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Title: La tentation de Saint Antoine
Author: Flaubert, Gustave, 1821-1880
Language: French
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Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "La tentation de Saint Antoine" ***

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LA TENTATION DE SAINT ANTOINE

PAR

GUSTAVE FLAUBERT



A LA MÉMOIRE DE MON AMI ALFRED LEPOITTEVIN

DÉCÉDÉ A LA NEUVILLE CHANT-D'OISEL

Le 3 avril 1848



I.


C'est dans la Thébaïde, au haut d'une montagne, sur une plate-forme
arrondie en demi-lune, et qu'enferment de grosses pierres.

La cabane de l'Ermite occupe le fond. Elle est faite de boue et de
roseaux, à toit plat, sans porte. On distingue dans l'intérieur une
cruche avec un pain noir; au milieu, sur une stèle de bois, un gros
livre; par terre, çà et là, des filaments de sparterie, deux ou trois
nattes, une corbeille, un couteau.

A dix pas de la cabane, il y a une longue croix plantée dans le sol; et,
à l'autre bout de la plate-forme, un vieux palmier tordu se penche sur
l'abîme, car la montagne est taillée à pic, et le Nil semble faire un
lac au bas de la falaise.

La vue est bornée à droite et à gauche par l'enceinte des roches. Mais
du côté du désert, comme des plages qui se succéderaient, d'immenses
ondulations parallèles d'un blond cendré s'étirent les unes derrière les
autres, en montant toujours;--puis au delà des sables, tout au loin, la
chaîne libyque forme un mur couleur de craie, estompé légèrement par des
vapeurs violettes. En face, le soleil s'abaisse. Le ciel, dans le nord,
est d'une teinte gris-perle, tandis qu'au zénith des nuages de pourpre,
disposés comme les flocons d'une crinière gigantesque, s'allongent sur
la voûte bleue. Ces rais de flamme se rembrunissent, les parties d'azur
prennent une pâleur nacrée; les buissons, les cailloux, la terre, tout
maintenant paraît dur comme du bronze; et dans l'espace flotte une
poudre d'or tellement menue qu'elle se confond avec la vibration de
la lumière.

SAINT-ANTOINE

qui a une longue barbe, de longs cheveux, et une tunique de peau de
chèvre, est assis, jambes croisées, entrain de faire des nattes. Dès que
le soleil disparaît, il pousse un grand soupir, et regardant l'horizon:

Encore un jour! un jour de passé!

Autrefois pourtant, je n'étais pas si misérable! Avant la fin de la
nuit, je commençais mes oraisons; puis, je descendais vers le fleuve
chercher de l'eau, et je remontais par le sentier rude avec l'outre sur
mon épaule, en chantant des hymnes. Ensuite, je m'amusais à ranger tout
dans ma cabane. Je prenais mes outils; je tâchais que les nattes fussent
bien égales et les corbeilles légères; car mes moindres actions me
semblaient alors des devoirs qui n'avaient rien de pénible.

A des heures réglées je quittais mon ouvrage; et priant les deux bras
étendus je sentais comme une fontaine de miséricorde qui s'épanchait du
haut du ciel dans mon coeur. Elle est tarie, maintenant. Pourquoi?...

Il marche dans l'enceinte des roches, lentement.

Tous me blâmaient lorsque j'ai quitté la maison. Ma mère s'affaissa
mourante, ma soeur de loin me faisait des signes pour revenir; et
l'autre pleurait, Ammonaria, cette enfant que je rencontrais chaque soir
au bord de la citerne, quand elle amenait ses buffles. Elle a couru
après moi. Les anneaux de ses pieds brillaient dans la poussière, et sa
tunique ouverte sur les hanches flottait au vent. Le vieil ascète qui
m'emmenait lui a crié des injures. Nos deux chameaux galopaient
toujours; et je n'ai plus revu personne.

D'abord, j'ai choisi pour demeure le tombeau d'un Pharaon. Mais un
enchantement circule dans ces palais souterrains, où les ténèbres ont
l'air épaissies par l'ancienne fumée des aromates. Du fond des
sarcophages j'ai entendu s'élever une voix dolente qui m'appelait; ou
bien, je voyais vivre, tout à coup, les choses abominables peintes sur
les murs; et j'ai fui jusqu'au bord de la mer Rouge dans une citadelle
en ruines. Là, j'avais pour compagnie des scorpions se traînant parmi
les pierres, et au-dessus de ma tête, continuellement des aigles qui
tournoyaient sur le ciel bleu. La nuit, j'étais déchiré par des griffes,
mordu par des becs, frôlé par des ailes molles; et d'épouvantables
démons, hurlant dans mes oreilles, me renversaient par terre. Une fois
même, les gens d'une caravane qui s'on allait vers Alexandrie m'ont
secouru, puis emmené avec eux.

Alors, j'ai voulu m'instruire près du bon vieillard Didyme. Bien qu'il
fût aveugle, aucun ne l'égalait dans la connaissance des Écritures.
Quand la leçon était finie, il réclamait mon bras pour se promener. Je
le conduisais sur le Paneum, d'où l'on découvre le Phare et la haute
mer. Nous revenions ensuite par le port, en coudoyant des hommes de
toutes les nations, jusqu'à des Cimmériens vêtus de peaux d'ours, et des
Gymnosophistes du Gange frottés de bouse de vache. Mais sans cesse, il
y avait quelque bataille dans les rues, à cause des Juifs refusant de
payer l'impôt, ou des séditieux qui voulaient chasser les Romains.
D'ailleurs la ville est pleine d'hérétiques, des sectateurs de Manès, de
Valentin, de Basilide, d'Arius,--tous vous accaparant pour discuter et
vous convaincre.

Leurs discours me reviennent quelquefois dans la mémoire. On a beau n'y
pas faire attention, cela trouble.

Je me suis réfugié à Colzim; et ma pénitence fut si haute que je n'avais
plus peur de Dieu. Quelques uns s'assemblèrent autour de moi pour devenir
des anachorètes. Je leur ai imposé une règle pratique, en haine des
extravagances de la Gnose et des assertions des philosophes. On m'envoyait
de partout des messages. On venait me voir de très-loin.

Cependant le peuple torturait les confesseurs, et la soif du martyre
m'entraîna dans Alexandrie. La persécution avait cessé depuis trois jours.

Comme je m'en retournais, un flot de monde m'arrêta devant le temple de
Sérapis. C'était, me dit-on, un dernier exemple que le gouverneur
voulait faire. Au milieu du portique, en plein soleil, une femme nue
était attachée contre une colonne, deux soldats la fouettant avec des
lanières; à chacun des coups son corps entier se tordait. Elle s'est
retournée, la bouche ouverte;--et pardessus la foule, à travers ses
longs cheveux qui lui couvraient la figure, j'ai cru reconnaître
Ammonaria ...

Cependant ... celle-là était plus grande ..., et belle ...,
prodigieusement!

Il se passe les mains sur le front.

Non! non! je ne veux pas y penser!

Une autre fois, Athanase m'appela pour le soutenir contre les Ariens.
Tout s'est borné à des invectives et à des risées. Mais, depuis lors,
il a été calomnié, dépossédé de son siège, mis en fuite. Où est-il,
maintenant? je n'en sais rien! On s'inquiète si peu de me donner des
nouvelles. Tous mes disciples m'ont quitté, Hilarion comme les autres!

Il avait peut-être quinze ans quand il est venu; et son intelligence
était si curieuse qu'il m'adressait à chaque moment des questions. Puis,
il écoutait d'un air pensif;--et les choses dont j'avais besoin, il me
les apportait sans murmure, plus leste qu'un chevreau, gai d'ailleurs à
faire rire les patriarches. C'était un fils pour moi!

Le ciel est rouge, la terre complètement noire. Sous les rafales du vent
des traînées de sable se lèvent comme de grands linceuls, puis
retombent. Dans une éclaircie, tout à coup, passent des oiseaux formant
un bataillon triangulaire, pareil à un morceau de métal, et dont les
bords seuls frémissent.

Antoine les regarde.

Ah! que je voudrais les suivre!

Combien de fois, aussi, n'ai-je pas contemplé avec envie les longs
bateaux, dont les voiles ressemblent à des ailes, et surtout quand ils
emmenaient au loin ceux que j'avais reçus chez moi! Quelles bonnes
heures nous avions! quels épanchements! Aucun ne m'a plus intéressé
qu'Ammon; il me racontait son voyage à Rome, les Catacombes, le Colisée,
la piété des femmes illustres, mille choses encore!... et je n'ai pas
voulu partir avec lui! D'où vient mon obstination à continuer une vie
pareille? J'aurais bien fait de rester chez les moines de Nitrie,
puisqu'ils m'en suppliaient. Ils habitent des cellules à part, et
cependant communiquent entre eux. Le dimanche, la trompette les assemble
à l'église, où l'on voit accrochés trois martinets qui servent à punir
les délinquants, les voleurs et les intrus, car leur discipline
est sévère.

Ils ne manquent pas de certaines douceurs, néanmoins. Des fidèles leur
apportent des oeufs, des fruits, et même des instruments propres à ôter
les épines des pieds. Il y a des vignobles autour de Pisperi, ceux de
Pabène ont un radeau pour aller chercher les provisions.

Mais j'aurais mieux servi mes frères en étant tout simplement un prêtre.
On secourt les pauvres, on distribue les sacrements, on a de l'autorité
dans les familles.

D'ailleurs les laïques ne sont pas tous damnés, et il ne tenait qu'à moi
d'être ... par exemple ... grammairien, philosophe. J'aurais dans ma
chambre une sphère de roseaux, toujours des tablettes à la main, des
jeunes gens autour de moi, et à ma porte, comme enseigne, une couronne
de laurier suspendue.

Mais il y a trop d'orgueil à ces triomphes! Soldat valait mieux. J'étais
robuste et hardi,--assez pour tendre le câble des machines, traverser
les forêts sombres, entrer casque en tête dans les villes fumantes!...
Rien ne m'empêchait, non plus, d'acheter avec mon argent une charge de
publicain au péage de quelque pont; et les voyageurs m'auraient appris
des histoires, en me montrant dans leurs bagages des quantités d'objets
curieux ...

Les marchands d'Alexandrie naviguent les jours de fête sur la rivière de
Canope, et boivent du vin dans des calices de lotus, au bruit des
tambourins qui font trembler les tavernes le long du bord! Au delà, des
arbres taillés en cône protégent contre le vent du sud les fermes
tranquilles. Le toit de la haute maison s'appuie sur de minces
colonnettes, rapprochées comme les bâtons d'une claire-voie; et par ces
intervalles le maître, étendu sur un long siège, aperçoit toutes ses
plaines autour de lui, avec les chasseurs entre les blés, le pressoir où
l'on vendange, les boeufs qui battent la paille. Ses enfants jouent par
terre, sa femme se penche pour l'embrasser.

Dans l'obscurité blanchâtre de la nuit, apparaissent çà et là des
museaux pointus, avec des oreilles toutes droites et des yeux brillants.
Antoine marche vers eux. Des graviers déroulent, les bêtes s'enfuient.
C'était un troupeau de chacals.

Un seul est resté, et qui se tient sur deux pattes, le corps en
demi-cercle et la tête oblique, dans une pose pleine de défiance.

Comme il est joli! je voudrais passer ma main sur son dos, doucement.

Antoine siffle pour le faire venir. Le chacal disparaît.

Ah! il s'en va rejoindre les autres! Quelle solitude! Quel ennui!

Riant amèrement:

C'est une si belle existence que de tordre au feu des bâtons de palmier
pour faire des houlettes, et de façonner des corbeilles, de coudre des
nattes, puis d'échanger tout cela avec les Nomades contre du pain qui
vous brise les dents! Ah! misère de moi! est-ce que ça ne finira pas!
Mais la mort vaudrait mieux! Je n'en peux plus! Assez! assez!

Il frappe du pied, et tourne au milieu des roches d'un pas rapide, puis
s'arrête hors d'haleine, éclate en sanglots et se couche par terre,
sur le flanc.

La nuit est calme; des étoiles nombreuses palpitent; on n'entend que le
claquement des tarentules.

Les deux bras de la croix font une ombre sur le sable; Antoine, qui
pleure, l'aperçoit.

Suis-je assez faible, mon Dieu! Du courage, relevons-nous!

Il entre dans sa cabane, découvre un charbon enfoui, allume une torche
et la plante sur le stèle de bois, de façon à éclairer le gros livre.

Si je prenais ... la Vie des Apôtres?... oui!... n'importe où!

«_Il vit le ciel ouvert avec une grande nappe qui descendait par les
quatre coins, dans laquelle il y avait toutes sortes d'animaux
terrestres et de bêtes sauvages, de reptiles et d'oiseaux; et une voix
lui dit: Pierre, lève-toi! tue, et mange!_»

Donc le Seigneur voulait que son apôtre mangeât de tout?... tandis que
moi ...

Antoine reste le menton sur la poitrine. Le frémissement des pages, que
le vent agite, lui fait relever la tête, et il lit:

«_Les Juifs tuèrent tous leurs ennemis avec des glaives et ils en firent
un grand carnage, de sorte qu'ils disposèrent à volonté de ceux qu'ils
haïssaient_.»

Suit le dénombrement des gens tués par eux: soixante-quinze mille. Ils
avaient tant souffert! D'ailleurs, leurs ennemis étaient les ennemis du
vrai Dieu. Et comme ils devaient jouir à se venger, tout en massacrant
des idolâtres! La ville sans doute regorgeait de morts! Il y en avait au
seuil des jardins, sur les escaliers, à une telle hauteur dans les
chambres que les portes ne pouvaient plus tourner!...--Mais voilà que
je plonge dans des idées de meurtre et de sang!

Il ouvre le livre à un autre endroit.

«_Nabuchodonosor se prosterna le visage contre terre et adora Daniel_.»

Ah! c'est bien! Le Très-Haut exalte ses prophètes au-dessus des rois;
celui-là pourtant vivait dans les festins, ivre continuellement de
délices et d'orgueil. Mais Dieu, par punition, l'a changé en bête. Il
marchait à quatre pattes!

Antoine se met à rire; et en écartant les bras, du bout de sa main,
dérange les feuilles du livre. Ses yeux tombent sur cette phrase:

«_Ezéchias eut une grande joie de leur arrivée. Il leur montra ses
parfums, son or et son argent, tous ses aromates, ses huiles de senteur,
tous ses vases précieux, et ce qu'il y avait dans ses trésors_.»

Je me figure ... qu'on voyait entassés jusqu'au plafond des pierres
fines, des diamants, des dariques. Un homme qui en possède une
accumulation si grande n'est plus pareil aux autres. Il songe, tout en
les maniant, qu'il tient le résultat d'une quantité innombrable
d'efforts, et comme la vie des peuples qu'il aurait pompée et qu'il peut
répandre. C'est une précaution utile aux rois. Le plus sage de tous n'y
a pas manqué. Ses flottes lui apportaient de l'ivoire, des singes ... Où
est-ce donc?

Il feuillette vivement.

Ah! voici!

«_La Reine de Saba, connaissant la gloire de Salomon, vint le tenter, en
lui proposant des énigmes_.»

Comment espérait-elle le tenter? Le Diable a bien voulu tenter Jésus!
Mais Jésus a triomphé parce qu'il était Dieu, et Salomon grâce peut-être
à sa science de magicien. Elle est sublime, cette science-là! Car le
monde,--ainsi qu'un philosophe me l'a expliqué,--forme un ensemble dont
toutes les parties influent les unes sur les autres, comme les organes
d'un seul corps. Il s'agit de connaître les amours et les répulsions
naturelles des choses, puis de les mettre en jeu?... On pourrait donc
modifier ce qui paraît être l'ordre immuable?

Alors les deux ombres dessinées derrière lui par les bras de la croix se
projettent en avant. Elles font comme deux grandes cornes; Antoine s'écrie:

Au secours, mon Dieu!

L'ombre est revenue à sa place.

Ah!... c'était une illusion! pas autre chose!--Il est inutile que je me
tourmente l'esprit! Je n'ai rien à faire!... absolument rien à faire!

Il s'assoit, et se croise les bras.

Cependant ... j'avais cru sentir l'approche ... Mais pourquoi
viendrait-_Il_? D'ailleurs, est-ce que je ne connais pas ses artifices?
J'ai repoussé le monstrueux anachorète qui m'offrait, en riant, des
petits pains chauds, le centaure qui tâchait de me prendre sur sa
croupe,--et cet enfant noir apparu au milieu des sables, qui était
très-beau, et qui m'a dit s'appeler l'esprit de fornication.

Antoine marche de droite et de gauche, vivement.

C'est par mon ordre qu'on a bâti cette foule de retraites saintes,
pleines de moines portant des cilices sous leurs peaux de chèvres, et
nombreux à pouvoir faire une armée! J'ai guéri de loin des malades; j'ai
chassé des démons; j'ai passé le fleuve au milieu des crocodiles;
l'empereur Constantin m'a écrit trois lettres; Balacius, qui avait
craché sur les miennes, a été déchiré par ses chevaux; le peuple
d'Alexandrie, quand j'ai reparu, se battait pour me voir, et Athanase
m'a reconduit sur la route. Mais aussi quelles oeuvres! Voilà plus de
trente ans que je suis dans le désert à gémir toujours! J'ai porté sur
mes reins quatre-vingts livres de bronze comme Eusèbe, j'ai exposé mon
corps à la piqûre des insectes comme Macaire, je suis resté
cinquante-trois nuits sans fermer l'oeil comme Pacôme; et ceux qu'on
décapite, qu'on tenaille ou qu'on brûle ont moins de vertu, peut-être,
puisque ma vie est un continuel martyre!

Antoine se ralentit.

Certainement, il n'y a personne dans une détresse aussi profonde! Les
coeurs charitables diminuent. On ne me donne plus rien. Mon manteau est
usé. Je n'ai pas de sandales, pas même une écuelle!--car, j'ai distribué
aux pauvres et à ma famille tout mon bien, sans retenir une obole. Ne
serait ce que pour avoir des outils indispensables à mon travail, il me
faudrait un peu d'argent. Oh! pas beaucoup! une petite somme!... je la
ménagerais.

Les Pères de Nicée, en robes de pourpre, se tenaient comme des mages,
sur des trônes, le long du mur; et on les a régalés dans un banquet, en
les comblant d'honneurs, surtout Paphnuce, parce qu'il est borgne et
boiteux depuis la persécution de Dioclétien! L'Empereur lui a baisé
plusieurs fois son oeil crevé; quelle sottise! Du reste, le Concile
avait des membres si infâmes! Un évêque de Scythie, Théophile; un autre
de Perse, Jean; un gardeur de bestiaux, Spiridion! Alexandre était trop
vieux. Athanase aurait dû montrer plus de douceur aux Ariens, pour en
obtenir des concessions!

Est-ce qu'ils en auraient fait! Ils n'ont pas voulu m'entendre! Celui
qui parlait contre moi,--un grand jeune homme à barbe frisée,--me
lançait, d'un air tranquille, des objections captieuses; et, pendant que
je cherchais mes paroles, ils étaient à me regarder avec leurs figures
méchantes, en aboyant comme des hyènes. Ah! que ne puis-je les faire
exiler tous par l'Empereur, ou plutôt les battre, les écraser, les voir
souffrir! Je souffre bien, moi!

Il s'appuie en défaillant contre sa cabane.

C'est d'avoir trop jeûné! mes forces s'en vont. Si je mangeais ... une
fois seulement, un morceau de viande.

Il entreferme les yeux, avec langueur.

Ah! de la chair rouge ... une grappe de raisin qu'on mord!... du lait
caillé qui tremble sur un plat!...

Mais qu'ai-je donc!... Qu'ai-je donc!... Je sens mon coeur grossir
comme la mer, quand elle se gonfle avant l'orage. Une mollesse infinie
m'accable, et l'air chaud me semble rouler le parfum d'une chevelure.
Aucune femme n'est venue, cependant?...

Il se tourne vers le petit chemin entre les roches.

C'est par là qu'elles arrivent, balancées dans leurs litières aux bras
noirs des eunuques. Elles descendent, et joignant leurs mains chargées
d'anneaux, elles s'agenouillent. Elles me racontent leurs inquiétudes.
Le besoin d'une volupté surhumaine les torture; elles voudraient mourir,
elles ont vu dans leurs songes des Dieux qui les appelaient;--et le bas
de leur robe tombe sur mes pieds. Je les repousse. «Oh! non, disent-elles,
pas encore! Que dois-je faire!» Toutes les pénitences leur seraient bonnes.
Elles demandent les plus rudes, à partager la mienne, à vivre avec moi.

Voilà longtemps que je n'en ai vu! Peut-être qu'il en va venir? pourquoi
pas? Si tout à coup ... j'allais entendre tinter des clochettes de mulet
dans la montagne. Il me semble ...

Antoine grimpe sur une roche, à l'entrée du sentier; et il se penche, en
dardant ses yeux dans les ténèbres.

Oui! là-bas, tout au fond, une masse remue, comme des gens qui cherchent
leur chemin. Elle est là! Ils se trompent.

Appelant:

De ce côté! viens! viens!

L'écho répète: Viens! viens!

Il laisse tomber ses bras, stupéfait.

Quelle honte! Ah! pauvre Antoine!

Et tout de suite, il entend chuchoter: «Pauvre Antoine!»

Quelqu'un? répondez!

Le vent qui passe dans les intervalles des roches fait des modulations;
et dans leurs sonorités confuses, il distingue DES VOIX comme si l'air
parlait. Elles sont basses, et insinuantes, sifflantes.

LA PREMIÈRE

Veux-tu des femmes?

LA SECONDE

De grands tas d'argent, plutôt!

LA TROISIÈME

Une épée qui reluit?

et LES AUTRES

--Le Peuple entier t'admire!

--Endors-toi!

--Tu les égorgeras, va, tu les égorgeras!

En même temps, les objets se transforment. Au bord de la falaise, le
vieux palmier, avec sa touffe de feuilles jaunes, devient le torse d'une
femme penchée sur l'abîme, et dont les grands cheveux se balançant.

ANTOINE

se tourne vers sa cabane; et l'escabeau soutenant le gros livre, avec
ses pages chargées de lettres noires, lui semble un arbuste tout couvert
d'hirondelles.

C'est la torche, sans doute, qui faisant un jeu de lumière ...
Éteignons-la!

Il l'éteint, l'obscurité est profonde.

Et, tout à coup, passent au milieu de l'air, d'abord une flaque d'eau,
ensuite une prostituée, le coin d'un temple, une figure de soldat, un
char avec deux chevaux blancs, qui se cabrent.

Ces images arrivent brusquement, par secousses, se détachant sur la nuit
comme des peintures d'écarlate sur de l'ébène.

Leur mouvement s'accélère. Elles défilent d'une façon vertigineuse.
D'autres fois, elles s'arrêtent et pâlissent par degrés, se fondent; ou
bien, elles s'envolent, et immédiatement d'autres arrivent.

Antoine ferme ses paupières.

Elles se multiplient, l'entourent, l'assiègent. Une épouvante indicible
l'envahit; et il ne sent plus rien qu'une contraction brûlante à
l'épigastre. Malgré le vacarme de sa tête, il perçoit un silence énorme
qui le sépare du monde. Il tâche de parler; impossible! C'est comme si
le lien général de son être se dissolvait; et, ne résistant plus,
Antoine tombe sur la natte.



II.


Alors une grande ombre, plus subtile qu'une ombre naturelle, et que
d'autres ombres festonnent le long de ses bords, se marque sur la terre.

C'est le Diable, accoudé contre le toit de la cabane et portant sous ses
deux ailes,--comme une chauve-souris gigantesque qui allaiterait ses
petits,--les Sept Péchés Capitaux, dont les têtes grimaçantes se laissent
entrevoir confusément.

Antoine, les yeux toujours fermés, jouit de son inaction; et il étale
ses membres sur la natte.

Elle lui semble douce, de plus en plus,--si bien qu'elle se rembourre,
elle se hausse, elle devient un lit, le lit une chaloupe; de l'eau
clapote contre ses flancs.

A droite et à gauche, s'élèvent deux langues de terre noire, que
dominent des champs cultivés, avec un sycomore, de place en place. Un
bruit de grelots, de tambours et de chanteurs retentit au loin. Ce sont
des gens qui s'en vont à Canope dormir sur le temple de Sérapis pour
avoir des songes. Antoine sait cela;--et il glisse, poussé par le vent,
entre les deux berges du canal. Les feuilles des papyrus et les fleurs
rouges des nymphaeas, plus grandes qu'un homme, se penchent sur lui. Il
est étendu au fond de la barque; un aviron, à l'arrière, traîne dans
l'eau. De temps en temps un souffle tiède arrive, et les roseaux minces
s'entre-choquent. Le murmure des petites vagues diminue. Un
assoupissement le prend. Il songe qu'il est un solitaire d'Égypte.

Alors il se relève en sursaut.

Ai-je rêvé?... c'était si net que j'en doute. La langue me brûle! J'ai
soif!

Il entre dans sa cabane, et tâte au hasard, partout.

Le sol est humide!... Est-ce qu'il a plu? Tiens! des morceaux! ma
cruche brisée!... mais l'outre?

Il la trouve.

Vide! complètement vide!

Pour descendre jusqu'au fleuve, il me faudrait trois heures au moins, et
la nuit est si profonde que je n'y verrais pas à me conduire. Mes
entrailles se tordent. Où est le pain?

Après avoir cherché longtemps, il ramasse une croûte moins grosse qu'un
oeuf.

Comment? Les chacals l'auront pris? Ah, malédiction!

Et, de fureur, il jette le pain par terre.

A peine ce geste est-il fait qu'une table est là, couverte de toutes les
choses bonnes à manger.

La nappe de byssus, striée comme les bandelettes des sphinx, produit
d'elle-même des ondulations lumineuses. Il y a dessus d'énormes
quartiers de viandes rouges, de grands poissons, des oiseaux avec leurs
plumes, des quadrupèdes avec leurs poils, des fruits d'une coloration
presque humaine; et des morceaux de glace blanche et des buires de
cristal violet se renvoient des feux. Antoine distingue au milieu de la
table un sanglier fumant par tous ses pores, les pattes sous le ventre,
les yeux à demi clos;--et l'idée de pouvoir manger cette bête formidable
le réjouit extrêmement. Puis, ce sont des choses qu'il n'a jamais vues,
des hachis noirs, des gelées couleur d'or, des ragoûts où flottent des
champignons comme des nénuphars sur des étangs, des mousses si légères
qu'elles ressemblent à des nuages.

Et l'arôme de tout cela lui apports l'odeur salée de l'Océan, la
fraîcheur des fontaines, le grand parfum des bois. Il dilate ses narines
tant qu'il peut; il en bave; il se dit qu'il en a pour un an, pour dix
ans, pour sa vie entière!

A mesure qu'il promène sur les mets ses yeux écarquillés, d'autres
s'accumulent, formant une pyramide, dont les angles s'écroulent. Les
vins se mettent à couler, les poissons à palpiter, le sang dans les
plats bouillonne, la pulpe des fruits s'avance comme des lèvres
amoureuses; et la table monte jusqu'à sa poitrine, jusqu'à son
menton,--ne portant qu'une seule assiette et qu'un seul pain, qui se
trouvent juste en face de lui.

Il va saisir le pain. D'autres pains se présentent.

Pour moi!... tous! mais ...

Antoine recule.

Au lieu d'un qu'il y avait, en voilà!... C'est un miracle, alors, le
même que fit le Seigneur!...

Dans quel but? Eh! tout le reste n'est pas moins incompréhensibles! Ah!
démon, va-t'en! va-t'en!

Il donne un coup de pied dans la table. Elle disparaît.

Plus rien?--non!

Il respire largement.

Ah! la tentation était forte. Mais comme je m'en suis délivré!

Il relève la tête, et trébuche contre un objet sonore.

Qu'est-ce donc?

Antoine se baisse.

Tiens! une coupe! quelqu'un, en voyageant, l'aura perdue. Rien
d'extraordinaire ...

Il mouille son doigt, et frotte.

Ça reluit! du métal! Cependant, je ne distingue pas ...

Il allume sa torche, et examine la coupe.

Elle est en argent, ornée d'ovules sur le bord, avec une médaille au
fond.

Il fait sauter la médaille d'un coup d'ongle.

C'est une pièce de monnaie qui vaut ... de sept à huit drachmes; pas
davantage! N'importe! je pourrais bien, avec cela, me procurer une peau
de brebis.

Un reflet de la torche éclaire la coupe.

Pas possible! en or! oui!... tout en or!

Une autre pièce, plus grande, se trouve au fond. Sous celle-ci, il en
découvre plusieurs autres.

Mais cela fait une somme ... assez forte pour avoir trois boeufs ... un
petit champ!

La coupe est maintenant remplie de pièces d'or.

Allons donc! cent esclaves, des soldats, une foule, de quoi acheter ...

Les granulations de la bordure, se détachant, forment un collier de
perles.

Avec ce joyau-là, on gagnerait même la femme de l'Empereur!

D'une secousse, Antoine fait glisser le collier sur son poignet. Il
tient la coupe de sa main gauche, et de son autre bras lève la torche
pour mieux l'éclairer. Comme l'eau qui ruisselle d'une vasque, il s'en
épanche à flots continus,--de manière à faire un monticule sur le sable,
--des diamants, des escarboucles et des saphirs mêlés à de grandes pièces
d'or, portant des effigies de rois.

Comment? comment? des staters, des cycles, des dariques, des aryandiques!
Alexandre, Démétrius, les Ptolémées, César! mais chacun d'eux n'en avait
pas autant! Rien d'impossible! plus de souffrance! et ces rayons qui
m'éblouissent! Ah! mon coeur déborde! comme c'est bon! oui!... oui!...
encore! jamais assez! J'aurais beau en jeter à la mer continuellement,
il m'en restera. Pourquoi en perdre? Je garderai tout; sans le dire à
personne; je me ferai creuser dans le roc une chambre qui sera couverte
à l'intérieur de lames de bronze--et je viendrai là, pour sentir les piles
d'or s'enfoncer sous mes talons; j'y plongerai mes bras comme dans des
sacs de grain. Je veux m'en frotter le visage, me coucher dessus!

Il lâche la torche pour embrasser le tas; et tombe par terre sur la
poitrine.

Il se relève. La place est entièrement vide.

Qu'ai-je fait?

Si j'étais mort pendant ce temps-là, c'était l'enfer! l'enfer
irrévocable!

Il tremble de tous ses membres.

Je suis donc maudit? Eh non! c'est ma faute! je me laisse prendre à tous
les piéges! On n'est pas plus imbécile et plus infâme. Je voudrais me
battre, ou plutôt m'arracher de mon corps! Il y a trop longtemps que je
me contiens! J'ai besoin de me venger, de frapper, de tuer! c'est comme
si j'avais dans l'âme un troupeau de bêtes féroces. Je voudrais, à coups
de hache, au milieu d'une foule ... Ah! un poignard!...

Il se jette sur son couteau, qu'il aperçoit. Le couteau glisse de sa
main, et Antoine reste accoté contre le mur de sa cabane, la bouche
grande ouverte, immobile,--cataleptique.

Tout l'entourage a disparu.

Il se croit à Alexandrie sur le Paneum, montagne artificielle qu'entoure
un escalier en limaçon et dressée au centre de la ville.

En face de lui s'étend le lac Mareotis, à droite la mer, à gauche la
campagne,--et, immédiatement sous ses yeux, une confusion de toits
plats, traversée du sud au nord et de l'est à l'ouest par deux rues qui
s'entre-croisent et forment, dans toute leur longueur, une file de
portiques à chapiteaux corinthiens. Les maisons surplombant cette double
colonnade ont des fenêtres à vitres coloriées. Quelques-unes portent
extérieurement d'énormes cages en bois, où l'air du dehors s'engouffre.

Des monuments d'architecture différente se tassent les uns près des
autres. Des pylônes égyptiens dominent des temples grecs. Des obélisques
apparaissent comme des lances entre des créneaux de briques rouges. Au
milieu des places, il y a des Hermès à oreilles pointues et des Anubis
à tête de chien. Antoine distingue des mosaïques dans les cours, et aux
poutrelles des plafonds des tapis accrochés.

Il embrasse, d'un seul coup d'oeil, les deux ports (le Grand-Port et
l'Eunoste), ronds tous les deux comme deux cirques, et que sépare un
môle joignant Alexandrie à l'îlot escarpé sur lequel se lève la tour
du Phare, quadrangulaire, haute de cinq cents coudées et à neuf étages,
--avec un amas de charbons nons fumant à son sommet.

De petits ports intérieurs découpent les ports principaux. Le môle, à
chaque bout, est terminé par un pont établi sur des colonnes de marbre
plantées dans la mer. Des voiles passent dessous; et de lourdes gabares
débordantes de marchandises, des barques thalamèges à incrustations
d'ivoire, des gondoles couvertes d'un tendelet, des trirèmes et des
birèmes, toutes sortes de bateaux, circulent ou stationnent contre
les quais.

Autour du Grand-Port, c'est une suite ininterrompue de constructions
royales: le palais des Ptolémées, le Muséum, le Posidium, le Cesareum,
le Timonium où se réfugia Marc-Antoine, le Soma qui contient le tombeau
d'Alexandre;--tandis qu'a l'autre extrémité de la ville, après l'Eunoste,
on aperçoit dans un faubourg des fabriques de verre, de parfums et de
papyrus.

Des vendeurs ambulants, des portefaix, des âniers, courent, se heurtent.
Çà et là, un prêtre d'Osiris avec une peau de panthère sur l'épaule, un
soldat romain à casque de bronze, beaucoup de nègres. Au seuil des
boutiques des femmes s'arrêtent, des artisans travaillent; et le
grincement des chars fait envoler des oiseaux qui mangent par terre les
détritus des boucheries et des restes de poisson.

Sur l'uniformité des maisons blanches, le dessin des rues jette comme un
réseau noir. Les marchés pleins d'herbes y font des bouquets verts, les
sécheries des teinturiers des plaques de couleurs, les ornements d'or au
fronton des temples des points lumineux,--tout cela compris dans
l'enceinte ovale des murs grisâtres, sous la voûte du ciel bleu, près de
la mer immobile.

Mais la foule s'arrête, et regarde du côté de l'occident, d'où s'avancent
d'énormes tourbillons de poussière.

Ce sont les moines de la Thébaïde, vêtus de peaux de chèvre, armés de
gourdins, et hurlant un cantique de guerre et de religion avec ce refrain:
«Où sont-ils? où sont-ils?»

Antoine comprend qu'ils viennent pour tuer les Ariens.

Tout à coup les rues se vident,--et l'on ne voit plus que des pieds levés.

Les Solitaires maintenant sont dans la ville. Leurs formidables bâtons,
garnis de clous, tournent comme des soleils d'acier. On entend le fracas
des choses brisées dans les maisons. Il y a des intervalles de silence.
Puis de grands cris s'élèvent.

D'un bout à l'autre des rues, c'est un remous continuel de peuple
effaré.

Plusieurs tiennent des piques. Quelquefois, deux groupes se rencontrent,
n'en font qu'un; et cette masse glisse sur les dalles, se disjoint,
s'abat. Mais toujours les hommes à longs cheveux reparaissent.

Des filets de fumée s'échappent du coin des édifices. Les battants des
portes éclatent. Des pans de murs s'écroulent. Des architraves tombent.

Antoine retrouve tous ses ennemis l'un après l'autre. Il en reconnaît
qu'il avait oubliés; avant de les tuer, il les outrage. Il éventre,
égorge, assomme, traîne les vieillards par la barbe, écrase les enfants,
frappe les blessés. Et on se venge du luxe; ceux qui ne savent pas lire
déchirent les livres; d'autres cassent, abîment les statues, les
peintures, les meubles, les coffrets, mille délicatesses dont ils
ignorent l'usage et qui, à cause de cela, les exaspèrent. De temps
à autre, ils s'arrêtent tout hors d'haleine, puis recommencent.

Les habitants, réfugiés dans les cours, gémissent. Les femmes lèvent au
ciel leurs yeux en pleurs et leurs bras nus. Pour fléchir les Solitaires,
elles embrassent leurs genoux; ils les renversent; et le sang jaillit
jusqu'aux plafonds, retombe en nappes le long des murs, ruisselle du
tronc des cadavres décapités, emplit les aqueducs, fait par terre de
larges flaques rouges.

Antoine en a jusqu'aux jarrets. Il marche dedans; il en hume les
gouttelettes sur ses lèvres, et tressaille de joie à le sentir contre
ses membres, sous sa tunique de poils, qui en est trempée.

La nuit vient. L'immense clameur s'apaise.

Les Solitaires ont disparu.

Tout à coup, sur les galeries extérieures bordant les neuf étages du
Phare, Antoine aperçoit de grosses lignes noires comme seraient des
corbeaux arrêtés. Il y court, et il se trouve au sommet.

Un grand miroir de cuivre, tourné vers la haute mer, reflète les navires
qui sont au large.

Antoine s'amuse à les regarder; et à mesure qu'il les regarde, leur
nombre augmente.

Ils sont tassés dans un golfe ayant la forme d'un croissant. Par derrière,
sur un promontoire, s'étale une ville neuve d'architecture romaine, avec
des coupoles de pierre, des toits coniques, des marbres roses et bleus,
et une profusion d'airain appliquée aux volutes des chapiteaux, à la crête
des maisons, aux angles des corniches. Un bois de cyprès la domine. La
couleur de la mer est plus verte, l'air plus froid. Sur les montagnes à
l'horizon, il y a de la neige.

Antoine cherche sa route, quand un homme l'aborde et lui dit: «Venez! on
vous attend!»

Il traverse un forum, entre dans une cour, se baisse sous une porte; et
il arrive devant la façade du palais, décoré par un groupe en cire qui
représente l'empereur Constantin terrassant un dragon. Une vasque de
porphyre porte à son milieu une conque en or pleine de pistaches. Son
guide lui dit qu'il peut en prendre. Il en prend.

Puis il est comme perdu dans une succession d'appartements.

On voit le long des murs en mosaïque, des généraux offrant à l'Empereur
sur le plat de la main des villes conquises. Et partout, ce sont des
colonnes de basalte, des grilles en filigrane d'argent, des sièges
d'ivoire, des tapisseries brodées de perles. La lumière tombe des
voûtes, Antoine continue à marcher. De tièdes exhalaisons circulent; il
entend, quelquefois, le claquement discret d'une sandale. Postés dans
les antichambres, des gardiens,--qui ressemblent à des automates,
--tiennent sur leurs épaules des bâtons de vermeil.

Enfin, il se trouve au bas d'une salle terminée au fond par des rideaux
d'hyacinthe. Ils s'écartent, et découvrent l'Empereur, assis sur un
trône, en tunique violette, et chaussé de brodequins rouges à bandes
noires.

Un diadème de perles contourne sa chevelure disposée en rouleaux
symétriques. Il a les paupières tombantes, le nez droit, la physionomie
lourde et sournoise. Aux coins du dais étendu sur sa tête quatre
colombes d'or sont posées, et au pied du trône deux lions d'émail
accroupis. Les colombes se mettent à chanter, les lions à rugir,
l'Empereur roule des yeux, Antoine s'avance; et tout de suite, sans
préambule, ils se racontent des événements. Dans les villes d'Antioche,
d'Éphèse et d'Alexandrie, on a saccagé les temples et fait avec les
statues des dieux, des pots et des marmites; l'Empereur en rit beaucoup.
Antoine lui reproche sa tolérance envers les Novatiens. Mais l'Empereur
s'emporte; Novatiens, Ariens, Meléciens, tous l'ennuient. Cependant il
admire l'épiscopat, car les chrétiens relevant des évêques, qui
dépendent de cinq ou six personnages, il s'agit de gagner ceux-là pour
avoir à soi tous les autres. Aussi n'a-t-il pas manqué de leur fournir
des sommes considérables. Mais il déteste les pères du Concile de Nicée.
--«Allons-les voir!» Antoine le suit.

Et ils se trouvent, de plain-pied, sur une terrasse.

Elle domine un hippodrome, rempli de monde et que surmontent des
portiques, où le reste de la foule se promène. Au centre du champ de
course s'étend une plate-forme étroite, portant sur sa longueur un petit
temple de Mercure, la statue de Constantin, trois serpents de bronze
entrelacés, à un bout de gros oeufs en bois, et à l'autre sept dauphins
la queue en l'air.

Derrière le pavillon impérial, les Préfets des chambres, les Comtes des
domestiques et les Patrices s'échelonnent jusqu'au premier étage d'une
église, dont toutes les fenêtres sont garnies de femmes. A droite est la
tribune de la faction bleue, à gauche celle de la verte, en dessous un
piquet de soldats, et, au niveau de l'arène un rang d'arcs corinthiens;
formant l'entrée des loges.

Les courses vont commencer, les chevaux s'alignent. De hauts panaches,
plantés entre leurs oreilles, se balancent au vent comme des arbres; et
ils secouent, dans leurs bonds, des chars en forme de coquille, conduits
par des cochers revêtus d'une sorte de cuirasse multicolore, avec des
manches étroites du poignet et larges du bras, les jambes nues, toute la
barbe, les cheveux rasés sur le front à la mode des Huns.

Antoine est d'abord assourdi par le clapotement des voix. Du haut en
bas, il n'aperçoit que des visages fardés, des vêtements bigarrés, des
plaques d'orfévrerie; et le sable de l'arène, tout blanc, brille comme
un miroir.

L'Empereur l'entretient. Il lui confie des choses importantes, secrètes,
lui avoue l'assassinat de son fils Crispus, lui demande même des conseils
pour sa santé.

Cependant Antoine remarque des esclaves au fond des loges. Ce sont les
pères du Concile de Nicée, en haillons, abjects. Le martyr Paphnuce
brosse la crinière d'un cheval, Théophile lave les jambes d'un autre,
Jean peint les sabots d'un troisième, Alexandre ramasse du crottin dans
une corbeille.

Antoine passe au milieu d'eux. Ils font la haie, le prient d'intercéder,
lui baisent les mains. La foule entière les hue; et il jouit de leur
dégradation, démesurément. Le voilà devenu un des grands de la Cour,
confident de l'Empereur, premier ministre! Constantin lui pose son
diadème sur le front. Antoine le garde, trouvant cet honneur tout simple.

Et bientôt se découvre sous les ténèbres une salle immense, éclairée par
des candélabres d'or.

Des colonnes, à demi perdues dans l'ombre tant elles sont hautes, vont
s'alignant à la file en dehors des tables qui se prolongent jusqu'à
l'horizon,--où apparaissent dans une vapeur lumineuse des superpositions
d'escaliers, des suites d'arcades, des colosses, des tours, et par
derrière une vague bordure de palais que dépassent des cèdres, faisant
des masses plus noires sur l'obscurité.

Les convives, couronnés de violettes, s'appuient du coude contre des
lits très-bas. Le long de ces deux rangs des amphores qu'on incline
versent du vin;--et tout au fond, seul, coiffé de la tiare et couvert
d'escarboucles, mange et boit le roi Nabuchodonosor.

A sa droite et à sa gauche, deux théories de prêtres en bonnets pointus
balancent des encensoirs. Par terre, sous lui, rampent les rois captifs,
sans pieds ni mains, auxquels il jette des os à ronger; plus bas se
tiennent ses frères, avec un bandeau sur les yeux,--étant tous aveugles.

Une plainte continue monte du fond des ergastules. Les sons doux et
lents d'un orgue hydraulique alternent avec les choeurs de voix; et on
sent qu'il y a tout autour de la salle une ville démesurée, un océan
d'hommes dont les flots battent les murs.

Les esclaves courent portant des plats. Des femmes circulent offrant à
boire, les corbeilles crient sous le poids des pains; et un dromadaire,
chargé d'outres percées, passe et revient, laissant couler de la
verveine pour rafraîchir les dalles.

Des belluaires amènent des lions. Des danseuses, les cheveux pris dans
des filets, tournent sur les mains en crachant du feu par les narines;
des bateleurs nègres jonglent, des enfants nus se lancent des pelotes
de neige, qui s'écrasent en tombant contre les claires argenteries. La
clameur est si formidable qu'on dirait une tempête, et un nuage flotte
sur le festin, tant il y a de viandes et d'haleines. Quelquefois une
flammèche des grands flambeaux, arrachée par le vent, traverse la nuit
comme une étoile qui file.

Le Roi essuie avec son bras les parfums de son visage. Il mange dans les
vases sacrés, puis les brise; et il énumère intérieurement ses flottes,
ses armées, ses peuples. Tout à l'heure, par caprice, il brûlera son
palais avec ses convives. Il compte rebâtir la tour de Babel et détrôner
Dieu.

Antoine lit, de loin, sur son front, toutes ses pensées. Elles le
pénètrent,--et il devient Nabuchodonosor.

Aussitôt il est repu de débordements et d'exterminations; et l'envie le
prend de se rouler dans la bassesse. D'ailleurs, la dégradation de ce
qui épouvante les hommes est un outrage fait à leur esprit, une manière
encore de les stupéfier; et comme rien n'est plus vil qu'une bête brute,
Antoine se met à quatre pattes sur la table, et beugle comme un taureau.

Il sent une douleur à la main,--un caillou, par hasard, l'a blessé,--et
il se retrouve devant sa cabane.

L'enceinte des roches est vide. Les étoiles rayonnent. Tout se tait.

Une fois de plus je me suis trompé! Pourquoi ces choses? Elles viennent
des soulèvements de la chair. Ah! misérable!

Il s'élance dans sa cabane, y prend un paquet de cordes, terminé par des
ongles métalliques, se dénude jusqu'à la ceinture, et levant la tête
vers le ciel:

Accepte ma pénitence, ô mon Dieu! ne la dédaigne pas pour sa faiblesse.
Rends-la aiguë, prolongée, excessive! Il est temps! à l'oeuvre!

Il s'applique un cinglon vigoureux.

Aie! non! non! pas de pitié!

Il recommence.

Oh! oh! oh! chaque coup me déchire la peau, me tranche les membres. Cela
me brûle horriblement!

Eh! ce n'est pas terrible! on s'y fait. Il me semble même ...

Antoine s'arrête.

Va donc, lâche! va donc! Bien! bien! sur les bras, dans le dos, sur la
poitrine, contre le ventre, partout! Sifflez, lanières, mordez-moi,
arrachez-moi! Je voudrais que les gouttes de mon sang jaillissent
jusqu'aux étoiles, fissent craquer mes os, découvrir mes nerfs! Des
tenailles, des chevalets, du plomb fondu! Les martyrs en ont subi bien
d'autres! n'est-ce pas, Ammonaria?

L'ombre des cornes du Diable reparaît.

J'aurais pu être attaché à la colonne près de la tienne, face à face,
sous tes yeux, répondant à tes cris par mes soupirs; et nos douleurs se
seraient confondues, nos âmes se seraient mêlées.

Il se flagelle avec furie.

Tiens, tiens! pour toi! encore!... Mais voilà qu'un chatouillement me
parcourt. Quel supplice! quels délices! ce sont comme des baisers. Ma
moelle se fond! je meurs!

Et il voit en face de lui trois cavaliers montés sur des onagres, vêtus
de robes vertes, tenant des lis à la main et se ressemblant tous de figure.

Antoine se retourne, et il voit trois autres cavaliers semblables, sur
de pareils onagres, dans la même attitude.

Il recule. Alors les onagres, tous à la fois, font un pas et frottent
leur museau contre lui, en essayant de mordre son vêtement. Des vois
crient: «Par ici, par ici, c'est là!» Et des étendards paraissent entre
les fentes de la montagne avec des têtes de chameau en licol de soie
rouge, des mulets chargés de bagages, et des femmes couvertes de voiles
jaunes, montées à califourchon sur des chevaux-pies.

Les bêtes haletantes se couchent, Ses esclaves se précipitent sur les
ballots, on déroule des tapis bariolés, on étale par terre des choses
qui brillent.

Un éléphant blanc, caparaçonné d'un filet d'or, accourt, en secouant le
bouquet de plumes d'autruche attaché à son frontal.

Sur son dos, parmi des coussins de laine bleue, jambes croisées,
paupières à demi closes et se balançant la tête, il y a une femme si
splendidement vêtue qu'elle envoie des rayons autour d'elle. La foule
se prosterne, l'éléphant plie les genoux, et

LA REINE DE SABA

se laissant glisser le long de son épaule, descend sur les tapis et
s'avance vers saint Antoine.

Sa robe en brocart d'or, divisée régulièrement par des falbalas de
perles, de jais et de saphirs, lui serre la taille dans un corsage
étroit, rehaussé d'applications de couleur, qui représentent les douze
signes du Zodiaque. Elle a des patins très-hauts, dont l'un est noir et
semé d'étoiles d'argent, avec un croissant de lune,--et l'autre, qui est
blanc, est couvert de gouttelettes d'or avec un soleil au milieu.

Ses larges manches, garnies d'émeraudes et de plumes d'oiseau, laissent
voir à nu son petit bras rond, orné au poignet d'un bracelet d'ébène, et
ses mains chargées de bagues se terminent par des ongles si pointus que
le bout de ses doigts ressemble presque à des aiguilles.

Une chaîne d'or plate, lui passant sous le menton, monte le long de ses
joues, s'enroule en spirale autour de sa coiffure, poudrée de poudre
bleue; puis, redescendant, lui effleure les épaules et vient s'attacher
sur sa poitrine à un scorpion de diamant, qui allonge la langue entre
ses seins. Deux grosses perles blondes tirent ses oreilles. Le bord de
ses paupières est peint en noir. Elle a sur la pommette gauche une tache
brune naturelle; et elle respire en ouvrant la bouche, comme si son
corset la gênait.

Elle secoue, tout en marchant, un parasol vert à manche d'ivoire, entouré
de sonnettes vermeilles;--et douze négrillons crépus portent la longue-
queue de sa robe, dont un singe tient l'extrémité qu'il soulève de temps
à autre.

Elle dit:

Ah! bel ermite! bel ermite! mon coeur défaille!

A force de piétiner d'impatience il m'est venu des calus au talon, et
j'ai cassé un de mes ongles! J'envoyais des bergers qui restaient sur
les montagnes la main étendue devant les yeux, et des chasseurs qui
criaient ton nom dans les bois, et des espions qui parcouraient toutes
les routes en disant à chaque passant: «L'avez-vous vu?»

La nuit, je pleurais, le visage tourné vers le muraille. Mes larmes, à
la longue, ont fait deux petits trous dans la mosaïque, comme des flaques
d'eau de mer dans les rochers, car, je t'aime! Oh! oui! beaucoup!

Elle lui prend la barbe.

Ris donc, bel ermite! ris donc! Je suis très-gaie, tu verras! Je pince
de la lyre, je danse comme une abeille, et je sais une foule d'histoires
à raconter toutes plus divertissantes les unes que les autres.

Tu n'imagines pas la longue route que nous avons faite. Voilà les
onagres des courriers verts qui sont morts de fatigue!

Les onagres sont étendus par terre, sans mouvement.

Depuis trois grandes lunes, ils ont couru d'un train égal, avec un caillou
dans les dents pour couper le vent, la queue toujours droite, le jarret
toujours plié, et galopant toujours. On n'en retrouvera pas de pareils!
Ils me venaient de mon grand-père maternel, l'empereur Saharil, fils
d'Iakhschab, fils d'Iaarab, fils de Kastan. Ah! s'ils vivaient encore nous
les attellerions à une litière pour nous en retourner vite à la maison!
Mais ... comment?... à quoi songes-tu?

Elle l'examine.

Ah! quand tu seras mon mari, je t'habillerai, je te parfumerai, je
t'épilerai.

Antoine reste immobile, plus roide qu'un pieu, pâle comme un mort.

Tu as l'air triste; est-ce de quitter ta cabane? Moi, j'ai tout quitté
pour toi,--jusqu'au roi Salomon, qui a cependant beaucoup de sagesse,
vingt mille chariots de guerre, et une belle barbe! Je t'ai apporté mes
cadeaux de noces. Choisis.

Elle se promène entre les rangées d'esclaves et les marchandises.

Voici du baume de Génézareth, de l'encens du cap Gardefan, du ladanon,
du cinnamone, et du silphium, bon à mettre dans les sauces. Il y a
là-dedans des broderies d'Assur, des ivoires du Gange, de la pourpre
d'Élisa; et cette boîte de neige contient une outre de chalibon, vin
réservé pour les rois d'Assyrie,--et qui se boit pur dans une corne de
licorne. Voilà des colliers, des agrafes, des filets, des parasols, de
la poudre d'or de Baasa, du cassiteros de Tartessus, du bois bleu de
Pandio, des fourrures blanches d'Issedonie, des escarboucles de l'île
Palaesimonde, et des cure-dents faits avec les poils du tachas,--animal
perdu qui se trouve sous la terre. Ces coussins sont d'Émath, et ces
franges à manteau de Palmyre. Sur ce tapis de Babylone, il y a ... mais
viens donc! Viens donc!

Elle tire saint Antoine par la manche. Il résiste. Elle continue:

Ce tissu mince, qui craque sous les doigts avec un bruit d'étincelles,
est la fameuse toile jaune apportée par les marchands de la Bactriane.
Il leur faut quarante-trois interprètes dans leur voyage. Je t'en ferai
faire des robes, que tu mettras à la maison.

Poussez les crochets de l'étui en sycomore, et donnez-moi la cassette
d'ivoire qui est au garrot de mon éléphant!

On retire d'une boîte quelque chose de rond couvert d'un voile, et l'on
apporte un petit coffret chargé de ciselures.

Veux-tu le bouclier de Dgian-ben-Dgian, celui qui a bâti les Pyramides?
le voilà! Il est composé de sept peaux de dragon mises l'une sur
l'autre, jointes par des vis de diamant, et qui ont été tannées dans de
la bile de parricide. Il représente, d'un côté, toutes les guerres qui
ont eu lieu depuis l'invention des armes, et, de l'autre, toutes les
guerres qui auront lieu jusqu'à la fin du monde. La foudre rebondit
dessus, comme une balle de liége. Je vais le passer à ton bras, et tu
le porteras à la chasse.

Mais si tu savais ce que j'ai dans ma petite boîte! Retourne-la, tâche
de l'ouvrir! Personne n'y parviendrait; embrasse-moi; je te le dirai.

Elle prend saint Antoine par les deux joues; il la repousse à bras
tendus.

C'était une nuit que le roi Salomon perdait la tête. Enfin nous
conclûmes un marché. Il se leva, et sortant à pas de loup ...

Elle fait une pirouette.

Ah! ah! bel ermite! tu ne le sauras pas! tu ne le sauras pas!

Elle secoue son parasol, dont toutes les clochettes tintent.

Et j'ai bien d'autres choses encore, va! J'ai des trésors enfermés dans
des galeries où l'on se perd comme dans un bois. J'ai des palais d'été
en treillage de roseaux, et des palais d'hiver en marbre noir. Au milieu
de lacs grands comme des mers, j'ai des îles rondes comme des pièces
d'argent, toutes couvertes de nacre, et dont les rivages font de la
musique, au battement des flots tièdes qui se roulent sur le sable. Les
esclaves de mes cuisines prennent des oiseaux dans mes volières, et
pêchent le poisson dans mes viviers. J'ai des graveurs continuellement
assis pour creuser mon portrait sur des pierres dures, des fondeurs
haletants qui coulent mes statues, des parfumeurs qui mêlent le suc des
plantes à des vinaigres et battent des pâtes. J'ai des couturières qui
me coupent des étoffes, des orfèvres qui me travaillent des bijoux, des
coiffeuses qui sont à me chercher des coiffures, et des peintres
attentifs, versant sur mes lambris des résines bouillantes, qu'ils
refroidissent avec des éventails. J'ai des suivantes de quoi faire un
harem, des eunuques de quoi faire une armée. J'ai des armées, j'ai des
peuples! J'ai dans mon vestibule une garde de nains portant sur le dos
des trompes d'ivoire.

Antoine soupire.

J'ai des attelages de gazelles, des quadriges d'éléphants, des couples
de chameaux par centaines, et des cavales à crinière si longue que leurs
pieds y entrent quand elles galopent, et des troupeaux à cornes si
larges que l'on abat les bois devant eux quand ils pâturent. J'ai des
girafes qui se promènent dans mes jardins, et qui avancent leur tête sur
le bord de mon toit, quand je prends l'air après dîner.

Assise dans une coquille, et traînée par les dauphins, je me promène
dans les grottes écoutant tomber l'eau des stalactites. Je vais au pays
des diamants, où les magiciens mes amis me laissent choisir les plus
beaux; puis je remonte sur la terre, et je rentre chez moi.

Elle pousse un sifflement aigu;--et un grand oiseau, qui descend du
ciel, vient s'abattre sur le sommet de sa chevelure, dont il fait tomber
la poudre bleue.

Son plumage, de couleur orange, semble composé d'écaillés métalliques.
Sa petite tête, garnie d'une huppe d'argent, représente un visage
humain. Il a quatre ailes, des pattes de vautour, et une immense queue
de paon, qu'il étale en rond derrière lui.

Il saisit dans son bec le parasol de la Reine, chancelle un peu avant de
prendre son aplomb, puis hérisse toutes ses plumes, et demeure immobile.

Merci, beau Simorg-anka! toi qui m'as appris où se cachait l'amoureux!
Merci! merci! messager de mon coeur!

Il vole comme le désir. Il fait le tour du monde dans sa journée. Le
soir, il revient; il se pose au pied de ma couche; il me raconte ce
qu'il a vu, les mers qui ont passé sous lui avec les poissons et les
navires, les grands déserts vides qu'il a contemplés du haut des cieux,
et toutes les moissons qui se courbaient dans la campagne, et les
plantes qui poussaient sur le mur des villes abandonnées.

Elle tord ses bras, langoureusement.

Oh! si tu voulais, si tu voulais!... J'ai un pavillon sur un
promontoire au milieu d'un isthme, entre deux océans. Il est lambrissé
de plaques de verre, parqueté d'écailles de tortue, et s'ouvre aux
quatre vents du ciel. D'en haut, je vois revenir mes flottes et les
peuples qui montent la colline avec des fardeaux sur l'épaule. Nous
dormirions sur des duvets plus mous que des nuées, nous boirions des
boissons froides dans des écorces de fruits, et nous regarderions le
soleil à travers des émeraudes! Viens!...

Antoine se recule. Elle se rapproche; et d'un ton irrité:

Comment? ni riche, ni coquette, ni amoureuse? ce n'est pas tout cela
qu'il te faut, hein? mais lascive, grasse, avec une voix rauque, la
chevelure couleur de feu et des chairs rebondissantes. Préfères-tu un
corps froid comme la peau des serpents, ou bien de grands yeux noirs,
plus sombres que les cavernes mystiques? regarde-les, mes yeux!

Antoine, malgré lui, les regarde.

Toutes celles que tu as rencontrées, depuis la fille des carrefours
chantant sous sa lanterne jusqu'à la patricienne effeuillant des roses
du haut de sa litière, toutes les formes entrevues, toutes les
imaginations de ton désir, demande-les! Je ne suis pas une femme, je
suis un monde. Mes vêtements n'ont qu'à tomber, et tu découvriras sur ma
personne une succession de mystères!

Antoine claque des dents.

Si tu posais ton doigt sur mon épaule, ce serait comme une traînée de
feu dans tes veines. La possession de la moindre place de mon corps
t'emplira d'une joie plus véhémente que la conquête d'un empire. Avance
tes lèvres! mes baisers ont le goût d'un fruit qui se fondrait dans ton
coeur! Ah! comme tu vas te perdre sous mes cheveux, humer ma poitrine,
t'ébahir de mes membres, et brûlé par mes prunelles, entre mes bras,
dans un tourbillon ...

Antoine fait un signe de croix.

Tu me dédaignes! adieu!

Elle s'éloigne en pleurant, puis se retourne:

Bien sûr? une femme si belle!

Elle rit, et le singe qui tient le bas de sa robe, la soulève.

Tu te repentiras, bel ermite, tu gémiras! tu t'ennuieras! mais je m'en
moque! la! la! la! oh! oh! oh!

Elle s'en va la figure dans les mains, en sautillant à cloche-pied.

Les esclaves défilent devant saint Antoine, les chevaux, les dromadaires,
l'éléphant, les suivantes, les mulets qu'on a rechargés, les négrillons,
le singe, les courriers verts, tenant à la main leur lis cassé;--et la
Reine de Saba s'éloigne, en poussant une sorte de hoquet convulsif, qui
ressemble à des sanglots ou à un ricanement.



III.


Quand elle a disparu, Antoine aperçoit un enfant sur le seuil de sa
cabane.

C'est quelqu'un des serviteurs de la Reine, pense-t-il.

Cet enfant est petit comme un nain, et pourtant trapu comme un Cabire,
contourné, d'aspect misérable. Des cheveux blancs couvrent sa tête
prodigieusement grosse; et il grelotte sous une méchante tunique, tout
en gardant à sa main un rouleau de papyrus.

La lumière de la lune, que traverse un nuage, tombe sur lui.

ANTOINE

l'observe de loin et en a peur.

Qui es tu?

L'ENFANT répond:

Ton ancien disciple Hilarion!

ANTOINE

Tu mens! Hilarion habite depuis longues années la Palestine.

HILARION

J'en suis revenu! c'est bien moi!

ANTOINE

se rapproche, et il le considère.

Cependant sa figure était brillante comme l'aurore, candide, joyeuse.
Celle-là est toute sombre et vieille.

HILARION

De longs travaux m'ont fatigué!

ANTOINE

La voix aussi est différente. Elle a un timbre qui vous glace.

HILARION

C'est que je me nourris de choses amères!

ANTOINE

Et ces cheveux blancs?

HILARION

J'ai eu tant de chagrins!

ANTOINE

à part:

Serait-ce possible?...

HILARION

Je n'étais pas si loin que tu le supposes. L'ermite Paul t'a rendu
visite cette année, pendant le mois de schebar. Il y a juste vingt jours
que les Nomades t'ont apporté du pain. Tu as dit, avant-hier, à un
matelot de te faire parvenir trois poinçons.

ANTOINE

Il sait tout!

HILARION

Apprends même que je ne t'ai jamais quitté. Mais tu passes de longues
périodes sans m'apercevoir.

ANTOINE

Comment cela? Il est vrai que j'ai la tête si troublée! Cette nuit
particulièrement ...

HILARION

Tous les Péchés Capitaux sont venus. Mais leurs piètres embûches se
brisent contre un Saint tel que toi!

ANTOINE

Oh! non!... non! A chaque minute, je défaille! Que ne suis-je un de
ceux dont l'âme est toujours intrépide et l'esprit ferme,--comme le
grand Athanase, par exemple.

HILARION

Il a été ordonné illégalement par sept évêques!

ANTOINE

Qu'importe! si sa vertu ...

HILARION

Allons donc! un homme orgueilleux, cruel, toujours dans les intrigues,
et finalement exilé comme accapareur.

ANTOINE

Calomnie!

HILARION

Tu ne nieras pas qu'il ait voulu corrompre Eustates, le trésorier des
largesses?

ANTOINE

On l'affirme; j'en conviens.

HILARION

Il a brûlé, par vengeance, la maison d'Arsène!

ANTOINE

Hélas!

HILARION

Au concile de Nicée, il a dit en parlant de Jésus: «L'homme du
Seigneur.»

ANTOINE

Ah! cela c'est un blasphème!

HILARION

Tellement borné du reste, qu'il avoue ne rien comprendre à la nature du
Verbe.

ANTOINE

souriant de plaisir:

En effet, il n'a pas l'intelligence très ... élevée.

HILARION

Si l'on t'avait mis à sa place, c'eût été un grand bonheur pour tes
frères comme pour toi. Cette vie à l'écart des autres est mauvaise.

ANTOINE

Au contraire! L'homme, étant esprit, doit se retirer des choses
mortelles. Toute action le dégrade. Je voudrais ne pas tenir à la
terre,--même par la plante de mes pieds!

HILARION

Hypocrite qui s'enfonce dans la solitude pour se livrer mieux au
débordement de ses convoitises! Tu te prives de viandes, de vin,
d'étuves, d'esclaves et d'honneurs; mais comme tu laisses ton
imagination t'offrir des banquets, des parfums, des femmes nues et des
des foules applaudissantes! Ta chasteté n'est qu'une corruption plus
subtile, et ce mépris du monde l'impuissance de ta haine contre lui!
C'est là ce qui rend tes pareils si lugubres, ou peut-être parce qu'ils
doutent. La possession de la vérité donne la joie. Est-ce que Jésus
était triste? Il allait entouré d'amis, se reposait à l'ombre de
l'olivier, entrait chez le publicain, multipliait les coupes, pardonnant
à la pécheresse, guérissant toutes les douleurs. Toi, tu n'as de pitié
que pour ta misère. C'est comme un remords qui t'agite et une démence
farouche, jusqu'à repousser la caresse d'un chien ou le sourire
d'un enfant.

ANTOINE

éclate en sanglots.

Assez! assez! tu remues trop mon coeur!

HILARION

Secoue la vermine de tes haillons! Relève-toi de ton ordure! Ton Dieu
n'est pas un Moloch qui demande de la chair en sacrifice!

ANTOINE

Cependant la souffrance est bénie. Les chérubins s'inclinent pour
recevoir le sang des confesseurs.

HILARION

Admire donc les Montanistes! ils dépassent tous les autres.

ANTOINE

Mais c'est la vérité de la doctrine qui fait le martyre!

HILARION

Comment peut-il en prouver l'excellence, puisqu'il témoigne également
pour l'erreur?

ANTOINE

Te tairas-tu, vipère!

HILARION

Cela n'est peut-être pas si difficile. Les exhortations des amis, le
plaisir d'insulter le peuple, le serment qu'on a fait, un certain
vertige, mille circonstances les aident.

Antoine s'éloigne d'Hilarion. Hilarion le suit.

D'ailleurs, cette manière de mourir amène de grands désordres. Denys,
Cyprien et Grégoire s'y sont soustraits. Pierre d'Alexandrie l'a blâmée,
et le concile d'Elvire ...

ANTOINE

se bouche les oreilles.

Je n'écoute plus!

HILARION

élevant la voix:

Voilà que tu retombes dans ton péché d'habitude, la paresse. L'ignorance
est l'écume de l'orgueil. On dit: «Ma conviction est faite, pourquoi
discuter?» et on méprise les docteurs, les philosophes, la tradition, et
jusqu'au texte de la Loi qu'on ignore. Crois-tu tenir la sagesse dans
ta main?

ANTOINE

Je l'entends toujours! Ses paroles bruyantes emplissent ma tête.

HILARION

Les efforts pour comprendre Dieu sont supérieurs à tes mortifications
pour le fléchir. Nous n'avons de mérite que par notre soif du Vrai. La
Religion seule n'explique pas tout; et la solution des problèmes que tu
méconnais peut la rendre plus inattaquable et plus haute. Donc il faut,
pour son salut, communiquer avec ses frères,--ou bien l'Église,
l'assemblée des fidèles, ne serait qu'un mot,--et écouter toutes les
raisons, ne dédaigner rien, ni personne. Le sorcier Balaam, le poëte
Eschyle et la sibylle de Cumes avaient annoncé le Sauveur. Denys
l'Alexandrin reçut du Ciel l'ordre de lire tous les livres. Saint
Clément nous ordonne la culture des lettres grecques. Hermas a été
converti par l'illusion d'une femme qu'il avait aimée.

ANTOINE

Quel air d'autorité! Il me semble que tu grandis ...

En effet, la taille d'Hilarion s'est progressivement élevée; et Antoine,
pour ne plus le voir, ferme les yeux.

HILARION

Rassure-toi, bon ermite!

Asseyons-nous là, sur cette grosse pierre,--comme autrefois, quand à la
première lueur du jour je te saluais, en t'appelant «claire étoile du
matin»; et tu commençais tout de suite mes instructions. Elles ne sont
pas finies. La lune nous éclaire suffisamment. Je t'écoute.

Il a tiré un calame de sa ceinture; et, par terre, jambes croisées, avec
son rouleau de papyrus à la main, il lève la tête vers saint Antoine,
qui, assis près de lui, reste le front penché.

Après un moment de silence, Hilarion reprend:

La parole de Dieu, n'est-ce pas, nous est confirmée par les miracles?
Cependant les sorciers de Pharaon en faisaient; d'autres imposteurs
peuvent en faire; on s'y trompe. Qu'est-ce donc qu'un miracle? Un
événement qui nous semble en dehors de la nature. Mais connaissons-nous
toute sa puissance? et de ce qu'une chose ordinairement ne nous étonne
pas, s'ensuit-il que nous la comprenions?

ANTOINE

Peu importe! il faut croire l'Écriture!

HILARION

Saint Paul, Origène et bien d'autres ne l'entendaient pas littéralement;
mais si on l'explique par des allégories, elle devient le partage d'un
petit nombre et l'évidence de la vérité disparaît. Que faire?

ANTOINE

S'en remettre a l'Église!

HILARION

Donc l'Écriture est inutile?

ANTOINE

Non pas! quoique l'Ancien Testament, je l'avoue, ait ... des obscurités
... Mais le Nouveau resplendit d'une lumière pure.

HILARION

Cependant l'ange annonciateur, dans Matthieu, apparaît à Joseph, tandis
que dans Luc, c'est à Marie. L'onction de Jésus par une femme se passe,
d'après le premier Évangile, au commencement de sa vie publique, et,
selon les trois autres, peu de jours avant sa mort. Le breuvage qu'on
lui offre sur la croix, c'est, dans Matthieu, du vinaigre avec du fiel,
dans Marc du vin et de la myrrhe. Suivant Luc et Matthieu, les apôtres
ne doivent prendre ni argent ni sac, pas même de sandales et de bâton,
dans Marc, au contraire, Jésus leur défend de rien emporter si ce n'est
des sandales et un bâton. Je m'y perds!...

ANTOINE

avec ébahissement:

En effet ... en effet ...

HILARION

Au contact de l'hémorroïdesse, Jésus se retourna en disant: «Qui m'a
touché?» Il ne savait donc pas qui le touchait? Cela contredit
l'omniscience de Jésus. Si le tombeau était surveillé par des gardes,
les femmes n'avaient pas à s'inquiéter d'un aide pour soulever la pierre
de ce tombeau. Donc, il n'y avait pas de gardes, ou bien les saintes
femmes n'étaient pas là. A Emmaüs, il mange avec ses disciples et leur
fait tâter ses plaies. C'est un corps humain, un objet matériel,
pondérable, et cependant qui traverse les murailles. Est-ce possible?

ANTOINE

Il faudrait beaucoup de temps pour te répondre!

HILARION

Pourquoi reçut-il le Saint-Esprit, bien qu'étant le Fils? Qu'avait-il
besoin du baptême s'il était le Verbe? Comment le Diable pouvait-il le
tenter, lui, Dieu?

Est-ce que ces pensées-là ne te sont jamais venues?

ANTOINE

Oui!... souvent! Engourdies ou furieuses, elles demeurent dans ma
conscience. Je les écrase, elles renaissent, m'étouffent; et je crois
parfois que je suis maudit.

HILARION

Alors, tu n'as que faire de servir Dieu?

ANTOINE

J'ai toujours besoin de l'adorer!

Après un long silence:

HILARION

reprend:

Mais en dehors du dogme, toute liberté de recherches nous est permise.
Désires-tu connaître la hiérarchie des Anges, la vertu des Nombres, la
raison des germes et des métamorphoses?

ANTOINE

Oui! oui! ma pensée se débat pour sortir de sa prison. Il me semble
qu'en ramassant mes forces j'y parviendrai. Quelquefois même, pendant la
durée d'un éclair, je me trouve comme suspendu; puis je retombe!

HILARION

Le secret que tu voudrais tenir est gardé par des sages. Ils vivent dans
un pays lointain, assis sous des arbres gigantesques, vêtus de blanc et
calmes comme des Dieux. Un air chaud les nourrit. Des léopards tout à
l'entour marchent sur des gazons. Le murmure des sources avec le
hennissement des licornes se mêlent à leurs voix. Tu les écouteras; et
la face de l'Inconnu se dévoilera!

ANTOINE

soupirant:

La route est longue, et je suis vieux!

HILARION

Oh! oh! les hommes savants ne sont pas rares! Il y en a même tout près
de toi; ici!--Entrons!



IV


Et Antoine voit devant lui une basilique immense.

La lumière se projette du fond, merveilleuse comme serait un soleil
multicolore. Elle éclaire les têtes innombrables de la foule qui emplit
la nef et reflue entre les colonnes, vers les bas côtés,--où l'on
distingue dans des compartiments de bois, des autels, des lits, des
chaînettes de petites pierres bleues, et des constellations peintes
sur les murs.

Au milieu de la foule, des groupes, çà et là, stationnent. Des hommes,
debout sur des escabeaux, haranguent le doigt levé; d'autres prient les
bras en croix, sont couchés par terre, chantent des hymnes, ou boivent
du vin; autour d'une table, des fidèles font les agapes; des martyrs
démaillotent leurs membres pour montrer leurs blessures; des vieillards,
appuyés sur des bâtons, racontant leurs voyages.

Il y en a du pays des Germains, de la Thrace et des Gaules, de la Scythie
et des Indes,--avec de la neige sur la barbe, des plumes dans la chevelure,
des épines aux franges de leur vêtement, les sandales noires de poussière,
la peau brûlée par le soleil. Tous les costumes se confondent, les manteaux
de pourpre et les robes de lin, des dalmatiques brodées, des sayons de
poil, des bonnets de matelots, des mitres d'évêques. Leurs yeux fulgurent
extraordinairement. Ils ont l'air de bourreaux ou l'air d'eunuques.

Hilarion s'avance au milieu d'eux. Tous le saluent. Antoine, en se
serrant contre son épaule, les observe. Il remarque beaucoup de femmes.
Plusieurs sont habillées en hommes, avec les cheveux ras; il en a peur.

HILARION

Ce sont des chrétiennes qui ont converti leurs maris. D'ailleurs les
femmes sont toujours pour Jésus, même les idolâtres, témoin Procula
l'épouse de Pilate et Poppée la concubine de Néron. Ne tremble
plus! avance!

Et il en arrive d'autres, continuellement.

Ils se multiplient, se dédoublent, légers comme des ombres, tout en
faisant une grande clameur où se mêlent des hurlements de rage, des cris
d'amour, des cantiques et des objurgations.

ANTOINE

à voix basse:

Que veulent-ils?

HILARION

Le Seigneur a dit «j'aurais encore à vous parler de bien des choses.»
Ils possèdent ces choses.

Et il le pousse vers un trône d'or à cinq marches où, entouré de
quatre-vingt-quinze disciples, tous frottés d'huile, maigres et
très-pâles, siège le prophète Manès,--beau comme un archange, immobile
comme une statue, portant une robe indienne, des escarboucles dans ses
cheveux nattés, à sa main gauche un livre d'images peintes, et sous sa
droite un globe. Les images représentent les créatures qui sommeillaient
dans le chaos. Antoine se penche pour les voir. Puis,

MANÈS

fait tourner son globe; et réglant ses paroles sur une lyre d'où
s'échappent des sons cristallins:

La terre céleste est à l'extrémité supérieure, la terre mortelle à
l'extrémité inférieure. Elle est soutenue par deux anges, le
Splenditenens et l'Omophore à six visages.

Au sommet du ciel le plus haut se tient la Divinité impassible; en
dessous, face à face, sont le Fils de Dieu et le Prince des ténèbres.

Les ténèbres s'étant avancées jusqu'à son royaume, Dieu tira de son
essence une vertu qui produisit le premier homme; et il l'environna des
cinq éléments. Mais les démons des ténèbres lui en dérobèrent une
partie, et cette partie est l'âme.

Il n'y a qu'une seule âme--universellement épandue, comme l'eau d'un
fleuve divisé en plusieurs bras. C'est elle qui soupire dans le vent,
grince dans le marbre qu'on scie, hurle par la voix de la mer; et elle
pleure des larmes de lait quand on arrache les feuilles du figuier.

Les âmes sorties de ce monde émigrent vers les astres, qui sont des
êtres animés.

ANTOINE

se met à rire.

Ah! ah! quelle absurde imagination!

UN HOMME

sans barbe, et d'apparence austère:

En quoi?

Antoine va répondre. Mais Hilarion lui dit tout bas que cet homme est
l'immense Origène; et

MANÈS

reprend:

D'abord elles s'arrêtent dans la lune, où elles se purifient. Ensuite
elles montent dans le soleil.

ANTOINE

lentement:

Je ne connais rien ... qui nous empêche ... de le croire.

MANÈS

Le but de toute créature est la délivrance du rayon céleste enfermé dans
la matière. Il s'en échappe plus facilement par les parfums, les épices,
l'arôme du vin cuit, les choses légères qui ressemblent à des pensées.
Mais les actes de la vie l'y retiennent. Le meurtrier renaîtra dans le
corps d'un celèphe, celui qui tue un animal deviendra cet animal; si tu
plantes une vigne, tu seras lié dans ses rameaux. La nourriture en
absorbe. Donc, privez-vous! jeûnez!

HILARION

Ils sont tempérants, comme tu vois!

MANÈS

Il y en a beaucoup dans les viandes, moins dans les herbes. D'ailleurs
les Purs, grâce à leurs mérites, dépouillent les végétaux de cette
partie lumineuse et elle remonte à son foyer. Les animaux, par la
génération, l'emprisonnent dans la chair. Donc, fuyez les femmes!

HILARION

Admire leur continence!

MANÈS

Ou plutôt, faites si bien qu'elles ne soient pas fécondes.--Mieux vaut
pour l'âme tomber sur la terre que de languir dans des entraves
charnelles!

ANTOINE

Ah! l'abomination!

HILARION

Qu'importe la hiérarchie des turpitudes? l'Église a bien fait du mariage
un sacrement!

SATURNIN

en costume de Syrie:

Il propage un ordre de choses funestes! Le Père, pour punir les anges
révoltés, leur ordonna de créer le monde. Le Christ est venu, afin que
le Dieu des Juifs qui était un de ces anges ...

ANTOINE

Un ange? lui! le Créateur!

CERDON

N'a-t-il pas voulu tuer Moïse, tromper ses prophètes, séduit les
peuples, répandu le mensonge et l'idolâtrie?

MARCION

Certainement, le Créateur n'est pas le vrai Dieu!

SAINT CLÉMENT D'ALEXANDRIE

La matière est éternelle!

BARDESANES en mage de Babylone:

Elle a été formée par les Sept Esprits planétaires.

LES HERNIENS

Les anges ont fait les âmes!

LES PRISCILLIANIENS

C'est le Diable qui a fait le monde!

ANTOINE

se rejette en arrière:

Horreur!

HILARION

le soutenant:

Tu te désespères trop vite! tu comprends mal leur doctrine! En voici un
qui a reçu la sienne de Théodas, l'ami de saint Paul. Écoute-le!

Et, sur un signe d'Hilarion,

VALENTIN

en tunique de toile d'argent, la voix sifflante et le crâne pointu:

Le monde est l'oeuvre d'un Dieu en délire.

ANTOINE

baisse la tête.

L'oeuvre d'un Dieu en délire!...

Après un long silence:

Comment cela?

VALENTIN

Le plus parfait des êtres, des Éons, l'Abîme, reposait au sein de la
Profondeur avec la Pensée. De leur union sortit l'Intelligence, qui eut
pour compagne la Vérité.

L'Intelligence et la Vérité engendrèrent le Verbe et la Vie, qui à leur
tour, engendrèrent l'Homme; et l'Église;--et cela fait huit Éons!

Il compte sur ses doigts.

Le Verbe et la Vérité produisirent dix autres Éons, c'est-à-dire cinq
couples. L'Homme et l'Église en avaient produit douze autres, parmi
lesquels le Paraclet et la Foi, l'Espérance et la Charité, le Parfait
et la Sagesse, Sophia.

L'ensemble de ces trente Éons constitue le Plérôme, ou Universalité
de Dieu. Ainsi, comme les échos d'une voix qui s'éloigne, comme les
effluves d'un parfum qui s'évapore, comme les feux du soleil qui se
couche, les Puissances émanées du Principe vont toujours
s'affaiblissant.

Mais Sophia, désireuse de connaître le Père, s'élança hors du Plérôme;
--et le Verbe fit alors un autre couple, le Christ et le Saint-Esprit,
qui avait relié entre eux tous les Éons; et tous ensemble ils formèrent
Jésus, la fleur du Plérôme.

Cependant, l'effort de Sophia pour s'enfuir avait laissé dans le vide
une image d'elle, une substance mauvaise, Acharamoth. Le Sauveur en eut
pitié, la délivra des passions;--et du sourire d'Acharamoth délivrée la
lumière naquit; ses larmes firent les eaux, sa tristesse engendra la
matière noire.

D'Acharamoth sortit le Démiurge, fabricateur des mondes, des cieux et du
Diable. Il habite bien plus bas que le Plérôme, sans même l'apercevoir,
tellement qu'il se croit le vrai Dieu, et répète par la bouche de ses
prophètes: «Il n'y a d'autre Dieu que moi!» Puis il fit l'homme, et lui
jeta dans l'âme la semence immatérielle, qui était l'Église, reflet de
l'autre Église placée dans le Plérôme.

Acharamoth, un jour, parvenant à la région la plus haute, se joindra au
Sauveur; le feu caché dans le monde anéantira toute matière, se dévorera
lui-même, et les hommes, devenus de purs esprits, épouseront des anges!

ORIGÈNE

Alors le Démon sera vaincu, et le règne de Dieu commencera!

Antoine retient un cri; et aussitôt,

BASILIDE

le prenant par le coude:

L'Être suprême avec les émanations infinies s'appelle Abraxas, et le
Sauveur avec toutes ses vertus Kaulakau, autrement ligne-sur-ligne,
rectitude-sur-rectitude.

On obtient la force de Kaulakau par le secours de certains mots,
inscrits sur cette calcédoine pour faciliter la mémoire.

Et il montre à son cou une petite pierre où sont gravées des lignes
bizarres.

Alors tu seras transporté dans l'Invisible; et supérieur à la loi, tu
mépriseras tout, même la vertu!

Nous autres, les Purs, nous devons fuir la douleur, d'après l'exemple de
Kaulakau.

ANTOINE

Comment! et la croix?

LES ELKHESAÏTES

en robe d'hyacinthe, lui répondent:

La tristesse, la bassesse, la condamnation et l'oppression de mes pères
sont effacées, grâce à la mission qui est venue!

On peut renier le Christ inférieur, l'homme-Jésus; mais il faut adorer
l'autre Christ, éclos dans sa personne sous l'aile de la Colombe.

Honorez le mariage! Le Saint-Esprit est féminin!

Hilarion a disparu; et Antoine poussé par la foule arrive devant

LES CARPOCRATIENS

étendus avec des femmes sur des coussins d'écarlate:

Avant de rentrer dans l'Unique, tu passeras par une série de conditions
et d'actions. Pour t'affranchir des ténèbres, accomplis, dès maintenant,
leurs oeuvres! L'époux va dire à l'épouse: «Fais la charité à ton frère»,
et elle te baisera.

LES NICOLAÏTES

assemblés autour d'un mets qui fume:

C'est de la viande offerte aux idoles; prends-en! L'apostasie est
permise quand le coeur est pur. Gorge ta chair de ce qu'elle demande.
Tâche de l'exterminer à force de débauches! Prounikos, la mère du Ciel,
s'est vautrée dans les ignominies.

LES MARCOSIENS

avec des anneaux d'or, et ruisselants de baume:

Entre chez nous pour t'unir à l'Esprit! Entre chez nous pour boire
l'immortalité!

Et l'un d'eux lui montre, derrière une tapisserie, le corps d'un homme
terminé par une tête d'âne. Cela représente Sabaoth, père du Diable. En
marque de haine, il crache dessus.

Un autre découvre un lit très-bas, jonché de fleurs, en disant que


    Les noces spirituelles vont s'accomplir.


Un troisième tient une coupe de verre, fait une invocation; du sang y
paraît:

Ah! le voilà! le voilà! le sang du Christ!

Antoine s'écarte. Mais il est éclaboussé par l'eau qui saute d'une cuve.

LES HELVIDIENS

s'y jettent la tête en bas, en marmottant:

L'homme régénéré par le baptême est impeccable!

Puis il passe près d'un grand feu, où se chauffent les Adamites,
complètement nus pour imiter la pureté du paradis; et il se heurte aux

MESSALIENS

vautrés sur les dalles, à moitié endormis, stupides:

Oh! écrase-nous si tu veux, nous ne bougerons pas! Le travail est un
péché, toute occupation mauvaise!

Derrière ceux-là, les abjects

PATERNIENS

hommes, femmes et enfants, pêle-mêle sur un tas d'ordures, relèvent
leurs faces hideuses barbouillées de vin:

Les parties inférieures du corps faites par le Diable lui appartiennent.
Buvons, mangeons, forniquons!

AETIUS

Les crimes sont des besoins au-dessous du regard de Dieu!

Mais tout à coup

UN HOMME

vêtu d'un manteau carthaginois, bondit au milieu d'eux, avec un paquet
de lanières à la main; et frappant au hasard de droite et de gauche,
violemment:

Ah! imposteurs, brigands, simoniaques, hérétiques et démons! la vermine
des écoles, la lie de l'enfer! Celui-là, Marcion, c'est un matelot de
Sinope excommunié pour inceste; on a banni Carpocras comme magicien;
Aetius a volé sa concubine, Nicolas prostitué sa femme; et Manès, qui se
fait appeler le Bouddha et qui se nomme Cubricus, fut écorché vif avec
une pointe de roseau, si bien que sa peau tannée se balance aux portes
de Clésiphon!

ANTOINE

a reconnu Tertullien, et s'élance pour le rejoindre:

Maître! à moi! à moi!

TERTULLIEN

continuant:

Brisez les images! voilez les vierges! Priez, jeûnez, pleurez,
mortifiez-vous! Pas de philosophie! pas de livres! après Jésus, la
science est inutile!

Tous ont fui; et Antoine voit, à la place de Tertullien, une femme
assise sur un banc de pierre.

Elle sanglote, la tête appuyée contre une colonne, les cheveux pendants,
le corps affaissé dans une longue simarre brune.

Puis, ils se trouvent l'un près de l'autre, loin de la foule;--et un
silence, un apaisement extraordinaire s'est fait, comme dans les bois,
quand le vent s'arrête et que les feuilles tout à coup ne remuent plus.

Cette femme est très-belle, flétrie pourtant et d'une pâleur de sépulcre.
Ils se regardent; et leurs yeux s'envoient comme un flot de pensées,
mille choses anciennes, confuses et profondes. Enfin,

PRISCILLA

se met à dire:

J'étais dans la dernière chambre des bains, et je m'endormais au
bourdonnement des rues.

Tout à coup j'entendis des clameurs. On criait: «C'est un magicien!
c'est le Diable!» Et la foule s'arrêta devant notre maison, en face du
temple d'Esculape. Je me haussai avec les poignets jusqu'à la hauteur du
soupirail.

Sur le péristyle du temple, il y avait un homme qui portait un carcan de
fer à son cou. Il prenait des charbons dans un réchaud, et il s'en faisait
sur la poitrine de larges traînées, en appelant «Jésus, Jésus!» Le peuple
disait: «Cela n'est pas permis! lapidons-le!» Lui, il continuait. C'étaient
des choses inouïes, transportantes. Des fleurs larges comme le soleil
tournaient devant mes yeux, et j'entendais dans les espaces une harpe d'or
vibrer. Le jour tomba. Mes bras lâchèrent les barreaux, mon corps défaillit,
et quand il m'eut emmenée à sa maison ...

ANTOINE

De qui donc parles-tu?

PRISCILLA

Mais, de Montanus!

ANTOINE

Il est mort, Montanus.

PRISCILLA

Ce n'est pas vrai!

UNE VOIX

Non, Montanus n'est pas mort!

Antoine se retourne; et près de lui, de l'autre côté, sur le banc, une
seconde femme est assise,--blonde celle-là, et encore plus pâle, avec
des bouffissures sous les paupières comme si elle avait longtemps
pleuré. Sans qu'il l'interroge, elle dit:

MAXIMILLA

Nous revenions de Tarse par les montagnes, lorsqu'à un détour du chemin,
nous vîmes un homme sous un figuier.

Il cria de loin: «Arrêtez-vous!» et il se précipita en nous injuriant.
Les esclaves accoururent. Il éclata de rire. Les chevaux se cabrèrent.
Les molosses hurlaient tous.

Il était debout. La sueur coulait sur son visage. Le vent faisait
claquer son manteau.

En nous appelant par nos noms, il nous reprochait la vanité de nos
oeuvres, l'infamie de nos corps;--et il levait le poing du côté des
dromadaires, à cause des clochettes d'argent qu'ils portent sous
la mâchoire.

Sa fureur me versait l'épouvante dans les entrailles; c'était pourtant
comme une volupté qui me berçait, m'enivrait.

D'abord, les esclaves s'approchèrent. «Maître, dirent-ils, nos bêtes
sont fatiguées»; puis ce furent les femmes: «Nous avons peur», et les
esclaves s'en allèrent. Puis, les enfants se mirent à pleurer: «Nous
avons faim!» Et comme on n'avait pas répondu aux femmes, elles
disparurent.

Lui, il parlait. Je sentis quelqu'un près de moi. C'était l'époux;
j'écoutais l'autre. Il se traîna parmi les pierres en s'écriant «Tu
m'abandonnes?» et je répondis: «Oui! va-t'en!»--afin d'accompagner
Montanus.

ANTOINE

Un eunuque!

PRISCILLA

Ah! cela t'étonne, coeur grossier! Cependant Madeleine, Jeanne, Marthe
et Suzanne n'entraient pas dans la couche du Sauveur. Les âmes, mieux
que les corps, peuvent s'étreindre avec délire. Pour conserver
impunément Eustolie, Léonce l'évêque se mutila,--aimant mieux son amour
que sa virilité. Et puis, ce n'est pas ma faute; un esprit m'y contraint;
Sotas n'a pu me guérir. Il est cruel, pourtant! Qu'importe! Je suis la
dernière des prophétesses; et après moi, la fin du monde viendra.

MAXIMILLA

Il m'a comblé de ses dons. Aucune d'ailleurs ne l'aime autant,--et n'en
est plus aimée!

PRISCILLA

Tu mens! c'est moi!

MAXIMILLA

Non, c'est moi!

Elles se battent.

Entre leurs épaules paraît la tête d'un nègre.

MONTANUS

couvert d'un manteau noir, fermé par deux os de mort:

Apaisez-vous, mes colombes! Incapables du bonheur terrestre, nous sommes
par cette union dans la plénitude spirituelle. Après l'âge du Père,
l'âge du Fils; et j'inaugure le troisième, celui du Paraclet. Sa lumière
m'est venue durant les quarante nuits que la Jérusalem céleste a brillé
dans le firmament, au-dessus de ma maison, à Pepuza.

Ah! comme vous criez d'angoisse quand les lanières vous flagellent!
comme vos membres endoloris se présentent à mes ardeurs! comme vous
languissez sur ma poitrine, d'un irréalisable amour! Il est si fort
qu'il vous a découvert des mondes, et vous pouvez maintenant apercevoir
les âmes avec vos yeux.

Antoine fait un geste d'étonnement.

TERTULLIEN

revenu près de Montanus:

Sans doute, puisque l'âme a un corps,--ce qui n'a point de corps
n'existant pas.

MONTANUS

Pour la rendre plus subtile, j'ai institué des mortifications
nombreuses, trois carêmes par an, et pour chaque nuit des prières où
l'on ferme la bouche,--de peur que l'haleine en s'échappant ne ternisse
la pensée. Il faut s'abstenir des secondes noces, ou plutôt de tout
mariage! Les anges ont péché avec les femmes.

LES ARCONTIQUES

en cilices de crins:

Le Sauveur a dit: «Je suis venu pour détruire l'oeuvre de la Femme.»

LES TATIANIENS

en cilices de joncs:

L'arbre du mal c'est elle! Les habits de peau sont notre corps.

Et, avançant toujours du même côté, Antoine rencontre

LES VALÉSIENS

étendus par terre, avec des plaques rouges au bas du ventre, sous leur
tunique.

Ils lui présentent un couteau:

Fais comme Origène et comme nous! Est-ce la douleur que tu crains,
lâche? Est-ce l'amour de ta chair qui te retient, hypocrite?

Et pendant qu'il est à les regarder se débattre, étendus sur le dos dans
les mares de leur sang,

LES CAÏNITES

les cheveux, noués par une vipère, passent près de lui, en vociférant à
son oreille:

Gloire à Caïn! gloire à Sodome! gloire à Judas!

Caïn fit la race des forts. Sodome épouvanta la terre avec son
châtiment; et c'est par Judas que Dieu sauva le monde!--Oui, Judas! sans
lui pas de mort et pas de rédemption!

Ils disparaissent sous la horde des

CIRCONCELLIONS

vêtus de peaux de loup, couronnés d'épines, et portant des masques de fer:

Écrasez le fruit! troublez la source! noyez l'enfant! Pillez le riche
qui se trouve heureux, qui mange beaucoup! Battez le pauvre qui envie la
housse de l'âne, le repas du chien, le nid de l'oiseau, et qui se désole
parce que les autres ne sont pas des misérables comme lui.

Nous, les Saints, pour hâter la fin du monde, nous empoisonnons,
brûlons, massacrons!

Le salut n'est que dans le martyre. Nous nous donnons le martyre. Nous
enlevons avec des tenailles la peau de nos têtes, nous étalons nos
membres sous les charrues, nous nous jetons dans la gueule des fours!

Honni le baptême! honnie l'eucharistie! honni le mariage! damnation
universelle!

Alors, dans toute la basilique, c'est un redoublement de fureurs.

Les Audiens tirent des flèches contre le Diable; les Collyridiens
lancent au plafond des voiles bleus; les Ascites se prosternent devant
une outre; les Marcionites baptisent un mort avec de l'huile. Auprès
d'Appelles, une femme, pour expliquer mieux son idée, fait voir un pain
rond dans une bouteille; une autre, au milieu des Sampséens, distribue,
comme une hostie, la poussière de ses sandales. Sur le lit des
Marcosiens jonché de roses, deux amants s'embrassent. Les Circoncellions
s'entr'égorgent, les Valésiens râlent, Bardesane chante, Carpocras
danse, Maximilla et Priscilla poussent des gémissements sonores;--et la
fausse prophétesse de Cappadoce, toute nue, accoudée sur un lion et
secouant trois flambeaux, hurle l'Invocation-Terrible.

Les colonnes se balancent comme des troncs d'arbres, les amulettes aux
cous des Hérésiarques entre-croisent des lignes de feux, les
constellations dans les chapelles s'agitent, et les murs reculent sous
le va-et-vient de la foule, dont chaque tête est un flot qui saute
et rugit.

Cependant,--du fond même de la clameur, une chanson s'élève avec des
éclats de rire, où le nom de Jésus revient.

Ce sont des gens de la plèbe, tous frappant dans leurs mains pour
marquer la cadence. Au milieu d'eux est

ARIUS

en costume de diacre.

Les fous qui déclament contre moi prétendent expliquer l'absurde; et
pour les perdre tout à fait, j'ai composé des petits poëmes tellement
drôles, qu'on les sait par coeur dans les moulins, les tavernes et
les ports.

Mille fois non! le Fils n'est pas coéternel au Père, ni de même
substance! Autrement il n'aurait pas dit: «Père, éloigne de moi ce
calice!--Pourquoi m'appelez-vous bon? Dieu seul est bon!--Je vais à mon
Dieu, à votre Dieu!» et d'autres paroles attestant sa qualité de
créature. Elle nous est démontrée, de plus, par tous ses noms: agneau,
pasteur, fontaine, sagesse, fils de l'homme, prophète, bonne voie,
pierre angulaire!

SABELLIUS

Moi, je soutiens que tous deux sont identiques.

ARIUS

Le concile d'Antioche a décidé le contraire.

ANTOINE

Qu'est-ce donc que le Verbe?... Qu'était Jésus?

LES VALENTINIENS

C'était l'époux d'Acharamoth repentie!

LES SETHIANIENS

C'était Sem, fils de Noé!

LES THÉODOTIENS

C'était Melchisédech!

LES MÉRINTHIENS

Ce n'était rien qu'un homme!

LES APOLLINARISTES

Il en a pris l'apparence! il a simulé la Passion.

MARCEL D'ANCYRE

C'est un développement du Père!

LE PAPE CALIXTE

Père et Fils sont les deux modes d'un seul Dieu!

MÉTHODIUS

Il fut d'abord dans Adam, puis dans l'homme!

CÉRINTHE

Et il ressuscitera!

VALENTIN

Impossible,--son corps étant céleste!

PAUL DE SAMOSATE

Il n'est Dieu que depuis son baptême!

HERMOGÈNE

Il habite le soleil!

Et tous les hérésiarques font un cercle autour d'Antoine, qui pleure,
la tête dans ses mains.

UN JUIF

à barbe rouge, et la peau maculée de lèpre, s'avance tout près de lui;
--et ricanant horriblement:

Son âme était l'âme d'Esaü! Il souffrait de la maladie
bellérophontienne; et sa mère, la parfumeuse, s'est livrée à Pantherus,
un soldat romain, sur des gerbes de maïs, un soir de moisson.

ANTOINE

vivement, relève sa tête, les regarde sans parler; puis marchant droit
sur eux:

Docteurs, magiciens, évêques et diacres, hommes, arrière! arrière! Vous
êtes tous des mensonges!

LES HÉRÉSIARQUES

Nous avons des martyrs plus martyrs que les tiens, des prières plus
difficiles, des élans d'amour supérieurs, des extases aussi longues.

ANTOINE

Mais pas de révélation! pas de preuves!

Alors tous brandissent dans l'air des rouleaux de papyrus, des tablettes
de bois, des morceaux de cuir, des bandes d'étoffes;--et se poussant les
uns les autres:

LES CÉRINTHIENS

Voilà l'Évangile des Hébreux!

LES MARCIONITES

L'Évangile du Seigneur!

LES MARCOSIENS

L'Évangile d'Ève!

LES ENCRATITES

L'Évangile de Thomas!

LES CAÏNITES

L'Évangile de Judas!

BASILIDE

Le traité de l'âme advenue!

MANÈS

La prophétie de Barcouf!

Antoine se débat, leur échappe;--et il aperçoit dans un coin, plein
d'ombre,

LES VIEUX ÉBIONITES

desséchés comme des momies, le regard éteint, les sourcils blancs.

Ils disent, d'une voix chevrotante:

Nous l'avons connu, nous autres, nous l'avons connu le fils du
charpentier! Nous étions de son âge, nous habitions dans sa rue. Il
s'amusait avec de la boue à modeler des petits oiseaux, sans avoir
peur du coupant des tailloirs, aidait son père dans son travail, ou
assemblait pour sa mère des pelotons de laine teinte. Puis, il fit un
voyage en Égypte, d'où il rapporta de grands secrets. Nous étions à
Jéricho, quand il vint trouver le mangeur de sauterelles. Ils causèrent
à voix basse, sans que personne pût les entendre. Mais c'est à partir de
ce moment qu'il fit du bruit en Galilée et qu'on a débité sur son compte
beaucoup de fables.

Ils répètent, en tremblotant:

Nous l'avons connu, nous autres! nous l'avons connu!

ANTOINE

Ah! encore, parlez! parlez! Comment était son visage?

TERTULLIEN

D'un aspect farouche et repoussant;--car il s'était chargé de tous les
crimes, toutes les douleurs, et toutes les difformités du monde.

ANTOINE

Oh! non! non! Je me figure, au contraire, que toute sa personne avait
une beauté plus qu'humaine.

EUSÈBE DE CÉSARÉE

Il y a bien à Paneades, contre une vieille masure, dans un fouillis
d'herbes, une statue de pierre, élevée, à ce qu'on prétend, par
l'hémorroïdesse. Mais le temps lui a rongé la face, et les pluies ont
gâté l'inscription.

Une femme sort du groupe des Carpocratiens.

MARCELLINA

Autrefois, j'étais diaconesse à Rome dans une petite église, où je
faisais voir aux fidèles les images en argent de saint Paul, d'Homère,
de Pythagore et de Jésus-Christ.

Je n'ai gardé que la sienne.

Elle entr'ouvre son manteau.

La veux-tu?

UNE VOIX

Il reparaît, lui-même, quand nous l'appelons! c'est l'heure! Viens!

Et Antoine sent tomber sur son bras une main brutale, qui l'entraîne.

Il monte un escalier complètement obscur;--et après bien des marches,
il arrive devant une porte.

Alors, celui qui le mène (est-ce Hilarion? il n'en sait rien) dit à
l'oreille d'un autre: «Le Seigneur va venir»,--et ils sont introduits
dans une chambre, basse de plafond, sans meubles.

Ce qui le frappe d'abord, c'est en face de lui une longue chrysalide
couleur de sang, avec une tête d'homme d'où s'échappent des rayons,
et le mot _Knouphis_, écrit en grec tout autour. Elle domine un fût de
colonne, posé au milieu d'un piédestal. Sur les autres parois de la
chambre, des médaillons en fer poli représentent des têtes d'animaux,
celle d'un boeuf, d'un lion, d'un aigle, d'un chien, et la tête
d'âne--encore!

Les lampes d'argile, suspendues au bas de ces images, font une lumière
vacillante. Antoine, par un trou de la muraille, aperçoit la lune qui
brille au loin sur les flots, et même il distingue leur petit
clapotement régulier, avec le bruit sourd d'une carène de navire tapant
contre les pierres d'un môle.

Des hommes accroupis, la figure sous leurs manteaux, lancent, par
intervalles, comme un aboiement étouffé. Des femmes sommeillent, le
front sur leurs deux bras que soutiennent leurs genoux, tellement
perdues dans leurs voiles qu'on dirait des tas de hardes le long du mur.
Auprès d'elles, des enfants demi-nus, tout dévorés de vermine, regardent
d'un air idiot les lampes brûler;--et on ne fait rien; on attend
quelque chose.

Ils parlent à voix basse de leurs familles, ou se communiquent des
remèdes pour leurs maladies. Plusieurs vont s'embarquer au point du
jour, la persécution devenant trop forte. Les païens pourtant ne sont
pas difficiles à tromper. «Ils croient, les sots, que nous adorons
Knouphis!»

Mais un des frères, inspiré tout à coup, se pose devant la colonne, où
l'on a mis un pain qui surmonte une corbeille, pleine de fenouil et
d'aristoloches.

Les autres ont pris leurs places, formant debout trois lignes
parallèles.

L'INSPIRÉ

déroulé une pancarte couverte de cylindres entremêlés, puis commence:

Sur les ténèbres, le rayon du Verbe descendit et un cri violent
s'échappa, qui semblait la voix de la lumière.

TOUS

répondent, en balançant leurs corps:

Kyrie eleïson!

L'INSPIRÉ

L'homme, ensuite, fut créé par l'infâme Dieu d'Israël, avec l'auxiliaire
de ceux-là:

En désignant les médaillons,

Astophaios, Oraïos, Sabaoth, Adonaï, Eloï, Iaô!

Et il gisait sur la boue, hideux, débile, informe, sans pensée.

TOUS

d'un ton plaintif:

Kyrie eleïson!

L'INSPIRÉ

Mais Sophia, compatissante, le vivifia d'une parcelle de son âme.

Alors, voyant l'homme si beau, Dieu fut pris de colère. Il l'emprisonna
dans son royaume, en lui interdisant l'arbre de la science.

L'autre, encore une fois, le secourut! Elle envoya le serpent, qui, par
de longs détours, le fit désobéir à cette loi de haine.

Et l'homme, quand il eut goûté de la science, comprit les choses
célestes.

TOUS

avec force:

Kyrie eleïson!

L'INSPIRÉ

Mais Iabdalaoth, pour se venger, précipita l'homme dans la matière, et
le serpent avec lui!

TOUS très-bas:

Kyrie eleïson!

Ils ferment la bouche, puis se taisent.

Les senteurs du port se mêlent dans l'air chaud à la fumée des lampes.
Leurs mèches, en crépitant, vont s'éteindre; de longs moustiques
tournoient. Et Antoine râle d'angoisse; c'est comme le sentiment d'une
monstruosité flottant autour de lui, l'effroi d'un crime près de
s'accomplir.

Mais

L'INSPIRÉ

frappant du talon, claquant des doigts, hochant la tête, psalmodie sur
un rhythme furieux, au son des cymbales et d'une flûte aiguë:

Viens! viens! viens! sors de ta caverne!

Véloce qui cours sans pieds, capteur qui prends sans mains!

Sinueux comme les fleuves, orbiculaire comme le soleil, noir avec des
taches d'or, comme le firmament semé d'étoiles! Pareil aux enroulements
de la vigne et aux circonvolutions des entrailles!

Inengendré! mangeur de terre! toujours jeune! perspicace! honoré à
Épidaure! Bon pour les hommes! qui as guéri le roi Ptolémée, les soldats
de Moïse, et Glaucus fils de Minos!

Viens! viens! viens! sors de ta caverne!

TOUS

répètent:

Viens! viens! viens! sors de ta caverne!

Cependant, rien ne se montre.

Pourquoi? qu'a-t-il?

Et on se concerte, on propose des moyens.

Un vieillard offre une motte de gazon. Alors un soulèvement se fait dans
la corbeille. La verdure s'agite, des fleurs tombent,--et la tête d'un
python paraît.

Il passe lentement sur le bord du pain, comme un cercle qui tournerait
autour d'un disque immobile, puis se développe, s'allonge; il est énorme
et d'un poids considérable. Pour empêcher qu'il ne frôle la terre, les
hommes le tiennent contre leur poitrine, les femmes sur leur tête, les
enfants au bout de leurs bras;--et sa queue, sortant par le trou de la
muraille, s'en va indéfiniment jusqu'au fond de la mer. Ses anneaux se
dédoublent, emplissent la chambre; ils enferment Antoine.

LES FIDÈLES

collant leur bouche contre sa peau, s'arrachent le pain qu'il a mordu.

C'est toi! c'est toi!

Élevé d'abord par Moïse, brisé par Ézéchias, rétabli par le Messie. Il
t'avait bu dans les ondes du baptême; mais tu l'as quitté au jardin des
Olives, et il sentit alors toute sa faiblesse.

Tordu à la barre de la croix, et plus haut que sa tête, en bavant sur la
couronne d'épines, tu le regardais mourir.--Car tu n'es pas Jésus, toi,
tu es le Verbe! tu es le Christ!

Antoine s'évanouit d'horreur, et il tombe devant sa cabane sur les
éclats de bois, où brûle doucement la torche qui a glissé de sa main.

Cette commotion lui fait entr'ouvrir les yeux; et il aperçoit le Nil,
onduleux et clair sous la blancheur de la lune, comme un grand serpent
au milieu des sables;--si bien que l'hallucination le reprenant, il n'a
pas quitté les Ophites; ils l'entourent, l'appellent, charrient des
bagages, descendent vers le port. Il s'embarque avec eux.

Un temps inappréciable s'écoule.

Puis, la voûte d'une prison l'environne. Des barreaux, devant lui, font
des lignes noires sur un fond bleu;--et à ses côtés, dans l'ombre, des
gens pleurent et prient entourés d'autres qui les exhortent et les
consolent.

Au dehors, on dirait le bourdonnement d'une foule, et la splendeur d'un
jour d'été.

Des voix aiguës crient des pastèques, de l'eau, des boissons à la glace,
des coussins d'herbes pour s'asseoir. De temps à autre, des
applaudissements éclatent. Il entend marcher sur sa tête.

Tout à coup, part un long mugissement, fort et caverneux comme le bruit
de l'eau dans un aqueduc.

Et il aperçoit en face, derrière les barreaux d'une autre loge, un lion
qui se promène,--puis une ligne de sandales, de jambes nues et de franges
de pourpre. Au delà, des couronnes de monde étagées symétriquement vont
en s'élargissant depuis la plus basse qui enferme l'arène jusqu'à la plus
haute, où se dressent des mâts pour soutenir un voile d'hyacinthe, tendu
dans l'air, sur des cordages. Des escaliers qui rayonnent vers le centre,
coupent, à intervalles égaux, ces grands cercles de pierre. Leurs gradins
disparaissent sous un peuple assis, chevaliers, sénateurs, soldats,
plébéiens, vestales et courtisanes,--en capuchons de laine, en manipules
de soie, en tuniques fauves, avec des aigrettes de pierreries, des panaches
de plumes, des faisceaux de licteurs; et tout cela grouillant, criant,
tumultueux et furieux l'étourdit, comme une immense cuve bouillonnante.
Au milieu de l'arène, sur un autel, fume un vase d'encens.

Ainsi, les gens qui l'entourent sont des chrétiens condamnés aux bêtes.
Les hommes portent le manteau rouge des pontifes de Saturne, les femmes
les bandelettes de Cérès. Leurs amis se partagent des bribes de leurs
vêtements, des anneaux. Pour s'introduire dans la prison, il a fallu,
disent-ils, donner beaucoup d'argent. Qu'importe! ils resteront jusqu'à
la fin.

Parmi ces consolateurs, Antoine remarque un homme chauve, en tunique
noire, dont la figure s'est déjà montrée quelque part; il les entretient
du néant du monde et de la félicité des élus. Antoine est transporté
d'amour. Il souhaite l'occasion de répandre sa vie pour le Sauveur, ne
sachant pas s'il n'est point lui-même un de ces martyrs.

Mais, sauf un Phrygien à longs cheveux, qui reste les bras levés, tous
ont l'air triste. Un vieillard sanglote sur un banc, et un jeune homme
rêve, debout, la tête basse.

LE VIEILLARD

n'a pas voulu payer, à l'angle d'un carrefour, devant une statue de
Minerve; et il considère ses compagnons avec un regard qui signifie:

Vous auriez du me secourir! Des communautés s'arrangent quelquefois pour
qu'on les laisse tranquilles. Plusieurs d'entre vous ont même obtenu de
ces lettres déclarant faussement qu'on a sacrifié aux idoles.

Il demande:

N'est-ce pas Pétrus d'Alexandrie qui a réglé ce qu'on doit faire quand
on a fléchi dans les tourments?

Puis, en lui-même:

Ah! cela est bien dur à mon âge! mes infirmités me rendent si faible!
Cependant, j'aurais pu vivre jusqu'à l'autre hiver, encore!

Le souvenir de son petit jardin l'attendrit;--et il regarde du côté de
l'autel.

LE JEUNE HOMME

qui a troublé, par des coups, une fête d'Apollon, murmure:

Il ne tenait qu'à moi, pourtant, de m'enfuir dans les montagnes!

--Les soldats t'auraient pris, dit un des frères.

--Oh! j'aurais fait comme Cyprien; je serais revenu; et, la seconde
fois, j'aurais eu plus de force, bien sûr!

Ensuite, il pense aux jours innombrables qu'il devait vivre, à toutes
les joies qu'il n'aura pas connues;--et il regarde du côté de l'autel.

Mais

L'HOMME EN TUNIQUE NOIRE

accourt sur lui:

Quel scandale! Comment, toi, une victime d'élection? Toutes ces femmes
qui te regardent, songe donc! Et puis Dieu, quelquefois, fait un
miracle. Pionius engourdit la main de ses bourreaux, le sang de
Polycarpe éteignait les flammes de son bûcher.

Il se tourne vers le vieillard:

Père, père! tu dois nous édifier par ta mort. En la retardant, tu
commettrais sans doute quelque action mauvaise qui perdrait le fruit des
bonnes. D'ailleurs la puissance de Dieu est infinie. Peut-être que ton
exemple va convertir le peuple entier.

Et dans la loge en face, les lions passent et reviennent sans s'arrêter,
d'un mouvement continu, rapide. Le plus grand tout à coup regarde
Antoine, se met à rugir--et une vapeur sort de sa gueule.

Les femmes sont tassées contre les hommes.

LE CONSOLATEUR

va de l'un à l'autre.

Que diriez-vous, que dirais-tu, si on te brûlait avec des plaques de
fer, si des chevaux t'écarteraient, si ton corps enduit de miel était
dévoré par les mouches! Tu n'auras que la mort d'un chasseur qui est
surpris dans un bois.

Antoine aimerait mieux tout cela que les horribles bêtes féroces; il
croit sentir leurs dents, leurs griffes, entendre ses os craquer dans
leurs mâchoires.

Un belluaire entre dans le cachot; les martyrs tremblent.

Un seul est impassible, le Phrygien, qui priait à l'écart. Il a brûlé
trois temples; et il s'avance les bras levés, la bouche ouverte, la tête
au ciel, sans rien voir, comme un somnambule.

LE CONSOLATEUR

s'écrie:

Arrière! arrière! L'esprit de Montanus vous prendrait.

TOUS

reculent, en vociférant:

Damnation au Montaniste!

Ils l'injurient, crachent dessus, voudraient le battre.

Les lions cabrés se mordent à la crinière. Le peuple hurle: «Aux bêtes!
aux bêtes!»

Les martyrs éclatant en sanglots, s'étreignent. Une coupe de vin
narcotique leur est offerte. Ils se la passent de main en
main, vivement.

Contre la porte de la loge, un autre belluaire attend le signal. Elle
s'ouvre; un lion sort.

Il traverse l'arène, à grands pas obliques. Derrière lui, à la file,
paraissent les autres lions, puis un ours, trois panthères, des
léopards. Ils se dispersent comme un troupeau dans une prairie.

Le claquement d'un fouet retentit. Les chrétiens chancellent,--et, pour
en finir, leurs frères les poussent. Antoine ferme les yeux.

Ils les ouvre. Mais des ténèbres l'enveloppent.

Bientôt elles s'éclairassent; et il distingue une plaine aride et
mamelonneuse, comme on en voit autour des carrières abandonnées.

Çà et là, un bouquet d'arbustes se lève parmi des dalles à ras du sol;
et des formes blanches, plus indécises que des nuages, sont penchées
sur elles.

Il en arrive d'autres, légèrement. Des yeux brillent dans la fente des
longs voiles. A la nonchalance de leurs pas et aux parfums qui
s'exhalent, Antoine reconnaît des patriciennes. Il y a aussi des hommes,
mais de condition inférieure, car ils ont des visages à la fois naïfs et
grossiers.

UNE D'ELLES

en respirant largement:

Ah! comme c'est bon l'air de la nuit froide, au milieu des sépulcres!
Je suis si fatiguée de la mollesse des lits, du fracas des jours, de
la pesanteur du soleil!

Sa servante retire d'un sac en toile une torche qu'elle enflamme. Les
fidèles y allument d'autres torches, et vont les planter sur
les tombeaux.

UNE FEMME

haletante:

Ah! enfin, me voilà! Mais quel ennui que d'avoir épousé un idolâtre!

UNE AUTRE

Les visites dans les prisons, les entretiens avec nos frères, tout est
suspect à nos maris!--et même il faut nous cacher quand nous faisons le
signe de la croix; ils prendraient cela pour une conjuration magique.

UNE AUTRE

Avec le mien, c'était tous les jours des querelles; je ne voulais pas me
soumettre aux abus qu'il exigeait de mon corps;--et afin de se venger,
il m'a fait poursuivre comme chrétienne.

UNE AUTRE

Vous rappelez-vous, Lucius, ce jeune homme si beau, qu'on a traîné par
les talons derrière un char, comme Hector, depuis la porte Esquiléenne
jusqu'aux montagnes de Tibur;--et des deux côtés du chemin le sang
tachetait les buissons! J'en ai recueilli les gouttes. Le voilà!

Elle tire de sa poitrine une éponge toute noire, la couvre de baisers,
puis se jette sur les dalles, en criant:

Ah! mon ami! mon ami!

UN HOMME

Il y a juste aujourd'hui trois ans qu'est morte Domitilla. Elle fut
lapidée au fond du bois de Proserpine. J'ai recueilli ses os qui
brillaient comme des lucioles dans les herbes. La terre maintenant
les recouvre!

Il se jette sur un tombeau.

O ma fiancée! ma fiancée!

ET TOUS LES AUTRES

par la plaine:

O ma soeur! ô mon frère! ô ma fille! ô ma mère!

Ils sont à genoux, le front dans les mains, ou le corps tout à plat, les
deux bras étendus;--et les sanglots qu'ils retiennent soulèvent leur
poitrine à la briser. Ils regardent le ciel en disant:

Aie pitié de son âme, ô mon Dieu! Elle languit au séjour des ombres;
daigne l'admettre dans la Résurrection, pour qu'elle jouisse de
ta lumière!

Ou, l'oeil fixé sur les dalles, ils murmurent:

Apaise-toi, ne souffre plus! Je t'ai apporté du vin, des viandes!

UNE VEUVE

Voici du pultis, fait par moi, selon son goût, avec beaucoup d'oeufs et
double mesure de farine! Nous allons le manger ensemble, comme
autrefois, n'est-ce pas?

Elle en porte un peu à ses lèvres; et, tout à coup, se met à rire d'une
façon extravagante, frénétique.

Les autres, comme elle, grignotent quelque morceau, boivent une gorgée.

Ils se racontent les histoires de leurs martyres; la douleur s'exalte,
les libations redoublent. Leurs yeux noyés de larmes se fixent les uns
sur les autres. Ils balbutient d'ivresse et de désolation; peu à peu,
leurs mains se touchent, leurs lèvres s'unissent, les voiles
s'entr'ouvrent, et ils se mêlent sur les tombes entre les coupes et
les flambeaux.

Le ciel commence à blanchir. Le brouillard mouille leurs vêtements;--et,
sans avoir l'air de se connaître, ils s'éloignent les uns des autres par
des chemins différents, dans la campagne.

Le soleil brille; les herbes ont grandi, la plaine s'est transformée.

Et Antoine voit nettement à travers des bambous une forêt de colonnes,
d'un gris bleuâtre. Ce sont des troncs d'arbres provenant d'un seul
tronc. De chacune de ses branches descendent d'autres branches qui
s'enfoncent dans le sol; et l'ensemble de toutes ces lignes horizontales
et perpendiculaires, indéfiniment multipliées, ressemblerait à une
charpente monstrueuse, si elles n'avaient une petite figue de place en
place, avec un feuillage noirâtre, comme celui du sycomore.

Il distingue dans leurs enfourchures des grappes de fleurs jaunes, des
fleurs violettes et des fougères, pareilles à des plumes d'oiseaux.

Sous les rameaux les plus bas, se montrent çà et là les cornes d'un
bubal, ou les yeux brillants d'une antilope; des perroquets sont juchés,
des papillons voltigent, des lézards se traînent, des mouches
bourdonnent; et on entend, au milieu du silence, comme la palpitation
d'une vie profonde.

A l'entrée du bois, sur une manière de bûcher, est une chose étrange--un
homme--enduit de bouse de vache, complètement nu, plus sec qu'une momie;
ses articulations forment des noeuds à l'extrémité de ses os qui semblent
des bâtons. Il a des paquets de coquilles aux oreilles, la figure très-
longue, le nez en bec de vautour. Son bras gauche reste droit en l'air,
ankylosé, raide comme un pieu;--et il se tient là depuis si longtemps que
des oiseaux ont fait un nid dans sa chevelure.

Aux quatre coins de son bûcher flambent quatre feux. Le soleil est juste
en face. Il le contemple les yeux grands ouverts;--et sans regarder
Antoine:

Brachmane des bords du Nil, qu'en dis-tu?

Des flammes sortent de tous les côtés par les intervalles des poutres;
et

LE GYMNOSOPHISTE

reprend:

Pareil au rhinocéros, je me suis enfoncé dans la solitude. J'habitais
l'arbre derrière moi.

En effet, le gros figuier présente, dans ses cannelures, une excavation
naturelle de la taille d'un homme.

Et je me nourrissais de fleurs et de fruits, avec une telle observance
des préceptes, que pas même un chien ne m'a vu manger.

Comme l'existence provient de la corruption, la corruption du désir, le
désir de la sensation, la sensation du contact, j'ai fui toute action,
tout contact; et--sans plus bouger que la stèle d'un tombeau, exhalant
mon haleine par mes deux narines, fixant mon regard sur mon nez, et
considérant l'éther dans mon esprit, le monde dans mes membres, la lune
dans mon coeur,--je songeais à l'essence de la grande Ame d'où
s'échappent continuellement, comme des étincelles de feu, les principes
de la vie.

J'ai saisi enfin l'Ame suprême dans tous les êtres, tous les êtres dans
l'Ame suprême;--et je suis parvenu à y faire entrer mon âme, dans
laquelle j'avais fait rentrer mes sens.

Je reçois la science, directement du ciel, comme l'oiseau Tchataka qui
ne se désaltère que dans les rayons de la pluie.

Par cela même que je connais les choses, les choses n'existent plus.

Pour moi, maintenant, il n'y a pas d'espoir et pas d'angoisse, pas de
bonheur, pas de vertu, ni jour ni nuit, ni toi ni moi, absolument rien.

Mes austérités effroyables m'ont fait supérieur aux Puissances. Une
contraction de ma pensée peut tuer cent fils de rois, détrôner les
dieux, bouleverser le monde.

Il a dit tout cela d'une voix monotone.

Les feuilles à l'entour se recroquerillent. Des rats, par terre,
s'enfuient.

Il abaisse lentement ses yeux vers les flammes qui montent, puis ajoute:

J'ai pris en dégoût la forme, en dégoût la perception, en dégoût jusqu'à
la connaissance elle-même,--car la pensée ne survit pas au fait transitoire
qui la cause, et l'esprit n'est qu'une illusion comme le reste.

Tout ce qui est engendré périra, tout ce qui est mort doit revivre; les
êtres actuellement disparus séjourneront dans des matrices non encore
formées, et reviendront sur la terre pour servir avec douleur d'autres
créatures.

Mais, comme j'ai roulé dans une multitude infinie d'existences, sous des
enveloppes de dieux, d'hommes et d'animaux, je renonce au voyage, je ne
veux plus de cette fatigue! J'abandonne la sale auberge de mon corps,
maçonnée de chair, rougie de sang, couverte d'une peau hideuse, pleine
d'immondices;--et, pour ma récompense, je vais enfin dormir au plus
profond de l'absolu, dans l'Anéantissement.

Les flammes s'élèvent jusqu'à sa poitrine,--puis l'enveloppent. Sa tête
passe à travers comme par le trou d'un mur. Ses yeux béants
regardent toujours.

ANTOINE

se relève.

La torche, par terre, a incendié les éclats de bois; et les flammes ont
roussi sa barbe.

Tout en criant, Antoine trépigne sur le feu;--et quand il ne reste plus
qu'un amas de cendres:

Où est donc Hilarion? Il était là tout à l'heure.

Je l'ai vu!

Eh! non, c'est impossible! je me trompe!

Pourquoi?... Ma cabane, ces pierres, le sable, n'ont peut-être pas plus
de réalité. Je deviens fou. Du calme! où étais-je? qu'y avait-il?

Ah! le gymnosophiste!... Cette mort est commune parmi les sages
indiens. Kalanos se brûla devant Alexandre; un autre a fait de même du
temps d'Auguste. Quelle haine de la vie il faut avoir! A moins que
l'orgueil ne les pousse?... N'importe, c'est une intrépidité de
martyrs!... Quant à ceux-là, je crois maintenant tout ce qu'on m'avait
dit sur les débauches qu'ils occasionnent.

Et auparavant? Oui, je me souviens! la foule des hérésiarques ... Quels
cris! quels yeux! Mais pourquoi tant de débordements de la chair et
d'égarements de l'esprit?

C'est vers Dieu qu'ils prétendent se diriger par toutes ces voies! De
quel droit les maudire, moi qui trébuche dans la mienne? Quand ils ont
disparu, j'allais peut-être en apprendre davantage. Cela tourbillonnait
trop vite; je n'avais pas le temps de répondre. A présent, c'est comme
s'il y avait dans mon intelligence plus d'espace et plus de lumière. Je
suis tranquille. Je me sens capable ... Qu'est-ce donc? je croyais avoir
éteint le feu!

Une flamme voltige entre les roches; et bientôt une voix saccadée se
fait entendre, au loin, dans la montagne.

Est-ce l'aboiement d'une hyène, ou les sanglots de quelque voyageur
perdu?

Antoine écoute. La flamme se rapproche.

Et il voit venir une femme qui pleure, appuyée sur l'épaule d'un homme à
barbe blanche.

Elle est couverte d'une robe de pourpre en lambeaux. Il est nu-tête
comme elle, avec une tunique de même couleur, et porte un vase de
bronze, d'où s'élève une petite flamme bleue.

Antoine a peur--et voudrait savoir qui est cette femme.

L'ÉTRANGER (SIMON)

C'est une jeune fille, une pauvre enfant, que je mène partout avec moi.

Il hausse le vase d'airain.

Antoine la considère, à la lueur de cette flamme qui vacille.

Elle a sur le visage des marques de morsures, le long des bras des
traces de coups; ses cheveux épars s'accrochent dans les déchirures de
ses haillons; ses yeux paraissent insensibles à la lumière.

SIMON

Quelquefois, elle reste ainsi, pendant fort long-temps, sans parler,
sans manger; puis elle se réveille,--et débite des choses merveilleuses.

ANTOINE

Vraiment?

SIMON

Ennoia! Ennoia! Ennoia! raconte ce que tu as à dire!

Elle tourne ses prunelles comme sortant d'un songe, passe lentement ses
doigts sur ses deux sourcils, et d'une voix dolente:

HÉLÈNE (ENNOIA)

J'ai souvenir d'une région lointaine, couleur d'émeraude. Un seul arbre
l'occupe.

Antoine tressaille.

A chaque degré de ses larges rameaux se tient dans l'air un couple
d'Esprits. Les branches autour d'eux s'entre-croisent, comme les veines
d'un corps, et ils regardent la vie éternelle circuler depuis les
racines plongeant dans l'ombre jusqu'au faîte qui dépasse le soleil.
Moi, sur la deuxième branche, j'éclairais avec ma figure les
nuits d'été.

ANTOINE

se touchant le front.

Ah! ah! je comprends! la tête!

SIMON

le doigt sur la bouche:

Chut!...

HÉLÈNE

La voile restait bombée, la carène fendait l'écume. Il me disait: «Que
m'importe si je trouble ma patrie, si je perds mon royaume! Tu
m'appartiendras, dans ma maison!»

Qu'elle était douce la haute chambre de son palais! Il se couchait sur
le lit d'ivoire, et, caressant ma chevelure, chantait amoureusement.

A la fin du jour, j'apercevais les deux camps, les fanaux qu'on
allumait, Ulysse au bord de sa tente, Achille tout armé conduisant un
char le long du rivage de la mer.

ANTOINE

Mais elle est folle entièrement! Pourquoi?...

SIMON

Chut!... chut!

HÉLÈNE

Ils m'ont graissée avec des onguents, et ils m'ont vendue au peuple pour
que je l'amuse.

Un soir, debout, et le cistre en main, je faisais danser des matelots
grecs. La pluie, comme une cataracte, tombait sur la taverne, et tes
coupes de vin chaud fumaient. Un homme entra, sans que la porte
fût ouverte.

SIMON

C'était moi! je t'ai retrouvée!

La voici, Antoine, celle qu'on nomme Sigeh, Ennoia, Barbelo, Prounikos!
Les Esprits gouverneurs du monde furent jaloux d'elle, et ils
l'attachèrent dans un corps de femme.

Elle a été l'Hélène des Troyens, dont le poëte Stesichore a maudit la
mémoire. Elle a été Lucrèce, la patricienne violée par les rois. Elle a
été Dalila, qui coupait les cheveux de Samson. Elle a été cette fille
d'Israël qui s'abandonnait aux boucs. Elle a aimé l'adultère,
l'idolâtrie, le mensonge et la sottise. Elle s'est prostituée à tous les
peuples. Elle a chanté dans tous les carrefours. Elle a baisé tous
les visages.

A Tyr, la Syrienne, elle était la maîtresse des voleurs. Elle buvait
avec eux pendant les nuits, et elle cachait les assassins dans la
vermine de son lit tiède.

ANTOINE

Eh! que me fait!...

SIMON

d'un air furieux:

Je l'ai rachetée, te dis-je,--et rétablie en sa splendeur; tellement que
Caïus César Caligula en est devenu amoureux, puisqu'il voulait coucher
avec la Lune!

ANTOINE

Eh bien?...

SIMON

Mais c'est elle qui est la Lune! Le pape Clément n'a-t-il pas écrit
qu'elle fut emprisonnée dans une tour? Trois cents personnes vinrent
cerner la tour; et à chacune des meurtrières en même temps, on vit
paraître la lune,--bien qu'il n'y ait pas dans le monde plusieurs lunes,
ni plusieurs Ennoia!

ANTOINE

Oui ... je crois me rappeler ...

Et il tombe dans une rêverie.

SIMON

Innocente comme le Christ, qui est mort pour les hommes, elle s'est
dévouée pour les femmes. Car l'impuissance de Jéhovah se démontre par la
transgression d'Adam, et il faut secouer la vieille loi, antipathique à
l'ordre des choses.

J'ai prêché le renouvellement dans Éphraïm et dans Issachar, le long du
torrent de Bizor, derrière le lac d'Houleh, dans la vallée de Mageddo,
plus loin que les montagnes, à Bostra et à Damas! Viennent à moi ceux
qui sont couverts de vin, ceux qui sont couverts de boue, ceux qui sont
couverts de sang; et j'effacerai leurs souillures avec le Saint-Esprit,
appelé Minerve par les Grecs! Elle est Minerve! elle est le
Saint-Esprit! Je suis Jupiter, Apollon, le Christ, le Paraclet, la
grande puissance de Dieu, incarnée en la personne de Simon!

ANTOINE

Ah! c'est toi!... c'est donc toi? Mais je sais tes crimes!

Tu es né à Gittoï, près de Samarie. Dosithéus, ton premier maître, t'a
renvoyé! Tu exècres saint Paul pour avoir converti une de tes femmes;
et, vaincu par saint Pierre,--de rage et de terreur tu as jeté dans les
flots le sac qui contenait tes artifices!

SIMON

Les veux-tu?

Antoine le regarde;--et une voix intérieure murmure dans sa poitrine.
«Pourquoi pas?»

Simon reprend:

Celui qui connaît les forces de la Nature et la substance des Esprits
doit opérer des miracles. C'est le rêve de tous les sages--et le désir
qui te ronge; avoue-le!

Au milieu des Romains, j'ai volé dans le cirque tellement haut qu'on ne
m'a plus revu. Néron ordonna de me décapiter; mais ce fut la tête d'une
brebis qui tomba par terre, au lieu de la mienne. Enfin on m'a enseveli
tout vivant; mais j'ai ressuscité le troisième jour. La preuve, c'est
que me voilà!

Il lui donne ses mains à flairer. Elles sentent le cadavre. Antoine se
recule.

Je peux faire se mouvoir des serpents de bronze, rire des statues de
marbre, parler des chiens. Je te montrerai une immense quantité d'or;
j'établirai des rois; tu verras des peuples m'adorant! Je peux marcher
sur les nuages et sur les flots, passer à travers les montagnes,
apparaître en jeune homme, en vieillard, en tigre et en fourmi, prendre
ton visage, te donner le mien, conduire la foudre. L'entends-tu?

Le tonnerre gronde, des éclairs se succèdent.

C'est la voix du Très-Haut! «car l'Éternel ton Dieu est un feu,» et
toutes les créations s'opèrent par des jaillissements de ce foyer.

Tu vas en recevoir le baptême,--ce second baptême annoncé par Jésus, et
qui tomba sur les apôtres, un jour d'orage que la fenêtre était ouverte!

Et tout en remuant la flamme avec sa main, lentement, comme pour en
asperger Antoine:

Mère des miséricordes, toi qui découvres les secrets, afin que le repos
nous arrive dans la huitième maison ...

ANTOINE

s'écrie:

Ah! si j'avais de l'eau bénite!

La flamme s'éteint, en produisant beaucoup de fumée.

Ennoia et Simon ont disparu.

Un brouillard extrêmement froid, opaque et fétide emplit l'atmosphère.

ANTOINE

étendant ses bras, comme un aveugle:

Où suis-je?... J'ai peur de tomber dans l'abîme. Et la croix, bien sûr,
est trop loin de moi ... Ah! quelle nuit! quelle nuit!

Sous un coup de vent, le brouillard s'entr'ouvre;--et il aperçoit deux
hommes, couverts de longues tuniques blanches.

Le premier est de haute taille, de figure douce, de maintien grave. Ses
cheveux blonds, séparés comme ceux du Christ, descendent régulièrement
sur ses épaules. Il a jeté une baguette qu'il portait à la main, et que
son compagnon a reçue en faisant une révérence à la manière des
Orientaux.

Ce dernier est petit, gros, camard, d'encolure ramassée, les cheveux
crépus, une mine naïve.

Ils sont tous les deux nu-pieds, nu-tête, et poudreux comme des gens qui
arrivent de voyage.

ANTOINE

en sursaut:

Que voulez-vous? Parlez! Allez-vous-en!

DAMIS

--C'est le petit homme.--

Là, là!...bon ermite! ce que je veux? je n'en sais rien! Voici le
maître.

Il s'assoit, l'autre reste debout. Silence.

ANTOINE

reprend:

Vous venez ainsi?...

DAMIS

Oh! de loin,--de très-loin!

ANTOINE

Et vous allez?...

DAMIS

désignant l'autre:

Où il voudra!

ANTOINE

Qui est-il donc?

DAMIS

Regarde-le!

ANTOINE

à part:

Il a l'air d'un saint! Si j'osais ...

La fumée est partie. Le temps est très-clair. La lune brille.

DAMIS

A quoi songez-vous donc, que vous ne parlez plus?

ANTOINE

Je songe ... Oh! rien.

DAMIS

s'avance vers Apollonius, et fait plusieurs tours autour de lui, la
taille courbée, sans lever la tête.

Maître! c'est un ermite galiléen qui demande à savoir les origines de la
sagesse.

APOLLONIUS

Qu'il approche!

Antoine hésite.

DAMIS

Approchez!

APOLLONIUS

d'une voix tonnante:

Approche! Tu voudrais connaître qui je suis, ce que j'ai fait, ce que je
pense? n'est-ce pas cela, enfant?

ANTOINE

...Si ces choses, toutefois, peuvent contribuer à mon salut.

APOLLONIUS

Réjouis-toi, je vais te les dire!

DAMIS

bas à Antoine:

Est-ce possible! Il faut qu'il vous ait, du premier coup d'oeil, reconnu
des inclinations extraordinaires pour la philosophie! Je vais en
profiter aussi, moi!

APOLLONIUS

Je te raconterai d'abord la longue route que j'ai parcourue pour obtenir
la doctrine; et si tu trouves dans toute ma vie une action mauvaise, tu
m'arrêteras,--car celui-là doit scandaliser par ses paroles qui a méfait
par ses oeuvres.

DAMIS

à Antoine:

Quel homme juste! hein?

ANTOINE

Décidément, je crois qu'il est sincère.

APOLLONIUS

La nuit de ma naissance, ma mère crut se voir cueillant des fleurs sur
le bord d'un lac. Un éclair parut, et elle me mit au monde à la voix des
cygnes qui chantaient dans son rêve.

Jusqu'à quinze ans, on m'a plongé, trois fois par jour, dans la fontaine
Asbadée, dont l'eau rend les parjures hydropiques; et l'on me frottait
le corps avec les feuilles du cnyza pour me faire chaste.

Une princesse palmyrienne vint un soir me trouver, m'offrant des trésors
qu'elle savait être dans des tombeaux. Une hiérodoule du temple de Diane
s'égorgea, désespérée, avec le couteau des sacrifices; et le gouverneur
de Cilicie, à la fin de ses promesses, s'écria devant ma famille qu'il
me ferait mourir; mais c'est lui qui mourut trois jours après, assassiné
par les Romains.

DAMIS

à Antoine, en le frappant du coude:

Hein? quand je vous disais! quel homme!

APOLLONIUS

J'ai, pendant quatre ans de suite, gardé le silence complet des
pythagoriciens. La douleur la plus imprévue ne m'arrachait pas un
soupir; et au théâtre, quand j'entrais, on s'écartait de moi comme
d'un fantôme.

DAMIS

Auriez-vous fait cela, vous?

APOLLONIUS

Le temps de mon épreuve terminé, j'entrepris d'instruire les prêtres qui
avaient perdu la tradition.

ANTOINE

Quelle tradition?

DAMIS

Laissez-le poursuivre! Taisez-vous!

APOLLONIUS

J'ai devisé avec les Samanéens du Gange, avec les astrologues de
Chaldée, avec les mages de Babylone, avec les Druides gaulois, avec les
sacerdoces des nègres! J'ai gravi les quatorze Olympes, j'ai sondé les
lacs de Scythie, j'ai mesuré la grandeur du Désert!

DAMIS

C'est pourtant vrai, tout cela! J'y étais, moi!

APOLLONIUS

J'ai d'abord été jusqu'à la mer d'Hyrcanie. J'en ai fait le tour; et par
le pays des Baraomates, où est enterré Bucéphale, je suis descendu vers
Ninive. Aux portes de la ville, un homme s'approcha.

DAMIS

Moi! moi! mon bon maître! Je vous aimai, tout de suite! Vous étiez plus
doux qu'une fille et plus beau qu'un Dieu!

APOLLONIUS

sans l'entendre:

Il voulait m'accompagner, pour me servir d'interprète.

DAMIS

Mais vous répondîtes que vous compreniez tous les langages et que vous
deviniez toutes les pensées. Alors j'ai baisé le bas de votre manteau,
et je me suis mis à marcher derrière vous.

APOLLONIUS

Après Ctésiphon, nous entrâmes sur les terres de Babylone.

DAMIS

Et le satrape poussa un cri, en voyant un homme si pâle.

ANTOINE

à part:

Que signifie ...

APOLLONIUS

Le Roi m'a reçu debout, près d'un trône d'argent, dans une salle ronde,
constellée d'étoiles;--et de la coupole pendaient, à des fils que l'on
n'apercevait pas, quatre grands oiseaux d'or, les deux ailes étendues.

ANTOINE

rêvant:

Est-ce qu'il y a sur la terre des choses pareilles?

DAMIS

C'est là une ville, cette Babylone! tout le monde y est riche! Les
maisons, peintes en bleu, ont des portes de bronze, avec un escalier qui
descend vers le fleuve;

Dessinant par terre, avec son bâton,

Comme cela, voyez-vous? Et puis, ce sont des temples, des places, des
bains, des aqueducs! Les palais sont couverts de cuivre rouge! et
l'intérieur donc, si vous saviez!

APOLLONIUS

Sur la muraille du septentrion, s'élève une tour qui en supporte une
seconde, une troisième, une quatrième, une cinquième--et il y en a trois
autres encore! La huitième est une chapelle avec un lit. Personne n'y
entre que la femme choisie par les prêtres pour le Dieu Bélus. Le roi de
Babylone m'y fit loger.

DAMIS

A peine si l'on me regardait, moi! Aussi, je restais seul à me promener
par les rues. Je m'informais des usages; je visitais les ateliers;
j'examinais les grandes machines qui portent l'eau dans les jardins.
Mais il m'ennuyait d'être séparé du Maître.

APOLLONIUS

Enfin, nous sortîmes de Babylone; et au clair de la lune, nous vîmes
tout à coup une empuse.

DAMIS

Oui-da! Elle sautait sur son sabot de fer; elle hennissait comme un âne;
elle galopait dans les rochers. Il lui cria des injures; elle disparut.

ANTOINE

à part:

Où veulent-ils en venir?

APOLLONIUS

A Taxilla, capitale de cinq mille forteresses, Phraortes, roi du Gange,
nous a montré sa garde d'hommes noirs hauts de cinq coudées, et dans les
jardins de son palais, sous un pavillon de brocart vert, un éléphant
énorme, que les reines s'amusaient à parfumer. C'était l'éléphant de
Porus, qui s'était enfui après la mort d'Alexandre.

DAMIS

Et qu'on avait retrouvé dans une forêt.

ANTOINE

Ils parlent abondamment comme des gens ivres.

APOLLONIUS

Phraortes nous fit asseoir à sa table.

DAMIS

Quel drôle de pays! Les seigneurs, tout en buvant, se divertissent à
lancer des flèches sous les pieds d'un enfant qui danse. Mais je
n'approuve pas ...

APOLLONIUS

Quand je fus prêt à partir, le Roi me donna un parasol, et il me dit:
«J'ai sur l'Indus un haras de chameaux blancs. Quand tu n'en voudras
plus, souffle dans leurs oreilles. Ils reviendront.»

Nous descendîmes le long du fleuve, marchant la nuit à la lueur des
lucioles qui brillaient dans les bambous. L'esclave sifflait un air pour
écarter les serpents; et nos chameaux se courbaient les reins en passant
sous les arbres, comme sous des portes trop basses.

Un jour, un enfant noir qui tenait un caducée d'or à la main, nous
conduisit au collège des sages. Iarchas, leur chef, me parla de mes
ancêtres, de toutes mes pensées, de toutes mes actions, de toutes mes
existences. Il avait été le fleuve Indus, et il me rappela que j'avais
conduit des barques sur le Nil, au temps du roi Sésostris.

DAMIS

Moi, on ne me dit rien, de sorte que je ne sais pas qui j'ai été.

ANTOINE

Ils ont l'air vague comme des ombres.

APOLLONIUS

Nous avons rencontré, sur le bord de la mer, les Cynocéphales gorgés de
lait, qui s'en revenaient de leur expédition dans l'île Taprobane. Les
flots tièdes poussaient devant nous des perles blondes. L'ambre craquait
sous nos pas. Des squelettes de baleine blanchissaient dans la crevasse
des falaises. La terre, à la fin, se fit plus étroite qu'une
sandale;--et après avoir jeté vers le soleil des gouttes de l'Océan,
nous tournâmes à droite, pour revenir.

Nous sommes revenus par la Région des Aromates, par le pays des
Gangarides, le promontoire de Comaria, la contrée des Sachalites, des
Adramites et des Homérites;--puis, à travers les monts Cassaniens, la
mer Rouge et l'île Topazos, nous avons pénétré en Éthiopie par le
royaume des Pygmées.

ANTOINE

à part:

Comme la terre est grande!

DAMIS

Et quand nous sommes rentrés chez nous, tous ceux que nous avions connus
jadis étaient morts.

Antoine baisse la tête. Silence.

APOLLONIUS

reprend:

Alors on commença dans le monde à parler de moi.

La peste ravageait Ephèse; j'ai fait lapider un vieux mendiant;

DAMIS

Et la peste s'en est allée!

ANTOINE

Comment! il chasse les maladies?

APOLLONIUS

A Cnide, j'ai guéri l'amoureux de la Vénus.

DAMIS

Oui, un fou, qui même avait promis de l'épouser.--Aimer une femme passe
encore; mais une statue, quelle sottise!--Le Maître lui posa la main sur
le coeur; et l'amour aussitôt s'éteignit.

ANTOINE

Quoi! il délivre des démons?

APOLLONIUS

A Tarente, on portait au bûcher une jeune fille morte.

DAMIS

Le Maître lui toucha les lèvres, et elle s'est relevée en appelant sa
mère.

ANTOINE

Comment! il ressuscite les morts?

APOLLONIUS

J'ai prédit le pouvoir à Vespasien.

ANTOINE

Quoi! il devine l'avenir?

DAMIS

Il y avait à Corinthe,

APOLLONIUS

Étant à table avec lui, aux eaux de Baïa ...

ANTOINE

Excusez-moi, étrangers, il est tard!

DAMIS

Un jeune homme qu'on appelait Ménippe.

ANTOINE

Non! non! allez-vous-en!

APOLLONIUS

Un chien entra, portant à la gueule une main coupée.

DAMIS

Un soir, dans un faubourg, il rencontra une femme.

ANTOINE

Vous ne m'entendez pas? retirez-vous!

APOLLONIUS

Il rôdait vaguement autour des lits.

ANTOINE

Assez!

APOLLONIUS

On voulait le chasser.

DAMIS

Ménippe donc se rendit chez elle; ils s'aimèrent.

APOLLONIUS

Et battant la mosaïque avec sa queue, il déposa cette main sur les
genoux de Flavius.

DAMIS

Mais le matin, aux leçons de l'école, Ménippe était pâle.

ANTOINE

bondissant:

Encore! Ah! qu'ils continuent, puisqu'il n'y a pas ...

DAMIS

Le Maître lui dit: «O beau jeune homme, tu caresses un serpent; un
serpent te caresse! à quand les noces?» Nous allâmes tous à la noce.

ANTOINE

J'ai tort, bien sûr, d'écouter cela!

DAMIS

Dès le vestibule, des serviteurs se remuaient, les portes s'ouvraient;
on n'entendait cependant ni le bruit des pas, ni le bruit des portes. Le
Maître se plaça près de Ménippe. Aussitôt la fiancée fut prise de colère
contre les philosophes. Mais la vaisselle d'or, les échansons, les
cuisiniers, les pannetiers disparurent; le toit s'envola, les murs
s'écroulèrent; et Apollonius resta seul, debout, ayant à ses pieds cette
femme tout en pleurs. C'était une vampire qui satisfaisait les beaux
jeunes hommes, afin de manger leur chair,--parce que rien n'est meilleur
pour ces sortes de fantômes que le sang des amoureux.

APOLLONIUS

Si tu veux savoir l'art ...

ANTOINE

Je ne veux rien savoir!

APOLLONIUS

Le soir de notre arrivée aux portes de Rome,

ANTOINE

Oh! oui, parlez-moi de la ville des papes!

APOLLONIUS

Un homme ivre nous accosta, qui chantait d'une voix douce. C'était un
épithalame de Néron; et il avait le pouvoir de faire mourir quiconque
l'écoutait négligemment. Il portait à son dos, dans une boîte, une corde
prise à la cythare de l'Empereur. J'ai haussé les épaules. Il nous a
jeté de la boue au visage. Alors, j'ai défait ma ceinture, et je la lui
ai placée dans la main.

DAMIS

Vous avez eu bien tort, par exemple!

APOLLONIUS

L'Empereur, pendant la nuit, me fit appeler à sa maison. Il jouait aux
osselets avec Sporus, accoudé du bras gauche, sur une table d'agate. Il
se détourna, et fronçant ses sourcils blonds: «Pourquoi ne me crains-tu
pas? me demanda-t-il?--Parce que le Dieu qui t'a fait terrible m'a fait
intrépide», répondis-je.

ANTOINE

à part:

Quelque chose d'inexplicable m'épouvante.

Silence.

DAMIS

reprend d'une voix aiguë:

Toute l'Asie, d'ailleurs, pourra vous dire ...

ANTOINE

en sursaut:

Je suis malade! Laissez-moi!

DAMIS

Écoutez donc. Il a vu, d'Ephèse, tuer Domitien, qui était à Rome.

ANTOINE

s'efforçant de rire:

Est-ce possible!

DAMIS

Oui, au théâtre, en plein jour, le quatorzième des calendes d'octobre,
tout à coup il s'écria: «On égorge César!» et il ajoutait de temps à
autre: «Il roule par terre; oh! comme il se débat! Il se relève; il
essaye de fuir; les portes sont fermées; ah! c'est fini! le voilà mort!»
Et ce jour-là, en effet, Titus Flavius Domitianus fut assassiné, comme
vous savez.

ANTOINE

Sans le secours du Diable ... certainement ...

APOLLONIUS

Il avait voulu me faire mourir, ce Domitien! Damis s'était enfui par mon
ordre, et je restais seul dans ma prison.

DAMIS

C'était une terrible hardiesse, il faut avouer!

APOLLONIUS

Vers la cinquième heure, les soldats m'amenèrent au tribunal. J'avais ma
harangue toute prête que je tenais sous mon manteau.

DAMIS

Nous étions sur le rivage de Pouzzoles, nous autres! Nous vous croyions
mort; nous pleurions. Quand, vers la sixième heure, tout à coup vous
apparûtes, et vous nous dites: «C'est moi!»

ANTOINE

à part:

Comme Lui!

DAMIS

très-haut:

Absolument!

ANTOINE

Oh! non! vous mentez, n'est-ce pas? vous mentez!

APOLLONIUS

Il est descendu du Ciel. Moi, j'y monte,--grâce à ma vertu qui m'a élevé
jusqu'à la hauteur du Principe!

DAMIS

Thyane, sa ville natale, a institué en son honneur un temple avec des
prêtres!

APOLLONIUS

se rapproche d'Antoine et lui crie aux oreilles:

C'est que je connais tous les dieux, tous les rites, toutes les prières,
tous les oracles! J'ai pénétré dans l'antre de Trophonius, fils
d'Apollon! J'ai pétri pour les Syracusaines les gâteaux qu'elles portent
sur les montagnes! j'ai subi les quatre-vingts épreuves de Mithra! j'ai
serré contre mon coeur le serpent de Sabasius! j'ai reçu l'écharpe des
Cabires! j'ai lavé Cybèle aux flots des golfes campaniens, et j'ai passé
trois lunes dans les cavernes de Samothrace!

DAMIS

riant bêtement:

Ah! ah! ah! aux mystères de la Bonne Déesse!

APOLLONIUS

Et maintenant nous recommençons le pèlerinage!

Nous allons au Nord, du côté des cygnes et des neiges. Sur la plaine
blanche, les hippopodes aveugles cassent du bout de leurs pieds la
plante d'outre-mer.

DAMIS

Viens! c'est l'aurore. Le coq a chanté, le cheval a henni, la voile est
prête.

ANTOINE

Le coq n'a pas chanté! J'entends le grillon dans les sables, et je vois
la lune qui reste en place.

APOLLONIUS

Nous allons au Sud, derrière les montagnes et les grands flots, chercher
dans les parfums la raison de l'amour. Tu humeras l'odeur du myrrhodion
qui fait mourir les faibles. Tu baigneras ton corps dans le lac d'huile
rose de l'île Junonia. Tu verras, dormant sur les primevères, le lézard
qui se réveille tous les siècles quand tombe à sa maturité l'escarboucle
de son front. Les étoiles palpitent comme des yeux, les cascades
chantent comme des lyres, des enivrements s'exhalent des fleurs écloses;
ton esprit s'élargira parmi les airs, et dans ton coeur comme sur
ta face.

DAMIS

Maître! il est temps! Le vent va se lever, les hirondelles s'éveillent,
la feuille du myrte est envolée!

APOLLONIUS

Oui! partons!

ANTOINE

Non! moi, je reste!

APOLLONIUS

Veux-tu que je t'enseigne où pousse la plante Balis, qui ressuscite les
morts?

DAMIS

Demande-lui plutôt l'androdamas qui attire l'argent, le fer et l'airain!

ANTOINE

Oh! que je souffre! que je souffre!

DAMIS

Tu comprendras la voix de tous les êtres, les rugissements, les
roucoulements!

APOLLONIUS

Je te ferai monter sur les licornes, sur les dragons, sur les
hippocentaures et les dauphins!

ANTOINE

pleure.

Oh! oh! oh!

APOLLONIUS

Tu connaîtras les démons qui habitent les cavernes, ceux qui parlent
dans les bois, ceux qui remuent les flots, ceux qui poussent les nuages.

DAMIS

Serre ta ceinture! noue tes sandales!

APOLLONIUS

Je t'expliquerai la raison des formes divines, pourquoi Apollon est
debout, Jupiter assis, Vénus noire à Corinthe, carrée dans Athènes,
conique à Paphos.

ANTOINE

joignant les mains:

Qu'ils s'en aillent! qu'ils s'en aillent!

APOLLONIUS

J'arracherai devant toi les armures des Dieux, nous forcerons les
sanctuaires, je te ferai violer la Pythie!

ANTOINE

Au secours, Seigneur!

Il se précipite vers la croix.

APOLLONIUS

Quel est ton désir? ton rêve? Le temps seulement d'y songer ...

ANTOINE

Jésus, Jésus, à mon aide!

APOLLONIUS

Veux-tu que je le fasse apparaître, Jésus?

ANTOINE

Quoi? Comment?

APOLLONIUS

Ce sera lui! pas un autre! Il jettera sa couronne, et nous causerons
face à face!

DAMIS

bas:

Dis que tu veux bien! Dis que tu veux bien!

Antoine au pied de la croix, murmure des oraisons. Damis tourne autour
de lui, avec des gestes patelins.

Voyons, bon ermite, cher saint Antoine! homme pur, homme illustre! homme
qu'on ne saurait assez louer! Ne vous effrayez pas; c'est une façon de
dire exagérée, prise aux Orientaux. Cela n'empêche nullement ...

APOLLONIUS

Laisse-le, Damis!

Il croit, comme une brute, à la réalité des choses. La terreur qu'il a
des Dieux l'empêche de les comprendre; et il ravale le sien au niveau
d'un roi jaloux!

Toi, mon fils, ne me quitte pas!

Il s'approche à reculons du bord de la falaise, la dépasse, et reste
suspendu.

Par-dessus toutes les formes, plus loin que la terre, au delà des cieux,
réside le monde des Idées, tout plein du Verbe! D'un bond, nous
franchirons l'autre espace; et tu saisiras dans son infinité l'Éternel,
l'Absolu, l'Être!--Allons! donne-moi la main! En marche!

Tous les deux, côte à côte, s'élèvent dans l'air, doucement.

Antoine embrassant la croix, les regarde monter.

Ils disparaissent.



V.


ANTOINE

marchant lentement:

Celui-là vaut tout l'enfer!

Nabuchodonosor ne m'avait pas tant ébloui. La reine de Saba ne m'a pas
si profondément charmé.

Sa manière de parler des Dieux inspire l'envie de les connaître.

Je me rappelle en avoir vu des centaines à la fois, dans l'île
d'Éléphantine, du temps de Dioclétien. L'Empereur avait cédé aux Nomades
un grand pays, à condition qu'ils garderaient les frontières; et le
traité fut conclu au nom des «Puissances invisibles.» Car les Dieux de
chaque peuple étaient ignorés de l'autre peuple.

Les Barbares avaient amené les leurs. Ils occupaient les collines de
sable qui bordent le fleuve. On les apercevait tenant leurs idoles entre
leurs bras comme de grands enfants paralytiques; ou bien naviguant au
milieu des cataractes sur un tronc de palmier, ils montraient de loin
les amulettes de leurs cous, les tatouages de leurs poitrines;--et cela
n'est pas plus criminel que la religion des Grecs, des Asiatiques et
des Romains!

Quand j'habitais le temple d'Héliopolis, j'ai souvent considéré tout ce
qu'il y a sur les murailles: vautours portant des sceptres, crocodiles
pinçant des lyres, figures d'hommes avec des corps de serpent, femmes à
tête de vache prosternées devant des dieux ithyphalliques; et leurs
formes surnaturelles m'entraînaient vers d'autres mondes. J'aurais voulu
savoir ce que regardent ces yeux tranquilles.

Pour que de la matière ait tant de pouvoir, il faut qu'elle contienne un
esprit. L'âme des Dieux est attachée à ses images ...

Ceux qui ont la beauté des apparences peuvent séduire. Mais les autres
... qui sont abjects ou terribles, comment y croire?...

Et il voit passer à ras du sol des feuilles, des pierres, des coquilles,
des branches d'arbres, de vagues représentations d'animaux, puis des
espèces de nains hydropiques; ce sont des Dieux. Il éclate de rire.

Un autre rire part derrière lui; et Hilarion se présente--habillé en
ermite, beaucoup plus grand que tout à l'heure, colossal.

ANTOINE

n'est pas surpris de le revoir.

Qu'il faut être bête pour adorer cela!

HILARION

Oh! oui, extrêmement bête!

Alors défilent devant eux, des idoles de toutes les nations et de tous
les âges, en bois, en métal, en granit, en plumes, en peaux cousues.

Les plus vieilles, antérieures au Déluge, disparaissent sous des goëmons
qui pondent comme des crinières. Quelques-unes, trop longues pour leur
base, craquent dans leurs jointures et se cassent les reins en marchant.

D'autres laissent couler du sable par les trous de leurs ventres.

Antoine et Hilarion s'amusent énormément. Ils se tiennent les côtes à
force de rire.

Ensuite, passent des idoles à profil de mouton. Elles titubent sur leurs
jambes cagneuses, entr'ouvrent leurs paupières et bégayent comme des
muets: «Bâ! bâ! bâ!»

A mesure qu'elles se rapprochent du type humain, elles irritent Antoine
davantage. Il les frappe à coups de poing, à coups de pied,
s'acharne dessus.

Elles deviennent effroyables--avec de hauts panaches, des yeux en
boules, les bras terminés par des griffes, des mâchoires de requin.

Et devant ces Dieux, on égorge des hommes sur des autels de pierre;
d'autres sont broyés dans des cuves, écrasés sous des chariots, cloués
dans des arbres. Il y en a un, tout en fer rougi et à cornes de taureau,
qui dévore des enfants.

ANTOINE

Horreur!

HILARION

Mais les Dieux réclament toujours des supplices. Le tien même a voulu
...

ANTOINE

pleurant:

Oh! n'achève pas, tais-toi!

L'enceinte des roches se change en une vallée. Un troupeau de boeufs y
pâture l'herbe rase.

Le pasteur qui les conduit observe un nuage;--et jette dans l'air, d'une
voix aiguë, des paroles impératives.

HILARION

Comme il a besoin de pluie, il tâche, par des chants, de contraindre le
roi du ciel à ouvrir la nuée féconde.

ANTOINE

en riant:

Voilà un orgueil trop niais!

HILARION

Pourquoi fais-tu des exorcismes?

La vallée devient une mer de lait, immobile et sans bornes.

Au milieu flotte un long berceau, composé par les enroulements d'un
serpent dont toutes les têtes, s'inclinant à la fois, ombragent un dieu
endormi sur son corps.

Il est jeune, imberbe, plus beau qu'une fille et couvert de voiles
diaphanes. Les perles de sa tiare brillent doucement comme des lunes, un
chapelet d'étoiles fait plusieurs tours sur sa poitrine;--et une main
sous la tête, l'autre bras étendu, il repose, d'un air songeur
et enivré.

Une femme accroupie devant ses pieds attend qu'il se réveille.

HILARION

C'est la dualité primordiale des Brakhmanes,--l'Absolu ne s'exprimant
par aucune forme.

Sur le nombril du Dieu une tige de lotus a poussé; et, dans son calice,
paraît un autre Dieu à trois visages.

ANTOINE

Tiens, quelle invention!

HILARION

Père, Fils et Saint-Esprit ne font de même qu'une seule personne!

Les trois têtes s'écartent, et trois grands Dieux paraissent.

Le premier, qui est rose, mord le bout de son orteil.

Le second, qui est bleu, agite quatre bras.

Le troisième, qui est vert, porte un collier de crânes humains.

En face d'eux, immédiatement surgissent trois Déesses, l'une enveloppée
d'un réseau, l'autre offrant une coupe, la dernière brandissant un arc.

Et ces Dieux, ces Déesses se décuplent, se multiplient. Sur leurs
épaules poussent des bras, au bout de leurs bras des mains tenant des
étendards, des haches, des boucliers, des épées, des parasols et des
tambours. Des fontaines jaillissent de leurs têtes, des herbes
descendent de leurs narines.

A cheval sur des oiseaux, bercés dans des palanquins, trônant sur des
sièges d'or, debout dans des niches d'ivoire, ils songent, voyagent,
commandent, boivent du vin, respirent des fleurs. Des danseuses
tournoient, des géants poursuivent des monstres; à l'entrée des grottes
des solitaires méditent. On ne distingue pas les prunelles des étoiles,
les nuages des banderoles; des paons s'abreuvent à des ruisseaux de
poudre d'or, la broderie des pavillons se mêle aux taches des léopards,
des rayons colorés s'entre-croisent sur l'air bleu, avec des flèches qui
volent et des encensoirs qu'on balance.

Et tout cela se développe comme une haute frise--appuyant sa base sur
les rochers, et montant jusque dans le ciel.

ANTOINE

ébloui:

Quelle quantité! que veulent-ils?

HILARION

Celui qui gratte son abdomen avec sa trompe d'éléphant, c'est le Dieu
solaire, l'inspirateur de la sagesse.

Cet autre, dont les six têtes portent des tours et les quatorze bras des
javelots, c'est le prince des armées, le Feu-dévorateur.

Le vieillard chevauchant un crocodile va laver sur le rivage les âmes
des morts. Elles seront tourmentées par cette femme noire aux dents
pourries, dominatrice des enfers.

Le chariot tiré par des cavales rouges, que conduit un cocher qui n'a
pas de jambes, promène en plein azur le maître du soleil. Le Dieu-lune
l'accompagne, dans une litière attelée de trois gazelles.

A genoux sur le dos d'un perroquet, la déesse de la Beauté présente à
l'Amour, son fils, sa mamelle ronde. La voici plus loin, qui saute de
joie dans les prairies. Regarde! regarde! Coiffée d'une mitre
éblouissante, elle court sur les blés, sur les flots, monte dans l'air,
s'étale partout!

Entre ces Dieux siègent les Génies des vents, des planètes, des mois,
des jours, cent mille autres! et leurs aspects sont multiples, leurs
transformations rapides. En voilà un qui de poisson devient tortue; il
prend la hure d'un sanglier, la taille d'un nain.

ANTOINE

Pour quoi faire?

HILARION

Pour rétablir l'équilibre, pour combattre le mal. Mais la vie s'épuise,
les formes s'usent; et il leur faut progresser dans les métamorphoses.

Tout à coup paraît

UN HOMME NU

assis au milieu du sable, les jambes croisées.

Un large halo vibre, suspendu derrière lui. Les petites boucles de ses
cheveux noirs, et à reflets d'azur, contournent symétriquement une
protubérance au haut de son crâne. Ses bras, très-longs, descendent
droits contre ses flancs. Ses deux mains, les paumes ouvertes, reposent
à plat sur ses cuisses. Le dessous de ses pieds offre l'image de deux
soleils; et il reste complètement immobile--en face d'Antoine et
d'Hilarion,--avec tous les Dieux à l'entour, échelonnés sur les roches
comme sur les gradins d'un cirque.

Ses lèvres s'entrouvrent; et d'une voix profonde:

Je suis le maître de la grande aumône, le secours des créatures, et aux
croyants comme aux profanes j'expose la loi.

Pour délivrer le monde, j'ai voulu naître parmi les hommes. Les Dieux
pleuraient quand je suis parti.

J'ai d'abord cherché une femme comme il convient: de race militaire,
épouse d'un roi, très-bonne, extrêmement belle, le nombril profond, le
corps ferme comme du diamant; et au temps de la pleine lune, sans
l'auxiliaire d'aucun mâle, je suis entré dans son ventre.

J'en suis sorti par le flanc droit. Des étoiles s'arrêtèrent.

HILARION

murmure entre ses dents:

«Et quand ils virent l'étoile s'arrêter, ils conçurent un grande joie!»

Antoine regarde plus attentivement

LE BUDDHA

qui reprend:

Du fond de l'Himalaya, un religieux centenaire accourut pour me voir.

HILARION

«Un homme appelé Siméon, qui ne devait pas mourir avant d'avoir vu le
Christ!»

LE BUDDHA

On m'a mené dans les écoles. J'en savais plus que les docteurs.

HILARION

« ...Au milieu des docteurs; et tous ceux qui l'entendaient étaient
ravis de sa sagesse.»

Antoine fait signe à Hilarion de se taire.

LE BUDDHA

Continuellement, j'étais à méditer dans les jardins. Les ombres des
arbres tournaient; mais l'ombre de celui qui m'abritait ne tournait pas.

Aucun ne pouvait m'égaler dans la connaissance des écritures,
l'énumération des atomes, la conduite des éléphants, les ouvrages de
cire, l'astronomie, la poésie, le pugilat, tous les exercices et
tous les arts!

Pour me conformer à l'usage, j'ai pris une épouse;--et je passais les
jours dans mon palais de roi, vêtu de perles, sous la pluie des parfums,
éventé par les chasse-mouches de trente-trois mille femmes, regardant
mes peuples du haut de mes terrasses, ornées de clochettes
retentissantes.

Mais la vue des misères du monde me détournait des plaisirs. J'ai fui.

J'ai mendié sur les routes, couvert de haillons ramassés dans les
sépulcres; et comme il y avait un ermite très-savant, j'ai voulu devenir
son esclave; je gardais sa porte, je lavais ses pieds.

Toute sensation fut anéantie, toute joie, toute langueur.

Puis, concentrant ma pensée dans une méditation plus large, je connus
l'essence des choses, l'illusion des formes.

J'ai vidé promptement la science des Brahkmanes. Ils sont rongés de
convoitises sous leurs apparences austères, se frottent d'ordures,
couchent sur des épines, croyant arriver au bonheur par la voie de
la mort!

HILARION

«Pharisiens, hypocrites, sépulcres blanchis, race de vipères!»

LE BUDDHA

Moi aussi, j'ai fait des choses étonnantes--ne mangeant par jour qu'un
seul grain de riz, et les grains de riz dans ce temps-là n'étaient pas
plus gros qu'à présent;--mes poils tombèrent, mon corps devint noir; mes
yeux rentrés dans les orbites semblaient des étoiles aperçues au fond
d'un puits.

Pendant six ans, je me suis tenu immobile, exposé aux mouches, aux lions
et aux serpents; et les grands soleils, les grandes ondées, la neige, la
foudre, la grêle et la tempête, je recevais tout cela, sans m'abriter
même avec la main.

Les voyageurs qui passaient, me croyant mort, me jetaient de loin des
mottes de terre!

La tentation du Diable me manquait.

Je l'ai appelé.

Ses fils sont venus,--hideux, couverts d'écaillés, nauséabonds comme des
charniers, hurlant, sifflant, beuglant, entre-choquant des armures et
des os de mort. Quelques-uns crachent des flammes par les naseaux,
quelques-uns font des ténèbres avec leurs ailes, quelques-uns portent
des chapelets de doigts coupés, quelques-uns boivent du venin de serpent
dans le creux de leurs mains; ils ont des têtes de porc, de rhinocéros
ou de crapaud, toutes sortes de figures inspirant le dégoût ou
la terreur.

ANTOINE

à part:

J'ai enduré cela, autrefois!

LE BUDDHA

Puis il m'envoya ses filles--belles, bien fardées, avec des ceintures
d'or, les dents blanches comme le jasmin, les cuisses rondes comme la
trompe de l'éléphant. Quelques-unes étendent les bras en bâillant, pour
montrer les fossettes de leurs coudes; quelques-unes clignent les yeux,
quelques-unes se mettent à rire, quelques-unes entr'ouvrent leurs
vêtements. Il y a des vierges rougissantes, des matrones pleines
d'orgueil, des reines avec une grande suite de bagages et d'esclaves.

ANTOINE

à part:

Ah! lui aussi?

LE BUDDHA

Ayant vaincu le démon, j'ai passé douze ans à me nourrir exclusivement
de parfums;--et comme j'avais acquis les cinq vertus, les cinq facultés,
les dix forces, les dix-huit substances, et pénétré dans les quatre
sphères du monde invisible, l'Intelligence fut à moi! Je devins
le Buddha!

Tous les Dieux s'inclinent; ceux qui ont plusieurs têtes les baissent à
la fois.

Il lève dans l'air sa haute main et reprend:

En vue de la délivrance des êtres, j'ai fait des centaines de mille de
sacrifices! J'ai donné aux pauvres des robes de soie, des lits, des
chars, des maisons, des tas d'or et des diamants. J'ai donné mes mains
aux manchots, mes jambes aux boiteux, mes prunelles aux aveugles; j'ai
coupé ma tête pour les décapités. Au temps que j'étais roi, j'ai
distribué des provinces; au temps que j'étais brahkmane, je n'ai méprisé
personne. Quand j'étais un solitaire, j'ai dit des paroles tendres au
voleur qui m'égorgea. Quand j'étais un tigre, je me suis laissé
mourir de faim.

Et dans cette dernière existence, ayant prêché la loi, je n'ai plus rien
à faire. La grande période est accomplie! Les hommes, les animaux, les
Dieux, les bambous, les océans, les montagnes, les grains de sable des
Ganges avec les myriades de myriades d'étoiles, tout va mourir;--et,
jusqu'à des naissances nouvelles, une flamme dansera sur les ruines des
mondes détruits!

Alors un vertige prend les Dieux. Ils chancellent, tombent en
convulsions, et vomissent leurs existences. Leurs couronnes éclatent,
leurs étendards s'envolent. Ils arrachent leurs attributs, leurs sexes,
lancent par dessus l'épaule les coupes où ils buvaient l'immortalité,
s'étranglent avec leurs serpents, s'évanouissent en fumée;--et quand
tout a disparu ...

HILARION

lentement:

Tu viens de voir la croyance de plusieurs centaines de millions
d'hommes!

Antoine est par terre, la figure dans ses mains. Debout près de lui, et
tournant le dos à la croix, Hilarion le regarde.

Un assez long temps s'écoule.

Ensuite, paraît un être singulier, ayant une tête d'homme sur un corps
de poisson. Il s'avance droit dans l'air, en battant le sable de sa
queue;--et cette figure de patriarche avec de petits bras fait
rire Antoine.

OANNÈS

d'une voix plaintive:

Respecte-moi! Je suis le contemporain des origines.

J'ai habité le monde informe où sommeillaient des bêtes hermaphrodites,
sous le poids d'une atmosphère opaque, dans la profondeur des ondes
ténébreuses,--quand les doigts, les nageoires et les ailes étaient
confondus, et que des yeux sans tête flottaient comme des mollusques,
parmi des taureaux à face humaine et des serpents à pattes de chien.

Sur l'ensemble de ces êtres, Omorôca, pliée comme un cerceau, étendait
son corps de femme. Mais Bélus la coupa net en deux moitiés, fit la
terre avec l'une, le ciel avec l'autre; et les deux mondes pareils se
contemplent mutuellement.

Moi, la première conscience du Chaos, j'ai surgi de l'abîme pour durcir
la matière, pour régler les formes; et j'ai appris aux humains la pêche,
les semailles, l'écriture et l'histoire des Dieux.

Depuis lors, je vis dans les étangs qui restent du Déluge. Mais le
désert s'agrandit autour d'eux, le vent y jette du sable, le soleil les
dévore;--et je meurs sur ma couche de limon, en regardant les étoiles à
travers l'eau. J'y retourne.

Il saute, et disparaît dans le Nil.

HILARION

C'est un ancien Dieu des Chaldéens!

ANTOINE

ironiquement:

Qu'étaient donc ceux de Babylone?

HILARION

Tu peux les voir!

Et ils se trouvent sur la plate-forme d'une tour quadrangulaire dominant
six autres tours qui, plus étroites à mesure qu'elles s'élèvent, forment
une monstrueuse pyramide. On distingue en bas une grande masse
noire,--la ville sans doute,--étalée dans les plaines. L'air est froid,
le ciel d'un bleu sombre; des étoiles en quantité palpitent.

Au milieu de la plate-forme, se dresse une colonne de pierre blanche.
Des prêtres en robes de lin passent et reviennent tout autour, de
manière à décrire par leurs évolutions un cercle en mouvement; et, la
tête levée, ils contemplent les astres.

HILARION

en désigne plusieurs à saint Antoine.

Il y en a trente principaux. Quinze regardent le dessus de la terre,
quinze le dessous. A des intervalles réguliers, un d'eux s'élance des
régions supérieures vers celles d'en bas, tandis qu'un autre abandonne
les inférieures pour monter vers les sublimes.

Des sept planètes, deux sont bienfaisantes, deux mauvaises, trois
ambiguës; tout dépend, dans le monde, de ces feux éternels. D'après leur
position et leur mouvement on peut tirer des présages;--et tu foules
l'endroit le plus respectable de la terre. Pythagore et Zoroastre s'y
sont rencontrés. Voilà douze mille ans que ces hommes observent le ciel,
pour mieux connaître les Dieux.

ANTOINE

Les astres ne sont pas Dieux.

HILARION

Oui! disent-ils; car les choses passent autour de nous; le ciel, comme
l'éternité, reste immuable!

ANTOINE

Il a un maître, pourtant.

HILARION

montrant la colonne:

Celui-là, Bélus, le premier rayon, le Soleil, le Mâle!--L'Autre, qu'il
féconde, est sous lui!

Antoine aperçoit un jardin, éclairé par des lampes.

Il est au milieu de la foule, dans une avenue de cyprès. A droite et à
gauche, des petits chemins conduisent vers des cabanes établies dans un
bois de grenadiers, que défendent des treillages de roseaux.

Les hommes, pour la plupart, ont des bonnets pointus avec des robes
chamarrées comme le plumage des paons. Il y a des gens du nord vêtus de
peaux d'ours, des nomades en manteau de laine brune, de pâles Gangarides
à longues boucles d'oreilles; et les rangs comme les nations paraissent
confondus, car des matelots et des tailleurs de pierres coudoient des
princes portant des tiares d'escarboucles avec de hautes cannes à pomme
ciselée. Tous marchent en dilutant les narines, recueillis dans le
même désir.

De temps à autre, ils se dérangent pour donner passage à un long chariot
couvert, traîné par des boeufs; ou bien c'est un âne, secouant sur son
dos une femme empaquetée de voiles, et qui disparaît aussi vers
les cabanes.

Antoine a peur; il voudrait revenir en arrière. Cependant une curiosité
inexprimable l'entraîne.

Au pied des cyprès, des femmes sont accroupies en ligne sur des peaux de
cerf, toutes ayant pour diadème une tresse de cordes. Quelques-unes,
magnifiquement habillées, appellent à haute voix les passants. De plus
timides cachent leur figure sous leur bras, tandis que par derrière, une
matrone, leur mère sans doute, les exhorte. D'autres, la tête enveloppée
d'un châle noir et le corps entièrement nu, semblent de loin des statues
de chair. Dès qu'un homme leur a jeté de l'argent sur les genoux, elles
se lèvent.

Et on entend des baisers sous les feuillages,--quelquefois un grand cri
aigu.

HILARION

Ce sont les vierges de Babylone qui se prostituent à la Déesse.

ANTOINE

Quelle déesse?

HILARION

La voilà!

Et il lui fait voir, tout au fond de l'avenue, sur le seuil d'une grotte
illuminée, un bloc de pierre représentant l'organe sexuel d'une femme.

ANTOINE

Ignominie! quelle abomination de donner un sexe à Dieu!

HILARION

Tu l'imagines bien comme une personne vivante!

Antoine se retrouve dans les ténèbres.

Il aperçoit, en l'air, un cercle lumineux, posé sur des ailes
horizontales.

Cette espèce d'anneau entoure, comme une ceinture trop lâche, la taille
d'un petit homme coiffé d'une mitre, portant une couronne à sa main, et
tout la partie inférieure du corps disparaît sous de grandes plumes
étalées en jupon.

C'est

ORMUZ

le dieu des Perses.

Il voltige en criant:

J'ai peur! J'entrevois sa gueule.

Je t'avais vaincu, Ahriman! Mais tu recommences!

D'abord, te révoltant contre moi, tu as fait périr l'aîné des créatures
Kaiomortz, l'homme-Taureau. Puis tu as séduit le premier couple humain,
Meschia et Meschiané; et tu as répandu les ténèbres dans les coeurs, tu
as poussé vers le ciel tes bataillons.

J'avais les miens, le peuple des étoiles; et je contemplais au-dessous
de mon trône tous les astres échelonnés.

Mithra, mon fils, habitait un lieu inaccessible. Il y recevait les âmes,
les en faisait sortir, et se levait chaque matin pour épandre
sa richesse.

La splendeur du firmament était reflétée par la terre. Le feu brillait
sur les montagnes,--image de l'autre feu dont j'avais créé tous les
êtres. Pour le garantir des souillures, on ne brûlait pas les morts. Le
bec des oiseaux les emportait vers le ciel.

J'avais réglé les pâturages, les labours, le bois du sacrifice, la forme
des coupes, les paroles qu'il faut dire dans l'insomnie;--et mes prêtres
étaient continuellement en prières, afin que l'hommage eût l'éternité du
Dieu. On se purifiait avec de l'eau, on offrait des pains sur les
autels, on confessait à haute voix ses crimes.

Homa se donnait à boire aux hommes, pour leur communiquer sa force.

Pendant que les génies du ciel combattaient les démons, les enfants
d'Iran poursuivaient les serpents. Le Roi, qu'une cour innombrable
servait à genoux, figurait ma personne, portait ma coiffure. Ses jardins
avaient la magnificence d'une terre céleste; et son tombeau le
représentait égorgeant un monstre,--emblème du Bien qui extermine
le Mal.

Car je devais un jour, grâce au temps sans bornes, vaincre
définitivement Ahriman.

Mais l'intervalle entre nous deux disparaît; la nuit monte! A moi, les
Amschaspands, les Izeds, les Ferouers! Au secours Mithra! prends ton
épée! Caosyac, qui doit revenir, pour la délivrance universelle,
défends-moi! Comment?... Personne!

Ah! je meurs! Abriman, tu es le maître!

Hilarion, derrière Antoine, retient un cri de joie--et Ormuz plonge dans
les ténèbres.

Alors paraît

LA GRANDE DIANE D'ÉPHÈSE

noire avec des yeux d'émail, les coudes aux flancs, les avant-bras
écartés, les mains ouvertes.

Des lions rampent sur ses épaules; des fruits, des fleurs et des étoiles
s'entre-croisent sur sa poitrine; plus bas se développent trois rangées
de mamelles; et depuis le ventre jusqu'aux pieds, elle est prise dans
une gaine étroite d'où s'élancent à mi-corps des taureaux, des cerfs,
des griffons et des abeilles.--On l'aperçoit à la blanche lueur que fait
un disque d'argent, rond comme la pleine lune, posé derrière sa tête.

Où est mon temple?

Où sont mes amazones?

Qu'ai-je donc ... moi l'incorruptible, voilà qu'une défaillance me
prend!

Ses fleurs se fanent. Ses fruits trop mûrs se détachent. Les lions, les
taureaux penchent leur cou; les cerfs bavent épuisés; les abeilles, en
bourdonnant, meurent par terre.

Elle presse, l'une après l'autre, ses mamelles. Toutes sont vides! Mais
sous un effort désespéré sa gaine éclate. Elle la saisit par le bas,
comme le pan d'une robe, y jette ses animaux, ses floraisons,--puis
rentre dans l'obscurité.

Et au loin, des voix murmurent, grondent, rugissent, brament et
beuglent. L'épaisseur de la nuit est augmentée par des haleines. Les
gouttes d'une pluie chaude tombent.

ANTOINE

Comme c'est bon, le parfum des palmiers, le frémissement des feuilles
vertes, la transparence des sources! Je voudrais me coucher tout à plat
sur la terre pour la sentir contre mon coeur; et ma vie se retremperait
dans sa jeunesse éternelle!

Il entend un bruit de castagnettes et de cymbales;--et, au milieu d'une
foule rustique, des hommes, vêtus de tuniques blanches à bandes rouges,
amènent un âne, enharnaché richement, la queue ornée de rubans, les
sabots peints.

Une boîte, couverte d'une housse en toile jaune, ballotte sur son dos
entre deux corbeilles; l'une reçoit les offrandes qu'on y place: oeufs,
raisins, poires et fromages, volailles, petites monnaies; et la seconde
est pleine de roses, que les conducteurs de l'âne effeuillent devant
lui, tout en marchant.

Ils ont des pendants d'oreilles, de grands manteaux, les cheveux nattés,
les joues fardées; une couronne d'olivier se ferme sur leur front par un
médaillon à figurine; des poignards sont passés dans leur ceinture; et
ils secouent des fouets à manche d'ébène, ayant trois lanières garnies
d'osselets.

Les derniers du cortège posent sur le sol, droit comme un candélabre, un
grand pin qui brûle par le sommet, et dont les rameaux les plus bas
ombragent un petit mouton.

L'âne s'est arrêté. On retire la housse. Il y a, en dessous, une seconde
enveloppe de feutre noir. Alors, un des hommes à tunique blanche se met
à danser, en jouant des crotales; un autre à genoux devant la boîte bat
du tambourin, et

LE PLUS VIEUX DE LA TROUPE

commence:

Voici la Bonne-Déesse, l'idéenne des montagnes, la grande-mère de Syrie!
Approchez, braves gens!

Elle procure la joie, guérit les malades, envoie des héritages, et
satisfait les amoureux.

C'est nous qui la promenons dans les campagnes par beau et mauvais
temps.

Souvent nous couchons en plein air, et nous n'avons pas tous les jours
de table bien servie. Les voleurs habitent les bois. Les bêtes
s'élancent de leurs cavernes. Des chemins glissants bordent les
précipices. La voilà! la voilà!

Ils enlèvent la couverture; et on voit une boîte, incrustée de petits
cailloux.

Plus haute que les cèdres, elle plane dans l'éther bleu. Plus vaste que
le vent elle entoure le monde. Sa respiration s'exhale par les naseaux
des tigres; sa voix gronde sous les volcans, sa colère est la tempête;
la pâleur de sa figure a blanchi la lune.

Elle mûrit les moissons, elle gonfle les écorces, elle fait pousser la
barbe. Donnez-lui quelque chose, car elle déteste les avares!

La boîte s'entr'ouvre; et on distingue, sous un pavillon de soie bleue,
une petite image de Cybèle--étincelante de paillettes, couronnée de
tours et assise dans un char de pierre rouge, traîné par deux lions la
patte levée.

La foule se pousse pour voir.

L'ARCHI-GALLE

continue:

Elle aime le retentissement des tympanons, le trépignement des pieds, le
hurlement des loups, les montagnes sonores et les gorges profondes, la
fleur de l'amandier, la grenade et les figues vertes, la danse qui
tourne, les flûtes qui ronflent, la sève sucrée, la larme salée,--du
sang! A toi! à toi, Mère des montagnes!

Ils se flagellent avec leurs fouets, et les coups résonnent sur leur
poitrine; la peau des tambourins vibre à éclater. Ils prennent leurs
couteaux, se tailladent les bras.

Elle est triste; soyons tristes! C'est pour lui plaire qu'il faut
souffrir! Par là, vos péchés vous seront remis. Le sang lave tout;
jetez-en les gouttes, comme des fleurs! Elle demande celui d'un
autre--d'un pur!

L'archi-galle lève son couteau sur le mouton.

ANTOINE

pris d'horreur:

N'égorgez pas l'agneau!

Un flot de pourpre jaillit.

Le prêtre en asperge la foule; et tous,--y compris Antoine et
Hilarion,--rangés autour de l'arbre qui brûle, observent en silence les
dernières palpitations de la victime.

Du milieu des prêtres sort Une Femme,--exactement pareille à l'image
enfermée dans la petite boite.

Elle s'arrête, en apercevant Un Jeune Homme coiffé d'un bonnet phrygien.

Ses cuisses sont revêtues d'un pantalon étroit, ouvert çà et là par des
losanges réguliers que ferment des noeuds de couleur. Il s'appuie du
coude contre une des branches de l'arbre, en tenant une flûte à la main,
dans une pose langoureuse.

CYBÈLE

lui entourant la taille de ses deux bras:

Pour te rejoindre, j'ai parcouru toutes les régions--et la famine
ravageait les campagnes. Tu m'as trompée! N'importe, je t'aime!
Réchauffe mon corps! unissons-nous!

ATYS

Le printemps ne reviendra plus, ô Mère éternelle! Malgré mon amour, il
ne m'est pas possible de pénétrer ton essence. Je voudrais me couvrir
d'une robe peinte, comme la tienne. J'envie tes seins gonflés de lait,
la longueur de tes cheveux, tes vastes flancs d'où sortent les êtres.
Que ne suis-je toi! que ne suis-je femme!--Non, jamais! va-t'en! Ma
virilité me fait horreur!

Avec une pierre tranchante il s'émascule, puis se met à courir furieux,
en levant dans l'air son membre coupé.

Les prêtres font comme le dieu, les fidèles comme les prêtres. Hommes et
femmes échangent leurs vêtements, s'embrassent;--et ce tourbillon de
chairs ensanglantées s'éloigne, tandis que les voix, durant toujours,
deviennent plus criardes et stridentes comme celles qu'on entend aux
funérailles.

Un grand catafalque tendu de pourpre, porte à son sommet un lit d'ébène,
qu'entourent des flambeaux et des corbeilles en filigranes d'argent, où
verdoient des laitues, des mauves et du fenouil. Sur les gradins, du
haut en bas, des femmes sont assises, toutes habillées de noir, la
ceinture défaite, les pieds nus, en tenant d'un air mélancolique de gros
bouquets de fleurs.

Par terre, aux coins de l'estrade, des urnes en albâtre pleines de
myrrhe fument, lentement.

On distingue sur le lit le cadavre d'un homme. Du sang coule de sa
cuisse. Il laisse pendre son bras;--et un chien, qui hurle, lèche
ses ongles.

La ligne des flambeaux trop pressés empêche de voir sa figure; et
Antoine est saisi par une angoisse. Il a peur de reconnaître quelqu'un.

Les sanglots des femmes s'arrêtent; et après un intervalle de silence,

TOUTES

à la fois psalmodient:

Beau! beau! il est beau! Assez dormi, lève la tête! Debout!

Respire nos bouquets! ce sont des narcisses et des anémones, cueillis
dans tes jardins pour te plaire. Ranime-toi, tu nous fais peur!

Parle! Que te faut-il? Veux-tu boire du vin? veux-tu coucher dans nos
lits? veux-tu manger des pains de miel qui ont la forme de
petits oiseaux?

Pressons ses hanches, baisons sa poitrine! Tiens! tiens! les sens-tu nos
doigts chargés de bagues qui courent sur ton corps, et nos lèvres qui
cherchent ta bouche, et nos cheveux qui balayent tes cuisses, Dieu pâmé,
sourd à nos prières!

Elles lancent des cris, en se déchirant le visage avec les ongles, puis
se taisent;--et on entend toujours les hurlements du chien.

Hélas! hélas! Le sang noir coule sur sa chair neigeuse! Voilà ses genoux
qui se tordent; ses côtes s'enfoncent. Les fleurs de son visage ont
mouillé la pourpre. Il est mort! Pleurons! Désolons-nous!

Elles viennent, toutes à la file, déposer entre les flambeaux leurs
longues chevelures, pareilles de loin à des serpents noirs ou
blonds;--et le catafalque s'abaisse doucement jusqu'au niveau d'une
grotte, un sépulcre ténébreux qui bâille par derrière.

Alors

UNE FEMME

s'incline sur le cadavre.

Ses cheveux, qu'elle n'a pas coupés, l'enveloppent de la tête aux
talons. Elle verse tant de larmes que sa douleur ne doit pas être comme
celle des autres, mais plus qu'humaine, infinie.

Antoine songe à la mère de Jésus.

Elle dit:

Tu t'échappais de l'Orient; et tu me prenais dans tes bras toute
frémissante de rosée, ô Soleil! Des colombes voletaient sur l'azur de
ton manteau, nos baisers faisaient des brises dans les feuillages; et je
m'abandonnais à ton amour, en jouissant du plaisir de ma faiblesse.

Hélas! hélas! Pourquoi allais-tu courir sur les montagnes?

A l'équinoxe d'automne un sanglier t'a blessé!

Tu es mort; et les fontaines pleurent, les arbres se penchent. Le vent
d'hiver siffle dans les broussailles nues.

Mes yeux vont se clore, puisque les ténèbres te couvrent. Maintenant, tu
habites l'autre côté du monde, près de ma rivale plus puissante.

O Perséphone, tout ce qui est beau descend vers toi, et n'en revient
plus!

Pendant qu'elle parlait, ses compagnes ont pris le mort pour le
descendre au sépulcre. Il leur reste dans les mains. Ce n'était qu'un
cadavre de cire.

Antoine en éprouve comme un soulagement.

Tout s'évanouit;--et la cabane, les rochers, la croix sont reparus.

Cependant il distingue de l'autre côté du Nil, Une Femme--debout au
milieu du désert.

Elle garde dans sa main le bas d'un long voile noir qui lui cache la
figure, tout en portant sur le bras gauche un petit enfant qu'elle
allaite. A son côté, un grand singé est accroupi sur le sable.

Elle lève la tête vers le ciel,--et malgré la distance on entend sa
voix.

ISIS

O Neith, commencement des choses! Ammon, seigneur de l'éternité, Ptha,
démiurge, Thoth son intelligence, dieux de l'Amenthi, triades
particulières des Nomes, éperviers dans l'azur, sphinx au bord des
temples, ibis debout entre les cornes des boeufs, planètes,
constellations, rivages, murmures du vent, reflets de la lumière,
apprenez-moi où se trouve Osiris!

Je l'ai cherché par tous les canaux et tous les lacs,--plus loin encore,
jusqu'à Byblos la phénicienne. Anubis, les oreilles droites, bondissait
autour de moi, jappant, et fouillant de son museau les touffes des
tamarins. Merci, bon Cynocéphale, merci!

Elle donne au singe, amicalement, deux ou trois petites claques sur la
tête.

Le hideux Typhon au poil roux l'avait tué, mis en pièces! Nous avons
retrouvé tous ses membres. Mais je n'ai pas celui qui me
rendait féconde!

Elle pousse des lamentations aiguës.

ANTOINE

est pris de foreur. Il lui jette des cailloux, en l'injuriant.

Impudique! va-t'en, va-t'en!

HILARION

Respecte-la! C'était la religion de tes aïeux! tu as porté ses amulettes
dans ton berceau.

ISIS

Autrefois, quand revenait l'été, l'inondation chassait vers le désert les
bêtes impures. Les digues s'ouvraient, les barques s'entre-choquaient, la
terre haletante buvait le fleuve avec ivresse. Dieu à cornes de taureau
tu t'étalais sur ma poitrine--et on entendait le mugissement de la vache
éternelle!

Les semailles, les récoltes, le battage des grains et les vendanges se
succédaient régulièrement, d'après l'alternance des saisons. Dans les
nuits toujours pures, de larges étoiles rayonnaient. Les jours étaient
baignés d'une invariable splendeur. On voyait, comme un couple royal, le
Soleil et la Lune à chaque côté de l'horizon.

Nous trônions tous les deux dans un monde plus sublime,
monarques-jumeaux, époux dès le sein de l'éternité,--lui, tenant un
sceptre à tête de concoupha, moi un sceptre à fleur de lotus, debout
l'un et l'autre, les mains jointes;--et les écroulements d'empire ne
changeaient pas notre attitude.

L'Égypte s'étalait sous nous, monumentale et sérieuse, longue comme le
corridor d'un temple, avec des obélisques à droite, des pyramides à
gauche, son labyrinthe au milieu,--et partout des avenues de monstres,
des forêts de colonnes, de lourds pylônes flanquant des portes qui ont à
leur sommet le globe de la terre entre deux ailes.

Les animaux de son zodiaque se retrouvaient dans ses pâturages,
emplissaient de leurs formes et de leurs couleurs son écriture
mystérieuse. Divisée en douze régions comme l'année l'est en douze
mois,--chaque mois, chaque jour ayant son dieu,--elle reproduisait
l'ordre immuable du ciel; et l'homme en expirant ne perdait pas sa
figure; mais, saturé de parfums, devenu indestructible, il allait dormir
pendant trois mille ans dans une Égypte silencieuse.

Celle-là, plus grande que l'autre, s'étendait sous la terre.

On y descendait par des escaliers conduisant à des salles où étaient
reproduites les joies des bons, les tortures des méchants, tout ce qui a
lieu dans le troisième monde invisible. Rangés le long des murs, les
morts dans des cercueils peints attendaient leur tour; et l'âme exempte
des migrations continuait son assoupissement jusqu'au réveil d'une
autre vie.

Osiris, cependant, revenait me voir quelquefois. Son ombre m'a rendu
mère d'Harpocrate.

Elle contemple l'enfant.

C'est lui! Ce sont ses yeux; ce sont ses cheveux, tressés en cornes de
bélier! Tu recommenceras ses oeuvres. Nous refleurirons comme des lotus.
Je suis toujours la grande Isis! nul encore n'a soulevé mon voile! Mon
fruit est le soleil!

Soleil du printemps, des nuages obscurcissent ta face! L'haleine de
Typhon dévore les pyramides. J'ai vu, tout à l'heure, le sphinx
s'enfuir. Il galopait comme un chacal.

Je cherche mes prêtres,--mes prêtres en manteau de lin, avec de grandes
harpes, et qui portaient une nacelle mystique, ornée de patères
d'argent. Plus de fêtes sur les lacs! plus d'illuminations dans mon
delta! plus de coupes de lait à Philae! Apis, depuis longtemps, n'a
pas reparu.

Égypte! Égypte! tes grands Dieux immobiles ont les épaules blanchies par
la fiente des oiseaux, et le vent qui passe sur le désert roule la
cendre de tes morts!--Anubis, gardien des ombres, ne me quitte pas!

Le cynocéphale s'est évanoui.

Elle secoue son enfant.

Mais ... qu'as-tu?... tes mains sont froides, ta tête retombe!

Harpocrate vient de mourir.

Alors elle pousse dans l'air un cri tellement aigu, funèbre et
déchirant, qu'Antoine y répond par un autre cri, en ouvrant ses bras
pour la soutenir.

Elle n'est plus là. Il baisse la figure, écrasé de honte.

Tout ce qu'il vient de voir se confond dans son esprit. C'est comme
l'étourdissement d'un voyage, le malaise d'une ivresse. Il voudrait
haïr, et cependant une pitié vague amollit sou coeur. Il se met à
pleurer abondamment.

HILARION

Qui donc le rend triste?

ANTOINE

après avoir cherché en lui-même, longtemps:

Je pense à toutes les âmes perdues par ces faux Dieux!

HILARION

Ne trouves-tu pas qu'ils ont ... quelquefois ... comme des ressemblances
avec le vrai?

ANTOINE

C'est une ruse du Diable pour séduire mieux les fidèles. Il attaque les
forts par le moyen de l'esprit, les autres avec la chair.

HILARION

Mais la luxure, dans ses fureurs, a le désintéressement de la pénitence.
L'amour frénétique du corps en accélère la destruction,--et proclame par
sa faiblesse l'étendue de l'impossible.

ANTOINE

Qu'est-ce que cela me fait à moi! Mon coeur se soulève de dégoût devant
ces Dieux bestiaux, occupés toujours de carnages et d'incestes!

HILARION

Rappelle-toi dans l'Écriture toutes les choses qui te scandalisent,
parce que tu ne sais pas les comprendre. De même, ces Dieux, sous leurs
formes criminelles, peuvent contenir la vérité.

Il en reste à voir. Détourne-toi!

ANTOINE

Non! non! c'est un péril!

HILARION

Tu voulais tout à l'heure les connaître. Est-ce que ta foi vacillerait
sous des mensonges? Que crains-tu?

Les rochers en face d'Antoine sont devenus une montagne.

Une ligne de nuages la coupe à mi-hauteur; et au-dessus apparaît une
autre montagne, énorme, toute verte, que creusent inégalement des
vallons et portant au sommet, dans un bois de lauriers, un palais de
bronze à tuiles d'or avec des chapiteaux d'ivoire.

Au milieu du péristyle, sur un trône, JUPITER, colossal et le torse nu,
tient la victoire d'une main, la foudre dans l'autre; et son aigle,
entre ses jambes, dresse la tête.

JUNON, auprès de lui, roule ses gros yeux, surmontés d'un diadème d'où
s'échappe comme une vapeur un voile flottant au vent.

Par derrière, MINERVE, debout sur un piédestal, s'appuie contre sa
lance. La peau de la gorgone lui couvre la poitrine; et un péplos de lin
descend à plis réguliers jusqu'aux ongles de ses orteils. Ses yeux
glauques, qui brillent sous sa visière, regardent au loin,
attentivement.

A la droite du palais, le vieillard NEPTUNE chevauche un dauphin battant
de ses nageoires un grand azur qui est le ciel ou la mer, car la
perspective de l'Océan continue l'éther bleu; les deux éléments se
confondent.

De l'autre côté, PLUTON farouche, en manteau couleur de la nuit, avec
une tiare de diamants et un sceptre d'ébène, est au milieu d'une île
entourée par les circonvolutions du Styx;--et ce fleuve d'ombre va se
jeter dans les ténèbres, qui font sous la falaise un grand trou noir, un
abîme sans formes.

MARS, vêtu d'airain, brandit d'un air furieux son bouclier lame et son
épée.

HERCULE, plus bas, le contemple, appuyé sur sa massue.

APOLLON, la face rayonnante, conduit, le bras droit allongé, quatre
chevaux blancs qui galopent; et CÉRÈS, dans un chariot que traînent des
boeufs, s'avance vers lui une faucille à la main.

BACCHUS vient derrière elle, sur un char très-bas, mollement tiré par
des lynx. Gras, imberbe et des pampres au front, il passe en tenant un
cratère d'où déborde du vin. Silène, à ses côtés, chancelle sur un âne.
Pan aux oreilles pointues souffle dans la syrinx; les Mimallonéides
frappent des tambours, les Ménades jettent des fleurs, les Bacchantes
tournoient la tête en arrière, les cheveux répandus.

DIANE, la tunique retroussée, sort du bois avec ses nymphes.

Au fond d'une caverne, VULCAIN bat le fer entre les Cabires; çà et là
les vieux Fleuves, accoudés sur des pierres vertes, épanchent leurs
urnes; les Muses debout chantent dans les vallons.

Les Heures, de taille égale, se tiennent par la main; et MERCURE est
posé obliquement sur un arc-en-ciel, avec son caducée, ses talonnières
et son pétase.

Mais en haut de l'escalier des Dieux, parmi des nuages doux comme des
plumes et dont les volutes en tournant laissent tomber des roses,
VÉNUS-ANADYOMÈNE se regarde dans un miroir; ses prunelles glissent
langoureusement sous ses paupières un peu lourdes.

Elle a de grands cheveux blonds qui se déroulent sur ses épaules, les
seins petits, la taille mince, les hanches évasées comme le galbe des
lyres, les deux cuisses toutes rondes, des fossettes autour des genoux
et les pieds délicats; non loin de sa bouche un papillon voltige. La
splendeur de son corps fait autour d'elle un halo de nacre brillante; et
tout le reste de l'Olympe est baigné dans une aube vermeille, qui gagne
insensiblement les hauteurs du ciel bleu.

ANTOINE

Ah! ma poitrine se dilate. Une joie que je ne connaissais pas me descend
jusqu'au fond de l'âme! Comme c'est beau! comme c'est beau!

HILARION

Ils se penchaient du haut des nuages pour conduire les épées; on les
rencontrait au bord des chemins, on les possédait dans sa maison;--et
cette familiarité divinisait la vie.

Elle n'avait pour but que d'être libre et belle. Les vêtements larges
facilitaient la noblesse des attitudes. La voix de l'orateur, exercée
par la mer, battait à flots sonores les portiques de marbre. L'éphèbe,
frotté d'huile, luttait tout nu en plein soleil. L'action la plus
religieuse était d'exposer des formes pures.

Et ces hommes respectaient les épouses, les vieillards, les suppliants.
Derrière le temple d'Hercule, il y avait un autel à la Pitié.

On immolait des victimes avec des fleurs autour des doigts. Le souvenir
même se trouvait exempt de la pourriture des morts. Il n'en restait
qu'un peu de cendres. L'âme, mêlée à l'éther sans bornes, était partie
vers les Dieux!

Se penchant à l'oreille d'Antoine:

Et ils vivent toujours! L'empereur Constantin adore Apollon. Tu
retrouveras la Trinité dans les mystères de Samothrace, le baptême chez
Isis, la rédemption chez Mithra, le martyr d'un Dieu aux fêtes de
Bacchus. Proserpine est la Vierge!... Aristée, Jésus!

ANTOINE

reste les yeux baissés; puis tout à coup il répète le symbole de
Jérusalem,--comme il s'en souvient,--en poussant à chaque phrase un
long soupir:

Je crois en un seul Dieu, le Père,--et en un seul Seigneur,
Jésus-Christ,--fils premier-né de Dieu,--qui s'est incarné et fait
homme,--qui a été crucifié--et enseveli,--qui est monté au ciel,--qui
viendra pour juger les vivants et les morts--dont le royaume n'aura pas
de fin;--et à un seul Saint-Esprit,--et à un seul baptême de
repentance,--et à une seule sainte Église catholique,--et à la
résurrection de la chair,--et à la vie éternelle!

Aussitôt la crois grandit, et perçant les nuages elle projette une ombre
sur le ciel des Dieux.

Tous pâlissent. L'Olympe a remué.

Antoine distingue contre sa base, à demi perdus dans les cavernes, ou
soutenant les pierres de leurs épaules, de vastes corps enchaînés. Ce
sont les Titans, les Géants, les Hécatonchires, les Cyclopes.

UNE VOIX

s'élève, indistincte et formidable,--comme la rameur des flots, comme le
bruit des bois sous la tempête, comme le mugissement du vent dans les
précipices:

Nous savions cela, nous autres! Les Dieux doivent finir. Uranus fut
mutilé par Saturne, Saturne par Jupiter. Il sera lui-même anéanti.
Chacun son tour; c'est le destin!

et, peu à peu, ils s'enfoncent dans la montagne, disparaissent.

Cependant les tuiles du palais d'or s'envolent.

JUPITER

est descendu de son trône. Le tonnerre, à ses pieds, fume comme un tison
près de s'éteindre;--et l'aigle, allongeant le cou, ramasse avec son bec
ses plumes qui tombent.

Je ne suis donc plus le maître des choses, très-bon, très-grand, dieu
des phratries et des peuples grecs, aïeul de tous les rois, Agamemnon
du ciel!

Aigle des apothéoses, quel souffle de l'Erèbe t'a repoussé jusqu'à moi?
ou, t'envolant du champ de Mars, m'apportes-tu l'âme du dernier des
empereurs?

Je ne veux plus de celles des hommes! Que la Terre les garde, et qu'ils
s'agitent au niveau de sa bassesse. Ils ont maintenant des coeurs
d'esclaves, oublient les injures, les ancêtres, le serment; et partout
triomphent la sottise des foules, la médiocrité de l'individu, la hideur
des races!

Sa respiration lui soulève les côtes à les briser, et il tord ses
poings. Hébé en pleurs lui présente une coupe. Il la saisit.

Non! non! Tant qu'il y aura, n'importe où, une tête enfermant la pensée,
qui haïsse le désordre et conçoive la Loi, l'esprit de Jupiter vivra!

Mais la coupe est vide.

Il la penche lentement sur l'ongle de son doigt.

Plus une goutte! Quand l'ambroisie défaille, les Immortels s'en vont!

Elle glisse de ses mains; et il s'appuie contre une colonne, se sentant
mourir.

JUNON

Il ne fallait pas avoir tant d'amours! Aigle, taureau, cygne, pluie
d'or, nuage et flamme, tu as pris toutes les formes, égaré ta lumière
dans tous les éléments, perdu tes cheveux sur tous les lits! Le divorce
est irrévocable cette fois,--et notre domination, notre
existence dissoute!

Elle s'éloigne dans l'air.

MINERVE

n'a plus sa lance; et des corbeaux, qui nichaient dans les sculptures de
la frise, tournent autour d'elle, mordent son casque.

Laissez-moi voir si mes vaisseaux, fendant la mer brillante, sont
revenus dans mes trois ports, pourquoi les campagnes se trouvent
désertes, et ce que font maintenant les filles d'Athènes.

Au mois d'Hécatombéon, mon peuple entier se portait vers moi, conduit
par ses magistrats et par ses prêtres. Puis s'avançaient en robes
blanches avec des chitons d'or, les longues files des vierges tenant des
coupes, des corbeilles, des parasols; puis, les trois cents boeufs du
sacrifice, des vieillards agitant des rameaux verts, des soldats
entrechoquant leurs armures, des éphèbes chantant des hymnes, des
joueurs de flûte, des joueurs de lyre, des rhapsodes, des
danseuses;--enfin, au mât d'une trirème marchant sur des roues, mon
grand voile brodé par des vierges, qu'on avait nourries pendant un an
d'une façon particulière; et quand il s'était montré dans toutes les
rues, toutes les places et devant tous les temples, au milieu du cortège
psalmodiant toujours, il montait pas à pas la colline de l'Acropole,
frôlait les Propylées, et entrait au Parthénon.

Mais un trouble me saisit, moi, l'industrieuse! Comment, comment, pas
une idée! Voilà que je tremble plus qu'une femme.

Elle aperçoit une ruine derrière elle, pousse un cri, et frappée au
front, tombe par terre à la renverse.

HERCULE

a rejeté sa peau de lion; et s'appuyant des pieds, bombant son dos,
mordant ses lèvres, il fait des efforts démesurés pour soutenir l'Olympe
qui s'écroule.

j'ai vaincu les Cercopes, les Amazones et les Centaures. J'ai tué
beaucoup de rois. J'ai cassé la corne d'Achéloüs, un grand fleuve. J'ai
coupé des montagnes, j'ai réuni des océans. Les pays esclaves, je les
délivrais; les pays vides, je les peuplais. J'ai parcouru les Gaules.
J'ai traversé le désert où l'on a soif. J'ai défendu les Dieux, et je me
suis dégagé d'Omphale. Mais l'Olympe est trop lourd. Mes bras
faiblissent. Je meurs!

Il est écrasé sous les décombres.

PLUTON

C'est ta faute, Amphytrionade! Pourquoi es-tu descendu dans mon empire?

Le vautour qui mange les entrailles de Tityos releva la tête, Tantale
eut la lèvre mouillée, la roue d'Ixion s'arrêta.

Cependant, les Kères étendaient leurs ongles pour retenir les âmes; les
Furies en désespoir tordaient les serpents de leurs chevelures; et
Cerbère, attaché par toi avec une chaîne, râlait, en bavant de ses
trois gueules.

Tu avais laissé la porte entr'ouverte. D'autres sont venus. Le jour des
hommes a pénétré le Tartare!

Il sombre dans les ténèbres.

NEPTUNE

Mon trident ne soulève plus de tempêtes. Les monstres qui faisaient peur
sont pourris au fond des eaux.

Amphitrite, dont les pieds blancs couraient sur l'écume, les vertes
Néréides qu'on distinguait à l'horizon, les Sirènes écailleuses arrêtant
les navires pour conter des histoires, et les vieux Tritons qui
soufflaient dans les coquillages, tout est mort! La gaieté de la mer
a disparu!

Je n'y survivrai pas! Que le vaste Océan me recouvre!

Il s'évanouit dans l'azur.

DIANE

habillée de noir, et au milieu de ses chiens devenus des loups:

L'indépendance des grands bois m'a grisée, avec la senteur des fauves et
l'exhalaison des marécages. Les femmes, dont je protégeais les
grossesses, mettent au monde des enfants morts. La lune tremble sous
l'incantation des sorcières. J'ai des désirs de violence et d'immensité.
Je veux boire des poisons, me perdre dans les vapeurs, dans les
rêves!...

Et un nuage qui passe l'emporte.

MARS

tête nue, ensanglanté:

D'abord j'ai combattu seul, provoquant par des injures toute une armée,
indifférent aux patries et pour le plaisir du carnage.

Puis, j'ai eu des compagnons. Ils marchaient au son des flûtes, en bon
ordre, d'un pas égal, respirant par-dessus leurs boucliers, l'aigrette
haute, la lance oblique. On se jetait dans la bataille avec de grands
cris d'aigle. La guerre était joyeuse comme un festin. Trois cents
hommes s'opposèrent à toute l'Asie.

Mais ils reviennent, les Barbares! et par myriades, par millions!
Puisque le nombre, les machines et la ruse sont plus forts, mieux vaut
finir comme un brave!

Il se tue.

VULCAIN

essuyant avec une éponge ses membres en sueur:

Le monde se refroidit. Il faut chauffer les sources, les volcans et les
fleuves qui roulent des métaux sous la terre!--Battez plus dur! à pleins
bras! de toutes vos forces!

Les Cabires se blessent avec leurs marteaux, s'aveuglent avec les
étincelles, et, marchant à tâtons, s'égarent dans l'ombre.

CÉRÈS

debout dans son char, qui est emporté par des roues ayant des ailes à
leur moyen:

Arrête! arrête!

On avait bien raison d'exclure les étrangers, les athées, les épicuriens
et les chrétiens! Le mystère de la corbeille est dévoilé, le sanctuaire
profané, tout est perdu!

Elle descend sur une pente rapide,--désespérée, criant, s'arrachant les
cheveux.

Ah! mensonge! Daïra ne m'est pas rendue! L'airain m'appelle vers les
morts. C'est un autre Tartare! On n'en revient pas. Horreur!

L'abîme l'engouffre.

BACCHUS

riant, frénétiquement:

Qu'importe! la femme de l'Archonte est mon épouse! La loi même tombe en
ivresse. A moi le chaut nouveau et les formes multiples!

Le feu qui dévora ma mère coule dans mes veines. Qu'il brûle plus fort,
dussé-je périr!

Mâle et femelle, bon pour tous, je me livre à vous, Bacchantes! je me
livre à vous, Bacchants! et la vigne s'enroulera au tronc des arbres!
Hurlez, dansez, tordez-vous! Déliez-le tigre et l'esclave! à dents
féroces, mordez la chair!

Et Pan, Silène, les Satyres, les Bacchantes, les Mimallonéides et les
Ménades, avec leurs serpents, leurs flambeaux, leurs masques noirs, se
jettent des fleurs, découvrent un phallus, la baisent,--secouent les
tympanons, frappent leurs tyrses, se lapident avec des coquillages,
croquent des raisins, étranglent un bouc, et déchirent Bacchus.

APOLLON

fouettant ses coursiers, et dont les cheveux blanchis s'envolent:

J'ai laissé derrière moi Délos la pierreuse, tellement pure que tout
maintenant y semble mort; et je tâche de joindre Delphes avant que sa
vapeur inspiratrice ne soit complètement perdue. Les mulets broutent son
laurier. La Pythie égarée ne se retrouve pas.

Par une concentration plus forte, j'aurai des poëmes sublimes, des
monuments éternels; et toute la matière sera pénétrée des vibrations de
ma cithare!

Il en pince les cordes. Elles éclatent, lui cinglent la figure. Il la
rejette; et battant son quadrige avec fureur:

Non! assez des formes! Plus loin encore! Tout au sommet! Dans l'idée
pure!

Mais les chevaux, reculant, se cabrent, brisent le char; et empêtré par
les morceaux du timon, l'emmêlement des harnais, il tombe vers l'abîme,
la tête en bas.

Le ciel s'est obscurci.

VÉNUS

violacée par le froid, grelotte.

Je faisais avec ma ceinture tout l'horizon de l'Hellénie.

Ses champs brillaient des roses de mes joues, ses rivages étaient
découpés d'après la forme de mes lèvres; et ses montagnes, plus blanches
que mes colombes, palpitaient sous la main des statuaires. On retrouvait
mon âme dans l'ordonnance des fêtes, l'arrangement des coiffures, le
dialogue des philosophes, la constitution des républiques. Mais j'ai
trop chéri les hommes! C'est l'Amour qui m'a déshonorée!

Elle se renverse en pleurant.

Le monde est abominable. L'air manque à ma poitrine!

O Mercure, inventeur de la lyre et conducteur des âmes, emporte-moi!

Elle met un doigt sur sa bouche, et décrivant une immense parabole,
tombe dans l'abîme.

On n'y voit plus. Les ténèbres sont complètes.

Cependant il s'échappe des prunelles d'Hilarion comme deux flèches
rouges.

ANTOINE

remarque enfin sa haute taille.

Plusieurs fois déjà, pendant que tu parlais, tu m'as semblé grandir;--et
ce n'était pas une illusion. Comment? explique-moi ... Ta personne
m'épouvante!

Des pas se rapprochent.

Qu'est-ce donc?

HILARION

étend son bras.

Regarde!

Alors, sous un pâle rayon de lune, Antoine distingue une interminable
caravane qui défile sur la crête des roches;--et chaque voyageur, l'un
après l'autre, tombe de la falaise dans le gouffre.

Ce sont d'abord les trois grands Dieux de Samothrace, Axieros,
Axiokeros, Axiokersa, réunis en faisceau, masqués de pourpre et levant
leurs mains.

Esculape s'avance d'un air mélancolique, sans même voir Samos et
Télesphore, qui le questionnent avec angoisse. Sosipolis éléen, à forme
de python, roule ses anneaux vers l'abîme. Doespoené, par vertige, s'y
lance elle-même. Britomartis, hurlant de peur, se cramponne aux mailles
de son filet. Les Centaures arrivent au grand galop, et déboulent
pêle-mêle dans le trou noir.

Derrière eux, marche en boitant la troupe lamentable des Nymphes. Celles
des prairies sont couvertes de poussière, celles des bois gémissent et
saignent, blessées par la hache des bûcherons.

Les Gelludes, les Stryges, les Empuses, toutes les déesses infernales,
en confondant leurs crocs, leurs torches, leurs vipères, forment une
pyramide;--et au sommet, sur une peau de vautour, Eurynome, bleuâtre
comme les mouches à viande, se dévore les bras.

Puis, dans un tourbillon disparaissent à la fois: Orthia la sanguinaire,
Hymnïe d'Orchomène, la Laphria des Patréens, Aphia d'Égine, Bendis de
Thrace, Stymphalia à cuisse d'oiseau, Triopas, au lieu de trois
prunelles, n'a plus que trois orbites, Erichtonius, les jambes molles,
rampe comme un cul-de-jatte sur ses poignets.

HILARION

Quel bonheur, n'est-ce pas, de les voir tous dans l'abjection et
l'agonie! Monte avec moi sur cette pierre; et tu seras comme Xerxès,
passant en revue son armée.

Là-bas, très-loin, au milieu des brouillards, aperçois-tu ce géant à
barbe blonde qui laisse tomber un glaive rouge de sang? c'est le Scythe
Zalmoxis, entre deux planètes: Artimpasa--Vénus, et Orsiloché--la Lune.

Plus loin, émergeant des nuages pâles, sont les Dieux qu'on adorait chez
les Cimmériens, au delà même de Thulé!

Leurs grandes salles étaient chaudes; et à la lueur des épées nues
tapissant la voûte, ils buvaient de l'hydromel dans des cornes d'ivoire.
Ils mangeaient le foie de la baleine dans des plats de cuivre battus par
des démons; ou bien, ils écoutaient les sorciers captifs faisant aller
leurs mains sur les harpes de pierre.

Ils sont las! ils ont froid! La neige alourdit leurs peaux d'ours, et
leurs pieds se montrent par les déchirures de leurs sandales.

Ils pleurent les prairies, où sur des tertres de gazon ils reprenaient
haleine dans la bataille, les longs navires dont la proue coupait les
monts de glace, et les patins qu'ils avaient pour suivre l'orbe des
pôles, en portant au bout de leurs bras tout le firmament qui
tournait avec eux.

Une rafale de givre les enveloppe.

Antoine abaisse son regard d'un autre côté.

Et il aperçoit,--se détachant en noir sur un fond rouge,--d'étranges
personnages, avec des mentonnières et des gantelets, qui se renvoient
des balles, sautent les uns par-dessus les autres, font des grimaces,
dansent frénétiquement.

HILARION

Ce sont les Dieux de l'Étrurie, les innombrables Aesars.

Voici Tagès, l'inventeur des augures. Il essaye avec une main
d'augmenter les divisions du ciel, et de l'autre, il s'appuie sur la
terre. Qu'il y rentre!

Nortia considère la muraille où elle enfonçait des clous pour marquer le
nombre des années. La surface en est couverte, et la dernière période
accomplie.

Comme deux voyageurs battus par un orage, Kastur et Pulutuk s'abritent
en tremblant sous le même manteau.

ANTOINE

ferme les yeux.

Assez! assez!

Mais passent dans l'air avec un grand bruit d'ailes, toutes les
Victoires du Capitole,--cachant leur front de leurs mains, et perdant
les trophées suspendus à leurs bras.

Janus,--maître des crépuscules, s'enfuit sur un bélier noir; et, de ses
deux visages, l'un est déjà putréfié, l'autre s'endort de fatigue.

Summanus,--dieu du ciel obscur et qui n'a plus de tête, presse contre
son coeur un vieux gâteau en forme de roue.

Vesta,--sous une coupole en ruine, tâche de ranimer sa lampe éteinte.

Bellone--se taillade les joues, sans faire jaillir le sang qui purifiait
ses dévots.

ANTOINE

Grâce! ils me fatiguent!

HILARION

Autrefois, ils amusaient!

Et il lui montre dans un bosquet d'aliziers, Une Femme toute nue,--à
quatre pattes comme une bête, et saillie par un homme noir, tenant dans
chaque main un flambeau.

C'est la déesse d'Aricia, avec le démon Virbius. Son sacerdote, le roi
du bois, devait être un assassin;--et les esclaves en fuite, les
dépouilleurs de cadavres, les brigands de la voie Salaria, les éclopés
du pont Sublicius, toute la vermine des galetas de Suburre n'avait pas
de dévotion plus chère!

Les patriciennes du temps de Marc-Antoine préféraient Libitina.

Et il lui montre, sous des cyprès et des rosiers, Une autre Femme--vêtue
de gaze. Elle sourit, ayant autour d'elle des pioches, des brancards;
des tentures noires, tous les ustensiles des funérailles. Ses diamants
brillent de loin sous des toiles d'araignées. Les Larves comme des
squelettes montrent leurs os entre les branches, et les Lémures, qui
sont des fantômes, étendent leurs ailes de chauve-souris.

Sur le bord d'un champ, le dieu Terme, déraciné, penche, tout couvert
d'ordures.

Au milieu d'un sillon, le grand cadavre de Vertumne est dévoré par des
chiens rouges.

Les Dieux rustiques s'en éloignent en pleurant, Sartor, Sarrator,
Vervactor, Collina, Vallona, Hostilinus,--tous couverts de petite
manteaux à capuchon, et chacun portant, soit un hoyau, une fourche, une
claie, un épieu.

HILARION

C'était leur âme qui faisait prospérer la villa, avec ses colombiers,
ses parcs de loirs et d'escargots, ses basses-cours défendues par des
filets, ses chaudes écuries embaumées de cèdre.

Ils protégeaient tout le peuple misérable qui traînait les fers de ses
jambes sur les cailloux de la Sabine, ceux qui appelaient les porcs au
son de la trompe, ceux qui cueillaient les grappes au haut des ormes,
ceux qui poussaient par les petits chemins les ânes chargés de fumier.
Le laboureur, en haletant sur le manche de sa charrue, les priait de
fortifier ses bras; et les vachers à l'ombre des tilleuls, près des
calebasses de lait, alternaient leurs éloges sur des flûtes de roseau.

Antoine soupire.

Et au milieu d'une chambre, sur une estrade, se découvre un lit
d'ivoire, environné par des gens qui tiennent des torches de sapin.

Ce sont les Dieux du mariage. Ils attendent l'épousée!

Domiduca devait l'amener, Virgo défaire sa ceinture, Subigo l'étendre
sur le lit,--et Praema écarter ses bras, en lui disant à l'oreille des
paroles douces.

Mais elle ne viendra pas! et ils congédient les autres: Nona et Decima
gardes-malades, les trois Nixii accoucheurs, les deux nourrices Educa et
Potina,--et Carna berceuse, dont le bouquet d'aubépines éloigne de
l'enfant les mauvais rêves.

Plus tard, Ossipago lui aurait affermi les genoux, Barbatus donné la
barbe, Stimula les premiers désirs, Volupia la première jouissance,
Fabulinus appris à parler, Numera à compter, Camoena à chanter, Consus à
réfléchir.

La chambre est vide; et il ne reste plus au bord du lit que
Naenia--centenaire,--marmottant pour elle-même la complainte qu'elle
hurlait à la mort des vieillards.

Mais bientôt sa voix est dominée par des cris aigus. Ce sont:

LES LARES DOMESTIQUES

accroupis au fond de l'atrium, vêtus de peaux de chien, avec des fleurs
autour du corps, tenant leurs mains fermées contre leurs joues, et
pleurant tant qu'ils peuvent.

Où est la portion de nourriture qu'on nous donnait à chaque repas, les
bons soins de la servante, le sourire de la matrone, et la gaieté des
petits garçons jouant aux osselets sur les mosaïques de la cour? Puis,
devenus grands ils suspendaient à notre poitrine leur bulle d'or ou
de cuir.

Quel bonheur, quand, le soir d'un triomphe, le maître en rentrant
tournait vers nous ses yeux humides! Il racontait ses combats; et
l'étroite maison était plus fière qu'un palais et sacrée comme
un temple.

Qu'ils étaient doux les repas de famille, surtout le lendemain des
Feralia! Dans la tendresse pour les morts, toutes les discordes
s'apaisaient; et on s'embrassait, en buvant aux gloires du passé et aux
espérances de l'avenir.

Mais les aïeux de cire peinte, enfermés derrière nous, se couvrent
lentement de moisissure. Les races nouvelles, pour nous punir de leurs
déceptions, nous ont brisé la mâchoire; sous la dent des rats nos corps
de bois s'émiettent.

Et les innombrables Dieux veillant aux portes, à la cuisine, au cellier,
aux étuves, se dispersent de tous les côtés,--sous l'apparence d'énormes
fourmis qui trottent ou de grands papillons qui s'envolent.

CRÉPITUS

se fait entendre.

Moi aussi l'on m'honora jadis. On me faisait des libations. Je fus un
Dieu!

L'Athénien me saluait comme un présage de fortune, tandis que le Romain
dévot me maudissait les poings levés et que le pontife d'Égypte,
s'abstenant de fèves, tremblait à ma voix et pâlissait à mon odeur.

Quand le vinaigre militaire coulait sur les barbes non rasées, qu'on se
régalait de glands, de pois et d'oignons crus et que le bouc en morceaux
cuisait dans le beurre rance des pasteurs, sans souci du voisin,
personne alors ne se gênait. Les nourritures solides faisaient les
digestions retentissantes. Au soleil de la campagne, les hommes se
soulageaient avec lenteur.

Ainsi, je passais sans scandale, comme les autres besoins de la vie,
comme Mena tourment des vierges, et la douce Rumina qui protège le sein
de la nourrice, gonflé de veines bleuâtres. J'étais joyeux. Je faisais
rire! Et se dilatant d'aise à cause de moi, le convive exhalait toute sa
gaieté par les ouvertures de son corps.

J'ai eu mes jours d'orgueil. Le bon Aristophane me promena sur la scène,
et l'empereur Claudius Drusus me fit asseoir à sa table. Dans les
laticlaves des patriciens j'ai circulé majestueusement! Les vases d'or,
comme des tympanons, résonnaient sous moi;--et quand plein de murènes,
de truffes et de pâtés, l'intestin du maître se dégageait avec fracas,
l'univers attentif apprenait que César avait dîné!

Mais à présent, je suis confiné dans la populace,--et l'on se récrie,
même à mon nom!

Et Crépitus s'éloigne, en poussant un gémissement.

Puis un coup de tonnerre;

UNE VOIX

J'étais le Dieu des armées, le Seigneur, le Seigneur Dieu!

J'ai déplié sur les collines les tentes de Jacob, et nourri dans les
sables mon peuple qui s'enfuyait.

C'est moi qui ai brûlé Sodome! C'est moi qui ai englouti la terre sous
le Déluge! C'est moi qui ai noyé Pharaon, avec les princes fils de rois,
les chariots de guerre et les cochers.

Dieux jaloux, j'exécrais les autres Dieux. J'ai broyé les impurs; j'ai
abattu les superbes;--et ma désolation courait de droite et de gauche,
comme un dromadaire qui est lâché dans un champ de maïs.

Pour délivrer Israël, je choisissais les simples. Des anges aux ailes de
flamme leur parlaient dans les buissons.

Parfumées de nard, de cinnamome et de myrrhe, avec des robes
transparentes et des chaussures à talon haut, des femmes d'un coeur
intrépide allaient égorger les capitaines. Le vent qui passait emportait
les prophètes.

J'avais gravé ma loi sur des tables de pierre. Elle enfermait mon peuple
comme dans une citadelle. C'était mon peuple. J'étais son Dieu! La terre
était à moi, les hommes à moi, avec leurs pensées, leurs oeuvres, leurs
outils de labourage et leur postérité.

Mon arche reposait dans un triple sanctuaire, derrière des courtines de
pourpre et des candélabres allumés. J'avais, pour me servir, toute une
tribu qui balançait des encensoirs, et le grand prêtre en robe
d'hyacinthe, portant sur sa poitrine des pierres précieuses, disposées
dans un ordre symétrique.

Malheur! malheur! Le Saint-des-Saints s'est ouvert, le voile s'est
déchiré, les parfums de l'holocauste se sont perdus à tous les vents. Le
chacal piaule dans les sépulcres; mon temple est détruit, mon peuple
est dispersé!

On a étranglé les prêtres avec les cordons de leurs habits. Les femmes
sont captives, les vases sont tous fondus!

La voix s'éloignant:

J'étais le Dieu des armées, le Seigneur, le Seigneur Dieu!

Alors il se fait un silence énorme, une nuit profonde.

ANTOINE

Tous sont passés.

Il reste moi!

dit QUELQU'UN.

Et Hilarion est devant lui,--mais transfiguré, beau comme un archange,
lumineux comme un soleil,--et tellement grand, que pour le voir

ANTOINE

se renverse la tête.

Qui donc es-tu?

HILARION

Mon royaume est de la dimension de l'univers; et mon désir n'a pas de
bornes. Je vais toujours, affranchissant l'esprit et pesant les mondes,
sans haine, sans peur, sans pitié, sans amour, et sans Dieu. On
m'appelle la Science.

ANTOINE

se rejette en arrière:

Tu dois être plutôt ... le Diable!

HILARION

en fixant sur lui ses prunelles:

Veux-tu le voir?

ANTOINE

ne se détache plus de ce regard; il est saisi par la curiosité du
Diable. Sa terreur augmente, son envie devient démesurée.

Si je le voyais pourtant ... si je le voyais?...

Puis dans un spasme de colère:

L'horreur que j'en ai m'en débarrassera pour toujours.--Oui!

Un pied fourchu se montre.

Antoine a regret.

Mais le Diable l'a jeté sur ses cornes, et l'enlève.



VI.


Il vole sous lui, étendu comme un nageur;--ses deux ailes grandes
ouvertes, en le cachant tout entier, semblent un nuage.

ANTOINE

Où vais-je?

Tout à l'heure j'ai entrevu la forme du Maudit. Non! une nuée m'emporte.
Peut-être que je suis mort, et que je monte vers Dieu?...

Ah! comme je respire bien! L'air immaculé me gonfle l'âme. Plus de
pesanteur! plus de souffrance!

En bas, sous moi, la foudre éclate, l'horizon s'élargit, des fleuves
s'entre-croisent. Cette tache blonde c'est le désert, cette flaque
d'eau l'Océan.

Et d'autres océans paraissent, d'immenses régions que je ne connaissais
pas. Voici les pays noirs qui fument comme des brasiers, la zone des
neiges obscurcie toujours par des brouillards. Je tâche de découvrir les
montagnes où le soleil, chaque soir, va se coucher.

LE DIABLE

Jamais le soleil ne se couche!

Antoine n'est pas surpris de cette voix. Elle lui semble un écho de sa
pensée,--une réponse de sa mémoire.

Cependant la terre prend la forme d'une boule; et il l'aperçoit au
milieu de l'azur qui tourne sur ses pôles, en tournant autour du soleil.

LE DIABLE

Elle ne fait donc pas le centre du monde? Orgueil de l'homme,
humilie-toi!

ANTOINE

A peine maintenant si je la distingue. Elle se confond avec les autres
feux.

Le firmament n'est qu'un tissu d'étoiles.

Ils montent toujours.

Aucun bruit! pas même le croassement des aigles! Rien!... et je me
penche pour écouter l'harmonie des planètes.

LE DIABLE

Tu ne les entendras pas! Tu ne verras pas, non plus, l'antichtone de
Platon, le foyer de Philolaüs, les sphères d'Aristote, ni les sept cieux
des Juifs avec les grandes eaux par-dessus la voûte de cristal!

ANTOINE

D'en bas elle paraissait solide comme un mur. Je la pénètre, au
contraire, je m'y enfonce!

Et il arrive devant la lune,--qui ressemble à un morceau de glace tout
rond, plein d'une lumière immobile.

LE DIABLE

C'était autrefois le séjour des âmes. Le bon Pythagore l'avait même
garnie d'oiseaux et de fleurs magnifiques.

ANTOINE

Je n'y vois que des plaines désolées, avec des cratères éteints, sous un
ciel tout noir.

Allons vers ces astres d'un rayonnement plus doux, afin de contempler
les anges qui les tiennent au bout de leurs bras, comme des flambeaux!

LE DIABLE

l'emporte au milieu des étoiles.

Elles s'attirent en même temps qu'elles se repoussent. L'action de
chacune résulte des autres et y contribue,--sans le moyen d'un
auxiliaire, par la force d'une loi, la seule vertu de l'ordre.

ANTOINE

Oui ... oui! mon intelligence l'embrasse! C'est une joie supérieure aux
plaisirs de la tendresse! Je halète stupéfait devant l'énormité de Dieu!

LE DIABLE

Comme le firmament qui s'élève à mesure que tu montes et grandira sous
l'ascension de ta pensée;--et tu sentiras augmenter ta joie, d'après
cette découverte du monde, dans cet élargissement de l'infini.

ANTOINE

Ah! plus haut! plus haut! toujours!

Les astres se multiplient, scintillent. La Voie lactée au zénith se
développe comme une immense ceinture, ayant des trous par intervalles;
dans ces fentes de sa clarté, s'allongent des espaces de ténèbres. Il y
a des pluies d'étoiles, des traînées de poussière d'or, des vapeurs
lumineuses qui flottent et se dissolvent.

Quelquefois une comète passe tout à coup;--puis la tranquillité des
lumières innombrables recommence.

Antoine, les bras ouverts, s'appuie sur les deux cornes du Diable, en
occupant ainsi toute l'envergure.

Il se rappelle avec dédain l'ignorance des anciens jours, la médiocrité
de ses rêves. Les voilà donc près de lui ces globes lumineux qu'il
contemplait d'en bas! Il distingue l'entre-croisement de leurs lignes,
la complexité de leurs directions. Il les voit venir de loin,--et
suspendus comme des pierres dans une fronde, décrire leurs orbites,
pousser leurs hyperboles.

Il aperçoit d'un seul regard la Croix du sud et la Grande Ourse, le Lynx
et le Centaure, la nébuleuse de la Dorade, les six soleils dans la
constellation d'Orion, Jupiter avec ses quatre satellites, et le triple
anneau du monstrueux Saturne! toutes les planètes, tous les astres que
les hommes plus tard découvriront! Il emplit ses yeux de leurs lumières,
il surcharge sa pensée du calcul de leurs distances;--puis sa
tête retombe.

Quel est le but de tout cela?

LE DIABLE

Il n'y a pas de but!

Comment Dieu aurait-il un but? Quelle expérience a pu l'instruire,
quelle réflexion le déterminer?

Avant le commencement il n'aurait pas agi, et maintenant il serait
inutile.

ANTOINE

Il a créé le monde pourtant, d'une seule fois, par sa parole!

LE DIABLE

Mais les êtres qui peuplent la terre y viennent successivement. De même,
au ciel, des astres nouveaux surgissent,--effets différents de
causes variées.

ANTOINE

La variété des causes est la volonté de Dieu!

LE DIABLE

Mais admettre en Dieu plusieurs actes de volonté, c'est admettre
plusieurs causes et détruire son unité!

Sa volonté n'est pas séparable de son essence. Il n'a pu avoir une autre
volonté, ne pouvant avoir une autre essence;--et puisqu'il existe
éternellement, il agit éternellement.

Contemple le soleil! De ses bords s'échappent de hautes flammes lançant
des étincelles, qui se disposent pour devenir des mondes;--et plus loin
que la dernière, au delà de ces profondeurs où tu n'aperçois que la
nuit, d'autres soleils tourbillonnent, derrière ceux-là d'autres, et
encore d'autres, indéfiniment ...

ANTOINE

Assez! assez! J'ai peur! je vais tomber dans l'abîme.

LE DIABLE

s'arrête; et en le balançant mollement:

Le néant n'est pas! le vide n'est pas! Partout il y a des corps qui se
meuvent sur le fond immuable de l'Étendue;--et comme si elle était
bornée par quelque chose, ce ne serait plus l'étendue, mais un corps,
elle n'a pas de limites!

ANTOINE

béant:

Pas de limites!

LE DIABLE

Monte dans le ciel toujours et toujours; jamais tu n'atteindras le
sommet! Descends au-dessous de la terre pendant des milliards de
milliards de siècles, jamais tu n'arriveras au fond,--puisqu'il n'y a
pas de fond, pas de sommet, ni haut, ni bas, aucun terme; et l'Étendue
se trouve comprise dans Dieu qui n'est point une portion de l'espace,
telle ou telle grandeur, mais l'immensité!

ANTOINE

lentement:

La matière ... alors ... ferait partie de Dieu?

LE DIABLE

Pourquoi non? Peux-tu savoir où il finit?

ANTOINE

Je me prosterne au contraire, je m'écrase, devant sa puissance!

LE DIABLE

Et tu prétends le fléchir! Tu lui parles, tu le décores même de vertus,
bonté, justice, clémence, au lieu de reconnaître qu'il possède toutes
les perfections!

Concevoir quelque chose au delà, c'est concevoir Dieu au delà de Dieu,
l'être par-dessus l'être. Il est donc le seul Être, la seule substance.

Si la Substance pouvait se diviser, elle perdrait sa nature, elle ne
serait pas elle, Dieu n'existerait plus. Il est donc indivisible comme
infini;--et s'il avait un corps, il serait composé de parties, il ne
serait plus un, il ne serait plus infini. Ce n'est donc pas
une personne!

ANTOINE

Comment? mes oraisons, mes sanglots, les souffrances de ma chair, les
transports de mon ardeur, tout cela se serait en allé vers un mensonge
... dans l'espace ... inutilement,--comme un cri d'oiseau, comme un
tourbillon de feuilles mortes!

Il pleure.

Oh! non! Il y a par-dessus tout quelqu'un, une grande âme, un Seigneur,
un père, que mon coeur adore et qui doit m'aimer!

LE DIABLE

Tu désires que Dieu ne soit pas Dieu;--car s'il éprouvait de l'amour, de
la colère ou de la pitié, il passerait de sa perfection à une perfection
plus grande, ou plus petite. Il ne peut descendre à un sentiment, ni se
contenir dans une forme.

ANTOINE

Un jour, pourtant, je le verrai!

LE DIABLE

Avec les bienheureux, n'est-ce pas?--quand le fini jouira de l'infini,
dans un endroit restreint enfermant l'absolu!

ANTOINE

N'importe, il faut qu'il y ait un paradis pour le bien, comme un enfer
pour le mal!

LE DIABLE

L'exigence de ta raison fait-elle la loi des choses? Sans doute le mal
est indifférent à Dieu puisque la terre en est couverte!

Est-ce par impuissance qu'il le supporte, ou par cruauté qu'il le
conserve?

Penses-tu qu'il soit continuellement à rajuster le monde comme une
oeuvre imparfaite, et qu'il surveille tous les mouvements de tous les
êtres depuis le vol du papillon jusqu'à la pensée de l'homme?

S'il a créé l'univers, sa providence est superflue. Si la Providence
existe, la création est défectueuse.

Mais le mal et le bien ne concernent que toi,--comme le jour et la nuit,
le plaisir et la peine, la mort et la naissance, qui sont relatifs à un
coin de l'étendue, à un milieu spécial, à un intérêt particulier.
Puisque l'infini seul est permanent, il y a l'Infini;--et c'est tout!

Le Diable a progressivement étiré ses longues ailes; maintenant elles
couvrent l'espace.

ANTOINE

n'y voit plus. Il défaille.

Un froid horrible me glace jusqu'au fond de l'âme. Cela excède la portée
de la douleur! C'est comme une mort plus profonde que la mort. Je roule
dans l'immensité des ténèbres. Elles entrent en moi. Ma conscience
éclate sous cette dilatation du néant!

LE DIABLE

Mais les choses ne t'arrivent que par l'intermédiaire de ton esprit. Tel
qu'un miroir concave il déforme les objets;--et tout moyen te manque
pour en vérifier l'exactitude.

Jamais tu ne connaîtras l'univers dans sa pleine étendue; par conséquent
tu ne peux te faire une idée de sa cause, avoir une notion juste de
Dieu, ni même dire que l'univers est infini,--car il faudrait d'abord
connaître l'Infini!

La Forme est peut-être une erreur de tes sens, la Substance une
imagination de ta pensée.

A moins que le monde étant un flux perpétuel des choses, l'apparence au
contraire ne soit tout ce qu'il y a de plus vrai, l'illusion la
seule réalité.

Mais es-tu sûr de voir? es-tu même sûr de vivre? Peut-être qu'il n'y a
rien!

Le Diable a pris Antoine; et le tenant au bout de ses bras, il le
regarde la gueule ouverte, prêt à le dévorer.

Adore-moi donc! et maudis le fantôme que tu nommes Dieu!

Antoine lève les yeux, par un dernier mouvement d'espoir.

Le Diable l'abandonne.

       *       *       *       *       *

ANTOINE

se retrouve étendu sur le dos, au bord de la falaise.

Le ciel commence à blanchir.

Est-ce la clarté de l'aube, ou bien un reflet de la lune?

Il tâche de se soulever, puis retombe; et en claquant des dents:

J'éprouve une fatigue ... comme si tous mes os étaient brisés!

Pourquoi?

Ah! c'est le Diable! je me souviens,--et même il me redisait tout ce que
j'ai appris chez le vieux Didyme des opinions de Xénophane, d'Héraclite,
de Mélisse, d'Anaxagore, sur l'infini, la création, l'impossibilité de
rien connaître!

Et j'avais cru pouvoir m'unir à Dieu!

Riant amèrement:

Ah! démence! démence! Est-ce ma faute? La prière m'est intolérable! J'ai
le coeur plus sec qu'un rocher! Autrefois il débordait d'amour!...

Le sable, le matin, fumait à l'horizon comme la poussière d'un
encensoir; au coucher du soleil, des fleurs de feu s'épanouissaient sur
la croix;--et au milieu de la nuit, souvent il m'a semblé que tous les
êtres et toutes les choses, recueillis dans le même silence, adoraient
avec moi le Seigneur. O charme des oraisons, félicités de l'extase,
présents du ciel, qu'êtes-vous devenus!

Je me rappelle un voyage que j'ai fait avec Ammon, à la recherche d'une
solitude pour établir des monastères. C'était le dernier soir; et nous
pressions nos pas, en murmurant des hymnes, côte à côte, sans parler. A
mesure que le soleil s'abaissait, les deux ombres de nos corps
s'allongeaient comme deux obélisques grandissant toujours et qui
auraient marché devant nous. Avec les morceaux de nos bâtons, çà et là
nous plantions des croix pour marquer la place d'une cellule. La nuit
fut lente à venir; et des ondes noires se répandaient sur la terre
qu'une immense couleur rose occupait encore le ciel.

Quand j'étais un enfant, je m'amusais avec des cailloux à construire des
ermitages. Ma mère, près de moi, me regardait.

Elle m'aura maudit pour mon abandon, en arrachant à pleines mains ses
cheveux blancs. Et son cadavre est resté étendu au milieu de la cabane,
sous le toit de roseaux, entre les murs qui tombent. Par un trou, une
hyène en reniflant, avance la gueule!... Horreur! horreur!

Il sanglote.

Non, Ammonaria ne l'aura pas quittée!

Où est-elle maintenant, Ammonaria?

Peut-être qu'au fond d'une étuve elle retire ses vêtements l'un après
l'autre, d'abord le manteau, puis la ceinture, la première tunique, la
seconde plus légère, tous ses colliers; et la vapeur du cinnamome
enveloppe ses membres nus. Elle se couche enfin sur la tiède mosaïque.
Sa chevelure à l'entour de ses hanches fait comme une toison noire,--et
suffoquant un peu dans l'atmosphère trop chaude, elle respire, la taille
cambrée, les deux seins en avant. Tiens!... voilà ma chair qui se
révolte! Au milieu du chagrin la concupiscence me torture. Deux
supplices à la fois, c'est trop! Je ne peux plus endurer ma personne!

Il se penche, et regarde le précipice.

L'homme qui tomberait serait tué. Rien de plus facile, en se roulant sur
le côté gauche; c'est un mouvement à faire! un seul.

Alors apparaît

UNE VIEILLE FEMME

Antoine se relève dans un sursaut d'épouvanté.--Il croit voir sa mère
ressuscitée.

Mais celle-ci est beaucoup plus vieille, et d'une prodigieuse maigreur.

Un linceul noué autour de sa tête, pend avec ses cheveux blancs jusqu'au
bas de ses doux jambes, minces comme des béquilles. L'éclat de ses
dents, couleur d'ivoire, rend plus sombre sa peau terreuse. Les orbites
de ses yeux sont pleins de ténèbres, et au fond deux flammes vacillent,
comme des lampes de sépulcre.

Avance, dit-elle. Qui te retient?

ANTOINE

balbutiant:

J'ai peur de commettre un péché!

ELLE

reprend:

Mais le roi Saül s'est tué! Razias, un juste, s'est tué! Sainte Pélagie
d'Antioche s'est tuée! Dommine d'Alep et ses deux filles, trois autres
saintes, se sont tuées;--et rappelle-toi tous les confesseurs qui
couraient au-devant des bourreaux, par impatience de la mort. Afin d'en
jouir plus vite, les vierges de Milet s'étranglaient avec leurs cordons.
Le philosophe Hégésias, à Syracuse, la prêchait si bien qu'on désertait
les lupanars pour s'aller pendre dans les champs. Les patriciens de Rome
se la procurent comme débauche.

ANTOINE

Oui, c'est un amour qui est fort! Beaucoup d'anachorètes y succombent.

LA VIEILLE

Faire une chose qui vous égale à Dieu, pense donc! Il t'a créé, tu vas
détruire son oeuvre, toi, par ton courage, librement! La jouissance
d'Érostrate n'était pas supérieure. Et puis, ton corps s'est assez moqué
de ton âme pour que tu t'en venges à la fin. Tu ne souffriras pas. Ce
sera vite terminé. Que crains-tu? un large trou noir! Il est vide,
peut-être?

Antoine écoute sans répondre;--et de l'autre côté paraît:

UNE AUTRE FEMME

jeune et belle, merveilleusement.--Il la prend d'abord pour Ammonaria.

Mais elle est plus grande, blonde comme le miel, très-grasse, avec du
fard sur les joues et des roses sur la tête. Sa longue robe chargée de
paillettes a des miroitements métalliques; ses lèvres charnues
paraissent sanguinolentes, et ses paupières un peu lourdes sont
tellement noyées de langueur qu'on la dirait aveugle.

Elle murmure:

Vis donc, jouis donc! Salomon recommande la joie! Va comme ton coeur te
mène et selon le désir de tes yeux!

ANTOINE

Quelle joie trouver? mon coeur est las, mes yeux sont troubles!

ELLE

reprend:

Gagne le faubourg de Racotis, pousse une porte peinte en bleu; et quand
tu seras dans l'atrium où murmure un jet d'eau, une femme se
présentera--en péplos de soie blanche lamé d'or, les cheveux dénoués, le
rire pareil au claquement des crotales. Elle est habile. Tu goûteras
dans sa caresse l'orgueil d'une initiation et l'apaisement d'un besoin.

Tu ne connais pas, non plus, le trouble des adultères, les escalades,
les enlèvements, la joie de voir toute nue celle qu'on respectait
habillée.

As-tu serré contre ta poitrine une vierge qui t'aimait? Te rappelles-tu
les abandons de sa pudeur, et ses remords qui s'en allaient sous un flux
de larmes douces!

Tu peux, n'est-ce pas, vous apercevoir marchant dans les bois sous la
lumière de la lune? A la pression de vos mains jointes un frémissement
vous parcourt; vos yeux rapprochés épanchent de l'un à l'autre comme des
ondes immatérielles, et votre coeur s'emplit; il éclate; c'est un suave
tourbillon, une ivresse débordante ...

LA VIEILLE

On n'a pas besoin de posséder les joies pour en sentir l'amertume! Rien
qu'à les voir de loin, le dégoût vous en prend. Tu dois être fatigué par
la monotonie des mêmes actions, la durée des jours, la laideur du monde,
la bêtise du soleil!

ANTOINE

Oh! oui, tout ce qu'il éclaire me déplaît!

LA JEUNE

Ermite! ermite! tu trouveras des diamants entre les cailloux, des
fontaines sous le sable, une délectation dans les hasards que tu
méprises; et même il y a des endroits de la terre si beaux qu'on a envie
de la serrer contre son coeur.

LA VIEILLE

Chaque soir, en t'endormant sur elle, tu espères que bientôt elle te
recouvrira!

LA JEUNE

Cependant, tu crois à la résurrection de la chair, qui est le transport
de la vie dans l'éternité!

La Vieille, pendant qu'elle parlait, s'est encore décharnée; et
au-dessus de son crâne, qui n'a plus de cheveux, une chauve-souris fait
des cercles dans l'air.

La Jeune est devenue plus grasse. Sa robe chatoie, ses narines battent,
ses yeux roulent moelleusement.

LA PREMIÈRE

dit, en ouvrant les bras:

Viens, je suis la consolation, le repos, l'oubli, l'éternelle sérénité!

et

LA SECONDE

en offrant ses seins:

Je suis l'endormeuse, la joie, la vie, le bonheur inépuisable!

Antoine tourne les talons pour s'enfuir. Chacune lui met la main sur
l'épaule.

Le linceul s'écarte, et découvre le squelette de La Mort.

La robe se fend, et laisse voir le corps entier de La Luxure, qui a la
taille mince avec la croupe énorme et de grands cheveux ondés s'envolant
par le bout.

Antoine reste immobile entre les deux, les considérant.

LA MORT

lui dit:

Tout de suite ou tout à l'heure, qu'importe! Tu m'appartiens, comme les
soleils, les peuples, les villes, les rois, la neige des monts, l'herbe
des champs. Je vole plus haut que l'épervier, je cours plus vite que la
gazelle, j'atteins même l'espérance, j'ai vaincu le fils de Dieu!

LA LUXURE

Ne résiste pas; je suis l'omnipotente! Les forêts retentissent de mes
soupirs, les flots sont remués par mes agitations. La vertu, le courage,
la piété se dissolvent au parfum de ma bouche. J'accompagne l'homme
pendant tous les pas qu'il fait;--et au seuil du tombeau il se
retourne vers moi!

LA MORT

Je te découvrirai ce que tu tâchais de saisir, à la lueur des flambeaux,
sur la face des morts,--ou quand tu vagabondais au delà des Pyramides,
dans ces grands sables composés de débris humains. De temps à autre, un
fragment de crâne roulait sous ta sandale. Tu prenais de la poussière,
tu la faisais couler entre tes doigts; et ta pensée, confondue avec
elle, s'abîmait dans le néant.

LA LUXURE

Mon gouffre est plus profond! Des marbres ont inspiré d'obscènes amours.
On se précipite à des rencontres qui effrayent. On rive des chaînes que
l'on maudit. D'où vient l'ensorcellement des courtisanes, l'extravagance
des rêves, l'immensité de ma tristesse?

LA MORT

Mon ironie dépasse toutes les autres! Il y a des convulsions de plaisir
aux funérailles des rois, à l'extermination d'un peuple;--et on fait la
guerre avec de la musique, des panaches, des drapeaux, des harnais d'or,
un déploiement de cérémonie pour me rendre plus d'hommages.

LA LUXURE

Ma colère vaut la tienne. Je hurle, je mords. J'ai des sueurs
d'agonisant et des aspects de cadavre.

LA MORT

C'est moi qui te rends sérieuse; enlaçons-nous!

La Mort ricane, la Luxure rugit. Elles se prennent par la taille, et
chantent ensemble:

--Je hâte la dissolution de la matière!

--Je facilite l'éparpillement des germes!

--Tu détruis, pour mes renouvellements!

--Tu engendres, pour mes destructions!

--Active ma puissance!

--Féconde ma pourriture!

Et leur voix, dont les échos se déroulant emplissent l'horizon, devient
tellement forte qu'Antoine en tombe à la renverse.

Une secousse, de temps à autre, lui fait entr'ouvrir les yeux; et il
aperçoit au milieu des ténèbres une manière de monstre devant lui.

C'est une tête de mort, avec une couronne de roses. Elle domine un torse
de femme d'une blancheur nacrée. En dessous, un linceul étoile de points
d'or fait comme une queue;--et tout le corps ondule, à la manière d'un
ver gigantesque qui se tiendrait debout.

La vision s'atténue, disparaît.

ANTOINE

se relève.

Encore une fois c'était le Diable, et sous son double aspect: l'esprit
de fornication et l'esprit de destruction.

Aucun des deux ne m'épouvante. Je repousse le bonheur, et je me sens
éternel.

Ainsi la mort n'est qu'une illusion, un voile, masquant par endroits la
continuité de la vie.

Mais la Substance étant unique, pourquoi les Formes sont-elles variées?

Il doit y avoir, quelque part, des figures primordiales, dont les corps
ne sont que les images. Si on pouvait les voir on connaîtrait le lien de
la matière et de la pensée, en quoi l'Être consiste!

Ce sont ces figures-là qui étaient peintes à Babylone sur la muraille du
temple de Bélus, et elles couvraient une mosaïque dans le port de
Carthage. Moi-même, j'ai quelquefois aperçu dans le ciel comme des
formes d'esprits. Ceux qui traversent le désert rencontrent des animaux
dépassant toute conception ...

Et en face, de l'autre côté du Nil, voilà que le Sphinx apparaît.

Il allonge ses pattes, secoue les bandelettes de son front, et se couche
sur le ventre.

Sautant, volant, crachant du feu par ses narines, et de sa queue de
dragon se frappant les ailes, la Chimère aux yeux verts,
tournoie, aboie.

Les anneaux de sa chevelure, rejetés d'un côté, s'entremêlent aux poils
de ses reins, et de l'autre ils pendent jusque sur le sable et remuent
au balancement de tout son corps.

LE SPHINX

est immobile, et regarde la Chimère:

Ici, Chimère; arrête-toi!

LA CHIMÈRE

Non, jamais!

LE SPHINX

Ne cours pas si vite, ne vole pas si haut, n'aboie pas si fort!

LA CHIMÈRE

Ne m'appelle plus, ne m'appelle plus, puisque tu restes toujours muet!

LE SPHINX

Cesse de me jeter tes flammes au visage et de pousser tes hurlements
dans mon oreille; tu ne fondras pas mon granit!

LA CHIMÈRE

Tu ne me saisiras pas, sphinx terrible!

LE SPHINX

Pour demeurer avec moi, tu es trop folle!

LA CHIMÈRE

Pour me suivre, tu es trop lourd!

LE SPHINX

Ou vas-tu donc, que tu cours si vite?

LA CHIMÈRE

Je galope dans les corridors du labyrinthe, je plane sur les monts, je
rase les flots, je jappe au fond des précipices, je m'accroche par la
gueule au pan des nuées; avec ma queue traînante, je raye les plages, et
les collines ont pris leur courbe selon la forme de mes épaules. Mais
toi, je te retrouve perpétuellement immobile, ou bien du bout de ta
griffe dessinant des alphabets sur le sable.

LE SPHINX

C'est que je garde mon secret! Je songe et je calcule.

La mer se retourne dans son lit, les blés se balancent sous le vent, les
caravanes passent, la poussière s'envole, les cités s'écroulent;--et mon
regard, que rien ne peut dévier, demeure tendu à travers les choses sur
un horizon inaccessible.

LA CHIMÈRE

Moi, je suis légère et joyeuse! Je découvre aux hommes des perspectives
éblouissantes avec des paradis dans les nuages et des félicités
lointaines. Je leur verse à l'âme les éternelles démences, projets de
bonheur, plans d'avenir, rêves de gloire, et les serments d'amour et les
résolutions vertueuses.

Je pousse aux périlleux voyages et aux grandes entreprises. J'ai ciselé
avec mes pattes les merveilles des architectures. C'est moi qui ai
suspendu les clochettes au tombeau de Porsenna, et entouré d'un mur
d'orichalque les quais de l'Atlantide.

Je cherche des parfums nouveaux, des fleurs plus larges, des plaisirs
inéprouvés. Si j'aperçois quelque part un homme dont l'esprit repose
dans la sagesse, je tombe dessus, et je l'étrangle.

LE SPHINX

Tous ceux que le désir de Dieu tourmente, je les ai dévorés.

Les plus forts, pour gravir jusqu'à mon front royal, montent aux stries
de mes bandelettes comme sur les marches d'un escalier. La lassitude les
prend; et ils tombent d'eux-mêmes à la renverse.

Antoine commence à trembler.

Il n'est plus devant sa cabane, mais dans le désert,--ayant à ces côtés
deux bêtes monstrueuses, dont la gueule lui effleura l'épaule.

LE SPHINX

O Fantaisie, emporte-moi sur tes ailes pour désennuyer ma tristesse!

LA CHIMÈRE

O Inconnu, je suis amoureuse de tes yeux! Comme une hyène en chaleur je
tourne autour de toi, sollicitant les fécondations dont le besoin
me dévore.

Ouvre la gueule, lève tes pieds, monte sur mon dos!

LE SPHINX

Mes pieds, depuis qu'ils sont à plat, ne peuvent plus se relever. Le
lichen, comme une dartre, a poussé sur ma gueule. A force de songer, je
n'ai plus rien à dire.

LÀ CHIMÈRE

Tu mens, sphinx hypocrite! D'où vient toujours que tu m'appelles et me
renies?

LE SPHINX

C'est toi, caprice indomptable, qui passe et tourbillonne!

LA CHIMÈRE

Est-ce ma faute? Comment? laisse-moi!

Elle aboie.

LE SPHINX

Tu remues, tu m'échappes!

Il grogne.

LA CHIMÈRE

Essayons!--tu m'écrases!

LE SPHINX

Non! impossible!

Et en s'enfonçant peu à peu, il disparaît dans le sable,--tandis que la
Chimère, qui rampe la langue tirée, s'éloigne en décrivant des cercles.

L'haleine de sa bouche a produit un brouillard.

Dans cette brume, Antoine aperçoit des enroulements de nuages, des
courbes indécises.

Enfin, il distingue comme des apparences de corps humains;

Et d'abord s'avance

LE GROUPE DES ASTOMI

pareils à des bulles d'air que traverse le soleil.

Ne souffle pas trop fort! Les gouttes de pluie nous meurtrissent, les
sons faux nous écorchent, les ténèbres nous aveuglent. Composés de
brises et de parfums, nous roulons, nous flottons--un peu plus que des
rêves, pas des êtres tout à fait ...

LES NISNAS

n'ont qu'un oeil, qu'une joue, qu'une main, qu'une jambe, qu'une moitié
du corps, qu'une moitié du coeur. Et ils disent, très-haut:

Nous vivons fort à notre aise dans nos moitiés de maisons, avec nos
moitiés de femmes et nos moitiés d'enfants.

LES BLEMMYES

absolument privés de tête:

Nos épaules en sont plus larges;--et il n'y a pas de boeuf, de
rhinocéros ni d'éléphant qui soit capable de porter ce que nous portons.

Des espèces de traits, et comme une vague figure empreinte sur nos
poitrines, voilà tout! Nous pensons des digestions, nous subtilisons des
sécrétions. Dieu, pour nous, flotte en paix dans des chyles intérieurs.

Nous marchons droit notre chemin, traversant toutes les fanges, côtoyant
tous les abîmes;--et nous sommes les gens les plus laborieux, les plus
heureux, les plus vertueux.

LES PYGMÉES

Petits bonshommes, nous grouillons sur le monde comme de la vermine sur
la bosse d'un dromadaire.

On nous brûle, on nous noie, ou nous écrase; et toujours, nous
reparaissons, plus vivaces et plus nombreux,--terribles par la quantité!

LES SCIAPODES

Retenus à la terre par nos chevelures, longues comme des lianes, nous
végétons à l'abri de nos pieds, larges comme des parasols; et la lumière
nous arrive à travers l'épaisseur de nos talons. Point de dérangement et
point de travail!--La tête le puis bas possible, c'est le secret
du bonheur!

Leurs cuisses levées ressemblant à des troncs d'arbres, se multiplient.

Et une forêt paraît. De grands singes y courent à quatre pattes; ce sont
des hommes à tête de chien.

LES CYNOCÉPHALES

Nous sautons de branche en branche pour sucer les oeufs, et nous plumons
les oisillons; puis nous mettons leurs nids sur nos têtes, en guise
de bonnets.

Nous ne manquons pas d'arracher les pis des vaches; et nous crevons les
yeux des lynx, nous fientons du haut des arbres, nous étalons notre
turpitude en plein soleil.

Lacérant les fleurs, broyant les fruits, troublant les sources, violant
les femmes, nous sommes les maîtres,--par la force de nos bras et la
férocité de notre coeur.

Hardi, compagnons! Faites claquer vos mâchoires!

Du sang et du lait coulent de leurs babines. La pluie ruisselle sur
leurs dos velus.

Antoine hume la fraîcheur des feuilles vertes.

Elles s'agitent, les branches s'entre-choquent; et tout à coup paraît un
grand cerf noir, à tête de taureau, qui porte entre les oreilles un
buisson de cornes blanches.

LE SADHUZAG

Mes soixante-quatorze andouillers sont creux comme des flûtes.

Quand je me tourne vers le vent du sud, il en part des sons qui attirent
à moi les bêtes ravies. Les serpents s'enroulent à mes jambes, les
guêpes se collent dans mes narines, et les perroquets, les colombes et
les ibis s'abattent dans mes rameaux.--Écoute!

Il renverse son bois, d'où s'échappe une musique ineffablement douce.

Antoine presse son coeur à deux mains. Il lui semble que cette mélodie
va emporter son âme.

LE SADHUZAG

Mais quand je me tourne vers le vent du nord, mon bois plus touffu qu'un
bataillon de lances, exhale un hurlement; les forêts tressaillent, les
fleuves remontent, la gousse des fruits éclate, et les herbes se
dressent comme la chevelure d'un lâche.

--Écoute!

Il penche ses rameaux, d'où sortent des cris discordants; Antoine est
comme déchiré.

Et son horreur augmente en voyant:

LE MARTICHORAS

gigantesque lion rouge, à figure humaine, avec trois rangées de dents.

Les moires de mon pelage écarlate se mêlent au miroitement des grands
sables. Je souffle par mes narines l'épouvante des solitudes. Je crache
la peste. Je mange les armées, quand elles s'aventurent dans le désert.

Mes ongles sont tordus en vrilles, mes dents sont taillées en scie; et
ma queue, qui se contourne, est hérissée de dards que je lance à droite,
à gauche, en avant, en arrière.--Tiens! tiens!

Le Martichoras jette les épines de sa queue; qui s'irradient comme des
flèches dans toutes les directions. Des gouttes de sang pleuvent, en
claquant sur le feuillage.

LE CATOBLEPAS

buffle noir, avec une tête de porc tombant jusqu'à terre, et rattachée à
ses épaules par un cou mince, long et flasque comme un boyau vidé.

Il est vautré tout à plat; et ses pieds disparaissent sous l'énorme
crinière à poils durs qui lui couvre le visage.

Gras, mélancolique, farouche, je reste continuellement à sentir sous mon
ventre la chaleur de la boue. Mon crâne est tellement lourd qu'il m'est
impossible de le porter. Je le roule autour de moi, lentement;--et la
mâchoire entr'ouverte, j'arrache avec ma langue les herbes vénéneuses
arrosées de mon haleine. Une fois, je me suis dévoré les pattes sans
m'en apercevoir.

Personne, Antoine, n'a jamais vu mes yeux, ou ceux qui les ont vus sont
morts. Si je relevais mes paupières,--mes paupières roses et
gonflées,--tout de suite, tu mourrais.

ANTOINE

Oh! celui-là!... a ... a ... Si j'allais avoir envie?... Sa stupidité
m'attire. Non! non! je ne veux pas!

Il regarde par terre fixement.

Mais les herbes s'allument, et dans les torsions des flammes se dresse

LE BASILIC

grand serpent violet à crête trilobée, avec deux dents, une en haut, une
en bas.

Prends garde, tu vas tomber dans ma gueule! Je bois du feu. Le feu,
c'est moi;--et de partout j'en aspire: des nuées, des cailloux, des
arbres morts, du poil des animaux, de la surface des marécages. Ma
température entretient les volcans; je fais l'éclat des pierreries et la
couleur des métaux.

LE GRIFFON

lion à bec de vautour avec des ailes blanches, les pattes rouges et le
cou bleu.

Je suis le maître des splendeurs profondes. Je connais le secret des
tombeaux où dorment les vieux rois.

Une chaîne, qui sort du mur, leur tient la tête droite. Près d'eux, dans
des bassins de porphyre, des femmes qu'ils ont aimées flottent sur des
liquides noirs. Leurs trésors sont rangés dans des salles, par losanges,
par monticules, par pyramides;--et plus bas, bien au-dessous des
tombeaux, après de longs voyages au milieu des ténèbres étouffantes, il
y a des fleuves d'or avec des forêts de diamant, des prairies
d'escarboucles, des lacs de mercure.

Adossé contre la porte du souterrain et la griffe en l'air, j'épie de
mes prunelles flamboyantes ceux qui voudraient venir. La plaine immense,
jusqu'au fond de l'horizon est toute nue et blanchie par les ossements
des voyageurs. Pour toi les battants de bronze s'ouvriront, et tu
humeras la vapeur des mines, tu descendras dans les cavernes ...
Vite! vite!

Il creuse la terre avec ses pattes, en criant comme un coq.

Mille voix lui répondent. La forêt tremble.

Et toutes sortes de bêtes effroyables surgissent: le Tragelaphus, moitié
cerf et moitié boeuf; le Myrmecoleo, lion par devant, fourmi par
derrière, et dont les génitoires sont à rebours; le python Aksar, de
soixante coudées, qui épouvanta Moïse; la grande belette Pastinaca, qui
tue les arbres par son odeur; le Presteros, qui rend imbécile par son
contact; le Mirag, lièvre cornu, habitant des îles de la mer. Le léopard
Phalmant crève son ventre à force de hurler; le Senad, ours à trois
têtes, déchire ses petits avec sa langue; le chien Cépus répand sur les
rochers le lait bleu de ses mamelles. Des moustiques se mettent à
bourdonner, des crapauds à sauter, des serpents à siffler. Des éclairs
brillent. La grêle tombe.

Il arrive des rafales, pleines d'anatomies merveilleuses. Ce sont des
têtes d'alligators sur des pieds de chevreuil, des hiboux à queue de
serpent, des pourceaux à mufle de tigre, des chèvres à croupe d'âne, des
grenouilles velues comme des ours, des caméléons grands comme des
hippopotames, des veaux à deux têtes dont l'une pleure et l'autre
beugle, des foetus quadruples se tenant par le nombril et valsant comme
des toupies, des ventres ailés qui voltigent comme des moucherons.

Il en pleut du ciel, il en sort de terre, il en coule des roches.
Partout des prunelles flamboient, des gueules rugissent; les poitrines
se bombent, les griffes s'allongent, les dents grincent, les chairs
clapotent. Il y en a qui accouchent, d'autres copulent, ou d'une seule
bouchée s'entre-dévorent.

S'étouffant sous leur nombre, se multipliant par leur contact, ils
grimpent les uns sur les autres;--et tous remuent autour d'Antoine avec
un balancement régulier, comme si le sol était le pont d'un navire. Il
sent contre ses mollets la traînée des limaces, sur ses mains le froid
des vipères; et des araignées filant leur toile l'enferment dans
leur réseau.

Mais le cercle des monstres s'entr'ouvre, le ciel tout à coup devient
bleu, et

LA LICORNE

se présente.

Au galop! au galop!

J'ai des sabots d'ivoire, des dents d'acier, la tête couleur de pourpre,
le corps couleur de neige, et la corne de mon front porte les bariolures
de l'arc-en-ciel.

Je voyage de la Chaldée au désert tartare, sur les bords du Gange et
dans la Mésopotamie. Je dépasse les autruches. Je cours si vite que je
traîne le vent. Je frotte mon dos contre les palmiers. Je me roule dans
les bambous. D'un bond je saute les fleuves. Des colombes volent
au-dessus de moi. Une vierge seule peut me brider.

Au galop! au galop!

Antoine la regarde s'enfuir.

Et ses yeux restant levés, il aperçoit tous les oiseaux qui se
nourrissent de vent: le Gouith, l'Ahuti, l'Alphalim, le Iukneth des
montagnes de Caff, les Homaï des Arabes qui sont les âmes d'hommes
assassinés. Il entend les perroquets proférer des paroles humaines, puis
les grands palmipèdes pélasgiens qui sanglotent comme des enfants ou
ricanent comme de vieilles femmes.

Un air salin le frappe aux narines. Une plage maintenant est devant lui.

Au loin des jets d'eau s'élèvent, lancés par des baleines; et du fond de
l'horizon

LES BÊTES DE LA MER

rondes comme des outres, plates comme des lames, dentelées comme des
scies, s'avancent en se traînant sur le sable.

Tu vas venir avec nous, dans nos immensités où personne encore n'est
descendu!

Des peuples divers habitent les pays de l'Océan. Les uns sont au séjour
des tempêtes; d'autres nagent en plein dans la transparence des ondes
froides, broutent comme des boeufs les plaines de corail, aspirent par
leur trompe le reflux des marées, ou portent sur leurs épaules le poids
des sources de la mer.

Des phosphorescences brillent à la moustache des phoques, aux écailles
des poissons. Des oursins tournent comme des roues, des cornes d'Ammon
se déroulent comme des câbles, des huîtres font crier leurs charnières,
des polypes déploient leurs tentacules, des méduses frémissent pareilles
à des boules de cristal, des éponges flottent, des anémones crachent de
l'eau; des mousses, des varechs ont poussé.

Et toutes sortes de plantes s'étendent en rameaux, se tordent en
vrilles, s'allongent en pointes, s'arrondissent en éventail. Des courges
ont l'air de seins, des lianes s'enlacent comme des serpents.

Les Dedaïms de Babylone, qui sont des arbres, ont pour fruits des têtes
humaines; des Mandragores chantent, la racine Baaras court dans l'herbe.

Les végétaux maintenant ne se distinguent plus des animaux. Des
polypiers, qui ont l'air de sycomores, portent des bras sur leurs
branches. Antoine croit voir une chenille entre deux feuilles; c'est un
papillon qui s'envole. Il va pour marcher sur un galet; une sauterelle
grise bondit. Des insectes pareils à des pétales de roses, garnissent un
arbuste; des débris d'éphémères font sur le sol une couche neigeuse.

Et puis les plantes se confondent avec les pierres.

Des cailloux ressemblent à des cerveaux, des stalactites à des mamelles,
des fleurs de fer à des tapisseries ornées de figures.

Dans des fragments de glace, il distingue des efflorescences, des
empreintes de buissons et de coquilles--à ne savoir si ce sont les
empreintes de ces choses-là, ou ces choses elles-mêmes. Des diamants
brillent comme des yeux, des minéraux palpitent.

Et il n'a plus peur!

Il se couche à plat ventre, s'appuie sur les deux coudes; et retenant
son haleine, il regarde.

Des insectes n'ayant plus d'estomac continuent à manger; des fougères
desséchées se remettent à fleurir; des membres qui manquaient
repoussent.

Enfin, il aperçoit de petites masses globuleuses, grosses comme des
têtes d'épingles et garnies de cils tout autour. Une vibration
les agite.

ANTOINE

délirant:

O bonheur! bonheur! j'ai vu naître la vie, j'ai vu le mouvement commencer.
Le sang de mes veines bat si fort qu'il vas les rompre, j'ai envie de
voler, de nager, d'aboyer, de beugler, de hurler. Je voudrais avoir des
ailes, une carapace, une écorce, souffler de la fumée, porter une trompe,
tordre mon corps, me diviser partout, être en tout, m'émaner avec les
odeurs, me développer comme les plantes, couler comme l'eau, vibrer comme
le son, briller comme la lumière, me blottir sur toutes les formes,
pénétrer chaque atome, descendre jusqu'au fond de la matière,--être la
matière!

Le jour enfin paraît; et comme les rideaux d'un tabernacle qu'on relève,
des nuages d'or en s'enroulant à larges volutes découvrent le ciel.

Tout au milieu, et dans le disque même du soleil, rayonne la face de
Jésus-Christ.

Antoine fait le signe de la croix et se remet en prières.





*** End of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "La tentation de Saint Antoine" ***

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