans nos recherches. Vivement éclairé par
lui, reconnaissons mon quart.

Nous avons raison de dire quart, car gobelet manquerait de cachet local.



                                    XIII

                                  LE QUART


Oui, je trouve mon quart, placé comme par hasard, près de l'endroit où
fut déposée ma gamelle.

Il serait illogique de croire qu'il pourrait en être autrement. Le quart
marche avec la gamelle. L'un ne peut aller sans l'autre.

Il est nécessaire d'utiliser le quart. On peut aussi boire au petit
goulot du bidon, mais quelle imprudence!

Les _Rédirs_ sont habités par des quantités de parasites, qui, entrant
dans le bidon, ne se gênent pas ensuite pour entrer dans la bouche.

Le quart équilibre la situation et permet d'étrangler les animaux
aquatiques en question.

Visibles à l'oeil nu, ils nagent gaiement dans le quart, et l'on met fin
à leur existence avec un peu d'énergie.

Quelques-uns emploient le couvre-nuque pour filtrer l'eau, mais ce sont
des sybarites. Le plus grand nombre, mourant de soif, négligent toute
prudence et boivent à grands traits partout où faire se peut.

De graves accidents, dus à l'absence de quart, arrivent quelquefois.

Je sais une histoire à ce propos.

Un jour de soif terrible, un troupier s'avise de se coucher au bord d'un
marais, et d'en boire ainsi l'eau stagnante.

Il se relève radieux, mais le malheureux ignorait que ses amygdales
portaient un intrus.

Une sangsue microscopique s'y était installée et prenait taille à cet
endroit.

Le troupier avait bien senti quelque chose d'anormal en buvant, mais,
attribuant cela au goût de l'eau, il n'y pensa plus.

Peu de jours après, sa salive se tachetant de sang, il fut ému.

Puis vint un chatouillement étrange qui lui caressait la gorge, et il
fut de plus en plus ému.

Enfin, n'y tenant plus, il alla trouver le major, qui, lui ôtant
tranquillement une sangsue de fort belle venue, lui dit d'aller cracher
en paix.

Depuis ce moment, ce gaillard-là a un culte particulier pour son quart.
Il ne boit jamais hors de lui.

Morale: Buvons toujours dans un quart, et non comme les guerriers de
Gédéon.

A l'encontre des pipes, les quarts dont plus appréciés dans leur jeune
âge que dans leur vieillesse.

Ils sont plus propres d'abord, chose essentielle, et, n'étant pas
bosselés, ils contiennent plus de vin hygiénique.

Personne n'ignore qu'un quart portant une bosse à saillie intérieure
perd de sa puissance. Cette question, peu encouragée par un jeune
soldant manquant d'expérience, acquiert une véritable valeur chez le
vieux troupier, qui ne veut pas perdre une seule goutte de sa ration.

Je reviens donc à ma première assertion et je recommande les quarts
vierges.

Les qualités du mien pourraient être discutées, et je n'ose lui
attribuer plus que son dû réel. Il appartient à la bonne moyenne et ne
loge pas bien loin de l'ouverture de ma tente.

Laissons, chers lecteurs, ce gobelet militaire recevoir la douce chaleur
du soleil qui le chauffe, et continuons notre voyage.

Vers le sud, nous rencontrons nos guêtres. Elles vont faire le sujet
d'un chapitre palpitant. Allons-y.



                                   XIV

                               LES GUÊTRES


Mais là, vrai, les deux mains sur la conscience, il est très-difficile
de raconter les guêtres.

L'inspiration manque. On a beau se palper, se sonder, se percer à jour,
on reste à sec en face de ces humbles chaperons de nos jambes
militaires: absolument zéro.

Elles possèdent bien chacune quatorze boutons qui accidentent leur
blanche monotonie, mais il est si facile d'être inspiré par autre chose!

Et encore, leur utilité en route n'est certainement contestée par
personne, et je suis le premier à leur rendre justice.

Il est vrai aussi de croire qu'à trois heures du matin, par un temps
froid et humide, quelques difficultés se présentent bien pour chausser
les guêtres, au moment d'un départ précipité.

Et puis, à l'alerte, le soldat pourrait être plus prompt à courir aux
armes, si la guêtre n'existait pas.

Oui, tout cela est réel, mais peu poétique. Et je soupçonne ces graves
pensées d'être froides et peu faites pour exalter l'imagination.

Cependant, aucune comparaison ne peut être posée entre les guêtres de
toile et les guêtres de cuir.

Celles-ci, avec leurs nombreux trous, dans lesquels passe un long cordon
sont grandement supérieures à celles-là, au point de vue de
l'embêtement. Pas de contestations admissibles sur ce point.

Ces deux types de guêtres sont réglementaires. Viennent ensuite les
genres fantaisistes.

J'en néglige ici l'énumération entière, et je me contente de citer la
guêtre de drap, solide et chaude. Le soldat élégant seul patronne
celle-ci, avec laquelle je ferme le ban.

J'ai peut-être eu tort de parler ici de ces infimes accessoires de
guerre.

J'avoue franchement qu'il m'aurait été facile de les laisser dans
l'ombre. Cela aurait-il été noble cependant?

Et après, vous, loyal lecteur, ne m'auriez-vous pas lancé à la face
l'accusation de partialité et de manque de bonne foi, dans mon rôle
d'écrivain et de voyageur, passionné du vrai?

Et vous auriez eu raison, car je dois à mes descendants la vérité toute
entière, et voilà pourquoi j'enregistre mes guêtres au sud trois quarts
ouest. Ce point est marqué par la boussole que j'ai sous les yeux.

Je profite de cela pour assurer la position de mon sabre.

Il est bien accroché dans la direction que j'ai eu l'honneur de soutenir
au chapitre X. J'avais dit juste alors. Je ne reviendrai plus sur ce
sujet. L'incident est clos.

Cejourd'hui est le quinzième de mon voyage circulaire, et, comme demain
est le sabbat, je me donne des vacances d'une semaine.

Tout le monde prends des vacances dans ce siècle de progrès: députés,
sénateurs, secrétaires d'État, garçons de café, journalistes et
fumiste,--ceux-ci bien peu.--Comme je suis de tout le monde, je me donne
congé et je cours à mes vacances, que ne seront pas stériles, je vous le
promets.

Les chapitres suivants le prouveront.



                                  XV

                             LES VACANCES


Assis par terre, les jambes croisées à l'orientale, je jouis de mon
congé, en admirant le paysage qui se déroule au loin dans la plaine.

Mon regard plane sur cette immensité, et mon imagination, libre de toute
entrave, prend son essor vers les cieux infinis.

C'est beau et grand, la liberté! Laissé à lui-même, malgré ses plus
beaux projets et ses plus sérieuses résolutions, il devient bientôt
apathique.

Il lui faut le stimulant d'un règlement, d'une ambition quelconque, pour
le forcer à sortir, en grommelant, de sa léthargie paresseuse.

La liberté, mot mille fois rabâché, à propos duquel je rabâche ici de
vieilles choses, s'empare de son élève, lui ouvre des horizons sans fin,
l'assomme de bonheur, de satisfaction, d'ennui, et le livre bientôt,
éreinté et dégoûté, à un règlement qui en fait un homme.

Car sans ligne de conduite, sans but, avec trop de liberté enfin, jamais
d'homme.

Ces pensées m'empoignent pendant mes chères vacances, et, reportant mes
regards vers la terre, l'oeil vague et réfléchi, je fais une étude de
botanique morale sur la touffe d'alfa qui pousse à mes pieds.

L'attache qui la lie au sol fait sa force. Arrachée, elle roulerait au
gré des vents, et, jaune et flétrie, elle irait bientôt mourir sur
quelque fumier inconnu. Aussi, comme elle semble vouloir être libre!

Violemment secouée par la brise, elle lance des pointes dans toutes les
directions.

Les fines extrémités de ses tiges dansent sur leurs bases flexibles, et
menacent continuellement un ennemi invisible.

Étonnante ivresse que la danse de l'alfa!

Serpent nourri de vent, elle se livre à ses caprices, et taille dans les
airs les plus fantastiques évolutions.

Quelle traîtresse, cependant! Derrière cet air léger et insouciant, se
cache une noire méchanceté, à laquelle un Bou-Amema quelconque se charge
souvent de donner raison.

Son voisinage offre de si meurtrières cachettes!

Inutile de rappeler ici les crimes dont elle fut témoin. Nombre de
malheureux soldats, en faction la nuit aux avant-postes, lui doivent la
mort.

Morne, silencieux, le factionnaire fouille au loin l'horizon d'un oeil
anxieux... Soudain, un éclair brille, un coup de feu éclate, le soldat
tombe, un maraudeur s'enfuit.

Un bouquet d'alfa avait caché l'assassin.

Oh! défions-nous de cette plante! Ses parages sont pleins de drames.

A tel point, que le chapitre suivant, construit pendant mes vacances
fera connaître un lugubre épisode, dont le théâtre était une plante
d'alfa.

Cette histoire est de celles qui laissent de profondes traces dans
l'imagination des lecteurs.

Je quitte cependant, avec un profond regret, ce chapitre XV, imbibé des
plus saines idées philosophiques.

Il tendra à démontrer à nos pairs que je suis très-fort en vacances.

Allons, c'est fait, avalons bravement le chapitre suivant. Une fois
lancé, marchons courageusement jusqu'au bout. Les dieux nous en sauront
gré.



                                  XVI

                           COMBAT HOMÉRIQUE


C'était le deuxième jour de mes vacances. Triste et pensif, je me livrais
à d'intimes actions sur le bord d'un étroit sentier, lorsque mon oreille
fut frappée par un petit bruit sec.

Regardant dans la direction indiquée, je fus témoin d'une horrible
tragédie, dont je vous dévoile tout de suite les émouvantes péripéties.

Un énorme _cafard_ était aux prises avec une dizaine de grandes fourmis,
dont le domicile entamait fortement la base d'un gros bouquet d'alfa.

Ce malheureux coléoptère avait probablement fourré son nez dans des
choses privées, car les fourmis paraissaient fort en colère.

Il faisait de prodigieux efforts pour sortir de ce mauvais pas, mais à
peine entr'ouvrait-il les ailes, que ses ennemies s'y cramponnaient avec
furie.

Lançant de formidables horions à droite et à gauche, il ne pouvait
cependant se débarrasser de ses assaillantes. Ce voyant, en tacticien
habile, ce cafard malin fit le mort et attendit les événements.

Un spectacle extraordinaire s'offrit alors à ma vue.

Les sept ou huit fourmis qui l'entourent encore restent ébahies et
tiennent un conseil de guerre. Après de longs pourparlers, bourrés
d'arguments divers, une décision est prise, et l'action commence.

Deux des plus agiles se cramponnent aux ailes à moitié rentrées de leur
victime, deux autres aux pattes de derrière, et le reste pousse de
l'avant.

On marche en traînant le cadavre, et la route suivie mène au logis des
fourmis.

Le cortège s'avance ainsi de quelques centimètres sans encombre, lorsque
le cafard, sentant qu'on le traîne à sa perte, revient brusquement à la
vie, et annonce sa résurrection par un vigoureux coup de patte, qui
envoie rouler la plus ardente de ses ennemies sur un caillou voisin.
Elle y reste évanouie et expire quelques instants après.

Les autres, surprises de cette vie miraculeuse, se retirent discrètement
à l'écart et tiennent un second conseil.

Profitant de ce répit, le malheureux cafard recrute tous ses moyens, se
ramasse sous ses élytres, fermement rentrés, et marche en avant.

Il se traîne quelques secondes, et soudain une attaque furibonde, venant
de tous côtés, le rend perplexe.

Ses assaillantes, retirées derrière les rochers des environs, avaient
concerté un plan et le mettaient énergiquement à exécution. Fondant à
l'improviste sur leur ennemi en fuite, elles l'entourent et le harcèlent
sans cesse.

Il tient ferme, se débat longtemps, et finalement, perclus et épuisé, il
succombe une deuxième fois, non sans avoir jonché l'arène de nouveaux
cadavres.

Des renforts arrivent aux fourmis, et elles organisent un second convoi.

Alors commence, pour le cafard expirant, une promenade des plus
dramatiques.

Tantôt, sur une motte de terre, son gros corps luisant se tourne et
agite convulsivement ses pattes dans le vide, tantôt, échoué dans un
bas-fond, il nécessite les plus grands efforts pour l'en retirer.

Il serait oiseux de suivre cet insecte dans son triste pèlerinage. Il ne
me reste plus qu'à raconter les événements de la fin.

Parvenues à domicile, les fourmis lâchent prise et hésitent un instant.
Leur proie, offrant une trop grande surface, ne pourra être introduite
chez elles.

Les discussions se poursuivent, et l'on paraît vouloir lentement
s'acheminer vers une décision.

Enfin, les dernières objections levées, les plus fortes se montrent, et
le morcellement commence.

On en veut surtout aux pattes, car le souvenir des camarades, qui gisent
sur le champ de bataille, aiguise leur haine. Ces terribles pattes ont
porté les coups.

On saisit l'avant-train, et bientôt un membre, cédant à des efforts
réitérés, reste entre les serres d'une des travailleuses.

A ce moment, une chose terrible se passe.

Réveillé de sa torpeur, le cafard bondit sous la douleur et fait face,
une dernière fois, à l'armée entière de ses assaillantes.

Ses défenses de front se redressent, s'aiguisent sur son museau bruni et
défient au combat. Son corps entier frissonne et se cambre fièrement sur
ses pattes.

Tel apparaît à la meute qui le traque le sanglier acculé à sa bauge. Ses
poils, frémissant sous l'action de la rage, ondulent, secoués par sa
respiration haletante; ses flancs se gonflent et bondissent, en saccades
entrecoupées; ses pattes, cambrées obliquement, sont prêtes à donner
l'élan; son groin, armé de dents féroces, hume l'air avec feu et défie,
par son attitude arrogante, la foule entière des chiens ébahis.

Ceux-ci s'arrêtent un instant, comme bouleversés de tant d'audace, mais
se ruent bientôt sur lui et le mettent en pièces.

Tel apparaît aux fourmis ahuries l'indomptable cafard, héros de ce
drame.

L'attaque ne se fit pas longtemps attendre.

Blessées dans leur orgueil de vainqueurs, les fourmis se précipitent en
foule, le roulent et le culbutent en tous sens.

En vain ses membres musculeux frappent-ils à droite et à gauche; en vain
sa tête, faisant bélier, se rue-t-elle contre les nombreuses cohortes
des fourmis. Inutiles efforts! Il est entouré, écrasé, enlevé, entraîné,
et, roulant par terre une dernière fois, il se décide enfin à dire adieu
à la lumière.

Une convulsion suprême l'étend sur le dos, ses pattes battent l'air,
avec des frémissements de plus en plus lents, et bientôt il ne reste
plus qu'un réel cadavre, de ce qui, l'instant d'avant, faisait l'honneur
de sa race...

Sait-on si ce tragique cafard n'avait pas un épouse, jeune et belle, qui
l'attend, inquiète, au logis?...

Une mère, et un père, vieux et impotents, guettent peut-être son retour,
avec la pâture de la journée!... Jeune et brave, son devoir était de
nourrir les siens. Il s'en acquittait bien, preuve, la lutte suprême qui
lui coûte la vie...

Était-il père?...

Ses petits, dans leur nid moelleux, veillent jusqu'à sa rentrée au
logis. Leurs regards inquiets interrogent au loin l'horizon, pour y voir
poindre la forme bien-aimée de l'auteur de leurs jours!...

Mais rien, rien que le ciel vide...

Tristes réflexions qui m'accablent!...

Les fourmis, sans se laisser attendrir par ces funèbres pensées,
dissèquent tranquillement leur proie, et elles en logent les parties
dans leurs vastes greniers, pour servir de nourriture à leur nombreuse
progéniture.

J'assiste jusqu'à la fin à cette lugubre opération, et, quittant cet
endroit sinistre, je rejoins mes camarades, l'âme profondément remuée.

Ce fait est véridique, et je le livre intact à ma postérité.

En proie à une immense douleur, qui m'envahit infailliblement, au
souvenir de ce drame, je me vois forcé de fermer ce chapitre, que
j'avais pourtant juré de faire intéressant...



                                 XVII

                           FUNÈBRE SOUVENIR


               ......................................
               ......................................
               ......................................
               ...............Le cafard..............
               ......................................
               ......................................
               ......................................



                                 XVIII

                          PÊCHE MIRACULEUSE


Plaignez-moi, car j'en vaux la peine.

Un peu remis des cuisantes émotions dues aux chapitres précédents, le
hasard, parfois aimable, me fournissait une affriolante pêche à la
ligne.

Passions et joies de mon enfance! m'écriai-je en délire, enfin, je
pourrai donc, une fois encore, me livrer à vous, corps et âme!

Une rivière serpente à quelques pas d'ici, et un jeune amateur convaincu
doit me conduire sur ses rives.

Comme nous allons être heureux!

Ce jeune homme, caporal dans ma compagnie, est membre de l'institut de
Cambodge-Annam--gage de succès,--officier d'académie, et porte des
lunettes à branches.

Doit-il assez aimer la pêche à la ligne!

Accordant une mentale ovation à Alphonse Karr, notre grand maître
pêcheur à tous, je me plonge dans de délicieuses émotions, évoquées par
le souvenir de son fameux poisson de cinq pieds, qui faillit le
submerger dans la Manche près d'Étretat.

De là, me laissant entraîner par les caprices de ma pensée, je n'hésite
pas à me rappeler mes exploits sur la rivière des Prairies.

Refaisant, étape par étape, mes années du jeune âge, je me vois,
impatient, attendre le soir qui devait me trouver dans ma pirogue,
fidèle aux barbues, à qui je fournissais une pâture qu'elles
appréciaient.

Je choisissait une pierre, assez longue et lourde, que j'attachais avec
une corde d'écorce, et, lançant ma pirogue au fil de l'eau, je lâchais
tout, à l'endroit propice.

Préparant alors mes lignes, j'y mettais les appâts avec un soin jaloux,
et ah! qu'il était doux à mon oreille, par une soirée calme, le son
plaintif du plomb frappant l'eau!

La ficelle enlacée autour de l'index, l'oeil fermé ou perdu dans la
pénombre lointaine d'une eau sereine, les sens endormis dans une vague
indécision mentale, j'attendais le choc lent et prolongé d'un gibier
marin quelconque.

Pas un souffle dans l'atmosphère.

Les bruits se répandent avec une limpidité merveilleuse.

Les _voyageurs_, attardés dans les petites cabanes de leur radeau,
envoient dans les airs leurs chansons bien rhythmées.

L'écho est fidèle aux douces et monotones terminaisons traînardes,
particulières à nos chants canadiens:

          Elle est à quinze brins,
          Ma ceinture de laine;
          Elle est à quinze brins,
          Ma ceinture de lin.

Ou bien:

          Rendez-moi mon quart d'écus,
          Je ne veux plus boire;
          Rendez-moi mon quart d'écus,
          Je ne boirai plus.

Bientôt tout bruit s'éteint peu à peu.

Seul un voyageur en gaieté trouble encore parfois le grand silence, et
chante, en coupant vigoureusement chaque syllabe:

          _C'est_ les avirons
          Que nous montent, qui nous mènent,
          _C'est_ les avirons
          Qui nous montent en haut.

Puis il se tait brusquement.

Et pas une barbue!

Les battements cadencés de mes nerfs simulent seuls le: _Ça mord!_
traditionnel.

Chut! me dit mon frère, compagnon inséparable.

Je ne réponds rien, car je m'aperçois que ça mord aussi.

Un brusque mouvement d'Ulric, des embrassées fiévreuses et multipliées
de sa part, un léger clapotis, un son mat à l'autre extrémité de la
pirogue, m'apprennent bientôt qu'une pièce est enlevée.

Est-elle grosse?--Ah! très-belle!

Je suis jaloux: ça mord, je tire brusquement ma ligne, j'en attrape une
grosse et je suis consolé.

Et pendant dix ans, cela dura...

Allons! allons! courons vite à la rivière, dis-je énergiquement au
caporal. Il me faut tout de suite me livrer au sain plaisir de la pêche.

Le caporal sourit, se retire respectueusement et revient quelques
instants après, avec une quantité respectable de roseaux de tous genres,
armés de ficelles de différentes longueurs.

Nous voilà en route.

Je guigne le bout des ficelles, et je n'y vois pas d'hameçons. Sur ma
demande d'explications, le caporal répond que tout va bien, et que sa
musette contient ce qui est nécessaire.

Nous sommes sur la berge de la Mékerra.

Choisissant un emplacement convenable, je m'y installe. L'eau, de
couleur sombre, m'annonce une profondeur suffisante.

Je commence à jouir d'avance de mon bonheur.

Je prends une ligne et demande un hameçon à mon compagnon. Un sourire,
toujours respectueux et teinté d'une certaine pitié pour mon ignorance,
illumine les traits de ce cher camarade.

D'un geste digne il me montre au bout de la ficelle un engin
microscopique, accompagné d'un plomb presque invisible à l'oeil nu.

Ah! m'écriai-je, je vous remercie.

Mais en moi je pensais qu'un pareil crochet ne pourrait jamais réussir à
enlever les pièces que je devais prendre.

Je ne dis mot cependant et demandai les appâts.

Un étroit sac de papier m'est présenté. Au fond, se remuent une quantité
innombrable de petits vers blancs. Ils sont un peu plus gros que la tête
d'une épingle.

Je jette un regard soupçonneux sur le caporal, et ma confiance commence
à être sérieusement ébranlée.

Je me remets cependant, et, après d'inqualifiables efforts, je parviens
à accrocher une de ces petites bêtes à la pointe de l'hameçon.

Lançant ensuite tout l'attirail en plein eau, je concentre mes facultés
sur le vrai travail du pêcheur: suivre attentivement, d'un oeil fatigué,
la plume d'oie servant de bouchon indicateur.

Mon compagnon a agi comme moi, mais certain dépit nerveux chez lui me
fait croire qu'il est très-difficile dans le choix de l'endroit où jeter
sa ligne.

Jamais content, ce caporal. Aussitôt sa ligne à l'eau, plus vite il la
retire.

Ses gestes, devenant peu à peu épileptiques, finissent par attirer tout
à fait mon attention.

Je le regarde, et la décomposition de son visage me fait peur.

Les veines de ses tempes sont gonflées à se rompre. Les coins de sa
bouche sautillent nerveusement. Ses mais, agitées et pendantes, ne
retiennent plus le roseau qui flotte sur l'eau. Son corps, penché en
avant, semble prêt à s'élancer; et enfin, ses yeux, aux prunelles
démesurément dilatées, sont dardés, avec une intensité inouïe, sur le
bouchon de ma ligne.

--Ça mord! mugit-il d'une voix à réveiller les morts, au jugement
dernier.

Je crois, en effet, voir une presque imperceptible vacillation du
bouchon, et, ému par le cri énergique de mon compagnon, j'enlève ma
ligne avec une vigueur à retirer un poisson de dix livres.

Hélas! une légèreté peu encourageante me fait vite comprendre que
l'hameçon est vierge de toute victime, et j'allais remettre ma ligne à
l'eau.

--Vous en avez un, hurle mon compagnon sur le même ton qu'auparavant.

Cette fois je perds complètement contenance.

Mon imagination surchauffée fait tout de suite défiler devant moi les
cas nombreux d'individus frappés d'épilepsie ou devenus fous furieux
subitement.

Pas possible, ce caporal est fichu, me dis-je, et, mettant ma ligne par
terre, je me lance au secours.

Ce voyant, mon compagnon se précipite vers moi, et avec une fureur telle
que, perdant totalement le peu de sang-froid qui me reste, je m'enfuis à
toutes jambes.

Surpris de ne pas être poursuivi, je regarde en arrière: le membre de
l'Institut de Cambodge-Annam tiraillait fiévreusement le bout de ma
ficelle.

Je comprenais son étonnante émotion. Un barbillon, d'un pouce et demi de
longueur, était étroitement serré entre ses doigts.

J'appris que de plus grands poissons étaient quelquefois pris en y
mettant de la patience.

J'en fus satisfait.

Plaidant une migraine, aussi violente que subite, je m'éloignai de la
berge.

La pêche dans la Mékerra peut trouver des amateurs, mais j'ai des goûts
excentriques, et je ne l'aime pas.

Où êtes-vous, fameux saumons du Saint-Laurent! Et vous, _maskinongés_ à
long bec, qui autrefois faisiez mes délices!

Bienfaisantes barbues de l'anse à Bleury, anguilles mystérieuses et
gluantes, brochets et _achigans_ violents, mais chers à mes lignes!
Riez, riez de ma déconvenue! Moquez-vous bien de votre maître à tous: il
est maintenant impuissant.

Plaignez-moi, car j'en vaux la peine.



                                 XIX

                        SOUVENIR DU JEUNE AGE


Je jure que je ne quitterai pas ma tente pendant les quatre derniers
jours de mes vacances.

Mon expérience de la pêche à la ligne m'a trop douloureusement éprouvé:
je ne veux plus m'amuser.

Cependant, l'ennui commence à m'assommer ferme, et le diable m'emporte,
mais je voudrais être en route.

Que ferais-je bien aujourd'hui pour tuer le temps? Rien, si ce n'est
réfléchir.

Que fait un homme qui n'a rien à faire? Il pense.

S'empoigner avec ses réflexions est un moyen comme tout autre d'oublier
le présent.

Le passé défile devant soi, et l'on a le choix des sujets.

On glisse rapidement sur les choses ennuyeuses, et l'esprit s'arrête
avec complaisance sur certains événements chers au souvenir.

Le premier sourire de la femme aimée fait époque dans la vie d'un homme,
et y laisse des traces brillantes où l'imagination aime à se trouver.

Par contre, l'oubli complet nous venge bientôt de nos plus violents
déboires.

Heureuse construction que la machine humaine!

L'homme prévoyant doit toujours s'assurer la pâture de l'avenir avec un
passé bien rempli.

L'âge arrive, et avec lui tout un cortège d'illusions perdues, de
chagrins, de passions, d'ambitions avortées, de jouissances.

Le repos bien mérité, au bord de la tombe, permet au mortel de puiser
dans cet immense océan du passé, et d'y prendre à volonté les sujets de
souvenir.

Ce préambule m'amène naturellement à raconter un événement auquel je fus
mêlé, et que, à l'époque, fit une impression extraordinaire sur mon
esprit.

J'étais très-lié avec un jeune étudiant en droit du nom de P...

Ce garçon me recevait chez lui chaque soir, et je dois me rendre
justice: c'était toujours sur ses instances réitérées que je
franchissais, au crépuscule, le seuil de sa porte.

Si, par hasard, j'oubliais le rendez-vous, je voyais P... arriver chez
moi, le reproche à la bouche.

Nous étions tus deux quelque peu musiciens, et nous partagions nos
soirées entre la musique et la pipe.

Très-enthousiaste, il me faisait lui raconter mes aventures.

Déjà, à cette époque, j'avais connu les caprices du sort des voyages.

Un ami commun, T..., logeait chez P... et, pendant ces longues soirées
d'hiver, je nouai avec ces deux garçons-là, à l'aide de franches
causeries, les deux plus solides amitiés de ma vie.

D'une timidité incompréhensible qui me faisait fuir le monde, je
n'abordais presque jamais les parents de mon ami.

Celui-ci, connaissant cette particularité de mon caractère, entourait
mon entrée chez lui de précautions toutes mystérieuses.

Il me précédait toujours, et éloignait de ma chère personne tout être
indiscret.

Si la bonne m'ouvrait, elle avait ordre de me conduire au fumoir sans
avertir qui que ce fût.

Si bien que le papa finit par être intrigué du personnage phénoménal
introduit chaque soir chez lui par son fils.

D'intrigué qu'il était, le bonhomme devint peu à peu hargneux, et,
finalement devant les insistances de mon camarade, priant son père de ne
pas me parler, la haine du vieillard ne connut plus de bornes.

La maman, contrairement à son mari, nourrissait pour moi un amour qui
frisait l'adoration.

Elle ne tarissait pas d'éloges à mon adresse, chaque fois que,
rougissant, j'avais l'honneur très-rare de lui parler.

Le papa attendait depuis longtemps une occasion favorable de faire
éclater sur ma tête une tempête terrible.

Inconscient du malheur qui me menaçait, je continuais toujours mes
visites, les entourant de plus en plus d'une discrétion dont l'excès
faisait écumer le père de mon ami.

Le _Bazar_ de la maîtrise Saint-Pierre fut l'étincelle qui mit le feu
aux poudres.

Il avait entendu, pendant la journée, entre P... et moi, que nous irions
le soir au _Bazar_.

A sept heures, j'étais dans le corridor, chez lui. Il rendait compte de
sa sortie.

Des cris, des hurlements, des bruits de vaisselle cassée, des pleurs de
femme, et de jeune fille, des jurons, enfin toute une gerbe de sons
variés m'arrivent tout à coup.

Des qualificatifs, extraordinairement gras, sortent de la bouche du
papa.

Je perds contenance et m'efface discrètement, me faisant très-petit.

Je regrettais ma présence au milieu de cette fête d'intérieur.

Toujours loin de moi, cependant, l'idée que ma mince personnalité était
pour quelque chose dans cette orgie de famille.

La porte de la salle à manger s'ouvre, et mon ami P... l'oeil en feu, me
prie de le suivre et de ne pas faire attention aux paroles du son père.

Je consens de la tête, prenant la mine d'un homme peiné d'être témoin
d'une pareille scène.

Mais le papa suit de près, et l'orage m'écrase de toute sa violence.

J'aurais fait la fortune d'un peintre, s'il avait pu croquer ma binette
au moment où je compris que j'étais la cause de tout ce tremblement.

J'étais anéanti, écrasé, pulvérisé.

Je courbais l'échine et me croyais en réalité le plus misérable des
hommes.

Jamais ma chétive personne ne m'était apparue aussi dénuée de tout
intérêt.

J'étais sincèrement convaincu que le dernier des mortels valait cent
fois plus que moi.

Telles sont mes pensées, tant que le papa s'adresse à son fils, mais,
une fois lancé, le gaillard ne savait plus s'arrêter, et bientôt sa
fureur me prend directement pour objectif.

Toutes les foudres de son éloquence bilieuse m'atteignent à la fois.

--Qu'est-ce que ce monsieur C...? A peine a-t-il vingt ans qu'il a déjà
été soldat au Texas! Ça doit être un voyou de la plus belle eau!

Ah! massacre et pain d'épice! Je redeviens à l'instant le premier des
mortels, et, au moment où mon poing allait s'abattre sur le crâne de
l'insolent, je me trouve étendu sur le trottoir.

Un bruit violent m'apprend que la porte s'est refermée, et, réflexion
faite, je comprends que j'ai été flanqué dehors.

De lointains et sourds mugissements me font connaître que mon ami
recevait une raclée paternelle, tandis qu'un rire méphistophélique,
venant du troisième, ne me laisse aucun doute sur la désopilation du
camarade T..., témoin du drame.

Ma chute m'avait fort ébranlé, mais une idée nette et claire restait
dans mon esprit: me venger.

Toutes les tortures du monde ne pourront effacer une insulte aussi
grave.

Car enfin, invectiver un homme et le flanquer à la porte, voilà
certainement une insulte: aucun doute possible là-dessus.

La tête bourrée des plus effroyables pensées, je m'éloigne, en proie à
une émotion bien légitime.

Le hasard me fait tomber sur un mien cousin, affuble du plus cocasse
dénominatif du monde. Ses ancêtres lui avaient légué le nom emblématique
de Dolphis Seringue.

Une idée me frappe... un duel!...

Voilà une vengeance peu canadienne, il est vrai, mais qui n'en sera que
plus terrible.

Je suis fort au pistolet, et j'abattrai le bonhomme. Puis, lu mettant le
pied sur la gorge, je lui rirai sardoniquement au nez, en assistant à
son dernier râle.

La décomposition de mon visage et le désordre de mes habits attirent
l'attention de Seringue.

--Tu me connais, lui dis-je avec éloquence. J'ai besoin de toi pour me
rendre un grand service. Il faut que je me batte en duel, et tu seras
mon témoin. Tu vois cette maison. Eh bien, là réside un animal qui m'a
insulté. Non content de l'insulte, l'infâme m'a violemment jeté hors de
chez lui. Comprends-tu qu'un homme comme moi ne doit pas supporter qu'on
l'étende impunément sur un trottoir, quel qu'il soit?

Ce morceau d'éloquence produit un effet remarquable.

Seringue est électrisé. Il prend ma vengeance à coeur, et, sans autres
explications, il se pend à la sonnette de mon insulteur.

Le nez collé au volet du deuxième, le père P..., qui s'attend à quelque
chose, guigne l'entrée de sa maison, et crie:

--Qui est là?

--Dolphis Seringue

--Qui ça, Dolphis Seringue?

--Un monsieur.

--Que me voulez-vous?

--Je viens de la part de C..., qui veut se battre en duel avec vous.

Le bonhomme P..., qui connaissait son latin, lui lance un formidable
_cambronne_ pour lui et pour moi.

Dolphis Seringue rugit et donne de violents coups de pied dans la porte.

L'ami T..., et P..., revenu de sa raclée, prennent goût à la tournure
des événements et se rendent malades de rire.

Seringue continue toujours en gamme ascendante, sa série de coups de
pied dans la porte, et agrémente son langage d'épithète à hauteur.

Le père P... prend un air de haute-taille, et, se cambrant dans la
croisée, avec la plus exquise politesse:

--Mon cher monsieur Dolphis Seringue, si vous ne cessez de frapper à ma
porte, je me verrai dans la pénible obligation d'avoir recours à la
police pour vous faire arrêter,--puis, s'emballant,--vous m'embêtez,
monsieur,--de plus en plus poli,--f...-moi la paix et,--dernier et
conclusif argument:--mangez de la... Autre édition du classique suscité.

Dolphis Seringue devient diablement personnel.

C'est à lui que le bonhomme aura affaire...

Cette scène m'afflige beaucoup.

Un peu remis de ma colère, je comprends enfin que la démarche de
Seringue est tout au moins empreinte d'une certaine irrégularité.

Je l'attire à mon tour de le tranquilliser.

Sa fureur ne connaît plus de limites. Nous nous séparons après avoir
arrêté les plus sombres projets de vengeance pour lendemain. La nuit
porte conseil.

Le jour suivant, il ne me restait plus qu'une grande tristesse et une
courbature à l'épaule.

Le père P... est un vieillard, et je ne puis cependant pas me battre en
duel avec lui...

Il avait bien le droit de trouver que je débauchais son fils...

Puis enfin, si je n'avais pas été soldat au Texas, il ne m'aurait pas
traité de voyou...

Cependant, il m'a jeté à la porte...

Débonnairement, je me donnais tous les torts, et, n'osant faire mes
excuses au père P... de m'avoir flaqué sur le trottoir, j'écrivis à sa
femme.

Je lui fis une peinture navrée de la candeur de ma conduite, et lui
jurai bien sincèrement de n'y plus revenir.

Je vis mes deux amis dans le courant de la journée. Ils rageaient de ma
bonasserie inqualifiable, et P... ne parlait de rien moins que de
quitter le toit paternel.

Je me fis pacificateur et mis de la raison dans son esprit.

Le soir, je reçus du père P... une lettre bourrée d'excuses de toutes
sortes. Il mettait toute la faute sur son coquin de garnement.

Quant à Dolphis Seringue, il rage encore.

Si mes deux amis voient ces lignes, je souhaite qu'ils en rient un peu
comme j'en ris maintenant.

C'est égal, dans le temps, c'était dur tout de même, surtout le
trottoir.



                                 XX

                         UNE PAGE D'AMOUR


Mon éditeur a annoncé, avec une certaine pompe qui flatte singulièrement
ma vanité, que j'écrivais un roman.

Diable! un roman veut dire: amours, aventures, intrigues.

Me voilà au vingtième chapitre de mon livre, et, si je me rappelle bien,
aucune chose de ce genre n'a été dite jusqu'ici dans cette oeuvre
appelée à faire ma gloire.

Ne dois-je pas profiter d'un repos bien acquis et des trois jours de
congé qui me restent pour aborder ce sujet?

L'amour est un dieu auquel j'ai beaucoup sacrifié, et un épisode sur mes
conquêtes passées a sa place marquée ici.

Pourquoi pas, d'ailleurs? et en conséquence:

Après avoir étudié l'art de la charpente, je compris bien vite que
j'étais indigne de ce beau métier, et, à la suite d'une chute de
quarante-cinq pieds, je fus convaincu que ces sortes d'exercices étaient
contraires à ma santé.

J'entrepris donc une autre carrière.

Détestant à l'extrême les professions remuantes, j'acceptai le poste de
commis dans une épicerie, près de Toronto.

Ma position était brillante.

J'avais vingt francs par mois, la nourriture et dix-huit heures de
travail par jour.

Enchanté de ma nouvelle position, je songeais déjà à la quitter, quand
un événement tout fortuit me retint: ma patronne était devenue amoureuse
de moi.

Laide, bête, prétentieuse, elle avait cinquante ans et parlait pointu.
Ayant déjà vidé deux maris, elle songeait à enterrer le troisième.

Coquette et toujours bien mise, elle choisissait les moments où elle
essayait un cotillon, un fichu quelconque, pour m'appeler et me demander
mon avis.

Et alors, quel petit air délicat d'indifférence! Comme elle minaudait
bien devant sa glace!

J'ai déjà dit ma bonasserie monumentale, mais cette qualité pâlissait
devant ma naïveté: quelque chose d'inédit enfin.

Offrant à ma patronne le plus beau spécimen d'idiot antiamoureux, elle
essaya de dompter ma froideur en me parlant continuellement de sa fille.

Celle-ci, mon aînée d'un an, avait dix-sept hivers, et étudiait le piano
à Montréal.

Elle devait arriver dans quelques jours.

En voyant la photographie de cette jeune fille, je fus foudroyé.

C'était fini, je l'étais.

Ma timidité augmentait en raison directe de cette amour, et lorsque
Angèle fit son apparition à l'épicerie, je m'évanouis derrière une meule
de fromage.

Cet événement flatta la jeune fille. Attirée par l'effet qu'elle avait
produit sur moi, elle se persuada qu'elle m'aimait.

Quant à moi, j'étais fou.

Je pesais une livre de beurre quand on me demandait une pinte de whisky,
et je posais partout le nom de ma belle, même sur mes livres de
comptabilité.

Un tel,--trois Angèles = 0,50--je devais écrire trois tranches de porc
frais.

A cette période aiguë de mon existence dans l'épicerie, mon patron
intervint.

C'était un petit bonhomme grêle, hargneux, affairé, méchant en diable.

Se redressant sur ses petites jambes, il m'apostrophait d'un ton
prudhommesque, menaçant de me congédier.

Mais je tenais fort à mes vingt francs par mois, à mes dix-huit heures
de travail par jour et probablement aussi à Angèle. D'autant plus, que
ma patronne venait de commander pour moi un costume jaune complet.

Je courbais la tête, promettant de m'amender.

Ce que cette passion me fit faire!

Un jour, je pars pour aller chercher un chargement de pommes de terre
dans un village voisin.

Heureux de me trouver en proie à mes pensées, je laisse le cheval
prendre une direction opposée, et je constate mon erreur à quinze milles
plus loin.

Une autre fois, courbé sur mes genoux pour prendre une brassée de bois
dans la cour, je reste dans cette position un temps infini.

Je voyais le ciel, les nuages, les étoiles, enfin le système solaire au
complet, et, plus brillante que tout ça, ma divine Angèle m'ouvrant les
bras.

J'étais ramené à la réalité par une brutale injonction, qui n'avait rien
de cosmographique.

Toujours ce maudit patron. C'était à n'y plus tenir.

Les projets les plus fantastiques envahissaient mon esprit.

Tout ce que les amoureux les plus convaincus de l'antiquité et de nos
jours on pu inventer était bien pâle, comparé à mes châteaux
espagnols...

Jusqu'à cette époque, mes amours avec Angèle s'étaient concentrés dans
une pudique série de soupirs, d'oeillades accompagnées de sourires bien
modestes.

Un soir, il y avait beaucoup de monde au salon.

Toute l'aristocratie de l'endroit y était: l'hôtelier, l'ébéniste, un
marchand de boeufs, le scieur de long, enfin, toute la fine fleur.

Ces messieurs accompagnaient une confortable fournée féminine.

Malgré l'infériorité de ma position sociale, on eut pitié de moi, et
j'eus l'insigne honneur d'occuper un coin au salon.

La soirée se passa en délicates causeries sur les diverses occupations
professionnelles des invités.

La séance fut close par des jeux de société.

Trois fois j'eus le bonnet d'âne, et toujours par la faute d'Angèle, qui
se faisait un malin plaisir de lutter avec ma maudite timidité.

Enfin, tout le monde est parti. Chacun regagne ses appartements, et moi,
mon grenier.

J'étais dans le corridor, sans lumière.

J'entends un bruit de pas discrets; deux bras me frôlent doucement,
tâtonnent quelque peu et m'empoignent avec ardeur.

Une bouche suave se colle sur mes lèvres, une poitrine bien remplie
s'appuie sur mon sein.

Quel coup de foudre!

Une commotion électrique me secoue les nerfs, et, avant d'avoir repris
mon aplomb, tout s'était évanoui.

Titubant, je me traîne jusqu'à mon lit, cherchant à analyser la
situation.

Non, c'est impossible. Angèle n'a pas fait cela! J'ai eu un cauchemar,
un charmant, il est vrai; mais enfin, j'ai halluciné!

Le lendemain, j'examine ma belle, et rien sur son visage ne trahit ses
actions de la veille.

J'étais convaincu que j'avais rêvé.

L'affaire en resta là, mais les choses devaient bientôt prendre une plus
douce tournure pour moi.

Ma céleste Angèle étudiait l'orgue dans une ville voisine, et, une fois
par semaine, le cocher l'y menait.

Ce bon serviteur tomba malade un jour, et, malgré mes hautes fonctions
dans l'établissement de mon patron, je fus naturellement désigné pour
lui succéder.

Bonheur et gendarmerie! comme la vie était belle!

Je me conduisis avec le plus grand respect. Ceci, sans forfanterie, car
je ne pouvais faire autrement.

A la seule pensée de dire bonjour à Angèle, je sentais le sang m'envahir
la nuque.

Ma timidité était bien digne de figurer parmi les sept merveilles du
monde.

Enfin, ne parlons plus de ce talent chez moi, car la langue française,
que je possède très-bien cependant, n'a pas assez de tournures pour
l'exprimer.

Suffit de dire que mon Angèle joua de l'orgue, et que le soir, par un
beau clair de lune, nous étions tous deux installés dans le traîneau.

Je conduisais sans conviction. Malgré le froid intense, je jouissais
d'une chaleur équatoriale.

Je ramenais souvent les peaux de buffle autour des épaules de ma
compagne.

Pendant une de ces opérations, que j'exécutais en tremblant, un
mouvement maladroit me fit toucher la toque de fourrure d'Angèle.

Je me crus mort, et ne revins à moi qu'interpellé par ma voisine, qui
déclarait, en riant vouloir être indemnisée par un baiser.

Jérusalem! c'était donc réel, la rencontre du corridor!

Je perdis tout respect et pris mon premier baiser.

Les étoiles ne sont rien, comparées au nombre d'embrassades qui furent
prises et données pendant le reste du trajet.

Tout ce qu'une femme aimée et qui aime peut faire fut fait par Angèle
pour me forcer à pousser plus loin mes explorations.

Mais j'ignorais ses agaceries, et me contentais d'améliorer ma première
expérience.

Rendu à domicile, j'y étais passé maître, et je fus récompensé, cette
nuit-là par une insomnie séduisante.

Tout cela devait finir cependant, et la fin arriva trop tôt pour moi.

Mon patron donna un bal pour inaugurer une maison qu'il avait fait
construire. Tous les gros bonnets furent invités, et moi, toujours par
surcroît, j'assistais comme spectateur à cette brillante réunion.

Placé près de la musique, je suivais d'un oeil jaloux les moindres
gestes d'Angèle, qui, en valsant, m'atteignait de ses regards à chaque
tour, et me lançait autant de traits bien appliqués.

Enfin, comme les plus beaux bals du monde doivent prendre fin, je
retrouvai mon lit, et peu à peu, mes sens s'engourdissant, je
sommeillai.

Mes rêves revêtaient les formes d'Angèle, et ses mains me caressaient le
visage.

Insensiblement mes esprits acquièrent une idée exacte de la situation,
et ma belle m'apparaît en chair et en os. Courbée près de mon lit, sa
main me pressait doucement la joue, et sa voix, comme un soupir, me
disait: Joseph.

Quelque endurcie que fût ma bêtise, tout sentiment humain a des bornes
qu'il ne doit pas dépasser.

On m'avait bien dit que la haine excessive touche de près l'amour, mais
j'appris alors que la timidité poussée à fond entraîne toujours une
hardiesse outrée. Aussi je devins lion.

Comme les muscles de ma jeunesse étaient remarquables par leur grande
précocité, j'enlevai Angèle d'un tour de main, et avant d'avoir fait ah!
elle était sur mon lit.

Elle se débattait et résistait considérablement.

Tout à coup, une lumière brille, et un _Banco_ en bonnet de nuit
apparaît sinistre à l'horizon.

Nom d'un sifflet bleu!--juron spécial à mon jeune âge pendant les grands
événements,--comme j'avais peur! J'exécutai à l'instant un acte de
contrition suprême.

Angèle se redresse et explique la chose,--elle avait un sang-froid qui
m'étonnait,--et termine sa défense en me demandant pour époux.

L'écume ornait la bouche du patron, muet d'émotion. Ses premiers mots me
rappelèrent la rupture d'une écluse, et je vous donne mon billet que
nous fûmes salés.

Angèle rentra chez elle, et j'oubliai de dormir cette nuit-là.

Le lendemain, mon maître en épiceries me dit quantité d'aménités.

La patronne, depuis longtemps jalouse de sa fille, me combla aussi de
paroles charitables.

Ce fut toujours mon faible de passer pour le plus débauché et le plus
scélérat des mortels.

J'en étais bouleversé, car là où je me trouvais tout à fait nul, on
persistait à me bourrer de grandes qualités ou de défauts sataniques.

J'en perdais la tête, car ces découvertes de mes contemporains me
confirmaient davantage dans mon opinion de ma nullité.

Comment! me disais-je abattu, on me nomme Joseph, et je crois ne pas en
avoir l'air: preuve de mon insuffisance à juger sainement les choses.

C'est ainsi que mon patron me traita d'effronté,--Dieu sait si je
l'étais,--Il ajouta polisson, libertin, fainéant, mécréant, et une
quantité d'autres qualificatifs dont l'effet immédiat fut de me faire
tomber en garde avec un regard provocateur.

Mon adversaire, ahuri de mon audace, saisit un gourdin et me charge en
règle.

En un instant ses défenses sont démolies, et le représentant de
l'épicerie roule dans ses marchandises.

Je reviens encore sur mes qualités de combattant. Malgré mes jeunes ans,
j'avais une rondeur de biceps remarquable, et, quoique doux de
tempérament, je tapais dur parfois.

Le nez du patron comprit vite la conséquence de sa hardiesse, et, devant
les flots de sang qu'il rendit, je fus rappelé à la réalité, et compris
la gravité de mon agression.

Un membre aussi influent du commerce des denrées coloniales n'aurait
jamais dû être traité si cavalièrement par un poing aussi infime que le
mien.

La suite de cette affaire fut l'arrivée de l'huissier, qui voulait
m'arrêter.

La mère d'Angèle s'y opposa avec énergie, et ma punition fut mon renvoi.

Qu'allais-je devenir? J'avais trois mois d'économie, et ma résolution
fut vite prise.

Après une séparation saturée de larmes et de serments éternels, je pris
le train du soir, et deux jours après j'étais à Chicago.

J'avais encore dix sous dans ma poche.

Je profitai de cet avoir pour faire cirer mes souliers et acheter un
cigare.

Puis, le coeur léger, je me promenai magistralement.

Je fis ainsi pendant trois jours, et j'aurais certainement pris
l'habitude de ne plus boire ni manger si mon estomac l'avait voulu.

Cependant la frugalité doit avoir des limites, car, malgré l'avantage
des _free lunches_, je m'évanouissais le quatrième jour dans un
tombereau à charbon, qui m'avait servi de couche.

Croyez-m'en, cher lecteur, laissez-moi dormir en paix dans ce tombereau
hospitalier.

Plaignez seulement l'amant malheureux et blâmez le père de mon Angèle de
m'avoir fourré dans cet état.

Je ne m'y connais pas, ou voilà une page d'amour qui donnera
certainement raison aux dires de mon éditeur.



                               XXI

                        CHASSE A L'AFFUT


Cré nom d'un pépin! me dit mon caporal à lunettes, il nous faut
absolument aller faire une chasse à l'affût. Les hyènes pullulent chaque
nuit dans la montagne de Ras-el-Ma.

Je devins rêveur.

Dans deux jours nous partons, et ça va chauffer, paraît-il, cette
fois-ci. Bou-Amema nous guette, et nous sommes sûrs de notre affaire.
Mieux vaut avant de mourir prendre encore un plaisir quelconque. Ma foi,
va pour la chasse à l'affût.

Il me restait bien cependant une certaine réminiscence du fameux
barbillon de la Mékerra, mais ce nuage se dissipa tout de suite devant
le sourire tout-puissant de mon subordonné.

Drôle de garçon, ce jeune homme! Toujours gai, content, ne doutant de
rien.

Rate-t-il un projet, qu'il tombe tout de suite sur un autre, abandonné
aussitôt pour un troisième.

Issu d'un Roumain et d'une Russe, quelque peu prince,--tous les Roumains
sont princes,--très-causeur, ambitieux, jamais en peine, c'est-à-dire la
perle des hommes.

Enfin nature d'élite.

Bachelier ès sciences, et ès lettres, il débuta comme journaliste à
Paris et réussit si bien qu'il était soldat à vingt-trois ans.

A la suite d'une description passionnée d'un pays quelconque, qu'il
n'avait jamais vu, il fut fait officier d'académie, et, s'engageant, il
complétait son dossier d'actions d'éclat en déployant un superbe brevet
de membre correspondant de l'Institut Cambodge-Annam.

Pourquoi de Cambodge-Annam, grands dieux? Lui seul le sait probablement.

Il tomba comme caporal dans ma compagnie et y déploya une activité hors
ligne.

Faisant ses étapes clopin-clopant, il se redressait à l'arrivée et
courait partout comme un cerf.

Dans un moment d'épanchement, il me confia un manuscrit sur lequel il
fondait les plus grandes espérances.

C'était une épouvantable histoire d'une grande dame russe, buvant
beaucoup de thé, fumant beaucoup de cigarettes, ayant beaucoup d'amants.

L'affaire se terminait dans un gâchis formidable, arrosé d'une quantité
d'un sang aussi géorgien que caucasique.

Dominant cette grande débâcle de toute sa taille, apparaissait la grande
dame russe, la cigarette aux lèvres et le rire à la bouche. Puis, après
trois ou quatre ah! ah! ah! sataniques, l'héroïne sombrait dans une
apothéose méphistophélique qui donnait la chair de poule.

Je fus naturellement enthousiasmé, ayant toujours aimé le noble, le
beau, et je pris le caporal sous ma protection.

Il devint chef d'ordinaire de ma compagnie, et, petit officier
d'ordonnance, son rôle consistait surtout à assurer et à guider mes
plaisirs.

Je me plais ici à lui rendre justice sous ce rapport. Si l'on se
souvient de la pêche miraculeuse, on dira comme moi qu'il s'acquittait
dignement de sa mission.

Je craignais bien un peu pour la chasse à l'affût, mais ce diable
d'homme me paraissait si confiant que je fus aussi bientôt rempli d'une
ardeur singulière.

Sus aux hyènes! Détruisons ces horribles bêtes qui déterrent et dévorent
les cadavres dans le cimetières! Délivrons la montagne de Ras-el-Ma de
ces hôtes sinistres!

Remplis tous deux d'aussi fiers sentiments, nous nous mimes hardiment à
l'oeuvre, et, le soir, à dix heures, nous avions, au pied d'un grand
chêne, une agglomération remarquables d'ossements à demi décharnés, de
charognes de toutes sortes.

Je me permets ici d'expliquer au lecteur qui n'en sait rien,--les
lecteurs ne savent jamais rien,--que la chasse à l'affût se fait à
l'aide d'appâts que l'on place soit au pied d'un arbre, soit au bas d'un
rocher.

Le chasseur embusqué, très-brave alors, puisqu'il n'y a pas de danger,
guette ensuite l'arrivé du gibier.

Si c'est un chasseur bon enfant, il ne tue l'animal que lorsque celui-ci
est bien repu. Si, au contraire, le chasseur est un dur à cuire, il ne
donne pas à sa victime le temps de faire: _ouf!_

La suite des événements apprendra au public laquelle de ces deux
catégories nous appartenions, le caporal et moi.

Enfin nous grimpons sur une arbre, et, quelques instants après nous
étions perchés chacun sur une grosse branche, le doigt sur la détente,
l'oeil bien allumé, l'oreille grande ouverte.

Combien de temps dura cette situation? je ne l'ai jamais su.

Je me rappelle cependant d'avoir soufflé quelques mots à mon compagnon
qui répondit _mezza voce_. J'ajoutai, je crois, quelques autres
observations, et le plus parfait silence s'ensuivit.

Ennuyé, je regardai le ciel bleu.

Les étoiles brillaient à travers les branches du chêne. Insensiblement
elles se mirent à sautiller et bientôt se lancèrent dans une danse
échevelée.

J'essaye de réagir contre cette hallucination. Les étoiles se tiennent
calmes, et je me mets à les compter.

A ce propos, j'avertis le lecteur, pour son instruction personnelle, que
cette occupation de compter les étoiles est assez difficile, et, quand
il ira à la chasse à l'affût, je lui donnerai une recette qui lui
permettra d'en compter beaucoup avant de s'endormir.

C'est ainsi que j'ai pu en additionner douze cent vingt-quatre, et cela
à ma première expérience.

Et pas plus d'hyènes que dans le creux de la main.

Au moment où je pinçais la douze cent vingt-cinquième étoile, mes
paupières devinrent par trop lourdes, et, voulant les reposer, je fermai
les yeux et m'endormis.

Il est de tradition de toujours rêver dans ma famille. Aussi étais-je à
peine endormi, que je ne manquai pas d'entreprendre le plus monstrueux
des rêves.

Malgré l'horreur instinctive qui m'éloigne de tout combat, je suis
forcé, par la fatalité, de toujours être témoin ou acteur dans des
luttes quelconques.

C'est ainsi que, comme spectateur impuissant, je fus contraint
d'assister au violent conflit dont ma tente était le théâtre. En
général, tous mes bibelots semblaient être la proie d'une ivresse
fantasmagorique.

C'était un fouillis incomparable, un carnage indescriptible.

Courant, sautant, voltigeant en tous sens, les occupants de ma demeure
s'entre-croisaient, se heurtaient les uns aux autres, reculaient, se
dégageaient de la foule, piquaient une charge à droite, dégringolaient à
gauche, se roulaient ensemble en une boule serrée, s'éparpillaient en
gerbe qui éclate, se fusionnaient de nouveau, recommençant sans trêve ni
relâche.

Point central de cette activité insensée, mes esprits essayent
d'analyser les sentiments et les causes qui agissent ainsi sur cette
multitude en délire.

Peu à peu la lumière se fait dans mon âme, et bientôt de cette cohue se
détachent, clairs et nets, deux partis ennemis armés d'une rage sans
pareille.

D'un côté, commandés par ma capote, se range ma ma tunique flanquée de
deux pantalons.

En face, mon cahier d'ordinaire et deux _Figaro_, avec polémique
Zola-Wolff, se serrent en bon ordre: _l'Univers_ les commande.

Ils se heurtent, tous tremble, et je frémis.

Le résultat est indécis.

Trois _France_, une boussole, un crayon prolongent la ligne, sur la
droite des _Figaro_. _l'Univers_ jette un regard sur l'ensemble, se
signe et fait une muette prière.

La capote, l'oeil ouvert sur l'ennemi, réclame du renfort. Trois
chaussettes russes, un soulier gauche tout neuf et une guêtre en cuir
répondent à l'appel.

Le carnage devient affreux.

Mon cahier d'ordinaire est mis hors combat, et _l'Univers_, qui a refait
sa muette prière tombe mortellement blessé.

La victoire est à ma capote.

Le coeur ulcéré de douleur, j'allais intervenir, quand, stupéfié,
j'aperçois dans l'ombre la réserve des deux camps s'avancer en bon
ordre.

Ma gamelle, ayant pris fait et cause pour la partie intellectuelle des
combattants, marche au secours des _Figaro_ restés seuls sur la brèche.
Elle est suivie par mon quart, mon sabre, un godillot droit et deux
bougies.

La capote pâlit et fait un appel suprême à mon sac, ma musette et mon
bidon. Ceux-ci entrent en lice, et le choc des deux camps est
terrifiant.

Jupiter, paraît-il en fut ému. L'Olympe même, d'après les racontars, en
ressentit une violente secousse.

Longtemps, longtemps, la victoire est incertaine, et je ne sais vraiment
à qui Mars aurait pu donner la palme, si des événements beaucoup plus
graves n'étaient survenus.

Ma pipe, assistée de tout son matériel et trop fière pour prendre part à
une si infime besogne, gardait une neutralité complète.

Mais lorsqu'elle vit mon revolver montrer des velléités de vouloir se
ranger du côté de la capote, une rage sans pareille la secoue. Sa
vieille cicatrice du côté droit devient livide à faire peur, et, lançant
un défit à l'univers entier, elle se plonge, avec tout son monde, dans
le plus fort de la mêlée.

Mon revolver riposte tout de suite, et la danse est complète.

A ce moment suprême, je n'y puis plus tenir, et, secouant ma léthargie,
j'interviens vigoureusement.

Mon sac, chez qui depuis déjà longtemps j'avais remarqué une sourde
inimitié à mon égard, profite de ma démonstration pour se déclarer
franchement contre moi et me pousse une violente botte, qui m'atteint en
pleine poitrine.

Je m'éveille à ce choc et à temps pour entendre une détonation.

Elle provenait du fusil du caporal. Comme moi il s'était endormi, et son
arme, s'échappant de ses mains, avait, dans sa chute, rencontré ma
poitrine, puis une branche qui avait touché la détente.

Une hyène, effrayée de ce vacarme, était déjà loin, et je pus constater,
en voyant les charognes tout à fait décharnées, que notre visiteuse
s'était tranquillement repue pendant notre sommeil.

Je rentrai penaud au logis et examinai mon intérieur. Rien n'y était
changé.

Quel rêve affreux!

J'en appelle à tous les gens d'honneur, qui sont très-nombreux sur la
surface de la terre, et je les supplie de me prendre en pitié.

La fatalité me poursuit certainement, ou je ne m'y connais pas.

Ce sont toujours pour moi d'immenses vestes sur toute la ligne.

Ce maudit caporal est désigné par le sort pour troubler mes loisirs. Il
me fourre continuellement dans d'atroces pétrins.

Aidez-moi, cher lecteur, appuyez ferme ma résolution de rester chez moi
demain, qui peut-être sera le dernier jour de mon existence, car
Bou-Amema l'a dit: nous sommes réglés.

Je suis certain que, soutenu par vous, mes bienveillants
admirateurs,--car tous mes lecteurs m'admirent,--je pourrai demain rêver
en paix dans mon logis de campagne.



                                 XXII

                        RÉMINISCENCES DU PASSÉ


Les nombreuses âmes charitables qui me suivent pendant mes vacances
voudront bien se rappeler qu'après avoir quitté Angèle, fait cirer mes
bottes à Chicago, fumé un cigare et marché pendant trois jours sans
boire ni manger, je m'étais évanoui dans un tombereau à charbon.

D'après mon expérience de la chose, je puis leur dire qu'un tombereau,
fût-il pour le charbon ou pour tout autre chose, n'est pas un lit
confortable.

D'ailleurs, comme étendue, le tombereau pèche en longueur et occasionne
souvent des crampes ou d'ennuyeuses courbatures au dormeur.

Ensuite, le bois dont il est fabriqué ne ressemble en rien au moelleux
de la plume.

Je passe sous silence les résidus d'anthracite, dont le moindre
inconvénient est de déguiser le coucheur à le faire prendre pour un
enfant de Cham.

Cette manie de choisir un tombereau à charbon m'était un peu imposé par
les circonstances.

Les logeurs de Chicago exigent généralement qu'on les paye, et, si l'on
s'en souvient, le reste de ma fortune s'en était allé avec la fumée d'un
cigare, dès le jour de mon entrée dans la bonne ville de Chicago.

Me promenant sur les bords de la rivière, à une heure où toutes les
personnes honnêtes sont couchées, j'avisai un chantier de bois de
construction, et, dans le fond, j'aperçus ce qui devait me servir de
couche.

N'ayant pas l'embarras du choix, je me blottis dans le véhicule en
question.

Je prie encore une fois les âmes charitables, invoquées au commencement
de ce chapitre, d'assister à mon réveil et de me suivre pendant quelque
temps.

Une ardeur étonnante me dévorait le ventre quand j'ouvris les yeux, et
je compris que, si la vie était belle et la température magnifique, ça
manquait d'argent.

Voilà le moment de constater tous ensemble que l'argent est une chose
utile dans le monde.

Je me traînai, en chancelant, dans la _Clarck street_, et mes yeux
éblouis virent _a boy wanted_ dans la boutique d'un marchand de
lunettes.

J'entrai, et dix minutes après j'étais installé dans l'atelier.

Mes occupations consistaient dans la taille des verres de lunettes au
moyen d'un modèle.

Cette besogne avait un certain charme pour moi en ce qu'elle était
très-calme.

Plaçant sur la vitre un petit patron elliptique, dont je suivais les
contours avec un diamant, j'en détachais ensuite un verre de lorgnon. Je
brisais assez souvent l'objet de mon travail, et mon maître
s'impatientait.

En peu de temps cependant j'étais devenu un habile couper de verre.

J'étudiais cette profession depuis quelques jours seulement, quant un
accident fatal me jeta de nouveau sur le pavé.

Je devais nettoyer chaque matin un grand carreau de la devanture,--cette
occupation entrant de plein droit dans mes fonctions.

Or le quatrième jour, j'étais comme d'habitude, monté sur une échelle
appuyée contre le mur au-dessus de la glace, que je m'escrimais à
frotter et à éponger vigoureusement, lorsqu'un gamin, poussant une
charrette à bras, passa dans mes parages, et, accrochant le bas de mon
échelle, la fit dégringoler. Je suivis celle-ci dans sa chute, et, avec
un fracas terrible, nous arrivâmes tous deux, à travers la vitrine
brisée, sur les marchandises du Juif, mon patron.

Celui-ci étonné de ce nouveau genre de projectiles qui lui massacraient
ses lorgnettes, entra dans une fureur épouvantable.

J'ai toujours dit qu'il avait eu raison de se fâcher, car enfin on ne
casse pas aussi cavalièrement une glace d'un tel calibre, et surtout, il
faut avoir plus de respect pour les lorgnettes, mais là où je blâmai mon
maître, ce fut quand il me traita de _stupid Frenchman_,--qui veut dire:
Français stupide.

Mes instincts de guerrier se réveillent à cette apostrophe. Secouant les
débris de verre qui m'écrasaient, je monte tout de suite à l'assaut du
Juif.

Il hurla comme un mécréant, et, effrayé, je me sauvai.

Encore une fois malheureux!

O divinité impitoyable! que vous ai-je fait pour me forcer à démolir
ainsi un Juif insolent, quoique vendeur de lorgnettes?

En marchant au hasard dans la rue Mackenzie, je lus sur une enseigne:
_French hotel_. Voilà mon affaire! m'écriai-je et j'entrai.

Une foule nombreuse encombrait les salles, et je compris bientôt que
l'on y embauchait des travailleur pour un chemin de fer, au Texas.

Voilà de plus en plus mon affaire, et je me présentai.

Mes mains encore blanches et ma figure imberbe attirèrent l'attention de
l'agent, qui refusa net de m'engager.

J'insistai avec énergie, promettant de me rendre utile pour toutes
sortes de travaux, surtout pour la comptabilité.

Ceci ouvrit des horizons au patron, qui me promit tout de suite monts et
merveilles dans divers emplois de comptable.

Le départ ne devait pas avoir lieu avant une quinzaine de jours. Il
fallait employer le temps, et je me dirigeai vers la campagne, me
rappelant les pérégrinations de Jean-Jacques.

J'avais fait douze ou quinze milles, quand j'eus l'idée de me reposer
auprès d'un immense champ, où l'on arrachait des pommes de terre.

N'allons pas croire que quinze milles étaient une course longue au point
de m'épuiser. Non, mon jarret était digne d'une sérieuse promenade; mais
ce qui m'engageait à regarder le champ de pommes de terre, c'était ma
plus grande ennemie depuis quelque temps, la faim.

Toujours cette maudite compagne qui ne me quittait plus un instant.

J'essayais bien un peu de me moquer de ses exigences, mais le souvenir
du tombereau à charbon me rendait prudent: je ne m'y frottais pas trop.

Toujours est-il que ce champ de légumes attira mon attention et éveilla
mes convoitises.

Je m'approche, on m'embauche, et me voilà courbé dans les sillons,
extrayant de magnifiques tubercules.

Si Angèle m'avait vu dans cet état! Voilà pourtant où peut conduire
l'amour.

Oui, si le père d'Angèle ne m'avait pas bourré de qualificatifs peu
attrayants, je serais encore auprès de ma belle.

Je mangeais au moins, chez ce patron-là, et, le soir, je trouvais un
grenier où reposer ma tête. Puis la patronne m'aimait bien. Et où es-tu,
costume jaune complet, que cette bonne dame avait commandé exprès pour
moi!...

Puis enfin, si ce maudit Juif n'avait pas trouvé mauvaise ma chute à
travers sa vitrine, je serais encore à tailler des verres de lorgnons
chez lui.

Ces réflexions ne m'empêchaient pas cependant de chercher avec ardeur au
fond de la terre les légumes de mon nouveau patron.

Dix longs jours se passèrent avec cette besogne, et enfin je pus
m'embarquer pour le Texas.

Le voyage fut assez long, et, après d'émouvantes péripéties, trop
compliquées pour être racontées ici, nous touchâmes à Nocodotches.

On nous conduisit par escouades sur les chantiers, et le _foreman_ me
présenta une hache en guise de plume. Je l'acceptai bravement, devant
l'impossibilité de faire autrement.

Au bout de quelques jours, mes mains étaient devenues admirables
d'ampoules, et mes cheveux longs, complètement imprégnés de résine.

Je commençais à m'habituer très-bien à ce nouveau genre d'exercices,
quand la fièvre intermittente entra en scène.

Je fus dirigé sur une ville voisine et admis comme vagabond dans
l'hôpital de l'endroit.

A ma sortie, un Français, marchand de liqueurs, me prit en pitié, et me
confia d'importantes fonctions dans son commerce: j'étais aide d'un
nègre qui conduisait une charrette de roulage.

Je passais la journée à charger la voiture de tonneaux de vin et de
whisky, et, le soir, je trouvais une bonne écurie pour me coucher.

Dans mon voisinage immédiat logeaient les deux mulets qu'on attelait le
jour, et, malgré les rats qui m'agaçait fort, je dois rendre justice à
cette écurie: j'y trouvai de bonnes nuits d'un sommeil réparateur.

D'ailleurs, un homme qui bouscule une centaine de tonneaux par jour se
trouve généralement dans un état propice pour se livrer au sommeil.

Le matin, une bonne vieille négresse, domestique du marchand de
liqueurs, me donnait en cachette un grand bol de café au lait, dans
lequel trempaient de gros morceaux de pain.

J'étais devenu très-gras à ce traitement, et mon ambition tendait déjà à
me faire désirer de devenir conducteur en chef de la voiture à laquelle
j'étais attaché comme aide, quand la fièvre se mit de nouveau de la
partie.

Cette fois, j'eus l'honneur de l'hôpital militaire.

Les intermittences de la maladie me laissaient les loisirs de faire
valoir mes aptitudes de calligraphe, et le docteur, un noir mexicain, se
servait de moi comme secrétaire.

Je lui rendis de tels services qu'il m'offrit de me prendre dans sa
suite, et, pour cela, il me conseilla de m'engager.

Je consentis.

Enfin, j'étais au comble de mes voeux. Le noble uniforme militaire
m'avait toujours souri.

Quelques jours après, je signais mon engagement.

Le général commandant le poste, surpris de ma belle _main_, m'attacha
tout de suite à sa personne, malgré les protestations du docteur, et à
partir de ce jours je fis partie de l'armée de la grande République.

Je me reconnus de réelles aptitudes pour ce noble état, et, quelques
mois plus tard, les galons de caporal récompensaient mes efforts.

Ce grade fut une révélation pour moi, et, tout de suite, je me donnai
l'étoffe d'un général.

C'est à partir de ce moment que mon âme a continuellement été rongée par
une ambition effrénée...

Pardon, cher lecteur, une sonnerie de mon grade, au pas gymnastique, me
force à quitter ici le Texas pour le Sahara algérien.

L'ordre porte que demain nous rencontrerons l'ennemi.

Les insurgés nous attendent dans les gorges de la montagne, et ma
compagnie est désignée pour aller ravitailler un détachement de
topographes dans ces parages-là.

C'est sur ma pauvre compagnie, paraît-il que Bou-Amema lancera ses
foudre, et il pourrait bien se faire que je laisse à mi-chemin mes
_Expéditions autour de ma tente_.

Quoi qu'il arrive, j'ai joui de mes huit jours de vacances, et si demain
je me fais tuer en reprenant le harnais, j'aurai au moins livré au
public vingt-deux chapitres d'une saine littérature, qui seront mon legs
à la postérité.

Adieu donc, cher lecteur, et priez pour moi!

Je laisse le ton rieur et peut-être narquois que je crois prendre dans
mes écrits, pour me laisser quelque peu aller à la tristesse et vous
dire encore: Adieu! adieu!



                                 XXIII

                        COMBAT DU SCHOTT TIGRI


Je suis sain et sauf, et j'en suis rudement content.

J'avouerai que ce n'est pas sans peine, car, sur 150 hommes et 3
officiers dont se composait ma compagnie, le capitaine, le lieutenant et
40 hommes ont été tués, et le sous-lieutenant et 38 hommes, blessés. On
comprendra, à la suite d'une hécatombe pareille, qu'il est permis à un
homme, quoique soldat, d'être triste.

Hélas! Comme Figaro, je me suis hâté de rire de tout, mais je vois qu'il
faut cependant quelquefois pleurer.

Au moment où j'écris ces lignes, le télégraphe aura appris au monde
entier cette horrible catastrophe, sur laquelle je puis, comme acteur et
témoin oculaire, donner ici quelques détails.

Je crois avoir dit, dans un chapitre précédent, que ma compagnie, 1ère
du 3e bataillon, avait été désignée pour aller ravitailler une mission
topographique, au delà du schott Tigri. Il nous fut adjoint une
compagnie du 4e bataillon, et, à cinq heures du matin, le 7 mai, nous
nous mettions en route pour exécuter les ordres reçus.

Nos espions nous avaient bien appris que les insurgés étaient aux
environs du schott Tigri, mais, depuis un an que nous étions en
campagne, pareil avis nous avait été donné tant de fois sans résultat,
que nous attachions très-peu d'importance à ces nouvelles.

Nous marchions avec précaution cependant, car, avec les Arabes qui
excellent dans les surprises, il faut toujours redoubler de vigilance,
soit en route, soit en station.

Les deux premiers jours se passèrent sans incidents, mais le soir du
second jour, nous eûmes une alerte sérieuse qui tint le camp en éveil
toute la nuit. Plusieurs coups de feu, provenant des factionnaires
avancés, avaient attiré l'attention.

Ces sentinelles, pensait-on, s'attaquaient à des maraudeurs, qui
habituellement suivent une colonne en route.

Cependant, l'avenir devait nous apprendre que ces prétendus maraudeurs
étaient des éclaireurs de l'ennemi, qui nous attendait sur le terrain.

Comme les factionnaires qui avaient fait feu sur notre front de bandière
appartenaient à ma compagnie, je me rendis sur les lieux, et, n'ayant
rien constaté de nouveau, je rentrai au camp pour rendre compte de ma
mission.

Cette alarme ne me causa aucune émotion, mais il n'en avait pas été de
même, la première fois que l'occasion de crier aux armes s'était
présentée dans les débuts de notre colonne.

Après trois mois de campagne, le 27 juillet 1881, nos troupes étaient
établies dans la plaine de Ras-el-Ma.

Des émissaires nous apprennent que l'ennemi doit tenter de se jeter dans
le Tell, en passant entre Saïda et Daya.

Notre compagnie reçoit l'ordre d'aller à quinze milles en avant, pour
surveiller les passes de la montagne. Cette compagnie devait rester de
service pendant quatre jours.

Le troisième jour du tour de ma compagnie, j'étais en train d'écrire,
quand, à minuit, plusieurs coups de feu, suivis bientôt de cris: _Aux
armes!_ retentissent à l'ouest.

Je me lève précipitamment, sans prendre le temps de mettre mes guêtres,
et, donnant l'éveil au camp, je ma lance, au pas de course, le revolver
au poing, dans la direction indiquée par les détonations.

Notre petit camp, composé de 125 hommes d'infanterie et de 10 cavaliers,
formait quatre faces, d'une section chacune, et chaque face se gardait,
à six cents mètres en avant d'elle, par un petit poste de quatre hommes.

J'avais à peine fait trois cents mètres que de nouveaux coups de feu se
font entendre au même endroit, et bientôt des cris de: _Arahaou!
Arahaou!_--cris de guerre ou de charge des Arabes,--se succèdent avec
rapidité. Des bruits alarmants de chevaux, galopant à droite et à gauche
ne me laissent bientôt plus de doute sur l'éventualité d'une attaque
nocturne.

Je me surprends à regretter quelque peu de m'être ainsi aventuré seul
dans une pareille reconnaissance.

Ces bruits de galop, reproduits et multipliés par les montagnes de
Ras-el-Ma, semblent provenir d'une centaine de cavaliers. Mon
imagination surexcitée me porte à exagérer encore le nombre.

Mes pensées deviennent sombres.

D'un coté, si l'ennemi passe près de moi sans me voir pour attaquer le
camp, je suis certain d'essuyer le feu de ma compagnie, qui ne manquera
pas de tirer sur l'assaillant; ensuite, si le petit poste est entouré,
il en fera autant, et dans quelle alternative me trouverai-je: pris
entre deux feux amis et avoir en outre à me défendre contre un ennemi
nombreux!

Ma décision est vite arrêtée, car j'entends la charge qui m'arrive comme
la foudre. Le sol gronde sourdement sous mes pieds.

J'avise une forte touffe d'alfa, et je m'écrase derrière et j'attends
l'assaillant.

--Si les cavaliers me dépassent sans me fouler aux pieds de leurs
chevaux, je suis sauvé et je rejoins ma compagnie par un détour, ou je
renforce le petit poste. Les événements me guideront alors. Si, au
contraire, je suis pris, eh bien! les six coups de mon revolver diront
quelque chose.

Je fais jouer la batterie de mon arme pour m'assurer de son
fonctionnement, et, voyant que les charges sont complètes, je me défile
le plus possible.

Ma fois, tant pis, dussé-je en souffrir dans ma vanité de vieux soldat,
j'avouerai que j'avais alors une peur franche et terrible. Le coeur me
frappait la poitrine à la briser, et mes nerfs ébranlés me causaient des
claquements de dents.

Cependant, du désordre de sentiments tumultueux que me bouleversent, se
dégage une résolution nette et ferme: me défendre vigoureusement. Eh
bien! oui, morbleu, j'ai peur surtout d'avoir peur, mais qu'ils y
viennent donc!

Un homme ne sait jamais ce qu'il éprouvera ou ce qu'il fera au moment
d'un danger véritable, si les circonstances lui refusent les épreuves
réelles.

Le premier sentiment qui anime la plupart des hommes aux cris de: _Aux
armes!_ s'annonce chez eux par un arrêt brusque de la respiration, une
précipitation des battements de coeur et une immense crainte vague qui
leur fait toujours exagérer un danger inconnu.

Quoi de plus terrible, pour une poignée d'hommes perdus dans le désert
et qui se savent entourés de milliers d'ennemis, que d'être réveillés la
nuit par des cris sinistres et des coups de feu!

L'idée du petit nombre de la défense les frappe brutalement;
l'incertitude sur les forces ennemies leur remplit l'âme d'une terreur
indicible.

L'instinct seul de la conservation de l'animal guide l'homme aux
faisceaux, et machinalement il arme son fusil.

Ces sensations n'ont cependant qu'une durée éphémère chez le soldat, et
bien vite le courage, ramené par la fierté et la volonté, remplace chez
lui tout autre sentiment: il est prêt pour le combat.

Le courage, que l'on ne devra jamais confondre avec la bravoure, n'est
pas inné chez l'homme. Je m'autorise à soutenir cette vérité qui frise
l'axiome.

On pourrait affirmer, sans paradoxe, que tout animal, homme ou bête, est
au même degré pourvu de l'instinct de la préservation de la mort.

Chez la brute, le courage est équivalent à la force dont elle dispose:
un petit est fort avec le petit, mais se soumet au grand. La brute
attaque celui qu'elle sait vaincre, mais elle ne le ferait pas si elle
croyait succomber dans la lutte. On peut donc ajouter que le courage
chez elle est aussi basé sur l'ignorance du danger.

L'homme grossier ressemble quelque peu à la brute; l'homme bien né,
fier, intelligent, éprouve les mêmes craintes que le premier en face du
danger, et il s'y déroberait, si sa volonté ferme et audacieuse
n'imposait des lois à son physique.

Les deux plus puissants sentiments humains, la vanité et l'orgueil,
aidés de l'habitude du danger, constituent le courage chez tous. Ces
trois passions poussent l'homme à affronter des périls où il sait
succomber, périls que ses instincts animaux lui conseillent de fuir.

Une grande erreur est d'accuser de lâcheté un conscrit qui blêmit au
feu, et un grand tort, c'est aussi de blâmer le vieux brave quand il
salue la balle. L'un et l'autre obéissent aux nerfs, qui seront bientôt
domptés par l'énergie de la volonté.

Celui qui se vante de n'avoir jamais eu peur est un fanfaron inoffensif
ou une brute privée de tout sentiment humain.

La bravoure jaillit d'un acte spontané, inattendu, tandis que le courage
naît du raisonnement. Mais la psychologie est importune ici.

Ces quelques réflexions expliquent suffisamment les émotions qui
m'agitaient, lorsque, embusqué derrière une plante d'alfa, j'attendais,
anxieux, le dénoûment des choses.

Hélas! tant il est vrai que tout est illusion dans la vie!

Les montagnes voisines étaient merveilleusement répercutantes, et les
bruits reçus par elles se répandaient, répétés mille fois par leurs
échos prodigues.

Ainsi, les détonations du petit poste provenaient simplement de deux
coups de fusil, et les centaines de cavaliers se réduisaient à deux
misérables pâtres, qui allaient aux vivres dans des douars voisins.

Ces pauvres diables, surpris des _Qui vive?_ des factionnaires, et ne
sachant que répondre, s'étaient enfuis, chacun dans une direction, en
criant pour animer leurs montures. L'un d'eux, se heurtant à un autre
poste, s'était rendu en pleurant.

C'est égal, à partir de ce moment, je connaissais les émotions éprouvées
à l'alerte: mais bientôt les alertes se renouvelaient si souvent que je
prenais le temps de m'habiller comme pour une parade, et, avec le même
sang-froid qu'à l'exercice, je faisais rompre les faisceaux et enlever
les bouchons de fusils. Ennuyé et à moitié endormi, je maugréais ensuite
contre ces gueux d'Arabes que ne respectaient en rien le sommeil du
troupier français.

C'est sous le coup de ces sentiments-là que je rendis compte à mon
capitaine que l'alarme causée à nos avant-postes, au schott Tigri, au
mois de mai, provenait probablement de quelques maraudeurs.

A peine avais-je fini de parler, qu'une grêle de balles pleut sur le
camp, perce plusieurs tentes et blesse un homme et un mulet.

«_Lumières éteintes et aux faisceaux!_» ordonne le capitaine.

Campés sur le versant d'une colline, nous étions dominés à quelques
centaines de mètres par un énorme rocher, d'où étaient partis les
projectiles ennemis.

Au pied de ce rocher, le terrain est sablonneux.

Après quelques minutes d'attente, le capitaine me donne l'ordre de me
porter avec mon peloton dans la direction de l'attaque, de m'installer à
une centaine de mètres et d'attendre là, jusqu'au jour.

J'exécute ces prescriptions, et, une heure après nous sommes installés
dans une petite tranchée-abri, vivement faite par nos hommes, porteurs
d'outils de campagne.

Je place quelques factionnaires sur les flancs pour éviter les
surprises, et nous attendons le jour.

Défense nous avait été faite de faire feu, afin de ne pas trahir notre
présence. Nous devions nous servir de la baïonnette en cas de tentative
de l'ennemi de se porter sur le camp.

La nuit est très-sombre, et vers deux heures du matin, une pluie
torrentielle, accompagnée de tonnerre et d'éclairs, vient nous rendre
visite.

L'ennemi, embusqué sur les hauteurs, continue, sur nous et sur le camp,
son feu rendu inoffensif par la distance et l'incertitude du but à
atteindre. Cette tiraillerie cependant nous énerve à l'extrême.

Les hommes, la tête couverte de leurs toiles de tente, la main crispée
sur leurs armes, sont couchés dans la tranchée, trempés jusqu'aux os.

La température s'est beaucoup refroidie, et bientôt des frissons
intenses s'emparent de tous.

Les factionnaires anxieux interrogent la direction de l'ennemi.

Un silence parfait règne chez nous, et malgré les éclairs qui auraient
pu faire découvrir notre position, l'ennemi ne sait où nous prendre.

Quelques projectiles, lancés au hasard, nous frisent parfois les
oreilles, mais personne n'est touché. A chaque sifflement de balle,
j'entends des jurons étouffés et des bruits de mouvement violemment
réprimés.

Une seule passion, la rage, agite tout le monde.

Si seulement on pouvait les voir, ces pouilleux-là!

Enfin le jour arrive, et avec lui disparaît l'ennemi pour aller nous
attendre à notre passage plus loin.

Je reçois l'ordre de rentrer.

Engourdis, éreintés, énervés, titubant comme des hommes ivres, trempés
jusqu'à la moelle, nous rentrons, l'air abattu.

Je ne crois pas avoir passé une plus mauvaise nuit de toute mon
existence.

Les visages, au camp, expriment un inquiétude profonde. On va
certainement être attaqués bientôt.

Les dispositions sont prises.

Les chameaux, la patte de devant attachée, sont massés et couchés. Les
indigènes reçoivent sous peine de mort, l'ordre de rester assis près de
leurs bêtes et de les tenir en main.

Enfin tout le monde est à son poste, et chacun connaît sa mission.

Nous attendons deux heures, et rien.

A huit heures, mon capitaine donne l'ordre du départ. Avec les distances
rapprochées, nous nous mettons lentement en route, sous la protection de
nos éclaireurs.

La journée se passe sans encombre, et dans deux jours nous aurons
rejoint la mission, pour la sécurité de laquelle on craint beaucoup. En
effet, nos espions, embrassant l'horizon en tous sens de leurs gestes
significatifs, le visage blême de frayeur, nous annoncent que des
ennemis, aussi nombreux que les sables du désert, nous entourent de tous
côtés.

La mission topographique possède bien une petite redoute comme refuge,
mais ses membres sont peu nombreux, et mon capitaine craint qu'ils aient
été surpris isolément.

Enfin, deux jours se passent encore sans incidents, et nous rejoignons
les topographes que nous trouvons sains et saufs, mais très-inquiets sur
les bruits alarmants que leur avaient aussi apportés leurs émissaires.

Après un jour de repos, mon capitaine reprend la marche du retour. Pour
plus de sécurité, il emmène avec lui les membres de la mission.

Je dois dire ici quelques mots sur la composition de notre détachement.

Notre effectif comptait à peu près trois cents hommes et quatre
officiers.

Notre convoi comprenait huit cents chameaux, chargés de vivres et de
tonnelets d'eau, un fort détachement d'ambulance, et une cinquantaine de
petits mulets indigènes pour les bagages.

Sur nos trois cents hommes, cinquante étaient montés et formaient une
forte section franche commandée par le lieutenant de ma compagnie.

La compagnie du 4e bataillon n'avait qu'un lieutenant pour officier.

Ma compagnie, d'après cette répartition de nos forces, restait avec cent
vingt-cinq hommes, commandés par mon capitaine.

Le sous-lieutenant avait le second peloton sous ses ordres, et moi, qui
venais d'être nommé adjudant, je remplaçais le lieutenant absent dans le
commandement de son peloton.

Voici notre ordre de marche:

En tête, vingt-cinq hommes de la section franche, avec quelques
goumiers, sous les ordres d'un sous-officier, avaient pour mission
d'éclairer la marche.

Venait ensuite le gros de la colonne, dans l'ordre suivant: il formait
un carré, et chaque face du carré était couverte par un peloton.

En arrière-garde, à cinq cents mètres marchait l'autre détachement de
vingt-cinq hommes de la section franche commandé par mon lieutenant.

En raison de la longueur du convoi qui dépassait un kilomètre, nos
troupes étaient forcées de se disséminer d'une manière excessive. Chaque
groupe était séparé de son voisin par une distance variant de six à sept
cents mètres.

Il est nécessaire, pour la clarté des événements ultérieurs, que je
donne ces détails sur notre formation de marche. On verra jusqu'à quel
point nous fut fatale cette disposition de nos forces imposée par notre
nombreux convoi.

Le terrain que nous parcourions, le matin du combat, offre aussi
d'intéressantes particularités: il est accidenté de dunes de sable
successives.

Ces dunes peuvent avoir une centaine de pieds de hauteur. Elles sont à
pente douce, complètement arrondies à leurs sommets, et formées de
sables mouvants qui fatiguent beaucoup la marche.

Dans les mouvements de la colonne, souvent la tête du convoi
disparaissait derrière un de ces monticules, et notre formation se
trouvait ainsi disloquée.

Il était impossible de savoir à la queue ce ce qui se passait en tête,
et _vice versa_.

La mission de la fraction d'éclaireurs était des plus difficiles, en
face de ces collines qui lui bornaient l'horizon en tous sens.

Telle était la disposition de nos forces, à notre départ d'El-Mengoub,
avec la mission topographique.

Le deuxième jour de notre retour, nos éclaireurs nous annoncent un grand
troupeau de moutons.

Sans avoir d'instructions là-dessus, mon capitaine obéit cependant à la
loi de la guerre, et ordonne à la section franche de courir sus au
troupeau et de l'enlever.

Les bergers se sauvent à l'approche de nos hommes, et les moutons sont à
nous.

La facilité étonnante avec laquelle cette razzia vient d'être opérée
nous donne de sérieuses inquiétudes. En effet, l'avenir fera connaître
que ce troupeau sur notre route n'était en réalité qu'un leurre.

Une fois possesseurs de cette capture, qui compte deux mille têtes de
bétail, nos embarras croissent et notre convoi s'allonge de moitié.

On s'arrête pour la nuit, et l'on met un peu d'ordre dans notre
organisation.

Rien de nouveau jusqu'au matin.

A cinq heures, nous nous mettons en route, et à huit heures nous nous
engageons dans les dunes de sable décrites plus haut.

Vers neuf heures, une vive fusillade se fait entendre à l'avant-garde.

Mon capitaine fait sonner la halte, et, ne voyant personne venir de
l'avant, il envoie un homme voir ce qui s'y passe.

Celui-ci revients quelques moments après. Sa mine effarée n'annonce rien
qui vaille.

Il rend compte que les vingt-cinq hommes de la section franche sont aux
prises avec d'innombrables cavaliers.

Le capitaine, inquiet, expédie des ordonnances partout pour avertir les
divers groupes de se tenir prêts à repousser l'ennemi.

Il donne aussi l'ordre à un peloton de se porter au secours de
l'avant-garde.

A peine a-t-il prescrit ces mesures, qu'une nuée de cavaliers couvre la
dune sur notre droite et fond sur nous comme une trombe.

Le peloton qui se trouve en face a juste le temps de faire un feu de
salve.

Une dizaine de cavaliers sont culbutés; mais le gros arrive dans le
convoi, y sème un grand désordre, et nous tue deux hommes.

Un clairon sonne le ralliement.

Sanglante ironie! à la suite de cette sonnerie, de tous les points de
l'horizon nous arrivent de nombreux ennemis.

Partout ils sont vigoureusement reçus, et beaucoup roulent sur le sol;
mais ils réussissent quand même à nous tuer quelques hommes.

Ces premières attaques repoussées, il se produit un moment de répit.

Mon capitaine appelle quelques goumiers, et leur promet une forte
récompense s'ils peuvent franchir les lignes ennemies et avertir la
colonne d'Aïn-ben-Khélil de notre position précaire.

Une vingtaine de ces auxiliaires répondent à l'appel et se lancent, bien
montés, dans toutes les directions.

On remet de l'ordre partout, autant qu'il est possible; mais les
chameaux, moutons, chevaux, effrayés par le bruit des détonations et les
cris furibonds des assaillants, sont devenus incontrôlables.

En face de la foule innombrables des insurgés, mon capitaine se décide
enfin à abandonner le convoi.

En conséquence, il envoie aux fractions éloignées l'ordre de tout lâcher
et de se replier sur lui le plus tôt possible, tout en restant
compactes.

De nouveaux cris se font entendre, et une avalanche furieuse de
cavaliers ennemis nous tombe dessus, rapide comme l'éclair.

Leurs efforts sont surtout dirigés vers le groupe auprès duquel se tient
mon capitaine, dont l'uniforme a attiré l'attention.

A ce moment, la colonne forme à peu près une quinzaine de groupes épars
de vingt hommes chacun.

Deux de ces groupes, avec lesquels je me trouve, entourent le capitaine.

Près de mille cavaliers se heurtent à nous.

Un feu rapide arrête l'élan des premiers; mais bientôt, entourés de tous
côtés, nous ne savons plus sur qui diriger nos coups.

Notre chef donne l'ordre de se porter sur une dune voisine.

Le mouvement rescrit est déjà commencé, quand, jetant les yeux sur mon
capitaine, je vois qu'il chancelle et qu'une de ses mains presse son
côté droit. Il crie qu'il est blessé.

Je rallie mon monde et vole à son secours.

On nous attaque tout de suite avec une fureur sans pareille, et, malgré
nos efforts, nous sommes bousculés par trente contre un.

Nous résistons victorieusement cependant, et au moment où nous arrivons
pour dégager le capitaine, je me sens frappé. Je tombe, et ma tête
heurte violemment le sol.

Une foule de chevaux, chameaux, me passent par-dessus; les balles
sifflent aux oreilles, m'effleurent le visage, mais je ne suis pas
touché. Je perds enfin conscience de ma position.

Je me remets bientôt cependant, et, me relevant, je me débats comme un
forcené.

Pendant longtemps je frappe à droite et à gauche, et au moment où mes
forces épuisées allaient me trahir, il se fait un grand silence.

Tout a disparu: l'ennemi, repoussé, est allé se reformer.

Dans la lutte, nous avons été entraînés à une centaine de mètres du
capitaine, dont j'aperçois le cheval hébété près du corps de son maître.

Je rassemble les quelques hommes qui nous restent, et nous courons de
nouveau au secours de notre chef.

Nous sommes près de lui; mais une nouvelle charge nous arrive.

Il s'ensuit une affreuse bousculade que je me rappelle vaguement. Quand
je reviens à moi, nous nous trouvons encore à une centaine de mètres de
l'endroit où est tombé mon capitaine.

Nous nous portons de nouveau vers lui. Cette fois, nous y sommes. Deux
hommes l'empoignent et essayent de le porter; mais il est très-gros, et
le fardeau est par trop lourd. On cherche un mulet d'ambulance dans le
désordre qui nous entoure, mais rien.

Enrageant de notre impuissance, nous essayons de nouveau de l'emporter à
force de bras.

Une autre charge, plus furieuse encore que les précédentes, nous aborde
comme un ouragan, et, cette fois, c'est fini; le pauvre capitaine, qui
respire encore, est au mains de l'ennemi. L'instant de répit qui suit
cette dernière attaque me permet de voir son cadavre, entouré de
quelques fantassins ennemis qui lui défoncent le crâne à coups de bâton.

Des pleurs de rage me brûlent les yeux, et, m'élançant avec quelques
hommes, je tombe sur ces bêtes féroces, et je perds connaissance...

Quand je reviens à moi, le lieutenant du 4e bataillon me tâte par tout
le corps; mais, chose inouïe, je ne suis pas blessé. Un coup de matraque
sur la tête m'avait simplement étourdi.

L'ennemi s'est retiré à quelques centaines de mètres pour se reformer.

Chez nous, près de la moitié de notre effectif gît sur le sable. Les
débris des fractions éloignées nous ont rejoints.

Mon lieutenant est tué: son corps est sur un cacolet.

Mon sous-lieutenant a une balle dans l'épaule.

Tout n'est pas désespéré cependant. Les insurgés comptent probablement
deux ou trois mille combattants, et nous, près de deux cents; mais nous
sommes réunis.

Il nous reste dix mulets d'ambulance inoccupés, et chaque homme possède
encore environ soixante cartouches.

Nous sommes au sommet d'une dune, et le lieutenant du 4e bataillon, qui
a pris le commandement, décide la retraite avec la marche en carré.

Le cadavre de mon capitaine est décidément abandonné: impossible de
l'enlever.

Je m'examine un peu. Mon uniforme est en lambeaux, je suis couvert de
sang, et j'ai les mains et le visage écorchés. La tête me fait un mal
intense, et j'ai perdu mon képi, mon sabre et mon revolver. Je me trouve
avec un fusil entre les mains, et je ne me rappelle pas où je l'ai
ramassé.

La retraite commence.

Nous marchons pendant trois ou quatre cents mètres, et nous subissons
une nouvelle attaque qui nous abat trois hommes.

Il est inutile de décrire chaque phase successive de notre marche. Il
suffit de dire que nous parcourons une vingtaine de kilomètres
repoussant de nombreuses charges ennemies, qui réussissent presque
toujours à nous faire perdre un ou deux hommes.

Vers cinq heures du soir, nous sommes à cinquante kilomètres de la
colonne de Négrier.

L'ennemi jugeant probablement que cette proximité est par trop
dangereuse pour lui, fait un suprême et dernier effort; mais il est
repoussé, comme toujours.

Cette dernière attaque nous coûte notre lieutenant, qui reçoit une balle
dans l'aine. Il a cependant la force de nous donner l'ordre de camper où
nous sommes: une petite hauteur bien propre à une résistance énergique.

Comme il est probable que la colonne d'Aïn-ben-Khélil a été avertie,
nous attendrons ici les secours.

D'ailleurs, impossible d'aller plus loin. Les mulets de l'ambulance sont
presque tous atteints, et les cacolets sont encombrés de cadavres ou de
blessés.

Nous nous établissons solidement sur notre mamelon, attendant l'ennemi,
qui ne revient plus. Nous pouvons voir, par instants, quelques cavaliers
apparaître çà et là, soit pour prendre la selle d'un cheval tué, soit
pour saisir les chevaux sans maître, soit pour enlever un mort.

Nous ne les inquiétons pas, ménageant les quelques munitions qui nous
restent pour nous défendre.

Les pertes ennemies doivent être nombreuses, car à chaque feu de salve
on voyait une vingtaine de burnous rouler par terre, et Dieu sait si
nous avons tiré! Mais le nombre finit fatalement par avoir raison du
courage. Pour dix ennemis tués, nous avons chez nous un cadavre. Toute
proportion gardée, nous perdions plus de monde que les insurgés.

La nuit se passe dans des transes continuelles et dans de bien pénibles
réflexions.

Les hommes causent à voix basse et comptent leurs cartouches.

Le lieutenant, quoique très-grièvement touché, ne l'est cependant pas
d'une manière nécessairement mortelle.

Les blessés, muets et presque tous mourants, reçoivent des soins
sommaires.

La nuit, devenue très-fraîche, occasionne de violents frissons à tout le
monde. La réaction du combat laisse aussi aux hommes un abattement
fébrile.

Nous faisons l'appel. Il manque mon capitaine, mon lieutenant et
quarante hommes tués: les deux autre officiers et trente-huit hommes
sont blessés.

Je suis sain et sauf mais très-abattu. La mort de mes deux officiers me
cause une profonde douleur. Pour un rien, j'aurais donné ma vie.

Un homme poussé au bout par la fatigue, la faim, l'horreur du combat,
sent un immense dégoût s'emparer de son âme, et se laisse insensiblement
aller à croire qu'il serait bon de mourir. Les plus grandes cruautés lui
sont indifférentes. Il se demande ce que vaut la vie, pour qu'il prenne
la peine de la défendre. Il en arrive ainsi au dernier degré de
l'apathie. C'est le moment de réagir avec vigueur, car le découragement
est voisin de la lâcheté, et l'homme qui ne se redresse pas alors ne
vaut plus rien.

Cependant, de tout ce chaos d'idées et de réflexions se dégage une
chose: j'ai enfin assisté à un vrai combat.

Que de scènes navrantes dont j'ai été témoin!

Une entre autres m'a frappé. Un jeune caporal alsacien reçoit une balle
dans la cuisse et tombe. Il se traîne, cherchant à suivre les autres qui
escaladent une hauteur. Se voyant impuissant, il se tourne vers
l'ennemi, et fait un feu précipité.

On l'entoure, et un grand nègre, lui assénant un coup de bâton sur la
tête, cherche à le dépouiller de ses vêtements.

Le caporal, évanoui sur le coup, revient vite à lui, et se défend en
désespéré.

Son adversaire le bourre de coups de couteau, et à chaque blessure le
caporal répond par un cri et un nouvel effort de lutte. Finalement, il
expire. Le nègre n'a pas joui longtemps des vêtements du caporal. Dix
fusils s'étaient dirigés vers lui, et avant de s'être éloigné de sa
victime, il tombe, et sa tête va heurter la poitrine de l'Alsacien.

Ils sont au moins unis dans la mort.

Un autre épisode, dont le funèbre héros était un sergent de ma
compagnie, m'a aussi violemment remué.

J'ai dit que vingt-cinq hommes montés, de la section franche, formaient
l'arrière garde.

Au premier bruit du combat, ils s'étaient tous portés au secours des
camarades.

D'un coup d'oeil, ils se rendent tout de suite compte de notre position
désespérée. Ils n'hésitent pas un instant cependant, et, quoique
très-inférieurs en nombre, il se lancent à fond de train dans le plus
fort de la mêlée.

En une minute ils sont culbutés et bientôt dispersés. Le sergent,
emporté par son cheval, tombe au milieu d'un groupe ennemi. Au moment où
il file comme le vent, un cavalier arabe le croise, et, l'accrochant par
la bouche avec sa matraque, l'attire à lui et le couche en travers de sa
selle.

Une lutte s'engage, mais l'Arabe a bientôt l'avantage, et un coup de
pistolet à raison du sergent.

Son corps inerte se balance quelques instants aux flancs du cheval
emporté, et, paquet sanglant, il tombe enfin comme une masse sur le
sable rougi de sang.

Je me rappellerai longtemps le regard de ce malheureux, au moment où il
sentit le crochet de l'arme de son ennemi s'enfoncer dans ses chairs.

Je dirai ici que les Arabes sont porteurs de plusieurs espèces d'armes.
Outre le fusil, le sabre et le couteau, tous sont armés d'un énorme
bâton de chêne appelé matraque, dont une extrémité est garnie d'un croc
solide. Ils se servent de cette dernière arme pour accrocher leurs
adversaires et les jeter à bas de leurs chevaux.

Le lieutenant de ma compagnie, qui commandait la fraction de la section
franche à l'arrière-garde, reçut une des premières balles ennemies au
moment où il se portait au secours du gros de la colonne. Nous fûmes
assez heureux de pouvoir dégager son corps, mais il n'en fut pas de même
pour tous: beaucoup restèrent au pouvoir de l'ennemi.

Je crois que ces quelques lignes donneront une bien faible idée de
l'horreur des pensées que m'assiègent pendant la nuit qui suit le
combat.

Vers quatre heures du matin, mes idées s'éclaircissent un peu cependant,
et je commence à être heureux de ne pas avoir été tué. Les beautés de
l'existence me reviennent avec le jour. Je sens renaître en moi un
immense espoir à mesure que le soleil monte à l'horizon.

Comme je trouve tout beau! La lumière est si douce, l'air si pur, le
désert si calme!

Un grand silence assiste à notre réveil, et bientôt tous se font part de
leurs impressions sur l'arrivée probable de la colonne de secours.

A-t-elle été avertie? Pourra-t-elle faire cinquante kilomètres en quinze
heures? Sinon, que devons-nous faire?

Le lieutenant, quoique blessé, conserve toujours le commandement. Il
prescrit d'attendre jusqu'à neuf heures. Si, à ce moment, aucun secours
n'est arrivé, on se mettra en marche.

Le silence se fait de nouveau, et les regards sont fixés, anxieux, dans
la direction du nord. Pendant trois longues heures, on est balancé par
une alternative d'espérances, aussitôt abandonnées que conçues.

Enfin un bruit lointain, ressemblant au son du clairon, se fait
entendre. Bientôt plus de doute, on sonne la marche du régiment.

Oh! mon Dieu! que cette musique est belle! Toutes les harmonies humaines
ne causeront jamais de plus grandes jouissances que les quelques sons
jetés dans l'air par le clairon de mon régiment.

Il nous reste un clairon. Il embouche son instrument, et, sonnant à tout
rompre, il répond à la colonne.

Quelques moments après, des visages amis se présentent, et nous devenons
gais, malgré nos douleurs.

Pas de temps à perdre cependant.

Le colonel donne quelques minutes de repos, et se dirige bientôt vers
l'endroit où le combat a commencé.

Des cadavres d'hommes et de bêtes sont les sinistres points de repère
qui nous guident dans notre marche.

Nos morts sont entièrement dépouillés de leurs vêtements et horriblement
mutilés. Presque tous ont la tête séparée du tronc.

Nous arrivons à l'endroit où fut abandonné mon capitaine. Son cadavre
nous apparaît sur le versant d'un monticule. Il est nu, et il a la tête
et le bras gauche coupés. Une balle lui a percé le flanc droit. Dix-huit
coups de couteau lui ont fait d'horribles trous dans la poitrine. Il a
aussi subi la dernière mutilation. Ces misérable s'étaient acharnés sur
les restes de notre malheureux capitaine.

A ce hideux spectacle, un frisson d'intense dégoût secoue les
assistants. Les regards deviennent fixes de rage, les dents sont
fermement serrées, et quelques sourds jurons se font entendre.

Mais il ne faut pas perdre de temps dans d'inutiles émotions. Vite à
l'action. Nous enlevons nos morts, et rétrogradons vers Aïn-ben-Khélil.

Pas un ennemi à trente kilomètres à la ronde. Ces lâches-là ne
s'attaquent qu'au petit nombre.

Le lendemain de notre arrivée à destination, les funèbres débris du
combat recevaient de magnifiques funérailles.



                                   XXIV

                                 LA FLUTE


Je préfère voyager autour de ma tente que de voyager avec elle. Ce qui
veut dire, en termes plus clairs, que je suis heureux quand je suis en
station.

Quel mauvais génie me pousse toujours dans les aventures! je rabâche
encore ici mes tendances à la vie tranquille, et, franchement, je suis
honnête dans ce que je dis. Je commence à croire que quinze mois de
campagne, sans voir une maison, une ferme, un arbre, une table, une
chaise, enfin autre chose que le ciel, le plaine et des soldats, sont
amplement suffisants pour satisfaire un seul homme aux goûts modestes.

Me voilà de nouveau installé dans ma petite tente, et, après ma terrible
expérience du schott Tigri, je puis voyager hardiment.

J'avais perdu mon sabre, mon revolver et mon képi, et ces trois utiles
ornements me manquaient beaucoup.

J'eus le bonheur de retrouver les deux premiers, mais mon malheureux
képi eut une fin digne de sa profession. Malgré mes recherches, il fut
décidément perdu; les dunes de sable furent pour lui un tombeau.

J'en ai un autre qui n'a pas d'histoire; aussi je préfère n'en rien
dire.

Mon sabre est rouillé, sale, abandonné.

Mon revolver, grave maintenant, puisqu'il a fait ses preuves, est en
train de devenir brillant.

Je n'en suis pas bien sûr, mais je crois que le gaillard a sur la
conscience autre chose que de petits trous dans des ronds noirs à la
cible. Il pourrait bien se faire que de malencontreux indigènes se
soient trouvés en face de son canon menaçant. Quoi qu'il en soit, je le
respecte maintenant et lui donne les premiers soins.

Mon sabre est d'une médiocrité humiliante. Son brillant lui reviendra
dans un temps à venir.

Mon sac a été troué par une balle. Je le vide.

Ah! voilà ma flûte!

Je trouve ce doux instrument, au fond, bien loin, dans un recoin oublié.
Ceci explique l'abandon où j'ai dernièrement laissé cette compagne de
quinze ans. Ma pipe et ma flûte sont toujours restées fidèles à leur
maître. Depuis notre accointance au Texas, elles ne me quittèrent pas
d'une semelle.

Dans ma tendre jeunesse, comme j'avais tous les talents, mon papa
pensait, après m'avoir sondé de son oeil de lynx, que je deviendrais un
fameux musicien.

En conséquence, il me paya un terme au professeur de musique, et me
voilà tapotant le piano.

C'était très-beau pendant les heures d'étude, mais fort désagréable les
jours de congé.

A mes nombreuses aptitudes, se joignaient encore la passion des jeux de
barres, de _crosse_ et de balle. Je rageais quand, perdu avec un piano
dans une immense salle, j'entendais les cris des camarades dans la cour.
Je faisais deux gammes et j'allais à la croisée.

Un jour, n'y tenant plus, pif! paf! je brise une partie du clavier.

Piteux, je me sauve, craignant l'orage. Les cris des camarades, jouant
aux barres, n'ont plus, après mon méfait, les mêmes charmes
qu'auparavant. Je comprends tout de suite que je payerai cher ma
mauvaise humeur.

Fourré dans un coin du corridor, il me semble, à chaque pas que
j'entends, voir apparaître la face grave et sévère de notre directeur.
Enfin je m'échappe, chassant les idées sombres.

Malgré mes efforts, je suis triste comme la nuit. L'entrain me manque,
et le jeu de barres a perdu son attrait.

Bientôt, j'entends appeler mon nom. Je pousse un soupir de soulagement,
préférant une situation claire à l'incertitude qui m'étreint.

On me punit sévèrement, mon papa paya le clavier, et je fus à tout
jamais délivré des études de musique.

Voilà pourquoi je ne suis pas pianiste.

J'en avais assez appris cependant pour savoir ce que c'était que la clef
de _fa_. En outre, je pouvait très-bien exécuter une gamme, en passant
le pouce sans déranger la fixité du poignet. On n'avait pas d'appui-main
au collège, et la gymnastique des doigts était fort ennuyeuse.

Plus tard, étant campé dans les prairies du Texas, près du Fort-Concho,
je devins possesseur d'un _piccolo_.

Mes fonctions de secrétaire du général me laissant de nombreux loisirs
que j'employais à bâiller méthodiquement, ce _piccolo_ fut un monde pour
moi.

Je me mis tout de suite à souffler dedans avec une ardeur inquiétante.
Ayant saisi les sons de trois notes, mon ambition ne connut plus de
bornes.

J'assiégeai de demandes de méthodes les marchands de musique de Boston,
de New-York et de la Nouvelle-Orléans. Des cargaisons m'arrivèrent
bientôt, et, après six mois d'études approfondies, je parvins à jouer _A
la claire fontaine!_ comme pas un.

Les vastes plaines qui s'étendent entre Fort-Concho et Fort-Richardson
se répétèrent souvent les sons inspirés de mon joyeux _piccolo_.

La campagne terminée, je me procurai à Jefferson une magnifique flûte
que j'ai encore.

Il y a loin du petit débutant de 1870 au virtuose actuel. Ma foi, c'est
vrai, les plus difficiles morceaux n'ont plus de secrets pour mon
instrument, et mon mère ne s'était pas trompé en reconnaissant chez moi,
dès mon enfance, un talent musical de première venue.

Ces qualités harmoniques me procurèrent par la suite de bien douces
distractions.

Mon second lieutenant dans l'armée américaine était d'une force
remarquable sur la flûte à six trous. Ayant un soir écouté mes timides
roucoulements, il conçut tout de suite un immense intérêt pour le jeune
auteur d'aussi louables efforts.

Nous étions alors campés sur les bords du _Black Cypress Bayou_, près de
Jefferson.

Les pavillons des officiers faisaient suite aux baraques de la troupe,
et le bureau du général auquel j'étais attaché, se dressait en face, à
quelques mètres.

Je passais mes journées, couché dans un hamac, sur une petite terrasse,
d'où je voyais les dames militaires prendre le frais sur le gazon.

Suivant leurs moindres mouvements d'un oeil envieux, je maudissait
l'injustice du sort qui me refusait le bonheur de la douce société des
femmes. J'aimais beaucoup les causeries féminines, et, en raison même de
ce penchant, je persistais à être de plus en plus privé.

Les gais rires et les éclats de voix tapageurs de ces dames, folâtrant
avec leurs maris, exaltaient mes sentiments à un degré extrême. Lorsque
j'avais ainsi amassé une provision suffisante d'émotions douces, suaves,
amoureuses, j'étreignais ma flûte et je les lui confiais.

C'est à la suite d'un: _Home, sweet home!_ délirant, joué dans des
circonstances pareilles, que le lieutenant M... tombait comme une bombe
chez moi, la louange au lèvres.

Il était fort, et appréciant ma faiblesse, il me donna des leçons.

Je faisais aussi beaucoup de travaux de copiste pour cet officier. Ces
écritures et mes leçons de flûte m'amenaient souvent chez lui. Ce fut
pour mon malheur.

Le lieutenant M... avait cinquante ans; sa femme, vingt. Elle était
brune, vive, alerte, sémillante, pleine de vie et de feu. Ses grands
yeux noirs me faisaient frissonner quand ils rencontraient mes regards
timides.

Conséquence naturelle, je devins éperdument amoureux de madame M... Elle
s'en aperçut bien vite, en souriant.

Elle s'attendait peut-être à quelques démonstrations décisives de ma
part; mais, malgré mon expérience des choses de l'amour avec ma céleste
Angèle, malgré mon uniforme de guerrier qui aurait dû me donner de la
hardiesse, j'étais toujours d'une apathie distinguée.

Hélas! la nature est plus forte que les désirs. Un timide vivra,
rougira, fera des bévues, mourra, et cela, toujours dans la peau d'un
timide.

En voyant madame M... mes yeux cherchaient des recoins sombres pour y
cacher leurs feux, mon visage devenant tout bêtement rouge.

Coquette comme toutes les jolies femmes, madame M... suivait, amusée les
différentes phases de ma passion. Elle me lisait comme un thermomètre,
et il faut croire qu'elle prenait goût à cette lecture graduée, car
souvent, en l'absence de son mari, elle me faisait appeler pour des
raisons futiles.

Elle me recevait dans le négligé le plus voulu possible; ses longs
cheveux flottaient sur ses épaules, une dentelle légère laissant
entrevoir la peau blanche de son cou. Elle me souriait, m'encourageant à
parler.

J'attendais qu'elle m'adressât la parole. Après quelques banalités de sa
part, suivies d'un mutisme complet chez moi, des signes d'impatience
tourmentaient son visage, et je prenais congé d'elle.

Je dois dire que mon manque de hardiesse était quelque peu entaché de
peur.

M... était un terrible. Chaque fois qu'il s'absentait, il avait pour
mission d'arrêter quelques _desperadoes_, reliquats de la guerre de
Sécession qui, à cette époque, infestaient encore le Texas. Il
réussissait presque toujours à les prendre ou à les tuer. C'est assez
dire que M... était un vrai dur à cuire.

Aussi je craignais continuellement de voir surgir sa face pâle et ses
moustaches en brosse, dans l'encadrement d'une porte quelconque, chaque
fois que sa femme me retenait chez elle pour des futilités.

Le revolver de ce gars-là ne manquait jamais son homme, et qu'aurais-je
fait, moi, misérable bambin de dix-sept ans, en face de ce terrible
lutteur?

Un soir, décidée à me vaincre, madame M... me fait appeler.

Assise à sa toilette, souriant à sa glace, elle tresse nonchalamment sa
belle chevelure: ses épaules nues, d'une blancheur de neige, laissent
courir un fin réseau de veines bleues, où bouillonne un sang ému. Sa
bouche, rouge et sanguine, palpite dans des enroulements voluptueux.

Ses yeux m'accueillent avec une caresse au moment où, respectueux,
j'apparais, rougissant devant elle. Une légère contraction de ses
sourcils annonce une volonté bien arrêtée d'arriver à un résultat.

--Vous ne me paraissez pas être de la classe des hommes qui généralement
s'engagent dans l'armée américaine?

--Madame, vous me faites beaucoup d'honneur.

--De quelle partie de la France êtes-vous?

--Du Canada, madame.

--Ah!... les femmes sont-elles belles chez vous, au Canada?

--Pour ça, oui, madame! (Étais-je assez bête?)

--Oh! oh! oui, vraiment, ont-elles des dents comme celles-ci, des
cheveux comme ça, des épaules comme les miennes et des yeux...?

Ce disant, elle me foudroie d'un regard à fondre toutes les banquises du
Groenland.

Je continue à être bête, ce qui n'était pas difficile, et:

--Mon Dieu, madame, je manque d'expérience, mais veuillez bien croire
que nos femmes sont aussi très-belles.--Puis, m'enferrant à font, je
pousse niaiserie jusqu'aux limites extrêmes, en lui vantant les qualités
extraordinaires de nos gracieuses Canadiennes: comme elles son
appétissantes, fidèles en amour, bonnes mères de famille, attachées à
leur foyer, débordantes de bonne humeur.

Madame M... me laisse dire sans souffler mot. Ses mains seules, agitées
et nerveuses tiraillent ses longs cheveux, les tordant convulsivement.

Enfin, avec une moue énergique, elle se lève tout à coup, me montre la
porte d'une chambre voisine, et m'invite à la suivre.

J'obéis comme un caniche fidèle. Emboîtant le pas, j'entre avec elle
dans une pièce sombre, toute parfumée.

Mes yeux aveuglés ne distinguent pas tout de suite les objets qui
m'entourent, mais peu à peu, m'habituant à la demi-clarté, je vois
madame M... assise sur son lit. Elle me fait signe.

Indécis, ahuri, pétrifié, je voudrais agir, mais je ne le puis.

Soudain, je me sens saisi et entraîné avec une violence extrême. Je me
dégage avec énergie, et, fuyant, comme poursuivi par tous les démons de
l'enfer, je me précipite hors de la maison, laissant mon képi, comme
pièce à conviction.

Ah! Joseph, mon bienheureux homonyme, que l'on a tant calomnié, comme je
comprenais enfin qu'il est parfois utile d'abandonner ses défroques!

Le dehors me rend un peu de calme, et, craignant de voir M... à mes
trousses, je me dirige, l'oeil aux aguets, vers ma baraque.

Dix minutes après, madame M..., souriante, était tranquillement assise
sur sa véranda. Mon képi me parvenait bientôt par l'entremise d'une
ordonnance, qui me parut étonnée de mon étrange distraction.

J'en restai là par la suite avec madame M..., qui me regardait par la
suite avec la plus complète indifférence. Tant il est vrai que la vertu
n'est jamais récompensée.

Le lieutenant continua à me donner d'excellentes leçons de flûte. Le
malheureux ne s'est probablement jamais douté des dangers que j'ai
encourus chez lui.

Cette aventure me confirma davantage dans mon opinion, déjà bien
arrêtée, de ma nullité flagrante en galanterie.

Je n'en persistai pas moins cependant à cultiver l'art du dieu Pan avec
une ardeur légitime et, à mon retour au Canada, ma flûte contribua à me
poser dans le grand monde.

C'est elle qui fut la cause de ma liaison avec P..., mon collègue en
musique. On se souviendra du dénoûment désastreux de cette amitié, qui
m'apporta une chute spéciale sur le trottoir en face de la maison de mon
ami.

Pendant ma vie militaire au Manitoba, ma flûte fit prime; mais à Paris,
je me trouvai dans une infériorité marquée.

Un jour, au Palais-Royal, la petite flûte de la garde républicaine fit
des siennes.

Honteux, je me retirai, pour cacher mon instrument, qui ne vit de
nouveau le jour qu'à Géryville, quand j'étais sergent-major.

Géryville est un point perdu à l'entrée du désert algérien. Il est à six
étapes de tout lieu habité. Sentinelle avancée, il veille, avec un soin
jaloux, sur la sécurité des possessions française de l'Algérie.

La petite garnison de deux compagnies est la seule force qui garde ce
poste.

Les occupations des militaires ne sont pas dignes d'intérêt. A part
quelques manoeuvres, le travail se réduit à rien.

Je partageais mes loisirs entre mon chien, ma baraque, mes livres, mon
hamac et ma flûte.

Je choisissais toujours les heures solennelles pour réveiller les échos
des montagnes voisines. Les sons plaintifs et harmonieux de mon
instrument coulaient doucement, la nuit, dans les ondes sonores. La
plaine et les montagnes furent souvent étonnées d'entendre les airs du
pays.

Rien comme la solitude et le grand silence pour remuer les sentiments.

L'homme, se voyant si petit dans l'immensité, a besoin de faire un bruit
quelconque pour se prouver à lui-même qu'il existe. Ainsi, en écrivant,
la nuit, le grincement de la plume, qui suit la pensée sur le papier,
est un compagnon. En marchant seul dans le désert, il faut penser à
haute voix, pour tromper l'isolement.

La flûte était mon aide favorite, et les habitants de Géryville, située
à quelques mètres du camp, eurent bientôt une idée exagérée de mes
capacités harmoniques.

Le 14 juillet 1879, je reçus une députation des notables de la ville.
Ils me priaient instamment de contribuer à la partie musicale de la fête
célébrée en plein air.

Je promis mon concours, et, le soir de ce grand jour, je lançais
amoureusement, dans les saules environnants, quelques extraits
palpitants d'_Il Trovatore_.

Je remportai un grand succès, et le résultat fut l'absorption d'une
quantité enivrante de champagne.

C'est à cette fête mémorable que je fis la connaissance de quelques
messieurs de l'endroit.

Géryville est habité par une vingtaine d'Européens et quatre ou cinq
cents Arabes ou Juifs. Les premiers avaient formé un orchestre dont on
me pria de faire partie.

Je consentis, et je vous présente les membres de ce digne corps de
musique, qui est appelé à régénérer cette partie-ci de l'univers, dont
je respire l'air.

Une terrible querelle,--voir plus loin les détails,--faillit cependant
détruire ce modeste programme.

De la tenue et du maintien! car nous voilà en face de nos musiciens!

Notre chef, conducteur des ponts et chaussées travaille sur le violon.
Il a cinquante-deux ans.

Il est instruit, intelligent, et auteur d'une brochure sans
lecteurs:--cette brochure traite de la philosophie universaliste.

Comme musicien, notre chef est très fort en démonstrations. Grave de
figure, il nous dit de bien belles choses sur les fugues, soupirs,
points d'orgue, trilles, croches, doubles et triples; mais s'il joint
l'action à la parole, je jette un oeil anxieux vers la porte, et cet
acte est amplement justifié.

En effet, dix minutes s'écoulent avec une série de frottements pour
ajuster les cordes; cette opération terminée l'archet, se lançant en
mouvement, devient tout de suite dévergondé, et tourmenté par une main
inspirée, il gratte le violon de la plus cruelle manière.

Les échos, surpris de ce vacarme, se lancent et se relancent les sons
avec rage.

L'air, bouleversé de cette cacophonie, se refuse bientôt à alimenter les
poumons des auditeurs, qui n'ont qu'une voie de salut: sortir.

C'est ce que je fais invariablement, avec tact, bien entendu, car mes
parents m'ont bien élevé.

Notre sous-chef est fournisseur de l'armée.

Grand, Bavarois de naissance, sec, planche par devant, planche par
derrière, il touche l'harmonium.

Il accompagne bien, mais il faut le suivre. Comme genre particulier, il
arrive souvent trois mesures en retard à la fin de chaque morceau.

Les membres de l'orchestre négligent ce détail, auquel ils sont
habitués. Comme c'est chez lui que l'on se réunit et qu'il donne à
boire, il lui est permis d'aller jusqu'à quatre mesures de retard à
chaque exécution.

En troisième lieu, vient le cornet.

C'est un loyal instrument auquel on ne peut reprocher que de légères
absences. Ses pistons sont toujours embarrassés, et, aux endroits
pathétiques, un son mat nous apprend qu'ils subissent un nettoyage.

Cela nuit un peu à l'harmonie de l'ensemble.

Une autre violon fait les secondes parties, et il a le mérite de ne rien
savoir. Ce n'est pas un tort, car timide de caractère, il reste
silencieux.

De plus, il est le beau-frère de notre sous-chef, et il sert à boire. De
là, indulgence de nous tous à son égard.

Le trombone est tenu par un receveur des postes.

Ce précieux instrument se conduit assez bien. On ne peut lui attribuer
que certains _couacs_, parfois embarrassants dans l'effet général du
morceau.

Comme accessoire, nous avons aussi un ténor léger, âgé de cinquante-neuf
ans.

Il chante bien, ce qui ne nuit en rien à l'harmonie.

En dernier lieu apparaît Joseph. C'est moi.

Je suis devenu le clou de la situation. La musique que j'interprète a un
charme tellement original que le compositeur lui-même ne reconnaîtrait
plus ses oeuvres.

Je m'étendrais complaisamment sur ce sujet, mais je deviens modeste et
je me tais.

Nos musiciens mis en scène, je vous narre la querelle dramatique qui est
venu ébranler notre institution dans ses oeuvres vives. Ce forfait, que
nous déplorons tous, fut consommé pendant une de mes absences.

La chicane, comme je l'ai su depuis, naquit d'une fausse note arrachée
par l'archet de notre chef. Celui-ci l'attribua à l'instant au second
violon, qui, silencieux comme toujours, prétend ne pas avoir joué.

Le chef insiste, l'autre riposte, et l'affaire se termine par la
déconfiture d'un instrument lancé à la tête d'un des adversaires.

Le conducteur des ponts et chaussées, à qui appartient le violon démoli,
dédaigne d'en ramasser les morceaux et s'éloigne d'un air noble.

La querelle règne encore quelque temps parmi les autres, et l'assemblée
finit par se dissoudre dans le plus grand désordre.

Nous en restâmes là pendant quelques jours. Mais moi, comme tendre
flûtiste, partisan de la paix à outrance, j'attendais avec anxiété
l'occasion de soulager ces coeurs ulcérés.

Cette occasion se présenta sous la forme d'un basson.

Ceci peut paraître bizarre. Après réflexion cependant, on avouera que
c'est rationnel.

Avec son air embêtant, ce long et inoffensif instrument, par sa seule
présence parvint à doucir les coeurs de nos inflexibles musiciens.

Il arrivait directement d'Oran.

Un colon éclairé avait mis en avant ses capacités sur le basson. Tout de
suite il en fut commandé un exemplaire, et par les voies rapides.

Cinq jours après, un long ballot, aux dehors insignifiants, était déposé
à nos pieds.

Chacun avait fait taire ses ressentiments pour assister au déballage.
Nous étions au complet quand le garçon donna le premier coup de canif
aux cordes du ballot.

Au fur et à mesure que ficelles et toile lâchaient prise, sous le
couteau du déballeur, les coeurs s'amollissaient.

Observateur discret, je crois voir poindre une larme dans le coin de
l'oeil gauche de notre chef, qui a l'âme tendre. Le second violon,
quoique ému, restait froid, sa tête portant encore les traces sanglantes
du combat.

Enfin, la dernière ficelle coupée, le petit bec du basson voit le jour.

A ce spectacle émouvant, une larme, une vraie alors, s'échappe du susdit
coin de l'oeil de notre chef: son ennemi soupire avec bruit.

En tacticien habile, je saisis l'instant, et, m'appuyant sur mon rôle de
pacificateur, je les pousse dans les bras l'un de l'autre.

Ce fut le signal d'une explosion générale.

Avant de me reconnaître, j'étais empoigné par le trombone, qui arrosa
mon gilet.

Je dis gilet, pour être fidèle au vieux cliché, mais qu'on se le répète
bien, un troupier ne porte jamais ces choses-là. Il sait se contenter
d'une honnête chemise de grosse toile. Le numéro matricule de la mienne
conserve encore les traces des larmes de notre humide trombone.

C'était le 7 août.

Le déballeur, sans se laisser déconcerter par ce déluge, continuait son
travail. Bientôt notre instrument, dans toute sa candeur, fut mis en
évidence sur une table.

Le colon musicien le fit ensuite quelque peu ronfler pour rappeler ses
souvenirs. Après plusieurs insuccès, on se livra entièrement à la joie.

Le chef et le second violon se grisèrent et chantèrent la
_Marseillaise_.

Les autres en firent autant, et l'on se sépara, avec force embrassades
se jurant une amitié éternelle.

Que c'est beau, la paix!...

Depuis que je suis en colonne, ma flûte fut forcément négligée, mais j'y
reviendrai plus tard.

Croyez-moi, il fait bon jouer de la flûte. Rien comme ce modeste
instrument pour adoucir les maux de l'existence, ou amollir le coeur
d'une amante revêche.

Je crois que ce chapitre est assez long, et je l'exécute ici.

Comme je plains ceux qui ont eu le courage de le lire!



                                  XXV

                              UNE COLONNE


C'est une petite armée homogène. Composée de toutes les armes, elle peut
marcher et combattre sans auxiliaires. Elle se suffit à elle-même.

Elle est généralement formée à la hâte pour parer à un événement subit.

Une colonne est dite _volante_ quand elle marche sans _impedimenta_.
Fraction détachée du corps principal, elle est alors destinée à de
petites excursions urgentes: couper le passage à l'ennemi, faire une
razzia, surprendre un campement.

Elle est dite _mobile_ quand elle garde un poste important, un passage
principal, ou quand elle eut aller d'un point à un autre en emportant
tout son matériel et ses bagages.

Ces deux genres de formations de troupe s'emploient surtout dans les
pays comme l'Algérie, où la population indigène, toujours hostile et
disséminée dans d'immense steppes, trouve souvent l'occasion de
s'insurger sans encourir de punitions immédiates.

En 1881, lors de la conquête de la Tunisie, les troupes de la province
d'Oran s'attendaient à participer au plaisir de châtier les Kroumirs,
qui avaient haché en morceaux quelques malheureux hommes du 59e de
ligne.

Il n'en fut rien cependant, et bien nous en prit, car il se préparait de
la besogne pour nous sur les Hauts-Plateaux, du côté du Maroc, refuge
éternel de tous nos révoltés.

Ce pays est une cause continuelle et inconsciente de toutes les
insurrections qui désolent souvent le sud-Oranais.

Les insurgés, connaissant l'impuissance du Maroc à faire respecter ses
frontières,--d'ailleurs très-mal délimitées dans ces régions,--savent y
trouver un abri contre tout châtiment.

Ce maudit Figuig, que j'ai souvent envoyé à tous les diables, nous
nargue toujours, sournoisement caché derrière ses remparts de terre
cuite, que ses candides gaillards d'Ouled-Sidi-Cheik croient
imprenables.

Quatre pièces de 80 et quinze cents fantassins déterminés réduiraient
vite à néant ce ramassis de boue, de brigands et de voleurs.

Mais on ne veut rien faire, crainte de complications politiques.

Allons donc! Nous somme en 1882, n'est-ce pas? Eh bien! en 1888 le Maroc
sera à nous!

Nous verrons si j'ai été bon prophète.

Quoique très-heureux d'avoir fait cette prédiction, sur
l'accomplissement de laquelle je compte beaucoup, je reviens cependant
au 21 avril 1881, jour où nous reçûmes l'ordre, à midi, de partir le
lendemain matin, à quatre heures, avec cent cinquante hommes par
compagnie, soit six cents hommes par bataillon.

Daya, petite ville située à cent cinquante kilomètres au sud d'Oran,
était le point de concentration.

Il faut avoir appartenu à l'armée pour bien se faire une idée du
brouhaha de la veille d'un départ précipité. Ce ne sont que
chassés-croisés, courses échevelées à faire perdre la tête. Les ordres
pleuvent dru comme grêle, et le pauvre sergent-major supporte, presque à
lui seul tous les ennuis d'assurer un départ sans rien oublier.

Enfin, on est en route.

Il fait encore nuit sombre. Les claquements de fouet, les aboiements de
chiens, les mille bruits qui accompagnent toujours les mouvements de
grandes foules, annoncent seuls que le bataillon est en marche.

Une teinte légère et pâle colore bientôt le ciel. Peu à peu la lumière
du jour se dégage des ténèbres, et la colonne apparaît dans toute la
simplicité de ses six cents hommes arpentant le sol du désert.

Le capitaine, guidant la première compagnie, est à cheval et fume
stoïquement sa cigarette.

Le lieutenant et le sergent-major marchent en tête de chaque rang et
donnent le pas.

Le sous-lieutenant surveille la gauche.

Et tous regardent tristement le sentier qu'ils foulent. Le plus grand
bonheur est de se concentrer en soi-même, de faire abnégation de toutes
sensations.

On arrive ainsi graduellement à oublier que l'on existe, et à se
convaincre que les jambes font partie d'un automate.

C'est là le but de tout troupier en route, et y arriver est le plus
grand palliatif dans les circonstances.

Au départ, on a pris le café. Tout le monde était gai, et une chanson
grivoise avait eu beaucoup de succès. Bientôt les respirations sont
devenues courtes. Quelques chanteurs seuls ont persisté dans leurs cris
de plus en plus épuisés.

Enfin, tout est silencieux.

Une sueur abondante inonde les fronts; de violents coups d'épaules,
accompagnés de soupirs bruyants, soulèvent les sacs.

Une buée chaude et vaporeuse, se dégageant de tous ces corps ambulants,
raréfie et charge encore le peu d'air que respire la colonne.

Les gros souliers ferrés, tombant lourdement sur le sol caillouteux, en
font jaillir des étincelles. Le cliquetis des armes et du campement,
accompagné de bruits de pas, compose à lui seul le monotone concert qui
s'échappe de ce monstrueux orchestre.

Voyez la colonne descendre une pente rapide.

La tête s'affaisse et disparaît derrière un rideau de terrain pour aller
se montrer un peu plus loin.

La queue suit le mouvement, et l'ensemble apparaît au spectateur comme
un immense serpent bariolé de toutes couleurs.

La pente franchie, la masse reprend sa roideur et se traîne lentement
sur le sol horizontal, traçant de gigantesques zigzags à droite et à
gauche.

Un soleil d'enfer poursuit de ses rayons verticaux tous ces pauvres
diables qui s'épongent, soufflant comme des phoques.

Quel abattement partout!

A voir cette tristesse générale, on se dit que tout ce monde est
découragé. Mais qu'une occasion se présente! tout de suite les visages
s'animent, les muscles se roidissent, la respiration se raffermit, et
gare les événements!

Alors, qu'est-ce donc qui tue ainsi l'entrain? Hélas! la monotonie,
l'absence de tout être animé.

Personne pour nous admirer! Personne pour nous regarder défiler! Rien!
pas même un animal quelconque qui s'enfuit à l'approche de la colonne!

C'est un fait incontestable qu'il est nécessaire d'être admiré pour
supporter gaiement une lourde fatigue.

Le troupier, le Français surtout, est ainsi fait. Il lui faut un peu de
vanité satisfaite, attirer un brin l'attention. A quoi servirait les
fatigues, les misères, les souffrances, si personne ne s'en apercevait?

Aussi, voyez une expédition.

Tous sont heureux si un grand journal daigne dire un mot sur la solidité
de la marche, le brio de l'attaque, l'attitude, l'entrain, la gaieté des
troupes.

Cela infuse un nouveau courage qui a bientôt besoin d'être renouvelé. On
s'occupe de nous au pays!... Et l'on va de l'avant.

Ceci peut paraître enfantin au stoïque; mais remarquons bien que rien
n'est risible chez des hommes qui peut-être demain seront tués.

Les petites passions prennent une grande importance devant la mort, et
l'habilité exige qu'on les stimule.

Telle vieille culotte de peau, ridicule en temps de paix, devient un
héros sur le champ de bataille. Sa manière grotesque de se dresser sur
l'étrier, au moment de crier: _En avant!_ pour la charge, devient
sublime en face de la mitraille.

Perdue dans le désert, une colonne ne vit que de ses propres ressources
morales. Son courage seul peut lui faire supporter tous les maux
qu'engendrent une foule de causes inconnues en pays civilisé.

Il faut ici se créer des éléments d'émulation dans son milieu.

Chaque homme a un camarade préféré à qui il veut prouver sa solidité.

Aux causeries du bivouac, le soir, on parle de ses prouesses, et, pour
avoir un peu de poids auprès de ses auditeurs, il faut avoir fait ses
preuves.

L'émulation est le plus grand stimulant des troupes isolées.

Tel bataillon, que dis-je? telle compagnie, telle section, voire même
telle escouade, marche mieux que telle autre: elle a moins de traînards.

La légion étrangère fait colonne avec les turcos, les zouaves, les
zéphyrs.

Eh bien! les hommes de ces divers régiments mourraient sous le faix
plutôt que de s'avouer rendus. Un légionnaire en arrière? fi donc!
Jamais de traînards chez nous!

Renvoyez cette exclamation aux zouaves ou autres, et vous connaîtrez
l'esprit de tous les corps.

L'uniforme y est aussi pour beaucoup.

Le pantalon bleu du chasseur à pied ne reculera jamais si un pantalon
rouge le regarde, et réciproquement.

Quelle grave erreur que la suppression des corps, des compagnies d'élite
avec leurs divers costumes et insignes! Chaque unité spéciale avait
ainsi des bien belles traditions.

La garde, pensant à son grand passé, marchait et combattait en
conséquence.

Les hommes du centre, dans les régiments de ligne, aspiraient aux titres
de grenadier, de voltigeur, et plus tard à l'honneur de passer dans la
garde.

Cela excitait l'émulation, donnait un but.

Actuellement, une bourrasque tudesque de tout teinter en sombre uniforme
souffle sur les hommes militaires de France.

Inutiles ces belles tenues! Inutiles ces beaux pompons! Inutiles ces
grandes parades! Inutiles, inutiles ces diverses dénominations
honorifiques de grenadiers, de voltigeurs!

Tel beau panache, cependant, nous a souvent procuré quantité de recrues.

Beaucoup se sont fait tuer en voulant gagner, dans une action d'éclat,
la barbiche du grenadier ou l'épaulette de voltigeur.

Ça ne fait rien!

Maintenant, alignement, fixe!

Tous pareils, égalité sur toute la ligne.

Quel blague, cependant!

L'égalité existe-t-elle sur le globe? Pierre n'est-il pas plus
intelligent que Jacques?

Alors quoi! Les mêmes récompenses à l'imbécile et à l'intelligent?

Non, mais égalité à outrance quand même.

Voilà le mot.

Et dans l'armée, sommes-nous égaux? Le général est l'égal du simple
soldat, peut-être?...

Pourquoi, alors, ne pas distinguer les petits mérites, les petits
talents, les grands courages de l'ignorance?

Ceux-ci n'ont pas le bâton de maréchal dans leur giberne, mais ils
auraient pu prétendre à la grenade ou à l'épaulette de voltigeur.

Ah bah! on veut faire croire à cette maudite égalité, mot qui me crispe
par sa banalité fausse, par l'idée mensongère qu'elle implique.

Hélas! quel malheur que l'uniformité actuelle! C'est du plus profond de
mon âme que j'exhale cette plainte.

Un facétieux quelconque a dit que l'ennui naquit un jour de
l'uniformité; je dirai, moi, que l'émulation se meurt de l'uniformité.

Il me faut cependant revenir à notre malheureuse colonne, qui file
toujours inconsciente de mes propos de critiqueur.

Je me trompais en disant que personne ne regarde une colonne en marche
sur les Hauts-Plateaux, qui ne sont pas toujours unis. Quelques grandes
montagnes les accidentent çà et là.

Entre Daya et Magenta, nous abordons une de ces montées, mais vous
savez... Elle coupe en zigzags, comme un serpent monstre, la pente
abrupte de la montagne.

La voie à suivre est indiquée par une ligne grise sur le flanc vertical
de la hauteur.

Oh! oh! c'est là qu'il faut monter...

La tête s'engage résolument. Bientôt elle surplombe la queue, qui se
hisse à son tour.

On s'arrête pour respirer.

Les premiers hurlent des paroles ironiques d'encouragement à cette
malheureuse arrière-garde, qui ne répond mot, mais prend courage, parce
qu'on se moque d'elle.

Le soleil flambe ferme. L'air étouffe les marcheurs entassés. Les coups
de sacs se succèdent à intervalles rapprochés. Les étincelles
jaillissent sous les clous des souliers.

Poussifs, rendus, fourbus, on est enfin sur la crête.

Un moment d'arrêt refroidit la tête qui tournoie, et l'on repart,
oubliant vite ce mauvais pas.

On a bien marché, mais pourquoi? Parce que la queue et la tête se
regardaient réciproquement.

Une compagnie arrive d'un service détaché et rentre au camp.

Tout le monde se redresse. Diable! les camarades les regardent.

Que serait-ce donc, si ces camarades étaient des voltigeurs ou des
grenadiers? On voudrait prouver à ces hommes d'élite que le centre
marche aussi bien que les ailes, et réciproquement.

Quelques explications me paraissent ici nécessaires.

Avant la dernière guerre, les bataillons étaient composés de compagnies
différentes portant aux ailes les dénominations de voltigeurs et de
grenadiers.

C'étaient des hommes d'élite. Certaines prérogatives et divers insignes
leur étaient réservés.

Les autres compagnies, dites de centre, se composaient de mauvais
sujets, de jeunes soldats, etc.

Passer dans une compagnie des ailes était un but ambitionné par
l'ivrogne qui s'amendait, ou par le conscrit qui guettait l'occasion de
se faire valoir.

C'était là une cause d'émulation qui donna autrefois de fort bons
résultats.

Maintenant, je l'ai déjà dit, tous également ennuyeux.

Marasme complet.

Le jeune homme qui, faute d'instruction suffisante, ne peut prétendre à
obtenir des grades, doit faire platement ses cinq ans, sans espérer
autre chose qu'une série de journées assommantes, assaisonnées d'aucune
satisfaction.

Ennui à jets continus et progressifs pendant cinq ans.

Palsambleu! cependant, je ne devrais pas ainsi lâcher continuellement ma
colonne.

Que voulez-vous! Ce sujet palpitant m'entraîne malgré moi, et pour
rentrer dans vos bonnes grâces, je pique des deux et je rejoins mes
troupes, qui, hissées sur les hauteurs de Daya, se traînent encore
quelques moments sur le sommet.

Mais il leur faudra bientôt descendre.

Si monter une pente rapide arrache la respiration, descendre cette même
pente brise le jarret. Et de ces deux inconvénients, je préfère le
premier.

Car, en montant, on ralentit l'allure, on met le pied par terre d'une
manière sûre; puis on peut se dégager le cou pour respirer.

Mais à la descente! Aie! oh! la la! chaque pas est un supplice. C'est la
détonation qui, partant du pied quant il frappe malgré lui brutalement
le sol, retentit comme un choc électrique dans toutes les parties du
corps.

Nous voilà de nouveau dans la plaine.

La monotonie habituelle commence tout de suite à écraser la colonne.

Le diable m'emporte, mais on se prend à regretter les routes
accidentées, les montées roides. Au moins, pendant que l'on gravit les
côtes, les distractions qu'elles causent empêchent de penser à la
fatigue.

Nous sommes quand même arrivés près des schotts. Ce sont d'immenses
plaines salées, parfois recouvertes d'eau à la suite de pluies
abondantes.

Rien de plus majestueux et de plus pittoresque en même temps que ces
grands lacs de sel par une belle journée, lorsque le soleil éparpille sa
lumière sur leur surface unie et blanchâtre.

Ici apparaît une falaise ardue; on se croirait sur les côtes de la
Normandie.

Là une plage, à pente presque imperceptible, rappelle au spectateur
quelques souvenirs de bains de mer; on jurerait y apercevoir les loges
ambulantes de jolies baigneuses.

En tournant le regard dans une autre direction, une ville avec ces
clochers, ses minarets, se montre aux yeux étonnés.

Plus loin, la surface brillante du lac s'unit au ciel pour aller se
perdre dans l'immensité du lointain.

Si un chameau apparaît sur une des rives, son ombre, projetée sur les
couches transparentes des surfaces, prend des proportions gigantesques.
L'illusion devient peu à peu complète, et l'on croit voir une frégate,
armée de guerre, louvoyant comme un ennemi aux aguets.

Quelquefois les mirages sont tellement frappants, qu'un village, situé à
plusieurs kilomètre, est représenté dans les nuages au-dessus des
schotts, et semble nager dans un bain aérien.

Tous ces tableaux prennent des allures fantastiques, et sautillent
capricieusement sous les moindres effets de la lumière.

Des colonnes nuageuses et transparentes entrecoupent çà et là ces
visions féeriques, qui disparaissent comme par enchantement si un nuage
sombre vient un instant obscurcir le soleil.

Ses schotts franchis, le terrain ne présente plus qu'une immensité de
sable, accidentée de quelques pieds de thym ou de palmiers nains.

A un ou deux kilomètres plus loin, on sonne la grand'halte.

Nous prenons alors le second café, qui, avec celui du matin, compose
toute la nourriture absorbée pendant l'étape.

L'expérience a prouvé que moins l'homme est lesté, plus il est apte à
marcher. Un bon repas, le soir, prépare suffisamment aux fatigues du
lendemain.

D'ailleurs, à ventre plein, mauvais jarrets.

Après une heure de repos, on se remet péniblement en route.

Les jambes ankylosées se refusent à fonctionner dès les premiers pas. Ce
n'est qu'après avoir enfilé quelques centaines de mètres que
l'insensibilité des articulations permet d'avancer sans trop souffrir.

Bientôt les visages renaissent à la vie, à la gaieté.

Les chansons recommencent. Timides d'abord, elles deviennent de plus en
plus gaies, au fur et à mesure que la distance à parcourir devient plus
courte. Elles cessent tout à fait au moment de se former en ordre
régulier pour passer dans un village quelconque, quand on en trouve.

En entrant au gîte, les hommes, accablés de fatigue, trouvent en eux le
courage de redresser la tête et de marcher allègrement, en chassant de
leur apparence tout idée de fatigue.

Ils font ainsi croire aux quelques faméliques badauds qui les admirent
que marcher des journées entières avec soixante livres pendues aux
épaules est une chose complètement à dédaigner.

Le camp délimité, les emplacements des avant-postes marqués, les
compagnies forment les faisceaux.

Les rangs rompus, une activité extraordinaire s'ensuit.

Les uns courent à l'alfa pour la literie; les autres dressent les
tentes. Ceux-ci cherchent du bois pour les cuisines; ceux-là allument
les feux.

Par tout le camp, ce ne sont que cris, ordres, sonneries... Une heure
après, tout est calme.

Seuls les cuisiniers surveillent la soupe, qui sera bientôt servie
chaude.

Ce régal englouti, chacun regagne sa tente, et le lendemain c'est à
recommencer.

Des jours, des semaines, des mois, il en est ainsi.

On est, dit-on, plus heureux en campagne qu'à la noce. Allons donc! Je
vous jure, moi, que j'aime mieux être à la noce.

Quoi qu'il en soit de mes goûts je marche comme les autres, ayant
confiance en l'avenir.

Quelques petits incidents jettent parfois une lueur de gaieté et
d'entrain sur cette masse ambulante, confite en la fatigue.

La plaine fourmille de lièvres.

Avec son instinct craintif, ce pauvre petit animal reste blotti dans son
gîte, espérant passer inaperçu. Un pied maladroit, qui va l'écraser, le
force à débucher.

Comme il fait bon le voir courir! Comme nous envions sa légèreté, nous
qui avons peine à mettre les pieds l'un devant l'autre!

Mais, hélas! il ne courra pas longtemps.

Tous ceux qui sont montés se lancent à sa poursuite, et organisent ainsi
à l'improviste une vraie chasse à courre.

Les plus rapides ont coupé la route à l'animal, qui revient, affolé se
heurter à la colonne. Il passe entre les jambes des troupiers, qui
essayent en vain de l'assommer à coups de fusil.

Il échappe sain et sauf, mais les Arabes du convoi le guettent.

Ceux-ci sont très-adroits avec leurs matraques, qu'ils lancent au-devant
du lièvre.

Un premier coup l'atteint dans les jambes. Il roule comme une boule.

Il est tué. Non.

Il se relève et repart dans une autre direction avec une ardeur
nouvelle.

Cette fois une matraque, lancé d'une main sûre, l'étend roide mort. Il
est ramassé. On lui coupe la gorge pour satisfaire aux prescriptions de
Mahomet, qui veut que toute bête soit saignée par celui qui doit la
manger.

Lestement la pauvre victime disparaît dans le burnous de son meurtrier,
qui la vendra cinq sous à l'arrivé à l'étape.

Souvent les arabes prennent le lièvre au gîte.

Celui-ci, anxieux, ne bouge pas, comme toujours, espérant que cette
multitude d'ennemis qui viennent le troubler chez lui, disparaîtront
bientôt.

Mais il a compté sans l'Arabe. De son oeil perçant, l'ennemi a découvert
l'animal, piteusement ramassé dans sa cachette de verdure.

Le chasseur, insouciant d'allures pour mieux tromper, marche contre le
vent. Arrivé près du lièvre, il le cueille délicatement de ses cinq
doigts, lui coupe la gorge et l'enfouit sous ses haillons.

A chaque étape se renouvellent ces scènes, qui perdent peu à peu de leur
charme par leur fréquence.

En passant à un autre genre d'exercices, on voit quelquefois des
_fantasias_ ou mariages arabes.

La colonne arrive près de douairs amis.

On fête un grand mariage. Un jeune cheik vient d'épouser la fille d'un
caïd.

Les membres des diverses tribus forment deux groupes nombreux.

D'un côté, les femmes, complètement enveloppées dans leur blancs _haïk_,
suivent la mariée et poussent des cris aigus en signe de joie. Rien
d'énervant comme ces bruits. Pour les accentuer davantage, les femmes se
frappent la bouche à petits coups; elles interrompent ainsi les sons, et
imitent le bruit grincheux de la crécelle.

L'héroïne de ce tapage s'avance stoïquement parmi cette foule, qu'elle
domine de toute la hauteur de dromadaire sur lequel elle est juchée.

Habituée aux mouvements onduleux de cette bête du désert, qui oscille
comme un vaisseau secoué par la lame, la mariée saharienne se balance
mollement sur son palanquin caparaçonné d'or et de pierreries.

Le dromadaire, tout fier de porter un pareil fardeau, marche gravement à
travers les sables mouvants, sans se laisser décontenancer par la
_fantasia_ furieuse qu'exécutent les hommes formant le second groupe.

Ceux-ci, montés sur de beaux chevaux arabes, font des tours d'adresse et
de grâce devant la procession des femmes.

Rien de plus adroit que ces cavaliers indigènes.

Ils prennent une centaine de mètres d'avance sur le cortège, qui
s'avance lentement. Se groupant alors par trois ou quatre, et tenant
chacun un long fusil à la main, ils reviennent furieusement sur leurs
pas, changeant à fond de train.

Arrivés près de la mariée, ils lancent leurs armes en l'air, les
ressaisissent lestement et font feu d'une main, en même temps que d'un
vigoureux coup de jarret ils exécutent une brusque volte-face avec leurs
chevaux, qui s'arrêtent court, frémissant sur leurs jambes nerveuses.

Un maladroit laisse parfois tomber son arme.

Il continue à charger quand même, et, retournant bientôt en arrière, il
passe près de l'endroit où repose son fusil, se penche sur l'étrier,
enlève prestement le _moukala_, le fait tournoyer au-dessus de sa tête
en un moulinet rapide, et le décharge en poussant des hourras
formidables.

Le cavalier arabe, lancé à fond de train, ignore s'il existe.

Tout entier à la joie délirante qui s'empare de lui dans sa course
folle, il perd conscience du danger, et abandonne sa monture à une
ardeur qui tient de l'affolement. Les cavaliers se croisent, se coupent,
se traversent les uns les autres, sans aucun souci des rencontres
fatales qui souvent s'ensuivent.

Aussi, de graves accidents arrivent fréquemment.

Un jour, mon bataillon manoeuvrait en ordre serré. Un escadron de saphis
faisait l'école des fourrageurs sur notre front.

L'officier qui dirige la manoeuvre ordonne un ralliement.

Prompts comme l'éclair, les cavaliers se précipitent à l'instant de tous
les points de l'immense terrain de manoeuvre. Dans leur course oblique
pour se rassembler au chef, deux d'entre eux se heurtent l'un contre
l'autre. Les chevaux assommés du choc, roulent sur le sol. Les cavaliers
arrachés de leur selle, sont lancés de plusieurs pieds en l'air et
retombent insensibles. On les relève. Des flots de sang les inondent.
Ils meurent à l'hôpital la nuit suivante.

Les camarades ne sont nullement impressionnés de ces accidents. A la
manoeuvre suivante, ils apportent la même insouciance dans leurs
allures, et continuent, comme par le passé, à se moquer de toute
prudence.

La colonne admire, sans s'arrêter, l'adresse et la grâce des jouteurs,
jette un regard de convoitise sur le groupe des femmes, et nous défilons
devant la mariée, qui entr'ouvre sournoisement son _haïk_ pour regarder
les _lascars_.

Cet incident jette une agréable diversion sur la marche de la colonne.
Ça défraye les causeries et fait oublier une heure.

Lorsque les troupes voyagent en pays habité, des événement d'un autre
genre marquent quelquefois notre passage.

Je fus le héros d'une petite aventure, dont le dénoûment, quoique
correct, ne m'apporta pas toute la satisfaction que j'étais en droit
d'en attendre.

Il est un fait avéré que le troupier en route a toujours faim; tellement
que, maintes fois, je me suis moi-même trouvé à point de dévorer
l'arrière-train d'un animal, de quelque taille qu'il fût. Aussi, malheur
à tout mouton, chèvre ou autre, qui a la malencontreuse fantaisie de
venir dans nos parages.

La maraude est sévèrement défendue cependant, et les officiers et
sous-officiers ont des ordres précis pour faire exécuter cette
prescription.

Nous étions sur la lisière d'une forêt de broussailles.

Un douair arabe avait planté ses pénates dans les environs.

Étant chef de l'arrière garde, j'entends soudain, dans les profondeurs
de la forêt, léger bêlement, très-engageant pour un affamé.

Je m'approche, et vois une dizaine d'hommes se précipiter avec ardeur
pour faire un sort à un cabri de fort belle taille.

Je m'arrête un moment sous le charme des formes arrondies de l'animal.
Ses succulents gigots, promptement dessinés dans mon imagination,
m'apparaissent pleins d'attraits, frétillant dans la graisse de la
marmite.

Un instant je succombe, et, qu'on me le pardonne, se suis sur le point
d'enfreindre ma consigne.

Mais, jetant un regard sur ceux qui m'entourent, leur déploiement de
forces me rappelle vite au devoir.

Les troupes administratives, flanquées de saphis et de tringlots, sont
bien représentées. Quelques légionnaires, aux allures rigides figurent
aussi parmi les assaillants.

Les convoitises effrénées, les désirs immodérés, toutes les mauvaises
passions se reflètent sur les visages. Parmi les plus acharnés se
distinguent surtout les boulangers, mettant baïonnette au canon pour
s'élancer à l'assaut.

Le cabri, calme dans sa candide naïveté, regarde tous ces préparatifs
d'attaque d'un oeil doux et profond. Marchant légèrement sur le gazon
frais, il tend sa petite tête idiote vers le groupe bariolé, qui le
cerne bientôt de tous côtés.

De nouvelles forces attirées par de nouveaux bêlements très-alléchants
pour l'ennemi, surgissent de tous les points de l'horizon.

Le cercle des baïonnettes se resserre, et dans quelques instants le
chevreau aura cessé de vivre.

Un légionnaire a déjà lancé une botte, indécise, il est vrai, mais le
danger grandit, et le dénoûment est facile à prévoir.

Un _A vos places!_ formidable s'échappe de mes lèvres et tombe comme une
massue sur ces mécréants, qui s'enfuient, la mine piteuse.

L'animal est sauvé, et je le livre sain et sauf, non sans regrets, au
vieil Arabe qui me le réclame.

Le même soir, la bouche souriante d'une sereine satisfaction, je rendais
compte au colonel des événements de la marche. Dans l'intérêt de mon
avenir, je n'oubliais pas l'incident du cabri.

--Je vous remercie, dit-il à haute voix, vous avez bien fait votre
service.

Puis, clignant de l'oeil d'un air malin et parlant mystérieusement:

--Est-il beau, au moins, votre chevreau?

--Magnifique, mon colonel, et son propriétaire, à qui je le rendis, me
remercia cordialement de mon intervention opportune.

--Imbécile! fait-il.

Et, tournant dédaigneusement les talons, il s'éloigne en grommelant
d'une manière fort peu aimable pour moi.

Atterré de cette singulière réception, je me retirai chez moi, l'âme en
proie à un monde de réflexions. Bientôt j'en pris mon parti, et je ne
regrettai pas ma conduite, que je considérais comme pleine de dignité.

Cependant, plus tard, mes principes là-dessus perdirent insensiblement
de leur pureté primitive. Ils finirent même par s'évanouir tout à fait.

A la guerre comme à la guerre!

Je m'accuse ici de ne pas avoir toujours respecté le bétail intéressant.
Rien de bon comme la faim, mais il faut la satisfaire.

Que ceux qui me blâment me jettent la première poule!



                               XXVI

                             MÉLANGES


Je voguais sur le boueux Mississipi, à raison de trois cents milles par
jour.

J'avais payé cinq dollars le droit de m'embarquer sur le pont du
_Grand-Republic_, pour y coucher sur des sacs jusqu'à Saint-Louis.

Cela devait durer six jours.

Les passagers de pont étaient multiples et variés. L'élément nègre y
régnait en majorité, et y apportait comme accessoire un fameux
contingent d'animaux, microscopiques, ou à peu près, comme taille, mais
barbares dans leurs effets.

Je m'en aperçus à Memphis, d'une manière qui éloignait toute discussion.
Quoique habitué aux intempéries des choses, mon épiderme se révolta
contre cette invasion inopportune. Je lâche le _Grand-Republic_ à
Memphis.

D'ailleurs, la navigation commençait à me peser, et je désirais
ardemment être entraîné vers le Canada par le vapeur terrestre.

Mes habits avaient une certaine allure de vétusté, qui éloignait
l'attention. Il m'était impossible de poser en homme élégant. Mes bottes
éculées et rougies par absence de cirage, mon paletot déchiré aux poches
et ma casquette cosmopolite me défendaient d'avoir aucune prétention.

C'est pour cela que je fus profondément touché dans mon amour-propre,
quant un beau monsieur, à longue barbe, portant un élégant pardessus sur
le bras, vint s'asseoir près de moi, dans le compartiment du wagon qui
devait me porter à Cairo.

--Bonjour monsieur.

--Bonjour monsieur.

Cette entrée en scène me fait beaucoup de bien, et il continue:

--Vous allez au Canada, je crois?

--Parfaitement, monsieur, dis-je avec onction.

--Ah! quel heureux hasard me fait vous rencontrer!

Le mot heureux aurait pu être mieux placé, pensai-je à part moi; mais
doucement ému, je réponds:

--Oui, monsieur.

Ces dernières paroles, bien senties, inspirent une bonne idée à mon
compagnon, qui poursuit:

--Vous venez prendre un verre?

Ceci met le comble à ma satisfaction. J'accepte.

Chemin faisant, le beau monsieur me décline son nom, sa profession, sa
nationalité, ses qualités de marchand d'oranges, ayant une cargaison
allant de la Floride à Montréal. Il ajoute que ses bagages sont partis
en avant.

Cette dernière phrase ne m'intéresse d'abord que médiocrement, mais je
prends un bock quand même.

Un autre gentlemen, que nous trouvons dans la buvette, nous sourit
gracieusement et boit avec nous. Nous sortons et j'escorte mon nouvel
ami, qui ne me semble pas reprendre le chemin de la gare. Je le lui fait
observer respectueusement.

--Nous allons payer mon fret aux bureaux du chemin de fer, répondit-il.

Quelques pas plus loin, un autre gentil monsieur, portant aussi un
élégant pardessus sur le bras, avertit mon compagnon que ses oranges
sont emmagasinées, et que le transport se monte à tant.

Howard,--c'était le nom de mon bienveillant ami,--s'empresse d'exhiber
un chèque de mille dollars.

Le directeur des chemins de fer fait un geste significatif: il n'a pas
de monnaie.

Howard se tourne de mon côté, et me prie de vouloir bien lui avancer la
somme nécessaire pour payer son fret, contre son chèque que je pourrai
toucher le lendemain.

Tout fier de pouvoir rendre service à un si digne gentleman, je fouille
dans ma chemise de flanelle, et j'accroche tout ce que j'avais sur moi:
à peu près cent cinquante dollars. Je les donne à Howard, sans un moment
d'hésitation.

Machinalement, je mets le chèque de mille dollars dans ma poche, et nous
voilà en route.

Craignant le départ du train, j'insiste auprès de mon ami pour retourner
à la gare.

--J'irai dans un instant, et, si vous voulez vous y rendre tout de
suite, veillez, je vous prie, sur mes bagages, que j'ai confiés à un de
ces nègres, qui sont si voleurs.

Ce dernier mot, sur lequel Howard appuie la bouche en O, m'ouvre de
riants horizons. Un éclair m'illumine. Je me rappelle subitement que les
bagages de mon ami étaient partis en avant.

Je suis floué! m'écriai-je, et, prenant un revolver que je portais
toujours sur moi, comme tout bon Yankee, je prie Howard de me rendre mes
fonds alléguant l'impossibilité de toucher le chèque avant le départ du
train.

--Comment, monsieur, vous doutez, je crois de ma véracité!

Ceci est dit avec une telle dignité, que j'en suis tout ébranlé. Je ne
me rappelle pas avoir vu un autre visage exprimer aussi douloureusement
l'honneur offensé, que celui de Howard en cet instant.

Je me roidis cependant contre ma mollesse, et j'insiste avec plus
d'énergie encore pour être remboursé de mon argent.

Le revolver aidant, mon ami se met à compter ma petite fortune. Il fait
cependant disparaître vingt dollars, et je suis bienheureux d'en être
quitte à si bon marché.

Essoufflé, j'arrive à la gare à temps pour sauter dans mon wagon. Je
respire avec bonheur, et, prenant mon calepin, j'écris: «Je viens de
l'échapper belle. Un malin a failli me la faire à l'américaine. Il s'en
retire avec vingt dollars seulement.»

C'est en voyant aujourd'hui ce bon vieux carnet que je consigne ici ce
souvenir. J'en trouve bien d'autres dans ce calepin des temps passés.

Le train qui me portait vers le Canada se conduisit comme tous les
trains.

Un pont avait été enlevé à quelques milles de Memphis, et il fallut
transborder passagers et bagages. C'était d'autant plus ennuyeux qu'il y
avait beaucoup de boue. A part ce retard, nous n'eûmes aucun arrêt
important jusqu'à Montréal, et la nappe d'air qui me séparait de cette
ville fut déchirée avec un entrain remarquable.

Quand le sifflet de la locomotive m'annonça ma ville natale, je faillis
être suffoqué par l'ouragan de soupirs qui me gonfla la poitrine. Il y
avait trois ans que je voyageais.

Trois ans! je trouvais cela bien long, et maintenant il y aura bientôt
dix ans que je n'ai pas revu mon beau Canada.

Alphonse Kart a bien raison de dire que le plus pur patriotisme réside
chez les exilés. Plus les années de séparation s'accumulent, plus
grandit chez eux cet amour que ressent tout individu pour le pays qui
l'a vu naître.

La patrie pour moi, c'est le petit village qui se mire dans la rivière
des Prairies.

Je vois encore, debout dans la plaine Germain, le cher collège, où
j'appris à épeler les premiers mots.

J'évoque, dans mon esprit, le souvenir de tous mes camarades d'enfance,
avec lesquels je me flanquais de fameuse tripotées: les Barrette, les
Bazinet, les Bisson, les Terriens, et surtout les Caier. Ces derniers,
deux frères, me détestaient cordialement. Ah! ça, par exemple, je le
leur rendais bien. C'étaient toujours entre nous, des duels à mort où le
sang n'était qu'un accessoire très-rare.

Le haut et le bas du village formaient deux camps. Malheur à celui qui
osait s'aventurer seul chez l'ennemi. Il était sûr de recevoir une
maîtresse raclée.

Ces jeux de guerre ont peut-être contribué à me donner le goût pour la
boxe.

Tout cela est déjà bien loin. Et si mes petits adversaires d'alors
daignent me lire aujourd'hui, je les prie de me pardonner les coups de
poing d'antan. Car autant je détestais mes ennemis de l'enfance, autant
je les aime maintenant.

Je revois encore le beau couvent de mon village. Son deuxième étage
était paré,--l'est-il encore?--d'une immense galerie, sur toute sa
longueur.

Les pensionnaires y prenaient leurs ébats à certaines heures. Je ne
manquais pas alors de me rendre aux environs, et de lorgner une certaine
brune, aux yeux bleus, qui me répondait de son mieux. Quelle joie quand
nous pouvions échanger un sourire, et quelle tristesse quand je
constatais son absence!

Elle est bonne mère de famille maintenant, et elle a, j'en suis sûr,
oublié son amoureux de douze ans.

En face de l'église, le terrain descend en pente roide.

L'hiver, c'était le rendez-vous des gamins pour les glissades. Nous
faisions le désespoirs des passants.

Un de nos grands camarades s'avise un jour d'y amener une longue
_traîne_ [1]. Nous nous fourrons une quinzaine dedans. Nous partons
comme une flèche, et le conducteur, n'ayant pas la force de diriger un
projectile pareil, nous lance sur la clôture du député.

[Note 1: Sorte de grand traîneau.]

Deux gamins se font des blessures assez graves. Un rassemblement se
forme à l'instant. Les coupables disparaissent tout de suite, comme par
enchantement laissant dans la brèche la pièce conviction. Quelle terreur
pour la bande!

Le député sort de chez lui, s'emporte violemment et menace les coupables
de la prison de Réforme.

Diable! briser la haie d'un député, c'était terrible, et nous, dans
notre ignorance, nous n'avions pas attaché assez d'importance à cette
grave affaire.

On ne glissait plus devant l'église depuis cet événement. Et chaque fois
que je rencontrais le député, je rougissait de mon mieux. M'a-t-il
pardonné le trou dans sa haie?

Le moyen de voler les pommes sans être pincé fut inventé, je crois, par
un de mes compatriotes. Il prenait une longue gaule, à l'extrémité de
laquelle il attachait un crin à noeud coulant.

Sous prétexte d'attraper des oiseaux, il contournait les vergers,
fouillait les arbres, et, choisissant le plus beau fruit, il le
décrochait vivement.

J'avais ma part dans l'opération, et, quoique laissant mon camarade agir
comme plus adroit, je lui désignais les pommes à saisir. Elle étaient
toujours d'un savoureux exquis.

Le temps des noix amères amenait un autre genre d'occupation: la chasse
aux _suisses_. C'est un petit rongeur, genre écureuil, qui se loge dans
les clôtures de pierre.

Le point de rassemblement était toujours la maison d'un ami, dont le
père était bon pour les petits compagnons. Les pères ne sont pas
toujours bons. Témoin quelques-uns qui nous recevaient à coups de fouet;
ce qui manquait d'encouragement. Le père de mon ami Lozeau était
très-complaisant et ne se servait jamais du fouet. Nous nous réunissions
donc chez lui, et de là partions en chasse, par un jour de congé.

Arrivés aux champs, chacun ouvrait l'oeil, et, le premier suisse
découvert, nous chargions en fourrageurs.

L'un guettait une passe avec une pierre énorme; l'autre fouillait un
trou avec un bâton. Celui-ci, les manche retroussées, attendait le
gibier pour le frapper au passage; celui-là surveillait les environs.

Le voilà! et tout le monde de courir, de crier à tue-tête.

On en pinçait quelques-uns, le plus souvent on les manquait.

Ensuite nous allions aux noix.

Nous devenions à l'instant mystérieux. Le propriétaire ne badinait pas
et défendait l'entrée de sa propriété aux amateurs de noix. Grimpant sur
les arbres quand même, nous bourrions consciencieusement nos poches, nos
chemises, nos casquettes.

Voilà M. Désormeaux!

A ce cri, des bruits de branches qui se cassent d'habits qui craquent,
de culottes qui se déchirent, se faisaient entendre; quelques-uns se
laissaient tomber de l'extrémité des branches. Et quelle fuite! quelle
panique!

Pendant les grandes chaleurs, c'étaient des baignades à n'en plus finir.

D'immenses radeaux étaient attachés au rivage, et nous y organisions nos
plaisirs. Prenant un grande rame, que l'on plaçait en équilibre, un bout
sous un _plançon_,[2] on s'en servait comme tremplin d'où l'on piquait
des têtes splendides.

[Note 2: Tronc d'arbre équarri servant à la construction des navires.]

Quand il faisait trop froid, on se chauffait au soleil, sans se
rhabiller, et l'arrivée d'une autre bande de gamins donnait le signal de
nouveaux plongeons. Cela se renouvelait quinze fois par jour.

Le moyen de ne pas succomber à la canicule avec une vie pareille!

Aussi, un été, j'avais en même temps quatre clous dans le dos, deux plus
bas, trois sur le genou gauche, un dans la tête et cinq sur la poitrine.
Mais je me baignais toujours, et la canicule n'eut jamais raison de mon
amour pour les plongeons.

Les bonnes petites histoires que l'on se racontait le soir, quand,
mollement enfouis dans l'herbe, chacun couché sur le dos, regardait les
étoiles!

Un grand garçon dont le père était guide de _cage_, [3] avait le
monopole de ces choses.

[Note 3: radeau.]

«Mon père revenait de la ville par une nuit bien noire. Sa jument
trottinait doucement dans la grande montée, quand minuit sonna. Il se
trouvait, en ce moment-là, dans un endroit écarté, entièrement entouré
de bois. Soudain, il s'aperçoit qu'on le poursuit avec persistance. Se
retournant, il voit un grand cheval noir qui le regarde d'un oeil
brillant.

«Prenant peur, mon père fouette sa jument, qui part comme un trait.

«Le cheval noir suit sans effort et paraît, à chaque instant, vouloir
mettre ses pieds de devant dans la charrette.

«Mon père sent ses cheveux soulever son bonnet de castor, et il fouette
sa bête avec une ardeur nouvelle.

«Le cheval noir n'est nullement ébranlé de cette vitesse insensée, et,
choisissant probablement l'endroit propice, il met ses pieds de devant
dans la charrette, qui s'arrête court. Puis, regardant mon père d'un air
suppliant, il semble lui demander un service.

«Mon pauvre papa, presque mort de frayeur, croit voir des cornes à la
tête du cheval et des fourches à ses pieds. Recommandant son âme à saint
Jean-Baptiste, son patron, il prend son couteau et frappe légèrement le
loup-garou derrière l'oreille. Une goutte de sang s'échappe de la
blessure, et, à l'instant, le cheval devient un homme.

«Ce loup-garou était un malheureux pécheur que ne s'était pas confessé
depuis sept ans, et le bon Dieu, pour le punir, l'avait changé en
cheval. Chaque nuit le voyait, infatigable, courir partout jusqu'au
matin, pour recommencer la nuit suivante.

«Remerciant mon père de l'avoir délivré des griffes du démon, il promit
de faire à l'avenir ses devoirs religieux et disparut dans les bois.»

Là-dessus le camarade se tait, et nous nous serrons tous les uns contre
les autres.

Le silence règne pendant quelques instants, et chacun réfléchit au
trajet qu'il a à faire pour arriver chez lui. Certains doivent traverser
une grande distance sans maison, et craignent qu'un loup-garou
quelconque leur demande délivrance.

Un brave se hasarde cependant à demander une autre histoire.

Faisons bien la différence entre histoire et conte. Le dernier n'est
jamais vrai, mais l'autre l'est toujours. Malheur au sceptique qui
oserait en douter. Il serait honni, conspué de toute la jeune
génération, et de beaucoup de vieux, qui, pour le plus grand nombre,
croient aussi à ces choses effrayantes.

Notre grand camarade se fait un peu prier, mais, finalement, devant
l'insistance générale, il se décide à nous raconter une autre
fantastique aventure de son père.

Il réclame une attention soutenue,--chose bien inutile,--car, dit-il,
c'est une histoire de feux follets.

Il commence.

«Mon père descendait la rivière, en _canot_, par une nuit sombre.
Mettant son aviron en travers, il se laissait aller au courant de l'eau
et faisait sa prière du soir.

«Tout à coup, trois feux follets, en trépied, lui apparaissent et se
mettent à danser sur la _pince_[4] du canot.

[Note 4: Proue.]

«Faisant un signe de croix, mon père prend son aviron et vire de bord.

«Les feux follets s'éloignent et continuent leur danse sur le milieu de
la rivière. Quelques moments après, ils reviennent de nouveau sur
l'avant de l'embarcation.

«Mon père se sent devenir fou de peur. Il rame avec une vigueur
surhumaine, mais sans résultat; car, cette fois, les apparitions
maintiennent le canot immobile. Épuisé, il recommande son âme à Dieu et
interroge les feux follets. Silence terrible.

Peu à peu, la rivière se couvre de nombreuses lumières. Dans toutes les
directions apparaissent quantités de feux fantastiques, qui achèvent de
faire perdre la tête à mon pauvre père, qui reste comme pétrifié dans le
fond du canot immobile.

«Soudain, il se rappelle ne pas avoir payé une messe, qu'il avait
promise pour le repos de l'âme de sa mère. Il jure tout de suite d'en
commander deux le lendemain matin.

«A l'instant, tout s'évanouit. La nuit redevient noire, et le courant
entraîne de nouveau le canot.

«Mon père tint parole et fit chanter deux messe. Les feux follets ne lui
apparurent jamais depuis.»

Cette histoire terminée, personne ne tient en place. On essaye de se
rassurer en se pressant davantage les uns contre les autres. Les yeux se
ferment, crainte d'apercevoir quelques feux follets dans le noir
horizon. L'oeil brûlant du grand cheval noir loup-garou perce les
ténèbres, et sème une indicible terreur dans nos jeunes âmes.

Pour ma part, je me figure être en canot entouré de sinistres
compagnons: feux follets en trépied, luques blancs, cercueils rangés en
quantités innombrables, plusieurs antéchrists de sept ans chacun, qui me
brûlent de leurs yeux de flammes, revenants par milliers, démons
fourchus et cornus annonçant la fin du monde, chaînes se traînant
bruyamment dans les masures abandonnées, fées terribles, et encore, et
encore.

Nous n'avons plus, personne, la force de demander à notre ami de
continuer, mais lui, un fois lancé, ne tarit plus.

C'est étonnant comme ce garçon-là était érudit. En y réfléchissant
maintenant, je me demande encore où diable il avait pu apprendre tout ce
qu'il nous racontait.

Il aborde la venue prochaine de l'Antéchrist, prédit la fin des siècles,
parle du purgatoire, cause du miroir des âmes,--livre effrayant qui
peint l'horreur d'une âme en péché mortel.--Enfin notre camarade est
inépuisable.

Quand l'heure nous force, malgré nous, à regagner le logis, c'est en
tremblant, l'oeil sur le qui-vive, que nous arrivons chacun chez nous.

Aussitôt couché, je nage dans un bain de sueur. Je n'en persiste pas
moins à me couvrir complètement, et mon imagination de travailler.

Je vois une grande fosse; au fond, un cercueil où m'attire un cadavre
qui lance des flammes par les yeux, le nez, la bouche, les oreilles.
J'essaye de fuir ces visions effroyables. Vains efforts. Une corde, que
je coupe et qui se rattache sans cesse, s'enroule autour de moi et
m'attire dans la fosse. Je veux crier; ma voix s'éteint sur mes lèvres.
J'étouffe et je perds connaissance.

Le lendemain soir, je prie mon grand camarade de nous raconter encore
des histoires, et en me couchant, je recommence un autre cauchemar.

Quelles franches et terribles peurs nous avions en cet heureux temps!

Ce qu'il y a d'étonnant cependant, c'est qu'actuellement je n'approuve
pas du tout l'habitude qu'ont les personnes âgées d'effrayer les
enfants. Ces braves vieilles gens choisissent de préférence un endroit
solitaire pour y faire surgir toute une kyrielle de sorcier, fées,
revenants. Ah! comme c'est épouvantable pour le gamin de passer près de
ces endroits, quant le hasard le force de fréquenter ces dangereux
passages!

Je me demande comment il se fait que je ne sois pas mort de frayeur.

Les voyages de l'intelligence, aidée de l'instruction, dépouillent
l'homme de ces sottes peurs. Cependant, j'ai vu des garçons sains et
vigoureux de corps et d'esprit,--des _voyageurs_[5] par
exemple--conserver, jusqu'à leur dernier soupir, les craintes
superstitieuses de leur enfance.

[Note 5: Flotteurs de bois.]

Dans les chantiers de la rivière d'Ottawa et du nord de Montréal, les
principaux amusements des hommes, après le repas du soir, consistent à
écouter les histoires de deux ou trois de leurs camarades, qui excellent
dans ce genre de récits.

Chaque chantier possède généralement quelques sceptiques qui affichent
de ne croire à rien. Il blasphèment avec une ardeur admirable, chaque
fois qu'une occasion futile se présente. Ils finissent ainsi de faire
croire à leurs cédules compagnons tout ce qui leur passe par
l'imagination. Ils affirment même avoir des relations directes avec le
diable en personne. Pour cela, ils s'arrangent de manière à amener les
événements dans lesquels ils s'entourent, comme héros, de circonstances
voulues et préparées d'avance.

Bientôt la renommée diabolique de ces soi-disant suppôts de l'enfer
s'étend sur toute la région où hivernent les voyageurs, et cette
renommée fait la gloire de ces ambitieux.

Ces pauvres diables sont bien inoffensifs cependant, et quand un
accident les amènent trop près de la mort, ils se mettent tout de suite
à faire des signes de croix répétés, accompagnés d'actes de contrition
suprême.

Ce que je dis de la vie des chantiers au pays m'est dicté par mon
expérience personnelle, car j'ai fait moi-même une campagne de printemps
à la _drave_.[6] Mais avant de vous la raconter, il me faut revenir à la
gare Bonaventure, où je venais d'arriver, à ma rentrée des États-Unis,
dont un des malins habitants avait failli me soulager de mon
porte-monnaie à Memphis.

[Note 6: Flottage du bois.]

J'ai déjà dit que mes vêtements laissaient quelque peu à désirer, sous
le rapport de l'élégance.

Il me fallait faire peau neuve pour me présenter à ma famille. On ne
revient pas d'un voyage de trois ans aux États-Unis sans avoir fait
fortune. C'était alors l'idée qui me hantait.

Pour prouver ma richesse, j'entrai dans un magasin de confection de la
rue Saint-Joseph et j'y achetai un complet galbeux.

Comme complément d'élégance, je me procurai une chaîne en plaqué pour
attacher une vieille montre, que je cachais dans mon gousset. Il est
bien entendu que cette chaîne ne se trahit jamais, et eut toujours
l'honneur d'être en or le plus pur.

Ainsi affublé, je pris le tramway et courus chez mon père.

Mon retour inattendu fut une grande réjouissance. On assomma le vaillant
veau gras pour me recevoir. Ce ne furent que noces et festins pendant au
moins quinze jours.

Ensuite il fallut songer à une occupation.

Je n'avais qu'à faire le choix d'un état, car mes travaux multiples et
variés aux États-Unis me permettaient de me présenter partout comme
très-expert dans toutes sortes de métiers.

En conséquence, je débutai chez un marchand tailleur que je lâchai
bientôt pour un épicier, auquel succéda une agence d'assurances. Cette
dernière position ne me sourit pas longtemps, et j'entrai à l'École
militaire, où j'eus l'honneur des deux certificats gagnés sans trop
d'efforts.

Puis je devins comptable d'un entrepreneur de la municipalité.

Quinze jours après, j'étais conducteur de tramways. Un jour de mauvaise
humeur, le flanquai sur le pavé de la rue Notre-Dame un inspecteur qui
m'embêtait, et, après une histoire orageuse, conséquence de la culbute
du susdit inspecteur, je m'engageai dans une briqueterie.

Je montrai de réelles aptitudes dans le discernement des briques de
front, de refente, d'intérieur, de cheminée, et, en peu de temps, je fus
contrôleur. Heureux de cet avancement exceptionnel, j'étudiai davantage
l'art de prendre le plus de briques possible dans les mains et de les
lancer à une distance incroyable. Je chargeais un tombereau avec une
gracieuse élégance.

Ces grandes qualités, aidées de dispositions commerciales inédites, me
casèrent fort avant dans la confiance des patrons, qui m'envoyèrent dans
Ontario, pour vendre une machine à mouler le plus grand nombre de tuiles
dans le plus court espace de temps possible. Cette machine brevetée
était due au génie inventeur de mes bourgeois.

Je parcourus toutes les principales villes d'Ontario. Je faisais
beaucoup d'argent et j'étais très-heureux. En conséquence, je m'ennuyais
beaucoup, et j'abandonnai un jour tuiles, briques, machines, etc., pour
m'embarquer pour le Manitoba, que je visitai comme militaire.

De retours au pays, quinze mois après, autre veau gras assommé,
réjouissances, nouvelle édition, puis marasme et enfin recherche d'une
occupation.

Pour varier et faire du neuf, j'entrai en campagne, à la drave des bois,
sur le lac Ouareau.

Notre chantier était construit sur les bords de la petite rivière
Shwaugan.

J'étais ce qu'on appelle un novice, et, maintenant que j'ai fait le tour
du monde, je jure ici n'avoir jamais vu d'individus risquer aussi
vaillamment leur vie que les voyageurs de nos chantiers.

Il est vraiment admirable de voir ces gaillards diriger une embarcation
dans les plus dangereux rapides. Une _jam_ se forme-t-elle, tout de
suite les hommes partent avec des leviers, et se mettent en train de la
briser.

Une jam est un amoncellement de bois qui se forme dans les rapides, les
chutes, les passages étroits, les bas-fonds. La circulation est ainsi
arrêtée, et il s'agit coûte que coûte de briser ce barrage accidentel.

Les hommes sont chaussés de fortes bottes, garnies aux talons de clous
solides et pointus, qui empêchent le travailleur de glisser sur le bois
lisse et gluant, suite d'un séjour prolongé dans la rivière. Ces bottes
sont en outre percées de trous qui permettent aux eaux de s'échapper.

Le _foreman_[7] examine d'abord la jam d'un oeil connaisseur, et, ayant
trouvé la pièce de bois, cause du barrage, il la désigne à ses hommes,
qui se lancent hardiment sur le pont vacillant. Un ou deux restent en
observation et avertissent les autres d'un mouvement quelconque de la
masse, qui souvent part comme la foudre.

[Note 7: Conducteur.]

Il n'est pas rare de voir quelques uns de ces malheureux voyageurs
perdre la vie, entraînés par les bois. Chaque printemps, on enregistre
des pertes d'existences assez nombreuses.

Pendant ma campagne, on opérait sur le lac Ouareau, comme je l'ai dit
plus haut. Voici la manière de procéder pour la descente des bois. On
entasse les billots l'hiver sur la glace d'un lac quelconque qui a son
débouché sur une grande rivière, par le moyen d'un petit cours d'eau,
souvent accidenté ci et là de rapides et de chutes assez élevées.

Près de la source de cette petite rivière, s'élève un barrage solide qui
retient les eaux au printemps, à la fonte des neiges. Ce barrage est
interrompu au milieu par une écluse qui s'ouvre, non-seulement pour
donner passage aux eaux, mais encore pour laisser sortir les bois que le
courant charrie comme une avalanche, à travers les rapides.

Telles sont à peu près les dispositions générales pour la drave du
printemps. Cependant, quelquefois les bois peuvent être amenés
directement à une grande rivière, quand les chantiers d'hiver n'en sont
pas trop éloignés.

A notre arrivée au lac Ouareau, nous constations que la surface en était
encore gelée. Il fallut scier un passage à travers ce pont artificiel.
Quinze jours entiers furent employés à cette besogne, extrêmement
fatigante. Voici la manière de procéder.

Calculant la largeur nécessaire, on scie la glace sur toute la surface à
canaliser. Les morceaux sont ensuite saisis et plongés sous les bords du
canal au moyen de gaffes, le passage se trouve ainsi libre.

Une fois cette importante opérations terminée, il s'agit de pousser avec
des perches les billots dans le couloir ainsi obtenu après tant de
peines.

Chaque flotteur fait rouler à l'eau une dizaine de morceaux de bois et
les pousse devant lui jusqu'au barrage.

Lorsque tous les billots sont amassés près de l'écluse, deux hommes
adroits se postent, un de chaque côté du passage. Ils n'ont pas une
mince besogne, car il s'agit d'empêcher toute pièce de bois de se
présenter en travers à la sortie.

Pour cela, il faut avoir bon pied, bon oeil, une grande vigueur
corporelle, et surtout un longue habitude de ce travail, car il est
facile de se figurer la force, l'impétuosité des eaux s'écoulant par
l'étroite écluse. Le niveau du lac dépasse souvent de dix pieds celui de
la petite rivière. Si par malheur un morceau de bois arrivait en
travers, il occasionnerait une jam dans l'écluse; ce qui amènerait de
graves retards et souvent de sérieux accidents.

Deux hommes restent donc près du déversoir du barrage.

Les autres sont échelonnés de distance en distance sur tout le parcours
de la petite rivière,--deux ou trois milles.--jusqu'au grand cours
d'eau, dans lequel flottent librement les bois, que d'immenses _booms_
[8] reçoivent à destination, où les propriétaires font faire le triage.

[Note 8: Sortes de grands cadres flottants qui retiennent les bois.]

Près des passages difficiles, tels que rapides, chutes, points
resserrés, on met plusieurs hommes, pris parmi les plus habiles. Ils ont
pour mission d'empêcher toute pièce de bois de stationner contre un roc.

Si, malgré leurs efforts, il se forme une jam, on avertit le poste
suivant, qui passe la consigne à son voisin, et ainsi de suite jusqu'à
l'écluse, qui est immédiatement fermée.

Puis on procède à la rupture du barrage près duquel tout le monde est
appelé.

Pendant ma campagne de 1874, je fus témoin,--d'après le dire de vieux
flotteurs,--de la la plus grosse jam qui ne se soit jamais produite sur
la rivière Shwaugan.

L'amoncellement de billots s'était formé dans une chute, haute d'une
quarantaine de pieds. Il provenait d'un seul morceau de bois, qui
s'était fiché dans une fente du rocher. Impossible de le déloger, car
son point d'appui était à mi-hauteur de la chute.

On crie à l'instant de fermer l'écluse. Mais avant que cet ordre pût
être exécuté, des milliers de pièces de bois étaient venues se masser
sur la jam.

L'eau interrompue, tout le monde se met à la besogne. On essaye les
divers moyens dictés par l'expérience.

Le _foreman_ désigne maintes pièces qui, pensait-il, devraient être la
clef du barrage, mais toujours sans résultat.

Comme cette jam était par trop dangereuse pour travailler dessus
librement, on employait un autre moyen pour arracher les billots du tas.
Voici en quoi il consistait. Un croc énorme, portant sur le dos un petit
anneau auquel s'attachait une cordelle, était solidement lié par un
grand câble.

Deux hommes, placés sur une rive attiraient le croc à eux au moyen de la
cordelle, et le laissait ensuite tomber sur la pièce de bois désignée
par le conducteur.

Une fois le crochet fiché dans le bois, les autres hommes, postés sur la
rive opposée, tirait au câble, forçant le croc à s'enfoncer d'avantage
dans le billot.

Puis c'étaient des Ha! hi!... Ha! ho!... pendant de longs moments.

Tout à coup l'obstacle cédait et roulait dans l'abîme avec un fracas
terrible. Les hommes de la cordelle guettaient le moment de la chute du
morceau de bois pour ramener le croc, qui s'échappait de son logement.

Et l'on recommençait.

Ce travail était très-dangereux. Car si l'on n'avait pas réussi à
enlever le croc du billot arraché à la jam, câbles, cordelle, tout
aurait été entraîné dans la chute. Il est alors facile de comprendre que
l'appareil entier aurait probablement, dans sa fuite, accroché quelques
malheureux voyageurs.

Aussi, comme nous nous garions prudemment!

Après maints essais infructueux, le foreman faisait ouvrir l'écluse. Un
déluge épouvantable, avec un fracas de tonnerre, inondait la jam, et
enlevait quelques pièces, mais le plus souvent ne réussissait qu'à
consolider l'obstacle davantage.

Alors, on recommençait à arracher les bois morceau par morceau

Cela dura dix jours.

Vers le soir du dixième jour, un certain découragement s'était emparé du
conducteur. Il ordonne de mettre fin aux travaux et inspecte
minutieusement la jam.

On lui attache une forte corde sous les bras. Puis, une hache à sa
ceinture et une scie à la main, il se fait descendre au bas de la chute,
afin de pouvoir examiner les dessous du barrage.

Pendant une heure, ce ne sont que des cris de: _Montez! Descendez!_

Finalement, le foreman apparaît souriant et nous promet que le lendemain
sera la fin de nos ennuis.

En effet, le jour suivant, il s'équipe de la même manière que la veille
et descend encore sous la chute. Puis il se met à scier un billot qui
était réellement la clef de toute l'obstruction.

A chaque craquement sinistre, ceux qui tiennent le câble portant
Jolibois,--c'était le nom du conducteur,--tirent vivement à eux. Le
danger passé, on descend de nouveau le travailleur.

Tout le monde est sur la rive gauche, attendant le dénoûment avec
anxiété. Les vieux disent que Jolibois a le diable au corps, et
craignent beaucoup pour sa vie.

Tout à coup, un craquement terrible se fait entendre. Un effondrement,
d'abord très-lent, puis rapide comme la foudre, fait bientôt disparaître
dans l'abîme les masses mouvantes de l'obstruction.

Les hommes, au câble, essayent d'arracher Jolibois à la mort, mais un
obstacle insurmontable arrête l'ascension.

_Lâchez tout!_ est le cri général.

En effet, l'eau est très-profonde au pied de la cataracte, et l'on
pourra peut-être sauver le foreman en le laissant plonger avec les
billots; mais il y trouverait une mort certaine en résistant à leur
chute.

Tout ceci se passe dans un court espace de temps, à peine concevable à
la pensée.

Pendant quelques minutes, la terre tremble, des milliers de morceaux de
bois s'engouffrent avec un fracas épouvantable, et le pauvre Jolibois a
entièrement disparu dans la débâcle.

Les derniers billots tombés, un certain calme renaît. Le bois, qui au
moment de sa chute disparaissait totalement dans les profondeurs de
l'abîme, revient peu à peu à la surface de l'eau. Le petit lac, formé au
bas de la cataracte, en est bientôt complètement couvert, et nous
croyons tous que Jolibois est perdu.

Quelques bons _habitants,_[9] très-pieux, se mettent à genoux et prient
pour le repos de l'âme de notre brave conducteur.

[Note 9: Nom général donné aux cultivateurs canadiens. Ces braves gens
utilisent les loisirs de la morte saison en allant travailler au
flottage du bois.]

Soudain: _Lâchez l'écluse!_ est le cri vibrant qui frappe les oreilles.
On reconnaît la voix du foreman. Un regard, dans la direction du cri,
nous montre Jolibois, à moitié nu, luttant avec vigueur pour monter sur
les bois flottants.

_Lâchez l'écluse!_ c'est-à-dire, ne vous occupez pas de moi, mais pensez
au devoir, lancez vivement l'eau pour faire flotter le bois pendant
qu'il est libre. Ah! le brave homme!

Des hourras formidables, des cris de joie s'échappent de toutes les
poitrines.

On s'empresse d'exécuter l'ordre du chef. Quelques-uns s'occupent du
sauvetage, et tous félicitent cordialement le foreman, que apparaît en
lambeaux. Une de ses épaules est assez fortement contusionnée, mais, à
part cela, il est sain et sauf. Il sourit de satisfaction et paraît
avoir fait une chose tout à fait ordinaire. Il n'a rempli que son
devoir.

Je dirai ici que l'on choisit toujours le foreman d'un chantier parmi
les plus braves et les plus habiles. Partout où un danger réel existe,
il ne demande jamais à personne d'y aller, il y va lui-même. Il se dit
payé pour cela.

L'habitude donne divers genres de courage. Ce brave Jolibois, qui, dans
son état, affrontait la mort chaque jour, aurait certainement frémi au
premier sifflement d'une balle à ses oreilles. De même, un vieux
guerrier aurait tremblé en face du danger couru par Jolibois. Celui-ci,
cependant, serait vite devenu un brave, dans le vrai sens du mot, car
son âme était bien trempée.

Je m'approchai discrètement du foreman au moment où il sortait de l'eau,
et je le regardai avec admiration. Mes yeux étaient humides d'émotion.
Ah! comme j'enviais la force et le courage de ce beau grand garçon,
découplé en Hercule!

Je le priai de me donner la main. Il le fit en souriant.

--Allons, ce n'est rien, petit, ce que je viens de faire, et toi,--en me
regardant profondément,--tu en feras autant plus tard.

Ces paroles me sont restées gravées dans la mémoire. Il est doux à la
vanité humaine d'entendre de semblables prédictions dans la bouche d'un
pareil homme.

Hélas! non, mon brave, mon bon Jolibois, je n'en au jamais fait autant,
car j'ai quitté tout de suite ton rude métier! J'aurais cependant été si
fier de voir ta prédiction s'accomplir!

La Shwaugan _clairée_, le flottage se fait dans la rivière l'Assomption,
dont les eaux sont presque partout assez profondes pour porter le bois.
A certains endroits cependant, les rapides assez difficiles donnent
parfois de grands travaux.

Le système de flottage change beaucoup dans les eaux profondes.

Les hommes sont répartis en trois groupes: un sur chaque rive et le
troisième dans des chaloupes.

Chaque chaloupe est montée par quatre flotteurs, dont deux sont armés de
perches ferrées, longues et fortes, et les deux autres, de leviers à
crochets. A ces hommes incombent la besogne de faire dégringoler les
billots arrêtés par les rochers.

Si un barrage se forme, une chaloupe s'y dirige tout de suite. Les
porteurs de leviers travaillent alors, pendant que les deux autres,
armés de perches s'arc-boutent, chacun à une extrémité de l'embarcation,
la maintenant immobile dans les endroits les plus dangereux.

L'adresse et la force de ces hommes ne souffrent pas de comparaison. Ils
ont une telle solidité dans les muscles, qu'il peuvent conduire une
chaloupe d'une rive à l'autre, dans les plus puissants rapides, sans
céder un pouce au courant.

A joliette, une jam s'était formée sur le barrage d'un moulin, en amont
de la ville.

Un équipage arrive immédiatement sur les lieux. En quelques instants, la
circulation est rétablie, mais menace d'être de nouveau embarrassée par
un amas de billots qui se forme au pied de la digue. Celle-ci domine le
niveau de l'aval de la rivière de sept à huit pieds. Son déversoir livre
passage à une nappe d'eau de trois pieds de profondeur.

Il est facile de concevoir la force d'attraction engendrée par cette
masse énorme, attirée par une chute de huit pieds. Les hommes n'hésitent
aucunement.

Laissant leurs perches gratter obliquement le fond de la rivière, ils
permettent à la chaloupe de glisser avec précaution et lentement jusqu'à
la chute.

Arrivé au barrage, l'homme de l'avant qui tient sa perche en arrêt la
fiche solidement dans le bois de la digue, se campe sur le pont de
l'embarcation, et, d'un effort surhumain, arrête net la chaloupe. Son
camarade de l'arrière se cramponne à son tour.

Une bonne assise de fond, trouvée pour la perche, leur permet de laisser
encore l'embarcation suivre le fil de l'eau, de manière que la
demi-partie antérieure de la chaloupe arrive à surplomber, dans le vide,
le gouffre liquide; et plus rien ne bouge.

Les deux hommes armés de leviers, se penchent alors en dehors de la
barque et travaillent à leur aise à déloger les billots.

Ceci dure un bon quart d'heure, pendant lequel une seule défaillance de
la part des deux autres hommes peut les précipiter tous dans l'abîme.

Mais ils en ont vu bien d'autres.

Les pieds cloués sur le pont de la chaloupe, le corps roide et dur comme
le roc, les muscles d'une sûreté d'acier, les deux hommes attachés aux
perches, attendent patiemment que la besogne des camarades soit
terminée.

Le travail fini, il s'agit de remonter le courant.

Un surcroît d'efforts prodigieux, alternant d'un homme à l'autre, a
bientôt fait avancer la chaloupe, qui se dirige vers une autre jam comme
si de rien n'était.

Je remercie le sort de m'avoir convié à ces scènes magnifiques, et
j'affirme que je n'ai jamais vu nulle part de travail plus herculéen que
celui que fait si simplement le voyageur canadien.

Quelques-uns de ces hommes sont en outre doués d'une adresse qui tient
du prodige, dans le maniement des bois flottant librement.

Un homme fatigué de marcher sur la rive pour suivre les billots, en
attire un à lui et, aidé de sa longue perche qui lui sert de balancier,
il saute sur la pièce de bois et se laisse aller à la dérive.

Il s'amuse quelquefois à faire de brillants exercices. Se mettant en
travers du billot, qui descend longitudinalement le courant, le voyageur
fait face à une des rives, et piétinant sur la pièce de bois, il la fait
rouler sous ses pieds avec une vitesse vertigineuse.

Ces évolutions précipitées impriment un mouvement de propulsion au
billot que traverse ainsi la rivière.

L'homme courant toujours sur place, donne quelquefois au morceau de bois
une impulsion de rotation si violente, que l'eau, soulevée par l'action,
vole en l'air par-dessus la tête du flotteur, qui apparaît comme nageant
dans un éblouissant arc-en-ciel, quand le soleil brille.

Un novice, non habitué à ce genre d'exercice, ne pourrait tenir un
instant en équilibre sur le véhicule cylindrique du voyageur. En mettant
un pied dessus, il serait tout de suite lancé à l'eau.

Ces légers aperçus de la vie accidentée de nos voyageurs canadiens me
sont dictés par mes souvenirs. Mais je promets ici à ces vaillants
garçons, qui forment une si grande partie de notre robuste population,
de les étudier à fond quand je retournerai au Canada.

Si je ne contribue pas à agrandir leur gloire, j'essayerai au moins de
les faire connaître davantage.



                                 XXVII

                          UNE COLONNE CAMPÉE


On donne quelques jours de repos à la colonne.

Notre camp est installé à une centaine de mètres de l'ancienne redoute
construite à Aïn-ben-Khélil, en 1852. Il a la forme d'un rectangle, dont
les faces sont couvertes par l'infanterie.

Deux bataillons, une section d'artillerie, un escadron de cavalerie et
les services administratifs nécessaires composent l'effectif.

Les avant-postes comprennent une escouade par compagnie. En cas
d'alerte, la section seule à laquelle appartient l'avant-garde prend les
armes. Les autres restent au camp et dorment, s'ils le peuvent.

Sur le front de chaque compagnie, on a creusé un grand trou circulaire,
au fond duquel on allume des feux. Un rempart de sable protège les
causeurs des intempéries du climat, qui est très-froid par une nuit
d'hiver. Les parois de l'excavation sont garnies d'une banquette
aménagée pour servir de sièges aux hommes, qui se chauffent avant de se
retirer sous la tente.

Ces feux de bivouac sont le rendez-vous des blagueurs et des loustics.

Les chanteurs y donnent quelquefois de brillants concerts. Les Suisses
et les Allemands excellent dans ce genre d'occupations. Ils forment des
choeurs très-harmonieux.

Les échos des montagnes du Sud-Oranais eurent souvent l'occasion de
répéter les chants belliqueux des troupes hétérogènes qui composent la
légion étrangère.

Par une nuit bien sombre, lorsque les feux de bivouac fouettent le vide
noir et estompent leur lumière sur les faces brunies, le spectacle de
ces rassemblements tient de la fantasmagorie.

Les costumes sont variés; quelques chasseurs d'Afrique se mêlent aux
zouaves et aux légionnaires. Par ci par là, un artilleur jette sur
l'ensemble la note sombre de son uniforme sévère.

Les causeries roulent sur les marches précédentes et sur les entreprises
probables de l'avenir. Les chefs sont ensuite passés au crible de la
critique plus ou moins éclairée du troupier.

Parfois un grand silence se fait, et tous les yeux sont fixement pointés
sur la lueur capricieuse des feux. Les pipes fument avec ardeur, et
chacun réfléchit au bonheur de ce monde.

Puis l'heure avance.

Quelques-uns se retirent discrètement.

Enfin, lassés, énervés, les retardataires se décident à se fourrer sous
la tente.

Le lendemain, ça recommence.

Des jours, des semaines, des mois entiers, il en est ainsi.

Et quand l'ordre annonce un départ, tous respirent. Car on se fatigue
plutôt du repos que des marches. Celles-ci éreintent le soldat, mais
chassent l'ennui; tandis que le repos donne prise à la réflexion, de là
souvenirs cuisants, idées sombres, désoeuvrement, apathie.

La nature se donne quelquefois le plaisir d'émoustiller une colonne
campée. Elle agit sous forme de vent ou de pluie.

Les tempêtes de vent déracinent les tentes, et en sèment le contenu aux
quatre points cardinaux. La pluie écrase ces mêmes tentes et amène des
résultats identiques, sous une autre forme.

L'an passé, mon bataillon se rendait de Géryville à Mascara. Nous avions
un jour de repos à Saïda, petite ville qui se trouve à trois étapes au
sud de Mascara.

J'employai cette journée à assommer des poupées.

Voilà un amusement assez bizarre! dira-t-on. Ma foi, oui, j'en conviens.

Mais, étant sanguinaire par tempérament,--j'ai peut-être dit le
contraire plus haut,--et n'ayant rien à détruire, dans les conditions
déplorables de paix où nous vivions alors, j'éteignais ma rage sur
d'innocents jouets.

L'établissement qui offrait ces divertissements mérite l'attention.
C'était un pot-pourri varié.

L'ensemble se présentait sous la forme confuse d'une agglomération de
tentes, vieilles, sales déguenillés, quelques petites rues étroites
permettaient la circulation dans cette ville de saltimbanques, de
charlatans, de marchands forains.

Je m'approche.

Au nord, une attrayante lucarne lance deux jets de flammes qu'il s'agit
d'éteindre avec un fusil à capsule.

J'y essaye mon adresse, mais je remporte une veste superbe, d'autant
plus que les fusils tout amorcés m'étaient présentés par une dame
borgne, aux plantureux appas.

Honteux de mon insuccès comme éteignoir, j'essaye les pipes.

Je prends un flaubert et je me venge sur les gambiers, qui volent en
éclats au choc de ma balle bien dirigée.

Satisfait, je respire largement, et, le front haut, je me lance sur la
roue de la fortune.

Le mécanisme de cette construction est assez simple: un rond de planche,
à surface accidentée de petits trous concaves, rouges et noirs, sur
lesquels se loge une boule.

A l'extérieur, une espèce de catapulte à poignée que l'on attire
fortement à soi, et à ouvrir ensuite brusquement la main. La boule,
placée devant le bélier, en reçoit un choc violent et roule dans l'arène
avec fracas.

C'est le moment de s'émouvoir.

L'attention s'avive, le mouvement se corse et l'émotion arrive à son
comble quand, frémissante, la capricieuse bille, effleurant légèrement
les trous noirs qui perdent, pour paraître vouloir se loger dans un
rouge, et coquine, par une dernière oscillation, va mourir au fond d'un
trou noir, au grand désespoir du malheureux joueur.

Je tente donc le sort à la roue de fortune.

Un grand jeune homme, malpropre et très-avenant, surveille l'opération.

Je me prépare vivement à l'attaque, et lance le catapulte en action.

Cric! crac!... Quelle course, mes amis, quelle course! La boule est
affolée.

Une violente anxiété m'étreint l'âme, et j'attends les événements.

Enfin, je crois rêver quand le malpropre jeune homme m'annonce, d'une
voix sourde, que j'ai gagné pour quatre sous de pralines.

Je savourais encore les délicieuses sensations de mon succès, quand,
vlin! vlan!... un tapage de tous les diable me fait jeter les yeux dans
le fond de l'établissement.

Un train de chemin de fer s'y promenait bruyamment. Ce train, bélier à
ressort, frappait une bille qui tourbillonnait dans une arène semblable
à celle décrite plus haut.

On ne gagnait rien à manger à métier-là.

D'ailleurs, l'enseigne suivante, inscrite en majuscules sur la façade de
la gare du train: _Ici, on ne gagne pas de sucre d'orge_, prouve ce que
j'avance.

Je dédaignai cet amusement sans résultat, et je me dirigeai vers le sud.

Le _massacre des innocents_ fut ce qui frappa mes regards.

Arrêtons-nous ici. C'est le clou de la situation.

Trois rangées de bonshommes, costumés avec fantaisie, regardent
crânement le spectateur. Tout le monde y est mis en scène.

Bismarck coudoie Polichinelle, qui fraternise avec le gendarme.
Cartouche et Mandrin causent tranquillement avec la maréchaussée. Moltke
donne la main à Gambetta. Baudry-d'Asson embrasse le colonel Riu. Le
Czar presse le Sultan sur son coeur. Jules Ferry fait une risette
engageante à Rochefort. Celui-ci, l'oeil amical, guigne tendrement Paul
de Cassagnac, qui fait des mamours à Jérôme. Le petit Victor se soumet à
son papa qui lui signe son abdication. La reine Victoria danse une gigue
effrénée avec le Mahdi, au son d'un harmonieux violon tenu par Gordon,
etc., etc.

Concert touchant, qu'il s'agit de troubler avec des pelotes de
guenilles.

Tous ces personnages, pris au centre de gravité par une charnière,
s'étendent sur le dos quand ils sont touchés.

Je m'en donne à coeur joie. J'en abats, j'en abats... à un point tel que
la petite patronne,--qu'elle est donc belle, la petite
patronne!--m'offre dix cornets de pralines pour cesser le massacre.

J'accepte.

Ma tâche est remplie, et de m'écrier, comme un antique grand'homme: «Je
n'ai pas perdu ma journée!»

Sur ce, je vais me coucher.

Je dormais comme le juste du Seigneur, quand brusquement je fus éveillé
par un petit déluge qui, sous l'aspect d'un torrent fluet, venait avec
fracas s'engouffrer dans mon oreille hospitalière.

Aïe! quelque peu interdit, je lève la tête, et j'embrasse d'un oeil
d'aigle la grandeur de la situation.

Une pluie serrée nous rendait visite. Elle était en train d'inonder
notre camp. Pas un souffle dans l'air. Seul, le bruit monotone et
continu d'une de ces pluies que vous savez.

Peu à peu, tout le monde est saisi de la réalité.

Chacun se livre à l'occupation nécessaire d'empêcher sa tente de s'en
aller.

En Algérie, le troupier porte sur son sac une partie de la tente qui
doit l'abriter. Moins de quatre hommes ne peuvent camper seuls. Avec les
toiles vont les trois piquets, le support des cordeaux nécessaires.

A l'arrivée sur le terrain de campement, les hommes se groupent par
quatre, mais plus souvent par six, et montent leur tente. Boutonner les
toiles ensemble et ficher le tout au sol, au moyen de piquets et de
cordeaux, c'est le travail d'un instant.

Ceci fait, l'un se procure la paille de couchage; l'autre cherche le
bois pour la cuisine. Celui-ci fait un petit fossé qui facilite
l'écoulement des eaux autour de la tente; celui-là place les couvertures
et les effets.

Enfin, tous vaquent à la besogne générale, et en quelques minutes
l'installation est terminée.

Quand le temps n'est pas au grain, on oublie quelquefois de faire le
petit fossé. C'était arrivé dans notre camp de Saïda.

Ma tente était dressée pour les six sous-officiers de la compagnie.
L'occupation à laquelle nous fûmes tous forcés de nous livrer demande de
l'attention.

L'un des sergents, grognant avec énergie, tirait ferme le bas de la
toile, tandis qu'un autre, agenouillé dans la boue, serrait sur sa
poitrine le support que courbait la tension des toiles. Un troisième
plaignait sa tunique maculée de boue et la tenait à bras tendus.

Mon fourrier pleurait sur sa comptabilité casée dans une petite caisse
où l'eau s'infiltrait comme dans un panier.

Mon ordonnance, crachant avec fureur des jurons à faire frémir tous les
cochers de l'univers connu, maudissait les colons, la pluie, l'Afrique,
l'Algérie, Saïda et le reste: il ne réussissait qu'à se mouiller
davantage.

Quant à moi, stoïquement assis à la mode arabe, et tenant un support
entre mes jambes croisées, je méprisais l'eau qui m'envahissait peu à
peu.

Les yeux fermés, je m'abandonne aux plus capricieux écarts de mon
imagination.

Je suis à Montréal, dans une chambre bien chaude.

J'ai les pieds juchés sur la cheminée. Un bon cigare brûle entre mes
lèvres.

Un mien tendre héritier saute gaiement sur les genoux de ma gentille
petite femme, qui me caresse de l'oeil.

Le chat de circonstance, roulé sur un tabouret, ronronne paresseusement.
Le non moins inévitable chien de tout intérieur qui se respecte repose
son museau endormi sur ses pattes de devant, grandes allongées.

Une douce lumière éclaire le tout.

Au dehors, il fait un froid canadien. Une majestueuse tempête de neige
sévit dans toute sa splendeur. Des violentes rafales frappent les vitres
avec des sifflements aigus.

Les trottoirs, encombrés de glace et de givre, sont impraticables.
Parfois un grincement strident annonce le pénible passage d'un véhicule
quelconque.

De rares passants, renfrognés dans d'immenses collets de paletot, se
frayent un difficile chemin à travers l'amoncellement des neiges.

Soudain un cri perçant traverse l'épaisse atmosphère gelée. C'est un
petit vendeur de journaux annonçant aux populations enthousiastes le
dernier fascicule des fameuses _Expéditions autour de ma tente._

Le bonheur m'étouffe. Que je suis donc content de vivre et de voir
clair!...

Insensiblement, cependant, le chien et le chat se sont retirés de la
scène... Ma femme elle-même a disparu dans une pénombre mystique...
Tiens, tiens, tiens!

Et mon héritier qui se sauve en me tendant les bras. L'âtre est devenu
noir, la chambre, froide. Les carreaux se sont brisés, et la rafale,
entrant avec violence me ramène vite au sentiment des choses.

Aie, aie! quel contraste!

L'eau monte, monte, et considérablement. Et cette ascension, dont
l'effet immédiat est de refroidir sensiblement la partie inférieure de
mon individu, ne me laisse bientôt aucun doute sur la réalité des
événements.

Ma vision a décidément disparu, mais le camp de Saïda me reste dans
toute sa fraîcheur.

La pluie avait détrempé le sol à fond. Les piquets, n'y tenant plus,
s'arrachaient sous la tension des toiles. Les tentes s'abattaient
lourdement sur leurs occupants.

La scène change alors, et devient bouffonne.

Le premier ennui essuyé, le troupier sait toujours y faire succéder la
gaieté.

Quelques-uns ont réussi à allumer des bougies, qu'ils protègent contre
la pluie par tous les moyens connus.

On rit, on chante.

Ceux-ci jurent, ceux-là ramassent les effets. Enfin, chacun se livre à
un travail quelconque, qui fait de l'ensemble un tableau vraiment
féerique. On dirait une bande de sorciers, éclairés de feux
fantastiques, dansant dans la nuit une sarabande diabolique.


Trêve à tout cela. Il faut faire le café; car, sans le café, impossible
de marcher. Ce breuvage, comme nous l'avons déjà vu, est la seule
nourriture que prend le matin, avant le départ, le soldat en route.

Allumer du feu? Inutile d'y songer.

Entrer chez l'habitant? Ah bien oui! c'est bon quand on est une dizaine,
et nous sommes six cents.

On propose ceci, on propose cela; mais rien n'aboutit. Et l'heure du
départ arrive avec le jour, sans qu'aucune décision pratique n'ait été
prise.

Oh! si l'on avait été en plaine, les choses se seraient bien passées
autrement.

Quelque forte que soit la pluie, on trouve toujours moyen d'allumer du
feu. Les hommes prennent du thym et le font sécher, sous leurs habits,
par la chaleur de leur corps.

Abritant ensuite ce combustible avec une toile de tente ou une capote,
ils y mettent le feu, et réussissent ainsi à faire la soupe ou le café.

Mais nous sommes en lieux habités. Aucune plante de la sorte n'existe
aux environs. Et le bois ne sèche pas aussi vite que le thym.

Enfin, il fallut renoncer à boire le café ce jour-là.

A cinq heures, nous nous mettions péniblement en route.

Nous marchions, nous marchions, nous marchions sans cesse. Pas une
parole, pas une chanson n'égayait le trajet.

Un cuisinier, loustic de ma compagnie, avait réussi,--je ne sais et je
n'ai jamais su comment,--à faire du café. Se faufilant dans les rangs,
sa marmite au bras, il servait aux camarades de ce breuvage, nectar
mille fois délicieux.

En ayant reçu un quart, je fus un peu ravigoté... Et la pluie tombait,
tombait, et superlativement.

Des ruisseaux, prenant source sur les képis, coulaient le long des
habits. Chaque homme ressemblait à un arrosoir ambulant.

Quel contraste entre cette promenade mouillée et celle que je faisais
sur cette même route quelques années avant: j'étais pékin, alors. Je
voyageais en diligence, et j'avais pour compagne une houri avec tous les
yeux noirs possibles.

J'ai une démangeaison terrible de raconter cette aventure, mais je me
retiens.

Le calendrier marquait alors 18.., et nous sommes en 18... Puis-je
l'oublier, grand Dieu, en voyant ce que m'entoure!

Enfin, nous voilà à l'étape.

Le camp délimité, pas un homme ne bouge. Tous s'entre-regargent d'un air
hébété.

A nos pieds, de la boue jusqu'aux chevilles. Au-dessus de nos têtes, des
nuages et une pluie... toujours surabondante.

Impossible de défaire les courroies du sac, un engourdissement complet
ayant saisi les articulations. Un quart d'heure se passe avant de
pouvoir se déboucler.

Ceci fait, autre difficulté. On ne peut déboutonner les guêtres. Une
roideur énergique tient ferme la colonne vertébrale, qui refuse de
fonctionner. Et... Aïe! oh! la la!... effort inutile, pas moyen de se
baisser.

Le linge entièrement mouillé. Rien de sec.

Un frisson, prenant naissance à l'endroit du dos que cachait le sac,
donne à tous de violentes secousses, où la fièvre a sa part.

Quelques-uns commencent à courir en tous sens. Bientôt une multitude de
malheureux piétinant dans la boue avec rage, imitent les premiers.

Joli spectacle, et bonheur parfait!

Une demi-heure s'écoule avec ces exercices, aussi monotones que
réjouissants. Un peu de souplesse revient aux membres paralysés. L'épine
dorsale se soumet, et l'on déboutonne les guêtres. Le sang circule.

Les nuages deviennent bons garçons, et s'en vont peu à peu. Un lointain
soleil risque un rayon discret, bientôt suivi de plusieurs autres.

Les habitants sortent des maisons. Ils nous apportent, qui du vin chaud,
qui du lait, etc.

On trouve du bois sec. On allume du feu. On fait le café, que l'on boit
bien chaud; quel soulagement!

On monte les tentes, on fait sécher les habits. On renaît à la gaieté.
On chante. On s'ennuie. On se fourre sous la tente, et l'on fait la
sieste...

Notre camp d'Aïn-ben-Khélil fut aussi souvent assailli par de violentes
pluies; mais elle n'y causèrent pas tant d'embêtement qu'à Saïda, car le
matin ne nous ordonnait pas de partir.

La pluie est toujours supportable quand un camp est stationnaire. On n'a
qu'à rester sous la tente, où l'on se moque des éléments.

Cependant le vent est quelquefois terrible, car il fait voyager les
tentes dans la plaine. Et cela m'amène aucune satisfaction.

Dès les premier jours de notre installation à Aïn-ben-Khélil, les
aquilons des gorges voisines vinrent furieusement souffler sur nos
logis.

On avait donné à chaque compagnie une grande tente conique pour le
bureau du sergent-major. La comptabilité de la compagnie y était
installée. J'y passais des jours entiers à mettre un peu d'ordre dans
nos paperasses, que les marches nous avaient forcés de négliger.

Le fourrier et moi logions dans une petite tente, à trois pas de là.

Un soir, après avoir soigneusement bouclé notre bureau, nous nous étions
couchés avec l'intention bien évidente de dormir. Un reste remarquable
de fatigue nous y engageait.

Ayant brûlé la pipe traditionnelle, je me mis en devoir de suivre
l'exemple de mon compagnon, qui ronflait déjà.

Je dormais depuis plusieurs heures quand un certain bruit, d'abord
impossible à définir, mais qui bientôt se traduisit par des coups mats
et saccadés, me fit bondir sur ma litière de paille.

C'était mon ordonnance qui enfonçait les piquets de notre tente à grand
renfort de maillet.

Le vent soufflait en tempête.

Je me précipitai dehors, et, hélas! un côté de notre tente-bureau
m'apparut battant les airs, l'autre menaçant de suivre son exemple.

De nombreux papiers voltigeaient dans toutes les directions. Certaines
taches indécises, fuyant comme l'éclair et accompagnées de froissements
bruyants, m'annonçaient, à chaque instant, que ma comptabilité me
quittait en détail.

J'eus au coeur une immense douleur. Quoi! mes chères paperasses, jadis
peut-être trop fidèles, se sauver ainsi! Pouah! quelle ingratitude!

Mon fourrier ne prend pas le temps de s'attendrir. Il est bien plus
pratique. Il charge en tous sens comme un enragé. Tantôt, s'abattant
avec la rapidité de la foudre, il saisit avidement une _feuille de prêt_
en fuite; tantôt, bondissant comme un tigre, il accroche au vol un
ingrat _bon de vivres._

Son exemple est contagieux.

Mon ordonnance capture aussi plusieurs _bulletins de versements_
fugitifs.

Moi-même électrisé enfin par leurs gestes, je happe au passage quelques
_bons d'habillement_.

Mes _situations journalières_ se font surtout remarquer par leur
empressement à quitter ma tente. Certainement qu'elles se sauvent plus
vite, et en plus grand nombre, que mes _bons de campement_. Ceux-ci
cependant et les _extraits de masse_ rivalisent de zèle à courir, mais
ils ne sont pas à comparer avec mes _situations journalières_.

Rien ne peut exprimer la rapidité de celles-ci. Le lendemain, les hommes
m'en rapportèrent une douzaine. Ils les avait trouvées, tristement
accrochées à des buissons, à un ou deux kilomètres du camp.

Parmi mes fidèles, je cite mes livres. Ils restèrent attachés au bureau.

J'ai pu croire cependant, par le frétillement impatient de leurs
feuillets, qu'ils avaient aussi été tentés d'aller faire l'école
buissonnière. Mais, malgré le grand vent, leur poids a dû être un
sérieux obstacle à leur déplacement.

Ils jugèrent donc à propos de rester fidèles au poste. Quoi qu'il en
soit, je leur donne un bon point.

Mon ordonnance jurait par séries successives et graduées, et tiraillait
violemment les pans de la tente. Aussitôt une corde fixée au sol,
aussitôt il courait à une autre; mais celle-là s'envolait avant que
celle-ci eût été attachée.

De là, grincements de dents et nouveaux efforts de sa part.

Mon fourrier, ayant réussi à saisir quantité de fuyards, s'était couché
à plat ventre, tenant sous lui ses captifs. Dans cette intéressante
position, il attendait que notre bureau fût de nouveau sur pieds.

Après maints efforts, souvent renouvelés sans succès, nos fichons enfin
notre grande tente au sol. Et l'on essaye ensuite de réparer les dégâts.

Une quantité innombrable de papiers manquaient à l'appel.

Ayant, à la lueur d'une bougie agitée, classé ce qui restait, j'attendis
le jour.

De toutes parts nous arrivaient des papiers, des cris, des chaussettes
russes, des jurons, des képis, des furieux courant à fond de train. Au
jour, les environs du camp nous apparaissent pittoresquement parés d'une
variété d'ornements: caleçons, bonnets de nuit, chemises, tentes
entières.

On se met courageusement à la besogne.

A midi, le vent ayant cessé, les pertes étaient presque toutes réparées,
et les fuyards rentrés au bercail.

J'en excepte cependant une page récalcitrante de mon _carnet de tir_,
qui ne me revint que trois jours après. Un troupier l'avait trouvée
soigneusement cachée dans un ravin, à trois kilomètres du camp.

Les gens paisibles, tranquillement assis sur le légendaire rond de cuir,
croiront peut-être que ces événements de pluie et de vent causent de
véritables malheurs au guerrier campé.

Qu'ils se détrompent! La tempête est souvent pour lui un agréable
passe-temps. Mieux vaut-elle qu'une monotonie accablante.

Le plus grand ennemi, c'est l'ennui.

Rien de plus puissant que ce sinistre compagnon. Quant ce monstre-là
étreint franchement un mortel peu d'espoir d'en échapper.

Il faut toute l'énergie d'une grande âme pour se débarrasser des griffes
de l'abrutissant démon.

J'ai été, comme le commun des mortels, souvent aux prises avec le
spleen. Eh bien! là, vrai, je désespérais de mes facultés. Je désirais,
avec toute l'ardeur de mon âme immortelle, être victime d'une peine,
d'un malheur, d'une maladie quelconque.

Quel bonheur si j'avais pu avoir une grave blessure qui m'aurait bien
fait souffrir! Enfoncé le spleen! Enfoncé les plates journées! Une bonne
et sérieuse souffrance à dorloter, à choyer, voilà de l'occupation!
voilà qui chasse les miasmes abrutissants des longs jours inoccupés!

Je me serais écrié, après Descartes, avec une petite variante cependant:
«Je souffre, donc je vis.»

Ah! ouais! jamais mes voeux ne furent exaucés. Pas la plus petite
égratignure. Rien à déplorer.

Alors, soudain, je me rappelle que le monde est plein de lecteurs à
assommer, et de courir à mes plumes, et de verser des flots d'encre.

Voilà comment furent engendrées les célèbres _Expéditions autour de ma
tente_.

Et, ma foi, tant pis!



                                XXVIII

                             MES PRISONS


Silvio Pellico eut huit ans de Spielberg pour son _Conciliateur_;
Paul-Louis Courier, deux mois de Sainte-Pélagie pour son _Simple
Discours_. Je ne dirais rien de Béranger, qui fut longtemps à l'ombre
pour ses chansons, ni du Masque de Fer, prisonnier et mort pour cause de
naissance, si Mirabeau n'avait aussi dû à ses dettes quelques années de
tranquillité à l'île de Ré.

De même Louis-Napoléon, pendant six ans, ne s'amusa guère, paraît-il au
fort de Ham. Et puis Latude, ce pauvre vieux!

Oui, tout cela, c'est bien triste; cependant ces gens-là avaient le
droit d'être en prison; et moi, j'y fus mis pour... un vrai crime.

C'est pénible à avouer, allez! mais enfin, j'ai subi quinze jours de
prison pour avoir bu un café en ville. Un tel forfait peut paraître
effrayant. On me sait homme de bien, bon militaire, et l'on hésitera
avant de me croire coupable d'une telle infamie.

Hélas! il n'y a pas à dire, il faut ajouter foi à ce que j'avoue. J'ai
réellement commis l'attentat, et là-dessus écoutons mon récit, en
essayant de contenir notre indignation.

Avant d'être soldat, j'habitais Paris. Je ne m'y ennuyais pas du tout,
car j'étais sans le sou depuis longtemps.

Rien comme un gousset plat pour chasser l'ennui. Le moyen de cultiver le
spleen un brin, quand on se pioche l'imagination pour trouver à dîner!

Toujours est-il que j'étais à Paris.

J'y avais de bons amis, dont deux, à mon départ m'accompagnèrent à la
gare de Lyon. La séparation fut triste, comme on s'en doute bien.

J'ai juré une reconnaissance éternelle à ces deux amis, et, ô miracle!
je ne les ai pas encore oubliés.

Puis le train m'emporta vers Marseille.

Le trajet ne fut pas gai, mes pensées me rendant sombre comme un cyprès.
J'abandonnais tout, et à mon âge, impossible de revenir en arrière.
Finies les escapades d'autrefois. Devenu sérieux, il me fallait, coûte
que coûte, percer ma voie dans une nouvelle carrière.

Arrivé à Marseille, on me relégua au fort Saint-Jean.

Cette place est d'un aspect assez riant, vue de dehors, mais l'opinion
s'altère une fois à l'intérieur. Corvées de balayage, corvées de ci,
corvées de ça; enfin, ça manque d'amusements.

Pendant un moment de répit, je regarde classiquement la mer.

Au loin, à gauche, le château d'If, comme un point à l'horizon; à
droite, un long filet noir, s'avançant dans les flots, indique la limite
de la Joliette. Plus loin, bien loin, quelques vaisseaux microscopiques,
comme autant de taches grises sur le ciel bleu.

A mes pieds, le tapage ordinaire de tout port maritime.

Ici, un voilier vide sur les quais son chargement de houille; là, un
autre vomit sa cargaison de tonneaux de sucre. A côté, un grand vapeur
fume de tous ses pores, et s'apprête à lever l'ancre; plus près, un
paquebot venant de Chine tâtonne et cherche à accoster.

De nombreux bateaux de pêche étalent, sur leurs ponts gluants, les
produits variés de la Méditerranée. Des balancelles espagnoles ou
italiennes, fourrées partout, regorgent d'oranges et de mandarines.

Au second plan, une perspective de mâts et de vergues cingle les flots,
comme autant de hachures entrecroisées.

Partout circulent un grand nombre d'embarcations légères, montées par
des équipages multicolores. Les unes chargées de fruits, offrent leur
marchandise dans toutes les langues du monde, avec ce son de voix
particulier aux gens de lamer; les autres, maniées par des pêcheurs,
reviennent à la hâte, avec leurs prises: la pieuvre montre son corps
noir, à travers un fouillis coquillages, entremêlés de langoustes et de
homards.

Étendus sur les sièges rembourrés des chaloupes luxueuses, quelques
promeneurs, touristes américains ou anglais pour la plupart, regardent
le tout d'un air indifférent.

Lentement, le jour baisse.

Le grand navire est parti et disparaît du côté de la haute mer. Le
paquebot de Chine a débarqué ses passagers, qui s'éloignent d'un air
affairé. Les pêcheurs, attardés, se sauvent, en trottinant, un panier de
poisson sur la tête. Les marchands cessent peu à peu leurs cris, et tout
commence à prendre cette teinte indécise, qui n'est ni le jour ni la
nuit.

Mon regard, vague de réflexions, plane sur cette vie intense qui se
meurt.

Ma pensée est au pays. Je revois les miens et me rappelle les scènes du
départ: un ami, me serrant la main, détourne le tête pour me cacher son
émotion; un frère qui m'accompagne silencieusement à la gare, ma mère...
une soeur...

--Que faites vous là? me crie une voix, vous manquez à l'appel. Allons!
entrez manger votre soupe.

Cet ordre me ramène vite au devoir. J'entre et je mange ma première
soupe. Quelques haricots, flottants, sans entraves, dans un maigre
bouillon, deux tiges d'oignon, une demi-feuille de chou vert, une petite
pomme de terre, un microscopique morceau de viande, quatre tranches et
demie de pain: tout cela, c'était ma soupe.

J'y allai hardiment, et le soir je dormais sur un banc dans la cour du
quartier.

Ces débuts militaires, pour un brave capitaine du 65e bataillon de
carabiniers du Mont-Royal, ex-sous-officier d'état-major dans le
bataillon provisoire de la Rivière-Rouge, ex-caporal dans l'armée de la
grande République, ex..., n'étaient presque pas empreints de succès.

Mais le courage, la volonté... Nous nous embarquâmes le troisième jour.

Le détachement était en quatrième classe.

Un matelot me vendit le privilège de coucher dans son hamac noir et
crasseux. J'étais tout près des machines, ce qui, cependant, valait
mieux que de rester sur le pont, au grand air, pendant trois jours.

La suie me barbouillait le visage, le bruit m'empêchait de dormir, mais
je n'étais pas trop malheureux, allons!

Le matin, quand je montais sur la dunette, je ne me réjouissais pas de
ma face noire, et une migraine aiguë me donnait une certaine
préoccupation.

Nous accostons à Oran.

Un caporal russe me reçoit au quai, un caporal italien m'installe au
fort.

J'y reste quatre jours, puis nous voilà en route. Quatre étapes, nous
toucherons au port.

Marcher militairement équipé est très-fatigant, mais en pékin, cela
dépasse l'imagination. Les chaussures sont serrées généralement, et les
pieds, les pieds, le soir, à l'étape!

Nous entrons à Bel-Abbès.

A l'arrivée au quartier, un reste d'élégance de costume, faisant tache
sur l'ensemble du groupe des conscrits, attire l'attention sur ma
personne.

Apprenant qui j'étais, on m'invite à dîner. Les sous-officiers faisaient
l'honneur de la fête. Arès le repas, on propose d'aller prendre le café
en ville.

Attention, ici, les événements se précipitent, et bientôt nous verrons
la conséquence d'un proposition aussi hardie.

Tous consentent à sortir, mais que faire de l'invité? Je n'étais pas
habillé, c'est-à-dire que j'avais encore mon costume bourgeois.--Et
défense était de quitter la caserne sans être en tenue.

Un sergent tranche la question et on m'affuble des effets de son
ordonnance.

Je passe intact sous les Fourches Caudines en piou-piou, et j'avais
trois heures de liberté devant moi.

Mes malles à l'hôtel me permettent de me vêtir avec la plus exquise
recherche, et le soir, après avoir bu le fatal café, je faisais mon
apparition en pschutteux vlan.

A peine étais-je au lit, que le sergent de semaine, gonflant sa voix au
diapason du ton de service, lance mon nom aux échos endormis de la
chambrée.

Saperlipopette! Comme j'avais peur!

Je ne reconnaissais plus ma voix, quand je lâchai le sacramentel:
_Présent!_

--L'adjudant vous demande, me dit cet excellent guerrier.

Cré nom d'un chien! me voilà pincé!

Je m'habille avec soin et j'arrive, tremblant, devant le redoutable
fonctionnaire.

L'adjudant est la terreur du quartier. Il y gouverne en souverain, et
malheur aux fauteurs de la discipline.

Il m'interroge sur ma sortie, j'avoue mon crime et il me fourre à la
salle de police.

Tous savent ou ne savent pas ce que peut bien être une salle de police.
Il y a des variantes, mais voici la moyenne:

Une grande chambre, percée de petites lucarnes masquées. Une lumière
sombre y règne le jour; la plus parfaite obscurité, la nuit.

Comme ameublement, sur toute la longueur, un simple lit de camp, séjour
incontesté et incontestable de millions de punaises. Jour et nuit, ces
intéressantes petites bêtes enseignent aux pénitents l'étude de la
patience et l'emploi des dix doigts dans l'art de se gratter.

Dans un coin, pour les nécessités urgentes, se dresse un tambour, d'où
s'exhalent d'âcre parfums.

Une cruche d'eau, des rats, un balai, des cafards, des puces complètent
l'ameublement.

Une quinzaine d'hommes grouillent constamment dans ce séjour de
pénitence.

En entrant, un choc violent me coupe net le sifflet. Ça ne sentait pas
bon du tout. Insensiblement, les voies respiratoires se soumettent, et
je m'habitue à cet oxygène extravagant.

Tâtonnant, je parviens à me loger dans un coin, non sans avoir, au
préalable, soulevé quantités de jurons expressifs.

On voulut voir le nouveau camarade. Un curieux allume une bougie, et...
Péché! Miséricorde! Quel orage! Quelle tempête! Jamais je n'avais été à
pareille noce!

Gibus! Tuyau! Bolivar! Chapeau! Canne! Enlevez-le!... Des faces
narquoises s'épanouissent dans un rire effrayant, des crampes
envahissent les ventres, des suffocations précipitées tordent les
flancs. Je suais comme un arrosoir.

Je me regarde.

Ma dextre, gantée proprement, tenait le stick pschutteux, ma redingote,
irréprochable, était correctement croisée sur ma poitrine. Droit et
rigide dans un coin, un chapeau haute forme élégamment assis sur le
sinciput, je devais faire une de ces têtes...

J'étais victime de l'émotion qui m'avait bêtement empêché de laisser
dans la chambre tout cet attirail élégant, probablement plus convenable
sur le boulevard que dans une salle de police.

Je sentais une sourde colère s'emparer de moi. Tas de morveux! va! si je
daignais seulement faire jouer mes biceps, la scène changerait.

Mais j'eus la bonne idée de réfléchir,--la réflexion, c'est mon
fort,--et je me mis à rire aux éclats, avec un entrain tel que c'en
était un bouquet de fleurs.

On fut interdit, j'explique ma situation, on a pitié de moi et l'on me
fait une place sur le lit de camp.

Mais là, sans blagues, ma position me paraissait alors pleine d'intérêt.
Quoi, ma bonne volonté? méconnue. Mon ardent patriotisme? vain mot. Me
fourrer aussi carrément en prison... Je tenais une légère attaque de
découragement.

Il est assez facile, et même du meilleur ton, de rire de tout, mais je
défie qui que ce soit d'avoir une gaieté folle dans une situation
pareille. Ames sensibles! Appréciez ma première nuit de salle de police!

Il me restait l'espoir d'être libéré le lendemain. Car enfin, je ne suis
pas coupable. J'ai enfreint la consigne, il est vrai, mais à
l'instigation de sous-officiers. Si quelqu'un doit subir un châtiment
pour cette faute, ce sont, sans contredit, ceux qui entraînèrent le
conscrit. Au lieu de me guider dans la bonne voie, les sergents avaient
fraudé le règlement en m'habillant pour me faire sortir en contrebande.
Tant pis pour les sous-officiers s'ils agirent avec légèreté. Mon péché
ne provient que de mon ignorante des choses, dont la connaissance aurait
dû m'être communiquée par ceux qui me forcèrent à enfreindre les ordres.
Incontestablement le droit est pour moi.

Tel est mon raisonnement, sous les verrous. Fort de la justice de ma
cause, j'essaye de dormir. Des cauchemars me troublent toute la nuit,
les punaises font merveille, et le jour me rend l'espoir d'être élargi.

Une clef grince dans la serrure. Enfin! je serai libre! Le caporal de
garde entre, sourit avec amabilité, et me montrant trois fois ses cinq
doigts, m'apprend que j'avais quinze jours de prison.

Boum! Ça y était!...Ça t'apprendra, misérable bourgeois, pékin brumeux,
boudiné juteux, à aller prendre le café en ville avec tes supérieurs!...

Ce mot de prison me tintait aux oreilles comme un glas funèbre. C'est
certain, allez! que je n'avais pas envie de rire.

On me conduisit à la prison. Je montais d'un grade.

Ma nouvelle résidence ressemblait à l'autre: c'était son sosie.

Comme dernier arrivé, j'avais la plus mauvaise place.

L'heure des corvées arrive. Un peu remis, je fais contre fortune bon
coeur, et je débute, dans l'expiation de mon crime, en faisant fonction
de cheval, au tombereau chargé de balayures du quartier.

J'y allais, sans conviction, mais j'obtins d'assez grands succès
cependant. Mon gibus surtout causait une douce désopilation aux
guerriers spectateurs.

Enfin, je pris goût à mon travail, et peu à peu je passai maître dans
l'art de tirer au brancard.

L'adjudant, émerveillé, me promut balayeur.

Là, mes vraies aptitudes se révélèrent. Je n'étais pas balayeur, j'étais
épatant. J'excellais dans le choix des balais, et je leur donnais
toujours une tournure soignée. La poussière et les feuilles se
rangeaient délicatement, sans s'envoler, devant les poussées discrètes
de mon arme. Quand je portais mon balai sur l'épaule droite, la figure
épanouie du troupier admirateur me chatouillait vraiment.

Enfin, j'obtins un succès tel que l'adjudant me prononça digne de la
pelle.

Ainsi, après huit jours de détention, j'obtenais ma troisième promotion.
Chose inouïe dans les annales de la prison. Bien plus, ce même adjudant
me promit le grade de chef d'atelier, si ma conduite se soutenait dans
une aussi brillante persévérance.

Très-vaniteux par tempérament, je me livrais au plaisir du succès
acquis, au point d'oublier ma soupe.

Bien des hommes, se croyant trempés à froid, succombent cependant sous
le poids de la fortune!

Après la sieste, je me précipite sur les pelles et, m'emparant de
l'insigne de mes nouvelles fonctions, je fais un violent effort sur
moi-même et je rattrape mon sang-froid.

Comme à tout bonheur se mêle un peu d'amertume, le nouveau travail que
l'on me confia faillit à tout jamais me détacher de la pelle.
Heureusement que l'épreuve ne fut pas renouvelée.

L'histoire est simple.

Dans un coin du quartier, isolé de tout, s'élève un petit édifice,
très-coquet à l'extérieur, mais l'expérience m'a prouvé qu'il ne se
soutient pas à l'intérieur.

Je ne veux pas le désigner autrement, quoique les Anglais n'hésitent pas
à l'appeler chez eux: _water closets_.

Deux heures de ma vie, qui est pourtant une chose bien courte, furent
gaspillées, que dis-je? furent empoisonnées par l'intérieur de ce petit
édifice coquet.

Il faut bien tout détailler, quand on se mêle de parler de ses prisons.
Témoin Linguet, qui dit de croustillantes histoires sur la Bastille.

Patience cependant, car j'arrive à l'apogée de mon incarcération avec
une dernière peinture de nos moeurs d'internés.

Dix grands fourneaux cuisent les aliments d'un bataillon. A heure fixe,
les cuisiniers retirent la viande des marmites et la partagent en parts
égales.

Les prisonniers, au courant des choses, accourent à la distribution.
Chacun reçoit en cachette son os à ronger. On place un factionnaire qui
avertit les dîneurs de l'approche d'une autorité quelconque.

J'avoue, à ma honte, que cette occupation m'avait toujours déplu, quand
j'étais simple balayeur. Mais la pelle me donna du nerf, et rougissant
un peu, je crois, je priai un cuisinier de me donner ma part. Ce brave
garçon fut stupéfié. Je l'ai toujours soupçonné de m'avoir pris pour un
spécialiste, à qui la faim était inconnue. Il ne savait pas, sans doute,
la cause de mon sommeil dans le tombereau de Chicago.

Je reçus un énorme gigot. La glace était rompue, et, chaque jour depuis,
je grugeais un bon morceau, à neuf heures et demie précises.

Ces délices de Capoue me firent un peu négliger la pelle, et la fin de
ma détention arriva sans que j'eusse l'honneur de passer chef d'atelier.
J'en fus peiné, mais cet ennui était tempéré par le plaisir de respirer
l'air libre.

O jeunesse aventureuse, qui songez aux guerres, à la gloire, aux grades,
méfiez-nous des prisons! Je vous jure ici, à la fin de cette peinture
navrante, qu'il fait meilleur dehors!



                                XXIX

                       ENLÈVEMENT FRAUDULEUX


Mon ami Z... était amoureux, et,--ce qui est plus grave,--au point de
vouloir se marier.

Juvénal du moment, je lui répétais: Quoi! mon bon, tu veux te marier? Et
il y a tant de maisons qui ont cinq étages, tant de fenêtres béantes
ouvertes, tant de cordes inoccupées! Et des ponts, des revolvers, des
poisons!

Mais que peut obtenir le sain raisonnement sur un homme pincé par le
dieu de la jeunesse? Tous mes conseils tombaient dans l'eau, ou plutôt
ne faisaient qu'aggraver le mal.

Se marier paraît être assez facile à quiconque n'attache qu'une
superficielle importance aux choses pratiques de la vie.

Mais dans le mariage entrent plusieurs facteurs. D'abord il faut un
homme et une femme. L'expérience des siècles nous enseigne qu'aucun
mariage n'a pu réussir sans ces deux données.

L'homme qui veut se marier possède bien le premier facteur, mais il lui
faut trouver le second. On y arrive assez souvent, et là ensuite
commencent les vrais ennuis.

N'allons pas croire que ces ennuis proviennent de la valeur intrinsèque
des futurs. Fi donc! il proviennent des convenances. Et les
convenances?...

Un jeune homme a une position, et il aspire à l'hymen. Il adresse une
circulaire au ban et l'arrière-ban de ses parents, amis, connaissance.
Il a de beaux appointements, il appartient à une bonne famille, il jouit
de tant de milliers de francs de rente. De l'âge, du physique, des
qualités morales du postulant, rien. Les rentes, la position, les
appointements suffisent amplement à une jeune fille élevée dans une
saine morale.

Enfin on trouve la fiancée. Elle convient sous tous les rapports: elle a
une belle dot.

On ménage une entrevue. Gracieusetés extérieures sur toute la ligne,
grimaces intimes des deux futurs. Ça ne fait rien. On s'aime par
convention, on s'adore à 25,000 francs par an, et l'on ira devant M. le
maire, d'autant plus tôt que les revenus des candidats sont plus gros.
Si l'on allait manquer cette bonne affaire!

Quatre-vingt-dix-neuf mariages sur cent se font de cette manière.

Ce qui m'étonne, c'est que beaucoup de ces unions sont malheureuses. A
voir les soins qui accompagnent les pourparlers, j'aurais cru le
contraire, mais je me trompe en ceci comme en bien d'autres choses.

Il faut voir les bonnes amies, rongées de jalousie, raconter avec force
commentaires le succès d'une jeune mariée. Peu jolie, presque pas de
dot, elle a intrigué pour avoir M. X..., qui a 100,000 francs de rente.

Pendant que les bonnes âmes sèchent sur pattes, la pauvrette se meurt
d'ennui et cache ses larmes à son riche époux.

Que le monde est donc beau! Pauvre Pangloss! que tu serais heureux si tu
vivais au dix-neuvième siècle! Tu chercherais peut-être ton Candide
comme Diogène son homme. Mais c'est égal, tu aurais lieu d'être
satisfait. Je vois ici ta vieille bouche édentée crier, avec une suave
satisfaction: Plus ça change, moins ça change: donc, tout est pour le
mieux, C. Q. F. D.

Quatre-vingt-dix-neuf mariages sur cent se font dans d'aussi bonnes
conditions, oui, mais le centième?

Celui-là se fait par amour.

Un garçon voit une jeune fille, l'apprécie, l'aime, cherche à l'épouser.
La fiancée répond aux sentiments de son amant. Les parents, bonnes et
braves gens, facilitent leur union.

Tout ça, c'est incroyable, et d'un rococo! Mais que voulez-vous, on ne
peut être parfait. Notre aimable siècle des inventions, des arts, des
sciences, doit bien avoir aussi quelques taches. Oui, malgré les efforts
de la vraie morale, des doctrines pratiques et intelligentes, il se
trouve encore de nos jours des gens assez naïfs pour se marier par
amour.

C'est moi qui plains ces pauvres diables. Mais d'où sortent-ils donc?
Qui les a élevés? Où vivent-ils Demandons cela à qui le sait; moi, je
l'ignore.

Mon ami appartenait à cette dernière catégorie. Il aimais sa future, et
celle-ci le lui rendait bien. Mais la maman de la jeune fille
connaissait la valeur des gros sous, justement ce qui manquait à Z...

De là, oppositions, tracasseries, entraves de toutes sortes qui
centuplaient les désirs des jeunes gens. Finalement, défense formelle de
se voir. Pleurs, soupirs, rien n'y faisait, la matrone était inflexible.

Mon ami, garçon de moyens, savait se tirer d'un mauvais pas, mais il lui
fallait un tiers.

A cette époque, j'étudiais le métier difficile de vendre des paletots.
Mes travaux prenaient fin le soir, à six heures. Je fumais
tranquillement la pipe des réflexions, quand Z... l'oeil à l'orage, les
cheveux en coup de vent, s'écroule, comme une avalanche, dans mon
modeste logement.

--Ah! mon pauvre vieux, toi seul peux me rappeler à la vie.

--Fichtre! ça me flatte, mais tu ne me parais pas trop malade.

Le sort m'est fatal. Si mon état se continue, je me fais sauter la
cervelle.

--Veux-tu que je t'ausculte? Sont-ce les poumons qui gémissent ou la
moelle épinière que déménage?

--Allons! allons! pas de blagues, j'aime à la folie et je suis aimé;
mais une mère cruelle s'oppose à mes voeux. Ah! je me meurs.

--Diable! ceci est tragique et très-grave. Il me semble difficile de te
guérir. Si je pouvais aimer à ta place, hein?

--Assez. Tu parles bien l'anglais. Ta binette a une certaine allure
américaine. Tu vas te faire passer pour un citoyen de la grande
République, et tu iras comme tel chercher ma fiancée.

--Ah! ça, je le veux, mais comment?

--Habille toi sur ton trente et un.

--Très-bien.

--Mets tes chaussures à talons plats et à becs de canard.

--Parfait.

Prends un chapeau de feutre mou et gris, mais gris, tu entends.

--Compris

--Tu portes moustaches et barbe au menton. Rase tes moustaches, et tu
sera un _Yankee tschock_.

--Aie! ça, ça m'ennuie. Pour toi cependant, je mettrais ma main au feu;
ça serait dur, mais enfin... Après?

--Ma fiancée parle l'anglais comme un cockney,--sa mère n'en sait pas un
mot.--Elle est avertie de ta venue. Tu dois te présenter, sous le nom de
Scudder, à neuf heures ce soir, dans la rue Amherst, pour la conduire à
une _surprise party_. La mère est au courant de la chose, sa fille l'a
préparée. Vous sortirez tous deux, je vous guetterai et je pourrai une
fois encore, avant de mourir, embrasser ma chère Philomène. Donc, en
route, et souviens-toi que tu tiens ma vie entre tes mains.

--Compte sur mon amitié.

Cette expédition me plaisait assez. Depuis longtemps je vivais dans un
marasme malséant. Rien à faire. Puis, ne s'agissait-il pas de flouer une
marâtre, qui s'opposait aux amours pures et honnêtes de deux aspirants à
l'hymen?

A l'heure fixée, j'arrive à la maison de Philomène, l'air suffisamment
Yankee.

On m'introduit. Je fais une question en anglais, la domestique reste
tout baba. On me fait entrer au salon, et Philomène, que ne n'avais
jamais vue, entre et me dit tout de suite: «Je suis celle que vous venez
chercher.»

Elle était tellement belle que je faillis perdre mon sang-froid
britannique.

Elle me présente à sa maman, qui se courbe en angle droit. J'en fais
autant et me redresse, comme un ressort qui reprend sa roideur
primitive.

--C'est étonnant, dit la bonne femme, comme monsieur a l'air Canadien.
On ne dirait pas du tout qu'il est Américain.

Je riais dans mon ventre, mais ma figure était sombre et inconsciente.

Z..., accompagné d'un camarade, avait eu la curiosité de me suivre de
loin, pour voir comment je m'acquitterais de mon ambassade.

C'était en été. La croisée était ouverte, les volets fermés. Et
l'appartement, au rez-de-chaussée, permettait aux deux amis de se rendre
compte des événements de l'intérieur.

Rieurs constitutionnels tous deux, ils étouffaient dans leur mouchoirs
les bouffées bienfaisantes occasionnées par ma face rasée aux lèvres. A
la remarque de la maman sur ma parfaite ressemblance avec tous les
Canadiens du Pays, ils n'y tiennent plus. Z... roule dans le fossé de la
rue, se fourrant un mouchoir dans la bouche, s'enfonçant les côtes.
L'autre, faisant un saut de carpe, s'affaisse comme un paquet, dans des
étouffements épileptiques.

La dame, entendant quelque bruit, ouvre brusquement les volets. Puis ne
laissant rien paraître sur sa figure, elle ferme tout.

--Ah! ces gamins! fait-elle.

Toujours impassible, je prévoyais le moment où l'on me flanquerait à la
porte, ne doutant plus que l'on ne fût au courant de l'affaire.

Je soutiens mon rôle jusqu'au bout cependant, et, quelques minutes
après, je sortais, grave comme un diplomate, Philomène au bras.

J'envoyais Z... à tous les diables; mais devant le succès de mon
entreprise, je commençais à croire qu'il n'y avait rien de cassé.

Ah! ouais! la vieille était rusée. Elle avait parfaitement bien entendu
les rires des deux camarades, et, comprenant l'affaire, elle voulait
voir la fin de l'aventure.

A peine étions-nous sortis, qu'elle se met à nous suivre.

Trois ou quatre cents pas plus loin, je livre Philomène à Z..., à qui je
fais de violents reproches sur sa curiosité. Il m'assure qu'il n'a pas
été vu.

Reprenant tous courage, nous nous dirigeons vers la demeure d'une amie
commune. La soirée fut splendide d'entrain. Musique, danse, chant, rien
n'y manqua. Et sur le tard, à l'heure convenable pour la fin d'une
_surprise party_, nous reprenions allègrement le chemin de la rue
Amherst.

Je dépose Philomène chez elle, et, rejoignant Z..., nous nous livrons
tous deux au bonheur divin de nos succès. Mon ami sautait, gambadait. Je
l'imitais, avec moins d'entrain pourtant car je regrettais mes
moustaches.

Enfin, chacun entre chez soi pour se livrer à un sommeil bien acquis.

La journée du lendemain se passe tranquille pour moi; mais, le soir, je
vois arriver Z..., la tête entre les jambes. Il faisait un nez long
comme ça................

--Oh! mon cher, tout est perdu.

--Encore!

--Imagine-toi que la mère de Philomène a tout compris, tout vu.

--Ah! diable!

--Elle nous a entendus rire.

--Je te le disais bien.

--Et puis elle nous a suivis, et, passant la soirée à la porte de la
maison où nous étions, elle s'est amplement repue de nos accès de
gaieté.

--Ça se corse.

--Ce matin, elle tombe chez moi, et me fait une scène épouvantable.

--Ça devient épique.

--Elle me qualifie de toutes sortes de noms malsonnants.

--Tu les mérites.

--Mais ce n'est pas tout.

--Continue.

--C'est toi, mon pauvre vieux, qui fus salé.

--Parbleu.

--Comment, monsieur, criait-elle, avec une sainte colère, vous m'envoyez
un homme qui a l'air respectable, à qui l'on donnerait le bon Dieu sans
confession, une sainte nitouche enfin!

--Ça, c'est très-flatteur pour moi, merci.

--Il se fait passer pour un Américain, continuait-elle. C'est une vraie
fraude, ça, monsieur, oui, une vraie fraude, et j'en verrai la fin.

--Me voilà propre. Comment faire?

--Je viens exprès pour réfléchir, avec toi, aux moyens de te tirer de
là.

--Réfléchissons...

Nous faisons deux mines longues à perte de vue.

Mon parti est vite pris.

--Laisse cette bonne dame agir comme elle l'entendra; après tout, ça
m'est indifférent.

Mon ami se range à mon opinion, et nous sortons prendre le verre de
l'amitié.

Jamais plus je n'entendis parler de cette affaire.

Et ces deux intéressants jeunes gens se marièrent peut-être?

Hélas! je m'arrête ici, car je pourrais rendre sombre un chapitre que
j'ai voulu faire gai.



                                  XXX

                             EN PERMISSION


Nous avions navigué cinq mois à patte, sur les mers d'alfa des
Hauts-Plateaux. Pendant les grandes chaleurs, on mit le cap sur le Tell,
et l'on jeta l'ancre, pour quinze jours à trente-deux kilomètres de
Daya, port le plus voisin.

Un ardent désir d'aller en permission s'empare alors de tout le monde.
Les chefs, indulgents, accordent assez facilement quatre jours de congé.
Chaque matin, c'était une émigration en masse.

D'abord indifférent, je me laissai aller peu à peu au désir de faire
comme tout le monde. Au bout de huit jours, j'en étais malade. D'autant
plus que Bel-Abbès, en liesse, à l'occasion de sa fête patronale,
m'attirait comme le fruit défendu.

J'obtins la permission tant désirée, et le jour même je m'échappais seul
du camp, afin de pouvoir gagner vingt-quatre heures.

C'était imprudent, car avant d'arriver à Daya, il fallait traverser une
forêt fréquentée par des maraudeurs.

Je n'avais pas hésité cependant, et, après cinq heures d'une marche
rapide, j'entrais sans encombre dans le murs de la bonne ville.

Daya, pour une jolie ville, voilà une jolie ville. Deux rues qui se
coupent à angle droit; au bout de la première, l'église, deux faméliques
gamins, un bourriquot fiévreux, un Juif ivre, un tas de fumier où
grouillent plusieurs poules. En tout, dix maisons. L'autre rue court du
nord au sud. On y voit l'école où dorment cinq élèves à longs cheveux,
l'institutrice à lunette qui lit un roman, deux _mercantis_ juifs,--on
en trouve partout,--un troupier qui se promène, une rigole qui charrie
une eau sale, un soleil de feu qui la brûle dans toute sa longueur.
Total: treize maisons.

Touchants rapprochements, mais je décris ce que je vois. Cette
description a une tendance réaliste. N'y croyez en rien, cependant, elle
n'est pas fidèle.

Comme tout me semblait beau quand même, sur l'écorce terrestre!

Quoi! une permission de quatre jours? Et des maisons, des tables, des
femmes, des verres des bourgeois, des chaises, de la bière, un lit.
Toutes ces choses-là existaient?... Ce n'est pas un rêve?... Je puis en
jouir sans remords?...

Et l'on se croit malheureux ici-bas. Merci! oh! merci!

Mais il me fallait encore faire 70 kilomètres le lendemain pour arriver
au terme de mes voyages.

Il y avait une telle affluence de clients pour l'unique diligence, que
je trouvai le cahier rempli de places retenues pour six jours à venir.

J'intriguai puissamment pour déguerpir le lendemain, et, malgré tout mon
habileté, je ne partis pas.

Ainsi fut perdue la journée si péniblement gagnée la veille par une
marche de sept kilomètre à l'heure.

Le jours suivant, nous nous embarquons dix dans une bienveillante
patache de six places.

Ce véhicule mérite description. Il y avait quatre roues et deux essieux,
disparaissant sous de multiples prolonges. Sur cet appareil, un boîte
carrée, avec deux bancs latéraux pour six places, dans le sens de l'axe
de la route. A ajouter le siège du cocher là où l'on sait. Deux croisées
perçaient la boîte, l'une devant, l'autre derrière.

J'obtins la croisée de devant. Si j'avais pu m'y placer à cheval comme
Xavier dans son _Expédition nocturne_, j'aurais été très-mal; mais comme
cela m'était impossible, j'étais encore plus mal.

Tout le monde a vu une grenouille ramassée sur elle-même, prête à
s'élancer dans le vide. Eh bien! c'était moi!

Les jambes recroquevillées jusqu'au menton, les bras enlaçant le châssis
de la croisée, le cou allongé dans une attente anxieuse, j'avais le côté
opposé au ventre enfoncé dans l'ouverture, dont le cadre inférieur me
coupait littéralement les cuisses.

Soixante-dix kilomètres, à raison de huit kilomètres à l'heure, égalent
neuf heures de voyage sur ce candide perchoir.

Perspective:--premier plan: dos arrondi, casquette incroyable du cocher;
second plan: cahots, ornières, montées, descentes.

Nous partons.

J'ai bien réussi. Au lieu d'attendre six jours, je partais le deuxième.
Sans apparat, il est vrai, mais je partais enfin.

Tout est là dans la vie. La fin, la fin, au diable les moyens!

Eh! mon Dieu! si! c'est comme ça dans les grandes affaires du monde.

On a trouvé autrefois qu'il fallait un bateau pour se rendre d'Europe en
Amérique. Depuis cette inquiétante découverte, on se sert d'un bateau
pour traverser l'Océan. Les uns prennent un sabre pour arriver à la
gloire, les autres, une plume, et moi, j'ai pris une croisée de patache
pour arriver au bonheur; et j'ai bien fait.

Avec une goutte de philosophie, les mauvaises choses nous paraissent
plus mauvaises encore, partant, ma croisée me semblait détestable.

Consolation suprême cependant, j'avais le cocher.

Ce brave garçon était un chef-d'oeuvre; ceci soit dit sans trop
d'efforts.

Si chacun apportait dans ses plans l'attention et les connaissances que
ce cocher déployait pour conduire sa voiture jusqu'à destination, ce
chacun deviendrait certainement un grand homme.

Cet automédon classique nous la faisait en artiste.

Contournant savamment les ornières dangereuses, il profitait de chaque
mètre de bon chemin pour trotter ne perdant pas un pouce de terrain.

Toujours souriant et plein de bonhomie, il rassurait d'un petit rire
protecteur et bon enfant le voyageur qui lui criait sa terreur, à la vue
d'un passage scabreux.

L'événement donnait toujours raison au rire du cocher, et, après
d'anxieux craquements, le véhicule reprenait son train-train, pour
traverser bientôt de plus vilains endroits encore.

Maintes et maintes émotions poignantes envahirent les âmes timorées des
passagers, pendant ce mémorable voyage.

Enfin Bel-Abbès se montre aux regards avides.

Dans un lointain rapproché, apparaissent ses cheminées, ses dômes, ses
minarets orientaux, construits par les Occidentaux. Un rouge soleil
couchant colore la masse inerte de ses constructions bariolées, et les
grands platanes, qui enlacent cette charmante ville, jettent, dans les
feux du soleil, la note chatoyante de leur verdure de bon aloi.

Le chemin était empierré à cet endroit. Le cocher en profita, et nous
filions un train d'enfer.

A la nuit tombante, la ville promise nous ouvrait ses portes.

Un moraliste estimable a dit: «La frugalité aiguise les appétits», et je
dis comme lui.

Un homme qui vient de se nourrir de la misère de la plaine, pendant de
longs mois, trouve tout beau: maisons, arbres, enfants, réverbères et
chiens d'aveugle. Et comme un idiot, il s'étonne de ne s'en être pas
aperçu plus tôt.

Je respirais avec joie la poussière civilisée, je m'extasiais devant
l'étalage d'un marchand de bibelots indigènes, fabriqués à Paris; je
m'arrêtais, ébahi, au passage d'une nourrice avec son poupart; je
soupirais, doucement charmé, à la vue d'un charlatan décrochant son
boniment sur un certain remède empirique, panacée à tous les maux.

Tout à coup, boum! un coup de canon. C'est le feu d'artifice.

J'y cours.

A ce spectacle, je perds toute retenue. Comme Américain, j'avais juré,
en quittant mon pays, de ne m'épater jamais de rien. Eh bien! si mes
compatriotes, en ce moment-là, avaient vu ma bouche en gueule de four,
mes yeux en billes de billard, j'aurais été flambé dans leur estime.

Après, le bal public, sur la place, au grand air.

Naturellement, je m'y amène.

Surcroît d'émotions. Que de femmes! palsambleu! que de femmes!

La guerre est réellement un grand malheur. Elle accapare les hommes,
dans la force de l'âge, et les livre ensuite à la vie, après avoir tiré
d'eux les plus belles années de leur jeunesse.

Et puis après?... Si la guerre était une chose intelligente, est-ce que
les hommes la cultiveraient comme un art?

Bon, voilà que je blasphème, maintenant.

Décidément ce voyage de Bel-Abbès me fait perdre toute conscience de mes
paroles. Moi, le soldat quand même, médire de la guerre! C'est plus fort
que jouer au bilboquet.

Le lendemain, je m'ennuyais.

Cette effrayante assertion, de ma part, n'étonnera pas le lecteur. Eh
bien! oui, je regrettais mes calmes passe-temps de Ras-el-Ma.

Ma première nuit de Bel-Abbès avait été houleuse, fantastique,
phénoménale de mouvement et de péripéties. Le séjour de ma tente à
Ras-el-Ma faisais contraste.

Le changement, trop brusque, avait bouleversé mes facultés vacillantes.

Là-bas, j'avais quelques livres, mes journaux, et le courrier, chaque
matin, à heure fixe, m'apportait une petite provision d'émotions, à dose
minime, qui suffisait à remplir doucement les vingt-quatre heures.

Ici, tourmenté comme une épave, je me heurte à chaque instant aux
écueils multiples de trop nombreux bonheurs.

A Ras-el-Ma, je m'entretenais avec l'univers entier, à l'aide de mes
chères gazettes.

Je conseille à ceux qui voudraient apprécier franchement les journaux de
leur pays de faire un petit voyage de dix ans à quinze cents lieues du
village natal. Qu'il essayent ensuite de la lecture des papiers
compatriotes, et ils m'en diront des nouvelles.

Tout semble beau, jusqu'aux annonces, dont le style pur et simple prend
parfois une tournure presque ampoulée, dans l'âme attendrie du lecteur.

Et puis ensuite, quelles excellentes nouvelles!

Un cher ami, que l'on aime comme soi-même, de notaire est devenu scieur
de long; ainsi le dit le journal. Quelle satisfaction pour une âme bien
née, d'apprendre cette capricieuse fugue de tante Fortune!

Dans un autre genre, on a l'amère satisfaction de savoir qu'un paltoquet
quelconque, connu comme idiot au collège, est devenu gros comme un
tonneau et riche comme l'or.

Ces espèces de nouvelles amènent chez tous, diverses sensations qui se
conçoivent facilement, mais qui s'expriment mal.

Essayons un exemple cependant.

Ainsi, les succès qui gorgent un ami retentissent dans le coeur par deux
sons. Le premier son veut dire un certain plaisir de voir l'objet aimé
arriver à ses fins; le second est un léger dépit, naturel à l'homme,
qui, de tout temps, n'a pu se débarrasser tout à fait d'une certaine
aigreur devant les succès de l'ami. Ces deux sensations, arrivant
simultanément, fraternisent ensemble, de telle sorte qu'il est difficile
d'établir entre elles une ligne de démarcation.

Ouf! mes jambes! saperlipopette! mes jambes! Sauvons-nous devant cette
obscure et lourde morale.

Oui, ami lecteur, ferme ce livre, mais ne me maudis pas. Car, sache le
bien, le soleil brûlant d'Afrique, la misère, les fatigues...

Avant ma permission, j'exécrais Ras-el-Ma, j'adorais Bel-Abbès; après ma
permission, j'exécrais Bel-Abbès, j'adorais Ras-el-Ma.

Donc, l'homme désire ce qu'il n'a pas, est ennuyé de ce qu'il possède.
La Palisse aurait crevé avant de trouver celle-là.

Avec un peu de bonne volonté, j'aurais pu me contenter de mon existence
au pays. J'avais assez d'argent pour satisfaire mes petites fantaisies,
une bonne table pour dîner, un bon lit, une chambre confortable.

J'ai quitté cela. Qu'ai-je gagné au change? une position à vingt sous
par jour, une tente pour abri, une gamelle pour table, la voûte des
cieux pour protection contre la température, des fatigues, de la misère.

Chez moi, j'étais rongé de spleen et de satisfaction; ici, je souffre.

Les gens raisonnables me donnent tort, et ils ont raison; les illuminés
me donnent raison, et ils ont tort.

Enfin, pourquoi, diable, êtes-vous allé vous fourrer dans cette galère?

Pourquoi?

Parce que je suis Canadien-Français.

Pourquoi?

Parce que j'aime la France.

Pourquoi?

Parce que je me ferai certainement tuer pour elle, si je le puis.

Je me vante en disant cela. Parbleu, je le sais bien, que l'honneur de
se faire tuer pour son ancienne mère patrie n'appartient pas à tous. Et
comme je suis fier d'être un des élus!

Aussi je lui ai prouvé, je lui prouve et je lui prouverai, Dieu aidant,
à cette belle et glorieuse France, que ma reconnaissance pour cette
suprême faveur vivra jusqu'à ma mort.



                                APOLOGUE


Dans une immense plaine, bornée de tous côtés par des horizons infinis,
grouillent des millions d'êtres humains. Tous se livrent fiévreusement à
une occupation quelconque.

Ceux-ci, le front baigné de sueur, piochent la terre avec ardeur;
ceux-là grattent le papier avec des pointes d'acier. Les uns affilent
des lames tranchantes, d'autres fabriquent de terribles engins de
destruction.

D'aucuns nonchalamment assis sur le sol semblent indifférents à tout ce
qui les entoure, et regardent leurs voisins s'agiter violemment.

Une irrésistible impulsion paraît être commune à tous. A intervalles
inégaux, ils se lèvent en choeur, comme mus par un même ressort, et se
dirigent, soit lentement, soit avec rapidité, vers un noir précipice, au
fond duquel apparaît, gigantesque, le mot MORT, écrit en lettres de
nuit.

Les premiers arrivés cherchent à fuir, terrifiés devant ce gouffre
insondable; mais la foule, qui les presse avec acharnement, leur barre
toute issue et les force à tomber dans l'éternité.

Toujours, toujours, il en est ainsi, sans trêve ni répit.

Personne ne prévoit sa chute prochaine et le ravin de la mort. Au
contraire, plus les individus sont rapprochés du gouffre, plus ils
paraissent acharnés à leurs occupations.

Cette promenade lugubre vers le néant est souvent accélérée par
d'effrayantes paniques qui bouleversent les multitudes. Des géants
formidables, armés de plaies diverses, culbutent ceux qui les entourent
et les chassent, comme l'éclair, devant eux. Ces géants ont nom: GUERRE,
FAMINE, PESTE, et le but de leurs exploits est toujours le gouffre béant
dont les profondeurs sont égales à l'éternité.

Au milieu de cette arène universelle, s'élève un trône monumental dont
le sommet se perd dans la nue. Les degrés, pour y arriver, sont aussi
nombreux que les sables des grèves. De distance en distance apparaissent
des plates-formes où de graves individus, la trompette à la bouche,
sonnent le ralliement. Ces trompettes portent sur le front leurs noms
respectifs: PHILOSOPHES, MORALISTES, HISTORIENS.

Quand la foule défile devant le trône, elle jette un regard anxieux vers
les hauteurs infinies, hésite un instant, s'approche des degrés, mais,
le plus souvent, désespère de les gravir, et continue, abrutie, sa
marche agitée vers le ravin de la nuit. Quelques élus seuls
entreprennent courageusement l'ascension des degrés et arrivent au
sommet, où siège le grand juge BON SENS.

Rien n'égale la majesté noble et digne de ce vénérable magistrat.
Entouré de satellites simples et modestes, il distribue de bonnes
paroles à tous ceux que s'adressent à lui. A chacun son tour de jouir de
ses conseils. Ni charlatanisme, ni intrigues ne peuvent exclure les élus
des bienfaits de ses sages remontrances.

Le mortel, réconforté, redescend les marches du trône, et, instruit, se
dirige vers la mort par un chemin détourné. Il fuit la foule, dont les
paniques, les méchantes passions les emportements violents le
bouleversent; et lentement doucement avec une sereine philosophie, il
fait le saut prévu par la fatalité. Qu'a-t-il gagné à consulter le
sublime magistrat? Une promenade tranquille, et une chute raisonnée et
sans inquiétude dans les profondeurs de la mort.

Les faibles, ceux qui craignent l'ascension au trône du juge, vivent
affolés, ballottés de terreur en terreur, en proie à tous les grands
géants qui se font un cruel plaisir de semer partout les désordres.
Finalement, surpris, ahuris, pétrifiés, ils envisagent la mort sans la
croire si près, et, poussés par la foule, ils disparaissent, en
blasphémant, dans l'abîme qu'ils n'avaient pas cru si près.

A travers cette cohue indescriptible, s'avance péniblement un petit
groupe compacte. Faible au physique, il essaye cependant de fendre
hardiment les masses. En tête apparaît une jeune femme maigre, anémiée,
quelque peu intelligente. Derrière elle marchent trente gaillards plus
ou moins vigoureux. Sur le flanc gauche se montre, en tête, un homme à
l'air profondément misanthrope. Sa physionomie respire parfois une
grande confiance, parfois un découragement implacable. Il cherche le
vrai chemin.

Il a regardé partout, mais il n'a rien trouvé. Entraîné par la foule,
sans guide, il agit d'après ses propres inspirations. Dédaignant tout
avis, tout conseil, il va droit à son but: tant pis s'il succombe dans
sa marche. Cependant, malgré ses fermes résolutions, il s'aperçoit
souvent, hélas! qu'il est faible.

En passant près du tribunal du juge suprême, une idée lumineuse le
frappe: il ira puiser des forces auprès de lui. Voilà le guide qu'il
cherche depuis si longtemps; il arrivera jusqu'à lui, coûte que coûte.

Il communique ses intentions à ceux qui semblent être sous ses ordres.
La jeune femme fait signe qu'elle suivra son chef; mais les trente
hommes, sauf quelques-uns, craignent d'affronter le censeur. Ils ont
peur de ses remarques sévères.

Le chef fait un grand discours, le premier de sa vie, et la chaleur de
sa parole entraîne sa troupe, qui s'engage résolument dans l'ascension
des degrés.

Il montent, ils montent.

De plate-forme en plate-forme, on fait de longues haltes. On perd
souvent courage, mais le chef les stimule de sa voix décidée. Et tous
reprennent de nouveau la pénible promenade.

Enfin, ils arrivent près du magistrat qui les regarde d'un air sévère,
où perce cependant une grande bienveillance, car il est toujours flatté
du courage de ceux qui affrontent les fatigues inouïes, nécessaires pour
se présenter à lui.

Au milieu du plus profond silence, il interpelle celui qui paraît être
le chef du groupe:

--Qui êtes-vous?

--Je suis le père des _Expéditions autour de ma tente_.

--Quels sont ces gens qui vous suivent?

--Cette dame est ma préface, et ces hommes sont mes trente chapitres.
Ils viennent tous, guidés par moi, demander vos conseils, votre censure
et votre approbation de leurs actes.

--Veuillez les faire défiler un à un devant moi, et me donner leurs
états de service. Je rendrai mon jugement sur les faits et gestes de
chacun. Je réserverai, pour la fin, mes appréciations sur la conduite de
leur chef.

L'auteur passe au magistrat un gros manuscrit où sont détaillées les
principales actions des intéressés.

L'HUISSIER, _criant.--Dame Préface!_

LE JUGE.--Avancez. Vous n'avez plus le droit de vivre. Les préfaces sont
toutes mortes depuis longtemps. Je vous pardonne cependant, car votre
air modeste parle en votre faveur. Puis vous êtes si maigre, si
exténuée, que je n'ai pas le courage de vous condamner à disparaître.
Fuyez de ma présence, et n'y revenez plus.

L'HUISSIER.--Chapitre premier!

LE JUGE.--Vous êtes long et maigre, mais vous êtes nécessaire à
l'existence de vos vingt-neuf compagnons. A ce titre seul, je vous
autorise à exister. Je reconnais aussi certaines qualités de vos formes,
et avec un peu de gymnastique vous deviendrez passable. Allez.

L'HUISSIER.--L'Auteur!

LE JUGE.--C'est un portrait. Je déteste les portraits d'auteurs faits
par eux-mêmes. Laissons cela à la Rochefoucauld. Vous m'ennuyez, partez.

L'HUISSIER.--Le Bidon!

LE JUGE.--Vous êtes blessé. Tant mieux pour vous. Moralement, c'est beau
une blessure; mais faites-vous raccommoder. Vous avez été utile.
Continuez.

L'HUISSIER.--Les Godillots!

LE JUGE.--Ah! ah! vous voulez quitter votre maître. Vous devenez
malséants et apathiques. Juste au moment où l'on va vous ficher à la
porte, vous vous permettez d'être exigeants. Sachez qu'il faut toujours
tomber dignement. Du nerf, mon ami! du nerf!

L'HUISSIER.--Le Képi!

LE JUGE.--Bon garçon va!

L'HUISSIER.--La Musette!

LE JUGE.--Votre carrière est belle; à vous de l'améliorer encore en
donnant refuge à quelques fonds qui manquent à votre propriétaire.

L'HUISSIER.--Le Sac!

LE JUGE.--Vous êtes cruel. Vous _suicidez_ vos maîtres. C'est peu digne
de la part d'un brave homme. Tâchez de faire mieux.

L'HUISSIER.--La Pipe!

LE JUGE.--Apportez un prix Monthyon.

L'HUISSIER.--Le Revolver.

LE JUGE.--Rendez-vous utile, monsieur, rendez-vous utile. Quand on vit
pour faire mourir les gens, on se distingue autrement qu'en trouant des
cibles de papier.

L'HUISSIER.--Le Sabre!

LE JUGE.--Pouah! mon bonhomme, vous ne valez rien.

L'HUISSIER.--Digression patriotique!

LE JUGE.--A la bonne heure! Voilà qui rend justice à la fête nationale.
Malheureusement, il y en a peu comme vous. Au lieu de courir la plaine
ce jour-là, l'arme au poing, beaucoup de gens s'amusent. C'est un tort,
mais c'est un droit conquis.

L'HUISSIER.--La Gamelle!

LE JUGE.--Dans la gamelle, c'est bon.

L'HUISSIER.--Le Quart!

LE JUGE.--Passez.

L'HUISSIER.--Les Guêtres.

LE JUGE.--Bonjour!...

L'HUISSIER.--Le Cafard!

LE JUGE.--...

L'HUISSIER.--Pêche miraculeuse.

LE JUGE.--...

L'HUISSIER.--Souvenir du jeune âge.

LE JUGE.--Que me racontez-vous là, monsieur l'auteur? Vous nommez ces
gens-là: _Boutades militaires_, et vous me présentez ici un tas de
morveux sans états civil appropriés. Sachez qu'il faut trouver un nom
convenable quand on produit des chefs-d'oeuvre. Vos trente enfants et
cette dame devraient porter le nom de _Mosaïques humoristiques_. Ils
seraient ainsi dans le vrai. Je m'emballe devant votre effronterie de me
présenter des gens sous de faux noms. Puis, n'avez-vous pas dit, dans
votre portrait, que le _moi_ était haïssable? et continuellement le
_moi_ a été chez vous à l'ordre du jour. C'est mal, ça, monsieur; oui,
c'est très-mal.

Je ne puis cependant me dispenser d'un petit conseil, ni d'une certaine
appréciation. Je reconnais que vous avez bien mérité des gens qui aiment
à bâiller. Mais, malheureusement, ceux-ci ne sont pas seuls sur terre.
Tâchez de travailler un peu pour les idiots, qui ne bâillent jamais. A
chacun sa pâture, mon ami. Finissez-en, car j'éprouve moi-même
d'inquiétants symptômes de désarticulation maxillaire. Avant de me
livrer à cette grave occupation, je vous crie du plus profond de mon
âme: Pour Dieu! Dépêchez-vous d'écrire _fin!_

Le juge se tait. De formidables voix lancent à tous les horizons ses
jugements dont la morale est: Travaillez! travaillez! Tout est dans le
travail! Les échos emportent cette sentence aux quatre coins cardinaux.

Soudain un bruit terrible se fait entendre. Le papa BON SENS, en
bâillant, s'était brisé la mâchoire, et, tombant à la renverse, avait
entraîné son trône avec lui. Cette catastrophe épouvantable précipite
dans le vide, pêle-mêle, personnages, huissiers, philosophes, historiens
et l'auteur.

Celui-ci, ricanant comme Méphisto à la vue de son oeuvre, se sauve de la
foule, son coupable manuscrit sous le bras. Ces mots du juge:
Travaillez! travaillez! le hantent comme un cauchemar. Puis, dans le
tumulte, il cherche fiévreusement une plume, et il écrit le mot qui
sauvera tout:

FIN



                                 TABLE

PRÉFACE
       I.--La tente.
      II.--L'auteur.
     III.--Le bidon.
      IV.--Les godillots.
       V.--Le képi.
      VI.--La musette.
     VII.--Le havre-sac.
    VIII.--La pipe.
      IX.--Le revolver.
       X.--Le sabre.
      XI.--Digression patriotique.
     XII.--La gamelle.
    XIII.--Le quart.
     XIV.--Les guêtres.
      XV.--Les vacances.
     XVI.--Combat homérique.
    XVII.--Funèbre souvenir.
   XVIII.--Pêche miraculeuse,
     XIX.--Souvenir du jeune âge.
      XX.--Un page d'amour.
     XXI.--Chasse à l'affût.
    XXII.--Réminiscences du passé.
   XXIII.--Combat du schott Tigri.
    XXIV.--La flûte.
     XXV.--Une colonne.
    XXVI.--Mélanges.
   XXVII.--Une colonne campée.
  XXVIII.--Mes prisons.
    XXIX.--Enlèvement frauduleux.
     XXX.--En permission.
Apologue.


______________________________________________________________
PARIS, TYPOGRAPHIE E. PLON, NOURRIT ET Cie, RUE GANANCIÈRE, 8.





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