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Title: Le journal d'une pensionnaire en vacances
Author: Dondel Du Faouëdic, Noémie
Language: French
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Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Le journal d'une pensionnaire en vacances" ***

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produced from images generously made available by the
Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
http://gallica.bnf.fr.



Mme DONDEL DU FAOUËDIC

LE JOURNAL D'UNE PENSIONNAIRE EN VACANCES

VANNES

IMPRIMERIE LAFOYLE FRÈRES

1906

     Ce sont les livres qui nous donnent nos plus grands plaisirs et les
     hommes qui nous causent nos plus grandes douleurs. Quelquefois même
     les pensées consolent des choses et les livres consolent des
     hommes.

     JOUBERT



_Le 1er août._


Les vacances! que de brillantes promesses, de douces espérances ce seul
mot-là renferme! Les vacances, ce sont les courses folles à travers bois
et plaines, les pieds dans la rosée et le front au vent; ce sont les
promenades charmantes sur la mer verte et sous le ciel bleu, ce sont les
jeux bruyants dans les prairies et les interminables causeries sans
cloches, à l'ombre des grands bois. On se lève avec le soleil ou
seulement pour déjeuner, suivant la couleur de son esprit ou les
caprices de sa volonté. Beaucoup de mouvement ou beaucoup de repos, de
la paresse si le cœur vous en dit; en un mot, les vacances, c'est le
règne de la liberté!

Les chevaux piaffent, les grelots carillonnent, le fouet retentit,
caisses et voyageurs remplissent l'omnibus. Nous partons, laissant
l'agréable et tranquille quartier des horticulteurs d'Angers. N'a-t-on
pas dit que l'Anjou, comme la Touraine, est le jardin de la France, le
pays des parfums et des fleurs, la terre promise des beaux fruits? Nous
entrons en gare... La locomotive, cette machine infernale et bénie, qui
traverse l'espace comme le monstre de l'Apocalypse, ébranle les échos de
ses mugissements auxquels le mécanicien, sans égard pour les oreilles,
ajoute les coups stridents et précipités de son sifflet aigu. Tout un
monde s'ébranle... Adieu, Angers! Déjà nous n'apercevons plus que ses
clochers dont les flèches percent le ciel, et le panache enfumé de ses
fabriques. Nous voyons fuir les pimpantes villas et les élégants
châteaux qui entourent la cité de sa plus coquette ceinture. Bientôt
nous allons côtoyer continuellement les belles rives de la Loire et
saluer les villes et les bourgs gentiment couchés à ses pieds.
Regardons-les; les plus remarquables sont: Ingrande, avec les hautes
cheminées de son importante verrerie; Saint-Florent, couronné de la
statue du marquis de Bonchamp; ce héros, après avoir servi en Amérique,
fut choisi en 1793, avec d'Elbée, pour commander l'armée vendéenne, dont
il marqua les premiers succès; mais, blessé mortellement peu de mois
après devant Cholet, il mourut le 17 octobre 1793. Si son existence ne
fut qu'un long acte de bravoure et de courage, sa mort est une belle
page de générosité. Avant d'expirer, il fit grâce à cinq mille
prisonniers républicains que la loi cruelle des représailles condamnait
à une mort certaine. Voici Ancenis, qui s'honore d'avoir vu signer en
ses murs un traité entre le roi de France et le duc de Bretagne, l'an
1468. Cette ville garde encore un souvenir des temps les plus reculés:
une pierre druidique, connue sous le nom de la Souvretière.

Champtoceaux, qui ne se souvient plus de ses fortifications, rasées en
1420.

Oudon dont la grande tour carrée prend auprès des autres maisons les
proportions d'un géant.

Non loin de ces belles rives, que nous parcourons si rapidement,
s'élevait jadis Champtocé, la forteresse où Gilles de Laval, maréchal de
Retz, après s'être signalé par sa bravoure au siège d'Orléans et aux
guerres du règne de Charles VII, vint acquérir la triste célébrité du
crime. La légende, en s'emparant de ce personnage historique, en a fait
un être presque fabuleux et, d'âge en âge, on racontera la terrible
histoire de Barbe-Bleue qui, finalement, fut pendu et brûlé à Nantes en
1440, sous le duc Jean V de Bretagne. Champtocé, maudit et abandonné à
la mort du maître, résista des siècles encore aux assauts du temps.
L'empereur Joseph II, venu en France pour voir sa sœur Marie-Antoinette,
en fit le croquis; mais aujourd'hui, ses tours branlantes ne sont plus
qu'une masse informe de ruines, dépendant de la terre de Serrant.

Voici Nantes, nous devons y poser le pied quelques heures. Toujours le
mouvement, l'animation, le commerce enfin, qui caractérise cette grande
cité. Quelle immense ruche et quel bourdonnement continuel! J'en suis
tout étourdie. Quelle différence entre ce brouhaha et le calme de mon
couvent, si bien nommé la _Retraite_.

Nous avons admiré l'hôtel de nos aimables hôtes et amis, M. et Mme B...
À l'intérieur, toutes les fantaisies raffinées que le luxe moderne peut
inventer; à l'extérieur, de riches sculptures, des colonnes, des
balustres, et tout à l'entour de grands arbres ombreux tamisant la
lumière qui se joue sur les gazons souples comme des tapis de velours;
des ruisseaux limpides où nagent des ondes bleues et des poissons
rouges, et enfin un jardin d'hiver, ou plutôt une grotte merveilleuse
faisant rêver le soir, lorsqu'elle est illuminée, aux descriptions
enchantées des _Mille et une nuits_. Comme contraste nous sommes allées
visiter le Temple protestant, dont la sévérité ne dit rien du tout à
l'âme. On a bien tort de reprocher au catholicisme la pompe de son
culte; ses riches autels, ses statues, ses madones, ses beaux tableaux,
retraçant la vie du Sauveur et celle des saints, nous parlent bien mieux
du Ciel que toutes ces sentences de la Bible incrustées sur les parois
du Temple; sentences éternelles comme la pierre qui les garde, mais
aussi froides qu'elle.

Maman m'a également menée à son ancienne pension. Il y avait bien
longtemps qu'elle n'y était retournée, et elle a cherché en vain les
personnes et les choses de son temps. L'immutabilité n'est pas de ce
monde! Elle n'a pu retrouver aucune de ses maîtresses, les unes appelées
ailleurs, les autres parties pour le grand voyage... Et cependant toutes
ces bonnes religieuses l'ont reçue comme l'enfant de la maison, et maman
à son tour semblait se trouver à l'aise, comme si elle les avait
toujours connues.

Nous avons tout visité: la chapelle, les dortoirs, les classes. Ici
était mon pupitre, là mon lit, disait maman; mais partout des
métamorphoses! L'eau, la lumière, la chaleur sont maintenant dispensées
dans toute la maison par des procédés savants et ingénieux, mais non
pratiqués autrefois.

Maman cherchait aussi partout les beaux arbres gravés dans sa mémoire,
et surtout les belles charmilles impénétrables aux rayons et aux brumes.
Plus rien de tout cela! Des massifs, des pelouses, des allées
tournantes, enfin, ces jardins à la mode du jour qu'on est convenu
d'appeler jardins anglais.

En nous en allant, maman me disait:

«Ainsi va le monde, chaque génération passe son temps à détruire et à
refaire les travaux de la génération précédente, et à préparer ainsi de
l'ouvrage pour celle qui vient. Vois comme le luxe gagne et s'introduit
partout. Crois-tu que nos grosses lampes à l'huile ne valaient pas le
gaz? Elles étaient infiniment meilleures, et ne fatiguaient pas la vue.
Crois-tu que l'eau vive, tirée du puits, ne valait pas autant que celle
qui a circulé longtemps dans des canaux et séjourné ensuite dans de
vastes réservoirs? Crois-tu que nous avions besoin alors de calorifères
pour nous réchauffer? Non; je t'assure que toutes ces délicatesses de
confort ne font pas les robustes santés. Je veux bien croire que
l'anémie ne soit pas seulement une maladie à la mode; cependant,
autrefois personne n'en parlait. On s'ingénie à raffiner les besoins de
la vie; les exigences du bien-être, et l'on appelle cela progrès,
civilisation; mais ne se trompe-t-on pas sur la portée de ces mots, et
surtout sur la valeur de ce bien-être matériel dont toutes les classes
sont devenues si avides? Faire fortune par n'importe quel moyen et
jouir, n'est-ce pas le principal résultat du luxe et des appétits
insatiables? Il est reconnu que tous les peuples ont été vaincus par les
délices de la fortune avant de l'être par leurs conquérants. Les hommes
sobres, qui se lèvent matin, dorment à cheval, et n'accordent rien aux
superfluités de l'existence, ont le secret des races fortes. Tant que
Rome chercha ses sénateurs et ses conseillers dans le calme et la
simplicité des champs, elle eut des hommes si grands qu'elle aurait pu
conquérir le monde. Plus tard, elle s'effémina et s'amollit en prenant
aux peuples vaincus par elle leur luxe et leurs plaisirs, et fut, à son
tour, vaincue par leurs vices devenus les siens propres.»

Maman était en verve, et sa tirade tournait au discours, lorsque nous
sommes rentrées; mais nos petits préparatifs de toilette pour le dîner,
assez nombreux ce jour-là, ont mis fin à son éloquence, ce dont je n'ai
point été fâchée, je le confesse tout bas, et l'ajustement de ma jolie
robe bleue, succédant à ma sombre robe d'uniforme, m'intéressait
beaucoup plus en ce moment que l'histoire de tous les peuples du monde.



_Le 3 août._


Nous avons quitté Nantes l'après-midi, et nous sommes descendues à
Savenay, maman voulant me faire visiter une de ses propriétés. Nous y
sommes arrivées par une pluie torrentielle, ce qui a singulièrement
refroidi et rembruni nos idées. Une flamme brillante a séché nos
vêtements et doré les crêpes qu'on nous préparait, et que nous avons
trouvées excellentes, arrosées d'une jatte de lait mousseux.

Après ce repas champêtre et charmant, nous eussions affronté toutes les
cataractes du ciel; mais le char-à-bancs du fermier nous attendait, et,
dix minutes après, nous rentrions en gare. À huit heures et demie les
formes imposantes et grandioses de la Tour de Redon se dessinaient dans
l'obscurité transparente d'une soirée d'été...

Salut, mon cher manoir! salut, mes jeunes sapins et mes vieilles
tourelles! comme vous me semblez grands! Car c'est le propre de l'ombre
de laisser seulement entrevoir les contours, deviner les lignes et
d'agrandir les formes indécises de tout ce qu'elle enveloppe de ses
voiles mystérieux. Salut aussi, hôtes nocturnes des bois, qui versez
dans l'espace vos chants plaintifs, auxquels se mêle, l'hiver, dans une
harmonie lugubre, le cri aigu des girouettes que le vent fait grincer
sur leurs gonds rouillés? Que de fois je suis restée à vous entendre,
trouvant je ne sais quelle rêveuse et mélancolique poésie dans la
profondeur des ténèbres et les hurlements de la nuit? Demain, je
saluerai le soleil, les oiseaux, les fleurs, la gent laitière et
l'espèce emplumée: les belles poules aux œufs frais et les canards
soyeux. J'irai dans la serre cueillir quelques raisins dorés. Dans ma
petite enfance on m'y surprenait toujours; j'aimais tant les suaves
parfums, les brillantes couleurs, les fruits exquis! Je croyais que
toutes ces belles grappes vermeilles allaient d'elles-mêmes me tomber
sur les lèvres et je restais à les attendre...

Que de fois maman ou ma bonne m'ont trouvée les conjurant du regard et
les appelant de la voix: «Petites belles, petites belles, leur
disais-je, venez donc je vous attends.» J'admirais aussi les fleurs, les
camélias surtout, et lorsque je les voyais s'effeuiller, je disais, dans
ma naïve simplicité: «Mais, pourquoi donc toutes les fleurs se
déshabillent-elles ainsi? Est-ce qu'elles ne pourront plus reprendre
leur jolie robe!--Non, me disait maman; quand tu vois leur fraîche
corolle pâlir et leur tête se pencher, quand tu vois toutes ces fleurs
endolories sourire tristement, c'est qu'elles vont mourir? Mais c'est la
loi de la nature, rien ne meurt tout à fait... Et comme les jeunes
filles plus tard doivent remplacer leurs mères, de même les jolies
bengales d'avril font oublier les dernières roses d'automne. Regarde
partout la végétation, et vois combien de nouveaux boutons se
préparent...» Alors, je regardais les sèves pleines d'espérances, et
cependant je n'étais pas consolée, et le raisonnement de ma chère maman,
que j'aime tant, me faisait bien de la peine en pensant à elle.

Je les aime toujours les fleurs, aujourd'hui comme jadis, et les oiseaux
aussi. Ah! si j'habite jamais la campagne, j'aurai une volière pleine
des musiciens de la forêt; j'aurai un grand jardin où j'entendrai encore
le suave concert de la brise se jouant dans le feuillage et caressant de
son haleine légère la tête embaumée des fleurs; ces belles fleurs
rouges, roses, jaunes, violettes, azurées et tigrées comme des peaux de
panthères, ou fourmillantes et brillantes comme les pierreries de la
reine de Saba. Des oiseaux quelque part et des fleurs partout, voilà mon
ambition et mon rêve!



_Le 12 août._


Hélas! nous venons de traverser trois jours de torrents, de tourbillons,
de tempêtes à ne pas mettre le pied dehors. Quelle vilaine inauguration
des vacances!

Nous allons cependant à la rencontre de mon frère, et nous revenons
trempés comme des canards; aussi, maman n'étant pas de la race des
palmipèdes, ne trouve-t-elle aucun agrément dans ce qui fait leur joie.



_Le 16 août._


Enfin, la calotte du ciel a repris ses teintes azurées; le soleil a
quitté son bonnet de nuit et salué de ses plus beaux rayons notre
arrivée dans la capitale des Venètes.

Mon amie Augustine est du voyage, en sorte que maman se trouve le Mentor
de deux charmantes filles et d'un garçonnet. En quelques heures nous
avons visité la cathédrale, qu'une intelligente restauration rendra
bientôt complète. On y remarque beaucoup de tableaux donnés par le roi
Louis-Philippe, et la chapelle Saint-Vincent Ferrier, dont le tombeau en
marbre est surmonté de son buste qu'on porte en grande pompe à toutes
les processions.

Saint Vincent Ferrier est le patron, l'honneur et la gloire de la ville
de Vannes. Cet ardent apôtre, arrivé au terme de sa vie, disait à nos
pères ces belles paroles: «Le moment est venu où mon Seigneur
Jésus-Christ veut me conduire par sa miséricorde dans son paradis. Vous
le voyez, je suis vieux, il est bien temps que je paye la dette de la
nature humaine: gardez et observez fidèlement ce que j'ai prêché jusqu'à
ce jour. Vous n'ignorez pas à quels vices j'ai trouvé que votre province
était sujette; de mon côté, je n'ai rien épargné pour vous ramener dans
le bon chemin. Rendez grâces à Dieu avec moi, de ce qu'après m'avoir
donné le talent de la parole, il a rendu vos cœurs capables d'être
touchés et portés au bien. Il ne vous reste plus qu'à persévérer dans la
pratique des vertus et à ne pas oublier ce que vous avez appris de moi.
Quand je serai mort, mon corps restera avec vous, et mon esprit sera
votre intercesseur là où Dieu le placera, et il ne cessera jamais de
vous faire tout le bien qui sera en son pouvoir. Je vous le promets,
pourvu que vous ne vous écartiez pas de ce que je vous ai enseigné.»

Ces paroles étaient prononcées le 25 mars 1419; dix jours après, le 5
avril, saint Vincent Ferrier rendait son âme à Dieu. Son corps fut
solennellement déposé dans le chœur de l'église cathédrale de Vannes, où
il fit un si grand nombre de miracles, que le pape Calixte III n'hésita
pas à le mettre au nombre des saints dès le 19 juin de l'année 1455;
cependant la bulle de la canonisation ne fut expédiée que sous le
pontificat de Pie II, son successeur, l'an 1458, le 7 octobre.

Les habitants de Vannes se sont vus plus d'une fois exposés au danger de
perdre le corps de saint Vincent. Vers le milieu du seizième siècle, des
troupes espagnoles, envoyées par Philippe II, ayant protégé efficacement
la ville contre les efforts des hérétiques, le Chapitre de la cathédrale
voulut témoigner au chef don Juan d'Aguilar sa reconnaissance, et lui
offrit un fragment considérable des reliques de son compatriote. Mais
les soldats formèrent le complot d'enlever le corps tout entier.
Heureusement les chanoines furent avertis à temps; ils cachèrent donc
eux-mêmes, pendant la nuit, la châsse qui contenait le corps de saint
Vincent, et ils le firent avec tant de secret que cette châsse demeura
inconnue et comme ensevelie dans l'oubli depuis l'an 1590 jusqu'en 1637.
À cette époque, elle fut découverte par l'évêque de Vannes, Sébastien de
Rosmadec. Les saintes reliques furent vérifiées très exactement, et l'on
en fit une seconde translation le 6 septembre, jour dès lors consacré
pour en renouveler la mémoire tous les ans. Ce grand saint, qui a fait
plus de huit cents miracles authentiques, rapportés au procès de sa
canonisation, était né à Valence en 1357.

Dès l'âge de dix-sept ans il entra dans l'ordre des Dominicains et se
fit une telle réputation qu'on venait pour l'entendre de tous les points
de l'Espagne. Plusieurs princes étrangers l'appelèrent à eux, et c'est
ainsi qu'il vint en France, en Angleterre, en Allemagne et enfin en
Bretagne sur les instances du duc Jean V, qui lui mandait de venir en
hâte dans ses États, jeter les semences de la divine parole, qu'il avait
déjà portée en tant d'autres lieux. Il y vint, en effet, vivant
d'austérités et de mortifications et convertissant les peuples, il y
demeura jusqu'au jour où il rendit son esprit à Dieu, assisté de son
évêque, Amaury de la Motte, et entouré des hauts dignitaires du pays. Sa
mort fut un deuil général: grands et petits, riches et pauvres, tout le
monde pleurait. On visite encore aujourd'hui l'appartement où il a vécu,
transformé en modeste oratoire, et où l'on a toutes les peines du monde
à pénétrer[1].

La clef de ce simple réduit se trouve chez un pâtissier, ce qui lui fait
vendre ses gâteaux et le verre d'eau sucrée qui les accompagne,
autrement cela ne lui arriverait pas souvent, j'en réponds. Il vous sert
de l'eau chaude et trouble dans des verres douteux, et ses pâtisseries
sont assiégées de mouches, on y découvre même des fourmis, et pendant le
premier moment d'hésitation qui détourne votre main de ces gâteaux si
peu engageants, l'honnête marchand vous dit de l'air le plus tranquille:
«Faites pas attention, ce n'est rien, faites comme moi, soufflez
dessus», et son haleine plus ou moins fraîche se promène en éventant
tout le comptoir. Trop primitif vraiment, ce bon indigène vannetais[2].

J'ai visité plusieurs églises, qui ne m'ont rien dit de particulier,
mais je me suis arrêtée à Saint-Patern, un vieux monument où l'on ne
prêche qu'en breton, et à la chapelle de Monseigneur, style grec pur,
dont la sévérité, tempérée par quelques beaux tableaux, me plaît
beaucoup.

Nous avons ensuite fait un tour sur la Rabine, promenade qui longe la
rivière, et où les élégantes se donnent rendez-vous les jours de
musique.

Vannes était jadis une ville forte, entourée de fossés profonds et de
hautes murailles dont il reste encore quelques vestiges. L'intérieur de
cette vieille cité, que les Bretons nomment toujours _Gwened_, garde
encore aujourd'hui des rues rappelant l'ancienne Rome que l'empereur de
monstrueuse mémoire fit brûler pendant une fête. On a prétendu que ces
ordres furent donnés par lui sous prétexte de salubrité publique; l'air
et le soleil ne pénétrant plus dans les rues de Rome bâties en
encorbellement, elles étaient devenues presque inhabitables. C'est égal,
ce n'était pas une raison pour l'incendier, et les forfaits de
l'exécrable Néron, malgré ses apologistes, feront toujours frissonner
d'horreur. Il est certain qu'à Vannes il y a quelques rues où l'on peut
se parler à voix basse du rez-de-chaussée, se prendre la main du
premier, et s'embrasser du second.

La capitale des Venètes s'enorgueillit aussi de deux affreuses têtes
sculptées en bois, à l'angle d'une vieille maison, et qu'on ne manque
jamais de faire remarquer aux étrangers. Ces deux vilaines figures
s'appellent Vannes et sa femme. Y a-t-il une légende, je l'ignore; en
tous cas, je ne vois rien d'intéressant ni dans l'ancienneté de ces
bustes informes, ni dans la cicatrice plus récente qui traverse leur
visage balafré une nuit par le sabre de jeunes officiers en trop belle
humeur. Cela fit grand bruit (on s'en souvient encore), et les bons
Vannetais, habitués à vénérer leurs magots, furent fort scandalisés de
ce procédé trop leste... L'édilité elle-même s'inquiéta de quelques
réverbères cassés par les mêmes sabres oisifs, et les arrêts de rigueur
furent la digne récompense de ces joyeusetés.

On voit encore quelques vieilles portes du temps des fortifications,
entre autres la porte Saint-Vincent, dans le couronnement de laquelle on
a niché le saint. Celui-ci le bras étendu et la main levée comme pour
imposer silence, semble commander aux flots débordés qui menacent
d'engloutir la ville. La mer se retira bientôt, et c'est pour perpétuer
le souvenir de ce miracle que l'on a placé la statue de Ferrier à la
grande porte qui ouvre devant le port même. Sans doute, l'intention
était bonne, le sujet bien choisi, fait pour inspirer, et cependant
l'art n'a rien à revoir ici, car l'artiste étant détestable s'est montré
bien au-dessous de son sujet dans cette grossière sculpture, enluminée
et bariolée des couleurs les plus criardes et du plus mauvais goût.

Revenons aux œuvres de la belle nature: nous avons traversé la Garenne,
charmante promenade en terrasses, dont chacune est plantée d'arbres
d'essences différentes, et qui domine à gauche les hauts murs
d'autrefois. À leurs pieds serpente un frais ruisseau qui murmure sa
douce chanson et remplace avantageusement l'eau noire des fossés
profonds. Il serait ravissant, s'il n'était le rendez-vous des
lavandières qui, l'émaillant un peu trop de leur parole et de leur
linge, lui ôtent tout charme et toute poésie. De là, nous nous sommes
dirigés vers la préfecture, qu'on nous a autorisés à visiter. C'est un
bel édifice qui coûte cher, les contribuables en savent quelque chose;
mais ce qu'on va admirer, c'est moins le monument en lui-même que le
parc qui l'entoure où l'art et la nature, rivalisent à qui mieux mieux;
ou plutôt l'art a trouvé à son service une nature riche, féconde,
pittoresque, qu'il a façonnée sans peine à tous ses élégants caprices, à
toutes ses heureuses inspirations. Nous avons commencé par la serre,
vrai palais de cristal, temple de fleurs à faire rêver des tropiques,
garni de divans, de nattes, qui permettent aux élus de ce lieu charmant
de s'enivrer tout à l'aise de parfums et de soleil.

Nous avons ensuite circulé dans de vastes allées bordées de grands
arbres, de massifs de fleurs ou d'arbustes, et découpant gracieusement
la croupe vallonnée des pelouses. Une rivière, décrivant mille
arabesques, ici ruisseau qui soupire, là torrent qui gronde, enchâsse
dans son écrin liquide les joyaux de Flore. Des ponts suspendus, des
passerelles légères, brillant de loin comme des rubans d'or, enlacent
ces rives fleuries... Ouf! quel lyrisme, j'en suis tout étonnée;
serais-je une descendante de l'hôtel de Rambouillet? Assurément la belle
Julie d'Angennes n'eût pas mieux dit.

Enfin, un bois majestueux couronne ce beau domaine, comme un diadème
posé sur la tête d'un roi. Le temps change tout ce qu'il ne détruit pas.
Jadis ces vastes jardins dépendaient d'une abbaye, et l'on découvre
encore aujourd'hui, cachés dans l'herbe, à l'ombre des chênes
séculaires, des granits longs et étroits, ayant toute l'apparence de
pierres tombales, des caractères dévorés par les mousses s'y devinent
aussi. Sans doute, de pieux abbés, les supérieurs peut-être, ont voulu
demeurer après la mort dans le saint asile qui les avait abrités pendant
la vie. Ce bois ombreux surplombe une grotte légendaire, un chaos où
l'on voit à cent pieds de haut des rochers s'escaladant les uns les
autres à faire rêver à l'ascension des géants de la Fable. Tous ces
blocs sont revêtus d'arbres, de plantes folles, de lianes flexibles,
s'enlaçant de la base à la cime, dans un fouillis inextricable. Au pied
de ce mamelon désordonné, deux fontaines mystérieuses épandent leurs
eaux limpides qui semblent sortir du rocher même; oui, mystérieuses, car
ces quartiers de granit, qui paraissent à peine dégrossis, sont mobiles.
La paroi intérieure du milieu de chaque fontaine tourne sur un pivot de
fer et donne accès à une grotte, insondable aux regards, d'en haut comme
d'en bas. C'est là que la charité de quelques fidèles sut cacher et
nourrir plusieurs prêtres proscrits par la Terreur, car alors, la vertu
s'isolait dans l'ombre, et le vice s'étalait au grand jour. C'est aussi
de l'autre côté du haut mur qui ferme cet enclos et le sépare du grand
escalier de la Garenne, qu'eurent lieu les fusillades républicaines, et
malgré les années écoulées, malgré la splendeur du lieu, la pensée
s'assombrit profondément aux souvenirs de tant de jeunes victimes,
venues une à une présenter leur cœur noble et généreux aux balles
fratricides, et écrire avec leur sang la dernière page de ce drame
affreux, qu'on nomme la déroute de Quiberon.

Un de mes grands oncles fut aussi fusillé ici, peut-être à cette même
place où je me promène insoucieuse et tranquille...

L'établissement des Jésuites, masqué par de vieilles bicoques du temps
passé, n'a aucune apparence extérieure, mais, dès qu'on a pénétré _intra
muros_, comme dit mon frère Henri, l'impression change complètement.

La chapelle, vaste comme une église, est d'un aspect assez original;
avec ses grandes fenêtres, ses colonnes sveltes et élancées, ses
galeries à jour, elle a quelque chose de particulièrement oriental, qui
ne déplaît pas, mais qui étonne au premier abord; aussi, j'espère que
ces grandes fenêtres s'enrichiront plus tard de vitraux de couleur, ce
qui harmonisera la lumière et tout l'ensemble, un peu trop blanc et
neuf. La tribune réservée aux dames, placée en face du chœur, garnie de
banquettes en maroquin rouge, est fort élégante et ne laisse rien à
désirer. Tout l'établissement est taillé en grand comme la chapelle.
Vastes les parloirs superbes comme des salles de réceptions; vastes les
dortoirs, où chaque élève a comme sa chambrette à lui; vaste la lingerie
encore, où tous les bons frères besognent de leur mieux, pliant,
repassant et raccommodant les effets de toutes sortes, car pas une seule
femme n'est attachée à cet immense établissement. On parcourt ensuite
des salles appropriées à tous les besoins: salle de théâtre, salle de
gymnase, salle de physique, les études et les classes. Il ne faut pas
non plus oublier le réfectoire où les montagnes de petits pains dorés,
qui se chiffrent par centaines au déjeuner comme au goûter,
allécheraient les plus difficiles. Qu'est-ce alors des robustes appétits
de collégiens? Ils les dévorent.

Les jardins ne sont pas moins agréables à visiter, renfermant tout ce
qui en fait le charme: serre pimpante, où les oiseaux même viennent
gazouiller; pelouses fines et soyeuses, fleurs embaumées, grands arbres,
pièce d'eau poissonneuse et, enfin, légumes et fruits en abondance, ce
qui n'est point à dédaigner dans ce grand Gargantua de collège.

Nous avons terminé cette journée, si bien remplie, par le Musée,
peut-être unique en son genre, et qui pique vivement la curiosité des
profanes et l'intérêt des savants.

C'est dans la tour du Connétable (restée seule debout pour nous rappeler
l'ancienne demeure des ducs de Bretagne à Vannes, le château de
l'Hermine dont elle faisait partie), et le lieu est bien choisi, qu'on a
groupé tant de vestiges des siècles antiques, tant de débris druidiques,
celtiques, gaulois retrouvés à différentes époques dans le sein de cette
terre bretonne, si féconde en souvenirs qu'ils semblent ne devoir jamais
s'épuiser.

Nous quittons Vannes fort tard.

À onze heures du soir, nous entrevoyons le château de Kergonano dont
nous allons être les hôtes. Ses ailes avancées, sa grosse tour, carrée
au centre, couronnée d'une horloge et d'un belvédère d'où l'on compte le
jour neuf clochers, et la nuit autant de phares, prennent des
proportions aussi étendues qu'indécises.

C'est à partir de demain que nous allons commencer la série des
promenades et parties à pied, à cheval, en voiture, en bateau. Tous les
genres de locomotion, enfin. Il ne manque plus qu'un léger ballon captif
pour tenter une petite excursion dans les airs, et mon oncle est si bon,
si aimable, que je suis presque disposée à le lui demander. Nos chers
parents sont infatigables quand il s'agit de nous amuser, et rien ne
leur coûte pour varier nos plaisirs. Nulle part on ne pourrait
rencontrer meilleur accueil.



_Le 18 août._


Kergonano est une très belle propriété; mon oncle, qui est plus matinal
que ma tante, est venu nous chercher de bonne heure pour nous faire
parcourir ses domaines. Nous avons admiré le jardin potager rempli de
bons légumes et de beaux fruits. C'est le côté pratique du jardinage,
les parterres ne sont que le superflu, a dit mon oncle et il a ajouté:
Les brillantes couleurs et les doux parfums font toujours plaisir aux
dames, et c'est en ma qualité de bon mari que j'ai émaillé le parc de
massifs d'arbustes et de corbeilles de fleurs, pour plaire à votre
tante.

Le parc est fort grand, composé de bois superbes, de vastes pelouses,
d'une petite pièce d'eau de forme ronde et qu'on nomme pour cela le
Rondeau; nous avons admiré un cèdre, planté le jour même de la naissance
d'une sœur de mon oncle qui dit en riant: «Ma sœur Elisa est devenue une
très belle personne, mais son cèdre a autrement prospéré qu'elle». Le
fait est que ses immenses branches s'étendent à je ne sais combien de
mètres autour de son tronc. Nous avons caressé les chiens bondissant
joyeusement auprès de leur maître; nous avons regardé les chevaux et les
nombreuses vaches qui remplissent les étables.

Nous sommes allés à la serre, un peu dépeuplée en ce moment mais gardant
encore la famille des plantes grasses et de superbes grappes de raisin.
Puis nous avons pénétré dans l'intéressante demeure des volatiles
auxquels mon oncle a jeté quelques poignées de grains; alors sont
accourus, pigeons roucoulant, poules gloussant, poussins piaulant et le
roi de la basse-cour un coq superbe lançant à pleins poumons dans les
airs ses cocoricos prolongés. Mon oncle m'a donné le plaisir d'aller
moi-même dénicher dans les nids les bons œufs frais, dont quelques-uns
encore chauds. Nous n'avons fait qu'entrevoir les lapins en robes
blanches et grises; à notre approche ces farouches quadrupèdes sont
allés se blottir au fond de leur loge où ils ne formaient plus qu'un
monceau de courtes queues et de longues oreilles.

Après ces différentes visites mon oncle nous a demandé si nous n'étions
pas un peu fatigués de cette longue promenade à travers Kergonano et il
a ajouté: «C'est ce qu'on est convenu d'appeler _subir le
propriétaire_.»

--Mais non, mon oncle, nous sommes-nous écriés, tout ce que nous voyons
nous intéresse beaucoup.

--Oui, a renchéri mon frère, d'un ton presque sentencieux. Mon oncle,
nous voulons tout voir!

--Alors, suivez-moi, venez faire la connaissance de trois nouveaux
élèves que j'entoure de soins... dans une caisse. Devinez si vous
pouvez, je vous donne en cent, en mille, comme la spirituelle marquise.

--Sont-ce des oiseaux?

--Des lapins?

--Des écureuils?

--Vous n'y êtes pas.

--Ah! s'écrie Henri, ce sont des petits chiens!

--Vous n'y êtes pas encore. Ce sont des renards.

--Ah! mais cela va nous amuser; nous n'en avons jamais vu de vivants.

Mon oncle a soulevé le couvercle d'une barrique et nous les avons vus
dormant blottis les uns contre les autres. Ils sont très mignons; on
dirait de petits ours en miniature; d'ailleurs, à l'inverse des oiseaux
qui sont si laids en naissant, tous les quadrupèdes sont gentils.
Malheureusement, mon oncle ne pourra pas les garder longtemps, car leur
instinct carnassier se révélera bien vite; et les renards enchaînés en
vieillissant deviennent très méchants et s'ils s'échappaient, mon Dieu!
quelle hécatombe ils feraient de toute la gent emplumée!

Demain nous commencerons déjà nos excursions. Nous irons entendre la
messe solennelle qu'une fois seulement Mgr l'évêque de Vannes célèbre
chaque année au camp de Meucon.

Après-demain nous irons nous promener sur les grèves de Larmor, saluer
le vieil océan et visiter la chaloupe de mon oncle _La Protégée de
Marie_, avec laquelle nous devons faire plusieurs promenades en mer.

Au moment du dîner deux hôtes inattendus sont arrivés. Ma tante les a
accueillis avec son amabilité habituelle tout en s'excusant de n'avoir à
leur offrir que la fortune du pot.

D'ailleurs dans ce cher domaine de Kergonano, hospitalier par
excellence, on ne s'effarouche pas facilement. L'hiver dernier, un
vendredi soir, vers six heures, quatre chasseurs affamés s'abattent sur
Kergonano pour demander à dîner et même à coucher, le ciel venant
d'ouvrir toutes ses cataractes. Leur offrir un bon gîte ce n'était rien
car Kergonano est grand, mais rassasier ces quatre ogres qui criaient
famine, cela eût pu paraître compliqué à tout autre maître de maison que
mon oncle; il ne s'embarrasse jamais!

Ma tante et mon cousin étaient absents depuis quinze jours et mon oncle
était seul. Il va trouver sa cuisinière et lui dit: «Marie Jeanne, on
peut manger les œufs à plusieurs sauces. Nous aurons donc un plat d'œufs
au miroir, des œufs durs avec de la salade et une omelette sucrée au
rhum; un plat de pommes de terre frites, à la maître d'hôtel, et
l'excellent riz que je vois mijoter sur le fourneau. Avec cela nous
ouvrirons deux boîtes de conserves: sardines à l'huile, homard, pour
lequel vous ferez une bonne mayonnaise. Voilà le menu. Seulement le
dessert est un peu maigre.»

--Monsieur, il y a toujours les quatre mendiants traditionnels, amandes,
noisettes, etc...

--Oui, oui, qui trottent au milieu de quelques gâteaux secs, mais cela
ne suffit pas pour orner la table. Voyons, combinons les choses. Dans la
corbeille de milieu vous mettrez de la verdure: branche de laurier en
fleur, branches de houx à perles rouges, branches de gui à perles
blanches, ce sera un surtout superbe; et pendant que les chasseurs se
chauffent et se sèchent je vais vous faire vos quatre corbeilles de
table.

--Avec quoi? grand Dieu! murmura Marie Jeanne épouvantée.

--Envoyez de suite chercher verdure et mousse, et vous, apportez-moi des
carottes, des navets, des oignons et des pommes, ces seuls fruits que
nous ayons maintenant. Il ne reste pas une poire. Lavez comme il faut
carottes et navets; que les carottes soient d'un beau rouge et les
navets blancs comme neige.

Là dessus, mon oncle installe dans ses coupes une pyramide de carottes
rouges, une pyramide de navets blancs, une pyramide d'oignons en robes
de soie saumon, le tout discrètement voilé de mousse, aussi verte que
fraîche, aussi fraîche que verte. Quant à la pyramide de pommes rosées,
il se contenta de les saupoudrer de mousse. Ah! celles-là se montraient
dans tout leur éclat.

«Vous mettrez une grosse moche de beurre en face d'un grand pot de
confiture, et le dessert sera complet, le tout arrosé du bon vin de
derrière les fagots et vous verrez que nos convives se lècheront les
doigts jusqu'aux coudes et auront fait un festin des dieux.

Ce qui fut dit, fut fait.

Pendant le dîner trois des coupes improvisées intriguèrent fort les
convives qui se demandaient in-petto quels pouvaient bien être ces beaux
fruits qui leur paraissaient tout à fait inconnus.

Il n'y eut qu'à la fin du repas que mon oncle avoua sa supercherie, ce
qui finit d'achever d'égayer ses hôtes et les obligea à rendre hommage à
son ingéniosité.

On but à la santé de mon oncle, à la santé des chasseurs et ceux-ci,
savourant devant un bon feu un cigare exquis et un verre de fine
Champagne, déclarèrent qu'ils étaient les plus heureux des hommes et que
tout était pour le mieux, dans le meilleur des mondes.



_Le 21 août._


La messe au camp de Meucon m'a vivement impressionnée, je n'avais jamais
vu pareil spectacle. Cette cérémonie a été imposante et l'office entendu
en plein air, sur une lande sauvage, avait un cachet grandiose qui
saisissait l'âme plus encore peut-être que tous les offices des plus
belles églises. Les commandements militaires, la fanfare sonore des
trompettes, et la voix profonde du canon répondant seuls à la parole du
prêtre qui s'élevait douce et forte au milieu de ces troupes
silencieuses, inspiraient au plus haut point la Foi et le recueillement.
À l'issue de la messe, les manœuvres ont été parfaitement exécutées et
après force saluts échangés avec les officiers, le général et
Monseigneur, nous avons parcouru le camp. Les tentes des officiers nous
ont semblé suffisamment confortables, et la soupe du soldat, très
appétissante par la bonne odeur qui s'échappait des marmites.



_Le 22 août._


Nous venons de faire une charmante promenade en mer. D'abord, nous
passons la barre à Port-Navalo et tous les cœurs se comportent bien.
Nous apercevons à gauche les immenses sables de la presqu'île de
Quiberon, dorés par le soleil et qui rayent la mer d'un ruban
étincelant; à droite, les deux îles d'Hœdic et de Houat, apparaissant
comme deux points dans l'infini. L'île d'Hœdic est de peu d'importance,
mais l'île de Houat, qui appartint jadis aux moines de Rhuys et qui fut
à différentes époques prise par les Anglais, est plus considérable; elle
a un fort pour la défendre. La petite garnison appelée à vivre sur ce
rocher sauvage, loin de toutes les ressources de la civilisation, se
trouve véritablement comme en exil, et cependant l'île de Houat est fort
intéressante à étudier, au moins quelques jours.

C'est une petite république dans la grande, mais qui pourrait donner le
bon exemple à celle-ci, car elle se gouverne à la mode des abeilles,
toujours soumises à leur reine. Ici, le Roi ou le Président--comme on
voudra--c'est le curé, qui cumule les fonctions de maire, juge de paix,
entreposeur des tabacs et des boissons, et tout n'en va que mieux.
J'engage nos libres-penseurs, qui se croiraient déshonorés de saluer un
prêtre, à venir vivre pendant quinze jours seulement sous
l'administration de cet excellent pasteur; s'ils sont de bonne foi, ils
nous diront ensuite quel est le joug préférable: ou de celui du curé à
l'autorité douce et paternelle, ou de celui des frères et amis aux
fureurs communardes!

Mon oncle, qui a conduit bien des amis à l'île de Houat, nous a encore
signalé une particularité de ce curieux pays, le débarquement des vaches
qui viennent du continent. Ces quadrupèdes sont enlevés par un palan
muni de fortes sangles emprisonnant leur corps. Pauvres vaches! rien ne
peut rendre leur stupeur lorsqu'elles se sentent soulevées en l'air,
leurs quatre pattes se raidissent, leurs yeux bêtes sortent de leur
orbite, heureusement que l'opération n'est pas longue, elles ne tardent
pas à toucher terre et à reprendre possession de leur _plancher_.

Après cette petite digression, continuons notre route car nous allons
déjeuner à Méaban, une île inhabitée des hommes, mais toute peuplée de
moutons et de lapins qui se régalent à belles dents du thym sauvage et
du serpolet parfumé qui tapissent ce roc perdu dans les flots. Nous
allions... mais l'homme propose et l'Océan dispose... Soudain, un nuage
noir s'est levé à l'horizon et semble courir vers nous; des troupes de
courlis tourbillonnent sur les vagues, de gros cormorans pêchent
gravement aux creux des rochers, et les goélands, effrayés, agitent
leurs grandes ailes et font retentir l'air de cris aigus. Il n'y a plus
à en douter, un grain se forme et s'avance. Il est plus prudent de
rentrer dans le golfe, maître Océan étant un camarade avec lequel il ne
faut pas toujours badiner. Nous longeons, en regagnant la rivière de
Vannes, l'écueil qu'on appelle communément _le Mouton_, le plus terrible
de tous les courants dont ces parages abondent, et que les marins
experts reconnaissent à la teinte des eaux. Le Mouton est blanc comme
une toison de laine, mais il n'a rien de la douceur ni de la candeur de
son homonyme, et ce sont, sans doute, les vagues blanchissantes et
moutonneuses qui se précipitent tumultueusement dans son gouffre comme
un troupeau indompté, qui lui ont fait donner son nom.

Telle est sa puissance que tous les bateaux, frêles ou forts, esquifs ou
navires qui s'égarent dans ses courants, sont saisis de vertige et se
mettent à tournoyer sur eux-mêmes comme un toton, s'enfonçant toujours
davantage, jusqu'à ce qu'ils disparaissent complètement... Puis la mer
se referme tout à fait, de nouveaux flots couvrent les anciens, qui
s'adoucissent et se calment en s'éloignant, inconscients du drame
horrible qu'ils viennent de jouer.

Nous avons fait la cuisine à bord et préparé un repas homérique; toutes
les pattes, blanches ou brunes, ont prêté leur concours au cordon-bleu.
On a épluché les légumes, taillé le pain et la viande: c'était un vrai
plaisir déjà, mais qui s'est doublé lorsque la bonne odeur de la soupe
et le grand air sont venus ouvrir à deux battants les portes de
l'estomac. Après nous être lestés mieux encore que la chaloupe, nous
avons filé sur Vannes, laissant derrière nous le joli bourg d'Arradon et
quantité d'habitations de plaisance, modestes maisons, châteaux
élégants, chalets découpés et dentelés. Ces derniers s'apportent en
caisses, par morceaux, se montent et se démontent presque aussi
facilement que ces jolis joujoux suisses, ces bergeries de carton qui
ont bien amusé mon enfance. Nous avons encore salué Pen-Boc'h, la
campagne des Jésuites, dont les vastes bâtiments et la gracieuse
chapelle se mirent dans les cieux pendant que la pimpante nacelle qui
promène de temps en temps les collégiens se mire dans les flots;
Conleau, une maisonnette blanche, plantée dans le feuillage entre deux
azurs, le ciel et l'Océan; le village de Séné, à moitié caché dans son
nid de verdure; les Trois-Sapins, aujourd'hui représentés par un seul,
et lieu favori où les Vannetais viennent prendre les bains; et enfin
Vannes, encore dans le lointain, et se perdant dans la brume. Plusieurs
chapeaux à l'eau nous donnent les émotions d'un homme à la mer; nous
courons trois bords pour en repêcher un, plein de bonne volonté: quant
aux deux autres, nous les abandonnons pour jeter les fondements de
nouvelles îles. Le grain aperçu en mer s'est évanoui comme par
enchantement; le soleil est merveilleux... cependant, on nous attend
pour souper à Kergonano, et il serait bon de songer au retour; mais le
courant et la brise se sont endormis ensemble, et, de ce train-là, dit
mon oncle, nous pourrions faire quatorze lieues en quinze jours.

Nous sommes au repos le plus complet, à peine si notre esquif se
balance; c'est le calme plat. Bientôt Phébus (style olympique), entouré
de pourpre et d'or, descend à l'horizon et disparaît dans la mer. La
nuit déploie ses voiles, et nous voyons se lever une à une toutes les
étoiles dans les profondeurs du firmament. Le vent fraîchit mais il a
tourné bout pour bout et nous renvoie en ville, et nous voilà luttant et
courant des bords, dans notre chaloupe à moitié perdue et visible sur la
plaine liquide, comme une noisette dans un bois sauvage. Mais que faire?
Il faut prendre son mal en patience, l'Océan est toujours maître chez
lui, d'ailleurs, il se montre bon prince ce soir, il est admirable et le
ciel aussi, mille feux nous éclairent et la lune, ce doux soleil des
nuits, verse sur nous ses plus tendres rayons. On sommeille d'abord,
puis on cause, puis on chante, et toutes nos voix sonores, s'élevant
dans le silence et le calme de la nuit et des flots, trouvent de
nouvelles vibrations et des échos sans fin dans leurs profondeurs.

C'était ravissant!... Allons, voilà encore que je m'emballe; ma nature
est enthousiaste, c'est incroyable, je vois tout en beau, en sera-t-il
toujours ainsi?... Dieu le veuille car s'habituer à voir plutôt le bon
que le mauvais côté des choses n'est-ce pas faire l'apprentissage du
bonheur.

Il était trois heures du matin lorsque nous avons mis pied à terre. Nous
venions de courir cent bords pour faire une lieue; mais c'est comme cela
de toutes les parties de mer, en chaloupe à la voile. On sait à peu près
quand on part, mais jamais quand on revient; et c'est justement cet
imprévu qui devient l'attrait nouveau que j'aime par dessus tout; c'est
un charme ignoré des plaisirs champêtres.

Vers quatre heures, nous faisions, bien doucement et sans bruit, comme
des criminels, notre entrée à Kergonano, nous ne voulions pas réveiller
les domestiques, la cuisinière surtout qui, pour garder prêt à servir,
le souper cuit et recuit à nous attendre, avait dû, pendant plusieurs
heures, allumer plus encore sa colère que ses fourneaux. Bref, le jour
commençait à poindre, mais bien inutilement pour nous, car malgré les
sourires de l'aurore, Morphée a tout de suite obtenu la permission de
nous jeter ses pavots. Personne n'ira demain à la première messe, nous
serons tous de grand'messe, et le curé sera enchanté de nous voir
écouter avec recueillement son sermon en breton, auquel, hélas! nous ne
comprendrons pas un mot.



_Le 25 août._


Hier c'était une des grandes foires du pays; pour les paysans, une foire
c'est une fête, c'est un plaisir aussi charmant pour eux, je suppose,
qu'un bal pour nous. Nous sommes donc allés y faire un petit tour et
prendre notre part de la joie générale, en compagnie de notre seigneur
châtelain, et pendant que mon oncle, entouré des jeunes gens, examinait
en bon agriculteur qu'il est, les nombreuses divinités égyptiennes qui
couvraient la place, nous avons pu nous mêler au tohu-bohu des vendeurs,
acheteurs, crieurs, bateleurs et charlatans: c'est un brouhaha
inexprimable! Les uns arrachent les dents sans faire le moindre mal, au
son de la musique qui étouffe les cris du patient; les autres vendent
pour rien leurs orviétans merveilleux; ici l'on prédit l'avenir, là on
fait parade des plus affreuses monstruosités; plus loin, de grands coups
de tam-tam annoncent les vainqueurs du tir à la carabine ou les élus de
la loterie, jeu plein de charmes et d'émotions où, pendant qu'on examine
les beaux vases qu'on peut gagner, et qu'on décide son choix, la fortune
vous adjuge un bâton de sucre d'un sou ou un verre de deux. On
recommence avec rage; c'est le supplice de Tantale, on s'acharne après
la capricieuse déesse qui reste sourde à vos conjurations, et finalement
vide votre bourse sans remplir vos poches. Cependant l'enseigne ne ment
point: on gagne toujours, quand on ne perd pas; le sire de La Palisse
n'eût pas mieux trouvé. Nous en avons fait judicieusement la remarque,
mais bien mal nous en a pris; la tireuse, indignée, se campant sur sa
roulotte comme Hercule sur sa massue, nous a foudroyées du regard et de
la parole par cette virulente apostrophe: «Pour des dames en robe de
soie, vous n'avez pas d'esprit!» Eh bien, nous n'eussions jamais deviné
cela, que de porter une robe de soie était une preuve d'intelligence,
tout au plus une preuve de richesse, et encore... Si bien que nous
n'avons pas été convaincues du tout. L'humanité est ainsi faite, voyant
toujours les choses comme elle les aime et les désire, aussi sommes-nous
restées persuadées que cette aimable marchande nous trouvait beaucoup
trop d'esprit pour nous laisser prendre aux petits manèges de son
industrie, qui consiste à plumer les gens de bonne volonté. Elle se
vengeait par le seul moyen en son pouvoir, l'impertinence.

Ces messieurs venaient de nous rejoindre. Nous nous sommes amusés
quelques instants encore de l'admiration et de l'ébahissement du bon
peuple breton donnant tête baissée dans tous les pièges, mordant
avidement à tous les hameçons tendus par les mains insatiables du lucre,
et nous sommes partis nous répétant une fois de plus que la crédulité et
la bêtise humaines sont de tous les temps, et que la campagne a ses
badauds plus encore peut-être que la ville.

Aujourd'hui, après déjeuner, nous sommes allés jeter la seine dans la
baie du Célino; la pêche nous offrait, des mulets exquis et des petits
bars non moins bons, auxquels Dieu n'a pas prêté vie pour qu'ils
devinssent grands. Quand on a senti le filet lourd et chargé, chacun s'y
est mis de tout cœur, et rien de pittoresque comme de voir tout le monde
à la besogne, les uns en simples costumes de bain, les autres en belles
toilettes, tirer vivement la corde et battre l'eau derrière la seine
pour empêcher les poissons de sauter par dessus et les retenir
prisonniers. Avec l'instinct de la conservation qui caractérise tous les
êtres, ces beaux mulets faisaient de vrais sauts de carpes pour regagner
leur domaine, ou nous filaient entre les doigts comme des anguilles
qu'ils ne sont pas, et ils avaient grandement raison de trouver qu'il
fait meilleur frétiller dans l'eau que de sauter dans la poêle. Après
avoir rempli les paniers d'une cinquantaine de beaux poissons, on a
remis le fretin au large, et les joyeux pêcheurs, très fiers d'un tel
succès, sont rentrés l'appétit bien ouvert, et tout disposés à manger
leur part du butin.



_Le 27 août._


Nous avons passé hier une charmante journée au Rohello. Nous y sommes
arrivés quinze seulement pour dîner, excusez du peu! Mais il en est de
l'hospitalité bretonne comme de l'hospitalité écossaise: on a beau en
user, les hôtes aimables qui vous reçoivent ne trouvent jamais qu'on en
abuse!

On a joué à toutes sortes de jeux, on a fait de la musique, mais on a
surtout dansé et le classique quadrille et la polka légère. Maman aux
doigts infatigables, surnommée peut-être un peu irrévérencieusement par
mon petit cousin Jules, madame l'_Orchestre_, ne demandant pas mieux que
de nous amuser, a joué du piano presque tout le temps, aussi la lune
promenait-elle depuis longtemps son char vaporeux, lorsque les mamans
ont donné, au grand regret de la jeunesse, le signal du départ. Notre
nature insatiable est ainsi faite, que plus elle a et plus elle veut
avoir.--Une journée de plaisir ne nous suffisait plus et nous trouvions
la soirée trop courte.--Pour revenir, le temps était admirable fort
heureusement, plein de douceur et de clarté, ce qui nous rassurait un
peu et permettait à nos chevaux de prendre le bon endroit lorsque le
chemin de traverse, qui dure une lieue, ne semblait plus praticable
qu'aux chèvres.--Du reste, dans ce beau Morbihan, la terre classique des
monts et des vaux, du granit et de la bruyère, il y a encore une foule
de chemins où piétons, cavaliers et carrosses, montent et descendent
sans savoir comment.



_Le 28 août._


Nous avons enfin demandé grâce aujourd'hui, car une fatigue ne chasse
pas l'autre, comme les clous. On s'est doucement promené dans les beaux
bois de Kergonano, restés verts et feuillés comme au printemps. La
chasse aux geais et aux écureuils a entraîné les intrépides; le billard,
le trictrac (encore un jeu qui s'en va), le damier, les cartes et _tutti
quanti_, ont offert leurs distractions aux plus tranquilles; chacun
s'est retiré de bonne heure dans ses appartements et l'horloge du
château a sonné minuit dans le silence.



_Le 29 août._


Nous avons encore fait aujourd'hui une ravissante promenade en mer,
mais, cette fois, au lieu de visiter des bords fleuris et habités, nous
avons abordé les îlots déserts du Morbihan, dont les monticules foncés
percent faiblement les flots verts et ressemblent de loin à des
taupinières dans un pré. En nous voyant envahir leur domaine, les lapins
qui, sans songer à mal, broutaient leur serpolet au soleil, sont bien
vite rentrés dans leurs garennes; mais les moutons n'ont pu en faire
autant, et le premier qui nous a aperçus a entraîné toute la bande, à la
façon des moutons de Panurge, c'est le cas de le dire, dans une course
folle, c'était une vraie déroute... Pour le coup, ils tournaient dans un
cercle vicieux ces malheureux moutons, car, après avoir fait deux ou
trois fois le tour de l'île, pour nous fuir encore, ils n'ont trouvé
d'autre moyen que de recommencer.



_Le 31 août._


Aujourd'hui nous savourons tranquillement nos souvenirs. Hier nous avons
fait une excursion aussi pieuse qu'intéressante: notre pèlerinage à
Sainte-Anne. Une véritable basilique a remplacé l'antique chapelle si
modeste par ses proportions, si grande par la Foi et jadis vénérée de
nos Pères. Tout a été transformé sous l'inspiration du Ciel. «Le désert
même a fleuri».

C'est le 8 août 1877 qu'eut lieu la consécration solennelle, présidée
par sept évêques, un archevêque, et un cardinal, Mgr Saint-Marc, du
nouvel édifice que nous admirons aujourd'hui: une œuvre d'art dans les
grandes lignes comme les plus petits détails. Partout sur les chapiteaux
des colonnes, les confessionnaux, les autels jusqu'aux voûtes qui sont à
compartiments et à cinq clefs pendantes, une végétation fantaisiste de
sculpture produit le plus grand effet.

Les vitraux sont de valeurs inégales, cela dépend des personnes qui les
ont donnés, chacun fait ce qu'il peut et aux yeux de Dieu n'ont-ils pas
la même valeur... Il y en a de superbes et tous retracent les principaux
faits de l'histoire de sainte Anne et du pèlerinage.

Le grand autel surmonté d'un riche retable est magnifique, les marbres
de cet autel y compris les degrés ont été offerts par Pie IX--c'est un
don unique puisque ces marbres proviennent de l'Emporium où ils avaient
été transportés à l'époque de Titus et de Donatien.--Les ex-voto ne se
comptent plus; que de grâces reçues et que de souvenirs reconnaissants
ils rappellent!

Après avoir prié devant la statue miraculeuse nous nous sommes rendus à
la fontaine de l'Apparition, ainsi appelée, parce que c'est là que
sainte Anne se montra pour la première fois à Nicolazic et que jaillit
la source miraculeuse contenue aujourd'hui dans un bassin de granit[3].
Nous aussi nous avons voulu boire quelques gorgées d'eau à cette piscine
salutaire où tant de malheureux sont venus retrouver la santé de l'âme
et du corps.

Nous avons donc traversé le _Champ de l'Épine_ où le paysan Nicolazic
déterra, en 1625, la statue de sainte Anne et s'arrêta à l'emplacement
même de la _Scala santa_, construite depuis par l'ordre et aux frais de
Louis XIII. La Scala est une chapelle ouverte, située à la hauteur d'un
premier étage au-dessus d'un porche. Des deux côtés montent des galeries
couvertes qui aboutissent à un palier central, duquel s'élève un autel
où l'on dit la messe les jours de grandes solennités. L'escalier nord se
termine par une colonnette de marbre renfermant un fragment de la
colonne de Flagellation; il ne se monte qu'à genoux, en mémoire sans
doute de la _Scala santa_ de Rome, cet escalier de marbre blanc tyrien,
provenant du palais de Pilate et que franchit Notre Seigneur, lorsque le
Gouverneur le fit appeler pour entendre sa sentence; depuis des siècles
ces marches sacrées couronnées d'un autel, ne se montent qu'à genoux.

Nos dévotions terminées et nos souvenirs achetés nous sommes allés
déjeuner à l'hôtellerie de l'_Ecu de France_. Cette hôtellerie est très
ancienne, elle remonte aux premières années des pèlerinages et a été,
pendant près de deux siècles, le principal hôtel de la localité.

C'est là, jusqu'à la Révolution, que sont descendus les plus illustres
pèlerins de Sainte-Anne.

À côté de l'hôtellerie nous avons visité, avec le plus grand intérêt la
maison de Nicolazic.

C'est dans cette maison que, à différentes reprises, sainte Anne apparut
à son serviteur et lui parla. C'est là qu'eut lieu sa dernière
apparition, dans la nuit du 7 au 8 mars 1625.

À Sainte-Anne par exemple on est assailli de mendiants mains tendues
pour recevoir un pauvre petit sou, c'est le revers de ce beau
pèlerinage: des haillons et des infirmités. Comme maman en témoignait
son étonnement à mon oncle, celui-ci répondit: «C'est vrai et c'est le
cas de rappeler le mot de Taine: La guenille humaine est ici la plus
hideuse que j'aie jamais vue, disait-il, en parlant des bas quartiers de
Londres.» Eh bien! il en aurait dit autant s'il avait vu le rebut de la
race bretonne à travers les loques de ses miséreux. Ce sont les jours de
fête aux noces, aux pardons qu'on peut encore les voir de près. Aux
pardons ils vous importunent de leurs quémanderies, mais aux noces ils
sont tout à la joie; là ils ont droit de cité, la coutume existe
toujours de les y convier.

Après le repas des mariés et des invités, la table est de nouveau servie
pour tous les pauvres qui veulent s'y asseoir. On les voit passer par
groupes nombreux, leurs misérables vêtements contrastent singulièrement
avec les riches costumes du pays et le bon peuple breton les accueille,
leur sourit même, donnant ainsi l'exemple de la plus parfaite
confraternité.

De loin en arrivant au Champ des Martyrs on aperçoit une élégante
colonne dorique de granit bleu que surmontent un globe et une croix.

Derrière cette colonne s'ouvre une longue avenue de sapins, à
l'extrémité de laquelle se trouve un vaste enclos entouré de deux
rangées d'arbres verts et fermé par des haies. Dans le fond apparaît la
chapelle expiatoire construite dans le style grec. Elle est
rectangulaire et compte quarante-cinq pieds de longueur sur vingt de
large.

La façade est un portique d'ordre dorique à quatre colonnes monolithes
extraites des carrières de Saint-Malo. On y arrive par quinze marches;
le fronton porte cette inscription:

_In memoria æterna erunt justi._
La mémoire des justes est éternelle.

Au-dessus de la porte d'entrée de la chapelle on lit ces mots:

_Hic ceciderunt._
C'est ici qu'il tombèrent.

La chapelle expiatoire occupe donc l'emplacement même de la fosse où
tombaient les victimes. La chapelle n'a qu'une fenêtre, elle est au fond
de l'édifice. Une grande croix est dessinée dans les vitraux.
L'intérieur n'offre rien de remarquable, on devait en orner les murs de
fresques; de même, à l'extérieur on comptait remplacer les haies par des
grilles mais, dans un pays qui change continuellement de gouvernement,
tous les plans non exécutés de suite restent... en plan.

Le Champ des Martyrs fait naître un sentiment de recueillement, de
profonde tristesse. Après tant d'années écoulées, son aspect est désolé;
la solitude et le silence qui l'enveloppent pèsent sur les cœurs comme
un linceul. On sent qu'il portera toujours le deuil du passé... Dans le
long frémissement des grands arbres solitaires qui l'entourent, dans ces
voix mélancoliques de l'air, l'âme croit entendre encore les dernières
plaintes de la souffrance, l'adieu suprême des mourants!... Oui, c'est
dans ce champ, sacré pour tous maintenant, qu'une grande partie de la
noblesse bretonne et française est venue expirer et sceller de son sang
sa fidélité à son Dieu et à son Roi. Mais ce n'est pas mourir que de
s'éteindre dans la gloire, et le nom de ces héros s'éternisera sur la
terre comme leur âme s'est immortalisée aux Cieux!

C'est encore au milieu de cette vallée marécageuse et profonde, que
domine le temple que nous voyons, qu'eut lieu, entre Jean de Montfort,
dit le Vaillant et Charles de Blois, la bataille qui mit fin à la guerre
de succession du duché de Bretagne. Du Guesclin y fut fait prisonnier.
Olivier de Clisson, son frère d'armes, y perdit un œil et Charles de
Blois la vie.

Oui, c'est bien en marchant sur cette terre bretonne pétrie de cendres
et de souvenirs qu'on peut s'écrier: «Nous foulons à nos pieds la
poussière des ancêtres».

Oui, il s'est battu partout et à tous les âges ce peuple guerroyant,
indomptable et entêté qui pendant si longtemps ne voulut point renoncer
à sa nationalité et se fondre avec la France.

La Chartreuse s'appelait autrefois Saint-Michel du Champ. Elle avait été
bâtie par Jean de Montfort en reconnaissance de la victoire qu'il avait
remportée sur Charles de Blois dans la vallée de Kerzo, l'an 1364. Cette
église collégiale sous le vocable de Saint-Michel avait été élevée sur
l'emplacement même où Jean de Montfort avait campé et où il avait fait
enterrer ses morts. Huit chapelains et un doyen y furent installés. Ils
avaient pour mission de célébrer à perpétuité des messes pour le repos
de l'âme des victimes de cette terrible guerre. Jean de Montfort fit en
outre bâtir près de l'église Saint-Michel une grande salle où devait se
tenir le jour anniversaire de la bataille qui l'avait rendu seul duc de
Bretagne, l'assemblée générale des chevaliers de l'Hermine, ordre
institué par lui, au lendemain de la victoire, afin de s'attacher les
gentilshommes du parti de Charles de Blois. C'est dans cette salle que
le duc conférait l'ordre aux nouveaux Chevaliers. Après avoir reçu leur
serment de fidélité, il leur passait au cou un riche collier d'or formé
de deux chaînes, réunies à leurs extrémités par des couronnes ducales
qui avaient une hermine passant. Ces colliers, récompense du dévouement
personnel, ne pouvaient être légués. Les héritiers des Chevaliers
décorés de l'ordre de l'Hermine devaient faire remettre les colliers au
doyen des chapelains, afin qu'ils fussent utilisés pour l'ornementation
des autels de l'église collégiale.

Après avoir été desservi plus d'un siècle par des chapelains séculiers,
Saint-Michel du Champ fut confié aux Chartreux par le duc François II.
Le nombre des religieux fut fixé à treize, par une bulle du pape Sixte
IV en date du 21 octobre 1480.

Les Chartreux occupèrent ce couvent jusqu'en 1791 époque à laquelle ils
furent obligés de s'exiler; leurs biens furent vendus, leur
bibliothèque, riche de trois mille volumes, fut transportée dans la
ville d'Auray où elle se trouve encore aujourd'hui, aussi bien que les
belles boiseries des stalles de leur chapelle, qui sont à Auray à
l'église des Cordeliers. Tous leurs biens furent vendus
quatre-vingt-quatorze mille livres et rachetés, en 1810 par M. Deshayes,
curé d'Auray, et M. Le Gal, vicaire général du diocèse. On établit alors
dans l'ancien couvent une institution de sourds-muets. Un peu plus tard,
cet établissement fut confié aux Sœurs de la Sagesse qui y installèrent
également un pensionnat de jeunes filles et ma grand'mère maternelle y
fut élevée.

Elle m'a souvent raconté qu'un soir d'hiver par une nuit profonde et
lugubre, quelques instants avant le souper de huit heures, et pendant
qu'on faisait à la chapelle un sermon sur le malheur des réprouvés, un
orage épouvantable éclata tout à coup, et le tonnerre tomba sur la
chapelle qu'on vit instantanément toute en flammes! «Je te laisse à
penser, ajoutait ma grand'mère, la stupeur des élèves, déjà bien saisies
par tout ce qu'on disait d'effrayant. C'était à croire que l'enfer
venait de surgir sur la terre à la parole du prédicateur. Toutes les
élèves s'étaient jetées le visage contre terre. L'incendie était
commencé et le tumulte à son comble. On les fit sortir en toute hâte,
mais plusieurs jeunes filles étaient évanouies, ce qui augmentait encore
la confusion. Ah! quoique bien jeune alors ce souvenir s'est gravé à
jamais dans ma mémoire. Je me rappellerai toujours mes impressions, à ce
moment, les battements précipités de mon cœur; mon effroi pendant que le
feu, se tordant comme un serpent monstrueux, déroulait ses anneaux tout
autour de nous... On essayait cependant de le comprimer, mais en vain,
il avait déjà dévoré la moitié du clocher, et ses langues ardentes
venaient lécher tout le pensionnat! On n'avait alors que des moyens très
imparfaits: les secours sérieux ne pouvaient venir que d'Auray et l'on
attendit longtemps.

Bref, le désastre fut grand et devint l'événement de toute la contrée.
Plusieurs élèves des environs retournèrent chez leurs parents pendant
les quelques jours d'horrible désordre qui suivirent, mais je n'eus
point ma part de ces vacances imprévues et nullement annoncées dans le
prospectus. Je n'avais pas ma famille sous la main pour y rentrer et il
fallait plusieurs jours pour se rendre d'Auray à Dinan, pour faire cette
longue route, qui aujourd'hui finit si vite sur l'aile de la vapeur.»

Jadis, du temps de ma bonne grand'mère, le cloître que nous avons visité
orné, de tableaux racontant la vie de saint Bruno, était l'œuvre
originale de Lesueur, mais depuis le Gouvernement a repris ces toiles
d'un grand prix pour les placer dans ses musées, et il a bien fait, car
les copies sont déjà fort endommagées en maints endroits, par
l'humidité.

Les ossements des nobles victimes de Quiberon demeurèrent enfouis au
Champ des Martyrs jusqu'en 1814, époque à laquelle M. Deshayes les fit
transporter dans un caveau de la Chartreuse.

Le duc d'Angoulême, étant venu visiter ces lieux remplis de souvenirs et
sacrés par le malheur, conçut le dessein d'élever un monument par
souscription nationale. Cette idée fut acceptée avec enthousiasme, et le
15 octobre 1829 eut lieu l'inauguration du monument comprenant la
chapelle expiatoire au Champ même des Martyrs et la chapelle sépulcrale
de la Chartreuse. Cette solennité eut un grand retentissement, le
ministre des cultes y était représenté par le comte de Chazelles, préfet
du Morbihan.

On lit sur le fronton du portique d'entrée de la chapelle cette
inscription:

_Gallia mærens posuit._
La France en pleurs l'a élevé.

La chapelle expiatoire de la Chartreuse est un édifice sévère, imposant,
entièrement revêtu, à l'intérieur de marbre blanc et noir, digne enfin
des cendres qu'il renferme. Sur le frontispice de ce temple, où l'on a
gravé: _In memoria æterna erunt justi_, on aurait pu ajouter, comme aux
Thermopyles: _«Passant, va dire à nos neveux que nous sommes morts ici
en défendant leurs saintes lois.»_

Le monument intérieur, dessiné par Alexandre Fragonard, long de treize
mètres sur neuf de large, exécuté par M. Caristie, est construit en
marbre blanc.

Le mausolée est également dû au talent de M. Caristie, il est composé
d'un haut stylobate supportant un cénotaphe qui repose sur un triple
socle de marbre noir. Les tympans du cénotaphe représentent le premier
en face de l'entrée de la chapelle, la Religion déposant une couronne
sur un tombeau, avec cette inscription au-dessus:

_Quiberon juin M D C C X C V_

Le second sur le côté opposé représente Mgr de Hercé en profil dans un
médaillon surmonté d'une croix et soutenu par des anges. On voit encore
la descente des émigrés à Carnac; Mgr le duc d'Angoulême priant sur les
ossements des victimes le 1er juillet 1814 et Mme la duchesse
d'Angoulême posant la première pierre du mausolée le 20 septembre 1823.
Le dais du sarcophage fait ressortir sur deux petites faces les
principaux chefs de l'expédition. Les bustes du comte de Soulanges et du
comte de Sombreuil se trouvent au-dessus de la porte du caveau funèbre.
Les grands côtés du dais du sarcophage sont ornés de bas-reliefs; celui
de droite représente le débarquement de l'armée royale dans la baie de
Carnac, avec cette date XXVII juin M D C C X C V et cette inscription.

_Perierunt fratres mei omnes propter Israël_.
Tous mes frères sont morts pour Israël.

Le bas-relief de gauche représente Gesril du Papeu se jetant à la mer
malgré les Anglais pour revenir se constituer prisonnier.

On lit au-dessus:

_In Deo speravi, non timebo_.
J'ai espéré en Dieu, je ne craindrai pas.

Le stylobate dont un côté fournit l'entrée du caveau est couvert sur les
trois autres des noms des victimes au nombre de neuf cent
cinquante-deux; environ deux cents de ces nobles victimes furent tuées
dans les combats. Les autres ont été fusillées à Quiberon, à Vannes et à
Auray.

Leurs noms sont encadrés dans des guirlandes de cyprès. Au-dessous on
lit ces inscriptions en latin qu'un nouveau bachelier ès-lettres tout
fier de son savoir me traduit:

Vous recevrez une grande gloire et un nom éternel: Précieuse devant
Dieu est la mort de ses saints.

Au-dessus de la porte du caveau se trouve leur titre de gloire:

     Pour Dieu et pour le Roi indignement immolés.

À l'intérieur du stylobate une inscription nous apprend que là est le
tombeau des royalistes et l'ossuaire des martyrs:

     «Courageux défenseurs de l'autel et du Trône,
      Ils tombèrent martyrs de leurs nobles efforts.
      Quel Français pénétré des droits de la couronne
      Ignore ce qu'il doit à ces illustres morts?»

Les fenêtres sont ornées de vitraux. La voûte est étoilée et
fleurdelisée et porte au centre l'écusson de France.

Une porte de fer, dont le gardien sourd-muet tient toujours la clef,
s'ouvre au pied du monument... Un caveau profond, immense, est là,
renfermant pêle-mêle, des centaines de morts. On n'entrevoit cet
ensemble lugubre qu'à la lueur vacillante d'une faible lanterne
promenant autant d'ombre que de lumière. On se penche un instant dans le
vide et cela fait frissonner. Ah! mon Dieu, quel horrible spectacle que
cette montagne d'ossements blanchis!... Quel sujet d'épouvante et de
méditation que cet amas de cendres et de poussière!... Quelle affreuse
vision que celle des œuvres de la mort!... Ah! c'est assez!... Revenons
à la chapelle et examinons les grandes plaques de marbre du monument où
sont inscrits en lettres d'or tous les noms chers et glorieux qu'on a pu
recueillir. Combien j'en retrouve de parents et d'amis de ma famille!...
Oui, les voilà par centaines, les noms de ces preux dont le sacrifice
fut une offrande et l'échafaud un autel; les noms de ces braves qui se
battirent héroïquement jusqu'à la mort, dans cet abominable piège où les
avaient attirés ennemis et amis, Français et Anglais. Traqués du côté du
continent par les révolutionnaires, qui fermaient tous passages, de
l'autre côté par la mer et les fils de la perfide Albion, qui sous
prétexte de les secourir et de tirer sur les bleus, massacraient les
blancs, toute fuite était impossible. Il fallait se rendre mais personne
ne voulait être pris vivant! On se défendait en désespéré. Pour mettre
fin à ce carnage, le général Hoche promit de faire grâce à ceux qui se
rendraient...

Nous savons si l'on tint cette promesse et si le Comité du Salut Public
ratifia cette parole! Aussi cette page sanglante du 27 juin 1795 ne
peut-elle s'écrire qu'avec des larmes, puisque toutes les victimes
échappées au combat furent plus tard conduites à la fusillade. Tous les
malheurs comme toutes les gloires se résument dans le souvenir de
Quiberon. Il y eut des faits monstrueux, des horreurs calculées, que la
plume se refuserait de retracer, si l'histoire, juste et vengeresse, ne
commandait la vérité, tout autant pour flétrir le mal que pour couronner
le bien.

Un trait entre beaucoup. On nous l'a raconté sur les lieux mêmes; mais
il a été rapporté aussi par Nettement, écrivain sincère et vrai, si
jamais il en fut:

À la sortie de ce désastre sans précédent, le général L. M... (je tais
son nom, quoiqu'on ne l'ait pas oublié) remarqua parmi ces émigrés,
auxquels on avait promis la vie sauve s'ils se rendaient, un jeune homme
plein de douceur, d'intelligence et de talent. Il dessinait
parfaitement. Le général, qui avait besoin d'un bon crayon pour lever
les plans du pays accidenté qu'il parcourait, l'attache à son état
major. Pendant quinze jours, il l'a sans cesse près de lui pour ses
travaux. Ce jeune homme dîne à sa table et fait la conquête de tous les
officiers. Personne ne doute de sa liberté; la vie, d'ailleurs, on la
lui doit. Le seizième jour, à la fin du dîner, le général qui a fini de
lever ses plans, propose lui-même un toast à la santé du jeune artiste;
on n'est pas encore sorti de table, lorsque deux soldats paraissent...

--C'est pour monsieur, dit le général, qui sourit en désignant l'émigré.

On le fait descendre, et là, dans la cour, sous les fenêtres de
l'appartement où cet horrible général boit encore, on le fusille!...

On ne fusillait pas au-dessous de seize ans. Un jeune émigré les avait
depuis quelques jours seulement.

--N'accusez que quinze ans, lui dit-on, et vous serez gracié.

--Non, jamais, répondit-il; pas même au prix du plus léger mensonge je
ne voudrais racheter ma vie.

Et cet héroïque enfant meurt avec le courage que nos immortelles
croyances peuvent seules donner. Oui, pendant cette ère douloureuse, les
plus sublimes vertus côtoyèrent les plus épouvantables crimes; le Bien
et le Mal se tinrent constamment par la main, car il n'y avait plus de
milieu, les hommes devenant, par la force même des choses, des héros ou
des monstres. Cette immense baie de Quiberon, que l'ange des solitudes
habite tout entière, cette plage aride et désolée comme les sables du
Sahara jusqu'à cette époque, but tant de sang alors, que depuis elle se
couvre chaque année, au printemps, d'une moisson toute particulière et
inconnue ailleurs. De son sein fécondé jaillissent des milliers
d'églantiers nains d'un rose pâle et mélancolique comme les dernières
teintes de la vie qui s'échappe, d'un arôme doux et pénétrant comme les
parfums de l'âme qui s'envole aux Cieux!



_Le 31 août._


Nous venons de faire une longue promenade à cheval, mais il y avait de
la mélancolie dans l'air comme dans les cœurs, on sent que les adieux
sont proches...



_Le 1er septembre._


Nous parlons cette après-midi, et hier soir nous avons terminé cette
délicieuse moitié des vacances par une saynète à deux personnages: _En
Wagon_.

Les acteurs ont eu un grand succès, et mon frère Henri, qui s'est donné
beaucoup de mal, à ce qu'il prétend, pour éclairer les coulisses, porter
les costumes et mettre en place les quatre fauteuils qui représentaient
le wagon, a-t-il voulu en avoir sa part.--En regagnant nos chambres, il
m'a glissé à l'oreille, mais d'un ton qui commandait l'éloge: «C'est que
nous avons joliment bien joué notre pièce, qu'en dis-tu?--Comment! toi
aussi? mais tu ressemblais, dans tes évolutions, à la cinquième roue, ou
plutôt, à la mouche du coche.» Il s'est fâché tout rouge de ma réponse,
et je l'ai quitté en songeant au bedeau qui avait sonné l'admirable
sermon de Massillon, sur le petit nombre des élus.--Avons-nous bien
joué! m'a dit orgueilleusement Henri.--C'est moi qui l'ai sonné,
répondait magistralement le bedeau.



_Le 3 septembre._


Je viens d'avoir la joie d'embrasser mes grands-parents et mon petit
frère après dix mois de séparation! Quelle bonne journée! et n'est-ce
pas la meilleure des vacances pour le cœur?

Hélas! voilà déjà la moitié de notre bon temps écoulée, mais un mois
encore de nouveau et d'imprévu, quel horizon!... pour une pensionnaire.
Au couvent, l'année, sous le rapport de la variété, passe comme un jour:
l'aurore ramène les mêmes travaux, le midi les mêmes récréations, la
nuit l'heure régulière du repos.--Après un an de pension on peut dire
qu'on a vécu un jour, et l'on a beau feuilleter sa mémoire, les pages
sont restées blanches; tandis qu'après un mois de vacances seulement,
c'est bien différent, on peut croire qu'on a vécu toute une année, et
par le nombre, la variété des faits accomplis, et par les doux souvenirs
qu'ils laissent.

Mes chers grands-parents partent demain matin pour Saint-Nazaire,
emmenant leurs petits-fils. Quant à moi, comme je deviens la seconde
ombre de maman pendant les vacances, je vais la suivre à Nantes, où nous
allons rester vingt-quatre heures, le temps de faire nos adieux et de
serrer la main à de bons amis qui quittent la Bretagne, sans espoir
prochain de retour; ils vont se fixer dans le Midi. Nous irons ensuite
passer une semaine à six lieues de Nantes chez des parents dans une
jolie campagne aux environs de Vallet.

Tout chemin mène à Rome, dit-on, et à Saint-Nazaire aussi, de sorte que
je ne me plains pas du tout de prendre le chemin des écoliers pour
rejoindre mes grands parents et mes frères.



_Le 6 septembre._


Je connaissais peu les amis de maman, aussi mon cœur aurait-il dû se
trouver bien libre et presqu'indifférent pendant cette dernière heure
qui précède le départ, alors que les lèvres prononcent les plus tendres
paroles, que les mains se serrent avec tant d'empressement, que les
yeux, brillants de larmes et d'affection, se suivent et se cherchent
encore lorsque la locomotive est déjà en marche: oui, j'aurais dû me
sentir fort dégagée de ces pénibles impressions; point du tout, j'étais
très émue aussi, moi: je comprenais, pour la première fois de ma vie,
que ces adieux sincères, emportant tout un passé pour le cœur, ne
renfermaient que l'inconnu pour l'avenir. Et l'inconnu, c'est sans doute
l'espérance, mais ça doit être plus souvent la déception...

Ah! que de tristesses renfermées dans ce seul mot: _Adieu_! Il me semble
le plus amer de tous.

Nous voici donc arrivées, aux Granges: une vieille propriété de famille,
habitée par mon grand-oncle Benjamin et sa fille Francine, ma tante à la
mode de Bretagne. Il y avait quinze ans que maman ne les avait vus et
moi je ne les connaissais pas.

Le jour même de notre arrivée nous avons visité la maison et les jardins
et le soir en nous couchant, maman m'a mise au courant de cet intérieur
à part. «Rien ne me paraît changé dans cette antique demeure, m'a-t-elle
dit. Elle passe immuable à travers le temps. Les choses sont donc
restées à peu près telles que je les ai connues. Ce sont toujours les
mêmes meubles, un peu plus usés, les mêmes boiseries, un peu plus
vermoulues, la même vaisselle un peu plus fêlée. Quant aux gens, c'est
différent; ma cousine Francine qui a doublé le cap de la quarantaine,
était alors une grosse réjouie de vingt-cinq ans, fraîche et rose. Ayant
perdu sa mère de bonne heure, ma cousine s'est consacrée à son excellent
père. Elle est, à mes yeux, un modèle accompli de la piété filiale;
quant à mon oncle qui est né aux Granges et qui mourra aux Granges comme
son père, son aïeul et son bisaïeul (ils sont d'une race qui tient à se
figer dans ses domaines), quant à ton grand-oncle, dis-je, qui a 84 ans
passés, il aime à faire parade de ses années, sans omettre le jour,
l'heure et le quantième de sa naissance. C'est par vanité: la
coquetterie est, paraît-il, de tous les âges. Après avoir soufflé aux
jeunes de se rajeunir, elle pousse les vieux à se vieillir; toujours par
pure prétention afin qu'on dise: Ah! qu'il est bien conservé.

L'an dernier mon oncle reçoit une dame des environs qui vient lui faire
visite, sans le savoir, le jour anniversaire de ses 83 ans. Elle le
félicite sur sa bonne mine, sur sa brillante santé. «J'accepte vos
compliments, chère Madame, répond mon oncle le sourire aux lèvres, car
je suis dans ma 84e année.» Il y était tout juste depuis deux heures
mais il aurait pu y être depuis onze mois et c'était avec le sentiment
d'une orgueilleuse coquetterie qu'il s'était empressé de substituer le 4
au 3.

La famille prétend que mon oncle ne vieillit pas, moi au contraire, a
continué maman, je le trouve cette fois aussi changé au physique qu'au
moral; mais c'est toujours la crème des hommes, un brave cœur, vivant en
paix avec lui-même et avec les autres. Il est la courtoisie et
l'amabilité en personne, c'est le type de l'ancienne politesse française
qui se perd de plus en plus, et à laquelle la génération actuelle ne
comprend pas grand'chose.»

Comme nous n'avions pas envie de dormir, maman m'a raconté quelques
historiettes très réjouissantes. En voici une qui date de la première
jeunesse de mon grand-oncle:

À cette époque lointaine, le voisin le plus rapproché des Granges était
un mylord anglais, un original aussi; à eux deux, ils faisaient la
paire.

Dans ce temps-là, le chien favori de mon oncle s'appelait Mylord et ce
nom il le répétait vingt fois par jour. Mylord avait ses grandes et
petites entrées dans la maison, il était admis à l'honneur de ronger les
os et de lécher les assiettes dans la salle à manger. Il avait également
le droit de s'allonger devant le foyer du salon l'hiver, et de prendre
pour lui le meilleur de la flamme. L'Anglais et mon oncle étaient très
liés alors; et chaque fois que mon oncle sifflait son chien et
l'appelait Mylord, l'Anglais bondissait d'indignation. _Shoking!
Shoking!_

Un jour n'y tenant plus il s'écria: «Mylord, toujours Mylord, eh bien,
si vous donnez à votre chien le nom de Mylord, _moa_ appellerai le chien
à _moa_ Charl's X, oui Charl's X.» Et cela arriva ainsi. Donner à un
chien un nom vénéré, le nom du dernier Roi de la Branche Aînée,
n'était-ce pas un crime de lèse Majesté! Mon oncle le pensa et blessé
dans ses plus chères convictions, lui _le défenseur du trône et de
l'autel_, il cessa toute relation avec _l'étranger_.

Un jour, il est invité à un dîner de cérémonie où une place d'honneur
près de la maîtresse de maison lui avait été réservée.

On sert un saumon d'une fraîcheur exquise; chacun trouve un compliment
flatteur pour cet excellent mets. La maîtresse de maison, se tournant
vers mon oncle, lui dit en souriant:

«Est-ce aussi votre avis?

--Comment donc! Madame, certainement. Poisson délicieux, faisandé à
point.»

Une autre fois, il va correctement rendre une visite de noces qui lui
avait été faite la semaine précédente. Il est reçu par la mère du jeune
homme et les nouveaux époux, qui doivent habiter avec elle. Il faisait
très froid et un bon feu de chêne brillait dans l'âtre.

Après les compliments d'usage mon grand-oncle termina ainsi son petit
discours. «Ah! chère Madame, comme je vous félicite d'avoir une
belle-fille, quel charme, quel agrément cela va donnera votre intérieur,
car enfin il faut bien le reconnaître: deux bûches n'ont jamais fait de
feu, mais trois bûches... mais trois bûches, c'est bien différent!»

La châtelaine et le jeune ménage ont dû être flattés de la visite et de
la comparaison.

Il y a plusieurs années mon grand-oncle, fut passer une quinzaine à
Nantes chez une de ses nièces. On était en hiver; il se faisait faire
grand feu dans son appartement. Au bout de dix jours il pria sa nièce de
passer dans sa chambre ayant une communication importante à lui faire.
«Ma bonne amie, je vais bientôt partir, dit-il, et depuis plusieurs
jours je me pose un problème que je ne puis arriver à résoudre seul.

--Quoi donc mon oncle?

--J'aime à avoir bon feu dans ma chambre, tu le sais, mais ne voulant
pas à chaque instant m'occuper de l'entretenir, je tiens à ce qu'il soit
un peu enterré dans la cendre, la bûche particulièrement; eh bien! ma
chère amie, quand je rentre tous les matins de ma petite promenade, je
trouve bon feu mais pas de cendre et je suis sûr qu'il y en avait la
veille au soir. Voilà une semaine que je creuse cette question.--En ma
qualité de gentilhomme campagnard j'ai examiné le bois.--Il est
excellent, c'est du chêne qui doit faire de la cendre; j'ai examiné le
tuyau de la cheminée, supposant qu'il était peut-être construit de
manière à faire envoler cendre et fumée ensemble par-dessus les toits,
mais non il est coudé.

J'ai fini par me demander si le soufflet n'était pas le grand coupable
et s'il n'absorbait pas la cendre dans ses replis intérieurs, j'ai tâté
le cuir, sondé le tube, il se gonfle d'air et voilà tout. Et maintenant,
continua mon grand-oncle, peux-tu me donner le mot de cette énigme qui
me met l'esprit à la torture depuis huit jours?

--Oui, mon oncle, le sphinx va parler. Le mot de l'énigme, demandez-le
tout simplement à ma cuisinière, elle vous le dira.

--Tu plaisantes.

--Pas le moins du monde, la cendre, comme la plume et les os, fait
partie de ses petits bénéfices, et voilà pourquoi, chaque matin, en
dressant le feu dans les cheminées elle l'enlève si complètement. Cher
oncle, je regrette que vous n'ayez pas parlé plus tôt, il n'y avait
qu'un mot à dire, mais soyez tranquille, dorénavant votre bûche restera
enfouie dans la cendre.

Peu de temps après son retour aux Granges mon oncle pria Francine de lui
faire acheter deux ou trois feuilles de papier à lettre grand format, du
papier ministre.

--Une lettre de cérémonie! À qui voulez-vous l'écrire, cher père?

--Au préfet de mon département.

--Et pourquoi?

--Pourquoi, pourquoi, et voilà je suis tourmenté... je n'ai plus la
conscience tranquille...

--Ciel! vous m'effrayez, cher père. Qu'arrive-t-il donc?

--Il arrive que pour arroser ma prairie, tu le sais, j'ai détourné, je
pourrais même dire que j'ai capté le ruisselet qui parcourt notre
propriété.

--Eh bien, vous en aviez parfaitement le droit.

--Je ne le crois pas, car enfin, lorsque j'étais à Nantes chez ta
cousine, dans son joli hôtel de la Tenue Camus, j'ai vu coulant au bout
de son jardin un ruisseau d'aussi modeste apparence que le nôtre.

Eh bien, Francine, apprends cela, c'est de l'histoire; ce ruisseau qui
se nomme encore aujourd'hui la Chésine était jadis une rivière et porta
les flottes de César; de même que la rivière est devenue ruisseau, qui
peut dire que notre ruisseau ne deviendra pas rivière? Et tu vois d'ici
les conséquences... non, je n'ai pas le droit de détourner son cours.»

Francine, à ce qu'il paraît, haussa légèrement les épaules, ce qui ne
lui arrivait que lorsque son père avait dit ou fait une énormité; elle
eut bien de la peine à obtenir le _statu quo_.

«Laissons les choses comme elles sont; si la commune est mécontente,
nous le saurons bien, elle fera des réclamations. Attendez-les; mais de
grâce n'écrivez pas au préfet.

--Tu crois que cela brouillerait les cartes? Eh bien! soit, j'attendrai.

Et le bon oncle attend encore; on peut même dire, sans crainte de trop
s'avancer, qu'il attendra toujours.



_Le 9 septembre._


Mon grand-oncle n'a qu'une passion au monde, tout à la fois heureuse et
malheureuse: il se croit poète et versifie chaque jour à dessécher son
encrier, il nous a déjà lu plusieurs de ses élucubrations fantaisistes.
Non, mille fois non, il n'est pas poète, il n'a pas reçu l'étincelle;
rimes pauvres, souffle éteint, vers boiteux, tel est le bilan de ses
œuvres. Mais voilà en quoi cette passion devient heureuse: il y trouve
le bonheur. Rimer est pour lui le plus agréable des passe-temps. Cette
douce manie lui rend mille services. La conversation menace-t-elle de
tourner en discussion vite mon oncle bat en retraite, il quitte le salon
et se réfugie dans son cabinet de travail, le sanctuaire de l'ingrate
poésie; a-t-il quelque ennui domestique, les choses marchent-elles de
travers, il court illico vers la Muse, reine de son cœur, et lui demande
ses plus tendres consolations. Elle lui verse l'Oubli, et alors l'Idéal
remplace quelques instants les mornes réalités de la vie. Il va sans
dire que le lendemain de notre arrivée, mon oncle nous a conduites dans
son _buen retiro_. Ah! c'était pour nous apprendre une grande nouvelle.
J'ai cru qu'il allait nous annoncer le mariage de ma cousine. Il
s'agissait bien de cela: mon oncle nous a fait part du travail colossal
qu'il a entrepris, un travail qui doit mettre le sceau à sa gloire, et
le conduire à l'Immortalité. Mon oncle nous a confié avec force mystères
et avec toute l'humilité qui convient à une âme naïve et pure qu'il a
versifié l'œuvre de saint Mathieu, de saint Marc, de saint Luc et de
saint Jean. À l'exemple de Pierre Corneille qui fit paraître jadis
l'_Imitation de Jésus-Christ_ en vers, mon oncle se prépare à faire
paraître ainsi les Saints Evangiles. Il rêve modestement quarante
éditions comme l'ouvrage du grand poète qui eut tant de succès. J'ai vu
le manuscrit, quatre livres volumineux auxquels mon oncle met la
dernière main, d'une écriture fine, correcte, serrée, qui vous donne le
vertige rien qu'à la regarder.

Je me demande si je ne préférerais pas être condamnée à monter à
l'échafaud que d'être condamnée à le lire; ce serait plus vite fini. Sur
la couverture du premier livre il y aura un ange qui empruntera ses
traits à ma cousine, sur la deuxième un lion; sur la troisième un
taureau, sur la quatrième un aigle. Mon oncle compte aussi mettre son
portrait, ce qui fera cinq gravures. Nous avons été atterrées de cette
révélation inattendue. Nous avons dû subir trois pages du manuscrit. On
dirait que mon oncle porte en lui une source d'eau tiède et insipide
dont il ouvre à perpétuité le robinet, c'est toujours la même chose,
d'une monotonie désespérante. Ça coule, ça coule, à vous donner des
haut-le-cœur. Cette prose incomparable des saints Évangiles, mon oncle
la dénature sous prétexte de la perfectionner. Ces pensées sublimes, il
les écourte ou il les délaye dans une langue dont lui seul a le secret.
Une langue qui n'est plus de la prose et qui ne sera jamais de la
poésie.

Enfin j'espère que Francine saura en retarder indéfiniment l'impression,
et détruire ensuite ce manuscrit qui ne doit pas voir le jour.



_Le 10 septembre._


Nous avons saintement employé notre temps. Grand'messe et vêpres, c'est
la règle inflexible des Granges.

Mon oncle cependant m'a causé quelques distractions pendant le sermon,
peu attachant, je le reconnais; je le voyais sans cesse compter sur ses
doigts 1, 2, 3, 4, 5. Francine m'a poussé le coude: «Ne faites pas
attention, m'a-t-elle murmuré à l'oreille, mon cher père est aux prises
avec la Muse. Il fait des vers et compte leurs pieds».

Aux vêpres il a été plus sage et pour cause: il somnolait un tantinet.

Mon grand-oncle, qui a toujours mangé très vite, s'arrose de sauce de
temps en temps. Hier soir sa belle chemise blanche se couvrait
d'éclaboussures. Soudain, Francine s'est écriée: «Mon père, vous savez
que Guillaume est en ville.»

Cette phrase a produit sur mon grand-oncle un effet cabalistique. Illico
il a saisi sa serviette à peine dépliée sur ses genoux et s'est mis à
frotter consciencieusement son jabot et les revers de son veston. Après
quoi sans mot dire, fourchette et couteau ont repris leurs fonctions.
Ceci demandait explication. Nous l'avons eue après le dîner, mon
grand-oncle étant sorti sans doute pour retrouver l'Inspiration, ma
cousine nous a dit alors. «Ma phrase: vous savez que Guillaume est en
ville, vous a surprises n'est-ce pas? c'est un mot d'ordre convenu entre
mon père et moi. Quand nous avons du monde c'est comme cela que je
l'avertis qu'il est en train de se tacher. Ce petit subterfuge réussit
quelques mois, mais maintenant c'est le secret de la comédie, il est usé
et je reste forcée de m'en servir, mon père y tenant mordicus.»

Et cependant ce milieu austère dans lequel je vis depuis quelques jours
prendra place parmi mes joyeux souvenirs. Sans doute le calme champêtre
a du bon, mais il est un peu monotone; la gaieté franche et le gros rire
qui dilate les poumons font du bien. «Il faut rire avant que d'être
heureux, de peur de mourir sans avoir ri», c'est La Bruyère qui a dit
cela et, me fondant sur les conseils de ce grand philosophe, j'ai ri et
je me suis fait plus d'une pinte de bon sang depuis huit jours.

Somme toute, on est très bien ici pour se mettre au vert, air pur,
nourriture succulente, doux farniente, je voudrais que tous ceux qui ont
besoin de se refaire pussent venir aux Granges. Ils s'en retourneraient
certainement sains de corps et d'esprit.

Après vêpres, mon oncle nous a entraînées voir ses cultures. Nous avons
cru rêver maman et moi; au lieu de choux et de carottes, nous nous
sommes trouvées en présence d'un semis de deux hectares de réséda.

«Ah! mon oncle, vous vous occupez d'apiculture, a dit maman, et voilà la
nourriture choisie de vos abeilles?

--Du _toute_ du _toute_; (mon oncle fait toujours sonner le _t_ comme
s'il y avait un _e_ au bout), _du toute_ cette culture est pour mes
vaches, c'est un essai et j'aurai un beurre exquis que vous goûterez.»

Le fait est que, si excentrique qu'on puisse être, personne n'a jamais
songé à nourrir ses vaches au réséda.

Décidément mon grand-oncle n'est point un homme comme les autres et ses
originalités lui sont toutes personnelles.

Le soir, l'excellent homme nous a régalées d'un peu de littérature moins
embaumée que le fourrage au réséda, j'en réponds.

«Tu permets, ma nièce, a-t-il dit à maman, tu permets...

--Comment donc, mon oncle?

--Je suis tourmenté par la Muse, comme disait Châteaubriand. Et sur
cette comparaison modeste mon grand-oncle s'est mis à déclamer:

Audacieux mortel, au sommet du Parnasse,
Crois-tu caracoler sur le dos de Pégase;
Cet animal rétif pour venger Apollon,
Te précipitera loin du sacré vallon.
Arrête, audacieux, quel démon te lutine?
Du ciel éprouves-tu la vengeance divine?
Arrête...

--Mon Dieu, oui, papa, arrêtez-vous-là, a dit Francine, ces déclamations
vous fatiguent toujours.

--C'est-à-dire qu'elles ne t'intéressent guère. C'est le chagrin de ma
vie, mes chères nièces, ma fille ne me comprend pas.

--Si, papa, j'admire vos œuvres, mais je préfère vos poésies légères qui
sont moins longues. Dites plutôt à mes cousines les jolis vers que vous
avez faits jadis pour moi, quand j'avais seize ans.

--Oui, mon oncle, dites-les, je vous en prie, d'abord ma cousine que je
trouve charmante est faite pour inspirer les poètes, et le poète ici
s'est doublé du père.

--Tu veux dire que le cœur et l'esprit se sont rencontrés ensemble pour
chanter le même objet.

--C'est cela même, mon oncle.

--Pas tant de compliments, a murmuré Francine. Et mon grand-oncle moitié
bourru, moitié souriant a repris la parole: Ceci n'est point une poésie
louangeuse; c'est le portrait strict de Francine à seize ans.

Qu'est-ce donc que Francine? une bonne fillette
Douce, aimable, sensible, agaçante et follette;
Son caractère est gai, son esprit soutenu,
Et bien qu'un peu rieuse elle aime la vertu.
Sans laideur ni beauté, gentille est sa figure,
Elle a le nez au vent et trotte belle allure:
Ainsi qu'un papillon se plaît à voltiger,
La légère Francine aime à se trémousser;
Elle chante fort bien et de même elle glose;
C'est une fleur champêtre encore à peine éclose,
Les talents et les arts n'occupent pas son temps,
Elle a fort peu d'estime, hélas, pour les savants;
Et comme La Fontaine aimant à ne rien faire,
Boire, manger, dormir est sa meilleure affaire.

--Très bien, mon oncle, très bien, a dit maman, mais vous ne flattez pas
ma cousine.

--Ma chère, j'ai dit la vérité. Francine, je le reconnais, est une fille
parfaite; elle entend admirablement les soins de la vie, c'est la femme
pratique par excellence; mais elle ne comprend rien à l'idéal, elle n'a
pas un grain de poésie.

--Cher père, vous en avez trop, il faut bien rétablir l'équilibre.

--Tu sais bien semer de fleurs tes tapisseries et ton jardin, pourquoi
ne veux-tu pas aussi semer quelques fleurs de rhétorique sur le papier?
Que de fois je t'ai suppliée de t'exercer à la poésie; je t'aurais donné
des leçons, j'aurais corrigé tes essais; non, tu n'as même pas voulu me
donner cette légère satisfaction; les belles campagnes, les grands bois
ne te disent donc rien? Ecoute le langage de la nature; tout parle, la
fleur comme l'étoile, le brin d'herbe comme l'oiseau. Tu n'as donc
jamais écouté la Muse chanter en toi? tu n'as donc jamais senti ces
transports qui m'animent?

Mon grand-oncle était parti. Cela aurait pu durer deux heures, j'étais
effrayée.

«Quel lyrisme, s'est écriée maman, quel lyrisme! je suis honteuse de
l'avouer, mais je suis, comme ma cousine, très pratique. Vive la prose!
La poésie, c'est vide, c'est creux je crois même qu'aucune Sœur sur les
neuf n'a rien chanté dans mon âme.

N'est-ce pas Ronsard qui a dit: Que de choses commencées en poésie qui
se finissent en prose. Moi j'ai tout de suite pris le commencement par
la fin, tandis que vous, mon oncle, vous vous obstinez à ne voir que le
commencement.

Mon oncle fronçait les sourcils, c'était mauvais signe, à ce qu'il
paraît. Il trouvait maman bien osée de lui tenir tête, d'autant qu'elle
avait beaucoup exagéré ses antipathies littéraires pour faire une malice
à mon grand-oncle. Pourquoi se mêler de combattre sa marotte favorite.

«Que voulez-vous, reprit vivement Francine pour empêcher l'orage
d'éclater, c'est le seul chapitre sur lequel mon père et moi nous ne
nous entendons pas. Allons, papa, pour vous calmer et pour effacer la
mauvaise impression que vous donnez de moi, j'essaierai de vous faire
une pièce de vers. Cela vous fera-t-il plaisir?

--Sans doute, sans doute, mais il est bien tard pour commencer.

--Ah! mon oncle, ne découragez pas le talent naissant.

--Mon cher père, ne me découragez pas; mon essai poétique, vous l'aurez
après demain soir» a repris Francine le sourire aux lèvres. Et sur cet
engagement plein de promesses chacun est allé se coucher.

Tout en montant l'escalier, Francine nous disait:

«Depuis longtemps, mon père s'étant plaint à tous nos voisins de mes
goûts anti-poétiques, ne leur en parle plus, mais, dès qu'il vient
quelqu'un en passant, il recommence ses jérémiades et la dernière fois
cela m'avait fort ennuyée car nos visiteurs n'étaient point des parents,
pas même des amis mais des simples connaissances. Je m'étais bien promis
que, la première fois qu'il reprendrait son thème, je lui servirais une
pièce de vers que je copierais dans Lamartine ou Victor Hugo, et vous
verrez qu'il la critiquera.

--Mon cher oncle se croit donc le seul fils des Muses? a repris maman en
souriant pendant que je me disais tout bas: «Un fils bien dégénéré par
exemple».



_Le 11 septembre._


Notre journée ne s'est point passée avec la sérénité habituelle de ses
sœurs aînées.--Avant le déjeuner et pendant que mon grand-oncle était
plongé dans le 22e Evangile après la Pentecôte: «Rendez à César ce qui
est à César et à Dieu ce qui est à Dieu»,--on est venu lui annoncer
l'arrivée d'un marchand de vin en gros. Mon oncle possède des raisins
renommés jusqu'à présent respectés par le phylloxéra, le mildow, le
blanc, enfin par tous ces microbes vignophiles au nombre d'une
trentaine, disent les savants, et qui, depuis quelques années,
s'occupent consciencieusement à dévorer les vignes. «Venez avec nous,
mes chères nièces, a dit notre oncle, vous verrez mes chais.»

Mon oncle fait goûter ses vins à l'acheteur et garde naturellement le
meilleur pour la fin, et comme il aime par dessus tout à parler le
langage des dieux, il s'écrie en frappant sur un tonneau cerclé de fer
et portant un gros numéro: Celui-là vient de mon grand coteau, un
nectar... Et le gros marchand de vin qui sait que mon oncle a la
réputation d'avoir souvent l'esprit dans les nuages, de riposter
soudain: je ferai observer respectueusement à Monsieur que lorsqu'il
s'agit de liquide on dit un hectolitre et non pas un _hectare_. Après
cette répartie pleine d'à-propos mon oncle et le marchand se sont
regardés également ahuris; mon oncle fronçait encore les sourcils, j'ai
cru que l'affaire allait manquer, mais le marchand a repris le premier
son aplomb, ses offres étaient rémunératrices et le marché a été conclu.

C'est égal, mon grand-oncle au fond était furieux. Avez-vous entendu,
nous a-t-il dit, ce grossier personnage qui semble me prendre pour un
vulgaire vigneron et qui, incapable de me comprendre, s'arroge le droit
de me donner des leçons de français--c'est trop fort...

Pour comble de malheur on a servi le beurre au réséda. Jamais je n'ai
rien mangé d'aussi horrible, un beurre à jeter au fumier, d'une saveur à
la fois âcre et miellée. «C'était à prévoir, a dit Francine d'un ton
presque sec, voilà le revenu de deux hectares de nos meilleures terres
perdu pour cette année sans compter le prix de la semence qui nous a
coûté une somme ridicule.

--J'achèterai des ruches, dit résolument mon grand-oncle.

--Il n'est plus temps d'ailleurs; ça ne vous a jamais réussi d'empiéter
sur mes domaines. Toutes les fois que j'ai cédé à vos caprices, mal m'en
a pris; souvenez-vous de vos poulains boiteux quand vous faisiez
l'élevage du cheval, et de votre faisanderie déserte lorsque vous vous
occupiez de volatiles.

--Des essais malheureux, a soupiré mon grand-oncle.

--Mon Dieu oui, comme celui du réséda. Tenez, mon cher père, retournez à
votre Muse. Vous savez bien que je suis la prose, restez la poésie.»

Nous sommes sorties avec Francine, et nous avons fait une promenade
ravissante, sa conversation est spirituelle et charmante, je commence à
croire que l'esprit dithyrambique de son cher père coupe les envolées du
sien, car Francine est une fille trop respectueuse pour contredire
ouvertement ce qu'il dit. Le soir lorsque nous sommes rentrées à notre
chambre maman m'a fait part de ses réflexions qui m'ont prouvé que je
voyais assez juste: As-tu remarqué, m'a-t-elle dit, comme Francine est
intéressante dans tout ce qu'elle dit quand elle est seule. À côté des
qualités morales et du bon sens pratique, qui font de ma cousine une
maîtresse femme, et un cœur d'or, je lui ai découvert en causant
intimement toute à l'heure avec elle un esprit fin, charmant, cultivé
dont je ne me doutais pas.

Décidément, son père l'éteint avec son éternelle soupape toujours
ouverte. Ah! je comprends qu'elle ait en horreur la poésie! À sa place
il y a longtemps que je l'aurais prise en grippe, et que j'aurais même
déserté toute littérature.



_Le 13 septembre._


C'est hier que nous avions la soirée mémorable des essais poétiques de
Francine. «Eh bien! ma cousine, lui ai-je dit avant le dîner, avez-vous
songé aux vers que vous devez soumettre ce soir à mon oncle?

--Certainement ils sont prêts et ne m'ont donné aucune peine. J'ai tout
simplement copié les premières strophes de la quatrième Harmonie
poétique de Lamartine. J'avais songé à prendre une de ses Méditations,
mais ces poésies délicieuses m'ont paru trop belles pour un début.

--Y pensez-vous! mon oncle reconnaîtra l'auteur!

--Soyez tranquille, mon père n'admet que les Classiques. Lamartine,
Musset et Victor Hugo, dont il n'a jamais voulu lire une traître ligne,
sont une trinité d'hérétiques en poésie dont on devrait, à défaut de
leur personne, faire brûler toutes les œuvres par la main du
bourreau.--Lire Lamartine! le père de Jocelyn, un livre à l'index, y
pensez-vous!»

En sortant de table nous nous sommes rendus dans le grand salon. L'heure
était solennelle; Francine tenait son manuscrit en main. «C'est fait, a
dit mon grand-oncle Benjamin.

--Oui, oui, ai-je répondu vivement, et je vous demanderai la permission
de lire l'œuvre de ma cousine, l'auteur devant être trop ému.

Soit, je t'écoute: Et d'une voix forte j'ai déclamé.

Parle, lampe du Sanctuaire,
Pourquoi dans l'ombre du saint lieu
Inaperçue et solitaire
Te consumes-tu devant Dieu?

Ce n'est pas pour diriger l'aile
De la prière ou de l'amour,
Pour éclairer, faible étincelle,
L'œil de Celui qui fit le jour.

Ce n'est point pour écarter l'ombre
Des pas de ses adorateurs;
La vaste nef n'est que plus sombre
Devant tes lointaines lueurs.

Ce n'est pas pour lui faire hommage
Des feux qui sous ses pas ont lui;
Les cieux lui rendent témoignage,
Les soleils brûlent devant lui;

Et pourtant lampes symboliques,
Vous gardez vos feux immortels
Et la brise des basiliques
Vous berce sur tous les autels.

Et mon œil aime à se suspendre
À ce foyer aérien,
Et je leur dis sans les comprendre:
Flambeaux pieux, vous faites bien.

--C'est tout?

--Oui, mon oncle, mais c'est beau. Que dites-vous de la poésie de ma
cousine?

--C'est un peu court, mais je suis satisfait.

Francine, quand je te disais que tu tiens de moi, mon enfant, tu le
vois, ça n'est pas plus difficile que cela.--La rime et la mesure y
sont, ce n'est vraiment pas trop mal pour un début, il y aura des
corrections à faire et beaucoup, mais, dame! on n'entre pas comme cela
de plain pied dans le secret des dieux.

J'aurai sans doute du mal à faire un chef-d'œuvre de ton œuvre..., mais
lorsque j'y aurai mis la dernière main...»

Décidément cette dernière main de mon grand-oncle, elle est comme le
doigt de Dieu... infaillible.



_Le 14 septembre._


Aujourd'hui nous avons pêché toute l'après midi.--_C'est la règle
inflexible des Granges_--tous les jeudis en prévision du vendredi, mon
grand-oncle tend ses lignes quatre heures durant, au bord d'un clair
ruisseau. Jeudi il était rêveur, à plusieurs reprises il a abandonné sa
ligne pour tirer un papier de sa poche et le lire attentivement; c'est
l'œuvre de Francine... il y a tant de corrections à faire!

Mon grand-oncle adore la pêche; pendant que son hameçon se promène dans
l'onde tranquille, sans y rencontrer jamais le plus simple gougeon, sa
pensée s'envole dans l'espace à la recherche de rimes têtues et de vers
introuvables. Quand la provision des vers rampants (ne pas confondre
avec les autres) est épuisée, il revient chez lui heureux de la journée
qu'il a si bien employée. En rentrant il prend la gazette. Comme il le
dit fort judicieusement, tout homme qui se respecte doit recevoir au
moins un journal et connaître les nouvelles du jour. Cependant, il ne
lit jamais la politique--parce que cela lui tourne le sang, _lui le
défenseur du trône et de l'autel_ (cliché rococo). Il se contente de
jeter un coup d'œil distrait sur les faits divers, qui révoltent en
général sa nature vertueuse et lui font monter le rouge au front, puis
il ferme le journal avec la visible satisfaction d'avoir accompli un
devoir obligatoire, mais pas amusant du tout.

Le jour où il est né, mon oncle Benjamin a dû par mégarde mettre un
doigt sur l'aiguille du Temps qui a cessé de marcher pour lui.

Sa Muse, ses habitudes et sa personne, qui comptent aujourd'hui
quatre-vingt-quatre printemps et quatre-vingt-cinq hivers, c'est
lui-même qui le dit, sont en retard d'un siècle sur l'époque actuelle;
c'est sans doute pour cela qu'il ne fait aucun cas des inventions
nouvelles. Aux Granges on est encore au régime de la chandelle, de la
six à la livre au salon, de la dix à la cuisine, et il n'y a pas encore
bien longtemps que le suif a remplacé la résine. Mon oncle n'a jamais
voulu voyager en chemin de fer, cette vertigineuse locomotion lui
donnerait mal à la tête, il ne connaît que sa berline antique, mais pas
solennelle, un coche antédiluvien.

Il se fait gloire également de n'avoir jamais _franchi les murs de la
capitale_. C'est un point d'honneur pour lui. Fi donc, de cette Babylone
moderne qui _périra par le feu_. Ils étaient trois vieux amis qui
avaient fait serment de n'y point aller dans ce Paris maudit; l'un d'eux
s'est parjuré, il est même revenu en déclarant qu'il avait fait un
charmant voyage et qu'il était prêt à recommencer. Quelle horreur! s'il
l'osait, mon oncle se signerait avant de prononcer son nom. L'autre ami
est mort. Il n'y a que M. Benjamin qui ait tenu bon, aussi est-il devenu
légendaire dans le pays. Benjamin, en voilà un nom charmant quand on a 4
ans; mais, quand on en a 84, il est tout simplement ridicule.

Ah! ce cher oncle! Ma plume trotte toute seule lorsque je parle de lui.
Il y a cinq ans il fut au plus mal d'une fluxion de poitrine. Nous
craignions tous, non sans raison, que ce fût sa dernière maladie. Mon
oncle demanda à voir l'unique ami d'enfance qui lui restât. Un ami avec
lequel il avait été lié toute sa vie et auquel il avait rendu mille
services. C'est singulier, mais il y a des gens qui s'attachent par les
services qu'ils rendent et d'autres qui se détachent par les services
qu'ils reçoivent. Mon oncle était donc très attaché à son ami d'enfance
lequel ne lui témoignait qu'une médiocre reconnaissance. Le bienfait
pèse aux âmes basses. On envoie la fameuse berline chercher l'ami qui
demeure à quelques lieues. Celui-ci en robe de chambre et en pantoufles
se dorlotait au coin du feu en fumant son brûle-gueule et en sirotant
son petit verre. Il s'habille de mauvaise grâce et maugrée fort contre
décembre qui a ouvert l'antre du vent et les cataractes de la pluie
juste le jour où _l'amitié_ l'oblige à sortir. Il part, beaucoup plus
préoccupé de lui-même que du moribond. Du reste j'ai connu bien des gens
qui n'ont pas attendu à être octogénaires pour briser dans leur cœur les
cordes de la sensibilité.

Il arrive, ma cousine se précipite. «Ah Monsieur! venez, je vous en
supplie, réconforter mon pauvre père; quelques bonnes paroles de vous
lui feront tant de bien!

--Mademoiselle, dit l'ami en tirant son pardessus, je compatis à votre
douleur. Je vous remercie d'avoir pensé à moi (la politesse exige
quelquefois qu'on sache mentir).

Pauvre ami! continua-t-il, à nos âges on ne peut guère espérer... C'est
un pas difficile à franchir, mais tout le monde s'en tire--et comme
Francine le regardait sévèrement: C'est le comte de Guiche qui jadis a
dit cela, Mademoiselle, ce n'est pas moi». Puis entrant dans la chambre
de mon oncle, il lui prend la main, et lui dit d'un air fort dégagé: Eh
bien! mon pauvre Benjamin, nous allons donc mourir!... c'est pas la mer
à boire! c'est pas la mer à boire. Ce fut tout ce que l'excellent ami
trouva dans son cœur pour consoler le père et la fille. Après ces bonnes
paroles, il fut s'asseoir au coin du feu, et demanda un grog. Ma cousine
était consternée.

Cette façon leste de l'expédier dans l'autre monde ne pouvait être du
goût de mon oncle. Il se regimba. «Hé! l'ami, je n'ai point encore
bouclé ma malle, répondit-il, et ce n'est peut-être pas moi qui partirai
le premier.» Le fait est que l'ami est mort depuis et que mon oncle, qui
nous racontait l'histoire, a terminé en manière d'oraison funèbre--Mon
Dieu, oui, je me suis fait un dernier devoir d'aller enterrer ce
gaillard-là, mais en vérité, après l'affection qu'il m'avait témoignée,
je n'y étais pas obligé.

Jeudi soir après souper, mon oncle, reprenant l'œuvre de Francine, nous
a fait part de quelques modifications. «Comprends, compare mon enfant,
tu vois comme tous les changements que j'ai apportés sont heureux; ce
n'est qu'un commencement, mais lorsque j'y aurai mis la dernière main...



_Le 16 septembre._


Hier nous sommes encore allées, à notre grande joie, nous promener avec
Francine pendant que mon oncle restait en tête à tête avec sa Muse. Tout
en marchant, tout en devisant, nous avons été visiter Fanchon, la
protégée favorite de ma cousine; une bonne vieille qui tourne tout le
jour son rouet (ce fil c'est son pain quotidien) et la nuit récite son
chapelet et prie le Bon Dieu pendant les heures qu'elle passe sans
sommeil. À quatre-vingts ans elle veut encore gagner sa vie. Une légende
s'attache à sa chaumière.

--Une légende, s'est écriée maman, ah! contez-nous-la. Les légendes sont
la poésie du passé; les paillettes et les flonflons, les rubans et les
fleurs enguirlandant les sévérités de l'histoire.

Et Francine a repris en riant. On pourrait l'appeler; la Légende des
Haricots.

--Par exemple, a dit maman, comme ces deux mots: légende et haricots
doivent être étonnés de se voir côte à côte. La légende! ce nom éveille
en l'esprit quelque chose de poétique, de suave, un pénétrant parfum
d'antan.

--C'est vrai, a répondu Francine, pour les Bretons comme vous, la
légende c'est un chant, une mélodie, un souvenir des temps passés qui
vous berce et vous endort sous les ailes de l'imagination.

Le vulgaire haricot!! quoi de moins poétique! Quoi de plus terre à
terre! la plupart du temps ce nom fait sourire, appelle la plaisanterie
et provoque l'éclat de rire. Mais cette légende-ci s'élève plus haut et
je vais vous la raconter. Un souffle mystique passe sur elle et l'on
oublie le côté prosaïque pour ne voir que le miracle de la Charité.

«Au temps mauvais de la Révolution, le curé du village qui nous touche
s'en allait un jour dès l'aurore porter à l'un de ses paroissiens malade
les derniers sacrements, la suprême consolation.

Une forte pluie d'orage avait la veille raviné tous les sentiers et
transformé les chemins en rivières de boue.

Le bon curé faisait mille détours pour éviter les fossés pleins d'eau et
les fondrières de la route.

Il était presque arrivé au terme de sa course lorsqu'une mare profonde
s'offre à sa vue, lui barrant complètement le chemin.

Le curé, craignant moins pour lui que pour le trésor sacré, l'Hostie
Sainte qu'il porte et ne voulant pas retourner sur ses pas, s'arrête un
instant fort embarrassé. Il prête l'oreille et croit percevoir un léger
bruit. En effet, un homme est là qui bêche, c'est Jean, un richard de
l'endroit, le Coq du village.

Maman a interrompu malicieusement Francine.

--Mes compliments, le Coq du village! j'ai remarqué, en général, que les
coqs de village sont tous des oies; mais je vous interromps. Continuez.

--Le bon curé hèle d'une voix forte Jean qui semble absorbé dans son
travail, lui fait part de son embarras, et le prie de vouloir bien le
laisser traverser son champ.

--Que nenni, Monsieur le Curé, vous m'écraseriez trop de pois, ils
lèvent à peine et la dernière récolte n'était déjà pas si belle.
J'voulons conserver celle-ci.

Cette réponse péremptoire n'étonna qu'à moitié le bon curé, il
connaissait le mauvais caractère de Jean et ses idées révolutionnaires.
Il n'y avait pas à insister, il restait là, sans trop savoir ce qu'il
ferait, quand de l'autre côté de la haie, une voix franche et joyeuse,
l'appelle: «Monsieur le Curé, revenez un peu sur vos pas, prenez par la
claie (barrière) et passez par mon champ, c'est un grand honneur pour
moi que Notre-Seigneur le traverse; mes haricots ne s'en porteront pas
plus mal, bien au contraire, et vous direz au Bon Dieu de les faire
lever.

--Oui, Pierre, je dirai au Bon Dieu de les faire lever et aussi de te
bénir toi et ta famille.

Le curé traversa sans encombre le champ et put administrer à temps le
moribond, propriétaire alors de la chaumière qu'habite maintenant la
bonne vieille.

Trois mois après, Pierre en cueillant sa récolte de haricots, cette fois
extraordinairement abondante, fut surpris et charmé en voyant que sur
chaque haricot, semé blanc, se voyait un ostensoir parfaitement dessiné
en brun, et depuis tous les haricots provenant de ceux-ci sont marqués
du même cachet. La charité de Pierre lui avait porté bonheur.

--Oh! oui, elle est charmante, votre légende, j'aurais bien voulu voir
ces haricots-là.

--C'est très facile, l'espèce en existe toujours; nous en avons à la
maison, m'a répondu Francine, je vous en donnerai un petit sac, vous les
sèmerez dans votre jardin et pourrez à votre tour recoller les haricots
du miracle.

--J'accepte de grand cœur et vous me faites bien plaisir.

Pendant notre sortie, mon grand-oncle, pratiquant les préceptes de
Boileau

«Sur le métier, remettez votre ouvrage
Polissez-le sans cesse et le repolissez.»

travaillait la poésie de sa fille.

De l'œuvre de Lamartine il ne reste plus trace. Son ombre a dû
tressaillir de cette horrible mutilation. Nous en avons eu une dernière
lecture après souper. Mon oncle était rayonnant. Les limites de la
bêtise humaine sont introuvables comme autrefois les sources du Nil, et
comme mon oncle voulait recommencer en déclamant du geste et de la voix:
Non, papa, ne parlons plus de _notre travail_, a dit Francine qui
baillait à se décrocher la mâchoire pour ne pas rire, revenons à vos
poésies légères; mes cousines partent demain, c'est la dernière soirée
que nous passons ensemble. Chantez-nous pour finir la ronde que vous
m'avez dédiée sur l'air: «Au pays de Bretagne». Et mon grand-oncle sans
se faire prier, passant avec une désinvolture sans pareille de la
déclamation au chant, a commencé et fini d'une voix chevrotante:

Bergère aimable et joyeuse,
Chantez-nous donc un couplet.
Si cela ne vous déplaît,
Chantez ma fille,
L'écho des bois redira
Elle est gentille.

Dans ce séjour agréable
Où croissent d'aimables fleurs
Les Belles charment les cœurs.
Chantez ma fille,
L'écho des bois redira:
Elle est gentille.

Veuillez pour ma récompense,
Moi qui sais tant vous aimer,
Me donner un bon baiser.
Chantez ma fille.
L'écho des bois redira:
Elle est gentille.

N'allez pas, chère Francine,
Vous prendre aux jolis filets
De trop louangeux couplets.
Chantez ma fille,
L'écho des bois redira:
Elle est gentille.

Gardez-vous, bonne fillette,
D'écouter les vains flatteurs
Ils sont souvent fort trompeurs.
Chantez ma fille,
L'écho des bois redira:
Elle est gentille.

Pour finir ce verbiage,
Ces couplets, doux passe-temps,
Je dirai dansez longtemps,
Chantez ma fille.
L'écho des bois redira:
Elle est gentille.

Ma cousine et maman ont applaudi, moi je n'ai pas eu ce courage.

Oui, c'est à perpétuité
Que mon cher oncle à la ronde,
Veut occuper tout le monde
De sa personnalité.

Cette bonne Francine, elle flatte trop son père, mais elle l'aime tant
qu'elle ne voudrait pas lui connaître la plus petite imperfection.

Je n'en suis pas là, moi, et je me désopile la rate tout à mon aise en
l'écoutant. Mais je sens qu'il n'est pas trop tôt que ça finisse, de
temps en temps mon oncle raffermit ses lunettes, me regarde en face et
m'apostrophant vivement: «Ah ça! pourrais-tu me dire ce qui provoque ton
hilarité?» et je reste coite.

Maman, tout en me faisant de gros yeux, vient à mon secours et dit:
«Vous savez bien, cher oncle, que la jeunesse s'amuse de tout et de
rien; d'une fleur qui s'effeuille, d'une mouche qui vole de travers...»

Au fond je ne voudrais pas lui faire de peine, le pauvre homme; nous
partons demain, c'est fort heureux, car le ridicule a fait une si large
brèche dans le respect que je porte à mon grand-oncle poète, qu'à la
longue je ne pourrais plus le regarder sans rire!



_Le 17 septembre_.


À midi nous étions à Saint-Nazaire, à deux heures nous causions sur nos
grèves de Saint-Hylax, en costume de bain; Henri nage décidément comme
un poisson. Je voudrais bien en faire autant; mais, avant d'arriver sur
nos plages tranquilles, que d'alertes, que d'émotions!...

Ce matin, nous prenons à Nantes le bateau à vapeur pour descendre la
Loire jusqu'à Saint-Nazaire. Il fait un temps admirable, et le soleil
est encore si brûlant que nous serons infiniment mieux sur le bateau que
dans les wagons, où l'on étouffe.

Nous allons avoir l'espace, le grand air, le ciel bleu, la brise
caressante, le murmure des roseaux qui assurément ne pourront nous faire
nulle révélation malsonnante, ni trahir aucun secret comme celui, par
exemple, que leur confia jadis l'indiscret barbier du roi Midas.

Nous arrivons à sept heures sur le quai, le bateau chauffe, quelques
voyageurs diligents arpentent le pont, et une foule de bancs et de
pliants, dressés sous la tente, semblent inviter les dames à s'asseoir.
Comme nous allons être à l'aise, et quelle charmante traversée nous
allons faire!--Nous nous embarquons, mais sans penser, hélas! que tout
le monde a fait le même raisonnement que nous, en sorte que voyageurs et
colis s'entassent bientôt sur le pont avec frénésie. On commence un peu
tard à s'apercevoir qu'il est temps de refuser les gens et les choses.
On n'est même qu'à moitié rassuré, tant la foule est compacte. Quelques
personnes parlent de redescendre et notre bateau, en ce moment,
ressemble assez à une forteresse assiégée; les assiégeants voulant y
entrer et les assiégés en sortir. Jusqu'aux dernières vibrations de la
cloche c'est un tohu-bohu épouvantable; il n'y a plus de place pour
s'asseoir, on se coudoie debout et les caisses qu'on ne cesse d'empiler,
s'escaladant les unes les autres, donnent, à notre modeste bateau
l'apparence d'une montagne flottant sur l'eau. Enfin, un nuage de fumée
noire et épaisse obscurcit le ciel, la vapeur s'échappe en mugissant, la
machine s'ébranle... Mais le navire n'est point équilibré, toute la
charge est sur le pont et ses flancs sont vides; un effroyable roulis se
fait sentir; les sabords embarquent l'eau; le capitaine monte sur un
banc et d'une voix de Stentor commande: «Tout le monde en bas, il faut
remplir les chambres.» Les enfants crient, les femmes pâlissent, les
hommes murmurent, mais personne ne veut obéir. «Je reste sur le pont,
pense chacun.»

Les plaintes commencent à s'élever. «S'il y a danger,
débarquez-nous!--Mais il n'y en aurait pas, reprend le capitaine, si
vous vous rendiez à mes observations, c'est vous qui allez le faire
naître.»

Personne ne bouge davantage. «Attends un peu, me dit maman, et tu vas
reconnaître le fond indiscipliné et frondeur du caractère français: on a
peur, chacun comprend que l'invitation du capitaine est nécessaire et
juste, et cependant on ne veut pas céder ni obéir à ce commandant qui,
en définitive, n'a le droit de donner des ordres qu'aux hommes de son
bord, et tu vas voir qu'on va se mettre à discuter, oubliant que c'est
l'action et non la parole qui peut sauver.» À ce moment, en effet, un
monsieur à cheveux blancs, s'écrie d'un air résolu:

«Vous allez me débarquer, capitaine.

--Mais, monsieur, il n'y a nul danger, c'est un moment de désordre.

--Ça m'est égal, je veux descendre à terre, on ne peut pas me retenir de
force ici.

--Mais, monsieur, vous allez pousser à l'épouvante, jusqu'à l'émeute,
vous voyez bien que tout le monde reste et moi-même...

--Ah! par exemple, ceci est trop fort, gronda le monsieur, s'emportant
de plus en plus, votre bateau serait sur le point de sombrer que vous
devriez rester à son bord; et, quand tout l'équipage serait en train de
se sauver, votre devoir vous y enchaînerait encore jusqu'au dernier
homme. C'est comme un général sur le champ de bataille, continue le
monsieur s'échauffant toujours davantage et regardant plusieurs
voyageurs en tenue militaire; c'est comme le mécanicien sur sa
locomotive, il a entrevu le danger, un conflit est inévitable, il
pourrait peut-être sauter, s'échapper il est encore temps... mais
l'honneur le retient à son poste et il doit mourir plutôt que de
déserter. Chacun doit faire son métier, mais je le déclare ici: nous ne
sommes pas chair à canon, ni à wagon, ni à poisson, nous sommes des
passagers qui nous confions à vous et vous répondez de notre vie.»

Toute cette belle tirade s'était éteinte dans le brouhaha croissant; il
y avait longtemps que le capitaine ne l'écoutait plus.

Nous descendons dans les chambres, quelques personnes nous suivent; mais
c'était inutile: les hommes du bord avaient reçu l'ordre, à défaut de
voyageurs, de remplir les cabines de la majeur partie des bagages.

Après quelques mouvements désordonnés, le bateau reprend son aplomb, la
paix se rétablit, chacun se rassure et peut regarder sans inquiétude
cette grande route qui marche, ainsi que Pascal appelle les fleuves.

Nous n'avons pas eu d'autre incident, sauf l'aventure inverse de deux
voyageurs; l'un plein de sollicitude pour les malles qu'on continue
d'entasser dans les cabines, oublie sa station, et lorsqu'il se
précipite sur le pont pour descendre, il n'est plus temps, le bateau a
repris sa marche; l'autre au contraire ne peut monter à bord, il
accourait au bateau dans une nacelle trop tard pour accoster, il
gesticulait, criait, jurait dans sa coquille de noix comme un vrai
diable dans un bénitier. Nous l'avons entrevu une dernière fois, se
livrant à toutes les marques du plus profond mécontentement; arrivé à
son paroxysme, c'était une tempête... dans un canot. Il a dû s'enfuir en
tourbillon.

À Saint-Nazaire, on nous a écorchées vives pour transporter notre simple
caisse, du bateau à la voiture. «Saint-Nazaire c'est une petite
Californie, a dit ingénument le commissionnaire, il faut que tout le
monde y passe.» Et nous avons dû passer sous ses fourches caudines et
lui payer un tarif... non tarifé.



_Le 19 septembre_.


Décidément, nous sommes des amphibies et nous vivons presqu'autant dans
l'eau que sur terre. Qu'on en juge. Tous les jours, nous prenons deux
bains qui se prolongent presque indéfiniment et nous pêchons deux ou
trois heures enfoncés dans les flots jusqu'à la ceinture. Aussi
crevettes, moules et coquillages de toutes sortes remplissent-ils nos
paniers de pêche. Autrefois, nous prétendions reconnaître nos crevettes
même après la cuisson. «C'est moi, disais-je, qui ai pris cette
belle-là.--Non, répondait mon frère Henri, elle est sortie de mon filet,
j'en suis sûr, et je vais la manger.--Par exemple! c'est à moi de la
prendre.» Et pendant que nous discutions si vivement, maman saisissait
la crevette en litige, la dépouillait délicatement de son écaille rose
et l'avalait, nous mettant ainsi d'accord, en parodiant la fable des
Voleurs et de l'Ane, ou mieux encore de l'Huître et des Plaideurs. Pour
la cueillette des moules qui tiennent dur au rocher, on s'écorche toutes
les mains, et, malgré les espadrilles, les pieds qui courent sur les
falaises ne sont pas en meilleur état. Mais, bah! quelques égratignures
de plus ou de moins, on n'y regarde pas de si près; avec cela nous
sommes faits comme des Bohémiens en vacances, les pieds pleins de vase
et du sable jusque dans les cheveux. C'est là le plaisir. Tout à l'heure
je voyais Henri assis sur un rocher pointu, tout au bord de la mer,
battant l'eau de ses deux jambes, et je l'ai remercié de me donner ainsi
en miniature la représentation du colosse de Rhodes.

Ce que j'aime par-dessus tout cette année, c'est de venir le soir
contempler l'infini, c'est de venir, à l'heure où la terre s'endort et
où s'éveille le firmament, lire dans ces deux sublimes pages de la
création, la mer et les cieux! Ce que j'aime, c'est de courir le matin
les cheveux au vent, les pieds nus sur notre plage sablonneuse, ignorant
les semis de galets, et de suivre ma pensée qui vagabonde dans
l'immensité.

Alors, j'écris sur ce sable, fin et brillant, comme les Romains sur
leurs tablettes, les plus jolies choses du monde, oubliant que la vague
insouciante va bientôt tout effacer. Ah! oui, je passerais mes jours
devant l'Océan à la tunique verte, à la ceinture de roches grises,
agrafée de sable d'or, à suivre son flux et son reflux, à regarder ses
flots qui coupent en deux l'équateur et qui bornent les deux pôles, à
contempler ses vagues désordonnées qui se détachent de l'Amérique et
font 1,800 lieues avant de toucher nos grèves. Ah! c'est comme une
extase qui s'empare de l'esprit, devant cet immense miroir où le temps
n'imprima jamais aucune ride durable, et qui n'est pas encore assez
vaste pour réfléchir la face de Dieu!

Je voudrais pénétrer cette mer, dont le sein fourmille d'êtres inconnus,
soumis à la grande loi du changement autant que toutes les choses qui
passent et dépendent du domaine actif de la nature, soit dans le règne
animal, soit dans le règne végétal. Je voudrais analyser ses plantes
sans nom, étudier ses animaux sans cesse renaissants et qui viennent se
jouer à la surface des flots, se baigner d'air et de lumière, ces deux
sources de vie! Le naturaliste, qui cherche à pénétrer les ombres
mystérieuses de l'Océan, à découvrir les richesses enfouies dans le fond
de ses abîmes, n'est-il pas comme l'historien qui essaye d'éclairer
l'obscurité des âges écoulés?

Chacune de ces lames est comme un berceau. La vie se répand de toutes
parts dans les couches supérieures, et, pour ces millions de vies, le
lit de l'abîme est le champ du repos. Et l'on se demande des trois
livres de la création, quel est le plus beau, de la mer immense, du ciel
étoilé ou de la terre en fleurs!



_Le 20 septembre._


Nos plages se couvrent de plus en plus d'habitations mais, en revanche,
elles se découvrent de plus en plus de bivalves et de coquillages. La
solitude, c'était leur salut; maintenant, tout le monde pêche, aussi les
moules s'en vont. Oui, les moules, qui le croirait, comme les
hirondelles, se donnent le mot pour émigrer tout d'un coup! Pourquoi? on
l'ignore; mais, un beau matin, au moment où l'on arrive pour cueillir
son déjeuner sur un banc couvert encore hier de millions d'individus, on
entend comme un bruissement dans la mer, comme un mouvement d'ailes
battant les flots. Les moules viennent de partir, elles ont ouvert leur
coquille et volent dans le sillon des vagues comme le papillon dans
l'azur des cieux.

Du reste, elles ne sont pas seules à faire des migrations intelligentes.
Il y a quelques années, les harengs se pêchaient en grande abondance sur
des grèves presque voisines des nôtres. Un industriel s'empresse de
bâtir un vaste établissement, rempli de presses et de machines pour la
conservation du hareng. Hélas! pour lui ce vaste établissement devint le
pot au lait de Perrette; il avait rêvé la fortune et ne trouva que la
ruine. À partir du jour où les machines purent fonctionner, les pêcheurs
ne rencontrèrent plus un traître hareng; ils avaient disparu comme par
magie et onques depuis on n'en a revu.

Pour preuve de leur séjour sur nos côtes inhospitalières et désertes, il
ne reste qu'une grande maison fermée qui intrigue le voyageur;
naturellement, il s'informe de ce que cela pouvait être, et il apprend
ce que je viens de dire. Cependant nos moules, malgré leur amour de la
tranquillité, et bien que nous les tracassions souvent, n'ont point
toutes déserté nos rives, et aujourd'hui la mer montant très haut et
descendant très bas, nous sommes allés à la pêche aux moules qui ne se
découvrent qu'aux grandes marées; celles-là sont infiniment meilleures
et plus belles que celles des rochers que le flux baigne seulement
quelques heures et qui restent une grande partie du jour exposées aux
rayons du soleil.

C'est ce qui a fait dire qu'à l'exemple des huîtres, les moules
baillent; et, on effet, elles se tiennent hermétiquement closes pendant
la chaleur, mais, dès qu'elles ont senti les premières vagues, au retour
du flux, lécher leur coquille, elles s'ouvrent tout doucement chaque
fois que l'eau revient, et aspirent ainsi la fraîcheur et la vie. Ces
moules-là vivent donc, mais elles ne s'engraissent pas. Parlez-moi des
autres, de celles qui demeurent accrochées au fond de l'eau; elles sont
presque aussi bonnes que les huîtres. Nous avons donc fait une ample
récolte; nous étions tous là, cueillant, cueillant toujours. Notre grand
panier débordait; sans doute ce n'était pas grand'chose de le remplir,
le difficile c'était de l'emporter. Enfin nous réfléchissons que la mer
est encore bien retirée et qu'en la suivant nous abrégeons notre route
de plus de moitié: pas de sables fatigant à traverser, pas de rochers à
contourner ou à escalader, mais une belle plage unie, toute droite, nous
n'avons qu'à marcher devant nous; c'est ce que nous faisons, je prends
courageusement le panier, puis chacun le porte à son tour.

Nous nous reposons rarement, mais nous changeons souvent de mains, car
plus le but se rapproche et plus le fardeau semble s'alourdir. C'est
l'effet de la fatigue. Enfin nous sommes devant le port Charlotte et
nous n'avons plus qu'une baie à franchir pour être chez nous, coupons
toujours au plus court et lançons-nous dans les sables vaseux du rivage;
le chemin est si lisse et si blanc!... J'ai au bras le panier qui me
pèse singulièrement; tout à coup le sable cède, j'entre jusqu'à la
cheville, un effort va me dégager; mais, pendant que je retire mon pied
droit, ma jambe gauche enfonce jusqu'au genou. J'abandonne le panier,
espérant plus facilement me sortir de ce mauvais pas; impossible.
J'enfonce de toutes parts... Je suis entourée de cette traîtreuse vase
si douce, si chaude, mais si terrible dans ses enlacements; j'en ai
jusqu'à la taille... chaque mouvement m'engloutit de plus en plus.
Henri, qui voit mon anxiété et n'a pas fait son trou, arrive à mon
secours en prenant mille précautions; grâce à son aide, je puis me
retourner, revenir en arrière, de ce côté seulement est le salut. Je
suis habillée d'une robe de vase collante, épaisse et bien pesante;
mais, en comparaison de tout à l'heure, je me trouve ingambe et leste à
marcher sur une corde raide, comme madame Saqui. Je rentre bénissant les
divinités marines qui ne m'ont point encore cette fois vouée au trépas.
«L'expérience est une lumière qui trop souvent n'éclaire que ceux
qu'elle brûle.» Me voici bien éclairée, j'en conviens, et pas à la
veille de m'aventurer ainsi à la légère dans ces sables mouvants, qu'une
marée suffit pour déplacer.



_Le 21 septembre._


Hier soir, malgré mon aventure du matin, je suis allée avec maman et mes
frères à une grande pêche organisée par nos voisins.--La pêche de nuit,
une fois en passant, a bien son charme, avec accompagnement de lune au
ciel (l'obscurité est cependant beaucoup plus favorable aux pêcheurs) et
de lanternes sur terre.--Comme Diogène, on cherche, mais ce n'est pas un
homme qu'on désire; fi donc! c'est la moindre des préoccupations, ce
qu'on demande, c'est beaucoup, beaucoup de poissons. À peine les
dernières mailles de la seine sont-elles sorties de l'eau, que chacun se
précipite vers la poche; la main qui tient la lanterne parcourt
fiévreusement tous ses anneaux: les paniers s'ouvrent, les doigts
s'agitent; il faut saisir le poisson, qui lui se glisse, se faufile,
s'élance... loin du traître filet pour retrouver la vie dans son
élément, et dans le premier moment de ce va-et-vient, on pourrait
prendre les pêcheurs cachés dans l'ombre et le mystère, pour tout,
excepté pour ce qu'ils sont. N'apparaissent-ils pas, arpentant cette
plage sans bruit et parlant bas, comme des conspirateurs agités par
leurs débats? Tous ces gens agenouillés autour des rayons tremblants
d'une faible lanterne, ne sont-ce pas des voleurs se partageant le
butin?--Non, non, ne craignez pas, promeneurs nocturnes, voyageurs
attardés, ce groupe se compose des plus honnêtes gens du monde.

Quand la mer est phosphorescente, c'est un bien autre tableau. Son écume
est de perles, ses vagues de flammes, et la seine, devenue un réseau
d'or, disparaît dans des sillons de feu. C'est la pêche merveilleuse,
mais qui n'en devient pas plus pour cela la pêche miraculeuse, bien au
contraire, et le poisson défiant, loin de se laisser fasciner par ce qui
brille, se tient coi dans ses profondes retraites, et se moque bien des
filets et des pêcheurs.

Trois beaux Parisiens, venus en villégiature dans nos parages, et
désireux de connaître tous les plaisirs qu'offre la mer, sont apparus à
cette pêche aux flambeaux et qui oblige à se mettre à l'eau, parés de
leurs plus beaux atours, comme pour aller au bal, pantalon gris perle,
habit de gala, chapeau à haute forme, gants frais, souliers vernis! Ils
espéraient sans doute nous éblouir; eh bien! ils n'ont point réussi, et
nous nous sommes bien amusés d'eux et de leur toilette, dans laquelle
ils paraissaient aussi à l'aise que nos poissons dans nos paniers.

Nous attendons des amis qui doivent venir à bord de leur yacht et depuis
hier nous interrogeons continuellement l'horizon, chaque bateau qui
passe éveille de nouveaux espoirs, suivis de nouvelles déceptions.

Pourquoi n'arrivent-ils pas? C'est que l'homme n'a point encore
découvert le secret de commander aux vents et aux flots, et que le
voyageur qui prend les grandes routes de l'Océan avec ses voiles au vent
ne peut pas dire, comme celui qui marche par les chemins de la terre:
tel jour et à telle heure j'arriverai! Cela serait vraiment trop commode
si l'on pouvait prendre la rose des vents et tenir la corde du côté
qu'on veut. Un rien dérange l'harmonie, la brise qui tourne, le courant
qui change, la lune qui s'est mal couchée ou le soleil qui ne s'est pas
mieux levé, et crac, il n'en faut pas davantage pour grisonner le ciel,
bouleverser la température si impressionnable des mers et déranger tous
les projets.



_Le 23 septembre._


Nous tenons enfin tout notre monde. «Se voir est un plaisir, se revoir
un bonheur!» Mais, à peine arrivé, on nous menace de repartir, on est
venu seulement nous serrer la main, nous dire un petit bonjour. Moi,
j'espère beaucoup en l'inconstance des flots, dont cette fois je bénirai
les caprices. Les vents n'ont pas changé et puisqu'ils étaient
favorables à l'arrivée, ils seront très contraires au départ.



_Le 25 septembre._


Hier soir nos amis nous ont fait de longs adieux, le vent n'était pas
précisément pour eux, mais ils devaient lever l'ancre au premier
courant, entre trois et quatre heures du matin. Dame! je riais sous
cape, bien convaincue que l'embarcation resterait en panne toute la
journée entière et peut-être plusieurs jours encore. C'est ce qui va
arriver, et pendant qu'elle déploie ses grâces sur place, que ses voiles
pendent piteusement, sans un souffle pour les gonfler, ce qui, au fond,
nous est fort agréable, nous allons promener nos hôtes dans nos
environs. Lundi, grande excursion sur le littoral.



_Le 26 septembre._


Nous projetons d'aller à Pornic; ce sera une jolie excursion, mais, en
attendant, le ciel s'est chargé de nous donner une fête de nuit gratis
et à domicile. D'abord nous avons allumé nos regards aux clartés de la
nature. De grandes lueurs couraient dans le ciel, qui en restait tout
illuminé; ce n'étaient que sillons d'ombres et de lumières jusqu'à
l'horizon; ces lueurs, ces épars comme on voudra, s'étaient surtout
emparés d'un gros nuage blanc qu'elles avaient métamorphosé en feu
d'artifice dont les étincelles, les fusées, les gerbes nous
apparaissaient dans la sérénité et la transparence d'une nuit
tranquille, sans le tapage des artificiers et l'odeur de la poudre. Un
peu plus loin, le gros globe rouge de la lune, (la lune cette amie du
marin) sortant de la mer, semblait un nouveau phare, ou un ballon
gigantesque se promenant à la surface des flots; mais bientôt ce sont de
véritables éclairs précurseurs de la foudre qui court dans le ciel et
secoue l'air et l'Océan de ses violentes détonations. Là, ce sont des
déchirements profonds de l'azur, qui semble labouré par un soc de feu;
ici, ce sont des serpents de flammes qui se tordent et déroulent leurs
anneaux sans fin. Puis, pendant quelques instants tout rentre dans la
nuit, pour revenir ensuite avec plus d'éclat encore.

Oui, de tous côtés des milliers d'étincelles se croisent, se choquent,
s'allument et s'éteignent à la fois, s'en allant et revenant comme une
folle bande d'insectes lumineux, une troupe de papillons d'or à faire
rêver aux lucioles d'Italie. La nature, qui ne fait jamais les choses à
demi, est admirable dans tous ses phénomènes, surtout aux bords de la
mer, où elle se montre plus grandiose que partout ailleurs.

Hélas! cette scène magnifique s'affaiblit déjà; la lune va changer les
décors, calmer la foudre et paraître sur son char triomphant. Puis, pour
lui faire la cour, toutes les étoiles vont se lever sur le passage de
leur reine, et, demain matin, lorsque le soleil, à son tour couronnera
de son nimbe d'or le ciel transparent et pur, nous croirons que ce
violent orage, qui ébranle tout en ce moment encore, n'a passé que dans
nos rêves.



_Le 28 septembre._


Pornic est un petit port de mer maintenant très fréquenté par les
touristes. On n'y trouve pas le monde mirobolant de Dieppe et de
Trouville, mais on y rencontre l'aristocratie de l'ouest, et aussi une
foule de gens avides de repos; ils viennent demander à la mer son air
vivifiant et réparateur, à la belle nature ses sites verdoyants qui
défatiguent les yeux du sable brillant des grèves et des lames
miroitantes de la mer.

La ville de Pornic a une histoire. Son origine remonte dans l'antiquité.
Il est même permis de croire, d'après les découvertes faites de tombeaux
romains, d'objets anciens et d'inscriptions multiples, qu'elle avait
autrefois une certaine importance.

La mer en se retirant n'a plus permis l'entrée du port aux navires de
grande dimension; mais on est autorisé à penser que jadis les vaisseaux
pouvaient trouver dans le port de Pornic un abri spacieux.

Un vieux château, ancien castel des seigneurs de Retz, domine l'entrée
du port. Au temps des guerres de Vendée, des batailles sanglantes furent
livrées sous ses murs, où les boulets ont laissé leurs traces. Une croix
de pierre, penchée par le temps, couronne un rocher en saillie sur la
mer, lieu de sépulture des chouans.

Le château de Pornic n'est pas le seul souvenir subsistant des seigneurs
de Retz, dont toute la contrée a porté le nom. À quelques lieues d'ici
se trouve une vieille tour en ruines entourée d'une superbe pièce d'eau
où des carpes séculaires prennent leurs ébats. On l'appelle la tour de
Princé. Elle était reliée jadis par un souterrain à un vaste château,
résidence habituelle des seigneurs de Retz. C'est là que vint souvent le
célèbre Barbe-Bleue, dont aujourd'hui on raconte encore aux enfants, les
cruautés et le juste châtiment. Le gardien de la tour conduit les
visiteurs dans un bois, oui, dans un bois où il montre des îles séparées
les unes des autres par des ponts-levis. Jadis les fossés étaient
remplis d'eau; actuellement ils sont à sec, et les îles, que l'on
appelait les _îles enchantées_, ne se distingueront bientôt plus. La
légende, toute frissonnante, assure que, dans chaque île, Barbe-Bleue
enfermait une de ses femmes. Les vieux du pays racontent que dans leur
enfance les demeures de ces femmes étaient encore debout.

Mais revenons à Pornic. L'ancienne ville elle-même, propre et
gracieusement plantée sur une colline, s'augmente chaque année de
chalets, villas, cottages de toutes sortes; si cela continue, une pointe
déserte où l'herbe jaunit et où aucun arbre n'a jamais pu pousser, la
pointe de Gourmalon, ne tardera pas à former une sorte de faubourg.

De Pornic à Sainte-Marie, on rencontre trois plages, celles du Château,
de Noveillard et des Grandes-Vallées, qui sont pendant toute la journée
les lieux où l'on se retrouve et où l'on vient s'asseoir. Une jolie
promenade, sorte de terrasse sur la mer, y conduit en suivant les
détours accidentés de la côte.

Les environs de Pornic sont très pittoresques. À Paimbeuf, l'embouchure
de la Loire présente un aspect majestueux. Saint-Gildas est l'une des
pointes les plus avancées dans l'Océan.

Si on va à la Bernerie, on passe devant l'habitation de l'un des
Charette. C'est là, sous des quinconces de tilleuls, que fut décidée la
dernière insurrection vendéenne. La mer en cet endroit se retire à
plusieurs kilomètres au moment de la marée basse.



_Le 30 septembre._


Hier matin, à six heures, par le plus beau temps du monde, nous avons
gagné la grande route à la Vequerie, où nous devons prendre le véhicule
loué à Saint-Nazaire, pour la course d'aujourd'hui. On entend un
roulement lointain: «C'est notre coche! s'écrient les impatients.» Non
c'est une affreuse carriole. D'ailleurs ce serait arriver trop juste
ensemble, calmons-nous. Mais nos oreilles sont au guet... Ecoutez ce
trot prolongé, ces grelots bruyants: quel est cet équipage encore caché
dans un nuage de poussière? Hélas! c'est la diligence de Pornichet; et,
pour nous faire prendre patience, mon frère Henri, qui a quelquefois un
mot d'à-propos, la mémoire heureuse, nous répète cette jolie fable de
Gaudy:

Clic, clac, clic, holà, gare, gare!
La foule se rangeait,
Et chacun s'écriait:
Peste! quel tintamarre!
Quelle poussière! Ah! c'est un grand seigneur,
C'est un prince du sang--c'est un ambassadeur!
La voiture s'arrête; on accourt, on s'avance:
C'était... la diligence!
Et... personne dedans.
Du bruit, du vide. Ami, voilà, je pense
Le portrait de beaucoup de gens.

Sans doute, c'est le portrait de beaucoup de gens, mais ce n'était pas
celui de notre diligence, car elle était pleine de voyageurs; en nous
apercevant ils ont mis leur tête curieuse et inquiète aux portières,
s'imaginant sans doute que nous allions demander place. Enfin, le même
bruit se renouvelle, et cette fois c'est bien notre voiture, un grand
omnibus à douze places au moins.--Nous ne sommes que dix et nous nous
installons à l'aise, bien disposés à voir et à retenir, et je puis
ajouter à rire, en parlant de la jeunesse.

Nos petits chevaux vont comme le vent. Nous nous arrêtons à Escoublac,
un bourg qui n'a absolument rien à montrer, et dont le nom n'éveille
l'attention du présent qu'en souvenir de son passé, l'ancien Escoublac
ayant été envahi petit à petit par les sables qui ont tout englouti de
leurs vagues montantes jusqu'à l'extrême pointe du clocher. On a pensé
que les plantations et les semis de pins maritimes qui croissent
partout, même sur la roche nue, pourraient seuls les endiguer, et l'on
s'est mis à l'œuvre; mais sept cents hectares de dunes ne se
renouvellent pas en un jour. Jusqu'à présent, trois cents hectares
seulement ont été ensemencés, et il faudra le travail constant de la
nature et des années pour transformer ces éternelles plages de sable
mouvant et brûlant en forêts verdoyantes. Il faudra revenir bien des
fois à la charge lorsque les graines n'auront pas levé ou qu'elles
auront été balayées par les rafales; mais, quoi qu'il en soit et malgré
les larges places encore vides çà et là, ces plaines, qui avaient paru
si désolées à maman, il y a vingt ans, lorsqu'elle visitait ce pays pour
la première fois, lui sont apparues aujourd'hui couvertes d'un léger
feuillage; la réverbération du soleil n'éblouit plus les yeux et tous
ces pins chevelus, sans cesse agités, répétant la plainte monotone du
vent, vous bercent de leur douce harmonie et semblent inviter au repos.
Désormais ces lieux ne seront plus un affreux désert, s'avançant
toujours et que l'homme doive fuir, puisqu'on est arrivé au résultat
désiré, celui d'interrompre la montée envahissante des sables que rien
jusqu'alors n'avait pu arrêter.

À huit heures et demie, au son du fouet et des grelots qui faisaient
accourir tous les gamins, nous franchissions la grande porte de
Guérande. Nous entrons dans cette vieille ville forte, comme il n'en
existe peut-être pas deux en France, et si bien conservée que, sur dix
tours qui formaient sa défense, neuf sont encore intactes. Nous suivons
le chemin de ronde de ses fortifications, une jolie promenade plantée et
toute moderne, mais qui pourrait bien avoir été jadis un premier mur
d'enceinte. La ville de Guérande, position très importante, fortifiée à
plusieurs reprises et principalement par Jean V, duc de Bretagne, fut
fondée au VIe siècle. Elle subit plusieurs sièges; prise en 1342 par
Louis d'Espagne, en 1373 par Duguesclin, elle fut vainement assiégée en
1379 par Olivier de Clisson, et en 1489 par le maréchal de Rieux. Un
célèbre traité y fut conclu, celui par lequel la Maison de Blois cédait
ses droits sur la Bretagne aux comtes de Montfort. La ville de Guérande
eut donc ce grand honneur et elle le dut à une bien petite cause. Oui,
cette ville fut choisie parce que les conférences avaient lieu en mars
1365 pendant le carême et qu'à Guérande on trouvait facilement du
poisson. Le traité fut signé le 12 avril dans l'église Saint-Aubin et
les partis en firent solennellement l'observance sur l'évangile et à
genoux devant le Saint-Sacrement exposé sur l'autel. Le comte de
Montfort jure sur son âme et les députés de Jeanne de Penthièvre sur
l'âme de leur Dame. Oui, cette ville, avec ses maisons tassées dans ses
rues étroites, ses lourdes portes et ses hautes murailles, conserve une
physionomie féodale des plus remarquables, un cachet du temps passé
qu'on ne retrouve plus. Ses fossés, quoiqu'à moitié comblés, sont encore
remplis d'une eau épaisse où mille plantes aquatiques se développent
capricieusement; le lierre, parure des ruines, escalade ses grands murs,
qu'il couronne d'une chevelure brillante et le feston régulier des
créneaux se détache au milieu des broderies légères et charmantes de son
feuillage persistant. Ah! ce beau lierre, toujours vert et qui semble
puiser sa jeunesse dans la vieillesse même de ces sombres remparts
noircis par le temps, me présente une image saisissante de la vie, faite
de mélange, de contraste, de faiblesse et de force.

Guérande a quatre faubourgs aboutissant à ses quatre portes qui se
nomment les portes Vannetaise, Saint-Michel, Bizienne et Saillé. Nous
avons aperçu dans le faubourg Saint-Michel, celui par lequel nous sommes
arrivés, le petit Séminaire et l'hôpital, deux établissements assez
considérables, mais que nous n'avons pas eu le temps de visiter.

La bonne ville de Guérande, en tout temps, est très calme, sans commerce
ou à peu près; mais l'été c'est une ville tout à fait morte, les
vieilles familles nobles qui ont continué de l'habiter la quittant à
cette époque pour la campagne ou la mer.

Nous avons commencé par l'église. N'est-il pas tout naturel, lorsqu'on
parcourt ville et village, de faire la première au Bon Dieu.

L'église, autrefois collégiale, est fort belle. On y voit dans une
chapelle de bas côté, à moitié souterraine, un tombeau renfermant les
cendres d'un seigneur de Carné de la Touche et de sa femme. Ils sont là,
représentés de grandeur naturelle, et sculptés dans un granit sur lequel
le temps n'a pas de prise; elle, dans sa robe de grands atours, lui,
vêtu d'une armure, car, après avoir été premier maître d'hôtel de
François II, duc de Bretagne, il fut ensuite attaché au service de sa
fille, la duchesse Anne, en qualité de chevalier d'honneur.

Quelques tableaux nous ont encore intéressés, puis nous sommes montés
dans le clocher, réparé dans le style de l'époque, et d'où la vue
s'étend fort loin.

En sortant de cette belle église, nous avons aussi remarqué dans un
parfait état de conservation, à droite du grand portail, l'ambon ou
chaire extérieure, du haut de laquelle le clergé, dont le pouvoir
temporel était alors aussi étendu que le pouvoir spirituel, faisait
entendre la parole sainte ou lançait des monitoires à la foule réunie.

Cette église garde encore un précieux souvenir; elle fut le lieu choisi
pour signer, en présence de hauts et puissants personnages, le célèbre
traité de Guérande, dont je viens de parler. Ce traité termina la guerre
civile dont la Bretagne était déchirée depuis la mort de Jean III par
suites des prétentions de Charles de Blois et de Jean de Montfort à sa
succession.

Nous avons également visité la chapelle dédiée par ce dernier à
Notre-Dame-la-Blanche. Une plaque de marbre gravée d'or rappelle ce
fait; en face, une madone indique l'époque à laquelle cette chapelle a
été rendue au culte, après la Révolution, et restaurée par les soins du
maire, comte de Pélan.

On nous a raconté quelques légendes intéressantes pendant que nous
parcourions les rues désertes de la ville, où vraiment nous nous
promenions un peu comme dans le palais de la Belle au Bois dormant, sans
rencontrer personne. Bref, je trouve Guérande beaucoup plus peuplé de
ses morts que de ses vivants, beaucoup plus animé par les souvenirs du
passé que par les événements du présent.

Nous déjeunons en déclarant le pain de Guérande le meilleur du monde, et
puis, fouette cocher! Nous mettons pied à terre pour visiter l'église de
Saillé; mais, hélas! nous n'y avons pas vu, comme maman à son premier
voyage, une belle noce dans tout le pittoresque et la vérité du costume
national. Non, tout s'en va, les vieilles coutumes et les vieilles
traditions! Les paludiers actuels, oubliant leur origine saxonne et les
habitudes que leurs pères avaient maintenues pendant des siècles, ont
francisé leurs modes. Adieu les larges braies et les guêtres blanches,
les culottes bouffantes et les gilets étagés, les chapeaux et les
souliers à boucles d'argent; la blouse et la casquette sont en train de
tout niveler sous leur forme démocratique, et c'est toujours très mal au
Présent de renier ainsi le Passé.

Mais revenons à l'église, que nous n'avons point examinée. Hélas! rien
n'y retient, rien n'y charme le regard; les murs sont nus, l'autel à
peine fleuri et le bon Dieu y est bien mal logé, ainsi que dans toutes
les pauvres églises de campagne. Là encore, pendant sa vie,
Notre-Seigneur continue ses leçons d'humilité; il ne vint jamais à la
recherche de la richesse et du luxe. Non, ce qu'il demandait, alors
comme aujourd'hui, c'est l'ample moisson des cœurs. Sur le dernier
pilier, presqu'à la sortie de l'église, nous avons cependant remarqué un
grand tableau, aussi affreux qu'ancien, représentant, d'après
l'historien de Bretagne d'Argentré, le mariage en 3es noces, du duc Jean
V le Vaillant avec Jeanne de Navarre, l'an 1386. L'inscription du
tableau fait encore connaître qu'en deuxièmes noces ce prince breton
avait épousé une Jeanne de Hollande, et en 1res noces Jeanne, fille
d'Edouard III roi d'Angleterre.

Nous reprenons notre course; à une demi-lieue du bourg de Batz, au
milieu des salines qui répandent les émanations les plus exquises de la
violette, il nous vient par instants des bouffées d'une odeur âcre qui
sent le brûlé. Les plus clairvoyants croient apercevoir un gros nuage de
fumée s'élever du bourg de Batz. Mais n'est-ce pas plutôt l'effet des
brumes de midi qui, par les jours de chaleur, enveloppent d'un voile si
épais l'horizon? Et ces senteurs désagréables ne proviennent-elles pas
des champs d'oignons qu'on récolte en ce moment et qui longent la route
des deux côtés? Cette plante potagère, l'oignon, est, à l'heure
actuelle, l'un des grands produits de ce pays-ci; et lorsqu'on rencontre
par hasard ces caravanes, devenues si rares, de paludiers conduisant de
grandes mules chargées de hauts paniers, il ne faut pas s'imaginer que
ces paniers contiennent du sel ou de la sardine comme autrefois; ils
sont remplis d'oignons qu'on va échanger, tout au fond des campagnes,
contre du blé noir. Jadis l'exploitation du sel enrichissait toute cette
contrée, devenue très pauvre depuis que les sels de mine ont remplacé
les sels marins. Nous nous sommes laissé dire qu'un _œillet_, qui valait
300 fr. au temps prospère, s'offre à présent pour 6 francs. C'est à n'y
pas croire; aussi beaucoup de salines sont-elles abandonnées. On
n'aperçoit plus ces blancs monticules à perte de vue, comme les tentes
d'un immense camp, mais çà et là épars, quelques tas de sel coupés à de
longs intervalles par une haute montagne de terre grise, rappelant les
tumulus si nombreux encore dans le Morbihan; cette montagne n'est point
un sarcophage recouvrant l'urne des cendres et les armes du guerrier.
Non, elle renferme tout prosaïquement la récolte de trois ou quatre
années de sel, que le propriétaire ne peut vendre et qu'il recouvre de
terre pour sa conservation. Donc, tous ces braves habitants échelonnés
depuis Saillé jusqu'au Croisic, en passant par Batz, en sont réduits,
pour vivre, à planter de l'oignon, pêcher de la sardine et exploiter les
baigneurs de bonne volonté.

Hélas! le nuage entrevu n'était point une illusion, mais une triste
réalité; l'incendie dévore une maison au bourg de Batz. On fait la
chaîne, deux pompes jouent et nous voyons tomber pêle-mêle dans la rue
des bottes de foin calciné et les meubles qu'on jette par les fenêtres.
Ne nous arrêtons pas davantage, puisque nous ne pouvons être d'aucun
secours. Ces flammes, qui ne sont pas celles d'un feu de joie,
répandraient beaucoup de sombre sur notre rapide voyage lequel, jusqu'à
présent, tient toutes ses promesses.

Voici le Croisic; une petite déception nous y attend, le port est à sec.
On peut y descendre et s'y promener à pied. Franchement, rien de plus
affreux! Autant ses nacelles légères, ses jolis bateaux sont élégants
lorsqu'ils se balancent au gré de la vague et du vent qui gonfle leur
voile blanche, autant ils semblent piteux et mal à l'aise, sans toile,
sans cordages et couchés de côté sur le sable jaune ou la vase noire.
Ils ont l'air d'une nichée sans plumes jetée hors du nid. Décidément, la
mer est aussi nécessaire au port que le feuillage à la forêt. Tout le
monde a voulu aller jusqu'au bout de la jetée, longue d'un kilomètre, et
se déployant comme un ruban. À ce moment, la flottille des pêcheurs
apparaissait; bientôt la sardine, si jolie quand elle est fraîche, si
pimpante dans ses écailles d'argent où se jouent toutes les couleurs de
l'arc-en-ciel va tomber par milliers des bateaux dans de minces
corbeilles. On les rangera ensuite, couche de sardine, couche de sel,
dans de grands paniers de voyage.

Le Croisic est une petite ville assez commerçante; il y a plusieurs
fabriques de conserves et de salaisons. L'air qu'on y respire n'est pas
précisément délicieux; rien ne le purifie complètement, pas même les
grandes brises de mer, qui demeurent insuffisantes à emporter les
émanations combinées de l'huile et du poisson. Nous avons tout visité:
et le confortable établissement de bains installé pour charmer et
retenir tous les âges et les deux promenades plantées qui commencent et
finissent la ville d'un côté, le _Mont Esprit_; de l'autre, par
opposition sans doute, le _Mont des Nigauds_, et bien nigaud, en effet,
celui qui ferait de ce lieu sa promenade favorite, la vue y est tout à
fait bornée, tandis que du _Mont Esprit_ le panorama est très étendu. On
a devant soi la mer infinie, à ses pieds la ville, plus loin les
maisonnettes blanches et les chalets rouges qui s'échelonnent sur le
rivage jusqu'au bourg de Batz et prennent auprès de son clocher les
proportions de châteaux de cartes; enfin, tout à fait dans le lointain
et fermant l'horizon, Guérande avec ses bois sombres et ses crêtes
élevées. Je ne vois rien à dire de particulier sur la vieille église
régulière et bien entretenue du Croisic, si ce n'est que son ancienneté
même est un titre de plus à la vénération des fidèles.

À quelque distance en mer se trouve le beau phare appelé la _Tour du
Four_. Nul anachorète n'a une vie plus sévère que celle de ses gardiens,
jetés sur un rocher au milieu des flots, seuls, sans communication avec
personne et ne voyant, à l'exception de quelques visiteurs l'été,
d'autres visages humains que celui du douanier qui vient tous les quinze
jours renouveler leurs provisions.

Le Croisic possède une école d'hydrographie, fondée par l'un de ses
enfants, Pierre Bouguer, né en 1698. Après avoir remporté plusieurs prix
sur des questions scientifiques, il fut choisi, en 1730, avec Godin et
La Condamine, pour aller au Pérou déterminer la figure de la terre. On a
de lui plusieurs ouvrages de mérite, et il fut le créateur de la
photométrie.

Notre itinéraire marque plus d'une étape encore. En marche donc pour la
plage Valentin, située à moitié route entre le Croisic et le Bourg de
Batz, c'est la plus belle, la plus fréquentée puisque c'est là que, des
deux côtés, on vient se baigner en foule.

Nous rencontrons les pompes et pompiers qui reviennent en bon ordre,
l'incendie est terminé; mais nous retrouvons bientôt les malheureux
occupés à reconnaître leurs meubles, et nous apprenons des détails bien
tristes. Le brasier a été allumé par des enfants jouant avec des
allumettes dans un grenier à foin; un petit garçon de trois ans a été
brûlé jusqu'à la ceinture et se meurt dans les atroces douleurs d'une
trop lente agonie. Les locataires sont sans gîte et le propriétaire
n'était pas assuré!

Chacun de nous s'est empressé de remettre son offrande. Sans doute
l'obole du passant est bien peu de chose pour soulager cette infortune,
cependant il ne faut pas oublier que les rivières se font des petits
ruisseaux... il y a tant d'étrangers en ce moment, que les secours ne
pourront se faire attendre longtemps.

L'antique église de Batz est bâtie dans de belles proportions; je
regrette pourtant l'irrégularité de l'intérieur, la nef principale étant
accompagnée de deux bas-côtés à droite, tandis qu'à gauche il n'en
existe qu'un, ce qui nuit à l'ensemble et choque le regard. On visite
plus loin, et se baignant presque dans l'Océan, une chapelle abandonnée
qui remonte à plusieurs siècles. Elle est du plus pur style gothique; en
contemplant l'élégance de ses colonnes aériennes, la délicatesse de ses
rinceaux fouillés dans un dur granit que l'habileté de l'artiste a su
pétrir comme une cire molle, on se prend à rêver du passé et à regretter
que ce beau monument ne soit plus qu'une ruine.

Nous eussions voulu voir le costume national dans tout son éclat,
rencontrer quelques beaux paludiers sous le harnais traditionnel. Bah!
on ne les retrouve plus, ces intéressants personnages... qu'en
coquillages ou en photographie. En parcourant les rues irrégulières de
ce bourg, qui ne connut jamais le cordeau, nous passons devant une
chaumière où nous apercevons une belle dame occupée à dessiner une jeune
paludière en costume de mariée. Notre premier mouvement est d'entrer,
beaucoup moins pour voir l'artiste que pour voir le modèle. Mais, au
moment de franchir le seuil, une vieille se précipite à notre rencontre:
«Arrêtez, dit-elle, n'entrez pas, c'est la comtesse de Bretagne qui
peint ma fille!» Comment, il y a encore une souveraine de Bretagne?

Nous avons cru la bonne femme folle; mais point, elle raisonnait
parfaitement la chose, qu'elle croyait certaine; et le jeune monde
s'animant, ça n'a plus été qu'un chassé-croisé de demandes et de
réponses, d'autant plus amusantes qu'elles étaient plus imprévues.
Vraiment, il n'y a que la langue qui ne s'use pas en marchant. Nous
avons bien vite compris que la vieille n'était pas insensible à
l'argent, et qu'à l'aide de quelques pièces blanches on pouvait
facilement manier ses paroles et ses actions; cela nous refroidit un
peu. D'ailleurs, ce colloque moqueur ne peut se prolonger sans devenir
impertinent pour l'artiste, qui s'est rapprochée et commence à prêter
l'oreille, et les gens bien élevés tiennent toujours à être polis, tout
autant pour eux-mêmes que pour les autres. Au lieu de nous attarder
davantage, songeons que le temps marche. Le soleil, qui n'attend
personne, s'avance grand train, et l'inconnu nous appelle encore.
Bientôt nous allons apercevoir le Pouliguen. La route est charmante, le
grand chemin qui rattache entre elles toutes ces agréables stations de
bains, si rapprochées les unes des autres, se déroule devant nous comme
un long ruban blanc liseré de vert quand il traverse bois et prairies,
festonné de bleu quand il côtoie la mer; cette course rapide et variée
renferme tous les enchantements de la vue.

Descendons, nous sommes arrivés. Le vieux Pouliguen, avec ses cabanes de
pêcheurs, ne nous retiendra pas! mais ce qui va nous plaire, ce sont les
ravissantes villas semées de tous les côtés, c'est le joli bois sombre
qui s'élève à droite, entre la ville et l'Océan. Allons nous y asseoir.
L'ombre et la fraîcheur nous attendent dans ce bois charmant, un peu
trop encaissé peut-être, puisqu'il n'a aucune vue. Mais ici est-ce
défaut ou qualité? Il me semble que c'est un mérite, et l'on est bien
aise, dans un lieu où l'immensité de la mer vous saisit à chaque pas, de
s'y dérober quelques instants. Les promeneurs ne sont pas très nombreux
au milieu du jour, mais nous rencontrons beaucoup de bonnes et quantités
d'enfants, fervents habitués, partout et toujours, de toutes les
promenades; voici également le marchand de plaisir, qui connaît les bons
endroits et suit les enfants à la piste comme un fin chasseur de gibier.
Il vient nous tenter à notre tour, et chacun veut tirer et gagner bon
nombre de ces petits cornets friables et dorés qui m'ont toujours semblé
découpés dans la feuille légère d'un papier parfumé, mais au demeurant
fort agréables au goût.

Nous passons sans transition du bois à l'église toute neuve, toute
fraîche, toute parée, qui fait honneur au pays. Saint-Nazaire devrait
être singulièrement humilié de voir ainsi la bourgade donner l'exemple à
la ville; mais, dame! il se montre bien plus préoccupé des richesses de
la terre que de celles du ciel; il se bâtit des bassins, des docks, des
hôtels; les églises viendront plus tard.

Il est cinq heures. Les estomacs commencent à battre le rappel. En route
pour Pornichet. Nous longeons les dernières dunes plantées d'Escoublac.
Nous traversons deux ou trois villages inconnus, et nous arrivons à la
Baule, station balnéaire qui se fonde sur l'admirable plage s'étendant
du Pouliguen jusqu'à Pornichet. Si la mode s'en empare la Baule
deviendra la ville des villas.

Nous touchons Pornichet, un port assez mal niché à mon avis. Un bouquet
d'arbres nous invite au repos; arrêtons-nous ici, comme dans le
_Chalet_, et mettons le couvert à l'ombre de ces nombreux sapins si bien
nommés maritimes, puisque ce sont les seuls arbres qui s'acclimatent à
vivre les pieds dans le sable, la tête sous un soleil de plomb, rarement
arrosés et rafraîchis seulement par les grandes brises de l'Océan qui
ébranlent bien plus qu'elles ne caressent.

Le soleil, qui s'était voilé d'un léger brouillard à la mer montante,
nous fait ses adieux à travers de vrais rayons d'or. La soirée est
délicieuse, le temps calme, pas un souffle, aucun bruit; seul, l'Océan
alangui se mourant sur la grève. La meilleure manière d'allumer
l'esprit, c'est d'éteindre la faim. On mange d'abord en silence, puis
toutes les langues se délient à la fois. Un peu plus on allait chanter
et danser dans ce bois où il est même défendu d'entrer, ce que nous
n'avons lu qu'en le quittant, fort heureusement. Louise, une de mes
amies, s'animait de plus en plus, elle riait à gorge déployée et
bavardait comme l'oiseau blanc et noir. Ne me sentant pas du tout à
l'unisson de cette joie bruyante et sans raison d'être, je me suis
rapprochée de maman qui, elle aussi, m'a trouvée trop raisonnable: «Bah!
m'a-t-elle dit, ne lui reproche pas de rire et de jaser, ne la plains
pas de ne rien voir et de ne rien entendre; crois-moi, assez vite
viendra l'heure de la pensée longuement réfléchie... Laisse-la jouir et
jouis toi-même de cet heureux âge, de la saison printanière où l'on
regarde sans voir, où l'on écoute sans entendre. Que dis-je? on entend
la voix de la jeunesse qui répète au cœur ses plus brillantes chansons.
Ah! celle-là domine toutes les autres voix, tous les tumultes
extérieurs, tous les bruits de la terre qui viennent à peine effleurer
l'âme... Oh! laisse les lèvres de Louise sourire et chanter, ces lèvres
insouciantes qui, plus tard peut être, se plisseront amèrement.

Nous remontons en voiture, et cinq minutes après, au grand trot de nos
chevaux, nous faisons notre entrée à Pornichet. Le fouet claque, les
grelots carillonnent, les essieux gémissent, la voiture bourdonne; mais
quel est ce misérable fracas, comparé à celui que nous percevons tout à
coup...

Il est sept heures: baigneurs et baigneuses, en costumes éclatants, se
promènent au sortir de table et entourent une troupe d'acrobates qui
font une parade assourdissante au son de la caisse, du fifre et du
tambour. Notre bande se sépare en deux; les plus jeunes, mes frères et
leurs amis, grimpent sur le haut de l'omnibus pour mieux dominer la
scène; les autres vont se promener sur la plage et donner un coup d'œil
aux habitations. Le château Vauthier, qui les couronne et qui nous
semble très beau, nous attire par l'élégance de son galbe imposant et,
pour l'examiner de plus près, nous abrégeons le chemin en faisant une
vraie course au clocher, à travers des vignes sablonneuses et des
buissons épineux. En effet, ce château est superbe avec ses cinq tours
élancées, et son fronton gracieusement sculpté au milieu de la
principale façade flanquée de deux poivrières. Il semble énorme, et son
aspect deviendrait tout à fait sévère sans la blancheur de sa robe. Il
est tard, il faut partir, le frais et la nuit arrivent comme s'ils se
tenaient par la main. Tout le monde se case à l'intérieur du coche et
plus d'un œil se ferme doucement, invité au sommeil par le balancement
régulier d'une rapide locomotion. La route paraît plus longue dans
l'obscurité, on se rend moins compte des lieux et des distances. «Nous
avons dépassé la Vequerie, le conducteur nous amène à Saint-Nazaire,
s'écrie Louise, qui se réveille tout à fait pour nous faire cette belle
révélation. Nous avons un moment d'incertitude et de crainte; mais
rassurons-nous. C'est à peine si nous avons atteint la _Tour
d'Aiguillon_. Voici le _feu tournant du Commerce_, et tout là-bas l'œil
rouge du spectre blanc; c'est ainsi que nous appelons le phare
_Ville-ès-Martin_. À mer haute, sur sa pointe avancée, il se trouve si
loin de terre qu'il ressemble à un grand fantôme se promenant sur les
eaux. Nous descendons à point; le ciel nous inonde de ses clartés
pendant que nous regagnons Saint-Hylax. Il est neuf heures, et la
fatigue étant débarquée avec nous, chacun prend son bougeoir et se hâte
de regagner sa chambre avec l'espoir de continuer en rêve les péripéties
d'un jour si bien rempli.



_Le 2 octobre._


Hier nous nous sommes longuement reposés, et le repos succédant à
beaucoup de mouvement et de bruit, c'est encore du plaisir. Ce matin, je
me suis réveillée après un somme de douze heures; j'avais fait le tour
du cadran sans m'en douter. Mais à seize ans, le sommeil est une
marchandise dont on a toujours à revendre, et l'on est bien loin de se
plaindre comme le financier de La Fontaine:

Que les soins de la Providence,
N'eussent pas au marché fait vendre le dormir
Comme le manger et le boire.

J'avais quelque loisir avant le déjeuner et comme je sentais ma plume
toute guillerette et frétillante entre mes doigts, j'ai pris mon cahier
pour y consigner une journée charmante et tout à fait à part que
jusqu'ici je n'avais pas eu le temps d'écrire. Il s'agit des noces d'or
de nos voisins, Monsieur et Madame C..., fête très belle, très touchante
à laquelle nous avons assisté dernièrement.

Bien des ménages célèbrent leur vingt-cinq ans d'hymen, les noces
d'argent; mais se retrouver ensemble, à cinquante ans de distance pour
recevoir de nouveau la bénédiction du prêtre, c'est bien rare. C'est un
long bail qu'un demi-siècle, même avec la vie, à plus forte raison avec
le mariage. Dieu réservait ce bonheur d'une longue union à M. et Madame
C... Ils étaient là comme au premier jour, l'un près de l'autre, au pied
de l'autel et nous avons admiré leur belle tournure et leur bonne santé.
Je pense qu'ils étaient presque aussi heureux qu'à pareille heure il y a
cinquante ans; alors, sans doute, c'était la jeunesse et l'espérance,
que rien ne remplace; mais c'était aussi l'inconnu, le travail, la lutte
pour la vie. Que d'inquiétudes pouvaient se grouper dans l'azur de leur
ciel bleu! Que de craintes pouvaient apparaître comme un point noir à
l'horizon vermeil de ce jeune couple qui commençait les affaires, riche
seulement de bonne volonté et des dix mille francs de dot que chacun
apportait! Heureusement que dans ce mince bagage, pour une route aussi
longue, la boîte de Pandore avait trouvé place à côté des fortes
qualités qui domptent le sort. Aussi quel contentement intime ils ont dû
éprouver en revenant en arrière jusqu'au point de départ! Que d'actions
de grâce ils ont dû rendre au Seigneur qui a béni leur travail et leur a
accordé la fortune et la santé! Cependant il y a une lacune dans ce
bonheur qui semblerait complet, si le bonheur parfait était de ce monde.
Leurs deux filles sont bien là, mais sans descendance, et quand on a la
joie d'assister à la cinquantaine de ses parents, cela veut dire qu'on
n'est pas précisément de la première jeunesse, et que de ce côté-là il
n'y a plus d'espoir.

Après la messe, on a chanté le _Te Deum_; le marié et la mariée ont dû
signer à la sacristie avant de quitter la jolie église de l'Immaculée,
qui n'avait jamais vu pareille fête; puis la noce a défilé deux par deux
comme elle était entrée. Cette touchante cérémonie eût été plus
solennelle encore si Mgr de Nantes avait pu arriver à temps pour offrir
le saint sacrifice, comme on l'avait espéré; mais il n'a pu venir que
pour le dîner de famille, très nombreux et très gai, paraît-il. Nous n'y
assistions pas, et pour cause: les seuls membres de la famille étant au
nombre de cinquante. Mais les amis et les connaissances de la côte
avaient tous été conviés pour la fête de nuit, vraiment délicieuse; tout
était de la partie; le ciel étoilé, la mer phosphorescente et le parc
illuminé de flammes multicolores qu'une brise aimable caressait sans les
éteindre. Nous avons eu des moments féeriques à nous croire transportés
dans les jardins d'Armide. Toutes les corbeilles de fleurs étaient
entourées de cordons de feu; les gynériums pleuvaient de l'or, les
marguerites reines s'étoilaient de diamants, les roses et les
héliotropes mêlaient à leurs flots de parfums des flots de lumière. La
pièce d'eau elle-même était lumineuse, et l'on aurait pu croire que,
dans chaque creux de rocher, dans chaque coquille nacrée, un gros ver
luisant avait élu domicile. Puis, tout à coup, une longue traînée de
paillettes rouges a sillonné l'espace: le feu d'artifice commençait.
Toutes ces fusées, lancées presqu'en même temps, ressemblaient à des
comètes chevelues et échevelées qui se poursuivaient quelques instants
dans le ciel pour venir s'éteindre dans la mer. Les feux de Bengale
s'allumaient de tous côtés: ici, comme des nappes d'eau moirée d'argent;
là, comme de petits Vésuves en miniature, lançant de leurs cratères
microscopiques la lave et les étincelles brûlantes. Toutes ces teintes
donnaient aux arbres, aux fleurs, aux gazons, les nuances les plus
suaves, les plus indéfinies et revêtaient soudain des couleurs de
l'arc-en-ciel les groupes assis ou promenant. C'était un éclair, un
rayon, puis tout rentrait dans l'ombre pour en ressortir de nouveau sous
des aspects variés. Le château lui-même a changé de décors; un immense
feu de Bengale a brûlé au faîte de la grande tour, animant la campagne
qui semblait sortir du sommeil aux approches d'une aurore merveilleuse;
puis l'habitation est rentrée dans la nuit, recevant à son tour les
reflets lumineux du jardin, jusqu'au moment où les salons se sont
ouverts à deux battants. Il était dix heures, la brise semblait
fraîchir, les yeux étaient satisfaits et les appartements se sont
remplis des invités, au nombre de cent environ. Bientôt le thé,
accompagné de mille friandises, a été servi avec une recherche, une
élégance généralement inconnues à la campagne, et l'on a terminé par la
_jarretière de la mariée_: un flot de rubans de sucre blanc et rose, qui
s'est déroulé à l'infini et dont chaque convive a pu prendre une large
part.

Ce soir-là je suis rentrée ravie, j'ai fait des songes d'or, mon sommeil
ayant continué cette belle fête, même aujourd'hui c'est l'imagination
encore tout éblouie de ce que j'ai vu que j'écris ces charmants
souvenirs, bien persuadée cependant qu'ils ne s'échapperont jamais de ma
mémoire.

Cette après-midi nous sommes allés au bain avec notre voisine et ses
jeunes enfants, qui courent et folâtrent au milieu des vagues, sans peur
aucune, comme ils s'amuseraient sur une pelouse. Ah! quelle différence
avec les enfants qu'on amène des grandes villes, tout les saisit. C'est
à se demander si ces bains dont ils sortent pâles et grelottants leur
sont salutaires. Ici c'est différent et ces jolis enfants avaient l'air
de chérubins, avec leurs cheveux blonds comme les épis, leurs joues
fraîches comme les roses, enveloppés d'un élégant costume de flanelle
blanche liserée de bleu, et je comprenais le regard d'amour de leur mère
suivant toutes ces jeunes têtes rieuses, tous ces petits corps sortis
brûlants de la mer froide. L'air buvait dans un baiser les dernières
perles du bain ruisselant de leurs épaules avec cette fraîcheur
délicieuse et parfumée de la pluie retombant de la corolle d'un lis
après une matinée d'orage. Ils avaient des frissons roses, des
transparences de sang sous une pulpe de fleur, des délicatesses
merveilleuses de tissu, et, à travers l'épiderme souple et satinée de
leurs petits bras potelés, je voyais courir des veines bleuâtres, comme
les pousses inextricables et vigoureuses d'un jeune arbre.

Pendant qu'ils s'habillaient, je regardais arriver plusieurs beaux
navires rentrant au port. Le plus grand de tous, un transatlantique,
m'était apparu d'abord comme un léger brouillard. Sur la terre, j'en
voyais autant. Une fumée floconneuse sortait des habitations humaines,
déroulant ses spirales dans l'azur; au fond de l'horizon, c'était encore
la même fumée, signalant la trace et la marche de l'homme, cette fumée
image de sa vie! Il naît, il se dresse, il avance, il va, vient, court,
s'élance, passe et repasse avec ses ardeurs, ses volontés, ses passions,
ses espérances, et tout à coup, comme cette fumée, il s'évanouit sans
rien laisser de son fugitif passage!...

Je n'aurais pas voulu m'arracher à ce spectacle grandiose, mais on
proposait de remonter au jardin et de s'asseoir à l'ombre des vieux
chênes. Là, d'ailleurs, ma rêverie pouvait se continuer. Ne nous
disent-ils pas les plus charmantes choses, les fils et les filles de
l'air; les papillons brillants et les mouches légères butinant à tous
les calices? n'ont-ils pas aussi leur langage joyeux, les parterres
odorants et les vergers pleins de promesses?

Oui, les grappes vermeilles alourdissent les pampres qui traînent à
terre, les pommiers et les poiriers s'affaissent sous le poids de leurs
fruits, et tous ces beaux plants n'ont guère qu'une quinzaine d'années.
Maman peut dire: «Je les ai plantés, je les ai vus naître,» et moi, je
reste tout étonnée de la rapidité de la végétation, de la diligence de
dame Nature et à faire grandir ici tous ces jeunes arbres.

Nous buvons le jus de notre vigne, un vin modeste qui, sans doute, ne
vaut pas le lacryma-christi (hélas! le Christ n'a pas versé de ces
larmes-là sur toutes les plages), mais que nous trouvons très agréable
tout de même. D'ailleurs, avec le temps et les soins, notre crû ne peut
aller qu'en s'améliorant, nous l'espérons du moins, et l'espérance c'est
le flambeau de l'avenir. «La Confiance dans l'avenir éclate dans tous
les actes de la vie de l'homme. Il ne plante pas seulement pour
lui-même, il espère donner de l'ombrage à ses enfants. S'il désire être
père, c'est pour perpétuer son nom et revivre dans les rejetons de son
sang rajeuni; s'il allume son génie au feu de la création, aux
merveilles de la terre et des cieux, au souffle de la science et des
arts, c'est afin que sa mémoire, comme une étoile glorieuse s'élevant
au-dessus de son enveloppe mortelle, brille sur le monde et sur son
tombeau. Son âme au Ciel se réjouira alors des bienfaits qu'il aura
répandus sur les hommes.» «Il faut le reconnaître, l'homme vit par ses
espérances autant que par ses souvenirs; portant ses regards de
l'horizon qui se rapproche vers celui qui s'éloigne, il tend sans cesse
une main au passé et l'autre à l'avenir. Il continue son existence par
sa famille et ses labeurs, double lien unissant toutes les générations
entre elles, établissant cette grande loi de la solidarité.» «Si la
pensée de l'homme n'avait pas franchi les bornes de la vie, si elle
s'était renfermée dans le cercle étroit où il s'agite, il n'aurait
entrepris, dans la prévision d'une fin inévitable, que des ouvrages
proportionnés à l'incertitude et à la brièveté du temps; mais il sait
que l'œuvre commencée ne restera pas inachevée, qu'une autre main
viendra remplacer sa main absente, et il travaille avec ardeur. Voilà ce
qui constitue la vie indéfinie du genre humain à travers les siècles qui
se succèdent et se déroulent sans cesse vers l'éternité.»



_Le 3 octobre au soir._


L'Océan gronde sourdement, et pourtant le ciel est beau. Ah! c'est
pendant ces grandes colères, qui viennent se briser contre la falaise ou
s'apaiser sur un sable mouvant, que l'on comprend davantage les sublimes
harmonies de la création, où tout est réglé par l'Intelligence Suprême.

Nous arrivons de Saint-Marc, un point de grandes roches et de grosse
mer, qui va se peuplant de plus en plus chaque année. Nous avons visité
le beau bateau de sauvetage insubmersible, tout construit en acajou, et
pouvant contenir au moins trente personnes, sans compter l'équipage;
celui-ci se compose de dix marins intrépides dont la conduite en
plusieurs occasions a été admirable.

Le voilà donc ce grand canot sur son lourd chariot qui doit le conduire
à la mer comme le canon sur son caisson qui doit le conduire à la
bataille. Lui aussi, comme le canon, il est prêt à marcher au champ
d'honneur, à lutter contre tous les éléments déchaînés qui vont livrer
bataille à l'énergique résistance de la force et de la volonté humaines,
souvent trop faibles devant leur aveugle fureur. Son pointeur c'est le
pilote, qui va commander les manœuvres, non pour faire comme l'artilleur
l'œuvre de la mort, mais au contraire une œuvre de vie et sauver les
victimes déjà aux prises avec l'infernale puissance. Ah! ce combat qui
l'attend me semble le plus terrible de tous, car il va marcher contre
l'inconnu, seul, dans la nuit peut-être, sans se dissimuler que la
retraite est parfois impossible et qu'aucun autre secours ne peut
arriver.

Nous avons aussi visité la trop modeste chapelle de Saint-Marc et
remarqué en revanche son grand nombre de restaurants et de cabarets.
L'un d'eux s'intitule l'_Entrée de la Loire_. Vraiment, pourquoi se
faire marin d'eau douce devant cette mer orageuse? Pourquoi se faire si
petit devant cet espace si grand? Parler de la Loire, c'est bon à
Nantes, mais pas ici, devant l'infini. Et pourtant j'aime les fleuves,
je m'intéresse à leur histoire, que les flots jaseurs et familiers
racontent en passant. Ils naissent d'une goutte d'eau tombée de la fente
d'un rocher ou sortent d'une humble source cachée sous la mousse verte
et le cresson en fleur. Alors ce sont de petits ruisseaux joyeux qui
courent en gazouillant sur les cailloux polis et le sable argenté, ne
disant pas grand'chose encore, puis leur voix devient douce et
plaintive, chantant maintes idylles écoutées avec recueillement par les
saules au front incliné. Après cela, ces mêmes voix grandissant
deviennent sévères; les flots s'augmentent, s'étendent sur les bords
fleuris, se gonflent entre les rives de granit, mugissent sous les
arches des ponts et viennent se mêler à la vie turbulente des cités;
ensuite, ils quittent la ville, se déploient avec majesté dans de vastes
plaines, les montagnes se sont déchirées pour les laisser passer, et ils
arrivent enfin à la mer, c'est-à-dire à l'immensité, à l'oubli, qui
prend leurs souvenirs avec leurs ondes. Ils se précipitent dans cet
antique abîme où l'œil plonge éperdu et plein d'extase, où la pensée
nage dans l'espace et se perd dans les profondeurs infinies de la
contemplation! La vie apparaît comme dans un songe, et le passé toujours
vivace ramène dans le même flot les heures fortunées ou douloureuses de
l'existence. Souvenirs! phares plus brillants que ceux qu'on voit
illuminer la mer et qui, chaque fois qu'on regarde en arrière, se
rallument dans la nuit du passé! Hier après dîner, je suis restée tard
sur la grève, retenue par le charme puissant qui naît de l'approche du
soir, alors que le soleil caresse d'un dernier regard la terre qu'il
semble quitter à regret. Après une journée très chaude encore, il est
délicieux de se reposer dans la nuit, d'aspirer tous les parfums au
souffle de la brise, de suivre du regard les Cieux qui s'éveillent et
d'écouter doucement les harmonies de la terre qui s'endort. C'est le
murmure du flot qui chuchote avec la plage, c'est l'aboiement lointain
du chien qui ramène le troupeau, c'est le dernier frôlement de l'oiseau
qui ploie son aile...

Joachim le plus vieux pêcheur de la côte qui s'en allait après une pêche
fructueuse, s'est arrêté pour me souhaiter le bonsoir et nous avons fait
un brin de conversation. La mer était phosphorescente: «Eh bien!
Joachim, vous qui aimez tant la mer, vous devez la trouver bien belle
avec toutes ces paillettes d'or.

--D'abord je la trouve toujours belle.

--Vous ne trouvez pas étrange cette mer qui semble charrier des flammes
plutôt que des vagues?

--Si, mademoiselle, mais j'ai vu jadis lorsque j'étais matelot à bord de
la _Marie-Louise_ un grand navire de commerce, j'ai vu quelque chose de
bien plus étrange, j'ai vu un navire aimanté...

--Joachim, un navire aimanté! mais c'est un phénomène alors que vous
avez vu.

--Oui, mademoiselle, c'est ce qu'ils disaient tous à bord et le
capitaine appelait ça une série de phénomènes magnétiques.

--Mais c'est intéressant, contez-moi ça, Joachim, je vous écoute.

--Mademoiselle, c'était un 1er août, je n'ai point oublié cette date,
notre navire fut complètement enveloppé par un nuage phosphorescent qui
aimanta toutes les parties, tous les objets en fer du bord.

Le bâtiment, les hommes de l'équipage étaient comme «enduits d'une
couche de feu».

Les marins à ce moment se précipitèrent à l'habitacle: l'aiguille de la
boussole avait des oscillations de l'amplitude de celle d'un éventail
mécanique!

Ils voulurent, alors, sur l'ordre du capitaine, changer de place, des
chaînes qui traînaient sur le pont... Impossible de les remuer, bien
qu'elles ne pesassent pas plus de soixante livres chacune.

Chaînes, boulons, goujons et barreaux, tous les objets en fer du bord,
en un mot, étaient aimantés et adhéraient au pont, comme s'ils y avaient
été vissés.

Le nuage électrique était si épais, que le navire dut suspendre sa
marche; on ne voyait, en effet, rien au delà du pont, qui paraissait
être une masse étincelante de feu.

Tout à coup, la phosphorescence commença à décroître, le nuage s'éleva,
puis abandonna le navire, d'où nous le suivîmes de l'œil, s'éloignant
sur la mer.

Ah! je me rappellerai toujours cette chose extraordinaire et le
saisissement de tout l'équipage.

Le vent fraîchissait beaucoup il était temps de rentrer, mais je suis
restée encore quelques minutes. Joachim venait de reprendre sa marche
lorsqu'une barque silencieuse et que j'entrevoyais à peine glissa devant
moi. Soudain de cette barque légère, de ce frêle esquif, une voix que,
de plus près, au milieu des critiques d'un salon ou des exigences d'un
théâtre, on eût froidement entendue, une voix, dis-je, s'est élevée,
sortant du sein des ondes comme si la mer charriait des flots
harmonieux; c'était quelque chose de vague, d'aérien, d'insaisissable,
comme un écho, un rêve, un soupir; ce chant devenait si suave, si
mystérieux dans cette nuit profonde, que j'ai pensé à des voix
surnaturelles murmurant un langage inconnu, comme celui que soupirent
les sylphes dans l'air, les génies sur les eaux, les fleurs à la
prairie, les feuilles à la forêt, et pendant que la nacelle fuyait et
que la voix s'éteignait, mon âme s'est envolée vers les sphères où
l'harmonie est née, d'où elle est descendue: des Cieux!

Peut-être est-ce ma dernière soirée passée dans la solitude, à
contempler l'infini, car ces jours-ci de nouvelles excursions nous
appellent encore, et les vacances qui vont prendre fin auront été bien
employées jusqu'au bout. Nous allons voir les forts et les phares qui
nous entourent, visiter un transatlantique à Saint-Nazaire et les
chantiers de la Compagnie.



_Le 6 octobre_


Les phares nous ont vivement intéressés. Cette lumière qui s'allume dans
l'ombre n'est-elle pas comme l'œil vigilant de la Mère-Patrie qui veille
sur ses enfants et leur indique le chemin? cette lumière qui brille dans
la nuit sur la terre n'est-elle pas sœur de l'étoile qui luit aux Cieux,
et ne devient-elle pas comme elle une étoile de salut? Toutes les deux
dirigent vers le port, l'une les voyageurs de la vie, l'autre les
naufragés de la mort... Oui, tous ces feux de différentes couleurs,
fixes ou tournants, ont été disposés de façon à indiquer, d'une manière
sûre, la voie à suivre et les écueils à éviter aux navires ballottés
dans les ténèbres et l'inconnu.

Nous avons visité les trois phares de notre voisinage; après avoir gravi
les longues spirales de leur escalier, on nous a introduits dans la
lanterne et l'on a fait mouvoir devant nous, pour les feux mobiles, le
mécanisme ingénieux qui les fait tourner. Cette lanterne circulaire,
haute et large de plusieurs mètres, se compose de panneaux en cristal,
épais comme une planche, sans défaut, sans tache, et si nets que c'est à
se demander s'ils existent vraiment, tant le regard les traverse sans
difficulté; aussi la lumière, se décomposant, se grossissant et se
reflétant dans ces prismes merveilleux, se projette-t-elle à de grandes
distances, à plusieurs lieues en mer. Tout l'intérieur est éblouissant
de propreté, le cuivre reluit comme l'or. L'extérieur est imposant de
solidité. Cependant, telle est la force des ouragans que ces tours,
bâties de blocs de granit et qui semblent inébranlables sur leur roc
profond, oscillent parfois de plusieurs centimètres pendant les
tempêtes. Les gardiens se sentent bercés, comme les marins dans leur
cabine, c'est presque le roulis. Ils sont donc au nombre de deux, les
braves gens attachés aux phares et chargés d'alimenter soigneusement,
chaque nuit, la grosse lampe qui doit brûler depuis le coucher du soleil
jusqu'au matin; ce sont les modernes gardiens des feux sacrés, avec
cette différence des anciens, qu'ici on rencontre des gardiens par
douzaine, c'est une place très enviée, tandis que l'antique Rome avait
bien de la peine à trouver six vestales seulement parmi sa nombreuse
population.

Du haut de la tour du Commerce, élevée de huit étages, le panorama est
immense et le regard s'étend à perte de vue sur les coteaux accidentés
de Savenay et l'horizon sans limites de l'Océan.

Le phare Ville-ès-Martin, bien moins haut, a été construit sur l'extrême
pointe d'un amas de récifs où maman a vu un navire talonner et
s'engloutir en quelques minutes.

Celui d'Aiguillon indique également, des écueils à fleur d'eau et la
baie de la Courance, où il ne fait pas bon s'aventurer. En ce lieu
sauvage, composé de sables mouvants et de rochers terribles, l'Océan
gronde toujours et l'on voit encore à marée très basse les mâts d'un
grand vaisseau qui vint se perdre ici, il y a bien années, par une
sombre nuit d'hiver.

Ce phare d'Aiguillon, construit d'après les ordres et sous le
gouvernement du duc d'Aiguillon en Bretagne, en a gardé le nom. Il eût
été à désirer que ce duc, qui fut si universellement détesté dans notre
cher pays, n'eût pas laissé d'autres traces de son passage que des
souvenirs de ce genre-là. Malheureusement pour son honneur, l'histoire a
raconté l'accusation portée contre lui devant le Parlement de Bretagne
et ses démêlés avec l'éminent procureur général René de Caradeuc de la
Chalotais.

Au moment de partir, les gardiens nous ont présenté un grand registre
que l'on fait signer aux visiteurs. Beaucoup de noms sont suivis de
réflexions généralement assez sottes, et cependant ces personnes-là ont
cru bien faire sans doute et se montrer spirituelles. Non, quoi qu'on en
dise, l'esprit ne court les rues nulle part, ni à la campagne, ni à la
ville. Le gardien chef de la tour d'Aiguillon est un demi-sauvage: pris
enfant à l'âge de quatorze ans par une horde africaine, après le
naufrage du Saint-Pol, navire à bord duquel il était mousse, il ne dut
qu'à sa très grande jeunesse d'avoir la vie sauve. Un vieux chef, s'y
étant intéressé, le défendit contre les autres, qui voulaient tout
simplement le manger. Il est resté jusqu'à l'âge de trente-trois ans
dans cet horrible pays, et il raconte les choses les plus étranges sur
les mœurs et les habitudes de cette tribu toute primitive et composée
d'individus n'ayant aucune idée de civilisation. Ils vivent presque
comme des animaux, couchant sur le sable, en plein air, et ne se
nourrissant que de poisson séché au soleil. Ils n'adorent rien, pas même
les astres, et naissent et meurent sans la moindre notion de Dieu, ni de
l'âme. Oui, ce pauvre homme a vécu dix-neuf ans de cette vie
épouvantable! Ses bras sont ornés de tatouages ineffaçables, ses narines
ont été percées pour y suspendre des anneaux, et l'une de ses oreilles,
toute trouée, portait un ornement si lourd qu'elle s'est allongée jusque
sur l'épaule; le plus grave de tout ceci est la blessure qu'il garde à
la jambe et qui ne cicatrisera jamais. C'est pendant son sommeil qu'on
lui a fait cette entaille avec une arête empoisonnée, pour le punir
d'avoir voulu goûter d'un certain poisson réservé aux vieillards.

Sans doute, il est fort heureux d'avoir été rendu à son pays et à la
civilisation; mais il avait presque oublié sa langue, et il y a une
foule de choses qui l'étonnent au plus haut point, par exemple, de ne
pouvoir prendre ce qui lui convient dans les boutiques et d'être
toujours obligé d'avoir de l'argent en poche pour se procurer ce qu'il
désire. Avec cela, il est d'un appétit féroce: douze sardines crues lui
font six bouchées, et parfois, pour exprimer ses sentiments, surprise,
peine ou plaisir, il pousse des cris qui n'ont rien d'humain. Sa vie a
été écrite, et cette petite brochure se vend à son profit; c'est une
manière honnête de recevoir l'aumône, et nous nous sommes empressés de
l'acheter à ce pauvre diable, qui se hâte de l'offrir.

Quant aux forts enfouis en terre, suivant les principes de Vauban,
cachés et entourés de talus gazonnés, et qui doivent défendre l'entrée
de la Loire, ils paraissent d'abord de peu d'importance. On a baissé le
pont-levis pour nous faire entrer, et cela m'a fait sourire, aussi bien
que le raisonnement prolixe des gardiens pour démontrer l'utilité de ces
forts, leur nécessité même. Au fond, je crois qu'ils ne parlaient si
bien qu'au point de vue de leur intérêt particulier, car ces braves gens
semblent jouir d'une vraie sinécure dans leur jolie maisonnette entourée
d'un jardin. Ils n'ont d'autre travail que de maintenir en bon ordre les
piles d'obus et de boulets, et de fourbir de temps à autre les canons
paresseusement couchés sur leurs affûts.

Revenons maintenant à Saint-Nazaire. Tout un monde se meut dans les
ateliers de la Compagnie transatlantique, c'est un brouhaha et un
mouvement perpétuels. Les machines fonctionnent avec rapidité; ici, dans
les fourneaux ardents, divers métaux se fondent; là, le fer rougit et se
tord; partout le marteau et l'enclume font leur besogne. Quant aux
transatlantiques eux-mêmes, ces magnifiques vaisseaux qui connaissent
tous les mondes, ils sont la dernière expression de la science et du
luxe: de la science, lorsqu'on s'arrête devant ces immenses machines
fonctionnant avec une régularité si admirable, et du luxe, lorsqu'on
considère tout le confort que renferment ces villes flottantes.

Ces grands navires semblent fiers et majestueux, même au repos; mais
lorsqu'ils arrivent au port des contrées lointaines, ils doivent
paraître mille fois plus beaux encore. Ah! quelle doit être l'émotion
des exilés qui saluent le drapeau national de ce navire qui va les
ramener au pays! Quelle doit être leur joie de toucher ce pont qui est
un morceau de la terre natale, de poser le pied sur le sol flottant de
la Patrie!

En considérant ce vaste port de Saint-Nazaire, encombré de bâtiments
grands et petits, portant les couleurs de tous les pays, en entendant
sur tous les points un langage rappelant celui de la tour de Babel, on
comprend la nécessité qui a fait creuser un second bassin dans cette
ville neuve, si importante déjà, et qui n'était, il y a un demi-siècle
qu'un pauvre village, un nid de pêcheurs perdu dans les flots. En
regagnant le quai, notre attention s'est concentrée quelques instants
sur un beau trois-mâts, coquettement pavoisé, toutes voiles dehors et se
préparant à partir. Deux officiers se promenaient sur le pont, et voici
la jolie petite histoire qu'on nous a racontée à leur sujet: ils sont
marins et cousins, naviguant sur le même bateau, l'un comme capitaine,
l'autre comme second. Il est bon d'ajouter qu'ils sont liés comme des
frères; jeune, d'humeur joyeuse, le second, un farceur s'il en fut, se
trouve toujours prêt, à bord comme à terre, à jouer mille tours. Voici
donc l'un de ses exploits: après une traversée des plus longues et des
plus pénibles, où l'on n'a eu pendant les quinze derniers jours que de
mauvais lard salé à manger, on arrive enfin, il y a quelques semaines, à
Saint-Nazaire, à l'aurore d'un beau jour, d'été. Pendant que le
capitaine s'occupe de régler le déchargement du navire, le second court
dans la famille annoncer l'heureuse arrivée. «Ma tante, dit-il à la mère
du capitaine, faites-nous un repas homérique, un festin de roi; à onze
heures, nous viendrons déjeuner. Votre fils n'a qu'une idée fixe depuis
qu'il approche de terre, c'est de manger du lard, du boudin, de la
saucisse.» La brave femme ne se le fait pas dire deux fois; elle
dévalise la charcuterie voisine. À l'heure dite, le capitaine, au bras
de son cousin, le sourire et le cigare à la bouche, l'œil brillant de
plaisir, lui disait en se rendant à la maison: «Nous allons donc nous
mettre sous la dent autre chose que cet affreux lard qui me soulevait le
cœur; cette viande de porc, je ne pourrai plus la manger d'ici
longtemps, ni même la voir.»

On se met à table. La bonne mère est radieuse, le potage s'avale
gaiement. À peine la vaste et traditionnelle soupière est-elle emportée,
qu'on voit apparaître sur la nappe blanche une belle andouille noire qui
s'enroule sur sa purée de haricots verts, comme un boa sur l'herbe fine
des prés indiens. Elle est escortée de deux plats enguirlandés de
boudins et de saucisses. «Enfin, pense le fils qui veut se consoler de
ce premier mécompte et qui grignote du bout des lèvres la charcuterie
maternelle, la saucisse a du bon, elle stimule le palais, ouvre
l'appétit et porte à boire, c'est l'usage de commencer ainsi.» Mais,
grands dieux! à ce premier service en succède un second, qui laisse le
marin aussi stupéfait sur sa chaise que si quelque requin de Chine ou
quelque vieux crocodile du Gange venait de faire irruption dans
l'appartement: sur la table, à droite, une magnifique côte de lard sort
d'une ceinture de choux verts, comme un fort entouré de murailles, du
sein d'une forêt; à ses pieds un cordon de saucisson s'arrondit comme le
fossé sombre des remparts, tandis qu'en face d'elle, à gauche, se dresse
en pyramide un gros pâté de cochon. Le centre est occupé par une énorme
_arbelèse_ rôtie, nageant dans son jus: une mer de saindoux. Ceci est le
couronnement du festin. Horreur! le fils recule épouvanté. Un moment,
chacun est anxieux. Le cousin lui-même, qui commence à trouver qu'il est
allé trop loin, et qui ne s'attendait pas à voir son menu si fidèlement
rempli, se sent fort mal à l'aise... Heureusement le trio avait l'esprit
bien fait, le capitaine surtout. On s'est expliqué en riant: «Moi qui
croyais lui faire tant de plaisir!» répétait la bonne mère toute
déconcertée, et qui, dès l'après-midi, retournait aux provisions. À six
heures, un fin dîner, uniquement sorti des mains de la bouchère venait
raccommoder tout le monde, si tant est qu'on fût un peu fâché, l'humeur
et l'estomac, et faisait oublier au milieu de mets recherchés les
désappointements du matin.

Nos dernières courses aux forts, aux phares et aux transatlantiques se
sont effectuées en nombreuse compagnie, entre autres, les trois beaux
Parisiens venus à notre pêche de nuit. S'ils font fi de la seine et du
filet, ils ne dédaignent pas l'arme à feu, et nous les voyons souvent
partir en guerre, comme défunt Marlborough, avec cette différence que
l'ennemi doux et inoffensif qu'ils poursuivent sont de beaux oiseaux: la
blanche mouette, l'alcyon noir, les goélands timides et les graves
cormorans. Les gros marsouins qui chassent continuellement le mulet sur
nos plages les préoccupent encore beaucoup et ils rêvent d'en tuer au
fusil, oubliant que leurs balles s'aplatiront comme des boulettes de mie
de pain sur le cuir chagriné de ces mammifères.

Ils ont commencé par dire beaucoup de mal de la mer, par gémir des
brouillards intenses que la Manche et l'Océan tissent à perpétuité comme
un voile épais s'étendant sur la Bretagne, ils se sont plaints des
remous, de cette mer agitée toujours en mouvement, sans repos, sans
trêve et qui ne peut rester un instant tranquille. Ils disent encore:
«On forme des projets; on va excursionner, le temps est superbe. Soudain
un gros nuage arrive de l'Océan; il pleut à torrent. Nous nous
désolons...--Faites pas attention répond un marin presque souriant,
c'est la marée montante qui amène ce nuage-là, ça ne va pas durer.

--En effet, le soleil reparaît, mais six heures après, voilà le ciel qui
s'obscurcit encore, l'averse recommence et le marin de reprendre du même
ton: «Faites pas attention ce ne sera rien, c'est la mer qui baisse
entraînant à sa suite les nuages du continent. Que voulez-vous,
Messieurs, faut ben en prendre son parti, la Bretagne a le privilège des
douches pluviales...

--Et continuelles, mon brave, n'est-ce pas?».

Oui, ces beaux messieurs, qui ne sont pas coutumiers de la mer, se sont
d'abord étonnés de tout; aujourd'hui, ils semblent se familiariser avec
le mugissement des flots, avec le flux capricieux, tantôt s'affaissant
avec mollesse sur le sable d'or, tantôt fouettant de son écume de neige
les sombres rochers.

Ils découvrent maintenant mille poésies dans «le tapage des vagues
arrondies en croupe, bondissant et se pressant en désordre comme un
troupeau de coursiers indomptés...», ils étudient la flore des mers aux
algues multicolores et s'intéressent même à l'humble coquille si fort
attachée à son rocher. Ils nous font alors des comparaisons, des
citations et des dissertations superbes; leur lyrisme se développe dans
la contemplation de ces spectacles grandioses de la nature.



_Le 8 octobre._


Hélas! les vacances touchent à leur fin; depuis plusieurs jours les
soirées sont devenues très froides et, la semaine dernière, elles
étaient tout à fait sombres, le soleil se couchant tôt et la lune ne
prenant plus la peine de se lever. Cette belle Phébé, cependant, daigne
reparaître ces jours-ci et nous montrer sa grosse face cuivrée; mais
Borée l'accompagne avec tant de persistance qu'il n'y a plus moyen de
rester longtemps dehors. Nous avons exhibé les cartes, si délaissées
pendant les beaux jours, et que nous sommes trop heureux de reprendre
maintenant pour nous tenir compagnie après dîner. L'agréable
Trente-et-un nous réunit autour du tapis vert où nous nous passionnons
pour nos modestes sous comme pour des louis; nous jouons avec rage à
l'instar des Anglais, la nation la plus joueuse du monde. Henri déclare
sans vergogne qu'il joue pour gagner, et mon petit frère assure qu'on
triche quand il ne gagne pas; il trouve bien, comme Shéridan, que le
premier bonheur est de gagner au jeu, mais il ne reconnaît pas, comme
lui, que le second soit d'y perdre. Moi-même, je ne suis point
indifférente aux faits et gestes des têtes couronnées et des as
vainqueurs, ni maman non plus; il n'y a vraiment que mes grands parents
à prendre philosophiquement leur parti des mauvaises grâces de la
Fortune. Ma bonne maman n'aime pas les cartes; mais elles le lui rendent
bien, car elle perd toujours.

Hier, au milieu de notre intéressante partie, la cuisinière entre tout
effarée nous demander si la lune s'est cassée dans la mer? Nous courons
voir; en effet, il manquait un morceau à la lune dans son plein; cela
demandait explication, et nous n'avions pas le moindre Nick sous la
main; je cours chercher un vulgaire almanach, que Henri ouvre illico et
où nous trouvons l'éclipse annoncée et prédite depuis longtemps. «Vois,
me dit mon frère, c'est nous-mêmes, c'est notre terre qui s'interpose
entre le Roi du jour et la Reine des nuits...» Mon frère était parti, et
je le voyais déjà escaladant le mont Parnasse ou enfourchant Pégase;
mais je l'ai arrêté court en si beau chemin, en lui rappelant que nos
intérêts étaient en souffrance. En effet, lorsque nous sommes rentrés,
mon petit frère empochait nos sous à l'aide d'un superbe brelan. Ceci a
ramené le sourire sur ses lèvres, car, qui le croirait? il se montre
aujourd'hui rêveur et mélancolique. Il pense au départ, et le départ,
c'est l'adieu à sa vie vagabonde et oisive; le départ, c'est l'adieu aux
bains, aux pêches, aux courses aventureuses à travers les plages, les
champs et les vignes qu'il vendangeait si bien à son profit; le départ,
en un mot, c'est la fin de toutes les parties de plaisir...

La Liberté va replier son aile et le collège ouvrir toutes grandes ses
portes, et notre Benjamin, pour la première fois depuis deux mois, songe
creux aujourd'hui...



_Le 9 octobre_


Ce matin, avant le déjeuner, je suis encore allée passer quelques
minutes devant ce grand Océan qui respire d'un pôle à l'autre, et dont
le souffle s'entend des deux hémisphères, comme preuve de sa puissance
et de sa grandeur. Ce spectacle, toujours le même, me semble toujours
nouveau dans sa sublimité. C'est la saisissante image de l'infini!

Ah! que j'aime à rêver devant l'immense mer
S'étoilant d'or, d'azur comme une souveraine,
Pendant que sous mes pieds s'ouvre le gouffre amer
Où la vague sans fin roule sa longue chaîne.

Ah! oui, j'ai relu bien des fois cette définition de la mer par
Lamartine.

«J'ai roulé, des milliers de fois, la pensée de l'infini dans mes yeux
et dans mon esprit, en regardant du haut d'un promontoire ou du pont
d'un vaisseau le soleil se coucher sur la mer, et plus encore en voyant
_l'armée des étoiles_ commencer, sous un beau firmament, sa revue et ses
évolutions devant Dieu. Quand on pense que le télescope d'Herschell a
compté déjà plus de cinq millions d'étoiles, que chacune de ces étoiles
est un monde plus grand et plus important que ce globe de la terre; que
ces cinq millions de mondes ne sont que _les bords_ de cette création,
que si nous parvenions sur _le plus éloigné_, nous apercevrions, de là,
d'autres abîmes d'espace infini comblés d'autres mondes incalculables;
et que ce voyage durerait des myriades de siècles, _sans que nous
puissions atteindre jamais_ les limites entre le néant et Dieu, on ne
compte plus, on ne chante plus; on reste frappé de vertige et de
silence, _on adore et l'on se tait_...»

Tout en regardant l'espace, je suivais le travail d'un petit brick
tenace, courageux, soutenant une lutte énergique contre vent et marée
qui l'entraînaient en mer au lieu de le pousser au port, tandis qu'un
grand vapeur remontait tranquille et majestueux les courants, comme s'il
ignorait les flots et la tempête...

Tout en admirant les deux, je pensais à cette merveilleuse découverte de
la vapeur. Je trouve les magnifiques créations du génie humain peut-être
encore moins étonnantes dans leur conception que dans leur réalisation.
Tracer sur le papier des plans superbes, enfanter des chefs-d'œuvre du
bout d'une plume mathématique est quelque chose, mais la merveille c'est
de donner une forme réelle et palpable à la pensée, c'est de réduire
toutes les difficultés à néant.

Au XVIe siècle, un Espagnol proposa, dit-on, à Charles-Quint de faire
marcher un bâtiment sans rames et sans voiles, au moyen d'une chaudière
d'eau bouillante, dont la vapeur faisait agir un piston. Ce procédé
obtint le résultat désiré; mais, à la mort de Charles-Quint, cette
découverte restée sans protecteur, demeura dans l'oubli. En 1663, le
marquis de Wescester publia un ouvrage où la même idée des machines à
vapeur se trouva énoncée. En 1711, Denis Papin, de Blois, fit d'heureux
essais pour appliquer la vapeur à la navigation. Enfin, c'est
l'Américain Fulton qui, en 1767, mit en évidence cette grande et
merveilleuse invention, et lança sur la Seine, en 1805, le premier
bateau à vapeur. L'Anglais Griffits imagina ensuite, en 1812, de faire
mouvoir les voitures par le même procédé. Nous savons s'il réussit. La
vapeur a donc aplani les routes, abrégé les distances, et grâce à elle,
pendant que d'un côté le navire, insoucieux du vent, traverse fièrement
les mers, de l'autre, la locomotive vertigineuse entraîne son sillon de
voitures dans l'espace!

J'ai bien fait de sortir ce matin. Il n'est que midi, et déjà les nuages
amoncelés crèvent de toutes parts, la pluie fait rage, la mer a des
mugissements terribles, un ouragan se prépare, la nuit va être bien
mauvaise, et le cœur se serre à la pensée des pauvres marins exposés à
ses fureurs. Ah! mon Dieu, comme l'âme se dégage et s'élève devant le
danger, comme la prière monte fervente vers vous qui pouvez seul les
protéger! Mon Dieu, ayez pitié d'eux!...

Cinq heures.--La grande voix de la mer résonne de plus en plus
distincte, et je suis de ma fenêtre toutes les péripéties de ce drame
des éléments. Nous sommes ballottés par une affreuse tempête, à croire
que les rochers, les arbres et les maisons, dans un horrible pêle-mêle,
vont s'envoler dans les airs ou s'abîmer dans les flots! Les vagues,
emportées par l'aquilon, se brisent avec des sanglots immenses exprimant
des souffrances inconnues, gonflant leur masse liquide comme des
poitrines soulevées par la douleur; des milliers de larmes amères
ruissellent sur les rochers comme les pleurs sur un visage désespéré, et
les goëlands inquiets poussent des cris d'épouvante.

Une forme hideuse et noire apparaît par moment, c'est le cadavre d'un
chien; tout à coup une vague monstrueuse le saisit, le tord dans sa
volute capricieuse et l'engloutit à jamais. L'ouragan vient d'éclater
dans toute sa furie. Les lames assaillent la plage en files pressées
comme des guerriers montant à l'assaut, et lancent à cinquante pieds en
l'air leur longue fusée d'écume; les nuages noirs se lézardent comme des
murailles fantastiques, laissant apercevoir par leurs fissures l'ardente
fournaise des éclairs; des lueurs blafardes et aveuglantes illuminent
l'étendue. Les quelques barques amarrées devant nous s'entrechoquent
avec des bruits lugubres, et les cordages, tourmentés par l'humidité, se
plaignent douloureusement. La pluie, fouettée par le vent, tombe en
faisant siffler ses hachures comme des flèches. On dirait que le chaos
veut reprendre la terre et en confondre de nouveau les éléments. Voilà
le spectacle que j'ai devant moi; de l'autre côté, dans la campagne, le
même bouleversement se manifeste: les arbres craquent et se fendent sous
les efforts de l'aquilon, les sentiers se changent en torrents, les
feuilles jonchent le sol, les oiseaux frémissants se cachent dans les
ramées humides, moi-même je grelotte de froid et d'émotion.

Pourrons-nous partir demain? Je l'ignore; et l'on se demande, devant un
tel bouleversement, si jamais cette grande colère de la nature va
s'apaiser, si les flots rentreront dans leur lit; assurément les arbres
vont se redresser, les feuillages secouer les perles brillantes dont ils
sont surchargés, les oiseaux s'aventurer dans l'espace pour sécher leurs
ailes alourdies par la pluie? Sans doute demain, après une nuit
terrible, l'ouragan fatigué s'éloignera. Du sein des eaux, des bois et
des plaines sortiront des voix frémissantes, laissant échapper un
immense soupir de soulagement. Encore quelques heures et tout rentrera
dans l'ordre. La terre reprendra ses sourires, la mer ses limites, le
soleil ses rayons, et l'on ne s'apercevra plus de cette terrible
secousse qu'à la fraîcheur de l'air et au parfum plus pénétrant de la
brise...

Nous avons reçu hier après-midi (heureusement qu'il faisait beau) une
visite qui nous a tous bien surpris, la visite de M. Benoit, un monsieur
très correct d'ailleurs, fils de mon premier professeur de piano. Il
venait nous faire ses offres de service, c'est un industriel qui semble
très au courant de sa partie: «Oui, nous a-t-il dit en souriant, le
commerce est plus productif que les arts. Mon pauvre père n'entendait
rien aux choses pratiques de la vie; c'est probablement ce qui m'a rendu
très positif.»

Nous n'avions jamais vu M. Benoit fils, c'est à peine si nous savions
son existence, son père n'en parlait guère, ce qui était assez
singulier; cet étranger, cet inconnu m'apparaissant comme la vision
rajeunie de mon vieux professeur, m'a rappelé soudain plus d'un souvenir
de mon enfance.

Je connais une petite fille qui vous dit le plus gentiment du monde: «Je
n'ai pas peur de papa, ni de maman, ni de ma bonne; j'ai seulement un
peu peur de Croquemitaine.» Quand je pense à mon vieux professeur de
musique, je pourrais dire la même chose. À cette époque, je ne craignais
ni papa, ni maman, ni ma bonne, mais j'avais une affreuse peur de mon
maître de piano.

Je le retrouve dans ma mémoire avec un visage d'ogre, des yeux
dévorants, des dents de requin, une voix de tonnerre. Je croyais à
l'instant voir surgir de ses immenses poches les paquets de verges, dont
il parlait, pour corriger les doigts faibles ou récalcitrants. Il avait
des comparaisons qui alors me terrifiaient.

«Qu'est-ce que c'est que ça? des doigts flasques comme des asperges
bouillies, attachés à des poignets raides comme du cornouiller.»
Lorsqu'il m'avait lancé ces épithètes malsonnantes, je prenais le parti
héroïque de m'endormir. Dame, je n'avais que six ans! Quand on saura que
ce maître intraitable me donnait une heure de leçon tous les jours, on
conviendra que c'était un peu long.

Si la leçon s'était bien passée, maman me donnait un sou, pour aller
acheter un chausson aux pommes chez le pâtissier voisin. Ah! ces pommés,
comme ils me paraissaient délicieux! J'ai eu beau chercher, je n'en ai
jamais retrouvé de pareils. Le grand Napoléon demanda vainement toute sa
vie un haricot de mouton, comme ceux qu'il mangeait à l'école de
Brienne; on lui en servit de bien supérieurs sans doute, mais il ne les
trouva jamais aussi bons. Ce qui prouve une fois de plus, que les
souvenirs enfantins demeurent les plus vivaces et souvent les meilleurs.

Depuis, petit à petit, j'ai appris l'existence pénible de mon
professeur. C'était un artiste dans toute l'acception du mot; le sens
commun, qu'on devrait appeler le sens rare, lui manquait totalement. Il
appartenait à cette race intelligente des bohèmes d'il y a un
demi-siècle, vivant au jour le jour sans penser au lendemain, dépensant
peu ou beaucoup, suivant les circonstances, mais n'ayant jamais un
centime devant eux. Aujourd'hui, les artistes ont fait de grands progrès
sous ce rapport-là, ils sont devenus pratiques; ce n'est pas une poire,
mais des vergers de poires qu'ils savent se ménager pour la soif; s'ils
connaissent à présent l'art de gagner de l'argent, ils connaissent aussi
celui de le garder.

Mon professeur était fils d'un fonctionnaire ayant économisé une
certaine fortune, et frère d'un compositeur qui a laissé des romances
charmantes qu'on chante encore; ces bons exemples ne lui servirent en
rien. Comme on le voit, c'était un irrégulier, un bohème. À vingt ans il
s'était marié avec une jeune fille de dix-huit, aussi riche que lui
d'insouciance et de gaîté, n'ayant d'autre patrimoine que la jeunesse et
l'espérance. L'espérance! un banquier qui n'aboutit souvent qu'à la
faillite. La pauvre jeune femme mourut un an après, en donnant le jour à
un fils, dont M. Benoît s'occupa tout juste, comme jadis La Fontaine
s'était occupé du sien.

M. Benoît, ce professeur qui ne passait pas un quart de soupir, ni un
double point, qui raisonnait si exactement en musique, restait toujours
un grand original dans les choses sérieuses de la vie. Je pourrais même
ajouter qu'il avait plus de justesse dans les oreilles que de justice
dans l'esprit. Je me souviens encore de quelques petites histoires qui
en font foi.

Après les premières études si ingrates du piano, lorsque je commençais à
faire une moue dédaigneuse aux morceaux de Leduc et de Carpentier, on
m'acheta un bel instrument neuf. Dire toute la joie que j'en ressentis
serait impossible. J'étais encore à cet âge heureux où les impressions
sont les plus vives et où l'on ne croit qu'au bonheur. On avait d'abord
décrété que je ferais gammes et exercices sur le vieux piano; mais bah!
au bout de quelques mois je ne voulais plus en entendre parler. Ma mère
songea alors à le vendre et pria mon professeur de s'en occuper. La
caisse était encore belle, l'ivoire des touches pas trop jauni; mais les
sons, hélas! laissaient beaucoup à désirer. Le facteur de la ville
n'estimait plus mon vieux piano, que deux cents francs. Mon professeur
avait justement, à trois ou quatre maisons plus loin que la nôtre, une
nouvelle commençante dont les parents cherchaient un piano d'occasion:
c'était leur affaire. M. Benoit qui donnait cette leçon-là après la
mienne, offre illico mon piano. À deux heures il était proposé; à quatre
heures, il était acheté; à six heures il était emporté.

Comme on voit, notre intermédiaire ne s'était donné aucune peine, ma
mère cependant comptait lui offrir une petite gratification. Malgré tous
les travers, qu'elle lui connaissait, elle s'intéressait vivement à ce
bon M. Benoit pas riche du tout et elle se disait in petto: «Je le
connais, c'est la délicatesse en personne, il est capable de ne vouloir
rien accepter et moi, certainement, je lui offrirai un louis.»

En effet, dès le lendemain, après ma leçon, ma mère remercia M. Benoit
de son empressement à lui être agréable; le sourire aux lèvres, songeant
à la joie qu'elle allait lui causer, ma mère lui demanda ce qui lui
était dû pour sa complaisance.

M. Benoit baissa les yeux et tout rougissant il répondit d'un air
modeste: «Oh! Madame, rien, presque rien; cinquante francs si vous
voulez.»

Presque rien! cinquante francs! le quart de la vente totale du piano!

Ma mère crut qu'elle avait mal entendu, cette demande lui paraissant
fort exagérée. Elle lui remit vingt-cinq francs; mais, depuis ce jour,
elle ne parla plus des sentiments délicats de mon professeur.

À quelque temps de là, il y eut soirée dansante à la maison; ma mère
pensa que le violon de M. Benoit soutiendrait très agréablement les
personnes qui auraient l'amabilité de faire danser, et même au besoin
pourrait les remplacer. Sachant les susceptibilités du bonhomme, mon
père se rendit en personne chez lui pour lui demander son concours,
appuyé d'un salaire rémunérateur. À cette demande M. Benoit fronça les
sourcils... «Monsieur, dit-il, je n'ai jamais joué qu'une seule fois
dans un bal... et ça a mal tourné.

--Comment? cela a mal tourné!

--Oui, très mal.

--Mais enfin, M. Benoit, je ne vois aucun motif pour que cela tourne si
mal chez moi. Vous me rendriez service; je vous en prie.

--Monsieur, ce serait chez vous, comme chez les autres.

--Expliquez-vous de grâce.

--D'abord, moi, quand je joue un quadrille, je le joue correctement, pas
une note de plus que les reprises voulues: tant pis pour les
retardataires.

Eh bien! au bal dont je vous parle, on voulut me faire jouer les figures
des quadrilles aussi longtemps que cela plaisait aux danseurs, à eux de
me donner le signal de l'arrêt, en frappant dans leurs mains.

«Ah! par exemple, me disais-je, vous prenez donc mon archet pour la
manivelle d'un orgue de barbarie? Je vais vous prouver que non. Je me
regimbai. De plus, quand je joue, j'entends qu'on m'écoute.

--Ah! même la musique de danse...

--Oui, Monsieur, le plaisir des jambes n'a rien à revoir avec celui des
lèvres, autrement dit de la conversation qui ne sert qu'à brouiller les
figures, étouffer la musique, estropier la mesure. Dans ce salon tout le
monde riait, parlait, criait, si bien que je ne m'entendais plus: je
croyais avoir affaire à des sauvages ou à des fous. Dame! ça m'a chauffé
les oreilles. Je me suis arrêté tout court et j'ai refusé net de jouer.
«Dansez maintenant, ai-je dit, comme dame Fourmi à la frivole Cigale;
trémoussez-vous, belles». Et j'ai remis mon violon dans sa boîte. On m'a
supplié d'abord, les plus jolis minois m'ont fait des risettes; mais
stoïque, mais Romain jusqu'au bout, je suis demeuré inflexible. Le
maître de la maison s'est fâché tout rouge, m'a saisi par le bras et m'a
poussé à la porte.

Oui, on m'a jeté à la porte! s'écria M. Benoit que ce souvenir rendait
encore frémissant.»

Mon père, tout interloqué de cette confidence, se donna bien garde
d'insister davantage.

Mon professeur de musique ne vint pas à la soirée.

Voici du reste la dernière aventure qui mit le comble à ses méfaits. M.
Benoit, ayant travaillé chez un facteur de pianos dans sa jeunesse,
était aussi bon accordeur que bon professeur. Mais ne voulant marcher
sur les brisées de personne, il laissait cette clientèle à l'accordeur
qui passait régulièrement tous les trois mois.

Il advint cependant qu'une année, au moment des vacances, notre piano
devint faux tout à coup. Nous devions être nombreux à la maison, faire
de la musique et danser de temps en temps. Ma mère demanda à M. Benoit
de lui rendre le léger service d'accorder notre piano. M. Benoit y
consentit de bonne grâce. C'était un simple accord, puisque le piano
était au diapason et qu'il ne lui manquait pas une corde. Après avoir
terminé son accord, M. Benoit demanda plumeau et brosse pour enlever la
poussière qui, disait-il, s'était glissée à l'intérieur du piano. Nous
finissions de déjeuner, on était au dessert, ma mère pria M. Benoit de
venir manger quelques fruits et prendre une tasse de café, additionnée
d'un verre de fine champagne; ce qu'il accepta avec empressement.

Mon père rencontra M. Benoit le lendemain...

«Combien vous dois-je, lui dit-il?» M. Benoit sembla éluder la question.

--Mais rien, presque rien, cela se retrouvera une autre fois.

--Non, non, vous avez devant vous un débiteur qui ne demande qu'à
s'acquitter, reprit mon père, en souriant.

--Eh bien, puisque vous le voulez absolument, ce sera vingt-cinq francs.

Mon père, comme ma mère la première fois, trouva cette réclamation fort
exagérée. Mais M. Benoit tint bon et voulut lui prouver, en termes
techniques que les profanes ne pouvaient guère comprendre, qu'il avait
fait une réparation considérable.

À son passage à la maison, mon père consulta notre accordeur ordinaire
qui estima l'accord, cinq francs et l'époussetage, cinq autres francs.

Mon père offrit quinze francs, mais M. Benoit ne voulut pas démordre de
ses prétentions et menaça de l'huissier s'il ne recevait illico ses
vingt-cinq francs.

Quand on l'entendait jouer de la guitare ou du piano, il vous
empoignait. On s'intéressait à lui, on lui cherchait des positions, on
lui en trouvait: le malheureux ne savait pas les conserver. Lorsque la
Folie avait fait tinter ses grelots et le Plaisir ses flonflons, aucune
considération ne l'arrêtait plus; voici peut-être sa plus jolie
escapade.

Je l'ai connu vieux, mais il avait été jeune... (Monsieur de La Palisse
n'aurait pas dit mieux). Donc à cette époque, on lui avait fait obtenir
une place dans une ville de province. Avec ses leçons et les concerts
qu'il organisait de temps en temps, on voyait poindre pour lui des jours
heureux. Surcroît de bonheur: il avait été nommé organiste d'une petite
paroisse suburbaine. Ah! bien oui! Y pensez vous! N'avoir jamais eu
d'autre maître que son caprice et soudain dépendre d'un chef de bureau
tous les jours de la semaine et d'un bon curé le dimanche, c'était deux
chaînes au lieu d'une qu'il se rivait à perpétuité.

Un certain dimanche, les petits camarades avaient organisé une partie de
campagne. Les voitures avaient été commandées pour dix heures et demie
dernière limite, et mon professeur devait les rejoindre aussitôt la
grand'messe finie; mais quand bien même l'organiste l'eût menée à fond
de train en écourtant toutes les antiennes, il lui était impossible
d'arriver à l'heure. Ce retard l'agaçait. Il dormit mal, cherchant un
moyen de concilier son devoir et son plaisir. À la fin de la nuit, il
eut soudain une idée géniale, une idée triomphante; il se leva
promptement et se dirigea vers l'église. Une seule porte donnait accès à
l'escalier de la tribune et à celui de l'horloge. En sa qualité
d'organiste M. Benoit avait une clef de cette porte; vers cinq heures et
demie il se croisa avec le sacristain qui venait de sonner l'Angélus, il
entra à l'église où il n'y avait encore personne, grimpa dans la tour de
l'horloge et avança prestement les aiguilles d'une heure.

À neuf heures moins un quart, les cloches étaient en branle sonnant la
grand'messe. Chacun chez soi fit la même réflexion, et tout en se
disant: comment se fait-il que ma pendule soit en retard d'une heure? se
hâta de s'apprêter pour courir à la messe. Au sortir de la dite messe,
quand chacun se raconta sa petite histoire, qui était la même, y compris
le clergé, les chantres, le bedeau, les enfants de chœur et les
paroissiens, on s'aperçut que ce n'était pas toutes les pendules et
montres de la paroisse qui s'étaient détraquées à la fois, mais que
c'était l'horloge seule qui avait avancé d'une heure, et l'on comprit le
coup de pouce donné aux aiguilles par l'organiste. Celui-ci avait tout à
la fois concilié son devoir et son plaisir: il avait tenu l'orgue toute
la grand'messe et il était arrivé juste à l'heure du rendez-vous.
Malheureusement, le curé et les fabriciens ayant éventé le truc
réprouvèrent cette façon d'agir; le pauvre musicien fut remercié et
perdit ainsi la grosse corde de son arc.

Il lui aurait fallu une vie d'aventures, voire même une roulotte
bariolée pour courir de bourg en ville, parader, recueillir des bravos.
Incapable de se plier aux exigences d'une vie modeste mais assurée, il
eût de beaucoup préféré vivre dans l'imprévu, connaître les jours de
liesse et d'abstinence, le gîte à la belle étoile et les hôtels
somptueux. Chaque soir de cette existence uniforme et de la même
couleur, il se serait volontiers écrié comme je ne sais quel poète. «Me
voilà donc encore débarrassé d'un jour!»...

Il s'était ensuite rejeté sur les concerts, mais hélas!...

Le plus mirifique de ses concerts eut un sort aussi désastreux. Il
jouait à ce moment un morceau intitulé _La Retraite_, son triomphe sur
la guitare, instrument grêle et sans ressources s'il en fut, et
cependant, sous ses doigts merveilleux, on croyait entendre les fifres
et les tambours, et l'on voyait, si l'on peut s'exprimer ainsi, la
Retraite se rapprocher, arriver, passer, s'éloigner. Au moment le plus
brillant du morceau, une des cordes casse; il la remet en maugréant. À
peine est-elle remise que deux autres partent à la fois. C'en était
trop; l'artiste furieux pousse un juron formidable et, jetant sa guitare
à terre, trépigne dessus. C'était un instrument de prix, une guitare
parfaite, presque impossible à remplacer... Le public montra son
mécontentement, on entendit à la porte des chut! chut! des bravos
ironiques se croisèrent avec des coups de sifflet, il y eut tumulte. Les
plus raisonnables se levèrent pour s'en aller; les mécontents voulurent
qu'on rendît l'argent. Bref, c'est au milieu de ce brouhaha inexprimable
que les concerts de mon professeur prirent fin.

Il se rendait au bureau à l'heure de son caprice; au bout d'un mois son
chef savait à quoi s'en tenir sur ses services; au bout de deux mois, il
le remerciait.

On pouvait considérer ce pauvre M. Benoit comme une épave de la vie. Il
avait essayé de bien des métiers et n'avait réussi à rien. Il revenait à
ses leçons qui lui permettaient de vivoter, mais ne mettaient guère de
beurre sur son pain. Ce sont ses goûts nomades dans sa jeunesse et son
amour de la pêche plus tard qui l'avaient perdu.

Il s'en allait l'été au milieu des grandes herbes, à l'ombre d'un vieux
saule, jeter sa ligne et suivre d'un regard rêveur la mince ficelle et
sa pensée vagabonde qui toutes les deux s'en allaient à la dérive;
c'était pour lui le _nec plus ultra_ du plaisir solitaire. Comme cela il
manquait beaucoup de leçons. C'est avec la plus parfaite bonhomie qu'il
disait à ses élèves: «Demain, je ne pourrai pas vous donner de leçon, je
vais à la pêche, mais, après-demain, je vous en donnerai deux...» On
reconnaîtra que ce système nouveau ne pouvait convenir ni aux parents,
ni aux enfants: c'était une énormité qu'il proposait là sans l'avoir
jamais comprise.

D'ailleurs, il s'était toujours énergiquement refusé à donner des leçons
aux jeunes qui travaillaient pour devenir à leur tour professeurs de
musique: «Leur donner des leçons! s'écriait-il. Élever des petits chiens
pour me mordre; jamais!»



_Le 10 octobre au soir_.


J'ai achevé ce matin une robe merveilleuse, qui m'a pris tous mes
moments de loisir pendant les vacances; cette jupe sans pareille, qui
renferme entre ses plis les oracles du Destin, va revêtir une poupée,
que dis-je? une magicienne cabalistique qui doit prédire les temps
présents, futurs et surtout passés. Elle va tirer la bonne aventure à
tous, grands et petits, mais particulièrement aux jeunes filles. Ma
sibylle, ne s'étant jamais occupée de mariage pour son propre compte,
s'intéresse vivement à l'hymen des autres et promet monts et merveilles.
Dorénavant tous les jeunes gens ne rencontreront plus que des perles
pour femmes, et les jeunes filles, des phénix pour maris.

Hier soir au dîner, ma chère famille a fêté mes seize ans. J'ai reçu de
jolis souvenirs, et mon frère aîné avait préparé un brillant feu
d'artifice qu'on a tiré après avoir mangé le traditionnel gâteau aux
bougies. Cette fois il y en avait seize; un nombre déjà respectable,
comme dit grand-père.

Après déjeuner, pour nous distraire une dernière fois, nous avons couru
les champs et ramassé des champignons de toute espèce. Vraiment, il est
affreux de penser que dans ces végétations, si variées de formes et de
couleurs, nées de quelques gouttes de rosée et d'un rayon de soleil, se
glissent trop souvent les principes d'une mort terrible. Nous avions
beaucoup de cèpes et beaucoup étaient mauvais; les cèpes qui poussent à
l'ombre des grands bois sont généralement bons, mais ceux qui viennent
dans les prairies sont souvent de la pire espèce, malgré leur apparence
trompeuse. Ils ont la même forme et la même couleur que les autres;
mais, dès qu'on les ouvre, instantanément, au contact de l'air, la
partie intérieure, dure et compacte, qui doit toujours rester blanche,
prend une teinte vert-de-grisée, qui s'étend et se fonce jusqu'au noir.
Il faut, autant que possible, chercher les différentes espèces à la
place qui leur est propre: le cèpe, dans les bois; le champignon rose à
la mine engageante et jamais trompeuse, dans les prairies; le gros
potiron qui sent la farine, aux champs labourés. Rien d'amusant comme la
cueillette de ces énormes cryptogames qui remplissent tout de suite les
paniers. En main, ils ont la forme du parapluie de Robinson Crusoë dans
son île déserte; mais de loin, on dirait le toit pointu d'une cabane en
miniature. Quant aux mousserons, je crois qu'ils se plaisent également à
l'ombre et au soleil; mais je ne me hasarde pas à les ramasser, à cause
des traîtres qui se faufilent si facilement parmi les bons.

À deux heures, maman nous a rappelés pour voir quelques connaissances
qui venaient nous dire adieu.

Les deux ou trois premières visites ne m'ont guère amusée, on a d'abord
parlé de la pluie et du beau temps... Ah! vraiment l'on ne saura jamais
ce que cette sempiternelle et monotone lamentation contre le temps rend
de services à la société; cette jérémiade permanente fait les trois
quarts et demi des frais dans les visites banales et tire bien des
personnes d'embarras.

«Mon Dieu, que vous êtes aimable, dit-on, d'avoir affronté, pour venir
me voir, ce soleil torride (si c'est l'été), ce froid de Sibérie (si
c'est l'hiver), et les doléances vont leur train, la glace et la neige,
la poussière et la boue, le ciel bleu et les nuages, le froid et le
chaud, le vent et la pluie, enfin tous les divers états atmosphériques
alimentent la conversation de ceux qui ne savent que dire. La petite
ville qu'on habite donne aussi matière à la causerie. N'a-t-elle pas le
privilège, peu enviable, d'être tout à la fois ville ou campagne,
suivant l'appréciation de ses habitants? Chacun la juge à sa manière.
L'hiver, c'est une bourgade ouverte à tous les frimas il est vrai, mais
fermée à toute espèce de plaisir, et si l'on tient à s'amuser, il faut
aller chercher la grande ville qui mène joyeuse vie. En revanche, et
chose toute particulière, à peine le printemps est-il de retour, à peine
les rayons ont-ils succédé aux neiges, à peine mai a-t-il fait craquer
l'écorce des pousses nouvelles et bourgeonner tous les arbres que, par
une métamorphose subite, la petite ville, qui n'était tout à l'heure que
la campagne, redevient ville avec tous les inconvénients de l'été: pas
le moindre petit coin d'ombre ou le plus léger zéphyr; on souffre de la
chaleur, la poussière est intolérable, et l'on court au fond des bois ou
au bord de la mer.

Ma conclusion est qu'il y a beaucoup d'esprits mal faits qui n'aiment
l'hiver que pendant l'été et _vice versa_.

En revanche la dernière visite m'a fort intéressée. Ah! nous en avons
appris de belles sur la tempête de l'autre jour, elle a fait des
siennes! Le bateau sauveteur de Saint-Marc n'existe plus! Il s'est perdu
en voulant sauver deux navires en détresse! Qui eût pu croire que nous
ne le reverrions pas et qu'il n'avait plus que quelques jours à vivre,
lorsque ces temps derniers nous allions le visiter et l'admirer. Ce beau
bateau insubmersible, construit dans les grands chantiers de la Seyne,
près Toulon, si bien gréé, si bien préparé à la lutte, nous semblait
toujours devoir être vainqueur. Les courants l'ont entraîné entre deux
rochers où la mer, le menant et le ramenant sans cesse avec furie, l'a
broyé en miettes. Grâce à leur ceinture de liège, les dix marins qui le
montaient ont pu se soutenir sur l'eau plusieurs heures, et attendre
ainsi qu'on vînt les secourir. Il était grand temps pour quelques-uns
d'entre eux, épuisés et presque sans connaissance; enfin, personne n'a
péri, non plus que les deux bâtiments signalés en souffrance secourus
par le _Pouliguen_.

Quant aux aimables Parisiens déjà nommés, ils ont terminé leur saison
balnéaire par un exploit digne d'eux et qu'ils n'oublieront pas, j'en
suis sûre. Voulant profiter de tous les genres de plaisir que peut
offrir la mer, ils ont rêvé d'emporter les émotions d'un naufrage, sans
cependant courir aucun danger. Pour cela, ils se sont entendus, après
force insistances mêlées d'or, avec le patron de l'un des bateaux
pilotes qui circulent continuellement dans nos parages pour diriger, à
l'entrée comme à la sortie du port de Saint-Nazaire, les grands
vaisseaux ignorant le chenal. Ces bateaux sont d'une solidité à toute
épreuve, montés par des gens aguerris aux emportements de la mer et dont
le métier même ne consiste qu'à les affronter perpétuellement. Donc, le
soir de la dernière tempête, nos trois élégants ont obtenu la permission
de monter à bord de l'un de ces bateaux et d'y passer la nuit. En effet,
l'obscurité profonde, les rugissements de la tempête, les paquets d'eau
qui déferlaient sur le pont, le roulis qui forçait à se cramponner aux
cordages, rien ne manquait au programme. La position était émouvante et
critique, nos Parisiens étaient tranquilles quand même, rassurés par la
solidité du bateau et les capacités de l'équipage. Ils tenaient donc
tout ce que leur imagination fantaisiste avait pu rêver; mais ce qu'ils
n'avaient pas prévu, ils l'ont eu cependant, c'était de faire
véritablement naufrage. Voilà ce qui est arrivé. Vers minuit, la mer est
devenue si mauvaise que le bateau a chassé sur ses ancres, ce qui
n'arrive presque jamais; on cite peu d'exemples de bateaux pilotes
sombrant, cela, cette fois, s'est produit, le bateau a été entraîné à la
dérive vers une pointe de rochers où il n'a pas tardé à talonner et à
faire eau de toutes parts. Tous les malheureux qui le montaient n'ont eu
que le temps de se sauver sur ce rocher, heureusement plus haut que le
flux et de s'y cramponner de leur mieux. Ils ont attendu là, six
mortelles heures, au milieu des flots qui les enveloppaient et les
frappaient de tous côtés, le retour du jour pour sortir de l'abîme... Il
faut avouer que ces beaux messieurs ont été servis trop à souhait; car
ce n'était plus seulement en imagination, mais bien en réalité qu'ils
avaient éprouvé toutes les émotions d'un naufrage. Ils pouvaient périr à
ce jeu dangereux, ils en ont été quittes pour la peur; mais ils ont
rapporté, en plus de leurs souvenirs, un gros rhume et force douleurs
rhumatismales; ce que voyant et ressentant surtout, ils sont partis le
jour même, jurant, un peu tard, comme dans la fable, qu'on ne les y
reprendrait plus.

À quatre heures, il a fallu terminer les paquets et les malles. Nous
partons tous demain matin. Ah! mon Dieu, qu'il est donc triste de se
quitter! et, quand on y réfléchit, la vie n'est qu'une longue suite
d'adieux. Adieu à la gaieté de l'enfance, adieu aux illusions de la
jeunesse, adieu aux joies plus douces de l'âge mûr, adieu à la santé, au
bonheur, à la vie! La mort, cette grande désenchanteresse de
l'existence, c'est le terme de tout...

J'ai rangé soigneusement ma chambre, renfermé tous les jolis bibelots de
mes étagères, pris la clef de mon secrétaire et de mon armoire, voilé
mon petit oratoire et abrité d'une mousseline blanche les portraits qui
me sont chers, celui surtout de mon bien-aimé père, si tôt enlevé à
notre affection. Ah! oui, que de tristesses dans un départ! On laisse
toujours une partie de soi-même aux lieux préférés qu'on quitte; le cœur
anxieux se demande si on les reverra...

Et puis, j'ai emballé mes livres de classe dans ma grande caisse de
voyage, ces livres que, hélas! je n'ai pas ouverts une seule fois
pendant les vacances, même ceux d'histoire et de géographie que j'aime
tant; ils sont restés oisifs au fond du dernier casier. Mes cahiers sont
immaculés et devant leurs feuillets blancs, le blanc, couleur de
l'innocence et de la sérénité, j'éprouve les troubles du remords; ces
cahiers, je les voudrais noirs, raturés, remplis jusqu'à la dernière
feuille des analyses, narrations, résumés que j'avais à faire et que je
n'ai pas faits. Voilà, j'ai dit bonsoir à tous les devoirs de vacances,
je me suis moquée d'eux et je suis l'attrapée maintenant. Chaque jour,
je les remettais au lendemain, en leur tirant ma plus gracieuse
révérence, et aujourd'hui qu'il est trop tard pour les commencer, je ne
vois rien encore à faire de plus pour eux! Cependant la plume, mon démon
familier, n'a pas chômé.

Qu'imaginer? Que devenir? Comment rentrer au pensionnat les mains vides
des devoirs à faire et l'esprit vide des leçons à apprendre? Par quel
moyen me tirer de cet embarras? Penser mélancoliquement à toutes ces
choses n'y remédie point... Ah! mon Dieu, quelle heureuse idée
m'arrive... c'est une inspiration du Ciel... Mon journal sera mon
sauveur, et pourtant, j'avais rêvé de le garder pour moi toute seule...
Mais, bah! quand on a fait un mauvais pas par sa propre faute, il faut
tâcher de s'en tirer. Je vais le présenter à mes chères maîtresses,
d'ailleurs si bonnes, si indulgentes, et je suis sûre qu'elles voudront
bien l'accepter. Ce long devoir de littérature va, d'un même coup,
acquitter la dette obligatoire de tous les devoirs de vacances.

Adieu, mon charmant _home_, je te quitte, la conscience allégée par
cette douce espérance.

_Signé_: HENRIETTE.

Voilà comment ce modeste journal a commencé son chemin. Il a été lu en
classe pendant l'ouvrage manuel; puis il a été prêté aux amies
d'Henriette, qui l'ont timidement fait sortir du pensionnat. C'est ainsi
qu'il est arrivé jusqu'à moi. En fermant ce gros cahier, mes yeux se
sont machinalement abaissés sur la couverture, et, comme Henriette, je
l'ai trouvée si jolie que je ne puis m'empêcher, en finissant, de
transcrire ses réflexions à ce sujet; cette couverture est bleue, ayant
en tête la Vierge Marie portant l'enfant Jésus:

«J'aime tout ce qui parle du Ciel, je t'aime bien, jolie couverture de
mon cahier, tu es bleue et tu me rappelles la céleste couleur. Et
qu'elle est belle, cette Vierge au regard chaste et pur! que j'aime à la
voir, à la contempler! Grâces vous soient rendues, ô vous qui avez placé
au frontispice d'un cahier une madone, alors que tant d'autres nous
arrivent avec une couverture froide, inanimée, gravée de traits
insignifiants ou même de folies. Les enfants de Marie peuvent plus que
l'aimer, cette feuille aux couleurs de la Vierge; il leur est permis de
la presser sur leurs lèvres, car l'effigie est celle de la Reine des
Cieux. Oui, je t'aime, charmante couverture de mon journal, avec ton
Enfant-Dieu, ta Madone, tes étoiles et tes anges. Je voudrais, ô Vierge!
que ton image fût retracée autant de fois qu'il y a de grains de sable
sur les plages, de gouttes d'eau dans l'Océan, d'astres au firmament,
parce que je sais que ton sourire angélique peut toucher tous les cœurs,
parce que je sais que ton amour t'a faite la Mère de tous les hommes,
leur consolation, leur espérance et leur salut!»

HENRIETTE



SECONDE PARTIE

QUELQUES-UNS DES DEVOIRS D'HENRIETTE



LES DIX COMMANDEMENTS D'UNE PENSIONNAIRE


Sitôt que la cloche ouïras,
Saute de ton lit prestement.
Au lavabo tu parleras
Mais tout bas et très rarement.
À la chapelle te rendras
Pour la messe dévotement.
Et puis au réfectoire iras
Pour y manger fort sobrement.
Pendant la classe tu feras
Tes devoirs scrupuleusement.
De tes compagnes souffriras
Les défauts bien patiemment.
Sous la charmille tu feras
Mille et un complots d'agrément.
À l'étude tu rentreras
Pour travailler assidûment.
Et le soir tu te coucheras
L'esprit orné, le cœur content.
Jusqu'aux vacances passeras
Ainsi chaque jour mêmement.



PREMIER DEVOIR

DE LA CONVERSATION DES SALONS D'AUJOURD'HUI ET DE CEUX D'AUTREFOIS

Avec les gens d'esprit, l'esprit vient de lui-même.
Causer avec les sots, donne une peine extrême.


Qu'est ce que la conversation?

La conversation, c'est le rapprochement de deux âmes, le frottement de
deux intelligences ou simplement l'échange de pensées légères et
frivoles, de menus propos alimentés par les nouvelles du jour et,
faut-il l'avouer, par _les pailles_ du prochain.--La conversation est
l'une des principales récréations de l'esprit; son charme se compose de
tout et de rien, de nuances délicates et de couleurs vives, de mots
emporte-pièce et de douces joyeusetés, d'expressions hardies et de
phrases mélodieuses.

Dans ce duo où l'esprit et le cœur sont appelés à faire leur partie, si
l'esprit doit régner, le cœur seul doit gouverner; et ici, je ne parle
pas du tête à tête qui à lui seul renferme toutes les attractions, non
seulement, quand c'est l'amour qui préside, mais même aussi l'amitié. Je
parle de la conversation en général. Oui, il faut que le cœur gouverne
l'esprit pour l'empêcher d'être méchant, s'il il en est autrement, cela
ne s'appelle plus causer, mais médire, calomnier.

«L'Allemand disserte avec profondeur, l'Anglais discute avec flegme,
l'Espagnol s'exprime avec emphase, l'Italien pérore avec volubilité, le
Français seul sait causer». Causer, c'est aborder tous les sujets sans
avoir l'air de les prendre corps à corps, c'est mêler l'enjouement à la
sagesse, c'est habiller le simple bon sens de cette courtoisie et de
cette politesse qui le rendent séduisant; c'est glisser l'avis judicieux
au milieu d'une phrase légère ou plaisante; causer, c'est savoir allier
la raison sans rien de vulgaire à la finesse, à l'élégance sans
négligence ou prétention; causer, c'est avoir sa manière de dire, son
esprit à soi, tout en gardant le désir de faire valoir celui des autres.
Avoir de l'esprit et faire de l'esprit sont deux choses bien
différentes. Il arrive trop souvent que l'esprit qu'on veut avoir gâte
celui qu'on a.

Causer avec facilité et grâce ce n'est pas dire beaucoup, mais bien
dire; cet amour excessif du toujours parler, de trop parler, entraîne à
beaucoup de sottises. Il y a des personnes qui ne connaissent ni point,
ni virgule dans leur causerie et dont la langue marche comme les
baguettes d'un tambour. Elles voient tout, savent tout, connaissent
tout, elles éclaireraient le soleil, et en attendant elles sont le
catéchisme ambulant de la conversation, avec demandes et réponses
toujours prêtes. Il n'y a rien de fatigant comme ces relations-là. Ah!
si l'on osait comme on leur réciterait la fable de l'abbé Reyrac:

«Naguère un grand parleur tant jasait, tant jasait
Qu'enfin las de l'entendre et ne pouvant le suivre
Un aveugle attentif, estimant qu'il lisait
Lui dit: «Monsieur, pour Dieu, brûlez ce mauvais livre!»

Et puis dans ces intempérances de langage; ces excès de paroles qui
sortent des lèvres comme un flot mal contenu, il est difficile de rester
bon, indulgent, généreux, de ne pas exercer sa langue contre le
prochain. Combien d'ennemis on se fait ainsi sans y prendre garde? Une
saillie amère est le poison de l'amitié. Heureuses les natures d'élite
qui ont tant et tant d'esprit à leur service qu'elles restent toujours
spirituelles sans jamais être méchantes...

La conversation a deux écueils qu'il faut éviter avec un égal soin, le
pédantisme et la négligence. Pour éviter le pédantisme, il faut parler
en bons termes, mais toujours avec naturel et simplicité. Fuyons cette
faiseuse de couronnes et de pompons, la Prétention comme l'appelle un
vieil auteur qui nous la dépeint: dorée, parée, coquette et ennuyeuse à
faire mourir. Évitons la faiblesse de vouloir répéter un bon mot passé
inaperçu, c'est gâter un trait heureux que de forcer les autres à
l'admirer; mêlons les fruits aux fleurs, l'utile à l'agréable et au lieu
de nous appesantir sur les choses, effleurons-les avec grâce, suivant le
précepte du naïf La Fontaine:

«Qu'il faut de tout aux entretiens
C'est un parterre où Flore épand ses biens,
Sur différentes fleurs l'abeille se repose
Et fait du miel de toute chose»

Ces deux derniers vers sont charmants, ils se prêtent à une comparaison
toute chrétienne, dont l'honneur appartient au bon saint François de
Salle qui l'a employée fréquemment.

Sans doute, il ne faut pas être aussi puriste, qu'un prince de Beauvau
qui eût préféré se casser le bras, que de donner une entorse à ses
phrases; cependant, il faut éviter avec attention la négligence.
Celle-ci, laisse la phrase incorrecte, inachevée, obscure, se contente
de comparaisons douteuses, remplace les expressions choisies par des
expressions vulgaires, les mots propres par des mots vicieux et de
terroir si l'on peut s'exprimer ainsi. Elle ôte enfin la clarté, la
beauté et l'élégance à notre langue.

Boufflers disait que les hommes sont aussi jaloux sur le chapitre de
l'esprit, que les femmes sur celui de la beauté. Il est certain que,
pour tout le monde, hommes ou femmes, la conversation est le trône de
l'esprit; la beauté éclipsée s'incline devant cette supériorité et n'est
plus que sa vassale. La matière cède à l'intelligence car la beauté sans
esprit, c'est une fleur sans parfum, c'est la statue superbe à laquelle
manque l'étincelle de vie. La beauté séduit, mais c'est l'esprit qui
retient--voilà pourquoi les femmes spirituelles, sans être jolies,
inspirent des affections beaucoup plus durables que les femmes très
belles seulement. La beauté reste une, elle est toujours la même,
«l'ennui naquit dit-on de l'uniformité», tandis que l'esprit sait se
multiplier à l'infini, se plier à toutes les exigences, prendre toutes
les formes et, comme le phénix, renaître de ses cendres pour paraître
toujours jeune et nouveau. Quelle cruelle déception, lorsque, sous ses
dehors enchanteurs qui semblent tant promettre, on ne trouve qu'une tête
creuse, un cœur vide, une âme languissante, rien enfin.

Les personnes distinguées par l'esprit et le cœur, toutes déshéritées
qu'elles puissent être des biens physiques, trouvent un grand
dédommagement dans la conversation; les qualités morales se traduisent
toujours par quelque côté, l'âme se révèle alors dans ses plus nobles
aspects. Que de fois nous avons entendu dire: C'est incroyable! cette
personne est laide et cependant, dès qu'elle parle, elle devient presque
jolie. On pourrait répéter ce que Mme de Sévigné avec sa grâce
habituelle disait du visage de la Princesse Henriette d'Orléans: «Sa
figure ne lui sied point, mais son esprit lui sied à ravir.» La
physionomie reflète l'âme, les yeux parlent avec les lèvres, les
imperfections des traits disparaissent sous le feu du regard. La chaleur
de la parole, l'animation du visage et cette transfiguration qui vous
étonne et vous charme tout à la fois: c'est l'œuvre de l'esprit.

Savoir tenir un salon n'est pas chose aussi commode qu'on pourrait le
croire. Il n'y a pas de culture plus difficile ni plus délicate que
celle des personnes. Pour les fréquenter, souvent les réunir et les
grouper, autour de soi, il faut, non seulement de l'esprit, mais surtout
beaucoup de tact et une connaissance approfondie du cœur humain. Ce rôle
qui incombe à la maîtresse de maison, consiste à maintenir la
conversation dans de justes bornes, la rendre agréable et intéressante
en détournant les discussions amères. C'est encore à elle de ménager les
susceptibilités de tous, en retenant les antagonistes sur un terrain
impartial, en conciliant par un mot heureux les natures les plus
contraires et les idées les plus opposées; en adoucissant, en calmant
l'ardeur des polémiques religieuses et des controverses politiques; et,
tout cela sans trop retenir le dé pour elle-même. On le sait les
causeurs aiment à causer. Ils aiment à parler de ce qui les intéresse, à
faire valoir leurs connaissances, à semer leurs bons mots, à raconter
leurs anecdotes. Ce va-et-vient de la pensée, ces joutes pacifiques de
l'esprit font naître des entretiens aussi faciles qu'agréables, aussi
éloignés de la banalité que du commérage. Quelle moisson charmante peut
alors cueillir une maîtresse de maison. Parmi tous les bouquets apportés
par chacun, parmi toutes ces couronnes effeuillées dans son salon ne
peut-elle pas, abeille industrieuse, choisir et conserver les fleurs et
les parfums qui lui conviennent le mieux.

Sans doute il y a encore quelques salons où l'on sait causer, où l'on
sait apprécier toutes les jouissances de l'esprit, où la conversation
demeure attachante et variée, vive et spirituelle. Dans ces milieux
intelligents et sympathiques, où des personnes faites pour s'entendre et
se comprendre se doivent mutuellement la moitié de leur esprit, les
heures s'échappent comme en un songe d'or. Cependant nous sommes loin
des brillants salons du XVIIIe siècle. Toutes les illustrations du
moment s'y donnaient rendez-vous, accourant avec empressement auprès des
femmes vraiment supérieures, qui régnaient alors par la grâce et le
charme de leur esprit. Elles avaient fait de la conversation un art
véritable. Que nous sommes loin de cette exquise politesse, (la
politesse est sœur de la charité), de cette gracieuse urbanité, de ce
tact parfait des convenances, qualités typiques des salons d'autrefois.

Les salons des XVIIIe et XVIIe siècles, inaugurés à l'Hôtel Rambouillet
sont restés célèbres. Sous le Directoire Mme de Staël et plus tard Mme
Récamier à l'Abbaye-au-Bois, comme deux astres radieux, attirèrent
autour d'elles une pléiade de beaux esprits et d'hommes distingués.
C'est à cette époque que La Harpe, toujours prétentieux, prononça ce mot
resté inoublié. Il se trouvait à table entre Mme de Staël et Mme
Récamier. «Ah! s'écria-t-il, sentencieusement, ma place est la
meilleure, je suis assis entre l'esprit et la beauté.» Phrase assez
malheureuse, au demeurant, puisqu'elle enlevait à l'une ce qu'elle
donnait à l'autre.--À quoi Mme de Staël répondit avec sa vivacité
ordinaire. «Je suis très flattée, voilà la première fois qu'on fait ce
compliment à mon visage»--ce qui laissait ainsi, autant d'esprit que de
beauté à Mme Récamier.

Le salon de Mme Tallien fut aussi très suivi, et quoique Napoléon n'ait
jamais voulu l'admettre, à la cour elle n'en donnait pas moins le ton et
avait une grande influence sur la société parisienne.

Sous la Restauration, on savait encore causer et se réunir pour goûter
les plaisirs délicats de l'esprit, mais à l'heure présente qui s'occupe
de ces plaisirs-là?... La politique qui se glisse partout, escortée de
passions mesquines, a tout désuni. Les esprits les plus élevés ne
sauraient rien semer sur cette terre aride, dans ce domaine dont ils ne
peuvent même pas sortir, puisque la conversation revient par une pente
presqu'involontaire, vers ce qui préoccupe le plus.

Lorsqu'il y a divergence d'idées, la contrainte toujours, l'antagonisme
souvent, refroidissent les mieux disposés et ôtent toute espèce de
charme aux entretiens; ici, on peut dire: qui n'est pas avec moi est
contre moi.

Bien plus, ces questions brûlantes passionnent les adversaires, on ne
dit plus ce que l'on pense sans éclat, sans tapage, avec mitaines et
patins, suivant l'expression de Saint-Simon; on s'échauffe, on s'emporte
même pour faire valoir ses arguments; on s'entête de plus en plus dans
sa manière de voir et finalement, on se quitte, sans s'être converti le
moins du monde et fort mécontent les uns des autres, chacun plus
convaincu que jamais, que lui seul a raison. Tout s'apaise en ce monde,
sauf les querelles politiques, car, à peine éteintes, le moindre souffle
les fait renaître de leurs cendres et flamber de plus belle.

Les relations ébranlées par toutes sortes de tiraillements politiques,
en face d'un présent qui n'est pas gai et d'un avenir plus sombre
encore, les relations dis-je deviennent de jour en jour plus rares et
plus difficiles; d'ailleurs qui a le temps de causer, le télégraphe, le
téléphone et surtout les cartes postales ont remplacé la jolie lettre
des épistolières du temps jadis, dont Mme de Sévigné reste la reine. La
vie enfiévrée qu'on mène maintenant nous dévore, c'est à peine si on a
le temps de penser, et former un salon qui rappelât ceux dont nous
venons de parler, reste aujourd'hui un rêve à peu près irréalisable.
Notre époque troublée ne les reverra pas.



SECOND DEVOIR

LE FACTEUR DES POSTES


L'univers est l'immense scène où chacun est appelé à remplir son rôle.
Il y a longtemps qu'on a dit cela pour la première fois et que Rabelais
se sentant mourir ajoutait: «Tirez le rideau, la comédie est jouée.»

Eh bien! parmi tous ces acteurs du monde civilisé, combien y en a-t-il
dans la grande machine administrative, dont les services quotidiens
passent presqu'inaperçus?

Je n'en citerai qu'un exemple, le Facteur des Postes. Avons-nous jamais
pensé que cet agent d'un service si parfaitement fait aujourd'hui, que
cet agent modeste, exact, discret, dont personne ne s'occupe, est
cependant le grand distributeur de tous les événements, le porteur de
toutes les joies et de toutes les douleurs de ce monde? À la ville, où
l'existence se dévore si vite, où l'on ne sait même pas l'heure à
laquelle vient le facteur, c'est à peine si l'on a le temps de songer à
son arrivée, car à coup sûr on n'a jamais celui de l'attendre. Le
courrier est remis au concierge ou dans la boîte appendue au bas de
l'escalier, cette petite boîte froide, rangée au milieu de plusieurs
autres ne dirait rien sans le nom qui l'étiquète. À la campagne, c'est
tout différent; à la campagne où l'on a le loisir, si l'on peut
s'exprimer ainsi, de s'écouter penser, de se sentir vivre, on connaît
l'heure exacte de l'arrivée du facteur.

L'hiver, la lecture qu'il apporte tient compagnie au coin du feu et fait
passer agréablement les longues soirées; l'été, on aime à aller à sa
rencontre, à faire une petite promenade sur la route qui doit l'amener,
ou à l'attendre tranquillement assis à l'ombre du grand bois qu'il
traversera bientôt. On est aise alors de prendre son courrier, le jour
surtout où il apporte les journaux favoris, où l'on attend la _Mode_ par
exemple. Ah! ce jour-là combien de belles châtelaines se montrent
impatientes d'effleurer de leurs doigts mignons, de tenir dans leurs
petites mains aristocratiques, ce code de l'élégance et du bon goût. On
est donc charmée de recevoir soi-même son courrier, catalogues,
journaux, revues, faire-part: ici un simple coup d'œil suffit pour
reconnaître la nature de ces derniers. Le pli tout blanc, c'est
l'annonce d'un mariage, liseré de noir il est, hélas! le triste signe du
deuil; autrefois un filet, bleu ou rose encadrant une jolie lettre
satinée annonçait l'arrivée d'un cher bébé peut-être ardemment désiré
depuis longtemps.

Puis, vient enfin le tour des lettres que le facteur tire d'une case à
part. Elles sont généralement la meilleure partie du courrier, le côté
intime, car la correspondance tient une grande place dans la vie; elle
anime la solitude, rapproche même les antipodes en reliant tous les
peuples et tous les pays, mais elle unit surtout ceux qui s'aiment et,
par la plus douce des illusions, fait, pendant quelques minutes,
disparaître l'éloignement. Oui, dans ce petit carré de papier, dans ce
chiffon blanc, saupoudré de noir qu'un souffle emporterait et qu'on
appelle une lettre, il y a la pensée toujours, et parfois le sentiment,
le cœur, l'âme tout entière de la personne qui l'a écrite. Qui de nous
n'a pas attendu, au moins, une fois dans sa vie, avec désir ou crainte,
l'arrivée du courrier? Qui de nous n'a pas tendu une main anxieuse au
porteur de notre secret, à ce facteur qui, chaque jour en tient tant
d'autres entre ses mains.

«Jamais roi, peut-être, dans toute la pompe de son cortège n'est désiré
comme ce voyageur obscur, poudreux ou mouillé, toujours en route,
toujours pressé.»

Sait-on qu'un facteur rural fait en moins de quatre ans le tour du
monde?[4]

Pour le bon paysan de la campagne, le facteur rural est le messager
fidèle qui s'intéresse aux événements; il est même quelquefois prié de
lire la lettre qu'il apporte, et après avoir accepté le verre de vin ou
la _bolée_ de cidre, qui doit le réconforter l'hiver et le rafraîchir
l'été, il décachète solennellement l'enveloppe, pendant que toute la
maison se groupe autour de lui pour l'entendre. Si les nouvelles sont
heureuses, les yeux brillent, le sourire dénoue toutes les lèvres et le
facteur prend sa part à la joie générale; si au contraire la lettre ne
contient que des tristesses, si elle annonce que le fils qui fait son
tour de France est tombé malade, oh! alors, le facteur trouve de bonnes
paroles pour les rassurer; c'est lui qui apportera, il en est certain,
la lettre de la convalescence, et, un peu plus tard, celle de la
guérison. Comment ne s'identifierait-il pas à l'existence de tous ces
braves gens? Il les connaît par leur nom, les rencontre souvent, fait
leurs petites commissions à la ville et, après s'être occupé de leurs
affaires, consent à engager, pendant deux ou trois minutes, un brin de
conversation pour leur apprendre les nouvelles du pays. Il est aussi le
porteur consciencieux de l'épargne péniblement amassée par la tendresse
filiale ou maternelle et qui doit secourir l'enfant resté au loin sans
travail, ou la mère souffrante à son foyer. C'est encore lui, qui remet
directement à la jeune fille rougissante, la lettre de son fiancé que le
sort a pris, mais qui reviendra fidèle..., et cette dernière lettre
d'amour, toute rayonnante d'espoir et de bonheur, cette dernière lettre
qui doit annoncer le retour, le facteur la prendra encore dans sa boîte,
plus vaste que celle de Pandore qui ne contenait que l'Espérance. Oui,
plus vaste, puisque la sienne contient tout..., la mort et la vie, le
bien et le mal, l'espérance et les regrets, l'amour et la haine, tous
les sentiments qui remplissent les âmes, toutes les pensées qui, après
avoir circulé dans l'esprit, viennent circuler dans l'espace. Oui, cette
boite contient tous les fils qui font mouvoir les plus illustres comme
les plus simples acteurs du théâtre de la vie, tous les événements
grands et petits, toutes les nouvelles politiques, où la raison cherche
en vain à découvrir la vérité.

Honneur donc au facteur qui remplit scrupuleusement ses fonctions,
modestes sans doute, et cependant si nécessaires. Moderne juif-errant,
il reprend à chaque aurore, sans murmure, de bonne grâce et pour un bien
faible salaire, sa course fatigante que rien n'arrête, ni les frimas de
l'hiver, ni les soleils de l'été.

       *       *       *       *       *

Il est impossible d'assigner une date certaine à l'origine de la Poste:
elle remonte, au moins, à l'époque des conquêtes d'Alexandre.

L'institution _des Postes_, telle que nous la comprenons de nos jours,
ne paraît pas avoir été connue des Anciens, mais ils employèrent les
oiseaux et les chiens comme messagers et _Bergier_, dans son Histoire
des grands chemins de l'Empire romain, dit que Cyrus introduisit l'usage
des chars à quatre roues, attelés de quatre chevaux pour transporter les
dépêches du gouvernement et que, de la mer Egée jusqu'à la ville de
Suze, capitale du royaume des Perses, on comptait cent onze gîtes ou
maisons de l'une desquelles à l'autre il y avait une journée de chemin.
Sous les Romains, ce fut au temps d'Auguste, dit Suétone, qu'on employa
les relais pour la rapidité des communications. Les Empereurs envoyaient
leurs lettres par la voie des Postes Assises sur les routes militaires,
si bien réglées et policées, qu'il n'était pas besoin au prince
souverain de courir par les parties de son empire sans sortir de la
ville de Rome, celui-ci pouvait gouverner la terre par ses lettres,
missives, édits, ordonnances et mandements; lesquels n'étaient pas
plutôt écrits, qu'ils étaient, par la voie des Postes, emportés aussi
promptement que si des oiseaux en eussent été les messagers.

Dès ce temps-là, on employait la cryptographie, c'est-à-dire l'art
d'écrire en signes conventionnels et particuliers, connus seulement de
ceux qui s'en servaient, à l'aide d'une clef en permettant la lecture.

Lorsque deux personnes ont un intérêt majeur à cacher le contenu des
lettres qu'elles s'adressent, les moyens employés, ordinairement, pour
s'écrire, ne peuvent plus servir. Aussi pour arriver à correspondre
d'une manière plus ou moins sûre, capable de déjouer les investigations
d'une personne étrangère ou d'un ennemi, se sert-on alors de la
cryptographie.

Donc, la science cryptographique remonte à la plus haute antiquité;
l'histoire nous apprend, qu'en plusieurs occasions, le prophète Jérémie
se servit de caractères secrets pour sa correspondance, et on sait que
les Romains, les Grecs, les Carthaginois, les Perses et les Phéniciens
usèrent de ces moyens, et parfois très utilement. Polybe, Plutarque,
Suétone, Aulu-Gelle, Jules l'Africain nous ont laissé de précieux
renseignements à ce sujet.

Pour correspondre secrètement, les Anciens se servaient de planchettes
ou de dés percés de vingt-quatre trous, (représentant les lettres de
l'alphabet) au travers desquels, un fil passait dans un certain ordre et
aidait à deviner la signification du texte qui s'y trouvait caché; il
suffisait, en effet, que le correspondant, recevant la dépêche, sût à
l'avance la lettre convenue pour chaque trou. Connaissant cette clé, il
lui était alors facile d'opérer le déchiffrement.

Ce procédé a été inventé par Tenéas, le tacticien, qui en parle dans ses
commentaires, sur la défense des places (IVe siècle avant Jésus-Christ).
Il est loin d'être inviolable et fait partie de la catégorie des
systèmes, dits de substitution simple, dans lesquels la même lettre est
toujours remplacée par le même signe.

Tenéas indique aussi divers autres moyens que l'on employait de son
temps.

Les États chinois et quelques autres pays lointains n'ont pas de postes
régulières, l'État n'a pas là-bas le monopole et aucune entreprise n'est
chargée de ce service.

Chacun est libre d'ouvrir des «boutiques pour lettres» et d'essayer à
ses risques et périls du transport des correspondances.

Cela ne veut pas dire que le service postal y soit plus mal fait
qu'ailleurs.

À Shang-Haï, par exemple, il n'y a pas moins de 200 boutiques pour
lettres où l'on rivalise de zèle pour être agréable au public.

La taxe de chaque lettre varie suivant la distance à parcourir. Cette
taxe varie aussi suivant que l'enveloppe contient ou ne contient pas de
valeurs.

On croit généralement en France que l'institution des Postes ne remonte
qu'à Louis XI, c'est une erreur; Charlemagne est le premier souverain
qui se soit occupé de cet important service. Il institua pour les
besoins de l'empire un corps de courriers qui se nommaient _Cursores_ et
il permit à l'Université d'entretenir un certain nombre de messagers
pour faire communiquer les étudiants avec leurs familles. Pendant les
guerres qui suivirent la mort du grand empereur, le service des Postes
fut interrompu et même abandonné et ce fut en effet Louis XI qui procéda
à la réorganisation des Postes par l'édit qu'il rendit à Doulens au mois
de juin de Tannée 1464. Ses successeurs continuèrent l'œuvre commencée.
Les rois Charles VIII, Charles IX, Henri III s'en occupèrent
particulièrement. Louis XIII créa les charges de _Maîtres des courriers
et contrôleurs généraux des postes et des relais_. Ces maîtres coureurs,
nos maîtres de postes, reçurent des rois de nombreux privilèges qu'ils
conservèrent jusqu'en 1790. Sous Louis XI, les Postes n'avaient été
établies que pour le service du roi, et ce n'est que plus tard que les
particuliers obtinrent la permission de faire porter leurs lettres par
les courriers du gouvernement. Jusque-là, et pendant des siècles, les
Français ne correspondaient entre eux que par l'entremise des messagers
que l'Université de Paris expédiait à des époques indéterminées et à son
profit, dans les principales villes du royaume. Sous Louis XIV, ceux qui
étaient chargés de distribuer les lettres en fixaient le prix à leur gré
et le percevaient à leur profit. À partir de 1676, sous le ministère de
Louvois, les Postes furent affermées; en 1791, l'État se chargea
lui-même de l'exploitation. La taxe régulière des lettres date du
commencement du siècle, mais elle variait suivant la distance qu'elles
avaient à parcourir. C'est à partir de 1848 seulement que
l'affranchissement des lettres devint uniforme par toute la France. La
petite poste de Paris fut inventée en 1759 par M. de Chamousset,
conseiller d'État. On commença le service le 1er juin 1760 au grand
ébahissement des Parisiens, et le premier jour, M. de Chamousset suivit
en chaise à porteurs les distributeurs de lettres pour voir s'ils
faisaient bien leur nouveau métier. Oh! si M. de Chamousset pouvait
revenir, c'est lui à son tour qui serait ébahi, non seulement, du
service si complet des postes actuelles, mais surtout des merveilles du
service télégraphique et téléphonique.

Pendant longtemps le transport des lettres se fit dans une malle
attachée sur le dos d'un cheval, car les routes étaient alors à peu près
impraticables aux voitures; c'est en souvenir de cet usage que la
voiture des courriers fut appelée _la malle_. En 1818 on remplaça les
anciennes malles-postes par de nouvelles, plus nombreuses, moins lourdes
et mieux aménagées et en 1828 un service spécial fut créé pour les
campagnes. Jusqu'à cette époque, les lettres restaient quelquefois huit
et dix jours dans un bureau par suite de la lenteur des communications.
À partir de cette année 1828, cinq mille facteurs ruraux furent chargés
de parcourir les trente mille communes ne possédant pas encore de
bureaux de poste. Depuis les améliorations ont été continuelles; ils
sont légions maintenant les facteurs qui portent en France bon an, mal
an 500 millions de lettres, sans compter les journaux, les cartes de
visite, les circulaires, catalogues et imprimés de toutes sortes et les
cartes postales! Ah! les cartes postales c'est par milliards qu'elles
parcourent le monde, l'Allemagne à elle seule en expédie chaque année 1
milliard, accompagné de plusieurs millions.

La législation des postes fut d'abord très sévère. En 1471 un employé
fut pendu pour avoir intercepté deux lettres. Un décret de 1742 formula
la peine de mort, contre tout employé qui décachèterait une lettre pour
s'en approprier les valeurs. Comme on le voit, on n'y allait pas de
main-morte dans ce temps-là. Aujourd'hui les peines se sont fort
adoucies et l'on n'a plus besoin de ces menaces pour obtenir la probité
et l'exactitude des employés.

Le budget des postes est un des rares budgets qui rapporte plus qu'il ne
coûte, quoique les dépenses s'élèvent à plus de 150 millions. Cela se
comprend, quand on pense au nombre de lettres qui s'expédient toute
l'année et particulièrement pendant le mois de janvier. Et les cartes de
visite donc! elles tombent en avalanches, c'est le cas de le dire, car
ces petits cartons glacés qui s'envoient par millions sont trop souvent
à l'unisson du cœur des recevants et des envoyants.

On avait entrepris une campagne contre l'usage des cartes de visite.

--Vieux jeu, disaient les uns.

--Mauvais ton, ajoutaient les autres.

Mais, on a eu beau dire et beau faire, cet usage prévaut toujours.

C'est par milliards que s'expédient lettres, cartes de visite, cartes
postales, catalogues, et échantillons, revues et journaux, puisqu'on
évalue au moins à douze milliards le nombre d'objets transportés
annuellement par le service des postes sur toute la surface du globe. On
ne compte pas les cartes de visite, bien entendu, ce serait un travail
de Romains on les pèse; on a reconnu qu'il faut environ 275 cartes pour
1 kilog.

Celui qui, de tous les souverains, reçoit le plus de lettres, c'est le
Pape.

Il arrive au Vatican quotidiennement plusieurs milliers de lettres et
journaux. Pour l'expédition de ces affaires on emploie dans le palais
papal 35 secrétaires et scribes. Sa Sainteté ne lit que les lettres les
plus importantes.

Le Président des États-Unis reçoit à peu près 1,400 lettres et de 3 à
4.000 journaux et livres par jour.

Le roi d'Angleterre a également un courrier important: environ 1.000
lettres et 2 à 3.000 journaux et livres par jour.

L'empereur d'Allemagne reçoit quotidiennement 1.000 lettres et de 3 à
4.000 journaux et livres. Guillaume II n'ouvre que les lettres
recommandées qu'il classe lui-même. Il dicte ses réponses
personnellement à ses secrétaires et signe chaque lettre de sa main.

La correspondance du Czar est moins importante. Elle se compose à peu
près de 600 lettres par jour, et celle du roi d'Italie en compte 300.

La reine Wilhelmine reçoit de 100 à 150 lettres par jour.



TROISIÈME DEVOIR

LES TIMBRES-POSTE


«Mesdemoiselles, nous a dit ce matin notre maîtresse, il est tout
naturel qu'après avoir parlé du facteur des postes, vous parliez aussi
des timbres-poste. Voilà le sujet de votre prochain devoir trouvé;
cherchez, furetez, à vous de le rendre à la fois instructif et
intéressant.»

Après ce préambule, nous nous sommes toutes mises à piocher. Voici notre
devoir collectif. Chacune de nous ayant apporté son petit bagage de
renseignements, notre maîtresse nous a engagées à les réunir pour faire
un travail plus complet.

On nomme philatélistes les collectionneurs de timbres-poste et
philatélie leur douce manie. Ce mot rébarbatif vient du grec:

_Philos_, ami, amateur, et _atelès_ (en parlant d'un objet), franc,
libre de charge ou d'impôt, affranchi. Substantif _ateleia_. Philatélie
signifie donc: amour de l'étude de tout ce qui se rapporte à
l'affranchissement.

C'est un peu tiré par les cheveux, mais il en est souvent ainsi avec les
mots qui sont formés de racines grecques.

La première origine des timbres-poste en France est très curieuse.

L'histoire de ces petits carrés de papier, dont plus d'un a fait le tour
du monde, remonte au XVIIe siècle ainsi que le prouve l'extrait
ci-dessous de la _Gazette de Loret_.

En France, sous Louis XIV, quand le roi était éloigné du lieu où la cour
résidait, les personnes de sa suite se procuraient des marques qu'elles
apposaient sur les lettres destinées à Paris, pour les faire recevoir et
porter par les courriers de Sa Majesté.

Un collectionneur, M. Feullet de Conches, possède une lettre envoyée à
Paris, écrite à Mlle de Scudéry par Pélisson Fontanier et sur laquelle
se trouve ce genre de timbre-poste.

Voici d'ailleurs le règlement du 18 août de 1654:

«On fait assavoir à tous ceux qui voudront escrire d'un quartier de
Paris à un autre que leurs lettres, billets ou mémoires seront portés et
diligemment rendus à leur adresse, et qu'ils en auront promptement
réponse, pourvu que lorsqu'ils escriront, ils mettent à leurs lettres un
billet qui portera port payé, parce que l'on ne prendra d'argent; lequel
billet sera attaché à la dite lettre, ou en toute autre manière qu'ils
trouveront à propos, de telle sorte néanmoins que le commis puisse voir
et l'oster aysément.»

Ainsi que le dit Loret, le prix de ce billet d'affranchissement était
d'un _sou tapé_. Le règlement se termine ainsi: «Les commis commenceront
à porter les lettres le dix-huit août 1654. On donne ce temps afin que
chacun ay le loisir d'acheter des billets.»

La _Gazette de Voss_ nous apprend qu'en 1650 déjà, mais seulement
pendant très peu de temps, la poste anglaise mit à la disposition du
public des enveloppes timbrées, idée qui fut ensuite, en 1818, remise en
pratique dans l'île de Sardaigne, mais aussi seulement pendant peu de
temps. Ces enveloppes sardes devenues rarissimes, sont payées par les
collectionneurs au poids du diamant.

C'est à partir de 1840, que l'usage des timbres-poste s'est introduit
d'une façon générale d'abord en Angleterre (1840), au Brésil (1843), à
Genève (1844), aux États-Unis (1846), en Russie (1848), en France
(1849), en Prusse (1850), etc.

Avant 1866, il existait à l'usage des différents États de l'Allemagne
jusqu'à 177 timbres-poste; aujourd'hui en dehors des timbres de l'empire
il n'y a plus que la Bavière et le Wurtemberg où l'on se serve de
timbres particuliers; la Bavière spécialement tient à conserver ce
privilège en mémoire de ce fait que cet État a le premier en Allemagne
adopté, en 1849, l'usage des timbres-poste.

C'est donc en 1849 qu'eut lieu la première émission de deux timbres chez
nous. Ces deux timbres étaient à l'effigie de la République, l'un de 20
centimes pour l'intérieur, il était noir. L'autre de 1 fr. pour
l'étranger, il était rouge.

En 1852, nouveaux timbres-poste de 10 centimes (bistre) et de 25
centimes (bleu) avec la tête de Louis Napoléon Bonaparte. En 1853, on
vit apparaître le timbre de 40 centimes. En 1855, on nous donna celui de
5 centimes, et en 1860, celui de 1 centime.

Un changement s'opéra dans les timbres français en 1863: Napoléon III y
fut représenté la tête couronnée de lauriers. Vint, hélas! le 4
septembre de 1870, on remit en usage le timbre de 1849 à l'effigie de la
République et jusqu'en 1876 il ne subit que de petites variations,
depuis il a été créé plusieurs types nouveaux. On assure que pour la
Semeuse, dernier modèle, 700 concurrents se sont présentés et 3 modèles
seulement ont obtenu des prix.

C'est en Amérique que l'on trouve la plus grande variété de timbres. Ils
représentent habituellement le portrait d'un des grands hommes des
_United States_. Selon la valeur, le portrait varie: avec le timbre d'un
centime, on a l'effigie de Franklin; avec un autre, celui de Washington;
avec un autre encore, celui de Jefferson, et ainsi de suite. Il n'en
faudrait pas conclure cependant que les Américains estiment leurs
gloires nationales à la valeur de leurs timbres.

D'autres timbres des États-Unis représentent l'image de Christophe
Colomb sur sa Caravelle la _Santa Maria_; tous les timbres commerciaux,
en nombre incalculable, sont aux effigies variées.

Les États-Unis, lors de l'exposition de Buffalo, ont émis une série de
timbres donnant les divers modes de locomotion à l'aurore du XXe siècle.

Le 1 centime vert, représente un bateau à vapeur des grands lacs de
l'Amérique du Nord. Dans le timbre de 2 centimes rose, nous voyons un
train express aux longues et confortables voitures filer à toute vapeur
à travers une plaine à perte de vue. Voici le 4 centimes brun-rouge,
avec un coupé automobile, arrêté devant le capitole de Washington. Le 5
centimes bleu ciel, nous présente un magnifique pont d'une seule arche,
jeté sur les chutes du Niagara; tandis que le 8 centimes violet nous
fait assister au passage d'un grand vapeur à travers une écluse.

Enfin, dans le 10 centimes brun clair nous voyons un transatlantique,
dont les deux grosses cheminées lancent des torrents de fumée, fendre
les vagues furieuses de l'Océan.

Cette puissante République révèle qu'elle émet chaque année 4 milliards
et demi de timbres-poste, et un mathématicien (les mathématiques se
fourrent partout) constate que ce nombre colossal de timbres collés bout
à bout sur la ligne de l'équateur, formeraient un ruban faisant sept
fois le tour du monde, et, capable peut-être d'affranchir le poids total
de la terre, si on pouvait la faire entrer en une boîte aux lettres.

Aucune souveraine n'a été autant collée en effigie sur les enveloppes
que _Her gracious Majesty Victoria_. En effet, il n'est point de colonie
anglaise qui n'ait donné à l'indigène le portrait de la Reine Victoria,
comme signe d'affranchissement... de ses lettres.

Ces États qui pendant 60 ans, depuis 1840 ne connurent que des timbres
de la reine Victoria, les gravent aujourd'hui à l'effigie de son fils et
successeur, le roi Edouard VII.

L'Angleterre, ayant à célébrer le cinquantenaire de Rowland Hill,
l'inventeur du timbre-poste, lui en consacra un.

Avant que sir Rowland Hill inventât la poste à 2 sous, on se servait peu
d'enveloppes, car un papier enfermé dans un autre, si mince qu'il fût
entraînait doubles frais.

L'emploi des enveloppes ne se répandit qu'à partir de la taxe uniforme.

La première machine à les fabriquer a été imaginée par Edwin Hill, frère
de Rowland Hill, et c'est à elle que succéda, plus tard, la machine de
la Rue pour les plier.

L'Amérique du Sud tient le premier rang pour la beauté de ses timbres.
Ceux du Pérou représentent soit un lama, soit un soleil aux rayons
resplendissants, soit encore les armes du pays. Le Guatemala a deux bien
jolies figures de timbres gravées avec une finesse qu'on ne s'attendrait
guère à rencontrer chez des peuples aussi commerçants: une tête
d'Indienne empreinte de tristesse, mais non sans charme, et un
magnifique ara perché sur une colonne à demi-brisée.

La Nouvelle-Galles du Sud a frappé aussi un timbre pour faire connaître
au monde le centenaire de sa fondation; Hong-Kong et Shang-Haï, le
cinquantenaire de la leur; le Monténégro, pour rappeler l'anniversaire
de l'introduction de l'imprimerie dans la principauté, a fait un timbre.

Le Portugal a frappé un timbre à la gloire de Christophe Colomb;
l'Espagne, à propos du troisième centenaire de Velasquez, reproduisit
sur les siens les chefs-d'œuvre du maître. La Belgique, à l'occasion de
la grande exposition d'Anvers, fit également un timbre.

Le portrait du Shah, que nous donnent les timbres de Perse, prouve
qu'avec le Coran, comme avec le Ciel, il est des accommodements; on sait
que la loi musulmane défend aux Croyants de faire représenter leur
image.

Dans les États de l'Hindoustan et au Japon, les timbres ne portent que
des inscriptions sur papier de couleur.

Cependant Mut-Suhito, l'empereur du Japon, lors de la célébration de ses
noces d'argent avec l'impératrice Haruko, émit un timbre-poste spécial,
valable seulement ce jour-là. Ces timbres peu nombreux puisqu'il n'y en
eut qu'une seule émission ont une largeur de 3 centimètres 1/2. Leur
valeur est de 2 et de 3 _sen_. Les uns sont rouges, les autres bleus. Au
milieu, il y a le soleil, emblème de Louis XIV, entouré de l'exergue
anglais: _Impérial Wedding 25 anniversary_ (25e anniversaire des noces
impériales.) À droite et à gauche du soleil se tiennent deux flamants,
et en haut et en bas, on lit en anglais et en japonais les mots: _Empire
de Japon_. Ces premiers timbres, lors de leur apparition en Europe, ont
été, tout de suite, cotés très haut par les amateurs.

L'Égypte, elle-même avec son timbre au Sphinx et à la Pyramide, nous
offre un pittoresque que la France n'a plus.

Nos colonies ont depuis quelques années sur leurs timbres une allégorie
plus gracieuse que celle des timbres de la métropole: une femme, tenant
un drapeau déployé, s'appuie sur l'écusson portant pour inscription la
Valeur, tandis qu'on aperçoit un vaisseau filant à l'horizon.

Nous avons encore un autre timbre artistique, mais toujours pour nos
colonies; c'est celui de la toute petite colonie d'Obock. Il représente
au premier plan, un chameau monté par un indigène près duquel se trouve
un autre indigène, armé d'un bouclier. Un troupeau de chameaux
s'aperçoit à l'horizon.

Ce timbre pittoresque, destiné à affranchir les lettres pour les
endroits périlleux, coûte 10, 25 et 50 francs.

En aucun pays, croyons-nous, le sens artistique ne produirait mieux que
la France, dont les graveurs sont renommés.

Comme on vient de le voir, dans beaucoup de pays les timbres rappellent
des faits importants de leur histoire. Il n'en est pas de même chez
nous. L'État païen, que nous subissons, a préféré nous donner un Mercure
ou une Minerve rococos qui n'ont rien de national.

Quand aurons-nous donc une série de timbres, nous donnant soit l'effigie
de Jeanne d'Arc, soit les principaux faits de l'histoire de France?
Mais, hélas! cela viendra-t-il? Saint Michel ferait aussi très bien sur
un timbre.

En excluant l'idée religieuse, on exclut forcément ce qui est le plus
élevé, et l'on est réduit à de plates allégories, à de grosses femmes au
type banal représentant la Loi, la Justice, la Vertu même, ou à des
emblèmes formant bric à brac: des bonnets de Mercure avec des ailes et
des serpents, des épis, des coqs ou des canons.

Les faits historiques qui montreraient une victoire ne conviendraient
pas aux relations internationales; il serait intolérable que la Prusse
nous envoyât Sedan gravé sur ses timbres-poste.

Ici encore, la solution est du côté des choses de Dieu; mais, peut-être
préférera-t-on toujours, à cette radieuse vérité, les vieilles ornières
de la routine.

D'abord, par respect pour les planches actuelles et la forme des
roulettes, on a rendu le format des timbres obligatoire, et il ne se
prête guère aux conceptions des artistes.

En définitive, les timbres beaux ou laids, aux jolies figurines, comme
aux modèles les plus insignifiants ne coûtent rien, comparativement à ce
qu'ils rapportent.

Voici quelques détails sur la fabrication des timbres-poste.

L'impression se fait au moyen de plaques d'acier gravées, dont chacune
porte 200 empreintes. On emploie un papier d'un grain particulier.

Deux hommes garnissent les plaques d'encre de couleur et les passent à
un troisième qui, aidé par une ouvrière, imprime les feuilles au moyen
d'une grande presse à main. Trois de ces petites équipes travaillent
constamment et l'on peut faire fonctionner 10 presses si c'est
nécessaire.

Quand les feuilles imprimées sont sèches, on les porte dans un autre
atelier pour être gommées. La gomme dont on fait usage, s'obtient en
délayant dans de l'eau de la poudre de pommes de terre, ou autres
végétaux, que l'on a fait sécher. Il faut rejeter la gomme arabique, à
cause de son action sur le papier.

On enduit les feuilles une à une en les plaçant sur une tablette et en
appliquant la gomme avec une grande brosse. Un châssis métallique sert à
préserver les bords de la feuille. Cela fait, on opère un second séchage
au moyen d'un courant d'air, et après avoir mis les feuilles de timbres
entre des feuilles de carton, on les soumet à l'action de la presse
hydraulique. Une ouvrière partage alors les feuilles avec des ciseaux en
deux moitiés, contenant chacune cent timbres. L'usage des ciseaux est
préférable à celui d'une machine qui pourrait endommager les timbres.
Les feuilles passent enfin à la perforatrice, qui entoure chaque timbre
d'une ceinture de petits trous très rapprochés, Pour cela, l'ouvrière
prend une machine se composant de deux cylindres dont le supérieur est
garni de pointes, qui jouent le rôle de poinçon et correspondent à des
trous pratiqués dans le cylindre inférieur.

On commence par faire les rangées de trous séparant les timbres dans le
sens de la longueur, puis, avec une seconde perforatrice, on fait les
rangées transversales.

En dernier lieu, les feuilles achevées sont mises en paquets, étiquetées
et emmagasinées. Si un paquet est défectueux, on le brûle immédiatement.
Le comptage est répété onze fois pendant la durée des opérations, et
avec tant de soin, qu'on a rarement à constater la perte d'une seule
feuille.

Les souverains ne sont point indemnes des petites manies du commun des
mortels, entre autres, de celle des collections.

Ainsi, l'empereur d'Allemagne collectionne des autographes de grands
capitaines. Les rois de Suède et de Roumanie collectionnent également
des autographes. Le czar Alexandre III avait l'une des plus belles
collections connues de timbres-poste. Le roi de Serbie rassemble aussi
des timbres, tandis que le prince de Galles s'était formé un vrai musée
de pipes, et sa mère, la reine Victoria, une étonnante collection de dés
à coudre. La reine Marguerite d'Italie a des collections de gants et de
souliers portés par des souveraines.

Après tout, puisqu'on collectionne des tableaux, des émaux, des ivoires,
des cannes, des pipes, de vieux chapeaux, de vieux souliers, des boutons
et même de vieux tessons que leur antiquité rend vénérables, pourquoi ne
collectionnerait-on pas aussi de vieux timbres-poste?

Modeste et timide d'abord, la philatélie prit naissance vers 1856; mais
deux ans après, son extension s'affermissait; collectionner des timbres
devenait à la mode, et, dès 1858, les Parisiens, à leur suite nombre de
Français, se mirent à réserver les timbres qu'ils recevaient de
l'étranger, à les coller sur des livres géographiquement divisés, et
ensuite, à en faire l'échange, puis la vente et la revente.

Alors, on ne trouvait point à acheter comme aujourd'hui de _mirifiques_
albums classés, étiquetés, comme on en rencontre partout, on collait de
son mieux les timbres recueillis sur des pages blanches qu'on
calligraphiait ensuite.

Vint, hélas! la guerre terrible de 70 qui arrêta net, chez nous, l'essor
de la philatélie, comme elle arrêta tant de choses. En 1876-77, la
collectionnomanie des timbres-poste reparut. Elle a beaucoup prospéré
depuis. On fait des échanges, et les jeunes gens, et jeunes filles
assaillent de demandes tous les amis des amis de leurs amis, pour que
ceux-ci mettent de côté, à leur intention, les timbres qui ornent leur
correspondance.

Certains timbres, sont naturellement plus rares les uns que les autres.
Ceux-ci sont épuisés, ceux-là n'ont pas été recueillis à temps et ont
disparu, il n'en reste que quelques rares exemplaires dans le monde
entier. Il advient alors ce qu'il advint jadis des tulipes en Hollande:
on les payait à prix d'or. De sorte que s'il y a des timbres qui se
vendent entre 5 et 10 centimes à la poignée, il s'en rencontre aussi,
dont la valeur atteint, du fait de leur rareté, 500, 1 000, 2.000,
3.000, 10.000 francs!

Les timbres ont leur bourse comme l'or et les billets de banque.

La bourse des timbres se tient au carré Marigny.

On évalue à 12 millions le chiffre des transactions, auxquelles donne
lieu annuellement la philatélie. Paris compte pour 2 millions à lui
seul.

Deux sociétés de philatélistes existaient d'abord à Paris.

L'une se composait surtout d'amateurs, c'était la _Société Française de
Timbrologie_; l'autre était formée de marchands, c'était la _Société
Philatélique_. Elles ont fusionné depuis, font très bon ménage et
comptent, au moins, cinq cents membres.

En France, les marchands de timbres furent longtemps imposés pour des
sommes minimes, comme débitants de _vieux papiers_. Depuis, le fisc a
ouvert l'œil sur leurs florissantes affaires et les a imposés comme
marchands de curiosités en boutique. Ceux-ci se sont récriés. Mais le
fisc a riposté par un argument irrésistible: chez un marchand de vieux
papiers ordinaires, plus le papier est vieux, moins il est cher; chez
vous, c'est tout le contraire, son prix augmente à mesure qu'il est plus
vieux... Donc vous vendez bien réellement de la curiosité.

Et les marchands de timbres paient à présent un impôt... imposant.

Le timbre-poste est un personnage important, en raison de la place que
lui font les collectionneurs, en nombre considérable, même, en ne
comprenant que les gens sérieux.

La France compte actuellement 60.000 collectionneurs. C'est le pays du
monde civilisé où il y en a le moins. En Allemagne, on évalue à 100.000
le nombre des philatélistes; en Angleterre, ils sont 150.000; en
Amérique, plus de 500.000.

Le nombre des timbres rares diffère à l'infini, variant suivant la
valeur que leur donnent les collectionneurs, et du désir qu'ils ont de
les posséder.

Les timbres les plus rares, les plus chers, sont nécessairement les
timbres anciens, qu'on ne retrouve plus: ceux de l'Ile Maurice, d'Hawaï,
de Moldo Valachie. Deux timbres de Maurice, le bleu et le rouge au
millésime de 1847, ont été payés, marché conclu d'avance, 45.000 francs.

À côté de ces timbres précieux, on trouve acheteurs, au prix de 1000 à
1500 francs, pour ceux de la Réunion, 1852 et 1853. Viennent ensuite
parmi les plus rares et les plus précieux de nos timbres français, celui
de un franc, orangé, non oblitéré de 1849, qui vaut 250 francs; oblitéré
il ne vaut plus que 60 francs. Pourquoi? Un autre timbre, celui de 15
centimes, teinté bistre sur rose par erreur, au lieu d'être teinté
bistre sur blanc vaut 75 francs couramment. Les timbres fabriqués en
province pendant la guerre et qui furent simplement lithographiés,
valent de 75 à 100 francs; ceux de la Guyane anglaise, 1848, sont cotés
de 100 et 800 francs, suivant la couleur. Ne sont déjà plus rares, ceux
dont le cours varie entre 20 et 100 francs.

Peut-être que le plus rarissime de tous les timbres et le plus cher est
celui de la Guyane anglaise de 1856, carmin. On n'en connaît qu'un
exemplaire. Il est chez M. Tapling, en Angleterre, et vaut net 40,000
francs[5]. Ce n'est pas moi qui l'achèterai.

L'Ile Maurice a la gloire d'exercer la patience et d'exciter la cupidité
des timbrophiles qui recherchent son timbre, émission de 1850, avec
_Post-office_ comme légende. Sa valeur courante dépasse 1,500 francs à
l'heure actuelle.

Le _Hawaï_ première émission, avec chiffres au lieu de dessins, vaut
mille francs s'il est bien conservé.

La magnifique collection de M. Philippe de Ferrary, duc de Galliéra,
président respecté à la Société Française des Timbrologues est estimée 2
millions 500.000 fr.

Le duc de Galliéra est donc le premier philatéliste du monde et la
Providence des marchands de timbres-poste. Il augmente, et renouvelle
incessamment de merveilleuses collections, à la mise en ordre desquelles
sont employés deux secrétaires compétents, dont le traitement, le
logement, l'entretien lui reviennent à 20,000 francs par an.

Il a environ 15,000 types de timbres dont la valeur varie de 0 fr. 01 à
15.000 francs:

--Et, ajouterait Galino, ils ont tous servi! Que serait-ce s'ils étaient
neufs?

Détail typique: s'ils étaient neufs, ils vaudraient beaucoup moins!

La collection Tapling, léguée au Musée Britannique aurait, dit-on, une
valeur de plus d'un million.

La collection du roi d'Angleterre, Edouard VII vaut environ 1 million.

Le tsar Nicolas II cherche, à grand prix, la conquête des rares timbres
qui manquent à son musée; jusqu'à présent il n'a pu se procurer celui de
l'Ile Maurice, tiré en rouge et bleu, dont il n'existe que 200
exemplaires. La collection du tsar de Russie vaudrait environ 750.000
fr.

Les prix payés pour une collection sont parfois surprenants. Certaines
sont évaluées de 3 à 400.000 francs.

Un M. Donatis qui collectionnait, avec la même passion, les tableaux de
maîtres et les timbres-poste, a vendu cette dernière collection 65000
fr.

MM. Caillebotte ont retiré en Angleterre de leur collection, la somme de
200.000 fr.

Le directeur de la Compagnie d'assurances la «Providence» a vendu la
sienne cinquante et quelques mille francs. Celle de M. Arthur de
Rothschild est aujourd'hui vendue: elle valait environ 150.000 francs.

Quant à M. Sharpe, un Anglais, il a tout simplement bâti un palais pour
loger ses timbres; aussi, l'appelle-t-on le Palais des Timbres. Ces
timbres ne sont pas renfermés dans des albums, comme il est d'usage, M.
Sharpe, lui, a eu l'idée assez originale, d'en tapisser les murs, les
plafonds et les portes de sa maison.

Bien plus, il en a collé sur les différents meubles de son salon: la
table du milieu, la bibliothèque, le canapé et toutes les chaises sont
recouverts de timbres provenant à peu près de tous les pays du globe.
Dans cette pièce, le plafond est orné des portraits de la reine Victoria
et du prince de Galles, deux fois grands comme nature, en timbres de
diverses couleurs. Là aussi se trouve une reproduction de la tour
Eiffel.

Le propriétaire a mis un quart de siècle à recueillir cette collection,
aujourd'hui évaluée à 40.000 livres sterling ne comprenant pas moins de
7 millions de timbres, sinon très rares, du moins fort curieux dans leur
ensemble.

C'est le cas de parler ici de la robe de bal d'une élégante Américaine
(on sait que les Américains ont l'esprit inventif et qu'ils sont passés
maîtres en excentricité.) Donc, cette dame s'était fait faire une robe
en mousseline toute simple, tout unie, qu'elle a fait ensuite
entièrement recouvrir de timbres-poste collés avec art. En graduant les
nuances et variant les couleurs, on est arrivé à dessiner des festons,
des guirlandes, des arabesques d'un effet tout nouveau et d'une
saisissante originalité. Cette robe inédite était un véritable
chef-d'œuvre, qu'on a d'autant plus admiré, qu'elle ne devait plus
reparaître et pour cause; valses et polkas, pendant la durée du bal, lui
ayant enlevé quelques douzaines de timbres-poste.

Les timbres-poste n'ont qu'à bien se tenir, depuis quelques années, ils
ont rencontré sur leur route une rivale redoutable: la carte postale
illustrée. J'avoue que cette dernière me paraît mille fois plus
séduisante, le timbre-poste ne m'a jamais dit grand chose, mais la carte
postale, quelle différence! N'est-ce pas charmant, l'été, à l'ombre des
grands arbres, l'hiver, au coin du feu, de pouvoir parcourir, sans
fatigue aucune, le monde entier, connaître les admirables beautés de la
nature, ses glaciers et ses torrents, ses montagnes altières, ses océans
et ses grands lacs, ses bois profonds et ses forêts inextricables
peuplés d'oiseaux merveilleux et de fauves rugissants, en un mot tous
ses sites enchanteurs. Voir les plus beaux palais, les cathédrales, les
mosquées, se rendre compte des plus grandes et des plus belles villes du
monde; n'est-ce pas le rêve le plus séduisant auquel l'imagination
puisse s'abandonner?

Ce dessin, qu'on reçoit sur la carte fragile,
Rappelant un pays, rappelant une ville
Pour moi me semble encor augmenter de valeur,
Par son mot d'amitié, le souvenir du cœur.

C'est par millions, chaque année, que les cartes illustrées voyagent.
Comme on a fait des expositions de timbres, on est arrivé à faire des
expositions de cartes postales illustrées provenant du monde entier.

En France, comme ailleurs, les collectionneurs deviennent légions.

En attendant que la jolie carte postale détrône le timbre-poste, ce qui
n'arrivera probablement jamais, voici une excellente méthode pour
posséder une collection de timbres sans bourse délier. Ce moyen
ingénieux nous vient d'un Anglais; toujours pratiques nos voisins.

Ce bon bourgeois de Londres avait promis à son neveu, dans un jour de
générosité, de lui donner ce qu'il voudrait pour le récompenser de ses
succès scolaires, espérant qu'il lui eut demandé un objet sans grande
valeur: une montre d'argent, une épingle de cravate ou une boîte de
peinture. Le neveu, plus ambitieux, demanda une collection de timbres et
une belle, tant qu'à faire.

L'oncle qui comptait faire un cadeau de quelques schellings, une guinée
au plus, fut un moment fort perplexe. Soudain, il répondit, tu l'auras.

Le lendemain il se rendait au bureau du _Times_ et faisait insérer
l'annonce suivante: _Mariage_. Une jeune personne âgée de 25 ans, brune,
jolie, ayant 800,000 francs de dot et 2 millions à revenir, épouserait
un honnête homme, même sans fortune. Les lettres seront reçues, jusqu'à
la fin du mois, à l'adresse H-C Million au bureau du journal. Dès le
lendemain les lettres commencent à pleuvoir à l'adresse indiquée, on
était au 2 du mois, elles continuèrent ainsi pendant 30 jours; il en
arriva plus de 25 000 et de toutes les parties du monde.

Voilà comment, pour le prix d'une simple annonce, notre Anglais put
réunir une des plus jolies et des plus complètes collections de timbres.

Avis aux amateurs.



QUATRIÈME DEVOIR

NOS RÉCRÉATIONS CET HIVER


Pour nous réchauffer, nous dansons nos rondes, sur de nouvelles chansons
empruntées à la troisième classe. Une de nos maîtresses a eu
l'ingénieuse idée d'arranger sur des airs connus soit un trait
d'histoire, soit une leçon de géographie. C'est vraiment n'est-ce pas,
une façon tout à fait commode de s'inoculer la science en chantant et
dansant. Voici quelques spécimens de ces chansons... nouveau genre;
elles sont loin d'être de la poésie, mais marquent le rythme et font
sauter en mesure.

Nous avons un professeur _(bis)_
Toujours de joyeuse humeur, _(bis)_
Il aime beaucoup l'histoire;
Pour charmer son auditoire,
Il nous traduit ses leçons
En de joyeuses chansons.

REFRAIN

_Et les enfants de son temps,
Sans travailler sont savants (bis)_

Avec un tel professeur _(bis)_
Tout va donc à la vapeur; _(bis)_
On se lance dans l'espace
Sans même quitter sa place,
Et du pôle à l'équateur
Nous apprenons tout par cœur.

À la classe de français _(bis)_
Il a le plus grand succès, _(bis)_
En expliquant les principes,
Et l'accord des participes,
Par mille aimables propos
Il charme tous nos travaux.

L'arithmétique, à son tour, _(bis)_
A des droits à notre amour; _(bis)_
Le calcul joue un grand rôle,
Du méridien jusqu'au pôle,
On mesure la longueur
Sans faire un trop grand labeur.

Des beaux arts ce professeur _(bis)_
Est un grand admirateur; _(bis)_
Quant à la littérature,
Sa mémoire toujours sûre,
Lui souffle fort à propos
Des sujets toujours nouveaux.

De même l'Anglais nous plaît, _(bis)_
Et chacun le reconnaît; _(bis)_
Dame! il traduit à merveille
Shakespeare et le grand Corneille,
Et parle si bien français,
Qu'il s'étonne d'être Anglais...

Puis, chaque jeudi matin, _(bis)_
Après le cours de dessin, _(bis)_
Il explique la physique
Et la machine électrique,
Quand il permet d'approcher
Toutes brûlent d'y toucher.

       *       *       *       *       *

LE TOUR DU MONDE

AIR: _Oui le temps, le temps
Met les crinolines à la mode:_

REFRAIN.

_Oui le temps, le temps, le temps,
C'est le trésor de l'enfance:
Employons tous ses instants,
Oui, profitons du temps._

1

On nous a dit qu'à la Retraite
L'on peut s'instruire en s'amusant,
Vraiment, la méthode est parfaite,
Chacun peut devenir savant;
   En dansant une ronde,
   Nous pouvons parcourir
   Tous les pays du monde
   Dans un train de plaisir.

2

L'Europe, l'Asie et l'Afrique
Composent l'Ancien Continent,
Colomb découvrit l'Amérique,
En navigant vers l'Occident;
   Quant à l'Océanie
   L'illustre Magellan
   Fut y perdre la vie;
   Honneur au dévouement!

3

Commençons donc le tour du monde
Comme ce grand navigateur,
Voyageons sur terre et sur l'onde,
Du pôle jusqu'à l'Equateur:
   L'Europe la première
   Doit fixer nos esprits,
   Par elle la lumière
   Vient aux autres pays.

4

En Europe, voyez la France
Dont la capitale est Paris,
Cent fois plus belle que Florence,
Elle charme nos yeux ravis;
   Rome est en Italie,
   Lisbonne en Portugal,
   Pétersbourg en Russie,
   Très loin du mont Oural.

5

Londres se voit en Angleterre,
En Irlande, voyez Dublin;
Munich, Augsbourg sont en Bavière;
En Prusse, visitez Berlin;
   Stockholm est en Norvège,
   Copenhague aux Danois;
   Dans ce pays de neige,
   L'hiver a bien six mois.

6

En Belgique voyez Bruxelles
Et les chefs-d'œuvre des Flamands;
Admirez ses belles dentelles
Et ses superbes monuments.
   Si vous aimez l'Histoire,
   En Grèce il faut courir:
   Athènes de sa gloire
   Garde le souvenir.

7

Madrid, la reine des Espagnes,
Nous offre ses riches palais;
Si vous préférez les montagnes:
Voyez la Suisse et ses chalets,
   Le beau lac de Genève
   Nous arrête un instant;
   Un doux zéphir se lève,
   Nous voguons en chantant.

8

Constantinople nous rappelle
Le Turc esclave des Sultans;
Vienne, en Autriche, nous appelle;
Consacrons-lui quelques instants.
   La fidèle Hongrie
   Réclame enfin son tour,
   Avec la Roumanie,
   Ce royaume d'un jour.



COURS DES FLEUVES

LA SEINE

AIR: _Un jour maître Corbeau:_

1

La Seine comme on sait naît dans la Côte-d'Or,
À Chatillon ce fleuve est bien petit encor,
Il arrose en passant Bar, Troyes, Nogent, Méry,
Melun, Corbeil, Paris, Mantes et les Andelys.

REFRAIN

_Sur l'air du Tra, la la la (bis)
Sur l'air du tra, deri, dera tra la la._

2

Il passe par Elbœuf, puis il arrose Rouen,
Ensuite Caudebec, dans un pays charmant,
Le Havre sur la droite un port très commerçant;
À Honfleur il se perd dans la Manche en courant.

3

L'Aube, la Marne, l'Oise, sont les affluents
De la Seine et vraiment ils sont très importants;
À gauche, voyez l'Eure et si vous remontez,
Le Loing et puis l'Yonne vous rencontrerez.

LE RHONE

MEME AIR

1

Le Rhône prend sa source, en Suisse au mont Furca,
Genève en son beau lac, bientôt le recevra,
Il arrose Seyssel, Lyon, Vienne, puis Tournon,
Valence, puis Viviers et la ville du Pont.

(_Sur l'air du Tra_)

2

Le Rhône baigne aussi la ville d'Avignon,
Puis il voit sur ses bords Beaucaire et Tarascon,
Arles lui dit adieu, car il finit son cours,
Et le golfe du Lion l'engloutit pour toujours.

3

Le Rhône, dans sa course, a plus d'un affluent;
La Saône à mon avis est le plus important.
L'Ain, l'Ardèche, le Gard, l'Arve, l'Isère aussi,
La Drôme et la Durance et nous aurons tout dit.


La Loire et la Garonne ont aussi leur chanson maintenant passons à un
spécimen d'histoire.



GUERRE DE CENT ANS

1

Je vais vous conter l'histoire
De la guerre de Cent ans:
Sous nos drapeaux la victoire
Était bien rare en ce temps;
Sur l'Anglais nos chevaliers
L'emportaient par la vaillance,
Mais ils manquaient de prudence,
Tous ces valeureux guerriers.

2

La cause de cette guerre,
Fut qu'un vassal trop puissant
Avait conquis l'Angleterre,
Pour nous c'était menaçant,
Ce redoutable voisin,
Oui, ce terrible Guillaume,
Non content de son royaume,
Voulait encore le Vexin.

3

Léonore de Guyenne
Mécontenta son époux,
Qui renvoya la vilaine,
Dans son trop juste courroux;
Avec elle, elle emporta
Son beau duché d'Aquitaine,
La Gascogne et la Guyenne;
Et Louis VII le regretta.

4

Léonore épouse ensuite
Un Plantagenet d'Anjou,
Qui devint roi par la suite,
Et lui porte le Poitou;
Lui qui possédait déjà
Tout le beau pays du Maine,
Avec la riche Touraine.
Quel vassal nous aurons là!

5

Sur la couronne de France
L'Anglais croit avoir des droits:
Bientôt la guerre commence
Sous le premier des Valois.
À l'Écluse, il est battu,
À Crécy, désastre immense,
À Calais pas plus de chance,
À Poitiers tout est perdu.

6

Ce temps ne fut pas sans gloire,
Car dans le pays Breton,
Beaumanoir eut la victoire
Sur trente Anglais de renom.
Ah! ce combat glorieux,
Dans les malheurs de la France,
Fut un signe d'espérance;
Honneur à ces trente preux.

7

Jean II malgré sa bravoure,
Dut se rendre au Prince Noir.
Mais de respect il l'entoure,
Le félicitant d'avoir
Si vaillamment combattu,
Dans la terrible mêlée.
Honneur, en cette journée,
Au vainqueur, comme au vaincu.

8

L'Anglais fort de nos défaites
Envahit notre pays,
Avec tambours et trompettes
Il vient menacer Paris;
Mais il en fut pour ses frais,
Car le sage roi de France
Lui fit forte résistance,
Sans sortir de son palais.

9

Alors un grand capitaine,
Aussi brave que malin,
Bientôt nous tire de peine:
C'est l'illustre Duguesclin.
Il fait reculer l'Anglais,
Et punit son insolence
Trois ports lui restent en France,
Bordeaux, Bayonne et Calais.

10

Hélas! il meurt dans sa gloire,
En assiégeant un château,
Mais avec lui la victoire
Semble descendre au tombeau:
Les Anglais vont de nouveau
Souiller le sol de la France,
Charles six est en démence,
Et la Reine est Isabeau!

11

Après un affreux désastre,
Par un indigne traité,
On voit Henri de Lancastre
Roi de France proclamé;
Mais le Ciel vient au secours
Du jeune Dauphin de France:
Jeanne d'Arc enfin s'avance
Et l'Anglais fuit pour toujours.

12

Qu'il est beau de voir en guerre,
Cette humble fille des champs,
Entrer avec sa bannière,
Dans la cité d'Orléans;
À Patay, l'on voit plier
Talbot, l'Anglais intrépide;
Et la bergère timide,
Fait le guerrier prisonnier.

13

Mais la perfide Angleterre,
À Compiègne, peut saisir
Notre héroïque bergère,
Et la condamne à périr.
Ah! devant un tel malheur,
Faut-il que le roi de France
Ait gardé lâche silence!
Était-ce d'un noble cœur?

14

Enfin s'achève la guerre,
Par deux combats glorieux.
Nous lançons sur l'Angleterre
Cent autres guerriers fameux;
Le combat de Formigny,
Grâce à notre artillerie,
Nous rendit la Normandie,
Et fit oublier Crécy.

15

De Castillon la victoire
Rend la Guyenne aux Français,
C'est là que tombe avec gloire
Le célèbre Achille Anglais,
Enfin nous avons la paix.
Après cette affreuse guerre,
Il ne reste à l'Angleterre
Que la ville de Calais.



CINQUIÈME DEVOIR

UNE LETTRE DE NOUVEL AN


Le 30 décembre au matin, une charmante personne venait d'entrer dans un
compartiment de seconde classe; c'était Mademoiselle La Lettre.

Qui eut vu ce beau matin de décembre Mademoiselle La Lettre l'eut
trouvée charmante, elle était vraiment gentille avec sa robe rose; une
fine pensée d'un joli dessin fermait son enveloppe satinée et perlée.
Dans un compartiment de seconde classe, du chemin de fer de l'Ouest,
elle avait été confiée, aux soins d'un vieux Monsieur en habit vert, qui
portait brodé en lettres d'argent sur sa casquette le mot «Postes»; il
lui plaisait sans doute médiocrement car Mademoiselle La Lettre se
renfonça dans son coin et se mit à rêver.

Que pensait-elle? Elle se disait: Où je vais, comme je serai bien reçue!
Quels transports, quelle folle joie à mon arrivée; lorsqu'on reconnaîtra
l'écriture qui me recouvre, quel empressement à me décacheter! et que
d'heureux je vais faire avec ce petit chiffon bleu, qu'on appelle billet
de banque, caché dans les plis de ma robe. Il doit acheter l'établi de
menuisier du petit Henri, la belle poupée que convoite Marie et les
jouets mignons de la petite Margot; j'irai de main en main, jusque dans
la menotte rose de Bébé, qui voudra aussi toucher ma précieuse personne.

Mademoiselle La Lettre fut tirée de ses douces pensées par le brusque
arrêt du train, on la fit descendre, puis on la plaça dans une grande
voiture qui la conduisit au meilleur hôtel, sans doute, elle vit écrit
sur la façade «Hôtel des Postes».

Un grand nombre de personnes remplissaient les couloirs et les salles;
on la dirigea vers un compartiment où beaucoup de sa race étaient déjà
réunies; une foule de freluquets, cartons de visite, quelques-uns
parfumés, tous plus brillants les uns que les autres sous leurs
cache-poussière, rivalisaient de banalité et de sotte fierté. Des notes
et factures, des traites à l'air rébarbatif, des journaux hardis et
bavards, des annonces, des catalogues s'entassaient dans un compartiment
voisin.

Mademoiselle La Lettre ennuyée de leur babil se tourna d'un autre côté,
un bruit sec et cadencé s'y faisait entendre. Il était produit par
l'arrivée d'un long Monsieur maigre, couvert d'un pardessus bleu,
traversé de longues bandes grises; il vint se placer devant Mademoiselle
La Lettre qu'il devait trouver à son goût; puis tournant la tête à
droite et à gauche, sans doute pour se faire présenter, et ne trouvant
personne il prit le parti de le faire lui-même. «Sir Télégraph morse,
esquire, dit-il, après avoir incliné et relevé la tête, ainsi qu'un
loquet de porte, sioujet de la graciouse Queen Victoria». À ce nom il
souleva son chapeau, et s'assit auprès de notre gentille connaissance.

Mademoiselle La Lettre, une petite babillarde, (un défaut bien commun à
presque toutes les jeunes personnes) lui demanda s'il venait de loin, et
quelles nouvelles il apportait. «Je venais du ville de London, lui
répondit l'Anglais, je étais bieaucoup en retard, une stioupide employé
avait retardé moi, six minoutes à Calais, je annonçais à oune Company,
que lé caissier il avait emporté lé caisse.» Puis plus gourmé que jamais
il tira son chronomètre et compta les secondes. Mademoiselle La Lettre
ne savait plus comment reprendre la conversation, quand un employé vint
chercher Sir Télégraph morse, esquire, et le fit partir brusquement pour
des quartiers lointains.

Mademoiselle La Lettre réfléchissait; quelle différence entre les
nouvelles qu'elle apportait et celles de cet Anglais! Le malheur, se
disait-elle, frappe brusquement, tandis que la joie est expansive, il
lui faut de longues lignes pour s'exprimer.

Elle fut de nouveau arrachée à ses pensées par un bourdonnement
nasillard, précédé de coups de sonnette; c'était un mélange confus de
paroles, parmi lesquelles elle entendit s'engager un marché: «500
buffles, disait une voix.--10000 dollars, répondait une autre.--Vendez,
payez 50 actions Central américain vermont Company. Vite, plus vite.»
Mademoiselle La Lettre apprit que c'était un Américain, sir Téléphone
qui était en conversation. Or, comme elle était curieuse, nous l'avons
déjà dit, elle lui adressa la parole. «Sir Téléphone, quelles nouvelles
d'Amérique?» Le Yankee se détourna brusquement, la regarda de haut en
bas: «Rien, dit-il, time is money», puis il disparut dans un
bourdonnement.

Ah! se dit encore Mademoiselle La Lettre, tous ces gens-là sont absorbés
par les affaires; ils ne pensent qu'à l'argent et ne servent que la
cause de l'intérêt, il n'y a rien qui vienne du cœur sous l'enveloppe de
cet Anglais, pas plus que dans la voix de cet Américain; moi au
contraire, je suis l'interprète de l'âme, je porte tantôt la joie,
tantôt la consolation où je me rends. À moi seule sont confiés les
chères pensées et le souvenir.»

Toute joyeuse, Mademoiselle La Lettre conduite par un nouvel employé,
partit pour sa destination, pour le Sweet-home où elle se savait
impatiemment attendue. Comme elle l'avait espéré, elle apportait, dans
les plis de sa robe soyeuse, la joie qui bientôt se refléta dans tous
les yeux.



SIXIÈME DEVOIR

L'ÉRECTION D'UN CALVAIRE


Je viens d'assister à une belle et touchante cérémonie qui me laissera
les impressions les plus fortes et les plus durables: l'érection d'un
calvaire.

À l'époque tourmentée où nous vivons, où la guerre à Dieu est hautement
déclarée, où une secte impie voudrait faire de la France, qui
s'intitulait jadis la Fille aînée de l'Église, un foyer d'athéisme,
cette consécration de la Croix nous est apparue comme une grande
manifestation de Foi.

Honneur donc à tous ceux qui ont concouru à cette fête religieuse;
honneur aux cent soixante porteurs, à ces médaillés du Christ, se
faisant gloire de la livrée sacrée et du précieux fardeau qui leur était
confié; honneur aux chefs qui ont dirigé les chants et les beaux
morceaux de musique, dont l'exécution a concouru à l'éclat de cette
belle fête; honneur à tous ceux qui composaient le cortège, depuis les
fabriciens, les dignitaires entourant le brancard de pourpre frangé d'or
où reposait le christ, jusqu'aux plus humbles et aux plus petits qui
l'accompagnaient processionnellement à travers les rues pavoisées et
fleuries.

Honneur à l'artiste bas-breton, Yves Hernot, de Lannion, dont le ciseau
a su tracer sur le granit les traits douloureux de Jésus mourant. Il
faut croire pour être inspiré! c'est le secret des innombrables
chefs-d'œuvre du moyen-âge; les plus incrédules sont bien forcés de le
reconnaître, la Religion, dans tous les temps, a été la grande
inspiratrice des Arts.

Honneur enfin à ce magnifique élan religieux de notre ville, elle
s'abrite avec fierté sous l'étendard de la croix. Hélas! trop de cités,
aveuglées par l'esprit de parti, par une haine impie, insensée, oubliant
que seul le Christ est venu apporter au monde la Liberté, l'Égalité et
la Fraternité, arrachent la Croix protectrice, partout où elle se
trouve: dans les écoles, dans les tribunaux, dans les hôpitaux, aux
carrefours des chemins.--Non, la Bretagne n'est ni matérialisée, ni
déchristianisée; la preuve en est dans cette foule immense de plus de
4.000 personnes venues de toutes parts, de la ville et des environs, et
qui ont écouté dans le silence et le recueillement la parole
chaleureuse, pénétrante du missionnaire.--Devant ce nouveau monument de
nos immortelles croyances, il a parlé avec cette éloquence de la Foi qui
remue tous les cœurs. Dans un langage noble, élevé, s'inspirant des
sublimes pensées de saint Chrysostome et de sainte Thérèse, il nous a
dépeint les ineffables mystères de la Croix et l'inépuisable amour du
Fils de Dieu pour les hommes. Tous les saints rendent un suprême hommage
à ce Signe sacré du salut.

«La croix, dit saint Damascène, est notre bouclier, notre défense et
notre trophée contre le Prince des ténèbres; elle est le signe dont nous
sommes marqués, afin que l'ange exterminateur ne nous frappe point. Elle
relève ceux qui sont tombés, elle soutient ceux qui sont debout, elle
fortifie les faibles, elle gouverne les pasteurs, elle est le guide de
ceux qui commencent, et la perfection de ceux qui achèvent; la santé de
l'âme et le salut du corps, la destruction de tous les maux, la cause et
l'origine de tous les biens, la mort du péché, l'arbre de la vie, et la
racine de notre félicité.»

«Gravons, dit saint Ephrem, au-dessus de nos portes, comme sur nos
fronts, sur notre bouche, sur notre poitrine, le signe vivifiant de la
Croix; revêtons-nous de cette impénétrable armure des chrétiens, car la
Croix est la victoire de la mort, l'espérance des fidèles, la lumière du
monde, la clef du Ciel.»

Saint Jean Chrysostome en termes admirables dit encore: «La Croix est
l'espérance des chrétiens, la résurrection des morts, le bâton des
aveugles, l'appui des boiteux, la consolation des pauvres, le frein des
riches, la confusion des orgueilleux, le tourment des méchants, le
bouclier contre l'enfer, l'instruction des jeunes, le gouvernail des
pilotes, le port de ceux qui font naufrage et le mur des assiégés. Elle
est la mère des orphelins, la défense des veuves, le conseil des justes,
le repos des affligés, la garde des petits, la lumière de ceux qui
habitent dans les ténèbres, la magnificence des rois, le secours de ceux
qui sont dans l'indigence, la liberté des esclaves, la sagesse des
simples et la philosophie des sages. La Croix est la prédiction des
prophètes, la prédication des apôtres, la gloire des martyrs,
l'abstinence des religieux, la chasteté des vierges, et la joie des
prêtres.

«Elle est le fondement de l'Église, la destruction des idoles, le
scandale des Juifs, la ruine des impies, la force des faibles, la
médecine des malades, le pain de ceux qui ont faim, la fontaine de ceux
qui sont altérés et le refuge de ceux qui sont dépouillés.»

Voici ce qu'est la Croix: la plus haute expression d'une volonté
surnaturelle avide de sacrifice. Ah! cette égalité que tant de gens
réclament à grands cris, le christianisme la leur montre chaque jour.
Qu'ils viennent à ses fêtes religieuses et ils la trouveront au pied des
autels, au pied de la croix, c'est là seulement que se rencontre la
véritable égalité, celle des âmes qui, oubliant les rangs qu'elles
occupent dans le monde viennent s'agenouiller devant le même Dieu,
attendant avec la même Foi, la même soumission, les mêmes espérances, la
récompense de leurs actions ici-bas: cette part de l'Éternité
bienheureuse promise à ceux qui combattent le bon combat.

La Croix, c'est l'autel de l'immolation par excellence, c'est la rançon
du genre humain, c'est la source de toutes les grâces. Élevons donc nos
regards vers le divin Crucifié au lieu de les laisser errer sur les
choses passagères de la vie; ne prenons pas l'exil pour la patrie,
l'envers du ciel pour le beau côté, la terre pour le paradis. Le calice
de l'existence est un mélange de déceptions et de regrets, d'amertumes
et de souffrances; la joie parfume ses bords à peine quelques instants.
Eh bien! lorsque, épuisés de cette bataille de la vie qui recommence à
chaque aurore, nous nous sentons sans force et sans armes, ne nous
décourageons pas, laissons-nous doucement aller à la dérive de la
Providence, nos soucis, nos agitations, nos inquiétudes se calmeront et
nous retrouverons la paix.

Désormais tous les chrétiens qui passeront auprès de cette croix superbe
inclineront leur front. Elle mesure, avec le piédestal, environ 8 mètres
de hauteur; le christ un peu plus grand que nature, est taillé dans un
seul bloc de ce beau granit, de Kersanton, qui défie le temps. Qu'elle
reste là, toujours, comme un enseignement. Elle dira dans son éloquence
muette aux générations futures qui viendront la saluer à leur tour:
«Gardez la Foi de vos Pères.» Et je termine ma narration en répétant le
cri poussé par la multitude enthousiasmée lorsque l'image du Sauveur
s'est élevée dans l'espace:

«Vive! Vive le Christ! Vive la Croix!»



SEPTIÈME DEVOIR

QUELQUES PENSÉES D'HENRIETTE


La vie est comme le rosier, qui, offrant ses fleurs l'été, n'a plus
l'hiver que des épines.

Hélas! nous mourons moralement bien des fois dans la vie, mais n'est-ce
pas la manière que Dieu prend pour nous en détacher petit à petit;
autrement la secousse serait trop brutale; si nous étions parfaitement
heureux ici-bas nous ne penserions pas au bonheur du Ciel et ne
voudrions plus mourir!...

La vieillesse, n'ayant plus d'avenir, se réfugie dans le passé; elle vit
de ses souvenirs, comme la jeunesse vit de ses espérances.

Croire, c'est opposer la conviction au doute, c'est arracher le
désespoir au cœur et y planter l'espérance.

Chaque jour est un pas fait vers l'Éternité.

Que notre Charité s'inspire des préceptes du Maître plein de douceur et
de bonté; accompagnons nos aumônes d'un regard bienveillant, d'une
parole amie. Ne soyons pas comme ces gens généreux qui répandent leurs
bienfaits de la plus mauvaise grâce du monde.

Qu'est-ce que le temps? C'est l'étoffe dont la vie est faite.
Travaillons, employons bien notre temps, utilisons cette vie de la terre
que Dieu nous prête, afin d'acquérir cette vie ineffable, que Dieu donne
pour toujours au Ciel.

La mort de ceux qu'on aime et le chagrin usent plus que les années.

La mort, ce grand inconnu de l'au-delà, le terme suprême, est la fin de
tout, l'empoisonnement à petit feu, à petites doses des joies de la vie.

Sans les espérances infinies d'une vie meilleure, d'une vie supérieure
en Dieu, celle-ci ne vaudrait pas la peine d'être vécue. Mais Dieu est
là, et comme l'a dit Mme Craven: la vie est toujours belle pour
quiconque y cherche autre chose que son propre bonheur.

Il n'y a plus de respect humain, c'est fini de cette chose bête. On se
montre ce qu'on est. Le chrétien ne rougit plus, mais se glorifie du
Christ. Oui, le respect humain est mort et bien mort, Dieu merci. Le
respect mondain existe encore et existera toujours, mais il ne s'occupe
guère que des usages et de la mode et cela est de médiocre importance,
au point de vue de l'âme et de l'Éternité.

La mémoire, «ce portefeuille de l'intelligence», comme l'appelle
Montaigne, est avant tout un don naturel.

La vie est un beau et doux rêve qui n'aboutit trop souvent qu'à d'amères
et décevantes réalités.

Une femme sans esprit est une fleur sans parfum.

La vie, hélas! n'est pour personne une moisson de roses.

Le bonheur est comme une liqueur exquise, deux ou trois gouttes de
vinaigre suffisent à la corrompre, de même deux ou trois gouttes
d'amertumes suffisent pour empoisonner les félicités de l'existence.

Vouloir traverser la vie sans s'appuyer sur Dieu, c'est faire fausse
route et prendre le chemin qui conduit à l'abîme.

La Vie en elle-même est une belle personne; le fâcheux est qu'elle soit
trop souvent mal costumée, si mal fagotée même, qu'elle finit par
devenir tout à fait désagréable.

L'obéissance est une grande qualité très rare chez les petits enfants et
peut-être, plus rare encore, chez les grands enfants, devenus hommes.

Le monde n'a de stable que son instabilité.

Vouloir expliquer les mystères de la vie et de la mort, vouloir pénétrer
les secrets de la création, vouloir comprendre l'éternité et sonder
l'infini, vouloir creuser le passé où se sont ensevelies tant de
générations humaines, tant de civilisations évanouies, c'est commencer
la grande étude des problèmes qui n'ont pas de solution ici-bas.

Croire, c'est chasser la haine du cœur pour la remplacer par l'amour;
c'est mettre dans sa coupe, le baume à la place du fiel; c'est déposer
ses désirs dans la main de son père et soumettre son âme à sa volonté
sainte et parfaite. Croire, c'est apaiser le tumulte des passions, dans
une paix profonde; c'est mettre la consolation à côté du chagrin et
l'espérance amie, auprès du désespoir. Croire, c'est voir, au delà de la
mort, l'indestructible vie et remplacer le doute par la certitude et la
confiance. C'est opposer la saine et consolante doctrine du Christ, aux
philosophies babeliennes de l'antiquité et aux théories aussi fausses
que décevantes du rationalisme moderne. C'est porter la lumière au
milieu des ténèbres.

Croyons! Aimons! Prions!



HUITIÈME DEVOIR

AVE MARIA


Il est une fleur bien aimée de Marie, originaire des Cieux, mais
cependant acclimatée sur la terre. Ce fut un ange qui le premier
l'offrit à la Vierge de Nazareth, _Ave Maria_, fleur mystérieuse, nul
soleil de la terre ne pouvait t'épanouir, et nul aquilon ne pourra te
faner. Je t'ai cueillie lorsque je bégayais à peine, _Ave Maria_, et
chaque jour encore je t'effeuille; _Ave Maria_ c'est le salut de
bienvenue, le cantique des Anges et des hommes. _Ave Maria_, fleur
durable des divins jardins, les chœurs angéliques en tressent à jamais
d'éternelles couronnes, et lorsque Gabriel, l'offrit à Marie, il lui
annonçait l'Enfant-Dieu, cette rose mystique de grâce et de bénédiction
qui devait fleurir d'abord et mourir ensuite pour nous. _Ave Maria_.

Ah! quand viendra-t-il ce jour, où dépouillant son enveloppe mortelle,
notre âme s'ouvrira à l'éternelle lumière? Quand viendra-t-il ce jour,
où, délivrés des tentations, des inquiétudes, des misères de cette vie,
nous pourrons franchir ton enceinte, ô Jérusalem céleste! Quand nous
mêlerons-nous à la foule bienheureuse des élus? Nous croyons et elle
voit, nous espérons et elle possède, nous sommes dans la tristesse, elle
est dans la joie, nous souffrons, elle jouit, nous craignons, elle est
dans l'assurance, nous combattons, elle triomphe.

Ah! quand viendra-t-il ce jour de l'éternel repos! _Ave Maria_.



NEUVIÈME DEVOIR

LA TOUSSAINT ET LE 2 NOVEMBRE


Au moment où j'écris ce devoir les cloches font retentir leur carillon
joyeux; c'est aujourd'hui la Toussaint, l'une des quatre grandes fêtes
reconnues par le Concordat.

Le Christianisme, en triomphant des faux dieux, ferma leurs temples et
brisa leurs idoles.

Vers l'an 608, le pape Boniface IV fit ouvrir et purifier le Panthéon
que Marcus Agrippa, favori d'Auguste, avait bâti à Jupiter Vengeur. Il
voulait par là, suivant Pline, faire sa cour à l'empereur qui venait de
remporter la victoire d'Actium, sur Antoine et Cléopâtre. On nomma ce
monument Panthéon parce que, suivant Dion, la figure arrondie de ce
temple représentait _les Cieux_, appelés par les païens: _Résidence de
tous les dieux_, et c'est là l'étymologie du mot grec _Panthéon_.

Le pape dédia donc ce nouveau temple chrétien à la sainte Vierge et à
tous les martyrs, après y avoir fait transporter vingt-huit chariots de
leurs ossements. Puis, il ordonna que tous les ans, au jour de cette
dédicace, on fît à Rome une grande solennité en l'honneur de la Mère de
Dieu et des glorieux confesseurs qui avaient rendu témoignage, au milieu
des supplices, de la divinité de son Fils.

Telle fut la première origine de la fête de tous les Saints.--Le pape
Grégoire IV, étant venu en France l'an 837, sous le règne de Louis le
Débonnaire, la fête de tous les Saints s'y introduisit et fut bientôt
presque universellement adoptée.--Le pape, Sixte IV, en 1580, lui donna
une octave, ce qui la rendit encore plus importante.

L'Église a été portée à l'institution de cette fête pour plusieurs
raisons: d'abord, pour glorifier tous les Saints, surtout ceux restés
inconnus; ensuite, pour les présenter comme un modèle et un
encouragement à tous les fidèles qu'elle invite à leur rendre hommage le
même jour. C'est le tribut de respects, de louanges, d'invocations et de
prières que l'Église militante de la terre rend à l'Église triomphante
du Ciel. Le Ciel, c'est donc le but où doivent tendre tous les désirs,
c'est le bonheur parfait et éternel; aucune langue ne peut exprimer la
douceur de ses béatitudes. Le Roi Prophète n'en parle qu'avec
étonnement: O Seigneur! O mon Dieu! que les délices que vous avez
réservées à ceux qui vous craignent sont abondantes et excessives! Saint
Paul, après Isaïe, assure que ces biens sont si éminents, que l'œil n'a
jamais rien vu, que l'oreille n'a jamais rien entendu et que le cœur de
l'homme n'a jamais rien conçu qui leur soit comparable. Saint Augustin
dit, dans le même sens, que cette splendeur, cette beauté, cet éclat
sont au-dessus de tous les discours et de toutes les pensées des hommes.
Aucune parole humaine ne peut répondre à Son excellence. Sainte
Catherine sortant d'une extase où elle avait entrevu le Ciel, s'écriait:

«J'ai vu des merveilles! j'ai vu des merveilles!»

Sainte Thérèse après ses ravissements, n'écrit-elle pas dans le Livre de
sa Vie: «Les choses que je contemplais étaient si grandes, si
admirables, que la moindre suffirait pour transporter une âme et lui
inspirer un suprême mépris, pour tout ce qui se voit ici-bas. La vue de
ces choses délicieuses me causait un plaisir si exquis et embaumait mes
sens d'un contentement si suave, que je n'ai point de paroles pour les
exprimer.»

La Toussaint, cette solennité instituée pour rappeler la félicité et la
gloire des bienheureux, semble cependant toujours voilée de tristesse et
de regrets. L'Église, tout à l'heure, va songer à la commémoration des
défunts; elle va quitter ses vêtements blancs de fête et revêtir ses
habits de deuil; ses autels vont se draper de noir, ses cloches vont
tinter lentement le glas funèbre! elle va commencer l'office des Morts.
Ce matin, elle implorait pour elle-même le secours des saints; ce soir,
elle offre ses supplications et ses vœux pour les âmes du Purgatoire. Ce
matin, elle prenait part à l'allégresse des élus; ce soir, elle pleure
et s'afflige, en pensant à ceux qui souffrent. Il est bien naturel
qu'après avoir reconnu les délices ineffables dont les saints jouissent
dans le paradis, elle fasse tous ses efforts pour en augmenter le
nombre.

Le culte des Morts est le culte de l'âme.

N'est-ce pas Lamennais qui a dit: La prière rend l'affliction moins
douloureuse et la joie plus pure; elle mêle à l'une je ne sais quoi de
fortifiant et de doux, et à l'autre, un parfum céleste.

La mort n'est-ce pas la fin de toutes les choses terrestres et finies.
Sur ces tombes, image du néant, la Religion plane, la Foi se lève pour
nous parler de Résurrection, l'Espérance infinie nous montre l'Éternité.
Ah! la douleur qui ne croit pas, est sans consolation.

Car ici, tous doivent arriver un jour, héros du sacrifice et de la
Charité, héros de l'amour et du devoir, génies sublimes, grands
artistes, hommes d'État, grands capitaines, écrivains, poètes, tous un
jour viennent au cimetière, dormir leur dernier sommeil; c'est là le
rendez-vous général.

«Ils ont passé sur cette terre; ils ont descendu le fleuve du temps; on
entendit leur voix sur les bords et puis l'on n'entendit plus rien. Où
sont-ils? qui nous le dira? Heureux les morts qui meurent dans le
Seigneur.» Ainsi s'exprimait dans son admirable page intitulée: _Les
Morts_, le célèbre et malheureux auteur des _Pages d'un Croyant_. Oui,
le culte des Morts est sacré; les honorer, c'est faire acte de foi en la
vie éternelle. Aussi est-ce une grande douceur et un grand soulagement
pour ceux qui croient, qui aiment et qui espèrent, de prier pour les
morts.

Le protestantisme s'est retranché cette consolation, il ne reconnaît pas
cette communion des âmes qui nous rattache et nous unit encore après la
mort à ceux que nous avons aimés pendant la vie; rien n'est cependant
plus suave au cœur que ces preuves d'affection qui vont les rechercher
au-delà des mondes, rien n'est plus doux, plus consolant que ce culte
pieux, que tous les chrétiens en général et chaque famille en
particulier rend à la mémoire de ceux qui ne sont plus!

Nous voyons dans le livre IIe des Machabées que cela se faisait dans la
loi ancienne. Judas Machabée, après une sanglante bataille, envoya douze
mille drachmes d'argent à Jérusalem, afin que l'on y fît des sacrifices,
pour le soulagement de ceux qui avaient péri dans le combat. L'auteur de
ce livre, qui vivait environ deux cents ans avant Jésus-Christ, fait
cette réflexion:

«C'est donc une pensée sainte et salutaire de prier pour les Morts, afin
qu'ils soient absous de leurs péchés.»

Toutes les liturgies des Apôtres prescrivent cet office de piété. Saint
Clément, pape, saint Denis l'Aréopagite, saint Irénée, Tertullien, saint
Cyprien, et presque tous les autres pères qui les ont suivis en parlent
fort clairement. Saint Augustin, en maints endroits de ses écrits,
traite expressément de la prière pour les morts.

Cependant l'Église est restée plusieurs siècles sans avoir fixé un jour
destiné à secourir en général les âmes du Purgatoire. On priait bien
pour elles en commun à chaque messe, en songeant aux plus délaissées,
celles pour lesquelles on n'offrait point d'oblations particulières,
mais il n'y avait rien d'arrêté pour cela. On trouve dans Amolarius
Fortunatus, qui a si excellemment écrit sur les offices du temps de
Louis le Débonnaire, un Office entier des Défunts, d'où l'on a conclu
que leur mémoire annuelle était établie dès cette époque. Mais cela
n'est nullement prouvé et l'on incline à penser que cet office ne se
disait qu'en particulier aux obsèques de chacun. C'est à saint Odilon,
abbé de Cluny, que l'Église est redevable de cette institution; il ne
l'avait établie que pour les monastères de son Ordre, mais les
Souverains Pontifes approuvèrent tellement une si juste dévotion, qu'ils
jugèrent à propos de l'étendre à toute l'Église; c'est de là qu'est
venue la lugubre solennité du 2 novembre. Dans tout l'univers
catholique, elle se célèbre avec une piété touchante. La capitale de
l'Autriche, Vienne, la ville du plaisir par excellence, fait trêve ce
jour-là à sa gaieté habituelle. Dans tous les cimetières, les tombes
sont illuminées et ornées de fleurs nouvelles, couronnes et bouquets.
Dans le peuple, on est convaincu que toute personne assez hardie pour
traverser ce jour-là un cimetière, à minuit, y rencontrerait une longue
procession de fantômes, à la suite desquels marchent toutes les
personnes qui doivent mourir dans l'année. Un drame, intitulé _Le
Meunier et sa Fille_, représente tous les ans à Vienne, la veille de la
Toussaint, cette légende populaire: le long cortège funèbre parcourt
continuellement la scène et pendant toute la représentation ce ne sont
que larmes, soupirs et sanglots. L'Espagne et l'Italie ne sont pas moins
empressées à rendre hommage à leurs morts. En Italie, ce sont les
illuminations qui dominent dans l'ornementation des tombes. Les
cimetières italiens sont la dernière expression des pompes humaines. Ils
se composent de vastes galeries, encombrées de monuments remarquables,
la plupart en marbre blanc. Les pauvres sont déposés en lignes
régulières dans le champ attenant aux galeries. Chaque mort est marqué
d'une pierre ou stèle (toutes sont semblables) hexagonale, en marbre
gris, haute de deux pieds et précédée de lanternes au même niveau. Le
jour de la Toussaint, des milliers de bougies sont allumées par des
mains amies et placées dans ces lanternes; personne ne voudrait manquer
à cette pieuse tradition. Pauvres morts, cela veut dire que les vivants
veillent et ne vous oublient pas. Dans toutes les villes de France comme
dans les plus simples hameaux, même spectacle touchant. À Paris, dès le
matin, les cimetières se remplissent de monde, et le soir, lorsque les
grilles se sont fermées sur le vide et le silence, il reste derrière la
foule comme une vague traînée de parfums et une longue jonchée de
fleurs.

Les Parisiens, riches ou pauvres, viennent visiter leurs morts.

Oui, le Parisien léger, sceptique, frondeur, qui a tout chansonné ou
plaisanté, a gardé, intact et respecté, le culte des morts. C'est par
centaines de mille que se comptent, dans la capitale, les visiteurs du
1er et du 2 novembre. Toute tombe a ses souvenirs et, si quelqu'une
reste oubliée, la brise lui apporte ses soupirs, les herbes folles et
libres un manteau de verdure, l'oiseau, son ramage, prière au Créateur.

Ce néant, ces cendres, cette poussière parlent un langage très éloquent,
mais, hélas! qui n'est pas toujours écouté, car si l'égalité règne
dessous la terre, l'orgueil vit quand même dessus.

Les grands et les riches de ce monde, veulent encore rester grands et
riches dans la mort et l'attester par le faste et l'élégance de leurs
tombeaux.

Le jour de la Toussaint, la foule nombreuse qui circule toute la journée
dans ces champs de l'éternel repos, fait preuve de respect et de
recueillement. Sans doute, il y a bien des promeneurs, des curieux
cherchant là les émotions d'un spectacle nouveau, mais l'ensemble des
visiteurs accomplit un pieux pèlerinage. Les toilettes sombres, les
robes noires et les voiles de crêpe rappellent que le 2 novembre, est le
grand anniversaire du deuil et de l'affliction.

Bien des femmes aux visages pâles, aux yeux rougis par les larmes, les
mains jointes, agenouillées sur la terre humide, s'absorbent dans une
muette et douloureuse méditation.

Bien des âmes désolées viennent là, se souvenir et prier, pendant que le
ciel d'hiver gris et morne, comme s'il s'associait à l'angoisse
générale, répand une glaciale tristesse sur ce jour qui fait saigner les
cœurs, en mêlant tout à la fois aux peines présentes de la vie, les
regrets du passé!

Ah! c'est à la porte de tous les cimetières qu'on devrait inscrire cette
épitaphe lue sur une tombe. «Ici le repos, là-haut le bonheur».



DIXIÈME DEVOIR

LE CULTE DES MORTS


M. Félix Duquesnel écrit à ce sujet:

Tous les peuples, depuis l'antiquité la plus profonde, ont eu le culte
des morts.

Tous, il est vrai, ne l'ont pas pratiqué de même manière, car les rites
des funérailles sont divers, et empruntent leurs caractères particuliers
aux croyances religieuses du peuple qui les accomplit. Mais partout,
sous les formes différentes, se retrouvent toujours deux sentiments
dominateurs, le respect de la mort et la notion de l'immortalité de
l'âme.

Qu'il s'agisse du premier ou du dernier de la nation, du plus illustre
ou du plus humble, l'attitude de la foule reste semblable, parce que la
sensation est toujours la même, et se traduit par le recueillement
instinctif, le retour sur le passé, et l'appréhension de l'au-delà.

C'est, d'ailleurs, une recherche curieuse à faire que celle de la forme
des funérailles en général, et, en particulier, des funérailles
solennelles, aussi bien chez les peuples de l'antiquité, que dans le
monde moderne, avec les usages et les particularités symboliques qui les
accompagnent.

       *       *       *       *       *

Chez les Égyptiens, les corps étaient embaumés. L'embaumement était,
dans la vieille Égypte, un art merveilleux; les prêtres le pratiquaient
avec une si étonnante habileté que leurs «momies» ont traversé des
milliers d'années, et sont parvenues intactes jusqu'à nous. Tout le
monde n'avait pas droit à ce privilège de conservation. Il fallait être
un mort irréprochable pour entrer dans le laboratoire des prêtres et,
d'abord, sortir victorieux du préalable jugement hiératique. Tous
avaient le droit de déposer contre le mort, et celui-ci jugé criminel,
son corps nu était abandonné en pâture aux fauves, tandis qu'absous, il
avait droit aux solennelles funérailles.

Les Hébreux pratiquaient aussi l'embaumement; mais chez eux,--moins
habiles que les Égyptiens, qui avaient été leurs maîtres,--l'embaumement
était l'exception réservée aux seuls riches et puissants. Les corps des
citoyens pauvres ou de classes moyennes étaient mis en terre après avoir
été enveloppés d'une toile, qu'on appelait le «lin vif»
vraisemblablement un tissage d'amiante.

La cérémonie funèbre, précédant l'enterrement, consistait surtout en
chants mortuaires, hymnes et psaumes, dont s'accompagnaient les
lamentations des parents. L'usage de pleureurs et pleureuses payés, qui
d'ailleurs, s'est continué jusqu'à nous, au moins chez certains peuples
et dans certaines provinces, date des Hébreux, qui le transmirent aux
Romains.

Chez les Hébreux,--bien que très grand fût le respect des morts--ceux
qui avaient assisté à l'enterrement étaient considérés comme «impurs»,
et tenus, comme tels, de se purifier par des ablutions. Il ne faut pas,
d'ailleurs, voir dans ce rite, qui paraît singulier, une irrévérence
vis-à-vis de la mort, mais simplement une de ces nombreuses précautions
hygiéniques, très en usage dans le monde israélite, dont le culte à la
fois paternel et préservateur avait souci, non seulement du salut de
l'âme, mais aussi de la préservation sanitaire du corps.

En Perse, où la notion de l'immortalité de l'âme est dogmatique, le
corps était considéré comme une dépouille impure et méprisable; comme
elle ne devait pas souiller de son contact, un des «éléments» qui
étaient la base de la religion de Zoroastre,--l'eau, la terre, le feu,
et l'air,--elle n'était donc ni noyée, ni enterrée, ni brûlée, mais
abandonnée à la voracité des animaux sauvages, qui se chargeaient de la
faire disparaître.

Aujourd'hui encore les prières des prêtres ayant ouvert, à l'âme, les
portes dorées du Paradis, le rite funèbre devient une réjouissance, et
les parents et amis célèbrent, par des repas, des chants et des danses,
la délivrance de l'esprit, vainqueur de la matière.

En Grèce, le culte des morts et la cérémonie des funérailles prenaient
une grâce singulière. Chez ce peuple élégant, la poésie dominait le rite
et s'en emparait. Avant même que la mort eut donné la froide rigidité au
cadavre, déjà les femmes lavaient le défunt, l'oignaient d'huile
parfumée, le couronnaient de fleurs, le revêtaient de la robe de lin
blanc, et l'exposaient sur le lit funèbre, paré de branches de
laurier-thym, de laurier-rose et de myrte. La famille en pleurs veillait
auprès du défunt, que les amis venaient visiter, jusqu'au moment où,
enlevé par des porteurs, il était conduit au bûcher, s'il était brûlé,
au champ de repos, s'il était enterré.

S'il y avait incinération, les cendres étaient recueillies dans une
urne, que conservait précieusement la famille;--si on confiait la
dépouille à la terre, on la déposait dans une sorte de tombe, formée de
briques ou carreaux de terre cuite. On y plaçait des gâteaux de miel,
pour attendrir Cerbère, le chien à trois, têtes, gardien de l'enfer, et
le rendre favorable; dans la bouche du mort, on mettait une pièce
d'argent destinée à payer le passage du Styx, au batelier Caron, avare
et farouche, qui ne travaillait pas gratis, et laissait errer les
ombres, sur les bords du fleuve sacré si elles n'acquittaient pas le
péage.

Plus solennelles, plus compliquées encore, étaient les funérailles
romaines, avec leur cortège de musiciens, d'histrions, de bouffons,
ayant pour mission de distraire l'assemblée, de lui faire paraître le
temps moins long, et d'empêcher qu'elle ne s'ennuyât à suivre le convoi.

Les cérémonies duraient plusieurs jours, elles donnaient lieu à des
sacrifices, et aussi à des repas, voire à des jeux et à des combats de
gladiateurs. Là aussi, la mort était considérée comme une douleur pour
ceux qui restaient, mais comme une délivrance pour celui qui abandonnait
la vie.

Pour avoir une idée de ce que pouvait être la magnificence des grandes
funérailles romaines, il faut lire le récit de celles de César, elles se
prolongèrent pendant plus de dix jours!

       *       *       *       *       *

Dans l'ancienne Gaule, les funérailles des chefs, sans avoir une pompe
égale à celles des imperators romains, présentaient aussi une grande
magnificence; la coutume était d'ensevelir le défunt, avec ses armes et
ses bijoux, dans un cercueil de pierre, ainsi que parfois nous le
révèlent les fouilles.

Le repas de famille et d'amis qui suivait les funérailles était alors
d'obligation et on vidait des coupes au «souvenir» et au «salut» du
défunt. Cette coutume existe encore, en France, dans les campagnes et
surtout dans le nord et l'ouest. Elle a, d'ailleurs, sa raison d'être,
puisque c'est un réconfort pour les amis, parents et voisins, venus de
loin, pour accompagner le défunt à sa demeure dernière.

À partir de Clovis, premier roi chrétien, les funérailles royales
devinrent conformes à la liturgie chrétienne, mais furent toujours
entourées d'un grand luxe et se ressentirent encore des coutumes de
l'antiquité.

Il y avait même un usage des plus singuliers qui s'est continué jusque
vers le douzième siècle, celui d'exposer, pendant quarante jours, dans
le palais, couchée sur un lit de parade, l'effigie en cire du roi
défunt, revêtue des habits royaux les plus riches, sceptre en main et
couronne en tête.

Pendant la période carlovingienne, les funérailles royales atteignirent
le maximum de leurs richesses; on cite, entre autres, celles de Lothaire
II, mort en 986. S'il faut en croire les chroniqueurs, elles coûtèrent
plusieurs millions: «On éleva au fils de Louis d'Outremer,--dit l'un
d'eux,--un lit magnifique, en or massif; son corps fut enveloppé d'un
vêtement de soie, recouvert d'une robe de pourpre, ornée de pierres
précieuses et brodée en or fin. Le lit, porté par les grands du royaume,
était précédé des évêques et du clergé, tenant les évangiles et la
croix. Au milieu d'eux, marchaient, poussant des gémissements, ceux qui
portaient la couronne royale, le glaive, le globe et le sceptre. Les
chevaliers suivaient chacun à leurs rangs, et le défilé dura plusieurs
heures.»

Les chroniques ont conservé et nous ont transmis le détail des
funérailles royales. Il en est, comme on le voit, dont le luxe fut
inouï, d'autres sont plus curieuses encore, par les combinaisons
symboliques dont elles furent le prétexte, par la complication des
cérémonies qui les accompagnèrent. Certaines eurent les allures d'un
véritable spectacle, témoin celles du roi Charles IX, qui coûtèrent un
million, dont moitié fut payée par le trésor royal, moitié par celui de
la ville de Paris.

       *       *       *       *       *

Les dernières funérailles officielles de grand apparat furent celles du
roi Louis XVIII, célébrées à Paris, ou mieux à Saint-Denis, le 23
septembre 1824.

Un cérémonial très compliqué, qui semble d'un autre âge, y fut réglé et
mis en œuvre par le protocole de la maison royale; on vit les hérauts
d'armes, les grands officiers de la maison jeter dans le caveau, où
avait été descendu le cercueil, les insignes de leurs offices: épées,
gantelets, et aussi la main de justice, le sceptre, la couronne; le roi
d'armes prononça les traditionnelles paroles de succession: «Le roi est
mort. Vive le roi!»

Depuis, aucune occasion d'obsèques royales ne s'est présentée en France,
puisque les divers souverains qui se sont succédé aux Tuileries n'y
moururent pas, ni Charles X, ni Louis-Philippe, ni Napoléon III, morts
en exil.



ONZIÈME DEVOIR

NOËL


Noël est la fête des fêtes. La fête qui rappelle les légendes les plus
exquises et des coutumes ravissantes, les plus poétiques de toutes.

Heureux les enfants, heureux ceux qui croient à toutes ces légendes
naïves!--N'est-ce pas Jean-Jacques Rousseau lui-même qui a dit, en
parlant des petits: «Ils ne savent qu'aimer, ils refusent de croire aux
vérités désolantes, leur erreur vaut mieux que le savoir des sages.»

L'année touche à sa fin, et le sombre hiver accompagne ses derniers
jours...

La nuit est descendue depuis plusieurs heures sur la terre enveloppée de
frimas. La neige immaculée recouvre les champs de son immense tapis, le
givre habille de brillantes dentelles les arbres dépouillés de leur
parure d'été. Le ruisseau, alourdi d'un épais manteau de glace, ne
murmure plus sa douce chanson. Les oiseaux eux-mêmes sont sans voix et
les fleurs sans parfums. La nature sommeille et semble engager, par son
exemple, toutes les créatures au repos. Il est bientôt minuit... Au
loin, l'âpre rafale du nord pousse vers l'horizon de grands nuages noirs
qui s'agitent comme des géants, et les étoiles se détachent des sombres
profondeurs du firmament, avec cette scintillation particulière aux pays
froids. Il est bientôt minuit et cependant on veille; dans les maisons
éclairées les oreilles attentives écoutent les bruits extérieurs; encore
quelques instants, et le gai carillon des églises va se faire entendre.
Dans les cités opulentes, comme dans les plus modestes bourgs, partout,
à la ville et à la campagne la voix solennelle des cloches va inviter
l'univers chrétien à la fête des fêtes qui se prépare... La grande nuit
de Noël est commencée... cette nuit à jamais sainte et bénie, où le Ciel
est venu faire alliance avec la terre, où Dieu, publiant ses splendeurs
et sa gloire, est descendu pour sauver le monde.

Cette nouvelle a mis la joie sur tous les fronts et dans tous les cœurs.
Palais et chaumières ont fraternisé du même bonheur et des mêmes
espoirs. Ce soir, au moment du souper, l'aïeul des humbles toits a mis
dans l'âtre la bûche traditionnelle qui doit pendant plusieurs jours
réjouir les regards de tous, et réchauffer ses membres fatigués. Les
jeunes filles, pour célébrer cette belle fête, ont retrouvé les chants
naïfs, les joyeux noëls du vieux temps, et le petit enfant de toutes les
demeures, avant de regagner sa couchette, a furtivement caché dans la
cheminée son joli soulier ou son modeste sabot, se doutant bien d'avance
que le petit Jésus, son frère, viendrait y loger quelques douceurs. Il
s'est endormi plein d'espérance, voyant en rêve le bel arbre de Noël
tout couvert de feuillages et de fleurs, de jouets et de bonbons, et qui
doit demain faire tant d'heureux.

Ah! ce petit enfant s'endormant dans la nuit, le cœur rayonnant d'une
douce attente, n'est-il pas l'image du monde enseveli dans les ténèbres
depuis des siècles, et qui tressaille d'impatience à la venue du Messie
promis? Tous ces beaux présents accompagnés de souhaits heureux et de
bonnes paroles qu'apporte l'arbre de Noël, ne sont-ils pas un touchant
symbole des présents que le Ciel veut faire à la terre et que le Christ
apporte aux hommes? Il ne veut pas leur offrir des biens passagers, ni
des joies éphémères, non, ses dons sont plus élevés que tout cela; il
vient leur offrir son amour et sa vie qui doivent régénérer les âmes. Il
vient apporter à tous, grands et petits, riches et pauvres, heureux et
malheureux, les grâces de la vie éternelle. Il y a dix-neuf siècles que
ce miracle d'amour s'accomplissait.

Revenons maintenant aux grandes traditions du Christianisme et écoutons
ce qu'elles nous apprennent sur cet ineffable mystère.

Nous sommes à Bethléem, ville très peuplée de la Judée, et, de plus,
encombrée, en ce moment d'étrangers amenés par l'édit de César-Auguste,
ayant commandé le dénombrement de ses sujets.

Joseph, charpentier à Nazareth, de la tribu de Juda, se voit donc forcé
de venir à Bethléem pour obéir aux ordres de l'empereur. Il est
accompagné de son épouse Marie, et tous deux, n'ayant pu trouver de
place dans les hôtelleries de la ville, à cause de leur peu de
ressources, sont obligés de chercher un refuge en dehors de l'enceinte
de ses murs.

Mille ans auparavant, David, roi, avait construit une forteresse à
Bethléem, qui avait été son berceau; c'est là qu'il avait mené paître
les troupeaux de son père et que Samuel l'avait sacré roi. Cette
forteresse, tombée en ruines, servait d'asile aux voyageurs et à leurs
bêtes de somme. Les bergers s'y mettaient aussi quelquefois à couvert
avec leurs animaux. C'est dans cette grotte souterraine que Joseph et
Marie (exténuée de lassitude, elle n'avait que quatorze ans) trouvèrent
un abri contre les rigueurs de la saison.

«Les renards ont leurs trous et les oiseaux du ciel, qui sont les
familles les plus vagabondes, ont leurs nids»; seul, le Fils de Dieu, le
Roi des rois, n'aura pas un lieu où reposer sa tête; «car il est dit que
tout ce qui peut confondre l'orgueil humain sera rassemblé dans le
spectacle de sa naissance.»

L'heure solennelle est arrivée, il naît.

La grotte sombre, qui sert d'étable, échappe à la rayonnante clarté du
ciel d'Orient. Une poutre mal équarrie supporte comme une colonne la
voûte naturelle. Dans cette obscurité l'enfant brille comme un astre,
cette lumière manifeste sa divinité: c'est lui qui éclairera le monde.
Un long voile effleure son visage, c'est celui de sa mère, masquée
jusqu'aux yeux à la façon des Juives. Hélas! sa pauvre mère n'a ni douce
laine, ni fin duvet pour recevoir son fils bien-aimé, il aura pour
berceau une crèche garnie d'un peu de paille et de foin. Ses membres
délicats vont être réchauffés par l'haleine des animaux, suivant ce
passage d'Isaïe: «Le bœuf a reconnu son Maître, et l'âne, la crèche de
son Seigneur.»

Il y avait aux environs de Bethléem des bergers qui veillaient la nuit
pour garder leurs troupeaux; ils demeuraient à mille pas de la ville,
dans la tour d'Ader, bâtie au milieu des champs où Jacob conduisait ses
bestiaux. Soudain, ils se virent entourés d'une éclatante lumière, ce
qui les remplit de crainte; mais un ange parut aussitôt et leur dit: «Ne
craignez point; je viens vous annoncer une nouvelle qui donnera de la
joie à tout le peuple; Notre Sauveur est né aujourd'hui, et voilà la
marque à laquelle vous le reconnaîtrez: un enfant revêtu de langes et
couché dans une crèche.» Les bergers dociles furent à la crèche et
adorèrent Dieu[6].

Dans le même temps, des Mages, c'est-à-dire des savants, des grands du
monde, des rois, partis de l'Extrême-Orient pour venir en Judée,
quittèrent leurs États sans que rien les arrêtât, ni les longueurs de la
route, ni les fatigues du voyage. Ils suivaient une étoile mystérieuse
qui, les guidant, les amena à la grotte de Bethléem où les bergers
venaient de s'agenouiller, là aussi, sans délibérer, sans raisonner,
devant ce faible enfant, ils croient et ils adorent à leur tour.

Ah! c'est que ce faible enfant, qui naît humble, pauvre, ignoré, vient
accomplir des choses merveilleuses parmi les hommes. Il sera la lumière
véritable qui doit éclairer le monde, et sera appelé le Soleil de
justice et de vérité.

C'est que ce pauvre enfant qui vient se revêtir de toutes les infirmités
de la nature humaine, c'est Dieu, c'est le Sauveur qui va commencer le
grand ouvrage de la Rédemption. C'est que cet humble enfant, qui sera
nommé le Prince de la paix, et qui choisit pour naître le règne de
César-Auguste, le plus tranquille de tous les règnes, vient pour écraser
l'orgueil qui a perdu les anges et égaré le monde, l'orgueil, une
perverse imitation de la nature divine, ainsi que le définit saint
Augustin. Il vient inaugurer le règne de l'humilité, de la charité, du
renoncement à soi-même et apprendre aux hommes à devenir doux et humbles
de cœur.

Cette morale est le renversement de toutes les croyances païennes et la
régénération du genre humain. Oui, c'est Dieu qui vient s'attendrir et
pleurer, non sur ses misères, mais sur les nôtres, et qui se fait petit
enfant, parce qu'il veut être aimé, dit saint Pierre Chrysologue, et par
sa faiblesse, solliciter nos cœurs; il nous engage, par cette touchante
invitation, à venir à lui, comme les bergers et les mages allèrent à
Bethléem, l'âme remplie de foi, d'adoration et d'amour.

Au commencement du sixième siècle, saint Hormisdas, pape, du haut de la
chaire de saint Pierre, disait aux fidèles: «Le voilà celui qui est Dieu
et homme, c'est-à-dire la force et la faiblesse, la bassesse et la
majesté; celui qui, étant couché dans une crèche, paraît au Ciel dans sa
gloire. Il est dans le maillot, et les mages l'adorent; il naît parmi
les animaux, et les anges publient sa naissance, la terre le rebute, et
le Ciel le déclare par une étoile; il a été vendu, et il nous rachète.
Attaché à la croix, il donne le royaume éternel; infirme qui cède à la
mort, puissant que la mort ne peut retenir, couvert de blessures et
médecin infaillible de nos maladies, rangé parmi les morts et qui donne
la vie aux morts, qui naît pour mourir et qui meurt pour ressusciter, et
qui par sa naissance et sa mort est venu délivrer les hommes de la
tyrannie du démon.»

Du reste, pour faire connaître cette naissance divine, prédite depuis
tant de siècles, et qui était l'accomplissement de toutes les promesses
faites par Dieu à nos pères, aux patriarches, aux prophètes, à Noé, à
Abraham, à Jacob, à Moïse, à David, à Isaïe, le Ciel ne fit pas
seulement des prodiges à Bethléem et en Judée, saint Pierre Damien
rapporte que le roi Romulus, ayant dit, en bâtissant la ville, qu'un
palais qu'il faisait construire ne tomberait point qu'une vierge
n'enfantât, cet édifice s'écroula la nuit même où Jésus-Christ parut au
monde. Vers le même temps le célèbre Apollon de Delphes, au rapport de
Snidas, devint muet et cessa de rendre des oracles.

Auguste l'ayant pressé de déclarer la raison de son silence, il répondit
qu'un enfant hébreu, maître des dieux, lui fermait la bouche et le
forçait de se confiner dans les enfers. Nicéphore ajoute que ce prince,
étant retourné à Rome, fit dresser, à cause de cela, un autel dans le
Capitole, avec cette inscription: «Autel du premier-né de Dieu.»
D'autres auteurs écrivent que le même empereur aperçut, dans les nues,
une vierge tenant un enfant entre ses bras.

Quant à la grotte sacrée de Bethléem, quoi qu'aient pu tenter les
infidèles et les païens, elle a traversé les siècles en faisant leur
étonnement et leur admiration.

Cette grotte nue, obscure, froide; cette caverne plutôt, au sol inégal,
aux parois raboteuses, mais sanctifiée par la plus éclatante des
merveilles, Châteaubriand nous la décrit ainsi dans son _Itinéraire de
Paris à Jérusalem_:

«La sainte grotte, dit-il, est irrégulière, parce qu'elle occupe
l'emplacement irrégulier de l'étable et de la crèche. Elle a trente-sept
pieds et demi de long (environ 12 mètres 37), onze pieds trois pouces de
large (environ 3 mètres 78) et neuf pieds de haut (environ 2 mètres 97).

«Les parois de ce roc sont revêtues de marbre et le pavé est également
d'un marbre précieux. Ces embellissements sont attribués à l'impératrice
sainte Hélène. Ce sanctuaire ne tire aucun jour du dehors et se trouve
éclairé par la lumière de trente-deux lampes envoyées par différents
chrétiens.

Au fond de la grotte, du côté de l'orient, est la place où naquit le
Rédempteur des hommes. Cette place est marquée par un marbre blanc,
incrusté de jaspe et entouré d'un cercle d'argent radié en forme de
soleil. On lit ces mots alentour: _Hic de Virgine Maria Jesu Christus
natus est_ (c'est ici que Jésus-Christ est né de la Vierge Marie).

Une table de marbre qui sert d'autel est fixée au flanc du rocher et
s'élève au-dessus de l'endroit où le Messie naquit. Cet autel est
éclairé par trois lampes dont la plus belle a été donnée par notre roi
Louis XIII.»

La crèche n'est pas de niveau avec le reste de la grotte et on y descend
par deux degrés. C'est un enfoncement creusé dans la paroi du rocher; sa
longueur est de quatre pieds, sa largeur, de deux; la voûte en est peu
élevée et le bas est soutenu par une colonne de marbre qui remplace
plusieurs pierres données à certaines églises. L'une d'elles, assez
considérable, fut transportée à Rome, et de nos jours encore, on la
vénère dans la basilique de Sainte-Marie-Majeure; elle est encastrée
dans l'autel de la crypte de la magnifique chapelle du Saint-Sacrement.

Mais revenons à la crèche creusée dans le rocher. Elle était revêtue de
petites planches en bois formant la mangeoire proprement dite.
Soigneusement recueillies, ces planches, berceau de l'Enfant-Dieu,
furent apportées à Rome au VIIe siècle. La châsse qui les contient, en
cristal monté sur un cadre d'argent incrusté d'or et de pierres
précieuses, est due à la générosité de Philippe IV, roi d'Espagne. Cette
châsse splendide reste renfermée dans un coffre de bronze, à trois
serrures différentes et n'est exposée qu'une fois par an à la vénération
publique, le jour de Noël.

Jadis, l'empereur Adrien, en haine du christianisme, fit élever
au-dessus de la grotte un temple à Adonis, espérant que cette
profanation en abolirait le souvenir; mais les païens eux-mêmes
montraient ce lieu avec respect, disant: «C'est ici que le Dieu des
chrétiens a voulu naître.» Plus tard, les persécutions ayant cessé, on
bâtit à la place du temple impie une magnifique église, autour de
laquelle se groupèrent plusieurs couvents, saint Jérôme peut être
regardé comme le fondateur de ces pieux établissements. Il invitait tout
le monde à faire ce pèlerinage et à y choisir sa demeure. Il y attira
sainte Paule et sainte Eustochie, qui assemblèrent des religieuses
autour d'elles, comme lui avait assemblé des religieux. C'est alors que
sainte Paule, remplie de dévotion, s'écriait devant cette caverne
précieuse: «C'est ici le lieu de mon repos, parce que c'est la patrie de
mon Dieu.»

Pendant deux siècles, depuis la première croisade, si chaleureusement
prêchée par Pierre l'Ermite, l'an 1096, jusqu'à la huitième et dernière,
en 1270, et où saint Louis, roi de France, mourut sous les murs de
Tunis, les saints lieux furent continuellement conquis par les Croisés
et repris par les infidèles, finalement restés maîtres de la Palestine,
tout en respectant l'objet de notre foi.

Il est à remarquer qu'on célèbre trois messes en la solennité de Noël
(dont le nom vient ou de l'abréviation d'_Emmanuel_, Dieu avec nous, ou
de la corruption de _natalis dies_, jour natal), ainsi que l'explique le
pape saint Grégoire: «L'une à minuit, par rapport à la naissance
temporelle de Jésus-Christ en l'étable de Bethléem, qui s'est faite
selon un prophète, lorsque toute la nature était dans un profond silence
et que la nuit était au milieu de sa course; l'autre au point du jour,
par rapport à sa résurrection, qui s'est faite vers le lever du soleil;
la troisième en plein jour, par rapport à sa naissance éternelle, qui a
été sans ténèbres et dans une splendeur inaccessible.»

L'usage des trois messes prit d'abord naissance à Rome à cause des 3
stations indiquées par les papes pour le service divin. La première à
Sainte-Marie Majeure pour la nuit, la deuxième à Saint-Athanase pour le
point du jour et la troisième à Saint-Pierre pour la messe du jour.

À notre tour anéantissons-nous devant le Verbe éternel, humilions nos
fronts; nous n'avons point pour chanter sa grandeur et ses perfections
infinies la harpe d'or des séraphins, les actes d'amour des anges ou les
adorations des saints; notre langage borné ne pourrait traduire les
extases du paradis.

Louange à Marie, dont la divine maternité est le principe de notre
salut! Gloire à Dieu, au plus haut des Cieux, et paix sur la terre aux
hommes de bonne volonté, l'éternité bienheureuse sera leur récompense!

       *       *       *       *       *

Les réjouissances de la fête de Noël remontent aux temps les plus
reculés de l'Église. C'est une des fêtes les plus anciennes du
christianisme. Les historiens religieux ne sont pas absolument d'accord
sur la date exacte de son institution. Suivant les uns, c'est l'évêque
Télesphore qui l'établit en l'année 138; mais on célébrait alors
l'anniversaire de la naissance du Christ à des époques variables, tantôt
au mois de janvier, tantôt au mois de mai. C'est dans le cours du
quatrième siècle que Cyrille, évêque de Jérusalem, demanda au pape Jules
Ier d'ordonner une enquête parmi les docteurs d'Orient et d'Occident sur
le véritable jour de la nativité de Jésus-Christ. Les théologiens
consultés s'accordèrent pour désigner, le 25 décembre, ou plutôt le jour
correspondant, car le calendrier grégorien n'existait pas encore, et
c'est depuis lors que la fête de Noël est restée fixée à cette époque.

L'Église a conservé cette coutume; mais les cérémonies de Noël ont subi,
suivant les temps et les pays, de notables modifications, le seul trait
qui leur soit resté commun, c'est qu'elles ont toujours exprimé la
réjouissance; toutefois, cette gaieté s'est traduite d'une façon plus ou
moins originale.

Au moyen-âge, dans l'Église d'Occident, la fête était représentée par
des jeux scéniques; des personnages récitaient des compositions
religieuses autour de la crèche où reposait l'Enfant Jésus. Joseph et
Marie, assis à ses côtés, jouissaient en silence de la gloire de leur
divin fils. Ce spectacle, innocent d'abord, ne tarda pas à dégénérer en
des bouffonneries qui rappelaient d'assez près la fête des fous; c'est
alors que l'autorité ecclésiastique le supprima. Cependant quelques
églises en conservèrent les traces dans un office appelé l'office des
pasteurs. Le peuple chantait les _noëls_, cantiques versifiés en patois
ou en langue vulgaire, dont quelques-uns étaient remarquables à force de
simplicité et de naïveté. Il y a à peine un siècle, à Valladolid, dans
la dévote et catholique Espagne, on représentait encore, au milieu des
églises les mystères de la Nativité.

Les personnages qui étaient en scène portaient des masques grotesques et
des habits d'un goût douteux. Ils étaient accompagnés par les
castagnettes, les tambours de basque, les guitares et les violons. Puis
tout à coup, les femmes et les jeunes filles entraient en danse, portant
à la main des cierges allumés. En quelques endroits, on faisait
collation pour être mieux en état de supporter les fatigues de la nuit.

C'est de là que sont venus les réveillons dont l'habitude subsiste
encore, quoique bien amoindrie, aujourd'hui.

Ils commencèrent au moyen-âge. Dans ce repas, la gaieté, jusqu'alors
contenue, se donnait un libre cours; si _Noël_ tombait un vendredi, le
pape autorisait l'usage de la viande en signe d'allégresse et aussi,
prétendent quelques théologiens, parce qu'en ce jour «le Verbe s'est
fait chair». Dans les familles on bénissait la bûche de Noël, que l'on
arrosait de vin et autour de laquelle on se livrait à des libations.
C'est dans cette coutume sans doute qu'il faut voir l'origine de l'arbre
de Noël, si fêté en Alsace et dont on retrouve l'usage en la plupart des
pays chrétiens.

Au treizième siècle, d'après les plus vieilles chroniques françaises, on
donnait à ses amis, pour les fêtes de Noël, des gâteaux appelés
_niueles_ et un poulet rôti; on chantait, dit sainte Palaye, des
cantiques appelés _noëls_, où la naissance du Christ, l'adoration des
mages et des bergers, étaient célébrées dans un langage naïf.

Chaque province avait ses _noëls_. Ceux de La Monnoye, en patois
bourguignon, ont beaucoup de réputation. Leur auteur, un poète et un
érudit, mort au commencement du siècle dernier, avait recueilli ces
poésies populaires pour se délasser de travaux plus sérieux. Elles
forment aujourd'hui la meilleure part, sans contredit, de son bagage
littéraire. Lorsque les noëls de La Monnoye parurent en 1701, ils
acquirent promptement une célébrité telle qu'on chantait les refrains
partout, même à la cour où les beaux seigneurs s'amusaient à parler le
patois bourguignon. Comme les couplets étaient spirituels et assez
malins, en dépit de leur apparente naïveté, l'autorité ecclésiastique
s'émut; elle crut voir dans le succès de ces noëls une raillerie des
choses saintes et une tendance à l'impiété.

Le recueil de La Monnoye fut déféré à la censure de la Sorbonne, qui eut
le bon esprit de l'absoudre.

La _bûche de Noël_ ou _tréfoir_ donnait lieu à une fête de famille; on
appelait la bénédiction du ciel sur la maison. La distribution du _pain
de Calandre_ avait le même but.

Cette fête marquait si bien l'allégresse universelle que le mot de Noël
devint synonyme de réjouissance. Aux entrées des rois et dans toutes les
solennités, le cri de _Noël! Noël!_ retentissait sur les places
publiques.

Dans le midi de la France, la fête de _Noël_ est l'objet de
manifestations spéciales rappelant le souvenir de certains usages
païens. La veille de Noël, au lieu de jeûne et de mortifications, on
ouvre la fête par un grand souper. La table est dressée devant le foyer
où pétille, couronné de lauriers, le _cariguié_, vieux tronc d'olivier
desséché que l'on a conservé toute l'année avec soin pour cette
solennité. Avant de s'asseoir à table, on procède à la bénédiction du
feu, pratique qui sent terriblement l'idolâtrie. Le plus jeune enfant de
la famille s'agenouille devant le feu et le supplie, en répétant les
paroles consacrées que lui souffle son père ou un des anciens du
village, «de bien réchauffer pendant l'hiver les pieds frileux des
petits orphelins et des vieillards infirmes, de répandre sa clarté et sa
chaleur dans toutes les mansardes prolétaires, de ne jamais dévorer
l'éteule du pauvre laboureur, ni le navire qui porte les marins dans les
mers lointaines.» Puis il bénit le feu, c'est-à-dire qu'il l'arrose
d'une libation de vin cuit, à laquelle le cariguié incandescent répond
par des crépitations joyeuses. Puis on se met à table. Après le souper,
on se réunit en cercle autour du cariguié et l'on chante des noëls
jusqu'à minuit, l'heure à laquelle on se rend en masse à la première
messe.

Les protestants ne fêtent pas moins la _Noël_ que les catholiques.
Calvin cependant, par réaction contre la multiplicité des fêtes, avait
voulu qu'à Genève celle de Noël fût remise au dimanche suivant. Mais
l'antique usage a prévalu, et c'est peut-être en Angleterre dans un pays
protestant, que la fête de Noël a le plus de solennité, sous le nom de
fête de «Christmas».



DOUZIÈME DEVOIR

LA FÊTE DES ROIS

«De grand matin
J'ai rencontré le train
De trois grands rois qui partaient en voyage;
De grand matin
J'ai rencontré le train
De trois grands rois le long du grand chemin».


Parlons de cette fève souveraine qui donne la royauté pendant quelques
heures, et apporte des instants de plaisir et de douce joie à la famille
et aux amis, réunis autour du gâteau.

La fête des Rois se célèbre avec plus d'enthousiasme depuis quelques
années; le Français à l'esprit toujours frondeur, aime à crier: Vive le
Roi! en République.

Dans toutes les familles on achète le traditionnel gâteau ou la modeste
galette à la fève. Riches et pauvres, petits et grands tiennent à se
donner un reflet de royauté, l'espace d'une soirée au moins--car le
titre de Roi a conservé tout son prestige.

Aussi a-t-on vu de temps en temps parmi les bijoux les plus en vogue de
nouvel an, tantôt l'épingle _petit Pierre_ en souvenir de Mme la
duchesse de Berry; le _cœur vendéen_ de Charette, tantôt l'Étendard
_Jeanne d'Arc_, la broche _Blanche de Castille_ et le collier _François
Ier_. Après cela on a fabriqué un bijou royaliste d'un nouveau genre,
une fève en or émaillé, fleurdelisé s'ouvrant en breloque sur le
portrait l'un des membres de la famille royale.

Vraiment la Mode, qui ne craint pas, elle, d'être détrônée, est une
maligne souveraine se glissant partout, que vous en semble? Mais
revenons à la fête qui nous occupe.

Certains écrivains prétendent que la cérémonie du Roi de la Fève tire
son origine des Saturnales se célébrant à Rome aux calendes de janvier.
En ce jour, les maîtres du monde, ces vertueux pères conscrits,
voulaient bien admettre à leur table sur le pied d'égalité, image
fortunée de l'âge d'or, disaient leurs poètes parasites, les esclaves,
pâture habituelle des lions de l'amphithéâtre. Caprice dérisoire,
gentillesse féroce, car le cirque et les mines se rouvraient le
lendemain.

Dans ces repas romains, on portait un gâteau divisé en autant de parts
qu'il y avait de convives; un enfant, représentant Apollon et caché sous
la table, était consulté par ces mots; _Phœbe Domine?_ par corruption de
_Fabæ Domine_, seigneur de la fève; et chacun des assistants désignés
par lui recevait sa part des mains de l'amphitryon.

Le Roi du festin était, chez les Romains, un convive ayant autorité sur
les autres pour animer la fête; parfois cette royauté se tirait au sort
avec les dés.

Les ordonnances de l'élu du festin consistaient à commander de boire
plus ou moins, de chanter, d'improviser ou de réciter des vers, de jouer
à tel ou tel jeu.

Les Romains eux-mêmes tenaient cet usage des Grecs, qui en usaient de la
sorte pour l'élection de leurs magistrats. C'est par allusion à cette
coutume que Pythagore disait: _A Fabis abstine_ (ne vous mêlez pas du
gouvernement). Ses disciples, après sa mort, ayant altéré sa doctrine,
traduisirent sans plus de façon: _Ne mangez pas de fèves_. C'est sans
doute dans ce sens qu'Horace, continuant leur erreur, dit: _Faba
Pythagoris amica_.

Il est possible que la religion, tout en s'emparant des temples païens,
se soit aussi assimilé, en les épurant, les usages druidiques,
scandinaves et romains enracinés dans les populations; mais cependant
tout porte à croire que la Fête des Rois a une origine essentiellement
religieuse. Les Pères de l'Église et les grandes traditions bibliques
sont là pour nous le rappeler.

À la naissance du Christ, trois Rois Mages, guidés par une étoile
mystérieuse, vinrent à la crèche de Bethléem adorer l'Enfant-Dieu[7].

Ils étaient trois sans compter leur suite, Gaspard, Balthazar et
Melchior, représentant, au pied du Messie, les trois branches de
l'humanité: Melchior, les descendants de Sem; Gaspard, ceux de Cham, et
Balthazar, ceux de Japhet; ils venaient de l'Orient de la partie qu'on
nomme Arabie Heureuse, Ces trois souverains qui s'agenouillent aux pieds
de l'Enfant divin, c'est la richesse inclinée devant la pauvreté; la
force devant la faiblesse; et c'est aussi le symbole de la barbarie qui
se soumet à la puissance nouvelle, à l'idée de justice et de fraternité.

Ces hommes illustres sont appelés Mages dans l'Évangile, non qu'ils
fussent des enchanteurs ou des magiciens suivant une signification du
mot mage, mais parce qu'ils étaient très savants dans les choses
naturelles et doués d'une grande sagesse. Mage, était le nom que les
Perses et la plupart des peuples d'Orient donnaient à leurs docteurs,
comme les Hébreux les appelaient scribes; les Égyptiens, prophètes; les
Grecs, philosophes; et, les Latins, sages. L'Église leur donne aussi le
titre de Roi, qui semble fondé sur ces paroles: _Les Rois de Tharse et
des Îles offriront des présents. Les Rois d'Arabie et de Saba
apporteront des dons_.

Ces Mages franchissent donc les obstacles à la lueur d'une étoile
mystérieuse qui les guident. Cette étoile disparaît lorsqu'ils entrent à
Jérusalem, la cité où règne le tout-puissant Hérode, mais elle se
rallume à la porte de la ville pour les diriger vers Bethléem. Rien de
plus bref que ce texte, mais sur ce canevas l'imagination populaire va
exécuter des broderies merveilleuses.

C'est ici le cas de rappeler ce qu'on lit à ce sujet dans la _Légende
Dorée_: d'après ce récit, le voyage dura 12 jours, du 25 décembre au 6
janvier, et pendant ce laps de temps les voyageurs ne prirent ni repos,
ni nourriture ils n'en éprouvèrent pas une seule fois le besoin. Plus
ils approchaient, plus l'étoile brillait, elle avait la figure d'un
enfant, et c'était la même, aperçue par les bergers. L'astre, sa mission
terminée, disparut dans un puits, où la Vierge Marie allait puiser de
l'eau. La légende ajoute que lorsque les fidèles approchent et se
penchent sur l'orifice du puits, on leur couvre la tête d'un linge,
alors, celui qui est digne de voir aperçoit l'étoile se promener à fleur
d'eau d'une paroi à l'autre du puits, selon le mouvement dont les astres
accomplissent leurs cours célestes; mais le miracle ne s'opère que pour
ceux qui ont le cœur pur.

À peine entrés dans la grotte, les Rois Mages se prosternèrent devant
l'enfant jusqu'à terre; ils le reconnurent pour le vrai Dieu,
l'adorèrent avec respect et lui offrirent leurs trésors: de l'or pour
honorer sa royauté, de l'encens pour faire hommage à sa divinité; de la
myrrhe pour rendre témoignage de sa vie passible et mortelle.

Le premier des Mages, Melchior, était un vieillard ayant de longs
cheveux blancs et une longue barbe, il offrit au nouveau-né l'or,
symbole de la royauté. Cet or n'était autre que les trente pièces
frappées par Terah, père d'Abraham; Joseph les avait passées au
trésorier de la reine de Saba pour le prix des parfums qui servirent à
embaumer le corps de Jacob, et la reine de Saba en fit présent à
Salomon.

Le second Mage, Gaspard, était un jeune homme imberbe, aux fraîches
joues: il présenta l'encens, offrande qui signifiait que Jésus était
Dieu.

Le troisième Balthazar, était un homme de quarante ans, portant toute sa
barbe; il offrit la myrrhe, signe que le Fils de l'homme devait mourir.

En échange de ces présents, les Mages reçurent un des langes de Jésus,
que la Vierge leur donna pour qu'il leur servît à attester les prodiges
qu'ils conteraient de leur voyage. Les Égyptiens ayant mis en doute leur
parole, les Mages leur proposèrent une épreuve. On apprêta un grand feu,
où les infidèles jetèrent leurs livres qui furent aussitôt dévorés; mais
les Mages y ayant jeté à leur tour le lange de Jésus, on le vit s'élever
doucement sur les flammes et, quand elles se furent éteintes, retomber
intact sur les cendres.

Les Mages partirent laissant leur âme et leur cœur dans cette étable, où
ils avaient compris la voie, la vérité et la vie.

Il leur fallut bien des mois pour faire au retour le chemin qu'à l'aller
ils avaient fait en 12 jours tant leurs pays étaient lointains et tant
avait été grand le miracle de leur voyage. Rentrés chez eux dans les
Indes, ils se firent apôtres et renversèrent les idoles de Mithra. Ils
ne furent toutefois baptisés que plus tard par saint Thomas, apôtre des
Indes.

Après la mort et la résurrection de Notre-Seigneur, étant allé dans le
pays des Mages saint Thomas les trouva encore pleins de santé. Il leur
apprit tout ce qui s'était passé en Judée, concernant le Messie, les
instruisit des mystères de la Religion, les baptisa et les fit prêtres,
afin qu'ils pussent à leur tour évangéliser les nations; ils firent
alors vœu de pauvreté et furent consacrés évêques des pays dont ils
étaient rois.

Dieu leur fit la grâce de les rappeler à lui presque en même temps. Le
jour de Noël de l'année 69, les saints personnages connurent qu'ils
allaient bientôt mourir, et cette nouvelle leur vint de leur étoile. Le
matin du 1er janvier, Melchior, âgé de 130 ans, s'éteignit le premier et
fut enseveli par les deux survivants. Six jours après, Balthazar, âgé de
109 ans, pendant qu'il célébrait l'office de l'Épiphanie, fut tué à
l'autel d'un coup de lance par un païen. Comme on plaçait son corps dans
la tombe de Melchior, le mort fit un mouvement pour donner place auprès
de lui à son compagnon de sépulture. Six jours se passèrent; ce fut au
tour de Gaspard de mourir quoiqu'il n'eût environ que 90 ans.

Quand le cortège funèbre eut conduit le dernier Mage au mausolée où
dormaient les premiers, on vit les portes s'ouvrir et les deux morts se
lever debout de chaque côté pour accueillir leur frère. Leurs saintes
dépouilles furent plus tard transportées de la Perse à Constantinople,
par les soins de l'impératrice Hélène et déposées dans l'auguste
basilique de Sainte-Sophie. Elles furent ensuite apportées à Milan où
elles restèrent plus de 600 ans dans l'église Eustorgienne; l'an 1163,
l'empereur Frédéric Barberousse ayant pris et saccagé la ville de Milan,
les reliques des Rois Mages furent emportées par de pieuses mains en
Allemagne, à Cologne, où, depuis lors, elles sont conservées
précieusement[8]. L'Église Grecque donne à la fête des Rois Mages le
vénérable et mystérieux nom de _Théophanie_ qui signifie _apparition
divine_. Les Orientaux appellent encore cette solennité les _Saintes
Lumières_, en mémoire du baptême que, dans les premiers temps du
christianisme, on conférait ce jour et aussi en mémoire du baptême de
N.-S. dans le Jourdain. On sait que le baptême est appelé dans les
Pères: _illumination_, et ceux qui l'ont reçu: _illuminés_.

La fête de l'Épiphanie, instituée pour perpétuer le souvenir de la venue
des Mages à Bethléem, était célébrée autrefois avec beaucoup de
solennité.

On regardait comme une heureuse chance d'être roi de la fève, et suivant
Montluc, il était d'usage de s'aborder au début de l'année par ces mots:
«Je suis aussi ravi de vous avoir rencontré que si j'étais roi de la
fève.»

À toutes les époques de la monarchie française les Empereurs, les Rois,
les Princes se faisaient un devoir d'assister à cette fête solennelle.
En ce jour, le roi très chrétien de France venant à l'offrande déposait
de l'or, de l'encens et de la myrrhe, comme un tribut à Notre-Seigneur.

Au moyen-âge, les fidèles présentaient les mêmes dons et quelquefois des
fèves; bénites par le prêtre ils les remportaient ensuite dans leurs
maisons comme un gage de bonheur pour eux et leurs familles. Cet usage a
disparu depuis longtemps, seule la coutume du gâteau, inspirée aussi par
la piété naïve des âges de foi, a survécu.--«Pour honorer la royauté des
Mages, on élisait au sort, dans chaque famille, un roi pour cette fête
de l'_Épiphanie_. Dans un festin animé d'une joie pure et qui rappelait
celui des noces de Galilée, on rompait un gâteau et l'une des parts,
celle qui recelait une fève, servait à désigner le convive, auquel était
échue cette royauté d'un moment. Deux portions du gâteau étaient
détachées pour être offertes à l'Enfant Jésus et à Marie en la personne
des indigents qui se réjouissaient aussi, en ce jour du triomphe du Roi
humble et pauvre. Les joies de la famille se confondaient encore une
fois avec celles de la religion. Les liens de la nature, de l'amitié, du
voisinage se resserraient autour de cette table des Rois, et si la
faiblesse humaine pouvait apparaître quelquefois dans l'abandon du
festin, l'idée chrétienne n'était pas loin et veillait au fond des
cœurs.

Heureuses encore aujourd'hui les familles au sein desquelles la fête des
Rois se célèbre avec une pensée chrétienne!» Au sens absolu du mot,
c'était une fête morale, dont le but devait être de ramener les fidèles
à des pensées d'humilité; il était à coup sûr dans le vrai ce vieux
chroniqueur du temps de saint Louis disant, qu'on avait institué cette
fête «pour faire une leçon annuelle aux Roys de la terre de recognoistre
Dieu comme plus grand et plus puissant Roy qu'ils ne le sont».

Vers le XVe siècle, en France chaque maison avait son gâteau et son roi,
et pour imiter en tout les us de la cour on donnait à ce roi, auquel
toute la famille était tenue d'obéir, des officiers. Rien d'ailleurs,
sauf le cri de: _le Roi boit_, poussé simultanément chaque fois qu'il
portait la coupe à ses lèvres, ne le distinguait des autres convives,
ses sujets. L'oubli de ce cri sacramentel était immédiatement puni. On
barbouillait de noir la face du délinquant, sans doute en mémoire du
page éthiopien figurant à la suite du roi Balthazar à l'adoration de la
crèche.

Au siècle suivant, au lieu d'un _Roi_, on créait à la Cour de France une
_Reine_, la veille de l'Épiphanie au souper, et le lendemain, le
monarque en personne menait cette reine en grande pompe à la messe.
L'Estoile, dans son _Journal de Henri III_, raconte le fait avec une
naïveté qui ravit: «Le roi, en souvenir des présents des rois mages,
apportait à l'offrande trois boules, deux de cire, l'une recouverte
d'une feuille d'or, l'autre saupoudrée d'encens, et la troisième faite
de cette gomme odorante que l'on nomme myrrhe.

La _Reine_ de la fève allait à son tour à l'offrande immédiatement après
Sa Majesté à qui elle faisait la révérence en allant à l'autel et en
revenant.

La messe finie, cette reine éphémère, superbement vêtue, revenait au
Louvre accompagnée du roi et de la reine et au bruit des fanfares.

On raconte que le valet de chambre du cardinal Fleury, par une délicate
flatterie, réunit, le jour des rois à la table de son maître, onze
convives plus âgés que le cardinal qui était nonagénaire, de sorte que
ce fut au ministre qu'échut l'honneur de tirer le gâteau comme étant le
plus jeune.

Voilà comment le cardinal Fleury à 92 ans remplit les fonctions de
l'enfant du festin.

La Révolution qui ne se contentait pas de détruire les grandes choses et
s'occupait aussi des petites, la Révolution, qui avait aboli les rois et
les reines sur les jeux de cartes et décrété, en date du 22 vendémiaire
an II, de faire retourner les plaques de cheminées ayant des armes, des
couronnes ou des fleurs de lis, s'imagina également de faire interdire
le gâteau des Rois. En cette ère de démence 1793, on dénonça et on
poursuivit les pâtissiers qui firent et vendirent des gâteaux des rois
cette année-là.

Voici le curieux compte-rendu de la délibération de la Commune à ce
sujet.

«Le président ayant montré un gâteau confisqué, on applaudit et aussitôt
un arrêté est pris contre les _confectionneurs_ et les _mangeurs_; il
commence ainsi:

«Considérant que les pâtissiers qui font des gâteaux à la _fève_ ne
peuvent avoir de bonnes intentions, que même plusieurs particuliers en
ont commandé sans doute dans l'intention de conserver l'usage
superstitieux de la fête des ci-devant rois (mages), nous, réunis au
conseil, interdisons, sous peine de _haute trahison_, la confection et
la vente des dits gâteaux.»

Partout en Europe, du nord au midi, on célèbre les Rois.--En Allemagne
particulièrement cette fête donne lieu à une foule de scènes
semi-religieuses dont le peuple, protestant ou catholique, est très
friand, et rappelant un peu nos représentations des _mystères_, au
moyen-âge.

Ce sont généralement les enfants pauvres qui jouent le rôle des Rois
mages; c'est la misère qui met entre leurs mains un sceptre en bois et
qui attache à leurs fronts une couronne de papier d'argent. L'un d'eux
porte toujours au bout d'un bâton une grande étoile dorée qu'il fait
scintiller de son mieux en l'agitant continuellement. Ainsi équipés,
aussi pittoresquement que possible et prenant leur rôle au sérieux, ils
s'en vont à plusieurs lieues à la ronde pendant toute une semaine donner
leur représentation et recueillir des offrandes.

Partout ils sont bien reçus. À peine entrés dans la demeure, les
habitants se groupent autour d'eux. Ils chantent alors quelque ballade,
quelque légende naïve, et terminent par leurs vœux à l'assemblée.

«Aux maîtres et maîtresses de la maison, nous souhaitons une belle table
en or, avec un beau plat d'argent dessus et un bon poisson frit dedans.

Nous souhaitons à l'aïeul de longs jours; à l'enfant, des jouets, des
bonbons et qu'il soit sage; à la jeune fille, un fiancé fidèle et à la
jeune femme un berceau de soie où sera couché un beau petit enfant comme
Jésus dans sa crèche.»

Au bout de ces récits ils disent _Amen_. Chacun leur remet son obole,
puis, ils tirent une longue révérence pleine de dignité, comme il
convient à des rois qui prennent congé et s'en vont sous d'autres toits
chercher de nouveaux _Kreutzers_.

En France, dans quelques provinces, ces antiques traditions se sont
aussi conservées. Nous lisons:

«Encore en Normandie, en plein dix-neuvième siècle, le voyageur qui
traverse à minuit, la veille des _Rois_, ces riches campagnes, voit
danser et courir dans les ténèbres, aussi loin que sa vue peut
s'étendre, des milliers de feux; c'est le moment, en effet, où chaque
fermier, suivi de sa famille ou de sa _mesnie_, comme on disait au vieux
temps, chacun armé d'une _gouline_, ou torche de paille enflammée au
bout d'une perche, secoue en courant autour des pommiers une pluie
d'étincelles sur les branches, afin de les rendre fertiles. Des tronçons
des goulines entassés, on fait un feu de joie, autour duquel on danse;
puis la cérémonie s'achève à table, en face de l'âtre pétillant, autour
d'un énorme gâteau et de force brocs de cidre.

Dans certaines parties de la Beauce, la fête des _Rois_ a conservé le
caractère religieux et naïf des âges écoulés. Là, les habitants n'ont
presque rien changé à leur cérémonial d'autrefois, relativement au
gâteau, et le Parisien du boulevard Montmartre qui assisterait à une de
ces réunions se croirait transporté en plein moyen-âge.

Au commencement du souper, on nomme un président, c'est presque toujours
la personne la plus âgée et la plus respectée parmi les convives. Avant
d'entamer le gâteau traditionnel, un enfant, le plus jeune garçon de la
famille, monte sur la table. Puis le président coupe une première
tranche de gâteau et demande à l'enfant: «Pour qui ce morceau?» L'enfant
répond: «Pour le bon Dieu.» Cette part, en effet, est mise de côté et
sera donnée au premier pauvre qui se présentera. D'habitude, il ne se
fait pas attendre, presque toujours ils sont trois ou quatre au dehors,
hommes et femmes, épiant à travers les fentes de la porte et attendant
l'occasion d'exprimer leur demande. Quand le moment est venu, l'un d'eux
chante sur un ton dolent:

«Honneur à la compagnie
De cette maison;
Nous souhaitons année jolie
Et biens en saison,
Nous sommes d'un pays étrange,
Venus en ce lieu,
Pour demander à qui mange
La part du bon Dieu.»

Il s'interrompt alors pour crier: «La part à Dieu, s'il vous plaît!»
Puis tous chantent en chœur:

«Les Rois! les Rois! Dieu vous conserve.
À l'entrée de votre souper
S'il y a quelque part de galette,
Je vous prie de nous la donner.
Puis nous accorderons nos voix
Bergers, bergerettes.
Puis nous accorderons nos voix,
Sur nos hautbois.»

L'enfant apporte alors aux pauvres la tranche de gâteau réservée en
disant: «Voilà la part à Dieu.»

Mais cet usage ne se borne pas à la seule Normandie et à la seule
Beauce; dans l'Angoumois, par exemple, on fait dans les campagnes la
même cérémonie avec de légères variantes. Il est même probable que les
habitants du littoral jusqu'à Bayonne, se livraient aussi autrefois à
des danses nocturnes, remplacées depuis par le gâteau des rois. En fait
de joie, les Aquitains et les Gascons ne le cèdent à peuple qui vive.»

Eh bien! nous aussi, Bretons fidèles aux vieilles coutumes, prenons part
à la joie générale. Le gâteau est servi, la fève s'est révélée,
trinquons ensemble: Le Roi boit.

Vive le Roi!



TREIZIÈME DEVOIR

LE CARÊME ET LE MERCREDI DES CENDRES


Parlerons-nous du carnaval? Non.

Les Quarante Heures qui commencent le dimanche gras pour finir le mardi
soir auraient suffi pour le mettre en fuite: d'ailleurs, le carnaval, ce
fringant cavalier, que jadis on nous représentait poudré d'or, habillé
de soie, pimpant et souriant, ce carnaval dont les échos bruyants
retentissaient dans presque toutes les villes de France est bien déchu
de ses antiques splendeurs. Ses paillettes frétillantes et ses flonflons
légers, ses grelots carillonnants et ses masques mystérieux, tout cela a
fait à peu près son temps.

Nous avons encore les batailles de fleurs et de confettis, projectiles
inoffensifs que la mode protège, mais nous n'avons plus comme nos pères
la folie du plaisir--la lutte pour la vie a tué l'insouciance--de plus,
nous sommes piqués de la tarentule politique et cette vilaine bête-là
nous a joué et nous jouera bien des mauvais tours que l'aimable carnaval
n'a jamais connus. Ajoutons à cela la fièvre de l'or et des jouissances,
une maladie tout à fait fin de siècle qui ne nous ramènera pas à l'âge
d'or, cette ère de bonheur n'a dû exister précisément que parce qu'on
n'avait pas besoin d'or pour vivre heureux--et l'on comprendra pourquoi
le caractère des Français, nés gais et spirituels, a fini par devenir
morose.

La cérémonie des cendres attire toujours une grande affluence de pieux
fidèles--chacun vient, s'identifiant à l'esprit de l'Église et aux
prières du prêtre, incliner son front et recevoir les cendres de la
pénitence.

C'est aujourd'hui, suivant l'expression de saint Bernard, que commence
le saint temps de carême, temps de combat et de victoire pour les
chrétiens, par les armes du jeûne et de la pénitence. Saint Augustin dit
que le jeûne établi dans l'Église est autorisé et par le Nouveau et par
l'Ancien Testament. Dans le Nouveau, Jésus-Christ a jeûné 40 jours et 40
nuits. Dans l'Ancien, Moïse et Elie ont jeûné un pareil nombre de jours
de suite. C'est pour cela sans doute, ajoute ce saint docteur, que
Jésus-Christ parut entre Moïse et Elie à la transfiguration, afin de
marquer plus authentiquement ce que l'apôtre dit au Sauveur: que la loi
et les prophètes lui rendent témoignage. On ne pouvait prendre dans
toute l'année un temps plus convenable pour le jeûne de Carême que celui
aboutissant à la passion de Notre-Seigneur. De plus, l'Église, mère
prévoyante, s'occupant aussi bien des intérêts temporels que spirituels
de ses enfants, a pensé avec raison qu'à l'époque du printemps une
nourriture moins succulente et plus mesurée, ne pouvait être que très
favorable à la santé.

Pendant ce saint temps de Carême, le chrétien doit travailler plus
consciencieusement encore à la réforme de lui-même, mener une vie plus
régulière et plus remplie de bonnes œuvres. Il doit s'abstenir des
danses, des festins, des spectacles, et en général de tous les plaisirs
bruyants.

Les anciens, pendant les jours de deuil et de jeûne, n'usaient ni de
bains, ni de parfums; ils entendaient beaucoup plus sévèrement que nous
les austérités de la pénitence. Notre-Seigneur ne veut d'exagération en
rien, il recommande avant tout la pureté et la simplicité d'intention.

«Prenez, chrétiens, dit saint Ambroise, des manières aisées, ouvertes,
une expression gaie et contente. Dieu demande que vous agissiez sans
affectation, sans vanité, sans fard, sans hypocrisie, afin que vous ne
paraissiez pas vendre votre jeûne pour ainsi dire. Il ne faut pas que ce
soit une tristesse et un chagrin de travailler à votre salut en prenant
un air sombre et pleureur, qui dise que vous jeûnez et faites
pénitence.»

La délicatesse des constitutions ne permet plus aujourd'hui les jeûnes
rigoureux suivis dans la primitive Église, mais la mortification se
présente sous tant de formes, dans l'ordre moral surtout, qu'il est aisé
pour l'âme pieuse de la mettre continuellement en pratique. Renoncer à
un désir très permis, réprimer une impatience, pardonner une offense du
fond du cœur, retenir un bon mot, qui ferait preuve d'esprit mais
blesserait le prochain, sont des actes de mortification très agréables
au Ciel.--Que de gens sont obligés de vivre en dehors de leurs goûts. Eh
bien, qu'ils se donnent le mérite du renoncement à eux-mêmes, et d'un
parfait abandon aux desseins de Dieu, ils en trouveront leur récompense
dès ici bas, dans la paix et la sécurité que cette soumission volontaire
leur procurera en attendant les récompenses éternelles.

Depuis des siècles, les Cendres sont regardées comme le symbole de la
pénitence et la preuve sensible des regrets et de l'affliction: Je
m'accuse moi-même, dit Job parlant au Seigneur, et je fais pénitence
dans la poussière et dans la cendre. Thamar, voulant témoigner sa
douleur, met de la cendre sur sa tête. Les Israélites, effrayés à
l'approche d'Holopherne, offrent des sacrifices à Dieu, la tête couverte
de cendre, Mardochée consterné à la nouvelle du malheur qui menace toute
sa nation, se revêt d'un sac et se couvre la tête de cendre. Jérémie
dans ses lamentations parle des vieillards qui par esprit de pénitence
se sont couvert la tête de cendre. Daniel joint au jeûne et à la prière,
la cendre pour apaiser le Seigneur irrité contre son peuple. Le roi de
Ninive, craignant les châtiments du Ciel, descend de son trône, se
couvre d'un sac et s'asseoit sur la cendre. Les Machabées accompagnent
leurs jeûnes solennels de la cérémonie des cendres, et ils s'en couvrent
la tête.

Les théologiens chrétiens de l'Égypte recommandaient dès les premiers
temps la pratique du jeûne: saint Clément d'Alexandrie croit que le
démon, qui persécute ceux vivant dans la bonne chair, inquiète moins les
gens maigres et vivant dans l'abstinence.

Le jeûne par motif de religion est de toute antiquité. On l'observait
dans l'Inde, en Assyrie, en Phénicie, en Égypte. Dans ce dernier pays,
suivant Hérodote, pendant les jours de jeûne et pendant les sacrifices
offerts aux dieux, les assistants se flagellaient mutuellement. Les
Grecs et les Romains avaient prescrit des jeûnes solennels en l'honneur
de certaines divinités. La pratique du jeûne était très répandue parmi
les anciens peuples de l'Amérique. Des habitants de Saint-Domingue se
préparaient par des jeûnes solennels à la récolte de l'or. Les mandarins
chinois prescrivent des jeûnes publics pour obtenir la pluie et le beau
temps. On défend alors aux bouchers de débiter de la viande; ces jeûnes
s'observent scrupuleusement. Les mahométans de toutes les sectes jeûnent
pendant la lune du Ramazan, parce qu'ils prétendent que le livre du
Coran fut dicté à Mahomet à cette époque. De brillantes illuminations
ornent les minarets des mosquées pendant toutes les nuits de cette lune.

En 789 l'empereur Charlemagne prononça la peine de mort contre quiconque
n'observerait pas les austérités du carême. Les temps sont bien changés
aujourd'hui, il est avec le ciel des accommodements et les austérités du
carême sont bien légères, grâce à quelques redevances imposées au profit
de l'Église.

Dans la nouvelle loi, la cérémonie des Cendres n'a pas été moins en
usage que dans l'ancienne: Jésus-Christ, reprochant à ceux de Corozaïm
et de Berzaïde leur endurcissement et leur indocilité, dit que, si les
miracles qui ont été faits chez eux avaient eu lieu à Tyr et à Sidon,
ces villes eussent fait pénitence avec le sac et la cendre. Les anciens
conciles ont toujours joint les cendres à la pénitence. Saint Ambroise
dit que la cendre doit distinguer le pénitent et saint Isidore, évoque
de Séville, dit que ceux qui entrent en pénitence reçoivent des cendres
sur leur tête pour connaître qu'en suite du péché ils ne sont que
poussière et que cendre, suivant l'expression même de Dieu.

À l'époque des pénitences publiques, les grands coupables se
présentaient à la porte de l'église, le mercredi des Cendres ou les
premiers jours de carême, revêtus d'un sac, les pieds nus, attendant les
cendres dans la douleur et la contrition. Jadis aussi, nos rois très
chrétiens, les reins ceints d'une corde et la tête couverte de cendres,
s'en allaient processionnellement dans les différentes églises de la
capitale, pour demander à Dieu le succès de leurs armes ou la cessation
d'un fléau.

Aujourd'hui malheureusement cette loi de la pénitence est bien oubliée
dans certaines grandes villes où l'on attend le carême pour commencer le
Carnaval. Quel relâchement! Comme le dit saint Augustin, les hommes,
étant tous pécheurs, doivent tous être pénitents. C'est ce sentiment
d'humilité qui porte tous les fidèles, même les plus innocents, à
recevoir les cendres: les princes, comme leurs sujets, les prêtres, les
évêques, les cardinaux, comme le pape lui-même. La seule distinction
respectueuse que l'on fasse pour Sa Sainteté, c'est de lui imposer les
cendres en silence, et sans lui rappeler les mémorables paroles que Dieu
adressa à Adam au moment de sa désobéissance, et par lesquelles le
prêtre commence la cérémonie des Cendres. «Souvenez-vous, hommes, que
vous êtes poussière et que vous retournerez en poussière.» Après cela,
les paroles de l'Église sont toutes de pardon et de bénédiction «parce
que Dieu a plus de miséricorde encore que l'homme n'a de méchanceté».
L'Église termine en exhortant tous les chrétiens d'une manière
pathétique et dans le sens du prophète Joël, à rendre utile et salutaire
la cérémonie des Cendres.

Ne vous réformez pas seulement au dehors, disent les Pères de l'Église;
c'était un usage fort ordinaire autrefois de déchirer ses habits dans
les transports du deuil et de la douleur. On en voit cent exemples dans
l'Écriture sainte, mais cela au demeurant ne remonte pas les âmes, non
plus que de se frapper la poitrine et de se jeter le front dans la
poussière. Dieu ne se contente pas des marques extérieures de pénitence.
Il faut les accomplir avec l'esprit de foi qui les rend efficaces. La
réception des cendres est un acte d'humilité, conformez-vous y, mais
pensez que Dieu exige, avant tout, une confession sincère, des regrets
intérieurs, un cœur contrit et repentant.

Nous empruntons aux Anciens Conciles la manière dont on mettait en
pénitence les grands pécheurs à la cérémonie du mercredi des Cendres.
«Tous les pénitents se présentaient à la porte de l'église couverts d'un
sac, les pieds nus et avec toutes les marques d'un cœur contrit et
humilié. L'évêque ou le pénitencier leur imposait une pénitence
proportionnée à leurs péchés. Puis ayant récité les psaumes de la
pénitence on leur imposait les mains, on les arrosait d'eau bénite et on
couvrait leurs têtes de cendres.» Voilà quelle était la cérémonie du
jour des Cendres pour les pécheurs publics dont les fautes énormes
avaient eu du retentissement et causé du scandale.

Les cendres qu'on distribue aux fidèles à l'ouverture de la
Sainte-Quarantaine sont le résidu, par la combustion, des rameaux,
bénits et portés processionnellement l'année précédente, le jour de
Pâques Fleuries, et dont les restes ont été soigneusement conservés.

Quelques écrivains disent que cette cérémonie fut instituée au concile
de Bénévent l'an 1091; d'autres, au contraire, font remonter cette
institution au pape saint Grégoire le Grand.



QUATORZIÈME DEVOIR

LE RAMEAU BÉNIT


Que je t'aime déjà, petit rameau bénit. Ce matin, lorsque je t'ai
détaché de la forêt de verdure qui encombrait les abords de l'église, tu
m'étais encore indifférent; mais à présent tu m'es cher, parce que le
prêtre a fait descendre sur toi les bénédictions du Ciel, et que je t'ai
porté à la suite des fidèles sur les voies triomphales du clergé.

Au jour des Rameaux, la procession se fait hors de l'église, qui reste
fermée, pendant ce temps-là, pour figurer le Ciel, fermé à l'homme
pécheur, jusqu'à la mort de Jésus-Christ. Avant de rentrer dans
l'église, on s'arrête à la porte, pour chanter l'hymne _Gloria laus_,
chant de joie en l'honneur de Jésus-Christ, à l'occasion de son entrée
triomphante dans Jérusalem.

Cette hymne paraît avoir été composée pour la cérémonie de ce jour, par
Théodulphe, évêque d'Orléans, au IXe siècle. L'histoire rapporte même
que Louis le Débonnaire, assistant à la procession, à Angers, le
dimanche des Rameaux, entendant chanter cette hymne, en fut si touché,
qu'il fit mettre en liberté et rétablir dans son siège l'évêque
d'Orléans, ayant encouru sa disgrâce. Chaque strophe de cette hymne est
chantée, par des enfants ou par des clercs, en dedans de l'église, qui
est, en ce moment surtout, la figure du Ciel, dont le péché nous a
exclus; après chacune des strophes suivantes, la première est répétée,
en dehors de l'église, par le clergé et par le peuple; figure de
l'Église militante, qui semble vouloir mêler sa voix à celle de l'Église
triomphante, pour chanter les louanges de Jésus-Christ, son Roi et son
Sauveur.

Après le chant de cette hymne, le sous-diacre, et en plusieurs endroits
le célébrant lui-même, frappe à la porte de l'église, avec le bâton de
la croix, pour signifier que le Ciel, fermé aux hommes par le péché,
leur a été ouvert par la croix et la mort de Jésus-Christ. C'est pour
rendre cette allégorie plus sensible, que le célébrant, en frappant à la
porte de l'église, chante en latin les paroles d'un Psaume exprimant le
désir de voir la porte du temple s'ouvrir, pour laisser entrer le Roi de
gloire. Après cette cérémonie, les portes de l'église s'ouvrent; et la
procession rentre, en chantant une antienne contenant le récit de
l'entrée triomphante de Jésus-Christ dans Jérusalem.

Le dimanche des Rameaux est donc l'un des plus solennels de l'année.

«Dites à la fille de Sion (c'est-à-dire à la ville de Jérusalem, dont la
montagne de Sion fait partie--les Hébreux donnant souvent aux villes le
nom de fille), dites-lui: voici votre Roi qui vient à vous, dans un
esprit de douceur et de conciliation.»

Et la multitude prodigieuse, accourue à Jérusalem pour célébrer la fête
de Pâques, sortit pour aller au-devant du divin Maître, l'accompagnant
de ses hommages et de ses bénédictions. Les uns étendaient leurs
vêtements sur son passage, les autres jonchaient de feuillages les rues
qu'il devait parcourir pour se rendre au Temple. Ni Salomon, qui en fut
le fondateur, ni les pontifes, qui y officiaient avec tant d'éclat, nul
autre avant Jésus n'avait jamais reçu pareil honneur. Toute la foule,
portant des palmes et des branches d'olivier à la main, criait: «Hosanna
au fils de David; béni soit celui qui vient au nom du Seigneur.» Car
Jésus-Christ avait accompli un miracle, dont les habitants de Jérusalem
avaient été les témoins, et qui s'était répandu dans toute la Judée. Il
avait ressuscité Lazare, cet homme mort et descendu au tombeau depuis
quatre jours. Voilà le prodige que le peuple avait admiré et qui lui
avait donné une si haute idée de la puissance du Christ. Ce n'étaient
que transports de joie et acclamations de toutes parts, et personne, à
cet instant n'aurait pu croire que, cinq jours après, ces chants
d'allégresse se changeraient en cris de mort!

Voilà cependant bien le peuple, toujours le même, mobile, changeant,
alors, comme aujourd'hui. Oui, un souffle suffit pour faire déborder la
marée du flot populaire... et détourner son cours... les masses sans
réflexion, sans raisonnement suivant l'impression du moment, s'élevant
et s'abaissant avec la même facilité, se laissent entraîner presque à la
même heure dans les directions les plus contraires.

Mais les prophéties faites depuis quatre mille ans devaient s'accomplir,
et il fallait que le Fils de Dieu mourût pour racheter le monde.

Dans la primitive Église, le dimanche des Rameaux porta différents noms.
On l'appela souvent le dimanche d'indulgence, à cause de la
réconciliation solennelle des pénitents publics et le baptême des
catéchumènes ayant lieu ce jour-là; actuellement il n'en a conservé que
deux, qui sont le dimanche des Rameaux et celui de Pâques Fleuries «à
cause des fleurs dont on faisait autrefois des bouquets qu'on portait
sur de hautes tiges à la procession et que l'Église avait bénites avec
les rameaux d'arbres.»

_Pascha floridum_, d'où les Espagnols ont donné le nom de Floride à
cette contrée de l'Amérique, parce qu'ils l'avaient découverte le jour
de Pâques Fleuries, l'an 1543.

Tout le monde connaît la légende de Pâques fleuries qui commence à Noël.
Ce jour-là ou plutôt ce soir-là, dans certaines localités de Bretagne et
de Normandie, des jeunes filles en quête d'un mari s'en vont, en secret,
couper en revenant de la messe de minuit, un petit rameau de pommier, à
cette époque bien gris, bien desséché, qu'elles placent, avec toutes
sortes de précautions, dans une fiole pleine d'eau et qu'elles
suspendent devant la fenêtre de leur chambrette, pour que le rameau
précieux et mystérieux reçoivent le plus possible d'air et de soleil
pouvant lui rendre quelques instants la vie. Si un seul bouton vient à
poindre et à s'épanouir sur la tige avant Pâques, la jeune fille à
laquelle la branche appartient est certaine d'entrer en ménage avant la
fin de l'année; si la floraison est générale, ce qui est excessivement
rare, l'heureuse propriétaire jouira en ce monde d'un bonheur parfait,
et cueillera sur sa route une abondante floraison de joie et de plaisir.
C'est ce qui s'appelle une pâque fleurie. Il va sans dire que les
partisanes de sainte Catherine n'ont jamais vu verdir le moindre
bourgeon.

Dans certaines villes, on ne se contente pas, pour la solennité des
Rameaux, de quelques brins de buis, d'une tige de romarin ou d'une
branche de laurier. À Paris, ces simples rameaux rapportent environ six
cent mille francs chaque année; ils donnent, pendant quelques jours un
aspect particulier aux halles que le buis et le romarin, expédiés de la
Normandie, de la Bretagne et des Cévennes, remplissent de leurs amères
senteurs. Pour parler comme le chemin de fer qui les apporte il en passe
là, de 50 à 60 tonnes chaque année et il n'y en a jamais assez. Tous les
petits camelots de la rue se transforment en marguilliers installés à la
porte des églises. Le métier est bon, car la botte de 50 centimes
débitée brin par brin rapporte 2 à 3 francs; et c'est ainsi que ces
rameaux vendus aux halles de Paris produisent environ 600.000 francs par
an.

À Rome surtout, la fabrication des palmes, faites avec art, devient
pendant une semaine un commerce important; s'il y a des rameaux depuis
10 centimes, pour que chacun puisse avoir le sien, il y a aussi des
palmes qui se vendent jusqu'à 20 francs et même plus. À Saint-Pierre de
Rome, les palmes du clergé sont conservées jusqu'au carême suivant; on
les brûle alors et leur résidu sert à la cérémonie des Cendres, présidée
solennellement par le Saint-Père, à la chapelle Sixtine.

Une seule famille a le droit, dans la ville éternelle, de fabriquer ces
rameaux, si nombreux pendant la semaine sainte, et voici à quel
événement elle doit ce privilège:

Lorsque Sixte V fit élever par l'architecte Fontana l'obélisque de
porphyre rouge sans hiéroglyphe et d'un seul morceau (c'est le plus
grand travail de cette pierre qu'on connaisse), dont le fils de
Sésostris avait orné en Égypte le temple du Soleil, et qui, enlevé
d'Héliopolis par Caligula, était venu ensuite embellir les jardins de
Néron, lorsque le pape dis-je, fit élever ce magnifique obélisque sur la
place Saint-Pierre, défense formelle, sous peine de mort, fut faite au
peuple de prononcer un seul mot. On craignait que ses exclamations
n'eussent troublé les ingénieurs ou empêché leurs ordres d'arriver
jusqu'aux ouvriers.

Tout à coup, au moment décisif, quand le monument est presque dressé,
les cordes se relâchent, elles mollissent et menacent, en s'allongeant,
de laisser retomber cette aiguille, haute de 24 mètres et du poids de
500,000 kilogrammes; elle va se briser sur le pavé et broyer de ses
éclats des centaines de personnes.

Tous les yeux sont fixes et les poitrines haletantes; l'anxiété est à
son comble... Soudain, au milieu du silence général, une voix puissante
s'écrie: «_Acqua, acqua alle funi_. De l'eau, de l'eau aux cordes.»
Cette idée, émise par un jeune marin est un trait de lumière; les cordes
sont inondées, elles se raffermissent, elles se resserrent, le travail
peut être continué, et quelques minutes après, l'obélisque triomphant
vient s'asseoir sur ses quatre lions d'airain, au milieu de cette place
superbe où tant de siècles doivent le contempler.

Ce jeune marin de San Remo, près Gênes, s'appelait Guillemo Bresca; le
pape le fit appeler et lui demanda quelle récompense il désirait pour
l'immense service qu'il venait de rendre. Bresca n'en voulut pas
d'autres que celle de pouvoir fabriquer seul, à Rome, les palmes des
Rameaux. Depuis cette époque, lui et ses descendants ont toujours joui
de ce monopole.

Rameaux verdoyants où le palmier et l'olivier se mêlent à tant d'autres
feuillages, soyez vénérés. Que chaque fidèle vous emporte dans sa
chambre et vous place au fond de son lit, près du bénitier que vos
fleurs délicates parfumeront d'une odeur toute suave et céleste!

Cher petit rameau que je tiens entre mes mains, ta vue fait naître dans
mon cœur les plus douces pensées; viens, rameau bénit, faire alliance de
protection avec le bénitier qui contient la goutte d'eau sainte qui,
soir et matin, descend sur nos fronts pour purifier nos âmes... Toujours
tu as porté bonheur, et en ce moment même, tu me rappelles cette branche
d'olivier que la colombe rapporta autrefois vers l'arche, en signe de
paix. Tu me fais souvenir encore de ces palmiers superbes qui
ombrageaient Jérusalem et demeurèrent sacrés; selon la remarque d'un
Père de l'Église, le palmier s'éleva pendant plusieurs siècles sur les
ruines de la cité déicide, et, par un trait de la Providence, échappa
seul aux ravages des Romains.

Dans bien des pays existe encore cette pieuse coutume de suspendre aux
petits lits des enfants, comme un talisman de bonheur, le rameau bénit
qui appelle sur eux la protection du Ciel, et nous apparaît comme un
abrégé de toutes nos croyances.

Rameaux précieux, tes branches embaumées sont un appel à nos âmes qui
doivent aussi fleurir pour la vertu et s'épanouir en bonnes œuvres. Il
est rapporté, dans une touchante et pieuse légende, que les rameaux des
prédestinés reverdissent dans leur tombe. Oui, leur fraîche verdure
parle du Ciel; elle symbolise à nos regards l'espérance des chrétiens,
appelés à conquérir la vie éternelle.



QUINZIÈME DEVOIR

LE VENDREDI SAINT


Hier, Jeudi Saint, nous avons eu sortie l'après midi, toutes les élèves
sont allées visiter les sépulcres, généralement très beaux. En voyant
l'affluence des fidèles dans les chapelles et dans les églises on se
dit, avec une profonde joie au cœur, que la Foi n'est pas morte dans
notre douce France, et cependant que ne tente-t-on pas pour l'affaiblir,
l'ébranler, l'arracher même des consciences? Voilà plusieurs années
qu'on a commencé et l'œuvre néfaste se continue toujours. Aujourd'hui,
hélas! d'après l'odieux arrêté du ministre de la marine, on a proscrit
l'hommage rendu à Dieu le Vendredi-Saint, à bord de tous nos navires.

On sait que, le jour du Vendredi-Saint, les bâtiments de nos escadres
mettaient leurs pavillons en berne. Cette tradition n'était pas spéciale
à la marine de guerre, elle est générale dans la marine de commerce et
même de plaisance. Mais à présent, les francs-maçons ont découvert que
cet usage hautement clérical, constitue, non seulement une insulte à la
liberté de conscience, mais encore un outrage à la République. Non, il y
avait point danger pour la République parce que, un jour par an, le
pavillon était amené à mi-mât sur nos navires de guerre, et cet usage,
loin d'offenser la conscience de nos marins, était, au contraire,
absolument conforme à leurs sentiments religieux et à leurs aspirations
de croyants.

C'est égal, les sectaires auront beau faire et dire, ils passeront avec
leurs stupides théories et nous verrons un jour cette tradition
séculaire reprendre ses droits.

Le Vendredi-Saint me rappelle une petite historiette que j'ai entendu
quelquefois raconter à mon vieil oncle Edmond, qui, jadis, sillonna les
mers, quand il était capitaine au long cours. Alors il était fort jeune
et débutait dans la carrière comme second à bord d'un grand navire de
commerce du Havre, naviguant en ce moment aux confins de l'Atlantique.

Je laisse parler mon oncle.

«Le Jeudi-Saint, je fus trouver mon capitaine et lui demandai quel genre
de vivres il faudrait distribuer le lendemain à l'équipage en ce jour
anniversaire de la mort de Notre-Seigneur, jour que tous les chrétiens
respectent; parfois même, ceux qui se posent en libres-penseurs.

Mon capitaine était franc-maçon. À cette époque les FF [symbole
franc-maçon: trois points] n'avaient pas pour but de déchristianiser la
France.

La franc-maçonnerie était alors une société de secours mutuels, une
association philanthropique consistant à l'exercice de la bienfaisance,
l'étude de la morale universelle et la pratique de toutes les vertus.
Les adeptes devaient donc se reconnaître comme frères et s'entr'aider en
quelque lieu qu'ils se trouvassent, à quelque nation, à quelque rang
qu'ils appartinssent. On comprend que beaucoup de marins faisaient
partie de la franc-maçonnerie qui leur rendait tant de services à
l'étranger, particulièrement en cas de naufrage.

À ma question le capitaine me répondit. Nous ne pouvons pas forcer à
faire maigre les hommes dont le service en mer est toujours pénible,
n'ayant d'ailleurs rien de passable à leur offrir.

--Cependant, capitaine...

Le capitaine m'interrompit. «Oui, oui, je sais que vous êtes un fervent
catholique. Eh bien! soit; consultez les hommes, et que chacun dise s'il
veut faire gras ou maigre.

Je me rendis donc au gaillard d'avant où nos hommes prenaient leurs
repas du soir: «Matelots, leur dis-je, vous savez que demain est un
grand jour de deuil pour tous les chrétiens. Moi, je vous engage à faire
maigre, mais vous êtes absolument libres de manger ce que vous voudrez.»

Tous répondirent sans hésitation: «Nous ferons maigre.»

Cette réponse me fit plaisir, je la portai de suite à mon capitaine et
lui demandai ce qu'on servirait aux officiers.

«Les officiers seront libres aussi, répondit-il, quant à moi je
reconnais que cela m'est un peu indifférent, mais n'importe, faisons un
petit arrangement. Voilà bien des jours que nous ne pêchons rien qui
vaille; eh bien! tendez vos grosses ligne d'arrière et, si vous prenez
un beau poisson je m'engage à faire maigre toute la journée...

J'avoue que, le soir en jetant hameçons et harpons, je dis tout bas et
bien dévotement une petite prière à Marie, l'Étoile des mers, la
Protectrice des marins.

Le lendemain j'étais de quart de 4 heures à 8 heures du matin. Vers 6
heures, j'entends soudain un bruit insolite, je regarde et j'aperçois un
gros poisson qui se débattait et frappait fortement le navire de sa
queue. Je cris, comme c'est l'habitude dans ces agréables circonstances:
«Bonne pêche! bonne pêche!» Les hommes du quart arrivent en courant l'un
d'eux armé d'une longue gaffe dont le crochet était très aigu. Le
poisson faisait force résistance. Il fallut six hommes pour le haler à
bord. Le capitaine, entendant tout ce mouvement et persuadé que nous
avions fait une belle capture, arrive à son tour. En effet, c'était un
poisson appelé par les marins tazar, nom nullement scientifique, l'un
des meilleurs de la haute mer; sa longueur était de 1m 60.

Il y avait de quoi régaler tout l'équipage, officiers et marins:

«Que dites-vous de ma pêche? dis-je au capitaine qui souriait.

--Que je vous félicite, et que je n'ai qu'une parole.

--C'est très bien, mon capitaine, mais, ce qui serait encore mieux, ce
serait de reconnaître que ce beau poisson, qui, pour nous, est monté du
fond de l'abîme, comme la manne en Égypte tombait du haut du ciel, nous
vient aussi de Dieu.

C'est la récompense qu'il nous envoie pour n'avoir pas voulu enfreindre
sa loi et avoir respecté le grand deuil du Vendredi Saint.»

Et mon oncle termine toujours sa petite narration, en se frottant les
mains d'un air de conviction satisfaite, et ajoute: «Voilà comment
l'équipage de notre navire, notre navire ce point perdu dans l'immensité
des mers, sut rendre à notre Sauveur, ce jour-là, les honneurs qui lui
sont dus.»



SEIZIÈME DEVOIR

LA PREMIÈRE COMMUNION


Je viens de passer une semaine bien agréable à la maison. Notre
excellente supérieure, à la demande de maman venue me chercher, m'a
octroyé la permission d'assister à la première communion de mon jeune
frère. Le temps a favorisé ces grandes solennités, et demain, sous
l'égide d'une bonne religieuse, je retournerai à mon cher couvent.

J'ai donc assisté à la première communion et à la confirmation du
collège Saint-Sauveur, et le dimanche suivant à la paroisse, aux
hommages rendus à Jeanne d'Arc.

La première communion, c'est la fête par excellence de l'enfance. Comme
elle émeut délicieusement les âmes. Elle apporte comme un parfum de
pureté et d'innocence charmant tous les âges, l'âge mûr et même la
vieillesse. Chers enfants, on aime à vous contempler, votre lèvre est
souriante, votre regard radieux. Le bonheur s'épanouit sur tous ces
frais visages, que les soucis de l'existence, le poids des années n'ont
point encore flétris.

La parole du Seigneur leur appartient aussi:

«Laissez venir à moi les petits enfants»; et plus tard, à toutes les
étapes de la vie, la vision de ce beau jour évoque les plus suaves
pensées. On se rappelle cette félicité sans mélange, à laquelle ne
s'ajouta jamais l'arrière-goût d'amertume qui se retrouve au fond de
toutes les joies humaines. Ce souvenir est plus doux qu'aucun autre.

Les pompes religieuses du collège Saint-Sauveur sont particulièrement
belles et recueillies. La procession de la première communion, qui est
en même temps celle du Très Saint-Sacrement, puisqu'elle a toujours lieu
le jeudi de la Fête-Dieu, se déroule le soir, à la lueur des étoiles et
à la lumière des cordons de feux, étincelant de tous les côtés. La
procession serpentant sous les grands cloîtres, souvenir d'un passé
lointain, a quelque chose de particulièrement imposant et grandiose.

Chaque année, sans se répéter jamais, maîtres et élèves savent varier
les décors et leur donner un nouvel attrait. Une magnifique mosaïque,
tapis de fleurs et de flammes, revêtait cette fois la cour d'honneur.
Les reposoirs étaient fort beaux, celui des grands surtout. C'était un
monument donnant l'illusion complète d'un vaste portique de cathédrale.

La rentrée solennelle de la procession est d'un effet saisissant. La
chapelle constellée de lumières ressemble à un firmament d'étoiles. Les
chants se mêlent à la voix majestueuse de l'orgue, et la dernière
bénédiction, descendant sur tous les fronts inclinés, retentit dans le
cœur comme un écho tombé des Cieux.

Après la première communion au collège, nous avons eu la confirmation à
la paroisse. Monseigneur a dû être satisfait. Une grande partie de la
population s'était rendue à sa rencontre pour lui souhaiter la
bienvenue. La petite cité Redonnaise, cette fille de l'antique abbaye
fondée sur les bords de la Vilaine, par saint Conwoïon il y a mille ans,
cette petite ville, hameau d'abord, qui grandit sous l'égide protectrice
des moines et dont les développements suivirent ceux du monastère, avait
bien fait les choses.

L'église était décorée avec goût et élégance. Le groupement des
oriflammes militantes, le jeu des lumières réfléchies dans le cristal
des lustres, les fleurs et les verdures formaient un ensemble charmant.
Le soleil, un peu voilé le matin, s'est éclairci dans l'après-midi; et
la procession, cette longue file de robes blanches et de pantalons
noirs, avec ses oriflammes et ses bannières, s'est déroulée à travers
les rues, sous un ciel rayonnant.

Enfin, hier dimanche, M. le Curé nous avait convié à rendre nos hommages
à Jeanne d'Arc. L'église avait gardé ses belles décorations, faisceaux
de drapeaux, guirlandes de verdure, lustres éblouissants. Les chants et
l'excellente musique des Frères rehaussaient encore l'éclat de cette
fête.

Oui, la France a senti passer le souffle des grands, des sublimes
dévoûments, à l'évocation de cette jeune bergère, inspirée par Dieu.
Elle accomplit, l'humble fille des champs, des prodiges qui étonnèrent
ses contemporains et qui nous étonnent encore.

Oui, la vraie France de Clotilde et de Clovis, de Geneviève et de
Charlemagne, de Louis IX, de Blanche de Castille, la France, fille aînée
de l'Église, se lève pour acclamer l'héroïque libératrice du pays.

Autour de cette vaillante et chrétienne figure devraient se grouper tous
les Français. Les plis de son étendard victorieux ne devraient abriter
qu'un parti, celui de la Patrie. Les anti-patriotes qu'on nomme juifs et
francs-maçons ne l'entendent pas ainsi. Ils ne veulent pas s'incliner
devant cette gloire si pure!

Victor Hugo a dit: «Tout homme qui écrit un livre, ce livre c'est lui;
qu'il le sache ou non, qu'il le veuille ou non, cela est. De toute œuvre
quelle qu'elle soit, chétive ou illustre se détache une figure, celle de
l'écrivain. C'est sa punition s'il est petit, c'est sa récompense s'il
est grand.» L'homme est comme l'écrivain, il écrit sa propre histoire
par la voie qu'il suit et par la vie qu'il mène. Ah! se sont-ils fait
assez chétifs, assez petits tous ces hommes qui nient les vertus et les
gloires de Jeanne d'Arc, uniquement parce qu'elle fut chrétienne, parce
qu'elle fut grande aussi, par sa foi et par sa fidélité à cette religion
du Christ, qui seule relève et ennoblit l'humanité.

Jeanne, la France entière a gardé ta mémoire;
Dans la gloire, apparais sur un trône immortel.
Jeanne, nous t'acclamons, c'est un chant de victoire
Qui passe frémissant aux quatre coins du ciel!
Ton âme est avec nous, le sublime génie
Qui t'inspira nous reste, et ce précieux legs,
À travers le temps plane encor sur la Patrie,
Vierge de Domrémy, patronne des Français.
Puis après le triomphe et les apothéoses,
Où la gloire à ton front met l'auréole d'or,
L'Église t'a donné, sacrant toutes ces choses,
La palme de ses saints pour te grandir encore!



DIX-SEPTIÈME DEVOIR

LES PROCESSIONS


Ces belles pompes religieuses du catholicisme observées par les uns,
honorées par les autres et toujours respectées, datent d'une très haute
antiquité. On peut les faire remonter à la cérémonie de la translation
de _l'Arche d'Alliance_, célébrée en grandes pompes parmi le peuple
d'Israël. La bible cite encore la procession de Josué autour des murs de
Jéricho et celle, pendant laquelle le roi David dansa devant l'Arche.
Ces solennités n'étaient que la figure des manifestations extérieures et
pieuses que nous appelons aujourd'hui: processions.

Nous ne parlerons pas ici des processions païennes des Grecs et des
Romains; en l'honneur des dieux de l'Olympe ils en faisaient de très
solennelles à diverses époques de l'année.

En France, les processions religieuses du Moyen-Age étaient plus
nombreuses que de nos jours, mais beaucoup, ayant alors dégénérées en
mascarades grotesques, l'Église dut en supprimer un grand nombre.

Elles sont encore fréquentes en Italie, en Espagne, en Portugal et en
Belgique.

On distingue les processions commémoratives, votives, de bénédictions,
d'intercessions, d'honneur, à stations, d'actions de grâce, de
pèlerinages, de translation et enfin de pénitence. À ce propos, on peut
rappeler le trait suivant. Un de nos rois, faisant un jour une
procession de ce genre à travers sa bonne ville de Paris, pieds nus et
les reins ceints d'une corde, rencontra le bourreau emmenant un pauvre
diable à Montfaucon. «Sire, s'écria le malheureux, ayez pitié de moi!

--Soit, dit le roi en s'arrêtant, il faut donner aux coupables le temps
de se repentir; bourreau, tu ne pendras cet homme, que lorsqu'il aura
dit, à haute voix, son acte de contrition.» Et le roi continua sa
marche.

Une demi-heure après, l'aide du bourreau accourait à toutes jambes.
«Sire, le condamné a déclaré qu'il ne dira jamais tout haut son acte de
contrition et comme on ne peut le pendre qu'après; le bourreau est fort
embarrassé. Que faire?»

Le roi réfléchit un instant, puis souriant répondit: «Un roi n'a que sa
parole, je fais grâce au condamné.»

La fête des Rogations vient du mot _rogare_, prier, elle fut instituée
en 474 par saint Mamert, évêque de Vienne, en Dauphiné, dans le but
d'attirer la protection de Dieu sur les biens de la terre; elle consiste
en processions autour des champs, pendant lesquelles le prêtre bénit la
terre, en appelant sur elle les grâces du Ciel. On la célèbre pendant
les trois jours qui précèdent l'Ascension.

Ce fut le pape saint Grégoire le Grand qui institua la grande litanie ou
procession de saint Marc, l'an 590 lorsque la colère de Dieu se faisait
sentir dans Rome où la peste[9] jetait partout le deuil. Ce grand saint,
voulant apaiser le Seigneur, justement irrité, ordonna des processions
générales ou prières publiques, durant trois jours. C'est ce qu'on
appelle litanies septénaires, parce que le saint pape ayant rangé tous
les fidèles en sept chœurs différents, les fit partir en même temps de
sept églises, comme autant de processions. La confiance que ce grand
pape avait en la puissante protection de la sainte Vierge, et, en
l'intercession des saints ne fut pas vaine; le saint pasteur portait
l'image de la sainte Vierge, celle que l'on croit communément avoir été
peinte par saint Luc. Lorsqu'il fut près du môle d'Adrien, on vit un
Ange qui mettait l'épée dans le fourreau, et dès lors le fléau de Dieu
cessa; le château bâti à la place où se fit l'apparition a été nommé, en
mémoire de cet événement, le Château Saint-Ange. L'on croit que ces
processions ou litanies furent instituées le 25 avril, jour de la saint
Marc, c'est pourquoi l'Église en fait l'anniversaire tous les ans en ce
jour.

La fête de l'Assomption a été fondée en l'honneur de l'élévation de la
sainte Vierge au Ciel. On la célèbre le 15 août. Cette fête existait dès
le Ve siècle mais le vœu de Louis XIII ajouta beaucoup en France à sa
solennité.

Autrefois, la Fête-Dieu, cette belle fête de l'institution de
l'Eucharistie, longtemps continuée sous le nom de Pâques, en mémoire du
grand Sacrifice de la Croix, comprenait les trois mystères de
l'Eucharistie, de la Passion et de la Résurrection; le Jeudi Saint lui
demeura consacré.

Ecoutons ce que dit le P. Eymard à ce sujet: «Les autres fêtes célèbrent
un mystère de la vie de Notre-Seigneur, elles honorent Dieu, elles sont
belles et fécondes en grâces pour nous. Mais enfin, elles ne sont qu'un
souvenir, qu'un anniversaire d'un passé déjà lointain, qui ne revit que
dans notre piété. Ici c'est un mystère actuel: la fête s'adresse à la
personne vivante et présente parmi nous de Notre-Seigneur. On n'y expose
pas des reliques ou des emblèmes du passé, mais, l'objet même de la fête
qui est vivant. Aussi, dans le pays où Dieu est libre, voyez comme tout
le monde proclame sa présence, comme on se prosterne devant lui. Les
impies même tremblent et s'inclinent: Dieu est là.»



DIX-HUITIÈME DEVOIR

LA FÊTE DIEU


I


Cette fête si attrayante n'apparut qu'assez tard, dans le cycle
liturgique.

La grande fête du Saint-Sacrement, que tout le monde catholique célèbre
avec tant de solennité, remonte seulement au XIIIe siècle.

Jusqu'au XIe siècle on portait bien à la procession des Rameaux et dans
plusieurs églises d'Angleterre et de Normandie, la Sainte Eucharistie
renfermée dans un ciboire; mais ce rite n'avait d'autre but que de
reproduire la scène de Jésus entrant à Jérusalem, au jour des Palmes et
non à rendre à Jésus, considéré dans son sacrement, les honneurs publics
et éclatants de nos processions modernes.

«C'est une sainte fille, âgée de seize ans, la bienheureuse Julienne du
Mont Cornillon, religieuse hospitalière près de la ville de Liège, qui
fut choisie par Dieu pour provoquer l'institution d'une fête annuelle en
l'honneur du Très Saint-Sacrement. Dans sa cellule, l'amour de
Jésus-Christ la tourmente et l'embrase; elle pleure sur l'aveuglement
des hommes qui le méconnaissent, et rien ne peut la consoler, parce
qu'elle voit le Dieu qu'elle adore outragé sur les autels où sa bonté le
fait habiter... Dans ses saints regrets, dans ses ardentes prières, des
extases la ravissent au-dessus de la terre. Elle a alors une singulière
vision s'offrant à elle en chacune de ses oraisons. Il lui semble voir
la lune pleine dans tout son éclat, mais avec une petite échancrure.
Cette vision étrange la poursuit partout, elle la retrouve dans son
sommeil comme dans sa prière. Pendant deux ans, elle fait de vains
efforts pour chasser cette image; elle craint même que ce ne soit une
tentation et adresse à Dieu beaucoup de prières pour en être délivrée.

Enfin le Ciel daigne lui découvrir la signification de ce mystère: un
jour qu'elle priait avec une angélique ferveur, il lui fut dit
intérieurement que cette lune représentait l'Église et que cette petite
échancrure marquée sur son disque désignait l'absence d'une solennité
dans le cycle de la liturgie, celle du Saint-Sacrement.

«Je veux, dit Notre-Seigneur à Julienne, qu'une fête spéciale soit
établie en l'honneur du Sacrement de mon Corps et de mon Sang. Et c'est
toi, ajouta-t-il, que je choisis pour faire connaître la nécessité de
cette fête et pour t'en occuper la première.

--Seigneur, répondit la pauvre fille, moi, la dernière de vos créatures,
que puis-je pour une pareille œuvre? Daignez vous adresser à des saints,
à des savants et me délivrer de cette inquiétude.

--C'est toi qui commenceras, reprit le Sauveur, et des personnes humbles
continueront.»

La jeune fille encouragée, fortifiée par le Dieu qu'elle aime et qu'elle
adore, se sent tout autre; sa timidité s'est évanouie, elle élèvera sa
voix jusqu'au souverain Pontife.

Trop longtemps son humilité a retenu ses révélations. Son cœur, sa
conscience lui disent qu'il ne faut plus hésiter. Elle s'adresse d'abord
à Jean de Lausanne, chanoine de Saint-Martin, homme d'une grande vertu
et le prie de consulter lui-même sur ce point les docteurs les plus
éclairés. Plusieurs théologiens sont bientôt mis au courant de ces
visions; parmi eux se trouve, un archidiacre de Liège, Jacques Pantaléon
de Troyes qui fut depuis évoque de Verdun, patriarche de Jérusalem, et
enfin pape sous le nom d'Urbain IV; puis l'évoque de Cambrai, le
chancelier de l'église de Paris et un provincial des Jacobins de Liège,
Hugues, nommé cardinal à cause de sa haute piété et de son profond
savoir. Tous ces saints et savants personnages entendirent la recluse
leur redire ses extases et ses révélations; ils appuyèrent fortement sa
pensée et son constant désir, pendant qu'ils agissaient auprès de la
cour de Rome. Julienne était si convaincue qu'une fête solennelle serait
instituée en l'honneur du Saint-Sacrement qu'elle donna elle-même le
plan de l'office de cette solennité.

Le Pontife Urbain IV déjà disposé à entrer dans ses vues y fut
principalement déterminé par un miracle arrivé à Bolsena, dans le
patrimoine de Saint-Pierre, près d'Orvieto, où il avait sa résidence.

Un prêtre, assailli de doutes sur la présence réelle de Jésus dans
l'Hostie, célébrait la messe dans l'église de Sainte-Christine à
Bolsena. Au moment de rompre l'Hostie sainte, il la vit, ô prodige,
prendre l'aspect d'une chair vive d'où le sang s'échappait goutte à
goutte. Bientôt l'abondance du sang fut telle, que le corporal en fut
tout empourpré; plusieurs purificatoires, avec lesquels le prêtre
essayait d'étancher cet écoulement mystérieux, se remplirent
instantanément de taches de sang.

Le prêtre, qui maintenant ne doutait plus, ne put dans sa terreur,
achever le saint sacrifice. Il enveloppa, dans le corporal ensanglanté,
l'Hostie changée en chair, quitta l'autel et se rendit à la sacristie.
Durant le trajet de grosses gouttes de sang s'échappaient encore des
linges sacrés et tombaient aux yeux des fidèles sur le pavé du
sanctuaire.

Le Souverain Pontife, Urbain IV, se trouvait alors à Orviéto, à 6 milles
de Bolsena. Le prêtre fut sans délai se prosterner à ses pieds, confessa
ses doutes, et le miracle éclatant qu'ils avaient provoqué. Urbain
députa aussitôt à Bolsena deux grandes lumières de l'Église se trouvant
en ce moment près de lui, saint Thomas d'Aquin et saint Bonaventure.

La vérité du miracle ayant été attestée, le Pontife chargea l'évêque
d'Orviéto d'aller chercher solennellement à l'Église de Sainte-Christine
l'adorable Hostie, le corporal et les autres linges imbibés du sang
précieux. Lui-même, avec tout le cortège des cardinaux, des prélats et
une foule immense vint au-devant du Très Saint-Sacrement, jusqu'à un
quart de mille environ de la ville. Les enfants et les jeunes gens
portaient des palmes et des branches d'olivier, on chantait des hymnes
et des cantiques; le pape reçut à genoux le trésor sacré et le porta
triomphalement jusqu'à la cathédrale de Sainte-Marie d'Orviéto. Ce fut
la première procession solennelle du Très Saint-Sacrement. C'est alors
que le pape fit paraître la bulle qui instituait la fête du Très
Saint-Sacrement, ordonnant qu'elle fut célébrée avec la solennité des
fêtes de premier ordre.

L'office de cette fête, composé sur l'inspiration de Julienne, est resté
propre au diocèse de Liège et à quelques églises limitrophes. L'office
universel, rédigé sur l'ordre d'Urbain IV, est un chef-d'œuvre écrit par
l'un des plus grands génies que la terre ait portés, saint Thomas
d'Aquin.

On doit placer ici, le poétique récit de Denys le Chartreux: «Urbain IV,
nous dit-il, aurait fait venir à ses pieds saint Thomas et saint
Bonaventure, les deux gloires de l'école du moyen-âge et leur aurait
enjoint de composer chacun de son côté un office du Saint-Sacrement. Au
jour indiqué, les deux religieux viennent soumettre leur œuvre au
jugement du Pontife. Frère Thomas commence: à mesure qu'il déroule ses
merveilleux cantiques, ses leçons et ses répons, frère Bonaventure, les
mains cachées sous son habit, déchire page par page le manuscrit qui
contient son travail. Quand vint son tour de parler il dit au pape:
«Très Saint Père, tandis que j'écoutais frère Thomas, il me semblait
entendre le Saint-Esprit. Dieu seul peut avoir inspiré d'aussi belles
pensées et j'aurais cru commettre un sacrilège, si j'avais laissé
subsister mon faible ouvrage à côté de beautés si merveilleuses. Voici
ce qu'il en reste.» Et entr'ouvrant sa robe de bure il laissa tomber à
ses pieds les fragments du manuscrit qu'il venait de mettre en pièces.

Le pape ne sut ce qu'il devait le plus admirer, ou du chef-d'œuvre de
prières de Thomas, ou du chef-d'œuvre d'humilité de Bonaventure.

Plus tard, nous avons vu Santeuil, poète latin, compositeur de plusieurs
hymnes, assurément très pénétré du mérite de ses œuvres, déclarer qu'il
les aurait données toutes pour une seule des strophes de saint Thomas
d'Aquin.

Urbain IV étant mort l'année qui suivit la publication de sa bulle, les
luttes intestines des Guelfes et des Gibelins absorbèrent en grande
partie ses successeurs. Quarante ans se passèrent ainsi.

Nous voyons cependant, dès 1246, Robert de Torote, évêque de Liège,
ordonner à son clergé de célébrer dans tout le diocèse une fête du
Saint-Sacrement, le jeudi après l'octave de la Pentecôte.

Il n'eut ni le temps, ni la joie de voir l'exécution de son décret, il
mourut cette année même; mais, en 1247, les chanoines de Liège
organisèrent, pour la première fois, la célébration de cette fête.
Pendant plus d'un demi-siècle la fête du Très Saint-Sacrement ne dépassa
guère les limites du diocèse de Liège. Dieu éprouve ses saints; la
pieuse recluse du Mont Cornilion ne fut pas plus heureuse que l'évêque
de Liège, elle mourut avant d'avoir vu réalisé le désir de toute sa vie.

La volonté du pontife Urbain IV est aujourd'hui bien remplie; le
catholicisme n'a pas de fêtes plus chères aux cœurs des peuples que la
Fête-Dieu. Cette fête, conçue par une des humbles de la terre,
entraînera les rois, les magistrats, les guerriers pour assister à ses
pompes et le jour que l'humble fille aura appelé de ses vœux deviendra
l'un des plus beaux de l'année chrétienne.



II


Quelle fête charmante et superbe à la fois! c'est le propre des pompes
de l'Église catholique de charmer le regard en touchant le cœur.

L'âme, se sentant apaisée, reposée, s'épanouit au souffle de la foi et
de l'amour, c'est si bon de croire à la grande et longue vie de
l'éternité.

C'est pendant ce mois de juin, radieux et ensoleillé, que l'Église
célèbre la Fête-Dieu. Tout ce qui chante et sourit, tout ce qui brille
et embaume dans la nature semblent s'unira l'homme pour rendre hommage
au Maître Souverain. La piété embaume les âmes comme les fleurs
parfument les airs.

Est-il plus beau spectacle que celui de la créature, faisant escorte à
son Créateur, du chrétien suivant son Dieu, qui traverse les rues et les
places au milieu de son peuple assemblé qu'il vient bénir?

Les villes et les hameaux sont en liesse et préparent avec ardeur la
grande solennité. Les bourgs ont les arches de verdure et les rustiques
autels, les jonchées de feuillage et de fleurs champêtres embellissant
les chemins. Les villes ont les riches tentures aux crépines d'or
enguirlandant les maisons, les tapis de mousse et de fleurs recouvrant
les rues, les envolées de roses effeuillées se mêlant aux flots d'encens
qui montent devant le Saint-Sacrement. Les cloches carillonnent à
travers l'espace, rappelant à tous que c'est le bon Dieu qui vient
répandre ses grâces. Les musiques se font entendre et alternent avec les
pieux cantiques que chantent de leurs voix fraîches et pures les longues
théories des jeunes garçonnets en habits du dimanche et les jeunes
filles en blanches toilettes. Le suisse apparaît à son tour avec son
habit chamarré de broderies, sa hallebarde, son tricorne et ses mollets
des fêtes carillonnées...

Les bannières rutilantes des saints et les reliques précieuses sont
portées avec respect par les hommes, la statue et les images de la
Vierge, par les jeunes filles. Toutes les oriflammes sont déployées et
les effets de lumière dans ce fouillis, où le métal chatoie dans le
velours et le satin, éblouissent le regard.

Enfin, le Très Saint-Sacrement paraît dans son ostensoir d'or,
ruisselant de pierreries, porté sous un dais de drap d'or, empanaché de
plumes blanches, et qu'accompagnent de gros cierges lumineux, tenus par
les membres de la fabrique.

Les angelots, couronnés de roses, vêtus de soie et de dentelle, les
enfants de chœur en soutanes violettes et rouges revêtues d'aubes
transparentes et brodées, les diacres en dalmatiques et le clergé dans
ses chapes d'apparat, les magistrats en robes rouges, fourrées
d'hermine, les facultés dans leurs costumes chamarrés, l'armée avec ses
uniformes galonnés présentent un imposant cortège[10].

Le peuple recueilli suit en foule pendant que toutes les fenêtres
ouvertes se remplissent de fidèles respectueux, agenouillés, jetant
aussi des fleurs pour prendre part à cette grande manifestation en
l'honneur du Christ.

Oui, on peut le dire, les rues pavoisées, enguirlandées, plantées
d'arbres verts et de colonnes de mousseline blanche, se sont
métamorphosées en voies triomphales.

Les reposoirs sont là, attendant la divine Eucharistie. En général ils
sont faits avec beaucoup de goût, pieuse concurrence bien permise,
n'est-ce pas? et de tous ces beaux autels élevés par la piété, on ne
sait auquel donner la préférence. Ils sont attrayants puisque tous sont
appelés à recevoir pendant quelques instants le Dieu d'amour qui veut
bien résider parmi nous.

C'est un éblouissement, c'est une fête pour les yeux que ces cortèges,
que ces autels où dominent la pourpre et l'or.

«L'or qui est la lumière...
La pourpre qui est le sang et la vie!»

La Religion n'a-t-elle pas été à tous les âges la grande inspiratrice du
beau.

Ici, ce sont des temples de verdure et de fleurs, des autels richement
décorés de vases magnifiques, de candélabres dorés, d'anges adorateurs
inclinés sur les degrés de l'autel éblouissant de lumières, Là, le décor
est plus simple et peut-être plus grandiose, c'est un amoncellement de
rochers qui s'escaladent les uns les autres, étoiles de la sombre
verdure des sapins recouvrant une modeste grotte, comme celle de
Bethléem, où le Seigneur s'arrêtera un instant.

Je revois encore dans ma pensée un reposoir qui m'avait vivement
frappée; sévère dans ses grandes lignes, il évoquait le passé païen,
évanoui sous la main toute puissante du Christ, et la croix sainte
s'élevant à la place des idoles. Il représentait un coin aride des
landes bretonnes; des pierres debout ou couchées sur la bruyère
éternelle, la croix plantée sur des rocs sauvages; et l'autel, s'élevant
sur cette terre druidique, avait quelque chose de saisissant. De chaque
côté, trois grands menhirs se dressaient comme les gardiens du
sanctuaire, précédé d'un grand dolmen très réussi.

Chateaubriand dépeint ainsi la belle cérémonie de la Fête-Dieu:

«Quel chrétien ne s'est surpris un jour à contempler comme dans un rêve
le beau et consolant spectacle d'une procession se déroulant lentement
solennellement à travers les rues enguirlandées et fleuries?

Où va-t il, ce Dieu dont les puissances de la terre proclament ainsi la
majesté?

Il va reposer sous des tentes de lin, sous des arches de feuillages, sur
des autels de fleurs qui lui représentent, comme aux jours de l'ancienne
alliance, des temples innocents et des retraites champêtres.»

La Bretagne, toujours croyante, tient à ses processions qu'elle nomme
encore «la fête du _Sacre_», et pour cette fête elle déploie toute la
magnificence du culte catholique, dans l'exaltation suprême d'une
Toute-Puissance voilée par l'immensité du mystère qui fait rêver,
sourire ou pleurer.

«Rêve, pour l'esprit humain qui se heurte devant l'incompréhensible,
tant la sublimité nous frappe tant l'inconnu nous étreint.

«Pleurs, pour le croyant, pour celui que saisit un attendrissement
immense, souffle venu de l'invisible, quand, au milieu d'un profond
silence, une bénédiction descend d'en haut dans le geste auguste de la
croix, tracé par l'ostensoir d'or.

«Sourire... pour l'incrédule et pour l'impie qui ne veulent admettre que
ce que saisit la pauvre raison humaine dans son étroitesse de vue et de
jugement.

«Enlever le mystère à l'homme, c'est mettre des bornes à ce qu'il a de
plus noble et de plus beau: l'âme.

«La Fête-Dieu, c'est l'apothéose, d'une religion immuable et forte dans
son éternelle sécurité.»

Les athées et les ennemis du Christ, les sans-Dieu n'arriveront pas à
détruire l'usage déclaré par le saint Concile de Trente «tout-à-fait
conforme à la piété» de porter avec une religieuse solennité la divine
Hostie dans les rues et les places publiques.

Depuis deux mille ans bientôt, ils ont usé leurs dents et leurs ongles
sans entamer le bois sacré de la croix, et ceux qui les suivront dans
cette triste besogne ne réussiront pas davantage!



III

NOTES SUR LES PROCESSIONS


Les modernes athées et francs-maçons sont plus intransigeants que les
révolutionnaires du siècle dernier: voici à ce sujet quelques détails
curieux. On verra que les _ancêtres_, dont se réclament les jacobins
contemporains, n'avaient pas osé braver les justes revendications des
catholiques parisiens, qui, en pleine Révolution, s'autorisaient des
maximes de liberté religieuse inscrite dans les Droits de l'homme pour
affirmer leur foi.

Ces notes, exhumées naguère des archives de la police secrète de Paris
(Archives Nationales de la Seine F. I. C.), ont été rédigées par le
citoyen Dutard, avocat, et adressées au célèbre Garat, ministre de
l'Intérieur de mars à août 1793. Ce Dutard était un partisan résolu du
nouveau régime, mais son exaltation révolutionnaire ne lui avait pas
enlevé une certaine probité politique, et il était intelligent.

Dès le 25 mai, Dutard écrivait au ministre: «La Fête-Dieu approche.
Rappelez-vous, citoyen ministre, qu'à cette époque, l'an passé, Pethion,
_le dieu du peuple_, fut accueilli à coups de pierres par les
sans-culottes de la section des Arcs pour avoir déclaré dans une
ordonnance (Pethion était en 1792 maire de Paris), qu'on serait libre de
travailler ou de ne pas travailler... Rappelez-vous que ce jour-là, des
hommes qui, par opiniâtreté ou irréligion n'avaient pas tapissé leurs
maisons, reçurent de bons coups de bâton... Je ne sais si ce n'est pas
une _infamie stupide et aveugle_ de la part des représentants de ce même
peuple qui contrarient absolument tous les goûts et les penchants dont
cent années de révolution ne sauraient le délivrer.»

Les processions dont le citoyen Dutard, agent principal de la police
secrète, se faisait le défenseur, eurent, donc lieu dans la plupart des
paroisses sans trouble aucun, ni sans manifestations hostiles, et cela
le _jeudi_ 30 mai, ne l'oublions pas, la veille même de la terrible
insurrection du 31 mai 1793, qui faillit anéantir la Convention sous les
canons du fameux Henriot, commandant de la garde nationale et des
sections.

Le 31 mai, le citoyen Dutard adressait à Garat le rapport suivant dont
le style ne vise certes pas à l'élégance, mais qui du moins laisse
entrevoir une parfaite sincérité:

«Mes premiers regards se sont portés, en ce jour de la Fête-Dieu, vers
les processions et cérémonies de ce jour. Dans plusieurs églises j'ai vu
_beaucoup de peuple et surtout les épouses des sans-culottes_. On avait
la procession _intra muros_. Mais, ailleurs, la cérémonie se fit comme
de coutume au dehors.

«J'arrive dans la rue Saint-Martin, près de Saint-Merry; j'entends un
tambour et j'aperçois une bannière. Déjà dans tout le quartier on savait
que la paroisse Saint-Leu allait sortir en procession.

«J'accourus au-devant; tout y était modeste. Une douzaine de prêtres à la
tête desquels était un vieillard respectable, le doyen, qui portait le
_rayon_ sous le dais[11]. Un suisse de bonne mine précédait le cortège;
une force armée de douze volontaires à peu près, sur deux rangs, devant
et derrière. Une populace nombreuse suivait dévotement.

«Tout le long de la rue, tout le monde s'est prosterné. Je n'ai pas vu un
seul homme qui n'ait ôté son chapeau. Lorsqu'on a passé devant le poste
de la section Bon-Conseil, toute la force armée s'est mise sous les
armes.

«Quand le tambour qui précédait et les gens qui suivaient ont annoncé la
procession, quel a été l'embarras de nos citoyennes de la halle! Elles
se sont concertées à l'instant pour voir s'il n'y avait pas moyen de
tapisser avant que la procession passât. Une partie se sont prosternées
d'avance à genoux, et enfin, lorsque le bon Dieu a passé, toutes, à peu
près, se sont prosternées. Les hommes ont fait de même. Des marchands
ont tiré des coups de fusil en l'air. Plus de cent coups ont été tirés.
Tout le monde approuvait la cérémonie et aucun que j'ai entendu ne l'a
désapprouvée.

«C'est un tableau bien frappant que celui-là. J'ai vu dans des
physionomies les images parlantes des impressions qui se sont fait si
vivement sentir au fond de l'âme des assistants. J'y ai vu le repentir,
le parallèle que chacun fait forcément de l'état actuel des choses avec
celui d'autrefois. J'ai vu la privation qu'éprouvait le peuple par
l'abolition d'une cérémonie qui fut jadis la plus belle de l'Église. J'y
ai vu aussi les regrets sur la perte des profits que cette fête et
autres valaient à des milliers d'ouvriers. Quelques personnes avaient
les larmes aux yeux. Les prêtres et le cortège m'ont paru fort contents
de l'accueil qu'on leur a fait partout.

«J'espère, citoyen ministre, que vous ne laisserez pas cet article sur
votre cheminée.»

Les gens de la Révolution avaient si bien compris les magnificences du
culte catholique et l'attachement des foules pour cette mise en scène
des pompes chrétiennes qu'ils s'ingéniaient à les imiter sous forme de
«fêtes civiques», dont ils confiaient à David le soin de dessiner
l'ordonnance, et à Méhul, celui de composer la musique.

Qu'étaient-ce ces promenades de la déesse Raison à travers Paris--avec
hymnes, bannières, thuriféraires, enfants semant des roses, «jeunes
vierges» drapées de blanc,--sinon de véritables processions laïques,
avec stations sur des reposoirs qui s'appelaient _l'autel de la Nature_,
_l'autel de la Patrie_, ou _l'autel de la Liberté_? Postiches honteux
des esprits dévoyés d'alors.

Le philosophe Diderot, l'ami des d'Alembert, des Jean-Jacques Rousseau
et des Voltaire qui par leurs théories mensongères et désolantes
préparèrent en sourdine la Révolution, Diderot disait: «Je n'ai jamais
vu cette longue file de prêtres en habits sacerdotaux, ces jeunes
acolytes vêtus de leurs aubes blanches, ceints de leurs larges ceintures
bleues et jetant des fleurs devant le Saint-Sacrement, cette foule qui
les précède et qui les suit dans un silence religieux, tant d'hommes le
front prosterné contre terre, je n'ai jamais entendu ce chant grave et
pathétique entonné par les prêtres et répondu affectueusement par une
infinité de voix d'hommes, de femmes, de jeunes filles et d'enfants sans
que mes entrailles en aient été émues, en aient tressailli et que les
larmes m'en soient venues aux yeux.»

Napoléon Ier, lui aussi, savait ce qu'il faisait quand il rétablissait
les processions de la Fête-Dieu, et qu'il décidait que l'armée y
figurerait dans une large mesure.

Certes, ce ne devait pas être un spectacle ordinaire que celui de ces
grognards, escortant _le Bon Dieu_--comme ils disaient--avec leurs
lourds shakos à grands plumets, avec leurs vieilles moustaches roussies
au feu des batailles, leur teint qu'avait bronzé le hâle des marches du
Caire à Berlin, leurs glorieux uniformes «troués, usés par la victoire».
Voici ce que le journal le _Moniteur_ imprimait le 15 juin 1805:

«Hier, pour la première fois depuis la Révolution, a eu lieu la
procession de la Fête-Dieu, avec le concours d'une partie de la garnison
de Paris et la présence de représentants de tous les corps constitués et
de toutes les administrations de l'État.

«On évalue à plus de trois cent mille le nombre des curieux qui se sont
pressés sur son passage.

«Aucun désordre ne s'est produit.

«Partout régnaient un recueillement et une joie universels.»

Charles X se faisait un devoir et un honneur, entouré des princes du
sang, des officiers de sa maison, des ministres et de tous les
dignitaires de la cour en grande tenue, en frac écrasé de broderies de
suivre à pied et tête nue, le très Saint-Sacrement pendant toute la
durée de la procession. Cet exemple du souverain et de la famille
royale, suivi par tout le peuple, donnait à cette imposante
manifestation de la Foi un éclat ignoré de nos jours.

Et lorsque, du haut d'un reposoir le _Benedicat vos omnipotens Deus!_
tombait des lèvres du prêtre sur les soldats qui présentaient les armes
et sur la foule agenouillée, un doux frémissement agitait tous les
cœurs, et la Foi remplissait les âmes, courbées sous la bénédiction du
Ciel.

Les personnes qui assistèrent jadis à ces fêtes magnifiques n'en ont
jamais perdu le souvenir.

On n'en est plus là actuellement! hélas! cette guerre à la Religion est
insensée et misérable.

Depuis qu'on a arraché le Christ des écoles, des hôpitaux et des
prétoires, on a trouvé aussi que la sortie du Très Saint-Sacrement à
travers les rues, même une seule fois par an, gênait la circulation et
que le Bon Dieu n'avait plus qu'une chose à faire, c'était de se
renfermer dans ses églises comme dans une prison et de n'en plus sortir.

Oui, c'est en temps de République, c'est-à-dire de Liberté, d'Égalité et
de Fraternité, qu'on défend de suivre Celui qui est venu inaugurer
ici-bas le règne des petits et des pauvres, et apprendre à tous les
hommes la fraternité évangélique, la seule possible.

Des pygmées s'insurgeant contre leur Créateur! Quelle satanique démence!
Aujourd'hui il faut aller chez les Musulmans et même chez les sauvages
pour voir la Fête-Dieu et se réconforter le cœur.

Dans les villes turques où se trouve un grand établissement catholique
tel que sœurs religieuses hospitalières, sœurs de Saint Vincent de Paul,
école des Frères, la procession a le droit de sortir et le peuple
musulman la respecte. À Brousse, la Fête Dieu s'appelle Gul-Baïram, la
Fête des Roses et les Broussiottes s'empressent, sinon de la suivre, du
moins de la contempler avec admiration.

Ce qui les frappe surtout, ce sont les couronnes de roses que portent
les jeunes filles de l'école des Sœurs de Saint-Vincent de Paul et la
profusion de fleurs qu'elles jettent sur le parcours de la procession,
d'où le nom de _fête des roses: Gul-Baïram_.

Un missionnaire, qui enseigne la religion du Christ chez les peuples
lointains, racontait ainsi la dernière Fête-Dieu à laquelle il a
assisté. «J'ai dit qu'on ne voit rien de précieux à cette procession, la
simple nature y prête toutes ses beautés, car sur les fleurs et les
branches des arbres qui composent les arcs de triomphe sous lesquels le
Saint-Sacrement passe, on voit voltiger des oiseaux de toutes couleurs,
attachés par les pattes à des fils si longs qu'ils paraissent avoir
toute leur liberté et être venus d'eux-mêmes pour mêler leur
gazouillement aux chants des musiciens et de tout le peuple.

D'espace en espace, on voit des tigres et des lions enchaînés, afin
qu'ils ne troublent point la fête et de très beaux poissons qui se
jouent dans de grands bassins remplis d'eau; en un mot toutes les
espèces de créatures vivantes y assistent comme par députation pour y
rendre hommage à l'Homme-Dieu dans son auguste Sacrement.

On fait aussi entrer dans cette décoration les choses dont on se régale
dans les grandes réjouissances, les prémices de toutes les récoltes pour
les offrir au Seigneur et le grain qu'on doit semer afin qu'il lui donne
sa bénédiction. Le chant des oiseaux, le rugissement des lions, le
frémissement des tigres, tout s'y fait entendre sans confusion et forme
un concert unique...

Dès que le Saint Sacrement est rentré dans l'église, on présente aux
missionnaires les choses comestibles qui ont été exposées. Ils en font
porter aux malades ce qu'il y a de meilleur, le reste est partagé à tous
les habitants de la bourgade...

Ces simples apprêts plaisent au divin Maître aussi bien que les
magnificences déployées dans nos contrées civilisées, parce que c'est la
même foi, le même amour, qui inspirent les uns et les autres.



DIX-NEUVIÈME DEVOIR

L'ASSOMPTION



I

L'esprit humain se trouble au nom de Vierge-Mère,
L'orgueil de la raison en demeure ébloui;
De la vertu d'En-Haut, ce chef-d'œuvre inouï,
Pour leurs vaines clartés, est toujours un mystère:
La foi, dont l'humble vol perce au-delà des cieux,
Pour cette vérité trouve seule des yeux;
Seule, en dépit des sens, la connaît, la confesse;
Et le cœur, éclairé par cette aveugle foi,
Voit avec certitude et soutient sans faiblesse
Qu'un Dieu, pour nous sauver, voulut naître de toi!

P. CORNEILLE (1665.)


La fête de l'Assomption, célébrée depuis le Ve siècle, prit une grande
solennité, à partir du jour où Louis XIII consacra par un vœu solennel
sa personne, son royaume et ses sujets, à la très Sainte Vierge en 1637.

La procession eut lieu pour la première fois le 15 août 1638 à l'issue
des vêpres dans toutes les églises de France. Le roi qui se trouvait ce
jour-là à Abbeville assista à cette procession à l'église des Minimes,
où il avait reçu le matin même la sainte Communion. Depuis cette époque
la _déclaration_ de Louis XIII fut plusieurs fois renouvelée par ses
successeurs et la procession, en dépit des impies, a continué de se
faire chaque année.

Le sépulcre où la Vierge ne passa que quelques instants, puisque son
corps ne connut jamais les corruptions du tombeau, était au bourg de
Gethsémani, en la vallée de Josaphat. Mais sous les empereurs Vespasien
et Tite, ce lieu fut tellement saccagé par les armées de ces princes qui
prirent Jérusalem, que les fidèles de cette époque ne purent retrouver
ensuite le sépulcre de Marie. C'est pourquoi saint Jérôme fait mention
des tombeaux des patriarches et des prophètes visités par sainte Paule
et sainte Eustochée, et ne parle nullement de celui de la Vierge. Il ne
fut découvert que longtemps après, mais, alors, il était si chargé de
ruines, qu'il fallait descendre soixante degrés pour y parvenir. Bède
écrit aussi que, de son temps, les pèlerins de Terre Sainte pouvaient
aller le voir entaillé dans le roc.

La mort de la Vierge Marie est la consommation de tous les mystères de
sa vie. C'est sa véritable Pâque, après avoir satisfait aux nécessités
de la nature humaine, par sa mort elle entre dans la vie glorieuse et
immortelle, devenant ainsi semblable à Jésus ressuscité.

L'auguste Marie, après l'Ascension de son Fils et la descente du Saint
Esprit, demeura encore 23 ans et quelques mois sur la terre,
c'est-à-dire jusqu'à la 72e année de son âge et la 57e année du Sauveur.

«On s'est demandé pourquoi Jésus-Christ qui avait tant de respect et
d'amour pour sa mère ne l'emmena pas avec lui, lorsqu'il monta au Ciel
et pourquoi il la laissa au milieu des calamités d'ici-bas.

«C'est que Marie avait une grande mission à remplir dans le monde. Elle
devait devenir pour l'Église naissante la mère qui élève, la maîtresse
qui instruit, le modèle qui forme et sert d'exemple, elle devait devenir
enfin la reine qui soutiendra l'Église contre les persécutions des Juifs
et des Gentils. C'est elle qui encouragera les Apôtres, découvrira aux
Evangélistes tous les détails de la vie cachée de son Fils, qui
fortifiera les premiers Martyrs, inspirera aux Vierges et aux Veuves
l'amour de la pureté. On ne saurait croire combien sa présence a aidé
les Evangélistes dans l'érection de ce merveilleux et éternel monument
qu'est le Christianisme.»

Quelques Pères de l'Église, par respect, n'ont donné au décès de Marie
que le nom de sommeil, tant sa mort fut douce, mais il est reconnu
qu'elle est morte suivant les conditions de la chair.

De même que Jésus donna l'exemple de la plus héroïque et généreuse des
morts violentes, Marie donna l'exemple de la plus sainte et la plus
douce des morts naturelles.

Les traditions rapportent que Notre-Seigneur lui envoya quelque temps
auparavant un des premiers anges de sa Cour pour lui annoncer que le
moment de sa récompense était proche. On croit que ce fut l'ange
Gabriel; celui qui lui avait déjà annoncé l'incarnation du Verbe divin
et à qui, selon saint Ildefonse «la charge de tout ce qui lui
appartenait avait été donnée». Comme depuis l'Ascension du Sauveur la
Vierge Marie soupirait après le bonheur de lui être réunie, on
comprendra avec quelle joie elle accueillit ce Messager du Ciel. Elle
était alors à Jérusalem dans la maison du Cénacle où tant de mystères de
notre religion se sont accomplis et qu'on a depuis érigée en église sous
le nom de Sainte Sion.

La Vierge y priait à son oratoire comme dans l'humble maison de Nazareth
et l'on croit que sa réponse fut la même qu'au jour de l'Annonciation.
«Voici la Servante du Seigneur, qu'il me soit fait selon votre parole.»
Marie avertit ensuite saint Jean de ce qui arriverait bientôt et, cette
triste nouvelle s'étant répandue, les apôtres, les patriarches, les
saints, les disciples, les convertis au Christ vinrent en foule à
Jérusalem, pour voir une dernière fois la Mère de leur Dieu. Les fidèles
pieux étaient accourus portant des flambeaux allumés, des parfums de
grand prix et mêlèrent leurs larmes et leurs regrets à ceux de la troupe
apostolique. Marie les consola par un discours admirable, leur promit
son assistance et sa protection, les assurant que jamais elle
n'abandonnerait ceux qui, dans la sincérité de leur âme, se confieraient
à elle. C'était le testament de son âme. Pour ce qui était des choses de
la terre, s'en étant détachée depuis longtemps ou même ne les ayant
jamais possédées, elle léguait à deux saintes filles qui l'assistaient
les quelques vêtements qu'elle portait. Le jour annoncé arriva bientôt.
Marie n'était nullement malade et, quoi qu'elle eût 72 ans, son visage
ne portait aucun signe de vieillesse et avait conservé son ancienne
beauté; «on y voyait même un nouvel éclat qui prouvait bien que l'âme
qui y logeait se ressentait déjà de l'approche de l'Éternité». Il ne
faut donc point croire qu'elle fut alitée et qu'on l'entoura des soins
qu'on rend ordinairement aux malades.

Le moment de son passage étant arrivé, Jésus-Christ, son Fils Bien-Aimé,
selon les témoignages de saint Jean Damascène, de Métaplisaste et de
Nicéphore, descendit du Ciel sur terre avec sa Cour céleste pour
recevoir son Esprit bienheureux. La Sainte Vierge lui rendit alors la
plus parfaite adoration qu'il ait jamais reçue sur la terre. «Que votre
volonté soit faite, dit-elle, il y a longtemps, mon Fils et mon Dieu,
que je soupire après vous; mon bonheur est de vous suivre et d'être où
vous êtes, pour toute l'Éternité.»

Les anges entonnent alors un cantique céleste qui fut entendu de tous
les assistants quoique tous ne vissent pas Notre-Seigneur.

Durant cette mélodie divine, l'humble Marie s'incline modestement sur sa
couche, dans la position où elle voulait être ensevelie répétant ces
mots: «Qu'il me soit fait selon votre parole», auxquels elle ajouta,
ceux que son Fils avait prononcés sur la croix:

«Je remets, Seigneur, mon esprit entre vos mains.»

Ainsi, les mains jointes, les yeux élevés vers son Bien-Aimé, le visage
tout embrasé d'amour, elle lui remet son âme pour être transportée au
Paradis.

L'assemblée, qui avait assisté à la mort de la Sainte Vierge, gardait un
religieux silence. Le chagrin oppressait tous les cœurs, les larmes,
coulaient; après les premiers moments donnés à une légitime douleur, les
apôtres entonnèrent des hymnes et des cantiques en l'honneur de Dieu et
de sa divine Mère.

Des malades ayant obtenu la faveur de baiser les membres de Marie se
relevèrent guéris: des aveugles recouvraient la vue, des sourds, l'ouïe;
des muets, la parole; des boiteux, l'usage de leurs jambes.

Les apôtres et les saintes femmes s'occupèrent ensuite de la sépulture.

Les deux saintes filles, qui s'étaient attachées à Marie étant venues
pour embaumer le corps de leur reine, furent prises d'un grand
saisissement en voyant des rayons de flammes sortir de son cœur. Sa
couche était si lumineuse, qu'elles ne purent entrevoir son corps. Elles
coururent vers les apôtres pour leur dire ce qui se passait, ceux-ci
comprirent par là que ce corps sacré ne devait être ni découvert, ni
touché par personne; on l'enveloppa dans un linceul sans avoir ôté ses
vêtements et on l'emporta au bourg de Géthsémani, dans la vallée de
Josaphat.

Jamais pompes funèbres ne furent aussi saintes. Les apôtres portaient
eux-mêmes le cercueil. Les fidèles les accompagnaient en procession,
tenant des flambeaux à la main. Les Juifs, quoique très montés contre
les Chrétiens, ressentirent une telle impression de crainte et de
respect, qu'ils ne songèrent point à troubler cette cérémonie.

Les Saints Pères sont unanimes à reconnaître que les anges
accompagnaient de leurs harmonies célestes ce cortège sacré; une odeur
délicieuse embaumait les lieux par où il passait. Les malades rencontrés
sur la route furent guéris instantanément et plusieurs juifs se
convertirent en voyant tant de prodiges. Enfin, le corps de Marie, ce
trésor inestimable, fut déposé avec un profond respect dans le sépulcre
qui lui avait été préparé et on le recouvrit d'une grosse pierre afin
que celle, qui avait si bien imité les vertus de Jésus-Christ, lui
ressemblât encore dans l'humilité de sa sépulture. Après la cérémonie,
les fidèles retournèrent à Jérusalem, mais les apôtres, se relevant l'un
l'autre, ne quittèrent pas le chevet sacré de leur Reine, près duquel
les Anges veillaient aussi. Juvenal, patriarche de Jérusalem, nous
apprend en son discours à l'empereur Marcien et à l'impératrice
Pulchérie son épouse, qu'ils y demeurèrent encore trois jours. Au bout
de trois jours, saint Thomas, le seul des Apôtres, qui n'eût pas été
présent aux obsèques sacrées de la Vierge, arriva de l'Ethiopie, où son
zèle ardent pour la conversion des âmes l'avait conduit. Ayant appris ce
qui s'était passé, il désira encore une fois revoir le visage de son
auguste Reine. Les autres Apôtres trouvèrent fort à propos de lui donner
cette consolation ne doutant pas que ce retard ne fût mystérieux et
ménagé par Dieu pour quelque grand motif, encore inconnu. Ils
s'assemblèrent donc autour du sépulcre et, après quelques prières,
enlevèrent la pierre; mais leur étonnement fut grand: un parfum
incomparable s'échappait du tombeau vide, ne contenant plus que le
linceul et les vêtements de la Vierge. Ils virent bien que personne sur
la terre ne pouvait avoir enlevé ces pieux restes, la pierre n'avait pas
été touchée et eux-mêmes étaient restés là, veillant à sa garde. Marie
était ressuscitée, son âme avait repris sa dépouille mortelle pour
remonter aux Cieux. Ce tombeau était donc vide comme celui de
Notre-Seigneur, trois jours après sa mort, c'est pourquoi l'Église
célèbre la fête de l'Assomption qui signifie élévation en corps et en
âme de la Vierge au Ciel.



II

O toi qu'un regard touche
Laisse descendre de ta bouche
Un langage délicieux.
O Rose entr'ouvre tes corolles,
Et tes parfums et tes paroles
Nous feront respirer les Cieux.


Quelle plume pourrait rendre dignement le triomphe de Marie entrant au
Ciel. Nous en avons une belle et sensible figure dans
l'arche-d'alliance; cette arche sainte et figurée qui renfermait les
tables de la loi, faite d'un bois incorruptible, et revêtue d'or très
pur. David la fit transporter dans la ville de Jérusalem entourée des
prêtres, des lévites, de tout le peuple, faisant résonner l'air de leurs
musiques, de leurs chants d'allégresse, de leurs acclamations de joie.
Nous en avons encore une autre figure dans la magnificence avec laquelle
la reine de Saba vint visiter Salomon. Il est dit qu'elle arriva à
Jérusalem, au milieu d'un nombreux cortège avec des richesses infinies
en pierres précieuses et parfums. Marie aussi n'est-elle pas entrée au
Ciel, entourée du brillant cortège des anges et chargée de richesses
infinies, c'est-à-dire du trésor inestimable de ses vertus.

«Qu'est-ce qui pourra jamais déclarer les merveilles de l'Assomption de
Marie? car autant elle a reçu de grâces sur la terre au-dessus de toutes
les créatures, autant elle a reçu dans le Ciel de gloire particulière
au-dessus de tout ce qu'il y a de créé.»

Ne peut-on appliquer à Marie ces magnifiques louanges du Cantique des
Cantiques. «Qui est celle-ci qui s'élève, répandant partout des parfums
de myrrhe, d'encens, de cinname et de toutes sortes de senteurs
exquises»; ces parfums, ne sont-ce pas ceux de son âme: son humilité, sa
modestie, sa dévotion, sa ferveur, sa persévérance, sa miséricorde?

«Quelle est celle-ci qui voit germer sous ses pieds des étoiles?

«Quelle est celle qui s'avance comme l'aurore qui commence à poindre,
belle comme la lune, resplendissante comme le soleil, terrible comme une
armée rangée en bataille.»

Dans cette comparaison nous voyons l'éclat de sa pureté, l'éminence de
sa science et de sa sagesse, la grandeur de son amour pour Dieu, et
l'ardeur de son zèle pour le salut des âmes, qui la rend redoutable à
toutes les puissances du monde et de l'enfer.

«Qui est celle-ci qui monte du désert toute comblée de délices et
appuyée sur son Bien-Aimé?» Il nous explique par là sa parfaite
ressemblance avec son fils et les douceurs ineffables de leur union.

Dans les livres saints et en suivant l'interprétation des docteurs de
l'Église, ce doux nom de Marie est comparé à l'huile répandue, parce
que, de même que l'huile adoucit les plaies et guérit les blessures du
corps, de même le nom si doux de Marie guérit les plaies de l'âme,
adoucit les angoisses du cœur, calme toutes les tristesses de
l'existence.

Plusieurs filles ont amassé de grandes richesses, ô Marie, mais vous les
avez toutes surpassées parce que vous avez été humble et cachée comme un
jardin fermé, comme une fontaine scellée. Vous serez appelée la cité de
Dieu, la Sainte Sion, la Jérusalem céleste, la Reine du Ciel et de la
terre. Votre demeure est dans la plénitude des Saints et comme s'écriait
un éloquent prédicateur, ne trouvant plus d'expressions pour peindre vos
vertus surhumaines: «À vous seule, vous résumez tout le Paradis!»

Le catholicisme, ami des pompes religieuses, de tout ce qui charme les
yeux et touche le cœur, a consacré à Marie le mois de mai, ce gracieux
mois de mai que fleurit le printemps.

C'est dans le plus beau règne de la nature, dans le règne brillant et
embaumé des fleurs, que l'on a trouvé ses emblèmes.

C'est pourquoi les jeunes filles ornent avec joie ses autels et courent
en foule à ses fêtes. Elles recherchent son amour, racontent sa gloire
et chantent son nom si doux.

Marie! quel nom suave et délicieux. Ne renferme-t-il pas l'anagramme du
doux mot aimer?

Doux est le murmure du ruisseau, traversant la prairie.

Plus doux est ton nom, ô Marie!

Douce est la plainte de la vague harmonieuse, bercée par le zéphir.

Plus doux est ton nom, ô Marie!

Doux est l'accord de la lyre éolienne, à travers le feuillage.

Plus doux est ton nom, ô Marie!

Douce est la rosée du Ciel qui se répand sur la terre et fait naître la
fleur.

Plus doux est ton nom, ô Marie!

Doux est le parfum du lis immaculé et de l'humble violette.

Plus doux est ton nom, ô Marie!

Douce est l'exquise senteur de la rose de Jéricho.

Plus doux est ton nom, ô Marie!

Douce est la plainte de la brise, caressant le palmier verdoyant de
Cadès.

Plus doux est ton nom, ô Marie!

Douce et immaculée est la cime des neiges éternelles.

Plus doux est ton nom, ô Marie!

Doux est au fond des bois les gazouillements de l'oiseau.

Plus doux est ton nom, ô Marie!

Douce est au cerf altéré l'onde claire de la source.

Plus doux est ton nom, ô Marie!

Doux est le chant de la colombe gémissant au bord de son nid.

Plus doux est ton nom, ô Marie!

Douce, était aux Israélites, la Manne du désert!

Plus doux est ton nom, ô Marie!

Doux est aux lèvres altérées le fruit de la vigne.

Plus doux est ton nom, ô Marie!

Doux est au prisonnier le rayon de soleil éclairant son cachot.

Plus doux est ton nom, ô Marie!

Douce est au cœur du marin l'étoile qui le guide sur la mer orageuse.

Plus doux est ton nom, ô Marie!

Douce est la voix de la femme égrainant les notes perlées de son gosier
d'or.

Plus doux est ton nom, ô Marie!

Douce est la contemplation du ciel semé d'astres lumineux.

Plus doux est ton nom, ô Marie!

Douce est au cœur de la mère la voix de l'enfant qui l'appelle.

Plus doux est ton nom, ô Marie!

Douce est l'espérance, au cœur du voyageur dans le désert.

Plus doux est ton nom, ô Marie!

Douce est à l'âme l'extase que fait naître ton amour.

Aussi doux est ton nom, ô Marie!

Marie, ô nom divin, étoile du Pécheur.

Rose du paradis, baume plein de fraîcheur,

Qui parfume le monde et qui révèle aux âmes,

La femme la plus sainte entre toutes les femmes!



III


«Marie, dit sainte Brigitte[12], est la fleur des fleurs. Cette fleur
incomparable qui était éclose à Nazareth, couvrit le Liban de ses grâces
et de ses parfums. Elle s'est élevée au-dessus de toute hauteur, parce
que la Reine du Ciel surpasse en dignité, en pouvoir et en beauté toutes
les créatures.»

«Marie, dit encore Auguste Nicolas, est la fleur de grâce de toute la
création. C'est en cette fleur virginale qu'a pris naissance le Fruit
divin. Sans elle, le Fils de Dieu et le genre humain ne se rencontraient
pas, et toute l'économie du plan divin était rompue.»

Marie a su inspirer tous les arts: les musiciens et les poètes ont
accordé leurs lyres, l'éloquence et l'architecture y ont puisé leurs
meilleures inspirations, les sculpteurs ont transformé la pierre et le
marbre, le peintre, emporté sur l'aile de son génie est arrivé au faîte
des plus admirables conceptions.

«Poètes, peintres et sculpteurs, s'écrie un pieux écrivain, Marie est
pour nous le bel idéal de la virginité, de la maternité, le bel idéal de
la femme, le type parfait et divin de la beauté créée.» C'est elle que
Raphaël et Michel Ange, Fra Angelico, Titien et tant d'autres ont
méditée et contemplée avec le génie de la foi; artistes modernes, prenez
aussi vos palettes, vos ciseaux et vos lyres en l'honneur de la Mère de
Dieu, l'étude de sa beauté a inspiré dans le passé bien des
chefs-d'œuvre et doit en inspirer encore jusqu'à la consommation des
siècles. Ce sujet est inépuisable.

HYMNE À LA VIERGE

Oui, pour toi, divine Merveille
Qui nous donna le Créateur,
La terre joyeuse et vermeille
S'éveille et chante en ton honneur:

Le lis superbe des vallées
Dans son éclatante blancheur,
L'eau claire des sources voilées
Cachant dans l'herbe sa fraîcheur,

La rose entrouvrant ses corolles,
Le soleil brillant dans l'air pur,
Le flot berçant nefs et gondoles
Mollement, sur son sein d'azur,

L'oiseau dans son tendre ramage
Chantant un hymne au Créateur,
La brise ondulant le feuillage.
Cueillant les parfums de la fleur;

La fraîche oasis qui se cache
Dans les déserts mystérieux;
L'éclair perçant qui se détache
Lançant ses traits capricieux,

Le Ciel, dans ses nuits les plus belles,
Roulant des milliers d'univers
Qui reflètent leurs étincelles
Aux centuples miroirs des mers;

L'hiver, au long manteau d'hermine
Pressant le sol entre ses bras,
L'ornant de la dentelle fine
De son givre et de ses frimas;

Le printemps accordant sa lyre,
Habillant la fleur, l'arbrisseau,
Partout envoyant son sourire
Pour saluer le renouveau;

Secouant sa blanche fourrure,
La terre prenant à la fois,
Et sa verdoyante ceinture,
Et sa couronne de grands bois;

L'été, la campagne féconde,
Ouvrant l'écrin de son trésor,
Semant sur sa tunique blonde,
Bluets coquets et boutons d'or;

L'automne apportant ses corbeilles
Riches de fleurs, de fruits dorés,
De pampres aux grappes vermeilles,
De feuillage aux reflets pourprés;

Les merveilles de la nature,
Œuvre de la divinité
Ne sont qu'une faible peinture
De ton adorable beauté!

O Marie, ô reine divine,
Devant l'éclat de tes grandeurs
Si la terre humblement s'incline
Pleins d'espoir s'élèvent les cœurs

Car ta bonté plus grande encore
Toujours présente à notre appel,
Sait, dans les âmes, faire éclore
Les roses des jardins du ciel;

L'humilité, la patience
La Foi, l'Espoir, la Charité:
Voilà, dans leur sublime essence,
Les fleurs de l'immortalité!

O toi qui comptes sur la terre
Les pleurs qui tombent de nos yeux;
Vierge, sois toujours notre mère,
Ouvre-nous la porte des Cieux.

Qu'à l'heure suprême, notre âme,
Entrant dans l'immortalité
Près de toi, comme un trait de flamme,
S'envole pour l'Éternité!


[1: Saint Vincent Ferrier, donnant une mission à Rennes, fit élever sur
la place principale un trône à la sainte Vierge autour duquel il
convoquait, chaque jour, tous les enfants de la cité. Après des chants
et des prières adressés par ces petits anges de la terre à la Reine du
Ciel en faveur des pauvres pécheurs, il les renvoyait comme autant
d'apôtres, à la conquête des âmes de leurs parents. L'histoire rapporte
que, de tous les habitants de la ville, pas un ne résista à la grâce,
obtenue, sans doute, en grande partie, par la prière des enfants.]

[2: Aujourd'hui les comptoirs de pâtisserie de Vannes sont aussi propres
qu'élégants et les gâteaux excellents.]

[3: Depuis que ces lignes ont été écrites, cette fontaine, composée
aujourd'hui de trois magnifiques bassins, est devenue monumentale.

Ces trois vasques, avec toutes les pierres qui forment la base du
monument, ont été détachées d'un _même bloc de granit_ trouvé isolé dans
un repli de terrain, sur la lande de Sainte-Anne. C'est un granit bleu,
veiné de blanc comme du marbre, et d'une dureté extraordinaire.

Chaque vasque a près de deux mètres de diamètre et le poids total
dépasse 7000 kilog. Elles ont été travaillées sur place, dans la
carrière qui se trouve à un quart de lieue de la basilique. Aussi
l'embarras a-t-il été grand lorsqu'il a fallu les transporter jusqu'à la
fontaine.

Un camion qu'on avait fait venir ad hoc a cédé sous le poids, et s'est
trouvé hors de service dès le premier effort. On a chargé ensuite la
première vasque sur un second camion beaucoup plus solide. Mais, quand
il s'est agi d'ébranler la masse, les sept chevaux attelés ont pu la
remuer à peine. Alors sont arrivés les élèves du Petit Séminaire. On
attache de longs câbles au lourd chariot, et 200 jeunes gens, s'alignant
le long des cordes, entraînent la masse sans effort et comme en se
jouant.

Les trois vasques sont ainsi traînées tour à tour hors de la carrière,
et les élèves ont voulu les amener eux-mêmes jusqu'à la fontaine
miraculeuse, les uns faisant cortège, les autres attelés en grappes aux
câbles immenses, tous rythmant leur marche sur le chant des cantiques.

C'était une entrée vraiment triomphale.]

[4: En voici la preuve:

Un facteur rural, faisant en moyenne 30 kilomètres par jour,
accordons-lui un jour de repos par mois et huit jours de congé par an,
marche donc pendant 345 jours.

Ce qui fait, à 30 kilomètres par jour, 10.350 kilomètres par an. Or, le
grand cercle de la terre étant de 40.000 kilomètres, il en résulte que
le pauvre piéton a fait en quatre ans, avec toutes ses charges, un peu
plus que le tour de la terre.

Faire le tour de la terre à pied pour moins de 3000 fr., ce n'est pas
cher!]

[5: Il y a malheureusement dans la philatélie une ivraie nouvelle
poussant parmi le bon grain. Signe incontestable de succès! À côté des
marchands en boutique, sont sortis de terre des courtiers marrons qui
vendent de faux timbres. Ceux-là n'ont pas de domicile légal. Ils
trompent sciemment la naïveté publique et, détail bien français, alors
que dans les autres pays, les tribunaux les châtient lorsque leur
escroquerie est surprise en flagrant délit, la loi française se déclare
impuissante à exercer contre eux la moindre poursuite.

En Angleterre, en Allemagne, un monsieur qui vous vendrait un timbre
faux pour un timbre authentique serait condamné, comme s'il s'agissait
d'un tableau faussement attribué à un peintre qui n'en serait nullement
l'auteur. En France, le parquet se refuse à instruire. Cet escroc n'a
pas commis de délit, il a simplement mis dedans son client. Il paraît
que la loi française ne dit pas que mettre dedans son client constitue
une escroquerie. Elle a bien tort.]

[6: Ces trois bergers devaient représenter auprès du Messie les trois
rois descendus des trois fils de Noé. Ils sont honorés comme saints sous
les noms de Jacob, Isaac et Joseph. Jusqu'au milieu du IXe siècle, leurs
corps reposèrent dans l'église que sainte Hélène avait fait construire
sur l'emplacement même de la tour d'Ader. Mais à ce moment l'église
tombait en ruines et leurs précieuses reliques furent transférées à
Jérusalem et y restèrent jusqu'en 960.

À cette époque, un chevalier espagnol les obtint et les rapporta dans
son pays. Depuis lors, elles sont vénérées à l'église Saint-Pierre et
Saint-Ferdinand, dans la ville de Ledesma.

Perpétuée d'âge en âge par les monuments écrits ou sculptés, la
tradition des trois bergers ressuscite, pour ainsi dire, chaque année
dans Rome la ville par excellence des traditions. Au commencement de
l'Avent, les _pifferari_ ou bergers de la Sabine descendent de leurs
montagnes et viennent, dans leur pauvre mais pittoresque costume de
bergers italiens, annoncer dans la Ville Éternelle, au son d'une musique
champêtre, la prochaine naissance de l'Enfant de Bethléem. Quoiqu'en
nombre considérable, ils marchent toujours trois de compagnie, jamais
plus: un vieillard, un homme fait, un adolescent qui représentent les
trois races humaines et les trois âges de la vie.]

[7: Le docteur Sepp qui au lieu d'isoler la vie de Jésus-Christ, comme
on le fait trop souvent, la rattache ou plutôt démontre qu'elle tient à
l'histoire de l'univers, qu'elle a laissé des traces ineffaçables dans
le ciel et sur la terre, le docteur Sepp donne sur la nature de l'étoile
des Mages l'explication scientifique d'après Kléber et les meilleurs
astronomes des temps modernes.]

[8: Une légende raconte que l'étoile merveilleuse qui guida les Mages
reparaît dans sa course à travers l'infini tous les 800 ans.

En 1604, les astronomes observèrent la conjonction des trois planètes
Saturne, Jupiter et Mars. Une nouvelle étoile apparut tout-à-coup entre
Mars et Saturne au pied du Serpentaire. Cette étoile avait la grandeur
des étoiles fixes, presque, celle de Saturne, de Jupiter ou de Mars.
Elle brillait d'un feu extraordinaire et semblait inonder le Ciel d'une
lumière colorée. Cette conjonction présentait un magnifique spectacle:
aucun astre ne donnait un éclat pareil à celui de ces deux planètes, si
rapprochées l'une de l'autre que leurs lumières paraissaient n'en faire
qu'une. Leur conjonction s'était faite l'an 1603, dans le signe des
Poissons, dans le trigone de l'eau. Puis quand elle passa dans le
trigone de feu du Bélier; au printemps suivant, Mars approcha à son
tour, puis le Soleil, Mercure et Vénus, et au mois de septembre, ce
nouveau corps lumineux avait acquis un éclat vraiment incomparable. Il
brillait comme une étoile de première classe avec les trois planètes
Saturne, Jupiter et Mars.

Saturne et Jupiter mettant 794 ans, 4 mois et 12 jours à parcourir le
zodiaque, ces conjonctions dans le trigone de feu ont donc lieu à peu
près tous les huit cents ans. Six périodes de huit cents ans se sont
ainsi écoulées depuis la création de l'homme; ce sont comme six jours
climatériques de l'humanité. Il n'en reste plus qu'un à parcourir.

Le premier jour, d'Adam à Enoch (3200 ans avant J.-C.); le second,
d'Enoch au déluge (2490 ans avant J.-C.); le troisième jour, du déluge à
Moïse (1600 avant J.-C.); le quatrième, de Moïse à l'ère des Grecs, des
Babyloniens, des Romains au temps d'Isaïe (800 ans avant J.-C.); le
cinquième jour s'étend de Jésus-Christ à Charlemagne (808 ans après
J.-C.); le sixième, pendant lequel a vécu Kepler, qui a observé la
conjonction de 1604, de Charlemagne à la prétendue Réforme (1600 après
J.-C.); le septième jour, qui est le nôtre, finit en 2400 après J.-C.

Dieu mit six jours ou six périodes à l'œuvre de la création et le 7e
jour il se reposa. L'homme vivra aussi 7 époques ou 7 jours
climatériques après quoi il se reposera à son tour dans l'éternité.»]

[9: On tombait mort en éternuant; de là ces paroles: Dieu vous bénisse,
c'est-à-dire, Dieu vous garde.]

[10: Aujourd'hui la magistrature, les facultés, l'armée, les
fonctionnaires de tout ordre n'ont plus le droit d'assister en corps aux
processions du culte catholique; c'est à peine s'ils peuvent les suivre
comme simples particuliers.]

[11: _Archives Nationales, F. I. C., Seine, 1793_.]

[12: On sait qu'au Ve siècle sainte Brigitte eut l'idée de composer un
chapelet de dix dizaines d'_Ave Maria_, reliées entre elles par le
_Credo_. Ce chapelet, à la portée de tout le monde, était destiné à
remplacer le chapelet qu'au IVe siècle saint Grégoire de Nazianze avait
eu l'idée d'offrir à la Vierge; c'était une couronne de fleurs
mystiques, composée de prières savantes, extraites des Pères de
l'Église, mais un peu trop savantes pour le peuple.

Il y a différents chapelets, par exemple le chapelet apostolique,
c'est-à-dire le chapelet du Pape qui n'a qu'une dizaine. Le chapelet le
plus répandu est celui de saint Dominique composé de cinq dizaines
d'_Ave Maria_, précédée chacune du _Pater_ et suivie du _Gloria_. La
récitation de trois de ces chapelets forme ce qu'on est convenu
d'appeler le rosaire.]





*** End of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Le journal d'une pensionnaire en vacances" ***

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