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Title: Les possédés
Author: Dostoyevsky, Fyodor, 1821-1881
Language: French
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Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

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Fédor Mikhaïlovitch Dostoïevski

LES POSSÉDÉS

Publication en 1872
Traduit du russe par Victor Derély en 1886.



Table des matières

PREMIÈRE PARTIE
CHAPITRE PREMIER  _EN GUISE
D'INTRODUCTION: QUELQUES DÉTAILS
BIOGRAPHIQUES CONCERNANT LE TRÈS
HONORABLE STÉPAN TROPHIMOVITCH
VERKHOVENSKY._
CHAPITRE II  _LE PRINCE HARRY. -- UNE
DEMANDE EN MARIAGE._
CHAPITRE III  _LES PÉCHÉS D'AUTRUI._
CHAPITRE IV  _LA BOITEUSE._
CHAPITRE V  _LE TRÈS SAGE SERPENT._
DEUXIÈME PARTIE
CHAPITRE PREMIER  _LA NUIT._
CHAPITRE II  _LA NUIT (suite)._
CHAPITRE III  _LE DUEL._
CHAPITRE IV  _TOUT LE MONDE DANS
L'ATTENTE._
CHAPITRE V  _AVANT LA FÊTE._
CHAPITRE VI  _PIERRE STEPANOVITCH SE
REMUE._
CHAPITRE VII  _CHEZ LES NÔTRES._
CHAPITRE VIII  _LE TZAREVITCH IVAN._
CHAPITRE IX  _UNE PERQUISITION CHEZ
STEPAN TROPHIMOVITCH._
CHAPITRE X  _LES FLIBUSTIERS. UNE
MATINÉE FATALE._
TROISIÈME PARTIE
CHAPITRE PREMIER  _LA FÊTE -- PREMIÈRE
PARTIE._
CHAPITRE II  _LA FÊTE -- DEUXIÈME
PARTIE._
CHAPITRE III  _LA FIN D'UN ROMAN._
CHAPITRE IV  _DERNIÈRE RÉSOLUTION._
CHAPITRE V  _LA VOYAGEUSE._
CHAPITRE VI  _UNE NUIT LABORIEUSE._
CHAPITRE VII  _LE DERNIER VOYAGE DE
STEPAN TROPHIMOVITCH_.
CHAPITRE VIII  _CONCLUSION._



_Quand vous me tueriez, je ne vois nulle trace;_
_Nous nous sommes égarés, qu'allons-nous faire?_
_Le démon nous pousse sans doute à travers les champs_
_Et nous fait tourner en divers sens._

_Combien sont-ils? Où les chasse-t-on?_
_Pourquoi chantent-ils si lugubrement?_
_Enterrent-ils un farfadet,_
_Ou marient-ils une sorcière?_

A. POUCHKINE.



Or, il y avait là un grand troupeau de pourceaux qui paissaient
sur la montagne; et les démons Le priaient qu'Il leur permit
d'entrer dans ces pourceaux, et Il le leur permit. Les démons,
étant donc sortis de cet homme, entrèrent dans les pourceaux, et
le troupeau se précipita de ce lieu escarpé dans le lac, et fut
noyé. Et ceux qui les paissaient, voyant ce qui était arrivé,
s'enfuirent et le racontèrent dans la ville et à la campagne.
Alors les gens sortirent pour voir ce qui s'était passé; et étant
venu vers Jésus, ils trouvèrent l'homme duquel les démons étaient
sortis, assis aux pieds de Jésus, habillé et dans son bon sens; et
ils furent saisis de frayeur. Et ceux qui avaient vu ces choses
leur racontèrent comment le démoniaque avait été délivré.

(_Évangile selon saint Luc_, ch. VIII, 32-27.)

PREMIÈRE PARTIE

CHAPITRE PREMIER

_EN GUISE D'INTRODUCTION: QUELQUES DÉTAILS BIOGRAPHIQUES
CONCERNANT LE TRÈS HONORABLE STÉPAN TROPHIMOVITCH VERKHOVENSKY._

I

Pour raconter les événements si étranges survenus dernièrement
dans notre ville, je suis obligé de remonter un peu plus haut et
de donner au préalable quelques renseignements biographiques sur
une personnalité distinguée: le très-honorable Stépan
Trophimovitch Verkhovensky. Ces détails serviront d'introduction à
la chronique que je me propose d'écrire.

Je le dirai franchement: Stépan Trophimovitch a toujours tenu
parmi nous, si l'on peut ainsi parler, l'emploi de citoyen; il
aimait ce rôle à la passion, je crois même qu'il serait mort
plutôt que d'y renoncer. Ce n'est pas que je l'assimile à un
comédien de profession: Dieu m'en préserve, d'autant plus que,
personnellement, je l'estime. Tout, dans son cas, pouvait être
l'effet de l'habitude, ou mieux, d'une noble tendance qui, dès ses
premières années, avait constamment poussé à rêver une belle
situation civique. Par exemple, sa position de «persécuté» et
d'»exilé» lui plaisait au plus haut point. Le prestige classique
de ces deux petits mots l'avait séduit une fois pour toutes; en se
les appliquant, il se grandissait à ses propres yeux, si bien
qu'il finit à la longue par se hisser sur une sorte de piédestal
fort agréable à la vanité.

Je crois bien que, vers la fin, tout le monde l'avait oublié, mais
il y aurait injustice à dire qu'il fut toujours inconnu. Les
hommes de la dernière génération entendirent parler de lui comme
d'un des coryphées du libéralisme. Durant un moment, -- une toute
petite minute, -- son nom eut, dans certains milieux, à peu près
le même retentissement que ceux de Tchaadaïeff, de Biélinsky, de
Granovsky et de Hertzen qui débutait alors à l'étranger.
Malheureusement, à peine commencée, la carrière active de Stépan
Trophimovitch s'interrompit, brisée qu'elle fût, disait-il par le
«tourbillon des circonstances». À cet égard, il se trompait. Ces
jours-ci seulement j'ai appris avec une extrême surprise, -- mais
force m'a été de me rendre à l'évidence, -- que, loin d'être en
exil dans notre province, comme chacun le pensait chez nous,
Stépan Trophimovitch n'avait même jamais été sous la surveillance
de la police. Ce que c'est pourtant que la puissance de
l'imagination! Lui-même crut toute sa vie qu'on avait peur de lui
en haut lieu, que tous ses pas étaient comptés, toutes ses
démarches épiées, et que tout nouveau gouverneur envoyé dans notre
province arrivait de Pétersbourg avec des instructions précises
concernant sa personne. Si l'on avait démontré clair comme le jour
au très-honorable Stépan Trophimovitch qu'il n'avait absolument
rien à craindre, il en aurait été blessé à coup sûr. Et cependant
c'était un homme fort intelligent...

Revenu de l'étranger, il occupa brillamment vers 1850 une chaire
de l'enseignement supérieur, mais il ne fit que quelques leçons, -
- sur les Arabes, si je ne me trompe. De plus, il soutint avec
éclat une thèse sur l'importance civique et hanséatique qu'aurait
pu avoir la petite ville allemande de Hanau dans la période
comprise entre les années 1413 et 1428, et sur les causes obscures
qui l'avaient empêchée d'acquérir ladite importance. Cette
dissertation était remplie de traits piquants à l'adresse des
slavophiles d'alors; aussi devint-il du coup leur bête noire. Plus
tard, -- ce fut, du reste, après sa destitution et pour montrer
quel homme l'Université avait perdu en lui, -- il fit paraître,
dans une revue mensuelle et progressiste, le commencement d'une
étude très savante sur les causes de l'extraordinaire noblesse
morale de certains chevaliers à certaine époque. On a dit, depuis,
que la suite de cette publication avait été interdite par la
censure. C'est bien possible, vu l'arbitraire effréné qui régnait
en ce temps-là. Mais, dans l'espèce, le plus probable est que
seule la paresse de l'auteur l'empêcha de finir son travail. Quant
à ses leçons sur les Arabes, voici l'incident qui y mit un terme:
une lettre compromettante, écrite par Stépan Trophimovitch à un de
ses amis, tomba entre les mains d'un tiers, un rétrograde sans
doute; celui-ci s'empressa de la communiquer à l'autorité, et
l'imprudent professeur fut invité à fournir des explications. Sur
ces entrefaites, justement, on saisit à Moscou, chez deux ou trois
étudiants, quelques copies d'un poème que Stépan Trophimovitch
avait écrit à Berlin six ans auparavant, c'est-à-dire au temps de
sa première jeunesse. En ce moment même j'ai sur ma table l'oeuvre
en question: pas plus tard que l'an dernier, Stépan Trophimovitch
m'en a donné un exemplaire autographe, orné d'une dédicace, et
magnifiquement relié en maroquin rouge. Ce poème n'est pas
dépourvu de mérite littéraire, mais il me serait difficile d'en
raconter le sujet, attendu que je n'y comprends rien. C'est une
allégorie dont la forme lyrico-dramatique rappelle la seconde
partie de _Faust._ L'an passé, je proposai à Stépan
Trophimovitch de publier cette production de sa jeunesse, en lui
faisant observer qu'elle avait perdu tout caractère dangereux. Il
refusa avec un mécontentement visible. L'idée que son poème était
complètement inoffensif lui avait déplu, et c'est même à cela que
j'attribue la froideur qu'il me témoigna pendant deux mois. Eh
bien, cet ouvrage qu'il n'avait pas voulu me laisser publier ici,
on l'inséra peu après dans un recueil révolutionnaire édité à
l'étranger, et, naturellement, sans en demander la permission à
l'auteur. Cette nouvelle inquiéta d'abord Stépan Trophimovitch: il
courut chez le gouverneur et écrivit à Pétersbourg une très noble
lettre justificative qu'il me lut deux fois, mais qu'il n'envoya
point, faute de savoir à qui l'adresser. Bref, durant tout un
mois, il fut en proie à une vive agitation. J'ai néanmoins la
conviction que, dans l'intime de son être, il était profondément
flatté. Il avait réussi à se procurer un exemplaire du recueil, et
ce volume ne le quittait pas, -- du moins, la nuit; pendant le
jour Stépan Trophimovitch le cachait sous un matelas, et il
défendait même à sa servante de refaire son lit. Quoiqu'il
s'attendît d'instant en instant à voir arriver un télégramme,
l'amour-propre satisfait perçait dans toute sa manière d'être.
Aucun télégramme ne vint. Alors il se réconcilia avec moi, ce qui
atteste l'extraordinaire bonté de son coeur doux et sans rancune.

II

Je ne nie absolument pas son martyre. Seulement, je suis convaincu
aujourd'hui qu'il aurait pu, en donnant les explications
nécessaires, continuer tout à son aise ses leçons sur les Arabes.
Mais l'ambition de jouer un rôle le tenta, et il mit un
empressement particulier à se persuader une fois pour toutes que
sa carrière était désormais brisée par le «tourbillon des
circonstances». Au fond, la vraie raison pour laquelle il
abandonna l'enseignement public fut une proposition que lui fit à
deux reprises et en termes fort délicats Barbara Pétrovna, femme
du lieutenant général Stavroguine: cette dame, puissamment riche,
pria Stépan Trophimovitch de vouloir bien diriger en qualité de
haut pédagogue et d'ami le développement intellectuel de son fils
unique. Inutile de dire qu'à cette place étaient attachés de
brillants honoraires. Quand il reçut pour la première fois ces
ouvertures, Stépan Trophimovitch était encore à Berlin, et venait
justement de perdre sa première femme. Celle-ci était une
demoiselle de notre province, jolie, mais fort légère, qu'il avait
épousée avec l'irréflexion de la jeunesse. L'insuffisance de
ressources pour subvenir aux besoins du ménage, et d'autres causes
d'une nature plus intime, rendirent cette union très malheureuse.
Les deux conjoints se séparèrent, et, trois ans après, madame
Verkhovensky mourut à Paris, laissant à son époux un fils de cinq
ans, «fruit d'un premier amour joyeux et sans nuages encore»,
comme s'exprimait un jour devant moi Stépan Trophimovitch. On se
hâta d'expédier le baby en Russie, où il fut élevé par des tantes
dans un coin perdu du pays. Cette fois Verkhovensky déclina les
offres de Barbara Pétrovna, et, moins d'un an après avoir enterré
sa première femme, il épousa en secondes noces une taciturne
Allemande de Berlin. D'ailleurs, un autre motif encore le décida à
refuser l'emploi de précepteur: la renommée d'un professeur très
célèbre alors l'empêchait de dormir, et il aspirait à entrer au
plus tôt en possession d'une chaire d'où il pût, lui aussi,
prendre son vol vers la gloire. Et voilà que maintenant ses ailes
étaient coupées! À ce déboire s'ajouta la mort prématurée de sa
seconde femme. Il n'avait plus alors aucune raison pour se dérober
aux insistances de Barbara Pétrovna, d'autant plus que cette dame
lui portait des sentiments vraiment affectueux. Disons le
franchement, Barbara Pétrovna lui ouvrait les bras, il s'y
précipita. Qu'on n'aille point toutefois donner à mes paroles un
sens bien éloigné de ma pensée: pendant les vingt ans que dura la
liaison de ces deux êtres si remarquables, ils ne furent unis que
par le lien le plus fin et le plus délicat.

D'autres considérations encore agirent sur l'esprit de Stépan
Trophimovitch pour lui faire accepter la place de précepteur.
D'abord, le très-petit bien laissé par sa première femme était
situé tout à côté du superbe domaine de Skvorechniki que les
Stavroguine possédaient aux environs de notre ville. Et puis, dans
le silence du cabinet, n'ayant pas à compter avec les mille
assujettissements de l'existence universitaire, il pourrait
toujours se consacrer à la science, enrichir de profondes
recherches la littérature nationale. S'il ne réalisa pas cette
partie de son programme, par contre il put, pendant tout le reste
de sa vie, être, selon l'expression du poète, le «reproche
incarné». Cette attitude, Stépan Trophimovitch la conservait même
au club, en s'asseyant devant une table de jeu. Il était à peindre
alors. Toute sa personne semblait dire: «Eh bien, oui, je joue aux
cartes! À qui la faute? Qui est-ce qui m'a réduit à cela? Qui est-
ce qui a brisé ma carrière? Allons, périsse la Russie!» Et
noblement il coupait avec du coeur.

La vérité, c'est qu'il adorait le tapis vert. Dans les derniers
temps surtout, cette passion lui attira fréquemment des scènes
désagréables avec Barbara Pétrovna, d'autant plus qu'il perdait
toujours. Du reste, j'aurai l'occasion de revenir là-dessus. Je
remarquerai seulement ici que Stépan Trophimovitch avait de la
conscience (du moins quelquefois), aussi était-il souvent triste.
Trois ou quatre fois par an il lui prenait des accès de «chagrin
civique», c'est-à-dire tout bonnement d'hypocondrie, cependant
nous usions entre nous de la première dénomination qui plaisait
davantage à la générale Stavroguine Plus tard, outre cela, il
s'adonna aussi au champagne; toutefois Barbara Pétrovna sut
toujours le préserver des inclinations vers tout penchant trivial.
Assurément, il avait besoin d'une tutelle, car il était parfois
très étrange. Au milieu de la plus noble tristesse, il se mettait
tout à coup à rire de la façon la plus vulgaire. À de certains
moments, il s'exprimait sur son propre compte en termes
humoristiques, ce qui contrariait vivement Barbara Pétrovna, femme
imbue des traditions classiques et constamment guidée dans son
mécénatisme par des vues d'ordre supérieur. Cette grande dame eut
durant vingt ans une influence capitale sur son pauvre ami. Il
faudrait parler un peu d'elle, c'est ce que je vais faire.

III

Il y a des amitiés bizarres. Deux amis voudraient presque s'entre-
dévorer, et ils passent toute leur vie ainsi sans pouvoir se
séparer l'un de l'autre. Bien plus, celui des deux qui romprait la
chaîne en deviendrait malade tout le premier et peut-être en
mourrait. Plus d'une fois, et souvent à la suite d'un entretien
intime avec Barbara Pétrovna, Stépan Trophimovitch, bondissant de
dessus son divan, se mit à frapper le mur à coups de poing.

Je n'exagère rien: un jour même, dans un de ces transports
furieux, il déplâtra la muraille. On me demandera peut-être
comment un semblable détail est parvenu à ma connaissance. Je
pourrais répondre que la chose s'est passée sous mes yeux, je
pourrais dire que, nombre de fois, Stépan Trophimovitch a sangloté
sur mon épaule, tandis qu'avec de vives couleurs il me peignait
tous les dessous de son existence. Mais voici ce qui arrivait
d'ordinaire après ces sanglots: le lendemain il se fût volontiers
crucifié de ses propres mains pour expier son ingratitude; il se
hâtait de me faire appeler ou accourait lui-même chez moi, à seule
fin de m'apprendre que Barbara Pétrovna était «un ange d'honneur
et de délicatesse, et lui tout opposé». Non content de verser ces
confidences dans mon sein, il en faisait part à l'intéressée elle-
même, et ce dans des épîtres fort éloquentes signées de son nom en
toutes lettres. «Pas plus tard qu'hier, confessait-il, j'ai
raconté à un étranger que vous me gardiez par vanité, que vous
étiez jalouse de mon savoir et de mes talents, que vous me
haïssiez, mais que vous n'osiez manifester ouvertement cette haine
de peur d'être quittée par moi, ce qui nuirait à votre réputation
littéraire. En conséquence, je me méprise, et j'ai résolu de me
donner la mort; j'attends de vous un dernier mot qui décidera de
tout», etc., etc. On peut se figurer, d'après cela, où en arrivait
parfois dans ses accès de nervosisme ce quinquagénaire d'une
innocence enfantine. Je lus moi-même un jour une de ces lettres.
Il l'avait écrite à la suite d'une querelle fort vive, quoique née
d'une cause futile. Je fus épouvanté et je le conjurai de ne pas
envoyer ce pli.

-- Il le faut... c'est plus honnête... c'est un devoir... je
mourrai, si je ne lui avoue pas tout, tout! répondit-il avec
exaltation, et il resta sourd à toutes mes instances.

La différence entre Barbara Pétrovna et lui, c'est que la générale
n'aurait jamais envoyé une pareille lettre. Il est vrai que Stépan
Trophimovitch aimait passionnément à noircir du papier. Alors
qu'elle et lui habitaient la même maison, il lui écrivait jusqu'à
deux fois par jour dans ses crises nerveuses. Je sais de bonne
source qu'elle lisait toujours ces lettres avec la plus grande
attention, même quand elle en recevait deux en vingt-quatre
heures. Ensuite, elle les serrait dans une cassette spéciale; de
plus, elle en prenait note dans sa mémoire. Puis, après avoir
laissé son ami sans réponse pendant tout un jour, lorsque Barbara
Pétrovna le revoyait, elle lui montrait le visage le plus
tranquille, comme s'il ne s'était rien passé de particulier entre
eux. Peu à peu elle le dressa si bien, que lui-même n'osait plus
parler de l'incident de la veille, il se bornait à la regarder
furtivement dans les yeux. Mais elle n'oubliait rien, tandis que
Stépan Trophimovitch, rassuré par le calme de la générale,
oubliait parfois trop vite. Souvent, le même jour, s'il arrivait
des amis et qu'on bût du champagne, il riait, folâtrait comme un
écolier. Quel regard venimeux elle dardait probablement sur lui
dans ces moments-là! Et il ne s'en apercevait pas! Au bout de huit
jours, d'un mois, de six mois, elle lui rappelait à brûle-
pourpoint telle expression de telle lettre, puis la lettre tout
entière, avec toutes les circonstances. Aussitôt il rougissait de
honte, et son trouble se traduisait ordinairement par une légère
attaque de cholérine.

En effet, Barbara Pétrovna se prenait très souvent à le haïr.
Mais, chose qu'il ne remarqua jamais, elle avait fini par le
regarder comme son enfant, sa création, on pourrait même dire son
acquisition; il était devenu la chair de sa chair, et si elle le
gardait, l'entretenait, ce n'était pas seulement parce qu'elle
était «jalouse de ses talents». Oh! combien devaient la blesser de
telles suppositions! Un amour intense se mêlait en elle à la
haine, à la jalousie et au mépris qu'elle éprouvait sans cesse à
l'égard de Stépan Trophimovitch. Pendant vingt-deux ans elle
l'entoura de soins, veilla sur lui avec la sollicitude la plus
infatigable. Dès que se trouvait en jeu la réputation littéraire,
scientifique ou civique de son ami, Barbara Pétrovna perdait le
sommeil. Elle l'avait inventé, et elle croyait elle-même la
première à son invention. Il était pour elle quelque chose comme
un rêve. Mais, en revanche, elle exigeait beaucoup de lui, parfois
même elle le traitait en esclave. Elle était rancunière à un degré
incroyable...

IV

Au mois de mai 1855, on apprit à Skvorechniki le décès du
lieutenant général Stavroguine. Sans doute Barbara Pétrovna ne
pouvait pas regretter beaucoup le défunt, car, depuis quatre ans,
les deux époux vivaient séparés l'un de l'autre pour cause
d'incompatibilité d'humeur, et la femme servait une pension au
mari. (En dehors de son traitement, le lieutenant général ne
possédait que cent cinquante âmes; toute la fortune, y compris le
domaine de Skvorechniki, appartenait à Barbara Pétrovna, fille
unique d'un riche fermier des boissons.) Néanmoins, elle reçut une
forte secousse de cet événement imprévu et se retira tout à fait
du monde. Naturellement, Stépan Trophimovitch fut en permanence
auprès d'elle.

Le printemps déployait toutes ses magnificences; les putiets
fleuris remplissaient l'air de leur parfum; les dernières heures
du jour prêtaient à la nature un charme particulièrement poétique.
Chaque soir les deux amis se retrouvaient au jardin, et, jusqu'à
la tombée de la nuit, assis sous une charmille, ils se confiaient
leurs sentiments et leurs idées. Sous l'impression du changement
intervenu dans sa destinée, Barbara Pétrovna parlait plus que de
coutume; son coeur semblait chercher celui de son ami. Ainsi se
passèrent plusieurs soirées. Une supposition étrange se présenta
tout à coup à l'esprit de Stépan Trophimovitch: «Cette veuve
inconsolable n'a-t-elle pas des vues sur moi? N'attend-elle pas de
moi une demande en mariage à l'expiration de son deuil?» Pensée
cynique, mais plus on est cultivé, plus on est enclin aux pensées
de ce genre, par cela seul que le développement de l'intelligence
permet d'embrasser une plus grande variété de points de vue. En
examinant cette conjecture, il la trouva assez vraisemblable et
devint songeur: «Certes, la fortune est immense, mais...» Le fait
est que Barbara Pétrovna n'avait rien d'une beauté: c'était une
femme grande, jaune, osseuse, dont le visage démesurément allongé
offrait quelque analogie avec une tête de cheval. Stépan
Trophimovitch hésitait de plus en plus et souffrait cruellement de
ne pouvoir prendre un parti. Deux fois même son irrésolution lui
arracha des larmes (il pleurait assez facilement). Le soir, sous
la charmille, son visage exprimait, comme malgré lui, un mélange
de tendresse, de moquerie, de fatuité et d'arrogance. Ces jeux de
physionomie sont indépendants de la volonté, et ils se remarquent
d'autant mieux que l'homme est plus noble. Dieu sait ce qu'il en
était au fond, mais il est probable que Stépan Trophimovitch se
faisait quelque illusion sur la nature du sentiment né dans l'âme
de Barbara Pétrovna. Elle n'aurait pas échangé son nom de
Stavroguine contre celui de Verkhovensky, quelque glorieux que fût
ce dernier. Peut-être n'était-ce de sa part qu'un amusement
féminin, peut-être obéissait-elle tout bonnement à ce besoin de
flirter, si naturel aux dames dans certains cas.

Il est à supposer que la veuve ne tarda pas à lire dans le coeur
de son ami. Elle ne manquait pas de pénétration, et il était
quelquefois fort ingénu. Quoi qu'il en soit, les soirées se
passaient comme de coutume, les causeries étaient toujours aussi
poétiques et aussi intéressantes. Un jour, à l'approche de la
nuit, après un entretien plein d'animation et de charme, la
générale et le précepteur, échangeant une chaleureuse poignée de
main se séparèrent à l'entrée du pavillon où logeait Stépan
Trophimovitch. Chaque été, il transportait ses pénates dans ce
petit bâtiment qui faisait presque partie du jardin. Rentré chez
lui, il se mit à la fenêtre pour fumer un cigare, mais à peine
s'était-il approché de la croisée qu'un léger bruit le fit soudain
tressaillir. Il retourna la tête et aperçut devant lui Barbara
Pétrovna. Il n'y avait pas cinq minutes qu'ils s'étaient quittés.
Le visage jaune de la générale avait pris une teinte bleuâtre, un
frémissement presque imperceptible agitait ses lèvres serrées.
Pendant dix seconde elle garda le silence, fixant sur Stépan
Trophimovitch un regard d'une dureté implacable, puis de sa bouche
sortirent ces quelques mots murmurés rapidement:

-- Jamais je ne vous pardonnerai cela!

Dix ans plus tard, quand il me raconta cette histoire à voix basse
et après avoir d'abord fermé les portes, il me dit qu'il était
resté pétrifié de stupeur; il avait tellement perdu l'usage de ses
sens qu'il ne vit ni n'entendit Barbara Pétrovna quitter la
chambre. Comme jamais dans la suite elle ne fit la moindre
allusion à cet incident, il fut toujours porté à croire qu'il
avait été le jouet d'une hallucination due à un état morbide.
Supposition d'autant plus admissible que, cette nuit même, il
tomba malade et fut souffrant pendant quinze jours, ce qui mit
fort à propos un terme aux entrevues dans le jardin.

V

Le costume que Stépan Trophimovitch porta toute sa vie, était une
invention de Barbara Pétrovna. Cette tenue élégante et
caractéristique mérite d'être mentionnée: redingote noire à longs
pans, boutonnée presque jusqu'en haut; chapeau mou à larges bords
(en été c'était un chapeau de paille); cravate de batiste blanche
à grand noeud et à bouts flottants; canne à pomme d'argent. Stépan
Trophimovitch se rasait la barbe et les moustaches, il laissait
tomber sur ses épaules ses cheveux châtains qui ne commencèrent à
blanchir un peu que dans les derniers temps. Jeune, il était, dit-
on, extrêmement beau. Dans sa vieillesse il avait encore, à mon
avis, un air assez imposant avec sa haute taille, sa maigreur et
sa chevelure mérovingienne. À la vérité, un homme de cinquante-
trois ans ne peut pas s'appeler un vieillard. Mais, par une sorte
de coquetterie civique, loin de chercher à se rajeunir, il aurait
plus volontiers posé pour le patriarche.

Dans les premières années, ou, pour mieux dire, durant la première
moitié de son existence chez Barbara Pétrovna, Stépan
Trophimovitch pensait toujours à composer un ouvrage. Plus tard
nous l'entendîmes souvent répéter: «Mon travail est prêt, mes
matériaux sont réunis, et je ne fais rien! Je ne puis me mettre à
l'oeuvre!» En prononçant ces mots, il inclinait douloureusement sa
tête sur sa poitrine. Un tel aveu de son impuissance devait
ajouter encore à notre respect pour ce martyr chez qui la
persécution avait tout tué!

Vers 1860, Barbara Pétrovna, voulant produire son ami sur un
théâtre digne de lui, l'emmena à Pétersbourg. Elle-même d'ailleurs
désirait se rappeler à l'attention du grand monde où elle avait
vécu autrefois. Ils passèrent un hiver presque entier dans la
capitale, mais sans atteindre aucun des résultats espérés. Les
anciennes connaissances avec qui Barbara Pétrovna essaya de
renouer des relations accueillirent très froidement ses avances,
ou même ne les accueillirent pas du tout. De dépit, la générale se
jeta dans les «idées nouvelles», elle songea à fonder une revue et
donna des soirées auxquelles elle invita les gens de lettres. En
même temps elle organisa des séances littéraires destinées à
mettre en évidence le talent de Stépan Trophimovitch. Mais, hélas!
le libéral de 1840 n'était plus dans le mouvement. En vain, pour
complaire à la jeune génération, reconnut-il que la religion était
un mal et l'idée de patrie une absurdité ridicule, ces concessions
ne le préservèrent pas d'un fiasco lamentable. Le malheureux
conférencier ayant eu l'audace de déclarer qu'il préférait de
beaucoup Pouchkine à une paire de bottes, il n'en fallut pas plus
pour déchaîner contre lui une véritable tempête de sifflets et de
clameurs injurieuses. Bref, on le conspua comme le plus vil des
rétrogrades. Sa douleur fut telle en se voyant traiter de la
sorte, qu'il fondit en larmes avant même d'être descendu de
l'estrade.

Décidément il n'y avait rien à faire à Pétersbourg. La générale et
son ami revinrent à Skvorechniki.

VI

Peu après Barbara Pétrovna envoya Stépan Trophimovitch «se
reposer» à l'étranger. Il partit avec joie. «Là je vais
ressusciter!» s'écriait-il, «là je me reprendrai enfin à la
science!» Mais dès ses premières lettres reparut la note désolée.
«Mon coeur est brisé», écrivait-il à Barbara Pétrovna, «je ne puis
rien oublier! Ici, à Berlin, tout me rappelle mon passé, mes
premières ivresses et mes premiers tourments. Où est-elle? Où
sont-elles maintenant toutes deux? Qu'êtes-vous devenus, anges
dont je ne fus jamais digne? Où est mon fils, mon fils bien-aimé?
Enfin, moi-même, où suis-je? Que suis-je devenu, moi jadis fort
comme l'acier, inébranlable comme un roc, pour qu'un Andréieff
puisse briser mon existence en deux?» etc., etc. Depuis la
naissance de son fils bien-aimé, Stépan Trophimovitch ne l'avait
vu qu'une seule fois, c'était pendant son dernier séjour à
Pétersbourg où l'enfant, devenu un jeune homme, se préparait à
entrer à l'Université. Pierre Stépanovitch, comme je l'ai dit,
avait été élevé chez ses tantes dans le gouvernement de O..., à
sept cents verstes de Skvorechniki (Barbara Pétrovna faisait les
frais de son entretien). Quant à Andréieff, c'était un marchand de
notre ville; il devait encore quatre cents roubles à Stépan
Trophimovitch, qui lui avait vendu le droit de faire des coupes de
bois dans son bien sur une étendue de quelques dessiatines.
Quoique Barbara Pétrovna n'eût pas plaint les subsides à son ami
en l'envoyant à Berlin, celui-ci comptait bien toucher ces quatre
cents roubles avant son départ: il en avait sans doute besoin pour
quelques dépenses secrètes, et peu s'en fallut qu'il ne pleurât,
lorsque Andréieff le pria d'attendre un mois. D'ailleurs le
marchand était parfaitement fondé à demander un répit, car, sur le
désir de Stépan Trophimovitch qui n'osait avouer certain découvert
à la générale, il avait fait le premier versement six mois avant
l'échéance obligatoire.

Dans la seconde lettre reçue de Berlin le thème s'était modifié:
«Je travaille douze heures par jour (s'il travaillait seulement
onze heures! grommela en lisant ces mots Barbara Pétrovna), je
fouille les bibliothèques, je compulse, je prends des notes, je
fais des courses: je suis allé voir des professeurs. J'ai
renouvelé connaissance avec l'excellente famille Doundasoff. Que
Nadejda Nikolaïevna est charmante encore à présent! Elle vous
salue. Son jeune mari et ses trois neveux sont à Berlin. Je passe
les soirées avec la jeunesse, nous causons jusqu'au lever du jour.
Ce sont presque des soirées athéniennes, mais seulement au point
de vue de la délicatesse et de l'élégance. Tout y est noble: on
fait de la musique, on rêve la rénovation de l'humanité, on
s'entretient de la beauté éternelle...» etc., etc.

-- Ce ne sont que des contes à dormir debout! décida Barbara
Pétrovna en serrant cette lettre dans sa cassette, -- si les
soirées athéniennes se prolongent jusqu'au lever du jour, il ne
donne pas douze heures au travail. Était-il ivre quand il a écrit
cela? Et cette Doundasoff, comment ose-t-elle m'envoyer des
saluts? Du reste, qu'il se promène!

Mais il ne se promena pas longtemps; au bout de quatre mois il n'y
tint plus et raccourut en toute hâte à Skvorechniki. Certains
hommes sont aussi attachés à leur niche que les chiens
d'appartement.

VII

Dès lors commença une période d'accalmie qui dura près de neuf
années consécutives. Les explosions nerveuses et les sanglots sur
mon épaule se reproduisaient à intervalles réguliers sans altérer
notre bonheur. Je m'étonne que Stépan Trophimovitch n'ait pas pris
du ventre à cette époque. Son nez seulement rougit un peu, ce qui
ajouta à la débonnaireté de sa physionomie. Peu à peu se forma
autour de lui un cercle d'amis qui, du reste, ne fut jamais bien
nombreux. Quoique Barbara Pétrovna ne s'occupât guère de nous,
néanmoins nous la reconnaissions tous pour notre patronne. Après
la leçon reçue à Pétersbourg, elle s'était fixée définitivement en
province; l'hiver elle habitait sa maison de ville, l'été son
domaine suburbain. Jamais elle ne jouit d'une influence aussi
grande que durant ces sept dernières années, c'est-à-dire jusqu'à
l'avènement du gouverneur actuel. Le prédécesseur de celui-ci,
notre inoubliable Ivan Osipovitch, était le proche parent de la
générale Stavroguine, qui lui avait autrefois rendu de grands
services. La gouvernante sa femme tremblait à la seule pensée de
perdre les bonnes grâces de Barbara Pétrovna. À l'instar de
l'auguste couple, toute la société provinciale témoignait la plus
haute considération à la châtelaine de Skvorechniki.
Naturellement, Stépan Trophimovitch bénéficiait, par ricochet, de
cette brillante situation. Au club où il était beau joueur et
perdait galamment, il avait su s'attirer l'estime de tous, quoique
beaucoup ne le regardassent que comme un «savant». Plus tard,
lorsque Barbara Pétrovna lui eut permis de quitter sa maison, nous
fûmes encore plus libres. Nous nous réunissions chez lui deux fois
la semaine, cela ne manquait pas d'agrément, surtout quand il
offrait du champagne. Le vin était fourni par Andréieff dont j'ai
parlé plus haut. Barbara Pétrovna réglait la note tous les six
mois, et d'ordinaire les jours de payement étaient des jours de
cholérine.

Le plus ancien membre de notre petit cercle était un employé
provincial nommé Lipoutine, grand libéral, qui passait en ville
pour athée. Cet homme n'était plus jeune; il avait épousé en
secondes noces une jolie personne passablement dotée; de plus, il
avait trois filles déjà grandelettes. Toute sa famille était
maintenue par lui dans la crainte de Dieu, et gouvernée
despotiquement. D'une avarice extrême, il avait pu, sur ses
économies d'employé, s'acheter une petite maison et mettre encore
de l'argent de côté. Son caractère inquiet et l'insignifiance de
sa situation bureaucratique étaient cause qu'on avait peu de
considération pour lui; la haute société ne le recevait pas. En
outre, Lipoutine était très cancanier, ce qui, plus d'une fois,
lui avait valu de sévères corrections. Mais, dans notre groupe, on
appréciait son esprit aiguisé, son amour de la science et sa
gaieté maligne. Quoique Barbara Pétrovna ne l'aimât point, il
trouvait pourtant moyen de capter sa bienveillance.

Elle n'aimait pas non plus Chatoff, qui ne fit partie de notre
cercle que dans la dernière année. Chatoff était un ancien
étudiant, exclu de l'Université à la suite d'une «manifestation».
Dans son enfance, il avait été l'élève de Stépan Trophimovitch. La
naissance l'avait fait serf de Barbara Pétrovna; il était en effet
le fils d'un valet de chambre de la générale Stavroguine, et
celle-ci l'avait comblé de bontés. Elle ne l'aimait pas à cause de
sa fierté et de son ingratitude; ce qu'elle ne pouvait lui
pardonner, c'était de n'être pas venu la trouver aussitôt après
son expulsion de l'Université. Elle lui écrivit alors et n'obtint
pas même une réponse. Plutôt que de s'adresser à Barbara Pétrovna,
il préféra accepter un préceptorat chez un marchand civilisé, et
il accompagna à l'étranger la famille de cet homme. À vrai dire,
sa position était moins celle d'un précepteur que d'un menin,
mais, à cette époque, Chatoff avait un très vif désir de visiter
l'Europe. Les enfants avaient aussi une gouvernante: c'était une
intrépide demoiselle russe, qui était entrée dans la maison à la
veille même du voyage; on l'avait engagée sans doute parce qu'elle
ne demandait pas cher. Au bout de deux mois, le marchand la mit à
la porte à cause se de ses «idées indépendantes». Chatoff suivit
la gouvernante et, peu après, l'épousa à Genève. Ils vécurent
ensemble pendant trois semaines, puis ils se quittèrent comme des
gens qui n'attachent aucune importance au lien conjugal;
d'ailleurs, la pauvreté des deux époux dut être pour quelque chose
dans cette prompte séparation. Demeuré seul, Chatoff erra
longtemps en Europe, vivant Dieu sait de quoi. On dit qu'il
décrotta les bottes sur la voie publique, et que, dans un port de
mer, il fut employé comme homme de peine. Il y a un an, nous le
vîmes enfin revenir dans notre ville. Il se mit en ménage avec une
vieille tante qu'il enterra un mois après. Sa soeur Dacha, élevée
comme lui par les soins de Barbara Pétrovna, continuait à habiter
la maison de la générale qui la traitait presque en fille
adoptive; il avait fort peu de rapports avec elle. Dans notre
cercle, il gardait le plus souvent un morne silence, mais, de
temps à autre, quand on touchait à ses principes, il éprouvait une
irritation maladive qui lui faisait perdre toute retenue de
langage. «Si l'on veut discuter avec Chatoff, il faut commencer
par le lier», disait parfois, en plaisantant, Stépan
Trophimovitch, qui cependant l'aimait. À l'étranger, les anciennes
convictions socialistes de Chatoff s'étaient radicalement
modifiées sur plusieurs points, et il avait donné aussitôt dans
l'excès contraire. Il était de ces Russes qu'une idée forte
quelconque frappe soudain, annihilant du même coup chez eux toute
faculté de résistance. Jamais ils ne parviennent à réagir contre
elle, ils y croient passionnément et passent le reste de leur vie
comme haletants sous une pierre qui leur écrase la poitrine.
L'extérieur rébarbatif de Chatoff répondait tout à fait à ses
convictions: c'était un homme de vingt-sept ou vingt-huit ans,
petit, blond, velu, avec des épaules larges, de grosses lèvres, un
front ridé, des sourcils blancs et très touffus. Ses yeux avaient
une expression farouche, et il les tenait toujours baissés comme
si un sentiment de honte l'eût empêché de les lever. Sur sa tête
se dressait un épi de cheveux rebelle à tous les efforts du
peigne. «Je ne m'étonne plus que sa femme l'ait lâché» dit un jour
Barbara Pétrovna, après l'avoir considéré attentivement. Malgré
son excessive pauvreté, il s'habillait le plus proprement
possible. Ne voulant point recourir à son ancienne bienfaitrice,
il vivait de ce que Dieu lui envoyait, et travaillait chez des
marchands quand il en trouvait l'occasion. Une fois, il fut sur le
point de partir en voyage pour le compte d'une maison de commerce,
mais il tomba malade au moment de se mettre en route. On
imaginerait difficilement l'excès de misère que cet homme était
capable de supporter sans même y penser. Lorsqu'il fut rétabli,
Barbara Pétrovna lui envoya cent roubles sous le voile de
l'anonyme. Chatoff découvrit néanmoins d'où lui venait cet argent;
après réflexion, il se décida à l'accepter, et alla remercier la
générale. Elle fit un accueil très cordial au visiteur qui,
malheureusement, s'en montra fort peu digne. Muet, les yeux fixés
à terre, un sourire stupide sur les lèvres, il écouta pendant cinq
minutes ce que Barbara Pétrovna lui disait; puis, sans même la
laisser achever, il se leva brusquement, salua d'un air gauche et
tourna les talons. La démarche qu'il venait d'accomplir était, à
ses yeux, le comble de l'humiliation. Dans son trouble, il heurta
par mégarde un meuble de prix, une petite table à ouvrage en
marqueterie, qu'il fit choir et qui se brisa sur le parquet. Cette
circonstance s'ajouta encore à la confusion de Chatoff, et il
était plus mort que vif lorsqu'il sortit de la maison. Plus tard,
Lipoutine lui reprocha amèrement de n'avoir pas repoussé avec
mépris ces cent roubles, et, -- chose pire, -- d'être allé
remercier l'insolente aristocrate qui les lui avait envoyés.
C'était au bout de la ville que demeurait Chatoff; il vivait seul,
et les visites lui déplaisaient, même quand le visiteur était l'un
des nôtres. Il était très assidu aux soirées de Stépan
Trophimovitch, qui lui prêtait des journaux et des livres.

À ces réunions assistait aussi un certain Virguinsky, jeune homme
d'une trentaine d'années, marié comme Chatoff; mais à cela
s'arrêtait la ressemblance entre eux. Virguinsky était d'un
caractère extrêmement doux, et possédait une sérieuse instruction
qu'il devait en grande partie à lui-même. Pauvre employé, il avait
à sa charge la tante et la soeur de sa femme; ces dames étaient
toutes trois fort entichées des principes nouveaux; du reste, il
suffisait qu'une idée quelconque fût admise dans les cercles
progressistes de la capitale, pour qu'elles l'adoptassent aussitôt
sans plus ample examen. Madame Virguinsky exerçait dans notre
ville la profession de sage-femme; jeune fille, elle avait
longtemps habité Pétersbourg. Quant à son mari, c'était un homme
d'une pureté de coeur peu commune, et j'ai rarement rencontré chez
quelqu'un une plus honnête chaleur d'âme. «Jamais, jamais je ne
renoncerai à ces sereines espérances», me disait-il avec des yeux
rayonnants. Lorsque Virguinsky vous parlait des «sereines
espérances», il baissait toujours la voix, comme s'il vous eût
confié quelque secret. Son extérieur était fort chétif: assez
grand mais très fluet, il avait les épaules étroites, les cheveux
extrêmement clairsemés et d'une nuance roussâtre. Quand Stépan
Trophimovitch raillait certaines de ses idées, il prenait très
bien ces plaisanteries et trouvait souvent des réponses dont la
solidité embarrassait son contradicteur.

Au sujet de Virguinsky courait un bruit malheureusement trop
fondé. À ce qu'on racontait, moins d'un an après son mariage sa
femme lui avait brusquement déclaré qu'elle le mettait à la
retraite et qu'elle le remplaçait par Lébiadkine. Ce dernier,
arrivé depuis peu dans notre ville où il se donnait faussement
pour un ancien capitaine d'état-major, était, comme on le vit par
la suite, un personnage fort sujet à caution. Il ne savait que
friser ses moustaches, boire, et débiter toutes les sottises qui
lui passaient par la tête. Cet homme eut l'indélicatesse d'aller
s'installer chez les Virguinsky, et, non content de se faire
donner par eux le vivre et le couvert, il en vint même à regarder
du haut de sa grandeur le maître de la maison. On prétendait qu'en
apprenant son remplacement, Virguinsky avait dit à sa femme: «Ma
chère, jusqu'à présent je n'avais eu pour toi que de l'amour,
maintenant je t'estime», mais il est douteux que cette parole
romaine ait été réellement prononcée; suivant une autre version
plus croyable, le malheureux époux aurait, au contraire, pleuré à
chaudes larmes. Quinze jours après le remplacement, toute la
famille alla, avec des connaissances, prendre le thé dans un bois
voisin de la ville. On organisa un petit bal champêtre; Virguinsky
manifestait une gaieté fiévreuse, il prit part aux danses, mais
tout à coup, sans querelle préalable, au moment où son successeur
exécutait une fantaisie cavalier seul, il le saisit des deux mains
par les cheveux et se mit à lui secouer violemment la tête; en
même temps, il pleurait et poussait des cris furieux. Le géant
Lébiadkine eut si peur qu'il ne se défendit même pas et se laissa
houspiller sans presque souffler mot. Mais lorsque son ennemi eut
lâché prise, il montra toute la susceptibilité d'un galant homme
qui vient de subir un traitement indigne. Virguinsky passa la nuit
suivante aux genoux de sa femme, lui demandant un pardon qu'il
n'obtint point, parce qu'il ne consentit pas à aller faire des
excuses à Lébiadkine. Le capitaine d'état-major disparut peu
après, et ne revint chez nous que dans les derniers temps,
ramenant avec lui sa soeur. J'aurai à parler plus loin des visées
qu'il se mit dès lors à poursuivre. On comprend que le pauvre
Virguinsky ait cherché une distraction dans notre société. Jamais,
du reste, il ne causait avec nous de ses affaires domestiques. Une
fois seulement, comme lui et moi revenions ensemble de chez Stépan
Trophimovitch, il laissa échapper une vague allusion à son
infortune conjugale, mais pour s'écrier aussitôt après en me
saisissant la main:

Ce n'est rien, c'est seulement un cas particulier, cela ne gêne en
rien l'«oeuvre commune»!

Notre petit cercle recevait aussi des visiteurs d'occasion, tels
que le capitaine Kartouzoff et le Juif Liamchine. Ce dernier était
employé à la poste, il possédait un grand talent de pianiste; en
outre, il imitait à merveille le bruit du tonnerre, les
grognements du cochon, les cris d'une femme en couche et les
vagissements d'un nouveau-né. Sa présence était un élément de
gaieté dans nos réunions.

CHAPITRE II

_LE PRINCE HARRY. -- UNE DEMANDE EN MARIAGE._

I

Il existait sur la terre un être à qui Barbara Pétrovna n'était
pas moins attachée qu'à Stépan Trophimovitch: c'était son fils
unique, Nicolas Vsévolodovitch Stavroguine. Il avait huit ans
lorsque sa mère le confia aux soins d'un précepteur. Rendons
justice à Stépan Trophimovitch: il sut se faire aimer de son
élève. Tout son secret consistait en ce que lui-même était un
enfant. Il ne me connaissait pas encore à cette époque; or, comme
toute sa vie il eut besoin d'un confident, il n'hésita pas à
investir de ce rôle le petit garçon, dès que celui-ci eût atteint
sa dixième ou sa onzième année. La plus franche intimité s'établit
entre eux, nonobstant la différence des âges et des situations.
Plus d'une fois, Stépan Trophimovitch éveilla son jeune ami, à
seule fin de lui révéler, avec des larmes dans les yeux, les
amertumes dont il était abreuvé, ou bien encore il lui découvrait
quelque secret domestique sans songer que cette manière d'agir
était très blâmable. Ils se jetaient dans les bras l'un de l'autre
et pleuraient. L'enfant savait que sa mère l'aimait beaucoup; la
payait-il de retour? j'en doute. Elle lui parlait peu et ne le
contrariait guère, mais elle le suivait constamment des yeux, et
il éprouvait toujours une sorte de malaise en sentant ce regard
attaché sur lui. Pour tout ce qui concernait l'instruction et
l'éducation de son fils, Barbara Pétrovna s'en remettait
pleinement à Stépan Trophimovitch, car, dans ce temps-là, elle le
voyait encore à travers ses illusions. Il est à croire que le
maître détraqua plus ou moins le système nerveux de son élève.
Quand, à l'âge se seize ans, Nicolas Vsévolodovitch fut envoyé au
lycée, c'était un adolescent débile et pâle dont la douceur et
l'humeur rêveuse avaient quelque chose d'étrange. (Plus tard il se
distingua par une force physique extraordinaire.) En tout cas, on
fit bien de séparer les deux amis; peut-être même aurait-on dû
prendre cette mesure plus tôt.

Pendant les deux premières années de son séjour au lycée, le jeune
homme revint passer ses vacances à Skvorechniki. Lorsque Barbara
Pétrovna se fut rendue à Pétersbourg avec Stépan Trophimovitch, il
assista à quelques unes des soirées littéraires qui avaient lieu
chez elle. Parlant peu, tranquille et timide comme autrefois, il
se bornait à écouter et à observer. Son ancienne affection pour
Stépan Trophimovitch ne semblait pas refroidie, mais elle était
devenue moins expansive. Après avoir terminé ses études, il entra
au service militaire, sur le désir de Barbara Pétrovna. Bientôt on
le fit passer dans un des plus brillants régiments de la garde à
cheval. Il n'alla point montrer son uniforme à sa mère, et ne lui
écrivit que rarement. Barbara Pétrovna ne lésinait point sur les
envois d'argent, bien que l'abolition du servage eût tout d'abord
réduit de moitié son revenu. Du reste, les économies faites par
elle depuis de longues années avaient fini par former un capital
assez rondelet. Elle s'intéressait vivement aux succès de son fils
dans la haute société pétersbourgeoise. C'était en quelque sorte
la revanche de ses ambitions déçues. Elle était heureuse de se
dire que les portes dont elle n'avait pu franchir le seuil
s'ouvraient toutes grandes devant ce jeune officier riche et plein
d'avenir. Mais des bruits assez étranges ne tardèrent pas à
arriver aux oreilles de Barbara Pétrovna: à en croire ces récits,
Nicolas Vsévolodovitch avait brusquement commencé une existence de
folies. Ce n'était pas qu'il jouât ou s'adonnât outre mesure à la
boisson; non, on signalait seulement chez lui des excentricités
sauvages, on parlait de gens écrasés par ses chevaux; on lui
reprochait un procédé féroce à l'égard d'une dame de la bonne
société qu'il avait outragée publiquement après avoir eu des
relations intimes avec elle. Il y avait même quelque chose de
particulièrement ignoble dans cette affaire. De plus, on le
dépeignait comme un bretteur cherchant noise à tout le monde,
insultant les gens pour le plaisir de les insulter. L'inquiétude
s'empara de la générale. Stépan Trophimovitch lui assura qu'une
organisation trop riche devait nécessairement jeter sa gourme, que
la mer avait ses orages, et que tout cela ressemblait à la
jeunesse du prince Harry que Shakespeare nous représente faisant
la noce en compagnie de Falstaff, de Poins et de mistress Quickly.
Cette fois, loin de traiter de «sornettes» les paroles de son ami,
comme elle avait coutume de le faire depuis quelque temps, Barbara
Pétrovna, au contraire, les écouta très volontiers; elle se les
fit expliquer avec plus de détails et lut même très attentivement
l'immortel ouvrage du tragique anglais. Mais cette lecture ne lui
procura aucun apaisement: les analogies signalées par Stépan
Trophimovitch ne la frappèrent point. Voulant être fixée sur la
conduite de son fils, elle écrivit à Pétersbourg, et attendit
fiévreusement la réponse à ses lettres. Le courrier lui apporta
bientôt les plus fâcheuses nouvelles: le prince Harry avait eu,
presque coup sur coup, deux duels dans lesquels tous les torts se
trouvaient de son côté; il avait tué roide l'un de ses
adversaires, blessé l'autre grièvement, et, à raison de ces faits,
il allait passer en conseil de guerre. L'affaire se termina par sa
dégradation et son envoi comme simple soldat dans un régiment
d'infanterie; encore usa-t-on d'indulgence à son égard.

En 1863, ayant eu l'occasion de se distinguer, Nicolas
Vsévolodovitch fut décoré et promu sous-officier; peu après on lui
rendit même l'épaulette. Durant tout ce temps, Barbara Pétrovna
expédia à la capitale peut-être cent lettres, pleines de
supplications et d'humbles prières: le cas était trop exceptionnel
pour qu'elle ne rabattît pas un peu de son orgueil. À peine
réintégré dans son grade, le jeune homme s'empressa de donner sa
démission, mais il ne revint pas à Skvorechniki, et cessa
complètement d'écrire à sa mère. On apprit enfin, par voie
indirecte, qu'il était encore à Pétersbourg, seulement il ne
voyait plus du tout la société qu'il fréquentait autrefois; on
aurait dit qu'il se cachait. À force de recherches, on découvrit
qu'il vivait dans un monde étrange; il s'était acoquiné au rebut
de la population pétersbourgeoise, à des employés faméliques, à
d'anciens militaires toujours ivres et n'ayant d'autre ressource
qu'une mendicité plus ou moins déguisée; il visitait les
misérables familles de ces gens là, passait les jours et les nuits
dans d'obscurs taudis, et ne prenait plus aucun soin de sa
personne; apparemment cette existence lui plaisait. Sa mère ne
recevait de lui aucune demande d'argent; il vivait sur le revenu
du petit bien que son père lui avait laissé et que, disait-on, il
avait affermé à un Allemand de la Saxe. Finalement, Barbara
Pétrovna le supplia de revenir auprès d'elle, et le prince Harry
fit son apparition dans notre ville. C'est alors que je le vis
pour la première fois, auparavant je ne le connaissais que de
réputation.

C'était un fort beau jeune homme de vingt-cinq ans, et j'avoue que
son extérieur ne répondit nullement à mon attente. Je m'étais
figuré Nicolas Vsévolodovitch comme une sorte de bohème débraillé,
aux traits flétris par le vice et les excès alcooliques. Je
trouvai au contraire en lui le gentleman le plus correct que
j'eusse jamais rencontré; sa mise ne laissait absolument rien à
désirer, et ses façons étaient celles d'un monsieur habitué à
vivre dans le meilleur monde. Il n'y eut pas que moi de surpris,
la ville entière partagea mon étonnement, car chacun chez nous
connaissait déjà toute la biographie de M. Stavroguine. Son
arrivée mit en révolution tous les coeurs féminins; il eut parmi
nos dames des admiratrices et des ennemies, mais les unes et les
autres raffolèrent de lui. Il plaisait à celles-ci parce qu'il y
avait peut-être un affreux secret dans son existence, et à celles-
là parce qu'il avait positivement tué quelqu'un. De plus, on le
trouvait fort instruit; à la vérité, il n'était pas nécessaire de
posséder un grand savoir pour exciter notre admiration, mais,
outre cela, il jugeait avec un bon sens remarquable les diverses
questions courantes. Je note ce point comme une particularité
curieuse: presque dès le premier jour, tous chez nous
s'accordèrent à reconnaître en lui un homme extrêmement sensé. Il
était peu causeur, élégant sans recherche, et d'une modestie
étonnante, ce qui ne l'empêchait pas d'être plus hardi et plus sûr
de soi que personne. Nos fashionables lui portaient envie et
s'effaçaient devant lui. Son visage me frappa aussi: il avait des
cheveux très noirs, des yeux clairs d'une sérénité et d'un calme
peu communs, un teint blanc et délicat, des dents semblables à des
perles, et des lèvres qui rivalisaient avec le corail. Cette tête
faisait l'effet d'un beau portrait, et cependant il y avait en
elle un je ne sais quoi de repoussant. On disait qu'elle avait
l'air d'un masque. D'une taille assez élevée, Nicolas
Vsévolodovitch passait pour un homme exceptionnellement vigoureux.
Barbara Pétrovna le considérait avec orgueil, mais à ce sentiment
se mêlait toujours de l'inquiétude. Pendant un semestre, il vécut
tranquillement chez nous; strict observateur des lois de
l'étiquette provinciale, il allait dans le monde où il ne
paraissait guère s'amuser; il avait ses grandes et ses petites
entrées chez le gouverneur, qui était son parent du côté paternel.
Mais, au bout de six mois, le fauve se révéla tout à coup.

Affable et hospitalier, notre cher Ivan Osipovitch était plutôt
fait pour être maréchal de la noblesse au bon vieux temps, que
gouverneur à une époque comme la nôtre. On avait coutume de dire
que ce n'était pas lui qui gouvernait la province, mais Barbara
Pétrovna. Mot plus méchant que juste, car, malgré la considération
dont toute la société l'entourait, la générale avait depuis
plusieurs années abdiqué toute action sur la marche des affaires
publiques, et maintenant elle ne s'occupait plus que de ses
intérêts privés. Deux ou trois ans lui suffirent pour faire rendre
à son domaine à peu près ce qu'il rapportait avant l'émancipation
des paysans. Le besoin d'amasser, de thésauriser, avait remplacé
chez elle les aspirations poétiques de jadis. Elle éloigna même
Stépan Trophimovitch de sa personne en lui permettant de louer un
appartement dans une autre maison (depuis longtemps lui-même
sollicitait cette permission sous divers prétextes).

Nous tous qui avions nos habitudes chez la générale, nous
comprenions que son fils lui apparaissait maintenant comme une
nouvelle espérance, comme un nouveau rêve. Sa passion pour lui
datait de l'époque où le jeune homme avait obtenu ses premiers
succès dans la société pétersbourgeoise, et elle était devenue
plus ardente encore à partir du moment où il avait été cassé de
son grade. Mais en même temps Barbara Pétrovna avait évidemment
peur de Nicolas Vsévolodovitch, et, devant lui, son attitude était
presque celle d'une esclave. Ce qu'elle craignait, elle-même
n'aurait pu le préciser, c'était quelque chose d'indéterminé et de
mystérieux. Souvent elle regardait Nicolas à la dérobée, comme si
elle eût cherché sur son visage une réponse à des questions qui la
tourmentaient... et tout à coup la bête féroce sortit ses griffes.

II

Brusquement, sans rime ni raison, notre prince fit à diverses
personnes deux ou trois insolences inouïes. Cela ne ressemblait à
rien, ne s'expliquait par aucun motif, et dépassait de beaucoup
les gamineries ordinaires que peut se permettre un jeune écervelé.
Un des doyens les plus considérés de notre club, Pierre Pavlovitch
Gaganoff, homme âgé et ancien fonctionnaire, avait contracté
l'innocente habitude de dire à tout propos d'un ton de colère:
«Non, on ne me mène pas par le nez!» Un jour, au club, dans un
groupe composé de gens qui n'étaient pas non plus les derniers
venus, il lui arriva de répéter sa phrase favorite. Au même
instant, Nicolas Vsévolodovitch qui se trouvait un peu à l'écart
et à qui personne ne s'adressait, s'approcha du vieillard, le
saisit par le nez, et, le tirant avec force, l'obligea à faire
ainsi deux ou trois pas à sa suite. Il n'avait aucune raison d'en
vouloir à M. Gaganoff. On aurait pu ne voir là qu'une simple
espièglerie d'écolier, espièglerie impardonnable, il est vrai;
cependant les témoins de cette scène racontèrent plus tard qu'au
cours de l'opération la physionomie du jeune homme était rêveuse,
«comme s'il avait perdu l'esprit». Mais ce fut longtemps après que
cette circonstance revint à la mémoire, et donna à réfléchir. Sur
le moment, on ne remarqua que l'attitude de Nicolas Vsévolodovitch
dans l'instant qui suivit l'offense faite par lui à Pierre
Pavlovitch: il comprenait très bien l'acte qu'il venait de
commettre, et, loin d'en éprouver aucune confusion, il souriait
avec une gaieté maligne, rien en lui n'indiquait le moindre
repentir. L'incident provoqua un vacarme indescriptible. Un
cercle, d'où partaient des exclamations indignées, s'était formé
autour du coupable. Celui-ci, sans répondre à personne, se
contentait d'observer tous ces visages dont les bouches
s'ouvraient pour proférer des cris. À la fin, fronçant le sourcil,
il s'avança d'un pas ferme vers Gaganoff:

-- Vous m'excuserez, naturellement... Je ne sais pas, en vérité,
comment cette idée m'est venue tout à coup... une bêtise...
murmura-t-il à la hâte d'un air vexé.

Cette façon cavalière de s'excuser équivalait à une nouvelle
insulte. Les vociférations redoublèrent. Nicolas Vsévolodovitch
haussa les épaules et sortit.

Tout cela était fort bête en même temps que de la dernière
inconvenance. Calculé et prémédité, comme à première vue il
semblait l'être, l'insolent procédé dont Pierre Pavlovitch avait
été victime était un outrage rejaillissant sur toute notre
société. Ainsi en jugea l'opinion publique. Le club commença par
rejeter de son sein M. Stavroguine, dont l'exclusion fut votée à
l'unanimité; ensuite, on se décida à adresser une plainte au
gouverneur: Son Excellence était priée, -- en attendant le
dénouement que cette affaire pourrait recevoir devant les
tribunaux, -- d'user immédiatement des pouvoirs administratifs à
elle confiés, pour mettre à la raison un querelleur et un bretteur
de la capitale, dont les agissements brutaux compromettaient la
tranquillité de tous les gens comme il faut de notre ville. On
ajoutait avec une pointe de causticité que M. Stavroguine lui-même
n'était peut-être pas au-dessus des lois. Cette phrase était une
allusion maligne à l'influence présumée de Barbara Pétrovna sur le
gouverneur. Celui-ci se trouvait alors absent, mais on savait
qu'il reviendrait bientôt: il était allé dans une localité voisine
tenir sur les fonts baptismaux l'enfant d'une jeune et jolie
veuve, que son mari, en mourant, avait laissée dans une situation
intéressante. En attendant, on fit à l'offensé Pierre Pavlovitch
une véritable ovation: on lui prodigua les poignées de mains et
les embrassades, toute la ville l'alla voir; on songea même à lui
offrir un banquet par souscription, et l'on ne renonça à cette
idée que sur ses instantes prières; peut-être aussi les
organisateurs de la manifestation finirent-ils par comprendre
qu'après tout il n'y avait pas lieu de tant glorifier un homme
parce qu'on l'avait mené par le nez.

Et pourtant comment cela était-il arrivé? Comment cela avait-il pu
arriver? Chose digne de remarque, personne chez nous n'attribuait
à la folie l'acte étrange de Nicolas Vsévolodovitch. Donc, on
croyait que, même en possession de sa raison, il était capable de
se conduire ainsi. De mon côté, aujourd'hui encore je ne sais
comment expliquer le fait, bien qu'un événement survenu peu après
ait paru en fournir une explication satisfaisante. J'ajouterai
que, quatre ans plus tard, Nicolas Vsévolodovitch, discrètement
questionné par moi à ce sujet, répondit en fronçant le sourcil:
«Oui, je n'étais pas très bien à cette époque.» Mais n'anticipons
pas.

Je ne fus pas peu étonné non plus du débordement de haine qui
alors se produisit partout contre «le querelleur et bretteur de la
capitale». On voulait absolument voir dans son cas un affront fait
de propos délibéré à la société tout entière. Évidemment cet homme
n'avait rallié autour de lui aucune sympathie, et s'était au
contraire aliéné tout le monde, mais comment cela? Jusqu'à
l'affaire du club, il n'avait eu de querelle avec personne,
n'avait offensé âme qui vive, s'était toujours montré d'une
politesse irréprochable. Je suppose qu'on le haïssait à cause de
son orgueil. Nos dames elles-mêmes, qui avaient commencé par
l'adorer, criaient maintenant contre lui encore plus que les
hommes.

Barbara Pétrovna était consternée. Elle avoua plus tard à Stépan
Trophimovitch qu'elle avait prévu cela longtemps en avance, que
chaque jour, depuis six mois, elle s'attendait précisément à
quelque incartade de ce genre. Aveu remarquable dans la bouche
d'une mère. --»Voilà le commencement!» pensait-elle frissonnante.
Le lendemain de l'incident survenu au club, elle décida qu'elle
aurait un entretien avec son fils, mais, malgré son caractère
résolu, la pauvre femme ne pouvait s'empêcher de trembler. Après
une nuit sans sommeil, elle alla tout au matin conférer avec
Stépan Trophimovitch, et pleura chez lui, elle qui n'avait jamais
pleuré devant personne. Elle voulait que Nicolas lui dit au moins
quelque chose, daignât s'expliquer. Nicolas, toujours si poli et
si respectueux avec sa mère, l'écouta pendant quelque temps d'un
air maussade, mais très sérieusement; tout à coup il se leva, lui
baisa la main et sortit sans répondre un mot. Comme par un fait
exprès, le soir de ce même jour eut lieu un nouveau scandale, qui,
sans avoir à beaucoup près la gravité du premier, accrut encore
l'irritation d'un public déjà très mal disposé.

Cette fois ce fut notre ami Lipoutine qui écopa. Il arriva chez
Nicolas Vsévolodovitch au moment où celui-ci venait d'avoir son
explication avec sa mère: ce jour-là l'employé donnait une petite
soirée pour célébrer l'anniversaire de la naissance de sa femme,
et il venait prier M. Stavroguine de lui faire l'honneur d'y
assister. Depuis longtemps, Barbara Pétrovna était désolée de voir
que son fils aimait surtout à fréquenter les gens de bas étage,
mais elle n'osait lui adresser aucune observation à ce sujet. Il
n'était pas encore allé chez Lipoutine, quoiqu'il se fût déjà
rencontré avec lui. Dans la circonstance présente, il n'eut pas de
peine à deviner pourquoi on lui faisait la politesse d'une
invitation: en sa qualité de libéral, Lipoutine était enchanté du
scandale de la veille, et il estimait qu'il fallait procéder ainsi
à l'égard des notabilités du club. Nicolas Vsévolodovitch sourit
et promit d'aller chez l'employé.

Il trouva là une société nombreuse et peu choisie, mais pleine
d'entrain. Lipoutine, qui ne recevait que deux fois par an, ne
regardait pas à la dépense dans ces rares occasions. Stépan
Trophimovitch, le plus considérable des invités, n'avait pu venir
parce qu'il était malade. Le thé, l'eau-de-vie et les
rafraîchissements d'usage figuraient en aussi grande abondance
qu'on pouvait le désirer; les joueurs occupaient trois tables, et
la jeunesse dansait au piano en attendant le souper. Nicolas
Vsévolodovitch engagea la maîtresse de la maison, charmante petite
dame que cet honneur intimida fort; ils firent deux tours
ensemble; puis le jeune homme s'assit à côté de madame Lipoutine,
se mit à causer avec elle et l'égaya par sa conversation.
Remarquant enfin combien elle était jolie quand elle riait, il la
saisit tout à coup par la taille, et, à trois reprises, devant
tout le monde, la baisa amoureusement sur les lèvres. Épouvantée,
la pauvre femme s'évanouit. Nicolas Vsévolodovitch prit son
chapeau et s'approcha du mari qui avait perdu la tête au milieu de
la confusion générale; en le regardant, lui-même se troubla. «Ne
vous fâchez pas», murmura-t-il rapidement, et il sortit. Lipoutine
courut après lui, le rejoignit dans l'antichambre, lui donna sa
pelisse et le reconduisit cérémonieusement jusqu'au bas de
l'escalier. Mais cette histoire, au fond relativement innocente,
eut le lendemain un épilogue assez drôle qui, par la suite, valut
à Lipoutine la réputation d'un homme très perspicace.

À dix heures du matin, sa servante Agafia arriva à la maison de
Barbara Pétrovna. C'était une fille de trente ans, au visage
vermeil et aux allures très décidées. Elle demanda instamment à
voir Nicolas Vsévolodovitch en personne, disant que son maître
l'avait chargé d'une commission pour lui. Quoique le jeune homme
eût fort mal à la tête, il ne laissa pas de la recevoir. Le hasard
fit que la générale assista à l'entretien.

-- Serge Vasilitch, commença bravement Agafia, m'a chargée de
vous remettre ses salutations et de m'informer de votre santé: il
désire savoir si vous avez bien dormi et comment vous vous trouvez
depuis la soirée d'hier.

Nicolas Vsévolodovitch sourit.

-- Tu présenteras mes saluts et mes remerciements à ton maître;
tu lui diras aussi de ma part, Agafia, qu'il est l'homme le plus
intelligent de toute la ville.

-- Quant à cela, reprit plus hardiment encore la servante, il m'a
ordonné de vous répondre qu'il n'a pas besoin que vous le lui
appreniez, et qu'il vous souhaite la même chose.

-- Bah! Mais comment a-t-il pu savoir ce que je te dirais?

-- Je ne sais pas de quelle manière il l'a deviné, mais j'étais
déjà loin de la maison quand il a couru après moi tête nue:
«Agafiouchka, me dit-il, si par hasard on t'ordonne de dire à ton
maître qu'il est l'homme le plus intelligent de toute la ville, ne
manque pas de répondre aussitôt: Nous le savons très bien nous-
mêmes, et nous vous souhaitons la même chose...»

III

Enfin eut lieu aussi une explication avec le gouverneur. À peine
de retour de la ville, notre cher Ivan Osipovitch dut prendre
connaissance de la plainte déposée au nom du club. Sans doute il
fallait faire quelque chose, mais quoi? Notre aimable vieillard se
trouvait assez embarrassé, car lui-même n'était pas sans avoir une
certaine peur de son jeune parent. À la fin pourtant, il s'arrêta
à la combinaison suivante: agir sur Nicolas Vsévolodovitch pour le
décider à présenter au club ainsi qu'à l'offensé des excuses
satisfaisantes, écrites même, au besoin, puis lui insinuer en
douceur qu'il ferait bien de nous quitter, d'entreprendre, par
exemple, un voyage d'agrément en Italie ou dans tout autre pays de
l'Europe. Le jeune homme qui, comme membre de la famille, avait
accès dans toute la maison, fut cette fois reçu à la salle. Un
employé de confiance, Alexis Téliatnikoff, était assis devant une
table, dans un coin, et décachetait les dépêches. Dans la pièce
suivante, près de la fenêtre la plus rapprochée de la porte de la
salle, se trouvait un colonel gros et bien portant qui, de passage
dans notre ville, était venu faire visite à son ami et ancien
camarade Ivan Osipovitch. Ce militaire tournait le dos à la salle
et lisait le _Golos: _évidemment il ne s'occupait pas de ce qui se
passait derrière lui. Le gouverneur commença à voix basse un
discours hésitant et quelque peu confus. Nicolas, assis près du
vieillard, l'écoutait avec une physionomie qui n'avait rien
d'aimable; pâle, les yeux baissés, il fronçait les sourcils comme
un homme qui lutte contre une violente souffrance.

-- Votre coeur, Nicolas, est bon et noble, dit entre autres choses
le gouverneur, -- vous êtes un homme fort instruit, vous avez vécu
dans la haute société, et, ici même, jusqu'à présent, votre
conduite pouvait être citée en exemple; vous faisiez le bonheur
d'une mère que nous aimons tous... Et voici que maintenant tout
prend un aspect énigmatique et inquiétant pour tout le monde! Je
vous parle comme un ami de votre famille, comme un vieillard qui
vous porte un sincère intérêt, comme un parent dont le langage ne
peut offenser... Dites-moi, qu'est-ce qui vous pousse à commettre
ces excentricités en dehors de toutes les règles et de toutes les
conventions sociales? Que peuvent dénoter ces frasques, pareilles
à des actes de démence?

Nicolas écoutait avec colère et impatience. Soudain une expression
narquoise passa dans ses yeux.

-- Soit, je vais vous le dire, répondit-il d'un air maussade, et,
après avoir jeté un regard derrière lui, il se pencha à l'oreille
du gouverneur. Alexis Téliatnikoff fit trois pas vers la fenêtre,
et le colonel toussa derrière son journal. Le pauvre Ivan
Osipovitch sans défiance se hâta de tendre l'oreille; il était
extrêmement curieux. Et alors se produisit quelque chose
d'impossible, mais dont, malheureusement, il n'y avait pas moyen
de douter. Au moment où le vieillard s'attendait à recevoir la
confidence d'un secret intéressant, il sentit tout à coup la
partie supérieure de son oreille happée par les dents de Nicolas
et serrée avec assez de force entre les mâchoires du jeune homme.
Il se mit à trembler, le souffle s'arrêta dans son gosier.

-- Nicolas, qu'est-ce que cette plaisanterie? gémit-il
machinalement, d'une voix qui n'était plus sa voix naturelle.

Alexis et le colonel n'avaient encore eu le temps de rien
comprendre, d'ailleurs ils ne voyaient pas bien ce qui se passait,
et jusqu'à la fin ils crurent à une conversation confidentielle
entre les deux hommes. Cependant le visage désespéré du gouverneur
les inquiéta. Ils se regardèrent l'un l'autre avec de grands yeux,
ne sachant s'ils devaient s'élancer au secours du vieillard, comme
cela était convenu, ou s'il fallait attendre encore un peu.
Nicolas remarqua peut-être leur hésitation, et ses dents serrèrent
plus fort que jamais l'oreille d'Ivan Osipovitch.

-- Nicolas, Nicolas! gémit de nouveau celui-ci, -- allons... la
plaisanterie a assez duré...

Encore un moment, et sans doute le pauvre homme serait mort de
peur; mais le scélérat eut pitié de sa victime et lâcha prise. Le
vieillard qui avait été dans des transes mortelles pendant toute
une longue minute eut une attaque à la suite de cette scène. Une
demi-heure après, Nicolas fut arrêté, emmené au corps de garde et
enfermé dans une cellule spéciale, à la porte de laquelle on plaça
un factionnaire muni d'instructions très rigoureuses. Cette mesure
sévère contrastait avec la douceur habituelle de notre aimable
gouverneur, mais il était si fâché qu'il ne craignit pas d'en
assumer la responsabilité, au risque d'exaspérer Barbara Pétrovna.
À la nouvelle de l'arrestation de son fils, cette dame entra dans
une violente colère et se rendit aussitôt chez Ivan Osipovitch,
décidée à réclamer de lui des explications immédiates.
L'étonnement fut grand en ville, quand on apprit que le gouverneur
avait refusé de la recevoir; elle-même croyait rêver.

Et enfin tout s'expliqua! À deux heures de l'après-midi, le
prisonnier, qui jusqu'alors était resté fort calme et même avait
dormi, commença soudain à faire du tapage; il asséna de furieux
coups de poing contre la porte, arracha par un effort presque
surhumain le grillage en fer placé devant l'étroite fenêtre de sa
cellule, brisa la vitre et se mit les mains en sang. L'officier de
garde accourut avec ses hommes pour maîtriser le forcené, mais, en
pénétrant dans la casemate, on s'aperçut qu'il était en proie à un
accès de _delirium tremens_ des mieux caractérisés, et on le
transporta chez sa mère. Cet événement fut une révélation. Les
trois médecins de notre ville émirent l'avis que les facultés
mentales du malade étaient peut-être altérées depuis trois jours
déjà, et que, durant ce laps de temps, ses actes, tout en offrant
l'apparence de l'intentionnalité et même de la ruse, avaient pu
être accomplis en dehors de la volonté et du jugement; les faits,
du reste, confirmaient cette manière de voir. La conclusion qui
ressortait de là, c'est que Lipoutine avait montré plus de
sagacité que tout le monde. Ivan Osipovitch, homme délicat et
sensible, fut fort confus, mais sa conduite prouvait que lui aussi
avait cru Nicolas Vsévolodovitch capable de commettre en état de
raison les actes les plus insensés. Au club, on eut honte de
s'être si fort échauffé contre un irresponsable, et l'on s'étonna
que nul n'ait songé à la seule explication possible de toutes ces
étrangetés. Naturellement, il y eut aussi des sceptiques, mais ils
ne tardèrent pas à être débordés par le courant de l'opinion
générale.

Nicolas garda le lit pendant plus de deux mois. Un célèbre médecin
de Moscou fut appelé en consultation; toute la ville alla voir
Barbara Pétrovna. Elle pardonna. Au printemps, comme son fils
était tout à fait rétabli, elle lui proposa de partir pour
l'Italie, ce à quoi il consentit sans soulever la moindre
objection. Le jeune homme montra la même docilité lorsque sa mère
l'engagea à aller dire adieu à ses connaissances et à profiter de
cette occasion pour présenter des excuses là où il y avait lieu de
le faire. Sur ce point encore, il céda de très bonne grâce. On sut
au club que chez Pierre Pavlovitch Gaganoff, il s'était expliqué
dans les termes les plus délicats avec ce dernier et l'avait
laissé entièrement satisfait. Durant cette tournée de visites,
Nicolas fut très sérieux et même un peu sombre. Partout on le
reçut avec toutes les apparences de l'intérêt, mais partout aussi
on se sentait gêné et l'on était bien aise de savoir qu'il allait
en Italie. Lorsqu'il vint prendre congé d'Ivan Osipovitch, le
vieillard versa des larmes, mais ne put se résoudre à l'embrasser,
même au moment des derniers adieux. À la vérité, plusieurs chez
nous restaient convaincus que le vaurien s'était simplement moqué
de toute notre population et que sa maladie n'avait été qu'une
frime. Nicolas passa également chez Lipoutine.

-- Dites-moi, lui demanda-t-il, -- comment avez-vous pu deviner à
l'avance ce que je dirais de votre intelligence et charger Agafia
d'une réponse _ad hoc?_

-- Parce que je vous considère, moi aussi, comme un homme
intelligent, fit en riant Lipoutine, -- je pouvais par conséquent
prévoir votre réponse.

-- La coïncidence n'en est pas moins remarquable. Mais pourtant
permettez: ainsi vous me considériez comme un homme intelligent,
et non comme un fou, quand vous avez envoyé Agafia?

-- Comme un homme très intelligent et très sensé; seulement, j'ai
fait semblant de croire que vous n'aviez pas votre bon sens...
Vous-même alors vous avez immédiatement pénétré ma pensée et vous
m'avez fait remettre par Agafia une patente d'homme d'esprit.

-- Eh bien, ici vous vous trompez un peu; le fait est que... je ne
me portais pas bien... balbutia Nicolas Vsévolodovitch en fronçant
le sourcil, -- bah! s'écria-t-il, pouvez-vous croire en réalité
que, possédant toute ma raison, je sois capable de me jeter sur
les gens? Mais pourquoi donc ferais-je cela?

Lipoutine ne sut que répondre, mais sa physionomie répondit pour
lui. Nicolas pâlit légèrement, du moins l'employé crut le voir
pâlir.

-- En tout cas, vous avez une tournure d'esprit fort amusante,
poursuivit le jeune homme, -- mais, quant à la visite d'Agafia, je
comprends, naturellement, que c'était un affront que vous me
faisiez.

-- Aurait-il fallu vous appeler sur le terrain?

-- Hum! j'ai entendu dire que vous n'êtes pas partisan du duel...

-- C'est une traduction du français! répliqua Lipoutine avec moue
désagréable.

-- Vous tenez pour la nationalité?

L'expression de la mauvaise humeur s'accentua sur le visage de
Lipoutine.

-- Bah, bah! Que vois-je? s'exclama Nicolas remarquant tout à coup
un volume de Considérant bien en vue sur la table, -- est-ce que
vous seriez fouriériste? J'en ai peur! Eh bien, et cela, ajouta-t-
il avec un rire, tandis que ses doigts tambourinaient sur le
livre, -- est-ce que ce n'est pas aussi une traduction du
français?

-- Non, ce n'est pas une traduction du français! reprit avec une
sorte d'emportement Lipoutine, -- ce sera une traduction de la
langue humaine universelle et pas seulement du français! De la
langue de la république sociale humanitaire et de l'harmonie
cosmopolite, voilà! Mais pas du français seulement!...

-- Diable! mais cette langue-là n'existe pas! répondit le jeune
homme avec un nouveau rire.

Parfois une niaiserie même nous frappe et retient longtemps notre
attention. De toutes les impressions que son séjour dans notre
ville laissa à Nicolas Vsévolodovitch, aucune ne se grava dans son
esprit en traits aussi ineffaçables que le souvenir de cet
entretien avec Lipoutine. Qu'un petit employé provincial, un tyran
domestique, un usurier de bas étage, un ladre enfermant sous clef
les restes du dîner et les bouts de chandelle, qu'un Lipoutine
enfin rêvât Dieu sait quelle future république sociale et quelle
harmonie cosmopolite, -- décidément cela passait la compréhension
de Nicolas.

IV

Notre prince voyagea pendant plus de trois ans, si bien qu'en
ville on finit par l'oublier ou à peu près. Nous sûmes par Stépan
Trophimovitch qu'après avoir visité toute l'Europe, il était allé
en Égypte et à Jérusalem. Ensuite il prit part à une expédition
scientifique en Islande. On nous apprit aussi que, durant un
hiver, il avait suivi des cours dans une université d'Allemagne.
Il écrivait à sa mère de six mois en six mois, et même quelquefois
à intervalles plus éloignés. Recevant si rarement des nouvelles de
son fils, Barbara Pétrovna ne lui en voulait point pour cela;
puisque leurs relations étaient établies sur ce pied, elle
acceptait la chose sans murmures; mais, dans son for intérieur, et
quoiqu'elle n'en dit rien à personne, elle ne cessait de songer à
son Nicolas, dont l'absence la faisait beaucoup souffrir. Elle
élaborait à part soi divers plans et semblait devenue plus avare
encore que par le passé. À mesure qu'elle se montrait plus
soucieuse d'amasser, elle témoignait aussi plus de colère à Stépan
Trophimovitch quand ce dernier perdait au jeu.

Enfin, au mois d'avril de la présente année, Barbara Pétrovna
reçut de Paris une lettre à elle écrite par la générale Prascovie
Ivanovna Drozdoff, son amie d'enfance. Depuis huit ans les deux
dames ne s'étaient pas vues et n'avaient eu aucune correspondance
ensemble. «Les meilleurs rapports existent entre Nicolas
Vsévolodovitch et nous», écrivait Prascovie Ivanovna, «il a lié
amitié avec ma Lisa et se propose de nous accompagner en Suisse, à
Vernex-Montreux, où nous irons cet été. Ce sera de sa part un
sacrifice méritoire, car il est reçu comme un fils chez le comte
K... en ce moment à Paris, et l'on peut presque dire qu'il a son
domicile dans cette maison...» (Le comte K... était un personnage
très influent à Pétersbourg.) La lettre était courte et révélait
clairement son but, quoiqu'elle se bornât à exposer des faits sans
en tirer aucune conclusion. Les réflexions de Barbara Pétrovna ne
furent pas longues, en un instant son parti fut pris: elle fit ses
préparatifs de départ, et, au milieu d'avril, se rendit à Paris,
emmenant avec elle sa protégée Dacha (la soeur de Chatoff).
Ensuite elle alla en Suisse et revint en Russie au mois de
juillet. Elle avait laissé Dacha chez les dames Drozdoff, qui
elles-mêmes promettaient d'arriver chez nous à la fin d'août.

La famille Drozdoff était propriétaire d'un fort beau domaine dans
notre province, mais le service du général Ivan Ivanovitch l'avait
toujours mise dans l'impossibilité d'y séjourner. Le général étant
mort l'année précédente, l'inconsolable Prascovie Ivanovna se
rendit avec sa fille à l'étranger. Ce voyage était motivé par
diverses raisons: la générale voulait notamment faire une cure de
raisin à Vernex-Montreux, pendant la seconde moitié de l'été.
Après son retour en Russie, elle comptait se fixer définitivement
parmi nous. Elle possédait en ville une grande maison qu'on
n'avait pas habitée depuis de longues années et dont les volets
restaient fermés. Les Drozdoff étaient des gens riches. Prascovie
Ivanovna, mariée en premières noces au capitaine de cavalerie
Touchine, était, comme son amie de pension Barbara Pétrovna, la
fille d'un opulent fermier qui lui avait constitué une grosse dot
en la donnant pour femme à M. Touchine. Ce dernier n'était pas non
plus sans ressource, et, quand il mourut, il laissa un joli
capital à sa fille unique Lisa, alors âgée de sept ans. Maintenant
qu'Élisabeth Nikolaïevna approchait de sa vingt-deuxième année, on
pouvait hardiment évaluer sa fortune personnelle à deux cents
mille roubles, sans parler de l'héritage qui devait lui revenir
après la mort de sa mère, celle-ci n'ayant pas eu d'enfant de son
second mariage.

Barbara Pétrovna rentra dans ses foyers, enchantée du résultat de
son voyage. Elle s'applaudissait d'avoir réussi à s'entendre avec
Prascovie Ivanovna; aussi, à peine arrivée, se hâta-t-elle de tout
raconter à Stépan Trophimovitch; elle se montra même fort
expansive avec lui, ce qu'elle n'était plus guère depuis quelque
temps.

-- Hurrah! s'écria-t-il en faisant claquer ses doigts.

Il était ravi, et cela d'autant plus que jusqu'au retour de son
amie il avait été fort abattu. En partant pour l'étranger, elle ne
lui avait même pas fait des adieux convenables et ne lui avait
rien confié de ses projets, peut-être par crainte qu'il ne commît
quelque indiscrétion. La générale était alors fâchée contre lui
parce qu'il venait d'attraper une forte culotte au club. Mais,
avant même de quitter la Suisse, elle avait senti qu'elle ne
devait plus lui battre froid à son retour, et, de fait, la
punition durait depuis assez longtemps. Déjà fort affligé d'un
départ si brusque et si mystérieux, Stépan Trophimovitch avait
encore eu bien d'autres contrariétés. Son grand tourment était un
engagement pécuniaire considérable auquel il ne pouvait faire face
sans recourir à Barbara Pétrovna. De plus, au mois de mai, s'était
produit un événement grave: notre bon gouverneur Ivan Osipovitch
avait été relevé de ses fonctions, et l'arrivée de son successeur,
André Antonovitch Von Lembke, commençait à modifier sensiblement
les dispositions de presque toute la société provinciale à l'égard
de la générale Stavroguine, et, par suite, de Stépan
Trophimovitch. Du moins, celui-ci avait déjà recueilli plusieurs
observations désagréables, quoique précieuses, et son inquiétude
était grande. Ne l'avait-on pas dénoncé au nouveau gouverneur
comme un homme dangereux? Il tenait de bonne source que certaines
de nos dames étaient décidées à ne plus voir Barbara Pétrovna.
Quant à la future gouvernante (qu'on n'attendait pas avant
l'automne), on répétait, pour l'avoir entendu dire, qu'elle était
fière, mais on ajoutait qu'en revanche elle appartenait à la
véritable aristocratie, et non à la noblesse de pacotille «comme
notre pauvre Barbara Pétrovna». À en croire les bruits répandus
partout, les deux dames s'étaient autrefois rencontrées dans le
monde, et il y avait eu entre elles de tels froissements que
madame Stavroguine ne pouvait plus entendre parler de madame Von
Lembke sans éprouver une sensation maladive. L'air triomphant de
Barbara Pétrovna et l'indifférence méprisante avec laquelle elle
apprit le revirement de l'opinion publique à son égard remontèrent
le moral du craintif Stépan Trophimovitch. Subitement ragaillardi,
il se mit à raconter sur le mode humoristique l'arrivée du nouveau
gouverneur.

-- Vous savez sans aucun doute, excellente amie, commença-t-il en
traînant les mots avec une intonation coquette, -- ce que c'est
qu'un administrateur russe en général, et en particulier un
administrateur russe nouvellement installé. Mais c'est bien au
plus si vous avez pu apprendre pratiquement ce que c'est que
l'ivresse administrative...

-- L'ivresse administrative? Je ne sais pas ce que cela veut dire.

-- C'est... Vous savez, chez nous... En un mot, prenez la dernière
nullité, préposez-la à la vente des billets dans une gare de
chemin de fer, et aussitôt cette nullité, pour vous montrer son
pouvoir, se croira en droit de trancher du Jupiter avec vous quand
vous irez prendre un billet. «Sache que tu es sous ma coupe!» a-t-
elle l'air de dire. Eh bien, c'est un effet de l'ivresse
administrative...

-- Abrégez, si vous pouvez, Stépan Trophimovitch.

-- M. Von Lembke est maintenant en tournée dans la province. En un
mot, cet André Antonovitch, quoique Allemand, appartient, je le
reconnais, à la religion orthodoxe; je conviens encore que c'est
un fort bel homme, de quarante ans...

-- Où avez-vous pris que c'est un bel homme? Il a des yeux de
mouton.

-- Parfaitement exact. Mais je me suis fait ici l'écho de nos
dames...

-- Dispensez-moi de ces détails, Stépan Trophimovitch, je vous en
prie! À propos, vous portez des cravates rouges, depuis quand?

-- C'est... c'est aujourd'hui seulement que je...

-- Et faites-vous de l'exercice? vous devez abattre vos six
verstes tous les jours, est-ce que vous vous conformez à
l'ordonnance du médecin?

-- Non... pas toujours.

-- Je m'en doutais! En Suisse déjà je l'avais pressenti! cria
d'une voix irritée Barbara Pétrovna, -- à présent ce n'est pas six
verstes que vous ferez, c'est dix verstes! vous vous affaissez
terriblement, terriblement! Vous êtes, je ne dirai pas vieilli,
mais décrépit... tantôt, quand je vous ai aperçu, cela m'a
frappée, en dépit de votre cravate rouge... Quelle idée rouge!
Continuez votre récit, si vous avez réellement quelque chose à me
dire au sujet de Von Lembke, et dépêchez-vous, je vous en prie; je
suis fatiguée.

-- En un mot, je voulais seulement dire que c'est un de ces
administrateurs qui débutent à quarante ans, après avoir végété
dans l'obscurité jusqu'à cet âge, un de ces hommes sortis tout à
coup du néant, grâce à un mariage ou à quelque autre moyen non
moins désespéré... Il est maintenant parti... je veux dire qu'on
s'est empressé de me dépeindre à lui comme un corrupteur de la
jeunesse, un prédicateur de l'athéisme... Aussitôt il est allé aux
informations...

-- Mais est-ce vrai?

-- J'ai même pris mes mesures. Quand on lui a «rapporté» que vous
«gouverniez la province», vous savez, -- il s'est permis de
répondre qu'»il n'y aurait plus rien de semblable».

-- Il a dit cela?

-- Oui, et avec cette morgue... Sa femme, Julie Mikhaïlovna, nous
la verrons ici à la fin d'août, elle arrivera directement de
Pétersbourg.

-- De l'étranger. Nous nous y sommes rencontrés.

-- Vraiment?

-- À Paris et en Suisse. C'est une parente des Drozdoff.

-- Une parente? Quelle singulière coïncidence! On la dit
ambitieuse, et... elle a, paraît-il, des relations influentes?

-- Allons donc! Des relations de rien du tout! N'ayant pas un
kopek, elle est restée fille jusqu'à quarante ans. Maintenant
qu'elle a agrippé son Von Lembke, elle ne pense plus qu'à le
pousser. Ce sont deux intrigants.

-- Et elle a, dit-on, deux ans de plus que lui?

-- Cinq ans. À Moscou, sa mère balayait mon seuil avec la traîne
de sa robe; elle mendiait des invitations à mes bals, du temps de
Vsévolod Nikolaïévitch. Quant à Julie Mikhaïlovna, elle passait
toute la nuit seule, assise dans un coin, avec sa mouche en
turquoise sur le front; personne ne la faisait danser, si bien que
vers trois heures, par pitié, je lui envoyais un cavalier. Elle
avait alors vingt-cinq ans, et l'on continuait à la mener dans le
monde vêtue d'une robe courte, comme une petite fille. Il devenait
indécent de recevoir chez soi ces gens-là.

-- Il me semble que je vois cette mouche.

-- Je vous le dis, en arrivant je suis tombée au milieu d'une
intrigue. Vous avez lu la lettre de Prascovie Ivanovna, que
pouvait-il y avoir de plus clair? Eh bien, qu'est-ce que je
trouve? Cette même imbécile de Prascovie, -- elle n'a jamais été
qu'une imbécile, -- me regarde avec ébahissement: elle a l'air de
me demander pourquoi je suis venue. Vous pouvez vous figurer
combien j'ai été surprise. Je promène mes yeux autour de moi: je
vois cette Lembke qui ourdit ses trames et, à côté d'elle, ce
cousin, un neveu du vieux Drozdoff, -- tout s'explique!
Naturellement, en un clin d'oeil j'ai rétabli la situation, et
Prascovie fait de nouveau cause commune avec moi, mais une
intrigue, une intrigue!

-- Que vous avez pourtant déjouée. Oh! vous êtes un Bismarck!

-- Sans être un Bismarck, je suis cependant capable de discerner
la fausseté et la bêtise où je les rencontre. Lembke, c'est la
fausseté, et Prascovie la bêtise. J'ai rarement rencontré une
femme plus affaiblie, sans compter qu'elle a les jambes enflées et
qu'avec cela elle est bonne. Que peut-il y avoir de plus bête que
la bêtise d'une bonne personne?

-- Celle d'un méchant, ma chère amie: un sot méchant est encore
plus bête, observa noblement Stépan Trophimovitch.

-- Vous avez peut-être raison. Vous souvenez-vous de Lisa?

-- Charmante enfant!

-- Maintenant ce n'est plus une enfant, mais une femme, et une
femme de caractère. Une nature noble et ardente. Ce que j'aime en
elle, c'est qu'elle ne se laisse pas dominer par sa mère, cette
créature imbécile. Il a failli y avoir une histoire à propos du
cousin.

-- Bah! mais, au fait, entre lui et Élisabeth Nikolaïevna la
parenté n'existe pas... Est-ce qu'il a des vues?

-- Voyez-vous, c'est un jeune officier qui parle fort peu, qui est
même modeste. Je tiens à être toujours juste. Il me semble que,
personnellement, il est opposé à cette intrigue et qu'il ne désire
rien; je ne vois dans cette machination que l'oeuvre de la Lembke.
Il avait beaucoup de considération pour Nicolas. Vous comprenez,
toute l'affaire dépend de Lisa, mais je l'ai laissée dans les
meilleurs termes avec Nicolas, et lui-même m'a formellement promis
sa visite en novembre. Il n'y a donc en cause ici que la rouerie
de la Lembke et l'aveuglement de Prascovie. Cette dernière m'a dit
que tous mes soupçons n'étaient que de la fantaisie; je lui ai
répondu en la traitant d'imbécile. Je suis prête à l'affirmer au
jugement dernier. Et si Nicolas ne m'avait priée d'attendre
encore, je ne serais pas partie sans avoir démasqué cette créature
artificieuse. Elle cherchait à s'insinuer, par l'entremise de
Nicolas, dans les bonnes grâces du comte K..., elle voulait
brouiller le fils avec la mère. Mais Lisa est de notre côté, et je
me suis entendue avec Prascovie. Vous savez, Karmazinoff est mon
parent?

-- Comment! il est parent de madame Von Lembke?

-- Oui. Parent éloigné.

-- Karmazinoff, le romancier?

-- Eh! oui, l'écrivain, qu'est-ce qui vous étonne? Sans doute il
se prend pour un grand homme. C'est un être bouffi de vanité! Elle
arrivera avec lui, actuellement ils sont ensemble à l'étranger.
Elle a l'intention de fonder quelque chose dans notre ville,
d'organiser des réunions littéraires. Il viendra passer un mois
chez nous, il veut vendre le dernier bien qu'il possède ici. J'ai
failli le rencontrer en Suisse, et je n'y tenais guère. Du reste,
j'espère qu'il daignera me reconnaître. Dans le temps il
m'écrivait et venait chez moi. Je voudrais vous voir soigner un
peu plus votre mise, Stépan Trophimovitch; de jour en jour vous la
négligez davantage... Oh! quel chagrin vous me faites! Qu'est-ce
que vous lisez maintenant?

-- Je... Je...

-- Je comprends. Toujours les amis, toujours la boisson, le club,
les cartes et la réputation d'athée. Cette réputation ne me plaît
pas, Stépan Trophimovitch. Je n'aime pas qu'on vous appelle athée,
surtout à présent. Je ne l'aimais pas non plus autrefois, parce
que tout cela n'est que du pur bavardage. Il faut bien le dire à
la fin.

-- Mais, ma chère...

-- Écoutez, Stépan Trophimovitch, en matière scientifique, sans
doute, je ne suis vis-à-vis de vous qu'une ignorante, mais j'ai
beaucoup pensé à vous pendant que je faisais route vers la Russie.
Je suis arrivée à une conviction.

-- Laquelle?

-- C'est que nous ne sommes pas, à nous deux, plus intelligents
que tout le reste du monde, et qu'il y a plus intelligent que
nous...

-- Votre observation est très juste. Il y a plus intelligent que
nous, par conséquent on peut avoir plus raison que nous, par
conséquent nous pouvons nous tromper, n'est-ce pas? Mais, ma bonne
amie, mettons que je me trompe, après tout ma liberté de
conscience est un droit humain, éternel, supérieur! J'ai le droit
de ne pas être un fanatique et un bigot, si je le veux, et à cause
de cela naturellement je serai haï de divers messieurs jusqu'à la
consommation des siècles. Et puis, comme on trouve toujours plus
de moines que de raisons, et que je suis tout à fait de cet
avis...

-- Comment? Qu'est-ce que vous avez dit?

-- J'ai dit: on trouve toujours plus de moines que de raisons, et
comme je suis tout à fait de cet...

-- Cela n'est certainement pas de vous; vous avez dû prendre ce
mot-là quelque part.

-- C'est Pascal qui l'a dit.

-- Je me doutai bien que ce n'était pas vous! Pourquoi vous-même
ne parlez-vous jamais ainsi? Pourquoi, au lieu de vous exprimer
avec cette spirituelle précision, êtes-vous toujours si
filandreux? Cela est bien mieux dit que toutes vos paroles de
tantôt sur l'ivresse administrative...

-- Ma foi, chère, pourquoi?... D'abord, apparemment, parce que je
ne suis pas Pascal, et puis... en second lieu, nous autres Russes,
nous ne savons rien dire dans notre langue... Du moins, jusqu'à
présent on n'a encore rien dit...

-- Hum! ce n'est peut-être pas vrai. Du moins, vous devriez
prendre note de tels mots et les retenir pour les glisser, au
besoin, dans la conversation... Ah! Stépan Trophimovitch, je
voulais vous parler sérieusement!

-- Chère, chère amie!

-- Maintenant que tous ces Lembke, tous ces Karmazinoff... Oh! mon
Dieu, comme vous vous galvaudez! Oh! que vous me désolez!... Je
désirerais que ces gens-là ressentent de l'estime pour vous, parce
qu'ils ne valent pas votre petit doigt, et comment vous tenez-
vous? Que verront-ils? Que leur montrerai-je? Au lieu d'être par
la noblesse de votre attitude une leçon vivante, un exemple, vous
vous entourez d'un tas de fripouilles, vous avez contracté des
habitudes pas possibles, vous vous abrutissez, les cartes et le
vin sont devenus indispensable à votre existence, vous ne lisez
que Paul de Kock et vous n'écrivez rien, tandis que là-bas ils
écrivent tous; tout votre temps se dépense en bavardage. Peut-on,
est-il permis de se lier avec une canaille comme votre inséparable
Lipoutine?

-- Pourquoi donc l'appelez-vous _mon inséparable?_ protesta
timidement Stépan Trophimovitch.

-- Où est-il maintenant? demanda d'un ton sec Barbara Pétrovna.

-- Il... il vous respecte infiniment, et il est allé à S... pour
recueillir l'héritage de sa mère.

-- Il ne fait, paraît-il, que toucher de l'argent. Et Chatoff?
Toujours le même?

-- Irascible, mais bon.

-- Je ne puis souffrir votre Chatoff; il est méchant, et a une
trop haute opinion de lui-même.

-- Comment se porte Daria Pavlovna?

-- C'est de Dacha que vous parlez? Quelle idée vous prend?
répondit Barbara Pétrovna en fixant sur lui un regard curieux. --
Elle va bien, je l'ai laissée chez les Drozdoff... En Suisse, j'ai
entendu parler de votre fils, on n'en dit pas de bien, au
contraire.

-- Oh! c'est une histoire bien bête! Je vous attendais, ma bonne
amie, pour vous raconter...

-- Assez, Stépan Trophimovitch, laissez-moi la paix, je n'en puis
plus. Nous avons le temps de causer, surtout de pareilles choses.
Vous commencez à envoyer des jets de salive quand vous riez, c'est
un signe de sénilité! Et quel rire étrange vous avez
maintenant!... Mon Dieu, que de mauvaises habitudes vous avez
prises! Allons, assez, assez, je tombe de fatigue! On peut bien
avoir enfin pitié d'une créature humaine!

Stépan Trophimovitch»eut pitié de la créature humaine», mais il se
retira tout chagrin.

V

Dans les derniers jours d'août, les dames Drozdoff revinrent
enfin, elles aussi. Leur arrivée, qui précéda de peu celle de
notre nouvelle gouvernante, fit en général sensation dans la
société. Mais je parlerai de cela plus tard; je me bornerai à
dire, pour le moment, que Prascovie Ivanovna, attendue avec tant
d'impatience par Barbara Pétrovna, lui apporta une nouvelle des
plus étranges: Nicolas avait quitté les dames Drozdoff dès le mois
de juillet; ensuite, ayant rencontré le comte K... sur les bords
du Rhin, il était parti pour Pétersbourg avec ce personnage et sa
famille. (_N. B_. Le comte avait trois filles à marier.)

-- Je n'ai rien pu tirer d'Élisabeth, trop fière et trop entêtée
pour répondre à mes questions, acheva Prascovie Ivanovna, -- mais
j'ai vu de mes yeux qu'il y avait quelque chose entre elle et
Nicolas Vsévolodovitch. Je ne connais pas les causes de la
brouille; vous pouvez, je crois, ma chère Barbara Pétrovna, les
demander à votre Daria Pavlovna. Selon moi, elle n'y est pas
étrangère. Je suis positivement enchantée de vous ramener enfin
votre favorite et de la remettre entre vos mains, c'est un fardeau
de moins sur mes épaules.

Ces mots venimeux furent prononcés d'un ton plein d'amertume. On
voyait que la «femme affaiblie» les avait préparés à l'avance et
qu'elle en attendait un grand effet. Mais, avec Barbara Pétrovna,
les allusions voilées et les réticences énigmatiques manquaient
leur but. Elle somma carrément son interlocutrice de mettre les
points sur les _i_. Prascovie Ivanovna changea aussitôt de
langage: aux paroles fielleuses succédèrent les larmes et les
épanchements du coeur. Comme Stépan Trophimovitch, cette dame
irascible, mais sentimentale, avait toujours besoin d'une amitié
sincère, et ce qu'elle reprochait surtout à sa fille Élisabeth
Nikolaïevna, c'était de ne pas être pour elle une amie.

Mais de toutes ses explications et de tous ses épanchements il ne
ressortait avec netteté qu'un seul point: Lisa et Nicolas
s'étaient brouillés; du reste, Prascovie Ivanovna ne se rendait
évidemment aucun compte précis de ce qui avait amené cette
brouille. Quant aux accusations portées contre Daria Pavlovna, non
seulement elle ne les maintint pas, mais elle pria instamment
Barbara Pétrovna de n'attacher aucune importance à ses paroles de
tantôt, parce qu'elle les avait prononcées «dans un moment de
colère». Bref, tout prenait un aspect fort obscur et même louche.
Au dire de la générale Drozdoff, la rupture était due à l'esprit
obstiné et moqueur de Lisa; quoique fort amoureux, Nicolas
Vsévolodovitch s'était senti blessé dans son amour-propre par les
railleries de la jeune fille, et il lui avait riposté sur le même
ton.

-- Peu après, ajouta Prascovie Ivanovna, nous avons fait la
connaissance d'un jeune homme qui doit être le neveu de votre
«professeur», du moins, il porte le même nom...

-- C'est son fils et non pas son neveu, rectifia Barbara Pétrovna.

Prascovie Ivanovna ne pouvait jamais retenir le nom de Stépan
Trophimovitch, et, en parlant de lui, l'appelait toujours «le
professeur».

-- Eh bien, va pour son fils; moi, cela m'est égal. C'est un jeune
homme comme les autres, très vif et très dégourdi, mais voilà
tout. Ici, Lisa elle-même agit mal: elle se mit en frais
d'amabilité pour le jeune homme afin d'éveiller la jalousie chez
Nicolas Vsévolodovitch. Je ne la blâme pas trop d'avoir eu recours
à un procédé que les jeunes filles ont coutume d'employer et qui
est même assez gentil. Seulement, loin de devenir jaloux, Nicolas
Vsévolodovitch se lia d'amitié avec son rival; on aurait dit qu'il
ne remarquait rien ou que tout cela lui était indifférent. Lisa en
fut irritée. Le jeune homme partit brusquement, comme si une
affaire urgente l'eût obligé de nous quitter sans retard. Dès que
la moindre occasion s'en présentait, Lisa cherchait noise à
Nicolas Vsévolodovitch. Elle s'aperçut que celui-ci causait
quelquefois avec Dacha, ce qui la rendit furieuse. Pour moi,
matouchka, je ne vivais plus. Les médecins m'ont défendu les
émotions violentes, et ce lac si vanté avait fini par m'exaspérer:
je n'y avais gagné qu'un mal de dents et un rhumatisme. J'ai lu,
imprimé quelque part, que le lac de Genève fait du tort aux dents:
c'est une propriété qu'il a. Sur ces entrefaites, Nicolas
Vsévolodovitch reçut une lettre de la comtesse, et, le même jour,
prit congé de nous. Ma fille et lui se séparèrent en amis. Pendant
qu'elle le conduisait à la gare, Lisa fut fort gaie, fort
insouciante, et rit beaucoup, seulement, c'était une gaieté
d'emprunt. Lorsqu'il fut parti, elle devint très soucieuse, mais
ne prononça plus un seul mot à son sujet. Je vous conseillerais
même pour le moment, chère Barbara Pétrovna, de ne pas
entreprendre Lisa sur ce chapitre, vous ne feriez que nuire à
l'affaire. Si vous vous taisez, c'est elle qui vous parlera la
première, et alors vous en saurez davantage. À mon avis, l'accord
se rétablira entre eux, si toutefois Nicolas Vsévolodovitch ne
tarde pas à arriver comme il l'a promis.

-- Je vais lui écrire tout de suite. Si les choses se sont passées
ainsi, cette brouille ne signifie rien! D'ailleurs, pour ce qui
est de Daria, je la connais trop bien; cela n'a pas d'importance.

-- J'ai eu tort, je le confirme, de vous parler de Dachenka comme
je l'ai fait. Elle n'a eu avec Nicolas Vsévolodovitch que des
conversations banales à haute voix. Mais alors tout cela m'avait
tellement énervée... Lisa elle-même n'a pas tardé à lui rendre ses
bonnes grâces...

Barbara Pétrovna écrivit le même jour à Nicolas et le supplia
d'avancer son retour, ne fût-ce que d'un mois. Cependant cette
affaire continuait à l'intriguer. Elle passa toute la soirée et
toute la nuit à réfléchir. L'opinion de Prascovie Ivanovna lui
semblait pécher par un excès de naïveté et de sentimentalisme.
«Prascovie a toujours eu l'esprit romanesque», se disait-elle, «en
pension elle était déjà comme cela. Nicolas n'est pas homme à
battre en retraite devant les plaisanteries d'une fillette. La
brouille, si réellement brouille il y a, doit avoir une autre
cause. Cet officier pourtant est ici, elles l'ont amené avec
elles, et il loge dans leur maison, comme un parent. Et puis, en
ce qui concerne Daria, Prascovie s'est rétractée trop vite: elle a
certainement gardé par devers soi quelque chose qu'elle n'a pas
voulu dire...»

Le lendemain matin, Barbara Pétrovna avait arrêté un projet
destiné à trancher l'une au moins des questions qui la
préoccupaient. Ce projet brillait surtout par l'imprévu. Au moment
où elle l'élaborait, qu'y avait-il dans son coeur? il serait
difficile de le dire, et je ne me charge pas d'accorder les
contradictions nombreuses dont il fourmillait. En ma qualité de
chroniqueur, je me borne à relater les faits exactement comme ils
se sont produits, ce n'est pas ma faute s'ils paraissent
invraisemblables. Je dois pourtant déclarer que le matin, il ne
restait à la générale aucun soupçon concernant Dacha; à la vérité,
elle n'en avait jamais conçu, ayant toute confiance dans sa
protégée. Elle ne pouvait même admettre que son Nicolas eût été
entraîné par sa Daria. Quand toutes deux se mirent à table pour
prendre le thé, Barbara Pétrovna fixa sur la jeune fille un regard
attentif et prolongé, après quoi, pour la vingtième fois peut-être
depuis la veille, elle se répéta avec assurance:

-- C'est absurde!

La générale remarqua seulement que Dacha avait l'air fatiguée et
qu'elle était plus tranquille et plus apathique encore qu'à
l'ordinaire. Après le thé, suivant leur habitude invariable, les
deux femmes s'occupèrent d'un ouvrage de main. Barbara Pétrovna
exigea un compte rendu détaillé des impressions que Dacha avait
rapportées de son voyage à l'étranger; elle la questionna sur la
nature, les villes, les populations, les moeurs, les arts,
l'industrie, etc., laissant absolument de côté les Drozdoff et
l'existence que Dacha avait menée chez eux. Assise près de sa
bienfaitrice, devant une table à ouvrage, la jeune fille parla
pendant une demi-heure d'une voix coulante, monotone et un peu
faible.

-- Daria, interrompit tout à coup Barbara Pétrovna, -- tu n'as
rien de particulier à me communiquer?

Daria réfléchit durant une seconde.

-- Non, rien, répondit-elle en levant ses yeux limpides sur
Barbara Pétrovna.

-- Tu n'as rien sur le coeur, sur la conscience?

-- Rien.

Ce mot fut prononcé d'un ton bas, mais avec une sorte de fermeté
morne.

-- J'en étais sûre! Sache, Daria, que je ne douterai jamais de
toi. À présent, assieds-toi et écoute. Mets-toi sur cette chaise,
assieds-toi en face de moi, je veux te voir tout entière. Là,
c'est bien. Écoute, -- veux-tu te marier?

Un long regard interrogateur, point trop étonné, du reste, fut la
réponse de Dacha.

-- Attends, tais-toi. D'abord, il y a une différence d'âge, une
différence très grande; mais, mieux que personne, tu sais combien
cela est insignifiant. Tu es raisonnable, et il ne doit pas y
avoir d'erreur dans ta vie. D'ailleurs, c'est encore un bel homme.
En un mot, c'est Stépan Trophimovitch que tu as toujours estimé.
Eh bien?

Cette fois la physionomie de Dacha exprima plus que de la
surprise, une vive rougeur colora son visage.

-- Attends, tais-toi, ne te presse pas! Sans doute, je ne
t'oublierai pas dans mon testament, mais si je meurs, que
deviendras-tu, même avec de l'argent? On te trompera, on te volera
ton argent, et tu seras perdue. Mariée à Stépan Trophimovitch, tu
seras la femme d'un homme connu. Maintenant, envisage l'autre face
de la question: si je viens à mourir, même en lui laissant de quoi
vivre, -- que deviendra-t-il? C'est sur toi que je compte.
Attends, je n'ai pas fini; il est frivole, veule, dur, égoïste, il
a des habitudes basses, mais apprécie-le tout de même, d'abord
parce qu'il y a beaucoup pire que lui. Voyons, t'imagines-tu que
je voudrais te donner à un vaurien? Ensuite et surtout tu
l'apprécieras parce que c'est mon désir, fit-elle avec une
irritation subite, -- entends-tu? Pourquoi t'obstines-tu à ne pas
répondre?

Dacha se taisait toujours et écoutait.

-- Attends encore, je n'ai pas tout dit. C'est une femmelette, --
mais cela n'en vaut que mieux pour toi. Une pitoyable femmelette,
à vrai dire; ce ne serait pas la peine de l'aimer pour lui-même,
mais il mérite d'être aimé parce qu'il a besoin de protection,
aime-le pour ce motif. Tu me comprends? Comprends-tu?

Dacha fit de la tête un signe affirmatif.

J'en étais sûre, je n'attendais pas moins de toi. Il t'aimera
parce qu'il le doit, il le doit; il est tenu de t'adorer! vociféra
avec une véhémence particulière Barbara Pétrovna, -- du reste,
même en écartant cette considération, il s'amourachera de toi, je
le sais. Et puis, moi-même je serai là. Ne t'inquiète pas, je
serai toujours là. Il se plaindra de toi, il te calomniera, il
racontera au premier venu tes prétendus torts envers lui, il
geindra continuellement; habitant la même maison que toi, il
t'écrira des lettres, parfois deux dans la même journée, mais il
ne pourra se passer de toi, et c'est l'essentiel. Fais-toi obéir;
si tu ne sais pas lui imposer ta volonté, tu seras une imbécile.
Il menacera de se pendre, ne fais pas attention à cela: dans sa
bouche de telles menaces ne signifient rien. Mais, sans les
prendre au sérieux, ne laisse pas cependant d'ouvrir l'oeil. À un
moment donné il pourrait se pendre en effet: de pareilles gens se
suicident, non parce qu'ils sont forts, mais parce qu'ils sont
faibles. Aussi ne le pousse jamais à bout, c'est la première règle
dans un ménage. Rappelle-toi en outre que Stépan Trophimovitch est
un poète. Écoute, Dacha: il n'y a pas de bonheur qui l'emporte sur
le sacrifice de soi-même. Et puis tu me feras un grand plaisir, et
c'est là l'important. Ne prends pas ce mot pour une naïveté que
j'aurais laissé échapper par mégarde; je comprends ce que je dis.
Je suis égoïste, sois-le aussi. Je ne te force pas, tout dépend de
toi, il sera fait comme tu l'auras décidé. Eh bien, parle!

-- Cela m'est égal, Barbara Pétrovna, s'il faut absolument que je
me marie, répondit Dacha d'un ton ferme.

-- Absolument? À quoi fais-tu allusion? demanda la générale en
attachant sur elle un regard sévère.

La jeune fille resta silencieuse.

-- Quoique tu sois intelligente, tu viens de dire une sottise. Il
est vrai, en effet, que je tiens absolument à te marier, mais ce
n'est pas par nécessité, c'est seulement parce que cette idée
m'est venue, et je ne veux te faire épouser que Stépan
Trophimovitch. Si je n'avais pas ce parti en vue pour toi, je ne
penserais pas à te marier tout de suite, quoique tu aies déjà
vingt ans... Eh bien?

-- Je ferai ce qu'il vous plaira, Barbara Pétrovna.

-- Alors tu consens! Attends, tais-toi, où vas-tu donc? je n'ai
pas fini. Tu étais inscrite sur mon testament pour quinze mille
roubles, tu les recevras dès maintenant, -- après la cérémonie
nuptiale. Là-dessus, tu lui donneras huit mille roubles, c'est-à-
dire pas à lui, mais à moi. Il a une dette de huit mille roubles;
je la payerai, mais il faut qu'il sache que c'est avec ton argent.
Il te restera sept mille roubles, ne lui en donne jamais un seul.
Ne paye jamais ses dettes. Si tu le fais une fois, ce sera
toujours à recommencer. Du reste, je serai là. Vous recevrez
annuellement de moi douze cents roubles, et, en cas de besoins
extraordinaires, quinze cents, indépendamment du logement et de la
table qui seront aussi à ma charge; je vous défrayerai sous ce
rapport, comme je le défraye déjà. Vous n'aurez à payer que le
service. Vous toucherez en une seule fois tout le montant de la
pension annuelle que je vous fais. C'est à toi, entre tes mains
que je remettrai l'argent. Mais aussi sois bonne; donne-lui
quelque chose de temps en temps et permets-lui de recevoir ses
amis une fois par semaine; s'ils viennent plus souvent, mets-les à
la porte. Mais je serai là. Si je viens à mourir, votre pension
continuera à vous être servie jusqu'à son décès, tu entends,
jusqu'à _son_ décès seulement, parce que cette pension, ce n'est
pas à toi que je la fais, mais à lui. Quant à toi, en dehors des
sept mille roubles dont j'ai parlé tout à l'heure et que tu
conserveras intégralement si tu n'es pas une bête, je te laisserai
encore huit mille roubles par testament. Tu n'auras pas davantage
de moi, il faut que tu le saches. Eh bien, tu consens? Répondras-
tu, à la fin?

-- J'ai déjà répondu, Barbara Pétrovna.

-- N'oublie pas que tu es parfaitement libre: il sera fait comme
tu l'as voulu.

-- Permettez-moi seulement une question, Barbara Pétrovna: est-ce
que Stépan Trophimovitch vous a déjà dit quelque chose?

-- Non, il n'a rien dit, il ne sait rien encore, mais... il va
parler tout de suite.

Elle quitta vivement sa place et jeta sur ses épaules son châle
noir. Une légère rougeur se montra de nouveau sur les joues de
Dacha, qui suivit la générale d'un regard interrogateur. Barbara
Pétrovna se retourna soudain vers elle, le visage enflammé de
colère:

-- Tu es une sotte! Une sotte et une ingrate! Qu'as-tu dans
l'esprit? Peux-tu supposer que je veuille te mettre dans une
position fausse? Mais il viendra lui-même demander ta main à
genoux, il doit mourir de bonheur, voilà comment la chose se fera!
Voyons, tu sais bien que je ne t'exposerais pas à un affront! Ou
bien crois-tu qu'il t'épousera pour ces huit mille roubles, et que
j'aie hâte maintenant d'aller te vendre? Sotte, sotte, vous êtes
toutes des sottes et des ingrates! Donne-moi un parapluie!

Et elle courut à pied chez Stépan Trophimovitch, bravant
l'humidité des trottoirs de brique et des passerelles de bois.

VI

C'était vrai qu'elle n'aurait pas exposé Daria à un affront en ce
moment même, elle croyait lui rendre un signalé service.
L'indignation la plus noble et la plus légitime s'était allumée
dans son âme quand, en mettant son châle, elle avait surpris,
attaché sur elle, le regard inquiet et défiant de sa protégée.
Daria Pavlovna était bien, comme l'avait dit la générale Drozdoff,
la favorite de Barbara Pétrovna qui l'avait prise en affection
quand elle n'était encore qu'une enfant. Depuis longtemps, madame
Stavroguine avait décidé, une fois pour toutes, que le caractère
de Daria ne ressemblait pas à celui de son frère (Ivan Chatoff),
qu'elle était douce, tranquille, capable d'une grande abnégation,
pleine de dévouement, de modestie, de bon sens et surtout de
reconnaissance. Jusqu'à présent, Dacha paraissait avoir
complètement répondu à l'attente de sa bienfaitrice. «Il n'y aura
pas d'erreurs dans cette vie», avait dit Barbara Pétrovna, lorsque
la fillette n'était âgée que de douze ans, et, comme elle avait
pour habitude de s'attacher passionnément à ses idées, elle
résolut sur le champ de donner à Dacha l'éducation qu'elle aurait
donnée à sa propre fille. Elle confia l'enfant aux soins d'une
gouvernante anglaise, miss Kreegs; cette personne resta dans la
maison jusqu'à ce que son élève eût seize ans, puis on se priva
brusquement de ses services. On fit venir des professeurs du
gymnase, entre autres un Français authentique, ce dernier était
chargé d'enseigner la langue française à Dacha, mais il se vit,
lui aussi, brusquement congédié presque chassé. On engagea comme
maîtresse de piano une dame noble, veuve et sans fortune.
Toutefois le principal percepteur fut Stépan Trophimovitch. À vrai
dire, il avait le premier découvert Dacha; cette enfant tranquille
l'avait intéressé, et il s'était mis à lui donner des leçons,
avant que Barbara Pétrovna s'occupât d'elle. Je le répète, il
exerçait sur les babies une séduction étonnante. De huit à onze
ans, Élisabeth Nikolaïevna Touchine étudia sous sa direction (bien
entendu, il l'instruisait gratuitement, et, pour rien au monde, il
n'aurait consenti à accepter de l'argent des Drozdoff). Mais lui-
même s'était épris de la charmante enfant et lui racontait toutes
sortes de poèmes sur l'origine de l'univers, la formation de la
terre, l'histoire de l'humanité. Les leçons concernant les
premiers peuples et l'homme primitif étaient plus attachantes que
des contes arabes. Lisa se pâmait à ces récits, et, chez elle,
imitait son professeur de la façon la plus comique. Stépan
Trophimovitch le sut; il la guetta, et un jour la surprit en
flagrant délit de parodie. Lisa confuse se jeta dans ses bras en
pleurant; il pleura aussi -- de tendresse. Mais bientôt Lisa
quitta le pays, et Dacha resta seule. Quand celle-ci eut pour
maîtres des professeurs du gymnase, Stépan Trophimovitch ne
s'occupa plus de son éducation, et, peu à peu, cessa de faire
attention à elle. Longtemps plus tard, un jour qu'il dînait chez
Barbara Pétrovna, l'extérieur agréable de son ancienne élève le
frappa tout à coup; Dacha avait alors dix-sept ans. Il engagea la
conversation avec elle, fut satisfait de ses réponses, et finit
par proposer de lui faire un cours d'histoire de la littérature
russe. Barbara Pétrovna le remercia de cette idée qu'elle trouvait
fort louable. La jeune fille fut enchantée. La première leçon eut
lieu en présence de la générale. Elle avait été préparée avec le
plus grand soin, et le professeur réussit à intéresser vivement
ses auditrices. Mais quand, ayant terminé, il annonça le sujet
qu'il traiterait la fois prochaine, Barbara Pétrovna se leva
brusquement et déclara qu'il n'y aurait plus de leçons. La mine de
Stépan Trophimovitch s'allongea, toutefois il ne répondit rien.
Dacha rougit. Ainsi prit fin le cours d'histoire de la littérature
russe. Ce fut juste trois ans après que vint à l'esprit de Barbara
Pétrovna l'étrange fantaisie matrimoniale dont il est question en
ce moment.

Le pauvre Stépan Trophimovitch était seul dans son logis et ne se
doutait de rien. En proie à la mélancolie, il regardait de temps à
autre par la fenêtre, espérant voir arriver quelqu'une de ses
connaissances. Mais il n'apercevait personne. Au dehors, il
bruinait, le froid commençait à se faire sentir; il fallait
chauffer le poêle; Stépan Trophimovitch soupira. Soudain une
vision terrible s'offrit à ses yeux: par un temps pareil, à une
heure aussi indue, Barbara Pétrovna venait chez lui! Et à pied!
Dans sa stupeur, il oublia même de changer de costume et la reçut
vêtu de la camisole rose ouatée qu'il portait habituellement.

-- Ma bonne amie!... s'exclama-t-il d'une voix faible, en voyant
entrer la générale.

-- Vous êtes seul, j'en suis bien aise; je ne puis pas souffrir
vos amis! Comme vous fumez toujours! Seigneur, quelle atmosphère!
Vous n'avez pas encore fini de prendre votre thé, et il est plus
de midi! Vous trouvez votre bonheur dans le désordre, vous vous
complaisez dans la saleté! Qu'est-ce que c'est que ces papiers
déchirés qui jonchent le parquet? Nastasia, Nastasia! Que fait
votre Nastasia? matouchka, ouvre les fenêtres, les vasistas, les
portes, il faut aérer ici. Nous allons passer dans la salle; je
suis venue chez vous pour affaire. Donne au moins un coup de balai
dans ta vie, matouchka!

-- Il salit tant! grommela la servante.

-- Mais toi, balaye, balaye quinze fois par jour! Votre salle est
affreuse, ajouta Barbara Pétrovna quand ils furent entrés dans
cette pièce. -- Fermez mieux la porte, elle pourrait se mettre aux
écoutes et nous entendre. Il faut absolument que vous changiez ce
papier. Je vous ai envoyé un tapissier avec des échantillons,
pourquoi n'avez-vous rien choisi? Asseyez-vous et écoutez.
Asseyez-vous donc enfin, je vous prie. Où allez-vous donc? Où
allez-vous donc?

-- Je suis à vous tout de suite! cria de la chambre voisine Stépan
Trophimovitch, -- me revoici!

-- Ah! vous êtes allé faire toilette! dit-elle en le considérant
d'un air moqueur. (Il avait passé une redingote par-dessus sa
camisole.) En effet, cette tenue est plus en situation... étant
donné l'objet de notre entretien. Asseyez-vous donc, je vous prie.

Elle lui exposa ses intentions, carrément, sans ambages, en femme
sûre d'être obéie. Elle fit allusion aux huit mille roubles dont
il avait un besoin urgent, et entra dans des explications
détaillées au sujet de la dot. Tremblant, ouvrant de grands yeux,
Stépan Trophimovitch écoutait tout, mais sans se faire une idée
nette de ce qu'il entendait. Chaque fois qu'il voulait parler, la
voix lui manquait. Il savait seulement que la volonté de Barbara
Pétrovna s'accomplirait, qu'il aurait beau répliquer, refuser son
consentement, il était à partir de ce moment un homme marié.

-- Mais, ma bonne amie, pour la troisième fois et à mon âge... et
avec une pareille enfant! objecta-t-il enfin. -- Mais c'est une
enfant!

-- Une enfant qui a vingt ans, grâce à Dieu! Ne tournez pas ainsi
vos prunelles, je vous prie, vous n'êtes pas un acteur de
mélodrame. Vous êtes fort intelligent et fort instruit, mais vous
ne comprenez rien à la vie, vous avez besoin qu'on s'occupe
continuellement de vous. Si je meurs, que deviendrez-vous? Elle
sera pour vous une excellente niania; c'est une jeune fille
modeste, sensée, d'un caractère ferme; d'ailleurs, moi-même je
serai là, je ne vais pas mourir tout de suite. C'est une femme de
foyer, un ange de douceur. J'étais encore en Suisse quand cette
heureuse idée m'est venue. Comprenez-vous, quand je vous dis moi-
même qu'elle est un ange de douceur! s'écria la générale dans un
brusque mouvement de colère. -- Vous vivez dans la saleté, elle
fera régner la propreté chez vous, tout sera en ordre, on pourra
se mirer dans vos meubles... Eh! vous vous figurez peut-être qu'en
vous offrant un trésor pareil, je dois encore vous supplier à
mains jointes de l'accepter! Mais c'est vous qui devriez tomber à
mes genoux!... Oh! homme vain et pusillanime!

-- Mais... je suis déjà un vieillard.

-- Vous avez cinquante-trois ans, la belle affaire! Cinquante ans,
ce n'est pas la fin, mais le milieu de la vie. Vous êtes un bel
homme, et vous le savez vous-même. Vous savez aussi combien elle
vous estime. Que je vienne à mourir, qu'adviendra-t-il d'elle?
Avec vous elle sera tranquille, et ce sera également une sécurité
pour moi. Vous avez une signification, un nom, un coeur aimant;
vous toucherez une pension que je me ferai un devoir de vous
servir. Peut-être sauverez-vous cette jeune fille! En tout cas,
vous serez pour elle un porte-respect. Vous la formerez à la vie,
vous développerez son coeur, vous dirigerez ses pensées. Combien
se perdent aujourd'hui par suite d'une mauvaise direction
intellectuelle! Votre ouvrage sera prêt pour ce temps-là, et, du
même coup, vous vous rappellerez à l'attention publique.

-- Justement, je me dispose à écrire mes _Récits de l'histoire
d'Espagne, _murmura Stépan Trophimovitch sensible à l'adroite
flatterie de Barbara Pétrovna.

-- Eh bien, vous voyez, cela tombe à merveille.

-- Mais... elle? Vous lui avez parlé?

-- Ne vous inquiétez pas d'elle; vous n'avez pas à vous enquérir
de cela. Sans doute, vous devez vous-même demander sa main, la
supplier de vous faire cet honneur, vous comprenez? Mais soyez
tranquille, je serai là. D'ailleurs, vous l'aimez...

Le vertige commençait à saisir Stépan Trophimovitch; les murs
tournaient autour de lui. Il ne pouvait s'arracher à l'obsession
d'une idée terrible.

-- Excellente amie, fit-il tout à coup d'une voix tremblante, --
je... je ne me serais jamais imaginé que vous vous décideriez à me
marier... à une autre... femme!

-- Vous n'êtes pas une demoiselle, Stépan Trophimovitch; on ne
marie que les demoiselles, vous vous marierez vous-même, répliqua
d'un ton sarcastique Barbara Pétrovna.

-- Oui, j'ai pris un mot pour un autre. Mais... c'est égal, dit-il
en la regardant d'un air égaré.

-- Je vois que c'est égal, répondit-elle avec mépris. -- Seigneur!
il s'évanouit! Nastasia, Nastasia! De l'eau!

Mais l'eau ne fut pas nécessaire. Il ne tarda pas à revenir à lui.
Barbara Pétrovna prit son parapluie.

-- Je vois qu'il n'y a pas moyen de causer avec vous maintenant...

-- Oui, oui, je suis incapable...

-- Mais vous réfléchirez d'ici à demain. Restez chez vous, s'il
arrive quelque chose, faites-le moi savoir, fût-ce de nuit. Ne
m'écrivez pas, je ne lirais pas vos lettres. Demain, à cette
heure-ci, je viendrai moi-même, seule, chercher votre réponse
définitive, et j'espère qu'elle sera satisfaisante. Faites en
sorte qu'il n'y ait personne, et que votre logement soit propre.
Cela, à quoi ça ressemble-t-il? Nastasia! Nastasia!

Naturellement, le lendemain il consentit. D'ailleurs, il ne
pouvait pas faire autrement. Il y avait ici une circonstance
particulière...

VII

Ce qu'on appelait chez nous le bien de Stépan Trophimovitch (un
domaine de cinquante âmes attenant à Skvorechniki) n'était pas à
lui mais avait appartenu à sa première femme, et, comme tel, se
trouvait être maintenant la propriété de leur fils, Pierre
Stépanovitch Verkhovensky. Stépan Trophimovitch n'en avait que
l'administration, d'abord comme tuteur de son fils, puis comme
fondé de pouvoirs de celui-ci, qui, devenu majeur, avait donné
procuration à son père pour gérer sa fortune. L'arrangement était
fort avantageux pour le jeune homme: chaque année il recevait de
son père mille roubles comme revenu d'un bien qui, depuis
l'abolition du servage, en rapportait à peine cinq cents. Dieu
sait comment avaient été établies de pareilles conventions. Du
reste, ces mille roubles, c'est Barbara Pétrovna qui les envoyait,
sans que Stépan Trophimovitch y fût pour un kopek. Bien plus, non
content de garder dans sa poche tout le revenu de la propriété, il
finit par la dévaster en l'affermant à un industriel et en
vendant, à diverses reprises, à l'insu de Barbara Pétrovna, le
droit de faire des coupes dans un bois qui constituait la
principale valeur du domaine. Il retira ainsi quatre mille roubles
de futaies qui en valaient au moins huit mille. Mais force lui
était de battre monnaie d'une façon quelconque, lorsque la fortune
l'avait trop maltraité au club et qu'il n'osait recourir à la
bourse de la générale. Celle-ci grinça des dents quand enfin elle
apprit tout. Or, maintenant, Pierre Stépanovitch annonçait qu'il
allait venir vendre lui-même ses propriétés et chargeait son père
de s'occuper sans retard de cette vente. Comme bien on pense, le
noble et désintéressé Stépan Trophimovitch se sentait des torts
envers «ce cher enfant» (leur dernière rencontre remontait à neuf
ans: il s'étaient vus à Pétersbourg au moment où le jeune homme
venait d'entrer à l'Université). Primitivement, le domaine avait
pu valoir treize ou quatorze mille roubles, à présent on devait
s'estimer heureux s'il trouvait acquéreur pour cinq mille. Sans
doute Stépan Trophimovitch, muni qu'il était d'une procuration en
bonne forme, avait parfaitement le droit de vendre le bois;
d'autre part, il pouvait alléguer à sa décharge cet impossible
revenu de mille roubles que, depuis tant d'années, il envoyait à
son fils. Mais Stépan Trophimovitch était un homme doué de
sentiments nobles et généreux. Dans sa tête germa une idée grande:
quand Pétroucha arriverait, déposer soudain sur la table le prix
maximum du domaine, c'est-à-dire quinze mille roubles, sans faire
la moindre allusion aux sommes expédiées jusqu'alors, puis, les
larmes aux yeux, serrer fortement ce «cher fils» contre sa
poitrine et terminer ainsi tous les comptes. Avec beaucoup de
précaution il déroula ce petit tableau devant Barbara Pétrovna; il
lui fit entendre que cela donnerait même comme un cachet
particulier de noblesse à leur amicale liaison... à leur «idée».
Cela montrerait combien l'ancienne génération l'emportait en
grandeur d'âme et en désintéressement sur la mesquine jeunesse
contemporaine. Il invoqua encore plusieurs autres considérations;
Barbara Pétrovna l'écouta en silence; finalement elle lui déclara
d'un ton sec qu'elle consentait à acheter le domaine, et qu'elle
le payerait au prix le plus élevé, c'est-à-dire six ou sept mille
roubles (on aurait même pu l'avoir pour cinq), mais elle ne dit
pas un mot au sujet des huit mille roubles qu'il aurait fallu pour
indemniser Pétroucha de la destruction du bois.

Cet entretien qui eut lieu un mois avant la demande en mariage
laissa Stépan Trophimovitch soucieux. Naguère on pouvait encore
espérer que son fils ne se montrerait jamais dans nos parages. En
m'exprimant ainsi, je me place au point de vue d'un étranger, car,
comme père, Stépan Trophimovitch aurait repoussé avec indignation
l'idée même d'un pareil espoir. Quoi qu'il en soit, précédemment
des bruits étranges s'étaient répandus chez nous en ce qui
concernait Pétroucha. Il avait terminé ses études depuis six ans
et, au sortir de l'Université, avait mené une existence désoeuvrée
sur le pavé de Pétersbourg. Tout à coup nous apprîmes qu'il avait
pris part à la rédaction d'un placard séditieux, puis qu'il avait
quitté la Russie, qu'il se trouvait en Suisse, à Genève: on avait
donc lieu de le croire en fuite.

Cela m'étonne, nous disait alors Stépan Trophimovitch fort
contrarié de cette nouvelle, -- Pétroucha, c'est une si pauvre
tête; il est bon, noble, très sensible, et, à Pétersbourg, j'étais
fier de lui en le comparant à la jeunesse moderne, mais c'est un
pauvre sire tout de même... Et, vous savez, cela provient toujours
de ce défaut de maturité, de ce sentimentalisme! Ce qui les
fascine, ce n'est pas le réalisme, mais le côté idéaliste,
mystique, pour ainsi dire, du socialisme... Et pour moi, pour moi
quelle affaire! J'ai ici tant d'ennemis, _là-bas_ j'en ai encore
plus, ils attribueront à l'influence du père... Mon Dieu!
Pétroucha un agitateur! Dans quel temps nous vivons!

Du reste, Pétroucha ne tarda pas à envoyer de Suisse son adresse
exacte, afin de continuer à recevoir ses fonds: donc il n'était
pas tout à fait un réfugié. Et voici que, maintenant, après un
séjour de quatre ans à l'étranger, il reparaissait dans sa patrie,
et annonçait sa prochaine arrivée chez nous: donc, il n'était
inculpé de rien. Bien plus, il semblait même que quelqu'un
s'intéressât à lui et le protégeât. Sa lettre venait du sud de la
Russie, où il se trouvait alors chargé d'une mission qui, pour
n'avoir rien d'officiel, ne laissait pas d'être importante. Tout
cela était très bien, mais où prendre les sept à huit mille
roubles destinés à parfaire le prix maximum du domaine? Et s'il
surgissait des contestations, si, au lieu d'un touchant tableau de
famille, c'était un procès qu'on allait avoir? Quelque chose
disait à Stépan Trophimovitch que le sensible Pétroucha défendrait
ses intérêts mordicus. «J'ai remarqué», me faisait-il observer un
jour, «que tous ces socialistes fanatiques, tous ces communistes
enragés sont en même temps les individus les plus avares, les
propriétaires les plus durs à la détente; on peut même affirmer
que plus un homme est socialiste, plus il tient à ce qu'il a. D'où
cela vient-il? Serait-ce encore une conséquence du
sentimentalisme?» J'ignore si cette observation est juste; tout ce
que je puis dire, c'est que Pétroucha avait eu quelque
connaissance de la vente du bois, etc., et que Stépan
Trophimovitch le savait. Il m'arriva aussi de lire des lettres de
Pétroucha à son père: il écrivait fort rarement, une fois par an
tout au plus. Dernièrement, néanmoins, ayant à annoncer sa
prochaine arrivée, il avait envoyé deux missives presque coup sur
coup. Courtes et sèches, toutes les lettres du jeune homme
traitaient exclusivement d'affaires, et comme, à Pétersbourg, le
père et le fils avaient adopté entre eux le tutoiement à la mode,
la correspondance de Pétroucha rappelait à s'y méprendre les
instructions que les propriétaires du temps passé adressaient de
la capitale aux serfs chargés d'administrer leurs biens. Et
maintenant, la somme indispensable pour sauver la situation, voici
que Barbara Pétrovna l'offrait avec la main de Dacha, donnant
clairement à entendre qu'on n'obtiendrait jamais l'une si l'on
n'acceptait pas l'autre. Naturellement, Stépan
Trophimovitch s'exécuta.

Dès que la générale l'eût quitté, il m'envoya chercher et consigna
tous les autres à sa porte pour toute la journée. Comme on le
devine, il pleura un peu, dit beaucoup de belles choses, divagua
aussi passablement, fit par hasard un calembour et en fut
enchanté, puis eut une légère cholérine, -- bref, tout se passa
dans l'ordre accoutumé. Après quoi, il détacha du mur le portrait
de son Allemande décédée depuis vingt ans, et l'interpella d'un
ton plaintif: «Me pardonnes-tu?» En général, il ne semblait pas
dans son assiette. Pour noyer son chagrin, il se mit à boire avec
moi. Du reste, il ne tarda pas à s'endormir d'un sommeil paisible.
Le lendemain matin, il s'habilla avec soin, noua artistement sa
cravate blanche, et alla à plusieurs reprises se regarder dans la
glace. Il parfuma même son mouchoir, mais il se hâta de le fourrer
sous un coussin et d'en prendre un autre, aussitôt qu'il eût
aperçu par la fenêtre Barbara Pétrovna.

-- C'est très bien! dit-elle en apprenant qu'il consentait. --
D'abord, vous avez pris là une noble résolution, et ensuite vous
avez prêté l'oreille à la voix de la raison que vous écoutez si
rarement dans vos affaires privées. Du reste, rien ne presse,
ajouta-t-elle après avoir remarqué le superbe noeud de cravate de
Stépan Trophimovitch, -- pour le moment, taisez-vous, je me tairai
aussi. C'est bientôt l'anniversaire de votre naissance, j'irai
chez vous avec elle. Vous donnerez une soirée, mais, je vous prie,
point de liqueurs, ni de victuailles, rien que du thé. Du reste,
j'organiserai tout moi-même. Vous inviterez vos amis, -- nous
ferons ensemble un choix parmi eux. La veille vous confèrerez avec
elle, si c'est nécessaire. Votre soirée ne sera pas précisément
une soirée de fiançailles, nous nous bornerons à annoncer le
mariage, sans aucune solennité. Et quinze jours après, la noce
sera célébrée avec le moins de fracas possible. Vous pourriez
même, à l'issue de la cérémonie nuptiale, partir tous deux en
voyage, aller à Moscou, par exemple. Je vous accompagnerai peut-
être... Mais l'essentiel, c'est que, d'ici là, vous vous taisiez.

Ce langage étonna Stépan Trophimovitch. Il balbutia que cela
n'était pas possible, qu'il fallait bien au préalable s'entretenir
avec sa future, mais Barbara Pétrovna lui répliqua avec
irritation:

-- Pourquoi cela? D'abord, il se peut encore que la chose ne se
fasse pas.

-- Comment, il se peut qu'elle ne se fasse pas? murmura le futur
complètement abasourdi.

-- Oui, il faut encore que je voie... Mais, du reste, tout aura
lieu comme je l'ai dit, ne vous inquiétez pas, je la préparerai
moi-même. Votre intervention est absolument inutile. Tout le
nécessaire sera dit et fait, vous n'avez aucun besoin de vous
mêler de cela. À quoi bon? Quel serait votre rôle? Ne venez pas,
n'écrivez pas non plus. Et pas un mot à personne, je vous prie. Je
me tairai aussi.

Elle refusa décidément de s'expliquer, et se retira en proie à une
agitation visible. Elle avait été frappée, semblait-il, de
l'excessif empressement de Stépan Trophimovitch. Hélas! celui-ci
était loin de comprendre sa situation, et n'avait pas encore
envisagé la question sous toutes ses faces. Il se mit à faire le
rodomont:

-- Cela me plaît! s'écria-t-il en s'arrêtant devant moi et en
écartant les bras, -- vous l'avez entendue? Elle fera si bien,
qu'à la fin je ne voudrai plus. C'est que je puis aussi perdre
patience, et... ne plus vouloir! «Restez chez vous, vous n'avez
pas besoin de venir», mais pourquoi, au bout du compte, faut-il
absolument que je me marie? Parce qu'une fantaisie ridicule lui a
passé par la tête? Mais je suis un homme sérieux, et je puis
refuser de me soumettre aux caprices baroques d'une écervelée!
J'ai des devoirs envers mon fils et... envers moi-même! Je fais un
sacrifice, -- comprend-elle cela? Si j'ai consenti, c'est peut-
être parce que la vie m'ennuie, et que tout m'est égal. Mais elle
peut me pousser à bout, et alors tout ne me sera plus égal: je me
fâcherai, et je retirerai mon consentement. Et enfin, le
ridicule... Que dira-t-on au club? Que dira... Lipoutine? «Il se
peut encore que la chose ne se fasse pas», -- en voilà une, celle-
là! ça, c'est le comble! _Je suis un forçat, un Badinguet[1]_, un
homme collé au mur!...

À travers ces doléances perçait une sorte de fatuité et
d'enjouement. Du reste, nous nous remîmes à boire.

CHAPITRE III

_LES PÉCHÉS D'AUTRUI._

I

Huit jours s'écoulèrent, et la situation commença à s'éclaircir un
peu.

Je noterai en passant que, durant cette malheureuse semaine, j'eus
beaucoup d'ennui, car ma qualité de confident m'obligea à rester,
pour ainsi dire, en permanence auprès de mon pauvre ami. Ce qui le
faisait le plus souffrir, c'était la honte, et pourtant il n'avait
à rougir devant personne, attendu que, pendant ces huit jours,
notre tête-à-tête ne fut troublé par aucune visite. Mais en ma
présence même il se sentait honteux, et cela à tel point que plus
il s'ouvrait à moi, plus ensuite il m'en voulait d'avoir reçu ses
aveux. Par suite de son humeur soupçonneuse, il se figurait que la
ville entière savait déjà tout; aussi n'osait-il plus se montrer
ni au club, ni même dans son petit cercle. Bien plus, il attendait
la tombée de la nuit pour faire la promenade nécessaire à sa
santé.

Au bout de huit jours, il ignorait encore s'il était ou non
fiancé, et toutes ses démarches pour être fixé à ce sujet étaient
restées infructueuses. Il n'avait pas encore vu sa future, et il
ne savait même pas s'il était autorisé à lui donner ce nom; bref,
il en était à se demander s'il y avait quelque chose de sérieux
dans tout cela! Barbara Pétrovna refusait absolument de le
recevoir. À une de ses premières lettres (il lui en écrivit une
foule) elle répondit net en le priant de la dispenser
momentanément de tous rapports avec lui, parce qu'elle était
occupée. «J'ai moi-même», ajoutait-elle, «plusieurs choses fort
importantes à vous communiquer, j'attends pour cela un moment où
je sois plus libre qu'à présent: je vous ferai savoir moi-même, en
temps utile, quand vous pourrez venir chez moi.» Elle promettait
de renvoyer à l'avenir, non décachetées, les lettres de Stépan
Trophimovitch, attendu que ce n'était que de la «polissonnerie».
Je lus moi-même ce billet, il me le montra.

Et pourtant toutes ces grossièretés, toutes ces incertitudes
n'étaient rien en comparaison du principal souci qui le
tourmentait. Cette inquiétude le harcelait sans relâche, le
démoralisait, le faisait dépérir, c'était quelque chose dont il se
sentait plus honteux que de tout le reste, et dont il ne pouvait
se résoudre à me parler; loin de là, à l'occasion, il mentait et
cherchait à m'abuser par des faux-fuyants dignes d'un petit
écolier; cependant lui-même me faisait appeler tous les jours, il
ne pouvait rester deux heures sans me voir, je lui étais devenu
aussi nécessaire que l'air ou l'eau.

Une telle conduite blessait un peu mon amour-propre. Il va sans
dire que depuis longtemps j'avais deviné ce grand secret. Dans la
profonde conviction où j'étais alors, la révélation du souci qui
tourmentait tant Stépan Trophimovitch ne lui aurait pas fait
honneur; c'est pourquoi, jeune comme je l'étais, j'éprouvais
quelque indignation devant la grossièreté de ses sentiments et la
vilenie de certains de ses soupçons. Peut-être le condamnais-je
trop sévèrement, sous l'influence de l'ennui que me causait mon
rôle de confident forcé. J'avais la cruauté de vouloir lui
arracher des aveux complets, tout en admettant, du reste, qu'il
était difficile d'avouer certaines choses. Lui aussi m'avait
compris: il voyait clairement que j'avais deviné son secret, et
même que j'étais fâché contre lui; à son tour, il ne poupouvait me
pardonner ni ma perspicacité, ni mon mécontentement. Certes, dans
le cas présent, mon irritation était fort bête mais l'amitié la
plus vive ne résiste guère à un tête-à-tête indéfiniment prolongé.
Sous plusieurs rapports, Stépan Trophimovitch se rendait un compte
exact de sa situation, et même il en précisait très finement les
côtés sur lesquels il ne croyait pas nécessaire de garder le
silence.

-- Oh! est-ce qu'elle était ainsi dans le temps? me disait-il
quelquefois en parlant de Barbara Pétrovna. -- Est-ce qu'elle
était ainsi, jadis, quand nous causions ensemble... Savez-vous
qu'alors elle savait encore causer? Pourrez-vous le croire? elle
avait alors des idées, des idées à elle. Maintenant elle n'est
plus à reconnaître! Elle dit que tout cela n'était que du
bavardage! Elle méprise le passé... À présent, elle est devenue
une sorte de commis, d'économe, une créature endurcie, et elle se
fâche toujours...

-- Pourquoi donc se fâcherait-elle maintenant que vous avez déféré
à son désir? répliquai-je.

Il me regarda d'un air fin.

-- Cher ami, si j'avais refusé, elle aurait été furieuse, fu-ri-
euse! Moins toutefois qu'elle ne l'est maintenant que j'ai
consenti.

Sa phrase lui parut joliment tournée, et nous bûmes ce soir-là une
petite bouteille. Mais cette accalmie ne dura guère; le lendemain,
il fut plus maussade et plus insupportable que jamais.

Je lui reprochais surtout de ne pouvoir se résoudre à aller faire
visite aux dames Drozdoff; elles-mêmes, nous le savions,
désiraient renouer connaissance avec lui, car, depuis leur
arrivée, elles avaient plus d'une fois demandé de ses nouvelles,
et, et, de son côté, il mourait d'envie de les voir. Il parlait
d'Élisabeth Nikolaïevna avec un enthousiasme incompréhensible pour
moi. Sans doute il se rappelait en elle l'enfant qu'il avait tant
aimée jadis; mais, en dehors de cela, il s'imaginait, je ne sais
pourquoi, qu'auprès d'elle il trouverait tout de suite un
soulagement à ses peines présentes, et même une réponse aux graves
points d'interrogation posés devant lui. Élisabeth Nikolaïevna lui
faisait, par avance, l'effet d'une créature extraordinaire. Et
pourtant il n'allait pas chez elle, quoique chaque jour il en
formât le projet. Pour dire toute la vérité, j'étais moi-même très
désireux alors d'être présenté à cette jeune fille, et je ne
voyais que Stépan Trophimovitch qui pût me servir d'introducteur
auprès d'elle. Je l'avais plus d'une fois aperçue se promenant à
cheval en compagnie du bel officier, qui passait pour son cousin
(le neveu du feu général Drozdoff), et elle avait produit sur moi
une impression extraordinaire. Mon aveuglement fut de fort courte
durée; je reconnus vite combien ce rêve était irréalisable, mais
avant qu'il se dissipât, on comprend la colère que je dus souvent
éprouver en voyant mon pauvre ami s'obstiner dans son existence
d'ermite.

Dès le début, tous les nôtres avaient été officiellement informés
que les réceptions de Stépan Trophimovitch étaient momentanément
suspendues. Quoi que je fisse pour l'en dissuader, il tint à leur
notifier la chose. Sur sa demande, je passai donc chez toutes nos
connaissances, je leur dis que Barbara Pétrovna avait confié un
travail extraordinaire à notre «vieux» (c'était ainsi que nous
appelions entre nous Stépan Trophimovitch), qu'il avait à mettre
en ordre une correspondance embrassant plusieurs années, qu'il
s'était enfermé, que je l'aidais dans sa besogne, etc., etc.
Lipoutine était le seul chez qui je ne fusse pas encore allé, je
remettais toujours cette visite, et, à dire vrai, je n'osais pas
la faire. «Il ne croira pas un mot de ce que je lui raconterai»,
me disais-je, «il ne manquera pas de s'imaginer qu'il y a là un
secret qu'on veut lui cacher, à lui surtout, et, dès que je
l'aurai quitté, il courra toute la ville pour recueillir des
informations et répandre des cancans.» Tandis que je me faisais
ces réflexions, je le rencontrai par hasard dans la rue. Les
nôtres, que je venais de prévenir, l'avaient déjà mis au courant.
Mais, chose étrange, loin de me questionner et de témoigner aucune
curiosité à l'endroit de Stépan Trophimovitch, il m'interrompit
dès que je voulus m'excuser de n'être pas encore allé chez lui, et
aborda aussitôt un autre sujet de conversation. À la vérité, ce
n'était pas la matière qui lui manquait, il avait une grande envie
de causer et était enchanté d'avoir trouvé en moi un auditeur. Il
commença à parler des nouvelles de la ville, de l'arrivée de la
gouvernante, de l'opposition qui se formait déjà au club, etc.,
etc. Bref, il bavarda pendant un quart d'heure et d'une façon si
amusante que je ne me lassais pas de l'entendre. Quoique je ne
pusse le souffrir, j'avoue qu'il avait le talent de se faire
écouter, surtout quand il pestait contre quelque chose. Cet homme,
à mon avis, était né espion. Il savait toujours les dernières
nouvelles et connaissait toute la chronique secrète de la ville,
particulièrement les vilenies; on ne pouvait que s'étonner en
voyant combien il prenait à coeur des choses qui, parfois, ne le
concernaient pas du tout. Il m'a toujours semblé que le trait
dominant de son caractère était l'envie. Le même soir, je fis part
à Stépan Trophimovitch de ma rencontre avec Lipoutine et de
l'entretien que nous avions eu ensemble. À ma grande surprise, il
parut extrêmement agité et me posa cette étrange question:
«Lipoutine sait-il ou non?» J'essayai de lui démontrer que, dans
un temps si court, Lipoutine n'avait rien pu apprendre;
d'ailleurs, par qui aurait-il été mis au fait? mais Stépan
Trophimovitch ne se rendit point à mes raisonnements.

-- Croyez-le ou non, finit-il par me dire, -- moi, je suis
persuadé que non seulement il connaît _notre_ situation dans tous
ses détails, mais que, de plus, il sait encore quelque chose que
ni vous ni moi ne savons, quelque chose que nous ne saurons peut-
être jamais, ou que nous apprendrons quand il sera trop tard,
quand il n'y aura plus moyen de revenir en arrière!...

Je ne répondis rien, mais ces paroles donnaient fort à penser.
Durant les cinq jours qui suivirent, il ne fut plus du tout
question de Lipoutine entre nous. Je voyais très bien que Stépan
Trophimovitch regrettait vivement de n'avoir pas su retenir sa
langue et d'avoir manifesté de tels soupçons devant moi.

II

Sept ou huit jours après le consentement donné par Stépan
Trophimovitch à son mariage, tandis que je me rendais, selon mon
habitude, vers onze heures du matin chez le pauvre fiancé, il
m'arriva une aventure en chemin.

Je rencontrai Karmazinoff[2], «le grand écrivain», comme l'appelait
Lipoutine. Ses romans sont connus de toute la dernière génération
et même de la nôtre; dès l'enfance, je les avais lus et j'en avais
été enthousiasmé; ils avaient fait la joie de mes jeunes années.
Plus tard, je me refroidis un peu pour les productions de sa
plume. Les ouvrages à tendance de sa seconde manière me plurent
moins que les premiers où il y avait tant de poésie spontanée; les
derniers me déplurent tout à fait.

À en croire la renommée, il n'était rien que Karmazinoff mît au-
dessus de ses relations avec les hommes puissants et avec la haute
société. On racontait qu'il vous faisait l'accueil le plus
charmant, vous comblait d'amabilités, vous séduisait par sa
bonhomie, surtout s'il avait besoin de vous, et si, bien entendu,
vous lui aviez été présenté au préalable. Mais, à l'arrivée du
premier prince, de la première comtesse, du premier personnage
dont il avait peur, il s'empressait de vous oublier avec le dédain
le plus insultant, comme un copeau, comme une mouche, et cela
avant même que vous fussiez sorti de chez lui; cette manière
d'agir lui paraissait le suprême du bon ton. Malgré une
connaissance parfaite du savoir-vivre, il était, disait-on, si
follement vaniteux qu'il ne pouvait cacher son irascibilité
d'écrivain même dans les milieux sociaux où l'on ne s'occupe guère
de littérature. Si quelqu'un semblait se soucier peu de ses
ouvrages, il en était mortellement blessé et ne respirait que
vengeance.

Dès que s'était répandu chez nous le bruit de la prochaine arrivée
de Karmazinoff, j'avais conçu un vif désir de le voir, et, si
c'était possible, de faire sa connaissance. Je savais que je
pourrais y arriver par Stépan Trophimovitch qui avait été son ami
autrefois. Et voilà que, tout à coup, je le rencontre dans un
carrefour. Je le reconnus tout de suite. Trois jours auparavant,
on me l'avait montré se promenant en calèche avec sa gouvernante.

C'était un petit homme aux airs pincés, qu'on aurait pris pour un
vieillard, quoiqu'il n'eût pas plus de cinquante ans; d'épaisses
boucles de cheveux blancs sortaient de dessous son chapeau à haute
forme et s'enroulaient autour d'oreilles petites et rosées. Son
visage assez vermeil n'était pas fort beau; il avait un nez un peu
gros, de petits yeux vifs et spirituels, des lèvres longues et
minces dont le pli dénotait l'astuce. Sur ses épaules était
négligemment jeté un manteau comme on en aurait porté à cette
saison en Suisse ou dans l'Italie septentrionale. Mais, du moins,
tous les menus accessoires de son costume: boutons de manchettes,
lorgnon, bague, etc., étaient d'un goût irréprochable. Je suis sûr
qu'en été il doit porter des bottines de prunelle à boutons de
nacre. Quand nous nous rencontrâmes, il était arrêté au coin d'une
rue et cherchait à s'orienter. S'apercevant que je le regardais
avec curiosité, il m'adressa la parole d'une petite voix
mielleuse, quoiqu'un peu criarde:

-- Permettez-moi de vous demander le plus court chemin pour aller
rue des Boeufs.

-- Rue des Boeufs? Mais c'est ici tout près, m'écriai-je en proie
à une agitation extraordinaire. -- Vous n'avez qu'à suivre cette
rue et prendre ensuite la deuxième à gauche.

-- Je vous suis bien reconnaissant.

Minute maudite! je crois que j'étais intimidé et que ma
physionomie avait une expression servile. Il remarqua tout cela en
un clin d'oeil, et, à l'instant sans doute, comprit tout, c'est-à-
dire, que je savais qui il était, que je l'avais lu, que je
l'admirais depuis mon enfance, et qu'en ce moment je me sentais
troublé devant lui. Il sourit, inclina encore une fois la tête, et
se mit en marche dans la direction que je lui avais indiquée.
J'ignore comment il se fit qu'au lieu de continuer ma route, je le
suivis à quelques pas de distance. Tout à coup il s'arrêta de
nouveau.

-- Ne pourriez-vous pas me dire où je trouverais une station de
fiacres? me cria-t-il.

Vilain cri! vilaine voix!

-- Une station de fiacres? Mais il y en a une à deux pas d'ici...
près de la cathédrale; c'est toujours là que les cochers se
tiennent, répondis-je, et peu s'en fallut que je ne courusse
chercher une voiture à Karmazinoff. Je présume qu'il attendait
justement cela de moi. Bien entendu, je me ravisai à l'instant
même et n'en fis rien, mais mon mouvement ne lui échappa point, et
l'odieux sourire de tout à l'heure reparut sur ses lèvres. Alors
se produisit un incident que je n'oublierai jamais.

Il laissa soudain tomber un sac minuscule qu'il tenait dans sa
main gauche. Du reste, ce n'était pas, à proprement parler, un
sac, mais une petite boîte, ou plutôt un petit portefeuille, ou,
mieux encore, un ridicule dans le genre de ceux que les dames
portaient autrefois. Enfin, je ne sais pas ce que c'était; tout ce
que je sais, c'est que je me précipitai pour ramasser cet objet.

Je suis parfaitement convaincu que je ne le ramassai pas, mais le
premier mouvement fait par moi était incontestable, il n'y avait
plus moyen de le cacher, et je rougis comme un imbécile. Le malin
personnage tira aussitôt de la circonstance tout ce qu'il lui
était possible d'en tirer.

-- Ne vous donnez pas la peine, je le ramasserai moi-même, me dit-
il avec une grâce exquise quand il fut bien sûr que je ne lui
rendrais pas ce service. Puis il ramassa son ridicule en ayant
l'air de prévenir ma politesse, et s'éloigna, après m'avoir une
dernière fois salué d'un signe de tête. Je restai tout sot.
C'était exactement comme si j'avais moi-même ramassé son sac.
Pendant cinq minutes, je me figurais que j'étais un homme
déshonoré. Ensuite je partis d'un éclat de rire. Cette rencontre
me parut si drôle que je résolus de la raconter à Stépan
Trophimovitch pour l'égayer un peu.

III

Cette fois je constatai, non sans surprise, un changement
extraordinaire en lui. Dès que je fus entré, il s'avança vers moi
avec un empressement particulier et se mit à m'écouter; seulement
il avait l'air si distrait qu'il ne comprit évidemment pas les
premiers mots de mon récit. Mais à peine eus-je prononcé le nom de
Karmazinoff que je le vis perdre tout sang-froid.

-- Ne me parlez plus, taisez-vous! s'écria-t-il avec une sorte de
rage, -- voilà, voilà, regardez, lisez! lisez!

Il prit dans un tiroir et jeta sur la table trois petits morceaux
de papier, sur lesquels Barbara Pétrovna avait griffonné à la hâte
quelques lignes au crayon. Le premier billet remontait à l'avant-
veille, le second avait été écrit la veille, et le dernier était
arrivé depuis une heure. Tous trois, fort insignifiants, avaient
trait à Karmazinoff, et dénotaient chez Barbara Pétrovna la
crainte puérile que le grand écrivain n'oubliât de lui faire
visite.

Premier billet:

«S'il daigne enfin vous aller voir aujourd'hui, je vous prie de ne
pas lui parler de moi. Pas le moindre mot. Ne me rappelez d'aucune
manière à son attention.

«B. S.»

Deuxième billet:

«S'il se décide enfin à vous faire visite ce matin, vous agirez,
je crois, plus noblement en refusant de le recevoir. Voilà mon
avis, je ne sais comment vous en jugerez.

«B. S.»

Troisième et dernier billet:

«Je suis sûre qu'il y a chez vous une pleine charretée d'ordures,
et que la fumée de tabac empoisonne votre logement. Je vous
enverrai Marie et Thomas; dans l'espace d'une demi-heure, ils
mettront tout en ordre. Mais ne les gênez pas, et restez dans
votre cuisine, pendant qu'ils nettoieront. Je vous envoie un tapis
de Boukharie et deux vases chinois; depuis longtemps je me
proposais de vous les offrir; j'y joins mon Téniers (que je vous
prête). On peut placer les vases sur une fenêtre; quant au
Téniers, pendez-le à droite sous le portrait de Goethe, là il sera
plus en vue. S'il se montre enfin, recevez-le avec une politesse
raffinée, mais tâchez de mettre la conversation sur des riens, sur
quelque sujet scientifique, faites comme si vous retrouviez un ami
que vous auriez quitté hier. Pas un mot de moi. Peut-être
passerai-je chez vous dans la soirée.

«B. S.»

«_P. S._ S'il ne vient pas aujourd'hui, il ne viendra jamais.»

Après avoir pris connaissance de ces billets, je m'étonnai de
l'agitation que de pareilles niaiseries causaient à Stépan
Trophimovitch. En l'observant d'un oeil anxieux, je remarquai tout
à coup que, pendant ma lecture, il avait remplacé sa cravate
blanche accoutumée par une cravate rouge. Son chapeau et sa canne
se trouvaient sur la table. Il était pâle, et ses mains
tremblaient.

-- Je ne veux pas connaître ses préoccupations! cria-t-il avec
colère en réponse au regard interrogateur que je fixais sur lui. -
- Je m'en fiche! Elle a le courage de s'inquiéter de Karmazinoff,
et elle ne répond pas à mes lettres! Tenez, voilà la lettre
qu'elle m'a renvoyée hier, non décachetée; elle est là, sur la
table, sous le livre, sous l'_Homme qui rit._ Que m'importent ses
tracas au sujet de Ni-ko-lenka! Je m'en fiche, et je proclame ma
liberté. Au diable le Karmazinoff! Au diable la Lembke! Les vases,
je les ai cachés dans l'antichambre; le Téniers, je l'ai fourré
dans une commode, et je l'ai sommée de me recevoir à l'instant
même. Vous entendez, je l'ai sommée! J'ai fait comme elle, j'ai
écrit quelques mots au crayon sur un chiffon de papier, je n'ai
même pas cacheté ce billet, et je l'ai fait porter par Nastasia,
maintenant j'attends. Je veux que Daria Pavlovna elle-même
s'explique avec moi à la face du ciel, ou, du moins, devant vous.
Vous me seconderez, n'est-ce pas? comme ami et témoin. Je ne veux
pas rougir, je ne veux pas mentir, je ne veux pas de secrets, je
n'en admets pas dans cette affaire! Qu'on m'avoue tout,
franchement, ingénument, noblement, et alors ... alors peut-être
étonnerai-je toute la génération par ma magnanimité!... Suis-je un
lâche, oui ou non, monsieur? acheva-t-il tout à coup en me
regardant d'un air de menace comme si je l'avais pris pour un
lâche.

Je l'engageai à boire de l'eau; je ne l'avais pas encore vu dans
un pareil état. Tout en parlant, il courait d'un coin de la
chambre à l'autre, mais, soudain, il se campa devant moi dans une
attitude extraordinaire.

-- Pouvez-vous penser, reprit-il en me toisant des pieds à la
tête, -- pouvez-vous supposer que moi, Stépan Verkhovensky, je ne
trouverai pas en moi assez de force morale pour prendre ma besace,
-- ma besace de mendiant! -- pour en charger mes faibles épaules
et pour m'éloigner à jamais d'ici, quand l'exigeront l'honneur et
le grand principe de l'indépendance? Ce ne sera pas la première
fois que Stépan Verkhovensky aura opposé la grandeur d'âme au
despotisme, fût-ce le despotisme d'une femme insensée, c'est-à-
dire le despotisme le plus insolent et le plus cruel qui puisse
exister au monde, en dépit du sourire que mes paroles viennent, je
crois, d'amener sur vos lèvres, monsieur! Oh! vous ne croyez pas
que je puisse trouver en moi assez de grandeur d'âme pour savoir
finir mes jours en qualité de précepteur chez un marchand, ou
mourir de faim au pied d'un mur! Répondez, répondez sur le champ:
le croyez-vous ou ne le croyez-vous pas?

Je me tus, comme un homme qui craint d'offenser son interlocuteur
par une réponse négative, mais qui ne peut en conscience lui
répondre affirmativement. Dans toute cette irritation il y avait
quelque chose dont j'étais décidément blessé, et pas pour moi, oh!
non! Mais... je m'expliquerai plus tard.

Il pâlit.

-- Peut-être vous vous ennuyez avec moi, G...ff (c'est mon nom),
et vous désireriez... mettre fin à vos visites? dit-il de ce ton
glacé qui précède d'ordinaire les grandes explosions. Inquiet, je
m'élançai vers lui; au même instant entra Nastasia. Elle tendit
silencieusement un petit papier à Stépan Trophimovitch. Il le
regarda, puis me le jeta. C'était la réponse de Barbara Pétrovna,
trois mots écrits au crayon: «Restez chez vous».

Stépan Trophimovitch prit son chapeau et sa canne, sans proférer
une parole, et sortit vivement de la chambre; machinalement, je le
suivis. Tout à coup un bruit de voix et de pas pressés se fit
entendre dans le corridor. Il s'arrêta comme frappé d'un coup de
foudre.

-- C'est Lipoutine, je suis perdu! murmura-t-il en me saisissant
la main.

Comme il achevait ces mots, Lipoutine entra dans la chambre.

IV

Pourquoi était-il perdu par le fait de l'arrivée de Lipoutine? je
l'ignorais, et, d'ailleurs, je n'attachais aucune importance à
cette parole; je mettais tout sur le compte des nerfs. Mais sa
frayeur ne laissait pas d'être étrange, et je me promis d'observer
attentivement ce qui allait suivre.

À première vue, la physionomie de Lipoutine montrait que, cette
fois, il avait un droit particulier d'entrer, en dépit de toutes
les consignes. Il était accompagné d'un monsieur inconnu de nous,
et sans doute étranger à notre ville. En réponse au regard hébété
de Stépan Trophimovitch que la stupeur avait cloué sur place, il
s'écria aussitôt d'une voix retentissante:

-- Je vous amène un visiteur, et pas le premier venu! Je me
permets de troubler votre solitude. M. Kiriloff, ingénieur et
architecte très remarquable. Mais le principal, c'est qu'il
connaît votre fils, le très estimé Pierre Stépanovitch; il le
connaît tout particulièrement, et il a été chargé par lui d'une
commission pour vous. Il vient seulement d'arriver.

-- La commission, c'est vous qui l'avez inventée, observa d'un ton
roide le visiteur, -- je ne suis chargé d'aucune commission, mais
je connais en effet Verkhovensky. Je l'ai laissé, il y a dix
jours, dans le gouvernement de Kh...

Stépan Trophimovitch lui tendit machinalement la main et l'invita
du geste à s'asseoir; puis il me regarda, regarda Lipoutine, et,
comme rappelé soudain au sentiment de la réalité, il se hâta de
s'asseoir lui-même; mais, sans le remarquer, il tenait toujours à
la main sa canne et son chapeau.

-- Bah! mais vous vous disposiez à sortir! On m'avait pourtant dit
que vos occupations vous avaient rendu malade.

-- Oui, je suis souffrant, c'est pour cela que je voulais
maintenant faire une promenade, je...

Stépan Trophimovitch s'interrompit, se débarrassa brusquement de
sa canne et de son chapeau, et -- rougit.

Pendant ce temps j'examinais le visiteur. C'était un jeune homme
brun, de vingt-sept ans environ, convenablement vêtu, svelte et
bien fait de sa personne. Son visage pâle avait une nuance un peu
terreuse; ses yeux étaient noirs et sans éclat. Il semblait
légèrement distrait et rêveur; sa parole était saccadée et
incorrecte au point de vue grammatical; s'il avait à construire
une phrase de quelque longueur, il avait peine à s'en tirer et
transposait singulièrement les mots. Lipoutine remarqua très bien
l'extrême frayeur de Stépan Trophimovitch et en éprouva une
satisfaction visible. Il s'assit sur une chaise de jonc qu'il
plaça presque au milieu de la chambre, de façon à se trouver à
égale distance du maître de la maison et de M. Kiriloff, lesquels
s'étaient assis en face l'un de l'autre sur deux divans opposés.
Ses yeux perçants furetaient dans tous les coins.

-- Je... je n'ai pas vu Pétroucha depuis longtemps... C'est à
l'étranger que vous vous êtes rencontrés? balbutia Stépan
Trophimovitch en s'adressant au visiteur.

-- Et ici et à l'étranger.

-- Alexis Nilitch est lui-même tout fraîchement arrivé de
l'étranger où il a séjourné quatre ans, intervint Lipoutine; -- il
y était allé pour se perfectionner dans sa spécialité, et il est
venu chez nous parce qu'il a lieu d'espérer qu'on l'emploiera à la
construction du pont de notre chemin de fer: en ce moment il
attend une réponse. Il a fait, par l'entremise de Pierre
Stépanovitch, la connaissance de la famille Drozdoff et
d'Élisabeth Nikolaïevna.

L'ingénieur écoutait avec une impatience mal dissimulée. Il me
faisait l'effet d'un homme vexé.

-- Il connaît aussi Nicolas Vsévolodovitch.

-- Vous connaissez aussi Nicolas Vsévolodovitch? demanda Stépan
Trophimovitch.

-- Oui.

-- Je... il y a un temps infini que je n'ai vu Pétroucha, et... je
me sens si peu en droit de m'appeler son père... c'est le mot;
je... comment donc l'avez-vous laissé?

-- Mais je l'ai laissé comme à l'ordinaire... il viendra lui-même,
répondit M. Kiriloff qui semblait pressé de couper court à ces
questions. Décidément il était de mauvaise humeur.

-- Il viendra! Enfin je... voyez-vous, il y a trop longtemps que
je n'ai vu Pétroucha! reprit Stépan Trophimovitch empêtré dans
cette phrase; -- maintenant j'attends mon pauvre garçon envers
qui... oh! envers qui je suis si coupable! Je veux dire que, dans
le temps, quand je l'ai quitté à Pétersbourg, je le considérais
comme un zéro. Vous savez, un garçon nerveux, très sensible et...
poltron. Au moment de se coucher, il se prosternait jusqu'à terre
devant l'icône, et faisait le signe de la croix sur son oreiller
pour ne pas mourir dans la nuit... je m'en souviens. Enfin, aucun
sentiment du beau, rien d'élevé, par le moindre germe d'une idée
future... c'était comme un petit idiot. Du reste, moi-même je dois
avoir l'air d'un ahuri, excusez-moi, je... vous m'avez trouvé...

-- Vous parlez sérieusement quand vous dites qu'il faisait le
signe de la croix sur son oreiller? demanda brusquement
l'ingénieur que ce détail paraissait intéresser.

-- Oui, il faisait le signe de la croix...

-- Cela m'étonne de sa part; continuez.

Stépan Trophimovitch interrogea des yeux Lipoutine.

-- Je vous suis bien reconnaissant de votre visite, mais, je
l'avoue, maintenant je... je ne suis pas en état... Permettez-moi
pourtant de vous demander où vous habitez.

-- Rue de l'Épiphanie, maison Philippoff.

-- Ah! c'est là où demeure Chatoff, fis-je involontairement.

-- Justement, c'est dans la même maison, s'écria Lipoutine, --
seulement Chatoff habite en haut, dans la mezzanine tandis
qu'Alexis Nilitch s'est installé en bas, chez le capitaine
Lébiadkine. Il connaît aussi Chatoff et la femme de Chatoff. Il
s'est trouvé en rapports très intimes avec elle pendant son séjour
à l'étranger.

-- Comment! Se peut-il que vous sachiez quelque chose concernant
le malheureux mariage de ce pauvre ami et que vous connaissiez
cette femme? s'écria avec une émotion soudaine Stépan
Trophimovitch, -- vous êtes le premier que je rencontre l'ayant
connue personnellement; et si toutefois...

-- Quelle bêtise! répliqua l'ingénieur dont le visage s'empourpra,
-- comme vous brodez, Lipoutine! Jamais je n'ai été en rapports
intimes avec la femme de Chatoff; une fois, il m'est arrivé de
l'apercevoir de loin, voilà tout... Chatoff, je le connais.
Pourquoi donc inventez-vous toujours des histoires?

Il se tourna tout d'une pièce sur le divan et prit son chapeau,
puis il s'en débarrassa et se rassit à sa première place. En même
temps ses yeux noirs étincelaient, fixés sur Stépan Trophimovitch
avec une expression de défi. Je ne pouvais comprendre une
irritation si étrange.

-- Excusez-moi, reprit d'un ton digne Stépan Trophimovitch, -- je
comprends que cette affaire est peut-être fort délicate...

-- Il n'y a ici aucune affaire délicate, répondit M. Kiriloff, --
et quand j'ai crié: «Quelle bêtise!» ce n'est pas à vous que j'en
avais, mais à Lipoutine, parce qu'il invente toujours. Pardonnez-
moi, si vous avez pris cela pour vous. Je connais Chatoff, mais je
ne connais pas du tout sa femme... pas du tout!

-- J'ai compris, j'ai compris; si j'insistais, c'est seulement
parce que j'aime beaucoup notre pauvre ami, notre irascible ami,
et parce que je me suis toujours intéressé... Cet homme a eu tort,
selon moi, de renoncer si complètement à ses anciennes idées, qui
péchaient peut-être par un excès de jeunesse, mais qui ne
laissaient pas d'être justes au fond. À présent, il divague à un
tel point sur «notre sainte Russie», que j'attribue cette lésion
de son organisme, -- je ne veux pas appeler la chose autrement, --
à quelque forte secousse domestique, et notamment à son malheureux
mariage. Moi qui ai étudié à fond notre pauvre Russie, et consacré
toute ma vie au peuple russe, je puis vous assurer qu'il ne le
connaît pas, et que de plus...

-- Moi non plus je ne connais nullement le peuple russe, et... je
n'ai pas le temps de l'étudier! fit brusquement l'ingénieur
interrompant Stépan Trophimovitch au beau milieu de sa phrase.

-- Il l'étudie, il l'étudie, remarqua Lipoutine, -- il a déjà
commencé à l'étudier, il est en train d'écrire un article très
curieux sur les causes qui multiplient les cas de suicide en
Russie, et, d'une façon générale, sur les influences auxquelles
est due l'augmentation ou la diminution des suicides dans la
société. Il est arrivé à des résultats étonnants.

L'ingénieur se fâcha.

-- Vous n'avez aucunement le droit de dire cela, grommela-t-il
avec colère, -- je ne fais pas du tout d'article. Je ne donne pas
dans ces stupidités. Je vous ai demandé quelques renseignements en
confidence et tout à fait par hasard. Il n'est pas question
d'article; je ne publie rien, et vous n'avez pas le droit...

Cette irritation semblait faire le bonheur de Lipoutine.

-- Pardon, j'ai pu me tromper en donnant le nom d'article à votre
travail littéraire. Alexis Nilitch se borne à recueillir des
observations et ne touche pas du tout au fond de la question, à ce
qu'on pourrait appeler son côté moral; bien plus, il repousse
absolument la morale elle-même et tient pour le principe moderne
de la destruction universelle comme préface à la réforme sociale.
Il réclame plus de cent millions de têtes pour établir en Europe
le règne du bon sens: c'est beaucoup plus qu'on n'en a demandé au
dernier congrès de la paix. En ce sens, Alexis Nilitch va plus
loin que personne.

L'ingénieur écoutait, un pâle et méprisant sourire sur les lèvres.
Pendant une demi-minute, tout le monde se tut.

-- Tout cela est bête, Lipoutine, dit enfin avec une certaine
dignité M. Kiriloff. -- Si je vous avais exposé ma manière de
voir, vous seriez libre de la critiquer. Mais vous n'avez pas ce
droit-là, parce que je ne parle jamais à personne. Je dédaigne de
parler... Si j'ai telle ou telle conviction, c'est que cela est
clair pour moi... et le langage que vous venez de tenir est bête.
Je ne disserte pas sur les points qui sont tranchés pour moi. Je
ne puis souffrir la discussion, je ne veux jamais raisonner...

-- Et peut-être vous faites bien, ne put s'empêcher d'observer
Stépan Trophimovitch.

-- Je vous demande pardon, mais ici je ne suis fâché contre
personne, poursuivit avec vivacité le visiteur; -- depuis quatre
ans, j'ai vu peu de monde; pendant ces quatre années j'ai peu
causé; j'évitais les rapports avec les gens parce que cela était
sans utilité pour mes buts. Lipoutine a découvert cela, et il en
rit. Je le comprends et je n'y fais pas attention, je suis
seulement vexé de la liberté qu'il prend. Mais si je ne vous
expose pas mes idées, acheva-t-il à l'improviste en nous
enveloppant tous d'un regard assuré, ce n'est pas du tout que je
craigne d'être dénoncé par vous au gouvernement; non; je vous en
prie, n'allez pas vous figurer des bêtises pareilles...

Personne ne répondit à ces mots; nous nous contentâmes de nous
regarder les uns les autres. Lipoutine lui-même cessa de rire.

-- Messieurs, je suis désolé, dit Stépan Trophimovitch se levant
avec résolution, -- mais je ne me sens pas bien. Excusez-moi.

-- Ah! il faut s'en aller, remarqua M. Kiriloff en prenant son
chapeau, -- vous avez bien fait de le dire, sans cela je n'y aurai
pas pensé.

Il se leva et avec beaucoup de bonhomie s'avança, la main tendue,
vers le maître de la maison.

-- Je regrette d'être venu vous déranger alors que vous êtes
souffrant.

-- Je vous souhaite chez vous tout le succès possible, répondit
Stépan Trophimovitch en lui serrant cordialement la main, -- Si,
comme vous le dites, vous avez vécu si longtemps à l'étranger, si
vous avez, dans l'intérêt de vos buts, évité le commerce des gens
et oublié la Russie, je comprends que vous vous trouviez un peu
dépaysé au milieu de nous autres, Russes primitifs. Mais cela se
passera. Il y a seulement une chose qui me chiffonne: vous voulez
construire notre pont et en même temps vous vous déclarez partisan
de la destruction universelle. On ne vous confiera pas la
construction de notre pont!

-- Comment! que dites-vous?... Ah diable! s'écria Kiriloff frappé
de cette observation, et il se mit à rire avec la plus franche
gaieté. Durant un instant son visage prit une expression tout à
fait enfantine qui, me sembla-t-il, lui allait très bien.
Lipoutine se frottait les mains, enchanté du mot spirituel de
Stépan Trophimovitch. Et moi je ne cessais de me demander pourquoi
ce dernier avait eu si peur de Lipoutine, pourquoi, en entendant
sa voix, il s'était écrié: «Je suis perdu!»

V

Nous nous arrêtâmes tous sur le seuil de la porte. C'était le
moment où maîtres de maison et visiteurs échangent les dernières
civilités avant de se séparer.

-- S'il est de mauvaise humeur aujourd'hui, dit brusquement
Lipoutine, -- c'est parce qu'il a eu tantôt une prise de bec avec
le capitaine Lébiadkine à propos de la soeur de celui-ci. Elle est
folle, et chaque jour le capitaine Lébiadkine lui donne le fouet.
Il la fustige matin et soir avec une vraie nagaïka de Cosaque.
Alexis Nilitch s'est même transféré dans un pavillon attenant à la
maison pour ne plus être témoin de ces scènes. Allons, au revoir.

-- Une soeur? Malade? Avec une nagaïka? s'écria Stépan
Trophimovitch, comme si on l'avait lui-même cinglé d'un coup de
fouet. -- Quelle soeur? Quel Lébiadkine?

Sa frayeur de tantôt l'avait ressaisi instantanément.

-- Lébiadkine! Mais c'est un capitaine en retraite; auparavant il
s'intitulait seulement capitaine d'état-major...

-- Eh! que m'importe son grade? Quelle soeur? Mon Dieu...
Lébiadkine, dites-vous? Mais nous avons eu ici un Lébiadkine...

-- C'est celui-là même, c'est _notre_ Lébiadkine, celui de
Virguinsky, vous vous rappelez?

-- Mais celui-là a été pris faisant circuler de faux assignats?

-- Eh bien, il est revenu, il y a à peu près trois semaines, et
dans des circonstances très particulières.

-- Mais c'est un vaurien?

-- Comme s'il ne pouvait pas y avoir de vauriens chez nous! fit
brusquement Lipoutine; il souriait, et ses petits yeux malins
semblaient vouloir fouiller dans l'âme de Stépan Trophimovitch.

-- Ah! mon Dieu, ce n'est pas du tout de cela que je... quoique,
du reste, je sois parfaitement d'accord avec vous sur ce point.
Mais la suite, la suite! Que vouliez-vous dire par là? Voyons,
vous vouliez certainement dire quelque chose!

-- Tout cela n'a aucune importance... D'après toutes les
apparences, ce n'est pas une affaire de faux billets qui a motivé,
dans le temps, le départ de ce capitaine; il a quitté notre ville
simplement pour se mettre en quête de sa soeur; celle-ci, paraît-
il, s'était réfugiée dans un endroit inconnu, espérant se dérober
à ses recherches; eh bien, il vient de la ramener ici, voilà toute
l'histoire! on dirait que vous avez peur, Stépan Trophimovitch;
pourquoi cela? Du reste, je ne fais que répéter ici les propos
qu'il tient sous l'influence de la boisson; quand il n'est pas
ivre, il se tait là-dessus. C'est un homme irascible, et, pour
ainsi dire, un militaire frotté d'esthétique, mais de mauvais
goût. Quant à sa soeur, elle est non seulement folle, mais encore
boiteuse. Il paraît qu'elle a été séduite par quelqu'un, et que,
depuis plusieurs années déjà, M. Lébiadkine reçoit du séducteur un
tribut annuel en réparation du préjudice causé à l'honneur de sa
famille; du moins, voilà ce qui ressort de ses bavardages; mais, à
mon avis, ce ne sont que des paroles d'ivrogne et pures hâbleries.
Les lovelaces s'en tirent à bien meilleur marché. Quoi qu'il en
soit, une chose certaine, c'est qu'il a de l'argent. Il y a une
douzaine de jours, il allait pieds nus, et, maintenant, je l'ai vu
moi-même, il a des centaines de roubles à sa disposition. Sa soeur
a tous les jours des accès durant lesquels elle pousse des cris,
et il la morigène à coups de nagaïka. «C'est ainsi, dit-il, qu'il
faut inculquer le respect à la femme.» Je ne comprends pas comment
Chatoff qui demeure au-dessus d'eux n'a pas encore déménagé.
Alexis Nilitch n'a pas pu y tenir; il avait fait leur connaissance
à Pétersbourg, mais il n'est resté que trois jours chez eux; à
présent, pou être tranquille, il s'est installé dans le pavillon.

-- Tout cela est vrai? demanda Stépan Trophimovitch à l'ingénieur.

-- Vous êtes fort bavard, Lipoutine, murmura d'un ton fâché
M. Kiriloff.

-- Des mystères, des secrets! Comment se fait-il qu'il y ait tout
à coup chez nous tant de secrets et de mystères! s'écria Stépan
Trophimovitch incapable de se contenir.

L'ingénieur fronça le sourcil, rougit, et, avec un haussement
d'épaules, sortit de la chambre.

-- Alexis Nilitch lui a même arraché son fouet qu'il a brisé et
jeté par la fenêtre; ils ont eu une vive altercation ensemble,
ajouta Lipoutine.

-- À quoi bon ces bavardages, Lipoutine? C'est bête, à quoi bon?
dit Alexis Nilitch en faisant un pas en arrière.

-- Pourquoi donc cacher, par modestie, les nobles mouvements de
son âme, c'est-à-dire de votre âme? je ne parle pas de la mienne.

-- Comme c'est bête... et cela ne sert à rien... Lébiadkine est
bête et absolument futile... inutile pour l'action et... tout à
fait nuisible. Pourquoi racontez-vous toutes ces choses-là? Je
m'en vais.

-- Ah! quel dommage! s'écria en souriant Lipoutine, -- sans cela,
Stépan Trophimovitch, je vous aurais encore amusé avec une petite
anecdote. J'étais même venu dans l'intention de vous la raconter,
quoique, du reste, vous la connaissiez déjà, j'en suis sûr.
Allons, ce sera pour une autre fois, Alexis Nilitch est si
pressé... Au revoir. Il s'agit, dans cette anecdote, de Barbara
Pétrovna, elle m'a fait rire avant-hier! elle m'a envoyé chercher
exprès, c'est à se tordre, positivement. Au revoir.

Mais Stépan Trophimovitch le saisit violemment par l'épaule, le
ramena de force dans la chambre et le fit asseoir sur une chaise.
Lipoutine eut même peur.

-- Mais comment donc? commença-t-il de lui-même, tandis qu'il
observait avec une attention inquiète le visage de Stépan
Trophimovitch, -- elle me fait venir tout à coup chez elle et me
demande «confidentiellement» mon opinion personnelle sur l'état
mental de Nicolas Vsévolodovitch. N'est-ce pas renversant?

-- Vous avez perdu l'esprit, grommela Stépan Trophimovitch, et,
soudain, comme hors de lui, il ajouta:

-- Lipoutine, vous le savez trop bien, vous n'êtes venu que pour
me communiquer quelque vilenie de ce genre et... pire encore!

Je me rappelai immédiatement ce qu'il m'avait dit peu de jours
auparavant: «Non seulement Lipoutine connaît notre position mieux
que nous, mais il sait encore quelque chose que nous-mêmes ne
saurons jamais.»

-- Allons donc, Stépan Trophimovitch! balbutia Lipoutine qui
paraissait fort effrayé, -- allons donc!...

-- Trêve de dénégations! Commencez! Je vous prie instamment,
monsieur Kiriloff, de rentrer aussi dans la chambre, je désire que
vous soyez présent! Asseyez-vous. Et vous, Lipoutine, commencez
votre récit franchement, simplement... n'essayez pas de recourir à
des échappatoires!

-- Si j'avais su que cela vous ferait tant d'effet, je n'aurais
rien dit... Mais je pensais que Barbara Pétrovna elle-même vous
avait déjà mis au courant.

-- Vous ne pensiez pas cela du tout! Commencez, commencez donc,
vous dit-on!

-- Mais, vous aussi, asseyez-vous, je vous prie. Je ne pourrai pas
parler si vous continuez à vous agiter ainsi devant moi.

Dominant son émotion, Stépan Trophimovitch s'assit avec dignité
sur un fauteuil. L'ingénieur regardait le plancher d'un air
sombre. Lipoutine le considéra avec une joie maligne.

-- Mais je ne sais comment entrer en matière... vous m'avez
tellement troublé...

VI

-- Tout à coup, avant-hier, elle m'envoie un de ses domestiques
avec prière de l'aller voir le lendemain à midi. Pouvez-vous vous
imaginer cela? Toute affaire cessante, hier, à midi précis, je me
rends chez elle. On m'introduit immédiatement au salon, où je n'ai
à attendre qu'une minute: elle entre, m'offre un siège, et
s'assied en face de moi. J'osais à peine y croire; vous savez
vous-même quelle a toujours été sa manière d'être à mon égard!
Elle aborde la question sans préambule, selon sa coutume. «Vous
vous rappelez», me dit-elle, «qu'il y a quatre ans, Nicolas
Vsévolodovitch, étant malade, a commis quelques actes étranges,
dont personne en ville ne savait que penser, jusqu'au moment où
tout s'est éclairci. Vous avez vous-même été atteint par un de ses
actes. Nicolas Vsévolodovitch, après son retour à la santé, est
allé chez vous, sur le désir que je lui en ai témoigné. Je sais
aussi qu'auparavant il avait déjà causé plusieurs fois avec vous.
Dites-moi franchement et sans détours comment vous... (à cet
endroit de son discours sa parole devint hésitante) -- comment
vous avez trouvé alors Nicolas Vsévolodovitch... Quel effet a-t-il
produit sur vous... quelle opinion avez-vous pu vous faire de lui,
et... avez-vous maintenant?...» Ici, son embarras fut tel qu'elle
dut s'interrompre pendant une minute, et qu'elle rougit tout à
coup. J'étais inquiet. Elle reprit d'un ton non pas ému --
l'émotion ne lui va pas -- mais fort imposant: «Je désire que vous
me compreniez bien. Je vous ai envoyé chercher parce que je vous
considère comme un homme plein de pénétration et de finesse,
capable, par conséquent, de faire des observations exactes.
(Comment trouvez-vous ces compliments?) Vous comprendrez aussi
sans doute que c'est une mère qui vous parle... Nicolas
Vsévolodovitch a éprouvé dans la vie certains malheurs, et
traversé plusieurs vicissitudes. Tout cela a pu influer sur l'état
de son esprit. Bien entendu, il n'est pas question ici, il ne
saurait être question d'aliénation mentale! (Ces mots furent
prononcés d'un ton ferme et hautain) Mais il a pu résulter de là
quelque chose d'étrange, de particulier, un certain tour d'idées,
une disposition à voir les choses sous un jour spécial.» Ce sont
ses expressions textuelles, et j'admirais, Stépan Trophimovitch,
avec quelle précision Barbara Pétrovna savait s'expliquer. C'est
une dame d'une haute intelligence! «Du moins», continua-t-elle,
«j'ai moi-même remarqué chez lui une sorte d'inquiétude constante
et une tendance à des inclinations particulières. Mais je suis
mère, et vous, vous êtes un étranger; par suite, vous êtes en
mesure, avec votre intelligence, de vous former une opinion plus
indépendante. Je vous supplie enfin (c'est ainsi qu'elle s'est
exprimée: je vous supplie) de me dire toute la vérité, sans aucune
réticence, et si, en outre, vous me promettez de ne jamais oublier
le caractère confidentiel de cet entretien, vous pouvez compter
qu'à l'avenir je ne négligerai aucune occasion de vous témoigner
ma reconnaissance». Eh bien, qu'est-ce que vous en dites?

-- Vous... vous m'avez tellement stupéfié... bégaya Stépan
Trophimovitch, -- que je ne vous crois pas...

Lipoutine n'eut pas l'air de l'avoir entendu.

-- Non, notez encore ceci, poursuivit-il, il fallait qu'elle fût
joliment inquiète et agitée pour avoir adressé, elle si grande
dame, une pareille question à un homme comme moi, et pour s'être
abaissée même jusqu'à me demander le secret. Qu'est-ce qu'il y a
donc? Aurait-on appris quelque nouvelle inattendue concernant
Nicolas Vsévolodovitch?

-- Je ne sais... aucune nouvelle... je n'ai pas vu Barbara
Pétrovna depuis plusieurs jours... balbutia Stépan Trophimovitch,
qui évidemment avait peine à renouer le fil des ses idées, -- mais
je vous ferai observer, Lipoutine... je vous ferai observer que,
si l'on vous a parlé en confidence, et qu'à présent devant tout le
monde vous...

-- Tout à fait en confidence! Que la foudre me frappe si je mens!
Voilà si je... Mais puisque c'est ici... eh bien, qu'est-ce que
cela fait? Voyons, nous tous, ici présents, y compris même Alexis
Nilitch, est-ce que nous sommes des étrangers?

-- Je ne partage pas cette manière de voir; sans doute, nous
sommes ici trois qui garderons le silence, mais pour ce qui est de
vous, je ne crois pas du tout à votre discrétion.

-- Que dites-vous donc? Je suis plus intéressé que personne à me
taire, puisqu'on m'a promis une reconnaissance éternelle! Et,
tenez, je voulais justement, à ce propos, vous signaler un cas
extrêmement étrange, plutôt psychologique, pour ainsi dire, que
simplement étrange. Hier soir, encore tout remué par mon entretien
avec Barbara Pétrovna (vous pouvez vous figurer vous-même quelle
impression il a produite sur moi), je questionnai Alexis Nilitch:
Vous avez connu, lui dis-je, Nicolas Vsévolodovitch tant à
l'étranger qu'à Pétersbourg, comment le trouvez-vous sous le
rapport de l'esprit et des facultés? Il me répond laconiquement, à
sa manière, que c'est un homme d'un esprit fin et d'un jugement
sain. Mais, reprends-je, n'avez-vous jamais remarqué chez lui une
certaine déviation d'idées, un tour d'esprit particulier, comme
qui dirait une sorte de folie? Bref, je répète la question que
m'avait posée Barbara Pétrovna elle-même. Alors, figurez-vous, je
vois Alexis Nilitch devenir tout à coup pensif et faire une mine
renfrognée, tenez, tout à fait comme à présent. «Oui, dit-il,
quelque chose m'a parfois paru étrange.» Or, pour qu'une chose
paraisse étrange à Alexis Nilitch, il ne faut pas demander si elle
doit l'être, n'est-ce pas?

-- C'est vrai? fit Stépan Trophimovitch en s'adressant à
l'ingénieur.

Celui-ci releva brusquement la tête, ses yeux étincelaient.

-- Je désirerais ne pas parler de cela, répondit-il, -- je veux
contester votre droit, Lipoutine. Vous n'avez nullement le droit
d'invoquer mon témoignage. Je suis loin de vous avoir dit toute ma
pensée. J'ai fait la connaissance de Nicolas Vsévolodovitch à
Pétersbourg, mais il y a longtemps de cela, et, quoique je l'aie
revu depuis, je le connais fort peu. Je vous prie de me laisser en
dehors de vos cancans.

Lipoutine écarta les bras comme un innocent injustement accusé.

-- Moi un cancanier! Pourquoi pas tout de suite un espion? Vous
l'avez belle, Alexis Nilitch, à critiquer les autres quand vous
vous tenez en dehors de tout. Voilà le capitaine Lébiadkine, vous
ne sauriez croire, Stépan Trophimovitch, à quel point il est bête,
on n'ose même pas le dire; il y a en russe une comparaison qui
exprime ce degré de bêtise. Il croit, lui aussi, avoir à se
plaindre de Nicolas Vsévolodovitch, dont il reconnaît cependant la
supériorité intellectuelle. «Cet homme m'étonne, dit-il, c'est un
très sage serpent.» Telle sont ses propres paroles. Hier, je
l'interroge à son tour (j'étais toujours sous l'influence de ma
conversation avec Barbara Pétrovna, et je songeais aussi à ce que
m'avait dit Alexis Nilitch). «Eh bien, capitaine, lui dis-je,
qu'est-ce que vous pensez de votre très sage serpent? Est-il fou,
ou non?» À ces mots, le croiriez-vous? il sursauta comme si je lui
avais soudain asséné, sans sa permission, un coup de fouet par
derrière. «Oui, répondit-il, oui, seulement cela ne peut
influer...» sur quoi? il ne l'a pas dit, mais ensuite il est tombé
dans une rêverie si profonde et si sombre que son ivresse s'est
dissipée. Nous étions alors attablés au traktin Philipoff. Une
demi-heure se passa ainsi, puis, brusquement, il déchargea un coup
de poing sur la table. «Oui, dit-il, il est fou, seulement cela ne
peut pas influer...» Et de nouveau il laissa sa phrase inachevée.
Naturellement, je ne vous donne qu'un extrait de notre
conversation, la pensée est facile à comprendre: interrogez qui
vous voulez vous retrouvez chez tous la même idée, et pourtant,
autrefois, cette idée-là n'était venue à l'idée de personne: «Oui
dit-on, il est fou; c'est un homme fort intelligent, mais il peut
être fou tout de même.»

Stépan Trophimovitch restait soucieux.

-- Et comment Lébiadkine connaît-il Nicolas Vsévolodovitch?

-- Vous pourriez le demander à Alexis Nilitch, qui tout à l'heure,
ici, m'a traité d'espion. Moi, je suis un espion et je ne sais
rien, mais Alexis Nilitch connaît le fond des choses et se tait.

-- Je ne sais rien ou presque rien, répliqua avec irritation
l'ingénieur, -- vous payez à boire à Lébiadkine pour lui tirer les
vers du nez. Vous m'avez amené ici pour me faire parler. Donc vous
êtes un espion!

-- Je ne lui ai pas encore payé à boire, j'estime que le jeu n'en
vaudrait pas la chandelle; j'ignore quelle importance ses secrets
ont pour vous, mais pour moi ils n'en ont aucune. Au contraire,
c'est lui qui me régale de champagne et non moi qui lui en paye.
Il y a une douzaine de jours, il est venu me demander quinze
kopeks, et maintenant il jette l'argent par les fenêtres. Mais
vous me donnez une idée et, s'il le faut, je lui payerai à boire,
précisément pour arriver à connaître tous vos petits secrets...
répondit aigrement Lipoutine.

Stépan Trophimovitch considérait avec étonnement ces deux
visiteurs qui le rendaient témoin de leur dispute. Je me doutais
que Lipoutine nous avait amené cet Alexis Nilitch exprès pour lui
faire arracher par un tiers ce que lui-même avait envie de savoir;
c'était sa manoeuvre favorite.

-- Alexis Nilitch connaît très bien Nicolas Vsévolodovitch,
poursuivit-il avec colère, seulement il est cachottier. Quant au
capitaine Lébiadkine au sujet de qui vous m'interrogiez, il l'a
connu avant nous tous; leurs relations remontent à cinq ou six
ans; il se sont rencontrés à Pétersbourg à l'époque où Nicolas
Vsévolodovitch menait une existence peu connue et ne pensait pas
encore à nous favoriser de sa visite. Il faut supposer que notre
prince choisissait assez singulièrement sa société dans ce temps-
là. C'est aussi alors, paraît-il, qu'il a fait la connaissance
d'Alexis Nilitch.

-- Prenez garde, Lipoutine, je vous avertis que Nicolas
Vsévolodovitch va bientôt venir ici et qu'il ne fait pas bon se
frotter à lui.

-- Qu'est-ce que je dis? Je suis le premier à proclamer que c'est
un homme d'un esprit très fin et très distingué; j'ai donné hier à
Barbara Pétrovna les assurances les plus complètes sous ce
rapport. «Par exemple, ai-je ajouté, je ne puis répondre de son
caractère» Lébiadkine m'a parlé hier dans le même sens: «J'ai
souffert de son caractère», m'a-t-il dit. Eh! Stépan
Trophimovitch, vous avez bonne grâce à me traiter de cancanier et
d'espion quand c'est vous-même, remarquez-le, qui m'avez forcé à
vous raconter tout cela. Voyez-vous, hier, Barbara Pétrovna a
touché le vrai point: «Vous avez été personnellement intéressé
dans l'affaire, m'a-t-elle dit, voilà pourquoi je m'adresse à
vous.» En effet, c'est bien le moins que je puisse m'occuper de
Nicolas Vsévolodovitch après avoir dévoré une insulte personnelle
qu'il m'a faite devant toute la société. Dans ces conditions, il
me semble que, sans être cancanier, j'ai bien le droit de
m'intéresser à ses faits et gestes. Aujourd'hui il vous serre la
main, et demain, sans rime ni raison, en remerciement de votre
hospitalité, il vous soufflette sur les deux joues devant toute
l'honorable société, pour peu que la fantaisie lui en vienne.
C'est un homme gâté par la fortune! Mais surtout c'est un enragé
coureur, un Petchorine[3]! Vous qui n'êtes pas marié, Stépan
Trophimovitch, vous l'avez belle à me traiter de cancanier parce
que je m'exprime ainsi sur le compte de Son Excellence. Mais si
jamais vous épousiez une jeune et jolie femme, -- vous êtes encore
assez vert pour cela, -- je vous conseillerais de bien fermer
votre porte à notre prince, et de vous barricader dans votre
maison. Tenez, cette demoiselle Lébiadkine à qui l'on donne le
fouet, n'était qu'elle est folle et bancale, je croirais vraiment
qu'elle a été aussi victime des passions de notre général, et que
le capitaine fait allusion à cela quand il dit qu'il a été blessé
«dans son honneur de famille.» À la vérité, cette conjecture
s'accorde peu avec le goût délicat de Nicolas Vsévolodovitch, mais
ce n'est pas une raison pour l'écarter _a priori:_ quand ces
gens-là ont faim, ils mangent le premier fruit que le hasard met à
leur portée. Vous allez encore dire que je fais des cancans, mais
est-ce que je crie cela? C'est le bruit public, je me borne à
écouter ce que crie toute la ville et à dire oui: il n'est pas
défendu de dire oui.

-- La ville crie? À propos de quoi?

-- C'est-à-dire que c'est le capitaine Lébiadkine qui va crier par
toute la ville quand il est ivre, mais n'est-ce pas la même chose
que si toute la place criait? En quoi suis-je coupable? Je ne
m'entretiens de cela qu'avec des amis, car, ici, je crois me
trouver avec des amis, ajouta Lipoutine en nous regardant d'un air
innocent. -- Voici le cas qui vient de se produire: Son Excellence
étant en Suisse a, paraît-il, fait parvenir trois cents roubles au
capitaine Lébiadkine par l'entremise d'une demoiselle très comme
il faut, d'une modeste orpheline, pour ainsi dire, que j'ai
l'honneur de connaître. Or, peu de temps après, Lébiadkine a
appris d'un monsieur que je ne veux pas nommer, mais qui est aussi
très comme il faut et partant très digne de foi, que la somme
envoyée s'élevait à mille roubles et non à trois cents!...
Maintenant donc Lébiadkine crie partout que cette demoiselle lui a
volé sept cents roubles, et il va la traîner devant les tribunaux,
du moins il menace de le faire, il clabaude dans toute la ville.

-- C'est une infamie, une infamie de votre part! vociféra
l'ingénieur qui se leva brusquement.

-- Mais, voyons, vous-même êtes ce monsieur très comme il faut à
qui je faisais allusion. C'est vous qui avez affirmé à Lébiadkine,
au nom de Nicolas Vsévolodovitch, que ce dernier lui avait expédié
non pas trois cents roubles, mais mille. Le capitaine lui-même me
l'a raconté étant ivre.

-- C'est... c'est un déplorable malentendu. Quelqu'un s'est
trompé, et il est arrivé que... Cela ne signifie rien, et vous
commettez une infamie!...

-- Oui, je veux croire que cela ne signifie rien; pourtant, vous
aurez beau dire, le fait n'en est pas moins triste, car voilà une
demoiselle très comme il faut, qui est d'une part accusée d'un vol
de sept cents roubles, et d'autre part convaincue de relations
intimes avec Nicolas Vsévolodovitch. Mais qu'est-ce qu'il en coûte
à Son Excellence de compromettre une jeune fille ou de perdre de
réputation une femme mariée, comme le cas s'est produit pour moi
autrefois? On a sous la main un homme plein de magnanimité, et on
lui fait couvrir de son nom honorable les péchés d'autrui. Tel est
le rôle que j'ai joué; c'est de moi que je parle...

Stépan Trophimovitch pâlissant se souleva de dessus son fauteuil.

-- Prenez garde, Lipoutine, fit-il.

-- Ne le croyez pas, ne le croyez pas! Quelqu'un s'est trompé, et
Lébiadkine est un ivrogne... s'écria l'ingénieur en proie à une
agitation inexprimable, tout s'expliquera, mais je ne puis plus...
et je considère comme une bassesse... assez, assez!

Il sortit précipitamment.

-- Qu'est-ce qui vous prend? Je vais avec vous! cria Lipoutine
inquiet, et il s'élança hors de la chambre à la suite d'Alexis
Nilitch.

VII

Stépan Trophimovitch resta indécis pendant une minute et me
regarda, probablement sans me voir; puis, prenant sa canne et son
chapeau, il sortit sans bruit de la chambre. Je le suivis comme
tantôt. En mettant le pied dans la rue, il m'aperçut à côté de lui
et me dit:

-- Ah! oui, vous pouvez être témoin... de l'accident. Vous
m'accompagnerez, n'est-ce pas?

-- Stépan Trophimovitch, est-il possible que vous retourniez
encore là? songez-y, que peut-il résulter de cette démarche?

Il s'arrêta un instant, et, avec un sourire navré dans lequel il y
avait de la honte et du désespoir, mais aussi une sorte
d'exaltation étrange, il me dit à voix basse:

-- Je ne puis pas épouser «les péchés d'autrui»!

C'était le mot que j'attendais. Enfin lui échappait, après toute
une semaine de tergiversations et de grimaces, le secret dont il
avait tant tenu à me dérober à la connaissance. Je ne pus me
contenir.

-- Et une pensée si honteuse, si... basse, a pu trouver accès chez
vous, Stépan Trophimovitch, dans votre esprit éclairé dans votre
brave coeur, et cela... avant même la visite de Lipoutine?

Il me regarda sans répondre et poursuivit son chemin. Je ne
voulais pas en rester là. Je voulais porter témoignage contre lui
devant Barbara Pétrovna.

Qu'avec sa facilité à croire le mal il eût simplement ajouté foi
aux propos d'une mauvaise langue, je le lui aurais encore
pardonné, mais non, il était clair maintenant que lui-même avait
eu cette idée longtemps avant l'arrivée de Lipoutine: ce dernier
n'avait fait que confirmer des soupçons antérieurs et verser de
l'huile sur le feu. Dès le premier jour, sans motif aucun, avant
même les prétendues raisons fournies par Lipoutine, Stépan
Trophimovitch n'avait pas hésité à incriminer _in petto_ la
conduite de Dacha. Il ne s'expliquait les agissements despotiques
de Barbara Pétrovna que par son désir ardent d'effacer au plus tôt
les peccadilles aristocratiques de son inappréciable Nicolas en
mariant la jeune fille à un homme respectable! Je voulais
absolument qu'il fût puni d'une telle supposition.

-- Ô Dieu qui est si grand et si bon! Oh! qui me rendra la
tranquillité? soupira-t-il en s'arrêtant tout à coup après avoir
fait une centaine de pas.

-- Rentrez immédiatement chez vous, et je vous expliquerai tout!
criai-je en lui faisant faire demi-tour dans la direction de sa
demeure.

-- C'est lui! Stépan Trophimovitch, c'est vous? Vous?

Fraîche, vibrante, juvénile, la voix qui prononçait ces mots
résonnait à nos oreilles comme une musique.

Nous ne voyions rien, mais soudain apparut à côté de nous une
amazone, c'était Élisabeth Nikolaïevna accompagnée de son cavalier
habituel. Elle arrêta sa monture.

-- Venez, venez vite! cria-t-elle gaiement, -- je ne l'avais pas
vu depuis douze ans et je l'ai reconnu, tandis que lui... Est-il
possible que vous ne me reconnaissiez pas?

Stépan Trophimovitch prit la main qu'elle lui tendait et la baisa
pieusement. Il regarda la jeune fille avec une expression
extatique, sans pouvoir proférer un mot.

-- Il m'a reconnu et il est content! Maurice Nikolaïévitch, il est
enchanté de me voir! Pourquoi donc n'êtes-vous pas venu durant ces
quinze jours? Tante assurait que vous étiez malade et qu'on ne
pouvait pas aller vous déranger; mais je savais bien que ce
n'était pas vrai. Je frappais du pied, je vous donnais tous les
noms possibles, mais je voulais absolument que vous vinssiez vous-
même le premier, c'est pourquoi je n'ai pas même envoyé chez vous.
Mon Dieu, mais il n'est pas du tout changé! ajouta-t-elle en se
penchant sur sa selle pour examiner Stépan Trophimovitch, c'est
ridicule à quel point il est peu changé! Ah! si fait pourtant, il
y a de petites rides, beaucoup de petites rides autour des yeux et
sur les tempes; il y a aussi des cheveux blancs, mais les yeux
sont restés les mêmes! Et moi, suis-je changée? Suis-je changée?
Pourquoi donc vous taisez-vous toujours?

Je me rappelai en ce moment qu'il m'avait raconté comme quoi elle
avait pensé être malade quand, à l'âge de onze ans, on l'avait
emmenée à Pétersbourg: elle pleurait et demandait sans cesse
Stépan Trophimovitch.

-- Vous... je... bégaya-t-il dans l'excès de sa joie, -- je venais
de m'écrier: «Qui me rendra la tranquillité?» lorsque j'ai entendu
votre voix... Je considère cela comme un miracle et je commence à
croire.

-- En Dieu? En Dieu qui est là-haut et qui est si grand et si bon?
Voyez-vous, j'ai retenu par coeur toutes vos leçons. Maurice
Nikolaïévitch, quelle foi il me prêchait alors en Dieu, qui est si
grand et si bon! Et vous rappelez-vous quand vous me parliez de la
découverte de l'Amérique, des matelots de Colomb qui criaient:
Terre! terre! Mon ancienne bonne Aléna Frolovna dit que la nuit
suivante j'ai rêvé et qu'en dormant je criais: Terre! terre! Vous
rappelez-vous que vous m'avez raconté l'histoire du prince Hamlet?
Et comme vous me décriviez le voyage des pauvres émigrants
européens qui vont en Amérique! Vous en souvenez-vous? Il n'y
avait pas un mot de vrai dans tout cela, j'ai pu m'en assurer plus
tard, mais si vous saviez, Maurice Nikolaïévitch, quelles belles
choses il inventait! C'était presque mieux que la vérité! Pourquoi
regardez-vous ainsi Maurice Nikolaïévitch? C'est l'homme le
meilleur et le plus sûr qu'il y ait sur le globe terrestre, et il
faut absolument que vous l'aimiez comme vous m'aimez! Il fait tout
ce que je veux. Mais, cher Stépan Trophimovitch, vous êtes donc
encore malheureux pour crier au milieu de la rue: «Qui me rendra
la tranquillité?» Vous êtes malheureux, n'est-ce pas? Oui?

-- À présent je suis heureux...

-- Tante vous fait des misères? -- continua-t-elle sans l'écouter,
-- elle est toujours aussi méchante et aussi injuste, cette
inappréciable tante! Vous rappelez-vous le jour où vous vous êtes
jeté dans mes bras au jardin et où je vous ai consolé en
pleurant?... Mais n'ayez donc pas peur de Maurice Nikolaïévitch,
il sait depuis longtemps tout ce qui vous concerne, tout; vous
pourrez pleurer tant que vous voudrez sur son épaule, il vous la
prêtera fort complaisamment!... Ôtez votre chapeau pour une
minute, levez la tête, dressez-vous sur la pointe des pieds, je
veux vous embrasser sur le front, comme je vous ai embrassé pour
la dernière fois, quand nous nous sommes dit adieu. Voyez, cette
demoiselle nous regarde par la fenêtre... Allons, plus haut, plus
haut; mon Dieu, comme il a blanchi!

Et, se courbant sur sa selle, elle le baisa au front.

-- Allons, maintenant retournez chez vous! Je sais où vous
demeurez. J'irai vous voir d'ici à une minute. C'est moi qui vous
ferai visite la première, entêté que vous êtes! Mais ensuite je
veux vous avoir chez moi pour toute une journée. Allez donc vous
préparer à me recevoir.

Sur ce, elle piqua des deux, suivie de son cavalier. Nous
rebroussâmes chemin. De retour chez lui, Stépan Trophimovitch
s'assit sur un divan et fondit en larmes.

-- Dieu! Dieu! s'écria-t-il, enfin une minute de bonheur!

Moins d'un quart d'heure après, Élisabeth Nikolaïevna arriva selon
sa promesse, escortée de son Maurice Nikolaïévitch.

-- Vous et le bonheur, vous arrivez en même temps! dit Stépan
Trophimovitch en se levant pour aller au-devant de la visiteuse.

-- Voici un bouquet pour vous, je viens de chez madame Chevalier,
elle aura des fleurs tout l'hiver. Voici également Maurice
Nikolaïévitch, je vous prie de faire connaissance avec lui.
J'aurais voulu vous apporter un pâté plutôt qu'un bouquet, mais
Maurice Nikolaïévitch prétend que c'est contraire à l'usage russe.

Le capitaine d'artillerie qu'elle appelait Maurice Nikolaïévitch
était un grand et bel homme de trente-cinq ans; il avait un
extérieur très comme il faut, et sa physionomie imposante
paraissait même sévère à première vue. Cependant on ne pouvait
l'approcher sans deviner presque aussitôt en lui une bonté
étonnante et des plus délicates. Fort taciturne, il semblait très
flegmatique et d'un caractère peu liant. Chez nous, dans la suite,
on parla de lui comme d'un esprit borné, ce qui n'était pas tout à
fait juste.

Je ne décrirai pas la beauté d'Élisabeth Nikolaïevna. Déjà elle
avait arraché un cri d'admiration à toute la ville, quoique
certaines de nos dames et de nos demoiselles protestassent avec
indignation contre un pareil enthousiasme. Plusieurs parmi elles
avaient déjà pris en grippe Élisabeth Nikolaïevna, surtout à cause
de sa fierté. Les dames Drozdoff n'avaient encore fait, pour ainsi
dire, aucune visite, et, quoique ce retard fût dû en réalité à
l'état maladif de Prascovie Ivanovna, on ne laissait pas d'en être
mécontent. Un autre grief qu'on avait contre la jeune fille,
c'était sa parenté avec la gouvernante; enfin on lui reprochait de
monter à cheval tous les jours. On n'avait pas encore vu
d'amazones dans notre ville; la société devait naturellement
trouver mauvais qu'Élisabeth Nikolaïevna se promenât à cheval
avant même d'avoir fait les visites exigées par l'étiquette
provinciale. Tout le monde savait, d'ailleurs, que ces promenades
lui avaient été ordonnées par les médecins, et, à ce propos, on
parlait malignement de son défaut de santé. Elle ne se portait pas
bien en effet. Ce qui se remarquait en elle à première vue,
c'était une inquiétude maladive et nerveuse, une incessante
fébrilité. Hélas! l'infortunée souffrait beaucoup, et tout
s'expliqua plus tard. En évoquant aujourd'hui mes souvenirs, je ne
dis plus qu'elle était une beauté, bien qu'elle me parût telle
alors. Peut-être son physique laissait-il à désirer sur plus d'un
point. Grande, mince, mais souple et forte, elle frappait par
l'irrégularité de ses traits. Ses yeux étaient disposés un peu
obliquement, à la kalmouke; les pommettes de ses joues
s'accusaient avec un relief particulier sur son visage maigre et
pâle, de la pâleur propre aux brunes; mais il y avait dans ce
visage un charme dominateur et attirant. Une sorte de puissance se
révélait dans le regard brûlant de ces yeux sombres! Élisabeth
Nikolaïevna apparaissait «comme une victorieuse et pour vaincre».
Elle semblait fière, parfois même insolente. J'ignore si la bonté
était dans sa nature, je sais seulement qu'elle faisait sur elle-
même les plus grands efforts pour être bonne. Sans doute il y
avait en elle beaucoup de tendances nobles et d'aspirations
élevées, mais l'équilibre manquait à son tempérament moral, et les
divers éléments qui le composaient, faute de pouvoir trouver leur
assiette, formaient un véritable chaos toujours en ébullition.

Elle s'assit sur un divan et promena ses yeux autour de la
chambre.

-- D'où vient que, dans de pareils moments, je suis toujours
triste? expliquez-moi cela, savant homme! Dieu sait combien je
m'attendais à être heureuse lorsqu'il me serait donné de vous
revoir, et voilà qu'à présent je n'éprouve guère de joie malgré
toute mon affection pour vous... Ah! Dieu, il a mon portrait!
Donnez-le-moi, que je voie comment j'étais dans ce temps-là!

Neuf ans auparavant, les Drozdoff avaient envoyé de Pétersbourg à
l'ancien précepteur de leur fille une ravissante petite aquarelle
représentant Lisa à l'âge de douze ans. Depuis lors ce portrait
était toujours resté accroché à un mur chez Stépan Trophimovitch.

-- Est-ce que vraiment j'étais si jolie que cela, étant enfant?
Est-ce là mon visage?

Elle se leva, et, tenant le portrait à la main, alla se regarder
dans une glace.

-- Vite, reprenez-le! s'écria-t-elle en rendant l'aquarelle, -- ne
le remettez pas à sa place maintenant, vous le rependrez plus
tard, je ne veux plus l'avoir sous les yeux. -- Elle se rassit sur
le divan. -- Une vie a fini, une autre lui a succédé qui à son
tour s'est écoulée comme la première, pour être remplacée par une
troisième, et toujours ainsi, et chaque fin est une amputation.
Voyez quelles banalités je débite, mais pourtant que cela est
vrai!

Elle me regarda en souriant; plusieurs fois déjà elle avait jeté
les yeux sur moi, mais Stépan Trophimovitch, dans son agitation,
avait oublié sa promesse de me présenter.

-- Pourquoi donc mon portrait est-il pendu chez vous sous des
poignards? Et pourquoi avez-vous tant d'armes blanches?

Le fait est que Stépan Trophimovitch avait, je ne sais pourquoi,
orné son mur d'une petite panoplie consistant en deux poignards
croisés l'un contre l'autre au-dessous d'un sabre tcherkesse.
Tandis qu'Élisabeth Nikolaïevna posait cette question, son regard
était si franchement dirigé sur moi que je faillis répondre;
néanmoins, je gardai le silence. À la fin, Stépan Trophimovitch
comprit mon embarras et me présenta à la jeune fille.

-- Je sais, je sais, dit-elle, -- je suis enchantée. Maman a aussi
beaucoup entendu parler de vous. Je vous prierai également de
faire connaissance avec Maurice Nikolaïévitch, c'est un excellent
homme. Je m'étais déjà fait de vous une idée ridicule: vous êtes
le confident de Stépan Trophimovitch, n'est-ce pas?

Je rougis.

-- Ah! pardonnez-moi, je vous prie, je ne voulais pas dire cela,
j'ai pris un mot pour un autre; ce n'est pas ridicule du tout,
mais... (elle rougit et se troubla). -- Du reste, pourquoi donc
rougiriez-vous d'être un brave homme? Allons, il est temps de
partir, Maurice Nikolaïévitch! Stépan Trophimovitch, il faut que
vous soyez chez vous dans une demi-heure! Mon Dieu, que de choses
nous nous dirons! Dès maintenant, je suis votre confidente, et
vous me raconterez _tout_, vous entendez?

À ces mots, l'inquiétude se manifesta sur le visage de Stépan
Trophimovitch.

-- Oh! Maurice Nikolaïévitch sait tout, sa présence ne doit pas
vous gêner.

-- Que sait-il donc?

-- Mais qu'est-ce que vous avez? fit avec étonnement Élisabeth
Nikolaïevna. -- Bah! c'est donc vrai qu'on le cache? Je ne voulais
pas le croire. On cache aussi Dacha. Tante m'a empêchée d'aller
voir Dacha, sous prétexte qu'elle avait mal à la tête.

-- Mais... mais comment avez-vous appris...?

-- Ah! mon Dieu, comme tout le monde. Cela n'était pas bien malin!

-- Mais est-ce que tout le monde...?

-- Eh! comment donc? Maman, à la vérité, a d'abord su la chose par
Aléna Frolovna, ma bonne, à qui votre Nastasia avait couru tout
raconter. Vous en avez parlé à Nastasia? Elle dit tenir tout cela
de vous-même.

-- Je... je lui en ai parlé une fois... balbutia Stépan
Trophimovitch devenu tout rouge, -- mais... je me suis exprimé en
termes vagues... j'étais si nerveux, si malade, et puis...

Elle se mit à rire.

-- Et puis, vous n'aviez pas de confident sous la main, et
Nastasia s'est trouvée là pour en tenir lieu, -- allons, cela se
comprend! Mais Nastasia est en rapport avec tout un monde de
commères! Eh bien, après tout, quel mal y a-t-il à ce qu'on sache
cela? c'est même préférable. Ne tardez pas à arriver, nous dînons
de bonne heure... Ah! J'oubliais... ajouta-t-elle en se rasseyant,
dites-moi, qu'est-ce que c'est que Chatoff?

-- Chatoff? C'est le frère de Daria Pavlovna...

-- Cela, je le sais bien; que vous êtes drôle, vraiment!
interrompit-elle avec impatience. Je vous demande quelle espèce
d'homme c'est.

-- C'est un songe-creux d'ici. C'est le meilleur et le plus
irascible des hommes.

-- J'ai moi-même entendu parler de lui comme d'un type un peu
étrange. Du reste, il ne s'agit pas de cela. Il sait, m'a-t-on
dit, trois langues, notamment l'anglais, et il peut s'occuper d'un
travail littéraire. En ce cas, j'aurai beaucoup de besogne pour
lui; il me faut un collaborateur, et plus tôt je l'aurai, mieux
cela vaudra. Acceptera-t-il ce travail? On me l'a recommandé...

-- Oh! certainement, et vous ferez une bonne action...

-- Ce n'est nullement pour faire une bonne action, c'est parce que
j'ai besoin de quelqu'un.

-- Je connais assez bien Chatoff, et, si vous avez quelque chose à
lui faire dire, je vais me rendre chez lui à l'instant même,
proposai-je.

-- Dites-lui de venir chez nous demain à midi. Voilà qui est
parfait! Je vous remercie. Maurice Nikolaïévitch, vous êtes prêt?

Ils sortirent. Naturellement, je n'eus rien de plus pressé que de
courir chez Chatoff. Stépan Trophimovitch s'élança à ma suite et
me rejoignit sur le perron.

-- Mon ami, me dit-il, -- ne manquez pas de passer chez moi à dix
heures ou à onze, quand je serai rentré. Oh! j'ai trop de torts
envers vous et... envers tous, envers tous.

VIII

Je ne trouvai pas Chatoff chez lui; je revins deux heures après et
ne fus pas plus heureux. Enfin, vers huit heures, je fis une
dernière tentative, décidé, si je ne le rencontrais pas, à lui
laisser un mot; cette fois encore, il était absent. Sa porte était
fermée, et il vivait seul, sans domestique. Je pensai à frapper en
bas et à m'informer de Chatoff chez le capitaine Lébiadkine; mais
le logement de ce dernier était fermé aussi, et paraissait vide:
on n'y apercevait aucune lumière, on n'y entendait aucun bruit. En
passant devant la porte du capitaine, j'éprouvai une certaine
curiosité, car les récits de Lipoutine me revinrent alors à
l'esprit. Je résolus de repasser le lendemain de grand matin.
Connaissant l'entêtement et la timidité de Chatoff, je ne comptais
pas trop, à vrai dire, sur l'effet de mon billet. Au moment où,
maudissant ma malchance, je sortais de la maison, je rencontrai
tout à coup M. Kiriloff qui y entrait. Il me reconnut le premier.
En réponse à ses questions, je lui appris sommairement le motif
qui m'avait amené, et lui parlai de ma lettre.

-- Venez avec moi, dit-il, -- je ferai tout.

Je me rappelai ce qu'avait raconté Lipoutine: en effet,
l'ingénieur avait loué depuis le matin un pavillon en bois dans la
cour. Ce logement, trop vaste pour un homme seul, il le partageait
avec une vieille femme sourde qui faisait son ménage. Le
propriétaire de l'immeuble possédait dans une autre rue une maison
neuve dont il avait fait un traktir, et il avait laissé cette
vieille, -- sans doute une de ses parentes, -- pour le remplacer
dans sa maison de la rue de l'Épiphanie. Les chambres du pavillon
étaient assez propres, mais la tapisserie était sale. La pièce où
nous entrâmes ne contenait que des meubles de rebut achetés
d'occasion: deux tables de jeu, une commode en bois d'aune, une
grande table en bois blanc, provenant sans doute d'une izba ou
d'une cuisine quelconque, des chaises et un divan avec des
dossiers à claire-voie, et de durs coussins de cuir. Dans un coin
se trouvait un icône devant lequel la femme, avant notre arrivée,
avait allumé une lampe. Aux murs étaient pendus deux grands
portraits à l'huile; ces toiles enfumées représentaient, l'une
l'empereur Nicolas Pavlovitch, l'autre je ne sais quel évêque.

En entrant, M. Kiriloff alluma une bougie; sa malle, qu'il n'avait
pas encore défaite, était dans un coin; il y alla prendre un bâton
de cire à cacheter, une enveloppe et un cachet en cristal.

-- Cachetez votre lettre et mettez l'adresse.

Je répliquai que ce n'était pas nécessaire, mais il insista. Après
avoir écrit l'adresse sur l'enveloppe, je pris ma casquette.

-- Mais je pensais que vous prendriez du thé, dit-il, -- j'ai
acheté du thé, en voulez-vous?

Je ne refusai pas. La femme ne tarda point à arriver, apportant
une énorme théière pleine d'eau chaude, une petite pleine de thé,
deux grandes tasses de grès grossièrement peinturlurées, du pain
blanc et une assiette couverte de morceaux de sucre.

-- J'aime le thé, dit M. Kiriloff, -- j'en bois la nuit en me
promenant jusqu'à l'aurore. À l'étranger, il n'est pas facile
d'avoir du thé la nuit.

-- Vous vous couchez à l'aurore?

-- Toujours, depuis longtemps. Je mange peu, c'est toujours du thé
que je prends. Lipoutine est rusé, mais impatient.

Je remarquai avec surprise qu'il avait envie de causer; je résolus
de profiter de l'occasion.

-- Il s'est produit tantôt de fâcheux malentendus, observai-je.

Son visage se renfrogna.

-- C'est une bêtise, ce sont de purs riens. Tout cela n'a aucune
importance, attendu que Lébiadkine est un ivrogne. Je n'ai pas
parlé à Lipoutine, je ne lui ai dit que des choses insignifiantes;
c'est là-dessus qu'il a brodé toute une histoire. Lipoutine a
beaucoup d'imagination: avec des riens il a fait des montagnes.
Hier, je croyais à Lipoutine.

-- Et aujourd'hui, à moi? fis-je en riant.

-- Mais vous savez tout depuis tantôt. Lipoutine est ou faible, ou
impatient, ou nuisible, ou... envieux.

Ce dernier mot me frappa.

-- Du reste, vous établissez tant de catégories qu'il doit
probablement rentrer dans l'une d'elles.

-- Ou dans toutes à la fois.

-- C'est encore possible. Lipoutine est un chaos. C'est vrai qu'il
a blagué, tantôt, quand il a parlé d'un ouvrage que vous seriez en
train d'écrire?

L'ingénieur fronça de nouveau les sourcils et se mit à considérer
le parquet.

-- Pourquoi donc a-t-il blagué?

Je m'excusai et me défendis de toute curiosité indiscrète.
M. Kiriloff rougit.

-- Il a dit la vérité; j'écris. Mais tout cela est indifférent.

Nous nous tûmes pendant une minute. Tout à coup je vis reparaître
sur son visage le sourire enfantin que j'avais déjà observé chez
lui.

-- Il a mal compris. Je cherche seulement les causes pour
lesquelles les hommes n'osent pas se tuer; voilà tout. Du reste,
cela aussi est indifférent.

-- Comment, ils n'osent pas se tuer? Vous trouvez qu'il y a peu de
suicides?

-- Fort peu.

-- Vraiment, c'est votre avis?

Sans répondre, il se leva et, rêveur, commença à se promener de
long en large dans la chambre.

-- Qu'est-ce donc qui, selon vous, empêche les gens de se
suicider? demandai-je.

Il me regarda d'un air distrait comme s'il cherchait à se rappeler
de quoi nous parlions.

-- Je... je ne le sais pas encore bien... deux préjugés les
arrêtent, deux choses; il n'y en a que deux, l'une est fort
insignifiante, l'autre très sérieuse. Mais la première ne laisse
pas elle-même d'avoir beaucoup d'importance.

-- Quelle est-elle?

-- La souffrance.

-- La souffrance? Est-il possible qu'elle joue un si grand rôle...
dans ce cas?

-- Le plus grand. Il faut distinguer: il y a des gens qui se tuent
sous l'influence d'un grand chagrin, ou par colère ou parce qu'ils
sont fous, ou parce que tout leur est égal. Ceux-là se donnent la
mort brusquement et ne pensent guère à la souffrance. Mais ceux
qui se suicident par raison y pensent beaucoup.

-- Est-ce qu'il y a des gens qui se suicident par raison?

-- En très grand nombre. N'étaient les préjugés, il y en aurait
encore plus: ce serait la majorité, ce serait tout le monde.

-- Allons donc, tout le monde?

L'ingénieur ne releva pas cette observation.

-- Mais n'y a-t-il pas des moyens de se donner la mort sans
souffrir?

-- Représentez-vous, dit-il en s'arrêtant devant moi, une pierre
de la grosseur d'une maison de six étages, supposez-la suspendue
au-dessus de vous: si elle vous tombe sur la tête, aurez-vous mal?

-- Une pierre grosse comme une maison? sans doute c'est effrayant.

-- Je ne parle pas de frayeur; aurez-vous mal?

-- Une pierre de la grosseur d'une montagne? une pierre d'un
million de pouds[4]? naturellement je ne souffrirai pas.

-- Mais tant qu'elle restera suspendue au-dessus de vous vous
aurez grand'peur qu'elle ne vous fasse mal. Personne pas même
l'homme le plus savant ne pourra se défendre de cette impression.
Chacun saura que la chute de la pierre n'est pas douloureuse, et
chacun la craindra comme une souffrance extrême.

-- Eh bien, et la seconde cause, celle que vous avez déclarée
sérieuse?

-- C'est l'autre monde.

-- C'est-à-dire la punition?

-- Cela, ce n'est rien. L'autre monde tout simplement.

-- Est-ce qu'il n'y a pas des athées qui ne croient pas du tout à
l'autre monde?

M. Kiriloff ne répondit pas.

-- Vous jugez peut-être d'après vous?

-- On ne peut jamais juger que d'après soi, dit-il en rougissant.
-- La liberté complète existera quand il sera indifférent de vivre
ou de ne pas vivre. Voilà le but de tout.

-- Le but? Mais alors personne ne pourra et ne voudra vivre?

-- Personne, reconnut-il sans hésitation.

-- L'homme a peur de la mort parce qu'il aime la vie, voilà comme
je comprends la chose, observai-je, et la nature l'a voulu ainsi.

-- C'est une lâcheté greffée sur une imposture! répliqua-t-il avec
un regard flamboyant. -- La vie est une souffrance, la vie est une
crainte, et l'homme est un malheureux. Maintenant il n'y a que
souffrance et crainte. Maintenant l'homme aime la vie parce qu'il
aime la souffrance et la crainte. C'est ainsi qu'on l'a fait. On
donne maintenant la vie pour une souffrance et une crainte, ce qui
est un mensonge. L'homme d'à présent n'est pas encore ce qu'il
doit être. Il viendra un homme nouveau, heureux et fier. Celui à
qui il sera égal de vivre ou ne pas vivre, celui-là sera l'homme
nouveau. Celui qui vaincra la souffrance et la crainte, celui-là
sera dieu. Et l'autre Dieu n'existera plus.

-- Alors, vous croyez à son existence?

-- Il existe sans exister. Dans la pierre il n'y a pas de
souffrance, mais il y en a une dans la crainte de la pierre. Dieu
est la souffrance que cause la crainte de la mort. Qui triomphera
de la souffrance et de la crainte deviendra lui-même dieu. Alors
commencera une nouvelle vie, un nouvel homme, une rénovation
universelle...Alors on partagera l'histoire en deux périodes:
depuis le gorille jusqu'à l'anéantissement de Dieu, et depuis
l'anéantissement de Dieu jusqu'au...

-- Jusqu'au gorille?

-- Jusqu'au changement physique de l'homme et de la terre. L'homme
sera dieu et changera physiquement. Une transformation s'opèrera
dans le monde, dans les pensées, les sentiments, les actions.
Croyez-vous qu'alors l'homme ne subira pas un changement physique?

-- S'il devient indifférent de vivre ou de ne pas vivre, tout le
monde se tuera, et voilà peut-être en quoi consistera le
changement.

-- Cela ne fait rien. On tuera le mensonge. Quiconque aspire à la
principale liberté ne doit pas craindre de se tuer. Qui ose se
tuer a découvert où gît l'erreur. Il n'y a pas de liberté qui
dépasse cela; tout est là, et au-delà il n'y a rien. Qui ose se
tuer est dieu. À présent chacun peut faire qu'il n'y ait plus ni
Dieu, ni rien. Mais personne ne l'a encore fait.

-- Il y a eu des millions de suicidés.

-- Mais jamais ils ne se sont inspirés de ce motif; toujours ils
se sont donné la mort avec crainte et non pour tuer la crainte.
Celui qui se tuera pour tuer la crainte, celui-là deviendra dieu
aussitôt.

-- Il n'en aura peut-être pas le temps, remarquai-je.

-- Cela ne fait rien, répondit M. Kiriloff avec une fierté
tranquille et presque dédaigneuse. -- Je regrette que vous ayez
l'air de rire, ajouta-t-il une demi-minute après.

-- Et moi, je m'étonne que vous, si irascible tantôt, vous soyez
maintenant si calme, nonobstant la chaleur avec laquelle vous
parlez.

-- Tantôt? Tantôt c'était ridicule, reprit-il avec un sourire; --
je n'aime pas à quereller et je ne me le permets jamais, ajouta-t-
il d'un ton chagrin.

-- Elles ne sont pas gaies, les nuits que vous passez à boire du
thé.

Ce disant, je me levai et pris ma casquette.

-- Vous croyez? fit l'ingénieur en souriant d'un air un peu
étonné, pourquoi donc? Non, je... je ne sais comment font les
autres, mais je sens que je ne puis leur ressembler. Chacun pense
successivement à diverses choses; moi, j'ai toujours la même idée
dans l'esprit, et il m'est impossible de penser à une autre. Dieu
m'a tourmenté toute ma vie, acheva-t-il avec une subite et
singulière expansion.

-- Permettez-moi de vous demander pourquoi vous parlez si mal le
russe. Se peut-il qu'un séjour de cinq ans à l'étranger vous ai
fait oublier à ce point votre langue maternelle?

-- Est-ce que je parle mal? Je n'en sais rien. Non, ce n'est pas
parce que j'ai vécu à l'étranger. J'ai parlé ainsi toute ma vie...
Cela m'est égal.

-- Encore une question, celle-ci est plus délicate: je suis
persuadé que vous disiez vrai quand vous déclariez avoir peu de
goût pour la conversation. Dès lors, pourquoi vous êtes-vous mis à
causer avec moi?

-- Avec vous? Vous avez eu tantôt une attitude fort convenable, et
vous... du reste, tout cela est indifférent... vous ressemblez
beaucoup à mon frère, la ressemblance est frappante, dit-il en
rougissant; il est mort il y a sept ans, il était beaucoup plus
âgé que moi.

-- Il a dû avoir une grande influence sur la tournure de vos
idées.

-- N-non, il parlait peu; il ne disait rien. Je remettrai votre
lettre.

Il m'accompagna avec une lanterne jusqu'à la porte de la maison
pour la fermer quand je serais parti. «Assurément il est fou»,
décidai-je à part moi. Au moment de sortir, je fis une nouvelle
rencontre.

IX

Comme j'allais franchir le seuil, je me sentis empoigné tout à
coup en pleine poitrine par une main vigoureuse; en même temps
quelqu'un criait:

-- Qui es-tu? Ami ou ennemi? Réponds!

-- C'est un des nôtres, un des nôtres! fit la voix glapissante de
Lipoutine, -- c'est M. G...ff, un jeune homme qui a fait des
études classiques et qui est en relation avec la plus haute
société.

-- J'aime qu'on soit en relation avec la société... classique...
par conséquent très instruit... le capitaine en retraite Ignace
Lébiadkine, à la disposition du monde et des amis... s'ils sont
vrais, les coquins!

Le capitaine Lébiadkine, dont la taille mesurait deux archines dix
verchoks[5], était un gros homme à la tête crépue et au visage
rouge; en ce moment, il était tellement ivre qu'il avait peine à
se tenir sur ses jambes et parlait avec beaucoup de difficulté. Du
reste, j'avais déjà eu auparavant l'occasion de l'apercevoir de
loin.

-- Ah! encore celui-ci! vociféra-t-il de nouveau à la vue de
Kiriloff qui était encore là avec sa lanterne; il leva le poing,
mais s'en tint à ce geste.

-- Je pardonne en considération du savoir! Ignace Lébiadkine est
un homme cultivé...

_L'obus d'un amour aussi brûlant que fol_
_Avait éclaté dans le coeur d'Ignace,_
_Et tristement séchait sur place_
_Le manchot de Sébastopol._

-- À la vérité, je n'ai pas été à Sébastopol et je ne suis même
pas manchot, mais quels vers! dit-il en avançant vers moi sa
trogne enluminée.

-- Il n'a pas le temps, il est pressé, il faut qu'il rentre chez
lui, fit observer Lipoutine au capitaine, -- demain il dira cela à
Élisabeth Nikolaïevna.

-- À Élisabeth!... reprit Lébiadkine, -- attends, ne t'en va pas!
Variante:

_Passe au trot d'un cheval fringant_
_Une étoile que l'on admire;_
_Elle m'adresse un doux sourire,_
_L'a-ris-to-cra-tique enfant._

_«À une étoile-amazone.»_

-- Mais, voyons, c'est un hymne! C'est un hymne, si tu n'es pas un
âne! Ils ne comprennent rien! Attends! fit-il en se cramponnant à
mon paletot malgré mes efforts pour me dégager, -- dis-lui que je
suis un chevalier d'honneur, mais que Dachka... Dachka, avec mes
deux doigts je la... c'est une serve, et elle n'osera pas...

Grâce à une violente secousse qui le jeta par terre, je réussis à
m'arracher de ses mains et je m'élançai dans la rue. Lipoutine
s'accrocha à moi.

-- Alexis Nilitch le relèvera. Savez-vous ce que le capitaine
Lébiadkine vient de m'apprendre? me dit-il précipitamment, -- vous
avez entendu ses vers? Eh bien, cette même poésie dédiée à une
«étoile-amazone», il l'a signée, mise sous enveloppe, et demain il
l'enverra à Élisabeth Nikolaïevna. Quel homme!

-- Je parierais qu'il a fait cela à votre instigation.

-- Vous perdriez! répondit en riant Lipoutine, -- il est amoureux
comme un matou. Et figurez-vous que cette passion a commencé par
la haine. D'abord il détestait Élisabeth Nikolaïevna parce qu'elle
s'adonne à l'équitation; il la haïssait au point de l'invectiver à
haute voix dans la rue; avant-hier encore, au moment où elle
passait à cheval, il lui a lancé une bordée d'injures; -- par
bonheur, elle ne les a pas entendues, et tout à coup aujourd'hui
des vers! Savez-vous qu'il veut risquer une demande en mariage?
Sérieusement, sérieusement!

-- Je vous admire, Lipoutine: partout où se manigance quelque
vilenie de ce genre, on est sûr de retrouver votre main! dis-je
avec colère.

-- Vous allez un peu loin, monsieur G...ff; n'est-ce pas la peur
d'un rival qui agite votre petit coeur?

-- Quoi? criai-je en m'arrêtant.

-- Pour vous punir, je ne dirai rien de plus! Vous voudriez bien
en apprendre davantage, n'est-ce pas? Allons, sachez encore une
chose: cet imbécile n'est plus maintenant un simple capitaine,
mais un propriétaire de notre province, et même un propriétaire
assez important, attendu que dernièrement, Nicolas Vsévolodovitch
lui a vendu tout son bien évalué, suivant l'ancienne estimation, à
deux cents âmes. Dieu est témoin que je ne vous mens pas! J'ai eu
tout à l'heure seulement connaissance du fait, mais je le tiens de
très bonne source. Maintenant à vous de découvrir le reste, je
n'ajoute plus un mot; au revoir!

X

Stépan Trophimovitch m'attendait avec une impatience
extraordinaire. Il était de retour depuis une heure. Je le trouvai
comme en état d'ivresse; du moins pendant les cinq premières
minutes je le crus ivre. Hélas! sa visite aux dames Drozdoff
l'avait mis sens dessus dessous.

-- Mon ami, j'ai complètement perdu le fil... J'aime Lisa et je
continue à vénérer cet ange comme autrefois; mais il me semble
qu'elle et sa mère désiraient me voir uniquement pour me faire
parler, c'est-à-dire pour m'extirper des renseignements; je pense
qu'elles n'avaient pas d'autre but en m'invitant à aller chez
elles... C'est ainsi.

-- Comment n'êtes-vous pas honteux de dire cela? répliquai-je
violemment.

-- Mon ami, je suis maintenant tout seul. Enfin, c'est ridicule.
Figurez-vous qu'il y a là tout un monde de mystères. Ce qu'elles
m'ont questionné à propos de ces nez, de ces oreilles et de divers
incidents obscurs survenus à Pétersbourg! Elles n'ont appris que
depuis leur arrivée dans notre ville les farces que Nicolas a
faites chez nous il y a quatre ans: «Vous étiez ici, vous l'avez
vu, est-il vrai qu'il soit fou?» Je ne comprends pas d'où cette
idée leur est venue. Pourquoi Prascovie Ivanovna veut-elle
absolument que Nicolas soit fou? C'est qu'elle y tient, cette
femme, elle y tient! Ce Maurice Nikolaïévitch est un brave homme
tout de même, mais est-ce qu'elle travaillerait pour lui, après
qu'elle-même a écrit la première de Paris à cette pauvre amie?...
Enfin cette Prascovie est un type, elle me rappelle Korobotchka,
l'inoubliable création de Gogol; seulement c'est une Korobotchka
en grand, en beaucoup plus grand...

-- Allons donc, est-ce possible?

-- Si vous voulez, je dirai: en plus petit, cela m'est égal, mais
ne m'interrompez pas, vous achèveriez de me dérouter. Elles sont
maintenant à couteaux tirés; je ne parle pas de Lise qui est
toujours fort bien avec «tante», comme elle dit. Lise est une
rusée, et il y a encore quelque chose là. Des secrets. Mais avec
la vieille la rupture est complète. Cette pauvre «tante», il est
vrai, tyrannise tout le monde... et puis la gouvernante,
l'irrévérence de la société, l'»irrévérence» de Karmazinoff,
l'idée que son fils est peut-être fou, ce Lipoutine, ce que je ne
comprends pas, -- bref, elle a dû, dit-on, s'appliquer sur la tête
une compresse imbibée de vinaigre. Et c'est alors que nous venons
l'assassiner de nos plaintes et de nos lettres... Oh! combien je
l'ai fait souffrir, et dans quel moment! Je suis un ingrat!
Imaginez-vous qu'en rentrant j'ai trouvé une lettre d'elle, lisez,
lisez! Oh! quelle a été mon ingratitude!

Il me tendit la lettre qu'il venait de recevoir de Barbara
Pétrovna. La générale, regrettant sans doute son: «Restez chez
vous» du matin, avait cette fois écrit un billet poli, mais
néanmoins ferme et laconique. Elle priait Stépan Trophimovitch de
venir chez elle après-demain dimanche à midi précis, et lui
conseillait d'amener avec lui quelqu'un de ses amis (mon nom était
mis entre parenthèses). De son côté elle promettait d'inviter
Chatoff, comme frère de Daria Pavlovna. «Vous pourrez recevoir
d'elle une réponse définitive: cela vous suffira-t-il? Est-ce
cette formalité que vous aviez tant à coeur?»

-- Remarquez l'agacement qui perce dans la phrase finale. Pauvre,
pauvre amie de toute ma vie! J'avoue que cette décision
_inopinée_ de mon sort m'a, pour ainsi dire, écrasé...
Jusqu'alors j'espérais toujours, mais maintenant tout est dit, je
sais que c'est fini; c'est terrible. Oh! si ce dimanche pouvait ne
pas arriver, si les choses pouvaient suivre leur train-train
accoutumé...

-- Tous ces ignobles commérages de Lipoutine vous ont mis l'esprit
à l'envers.

-- Vous venez de poser votre doigt d'ami sur un autre endroit
douloureux. Ces doigts d'amis sont en général impitoyables, et
parfois insensés; pardon, mais, le croirez-vous? J'avais presque
oublié tout cela, toutes ces vilenies; c'est-à-dire que je ne les
avais pas oubliées du tout, seulement, bête comme je le suis,
pendant tout le temps de ma visite chez Lise, j'ai tâché d'être
heureux et je me suis persuadé que je l'étais. Mais maintenant...
oh! maintenant je songe à cette femme magnanime, humaine,
indulgente pour mes misérables défauts, -- je me trompe, elle
n'est pas indulgente du tout, mais moi-même, que suis-je avec mon
vain et détestable caractère? Un gamin, un être qui a tout
l'égoïsme d'un enfant sans en avoir l'innocence. Pendant vingt ans
elle a eu soin de moi comme une niania, cette pauvre tante, ainsi
que l'appelle gracieusement Lise... Tout à coup, au bout de vingt
ans, l'enfant a voulu se marier: eh bien, va, marie-toi. Il écrit,
elle répond -- avec sa tête dans le vinaigre, et... et voilà que
dimanche l'enfant sera un homme marié... Pourquoi moi-même ai-je
insisté? Pourquoi ai-je écrit ces lettres? Oui, j'oubliais: Lise
adore Daria Pavlovna, elle l'assure du moins. «C'est un ange, dit-
elle en parlant d'elle, seulement elle est un peu dissimulée.»
Elle et sa mère m'ont conseillé... c'est-à-dire que Prascovie ne
m'a rien conseillé. Oh! que de venin il y a dans cette
Korobotchka! Et même Lise, ce n'est pas précisément un conseil
qu'elle m'a donné. «À quoi bon vous marier? m'a-t-elle dit, c'est
assez pour vous des joies de la science.» Là-dessus elle s'est
mise à rire. Je le lui ai pardonné, parce qu'elle a aussi sa
grosse part de chagrin. Pourtant, m'ont-elles dit, vous ne pouvez
pas vous passer de femme. Les infirmités vont venir, il vous faut
quelqu'un qui s'occupe de votre santé... Ma foi, moi-même, tout le
temps que je suis resté enfermé avec vous, je me disais _in
petto_ que la Providence m'envoyait Daria Pavlovna au déclin de
mes jours orageux, qu'elle s'occuperait de ma santé, qu'elle
mettrait de l'ordre dans mon ménage... Il fait si sale chez moi!
regardez, tout est en déroute, tantôt j'ai ordonné de ranger, eh
bien, voilà encore un livre qui traîne sur le plancher. La pauvre
amie se fâchait toujours en voyant la malpropreté de mon
logement... Oh! maintenant sa voix ne se fera plus entendre! Vingt
ans! Elle reçoit, paraît-il, des lettres anonymes; figurez-vous,
Nicolas aurait vendu son bien à Lébiadkine. C'est un monstre; et
enfin qu'est-ce que c'est que Lébiadkine? Lise écoute, écoute, oh!
il faut la voir écouter! Je lui ai pardonné son rire en remarquant
quelle attention elle prêtait à cela, et ce Maurice... je ne
voudrais pas être à sa place en ce moment; c'est un brave homme
tout de même, mais un peu timide; du reste, que Dieu l'assiste!

La fatigue l'obligea à s'arrêter, d'ailleurs ses idées se
troublaient de plus en plus; il baissa la tête, et, immobile, se
mit à regarder le plancher d'un air las. Je profitai de son
silence pour raconter ma visite à la maison Philippoff; à ce
propos, j'émis froidement l'opinion qu'en effet la soeur de
Lébiadkine (que je n'avais pas vue) pouvait avoir été victime de
Nicolas, à l'époque où celui-ci menait, suivant l'expression de
Lipoutine, une existence énigmatique; dès lors, il était fort
possible que Lébiadkine reçût de l'argent de Nicolas, mais c'était
tout. Quant aux racontars concernant Daria Pavlovna, je les
traitai de viles calomnies, en m'autorisant du témoignage d'Alexis
Nilitch, dont il n'y avait pas lieu de mettre en doute la
véracité. Stépan Trophimovitch m'écouta d'un air distrait, comme
si la chose ne l'eût aucunement intéressé. Je lui fis part aussi
de ma conversation avec Kiriloff, et j'ajoutai que ce dernier
était peut-être fou.

-- Il n'est pas fou, mais c'est un homme à idées courtes, --
répondit-il avec une sorte d'ennui. Ces gens-là supposent la
nature et la société humaine autres que Dieu ne les a faites, et
qu'elles ne sont réellement. On coquette avec eux, mais du moins
ce n'est pas Stépan Trophimovitch. Je les ai vus dans le temps à
Pétersbourg, avec cette chère amie (oh! combien je l'ai offensée
alors!), et je n'ai eu peur ni de leurs injures, ni même de leurs
éloges. Je ne les crains pas davantage maintenant, mais parlons
d'autre chose... Je crois que j'ai fait de terribles sottises;
imaginez-vous que j'ai écrit hier à Daria Pavlovna, et... combien
je m'en repens!

-- Qu'est-ce que vous lui avez donc écrit?

-- Oh! mon ami, soyez sûr que j'ai obéi à un sentiment très noble.
Je l'ai informée que j'avais écrit cinq jours auparavant à
Nicolas; la délicatesse m'avait aussi inspiré cette démarche.

-- À présent, je comprends, fis-je avec véhémence, -- de quel
droit vous êtes-vous permis de les mettre ainsi tous les deux sur
la sellette?

-- Mais, mon cher, n'achevez pas de m'écraser, épargnez-moi vos
cris; je suis déjà aplati comme... comme une blatte, et enfin je
trouve que ma conduite a été pleine de noblesse. Supposez qu'il y
ait eu en effet quelque chose... en Suisse... ou un commencement.
Je dois, au préalable, interroger leurs coeurs, pour... enfin,
pour ne pas me jeter à la traverse de leurs amours, pour ne pas
être un obstacle sur leur chemin... Tout ce que j'en ai fait, ç'a
été par noblesse d'âme.

-- Oh! mon Dieu, que vous avez agi bêtement! ne pus-je m'empêcher
de m'écrier.

-- Bêtement! bêtement! répéta-t-il avec une sorte de jouissance;
jamais vous n'avez rien dit de plus sage, c'était bête, mais que
faire? tout est dit. De toute façon, je me marie, dussé-je épouser
les «péchés d'autrui», dès lors quel besoin avais-je d'écrire?
N'est-il pas vrai?

-- Vous revenez encore là-dessus!

-- Oh! à présent faites-moi grâce de vos reproches, vous n'avez
plus maintenant devant vous l'ancien Stépan Verkhovensky; celui-là
est enterré; enfin tout est dit. D'ailleurs, pourquoi criez-vous?
Uniquement parce que vous-même ne vous mariez pas, et que vous
n'êtes point dans le cas de porter sur la tête certain ornement.
Vous froncez encore le sourcil? Mon pauvre ami, vous ne connaissez
pas la femme, et moi je n'ai fait que l'étudier. «Si tu veux
vaincre le monde, commence par te vaincre», c'est la seule belle
parole qu'ait jamais dite un autre romantique comme vous, Chatoff,
mon futur beau-frère. Je lui emprunte volontiers son aphorisme. Eh
bien, voilà, je suis prêt à me vaincre, je vais me marier, et
pourtant je ne vois pas quelle espèce de victoire je remporterai,
sans même parler de celle sur le monde! Ô mon ami, le mariage,
c'est la mort morale de toute âme fière, de toute indépendance. La
vie conjugale me pervertira, m'enlèvera mon énergie, mon courage
pour le service de la cause; j'aurai des enfants, et, qui pis est,
des enfants dont je ne serai pas le père; le sage ne craint pas de
regarder la vérité en face... Lipoutine me conseillait tantôt de
me barricader pour me mettre à l'abri de Nicolas; il est bête,
Lipoutine. La femme trompe même l'oeil qui voit tout. Le bon Dieu,
en créant la femme, savait sans doute à quoi il s'exposait, mais
je suis convaincu qu'elle-même lui a imposé ses idées, qu'elle l'a
forcé à la créer avec telle forme et... tels attributs; autrement,
qui donc aurait voulu s'attirer tant d'ennuis sans aucune
compensation?

-- Il n'aurait pas été lui-même, s'il n'avait pas lâché quelqu'une
de ces faciles plaisanteries voltairiennes, qui étaient si à la
mode au temps de sa jeunesse, mais, après s'être ainsi égayé
durant une minute, il recommença à broyer du noir.

-- Oh! pourquoi faut-il que cette journée d'après-demain arrive!
s'écria-t-il tout à coup avec un accent désespéré, -- pourquoi n'y
aurait-il pas une semaine sans dimanche, si le miracle existe?
Voyons, qu'est-ce qu'il en coûterait à la Providence de biffer un
dimanche du calendrier, ne fût-ce que pour prouver son pouvoir à
un athée? Oh! que je l'ai aimée! Vingt années! Vingt années
entières, et jamais elle ne m'a compris!

-- Mais de qui parlez-vous? Je ne vous comprends pas non plus!
demandai-je avec étonnement.

-- Vingt ans! Et pas une seule fois elle ne m'a compris oh! c'est
dur! Et se peut-il qu'elle croie que je me marie par crainte, par
besoin? Oh! honte! Tante, tante, c'est pour toi que je le fais!...
Oh! qu'elle sache, cette tante, qu'elle est la seule femme dont
j'aie été épris pendant vingt ans! Elle doit le savoir, sinon cela
ne se fera pas, sinon il faudra employer la force pour me traîner
sous ce qu'on appelle la viénetz[6]!

C'était la première fois que j'entendais cet aveu qu'il formulait
si énergiquement. Je ne cacherai pas que j'eus une terrible envie
de rire. Elle était fort déplacée.

Soudain une pensée nouvelle s'offrit à l'esprit de Stépan
Trophimovitch.

-- À présent je n'ai plus que lui, il est ma seule espérance!
s'écria-t-il en frappant tout à coup ses mains l'une contre
l'autre, -- seul, maintenant, mon pauvre garçon me sauvera, et...
Oh! pourquoi donc n'arrive-t-il pas? Ô mon fils! Ô mon
Petroucha!... Sans doute, je suis indigne du nom de père, je
mériterais plutôt celui de tigre, mais... laissez-moi, mon ami, je
vais me mettre un moment au lit pour recueillir mes idées. Je suis
si fatigué, si fatigué, et vous-même, il est temps que vous alliez
vous coucher, voyez-vous, il est minuit...

CHAPITRE IV

_LA BOITEUSE._

I

Chatoff ne fit pas la mauvaise tête, et, conformément à ce que je
lui avais écrit, alla à midi chez Élisabeth Nikolaïevna. Nous
arrivâmes presque en même temps lui et moi; c'était aussi la
première fois que je me rendais chez les dames Drozdoff. Elles se
trouvaient dans la grande salle avec Maurice Nikolaïévitch, et une
discussion avait lieu entre ces trois personnes au moment où nous
entrâmes. Prascovie Ivanovna avait prié sa fille de lui jouer une
certaine valse, et Lisa s'était empressée de se mettre au piano;
mais la mère prétendait que la valse jouée n'était pas celle
qu'elle avait demandée. Maurice Nikolaïévitch avait pris parti
pour la jeune fille avec sa simplicité accoutumée, et soutenait
que Prascovie Ivanovna se trompait; la vieille dame pleurait de
colère. Elle était souffrante et marchait même avec difficulté.
Ses pieds étaient enflés, ce qui la rendait grincheuse; aussi
depuis quelques jours ne cessait-elle de chercher noise à tout son
entourage, bien qu'elle eût toujours une certaine peur de Lisa. On
fut content de nous voir. Élisabeth Nikolaïevna rougit de plaisir,
et, après m'avoir dit merci, sans doute parce que je lui avais
amené Chatoff, elle avança vers ce dernier en l'examinant d'un
oeil curieux.

Il était resté sur le seuil, fort embarrassé de sa personne. Elle
le remercia d'être venu, puis le présenta à sa mère.

-- C'est M. Chatoff, dont je vous ai parlé, et voici M. G...ff, un
grand ami à moi et à Stépan Trophimovitch. Maurice Nikolaïévitch a
aussi fait sa connaissance hier.

-- Lequel est professeur?

-- Mais ni l'un ni l'autre, maman.

-- Si fait, tu m'as dit toi-même qu'il viendrait un professeur; ce
doit être celui-ci, fit Prascovie Ivanovna et montrant Chatoff
avec un air de mépris.

-- Je ne vous ai jamais annoncé la visite d'un professeur.
M. G...ff est au service, et M. Chatoff est un ancien étudiant.

-- Étudiant, professeur, c'est toujours de l'Université. Il faut
que tu aies bien envie de me contredire pour chicaner là-dessus.
Mais celui que nous avons vu en Suisse avait des moustaches et une
barbiche.

-- Maman veut parler du fils de Stépan Trophimovitch, elle lui
donne toujours le nom de professeur, dit Lisa qui emmena Chatoff à
l'autre bout de la salle et l'invita à s'asseoir sur un divan.

-- Quand ses pieds enflent, elle est toujours ainsi, vous
comprenez, elle est malade, ajouta à voix basse la jeune fille en
continuant à observer avec une extrême curiosité le visiteur, dont
l'épi de cheveux attirait surtout son attention.

-- Vous êtes militaire? me demanda la vieille dame avec qui Lisa
avait eu la cruauté de me laisser en tête-à-tête.

-- Non, je sers...

-- M. G...ff est un grand ami de Stépan Trophimovitch, se hâta de
lui expliquer sa fille.

-- Vous servez chez Stépan Trophimovitch? Mais il est aussi
professeur?

-- Ah! maman, vous n'avez que des professeurs dans l'esprit, je
suis sûre que vous en voyez même en rêve, cria Lisa impatientée.

-- C'est bien assez d'en voir quand on est éveillé. Mais toi, tu
ne sais que faire de l'opposition à ta mère. Vous étiez ici il y a
quatre ans, quand Nicolas Vsévolodovitch est revenu de
Pétersbourg?

Je répondis affirmativement.

-- Il y avait un anglais ici parmi vous?

-- Non, il n'y en avait pas.

Lisa se mit à rire.

-- Tu vois bien qu'il n'y avait pas du tout d'Anglais, par
conséquent ce sont des mensonges. Barbara Pétrovna et Stépan
Trophimovitch mentent tous les deux. Du reste, tout le monde ment.

-- Ma tante et Stépan Trophimovitch ont trouvé chez Nicolas
Vsévolodovitch de la ressemblance avec le prince Harry mis en
scène dans le _Henri IV _de Shakespeare, et maman objecte qu'il
n'y avait pas d'Anglais, nous expliqua Lisa.

-- Puisqu'il n'y avait pas de Harry, il n'y avait pas d'Anglais.
Seul Nicolas Vsévolodovitch a fait des fredaines.

-- Je vous assure que maman le fait exprès, crut devoir observer
la jeune fille en s'adressant à Chatoff, elle connaît fort bien
Shakespeare. Je lui ai lu moi-même le premier acte d'_Othello_,
mais maintenant elle souffre beaucoup. Maman, entendez-vous? Midi
sonne, il est temps de prendre votre médicament.

-- Le docteur est arrivé, vint annoncer une femme de chambre.

-- Zémirka, Zémirka, viens avec moi! cria Prascovie Ivanovna en se
levant à demi.

Au lieu d'accourir à la voix de sa maîtresse, Zémirka, vieille et
laide petite chienne, alla se fourrer sous le divan sur lequel
était assise Élisabeth Nikolaïevna.

-- Tu ne veux pas? Eh bien, reste là. Adieu, batuchka, je ne
connais ni votre prénom, ni votre dénomination patronymique, me
dit la vieille dame.

-- Antoine Lavrentiévitch...

-- Peu importe, ça m'entre par une oreille et ça sort par l'autre.
Ne m'accompagnez pas, Maurice Nikolaïévitch, je n'ai appelé que
Zémirka. Grâce à Dieu, je sais encore marcher seule, et demain
j'irai me promener.

Elle s'en alla fâchée.

-- Antoine Lavrentiévitch, vous causerez pendant ce temps-là avec
Maurice Nikolaïévitch; je vous assure que vous gagnerez tous les
deux à faire plus intimement connaissance ensemble, dit Lisa, et
elle adressa un sourire amical au capitaine d'artillerie qui
devint rayonnant lorsque le regard de la jeune fille se fixa sur
lui. Faute de mieux, force me fut de dialoguer avec Maurice
Nikolaïévitch.

II

À ma grande surprise, l'affaire qu'Élisabeth Nikolaïevna avait à
traiter avec Chatoff était, en effet, exclusivement littéraire. Je
ne sais pourquoi, mais je m'étais toujours figuré qu'elle l'avait
fait venir pour quelque autre chose. Comme ils ne se cachaient pas
de nous et causaient très haut, nous nous mîmes, Maurice
Nikolaïévitch et moi, à écouter leur conversation, ensuite ils
nous invitèrent à y prendre part. Il s'agissait d'un livre
qu'Élisabeth Nikolaïevna jugeait utile, et que, depuis longtemps,
elle se proposait de publier, mais, vu sa complète inexpérience,
elle avait besoin d'un collaborateur. Je fus même frappé du
sérieux avec lequel elle exposa son plan à Chatoff. «Sans doute
elle est dans les idées nouvelles, pensai-je, ce n'est pas pour
rien qu'elle a séjourné en Suisse.» Chatoff écoutait
attentivement, les yeux fixés à terre, et ne remarquait pas du
tout combien le projet dont on l'entretenait était peu en rapport
avec les occupations ordinaires d'une jeune fille de la haute
société.

Voici de quel genre était cette entreprise littéraire. Il paraît
chez nous, tant dans la capitale qu'en province, une foule de
gazettes et de revues qui, chaque jour, donnent connaissance d'une
quantité d'événements. L'année se passe, les journaux sont
entassés dans les armoires, ou bien on les salit, on les déchire,
on les fait servir à toutes sortes d'usages. Beaucoup des
incidents rendus publics par la presse produisent une certaine
impression et restent dans la mémoire du lecteur, mais avec le
temps ils s'oublient. Bien des gens plus tard voudraient se
renseigner, mais quel travail pour trouver ce que l'on cherche
dans cet océan de papier imprimé, d'autant plus que, souvent, on
ne sait ni le jour, ni le lieu, ni même l'année où l'événement
s'est passé? Si pour toute une année on rassemblait ces divers
faits dans un livre, d'après un certain plan et une certaine idée,
en mettant des tables, des index, en groupant les matières par
mois et par jour, un pareil recueil pourrait, dans son ensemble,
donner la caractéristique de la vie russe durant toute une année,
bien que les événements livrés à la publicité soient infiniment
peu nombreux en comparaison de tous ceux qui arrivent.

-- Au lieu d'une multitude de feuilles, on aura quelques gros
volumes, voilà tout, observa Chatoff.

Mais Élisabeth Nikolaïevna défendit son projet avec chaleur,
nonobstant la difficulté qu'elle avait à s'exprimer. L'ouvrage,
assurait-elle, ne devait pas former plus d'un volume, et même il
ne fallait pas que ce volume fût très gros. Si pourtant on était
obligé de le faire gros, du moins il devait être clair; aussi
l'essentiel était-il le plan et la manière de présenter les faits.
Bien entendu, il ne s'agissait pas de tout recueillir. Les ukases,
les actes du gouvernement, les règlements locaux, les lois, tous
ces faits, malgré leur importance, ne rentraient pas dans le cadre
de la publication projetée. On pouvait laisser de côté bien des
choses et se borner à choisir les événements exprimant plus ou
moins la vie morale de la nation, la personnalité du peuple russe
à un moment donné. Sans doute rien n'était systématiquement exclu
du livre, tout y avait sa place: les anecdotes curieuses, les
incendies, les dons charitables ou patriotiques, les bonnes ou les
mauvaises actions, les paroles et les discours, à la rigueur même
le compte rendu des inondations et certains édits du gouvernement,
pourvu qu'on prît seulement dans tout cela ce qui peignait
l'époque; le tout serait classé dans un certain ordre, avec une
intention, une idée éclairant l'ensemble du recueil. Enfin le
livre devait être intéressant et d'une lecture facile,
indépendamment de son utilité comme répertoire. Ce serait, pour
ainsi dire, le tableau de la vie intellectuelle, morale,
intérieure de la Russie pendant toute une année. «Il faut, acheva
Lisa, que tout le monde achète cet ouvrage, qu'il se trouve sur
toutes les tables. Je comprends que la grande affaire ici, c'est
le plan; voilà pourquoi je m'adresse à vous.» Elle s'animait fort,
et quoique ses explications manquassent souvent de netteté et de
précision, Chatoff comprenait.

-- Alors ce sera une oeuvre de tendance, les faits seront groupés
suivant une certaine idée préconçue, murmura-t-il sans relever la
tête.

-- Pas du tout; le groupement des faits ne doit accuser aucune
tendance, il ne faut tendre qu'à l'impartialité.

-- Mais la tendance n'est pas un mal, reprit Chatoff; d'ailleurs,
il n'y a pas moyen de l'éviter du moment qu'on fait un choix. La
manière dont les faits seront recueillis et distribués impliquera
déjà une appréciation. Votre idée n'est pas mauvaise.

-- Ainsi vous croyez qu'un pareil livre est possible? demanda Lisa
toute contente.

-- Il faut voir et réfléchir. C'est une très grosse affaire. On ne
trouve rien du premier coup, et l'expérience est indispensable.
Quand nous publierons le livre, c'est tout au plus si nous saurons
comment il faut s'y prendre. On ne réussit qu'après plusieurs
tâtonnements, mais il y a là une idée, une idée utile.

Lorsque enfin il releva la tête, ses yeux rayonnaient, tant était
vif l'intérêt qu'il prenait à cette conversation.

-- C'est vous-même qui avez imaginé cela? demanda-t-il à Lisa
d'une voix caressante et un peu timide.

Elle sourit.

-- Imaginer n'est pas difficile, le tout est d'exécuter. Je
n'entends presque rien à ces choses-là et ne suis pas fort
intelligente; je poursuis seulement ce qui est clair pour moi...

-- Vous poursuivez?

-- Ce n'est probablement pas le mot? questionna vivement la jeune
fille.

-- N'importe, ce mot-là est bon tout de même.

-- Pendant que j'étais à l'étranger, je me suis figuré que je
pouvais moi aussi rendre quelques services. J'ai de l'argent dont
je ne sais que faire, pourquoi donc ne travaillerais-je pas comme
les autres à l'oeuvre commune? L'idée que je viens de vous exposer
s'est offerte tout à coup à mon esprit, je ne l'avais pas cherchée
du tout et j'ai été enchanté de l'avoir, mais j'ai reconnu
aussitôt que je ne pouvais me passer d'un collaborateur, attendu
que moi-même je ne sais rien. Naturellement ce collaborateur sera
aussi mon associé dans la publication de l'ouvrage. Nous y serons
chacun pour moitié: vous vous chargerez du plan et du travail, moi
je fournirai, outre l'idée première, les capitaux que nécessite
l'entreprise. Le livre couvrira les frais!

-- Il se vendra, si nous parvenons à trouver un bon plan.

-- Je vous préviens que ce n'est pas pour moi une affaire de
lucre, mais je désire beaucoup que l'ouvrage ait du succès, et je
serai fière s'il fait de l'argent.

-- Eh bien, mais quel sera mon rôle dans cette combinaison?

-- Je vous invite à être mon collaborateur... pour moitié. Vous
trouverez le plan.

-- Comment savez-vous si je suis capable de trouver un plan?

-- On m'a parlé de vous, et j'ai entendu dire ici... je sais que
vous êtes fort intelligent... que vous vous occupez de _l'affaire_
et que vous pensez beaucoup. Pierre Stépanovitch Verkhovensky m'a
parlé de vous en Suisse, ajouta-t-elle précipitamment. -- C'est un
homme très intelligent, n'est-il pas vrai?

Chatoff jeta sur elle un regard rapide, puis il baissa les yeux.

-- Nicolas Vsévolodovitch m'a aussi beaucoup parlé de vous...

Chatoff rougit tout à coup.

-- Du reste, voici les journaux, dit la jeune fille qui se hâta de
prendre sur une chaise un paquet de journaux noués avec une
ficelle, -- j'ai essayé de noter ici les faits qu'on pourrait
choisir et j'ai mis des numéros... vous verrez.

Le visiteur prit le paquet.

-- Emportez cela chez vous, jetez-y un coup d'oeil, où demeurez-
vous?

-- Rue de l'Épiphanie, maison Philipoff.

-- Je sais. C'est là aussi, dit-on, qu'habite un certain capitaine
Lébiadkine? reprit vivement Lisa.

Pendant toute une minute, Chatoff resta sans répondre, les yeux
attachés sur le paquet.

-- Pour ces choses-là vous feriez mieux d'en choisir un autre, moi
je ne vous serai bon à rien, dit-il enfin d'un ton extrêmement
bas.

Lisa rougit.

-- De quelles choses parlez-vous? Maurice Nikolaïévitch! cria-t-
elle, donnez-moi la lettre qui est arrivée ici tantôt.

Maurice Nikolaïévitch s'approcha de la table, je le suivis.

-- Regardez cela, me dit-elle brusquement en dépliant la lettre
avec agitation. Avez-vous jamais rien vu de pareil? Lisez tout
haut, je vous prie; je tiens à ce que M. Chatoff entende.

Je lus à haute voix ce qui suit:

À LA PERFECTION DE MADEMOISELLE TOUCHINE

_Mademoiselle Élisabeth Nikolaïevna_

Ah! combien est charmante Élisabeth Touchine,
Quand, à côté de son parent,
D'un rapide coursier elle presse l'échine
Et que sa chevelure ondoie au gré du vent,
Ou quand avec sa mère on la voit au saint temple
Courber devant l'autel son visage pieux!
En rêvant à l'hymen alors je la contemple,
Et d'un regard mouillé je les suis toutes deux!

«Composé par un ignorant au cours d'une discussion.

«MADEMOISELLE,

-- Je regrette on ne peut plus de n'avoir pas perdu un bras pour
la gloire à Sébastopol, mais j'ai fait toute la campagne dans le
service des vivres, ce que je considère comme une bassesse. Vous
êtes une déesse de l'antiquité; moi, je ne suis rien, mais en vous
voyant j'ai deviné l'infini. Ne regardez cela que comme des vers
et rien de plus, car les vers ne signifient rien, seulement ils
permettent de dire ce qui en prose passerait pour une
impertinence. Le soleil peut-il se fâcher contre l'infusoire, si,
dans la goutte d'eau où il se compte par milliers, celui-ci
compose une poésie en son honneur? Même la Société protectrice des
animaux, qui siège à Pétersbourg et qui s'intéresse au chien et au
cheval, méprise l'humble infusoire, elle le dédaigne parce qu'il
n'a pas atteint son développement. Moi aussi je suis resté à
l'état embryonnaire. L'idée de m'épouser pourrait vous paraître
bouffonne, mais j'aurai bientôt une propriété de deux cents âmes,
actuellement possédée par un misanthrope, méprisez-le. Je puis
révéler bien des choses et, grâce aux documents que j'ai en main,
je me charge d'envoyer quelqu'un en Sibérie. Ne méprisez pas ma
proposition. La lettre de l'infusoire, naturellement, est en vers.

Le capitaine Lébiadkine, votre très obéissant ami, qui a des
loisirs.»

-- Cela a été écrit par un homme en état d'ivresse et par un
vaurien! m'écriai-je indigné, -- je le connais!

-- J'ai reçu cette lettre hier, nous expliqua en rougissant Lisa,
-- j'ai compris tout de suite qu'elle venait d'un imbécile, et je
ne l'ai pas montrée à maman, pour ne pas l'agiter davantage. Mais,
s'il revient à la charge, je ne sais comment faire. Maurice
Nikolaïévitch veut aller le mettre à la raison. Vous considérant
comme mon collaborateur, dit-elle ensuite à Chatoff. -- et sachant
que vous demeurez dans la même maison que cet homme, je désirerais
vous questionner à son sujet, pour être édifiée sur ce que je puis
attendre de lui.

-- C'est un ivrogne et un vaurien, fit en rechignant Chatoff.

-- Est-ce qu'il est toujours aussi bête?

-- Non, quand il n'a pas bu, il n'est pas absolument bête.

-- J'ai connu un général qui faisait des vers tout pareils à ceux-
là, observai-je en riant.

-- Cette lettre même prouve qu'il n'est pas un niais, déclara
soudain Maurice Nikolaïévitch qui jusqu'alors était resté
silencieux.

-- Il a, dit-on, une soeur avec qui il habite? demanda Lisa.

-- Oui, il habite avec sa soeur.

-- On dit qu'il la tyrannise, c'est vrai?

Chatoff jeta de nouveau sur la jeune fille un regard sondeur,
quoique rapide.

-- Est-ce que je m'occupe de cela? grommela-t-il en fronçant le
sourcil, et il se dirigea vers la porte.

-- Ah! attendez un peu! cria Lisa inquiète, -- où allez-vous donc?
Nous avons encore tant de points à examiner ensemble...

-- De quoi parlerions-nous? Demain, je vous ferai savoir...

-- Mais de la chose principale, de l'impression! Croyez bien que
je ne plaisante pas, et que je veux sérieusement entreprendre
cette affaire, assura Lisa dont l'inquiétude ne faisait que
s'accroître. -- Si nous nous décidons à publier l'ouvrage, où
l'imprimerons-nous? C'est la question la plus importante, car nous
n'irons pas à Moscou pour cela, et il est impossible de confier un
tel travail à l'imprimerie d'ici. Depuis longtemps j'ai résolu de
fonder un établissement typographique qui sera à votre nom, si
vous y consentez. À cette condition, maman, je le sais, me
laissera carte blanche...

-- Pourquoi donc me supposez-vous capable d'être imprimeur?
répliqua Chatoff d'un ton maussade.

-- Pendant que j'étais en Suisse, Pierre Stépanovitch vous a
désigné à moi comme un homme connaissant le métier d'imprimeur, et
en état de diriger un établissement typographique. Il m'avait même
donné un mot pour vous, mais je ne sais pas ce que j'en ai fait.

Chatoff, je me le rappelle maintenant, changea de visage. Au bout
de quelques secondes, il sortit brusquement de la chambre.

Lisa se sentit prise de colère.

-- Est-ce qu'il en va toujours ainsi? me demanda-t-elle. Je
haussai les épaules; tout à coup Chatoff rentra, et alla droit à
la table, sur laquelle il déposa le paquet de journaux qu'il avait
pris avec lui:

-- Je ne serai pas votre collaborateur, je n'ai pas le temps...

-- Pourquoi donc? Pourquoi donc? Vous avez l'air fâché? fit Lisa
d'un ton affligé et suppliant.

Le son de cette voix parut produire une certaine impression sur
Chatoff; pendant quelques instants, il regarda fixement la jeune
fille, comme s'il eût voulu pénétrer jusqu'au fond de son âme.

-- N'importe, murmura-t-il presque tout bas, -- je ne veux pas...

Et il se retira cette fois pour tout de bon. Lisa resta
positivement consternée; je ne comprenais même pas qu'un incident
semblable pût l'affecter à ce point.

-- C'est un homme singulièrement étrange! observa d'une voix forte
Maurice Nikolaïévitch.

III

Certes, oui, il était «étrange», mais dans tout cela il y avait
bien du louche, bien des sous-entendus. Décidément, je ne croyais
pas à la publication projetée; ensuite la lettre du capitaine
Lébiadkine, toute stupide qu'elle était, ne laissait pas de
contenir une allusion trop claire à certaine dénonciation
possible, appuyée sur des «documents»; personne pourtant n'avait
relevé ce passage, on avait parlé de toute autre chose. Enfin
cette imprimerie et le brusque départ de Chatoff dès les premiers
mots prononcés à ce sujet? Toutes ces circonstances m'amenèrent à
penser qu'avant mon arrivée il s'était passé là quelque chose dont
on ne m'avait pas donné connaissance; que, par conséquent, j'étais
de trop et que toutes ces affaires ne me regardaient pas.
D'ailleurs, il était temps de partir, pour une première visite
j'étais resté assez longtemps. Je me mis donc en devoir de prendre
congé.

Elisabeth Nikolaïevna semblait avoir oublié ma présence dans la
chambre. Toujours debout à la même place, près de la table, elle
réfléchissait profondément, et, la tête baissée, tenait ses yeux
fixés sur un point du tapis.

-- Ah! vous vous en allez aussi, au revoir, fit-elle avec son
affabilité accoutumée. -- Remettez mes salutations à Stépan
Trophimovitch, et engagez-le à venir me voir bientôt. Maurice
Nikolaïévitch, Antoine Lavrentiévitch s'en va. Excusez maman, elle
ne peut pas venir vous dire adieu...

Je sortis, et j'étais déjà en bas de l'escalier, quand un
domestique me rejoignit sur le perron.

-- Madame vous prie instamment de remonter...

-- Madame, ou Élisabeth Nikolaïevna?

-- Élisabeth Nikolaïevna.

Je trouvai Lisa non plus dans la grande salle où nous étions tout
à l'heure, mais dans une pièce voisine. La porte donnant accès à
cette salle, où il n'y avait plus maintenant que Maurice
Nikolaïévitch, était fermée hermétiquement.

Lisa me sourit, mais elle était pâle. Debout au milieu de la
chambre, elle semblait hésitante, travaillée par une lutte
intérieure; tout à coup elle me prit par le bras, et, sans
proférer un mot, m'emmena vivement près de la fenêtre.

-- Je veux _la _voir sans délai, murmura-t-elle en fixant sur moi
un regard ardent, impérieux, n'admettant pas l'ombre d'une
réplique; -- je dois _la _voir de mes propres yeux, et je
sollicite votre aide.

Elle était dans un état d'exaltation qui rend capable de tous les
coups de tête.

-- Qui désirez-vous voir, Élisabeth Nikolaïevna? demandai-je
effrayé.

-- Cette demoiselle Lébiadkine, cette boiteuse... C'est vrai
qu'elle est boiteuse?

Je restai stupéfait.

-- Je ne l'ai jamais vue, mais j'ai entendu dire qu'elle l'est, on
me l'a encore dit hier, balbutiai-je rapidement et à voix basse.

-- Il faut absolument que je la voie. Pourriez-vous me ménager une
entrevue avec elle aujourd'hui même?

Elle m'inspirait une profonde pitié.

-- C'est impossible, et même je ne vois pas du tout comment je
pourrais m'y prendre, répondis-je, -- je passerai chez Chatoff...

-- Si vous n'arrangez pas cela pour demain, j'irai moi-même chez
elle, je m'y rendrai seule parce que Maurice Nikolaïévitch a
refusé de m'accompagner. Je n'espère qu'en vous, je ne puis plus
compter sur aucun autre; j'ai parlé bêtement à Chatoff... Je suis
sûre que vous êtes un très honnête homme, peut-être m'êtes-vous
dévoué, tâchez d'arranger cela.

J'éprouvais le plus vif désir de lui venir en aide par tous les
moyens en mon pouvoir.

-- Voici ce que je ferai, dis-je après un instant de réflexion, --
je vais aller là-bas, et aujourd'hui _pour sûr_, je la verrai! Je
ferai en sorte de la voir, je vous en donne ma parole d'honneur;
seulement permettez-moi de mettre Chatoff dans la confidence de
votre dessein.

-- Dites-lui que j'ai ce désir et que je ne puis plus attendre,
mais que je ne l'ai pas trompé tout à l'heure. S'il est parti,
c'est peut-être parce qu'il est très honnête et qu'il a cru que je
voulais le prendre pour dupe. Je lui ai dit la vérité; mon
intention est, en effet, de publier un livre et de fonder une
imprimerie.

-- Il est honnête, fort honnête, confirmai-je avec chaleur.

-- Du reste, si la chose n'est pas arrangée pour demain, j'irai
moi-même, quoi qu'il advienne, dût toute la ville le savoir.

-- Je ne pourrai pas être chez vous demain avant trois heures,
observai-je.

-- Eh bien, je vous attendrai à trois heures. Ainsi je ne m'étais
pas trompée hier chez Stépan Trophimovitch en supposant que vous
m'étiez quelque peu dévoué? ajouta-t-elle avec un sourire, puis
elle me serra la main, et courut retrouver Maurice Nikolaïévitch.

Je sortis fort préoccupé de ma promesse; je ne comprenais rien à
ce qui se passait. J'avais vu une femme au désespoir qui ne
craignait pas de se compromettre en se confiant à un homme qu'elle
connaissait à peine. Son sourire féminin dans un moment si
difficile pour elle, et cette allusion aux sentiments qu'elle
avait remarqués en moi la veille, avaient fait leur trouée dans
mon coeur comme des coups de poignard, mais ce que j'éprouvais
était de la pitié et rien de plus! Les secrets d'Élisabeth
Nikolaïevna avaient pris soudain à mes yeux un caractère sacré, et
si, en ce moment, on avait entrepris de me les révéler, je crois
que je me serais bouché les oreilles pour ne pas en savoir
davantage. Je pressentais seulement quelque chose... Avec tout
cela je n'avais pas la moindre idée de la manière dont
j'arrangerais cette entrevue. Tout mon espoir était dans Chatoff,
bien que je pusse prévoir qu'il ne me serait d'aucune utilité.
Néanmoins je courus chez lui.

IV

Je ne pus le trouver à son domicile que le soir vers huit heures.
Chose qui m'étonna, il avait du monde: Alexis Nilitch et un autre
monsieur que je connaissais un peu, un certain Chigaleff, frère de
madame Virguinsky.

Ce Chigaleff était depuis deux mois l'hôte de notre ville; je ne
sais d'où il venait; j'ai seulement entendu dire qu'il avait
publié un article dans une revue progressiste de Pétersbourg.
Virguinsky nous avait présentés l'un à l'autre par hasard, dans la
rue. Je n'avais jamais vue de physionomie aussi sombre, aussi
renfrognée, aussi maussade que celle de cet homme. Il avait l'air
d'attendre la fin du monde pour demain à dix heures vingt-cinq.
Dans la circonstance que je rappelle, nous nous parlâmes à peine
et nous bornâmes à échanger une poignée de main avec la mine de
deux conspirateurs. Chigaleff me frappa surtout par l'étrangeté de
ses oreilles longues, larges, épaisses et très écartées de la
tête. Ses mouvements étaient lents et disgracieux. Si Lipoutine
rêvait pour un temps plus ou moins éloigné l'établissement d'un
phalanstère dans notre province, celui-ci savait de science
certaine le jour et l'heure où cet événement s'accomplirait. Il
produisit sur moi une impression sinistre. Dans le cas présent, je
fus d'autant plus étonné de le rencontrer chez Chatoff que ce
dernier, en général, n'aimait pas les visites.

De l'escalier j'entendis le bruit de leur conversation; ils
parlaient tous trois à la fois, et probablement se disputaient;
mais à mon apparition ils se turent. Pendant la discussion ils
s'étaient levés; lorsque j'entrai, tous s'assirent brusquement, si
bien que je dus m'asseoir aussi. Durant trois minutes régna un
silence bête. Quoique Chigaleff m'eût reconnu, il fit semblant de
ne m'avoir jamais vu, -- non par hostilité à mon égard, mais
c'était son genre. Alexis Nilitch et moi, nous nous saluâmes sans
nous rien dire et sans nous tendre la main. Chigaleff, fronçant le
sourcil, se mit à me regarder d'un oeil sévère, naïvement
convaincu que j'allais décamper aussitôt. Enfin Chatoff se souleva
légèrement sur son siège, les visiteurs se levèrent alors et
sortirent sans prendre congé. Toutefois, sur le seuil, Chigaleff
dit à Chatoff qui le reconduisait:

-- Rappelez-vous que vous avez des comptes à rendre.

-- Je me moque de vos comptes et je n'en rendrai à aucun diable,
répondit Chatoff, après quoi il ferma la porte au crochet.

-- Bécasseaux! fit-il en me regardant avec un sourire désagréable.

Son visage exprimait la colère, et je remarquai non sans
étonnement qu'il prenait le premier la parole. Presque toujours,
quand j'allais chez lui (ce qui, du reste, arrivait très
rarement), il restait maussade dans un coin et répondait d'un ton
fâché; à la longue seulement il s'animait et trouvait du plaisir à
causer. En revanche, au moment des adieux, sa mine redevenait
invariablement grincheuse, et, en vous reconduisant, il avait
l'air de mettre à la porte un ennemi personnel.

-- J'ai bu du thé hier chez cet Alexis Nilitch, observai-je; -- il
paraît avoir la toquade de l'athéisme.

-- L'athéisme russe n'a jamais dépassé le calembour, grommela
Chatoff en remplaçant par une bougie neuve le lumignon qui se
trouvait dans le chandelier.

-- Celui-là ne m'a pas fait l'effet d'un calembouriste, à peine
sait-il parler le langage le plus simple.

-- Ce sont des hommes de papier; tout cela vient du servilisme de
la pensée, reprit Chatoff qui s'était assis sur une chaise dans un
coin et tenait ses mains appuyées sur ses genoux.

-- Il y a là aussi de la haine, poursuivit-il après une minute de
silence; -- ils seraient les premiers horriblement malheureux si,
tout d'un coup, la Russie se transformait, même dans un sens
conforme à leurs vues; si, de façon ou d'autre, elle devenait
extrêmement riche et heureuse. Ils n'auraient plus personne à
haïr, plus rien à conspuer! Il n'y a là qu'une haine bestiale,
immense, pour la Russie, une haine qui s'est infiltrée dans
l'organisme... Et c'est une sottise de chercher, sous le rire
visible, des larmes invisibles au monde! La phrase concernant ces
prétendues larmes invisibles est la plus mensongère qui ait encore
été dite chez nous! vociféra-t-il avec une sorte de fureur.

-- Allons, vous voilà parti! fis-je en riant.

Chatoff sourit à son tour.

-- C'est vrai, vous êtes un «libéral modéré». Vous savez, j'ai
peut-être eu tort de parler du «servilisme de la pensée», car vous
allez sûrement me répondre: «Parle pour toi qui es né d'un
laquais, moi je ne suis pas un domestique.»

-- Je ne songeais pas du tout à vous répondre cela, comment
pouvez-vous supposer une chose pareille?

-- Ne vous excusez pas, je n'ai pas peur de ce que vous pouvez
dire. Autrefois je n'étais que le fils d'un laquais, à présent je
suis devenu moi-même un laquais, tout comme vous. Le libéral russe
est avant tout un laquais, il ne pense qu'à cirer les bottes de
quelqu'un.

-- Comment, les bottes? Qu'est-ce que c'est que cette figure?

-- Il n'y a point là de figure. Vous riez, je le vois... Stépan
Trophimovitch ne s'est pas trompé en me représentant comme un
homme écrasé sous une pierre dont il s'efforce de secouer le
poids; la comparaison est très juste.

-- Stépan Trophimovitch assure que l'Allemagne vous a rendu fou,
dis-je en riant, -- nous avons toujours emprunté quelque chose aux
Allemands.

-- Ils nous ont prêté vingt kopeks, et nous leur avons rendu cent
roubles.

Nous nous tûmes pendant une minute.

-- Lui, c'est en Amérique qu'il a gagné son mal.

-- Qui?

-- Je parle de Kiriloff. Là-bas, pendant quatre mois, nous avons
tous les deux couché par terre dans une cabane.

-- Mais est-ce que vous êtes allé en Amérique? demandai-je avec
étonnement; -- vous n'en avez jamais rien dit.

-- À quoi bon parler de cela? Il y a deux ans, nous sommes partis
à trois pour les États-Unis, à bord d'un steamer chargé
d'émigrants; nous avons sacrifié nos dernières ressources pour
faire ce voyage: nous voulions mener la vie de l'ouvrier américain
et connaître ainsi, par notre expérience _personnelle_, l'état de
l'homme dans la condition sociale la plus pénible. Voilà quel
était notre but.

Je me mis à rire.

-- Vous n'aviez pas besoin de traverser la mer pour faire cette
expérience, vous n'aviez qu'à aller dans n'importe quel endroit de
notre province à l'époque des travaux champêtres.

-- Arrivés en Amérique, nous louâmes nos services à un
entrepreneur: nous étions là six Russes: des étudiants, et même
des propriétaires et des officiers, tous se proposant le même but
grandiose. Eh bien, nous travaillâmes comme des nègres, nous
souffrîmes le martyre; à la fin, Kiriloff et moi n'y pûmes tenir,
nous étions rendus, à bout de forces, malades. En nous réglant,
l'entrepreneur nous retint une partie de notre salaire; il nous
devait trente dollars, je n'en reçus que huit et Kiriloff quinze;
on nous avait aussi battus plus d'une fois. Après cela, nous
restâmes quatre mois sans travail dans une méchante petite ville;
Kiriloff et moi, nous couchions côte à côte, par terre, lui
pensant à une chose et moi à une autre.

-- Se peut-il que votre patron vous ait battus, et cela en
Amérique? Vous avez dû joliment le rabrouer!

-- Pas du tout. Loin de là, dès le début, nous avions posé en
principe, Kiriloff et moi, que nous autres Russes, nous étions
vis-à-vis des Américains comme de petits enfants, et qu'il fallait
être né en Amérique ou du moins y avoir vécu de longues années
pour se trouver au niveau de ce peuple. Que vous dirai-je? quand,
pour un objet d'un kopek, on nous demandait un dollar, nous
payions non seulement avec plaisir, mais même avec enthousiasme.
Nous admirions tout: le spiritisme, la loi de Lynch, les
revolvers, les vagabonds. Une fois, pendant un voyage que nous
faisions, un quidam introduisit sa main dans ma poche, prit mon
peigne et commença à se peigner avec. Nous nous contentâmes,
Kiriloff et moi, d'échanger un coup d'oeil, et nous décidâmes que
cette façon d'agir était la bonne...

-- Il est étrange que, chez nous, non seulement on ait de
pareilles idées, mais qu'on les mette à exécution, observai-je.

-- Des hommes de papier, répéta Chatoff.

-- Tout de même, s'embarquer comme émigrant, se rendre dans un
pays qu'on ne connaît pas, à seule fin d'»apprendre par une
expérience personnelle», etc., -- cela dénote une force d'âme peu
commune... Et comment avez-vous quitté l'Amérique?

-- J'ai écrit à un homme en Europe, et il m'a envoyé cent roubles.

Jusqu'alors, Chatoff avait parlé en tenant ses yeux fixés à terre
selon son habitude; tout à coup il releva la tête:

-- Voulez-vous savoir le nom de cet homme?

-- Qui est-ce?

-- Nicolas Stavroguine.

Il se leva brusquement, s'approcha de son bureau en bois de
tilleul, et se mit à y chercher quelque chose. Le bruit s'était
répandu chez nous que sa femme avait été pendant quelque temps, à
Paris, la maîtresse de Nicolas Stavroguine; il y avait deux ans de
cela; par conséquent, c'était à l'époque où Chatoff se trouvait en
Amérique; -- il est vrai que, depuis longtemps, une séparation
avait eu lieu à Genève entre les deux époux. «S'il en est ainsi,
pensai-je, pourquoi donc a-t-il tant tenu à me dire le nom de son
bienfaiteur?»

Il se tourna soudain vers moi:

-- Je ne lui ai pas encore remboursé cette somme, continua-t-il,
puis, me regardant fixement, il se rassit à sa première place,
dans le coin, et me demanda d'une voix saccadée qui jurait
singulièrement avec le ton de la conversation précédente:

-- Vous êtes sans doute venu pour quelque chose; qu'est-ce qu'il
vous faut?

Je racontai tout de point en point, j'ajoutai que, tout en
comprenant maintenant combien je m'étais imprudemment avancé, je
n'en éprouvais que plus d'embarras: je sentais que l'entrevue
souhaitée par Élisabeth Nikolaïevna était fort importante pour
elle, j'avais le plus vif désir de lui venir en aide,
malheureusement je ne savais comment faire pour tenir ma promesse.
Ensuite j'affirmai solennellement à Chatoff qu'Élisabeth
Nikolaïevna n'avait jamais songé à le tromper, qu'il y avait eu là
un malentendu, et que son brusque départ avait causé un grand
chagrin à la jeune fille.

Il m'écouta très attentivement jusqu'au bout.

-- Peut-être qu'en effet, selon mon habitude, j'ai fait une bêtise
tantôt... Eh bien, si elle n'a pas compris pourquoi je suis parti
ainsi, tant mieux pour elle.

Il se leva, alla ouvrir la porte, et se mit aux écoutes sur le
carré.

-- Vous désirez vous-même voir cette personne?

-- Il le faut, mais comment faire? répondis-je.

-- Il n'y a qu'à aller la trouver pendant qu'elle est seule.
Lorsqu'il reviendra, il la battra s'il apprend que nous sommes
venus. Je vais souvent la voir en cachette. Tantôt j'ai dû
employer la force pour l'empêcher de la battre.

-- Bah! Vraiment?

-- Oui, pendant qu'il la rossait, je l'ai empoigné par les
cheveux; alors, il a voulu me battre à mon tour, mais je lui ai
fait peur, et cela a fini ainsi. Quand il reviendra ivre, je
crains qu'il ne se venge sur elle, s'il se rappelle la scène que
nous avons eue ensemble.

Nous descendîmes au rez-de-chaussée.

V

La porte des Lébiadkine n'était pas fermée à clef, nous n'eûmes
donc pas de peine à entrer. Tout leur logement consistait en deux
vilaines petites chambres, dont les murs enfumés étaient garnis
d'une tapisserie sale et délabrée. Ces deux pièces avaient jadis
fait partie de la gargote de Philippoff, avant que celui-ci eût
transféré son établissement dans une maison neuve; sauf un vieux
fauteuil auquel manquait un bras, le mobilier se composait de
bancs grossiers et de tables en bois blanc. Dans un coin de la
seconde chambre se trouvait un lit couvert d'une courte-pointe
d'indienne; c'était là que couchait mademoiselle Lébiadkine; quant
au capitaine, qui chaque nuit rentrait ivre, il cuvait son vin sur
le plancher. Partout régnaient le désordre et la malpropreté; une
grande loque toute mouillée traînait au milieu de la pièce, à côté
d'une vieille savate. Il était évident que personne, là, ne
s'occupait de rien; on n'allumait pas les poêles, on ne faisait
pas la cuisine. Les Lébiadkine, à ce que m'apprit Chatoff, ne
possédaient même pas de samovar. Quand le capitaine était arrivé
avec sa soeur, il tirait le diable par la queue, et, comme l'avait
dit Lipoutine, il avait commencé par aller mendier dans les
maisons; depuis qu'il avait le gousset garni, il s'adonnait à la
boisson, et l'ivrognerie lui faisait négliger complètement le soin
de son intérieur.

Mademoiselle Lébiadkine, que je désirais tant voir, était
tranquillement assise sur un banc dans un coin de la chambre,
devant une table de cuisine. Lorsque nous ouvrîmes la porte, elle
ne proféra pas un mot et ne bougea même pas de sa place. Chatoff
me dit que l'appartement n'était jamais fermé, et qu'une fois elle
avait passé toute la nuit dans le vestibule avec la porte grande
ouverte. À la faible clarté d'une mince bougie fichée dans un
chandelier de fer, j'aperçus une femme qui pouvait avoir une
trentaine d'années, et qui était d'une maigreur maladive. Elle
portait une vieille robe d'indienne de couleur sombre; son long
cou était entièrement à découvert; ses rares cheveux, d'une nuance
foncée, étaient réunis sur sa nuque en un chignon gros comme le
poing d'un enfant de deux ans. Elle nous regarda d'un air assez
gai; outre le chandelier, il y avait devant elle sur la table une
petite glace entourée d'un cadre de bois, un vieux jeu de cartes,
un recueil de chansons et un petit pain blanc déjà un peu entamé.
On voyait que mademoiselle Lébiadkine se mettait du fard et se
colorait les lèvres. Elle se teignait aussi les sourcils, qu'elle
avait d'ailleurs longs, fins et noirs. Nonobstant son maquillage,
trois longues rides apparaissaient assez nettement sur son front
étroit et élevé. Je savais déjà qu'elle était boiteuse, autrement
je ne me serais pas douté de son infirmité, car elle ne se leva ni
ne marcha en notre présence. Jadis, dans la première jeunesse, ce
visage émacié n'avait peut-être pas été laid; les yeux gris, doux
et tranquilles, étaient restés remarquables; leur regard paisible,
presque joyeux, avait quelque chose de rêveur et de sincère. Cette
joie calme, qui se manifestait aussi dans le sourire de la pauvre
femme, m'étonna après tout ce que j'avais entendu dire des mauvais
traitements auxquels elle était en butte de la part de son frère.
Loin d'éprouver la sensation de dégoût et même de crainte qui
s'éveille d'ordinaire à la vue de ces malheureuses créatures
frappées par la colère de Dieu, dans le premier moment je
considérai mademoiselle Lébiadkine avec une sorte de plaisir, et,
ensuite, l'impression qu'elle produisit sur moi fut de la pitié,
mais nullement du dégoût.

-- Elle passe ainsi les journées entières, toute seule, sans
bouger: elle se tire les cartes ou se regarde dans la glace, dit
Chatoff en me la montrant du seuil, -- il ne la nourrit même pas.
La vieille du pavillon lui apporte de temps en temps quelque chose
pour l'amour du Christ. Comment la laisse-t-on ainsi seule avec
une bougie?

J'étais étonné d'entendre Chatoff prononcer ces mots à haute voix
comme si elle n'avait pas été dans la chambre.

-- Bonjour, Chatouchka! dit d'un ton affable mademoiselle
Lébiadkine.

-- Je t'amène un visiteur, Marie Timoféievna, répondit Chatoff.

-- Eh bien, on lui fera honneur. Je ne sais qui tu m'amènes, je ne
me rappelle pas l'avoir jamais vu, reprit-elle en me regardant
attentivement à la lueur de la bougie; puis elle se remit à causer
avec Chatoff, et pendant toute la durée de la conversation elle ne
fit pas plus d'attention à moi que si je ne m'étais pas trouvé à
côté d'elle.

-- Cela t'ennuyait, n'est-ce pas? de te promener tout seul dans ta
chambrette? demanda-t-elle avec un rire qui découvrit deux rangées
de dents admirables.

-- Oui, c'est pourquoi je suis venu te voir.

Chatoff approcha un escabeau de la table, s'assit et m'invita à en
faire autant.

-- J'aime toujours à causer, seulement je te trouve drôle,
Chatouchka, tu es comme un moine. Quand t'es-tu peigné? Donne-moi
encore ta tête, dit-elle en tirant un peigne de sa poche, -- je
suis sûre que tu n'as pas touché à ta chevelure depuis que je t'ai
peigné?

-- Mais je n'ai pas de peigne, répondit en riant Chatoff.

-- Vraiment? Eh bien, je t'en donnerai un, pas celui-ci, un autre;
seulement n'oublie pas de t'en servir.

Elle commença à le peigner de l'air le plus sérieux, lui fit même
une raie sur le côté, puis, après s'être un peu rejetée en arrière
pour contempler son ouvrage et s'assurer qu'il ne laissait rien à
désirer, elle remit son peigne dans sa poche.

-- Sais-tu une chose, Chatouchka? dit-elle en hochant la tête, --
tu es un homme de sens, et pourtant tu t'ennuies. Vous m'étonnez
tous quand je vous regarde. Je ne comprends pas que des gens
s'ennuient. Moi, je m'amuse.

-- Tu t'amuses avec ton frère?

-- Tu parles de Lébiadkine? C'est mon laquais. Il m'est absolument
égal qu'il soit ici ou qu'il n'y soit pas. Je lui crie:
Lébiadkine, apporte-moi de l'eau; Lébiadkine, donne-moi mes
souliers, il court me les chercher; quelquefois il se trompe, et
je me moque de lui.

-- C'est la vérité, me fit observer Chatoff parlant cette fois
encore à haute voix sans s'inquiéter aucunement de la présence de
Marie Timoféievna; -- elle le traite tout à fait comme un laquais;
je l'ai moi-même entendue crier: «Lébiadkine, apporte-moi de
l'eau», et elle riait en lui donnant cet ordre; seulement, au lieu
d'obéir, il la bat, mais elle n'a pas du tout peur de lui. Elle
est sujette à des attaques nerveuses qui se renouvellent presque
chaque jour et lui enlèvent la mémoire; à la suite de ces accès,
elle oublie tout ce qui vient de se passer et perd toute notion du
temps. Vous croyez qu'elle se rappelle comment nous sommes entrés?
c'est possible, mais à coup sûr elle a déjà tout arrangé à sa
façon et nous prend maintenant Dieu sait pour qui, bien qu'elle
n'oublie pas que je suis Chatouchka. Cela ne fait rien que je
parle tout haut; elle cesse au bout d'un instant d'écouter ceux
qui causent avec elle, et se met à rêver à part soi. En ce moment,
son esprit bat la campagne. Elle est extraordinairement distraite.
Durant huit heures consécutives, durant une journée entière, elle
reste assise à la même place. Vous voyez ce pain sur la table:
elle n'en a peut-être mangé qu'une bouchée, depuis ce matin, et
elle l'achèvera demain. Tenez, à présent elle se tire les
cartes...

-- Oui, Chatouchka, je me tire les cartes, mais cela ne sert à
rien, dit brusquement Marie Timoféievna qui avait entendu la
dernière parole de Chatoff, et elle tendit sa main gauche vers le
pain, sans, du reste, le regarder (son attention avait sans doute
été attirée aussi par la phrase où il en était question). À la
fin, elle prit le pain, mais, entraînée par le plaisir de causer,
elle le remit inconsciemment sur la table après l'avoir gardé
pendant quelques temps dans sa main gauche sans y mordre une seule
fois.

-- Ce sont toujours les mêmes réponses: un voyage, un méchant
homme, la perfidie de quelqu'un, un lit de mort, une lettre qui
arrivera de quelque part, une nouvelle inattendue, -- je considère
tout cela comme des mensonges, et toi, Chatouchka, qu'en penses-
tu? Si les hommes mentent, pourquoi les cartes ne mentiraient-
elles pas? ajouta-t-elle en brouillant tout à coup le jeu? --
C'est ce que j'ai dit un jour à la Mère Prascovie, une femme
respectable, qui venait sans cesse me trouver dans ma cellule, à
l'insu de la Mère supérieure, pour me prier de lui tirer les
cartes. Et elle ne venait pas seule. Toutes ces religieuses
étaient là, poussant des exclamations, hochant la tête, faisant
des commentaires. «Voyons, Mère Prascovie, dis-je en riant,
comment recevriez-vous une lettre, quand il ne vous en ait pas
venu depuis douze ans?» Elle avait une fille mariée à quelqu'un
qui l'avait emmenée en Turquie, et, depuis douze ans, elle était
sans nouvelles d'elle. Le lendemain soir, je pris le thé chez la
Mère supérieure (elle appartient à une famille princière). Il y
avait là deux personnes étrangères: une dame très rêveuse et un
moine du mont Athos, homme assez drôle à mon avis. Eh bien,
Chatouchka, dans la matinée, ce même moine avait apporté de
Turquie à la Mère Prascovie une lettre de sa fille! Pendant que
nous buvions du thé, le religieux du mont Athos dit à la Mère
supérieure: «Révérende Mère igoumène, il faut que votre couvent
soit particulièrement béni de Dieu, pour posséder un trésor aussi
précieux.» -- «Quel trésor?» demanda la supérieure. -- «Mais la
bienheureuse Mère Élisabeth.» Cette bienheureuse Élisabeth occupe
une niche longue d'une sagène et haute de deux archines, pratiquée
dans le mur d'enceinte du couvent; elle est là depuis dix-sept ans
derrière un grillage; hiver et été elle ne porte qu'une chemise de
chanvre dont elle se fait un cilice en fourrant des fétus de
paille dans la toile; elle ne dit rien, ne se peigne pas, ne se
lave pas depuis dix-sept ans. En hiver, on lui passe une peau de
mouton par l'ouverture de sa niche, c'est aussi comme cela qu'on
lui donne chaque jour une pinte d'eau et une croûte de pain. Les
pèlerins la contemplent avec vénération, et, après l'avoir vue,
font une offrande au monastère. «Un fameux trésor! répond avec
colère la supérieure qui ne pouvait souffrir Élisabeth, elle ne
reste là que par entêtement; c'est une hypocrite.» Ces mots me
déplurent, car moi-même je voulais alors adopter le genre de vie
des recluses. «Selon moi, dis-je, Dieu et la nature, c'est tout
un.» -- «En voilà une, celle-là!» s'écrièrent-ils tous d'une
commune voix. La supérieure se mit à rire, puis elle parla tout
bas à la dame, m'appela auprès d'elle et me fit des caresses; la
dame me donna un petit noeud de ruban rose, veux-tu que je te le
montre? Quant au moine, il commença aussitôt à me faire un sermon,
me parla fort doucement, fort gentiment, et, sans doute, avec
beaucoup d'esprit; je l'écoutai sans rien dire. «As-tu compris?»
me demanda-t-il. -- «Non, répondis-je, je n'ai rien compris,
laissez-moi en repos.» Depuis ce moment, Chatouchka, on me laissa
parfaitement tranquille. Et, un jour, une de nos religieuses, qui
était en pénitence dans le couvent parce qu'elle faisait des
prophéties, me dit tout bas au sortir de l'église: «La Mère de
Dieu, qu'est-ce que c'est, à ton avis?» -- «La grande mère,
répondis-je, c'est l'espérance du genre humain.» -- «Oui, reprit-
elle, la Mère de Dieu, la grande Mère, c'est la terre, et il y a
dans cette pensée une grande joie pour l'homme. Tout chagrin
terrestre, toute larme terrestre est une jouissance pour nous.
Quand tu abreuveras la terre de tes larmes, quand tu lui en feras
présent, la tristesse s'évanouira aussitôt, et tu seras toute
consolée: c'est une prophétie.» Ces paroles firent une profonde
impression sur moi. Depuis, quand, en priant, je me prosterne
contre le sol, je ne manque jamais de baiser la terre chaque fois,
je la baise en pleurant. Et, vois-tu, Chatouchka, il n'y a rien de
pénible dans ces larmes; quoiqu'on n'ait aucun chagrin, on pleure
tout de même, mais c'est de joie. Un jour, je vais sur les bords
du lac: notre monastère est situé d'un côté, de l'autre s'élève
une montagne escarpée qu'on appelle le mont Aigu. Je gravis cette
montagne, je tourne mon visage vers l'orient, je me prosterne
contre le sol et je pleure, je pleure je ne sais combien de temps.
Ensuite je me relève, je rebrousse chemin, et le soleil se couche,
si grand, si splendide, -- aimes-tu à regarder le soleil,
Chatouchka? C'est beau, mais c'est triste. Je me retourne de
nouveau vers l'orient, et l'ombre de notre montagne court comme un
flèche au loin sur le lac, elle est étroite et longue, longue de
plus d'une verste, elle s'étend jusqu'à l'île même qui est dans le
lac, là elle se coupe en deux parties égales. Le soleil a
complètement disparu, tout est soudain plongé dans l'obscurité.
Alors je commence à m'inquiéter, la mémoire me revient
brusquement, j'ai peur des ténèbres, Chatouchka. Quand il fait
noir, je pleure toujours davantage mon petit enfant...

-- Est-ce que tu as eu un enfant? dit Chatoff en me poussant du
coude; il n'avait cessé de prêter la plus grande attention aux
paroles de Marie Timoféievna.

-- Comment donc! Un joli baby rose avec de si petits ongles...
tout mon chagrin est de ne pouvoir me rappeler si c'était un
garçon ou une fille. Après sa naissance, je l'ai enveloppé dans de
la batiste et de la dentelle, j'ai noué de petits rubans roses
tout autour, je l'ai couvert de fleurs, je l'ai bien pomponné;
puis j'ai dit une prière au-dessus de lui et je l'ai emporté non
baptisé à travers une forêt. J'ai peur dans les bois, et ce qui
m'épouvante le plus, ce qui me fait surtout pleurer, c'est que
j'ai eu un enfant sans connaître d'homme.

-- Mais peut-être que tu as été mariée? hasarda Chatoff.

-- Tu m'amuses, Chatouchka, avec ta supposition. Peut-être bien
qu'en effet j'ai eu un mari, mais qu'importe, si c'est exactement
comme si je n'en avais pas eu? Tiens, voilà une énigme qui n'est
pas difficile, devine-là! répondit-elle en riant.

-- Où donc as-tu porté ton enfant?

-- Je suis allée le jeter dans un étang, soupira-t-elle.

Chatoff me donna encore un coup de coude.

-- Mais si, par hasard, tu n'avais jamais eu d'enfant, si tout
cela n'était que l'effet du délire? Hein?

En entendant émettre cette conjecture, mademoiselle Lébiadkine ne
témoigna aucun étonnement.

-- Tu me poses une question difficile, Chatouchka, reprit-elle
d'un air pensif; -- je ne te dirai rien à ce sujet, peut-être bien
n'ai-je pas eu d'enfant; à mon avis, cela n'intéresse que ta
curiosité, pour moi peu importe, je ne cesserai pas de le pleurer:
ne l'ai-je pas vu en songe? Et de grosses larmes se montrèrent
dans ses yeux. -- Chatouchka, Chatouchka, est-ce vrai que ta femme
t'a abandonné? continua-t-elle en lui mettant brusquement ses deux
mains sur les épaules et en le considérant avec une expression de
pitié. Ne te fâche pas, j'ai aussi mes peines. Sais-tu,
Chatouchka? j'ai fait un rêve: il revient vers moi, il m'appelle
de la voix et du geste: «Ma petite chatte, dit-il, viens près de
moi!» J'ai été on ne peut plus contente en l'entendant me nommer
sa «petite chatte»: il m'aime, je crois.

-- Peut-être qu'il viendra aussi en réalité, murmura à demi-voix
Chatoff.

-- Non, Chatouchka, cela peut arriver en songe, mais pas en
réalité. Tu connais la chanson:

_Je n'ai pas besoin d'un palais,_
_Je resterai dans cette humble retraite,_
_Où je ne cesserai jamais_
_D'appeler les faveurs du Très-Haut sur ta tête._

-- Oh! Chatouchka, Chatouchka, mon cher, pourquoi ne me demandes-
tu jamais rien?

-- Parce que tu ne répondrais pas, voilà pourquoi je m'abstiens de
t'interroger.

-- Je ne parlerai pas, je ne parlerai pas, me mit-on le couteau
sur la gorge, je ne dirai rien, reprit vivement Marie Timoféievna.
-- On peut me brûler vive, on peut me faire souffrir tous les
tourments, je me tairai, les gens ne sauront rien!

-- Tu vois bien; à chacun ses affaires, observa Chatoff d'un ton
plus bas encore.

-- Pourtant, si tu me le demandais, peut-être que je parlerais,
oui, peut-être! répéta-t-elle avec exaltation. -- Pourquoi ne
m'interroges-tu pas? Questionne-moi, questionne-moi gentiment,
Chatouchka, peut-être que je te répondrai; supplie-moi,
Chatouchka, afin que je consente... Chatouchka, Chatouchka!

Peine perdue, Chatouchka resta muet. Pendant une minute le silence
régna dans la chambre. Des larmes coulaient sur les joues fardées
de Marie Timoféievna; elle avait oublié ses mains sur les épaules
de Chatoff, mais elle ne le regardait plus.

Il se leva brusquement.

-- Eh! qu'ai-je besoin de savoir tes affaires? Levez-vous donc!
ajouta-t-il en s'adressant à moi, puis il tira violemment
l'escabeau sur lequel j'étais assis et alla le reporter à son
ancienne place.

-- Quand il reviendra, il ne faut pas qu'il se doute de notre
visite; maintenant il est temps de partir.

-- Ah! tu parles encore de mon laquais! fit avec un rire subit
mademoiselle Lébiadkine, -- tu as peur! Eh bien, adieu, bons
visiteurs; mais écoute une minute ce que je vais te dire. Tantôt
ce Nilitch est arrivé ici avec Philippoff, le propriétaire, qui a
une barbe rousse; mon laquais était en train de me maltraiter. Le
propriétaire l'a saisi par les cheveux et l'a traîné ainsi à
travers la chambre. Le pauvre homme criait: «Ce n'est pas ma
faute, je souffre pour la faute d'un autre!» Tu ne saurais croire
combien nous avons tous ri!...

-- Eh! Timoféievna, ce n'est pas un homme à barbe rousse, c'est
moi qui tantôt ai pris ton frère par les cheveux pour l'empêcher
de te battre; quant au propriétaire, il est venu faire une scène
chez vous avant-hier, tu as confondu.

-- Attends un peu, en effet, j'ai confondu, c'est peut-être bien
toi. Allons, à quoi bon discuter sur des vétilles? que ce soit
celui-ci ou celui-là qui l'ait tiré par les cheveux, pour lui
n'est-ce pas la même chose? dit-elle en riant.

-- Partons, dit Chatoff qui me saisit soudain le bras, -- la
grand'porte vient de s'ouvrir; s'il nous trouve ici, il la
rossera.

Nous n'avions pas encore eu le temps de monter l'escalier que,
sous la porte cochère, se fit entendre un cri d'ivrogne, suivi de
mille imprécations. Chatoff me poussa dans son logement, dont il
ferma la porte.

-- Il faut que vous restiez ici une minute, si vous ne voulez pas
qu'il y ait une histoire. Il crie comme un cochon de lait, sans
doute il aura encore bronché sur le seuil; chaque fois il pique un
plat ventre.

Pourtant les choses ne se passèrent pas sans «histoire».

VI

Debout près de sa porte fermée, Chatoff prêtait l'oreille; tout à
coup il fit un saut en arrière.

-- Il vient ici, je m'en doutais! murmura-t-il avec rage, -- à
présent nous n'en serons pas débarrassé avant minuit.

Bientôt retentirent plusieurs coups de poing assénés contre la
porte.

-- Chatoff, Chatoff, ouvre! commença à crier le capitaine, --
Chatoff, mon ami!...

_Je suis venu te saluer,_
_Te r-raconter que le soleil est levé,_
_Que sous sa br-r-rûlante lumière_
_Le... bois... commence à tr-r-rssaillir;_
_Te raconter que je me suis éveillé, le diable t'emporte!_
_Que je me suis éveillé sous la feuillée..._

-- Chatoff, comprends-tu qu'il fait bon vivre en ce bas monde?

Ne répondez pas, me dit tout bas Chatoff.

-- Ouvre donc! comprends-tu qu'il y a quelque chose au-dessus
d'une rixe... parmi les humains? il y a les moments d'un noble
personnage... Chatoff, je suis bon, je te pardonne... Chatoff, au
diable les proclamations, hein?

Silence.

-- Comprends-tu, âne, que je suis amoureux? J'ai acheté un frac,
regarde un peu ce frac de l'amour, il a coûté quinze roubles;
l'amour d'un capitaine doit se plier aux convenances mondaines...
Ouvre! beugla tout à coup Lébiadkine, et de nouveau il cogna
furieusement à la porte.

-- Va-t'en au diable! cria brusquement Chatoff.

-- Esclave! serf! Ta soeur aussi est une esclave et une serve...
une voleuse!

-- Et toi, tu as vendu ta soeur.

-- Tu mens! Je subis une accusation calomnieuse quand je puis d'un
seul mot... comprends-tu qui elle est?

-- Qui est-elle? demanda Chatoff, et, curieux, il s'approcha de la
porte.

-- Le comprends-tu?

-- Je le comprendrai quand tu me l'auras dit.

-- J'oserai le dire! J'ose toujours tout dire en public!...

-- C'est bien au plus si tu l'oseras, reprit Chatoff, qui espérait
le faire parler en irritant son amour-propre, et il me fit signe
d'écouter.

-- Je n'oserai pas?

-- Je ne le crois pas.

-- Je n'oserai pas?

-- Eh bien, parle, si tu ne crains pas les verges d'un barine...
Tu es un poltron, tout capitaine que tu es!

-- Je... je... elle... elle est... balbutia Lébiadkine d'une voix
agitée et tremblante.

-- Allons? dit Chatoff tendant l'oreille.

Il y eut au moins une demi-minute de silence.

-- Gr-r-redin! vociféra enfin le capitaine derrière la porte, puis
nous l'entendîmes descendre l'escalier; il soufflait comme un
samovar et trébuchait contre chaque marche.

-- Non, c'est un malin, même en état d'ivresse il sait se taire,
observa Chatoff en s'éloignant de la porte.

-- Qu'est-ce qu'il y a donc? demandai-je.

Chatoff fit un geste d'impatience; il ouvrit la porte, se mit à
écouter sur le palier et descendit même quelques marches tout
doucement; après avoir longtemps prêté l'oreille, il finit par
rentrer.

-- On n'entend rien, il a laissé sa soeur tranquille; à peine
arrivé chez lui, il sera sans doute tombé comme une masse sur le
plancher, et, maintenant, il dort. Vous pouvez vous en aller.

-- Écoutez, Chatoff, que dois-je à présent conclure de tout cela?

-- Eh! concluez ce que vous voudrez! me répondit-il d'une voix qui
exprimait la lassitude et l'ennui, ensuite il s'assit devant son
bureau.

Je me retirai. Dans mon esprit se fortifiait de plus en plus une
idée invraisemblable. Je songeais avec inquiétude à la journée du
lendemain...

VII

Cette journée du lendemain, -- c'est-à-dire ce même dimanche où le
sort de Stépan Trophimovitch devait être irrévocablement décidé, -
- est une des plus importantes que j'aie à mentionner dans ma
chronique. Ce fut une journée pleine d'imprévu, qui dissipa les
ténèbres sur plusieurs points et les épaissit sur d'autres, qui
dénoua certaines complications et en fit naître de nouvelles. Dans
la matinée, le lecteur le sait déjà, j'étais tenu d'accompagner
mon ami chez Barbara Pétrovna, qui, elle-même, avait exigé ma
présence, et, à trois heures de l'après-midi, je devais être chez
Élisabeth Nikolaïevna pour lui raconter -- je ne savais quoi, et
l'aider -- je ne savais comment. Toutes ces questions furent
tranchées comme personne ne se serait attendu à ce qu'elles le
fussent. En un mot, le hasard amena, durant cette journée, les
rencontres et les événements les plus étranges.

Pour commencer, lorsque nous arrivâmes, Stépan Trophimovitch et
moi, chez Barbara Pétrovna à midi précis, heure qu'elle nous avait
fixée, nous ne la trouvâmes pas; elle n'était pas encore revenue
de la messe. Mon pauvre ami était dans un tel état d'esprit que
cette circonstance l'atterra; presque défaillant, il se laissa
tomber sur un fauteuil du salon. Je l'engageai à boire un verre
d'eau; mais, nonobstant sa pâleur et le tremblement de ses mains,
il refusa avec dignité. Je ferai remarquer en passant que son
costume se distinguait cette fois par une élégance extraordinaire:
sa chemise de batiste brodée était presque une chemise de bal; il
avait une cravate blanche, un chapeau neuf qu'il tenait à la main,
des gants jaune paille, et il s'était tant soit peu parfumé. À
peine fûmes-nous assis que parut Chatoff, introduit par le valet
de chambre; il était clair que lui aussi avait reçu de Barbara
Pétrovna une invitation en règle. Stépan Trophimovitch se leva à
demi pour lui tendre la main, mais Chatoff, après nous avoir
examinés attentivement tous les deux, alla s'asseoir dans un coin,
sans même nous faire un signe de tête. Stépan Trophimovitch me
regarda de nouveau d'un air inquiet.

Plusieurs minutes s'écoulèrent ainsi dans un profond silence.
Stépan Trophimovitch se mit soudain à murmurer quelques mots à mon
oreille, mais il parlait si bas et si vite que je ne pouvais rien
comprendre à ses paroles; du reste, son agitation ne lui permit
pas de continuer. Le valet de chambre entra encore une fois sous
couleur d'arranger quelque chose sur la table, mais en réalité, je
crois, pour jeter un coup d'oeil sur nous. Brusquement Chatoff
l'interpella d'une voix forte:

-- Alexis Égoritch, savez-vous si Daria Pavlona est allée
avec elle?

-- Barbara Pétrovna est allée seule à la cathédrale, Daria
Pavlona est restée dans sa chambre, elle ne se porte pas
très-bien, répondit Alexis Égoritch avec la gravité
compassée d'un domestique bien stylé.

Mon pauvre ami me lança encore un regard anxieux, cela finit par
m'ennuyer à un tel point que je me tournai d'un autre côté.
Soudain retentit le bruit d'une voiture s'approchant du perron, et
un certain mouvement dans la maison nous avertit que la générale
était de retour. Nous nous levâmes tous précipitamment, mais une
nouvelle surprise nous était réservée: les pas nombreux que nous
entendîmes prouvaient que Barbara Pétrovna n'était pas rentrée
seule, et cela était déjà assez étrange, attendu qu'elle-même nous
avait indiqué cette heure-là. Enfin nous perçûmes le bruit d'une
marche extrêmement rapide, d'une sorte de course qui n'était
nullement dans les habitudes de Barbara Pétrovna. Et tout à coup
celle-ci, essoufflée, en proie à une agitation extraordinaire, fit
irruption dans la chambre. Quelques instants après entra beaucoup
plus tranquillement Élisabeth Nikolaïevna, tenant par la main --
Marie Timoféievna Lébiadkine! Si j'avais vu la chose en
rêve, je n'y aurais pas cru.

Pour expliquer un fait si bizarre, il faut que je raconte une
aventure singulière survenue une heure auparavant à Barbara
Pétrovna, pendant qu'elle était à la cathédrale.

Je dois d'abord noter que presque toute la ville était à la messe;
quand je dis toute la ville, j'entends, comme bien on pense, les
couches supérieures de notre société. On savait que la gouvernante
s'y montrerait pour la première fois depuis son arrivée chez nous.
Soit dit en passant, le bruit courait déjà qu'elle était libre
penseuse et imbue des «nouveaux principes». Nos dames n'ignoraient
pas non plus que Julie Mikhaïlovna serait vêtue avec un luxe et
une élégance extraordinaires; aussi elles-mêmes faisaient-elles
assaut de toilettes luxueuses et élégantes. Seule, Barbara
Pétrovna était mise simplement, comme de coutume; depuis quatre
ans, elle s'habillait toujours en noir. Arrivée à la cathédrale,
elle alla occuper sa place habituelle au premier rang à gauche, et
un laquais en livrée déposa devant elle un coussin en velours pour
les génuflexions. Bref, tout se passa comme à l'ordinaire. Mais on
remarqua aussi que, cette fois, elle pria pendant tout l'office
avec une ferveur inaccoutumée; plus tard, quand on se rappela
tout, on prétendit même avoir vu des larmes dans ses yeux. À
l'issus de la cérémonie, notre archiprêtre, le père Paul, monta en
chaire. Ses sermons étaient très-goûtés chez nous, et on
l'engageait souvent à les faire imprimer, mais il ne pouvait s'y
résoudre. Dans la circonstance présente, il parla fort longuement.

Pendant qu'il prêchait, une dame arriva à la cathédrale dans une
légère voiture de louage, un de ces drochkis du temps passé où les
dames ne pouvaient s'asseoir que de côté en se tenant à la
ceinture du cocher, ce qui, du reste, ne les empêchait pas d'être
secouées comme l'herbe au souffle du vent. Ces véhicules
incommodes se rencontrent encore aujourd'hui dans notre ville. Le
drochki s'arrêta au coin de la cathédrale, car devant la porte
stationnaient une foule d'équipages et même des gendarmes. La dame
descendit et offrit quatre kopecks au cocher.

-- Eh bien! tu trouves que ce n'est pas assez, Vanka?
s'écria-t-elle en voyant qu'il faisait la grimace, et elle
ajouta d'une voix plaintive: -- C'est tout ce que j'ai.

-- Allons, que Dieu t'assiste! je t'ai chargée sans
convenir du prix, répondit avec un geste de résignation
Vanka dont le regard semblait dire: «Toi, ce serait péché de
te faire de la peine.» Ensuite il serra dans son sein sa bourse de
cuir, fouetta son cheval et s'éloigna poursuivi par les lazzi des
autres cochers. Les railleries et les marques d'étonnement
accompagnèrent aussi la dame pendant tout le temps qu'elle mit à
se frayer un passage à travers les équipages et les valets qui
encombraient les abords de la cathédrale. Le fait est qu'il y
avait quelque chose d'étrange dans l'apparition soudaine d'une
semblable personne au milieu de la foule. D'une maigreur maladive,
elle boitait un peu et avait le visage excessivement fardé de
rouge et de blanc. Quoique le temps fût froid et venteux, elle
allait le col nu, la tête nue, sans mouchoir, sans bournous,
n'ayant pour tout vêtement qu'une vielle robe de couleur sombre.
Dans son chignon était piquée une de ces roses artificielles dont
on couronne les chérubins le dimanche des Rameaux. Justement la
veille, lors de ma visite chez Marie Timoféievna, j'avais remarqué
dans un coin, au-dessous des icônes, un de ces chérubins dont le
chef était ainsi orné de roses en papier. Pour comble, bien que la
dame baissât modestement les yeux, elle ne laissait pas d'avoir
sur les lèvres un gai et malicieux sourire. Si elle avait encore
tardé un instant à pénétrer dans la cathédrale, on lui en aurait
peut-être interdit l'entrée; elle réussit néanmoins à s'y glisser,
et, une fois dans le temple, continua sa marche à travers la foule
des fidèles qui remplissaient le saint lieu.

Le prédicateur était au milieu de son sermon, et tout le monde
l'écoutait avec l'attention la plus recueillie; cependant quelques
regards curieux se portèrent furtivement vers la nouvelle venue.
Elle se prosterna jusqu'à terre, inclina son visage fardé sur le
pavement de la cathédrale et resta longtemps dans cette position;
on aurait dit qu'elle pleurait. Ensuite elle se releva et ne tarda
pas à recouvrer sa bonne humeur. Gaiement, avec tous les signes
d'une extrême satisfaction, elle commença à promener ses yeux
autour d'elle, contemplant les murs de l'église, examinant les
figures des assistants, parfois même se haussant sur la pointe des
pieds pour mieux voir certaines dames; à deux reprises elle eut
un  petit rire étrange. Le sermon fini, la croix fut offerte à la
vénération des fidèles. La gouvernante s'approcha la première pour
la baiser, mais elle n'avait pas fait deux pas qu'elle s'arrêta
avec l'intention évidente de laisser passer Barbara Pétrovna, qui,
de son côté, s'avançait bravement sans paraître remarquer qu'il y
avait quelqu'un devant elle. Sans doute l'excessive politesse de
Julie Mikhaïlovna cachait une arrière-pensée maligne; personne ne
s'y trompa, la générale Stavroguine pas plus que les autres;
néanmoins son assurance ne se démentit point: imperturbable, elle
s'approcha de la croix, et, après l'avoir baisée, se dirigea vers
la sortie. Son laquais en livrée la précédait pour lui ouvrir un
chemin, ce qui, du reste, était inutile, car tous s'écartaient
respectueusement devant elle. Mais, arrivée sur le parvis, Barbara
Pétrovna dut s'arrêter un instant en face d'un épais rassemblement
qui lui barrait le passage. Soudain une créature d'un aspect
bizarre, une femme portant sur la tête une rose artificielle,
fendit la foule et vint s'agenouiller devant la générale. Celle-
ci, qui ne perdait pas facilement sa présence d'esprit, surtout en
public, la regarda d'un air sévère et imposant.

Il faut noter que, tout en étant devenue dans ces dernières années
fort économe et même avare, Barbara Pétrovna ne laissait pas, à
l'occasion de faire l'aumône d'une façon très large. Elle était
membre d'une société de bienfaisance établie dans la capitale, et,
récemment, lors d'une famine, elle avait envoyé à Pétersbourg cinq
cents roubles pour les indigents. Enfin, tout dernièrement, avant
la nomination du nouveau gouverneur, elle avait entrepris de créer
chez nous un comité de dames charitables, afin de venir en aide
aux femmes en couches les plus nécessiteuses de la ville et de la
province. Notre société lui reprochait de faire le bien avec trop
d'ostentation, mais la fougue de son caractère, jointe à une rare
opiniâtreté, avaient presque triomphé de tous les obstacles; le
comité était à peu près organisé, et l'idée primitive prenait des
proportions de plus en plus vaste dans l'esprit enthousiasmé de la
fondatrice; déjà elle rêvait d'établir une société semblable à
Moscou et d'en étendre l'action dans toute la Russie. Les choses
en étaient là, quand tout à coup, Von Lembke fut nommé gouverneur
en remplacement d'Ivan Osipovitch. La nouvelle gouvernante ne
tarda pas, dit-on, à s'exprimer en termes moqueurs au sujet des
visées philanthropiques de Barbara Pétrovna, qui n'étaient,
suivant elle, que d'ambitieuses chimères. Ces propos,
considérablement amplifiés, comme il arrive toujours, furent
rapportés à Barbara Pétrovna. Dieu seul connaît le fond des
coeurs, mais je suppose que dans la circonstance présente, la
générale était bien aise d'être ainsi arrêtée à la porte de la
cathédrale sachant que la gouvernante passerait tout à l'heure à
côté d'elle. «Tant mieux! devait-elle se dire, que tout le monde
voie, qu'elle voie elle-même combien me sont indifférentes ses
critiques sur ma façon de faire la charité!»

-- Eh bien, ma chère, que demandez-vous? commença Barbara
Pétrovna après avoir examiné plus attentivement la femme
agenouillée devant elle.

Troublée, confuse, la solliciteuse regarda timidement celle qui
lui parlait, puis tout à coup partit d'un éclat de rire.

-- Qu'est-ce qu'elle a? Qui est-elle? fit la générale en
promenant un regard interrogateur sur le groupe qui l'entourait.

Personne ne répondit.

-- Vous êtes malheureuse? Vous avez besoin d'un secours?

-- J'ai besoin... je suis venue... balbutia la «malheureuse»
d'une voix entrecoupée. Je suis venue seulement pour vous baiser
la main... Et elle se remit à rire. Avec le regard câlin des
enfants qui veulent obtenir quelque chose, elle tendit le bras
pour saisir la main de Barbara Pétrovna; ensuite, comme effrayée,
elle ramena brusquement son bras en arrière.

-- Vous n'êtes venue que pour cela? dit avec un sourire de
compassion Barbara Pétrovna, et, tirant de son porte-monnaie de
nacre un assignat de dix roubles, elle l'offrit à l'inconnue.
Celle-ci le prit. Cette rencontre intriguait fort la générale,
qui, évidemment, se doutait bien qu'elle n'avait pas affaire à une
mendiante de profession.

-- Eh! voyez donc, elle lui a donné dix roubles, remarqua
quelqu'un dans la foule.

-- Donnez-moi votre main, reprit d'une voix hésitante l'étrange
créature qui serrait avec force entre les doigts de sa main gauche
le billet qu'elle venait de recevoir. Comme elle ne le tenait que
par un coin, l'assignat flottait au vent.

Barbara Pétrovna fronça le sourcil, et, d'un air sérieux, presque
sévère, tendit sa main. La «malheureuse» la baisa avec le plus
profond respect, tandis qu'une reconnaissance exaltée mettait une
flamme dans ses yeux. Sur ces entrefaites s'approcha la
gouvernante accompagnée d'un grand nombre de dames et de hauts
fonctionnaires. Force fut à Julie Mikhaïlovna de s'arrêter durant
une minute, tant était compact le groupe qui encombrait le parvis
de la cathédrale.

-- Vous tremblez, vous avez froid? observa soudain Barbara
Pétrovna; puis se débarrassant de son bournous que le laquais
saisit au vol, elle ôta de dessus ses épaules un châle noir d'un
assez grand prix, et en enveloppa elle-même la solliciteuse
toujours agenouillée.

-- Mais levez-vous donc, levez-vous, je vous prie!

L'inconnue obéit.

-- Où demeurez-vous? Se peut-il que personne ne sache où elle
demeure? fit impatiemment la générale en promenant de nouveau ses
yeux autour d'elle. Mais le rassemblement n'était plus composé des
mêmes personnes que tout à l'heure; c'étaient maintenant des
connaissances de Barbara Pétrovna, des gens du monde qui
contemplaient cette scène, les uns d'un air aussi étonné que
sévère, les autres avec une curiosité narquoise et l'espoir d'un
petit scandale; plusieurs même commençaient à rire.

Parmi les assistants se trouvait notre respectable marchand
Andréieff; il était là en costume russe, avec ses lunettes, sa
barbe blanche et un chapeau rond qu'il tenait à la main.

-- Je crois que cette personne est une Lébiadkine, dit enfin le
brave homme en réponse à la question de Barbara Pétrovna; -- elle
habite dans la maison Philippoff, rue de l'Épiphanie.

-- Lébiadkine? la maison Philippoff? J'en ai entendu parler... je
vous remercie, Nikon Séménitch, mais qu'est-ce que c'est que
Lébiadkine?

-- Il se donne pour capitaine, c'est un homme inconsidéré, on
peut le dire. Cette femme est certainement sa soeur; il faut
croire qu'elle a réussi à tromper sa surveillance, reprit Nikon
Séménitch en baissant la voix, et il adressa à Barbara Pétrovna un
regard qui complétait sa pensée.

-- Je vous comprends; merci, Nikon Séménitch. Ma chère, vous êtes
madame Lébiadkine?

-- Non, je ne suis pas madame Lébiadkine.

-- Alors, c'est peut-être votre frère qui s'appelle Lébiadkine?

-- Oui.

-- Voici ce que je vais faire, je vais vous ramener chez moi, ma
chère, et ensuite ma voiture vous remettra à votre domicile; vous
voulez bien venir avec moi?

-- Oh! oui, acquiesça Marie Timoféievna en frappant ses mains
l'une contre l'autre.

-- Tante, tante! Ramenez-moi aussi avec vous! cria Élisabeth
Nikolaïevna.

Elle avait accompagné la gouvernante à la messe, tandis que sa
mère, sur l'ordre du médecin, faisait une promenade en voiture et
avait pris avec elle, pour se distraire, Maurice Nikolaïévitch.
Lisa quitta brusquement Julie Mikhaïlovna et courut à Barbara
Pétrovna.

-- Ma chère, tu sais que je suis toujours bien aise de t'avoir,
mais que dira ta mère? observa avec dignité la générale
Stavroguine, qui toutefois se troubla soudain en voyant l'extrême
agitation de Lisa.

-- Tante, tante, il faut absolument que j'aille avec vous,
supplia la jeune fille en embrassant Barbara Pétrovna.

-- Mais qu'avez-vous donc, Lise? demanda en français la
gouvernante étonnée.

Lisa revint rapidement auprès d'elle.

-- Ah! pardonnez-moi, chère cousine, je vais chez ma tante.

Ce disant, Élisabeth Nikolaïevna embrassa par deux fois sa «chère
cousine», désagréablement surprise.

-- Dites aussi à maman de venir me chercher dans un instant chez
ma tante; maman voulait absolument venir, elle me l'a dit elle-
même tantôt, j'ai oublié de vous en parler, poursuivit
précipitamment Lisa, -- pardon, ne vous fâchez pas, Julie... chère
cousine... tante, je suis à vous!

-- Si vous ne m'emmenez pas, tante, je courrai derrière votre
voiture en criant tout le temps, murmura-t-elle avec un accent
désespéré à l'oreille de Barbara Pétrovna. Ce fut encore heureux
que personne ne l'entendît. Barbara Pétrovna recula d'un pas.
Après un regard pénétrant jeté sur la folle jeune fille, elle se
décida à emmener Lisa.

-- Il faut mettre fin à cela, laissa-t-elle échapper. -- Bien, je
te prendrai volontiers avec moi, Lisa, ajouta-t-elle à haute voix,
-- naturellement, si Julie Mikhaïlovna le permet, acheva-t-elle se
tournant d'un air plein de dignité vers la gouvernante.

-- Oh! sans doute, je ne veux pas la priver de ce plaisir,
d'autant plus que moi-même... répondit très aimablement celle-ci,
-- moi-même... je sais bien quelle petite tête fantasque et
volontaire nous avons sur nos épaules (Julie Mikhaïlovna prononça
ces mots avec un charmant sourire)...

-- Je vous suis on ne peut plus reconnaissante, dit Barbara
Pétrovna en s'inclinant avec une politesse de grande dame.

-- Cela m'est d'autant plus agréable, balbutia Julie Mikhaïlovna
sous l'influence d'une sorte de transport joyeux qui faisait même
monter le rouge à ses joues, -- qu'en dehors du plaisir d'aller
chez vous, Lisa est en ce moment entraînée par un sentiment si
beau, si élevé, puis-je dire... la pitié... (elle montra des yeux
la «malheureuse»)... et... et sur le parvis même du temple...

-- Cette manière de voir vous fait honneur, approuva
majestueusement Barbara Pétrovna. La gouvernante tendit sa main
avec élan. La générale Stavroguine ne se montra pas moins
empressée à lui donner la sienne. L'impression produite fut
excellente, plusieurs des assistants rayonnaient de satisfaction,
des sourires courtisanesques apparaissaient sur quelques visages.

Bref, toute la ville découvrit soudain que ce n'était pas Julie
Mikhaïlovna qui avait dédaigné jusqu'à présent de faire visite à
Barbara Pétrovna, mais que c'était au contraire la seconde qui
avait tenu la première à distance. Quand on fut convaincu que,
sans la crainte d'être mise à la porte, la gouvernante serait
allée chez la générale Stavroguine, le prestige de cette dernière
se releva d'une façon incroyable.

-- Prenez place, ma chère, dit Barbara Pétrovna à mademoiselle
Lébiadkine en lui montrant la calèche qui s'était approchée; la
«malheureuse» s'avança joyeusement vers la portière, et un laquais
l'aida à monter.

-- Comment! vous boitez! s'écria la générale épouvantée et elle
pâlit. (Tous le remarquèrent alors, mais sans comprendre...)

La voiture partit. De la cathédrale à la maison de Barbara
Pétrovna la distance était fort courte. À ce que me raconta plus
tard Élisabeth Nikolaïevna, mademoiselle Lébiadkine ne cessa de
rire nerveusement pendant les trois minutes que dura le trajet.
Quant à Barbara Pétrovna, elle était «comme plongée dans un
sommeil magnétique», suivant l'expression même de Lisa.

CHAPITRE V

_LE TRÈS SAGE SERPENT._

I

Barbara Pétrovna sonna et se laissa tomber sur un fauteuil près de
la fenêtre.

-- Asseyez-vous ici, ma chère, dit-elle à Marie Timoféievna en lui
indiquant une place au milieu de la chambre, devant la grande
table ronde; -- Stépan Trophimovitch, qu'est-ce que c'est? Tenez,
regardez cette femme, qu'est-ce que c'est?

-- Je... je... commença péniblement Stépan Trophimovitch.

Entra un laquais.

-- Une tasse de café, tout de suite, le plus tôt possible. Qu'on
ne dételle pas.

-- _Mais, chère et excellente amie, dans quelle inquiétude_...
gémit d'une voix défaillante Stépan Trophimovitch.

-- Ah! du français, du français! On voit tout de suite qu'on est
ici dans le grand monde! s'écria en battant des mains Marie
Timoféievna qui, d'avance, se faisait une joie d'assister à une
conversation en français. Barbara Pétrovna la regarda presque avec
effroi.

Nous attendions tous en silence le mot de l'énigme. Chatoff ne
levait pas la tête, Stépan Trophimovitch était consterné comme
s'il eût eu tous les torts; la sueur ruisselait sur ses tempes.
J'observai Lisa (elle était assise dans un coin à très peu de
distance de Chatoff). Le regard perçant de la jeune fille allait
sans cesse de Barbara Pétrovna à la boiteuse et _vice versa;_ un
mauvais sourire tordait ses lèvres. Barbara Pétrovna le remarqua.
Pendant ce temps, Marie Timoféievna s'amusait fort bien. Nullement
intimidée, elle prenait un vif plaisir à contempler le beau salon
de la générale, -- le mobilier, les tapis, les tableaux, les
peintures du plafond, le grand crucifix de bronze pendu dans un
coin, la lampe de porcelaine, les albums et le bibelot placés sur
la table.

-- Tu es donc ici aussi, Chatouchka? dit-elle tout à coup; --
figure-toi, je te vois depuis longtemps, mais je me disais: Ce
n'est pas lui! Par quel hasard serait-il ici? Et elle se mit à
rire gaiement.

-- Vous connaissez cette femme? demanda aussitôt Barbara Pétrovna
à Chatoff.

-- Je la connais, murmura-t-il; en faisant cette réponse il fut
sur le point de se lever, mais il resta assis.

-- Que savez-vous d'elle? Parlez vite, je vous prie!

-- Eh bien, quoi?... répondit-il avec un sourire assez peu en
situation, -- vous le voyez vous-même.

-- Qu'est-ce que je vois? Allons, dites quelque chose!

-- Elle demeure dans la même maison que moi... avec son frère...
un officier.

-- Eh bien?

-- Ce n'est pas la peine d'en parler... grommela-t-il, et il se
tut.

-- De vous, naturellement, il n'y a rien à attendre! reprit avec
colère Barbara Pétrovna.

Elle voyait maintenant que tout le monde savait quelque chose,
mais qu'on n'osait pas répondre à ses questions, qu'on voulait la
laisser dans l'ignorance.

Le laquais revint, apportant sur un petit plateau d'argent la
tasse de café demandée; il la présenta d'abord à sa maîtresse, qui
lui fit signe de l'offrir à Marie Timoféievna.

-- Ma chère, vous avez été transie de froid tantôt, buvez vite,
cela vous réchauffera.

Marie Timoféievna prit la tasse et dit en français «merci» au
domestique; puis elle se mit à rire à la pensée de l'inadvertance
qu'elle venait de commettre, mais, rencontrant le regard sévère de
Barbara Pétrovna, elle se troubla et posa la tasse sur la table.

-- Tante, vous n'êtes pas fâchée? murmura-t-elle d'un ton enjoué.

Ces mots firent bondir sur son siège Barbara Pétrovna.

-- Quoi? cria-t-elle en prenant son air hautain, -- est-ce que je
suis votre tante? Que voulez-vous dire par là?

Marie Timoféievna ne s'attendait pas à ce langage courroucé; un
tremblement convulsif agita tout son corps, et elle se recula dans
le fond de son fauteuil.

-- Je... je pensais qu'il fallait vous appeler ainsi, balbutia-t-
elle en regardant avec de grands yeux Barbara Pétrovna, -- j'ai
entendu Lisa vous donner ce nom.

-- Comment? Quelle Lisa?

-- Eh bien, cette demoiselle, répondit Marie Timoféievna en
montrant du doigt Élisabeth Nikolaïevna.

-- Ainsi, pour vous elle est déjà devenue Lisa?

-- C'est vous-même qui tantôt l'avez appelée ainsi, reprit avec un
peu plus d'assurance Marie Timoféievna. -- Il me semble avoir vu
en songe cette charmante personne, ajouta-t-elle tout à coup en
souriant.

À la réflexion, Barbara Pétrovna se calma un peu; la dernière
parole de mademoiselle Lébiadkine amena même un léger sourire sur
ses lèvres. La folle s'en aperçut, se leva et de son pas boiteux
s'avança timidement vers la générale.

-- Prenez-le, j'avais oublié de vous le rendre, ne vous fâchez pas
de mon impolitesse, dit-elle en se dépouillant soudain du châle
noir que Barbara Pétrovna lui avait mis sur les épaules peu
auparavant.

-- Remettez-le tout de suite et gardez-le. Allez vous asseoir,
buvez votre café, et, je vous en prie, n'ayez pas peur de moi, ma
chère, rassurez-vous. Je commence à vous comprendre.

Stépan Trophimovitch voulut de nouveau prendre la parole:

-- Chère amie...

-- Oh! faites-nous grâce de vos discours, Stépan Trophimovitch;
nous sommes déjà assez déroutés comme cela; si vous vous en mêlez,
ce sera complet... Tirez, je vous en prie, le cordon de sonnette
que vous avez près de vous, il communique avec la chambre des
servantes.

Il y eut un silence. La maîtresse de la maison promenait sur
chacun de nous un regard soupçonneux et irrité. Entra Agacha, sa
femme de chambre favorite.

-- Donne-moi le mouchoir à carreaux que j'ai acheté à Genève. Que
fait Daria Pavlovna?

-- Elle n'est pas très bien portante.

-- Va la chercher. Dis-lui que je la prie instamment de venir
malgré son état de santé.

En ce moment, des pièces voisines arriva à nos oreilles un bruit
de pas et de voix semblable à celui de tout à l'heure, et soudain
parut sur le seuil Prascovie Ivanovna. Elle était agitée et hors
d'haleine; Maurice Nikolaïévitch lui donnait le bras.

-- Oh! Seigneur, ce que j'ai eu de peine à me traîner jusqu'ici!
Lisa, tu es folle d'en user ainsi avec ta mère! gronda-t-elle,
mettant dans ce reproche une forte dose d'acrimonie, selon
l'habitude des personnes faibles, mais irascibles.

-- Matouchka, Barbara Pétrovna, je viens chercher ma fille chez
vous!

La générale Stavroguine la regarda de travers, se leva à demi, et,
d'un ton où perçait une colère mal contenue:

-- Bonjour, Prascovie Ivanovna, dit-elle, fais-moi le plaisir de
t'asseoir. J'étais sûre que tu viendrais.

II

Un pareil accueil n'avait rien qui pût surprendre Prascovie
Ivanovna. Depuis l'enfance, Barbara Pétrovna avait toujours traité
despotiquement son ancienne camarade de pension, et, sous prétexte
d'amitié, elle lui témoignait un véritable mépris. Mais,
actuellement, les deux dames se trouvaient vis-à-vis l'une de
l'autre dans une situation particulière: elles étaient
complètement brouillées depuis quelques jours. Barbara Pétrovna
ignorait encore les causes de cette rupture qui, par suite, n'en
était que plus offensante pour elle. D'ailleurs, avant même que
les choses en vinssent là, Prascovie Ivanovna avait, contre sa
coutume, pris une attitude fort hautaine à l'égard de son amie.
Comme bien on pense, cela avait profondément ulcéré Barbara
Pétrovna. D'un autre côté, il était arrivé jusqu'à elle certains
bruits étranges qui l'irritaient surtout par leur caractère vague.
Nature franche et droite, la générale Stavroguine ne pouvait
souffrir les accusations sourdes et mystérieuses; elle leur
préférait toujours la guerre ouverte. Quoi qu'il en soit, depuis
cinq jours les deux dames avaient cessé de se voir. La dernière
visite avait été faite par Barbara Pétrovna, qui était revenue de
chez «la Drozdoff», cruellement blessée. Je crois pouvoir le dire
sans crainte de me tromper, en ce moment Prascovie Ivanovna venait
chez son amie, naïvement convaincue que celle-ci devait trembler
devant elle; cela se voyait sur son visage. Or, Barbara Pétrovna
devenait un démon d'orgueil dès qu'elle pouvait soupçonner que
quelqu'un pensait la tenir à sa merci. Quant à Prascovie Ivanovna,
comme beaucoup de personnes faibles qui se sont longtemps laissé
fouler aux pieds sans mot dire, elle s'emportait avec une violence
inouïe sitôt que les circonstances lui fournissaient l'occasion de
prendre sa revanche. À présent, il est vrai, elle était
souffrante, et la maladie la rendait toujours plus irritable.
J'ajouterai enfin que notre présence dans le salon n'était pas
faite pour imposer beaucoup de réserve aux deux camarades
d'enfance et les empêcher de donner un libre cours à leurs
ressentiments; nous étions tous plus ou moins des clients, des
inférieurs devant qui elles n'avaient pas à se gêner. Stépan
Trophimovitch, resté debout depuis l'arrivée de Barbara Pétrovna,
s'affaissa sur un siège en entendant crier Prascovie Ivanovna et
me jeta un regard désespéré. Chatoff fit brusquement demi-tour sur
sa chaise et bougonna à part soi. Je crois qu'il avait envie de
s'en aller. Lise se leva à demi, mais se rassit aussitôt, sans
même écouter comme elle l'aurait dû la semonce maternelle.
Évidemment, ce n'était pas le fait d'un «caractère obstiné», mais
d'une préoccupation exclusive sous l'influence de laquelle elle se
trouvait alors. La jeune fille regardait vaguement en l'air et
avait même cessé de faire attention à Marie Timoféievna.

III

-- Aïe, ici! fit Prascovie Ivanovna en indiquant un fauteuil près
de la table, puis elle s'assit péniblement avec le secours de
Maurice Nikolaïévitch; sans ses jambes, matouchka, je ne
m'assiérais pas chez vous! ajouta-t-elle d'un ton fielleux.

Barbara Pétrovna leva un peu la tête, sa physionomie exprimait la
souffrance; elle appliqua les doigts de sa main droite contre sa
tempe, où elle sentait évidemment un tic douloureux.

-- Qu'est-ce que tu dis, Prascovie Ivanovna? Pourquoi ne
t'assiérais-tu pas chez moi? Ton défunt mari m'a témoigné toute sa
vie une sincère amitié; toi et moi, à la pension, nous avons joué
ensemble à la poupée, étant gamines.

Prascovie Ivanovna se mit à agiter les bras.

-- J'en étais sûre! La pension vous sert toujours d'entrée en
matière quand vous vous préparez à me dire des choses
désagréables, c'est votre truc.

-- Décidément, tu es mal disposée aujourd'hui; comment vont tes
jambes? On va t'apporter du café, bois-en une tasse, je t'en prie,
et ne te fâche pas.

-- Matouchka, Barbara Pétrovna, vous me traitez tout à fait comme
une petite fille. Je ne veux pas de café, voilà!

Et, quand le domestique s'approcha d'elle pour la servir, elle le
repoussa d'un geste brutal. (Du reste, sauf Maurice Nikolaïévitch
et moi, tout le monde refusa de prendre du café. Stépan
Trophimovitch, qui en avait d'abord accepté, laissa sa tasse sur
la table; Marie Timoféievna aurait bien voulu en avoir encore,
déjà même elle tendait la main, mais le sentiment des convenances
lui revint, et elle refusa, visiblement satisfaite de cette
victoire sur elle-même.)

Un sourire venimeux plissa les lèvres de Barbara Pétrovna.

-- Sais-tu une chose, ma chère Prascovie Ivanovna? Tu es sûrement
venue ici avec une idée que tu t'es encore mise dans la tête.
Toute ta vie tu n'as vécu que par l'imagination. Tout à l'heure,
quand j'ai parlé de la pension, tu t'es fâchée, mais te rappelles-
tu le jour où tu es venue raconter à toute la classe que le
hussard Chablykine t'avait demandée en mariage? Madame Lefébure
t'a alors convaincue de mensonge, et pourtant tu ne mentais pas,
tu t'étais simplement fourré dans l'esprit une chimère qui te
faisait plaisir. Eh bien, parle, qu'est-ce que tu as maintenant?
Qu'as-tu encore imaginé pour être si mécontente?

-- Et vous, à la pension, vous vous êtes amourachée du pope qui
enseignait la loi divine, vous devez vous souvenir de cela aussi,
puisque vous avez si bonne mémoire! ha, ha, ha!

Elle eut un rire sardonique auquel succéda un accès de toux.

-- Ah! tu n'as pas oublié le pope... reprit Barbara Pétrovna en
lançant à son interlocutrice un regard haineux.

Son visage était devenu vert. Prascovie Ivanovna prit tout à coup
un air de dignité.

-- Maintenant, matouchka, je n'ai pas envie de rire, je désire
savoir pourquoi devant toute la ville vous avez mêlé ma fille à
votre scandale, voilà pourquoi je suis venue.

Barbara Pétrovna se redressa brusquement.

-- À mon scandale? fit-elle d'une voix menaçante.

-- Maman, je vous prie de veiller davantage sur vos expressions,
observa soudain Élisabeth Nikolaïevna.

-- Comment as-tu dit? répliqua la mère, qui allait de nouveau
commencer une mercuriale, mais qui s'arrêta court devant le regard
étincelant de sa fille.

-- Comment avez-vous pu, maman, parler de scandale? continua en
rougissant Lisa; -- je suis venue ici de moi-même, avec la
permission de Julie Mikhaïlovna, parce que je voulais connaître
l'histoire de cette malheureuse, pour lui être utile.

-- «L'histoire de cette malheureuse!» répéta ironiquement
Prascovie Ivanovna; -- quel besoin as-tu de t'immiscer dans de
pareilles «histoires»? Oh! matouchka! Nous en avons assez, de
votre despotisme, poursuivit-elle avec rage en se tournant vers
Barbara Pétrovna. -- On dit, à tort ou à raison, que vous teniez
toute cette ville sous votre joug, mais il paraît que vos beaux
jours sont passés!

Barbara Pétrovna était comme une flèche prête à partir. Immobile,
elle regarda sévèrement pendant dix secondes Prascovie Ivanovna.

-- Allons, prie Dieu, Prascovie, pour que toutes les personnes ici
présentes soient des gens sûrs, dit-elle enfin avec une
tranquillité sinistre, -- tu as beaucoup trop parlé.

-- Moi, ma mère, je n'ai pas si peur que d'autres de l'opinion
publique; c'est vous qui, nonobstant vos airs hautains, tremblez
devant le jugement du monde. Et si les personnes ici présentes
sont des gens sûrs, tant mieux pour vous.

-- Tu es devenue intelligente cette semaine?

-- Non, mais cette semaine la vérité s'est fait jour.

-- Quelle vérité s'est fait jour cette semaine? Écoute, Prascovie
Ivanovna, ne m'irrite pas, explique-toi à l'instant, je t'adjure
de parler: quelle vérité s'est fait jour, et que veux-tu dire par
ces mots?

Prascovie Ivanovna se trouvait dans un état d'esprit où l'homme,
tout au désir de frapper un grand coup, ne s'inquiète plus des
conséquences.

-- Mais la voilà, toute la vérité! elle est assise là! répondit-
elle en montrant du doigt Marie Timoféievna. Celle-ci, qui n'avait
cessé de considérer Prascovie Ivanovna avec une curiosité enjouée,
se mit à rire en se voyant ainsi désignée par la visiteuse
irritée, et s'agita gaiement sur son fauteuil.

-- Seigneur Jésus-Christ, ils sont tous fous! s'écria Barbara
Pétrovna, qui blêmit et se renversa sur le dossier de son siège.

Sa pâleur nous alarma. Stépan Trophimovitch s'élança le premier
vers elle; je m'approchai aussi; Lisa elle-même se leva, sans, du
reste, s'éloigner de son fauteuil; mais nul ne manifesta autant
d'inquiétude que Prascovie Ivanovna; elle se leva du mieux qu'elle
put et se mit à crier d'une voix dolente:

-- Matouchka, Barbara Pétrovna, pardonnez-moi ma sottise et ma
méchanceté! Mais que quelqu'un lui donne au moins de l'eau!

-- Ne pleurniche pas, je te prie, Prascovie Ivanovna; et vous,
messieurs, écartez-vous, s'il vous plaît, je n'ai pas besoin
d'eau! dit avec fermeté Barbara Pétrovna, quoique la parole eût
encore peine à sortir de ses lèvres décolorées.

-- Matouchka! reprit Prascovie Ivanovna un peu tranquillisée, --
ma chère Barbara Pétrovna, sans doute j'ai eu tort de vous tenir
un langage inconsidéré, mais toutes ces lettres anonymes dont me
bombardent de petites gens m'avaient poussée à bout; si encore ils
vous les adressaient, puisque c'est à propos de vous qu'ils les
écrivent! moi, matouchka, j'ai une fille!

Les yeux tout grands ouverts, Barbara Pétrovna la regardait en
silence et l'écoutait avec étonnement. Sur ces entrefaites, une
porte latérale s'ouvrit sans bruit, et Daria Pavlovna fit son
apparition. Elle s'arrêta un instant sur le seuil pour promener
ses yeux autour d'elle; notre agitation la frappa. Il est probable
qu'elle ne remarqua pas tout de suite Marie Timoféievna, dont
personne ne lui avait annoncé la présence. Stépan Trophimovitch
aperçut le premier la jeune fille; il fit un mouvement brusque et
s'écria en rougissant: «Daria Pavlovna!» À ces mots, tous les
regards se portèrent vers la nouvelle venue.

-- Comment, ainsi c'est là votre Daria Pavlovna! s'exclama Marie
Timoféievna; -- eh bien, matouchka, ta soeur ne te ressemble pas!
Comment donc mon laquais peut-il dire: «la serve, la fille de
Dachka», en parlant de cette charmante personne!

Daria Pavlovna s'était déjà rapprochée de Barbara Pétrovna, mais
l'exclamation de mademoiselle Lébiadkine lui fit brusquement
retourner la tête, et elle resta debout devant sa chaise, les yeux
attachés sur la folle.

-- Assieds-toi, Dacha, dit Barbara Pétrovna avec un calme
effrayant; plus près, là, c'est bien; tu peux voir cette femme,
tout en étant assise. Tu la connais?

-- Je ne l'ai jamais vue, répondit tranquillement Dacha, et, après
un silence, elle ajouta: -- C'est sans doute la soeur malade d'un
M. Lébiadkine.

-- Moi aussi, mon âme, je vous voie aujourd'hui pour la première
fois, mais depuis longtemps déjà je désirais faire votre
connaissance, parce que chacun de vos geste témoigne de votre
éducation, fit avec élan Marie Timoféievna. -- Quant aux
criailleries de mon laquais, est-il possible, en vérité, que vous
lui ayez pris de l'argent, vous si bien élevée et si gentille? Car
vous êtes gentille, gentille, gentille, je vous le dis
sincèrement! acheva-t-elle enthousiasmée.

-- Comprends-tu quelque chose? demanda avec une dignité hautaine
Barbara Pétrovna.

-- Je comprends tout...

-- De quel argent parle-t-elle?

-- Il s'agit sans doute de l'argent que, sur la demande de Nicolas
Vsévolodovitch, je me suis chargée d'apporter de Suisse à ce
M. Lébiadkine, le frère de cette femme.

Un silence suivit ces mots.

-- Nicolas Vsévolodovitch lui-même t'a priée de faire cette
commission?

-- Il tenait beaucoup à envoyer cet argent, une somme de trois
cents roubles, à M. Lébiadkine. Mais il ignorait son adresse, il
savait seulement que ce monsieur devait venir dans notre ville,
c'est pourquoi il m'a chargée de lui remettre cette somme à son
arrivée ici.

-- Quel argent a donc été... perdu? À quoi cette femme vient-elle
de faire allusion?

-- Je n'en sais rien; j'ai entendu dire aussi que M. Lébiadkine
m'accusait d'avoir détourné une partie de la somme, mais je ne
comprends pas ces paroles. On m'avait donné trois cents roubles,
j'ai remis trois cents roubles.

Daria Pavlovna avait presque entièrement recouvré son calme. En
général il était difficile de troubler longtemps cette jeune fille
et de lui ôter sa présence d'esprit, quelque émotion qu'elle
éprouvât dans son for intérieur. Toutes les réponses qu'on a lues
plus haut, elle les donna posément, sans hésitation, sans
embarras, d'une voix nette, égale et tranquille. Rien en elle ne
laissait soupçonner la conscience d'aucune faute. Tant que dura
cet interrogatoire, Barbara Pétrovna ne quitta pas des yeux sa
protégée, ensuite elle réfléchit pendant une minute.

-- Si, dit-elle avec force (tout en ne regardant que Dacha, elle
s'adressait évidemment à toute l'assistance), -- si Nicolas
Vsévolodovitch, au lieu de me confier cette commission, t'en a
chargée, c'est sans doute qu'il avait des raisons d'agir ainsi. Je
ne me crois pas le droit de les rechercher, du moment qu'on me les
cache; d'ailleurs le seul fait de ta participation à cette affaire
me rassure pleinement à leur égard, sache cela, Daria. Mais vois-
tu, ma chère, quand on ne connaît pas le monde, on peut, avec les
intentions les plus pures, commettre un acte inconsidéré, et c'est
ce que tu as fait en acceptant d'entrer en rapports avec ce
coquin. Les bruits répandus par ce drôle prouvent que tu as manqué
de tact. Mais je prendrai des renseignements sur lui, et, comme
c'est à moi qu'il appartient de te défendre, je saurai le faire.
Maintenant il faut en finir avec tout cela.

-- Quand il viendra chez vous, le mieux sera de l'envoyer à
l'antichambre, observa tout à coup Marie Timoféievna en se
penchant en dehors de son fauteuil. -- Là il jouera aux cartes sur
le coffre avec les laquais, tandis qu'ici nous boirons du café.
Vous pourrez tout de même lui en faire porter une petite tasse,
mais je le méprise profondément, acheva-t-elle avec un geste
expressif.

-- Il faut en finir, répéta Barbara Pétrovna qui avait écouté
attentivement mademoiselle Lébiadkine, sonnez, je vous prie,
Stépan Trophimovitch.

Celui-ci obéit et brusquement s'avança tout agité vers la
maîtresse de la maison.

-- Si... si je... bégaya-t-il en rougissant, -- si j'ai aussi
entendu raconter la nouvelle ou, pour mieux dire, la calomnie la
plus odieuse, c'est avec la plus grande indignation... enfin cet
homme est un misérable et quelque chose comme un forçat évadé...

Il ne put achever; Barbara Pétrovna l'examina des pieds à la tête
en clignant les yeux. Entra le correct valet de chambre Alexis
Égorovitch.

-- La voiture, ordonna la générale Stavroguine, -- et toi, Alexis
Égorovitch, prépare-toi à ramener mademoiselle Lébiadkine chez
elle, elle t'indiquera elle-même où elle demeure.

-- M. Lébiadkine l'attend lui-même en bas depuis un certain temps,
et il a vivement insisté pour être annoncé.

-- Cela ne se peut pas, Barbara Pétrovna, fit aussitôt d'un air
inquiet Maurice Nikolaïévitch, qui jusqu'alors avait observé un
silence absolu: -- permettez-moi de vous le dire, ce n'est pas un
homme qu'on puisse recevoir, c'est... c'est... c'est... un homme
impossible, Barbara Pétrovna.

-- Qu'il attende un peu, répondit cette dernière à Alexis
Égorovitch.

Le valet de chambre se retira.

-- C'est un homme malhonnête, et je crois même que c'est un forçat
évadé ou quelque chose dans ce genre, murmura de nouveau, le rouge
au visage, Stépan Trophimovitch.

Prascovie Ivanovna se leva.

-- Lisa, il est temps de partir, dit-elle d'un ton rogue.

Elle semblait déjà regretter de s'être traitée elle-même de sotte
tantôt dans un moment d'émoi. C'était avec un pli dédaigneux sur
les lèvres qu'elle avait écouté tout à l'heure les explications de
Daria Pavlovna. Mais rien ne me frappa autant que la physionomie
d'Élisabeth Nikolaïevna depuis l'entrée de Dacha: la haine et le
mépris se lisaient dans ses yeux flamboyants.

-- Attends encore une minute, je te prie, Prascovie Ivanovna, fit,
toujours avec le même calme extraordinaire, Barbara Pétrovna, --
aie la bonté de te rasseoir, je suis décidée à tout dire, et tu as
mal aux jambes. Là, c'est bien, je te remercie. Tantôt je ne me
connaissais plus, et je t'ai adressé quelques paroles trop vives.
Pardonne-moi, je te prie, j'ai agi bêtement, et je suis la
première à le confesser, parce qu'en tout j'aime la justice. Sans
doute, toi aussi tu étais hors de toi tout à l'heure, quand tu as
parlé de lettres anonymes. Toute communication non signée ne
mérite que le mépris. Si tu as une autre manière de voir, je ne te
l'envie pas. En tout cas, à ta place, j'aurais cru me salir en
relevant de pareilles vilenies. Mais puisque tu as commencé, je te
dirai que moi-même, il y a six jours, j'ai aussi reçu une lettre
anonyme, une chose bouffonne. Dans cette lettre, un drôle
quelconque m'assure que Nicolas Vsévolodovitch est devenu fou, et
que je dois craindre une boiteuse qui «jouera un rôle
extraordinaire dans ma destinée»: je me rappelle l'expression.
Sachant que mon fils a une foule d'ennemis, j'ai aussitôt fait
venir ici celui qui le hait secrètement de la haine la plus basse
et la plus implacable; en causant avec cet homme, j'ai découvert
tout de suite de quelle méprisable officine est sortie la lettre
anonyme. Si toi aussi, ma pauvre Prascovie Ivanovna, on t'a
inquiétée _à cause de moi_, et, comme tu dis, «bombardée» de ces
misérables écrits, sans doute je suis la première à regretter d'en
avoir été innocemment la cause. Voilà tout ce que je voulais te
dire comme explication. Je vois avec peine que tu n'en peux plus,
et qu'en ce moment tu n'es pas dans ton assiette. En outre, je
suis bien décidée, non pas à _recevoir_, mais à _laisser entrer_
(ce qui n'est pas la même chose) l'équivoque personnage dont il
était question tout à l'heure. La présence de Lisa en particulier
est inutile ici. Viens près de moi, Lisa, ma chère, et laisse-moi
t'embrasser encore une fois.

Lisa traversa la chambre et s'arrêta en silence devant Barbara
Pétrovna. Celle-ci l'embrassa, lui prit les mains et, l'écartant
un peu de sa personne, la considéra avec émotion, puis elle fit le
signe de la croix sur la jeune fille et se remit à l'embrasser.

-- Allons, adieu, Lisa (il y avait comme des larmes dans la voix
de Barbara Pétrovna), crois que je ne cesserai pas de t'aimer,
quoi que te réserve désormais la destinée... Que Dieu t'assiste.
J'ai toujours béni sa sainte volonté.

Elle voulait encore ajouter quelque chose, mais, faisant un effort
sur elle-même, elle se tut. Lisa retournait à sa place, toujours
silencieuse et pensive, quand, soudain, elle s'arrêta devant sa
mère.

-- Maman, je ne pars pas tout de suite, je vais encore rester un
moment chez ma tante, dit-elle d'une voix douce, mais dénotant
néanmoins une résolution indomptable.

-- Mon Dieu, qu'est-ce que c'est? cria, en frappant ses mains
l'une contre l'autre, Prascovie Ivanovna.

Lisa, sans répondre, sans même paraître entendre, alla se rasseoir
dans son coin et regarda de nouveau en l'air.

Une expression de triomphe se montra sur le visage de Barbara
Pétrovna.

-- Maurice Nikolaïévitch, j'ai un grand service à vous demander:
ayez la bonté d'aller en bas jeter un coup d'oeil sur cet homme,
et, s'il y a quelque possibilité de le _laisser entrer_, amenez-le
ici.

Maurice Nikolaïévitch s'inclina et sortit. Une minute après, il
revint avec M. Lébiadkine.

IV

J'ai déjà esquissé le portrait du capitaine: c'était un grand et
gros gaillard de quarante ans, portant barbe et moustaches; il
avait des cheveux crépus, un visage rouge et un peu bouffi, des
joues flasques qui tremblaient à chaque mouvement de sa tête, et
de petits yeux injectés, parfois assez malins. La pomme d'Adam
était, chez lui, très saillante, ce qui ne l'avantageait pas.
Mais, dans la circonstance présente, je remarquai surtout son frac
et son linge propre. «Il y a des gens à qui le linge propre ne va
pas», comme disait Lipoutine, un jour que Stépan Trophimovitch lui
reprochait sa malpropreté. Le capitaine avait aussi des gants
noirs; il était parvenu, non sans peine, à mettre à demi celui de
la main gauche; quant à l'autre, il le tenait dans sa main droite,
ainsi qu'un superbe chapeau rond qui, assurément, servait pour la
première fois. Je pus donc me convaincre que le «frac de l'amour»
dont il avait parlé la veille à Chatoff était bel et bien une
réalité. Habit et linge avaient été achetés (je le sus plus tard)
sur le conseil de Lipoutine, en vue de certains projets
mystérieux. Il n'y avait pas à douter non plus que la visite
actuelle de Lébiadkine ne fût due également à une inspiration
étrangère; seul, il n'aurait pu ni en concevoir l'idée, ni la
mettre à exécution dans l'espace de trois quarts d'heure, à
supposer même qu'il eût été immédiatement instruit de la scène qui
s'était passée sur le parvis de la cathédrale. Il n'était pas
ivre, mais se trouvait dans cet état de pesanteur et
d'abrutissement où vous laisse une orgie prolongée durant
plusieurs jours consécutifs.

Au moment où il entrait comme une trombe dans le salon, il
trébucha dès le seuil sur le tapis. Marie Timoféievna éclata de
rire. Le capitaine lui lança un regard féroce et s'avança
rapidement vers Barbara Pétrovna.

-- Je suis venu, madame... commença-t-il d'une voix tonnante.

-- Faites-moi le plaisir, monsieur, dit Barbara Pétrovna en se
redressant, de vous asseoir là, sur cette chaise. Je vous
entendrai fort bien de là, et je pourrai mieux vous voir.

Le capitaine s'arrêta, regarda devant lui d'un air hébété, mais
revint sur ses pas et s'assit à la place indiquée, c'est-à-dire
tout près de la porte. Sa physionomie était celle d'un homme qui
joint à une grande défiance de lui-même une forte dose d'impudence
et d'irascibilité. Il ne se sentait pas à son aise, cela était
évident, mais, d'un autre côté, son amour-propre souffrait, et
l'on pouvait prévoir que, le cas échéant, l'orgueil blessé ferait
un effronté de ce timide. Conscient de sa gaucherie, il osait à
peine bouger. Comme tout le monde l'a remarqué, la principale
souffrance des messieurs de ce genre, quand par grand hasard ils
apparaissent dans un salon, c'est de ne savoir que faire de leurs
mains. Le capitaine, tenant dans les siennes son chapeau et ses
gants, restait les yeux fixés sur le visage sévère de Barbara
Pétrovna. Il aurait peut-être voulu regarder plus attentivement
autour de lui, mais il ne pouvait encore s'y résoudre. Marie
Timoféievna partit d'un nouvel éclat de rire, trouvant sans doute
fort ridicule la contenance embarrassée de son frère. Celui-ci ne
remua pas. Barbara Pétrovna eut l'inhumanité de le laisser ainsi
sur les épines pendant toute une minute.

-- D'abord, permettez-moi d'apprendre de vous-même votre nom, dit-
elle enfin d'un ton glacial, après avoir longuement examiné le
visiteur.

-- Le capitaine Lébiadkine, répondit ce dernier de sa voix sonore;
je suis venu, madame...

-- Permettez! interrompit de nouveau Barbara Pétrovna, -- cette
malheureuse personne qui m'a tant intéressée est en effet votre
soeur?

-- Oui, madame; elle a échappé à ma surveillance, car elle est
dans une position...

Il rougit soudain et commença à patauger.

-- Entendez-moi bien, madame, un frère ne salira pas... dans une
position, cela ne veut pas dire dans une position... qui entache
la réputation... depuis quelques temps...

Il s'arrêta tout à coup.

-- Monsieur! fit la maîtresse de la maison en relevant la tête.

-- Voici dans quelle position elle est, acheva brusquement le
visiteur, et il appliqua son doigt sur son front.

Il y eut un silence.

-- Et depuis quand souffre-t-elle de cela? demanda négligemment
Barbara Pétrovna.

-- Madame, je suis venu vous remercier de la générosité dont vous
avez fait preuve sur le parvis, je suis venu vous remercier à la
russe, fraternellement...

-- Fraternellement?

-- C'est-à-dire, pas fraternellement, mais en ce sens seulement
que je suis le frère de ma soeur, madame, et croyez, madame,
poursuivit-il précipitamment, tandis que son visage devenait
cramoisi, -- croyez que je ne suis pas aussi mal élevé que je puis
le paraître à première vue dans votre salon. Ma soeur et moi, nous
ne sommes rien, madame, comparativement au luxe que nous
remarquons ici. Ayant, de plus, des calomniateurs... Mais
Lébiadkine tient à sa réputation, madame, et... et... je suis venu
vous remercier... Voilà l'argent, madame!

Sur ce, il tira de sa poche un portefeuille et y prit une liasse
de petites coupures qu'il se mit à compter. Mais l'impatience
faisait trembler ses doigts, d'ailleurs lui-même sentait qu'il
avait l'air encore plus bête avec cet argent dans les mains. Aussi
se troubla-t-il définitivement; pour l'achever un billet de banque
vert s'échappa du portefeuille et s'envola sur le tapis.

-- Vingt roubles, madame, dit le capitaine dont le visage
ruisselait de sueur, et, sa liasse de papier-monnaie à la main, il
s'avança vivement vers la maîtresse de la maison. Apercevant le
billet de banque tombé par terre, il se baissa d'abord pour le
ramasser, puis il rougit de ce premier mouvement et, avec un geste
d'indifférence:

-- Ce sera pour vos gens, madame, dit-il, -- pour le laquais qui
le ramassera; il se souviendra de Lébiadkine.

-- Je ne puis permettre cela, se hâta de répondre Barbara Pétrovna
un peu inquiète.

-- En ce cas...

Il ramassa l'assignat, devint pourpre, et, s'approchant
brusquement de son interlocutrice, lui tendit l'argent qu'il
venait de compter.

-- Qu'est-ce que c'est? s'écria-t-elle positivement effrayée cette
fois, et elle se recula même dans son fauteuil. Maurice
Nikolaïévitch, Stépan Trophimovitch et moi, nous nous avançâmes
aussitôt vers elle.

-- Calmez-vous, calmez-vous, je ne suis pas fou, je vous assure
que je ne suis pas fou! répétait à tout le monde le capitaine fort
agité.

-- Si, monsieur, vous avez perdu l'esprit.

-- Madame, tout cela n'est pas ce que vous pensez! Sans doute je
suis un insignifiant chaînon... Oh! madame, somptueuse est votre
demeure, tandis que bien pauvre est celle de Marie l'Inconnue, ma
soeur, née Lébiadkine, mais que nous appellerons pour le moment
Marie l'Inconnue, en attendant, madame, _en attendant _seulement,
car Dieu ne permettra pas qu'il en soit toujours ainsi! Madame,
vous lui avez donné dix roubles, et elle les a reçus, mais parce
qu'ils venaient de _vous_, madame! Écoutez, madame! De personne
au monde cette Marie l'Inconnue n'acceptera rien, autrement
frémirait dans la tombe l'officier d'état-major, son grand-père,
qui a été tué au Caucase sous les yeux même d'Ermoloff, mais de
vous, madame, de vous elle acceptera tout. Seulement, si d'une
main elle reçoit, de l'autre elle vous offre vingt roubles sous
forme de don à l'un des comités philanthropiques dont vous êtes
membre, madame... car vous-même, madame, avez fait insérer dans la
_Gazette de Moscou_ un avis comme quoi l'on peut souscrire ici
chez vous au profit d'une société de bienfaisance...

Le capitaine s'interrompit tout à coup; il respirait péniblement,
comme après l'accomplissement d'une tâche laborieuse. La phrase
sur la société de bienfaisance avait été probablement préparée
d'avance, peut-être dictée par Lipoutine. Le visiteur était en
nage. Barbara Pétrovna fixa sur lui un regard pénétrant.

-- Le livre se trouve toujours en bas chez mon concierge,
répondit-elle sévèrement, -- vous pouvez y inscrire votre
offrande, si vous voulez. En conséquence, je vous prie maintenant
de serrer votre argent et de ne pas le brandir en l'air. C'est
cela. Je vous prie aussi de reprendre votre place. C'est cela. Je
regrette fort, monsieur, de m'être trompée sur le compte de votre
soeur et de lui avoir fait l'aumône, alors qu'elle est si riche.
Il y a seulement un point que je ne comprends pas: pourquoi de moi
seule peut-elle accepter quelque chose, tandis qu'elle ne voudrait
rien recevoir des autres? Vous avez tellement insisté là-dessus
que je désire une explication tout à fait nette.

-- Madame, c'est un secret qui ne peut être enseveli que dans la
tombe! reprit le capitaine.

-- Pourquoi donc? demanda Barbara Pétrovna d'un ton qui semblait
déjà un peu moins ferme.

-- Madame, madame!...

S'enfermant dans un sombre silence, il regardait à terre, la main
droite appuyée sur son coeur. Barbara Pétrovna attendait, sans le
quitter des yeux.

-- Madame, cria-t-il tout à coup, -- me permettez-vous de vous
faire une question, une seule, mais franchement, ouvertement, à la
russe?

-- Parlez.

-- Avez-vous souffert dans votre vie, madame?

-- Vous voulez dire simplement que vous avez souffert ou que vous
souffrez par le fait de quelqu'un?

-- Madame, madame! Dieu lui-même, au jugement dernier, s'étonnera
de tout ce qui a bouillonné dans ce coeur! répliqua le capitaine
en se frappant la poitrine.

-- Hum, c'est beaucoup dire.

-- Madame, je me sers peut-être d'expressions trop vives...

-- Ne vous inquiétez pas, je saurai vous arrêter moi-même quand il
le faudra.

-- Puis-je vous soumettre encore une question, madame?

-- Voyons?

-- Peut-on mourir par le seul fait de la noblesse de son âme?

-- Je n'en sais rien, je ne me suis jamais posé cette question.

-- Vous n'en savez rien! Vous ne vous êtes jamais posé cette
question! cria Lébiadkine avec une douloureuse ironie; -- eh bien,
puisqu'il en est ainsi, puisqu'il en est ainsi, --

_Tais-toi, coeur sans espoir!_

Et il s'allongea un violent coup de poing dans la poitrine.

Ensuite il commença à se promener dans la chambre. Le trait
caractéristique de ces gens-là est une complète impuissance à
refouler en soi leurs désirs: ceux-ci à peine conçus tendent
irrésistiblement à se manifester, et souvent au mépris de toutes
les convenances. Hors de son milieu, un monsieur de ce genre
commencera d'ordinaire par se sentir gêné, mais, pour peu que vous
lui lâchiez la bride, il deviendra tout de suite insolent. Le
capitaine fort échauffé allait çà et là en gesticulant, il
n'écoutait pas ce qu'on lui disait, et parlait avec une telle
rapidité que parfois il bredouillait; alors, sans achever sa
phrase, il en commençait une autre. À la vérité, il était peut-
être en partie sous l'influence d'une sorte d'ivresse: dans le
salon se trouvait Élisabeth Nikolaïevna qu'il ne regardait pas,
mais dont la présence devait suffire pour lui tourner la tête. Du
reste, ce n'est là qu'une supposition de ma part. Sans doute
Barbara Pétrovna avait ses raisons pour triompher de son dégoût et
consentir à entendre un pareil homme. Prascovie Ivanovna était
toute tremblante, bien que, à vrai dire, elle ne parût pas savoir
au juste de quoi il s'agissait. Stépan Trophimovitch tremblait
aussi, mais lui c'était, au contraire, parce qu'il croyait trop
bien comprendre. Maurice Nikolaïévitch semblait être là comme un
ange tutélaire; Lisa était pâle, et ses yeux grands ouverts ne
pouvaient se détacher de l'étrange capitaine. Chatoff avait
toujours la même attitude; mais, chose plus surprenante que tout
le reste, la gaieté de Marie Timoféievna avait fait place à la
tristesse; le coude droit appuyé sur la table, la folle, pendant
que son frère pérorait, ne cessait de le considérer d'un air
chagrin. Seule, Daria Pavlovna me parut calme.

À la fin, Barbara Pétrovna se fâcha:

-- Toutes ces allégories ne signifient rien, vous n'avez pas
répondu à ma question: «Pourquoi?» J'attends impatiemment une
réponse.

-- Je n'ai pas répondu au «pourquoi?» Vous attendez une réponse au
«pourquoi?» reprit le capitaine avec un clignement d'yeux; -- ce
petit mot «pourquoi?» est répandu dans tout l'univers depuis la
naissance du monde, madame; à chaque instant toute la nature crie
à son créateur «pourquoi?» et voilà sept mille ans qu'elle attend
en vain une réponse. Se peut-il que le capitaine Lébiadkine seul
réponde à cette question et que sa réponse soit juste, madame?

-- Tout cela est absurde et ne rime à rien! répliqua Barbara
Pétrovna irritée, -- ce sont des allégories; de plus, vous parlez
trop pompeusement, monsieur, ce que je considère comme une
impertinence.

-- Madame, poursuivit le capitaine sans l'écouter, -- je
désirerais peut-être m'appeler Ernest, et pourtant je suis
condamné à porter le vulgaire nom d'Ignace, -- pourquoi cela,
selon vous? Je voudrais pouvoir m'intituler prince de Montbar, et
je ne suis que Lébiadkine tout court, -- pourquoi cela? Je suis
poète, madame, poète dans l'âme, je pourrais recevoir mille
roubles d'un éditeur, et cependant je suis forcé de vivre dans un
taudis, pourquoi? pourquoi? Madame, à mon avis, la Russie est un
jeu de la nature, rien de plus!

-- Décidément vous ne pouvez rien dire de plus précis?

-- Je puis vous réciter une poésie, le _Cancrelas, _madame!

-- Quoi?

-- Madame, je ne suis pas encore fou! Je le deviendrai
certainement, mais je ne le suis pas encore! Madame, un de mes
amis, un homme très noble, a écrit une fable de Kryloff, intitulée
le _Cancrelas_, puis-je vous en donner connaissance?

-- Vous voulez réciter une fable de Kryloff?

-- Non, ce n'est pas une fable de Kryloff que je veux réciter,
mais une fable de moi, de ma composition. Croyez-le bien, madame,
je ne suis ni assez inculte, ni assez abruti pour ne pas
comprendre que la Russie possède dans Kryloff un grand fabuliste à
qui le ministre de l'instruction publique a érigé un monument dans
le Jardin d'Été. Tenez, madame, vous demandez: «pourquoi?» La
réponse est au fond de cette fable, en lettres de feu!

-- Récitez votre fable!

_Il existait sur la terre_
_Un modeste cancrelas;_
_Un jour le pauvret, hélas!_
_Se laissa choir dans un verre_
_Or, ce verre était rempli_
_D'un aliment pour les mouches..._

-- Seigneur, qu'est-ce que c'est que ça? s'écria Barbara Pétrovna.

-- En été, quand on veut prendre des mouches, on met dans un verre
un aliment dont elles sont friandes, se hâta d'expliquer le
capitaine avec la mauvaise humeur d'un auteur troublé dans sa
lecture, -- n'importe quel imbécile comprendra, n'interrompez pas,
n'interrompez pas, vous verrez, vous verrez...

_À cette vue, un grand cri,_
_S'adressant à Jupiter,_
_Sort aussitôt de leurs bouches_
_«Ne peux-tu donc pas ôter_
_«Ces intrus de votre verre?»_
_Arrive un vieillard sévère,_
_Le très noble Nikifor._

-- Je n'ai pas encore fini, mais cela ne fait rien, je vais vous
raconter le reste en prose: Nikifor prend le verre, et, sans
s'inquiéter des cris, jette les mouches, le cancrelas et tout le
tremblement dans le bac aux ordures, ce qu'il aurait fallu faire
depuis longtemps. Mais remarquez, remarquez, madame, que le
cancrelas ne murmure pas! Voilà la réponse à votre question,
ajouta le capitaine en élevant la voix avec un accent de triomphe:
«le cancrelas ne murmure pas!» -- Quant à Nikifor, il représente
la nature, acheva-t-il rapidement, et, enchanté de lui-même, il
reprit sa promenade dans la chambre.

-- Permettez-moi de vous demander, dit Barbara Pétrovna outrée de
colère, -- comment vous avez osé accuser une personne appartenant
à ma maison d'avoir détourné une partie de l'argent à vous envoyé
par Nicolas Vsévolodovitch.

-- Calomnie! vociféra Lébiadkine avec un geste tragique.

-- Non, ce n'est pas une calomnie.

-- Madame, dans certaines circonstances on se résigne à subir un
déshonneur domestique, plutôt que de proclamer hautement la
vérité. Lébiadkine se taira, madame!

Sentant sa position très forte, il était comme grisé par la
conscience de ses avantages sur son interlocutrice; il éprouvait
un besoin de blesser, de salir, de montrer sa puissance.

-- Sonnez, s'il vous plait, Stépan Trophimovitch, dit Barbara
Pétrovna.

-- Lébiadkine n'est pas un niais, madame! continua le capitaine en
clignant de l'oeil avec un vilain sourire, -- c'est un malin, mais
chez lui aussi un vestibule est ouvert aux passions! Et ce
vestibule, c'est la vieille bouteille du hussard, chantée par
Denis Davydoff. Voilà, quand il est dans ce vestibule, madame, il
lui arrive d'envoyer une lettre en vers, lettre très noble, mais
qu'il voudrait ensuite n'avoir pas écrite; oui, il donnerait, pour
la ravoir, les larmes de toute sa vie, car le sentiment du beau y
est blessé. Malheureusement, lorsque l'oiseau a pris son vol, on
ne peut pas le saisir par la queue! Eh bien, dans ce vestibule,
madame, sous le coup de la généreuse indignation éveillée en lui
par les affronts dont il est abreuvé, Lébiadkine a pu aussi
s'exprimer en termes inconsidérés sur le compte d'une noble
demoiselle, et ses calomniateurs en ont profité. Mais Lébiadkine
est rusé, madame! En vain un loup sinistre l'obsède
continuellement et ne cesse de lui verser à boire, espérant le
faire parler: Lébiadkine se tait, et, au fond de la bouteille, ce
qui chaque fois se rencontre au lieu du mot attendu, c'est -- la
ruse de Lébiadkine! Mais assez, oh! assez! Madame, votre
somptueuse habitation pourrait appartenir au plus noble des êtres,
mais le cancrelas ne murmure pas! Remarquez donc, remarquez enfin
qu'il ne murmure pas, et reconnaissez sa grandeur d'âme!

En bas, dans la loge du concierge, se fit entendre un coup de
sonnette, et presque au même instant se montra Alexis Égoritch que
Stépan Trophimovitch avait sonné tout à l'heure. Le vieux
domestique aux allures si correctes était en proie à une agitation
extraordinaire.

-- Nicolas Vsévolodovitch vient d'arriver, et il sera ici dans un
moment, déclara-t-il en réponse au regard interrogateur de sa
maîtresse.

Je me rappelle très bien comment Barbara Pétrovna accueillit cette
nouvelle: d'abord elle pâlit, mais soudain ses yeux étincelèrent.
Elle se redressa sur son fauteuil, et son visage prit une
expression d'énergie qui frappa tout le monde. Outre que l'arrivée
de Nicolas Vsévolodovitch était complètement imprévue, puisqu'on
ne l'attendait pas avant un mois, cet événement, dans les
conjonctures présentes, semblait un véritable coup de la fatalité.
Le capitaine lui-même s'arrêta, comme pétrifié, au milieu de la
chambre, et resta bouche béante, regardant la porte d'un air
extrêmement bête.

Dans la pièce voisine retentirent des pas légers et rapides, puis
quelqu'un fit brusquement irruption dans le salon, mais ce n'était
pas Nicolas Vsévolodovitch.

V

Je demande la permission de décrire en quelques mots ce visiteur
inattendu. C'était un jeune homme de vingt-sept ans environ, d'une
taille un peu au-dessus de la moyenne, aux cheveux blonds,
clairsemés et assez longs, avec un soupçon de moustaches et de
barbiche. Il était vêtu proprement et même à la mode, mais sans
recherche. À première vue, il paraissait voûté et lent dans ses
mouvements, quoiqu'il ne fût ni l'un ni l'autre. Il avait aussi un
faux air d'excentrique; pourtant, quand on le connut chez nous, on
fut unanime à trouver ses manières très convenables et son langage
des plus sérieux.

Personne ne le disait laid, mais sa figure ne plaisait à personne.
Sa tête était allongée vers la nuque et comme aplatie sur les
côtés, disposition qui prêtait à son visage quelque chose
d'anguleux. Il avait le front haut et étroit, l'oeil perçant, le
nez petit et pointu, les lèvres longues et minces. Avec le pli sec
qui se remarquait sur ses joues et autour de ses pommettes, il
donnait l'impression d'un convalescent à peine remis d'une maladie
grave, mais ce n'était qu'une apparence: en réalité, il se portait
à merveille et n'avait même jamais été malade.

Sans être pressé, il marchait précipitamment. Il semblait que rien
ne pût le troubler. Dans quelques circonstances, dans quelque
société qu'il se trouvât, il conservait une assurance
imperturbable. À son insu, il possédait une dose énorme de
présomption.

Extraordinairement disert, il parlait avec une volubilité qui ne
nuisait, d'ailleurs, ni à la netteté, ni à la distinction de son
débit. Sa parole abondante était en même temps d'une clarté, d'une
précision et d'une justesse remarquables. D'abord on l'écoutait
avec plaisir, mais ensuite cette élocution facile et toujours
prête éveillait des idées désagréables dans l'esprit de
l'auditeur: on se demandait quelle conformation étrange devait
avoir la langue d'un monsieur si loquace.

Dès son entrée dans le salon, ce jeune homme donna cours à sa
faconde, je crois même qu'il entra en continuant un _speech_
commencé dans la pièce voisine. En un clin d'oeil il fut devant
Barbara Pétrovna et se mit à dégoiser:

-- Figurez-vous, Barbara Pétrovna, j'entre croyant le trouver ici
depuis un quart-d'heure déjà; il y a une heure et demie qu'il est
arrivé, nous avons été ensemble chez Kiriloff; voilà une demi-
heure qu'il l'a quitté pour venir directement ici où il m'avait
donné rendez-vous dans un quart d'heure...

-- Mais qui? demanda Barbara Pétrovna, -- qui vous a donné rendez-
vous ici?

-- Eh bien, Nicolas Vsévolodovitch! se peut-il que vous ignoriez
encore son arrivée? Son bagage, du moins, doit être ici depuis
longtemps, comment donc ne vous a-t-on rien dit? Alors, je suis le
premier à vous donner cette nouvelle. On pourrait l'envoyer
chercher, mais, du reste, il va venir lui-même tout à l'heure, il
viendra à coup sûr, et, autant que j'en puis juger, le moment sera
des mieux choisis, ajouta le visiteur, tandis que ses yeux
parcouraient la chambre et s'arrêtaient avec une attention
particulière sur le capitaine.

-- Ah! Élisabeth Nikolaïevna, que je suis aise de vous rencontrer
dès mon premier pas! Enchanté de vous serrer la main! Et il
s'élança vers Lisa pour saisir la main que la jeune fille lui
tendait avec un gai sourire. -- À ce qu'il me semble, la très
honorée Prascovie Ivanovna n'a pas oublié non plus son
«professeur», et même elle n'est pas fâchée contre lui, comme elle
l'était toujours en Suisse. Mais ici comment vont vos jambes,
Prascovie Ivanovna? Les médecins suisses ont-ils eu raison de vous
ordonner l'air natal?... Comment? Des épithèmes liquides? Ce doit
être fort bon. Mais combien j'ai regretté, Barbara Pétrovna,
poursuivit-il en s'adressant de nouveau à la maîtresse de la
maison, -- combien j'ai regretté de n'avoir pu me rencontrer avec
vous à l'étranger pour vous offrir personnellement l'hommage de
mon respect! De plus, j'avais tant de choses à vous communiquer...
J'ai bien écrit à mon vieux, mais sans doute, selon son habitude,
il...

-- Pétroucha! s'écria Stépan Trophimovitch qui, sortant soudain de
sa stupeur, frappa ses mains l'une contre l'autre et courut à son
fils. -- Pierre, mon enfant, je ne te reconnaissais pas!

Il le serrait dans ses bras, et des larmes coulaient de ses yeux.

-- Allons, ne fais pas de sottises, ces gestes sont inutiles;
allons, assez, assez, je te prie, murmurait Pétroucha en cherchant
à se dégager.

-- Toujours, toujours j'ai été coupable envers toi!

-- Allons, assez; nous parlerons de cela plus tard. Je m'en
doutais, que tu ferais des enfantillages. Allons, sois un peu plus
raisonnable, je te prie.

-- Mais je ne t'ai pas vu depuis dix ans!

-- C'est une raison pour être moins démonstratif...

-- Mon enfant!

-- Eh bien, je crois à ton affection, j'y crois, mais ôte tes
mains. Tu vois bien que tu gênes les autres... Ah! voilà Nicolas
Vsévolodovitch; tâche donc de te tenir tranquille à la fin, je te
prie!

Nicolas Vsévolodovitch venait, en effet, d'arriver; il entra sans
bruit, et, avant de pénétrer dans la chambre, promena un regard
tranquille sur toute la société.

Comme quatre ans auparavant, lors de ma première rencontre avec
lui, en ce moment encore son aspect me frappa. Certes, je ne
l'avais pas oublié, mais il y a, je crois, des physionomies qui, à
chaque apparition nouvelle, offrent toujours, si l'on peut ainsi
parler, quelque chose d'inédit, quelque chose que vous n'avez pas
encore remarqué en elles, les eussiez-vous déjà vues cent fois. En
apparence, Nicolas Vsévolodovitch n'avait pas changé depuis quatre
ans: son extérieur était aussi distingué, sa démarche aussi
imposante qu'à cette époque; il semblait même être resté presque
aussi jeune. Je retrouvai dans son léger sourire la même
affabilité de commande, dans son regard la même expression sévère,
pensive et distraite qu'au temps où il m'était apparu pour la
première fois. Mais un détail me surprit. Jadis, quoiqu'on le
considérât déjà comme un bel homme, son visage en effet «avait
l'air d'un masque», ainsi que le faisaient observer certaines
mauvaises langues féminines. À présent, autant que j'en pouvais
juger, on ne pouvait plus dire cela, et Nicolas Vsévolodovitch
avait acquis, à mon sens, une beauté qui défiait tout critique.
Était-ce parce qu'il était un peu plus pâle qu'autrefois et
semblait légèrement maigri? Ou parce qu'une pensée nouvelle
mettait maintenant une flamme dans ses yeux?

Barbara Pétrovna n'alla pas au-devant de lui, elle se redressa sur
son fauteuil, et, arrêtant son fils d'un geste impérieux, lui
cria:

-- Nicolas Vsévolodovitch, attends une minute!

Pour expliquer la terrible question qui suivit tout à coup ce
geste et cette parole, -- question dont l'audace me stupéfia même
chez une femme comme Barbara Pétrovna, je prie le lecteur de se
rappeler que, dans certains cas extraordinaires, cette dame,
nonobstant sa force d'âme, son jugement et son tact pratique,
s'abandonnait sans réserve à toute l'impétuosité de son caractère.
Peut-être le moment était-il pour elle un de ceux où se concentre
brusquement comme en un foyer le fond de toute sa vie, -- passée,
présente et future.

Je signalerai aussi la lettre anonyme qu'elle avait reçue et dont
elle avait parlé tout à l'heure en termes si irrités à Prascovie
Ivanovna, mais sans en citer le passage principal. Dans cette
lettre se trouvait peut-être l'explication de la hardiesse avec
laquelle la mère interpella soudain son fils.

-- Nicolas Vsévolodovitch, répéta-t-elle en détachant chaque
syllabe d'une voix forte où perçait un menaçant défi, -- avant de
quitter votre place, dites-moi, je vous prie: est-il vrai que
cette pauvre créature, cette boiteuse... tenez, regardez-là! Est-
il vrai qu'elle soit... votre femme légitime?

Je me rappelle très bien ce moment: le jeune homme ne sourcilla
pas; il regarda fixement sa mère, et pas un muscle de son visage
ne tressaillit. À la fin, une sorte de sourire indulgent lui vint
aux lèvres; sans répondre un mot, il s'approcha doucement de
Barbara Pétrovna, lui prit la main et la baisa avec respect. Dans
cette circonstance même la générale subissait à un tel point
l'ascendant de son fils qu'elle n'osa pas lui refuser sa main.
Elle se borna à attacher ses yeux sur Nicolas Vsévolodovitch,
mettant dans ce regard l'interrogation la plus pressante.

Mais il resta silencieux. Après avoir baisé la main de sa mère, il
examina de nouveau les personnes qui l'entouraient, puis, sans se
hâter, alla droit à Marie Timoféievna. Il est des minutes dans la
vie des gens où leur physionomie est fort difficile à décrire. Par
exemple, je me souviens qu'à l'approche de Nicolas Vsévolodovitch,
Marie Timoféievna, saisie de frayeur, se leva et joignit les mains
comme pour le supplier; mais en même temps, je me le rappelle
aussi, dans son regard brillait une joie insensée qui altérait
presque ses traits, une de ces joies immenses que l'homme est
souvent incapable de supporter... Je ne me charge pas d'expliquer
cette coexistence de sentiments contraires, toujours est-il que,
me trouvant alors à peu de distance de mademoiselle Lébiadkine, je
m'avançai vivement vers elle: je croyais qu'elle allait
s'évanouir.

-- Votre place n'est pas ici, -- lui dit Nicolas Vsévolodovitch
d'une voix caressante et mélodique, tandis que ses yeux avaient
une expression extraordinaire de tendresse. Il était debout devant
elle, dans l'attitude la plus respectueuse, lui parlant comme on
parle à la femme que l'on considère le plus. Marie Timoféievna
haletante balbutia sourdement quelques mots entrecoupés:

-- Est-ce que je puis... tout maintenant... me mettre à genoux
devant vous?

-- Non, vous ne le pouvez pas, répondit-il avec un beau sourire
qui fit rayonner le visage de la malheureuse; puis, du ton grave
et doux qu'on prend pour faire entendre raison à un enfant, il
ajouta:

-- Songez que vous êtes une jeune fille et que, tout en étant
votre ami le plus dévoué, je ne suis cependant qu'un étranger pour
vous: je ne suis ni un mari, ni un père, ni un fiancé. Donnez-moi
votre bras et allons-nous en; je vais vous mettre en voiture, et,
si vous le permettez, je vous ramènerai moi-même chez vous.

Marie Timoféievna l'écouta jusqu'au bout et inclina la tête d'un
air pensif.

-- Allons-nous en, dit-elle avec un soupir, et elle lui donna son
bras.

Mais alors il arriva un petit malheur à la pauvre femme. Au moment
où elle se retournait, un faux mouvement de sa jambe boiteuse lui
fit perdre l'équilibre, et elle serait tombée par terre si un
fauteuil ne se fût trouvé là pour l'arrêter dans sa chute. Nicolas
Vsévolodovitch la saisit aussitôt et la soutint solidement contre
son bras. Cette mésaventure affligea vivement Marie Timoféievna;
confuse, rouge de honte, elle se retira en silence et les yeux
baissés, accompagnée de son cavalier qui la conduisait avec des
précautions infinies. Lorsqu'ils se dirigèrent vers la porte, je
vis Lisa se lever brusquement. Elle les suivit du regard jusqu'à
ce qu'ils eussent disparu, puis elle se rassit sans mot dire, mais
un mouvement convulsif agitait son visage comme si elle avait
touché un reptile. Durant toute cette scène entre Nicolas
Vsévolodovitch et Marie Timoféievna, la stupéfaction nous avait
tous rendus muets; on aurait entendu une mouche voler dans la
chambre; mais à peine furent-ils sortis que s'engagea une
conversation fort animée.

VI

Du reste, on proférait des cris plutôt que des paroles suivies, et
les propos échangés étaient si incohérents qu'il m'est impossible
d'en donner un compte rendu. Stépan Trophimovitch lâcha une
exclamation en français et frappa ses mains l'une contre l'autre,
mais Barbara Pétrovna ne fit pas la moindre attention à lui.
Maurice Nikolaïévitch lui-même murmura précipitamment quelques
mots. Le plus échauffé de tous était Pierre Stépanovitch; à grand
renfort de gestes, il s'efforçait de persuader quelque chose à
Barbara Pétrovna, mais je fus longtemps sans pouvoir comprendre ce
qu'il lui disait. Il s'adressait aussi à Prascovie Ivanovna et à
Élisabeth Nikolaïevna, une fois même il cria je ne sais quoi à son
père. Bref, il s'agitait extrêmement. Barbara Pétrovna, toute
rouge, quitta brusquement sa place: «As-tu entendu, as-tu entendu
ce qu'il lui a dit ici tout à l'heure?» cria-t-elle à Prascovie
Ivanovna. Celle-ci, pour toute réponse, remua le bras en
grommelant quelques paroles inintelligibles. La pauvre femme avait
bien du souci: à chaque instant elle tournait la tête vers Lisa
qu'elle regardait d'un air inquiet, mais elle n'osait pas se
lever, avant que sa fille eût donné le signal du départ. Pendant
ce temps, le capitaine, je m'en aperçus, essaya d'esquiver. Depuis
l'apparition de Nicolas Vsévolodovitch, il était en proie à une
frayeur incontestable, mais Pierre Stépanovitch le saisit par le
bras et lui coupa la retraite.

-- C'est nécessaire, il le faut, -- ne cessait de dire le jeune
homme debout devant le fauteuil sur lequel Barbara Pétrovna
s'était rassise; elle l'écoutait avidement; il avait réussi à
captiver toute l'attention de son interlocutrice.

-- C'est nécessaire. Vous voyez vous-même, Barbara Pétrovna, qu'il
y a ici un malentendu et que l'affaire paraît fort étrange,
pourtant elle est claire comme une chandelle et simple comme le
doigt. Je comprends très bien que personne ne m'a chargé de
parler, et que j'ai l'air passablement ridicule quand je me mets
ainsi en avant. Mais d'abord Nicolas Vsévolodovitch lui-même
n'attache aucune importance à la chose, et enfin il y a des cas où
l'intéressé se résout malaisément à donner une explication
personnelle, il est plus facile à un tiers de raconter certaines
particularités délicates. Croyez-le bien, Barbara Pétrovna,
Nicolas Vsévolodovitch n'a aucun tort, quoiqu'il n'ait pas répondu
à la question que vous lui avez adressée tout à l'heure. J'étais à
Pétersbourg quand l'affaire s'est passée, il n'y a pas là de quoi
fouetter un chat. Bien plus, toute cette aventure ne peut que
faire honneur à Nicolas Vsévolodovitch, s'il faut absolument
employer un terme aussi vague que le mot «honneur»...

-- Vous voulez dire que vous avez été témoin du fait qui a donné
naissance à ce... malentendu? demanda Barbara Pétrovna.

-- J'en ai été témoin et j'y ai pris part, se hâta de répondre
Pierre Stépanovitch.

-- Si vous me donnez votre parole que cela ne blessera pas Nicolas
Vsévolodovitch dans la délicatesse de ses sentiments pour moi à
qui il ne cache rien... et si, en outre, vous êtes convaincu que
par là vous lui ferez même plaisir...

-- Certainement, et c'est pour cela que je tiens à parler. Je suis
sûr que lui-même m'en prierait.

Ce monsieur tombé du ciel qui, de but en blanc, manifestait un si
vif désir de raconter les affaires d'autrui, pouvait paraître
assez étrange; en tout cas, sa manière d'agir choquait les usages
reçus. Mais il avait touché un endroit fort sensible, et Barbara
Pétrovna était comme prise à l'hameçon. Je ne connaissais pas
encore bien le caractère de cet homme, à plus forte raison
ignorais-je ses desseins.

-- On vous écoute, dit d'un ton plein de réserve Barbara Pétrovna
qui s'en voulait un peu de sa condescendance.

-- L'histoire n'est pas longue; si vous voulez, ce n'est même pas,
à proprement parler, une anecdote, commença Pierre Stépanovitch. -
- Du reste, un romancier désoeuvré pourrait en tirer un roman.
C'est une petite affaire assez intéressante, Prascovie Ivanovna,
et je suis sûr qu'Élisabeth Nikolaïevna en écoutera le récit avec
curiosité, parce qu'il s'y trouve plus d'un détail, je ne dis pas
bizarre, mais très bizarre. Il y a cinq ans, à Pétersbourg,
Nicolas Vsévolodovitch a connu ce monsieur, -- tenez, ce même
M. Lébiadkine qui est là bouche béante et qui tout à l'heure
paraissait désireux de nous fausser compagnie. Excusez-moi,
Barbara Pétrovna. Du reste, je ne vous conseille pas de lever le
pied, monsieur l'ex-employé aux subsistances (vous voyez que je me
rappelle qui vous êtes). Nicolas Vsévolodovitch et moi savons trop
bien les agissements auxquels vous vous êtes livré ici, n'oubliez
pas que vous devrez en rendre compte. Encore une fois, je vous
demande pardon Barbara Pétrovna. Nicolas Vsévolodovitch appelait
alors ce monsieur son Falstaff: ce nom doit servir à désigner un
personnage burlesque dont tout le monde se moque et qui se laisse
tourner en ridicule, pourvu qu'on lui donne de l'argent. Nicolas
Vsévolodovitch menait dans ce temps-là à Pétersbourg une vie
«ironique», si l'on peut ainsi parler, -- je ne trouve pas d'autre
terme pour la définir; il ne faisait rien et se moquait de tout.
Ce que je dis ne s'applique pas qu'au passé, Barbara Pétrovna. Ce
Lébiadkine avait une soeur, -- c'est cette même personne qui tout
à l'heure était assise là. Le frère et la soeur, n'ayant ni feu ni
lieu, logeaient un peu partout. Le premier, toujours vêtu de son
ancien uniforme, errait sous les arcades de Gostinoï Dvor,
demandait l'aumône aux passants qui avaient l'air plus ou moins
cossu, et buvait l'argent recueilli de la sorte. La seconde se
nourrissait comme l'oiseau du ciel; elle rendait quelques services
dans les garnis où l'on consentait à la recevoir. Je ne raconterai
pas en détail l'existence que, par originalité, Nicolas
Vsévolodovitch menait alors dans les bas-fonds pétersbourgeois. Je
parle seulement d'alors, Barbara Pétrovna; quant au mot
«originalité», c'est une expression que je lui emprunte à lui-
même. Il n'a pas grand'chose de caché pour moi. Mademoiselle
Lébiadkine qui, pendant un temps, eut trop souvent l'occasion de
rencontrer Nicolas Vsévolodovitch, fut frappée de son extérieur.
C'était, pour cette pauvre fille, comme un diamant tombé dans le
fond vaseux de son existence. L'analyse des sentiments n'est pas
mon fait; aussi laisserai-je cela de côté; quoi qu'il en soit, de
vilaines petites gens en firent aussitôt des gorges chaudes, ce
qui affligea vivement mademoiselle Lébiadkine. En général, on
avait l'habitude de se moquer d'elle, mais auparavant elle ne le
remarquait pas. À cette époque, elle avait déjà le cerveau
détraqué, bien que ce ne fût pas encore comme maintenant. Il y a
lieu de supposer que, dans son enfance, elle a reçu quelque
éducation grâce à une bienfaitrice. Nicolas Vsévolodovitch ne
faisait jamais la moindre attention à elle; la plupart du temps,
il jouait aux cartes avec des employés, à quatre kopeks la partie.
Mais un jour qu'on l'avait chagrinée, il saisit au collet un de
ces individus, et, sans lui demander d'explication, le jeta par la
fenêtre d'un deuxième étage. Il ne faut nullement voir là
l'indignation d'une âme chevaleresque prenant parti pour
l'innocence opprimée: l'exécution de l'insolent s'accomplit au
milieu d'un rire général, et celui qui rit le plus fut Nicolas
Vsévolodovitch lui-même; l'affaire n'ayant eu aucune suite
fâcheuse, on se réconcilia et l'on se mit à boire du punch. Mais
l'innocence opprimée n'oublia pas la chose. Naturellement, il en
résulta chez elle un ébranlement définitif des facultés mentales.
Je le répète, je ne suis pas fort sur l'analyse des sentiments;
tout ce que je puis dire, c'est que le rêve tient ici la plus
grande place. Et, comme s'il l'eût fait exprès, Nicolas
Vsévolodovitch contribua encore par sa manière d'être à exciter
cette imagination malade: au lieu de rire, il commença dès lors à
témoigner une considération toute particulière à mademoiselle
Lébiadkine. Kiriloff était alors à Pétersbourg (c'est un
excentrique numéro un, Barbara Pétrovna; vous le verrez peut-être
quelque jour, il est maintenant ici); eh bien, ce Kiriloff, qui,
d'ordinaire, n'ouvre pas la bouche, se fâcha soudain, et, je m'en
souviens, fit observer à Nicolas Vsévolodovitch qu'en traitant
cette dame comme une marquise, il portait le dernier coup à sa
raison. J'ajoute que Nicolas Vsévolodovitch avait une certaine
estime pour ce Kiriloff. Imaginez-vous ce qu'il lui a répondu:
«Vous supposez, monsieur Kiriloff, que je me moque d'elle;
détrompez-vous, je la respecte en effet, parce qu'elle vaut mieux
que nous tous.» Et si vous saviez de quel ton sérieux cette
réponse a été faite! Pourtant, durant ces deux ou trois mois, il
n'adressa jamais la parole à mademoiselle Lébiadkine que pour lui
dire _bonjour_ et _adieu_. Moi qui étais là, je me rappelle très
bien qu'elle en vint à le considérer comme un amoureux qui n'osait
pas l'»enlever», uniquement parce qu'il avait beaucoup d'ennemis
et qu'il rencontrait des obstacles dans sa famille. Ce que l'on
riait! Enfin, lorsque Nicolas Vsévolodovitch dut se rendre ici, il
voulut, avant son départ, assurer le sort de cette malheureuse et
lui fit une pension annuelle assez importante: trois cents
roubles, si pas plus. Bref, mettons que tout cela n'ait été de sa
part qu'un caprice, un amusement d'homme blasé, ou même, comme le
disait Kiriloff, une étude d'un genre bizarre entreprise par un
désoeuvré pour savoir jusqu'où l'on peut mener une femme folle et
impotente. Soit, tout cela est possible, mais, au bout du compte,
en quoi un homme est-il responsable des fantaisies d'une toquée,
surtout, notez-le bien, quand il a tout au plus échangé deux
phrases avec elle? Il est des choses, Barbara Pétrovna, dont on ne
peut parler sensément, et c'est même une sottise de les mettre sur
le tapis. Enfin l'on peut voir là de l'originalité, si l'on veut,
mais on n'y peut voir que cela, et pourtant on a bâti là-dessus
une histoire... Je ne suis pas sans connaître un peu, Barbara
Pétrovna, ce qui se passe ici.

Le narrateur s'interrompit brusquement et se tourna vers
Lébiadkine, mais, au moment où il allait interpeller le capitaine,
Barbara Pétrovna l'arrêta; ce qu'elle venait d'entendre l'avait
fort exaltée.

-- Vous avez fini? demanda-t-elle.

-- Pas encore; pour compléter mon récit, il me faudrait, si vous
le permettiez, adresser quelques questions à ce monsieur... Vous
verrez tout de suite de quoi il s'agit, Barbara Pétrovna.

-- Assez, plus tard, reposez-vous une minute, je vous prie. Oh!
que j'ai bien fait de vous laisser parler!

-- Eh bien! Barbara Pétrovna, reprit Pierre Stépanovitch, -- est-
ce que Nicolas Vsévolodovitch pourrait lui-même vous expliquer
tout cela tantôt, en réponse à votre question, -- peut-être trop
catégorique?

-- Oh! oui, elle l'était trop!

-- Et n'avais-je pas raison de vous dire que, dans certains cas,
un tiers peut fournir des explications beaucoup plus facilement
que l'intéressé lui-même?

-- Oui, oui... Mais vous vous êtes trompé sur un point, et je vois
avec peine que vous persistez dans votre erreur.

-- Vraiment! En quoi me suis-je trompé?

-- Voyez-vous... Mais si vous vous asseyiez, Pierre
Stépanovitch...

--Oh! comme il vous plaira, le fait est que je suis fatigué, je
vous remercie.

Il prit aussitôt un fauteuil et le plaça de façon à se trouver
entre Barbara Pétrovna d'un côté et Prascovie Ivanovna de l'autre.
Dans cette position il faisait face à M. Lébiadkine, qu'il ne
quittait pas des yeux une minute.

-- Vous vous trompez en appelant cela «originalité»...

-- Oh! si ce n'est que cela...

-- Non, non, non, attendez, interrompit Barbara Pétrovna dont
l'enthousiasme éprouvait évidemment le besoin de s'épancher dans
un long discours. À peine Pierre Stépanovitch s'en fut-il aperçu
qu'il devint tout attention.

-- Non, il y avait là quelque chose de plus que de l'originalité,
j'oserai dire quelque chose de sacré! Mon fils est un homme fier,
dont l'orgueil a été prématurément blessé, et qui en est venu à
mener cette vie si justement qualifiée par vous d'ironique; -- en
un mot, c'est un prince Harry, comme l'appelait alors Stépan
Trophimovitch; cette comparaison serait tout à fait exacte, s'il
ne ressemblait plus encore à Hamlet, du moins à mon avis.

-- Et vous avez raison, observa avec sentiment Stépan
Trophimovitch.

-- Je vous remercie, Stépan Trophimovitch, je vous remercie
surtout d'avoir toujours eu foi en Nicolas, d'avoir toujours cru à
l'élévation de son âme et à la grandeur de sa mission. Cette foi,
vous l'avez même soutenue en moi aux heures de doute et de
découragement.

-- Chère, chère... commença Stépan Trophimovitch.

Il fit un pas en avant, puis s'arrêta, jugeant qu'il serait
dangereux d'interrompre.

-- Et si Nicolas, poursuivit Barbara Pétrovna d'un ton un peu
déclamatoire, -- si Nicolas avait toujours eu auprès de lui un
Horatio tranquille, grand dans son humilité, -- autre belle
expression de vous, Stépan Trophimovitch, -- peut-être depuis
longtemps aurait-il échappé à ce triste «démon de l'ironie» qui a
désolé toute son existence. (Le «démon de l'ironie» est encore un
beau mot que je vous restitue, Stépan Trophimovitch.) Mais Nicolas
n'a jamais eu ni Horatio, ni Ophélie. Il n'a eu que sa mère, et
que peut faire une mère seule et dans des conditions pareilles?
Vous savez, Pierre Stépanovitch, je comprends à merveille qu'un
être comme Nicolas ait pu fréquenter les bas-fonds fangeux dont
vous avez parlé. Je me représente si bien maintenant cette vie
«ironique» (comme vous l'avez appelée avec tant de justesse),
cette soif inextinguible de contraste, ce sombre fond de tableau,
sur lequel il se détache comme un diamant, pour me servir encore
de votre comparaison, Pierre Stépanovitch! Et voilà qu'il
rencontre là une créature maltraitée par tout le monde, une
infirme à demi-folle qui, en même temps, possède peut-être les
sentiments les plus nobles!...

-- Hum! oui, c'est possible.

-- Et après cela vous vous étonnez qu'il ne se moque pas d'elle
comme les autres! Oh! les gens! Vous ne comprenez pas qu'il la
défende contre ses insulteurs, qu'il l'entoure de respect «comme
une marquise» (ce Kiriloff doit avoir une profonde connaissance
des hommes, bien qu'il n'ait pas compris Nicolas)! Si vous voulez,
c'est justement ce contraste qui a fait le mal; si la malheureuse
s'était trouvée dans d'autres conditions, peut-être n'en serait-
elle pas venue à imaginer un tel rêve. Une femme, une femme seule
peut comprendre cela, Pierre Stépanovitch, et quel dommage que
vous... c'est-à-dire, non pas que vous ne soyez pas une femme,
mais du moins pour cette fois, pour comprendre!

-- Je vous comprends, Barbara Pétrovna, soyez tranquille.

-- Dites-moi, Nicolas devait-il, vraiment pour étouffer le rêve
dans l'organisme de l'infortunée (pourquoi Barbara Pétrovna se
servait-elle ici du mot organisme? je me le demande), devait-il
lui-même se moquer d'elle et la traiter comme le faisaient les
employés? Se peut-il que vous méconnaissiez la pitié supérieure
qui a inspiré la réponse de Nicolas à Kiriloff: «Je ne me moque
pas d'elle.» Grande, sainte réponse!

-- _Sublime!_ murmura en français Stépan Trophimovitch.

-- Et remarquez qu'il est loin d'être aussi riche que vous le
pensez; je suis riche, moi, mais lui pas, et alors il ne recevait
presque rien de moi.

-- Je comprends, je comprends tout cela, Barbara Pétrovna,
répondit avec un peu d'impatience Pierre Stépanovitch.

-- Oh! c'est mon caractère! Je me reconnais dans Nicolas. Je me
retrouve dans cette jeunesse susceptible de fougues violentes,
d'élans orageux... Et si un jour nous nous lions davantage
ensemble, Pierre Stépanovitch, ce que pour mon compte je désire
très sincèrement, surtout après les obligations que je vous ai,
vous comprendrez peut-être alors...

-- Oh! croyez bien que je le désire aussi de mon côté, s'empressa
de dire Pierre Stépanovitch.

-- Vous comprendrez alors cette cécité d'un coeur ardent et noble,
qui lui fait brusquement choisir un homme indigne de lui sous tous
les rapports, un homme dont il est profondément méconnu, et qui en
toute occasion l'abreuvera de chagrin; malgré tout, on incarne
dans un tel homme son idéal, son rêve, toutes ses espérances; on
s'incline devant lui, on l'aime toute sa vie, sans savoir pourquoi
-- peut-être justement parce qu'il est indigne de cet amour... Oh!
que j'ai souffert toute ma vie, Pierre Stépanovitch!

Stépan Trophimovitch, dont le visage avait pris une expression
pénible, cherchait mon regard, mais je détournai à temps les yeux.

-- ... Et dernièrement encore, dernièrement, -- oh! que j'ai des
torts envers Nicolas!... Vous ne le croirez pas, ils m'ont
persécutée de toutes parts, tous, tous, les ennemis, les petites
gens et les amis; ces derniers peut-être plus que les ennemis.
Quand j'ai reçu la première lettre anonyme, Pierre Stépanovitch,
vous ne pourrez pas le croire, je n'ai pas eu la force de répondre
par le mépris à cette infamie... Jamais, jamais je ne me
pardonnerai ma lâcheté!

-- J'ai déjà quelque peu entendu parler de ces lettres anonymes,
fit avec une animation soudaine Pierre Stépanovitch, -- et je
saurai vous en découvrir les auteurs, soyez tranquille.

-- Mais vous ne pouvez vous imaginer quelles intrigues ont été
ourdies ici! -- on a même tourmenté notre pauvre Prascovie
Ivanovna, -- et elle, pour quel motif, je vous le demande? J'ai
peut-être été bien coupable envers toi aujourd'hui, ma chère
Prascovie Ivanovna, ajouta-t-elle dans un magnanime transport dont
l'attendrissement n'excluait pas une certaine pointe d'ironie
triomphante.

-- Laissez donc, matouchka, murmura d'un ton de mauvaise humeur la
générale Drozdoff, -- à mon sens, il faudrait en finir avec tout
cela; on a trop parlé... Et de nouveau elle regarda timidement
Lisa, mais celle-ci avait les yeux fixés sur Pierre Stépanovitch.

-- Et cette pauvre, cette malheureuse créature, cette folle qui a
tout perdu et n'a conservé qu'un coeur, j'ai maintenant
l'intention de l'adopter, s'écria tout à coup Barbara Pétrovna, --
c'est un devoir que je suis décidée à remplir saintement. À partir
d'aujourd'hui, je la prends sous ma protection.

-- Et ce sera même très bien en un certain sens, approuva
chaleureusement Pierre Stépanovitch. -- Excusez-moi, je n'ai pas
fini tantôt. J'en étais au chapitre de la protection. Figurez-vous
qu'après le départ de Nicolas Vsévolodovitch (je reprends mon
récit juste à l'endroit où je l'ai interrompu, Barbara Pétrovna),
ce monsieur, ce même M. Lébiadkine ici présent, se crut aussitôt
en droit de s'approprier la pension allouée à sa soeur et se
l'appropria toute entière. Je ne sais pas exactement de quelle
façon les choses avaient été réglées alors par Nicolas
Vsévolodovitch, mais un an après, étant à l'étranger, il apprit ce
qui se passait et dut prendre d'autres dispositions. Ici encore je
ne connais pas les détails, il vous les dira lui-même, je sais
seulement qu'on plaça l'intéressante personne dans un monastère
éloigné; elle vivait là dans les meilleures conditions de
confortable, mais sous une surveillance amicale, vous comprenez?
Devinez ce que fit alors M. Lébiadkine! Il mit tout en oeuvre pour
découvrir le lieu où était cachée sa poule aux oeufs d'or,
autrement dit, sa soeur. C'est depuis peu seulement qu'il a
atteint son but. S'autorisant de sa qualité de frère, il a fait
sortir la pauvre femme du couvent et l'a amenée ici. Maintenant
qu'ils habitent ensemble, il la laisse sans nourriture, la bat, la
tyrannise. Il reçoit enfin de Nicolas Vsévolodovitch, par une voie
quelconque, une somme importante, et aussitôt il s'adonne à la
boisson; au lieu de remercier, il en vient à provoquer insolemment
Nicolas Vsévolodovitch, à lui adresser des sommations stupides, à
le menacer d'un procès si, désormais, le payement de la pension
n'est pas effectué entre ses mains. Ainsi il considère comme un
tribut le don volontaire de Nicolas Vsévolodovitch, -- pouvez-vous
imaginer cela? Monsieur Lébiadkine, est-ce vrai, tout ce que je
viens de dire ici?

Le capitaine, qui jusqu'alors était resté silencieux et tenait ses
yeux fixés à terre, fit soudain deux pas en avant; il était tout
rouge.

-- Pierre Stépanovitch, vous m'avez traité durement, articula-t-il
avec effort.

-- Durement? Comment cela et pourquoi? Mais permettez, nous
parlerons plus tard de la dureté ou de la douceur, maintenant je
vous prie seulement de répondre à cette question: _Tout _ce qu
j'ai dit est-il vrai, oui ou non? Si vous y trouvez quelque chose
de faux, vous pouvez immédiatement le déclarer.

-- Je... vous savez vous-même, Pierre Stépanovitch... balbutia le
capitaine, et il ne put en dire davantage.

Je dois noter que Pierre Stépanovitch était assis dans un
fauteuil, les jambes croisées l'une sur l'autre, tandis que le
capitaine se tenait debout devant lui dans l'attitude la plus
respectueuse.

Les hésitations de M. Lébiadkine parurent déplaire vivement à son
interlocuteur: dans l'irritation qu'éprouvait Pierre Stépanovitch,
les muscles de son visage se contractèrent.

-- Au fait, voulez-vous déclarer quelque chose? reprit-il en
observant le capitaine d'un oeil cauteleux; -- en ce cas, parlez,
on vous attend.

-- Vous savez vous-même, Pierre Stépanovitch, que je ne puis rien
déclarer.

-- Non, je ne sais pas cela, c'est même la première nouvelle que
j'en ai; pourquoi donc ne pouvez-vous rien déclarer?

Le capitaine garda le silence et baissa les yeux.

-- Permettez-moi de me retirer, Pierre Stépanovitch, dit-il
résolument.

-- Pas avant que vous n'ayez fait une réponse quelconque à ma
première question: _Tout_ ce que j'ai dit est-il vrai?

-- Oui, fit d'une voix sourde Lébiadkine, et il leva les yeux sur
son bourreau. La sueur ruisselait de ses tempes.

_-- Tout _est vrai?

-- Tout est vrai.

-- Ne trouvez-vous rien à ajouter, à faire observer? Si vous vous
sentez victime d'une injustice, déclarez-le; protestez, révélez
hautement vos griefs.

-- Non, je ne trouve rien.

-- Vous avez menacé dernièrement Nicolas Vsévolodovitch.

-- C'était... c'était surtout l'effet du vin, Pierre Stépanovitch.
(Il releva brusquement la tête.) Pierre Stépanovitch, est-il
possible qu'on soit coupable si, parmi les hommes s'élève le cri
de l'honneur domestique et d'une honte imméritée? vociféra-t-il,
s'oubliant tout à coup.

-- N'êtes-vous pas pris de boisson en ce moment, monsieur
Lébiadkine? répliqua Pierre Stépanovitch en attachant sur le
capitaine un regard sondeur.

-- Non.

-- Alors que signifient ces mots d'honneur domestique et de honte
imméritée?

-- Je n'ai parlé de personne, je n'ai voulu désigner personne.
C'est de moi qu'il s'agit... balbutia le capitaine de nouveau
intimidé.

-- Vous avez été très blessé, paraît-il, des expressions dont je
me suis servi en parlant de vous et de votre conduite? Vous êtes
fort irascible, monsieur Lébiadkine. Mais permettez, je n'ai pas
encore commencé à montrer votre conduite sous son vrai jour.
Jusqu'ici j'ai réservé ce sujet d'entretien: il peut fort bien
arriver que je l'aborde, mais je ne l'ai pas encore fait.

Le capitaine frissonna et regarda son interlocuteur d'un air
étrange.

-- Pierre Stépanovitch, maintenant seulement je commence à me
réveiller!

-- Hum! et c'est moi qui vous ai éveillé?

-- Oui, c'est vous qui m'avez éveillé, Pierre Stépanovitch;
pendant quatre ans j'ai dormi sous un nuage. Puis-je enfin m'en
aller, Pierre Stépanovitch?

-- À présent vous le pouvez, si toutefois Barbara Pétrovna elle-
même ne croit pas nécessaire...

Mais d'un geste dédaigneux elle congédia le capitaine.

Lébiadkine s'inclina, fit deux pas pour se retirer, puis s'arrêta
brusquement; il mit la main sur son coeur, voulut dire quelque
chose, ne le dit pas et gagna la porte en toute hâte, mais sur le
seuil il rencontra Nicolas Vsévolodovitch; celui-ci se rangea pour
le laisser passer; le capitaine se fit soudain tout petit devant
lui et resta cloué sur place, fasciné à la vue du jeune homme,
comme un lapin par le regard d'un boa. Après avoir attendu un
moment, Nicolas Vsévolodovitch l'écarta doucement et entra dans le
salon.

VII

Il était gai et tranquille. Peut-être venait-il de lui arriver
quelque chose de très heureux que nous ignorions encore; quoi
qu'il en soit, il semblait éprouver une satisfaction particulière.

À son approche, Barbara Pétrovna se leva vivement.

-- Me pardonnes-tu, Nicolas? se hâta-t-elle de lui dire.

Il se mit à rire.

-- C'en est fait! s'écria-t-il plaisamment, -- je vois que vous
savez tout. Après être sorti d'ici, je songeais à part moi dans la
voiture: «Il aurait fallu au moins raconter une anecdote, on ne
s'en va pas ainsi!» Mais je me suis souvenu que Pierre
Stépanovitch était resté chez vous, et cela m'a rassuré.

Tandis qu'il prononçait ces mots, il promenait ses yeux autour de
lui.

-- Pierre Stépanovitch, reprit solennellement Barbara Pétrovna, --
nous a raconté une aventure qu'eut jadis à Pétersbourg un homme
fantasque, capricieux, insensé, mais toujours noble dans ses
sentiments, toujours d'une générosité chevaleresque...

-- Chevaleresque? C'est aller un peu loin, répondit en riant
Nicolas. -- Du reste, je suis très reconnaissant à Pierre
Stépanovitch de sa précipitation dans cette circonstance (en même
temps il échangeait un rapide coup d'oeil avec celui dont il
parlait). Il faut vous dire, maman, que Pierre Stépanovitch est un
réconciliateur universel; c'est là son rôle, sa maladie, son dada,
et je vous le recommande particulièrement à ce point de vue. Je
devine le beau récit qu'il a dû vous faire; quand il raconte,
c'est comme s'il écrivait; il a toute une chancellerie dans sa
tête. Notez qu'en sa qualité de réaliste il ne peut pas mentir, et
que la vérité lui est plus chère que le succès... bien entendu en
dehors des cas particuliers où le succès lui est plus cher que la
vérité. (Tout en parlant, il continuait à regarder autour de lui.)
Ainsi vous voyez, maman que vous n'avez pas à me demander pardon,
et que si une folie a été faite, c'est sans doute par moi. Au bout
du compte, voilà une nouvelle preuve que je suis fou, -- il faut
bien soutenir la réputation dont je jouis ici.

Sur ce, il embrassa tendrement sa mère.

-- En tout cas, cette affaire est maintenant finie, elle a été
racontée, on peut par conséquent parler d'autre chose.

Ces derniers mots furent dits par Nicolas Vsévolodovitch d'un ton
qui avait quelque chose de sec et de décidé. Barbara Pétrovna le
remarqua, mais son exaltation ne tomba point, au contraire.

-- Je ne t'attendais pas avant un mois, Nicolas!

-- Bien entendu, maman, je vous expliquerai tout, mais
maintenant...

Et il s'approcha de Prascovie Ivanovna.

Elle tourna à peine la tête de son côté, bien qu'une demi-heure
auparavant la première apparition du jeune homme l'eût fort
intriguée. Mais en ce moment la générale Drozdoff avait de nouveau
soucis: lorsque le capitaine avait rencontré sur le seuil Nicolas
Vsévolodovitch, Élisabeth Nikolaïevna, jusqu'alors fort sombre,
s'était brusquement mise à rire, et cette hilarité, loin de cesser
avec l'incident qui y avait donné lieu, devenait d'instant en
instant plus bruyante. La jeune fille était toute rouge. Pendant
l'entretien de Nicolas Vsévolodovitch avec Barbara Pétrovna, elle
appela deux fois Maurice Nikolaïévitch auprès d'elle comme pour
lui parler à voix basse; mais sitôt que celui-ci se penchait vers
elle, Lisa partait d'un éclat de rire; on aurait pu en conclure
qu'elle se moquait du pauvre Maurice Nikolaïévitch. Du reste, elle
s'efforçait visiblement de reprendre son sérieux et appliquait un
mouchoir contre ses lèvres. Nicolas Vsévolodovitch lui présenta
ses civilités de l'air le plus innocent et le plus ingénu.

-- Excusez-moi, je vous prie, répondit-elle précipitamment,
vous... vous avez vu sans doute Maurice Nikolaïévitch... Mon Dieu,
il n'est pas permis d'être grand comme vous l'êtes, Maurice
Nikolaïévitch!

Nouveau rire. Le capitaine d'artillerie était grand, mais pas au
point d'en être ridicule.

-- Vous... vous êtes arrivé depuis longtemps? murmura-t-elle en
essayant de se contenir; elle était même confuse, mais ses yeux
étincelaient.

-- Depuis plus de deux heures, répondit Nicolas qui l'observait
attentivement.

Il était très convenable et très poli, mais avec cela il avait
l'air fort indifférent, ennuyé même.

-- Et où habiterez-vous?

-- Ici.

Barbara Pétrovna considérait aussi Lisa avec attention, mais une
idée la frappa tout à coup.

-- Où donc as-tu été pendant tout ce temps, Nicolas? demanda-t-
elle en s'approchant de son fils; -- le train arrive à dix heures.

-- J'ai d'abord mené Pierre Stépanovitch chez Kiriloff; je l'avais
rencontré à la station de Matvéiévo (la troisième avant d'arriver
ici), et nous avions fait ensemble le reste du voyage.

-- J'attendais à Matvéiévo depuis l'aube, dit Pierre Stépanovitch,
-- les dernières voitures de notre train ont déraillé pendant la
nuit, et nous avons failli avoir les jambes cassées!

-- Que le Seigneur ait pitié de nous! fit en se signant Prascovie
Ivanovna.

-- Maman, maman, chère maman, ne vous effrayez pas si par hasard
je me casse en effet les deux jambes; cela peut fort bien
m'arriver, vous dites vous-même que j'ai tort de lancer mon cheval
au grand galop comme je le fais chaque matin. Maurice
Nikolaïévitch, vous me conduirez, quand je serai boiteuse? ajouta
la jeune fille en se mettant de nouveau à rire. -- Si cela arrive,
je ne me laisserai conduire par aucun autre que vous, comptez-y
hardiment. Eh bien, mettons que je ne me casse qu'une jambe...
Allons, soyez donc aimable, dites que ce sera un bonheur pour
vous.

-- Pourquoi voulez-vous que je sois heureux si vous vous cassez
une jambe? demanda sérieusement Maurice Nikolaïévitch dont la mine
se renfrogna.

-- Parce que seul vous aurez le privilège de me conduire, je ne
veux personne d'autre!

-- Même alors, c'est vous qui me conduirez, Élisabeth Nikolaïevna,
grommela Maurice Nikolaïévitch devenu encore plus sérieux.

-- Mon Dieu, mais il a voulu faire un calembour! s'écria Lisa avec
une sorte de frayeur. -- Maurice Nikolaïévitch, ne vous avisez
jamais de vous lancer dans cette voie! Mais que vous êtes égoïste
pourtant! J'aime à croire, pour votre honneur, qu'en ce moment
vous vous calomniez; au contraire, du matin au soir vous ne
cesserez alors de me répéter que, privée d'une jambe, je suis
devenue plus intéressante! Par malheur, vous êtes démesurément
grand, et moi, avec une jambe de moins, je serai toute petite:
comment donc ferez-vous pour me donner le bras? ce ne sera pas
commode!

En achevant ces mots, elle eut un rire nerveux. Ses plaisanteries
étaient fort plates, mais évidemment elle ne visait pas au bel
esprit.

-- C'est une crise d'hystérie! me dit à voix basse Pierre
Stépanovitch. -- Il faudrait lui donner tout de suite un verre
d'eau.

Il avait deviné juste; un instant après on s'empressa autour de
Lisa, on lui apporta de l'eau. Elle embrassa chaleureusement sa
mère et pleura sur l'épaule de la vieille; puis, se rejetant en
arrière, elle la regarda en pleine figure et éclata de rire. À la
fin, Prascovie Ivanovna se mit elle-même à pleurer. Barbara
Pétrovna se hâta de les conduire toutes deux dans sa chambre. Les
trois dames sortirent par cette même porte qui tantôt s'était
ouverte pour livrer passage à Daria Pavlovna. Mais leur absence ne
dura pas plus de quatre minutes...

Je tâche de n'oublier aucune des particularités qui signalèrent
les derniers moments de cette mémorable matinée. Quand les dames
se furent retirées (Daria Pavlovna seule ne bougea pas de sa
place), je me souviens que Nicolas Vsévolodovitch s'approcha
successivement de chacun de nous pour lui souhaiter le bonjour;
toutefois il s'abstint d'aborder Chatoff toujours assis dans son
coin et de plus en plus morose. Stépan Trophimovitch voulut dire
quelque chose de très spirituel à son ancien élève; celui-ci
néanmoins le quitta dès les premiers mots pour se diriger vers
Daria Pavlovna. Il avait compté sans Pierre Stépanovitch, qui le
saisit au passage et l'emmena presque de force dans l'embrasure
d'une fenêtre, où il commença à lui parler tout bas. Il s'agissait
sans doute d'une communication très importante, à en juger par les
gestes de Pierre Stépanovitch et par l'expression de son visage.
Cependant Nicolas Vsévolodovitch, son sourire officiel sur les
lèvres, ne prêtait aux propos de son interlocuteur qu'une oreille
fort distraite, à la fin même l'impatience de s'en aller devint
visible chez lui. Il s'éloigna de la croisée juste au moment où
les dames rentrèrent. Barbara Pétrovna força Lisa à reprendre son
ancienne place, lui assurant qu'elle devait rester encore, ne fût-
ce qu'une dizaine de minutes, pour donner à ses nerfs malades le
temps de se calmer un peu avant d'affronter le grand air. Elle
témoignait le plus vif intérêt à la jeune fille et s'assit elle-
même à ses côtés. Pierre Stépanovitch accourut aussitôt auprès des
deux dames, avec qui il se mit à causer d'une façon fort gaie et
fort animée. Sans se presser, selon son habitude, Nicolas
Vsévolodovitch s'avança alors vers Daria Pavlovna; en le voyant
s'approcher d'elle, Dacha fut fort émue, elle fit un brusque
mouvement sur sa chaise, tandis que ses joues se couvraient de
rougeur.

-- Il paraît qu'on peut vous féliciter... ou bien est-il encore
trop tôt? dit le jeune homme dont la physionomie avait pris une
expression particulière.

La réponse de Dacha n'arriva pas jusqu'à moi.

-- Pardonnez-moi mon indiscrétion, reprit en élevant la voix
Nicolas Vsévolodovitch, -- mais j'avais reçu un avis spécial.
Savez-vous cela?

-- Oui, je sais que vous avez été spécialement avisé.

-- J'espère pourtant n'avoir rien gâté par mes félicitations, dit-
il en riant, -- et si Stépan Trophimovitch...

À ces mots, accourut Pierre Stépanovitch.

-- À propos de quoi des félicitations? demanda-t-il, -- de quoi
faut-il vous féliciter, Daria Pavlovna? Bah! mais n'est-ce pas de
cela même? L'incarnat qui colore votre visage prouve que je ne me
suis pas trompé. Au fait, de quoi donc féliciter nos belles et
vertueuses demoiselles, et quelles sont les félicitations qui les
font le plus rougir? Allons, recevez aussi les miennes, si j'ai
deviné juste, et payez votre part: vous vous rappelez, en Suisse
vous aviez parié avec moi que vous ne vous marieriez jamais... Ah!
mais à propos de la Suisse, -- où avais-je donc la tête? Figurez-
vous, c'est moitié pour cela que je suis venu, et un peu plus
j'allais oublier: dis donc, ajouta-t-il tout à coup en s'adressant
à son père, -- quand vas-tu en Suisse?

-- Moi... en Suisse? fit Stépan Trophimovitch interloqué.

-- Comment? est-ce que tu n'y vas pas? Mais voyons, tu te maries
aussi... tu me l'as écrit?

-- Pierre! s'écria Stépan Trophimovitch.

-- Quoi, Pierre... Vois-tu, si cela peut te faire plaisir, je suis
venu par grande vitesse te déclarer que je n'ai absolument aucune
objection contre, puisque tu tenais tant à avoir mon avis le plus
tôt possible; mais s'il faut te «sauver», comme tu m'en supplies
dans cette même lettre, eh bien, je suis encore à ta disposition.
Est-ce vrai qu'il se marie, Barbara Pétrovna? demanda-t-il
brusquement à la maîtresse de la maison. -- J'espère que je ne
commets pas d'indiscrétion; lui-même m'écrit que toute la ville le
sait et que tout le monde le félicite, à ce point que, pour
échapper aux compliments, il ne sort plus que la nuit. J'ai la
lettre dans ma poche. Mais croirez-vous, Barbara Pétrovna que je
n'y comprends rien! Dis-moi seulement une chose, Stépan
Trophimovitch: faut-il te féliciter ou te «sauver»? Figurez-vous
qu'à côté de lignes ne respirant que le bonheur il s'en trouve de
tout à fait désespérées. D'abord, il me demande pardon; passe pour
cela, c'est dans son caractère... Pourtant, il faut bien le dire,
la chose est drôle tout de même: voilà un homme qui m'a vu deux
fois dans sa vie, et comme par hasard; or, maintenant, à la veille
de convoler en troisièmes noces, il s'imagine tout à coup que ce
mariage est une infraction à je ne sais quels devoirs paternels,
il m'envoie à mille verstes de distance une lettre dans laquelle
il me supplie de ne pas me fâcher et sollicite mon autorisation!
Je t'en prie, ne t'offense pas de mes paroles, Stépan
Trophimovitch, tu es l'homme de ton temps, je me place à un point
de vue large et je ne te condamne pas; si tu veux, je dirai même
que cela te fait honneur, etc., etc. Mais il y a un autre point
que je ne comprends pas et qui a plus d'importance. Il me parle de
«péchés commis en Suisse». Je me marie, dit-il, pour les péchés ou
à cause des péchés d'un autre. Bref, il est question de péchés
dans sa lettre. «La jeune fille, écrit-il, est une perle, un
diamant», et, bien entendu, «il est indigne d'elle» -- c'est son
style; mais, par suite de certains péchés commis là-bas ou de
certaines circonstances, «il est forcé de subir le conjungo et
d'aller en Suisse»; puis la conclusion: «Plante-là tout et vient
me sauver.» Comprenez-vous quelque chose à tout cela? Mais, du
reste, poursuivit Pierre Stépanovitch qui, la lettre à la main,
considérait avec un innocent sourire les personnes présentes, --
je m'aperçois, à l'expression des visages, que, selon mon
habitude, je viens encore de faire une gaffe... c'est la faute de
ma stupide franchise, ou, comme dit Nicolas Vsévolodovitch, de ma
précipitation. Je pensais que nous étions ici entre nous, je veux
dire, qu'il n'y avait ici que des amis, j'entends des amis à toi,
Stépan Trophimovitch, car moi, je suis au fond un étranger, et je
vois... je vois que tout le monde sait quelque chose dont moi
j'ignore le premier mot.

Il regardait toujours l'assistance.

Livide, les traits altérés, les lèvres tremblantes, Barbara
Pétrovna s'avança vers lui.

-- Ainsi, demanda-t-elle, -- Stépan Trophimovitch vous a écrit
qu'il épousait «les péchés commis en Suisse par un autre» et il
vous a prié de venir le «sauver», ce sont là ses expressions?

-- Voyez-vous, répondit d'un air effrayé Pierre Stépanovitch, --
s'il y a là quelque chose que je n'ai pas compris, c'est sa faute,
naturellement: pourquoi écrit-il ainsi? Vous savez, Barbara
Pétrovna, il barbouille du papier à la toise, dans ces deux ou
trois derniers mois je recevais de lui lettres sur lettres, et, je
l'avoue, j'avais fini par ne plus les lire jusqu'au bout.
Pardonne-moi, Stépan Trophimovitch, un aveu aussi bête, mais, tu
dois en convenir, tes lettres, bien qu'elles me fussent adressées,
étaient plutôt écrites pour la postérité; par conséquent peut
t'importait que je les lusse... Allons, allons, ne te fâche pas;
toi et moi nous sommes toujours parents! Mais cette lettre,
Barbara Pétrovna, cette lettre, je l'ai lue tout entière. Ces
«péchés» -- ces «péchés d'un autre», ce sont pour sûr, nos petits
péchés à nous, et il y a gros à parier qu'ils sont les plus
innocents du monde, mais nous avons imaginé de bâtir là-dessus une
histoire terrible pour nous donner un vernis de noblesse, pas pour
autre chose. C'est que, voyez-vous, nos comptes boitent un peu, il
faut bien l'avouer enfin. Vous savez, nous avons la passion des
cartes... du reste, ce sont là des paroles superflues, absolument
superflues, pardon, je suis trop bavard, mais je vous assure,
Barbara Pétrovna, qu'il m'avait positivement effrayé et que
j'étais accouru en partie pour le «sauver». Enfin, c'est pour moi-
même une affaire de conscience. Est-ce que je viens lui mettre le
couteau sur la gorge? Est-ce que je suis un créancier impitoyable?
Il m'écrit quelque chose au sujet de la dot... Du reste, tu te
maries, n'est-ce pas, Stépan Trophimovitch? Eh bien, alors, trêve
de vaines paroles, c'est bavarder uniquement pour faire du
style... Ah! Barbara Pétrovna, tenez, je suis sûr qu'à présent
vous me condamnez, et justement parce que j'ai aussi fait du
style...

-- Au contraire, au contraire, je vois que vous êtes à bout de
patience, et sans doute vous avez vos raisons pour cela, répondit
d'un ton irrité Barbara Pétrovna.

Elle avait écouté avec un malin plaisir Pierre Stépanovitch
témoignant ses regrets d'avoir bavardé de la sorte. Évidemment il
venait de jouer un rôle, -- lequel? je l'ignorais encore, mais il
était visible que sa prétendue «gaffe» avait été préméditée.

-- Au contraire, continua Barbara Pétrovna, -- je vous suis très
reconnaissante d'avoir parlé; sans vous je ne saurais rien encore.
Pour la première fois depuis vingt ans j'ouvre les yeux. Nicolas
Vsévolodovitch, vous avez dit tout à l'heure que vous aviez été
informé spécialement: Stépan Trophimovitch vous aurait-il écrit
aussi quelque chose dans le même genre?

-- J'ai reçu de lui une lettre très innocente et... et... très
noble.

-- Vous êtes embarrassé, vous cherchez vos mots, -- assez! Stépan
Trophimovitch, j'attends de vous un dernier service, ajouta-t-elle
tout à coup en regardant mon malheureux ami avec des yeux
enflammés de colère, -- faites-moi le plaisir de nous quitter à
l'instant même, et ne franchissez plus jamais le seuil de ma
maison.

Je prie le lecteur de se rappeler que la générale Stavroguine se
trouvait encore dans un état particulier d'»exaltation». À la
vérité, ce n'était pas la faute de Stépan Trophimovitch! Mais ce
qui m'étonna au plus haut point, ce fut l'admirable fermeté de son
attitude aussi bien devant les «accusations» de Pétroucha qu'il ne
songea pas à interrompre, que devant la «malédiction» de Barbara
Pétrovna. Où avait-il puisé tant de force d'âme? Je savais
seulement que, tantôt, lors de sa première rencontre avec
Pétroucha, il avait été atteint au plus profond de son être par la
froideur insultante de son fils. De même qu'un _vrai_ chagrin
donne parfois de l'intelligence aux imbéciles, il peut aussi, --
momentanément du moins, -- faire un stoïque de l'homme le plus
pusillanime.

Stépan Trophimovitch salua avec dignité Barbara Pétrovna et ne
prononça pas un mot (il est vrai qu'il ne lui restait plus rien à
dire). Il voulait se retirer sur le champ, mais malgré lui il
s'approcha de Daria Pavlovna. C'était sans doute ce qu'avait prévu
la jeune fille, qui, inquiète, se hâta de prendre la parole:

-- Je vous en prie, Stépan Trophimovitch, pour l'amour de Dieu, ne
dites rien, commença-t-elle d'une voix agitée tandis que sa
physionomie trahissait une sensation de malaise. -- Soyez sûr,
poursuivit-elle en lui tendant la main, -- que je vous apprécie
toujours autant... que j'ai toujours pour vous la même estime...
et pensez aussi du bien de moi, Stépan Trophimovitch,
j'apprécierai extrêmement cela...

Il s'inclina fort bas devant elle.

-- Tu es libre, Daria Pavlovna, tu sais que dans toute cette
affaire une liberté complète t'a été laissée! Tu l'as eue, tu l'as
et tu l'auras toujours, dit gravement Barbara Pétrovna.

-- Bah! Mais maintenant je comprends tout! s'écria en se frappant
le front Pierre Stépanovitch. -- Eh bien, dans quelle situation
ai-je été placé? Daria Pavlovna, je vous en prie, pardonnez-
moi!... Voilà les sottises que tu me fais faire! ajouta-t-il en
s'adressant à son père.

-- Pierre, tu pourrais bien prendre un autre ton avec moi, n'est-
ce pas, mon ami? observa avec la plus grande douceur Stépan
Trophimovitch.

-- Ne crie pas, je te prie, répliqua Pierre en agitant le bras, --
sois bien persuadé que tout cela, c'est l'effet de nerfs vieux et
malades, et qu'il ne sert à rien de crier. Réponds à ma question:
tu devais bien supposer qu'à peine arrivé ici, je parlerais de
cela: pourquoi donc ne m'as-tu pas prévenu?

Stépan Trophimovitch attacha sur son fils un regard pénétrant.

-- Pierre, se peut-il que toi, si au courant de ce qui se passe
ici, tu n'aies réellement rien su de cette affaire, rien entendu
dire?

-- Quo-o-i! Voilà les gens! Ainsi ce n'est pas assez pour nous
d'être un vieil enfant, nous sommes, qui plus est, un enfant
méchant? Barbara Pétrovna avez-vous entendu ce qu'il a dit?

Le salon se remplissait de bruit; mais alors se produisit soudain
un incident auquel personne ne pouvait s'attendre.

VIII

Avant tout, je signalerai l'agitation nouvelle qui se manifestait
chez Élisabeth Nikolaïevna depuis deux ou trois minutes; la jeune
fille parlait rapidement à l'oreille de sa mère et de Maurice
Nikolaïévitch penché vers elle. Son visage était inquiet, mais en
même temps respirait l'énergie. À la fin elle se leva, visiblement
pressée de partir et d'emmener sa mère; de son côté celle-ci se
mit en devoir de quitter son fauteuil avec le secours de Maurice
Nikolaïévitch. Mais il était écrit que les dames Drozdoff ne s'en
iraient pas avant d'avoir tout vu.

Chatoff était toujours assis dans son coin (non loin d'Élisabeth
Nikolaïevna); tout le monde avait complètement oublié sa présence,
et lui-même ne paraissait pas savoir pourquoi il restait là au
lieu de s'en aller; tout à coup il se leva, et, les yeux fixés sur
le visage de Nicolas Vsévolodovitch, se dirigea vers ce dernier en
traversant toute la chambre d'un pas lent, mais ferme. À son
approche, Nicolas Vsévolodovitch sourit légèrement, mais, quand il
le vit tout près de lui, il cessa de sourire.

Au moment où les deux hommes se trouvèrent vis-à-vis l'un de
l'autre, le silence se fit dans le salon, celui qui se tut le
dernier fut Pierre Stépanovitch; Lisa et sa mère s'arrêtèrent au
milieu de la chambre. Ainsi s'écoulèrent cinq secondes; sans dire
un mot, Chatoff regardait en face Nicolas Vsévolodovitch; celui-
ci, dont la physionomie n'avait d'abord exprimé qu'une surprise
insolente, fronça le sourcil avec colère, et soudain...

Soudain le bras long et lourd de Chatoff s'éleva en l'air, puis
s'abattit de toute sa force sur la figure de Nicolas
Vsévolodovitch, qui faillit être terrassé.

Au lieu de frapper avec le plat de la main comme il est reçu de
donner des soufflets (si toutefois on peut s'exprimer ainsi),
Chatoff avait frappé avec le poing, un gros poing pesant, osseux,
couvert de poils roux et de lentilles. Si le coup avait atteint le
nez, il l'aurait brisé. Mais il tomba sur la joue, frôlant le côté
gauche de la lèvre et de la mâchoire supérieure, d'où le sang
jaillit aussitôt.

Au même instant retentit, je crois, un cri, poussé peut-être par
Barbara Pétrovna; du reste, je n'affirme rien, car immédiatement
tout retomba dans le silence. Cette scène ne dura guère plus d'une
dizaine de secondes.

Néanmoins pendant un si court laps de temps bien des choses se
passèrent.

Je rappellerai de nouveau au lecteur que Nicolas Vsévolodovitch
avait un tempérament inaccessible à la peur. Dans un duel il
pouvait attendre de sang-froid le coup de feu de son adversaire,
viser lui-même ce dernier, et le tuer le plus tranquillement du
monde. Souffleté, il était homme, non pas à appeler son insulteur
sur le terrain, mais à le tuer sur place, et cela sans
emportement, avec la pleine conscience de son acte. Je crois même
qu'il n'a jamais connu ces aveugles transports de fureur qui
suppriment la faculté de raisonner. Au plus fort de la colère, il
restait toujours maître de lui-même et pouvait, par conséquent,
comprendre quelle différence existe au point de vue juridique
entre le duel et l'assassinat; néanmoins il aurait sans aucune
hésitation assassiné un insulteur.

Plus tard j'ai beaucoup étudié Nicolas Vsévolodovitch, et je sais
nombre d'anecdotes sur son compte. Je le comparerais volontiers à
certains personnages d'autrefois dont le souvenir s'est conservé à
l'état de légende dans notre société. Le dékabriste[7] L...ine, par
exemple, a, dit-on, cherché toute sa vie le danger; la sensation
du péril l'enivrait et était devenue un besoin de sa nature;
jeune, il se battait en duel à propos de bottes; en Sibérie, il
allait chasser l'ours, n'ayant pour toute arme qu'un couteau; il
aimait à rencontrer dans les bois les forçats évadés qui, soit dit
en passant, sont plus à craindre que les ours. Assurément ces
braves légendaires étaient susceptibles d'éprouver, et peut-être
même à un haut degré, le sentiment de la peur; autrement ils
auraient été beaucoup plus calmes et n'auraient pas transformé la
sensation du danger en un besoin de leur nature. Mais vaincre en
eux la poltronnerie, avoir conscience de cette victoire et penser
que rien ne pouvait les faire reculer, -- voilà, sans doute, ce
qui les séduisait. Avant d'être envoyé en Sibérie, ce L...ine
avait, durant un certain temps, lutté contre la faim et gagné sa
vie par un travail pénible; il appartenait cependant à une famille
riche, mais il s'était résigné à la misère plutôt que de se
soumettre à la volonté paternelle qu'il jugeait injuste. Donc il
comprenait la lutte sous toutes les formes; ce n'était pas
seulement dans la chasse à l'ours et dans les duels qu'il
appréciait chez lui le stoïcisme et la force de caractère.

Mais le nervosisme de la génération actuelle n'admet même plus le
besoin de ces sensations franches et immédiates que recherchaient
avec une telle ardeur certaines personnalités inquiètes du bon
vieux temps. Nicolas Vsévolodovitch aurait peut-être méprisé
L...ine comme un fanfaron et une bravache, -- à la vérité, il ne
le lui aurait pas dit en face. Sur le terrain, il était tout aussi
courageux que le célèbre dékabriste, et, le cas échéant, il aurait
déployé la même intrépidité que lui vis-à-vis d'un ours ou d'un
brigand rencontré dans un bois. Seulement, il n'aurait trouvé
aucun plaisir dans cette lutte, il l'eût acceptée avec indolence
et ennui, comme on subit une nécessité désagréable. Pour la
colère, ni L...ine, ni même Lermontoff ne pouvaient être comparés
à Nicolas Vsévolodovitch; la colère de celui-ci était froide,
calme, _raisonnable, _si l'on peut ainsi parler, -- par conséquent
plus terrible qu'aucun autre. Je le répète: tel que je l'ai connu,
il était homme à égorger incontinent l'individu de qui il aurait
reçu un soufflet ou quelque offense analogue.

Et néanmoins, dans la circonstance présente, il en fut tout
autrement.

La violence du coup l'avait fait chanceler. Dès qu'il eut recouvré
l'équilibre, son premier mouvement fut de saisir Chatoff par les
épaules, mais, presque au même instant, il retira ses mains, les
croisa derrière son dos, et, pâle comme un linge, regarda
silencieusement Chatoff. Chose étrange, il n'y avait aucune flamme
dans son regard. Au bout de dix secondes, -- je suis sûr de ne pas
mentir, -- ses yeux étaient devenus froids et calmes. Seulement sa
pâleur était effrayante. J'ignore, naturellement ce qui se passait
au-dedans de lui; je me borne à rapporter le spectacle dont je fus
témoin. Un homme qui saisirait une barre de fer rougie au feu et
la tiendrait dans sa main durant dix secondes pour essayer sa
force d'âme, -- cet homme là aurait, je crois, une impression
pareille à celle qu'éprouvait alors Nicolas Vsévolodovitch.

Le premier des deux qui baissa les yeux fut Chatoff, évidemment il
fut forcé de les baisser. Ensuite il tourna lentement sur ses
talons et se retira, mais sa démarche n'était plus la même que
tantôt, quand il s'était approché de Nicolas Vsévolodovitch. Il
sortit sans bruit, la tête inclinée vers le plancher, tandis qu'un
mouvement particulièrement disgracieux soulevait ses épaules.
Chemin faisant, il semblait raisonner à part soi et dialoguer avec
lui-même. Après avoir traversé le salon en prenant ses précautions
pour ne rien culbuter sur son passage, il entrebâilla la porte et
se glissa presque de côté dans l'étroite ouverture.

Saisissant sa mère par l'épaule et Maurice Nikolaïévitch par le
bras, Élisabeth Nikolaïevna se mit en devoir de les entraîner à sa
suite hors de la chambre, mais tout à coup elle poussa un cri
effrayant et tomba évanouie sur le parquet. En ce moment je crois
encore entendre le bruit que fit le choc de sa nuque contre le
tapis.

DEUXIÈME PARTIE

CHAPITRE PREMIER

_LA NUIT._

I

Huit jours s'écoulèrent. Maintenant que tout cela est passé et que
j'en écris la chronique, nous savons de quoi il s'agissait; mais
alors nous en étions réduits aux conjectures, et naturellement
nous faisions les suppositions les plus étranges. Pendant les
premiers temps, Stépan Trophimovitch et moi, nous restâmes
enfermés, attendant avec inquiétude ce qui allait arriver. À vrai
dire, je sortais encore un peu, et je rapportais à mon malheureux
compagnon les nouvelles sans lesquelles il lui aurait été
impossible de vivre.

Comme bien on pense, la ville n'avait pas tardé à apprendre le
soufflet donné à Nicolas Vsévolodovitch, l'évanouissement
d'Élisabeth Nikolaïevna, et les autres incidents survenus dans la
journée du dimanche. Mais une chose nous intriguait: par qui tous
ces faits avaient-ils pu être portés si vite et si exactement à la
connaissance du public? Aucune des personnes qui en avaient été
témoins n'avait, semblait-il, le moindre intérêt à les ébruiter.
Quant aux domestiques, pas un ne s'était trouvé à cette scène.
Lébiadkine seul aurait pu jaser, plutôt parce qu'il ne savait pas
retenir sa langue que par esprit de vengeance, car il était sorti
alors en proie à une frayeur extrême, et la peur paralyse la
rancune. Mais, le lendemain même, Lébiadkine avait brusquement
quitté avec sa soeur la maison Philippoff, et l'on ne savait pas
ce qu'ils étaient devenus. Chatoff, à qui je voulais demander des
nouvelles de Marie Timoféievna, s'était enfermé chez lui, et,
pendant ces huit jours, il ne bougea pas de son logement, laissant
même en souffrance ses occupations au dehors. Je me rendis à son
domicile le mardi et frappai à sa porte. Je n'obtins pas de
réponse, mais convaincu, d'après des indices certains, qu'il était
chez lui, je cognai une seconde fois. Alors, à ce que je crus
remarquer, il sauta en bas de son lit, puis il s'approcha vivement
de la porte et me cria de sa voix la plus sonore: «Chatoff est
absent!» Là-dessus je m'en allai.

Tout en craignant de porter un jugement téméraire, Stépan
Trophimovitch et moi nous nous arrêtâmes finalement à l'idée que
le seul auteur des indiscrétions commises devait être Pierre
Stépanovitch; pourtant ce dernier, dans un entretien qu'il eut peu
après avec son père, lui assura qu'il avait trouvé l'histoire dans
toutes les bouches, notamment au club et que la gouvernante et son
mari la connaissaient déjà jusque dans ses moindres détails. Voici
encore un point à noter: le lundi, c'est-à-dire le lendemain, je
rencontrai dans la soirée Lipoutine, et il était déjà parfaitement
instruit de tout ce qui s'était passé la veille chez Barbara
Pétrovna: donc il avait été informé un des premiers.

Nombre de dames (et des plus mondaines) témoignaient aussi quelque
curiosité à l'endroit de l'»énigmatique boiteuse», comme on
appelait Marie Timoféievna. Plusieurs même désiraient vivement la
voir et entrer en rapports avec elle; les messieurs qui s'étaient
hâtés de faire disparaître les Lébiadkine avaient donc agi avec un
à-propos incontestable. Mais ce qui tenait le premier rang dans
les préoccupations publiques, c'était l'évanouissement d'Élisabeth
Nikolaïevna; tout le monde s'y intéressait par cela seul que cette
affaire touchait directement Julie Mikhaïlovna en tant que parente
et protectrice de mademoiselle Touchine. Et que ne racontait-on
pas? Le mystère même faisait la partie belle au bavardage: les
deux maisons ne s'ouvraient plus pour personne; Élisabeth
Nikolaïevna, assurait-on, était au lit, en proie à un accès de
_delirium tremens;_ on en disait autant de Nicolas Vsévolodovitch,
on ajoutait qu'il avait eu une dent cassée et que sa joue était
gonflée par suite d'une fluxion. Bien plus, il se chuchotait dans
les coins qu'un assassinat serait peut-être commis chez nous, que
Stavroguine n'était pas homme à laisser impuni un tel outrage, et
qu'il tuerait Chatoff, mais secrètement, à la façon corse. Cette
idée rencontrait beaucoup de faveur; cependant la majorité de
notre jeunesse dorée écoutait tout cela avec mépris et d'un air de
profonde indifférence; bien entendu, c'était une pose. En général,
l'opinion, depuis longtemps hostile à Nicolas Vsévolodovitch, se
prononçait vivement contre lui. Les gens de poids eux-mêmes
inclinaient à le condamner, sans, du reste, savoir pourquoi. De
sourdes rumeurs l'accusaient d'avoir déshonoré Élisabeth
Nikolaïevna: on prétendait qu'ils avaient eu ensemble une intrigue
en Suisse. Sans doute les hommes sérieux se taisaient, mais ils ne
laissaient pas de prêter avidement l'oreille à ce concert de
diffamations. Dans un milieu plus restreint circulaient d'autres
bruits d'une nature fort étrange: à en croire quelques personnes
qui parlaient de cela en fronçant le sourcil, et Dieu sait sur
quel fondement, Nicolas Vsévolodovitch remplissait dans notre
province une mission particulière, le comte K... l'avait mis en
relation à Pétersbourg avec plusieurs sommités du monde politique,
et peut-être on l'avait envoyé chez nous comme fonctionnaire en
lui donnant certaines instructions spéciales. Les gens
raisonnables souriaient, ils faisaient judicieusement remarquer
qu'un homme dont la vie n'avait été qu'une suite de scandales, et
qui, pour ses débuts chez nous, avait reçu un soufflet, ne
répondait guère à l'idée qu'on se fait généralement d'un employé
de l'État. À quoi l'on répliquait que la mission de Nicolas
Vsévolodovitch n'avait pas, à proprement parler, de caractère
officiel, et que, pour un agent secret, le mieux était de
ressembler le moins possible à un fonctionnaire public. Cette
observation paraissait assez plausible; on savait dans notre ville
que le zemstvo[8] de la province était à Pétersbourg l'objet d'une
attention particulière. Plusieurs des bruits que je viens de
mentionner avaient leur origine dans certains propos obscurs, mais
malveillants, tenus au club par Artémi Pétrovitch Gaganoff, ancien
capitaine de la garde revenu depuis peu de la capitale. Cet Artémi
Pétrovitch, un des plus grands propriétaires de notre province en
même temps qu'un des hommes les plus répandus dans la société
pétersbourgeoise, était le fils de feu Pierre Pavlovitch Gaganoff,
ce respectable vieillard que Nicolas Vsévolodovitch avait si
grossièrement insulté quatre ans auparavant.

Il fut bientôt de notoriété publique que Julie Mikhaïlovna avait
fait une visite extraordinaire à Barbara Pétrovna, et que, sur le
perron de la maison, on lui avait déclaré que la générale
Stavroguine «étant malade ne pouvait la recevoir». On sut aussi
que, deux jours après, Julie Mikhaïlovna avait envoyé demander des
nouvelles de la santé de Barbara Pétrovna. Finalement on la vit
«défendre» partout cette dernière. Faisait-on devant elle quelque
allusion à l'histoire du dimanche, sa mine devenait froide et
sévère, si bien que, les jours suivants, personne n'osa plus
mettre, en sa présence, la conversation sur ce sujet. Ainsi
s'accrédita partout l'idée que non seulement Julie Mikhaïlovna
n'ignorait rien de cette mystérieuse affaire, mais qu'elle en
connaissait aussi le sens caché et qu'elle-même était pour quelque
chose là dedans. Je noterai à ce propos que la gouvernante
commençait à acquérir chez nous cette haute influence, but de tous
ses efforts, et que déjà elle se voyait «entourée». Dans le monde
beaucoup de gens lui trouvaient de l'esprit pratique et du tact.
Par sa protection s'expliquaient pour nous jusqu'à un certain
point les rapides succès de Pierre Stépanovitch dans notre
société, -- succès dont Stépan Trophimovitch était alors très
frappé.

Peut-être nous trompions-nous un peu, lui et moi. Quatre jours
après son apparition dans notre ville, Pierre Stépanovitch y
connaissait déjà à peu près tout le monde. Il était arrivé le
dimanche, et le mardi je le rencontrai se promenant en calèche
avec Artémi Pétrovitch Gaganoff, homme fier, irascible et d'un
commerce assez difficile nonobstant ses façons mondaines. Pierre
Stépanovitch était aussi reçu dans la maison du gouverneur, où sa
position fut tout de suite celle d'un intime; presque chaque jour
il dînait à la table de Julie Mikhaïlovna. Il avait fait en Suisse
la connaissance de cette dame, mais il n'en était pas moins
singulier qu'un homme considéré naguère, à tort ou à raison, comme
un réfugié politique, eût si vite réussi à se faufiler dans
l'entourage de Son Excellence. À l'étranger, Pierre Stépanovitch
avait pris part à des publications et à des congrès socialistes,
«ce qu'on pouvait même prouver par les journaux», comme me le
disait avec irritation Alexis Téliatnikoff, ce jeune favori d'Ivan
Osipovitch qui, après le départ de son protecteur, avait dû,
hélas! quitter le service. Quoi qu'il en soit, une chose était
certaine: de retour dans sa chère patrie, l'ancien
révolutionnaire, loin d'être inquiété, avait au contraire trouvé
en haut lieu des sympathies et des encouragements: donc on s'était
peut-être trop pressé de voir en lui un conspirateur ayant des
comptes à régler avec la troisième section. Un jour, Lipoutine me
parla tout bas d'un bruit qui courait au sujet de Pierre
Stépanovitch: rentré en Russie, il avait, disait-on, fait amende
honorable de ses erreurs passées, et acheté la faveur du
gouvernement en dénonçant plusieurs de ses coreligionnaires
politiques. Je rapportai ce vilain propos à Stépan Trophimovitch,
et il en fut très préoccupé, bien qu'il ne se trouvât guère alors
en état de réfléchir. On découvrit plus tard que Pierre
Stépanovitch était arrivé chez nous muni des meilleures
références. Du moins, la lettre de recommandation qu'il remit à la
gouvernante émanait d'une vieille dame dont le mari comptait parmi
les hommes les plus influents de la capitale. Cette vieille dame,
marraine de Julie Mikhaïlovna, lui écrivait que le comte K...
avait fait, par l'entremise de Nicolas Vsévolodovitch, la
connaissance de Pierre Stépanovitch, et qu'il le tenait pour «un
jeune homme de mérite malgré ses anciens égarements». Julie
Mikhaïlovna mettait tous ses soins à conserver le peu de relations
qu'elle avait dans la société dirigeante de Pétersbourg, elle
accueillit donc avec une extrême affabilité le nouveau venu
recommandé par sa marraine. Je noterai encore, pour mémoire, que
le grand écrivain se montra fort aimable à l'égard de Pierre
Stépanovitch et lui adressa tout de suite une invitation. Un tel
empressement chez un homme aussi infatué de lui-même étonna au
plus haut point Stépan Trophimovitch, mais je m'expliquai
facilement le fait. Ignorant l'état vrai des choses,
M. Karmazinoff croyait l'avenir de la Russie entre les mains de la
jeunesse révolutionnaire, et il s'aplatissait d'autant plus devant
les nihilistes que ceux-ci ne faisaient aucune attention à lui.

II

Pierre Stépanovitch passa aussi deux fois chez son père, et,
malheureusement pour moi, je me trouvai là chaque fois. Sa
première visite eut lieu le mercredi, c'est-à-dire quatre jours
seulement après leur première rencontre, encore vînt-il pour
affaire. Les comptes entre le père et le fils au sujet du bien de
ce dernier se réglèrent sans tapage, grâce à l'intervention de
Barbara Pétrovna qui se chargea de tous les frais et désintéressa
Pierre Stépanovitch, bien entendu en acquérant le domaine. Elle se
contenta d'informer Stépan Trophimovitch que tout était terminé et
de lui envoyer par son valet de chambre un papier à signer, ce
qu'il fit en silence et avec une extrême dignité. Durant ces
jours, j'avais peine à reconnaître notre «vieux», tant il était
digne, silencieux et calme. Il n'écrivait même pas à Barbara
Pétrovna, chose que j'aurais volontiers considérée comme un
prodige. Évidemment il avait trouvé quelque idée qui lui procurait
une sorte de sérénité, et il s'affermissait dans cette idée. Du
reste, au commencement, il fut malade, surtout le lundi: il eut
une cholérine. Il ne pouvait pas non plus se passer de nouvelles,
mais c'étaient seulement les faits qui l'intéressaient, et, dès
que j'abordais le chapitre des conjectures, il me faisait signe de
me taire. Ses deux entrevues avec son fils l'affectèrent
douloureusement, sans toutefois ébranler sa fermeté. À la suite de
chacune d'elles, il passa le reste de la journée couché sur un
divan, ayant autour de la tête une compresse imbibée de vinaigre.

Parfois cependant il me laissait parler. Je croyais aussi
remarquer de temps en temps que sa mystérieuse résolution semblait
l'abandonner, et qu'il commençait à lutter contre la séduction
d'une idée nouvelle. Je soupçonnais qu'il aurait bien voulu se
rappeler à l'attention, sortir de sa retraite, livrer une dernière
bataille.

-- Cher, je les écraserais! laissa-t-il échapper le jeudi soir,
après la seconde visite de Pierre Stépanovitch, tandis qu'il était
étendu sur un divan, la tête entourée d'un essuie-mains.

C'était la première parole qu'il m'adressait depuis le
commencement de la journée.

-- «Fils, fils chéri», etc., je conviens que toutes ces
expressions sont absurdes et empruntées au lexique des
cuisinières, je vois même à présent qu'il y a lieu de les laisser
de côté. Je ne lui ai donné ni le manger ni le boire; avant même
qu'il soit sevré, je l'ai expédié, comme un colis postal, de
Berlin dans le gouvernement de ***; allons, oui, je reconnais tout
cela... «Tu ne m'as pas nourri, dit-il, tu t'es débarrassé de moi
en m'envoyant au loin comme un colis postal, et, qui plus est, ici
tu m'as volé.» «Tu parles de colis postal, répliqué-je, mais,
malheureux, toute ma vie j'ai eu le coeur malade en pensant à
toi!» Il rit. Allons, je conviens qu'il a raison... va pour colis
postal! acheva-t-il comme en délire.

-- Passons, reprit-il au bout de cinq minutes. -- Je ne comprends
pas Tourguénieff. Son Bazaroff est un personnage fictif, dépourvu
de toute réalité; eux-mêmes, dans le temps, ont été les premiers à
le désavouer, comme ne ressemblant à rien. Ce Bazaroff est un
mélange obscur de Nozdreff et de Byron, c'est le mot! Observez-les
attentivement: ils gambadent et poussent des cris de joie comme
les chiens au soleil, ils sont heureux, ils sont vainqueurs! Où y
a-t-il là du byronisme?... Et avec cela quelle agitation! Quelle
misérable irritabilité d'amour-propre! quelle banale manie de
faire du bruit autour de son nom, sans songer que son nom... Ô
caricature! «Voyons, lui crié-je, tel que tu es, se peut-il que tu
veuilles t'offrir aux hommes pour remplacer le Christ?» Il rit. Il
rit beaucoup, il rit trop, son sourire est étrange, sa mère ne
souriait pas ainsi. Il rit toujours.

Il y eut de nouveau un silence.

-- Ils sont rusés; dimanche ils s'étaient concertés, lâcha-t-il
tout à coup.

-- Oh! sans doute, répondis-je en dressant l'oreille, -- tout cela
n'était qu'une comédie arrangée d'avance, comédie fort mal jouée
et dont les ficelles sautaient aux yeux.

-- Je ne parle pas de cela. Savez-vous qu'ils ont fait exprès de
ne pas cacher ces ficelles, pour qu'elles fussent remarquées de
ceux... qui devaient les voir? Comprenez-vous?

-- Non, je ne comprends pas.

-- Tant mieux. Passons. Je suis fort agacé aujourd'hui.

-- Mais pourquoi donc avez-vous disputé avec lui, Stépan
Trophimovitch? demandai-je d'un ton de reproche.

-- Je voulais le convertir. Oui, vous pouvez rire, en effet. Cette
pauvre tante, elle entendra de belles choses! Oh! mon ami, le
croirez-vous? tantôt j'ai reconnu en moi un patriote! Du reste, je
me suis toujours senti Russe... un vrai Russe, d'ailleurs, ne peut
pas être autrement que vous et moi. Il y a là dedans quelque chose
d'aveugle et de louche.

-- Certainement, répondis-je.

-- Mon ami, la vérité vraie est toujours invraisemblable, savez-
vous cela? Pour rendre la vérité vraisemblable, il faut absolument
l'additionner de mensonge. C'est ce que les hommes ont toujours
fait. Il y a peut-être ici quelque chose que nous ne comprenons
pas. Qu'en pensez-vous? y a-t-il quelque chose d'incompris pour
nous dans ce cri de triomphe? Je le voudrais.

Je gardai le silence. Il se tut aussi pendant fort longtemps.

-- C'est, dit-on, l'esprit français... fit-il soudain avec
véhémence, -- mensonge! il en a toujours été ainsi. Pourquoi
calomnier l'esprit français? Il n'y a ici que la paresse russe,
notre humiliante impuissance à produire une idée, notre dégoûtant
parasitisme. Ils sont tout simplement des paresseux, et l'esprit
français n'a rien à voir là dedans. Oh! les Russes devraient être
exterminés pour le bien de l'humanité comme de malfaisants
parasites! Ce n'étaient nullement là nos aspirations; je n'y
comprends rien. J'ai cessé de comprendre! «Si chez vous, lui crié-
je, on met la guillotine au premier plan, c'est uniquement parce
qu'il n'y a rien de plus facile que de couper des têtes, et rien
de plus difficile que d'avoir une idée! Vous êtes des paresseux!
votre drapeau est une guenille, une impuissance! Ces charrettes
qui apportent du blé aux hommes sont, dit-on, plus utiles que la
Madone Sixtine. Mais comprends donc que le malheur est tout aussi
nécessaire à l'homme que le bonheur!» Il rit. «Toi, dit-il, tu es
là à faire des phrases pendant que tu reposes tes membres (il
s'est servi d'un terme beaucoup plus cru) sur un confortable divan
de velours...» Et remarquez où l'on en arrive avec ce tutoiement
que les pères et les fils ont adopté entre eux, c'est très bien
quand ils sont d'accord, mais s'ils s'injurient?

La conversation resta de nouveau suspendue durant une minute, puis
Stépan Trophimovitch se souleva à demi par un brusque mouvement.

-- Cher, acheva-t-il, -- savez-vous que cela finira nécessairement
par quelque chose?

-- Sans doute, dis-je.

-- Vous ne comprenez pas. Passons. Mais... d'ordinaire dans le
monde rien ne finit, mais ici il y aura nécessairement une fin,
nécessairement!

Il se leva, se promena dans la chambre comme un homme très agité,
puis, à bout de forces, se recoucha sur le divan.

Le vendredi matin, Pierre Stépanovitch alla quelque part dans le
district, et resta absent jusqu'au lundi. J'appris son départ de
la bouche de Lipoutine qui, au cours de la conversation, me dit
aussi que les Lébiadkine s'étaient transportés de l'autre côté de
la rivière, dans le faubourg de la Poterie. «J'ai moi-même fait
leur déménagement», ajouta Lipoutine; ensuite, sans transition, il
m'annonça qu'Élisabeth Nikolaïevna allait épouser Maurice
Nikolaïévitch; les bans n'étaient pas encore publiés, mais les
promesses de mariage avaient été échangées, et c'était une affaire
finie. Le lendemain, je rencontrai Élisabeth Nikolaïevna qui se
promenait à cheval, escortée de Maurice Nikolaïévitch; c'était la
première sortie de la jeune fille depuis sa maladie. Elle tourna
vers moi des yeux brillants, se mit à rire et me fit de la tête un
salut très amical. Je racontai tout cela à Stépan Trophimovitch;
il n'accorda une certaine attention qu'à la nouvelle concernant
les Lébiadkine.

Maintenant que j'ai décrit notre situation énigmatique durant ces
huit jours où nous ne savions encore rien, je passe au récit des
événements ultérieurs; je les rapporterai tels qu'ils nous
apparaissent aujourd'hui, à la lumière des révélations qui ont
surgi dernièrement.

À partir du lundi commença, à proprement parler, une «nouvelle
histoire».

III

Il était sept heures du soir. Nicolas Vsévolodovitch se trouvait
seul dans son cabinet; cette chambre qui lui avait toujours plu
particulièrement était haute de plafond; des meubles assez lourds,
d'ancien style, la garnissaient; des tapis couvraient le plancher.
Assis sur le coin d'un divan, le jeune homme était habillé comme
s'il avait eu à sortir, quoiqu'il ne se proposât d'aller nulle
part. Sur la table en face de lui était posée une lampe munie d'un
abat-jour. Les côtés et les coins de la vaste pièce restaient dans
l'ombre. Le regard de Nicolas Vsévolodovitch avait une expression
pensive, concentrée et un peu inquiète; son visage était fatigué
et légèrement amaigri. Il souffrait, en effet, d'une fluxion; pour
le surplus, la voix publique avait exagéré. La dent prétendument
cassée n'avait été qu'ébranlée, et maintenant elle s'était
raffermie; la lèvre supérieure avait été fendue intérieurement,
mais la plaie s'était cicatrisée. Quant à la fluxion, si elle
subsistait encore au bout de huit jours, la faute en était au
malade qui se refusait à voir un médecin et préférait attendre du
temps seul sa guérison. Non content de repousser les secours de la
science, il souffrait à peine que sa mère lui fit chaque jour une
visite d'une minute; quand il la laissait entrer dans sa chambre,
c'était toujours à l'approche de la nuit et avant qu'on eût
apporté la lampe. Il ne recevait pas non plus Pierre Stépanovitch,
qui, pourtant, avant son départ, venait deux et trois fois par
jour chez Barbara Pétrovna. Le lundi matin, après trois jours
d'absence, Pierre Stépanovitch reparut chez nous; il courut toute
la ville, dîna chez Julie Mikhaïlovna, et, le soir, se rendit chez
Barbara Pétrovna qui l'attendait avec impatience. La consigne fut
levée, Nicolas Vsévolodovitch consentit à recevoir le visiteur. La
générale conduisit elle-même ce dernier jusqu'à la porte du
cabinet de son fils; depuis longtemps elle désirait cette
entrevue, et Pierre Stépanovitch lui avait donné sa parole qu'en
sortant de chez Nicolas il viendrait la lui raconter. Barbara
Pétrovna frappa timidement, et, ne recevant pas de réponse, se
permit d'entre-bâiller la porte.

--Nicolas, puis-je introduire Pierre Stépanovitch? demanda-t-elle
d'un ton bas en cherchant des yeux le visage de son fils que la
lampe lui masquait.

Pierre Stépanovitch fit lui-même la réponse:

-- On le peut, on le peut, sans doute! cria-t-il gaiement, et,
ouvrant la porte, il entra.

Nicolas Vsévolodovitch n'avait pas entendu cogner à la porte,
l'apparition du visiteur le surprit avant qu'il eût pu répondre à
la timide question de sa mère. Devant lui se trouvait une lettre
qu'il venait de lire et qui l'avait rendu songeur. La voix de
Pierre Stépanovitch le fit tressaillir, et il se hâta de fourrer
la lettre sous un presse-papier, mais il ne réussit pas à la
cacher entièrement: un des coins et presque toute l'enveloppe
restaient à découvert.

-- J'ai crié exprès le plus haut possible, pour vous donner le
temps de prendre vos précautions, fit tout bas Pierre
Stépanovitch.

Son premier mouvement avait été de courir vers la table, et il
avait tout de suite aperçu le presse papier et le bout de lettre.

-- Et sans doute vous avez déjà remarqué qu'à votre arrivée j'ai
caché sous un presse-papier une lettre que je venais de recevoir,
dit tranquillement Nicolas Vsévolodovitch, sans bouger de sa
place.

-- Une lettre? Grand bien vous fasse, que m'importe, à moi?
s'écria le visiteur, mais... le principal, ajouta-t-il en
sourdine, tandis qu'il se tournait du côté de la porte et faisait
un signe de tête dans cette direction.

-- Elle n'écoute jamais à la porte, observa froidement Nicolas
Vsévolodovitch.

-- C'est pour le cas où elle écouterait! reprit Pierre
Stépanovitch en élevant gaiement la voix, et il s'assit sur un
fauteuil. -- Je ne blâme pas cela, seulement je suis venu pour
causer avec vous en tête à tête... Allons, enfin j'ai pu arriver
jusqu'à vous! Avant tout, comment va votre santé? Je vois que vous
allez bien, et que demain peut-être vous sortirez, hein?

-- Peut-être.

-- Faites enfin cesser ma corvée! s'écria-t-il avec une
gesticulation bouffonne. -- Si vous saviez ce que j'ai dû leur
débiter de sottises! Mais, du reste, vous le savez.

Il se mit à rire.

-- Je ne sais pas tout. Ma mère m'a seulement dit que vous vous
étiez beaucoup... remué.

-- C'est-à-dire que je n'ai rien précisé, se hâta de répondre
Pierre Stépanovitch, comme s'il eût eu à se défendre contre une
terrible accusation, -- vous savez, j'ai mis en avant la femme de
Chatoff, ou, du moins, les bruits concernant vos relations avec
elle à Paris, cela expliquait sans doute l'incident de dimanche...
Vous n'êtes pas fâché?

-- Je suis sûr que vous avez fait tous vos efforts.

-- Allons, voilà ce que je craignais. Qu'est-ce que cela signifie:
«vous avez fait tous vos efforts»? C'est un reproche. Du reste,
vous y allez carrément. Ma grande crainte en venant ici était que
vous ne pussiez vous résoudre à poser franchement la question.

-- Je ne mérite pas l'éloge que vous m'adressez, dit Nicolas
Vsévolodovitch avec une certaine irritation, mais aussitôt après
il sourit.

-- Je ne parle pas de cela, je ne parle pas de cela, comprenez-moi
bien, il n'en est pas question, reprit en agitant les bras Pierre
Stépanovitch qui s'amusait du mécontentement de son interlocuteur.
-- Je ne vous ennuierai pas avec _notre_ affaire, surtout dans
votre situation présente. Ma visite se rapporte uniquement à
l'histoire de dimanche, et encore je ne veux vous en parler que
dans la mesure la plus strictement indispensable. Il faut que nous
ayons ensemble l'explication la plus franche, c'est surtout moi
qui en ai besoin et non vous, -- ceci soit dit pour rassurer votre
amour-propre, et d'ailleurs c'est la vérité. Je suis venu pour
être désormais franc.

-- Alors vous ne l'étiez pas auparavant?

-- Vous le savez vous-même. J'ai rusé plus d'une fois... Vous avez
souri, je suis enchanté de ce sourire qui me fournit l'occasion de
vous donner un éclaircissement: c'est exprès que je me suis vanté
de ma «ruse», je voulais vous mettre en colère. Vous voyez comme
je suis devenu sincère à présent! Eh bien, vous plaît-il de
m'entendre?

Bien que, par l'effronterie de ses naïvetés préparées d'avance et
intentionnellement grossières, le visiteur eût évidemment pris à
tâche d'irriter Nicolas Vsévolodovitch, celui-ci l'avait
jusqu'alors écouté avec un flegme dédaigneux et même moqueur; à la
fin pourtant une curiosité un peu inquiète se manifesta sur son
visage.

-- Écoutez donc, poursuivit Pierre Stépanovitch en s'agitant de
plus en plus: -- quand je me suis rendu ici, c'est-à-dire dans
cette ville, il y a dix jours, mon intention, sans doute, était de
jouer un rôle. Le mieux serait de n'en prendre aucun et d'être
soi, n'est-ce pas? Être naturel, c'est le moyen de tromper tout le
monde, parce que personne ne croit que vous l'êtes. J'avoue que je
voulais d'abord me poser en imbécile, attendu que ce personnage
est plus facile à jouer que le mien propre. Mais l'imbécillité est
un extrême, et les extrêmes éveillent la curiosité; cette
considération m'a décidé en fin de compte à rester moi. Or que
suis-je? l'_aurea mediocritas, _un homme ni bête ni intelligent,
passablement incapable, et tombé de la lune, comme disent ici les
gens sages, n'est-il pas vrai?

-- Peut-être bien, fit avec un léger sourire Nicolas
Vsévolodovitch.

-- Ah! vous l'admettez -- enchanté! Je savais d'avance que c'était
votre opinion... Ne vous inquiétez pas, ne vous inquiétez pas, je
ne suis pas fâché, et si tout à l'heure je me suis défini de la
sorte, ce n'était nullement pour provoquer de votre part une
protestation flatteuse, pour vous faire dire: «Allons donc, vous
n'êtes pas incapable, vous êtes intelligent...» Ah! vous souriez
encore!... Je n'ai pas rencontré juste. Vous n'auriez pas dit:
«vous êtes intelligent», allons, soit, je ne me formalise de rien.
Passons, comme dit papa. Entre parenthèses, soyez indulgent pour
ma prolixité. Je suis diffus, parce que je ne sais pas parler.
Ceux qui savent bien parler sont laconiques. Cela prouve encore
mon incapacité, pourquoi n'en pas profiter artificiellement? J'en
profite. À la vérité, en venant ici, je pensais d'abord me taire,
mais le silence est un grand talent, par conséquent il aurait été
déplacé chez moi; de plus, on se défie d'un homme silencieux. J'ai
donc jugé décidément que le mieux pour moi était de parler, mais
de parler en incapable, c'est-à-dire de bavarder à jet continu, de
démontrer et de toujours m'embrouiller à la fin dans mes propres
démonstrations, bref de fatiguer la patience de mes auditeurs. Il
résulte de là trois avantages: vous faites croire à votre
bonhomie, vous assommez votre monde, et vous n'êtes pas compris!
Qui donc, après cela, vous soupçonnera de desseins secrets? Si
quelqu'un vous en attribuait, il se ferait conspuer. En outre,
j'amuse quelque fois les gens, et c'est précieux. À présent ils me
pardonnent tout, par cela seul que l'habile agitateur de là-bas
s'est montré ici plus bête qu'eux-mêmes. N'est-ce pas vrai? Je
vois à votre sourire que vous m'approuvez.

Nicolas Vsévolodovitch ne souriait pas du tout; loin de là, il
écoutait d'un air maussade et légèrement impatienté.

-- Hein? Quoi? Vous avez dit, je crois: «Cela m'est égal»? reprit
Pierre Stépanovitch. (Nicolas Vsévolodovitch n'avait pas prononcé
un mot.) -- Sans doute, sans doute; ce que j'en dis, je vous
l'assure n'est nullement pour vous compromettre dans mes
agissements. Mais vous êtes aujourd'hui terriblement ombrageux, je
venais chez vous pour causer gaiement, à coeur ouvert, et vous
cherchez des arrière-pensées sous mes moindres paroles. Je vous
jure qu'aujourd'hui je laisse de côté tout sujet délicat et que je
souscris d'avance à toutes vos conditions!

Nicolas Vsévolodovitch gardait un silence obstiné.

-- Hein? Quoi? Vous avez dit quelque chose? Je vois que j'ai
encore donné une entorse à la vérité, vous n'avez pas posé de
conditions et vous n'en poserez pas, je le crois, je le crois,
allons, calmez-vous; je sais moi-même que ce n'est pas la peine
d'en poser, n'est-ce pas? Je réponds pour vous, et c'est sans
doute encore l'effet de mon incapacité; que voulez-vous? quand on
est incapable... Vous riez? Hein? Quoi?

-- Rien, répondit Nicolas Vsévolodovitch qui finit par sourire, --
je viens de me rappeler qu'en effet je vous ai traité d'incapable,
mais ce n'était pas en votre présence; on vous a donc rapporté ce
propos... Je vous prierais d'arriver un peu plus vite à la
question.

-- Mais j'y suis en plein, il s'agit précisément de l'affaire de
dimanche! Comment me suis-je montré ce jour-là, selon vous? Avec
ma précipitation d'incapable, je me suis emparé de la conversation
d'une façon fort sotte, de force, pour ainsi dire. Mais on m'a
tout pardonné, d'abord parce que je suis un échappé de la lune,
c'est maintenant l'opinion universellement admise ici, ensuite
parce que j'ai raconté une gentille petite histoire et tiré tout
le monde d'embarras, n'est-ce pas?

-- C'est-à-dire que votre récit était fait pour donner l'idée
d'une entente préalable, d'une connivence entre nous, tandis qu'il
n'en existait aucune et que je ne vous avais nullement prié
d'intervenir.

-- Justement, justement! reprit, comme transporté de joie, Pierre
Stépanovitch. -- J'ai fait exprès de vous laisser voir tout ce
ressort; c'est surtout pour vous que je me suis tant remué: je
vous tendais un piège et voulais vous compromettre. Je tenais
principalement à savoir jusqu'à quel point vous aviez peur.

-- Je serais curieux d'apprendre pourquoi maintenant vous
démasquez ainsi vos batteries!

-- Ne vous fâchez pas, ne vous fâchez pas, ne me regardez pas avec
des yeux flamboyants... Du reste, vos yeux ne flamboient pas. Vous
êtes curieux de savoir pourquoi j'ai ainsi démasqué mes batteries?
Mais justement parce que maintenant tout est changé, tout est
fini, mort et enterré. J'ai tout d'un coup changé d'idée sur votre
compte. À présent j'ai complètement renoncé à l'ancien procédé, je
ne vous compromettrai plus jamais par ce moyen, il en faut un
nouveau.

-- Vous avez modifié votre tactique?

-- Il n'y a pas de tactique. Maintenant vous êtes en tout
parfaitement libre, c'est-à-dire que vous pouvez à votre gré dire
_oui_ ou _non_. Quant à _notre_ affaire, je n'en soufflerai pas
mot avant que vous-même me l'ordonniez. Vous riez? À votre aise;
je ris aussi. Mais maintenant je parle sérieusement, très
sérieusement, quoique celui qui se presse ainsi soit sans doute un
incapable, n'est-il pas vrai? N'importe, va pour incapable, mais
je parle sérieusement.

En effet, son ton était devenu tout autre, et une agitation
particulière se remarquait en lui; Nicolas Vsévolodovitch le
regarda avec curiosité.

-- Vous dites que vous avez changé d'idée sur moi? demanda-t-il.

-- J'ai changé d'idée sur vous à l'instant où, ayant reçu un
soufflet de Chatoff, vous vous êtes croisé les mains derrière le
dos. Assez, assez, je vous prie, ne m'interrogez pas, je ne dirai
rien de plus.

Le visiteur se leva vivement en agitant les bras comme pour
repousser les questions qu'il prévoyait, mais Nicolas
Vsévolodovitch ne lui en fit aucune. Alors Pierre Stépanovitch,
qui n'avait aucune raison pour s'en aller, se rassit sur son
fauteuil et se calma un peu.

-- À propos, dit-il précipitamment, -- il y a ici des gens qui
disent que vous le tuerez, ils en font le pari, si bien que Lembke
pensait à mettre la police en mouvement, mais Julie Mikhaïlovna
l'en a empêché... Assez, assez là-dessus, c'était seulement pour
vous prévenir. Ah! encore une chose: ce jour-là même j'ai fait
passer l'eau aux Lébiadkine, vous le savez; vous avec reçu le
billet dans lequel je vous donnais leur adresse?

-- Oui.

-- Ce que j'en ai fait, ce n'est pas par «incapacité», mais par
zèle, par un zèle sincère. Il se peut que j'aie été incapable, du
moins j'ai agi sincèrement.

-- Oui, peut-être qu'il le fallait... dit d'un air pensif Nicolas
Vsévolodovitch; -- seulement ne m'écrivez plus de lettres, je vous
prie.

-- Cette fois il n'y avait pas moyen de faire autrement.

-- Alors Lipoutine sait?

-- Il était impossible de lui cacher la chose; mais Lipoutine,
vous le savez vous-même, n'osera pas... À propos, il faudrait
aller chez les nôtres, chez eux, veux-je dire, car _les nôtres_,
c'est une expression que vous n'aimez pas. Mais soyez tranquille,
il n'est pas question d'y aller tout de suite, rien ne presse. Il
va pleuvoir. Je les avertirai, ils se réuniront, et nous nous
rendrons là un soir. Ils attendent la bouche ouverte, comme une
nichée de choucas, le cadeau que nous allons leur faire. Ce sont
des gens pleins d'ardeur, ils se préparent à discuter. Virguinsky
est un humanitaire, Lipoutine un fouriériste avec un penchant
marqué pour les besognes policières; je vous le dis, c'est un
homme précieux sous un rapport, mais qui, sous tous les autres,
demande à être sévèrement tenu en bride. Enfin, il y a cet homme
aux longues oreilles qui donnera lecture d'un système de son
invention. Et, vous savez, ils sont froissés parce que je ne me
gêne pas avec eux, hé, hé! Mais il faut absolument leur faire
visite.

-- Vous m'avez donné là comme un chef? fit d'un ton aussi
indifférent que possible Nicolas Vsévolodovitch.

Pierre Stépanovitch jeta sur son interlocuteur un regard rapide.

-- À propos, se hâta-t-il de reprendre sans paraître avoir entendu
la question qui lui était adressée, -- j'ai passé deux ou trois
fois chez la très honorée Barbara Pétrovna, et j'ai dû aussi
beaucoup parler.

-- Je me figure cela.

-- Non, ne vous figurez rien, j'ai seulement dit que vous ne
tueriez pas Chatoff, et j'ai ajouté d'autres bonnes paroles.
Imaginez-vous: le lendemain elle savait déjà que j'avais fait
passer la rivière à Marie Timoféievna; c'est vous qui le lui avez
dit?

-- Je n'y ai même pas pensé.

-- Je me doutais bien que ce n'était pas vous, mais alors qui donc
a pu le lui dire? C'est curieux.

-- Lipoutine, naturellement.

-- N-non, ce n'est pas Lipoutine, murmura en fronçant le sourcil
Pierre Stépanovitch; -- je saurai qui. M'est avis qu'il y a du
Chatoff là dedans... Du reste, c'est insignifiant, laissons cela!
Si, pourtant, c'est une chose fort importante... À propos, je
croyais toujours que votre mère allait tout d'un coup me poser la
question principale... Ah! oui, les autres fois elle était très
sombre, et aujourd'hui, en arrivant, je l'ai trouvée rayonnante.
D'où vient cela?

-- C'est que je lui ai donné aujourd'hui ma parole que dans cinq
jours je demanderais la main d'Élisabeth Nikolaïevna, répondit
avec une franchise inattendue Nicolas Vsévolodovitch.

-- Ah! eh bien... oui, sans doute, balbutia d'un air hésitant
Pierre Stépanovitch, le bruit court qu'elle est fiancée; -- vous
savez? Elle l'est certainement. Mais vous avez raison, elle serait
sous la couronne qu'elle accourrait au premier appel de vous. Vous
n'êtes pas fâché que je parle ainsi?

-- Non, je ne suis pas fâché.

-- Je remarque qu'aujourd'hui il est extrêmement difficile de vous
mettre en colère, et je commence à avoir peur de vous. Je suis
bien curieux de voir comment vous vous présenterez demain. Pour
sûr, vous avez préparé plus d'un tour. Ce que je vous dis ne vous
fâche pas?

Nicolas Vsévolodovitch ne répondit rien, ce qui agaça au plus haut
point son interlocuteur.

-- À propos, c'est sérieux, ce que vous avez dit à votre maman au
sujet d'Élisabeth Nikolaïevna? demanda-t-il.

L'interpellé attacha sur Pierre Stépanovitch un regard froid et
pénétrant.

-- Ah! Je comprends, vous lui avez dit cela à seule fin de la
tranquilliser; allons, oui.

-- Et si c'était sérieux? fit d'une voix ferme Nicolas
Vsévolodovitch.

-- Eh bien, à la grâce de Dieu, comme on dit en pareil cas; cela
ne nuira pas à l'affaire (vous voyez, je n'ai pas dit: à notre
affaire, _notre_ est un mot qui vous déplaît), et moi... moi, je
suis à votre service, vous le savez vous-même.

-- Vous pensez?

-- Je ne pense rien, reprit en riant Pierre Stépanovitch -- car je
sais que vous avez d'avance réfléchi à vos affaires et que votre
parti est pris. Je me borne à vous dire sérieusement que je suis à
votre disposition, toujours, partout, et en toute circonstance, en
toute, vous comprenez?

Nicolas Vsévolodovitch bâilla.

-- Vous en avez assez de moi, dit le visiteur qui se leva
brusquement et prit son chapeau rond tout neuf, comme s'il eût
voulu sortir; toutefois il ne s'en alla point et continua à
parler, tantôt se tenant debout devant son interlocuteur, tantôt
se promenant dans la chambre; quand sa parole s'animait, il
frappait sur son genou avec son chapeau.

-- Je comptais vous amuser encore un peu en vous parlant des
Lembke, dit-il gaiement.

-- Non, plus tard. Pourtant comment va la santé de Julie
Mikhaïlovna?

-- Quel genre mondain vous avez tous! Vous vous souciez de sa
santé tout juste autant que de celle d'un chat gris, et cependant
vous en demandez des nouvelles. Cela me plaît. Julie Mikhaïlovna
va bien, et elle a pour vous une considération que j'appellerai
superstitieuse, elle attend beaucoup de choses de vous. Pour ce
qui est de l'affaire de dimanche, elle n'en dit rien et elle est
sûre que vous n'aurez qu'à paraître pour vaincre. Elle s'imagine,
vraiment, que vous pouvez Dieu sait quoi. Du reste, vous êtes
maintenant plus que jamais un personnage énigmatique et
romanesque, -- position extrêmement avantageuse. Vous avez mis ici
tous les esprits en éveil; ils étaient déjà fort échauffés quand
je suis parti, mais je les ai retrouvés bien plus excités encore.
À propos, je vous remercie de nouveau pour la lettre. Ils ont tous
peur du comte K... Vous savez, ils vous considèrent, paraît-il,
comme un mouchard. Je les confirme dans cette opinion. Vous n'êtes
pas fâché?

-- Non.

-- C'est sans importance, et plus tard cela aura son utilité. Ils
ont ici leurs façons de voir. Moi, naturellement, j'abonde dans
leur sens, je hurle avec les loups, avec Julie Mikhaïlovna
d'abord, et ensuite avec Gaganoff... Vous riez? Mais c'est une
tactique de ma part: je débite force inepties, et tout à coup je
fais entendre une parole sensée. Ils m'entourent, et je recommence
à dire des sottises. Tous désespèrent déjà de faire quelque chose
de moi: «Il y a des moyens, disent-ils, mais il est tombé de la
lune.» Lembke m'engage à entrer au service pour me réformer. Vous
savez, j'en use abominablement avec lui, c'est-à-dire que je le
compromets, et il me regarde alors avec de grands yeux. Julie
Mikhaïlovna me soutient. Ah! dites donc, Gaganoff vous en veut
horriblement. Hier, à Doukhovo, il m'a parlé de vous dans les
termes les plus injurieux. Aussitôt je lui ai dit toute la vérité
-- plus ou moins bien entendu. J'ai passé une journée entière chez
lui à Doukhovo. Il a une belle maison, une propriété magnifique.

Nicolas Vsévolodovitch fit un brusque mouvement en avant.

-- Est-ce qu'il est maintenant encore à Doukhovo? demanda-t-il.

-- Non, il m'a ramené ici ce matin, nous sommes revenus ensemble,
répondit Pierre Stépanovitch sans paraître remarquer aucunement
l'agitation subite de son interlocuteur. -- Tiens, j'ai fait
tomber un livre, ajouta-t-il en se baissant pour ramasser un
keepsake qu'il venait de renverser. -- Les femmes de Balzac, avec
des gravures. Je n'ai pas lu cela. Lembke aussi écrit des romans.

-- Oui? fit Nicolas Vsévolodovitch avec une apparence d'intérêt.

-- Il écrit des romans russes, en secret, bien entendu. Julie
Mikhaïlovna le sait et le lui permet. C'est un niais; du reste, il
a de la tenue, des manières parfaites, une irréprochable
correction d'attitude. Voilà ce qu'il nous faudrait.

-- Vous faites l'éloge de l'administration?

-- Certainement! Il n'y a que cela de réussi en Russie... Allons,
je me tais, adieu; vous avez mauvaise mine.

-- J'ai la fièvre.

-- On s'en aperçoit, couchez-vous. À propos, il y a des skoptzi
ici dans le district, ce sont des gens curieux... Du reste, nous
en reparlerons plus tard. Allons, qu'est-ce que je vous dirai
encore? La fabrique des Chpigouline est intéressante; elle occupe,
comme vous le savez, cinq cents personnes; il y a quinze ans qu'on
ne l'a nettoyée, c'est un foyer d'épidémies. Les patrons sont
millionnaires, et ils exploitent atrocement leurs ouvriers. Je
vous assure que parmi ceux-ci plusieurs ont une idée de
l'Internationale. Quoi? Vous souriez? Vous verrez vous-même,
seulement donnez-moi un peu de temps, je ne vous en demande pas
beaucoup pour vous montrer... pardon, je ne dirai plus rien, ne
faites pas la moue. Allons, adieu. Tiens, mais j'oubliais le
principal, ajouta Pierre Stépanovitch en revenant tout à coup sur
ses pas, -- on m'a dit tout à l'heure que notre malle était
arrivée de Pétersbourg.

-- Eh bien? fit Nicolas Vsévolodovitch qui le regarda sans
comprendre.

-- Je veux dire votre malle, vos effets. C'est vrai?

-- Oui, on me l'a dit tantôt.

-- Ah! alors ne pourrais-je pas tout de suite...

-- Demandez à Alexis.

-- Allons, ce sera pour demain. Avec vos affaires se trouvent là
mon veston, mon frac, et les trois pantalons que Charmer m'a faits
sur votre recommandation, vous vous rappelez?

-- À ce que j'ai entendu dire, vous posez ici pour le gentleman,
observa en souriant Nicolas Vsévolodovitch. -- Est-ce vrai que
vous voulez apprendre à monter à cheval?

Un sourire ou plutôt une grimace désagréable se montra sur les
lèvres de Pierre Stépanovitch.

-- Vous savez, répliqua-t-il d'une voix tremblante et saccadée, --
vous savez, Nicolas Vsévolodovitch, nous laisserons de côté, une
fois pour toutes, les personnalités, n'est-ce pas? Libre à vous,
sans doute, de me mépriser tant qu'il vous plaira si vous trouvez
ma conduite si ridicule, mais pour le moment vous pourriez bien,
n'est-ce pas, m'épargner vos moqueries?

-- Bien, je ne le ferai plus, dit Nicolas Vsévolodovitch.

Le visiteur sourit, frappa avec son chapeau sur son genou, et ses
traits recouvrèrent leur sérénité.

-- Ici plusieurs me considèrent même comme votre rival auprès
d'Élisabeth Nikolaïevna, comment donc ne soignerais-je pas mon
extérieur? fit-il en riant. -- Qui pourtant vous a ainsi parlé de
moi? Hum. Il est juste huit heures; allons, en route: j'avais
promis à Barbara Pétrovna de passer chez elle, mais je lui ferai
faux bond. Vous, couchez-vous, et demain vous serez plus dispos.
Il pleut et il fait sombre, du reste j'ai pris une voiture parce
qu'ici les rues ne sont pas sûres la nuit... Ah! à propos, dans la
ville et aux environs rôde à présent un forçat évadé de Sibérie,
un certain Fedka; figurez-vous que cet homme est un de mes anciens
serfs; il y a quinze ans, papa l'a mis, moyennant finances, à la
disposition du ministre de la guerre. C'est une personnalité très
remarquable.

Nicolas Vsévolodovitch fixa soudain ses yeux sur Pierre
Stépanovitch.

-- Vous... lui avez parlé? demanda-t-il.

-- Oui. Il ne se cache pas de moi. C'est une personnalité prête à
tout; pour de l'argent, bien entendu. Du reste, il a aussi des
principes, à sa façon, il est vrai. Ah! oui, dites donc, si vous
avez parlé sérieusement tantôt, vous vous rappelez au sujet
d'Élisabeth Nikolaïevna, je vous répète encore une fois que je
suis moi aussi une personnalité prête à tout, dans tous les genres
qu'il vous plaira, et entièrement à votre service... Eh bien, vous
prenez votre canne? Ah! non, vous ne la prenez pas. Figurez-vous,
il m'avait semblé que vous cherchiez une canne.

Nicolas Vsévolodovitch ne cherchait rien et ne disait mot, mais il
s'était brusquement levé à demi, et son visage avait pris une
expression étrange.

-- Si, en ce qui concerne M. Gaganoff, vous avez aussi besoin de
quelque chose, lâcha tout à coup Pierre Stépanovitch en montrant
d'un signe de tête le presse-papier, -- naturellement je puis tout
arranger et je suis convaincu que vous ne me tromperez pas.

Il sortit sans laisser à Nicolas Vsévolodovitch le temps de lui
répondre; mais avant de s'éloigner définitivement, il entrebâilla
la porte et cria par l'ouverture:

-- Je dis cela, parce que Chatoff, par exemple, n'avait pas non
plus le droit de risquer sa vie le dimanche où il s'est porté à
une voie de fait sur vous, n'est-il pas vrai? Je désirerais
appeler votre attention là-dessus.

Il disparut sans attendre la réponse à ces paroles.

IV

Peut-être pensait-il que Nicolas Vsévolodovitch, laissé seul,
allait frapper le mur à coups de poing, et sans doute il aurait
été bien aise de s'en assurer si cela avait été possible; mais son
attente aurait été trompée: Nicolas Vsévolodovitch conserva son
calme. Pendant deux minutes il garda la position qu'il occupait
tout à l'heure debout devant la table et parut très songeur; mais
bientôt un vague et froid sourire se montra sur ses lèvres. Il
reprit lentement son ancienne place sur le coin du divan et ferma
les yeux comme par l'effet de la fatigue. Une partie de la lettre,
incomplètement cachée sous le presse-papier, était toujours en
évidence; il ne fit rien pour la dérober à la vue.

Le sommeil ne tarda pas à s'emparer de lui. Après le départ de
Pierre Stépanovitch qui, contrairement à sa promesse, s'était
retiré sans voir Barbara Pétrovna, celle-ci, fort tourmentée
depuis quelques jours, ne put y tenir et prit sur elle de se
rendre auprès de son fils, bien qu'elle ne fût pas autorisée à
pénétrer en ce moment dans la chambre du jeune homme. «Ne me dira-
t-il pas enfin quelque chose de définitif?» se demandait-elle.
Comme tantôt, elle frappa doucement à la porte et, ne recevant pas
de réponse, se hasarda à ouvrir. À la vue de Nicolas assis et
absolument immobile, elle s'approcha avec précaution du divan. Son
coeur battait très fort. C'était pour Barbara Pétrovna une chose
surprenante que son fils eût pu s'endormir si vite et d'un sommeil
si profond dans une position à demi verticale. Sa respiration
était presque imperceptible; son visage était pâle et sévère, mais
complètement inanimé; ses sourcils étaient quelque peu froncés;
dans cet état il ressemblait tout à fait à une figure de cire. La
générale, retenant son souffle, resta penchée au-dessus de lui
pendant trois minutes; puis, saisie de peur, elle s'éloigna sur la
pointe des pieds; avant de quitter la chambre, elle fit le signe
de la croix sur le dormeur, et se retira sans avoir été remarquée,
emportant de ce spectacle une nouvelle sensation d'angoisse.

Pendant longtemps, pendant plus d'une heure, Nicolas
Vsévolodovitch demeura plongé dans ce lourd sommeil; pas un muscle
de son visage ne remuait, pas le moindre trace d'activité motrice
ne se manifestait dans toute sa personne, ses sourcils étaient
toujours rapprochés, donnant ainsi à sa figure une expression de
dureté. Si Barbara Pétrovna était restée encore trois minutes, il
est probable qu'elle n'aurait pu supporter la terrifiante
impression de cette immobilité léthargique et qu'elle aurait
réveillé son fils. Tout à coup celui-ci ouvrit les yeux, mais
durant dix minutes il ne fit aucun mouvement; il semblait
considérer avec une curiosité obstinée un objet placé dans un coin
de la chambre, quoiqu'il n'y eût là rien de nouveau, rien qui dût
attirer particulièrement son attention.

À la fin retentit le timbre d'une horloge sonnant un coup. Nicolas
Vsévolodovitch tourna la tête avec une certaine inquiétude pour
regarder l'heure au cadran, mais presque aussitôt s'ouvrit la
porte de derrière, qui donnait accès dans le corridor, et le valet
de chambre Alexis Égorovitch se montra. Il tenait d'une main un
paletot chaud, une écharpe et un chapeau, de l'autre une petite
assiette d'argent sur laquelle se trouvait une lettre.

-- Il est neuf heures et demie, dit-il à voix basse, et, après
avoir déposé sur une chaise dans un coin les vêtements qu'il avait
apportés, il présenta l'assiette à son maître. La lettre n'était
pas cachetée et ne contenait que deux lignes écrites au crayon.
Quand Nicolas Vsévolodovitch les eut lues, il prit aussi un crayon
sur la table, écrivit deux mots au bas du billet et replaça celui-
ci sur l'assiette.

-- Tu remettras cela dès que je serai sorti, habille-moi, dit-il
et il se leva.

Remarquant qu'il avait sur lui un léger veston de velours, il
réfléchit un instant et se fit donner une redingote de drap,
vêtement plus convenable pour les visites du soir. Lorsque sa
toilette fut entièrement terminée, il ferma la porte par laquelle
était entrée Barbara Pétrovna, prit la lettre cachetée sous le
presse-papier, et, sans mot dire, passa dans le corridor en
compagnie d'Alexis Égorovitch. Puis tous deux descendirent
l'étroit escalier de derrière et débouchèrent dans le vestibule
conduisant au jardin. Une petite lanterne et un grand parapluie
avaient été déposés d'avance dans un coin de ce vestibule.

-- Avec cette pluie, la boue rend les rues impraticables, observa
le domestique.

C'était une dernière et timide tentative qu'il faisait pour
décider son barine à ne pas sortir. Mais, ouvrant le parapluie,
Nicolas Vsévolodovitch pénétra silencieusement dans le vieux
jardin alors humide et noir comme une cave. Le vent mugissait et
secouait les cimes des arbres à demi dépouillés, les petits
chemins sablés étaient fangeux et glissants. Alexis Égorovitch, en
habit et sans chapeau, précédait son maître à la distance de trois
pas pour l'éclairer avec la lanterne.

-- Ne remarquera-t-on rien? demanda brusquement Nicolas
Vsévolodovitch.

-- Des fenêtres on ne verra rien, d'ailleurs toutes les
précautions ont été prises d'avance, répondit d'un ton bas et
mesuré le domestique.

-- Ma mère est couchée?

-- Elle s'est retirée dans sa chambre à neuf heures précises,
selon son habitude depuis quelques jours, et il lui est impossible
maintenant de rien savoir. À quelle heure faut-il vous attendre?
se permit-il ensuite de demander.

-- Je rentrerai à une heure ou une heure et demie, en tout cas
avant deux heures.

-- Bien.

S'engageant dans des sentiers sinueux, ils firent le tour du
jardin que tous deux connaissaient très bien, et arrivèrent à
l'angle du mur d'enceinte où se trouvait une petite porte donnant
issue dans une étroite ruelle. Cette porte était presque toujours
fermée, mais Alexis Égorovitch en avait maintenant la clef dans
ses mains.

-- Ne va-t-elle pas crier quand on l'ouvrira? observa Nicolas
Vsévolodovitch.

Le valet de chambre répondit que, la veille encore, il y avait mis
de l'huile «de même qu'aujourd'hui». Il était déjà tout trempé.
Après avoir ouvert la porte, il tendit la clef à son maître.

-- Si vous allez loin, je dois vous prévenir que je n'ai aucune
confiance dans la populace d'ici; c'est dans les impasses en
particulier que les mauvaises rencontres sont à craindre, surtout
de l'autre côté de l'eau, ne put s'empêcher de faire remarquer
Alexis Égorovitch.

C'était un vieux serviteur qui avait été jadis le diadka[9] de
Nicolas Vsévolodovitch; homme sérieux et rigide, il aimait à
entendre et à lire la parole de Dieu.

-- Ne t'inquiète pas, Alexis Égorovitch.

-- Dieu vous bénisse, monsieur, si toutefois vous ne projetez que
de bonnes actions.

-- Comment? fit en s'arrêtant Nicolas Vsévolodovitch qui était
déjà sorti du jardin.

Alexis Égorovitch renouvela d'une voix ferme le souhait qu'il
venait de formuler. Jamais auparavant il ne se serait permis de
tenir un tel langage devant son maître.

Nicolas Vsévolodovitch ferma la porte, mit la clef dans sa poche
et s'engagea dans le péréoulok, où, à chaque pas, il enfonçait
dans la boue jusqu'au-dessus de la cheville. À la fin il arriva à
une rue pavée, longue et déserte. Il connaissait la ville comme
ses cinq doigts, mais la rue de l'Épiphanie était encore loin. Il
était plus de dix heures quand il s'arrêta devant la porte fermée
de la vieille et sombre maison Philippoff. Au rez-de-chaussée, où
plus personne n'habitait depuis le départ des Lébiadkine, les
fenêtres étaient condamnées, mais on apercevait de la lumière dans
la mezzanine, chez Chatoff. Comme il n'y avait pas de sonnette,
Nicolas Vsévolodovitch frappa à la porte. Une petite fenêtre
s'ouvrit, et Chatoff se pencha à la croisée pour regarder dans la
rue. L'obscurité était telle que, pendant une minute, il ne put
rien distinguer.

-- C'est vous? demanda-t-il tout à coup.

-- Oui, répondit le visiteur.

Chatoff ferma la fenêtre et alla ouvrir la grand'porte. Nicolas
Vsévolodovitch franchit le seuil, et, sans dire un mot, se dirigea
vers le pavillon occupé par Kiriloff.

V

Là, tout était ouvert. L'obscurité régnait dans le vestibule et
dans les deux premières pièces, mais la dernière, où Kiriloff
buvait son thé, était éclairée, des rires et des cris étranges s'y
faisaient entendre. Nicolas Vsévolodovitch alla du côté où il
apercevait la lumière; toutefois, avant d'entrer, il s'arrêta sur
le seuil. Le thé se trouvait sur la table. La parente du
propriétaire était debout au milieu de la chambre. Tête nue, sans
bas à ses pieds chaussés de savates, la vieille n'avait pour tout
vêtement qu'un jupon et une sorte de mantelet en peau de lièvre.
Elle tenait dans ses bras un enfant de dix-huit mois. Le baby, en
chemise et les pieds nus, venait d'être retiré de son berceau. Il
avait les joues très colorées, et ses petits cheveux blancs
étaient ébouriffés. Sans doute il avait pleuré un peu auparavant,
car on voyait encore des traces de larmes au-dessous de ses yeux,
mais en ce moment il tendait ses petits bras, frappait ses mains
l'une contre l'autre et riait avec des sanglots comme cela arrive
aux enfants de cet âge. Devant lui Kiriloff jetait par terre une
grosse balle élastique qui rebondissait jusqu'au plafond pour
retomber ensuite sur le plancher, le baby criait: «Balle, balle!»
Kiriloff rattrapait la balle et la lui donnait, alors l'enfant la
lançait lui-même avec ses petites mains maladroites, et de nouveau
Kiriloff courait la ramasser. À la fin, la balle alla rouler sous
une armoire. «Balle, balle!» cria le moutard. Kiriloff se baissant
jusqu'à terre étendit le bras sous l'armoire pour tâcher de
trouver la balle. Nicolas Vsévolodovitch entra dans la chambre. À
la vue du visiteur, l'enfant se mit à pousser des cris et se serra
contre la vieille qui se hâta de l'emporter.

Kiriloff se releva, la balle en main.

-- Stavroguine? dit-il sans paraître aucunement surpris de cette
visite inattendue. -- Voulez-vous du thé?

-- Je ne refuse pas, s'il est chaud, répondit Nicolas
Vsévolodovitch; -- Je suis tout trempé.

-- Il est chaud, bouillant même, reprit avec satisfaction
Kiriloff, -- asseyez-vous; vous êtes sale, cela ne fait rien; tout
à l'heure je mouillerai un torchon et je laverai le parquet.

Nicolas Vsévolodovitch s'assit et vida presque d'un seul trait la
tasse de thé que lui avait versée l'ingénieur.

-- Encore? demanda celui-ci.

-- Merci.

Kiriloff, qui jusqu'alors était resté debout, s'assit en face du
visiteur.

-- Qu'est-ce qui vous amène? voulut-il savoir.

-- Je suis venu pour affaire. Tenez, lisez cette lettre que j'ai
reçue de Gaganoff; vous vous rappelez, je vous ai parlé de lui à
Pétersbourg.

Kiriloff prit la lettre, la lut, puis la posa sur la table et
regarda son interlocuteur comme un homme qui attend une
explication.

-- Ainsi que vous le savez, commença Nicolas Vsévolodovitch, --
j'ai rencontré il y a un mois à Pétersbourg ce Gaganoff que je
n'avais jamais vu de ma vie. Trois fois le hasard nous a mis dans
le monde en présence l'un de l'autre. Sans entrer en rapport avec
moi, sans m'adresser la parole, il a trouvé moyen d'être très
insolent. Je vous l'ai dit alors; mais voici ce que vous ignorez:
à la veille de quitter Pétersbourg d'où il est parti avant moi, il
m'a tout à coup écrit une lettre, moins grossière que celle-ci,
mais cependant des plus inconvenantes, et ce qu'il y a d'étrange,
c'est que, dans cette lettre, il ne m'expliquait nullement à quel
propos il m'écrivait ainsi. Je lui ai sur le champ répondu, par
écrit aussi, et avec la plus grande franchise: je lui déclarais
que, sans doute, il m'en voulait de ma manière d'agir à l'égard de
son père ici, au club, il y a quatre ans, et que, de mon côté,
j'étais prêt à lui faire toutes les excuses possibles pour un acte
non prémédité et commis dans un état de maladie. Je le priais de
prendre mes excuses en considération. Il n'a pas répondu et est
parti; mais voici que maintenant je le retrouve ici absolument
enragé. On m'a rapporté certains propos tout à fait injurieux
qu'il a publiquement tenus sur mon compte en les accompagnant
d'accusations étonnantes. Enfin aujourd'hui arrive cette lettre.
Assurément personne n'en a jamais reçu une pareille. Elle contient
des grossièretés ignobles, il se sert d'expressions comme «votre
tête à claques». Je suis venu dans l'espoir que vous ne refuserez
pas d'être mon témoin.

-- Vous avez dit que personne n'avait jamais reçu une pareille
lettre, observa Kiriloff: -- cela est arrivé plus d'une fois.
Quand on est furieux, que n'écrit-on pas? Vous connaissez la
lettre de Pouchkine à Heeckeren. C'est bien. J'irai. Donnez-moi
vos instructions.

Nicolas Vsévolodovitch dit à l'ingénieur qu'il désirait terminer
cette affaire dans les vingt-quatre heures; pour commencer, il
voulait absolument renouveler ses excuses et même s'engager à
écrire une seconde lettre dans ce sens; mais, de son côté,
Gaganoff promettrait de ne plus lui adresser de lettres; quant à
celle qu'il avait écrite, elle serait considérée comme non avenue.

-- C'est beaucoup trop de concessions, et elles ne le satisferont
pas, répondit Kiriloff.

-- Avant tout j'étais venu vous demander si vous consentiriez à
lui porter ces conditions.

-- Je les lui porterai. C'est votre affaire. Mais il ne les
acceptera pas.

-- Je le sais bien.

-- Il veut se battre. Dites-moi comment vous entendez que le duel
ait lieu.

-- Je tiens beaucoup à ce que tout soit fini demain. Allez chez
lui à neuf heures. Vous lui ferez part de mes propositions, il les
repoussera et vous abouchera avec son témoin, -- il sera alors
onze heures, je suppose. Vous confèrerez avec ce témoin, et, à une
heure ou à deux heures, tout le monde pourra se trouver sur le
terrain. Je vous en prie, tâchez d'arranger les choses de la
sorte. L'arme sera, naturellement, le pistolet. Les deux barrières
seront séparées par un espace de dix pas, vous placerez chacun de
nous à dix pas de sa barrière, et, au signal donné, nous
marcherons l'un contre l'autre. Chacun devra nécessairement
s'avancer jusqu'à sa barrière, mais il pourra tirer avant d'y être
arrivé. Voilà tout, je pense.

-- Dix pas entre les deux barrières, c'est une bien petite
distance, objecta Kiriloff.

-- Allons, mettons-en douze, mais pas plus, vous comprenez qu'il
veut un duel sérieux. Vous savez charger un pistolet?

-- Oui. J'ai des pistolets; je donnerai ma parole que vous ne vous
en êtes pas servi. Son témoin en fera autant pour ceux qu'il aura
apportés, et le sort décidera avec quelle paire de pistolets on se
battra.

-- Très bien.

-- Voulez-vous voir mes pistolets?

-- Soit.

La malle de Kiriloff était dans un coin, il ne l'avait pas encore
défaite, mais il en retirait ses affaires au fur et à mesure qu'il
en avait besoin.

L'ingénieur y prit une boîte en bois de palmier, capitonnée de
velours à l'intérieur, et contenant une paire de pistolets
superbes.

-- Tout est là: poudre, balles, cartouches. J'ai aussi un
revolver; attendez.

Il fouilla de nouveau dans sa malle et en sortit une autre boîte
qui renfermait un revolver américain à six coups.

-- Vous n'avez pas mal d'armes, et elles sont d'une grande valeur.

-- D'une grande valeur.

Pauvre, presque indigent, Kiriloff, qui, du reste, ne s'apercevait
jamais de sa misère, était évidemment bien aise d'exhiber aux yeux
du visiteur ces armes de luxe dont l'achat avait sans doute
entraîné pour lui bien des sacrifices.

-- Vous êtes toujours dans les mêmes idées? demanda Stavroguine
après une minute de silence.

Nonobstant le vague de cette question, au ton dont elle était
faite l'ingénieur devina immédiatement à quoi elle se rapportait.

-- Oui, répondit-il laconiquement tandis qu'il serrait les armes
étalées sur la table.

-- Quand donc? reprit en termes plus vagues encore Nicolas
Vsévolodovitch après un nouveau silence.

Pendant ce temps, Kiriloff avait remis les deux boîtes dans la
malle et s'était rassis à son ancienne place.

-- Cela ne dépend pas de moi, comme vous savez; quand on me le
dira, marmotta-t-il entre ses dents; cette question semblait le
contrarier un peu, mais en même temps il paraissait disposé à
répondre à toutes les autres. Ses yeux noirs et ternes restaient
figés sur le visage de Stavroguine, leur regard tranquille était
bon et affable.

Nicolas Vsévolodovitch se tut pendant trois minutes.

-- Sans doute je comprends qu'on se brûle la cervelle, commença-t-
il ensuite en fronçant légèrement les sourcils, -- parfois moi-
même j'ai songé à cela, et il m'est venu une idée nouvelle: si
l'on commet un crime, ou pire encore, un acte honteux, déshonorant
et... ridicule, un acte destiné à vous couvrir de mépris pendant
mille ans, on peut se dire: «Un coup de pistolet dans la tempe, et
plus rien de tout cela n'existera.» Qu'importent alors les
jugements des hommes et leur mépris durant mille ans, n'est-il pas
vrai?

-- Vous appelez cela une idée nouvelle? demanda Kiriloff
songeur...

-- Je... je ne l'appelle pas ainsi... mais une fois, en y pensant,
je l'ai sentie toute nouvelle.

-- Vous l'avez «sentie»? reprit l'ingénieur, -- c'est bien dire.
Il y a beaucoup d'idées qu'on a toujours eues, et qui, à un moment
donné, paraissent tout d'un coup nouvelles. C'est vrai. À présent
je vois bien des choses comme pour la première fois.

Sans l'écouter, Stavroguine poursuivit le développement de sa
pensée:

-- Mettons que vous ayez vécu dans la lune, c'est là, je suppose,
que vous avez commis toutes ces vilenies ridicules... Ici vous
savez, à n'en pas douter, que là on se moquera de vous pendant
mille ans, que pendant toute l'éternité toute la lune crachera sur
votre mémoire. Mais maintenant vous êtes ici, et c'est de la terre
que vous regardez la lune: peu vous importent, n'est-ce pas, les
sottises que vous avez faites dans cet astre, et il vous est
parfaitement égal d'être pendant un millier d'années en butte au
mépris de ses habitants?

-- Je ne sais pas, répondit Kiriloff, -- je n'ai pas été dans la
lune, ajouta-t-il sans ironie, simplement pour constater un fait.

-- À qui est cet enfant que j'ai vu ici tout à l'heure?

-- La belle-mère de la vieille est arrivée; c'est-à-dire, non, sa
belle-fille... cela ne fait rien. Il y a trois jours. Elle est
malade, avec un enfant; la nuit il crie beaucoup, il a mal au
ventre. La mère dort, et la vieille apporte l'enfant ici; je
l'amuse avec une balle. Cette balle vient de Hambourg. Je l'y ai
achetée, pour la lancer et la rattraper; cela fortifie le dos.
C'est une petite fille.

-- Vous aimez les enfants?

-- Je les aime, dit Kiriloff d'un ton assez indifférent, du reste.

--Alors vous aimez aussi la vie?

--Oui, j'aime aussi la vie, cela vous étonne?

-- Mais vous êtes décidé à vous brûler la cervelle?

-- Eh bien? Pourquoi mêler deux choses qui sont distinctes l'une
de l'autre? La vie existe et la mort n'existe pas.

-- Vous croyez maintenant à la vie éternelle dans l'autre monde?

-- Non, mais à la vie éternelle dans celui-ci. Il y a des moments,
vous arrivez à des moments où le temps s'arrête tout d'un coup
pour faire place à l'éternité.

-- Vous espérez arriver à un tel moment?

-- Oui.

-- Je doute que dans notre temps ce soit possible.

Ces mots furent dits par Nicolas Vsévolodovitch sans aucune
intention ironique; il les prononça lentement et d'un air pensif.

-- Dans l'Apocalypse, l'ange jure qu'il n'y aura plus de temps,
observa-t-il ensuite.

-- Je le sais. C'est très vrai. Quand tout homme aura atteint le
bonheur, il n'y aura plus de temps parce qu'il ne sera plus
nécessaire. C'est une pensée très juste.

-- Où donc le mettra-t-on?

-- On ne le mettra nulle part. Le temps n'est pas un objet, mais
une idée. Cette idée s'effacera de l'esprit.

-- Ce sont de vieilles rengaines philosophiques, toujours les
mêmes depuis le commencement des siècles, grommela Stavroguine
avec une pitié méprisante.

-- Oui, les mêmes depuis le commencement des siècles, et il n'y en
aura jamais d'autres! reprit l'ingénieur dont les yeux
s'illuminèrent comme si l'affirmation de cette idée eût été pour
lui une sorte de victoire.

-- Vous paraissez fort heureux, Kiriloff?

-- Je suis fort heureux, en effet, reconnut celui-ci du même ton
dont il eût fait la réponse la plus ordinaire.

-- Mais, il n'y a pas encore si longtemps, vous étiez de mauvaise
humeur, vous vous êtes fâché contre Lipoutine?

-- Hum, à présent, je ne gronde plus. Alors je ne savais pas
encore que j'étais heureux. Avez-vous quelquefois vu une feuille,
une feuille d'arbre?

-- Oui.

-- Dernièrement j'en ai vu une: elle était jaune, mais conservait
encore en quelques endroits sa couleur verte, les bords étaient
pourris. Le vent l'emportait. Quand j'avais dix ans, il m'arrivait
en hiver de fermer les yeux exprès et de me représenter une
feuille verte aux veines nettement dessinées, un soleil brillant.
J'ouvrais les yeux et je croyais rêver, tant c'était beau, je les
refermais encore.

-- Qu'est-ce que cela signifie? C'est une figure?

-- N-non... pourquoi? Je ne fais point d'allégorie. Je parle
seulement de la feuille. La feuille est belle. Tout est bien.

-- Tout?

-- Oui. L'homme est malheureux parce qu'il ne connaît pas son
bonheur, uniquement pour cela. C'est tout, tout! Celui qui saura
qu'il est heureux le deviendra tout de suite, à l'instant même.
Cette belle-mère mourra et la petite fille restera. Tout est bien.
J'ai découvert cela brusquement.

-- Et si l'on meurt de faim, et si l'on viole une petite fille, --
c'est bien aussi?

-- Oui. Tout est bien pour quiconque sait que tout est tel. Si les
hommes savaient qu'ils sont heureux, ils le seraient, mais, tant
qu'ils ne le sauront pas, ils seront malheureux. Voilà toute
l'idée, il n'y en a pas d'autre!

-- Quand donc avez-vous eu connaissance de votre bonheur?

-- Mardi dernier, ou plutôt mercredi, dans la nuit du mardi au
mercredi.

-- À quelle occasion?

-- Je ne me le rappelle pas; c'est arrivé par hasard. Je me
promenais dans ma chambre... cela ne fait rien. J'ai arrêté la
pendule, il était deux heures trente-sept.

-- Une façon emblématique d'exprimer que le temps doit s'arrêter?

Kiriloff ne releva pas cette observation.

-- Ils ne sont pas bons, reprit-il tout à coup, -- parce qu'ils ne
savent pas qu'ils le sont. Quand ils l'auront appris, ils ne
violeront plus de petites filles. Il faut qu'ils sachent qu'ils
sont bons, et instantanément ils le deviendront tous jusqu'aux
dernier.

-- Ainsi vous qui savez cela, vous êtes bon?

-- Oui.

-- Là-dessus, du reste, je suis de votre avis, murmura en fronçant
les sourcils Stavroguine.

-- Celui qui apprendra aux hommes qu'ils sont bons, celui-là
finira le monde.

-- Celui qui le leur a appris, ils l'ont crucifié.

-- Il viendra, et son nom sera: l'homme-dieu.

-- Le dieu-homme?

-- L'homme-dieu, il y a une différence.

-- C'est vous qui avez allumé la lampe devant l'icône?

-- Oui.

-- Vous êtes devenu croyant?

-- La vieille aime à allumer cette lampe... mais aujourd'hui elle
n'a pas eu le temps, murmura Kiriloff.

-- Mais vous-même, vous ne priez pas encore?

-- Je prie tout. Vous voyez cette araignée qui se promène sur le
mur, je la regarde et lui suis reconnaissant de se promener ainsi.

Ses yeux brillèrent de nouveau; ils étaient obstinément fixés sur
le visage de Stavroguine. Ce dernier semblait considérer son
interlocuteur avec une sorte de dégoût, mais son regard n'avait
aucune expression moqueuse.

Il se leva et prit son chapeau.

-- Je parie, dit-il, que quand je reviendrai, vous croirez en
Dieu.

-- Pourquoi? demanda l'ingénieur en se levant à demi.

-- Si vous saviez que vous croyez en Dieu, vous y croiriez, mais
comme vous ne savez pas encore que vous croyez en Dieu, vous n'y
croyez pas, répondit en souriant Nicolas Vsévolodovitch.

-- Ce n'est pas cela, reprit Kiriloff pensif, -- vous avez parodié
mon idée. C'est une plaisanterie d'homme du monde. Rappelez-vous
que vous avez marqué dans ma vie, Stavroguine.

-- Adieu, Kiriloff.

-- Venez la nuit; quand?

-- Mais n'avez-vous pas oublié notre affaire de demain?

-- Ah! je l'avais oubliée, soyez tranquille, je serai levé à
temps; à neuf heures je serai là. Je sais m'éveiller quand je
veux. En me couchant, je dis: à sept heures, et je m'éveille à
sept heures, à dix heures -- et je m'éveille à dix heures.

-- Vous possédez des qualités remarquables, dit Nicolas
Vsévolodovitch en examinant le visage pâle de Kiriloff.

-- Je vais aller vous ouvrir la porte.

-- Ne vous dérangez pas, Chatoff me l'ouvrira.

-- Ah! Chatoff. Bien, adieu!

VI

Le perron de la maison vide où logeait Chatoff était ouvert, mais
quand Stavroguine en eut monté les degrés, un vestibule
complètement sombre s'offrit à lui, et il dut chercher à tâtons
l'escalier conduisant à la mezzanine. Soudain en haut s'ouvrit une
porte, et il vit briller de la lumière; Chatoff n'alla pas lui-
même au devant du visiteur, il se contenta d'ouvrir sa porte.
Lorsque Nicolas Vsévolodovitch se trouva sur le seuil, il aperçut
dans un coin le maître du logis qui l'attendait debout près d'une
table.

-- Je viens chez vous pour affaire, voulez-vous me recevoir?
demanda Stavroguine avant de pénétrer dans la chambre.

-- Entrez et asseyez-vous, répondit Chatoff, -- fermez la porte;
non, laissez, je ferai cela moi-même.

Il ferma la porte à la clef, revint près de la table et s'assit en
face de Nicolas Vsévolodovitch. Durant cette semaine il avait
maigri, et en ce moment il semblait être dans un état fiévreux.

-- Vous m'avez beaucoup tourmenté, dit-il à voix basse et sans
lever les yeux, -- je me demandais toujours pourquoi vous ne
veniez pas.

-- Vous étiez donc bien sûr que je viendrais?

-- Oui, attendez, j'ai rêvé... je rêve peut-être encore
maintenant... Attendez.

Il se leva à demi, et sur le plus haut des trois rayons qui lui
servaient de bibliothèque, il prit quelque chose, c'était un
revolver.

-- Une nuit j'ai rêvé que vous viendriez me tuer, et le lendemain
matin j'ai dépensé tout ce qui me restait d'argent pour acheter un
revolver à ce coquin de Liamchine; je voulais vendre chèrement ma
vie. Ensuite j'ai recouvré le bon sens... Je n'ai ni poudre, ni
balles; depuis ce temps l'arme est toujours restée sur ce rayon.
Attendez...

En parlant ainsi, il se disposait à ouvrir le vasistas; Nicolas
Vsévolodovitch l'en empêcha.

-- Ne le jetez pas, à quoi bon? il coûte de l'argent, et demain
les gens diront qu'on trouve des revolvers traînant sous la
fenêtre de Chatoff. Remettez-le en place; là, c'est bien, asseyez-
vous. Dites-moi, pourquoi me racontez-vous, comme un pénitent à
confesse, que vous m'avez supposé l'intention de venir vous tuer?
En ce moment même je ne viens pas me réconcilier avec vous, mais
vous parler de choses urgentes. D'abord, j'ai une explication à
vous demander, ce n'est pas à cause de ma liaison avec votre femme
que vous m'avez frappé?

-- Vous savez bien que ce n'est pas pour cela, répondit Chatoff,
les yeux toujours baissés.

-- Ni parce que vous avez cru à la stupide histoire concernant
Daria Pavlovna?

-- Non, non, assurément non! C'est une stupidité! Dès le
commencement ma soeur me l'a dit... répliqua Chatoff avec
impatience et même en frappant légèrement du pied.

-- Alors j'avais deviné et vous avez deviné aussi, poursuivit d'un
ton calme Stavroguine, -- vous ne vous êtes pas trompé: Marie
Timoféievna Lébiadkine est ma femme légitime, je l'ai épousée à
Pétersbourg il y a quatre ans et demi. C'est pour cela que vous
m'avez donné un soufflet, n'est-ce pas?

Chatoff stupéfait écoutait en silence.

-- Je l'avais deviné, mais je ne voulais pas le croire, balbutia-
t-il enfin en regardant Stavroguine d'un air étrange.

-- Et pourtant vous m'avez frappé?

Chatoff rougit et bégaya quelques mots presque incohérents:

-- C'était pour votre chute... pour votre mensonge. En m'avançant
vers vous, je n'avais pas l'intention de vous punir; au moment où
je me suis approché, je ne savais pas que je frapperais... J'ai
fait cela parce que vous avez compté pour beaucoup dans ma vie...
Je...

-- Je comprends, je comprends, épargnez les paroles. Je regrette
que vous soyez si agité; l'affaire qui m'amène est des plus
urgentes.

-- Je vous ai attendu trop longtemps, reprit Chatoff qui tremblait
de tout son corps, et il se leva à demi; -- dites votre affaire,
je parlerai aussi... après...

Il se rassit.

-- Cette affaire est d'un autre genre, commença Nicolas
Vsévolodovitch en considérant son interlocuteur avec curiosité; --
certaines circonstances m'ont forcé à choisir ce jour et cette
heure pour me rendre chez vous; je viens vous avertir que peut-
être on vous tuera.

Chatoff le regarda d'un air intrigué.

-- Je sais qu'un danger peut me menacer, dit-il posément, -- mais
vous, vous, comment pouvez-vous savoir cela?

-- Parce que, comme vous, je leur appartiens, comme vous, je fais
partie de leur société.

-- Vous... vous êtes membre de la société?

-- Je vois à vos yeux que vous attendiez tout de moi, excepté
cela, fit avec un léger sourire Nicolas Vsévolodovitch, -- mais
permettez, ainsi vous saviez déjà qu'on doit attenter à vos jours?

-- Je me refusais à le croire. Et maintenant encore, malgré vos
paroles, je ne le crois pas, pourtant... pourtant qui donc, avec
ces imbéciles-là, peut répondre de quelque chose! vociféra-t-il
furieux en frappant du poing sur la table. -- Je ne les crains
pas! J'ai rompu avec eux. Cet homme est passé quatre fois chez
moi, et il m'a dit que je le pouvais... mais, ajouta-t-il en
fixant les yeux sur Stavroguine, que savez-vous au juste?

-- Soyez tranquille, je ne vous tromperai pas, reprit assez
froidement Nicolas Vsévolodovitch, comme un homme qui accomplit
seulement un devoir. -- Vous me demandez ce que je sais? Je sais
que vous êtes entré dans cette société à l'étranger, il y a quatre
ans, avant qu'elle eût été reconstituée sur de nouvelles bases;
vous étiez alors à la veille de partir pour les États-Unis, et
nous venions, je crois, d'avoir ensemble notre dernière
conversation, celle dont il est si longuement question dans la
lettre que vous m'avez écrite d'Amérique. À propos, pardonnez-moi
de ne vous avoir pas répondu et de m'être borné...

-- À un envoi d'argent, attendez, interrompit Chatoff qui prit
vivement dans le tiroir de sa table un billet de banque couleur
d'arc-en-ciel; -- tenez, voilà les cent roubles que vous m'avez
envoyés; sans vous je serai mort là-bas. Je ne vous aurais pas
remboursé de sitôt, si votre mère ne m'était venue en aide. C'est
elle qui m'a donné ces cent roubles il y a neuf mois pour soulager
ma misère au moment où je relevais de maladie. Mais continuez, je
vous prie...

Il étouffait.

-- En Amérique, vos idées se sont modifiées, et, revenu en Suisse,
vous avez voulu vous retirer de la société. Ils ne vous ont pas
répondu, mais vous ont chargé de recevoir ici, en Russie, des
mains de quelqu'un, un matériel typographique, et de le garder
jusqu'au jour où un tiers viendrait chez vous de leur part pour en
prendre livraison. Vous avez consenti, espérant ou ayant mis pour
condition que ce serait leur dernière exigence, et qu'à l'avenir
ils vous laisseraient tranquille. Tout cela, vrai ou faux, ce
n'est pas d'eux que je le tiens, le hasard seul me l'a appris.
Mais voici une chose que, je crois, vous ignorez encore: ces
messieurs n'entendent nullement se séparer de vous.

-- C'est absurde! cria Chatoff, -- j'ai loyalement déclaré que
j'étais en désaccord avec eux sur tous les points! C'est mon
droit, le droit de la conscience et de la pensée... Je ne
souffrirai pas cela! Il n'y a pas de force qui puisse...

-- Vous savez, ne criez pas, observa très sérieusement Nicolas
Vsévolodovitch, -- ce Verkhovensky est un gaillard capable de nous
entendre en ce moment; qui sait s'il n'a pas dans votre vestibule
son oreille ou celle d'un de ses affidés? Il se peut que cet
ivrogne de Lébiadkine ait été lui-même chargé de vous surveiller,
comme peut-être vous l'aviez sous votre surveillance, n'est-ce
pas? Dites-moi plutôt ceci: est-ce que Verkhovensky s'est rendu à
vos raisons?

-- Il s'y est rendu, il a reconnu que je pouvais me retirer, que
j'en avais le droit...

-- Eh bien, alors il vous trompe. Je sais que Kiriloff lui-même,
qui est à peine des leurs, a fourni sur vous des renseignements;
ils ont beaucoup d'agents, et, parmi ceux-ci, plusieurs les
servent sans le savoir. On a toujours eu l'oeil sur vous;
Verkhovensky, notamment, est venu ici pour régler votre affaire,
et il a de pleins pouvoirs pour cela: on veut, à la première
occasion favorable, se débarrasser de vous parce que vous savez
trop de choses et que vous pouvez faire des révélations. Je vous
répète que c'est certain; permettez-moi de vous le dire, ils sont
absolument convaincus que vous êtes un espion et que, si vous ne
les avez pas encore dénoncés, vous comptez le faire. Est-ce vrai?

À cette question qui lui était adressée du ton le plus ordinaire,
Chatoff fit une grimace.

-- Quand même je serais un espion, à qui les dénoncerais-je?
répliqua-t-il avec colère, sans répondre directement. -- Non,
laissez-moi, que le diable m'emporte! s'écria-t-il, revenant
soudain à sa première idée qui, évidemment, le préoccupait cent
fois plus que la nouvelle de son propre danger: -- Vous, vous,
Stavroguine, comment avez-vous pu vous fourvoyer dans cette sotte
et effrontée compagnie de laquais? Vous êtes entré dans leur
société! Est-ce là un exploit digne de Nicolas Stavroguine?

Il prononça ces mots avec une sorte de désespoir, en frappant ses
mains l'une contre l'autre; rien, semblait-il ne pouvait lui
causer un plus cruel chagrin qu'une révélation pareille.

-- Pardon, fit Stavroguine étonné, -- mais vous avez l'air de me
considérer comme un soleil auprès duquel vous ne seriez, vous,
qu'un petit scarabée. J'ai déjà remarqué cela dans la lettre que
vous m'avez écrite d'Amérique.

-- Vous... vous savez... Ah! ne parlons plus de moi, plus du tout!
reprit vivement Chatoff. -- Si vous pouvez me donner quelque
explication en ce qui vous concerne, expliquez-vous... Répondez à
ma question! ajouta-t-il avec véhémence.

-- Volontiers. Vous me demandez comment j'ai pu me fourvoyer dans
un pareil milieu? Après la communication que je vous ai faite, je
me crois tenu de vous répondre sur ce point avec une certaine
franchise. Voyez-vous, dans le sens strict du mot, je n'appartiens
point à cette société, et je suis beaucoup plus que vous en droit
de la quitter, attendu que je n'y suis pas entré. J'ai même eu
soin de leur déclarer dès le début que je n'étais pas leur
associé, et que si je leur rendais par hasard quelque service,
c'était seulement pour tuer le temps. J'ai pris une certaine part
à la réorganisation de la société sur un plan nouveau, voilà tout.
Mais maintenant ils se sont ravisés et ont décidé à part eux qu'il
était dangereux de me rendre ma liberté; bref, je suis aussi
condamné, paraît-il.

-- Oh! les condamnations à mort ne leur coûtent rien à prononcer,
ils sont là trois hommes et demi qui ont vite fait de libeller des
sentences capitales sur des papiers revêtus de cachets. Et vous
croyez qu'ils sont capables de les mettre à exécution!

-- Il y a du vrai et du faux dans votre manière de voir répondit
Nicolas Vsévolodovitch sans se départir de son ton flegmatique et
indifférent. -- Certes, la fantaisie joue ici un grand rôle comme
dans tous les cas semblables: le groupe exagère son importance. Si
vous voulez, je dirai même qu'à mon avis il tient tout entier dans
la personne de Pierre Verkhovensky. Ce dernier est vraiment trop
bon de ne se considérer que comme l'agent de sa société. Du reste,
l'idée fondamentale n'est pas plus bête que les autres du même
genre. Ils sont en relation avec l'Internationale, ils ont réussi
à recruter des adeptes en Russie, et ils ont même trouvé une
manière assez originale... mais, bien entendu, c'est seulement
théorique. Quant à ce qu'ils veulent faire ici, le mouvement de
notre organisation russe est une chose si obscure et presque
toujours si inattendue que, chez nous, on peut en effet tout
entreprendre. Remarquez que Verkhovensky est un homme opiniâtre.

-- Cette punaise, cet ignorant, ce sot qui ne comprend rien à la
Russie! protesta avec irritation Chatoff.

-- Vous ne le connaissez pas bien. C'est vrai que tous, en
général, ils ne comprennent guère la Russie, mais sous ce rapport,
vous et moi, nous sommes à peine un peu plus intelligents qu'eux;
en outre Verkhovensky est un enthousiaste.

-- Verkhovensky un enthousiaste?

-- Oh! oui. Il y a un point où il cesse d'être un bouffon pour
devenir un... demi-fou. Je vous prie de vous rappeler une de vos
propres paroles: «Savez-vous comment un seul homme peut être
fort?» Ne riez pas, s'il vous plaît, il est très capable de
presser la détente d'un pistolet. Ils sont persuadés que je suis
aussi un mouchard. Comme ils ne savent pas mener leur affaire, ils
ont une tendance à voir partout des espions.

-- Mais vous n'avez pas peur?

-- N-non... Je n'ai pas fort peur... Mais votre cas est bien
différent du mien. Je vous ai prévenu pour que vous vous teniez
sur vos gardes. Selon moi, vous auriez tort de mépriser le danger,
sous prétexte que ce sont des imbéciles; il ne s'agit pas ici de
leur intelligence, et, du reste, leur main s'est déjà levée sur
d'autres gens que vous et moi. Mais il est onze heures et quart,
ajouta-t-il en regardant sa montre et en se levant; -- je
désirerais vous adresser une question qui n'a aucunement trait à
ce sujet.

-- Pour l'amour de Dieu! s'écria Chatoff, et il quitta
précipitamment sa place.

-- C'est-à-dire? demanda le visiteur en interrogeant des yeux le
maître du logis.

-- Faites, faites votre question, pour l'amour de Dieu, répéta
Chatoff en proie à une agitation indicible, -- mais vous me
permettrez de vous en faire une à mon tour. Je vous en supplie...
je ne puis... faites votre question.

Après un moment de silence, Stavroguine commença:

-- J'ai entendu dire que vous aviez ici une certaine influence sur
Marie Timoféievna, qu'elle vous voyait et vous écoutait
volontiers. Est-ce vrai?

-- Oui... elle m'écoutait... répondit Chatoff un peu troublé.

-- Je compte d'ici à quelques jours rendre public mon mariage avec
elle.

-- Est-ce possible? murmura Chatoff, la consternation peinte sur
le visage.

-- Dans quel sens l'entendez-vous? Cette affaire ne souffrira
aucune difficulté; les témoins du mariage sont ici. Tout cela
s'est fait à Pétersbourg dans les formes les plus régulières et
les plus légales; si la chose n'a pas été connue jusqu'à présent,
c'est uniquement parce que les deux seuls témoins du mariage,
Kiriloff et Pierre Verkhovensky, et enfin Lébiadkine lui-même
(dont j'ai maintenant la satisfaction d'être le beau-frère),
s'étaient engagés sur l'honneur à garder le silence.

-- Je ne parlais pas de cela... Vous vous exprimez avec un tel
calme... mais continuez! Écoutez, est-ce qu'on ne vous a pas forcé
à contracter ce mariage?

-- Non, personne ne m'a forcé, répondit Nicolas Vsévolodovitch que
la supposition de Chatoff fit sourire.

-- Mais elle prétend qu'elle a eu un enfant? reprit avec vivacité
Chatoff.

-- Elle prétend qu'elle a eu un enfant? Bah! Je ne le savais pas,
c'est vous qui me l'apprenez. Elle n'a pas eu d'enfant et n'a pu
en avoir. Marie Timoféievna est vierge.

-- Ah! C'est aussi ce que je pensais! Écoutez!

-- Qu'est-ce que vous avez, Chatoff?

Chatoff couvrit son visage de ses mains et se détourna, mais tout
à coup il saisit avec force Stavroguine par l'épaule.

-- Savez-vous, savez-vous, du moins, cria-t-il, -- pourquoi vous
avez fait tout cela, et pourquoi vous vous infligez maintenant une
telle punition?

-- Laissons cela... nous en parlerons plus tard, attendez un peu;
parlons de l'essentiel, de la question principale: je vous ai
attendu pendant deux ans.

-- Oui?

-- Je vous ai attendu trop longtemps, je pensais sans cesse à
vous. Vous êtes le seul homme qui puisse... Déjà je vous ai écrit
d'Amérique à ce sujet.

-- Je me souviens très bien de votre longue lettre.

-- Trop longue pour être lue entièrement? J'en conviens; six
feuilles de papier de poste. Taisez-vous, taisez-vous! Dites-moi:
pouvez-vous m'accorder encore dix minutes, mais maintenant, tout
de suite... Je vous ai attendu trop longtemps.

-- Soit, je vous accorderai une demi-heure, mais pas plus, si cela
ne vous gêne pas.

-- Et vous prendrez aussi un autre ton, répliqua avec irritation
Chatoff. -- Écoutez, j'exige quand je devrais prier... Comprenez-
vous ce que c'est qu'exiger alors qu'on devrait recourir à la
prière?

-- Je comprends que de la sorte vous vous mettez au-dessus de tous
les usages, en vue de buts plus élevés, -- répondit avec une
nuance de raillerie Nicolas Vsévolodovitch; -- Je vois aussi avec
peine que vous avez la fièvre.

-- Je vous prie de me respecter! cria Chatoff, -- j'exige votre
respect! Je le réclame non pour ma personnalité, -- je m'en moque!
-- mais pour autre chose, durant les quelques instants que durera
notre entretien... Nous sommes deux êtres qui se sont rencontrés
dans l'infini... qui se voient pour la dernière fois. Laissez ce
ton et prenez celui d'un homme! Parlez au moins une fois dans
votre vie un langage humain. Ce n'est pas pour moi, c'est pour
vous que je vous demande cela. Comprenez-vous que vous devez me
pardonner ce coup de poing qui vous a fourni l'occasion de
connaître votre immense force... Voilà encore sur vos lèvres ce
dédaigneux sourire de l'homme du monde. Oh! quand me comprendrez-
vous? Dépouillez donc le baritch[10]! Comprenez donc que j'exige
cela, je l'exige, sinon je me tais, je ne parlerai pour rien au
monde!

Son exaltation touchait aux limites du délire. Nicolas
Vsévolodovitch fronça le sourcil et devint plus sérieux.

-- Si j'ai consenti à rester encore une demi-heure chez vous alors
que le temps est si précieux pour moi, dit-il gravement, -- croyez
que j'ai l'intention de vous écouter à tout le moins avec intérêt
et... et je suis sûr d'entendre sortir de votre bouche beaucoup de
choses nouvelles.

Il s'assit sur une chaise.

-- Asseyez-vous! cria Chatoff qui lui-même prit brusquement un
siège.

-- Permettez-moi pourtant de vous rappeler, reprit Stavroguine, --
que j'avais commencé à vous parler de Marie Timoféievna, je
voulais vous adresser, à son sujet, une demande qui, pour elle du
moins, est fort importante...

-- Eh bien? fit Chatoff avec une mauvaise humeur subite; il avait
l'air d'un homme qu'on a interrompu tout à coup à l'endroit le
plus intéressant de son discours, et qui, tout en tenant ses yeux
fixés sur vous, n'a pas encore eu le temps de comprendre votre
question.

-- Vous ne m'avez pas laissé achever, répondit en souriant Nicolas
Vsévolodovitch.

-- Eh! cela ne signifie rien, plus tard! répliqua Chatoff avec un
geste méprisant, et il aborda aussitôt le thème qui pour lui était
le principal.

VII

Le corps penché en avant, l'index de la main droite levé en l'air
par un mouvement évidemment machinal, Chatoff dont les yeux
étincelaient commença d'une voix presque menaçante:

-- Savez-vous quel est à présent dans l'univers entier le seul
peuple «déifère», appelé à renouveler le monde et à le sauver par
le nom d'un Dieu nouveau, le seul qui possède les clefs de la vie
et de la parole nouvelle... Savez-vous quel est ce peuple et
comment il se nomme?

-- D'après la manière dont vous posez la question, je dois
forcément conclure et, je crois, le plus vite possible, que c'est
le peuple russe...

-- Et vous riez, ô quelle engeance! vociféra Chatoff.

-- Calmez-vous, je vous prie; au contraire, j'attendais
précisément quelque chose dans ce genre.

-- Vous attendiez quelque chose dans ce genre? Mais vous-même ne
connaissez-vous pas ces paroles?

-- Je les connais très bien; je ne vois que trop où vous voulez en
venir. Toute votre phrase, y compris le mot de peuple «déifère»,
n'est que la conclusion de l'entretien que nous avons eu ensemble
à l'étranger il y a plus de deux ans, un peu avant votre départ
pour l'Amérique... autant du moins que je puis m'en souvenir à
présent.

-- Cette phrase est tout entière de vous et non de moi. Ce que
vous appelez «notre» entretien n'en était pas un. Il y avait en
face l'un de l'autre un maître prononçant de graves paroles et un
disciple ressuscité d'entre les morts. J'étais ce disciple, vous
étiez le maître.

-- Mais, si je me rappelle bien, vous êtes entré dans cette
société précisément après avoir entendu mes paroles, et c'est
ensuite seulement que vous êtes allé en Amérique.

-- Oui, et je vous ai écrit d'Amérique à ce propos; je vous ai
tout raconté. Oui, je n'ai pas pu me détacher immédiatement des
convictions qui s'étaient enracinées en moi depuis mon enfance...
Il est difficile de changer de dieux. Je ne vous ai pas cru alors,
parce que je n'ai pas voulu vous croire, et je me suis enfoncé une
dernière fois dans ce cloaque... Mais la semence est restée et
elle a germé. Sérieusement, répondez-moi la vérité, vous n'avez
pas lu jusqu'au bout la lettre que je vous ai adressée d'Amérique?
Peut-être n'en avez-vous pas lu une ligne?

-- J'en ai lu trois pages, les deux premières et la dernière, de
plus j'ai jeté un rapide coup d'oeil sur le milieu. Du reste, je
me proposais toujours...

-- Eh! qu'importe? laissez-là ma lettre, qu'elle aille au diable!
répliqua Chatoff en agitant la main. -- Si vous rétractez
aujourd'hui ce que vous disiez alors du peuple, comment avez-vous
pu tenir alors ce langage?... Voilà ce qui m'oppresse maintenant.

-- Je ne vous ai pas mystifié à cette époque-là; en essayant de
vous persuader, peut-être cherchais-je plus encore à me convaincre
moi-même, répondit évasivement Stavroguine.

-- Vous ne m'avez pas mystifié! En Amérique j'ai couché durant
trois mois sur la paille, côte à côte avec un... malheureux, et
j'ai appris de lui que dans le temps même où vous implantiez les
idées de Dieu et de patrie dans mon coeur, vous empoisonniez l'âme
de cet infortuné, de ce maniaque, de Kiriloff... Vous avez
fortifié en lui l'erreur et le mensonge, vous avez exalté son
intelligence jusqu'au délire... Regardez-le maintenant, c'est
votre oeuvre... Du reste, vous l'avez vu.

-- D'abord je vous ferai remarquer que Kiriloff lui-même vient de
me dire tout à l'heure qu'il est heureux et qu'il est bon. Vous ne
vous êtes guère trompé en supposant que tout cela a eu lieu dans
un seul et même temps, mais que concluez-vous de cette
simultanéité? Je le répète, je ne me suis joué ni de vous ni de
lui.

-- Vous êtes athée maintenant?

-- Oui.

-- Et alors?

-- C'était exactement la même chose.

-- Ce n'est pas pour moi que je vous ai demandé du respect au
début de cet entretien; avec votre intelligence vous auriez pu le
comprendre, grommela Chatoff indigné.

-- Je ne me suis pas levé dès votre premier mot, je n'ai pas coupé
court à la conversation, je ne me suis pas retiré; au contraire,
je reste là, je réponds avec douceur à vos questions et... à vos
cris, par conséquent je ne vous ai pas encore manqué de respect.

Chatoff fit avec le bras un geste violent.

-- Vous rappelez-vous vos expressions: «Un athée ne peut pas être
Russe», «un athée cesse à l'instant même d'être Russe», vous en
souvenez-vous?

-- J'ai dit cela? questionna Nicolas Vsévolodovitch.

-- Vous le demandez? Vous l'avez oublié? Pourtant vous signaliez
là avec une extrême justesse un des traits les plus
caractéristiques de l'esprit russe. Il est impossible que vous
ayez oublié cela! Je vous citerai d'autres de vos paroles, -- vous
disiez aussi dans ce temps-là: «Celui qui n'est pas orthodoxe ne
peut pas être Russe.»

-- Je suppose que c'est une idée slavophile.

-- Non, les slavophiles actuels la répudient. Ils sont devenus des
gens éclairés. Mais vous alliez plus loin encore: vous croyiez que
le catholicisme romain n'était plus le christianisme. Selon vous,
Rome prêchait un Christ qui avait cédé à la troisième tentation du
diable. En déclarant au monde entier que le Christ ne peut se
passer d'un royaume terrestre, le catholicisme, disiez-vous, a par
cela même proclamé l'Antéchrist et perdu tout l'Occident. Si la
France souffre, ajoutiez-vous, la faute en est uniquement au
catholicisme, car elle a repoussé l'infect dieu de Rome sans en
chercher un nouveau. Voilà ce que vous avez pu dire alors! Je me
rappelle vos conversations.

-- Si je croyais, sans doute je répèterais encore cela
aujourd'hui; je ne mentais pas quand je tenais le langage d'un
croyant, reprit très sérieusement Nicolas Vsévolodovitch. -- Mais
je vous assure qu'il m'est fort désagréable de m'entendre rappeler
mes idées d'autrefois. Ne pourriez-vous pas cesser?

-- Si vous croyiez? vociféra Chatoff sans s'inquiéter aucunement
du désir exprimé par son interlocuteur. -- Mais ne m'avez-vous pas
dit que si l'on vous prouvait mathématiquement que la vérité est
en dehors du Christ, vous consentiriez plutôt à rester avec le
Christ qu'avec la vérité? M'avez-vous dit cela? L'avez-vous dit?

-- Permettez-moi à la fin de vous demander, répliquant Stavroguine
en élevant la voix, -- à quoi tend tout cet interrogatoire
passionné et... malveillant?

-- Cet interrogatoire n'est qu'un accident fugitif qui passera
sans laisser aucune trace dans votre souvenir.

-- Vous insistez toujours sur cette idée que nous sommes en dehors
de l'espace et du temps...

-- Taisez-vous! cria soudain Chatoff, -- je suis gauche et bête,
mais que mon nom sombre dans le ridicule! Me permettez-vous de
reproduire devant vous ce qui était alors votre principale
théorie... Oh! rien que dix lignes, la conclusion seulement.

-- Soit, si c'est seulement la conclusion...

Stavroguine voulut regarder l'heure à sa montre, mais il se
retint.

De nouveau Chatoff se pencha en avant et leva le doigt en l'air...

-- Pas une nation, commença-t-il, comme s'il eût lu dans un livre,
et en même temps il continuait à regarder son interlocuteur d'un
air menaçant, -- pas une nation ne s'est encore organisée sur les
principes de la science et de la raison; le fait ne s'est jamais
produit, sauf momentanément dans une minute de stupidité. Le
socialisme, au fond, doit être l'athéisme, car dès le premier
article de son programme, il s'annonce comme faisant abstraction
de la divinité, et il n'entend reposer que sur des bases
scientifiques et rationnelles. De tout temps la science et la
raison n'ont joué qu'un rôle secondaire dans la vie des peuples,
et il en sera ainsi jusqu'à la fin des siècles. Les nations se
forment et se meuvent en vertu d'une force maîtresse dont
l'origine est inconnue et inexplicable. Cette force est le désir
insatiable d'arriver au terme, et en même temps elle nie le terme.
C'est chez un peuple l'affirmation constante infatigable de son
existence et la négation de la mort. «L'esprit de vie», comme dit
l'Écriture, les «courants d'eau vive» dont l'Apocalypse prophétise
le dessèchement, le principe esthétique ou moral des philosophes,
la «recherche de Dieu», pour employer le mot le plus simple. Chez
chaque peuple, à chaque période de son existence, le but de tout
le mouvement national est seulement la recherche de Dieu, d'un
Dieu à lui, à qui il croie comme au seul véritable. Dieu est la
personnalité synthétique de tout un peuple, considéré depuis ses
origines jusqu'à sa fin. On n'a pas encore vu tous les peuples ou
beaucoup d'entre eux se réunir dans l'adoration commune d'un même
Dieu, toujours chacun a eu sa divinité propre. Quand les cultes
commencent à se généraliser, la destruction des nationalités est
proche. Quand les dieux perdent leur caractère indigène, ils
meurent, et avec eux les peuples. Plus une nation est forte, plus
son dieu est distinct des autres. Il ne s'est encore jamais
rencontré de peuple sans religion, c'est-à-dire sans la notion du
bien et du mal. Chaque peuple entend ces mots à sa manière. Les
idées de bien et de mal viennent-elles à être comprises de même
chez plusieurs peuples, ceux-ci meurent, et la différence même
entre le mal et le bien commence à s'effacer et à disparaître.
Jamais la raison n'a pu définir le mal et le bien, ni même les
distinguer, ne fût-ce qu'approximativement, l'un de l'autre;
toujours au contraire elle les a honteusement confondus; la
science a conclu en faveur de la force brutale. Par là surtout
s'est distinguée la demi-science, ce fléau inconnu à l'humanité
avant notre siècle et plus terrible pour elle que la mer, la
famine et la guerre. La demi-science est un despote comme on n'en
avait jamais vu jusqu'à notre temps, un despote qui a ses prêtres
et ses esclaves, un despote devant lequel tout s'incline avec un
respect idolâtrique, tout, jusqu'à la vraie science elle-même qui
lui fait bassement la cour. Voilà vos propres paroles,
Stavroguine, sauf les mots concernant la demi-science qui sont de
moi, car je ne suis moi-même que demi-science, c'est pourquoi je
la hais particulièrement. Mais vos pensées et même vos
expressions, je les ai reproduites fidèlement, sans y changer un
iota.

-- J'en doute, observa Stavroguine; -- vous avez accueilli mes
idées avec passion, et, par suite, vous les avez modifiées à votre
insu. Déjà ce seul fait que pour vous Dieu se réduit à un simple
attribut de la nationalité...

Il se mit à examiner Chatoff avec un redoublement d'attention,
frappé moins de son langage que de sa physionomie en ce moment.

-- Je rabaisse Dieu en le considérant comme un attribut de la
nationalité? cria Chatoff, -- au contraire j'élève le peuple
jusqu'à Dieu. Et quand en a-t-il été autrement? Le peuple, c'est
le corps de Dieu. Une nation ne mérite ce nom qu'aussi longtemps
qu'elle a son dieu particulier et qu'elle repousse obstinément
tous les autres; aussi longtemps qu'elle compte avec son dieu
vaincre et chasser du monde toutes les divinités étrangères. Telle
a été depuis le commencement des siècles la croyance de tous les
grands peuples, de tous ceux, du moins, qui ont marqué dans
l'histoire, de tous ceux qui ont été à la tête de l'humanité. Il
n'y a pas à aller contre un fait. Les Juifs n'ont vécu que pour
attendre le vrai Dieu, et ils ont laissé le vrai Dieu au monde.
Les Grecs ont divinisé la nature, et ils ont légué au monde leur
religion, c'est-à-dire la philosophie de l'art. Rome a divinisé le
peuple dans l'État, et elle a légué l'État aux nations modernes.
La France, dans le cours de sa longue histoire, n'a fait
qu'incarner et développer en elle l'idée de son dieu romain; si à
la fin elle a précipité dans l'abîme son dieu romain, si elle a
versé dans l'athéisme qui s'appelle actuellement chez elle le
socialisme, c'est seulement parce que, après tout, l'athéisme est
encore plus sain que le catholicisme de Rome. Si un grand peuple
ne croit pas qu'en lui seul se trouve la vérité, s'il ne se croit
pas seul appelé à ressusciter et à sauver l'univers par sa vérité,
il cesse immédiatement d'être un grand peuple pour devenir une
matière ethnographique. Jamais un peuple vraiment grand ne peut se
contenter d'un rôle secondaire dans l'humanité, un rôle même
important ne lui suffit pas, il lui faut absolument le premier. La
nation qui renonce à cette conviction renonce à l'existence. Mais
la vérité est une, par conséquent un seul peuple peut posséder le
vrai Dieu. Le seul peuple «déifère», c'est le peuple russe et...
et... se peut-il que vous me croyiez assez bête, Stavroguine, fit-
il soudain d'une voix tonnante, -- pour rabâcher simplement une
rengaine du slavophilisme moscovite?... Que m'importe votre rire
en ce moment? Qu'est-ce que cela me fait d'être absolument
incompris de vous? Oh! que je méprise vos airs dédaigneux et
moqueurs.

Il se leva brusquement, l'écume aux lèvres.

-- Au contraire, Chatoff, au contraire, reprit du ton le plus
sérieux Nicolas Vsévolodovitch qui était resté assis, -- vos
ardentes paroles ont réveillé en moi plusieurs souvenirs très
puissants. Pendant que vous parliez, je reconnaissais la
disposition d'esprit dans laquelle je me trouvais il y a deux ans,
et maintenant je ne vous dirai plus, comme tout à l'heure, que
vous avez exagéré mes idées d'alors. Il me semble même qu'elles
étaient encore plus exclusives, encore plus absolues, et je vous
assure pour la troisième fois que je désirerais vivement confirmer
d'un bout à l'autre tout ce que vous venez de dire, mais...

-- Mais il vous faut un lièvre?

-- Quo-oi?

Chatoff se rassit.

-- Je fais allusion, répondit-il avec un rire amer, -- à la phrase
ignoble que vous avez prononcée, dit-on, à Pétersbourg: «Pour
faire un civet de lièvre, il faut un lièvre; pour croire en Dieu,
il faut un dieu.»

-- À propos, permettez-moi, à mon tour, de vous adresser une
question, d'autant plus qu'à présent, me semble-t-il, j'en ai bien
le droit. Dites-moi: votre lièvre est-il pris ou court-il encore?

-- N'ayez pas l'audace de m'interroger dans de pareils termes,
exprimez-vous autrement! répliqua Chatoff tremblant de colère.

-- Soit, je vais m'exprimer autrement, poursuivit Nicolas
Vsévolodovitch en fixant un oeil sévère sur son interlocuteur; --
je voulais seulement vous demander ceci: vous-même, croyez-vous en
Dieu, oui ou non?

-- Je crois à la Russie, je crois à son orthodoxie... Je crois au
corps du Christ... Je crois qu'un nouvel avènement messianique
aura lieu en Russie... Je crois... balbutia Chatoff qui dans son
exaltation ne pouvait proférer que des paroles entrecoupées.

-- Mais en Dieu? En Dieu?

-- Je... je croirai en Dieu.

Stavroguine resta impassible. Chatoff le regarda avec une
expression de défi, ses yeux lançaient des flammes.

-- Je ne vous ai donc pas dit que je ne crois pas tout à fait!
s'écria-t-il enfin; je ne suis qu'un pauvre et ennuyeux livre,
rien de plus, pour le moment, pour le moment... Mais périsse mon
nom! Ce n'est pas de moi qu'il s'agit, c'est de vous. Moi, je suis
un homme sans talent, pas autre chose; comme tel, je ne puis
donner que mon sang; eh bien, qu'il soit versé! Je parle de vous,
je vous ai attendu ici deux ans... Voilà une demi-heure que je
danse tout nu pour vous. Vous, vous seul pourriez lever ce
drapeau!...

Il n'acheva pas; comme pris de désespoir, il s'accouda contre la
table et laissa tomber sa tête entre ses mains.

-- C'est une chose étrange, observa tout à coup Stavroguine, --
que tout le monde me presse de lever un drapeau quelconque!
D'après les paroles qu'on m'a rapportées de lui, Pierre
Stépanovitch est persuadé que je pourrais «lever le leur». Il
s'est mis dans la tête que je tiendrais avec succès chez eux le
rôle de Stenka Razine, grâce à ce qu'il appelle mes «rares
dispositions pour le crime».

-- Comment? demanda Chatoff, -- «grâce à vos rares dispositions
pour le crime»?

-- Précisément.

-- Hum! Est-il vrai que le marquis de Sade aurait pu être votre
élève? Est-il vrai que vous séduisiez et débauchiez des enfants?
Parlez, ne mentez pas, cria-t-il hors de lui, -- Nicolas
Stavroguine ne peut pas mentir devant Chatoff qui l'a frappé au
visage! Dites tout, et, si c'est vrai, je vous tuerai sur place à
l'instant même!

-- J'ai dit ces paroles, mais je n'ai pas outragé d'enfants,
déclara Nicolas Vsévolodovitch, seulement cette réponse ne vint
qu'après un trop long silence. Il était pâle, et ses yeux jetaient
des flammes.

-- Mais vous l'avez dit! poursuivit d'un ton de maître Chatoff qui
fixait toujours sur lui un regard brûlant. -- Est-il vrai que vous
assuriez ne voir aucune différence de beauté entre la farce la
plus grossièrement sensuelle et l'action la plus héroïque, fût-ce
celle de sacrifier sa vie pour l'humanité? Est-il vrai que vous
trouviez dans les deux extrémités une beauté et une jouissance
égales?

-- Il est impossible de répondre à de pareilles questions... Je
refuse de répondre, murmura Stavroguine; il aurait fort bien pu se
lever et sortir, mais il n'en fit rien.

-- Moi non plus je ne sais pas pourquoi le mal est laid et
pourquoi le bien est beau, continua Chatoff tout tremblant, --
mais je sais pourquoi le sentiment de cette différence se perd
chez les Stavroguine. Savez-vous pourquoi vous avez fait un
mariage si honteux et si lâche? Justement parce que la honte et la
stupidité de cet acte vous paraissent être du génie! Oh! vous ne
flânez pas au bord de l'abîme, vous vous y jetez hardiment la tête
la première!... Il y avait là un audacieux défi au sens commun,
c'est ce qui vous a séduit! Stavroguine épousant une mendiante
boiteuse et idiote! Quand vous avez mordu l'oreille du gouverneur,
avez-vous senti une jouissance? En avez-vous senti? Petit
aristocrate désoeuvré, en avez-vous senti?

-- Vous êtes un psychologue, -- répondit Stavroguine de plus en
plus pâle, -- quoique vous vous soyez mépris en partie sur les
causes de mon mariage... Qui, du reste, peut vous avoir donné tous
ces renseignements? ajouta-t-il avec un sourire forcé, -- serait-
ce Kiriloff? Mais il ne prenait point part...

-- Vous pâlissez?

-- Que voulez-vous donc? répliqua Nicolas Vsévolodovitch élevant
enfin la voix, -- depuis une demi-heure je subis votre knout, et
vous pourriez au moins me congédier poliment... si en effet vous
n'avez aucun motif raisonnable pour en user ainsi avec moi.

-- Aucun motif raisonnable?

-- Sans doute. À tout le moins vous deviez m'expliquer enfin votre
but. J'attendais toujours que vous le fissiez, mais au lieu de
l'explication espérée, je n'ai trouvé chez vous qu'une colère
folle. Ouvrez-moi la porte, je vous prie.

Il se leva pour sortir. Chatoff furieux s'élança sur ses pas.

-- Baisez la terre, arrosez-la de vos larmes, demandez pardon!
cria-t-il en saisissant le visiteur par l'épaule.

-- Pourtant je ne vous ai pas tué... ce matin-là... j'ai retiré
mes mains qui vous avaient déjà empoigné... fit presque
douloureusement Stavroguine en baissant les yeux.

-- Achevez, achevez! vous êtes venu m'informer du danger que je
cours, vous m'avez laissé parler, vous voulez demain rendre public
votre mariage!... Est-ce que je ne lis pas sur votre visage que
vous êtes vaincu par une nouvelle et terrible pensée?...
Stavroguine, pourquoi suis-je condamné à toujours croire en vous?
Est-ce que j'aurais pu parler ainsi à un autre? J'ai de la pudeur
et je n'ai pas craint de me mettre tout nu, parce que je parlais à
Stavroguine. Je n'ai pas eu peur de ridiculiser, en me
l'appropriant, une grande idée, parce que Stavroguine
m'entendait... Est-ce que je ne baiserai pas la trace de vos
pieds, quand vous serez parti? Je ne puis vous arracher de mon
coeur, Nicolas Stavroguine!

-- Je regrette de ne pouvoir vous aimer, Chatoff, dit froidement
Nicolas Vsévolodovitch.

-- Je sais que cela vous est impossible, vous ne mentez pas.
Écoutez, je puis remédier à tout: je vous procurerai le lièvre!

Stavroguine garda le silence.

-- Vous êtes athée, parce que vous êtes un baritch, le dernier
baritch. Vous avez perdu la distinction du bien et du mal, vous
avez cessé de connaître votre peuple... Il viendra une nouvelle
génération, sortie directement des entrailles du peuple, et vous
ne la reconnaîtrez pas, ni vous, ni les Verkhovensky, père et
fils, ni moi, car je suis aussi un baritch, quoique fils de votre
serf, le laquais Pachka... Écoutez, cherchez Dieu par le travail;
tout est là; sinon, vous disparaîtrez comme une vile pourriture;
cherchez Dieu par le travail.

-- Par quel travail?

-- Celui du moujik. Allez, abandonnez vos richesses... Ah! vous
riez, vous trouvez le moyen un peu roide?

Mais Stavroguine ne riait pas.

-- Vous supposez qu'on peut trouver Dieu par le travail et, en
particulier, le travail du moujik? demanda-t-il en réfléchissant,
comme si en effet cette idée lui eût paru valoir la peine d'être
examinée. -- À propos, continua-t-il, -- savez-vous que je ne suis
pas riche du tout, de sorte que je n'aurai rien à abandonner? J'ai
à peine le moyen d'assurer l'existence de Marie Timoféievna...
Voici encore une chose: j'étais venu vous prier de conserver, si
cela vous est possible, votre intérêt à Marie Timoféievna, attendu
que vous seul pouvez avoir une certaine influence sur son pauvre
esprit... Je dis cela à tout hasard.

Chatoff qui, d'une main, tenait une bougie agita l'autre en signe
d'impatience.

-- Bien, bien, vous parlez de Marie Timoféievna, bien, plus
tard... Écoutez, allez voir Tikhon.

-- Qui?

-- Tikhon. C'est un ancien évêque, il a du quitter ses fonctions
pour cause de maladie, et il habite ici en ville, au monastère de
Saint-Euthyme.

-- À quoi cela ressemblera-t-il?

-- Laissez-donc, c'est la chose la plus simple du monde. Allez-y,
qu'est-ce que cela vous fait?

-- C'est la première fois que j'entends parler de lui et... je
n'ai encore jamais fréquenté cette sorte de gens. Je vous
remercie, j'irai.

Chatoff éclaira le visiteur dans l'escalier et ouvrit la porte de
la rue.

-- Je ne viendrai plus chez vous, Chatoff, dit à voix basse
Stavroguine au moment où il mettait le pied dehors.

L'obscurité était toujours aussi épaisse, et la pluie n'avait rien
perdu de sa violence.

CHAPITRE II

_LA NUIT (suite)._

I

Il suivit toute la rue de l'Épiphanie et atteignit enfin le bas de
la montagne. Il trottait dans la boue, soudain s'offrit à lui
comme un espace large et vide, à demi caché par le brouillard, --
c'était la rivière. Les maisons n'étaient plus que des masures, la
rue faisait mille tours et détours parmi lesquels il était
difficile de se reconnaître. Néanmoins Nicolas Vsévolodovitch
trouvait son chemin sans presque y songer. De tout autres pensées
l'occupaient, et il ne fut pas peu surpris quand, sortant de sa
rêverie et levant les yeux, il se vit tout à coup au milieu du
pont. Pas une âme ne se montrait aux alentours. Grand fut donc
l'étonnement de Stavroguine lorsqu'il s'entendit interpeller avec
une familiarité polie par une voix qui semblait venir de dessous
son coude. La voix, assez agréable du reste, avait ces inflexions
douces qu'affectent chez nous les bourgeois trop civilisés et les
élégants commis de magasin.

-- Voulez-vous me permettre, monsieur, de profiter de votre
parapluie?

En effet, une forme humaine se glissait ou faisait semblant de se
glisser sous le parapluie de Nicolas Vsévolodovitch. Celui-ci
ralentit le pas et se pencha pour examiner, autant que l'obscurité
le permettait, le promeneur nocturne qui s'était mis à marcher
côte à côte avec lui. Cet homme était de taille peu élevée et
avait l'air d'un petit bourgeois, il n'était ni chaudement ni
élégamment vêtu. Une casquette de drap toute mouillée que la
visière menaçait d'abandonner bientôt coiffait sa tête noire et
crépue. Ce devait être un individu de quarante ans, brun, maigre,
robuste; ses grands yeux noirs et brillants avaient un reflet
jaune pareil à celui qu'on remarque chez les Tziganes. Il ne
paraissait pas ivre.

-- Tu me connais? demanda Nicolas Vsévolodovitch.

-- Monsieur Stavroguine, Nicolas Vsévolodovitch: il y a eu
dimanche huit jours on vous a montré à moi à la station, aussitôt
que le train s'est arrêté. D'ailleurs, j'avais déjà beaucoup
entendu parles de vous.

-- Par Pierre Stépanovitch? Tu... tu es Fedka le forçat?

-- On m'a baptisé Fédor Fédorovitch; j'ai encore ma mère qui
habite dans ce pays-ci; la bonne femme prie pour moi jour et nuit
afin de ne pas perdre son temps sur le poêle où elle est
continuellement couchée.

-- Tu t'es évadé du bagne?

-- J'ai changé de carrière. J'ai renoncé aux affaires
ecclésiastiques, parce qu'on en attrape pour trop longtemps quand
on est placé; j'avais déjà pris cette résolution étant au bagne.

-- Qu'est-ce que tu fais ici?

-- Vous voyez, je me promène nuit et jour. Mon oncle est mort la
semaine dernière dans la prison de la ville, il avait été arrêté
comme faux-monnayeur; voulant faire dire une messe à son
intention, j'ai jeté une vingtaine de pierres à des chiens: voilà
toute mon occupation pour le moment. En dehors de cela, Pierre
Stépanovitch doit me procurer un passeport de marchand que me
permettra de voyager dans toute la _Rassie_, j'attends cet effet
de sa bonté. Autrefois, dit-il, papa t'a risqué comme enjeu d'une
parte de cartes au Club _Aglois_[11] et t'a perdu; je trouve sa
manière d'agir injuste et inhumaine. Vous devriez bien, monsieur,
me donner trois roubles pour que je puisse me réchauffer avec un
peu de thé.

-- Ainsi tu t'étais posté sur ce pont pour m'attendre, je n'aime
pas cela. Qui te l'avait ordonné?

-- Personne, seulement je connaissais votre générosité que nul
n'ignore. Dans notre métier, vous le savez vous-même, il y a des
hauts et des bas. Tenez, vendredi, je me suis fourré du pâté
jusque-là, mais depuis trois jours je me brosse le ventre... Votre
Grâce ne me fera-t-elle pas quelque largesse? Justement j'ai, pas
loin d'ici, une commère qui m'attend, seulement on ne peut pas se
présenter chez elle quand on n'a pas de roubles.

-- Pierre Stépanovitch t'a promis quelque chose de ma part?

-- Ce n'est pas qu'il m'ait promis quelque chose, il m'a dit que
dans tel cas donné je pourrais être utile à Votre Grâce, mais de
quoi s'agit-il au juste? Il ne me l'a pas expliqué nettement, car
Pierre Stépanovitch n'a aucune confiance en moi.

-- Pourquoi donc?

-- Pierre Stépanovitch est _astrolome_ et il connaît toutes les
_planèdes _de Dieu, mais cela ne l'empêche pas d'avoir aussi ses
défauts. Je vous le dis franchement, monsieur, parce que j'ai
beaucoup entendu parler de vous, et je sais que vous et Pierre
Stépanovitch, ça fait deux. Lui, quand il a dit de quelqu'un:
C'est un lâche, il ne sait plus rien de cet homme sinon que c'est
un lâche. A-t-il décidé qu'un tel est un imbécile, il ne veut plus
voir en lui que l'imbécillité. Mais je puis n'être un imbécile que
le mardi et le mercredi, tandis que le jeudi je serai peut-être
plus intelligent que lui-même. Par exemple, il sait qu'en ce
moment je soupire après un passeport, -- vu qu'en _Rassie_ il faut
absolument en avoir un, -- et il croit par là me tenir tout à fait
entre ses mains. Pierre Stépanovitch, je vous le dis, monsieur, se
la coule fort douce, parce qu'il se représente l'homme à sa façon
et ensuite ne démord plus de son idée. Avec cela, il est
terriblement avare. Il pense que je n'oserai pas vous déranger
avant qu'il m'en ait donné l'ordre, eh bien, vrai comme devant
Dieu, monsieur, voilà déjà la quatrième nuit que j'attends Votre
Grâce sur ce pont, car je n'ai pas besoin de Pierre Stépanovitch
pour trouver mon chemin. Il vaut mieux, me suis-je dit, saluer une
botte qu'une chaussure de tille[12].

-- Mais qui t'a dit que je passerais nuitamment sur ce pont?

-- Je l'ai appris indirectement, surtout grâce à la bêtise du
capitaine Lébiadkine qui ne sait rien garder pour lui... Ainsi
Votre Grâce me donnera, par exemple, trois roubles pour les trois
jours et les trois nuits que je me suis morfondu à l'attendre. Je
ne parle pas de mes vêtements qui ont été tout trempés par la
pluie, c'est un détail que je laisse de côté par délicatesse.

-- Je vais à gauche et toi à droite, nous voici arrivés au bout du
pont. Écoute, Fédor, j'aime que l'on comprenne mes paroles une
fois pour toutes: je ne te donnerai pas un kopek, à l'avenir que
je ne te rencontre plus ici ni ailleurs, je n'ai pas besoin de toi
et n'en aurai jamais besoin. Si tu ne tiens pas compte de cet
avertissement, je te garrotterai et te livrerai à la police.
Décampe!

-- Eh! donnez-moi au moins quelque chose pour vous avoir tenu
compagnie, j'ai égayé votre promenade.

-- File!

-- Mais connaissez-vous votre chemin par ici? Il y a tant de
ruelles qui s'entrecroisent... Je pourrais vous guider, car cette
ville, on dirait vraiment que le diable la portait dans un panier
et qu'il l'a éparpillée ensuite sur le sol.

-- Attends, je vais te garrotter! dit Nicolas Vsévolodovitch en se
retournant vers Fedka d'un air menaçant.

-- Oh! monsieur, vous n'aurez pas le courage de faire du mal à un
orphelin.

-- Tu parais compter beaucoup sur toi!

-- Ce n'est pas sur moi que je compte, monsieur, c'est sur vous.

-- Je n'ai aucun besoin de toi, te dis-je!

-- Mais moi, monsieur, j'ai besoin de vous, voilà! Vous me
retrouverez quand vous repasserez, je vous attendrai.

-- Je te donne ma parole d'honneur que, si je te rencontre, je te
garrotterai.

-- Eh bien! en ce cas, j'aurai soin de me munir d'une courroie.
Bon voyage, monsieur; en somme, vous avez abrité l'orphelin sous
votre parapluie, rien que pour cela je vous serai reconnaissant
jusqu'au tombeau.

Il s'éloigna. Nicolas Vsévolodovitch poursuivit son chemin en
s'abandonnant à ses réflexions. Cet homme tombé du ciel avait la
conviction qu'il lui était nécessaire, et il s'était empressé de
le lui déclarer sans y mettre aucunes formes. En général, on ne se
gênait guère avec lui. Mais peut-être tout n'était-il pas
mensonges dans les paroles du vagabond, peut-être en effet avait-
il offert ses services de lui-même et à l'insu de Pierre
Stépanovitch; en ce cas, la chose était encore plus étrange.

II

La maison où se rendait Nicolas Vsévolodovitch était située dans
un coin perdu, tout à l'extrémité de la ville; complètement
isolée, elle n'avait dans son voisinage que des jardins potagers.
C'était une petite maisonnette en bois qui venait à peine d'être
construite et n'avait pas encore son revêtement extérieur. À l'une
des fenêtres on avait laissé exprès les volets ouverts, et sur
l'appui de la croisée était placée une bougie évidemment destinée
à guider le visiteur attendu à cette heure tardive. Nicolas
Vsévolodovitch se trouvait encore à trente pas de la maison quand
il aperçut, debout sur le perron, un homme de haute taille, sans
doute le maître du logis, qui était sorti pour jeter un coup
d'oeil sur le chemin.

-- C'est vous? Vous! cria ce personnage avec un mélange
d'impatience et de timidité.

Nicolas Vsévolodovitch ne répondit que quand il fut tout près du
perron.

-- C'est moi, fit-il tandis qu'il fermait son parapluie.

-- Enfin! reprit en s'empressant autour du visiteur le maître de
la maison qui n'était autre que le capitaine Lébiadkine; donnez-
moi votre parapluie; il est tout mouillé, je vais l'étendre ici
sur le parquet dans un coin; entrez, je vous prie, entrez.

La porte du vestibule, grande ouverte, donnait accès dans une
chambre éclairée par deux bougies.

-- J'avais votre parole, sans cela, j'aurais désespéré de votre
visite.

Nicolas Vsévolodovitch regarda sa montre.

-- Minuit trois quarts, dit-il en pénétrant dans la chambre.

-- Et puis la pluie, la distance qui est si longue... Je n'ai pas
de montre, et de la fenêtre on n'aperçoit que des jardins, de
sorte que... on est en retard sur les événements... mais je ne
murmure pas, je ne voudrais pas me permettre; seulement, depuis
huit jours, je suis dévoré d'impatience, il me tarde d'arriver
enfin... à une solution.

-- Comment?

-- D'entendre l'arrêt qui décidera de mon sort, Nicolas
Vsévolodovitch. Je vous en prie...

Il s'inclina en indiquant un siège à Stavroguine.

Ce dernier parcourut des yeux la chambre; petite et basse, elle ne
contenait en fait de meubles que le strict nécessaire: des chaises
et un divan en bois, tout nouvellement fabriqués, sans garnitures
et sans coussins; deux petites tables de tilleul, l'une près du
divan, l'autre dans un coin; celle-ci, couverte d'une nappe, était
chargée de choses sur lesquelles on avait étendu une serviette
fort propre. Du reste, toute la chambre paraissait tenue très
proprement. Depuis huit jours la capitaine ne s'était pas enivré;
il avait le visage enflé et jaune; son regard était inquiet,
curieux et évidemment indécis; on voyait que Lébiadkine ne savait
pas encore quel ton il devait prendre et quelle attitude servirait
le mieux ses intérêts.

-- Voilà, dit-il en promenant le bras autour de lui, -- je vis
comme un Zosime. Sobriété, solitude et pauvreté: les trois voeux
des anciens chevaliers.

-- Vous supposez que les anciens chevaliers faisaient de tels
voeux?

-- Je me suis peut-être trompé! Hélas, je n'ai pas d'instruction!
J'ai tout perdu! Le croirez-vous, Nicolas Vsévolodovitch? ici,
pour la première fois, j'ai secoué le joug des passions honteuses
-- pas un petit verre, pas une goutte! J'ai un gîte, et depuis six
jours je goûte les joies de la conscience. Ces murs mêmes ont une
bonne odeur de résine qui rappelle la nature. Mais qu'étais-je?
Qu'étais-je?

_«N'ayant point d'abri pour la nuit,_
_pendant le jour tirant la langue»,_

selon l'expression du poète! Mais... vous êtes tout trempé...
Voulez-vous prendre du thé?

-- Ne vous dérangez pas.

-- Le samovar bouillait avant huit heures, mais... il est
refroidi... comme tout dans le monde. Le soleil même, dit-on se
refroidira à son tour... Du reste, s'il le faut, je vais donner
des ordres à Agafia, elle n'est pas encore couchée.

-- Dites-moi, Marie Timoféievna...

-- Elle est ici, elle est ici, répondit aussitôt à voix basse
Lébiadkine, -- voulez-vous la voir? ajouta-t-il en montrant une
porte à demi fermée.

-- Elle ne dort pas?

-- Oh! non, non, est-ce possible? Au contraire, elle vous attend
depuis le commencement de la soirée, et, dès qu'elle a su que vous
deviez venir, elle s'est empressée de faire toilette, reprit le
capitaine; en même temps il voulut esquisser un sourire jovial,
mais il s'en tint à l'intention.

-- Comment est-elle en général? demanda Nicolas Vsévolodovitch
dont les sourcils se froncèrent.

Le capitaine leva les épaules en signe de compassion.

-- En général? vous le savez vous-même, mais maintenant...
maintenant elle se tire les cartes.

-- Bien, plus tard; d'abord il faut en finir avec vous.

Nicolas Vsévolodovitch s'assit sur une chaise.

Le capitaine n'osa pas s'asseoir sur le divan, il se hâta de
prendre une autre chaise, et, anxieux, se prépara à entendre ce
que Stavroguine avait à lui dire.

Soudain l'attention de celui-ci fut attirée par la table placée
dans le coin.

-- Qu'est-ce qu'il y a sous cette nappe? demanda-t-il.

-- Cela? fit Lébiadkine en se retournant vers l'objet indiqué, --
cela provient de vos libéralités: je voulais, pour ainsi dire,
pendre ma crémaillère, et l'idée m'était venue aussi qu'après une
si longue course vous auriez besoin de vous restaurer, acheva-t-il
avec un petit rire; puis il se leva, s'approcha tout doucement de
la table et enleva la nappe avec précaution. Alors apparut une
collation très proprement servie et offrant un coup d'oeil fort
agréable: il y avait là du jambon, du veau, des sardines, du
fromage, un petit carafon verdâtre et une longue bouteille de
bordeaux.

-- C'est vous qui vous êtes occupé de cela?

-- Oui. Depuis hier je n'ai rien négligé pour faire honneur... Sur
ce chapitre, vous le savez vous-même, Marie Timoféievna est fort
indifférente. Mais, je le répète, tout cela provient de vos
libéralités, tout cela est à vous, car vous êtes ici le maître, et
moi, je ne suis en quelque sorte que votre employé; néanmoins,
Nicolas Vsévolodovitch, néanmoins, d'esprit je suis indépendant!
Ne m'enlevez pas ce dernier bien, le seul qui me reste! ajouta-t-
il d'un ton pathétique.

-- Hum!... vous devriez vous asseoir.

-- Re-con-nais-sant, reconnaissant et indépendant! (Il s'assit.)
Ah! Nicolas Vsévolodovitch, ce coeur est si plein que je me
demandais s'il n'éclaterait pas avant votre arrivée! Voilà que
maintenant vous allez décider mon sort et... celui de cette
malheureuse; et là... là, comme autrefois, comme il y a quatre
ans, je m'épancherai avec vous! Dans ce temps-là vous daigniez
m'entendre, vous lisiez mes strophes... Alors vous m'appeliez
votre Falstaff, mais qu'importe? vous avez tant marqué dans ma
vie!... J'ai maintenant de grandes craintes, de vous seul
j'attends un conseil, une lumière. Pierre Stépanovitch me traite
d'une façon effroyable!

Stavroguine l'écoutait avec curiosité et fixait sur lui un regard
sondeur. Évidemment le capitaine Lébiadkine, quoiqu'il eût cessé
de s'enivrer, était loin d'avoir recouvré la plénitude de ses
facultés mentales. Les gens qui se sont adonnés à la boisson
durant de longues années conservent toujours quelque chose
d'incohérent, de trouble et de détraqué; du reste, cette sorte de
folie ne les empêche pas de se montrer rusés au besoin et de
tromper leur monde presque aussi bien que les autres.

-- Je vois que vous n'avez pas du tout changé, capitaine, depuis
plus de quatre ans, observa d'un ton un peu plus affable Nicolas
Vsévolodovitch. -- Cela prouve que la seconde partie de la vie
humaine se compose exclusivement des habitudes contractées pendant
la première.

-- Grande parole qui tranche le noeud gordien de la vie! s'écria
Lébiadkine avec une admiration moitié hypocrite, moitié sincère,
car il aimait beaucoup les belles sentences. -- Parmi toutes vos
paroles, Nicolas Vsévolodovitch, il en est une surtout que je me
rappelle, vous l'avez prononcée à Pétersbourg: «Il faut être un
grand homme pour savoir résister au bon sens.» Voilà!

-- Un grand homme ou un imbécile.

-- C'est juste, mais vous, pendant toute votre vie, vous avez semé
l'esprit à pleines mains, tandis qu'eux? Que Lipoutine, que Pierre
Stépanovitch émettent donc quelque pensée semblable! Oh! comme
Pierre Stépanovitch a été dur pour moi!...

-- Mais vous-même, capitaine, comment vous êtes-vous conduit?

-- J'étais en état d'ivresse; de plus, j'ai une foule d'ennemis!
Mais maintenant c'est fini, je vais changer de peau comme le
serpent. Nicolas Vsévolodovitch, savez-vous que je fais mon
testament? je l'ai même déjà écrit.

-- C'est curieux. Quel héritage laissez-vous donc et à qui?

-- À la patrie, à l'humanité et aux étudiants. Nicolas
Vsévolodovitch, j'ai lu dans les journaux la biographie d'un
Américain. Il a légué toute son immense fortune aux fabriques et
aux sciences positives, son squelette à l'académie de la ville où
il résidait, et sa peau pour faire un tambour, à condition que
nuit et jour on exécuterait sur ce tambour l'hymne national de
l'Amérique. Hélas! nous sommes des pygmées comparativement aux
citoyens des États-unis; la Russie est un jeu de la nature et non
de l'esprit. J'ai eu l'honneur de servir, au début de ma carrière,
dans le régiment d'infanterie Akmolinsky: si je m'avisais de lui
léguer ma peau sous forme de tambour à condition que chaque jour
l'hymne national russe fût exécuté sur ce tambour devant le
régiment, on verrait là du libéralisme, on interdirait ma peau...
c'est pourquoi je me suis borné aux étudiants. Je veux léguer mon
squelette à une académie, mais en stipulant toutefois que sur son
front sera collé un écriteau sur lequel on lira dans les siècles
des siècles: «Libre penseur repentant.» Voilà!

Le capitaine avait parlé avec chaleur; bien entendu, il trouvait
fort beau le testament de l'Américain, mais c'était aussi un fin
matois, et son principal but avait été de faire rire Nicolas
Vsévolodovitch, près de qui il avait longtemps tenu l'emploi de
bouffon. Cet espoir fut trompé. Stavroguine ne sourit même pas.

-- Vous avez sans doute l'intention de faire connaître, de votre
vivant, vos dispositions testamentaires, afin d'obtenir une
récompense? demanda-t-il d'un ton quelque peu sévère.

-- Et quand cela serait, Nicolas Vsévolodovitch, quand cela
serait? répondit Lébiadkine. -- Voyez quelle est ma situation!
J'ai même cessé de faire des vers, autrefois les productions de ma
muse vous amusaient, Nicolas Vsévolodovitch, vous vous souvenez de
certaine pièce sur une bouteille? Mais j'ai déposé la plume. Je
n'ai écrit qu'une poésie, qui est pour moi le chant du cygne,
comme l'a été pour Gogol sa _Dernière Nouvelle. _À présent,
c'est fini.

-- Quelle est donc cette poésie?

-- «Dans le cas où elle se casserait la jambe!»

-- Quo-oi?

C'était ce qu'attendait le capitaine. Il avait la plus grande
admiration pour ses poésies, mais le poète était chez lui doublé
d'un parasite; aussi livrait-il volontiers ses vers à la risée de
Nicolas Vsévolodovitch qui d'ordinaire, à Pétersbourg, ne pouvait
les entendre sans pouffer. Dans la circonstance présente
Lébiadkine poursuivait un autre but d'une nature fort délicate. En
donnant à la conversation cette tournure, il comptait se justifier
sur un point qui l'inquiétait on ne peut plus, et où il se sentait
très coupable.

-- «Dans le cas où elle se casserait la jambe», c'est-à-dire dans
le cas d'une chute de cheval. C'est une fantaisie, Nicolas
Vsévolodovitch, un délire, mais un délire de poète: un jour, sur
mon chemin, j'ai rencontré une amazone et je me suis posé la
question: «Qu'arriverait-il alors?» -- c'est-à-dire dans ce cas.
La chose est claire: tous les soupirants s'éclipseraient aussitôt,
seul le poète, le coeur brisé, resterait immuablement fidèle.
Nicolas Vsévolodovitch, un ver même pourrait être amoureux, les
lois ne le lui défendent pas. Pourtant la personne s'est offensée
et de la lettre et des vers. On dit que vous vous êtes fâché
aussi, c'est désolant, je ne voulais même pas le croire. Voyons, à
qui pourrai-je faire du tort par une simple imagination? Et puis,
je le jure sur l'honneur, c'est Lipoutine qui est cause de tout:
«Envoie donc, envoie, ne cessait-il de me dire, le droit d'écrire
appartient à tout homme.» Je n'ai fait que suivre ses conseils.

-- Il paraît que vous avez fait une demande en mariage?

-- Mes ennemis, mes ennemis, toujours mes ennemis!...

-- Récitez vos vers! interrompit durement Nicolas Vsévolodovitch.

-- C'est un délire, il ne faut pas considérer la chose autrement.

Néanmoins il se redressa, tendit le bras en avant et commença:

_La beauté des beautés, par un destin fatal,_
_Las! s'est estropiée en tombant de cheval,_
_Et son adorateur, depuis qu'elle est boiteuse_
_A senti redoubler son ardeur amoureuse._

-- Allons, assez, fit Nicolas Vsévolodovitch avec un geste
d'impatience.

Sans transition, Lébiadkine mit la conversation sur un autre
sujet.

-- Je rêve de Piter[13], j'aspire à me régénérer... Mon
bienfaiteur! Puis-je espérer que vous ne me refuserez pas les
moyens de faire ce voyage? Je vous ai attendu toute cette semaine
comme un soleil.

-- Non, pardonnez-moi, il ne me reste presque plus d'argent, et,
d'ailleurs, pourquoi vous en donnerais-je?

Cet appel de fonds semblait avoir irrité soudain Nicolas
Vsévolodovitch. Sèchement, en peu de mots, il énuméra tous les
méfaits du capitaine: son ivrognerie, ses sottises, sa conduite à
l'égard de Marie Timoféievna dont il avait gaspillé la pension et
qu'il avait fait sortir du couvent; ses tentatives de chantage, sa
manière d'agir avec Daria Pavlovna, etc., etc. Le capitaine
s'agitait, gesticulait, essayait de répondre, mais, chaque fois,
Nicolas Vsévolodovitch lui imposait silence.

-- Permettez-moi d'ajouter un dernier mot, acheva-t-il, -- dans
toutes vos lettres vous parlez de «déshonneur domestique». Quel
déshonneur y a-t-il donc pour vous dans le mariage de votre soeur
avec Stavroguine?

-- Mais ce mariage est ignoré, Nicolas Vsévolodovitch, personne ne
le connaît, c'est un secret fatal. Je reçois de l'argent de vous,
et tout à coup on me demande: À quel titre touchez-vous cet
argent? Je suis lié, je ne veux pas répondre, cela porte préjudice
à la réputation de ma soeur, à l'honneur de mon nom.

Le capitaine avait élevé le ton: il aimait ce thème dont il
attendait un effet sûr. Hélas! quelle déception lui était
réservée! Tranquillement, comme s'il se fût agi de la chose la
plus simple du monde, Nicolas Vsévolodovitch lui apprit que sous
peu de jours, peut-être demain ou après-demain, il avait
l'intention de porter son mariage à la connaissance «de la police
aussi bien que de la société», ce qui trancherait du même coup et
la question de l'honneur domestique et celle des subsides. Le
capitaine écarquillait les yeux; dans le premier moment il ne
comprit pas, Nicolas Vsévolodovitch dut lui expliquer ses paroles.

-- Mais c'est une... aliénée?

-- Je prendrai mes dispositions en conséquence.

-- Mais... que dira votre mère?

-- Elle dira ce qu'elle voudra.

-- Et vous introduirez votre femme dans votre maison?

-- Oui, peut-être. Du reste, cela ne vous regarde pas.

-- Comment, cela ne me regarde pas? s'écria le capitaine; -- mais
moi, quelle sera donc ma situation?

-- Eh bien, naturellement, vous n'entrerez pas chez moi.

-- Je suis pourtant un parent.

-- Les parents comme vous, on les fuit. Pourquoi vous donnerais-je
alors de l'argent? Jugez-en vous-même.

-- Nicolas Vsévolodovitch, Nicolas Vsévolodovitch, c'est
impossible, vous réfléchirez peut-être encore, vous ne voudrez pas
attenter... que pensera-t-on, que dira-t-on dans le monde?

-- J'ai bien peur de votre monde. J'ai épousé votre soeur parce
qu'après un dîner, étant pris de vin, j'avais parié que je
l'épouserais, et maintenant je le ferai savoir publiquement... si
cela me plaît.

Il prononça ces mots avec une sorte de colère. Lébiadkine commença
à croire que c'était sérieux, et l'épouvante s'empara de lui.

-- Mais moi, voyons, le principal ici, c'est moi!... Vous
plaisantez peut-être, Nicolas Vsévolodovitch!

-- Non, je ne plaisante pas.

-- Vous êtes libre, Nicolas Vsévolodovitch, mais je ne vous crois
pas... alors je porterai plainte.

-- Vous êtes terriblement bête, capitaine.

-- Soit, mais c'est tout ce qu'il me reste à faire, -- répliqua
Lébiadkine qui ne savait plus ce qu'il disait; -- autrefois, à
Pétersbourg, quand elle servait dans les maisons meublées, on nous
donnait du moins le logement. Mais maintenant que deviendrai-je si
vous m'abandonnez?

-- Ne voulez-vous donc pas vous rendre à Pétersbourg pour
commencer une carrière nouvelle? À propos, d'après ce que j'ai
entendu dire, vous vous proposez d'aller faire des dénonciations,
dans l'espoir d'obtenir votre pardon en signalant tous les autres?

Le capitaine resta bouche béante, regardant avec de grands yeux
son interlocuteur.

Nicolas Vsévolodovitch se pencha vers la table.

-- Écoutez, capitaine, reprit-il tout à coup d'un ton extrêmement
sérieux. Jusqu'alors il avait parlé d'une façon assez équivoque,
si bien que Lébiadkine habitué au rôle de bouffon avait pu se
demander si son barine était réellement fâché ou s'il voulait
rire, s'il songeait pour tout de bon à rendre son mariage public
ou si c'était seulement une plaisanterie. Maintenant il n'y avait
plus à s'y méprendre: le visage de Nicolas Vsévolodovitch était
tellement sévère qu'un frisson parcourut l'épine dorsale du
capitaine. -- Écoutez et dites la vérité, Lébiadkine: avez-vous
révélé quelque chose ou ne l'avez-vous pas encore fait? N'êtes-
vous pas déjà entré dans la voie des dénonciations? N'avez-vous
point, par bêtise, écrit quelque lettre?

-- Non, je n'ai rien fait encore, et... je ne pensais même pas à
cela, répondit le capitaine qui tenait toujours ses yeux fixés sur
Stavroguine.

-- Eh bien, vous mentez quand vous dites que vous ne pensiez pas à
cela. C'est même dans cette intention que vous voulez aller à
Pétersbourg. Si vous n'avez pas écrit, n'avez-vous pas lâché un
mot de trop en causant ici avec quelqu'un? Répondez franchement,
j'ai entendu parler de quelque chose.

-- J'ai causé avec Lipoutine, étant ivre. Lipoutine est un
traître. Je lui ai ouvert mon coeur, murmura le capitaine devenu
pâle.

-- Il n'est pas défendu d'ouvrir son coeur, mais il ne faut pas
être un sot. Si vous aviez cette idée, vous auriez dû la garder
pour vous. Aujourd'hui les hommes intelligents se taisent au lieu
de bavarder.

-- Nicolas Vsévolodovitch! dit en tremblant Lébiadkine; --
personnellement vous n'avez pris part à rien, je ne vous ai pas...

-- Oh! je sais bien que vous n'oseriez pas dénoncer votre vache à
lait.

-- Nicolas Vsévolodovitch, jugez, jugez!... Et désespéré, les
larmes aux yeux, le capitaine fit le récit de sa vie depuis quatre
ans. C'était la stupide histoire d'un imbécile qui, l'ivrognerie
et la fainéantise aidant, se fourre dans une affaire pour laquelle
il n'est pas fait et dont, jusqu'au dernier moment, il comprend à
peine la gravité. Il raconta qu'à Pétersbourg il s'était laissé
entraîner d'abord simplement par l'amitié, comme un brave
étudiant, quoiqu'il ne fût pas étudiant: sans rien savoir, «le
plus innocemment du monde», il semait divers papiers dans les
escaliers, les déposait par paquets de dix sous les portes, les
accrochait aux cordons des sonnettes, les distribuait en guise de
journaux, les glissait, au théâtre, dans les chapeaux et dans les
poches des spectateurs. Ensuite on lui avait donné de l'argent
pour faire cette besogne qu'il avait acceptée «parce qu'il fallait
vivre!» Dans deux provinces il avait colporté de district en
district «toutes sortes de vilenies». Ô Nicolas Vsévolodovitch,
s'écria-t-il, rien ne me révoltait comme ces attaques dirigées
contre les lois civiles et surtout celles de la patrie. «Prenez
des fourches, lisait-on dans ces papiers, songez que celui qui, le
matin, sortira pauvre de chez lui pourra, le soir, y rentrer
riche.» «Fermez au plus tôt les églises, était-il dit dans une
proclamation de cinq ou six lignes adressée à toute la Russie,
anéantissez Dieu, abolissez le mariage, supprimez le droit
d'hériter, prenez des couteaux.» Le diable sait ce qu'il y avait
ensuite. Ces horreurs me faisaient frissonner, mais je les
distribuais tout de même. Un jour il faillit m'en cuire: je fus
surpris par des officiers au moment où j'essayais d'introduire
dans une caserne cette proclamation de cinq lignes, heureusement
ils se contentèrent de me rosser, après quoi ils me laissèrent
partir: que Dieu les en récompense! Ici, l'an dernier, je fus sur
le point d'être arrêté quand je remis à Korovaïeff de faux
assignats fabriqués en France, mais, grâce à Dieu, sur ces
entrefaites Korovaïeff, étant ivre, se noya dans un étang, et l'on
ne put rien prouver contre moi. Ici j'ai proclamé chez Virguinsky
la liberté de la femme sociale. Au mois de juin j'ai de nouveau
répandu différents papiers dans le district de ***. Il paraît
qu'on veut encore m'y forcer... Pierre Stépanovitch me donne à
entendre que je dois obéir. Depuis longtemps déjà il me menace. Et
comme il m'a traité l'autre dimanche! Nicolas Vsévolodovitch, je
suis un esclave, je suis un ver, mais non un Dieu, par là
seulement je me distingue de Derjavine. Vous voyez quelle est ma
détresse.

Stavroguine l'écouta avec curiosité jusqu'au bout.

-- Je ne savais pas tout cela, dit-il; -- naturellement, à un
homme comme vous tout peut arriver... Écoutez, poursuivit-il après
avoir réfléchi un instant, -- si vous voulez, dites-leur, dites à
qui vous savez, que les propos de Lipoutine sont des contes et que
vos menaces de dénonciation ne visaient que moi, parce que, me
croyant compromis aussi, vous comptiez de la sorte m'extorquer
plus d'argent... Vous comprenez?

-- Nicolas Vsévolodovitch, mon cher, se peut-il donc que je sois
exposé à un pareil danger? Il me tardait de vous voir pour vous
questionner.

Le visiteur sourit.

-- À coup sûr on ne vous laissera pas aller à Pétersbourg, quand
même je vous donnerais de l'argent pour faire ce voyage... Mais il
est temps que je voie Marie Timoféievna.

Il se leva.

-- Nicolas Vsévolodovitch, -- et quelles sont vos intentions par
rapport à Marie Timoféievna?

-- Je vous les ai dites.

-- Est-il possible que ce soit vrai?

-- Vous ne le croyez pas encore?

-- Ainsi vous allez me planter là comme une vieille botte hors
d'usage?

-- Je verrai, répondit en riant Nicolas Vsévolodovitch, -- allons,
introduisez-moi.

-- Voulez-vous que j'aille sur le perron?... ici je pourrais, sans
le faire exprès, entendre votre conversation... parce que les
chambres sont toutes petites.

-- Soit; allez sur le perron. Prenez le parapluie.

-- Le vôtre? Suis-je digne de m'abriter dessous?

-- Tout le monde est digne d'un parapluie.

-- Vous déterminez du coup le minimum des droits de l'homme.

Mais le capitaine prononça ces mots machinalement: il était
écrasé, anéanti par les nouvelles qu'il venait d'apprendre. Et
pourtant, à peine arrivé sur le perron, cet homme aussi roué
qu'inconsistant se reprit à espérer, l'idée lui revint que Nicolas
Vsévolodovitch cherchait à lui donner le change par des mensonges;
s'il en était ainsi, ce n'était pas à lui d'avoir peur, puisqu'on
le craignait.

-- «S'il ment, s'il ruse, quel est son but?» se demandait
Lébiadkine. La publication du mariage lui paraissait une
absurdité: «Il est vrai que de la part d'un tel monstre rien ne
doit étonner; il ne vit que pour faire du mal aux gens. Mais qui
sait si lui-même n'a pas peur, depuis l'affront inouï qu'il a reçu
l'autre jour? Il craint que je ne révèle son mariage, voilà
pourquoi il s'est empressé de venir me dire qu'il allait lui-même
le faire connaître. Holà, ne va pas te blouser, Lébiadkine! Et
pourquoi venir la nuit, en cachette, quand lui-même désire la
publicité? Mais s'il a peur, évidemment c'est depuis peu, son
inquiétude doit être toute récente...Eh! gare aux bévues,
Lébiadkine!...

«Il m'effraye avec Pierre Stépanovitch. Oh! voilà ce qu'il y a de
terrible! Et pourquoi ai-je fait des confidences à Lipoutine? Le
diable sait ce que manigancent ces démons, jamais je n'ai pu y
voir clair. Ils recommencent à s'agiter comme il y a cinq ans. À
qui, il est vrai, les dénoncerais-je? «N'avez-vous pas écrit à
quelqu'un par bêtise?» Hum. Ainsi l'on pourrait écrire comme par
bêtise? N'est-ce pas un conseil qu'il me donne? «Vous allez pour
cela à Pétersbourg.» Le coquin! cette idée ne m'est pas plutôt
venue à l'esprit qu'il l'a devinée! On dirait que lui-même, sans
en avoir l'air, me pousse à aller là-bas. Il n'y a ici que deux
suppositions possibles: ou bien, je le répète, il a peur, parce
qu'il s'est mis dans un mauvais cas, ou... ou il ne craint rien
pour lui, et il m'excite sourdement à les dénoncer tous! Oh! la
conjoncture est délicate, Lébiadkine, prends garde de faire une
boulette!...»

Il était si absorbé dans ses réflexions qu'il ne pensa même pas à
se mettre aux écoutes. Du reste, il lui aurait été difficile
d'entendre la conversation: la porte était massive et à un seul
battant; d'autre part, on n'élevait guère la voix; le capitaine ne
percevait que des sons indistincts. Il lança un jet de salive et
retourna siffler sur le perron.

III

Deux fois plus grande que la pièce occupée par le capitaine, la
chambre de Marie Timoféievna ne renfermait pas un mobilier plus
élégant; mais la table qui faisait face au divan était couverte
d'une nappe de couleur, sur tout le parquet s'étendait un beau
tapis, et le lit était masqué par un long rideau vert qui coupait
la chambre en deux; il y avait en outre près de la table un grand
et moelleux fauteuil sur lequel pourtant Marie Timoféievna n'était
pas assise. Ici comme dans le logement de la rue de l'Épiphanie
une lampe brûlait dans un coin devant une icône, et sur la table
se retrouvaient aussi les mêmes objets: jeu de cartes, miroir,
chansonnier, tout jusqu'au petit pain blanc; de plus, on y voyait
un album de photographies et deux livres avec des gravures
coloriées: l'un était une relation de voyage arrangée à l'usage de
la jeunesse, l'autre un recueil d'histoires morales et pour la
plupart chevaleresques. Ainsi que l'avait dit le capitaine, sans
doute Marie Timoféievna avait attendu le visiteur, mais quand
celui-ci entra chez elle, elle dormait, à demi couchée sur le
divan. Nicolas Vsévolodovitch ferma sans bruit la porte derrière
lui, et, sans bouger de place, se mit à considérer la dormeuse.

Le capitaine avait menti en disant que sa soeur avait fait
toilette. Elle portait la robe de couleur sombre que nous lui
avons vue chez Barbara Pétrovna. Maintenant comme alors son long
cou décharné était à découvert, et ses cheveux étaient réunis sur
sa nuque en un chignon minuscule. Le châle noir donné par Barbara
Pétrovna était plié soigneusement et reposait sur le divan. Cette
fois encore Marie Timoféievna était grossièrement fardée de blanc
et de rouge. Moins d'une minute après l'apparition de Nicolas
Vsévolodovitch, elle se réveilla soudain comme si elle eût senti
son regard sur elle, ouvrit les yeux et se redressa vivement. Mais
il est probable que le visiteur éprouvait lui-même une impression
étrange: toujours debout près de la porte, il ne proférait pas un
mot et ses yeux restaient obstinément fixés sur le visage de Marie
Timoféievna. Peut-être avaient-ils quelque chose de
particulièrement dur, peut-être exprimaient-ils le dégoût, même
une joie maligne de la frayeur ressentie par la folle, ou bien
cette dernière, mal éveillée, crut-elle seulement lire cela dans
le regard de Nicolas Vsévolodovitch? Quoi qu'il en soit, au bout
d'un moment les traits de la pauvre femme prirent une expression
de terreur extraordinaire; des convulsions parcoururent son
visage, elle leva les bras, les agita, et tout à coup fondit en
larmes comme un enfant épouvanté; encore un instant, et elle
aurait crié. Mais le visiteur s'arracha à la contemplation, un
brusque changement s'opéra dans sa physionomie, et ce fut avec le
sourire le plus gracieux qu'il s'approcha de la table:

-- Pardon, je vous ai fait peur, Marie Timoféievna, dit-il en lui
tendant la main, -- j'ai eu tort de venir vous surprendre ainsi au
moment de votre réveil.

L'aménité de ce langage produisit son effet. La frayeur de Marie
Timoféievna se dissipa, quoiqu'elle continuât à regarder
Stavroguine avec appréhension, en faisant de visibles efforts pour
comprendre. Elle tendit craintivement sa main. À la fin, un timide
sourire se montra sur ses lèvres.

-- Bonjour, prince, dit-elle à voix basse, tout en considérant
d'un air étrange Nicolas Vsévolodovitch.

-- Sans doute vous avez fait un mauvais rêve? reprit-il avec un
sourire de plus en plus aimable.

-- Mais vous, comment savez-vous que j'ai rêvé _de cela?_...

Et soudain son tremblement de tout à l'heure la ressaisit, elle se
rejeta en arrière et leva le bras devant elle comme pour se
protéger, peu s'en fallut qu'elle ne fondit de nouveau en larmes.

-- Remettez-vous, de grâce; pourquoi avoir peur? Est-il possible
que vous ne me reconnaissiez pas? ne cessait de répéter Nicolas
Vsévolodovitch, mais, cette fois, il fut longtemps sans pouvoir la
rassurer; elle le regardait silencieusement, en proie à une
cruelle incertitude, et l'on voyait qu'elle faisait de pénibles
efforts pour concentrer sa pauvre intelligence sur une idée.
Tantôt elle baissait les yeux, tantôt elle les relevait
brusquement et enveloppait le visiteur d'un regard rapide. À la
fin, elle parut, sinon se calmer, du moins prendre un parti.

-- Asseyez-vous, je vous prie, à côté de moi, afin que plus tard
je puisse vous examiner, dit-elle d'une voix assez ferme; il était
clair qu'une nouvelle pensée venait de se faire jour dans son
esprit. -- Mais, pour le moment, ne vous inquiétez pas, moi-même
je ne vous regarderai pas, je tiendrai les yeux baissés. Ne me
regardez pas non plus jusqu'à ce que je vous le demande. Asseyez-
vous donc, ajouta-t-elle avec impatience.

Elle était visiblement dominée de plus en plus par une impression
nouvelle.

Nicolas Vsévolodovitch s'assit et attendit; il y eut un assez long
silence.

-- Hum! je trouve tout cela étrange, murmura-t-elle tout à coup
d'un ton presque méprisant; sans doute je fais beaucoup de mauvais
rêves; seulement pourquoi vous ai-je vu en songe sous ce même
aspect?

-- Allons, laissons là les rêves, répliqua le visiteur impatienté,
et, malgré la défense qu'elle lui en avait faite, il se retourna
vers elle. Peut-être ses yeux avaient-ils la même expression que
tantôt. À plusieurs reprises il remarqua que Marie Timoféievna
aurait bien voulu le regarder, qu'elle en avait grande envie, mais
que, se roidissant contre son désir, elle s'obstinait à contempler
le parquet.

-- Écoutez, prince, écoutez, dit-elle en élevant soudain la voix,
-- écoutez, prince...

-- Pourquoi vous êtes-vous détournée? Pourquoi ne me regardez-vous
pas? À quoi bon cette comédie? interrompit-il violemment.

Mais elle n'eut pas l'air de l'avoir entendu; sa physionomie était
soucieuse et maussade.

-- Écoutez, prince, répéta-t-elle pour la troisième fois d'un ton
ferme; -- quand, l'autre jour, dans la voiture vous m'avez dit que
vous feriez connaître notre mariage, je me suis effrayée à la
pensée que notre secret serait rendu public. Maintenant je ne sais
pas, j'ai beaucoup réfléchi, et je vois clairement que je ne suis
bonne à rien. Je sais m'habiller, à la rigueur je saurais aussi
recevoir: il n'est pas bien difficile d'offrir une tasse de thé
aux gens, surtout quand on a des domestiques. Mais, n'importe, on
me regardera de travers. Dimanche, lors de ma visite dans cette
maison-là, j'ai observé bien des choses. Cette jolie demoiselle
m'a examinée tout le temps, surtout à partir du moment où vous
êtes entré. C'est vous, n'est-ce pas, qui êtes entré alors? Sa
mère, cette vieille dame du monde, est simplement ridicule. Mon
Lébiadkine s'est distingué aussi; pour ne pas éclater de rire,
j'ai toujours regardé le plafond, il est orné de belles peintures.
Sa mère _à lui _pourrait être supérieure d'un couvent; j'ai peur
d'elle, quoiqu'elle m'ait fait cadeau d'un châle noir. Toutes ces
personnes ont dû donner un triste témoignage de moi, je ne leur en
veux pas, seulement je me disais alors en moi-même: Quelle parente
suis-je pour elles? Sans doute on n'exige d'une comtesse que les
qualités morales, -- celles d'une femme de ménage ne lui sont pas
nécessaires, car elle a une foule de laquais, -- mettons qu'il lui
faut aussi un peu de coquetterie mondaine pour être en état de
recevoir les étrangers de distinction, voilà tout! Mais,
n'importe, dimanche on me regardait d'un air de désolation. Dacha
seule est un ange. J'ai bien peur qu'on ne l'ait chagrinée en
_lui_ tenant des propos inconsidérés sur mon compte.

-- N'ayez pas peur et ne vous tourmentez pas, dit Nicolas
Vsévolodovitch avec un sourire qu'il ne réussit pas à rendre
agréable.

-- Du reste, quand même il serait un peu honteux de moi, cela ne
me ferait rien, car il aura toujours plus de compassion que de
honte; j'en juge, naturellement, d'après le coeur humain. Il sait
que c'est plutôt à moi de plaindre ces gens-là qu'à eux d'avoir
pitié de moi.

-- Vous avez été, paraît-il très blessée de leur manière d'être,
Marie Timoféievna?

-- Qui? Moi? Non, répondit-elle en souriant avec bonhomie. -- Pas
du tout. Je vous regardais tous alors; vous étiez tous fâchés,
vous vous disputiez, ils se réunissent et ils ne savent pas rire
de bon coeur. Tant de richesses et si peu de gaieté, cela me
paraît horrible. Du reste, à présent je ne plains plus personne,
je garde pour moi toute ma pitié.

-- J'ai entendu dire qu'avec votre frère vous aviez la vie dure
avant mon arrivée?

-- Qui est-ce qui vous a dit cela? C'est absurde. Je suis bien
plus malheureuse à présent. Je fais maintenant de mauvais rêves,
et c'est parce que vous êtes arrivé. Pourquoi êtes-vous venu?
dites-le, je vous prie.

-- Mais ne voulez-vous pas retourner au couvent?

-- Allons, je m'en doutais, qu'il allait encore me proposer cela!
Un beau venez-y voir que votre couvent! Et pourquoi y retournerai-
je? Avec quoi maintenant y rentrerais-je? Je suis toute seule à
présent! Il est trop tard pour commencer une troisième vie.

-- Pourquoi vous emportez-vous ainsi? N'avez-vous pas peur que je
cesse de vous aimer?

-- Je ne m'inquiète pas du tout de vous. Je crains moi-même de ne
plus guère aimer quelqu'un.

Elle eut un sourire de mépris.

-- Je dois m'être donné envers _lui_ un tort grave, ajouta-t-elle
soudain comme se parlant à elle-même, -- seulement voilà, je ne
sais pas en quoi consiste ce tort, et c'est ce qui fait mon
éternel tourment. Depuis cinq ans je ne cessais de me dire nuit et
jour que j'avais été coupable à son égard. Je priais, je priais,
et toujours je pensais à ma grande faute envers lui. Et voilà
qu'il s'est trouvé que c'était vrai.

-- Mais quoi?

-- Toute ma crainte, c'est qu'_il_ ne soit mêlé à cela,
poursuivit-elle sans répondre à la question qu'elle n'avait même
pas entendue. -- Pourtant il ne peut pas s'être associé de nouveau
à ces petites gens. La comtesse me mangerait volontiers,
quoiqu'elle m'ait fait asseoir à côté d'elle dans sa voiture. Ils
ont tous formé un complot -- se peut-il qu'il y soit entré aussi?
Se peut-il que lui aussi soit un traître? (Un tremblement agita
ses lèvres et son menton.) Écoutez, vous: avez-vous lu l'histoire
de Grichka Otrépieff qui a été maudit dans sept cathédrales?

Nicolas Vsévolodovitch garda le silence.

-- Mais, du reste, je vais maintenant me retourner vers vous et
vous regarder, décida-t-elle subitement -- tournez-vous aussi de
mon côté et regardez-moi, mais plus fixement. Je veux enfin
éclaircir mes doutes.

-- Je vous regarde depuis longtemps déjà.

-- Hum, fit Marie Timoféievna en observant attentivement le
visiteur, -- vous avez beaucoup engraissé...

La folle voulait encore dire quelque chose, mais soudain la
terreur qu'elle avait éprouvée tantôt se peignit pour la troisième
fois sur son visage, de nouveau elle recula en projetant le bras
devant elle.

-- Qu'avez-vous donc? cria avec une sorte de rage Nicolas
Vsévolodovitch.

Mais la frayeur de Marie Timoféievna ne dura qu'un instant; un
sourire sceptique et désagréable fit grimacer ses lèvres.

-- Prince, levez-vous, je vous prie, et entrez, dit-elle tout à
coup d'un ton ferme et impérieux.

-- Comment, entrez? Où voulez-vous que j'entre?

-- Pendant ces cinq années, je n'ai fait que me représenter de
quelle manière _il_ entrerait. Levez-vous tout de suite et
retirez-vous derrière la porte, dans l'autre chambre. Je serai
assise ici comme si je ne m'attendais à rien, j'aurai un livre
dans les mains, et tout à coup vous apparaîtrez après cinq ans
d'absence. Je veux voir cette scène.

Nicolas Vsévolodovitch grinçait des dents et grommelait à part soi
des paroles inintelligibles.

-- Assez, dit-il en frappant sur la table. -- Je vous prie de
m'écouter, Marie Timoféievna. Tâchez, s'il vous plaît, de me
prêter toute votre attention. Vous n'êtes pas tout à fait folle!
laissa-t-il échapper dans un mouvement d'impatience. -- Demain je
rendrai public notre mariage. Jamais vous n'habiterez un palais,
détrompez-vous à cet égard. Voulez-vous passer toute votre vie
avec moi? seulement ce sera fort loin d'ici. Nous irons demeurer
dans les montagnes de la Suisse, il y a là un endroit... Soyez
tranquille, je ne vous abandonnerai jamais et ne vous mettrai pas
dans une maison de santé. J'ai assez d'argent pour vivre sans rien
demander à personne. Vous aurez une servante; vous ne vous
occuperez d'aucun travail. Tous vos désirs réalisables seront
satisfaits. Vous prierez, vous irez où vous voudrez, et vous ferez
ce que bon vous semblera. Je ne vous toucherai pas. Je ne bougerai
pas non plus du lieu où nous serons fixés. Si vous voulez, je ne
vous adresserai jamais la parole. Vous pourrez, si cela vous
plaît, me raconter chaque soir vos histoires, comme autrefois à
Pétersbourg. Je vous ferai des lectures si vous le désirez. Mais
aussi vous devrez passer toute votre vie dans le même endroit, et
c'est un pays triste. Vous consentez? Vous ne regretterez pas
votre résolution, vous ne m'infligerez pas le supplice de vos
malédictions et de vos larmes?

Elle avait écouté avec une attention extraordinaire et réfléchit
longtemps en silence.

-- Tout cela me paraît invraisemblable, dit-elle enfin d'un ton
sarcastique. -- Ainsi je passerai peut-être quarante ans dans ces
montagnes.

Elle se mit à rire.

-- Eh bien, oui, nous y passerons quarante ans, répondit en
fronçant le sourcil Nicolas Vsévolodovitch.

-- Hum... pour rien au monde je n'irai là.

-- Même avec moi?

-- Mais qui êtes-vous donc pour que j'aille avec vous? Quarante
années durant être perchée sur une montagne avec lui -- il me la
baille belle! Et quels gens patients nous avons aujourd'hui en
vérité! Non, il ne se peut pas que le faucon soit devenu un hibou.
Ce n'est pas là mon prince! déclara-t-elle en relevant fièrement
la tête.

Le visage de Nicolas Vsévolodovitch s'assombrit.

-- Pourquoi m'appelez-vous prince et... et pour qui me prenez-
vous? demanda-t-il vivement.

-- Comment? Est-ce que vous n'êtes pas prince?

-- Je ne l'ai même jamais été.

-- Ainsi vous-même, vous avouez carrément devant moi que vous
n'êtes pas prince!

-- Je vous répète que je ne l'ai jamais été.

Elle frappa ses mains l'une contre l'autre.

-- Seigneur! Je m'attendais à tout de la part de _ses_ ennemis,
mais je n'aurais jamais cru possible une pareille insolence! Vit-
il encore? vociféra-t-elle hors d'elle-même en s'élançant sur
Nicolas Vsévolodovitch, -- tu l'as tué, n'est-ce pas? Avoue!

Stavroguine fit un saut en arrière.

-- Pour qui me prends-tu? dit-il; ses traits étaient affreusement
altérés, mais il était difficile en ce moment de faire peur à
Marie Timoféievna, elle poursuivit avec un accent de triomphe:

-- Qui le connaît? Qui sait ce que tu es et d'où tu sors? Mais
durant ces cinq années mon coeur a pressenti toute l'intrigue! Je
m'étonnais aussi, je me disais: Qu'est ce que c'est que ce chat-
huant? Non, mon cher, tu es un mauvais acteur, pire même que
Lébiadkine. Présente mes hommages à la comtesse et dis-lui que je
la prie d'envoyer quelqu'un de plus propre. Elle t'a payé, parle!
Tu es employé comme marmiton chez elle! j'ai percé à jour votre
imposture, je vous comprends tous, jusqu'au dernier!

Il la saisit avec force par le bras; elle lui rit au nez:

-- Quant à lui ressembler, ça, oui, tu lui ressembles beaucoup, tu
pourrais même être son parent, -- homme fourbe! Mais le mien est
un faucon à l'oeil perçant et un prince, tandis que toi tu es une
chouette et un marchand! Le mien ne se laisse pas marcher sur le
pied; toi, Chatouchka (il est bien gentil, je l'aime beaucoup!),
Chatouchka t'a donné un soufflet, mon Lébiadkine me l'a raconté.
Et pourquoi avais-tu peur, ce jour-là, quand tu es entré? Qui est-
ce qui t'avait effrayé? Quand j'ai vu ton bas visage, au moment où
je suis tombée et où tu m'as relevée, j'ai senti comme un ver qui
se glissait dans mon coeur: Ce n'est pas _lui_, me suis-je dit,
ce n'est pas _lui!_ Mon faucon n'aurait jamais rougi de moi devant
une demoiselle du grand monde! Ô Seigneur! Pendant cinq années
entières, mon seul bonheur a été de penser que mon faucon était
quelque part, là-bas derrière les montagnes, qu'il vivait, qu'il
volait en regardant le soleil... Parle, imposteur, as-tu reçu une
grosse somme pour jouer ce rôle? T'as-t-on payé cher? Moi, je ne
t'aurais pas donné un groch[14]. Ha, ha, ha! Ha, ha, ha!...

-- Oh! Idiote, fit en grinçant des dents Nicolas Vsévolodovitch
qui lui serrait toujours le bras.

-- Hors d'ici, imposteur! ordonna-t-elle, je suis la femme de mon
prince, je n'ai pas peur de ton couteau!

-- De mon couteau?

-- Oui, de ton couteau. Tu as un couteau dans ta poche. Tu pensais
que je dormais, mais je l'ai vu: quand tu es entré tout à l'heure,
tu as tiré un couteau!

-- Que dis-tu, malheureuse? De quels rêves es-tu le jouet cria
Nicolas Vsévolodovitch, et il repoussa Marie Timoféievna d'une
façon si rude que la tête et les épaules de la folle heurtèrent
violemment contre le divan. Il s'enfuit, mais elle courut après
lui et, tout en boitant, le poursuivit jusque sur le perron.
Lébiadkine, effrayé, la ramena de force dans la maison; toutefois,
avant que le visiteur eût disparu, elle put encore lui jeter à
travers les ténèbres cette apostrophe accompagnée d'un rire
strident:

-- Grichka Ot-rep-ieff, a-na-thème!

IV

-- «Un couteau! un couteau!» répétait Nicolas Vsévolodovitch en
proie à une indicible colère, tandis qu'il marchait à grands pas
dans la boue et dans les flaques d'eau sans remarquer où il posait
ses pieds. Par moments, à la vérité, il éprouvait une violente
envie de rire bruyamment, furieusement, mais il la refoulait en
lui. Il ne recouvra un peu de sang-froid que quand il fut arrivé
sur le pont, à l'endroit même où tantôt il avait fait la rencontre
de Fedka. Cette fois encore le vagabond l'attendait; en
l'apercevant, il ôta sa casquette, découvrit gaiement ses
mâchoires, et avec un joyeux sans gêne engagea la conversation.
D'abord, Nicolas Vsévolodovitch passa son chemin, et même pendant
un certain temps il n'entendit point le rôdeur qui s'était mis à
lui emboîter le pas. Tout à coup il songea avec surprise qu'il
l'avait complètement oublié, et cela alors même qu'il ne cessait
de se répéter: «Un couteau! un couteau!» Il saisit le vagabond,
et, de toute sa force que doublait la colère amassée en lui,
l'envoya rouler sur le pont. L'idée d'une lutte traversa l'esprit
de Fedka, mais presque aussitôt il comprit qu'il n'aurait pas le
dessus, en conséquence il se tint coi et n'essaya même aucune
résistance. À genoux, le corps incliné vers la terre, les coudes
saillant derrière le dos, le rusé personnage attendit
tranquillement l'issue de cette aventure qui ne semblait pas du
tout l'inquiéter.

L'événement lui donna raison. Le premier mouvement de Nicolas
Vsévolodovitch avait été d'ôter son cache-nez pour lier les mains
de son prisonnier, mais il lâcha brusquement ce dernier et le
repoussa loin de lui. En un clin d'oeil Fedka fut debout, il se
détourna, et, tout à coup, un couteau à la lame courte mais large
brilla dans sa main.

-- À bas le couteau, cache-le, cache-le tout de suite, _ordonna
_avec un geste impatient Nicolas Vsévolodovitch, et le couteau
disparut aussi vite qu'il s'était montré.

Stavroguine continua sa marche en silence et sans se retourner,
mais l'obstiné vaurien ne le quitta point; maintenant, il est
vrai, il ne lui parlait plus et même le suivait respectueusement à
un pas de distance. Tous deux traversèrent ainsi le pont, puis
prirent à gauche et s'engagèrent dans un long et obscur péréoulok;
pour aller dans le centre de la ville, on avait plus court par là
que par la rue de l'Épiphanie.

-- Dernièrement, dit-on, tu as dévalisé une église ici dans le
district, est-ce vrai? demanda à brûle-pourpoint Nicolas
Vsévolodovitch.

-- C'est-à-dire que j'étais d'abord entré là pour prier, répondit
le vagabond d'un ton grave et poli, comme si rien ne se fût passé
entre lui et son interlocuteur; il était même plus que grave, il
était digne. La familiarité «amicale» de tantôt avait disparu.
Fedka offrait maintenant tous les dehors d'un homme sérieux,
injustement offensé, il est vrai, mais sachant oublier une
offense.

-- Quand le Seigneur m'eut conduit dans cette église, poursuivit-
il, je me dis: «Eh! c'est un bienfait du Ciel!» Je fus amené à
cela par ma situation d'orphelin, car dans notre condition on ne
peut pas se passer de secours. Eh bien, Dieu m'a puni de mes
péchés: les objets que j'ai pris ne m'ont rapporté en tout que
douze roubles. J'ai même dû donner par-dessus le marché la
mentonnière en argent de saint-Nicolas, on m'a dit que c'était du
faux.

-- Tu as assassiné le gardien?

-- C'est-à-dire que ce gardien et moi, nous avions fait la chose
ensemble, mais le matin, près de la rivière, nous nous sommes
disputés sur la question de savoir qui porterait le sac, et, dans
la discussion, il a reçu un mauvais coup.

-- Continue à tuer et à voler.

-- C'est mot pour mot le conseil que me donne aussi Pierre
Stépanovitch, parce qu'il est extraordinairement avare et dur à la
détente. En dehors de cela, il n'a pas pour un groch de foi au
Créateur céleste qui a fait l'homme avec de la terre, il dit que
la nature seule a tout organisé, jusqu'à la dernière bête. De
plus, il ne comprend pas que dans notre position on ne peut se
passer d'un secours bienfaisant. Vous voulez le lui faire
comprendre, il vous regarde comme un mouton regarde l'eau. Tenez,
quand le capitaine Lébiadkine, que vous êtes allé voir tout à
l'heure, demeurait chez Philippoff, une fois sa porte est restée
grande ouverte toute une nuit, lui-même était couché par terre
ivre-mort, et sur le parquet traînait quantité d'argent qu'il
avait laissé tomber de ses poches. J'ai eu l'occasion de le voir
de mes yeux parce que, dans notre position, quand on n'est pas
secouru, il faut pourtant vivre...

-- Comment, de tes yeux? Tu es donc entré chez lui pendant la
nuit?

-- Peut-être, seulement personne ne le sait.

-- Pourquoi ne l'as-tu pas assassiné?

-- Je m'en suis abstenu par calcul. Pourquoi, me suis-je dit,
prendre maintenant cent cinquante roubles quand, en attendant un
peu, je puis en prendre quinze cents? Le capitaine Lébiadkine, en
effet (je l'ai entendu de mes oreilles), a toujours beaucoup
compté pour vous: il n'est pas de traktir, pas de cabaret où,
étant ivre, il ne l'ait déclaré hautement; ce que voyant, j'ai,
moi aussi, mit tout mon espoir dans Votre Altesse. Je vous parle,
monsieur, comme à un père ou à un frère, car jamais je ne dirai
cela ni à Pierre Stépanovitch, ni à personne. Ainsi Votre Altesse
aura-t-elle la bonté de me donner trois petits roubles? Vous
devriez bien, monsieur, me fixer, c'est-à-dire me faire connaître
la vérité vraie, vu que nous ne pouvons nous passer de secours.

Nicolas Vsévolodovitch partit d'un bruyant éclat de rire, et,
tirant de sa poche son porte-monnaie qui contenait environ
cinquante roubles en petites coupures, il jeta successivement
quatre assignats au vagabond. Celui-ci les saisit au vol ou les
ramassa dans la boue en criant: «Eh! eh!» Nicolas Vsévolodovitch
finit par lui jeter tout le paquet, et, riant toujours, poursuivit
son chemin. Cette fois Fedka le laissa aller seul; il se traînait
sur le sol boueux pour chercher les assignats tombés dans les
flaques d'eau, et, pendant une heure encore, on put l'entendre
proférer au milieu de l'obscurité son petit cri: «Eh! eh!»

CHAPITRE III

_LE DUEL._

I

Le lendemain, à deux heures de l'après-midi, eut lieu le duel
projeté. Le violent désir qu'Artémii Pétrovitch Gaganoff éprouvait
de se battre coûte que coûte contribua à la prompte issue de
l'affaire. Il ne comprenait pas la conduite de son adversaire, et
il était furieux. Depuis un mois, il l'insultait impunément sans
pouvoir lui faire perdre patience. Cependant il fallait que la
provocation vînt de Nicolas Vsévolodovitch, car tout prétexte
plausible pour envoyer un cartel manquait à Gaganoff. La vraie
cause de sa haine maladive contre Stavroguine, c'était l'offense
faite à son père quatre ans auparavant, et lui-même sentait qu'il
ne pouvait décemment alléguer un pareil motif, surtout après les
humbles excuses déjà présentées à deux reprises par Nicolas
Vsévolodovitch. Il considérait ce dernier comme un poltron éhonté
et trouvait incompréhensible sa longanimité à l'égard de Chatoff;
c'est pourquoi, de guerre lasse, il se résolut à lui adresser la
lettre outrageante qui décida enfin Nicolas Vsévolodovitch à
proposer une rencontre. Après avoir envoyé cette lettre, Artémii
Pétrovitch passa le reste de la journée à se demander anxieusement
si elle aurait le résultat souhaité; à tout hasard il se munit le
soir même d'un témoin et fit choix de Maurice Nikolaïévitch
Drozdoff, son ancien camarade d'école, qu'il estimait
particulièrement. Aussi Kiriloff trouva-t-il le terrain tout
préparé quand, le lendemain, à neuf heures du matin, il se
présenta comme mandataire de son ami. Gaganoff le laissa à peine
s'expliquer et repoussa avec une irritation extraordinaire toutes
les excuses, toutes les concessions de Nicolas Vsévolodovitch.
Elles étaient pourtant d'une nature telle que Maurice
Nikolaïévitch en fut stupéfait: il voulut parler dans le sens de
la conciliation, mais remarquant qu'Artémii Pétrovitch avait
deviné son intention et s'agitait sur sa chaise, il garda le
silence. Sans la parole donnée à son ami, il se serait retiré sur
le champ, et s'il ne renonça pas à sa mission, ce fut seulement
dans l'espoir qu'au dernier moment son intervention pourrait être
utile. Kiriloff transmit, au nom de son client, la demande d'une
réparation par les armes; toutes les conditions de la rencontre,
telles qu'elles avaient été fixées par Stavroguine furent
acceptées aussitôt sans le moindre débat. Gaganoff n'y fit qu'une
addition, destinée, du reste, à rendre le duel plus meurtrier
encore: il exigea l'échange de trois balles. Kiriloff eut beau
protester, il se heurta à une résolution inébranlable, et tout ce
qu'il put obtenir fut qu'en aucun cas le chiffre de trois balles
ne serait dépassé. La rencontre ainsi réglée eut lieu à deux
heures de l'après-midi dans le petit bois de Brykovo situé entre
le domaine de Skvorechniki et la fabrique des Chpigouline. La
pluie avait complètement cessé, mais le temps était humide, et il
faisait beaucoup de vent. Dans le ciel froid flottaient de petits
nuages gris; la cime des arbres s'agitait bruyamment; la journée
avait quelque chose de lugubre.

Gaganoff et Maurice Nikolaïévitch arrivèrent sur le terrain dans
un élégant break attelé de deux chevaux et conduit par Artémii
Pétrovitch; avec eux se trouvait un laquais. Presque au même
instant parurent trois cavaliers: c'étaient Nicolas Vsévolodovitch
et Kiriloff accompagnés d'un domestique. Kiriloff, qui montait à
cheval pour la première fois de sa vie, avait en selle une
attitude très crâne; il tenait dans sa main droite sa lourde boîte
de pistolets qu'il n'avait pas voulu confier au domestique et dans
sa main gauche les rênes de sa monture, mais, par suite de son
inexpérience, il les tirait sans cesse; aussi le cheval secouait
la tête et manifestait l'envie de se cabrer, ce qui, du reste,
n'effrayait nullement l'ingénieur. Ombrageux et facilement
irritable, Gaganoff vit dans l'arrivée des cavaliers une nouvelle
insulte pour lui: ses ennemis se croyaient donc bien sûrs du
succès puisqu'ils avaient même négligé de se munir d'une voiture
pour ramener le blessé, le cas échéant! Il mit pied à terre,
livide de rage, et sentit que ses mains tremblaient, ce dont il
fit l'observation à Maurice Nikolaïévitch. Nicolas Vsévolodovitch
le salua, il ne lui rendit point son salut et lui tourna le dos.
Le sort consulté sur le choix des armes décida en faveur des
pistolets de Kiriloff. Après avoir fixé la barrière, les témoins
mirent en place les combattants, puis ordonnèrent aux laquais de
se porter à trois cents pas plus loin avec le break et les
chevaux. Ensuite on chargea les pistolets et on les remit aux
adversaires.

Durant tous ces préparatifs, Maurice Nikolaïévitch était sombre et
soucieux. Par contre, Kiriloff avait l'air parfaitement calme et
indifférent. Il remplissait les obligations de son mandat avec le
soin le plus minutieux, mais sans trahir la moindre inquiétude; la
perspective d'un dénouement fatal ne semblait pas l'émouvoir.
Nicolas Vsévolodovitch, plus pâle que de coutume, était assez
légèrement vêtu: il portait un paletot et un chapeau de castor
blanc. Il paraissait très fatigué, fronçait le sourcil de temps à
autre, et ne cherchait pas du tout à cacher le sentiment
désagréable qu'il éprouvait. Mais de tous le plus remarquable en
ce moment était Artémii Pétrovitch, attendu qu'il n'offrait rien
de particulier à signaler.

II

Je n'ai pas encore parlé de son extérieur. C'était un homme de
trente-trois ans, grand et assez gros, «bien nourri», comme dit le
peuple. Il avait le teint blanc, les cheveux blonds et rares; ses
traits ne manquaient pas de distinction. Artémii Pétrovitch avait
quitté la carrière des armes avec le grade de colonel; s'il eût
continué à servir, il est très possible qu'il serait devenu un de
nos bons généraux.

La principale cause pour laquelle il avait donné sa démission
était l'idée fixe que son nom était déshonoré depuis l'insulte que
Nicolas Vsévolodovitch avait faite à son père. Il croyait
positivement qu'il ne pouvait plus rester dans l'armée, et que sa
présence au régiment était une honte pour ses camarades, quoique
aucun d'eux n'eût connaissance du fait. En ce moment, debout à sa
place, il était en proie à une inquiétude extrême. Il lui semblait
toujours que le duel n'aurait pas lieu, le moindre retard
l'exaspérait. Une sensation maladive se manifesta sur son visage
lorsque Kiriloff, au lieu de donner le signal du combat, adressa
aux deux adversaires la question accoutumée:

-- C'est seulement pour la forme; maintenant que les pistolets
sont en main et qu'on va commander le feu, une dernière fois
voulez-vous vous réconcilier? J'accomplis mon devoir de témoin.

Maurice Nikolaïévitch saisit la balle au bond: jusqu'alors il
était resté silencieux, mais, depuis la veille, il s'en voulait de
sa condescendance.

-- Je m'associe complètement aux paroles de M. Kiriloff... Cette
idée qu'on ne peut se réconcilier sur le terrain est un préjugé
bon pour les Français... D'ailleurs, il y a longtemps que je
voulais le dire, je ne vois point ici de motif à une rencontre...
Car toutes les excuses sont offertes, n'est-ce pas?

Il prononça ces mots le visage couvert de rougeur. Il n'avait pas
l'habitude de parler aussi longtemps, et il était fort agité.

-- Je renouvelle mon offre de présenter toutes les excuses
possibles, répondit avec un empressement extraordinaire Nicolas
Vsévolodovitch.

-- Est-ce que c'est possible? cria Gaganoff furieux (il
s'adressait à Maurice Nikolaïévitch et trépignait de colère); --
si vous êtes mon témoin et non mon ennemi, Maurice Nikolaïévitch,
expliquez à cet homme (il montra avec son pistolet Nicolas
Vsévolodovitch) -- que de pareilles concessions ne font
qu'aggraver l'offense! Il se juge au-dessus de mes insultes!...
Sur le terrain même il ne voit aucun déshonneur à refuser un duel
avec moi! Pour qui donc me prend-il après cela? je vous le
demande. Et vous êtes mon témoin! Vous ne faites que m'irriter
pour que je le manque.

De nouveau il frappa du pied, l'écume blanchissait ses lèvres.

-- Les pourparlers sont terminés. Attention au commandement! cria
de toute sa force Kiriloff. -- Un! Deux! Trois!

Au mot _trois_, Gaganoff et Stavroguine se dirigèrent l'un vers
l'autre. Le premier leva aussitôt son pistolet, et, après avoir
fait cinq ou six pas, tira. Durant une seconde il s'arrêta, puis,
convaincu que son adversaire n'avait pas été atteint, il
s'approcha rapidement de la barrière. Nicolas Vsévolodovitch
s'avança aussi, leva son pistolet, mais fort haut, et tira presque
sans viser. Ensuite il prit son mouchoir dont il entoura le petit
doigt de sa main droite. Alors seulement on s'aperçut qu'Artémii
Pétrovitch n'avait pas tout à fait manqué son ennemi, mais la
balle ayant simplement frôlé les parties molles du doigt sans
toucher l'os, il n'en était résulté pour Nicolas Vsévolodovitch
qu'une égratignure insignifiante. Kiriloff déclara immédiatement
que si les adversaires n'étaient pas satisfaits, le duel allait
continuer.

Gaganoff s'adressa à Maurice Nikolaïévitch:

-- Je déclare, fit-il d'une voix rauque (les mots avaient peine à
sortir de sa gorge desséchée), -- que cet homme (ce disant, il
montrait encore Stavroguine avec son pistolet) a tiré en l'air
exprès... de propos délibéré... C'est une nouvelle offense! Il
veut rendre le duel impossible!

-- J'ai le droit de tirer comme je veux, pourvu que je me conforme
aux règlements, -- observa d'un ton ferme Nicolas Vsévolodovitch.

-- Non, il ne l'a pas! Faites-le-lui comprendre! cria Gaganoff.

-- Je partage tout à fait l'opinion de Nicolas Vsévolodovitch, dit
à haute voix Kiriloff.

-- Pourquoi m'épargne-t-il? vociféra Artémii Pétrovitch, qui
n'avait pas écouté l'ingénieur. -- Je méprise sa clémence... Je
crache dessus... Je...

-- Je vous donne ma parole que je n'ai nullement voulu vous
offenser, dit avec impatience Stavroguine, -- j'ai tiré en l'air,
parce que je ne veux plus tuer personne, pas plus vous qu'un
autre; ma résolution n'a rien qui vous soit personnel. Il est vrai
que je ne me considère pas comme insulté, et je regrette que cela
vous fâche. Mais je ne permets à personne de s'immiscer dans mon
droit.

-- S'il n'a pas peur de verser le sang, demandez-lui pourquoi il
m'a appelé sur le terrain! cria Gaganoff s'adressant comme
toujours à Maurice Nikolaïévitch.

Ce fut Kiriloff qui répondit:

-- Il fallait bien qu'il vous y appelât! Vous ne vouliez rien
entendre, comment donc se serait-il débarrassé de vous?

-- Je me bornerai à une observation, dit Maurice Nikolaïévitch qui
avait suivi la discussion avec un effort pénible: -- si l'un des
adversaires déclare d'avance qu'il tirera en l'air, le duel en
effet ne peut continuer... pour des raisons délicates et...
faciles à comprendre.

-- Je n'ai nullement déclaré que je tirerais en l'air chaque fois!
cria Stavroguine poussé à bout. -- Vous ne savez pas du tout
quelles sont mes intentions, et comment je tirerai tout à
l'heure... Je n'empêche le duel en aucune façon.

-- S'il en est ainsi, la rencontre peut continuer, dit Maurice
Nikolaïévitch à Gaganoff.

À la reprise du combat, les mêmes incidents se reproduisirent; la
balle de Gaganoff s'égara encore, et celle de Stavroguine passa à
une archine au-dessus du chapeau d'Artémii Pétrovitch. Cette fois,
pour éviter de nouvelles récriminations, Nicolas Vsévolodovitch,
bien que décidé à épargner son adversaire, avait feint de le
viser, mais celui-ci ne s'y trompa point:

-- Encore! hurla-t-il en grinçant des dents; -- n'importe, j'ai
été provoqué, et j'entends user des avantages de ma position. Je
réclame l'échange d'une troisième balle.

-- C'est votre droit, déclara Kiriloff.

Maurice Nikolaïévitch ne dit rien. Les combattants se remirent en
place. Quand le signal fut donné, Gaganoff s'avança jusqu'à la
barrière et là, c'est-à-dire à douze pas de distance, commença à
coucher en joue Stavroguine. Ses mains tremblaient trop pour lui
permettre de bien tirer. Nicolas Vsévolodovitch, le pistolet
baissé, attendait immobile le feu de son adversaire.

-- C'est trop longtemps viser! cria violemment Kiriloff; -- tirez!
tirez!

Au même instant une détonation retentit, et le chapeau de castor
blanc de Nicolas Vsévolodovitch roula à terre. L'ingénieur le
ramassa et le tendit à son ami. Le coup n'avait pas été mal
dirigé, la coiffe était percée fort près de la tête, il s'en
fallait de quatre verchoks que la balle n'eût atteint le crâne.
Pendant que Stavroguine examinait son chapeau avec Kiriloff, il
semblait avoir oublié Artémii Pétrovitch.

-- Tirez, ne retenez pas votre adversaire! cria Maurice
Nikolaïévitch excessivement agité.

Nicolas Vsévolodovitch frissonna, il regarda Gaganoff, se
détourna, et, cette fois, sans aucune cérémonie, lâcha son coup de
pistolet dans le bois. Le duel était fini. Gaganoff resta comme
écrasé. Maurice Nikolaïévitch s'approcha de lui et se mit à lui
parler; mais Artémii Pétrovitch n'eut pas l'air de comprendre. En
s'en allant, Kiriloff ôta son chapeau et salua d'un signe de tête
Maurice Nikolaïévitch. Quant à Stavroguine, il ne se piqua plus de
courtoisie; après avoir tiré comme je l'ai dit, il ne se retourna
même pas vers la barrière, rendit son arme à Kiriloff et se
dirigea à grand pas vers l'endroit où se trouvaient les chevaux.
Son visage respirait la colère, il gardait le silence, Kiriloff se
taisait aussi. Tous deux montèrent à cheval et partirent au galop.

III

Au moment où il approchait de sa demeure, Nicolas Vsévolodovitch
interpella Kiriloff avec impatience:

-- Pourquoi vous taisez-vous?

-- Qu'est-ce qu'il vous faut? répliqua l'ingénieur.

Sa monture se cabrait, et il avait fort à faire pour n'être pas
désarçonné.

Stavroguine se contint.

-- Je ne voulais pas offenser ce... cet imbécile, et je l'ai
encore offensé, dit-il en baissant le ton.

-- Oui, vous l'avez encore offensé, répondit Kiriloff; -- et,
d'ailleurs, ce n'est pas un imbécile.

-- J'ai pourtant fait tout ce que j'ai pu.

-- Non.

-- Qu'est-ce qu'il fallait donc faire?

-- Ne pas le provoquer.

-- Supporter encore un soufflet?

-- Oui.

-- Je commence à n'y rien comprendre! reprit avec colère Nicolas
Vsévolodovitch, -- pourquoi tous attendent-ils de moi ce qu'ils
n'attendent pas des autres? Pourquoi souffrirais-je ce que
personne ne souffre, et me chargerais-je de fardeaux que personne
ne peut supporter?

-- Je pensais que vous-même cherchiez ces fardeaux?

-- Je les cherche?

-- Oui.

-- Vous... vous vous en êtes aperçu?

-- Oui.

-- Cela se remarque donc?

-- Oui.

Ils gardèrent le silence pendant une minute. Stavroguine avait
l'air très préoccupé.

-- Si je n'ai pas tiré sur lui, c'est uniquement parce que je ne
voulais pas le tuer; je vous assure que je n'ai pas eu une autre
intention, dit Nicolas Vsévolodovitch avec l'empressement inquiet
de quelqu'un qui cherche à se justifier.

-- Il ne fallait pas l'offenser.

-- Comment devais-je faire alors?

-- Vous deviez le tuer.

-- Vous regrettez que je ne l'aie pas tué?

-- Je ne regrette rien. Je croyais que vous vouliez le tuer. Vous
ne savez pas ce que vous cherchez.

-- Je cherche des fardeaux, fit en riant Stavroguine.

-- Puisque vous-même ne vouliez pas verser son sang, pourquoi vous
êtes-vous mis dans le cas d'être tué par lui.

-- Si je ne l'avais pas provoqué, il m'aurait tué comme un chien.

-- Ce n'est pas votre affaire. Il ne vous aurait peut-être pas
tué.

-- Il m'aurait seulement battu?

-- Ce n'est pas votre affaire. Portez votre fardeau. Autrement il
n'y a pas de mérite.

-- Foin de votre mérite! je ne tiens à en acquérir aux yeux de
personne.

-- Je croyais le contraire, observa froidement Kiriloff.

Les deux cavaliers entrèrent dans la cour de la maison.

-- Voulez-vous venir chez moi? proposa Nicolas Vsévolodovitch.

-- Non, je vais rentrer, adieu, dit Kiriloff.

Il descendit de cheval et mit sous son bras la boîte qui contenait
ses pistolets.

-- Du moins vous n'êtes pas fâché contre moi? reprit Stavroguine
qui tendit la main à l'ingénieur.

-- Pas du tout! répondit celui-ci en revenant sur ses pas pour
serrer la main de son ami. -- Si je porte facilement mon fardeau,
c'est parce que ma nature s'y prête; la vôtre vous rend peut-être
votre charge plus pénible. Il n'y a pas à rougir de cela.

-- Je sais que je n'ai pas de caractère, aussi je ne me donne pas
pour un homme fort.

-- Vous faites bien. Allez boire du thé.

Nicolas Vsévolodovitch rentra chez lui fort troublé.

IV

Fort contente d'apprendre que son fils s'était décidé à faire une
promenade à cheval, Barbara Pétrovna avait elle-même donné l'ordre
d'atteler, et elle était allée «comme autrefois respirer l'air
pur»: telle fut la nouvelle qu'Alexis Égorovitch s'empressa de
communiquer à son barine.

-- Est-elle sortie seule ou avec Daria Pavlovna? demanda aussitôt
Nicolas Vsévolodovitch.

Sa mine se renfrogna lorsque le domestique répondit que Daria
Pavlovna se sentant indisposée avait refusé d'accompagner la
générale et se trouvait maintenant dans sa chambre.

-- Écoute, vieux, commença Stavroguine, comme s'il eût pris une
résolution subite, -- tiens-toi aux aguets pendant toute cette
journée et, si tu t'aperçois qu'elle se rend chez moi, empêche-la
d'entrer; dis-lui que d'ici à quelques jours je ne pourrai la
recevoir, que je la prie de suspendre ses visites... et que je
l'appellerai moi-même quand le moment sera venu, tu entends?

-- Je le lui dirai, fit Alexis Égorovitch.

Il baissait les yeux, et son chagrin semblait prouver que cette
commission ne lui plaisait guère.

-- Mais dans le cas seulement où tu la verrais prête à entrer chez
moi.

-- Soyez tranquille, il n'y aura pas d'erreur. C'est par mon
entremise que ses visites ont eu lieu jusqu'à présent; dans ces
occasions, elle s'est toujours adressée à moi.

-- Je le sais; mais, je le répète, pas avant qu'elle vienne elle-
même. Apporte-moi vite du thé.

Le vieillard venait à peine de sortir quand la porte se rouvrit;
sur le seuil se montra Daria Pavlovna. Elle avait le visage pâle,
quoique son regard fût calme.

-- D'où venez-vous? s'écria Stavroguine.

-- J'étais là, et j'attendais pour entrer qu'Alexis Égorovitch
vous eût quitté. J'ai entendu ce que vous lui avez dit, et, quand
il est sorti tout à l'heure, je me suis dissimulée derrière le
ressaut, il ne m'a pas remarquée.

-- Depuis longtemps je voulais rompre avec vous, Dacha... en
attendant... ce temps-là. Je n'ai pas pu vous recevoir cette nuit,
malgré votre lettre. Je voulais moi-même vous répondre, mais je ne
sais pas écrire, ajouta-t-il avec une colère mêlée de dégoût.

-- J'étais moi-même d'avis qu'il fallait rompre. Barbara Pétrovna
soupçonne trop nos relations.

-- Libre à elle.

-- Il ne faut pas qu'elle s'inquiète. Ainsi maintenant c'est
jusqu'à la fin?

-- Vous l'attendez donc toujours?

-- Oui, je suis certaine qu'elle viendra.

-- Dans le monde rien ne finit.

-- Ici il y aura une fin. Alors vous m'appellerez, je viendrai.
Maintenant, adieu.

-- Et quelle sera la fin? demanda en souriant Nicolas
Vsévolodovitch.

-- Vous n'êtes pas blessé et... vous n'avez pas versé le sang?
demanda à son tour la jeune fille sans répondre à la question qui
lui était faite.

-- Ç'a été bête; je n'ai tué personne, rassurez-vous. Du reste,
vous apprendrez tout aujourd'hui même par la voix publique. Je
suis un peu souffrant.

-- Je m'en vais. Vous ne déclarerez pas votre mariage aujourd'hui!
ajouta-t-elle avec hésitation.

-- Ni aujourd'hui, ni demain; après-demain, je ne sais pas, peut-
être que nous serons tous morts, et ce sera tant mieux. Laissez-
moi, laissez-moi enfin.

-- Vous ne perdrez pas l'autre... folle?

-- Je ne perdrai ni l'une ni l'autre des deux folles, mais celle
qui est intelligente, je crois que je la perdrai: je suis si lâche
et si vil, Dacha, que peut-être en effet je vous appellerai quand
arrivera la «fin», comme vous dites, et malgré votre intelligence
vous viendrez. Pourquoi vous perdez-vous vous-même?

-- Je sais qu'à la fin je resterai seule avec vous et... j'attends
ce moment.

-- Mais si alors je ne vous appelle pas, si je vous fuis?

-- C'est impossible, vous m'appellerez.

-- Il y a dans cette conviction beaucoup de mépris pour moi.

-- Vous savez qu'il n'y a pas que du mépris.

-- C'est donc qu'il y en a tout de même?

-- Je n'ai pas dit cela. Dieu m'en est témoin, je souhaiterais on
ne peut plus que vous n'eussiez jamais besoin de moi.

-- Une phrase en vaut une autre. De mon côté, je désirerais ne
point vous perdre.

-- Jamais vous ne pourrez me perdre, et vous-même vous le savez
mieux que personne, se hâta de répondre Daria Pavlovna qui mit
dans ces paroles une énergie particulière. -- Si je ne reste pas
avec vous, je me ferai Soeur de la Miséricorde, garde-malade, ou
colporteuse d'évangiles. J'y suis bien décidée. Je ne puis pas me
marier pour tomber dans la misère, je ne puis pas non plus vivre
dans des maisons comme celle-ci. Je ne le veux pas... Vous savez
tout.

-- Non, je n'ai jamais pu savoir ce que vous voulez; votre
sympathie pour moi me paraît ressembler à l'intérêt que certaines
vieilles infirmières portent sans motif à tels ou tels malades
plutôt qu'aux autres. Ou mieux, vous me rappelez ces vieilles
dévotes, habituées à assister aux enterrements, qui manifestent
des préférences pour certains cadavres. Pourquoi me regardez-vous
d'un air si étrange?

Elle le considéra attentivement.

-- Vous êtes fort malade? demanda-t-elle d'un ton affectueux. --
Mon Dieu! et cet homme veut se passer de moi!

-- Écoutez, Dacha, maintenant je vois toujours des apparitions.
Hier, sur le pont, un petit diable m'a offert d'assassiner
Lébiadkine et Marie Timoféievna, ce qui trancherait la question de
mon mariage légal. Il m'a demandé trois roubles d'arrhes, mais il
a laissé clairement entendre que l'opération tout entière ne
coûterait pas moins de quinze cents roubles. Voilà un diable qui
sait compter! Un teneur de livres! Ha, ha!

-- Mais vous êtes bien sûr que c'était une apparition?

-- Oh! non, ce n'était pas une apparition! C'était tout bonnement
Fedka le forçat, un brigand qui s'est évadé du bagne. Mais là
n'est pas la question; que croyez-vous que j'aie fait? Je lui ai
donné tout l'argent contenu dans mon porte-monnaie, et il est
maintenant persuadé qu'il a reçu de moi des arrhes.

-- Vous l'avez rencontré cette nuit, et il vous a fait une
pareille proposition? Ne voyez-vous pas qu'ils tendent leurs
filets autour de vous?

-- Eh bien, qu'ils les tendent! Mais, vous savez, il y a une
question que vous avez envie de me faire, je le vois dans vos
yeux, dit avec un mauvais sourire Nicolas Vsévolodovitch.

Dacha eut peur.

-- Je ne songe à aucune question et je n'ai aucun doute, vous
feriez mieux de vous taire! répliqua-t-elle d'une voix inquiète.

-- C'est-à-dire que vous sûre que je ne ferai pas marché avec
Fedka?

-- Oh! mon Dieu! s'écria la jeune fille en frappant ses mains
l'une contre l'autre, -- pourquoi me tourmentez-vous ainsi?

-- Allons, pardonnez-moi mon stupide badinage, sans doute je
prends avec eux de mauvaises manières. Vous savez, depuis la nuit
dernière j'ai une terrible envie de rire, c'est un besoin
d'hilarité prolongée, continuelle; je suis comme bourré de rire...
Chut! Ma mère est revenue; je reconnais le bruit de sa voiture.

Dacha prit la main de Nicolas Vsévolodovitch.

-- Que Dieu vous garde de votre démon, et... appelez-moi, appelez-
moi le plus tôt possible!

-- Mon démon, dites-vous! Ce n'est qu'un pauvre petit diablotin
scrofuleux, enrhumé, un malchanceux. Eh bien, Dacha, vous n'osez
toujours pas me faire votre question?

Elle le regarda avec une expression de douloureux reproche et se
dirigea vers la porte.

Un sourire acerbe parut sur les lèvres de Stavroguine.

-- Écoutez! cria-t-il. -- Si... eh bien, en un mot, _si_... vous
comprenez, allons, si je traitais avec Fedka et qu'ensuite je vous
appelasse, viendriez-vous tout de même?

Elle sortit sans se retourner et sans répondre, le visage caché
dans ses mains.

Stavroguine resta songeur.

-- Elle viendra même après cela! murmura-t-il avec un sentiment de
dégoût. -- Une garde-malade! Hum!... Du reste, j'en ai peut-être
besoin.

CHAPITRE IV

_TOUT LE MONDE DANS L'ATTENTE._

I

L'histoire du duel ne tarda pas à se répandre dans la société et y
produisit une impression tout à l'avantage de Nicolas
Vsévolodovitch. Nombre de ses anciens ennemis se déclarèrent
hautement en sa faveur. Quelques mots prononcés au sujet de cette
affaire par une personne qui jusqu'alors avait réservé son
jugement ne contribuèrent pas peu à ce revirement inattendu de
l'esprit public. Voici ce qui arriva: le lendemain de la
rencontre, toute la ville s'était rendue chez la femme du maréchal
de la noblesse, dont on célébrait justement la fête ce jour-là.
Dans l'assistance se remarquait Julie Mikhaïlovna venue avec
Élisabeth Touchine; la jeune fille était rayonnante de beauté et
se montrait fort gaie, ce qui dès l'abord parut très louche à
beaucoup de nos dames. Je dois dire que ses fiançailles avec
Maurice Nikolaïévitch ne pouvaient plus être mises en doute. En
réponse à une question badine d'un général retiré du service, mais
encore important, Élisabeth Nikolaïevna déclara elle-même ce soir-
là qu'elle était fiancée. Néanmoins pas une de nos dames ne
voulait le croire. Toutes persistaient à supposer un roman, une
aventure mystérieuse qui aurait eu lieu en Suisse et à laquelle on
mêlait obstinément, -- je ne sais pourquoi, -- Julie Mikhaïlovna.
Dès qu'elle entra, tous les regards se portèrent curieusement vers
elle. Il est à noter que jusqu'à cette soirée le duel n'était
l'objet que de commentaires très discrets: l'événement était très
récent; d'ailleurs on ignorait encore les mesures prises par
l'autorité. Autant qu'on pouvait le savoir, celle-ci n'avait pas
inquiété les deux duellistes. Par exemple, il était de notoriété
publique que le lendemain matin Artémii Pétrovitch avait librement
regagné son domaine de Doukhovo. Comme de juste, tous attendaient
avec impatience que quelqu'un se décidât à aborder ouvertement la
grosse question du jour, et l'on comptait surtout pour cela sur le
général dont j'ai parlé tout à l'heure.

Ce personnage, un des membres les plus qualifiés de notre club,
avait, en effet, l'habitude d'attacher le grelot. C'était là, pour
ainsi dire, sa spécialité dans le monde. Le premier il portait au
grand jour de la discussion publique les choses dont les autres ne
s'entretenaient encore qu'à voix basse.

Dans la circonstance présente le général avait une compétence
particulière. Il était parent éloigné d'Artémii Pétrovitch,
quoiqu'il fût en querelle et même en procès avec lui; de plus, il
avait eu lui-même deux affaires d'honneur dans sa jeunesse, et
l'un de ces duels lui avait valu d'être envoyé comme simple soldat
au Caucase. Quelqu'un vint à parler de Barbara Pétrovna qui,
depuis deux jours, s'était remise à sortir, et à ce propos vanta
son magnifique attelage provenant du haras des Stavroguine. Sur
quoi le général observa brusquement qu'il avait rencontré dans la
journée «le jeune Stavroguine» à cheval... Un vif mouvement
d'attention se produisit aussitôt dans l'assistance. Le général
poursuivit en tournant entre ses doigts une tabatière en or qui
lui avait été donnée par le Tzar:

-- Je regrette de ne pas m'être trouvé ici il y a quelques
années... j'étais alors à Karlsbad... Hum. Ce jeune homme
m'intéresse fort, j'ai tant entendu parler de lui à cette
époque... Hum. Est-il vrai qu'il soit fou? Quelqu'un l'a dit
alors. L'autre jour on me racontait qu'outragé devant sa cousine
par un étudiant, il s'était fourré sous la table, et, hier, Stépan
Vysotzky m'apprend que Stavroguine s'est battu en duel avec ce...
Gaganoff. Il a galamment risqué sa vie, paraît-il, à seule fin de
mettre un terme aux persécutions de cet enragé. Hum. C'était dans
les moeurs de la garde il y a cinquante ans. Il fréquente ici chez
quelqu'un?

Le général se tut comme s'il eût attendu une réponse.

-- Quoi de plus simple? répliqua soudain en élevant la voix Julie
Mikhaïlovna qui était vexée de voir tous les yeux se tourner vers
elle comme par l'effet d'un mot d'ordre. -- Peut-on s'étonner que
Stavroguine se soit battu avec Gaganoff et qu'il ait dédaigné
l'injure de l'étudiant? Il ne pouvait pas appeler sur le terrain
un homme qui avait été son serf!

L'idée était claire et simple, mais personne n'y avait encore
songé. Ces paroles eurent un grand retentissement et retournèrent
l'opinion de fond en comble. Les scandales, les commérages
passèrent dès lors à l'arrière-plan. Nicolas Vsévolodovitch
apparut comme un homme que l'on avait méconnu et qui possédait une
sévérité de principes presque idéale. Mortellement outragé par un
étudiant, c'est-à-dire par un individu qui avait reçu de
l'éducation et qui était émancipé du servage, il méprisait
l'offense, parce que l'offenseur était un de ses anciens serfs. La
société frivole tient en mésestime l'homme qui se laisse
souffleter impunément: il bravait les préjugés d'un monde peu
éclairé.

On se rappela les relations de Nicolas Vsévolodovitch avec le
comte K..., et l'on en conclut fort légèrement qu'il était fiancé
à une des filles de ce haut fonctionnaire. Quant à sa prétendue
intrigue en Suisse avec Élisabeth Nikolaïevna, les dames elles-
mêmes cessèrent d'en parler. Prascovie Ivanovna et sa fille
venaient enfin de se mettre en règle avec l'étiquette provinciale:
elles avaient fait leurs visites. Tout le monde trouvait que
mademoiselle Touchine était une jeune fille des plus ordinaires
qui profitait seulement de ses nerfs malades pour se rendre
intéressante. Sa syncope, le jour de l'arrivée de Nicolas
Vsévolodovitch, n'était plus attribuée maintenant qu'à la frayeur
que la brutale conduite de l'étudiant avait dû lui causer. On
exagérait même le prosaïsme des circonstances qu'on s'était plu
d'abord à présenter sous des couleurs si fantastiques. De la
boiteuse il n'était plus du tout question, un détail si
insignifiant ne valait pas la peine qu'on en parlât. «Et quand il
y aurait cent boiteuses? Qui est-ce qui n'a pas été jeune?» On
s'étendait sur le respect de Nicolas Vsévolodovitch pour sa mère,
on s'ingéniait à lui découvrir différentes vertus, on vantait
l'instruction qu'il avait acquise par quatre années d'études dans
les universités allemandes. La manière d'agir d'Artémii Pétrovitch
était unanimement considérée comme un manque de tact, et tous
s'accordaient à reconnaître chez Julie Mikhaïlovna une pénétration
remarquable.

Aussi, lorsque enfin Nicolas Vsévolodovitch se montra, on
l'accueillit de l'air le plus naïvement sérieux, et il put lire
dans tous les yeux avec quelle impatience il était attendu. Il
n'ouvrit pas la bouche, et son silence le servit mieux que ne
l'eussent fait les plus belles paroles. En un mot, tout lui
réussit, il fut à la mode. En province, si quelqu'un est allé une
fois dans le monde, il est forcé d'y retourner. Nicolas
Vsévolodovitch se prêta scrupuleusement à tout ce que les
convenances exigeaient de lui. On ne le trouva pas gai: «C'est un
homme qui a souffert», dit-on, «un homme qui n'est pas ce que sont
les autres, il a beaucoup à penser.» On allait maintenant jusqu'à
lui savoir gré de cette humeur fière et hautaine qui lui avait
fait tant d'ennemis quatre ans auparavant.

Barbara Pétrovna était radieuse. Je ne puis dire si elle
regrettait beaucoup l'évanouissement de ses rêves au sujet
d'Élisabeth Nikolaïevna. Ici sans doute lui vint en aide l'orgueil
familial. Chose étrange, Barbara Pétrovna croyait fermement que
Nicolas, en effet, «avait choisi» chez le comte K..., et le plus
singulier, c'est qu'elle croyait à cela, comme tout le monde, sur
la foi des bruits parvenus à ses oreilles; elle-même n'osait
adresser aucune question directe à Nicolas Vsévolodovitch. Deux ou
trois fois pourtant la curiosité l'emporta sur la crainte, et la
mère, d'un ton enjoué, reprocha à son fils de faire le cachottier
avec elle. Le jeune homme sourit et continua à se taire. Son
silence fut interprété comme une réponse affirmative. Eh bien,
avec tout cela, Barbara Pétrovna n'oubliait jamais la boiteuse:
alors même qu'elle rêvait au prochain mariage de son fils avec une
des filles du comte K..., la pensée de Marie Timoféievna pesait
toujours sur son coeur comme une pierre, comme un cauchemar, et
l'inquiétait étrangement pour l'avenir.

Inutile de dire que la générale Stavroguine avait retrouvé dans la
société la considération et les égards respectueux auxquels elle
était accoutumée autrefois, mais elle ne profitait guère de cet
avantage, allant fort peu dans le monde. Elle fit cependant une
visite solennelle à la gouvernante. Naturellement personne n'avait
été plus ravi que Barbara Pétrovna du langage tenu par Julie
Mikhaïlovna chez la maréchale de la noblesse: ces paroles avaient
ôté de son coeur un gros chagrin et tranché du coup plusieurs des
questions qui la tourmentaient si fort depuis ce malheureux
dimanche. «Je ne comprenais pas cette femme!» décida-t-elle, et,
franchement, avec sa spontanéité ordinaire, elle déclara à Julie
Mikhaïlovna qu'elle était venue la _remercier_. La gouvernante
fut flattée, mais se tint sur la réserve. Elle commençait à avoir
le sentiment de son importance peut-être même l'avait-elle déjà un
peu trop. Par exemple, elle observa, dans le cours de la
conversation, qu'elle n'avait jamais entendu parler du mérite
scientifique de Stépan Trophimovitch.

-- Sans doute je reçois le jeune Verkhovensky et je m'intéresse à
lui. Il est étourdi, mais on peut passer cela à son âge;
d'ailleurs il possède un solide savoir, et, après tout, ce n'est
pas un critique fourbu.

Barbara Pétrovna se hâta de répondre que Stépan Trophimovitch
n'avait jamais été critique, et qu'au contraire il avait passé
toute sa vie chez elle. Dans la première partie de sa carrière,
des circonstances «trop connues de tout le monde» avaient appelé
l'attention sur lui, et il s'était signalé dans ces derniers temps
par des travaux sur l'histoire de l'Espagne. À présent, il se
proposait d'écrire quelque chose sur la situation actuelle des
universités allemandes, il songeait aussi à faire un article sur
la Madone de Dresde. Bref, Barbara Pétrovna ne négligea rien pour
relever Stépan Trophimovitch aux yeux de la gouvernante.

-- Sur la Madone de Dresde? Il s'agit de la Madame Sixtine? Chère
Barbara Pétrovna, j'ai passé deux heures devant cette toile, et je
suis partie désenchantée. Je n'y ai rien compris, et j'étais
stupéfaite. Karmazinoff dit aussi qu'il est difficile d'y
comprendre quelque chose. À présent tous, Russes et Anglais,
déclarent ne rien trouver dans ce tableau si admiré de l'ancienne
génération.

-- C'est une nouvelle mode, alors?

-- Je pense qu'il ne faut pas faire fi de notre jeunesse. On crie
qu'elle est communiste, mais, à mon avis, on doit l'entourer
d'égards et de sympathie. À présent, je lis tout, je reçois tous
les journaux, je vois tout ce qui s'écrit sur l'organisation de la
commune, les sciences naturelles et le reste, parce qu'il faut
enfin savoir où l'on vit et à qui l'on a affaire. On ne peut
passer toute sa vie dans les hautes régions de la fantaisie. Je me
suis fait une règle d'être aimable avec les jeunes gens pour les
arrêter sur la pente du précipice. Croyez-le, Barbara Pétrovna,
c'est nous, la société, qui pouvons seul, par notre bienfaisante
influence et notamment par des procédés gracieux, les retenir au
bord de l'abîme où les pousse l'intolérance de toutes ces vieilles
perruques. Du reste, je suis bien aise que vous m'ayez parlé de
Stépan Trophimovitch. Vous m'avez donné une idée: il pourra
prendre part à notre séance littéraire. J'organise, vous savez,
une fête par souscription au profit des institutrices pauvres de
notre province. Elles sont dispersées dans toute la Russie; on en
compte jusqu'à six qui sont originaire de ce district; il y a en
outre deux télégraphistes, deux étudiantes en médecine et
plusieurs qui voudraient aussi étudier, mais qui n'en ont pas le
moyen. Le sort de la femme russe est terrible, Barbara Pétrovna!
On fait maintenant de cela une question universitaire, et même le
conseil de l'Empire s'en est occupé dans une de ses séances. Dans
notre étrange Russie on peut faire tout ce que l'on veut. Aussi,
je le répète, si la société voulait, elle pourrait, rien que par
des gentillesses et des procédés aimables, diriger dans la bonne
voie ce grand mouvement des esprits. Oh! mon Dieu, sont-ce les
personnalités éclairées qui nous manquent? Assurément non, mais
elles sont isolées. Unissons-nous donc, et nous serons plus forts.
En un mot, j'aurai d'abord une matinée littéraire, puis un léger
déjeuner et le soir un bal. Nous voulions commencer la soirée par
des tableaux vivants, mais il paraît que cela entraînerait
beaucoup de frais; aussi, pour le public, il y aura un ou deux
quadrilles dansés par des masques qui auront des costumes de
caractère et représenteront certaines tendances de la littérature.
C'est Karmazinoff qui a suggéré l'idée de ce divertissement; il
m'est d'un grand secours. Vous savez, il nous lira sa dernière
production que personne ne connaît encore. Il dépose la plume et
renonce désormais à écrire; cet article est son adieu au public.
Une petite chose charmante intitulée «_Merci»_. Un titre français,
mais il trouve cela plus piquant et même plus fin. Je suis aussi
de cet avis, et c'est même sur mon conseil qu'il s'est décidé en
faveur de ce titre. Stépan Trophimovitch pourrait aussi, je pense,
faire une lecture, s'il a quelque chose de court et... qui ne soit
pas trop scientifique. Pierre Stépanovitch prendra part également,
je crois, à la matinée littéraire, et nous aurons peut-être encore
un autre lecteur. Pierre Stépanovitch passera chez vous pour vous
communiquer le programme; ou plutôt, si vous voulez bien le
permettre, je vous l'apporterai moi-même.

-- De mon côté, je vous demande la permission de m'inscrire sur
votre liste. Je ferai part de votre désir à Stépan Trophimovitch,
et je tâcherai d'obtenir son consentement.

Barbara Pétrovna revint chez elle définitivement enchantée de
Julie Mikhaïlovna et -- je ne sais pourquoi -- très fâchée contre
Stépan Trophimovitch.

-- Je suis amoureuse d'elle, je ne comprends pas comment j'ai pu
me tromper ainsi sur cette femme, dit-elle à son fils et à Pierre
Stépanovitch qui vint dans la soirée.

-- Il faut pourtant vous réconcilier avec le vieux, conseilla
Pierre Stépanovitch, -- il est au désespoir. Sa disgrâce est
complète. Hier il a rencontré votre voiture, il a salué, et vous
vous êtes détournée. Vous savez, nous allons le produire, j'ai
certaines vues sur lui, et il peut encore être utile.

-- Oh! Il lira.

-- Je ne parle pas seulement de cela. Mais je voulais justement
passer chez lui aujourd'hui. Ainsi je lui ferai la commission?

-- Si vous voulez. Je ne sais pas, du reste, comment vous
arrangerez cela, dit Barbara Pétrovna avec hésitation. -- Je
comptais m'expliquer moi-même avec lui, je voulais lui fixer un
rendez-vous, ajouta-t-elle, et son visage se renfrogna.

-- Ce n'est pas la peine de lui donner un rendez-vous. Je lui
dirai la chose tout bonnement.

-- Soit, dites-la-lui. Mais ne manquez pas de lui dire aussi que
je le verrai certainement un de ces jours.

Pierre Stépanovitch sortit en souriant. Autant que je me souviens,
il était alors d'une humeur massacrante, et presque personne
n'était à l'abri de ses boutades. Chose étrange, tout le monde les
lui pardonnait, bien qu'elles passassent souvent toutes les
bornes. L'idée s'était généralement répandue qu'il ne fallait pas
le juger comme on aurait jugé un autre. Je noterai que le duel de
Nicolas Vsévolodovitch l'avait mis dans une colère extrême. Cet
événement fut pour lui une surprise, et il devint vert quand on le
lui raconta. C'était peut-être son amour-propre qui souffrait: il
n'avait appris l'affaire que le lendemain, alors qu'elle était
déjà connue de toute la ville.

-- Vous n'aviez pas le droit de vous battre, dit-il tout bas à
Stavroguine qu'il aperçut par hasard au club cinq jours après. Il
est à remarquer que durant tout ce temps ils ne s'étaient
rencontrés nulle part, quoique Pierre Stépanovitch fût venu
presque chaque jour chez Barbara Pétrovna.

Nicolas Vsévolodovitch le regarda silencieusement et d'un air
distrait, comme s'il n'eût pas compris de quoi il s'agissait, mais
il ne s'arrêta point et passa dans la grande salle pour se rendre
au buffet.

Pierre Stépanovitch s'élança à sa suite et, comme par distraction,
lui saisit l'épaule:

-- Vous êtes allé aussi chez Chatoff... vous voulez rendre public
votre mariage avec Marie Timoféievna.

Nicolas Vsévolodovitch se dégagea par un mouvement brusque, et, le
visage menaçant, se retourna soudain vers Pierre Stépanovitch.
Celui-ci le considéra en souriant d'une façon étrange. Cette scène
ne dura qu'un instant. Stavroguine s'éloigna.

II

En sortant de chez Barbara Pétrovna, Pierre Stépanovitch alla
aussitôt voir le «vieux». S'il se pressait tant, c'était
uniquement parce qu'il avait hâte de se venger d'une injure que
j'ignorais encore. Dans leur dernière entrevue qui remontait au
jeudi précédent, le père et le fils s'étaient pris de querelle.
Après avoir lui-même entamé la dispute, Stépan Trophimovitch la
termina en s'armant d'un bâton pour mettre Pierre Stépanovitch à
la porte. Il m'avait caché ce fait, mais au moment où Pétroucha
entra avec son sourire présomptueux et son regard fureteur, Stépan
Trophimovitch me fit signe de ne pas quitter la chambre. Je fus
ainsi édifié sur leurs véritables relations, car j'assistai à tout
l'entretien qu'ils eurent ensemble.

Stépan Trophimovitch était assis sur une couchette. Depuis la
dernière visite de son fils, il avait maigri et jauni. Pierre
Stépanovitch s'assit le plus familièrement du monde à côté de lui,
croisa ses jambes à la turque sans la moindre cérémonie, et prit
sur la couchette beaucoup plus de place qu'il n'aurait dû en
occuper, s'il eût eu quelque souci de ne point gêner son père.
Celui-ci ne dit rien et se rangea d'un air digne.

Un livre était ouvert sur la table. C'était le roman _Que faire?_
Hélas! je dois avouer une étrange faiblesse de notre ami. L'idée
qu'il devait sortir de sa retraite et livrer une suprême bataille
séduisait de plus en plus son imagination. Je devinais pourquoi il
s'était procuré l'ouvrage de Tchernychevsky: prévoyant les
violentes protestations que son langage ne manquerait pas de
soulever parmi les nihilistes, il étudiait leur catéchisme pour
pouvoir en faire _devant elle_ une triomphante réfutation. Oh! que
ce livre le désolait! Parfois il le jetait avec désespoir, se
levait vivement et arpentait la chambre en proie à une sorte
d'exaltation:

-- Je reconnais que l'idée fondamentale de l'auteur est vraie, me
disait-il fiévreusement, -- mais voilà ce qu'il y a de plus
terrible! Cette idée nous appartient, c'est nous qui les premiers
l'avons semée et fait éclore; -- d'ailleurs, qu'est-ce qu'ils
auraient pu dire de nouveau, après nous? Mais, mon Dieu, comme
tout cela est altéré, faussé, gâté! s'écriait-il en frappant avec
ses doigts sur le livre. -- Était-ce à de pareilles conclusions
que nous voulions aboutir? Qui peut reconnaître là l'idée
primitive?

Pierre Stépanovitch prit le volume et en lut le titre.

-- Tu t'éclaires? fit-il avec un sourire. -- Il est plus que
temps. Si tu veux, je t'apporterai mieux que cela.

Stépan Trophimovitch resta silencieux et digne. Je m'assis dans un
coin sur un divan.

Pierre Stépanovitch s'empressa de faire connaître l'objet de sa
visite. Naturellement, Stépan Trophimovitch l'apprit avec une
stupéfaction extrême. Pendant que son fils parlait, la frayeur et
l'indignation se partageaient son âme.

-- Et cette Julie Mikhaïlovna compte que j'irai lire chez elle!

-- C'est-à-dire qu'elle n'a aucun besoin de toi. Au contraire,
elle n'agit ainsi que par amabilité à ton égard et pour faire une
lèche à Barbara Pétrovna. Mais il est clair que tu n'oseras pas
refuser. D'ailleurs toi-même, je pense, tu ne demandes pas mieux
que de faire cette lecture, ajouta en souriant Pierre
Stépanovitch, -- vous autres vieux, vous avez tous un amour-propre
d'enfer. Pourtant, écoute, il ne faut pas que ce soit trop
ennuyeux. Tu t'occupes de l'histoire de l'Espagne, n'est-ce pas?
L'avant-veille tu me montreras la chose, j'y jetterai un coup
d'oeil. Autrement, tu endormiras ton auditoire.

La grossièreté de ces observations était évidemment préméditée.
Pierre Stépanovitch avait l'air de croire qu'il était impossible
de parler plus poliment quand on s'adressait à Stépan
Trophimovitch. Celui-ci feignait toujours de ne point remarquer
les insolences de son fils, mais il était de plus en plus agité
par les nouvelles qu'il venait d'apprendre.

-- Et c'est elle, _elle-même, _qui me fait dire cela par...
_vous?_ demanda-t-il en pâlissant.

-- C'est-à-dire, vois-tu? elle veut te donner un rendez-vous pour
avoir une explication avec toi, c'est un reste de vos habitudes
sentimentales. Tu as coqueté avec elle pendant vingt ans, et tu
l'as accoutumée aux procédés les plus ridicules. Mais sois
tranquille, maintenant ce n'est plus cela du tout; elle-même
répète sans cesse que maintenant seulement elle commence à «voir
clair». Je lui ai nettement fait comprendre que toute votre amitié
n'était qu'un mutuel épanchement d'eau sale. Elle m'a raconté
beaucoup de choses, mon ami; fi! quel emploi de laquais tu as
rempli pendant tout ce temps. J'en ai même rougi pour toi.

-- J'ai rempli un emploi de laquais?

-- Pire que cela. Tu as été un parasite, c'est-à-dire un laquais
bénévole. Nous sommes paresseux, mais si nous n'aimons pas le
travail, nous aimons bien l'argent. À présent elle-même comprend
tout cela; du moins elle m'en a terriblement raconté sur toi. Ce
que j'ai ri, mon cher, en lisant les lettres que tu lui écrivais!
C'est vilain sans doute. Mais c'est que vous êtes si corrompus, si
corrompus! Il y a dans l'aumône quelque chose qui déprave à tout
jamais, -- tu en es un frappant exemple!

-- Elle t'a montré mes lettres!

-- Toutes. Sans cela, comment donc les aurais-je lues? Oh! combien
de papier tu as noirci! Je crois que j'ai bien vu là plus de deux
mille lettres... Mais sais-tu, vieux? Je pense qu'il y a eu un
moment où elle t'aurait volontiers épousé. Tu as fort bêtement
laissé échapper l'occasion! Sans doute je parle en me plaçant à
ton point de vue, mais après tout cela eût encore mieux valu que
de consentir pour de l'argent à épouser les «péchés d'autrui».

-- Pour de l'argent! Elle-même dit que c'était pour de l'argent!
fit douloureusement Stépan Trophimovitch.

-- Et pour quoi donc aurait-ce été? En lui disant cela, je t'ai
défendu, car tu n'as pas d'autre excuse. Elle a compris elle-même
qu'il te fallait de l'argent comme à tout le monde, et qu'à ce
point de vue, dame! tu avais raison. Je lui ai prouvé clair comme
deux et deux font quatre, que vos relations étaient de part et
d'autre fondées exclusivement sur l'intérêt: tu avais en elle une
capitaliste, et elle avait en toi un bouffon sentimental. Du
reste, ce n'est pas pour l'argent qu'elle est fâchée, quoique tu
l'aies effrontément exploitée. Si elle t'en veut, c'est seulement
parce que vingt années durant elle a cru en toi, parce que tu l'as
prise au piège de ta prétendue noblesse et fait mentir pendant si
longtemps. Elle n'avouera jamais qu'elle-même ait menti, mais tu
n'en seras pas plus blanc, au contraire...Comment n'as-tu pas
prévu qu'un jour ou l'autre il te faudrait régler tes comptes? Tu
n'étais pourtant pas sans quelque intelligence autrefois. Je lui
ai conseillé hier de te mettre dans un hospice, sois tranquille,
dans un établissement convenable, cela n'aura rien de blessant; je
crois qu'elle s'y décidera. Tu te rappelles ta dernière lettre,
celle que tu m'as écrite il y a trois semaines, quand j'étais dans
le gouvernement de Kh...?

Stépan Trophimovitch se leva brusquement.

-- Est-il possible que tu la lui aies montrée? demanda-t-il
épouvanté.

-- Comment donc! certainement; je n'ai rien eu de plus pressé.
C'est la lettre où tu m'informes qu'elle t'exploite et qu'elle est
jalouse de ton talent; tu parles aussi là des «péchés d'autrui». À
propos, mon ami, quel amour-propre tu as pourtant! J'ai joliment
ri. En général, tes lettres sont fort ennuyeuses, tu as un style
terrible; souvent je m'abstenais de les lire, il y en a encore une
qui traîne chez moi et que je n'ai pas décachetée; je te
l'enverrai demain. Mais celle-là, la dernière, c'est le comble de
la perfection! Comme j'ai ri! comme j'ai ri!

-- Scélérat! monstre! vociféra le père.

-- Ah! diable, avec toi il n'y a pas moyen de causer. Écoute, tu
vas encore te fâcher comme jeudi dernier?

Stépan Trophimovitch se redressa d'un air menaçant:

-- Comment oses-tu me tenir un pareil langage?

-- Que reproches-tu à mon langage? N'est-il pas simple et clair?

-- Mais dis-moi donc enfin, monstre, si tu es ou non mon fils?

-- Tu dois savoir cela mieux que moi. Il est vrai que sur ce point
tout père est porté à s'aveugler...

-- Tais-toi! tais-toi! interrompit tout tremblant Stépan
Trophimovitch.

-- Vois-tu, tu cries et tu m'invectives, comme jeudi dernier tu as
voulu lever ta canne, mais j'ai découvert alors un document. Par
curiosité, j'ai passé toute la soirée à fouiller dans la malle. À
la vérité, il n'y a rien de précis, tu peux te tranquilliser.
C'est seulement une lettre de ma mère à ce Polonais. Mais à en
juger par son caractère...

-- Encore un mot, et je te donne un soufflet.

-- Voilà les gens! observa Pierre Stépanovitch en s'adressant tout
à coup à moi. -- Vous voyez, ce sont là les rapports que nous
avons ensemble depuis jeudi. Je suis bien aise qu'aujourd'hui, du
moins, vous soyez ici, vous pourrez juger en connaissance de
cause. D'abord il y a un fait: il me reproche la manière dont je
parle de ma mère, mais n'est-ce pas lui qui m'a poussé à cela? À
Pétersbourg, quand j'étais encore au gymnase, ne me réveillait-il
pas deux fois par nuit pour m'embrasser en pleurant comme une
femme et me raconter quoi? des anecdotes graveleuses sur le compte
de ma mère. Il est le premier par qui je les ai apprises.

-- Oh! je parlais de cela alors dans un sens élevé! Oh! tu ne m'as
pas compris, pas du tout!

-- Mais tu en disais beaucoup plus que je n'en dis, conviens-en.
Vois-tu, si tu veux, cela m'est égal. Je me place à ton point de
vue; quant à ma manière de voir, sois tranquille: je n'accuse pas
ma mère; que je sois ton fils ou le fils du Polonais, peu
m'importe. Ce n'est pas ma faute si vous avez fait un si sot
ménage à Berlin, mais pouvait-on attendre autre chose de vous? Eh
bien, n'êtes-vous pas des gens ridicules, après tout? Et ne t'est-
il pas égal que je sois ou non ton fils? Écoutez, continua-t-il en
s'adressant de nouveau à moi, -- depuis que j'existe, il n'a pas
dépensé un rouble pour moi; jusqu'à l'âge de seize ans, j'ai vécu
sans le connaître; plus tard, il a ici dilapidé mon avoir; et
maintenant il proteste qu'il m'a toujours porté dans son coeur, il
joue devant moi la comédie de l'amour paternel. Mais je ne suis
pas Barbara Pétrovna pour donner dans de pareils godans!

Il se leva et prit son chapeau.

-- Je te maudis! fit en étendant la main au-dessus de son fils
Stépan Trophimovitch pâle comme la mort.

-- Peut-on être aussi bête que cela! reprit d'un air étonné Pierre
Stépanovitch; -- allons, adieu, vieux, je ne viendrai plus jamais
chez toi. Quant à ton article, n'oublie pas de me l'envoyer au
préalable, et tâche, si faire se peut, d'éviter les fadaises: des
faits, des faits, des faits, mais surtout sois bref. Adieu.

III

Pierre Stépanovitch avait en effet certaines vues sur son père. Je
crois qu'il voulait le pousser à bout et l'amener ainsi à faire
quelque scandale. Il avait besoin de cela pour les buts qu'il
poursuivait et dont il sera parlé plus loin. Parmi les autres
personnages que Pierre Stépanovitch entendait faire servir, à leur
insu, au succès de ses combinaisons, il y en avait un sur qui il
comptait particulièrement: c'était M. Von Lembke lui-même.

André Antonovitch Von Lembke appartenait à cette bienheureuse race
germanique qui fournit tant d'employés à la Russie. Quoique assez
médiocrement apparenté (un de ses oncles était lieutenant-colonel
du génie et un autre boulanger), il eut la chance de faire son
éducation dans une de ces écoles aristocratiques dont l'accès
n'est ouvert qu'aux jeunes gens issus de familles riches ou
possédant des relations influentes. Presque aussitôt après avoir
terminé leurs études, les élèves de cet établissement obtenaient,
dans le service public, des emplois relativement considérables.
André Antonovitch ne brilla point par ses succès scolaires, mais
il était d'un caractère gai, et il se fit aimer de tous ses
camarades. Dans les classes supérieures où bon nombre de jeunes
gens ont coutume de discuter si ardemment les grosses questions du
jour, notre futur gouverneur continua à s'adonner aux plus
innocentes farces d'écolier. Il amusait tout le monde par des
facéties plus cyniques, il est vrai, que spirituelles. En classe,
quand le professeur lui adressait une question, il se mouchait
d'une façon étonnante, ce qui faisait rire tous les élèves et le
professeur lui-même. Au dortoir, il représentait, au milieu des
applaudissements universels, quelque tableau vivant d'un genre
fort risqué. Parfois il exécutait sur le piano, rien qu'avec son
nez, l'ouverture de _Fra Diavolo_, et il s'en tirait assez
habilement. Pendant sa dernière année de lycée, il se mit à
composer des vers russes. Quant à sa langue maternelle, Von
Lembke, comme beaucoup de ses congénères, n'en avait qu'une
connaissance fort imparfaite.

Au service, où il eut toujours pour chefs des Allemands, il
franchit assez vite les premiers échelons de la hiérarchie
bureaucratique. Du reste, à ses débuts, le jeune employé n'était
guère ambitieux: il ne rêvait qu'une petite situation officielle
bien sûre et comportant quelques profits indirects. Dans les
loisirs que lui laissaient ses fonctions, il fabriquait divers
ouvrages en papier d'un travail fort ingénieux: tantôt une salle
de spectacle, tantôt une gare de chemin de fer, etc. Il lui arriva
aussi d'écrire une nouvelle et de l'envoyer à une revue
pétersbourgeoise, mais elle ne fut pas insérée.

Il était parvenu à l'âge de trente-huit ans lorsque sa bonne mine
et sa belle prestance séduisirent Julie Mikhaïlovna qui avait déjà
giflé la quarantaine. À partir de ce moment, la fortune d'André
Antonovitch prit un rapide essor. Outre une dot évaluée, suivant
l'ancienne estimation, à deux cents âmes, Julie Mikhaïlovna
apportait à son mari une protection puissante. Von Lembke sentit
qu'à présent l'ambition lui était permise. Peu après son mariage,
il reçut plusieurs distinctions honorifiques, puis fut nommé
gouverneur de notre province.

Dès son arrivée chez nous, Julie Mikhaïlovna s'efforça d'agir sur
son époux. Selon elle, ce n'était pas un homme sans moyens: il
savait se présenter, faire figure, écouter d'un air profond et
garder un silence plein de dignité; bien plus, il pouvait au
besoin prononcer un discours, possédait quelques bribes d'idées,
et avait acquis ce léger vernis de libéralisme indispensable à un
administrateur moderne. Mais ce qui désolait la gouvernante,
c'était de trouver chez son mari si peu de ressort et
d'initiative: maintenant qu'il était arrivé, il ne semblait plus
éprouver que le besoin du repos. Tandis qu'elle voulait lui
infuser son ambition, il s'amusait à confectionner avec du papier
un intérieur de temple protestant: le pasteur était en chaire, les
fidèles l'écoutaient les mains jointes, une dame s'essuyait les
yeux, un vieillard se mouchait, etc. Julie Mikhaïlovna n'eut pas
plutôt appris l'existence de ce joli travail qu'elle s'empressa de
le confisquer et de le serrer dans un meuble de son appartement.
Pour dédommager Von Lembke, elle lui permit d'écrire un roman, à
condition qu'il s'adonnerait en secret à cette occupation
littéraire. Dès lors la gouvernante ne compta plus que sur elle-
même pour imprimer une direction à la province. Quoique la mesure
fît défaut à son imagination échauffée par un célibat trop
prolongé, tout alla bien durant les deux ou trois premiers mois,
mais, avec l'apparition de Pierre Stépanovitch, les choses
changèrent de face.

Le fait est que tout d'abord le jeune Verkhovensky se montra fort
irrespectueux à l'égard d'André Antonovitch et prit avec lui les
libertés les plus étranges; Julie Mikhaïlovna, toujours si jalouse
du prestige de son mari, ne voulait pas remarquer cela, ou du
moins n'y attachait pas d'importance. Elle avait fait du nouveau
venu son favori; il mangeait et buvait dans la maison, on pouvait
presque dire qu'il y couchait. André Antonovitch essayait de se
défendre, mais sans succès; c'était en vain que, devant le monde,
il appelait Verkhovensky «jeune homme», et lui frappait sur
l'épaule d'un air protecteur: Pierre Stépanovitch semblait
toujours se moquer de Son Excellence, même quand il affectait de
parler sérieusement, et il lui tenait en public les propos les
plus extraordinaires. Un jour, Von Lembke, en rentrant chez lui,
trouva le jeune homme endormi sur un divan dans son cabinet où il
avait pénétré sans se faire annoncer. Pierre Stépanovitch expliqua
qu'il était venu voir le gouverneur et que, celui-ci étant absent,
il avait «profité de l'occasion pour faire un petit somme». Von
Lembke, blessé, se plaignit de nouveau à sa femme; celle-ci railla
la susceptibilité de son mari et observa malignement que sans
doute lui-même ne savait pas se tenir sur un pied convenable; «Du
moins avec moi», dit-elle, «ce garçon ne se permet jamais de
familiarités; c'est du reste une nature franche et naïve à qui
manque seulement l'usage du monde.» Von Lembke fit la moue. Cette
fois Julie Mikhaïlovna réconcilia les deux hommes. Pierre
Stépanovitch ne s'excusa point et se tira d'affaire par une
grossière plaisanterie qui aurait pu passer pour une nouvelle
insulte, mais qu'on voulut bien considérer comme l'expression d'un
regret. Par malheur, André Antonovitch avait dès le début donné
barre sur lui; il avait commis la faute de confier son roman à
Pierre Stépanovitch peu de jours après avoir fait la connaissance
de ce dernier qu'il prenait pour un esprit poétique. Von Lembke,
depuis longtemps désireux d'avoir un auditeur, s'était empressé de
lui lire un soir deux chapitres de son ouvrage. Le jeune homme
écouta sans cacher son ennui, bâilla impoliment et ne loua pas une
seule fois l'écrivain, mais, au moment de se retirer, il demanda
la permission d'emporter le manuscrit, voulant, dit-il, le lire
chez lui à tête reposée pour pouvoir s'en faire une idée plus
exacte. Von Lembke y consentit. Depuis lors, bien que les visites
de Pierre Stépanovitch fussent quotidiennes, il oubliait toujours
de rapporter le roman et se contentait de rire quand on lui en
demandait des nouvelles; à la fin il déclara l'avoir perdu dans la
rue le jour même où le gouverneur le lui avait prêté. En apprenant
cela, Julie Mikhaïlovna se fâcha sérieusement contre son mari.

-- Est-ce que tu ne lui as pas aussi laissé emporter ton temple en
papier? fit-elle avec une sorte d'inquiétude.

Von Lembke commença à devenir soucieux, ce qui nuisait à sa santé
et lui était défendu par les médecins. Outre que, comme
administrateur, il avait de graves sujets de préoccupation, ainsi
que nous le verrons plus loin, -- comme homme privé, il souffrait
cruellement: en épousant Julie Mikhaïlovna, il n'avait pas prévu
que la discorde pût jamais régner dans son intérieur, et il se
sentait incapable de tenir tête aux orages domestiques. Sa femme
s'expliqua enfin franchement avec lui.

-- Tu ne peux pas te fâcher pour cela, dit-elle, -- parce que tu
es trois fois plus raisonnable que lui et infiniment plus haut
placé sur l'échelle sociale. Ce jeune homme a conservé beaucoup de
l'ancien bousingot, et, à mon avis, sa façon d'agir est une simple
gaminerie; mais c'est peu à peu et non tout d'un coup que nous le
corrigerons. Nous devons traiter notre jeunesse avec
bienveillance; je la prends par les procédés aimables et je la
retiens sur le penchant de l'abîme.

-- Mais il dit le diable sait quoi, répliqua Von Lembke. -- Je ne
puis rester impassible, lorsque devant les gens et en ma présence
il déclare que le gouvernement encourage l'ivrognerie exprès pour
abrutir le peuple et l'empêcher de se soulever. Représente-toi mon
rôle quand je suis forcé d'entendre publiquement tenir ce langage.

En parlant ainsi, le gouverneur songeait à une conversation qu'il
avait eue récemment avec Pierre Stépanovitch. Depuis 1859, Von
Lembke, mû, non par une curiosité d'amateur, mais par un intérêt
politique, avait recueilli toutes les proclamations lancées par
les révolutionnaires russes tant chez nous qu'à l'étranger. Il
s'avisa de montrer cette collection à Pierre Stépanovitch, dans
l'espoir naïf de le désarmer par son libéralisme. Devinant la
pensée d'André Antonovitch, le jeune homme n'hésita pas à affirmer
qu'une seule ligne de certaines proclamations renfermait plus de
bon sens que n'importe quelle chancellerie prise dans son
ensemble, «je n'excepte pas même la vôtre», ajouta-t-il.

La mine de Lembke s'allongea.

-- Mais nous ne sommes pas encore mûrs pour cela, chez nous c'est
prématuré, observa-t-il d'une voix presque suppliante en indiquant
du geste les proclamations.

-- Non, ce n'est pas prématuré, et la preuve, c'est que vous avez
peur.

-- Mais pourtant, tenez, par exemple, cette invitation à détruire
les églises?

-- Pourquoi pas? Vous, personnellement, vous êtes un homme
intelligent et sans doute vous ne croyez pas, mais vous comprenez
trop bien que la foi vous est nécessaire pour abrutir le peuple.
La vérité est plus honorable que le mensonge.

-- Je l'admets, je l'admets, je suis tout à fait de votre avis,
mais chez nous il est encore trop tôt, reprit le gouverneur en
fronçant le sourcil.

-- S'il n'y a que la question d'opportunité qui nous divise, si, à
cela près, vous êtes d'avis de brûler les églises et de marcher
avec des piques sur Pétersbourg, eh bien, quel fonctionnaire du
gouvernement êtes-vous donc?

Pris à un piège aussi grossier, Lembke éprouva une vive souffrance
d'amour-propre.

-- Ce n'est pas cela, répondit-il avec animation; -- vous vous
trompez parce que vous êtes un jeune homme et surtout parce que
vous n'êtes pas au courant de nos buts. Voyez-vous, très cher
Pierre Stépanovitch, vous nous appelez fonctionnaires du
gouvernement: c'est vrai, nous le sommes, mais, permettez, quelle
est notre tâche? Nous avons une responsabilité, et, au bout du
compte, nous servons la chose publique aussi bien que vous.
Seulement nous soutenons ce que vous ébranlez et ce qui sans nous
tomberait en dissolution. Nous ne sommes pas vos ennemis, pas du
tout; nous vous disons: Allez de l'avant, ouvrez la voie au
progrès, ébranlez même, j'entends, ébranlez tout ce qui est
suranné, tout ce qui appelle une réforme, mais, quand il le
faudra, nous vous retiendrons dans les limites nécessaires, car,
sans nous, vous ne feriez que bouleverser la Russie. Pénétrez-vous
de cette idée que vous, et nous avons besoin les uns des autres.
En Angleterre, les whigs et les tories se font mutuellement
contre-poids. Eh bien, nous sommes les tories et vous êtes les
whigs, c'est ainsi que je comprends la chose.

André Antonovitch s'emballait. Déjà, à Pétersbourg, il aimait à
parler en homme intelligent et libéral; maintenant il le faisait
d'autant plus volontiers que personne n'était aux écoutes. Pierre
Stépanovitch se taisait et paraissait plus sérieux que de coutume.
Ce fut un nouveau stimulant pour l'orateur.

-- Savez-vous quelle est ma situation à moi «administrateur de la
province»? poursuivit-il en se promenant dans son cabinet. -- J'ai
trop d'obligations pour pouvoir en remplir une seule, et en même
temps je puis dire, avec non moins de vérité, que je n'ai rien à
faire. Tout le secret, c'est que mon action est entièrement
subordonnée aux vues du gouvernement. Mettons que par politique,
ou pour calmer les passions, le gouvernement établisse là-bas la
république, par exemple, et que, d'un autre côté, parallèlement,
il accroisse les pouvoirs des gouverneurs; nous autres
gouverneurs, nous avalerons la république; que dis-je? nous
avalerons tout ce que vous voudrez, moi, du moins, je me sens
capable d'avaler n'importe quoi... En un mot, que le gouvernement
me télégraphie de déployer une activité dévorante, je déploie une
activité dévorante. J'ai dit ici, ouvertement, devant tout le
monde: «Messieurs, pour la postérité de toutes les institutions
provinciales, une chose est nécessaire: l'extension des pouvoirs
conférés au gouverneur.» Voyez-vous, il faut que toutes ces
institutions, soit territoriales, soit juridiques, vivent, pour
ainsi dire, d'une vie double, c'est-à-dire, il faut qu'elles
existent (j'admets cette nécessité), et il faut d'autre part
qu'elles n'existent pas. Toujours suivant que le gouvernement le
juge bon. Tel cas se produit où le besoin des institutions se fait
sentir, à l'instant les voilà debout dans ma province; cessent-
elles d'être nécessaires? à l'instant je les fais disparaître, et
vous n'en trouvez plus trace. Voilà comme je comprends l'activité
dévorante, mais elle est impossible si l'on n'augmente pas nos
pouvoirs. Nous causons entre quatre yeux. Vous savez, j'ai déjà
signalé à Pétersbourg la nécessité pour le gouverneur d'avoir un
factionnaire particulier à sa porte. J'attends la réponse.

-- Il vous en faut deux, dit Pierre Stépanovitch.

-- Pourquoi deux? demanda Von Lembke en s'arrêtant devant lui.

-- Parce que ce n'est pas assez d'un seul pour vous faire
respecter. Il vous en faut absolument deux.

André Antonovitch fit une grimace.

-- Vous... Dieu sait ce que vous vous permettez, Pierre
Stépanovitch. Vous abusez de ma bonté pour me décocher des
sarcasmes, et vous vous posez en bourru bienfaisant...

-- Allons, c'est possible, murmura entre ses dents Pierre
Stépanovitch, -- mais avec tout cela vous nous frayez le chemin et
vous préparez notre succès.

-- «Nous» qui? Et de quel succès parlez-vous? questionna Von
Lembke en regardant avec étonnement son interlocuteur, mais il
n'obtint pas de réponse.

Le compte-rendu de cet entretien mit Julie Mikhaïlovna de très
mauvaise humeur.

André Antonovitch essaya de se justifier:

-- Mais je ne puis le prendre sur un ton d'autorité avec ton
favori, surtout dans une conversation en tête-à-tête... Je me suis
peut-être imprudemment épanché... parce que j'ai bon coeur.

-- Trop bon coeur. Je ne te connaissais pas ce recueil de
proclamations, fais-moi le plaisir de me le montrer.

-- Mais... mais il m'a prié de le lui prêter pour vingt-quatre
heures.

-- Et vous le lui avez encore laissé emporter! s'écria avec colère
Julie Mikhaïlovna; -- quel manque de tact!

-- Je vais tout de suite l'envoyer reprendre chez lui.

-- Il ne le rendra pas.

-- Je l'exigerai! répliqua avec force le gouverneur qui se leva
brusquement. -- Qui est-il pour être si redouté, et qui suis-je
pour n'oser rien faire?

-- Asseyez-vous et soyez calme, je vais répondre à votre première
question: il m'est recommandé dans les termes les plus chaleureux,
il a des moyens et dit parfois des choses extrêmement
intelligentes. Karmazinoff m'assure qu'il a des relations presque
partout et qu'il possède une influence extraordinaire sur la
jeunesse de la capitale. Si, par lui, je les attire et les groupe
tous autour de moi, je les arracherai à leur perte en montrant une
nouvelle route à leur ambition. Il m'est entièrement dévoué et
suit en tout mes conseils.

-- Mais, balbutia Von Lembke, -- pendant qu'on les caresse, ils
peuvent... le diable sait ce qu'ils peuvent faire. Sans doute
c'est une idée, mais... tenez, j'apprends qu'il circule des
proclamations dans le district de ***.

-- Ce bruit courait déjà l'été dernier, on parlait de placards
séditieux, de faux assignats, que sais-je? pourtant jusqu'à
présent on n'en a pas trouvé un seul. Qui est-ce qui vous a dit
cela?

-- Je l'ai su par Von Blumer.

-- Ah! laissez-moi tranquille avec votre Blumer et ne prononcez
plus jamais son nom devant moi!

La colère obligea Julie Mikhaïlovna à s'interrompre pendant une
minute. Von Blumer qui servait à la chancellerie du gouverneur
était la bête noire de la gouvernante.

-- Je t'en prie, ne t'inquiète pas de Verkhovensky, acheva-t-elle;
-- s'il fomentait des désordres quelconques, il ne parlerait pas
comme il parle, et à toi, et à tout le monde ici. Les phraseurs ne
sont pas dangereux. Je dirai plus: s'il arrivait quelque chose,
j'en serais la première informée par lui. Il m'est fanatiquement
dévoué, fanatiquement!

Devançant les événements, je remarquerai que sans l'ambition de
Julie Mikhaïlovna et sa présomptueuse confiance en elle-même, ces
mauvaises petites gens n'auraient pu faire chez nous tout ce
qu'ils y ont fait. La gouvernante a ici une grande part de
responsabilité.

CHAPITRE V

_AVANT LA FÊTE._

I

Plusieurs fois la fête au profit des institutrices de notre
province fut annoncée pour tel jour, puis renvoyée à une date
ultérieure. Outre Pierre Stépanovitch, Julie Mikhaïlovna avait en
permanence autour d'elle le petit employé Liamchine, dont elle
goûtait le talent musical, Lipoutine désigné pour être le
rédacteur en chef d'un journal indépendant qu'elle se proposait de
fonder, quelques dames et demoiselles, enfin Karmazinoff lui-même.
Ce dernier se remuait moins que les autres, mais il déclarait d'un
air satisfait qu'il étonnerait agréablement tout le monde quand
commencerait le quadrille de la littérature. Dons et souscriptions
affluaient, toute la bonne société s'inscrivait; du reste, on
acceptait aussi le concours pécuniaire de gens qui étaient loin
d'appartenir à l'élite sociale. Julie Mikhaïlovna trouvait qu'il
fallait parfois admettre le mélange des classes; «sans cela,
disait-elle, comment les éclairerait-on?» Le comité organisateur
qui se réunissait chez elle avait résolu de donner à la fête un
caractère démocratique. Le prodigieux succès de la souscription
était une invite à la dépense; on voulait faire des merveilles, de
là tous ces ajournements. On n'avait pas encore décidé où aurait
lieu le bal: serait-il donné chez la maréchale de la noblesse qui
offrait sa vaste maison, ou chez Barbara Pétrovna, à Skvorechniki?
Une objection s'élevait contre ce dernier choix: Skvorechniki
était un peu loin, mais plusieurs membres du comité faisaient
observer que là on serait «plus libre». Barbara Pétrovna elle-même
désirait vivement obtenir la préférence pour sa maison. Il serait
difficile de dire comment cette femme orgueilleuse en était venue
presque à rechercher les bonnes grâces de Julie Mikhaïlovna.
Apparemment elle était bien aise de voir que de son côté la
gouvernante se confondait en politesses vis-à-vis de Nicolas
Vsévolodovitch et le traitait avec une considération tout à fait
exceptionnelle. Je le répète encore une fois: grâce aux demi-mots
sans cesse chuchotés par Pierre Stépanovitch, toute la maison du
gouverneur était persuadée que le jeune Stavroguine tenait par les
liens les plus intimes au monde le plus mystérieux, et
qu'assurément il avait été envoyé chez nous avec quelque mission.

L'état des esprits était alors étrange. Dans la société régnait
une légèreté extraordinaire, un certain dévergondage d'idées qui
avait quelque chose de drôle, sans être toujours agréable. Ce
phénomène s'était produit brusquement. On eût dit qu'un vent de
frivolité avait tout d'un coup soufflé sur la ville. Plus tard,
quand tout fut fini, on accusa Julie Mikhaïlovna, son entourage et
son influence. Mais il est douteux qu'elle ait été la seule
coupable. Au début, la plupart louaient à l'envi la nouvelle
gouvernante qui savait réunir les divers éléments sociaux et
rendait ainsi l'existence plus gaie. Il y eut même quelques faits
scandaleux dont Julie Mikhaïlovna fut, du reste, complètement
innocente; loin de s'en émouvoir, le public se contenta d'en rire.
Les rares personnes qui avaient échappé à la contagion générale,
si elles n'approuvaient pas, s'abstenaient de protester, du moins
dans les commencements; quelques-unes souriaient.

Dans la ville arriva une colporteuse de livres qui vendait
l'Évangile; c'était une femme considérée, quoiqu'elle fût de
condition bourgeoise. Liamchine s'avisa de lui jouer un tour
pendable. Il s'entendit avec un séminariste qui battait le pavé en
attendant une place de professeur dans un collège; puis tous deux
allèrent trouver la marchande sous prétexte de lui acheter des
livres, et, sans qu'elle s'en aperçût, ils glissèrent dans son sac
tout un lot de photographies obscènes que leur avait données
expressément pour cet objet, comme on le sut plus tard, un vieux
monsieur très respecté dont je tairai le nom. Ce vieillard, décoré
d'un ordre des plus honorifiques, aimait, selon son expression,
«le rire sain et les bonnes farces». Quand la pauvre femme se mit
en devoir d'exhiber au bazar sa pieuse marchandise, les
photographies sortirent du sac mêlées aux évangiles. Ce furent
d'abord des rires, puis des murmures; un rassemblement se forma,
et aux injures allaient succéder les coups, lorsque la police
intervint. On emmena la colporteuse au poste, et, le soir
seulement, elle fut relâchée grâce aux démarches de Maurice
Nikolaïévitch qui avait appris avec indignation les détails
intimes de cette vilaine histoire. Julie Mikhaïlovna voulut alors
interdire à Liamchine l'accès de sa demeure, mais, le même soir,
toute la bande des nôtres le lui amena et la conjura d'entendre
une nouvelle fantaisie pour piano que le Juif venait de composer
sous ce titre: «la Guerre franco-prussienne.» C'était une sorte de
pot pourri où les motifs patriotiques de la _Marseillaise_
alternaient avec les notes égrillardes de _Mein lieber Augustin.
_Cette bouffonnerie obtint un succès de fou rire, et Liamchine
rentra en faveur auprès de la gouvernante...

S'il faut en croire la voix publique, ce drôle prit part aussi à
un autre fait non moins révoltant, que ma chronique ne peut passer
sous silence.

Un matin, la population de notre ville apprit à son réveil qu'une
odieuse profanation avait été commise chez nous. À l'entrée de
notre immense marché est située la vieille église de la Nativité
de la Vierge, l'un des monuments les plus anciens que possède
notre cité. Dans le mur extérieur, près de la porte, existe une
niche qui depuis un temps immémorial renferme un grand icône
représentant la Mère de Dieu. Or, une nuit, quelqu'un pratiqua une
brèche dans le grillage placé devant la niche, brisa la vitre, et
enleva plusieurs des perles et des pierres précieuses dont l'icône
était orné. Avaient-elles une grande valeur? Je l'ignore, mais au
vol se joignait ici une dérision sacrilège: derrière la vitre
brisée on trouva, dit-on, le matin, une souris vivante.
Aujourd'hui, c'est-à-dire quatre mois après l'événement, on a
acquis la certitude que le voleur fut le galérien Fedka, mais on
ajoute que Liamchine participa à ce méfait. Alors personne ne
parla de lui et ne songea à le soupçonner; à présent tout le monde
assure que c'est lui qui a déposé la souris dans la niche. Je me
rappelle que sur le moment toutes nos autorités perdirent quelque
peu la tête. Le peuple se rassembla aussitôt sur les lieux, et
pendant toute la matinée une centaine d'individus ne cessa de
stationner en cet endroit; ceux qui s'en allaient était
immédiatement remplacés par d'autres, les nouveaux venus faisaient
le signe de la croix, baisaient l'icône, et déposaient une
offrande sur un plateau près duquel se tenait un moine. Il était
trois heures de l'après-midi quand l'administration se douta enfin
qu'on pouvait interdire l'attroupement et obliger les curieux à
circuler, une fois leur piété satisfaite. Cette malheureuse
affaire produisit sur Von Lembke l'impression la plus déplorable.
À ce que dit plus tard Julie Mikhaïlovna, c'est à partir de ce
jour-là qu'elle commença à remarquer chez son mari cet étrange
abattement qui ne l'a point quitté jusqu'à présent.

Vers deux heures, je passai sur la place du marché; la foule était
silencieuse, les visages avaient une expression grave et morne;
arriva en drojki un marchand gras et jaune; descendu de voiture,
il se prosterna jusqu'à terre, baisa l'icône et mit un rouble sur
le plateau; ensuite il remonta en soupirant dans son drojki et
s'éloigna. Puis je vis s'approcher une calèche où se trouvaient
deux de nos dames en compagnie de deux de nos polissons. Les
jeunes gens (dont l'un n'était plus tout jeune) descendirent aussi
de voiture et s'avancèrent vers l'icône en se frayant avec assez
de sans-gêne un chemin à travers la cohue. Ni l'un ni l'autre ne
se découvrit, et l'un d'eux mit son pince-nez. La foule manifesta
son mécontentement par un sourd murmure. Le jeune homme au pince-
nez tira de sa poche un porte-monnaie bourré de billets de banque
et y prit un kopek qu'il jeta sur le plateau; après quoi ces deux
messieurs, riant et parlant très haut, regagnèrent la calèche.
Soudain arriva au galop Élisabeth Nikolaïevna qu'escortait Maurice
Nikolaïévitch. Elle mit pied à terre, jeta les rênes à son
compagnon resté à cheval sur son ordre, et s'approcha de l'obraz.
À la vue du don dérisoire que venait de faire le monsieur au
pince-nez, la jeune fille devint rouge d'indignation; elle ôta son
chapeau rond et ses gants, s'agenouilla sur le trottoir boueux en
face de l'image, et à trois reprises se prosterna contre le sol.
Ensuite elle ouvrit son porte-monnaie; mais comme il ne contenait
que quelques grivas[15], elle détacha aussitôt ses boucles
d'oreilles en diamant et les déposa sur le plateau.

-- On le peut, n'est-ce pas? C'est pour la parure de l'icône?
demanda-t-elle au moine d'une voix agitée.

-- On le peut, tout don est une bonne oeuvre.

La foule muette assista à cette scène sans exprimer ni blâme, ni
approbation; Élisabeth Nikolaïevna, dont l'amazone était toute
couverte de boue, remonta à cheval et disparut.

II

Deux jours après, je la rencontrai en nombreuse compagnie: elle
faisait partie d'une société qui remplissait trois voitures autour
desquelles galopaient plusieurs cavaliers. Dès qu'elle m'eût
aperçu, elle m'appela d'un geste, fit arrêter la calèche et exigea
absolument que j'y prisse place. Ensuite elle me présenta aux
dames élégantes qui l'accompagnaient, et m'expliqua que leur
promenade avait un but fort intéressant. Élisabeth Nikolaïevna
riait et paraissait extrêmement heureuse. Dans ces derniers temps,
elle était devenue d'une pétulante gaieté. Il s'agissait en effet
d'une partie de plaisir assez excentrique: tout ce monde se
rendait de l'autre côté de la rivière, chez le marchant
Sévostianoff qui, depuis dix ans, donnait l'hospitalité à Sémen
Iakovlévitch, iourodivii[16] renommé pour sa sainteté et ses
prophéties non seulement dans notre province, mais dans les
gouvernements voisins et même dans les deux capitales. Quantité de
gens allaient se prosterner devant ce fou et tâchaient d'obtenir
une parole de lui; les visiteurs apportaient avec eux des présents
souvent considérables. Quand il n'appliquait pas à ses besoins les
offrandes qu'il recevait, il en faisait don à une église,
d'ordinaire au monastère de Saint-Euthyme; aussi un moine de ce
couvent était-il à demeure dans le pavillon occupé par
l'iourodivii. Tous se promettaient beaucoup d'amusement. Personne
dans cette société n'avait encore vu Sémen Iakovlévitch; Liamchine
seul était déjà allé chez lui auparavant: il racontait que le fou
l'avait fait mettre à la porte à coups de balai et lui avait lancé
de sa propre main deux grosses pommes de terre bouillies. Parmi
les cavaliers je remarquai Pierre Stépanovitch; il avait loué un
cheval de Cosaque et se tenait très mal sur sa monture. Dans la
cavalcade figurait aussi Stavroguine. Lorsque dans son entourage
on organisait une partie de plaisir, il consentait parfois à en
être et avait toujours, en pareil cas, l'air aussi gai que le
voulaient les convenances, mais, selon son habitude, il parlait
peu.

Au moment où la caravane arrivait vis-à-vis de l'hôtel qui se
trouve près du pont, quelqu'un observa brusquement qu'un voyageur
venait de se tirer un coup de pistolet dans cette maison, et qu'on
attendait la police. Un autre proposa aussitôt d'aller voir le
cadavre. Cette idée fut accueillie avec d'autant plus
d'empressement que nos dames n'avaient jamais vu de suicidé. «On
s'ennuie tant, dit l'une d'elles, qu'il ne faut pas être difficile
en fait de distractions.» Deux ou trois seulement restèrent à la
porte, les autres envahirent toutes ensembles le malpropre
corridor, et parmi elles je ne fus pas peu surpris de remarquer
Élisabeth Nikolaïevna elle-même. La chambre où gisait le corps
était ouverte, et, naturellement, on n'osa pas nous en refuser
l'entrée. Le défunt était un tout jeune homme, on ne lui aurait
pas donné plus de dix-neuf ans; avec ses épais cheveux blonds, son
front pur et l'ovale régulier de son visage il avait dû être très
beau. Ses membres étaient déjà roides, et sa face blanche semblait
de marbre. Sur la table se trouvait un billet qu'il avait laissé
pour qu'on n'accusât personne de sa mort. Il se tuait, écrivait-
il, parce qu'il avait boulotté (_sic_) quatre cents roubles. Ces
quelques lignes contenaient quatre fautes de grammaire. Un gros
propriétaire qui, apparemment, connaissait le suicidé et occupait
dans l'hôtel une chambre voisine, se penchait sur le cadavre en
poussant force soupirs. Il nous apprit que ce jeune homme était le
fils d'une veuve qui habitait la campagne; il avait été envoyé
dans notre ville par sa famille, c'est-à-dire par sa mère, ses
tantes et ses soeurs, pour acheter le trousseau d'une de celles-ci
qui allait se marier prochainement; une parente domiciliée ici
devait le guider dans ces emplettes. On lui avait confié quatre
cents roubles, les économies de dix années, et on ne l'avait
laissé partir qu'après lui avoir prodigué les recommandations et
avoir passé à son cou toutes sortes d'objets bénits. Jusqu'alors
il avait toujours été un garçon très rangé.

Arrivé à la ville, au lieu d'aller chez sa parente, le jeune homme
descendit à l'hôtel, puis se rendit droit au club où il comptait
trouver quelque étranger qui consentît à tailler une banque avec
lui. Son espoir ayant été trompé, il revint vers minuit à l'hôtel,
se fit donner du champagne, des cigares de la Havane, et demanda
un souper de six ou sept plats. Mais le champagne l'enivra et le
tabac lui causa des nausées; bref, il ne put toucher au repas
qu'on lui servit, et il se coucha presque sans connaissance. Le
lendemain, il se réveilla frais comme une pomme et n'eut rien de
plus pressé que d'aller chez des tsiganes dont il avait entendu
parler au club. Pendant deux jours on ne le revit point à l'hôtel.
Hier seulement, à cinq heures de l'après-midi, il était rentré
ivre, s'était mis au lit et avait dormi jusqu'à dix heures du
soir. À son réveil il avait demandé une côtelette, une bouteille
de château-yquem, du raisin, tout ce qu'il faut pour écrire, enfin
sa note. Personne n'avait rien remarqué de particulier en lui; il
était calme, doux et affable. Le suicide avait sans doute eu lieu
vers minuit, quoique, chose étrange, on n'eût entendu aucune
détonation d'arme à feu. C'était seulement aujourd'hui, à une
heure de l'après-midi, que les gens de l'établissement avaient été
pris d'inquiétude; ils étaient allés frapper chez le voyageur, et,
ne recevant pas de réponse, avaient enfoncé la porte. La bouteille
de château-yquem était encore à moitié pleine; il restait aussi
une demi-assiette de raisin. Le jeune homme s'était servi d'un
petit revolver à trois coups pour se loger une balle dans le
coeur. La blessure saignait à peine; les doigts du suicidé avaient
laissé échapper l'arme qui était tombée sur le tapis. Le corps
était à demi couché sur un divan. La mort avait dû être
instantanée. Aucune trace de souffrance n'apparaissait sur le
visage, dont l'expression était calme, presque heureuse, comme si
la vie ne l'eût pas quitté. Toute notre société considérait le
cadavre avec une curiosité avide. Qui que nous soyons, il y a en
général dans le malheur d'autrui quelque chose qui réjouit nos
yeux. Les dames regardaient en silence; les messieurs faisaient de
fines observations qui témoignaient d'une grande liberté d'esprit.
L'un d'eux remarqua que c'était la meilleure issue, et que le
jeune homme ne pouvait rien imaginer de plus sage. La conclusion
d'un autre fut que du moins pendant un moment il avait bien vécu.
Un troisième se demanda pourquoi les suicides étaient devenus si
fréquents chez nous; «il semble, dit-il, que le sol manque sous
nos pieds». Ce raisonneur n'obtint aucun succès. Liamchine qui
mettait sa gloire à jouer le rôle de bouffon, prit sur l'assiette
une petite grappe de raisin; un autre l'imita en riant, et un
troisième avançait le bras vers la bouteille de château-yquem,
quand survint le maître de police qui fit «évacuer» la chambre.
Comme nous n'avions plus rien à voir, nous nous retirâmes
aussitôt, bien que Liamchine essayât de parlementer avec le
magistrat. La route s'acheva deux fois plus gaiement qu'elle
n'avait commencé.

Il était juste une heure de l'après-midi lorsque nous arrivâmes à
la maison du marchand Sévostianoff. On nous dit que Sémen
Iakovlévitch était en train de dîner, mais qu'il recevrait
néanmoins. Nous entrâmes tous à la fois. La chambre où le
bienheureux prenait ses repas et donnait ses audiences était assez
spacieuse, percée de trois fenêtres et coupée en deux parties
égales par un treillage en bois qui s'élevait jusqu'à mi-corps. Le
commun des visiteurs restait en deçà de cette clôture;
l'iourodivii se tenait de l'autre côté et ne laissait pénétrer
auprès de lui que certains privilégiés; il les faisait asseoir
tantôt sur des fauteuils de cuir, tantôt sur un divan; lui-même
occupait un vieux voltaire dont l'étoffe montrait la corde. Âgé de
cinquante-cinq ans, Sémen Iakovlévitch était un homme assez grand,
aux petits yeux étroits, au visage rasé, jaune et bouffi; sa tête
presque entièrement chauve ne conservait plus que quelques cheveux
blonds; il avait la joue droite enflée, la bouche un peu déjetée
et une grosse verrue près de la narine gauche. Sa physionomie
était calme, sérieuse, presque somnolente. Vêtu, à l'allemande,
d'une redingote noire, il ne portait ni gilet, ni cravate. Sous
son vêtement se laissait voir une chemise propre mais d'une toile
assez grossière. Ses pieds qui paraissaient malades étaient
chaussés de pantoufles. C'était, disait-on, un ancien
fonctionnaire, et il possédait un tchin. En ce moment il venait de
manger une soupe au poisson et attaquait son second plat, -- des
pommes de terre en robe de chambre. À cela se réduisait
invariablement sa nourriture, mais il aimait beaucoup le thé et en
faisait une grande consommation. Autour de lui allaient et
venaient trois domestiques gagés par le marchand; l'un d'eux était
en frac, un autre ressemblait à un artelchtchik[17], le troisième
avait l'air d'un rat d'église; il y avait encore un garçon de
seize ans qui se remuait beaucoup. Indépendamment des laquais, là
se trouvait aussi, un tronc dans la main, un moine du couvent de
Saint-Euthyme, homme à cheveux blancs et d'un extérieur
respectable, malgré un embonpoint peut-être excessif. Sur une
table bouillait un énorme samovar, à côté d'un plateau contenant
environ deux douzaines de grands verres. En face, sur une autre
table, s'étalaient les offrandes: quelques pains de sucre et
quelques livres de la même denrée, deux livres de thé, une paire
de pantoufles brodées, un foulard, une pièce de drap, une pièce de
toile, etc. Les dons en argent entraient presque tous dans le
tronc du moine. Il y avait beaucoup de monde dans la chambre, les
visiteurs seuls se trouvaient au nombre d'une douzaine; deux
d'entre eux avaient pris place derrière le treillage, près de
Sémen Iakovlévitch: l'un, vieux pèlerin aux cheveux blancs, était
à coup sûr un homme du peuple; l'autre, petit et maigre, était un
religieux de passage dans notre ville; assis modestement, il
tenait ses yeux baissés. Le reste de l'assistance, debout devant
le treillage, se composait presque exclusivement de moujiks; on
remarquait toutefois dans ce public un propriétaire, une vieille
dame noble et pauvre, enfin un gros marchand venu d'une ville de
district; ce dernier était porteur d'une grande barbe et habillé à
la russe, mais on lui connaissait une fortune de cent mille
roubles. Tous attendaient leur bonheur en silence. Quatre
individus s'étaient mis à genoux; l'un d'eux occupait une place
plus en vue que les autres et attirait particulièrement
l'attention; c'était le propriétaire, gros homme de quarante-cinq
ans, qui restait pieusement agenouillé tout contre le grillage
jusqu'à ce qu'il plût à Sémen Iakovlévitch d'honorer d'un regard
ou d'une parole. Il était là depuis environ une heure, et le
bienheureux n'avait pas encore semblé s'apercevoir de sa présence.

Nos dames, qui chuchotaient gaiement, allèrent s'entasser contre
la clôture, obligeant tous les autres visiteurs à s'effacer
derrière elles; seul le propriétaire ne se laissa pas déloger de
sa place et même se cramponna des deux mains au treillage. Des
regards badins se portèrent sur l'iourodivii; les uns
l'examinèrent avec leur monocle, les autres avec leur pince-nez;
Liamchine braqua même sur lui une lorgnette de théâtre. Sans
s'émouvoir de la curiosité dont il était l'objet, Sémen
Iakovlévitch promena ses petits yeux sur tout notre monde.

-- Charmante société! Charmante société! fit-il d'une voix de
basse assez forte.

Toute notre bande se mit à rire: «Qu'est-ce que cela veut dire?»
Mais le bienheureux n'ajouta rien et continua à manger ses pommes
de terre; quand il eut fini, il s'essuya la bouche, et on lui
apporta son thé.

D'ordinaire, il ne le prenait pas seul et en offrait aux
visiteurs, non à tous, il est vrai, mais à ceux qui lui
paraissaient dignes d'un tel honneur. Ces choix avaient toujours
beaucoup d'imprévu. Tantôt, négligeant les hauts dignitaires et
les gens riches, il régalait un moujik ou quelque vieille bonne
femme; tantôt, au contraire, c'était à un gros marchand qu'il
donnait la préférence sur les pauvres diables. Il s'en fallait
aussi que tous fussent servis de la même façon: pour les uns on
sucrait le thé, à d'autres on donnait un morceau de sucre à sucer,
d'autres enfin n'avaient de sucre sous aucune forme. Dans la
circonstance présente, les favorisés furent le religieux étranger
et le vieux pèlerin. Le premier eut un verre de thé sucré, le
second n'eut pas de sucre du tout. Le gros moine du couvent de
Saint-Euthyme, qui jusqu'à ce jour-là n'avait jamais été oublié,
dut cette fois se contenter de voir boire les autres.

-- Sémen Iakovlévitch, dites-moi quelque chose; je désirais depuis
longtemps faire votre connaissance, dit avec un sourire et un
clignement d'yeux la dame élégante qui avait déclaré qu'il ne
fallait pas être difficile en fait de distractions. L'iourodivii
ne la regarda même pas. Le propriétaire, agenouillé poussa un
profond et bruyant soupir.

-- Donnez-lui du thé sucré! dit soudain Sémen Iakovlévitch en
montrant le riche marchand.

Celui-ci s'approcha et vint se placer à côté du propriétaire.

-- Encore du sucre à lui! ordonna le bienheureux après qu'on eût
versé le verre de thé. -- On obéit. -- Encore, encore à lui! -- On
remit du sucre à trois reprises. Le marchand but son sirop sans
murmurer.

-- Seigneur! chuchota l'assistance en se signant. Le propriétaire
poussa un second soupir, non moins profond que le premier.

-- Batuchka! Sémen Iakovlévitch! cria tout à coup d'une voix
dolente mais en même temps très aigre la dame pauvre, que les
nôtres avaient écartée du treillage. -- Depuis une grande heure,
mon bon ami, j'attends un mot de toi. Parle-moi, donne un conseil
à l'orpheline.

-- Interroge-là, dit Sémen Iakovlévitch au rat d'église. Celui-ci
s'avança vers elle.

-- Avez-vous fait ce que Sémen Iakovlévitch vous a ordonné la
dernière fois? demanda-t-il à la veuve d'un ton bas et mesuré.

-- Que faire avec eux, Sémen Iakovlévitch? glapit la vieille dame;
-- ce sont des anthropophages; ils portent plainte contre moi
devant le tribunal de l'arrondissement; ils me menacent du sénat:
voilà comme ils traitent leur mère!...

-- Donne-lui! dit l'iourodivii en montrant un pain de sucre.

Le jeune garçon s'élança aussitôt vers l'objet indiqué, le prit et
l'apporta à la veuve.

-- Oh! batuchka, tu es trop bon! Que ferai-je de tout cela?
reprit-elle.

-- Encore! encore! ordonna Sémen Iakovlévitch.

Un nouveau pain de sucre fut offert à la veuve.

-- Encore! encore! répéta le bienheureux.

On apporta un troisième et, enfin, un quatrième pain de sucre; la
visiteuse en avait de tous les côtés. Le moine de notre couvent
soupira: tout cela aurait pu aller au monastère comme les autres
fois.

-- C'est beaucoup trop pour moi; qu'ai-je besoin d'en avoir
autant? observa la veuve, confuse. -- Mais est-ce que ce n'est pas
une prophétie, batuchka?

-- Si, c'est une prophétie, dit quelqu'un dans la foule.

-- Qu'on lui en donne encore une livre, encore! poursuivit Sémen
Iakovlévitch.

Il restait encore sur la table un pain de sucre entier; mais le
bienheureux avait dit de donner une livre, et l'on donna une
livre.

-- Seigneur! Seigneur! soupiraient les gens du peuple en faisant
le signe de la croix, c'est une évidente prophétie.

-- Adoucissez d'abord votre coeur par la bonté et la miséricorde,
et ensuite venez vous plaindre de vos enfants, l'os de vos os,
voilà probablement ce que signifie cet emblème remarqua à voix
basse, mais d'un air très satisfait de lui-même le gros moine, à
qui on avait oublié d'offrir du thé et dont l'amour-propre blessé
cherchait une consolation.

-- Mais quoi, batuchka! reprit soudain la veuve en colère, --
quand le feu a pris chez les Verkhichine, ils m'ont passé un noeud
coulant autour du corps pour me traîner dans les flammes. Ils ont
fourré un chat mort dans mon coffre. C'est-à-dire qu'ils sont
capables de toutes les vilenies...

-- Qu'on la mette à la porte! cria Sémen Iakovlévitch en agitant
les bras.

Le rat d'église et le jeune gars s'élancèrent de l'autre côté du
grillage. Le premier prit la veuve par le bras; elle ne fit pas de
résistance, et se laissa conduire vers la porte en se retournant
pour considérer les pains de sucre que le jeune domestique portait
derrière elle.

-- Reprends-lui en un! ordonna l'iourodivii à l'artelchtchik resté
près de lui. Le laquais courut sur les pas de ceux qui venaient de
sortir, et, quelque temps après, les trois domestiques revinrent,
rapportant un des pains de sucre qui avaient été donnés à la
veuve; les trois autres demeurèrent en sa possession.

-- Sémen Iakovlévitch, pourquoi donc ne m'avez-vous rien répondu?
il y a si longtemps que vous m'intéressez, dit celle de nos dames
qui avait déjà pris la parole.

Le bienheureux ne l'écouta point, et s'adressa au moine de notre
monastère:

-- Interroge-le! ordonna-t-il en lui montrant le propriétaire
agenouillé.

Le moine s'approcha gravement du propriétaire.

-- Quelle faute avez-vous commise? Ne vous avait-on pas ordonné
quelque chose?

-- De ne pas me battre, de m'abstenir de voies de fait, répondit
d'une voix enrouée l'interpellé.

-- Avez-vous obéi à cet ordre? reprit le moine.

-- Je ne puis pas; c'est plus fort que moi.

Sémen Iakovlévitch agita les bras.

-- Chasse-le, chasse-le! Mets-le à la porte avec un balai!

Sans attendre que les faits suivissent les paroles, le
propriétaire s'empressa de détaler.

-- Il a laissé une pièce d'or à l'endroit où il était, dit le
moine en ramassant sur le parquet une demi-impériale.

-- Voilà à qui il faut la donner, fit Sémen Iakovlévitch; et il
indiqua du geste le riche marchand, qui n'osa pas refuser ce don.

-- L'eau va toujours à la rivière, ne put s'empêcher d'observer le
moine.

-- À celui-ci du thé sucré, ordonna brusquement Sémen Iakovlévitch
en montrant Maurice Nikolaïévitch.

Un domestique remplit un verre et l'offrit par erreur à un élégant
qui avait un binocle sur le nez.

-- Au grand, au grand! reprit le bienheureux.

Maurice Nikolaïévitch prit le verre, salua, et se mit à boire.
Tous les nôtres partirent d'un éclat de rire, je ne sais pourquoi.

-- Maurice Nikolaïévitch! dit soudain Élisabeth Nikolaïevna, -- le
monsieur qui était à genoux là tout à l'heure est parti; mettez-
vous à genoux à sa place.

Le capitaine d'artillerie la regarda d'un air ahuri.

-- Je vous en prie; vous me ferez un grand plaisir. Écoutez,
Maurice Nikolaïévitch, poursuivit-elle avec un entêtement
passionné, -- il faut absolument que vous vous mettiez à genoux;
je tiens à voir comment vous serez. Si vous refusez, tout est fini
entre nous. Je le veux absolument, je le veux!...

Je ne sais quelle était son intention, mais elle exigeait d'une
façon pressante, implacable, on aurait dit qu'elle avait une
attaque nerveuse. Ces caprices cruels qui depuis quelque temps
surtout se renouvelaient avec une fréquence particulière, Maurice
Nikolaïévitch se les expliquait comme des mouvements de haine
aveugle, et il les attribuait non à la méchanceté, -- il savait
que la jeune fille avait pour lui de l'estime, de l'affection et
du respect, -- mais à une sorte d'intimité inconsciente dont par
moments elle ne pouvait triompher.

Il remit silencieusement son verre à une vieille femme qui se
trouvait derrière lui, ouvrit la porte du treillage et pénétra,
sans y être invité, dans la partie de la chambre réservée à Sémen
Iakovlévitch; puis, en présence de tout le monde, il se mit à
genoux. Je crois que son âme, simple et délicate, avait été très
péniblement affectée par la brutale incartade que Lisa venait de
se permettre en public. Peut-être pensait-il qu'en voyant
l'humiliation à laquelle elle l'avait condamné, elle aurait honte
de sa conduite. Certes, il fallait être aussi naïf que Maurice
Nikolaïévitch pour se flatter de corriger une femme par un tel
moyen. À genoux, avec son grand corps dégingandé et son visage
d'un sérieux imperturbable, il était fort drôle; cependant aucun
de nous ne rit; au contraire, ce spectacle inattendu produisit une
sensation de malaise. Tous les yeux se tournèrent vers Lisa.

-- Esprit-Saint, Esprit-Saint! murmura Sémen Iakovlévitch.

Lisa pâlit tout à coup, poussa un cri, et s'élança de l'autre côté
du treillage. Là eut lieu une subite scène d'hystérie: la jeune
fille saisit Maurice Nikolaïévitch par les avant-bras et le tira
de toutes ses forces pour le relever.

-- Levez-vous! levez-vous! criait-elle comme hors d'elle-même.
Levez-vous tout de suite! Comment avez-vous osé vous mettre à
genoux?

Maurice Nikolaïévitch obéit. Elle lui empoigna les bras au-dessus
du coude, et le regarda en plein visage avec une expression de
frayeur.

-- Charmante société! Charmante société! répéta encore une fois le
fou.

Lisa ramena enfin Maurice Nikolaïévitch dans l'autre partie de la
chambre. Toute notre société était fort agitée. La dame dont j'ai
déjà parlé voulut sans doute tenter une diversion, et, pour la
troisième fois, s'adressa en minaudant à l'iourodivii:

-- Eh bien, Sémen Iakovlévitch, est-ce que vous ne me direz pas
quelque chose? Je comptais tant sur vous.

-- Va te faire f...! lui répondit le bienheureux.

Ces mots, prononcés très distinctement et avec un accent de
colère, provoquèrent chez les hommes un rire homérique; quant aux
dames, elles s'enfuirent en poussant de petits cris effarouchés.
Ainsi se termina notre visite à Sémen Iakovlévitch.

Si je l'ai racontée avec tant de détails, c'est surtout, je
l'avoue, à cause d'un incident très énigmatique qui se serait
produit, dit-on, au moment de la sortie.

Tandis que tous se retiraient précipitamment, Lisa, qui donnait le
bras à Maurice Nikolaïévitch, se rencontra soudain dans
l'obscurité du corridor avec Nicolas Vsévolodovitch. Il faut dire
que, depuis l'évanouissement de la jeune fille, ils s'étaient
revus plus d'une fois dans le monde, mais sans jamais échanger une
parole. Je fus témoin de leur rencontre près de la porte; à ce
qu'il me sembla, ils s'arrêtèrent pendant un instant et se
regardèrent d'un air étrange. Mais il se peut que la foule m'ait
empêché de bien voir. On assura, au contraire, qu'en apercevant
Nicolas Vsévolodovitch, Lisa avait tout à coup levé la main, et
qu'elle l'aurait certainement souffleté, s'il ne s'était écarté à
temps. Peut-être avait-elle surpris une expression de moquerie sur
le visage de Stavroguine, surtout après l'épisode dont Maurice
Nikolaïévitch avait été le triste héros. J'avoue que moi-même je
ne remarquai rien; mais, en revanche, tout le monde prétendit
avoir vu la chose, quoique, en tenant pour vrai le geste attribué
à Élisabeth Nikolaïevna, peu de personnes seulement, dans la
confusion du départ, eussent pu en être témoins. Je refusai alors
d'ajouter foi à ces racontars. Je me rappelle pourtant qu'au
retour Nicolas Vsévolodovitch fut un peu pâle.

III

Le même jour eut lieu à Skvorechniki l'entrevue que Barbara
Pétrovna se proposait depuis longtemps d'avoir avec Stépan
Trophimovitch. La générale arriva fort affairée à sa maison de
campagne; la veille, on avait définitivement décidé que la fête au
profit des institutrices pauvres serait donnée chez la maréchale
de la noblesse. Mais, avec sa promptitude de résolution, Barbara
Pétrovna s'était dit tout de suite que rien ne l'empêchait, après
cette fête, d'en donner à son tour une chez elle et d'y inviter
toute la ville. La société pourrait alors juger en connaissance de
cause qu'elle était des deux maisons la meilleure, celle où l'on
savait le mieux recevoir et donner un bal avec le plus de goût.
Barbara Pétrovna n'était plus à reconnaître. L'altière matrone
qui, naguère encore, vivait dans une retraite si profonde,
semblait maintenant passionnée pour les distractions mondaines. Du
reste, ce changement était peut-être plus apparent que réel.

Son premier soin, en arrivant à Skvorechniki, fut de visiter
toutes les chambres de la maison en compagnie du fidèle Alexis
Égorovitch et de Fomouchka, qui était un habile décorateur. Alors
commencèrent de graves délibérations: quels meubles, quels
tableaux, quels bibelots ferait-on venir de la maison de ville? Où
les placerait-on? Comment utiliserait-on le mieux l'orangerie et
les fleurs? Où poserait-on des tentures neuves? En quel endroit le
buffet serait-il installé? N'y en aurait-il qu'un ou bien en
organiserait-on deux? etc., etc. Et voilà qu'au milieu de ces
préoccupations l'idée vint tout à coup à Barbara Pétrovna
d'envoyer sa voiture chercher Stépan Trophimovitch.

Celui-ci, depuis longtemps prévenu que son ancienne amie désirait
lui parler, attendait de jour en jour cette invitation. Lorsqu'il
monta en voiture, il fit le signe de la croix: son sort allait se
décider. Il trouva Barbara Pétrovna dans la grande salle; assise
sur un petit divan, en face d'un guéridon de marbre, elle avait à
la main un crayon et un papier; Fomouchka mesurait avec un mètre
la hauteur des fenêtres et de la tribune; la générale inscrivait
les chiffres et faisait des marques sur le parquet. Sans
interrompre sa besogne, elle inclina la tête du côté de Stépan
Trophimovitch, et, quand ce dernier balbutia une formule de
salutation, elle lui tendit vivement la main; puis, sans le
regarder, elle lui indiqua une place à côté d'elle.

Je m'assis et j'attendis pendant cinq minutes, «en comprimant les
battements de mon coeur», me raconta-t-il ensuite. -- J'avais
devant moi une femme bien différente de celle que j'avais connue
durant vingt ans. La profonde conviction que tout était fini me
donna une force dont elle-même fut surprise. Je vous le jure, je
l'étonnai par mon stoïcisme à cette heure dernière.

Barbara Pétrovna posa soudain son crayon sur la table et se tourna
brusquement vers le visiteur.

-- Stépan Trophimovitch, nous avons à parler d'affaires. Je suis
sûre que vous avez préparé toutes vos phrases ronflantes et
quantité de mots à effet; mais il vaut mieux aller droit au fait,
n'est-ce pas?

Il se sentit fort mal à l'aise. Un pareil début n'avait rien de
rassurant.

-- Attendez, taisez-vous, laissez-moi parler; vous parlerez après,
quoique, à vrai dire, j'ignore ce que vous pourriez me répondre,
poursuivit rapidement Barbara Pétrovna. -- Je considère comme un
devoir sacré de vous servir, votre vie durant, vos douze cent
roubles de pension; quand je dis «devoir sacré», je m'exprime mal;
disons simplement que c'est une chose convenue entre nous, ce
langage sera beaucoup plus vrai, n'est-ce pas? Si vous voulez,
nous mettrons cela par écrit. Des dispositions particulières ont
été prises pour le cas où je viendrais à mourir. Mais, en sus de
votre pension, vous recevez actuellement de moi le logement, le
service et tout l'entretien. Nous convertirons cela en argent, ce
qui fera quinze cents roubles, n'est-ce pas? Je mets en outre
trois cents roubles pour les frais imprévus, et vous avez ainsi
une somme ronde de trois mille roubles. Ce revenu annuel vous
suffira-t-il? Il me semble que c'est assez pour vivre. Du reste,
dans le cas de dépenses extraordinaires, j'ajouterai encore
quelque chose. Eh bien, prenez cet argent, renvoyez-moi mes
domestiques et allez demeurer où vous voudrez, à Pétersbourg, à
Moscou, à l'étranger; restez même ici, si bon vous semble, mais
pas chez moi. Vous entendez?

-- Dernièrement, une autre mise en demeure non moins péremptoire
et non moins brusque m'a été signifiée par ces mêmes lèvres, dit
d'une voix lente et triste Stépan Trophimovitch. -- Je me suis
soumis et... j'ai dansé la cosaque pour vous complaire. -- Oui,
ajouta-t-il en français, la comparaison peut être permise: c'était
comme un petit cosaque de Don qui sautait sur sa propre tombe.
Maintenant...

-- Cessez, Stépan Trophimovitch. Vous êtes terriblement verbeux.
Vous n'avez pas dansé; vous êtes venu chez moi avec une cravate
neuve, du linge frais, des gants; vous vous étiez pommadé et
parfumé. Je vous assure que vous-même aviez grande envie de vous
marier. Cela se lisait sur votre visage, et, croyez-le, ce n'était
pas beau à voir. Si je ne vous en ai pas fait alors l'observation,
ç'a été par pure délicatesse. Mais vous désiriez, vous désiriez
ardemment vous marier, malgré les ignominies que vous écriviez
confidentiellement sur moi et sur votre future. À présent, il ne
s'agit plus de cela. Et que parlez-vous de cosaque du Don sautant
sur sa tombe? Je ne saisis pas la justesse de cette comparaison.
Au contraire, ne mourez pas, vivez; vivez le plus longtemps
possible, j'en serai enchantée.

-- Dans un hospice?

-- Dans un hospice? On ne va pas à l'hospice avec trois mille
roubles de revenu. Ah! je me rappelle, fit-elle avec un sourire; -
- en effet, une fois, par manière de plaisanterie, Pierre
Stépanovitch m'a parlé d'un hospice. Au fait, il s'agit d'un
hospice particulier qui n'est pas à dédaigner. C'est un
établissement où ne sont admis que le gens les plus considérés; il
y a là des colonels, et même en ce moment un général y postule une
place. Si vous entrez là avec tout votre argent, vous trouverez le
repos, le confort, un nombreux domestique. Vous pourrez, dans
cette maison, vous occuper de sciences, et, quand vous voudrez
jouer aux cartes, les partenaires ne vous feront pas défaut...

-- Passons.

-- Passons! répéta avec une grimace Barbara Pétrovna. -- Mais, en
ce cas, c'est tout; vous êtes averti, dorénavant nous vivrons
complètement séparés l'un de l'autre.

-- Et c'est tout, tout ce qui reste de vingt ans? C'est notre
dernier adieu?

-- Vous êtes fort pour les exclamations, Stépan Trophimovitch.
Cela est tout à fait passé de mode aujourd'hui. On parle
grossièrement, mais simplement. Vous en revenez toujours à vos
vingt ans! ç'a été de part et d'autre vingt années d'amour-propre,
et rien de plus. Chacune des lettres que vous m'adressiez était
écrite non pour moi, mais pour la postérité. Vous êtes un styliste
et non un ami; l'amitié n'est qu'un beau mot pour désigner un
mutuel épanchement d'eau sale...

-- Mon Dieu, que de paroles qui ne sont pas de vous! Ce sont des
leçons apprises par coeur! Et déjà ils vous ont fait revêtir leur
uniforme! Vous aussi, vous êtes dans la joie; vous aussi, vous
êtes au soleil. Chère, chère, pour quel plat de lentilles vous
leur avez vendu votre liberté!

-- Je ne suis pas un perroquet pour répéter les paroles d'autrui,
reprit avec colère Barbara Pétrovna. Soyez sûr que mon langage
m'appartient. -- Qu'avez-vous fait pour moi durant ces vingt ans?
Vous me refusiez jusqu'aux livres que je faisais venir pour vous,
et dont les pages ne seraient pas encore coupées si on ne les
avait donnés à relier. Quelles lectures me recommandiez-vous,
quand, dans les premières années, je sollicitais vos conseils?
Capefigue, toujours Capefigue. Mon développement intellectuel vous
faisait ombrage, et vous preniez vos mesures en conséquence. Mais
cependant on rit de vous. Je l'avoue, je ne vous ai jamais
considéré que comme un critique, pas autre chose. Pendant notre
voyage à Pétersbourg, quand je vous ai déclaré que je me proposais
de fonder un recueil périodique et de consacrer toute ma vie à
cette publication, vous m'avez aussitôt regardée d'un air moqueur
et vous êtes devenu tout d'un coup très arrogant.

-- Ce n'était pas cela; vous vous êtes méprise... nous craignions
alors des poursuites...

-- Si, c'était bien cela, car, à Pétersbourg, vous ne pouviez
craindre aucune poursuite. Plus tard, en février, lorsque se
répandit le bruit de la prochaine apparition de cet organe, vous
vîntes me trouver tout effrayé et vous exigeâtes de moi une lettre
certifiant que vous étiez tout à fait étranger à la publication
projetée, que les jeunes gens se réunissaient chez moi et non chez
vous, qu'enfin vous n'étiez qu'un simple précepteur à qui je
donnais le logement dans ma maison pour lui compléter ses
honoraires. Est-ce vrai? Vous rappelez-vous cela? Vous vous êtes
toujours signalé par votre héroïsme, Stépan Trophimovitch.

-- Ce n'a été qu'une minute de pusillanimité, une minute
d'épanchement en tête-à-tête, gémit le visiteur; -- mais se peut-
il qu'une rupture complète résulte d'un ressentiment aussi
mesquin? Est-ce là, vraiment, le seul souvenir que vous aient
laissé tant d'années passées ensemble?

-- Vous êtes un terrible calculateur; vous voulez toujours me
faire croire que c'est moi qui reste en dette avec vous. À votre
retour de l'étranger, vous m'avez regardée du haut de votre
grandeur, vous ne m'avez pas laissée placer un mot; et quand moi-
même, après avoir visité l'Europe, j'ai voulu vous parler de
l'impression que j'avais gardée de la Madone Sixtine, vous ne
m'avez pas écoutée, vous avez dédaigneusement souri dans votre
cravate, comme si je ne pouvais pas avoir tout comme vous des
sensations artistiques.

-- Ce n'était pas cela; vous devez vous être trompée... J'ai
oublié...

-- Si, c'était bien cela; mais vous n'aviez pas besoin de tant
vous poser en esthéticien devant moi, car vous ne disiez que de
pures billevesées. Personne, aujourd'hui, ne perd son temps à
s'extasier devant la Madone, personne ne l'admire, sauf de vieux
encroûtés. C'est prouvé.

-- Ah! c'est prouvé?

-- Elle ne sert absolument à rien. Ce gobelet est utile, parce
qu'on peut y verser de l'eau; ce crayon est utile, parce qu'on
peut s'en servir pour prendre des notes; mais un visage de femme
peint ne vaut aucun de ceux qui existent dans la réalité. Essayez
un peu de dessiner une pomme, et mettez à côté une vraie pomme, --
laquelle choisirez-vous? Je suis sûre que vous ne vous tromperez
pas. Voilà comment on juge à présent toutes vos théories; le
premier rayon de libre examen a suffi pour en montrer la fausseté.

-- Oui, oui.

-- Vous souriez ironiquement. Et que me disiez-vous, par exemple,
de l'aumône? Pourtant, le plaisir de faire la charité est un
plaisir orgueilleux et immoral; le riche le tire de sa fortune et
de la comparaison qu'il établit entre son importance et
l'insignifiance du pauvre. L'aumône déprave à la fois et le
bienfaiteur et l'obligé; de plus, elle n'atteint pas son but, car
elle ne fait que favoriser la mendicité. Les paresseux qui ne
veulent pas travailler se rassemblent autour des gens charitables
comme les joueurs qui espèrent gagner se rassemblent autour du
tapis vert. Et cependant les misérables grochs qu'on leur jette ne
soulagent pas la centième partie de leur misère. Avez-vous donné
beaucoup d'argent dans votre vie? Pas plus de huit grivnas,
souvenez-vous en. Tâchez un peu de vous rappeler la dernière fois
que vous avez fait l'aumône; c'était il y a deux ans, je me
trompe, il va y en avoir quatre. Vous criez, et vous faites plus
de mal que de bien. L'aumône, dans la société moderne, devrait
même être interdite par la loi. Dans l'organisation nouvelle il
n'y aura plus du tout de pauvres.

-- Oh! quel flux de paroles recueillies de la bouche d'autrui!
Ainsi vous en êtes déjà venue à rêver d'une organisation nouvelle!
Malheureuse, que Dieu vous assiste!

-- Oui, j'en suis venue là, Stépan Trophimovitch; vous me cachiez
soigneusement toutes les idées nouvelles qui sont maintenant
tombées dans le domaine public, et vous faisiez cela uniquement
par jalousie, pour avoir une supériorité sur moi. Maintenant, il
n'est pas jusqu'à cette Julie qui ne me dépasse de cent verstes.
Mais, à présent, moi aussi, je vois clair. Je vous ai défendu
autant que je l'ai pu, Stépan Trophimovitch: décidément tout le
monde vous condamne.

-- Assez! dit-il en se levant, -- assez! Quels souhaits puis-je
encore faire pour vous, à moins de vous souhaiter le repentir?

-- Asseyez-vous une minute, Stépan Trophimovitch; j'ai encore une
question à vous adresser. Vous avez été invité à prendre part à la
matinée littéraire; cela s'est fait par mon entremise. Dites-moi,
que comptez-vous lire?

-- Eh bien, justement, quelque chose sur cette reine des reines,
sur cet idéal de l'humanité, la Madone Sixtine, qui, à vos yeux,
ne vaut pas un verre ou un crayon.

-- Ainsi vous ne ferez pas une lecture historique? reprit avec un
pénible étonnement Barbara Pétrovna. -- Mais on ne vous écoutera
pas. Vous en tenez donc bien pour cette Madone? Allons, pourquoi
voulez-vous endormir tout votre auditoire? Soyez sûr, Stépan
Trophimovitch, que je parle uniquement dans votre intérêt. Qu'est-
ce qui vous empêche d'emprunter au moyen âge ou à l'Espagne une
petite historiette, courte mais attachante, une anecdote, si vous
voulez, que vous trufferiez de petits mots spirituels? Il y avait
là des cours brillantes, de belles dames, des empoisonnements.
Karmazinoff dit qu'il serait étrange qu'on ne trouvât pas dans
l'histoire de l'Espagne le sujet d'une lecture intéressante.

-- Karmazinoff, ce sot, ce vidé, cherche des thèmes pour moi!

-- Karmazinoff est presque une intelligence d'homme d'État; vous
ne surveillez pas assez vos expressions, Stépan Trophimovitch.

-- Votre Karmazinoff est une vieille pie-grièche! Chère, chère,
depuis quand, ô Dieu! vous ont-ils ainsi transformée?

-- Maintenant encore je ne puis souffrir ses airs importants; mais
je rends justice à son intelligence. Je le répète, je vous ai
défendu de toutes mes forces, autant que je l'ai pu. Et pourquoi
tenir absolument à être ridicule et ennuyeux? Au contraire, montez
sur l'estrade avec le sourire grave d'un représentant du passé et
racontez trois anecdotes avec tout votre sel, comme vous seul
parfois savez raconter. Soit, vous êtes un vieillard, un ci-
devant, un arriéré; mais vous-même vous commencerez par le
reconnaître en souriant, et tout le monde verra que vous êtes un
bon, aimable et spirituel débris... En un mot, un homme
d'autrefois, mais dont l'esprit est assez ouvert pour comprendre
toute la laideur des principes qui l'ont inspiré jusqu'à présent.
Allons, faites-moi ce plaisir, je vous prie.

-- Chère, assez! N'insistez pas, c'est impossible. Je lirai mon
étude sur la Madone, mais je soulèverai un orage qui crèvera sur
eux tous, ou dont je serai la seule victime!

-- Cette dernière conjecture est la plus probable, Stépan
Trophimovitch.

-- Eh bien, que mon destin s'accomplisse! Je flétrirai le lâche
esclave, le laquais infect et dépravé qui le premier se hissera
sur un échafaudage pour mutiler avec des ciseaux la face divine du
grand idéal, au nom de l'égalité, de l'envie et... de la
digestion. Je ferai entendre une malédiction suprême, quitte
ensuite à...

-- À entrer dans une maison de fous?

-- Peut-être. Mais, en tout cas, vainqueur ou vaincu, le même soir
je prendrai ma besace, ma besace de mendiant, j'abandonnerai tout
ce que je possède, tout ce que je tiens de votre libéralité, je
renoncerai à toutes vos pensions, à tous les biens promis par
vous, et je partirai à pied pour achever ma vie comme précepteur
chez un marchand, ou mourir de faim au pied d'un mur. J'ai dit.
_Alea jacta est!_

Il se leva de nouveau.

Barbara Pétrovna, les yeux étincelants de colère, se leva aussi.

-- J'en étais sûre! dit-elle; -- depuis des années déjà j'étais
convaincue que vous gardiez cela en réserve, que, pour finir, vous
vouliez me déshonorer, moi et ma maison, par la calomnie! Que
signifie cette résolution d'entrer comme précepteur chez un
marchand ou d'aller mourir de faim au pied d'un mur? C'est une
méchanceté, une façon de me noircir, et rien de plus!

-- Vous m'avez toujours méprisé; mais je finirai comme un
chevalier fidèle à sa dame, car votre estime m'a toujours été plus
chère que tout le reste. À partir de ce moment je n'accepterai
plus rien, et mon culte sera désintéressé.

-- Comme c'est bête!

-- Vous ne m'avez jamais estimé. J'ai pu avoir une foule de
faiblesses. Oui, je vous ai grugée; je parle la langue du
nihilisme; mais vous gruger n'a jamais été le principe suprême de
mes actes. Cela est arrivé ainsi, par hasard, je ne sais
comment... J'ai toujours pensé qu'entre nous il y avait quelque
chose de plus haut que la nourriture, et jamais, jamais je n'ai
été un lâche! Eh bien, je pars pour réparer ma faute! Je me mets
en route tardivement; l'automne est avancé, le brouillard s'étend
sur les plaines, le givre couvre mon futur chemin et le vent gémit
sur une tombe qui va bientôt s'ouvrir... Mais en route, en route,
partons:

_«Plein d'un amour pur,_
_«Fidèle au doux rêve...»_

-- Oh! adieu, mes rêves! Vingt ans! _Alea jacta est!_

Des larmes jaillirent brusquement de ses yeux et inondèrent son
visage. Il prit son chapeau.

Je ne comprends pas le latin, dit Barbara Pétrovna, se roidissant
de toutes ses forces contre elle-même.

-- Qui sait? peut-être avait-elle aussi envie de pleurer; mais
l'indignation et le caprice l'emportèrent encore une fois sur
l'attendrissement.

-- Je ne sais qu'une chose, c'est qu'il n'y a rien de sérieux dans
tout cela. Jamais vous ne serez capable de mettre à exécution vos
menaces, dictées par l'égoïsme. Vous n'irez nulle part, chez aucun
marchand, mais vous continuerez à vivre bien tranquillement à mes
crochets, recevant une pension et réunissant chez vous, tous les
mardis, vos amis, qui ne ressemblent à rien. Adieu, Stépan
Trophimovitch.

--_ Alea jacta est! _répéta-t-il; puis il s'inclina profondément
et revint chez lui plus mort que vif.

CHAPITRE VI

_PIERRE STEPANOVITCH SE REMUE._

I

Le jour de la fête avait été définitivement fixé, mais Von Lembke
allait s'assombrissant de plus en plus. Il était rempli de
pressentiments étranges et sinistres, ce qui inquiétait fort Julie
Mikhaïlovna. À la vérité, tout ne marchait pas le mieux du monde.
Notre ancien gouverneur, l'aimable Ivan Osipovitch, avait laissé
l'administration dans un assez grand désordre; en ce moment on
redoutait le choléra; la peste bovine faisait de grands ravages
dans certaines localités; pendant tout l'été les villes et les
villages avaient été désolés par une foule d'incendies où le
peuple s'obstinait à voir la main d'une bande noire; le brigandage
avait pris des proportions vraiment anormales. Mais tout cela,
bien entendu, était trop ordinaire pour troubler la sérénité
d'André Antonovitch, s'il n'avait eu d'autres et plus sérieux
sujets de préoccupation.

Ce qui frappait surtout Julie Mikhaïlovna, c'était la taciturnité
croissante de son mari, qui, chose singulière, devenait de jour en
jour plus dissimulé. Pourtant qu'avait-il à cacher? Il est vrai
qu'il faisait rarement de l'opposition à sa femme, et que la
plupart du temps il lui obéissait en aveugle. Ce fut, par exemple,
sur les instances de Julie Mikhaïlovna qu'on prit deux ou trois
mesures très risquées et presque illégales qui tendaient à
augmenter le pouvoir du gouverneur. On fit dans le même but
plusieurs compromis fâcheux. On porta pour des récompenses telles
gens qui méritaient de passer en jugement et d'être envoyés en
Sibérie, on décida systématiquement d'écarter certaines plaintes,
de jeter au panier certaines réclamations. Tous ces faits,
aujourd'hui connus, furent dus à l'action prédominante de Julie
Mikhaïlovna. Lembke non seulement signait tout, mais ne discutait
même pas le droit de sa femme à s'immiscer dans l'exercice de ses
fonctions. Parfois, en revanche, à propos de «pures bagatelles»,
il se rebellait d'une façon qui étonnait la gouvernante. Sans
doute, après des jours de soumission, il sentait le besoin de se
dédommager par de petits moments de révolte. Malheureusement,
Julie Mikhaïlovna, malgré toute sa pénétration, ne pouvait
comprendre ces résistances inattendues. Hélas! elle ne s'en
inquiétait pas, et il résulta de là bien des malentendus.

Je ne m'étendrai pas sur le chapitre des erreurs administratives,
tel n'est pas l'objet que je me suis proposé en commençant cette
chronique, mais il était nécessaire de donner quelques
éclaircissements à ce sujet pour l'intelligence de ce qui va
suivre. Je reviens à Julie Mikhaïlovna.

La pauvre dame (je la plains fort) aurait pu atteindre tout ce
qu'elle poursuivait avec tant d'ardeur (la gloire et le reste),
sans se livrer aux agissements excentriques par lesquels elle se
signala dès son arrivée chez nous. Mais, soit surabondance de
poésie, soit effet des longs et cruels déboires dont avait été
remplie sa première jeunesse, toujours est-il qu'en changeant de
fortune elle se crut soudain une mission, elle se figura qu'une
«langue de feu» brillait sur sa tête. Par malheur, quand une femme
s'imagine avoir ce rare chignon, il n'est pas de tâche plus
ingrate que de la détromper, et au contraire rien n'est plus
facile que de la confirmer dans son illusion. Tout le monde flatta
à l'envi celle de Julie Mikhaïlovna. La pauvrette se trouva du
coup le jouet des influences les plus diverses, alors même qu'elle
pensait être profondément originale. Pendant le peu de temps que
nous l'eûmes pour gouvernante, nombre d'aigrefins surent exploiter
sa naïveté au mieux de leurs intérêts. Et, déguisé sous le nom
d'indépendance, quel incohérent pêle-mêle d'inclinations
contradictoires! Elle aimait à la fois la grande propriété,
l'élément aristocratique, l'accroissement des pouvoirs du
gouverneur, l'élément démocratique, les nouvelles institutions,
l'ordre, la libre pensée, les idées sociales, l'étiquette sévère
d'un salon du grand monde et le débraillé des jeunes gens qui
l'entouraient. Elle rêvait de _donner le bonheur_ et de concilier
les inconciliables, plus exactement, de réunir tous les partis
dans la commune adoration de sa personne. Elle avait aussi des
favoris; Pierre Stépanovitch qui l'accablait des plus grossières
flatteries était vu par elle d'un très bon oeil. Mais il lui
plaisait encore pour une autre raison fort bizarre, et ici se
montrait bien le caractère de la pauvre dame; elle espérait
toujours qu'il lui révèlerait un vaste complot politique! Quelque
étrange que cela puisse paraître, il en était ainsi. Il semblait,
je ne sais pourquoi, à Julie Mikhaïlovna que dans la province se
tramait une conspiration contre la sûreté de l'État. Pierre
Stépanovitch, par son silence dans certains cas et par de petits
mots énigmatiques dans d'autres, contribuait à enraciner chez elle
cette singulière idée. Elle le supposait en relation avec tous les
groupes révolutionnaires de la Russie, mais en même temps dévoué à
sa personne jusqu'au fanatisme. Découvrir un complot, mériter la
reconnaissance de Pétersbourg, procurer de l'avancement à son
mari, «caresser» la jeunesse pour la retenir sur le bord de
l'abîme, telles étaient les chimères dont se berçait l'esprit
fanatique de la gouvernante. Puisqu'elle avait sauvé et conquis
Pierre Stépanovitch (à cet égard elle n'avait pas le moindre
doute), elle sauverait tout aussi bien les autres. Aucun d'eux ne
périrait, elle les préserverait tous de leur perte, elle les
remettrait dans la bonne voie, elle appellerait sur eux la
bienveillance du gouvernement, elle agirait en s'inspirant d'une
justice supérieure, peut-être même l'histoire et tout le
libéralisme russe béniraient son nom; et cela n'empêcherait pas le
complot d'être découvert. Tous les profits à la fois.

Mais il était nécessaire qu'au moment de la fête André Antonovitch
eût un visage un peu plus riant. Il fallait absolument lui rendre
le calme et la sérénité. À cette fin, Julie Mikhaïlovna envoya à
son mari Pierre Stépanovitch, espérant que ce dernier, par quelque
moyen connu de lui, peut-être même par quelque confidence
officieuse, saurait triompher de l'abattement de gouverneur. Elle
avait toute confiance dans l'habileté du jeune homme. Depuis
longtemps Pierre Stépanovitch n'avait pas mis le pied dans le
cabinet de Von Lembke. Lorsqu'il y entra, sa victime ordinaire
était justement de fort mauvaise humeur.

II

Une complication avait surgi qui causait le plus grand embarras à
M. Von Lembke. Dans un district (celui-là même que Pierre
Stépanovitch avait visité dernièrement) un sous-lieutenant avait
reçu devant toute sa compagnie un blâme verbal de son supérieur
immédiat. L'officier, récemment arrivé de Pétersbourg, était un
homme jeune encore; toujours silencieux et morose, il ne laissait
pas d'avoir un aspect assez imposant, quoiqu'il fût petit, gros et
rougeaud. S'entendant réprimander, il avait poussé un cri qui
avait stupéfié toute la compagnie, s'était jeté tête baissée sur
son chef et l'avait furieusement mordu à l'épaule, on n'avait pu
qu'à grand'peine lui faire lâcher prise. À n'en pas douter, ce
sous-lieutenant était fou; du moins l'enquête révéla que depuis
quelques temps il faisait des choses fort étranges. Ainsi il avait
jeté hors de son logement deux icônes appartenant à son
propriétaire et brisé l'un d'eux à coups de hache; dans sa chambre
il avait placé sur trois supports disposés en forme de lutrins les
ouvrages de Vogt, de Moleschott et de Buchner; devant chacun de
ces lutrins il brûlait des bougies de cire comme on en allume dans
les églises. Le nombre des livres trouvés chez lui donnait lieu de
penser que cet homme lisait énormément. S'il avait eu cinquante
mille francs, il se serait peut-être embarqué pour les îles
Marquises, comme ce «cadet» dont M. Hertzen raconte quelque part
l'histoire avec une verve si humoristique. Quand on l'arrêta, on
saisit sur lui et dans son logement quantité de proclamations des
plus subversives.

En soi cette découverte ne signifiait rien, et, à mon avis, elle
ne méritait guère qu'on s'en préoccupât. Était-ce la première fois
que nous voyions des écrits séditieux? Ceux-ci, d'ailleurs,
n'étaient pas nouveaux: c'étaient, comme on le dit plus tard, les
mêmes qui avaient été répandus récemment dans la province de K...,
et Lipoutine assurait avoir vu de petites feuilles toutes
pareilles à celles-là pendant un voyage qu'il avait fait dans un
gouvernement voisin six semaines auparavant. Mais il se produisit
une coïncidence dont André Antonovitch fut très frappé: dans le
même temps en effet l'intendant des Chpigouline apporta à la
police deux ou trois liasses de proclamations qu'on avait
introduites de nuit dans la fabrique, et qui étaient identiques
avec celles du sous-lieutenant. Les paquets n'avaient pas encore
été défaits, et aucun ouvrier n'en avait pris connaissance. La
chose était sans importance, néanmoins elle parut louche au
gouverneur et le rendit très soucieux.

Alors venait de commencer cette «affaire Chpigouline» dont on a
tant parlé chez nous et que les journaux de la capitale ont
racontée avec de telles variantes. Trois semaines auparavant, le
choléra asiatique avait fait invasion parmi les ouvriers de
l'usine; il y avait eu un décès et plusieurs cas. L'inquiétude
s'empara de notre ville, car le choléra sévissait déjà dans une
province voisine. Je ferai remarquer qu'en prévision de l'arrivée
du fléau notre administration avait pris des mesures
prophylactiques aussi satisfaisantes que possible. Mais les
Chpigouline étant millionnaires et possédant de hautes relations,
on avait négligé d'appliquer à leur fabrique les règlements
sanitaires. Soudain des plaintes universelles s'élevèrent contre
cette usine qu'on accusait d'être un foyer d'épidémie: elle était
si mal tenue, disait-on, les locaux affectés aux ouvriers,
notamment, étaient si sales, que cette malpropreté devait suffire,
en l'absence de toute autre cause, pour engendrer le choléra. Des
ordres furent immédiatement donnés en conséquence, et André
Antonovitch veilla à ce qu'ils fussent promptement exécutés.
Pendant trois semaines on nettoya la fabrique, mais les
Chpigouline, sans qu'on sût pourquoi, y arrêtèrent le travail.
L'un des deux frères résidait constamment à Pétersbourg; l'autre,
à la suite des mesures de désinfection prises par l'autorité, se
rendit à Moscou. L'intendant chargé de régler les comptes vola
effrontément les ouvriers; ceux-ci commencèrent à murmurer,
voulurent toucher ce qui leur était dû et allèrent bêtement se
plaindre à la police; du reste, ils ne criaient pas trop et
présentaient leurs réclamations avec assez de calme. Ce fut sur
ces entrefaites qu'on remit au gouvernement les proclamations
trouvées par l'intendant.

Pierre Stépanovitch ne se fit point annoncer et pénétra dans le
cabinet d'André Antonovitch avec le sans façon d'un ami, d'un
intime; d'ailleurs, en ce moment, c'était Julie Mikhaïlovna qui
l'avait envoyé. En l'apercevant, Von Lembke laissa voir un
mécontentement très marqué, et, au lieu d'aller au devant de lui,
s'arrêta près de la table. Avant l'arrivée du visiteur, il se
promenait dans la chambre, où il s'entretenait en tête-à-tête avec
un employé de sa chancellerie, un gauche et maussade Allemand du
nom de Blum, qu'il avait amené de Pétersbourg, malgré la très vive
opposition de Julie Mikhaïlovna. À l'apparition de Pierre
Stépanovitch, l'employé se dirigea vers la porte, mais il ne
sortit pas. Le jeune homme crut même remarquer qu'il échangeait un
regard d'intelligence avec son supérieur.

-- Oh! oh! je vous y prends, administrateur sournois! cria
gaiement Pierre Stépanovitch, et il couvrit avec sa main une
proclamation qui se trouvait sur la table, -- cela va augmenter
votre collection, hein?

André Antonovitch rougit, et sa physionomie prit une expression de
mauvaise humeur plus accentuée encore.

-- Laissez, laissez cela tout de suite! cria-t-il tremblant de
colère, -- et ne vous avisez pas, monsieur...

-- Qu'est-ce que vous avez? On dirait que vous êtes fâché?

-- Permettez-moi de vous faire observer, monsieur, que désormais
je suis décidé à ne plus tolérer votre sans façon, je vous prie de
vous en souvenir...

-- Ah! diable, c'est qu'il est fâché en effet!

-- Taisez-vous donc, taisez-vous! vociféra Von Lembke en frappant
du pied, -- n'ayez pas l'audace...

Dieu sait quelle tournure les choses menaçaient de prendre. Hélas!
il y avait ici une circonstance ignorée de Pierre Stépanovitch et
de Julie Mikhaïlovna elle-même. Depuis quelques jours, le
malheureux André Antonovitch avait l'esprit si dérangé qu'il en
était venu à soupçonner _in petto_ Pierre Stépanovitch d'être
l'amant de sa femme. Lorsqu'il se trouvait seul, la nuit surtout,
cette pensée le faisait cruellement souffrir.

-- Je pensais que quand un homme vous retient deux soirs de suite
jusqu'après minuit pour vous lire son roman en tête-à-tête, il
oublie lui-même la distance qui le sépare de vous... Julie
Mikhaïlovna me reçoit sur un pied d'intimité; comment vous
déchiffrer? répliqua non sans dignité Pierre Stépanovitch. -- À
propos, voici votre roman, ajouta-t-il en déposant sur la table un
gros cahier roulé en forme de cylindre et soigneusement enveloppé
dans un papier bleu.

Lembke rougit et se troubla.

-- Où donc l'avez-vous trouvé? demanda-t-il aussi froidement qu'il
le put, mais sa joie était visible malgré tous les efforts qu'il
faisait pour la cacher.

-- Figurez-vous qu'il avait roulé derrière la commode. Quand je
suis rentré l'autre jour, je l'aurai jeté trop brusquement sur ce
meuble. C'est avant-hier seulement qu'on l'a retrouvé, en lavant
les parquets, mais vous m'avez donné bien de l'ouvrage.

Le gouverneur, voulant conserver un air de sévérité, baissa les
yeux.

-- Vous êtes cause que depuis deux nuits je n'ai pas dormi. --
Voilà déjà deux jours que le manuscrit est retrouvé; si je ne vous
l'ai pas rendu tout de suite, c'est parce que je tenais à le lire
d'un bout à l'autre, et, comme je n'ai pas le temps pendant la
journée, j'ai dû y consacrer mes nuits. Eh bien, je suis mécontent
de ce roman: l'idée ne me plaît pas. Peu importe après tout, je
n'ai jamais été un critique; d'ailleurs, quoique mécontent,
batuchka, je n'ai pas pu m'arracher à cette lecture! Les chapitres
IV et V, c'est... c'est... le diable sait quoi! Et que d'humour
vous avez fourré là-dedans! j'ai bien ri. Comme vous savez
pourtant provoquer l'hilarité sans que cela paraisse! Dans les
chapitres IX et X il n'est question que d'amour, ce n'est pas mon
affaire, mais cela produit tout de même de l'effet. Pour ce qui
est de la fin, oh! je vous battrais volontiers. Voyons, quelle est
votre conclusion? Toujours l'éternelle balançoire, la
glorification du bonheur domestique: vos personnages se marient,
ont beaucoup d'enfants et font bien leurs affaires! Vous enchantez
le lecteur, car moi-même, je le répète, je n'ai pas pu m'arracher
à votre roman, mais vous n'en êtes que plus coupable. Le public
est bête, les hommes intelligents devraient l'éclairer, et vous au
contraire... Allons, assez, adieu. Une autre fois ne vous fâchez
pas; j'étais venu pour vous dire deux petits mots urgents; mais
vous êtes si mal disposé...

André Antonovitch, pendant ce temps, avait serré son manuscrit
dans une bibliothèque en bois de chêne et fait signe à Blum de se
retirer. L'employé obéit d'un air de chagrin.

-- Je ne suis pas mal disposé, seulement... j'ai toujours des
ennuis, grommela le gouverneur.

Quoiqu'il eût prononcé ces mots en fronçant les sourcils, sa
colère avait disparu; il s'assit près de la table.

-- Asseyez-vous, continua-t-il, -- et dites-moi vos deux mots. Je
ne vous avais pas vu depuis longtemps, Pierre Stépanovitch;
seulement, à l'avenir, n'entrez plus brusquement comme cela... on
est quelquefois occupé...

-- C'est une habitude que j'ai...

-- Je le sais et je crois que vous n'y mettez aucune mauvaise
intention, mais parfois on a des soucis... Asseyez-vous donc.

Pierre Stépanovitch s'assit à la turque sur le divan.

III

-- Ainsi vous avez des soucis; est-il possible que ce soit à cause
de ces niaiseries? dit-il en montrant la proclamation. -- Je vous
apporterai de ces petites feuilles autant que vous en voudrez,
j'ai fait connaissance avec elles dans le gouvernement de Kh...

-- Pendant que vous étiez là?

-- Naturellement, ce n'était pas en mon absence. Elle a aussi une
vignette, une hache est dessinée au haut de la page. Permettez (il
prit la proclamation); en effet, la hache y est bien, c'est
exactement la même.

-- Oui, il y a une hache. Vous voyez la hache.

-- Eh bien, c'est là ce qui vous fait peur?

-- Il ne s'agit pas de la hache... du reste, je n'ai pas peur,
mais cette affaire... c'est une affaire telle, il y a ici des
circonstances...

-- Lesquelles? Parce que cela a été apporté à la fabrique? Hé, hé.
Mais, vous savez, bientôt les ouvriers de cette fabrique
rédigeront eux-mêmes des proclamations.

-- Comment cela? demanda sévèrement Von Lembke.

-- C'est ainsi. Ayez l'oeil sur eux. Vous êtes un homme trop mou,
André Antonovitch; vous écrivez des romans. Or, ici, il faudrait
procéder à l'ancienne manière.

-- Comment, à l'ancienne manière? Que me conseillez-vous? On a
nettoyé la fabrique, j'ai donné des ordres, et ils ont été
exécutés.

-- Mais les ouvriers s'agitent. Vous devriez les faire fustiger
tous, ce serait une affaire finie.

-- Ils s'agitent? C'est une absurdité; j'ai donné des ordres, et
l'on a désinfecté la fabrique.

-- Eh! André Antonovitch, vous êtes un homme mou!

-- D'abord je suis loin d'être aussi mou que vous le dites, et
ensuite... répliqua Von Lembke froissé. Il ne se prêtait à cette
conversation qu'avec répugnance et seulement dans l'espoir que le
jeune homme lui dirait quelque chose de nouveau.

-- A-ah! encore une vieille connaissance! interrompit Pierre
Stépanovitch en dirigeant ses regards vers un autre document placé
sous un presse-papier; c'était une petite feuille qui ressemblait
aussi à une proclamation et qui avait été évidemment imprimée à
l'étranger, mais elle était en vers; -- celle-là, je la sais par
coeur: _Une personnalité éclairée!_ Voyons un peu; en effet, c'est
la _Personnalité éclairée._ J'étais encore à l'étranger quand j'ai
fait la connaissance de cette personnalité. Où l'avez-vous
dénichée?

-- Vous dites que vous l'avez vue à l'étranger? demanda vivement
Von Lembke.

-- Oui, il y a de cela quatre mois, peut-être même cinq.

-- Que de choses vous avez vues à l'étranger! observa avec un
regard sondeur André Antonovitch.

Sans l'écouter, le jeune homme déplia le papier et lut tout haut
la poésie suivante:

_UNE PERSONNALITÉ ÉCLAIRÉE._

_Issu d'une obscure origine,_
_Au milieu du peuple il grandit;_
_Sur lui le tyran et le barine_
_Firent peser leur joug maudit._

_Mais, bravant toutes les menaces_
_D'un gouvernement détesté,_
_Cet homme fut parmi les masses_
_L'apôtre de la liberté._

_Dès le début de sa carrière,_
_Pour se dérober au bourreau,_
_Il dut sur la terre étrangère_
_Aller planter son fier drapeau._

_Et le peuple rempli de haines_
_Depuis Smolensk jusqu'à Tachkent,_
_Attendait pour briser ses chaînes_
_Le retour de l'étudiant._

_La multitude impatiente_
_N'attendait de lui qu'un appel_
_Pour engager la lutte ardente,_
_Renverser le trône et l'autel,_

_Puis, en tout lieu, village ou ville,_
_Abolir la propriété,_
_Le mariage et la famille,_
_Ces fléaux de l'humanité!_

-- Sans doute on a pris cela chez l'officier, hein? demanda Pierre
Stépanovitch.

-- Vous connaissez aussi cet officier?

-- Certainement. J'ai banqueté avec lui pendant deux jours. Il
faut qu'il soit devenu fou.

-- Il n'est peut-être pas fou.

-- Comment ne le serait-il pas, puisqu'il s'est mis à mordre?

-- Mais, permettez, si vous avez vu ces vers à l'étranger et
qu'ensuite on les trouve ici chez cet officier...

-- Eh bien? C'est ingénieux! Il me semble, André Antonovitch, que
vous me faites subir un interrogatoire? Écoutez, commença soudain
Pierre Stépanovitch avec une gravité extraordinaire. -- Ce que
j'ai vu à l'étranger, je l'ai fait connaître à quelqu'un lorsque
je suis rentré en Russie, et mes explications ont été jugées
satisfaisantes, autrement votre ville n'aurait pas en ce moment le
bonheur de me posséder. Je considère que mon passé est liquidé et
que je n'ai de compte à rendre à personne. Je l'ai liquidé non en
me faisant dénonciateur, mais en agissant comme ma situation me
forçait d'agir. Ceux qui ont écrit à Julie Mikhaïlovna connaissent
la chose, et ils m'ont représenté à elle comme un honnête homme...
Allons, au diable tout cela! J'étais venu pour vous entretenir
d'une affaire sérieuse, et vous avez bien fait de renvoyer votre
ramoneur. L'affaire a de l'importance pour moi, André Antonovitch;
j'ai une prière instante à vous adresser.

-- Une prière? Hum, parlez, je vous écoute, et, je l'avoue, avec
curiosité. Et j'ajoute qu'en général vous m'étonnez passablement,
Pierre Stépanovitch.

Von Lembke était assez agité. Pierre Stépanovitch croisa ses
jambes l'une sur l'autre.

-- À Pétersbourg, commença-t-il, -- j'ai été franc sur beaucoup de
choses, mais sur d'autres, celle-ci, par exemple (il frappa avec
son doigt sur la _Personnalité éclairée), _j'ai gardé le silence,
d'abord parce que ce n'était pas la peine d'en parler, ensuite
parce que je me suis borné à donner les éclaircissements qu'on m'a
demandés. Je n'aime pas, en pareil cas, à aller moi-même au devant
des questions; c'est, à mes yeux, ce qui fait la différence entre
le coquin et l'honnête homme obligé de céder aux circonstances...
Eh bien, en un mot, laissons cela de côté. Mais maintenant...
maintenant que ces imbéciles... puisque aussi bien cela est
découvert, qu'ils sont dans vos mains et que, je le vois, rien ne
saurait vous échapper, -- car vous êtes un homme vigilant, --
je... je... eh bien, oui, je... en un mot, je suis venu vous
demander la grâce de l'un d'eux, un imbécile aussi, disons même un
fou; je vous la demande au nom de sa jeunesse, de ses malheurs, au
nom de votre humanité... Ce n'est pas seulement dans vos romans
que vous êtes humain, je suppose! acheva-t-il avec une sorte
d'impatience brutale.

Bref, le visiteur avait l'air d'un homme franc, mais maladroit,
inhabile, trop exclusivement dominé par des sentiments généreux et
par une délicatesse peut-être excessive; surtout il paraissait
borné: ainsi en jugea tout de suite Von Lembke. Depuis longtemps,
du reste, c'était l'idée qu'il se faisait de Pierre Stépanovitch,
et, durant ces derniers huit jours notamment, il s'était maintes
fois demandé avec colère, dans la solitude de son cabinet, comment
un garçon si peu intelligent avait pu si bien réussir auprès de
Julie Mikhaïlovna.

-- Pour qui donc intercédez-vous, et que signifient vos paroles?
questionna-t-il en prenant un ton majestueux pour cacher la
curiosité qui le dévorait.

-- C'est... c'est... diable... Ce n'est pas ma faute si j'ai
confiance en vous! Ai-je tort de vous considérer comme un homme
plein de noblesse, et surtout sensé... je veux dire capable de
comprendre... diable...

Le malheureux, évidemment, avait bien de la peine à accoucher.

-- Enfin comprenez, poursuivit-il, -- comprenez qu'en vous le
nommant, je vous le livre; c'est comme si je le dénonçais, n'est-
ce pas? N'est-il pas vrai?

-- Mais comment puis-je deviner, si vous ne vous décidez pas à
parler plus clairement?

-- C'est vrai, vous avez toujours une logique écrasante, diable...
eh bien, diable ... cette «personnalité éclairée», cet «étudiant»,
c'est Chatoff... vous savez tout!

-- Chatoff? Comment, Chatoff?

-- Chatoff, c'est l'»étudiant» dont, comme vous voyez, il est
question dans cette poésie. Il demeure ici; c'est un ancien serf;
tenez, c'est lui qui a donné un soufflet...

-- Je sais, je sais! fit le gouverneur en clignant les yeux, --
mais, permettez, de quoi donc, à proprement parler, est-il accusé,
et quel est l'objet de votre démarche?

-- Eh bien, je vous prie de le sauver, comprenez-vous? Il y a huit
ans que je le connais, et j'ai peut-être été son ami, répondit
avec véhémence Pierre Stépanovitch. -- Mais je n'ai pas à vous
rendre compte de ma vie passée, poursuivit-il en agitant le bras,
-- tout cela est insignifiant, ils sont au nombre de trois et
demi, et en y ajoutant ceux de l'étranger, on n'arriverait pas à
la dizaine. L'essentiel, c'est que j'ai mis mon espoir dans votre
humanité, dans votre intelligence. Vous comprendrez la chose et
vous la présenterez sous son vrai jour, comme le sot rêve d'un
insensé... d'un homme égaré par le malheur, notez, par de longs
malheurs, et non comme une redoutable conspiration contre la
sûreté de l'État!...

Il étouffait presque.

-- Hum. Je vois qu'il est coupable des proclamations qui portent
une hache en frontispice, observa presque majestueusement André
Antonovitch; -- permettez pourtant, s'il est seul, comment a-t-il
pu les répandre tant ici que dans les provinces et même dans le
gouvernement de Kh...? Enfin, ce qui est le point le plus
important, où se les est-il procurées?

-- Mais je vous dis que, selon toute apparence, ils se réduisent à
cinq, mettons dix, est-ce que je sais?

-- Vous ne le savez pas?

-- Comment voulez-vous que je le sache, le diable m'emporte?

-- Cependant vous savez que Chatoff est un des conjurés?

-- Eh! fit Pierre Stépanovitch avec un geste de la main comme pour
détourner le coup droit que lui portait Von Lembke; -- allons,
écoutez, je vais vous dire toute la vérité: pour ce qui est des
proclamations, je ne sais rien, c'est-à-dire absolument rien, le
diable m'emporte, vous comprenez ce qui signifie le mot rien?...
Eh bien, sans doute, il y a ce sous-lieutenant et un ou deux
autres... peut-être aussi Chatoff et encore un cinquième, voilà
tout, c'est une misère... Mais c'est pour Chatoff que je suis venu
vous implorer, il faut le sauver parce que cette poésie est de
lui, c'est son oeuvre personnelle, et il l'a fait imprimer à
l'étranger; voilà ce que je sais de science certaine. Quant aux
proclamations, je ne sais absolument rien.

-- Si les vers sont de lui, les proclamations en sont certainement
aussi. Mais sur quelles données vous fondez-vous pour soupçonner
M. Chatoff?

Comme un homme à bout de patience, Pierre Stépanovitch tira
vivement de sa poche un portefeuille et y prit une lettre.

-- Voici mes données! cria-t-il en la jetant sur la table.

Le gouverneur la déplia; c'était un simple billet écrit six mois
auparavant et adressé de Russie à l'étranger; il ne contenait que
les deux lignes suivantes:

-- «Je ne puis imprimer ici la _Personnalité éclairée, _pas plus
qu'autre chose; imprimez à l'étranger.

«Iv. Chatoff.»

Von Lembke regarda fixement Pierre Stépanovitch. Barbara Pétrovna
avait dit vrai: les yeux du gouverneur ressemblaient un peu à ceux
d'un mouton, dans certains moments surtout.

-- C'est-à-dire qu'il a écrit ces vers ici il y a six mois, se
hâta d'expliquer Pierre Stépanovitch, -- mais qu'il n'a pu les y
imprimer clandestinement, voilà pourquoi il demande qu'on les
imprime à l'étranger... Est-ce clair?

-- Oui, c'est clair, mais à qui demande-t-il cela? Voilà ce qui
n'est pas encore clair, observa insidieusement Von Lembke.

-- Mais à Kiriloff donc, enfin; la lettre a été adressée à
Kiriloff à l'étranger... Est-ce que vous ne le saviez pas? Tenez,
ce qui me vexe, c'est que peut-être vous faites l'ignorant vis-à-
vis de moi, alors que vous êtes depuis longtemps instruit de tout
ce qui concerne ces vers! Comment donc se trouvent-ils sur votre
table? Vous avez bien su vous les procurer! Pourquoi me mettez-
vous à la question, s'il en est ainsi?

Il essuya convulsivement avec son mouchoir la sueur qui ruisselait
de son front.

-- Je sais peut-être bien quelque chose... répondit vaguement
André Antonovitch; -- mais qui donc est ce Kiriloff?

-- Eh bien! mais c'est un ingénieur arrivé depuis peu ici, il a
servi de témoin à Stavroguine, c'est un maniaque, un fou; dans le
cas de votre sous-lieutenant il n'y a peut-être, en effet, qu'un
simple accès de fièvre chaude, mais celui-là, c'est un véritable
aliéné, je vous le garantis. Eh! André Antonovitch, si le
gouvernement savait ce que sont ces gens, il ne sévirait pas
contre eux. Ce sont tous autant d'imbéciles: j'ai eu l'occasion de
les voir en Suisse et dans les congrès.

-- C'est de là qu'ils dirigent le mouvement qui se produit ici?

-- Mais à qui donc appartient cette direction? Ils sont là trois
individus et demi. Rien qu'à les voir, l'ennui vous prend. Et
qu'est-ce que ce mouvement d'ici? Il se réduit à des
proclamations, n'est-ce pas? Quant à leurs adeptes, quels sont-
ils? Un sous-lieutenant atteint de _delirium tremens_ et deux ou
trois étudiants! Vous êtes un homme intelligent, voici une
question que je vous soumets: Pourquoi ne recrutent-ils pas des
individualités plus marquantes? Pourquoi sont-ce toujours des
jeunes gens qui n'ont pas atteint leur vingt-deuxième année? Et
encore sont-ils nombreux? Je suis sûr qu'on a lancé à leurs
trousses un million de limiers, or combien en a-t-on découvert?
Sept. Je vous le dis, c'est ennuyeux.

Lembke écoutait attentivement, mais l'expression de son visage
pouvait se traduire par ces mots: «On ne nourrit pas un rossignol
avec des fables.»

-- Permettez, pourtant: vous affirmez que le billet a été envoyé à
l'étranger, mais il n'y a pas ici d'adresse, comment donc savez-
vous que le destinataire était M. Kiriloff, que le billet a été
adressé à l'étranger et... et... qu'il a été écrit en effet par
M. Chatoff?

-- Vous n'avez qu'à comparer l'écriture de ce billet avec celle de
M. Chatoff. Quelque signature de lui doit certainement se trouver
parmi les papiers de votre chancellerie. Quant à ce fait que le
billet était adressé à Kiriloff, je n'en puis douter, c'est lui-
même qui me l'a montré.

-- Alors vous-même...

-- Eh! oui, moi-même... On m'a montré bien des choses pendant mon
séjour là-bas. Pour ce qui est de ces vers, ils sont censés avoir
été adressés par feu Hertzen à Chatoff, lorsque celui-ci errait à
l'étranger. Hertzen les aurait écrits soit en mémoire d'une
rencontre avec lui, soit par manière d'éloge, de recommandations,
que sais-je? Chatoff lui-même répand ce bruit parmi les jeunes
gens: Voilà, dit-il, ce que Hertzen pensait de moi.

La lumière se fit enfin dans l'esprit du gouverneur.

-- Te-te-te, je me disais: Des proclamations, cela se comprend,
mais des vers, pourquoi?

-- Eh! qu'y a-t-il là d'étonnant pour vous? Et le diable sait
pourquoi je me suis mis à jaser ainsi! Écoutez, accordez-moi la
grâce de Chatoff, et que le diable emporte tous les autres, y
compris même Kiriloff qui, maintenant, se tient caché dans la
maison Philippoff où Chatoff habite aussi. Ils ne s'aiment pas,
parce que je suis revenu... mais promettez-moi le salut de
Chatoff, et je vous les servirai tous sur la même assiette. Je
vous serai utile, André Antonovitch! J'estime que ce misérable
petit groupe se compose de neuf ou dix individus. Moi-même, je les
recherche, c'est une enquête que j'ai entreprise de mon propre
chef. Nous en connaissons déjà trois: Chatoff, Kiriloff et le
sous-lieutenant. Pour les autres, je n'ai encore que des
soupçons... du reste, je ne suis pas tout à fait myope. C'est
comme dans le gouvernement de Kh...: les propagateurs d'écrits
séditieux qu'on a arrêtés étaient deux étudiants, un collégien,
deux gentilshommes de douze ans, un professeur de collège, et un
ancien major, sexagénaire abruti par la boisson; voilà tout, et
croyez bien qu'il n'y en avait pas d'autres; on s'est même étonné
qu'ils fussent si peu nombreux... Mais il faut six jours. J'ai
déjà tout calculé: six jours, pas un de moins. Si vous voulez
arriver à un résultat, laissez-les tranquilles encore pendant six
jours, et je vous les livrerai tous dans le même paquet; mais si
vous bougez avant l'expiration de ce délai, la nichée s'envolera.
Seulement donnez-moi Chatoff. Je m'intéresse à Chatoff... Le mieux
serait de le faire venir secrètement ici, dans votre cabinet, et
d'avoir avec lui un entretien amical; vous l'interrogeriez, vous
lui déclareriez que vous savez tout... À coup sûr, lui-même se
jettera à vos pieds en pleurant! C'est un homme nerveux, accablé
par le malheur; sa femme s'amuse avec Stavroguine. Caressez-le, et
il vous fera les aveux les plus complets, mais il faut six
jours... Et surtout, surtout pas une syllabe à Julie Mikhaïlovna.
Le secret. Pouvez-vous me promettre que vous vous tairez?

-- Comment? fit Von Lembke en ouvrant de grands yeux, -- mais est-
ce que vous n'avez rien... révélé à Julie Mikhaïlovna?

-- À elle? Dieu m'en préserve! E-eh, André Antonovitch! Voyez-
vous, j'ai pour elle une grande estime, j'apprécie fort son
amitié... tout ce que vous voudrez... mais je ne suis pas un
niais. Je ne la contredis pas, car il est dangereux de la
contredire, vous le savez vous-même. Je lui ai peut-être dit un
petit mot, parce qu'elle aime cela; mais quant à m'ouvrir à elle
comme je m'ouvre maintenant à vous, quant à lui confier les noms
et les circonstances, pas de danger, batuchka! Pourquoi en ce
moment m'adressé-je à vous? Parce que, après tout, vous êtes un
homme, un homme sérieux et possédant une longue expérience du
service. Vous avez appris à Pétersbourg comment il faut procéder
dans de pareilles affaires. Mais si, par exemple, je révélais ces
ceux noms à Julie Mikhaïlovna, elle se mettrait tout de suite à
battre la grosse caisse... Elle veut esbroufer la capitale. Non,
elle est trop ardente, voilà!

-- Oui, il y a en elle un peu de cette fougue... murmura non sans
satisfaction André Antonovitch, mais en même temps il trouvait de
fort mauvais goût la liberté avec laquelle ce malappris
s'exprimait sur le compte de Julie Mikhaïlovna. Cependant Pierre
Stépanovitch jugea sans doute qu'il n'en avait pas encore dit
assez, et qu'il devait insister davantage sur ce point pour
achever la conquête de Lembke.

-- Oui, comme vous le dites, elle a trop de fougue, reprit-il; --
qu'elle soit une femme de génie, une femme littéraire, c'est
possible, mais elle effraye les moineaux. Elle ne pourrait
attendre, je ne dis pas six jours, mais six heures. E-eh! André
Antonovitch, gardez-vous d'imposer à une femme un délai de six
jours! Voyons, vous me reconnaissez quelque expérience, du moins
dans ces affaires-là; je sais certaines choses, et vous-même
n'ignorez pas que je puis les savoir. Si je vous demande six
jours, ce n'est point par caprice, mais parce que la circonstance
l'exige.

-- J'ai ouï dire... commença avec hésitation le gouverneur, --
j'ai ouï dire qu'à votre retour de l'étranger vous aviez témoigné
à qui de droit... comme un regret de vos agissements passés?

-- Eh bien?

-- Naturellement, je n'ai pas la prétention de m'immiscer... mais
il m'a toujours semblé qu'ici vous parliez dans un tout autre
style, par exemple, sur la religion chrétienne, sur les
institutions sociales, et, enfin, sur le gouvernement...

-- Eh! j'ai dit bien des choses! Je suis toujours dans les mêmes
idées, seulement je désapprouve la manière dont ces imbéciles les
appliquent, voilà tout. Cela a-t-il le sens commun de mordre les
gens à l'épaule? Réserve faite de la question d'opportunité, vous
avez reconnu vous-même que j'étais dans le vrai.

-- Ce n'est pas sur ce point proprement dit que je suis tombé
d'accord avec vous.

-- Vous pesez chacune de vos paroles, hé, hé! Homme circonspect!
observa gaiement Pierre Stépanovitch. -- Écoutez, mon père, il
fallait que j'apprisse à vous connaître, eh bien, voilà pourquoi
je vous ai parlé dans mon style. Ce n'est pas seulement avec vous,
mais avec bien d'autres que j'en use ainsi. J'avais peut-être
besoin de connaître votre caractère.

-- Pourquoi?

-- Est-ce que je sais pourquoi? répondit avec un nouveau rire le
visiteur. -- Voyez-vous, cher et très estimé André Antonovitch,
vous êtes rusé, mais pas encore assez pour deviner _cela_,
comprenez-vous? Peut-être que vous comprenez? Quoique, à mon
retour de l'étranger, j'aie donné des explications à qui de droit
(et vraiment je ne sais pourquoi un homme dévoué à certaines idées
ne pourrait pas agir dans l'intérêt de ses convictions...),
cependant personne _là_ ne m'a encore chargé d'étudier votre
caractère, et je n'ai encore reçu _de là_ aucune mission
semblable. Examinez vous-même: au lieu de réserver pour vous la
primeur de mes révélations, n'aurais-je pas pu les adresser
directement _là_, c'est-à-dire aux gens à qui j'ai fait mes
premières déclarations? Certes, si j'avais en vue un profit
pécuniaire ou autre, ce serait de ma part un bien sot calcul que
d'agir comme je le fais, car, maintenant, c'est à vous et non à
moi qu'on saura gré en haut lieu de la découverte du complot. Je
ne me préoccupe ici que de Chatoff, ajouta noblement Pierre
Stépanovitch, -- mon seul motif est l'intérêt que m'inspire un
ancien ami... Mais n'importe, quand vous prendrez la plume pour
écrire _là_, eh bien, louez-moi, si vous voulez... je ne vous
contredirai pas, hé, hé! Adieu pourtant, je me suis éternisé chez
vous, et je n'aurais pas dû tant bavarder, s'excusa-t-il non sans
grâce.

En achevant ces mots, il se leva.

-- Au contraire, je suis enchanté que l'affaire soit, pour ainsi
dire, précisée, répondit d'un air non moins aimable Von Lembke qui
s'était levé aussi; les dernières paroles de son interlocuteur
l'avaient visiblement rasséréné. -- J'accepte vos services avec
reconnaissance, et soyez sûr que de mon côté je ne négligerai rien
pour appeler sur votre zèle l'attention du gouvernement...

-- Six jours, l'essentiel, c'est ce délai de six jours; durant ce
laps de temps ne bougez pas, voilà ce qu'il me faut.

-- Bien.

-- Naturellement, je ne vous lie pas les mains, je ne me le
permettrais pas. Vous ne pouvez vous dispenser de faire des
recherches; seulement n'effrayez pas la nichée avant le moment
voulu, je compte pour cela sur votre intelligence et votre
habileté pratique. Mais vous devez avoir un joli stock de
mouchards et de limiers de toutes sortes, hé, hé! remarqua d'un
ton badin Pierre Stépanovitch.

-- Pas tant que cela, dit agréablement le gouverneur. -- C'est un
préjugé chez les jeunes gens de croire que nous en avons une si
grande quantité... Mais, à propos, permettez-moi une petite
question: si ce Kiriloff a été le témoin de Stavroguine, alors
M. Stavroguine se trouve aussi dans le même cas...

-- Pourquoi Stavroguine?

-- Puisqu'ils sont si amis?

-- Eh! non, non, non! Ici vous faites fausse route, tout malin que
vous êtes. Et même vous m'étonnez. Je pensais que sur celui-là
vous n'étiez pas sans renseignements... Hum, Stavroguine, c'est
tout le contraire, je dis: tout le contraire... Avis au lecteur.

-- Vraiment! Est-ce possible? fit Von Lembke d'un ton
d'incrédulité. -- Julie Mikhaïlovna m'a dit avoir reçu de
Pétersbourg des informations donnant à croire qu'il a été envoyé
ici, pour ainsi dire, avec certaines instructions...

-- Je ne sais rien, rien, absolument rien. Adieu. Avis au lecteur!

Sur ce, le jeune homme s'élança vers la porte.

-- Permettez, Pierre Stépanovitch, permettez, cria le gouverneur,
-- deux mots encore au sujet d'une niaiserie, ensuite je ne vous
retiens plus.

Il ouvrit un des tiroirs de son bureau et y prit un pli.

-- Voici un petit document qui se rapporte à la même affaire; je
vous prouve par cela même que j'ai en vous la plus grande
confiance. Tenez, vous me direz votre opinion.

Ce pli était à l'adresse de Von Lembke qui l'avait reçu la veille,
et il contenait une lettre anonyme fort étrange. Pierre
Stépanovitch lut avec une extrême colère ce qui suit:

«Excellence!

«Car votre tchin vous donne droit à ce titre. Par la présente je
vous informe d'un attentat tramé contre la vie des hauts
fonctionnaires et de la patrie, car cela y mène directement. Moi-
même j'en ai distribué pendant une multitude d'années. C'est aussi
de l'impiété. Un soulèvement se prépare, et il y a plusieurs
milliers de proclamations, chacune d'elles mettra en mouvement
cent hommes tirant la langue, si l'autorité ne prend des mesures,
car on promet une foule de récompenses, et la populace est bête,
sans compter l'eau-de-vie. Si vous voulez une dénonciation pour le
salut de la patrie ainsi que des églises et des icônes, seul je
puis la faire. Mais à condition que seul entre tous je recevrai
immédiatement de la troisième section mon pardon par le
télégraphe; quant aux autres, qu'ils soient livrés à la justice.
Pour signal, mettez chaque soir, à sept heures, une bougie à la
fenêtre de la loge du suisse. En l'apercevant, j'aurai confiance
et je viendrai baiser la main miséricordieuse envoyée de la
capitale, mais à condition que j'obtiendrai une pension, car
autrement avec quoi vivrai-je? Vous n'aurez pas à vous en
repentir, vu que le gouvernement vous donnera une plaque. Motus,
sinon ils me tordront le cou.

«L'homme lige de Votre Excellence, qui baise la trace de vos pas,
le libre penseur repentant,

«INCOGNITO.»

Von Lembke expliqua que la lettre avait été déposée la veille dans
la loge en l'absence du suisse.

-- Eh bien, qu'est-ce que vous en pensez? demanda presque
brutalement Pierre Stépanovitch.

-- J'incline à la considérer comme l'oeuvre d'un mauvais plaisant,
d'un farceur anonyme.

-- C'est la conjecture la plus vraisemblable. On ne vous monte pas
le coup.

-- Ce qui me fait croire cela, c'est surtout la bêtise de cette
lettre.

-- Vous en avez déjà reçu de semblables depuis que vous êtes ici?

-- J'en ai reçu deux, également sans signature.

-- Naturellement, les auteurs de ces facéties ne tiennent pas à se
faire connaître. D'écritures et de styles différents?

-- Oui.

-- Et bouffonnes comme celles-ci?

-- Oui, bouffonnes, et, vous savez... dégoûtantes.

-- Eh bien, puisque ce n'est pas la première fois qu'on vous
adresse pareilles pasquinades, cette lettre doit sûrement provenir
d'une officine analogue.

-- D'autant plus qu'elle est idiote. Ces gens-là sont instruits,
et, à coup sûr, ils n'écrivent pas aussi bêtement.

-- Sans doute, sans doute.

--Mais si cette lettre émanait en effet de quelqu'un qui offrit
réellement ses services comme dénonciateur?

-- C'est invraisemblable, répliqua sèchement Pierre Stépanovitch.
-- Ce pardon que la troisième section doit envoyer par le
télégraphe, cette demande d'une pension, qu'est-ce que cela
signifie? La mystification est évidente.

-- Oui, oui, reconnut Von Lembke honteux de la supposition qu'il
venait d'émettre.

-- Savez-vous ce qu'il faut faire? Laissez-moi cette lettre. Je
vous en découvrirai certainement l'auteur. Je le trouverai plus
vite qu'aucun de vos agents.

-- Prenez-là, consentit André Antonovitch, non sans quelque
hésitation, il est vrai.

-- Vous l'avez montrée à quelqu'un?

-- À personne; comment donc?

-- Pas même à Julie Mikhaïlovna?

-- Ah! Dieu m'en préserve! Et, pour l'amour de Dieu, ne la lui
montrez pas non plus! s'écria Von Lembke effrayé. -- Elle serait
si agitée... et elle se fâcherait terriblement contre moi.

-- Oui, vous seriez le premier à avoir sur les doigts, elle dirait
que si l'on vous écrit ainsi, c'est parce que vous l'avez mérité.
Nous connaissons la logique des femmes. Allons, adieu. D'ici à
trois jours peut-être j'aurai découvert votre correspondant
anonyme. Surtout n'oubliez pas de quoi nous sommes convenus!

IV

Pierre Stépanovitch n'était peut-être pas bête, mais Fedka l'avait
bien jugé en disant qu'il «se représentait l'homme à sa façon, et
qu'ensuite il ne démordait plus de son idée». Le jeune homme
quitta le gouverneur, persuadé qu'il l'avait pleinement mis en
repos au moins pour six jours, délai dont il avait absolument
besoin. Or il se trompait, et cela parce que dès l'abord il avait
décidé une fois pour toutes qu'André Antonovitch était un fieffé
nigaud.

Comme tous les martyrs du soupçon, André Antonovitch croyait
toujours volontiers dans le premier moment ce qui semblait de
nature à fixer ses incertitudes. La nouvelle tournure des choses
commença par s'offrir à lui sous un aspect assez agréable, malgré
certaines complications qui ne laissaient pas de le préoccuper. Du
moins ses anciens doutes s'évanouirent. D'ailleurs, depuis
quelques jours il était si las, il sentait un tel accablement
qu'en dépit d'elle-même, son âme avait soif de repos. Mais, hélas!
il n'était pas encore tranquille. Un long séjour à Pétersbourg
avait laissé dans son esprit des traces ineffaçables. L'histoire
officielle et même secrète de la «jeune génération» lui était
assez connue, -- c'était un homme curieux, et il collectionnait
les proclamations, -- mais jamais il n'en avait compris le premier
mot. À présent il était comme dans un bois: tous ses instincts lui
faisaient pressentir dans les paroles de Pierre Stépanovitch
quelque chose d'absurde, quelque chose qui était en dehors de
toutes les formes et de toutes les conventions, -- «pourtant le
diable sait ce qui peut arriver dans cette «nouvelle génération»,
et comment s'y font les affaires», se disait-il fort perplexe.

Sur ces entrefaites, Blum qui avait guetté le départ de Pierre
Stépanovitch rentra dans le cabinet de son patron. Ce Blum
appartenait à la catégorie, fort restreinte en Russie, des
Allemands qui n'ont pas de chance. Parent éloigné et ami d'enfance
de Von Lembke, il lui avait voué un attachement sans bornes. Du
reste, André Antonovitch était le seul homme au monde qui aimât
Blum; il l'avait toujours protégé, et, quoique d'ordinaire très
soumis aux volontés de son épouse, il s'était toujours refusé à
lui sacrifier cet employé qu'elle détestait. Dans les premiers
temps de son mariage Julie Mikhaïlovna avait eu beau jeter feu et
flamme, recourir même à l'évanouissement, Von Lembke était resté
inébranlable.

Physiquement, Blum était un homme roux, grand, voûté, à la
physionomie maussade et triste. Il joignait à une extrême humilité
un entêtement de taureau. Chez nous il vivait fort retiré, ne
faisait point de visites et ne s'était lié qu'avec un pharmacien
allemand. Depuis longtemps Von Lembke l'avait mis dans la
confidence de ses peccadilles littéraires. Durant des six heures
consécutives le pauvre employé était condamné à entendre la
lecture du roman de son supérieur, il suait à grosses gouttes,
luttait de son mieux contre le sommeil et s'efforçait de sourire;
puis, de retour chez lui, il déplorait avec sa grande perche de
femme la malheureuse faiblesse de leur bienfaiteur pour la
littérature russe.

Lorsque Blum entra, André Antonovitch le regarda d'un air de
souffrance.

-- Je te prie, Blum, de me laisser en repos, se hâta-t-il de lui
dire, voulant évidemment l'empêcher de reprendre la conversation
que l'arrivée de Pierre Stépanovitch avait interrompue.

-- Et pourtant cela pourrait se faire de la façon la plus
discrète, sans attirer aucunement l'attention; vous avez de pleins
pouvoirs, insista avec une fermeté respectueuse l'employé qui,
l'échine courbée, s'avançait à petits pas vers le gouverneur.

-- Blum, tu m'es tellement dévoué que ton zèle m'épouvante.

-- Vous dites toujours des choses spirituelles, et, satisfait de
vos paroles, vous vous endormez tranquillement, mais par cela même
vous vous nuisez.

-- Blum, je viens de me convaincre que ce n'est pas du tout cela,
pas du tout.

-- N'est-ce pas d'après les paroles de ce jeune homme fourbe et
dépravé que vous-même soupçonnez? Il vous a amadoué en faisant
l'éloge de votre talent littéraire.

-- Blum, tu dérailles; ton projet est une absurdité, te dis-je.
Nous ne trouverons rien, nous provoquerons un vacarme terrible,
ensuite on se moquera de nous, et puis Julie Mikhaïlovna...

L'employé, la main droite appuyée sur son coeur, s'approcha d'un
pas ferme de Von Lembke.

-- Nous trouverons incontestablement tout ce que nous cherchons,
répondit-il; -- la descente se fera à l'improviste, de grand
matin; nous aurons tous les ménagements voulus pour la personne,
et nous respecterons strictement les formes légales. Des jeunes
gens qui sont allés là plus d'une fois, Liamchine et Téliatnikoff,
assurent que nous y trouverons tout ce que nous désirons. Personne
ne s'intéresse à M. Verkhovensky. La générale Stavroguine lui a
ouvertement retiré sa protection, et tous les honnêtes gens, si
tant est qu'il en existe dans cette ville de brutes, sont
convaincus que là s'est toujours cachée la source de l'incrédulité
et du socialisme. Il a chez lui tous les livres défendus, les
_Pensées_ de Ryléieff[18], les oeuvres complètes de Hertzen... À
tout hasard j'ai un catalogue approximatif...

-- Ô mon Dieu, ces livres sont dans toutes les bibliothèques; que
tu es simple, mon pauvre Blum!

-- Et beaucoup de proclamations, continua l'employé sans écouter
son supérieur. -- Nous finirons par découvrir infailliblement
l'origine des écrits séditieux qui circulent maintenant ici. Le
jeune Verkhovensky me paraît très sujet à caution.

-- Mais tu confonds le père avec le fils. Ils ne s'entendent pas;
le fils se moque du père au vu et au su de tout le monde.

-- Ce n'est qu'une frime.

-- Blum, tu as juré de me tourmenter! songes-y, c'est un
personnage en vue ici. Il a été professeur, il est connu, il
criera, les plaisanteries pleuvront sur nous, et nous manquerons
tout... pense un peu aussi à l'effet que cela produira sur Julie
Mikhaïlovna!

Blum ne voulut rien entendre.

-- Il n'a été que _docent, _rien que _docent, _et il a quitté le
service sans autre titre que celui d'assesseur de collège,
répliqua-t-il en se frappant la poitrine, -- il ne possède aucune
distinction honorifique, on l'a relevé de ses fonctions parce
qu'on le soupçonnait de nourrir des desseins hostiles au
gouvernement. Il a été sous la surveillance de la police, et il
est plus que probable qu'il y est encore. En présence des
désordres qui se produisent aujourd'hui, vous avez
incontestablement le devoir d'agir. Au contraire, vous manqueriez
aux obligations de votre charge si vous vous montriez indulgent
pour le vrai coupable.

-- Julie Mikhaïlovna! Décampe, Blum! cria tout à coup Von Lembke
qui avait entendu la voix de sa femme dans la pièce voisine.

Blum frissonna, mais il tint bon.

-- Autorisez-moi donc, autorisez-moi, insista-t-il en pressant ses
deux mains contre sa poitrine.

-- Décampe! répéta en grinçant des dents André Antonovitch, --
fais ce que tu veux... plus tard... Ô mon Dieu!

La portière se souleva, et Julie Mikhaïlovna parut. Elle s'arrêta
majestueusement à la vue de Blum qu'elle toisa d'un regard
dédaigneux et offensé, comme si la seule présence de cet homme en
pareil lieu eût été une insulte pour elle. Sans rien dire,
l'employé s'inclina profondément devant la gouvernante; puis, le
corps plié en deux, il se dirigea vers la porte en marchant sur la
pointe des pieds et en écartant un peu les bras.

Blum interpréta-t-il comme une autorisation formelle la dernière
parole échappée à l'impatience de Von Lembke, ou bien ce trop zélé
serviteur crut-il pouvoir prendre sous sa propre responsabilité
une mesure qui lui paraissait impérieusement recommandée par
l'intérêt de son patron? quoi qu'il en soit, comme nous le verrons
plus loin, de cet entretien du gouverneur avec son subordonné
résulta une chose fort inattendue qui fit scandale, suscita
maintes railleries et exaspéra Julie Mikhaïlovna, bref, une chose
qui eut pour effet de dérouter définitivement André Antonovitch,
en le jetant, au moment le plus critique, dans la plus lamentable
irrésolution.

V

Pierre Stépanovitch se donna beaucoup de mouvement durant cette
journée. À peine eut-il quitté Von Lembke qu'il se mit en devoir
d'aller rue de l'Épiphanie, mais, en passant rue des Boeufs devant
la demeure où logeait Karmazinoff, il s'arrêta brusquement, sourit
et entra dans la maison. On lui répondit qu'il était attendu, ce
qui l'étonna fort, car il n'avait nullement annoncé sa visite.

Mais le grand écrivain l'attendait en effet et même depuis
l'avant-veille. Quatre jours auparavant il lui avait confié son
_Merci_ (le manuscrit qu'il se proposait de lire à la matinée
littéraire), et cela par pure amabilité, convaincu qu'il flattait
agréablement l'amour-propre de Pierre Stépanovitch en lui donnant
la primeur d'une grande chose. Depuis longtemps le jeune homme
s'était aperçu que ce monsieur vaniteux, gâté par le succès et
inabordable pour le commun des mortels, cherchait, à force de
gentillesses, à s'insinuer dans ses bonnes grâces. Il avait fini,
je crois, par se douter que Karmazinoff le considérait sinon comme
le principal meneur de la révolution russe, du moins comme une des
plus fortes têtes du parti et un des guides les plus écoutés de la
jeunesse. Il n'était pas sans intérêt pour Pierre Stépanovitch de
savoir ce que pensait «l'homme le plus intelligent de la Russie»,
mais jusqu'alors, pour certains motifs, il avait évité toute
explication avec lui.

Le grand écrivain logeait chez sa soeur qui avait épousé un
chambellan et qui possédait des propriétés dans notre province. Le
mari et la femme étaient pleins de respect pour leur illustre
parent, mais, quand il vint leur demander l'hospitalité, tous
deux, à leur extrême regret, se trouvaient à Moscou, en sorte que
l'honneur de le recevoir échut à une vieille cousine du
chambellan, une parente pauvre qui depuis longtemps remplissait
chez les deux époux l'office de femme de charge. Tout le monde
dans la maison marchait sur la pointe du pied depuis l'arrivée de
M. Karmazinoff. Presque chaque jour la vieille écrivait à Moscou
pour faire savoir comment il avait passé la nuit et ce qu'il avait
mangé; un fois elle télégraphia qu'après un dîner chez le maire de
la ville, il avait dû prendre une cuillerée d'un médicament. Elle
se permettait rarement d'entrer dans la chambre de son hôte, il
était cependant poli avec elle, mais il lui parlait d'un ton sec
et seulement dans les cas de nécessité. Lorsque entra Pierre
Stépanovitch, il était en train de manger sa côtelette du matin
avec un demi-verre de vin rouge. Le jeune homme était déjà allé
chez lui plusieurs fois et l'avait toujours trouvé à table, mais
jamais Karmazinoff ne l'avait invité à partager son repas. Après
la côtelette, on apporta une toute petite tasse de café. Le
domestique qui servait avait des gants, un frac et des bottes
molles dont on n'entendait pas le bruit.

-- A-ah! fit Karmazinoff qui se leva, s'essuya avec sa serviette
et, de la façon la plus cordiale en apparence, s'apprêta à
embrasser le visiteur. Mais celui-ci savait par expérience que,
quand le grand écrivain embrassait quelqu'un, il avait coutume de
présenter la joue et non les lèvres[19]; aussi lui-même, dans la
circonstance présente, en usa de cette manière: le baiser se borna
à une rencontre des deux joues. Sans paraître remarquer cela,
Karmazinoff reprit sa place sur le divan et indiqua aimablement à
Pierre Stépanovitch un fauteuil en face de lui. Le jeune homme
s'assit sur le siège qu'on lui montrait.

-- Vous ne... Vous ne voulez pas déjeuner? demanda le romancier
contrairement à son habitude, toutefois on voyait bien qu'il
comptait sur un refus poli. Son attente fut trompée: Pierre
Stépanovitch s'empressa de répondre affirmativement. L'expression
d'une surprise désagréable parut sur le visage de Karmazinoff,
mais elle n'eut que la durée d'un éclair; il sonna violemment, et,
malgré sa parfaite éducation, ce fut d'un ton bourru qu'il ordonna
au domestique de dresser un second couvert.

-- Que prendrez-vous: une côtelette ou du café? crut-il devoir
demander.

-- Une côtelette et du café, faites aussi apporter du vin, j'ai
une faim canine, répondit Pierre Stépanovitch qui examinait
tranquillement le costume de son amphitryon. M. Karmazinoff
portait une sorte de jaquette en ouate à boutons de nacre, mais
trop courte, ce qui faisait un assez vilain effet, vu la rotondité
de son ventre. Quoiqu'il fît chaud dans la chambre, sur ses genoux
était déployé un plaid en laine, d'une étoffe quadrillée, qui
traînait jusqu'à terre.

-- Vous êtes malade? observa Pierre Stépanovitch.

-- Non, mais j'ai peur de le devenir dans ce climat, répondit
l'écrivain de sa voix criarde; du reste, il scandait délicatement
chaque mot et susseyait à la façon des barines; -- je vous
attendais déjà hier.

-- Pourquoi donc? je ne vous avais pas promis ma visite.

-- C'est vrai, mais vous avez mon manuscrit. Vous... l'avez lu?

-- Un manuscrit? Comment?

Cette question causa le plus grand étonnement à Karmazinoff; son
inquiétude fut telle qu'il en oublia sa tasse de café.

-- Mais pourtant vous l'avez apporté avec vous? reprit-il en
regardant Pierre Stépanovitch d'un air épouvanté.

-- Ah! c'est de ce _Bonjour_ que vous parlez, sans doute...

_-- Merci._

-- N'importe. Je l'avais tout à fait oublié et je ne l'ai pas lu,
je n'ai pas le temps. Vraiment, je ne sais ce que j'en ai fait, il
n'est pas dans mes poches... je l'aurai laissé sur ma table. Ne
vous inquiétez pas, il se retrouvera.

-- Non, j'aime mieux envoyer tout de suite chez vous. Il peut se
perdre ou être volé.

-- Allons donc, qui est-ce qui le volerait? Mais pourquoi êtes-
vous si inquiet? Julie Mikhaïlovna prétend que vous avez toujours
plusieurs copies de chaque manuscrit: l'une est déposée chez un
notaire à l'étranger, une autre est à Pétersbourg, une troisième à
Moscou; vous envoyez aussi un exemplaire à une banque...

-- Mais Moscou peut brûler, et avec elle mon manuscrit. Non, il
vaut mieux que je l'envoie chercher tout de suite.

-- Attendez, le voici! dit Pierre Stépanovitch, et il tira d'une
poche de derrière un rouleau de papier à lettres de petit format,
-- il est un peu chiffonné. Figurez-vous que depuis le jour où
vous me l'avez donné, il est resté tout le temps dans ma poche
avec mon mouchoir; je n'y avais plus pensé du tout.

Karmazinoff saisit d'un geste rapide son manuscrit, l'examina avec
sollicitude, s'assura qu'il n'y manquait aucune page, puis le
déposa respectueusement sur une table particulière, mais assez
près de lui pour l'avoir à chaque instant sous les yeux.

-- À ce qu'il paraît, vous ne lisez pas beaucoup? remarqua-t-il
d'une voix sifflante.

-- Non, pas beaucoup.

-- Et en fait de littérature russe, -- rien?

-- En fait de littérature russe? Permettez, j'ai lu quelque
chose... _Le long du chemin... _ou _En chemin... _ou _Au passage,
_je ne me rappelle plus le titre. Il y a longtemps que j'ai lu
cela, cinq ans. Je n'ai pas le temps de lire.

La conversation fut momentanément suspendue.

-- À mon arrivée ici, j'ai assuré à tout le monde que vous étiez
un homme extrêmement intelligent, et maintenant, paraît-il, toute
la ville raffole de vous.

-- Je vous remercie, répondit froidement le visiteur.

On apporta le déjeuner. Pierre Stépanovitch ne fit qu'une bouchée
de sa côtelette; quant au vin et au café, il n'en laissa pas une
goutte.

-- «Sans doute ce malappris a senti toute la finesse du trait que
je lui ai décoché», se disait Karmazinoff en le regardant de
travers; «je suis sûr qu'il a dévoré avec avidité mon manuscrit,
seulement il veut se donner l'air de ne l'avoir pas lu. Mais il se
peut aussi qu'il ne mente pas, et qu'il soit réellement bête.
J'aime chez un homme de génie un peu de bêtise. Au fait, parmi eux
n'est-ce pas un génie? Du reste, que le diable l'emporte!»

Il se leva et commença à se promener d'un bout de la chambre à
l'autre, exercice hygiénique auquel il se livrait toujours après
son déjeuner.

Pierre Stépanovitch ne quitta point son fauteuil et alluma une
cigarette.

-- Vous n'êtes pas ici pour longtemps? demanda-t-il.

-- Je suis venu surtout pour vendre un bien, et maintenant je
dépends de mon intendant.

-- Il paraît que vous êtes revenu en Russie parce que vous vous
attendiez à voir là-bas une épidémie succéder à la guerre?

-- N-non, ce n'est pas tout à fait pour cela, répondit placidement
M. Karmazinoff qui, à chaque nouveau tour dans la chambre,
brandillait son pied droit d'un air gaillard. -- Le fait est que
j'ai l'intention de vivre le plus longtemps possible ajouta-t-il
avec un sourire fielleux. -- Dans la noblesse russe il y a quelque
chose qui s'use extraordinairement vite sous tous les rapports.
Mais je veux m'user le plus tard possible, et maintenant je vais
me fixer pour toujours à l'étranger; le climat y est meilleur et
l'édifice plus solide. L'Europe durera bien autant que moi, je
pense. Quel est votre avis?

-- Je n'en sais rien.

-- Hum. Si là-bas, en effet, Babylone s'écroule, sa chute sera un
grand événement (là-dessus je suis entièrement d'accord avec vous,
quoique je ne voie pas la chose si prochaine); mais ici, en
Russie, ce qui nous menace, ce n'est même pas un écroulement,
c'est une dissolution. La sainte Russie est le pays du monde qui
offre le moins d'éléments de stabilité. Le populaire reste encore
plus ou moins attaché au dieu russe, mais, aux dernières
nouvelles, le dieu russe était bien malade, à peine s'il a pu
résister à l'affranchissement des paysans, du moins il a été fort
ébranlé. Et puis les chemins de fer, et puis vous... je ne crois
plus du tout au dieu russe.

-- Et au dieu européen?

-- Je ne crois à aucun dieu. On m'a calomnié auprès de la jeunesse
russe. J'ai toujours été sympathique à chacun de ses mouvements.
On m'a montré les proclamations qui circulent ici. Leur forme
effraye le public, mais il n'est personne qui, sans oser se
l'avouer, ne soit convaincu de leur puissance; depuis longtemps la
société périclite, et depuis longtemps aussi elle sait qu'elle n'a
aucun moyen de salut. Ce qui me fait croire au succès de cette
propagande clandestine, c'est que la Russie est maintenant dans le
monde entier la nation où un soulèvement rencontrerait le moins
d'obstacles. Je comprends trop bien pourquoi tous les Russes qui
ont de la fortune filent à l'étranger, et pourquoi cette
émigration prend d'année en année des proportions plus
considérables. Il y a là un simple instinct. Quand un navire va
sombrer, les rats sont les premiers à le quitter. La sainte Russie
est un pays plein de maisons de bois, de mendiants et... de
dangers, un pays où les hautes classes se composent de mendiants
vaniteux et où l'immense majorité de la population crève de faim
dans des chaumières. Qu'on lui montre n'importe quelle issue, elle
l'accueillera avec joie, il suffit de la lui faire comprendre.
Seul le gouvernement veut encore résister, mais il brandit sa
massue dans les ténèbres et frappe sur les siens. Ici tout est
condamné. La Russie, telle qu'elle est, n'a pas d'avenir. Je suis
devenu Allemand, et je m'en fais honneur.

-- Non, mais tout à l'heure vous parliez des proclamations, dites-
moi ce que vous en pensez.

-- On en a peur, cela prouve leur puissance. Elles déchirent tous
les voiles et montrent que chez nous on ne peut s'appuyer sur
rien. Elles parlent haut dans le silence universel. En laissant de
côté la forme, ce qui doit surtout leur assurer la victoire, c'est
l'audace, jusqu'ici sans précédent, avec laquelle leurs auteurs
envisagent en face la vérité. C'est là un trait qui n'appartient
qu'à la génération contemporaine. Non, en Europe on n'est pas
encore aussi hardi, l'autorité y est solidement établie, il y a
encore là des éléments de résistance. Autant que j'en puis juger,
tout le fond de l'idée révolutionnaire russe consiste dans la
négation de l'honneur. Je suis bien aise que ce principe soit
aussi crânement affirmé. En Europe, ils ne comprendront pas encore
cela, mais chez nous rien ne réussira mieux que cette idée. Pour
le Russe l'honneur n'est qu'un fardeau superflu, et il en a
toujours été ainsi à tous les moments de son histoire. Le plus sûr
moyen de l'entraîner, c'est de revendiquer carrément le droit au
déshonneur. Moi, je suis un homme de l'ancienne génération, et, je
l'avoue, je tiens encore pour l'honneur, mais c'est seulement par
habitude. Je garde un reste d'attachement aux vieilles formes;
mettons cela, si vous voulez, sur le compte de la pusillanimité; à
mon âge on ne renonce pas facilement à des préjugés invétérés.

Il s'arrêta tout à coup.

-- «Je parle, je parle», pensa-t-il, «et il écoute toujours sans
rien dire. J'ai pourtant une question à lui adresser, c'est pour
cela qu'il est venu. Je vais la lui faire.»

-- Julie Mikhaïlovna m'a prié de vous interroger adroitement afin
de savoir quelle est la surprise que vous préparez pour le bal
d'après-demain, fit soudain Pierre Stépanovitch.

-- Oui, ce sera en effet une surprise, et j'étonnerai...; répondit
Karmazinoff en prenant un air de dignité, -- mais je ne vous dirai
pas mon secret.

Pierre Stépanovitch n'insista pas.

-- Il y a ici un certain Chatoff, poursuivit le grand écrivain, --
et, figurez-vous, je ne l'ai pas encore vu.

-- C'est un fort brave homme. Eh bien?

-- Oh! rien; il parle ici de certaines choses. C'est lui qui a
donné un soufflet à Stavroguine?

-- Oui.

-- Et Stavroguine, qu'est-ce que vous pensez de lui?

-- Je ne sais pas, c'est un viveur.

Karmazinoff haïssait Nicolas Vsévolodovitch, parce que ce dernier
avait pris l'habitude de ne faire aucune attention à lui.

-- Si ce qu'on prêche dans les proclamations se réalise un jour
chez nous, observa-t-il en riant, -- ce viveur sera sans doute le
premier pendu à une branche d'arbre.

-- Peut-être même le sera-t-il avant, dit brusquement Pierre
Stépanovitch.

-- C'est ce qu'il faudrait, reprit Karmazinoff, non plus en riant,
mais d'un ton très sérieux.

-- Vous avez déjà dit cela, et, vous savez, je le lui ai répété.

-- Vraiment, vous le lui avez répété? demanda avec un nouveau rire
Karmazinoff.

-- Il a dit que si on le pendait à un arbre, vous, ce serait assez
de vous fesser, non pas, il est vrai, pour la forme, mais
vigoureusement, comme on fesse un moujik.

Pierre Stépanovitch se leva et prit son chapeau. Karmazinoff lui
tendit ses deux mains.

-- Dites-moi donc, commença-t-il tout à coup d'une voix mielleuse
et avec une intonation particulière, tandis qu'il tenait les mains
du visiteur dans les siennes, -- si tout ce qu'on... projette est
destiné à se réaliser, eh bien... quand cela pourra-t-il avoir
lieu?

-- Est-ce que je sais? répondit d'un ton un peu brutal Pierre
Stépanovitch.

Tous deux se regardèrent fixement.

-- Approximativement? À peu près? insista Karmazinoff de plus en
plus câlin.

-- Vous aurez le temps de vendre votre bien et de filer, grommela
le jeune homme avec un accent de mépris.

Les deux interlocuteurs attachèrent l'un sur l'autre un regard
pénétrant. Il y eut une minute de silence.

-- Cela commencera dans les premiers jours de mai, et pour la fête
de l'Intercession[20] tout sera fini, déclara brusquement Pierre
Stépanovitch.

-- Je vous remercie sincèrement, dit d'un ton pénétré Karmazinoff
en serrant les mains du visiteur.

-- «Tu auras le temps de quitter le navire, rat!» pensa Pierre
Stépanovitch quand il fut dans la rue. «Allons, si cet «homme
d'État» est si soucieux de connaître le jour et l'heure, si le
renseignement que je lui ai donné lui a fait autant de plaisir,
nous ne pouvons plus, après cela, douter de nous. (Il sourit.)
Hum. Au fait, il compte parmi leurs hommes intelligents, et... il
ne songe qu'à déguerpir; ce n'est pas lui qui nous dénoncera!»

Il courut à la maison de Philippoff, rue de l'Épiphanie.

VI

Pierre Stépanovitch passa d'abord chez Kiriloff. Celui-ci, seul
comme de coutume, faisait cette fois de la gymnastique au milieu
de la chambre, c'est-à-dire qu'il écartait les jambes et tournait
les bras au-dessus de lui d'une façon particulière. La balle était
par terre. Le déjeuner n'avait pas encore été desservi, et il
restait du thé froid sur la table. Avant d'entrer, Pierre
Stépanovitch s'arrêta un instant sur le seuil.

-- Tout de même vous vous occupez beaucoup de votre santé, dit-il
d'une voix sonore et gaie en pénétrant dans la chambre; -- quelle
belle balle! oh! comme elle rebondit! c'est aussi pour faire de la
gymnastique?

Kiriloff mit sa redingote.

-- Oui, c'est pour ma santé, murmura-t-il d'un ton sec; --
asseyez-vous.

-- Je ne resterai qu'une minute. Du reste, je vais m'asseoir,
reprit Pierre Stépanovitch; puis, sans transition, il passa à
l'objet de sa visite: -- C'est bien de soigner sa santé, mais je
suis venu vous rappeler notre convention. L'échéance approche «en
un certain sens».

-- Quelle convention?

-- Comment, quelle convention? fit le visiteur inquiet.

-- Ce n'est ni une convention, ni un engagement, je ne me suis pas
lié, vous vous trompez.

-- Écoutez, que comptez-vous donc faire? demanda en se levant
brusquement Pierre Stépanovitch.

-- Ma volonté.

-- Laquelle?

-- L'ancienne.

-- Comment dois-je comprendre vos paroles? C'est-à-dire que vous
êtes toujours dans les mêmes idées?

-- Oui. Seulement il n'y a pas de convention et il n'y en a jamais
eu, je ne me suis lié par rien. Maintenant, comme autrefois, je
n'entends faire que ma volonté.

Kiriloff donna cette explication d'un ton roide et méprisant.

Pierre Stépanovitch se rassit satisfait.

-- Soit, soit, dit-il, -- faites votre volonté, du moment que
cette volonté n'a pas varié. Vous vous fâchez pour un mot. Vous
êtes devenu fort irascible depuis quelque temps. C'est pour cela
que j'évitais de venir vous voir. Du reste, j'étais bien sûr que
vous ne trahiriez pas.

-- Je suis loin de vous aimer, mais vous pouvez être parfaitement
tranquille, quoique pourtant je trouve les mots de trahison et de
non-trahison tout à fait déplacés dans la circonstance.

-- Cependant, répliqua Pierre Stépanovitch de nouveau pris
d'inquiétude, -- il faudrait préciser pour éviter toute erreur.
C'est une affaire où l'exactitude est nécessaire, et votre langage
m'abasourdit positivement. Voulez-vous me permettre de parler?

-- Parlez! répondit l'ingénieur en regardant dans le coin.

-- Depuis longtemps déjà vous avez résolu de vous ôter la vie...
c'est-à-dire que vous aviez cette idée. Est-ce vrai? N'y a-t-il
pas d'erreur dans ce que je dis?

-- J'ai toujours la même idée.

-- Très bien. Remarquez, en outre, que personne ne vous y a forcé.

-- Il ne manquerait plus que cela! quelle bêtise vous dites!

-- Soit, soit! Je me suis fort bêtement exprimé. Sans doute il
aurait été très bête de vous forcer à cela. Je continue: Vous avez
fait partie de la société dès sa fondation, et vous vous êtes
ouvert de votre projet à un membre de la société.

-- Je ne me suis pas ouvert, j'ai dit cela tout bonnement. Très
bien.

-- Non, ce n'est pas très bien, car je n'aime pas à vous voir
éplucher ainsi mes actions. Je n'ai pas de compte à vous rendre,
et vous ne pouvez comprendre mes desseins. Je veux m'ôter la vie
parce que c'est mon idée, parce que je n'admets pas la peur de la
mort, parce que... vous n'avez pas besoin de savoir pourquoi...
Qu'est-ce qu'il vous faut? Vous voulez boire du thé? Il est froid.
Laissez, je vais vous donner un autre verre.

Pierre Stépanovitch avait, en effet, saisi la théière et cherchait
dans quoi il pourrait se verser à boire. Kiriloff alla à l'armoire
et en rapporta un verre propre.

-- J'ai déjeuné tout à l'heure chez Karmazinoff, et ses discours
m'ont fait suer, observa le visiteur; -- ensuite j'ai couru ici,
ce qui m'a de nouveau mis en sueur, je meurs de soif.

-- Buvez. Le thé froid n'est pas mauvais.

Kiriloff reprit sa place et se remit à regarder dans le coin.

-- La société a pensé, poursuivit-il du même ton, -- que mon
suicide pourrait être utile, et que, quand vous auriez fait ici
quelques sottises dont on rechercherait les auteurs, si tout à
coup je me brûlais la cervelle en laissant une lettre où je me
déclarerais coupable de tout, cela vous mettrait à l'abri du
soupçon pendant toute une année.

-- Du moins pendant quelques jours; en pareil cas c'est déjà
beaucoup que d'avoir vingt-quatre heures devant soi.

-- Bien. On m'a donc demandé si je ne pouvais pas attendre. J'ai
répondu que j'attendrais aussi longtemps qu'il plairait à la
société, vu que cela m'était égal.

-- Oui, mais rappelez-vous que vous avez pris l'engagement de
rédiger de concert avec moi la lettre dont il s'agit, et de vous
mettre, dès votre arrivée en Russie, à ma... en un mot, à ma
disposition, bien entendu pour cette affaire seulement, car, pour
tout le reste, il va de soi que vous êtes libre, ajouta presque
aimablement Pierre Stépanovitch.

-- Je ne me suis pas engagé, j'ai consenti parce que cela m'était
égal.

-- Très bien, très bien, je n'ai nullement l'intention de froisser
votre amour-propre, mais...

-- Il n'est pas question ici d'amour-propre.

-- Mais souvenez-vous qu'on vous a donné cent vingt thalers pour
votre voyage, par conséquent vous avez reçu de l'argent.

-- Pas du tout, répliqua en rougissant Kiriloff, -- l'argent ne
m'a pas été donné à cette condition. On n'en reçoit pas pour cela.

-- Quelquefois.

-- Vous mentez. J'ai écrit de Pétersbourg une lettre très
explicite à cet égard, et à Pétersbourg même je vous ai remboursé
les cent vingt thalers, je vous les ai remis en mains propres...
et ils ont reçu cet argent, si toutefois vous ne l'avez pas gardé
dans votre poche.

-- Bien, bien, je ne conteste rien, je leur ai envoyé l'argent.
L'essentiel, c'est que vous soyez toujours dans les mêmes
dispositions qu'auparavant.

-- Mes dispositions n'ont pas changé. Quand vous viendrez me dire:
«Il est temps», je m'exécuterai. Ce sera bientôt?

-- Le jour n'est plus fort éloigné... Mais rappelez-vous que nous
devons faire la lettre ensemble la veille au soir.

-- Quand ce serait le jour même? Il faudra que je me déclare
l'auteur des proclamations?

-- Et de quelques autres choses encore.

-- Je ne prendrai pas tout sur moi.

-- Pourquoi donc? demanda Pierre Stépanovitch alarmé de ce refus.

-- Parce que je ne veux pas; assez. Je ne veux plus parler de
cela.

Ces mots causèrent une vive irritation à Pierre Stépanovitch, mais
il se contint et changea la conversation.

-- Ma visite a encore un autre objet, reprit-il, -- vous viendrez
ce soir chez les nôtres? C'est aujourd'hui la fête de Virguinsky,
ils se réuniront sous ce prétexte.

-- Je ne veux pas.

-- Je vous en prie, venez. Il le faut. Nous devons imposer et par
le nombre et par l'aspect... Vous avez une tête... disons le mot,
une tête fatale.

-- Vous trouvez? dit en riant Kiriloff, -- c'est bien, j'irai;
mais je ne poserai pas pour la tête. Quand?

-- Oh! de bonne heure, à six heures et demie. Vous savez, vous
pouvez entrer, vous asseoir et ne parler à personne, quelque
nombreuse que soit l'assistance. Seulement n'oubliez pas de
prendre avec vous un crayon et un morceau de papier.

-- Pourquoi?

-- Cela vous est égal, et je vous le demande instamment. Vous
n'aurez qu'à rester là sans parler à personne, vous écouterez et,
de temps à autre, vous ferez semblant de prendre des notes; libre
à vous, d'ailleurs, de crayonner des croquis sur votre papier.

-- Quelle bêtise! À quoi bon?

-- Mais puisque cela vous est égal? Vous ne cessez de dire que
tout vous est indifférent.

-- Non, je veux savoir pourquoi.

-- Eh bien, voici: le membre de la société qui remplit la fonction
de réviseur s'est arrêté à Moscou, et j'ai fait espérer sa visite
à quelques uns des nôtres; ils penseront que vous êtes ce
réviseur; or, comme vous vous trouvez ici déjà depuis trois
semaines, l'effet sera encore plus grand.

-- C'est de la farce. Vous n'avez aucun réviseur à Moscou.

-- Allons, soit, nous n'en avons pas, mais qu'est-ce que cela vous
fait, et comment ce détail peut-il vous arrêter? Vous-même êtes
membre de la société.

-- Dites-leur que je suis le réviseur; je m'assiérai et je me
tiendrai coi, mais je ne veux ni papier ni crayon.

-- Mais pourquoi?

-- Je ne veux pas.

Pierre Stépanovitch blêmit de colère; néanmoins cette fois encore
il se rendit maître de lui, se leva et prit son chapeau.

-- L'_homme _est chez vous? demanda-t-il soudain à demi-voix.

-- Oui.

-- C'est bien. Je ne tarderai pas à vous débarrasser de lui, soyez
tranquille.

-- Il ne me gêne pas. Je ne l'ai que la nuit. La vieille est à
l'hôpital, sa belle-fille est morte; depuis deux jours je suis
seul. Je lui ai montré l'endroit de la cloison où il y a une
planche facile à déplacer; il s'introduit par là, personne ne le
voit.

-- Je le retirerai bientôt de chez vous.

-- Il dit qu'il ne manque pas d'endroits où il peut aller coucher.

-- Il ment, on le cherche, et ici, pour le moment, il est en
sûreté. Est-ce que vous causez avec lui?

-- Oui, tout le temps. Il dit beaucoup de mal de vous. La nuit
dernière, je lui ai lu l'Apocalypse et lui ai fait boire du thé.
Il a écouté attentivement, fort attentivement même, toute la nuit.

-- Ah! diable, mais vous allez le convertir à la religion
chrétienne!

-- Il est déjà chrétien. Ne vous inquiétez pas, il tuera. Qui
voulez-vous faire assassiner?

-- Non, ce n'est pas pour cela que j'ai besoin de lui... Chatoff
sait-il que vous donnez l'hospitalité à Fedka?

-- Je ne vois pas Chatoff, et nous n'avons pas de rapports
ensemble.

-- Vous êtes fâchés l'un contre l'autre?

-- Non, nous ne sommes pas fâchés, mais nous ne nous parlons pas.
Nous avons couché trop longtemps côte à côte en Amérique.

-- Je passerai chez lui tout à l'heure.

-- Comme vous voudrez.

-- Vers les dix heures, en sortant de chez Virguinsky, je viendrai
peut-être chez vous avec Stavroguine.

-- Venez.

-- Il faut que j'aie un entretien sérieux avec lui... Vous savez,
donnez-moi donc votre balle; quel besoin en avez-vous maintenant?
Je fais aussi de la gymnastique. Si vous voulez, je vous
l'achèterai.

-- Prenez-là, je vous la donne.

Pierre Stépanovitch mit la balle dans sa poche.

-- Mais je ne vous fournirai rien contre Stavroguine, murmura
Kiriloff en reconduisant le visiteur, qui le regarda avec
étonnement et ne répondit pas.

Les dernières paroles de l'ingénieur agitèrent extrêmement Pierre
Stépanovitch; il y réfléchissait encore en montant l'escalier de
Chatoff, quand il songea qu'il devait donner à son visage
mécontent une expression plus avenante. Chatoff se trouvait chez
lui; un peu souffrant, il était couché, tout habillé, sur son lit.

-- Quel guignon! s'écria en entrant dans la chambre Pierre
Stépanovitch; -- vous êtes sérieusement malade?

Ses traits avaient tout à coup perdu leur amabilité d'emprunt, un
éclair sinistre brillait dans ses yeux.

Chatoff sauta brusquement à bas de son lit.

-- Pas du tout, répondit-il d'un air effrayé, -- je ne suis pas
malade, j'ai seulement un peu mal à la tête...

L'apparition inattendue d'un tel visiteur l'avait positivement
effrayé.

-- Je viens justement pour une affaire qui n'admet pas la maladie,
commença d'un ton presque impérieux Pierre Stépanovitch; --
permettez-moi de m'asseoir (il s'assit), et vous, reprenez place
sur votre lit, c'est bien. Aujourd'hui une réunion des nôtres aura
lieu chez Virguinsky sous prétexte de fêter l'anniversaire de sa
naissance; les mesures sont prises pour qu'il n'y ait pas
d'intrus. Je viendrai avec Nicolas Stavroguine. Sans doute,
connaissant vos opinions actuelles, je ne vous inviterais pas à
assister à cette soirée... non que nous craignions d'être dénoncés
par vous, mais pour vous épargner un ennui. Cependant votre
présence est indispensable. Vous rencontrerez là ceux avec qui
nous déciderons définitivement de quelle façon doit s'opérer votre
sortie de la société, et entre quelles mains vous aurez à remettre
ce qui se trouve chez vous. Nous ferons cela sans bruit, je vous
emmènerai à l'écart, dans quelque coin; l'assistance sera
nombreuse, et il n'est pas nécessaire d'initier tout le monde à
ces détails. J'avoue que j'ai eu beaucoup de peine à triompher de
leur résistance; mais maintenant, paraît-il, ils consentent, à
condition, bien entendu, que vous vous dessaisirez de l'imprimerie
et de tous les papiers. Alors vous serez parfaitement libre de vos
agissements.

Tandis que Pierre Stépanovitch parlait, Chatoff l'écoutait les
sourcils froncés. Sa frayeur de tantôt avait disparu pour faire
place à la colère.

-- Je ne me crois aucunement tenu de rendre des comptes le diable
sait à qui, déclara-t-il tout net; -- je n'ai besoin de l'agrément
de personne pour reprendre ma liberté.

-- Ce n'est pas tout à fait exact. On vous a confié beaucoup de
secrets. Vous n'aviez pas le droit de rompre de but en blanc. Et,
enfin, vous n'avez jamais manifesté nettement l'intention de vous
retirer, de sorte que vous les avez mis dans une fausse position.

-- Dès mon arrivée ici j'ai fait connaître mes intentions par une
lettre fort claire.

-- Non, pas fort claire, contesta froidement Pierre Stépanovitch;
-- par exemple, je vous ai envoyé, pour les imprimer ici, la
_Personnalité éclairée, _ainsi que deux proclamations. Vous m'avez
retourné le tout avec une lettre équivoque, ne précisant rien.

-- J'ai carrément refusé d'imprimer.

-- Vous avez refusé, mais pas carrément. Vous avez répondu: «Je ne
puis pas», sans expliquer pour quel motif. Or «je ne sais pas» n'a
jamais voulu dire «je ne veux pas». On pouvait supposer que vous
étiez simplement empêché par des obstacles matériels, et c'est
ainsi que votre lettre a été comprise. Ils ont cru que vous
n'aviez pas rompu vos liens avec la société, dès lors ils ont pu
vous continuer leur confiance et par suite se compromettre. Ici
l'on croit que vous vous êtes servi avec intention de termes
vagues: vous vouliez, dit-on, tromper vos coassociés, pour les
dénoncer quand vous auriez reçu d'eux quelque communication
importante. Je vous ai défendu de toutes mes forces, et j'ai
montré comme pièce à l'appui de votre innocence les deux lignes de
réponse que vous m'avez adressées. Mais j'ai dû moi-même
reconnaître, après les avoir relues, que ces deux lignes ne sont
pas claires et peuvent induire en erreur.

-- Vous aviez conservé si soigneusement cette lettre par devers
vous?

-- Qu'est-ce que cela fait que je l'aie conservée? elle est encore
chez moi.

-- Peu m'importe! cria Chatoff avec irritation. -- Libre à vos
imbéciles de croire que je les ai dénoncés, je m'en moque! Je
voudrais bien voir ce que vous pouvez me faire!

-- On vous noterait, et, au premier succès de la révolution, vous
seriez pendu.

-- Quand vous aurez conquis le pouvoir suprême et que vous serez
les maîtres de la Russie?

-- Ne riez pas. Je le répète, j'ai pris votre défense. Quoi qu'il
en soit, je vous conseille de venir aujourd'hui à la réunion. À
quoi bon de vaines paroles dictées par un faux orgueil? Ne vaut-il
pas mieux se séparer amicalement? En tout cas, il faut que vous
rendiez le matériel typographique, nous aurons aussi à parler de
cela.

-- J'irai, grommela Chatoff, qui, la tête baissée, semblait
absorbé dans ses réflexions. Pierre Stépanovitch le considérait
d'un oeil malveillant.

-- Stavroguine y sera? demanda tout à coup Chatoff en relevant la
tête.

-- Il y sera certainement.

-- Hé, hé!

Il y eut une minute de silence. Un sourire de colère et de mépris
flottait sur les lèvres de Chatoff.

-- Et votre misérable _Personnalité éclairée_ dont j'ai refusé
l'impression ici, elle est imprimée?

-- Oui.

-- On fait croire aux collégiens que Hertzen lui-même a écrit cela
sur votre album?

-- Oui, c'est Hertzen lui-même.

Ils se turent encore pendant trois minutes. À la fin, Chatoff
quitta son lit.

-- Allez-vous-en loin de moi, je ne veux pas me trouver avec vous.

Pierre Stépanovitch se leva aussitôt.

-- Je m'en vais, dit-il avec une sorte de gaieté, -- un mot
seulement: Kiriloff, à ce qu'il paraît, est maintenant tout seul
dans le pavillon, sans servante?

-- Il est tout seul. Allez-vous-en, je ne puis rester dans la même
chambre que vous.

-- «Allons, tu es très bien maintenant!» pensa joyeusement Pierre
Stépanovitch quand il fut hors de la maison; «tu seras aussi très
bien ce soir, j'ai justement besoin que tu sois comme cela, et je
ne pourrais rien désirer de mieux! Le dieu russe lui-même me vient
en aide!»

VII

Il fit beaucoup de courses durant cette journée et sans doute ne
perdit pas ses peines, car sa figure était rayonnante quand le
soir, à six heures précises, il se présenta chez Nicolas
Vsévolodovitch. On ne l'introduisit pas tout de suite: Stavroguine
se trouvait dans son cabinet en tête-à-tête avec Maurice
Nikolaïévitch qui venait d'arriver. Cette nouvelle intrigua Pierre
Stépanovitch. Il s'assit tout près de la porte du cabinet pour
attendre le départ du visiteur. De l'antichambre on entendait le
bruit de la conversation, mais sans pouvoir rien saisir des
paroles prononcées. La visite ne dura pas longtemps; bientôt
retentit une voix extraordinairement forte et vibrante,
immédiatement après la porte s'ouvrit, et Maurice Nikolaïévitch
sortit avec un visage livide. Il ne remarqua pas Pierre
Stépanovitch et passa rapidement à côté de lui. Le jeune homme
s'élança aussitôt dans la chambre.

Je me crois obligé de raconter en détail l'entrevue fort courte
des deux «rivaux», -- entrevue que tout semblait devoir rendre
impossible, et qui eut lieu néanmoins.

Après son dîner, Nicolas Vsévolodovitch sommeillait sur une
couchette dans son cabinet, lorsque Alexis Égorovitch lui annonça
l'arrivée de Maurice Nikolaïévitch. À ce nom, Stavroguine
tressaillit, il croyait avoir mal entendu. Mais bientôt se montra
sur ses lèvres un sourire de triomphe hautain en même temps que de
vague surprise. En entrant, Maurice Nikolaïévitch fut sans doute
frappé de ce sourire du moins il s'arrêta tout à coup au milieu de
la chambre et parut se demander s'il ferait un pas de plus en
avant ou s'il se retirerait sur l'heure. À l'instant même la
physionomie de Nicolas Vsévolodovitch changea d'expression, d'un
air sérieux et étonné il s'avança vers le visiteur. Ce dernier ne
prit pas la main qui lui était tendue, et, sans dire un mot, il
s'assit avant que le maître de la maison lui en eût donné
l'exemple ou lui eût offert un siège. Nicolas Vsévolodovitch
s'assit sur le bord de sa couchette et attendit en silence, les
yeux fixés sur Maurice Nikolaïévitch.

-- Si vous le pouvez, épousez Élisabeth Nikolaïevna, commença
brusquement le capitaine d'artillerie, et le plus curieux, c'est
qu'on n'aurait pu deviner, d'après l'intonation de la voix, si ces
mots étaient une prière, une recommandation, une concession ou un
ordre.

Nicolas Vsévolodovitch resta silencieux, mais le visiteur, ayant
dit évidemment tout ce qu'il avait à dire, le regardait avec
persistance, dans l'attente d'une réponse.

-- Si je ne me trompe (du reste, ce n'est que trop vrai),
Élisabeth Nikolaïevna est votre fiancée, observa enfin
Stavroguine.

-- Oui, elle est ma fiancée, déclara d'un ton ferme le visiteur.

-- Vous... vous êtes brouillés ensemble?... Excusez-moi, Maurice
Nikolaïévitch.

-- Non, elle m'»aime» et m'»estime», dit-elle. Ses paroles sont on
ne peut plus précieuses pour moi.

-- Je n'en doute pas.

-- Mais, sachez-le, elle serait sous la couronne et vous
l'appelleriez, qu'elle me planterait là, moi ou tout autre, pour
aller à vous.

-- Étant sous la couronne?

-- Et après la couronne.

-- Ne vous trompez-vous pas?

-- Non. Sous la haine incessante, sincère et profonde qu'elle vous
témoigne, perce à chaque instant un amour insensé, l'amour le plus
sincère, le plus excessif et... le plus fou! Par contre, sous
l'amour non moins sincère qu'elle ressent pour moi perce à chaque
instant la haine la plus violente! Je n'aurais jamais pu imaginer
auparavant toutes ces... métamorphoses.

-- Mais je m'étonne pourtant que vous veniez m'offrir la main
d'Élisabeth Nikolaïevna! En avez-vous le droit? Vous y a-t-elle
autorisé?

Maurice Nikolaïévitch fronça le sourcil et pendant une minute
baissa la tête.

-- De votre part ce ne sont là que des mots, dit-il brusquement, -
- des mots où éclate la rancune triomphante; je suis sûr que vous
savez lire entre les lignes, et se peut-il qu'il y ait place ici
pour une vanité mesquine? N'êtes-vous pas assez victorieux? Faut-
il donc que je mette les points sur les i? Soit, je les mettrai,
si vous tenez tant à m'humilier: j'agis sans droit, je ne suis
aucunement autorisé; Élisabeth Nikolaïevna ne sait rien, mais son
fiancé a complètement perdu la raison, il mérite d'être enfermé
dans une maison de fous, et, pour comble, lui-même vient vous le
déclarer. Seul dans le monde entier vous pouvez la rendre
heureuse, et moi je ne puis que faire son malheur. Vous la
lutinez, vous la pourchassez, mais, -- j'ignore pourquoi, -- vous
ne l'épousez pas. S'il s'agit d'une querelle d'amoureux née à
l'étranger, et si, pour y mettre fin, mon sacrifice est
nécessaire, -- immolez-moi. Elle est trop malheureuse, et je ne
puis supporter cela. Mes paroles ne sont ni une permission ni une
injonction, par conséquent elles n'ont rien d'offensant pour votre
amour-propre. Si vous voulez prendre ma place sous la couronne,
vous n'avez nul besoin pour cela de mon consentement, et, sans
doute, il était inutile que je vinsse étaler ma folie à vos yeux.
D'autant plus qu'après ma démarche actuelle notre mariage est
impossible. Si à présent je la conduisais à l'autel, je serais un
misérable. L'acte que j'accomplis en vous la livrant, à vous peut-
être son plus irréconciliable ennemi, est, à mon point de vue, une
infamie dont certainement je ne supporterai pas le fardeau.

-- Vous vous brûlerez la cervelle, quand on nous mariera?

-- Non, beaucoup plus tard. À quoi bon mettre une éclaboussure de
sang sur sa robe nuptiale? Peut-être même ne me brûlerai-je la
cervelle ni maintenant ni plus tard.

-- Vous dites cela, sans doute, pour me tranquilliser?

-- Vous? Ma mort doit vous être bien indifférente.

Un silence d'une minute suivit ces paroles. Maurice Nikolaïévitch
était pâle, et ses yeux étincelaient.

-- Pardonnez-moi les questions que je vous ai adressées, dit
Stavroguine; -- plusieurs d'entre elles étaient fort indiscrètes,
mais il est une chose que j'ai, je pense, parfaitement le droit de
vous demander: pour que vous ayez pris sur vous de venir me faire
une proposition aussi... risquée, il faut que vous soyez bien
convaincu de mes sentiments à l'égard d'Élisabeth Nikolaïevna; or,
quelles données vous ont amené à cette conviction?

-- Comment? fit avec un léger frisson Maurice Nikolaïévitch; --
est-ce que vous n'avez pas prétendu à sa main? N'y prétendez-vous
pas maintenant encore?

-- En général, je ne puis parler à un tiers de mes sentiments pour
une femme; excusez-moi, c'est une bizarrerie d'organisation. Mais,
pour le reste, je vous dirai toute la vérité: je suis marié, il ne
m'est donc plus possible ni d'épouser Élisabeth Nikolaïevna, ni de
«prétendre à sa main».

Maurice Nikolaïévitch fut tellement stupéfait qu'il se renversa
sur le dossier de son fauteuil; pendant un certain temps ses yeux
ne quittèrent pas le visage de Stavroguine.

-- Figurez-vous que cette idée ne m'était pas venue, balbutia-t-
il; -- vous avez dit l'autre jour que vous n'étiez pas marié... je
croyais que vous ne l'étiez pas...

Il pâlit affreusement et soudain déchargea un violent coup de
poing sur la table.

-- Si, après un tel aveu, vous ne laissez pas tranquille Élisabeth
Nikolaïevna, si vous la rendez vous-même malheureuse, je vous
tuerai à coups de bâton comme un chien!

Sur ce, il sortit précipitamment de la chambre. Pierre
Stépanovitch, qui y entra aussitôt après, trouva le maître du
logis dans une disposition d'esprit fort inattendue.

-- Ah! c'est vous! fit Stavroguine avec un rire bruyant qui
semblait n'avoir pour cause que la curiosité empressée de Pierre
Stépanovitch. -- Vous écoutiez derrière la porte? Attendez,
pourquoi êtes-vous venu? Je vous avez promis quelque chose... Ah,
bah! je me rappelle: la visite «aux nôtres»? Partons, je suis
enchanté, vous ne pouviez rien me proposer de plus agréable en ce
moment.

Il prit son chapeau, et tous deux sortirent immédiatement.

-- Vous riez d'avance à l'idée de voir «les nôtres»? observa avec
enjouement Pierre Stépanovitch qui tantôt s'efforçait de marcher à
côté de son compagnon sur l'étroit trottoir pavé en briques,
tantôt descendait sur la chaussée et trottait en pleine boue,
parce que Stavroguine, sans le remarquer, occupait à lui seul
toute la largeur du trottoir.

-- Je ne ris pas du tout, répondit d'une voix sonore et gaie
Nicolas Vsévolodovitch; -- au contraire, je suis convaincu que je
trouverai là les gens les plus sérieux.

-- De «mornes imbéciles», comme vous les avez appelés un jour.

-- Rien n'est parfois plus amusant qu'un morne imbécile.

-- Ah! vous dites cela à propos de Maurice Nikolaïévitch! Je suis
sûr qu'il est venu tout à l'heure vous offrir sa fiancée, hein?
Figurez-vous, c'est moi qui l'ai poussé indirectement à faire
cette démarche. D'ailleurs, s'il ne la cède pas, nous la lui
prendrons nous-mêmes, pas vrai?

Sans doute Pierre Stépanovitch savait qu'il jouait gros jeu en
mettant la conversation sur ce sujet; mais lorsque sa curiosité
était vivement excitée, il aimait mieux tout risquer que de rester
dans l'incertitude. Nicolas Vsévolodovitch se contenta de sourire.

-- Vous comptez toujours m'aider? demanda-t-il.

-- Si vous faites appel à mon aide. Mais vous savez qu'il n'y a
qu'un bon moyen.

-- Je connais votre moyen.

-- Non, c'est encore un secret. Seulement rappelez-vous que ce
secret coûte de l'argent.

-- Je sais même combien il coûte, grommela à part soi Stavroguine.

Pierre Stépanovitch tressaillit.

-- Combien? Qu'est-ce que vous avez dit?

-- J'ai dit: Allez-vous-en au diable avec votre secret! Apprenez-
moi plutôt qui nous verrons là. Je sais que Virguinsky reçoit à
l'occasion de sa fête, mais quels sont ses invités?

-- Oh! il y aura là une société des plus variées! Kiriloff lui-
même y sera.

-- Tous membres de sections?

-- Peste, comme vous y allez! Jusqu'à présent il n'existe pas
encore ici une seule section organisée.

-- Comment donc avez-vous fait pour répandre tant de
proclamations?

-- Là où nous allons, il n'y aura en tout que quatre
sectionnaires. En attendant, les autres s'espionnent à qui mieux
mieux, et chacun d'eux m'adresse des rapports sur ses camarades.
Ces gens-là donnent beaucoup d'espérances. Ce sont des matériaux
qu'il faut organiser. Du reste, vous-même avez rédigé le statut,
il est inutile de vous expliquer les choses.

-- Eh bien, ça ne marche pas? Il y a du tirage?

-- Ça marche on ne peut mieux. Je vais vous faire rire: le premier
moyen d'action, c'est l'uniforme. Il n'y a rien de plus puissant
que la livrée bureaucratique. J'invente exprès des titres et des
emplois: j'ai des secrétaires, des émissaires secrets, des
caissiers, des présidents, des registrateurs; ce truc réussit
admirablement. Vient ensuite, naturellement, la sentimentalité,
qui chez nous est le plus efficace agent de la propagande
socialiste. Le malheur, ce sont ces sous-lieutenants qui mordent.
Et puis il y a les purs coquins; ces derniers sont parfois fort
utiles, mais avec eux on perd beaucoup de temps, car ils exigent
une surveillance continuelle. Enfin la principale force, le ciment
qui relie tout, c'est le respect humain, la peur d'avoir une
opinion à soi. Oui, c'est justement avec de pareilles gens que le
succès est possible. Je vous le dis, ils se jetteraient dans le
feu à ma voix: je n'aurai qu'à leur dire qu'ils manquent de
libéralisme. Des imbéciles me blâment d'avoir trompé tous mes
associés d'ici en leur parlant de comité central et de
«ramifications innombrables». Vous-même vous m'avez une fois
reproché cela, mais où est la tromperie? Le comité central, c'est
moi et vous; quant aux ramifications, il y en aura autant qu'on
voudra.

-- Et toujours de la racaille semblable?

-- Ce sont des matériaux. Ils sont bons tout de même.

-- Vous n'avez pas cessé de compter sur moi?

-- Vous serez le chef, la force dirigeante; moi, je ne serai que
votre second, votre secrétaire. Vous savez, nous voguerons portés
sur un esquif aux voiles de soie, aux rames d'érable; à la poupe
sera assise une belle demoiselle, Élisabeth Nikolaïevna... est-ce
qu'il n'y a pas une chanson comme cela?...

Stavroguine se mit à rire.

-- Non, je préfère vous donner un bon conseil. Vous venez
d'énumérer les procédés dont vous vous servez pour cimenter vos
groupes, ils se réduisent au fonctionnarisme et à la
sentimentalité, tout cela n'est pas mauvais comme clystère, mais
il y a quelque chose de meilleur encore: persuadez à quatre
membres d'une section d'assassiner le cinquième sous prétexte que
c'est un mouchard, et aussitôt le sang versé les liera tous
indissolublement à vous. Ils deviendront vos esclaves, ils
n'oseront ni se mutiner, ni vous demander des comptes. Ha, ha, ha!

-- «Toi pourtant, il faudra que tu me payes cela», pensa à part
soi Pierre Stépanovitch, «et pas plus tard que ce soir. Tu te
permets beaucoup trop.»

Voilà ou à peu près ce que dut se dire Pierre Stépanovitch. Du
reste, ils approchaient déjà de la maison de Virguinsky.

-- Vous m'avez probablement fait passer auprès d'eux pour quelque
membre arrivé de l'étranger, en rapport avec l'Internationale,
pour un réviseur? demanda tout à coup Stavroguine.

-- Non, le réviseur, ce sera un autre; vous, vous êtes un des
membres qui ont fondé la société à l'étranger, et vous connaissez
les secrets les plus importants -- voilà votre rôle. Vous parlerez
sans doute?

-- Où avez-vous pris cela?

-- Maintenant vous êtes tenu de parler.

Dans son étonnement, Nicolas Vsévolodovitch s'arrêta au milieu de
la rue, non loin d'un réverbère. Pierre Stépanovitch soutint avec
une tranquille assurance le regard de son compagnon. Celui-ci
lança un jet de salive et se remit en marche.

-- Et vous, est-ce que vous prendrez la parole? demanda-t-il
brusquement à Pierre Stépanovitch.

-- Non, je vous écouterai.

-- Que le diable vous emporte! Au fait, vous me donnez une idée.

-- Laquelle? fit vivement Pierre Stépanovitch.

-- Soit, je parlerai peut-être là, mais ensuite je vous flanquerai
une rossée, et, vous savez, une rossée sérieuse.

-- Dites-donc, tantôt j'ai répété à Karmazinoff le propos que vous
avez tenu sur son compte, à savoir qu'il faudrait le fesser, non
pas seulement pour la forme, mais vigoureusement, comme on fesse
un moujik.

-- Mais je n'ai jamais dit cela, ha, ha!

-- N'importe. _Se non è vero..._

-- Eh bien, merci, je vous suis très obligé.

-- Savez-vous ce que dit Karmazinoff? D'après lui, notre doctrine
est, au fond, la négation de l'honneur, et affirmer franchement le
droit au déshonneur, c'est le plus sûr moyen d'avoir les Russes
pour soi.

-- Paroles admirables! Paroles d'or! s'écria Stavroguine; -- il a
dit le vrai mot! Le droit au déshonneur, -- mais, avec cela, tout
le monde viendra à nous, il ne restera plus personne dans l'autre
camp! Écoutez pourtant, Verkhovensky, vous ne faites pas partie de
la haute police, hein?

-- Celui qui se pose de pareilles questions les garde généralement
pour lui.

-- Sans doute, mais nous sommes entre nous.

-- Non, jusqu'à présent je ne sers pas dans la haute police.
Assez, nous voici arrivés. Composez votre physionomie,
Stavroguine; moi, j'ai toujours soin de me faire une tête quand je
vais chez eux. Il faut se donner un air un peu sombre, voilà tout;
ce n'est pas bien malin.

CHAPITRE VII

_CHEZ LES NÔTRES._

I

Virguinsky demeurait rue de la Fourmi, dans une maison à lui, ou
plutôt à sa femme. C'était une construction en bois, à un seul
étage, où n'habitaient que l'employé et sa famille. Une quinzaine
de personnes s'étaient réunies là sous couleur de fêter le maître
du logis; mais la soirée ne ressemblait pas du tout à celles qu'on
a coutume de donner en province à l'occasion d'un anniversaire de
naissance. Dès les premiers temps de leur mariage, les époux
Virguinsky avaient décidé d'un commun accord, une fois pour
toutes, que c'était une grande sottise de recevoir en pareille
circonstance, vu qu'il n'y avait pas là de quoi se réjouir. En
quelques années ils avaient réussi à s'isoler complètement de la
société. Quoique Virguinsky ne manquât pas de moyens et fût loin
d'être ce qu'on appelle un «pauvre homme», il faisait à tout le
monde l'effet d'un original, aimant la solitude et, de plus,
parlant «avec hauteur». Quant à madame Virguinsky, son métier de
sage-femme suffisait pour la placer au plus bas degré de l'échelle
sociale, au-dessous même d'une femme de pope, nonobstant la
position que son mari occupait dans le service. Il est vrai que si
sa profession était humble, on ne pouvait en dire autant de son
caractère. Depuis sa liaison stupide et affichée effrontément (par
principe) avec un coquin comme le capitaine Lébiadkine, les plus
indulgentes de nos dames l'avaient elles-mêmes mise à l'index et
ne lui cachaient pas leur mépris. Mais tout cela était bien égal à
madame Virguinsky. Chose à noter, les dames même les plus prudes,
quand elles se trouvaient dans une position intéressante,
s'adressaient de préférence à Arina Prokhorovna (madame
Virguinsky), bien que notre ville possédât trois autres
accoucheuses. Dans tout le district, les femmes des propriétaires
ruraux la faisaient demander, tant elle était renommée pour son
habileté professionnelle. Comme elle aimait beaucoup l'argent,
elle avait fini par limiter sa clientèle aux personnes les plus
riches. Se sentant nécessaire, elle ne se gênait pas du tout, et,
dans les maisons les plus aristocratiques, elle semblait faire
exprès d'agiter les nerfs délicats de ses clientes par un grossier
oubli de toutes les convenances ou par des railleries sur les
choses saintes. Notre chirurgien-major Rosanoff racontait à ce
propos un fait curieux: un jour qu'une femme en couches invoquait
avec force gémissements le secours divin, Arina Prokhorovna avait
tout à coup lâché une grosse impiété qui, en épouvantant la
malade, avait eu pour effet d'activer puissamment sa délivrance.
Mais, quoique nihiliste, madame Virguinsky savait fort bien,
lorsque ses intérêts le lui commandaient, transiger avec les
préjugés vulgaires. Ainsi, elle ne manquait jamais d'assister au
baptême des nouveaux-nés dont elle avait facilité la venue au
monde; dans ces occasions-là, elle se coiffait avec goût et
mettait une robe de soie verte à traîne, alors qu'en tout autre
temps sa mise était extrêmement négligée. Pendant la cérémonie
religieuse, elle conservait «l'air le plus effronté», au point de
scandaliser les ministres du culte; mais, après le baptême, elle
offrait toujours du champagne, et il n'aurait pas fallu, en
prenant un verre de Cliquot, oublier les épingles de
l'accoucheuse.

La société (presque exclusivement masculine) réunie cette fois
chez Virguinsky présentait un aspect assez exceptionnel. Il n'y
avait pas de collation, et l'on ne jouait pas aux cartes. Au
milieu d'un spacieux salon dont les murs étaient garnis d'une
vieille tapisserie bleue, se trouvaient deux tables rapprochées
l'une de l'autre de façon à n'en former qu'une seule; une grande
nappe, d'ailleurs d'une propreté douteuse, couvrait ces deux
tables sur lesquelles bouillaient deux samovars; au bout étaient
placés un vaste plateau chargé de vingt-cinq verres et une
corbeille contenant du pain blanc coupé par tranches, comme cela
se pratique dans les pensionnats. Le thé était versé par la soeur
d'Arina Prokhorovna, une fille de trente ans, blonde et privée de
sourcils. Cette créature, taciturne et venimeuse, partageait les
idées nouvelles; Virguinsky lui-même, dans son ménage, avait
grand'peur d'elle. Trois dames seulement se trouvaient dans la
chambre: la maîtresse de la maison, sa soeur dont je viens de
parler, et la soeur de Virguinsky, étudiante nihiliste, tout
récemment arrivée de Pétersbourg. Arina Prokhorovna, belle femme
de vingt-sept ans, n'avait pas fait toilette pour la circonstance;
elle portait une robe de laine d'une nuance verdâtre, et le regard
hardi qu'elle promenait sur l'assistance semblait dire: «Voyez
comme je me moque de tout.» On remarquait à côté d'elle sa belle-
soeur qui n'était pas mal non plus; petite et grassouillette, avec
des joues très colorées, mademoiselle Virguinsky était encore,
pour ainsi dire, en tenue de voyage; elle avait à la main un
rouleau de papier, et ses yeux allaient sans cesse d'un visiteur à
l'autre. Ce soir-là, Virguinsky se sentait un peu souffrant;
néanmoins il avait quitté sa chambre, et maintenant il était assis
sur un fauteuil devant la table autour de laquelle tous ses
invités avaient pris place sur des chaises dans un ordre qui
faisait prévoir une séance. En attendant, on causait à haute voix
de choses indifférentes. Lorsque parurent Stavroguine et
Verkhovensky, le silence s'établit soudain.

Mais je demande la permission de donner quelques explications
préalables. Je crois que tous ces messieurs s'étaient réunis dans
l'espoir d'apprendre quelque chose de particulièrement curieux.
Ils représentaient la fine fleur du libéralisme local, et
Virguinsky les avait triés sur le volet en vue de cette «séance».
Je remarquerai encore que plusieurs d'entre eux (un très petit
nombre, du reste) n'étaient jamais allés chez lui auparavant. Sans
doute la plupart ne se rendaient pas un compte bien clair de
l'objet pour lequel on les avait convoqués. À la vérité, tous
prenaient alors Pierre Stépanovitch pour un émissaire arrivé de
l'étranger et muni de pleins pouvoirs; dès le début, cette idée
s'était enracinée dans leur esprit, et naturellement les flattait.
Mais, parmi les citoyens rassemblés en ce moment chez Virguinsky
sous prétexte de fêter l'anniversaire de sa naissance, il s'en
trouvait quelques uns à qui des ouvertures précises avaient été
faites. Pierre Stépanovitch avait réussi à créer chez nous un
«conseil des cinq» à l'instar des quinquévirats déjà organisés par
lui à Moscou, et (le fait est maintenant prouvé) parmi les
officiers de notre district. On prétend qu'il en avait aussi
institué un dans le gouvernement de Kh... Assis à la table
commune, les quinquévirs mettaient tous leurs soins à dissimuler
leur importance, en sorte que personne n'aurait pu les
reconnaître. À présent, leurs noms ne sont plus un mystère:
c'étaient d'abord Lipoutine, ensuite Virguinsky lui-même, puis
Chigaleff, le frère de madame Virguinsky, Liamchine, et enfin un
certain Tolkatchenko. Ce dernier, déjà quadragénaire, passait pour
connaître à fond le peuple, surtout les filous et les voleurs de
grand chemin, qu'il allait étudier dans les cabarets (du reste, il
ne s'y rendait pas que pour cela). Avec sa mise incorrecte, ses
bottes de roussi, ses clignements d'yeux malicieux et les phrases
populaires dont il panachait sa conversation, Tolkatchenko était
un type à part au milieu des nôtres. Une ou deux fois Liamchine
l'avait mené aux soirées de Stépan Trophimovitch, mais il n'y
avait pas produit beaucoup d'effet. On le voyait en ville de temps
à autre, surtout quand il se trouvait sans place; il était employé
de chemin de fer. Ces cinq hommes d'action avaient constitué leur
groupe, pleinement convaincus que celui-ci n'était qu'une unité
parmi des centaines et des milliers d'autres quinquévirats
semblables disséminés sur toute la surface de la Russie, et
dépendant d'un mystérieux comité central en rapport lui-même avec
la révolution européenne universelle. Malheureusement, je dois
avouer que des froissements avaient déjà commencé à se manifester
entre eux et Pierre Stépanovitch. Le fait est qu'ils l'avaient
attendu depuis le printemps, sa prochaine arrivée leur ayant été
annoncée d'abord par Tolkatchenko et ensuite par Chigaleff; vu la
haute opinion qu'ils se faisaient de lui, tous s'étaient
docilement groupés à son premier appel; mais à peine le
quinquévirat venait-il d'être organisé, que la discorde éclatait
dans son sein. Je suppose que ces messieurs regrettaient d'avoir
donné si vite leur adhésion. Bien entendu, ils avaient cédé, dans
cette circonstance, à un généreux sentiment de honte; ils avaient
craint qu'on ne les accusât plus tard d'avoir cané. Mais Pierre
Stépanovitch aurait dû apprécier leur héroïsme et les en
récompenser par quelque confidence importante. Or, loin de songer
à satisfaire la légitime curiosité de ses associés, Verkhovensky
les traitait en général avec une sévérité remarquable, et même
avec mépris. C'était vexant, on en conviendra; aussi le membre
Chigaleff poussait ses collègues à «réclamer des comptes», pas
maintenant, il est vrai, car il y avait en ce moment trop
d'étrangers chez Virguinsky.

Si je ne me trompe, les quinquévirs déjà nommés soupçonnaient
vaguement que parmi ces étrangers se trouvaient des membres
d'autres groupes inconnus d'eux et secrètement organisés dans la
ville par le même Verkhovensky; aussi tous les visiteurs
s'observaient-ils les uns les autres d'un air défiant, ce qui
donnait à la réunion une physionomie fort énigmatique et jusqu'à
un certain point romanesque. Du reste, il y avait aussi là des
gens à l'abri de tout soupçon, par exemple, un major, proche
parent de Virguinsky; cet homme parfaitement inoffensif n'avait
même pas été invité, mais il était venu de son propre mouvement
fêter le maître de la maison, en sorte qu'il avait été impossible
de ne pas le recevoir. Virguinsky savait, d'ailleurs, qu'il n'y
avait à craindre aucune délation de la part du major, car ce
dernier, tout bête qu'il était, avait toujours aimé à fréquenter
les libéraux avancés; sans sympathiser personnellement avec eux,
il les écoutait très volontiers. Bien plus, lui-même avait été
compromis: on s'était servi de lui pour répandre des ballots de
proclamations et de numéros de la _Cloche;_ il n'aurait pas osé
jeter le moindre coup d'oeil sur ces écrits, mais refuser de les
distribuer lui eût paru le comble de la lâcheté. Encore à présent
il ne manque pas en Russie de gens qui ressemblent à ce major. Les
autres visiteurs offraient le type de l'amour-propre aigri ou de
l'exaltation juvénile: c'étaient deux ou trois professeurs et un
nombre égal d'officiers. Parmi les premiers se faisait surtout
remarquer un boiteux âgé de quarante-cinq ans qui enseignait au
gymnase; cet homme était extrêmement venimeux et d'une vanité peu
commune. Dans le groupe des officiers je dois signaler un très
jeune enseigne d'artillerie sorti récemment de l'école militaire
et arrivé depuis peu dans notre ville où il ne connaissait encore
personne. Durant cette soirée il avait un crayon à la main, ne
prenait presque aucune part à la conversation, et écrivait à
chaque instant quelque chose sur son carnet. Tout le monde voyait
cela, mais on feignait de ne pas s'en apercevoir. Au nombre des
invités de Virguinsky figurait aussi le séminariste désoeuvré qui,
conjointement avec Liamchine, avait joué un si vilain tour à la
colporteuse d'évangiles; ce gros garçon, aux manières très
dégagées, montrait dans toute sa personne la conscience qu'il
avait de son mérite supérieur. À cette réunion assistait
également, je ne sais pourquoi, le fils de notre maire, jeune
homme prématurément usé par le vice, et dont le nom avait déjà été
mêlé à des aventures scandaleuses. Il ne dit pas un mot de toute
la soirée. Enfin, je ne puis passer sous silence un collégien de
dix-huit ans qui paraissait très échauffé; ce morveux, -- on
l'apprit plus tard avec stupéfaction, -- était à la tête d'un
groupe de conspirateurs recrutés parmi les _grands_ du gymnase.
Chatoff dont je n'ai pas encore parlé était assis à un coin de la
table, un peu en arrière des autres; silencieux, les yeux fixés à
terre, il refusa de prendre du thé et garda tout le temps sa
casquette à la main, comme pour montrer qu'il n'était pas venu en
visiteur, mais pour affaire, et qu'il s'en irait quand il
voudrait. Non loin de lui avait pris place Kiriloff; muet aussi,
l'ingénieur tenait son regard terne obstinément attaché sur chacun
de ceux qui prenaient la parole, et il écoutait tout sans donner
la moindre marque d'émotion ou d'étonnement. Plusieurs des
invités, qui ne l'avaient jamais vu auparavant, l'observaient à la
dérobée d'un air soucieux. Madame Virguinsky connaissait-elle
l'existence du quinquévirat? Je suppose que son mari ne lui avait
rien laissé ignorer. L'étudiante, naturellement, était étrangère à
tout cela, mais elle avait aussi sa tâche; elle comptait ne rester
chez nous qu'un jour ou deux, ensuite son intention était de se
rendre successivement dans toutes les villes universitaires pour
«prendre part aux souffrances des pauvres étudiants et susciter
chez eux l'esprit de protestation». Dans ce but, elle avait rédigé
un appel qu'elle avait fait lithographier à quelques centaines
d'exemplaires. Chose curieuse, le collégien et l'étudiante qui ne
s'étaient jamais rencontrés jusqu'alors se sentirent, à première
vue, des plus mal disposés l'un pour l'autre. Le major était
l'oncle de la jeune fille, et il ne l'avait pas vue depuis dix
ans. Quand entrèrent Stavroguine et Verkhovensky, mademoiselle
Virguinsky était rouge comme un coquelicot; elle venait d'avoir
une violente dispute avec son oncle au sujet de la question des
femmes.

II

Sans presque dire bonjour à personne, Verkhovensky alla s'asseoir
fort négligemment au haut bout de la table. Un insolent dédain se
lisait sur son visage. Stavroguine s'inclina poliment. On
n'attendait qu'eux; néanmoins, comme si une consigne avait été
donnée dans ce sens, tout le monde feignait de remarquer à peine
leur arrivée. Dès que Nicolas Vsévolodovitch se fut assis, la
maîtresse de la maison s'adressa à lui d'un ton sévère:

-- Stavroguine, voulez-vous du thé?

-- Oui répondit-il.

-- Du thé à Stavroguine, ordonna madame Virguinsky. -- Et vous,
est-ce que vous en voulez? (Ces derniers mots étaient adressés à
Verkhovensky.)

-- Sans doute; qui est-ce qui demande cela à ses invités? Mais
donnez aussi de la crème, ce qu'on sert chez vous sous le nom de
thé est toujours quelque chose de si infect; et un jour de fête
encore...

-- Comment, vous aussi vous admettez les fêtes? fit en riant
l'étudiante; -- on parlait de cela tout à l'heure.

-- Vieillerie! grommela le collégien à l'autre bout de la table.

-- Qu'est-ce qui est une vieillerie? Fouler aux pieds les
préjugés, fussent-ils les plus innocents, n'est pas une
vieillerie; au contraire, il faut le dire à notre honte, c'est
jusqu'à présent une nouveauté, déclara aussitôt la jeune fille
qui, en parlant, gesticulait avec véhémence. -- D'ailleurs, il n'y
a pas de préjugés innocents, ajouta-t-elle d'un ton aigre.

-- J'ai seulement voulu dire, répliqua avec agitation le
collégien, -- que, quoique les préjugés soient sans doute des
vieilleries et qu'il faille les extirper, cependant, en ce qui
concerne les anniversaires de naissance, la stupidité de ces fêtes
est trop universellement reconnue pour perdre un temps précieux et
déjà sans cela perdu par tout le monde, en sorte qu'on pourrait
employer son esprit à traiter un sujet plus urgent...

-- Vous n'en finissez plus, on ne comprend rien, cria l'étudiante.

-- Il me semble que chacun a le droit de prendre la parole, et si
je désire exprimer mon opinion, comme tout autre...

-- Personne ne vous conteste le droit de prendre la parole,
interrompit sèchement la maîtresse de la maison, -- on vous invite
seulement à ne pas mâchonner, attendu que personne ne peut vous
comprendre.

-- Pourtant permettez-moi de vous faire observer que vous me
témoignez peu d'estime; si je n'ai pas pu achever ma pensée, ce
n'est pas parce que je n'ai pas d'idées, mais plutôt parce que
j'en ai trop... balbutia le pauvre jeune homme qui pataugeait de
plus en plus.

-- Si vous ne savez pas parler, eh bien, taisez-vous, lui envoya
l'étudiante.

À ces mots, le collégien se leva soudain, comme mû par un ressort.

-- Je voulais seulement dire, vociféra-t-il rouge de honte et sans
oser regarder autour de lui, -- que si vous êtes tant pressée de
montrer votre esprit, c'est tout bonnement parce que
M. Stavroguine vient d'arriver -- voilà!

-- Votre idée est ignoble et immorale, elle prouve combien vous
êtes peu développé. Je vous prie de ne plus m'adresser la parole,
repartit violemment la jeune fille.

-- Stavroguine, commença la maîtresse de la maison, -- avant votre
arrivée, cet officier (elle montra le major, son parent) parlait
ici des droits de la famille. Sans doute, je ne vous ennuierai pas
avec une sottise si vieille et depuis longtemps percée à jour.
Mais, pourtant, où a-t-on pu prendre les droits et les devoirs de
la famille, entendus dans le sens que le préjugé courant donne à
ces mots? Voilà la question. Quel est votre avis?

-- Comment, où l'on a pu les prendre? demanda Nicolas
Vsévolodovitch.

-- Nous savons, par exemple, que le préjugé de Dieu est venu du
tonnerre et de l'éclair, s'empressa d'ajouter l'étudiante en
dardant ses yeux sur Stavroguine; -- personne n'ignore que les
premiers hommes, effrayés par la foudre, ont divinisé l'ennemi
invisible devant qui ils sentaient leur faiblesse. Mais d'où est
né le préjugé de la famille? D'où a pu provenir la famille elle-
même?

-- Ce n'est pas tout à fait la même chose..., voulut faire
observer madame Virguinsky.

-- Je suppose que la réponse à une telle question serait
indécente, dit Stavroguine.

-- Allons donc! protesta l'étudiante.

Dans le groupe des professeurs éclatèrent des rires auxquels
firent écho, à l'autre bout de la table, Liamchine et le
collégien; le major pouffait.

-- Vous devriez écrire des vaudevilles, remarqua la maîtresse de
la maison en s'adressant à Stavroguine.

-- Cette réponse ne vous fait guère honneur; je ne sais comment on
vous appelle, déclara l'étudiante positivement indignée.

-- Mais, toi, ne saute pas comme cela! cria le major à sa nièce, -
- tu es une demoiselle, tu devrais avoir un maintien modeste, et
l'on dirait que tu es assise sur une aiguille.

-- Veuillez vous taire et ne pas m'interpeller avec cette
familiarité, épargnez-moi vos ignobles comparaisons. Je vous vois
pour la première fois, et ne veux pas savoir si vous êtes mon
parent.

-- Mais, voyons, je suis ton oncle; je t'ai portée dans mes bras
quand tu n'étais encore qu'un enfant à la mamelle!

-- Et quand même vous m'auriez portée dans vos bras, voilà-t-il
pas une affaire! Je ne vous l'avais pas demandé; si donc vous
l'avez fait, monsieur l'officier impoli, c'est que cela vous
plaisait. Et permettez-moi de vous faire observer que vous ne
devez pas me tutoyer, si ce n'est par civisme; autrement je vous
le défends une fois pour toutes.

Le major frappa du poing sur la table.

-- Voilà comme elles sont toutes! dit-il à Stavroguine assis en
face de lui. -- Non, permettez, j'aime le libéralisme et les idées
modernes, je goûte fort les propos intelligents, mais, entendons-
nous, ils ne me plaisent que dans la bouche des hommes, et le
libéralisme en jupons fait mon supplice! Ne te tortille donc pas
ainsi! cria-t-il à la jeune fille qui se démenait sur sa chaise. -
- Non, je demande aussi la parole, je suis offensé.

-- Vous ne faites que gêner les autres, et vous-même vous ne savez
rien dire, bougonna la maîtresse de la maison.

-- Si, je vais m'expliquer, reprit en s'échauffant le major. -- Je
m'adresse à vous, monsieur Stavroguine, parce que vous venez
d'arriver, quoique je n'aie pas l'honneur de vous connaître. Sans
les hommes, elles ne peuvent rien, -- voilà mon opinion. Toute
leur question des femmes n'est qu'un emprunt qu'elles nous ont
fait; je vous l'assure, c'est nous autres qui la leur avons
inventée et qui nous sommes bêtement mis cette pierre au cou. Si
je remercie Dieu d'une chose, c'est d'être resté célibataire! Pas
le plus petit grain d'originalité; elles ne sont même pas capables
de créer une façon de robe, il faut que les hommes inventent des
patrons pour elles! Tenez, celle-ci, je l'ai portée dans mes bras,
j'ai dansé la mazurka avec elle quand elle avait dix ans;
aujourd'hui elle arrive de Pétersbourg, naturellement je cours
l'embrasser, et quelle est la seconde parole qu'elle me dit? «Dieu
n'existe pas!» Si encore ç'avait été la troisième; mais non, c'est
la seconde, la langue lui démangeait! Allons, lui dis-je, j'admets
que les hommes intelligents ne croient pas, cela peut tenir à leur
intelligence; mais toi, tête vide, qu'est-ce que tu comprends à la
question de l'existence de Dieu? Tu répètes ce qu'un étudiant t'a
seriné; s'il t'avait dit d'allumer des lampes devant les icônes,
tu en allumerais.

-- Vous mentez toujours, vous êtes un fort méchant homme, et tout
à l'heure je vous ai péremptoirement démontré votre insolvabilité,
répondit l'étudiante d'un ton dédaigneux, comme si elle trouvait
au-dessous d'elle d'entrer dans de longues explications avec un
pareil interlocuteur. -- Tantôt je vous ai dit notamment qu'au
catéchisme on nous avait à tous enseigné ceci: «Si tu honores ton
père et tes parents, tu vivras longtemps, et la richesse te sera
donnée.» C'est dans les dix commandements. Si Dieu a cru
nécessaire de promettre à l'amour filial une récompense, alors
votre Dieu est immoral. Voilà dans quels termes je me suis
exprimée tantôt, et ce n'a pas été ma seconde parole; c'est vous
qui, en parlant de vos droits, m'avez amenée à vous tenir ce
langage. À qui la faute si vous êtes bouché et si vous ne
comprenez pas encore? Cela vous vexe, et vous vous fâchez, --
Voilà le mot de toute votre génération.

-- Sotte! proféra le major.

-- Vous, vous êtes un imbécile.

-- C'est cela, injurie-moi!

-- Mais permettez, Kapiton Maximovitch, vous m'avez dit vous-même
que vous ne croyez pas en Dieu, cria du bout de la table
Lipoutine.

-- Qu'importe que j'aie dit cela? moi, c'est autre chose! Peut-
être même que je crois, seulement ma foi n'est pas entière. Mais,
quoique je ne croie pas tout à fait, je ne dis pas qu'il faille
fusiller Dieu. Déjà, quand je servais dans les hussards, cette
question me préoccupait fort. Pour tous les poètes il est admis
que le hussard est un buveur et un noceur. En ce qui me concerne,
je n'ai peut-être pas fait mentir la légende; mais, le croirez-
vous? je me relevais la nuit et j'allais m'agenouiller devant un
icône, demandant à Dieu avec force signes de croix qu'il voulût
bien m'envoyer la foi, tant j'étais, dès cette époque, tourmenté
par la question de savoir si, oui ou non, Dieu existe. Le matin
venu, sans doute, vous avez des distractions, et les sentiments
religieux s'évanouissent; en général, j'ai remarqué que la foi est
toujours plus faible pendant la journée.

Pierre Stépanovitch bâillait à se décrocher la mâchoire.

-- Est-ce qu'on ne va pas jouer aux cartes? demanda-t-il à madame
Virguinsky.

-- Je m'associe entièrement à votre question! déclara l'étudiante
qui était devenue pourpre d'indignation en entendant les paroles
du major.

-- On perd un temps précieux à écouter des conversations stupides,
observa la maîtresse de la maison, et elle regarda sévèrement son
mari.

-- Je me proposais, dit mademoiselle Virguinsky, -- de signaler à
la réunion les souffrances et les protestations des étudiants;
mais, comme le temps se passe en conversations immorales...

-- Rien n'est moral, ni immoral! interrompit avec impatience le
collégien.

-- Je savais cela, monsieur le gymnasiste, longtemps avant qu'on
vous l'ait enseigné.

-- Et moi, j'affirme, répliqua l'adolescent irrité, -- que vous
êtes un enfant venu de la capitale pour nous éclairer tous, alors
que nous en savons autant que vous. Depuis Biélinsky, nul n'ignore
en Russie l'immoralité du précepte: «Honore ton père et ta mère»,
que, par parenthèses, vous avez cité en l'estropiant.

-- Est-ce que cela ne finira pas? dit résolument Arina Prokhorovna
à son mari.

Comme maîtresse de maison, elle rougissait de ces conversations
insignifiantes, d'autant plus qu'elle remarquait des sourires et
même des marques de stupéfaction parmi les invités qui n'étaient
pas des visiteurs habituels.

Virguinsky éleva soudain la voix:

-- Messieurs, si quelqu'un a une communication à faire ou désire
traiter un sujet se rattachant plus directement à l'oeuvre
commune, je l'invite à commencer sans retard.

-- Je prendrai la liberté de faire une question, dit d'une voix
douce le professeur boiteux, qui jusqu'alors n'avait pas prononcé
un mot et s'était distingué par sa bonne tenue: -- je désirerais
savoir si nous sommes ici en séance, ou si nous ne formons qu'une
réunion de simples mortels venus en visite. Je demande cela plutôt
pour l'ordre, et afin de ne pas rester dans l'incertitude.

Cette «malicieuse» question produisit son effet; tous se
regardèrent les uns les autres, chacun paraissant attendre une
réponse de son voisin; puis, brusquement, comme par un mot
d'ordre, tous les yeux se fixèrent sur Verkhovensky et sur
Stavroguine.

-- Je propose simplement de voter sur la question de savoir si
nous sommes, oui ou non, en séance, déclara madame Virguinsky.

-- J'adhère complètement à la proposition, dit Lipoutine, --
quoiqu'elle soit un peu indéterminée.

-- Moi aussi, moi aussi, entendit-on de divers côtés.

-- Il me semble en effet que ce sera plus régulier, approuva à son
tour Virguinsky.

-- Ainsi aux voix! reprit Arina Prokhorovna. -- Liamchine, mettez-
vous au piano, je vous prie; cela ne vous empêchera pas de voter
au moment du scrutin.

-- Encore! cria Liamchine; -- j'ai déjà fait assez de tapage comme
cela.

-- Je vous en prie instamment, jouez; vous ne voulez donc pas être
utile à l'oeuvre commune?

-- Mais je vous assure, Arina Prokhorovna, que personne n'est aux
écoutes. C'est seulement une idée que vous avez. D'ailleurs, les
fenêtres sont hautes, et lors même que quelqu'un chercherait à
nous entendre, cela lui serait impossible.

-- Nous ne nous entendons pas nous-mêmes, grommela un des
visiteurs.

-- Et moi, je vous dis que les précautions sont toujours bonnes.
Pour le cas où il y aurait des espions, expliqua-t-elle à
Verkhovensky, -- il faut que nous ayons l'air d'être en fête et
que la musique s'entende de la rue.

-- Eh, diable! murmura Liamchine avec colère, puis il s'assit
devant le piano, et commença à jouer une valse en frappant sur les
touches comme s'il eût voulu les briser.

-- J'invite ceux qui désirent qu'il y ait séance à lever la main
droite, proposa madame Virguinsky.

Les uns firent le mouvement indiqué, les autres s'en abstinrent.
Il y en eut qui, ayant levé la main, la baissèrent aussitôt après;
plusieurs qui l'avaient baissée la relevèrent ensuite.

-- Oh! diable! Je n'ai rien compris! cria un officier.

-- Moi non plus, ajouta un autre.

-- Si, moi, je comprends, fit un troisième; -- si c'est _oui, _on
lève la main.

-- Mais qu'est-ce que signifie _oui?_

-- Cela signifie la séance.

-- Non, cela signifie qu'on n'en veut pas.

-- J'ai voté la séance, cria le collégien à madame Virguinsky.

-- Alors, pourquoi n'avez-vous pas levé la main?

-- Je vous ai regardée tout le temps, vous n'avez pas levé la
main, je vous ai imitée.

-- Que c'est bête! C'est moi qui ai fait la proposition, par
conséquent je ne pouvais pas lever la main. Messieurs, je propose
de recommencer l'épreuve inversement: que ceux qui veulent une
séance restent immobiles, et que ceux qui n'en veulent pas lèvent
la main droite.

-- Qui est-ce qui ne veut pas? demanda le collégien.

-- Vous le faites exprès, n'est-ce pas? répliqua avec irritation
madame Virguinsky.

-- Non, permettez, qui est-ce qui veut et qui est-ce qui ne veut
pas? Il faut préciser cela un peu mieux, firent deux ou trois
voix.

-- Celui qui ne veut pas ne veut pas.

-- Eh! oui, mais qu'est-ce qu'il faut faire si l'on ne veut pas?
Doit-on lever la main ou ne pas la lever? cria un officier.

-- Eh! nous n'avons pas encore l'habitude du régime parlementaire!
observa le major.

-- Monsieur Liamchine, ne faites pas tant de bruit, s'il vous
plaît, on ne s'entend pas ici, dit le professeur boiteux.

Liamchine quitta brusquement le piano.

-- En vérité, Arina Prokhorovna, il n'y a aucun espion aux
écoutes, et je ne veux plus jouer! C'est comme visiteur et non
comme pianiste que je suis venu chez vous!

-- Messieurs, proposa Virguinsky, -- répondez tous verbalement:
sommes-nous, oui ou non, en séance?

-- En séance, en séance! cria-t-on de toutes parts.

-- En ce cas, il est inutile de voter, cela suffit. N'est-ce pas
votre avis, messieurs? Faut-il encore procéder à un vote?

-- Non, non, c'est inutile, on a compris!

-- Peut-être quelqu'un est-il contre la séance?

-- Non, non, nous la voulons tous!

-- Mais qu'est-ce que c'est qu'une séance? cria un des assistants.
Il n'obtint pas de réponse.

-- Il faut nommer un président, firent un grand nombre de voix.

-- Le maître de la maison, naturellement, le maître de la maison!

Élu par acclamation, Virguinsky prit la parole:

-- Messieurs, puisqu'il en est ainsi, je renouvelle ma proposition
primitive: si quelqu'un a une communication à faire ou désire
traiter un sujet se rapportant plus directement à l'oeuvre
commune, qu'il commence sans perdre de temps.

Silence général. Tous les regards se portèrent de nouveau sur
Stavroguine et Pierre Stépanovitch.

-- Verkhovensky, vous n'avez rien à déclarer? demanda carrément
Arina Prokhorovna.

L'interpellé s'étira sur sa chaise.

-- Absolument rien, répondit-il en bâillant. -- Du reste, je
désirerais un verre de cognac.

-- Et vous, Stavroguine?

-- Je vous remercie, je ne boirai pas.

-- Je vous demande si vous désirez parler, et non si vous voulez
du cognac.

-- Parler? Sur quoi? Non, je n'y tiens pas.

-- On va vous apporter du cognac, répondit madame Virguinsky à
Pierre Stépanovitch.

L'étudiante se leva. Depuis longtemps on voyait qu'elle attendait
avec impatience le moment de placer un discours.

-- Je suis venue faire connaître les souffrances des malheureux
étudiants et les efforts tentés partout pour éveiller en eux
l'esprit de protestation...

Force fut à mademoiselle Virguinsky d'en rester là, car à l'autre
bout de la salle surgit un concurrent qui attira aussitôt
l'attention générale. Sombre et morne comme toujours, Chigaleff,
l'homme aux longues oreilles, se leva lentement, et, d'un air
chagrin, posa sur la table un gros cahier tout couvert d'une
écriture extrêmement fine. Il ne se rassit point et garda le
silence. Plusieurs jetaient des regards inquiets sur le volumineux
manuscrit; au contraire, Lipoutine, Virguinsky et le professeur
boiteux paraissaient éprouver une certaine satisfaction.

-- Je demande la parole, fit d'une voix mélancolique, mais ferme,
Chigaleff.

-- Vous l'avez, répondit Virguinsky.

L'orateur s'assit, se recueillit pendant une demi-minute et
commença gravement:

-- Messieurs...

-- Voilà le cognac! dit d'un ton méprisant la demoiselle sans
sourcils qui avait servi le thé; en même temps, elle plaçait
devant Pierre Stépanovitch un carafon de cognac et un verre à
liqueur qu'elle avait apportés sans plateau ni assiette, se
contentant de les tenir à la main.

L'orateur interrompu attendit silencieux et digne.

-- Cela ne fait rien, continuez, je n'écoute pas, cria
Verkhovensky en se versant un verre de cognac.

-- Messieurs, reprit Chigaleff, -- en m'adressant à votre
attention, et, comme vous le verrez plus loin, en sollicitant le
secours de vos lumières sur un point d'une importance majeure, je
dois commencer par une préface...

-- Arina Prokhorovna, n'avez-vous pas des ciseaux? demanda à
brûle-pourpoint Pierre Stépanovitch.

Madame Virguinsky le regarda avec de grands yeux.

-- Pourquoi vous faut-il des ciseaux? voulu-t-elle savoir.

-- J'ai oublié de me couper les ongles, voilà trois jours que je
me propose de le faire, répondit-il tranquillement, les yeux fixés
sur ses ongles longs et sales.

Arina Prokhorovna rougit de colère, mais mademoiselle Virguinsky
parut goûter ce langage.

-- Je crois en avoir vu tout à l'heure sur la fenêtre, dit-elle;
ensuite, quittant sa place, elle alla chercher les ciseaux et les
apporta à Verkhovensky. Sans même accorder un regard à la jeune
fille, il les prit et commença à se couper les ongles.

Arina Prokhorovna comprit que c'était du réalisme en action, et
elle eut honte de sa susceptibilité. Les assistants se regardèrent
en silence. Quant au professeur boiteux, il observait Pierre
Stépanovitch avec des yeux où se lisaient la malveillance et
l'envie. Chigaleff poursuivit son discours:

-- Après avoir consacré mon activité à étudier la question de
savoir comment doit être organisée la société qui remplacera celle
d'aujourd'hui, je me suis convaincu que tous les créateurs de
systèmes sociaux, depuis les temps les plus reculés jusqu'à la
présente année 187., ont été des rêveurs, des songe-creux, des
niais, des esprits en contradiction avec eux-mêmes, ne comprenant
absolument rien ni aux sciences naturelles, ni à cet étrange
animal qu'on appelle l'homme. Platon, Rousseau, Fourier sont des
colonnes d'aluminium; leurs théories peuvent être bonnes pour des
moineaux, mais non pour la société humaine. Or, comme il est
nécessaire d'être fixé sur la future forme sociale, maintenant
surtout que tous nous sommes enfin décidés à passer de la
spéculation à l'action, je propose mon propre système concernant
l'organisation du monde. Le voici. (Ce disant, il frappa avec un
doigt sur son cahier). J'aurais voulu le présenter à la réunion
sous une forme aussi succincte que possible; mais je vois que,
loin de comporter des abréviations, mon livre exige encore une
multitude d'éclaircissements oraux; c'est pourquoi l'exposé
demandera au moins dix soirées, d'après le nombre de chapitres que
renferme l'ouvrage. (Des rires se firent entendre.) De plus,
j'avertis que mon système n'est pas achevé. (Nouveaux rires.). Je
me suis embarrassé dans mes propres données, et ma conclusion est
en contradiction directe avec mes prémisses. Partant de la liberté
illimitée, j'aboutis au despotisme illimité. J'ajoute pourtant
qu'aucune solution du problème social ne peut exister en dehors de
la mienne.

L'hilarité redoubla, mais les auditeurs qui riaient étaient
surtout les plus jeunes et, pour ainsi dire, les profanes. Arina
Prokhorovna, Lipoutine et le professeur boiteux laissaient voir
sur leurs visages une certaine colère.

-- Si vous-même n'avez pas su coordonner votre système, et si vous
êtes arrivé au désespoir, qu'est-ce que nous y ferons? se hasarda
à observer un des militaires.

Chigaleff se tourna brusquement vers l'interrupteur.

-- Vous avez raison, monsieur l'officier, d'autant plus raison que
vous parlez de désespoir. Oui, je suis arrivé au désespoir.
Néanmoins, je défie qui que ce soit de remplacer ma solution par
aucune autre: on aura beau chercher, on ne trouvera rien. C'est
pourquoi, sans perdre de temps, j'invite toute la société à
émettre son avis, lorsqu'elle aura écouté durant dix soirées la
lecture de mon livre. Si les membres refusent de m'entendre, nous
nous séparerons tout de suite, -- les hommes pour aller à leur
bureau, les femmes pour retourner à leur cuisine, car, du moment
que l'on repousse mon système, il faut renoncer à découvrir une
autre issue, il n'en existe pas!

L'auditoire commençait à devenir tumultueux: «Qu'est-ce que c'est
que cet homme-là? Un fou, sans doute?» se demandait-on à haute
voix.

-- En résumé, il ne s'agit que du désespoir de Chigaleff, conclut
Liamchine, -- toute la question est celle-ci: le désespoir de
Chigaleff est-il ou non fondé?

-- Le désespoir de Chigaleff est une question personnelle, déclara
le collégien.

-- Je propose de mettre aux voix la question de savoir jusqu'à
quel point le désespoir de Chigaleff intéresse l'oeuvre commune;
le scrutin décidera en même temps si c'est, ou non, la peine de
l'entendre, opina un loustic dans le groupe des officiers.

-- Il y a ici autre chose, messieurs, intervint le boiteux; un
sourire équivoque errait sur ses lèvres, en sorte qu'on ne pouvait
pas trop savoir s'il plaisantait ou s'il parlait sérieusement. --
Ces lazzis sont déplacés ici. M. Chigaleff a étudié trop
consciencieusement son sujet et, de plus, il est trop modeste. Je
connais son livre. Ce qu'il propose comme solution finale de la
question, c'est le partage de l'espèce humaine en deux groupes
inégaux. Un dixième seulement de l'humanité possèdera les droits
de la personnalité et exercera une autorité illimitée sur les neuf
autres dixièmes. Ceux-ci perdront leur personnalité, deviendront
comme un troupeau; astreints à l'obéissance passive, ils seront
ramenés à l'innocence première, et, pour ainsi dire, au paradis
primitif, où, du reste, ils devront travailler. Les mesures
proposées par l'auteur pour supprimer le libre arbitre chez les
neuf dixièmes de l'humanité et transformer cette dernière en
troupeau par de nouvelles méthodes d'éducation, -- ces mesures
sont très remarquables, fondées sur les données des sciences
naturelles, et parfaitement logiques. On peut ne pas admettre
certaines conclusions, mais il est difficile de contester
l'intelligence et le savoir de l'écrivain. C'est dommage que les
circonstances ne nous permettent pas de lui accorder les dix
soirées qu'il demande, sans cela nous pourrions entendre beaucoup
de choses curieuses.

Madame Virguinsky s'adressa au boiteux d'un ton qui trahissait une
certaine inquiétude:

-- Parlez-vous sérieusement? Est-il possible que cet homme, ne
sachant que faire des neuf dixièmes de l'humanité, les réduise en
esclavage? Depuis longtemps je le soupçonnais.

-- C'est de votre frère que vous parlez ainsi? demanda le boiteux.

-- La parenté? Vous moquez-vous de moi, oui ou non?

-- D'ailleurs, travailler pour des aristocrates et leur obéir
comme à des dieux, c'est une lâcheté! observa l'étudiante irritée.

-- Ce que je propose n'est point une lâcheté, j'offre en
perspective le paradis, un paradis terrestre, et il ne peut pas y
en avoir un autre sur la terre, répliqua d'un ton d'autorité
Chigaleff.

-- Moi, cria Liamchine, -- si je ne savais que faire des neuf
dixièmes de l'humanité, au lieu de leur ouvrir le paradis, je les
ferais sauter en l'air, et je ne laisserais subsister que le petit
groupe des hommes éclairés, qui ensuite se mettraient à vivre
selon la science.

-- Il n'y a qu'un bouffon qui puisse parler ainsi! fit l'étudiante
pourpre d'indignation.

-- C'est un bouffon, mais il est utile, lui dit tout bas madame
Virguinsky.

Chigaleff se tourna vers Liamchine.

-- Ce serait peut-être la meilleure solution du problème!
répondit-il avec chaleur; -- sans doute, vous ne savez pas vous-
même, monsieur le joyeux personnage, combien ce que vous venez de
dire est profond. Mais comme votre idée est presque irréalisable,
il faut se borner au paradis terrestre, puisqu'on a appelé cela
ainsi.

-- Voilà passablement d'absurdités! laissa, comme par mégarde,
échapper Verkhovensky. Du reste, il ne leva pas les yeux et
continua, de l'air le plus indifférent, à se couper les ongles.

Le boiteux semblait n'avoir attendu que ces mots pour _empoigner_
Pierre Stépanovitch.

-- Pourquoi donc sont-ce des absurdités? demanda-t-il aussitôt. --
M. Chigaleff est jusqu'à un certain point un fanatique de
philanthropie; mais rappelez-vous que dans Fourier, dans Cabet
surtout, et jusque dans Proudhon lui-même, on trouve quantité de
propositions tyranniques et fantaisistes au plus haut degré.
M. Chigaleff résout la question d'une façon peut-être beaucoup
plus raisonnable qu'ils ne le font. Je vous assure qu'en lisant
son livre il est presque impossible de ne pas admettre certaines
choses. Il s'est peut-être moins éloigné de la réalité qu'aucun de
ses prédécesseurs, et son paradis terrestre est presque le vrai,
celui-là même dont l'humanité regrette la perte, si toutefois il a
jamais existé.

-- Allons, je savais bien que j'allais m'ennuyer ici, murmura
Pierre Stépanovitch.

-- Permettez, reprit le boiteux en s'échauffant de plus en plus, -
- les entretiens et les considérations sur la future organisation
sociale sont presque un besoin naturel pour tous les hommes
réfléchis de notre époque. Hertzen ne s'est occupé que de cela
toute sa vie. Biélinsky, je le tiens de bonne source, passait des
soirées entières à discuter avec ses amis les détails les plus
minces, les plus terre-à-terre, pourrait-on dire, du futur ordre
des choses.

-- Il y a même des gens qui en deviennent fous, observa
brusquement le major.

-- Après tout, on arrive peut-être encore mieux à un résultat
quelconque par ces conversations que par un majestueux silence du
dictateur, glapit Lipoutine osant enfin ouvrir le feu.

-- Le mot d'absurdité ne s'appliquait pas, dans ma pensée, à
Chigaleff, dit en levant à peine les yeux Pierre Stépanovitch. --
Voyez-vous, messieurs, continua-t-il négligemment, -- à mon avis,
tous ces livres, les Fourier, les Cabet, tous ces «droits au
travail», le _Chigalévisme, _ce ne sont que des romans comme on
peut en écrire des centaines de mille. C'est un passe-temps
esthétique. Je comprends que vous vous ennuyiez dans ce méchant
petit trou, et que, pour vous distraire, vous vous précipitiez sur
le papier noirci.

-- Permettez, répliqua le boiteux en s'agitant sur sa chaise, --
quoique nous ne soyons que de pauvres provinciaux, nous savons
pourtant que jusqu'à présent il ne s'est rien produit de si
nouveau dans le monde que nous ayons beaucoup à nous plaindre de
ne l'avoir pas vu. Voici que de petites feuilles clandestines
imprimées à l'étranger nous invitent à former des groupes ayant
pour seul programme la destruction universelle, sous prétexte que
tous les remèdes sont impuissants à guérir le monde, et que le
plus sûr moyen de franchir le fossé, c'est d'abattre carrément
cent millions de têtes. Assurément l'idée est belle, mais elle est
pour le moins aussi incompatible avec la réalité que le
«chigavélisme» dont vous parliez tout à l'heure en termes si
méprisants.

-- Eh bien, mais je ne suis pas venu ici pour discuter, lâcha
immédiatement Verkhovensky, et, sans paraître avoir conscience de
l'effet que cette parole imprudente pouvait produire, il approcha
de lui la bougie afin d'y voir plus clair.

-- C'est dommage, grand dommage que vous ne soyez pas venu pour
discuter, et il est très fâcheux aussi que vous soyez en ce moment
si occupé de votre toilette.

-- Que vous importe ma toilette?

Lipoutine vint de nouveau à la rescousse du boiteux:

-- Abattre cent millions de têtes n'est pas moins difficile que de
réformer le monde par la propagande; peut-être même est-ce plus
difficile encore, surtout en Russie.

-- C'est sur la Russie que l'on compte à présent, déclara un des
officiers.

-- Nous avons aussi entendu dire que l'on comptait sur elle,
répondit le professeur. -- Nous savons qu'un doigt mystérieux a
désigné notre belle patrie comme le pays le plus propice à
l'accomplissement de la grande oeuvre. Seulement voici une chose:
si je travaille à résoudre graduellement la question sociale,
cette tâche me rapporte quelques avantages personnels; j'ai le
plaisir de bavarder, et je reçois du gouvernement un tchin en
récompense de mes efforts pour le bien public. Mais si je me
rallie à la solution rapide, à celle qui réclame cent millions de
têtes, qu'est-ce que j'y gagne personnellement? Dès que vous vous
mettez à faire de la propagande, on vous coupe la langue.

-- À vous on la coupera certainement, dit Verkhovensky.

-- Vous voyez. Or, comme, en supposant les conditions les plus
favorables, un pareil massacre ne sera pas achevé avant cinquante
ans, n'en mettons que trente si vous voulez (vu que ces gens-là ne
sont pas des moutons et ne se laisseront pas égorger sans
résistance), ne vaudrait-il pas mieux prendre toutes ses affaires
et se transporter dans quelque île de l'océan Pacifique pour y
finir tranquillement ses jours? Croyez-le, ajouta-t-il en frappant
du doigt sur la table, -- par une telle propagande vous ne ferez
que provoquer l'émigration, rien de plus!

Le boiteux prononça ces derniers mots d'un air triomphant. C'était
une des fortes têtes de la province. Lipoutine souriait
malicieusement, Virguinsky avait écouté avec une certaine
tristesse; tous les autres, surtout les dames et les officiers,
avaient suivi très attentivement la discussion. Chacun comprenait
que l'homme aux cent millions de têtes était collé au mur, et l'on
se demandait ce qui allait résulter de là.

-- Au fait, vous avez raison, répondit d'un ton plus indifférent
que jamais, et même avec une apparence d'ennui, Pierre
Stépanovitch. -- L'émigration est une bonne idée. Pourtant, si,
malgré tous les désavantages évidents que vous prévoyez, l'oeuvre
commune recrute de jour en jour un plus grand nombre de champions,
elle pourra se passer de votre concours. Ici, batuchka, c'est une
religion nouvelle qui se substitue à l'ancienne, voilà pourquoi
les recrues sont si nombreuses, et ce fait a une grande
importance. Émigrez. Vous savez, je vous conseillerais de vous
retirer à Dresde plutôt que dans une île de l'océan Pacifique.
D'abord, c'est une ville qui n'a jamais vu aucune épidémie, et, en
votre qualité d'homme éclairé, vous avez certainement peur de la
mort; en second lieu, Dresde n'étant pas loin de la frontière
russe, on peut recevoir plus vite les revenus envoyés de la chère
patrie; troisièmement, il y a là ce qu'on appelle des trésors
artistiques, et vous êtes un esthéticien, un ancien professeur de
littérature, si je ne me trompe; enfin le paysage environnant est
une Suisse en miniature qui vous fournira des inspirations
poétiques, car vous devez faire des vers. En un mot, cette
résidence vous offrira tous les avantages réunis.

Un mouvement se produisit dans l'assistance, surtout parmi les
officiers. Un moment encore, et tout le monde aurait parlé à la
fois. Mais, sous l'influence de l'irritation, le boiteux donna
tête baissée dans le traquenard qui lui était tendu:

-- Non, dit-il, -- peut-être n'abandonnons-nous pas encore
l'oeuvre commune, il faut comprendre cela...

-- Comment, est-ce que vous entreriez dans la section, si je vous
le proposais? répliqua soudain Verkhovensky, et il posa les
ciseaux sur la table.

Tous eurent comme un frisson. L'homme énigmatique se démasquait
trop brusquement, il n'avait même pas hésité à prononcer le mot de
«section».

Le professeur essaya de s'échapper par la tangente.

-- Chacun se sent honnête homme, répondit-il, -- et reste attaché
à l'oeuvre commune, mais...

-- Non, il ne s'agit pas de _mais_, interrompit d'un ton tranchant
Pierre Stépanovitch: -- je déclare, messieurs, que j'ai besoin
d'une réponse franche. Je comprends trop qu'étant venu ici et vous
ayant moi-même rassemblés, je vous dois des explications (nouvelle
surprise pour l'auditoire), mais je ne puis en donner aucune avant
de savoir à quel parti vous vous êtes arrêtés. Laissant de côté
les conversations, -- car voilà trente ans qu'on bavarde, et il
est inutile de bavarder encore pendant trente années, -- je vous
demande ce qui vous agrée le plus: êtes-vous partisans de la
méthode lente qui consiste à écrire des romans sociaux et à régler
sur le papier à mille ans de distance les destinées de l'humanité,
alors que dans l'intervalle, le despotisme avalera les bons
morceaux qui passeront à portée de votre bouche et que vous
laisserez échapper? Ou bien préférez-vous la solution prompte qui,
n'importe comment, mettra enfin l'humanité à même de s'organiser
socialement non pas sur le papier, mais en réalité? On fait
beaucoup de bruit à propos des «cent millions de têtes»; ce n'est
peut-être qu'une métaphore, mais pourquoi reculer devant ce
programme si, en s'attardant aux rêveries des barbouilleurs de
papier, on permet au despotisme de dévorer durant quelques cent
ans non pas cent millions de têtes, mais cinq cents millions?
Remarquez encore qu'un malade incurable ne peut être guéri,
quelques remèdes qu'on lui prescrive sur le papier; au contraire,
si nous n'agissons pas tout de suite, la contagion nous atteindra
nous-mêmes, elle empoisonnera toutes les forces fraîches sur
lesquelles on peut encore compter à présent, et enfin c'en sera
fait de nous tous. Je reconnais qu'il est extrêmement agréable de
pérorer avec éloquence sur le libéralisme, et qu'en agissant on
s'expose à recevoir des horions... Du reste, je ne sais pas
parler, je suis venu ici parce que j'ai des communications à
faire; en conséquence, je prie l'honorable société, non pas de
voter, mais de déclarer franchement et simplement ce qu'elle
préfère: marcher dans le marais avec la lenteur de la tortue, ou
le traverser à toute vapeur.

-- Je suis positivement d'avis qu'on le traverse à toute vapeur!
cria le collégien dans un transport d'enthousiasme.

-- Moi aussi, opina Liamchine.

-- Naturellement le choix ne peut être douteux, murmura un
officier; un autre en dit autant, puis un troisième. L'assemblée,
dans son ensemble, était surtout frappée de ce fait que
Verkhovensky avait promis des «communications».

-- Messieurs, je vois que presque tous se décident dans le sens
des proclamations, dit-il en parcourant des yeux la société.

-- Tous, tous! crièrent la plupart des assistants.

-- J'avoue que je suis plutôt partisan d'une solution humaine,
déclara le major, -- mais comme l'unanimité est acquise à
l'opinion contraire, je me range à l'avis de tous.

Pierre Stépanovitch s'adressa au boiteux:

-- Alors, vous non plus, vous ne faites pas d'opposition?

-- Ce n'est pas que je... balbutia en rougissant l'interpellé, --
mais si j'adhère maintenant à l'opinion qui a rallié tous les
suffrages, c'est uniquement pour ne pas rompre...

-- Voilà comme vous êtes tous! Des gens qui discuteraient
volontiers six mois durant pour faire de l'éloquence libérale, et
qui, en fin de compte, votent avec tout le monde! Messieurs,
réfléchissez pourtant, est-il vrai que vous soyez tous prêts?

(Prêts à quoi? la question était vague, mais terriblement
captieuse.)

-- Sans doute, tous...

Du reste, tout en répondant de la sorte, les assistants ne
laissaient pas de se regarder les uns les autres.

-- Mais peut-être qu'après vous m'en voudrez d'avoir obtenu si
vite votre consentement? C'est presque toujours ainsi que les
choses se passent avec vous.

L'assemblée était fort émue, et des courants divers commençaient à
s'y dessiner. Le boiteux livra un nouvel assaut à Verkhovensky.

-- Permettez-moi, cependant, de vous faire observer que les
réponses à de semblables questions sont conditionnelles. En
admettant même que nous ayons donné notre adhésion, remarquez
pourtant qu'une question posée d'une façon si étrange...

-- Comment, d'une façon étrange?

-- Oui, ce n'est pas ainsi qu'on pose de pareilles questions.

-- Alors, apprenez-moi, s'il vous plaît, comment on les pose.
Mais, vous savez, j'étais sûr que vous vous rebifferiez en
premier.

-- Vous avez tiré de nous une réponse attestant que nous sommes
prêts à une action immédiate. Mais, pour en user ainsi, quels
droits aviez-vous? Quels pleins pouvoirs vous autorisaient à poser
de telles questions?

-- Vous auriez dû demander cela plus tôt. Pourquoi donc avez-vous
répondu? Vous avez consenti, et maintenant vous vous ravisez.

-- La franchise étourdie avec laquelle vous avez posé votre
principale question me donne à penser que vous n'avez ni droits,
ni pleins pouvoirs, et que vous avez simplement satisfait une
curiosité personnelle.

-- Mais qu'est-ce qui vous fait dire cela? Pourquoi parlez-vous
ainsi? répliqua Pierre Stépanovitch, qui, semblait-il, commençait
à être fort inquiet.

-- C'est que, quand on pratique des affiliations, quelles qu'elles
soient, on fait cela du moins en tête-à-tête et non dans une
société de vingt personnes inconnues les unes aux autres! lâcha
tout net le professeur. Emporté par la colère, il mettait les
pieds dans le plat. Verkhovensky, l'inquiétude peinte sur le
visage, se retourna vivement vers l'assistance:

-- Messieurs, je considère comme un devoir de déclarer à tous que
ce sont là des sottises, et que notre conversation a dépassé la
mesure. Je n'ai encore affilié absolument personne, et nul n'a le
droit de dire que je pratique des affiliations, nous avons
simplement exprimé des opinions. Est-ce vrai? Mais, n'importe,
vous m'alarmez, ajouta-t-il en s'adressant au boiteux: -- je ne
pensais pas qu'ici le tête-à-tête fût nécessaire pour causer de
choses si innocentes, à vrai dire. Ou bien craignez-vous une
dénonciation? Se peut-il que parmi nous il y ait en ce moment un
mouchard?

Une agitation extraordinaire suivit ces paroles; tout le monde se
mit à parler en même temps.

-- Messieurs, s'il en est ainsi, poursuivit Pierre Stépanovitch, -
- je me suis plus compromis qu'aucun autre; par conséquent, je
vous prie de répondre à une question, si vous le voulez bien,
s'entend. Vous êtes parfaitement libres.

-- Quelle question? quelle question? cria-t-on de toutes parts.

-- Une question après laquelle on saura si nous devons rester
ensemble ou prendre silencieusement nos chapkas et aller chacun de
son côté.

-- La question, la question?

-- Si l'un de vous avait connaissance d'un assassinat politique
projeté, irait-il le dénoncer, prévoyant toutes les conséquences,
ou bien resterait-il chez lui à attendre les événements? Sur ce
point les manières de voir peuvent être différentes. La réponse à
la question dira clairement si nous devons nous séparer ou rester
ensemble, et pas seulement durant cette soirée. Permettez-moi de
m'adresser d'abord à vous, dit-il au boiteux.

-- Pourquoi d'abord à moi?

-- Parce que c'est vous qui avez donné lieu à l'incident. Je vous
en prie, ne biaisez pas, ici les faux-fuyants seraient inutiles.
Mais, du reste, ce sera comme vous voudrez; vous êtes parfaitement
libre.

-- Pardonnez-moi, mais une semblable question est offensante.

-- Permettez, ne pourriez-vous pas répondre un peu plus nettement?

-- Je n'ai jamais servi dans la police secrète, dit le boiteux,
cherchant toujours à éviter une réponse directe.

-- Soyez plus précis, je vous prie, ne me faites pas attendre.

Le boiteux fut si exaspéré qu'il cessa de répondre. Silencieux, il
regardait avec colère par-dessous ses lunettes le visage de
l'inquisiteur.

-- Un oui ou un non? Dénonceriez-vous ou ne dénonceriez-vous pas?
cria Verkhovensky.

-- Naturellement je ne dénoncerais pas! cria deux fois plus fort
le boiteux.

-- Et personne ne dénoncera, sans doute, personne! firent
plusieurs voix.

-- Permettez-moi de vous interroger, monsieur le major,
dénonceriez-vous ou ne dénonceriez-vous pas? poursuivit Pierre
Stépanovitch. -- Et, remarquez, c'est exprès que je m'adresse à
vous.

-- Je ne dénoncerais pas.

-- Mais si vous saviez qu'un autre, un simple mortel, fût sur le
point d'être volé et assassiné par un malfaiteur, vous
préviendriez la police, vous dénonceriez?

-- Sans doute, parce qu'ici ce serait un crime de droit commun,
tandis que dans l'autre cas, il s'agirait d'une dénonciation
politique. Je n'ai jamais été employé dans la police secrète.

-- Et personne ici ne l'a jamais été, déclarèrent nombre de voix.
-- Inutile de questionner, tous répondront de même. Il n'y a pas
ici de délateurs!

-- Pourquoi ce monsieur se lève-t-il? cria l'étudiante.

-- C'est Chatoff. Pourquoi vous êtes-vous levé, Chatoff? demanda
madame Virguinsky.

Chatoff s'était levé en effet, il tenait sa chapka à la main et
regardait Verkhovensky. On aurait dit qu'il voulait lui parler,
mais qu'il hésitait. Son visage était pâle et irrité. Il se
contint toutefois, et, sans proférer un mot, se dirigea vers la
porte.

-- Cela ne sera pas avantageux pour vous, Chatoff! lui cria Pierre
Stépanovitch.

Chatoff s'arrêta un instant sur le seuil:

-- En revanche, un lâche et un espion comme toi en fera son
profit! vociféra-t-il en réponse à cette menace obscure, après
quoi il sortit.

Ce furent de nouveaux cris et des exclamations.

-- L'épreuve est faite!

-- Elle n'était pas inutile!

-- N'est-elle pas venue trop tard?

-- Qui est-ce qui l'a invité? -- Qui est-ce qui l'a laissé entrer?
-- Qui est-il? -- Qu'est-ce que ce Chatoff? -- Dénoncera-t-il ou
ne dénoncera-t-il pas?

On n'entendait que des questions de ce genre.

-- S'il était un dénonciateur, il aurait caché son jeu au lieu de
s'en aller, comme il l'a fait, en lançant un jet de salive,
observa quelqu'un.

-- Voilà aussi Stavroguine qui se lève. Stavroguine n'a pas
répondu non plus à la question, cria l'étudiante.

Effectivement, Stavroguine s'était levé, et aussi Kiriloff, qui se
trouvait à l'autre bout de la table.

-- Permettez, monsieur Stavroguine, dit d'un ton roide Arina
Prokhorovna, -- tous ici nous avons répondu à la question, tandis
que vous vous en allez sans rien dire?

-- Je ne vois pas la nécessité de répondre à la question qui vous
intéresse, murmura Nicolas Vsévolodovitch.

-- Mais nous nous sommes compromis, et vous pas, crièrent quelques
uns.

-- Et que m'importe que vous vous soyez compromis? répliqua
Stavroguine en riant, mais ses yeux étincelaient.

-- Comment, que vous importe? Comment, que vous importe?
s'exclama-t-on autour de lui. Plusieurs se levèrent
précipitamment.

-- Permettez, messieurs, permettez, dit très haut le boiteux, --
M. Verkhovensky n'a pas répondu non plus à la question, il s'est
contenté de la poser.

Cette remarque produisit un effet extraordinaire. Tout le monde se
regarda. Stavroguine éclata de rire au nez du boiteux et sortit,
Kiriloff le suivit. Verkhovensky s'élança sur leurs pas et les
rejoignit dans l'antichambre.

-- Que faites-vous de moi? balbutia-t-il en saisissant la main de
Nicolas Vsévolodovitch qu'il serra de toutes ses forces.
Stavroguine ne répondit pas et dégagea sa main.

-- Allez tout de suite chez Kiriloff, j'irai vous y retrouver...
Il le faut pour moi, il le faut!

-- Pour moi ce n'est pas nécessaire, répliqua Stavroguine.

-- Stavroguine y sera, décida Kiriloff. -- Stavroguine, cela est
nécessaire pour vous. Je vous le prouverai quand vous serez chez
moi.

Ils sortirent.

CHAPITRE VIII

_LE TZAREVITCH IVAN._

Le premier mouvement de Pierre Stépanovitch fut de retourner à la
«séance» pour y rétablir l'ordre, mais, jugeant que cela n'en
valait pas la peine, il planta là tout, et, deux minutes après, il
volait sur les traces de ceux qui venaient de partir. En chemin il
se rappela un péréoulok qui abrégeait de beaucoup sa route;
enfonçant dans la boue jusqu'aux genoux, il prit cette petite rue
et arriva à la maison Philippoff au moment même où Stavroguine et
Kiriloff pénétraient sous la grand'porte.

-- Vous êtes déjà ici? observa l'ingénieur; -- c'est bien. Entrez.

-- Comment donc disiez-vous que vous viviez seul? demanda
Stavroguine qui, en passant dans le vestibule, avait remarqué un
samovar en train de bouillir.

-- Vous verrez tout à l'heure avec qui je vis, murmura Kiriloff, -
- entrez.

-- Dès qu'ils furent dans la chambre, Verkhovensky tira de sa
poche la lettre anonyme qu'il avait emportée tantôt de chez
Lembke, et la mit sous les yeux de Stavroguine. Tous trois
s'assirent. Nicolas Vsévolodovitch lut silencieusement la lettre.

-- Eh bien? demanda-t-il.

-- Ce que ce gredin écrit, il le fera, expliqua Pierre
Stépanovitch. -- Puisqu'il est dans votre dépendance, apprenez-lui
comment il doit se comporter. Je vous assure que demain peut-être
il ira chez Lembke.

-- Eh bien, qu'il y aille.

-- Comment, qu'il y aille? Il ne faut pas tolérer cela, surtout si
l'on peut l'empêcher.

-- Vous vous trompez, il ne dépend pas de moi. D'ailleurs, cela
m'est égal; moi, il ne me menace nullement, c'est vous seul qui
êtes visé dans sa lettre.

-- Vous l'êtes aussi.

-- Je ne crois pas.

-- Mais d'autres peuvent ne pas vous épargner, est-ce que vous ne
comprenez pas cela? Écoutez, Stavroguine, c'est seulement jouer
sur les mots. Est-il possible que vous regardiez à la dépense?

-- Est-ce qu'il faut de l'argent?

-- Assurément, deux mille roubles ou, au minimum, quinze cents.
Donnez-les moi demain ou même aujourd'hui, et demain soir je vous
l'expédie à Pétersbourg; du reste, il a envie d'y aller. Si vous
voulez, il partira avec Marie Timoféievna, notez cela.

Pierre Stépanovitch était fort troublé, il ne surveillait plus son
langage, et des paroles inconsidérées lui échappaient. Stavroguine
l'observait avec étonnement.

-- Je n'ai pas de raison pour éloigner Marie Timoféievna.

-- Peut-être même ne voulez-vous pas qu'elle s'en aille? dit avec
un sourire ironique Pierre Stépanovitch.

-- Peut-être que je ne le veux pas.

Verkhovensky perdit patience et se fâcha.

-- En un mot, donnerez-vous l'argent ou ne le donnerez-vous pas?
demanda-t-il en élevant la voix comme s'il eût parlé à un
subordonné. Nicolas Vsévolodovitch le regarda sérieusement.

-- Je ne le donnerai pas.

-- Eh! Stavroguine! Vous savez quelque chose, ou vous avez déjà
donné de l'argent! Vous... vous amusez!

Le visage de Pierre Stépanovitch s'altéra, les coins de sa bouche
s'agitèrent, et tout à coup il partit d'un grand éclat de rire qui
n'avait aucune raison d'être.

-- Vous avez reçu de votre père de l'argent pour votre domaine,
observa avec calme Nicolas Vsévolodovitch. -- Maman vous a versé
six ou huit mille roubles pour Stépan Trophimovitch. Eh bien,
payez ces quinze cents roubles de votre poche. Je ne veux plus
payer pour les autres, j'ai déjà assez déboursé comme cela, c'est
ennuyeux à la fin... acheva-t-il en souriant lui-même de ses
paroles.

-- Ah! vous commencez à plaisanter...

Stavroguine se leva, Verkhovensky se dressa d'un bond et
machinalement se plaça devant la porte comme s'il eût voulu en
défendre l'approche. Nicolas Vsévolodovitch faisait déjà un geste
pour l'écarter, quand soudain il s'arrêta.

-- Je ne vous cèderai pas Chatoff, dit-il.

Pierre Stépanovitch frissonna; ils se regardèrent l'un l'autre.

-- Je vous ai dit tantôt pourquoi vous avez besoin du sang de
Chatoff, poursuivit Stavroguine dont les yeux lançaient des
flammes. -- C'est le ciment avec lequel vous voulez rendre
indissoluble l'union de vos groupes. Tout à l'heure vous vous y
êtes fort bien pris pour expulser Chatoff: vous saviez
parfaitement qu'il se refuserait à dire: «Je ne dénoncerai pas»,
et qu'il ne s'abaisserait point à mentir devant nous. Mais moi,
pour quel objet vous suis-je nécessaire maintenant? Depuis mon
retour de l'étranger, je n'ai pas cessé d'être en butte à vos
obsessions. Les explications que jusqu'à présent vous m'avez
données de votre conduite sont de pures extravagances. En ce
moment vous insistez pour que je donne quinze cents roubles à
Lébiadkine, afin de fournir à Fedka l'occasion de l'assassiner. Je
le sais, vous supposez que je veux en même temps me débarrasser de
ma femme. En me liant par une solidarité criminelle, vous espérez
prendre de l'empire sur moi, n'est-ce pas? Vous comptez me
dominer? Pourquoi y tenez-vous? À quoi, diable, vous suis-je bon?
Regardez-moi bien une fois pour toutes: est-ce que je suis votre
homme? Laissez-moi en repos.

-- Fedka lui-même est allé vous trouver? articula avec effort
Pierre Stépanovitch.

-- Oui, je l'ai vu; son prix est aussi quinze cents roubles...
Mais, tenez, il va lui-même le confirmer, il est là... dit en
tendant le bras Nicolas Vsévolodovitch.

Pierre Stépanovitch se retourna vivement. Sur le seuil émergeait
de l'obscurité une nouvelle figure, celle de Fedka. Le vagabond
était vêtu d'une demi-pelisse, mais sans chapka, comme un homme
qui est chez lui; un large rire découvrait ses dents blanches et
bien rangées; ses yeux noirs à reflet jaune furetaient dans la
chambre et observaient les «messieurs». Il y avait quelque chose
qu'il ne comprenait pas; évidemment Kiriloff était allé le
chercher tout à l'heure; Fedka l'interrogeait du regard et restait
debout sur le seuil qu'il semblait ne pouvoir se résoudre à
franchir.

-- Sans doute il ne se trouve pas ici par hasard: vous vouliez
qu'il nous entendît débattre notre marché, ou même qu'il me vît
vous remettre l'argent, n'est-ce pas? demanda Stavroguine, et,
sans attendre la réponse, il sortit. En proie à une sorte de
folie, Verkhovensky se mit à sa poursuite et le rejoignit sous la
porte cochère.

-- Halte! Pas un pas! cria-t-il en lui saisissant le coude.

Stavroguine essaya de se dégager par une brusque saccade, mais il
n'y réussit point. La rage s'empara de lui: avec sa main gauche il
empoigna Pierre Stépanovitch par les cheveux, le lança de toute sa
force contre le sol et s'éloigna. Mais il n'avait pas fait trente
pas que son persécuteur le rattrapait de nouveau.

-- Réconcilions-nous, réconcilions-nous, murmura Pierre
Stépanovitch d'une voix tremblante.

Nicolas Vsévolodovitch haussa les épaules, mais il continua de
marcher sans retourner la tête.

-- Écoutez, demain je vous amènerai Élisabeth Nikolaïevna, voulez-
vous? Non? Pourquoi donc ne répondez-vous pas? Parlez, ce que vous
voudrez, je le ferai. Écoutez: je vous accorderai la grâce de
Chatoff, voulez-vous?

-- C'est donc vrai que vous avez résolu de l'assassiner? s'écria
Nicolas Vsévolodovitch.

-- Eh bien, que vous importe Chatoff? De quel intérêt est-il pour
vous? répliqua Verkhovensky d'une voix étranglée; il était hors de
lui, et, probablement sans le remarquer, avait saisi Stavroguine
par le coude. -- Écoutez, je vous le cèderai, réconcilions-nous.
Votre compte est fort chargé, mais... réconcilions-nous!

Nicolas Vsévolodovitch le regarda enfin et resta stupéfait.
Combien Pierre Stépanovitch différait maintenant de ce qu'il avait
toujours été, de ce qu'il était tout à l'heure encore dans
l'appartement de Kiriloff! Non seulement son visage n'était plus
le même, mais sa voix aussi avait changé; il priait, implorait. Il
ressemblait à un homme qui vient de se voir enlever le bien le
plus précieux et qui n'a pas encore eu le temps de reprendre ses
esprits.

-- Mais qu'avez-vous? cria Stavroguine.

Pierre Stépanovitch ne répondit point, et continua à le suivre en
fixant sur lui son regard suppliant, mais en même temps
inflexible.

-- Réconcilions-nous! répéta-t-il de nouveau à voix basse. --
Écoutez, j'ai, comme Fedka, un couteau dans ma botte, mais je veux
me réconcilier avec vous.

-- Mais pourquoi vous accrochez-vous ainsi à moi, à la fin,
diable? vociféra Nicolas Vsévolodovitch aussi surpris qu'irrité. -
- Il y a là quelque secret, n'est-ce pas? Vous avez trouvé en moi
un talisman?

-- Écoutez, nous susciterons des troubles, murmura rapidement et
presque comme dans un délire Pierre Stépanovitch. -- Vous ne
croyez pas que nous en provoquions? Nous produirons une commotion
qui fera trembler jusque dans ses fondements tout l'ordre de
choses. Karmazinoff a raison de dire qu'on ne peut s'appuyer sur
rien. Karmazinoff est fort intelligent. Que j'aie en Russie
seulement dix sections comme celle-ci, et je suis insaisissable.

-- Ces sections seront toujours composées d'imbéciles comme ceux-
ci, ne put s'empêcher d'observer Stavroguine.

-- Oh! soyez vous-même un peu plus bête, Stavroguine! Vous savez,
vous n'êtes pas tellement intelligent qu'il faille vous souhaiter
cela; vous avez peur, vous ne croyez pas, les dimensions vous
effrayent. Et pourquoi sont-ils des imbéciles? Ils ne le sont pas
tant qu'il vous plait de le dire; à présent chacun pense d'après
autrui, les esprits individuels sont infiniment rares. Virguinsky
est un homme très pur, dix fois plus pur que les gens comme nous.
Lipoutine est un coquin, mais je sais par où le prendre. Il n'y a
pas de coquin qui n'ait son côté faible. Liamchine seul n'en a
point; en revanche, il est à ma discrétion. Encore quelques
groupes pareils, et je suis en mesure de me procurer partout des
passeports et de l'argent; c'est toujours cela. Et des places de
sûreté qui me rendront imprenable. Brûlé ici, je me réfugie là.
Nous susciterons des troubles... Croyez-vous, vraiment, que ce ne
soit pas assez de nous deux?

-- Prenez Chigaleff, et laissez-moi tranquille...

-- Chigaleff est un homme de génie! Savez-vous que c'est un génie
dans le genre de Fourier, mais plus hardi, plus fort que Fourier?
Je m'occuperai de lui. Il a inventé l'»égalité»!

Pierre Stépanovitch avait la fièvre et délirait; quelque chose
d'extraordinaire se passait en lui; Stavroguine le regarda encore
une fois. Tous deux marchaient sans s'arrêter.

-- Il y a du bon dans son manuscrit, poursuivit Verkhovensky, --
il y a l'espionnage. Dans son système, chaque membre de la société
a l'oeil sur autrui, et la délation est un devoir. Chacun
appartient à tous, et tous à chacun. Tous sont esclaves et égaux
dans l'esclavage. La calomnie et l'assassinat dans les cas
extrêmes, mais surtout l'égalité. D'abord abaisser le niveau de la
culture des sciences et des talents. Un niveau scientifique élevé
n'est accessible qu'aux intelligences supérieures, et il ne faut
pas d'intelligences supérieures! Les hommes doués de hautes
facultés se sont toujours emparés du pouvoir, et ont été des
despotes. Ils ne peuvent pas ne pas être des despotes, et ils ont
toujours fait plus de mal que de bien; on les expulse ou on les
livre au supplice. Couper la langue à Cicéron, crever les yeux à
Copernic, lapider Shakespeare, voilà le chigalévisme! Des esclaves
doivent être égaux; sans despotisme il n'y a encore eu ni liberté
ni égalité, mais dans un troupeau doit régner l'égalité, et voilà
le chigalévisme! Ha, ha, ha! vous trouvez cela drôle? Je suis pour
le chigalévisme!

Stavroguine hâtait le pas, voulant rentrer chez lui au plus tôt.
«Si cet homme est ivre, où donc a-t-il pu s'enivrer?» se
demandait-il; «serait-ce l'effet du cognac qu'il a bu chez
Virguinsky?»

-- Écoutez, Stavroguine: aplanir les montagnes est une idée belle,
et non ridicule. Je suis pour Chigaleff! À bas l'instruction et la
science! Il y en a assez comme cela pour un millier d'années; mais
il faut organiser l'obéissance, c'est la seule chose qui fasse
défaut dans le monde. La soif de l'étude est une soif
aristocratique. Avec la famille ou l'auteur apparaît le désir de
la propriété. Nous tuerons ce désir: nous favoriserons
l'ivrognerie, les cancans, la délation; nous propagerons une
débauche sans précédents, nous étoufferons les génies dans leur
berceau. Réduction de tout au même dénominateur, égalité complète.
«Nous avons appris un métier et nous sommes d'honnêtes gens, il ne
nous faut rien d'autre», voilà la réponse qu'ont faites
dernièrement les ouvriers anglais. Le nécessaire seul est
nécessaire, telle sera désormais la devise du globe terrestre.
Mais il faut aussi des convulsions; nous pourvoirons à cela, nous
autres gouvernants. Les esclaves doivent avoir des chefs.
Obéissance complète, impersonnalité complète, mais, une fois tous
les trente ans, Chigaleff donnera le signal des convulsions, et
tous se mettront subitement à se manger les uns les autres,
jusqu'à un certain point toutefois, à seule fin de ne pas
s'ennuyer. L'ennui est une sensation aristocratique; dans le
chigalévisme il n'y aura pas de désirs. Nous nous réserverons le
désir et la souffrance, les esclaves auront le chigalévisme.

-- Vous vous exceptez? laissa échapper malgré lui Nicolas
Vsévolodovitch.

-- Et vous aussi. Savez-vous, j'avais pensé à livrer le monde au
pape. Qu'il sorte pieds nus de son palais, qu'il se montre à la
populace en disant: «Voilà à quoi l'on m'a réduit!» et tout, même
l'armée, se prosternera à ses genoux. Le pape en haut, nous autour
de lui, et au-dessous de nous le chigalévisme. Il suffit que
l'Internationale s'entende avec le pape, et il en sera ainsi.
Quant au vieux, il consentira tout de suite; c'est la seule issue
qui lui reste ouverte. Vous vous rappellerez mes paroles, ha, ha,
ah! C'est bête? Dites, est-ce bête, oui ou non?

-- Assez, grommela avec colère Stavroguine.

-- Assez! écoutez, j'ai lâché le pape! Au diable le chigalévisme!
Au diable le pape! Ce qui doit nous occuper, c'est le mal du jour,
et non le chigalévisme, car ce système est un article de
bijouterie, un idéal réalisable seulement dans l'avenir. Chigaleff
est un joaillier et il est bête comme tout philanthrope. Il faut
faire le gros ouvrage, et Chigaleff le méprise. Écoutez: à
l'Occident il y aura le pape, et ici, chez nous, il y aura vous!

-- Laissez-moi, homme ivre! murmura Stavroguine, et il pressa le
pas.

-- Stavroguine, vous êtes beau! s'écria avec une sorte
d'exaltation Pierre Stépanovitch, -- savez-vous que vous êtes
beau? Ce qu'il y a surtout d'exquis en vous, c'est que parfois
vous l'oubliez. Oh! je vous ai bien étudié! Souvent je vous
observe du coin de l'oeil, à la dérobée! Il y a même en vous de la
bonhomie. J'aime la beauté. Je suis nihiliste, mais j'aime la
beauté. Est-ce que les nihilistes ne l'aiment pas? Ce qu'ils
n'aiment pas, c'est seulement les idoles; eh bien, moi, j'aime les
idoles; vous êtes la mienne! Vous n'offensez personne, et vous
êtes universellement détesté; vous considérez tous les hommes
comme vos égaux, et tous ont peur de vous; c'est bien. Personne
n'ira vous frapper sur l'épaule. Vous êtes un terrible
aristocrate, et, quand il vient à la démocratie, l'aristocrate est
un charmeur! Il vous est également indifférent de sacrifier votre
vie et celle d'autrui. Vous êtes précisément l'homme qu'il faut.
C'est de vous que j'ai besoin. En dehors de vous je ne connais
personne. Vous êtes un chef, un soleil; moi, je ne suis à côté de
vous qu'un ver de terre...

Tout à coup il baisa la main de Nicolas Vsévolodovitch. Ce dernier
sentit un froid lui passer dans le dos; effrayé, il retira
vivement sa main. Les deux hommes s'arrêtèrent.

-- Insensé! fit à voix basse Stavroguine.

-- Je délire peut-être, reprit aussitôt Verkhovensky, -- oui, je
bats peut-être la campagne, mais j'ai imaginé de faire le premier
pas. C'est une idée que Chigaleff n'aurait jamais eue. Il ne
manque pas de Chigaleffs! Mais un homme, un seul homme en Russie
s'est avisé de faire le premier pas, et il sait comment s'y
prendre. Cet homme, c'est moi. Pourquoi me regardez-vous? Vous
m'êtes indispensable; sans vous, je suis un zéro, une mouche, je
suis une idée dans un flacon, un Colomb sans Amérique.

Stavroguine regardait fixement les yeux égarés de son
interlocuteur.

-- Écoutez, nous commencerons par fomenter le désordre, poursuivit
avec une volubilité extraordinaire Pierre Stépanovitch, qui, à
chaque instant, prenait Nicolas Vsévolodovitch par la manche
gauche de son vêtement. -- Je vous l'ai déjà dit: nous pénètrerons
dans le peuple même. Savez-vous que déjà maintenant nous sommes
terriblement forts? Les nôtres ne sont pas seulement ceux qui
égorgent, qui incendient, qui font des coups classiques ou qui
mordent. Ceux-là ne sont qu'un embarras. Je ne comprends rien sans
discipline. Moi, je suis un coquin et non un socialiste, ha, ha!
Écoutez, je les ai tous comptés. Le précepteur qui se moque avec
les enfants de leur dieu et de leur berceau, est des nôtres.
L'avocat qui défend un assassin bien élevé en prouvant qu'il était
plus instruit que ses victimes et que, pour se procurer de
l'argent, il ne pouvait pas ne pas tuer, est des nôtres. Les
écoliers qui, pour éprouver une sensation, tuent un paysan, sont
des nôtres. Les jurés qui acquittent systématiquement tous les
criminels sont des nôtres. Le procureur qui, au tribunal, tremble
de ne pas se montrer assez libéral, est des nôtres. Parmi les
administrateurs, parmi les gens de lettres un très grand nombre
sont des nôtres, et ils ne le savent pas eux-mêmes! D'un côté,
l'obéissance des écoliers et des imbéciles a atteint son apogée;
chez les professeurs la vésicule biliaire a crevé; partout une
vanité démesurée, un appétit bestial, inouï... Savez-vous combien
nous devrons rien qu'aux théories en vogue? Quand j'ai quitté la
Russie, la thèse de Littré qui assimile le crime à une folie
faisait fureur; je reviens, et déjà le crime n'est plus une folie,
c'est le bon sens même, presque un devoir, à tout le moins une
noble protestation. «Eh bien, comment un homme éclairé
n'assassinerait-il pas, s'il a besoin d'argent?» Mais ce n'est
rien encore. Le dieu russe a cédé la place à la boisson. Le peuple
est ivre, les mères sont ivres, les enfants sont ivres, les
églises sont désertes, et, dans les tribunaux, on n'entend que ces
mots: «Deux cents verges, ou bien paye un védro[21].» Oh! laissez
croître cette génération! Il est fâcheux que nous ne puissions pas
attendre, ils seraient encore plus ivres! Ah! quel dommage qu'il
n'y ait pas de prolétaires! Mais il y en aura, il y en aura, le
moment approche...

-- C'est dommage aussi que nous soyons devenus stupides, murmura
Stavroguine, et il se remit en marche.

-- Écoutez, j'ai vu moi-même un enfant de six ans qui ramenait au
logis sa mère ivre, et elle l'accablait de grossières injures.
Vous pensez si cela m'a fait plaisir? Quand nous serons les
maîtres, eh bien, nous les guérirons... si besoin est, nous les
relèguerons pour quarante ans dans une Thébaïde... Mais maintenant
la débauche est nécessaire pendant une ou deux générations, -- une
débauche inouïe, ignoble, sale, voilà ce qu'il faut! Pourquoi
riez-vous? Je ne suis pas en contradiction avec moi-même, mais
seulement avec les philanthropes et le chigalévisme. Je suis un
coquin, et non un socialiste. Ha, ha, ha! C'est seulement dommage
que le temps nous manque. J'ai promis à Karmazinoff de commencer
en mai et d'avoir fini pour la fête de l'Intercession. C'est
bientôt? Ha, ha! Savez-vous ce que je vais vous dire, Stavroguine?
jusqu'à présent le peuple russe, malgré la grossièreté de son
vocabulaire injurieux, n'a pas connu le cynisme. Savez-vous que le
serf se respectait plus que Karmazinoff ne se respecte? Battu, il
restait fidèle à ses dieux, et Karmazinoff a abandonné les siens.

-- Eh bien, Verkhovensky, c'est la première fois que je vous
entends, et votre langage me confond, dit Nicolas Vsévolodovitch;
-- ainsi, réellement, vous n'êtes pas un socialiste, mais un
politicien quelconque... un ambitieux?

-- Un coquin, un coquin. Vous désirez savoir qui je suis? Je vais
vous le dire, c'est à cela que je voulais arriver. Ce n'est pas
pour rien que je vous ai baisé la main. Mais il faut que le peuple
croie que nous seuls avons conscience de notre but, tandis que le
gouvernement «agite seulement une massue dans les ténèbres et
frappe sur les siens». Eh! si nous avions le temps! Le malheur,
c'est que nous sommes pressés. Nous prêcherons la destruction...
cette idée est si séduisante! Nous appellerons l'incendie à notre
aide... Nous mettrons en circulation des légendes... Ces
«sections» de rogneux auront ici leur utilité. Dès qu'il y aura un
coup de pistolet à tirer, je vous trouverai dans ces mêmes
«sections» des hommes de bonne volonté qui même me remercieront de
les avoir désignés pour cet honneur. Eh bien, le désordre
commencera! Ce sera un bouleversement comme le monde n'en a pas
encore vu... La Russie se couvrira de ténèbres, la terre pleurera
ses anciens dieux... Eh bien, alors nous lancerons... qui?

-- Qui?

-- Le tzarévitch Ivan.

-- Qui?

-- Le tzarévitch Ivan; vous, vous!

Stavroguine réfléchit une minute.

-- Un imposteur? demanda-t-il tout à coup en regardant avec un
profond étonnement Pierre Stépanovitch. -- Eh! ainsi voilà enfin
votre plan!

-- Nous dirons qu'il «se cache», susurra d'une voix tendre
Verkhovensky dont l'aspect était, en effet, celui d'un homme ivre.
-- Comprenez-vous la puissance de ces trois mots: «il se cache»?
Mais il apparaîtra, il apparaîtra. Nous créerons une légende qui
dégotera celle des Skoptzi[22]. Il existe, mais personne ne l'a vu.
Oh! quelle légende on peut répandre! Et, surtout, ce sera
l'avènement d'une force nouvelle dont on a besoin, après laquelle
on soupire. Qu'y a-t-il dans le socialisme? Il a ruiné les
anciennes forces, mais il ne les a pas remplacées. Ici il y aura
une force, une force inouïe même! Il nous suffit d'un levier pour
soulever la terre. Tout se soulèvera!

-- Ainsi c'est sérieusement que vous comptiez sur moi? fit
Stavroguine avec un méchant sourire.

-- Pourquoi cette amère dérision? Ne m'effrayez pas. En ce moment
je suis comme un enfant, c'est assez d'un pareil sourire pour me
causer une frayeur mortelle. Écoutez, je ne vous montrerai à
personne: il faut que vous soyez invisible. Il existe mais
personne ne l'a vu, il se cache. Vous savez, vous pourrez vous
montrer, je suppose, à un individu sur cent mille. «On l'a vu, on
l'a vu», se répétera-t-on dans tout le pays. Ils ont bien vu «de
leurs propres yeux» Ivan Philippovitch[23], le dieu Sabaoth, enlevé
au ciel dans un char. Et vous, vous n'êtes pas Ivan Philippovitch,
vous êtes un beau jeune homme, fier comme un dieu, ne cherchant
rien pour lui, paré de l'auréole du sacrifice, «se cachant».
L'essentiel, c'est la légende! Vous les fascinerez, un regard de
vous fera leur conquête. Il apporte une vérité nouvelle et «il se
cache». Nous rendrons deux ou trois jugements de Salomon dont le
bruit se répandra partout. Avec des sections et des quinquévirats,
pas besoin de journaux! Si, sur dix mille demandes, nous donnons
satisfaction à une seule, tout le monde viendra nous solliciter.
Dans chaque canton, chaque moujik saura qu'il y a quelque part un
endroit écarté où les suppliques sont bien accueillies. Et la
terre saluera l'avènement de la «nouvelle loi», de la «justice
nouvelle», et la mer se soulèvera, et la baraque s'écroulera, et
alors nous aviserons au moyen d'élever un édifice de pierre, -- le
premier! c'est _nous_ qui le construirons, _nous, _nous seuls!

-- Frénésie! dit Stavroguine.

-- Pourquoi, pourquoi ne voulez-vous pas? Vous avez peur? C'est
parce que vous ne craignez rien que j'ai jeté les yeux sur vous.
Mon idée vous paraît absurde, n'est-ce pas? Mais, pour le moment,
je suis encore un Colomb sans Amérique: est-ce qu'on trouvait
Colomb raisonnable avant que le succès lui eût donné raison?

Nicolas Vsévolodovitch ne répondit pas. Arrivés à la maison
Stavroguine, les deux hommes s'arrêtèrent devant le perron.

-- Écoutez, fit Verkhovensky en se penchant à l'oreille de Nicolas
Vsévolodovitch: -- je vous servirai sans argent: demain j'en
finirai avec Marie Timoféievna... sans argent, et demain aussi je
vous amènerai Lisa. Voulez-vous Lisa, demain?

Stavroguine sourit: «Est-ce que réellement il serait devenu fou?»
pensa-t-il.

Les portes du perron s'ouvrirent.

-- Stavroguine, notre Amérique? dit Verkhovensky en saisissant une
dernière fois la main de Nicolas Vsévolodovitch.

-- À quoi bon? répliqua sévèrement celui-ci.

-- Vous n'y tenez pas, je m'en doutais! cria Pierre Stépanovitch
dans un violent transport de colère. -- Vous mentez, aristocrate
vicieux, je ne vous crois pas, vous avez un appétit de loup!...
Comprenez donc que votre compte est maintenant trop chargé et que
je ne puis vous lâcher! Vous n'avez pas votre pareil sur la terre!
Je vous ai inventé à l'étranger; c'est en vous considérant que
j'ai songé à ce rôle pour vous. Si je ne vous avais pas vu, rien
ne me serait venu à l'esprit!...

Nicolas Vsévolodovitch monta l'escalier sans répondre.

-- Stavroguine! lui cria Verkhovensky, -- je vous donne un jour...
deux... allons, trois; mais je ne puis vous accorder un plus long
délai, il me faut votre réponse d'ici à trois jours!

CHAPITRE IX[24]

_UNE PERQUISITION CHEZ STEPAN TROPHIMOVITCH._

Sur ces entrefaites se produisit un incident qui m'étonna, et qui
mit sens dessus dessous Stépan Trophimovitch. À huit heures du
matin, Nastasia accourut chez moi et m'apprit qu'une perquisition
avait eu lieu dans le domicile de son maître. D'abord je ne pus
rien comprendre aux paroles de la servante, sinon que des employés
étaient venus saisir des papiers, qu'un soldat en avait fait un
paquet et l'avait «emporté dans une brouette». Je me rendis
aussitôt chez Stépan Trophimovitch.

Je le trouvai dans un singulier état: il était défait et agité,
mais en même temps son visage offrait une incontestable expression
de triomphe. Sur la table, au milieu de la chambre, bouillait le
samovar à côté d'un verre de thé auquel on n'avait pas encore
touché. Stépan Trophimovitch allait d'un coin à l'autre sans se
rendre compte de ses mouvements. Il portait sa camisole rouge
accoutumée, mais, en m'apercevant, il se hâta de passer son gilet
et sa redingote, ce qu'il ne faisait jamais quand un de ses
intimes le surprenait en déshabillé. Il me serra chaleureusement
la main.

_-- Enfin un ami! _(il soupira profondément.) _Cher, _je n'ai
envoyé que chez vous, personne ne sait rien. Il faut dire à
Nastasia de fermer la porte et de ne laisser entrer personne,
excepté, bien entendu, ces gens-là... _Vous comprenez?_

Il me regarda d'un oeil inquiet, comme s'il eût attendu une
réponse. Naturellement, je m'empressai de le questionner; son
récit incohérent, souvent interrompu et rempli de détails
inutiles, m'apprit tant bien que mal qu'à sept heures du matin
était «brusquement» arrivé chez lui un employé du gouverneur...

_-- Pardon, j'ai oublié son nom. Il n'est pas du pays, _mais il
paraît que Lembke l'a amené avec lui; _quelque chose de bête et
d'allemand dans la physionomie. Il s'appelle Rosenthal._

-- N'est-ce pas Blum?

-- Blum. En effet, c'est ainsi qu'il s'est nommé. _Vous le
connaissez? Quelque chose d'hébété et de très content dans la
figure, pourtant très sévère, roide et sérieux. _Un type de
policier subalterne, _je m'y connais._ Je dormais encore, et,
figurez-vous, il a demandé à «jeter un coup d'oeil» sur mes livres
et sur mes manuscrits, _oui, je m'en souviens, il a employé ces
mots._ Il ne m'a pas arrêté, il s'est borné à saisir des livres...
_Il se tenait à distance, _et, quand il s'est mis à m'expliquer
l'objet de sa visite, il paraissait craindre que je... _enfin il
avait l'air de croire que je tomberais sur lui immédiatement, et
que je commencerais à le battre comme plâtre. Tous ces gens de bas
étage sont comme ça, _quand ils ont affaire à un homme comme il
faut. Il va de soi que j'ai tout compris aussitôt. _Voilà vingt
ans que je m'y prépare. _Je lui ai ouvert tous mes tiroirs et lui
ai remis toutes mes clefs; je les lui ai données moi-même, je lui
ai tout donné. _J'étais digne et calme._ En fait de livres, il a
pris les ouvrages de Hertzen publiés à l'étranger, un exemplaire
relié de la «Cloche», quatre copies de mon poème, _et enfin tout
ça._ Ensuite, des papiers, des lettres, _et quelques unes de mes
ébauches historiques, critiques et politiques._ Ils se sont
emparés de tout cela. Nastasia dit que le soldat a chargé sur une
brouette les objets saisis et qu'on a mis dessus la couverture du
traîneau; _oui, c'est cela, _la couverture.

C'était une hallucination. Qui pouvait y comprendre quelque chose?
De nouveau je l'accablai de questions: Blum était-il venu seul ou
avec d'autres? Au nom de qui avait-il agi? De quel droit? Comment
s'était-il permis cela? Quelles explications avait-il données?

_-- Il était seul, bien seul; _du reste, il y avait encore
quelqu'un _dans l'antichambre, oui, je m'en souviens, et puis...
_Du reste, il me semble qu'il y avait encore quelqu'un, et que
dans le vestibule se tenait un garde. Il faut demander à Nastasia;
elle sait tout cela mieux que moi. _J'étais surexcité, voyez-vous.
Il parlait, parlait... un tas de choses; _du reste, il a très peu
parlé, et c'est moi qui ai parlé tout le temps... J'ai raconté ma
vie, naturellement, à ce seul point de vue... _J'étais surexcité,
mais digne, je vous l'assure. _Cependant je crois avoir pleuré,
j'en ai peur. La brouette, ils l'ont prise chez un boutiquier,
ici, à côté.

-- Oh! Seigneur, comment tout cela a-t-il pu se faire! Mais, pour
l'amour de Dieu, soyez plus précis, Stépan Trophimovitch; voyons,
c'est un rêve, ce que vous racontez là!

_-- Cher, _je suis moi-même comme dans un rêve... _Savez-vous,
il a prononcé le nom de Téliatnikoff, _et je pense que celui-là
était aussi caché dans le vestibule. Oui, je me rappelle, il a
parlé du procureur et, je crois, de Dmitri Mitritch... _qui me
doit encore quinze roubles que je lui ai gagnées au jeu, soit dit
en passant. Enfin je n'ai pas trop compris. _Mais j'ai été plus
rusé qu'eux, et que m'importe Dmitri Mitritch? Je crois que je
l'ai instamment prié de ne pas ébruiter l'affaire, je l'ai
sollicité à plusieurs reprises, je crains même de m'être abaissé,
_comment croyez-vous? Enfin il a consenti... _Oui, je me rappelle,
c'est lui-même qui m'a demandé cela: il m'a dit qu'il valait mieux
tenir la chose secrète, parce qu'il était venu seulement pour
«jeter un coup d'oeil» _et rien de plus..._et que si l'on ne
trouvait rien, il n'y aurait rien... Si bien que nous avons tout
terminé _en amis, je suis tout à fait content._

-- Ainsi, il vous avait offert les garanties d'usage en pareil
cas, et c'est vous-même qui les avez refusées! m'écriai-je dans un
accès d'amicale indignation.

-- Oui, l'absence de garanties est préférable. Et pourquoi faire
du scandale? Jusqu'à présent, nous avons procédé _en amis, _cela
vaut mieux... Vous savez, si l'on apprend dans notre ville... _mes
ennemis... et puis à quoi bon ce procureur, ce cochon de notre
procureur, qui deux fois m'a manqué de politesse et qu'on a rossé
à plaisir l'autre année chez cette charmante et belle Nathalie
Pavlovna, quand il se cacha dans son boudoir? Et puis, mon ami,
_épargnez-moi vos observations et ne me démoralisez pas, je vous
prie, car, quand un homme est malheureux, il n'y a rien de plus
insupportable pour lui que de s'entendre dire par cent amis qu'il
a fait une sottise. Asseyez-vous pourtant, et buvez une tasse de
thé; j'avoue que je suis fort fatigué... si je me couchais pour un
moment et si je m'appliquais autour de la tête un linge trempé
dans du vinaigre, qu'en pensez-vous?

-- Vous ferez très bien, répondis-je, -- vous devriez même vous
mettre de la glace sur la tête. Vous avez les nerfs très agités,
vous êtes pâle, et vos mains tremblent. Couchez-vous, reposez-vous
un peu, vous reprendrez votre récit plus tard. Je resterai près de
vous en attendant.

Il hésitait à suivre mon conseil, mais j'insistai. Nastasia
apporta une tasse remplie de vinaigre, je mouillai un essuie-mains
et j'en entourai la tête de Stépan Trophimovitch. Ensuite Nastasia
monta sur la table et se mit en devoir d'allumer une lampe dans le
coin devant l'icône. Le fait m'étonna, car rien de semblable
n'avait jamais eu lieu dans la maison.

-- J'ai donné cet ordre tantôt, immédiatement après leur départ,
murmura Stépan Trophimovitch en me regardant d'un air fin: --
_quand on a de ces choses là dans sa chambre et qu'on vient vous
arrêter, _cela impose, et ils doivent rapporter ce qu'ils ont
vu...

Lorsqu'elle eut allumé la lampe, la servante appuya sa main droite
sur sa joue, et, debout sur le seuil, se mit à considérer son
maître d'un air attristé...

Il m'appela d'un signe près du divan sur lequel il était couché:

_-- Éloignez-là _sous un prétexte quelconque; je ne puis
souffrir cette pitié russe, _et puis ça m'embête._

Mais Nastasia se retira sans qu'il fût besoin de l'inviter à
sortir. Je remarquai qu'il avait toujours les yeux fixés sur la
porte et qu'il prêtait l'oreille au moindre bruit arrivant de
l'antichambre.

_-- Il faut être prêt, voyez-vous, _me dit-il avec un regard
significatif, -- _chaque moment... _on vient, on vous prend, et
ff...uit -- voilà un homme disparu!

-- Seigneur! Qui est-ce qui viendra? Qui est-ce qui peut vous
prendre?

_-- Voyez-vous, mon cher, _quand il est parti, je lui ai
carrément demandé ce qu'on allait faire de moi.

-- Vous auriez mieux fait de lui demander où l'on vous déportera!
répliquai-je ironiquement.

-- C'est aussi ce qui était sous-entendu dans ma question, mais il
est parti sans répondre. _Voyez-vous: _en ce qui concerne le
linge, les effets et surtout les vêtements chauds, c'est comme ils
veulent: ils peuvent vous les laisser prendre ou vous emballer
vêtu seulement d'un manteau de soldat. Mais, ajouta-t-il en
baissant tout à coup la voix et en regardant vers la porte par où
Nastasia était sortie, -- j'ai glissé secrètement trente-cinq
roubles dans la doublure de mon gilet, tenez, tâtez... Je pense
qu'ils ne me feront pas ôter mon gilet; pour la frime j'ai laissé
sept roubles dans mon porte-monnaie, et il y a là, sur la table,
de la monnaie de cuivre bien en évidence; ils croiront que c'est
là tout ce que je possède, et ils ne devineront pas que j'ai caché
de l'argent. Dieu sait où je coucherai la nuit prochaine.

Je baissai la tête devant une telle folie. Évidemment on ne
pouvait opérer ni perquisition ni saisie dans des conditions
semblables, et à coup sûr il battait la campagne. Il est vrai que
tout cela se passait avant la mise en vigueur de la législation
actuelle. Il est vrai aussi (lui-même le reconnaissait) qu'on lui
avait offert de procéder plus régulièrement; mais, «par ruse», il
avait repoussé cette proposition... Sans doute, il n'y a pas
encore bien longtemps, le gouverneur avait le droit, dans les cas
urgents, de recourir à une procédure expéditive... Mais, encore
une fois, quel cas urgent pouvait-il y avoir ici? Voilà ce qui me
confondait.

-- On aura certainement reçu un télégramme de Pétersbourg, dit
soudain Stépan Trophimovitch.

-- Un télégramme? À votre sujet? À cause de votre poème et des
ouvrages de Hertzen? Vous êtes fou: est-ce que cela peut motiver
une arrestation?

Je prononçai ces mots avec une véritable colère. Il fit la
grimace, évidemment je l'avais blessé en lui disant qu'il n'y
avait pas de raison pour l'arrêter.

-- À notre époque on peut être arrêté sans savoir pourquoi,
murmura-t-il d'un air mystérieux.

Une supposition saugrenue me vint à l'esprit.

-- Stépan Trophimovitch, parlez-moi comme à un ami, criai-je, --
comme à un véritable ami, je ne vous trahirai pas: oui ou non,
appartenez-vous à quelque société secrète?

Grande fut ma surprise en constatant l'embarras dans lequel le
jeta cette question: il n'était pas bien sûr de ne pas faire
partie d'une société secrète.

-- Cela dépend du point de vue où l'on se place, _voyez-vous..._

-- Comment, «cela dépend du point de vue»?

-- Quand on appartient de tout son coeur au progrès et... qui peut
répondre... on croit ne faire partie de rien, et, en y regardant
bien, on découvre qu'on fait partie de quelque chose.

-- Comment est-ce possible? On est d'une société secrète ou l'on
n'en est pas!

_-- Cela date de Pétersbourg, _du temps où elle et moi nous
voulions fonder là une revue. Voilà le point de départ. Alors nous
leur avons glissé dans les mains, et ils nous ont oubliés; mais
maintenant ils se souviennent. _Cher, cher, _est-ce que vous ne
savez pas? s'écria-t-il douloureusement: -- on nous rendra à notre
tour, on nous fourrera dans une kibitka, et en route pour la
Sibérie; ou bien on nous oubliera dans une casemate...

Et soudain il fondit en larmes. Portant à ses yeux son foulard
rouge, il sanglota convulsivement pendant cinq minutes. J'éprouvai
une sensation pénible. Cet homme, depuis vingt ans notre prophète,
notre oracle, notre patriarche, ce fier vétéran du libéralisme
devant qui nous nous étions toujours inclinés avec tant de
respect, voilà qu'à présent il sanglotait comme un enfant qui
craint d'être fouetté par son précepteur en punition de quelque
gaminerie. Il me faisait pitié. Nul doute qu'il ne crût à la
«kibitka» aussi fermement qu'à ma présence auprès de lui; il
s'attendait à être transporté ce matin même, dans un instant, et
tout cela à cause de son poème et des ouvrages de Hertzen! Si
touchante qu'elle fût, cette phénoménale ignorance de la réalité
pratique avait quelque chose de crispant.

À la fin il cessa de pleurer, se leva et recommença à se promener
dans la pièce en s'entretenant avec moi, mais à chaque instant il
regardait par la fenêtre et tendait l'oreille dans la direction de
l'antichambre. Nous causions à bâtons rompus. En vain je
m'évertuais à lui remonter le moral, autant eût valu jeter des
pois contre un mur. Quoi qu'il ne m'écoutât guère, il avait
pourtant un besoin extrême de m'entendre lui répéter sans cesse
des paroles rassurantes. Je voyais qu'en ce moment il ne pouvait
se passer de moi, et que pour rien au monde il ne m'aurait laissé
partir. Je prolongeai ma visite, et nous restâmes plus de deux
heures ensemble. Au cours de la conversation, il se rappela que
Blum avait emporté deux proclamations trouvées chez lui.

-- Comment, des proclamations? m'écriai-je pris d'une sotte
inquiétude: -- est-ce que vous...

-- Eh! on m'en a fait parvenir dix, répondit-il d'un ton vexé (son
langage était tantôt dépité et hautain, tantôt plaintif et humble
à l'excès), -- mais huit avaient déjà trouvé leur emploi, et Blum
n'en a saisi que deux...

La rougeur de l'indignation colora tout à coup son visage.

_-- Vous me mettez avec ces gens là? _Pouvez-vous supposer que
je sois avec ces drôles, avec ces folliculaires, avec mon fils
Pierre Stépanovitch, _avec ces esprits forts de la lâcheté?_ Ô
Dieu!

-- Bah, mais ne vous aurait-on pas confondu... Du reste, c'est
absurde, cela ne peut pas être? observai-je.

_-- Savez-vous, _éclata-t-il brusquement, -- il y a des minutes
où je sens _que je ferai là-bas quelque esclandre._ Oh! ne vous en
allez pas, ne me laissez pas seul! _Ma carrière est finie
aujourd'hui, je le sens._ Vous savez, quand je serai là, je
m'élancerai peut-être sur quelqu'un et je le mordrai, comme ce
sous-lieutenant...

Il fixa sur moi un regard étrange où se lisaient à la fois la
frayeur et le désir d'effrayer. À mesure que le temps s'écoulait
sans qu'on vît apparaître la «kibitka», son irritation grandissait
de plus en plus et devenait même de la fureur. Tout à coup un
bruit se produisit dans l'antichambre: c'était Nastasia qui, par
mégarde, avait fait tomber un portemanteau. Stépan Trophimovitch
trembla de tous ses membres et pâlit affreusement; mais, quand il
sut à quoi se réduisait le fait qui lui avait causé une telle
épouvante, peu s'en fallut qu'il ne renvoyât brutalement la
servante à la cuisine. Cinq minutes après il reprit la parole en
me regardant avec une expression de désespoir.

-- Je suis perdu! gémit-il, et il s'assit soudain à côté de moi;
_cher, _je ne crains pas la Sibérie, _oh! je vous le jure,
_ajouta-t-il les larmes aux yeux, -- c'est autre chose qui me fait
peur...

Je devinai à sa physionomie qu'une confidence d'une nature
particulièrement pénible allait s'échapper de ses lèvres.

-- Je crains la honte, fit-il à voix basse.

-- Quelle honte? Mais, au contraire, soyez persuadé, Stépan
Trophimovitch, que tout cela s'éclaircira aujourd'hui même, et que
cette affaire se terminera à votre avantage...

-- Vous êtes si sûr qu'on me pardonnera?

-- Que vient faire ici le mot «pardonner»? Quelle expression! De
quoi êtes-vous coupable pour qu'on vous pardonne? Je vous assure
que vous n'êtes coupable de rien!

_-- Qu'en savez-vous? _Toute ma vie a été..._ cher... _Ils se
rappelleront tout, et s'ils ne trouvent rien, ce sera encore pire,
ajouta-t-il brusquement.

-- Comment, encore pire?

-- Oui.

-- Je ne comprends pas.

-- Mon ami, mon ami, qu'on m'envoie en Sibérie, à Arkhangel, qu'on
me prive de mes droits civils, soit -- s'il faut périr, j'accepte
ma perte! Mais... c'est autre chose que je crains, acheva-t-il en
baissant de nouveau la voix.

-- Eh bien, quoi, quoi?

-- On me fouettera, dit-il, et il me considéra d'un air égaré.

-- Qui vous fouettera? Où? Pourquoi? répliquai-je, me demandant
avec inquiétude s'il n'avait pas perdu l'esprit.

-- Où? Eh bien, là... où cela se fait.

-- Mais où cela se fait-il?

-- Eh! _cher_, répondit-il d'une voix qui s'entendait à peine, --
une trappe s'ouvre tout à coup sous vos pieds et vous engloutit
jusqu'au milieu du corps... Tout le monde sait cela.

-- Ce sont des fables! m'écriai-je, -- se peut-il que jusqu'à
présent vous ayez cru à ces vieux contes?

Je me mis à rire.

-- Des fables! Pourtant il n'y a pas de fumée sans feu; un homme
qui a été fouetté ne va pas le raconter. Dix mille fois je me suis
représenté cela en imagination!

-- Mais vous, vous, pourquoi vous fouetterait-on? Vous n'avez rien
fait.

-- Tant pis, on verra que je n'ai rien fait, et l'on me fouettera.

-- Et vous êtes sûr qu'on vous emmènera ensuite à Pétersbourg?

-- Mon ami, j'ai déjà dit que je ne regrettais rien, _ma carrière
est finie._ Depuis l'heure où elle m'a dit adieu à Skvorechniki,
j'ai cessé de tenir à la vie... mais la honte, le déshonneur, _que
dira-t-elle, _si elle apprend cela?

Le pauvre homme fixa sur moi un regard navré. Je baissai les yeux.

-- Elle n'apprendra rien, parce qu'il ne vous arrivera rien. En
vérité, je ne vous reconnais plus, Stépan Trophimovitch, tant vous
m'étonnez ce matin.

-- Mon ami, ce n'est pas la peur. Mais en supposant même qu'on me
pardonne, qu'on me ramène ici et qu'on ne me fasse rien, -- je
n'en suis pas moins perdu. _Elle me soupçonnera toute sa vie..._
moi, moi, le poète, le penseur, l'homme qu'elle a adoré pendant
vingt-deux ans!

-- Elle n'en aura même pas l'idée.

-- Si, elle en aura l'idée, murmura-t-il avec une conviction
profonde. -- Elle et moi nous avons parlé de cela plus d'une fois
à Pétersbourg pendant le grand carême, à la veille de notre
départ, quand nous craignions tous deux... _Elle me soupçonnera
toute sa vie..._ et comment la détromper? D'ailleurs, ici, dans
cette petite ville, qui ajoutera foi à mes paroles? Tout ce que je
pourrai dire paraîtra invraisemblable... _Et puis les femmes..._
Cela lui fera plaisir. Elle sera désolée, très sincèrement
désolée, comme une véritable amie, mais au fond elle sera bien
aise... Je lui fournirai une arme contre moi pour toute la vie.
Oh! c'en est fait de mon existence! Vingt ans d'un bonheur si
complet avec elle... et voilà!

Il couvrit son visage de ses mains.

-- Stépan Trophimovitch, si vous faisiez savoir tout de suite à
Barbara Pétrovna ce qui s'est passé? conseillai-je.

Il se leva frissonnant.

-- Dieu m'en préserve! Pour rien au monde, jamais, après ce qui a
été dit au moment des adieux à Skvorechniki, jamais!

Ses yeux étincelaient.

Nous restâmes encore une heure au moins dans l'attente de quelque
chose. Il se recoucha sur le divan, ferma les yeux, et durant
vingt minutes ne dit pas un mot; je crus même qu'il s'était
endormi. Tout à coup il se souleva sur son séant, arracha la
compresse nouée autour de sa tête et courut à une glace. Ses mains
tremblaient tandis qu'il mettait sa cravate. Ensuite, d'une voix
de tonnerre, il cria à Nastasia de lui donner son paletot, son
chapeau et sa canne.

-- Je ne puis plus y tenir, prononça-t-il d'une voix saccadée, --
je ne le puis plus, je ne le puis plus!... J'y vais moi-même.

-- Où? demandai-je en me levant aussi.

-- Chez Lembke. _Cher_, je le dois, j'y suis tenu. C'est un
devoir. Je suis un citoyen, un homme, et non un petit copeau, j'ai
des droits, je veux mes droits... Pendant vingt ans je n'ai pas
réclamé mes droits, toute ma vie je les ai criminellement
oubliés... mais maintenant je les revendique. Il faut qu'il me
dise tout, tout. Il a reçu un télégramme. Qu'il ne s'avise pas de
me faire languir dans l'incertitude, qu'il me mette plutôt en état
d'arrestation, oui, qu'il m'arrête, qu'il m'arrête!

Il frappait du pied tout en proférant ces exclamations.

-- Je vous approuve, dis-je aussi tranquillement que possible,
quoique son état m'inspirât de vives inquiétudes, -- après tout,
cela vaut mieux que de rester dans une pareille angoisse, mais je
n'approuve pas votre surexcitation; voyez un peu à qui vous
ressemblez et comment vous irez là. _Il faut être digne et calme
avec Lembke. _Réellement vous êtes capable à présent de vous
précipiter sur quelqu'un et de le mordre.

-- J'irai me livrer moi-même. Je me jetterai dans la gueule du
lion.

-- Je vous accompagnerai.

-- Je n'attendais pas moins de vous, j'accepte votre sacrifice, le
sacrifice d'un véritable ami, mais jusqu'à la maison seulement, je
ne souffrirai pas que vous alliez plus loin que la porte: vous ne
devez pas, vous n'avez pas le droit de vous compromettre davantage
dans ma compagnie. _Oh! croyez-moi, je serai calme! _Je me sens en
ce moment _à la hauteur de ce qu'il y a de plus sacré..._

-- Peut-être entrerai-je avec vous dans la maison, interrompis-je.
-- Hier, leur imbécile de comité m'a fait savoir par Vysotzky que
l'on comptait sur moi et que l'on me priait de prendre part à la
fête de demain en qualité de commissaire: c'est ainsi qu'on
appelle les six jeunes gens désignés pour veiller au service des
consommations, s'occuper des dames et placer les invités; comme
marque distinctive de leurs fonctions, ils porteront sur l'épaule
gauche un noeud de rubans blancs et rouges. Mon intention était
d'abord de refuser, mais maintenant cela me fournit un prétexte
pour pénétrer dans la maison: je dirai que j'ai à parler à Julie
Mikhaïlovna... Comme cela, nous entrerons ensemble.

Il m'écouta en inclinant la tête, mais sans paraître rien
comprendre. Nous nous arrêtâmes sur le seuil.

_-- Cher, _dit-il en me montrant la lampe allumée dans le coin,
_cher_, je n'ai jamais cru à cela, mais... soit, soit! (Il se
signa.) _Allons._

-- «Au fait, cela vaut mieux», pensai-je, comme nous nous
approchions du perron, -- «l'air frais lui fera du bien, il se
calmera un peu, rentrera chez lui et se couchera...»

Mais je comptais sans mon hôte. En chemin nous arriva une aventure
qui acheva de bouleverser mon malheureux ami...

CHAPITRE X

_LES FLIBUSTIERS. UNE MATINÉE FATALE._

I

Une heure avant que je sortisse avec Stépan Trophimovitch, on vit
non sans surprise défiler dans les rues de notre ville une bande
de soixante-dix ouvriers au moins, appartenant à la fabrique de
Chpigouline, qui en comptait environ neuf cents. Ils marchaient en
bon ordre, presque silencieusement. Plus tard on a prétendu que
ces soixante-dix hommes étaient les mandataires de leurs
camarades, qu'ils avaient été choisis pour aller trouver le
gouverneur et lui demander justice contre l'intendant qui, en
l'absence des patrons, avait fermé l'usine et volé effrontément le
personnel congédié. D'autres chez nous se refusent à admettre que
les soixante-dix aient été délégués par l'ensemble des
travailleurs de la fabrique, ils soutiennent qu'une députation
comprenant soixante-dix membres n'aurait pas eu le sens commun. À
en croire les partisans de cette opinion, la bande se composait
tout bonnement des ouvriers qui avaient le plus à se plaindre de
l'intendant, et qui s'étaient réunis pour porter au gouverneur
leurs doléances particulières et non celles de toute l'usine. Dans
l'hypothèse que je viens d'indiquer, la «révolte» générale de la
fabrique, dont on a tant parlé depuis, n'aurait été qu'une
intervention de nouvellistes. Enfin, suivant une troisième
version, il faudrait voir dans la manifestation ouvrière non le
fait de simples tapageurs, mais un mouvement politique provoqué
par des écrits clandestins. Bref, on ne sait pas encore au juste
si les excitations des nihilistes ont été pour quelque chose dans
cette affaire. Mon sentiment personnel est que les ouvriers
n'avaient pas lu les proclamations, et que, les eussent-ils lues,
ils n'en auraient pas compris un mot, attendu que les rédacteurs
de ces papiers, nonobstant la crudité de leur style, écrivent
d'une façon extrêmement obscure. Mais les ouvriers de la fabrique
se trouvant réellement lésés, et la police à qui ils s'étaient
adressés d'abord refusant d'intervenir en leur faveur, il est tout
naturel qu'ils aient songé à se rendre en masse auprès du «général
lui-même» pour lui exposer respectueusement leurs griefs. Selon
moi, on n'avait affaire ici ni à des séditieux, ni même à une
députation élue, mais à des gens qui suivaient une vieille
tradition russe: de tout temps, en effet, notre peuple a aimé les
entretiens avec le «général lui-même», bien qu'il n'ait jamais
retiré aucun avantage de ces colloques.

Des indices sérieux donnent à penser que Pierre Stépanovitch,
Lipoutine et peut-être encore un autre, sans compter Fedka,
avaient cherché au préalable à se ménager des intelligences dans
l'usine; mais je tiens pour certain qu'ils ne s'abouchèrent pas
avec plus de deux ou trois ouvriers, mettons cinq, si l'on veut,
et que ces menées n'aboutirent à aucun résultat. La propagande des
agitateurs ne pouvait guère être comprise dans un pareil milieu.
Fedka, il est vrai, semble avoir mieux réussi que Pierre
Stépanovitch. Il est prouvé aujourd'hui que deux hommes de la
fabrique prirent part, conjointement avec le galérien, à
l'incendie de la ville survenu trois jours plus tard; un mois
après, on a aussi arrêté dans le district trois anciens ouvriers
de l'usine sous l'inculpation d'incendie et de pillage. Mais ces
cinq individus paraissent être les seuls qui aient prêté l'oreille
aux instigations de Fedka.

Quoi qu'il en soit, arrivés sur l'esplanade qui s'étend devant la
maison du gouverneur, les ouvriers se rangèrent silencieusement
vis-à-vis du perron; ensuite ils attendirent bouche béante. On m'a
dit qu'à peine en place ils avaient ôté leurs bonnets, et cela
avant l'apparition de Von Lembke, qui, comme par un fait exprès,
ne se trouvait pas chez lui en ce moment. La police se montra
bientôt, d'abord par petites escouades, puis au grand complet.
Comme toujours, elle commença par sommer les manifestants de se
disperser. Ils n'en firent rien, et répondirent laconiquement
qu'ils avaient à parler au «_général_ lui-même»; leur attitude
dénotait une résolution énergique; le calme dont ils ne se
départaient point, et qui semblait l'effet d'un mot d'ordre,
inquiéta l'autorité. Le maître de police crut devoir attendre
l'arrivée de Von Lembke. Les faits et gestes de ce personnage ont
été racontés de la façon la plus fantaisiste. Ainsi, il est
absolument faux qu'il ait fait venir la troupe baïonnette au
fusil, et qu'il ait télégraphié quelque part pour demander de
l'artillerie et des Cosaques. Ce sont des fables dont se moquent à
présent ceux même qui les ont inventées. Non moins absurde est
l'histoire des pompes à incendie, avec lesquelles on aurait douché
la foule. Ce qui a pu donner naissance à ce bruit, c'est qu'Ilia
Ilitch, fort échauffé, criait aux ouvriers: «Pas un de vous ne
sortira sec de l'eau[25].» De là sans doute la légende des pompes à
incendie, qui a trouvé un écho dans les correspondances adressées
aux journaux de la capitale. En réalité, le maître de police se
borna à faire cerner le rassemblement par tout ce qu'il avait
d'hommes disponibles, et à dépêcher au gouverneur le commissaire
du premier arrondissement; celui-ci monta dans le drojki d'Ilia
Ilitch et partit en tout hâte pour Skvorechniki, sachant qu'une
demi-heure auparavant Von Lembke s'était mis en route dans cette
direction...

Mais un point, je l'avoue, reste encore obscur pour moi: comment
transforma-t-on tout d'abord une paisible réunion de solliciteurs
en une émeute menaçante pour l'ordre social? Comment Lembke lui-
même, qui arriva au bout de vingt minutes, adopta-t-il d'emblée
cette manière de voir? Je présume (mais c'est encore une opinion
personnelle) qu'Ilia Ilitch, acquis aux intérêts de l'intendant,
présenta exprès au gouverneur la situation sous un jour faux pour
l'empêcher d'examiner sérieusement les réclamations des ouvriers.
L'idée de donner le change à son supérieur fut sans doute suggérée
au maître de police par André Antonovitch lui-même. La veille et
l'avant-veille, dans deux entretiens confidentiels que ce dernier
avait eus avec son subordonné, il s'était montré fort préoccupé
des proclamations et très disposé à admettre l'existence d'un
complot tramé par les nihilistes avec les ouvriers de l'usine
Chpigouline; il semblait même que Son Excellence aurait été
désolée si l'événement avait donné tort à ses conjectures. «Il
veut attirer sur lui l'attention du ministère», se dit notre rusé
Ilia Ilitch en sortant de chez le gouverneur; «eh bien cela tombe
à merveille.»

Mais je suis persuadé que le pauvre André Antonovitch n'aurait pas
désiré une émeute, même pour avoir l'occasion de se distinguer.
C'était un fonctionnaire extrêmement consciencieux, et jusqu'à son
mariage il avait été irréprochable. Était-ce même sa faute, à cet
Allemand simple et modeste, si une princesse quadragénaire l'avait
élevé jusqu'à elle? Je sais à peu près positivement que de cette
matinée fatale datent les premiers symptômes irrécusables du
dérangement intellectuel pour lequel l'infortuné Von Lembke suit
aujourd'hui un traitement dans un établissement psychiatrique de
la Suisse; mais on peut supposer que, la veille déjà, l'altération
de ses facultés mentales s'était manifestée par certains signes.
Je tiens de bonne source que la nuit précédente, à trois heures du
matin, il se rendit dans l'appartement de sa femme, la réveilla et
la somma d'entendre «son ultimatum». Il parlait d'un ton si
impérieux que Julie Mikhaïlovna dut obéir; elle se leva indignée,
s'assit sur une couchette sans prendre le temps de défaire ses
papillotes, et s'apprêta à écouter d'un air sarcastique. Alors,
pour la première fois, elle comprit dans quel état d'esprit se
trouvait André Antonovitch, et elle s'en effraya à part soi. Mais,
au lieu de rentrer en elle-même, de s'humaniser, elle affecta de
se montrer plus intraitable que jamais. Chaque femme a sa manière
de mettre son mari à la raison. Le procédé de Julie Mikhaïlovna
consistait dans un dédaigneux silence qu'elle observait pendant
une heure, deux heures, vingt-quatre heures, parfois durant trois
jours; André Antonovitch pouvait dire ou faire tout ce qu'il
voulait, menacer même de se jeter par la fenêtre d'un troisième
étage, sa femme n'ouvrait pas la bouche, -- pour un homme sensible
il n'y a rien d'insupportable comme un pareil mutisme! La
gouvernante était-elle fâchée contre un époux qui, non content
d'accumuler depuis quelques jours bévues sur bévues, prenait
ombrage des capacités administratives de sa femme? Avait-elle sur
le coeur les reproches qu'il lui avait adressés au sujet de sa
conduite avec les jeunes gens et avec toute notre société, sans
comprendre les hautes et subtiles considérations politiques dont
elle s'inspirait? Se sentait-elle offensée de la sotte jalousie
qu'il témoignait à l'égard de Pierre Stépanovitch? Quoi qu'il en
soit, maintenant encore Julie Mikhaïlovna résolut de tenir rigueur
à son mari, nonobstant l'agitation inaccoutumée à laquelle elle le
voyait en proie.

Tandis qu'il arpentait de long en large le boudoir de sa femme,
Von Lembke se répandit en récriminations aussi décousues que
violentes. Il commença par déclarer que tout le monde se moquait
de lui et le «menait par le nez». -- «Qu'importe la vulgarité de
l'expression! vociféra-t-il en surprenant un sourire sur les
lèvres de sa femme, -- le mot n'y fait rien, la vérité est qu'on
me mène par le nez!...Non, madame, le moment est venu; sachez qu'à
présent il ne s'agit plus de rire et que les manèges de la
coquetterie féminine ne sont plus de saison. Nous ne sommes pas
dans le boudoir d'une petite-maîtresse, nous sommes en quelque
sorte deux êtres abstraits se rencontrant en ballon pour dire la
vérité.» (Comme on le voit, le trouble de ses idées se trahissait
dans l'incohérence de ses images.) «C'est vous, vous, madame, qui
m'avez fait quitter mon ancien poste: je n'ai accepté cette place
que pour vous, pour satisfaire votre ambition... Vous souriez
ironiquement? Ne vous hâtez pas de triompher. Sachez, madame,
sachez que je pourrais, que je saurais me montrer à la hauteur de
cette place, que dis-je? de dix places semblables à celle-ci, car
je ne manque pas de capacités; mais avec vous, madame, c'est
impossible, attendu que vous me faites perdre tous mes moyens.
Deux centres ne peuvent coexister, et vous en avez organisé deux:
l'un chez moi, l'autre dans votre boudoir, -- deux centres de
pouvoir, madame, mais je ne permets pas cela, je ne le permets
pas! Dans le service comme dans le ménage l'autorité doit être
une, elle ne peut se scinder... Comment m'avez-vous récompensé?
s'écria-t-il ensuite, -- quelle a été notre vie conjugale? Sans
cesse, à tout heure, vous me démontriez que j'étais un être nul,
bête et même lâche; moi, j'étais réduit à la nécessité de vous
démontrer sans cesse, à toute heure, que je n'étais ni une
nullité, ni un imbécile, et que j'étonnais tout le monde par ma
noblesse: -- eh bien, n'était-ce pas une situation humiliante de
part et d'autre?» En prononçant ces mots, il frappait du pied sur
le tapis. Julie Mikhaïlovna se redressa d'un air de dignité
hautaine. André Antonovitch se calma aussitôt; mais sa colère fit
place à un débordement de sensibilité. Pendant cinq minutes
environ, il sanglota (oui, il sanglota) et se frappa la poitrine:
le silence obstiné de sa femme le mettait hors de lui. À la fin,
il s'oublia au point de laisser percer sa jalousie à l'endroit de
Pierre Stépanovitch; puis, sentant combien il avait été bête, il
entra dans une violente colère. «Je ne permettrai pas la négation
de Dieu, cria-t-il, -- je fermerai votre salon aussi antinational
qu'antireligieux; croire en Dieu est une obligation pour un
gouverneur, et par conséquent aussi pour sa femme; je ne
souffrirai plus de jeunes gens autour de vous... Par dignité
personnelle, vous auriez dû, madame, vous intéresser à votre mari
et ne pas laisser mettre en doute son intelligence, lors même
qu'il aurait été un homme de peu de moyens (ce qui n'est pas du
tout mon cas); or vous êtes cause, au contraire, que tout le monde
ici me méprise; c'est vous qui avez ainsi disposé l'esprit
public... Je supprimerai la question des femmes, poursuivit-il
avec véhémence, -- je purifierai l'atmosphère de ce miasme;
demain, je vais interdire la sotte fête au profit des
institutrices (que le diable les emporte!). Gare à la première qui
se présentera demain matin, je la ferai reconduire à la frontière
de la province par un Cosaque! Exprès, exprès! Savez-vous, savez-
vous que vos vauriens fomentent le désordre parmi les ouvriers de
l'usine, et que je n'ignore pas cela? Savez-vous qu'ils
distribuent exprès des proclamations, exprès? Savez-vous que je
connais les noms de quatre de ces vauriens, et que je perds la
tête; je la perds définitivement, définitivement!!!...»

À ces mots, Julie Mikhaïlovna, sortant soudain de son mutisme,
déclara sèchement qu'elle-même était depuis longtemps instruite
des projets de complot, et que c'était une bêtise à laquelle André
Antonovitch attachait trop d'importance; quant aux polissons, elle
connaissait non-seulement ces quatre-là, mais tous les autres (en
parlant ainsi, elle mentait); du reste, elle comptait bien ne pas
perdre l'esprit à propos de cela; au contraire, elle était plus
sûre que jamais de son intelligence, et avait le ferme espoir de
tout terminer heureusement, grâce à l'application de son
programme: témoigner de l'intérêt aux jeunes gens, leur faire
entendre raison, les surprendre en leur prouvant tout d'un coup
qu'on a éventé leurs desseins, et ensuite offrir à leur activité
un objectif plus sage.

Oh! que devint en ce moment André Antonovitch! Ainsi il avait
encore été berné par Pierre Stépanovitch; ce dernier s'était
grossièrement moqué de lui, il n'avait révélé quelque chose au
gouverneur qu'après avoir fait des confidences beaucoup plus
détaillées à la gouvernante, et enfin ce même Pierre Stépanovitch
était peut-être l'âme de la conspiration! Cette pensée exaspéra
Von Lembke. «Sache, femme insensée mais venimeuse, répliqua-t-il
avec fureur, -- sache que je vais faire arrêter à l'instant même
ton indigne amant; je le chargerai de chaînes et je l'enverrai
dans un ravelin, à moins que... à moins que moi-même, sous tes
yeux, je ne me jette par la fenêtre!» Julie Mikhaïlovna, blême de
colère, accueillit cette tirade par un rire sonore et prolongé,
comme celui qu'on entend au Théâtre-Français, quand une actrice
parisienne, engagée aux appointements de cent mille roubles pour
jouer les grandes coquettes, rit au nez du mari qui ose suspecter
sa fidélité. André Antonovitch fit mine de s'élancer vers la
fenêtre, mais il s'arrêta soudain comme cloué sur place; une
pâleur cadavérique couvrit son visage, il croisa ses bras sur sa
poitrine, et regardant sa femme d'un air sinistre: «Sais-tu, sais-
tu, Julie... proféra-t-il d'une voix étouffée et suppliante, --
sais-tu, que dans l'état où je suis, je puis tout entreprendre?» À
cette menace, l'hilarité de la gouvernante redoubla, ce que
voyant, Von Lembke serra les lèvres et s'avança, le poing levé
vers la rieuse. Mais, au moment de frapper, il sentit ses genoux
se dérober sous lui, s'enfuit dans son cabinet et se jeta tout
habillé sur son lit. Pendant deux heures, le malheureux resta
couché à plat ventre, ne dormant pas, ne réfléchissant à rien,
hébété par l'écrasant désespoir qui pesait sur son coeur comme une
pierre. De temps à autre, un tremblement fiévreux secouait tout
son corps. Des idées incohérentes, tout à fait étrangères à sa
situation, traversaient son esprit: tantôt il se rappelait la
vieille pendule qu'il avait à Pétersbourg quinze ans auparavant,
et dont la grande aiguille était cassée; tantôt il songeait au
joyeux employé Millebois, avec qui il avait un jour attrapé des
moineaux dans le parc Alexandrovsky: pendant que les deux
fonctionnaires s'amusaient de la sorte, ils avaient observé en
riant que l'un d'eux était assesseur de collège. À sept heures,
André Antonovitch s'endormit, et des rêves agréables le visitèrent
durant son sommeil. Il était environ dix heures quand il
s'éveilla; il sauta brusquement à bas de son lit, se rappela
soudain tout ce qui s'était passé et se frappa le front avec
force. On vint lui dire que le déjeuner était servi;
successivement se présentèrent Blum, le maître de police, et un
employé chargé d'annoncer à Son Excellence que telle assemblée
l'attendait. Le gouverneur ne voulut point déjeuner, ne reçut
personne, et courut comme un fou à l'appartement de sa femme. Là,
Sophie Antropovna, vieille dame noble, qui depuis longtemps déjà
demeurait chez Julie Mikhaïlovna, lui apprit que celle-ci, à dix
heures, était partie en grande compagnie pour Skvorechniki: il
avait été convenu avec Barbara Pétrovna qu'une seconde fête serait
donnée dans quinze jours chez cette dame, et l'on était allé
visiter la maison pour prendre sur les lieux les dispositions
nécessaires. Cette nouvelle impressionna André Antonovitch; il
rentra dans son cabinet, et commanda aussitôt sa voiture. À peine
même put-il attendre que les chevaux fussent attelés. Son âme
avait soif de Julie Mikhaïlovna; -- s'il pouvait seulement la
voir, passer cinq minutes auprès d'elle! Peut-être qu'elle lui
accorderait un regard, qu'elle remarquerait sa présence, lui
sourirait comme autrefois, lui pardonnerait -- o-oh! «Mais
pourquoi faire atteler?» Machinalement il ouvrit un gros volume
placé sur la table (parfois il cherchait des inspirations dans un
livre en l'ouvrant au hasard, et en lisant les trois premières
lignes de la page de droite). C'étaient les _Contes_ de Voltaire
qui se trouvaient sur la table. «Tout est pour le mieux dans le
meilleur des mondes possibles...» lut le gouverneur. Il lança un
jet de salive, et se hâta de monter en voiture. «À Skvorechniki!»
Le cocher raconta que pendant toute la route le barine s'était
montré fort impatient d'arriver, mais qu'au moment où l'on
approchait de la maison de Barbara Pétrovna, il avait brusquement
donné l'ordre de le ramener à la ville. «Plus vite, je te prie,
plus vite! ne cessait-il de répéter. Nous n'étions plus qu'à une
petite distance du rempart quand il fit arrêter, descendit et prit
un chemin à travers champs. Ensuite, il s'arrêta et se mit à
examiner de petites fleurs. Il les contempla si longtemps que je
me demandai même ce que cela voulait dire.» Tel fut le récit du
cocher. Je me rappelle le temps qu'il faisait ce jour-là; c'était
par une matinée de septembre, froide et claire, mais venteuse;
devant André Antonovitch s'étendait un paysage d'un aspect sévère;
la campagne, d'où l'on avait depuis longtemps enlevé les récoltes,
n'offrait plus que quelques petites fleurs jaunes dont le vent
agitait les tiges... Le gouverneur comparaît-il mentalement sa
destinée à celle de ces pauvres plantes flétries par le froid de
l'automne? Je ne le crois pas. Les objets qu'il avait sous les
yeux étaient, je suppose, fort loin de son esprit, nonobstant le
témoignage du cocher et celui du commissaire de police, qui
déclara plus tard avoir trouvé Son Excellence tenant à la main un
petit bouquet de fleurs jaunes. Ce commissaire, Basile Ivanovitch
Flibustiéroff, était arrivé depuis peu chez nous; mais il avait
déjà su se distinguer par l'intempérance de son zèle. Lorsqu'il
eut mis pied à terre, il ne douta point, en voyant ce à quoi
s'occupait le gouverneur, que celui-ci ne fût fou; néanmoins, il
lui annonça de but en blanc que la ville n'était pas tranquille.

-- Hein? Quoi? fit Von Lembke en tournant vers le commissaire de
police un visage sévère, mais sans manifester le moindre
étonnement; il semblait se croire dans son cabinet, et avoir perdu
tout souvenir de la voiture et du cocher.

-- Le commissaire de police du premier arrondissement,
Flibustiéroff, Excellence. Il y a une émeute en ville.

-- Des flibustiers? demanda André Antonovitch songeur.

-- Précisément, Excellence. Les ouvriers de la fabrique des
Chpigouline sont en insurrection.

-- Les ouvriers des Chpigouline!

Ces mots parurent lui rappeler quelque chose. Il frissonna même et
porta le doigt à son front: «Les ouvriers des Chpigouline!»
Silencieux, mais toujours songeur, il regagna lentement sa
calèche, y monta et se fit conduire à la ville. Le commissaire de
police le suivit en drojki.

J'imagine que nombre de choses fort intéressantes se présentèrent,
durant la route, à la pensée du gouverneur, toutefois c'est bien
au plus s'il avait pris une décision quelconque lorsqu'il arriva
sur la place située devant sa demeure. Mais tout son sang reflua
vers son coeur dès qu'il eût vu le groupe résolu des «émeutiers»,
le cordon des sergents de ville, le désarroi (peut-être plus
apparent que réel) du maître de police, enfin l'attente qui se
lisait dans tous les regards fixés sur lui. Il était livide en
descendant de voiture.

-- Découvrez-vous! dit-il d'une voix étranglée et presque
inintelligible. -- À genoux! ajouta-t-il avec un emportement qui
fut une surprise pour tout le monde et peut-être pour lui-même.
Toute sa vie André Antonovitch s'était distingué par l'égalité de
son caractère, jamais on ne l'avait vu tempêter contre personne,
mais ces gens calmes sont les plus à craindre, si par hasard
quelque chose les met hors des gonds. Tout commençait à tourner
autour de lui.

-- Flibustiers! vociféra-t-il; après avoir proféré cette
exclamation insensée, il se tut et resta là, ignorant encore ce
qu'il ferait, mais sachant et sentant dans tout son être qu'il
allait immédiatement faire quelque chose.

-- «Seigneur!» entendit-on dans la foule. Un gars se signa, trois
ou quatre hommes voulurent se mettre à genoux, mais tous les
autres firent trois pas en avant et soudain remplirent l'air de
leurs cris: «Votre Excellence... on nous a engagés à raison de
quarante... l'intendant... tu ne peux pas dire...» etc., etc. Il
était impossible de découvrir un sens à ces clameurs confuses.

D'ailleurs, André Antonovitch n'aurait rien pu y comprendre: le
malheureux avait toujours les fleurs dans ses mains. L'émeute
était évidente pour lui comme la kibitka l'avait été tout à
l'heure pour Stépan Trophimovitch. Et dans la foule des
«émeutiers» qui le regardaient en ouvrant de grands yeux il
croyait voir aller et venir le «Boute-en-train» du désordre,
Pierre Stépanovitch dont la pensée ne l'avait pas quitté un seul
instant depuis la veille, -- l'exécré Pierre Stépanovitch...

-- Des verges! cria-t-il brusquement.

Ces mots furent suivis d'un silence de mort.

La relation qui a précédé a été écrite d'après les informations
les plus exactes. Pour la suite, mes renseignements ne sont pas
aussi précis. Cependant on possède certains faits.

D'abord, les verges firent leur apparition trop vite; évidemment
elles avaient été tenues en réserve, à tout hasard, par le
prévoyant maître de police. Du reste, on ne fouetta pas plus de
deux ou trois ouvriers. J'insiste sur ce point, car le bruit a
couru que tous les manifestants ou du moins la moitié d'entre eux
avaient été fustigés. Ce n'est pas le seul canard qui, de notre
ville, se soit envolé dans les gazettes pétersbourgeoises. On a
beaucoup parlé chez nous de l'aventure prétendument arrivée à une
pensionnaire d'un hospice, Avdotia Pétrovna Tarapyguine: cette
dame, pauvre, mais noble, était sortie, disait-on, pour aller
faire des visites; en passant sur la place elle se serait écrié
avec indignation: «Quelle honte!» sur quoi, on l'aurait arrêtée et
fouettée. Non seulement l'histoire a été mise dans les journaux,
mais encore on a organisé en ville une souscription au profit de
la victime pour protester contre les agissements de la police.
J'ai moi-même souscrit pour vingt kopeks. Eh bien, il est prouvé
maintenant que cette dame Tarapyguine est un mythe! Je suis allé
m'informer à l'hospice où elle était censée habiter, et l'on m'a
répondu que l'établissement n'avait jamais eu aucune pensionnaire
de ce nom.

Dès que nous fûmes arrivés sur la place, Stépan Trophimovitch
échappa, je ne sais comment, à ma surveillance. Ne pressentant
rien de bon, je voulais l'empêcher de traverser la foule, et mon
intention était de le conduire chez le gouverneur en lui faisant
faire le tour de la place. Mais, poussé par la curiosité, je
m'arrêtai une minute pour questionner un badaud, et quand ensuite
je promenai mes yeux autour de moi, je n'aperçus plus Stépan
Trophimovitch. Instinctivement je me mis tout de suite à le
chercher dans l'endroit le plus dangereux; je devinais que lui
aussi était hors de ses gonds. Je le découvris en effet au beau
milieu de la bagarre. Je me rappelle que je le saisis par le bras,
mais il me regarda avec une dignité calme et imposante:

-- Cher, dit-il d'une voix où vibrait une corde prête à se briser,
-- si, ici, sur la place, devant nous, ils procèdent avec un tel
sans gêne, qu'attendre de _ce_... dans le cas où il agirait sans
contrôle?

Et, tremblant d'indignation, il montra avec un geste de défi le
commissaire de police qui, debout à deux pas, nous faisait de gros
yeux.

_-- De ce! _s'écria Flibustiéroff, ivre de colère. -- Ce, quoi?
Et toi, qui es-tu? En prononçant ces mots, il fermait les poings
et s'avançait vers nous. -- Qui es-tu? répéta-t-il avec rage. (Je
noterai que le visage de Stépan Trophimovitch était loin de lui
être inconnu.) Encore un moment, et sans doute il aurait pris au
collet mon audacieux compagnon; par bonheur, Lembke tourna la tête
de notre côté en entendant crier le commissaire de police. Le
gouverneur attacha sur Stépan Trophimovitch un regard indécis,
mais attentif, comme s'il eût cherché à recueillir ses idées, puis
il fit tout à coup un geste d'impatience. Flibustiéroff ne dit
plus mot. J'entraînai Stépan Trophimovitch hors de la foule. Du
reste, lui-même peut-être avait envie de battre en retraite.

-- Rentrez chez vous, rentrez chez vous, insistai-je, -- si l'on
ne nous a pas battus, c'est sans doute grâce à Lembke.

-- Allez-vous en, mon ami, je me reproche de vous faire courir des
dangers. Vous êtes jeune, vous avez de l'avenir; moi, mon heure a
sonné.

Il monta d'un pas ferme le perron de la maison du gouverneur. Le
suisse me connaissait, je lui dis que nous nous rendions tous deux
chez Julie Mikhaïlovna. Nous attendîmes dans le salon de
réception. Je ne voulais pas abandonner mon ami, mais je jugeais
inutile de lui faire encore des observations. Il avait l'air d'un
homme qui se prépare à accomplir le sacrifice de Décius. Nous nous
assîmes non à côté l'un de l'autre, mais chacun dans un coin
différent, moi tout près de la porte d'entrée, lui du côté opposé.
Tenant dans sa main gauche son chapeau à larges bords, il
inclinait pensivement la tête et appuyait ses deux mains sur la
pomme de sa canne. Nous restâmes ainsi pendant dix minutes.

II

Tout à coup Lembke accompagné du maître de police entra d'un pas
rapide; il nous regarda à peine, et, sans faire attention à nous,
se dirigea vers son cabinet, mais Stépan Trophimovitch se campa
devant lui pour lui barrer le passage. La haute mine de cet homme
qui ne ressemblait pas au premier venu produisit son effet: Lembke
s'arrêta.

-- Qui est-ce? murmura-t-il d'un air étonné; quoique cette
question parut s'adresser au maître de police, il ne tourna pas la
tête vers lui et continua d'examiner Stépan Trophimovitch.

-- L'ancien assesseur de collège Stépan Trophimovitch
Verkhovensky, Excellence, répondit Stépan Trophimovitch en
s'inclinant avec dignité devant le gouverneur qui ne cessait de
fixer sur lui un oeil du reste complètement atone.

-- De quoi? fit avec un laconisme autoritaire André Antonovitch,
et il tendit dédaigneusement l'oreille vers Stépan Trophimovitch
qu'il avait fini par prendre pour un vulgaire solliciteur.

-- Aujourd'hui un employé agissant au nom de Votre Excellence est
venu faire une perquisition chez moi; en conséquence je
désirerais...

À ces mots, la lumière parut se faire dans l'esprit de Von Lembke.

-- Le nom? le nom? demanda-t-il impatiemment.

Stépan Trophimovitch, plus digne que jamais, déclina de nouveau
ses noms et qualités.

-- A-a-ah! C'est... c'est ce propagateur... Monsieur, vous vous
êtes signalé d'une façon qui... Vous êtes professeur? Professeur?

-- J'ai eu autrefois l'honneur de faire quelques leçons à la
jeunesse à l'université de...

-- À la jeunesse! répéta Von Lembke avec une sorte de frisson,
mais je parierais qu'il n'avait pas encore bien compris de quoi il
s'agissait, ni même peut-être à qui il avait affaire.

-- Monsieur, je n'admets pas cela, poursuivit-il pris d'une colère
subite. -- Je n'admets pas la jeunesse. Ce sont toujours des
proclamations. C'est un assaut livré à la société, monsieur, c'est
du flibustiérisme... Qu'est-ce que vous sollicitez?

-- C'est, au contraire, votre épouse qui m'a sollicité de faire
une lecture demain à la fête organisée par elle. Moi, je ne
sollicite rien, je viens réclamer mes droits...

-- À la fête? Il n'y aura pas de fête! J'interdirai votre fête!
Des leçons? Des leçons? vociféra furieusement le gouverneur.

-- Je vous prierais, Excellence, de me parler plus poliment, sans
frapper du pied et sans faire la grosse voix comme si vous vous
adressiez à un domestique.

-- Savez-vous à qui vous parlez? demanda Von Lembke devenu
pourpre.

-- Parfaitement, Excellence.

-- Je fais à la société un rempart de mon corps, et vous la battez
en brèche. Vous la ruinez!... Vous... Du reste, je n'ignore pas
qui vous êtes: c'est vous qui avez été gouverneur dans la maison
de la générale Stavroguine?

-- Oui, j'ai été... gouverneur... dans la maison de la générale
Stavroguine.

-- Et durant vingt ans vous avez propagé les doctrines dont nous
voyons à présent... les fruits... Je crois vous avoir aperçu tout
à l'heure sur la place. Craignez pourtant, monsieur, craignez;
votre manière de penser est connue. Soyez sûr que j'ai l'oeil sur
vous. Je ne puis pas, monsieur, tolérer vos leçons, je ne le puis
pas. Ce n'est pas à moi qu'il faut adresser de pareilles demandes.

Pour la seconde fois il voulut passer dans son cabinet.

-- Je répète que vous vous trompez, Excellence. C'est votre épouse
qui m'a prié de faire non pas une leçon, mais une lecture
littéraire à la fête de demain. Maintenant, du reste, j'y renonce.
Je vous prie très humblement de m'expliquer, si c'est possible,
comment et pourquoi une perquisition a eu lieu aujourd'hui dans
mon domicile. On m'a pris des livres, des papiers, des lettres
privées auxquelles je tiens; le tout a été emporté dans une
brouette...

Lembke tressaillit.

-- Qui a fait la perquisition? demanda-t-il, et, tout rouge, il se
tourna vivement vers le maître de police. En ce moment parut sur
le seuil le personnage voûté, long et disgracieux, qui répondait
au nom de Blum.

-- Tenez, c'est cet employé, reprit Stépan Trophimovitch en le
montrant. Blum s'approcha avec la mine d'un coupable qui ne se
repent guère.

-- Vous ne faites que des bêtises, dit d'un ton irrité le
gouverneur à son âme damnée, et tout à coup un revirement complet
s'opéra en lui.

-- Excusez-moi... balbutia-t-il confus et rougissant, -- tout
cela... il n'y a eu dans tout cela qu'un malentendu... un simple
malentendu.

-- Excellence, repartit Stépan Trophimovitch, -- j'ai été témoin
dans ma jeunesse d'un fait caractéristique. Un jour, au théâtre,
deux spectateurs se rencontrèrent dans un couloir, et, devant tout
le public, l'un d'eux donna à l'autre un retentissant soufflet.
Aussitôt après, l'auteur de cette voie de fait reconnut qu'il
avait commis un regrettable quiproquo, mais en homme qui apprécie
trop la valeur du temps pour le perdre en vaines excuses, il se
contenta de dire d'un air vexé à sa victime exactement ce que je
viens d'entendre de la bouche de Votre Excellence: «Je me suis
trompé... pardonnez-moi, c'est un malentendu, un simple
malentendu.» Et comme, néanmoins, l'individu giflé continuait à
récriminer, le gifleur ajouta avec colère: «Voyons, puisque je
vous dis que c'est un malentendu, pourquoi donc criez-vous
encore?»

-- C'est... c'est sans doute fort ridicule... répondit Von Lembke
avec un sourire forcé, -- mais... mais est-il possible que vous en
voyiez pas combien je suis moi-même malheureux?

Dans cette exclamation inattendue s'exhalait le désespoir d'un
coeur navré. Qui sait? encore un moment, et peut-être le
gouverneur aurait éclaté en sanglots. Stépan Trophimovitch le
considéra d'abord avec stupéfaction; puis il inclina la tête et
reprit d'un ton profondément pénétré:

-- Excellence, ne vous inquiétez plus de ma sotte plainte; faites-
moi seulement rendre mes livres et mes lettres...

En ce moment un brouhaha se produisit dans la salle: Julie
Mikhaïlovna arrivait avec toute sa société.

III

À gauche du perron, une entrée particulière donnait accès aux
appartements de la gouvernante, mais cette fois toute la bande s'y
rendit en traversant la salle, sans doute parce que dans cette
pièce se trouvait Stépan Trophimovitch dont on connaissait déjà
l'aventure. Le hasard avait voulu que Liamchine n'allât point avec
les autres chez Barbara Pétrovna. Grâce à cette circonstance, le
Juif apprit avant tout le monde ce qui s'était passé en ville;
pressé d'annoncer d'aussi agréables nouvelles, il loua un mauvais
cheval de Cosaque et partit à la rencontre de la société qui
revenait de Skvorechniki. Je présume que Julie Mikhaïlovna, malgré
sa fermeté, se troubla un peu en entendant le récit de Liamchine,
mais cette impression dut être très fugitive. Par exemple, le côté
politique de la question ne pouvait guère préoccuper la
gouvernante: à quatre reprises déjà Pierre Stépanovitch lui avait
assuré qu'il n'y avait qu'à fustiger en masse tous les tapageurs
de la fabrique, et depuis quelque temps Pierre Stépanovitch était
devenu pour elle un véritable oracle. «Mais... n'importe, il me
payera cela», pensa-t-elle probablement à part soi: _il_, c'était
à coup sûr son mari. Soit dit en passant, Pierre Stépanovitch ne
figurait point dans la suite de Julie Mikhaïlovna lors de
l'excursion à Skvorechniki, et durant cette matinée personne ne le
vit nulle part. J'ajoute que Barbara Pétrovna, après avoir reçu
ses visiteurs, retourna avec eux à la ville, voulant absolument
assister à la dernière séance du comité organisateur de la fête.
Selon toute apparence, ce ne fut pas sans agitation qu'elle apprit
les nouvelles communiquées par Liamchine au sujet de Stépan
Trophimovitch.

Le châtiment d'André Antonovitch ne se fit pas attendre. Dès le
premier coup d'oeil qu'il jeta sur son excellente épouse, le
gouverneur sut à quoi s'en tenir. À peine entrée, Julie
Mikhaïlovna s'approcha avec un ravissant sourire de Stépan
Trophimovitch, lui tendit une petite main adorablement gantée et
l'accabla des compliments les plus flatteurs: on aurait dit
qu'elle était tout entière au bonheur de le voir enfin chez elle.
Pas une allusion à la perquisition du matin, pas un mot, pas un
regard à Von Lembke dont elle semblait ne pas remarquer la
présence. Bien plus, elle confisqua immédiatement Stépan
Trophimovitch et l'emmena au salon comme s'il n'avait pas eu à
s'expliquer avec le gouverneur. Je le répète: toute femme de grand
ton qu'elle était, je trouve que dans cette circonstance Julie
Mikhaïlovna manqua complètement de tact. Karmazinoff rivalisa avec
elle (sur la demande de la gouvernante il s'était joint aux
excursionnistes; tout au plus pouvait-on appeler cela une visite;
néanmoins cette politesse tardive et indirecte n'avait pas laissé
de chatouiller délicieusement la petite vanité de Barbara
Pétrovna). Entré le dernier, il n'eut pas plus tôt aperçu Stépan
Trophimovitch qu'il poussa un cri et courut à lui les bras ouverts
en bousculant même Julie Mikhaïlovna.

-- Combien d'étés, combien d'hivers! Enfin... Excellent ami!

Il l'embrassa, c'est-à-dire qu'il lui présenta sa joue. Stépan
Trophimovitch ahuri dut la baiser.

-- Cher, me dit-il le soir en s'entretenant avec moi des incidents
de la journée, -- je me demandais dans ce moment-là lequel était
le plus lâche, de lui qui m'embrassait pour m'humilier, ou de moi,
qui, tout en le méprisant, baisais sa joue alors que j'aurais pu
m'en dispenser... pouah!

-- Eh bien, racontez-donc, racontez tout, poursuivit de sa voix
sifflante Karmazinoff.

Prier un homme de faire au pied levé le récit de toute sa vie
depuis vingt-cinq ans, c'était absurde, mais cette sottise avait
bonne grâce.

-- Songez que nous nous sommes vus pour la dernière fois à Moscou,
au banquet donné en l'honneur de Granovsky, et que depuis lors
vingt-cinq ans se sont écoulés... commença très sensément (et par
suite avec fort peu de chic) Stépan Trophimovitch.

-- Ce cher homme! interrompit Karmazinoff en saisissant son
interlocuteur par l'épaule avec une familiarité qui, pour être
amicale, n'en était pas moins déplacée, -- mais conduisez-nous
donc au plus tôt dans votre appartement, Julie Mikhaïlovna, il
s'assiéra là et racontera tout.

Et pourtant je n'ai jamais été intime avec cette irascible
femmelette, me fit observer dans la soirée Stépan Trophimovitch
qui tremblait de colère au souvenir de son entretien avec
Karmazinoff, -- déjà quand nous étions jeunes tous deux, nous
n'éprouvions que de l'antipathie l'un pour l'autre...

Le salon de Julie Mikhaïlovna ne tarda pas à se remplir. Barbara
Pétrovna était dans un état particulier d'excitation, bien qu'elle
feignît l'indifférence; à deux ou trois reprises je la vis
regarder Karmazinoff avec malveillance et Stépan Trophimovitch
avec colère. Cette irritation était prématurée, et elle provenait
d'un amour inquiet: si, dans cette circonstance, Stépan
Trophimovitch avait été terne, s'il s'était laissé éclipser devant
tout le monde par Karmazinoff, je crois que Barbara Pétrovna se
serait élancée sur lui et l'aurait battu. J'ai oublié de
mentionner parmi les personnes présentes Élisabeth Nikolaïevna;
jamais encore je ne l'avais vue plus gaie, plus insouciante, plus
joyeuse. Avec Lisa se trouvait aussi, naturellement, Maurice
Nikolaïévitch. Puis, dans la foule des jeunes dames et des jeunes
gens d'assez mauvais ton qui formaient l'entourage habituel de
Julie Mikhaïlovna, je remarquai deux ou trois visages nouveaux: un
Polonais de passage dans notre ville, un médecin allemand,
vieillard très vert encore, qui riait brusquement à tout propos,
et enfin un tout jeune prince arrivé de Pétersbourg, figure
automatique engoncée dans un immense faux col. La gouvernante
traitait ce dernier visiteur avec une considération visible et
même paraissait inquiète de l'opinion qu'il pourrait avoir de son
salon...

-- Cher monsieur Karmazinoff, dit Stépan Trophimovitch qui s'assit
sur un divan dans une attitude pittoresque et qui se mit soudain à
susseyer tout comme le grand romancier, -- cher monsieur
Karmazinoff, la vie d'un homme de notre génération, quand il
possède certains principes, doit, même pendant une durée de vingt-
cinq ans, présenter un aspect uniforme...

Croyant sans doute avoir entendu quelque chose de fort drôle,
l'Allemand partit d'un bruyant éclat de rire. Stépan Trophimovitch
le considéra d'un air étonné qui, du reste, ne fit aucun effet sur
le vieux docteur. Le prince se tourna aussi vers ce dernier et
l'examina nonchalamment avec son pince-nez.

-- ...Doit présenter un aspect uniforme, répéta exprès Stépan
Trophimovitch en traînant négligemment la voix sur chaque mot. --
Telle a été ma vie durant tout ce quart de siècle, _et comme on
trouve partout plus de moines que de raison, _la conséquence a été
que durant ces vingt-cinq ans je...

-- C'est charmant, les moines, murmura la gouvernante en se
penchant vers Barbara Pétrovna assise à côté d'elle.

Un regard rayonnant de fierté fut la réponse de la générale
Stavroguine. Mais Karmazinoff ne put digérer le succès de la
phrase française, et il se hâta d'interrompre Stépan
Trophimovitch.

-- Quant à moi, dit-il de sa voix criarde, -- je ne me tracasse
pas à ce sujet, voilà déjà sept ans que j'ai élu domicile à
Karlsruhe. Et quand, l'année dernière, le conseil municipal a
décidé l'établissement d'une nouvelle conduite d'eau, j'ai senti
que cette question des eaux de Karlsruhe me tenait plus fortement
au coeur que toutes les questions de ma chère patrie... que toutes
les prétendues réformes d'ici.

-- On a beau faire, on s'y intéresse malgré soi, soupira Stépan
Trophimovitch en inclinant la tête d'un air significatif.

Julie Mikhaïlovna était radieuse; la conversation devenait
profonde et manifestait une «tendance».

-- Un tuyau d'égout? demanda d'une voix sonore le médecin
allemand.

-- Une conduite d'eau, docteur, et je les ai même aidés alors à
rédiger le projet.

Le vieillard éclata de rire; son exemple trouva de nombreux
imitateurs, mais ce fut de lui qu'on rit; du reste, il ne s'en
aperçut pas, et l'hilarité générale lui fit grand plaisir.

-- Permettez-nous de n'être pas de votre avis, Karmazinoff,
s'empressa d'observer Julie Mikhaïlovna. -- Il se peut que vous
aimiez Karlsruhe, mais vous vous plaisez à mystifier les gens, et
cette fois nous ne vous croyons pas. Quel est parmi les écrivains
russes celui qui a mis en scène le plus de types contemporains,
deviné avec la plus lumineuse prescience les questions actuelles?
C'est vous assurément. Et après cela vous viendrez nous parler de
votre indifférence à l'endroit de la patrie, vous voudrez nous
faire croire que vous ne vous intéressez qu'aux eaux de Karlsruhe!
Ha, ha!

-- Oui, il est vrai, répondit en minaudant Karmazinoff, -- que
j'ai incarné dans le personnage de Pogojeff tous les défauts des
slavophiles, et dans celui de Nikodimoff tous les défauts des
zapadniki[26]...

-- Oh! il en a bien oublié quelques uns! fit à demi-voix
Liamchine.

-- Mais je ne m'occupe de cela qu'à mes moments perdus, à seule
fin de tuer le temps et... de donner satisfaction aux importunes
exigences de mes compatriotes.

-- Vous savez probablement, Stépan Trophimovitch, reprit avec
enthousiasme Julie Mikhaïlovna, -- que demain nous aurons la joie
d'entendre un morceau charmant... une des dernières et des plus
exquises productions de Sémen Égorovitch, -- elle est intitulée
_Merci_. Il déclare dans cette pièce qu'il n'écrira plus, pour
rien au monde, lors même qu'un ange du ciel ou, pour mieux dire,
toute la haute société le supplierait de revenir sur sa
résolution. En un mot, il dépose la plume pour toujours, et ce
gracieux _Merci_ est adressé au public dont les ardentes
sympathies n'ont jamais fait défaut durant tant d'années à Sémen
Égorovitch.

La gouvernante jubilait.

-- Oui, je ferai mes adieux; je dirai mon _Merci, _et puis j'irai
m'enterrer là-bas... à Karlsruhe, reprit Karmazinoff dont la
fatuité s'épanouissait peu à peu. -- Nous autres grands hommes,
quand nous avons accompli notre oeuvre, nous n'avons plus qu'à
disparaître, sans chercher de récompense. C'est ce que je ferai.

-- Donnez-moi votre adresse, et j'irai vous voir à Karlsruhe, dans
votre tombeau, dit en riant à gorge déployée le docteur allemand.

-- À présent on transporte les morts même par les voies ferrées,
remarqua à brûle-pourpoint un des jeunes gens sans importance.

Toujours facétieux, Liamchine se récria d'admiration. Julie
Mikhaïlovna fronça le sourcil. Entra Nicolas Stavroguine.

-- Mais on m'avait dit que vous aviez été conduit au poste? fit-il
à haute voix en s'adressant tout d'abord à Stépan Trophimovitch.

-- Non, répondit gaiement celui-ci, -- ce n'a été qu'un cas
_particulier_[27]_._

-- Mais j'espère qu'il ne vous empêchera nullement d'accéder à ma
demande, dit Julie Mikhaïlovna, -- j'espère que vous oublierez ce
fâcheux désagrément qui est encore inexplicable pour moi; vous ne
pouvez pas tromper notre plus chère attente et nous priver du
plaisir d'entendre votre lecture à la matinée littéraire.

-- Je ne sais pas, je... maintenant...

-- Je suis bien malheureuse, vraiment, Barbara Pétrovna...
figurez-vous, je me faisais un tel bonheur d'entrer
personnellement en rapport avec un des esprits les plus
remarquables et les plus indépendants de la Russie, et voilà que
tout d'un coup Stépan Trophimovitch manifeste l'intention de nous
fausser compagnie.

-- L'éloge a été prononcé à si haute voix que sans doute je
n'aurais pas dû l'entendre, observa spirituellement Stépan
Trophimovitch, -- mais je ne crois pas que ma pauvre personnalité
soit si nécessaire à votre fête. Du reste, je...

-- Mais vous le gâtez! cria Pierre Stépanovitch entrant comme une
trombe dans la chambre. -- Moi, je lui tenais la main haute, et
soudain, dans la même matinée, -- perquisition, saisie, un
policier le prend au collet, et voilà que maintenant les dames lui
font des mamours dans le salon du gouverneur de la province! Je
suis sûr qu'en ce moment il est malade de joie; même en rêve il
n'avait jamais entrevu pareil bonheur. Et à présent il ira débiner
les socialistes!

-- C'est impossible, Pierre Stépanovitch. Le socialisme est une
trop grande idée pour que Stépan Trophimovitch ne l'admette pas,
répliqua avec énergie Julie Mikhaïlovna.

-- L'idée est grande, mais ceux qui la prêchent ne sont pas
toujours des géants, et laissons là, mon cher, dit Stépan
Trophimovitch en s'adressant à son fils.

Alors survint la circonstance la plus imprévue. Depuis quelque
temps déjà Von Lembke était dans le salon, mais personne ne
semblait remarquer sa présence, quoique tous l'eussent vu entrer.
Toujours décidée à punir son mari, Julie Mikhaïlovna ne s'occupait
pas plus de lui que s'il n'avait pas été là. Assis non loin de la
porte, le gouverneur écoutait la conversation d'un air sombre et
sévère. En entendant les allusions aux événements de la matinée,
il commença à donner des signes d'agitation et fixa ses yeux sur
le prince; son attention était évidemment attirée par le faux col
extraordinaire que portait ce visiteur; puis il eut comme un
frisson soudain lorsqu'il perçut la voix de Pierre Stépanovitch et
qu'il vit le jeune homme s'élancer dans la chambre. Mais Stépan
Trophimovitch venait à peine d'achever sa phrase sur les
socialistes, que Von Lembke s'avançait brusquement vers lui; il
poussa même Liamchine qui se trouvait sur son passage; le Juif se
recula vivement, feignit la stupéfaction et se frotta l'épaule,
comme si on lui avait fait beaucoup de mal.

-- Assez! dit Von Lembke, et, saisissant avec énergie la main de
Stépan Trophimovitch effrayé, il la serra de toutes ses forces
dans la sienne. -- Assez, les flibustiers de notre temps sont
connus. Pas un mot de plus. Les mesures sont prises...

Ces mots prononcés d'une voix vibrante retentirent dans tout le
salon. L'impression fut pénible. Tout le monde eut le
pressentiment d'un malheur. Je vis Julie Mikhaïlovna pâlir. Un sot
accident ajouta encore à l'effet de cette scène. Après avoir
déclaré que des mesures étaient prises, Von Lembke tourna
brusquement les talons et se dirigea vers la porte, mais, au
second pas qu'il fit, son pied s'embarrassa dans le tapis, il
perdit l'équilibre et faillit tomber. Pendant un instant le
gouverneur s'arrêta pour considérer l'endroit du parquet où il
avait bronché: «Il faudra changer cela», observa-t-il tout haut,
et il sortit. Sa femme se hâta de le suivre. Dès que Julie
Mikhaïlovna eût quitté la chambre, la société se mit à commenter
l'incident. «Il a un grain», disaient les uns; les autres
exprimaient la même idée en portant le doigt à leur front; on se
racontait à l'oreille diverses particularités concernant
l'existence domestique de Von Lembke. Personne ne prenait son
chapeau, tous attendaient. Je ne sais ce que faisait pendant ce
temps là Julie Mikhaïlovna, mais elle revint au bout de cinq
minutes; s'efforçant de paraître calme, elle répondit évasivement
qu'André Antonovitch était un peu agité, mais que ce ne serait
rien, qu'il était sujet à cela depuis l'enfance et qu'il n'y avait
pas lieu de s'inquiéter, qu'enfin la fête de demain lui fournirait
une distraction salutaire. Puis, après avoir encore adressé, mais
seulement par convenance, quelques mots flatteurs à Stépan
Trophimovitch, elle invita les membres du comité à ouvrir
immédiatement la séance. C'était une façon de congédier les
autres; ils le comprirent et se retirèrent. Toutefois une dernière
péripétie devait clore cette journée déjà si mouvementée...

Au moment même où Nicolas Vsévolodovitch était entré, j'avais
remarqué que Lisa avait fixé ses yeux sur lui; elle le considéra
si longuement que l'insistance de ce regard finit par attirer
l'attention. Maurice Nikolaïévitch qui se tenait derrière la jeune
fille se pencha vers elle avec l'intention de lui parler tout bas,
mais sans doute il changea d'idée, car presque aussitôt il se
redressa et promena autour de lui le regard d'un coupable. Nicolas
Vsévolodovitch éveilla aussi la curiosité de l'assistance: son
visage était plus pâle que de coutume, et son regard
extraordinairement distrait. Il parut oublier Stépan Trophimovitch
immédiatement après lui avoir adressé la question qu'on a lue plus
haut; je crois même qu'il ne pensa pas à aller saluer la maîtresse
de la maison. Quant à Lisa, il ne la regarda pas une seule fois,
et ce n'était pas de sa part une indifférence affectée; je suis
persuadé qu'il n'avait pas remarqué la présence de la jeune fille.
Et tout à coup, au milieu du silence qui succéda aux dernières
paroles de Julie Mikhaïlovna, s'éleva la voix sonore d'Élisabeth
Nikolaïevna interpellant Stavroguine.

-- Nicolas Vsévolodovitch, un certain capitaine, du nom de
Lébiadkine, se disant votre parent, le frère de votre femme,
m'écrit toujours des lettres inconvenantes dans lesquelles il se
plaint de vous, et offre de me révéler divers secrets qui vous
concernent. S'il est, en effet, votre parent, défendez-lui de
m'insulter et délivrez-moi de cette persécution.

Le terrible défi contenu dans ces paroles n'échappa à personne.
Lisa provoquait Stavroguine avec une audace dont elle se serait
peut-être effrayée elle-même, si elle avait été en état de la
comprendre. Cela ressemblait à la résolution désespérée d'un homme
qui se jette, les yeux fermés, du haut d'un toit.

Mais la réponse de Nicolas Vsévolodovitch fut encore plus
stupéfiante.

C'était déjà une chose étrange que le flegme imperturbable avec
lequel il avait écouté la jeune fille. Ni confusion, ni colère ne
se manifesta sur son visage. À la question qui lui était faite, il
répondit simplement, d'un ton ferme, et même avec une sorte
d'empressement:

-- Oui, j'ai le malheur d'être le parent de cet homme. Voilà
bientôt cinq ans que j'ai épousé sa soeur, née Lébiadkine. Soyez
sûre que je lui ferai part de vos exigences dans le plus bref
délai, et je vous réponds qu'à l'avenir il vous laissera
tranquille.

Jamais je n'oublierai la consternation dont la générale
Stavroguine offrit alors l'image. Ses traits prirent une
expression d'affolement, elle se leva à demi et étendit le bras
droit devant elle comme pour se protéger. Nicolas Vsévolodovitch
regarda à son tour sa mère, Lisa, l'assistance, et tout à coup un
sourire d'ineffable dédain se montra sur ses lèvres; il se dirigea
lentement vers la porte. Le premier mouvement d'Élisabeth
Nikolaïevna fut de courir après lui; au moment où il sortit, tout
le monde la vit se lever précipitamment, mais elle se ravisa, et,
au lieu de s'élancer sur les pas du jeune homme, elle se retira
tranquillement, sans rien dire à personne, sans regarder qui que
ce fût. Comme de juste, Maurice Nikolaïévitch s'empressa de lui
offrir son bras...

De retour à sa maison de ville, Barbara Pétrovna fit défendre sa
porte. Quant à Nicolas Vsévolodovitch, on a dit qu'il s'était
rendu directement à Skvorechniki, sans voir sa mère. Stépan
Trophimovitch m'envoya le soir demander pour lui à «cette chère
amie» la permission de l'aller voir, mais je ne fus pas reçu. Il
était profondément désolé: «Un pareil mariage! Un pareil mariage!
Quel malheur pour une famille!» ne cessait-il de répéter les
larmes aux yeux. Pourtant il n'oubliait pas Karmazinoff, contre
qui il se répandait en injures. Il était aussi très occupé de la
lecture qu'il devait faire, et -- nature artistique! -- il s'y
préparait devant une glace, en repassant dans sa mémoire pour les
servir le lendemain au public tous les calembours et traits
d'esprit qu'il avait faits pendant toute sa vie et dont il avait
soigneusement tenu registre.

-- Mon ami, c'est pour la grande idée, me dit-il en manière de
justification. -- Mon ami, je sors de la retraite où je vivais
depuis vingt-cinq ans. Où vais-je? je l'ignore, mais je pars...

TROISIÈME PARTIE

CHAPITRE PREMIER

_LA FÊTE -- PREMIÈRE PARTIE._

I

La fête eut lieu nonobstant les inquiétudes qu'avait fait naître
la journée précédente. Lembke serait mort dans la nuit que rien,
je crois, n'aurait été changé aux dispositions prises pour le
lendemain, tant Julie Mikhaïlovna attachait d'importance à sa
fête. Hélas! jusqu'à la dernière minute elle s'aveugla sur l'état
des esprits. Vers la fin, tout le monde était persuadé que la
solennelle journée ne se passerait pas sans orage. «Ce sera le
dénoûment», disaient quelques uns qui, d'avance, se frottaient les
mains. Plusieurs, il est vrai, fronçaient le sourcil et
affectaient des airs soucieux; mais, en général, tout esclandre
cause un plaisir infini aux Russes. À la vérité, il y avait chez
nous autre chose encore qu'une simple soif de scandale: il y avait
de l'agacement, de l'irritation, de la lassitude. Partout régnait
un cynisme de commande. Le public énervé, dévoyé, ne se
reconnaissait plus. Au milieu du désarroi universel, les dames
seules ne perdaient pas la carte, réunies qu'elles étaient dans un
sentiment commun: la haine de Julie Mikhaïlovna. Et la pauvrette
ne se doutait de rien; jusqu'à la dernière heure elle resta
convaincue qu'elle avait groupé toutes les sympathies autour de sa
personne et qu'on lui était «fanatiquement dévoué».

J'ai déjà signalé l'avènement des petites gens dans notre ville.
C'est un phénomène qui a coutume de se produire aux époques de
trouble ou de transition. Je ne fais pas allusion ici aux hommes
dits «avancés» dont la principale préoccupation en tout temps est
de devancer les autres: ceux-là ont un but -- souvent fort bête,
il est vrai, mais plus ou moins défini. Non, je parle seulement de
la canaille. Dans les moments de crise on voit surgir des bas-
fonds sociaux un tas d'individus qui n'ont ni but, ni idée
d'aucune sorte, et ne se distinguent que par l'amour du désordre.
Presque toujours cette fripouille subit à son insu l'impulsion du
petit groupe des «avancés», lesquels en font ce qu'ils veulent, à
moins qu'ils ne soient eux-mêmes de parfaits idiots, ce qui, du
reste, arrive quelque fois. Maintenant que tout est passé, on
prétend chez nous que Pierre Stépanovitch était un agent de
l'Internationale, et l'on accuse Julie Mikhaïlovna d'avoir
organisé la racaille conformément aux instructions qu'elle
recevait de Pierre Stépanovitch. Nos fortes têtes s'étonnent à
présent de n'avoir pas vu plus clair alors dans la situation. Ce
qui se préparait, je l'ignore et je crois que personne ne le sait,
sauf peut-être quelques hommes étrangers à notre ville. Quoi qu'il
en soit, des gens de rien avaient pris une importance soudaine.
Ils s'étaient mis à critiquer hautement toutes les choses
respectables, eux qui naguère encore n'osaient pas ouvrir la
bouche, et les plus qualifiés de nos concitoyens les écoutaient en
silence, parfois même avec un petit rire approbateur. Des
Liamchine, des Téliatnikoff, des propriétaires comme Tentetnikoff,
des morveux comme Radichtcheff, des Juifs au sourire amer, de gais
voyageurs, des poètes à tendance venus de la capitale, d'autres
poètes qui, n'ayant ni tendance ni talent, remplaçaient cela par
une poddevka et des bottes de roussi; des majors et des colonels
qui méprisaient leur profession et qui, pour gagner un rouble de
plus, étaient tout prêts à troquer leur épée contre un rond de
cuir dans un bureau de chemin de fer; des généraux devenus
avocats; de juges de paix éclairés, des marchands en train de
s'éclairer, d'innombrables séminaristes, des femmes de réputation
équivoque, -- voilà ce qui prit tout à coup le dessus chez nous,
et sur qui donc? Sur le club, sur des fonctionnaires d'un rang
élevé, sur des généraux à jambes de bois, sur les dames les plus
estimables de notre société.

Je le répète, au début un petit nombre de gens sérieux avaient
échappé à la contagion de cette folie et s'étaient même
claquemurés dans leurs maisons. Mais quelle réclusion peut tenir
contre une loi naturelle? Dans les familles les plus rigoristes il
y a, comme ailleurs, des fillettes pour qui la danse est un
besoin. En fin de compte, ces personnes graves souscrivirent,
elles aussi, pour la fête au profit des institutrices. Le bal
promettait d'être si brillant! d'avance on en disait merveille, le
bruit courait qu'on y verrait des princes étrangers, des
célébrités politiques de Pétersbourg, dix commissaires choisis
parmi les plus fringants cavaliers et portant un noeud de rubans
sur l'épaule gauche. On ajoutait que, pour grossir la recette,
Karmazinoff avait consenti à lire son _Merci_, déguisé en
institutrice provinciale. Enfin, dans le «quadrille de la
littérature», chacun des danseurs serait costumé de façon à
représenter une tendance. Comment résister à tant d'attractions?
Tout le monde souscrivit.

II

Les organisateurs de la fête avaient décidé qu'elle se composerait
de deux parties: une matinée littéraire, de midi à quatre heures,
et un bal qui commencerait à neuf heures pour durer toute la nuit.
Mais ce programme même recélait déjà des éléments de désordre. Dès
le principe le bruit se répandit en ville qu'il y aurait un
déjeuner aussitôt après la matinée littéraire, ou même que celle-
ci serait coupée par un entracte pour permettre aux auditeurs de
se restaurer; naturellement on comptait sur un déjeuner gratuit et
arrosé de champagne. Le prix énorme du billet (trois roubles)
semblait autoriser jusqu'à un certain point cette conjecture.
«Serait-ce la peine de souscrire, pour s'en retourner chez soi le
ventre creux? Si vous gardez les gens vingt-quatre heures, il faut
les nourrir. Sinon, on mourra de faim», voilà comment raisonnait
notre public. Je dois avouer que Julie Mikhaïlovna elle-même
contribua par son étourderie à accréditer ce bruit fâcheux. Un
mois auparavant, encore tout enthousiasmée du grand projet qu'elle
avait conçu, la gouvernante parlait de sa fête au premier venu, et
elle avait fait annoncer dans une feuille de la capitale que des
toasts seraient portés à cette occasion. L'idée de ces toasts la
séduisait tout particulièrement: elle voulait les porter elle-
même, et, en attendant, elle composait des discours pour la
circonstance. Ce devait être un moyen d'arborer notre drapeau
(quel était-il? je parierais que la pauvre femme n'était pas
encore fixée sur ce point); ces discours seraient insérés sous
forme de correspondances dans les journaux pétersbourgeois, ils
rempliraient de joie l'autorité supérieure, ensuite ils se
répandraient dans toutes les provinces où l'on ne manquerait pas
d'admirer et d'imiter de telles manifestations. Mais pour les
toasts il faut du champagne, et, comme on ne boit pas de champagne
à jeun, le déjeuner s'imposait. Plus tard, quand, grâce aux
efforts de la gouvernante, un comité eut été formé pour étudier
les voies et moyens d'exécution, il prouva clair comme le jour à
Julie Mikhaïlovna que, si l'on donnait un banquet, le produit net
de la fête se réduirait à fort peu de chose, quelque abondante que
fût la recette brute. On avait donc le choix entre deux
alternatives: ou banqueter, toaster et encaisser quatre-vingt-dix
roubles pour les institutrices, ou réaliser une somme importante
avec une fête qui, à proprement parler, n'en serait pas une. Du
reste, en tenant ce langage, le comité n'avait voulu que mettre la
puce à l'oreille de Julie Mikhaïlovna, lui-même imagina une
troisième solution qui conciliait tout: on donnerait une fête très
convenable sous tous les rapports, mais sans champagne, et, de la
sorte, il resterait, tous frais payés, une somme sérieuse, de
beaucoup supérieure à quatre-vingt-dix roubles. Ce moyen terme
était fort raisonnable; malheureusement il ne plut pas à Julie
Mikhaïlovna, dont le caractère répugnait aux demi-mesures. Dans un
discours plein de feu elle déclara au comité que si la première
idée était impraticable, il fallait se rabattre sur la seconde,
savoir, la réalisation d'une recette colossale qui ferait de notre
province un objet d'envie pour toutes les autres. «Le public doit
enfin comprendre», acheva-t-elle, «que l'accomplissement d'un
dessein humanitaire l'emporte infiniment sur les fugitives
jouissances du corps, que la fête n'est au fond que la
proclamation d'une grande idée; il faut donc se contenter du bal
le plus modeste, le plus économique, si l'on ne peut pas rayer
absolument du programme un délassement inepte, mais consacré par
l'usage!» Elle avait soudain pris le bal en horreur. On réussit
cependant à la calmer. Ce fut alors, par exemple, qu'on inventa le
«quadrille de la littérature» et les autres choses esthétiques
destinées à remplacer les jouissances du corps. Ce fut alors aussi
que Karmazinoff, qui jusqu'à ce moment s'était fait prier,
consentit définitivement à lire _Merci_ pour étouffer tout
velléité gastronomique dans l'esprit de notre gourmande
population; grâce à ces ingénieux expédients, le bal, d'abord très
compromis, allait redevenir superbe, sous un certain rapport du
moins. Toutefois, pour ne pas se perdre totalement dans les
nuages, le comité admit la possibilité de servir quelques
rafraîchissements: du thé au commencement du bal, de l'orgeat et
de la limonade au milieu, des glaces à la fin, -- rien de plus.
Mais il y a des gens qui ont toujours faim et surtout soif: comme
concession à ces estomacs exigeants, on résolut d'installer dans
la pièce du fond un buffet spécial dont Prokhoritch (le chef du
club) s'occuperait sous le contrôle sévère du comité; moyennant
finance, chacun pourrait là boire et manger ce qu'il voudrait; un
avis placardé sur la porte de la salle préviendrait le public que
le buffet était en dehors du programme. De crainte que le bruit
fait par les consommateurs ne troublât la séance littéraire, on
décida que le buffet projeté ne serait pas ouvert pendant la
matinée, quoique cinq pièces le séparassent de la salle blanche où
Karmazinoff consentait à lire son manuscrit. Il était curieux de
voir quelle énorme importance le comité, sans en excepter les plus
pratiques de ses membres, attachait à cet événement, c'est-à-dire
à la lecture de _Merci_. Quant aux natures poétiques, leur
enthousiasme tenait du délire; ainsi la maréchale de la noblesse
déclara à Karmazinoff qu'aussitôt après la lecture elle ferait
encastrer dans le mur de sa salle blanche une plaque de marbre sur
laquelle serait gravé en lettres d'or ce qui suit: «Le ... 187.,
le grand écrivain russe et européen, Sémen Égorovitch Karmazinoff,
déposant la plume, a lu en ce lieu _Merci_ et a ainsi pris congé,
pour la première fois, du public russe dans la personne des
représentants de notre ville.» Au moment du bal, c'est-à-dire cinq
heures après la lecture, cette plaque commémorative s'offrirait à
tous les regards. Je tiens de bonne source que Karmazinoff
s'opposa plus que personne à l'ouverture du buffet pendant la
matinée; quelques membres du comité eurent beau faire observer que
ce serait une dérogation à nos usages, le grand écrivain resta
inflexible.

Les choses avaient été réglées de la sorte, alors qu'en ville on
croyait encore à un festin de Balthazar, autrement dit, à un
buffet où les consommations seraient gratuites. Cette illusion
subsista jusqu'à la dernière heure. Les demoiselles rêvaient de
friandises extraordinaires. Tout le monde savait que la
souscription marchait admirablement, qu'on s'arrachait les
billets, et que le comité était débordé par les demandes qui lui
arrivaient de tous les coins de la province. On n'ignorait pas non
plus qu'indépendamment du produit de la souscription, plusieurs
personnes généreuses étaient largement venues en aide aux
organisateurs de la fête. Barbara Pétrovna, par exemple, paya son
billet trois cents roubles et donna toutes les fleurs de son
orangerie pour l'ornementation de la salle. La maréchale de la
noblesse, qui faisait partie du comité, prêta sa maison et prit à
sa charge les frais d'éclairage; le club, non content de fournir
l'orchestre et les domestiques, céda Prokhoritch pour toute la
journée. Il y eut encore d'autres dons qui, quoique moins
considérables, ne laissèrent pas de grossir la recette, si bien
qu'on pensa à abaisser le prix du billet de trois roubles à deux.
D'abord, en effet, le comité craignait que le tarif primitivement
fixé n'écartât les demoiselles; aussi fût-il question un moment de
créer des billets dits de famille, combinaison grâce à laquelle il
eût suffi à une demoiselle de prendre un billet de trois roubles
pour faire entrer gratis à sa suite toutes les jeunes personnes de
sa famille, quelque nombreuse qu'elles fussent. Mais l'événement
prouva que les craintes du comité n'étaient pas fondées: la
présence des demoiselles ne fit pas défaut à la fête. Les employés
les plus pauvres vinrent accompagnés de leurs filles, et sans
doute, s'ils n'en avaient pas eu, ils n'auraient même pas songé à
souscrire. Un tout petit secrétaire amena, outre sa femme, ses
sept filles et une nièce; chacune de ces personnes avait en main
son billet de trois roubles. Il ne faut pas demander si les
couturières eurent de l'ouvrage! La fête comprenant deux parties,
les dames se trouvaient dans la nécessité d'avoir deux costumes:
l'un pour la matinée, l'autre pour le bal. Dans la classe moyenne,
beaucoup de gens, comme on le sut plus tard, mirent en gage chez
des Juifs leur linge de corps et même leurs draps de lit. Presque
tous les employés se firent donner leurs appointements d'avance;
plusieurs propriétaires vendirent du bétail dont ils avaient
besoin, tout cela pour faire aussi bonne figure que les autres et
produire leurs filles habillées comme des marquises. Le luxe des
toilettes dépassa cette fois tout ce qu'il nous avait été donné de
voir jusqu'alors dans notre localité. Pendant quinze jours on
n'entendit parler en ville que d'anecdotes empruntées à la vie
privée de diverses familles; nos plaisantins servaient tout chauds
ces racontars à Julie Mikhaïlovna et à sa cour. Il circulait aussi
des caricatures. J'ai vu moi-même dans l'album de la gouvernante
plusieurs dessins de ce genre. Malheureusement les gens tournés en
ridicule étaient loin d'ignorer tout cela. Ainsi s'explique, à mon
sens, la haine implacable que dans tant de maisons on avait vouée
à Julie Mikhaïlovna. À présent c'est un _tollé_ universel. Mais il
était clair d'avance que, si le comité donnait la moindre prise
sur lui, si le bal laissait quelque peu à désirer, l'explosion de
la colère publique atteindrait des proportions inouïes. Voilà
pourquoi chacun _in petto_ s'attendait à un scandale; or, du
moment que le scandale était dans les prévisions de tout le monde,
comment aurait-il pu ne pas se produire?

À midi précis, une ritournelle d'orchestre annonça l'ouverture de
la fête. En ma qualité de commissaire, j'ai eu le triste privilège
d'assister aux premiers incidents de cette honteuse journée. Cela
commença par une effroyable bousculade à la porte. Comment se
fait-il que les mesures d'ordre aient été si mal prises? Je
n'accuse pas le vrai public: les pères de famille attendaient
patiemment leur tour; si élevé que pût être leur rang dans la
société, ils ne s'en prévalaient point pour passer avant les
autres; on dit même qu'en approchant du perron, ils furent
déconcertés à la vue de la foule tumultueuse qui assiégeait
l'entrée et se ruait à l'assaut de la maison. C'était un spectacle
inaccoutumé dans notre ville. Cependant les équipages ne cessaient
d'arriver; bientôt la circulation devint impossible dans la rue.
Au moment où j'écris, des données sûres me permettent d'affirmer
que Liamchine, Lipoutine et peut-être un troisième commissaire
laissèrent entrer sans billets des gens appartenant à la lie du
peuple. On constata même la présence d'individus que personne ne
connaissait et qui étaient venus de districts éloignés. Ces
messieurs ne furent pas plus tôt entrés que, d'une commune voix
(comme si on leur avait fait la leçon), ils demandèrent où était
le buffet; en apprenant qu'il n'y en avait pas, ils se mirent à
clabauder avec une insolence jusqu'alors sans exemple chez nous.
Il faut dire que plusieurs d'entre eux se trouvaient en état
d'ivresse. Quelques uns, en vrais sauvages qu'ils étaient,
restèrent d'abord ébahis devant la magnificence de la salle; ils
n'avaient jamais rien vu de pareil, et pendant un moment ils
regardèrent autour d'eux, bouche béante. Quoique anciennement
construite et meublée dans le goût de l'Empire, cette grande salle
blanche était réellement superbe avec ses vastes dimensions, son
plafond revêtu de peintures, sa tribune, ses trumeaux ornés de
glaces, ses draperies rouges et blanches, ses statues de marbre,
son vieux mobilier blanc et or. Au bout de la chambre s'élevait
une estrade destinée aux littérateurs qu'on allait entendre; des
rangs de chaises entre lesquels on avait ménagé de larges passages
occupaient toute la salle et lui donnaient l'aspect d'un parterre
de théâtre. Mais aux premières minutes d'étonnement succédèrent
les questions et les déclarations les plus stupides. «Nous ne
voulons peut-être pas de lecture... Nous avons payé... On s'est
effrontément joué du public... Les maîtres ici, c'est nous et non
Lembke!...» Bref, on les aurait laissés entrer exprès pour faire
du tapage qu'ils ne se seraient pas conduits autrement. Je me
rappelle en particulier un cas dans lequel se distingua le jeune
prince à visage de bois que j'avais vu la veille parmi les
visiteurs de Julie Mikhaïlovna. Cédant aux importunités de la
gouvernante, il avait consenti à être des nôtres, c'est-à-dire à
arborer sur son épaule gauche le noeud de rubans blancs et rouges.
Il se trouva que ce personnage immobile et silencieux comme un
mannequin savait, sinon parler, du moins agir. À la tête d'une
bande de voyous, un ancien capitaine, remarquable par sa figure
grêlée et sa taille gigantesque, le sommait impérieusement de lui
indiquer le chemin du buffet. Le prince fit signe à un commissaire
de police; l'ordre fut exécuté immédiatement, et le capitaine qui
était ivre eut beau crier, on l'expulsa de la salle. Peu à peu
cependant les gens comme il faut arrivaient; les tapageurs mirent
une sourdine à leur turbulence, mais le public même le plus choisi
avait l'air surpris et mécontent; plusieurs dames étaient
positivement inquiètes.

À la fin, on s'assit; l'orchestre se tut. Tout le monde commença à
se moucher, à regarder autour de soi. Les visages exprimaient une
attente trop solennelle, -- ce qui est toujours de mauvais augure.
Mais «les Lembke» n'apparaissaient pas encore. La soie, le
velours, les diamants resplendissaient de tous côtés; des senteurs
exquises embaumaient l'atmosphère. Les hommes étalaient toutes
leurs décorations, les hauts fonctionnaires étaient venus en
uniforme. La maréchale de la noblesse arriva avec Lisa, dont la
beauté rehaussée par une luxueuse toilette était plus éblouissante
que jamais. L'entrée de la jeune fille fit sensation; tous les
regards se fixèrent sur elle; on se murmurait à l'oreille qu'elle
cherchait des yeux Nicolas Vsévolodovitch; mais ni Stavroguine, ni
Barbara Pétrovna ne se trouvaient dans l'assistance. Je ne
comprenais rien alors à la physionomie d'Élisabeth Nikolaïevna:
pourquoi tant de bonheur, de joie, d'énergie, de force se
reflétait-il sur son visage? En me rappelant ce qui s'était passé
la veille, je ne savais que penser. Cependant «les Lembke» se
faisaient toujours désirer. C'était déjà une faute. J'appris plus
tard que, jusqu'au dernier moment, Julie Mikhaïlovna avait attendu
Pierre Stépanovitch; depuis quelques temps elle ne pouvait plus se
passer de lui, et néanmoins jamais elle ne s'avoua l'influence
qu'il avait prise sur elle. Je note, entre parenthèses, que la
veille, à la dernière séance du comité, Pierre Stépanovitch avait
refusé de figurer parmi les commissaires de la fête, ce dont Julie
Mikhaïlovna avait été désolée au point d'en pleurer. Au grand
étonnement de la gouvernante, il ne se montra pas de toute la
matinée, n'assista pas à la solennité littéraire, et resta
invisible jusqu'au soir. Le public finit par manifester hautement
son impatience. Personne non plus n'apparaissait sur l'estrade.
Aux derniers rangs, on se mit à applaudir comme au théâtre. «Les
Lembke en prennent trop à leur aise», grommelaient, en fronçant le
sourcil, les hommes d'âge et les dames. Des rumeurs absurdes
commençaient à circuler, même dans la partie la mieux composée de
l'assistance: «Il n'y aura pas de fête», chuchotait-on, «Lembke ne
va pas bien», etc., etc. Enfin, grâce à Dieu, André Antonovitch
arriva, donnant le bras à sa femme. J'avoue que moi-même ne
comptais plus guère sur leur présence. À l'apparition du
gouverneur et de la gouvernante, un soupir de soulagement
s'échappa de toutes les poitrines. Lembke paraissait en parfaite
santé; telle fut, je m'en souviens, l'impression générale, car on
peut s'imaginer combien de regards se portèrent sur lui. Je ferai
observer que, dans la haute société de notre ville, fort peu de
gens étaient disposés à admettre le dérangement intellectuel de
Lembke; on trouvait, au contraire, ses actions tout à fait
normales, et l'on approuvait même la conduite qu'il avait tenue la
veille sur la place. «C'est ainsi qu'il aurait fallu s'y prendre
dès le commencement, déclaraient les gros bonnets. Mais au début
on veut faire le philanthrope, et ensuite on finit par
s'apercevoir que les vieux errements sont encore les meilleurs,
les plus philanthropiques même», -- voilà, du moins, comme on en
jugeait au club. On ne reprochait au gouverneur que de s'être
emporté dans cette circonstance: «il aurait dû montrer plus de
sang-froid, on voit qu'il manque encore d'habitude», disaient les
connaisseurs.

Julie Mikhaïlovna n'attirait pas moins les regards. Sans doute il
ne m'appartient pas, et personne ne peut me demander de révéler
des faits qui n'ont eu pour témoin que l'alcôve conjugale; je sais
seulement une chose: le soir précédent, Julie Mikhaïlovna était
allée trouver André Antonovitch dans son cabinet; au cours de
cette entrevue, qui se prolongea jusque bien après minuit, le
gouverneur fut pardonné et consolé, une franche réconciliation eut
lieu entre les époux, tout fut oublié, et quand Von Lembke se mit
à genoux pour exprimer à sa femme ses profonds regrets de la scène
qu'il lui avait faite l'avant-dernière nuit, elle l'arrêta dès les
premiers mots en posant d'abord sa charmante petite main, puis ses
lèvres sur la bouche du mari repentant...

Aucun nuage n'assombrissait donc les traits de la gouvernante;
superbement vêtue, elle marchait le front haut, le visage
rayonnant de bonheur. Il semblait qu'elle n'eût plus rien à
désirer; la fête, -- but et couronnement de sa politique, -- était
maintenant une réalité. En se rendant à leurs places vis-à-vis de
l'estrade, les deux Excellences saluaient à droite et à gauche la
foule des assistants qui s'inclinaient sur leur passage. La
maréchale de la noblesse se leva pour leur souhaiter la
bienvenue... Mais alors se produisit un déplorable malentendu:
l'orchestre exécuta tout à coup, non une marche quelconque, mais
une de ces fanfares qui sont d'usage chez nous, au club, quand
dans un dîner officiel on porte la santé de quelqu'un. Je sais
maintenant que la responsabilité de cette mauvaise plaisanterie
appartient à Liamchine; ce fut lui qui, en sa qualité de
commissaire, ordonna aux musiciens de jouer ce morceau, sous
prétexte de saluer l'arrivée des «Lembke». Sans doute il pouvait
toujours mettre la chose sur le compte d'une bévue ou d'un excès
de zèle... Hélas! je ne savais pas encore que ces gens-là n'en
étaient plus à chercher des excuses, et qu'ils jouaient leur va-
tout dans cette journée. Mais la fanfare n'était qu'un prélude:
tandis que le lapsus des musiciens provoquait dans le public des
marques d'étonnement et des sourires, au fond de la salle et à la
tribune retentirent soudain des hourras, toujours sensément pour
faire honneur aux Lembke. Ces cris n'étaient poussés que par un
petit nombre de personnes, mais ils durèrent assez longtemps.
Julie Mikhaïlovna rougit, ses yeux étincelèrent. Arrivé à sa
place, le gouverneur s'arrêta; puis, se tournant du côté des
braillards, il promena sur l'assemblée un regard hautain et
sévère... On se hâta de le faire savoir. Je retrouvai, non sans
appréhension, sur ses lèvres le sourire que je lui avais vu la
veille dans le salon de sa femme, lorsqu'il considérait Stépan
Trophimovitch avant de s'approcher de lui. Maintenant encore sa
physionomie me paraissait offrir une expression sinistre et, -- ce
qui était pire, -- légèrement comique: il avait l'air d'un homme
s'immolant aux visées supérieures de son épouse... Aussitôt Julie
Mikhaïlovna m'appela du geste: «Allez tout de suite trouver
Karmazinoff, et suppliez-le de commencer», me dit-elle à voix
basse. J'avais à peine tourné les talons quand survint un nouvel
incident beaucoup plus fâcheux que le premier. Sur l'estrade vide
vers laquelle convergeaient jusqu'à ce moment tous les regards et
toutes les attentes, sur cette estrade inoccupée où l'on ne voyait
qu'une chaise et une petite table, apparut soudain le colosse
Lébiadkine en frac et en cravate blanche. Dans ma stupéfaction, je
n'en crus pas mes yeux. Le capitaine semblait intimidé; après
avoir fait un pas sur l'estrade, il s'arrêta. Tout à coup, dans le
public, retentit un cri: «Lébiadkine! toi?» À ces mots, la sotte
trogne rouge du capitaine (il était complètement ivre) s'épanouit,
dilatée par un sourire hébété. Il se frotta le front, branla sa
tête velue, et, comme décidé à tout, fit deux pas en avant...
Soudain un rire d'homme heureux, rire non pas bruyant, mais
prolongé, secoua toute sa massive personne et rétrécit encore ses
petits yeux. La contagion de cette hilarité gagna la moitié de la
salle; une vingtaine d'individus applaudirent. Dans le public
sérieux, on se regardait d'un air sombre. Toutefois, cela ne dura
pas plus d'une demi-minute. Lipoutine, portant le noeud de rubans,
insigne de ses fonctions, s'élança brusquement sur l'estrade,
suivi de deux domestiques. Ces derniers saisirent le capitaine,
chacun par un bras, sans aucune brutalité, du reste, et Lipoutine
lui parla à l'oreille. Lébiadkine fronça le sourcil: «Allons,
puisque c'est ainsi, soit!» murmura-t-il en faisant un geste de
résignation; puis il tourna au public son dos énorme, et disparut
avec son escorte. Mais, au bout d'un instant, Lipoutine remonta
sur l'estrade. Son sourire, d'ordinaire miel et vinaigre, était
cette fois plus doucereux que de coutume. Tenant à la main une
feuille de papier à lettres, il s'avança à petits pas jusqu'au
bord de l'estrade.

-- Messieurs, commença-t-il, -- il s'est produit par inadvertance
un malentendu comique, qui d'ailleurs est maintenant dissipé; mais
j'ai pris sur moi de vous transmettre la respectueuse prière d'un
poète de notre ville... Pénétré de la pensée élevée et
généreuse... nonobstant son extérieur... de la pensée qui nous a
tous réunis... essuyer les larmes des jeunes filles de notre
province que l'instruction ne met pas à l'abri de la misère... ce
monsieur, je veux dire, ce poète d'ici... tout en désirant garder
l'incognito... serait très heureux de voir sa poésie lue à
l'ouverture du bal... je me trompe, je voulais dire, à l'ouverture
de la séance littéraire. Quoique ce morceau ne figure pas sur le
programme... car on l'a remis il y a une demi-heure... cependant,
en raison de la remarquable naïveté de sentiment qui s'y trouve
jointe à une piquante gaieté, il _nous_ a semblé (nous, qui? Je
transcris mot pour mot ce _speech_ confus et péniblement débité),
il nous a semblé que cette poésie pouvait être lue, non pas, il
est vrai, comme oeuvre sérieuse, mais comme à-propos, pièce de
circonstance... Bref, à titre d'actualité... D'autant plus que
certains vers... Et je suis venu solliciter la permission du
bienveillant public.

-- Lisez! cria quelqu'un au fond de la salle.

-- Ainsi il faut lire?

-- Lisez! lisez! firent plusieurs voix.

-- Je vais lire, puisque le public le permet, reprit Lipoutine
avec son sourire doucereux. Pourtant il semblait encore indécis,
et je crus même remarquer chez lui une certaine agitation.
L'aplomb de ces gens là n'égale pas toujours leur insolence. Sans
doute, en pareil cas, un séminariste n'aurait pas hésité; mais
Lipoutine, en dépit de ses opinions avancées, était un homme des
anciennes couches.

-- Je préviens, pardon, j'ai l'honneur de prévenir qu'il ne s'agit
pas ici, à proprement parler, d'une ode comme on en composait
autrefois pour les fêtes; c'est plutôt, en quelque sorte, un
badinage, mais on y trouve une sensibilité incontestable, relevée
d'une pointe d'enjouement; j'ajoute que cette pièce offre au plus
haut degré le cachet de la réalité.

-- Lis, lis!

Il déplia son papier. Qui aurait pu l'en empêcher? N'était-il pas
dûment autorisé par l'insigne honorifique qu'il portait sur
l'épaule gauche? D'une voix sonore il lut ce qui suit:

-- Le poète complimente l'institutrice russe de notre province à
l'occasion de la fête:

_Salut, salut, institutrice!_
_Réjouis-toi, chante: Évohé!_
_Radicale ou conservatrice,_
_N'importe, maintenant ton jour est arrivé!_

-- Mais c'est de Lébiadkine! Oui, c'est de Lébiadkine! observèrent
à haute voix quelques auditeurs. Des rires se firent entendre, il
y eut même des applaudissements; ce fut, du reste, l'exception.

_Tout en enseignant la grammaire,_
_Tu fais de l'oeil soir et matin,_
_Dans l'espoir décevant de plaire,_
_Du moins à quelque sacristain._

-- Hourra! Hourra!

_Mais dans ce siècle de lumière,_
_Le rat d'église est un malin:_
_Pour l'épouser faut qu'on l'éclaire;_
_Sans quibus, pas de sacristain!_

-- Justement, justement, voilà du réalisme, sans quibus y a pas de
mèche!

_Mais maintenant qu'en une fête_
_Nous avons ramassé de quoi_
_T'offrir une dot rondelette,_
_Nos compliments volent vers toi:_

_Radicale ou conservatrice,_
_N'importe, chante: Évohé!_
_Avec ta dot, institutrice,_
_Crache sur tout, ton jour est arrivé!_

J'avoue que je n'en crus pas mes oreilles. L'impudence s'étalait
là avec un tel cynisme qu'il n'y avait pas moyen d'excuser
Lipoutine en mettant son fait sur le compte de la bêtise.
D'ailleurs, Lipoutine n'était pas bête. L'intention était claire,
pour moi du moins: on avait hâte de provoquer des désordres.
Certains vers de cette idiote composition, le dernier notamment,
étaient d'une grossièreté qui devait frapper l'homme le plus
niais. Son exploit accompli, Lipoutine lui-même parut sentir qu'il
était allé trop loin: confus de sa propre audace, il ne quitta pas
l'estrade, et resta là comme s'il eût voulu ajouter quelque chose.
L'attitude de l'auditoire était évidemment pour lui une déception:
le groupe même des tapageurs, qui avait applaudi pendant la
lecture, devint tout à coup silencieux; il semblait que là aussi
on fût déconcerté. Le plus drôle, c'est que quelques-uns, prenant
au sérieux la pasquinade de Lébiadkine, y avaient vu l'expression
consciencieuse de la vérité concernant les institutrices.
Toutefois, l'excessif mauvais ton de cette poésie finit par leur
ouvrir les yeux. Quant au vrai public, il n'était pas seulement
scandalisé, il considérait comme un affront l'incartade de
Lipoutine. Je ne me trompe pas en signalant cette impression.
Julie Mikhaïlovna a dit plus tard qu'elle avait été sur le point
de s'évanouir. Un vieillard des plus respectés invita sa femme à
se lever, lui offrit son bras, et tous deux sortirent de la salle.
Leur départ fut très remarqué; qui sait? d'autres désertions
auraient peut-être suivi, si, à ce moment, Karmazinoff lui-même,
en frac et en cravate blanche, n'était monté sur l'estrade avec un
cahier à la main. Julie Mikhaïlovna adressa à son sauveur un
regard chargé de reconnaissance... Mais déjà j'étais dans les
coulisses; il me tardait d'avoir une explication avec Lipoutine.

-- Vous l'avez fait exprès? lui dis-je, et dans mon indignation je
le saisis par le bras.

Il prit aussitôt un air désolé.

-- Je vous assure que je n'y ai mis aucune intention, répondit-il
hypocritement; -- les vers ont été apportés tout à l'heure, et
j'ai pensé que, comme amusante plaisanterie...

-- Vous n'avez nullement pensé cela. Se peut-il que