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Title: Opinions sociales
Author: France, Anatole, 1844-1924
Language: French
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Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Opinions sociales" ***

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by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)



ANATOLE FRANCE

OPINIONS SOCIALES

PARIS

SOCIÉTÉ NOUVELLE DE LIBRAIRIE ET D'ÉDITION

1902



TOME I



CONTE POUR COMMENCER GAIEMENT L'ANNÉE


Horteur, le fondateur de l'_Étoile_, le directeur politique et
littéraire de la _Revue nationale_ et du _Nouveau Siècle illustré_,
Horteur, m'ayant reçu dans son cabinet, me dit du fond de son siège
directorial:

--Mon bon Marteau, faites-moi un conte pour mon numéro exceptionnel du
_Nouveau Siècle_. Trois cents lignes, à l'occasion du «jour de l'an».
Quelque chose de bien vivant, avec un parfum d'aristocratie.

Je répondis à Horteur que je n'étais pas bon, au sens du moins où il le
disait, mais que je lui donnerais volontiers un conte.

--J'aimerais bien, me dit-il, que cela s'appelât: Conte pour les riches.

--J'aimerais mieux: Conte pour les pauvres.

--C'est ce que j'entends. Un conte qui inspire aux riches de la pitié
pour les pauvres.

--C'est que précisément je n'aime pas que les riches aient pitié des
pauvres.

--Bizarre!

--Non pas bizarre, mais scientifique. Je tiens la pitié du riche envers
le pauvre pour injurieuse et contraire à la fraternité humaine. Si vous
voulez que je parle aux riches, je leur dirai: «Épargnez aux pauvres
votre pitié: ils n'en ont que faire. Pourquoi la pitié, et non pas la
justice? Vous êtes en compte avec eux. Réglez le compte. Ce n'est pas
une affaire de sentiment. C'est une affaire économique. Si ce que vous
leur donnez gracieusement est pour prolonger leur pauvreté et votre
richesse, ce don est inique et les larmes que vous y mêlerez ne le
rendront pas équitable. Il faut restituer, comme disait le procureur au
juge après le sermon du bon frère Maillard. Vous faites l'aumône pour ne
pas restituer. Vous donnez un peu pour garder beaucoup et vous vous
félicitez. Ainsi le tyran de Samos jeta son anneau à la mer. Mais la
Némésis des dieux ne reçut point cette offrande. Un pêcheur rapporta au
tyran son anneau dans le ventre d'un poisson. Et Polycrate fut dépouillé
de toutes ses richesses.»

--Vous plaisantez.

--Je ne plaisante pas. Je veux faire entendre aux riches qu'ils sont
bienfaisants au rabais et généreux à bon compte, qu'ils amusent le
créancier, et que ce n'est pas ainsi qu'on fait les affaires. C'est un
avis qui peut leur être utile.

--Et vous voulez mettre des idées pareilles dans le _Nouveau Siècle_,
pour couler la feuille! Pas de ça! mon ami, pas de ça!

--Pourquoi voulez-vous que le riche agisse avec le pauvre autrement
qu'avec les riches et les puissants? Il leur paye ce qu'il leur doit,
et, s'il ne leur doit rien, il ne leur paye rien. C'est la probité. S'il
est probe, qu'il en fasse autant pour les pauvres. Et ne dites point que
les riches ne doivent rien aux pauvres. Je ne crois pas qu'un seul riche
le pense. C'est sur l'étendue de la dette que commencent les
incertitudes. Et l'on n'est pas pressé d'en sortir. On aime mieux rester
dans le vague. On sait qu'on doit. On ne sait pas ce qu'on doit, et l'on
verse de temps en temps un petit acompte. Cela s'appelle la
bienfaisance, et c'est avantageux.

--Mais ce que vous dites là n'a pas le sens commun, mon cher
collaborateur. Je suis peut-être plus socialiste que vous. Mais je suis
pratique. Supprimer une souffrance, prolonger une existence, réparer une
parcelle des injustices sociales, c'est un résultat. Le peu de bien
qu'on fait est fait. Ce n'est pas tout, mais c'est quelque chose. Si le
petit conte que je vous demande attendrit une centaine de mes riches
abonnés et les dispose à donner, ce sera autant de gagné sur le mal et
la souffrance. C'est ainsi que peu à peu on rend la condition des
pauvres supportable.

--Est-il bon que la condition des pauvres soit supportable? La pauvreté
est indispensable à la richesse, la richesse est nécessaire à la
pauvreté. Ces deux maux s'engendrent l'un l'autre et s'entretiennent
l'un par l'autre. Il ne faut pas améliorer la condition des pauvres; il
faut la supprimer. Je n'induirai pas les riches en aumône, parce que
leur aumône est empoisonnée, parce que l'aumône fait du bien à celui qui
donne et du mal à celui qui reçoit, et parce qu'enfin, la richesse étant
par elle-même dure et cruelle, il ne faut pas qu'elle revête l'apparence
trompeuse de la douceur. Puisque vous voulez que je fasse un conte pour
les riches, je leur dirai: «Vos pauvres sont vos chiens que vous
nourrissez pour mordre. Les assistés font aux possédants une meute qui
aboie aux prolétaires. Les riches ne donnent qu'à ceux qui demandent.
Les travailleurs ne demandent rien. Et ils ne reçoivent rien.»

--Mais les orphelins, les infirmes, les vieillards?...

--Ils ont le droit de vivre. Pour eux je n'exciterai pas la pitié,
j'invoquerai le droit.

--Tout cela, c'est de la théorie! Revenons à la réalité. Vous me ferez
un petit conte à l'occasion des étrennes, et vous pourrez y mettre une
pointe de socialisme. Le socialisme est assez à la mode. C'est une
élégance. Je ne parle pas, bien entendu, du socialisme de Guesde, ni du
socialisme de Jaurès; mais d'un bon socialisme que les gens du monde
opposent avec à-propos et esprit au collectivisme. Mettez-moi dans votre
conte des figures jeunes. Il sera illustré, et l'on n'aime, dans les
images, que les sujets gracieux. Mettez en scène une jeune fille, une
charmante jeune fille. Ce n'est pas difficile.

--Non, ce n'est pas difficile.

--Ne pourriez-vous pas introduire aussi dans le conte un petit ramoneur?
J'ai une illustration toute faite, une gravure en couleurs, qui
représente une jolie jeune fille faisant l'aumône à un petit ramoneur,
sur les marches de la Madeleine. Ce serait une occasion de l'employer...
Il fait froid, il neige; la jolie demoiselle fait la charité au petit
ramoneur... Vous voyez cela?...

--Je vois cela.

--Vous broderez sur ce thème.

--Je broderai. Le petit ramoneur, transporté de reconnaissance, se jette
au cou de la jolie demoiselle qui se trouve être la propre fille de M.
le comte de Linotte. Il lui donne un baiser et imprime sur la joue de
cette gracieuse enfant un petit O de suie, un joli petit O tout rond et
tout noir. Il l'aime. Edmée (elle se nomme Edmée) n'est pas insensible à
un sentiment si sincère et si ingénu... Il me semble que l'idée est
assez touchante.

--Oui... vous pourrez en faire quelque chose.

--Vous m'encouragez à continuer... Rentrée dans son appartement
somptueux du boulevard Malesherbes, Edmée éprouve pour la première fois
de la répugnance à se débarbouiller; elle voudrait garder sur la joue
l'empreinte des lèvres qui s'y sont posées. Cependant le petit ramoneur
l'a suivie jusqu'à sa porte; il reste en extase sous les fenêtres de
l'adorable jeune fille... Cela va-t-il?

--Mais, oui...

--Je poursuis. Le lendemain matin, Edmée, couchée dans son petit lit
blanc, voit le petit ramoneur sortir de la cheminée de sa chambre. Il se
jette ingénument sur la délicieuse enfant et la couvre de petits O de
suie, tout ronds. J'ai oublié de vous dire qu'il est d'une beauté
merveilleuse. La comtesse de Linotte le surprend dans ce doux travail.
Elle crie, elle appelle. Il est si occupé qu'il ne la voit ni ne
l'entend.

--Mon cher Marteau...

--Il est si occupé qu'il ne la voit ni ne l'entend. Le comte accourt. Il
a l'âme d'un gentilhomme. Il prend le petit ramoneur par le fond de la
culotte, qui précisément se présente à ses yeux, et le jette par la
fenêtre.

--Mon cher Marteau...

--J'abrège... Neuf mois après, le petit ramoneur épousait la noble jeune
fille. Et il n'était que temps. Voilà les suites d'une charité bien
placée.

--Mon cher Marteau, vous vous êtes assez payé ma tête.

--N'en croyez rien. J'achève. Ayant épousé Mlle de Linotte, le petit
ramoneur devint comte du Pape et se ruina aux courses. Il est
aujourd'hui fumiste rue de la Gaîté, à Montparnasse. Sa femme tient la
boutique et vend des salamandres, à 18 francs, payables en huit mois.

--Mon cher Marteau, ce n'est pas drôle.

--Prenez garde, mon cher Horteur. Ce que je viens de vous conter, c'est,
au fond, _la Chute d'un ange_, de Lamartine, et l'_Eloa_, d'Alfred de
Vigny. Et, à tout prendre, cela vaut mieux que vos petites histoires
larmoyantes, qui font croire aux gens qu'ils sont très bons alors qu'ils
ne sont pas bons du tout, qu'ils font du bien alors qu'ils ne font pas
de bien, qu'il leur est facile d'être bienfaisants, alors que c'est la
chose la plus difficile du monde. Mon conte est moral. De plus il est
optimiste et finit bien. Car Edmée trouva dans la boutique de la rue de
la Gaîté le bonheur qu'elle aurait cherché en vain dans les
divertissements et les fêtes, si elle avait épousé un diplomate ou un
officier... Mon cher directeur, répondez-moi: prenez-vous _Edmée ou la
Charité bien placée_ pour le _Nouveau Siècle illustré_?

--C'est que vous avez l'air de me le demander sérieusement?...

--Je vous le demande sérieusement. Si vous ne voulez pas de mon conte,
je le publierai ailleurs.

--Où?

--Dans une feuille bourgeoise.

--Je vous en défie bien.

--Vous verrez.



CRAINQUEBILLE


_Nous publions ici les chapitres II, III, V, VI, VII et VIII, de
l'édition originale et complète publiée par E. Pelletan, 125, boulevard
Saint-Germain._


Jérôme Crainquebille, marchand des quatre-saisons, allait par la ville,
poussant sa petite voiture et criant: Des choux, des carottes, des
navets! Et, quand il avait des poireaux, il criait: Bottes d'asperges!
parce que les poireaux sont les asperges du pauvre. Or, le 20 octobre, à
l'heure de midi, comme il descendait la rue Montmartre, Mme Bayard, la
cordonnière, _A l'Ange gardien_, sortit de sa boutique et s'approcha de
la voiture légumière. Soulevant dédaigneusement une botte de poireaux:

--Ils ne sont guère beaux, vos poireaux. Combien la botte?

--Quinze sous, la bourgeoise. Y a pas meilleur.

--Quinze sous, trois mauvais poireaux?

Et elle rejeta la botte dans la charrette, avec un geste de dégoût.

C'est alors que l'agent 64 survint et dit à Crainquebille:

--Circulez.

Crainquebille, depuis cinquante ans, circulait du matin au soir. Un tel
ordre lui sembla légitime et conforme à la nature des choses. Tout
disposé à y obéir, il pressa la bourgeoise de prendre ce qui était à sa
convenance.

--Faut encore que je choisisse la marchandise, répondit aigrement la
cordonnière.

Et elle tâta de nouveau toutes les bottes de poireaux, puis elle garda
celle qui lui parut la plus belle et elle la tint contre son sein comme
les saintes, dans les tableaux d'église, pressent sur leur poitrine la
palme triomphale.

--Je vas vous donner quatorze sous. C'est bien assez. Et encore il faut
que j'aille les chercher dans la boutique, parce que je ne les ai pas
sur moi.

Et, tenant ses poireaux embrassés, elle rentra dans la cordonnerie où
une cliente, portant un enfant, l'avait précédée.

A ce moment l'agent 64 dit pour la deuxième fois à Crainquebille:

--Circulez!

--J'attends mon argent, répondit Crainquebille.

--Je ne vous dis pas d'attendre votre argent; je vous dis de circuler,
répondit l'agent avec fermeté.

Cependant la cordonnière, dans sa boutique, essayait des souliers bleus
à un enfant de dix-huit mois dont la mère était pressée. Et les têtes
vertes des poireaux reposaient sur le comptoir.

Depuis un demi-siècle qu'il poussait sa voiture dans les rues,
Crainquebille avait appris à obéir aux représentants de l'autorité. Mais
il se trouvait cette fois dans une situation particulière, entre un
devoir et un droit. Il n'avait pas l'esprit juridique. Il ne comprit pas
que la jouissance d'un droit individuel ne le dispensait pas d'accomplir
un devoir social. Il considéra trop son droit qui était de recevoir
quatorze sous, et il ne s'attacha pas assez à son devoir qui était de
pousser sa voiture et d'aller plus avant et toujours plus avant. Il
demeura.

Pour la troisième fois, l'agent 64, tranquille et sans colère, lui donna
l'ordre de circuler. Contrairement à la coutume du brigadier Montauciel,
qui menace sans cesse et ne sévit jamais, l'agent 64 est sobre
d'avertissements et prompt à verbaliser. Tel est son caractère. Bien
qu'un peu sournois, c'est un excellent serviteur et un loyal soldat. Le
courage d'un lion et la douceur d'un enfant. Il ne connaît que sa
consigne.

--Vous n'entendez donc pas, quand je vous dis de circuler!

Crainquebille avait de rester en place une raison trop considérable à
ses yeux pour qu'il ne la crût pas suffisante. Il l'exposa simplement et
sans art:

--Nom de nom! puisque je vous dis que j'attends mon argent.

L'agent 64 se contenta de répondre:

--Voulez-vous que je vous f... une contravention? Si vous le voulez,
vous n'avez qu'à le dire.

En entendant ces paroles, Crainquebille haussa lentement les épaules et
coula sur l'agent un regard douloureux qu'il éleva ensuite vers le ciel.
Et ce regard disait:

--Que Dieu me voie! Suis-je un contempteur des lois? Est-ce que je me
ris des décrets et des ordonnances qui régissent mon état ambulatoire? A
cinq heures du matin, j'étais sur le carreau des Halles. Depuis sept
heures je me brûle les mains à mes brancards en criant: Des choux, des
carottes, des navets! J'ai soixante ans sonnés. Je suis las. Et vous me
demandez si je lève le drapeau noir de la révolte. Vous vous moquez et
votre raillerie est cruelle.

Soit que l'expression de ce regard lui eût échappé, soit qu'il n'y
trouvât pas une excuse à la désobéissance, l'agent demanda d'une voix
brève et rude si c'était compris.

Or, en ce moment précis, l'embarras des voitures était extrême dans la
rue Montmartre. Les fiacres, les baquets, les tapissières, les omnibus,
les camions, pressés les uns contre les autres, semblaient
indissolublement joints et assemblés. Et sur leur immobilité frémissante
s'élevaient des jurons et des cris. Les cochers de fiacre échangeaient,
de loin, et lentement, avec les garçons bouchers, des injures héroïques,
et les conducteurs d'omnibus, considérant Crainquebille comme la cause
de l'embarras, l'appelaient «sale poireau».

Cependant, sur le trottoir, des curieux se pressaient, attentifs à la
querelle. Et l'agent, se voyant observé, ne songea plus qu'à faire
montre de son autorité.

--C'est bon, dit-il.

Et il tira de sa poche un calepin crasseux et un crayon très court.

Crainquebille suivait son idée et obéissait à une force intérieure.
D'ailleurs il lui était impossible maintenant d'avancer ou de reculer.
La roue de sa charrette était malheureusement prise dans la roue d'une
voiture de laitier.

Il s'écria, en s'arrachant les cheveux sous sa casquette:

--Mais, puisque je vous dis que j'attends mon argent! C'est-il pas
malheureux! Misère de misère! Bon sang de bon sang!

Par ces propos, qui pourtant exprimaient moins la révolte que le
désespoir, l'agent 64 se crut insulté. Et comme, pour lui, toute insulte
revêtait nécessairement la forme traditionnelle, régulière, consacrée,
rituelle et pour ainsi dire liturgique de «Mort aux vaches!», c'est sous
cette forme que spontanément il recueillit et concréta dans son oreille
les paroles du délinquant.

--Ah! vous avez dit: «Mort aux vaches!» C'est bon. Suivez-moi.

Crainquebille, dans l'excès de la stupeur et de la détresse, regardait
avec ses gros yeux brûlés du soleil l'agent 64, et de sa voix cassée,
qui lui sortait tantôt de dessus la tête et tantôt de dessous les
talons, s'écriait, les bras croisés sur sa blouse bleue:

--J'ai dit: «Mort aux vaches»? Moi?... Oh!

Cette arrestation fut accueillie par les rires des employés de commerce
et des petits garçons. Elle contentait le goût que toutes les foules
d'hommes éprouvent pour les spectacles ignobles et violents. Mais,
s'étant frayé un passage à travers le cercle populaire, un vieillard
très triste, vêtu de noir et coiffé d'un chapeau de haute forme,
s'approcha de l'agent et lui dit très doucement et très fermement, à
voix basse:

--Vous vous êtes mépris. Cet homme ne vous a pas insulté.

--Mêlez-vous de ce qui vous regarde, lui répondit l'agent, sans proférer
de menaces, car il parlait à un homme proprement mis.

Le vieillard insista avec beaucoup de calme et de ténacité. Et l'agent
lui intima l'ordre de s'expliquer chez le Commissaire.

Cependant Crainquebille s'écriait:

--Alors! que j'ai dit «Mort aux vaches!» Oh!...

Il prononçait ces paroles étonnées quand Mme Bayard, la cordonnière,
vint à lui, les quatorze sous dans la main. Mais déjà l'agent 64 le
tenait au collet, et Mme Bayard, pensant qu'on ne devait rien à un homme
conduit au poste, mit les quatorze sous dans la poche de son tablier.

Et voyant tout à coup sa voiture en fourrière, sa liberté perdue,
l'abîme sous ses pas et le soleil éteint, Crainquebille murmura:

--Tout de même!...

Devant le Commissaire, le vieillard déclara que, arrêté sur son chemin
par un embarras de voitures, il avait été témoin de la scène, qu'il
affirmait que l'agent n'avait pas été insulté, et qu'il s'était
totalement mépris. Il donna ses noms et qualités: docteur David
Matthieu, médecin en chef de l'hôpital Ambroise-Paré, officier de la
Légion d'honneur. En d'autres temps, un tel témoignage aurait
suffisamment éclairé le Commissaire. Mais alors, en France, les savants
étaient suspects.

Crainquebille, dont l'arrestation fut maintenue, passa la nuit au violon
et fut transféré, le matin, dans le panier à salade, au dépôt.

La prison ne lui parut ni douloureuse, ni humiliante. Elle lui parut
nécessaire. Ce qui le frappa en y entrant, ce fut la propreté des murs
et du carrelage. Il dit:

--Pour un endroit propre, c'est un endroit propre. Vrai de vrai! On
mangerait par terre.

Laissé seul, il voulut tirer son escabeau; mais il s'aperçut qu'il était
enchaîné au mur. Il en exprima tout haut sa surprise:

--Quelle drôle d'idée! Voilà une chose que j'aurais pas inventée, pour
sûr.

S'étant assis, il tourna ses pouces et demeura dans l'étonnement. Le
silence et la solitude l'accablaient. Il s'ennuyait et il pensait avec
inquiétude à sa voiture mise en fourrière encore toute chargée de choux,
de carottes, de céleri, de mâche et de pissenlit. Et il se demandait
anxieux:

--Où qu'ils m'ont étouffé ma voiture?

Le troisième jour, il reçut la visite de son avocat, Me Lemerle, un des
plus jeunes membres du barreau de Paris, président d'une des sections de
la «Ligue de la Patrie française».

Crainquebille essaya de lui conter son affaire, ce qui ne lui était pas
facile, car il n'avait pas l'habitude de la parole. Peut-être s'en
serait-il tiré pourtant, avec un peu d'aide. Mais son avocat secouait la
tête d'un air méfiant à tout ce qu'il disait, et, feuilletant des
papiers, murmurait:

--Hum! Hum! je ne vois rien de tout cela au dossier...

Puis, avec un peu de fatigue, il dit en frisant sa moustache blonde:

--Dans votre intérêt, il serait peut-être préférable d'avouer. Pour ma
part j'estime que votre système de dénégations absolues est d'une
insigne maladresse.

Et dès lors Crainquebille eût fait des aveux s'il avait su ce qu'il
fallait avouer.

       *       *       *       *       *

M. le président Bourriche consacra six minutes pleines à
l'interrogatoire de Crainquebille. Cet interrogatoire aurait apporté
plus de lumière si l'accusé avait répondu aux questions qui lui étaient
posées. Mais Crainquebille n'avait pas l'habitude de la discussion, et
dans une telle compagnie le respect et l'effroi lui fermaient la bouche.
Aussi gardait-il le silence et le président faisait lui-même les
réponses; elles étaient accablantes. Il conclut:

--Enfin, vous reconnaissez avoir dit: «Mort aux vaches!»

Alors seulement l'inculpé Crainquebille tira de sa vieille gorge un
bruit de ferraille et de carreaux cassés.

--J'ai dit: «Mort aux vaches!» parce que M. l'agent a dit: «Mort aux
vaches!» Alors j'ai dit: «Mort aux vaches!»

Il voulait faire entendre qu'étonné par l'imputation la plus imprévue,
il avait, dans sa stupeur, répété les paroles étranges qu'on lui prêtait
faussement et qu'il n'avait certes point prononcées. Il avait dit: «Mort
aux vaches!» comme il eût dit: «Moi! tenir des propos injurieux,
l'avez-vous pu croire?»

M. le président Bourriche ne le prit pas ainsi.

--Prétendez-vous, dit-il, que l'agent a proféré le cri le premier!

Crainquebille renonça à s'expliquer. C'était trop difficile.

--Vous n'insistez pas. Vous avez raison, dit le président.

Et il fit appeler les témoins.

L'agent 64, de son nom Bastien Matra, jura de dire la vérité et de ne
rien dire que la vérité. Puis il déposa en ces termes:

--Étant de service le 20 octobre, à l'heure de midi, je remarquai, dans
la rue Montmartre, un individu qui me sembla être un vendeur ambulant et
qui tenait sa charrette indûment arrêtée à la hauteur du numéro 328, ce
qui occasionnait un encombrement de voitures. Je lui intimai par trois
fois l'ordre de circuler, auquel il refusa d'obtempérer. Et sur ce que
je l'avertis que j'allais verbaliser, il me répondit en criant: «Mort
aux vaches!» ce qui me sembla être injurieux.

Cette déposition, ferme et mesurée, fut écoutée avec une évidente faveur
par le Tribunal. La défense avait cité Mme Bayard, cordonnière, et M.
David Matthieu, médecin en chef de l'hôpital Ambroise-Paré, officier de
la Légion d'honneur. Mme Bayard n'avait rien vu ni entendu. Le docteur
Matthieu se trouvait dans la foule assemblée autour de l'agent qui
sommait le marchand de circuler. Sa déposition amena un incident.

--J'ai été témoin de la scène, dit-il. J'ai remarqué que l'agent s'était
mépris: il n'avait pas été insulté. Je m'approchai et lui en fis
l'observation. L'agent maintint le marchand en état d'arrestation et
m'invita à le suivre au commissariat. Ce que je fis. Je réitérai ma
déclaration devant le Commissaire.

--Vous pouvez vous asseoir, dit le président. Huissier, rappelez le
témoin Matra.--Matra, quand vous avez procédé à l'arrestation de
l'accusé, M. le docteur Matthieu ne vous a-t-il pas fait observer que
vous vous mépreniez?

--C'est-à-dire, monsieur le président, qu'il m'a insulté.

--Que vous a-t-il dit?

--Il m'a dit: «Mort aux vaches!»

Une rumeur et des rires s'élevèrent dans l'auditoire.

--Vous pouvez vous retirer, dit le président avec précipitation.

Et il avertit le public que si ces manifestations indécentes se
reproduisaient, il ferait évacuer la salle. Cependant la défense agitait
triomphalement les manches de sa robe, et l'on pensait en ce moment que
Crainquebille serait acquitté.

Le calme s'étant rétabli, Me Lemerle se leva. Il commença sa plaidoirie
par l'éloge des agents de la Préfecture, «ces modestes serviteurs de la
société, qui, moyennant un salaire dérisoire, endurent des fatigues et
affrontent des périls incessants, et qui pratiquent l'héroïsme
quotidien. Ce sont d'anciens soldats, et qui restent soldats. Soldats,
ce mot dit tout...»

Et Me Lemerle s'éleva, sans effort, à des considérations très hautes sur
les vertus militaires. Il était de ceux, dit-il, «qui ne permettent pas
qu'on touche à l'armée, à cette armée nationale à laquelle il était fier
d'appartenir».

Le président inclina la tête.

Me Lemerle, en effet, était lieutenant dans la territoriale. Il était
aussi candidat nationaliste dans le quartier des Vieilles-Haudriettes.

Il poursuivit:

«Non certes, je ne méconnais pas les services modestes et précieux que
rendent journellement les gardiens de la paix à la vaillante population
de Paris. Et je n'aurais pas consenti à vous présenter, messieurs, la
défense de Crainquebille si j'avais vu en lui l'insulteur d'un ancien
soldat. On accuse mon client d'avoir dit: «Mort aux vaches!» Le sens de
cette phrase n'est pas douteux. Si vous feuilletez le Dictionnaire de la
langue verte, vous y lirez: «Vachard, paresseux, fainéant; qui s'étend
paresseusement comme une vache, au lieu de travailler.--Vache, qui se
vend à la police; mouchard.» Mort aux vaches! se dit dans un certain
monde. Mais toute la question est celle-ci: comment Crainquebille
l'a-t-il dit? Et même, l'a-t-il dit? Permettez-moi, messieurs, d'en
douter.

Je ne soupçonne l'agent Matra d'aucune mauvaise pensée. Mais il
accomplit, comme nous l'avons dit, une tâche pénible. Il est parfois
fatigué, excédé, surmené. Dans ces conditions il peut avoir été la
victime d'une sorte d'hallucination de l'ouïe. Et quand il vient vous
dire, messieurs, que le docteur David Matthieu, officier de la Légion
d'honneur, médecin en chef de l'hôpital Ambroise-Paré, un prince de la
science et un homme du monde, a crié aussi: «Mort aux vaches!» nous
sommes bien forcés de reconnaître que Matra est en proie à la maladie de
l'obsession, et, si le terme n'est pas trop fort, au délire de la
persécution.

Et alors même que Crainquebille aurait crié: «Mort aux vaches!» il
resterait à savoir si ce mot a, dans sa bouche, le caractère d'un délit.
Crainquebille est l'enfant naturel d'une marchande ambulante, perdue
d'inconduite et de boisson: il est né alcoolique. Vous le voyez ici
abruti par soixante ans de misère. Messieurs, vous direz qu'il est
irresponsable.»

Me Lemerle s'assit et M. le président Bourriche lut entre ses dents un
jugement qui condamnait Jérôme Crainquebille à quinze jours de prison et
50 francs d'amende. Le Tribunal avait fondé sa conviction sur le
témoignage de l'agent Matra.

Mené par les longs couloirs sombres du Palais, Crainquebille ressentit
un immense besoin de sympathie. Il se tourna vers le garde de Paris qui
le conduisait et l'appela trois fois:

--Cipal!... Cipal!... Hein? Cipal!...

Et il soupira:

--Il y a seulement quinze jours, si on m'avait dit qu'il m'arriverait ce
qui m'arrive!...

Puis il fit cette réflexion:

--Ils parlent trop vite, ces messieurs. Ils parlent bien, mais ils
parlent trop vite. On peut pas s'expliquer avec eux... Cipal, vous
trouvez pas qu'ils parlent trop vite?

Mais le soldat marchait sans répondre ni tourner la tête.

Crainquebille lui demanda:

--Pourquoi que vous me répondez pas?

Et le soldat garda le silence. Et Crainquebille lui dit avec amertume:

--On parle bien à un chien. Pourquoi que vous me parlez pas? Vous ouvrez
jamais la bouche: vous avez donc pas peur qu'elle pue?

       *       *       *       *       *

Crainquebille, reconduit en prison, s'assit, plein d'étonnement et
d'admiration, sur son escabeau enchaîné. Il ne savait pas bien lui-même
que les juges s'étaient trompés. Le Tribunal lui avait caché ses
faiblesses intimes sous la majesté des formes. Il ne pouvait croire
qu'il eût raison contre des magistrats dont il n'avait pas compris les
raisons; il lui était impossible de concevoir que quelque chose clochât
dans une si belle cérémonie. Car, n'allant ni à la messe ni à l'Élysée,
il n'avait, de sa vie, rien vu de si beau qu'un jugement en police
correctionnelle. Il savait bien qu'il n'avait pas crié «Mort aux
vaches!» Et, qu'il eût été condamné à quinze jours de prison pour
l'avoir crié, c'était, en sa pensée, un auguste mystère, un de ces
articles de foi auxquels les croyants adhèrent sans les comprendre, une
révélation obscure, éclatante, adorable et terrible.

Ce pauvre vieil homme se reconnaissait coupable d'avoir mystiquement
offensé l'agent 64, comme le petit garçon qui va au catéchisme se
reconnaît coupable du péché d'Ève. Il lui était enseigné, par son arrêt,
qu'il avait crié: «Mort aux vaches!» C'était donc qu'il avait crié:
«Mort aux vaches!» d'une façon mystérieuse, inconnue de lui-même. Il
était transporté dans un monde surnaturel. Son jugement était son
apocalypse.

S'il ne se faisait pas une idée nette du délit, il ne se faisait pas une
idée plus nette de la peine. Sa condamnation lui avait paru une chose
solennelle, rituelle et supérieure, une chose éblouissante, qui ne se
comprend pas, qui ne se discute pas, et dont on n'a ni à se louer, ni à
se plaindre. A cette heure il aurait vu le président Bourriche, une
auréole au front, descendre, avec des ailes blanches, par le plafond
entr'ouvert, qu'il n'aurait pas été surpris de cette nouvelle
manifestation de la gloire judiciaire. Il se serait dit: «Voilà mon
affaire qui continue!»

Le lendemain son avocat vint le voir:

--Eh bien! mon bonhomme, vous n'êtes pas trop mal? Du courage! une
semaine est vite passée. Nous n'avons pas trop à nous plaindre.

--Pour ça, on peut dire que ces messieurs ont été bien doux, bien polis;
pas un gros mot. J'aurais pas cru. Et le cipal avait mis des gants
blancs. Vous avez pas vu?

--Tout pesé, nous avons bien fait d'avouer.

--Possible.

--Crainquebille, j'ai une bonne nouvelle à vous annoncer. Une personne
charitable, que j'ai intéressée à votre position, m'a remis pour vous
une somme de 50 francs qui sera affectée au payement de l'amende à
laquelle vous avez été condamné.

--Alors, quand que vous me donnerez les 50 francs?

--Ils seront versés au greffe. Ne vous en inquiétez pas.

--C'est égal. Je remercie tout de même la personne.

Et Crainquebille, méditatif, murmura:

--C'est pas ordinaire ce qui m'arrive.

--N'exagérez rien, Crainquebille. Votre cas n'est pas rare, loin de là.

--Vous pourriez pas me dire où qu'ils m'ont étouffé ma voiture?

       *       *       *       *       *

Crainquebille, sorti de prison, poussait sa voiture, rue Montmartre, en
criant: Des choux, des navets, des carottes! Il n'avait ni orgueil ni
honte de son aventure. Il n'en gardait pas un souvenir pénible. Cela
tenait, dans son esprit, du théâtre, du voyage et du rêve. Il était
surtout content de marcher dans la boue, sur le pavé de la ville, et de
voir sur sa tête le ciel tout en eau et sale comme le ruisseau, le bon
ciel de sa ville. Il s'arrêtait à tous les coins de rue pour boire un
verre; puis, libre et joyeux, ayant craché dans ses mains pour en
lubrifier la paume calleuse, il empoignait les brancards et poussait la
charrette, tandis que, devant lui, les moineaux, comme lui matineux et
pauvres, qui cherchaient leur vie sur la chaussée, s'envolaient en gerbe
avec son cri familier: Des choux, des navets, des carottes! Une vieille
ménagère, qui s'était approchée, lui disait, en tâtant des céleris:

--Qu'est-ce qui vous est donc arrivé, père Crainquebille? Il y a bien
trois semaines qu'on ne vous a pas vu. Vous avez été malade? Vous êtes
un peu pâle.

--Je vas vous dire, m'ame Mailloche, j'ai fait le rentier.

Rien n'est changé dans sa vie, à cela près qu'il va chez le troquet plus
souvent que d'habitude, parce qu'il a l'idée que c'est fête, et qu'il a
fait connaissance avec des personnes charitables. Il rentre, un peu gai,
dans sa soupente. Étendu dans le plumard, il ramène sur lui les sacs que
lui a prêtés le marchand de marrons du coin et qui lui servent de
couverture, et il songe: «La prison, il n'y a pas à se plaindre; on y a
tout ce qui vous faut. Mais on est tout de même mieux chez soi.»

Son contentement fut de courte durée. Il s'aperçut vite que les clientes
lui firent grise mine.

--Des beaux céleris, m'ame Cointreau!

--Il ne me faut rien.

--Comment qu'il ne vous faut rien? Vous vivez pourtant pas de l'air du
temps.

Et m'ame Cointreau, sans lui faire de réponse, rentrait fièrement dans
la grande boulangerie dont elle était la patronne. Les boutiquières et
les concierges, naguère assidues autour de sa voiture verdoyante et
fleurie, maintenant se détournaient de lui. Parvenu à la cordonnerie de
l'_Ange gardien_, qui est le point où commencèrent ses aventures
judiciaires, il appela:

--M'ame Bayard, m'ame Bayard, vous me devez quinze sous de l'autre fois.

Mais m'ame Bayard, qui siégeait à son comptoir, ne daigna pas tourner la
tête.

Toute la rue Montmartre savait que le père Crainquebille sortait de
prison, et toute la rue Montmartre ne le connaissait plus. Le bruit de
sa condamnation était parvenu jusqu'au faubourg et à l'angle tumultueux
de la rue Richer. Là, vers midi, il aperçut Mme Laure, sa bonne et
fidèle cliente, penchée sur la voiture du petit Martin. Elle tâtait un
gros chou. Ses cheveux brillaient au soleil comme d'abondants fils d'or
largement tordus. Et le petit Martin, un pas grand'chose, un sale coco,
lui jurait, la main sur son coeur, qu'il n'y avait pas plus belle
marchandise que la sienne. A ce spectacle, le coeur de Crainquebille se
déchira. Il poussa sa voiture sur celle du petit Martin et dit à Mme
Laure d'une voix plaintive et brisée:

--C'est pas bien de me faire des infidélités.

Mme Laure, comme elle le reconnaissait elle-même, n'était pas une
duchesse. Ce n'est pas dans le monde qu'elle s'était fait une idée du
panier à salade et du Dépôt. Mais on peut être honnête dans tous les
états, pas vrai? Chacun a son amour-propre, et l'on n'aime pas avoir
affaire à un individu qui sort de prison. Aussi ne répondit-elle à
Crainquebille qu'en simulant un haut de coeur.

Et le vieux marchand ambulant, ressentant l'affront, hurla:

--Dessalée, va!

Mme Laure en laissa tomber son chou vert, et s'écria:

--Eh! va donc, vieux cheval de retour! Ça sort de prison, et ça insulte
les personnes!

Crainquebille, s'il avait été de sang-froid, n'aurait jamais reproché à
Mme Laure sa condition. Il savait trop qu'on ne fait pas ce qu'on veut
dans la vie, qu'on ne choisit pas son métier, et qu'il y a du bon monde
partout. Il avait coutume d'ignorer sagement ce que faisaient chez elles
les clientes, et il ne méprisait personne. Mais il était hors de lui. Il
donna par trois fois à Mme Laure les noms de dessalée, de charogne et de
roulure. Un cercle de curieux se forma autour de Mme Laure et de
Crainquebille, qui échangèrent encore plusieurs injures aussi
solennelles que les premières, et qui eussent égrené tout du long leur
chapelet, si un agent soudainement apparu ne les avait, par son silence
et son immobilité, rendus tout à coup aussi muets et immobiles que lui.
Ils se séparèrent. Mais cette scène acheva de perdre Crainquebille dans
l'esprit du faubourg Montmartre et de la rue Richer.

       *       *       *       *       *

Et le vieil homme allait marmonnant:

--Pour sûr que c'est une morue. Et même y a pas plus morue que cette
femme-là.

Mais dans le fond de son coeur, ce n'est pas de cela qu'il faisait un
reproche. Il ne la méprisait pas d'être ce qu'elle était. Il l'en
estimait plutôt, la sachant économe et rangée. Autrefois ils causaient
tous deux volontiers ensemble. Elle lui parlait de ses parents qui
habitaient la campagne. Et ils formaient tous deux le même voeu de
cultiver un petit jardin et d'élever des poules. C'était une bonne
cliente. De la voir acheter des choux au petit Martin, un sale coco, un
pas grand'chose, il en avait reçu un coup dans l'estomac; et quand il
l'avait vue faisant mine de le mépriser, la moutarde lui avait monté au
nez, et dame!

Le pis, c'est qu'elle n'était pas la seule qui le traitât comme un
galeux. Personne ne voulait plus le connaître. De même que Mme Laure,
Mme Cointreau la boulangère, Mme Bayard de l'_Ange gardien_ le
méprisaient et le repoussaient. Toute la société, quoi!

Alors! parce qu'on avait été mis pour quinze jours à l'ombre, on n'était
plus bon seulement à vendre des poireaux! Est-ce que c'était juste?
Est-ce qu'il y avait du bon sens à faire mourir de faim un brave homme
parce qu'il avait eu des difficultés avec les flics? S'il ne pouvait
plus vendre ses légumes, il n'avait plus qu'à crever.

Comme le vin maltraité, il tournait à l'aigre. Après avoir eu «des mots»
avec Mme Laure, il en avait maintenant avec tout le monde. Pour un rien,
il disait leur fait aux chalandes, et sans mettre de gants, je vous prie
de le croire. Si elles tâtaient un peu longtemps la marchandise, il les
appelait proprement râleuses et purées; pareillement, chez le troquet,
il engueulait les camarades. Son ami, le marchand de marrons, qui ne le
reconnaissait plus, déclarait que ce sacré père Crainquebille était un
vrai porc-épic. On ne peut le nier: il devenait incongru, mauvais
coucheur, mal embouché, fort en gueule. C'est que, trouvant la société
imparfaite, il avait moins de facilité qu'un professeur de l'École des
sciences morales et politiques à exprimer ses idées sur les vices du
système et sur les réformes nécessaires, et que ses pensées ne se
déroulaient pas dans sa tête avec ordre et mesure.

Le malheur le rendait injuste. Il se revanchait sur ceux qui ne lui
voulaient pas de mal et quelquefois sur de plus faibles que lui. C'est
ainsi qu'il donna une gifle à Alphonse, le petit du marchand de vin, qui
lui avait demandé si on était bien à l'ombre. Il le gifla et lui dit:

--Sale gosse! c'est ton père qui devrait être à l'ombre au lieu de
s'enrichir à vendre du poison.

Acte et parole qui ne lui faisaient pas honneur; car, ainsi que le
marchand de marrons le lui remontra justement, on ne doit pas battre un
enfant, ni lui reprocher son père, qu'il n'a pas choisi.

Il s'était mis à boire. Moins il gagnait d'argent, plus il buvait
d'eau-de-vie. Autrefois économe et sobre, il s'émerveillait lui-même de
ce changement.

--J'ai jamais été fricoteur, disait-il. Faut croire qu'on devient moins
raisonnable en vieillissant.

Parfois il jugeait sévèrement son inconduite et sa paresse:

--Mon vieux Crainquebille, t'es plus bon que pour lever le coude.

Parfois il se trompait lui-même et se persuadait qu'il buvait par
besoin:

--Faut comme ça, de temps en temps, que je boive un verre pour me donner
des forces et pour me rafraîchir. Sûr que j'ai quelque chose de brûlé
dans l'intérieur. Et il y a encore que la boisson comme
rafraîchissement.

Souvent il manquait la criée matinale et ne se fournissait plus que de
marchandise avariée qu'on lui livrait à crédit. Un jour, se sentant les
jambes molles et le coeur las, il laissa sa voiture dans la remise et
passa toute la sainte journée à tourner autour de l'étal de Mme Rose, la
tripière, et devant tous les troquets des Halles. Le soir, assis sur un
panier, il songea, et il eut conscience de sa déchéance. Il se rappela
sa force première et ses antiques travaux, ses longues fatigues et ses
gains heureux, ses jours innombrables, égaux et pleins; les cent pas, la
nuit, sur le carreau des Halles, en attendant la criée; les légumes
enlevés par brassées et rangés avec art dans la voiture, le petit noir
de la mère Théodore avalé tout chaud d'un coup, au pied levé, les
brancards empoignés solidement; son cri, vigoureux comme le chant du
coq, déchirant l'air matinal, sa course par les rues populeuses, toute
sa vie innocente et rude de cheval humain, qui, durant un demi-siècle,
porta, sur son étal roulant, aux citadins brûlés de veilles et de
soucis, la fraîche moisson des jardins potagers. Et secouant la tête il
soupira:

--Non! j'ai plus le courage que j'avais. Je suis fini. Tant va la cruche
à l'eau qu'à la fin elle se casse. Et puis, depuis mon affaire en
justice, je n'ai plus le même caractère. Je suis plus le même homme,
quoi!

Enfin, il était démoralisé. Un homme dans cet état-là, autant dire que
c'est un homme par terre et incapable de se relever. Tous les gens qui
passent lui pilent dessus.

       *       *       *       *       *

La misère vint, la misère noire. Le vieux marchand ambulant, qui
rapportait autrefois du faubourg Montmartre les pièces de cent sous à
plein sac, maintenant n'avait plus un rond. C'était l'hiver. Expulsé de
sa soupente, il coucha sous des charrettes, dans une remise. Les pluies
ayant tombé pendant vingt-quatre jours, les égouts débordèrent et la
remise fut inondée.

Accroupi dans sa voiture, au-dessus des eaux empoisonnées, en compagnie
des araignées, des rats et des chats faméliques, il songeait dans
l'ombre. N'ayant rien mangé de la journée et n'ayant plus pour se
couvrir les sacs du marchand de marrons, il se rappela la semaine durant
laquelle le gouvernement lui avait donné le vivre et le couvert. Il
envia le sort des prisonniers, qui ne souffrent ni du froid ni de la
faim, et il lui vint une idée:

--Puisque je connais le truc, pourquoi que je ne m'en servirais pas?

Il se leva et sortit dans la rue. Il n'était guère plus de onze heures.
Il faisait un temps aigre et noir. Une bruine tombait, plus froide et
plus pénétrante que la pluie. De rares passants se coulaient au ras des
murs.

Crainquebille longea l'église Saint-Eustache et tourna dans la rue
Montmartre. Elle était déserte. Un gardien de la paix se tenait planté
sur le trottoir, au chevet de l'église, sous un bec de gaz, et l'on
voyait, autour de la flamme, tomber une petite pluie rousse. L'agent la
recevait sur son capuchon. Il avait l'air transi, mais soit qu'il
préférât la lumière à l'ombre, soit qu'il fût las de marcher, il restait
sous son candélabre, et peut-être s'en faisait-il un compagnon, un ami.
Cette flamme tremblante était son seul entretien dans la nuit solitaire.
Son immobilité ne paraissait pas tout à fait humaine; le reflet de ses
bottes sur le trottoir mouillé, qui semblait un lac, le prolongeait
inférieurement et lui donnait de loin l'aspect d'un monstre amphibie, à
demi sorti des eaux. De plus près, encapuchonné et armé, il avait l'air
monacal et militaire. Les gros traits de son visage, encore grossis par
l'ombre du capuchon, étaient paisibles et tristes. Il avait une
moustache épaisse, courte et grise. C'était un vieux sergot, un homme
d'une quarantaine d'années.

Crainquebille s'approcha doucement de lui et, d'une voix hésitante et
faible, lui dit:

--Mort aux vaches!

Puis il attendit l'effet de cette parole consacrée. Mais elle ne fut
suivie d'aucun effet. Le sergot resta immobile et muet, les bras croisés
sous son manteau court. Ses yeux, grands ouverts et qui luisaient dans
l'ombre, regardaient Crainquebille avec tristesse, vigilance et mépris.

Crainquebille étonné, mais gardant encore un reste de résolution,
balbutia:

--Mort aux vaches! que je vous ai dit.

Il y eut un long silence durant lequel tombait la pluie fine et rousse
et régnait l'ombre glaciale. Enfin le sergot parla:

--Ce n'est pas à dire... Pour sûr et certain que ce n'est pas à dire. A
votre âge on devrait avoir plus de connaissance... Passez votre chemin.

--Pourquoi que vous m'arrêtez pas? demanda Crainquebille.

Le sergot secoua la tête sous son capuchon humide:

--S'il fallait empoigner tous les poivrots qui disent ce qui n'est pas à
dire, y en aurait de l'ouvrage!... Et de quoi que ça servirait?

Crainquebille, accablé par ce dédain magnanime, demeura longtemps
stupide et muet, les pieds dans le ruisseau. Avant de partir, il essaya
de s'expliquer:

--C'était pas pour vous que j'ai dit: «Mort aux vaches!» C'était pas
plus pour l'un que pour l'autre que je l'ai dit. C'était pour une idée.

Le sergot répondit avec une austère douceur:

--Que ce soye pour une idée ou pour autre chose, ce n'était pas à dire,
parce que quand un homme fait son devoir et qu'il endure bien des
souffrances, on ne doit pas l'insulter par des paroles futiles... Je
vous réitère de passer votre chemin.

Crainquebille, la tête basse et les bras ballants, s'enfonça sous la
pluie dans l'ombre.



CLOPINEL


C'était le premier jour de l'an. Par les rues blondes d'une boue
fraîche, entre deux averses, M. Bergeret et sa fille Pauline allaient
porter leurs souhaits à une tante maternelle qui vivait encore, mais
pour elle seule et peu, et qui habitait dans la rue Rousselet un petit
logis de béguine, sur un potager, dans le son des cloches conventuelles.
Pauline était joyeuse sans raison et seulement parce que ces jours de
fête, qui marquent le cours du temps, lui rendaient plus sensibles les
progrès charmants de sa jeunesse.

M. Bergeret gardait, en ce jour solennel, son indulgence coutumière,
n'attendant plus grand bien des hommes et de la vie, mais sachant, comme
M. Fagon, qu'il faut beaucoup pardonner à la nature. Le long des voies,
les mendiants, dressés comme des candélabres ou étalés comme des
reposoirs, faisaient l'ornement de cette fête sociale. Ils étaient tous
venus parer les quartiers bourgeois, nos pauvres, truands, cagoux,
piètres et malingreux, callots et sabouleux, francs-mitoux, drilles,
courtauts de boutanche. Mais, subissant l'effacement universel des
caractères et se conformant à la médiocrité générale des moeurs, ils
n'étalaient pas, comme aux âges du grand Coësre, des difformités
horribles et des plaies épouvantables. Ils n'entouraient point de linges
sanglants leurs membres mutilés. Ils étaient simples, ils n'affectaient
que des infirmités supportables. L'un d'eux suivit assez longtemps M.
Bergeret en clochant du pied, et toutefois d'un pas agile. Puis il
s'arrêta et se remit en lampadaire au bord du trottoir.

Après quoi M. Bergeret dit à sa fille:

--Je viens de commettre une mauvaise action: je viens de faire l'aumône.
En donnant deux sous à Clopinel, j'ai goûté la joie honteuse d'humilier
mon semblable, j'ai consenti le pacte odieux qui assure au fort sa
puissance et au faible sa faiblesse, j'ai scellé de mon sceau l'antique
iniquité, j'ai contribué à ce que cet homme n'eût qu'une moitié d'âme.

--Tu as fait tout cela, papa? dit Pauline incrédule.

--Presque tout cela, répondit M. Bergeret. J'ai vendu à mon frère
Clopinel de la fraternité à faux poids. Je me suis humilié en
l'humiliant. Car l'aumône avilit également celui qui la reçoit et celui
qui la fait. J'ai mal agi.

--Je ne crois pas, dit Pauline.

--Tu ne le crois pas, répondit M. Bergeret, parce que tu n'as pas de
philosophie et que tu ne sais pas tirer d'une action innocente en
apparence les conséquences infinies qu'elle porte en elle. Ce Clopinel
m'a induit en aumône. Je n'ai pu résister à l'importunité de sa voix de
complainte. J'ai plaint son maigre cou sans linge, ses genoux que le
pantalon, tendu par un trop long usage, rend tristement pareils aux
genoux d'un chameau, ses pieds au bout desquels les souliers vont le bec
ouvert comme un couple de canards. Séducteur! O dangereux Clopinel!
Clopinel délicieux! Par toi, mon sou produit un peu de bassesse, un peu
de honte. Par toi, j'ai constitué avec un sou une parcelle de mal et de
laideur. En te communiquant ce petit signe de la richesse et de la
puissance, je t'ai fait capitaliste avec ironie et convié sans honneur
au banquet de la société, aux fêtes de la civilisation. Et aussitôt j'ai
senti que j'étais un puissant de ce monde au regard de toi, un riche
près de toi, doux Clopinel, mendigot exquis, flatteur! Je me suis
réjoui, je me suis enorgueilli, je me suis complu dans mon opulence et
ma grandeur. Vis, ô Clopinel! _Pulcher hymnus divitiarum pauper
immortalis_.

Exécrable pratique de l'aumône! Pitié barbare de l'élémosyne! Antique
erreur du bourgeois qui donne un sou et qui pense faire le bien, et qui
se croit quitte envers tous ses frères, par le plus misérable, le plus
gauche, le plus ridicule, le plus sot, le plus pauvre acte de tous ceux
qui peuvent être accomplis en vue d'une meilleure répartition des
richesses. Cette coutume de faire l'aumône est contraire à la
bienfaisance et en horreur à la charité.

--C'est vrai? demanda Pauline avec bonne volonté.

--L'aumône, poursuivit M. Bergeret, n'est pas plus comparable à la
bienfaisance que la grimace d'un singe ne ressemble au sourire de la
Joconde. La bienfaisance est ingénieuse autant que l'aumône est inepte.
Elle est vigilante, elle proportionne son effort au besoin. C'est
précisément ce que je n'ai point fait à l'endroit de mon frère Clopinel.
Le nom seul de bienfaisance éveillait les plus douces idées dans les
âmes sensibles, au siècle des philosophes. On croyait que ce nom avait
été créé par le bon abbé de Saint-Pierre. Mais il est plus ancien et se
trouve déjà dans le vieux Balzac. Au XVIe siècle, on disait bénéficence.
C'est le même mot. J'avoue que je ne retrouve pas à ce mot de
bienfaisance sa beauté première; il m'a été gâté par les pharisiens qui
l'ont trop employé. Nous avons dans notre société beaucoup
d'établissements de bienfaisance, monts-de-piété, sociétés de
prévoyance, d'assurance mutuelle. Quelques-uns sont utiles et rendent
des services. Leur vice commun est de procéder de l'iniquité sociale
qu'ils sont destinés à corriger et d'être des médecines contaminées. La
bienfaisance universelle, c'est que chacun vive de son travail et non du
travail d'autrui. Hors l'échange et la solidarité, tout est vil,
honteux, infécond. La charité humaine, c'est le concours de tous dans la
production et le partage des fruits.

«Elle est la justice; elle est amour, et les pauvres y sont plus habiles
que les riches. Quels riches exercèrent jamais aussi pleinement
qu'Épictète ou que Benoît Malon la charité du genre humain? La charité
véritable, c'est le don des oeuvres de chacun à tous, c'est la belle
bonté, c'est le geste harmonieux de l'âme qui se penche comme un vase
plein de nard précieux et qui se répand en bienfaits, c'est Michel-Ange
peignant la chapelle Sixtine, ou les députés à l'Assemblée nationale
dans la nuit du 4 août; c'est le don répandu dans sa plénitude heureuse,
l'argent coulant pêle-mêle avec l'amour et la pensée. Nous n'avons rien
en propre que nous-mêmes. On ne donne vraiment que quand on donne son
travail, son âme, son génie. Et cette offrande magnifique de tout soi à
tous les hommes enrichit le donateur autant que la communauté.

--Mais, objecta Pauline, tu ne pouvais pas donner de l'amour et de la
beauté à Clopinel. Tu lui as donné ce qui lui était le plus convenable.

--Il est vrai que Clopinel est devenu une brute. De tous les biens qui
peuvent flatter un homme, il ne goûte que l'alcool. J'en juge à ce qu'il
puait l'eau-de-vie, quand il m'approcha. Mais tel qu'il est, il est
notre ouvrage. Notre orgueil fut son père; notre iniquité sa mère. Il
est le fruit mauvais de nos vices. Tout homme en société doit donner et
recevoir. Celui-ci n'a pas assez donné sans doute parce qu'il n'a pas
assez reçu.

--C'est peut-être un paresseux, dit Pauline. Comment ferons-nous, mon
Dieu, pour qu'il n'y ait plus de pauvres, plus de faibles, ni de
paresseux? Est-ce que tu ne crois pas que les hommes sont bons
naturellement et que c'est la société qui les rend méchants?

--Non. Je ne crois pas que les hommes soient bons naturellement,
répondit M. Bergeret. Je vois plutôt qu'ils sortent péniblement et peu à
peu de la barbarie originelle et qu'ils organisent à grand effort une
justice incertaine et une bonté précaire. Le temps est loin encore où
ils seront doux et bienveillants les uns pour les autres. Le temps est
loin où ils ne feront plus la guerre entre eux et où les tableaux qui
représentent des batailles seront cachés aux yeux comme immoraux et
offrant un spectacle honteux. Je crois que le règne de la violence
durera longtemps encore, que longtemps les peuples s'entre-déchireront
pour des raisons frivoles, que longtemps les citoyens d'une même nation
s'arracheront furieusement les uns aux autres les biens nécessaires à la
vie, au lieu d'en faire un partage équitable. Mais je crois aussi que
les hommes sont moins féroces quand ils sont moins misérables, que les
progrès de l'industrie déterminent à la longue quelque adoucissement
dans les moeurs, et je tiens d'un botaniste que l'aubépine transportée
d'un terrain sec en un sol gras y change ses épines en fleurs.

--Vois-tu? tu es optimiste, papa! Je le savais bien, s'écria Pauline en
s'arrêtant au milieu du trottoir pour fixer un moment sur son père le
regard de ses yeux gris d'aube, pleins de lumière douce et de fraîcheur
matinale. Tu es optimiste. Tu travailles de bon coeur à bâtir la maison
future. C'est bien, cela! C'est beau de construire avec les hommes de
bonne volonté la république nouvelle.

M. Bergeret sourit à cette parole d'espoir et à ces yeux d'aurore.

--Oui, dit-il, ce serait beau d'établir la société nouvelle, où chacun
recevrait le prix de son travail.

--N'est-ce pas que cela sera?... Mais quand? demanda Pauline avec
candeur.

Et M. Bergeret répondit, non sans douceur ni tristesse:

--Ne me demande pas de prophétiser, mon enfant. Ce n'est pas sans raison
que les anciens ont considéré le pouvoir de percer l'avenir comme le don
le plus funeste que puisse recevoir un homme. S'il nous était possible
de voir ce qui viendra, nous n'aurions plus qu'à mourir, et peut-être
tomberions-nous foudroyés de douleur ou d'épouvante. L'avenir, il y faut
travailler comme les tisseurs de haute lice travaillent à leurs
tapisseries, sans le voir.

Ainsi conversaient en cheminant le père et la fille. Devant le square de
la rue de Sèvres, ils rencontrèrent un mendigot solidement implanté sur
le trottoir.

--Je n'ai plus de monnaie, dit M. Bergeret. As-tu une pièce de dix sous
à me donner, Pauline? Cette main tendue me barre la rue. Nous serions
sur la place de la Concorde, qu'elle me barrerait la place. Le bras
allongé d'un misérable est une barrière que je ne saurais franchir.
C'est une faiblesse que je ne puis vaincre. Donne à ce truand. C'est
pardonnable. Il ne faut pas s'exagérer le mal qu'on fait.

--Papa, je suis inquiète de savoir ce que tu feras de Clopinel, dans ta
république. Car tu ne penses pas qu'il vive des fruits de son travail?

--Ma fille, répondit M. Bergeret, je crois qu'il consentira à
disparaître. Il est déjà très diminué. La paresse, le goût du repos le
dispose à l'évanouissement final, il rentrera dans le néant avec
facilité.

--Je crois au contraire qu'il est très content de vivre.

--Il est vrai qu'il a des joies. Il lui est délicieux sans doute
d'avaler le vitriol de l'assommoir. Il disparaîtra avec le dernier
mastroquet. Il n'y aura plus de marchands de vin, dans ma république. Il
n'y aura plus d'acheteurs ni de vendeurs. Il n'y aura plus de riches ni
de pauvres. Et chacun jouira du fruit de son travail.

--Nous serons tous heureux, mon père.

--Non. La sainte pitié, qui fait la beauté des âmes, périrait en même
temps que périrait la souffrance. Cela ne sera pas. Le mal moral et le
mal physique, sans cesse combattus, partageront sans cesse avec le
bonheur et la joie l'empire de la terre, comme les nuits y succéderont
aux jours. Le mal est nécessaire. Il a comme le bien sa source profonde
dans la nature, et l'un ne saurait être tari sans l'autre. Nous ne
sommes heureux que parce que nous sommes malheureux. La souffrance est
soeur de la joie, et leurs haleines jumelles, en passant sur nos cordes,
les font résonner harmonieusement. Le souffle seul du bonheur rendrait
un son monotone et fastidieux, et pareil au silence. Mais aux maux
inévitables, à ces maux à la fois vulgaires et augustes qui résultent de
la condition humaine ne s'ajouteront plus les maux artificiels qui
résultent de notre condition sociale. Les hommes ne seront plus déformés
par un travail inique dont ils meurent plutôt qu'ils n'en vivent.
L'esclave sortira de l'ergastule, et l'usine ne dévorera plus que les
corps par millions.

«Cette délivrance, je l'attends de la machine elle-même. La machine qui
a broyé tant d'hommes viendra en aide doucement, généreusement, à la
tendre chair humaine. La machine, d'abord cruelle et dure, deviendra
bonne, favorable, amie. Comment changera-t-elle d'âme? Écoute.
L'étincelle qui jaillit de la bouteille de Leyde, la petite étoile
subtile qui se révéla, dans le siècle dernier, au physicien émerveillé,
accomplira ce prodige. L'Inconnue qui s'est laissée vaincre sans se
laisser connaître, la force mystérieuse et captive, l'insaisissable
saisi par nos mains, la foudre docile, mise en bouteilles et dévidée sur
les innombrables fils qui couvrent la terre de leur réseau,
l'électricité portera sa force, son aide, partout où il faudra, dans les
maisons, dans les chambres, au foyer où le père et la mère et les
enfants ne seront plus séparés. Ce n'est point un rêve. La machine
farouche, qui broie dans l'usine les chairs et les âmes, deviendra
domestique, intime et familière. Mais ce n'est rien, non, ce n'est rien
que les poulies, les engrenages, les bielles, les manivelles, les
glissières, les volants s'humanisent, si les hommes gardent un coeur de
fer.

«Nous attendons, nous appelons un changement plus merveilleux encore. Un
jour viendra où le patron, s'élevant en beauté morale, deviendra un
ouvrier parmi les ouvriers affranchis, où il n'y aura plus de salaire,
mais échange de biens. La haute industrie, comme la vieille noblesse
qu'elle remplace et qu'elle imite, fera sa nuit du 4 Août. Elle
abandonnera des gains disputés et des privilèges menacés. Elle sera
généreuse quand elle sentira qu'il est temps de l'être. Et que dit
aujourd'hui le patron? Qu'il est l'âme et la pensée, et que sans lui son
armée d'ouvriers serait comme un corps privé d'intelligence. Eh bien!
s'il est la pensée, qu'il se contente de cet honneur et de cette joie.
Faut-il, parce qu'on est pensée et esprit, qu'on se gorge de richesses?
Quand le grand Donatello fondait avec ses compagnons une statue de
bronze, il était l'âme de l'oeuvre. Le prix qu'il en recevait du prince
ou des citoyens, il le mettait dans un panier qu'on hissait par une
poulie à une poutre de l'atelier. Chaque compagnon dénouait la corde à
son tour et prenait dans le panier selon ses besoins. N'est-ce point
assez de produire par l'intelligence, et cet avantage dispense-t-il le
maître ouvrier de partager le gain avec ses humbles collaborateurs? Mais
dans ma république il n'y aura plus de gains ni de salaires et tout sera
à tous.

--Papa, c'est le collectivisme, cela, dit Pauline avec tranquillité.

--Les biens les plus précieux, répondit M. Bergeret, sont communs à tous
les hommes, et le furent toujours. L'air et la lumière appartiennent en
commun à tout ce qui respire et voit la clarté du jour. Après les
travaux séculaires de l'égoïsme et de l'avarice, en dépit des efforts
violents des individus pour saisir et garder des trésors, les biens
individuels dont jouissent les plus riches d'entre nous sont encore peu
de chose en comparaison de ceux qui appartiennent indistinctement à tous
les hommes. Et dans notre société même, ne vois-tu pas que les biens les
plus doux ou les plus splendides, routes, fleuves, forêts autrefois
royales, bibliothèques, musées appartiennent à tous? Aucun riche ne
possède plus que moi ce vieux chêne de Fontainebleau ou ce tableau du
Louvre. Et ils sont plus à moi qu'au riche, si je sais mieux en jouir.
La propriété collective, qu'on redoute comme un monstre lointain, nous
entoure déjà sous mille formes familières. Elle effraye quand on
l'annonce, et l'on use déjà des avantages qu'elle procure.

«Les positivistes qui s'assemblent dans la maison d'Auguste Comte,
autour du vénéré M. Pierre Laffitte, ne sont point pressés de devenir
socialistes. Mais l'un d'eux a fait cette remarque judicieuse que la
propriété est de source sociale. Et rien n'est plus vrai, puisque toute
propriété acquise par un effort individuel n'a pu naître et subsister
que par le concours de la communauté toute entière. Et puisque la
propriété privée est de source sociale, ce n'est point en méconnaître
l'origine ni en corrompre l'essence que de l'étendre à la communauté et
la commettre à l'État dont elle dépend nécessairement. Et qu'est-ce que
l'État?...

Mlle Bergeret s'empressa de répondre à cette question:

--L'État, mon père, c'est un monsieur piteux et malgracieux assis
derrière un guichet. Tu comprends qu'on n'a pas envie de se dépouiller
pour lui.

--Je comprends, répondit M. Bergeret en souriant. Je me suis toujours
incliné à comprendre, et j'y ai perdu des énergies précieuses. Je
découvre sur le tard que c'est une grande force que de ne pas
comprendre. Cela permet parfois de conquérir le monde. Si Napoléon avait
été aussi intelligent que Spinoza, il aurait écrit quatre volumes dans
une mansarde. Je comprends. Mais ce monsieur malgracieux et piteux qui
est assis derrière un guichet, tu lui confies tes lettres, Pauline, que
tu ne confierais pas à l'agence Tricoche. Il administre une partie de
tes biens, et non la moins vaste, ni la moins précieuse. Tu lui vois un
visage morose. Mais quand il sera tout il ne sera plus rien. Ou plutôt,
il ne sera plus que nous. Anéanti par son universalité, il cessera de
paraître tracassier. On n'est plus méchant, ma fille, quand on n'est
plus personne. Ce qu'il a de déplaisant à l'heure qu'il est, c'est qu'il
rogne sur la propriété individuelle, qu'il va grattant et limant,
mordant peu sur les gros et beaucoup sur les maigres. Cela le rend
insupportable. Il est avide. Il a des besoins. Dans ma république, il
sera sans désirs, comme les dieux. Il aura tout et il n'aura rien. Nous
ne le sentirons pas, puisqu'il sera conforme à nous, indistinct de nous.
Il sera comme s'il n'était pas. Et quand tu crois que je sacrifie les
particuliers à l'État, la vie à une abstraction, c'est au contraire
l'abstraction que je subordonne à la réalité, l'État que je supprime en
l'identifiant à toute l'activité sociale.

«Si même cette république ne devait jamais exister, je me féliciterais
d'en avoir caressé l'idée. Il est permis de bâtir en Utopie. Et Auguste
Comte lui-même, qui se flattait de ne construire que sur les données de
la science positive, a placé Campanella dans le calendrier des grands
hommes.

«Les rêves des philosophes ont de tout temps suscité des hommes d'action
qui se sont mis à l'oeuvre pour les réaliser. Notre pensée crée l'avenir.
Les hommes d'État travaillent sur les plans que nous laissons après
notre mort. Ce sont nos maçons et nos goujats. Non, ma fille, je ne
bâtis pas en Utopie. Mon songe, qui ne m'appartient nullement et qui
est, en ce moment même, le songe de mille et mille âmes, est véritable
et prophétique. Toute société dont les organes ne correspondent plus aux
fonctions pour lesquelles ils ont été créés, et dont les membres ne sont
point nourris en raison du travail utile qu'ils produisent, meurt. Des
troubles profonds, des désordres intimes précèdent sa fin et
l'annoncent.

«La société féodale était fortement constituée. Quand le clergé cessa
d'y représenter le savoir et la noblesse d'y défendre par l'épée le
laboureur et l'artisan, quand ces ordres ne furent plus que des membres
gonflés et nuisibles, tout le corps périt; une révolution imprévue et
nécessaire emporta le malade. Qui soutiendrait que, dans la société
actuelle, les organes correspondent aux fonctions et que tous les
membres sont nourris en raison du travail utile qu'ils produisent? Qui
soutiendrait que la richesse est justement répartie? Qui peut croire
enfin à la durée de l'iniquité?

--Et comment la faire cesser, mon père? Comment changer le monde?

--Par la parole, mon enfant. Rien n'est plus puissant que la parole.
L'enchaînement des fortes raisons et des hautes pensées est un lien
qu'on ne peut rompre. La parole, comme la fronde de David, abat les
violents et fait tomber les forts. C'est l'arme invincible. Sans cela le
monde appartiendrait aux brutes armées. Qui donc les tient en respect?
Seule, sans armes et nue, la pensée.

Je ne verrai pas la cité nouvelle. Tous les changements dans l'ordre
social comme dans l'ordre naturel sont lents et presque insensibles. Un
géologue d'un esprit profond, Charles Lyell, a démontré que ces traces
effrayantes de la période glaciaire, ces rochers énormes traînés dans
les vallées, cette flore des froides contrées et ces animaux velus
succédant à la faune et à la flore des pays chauds, ces apparences de
cataclysmes sont, en réalité, l'effet d'actions multiples et prolongées,
et que ces grands changements, produits avec la lenteur clémente des
forces naturelles, ne furent pas même soupçonnés par les innombrables
générations des êtres animés qui y assistèrent. Les transformations
sociales s'opèrent, de même, insensiblement et sans cesse. L'homme
timide redoute, comme un cataclysme futur, un changement commencé avant
sa naissance, qui s'opère sous ses yeux, sans qu'il le voie, et qui ne
deviendra sensible que dans un siècle.»



ROUPART


M. Bergeret aimait et estimait hautement les gens de métier. Ne faisant
point de grands aménagements, il n'avait guère occasion d'appeler des
ouvriers; mais, quand il en employait un, il s'efforçait de lier
conversation avec lui, comptant bien en tirer quelques paroles
substantielles.

Aussi fit-il un gracieux accueil au menuisier Roupart qui vint, un
matin, poser des bibliothèques dans le cabinet de travail.

Cependant, couché à sa coutume, au fond du fauteuil de son maître,
Riquet dormait en paix. Mais le souvenir immémorial des périls qui
assiégeaient leurs aïeux sauvages dans les forêts rend léger le sommeil
des chiens domestiques. Il convient de dire aussi que cette aptitude
héréditaire au prompt réveil était entretenue chez Riquet par le
sentiment du devoir. Riquet se considérait lui-même comme un chien de
garde. Fermement convaincu que sa fonction était de garder la maison, il
en concevait une heureuse fierté.

Par malheur, il se figurait les maisons comme elles sont dans les
campagnes et dans les Fables de la Fontaine, entre cour et jardin, et
telles qu'on peut en faire le tour en flairant le sol parfumé des odeurs
des bêtes et du fumier. Il ne se mettait pas dans l'esprit le plan de
l'appartement que son maître occupait au cinquième étage d'un grand
immeuble. Faute de connaître les limites de son domaine, il ne savait
pas précisément ce qu'il avait à garder. Et c'était un gardien féroce.
Pensant que la venue de cet inconnu en pantalon bleu rapiécé, qui
sentait la sueur et traînait des planches, mettait la demeure en péril,
il sauta à bas du fauteuil et se mit à aboyer à l'homme, en reculant
devant lui avec une lenteur héroïque. M. Bergeret lui ordonna de se
taire, et il obéit à regret, surpris et triste de voir son dévouement
inutile et ses avis méprisés. Son regard profond, tourné vers son
maître, semblait lui dire:

--Tu reçois cet anarchiste avec les engins qu'il traîne après lui. J'ai
fait mon devoir, advienne que pourra.

Il reprit sa place accoutumée et se rendormit. M. Bergeret, quittant les
scoliastes de Virgile, commença de converser avec le menuisier. Il lui
fit d'abord des questions touchant le débit, la coupe et le polissage
des bois, et l'assemblage des planches. Il aimait à s'instruire et
savait l'excellence du langage populaire.

Roupart, tourné contre le mur, lui faisait des réponses interrompues par
de longs silences, pendant lesquels il prenait des mesures. C'est ainsi
qu'il traita des lambris et des assemblages.

--L'assemblage à tenon et mortaise, dit-il, ne veut point de colle, si
l'ouvrage est bien dressé.

--N'y a-t-il point aussi, demanda M. Bergeret, l'assemblage en queue
d'aronde?

--Il est rustique et ne se fait plus, répondit le menuisier.

Ainsi le professeur s'instruisait en écoutant l'artisan. Ayant assez
avancé l'ouvrage, le menuisier se tourna vers M. Bergeret. Sa face
creusée, ses grands traits, son teint brun, ses cheveux collés au front
et sa barbe de bouc toute grise de poussière lui donnaient l'air d'une
figure de bronze. Il sourit d'un sourire pénible et doux et montra ses
dents blanches, et il parut jeune.

--Je vous connais, monsieur Bergeret.

--Vraiment?

--Oui, oui, je vous connais... Monsieur Bergeret, vous avez fait tout de
même quelque chose qui n'est pas ordinaire... Ça ne vous fâche pas que
je vous le dise?

--Nullement.

--Eh bien, vous avez fait quelque chose qui n'est pas ordinaire. Vous
êtes sorti de votre caste et vous n'avez pas voulu frayer avec les
défenseurs du sabre et du goupillon.

--Je déteste les faussaires, mon ami, répondit M. Bergeret. Cela devrait
être permis à un philologue. Je n'ai pas caché ma pensée. Mais je ne
l'ai pas beaucoup répandue. Comment la connaissez-vous?

--Je vais vous dire. On voit du monde, rue Saint-Jacques, à l'atelier.
On en voit des uns et des autres, des gros et des maigres. En rabotant
mes planches, j'entendais Pierre qui disait: «Cette canaille de
Bergeret!» Et Paul lui demandait: «Est-ce qu'on ne lui cassera pas la
gueule?» Alors j'ai compris que vous étiez du bon côté dans l'Affaire.
Il n'y en a pas beaucoup de votre espèce dans le cinquième.

--Et que disent vos amis?

--Les socialistes ne sont pas bien nombreux par ici, et ils ne sont pas
d'accord. Samedi dernier, à la Fraternelle, nous étions quatre pelés et
un tondu et nous nous sommes pris aux cheveux. Le camarade Fléchier, un
vieux, un combattant de 70, un communard, un déporté, un homme, est
monté à la tribune et nous a dit: «Citoyens, tenez-vous tranquilles. Les
bourgeois intellectuels ne sont pas moins bourgeois que les bourgeois
militaires. Laissez les capitalistes se manger le nez. Croisez-vous les
bras, et regardez venir les antisémites. Pour l'heure, ils font
l'exercice avec un fusil de paille et un sabre de bois. Mais quand il
s'agira de procéder à l'expropriation des capitalistes, je ne vois pas
d'inconvénients à commencer par les juifs.»

«Et là-dessus, les camarades ont fait aller leurs battoirs. Mais, je
vous le demande, est-ce que c'est comme ça que devait parler un vieux
communard, un bon révolutionnaire? Je n'ai pas d'instruction comme le
citoyen Fléchier, qui a étudié dans les livres de Marx. Mais je me suis
bien aperçu qu'il ne raisonnait pas droit. Parce qu'il me semble que le
socialisme, qui est la vérité, est aussi la justice et la bonté, que
tout ce qui est juste et bon en sort naturellement comme la pomme du
pommier. Il me semble que combattre une injustice, c'est travailler pour
nous, les prolétaires, sur qui pèsent toutes les injustices. A mon idée,
tout ce qui est équitable est un commencement de socialisme. Je pense
comme Jaurès que marcher avec les défenseurs de la violence et du
mensonge, c'est tourner le dos à la révolution sociale. Je ne connais ni
juifs ni chrétiens. Je ne connais que des hommes, et je ne fais de
distinction entre eux que de ceux qui sont justes et de ceux qui sont
injustes. Qu'ils soient juifs ou chrétiens, il est difficile aux riches
d'être équitables. Mais quand les lois seront justes, les hommes seront
justes. Dès à présent les collectivistes et les libertaires préparent
l'avenir en combattant toutes les tyrannies et en inspirant aux peuples
la haine de la guerre et l'amour du genre humain. Nous pouvons dès à
présent faire un peu de bien. C'est ce qui nous empêchera de mourir
désespérés et la rage au coeur. Car bien sûr nous ne verrons pas le
triomphe de nos idées, et quand le collectivisme sera établi sur le
monde, il y aura beau temps que je serai sorti de ma soupente les pieds
devant... Mais je jase et le temps file.»

Il tira sa montre, et, voyant qu'il était onze heures, il endossa sa
veste, ramassa ses outils, enfonça sa casquette jusqu'à la nuque et dit
sans se retourner:

--Pour sûr que la bourgeoisie est pourrie! Ça s'est vu du reste dans
l'affaire Dreyfus.

Et il s'en alla déjeuner.

Alors, soit qu'en son léger sommeil un songe eût effrayé son âme
obscure, soit qu'épiant, à son réveil, la retraite de l'ennemi, il en
prît avantage, soit que le nom qu'il venait d'entendre l'eût rendu
furieux, ainsi que le maître feignit de le croire, Riquet s'élança la
gueule ouverte et le poil hérissé, les yeux en flammes, sur les talons
de Roupart qu'il poursuivit de ses aboiements frénétiques.

Demeuré seul avec lui, M. Bergeret lui adressa, d'un ton plein de
douceur, ces paroles attristées:

--Toi aussi, pauvre petit être noir, si faible en dépit de tes dents
pointues et de ta gueule profonde, qui, par l'appareil de la force,
rendent ta faiblesse ridicule et ta poltronnerie amusante, toi aussi tu
as le culte des grandeurs de chair et la religion de l'antique iniquité.
Toi aussi tu adores l'injustice par respect pour l'ordre social qui
t'assure ta niche et ta pâtée. Toi aussi tu tiendrais pour véritable un
jugement irrégulier, obtenu par le mensonge et la fraude. Toi aussi tu
es le jouet des apparences. Toi aussi tu te laisses séduire par des
mensonges. Tu te nourris de fables grossières. Ton esprit ténébreux se
repaît de ténèbres. On te trompe et tu te trompes avec une plénitude
délicieuse. Toi aussi tu as des haines de race, des préjugés cruels, le
mépris des malheureux.

Et comme Riquet tournait sur lui un regard d'une innocence infinie, M.
Bergeret reprit avec plus de douceur encore:

--Je sais: tu as une bonté obscure, la bonté de Caliban. Tu es pieux, tu
as ta théologie et ta morale, tu crois bien faire. Et puis tu ne sais
pas. Tu gardes la maison, tu la gardes même contre ceux qui la défendent
et qui l'ornent. Cet artisan que tu voulais en chasser a, dans sa
simplicité, des pensées admirables. Tu ne l'as pas écouté.

Tes oreilles velues entendent non celui qui parle le mieux, mais celui
qui crie le plus fort. Et la peur, la peur naturelle, qui fut la
conseillère de tes ancêtres, et des miens, à l'âge des cavernes, la peur
qui fit les dieux et les crimes, te détourne des malheureux et t'ôte la
pitié. Et tu ne veux pas être juste. Tu regardes comme une figure
étrangère la face blanche de la Justice, divinité nouvelle, et tu rampes
devant les vieux dieux, noirs comme toi, de la violence et de la peur.
Tu admires la force brutale parce que tu crois qu'elle est la force
souveraine, et que tu ne sais pas qu'elle se dévore elle-même. Tu ne
sais pas que toutes les ferrailles tombent devant une idée juste...

Tu ne sais pas que la force véritable est dans la sagesse et que les
nations ne sont grandes que par elle. Tu ne sais pas que ce qui fait la
gloire des peuples, ce ne sont pas les clameurs stupides, poussées sur
les places publiques, mais la pensée auguste, cachée dans quelque
mansarde et qui, un jour, répandue par le monde, en changera la face. Tu
ne sais pas que ceux-là honorent leur patrie qui, pour la justice, ont
souffert la prison, l'exil et l'outrage. Tu ne sais pas.»



ALLOCUTIONS



ALLOCUTION PRONONCÉE A LA FÊTE INAUGURALE DE L'ÉMANCIPATION UNIVERSITÉ
POPULAIRE DU XVe ARRONDISSEMENT LE 21 NOVEMBRE 1899.


Citoyennes et citoyens,

L'association que nous inaugurons aujourd'hui est formée pour l'étude.
Ce sont des hommes qui se réunissent pour penser en commun. Vous voulez
acquérir des connaissances qui donneront à vos idées de l'exactitude et
de l'étendue et qui vous enrichiront ainsi d'une richesse intérieure et
véritable. Vous voulez apprendre pour comprendre et retenir, au rebours
de ces fils de riches qui n'étudient que pour passer des examens et qui,
l'épreuve finie, ont hâte de débarrasser leurs cerveaux de leur science,
comme d'un meuble encombrant. Votre désir est plus noble et plus
désintéressé. Et comme vous vous proposez de travailler à votre propre
développement, vous rechercherez ce qui est vraiment utile et ce qui est
vraiment beau.

Les connaissances utiles à la vie ne sont pas seulement celles des
métiers et des arts. S'il est nécessaire que chacun sache son métier, il
est utile à chacun d'interroger la nature qui nous a formés et la
société dans laquelle nous vivons. Quel que soit notre état parmi nos
semblables, nous sommes avant tout des hommes et nous avons grand
intérêt à connaître les conditions nécessaires de la vie humaine. Nous
dépendons de la terre et de la société, et c'est en recherchant les
causes de cette dépendance que nous pourrons imaginer les moyens de la
rendre plus facile et plus douce. C'est parce que les découvertes des
grandes lois physiques qui régissent les mondes ont été lentes,
tardives, longtemps renfermées dans un petit nombre d'intelligences,
qu'une morale barbare, fondée sur une fausse interprétation des
phénomènes de la nature, a pu s'imposer à la masse des hommes et les
soumettre à des pratiques imbéciles et cruelles.

Croyez-vous, par exemple, citoyens, que, si les savants avaient connu
plus tôt la vraie situation du globe terrestre tournant en compagnie de
quelques autres globes, ses frères, autour d'un soleil qui nage lui-même
dans l'espace infini, peuplé d'une multitude d'autres soleils, pères
ardents et lumineux d'une multitude de mondes,--pensez-vous que, si dans
les siècles anciens un grand nombre d'hommes avaient eu cette juste idée
de l'univers et y avaient suffisamment attaché leur pensée, c'eût été
possible de les effrayer en leur faisant croire qu'il y a sous terre un
enfer et des diables? C'est la science qui nous affranchit de ces vaines
terreurs, que certes vous avez rejetées loin de vous. Et ne voyez-vous
pas que de l'étude de la nature vous tirerez une foule de conséquences
morales qui rendront votre pensée plus assurée et plus tranquille?

La connaissance de l'être humain n'est pas moins profitable. En suivant
les transformations de l'homme depuis l'époque où il vivait nu, armé de
flèches de pierre, dans des cavernes, jusqu'à l'âge actuel des machines,
au règne de la vapeur et de l'électricité, vous embrasserez les grandes
phases de l'évolution de notre race.

La connaissance des progrès accomplis vous permettra de pressentir, de
solliciter les progrès futurs. Peut-être voudrez-vous vous tenir de
préférence dans des temps voisins du nôtre et rechercher dans un passé
récent l'origine de l'état actuel de la société. Là encore, là surtout
l'étude vous sera d'un grand profit. En recherchant comment s'est formée
et accrue la force capitaliste, vous jugerez mieux des moyens qu'il faut
employer pour la maîtriser, à l'exemple des grands inventeurs qui n'ont
asservi la nature qu'après l'avoir patiemment observée.

Vous étudierez les faits de bonne foi, sans parti pris ni système
préconçu. Les vrais savants--et j'en vois ici--vous diront que la
science veut garder son indépendance et sa liberté, et qu'elle ne se
soumet à aucune puissance étrangère. Est-ce à dire que vous poursuivrez
vos recherches sans direction ni but déterminé? Non. Vous entreprenez
une oeuvre idéale mais définie, immense mais précise.

Vous vous proposez de travailler mutuellement à développer votre être
intellectuel et moral, à vous rendre plus sûrs de vous-mêmes, et plus
conscients de vos forces, par une connaissance plus exacte des
nécessités de la vie sur la planète, et des conditions particulières où
chacun se trouve dans la société actuelle. Votre association est
constituée pour vous solliciter les uns les autres à penser et à
réfléchir à la place des privilégiés, qui ne s'en donnent plus la peine,
et pour vous assurer ainsi une part dans l'élaboration d'un ordre de
choses nouveau et meilleur, puisque, malgré les coups de force, c'est la
pensée qui conduit le monde, comme la boussole dans la tempête montre
encore la route aux navires.

Votre association recherchera ce qu'il y a de plus utile à connaître
dans la science. Elle vous découvrira ce qu'il y a de plus agréable à
considérer dans l'art. Ne vous refusez pas à mêler dans vos études
l'agréable à l'utile. D'ailleurs, comment les séparer, si l'on a un peu
de philosophie? Comment marquer le point où finit l'utile et où commence
l'agréable? Une chanson, est-ce que cela ne sert à rien? La
_Marseillaise_ et la _Carmagnole_ ont renversé les armées des rois et
des empereurs. Est-ce qu'un sourire est inutile? Est-ce donc si peu de
plaire et de charmer?

Vous entendez parfois des moralistes vous dire qu'il ne faut rien
accorder à l'agrément dans la vie. Ne les écoutez pas. Une longue
tradition religieuse, qui pèse encore sur nous, nous enseigne que la
privation, la souffrance et la douleur sont des biens désirables et
qu'il y a des mérites spéciaux attachés à la privation volontaire.
Quelle imposture! C'est en disant aux peuples qu'il faut souffrir en ce
monde pour être heureux dans l'autre qu'on a obtenu d'eux une pitoyable
résignation à toutes les oppressions et à toutes les iniquités.
N'écoutons pas les prêtres qui enseignent que la souffrance est
excellente. C'est la joie qui est bonne!

Nos instincts, nos organes, notre nature physique et morale, tout notre
être nous conseille de chercher le bonheur sur la terre. Il est
difficile de le rencontrer. Ne le fuyons point. Ne craignons pas la
joie; et lorsqu'une forme heureuse ou une pensée riante nous offre du
plaisir, ne la refusons pas. Votre association est de cet avis. Elle est
prête à vous offrir, avec des pensées utiles, des pensées agréables, qui
sont utiles aussi. Elle vous fera connaître les grands poètes: Racine,
Corneille, Molière, Victor Hugo, Shakespeare. Ainsi nourris, vos esprits
croîtront en force et en beauté.

Et il est temps, citoyens, qu'on sente votre force, et que votre
volonté, plus claire et plus belle, s'impose pour établir un peu de
raison et d'équité dans un monde qui n'obéit plus qu'aux suggestions de
l'égoïsme et de la peur. Nous avons vu ces derniers temps la société
bourgeoise et ses chefs incapables de nous assurer la justice, je ne dis
pas la justice idéale et future, mais seulement la vieille justice
boiteuse, survivante des âges rudes. Celle-là, qui les protégeait, les
insensés, dans leur folie, ils viennent de lui porter un coup mortel.
Nous les avons vus triompher dans le mensonge, aspirer à la plus brutale
des tyrannies, souffler dans les rues la guerre civile et la haine du
genre humain.

A vous, citoyens, à vous, travailleurs, de hausser vos esprits et vos
coeurs, et de vous rendre capables, par l'étude et la réflexion, de
préparer l'avènement de la justice sociale et de la paix universelle.



ALLOCUTION PRONONCÉE LE 4 MARS 1900 A LA FÊTE INAUGURALE DE L'UNIVERSITÉ
POPULAIRE «LE RÉVEIL» DES 1er ET 2e ARRONDISSEMENTS.


Citoyens,

En poursuivant sa marche lente, à travers les obstacles, vers la
conquête des pouvoirs publics et des forces sociales, le prolétariat a
compris la nécessité de mettre dès à présent la main sur la science et
de s'emparer des armes puissantes de la pensée.

Partout, à Paris et dans les provinces, se fondent et se multiplient ces
universités populaires, destinées à répandre parmi les travailleurs ces
richesses intellectuelles longtemps renfermées dans la classe
bourgeoise.

Votre association, le Réveil des 1er et 2e arrondissements, se jette
dans cette grande entreprise avec un élan généreux et une pleine
conscience de la réalité. Vous avez compris qu'on n'agit utilement qu'à
la clarté de la science. Et qu'est en effet la science? Mécanique,
physique, physiologie, biologie, qu'est-ce que tout cela, sinon la
connaissance de la nature et de l'homme, ou plus précisément la
connaissance des rapports de l'homme avec la nature et des conditions
mêmes de la vie? Vous sentez qu'il nous importe grandement de connaître
les conditions de la vie afin de nous soumettre à celles-là seules qui
sont nécessaires, et non point aux conditions arbitraires, souvent
humiliantes ou pénibles, que l'ignorance et l'erreur nous ont imposées.
Les dépendances naturelles qui résultent de la constitution de la
planète et des fonctions de nos organes sont assez étroites et
pressantes pour que nous prenions garde de ne pas subir encore des
dépendances arbitraires. Avertis par la science, nous nous soumettons à
la nature des choses, et cette soumission auguste est notre seule
soumission.

L'ignorance n'est si détestable que parce qu'elle nourrit les préjugés
qui nous empêchent d'accomplir nos vraies fonctions, en nous en imposant
de fausses qui sont pénibles et parfois malfaisantes et cruelles, à ce
point qu'on voit, sous l'empire de l'ignorance, les plus honnêtes gens
devenir criminels par devoir. L'histoire des religions nous en fournit
d'innombrables exemples: sacrifices humains, guerres religieuses,
persécutions, bûchers, voeux monastiques, exécrables pratiques issues
moins de la méchanceté des hommes que de leur insanité. Si l'on
réfléchit sur les misères qui, depuis l'âge des cavernes jusqu'à nos
jours encore barbares, ont accablé la malheureuse humanité, on en trouve
presque toujours la cause dans une fausse interprétation des phénomènes
de la nature et dans quelqu'une de ces doctrines théologiques qui
donnent de l'univers une explication atroce et stupide. Une mauvaise
physique produit une mauvaise morale, et c'est assez pour que, durant
des siècles, des générations humaines naissent et meurent dans un abîme
de souffrances et de désolation.

En leur longue enfance, les peuples ont été asservis aux fantômes de la
peur, qu'ils avaient eux-mêmes créés. Et nous, si nous touchons enfin le
bord des ténèbres théologiques, nous n'en sommes pas encore tout à fait
sortis. Ou pour mieux dire, dans la marche inégale et lente de la
famille humaine, quand déjà la tête de la caravane est entrée dans les
régions lumineuses de la science, le reste se traîne encore sous les
nuées épaisses de la superstition, dans des contrées obscures, pleines
de larves et de spectres.

Ah! que vous avez raison, citoyens, de prendre la tête de la caravane!
Que vous avez raison de vouloir la lumière, d'aller demander conseil à
la science. Sans doute, il vous reste peu d'heures, le soir, après le
dur travail du jour, bien peu d'heures pour l'interroger, cette science
qui répond lentement aux questions qu'on lui fait et qui livre l'un
après l'autre, sans hâte, ses secrets innombrables. Nous devons tous
nous résigner à n'obtenir d'elle que des parcelles de vérité. Mais il y
a à considérer dans la science la méthode et les résultats. Les
résultats, vous en prendrez ce que vous pourrez. La méthode, plus
précieuse encore que les résultats, puisqu'elle les a tous produits et
qu'elle en produira encore une infinité d'autres, la méthode, vous
saurez vous l'approprier, et elle vous procurera les moyens de conduire
sûrement votre esprit dans toutes les recherches qu'il vous sera utile
de faire.

Citoyens, le nom que vous avez donné à votre université montre assez que
vous sentez que l'heure est venue des pensées vigilantes. Vous l'avez
appelée «le Réveil», sans doute parce que vous sentez qu'il est temps de
chasser les fantômes de la nuit et de vous tenir alertes et debout,
prêts à défendre les droits de l'esprit contre les ennemis de la pensée
et la République, contre ces étranges libéraux, qui ne réclament de
liberté que contre la liberté.

Il m'était réservé d'annoncer votre noble effort et de vous féliciter de
votre entreprise.

Je l'ai fait avec joie et en aussi peu de mots que possible. J'aurais
considéré comme un grand tort envers vous de retarder, fût-ce d'un
instant, l'heure où vous entendrez la grande voix de Jaurès.



ALLOCUTION PRONONCÉE A LA FÊTE D'INAUGURATION DES NOUVEAUX LOCAUX DES
«SOIRÉES OUVRIÈRES» DE MONTREUIL-SOUS-BOIS


Citoyens,

Vous avez compris que l'ignorance était la plus étroite des servitudes
et vous avez voulu vous en affranchir. Sentant que l'homme ne peut rien
quand il ne sait rien et qu'il est enfermé dans sa stupidité comme dans
une prison obscure, vous avez cherché à percer le mur noir. Vous avez
tenté cela de vous-mêmes, sans aide, sans secours, seuls, et vous avez
réussi. Après un effort de quatre années, vous avez amené à vous assez
de camarades pour qu'il vous fût nécessaire d'élargir votre salle
d'étude en même temps que vous élargissiez vos intelligences. Votre
oeuvre vit et grandit. Vous l'avez désignée du nom le plus simple qui est
en même temps le plus aimable. Vous avez appelé vos réunions: _Soirées
d'études après le travail_.

Le nom est beau parce que la chose est belle. L'étude après le travail,
voilà ce qui révèle la force de volonté et montre ce que vous valez par
l'esprit et par le coeur. L'étude est facile en somme si l'on a tout le
loisir de s'y livrer, et c'est un vrai travail attrayant quand c'est
notre seul travail. Mais s'y mettre après la fatigue d'un dur labeur,
quand on a déjà porté le rude poids du jour, c'est là qu'est l'effort
superbe et le courage.

Vous avez fait cet effort, vous avez eu le courage, citoyens, et vous
avez conduit cette entreprise avec autant d'habileté que de vaillance.
La méthode que vous avez adoptée pour vous instruire est excellente.
Vous avez d'abord recherché, sans autre aide que des livres, la
situation que la planète que nous habitons occupe dans l'univers et jeté
un regard sur les mondes semés dans l'espace illimité. En déchirant la
voûte théologique du ciel, vous avez détruit du même coup d'antiques
superstitions. Après une année occupée à reconnaître la position réelle
de notre monde dans la multitude des mondes, vous avez employé une année
à étudier la constitution de la terre. Vous avez vu la vie sortir comme
la Vénus antique de la chaude écume des mers primitives. Elle se
manifestait alors par des organismes rudimentaires dont les
transformations successives ont abouti à la flore et à la faune
actuelles. Vous avez suivi anneau par anneau cette chaîne des êtres qui
va des mollusques, des poissons, aux mammifères supérieurs, à l'homme.
Là encore vous avez substitué à des conceptions théologiques fondées sur
des fables grossières une idée expérimentale des origines humaines. Vous
avez considéré les faibles commencements de l'homme et admiré par quels
efforts lents et continus notre espèce, si misérable à l'origine, a créé
la pensée, les arts, la beauté. Cette vue jetée sur un passé si profond
vous a fait mieux comprendre quels travaux ils nous reste à accomplir
pour sortir tout à fait de la barbarie première et instituer sur la
terre, après le règne animal, qui est celui de la guerre, le règne
humain, le règne de la justice et de la paix. Vous avez consacré une
troisième année à l'étude de l'anatomie. On m'a dit que vous vous étiez
intéressés très vivement à cette science des organes et de leurs
fonctions. Je n'en suis pas surpris, et j'en suis heureux, car
l'ignorance des conditions de la vie organique a produit, dans la suite
des âges, des préjugés barbares et des pratiques cruelles qui n'ont
point encore entièrement péri.

C'est seulement après ces trois années de recherches méthodiques et
suivies que vous avez accueilli des professionnels de l'étude et entendu
des conférences sur divers points de science et d'histoire. J'ai assisté
à une de ces causeries et j'ai été charmé autant de la façon dont Mlle
Baertschi vous exposait la prise de la Bastille que de la façon dont
vous l'écoutiez et des judicieuses observations que vous fîtes, selon
votre coutume, après l'exposé.

Il convient de vous féliciter, citoyens, de l'énergie avec laquelle vous
avez entrepris votre oeuvre civilisatrice et de l'esprit d'ordre avec
lequel vous l'avez poursuivie. Il faut approuver enfin le soin que vous
avez mis à vous prémunir contre les conclusions trop hâtives de vos
études et contre les applications forcées de vos premières expériences
scientifiques. Vous avez voulu demeurer dans ces régions sereines de la
pensée et de la réflexion. C'est la sagesse même. Mais si c'est offenser
la science que de la traîner de force dans le domaine agité de
l'existence sociale, c'est méconnaître son pouvoir souverain que de ne
lui pas demander des règles de vie et des principes d'action.
Considérez, citoyens, que nous vivons en des temps où les conditions
sociales sont encore déterminées dans leur ensemble par des croyances et
des préjugés qui ne sont pas seulement étrangers à la science, mais qui
lui sont contraires, qu'il importe de substituer à l'esprit théologique
l'esprit scientifique dans tous les domaines où notre activité s'exerce,
et que votre tâche, si généreusement commencée, serait vaine, si vous ne
conformiez pas tous vos actes privés ou publics à l'idée que vous vous
faites de la nature après l'avoir considérée avec bonne volonté. Prenez
garde qu'à l'heure où nous sommes, cette science que vous aimez, et qui
vous donne tant de force, est combattue par une innombrable armée
d'esprits rétrogrades que commandent des moines fanatiques. Prenez garde
que l'esprit théocratique donne en ce moment un assaut furieux à
l'esprit d'examen; qu'il est temps de veiller à la défense de toutes nos
libertés et de la République, qui seule nous les garantit, et que c'est
nous, comme dit la _Marseillaise_, qu'on médite de rendre à l'antique
esclavage.

C'est trahir la science que de ne pas en introduire, dès qu'on le peut,
les enseignements dans la vie sociale. La science nous apprend à
combattre le fanatisme sous toutes ses formes; elle nous apprend à
construire nous-mêmes notre idéal de justice sans en emprunter les
matériaux à des systèmes erronés ou à des traditions barbares; elle nous
invite enfin à défendre comme le plus cher des biens notre liberté
menacée. Vous l'avez trop noblement aimée, citoyens, pour méconnaître sa
voix.



ALLOCUTION PRONONCÉE A LA FÊTE EN L'HONNEUR DE DIDEROT AMI DU PEUPLE


Citoyens,

Des maîtres, qui sont nos amis, viennent ici nous parler de Diderot
philosophe, et de Diderot savant. Ce n'est pas à moi, c'est à Duclaux de
vous montrer en Diderot le précurseur de Lamarck et de Darwin, c'est à
Ferdinand Buisson, c'est à Gabriel Séailles de vous parler du philosophe
qui préféra l'examen utile des faits à la vaine recherche des causes, et
enseigna qu'il faut demander à la nature non pas «Pourquoi cela?» comme
font les enfants, mais «Comment cela?» à la manière du chimiste et du
physicien.

Pour moi, je n'ai qu'un mot à dire. Je voudrais vous montrer Diderot,
ami du peuple.

C'était un homme excellent que le fils du coutelier de Langres.
Contemporain de Voltaire et de Rousseau, il fut le meilleur des hommes
dans le meilleur des siècles. Il eut la passion des sciences
mathématiques, physiques, des arts et métiers. Connaître pour aimer fut
l'effort de sa vie entière. Il aimait les hommes, et les oeuvres
pacifiques des hommes. Il forma le grand dessein de mettre en honneur
les métiers manuels, abaissés par les aristocraties militaires, civiles
et religieuses. L'_Encyclopédie_ dont il conçut le plan avec génie et
dont il poursuivit l'exécution si courageusement, l'_Encyclopédie_ est
le premier grand inventaire du travail fourni par le prolétariat à la
société. Et cet inventaire, avec quel zèle, quelle ardeur, quelle
conscience Diderot et ses collaborateurs prirent soin de le dresser,
c'est ce que le prospectus de l'_Encyclopédie_ nous fait connaître.

«On s'est adressé, y est-il dit, aux plus habiles ouvriers de Paris et
du royaume. On s'est donné la peine d'aller dans leurs ateliers, de les
interroger, d'écrire sous leur dictée, de développer leurs pensées, d'en
tirer les termes propres à leurs professions, d'en dresser des tables,
de les définir, de converser avec ceux dont on avait obtenu des
mémoires, et (précaution presque indispensable) de rectifier, dans de
longs et fréquents entretiens avec les uns, ce que d'autres avaient
imparfaitement, obscurément et quelquefois infidèlement exprimé.»

Et Diderot ajoute:

«On enverra des dessinateurs dans les ateliers; on prendra l'esquisse
des machines et des outils; on n'omettra rien de ce qui peut les montrer
distinctement aux yeux.»

Citoyens,

A l'heure où les ennemis coalisés de la science, de la paix, de la
liberté s'arment contre la République et menacent d'étouffer la
démocratie sous le poids de tout ce qui ne pense pas ou ne pense que
contre la pensée, vous avez été bien inspirés en rappelant, pour
l'honorer, la mémoire de ce philosophe qui enseigna aux hommes le
bonheur par le travail, la science et l'amour et qui, tourné tout entier
vers l'avenir, annonça l'ère nouvelle, l'avènement du prolétariat dans
le monde pacifié et consolé.

Son regard pénétrant a discerné nos luttes actuelles et nos succès
futurs. Ainsi Diderot enthousiaste et méthodique recueillait les titres
des artisans pour les mettre au-dessus des titres des nobles ou des
grands. Et il n'est pas possible de se méprendre sur ses intentions, si
extraordinaires pour le temps. «Il convient, a-t-il dit, que les arts
libéraux, qui se sont assez chantés eux-mêmes, emploient désormais leur
voix à célébrer les arts mécaniques et à les tirer de l'avilissement où
le préjugé les a tenus si longtemps.»

Voilà donc, au milieu du dix-huitième siècle, les métiers honorés, chose
étrange, nouvelle, merveilleuse. Les artisans demeuraient humblement
courbés sous les dédains traditionnels. Et Diderot leur crie:
«Relevez-vous. Vous ne vous croyez méprisables que parce qu'on vous a
méprisés. Mais de votre sort dépend le sort de l'humanité tout entière.»
Diderot a inséré dans l'_Encyclopédie_ la définition que voici de
l'ouvrier manuel, du journalier:

«_Journalier_, ouvrier qui travaille de ses mains et qu'on paye au jour
la journée. Cette espèce d'hommes forme la plus grande partie d'une
nation; c'est son sort qu'un bon gouvernement doit avoir principalement
en vue. Si le journalier est misérable, la nation est misérable.»

Est-ce trop de dire après cela que Diderot dont nous célébrons
aujourd'hui la mémoire, Diderot mort depuis cent seize ans, nous touche
de très près, qu'il est des nôtres, un grand serviteur du peuple, un
défenseur du prolétariat?

La victoire du prolétariat est certaine. Ce sont moins les efforts
désordonnés de nos adversaires que nos propres divisions et les
indécisions de notre méthode qui pourraient la retarder. Elle est
certaine parce que la nature même des choses et les conditions de la vie
l'ordonnent et la préparent. Elle sera méthodique, raisonnée,
harmonieuse. Elle se dessine déjà sur le monde avec l'inflexible rigueur
d'une construction géométrique.



ALLOCUTION PRONONCÉE A LA FÊTE D'INAUGURATION DE L'«ÉMANCIPATRICE»,
IMPRIMERIE COMMUNISTE, LE 12 MAI 1901.


Camarades,

Je puis presque me dire un des vôtres; les ateliers de typographie me
rappellent de vieux et chers souvenirs. Mon père était libraire. Encore
enfant, j'ai porté de la copie à l'imprimerie; très jeune, je me suis
occupé de la fabrication des livres et j'ai corrigé des épreuves. J'ai
corrigé les épreuves des autres avant de corriger les miennes. Je ferais
un prote passable. Si j'étais plus jeune, je me recommanderais à vous.

Ce n'est pas seulement par de bons souvenirs que votre art m'est cher.
Je le tiens pour le plus beau du monde. Vous savez ce qu'en dit le bon
Pantagruel.

Pantagruel dit, par la bouche de Rabelais, que l'imprimerie a été
inventée par inspiration angélique, comme à contre-fil la poudre à canon
par suggestion diabolique. Je n'ai pas besoin de vous avertir de ne pas
prendre à la lettre ce mot d'angélique. Rabelais ne croyait ni aux anges
ni aux diables. Il voulait seulement, par cette parole, magnifier l'art
qui répand la science et la pensée, et maudire les engins de guerre. Et
il faut bien que l'imprimerie soit par elle-même une invention
excellente, puisqu'elle a, dès sa naissance, fait une peur horrible aux
théologiens. En France, durant tout le XVIe siècle, la Sorbonne brûla
des livres, et souvent l'imprimeur avec.

On a dit que l'imprimerie fait autant de mal que de bien, puisqu'elle
imprime les mauvais livres comme les bons, et qu'elle propage le
mensonge et l'erreur en même temps que la science et la vérité. Ce
serait vrai, si le mensonge avait autant d'avantage que la vérité à être
mis en lumière. Mais il n'en est rien. L'erreur croît dans l'ombre et la
science fructifie dans la lumière. Certes l'imprimerie n'a pas, en
quatre siècles, dissipé les vieilles erreurs et les antiques
superstitions. Elle ne le pouvait vraiment pas; c'eût été contraire à la
nature des choses. La conquête des vérités utiles au bonheur des hommes
est lente et difficile, et l'espèce humaine sort péniblement et peu à
peu de la barbarie primitive. On peut dire que le type de société
qu'elle a réalisé, après tant de siècles d'efforts et de souffrances,
n'est que la barbarie organisée, la violence administrée, l'injustice
régularisée.

C'est aussi votre sentiment, camarades. Et vous ayez voulu du moins
établir la justice en un point du vieux monde; vous avez voulu mettre
d'accord vos actes et vos pensées; vous avez voulu que parmi vous le
fruit du travail fût équitablement réparti. C'est une entreprise belle
et difficile. Prenez garde, camarades, vous vous êtes mis hors de
l'ordre commun: vous vous êtes condamnés à la vertu à perpétuité.



ALLOCUTION PRONONCÉE A LA RÉUNION DES SECTIONS DE LA «LIGUE DES DROITS
DE L'HOMME ET DU CITOYEN» DU XVIe ARRONDISSEMENT, LE 21 DÉCEMBRE 1901.


Avant de donner la parole à Louis Havet, vice-président de la Ligue des
Droits de l'Homme, je dois vous remercier de l'honneur que vous m'avez
fait en m'appelant à présider cette réunion plénière, et, puisque je
vois assemblées ici les sections du XVIe arrondissement, je veux
féliciter la Ligue elle-même de l'esprit qui l'anime; je veux vous
féliciter tous d'avoir pensé que le patriotisme s'accordait avec
l'esprit de justice et de paix, avec le respect du droit et l'amour de
l'humanité; je veux vous féliciter de vous être montrés des hommes
libres, non point comme ces prétendus libéraux qui ne réclament de
liberté que contre la liberté, mais en dénonçant courageusement les
tentatives hypocrites ou violentes de la réaction. Vous avez beaucoup
fait. Il vous reste beaucoup à faire encore.

Les réactionnaires et les cléricaux à demi vaincus ne renoncent point à
là lutte, d'autant plus dangereux qu'ils ne se montrent point sous leur
véritable visage, qui ferait peur, et qu'ils empruntent, pour séduire la
foule républicaine, votre langage et vos discours. Ils n'ont à la bouche
que liberté et droits de l'homme.

Pour les combattre et les vaincre, rappelez-vous, citoyens, que vous
devez marcher avec tous les artisans de l'émancipation des travailleurs
manuels, avec tous les défenseurs de la justice sociale, et que vous
n'avez pas d'ennemis à gauche. Rappelez-vous que, sans les prolétaires,
vous n'êtes qu'une poignée de dissidents bourgeois, et qu'unis, mêlés au
prolétariat, vous êtes le nombre au service de la justice.

Vous allez entendre la ferme parole d'un homme qui n'a jamais menti.
Vous allez entendre le son de l'âme la plus droite et la plus
courageuse. Le citoyen Louis Havet va vous entretenir d'un sujet qui, à
cette heure, doit vous intéresser particulièrement. Il va vous parler de
la moralité des élections, et examiner avec vous les conditions dans
lesquelles s'exerce actuellement le droit de suffrage.

Ce sont là des questions qui ne peuvent vous laisser indifférents. Il se
trouve à Paris beaucoup de réactionnaires et quelques républicains pour
crier: «A bas les parlementaires». Et ce cri caresse assez agréablement
l'oreille des Parisiens. Certes je ne défendrai pas devant vous les
actes de la représentation nationale. Sans chercher si ce fut la faute
des représentants ou des représentés, les législatures ont succédé aux
législatures, et la justice et la bonté ne sont pas encore entrées dans
nos lois. Depuis trente ans, par ce qu'elles ont fait et surtout par ce
qu'elles n'ont pas fait, les Chambres n'ont pas peu contribué à rendre
la République moins aimable et moins sûre qu'elle ne promettait de
l'être à son avènement. Certes la Chambre qui maintenant expire n'a
montré, dans sa vie, qu'une faible pensée et un médiocre courage. Née
dans l'erreur, le mensonge et l'épouvante, sous un ministère criminel,
elle traîna une existence incertaine et molle. Il semble que la peur
soit l'inspiratrice et la conseillère de nos députés, et l'on peut dire
de nos Chambres que leur faiblesse trahit tous les partis.

Vous voyez, citoyens, que je ne tombe pas accablé d'un respectueux
étonnement devant la majesté de nos institutions politiques. Mais quand
nos fougueux nationalistes en réclament la destruction soudaine, quand
nos grands plébiscitaires demandent d'une voix retentissante la
suppression des parlementaires, je vois trop qu'ils pensent les
remplacer par des patrouilles de cavalerie, et que la liberté n'y
gagnerait rien. Dans l'état actuel de nos institutions et de nos moeurs,
le suffrage universel est l'unique garantie de nos droits et de nos
libertés, et il suffirait d'un souffle, d'un souffle de fraternité
passant sur nos villes et nos campagnes, pour qu'il devînt un instrument
de justice sociale.



ALLOCUTION PRONONCÉE AU FESTIVAL ORGANISÉ EN L'HONNEUR DE VICTOR HUGO
PAR LA SOCIÉTÉ DES UNIVERSITÉS POPULAIRES ET LES UNIVERSITÉS POPULAIRES
DE PARIS ET DE LA BANLIEUE, SALLE DU TROCADÉRO, LE DIMANCHE 2 MARS 1902.


Citoyennes et citoyens,

Le 1er juin 1885, un cercueil déposé sous l'Arc de Triomphe était
conduit au Panthéon par tout le peuple de Paris et par les représentants
de la France et du monde pensant. Sur les voies suivies par le cortège
funèbre et triomphal, la flamme des lanternes tremblait au jour sous un
crêpe; des mâts, plantés d'espace en espace, portaient des écussons sur
lesquels on lisait des inscriptions, et ce n'était point des noms de
batailles, c'était des titres de livres. Car les honneurs jusque-là
réservés aux rois et aux empereurs, aux souverains et aux conquérants,
la foule émue les décernait à un homme de travail et de pensée, qui
n'avait exercé de puissance que par le langage.

«Au Penseur!» Ce mot revenait sans cesse sur les bannières qui
marchaient derrière le mort glorieux. Et ces funérailles instituées, non
par un décret des pouvoirs publics, mais par un mouvement superbe de
l'instinct populaire, marquaient une ère nouvelle de l'humanité.
L'appareil pompeux, qui depuis un temps immémorial honorait la force et
la violence, on le voyait pour la première fois accompagner la douce
puissance de l'esprit et célébrer une gloire innocente. Funérailles
éloquentes, symbole magnifique de l'idée révolutionnaire: à ce signe, il
apparaissait que le peuple substituait désormais dans son coeur au dogme
la pensée libre, au pouvoir absolu la liberté, aux images de la force
les marques de la raison, à la guerre la justice et la paix, à la haine
l'amour et la fraternité.

Comme le peuple qui, un siècle auparavant, avait pris la Bastille, le
peuple qui fit l'apothéose de Victor Hugo sentit confusément ce qu'il
faisait, et qu'il honorait moins un poète, tout grand qu'était celui-là,
que la poésie et la beauté, et que, s'il célébrait le vieillard qui
avait jeté au monde tant de pensées et de paroles, c'était afin de
reconnaître en lui la souveraineté de la parole et de la pensée.

C'est dans ce même esprit, c'est avec ce même coeur, citoyens, que nous
célébrons aujourd'hui le centenaire de Victor Hugo. Certes, nous ne
ferons pas du poète un dieu, et nous nous garderons de toutes les
idolâtries, même de la plus excusable, de l'idolâtrie des grands hommes.
Nous nous garderons d'opposer aux vieux dogmes un dogme nouveau, et de
substituer à l'autorité du théologien et du prêtre l'autorité du penseur
et du poète.

Nous savons que tous les hommes sont faillibles, sujets à l'erreur,
qu'ils ont tous leurs jours de trouble et leurs heures de ténèbres. Nous
ne refuserons point aux plus grands et aux meilleurs le droit sacré aux
faiblesses de l'esprit et aux incertitudes de l'intelligence. Les plus
sages se trompent. Ne croyons à aucun homme.

Victor Hugo, moins qu'un autre, peut fournir matière à une doctrine et
donner les lignes d'un système politique et social. Sa pensée, à la fois
éclatante et fumeuse, abondante, contradictoire, énorme et vague comme
la pensée des foules, fut celle de tout son siècle,--dont il était, il
l'a dit lui-même, un écho sonore. Ce que nous saluons ici avec respect,
ce n'est pas seulement un homme, c'est un siècle de la France et de
l'humanité, ce dix-neuvième siècle dont Victor Hugo exprima plus
abondamment que tout autre les songes, les illusions, les erreurs, les
divinations, les amours et les haines, les craintes et les espérances.

Enfant quand la monarchie fut rétablie sur la France épuisée par la
guerre, il fut royaliste sous deux rois; puis il se sentit après la
révolution de Juillet monarchiste et impérialiste libéral. Mais dès lors
une vive sympathie l'entraînait vers le peuple. Et il put dire plus
tard, en forçant un peu le terme, qu'il avait été socialiste avant
d'être républicain. Il devint républicain en 1850. Ce progrès de son
esprit, peut-être n'en découvrait-il pas lui-même toutes les raisons.
Voici celle qu'il en a donnée plus tard:

«La liberté m'est apparue vaincue. Après le 13 juin, quand j'ai vu la
République à terre, son droit m'a frappé et touché d'autant plus qu'elle
était agonisante. C'est alors que je suis allé à elle.»

A compter de ce jour, il la défendit ardemment par ses actes et ses
paroles. En 1850, M. de Falloux, ministre de l'instruction publique,
présenta à l'Assemblée législative un projet de loi qui livrait
l'instruction publique au clergé. C'est ce que les cléricaux appelaient,
comme aujourd'hui, assurer la liberté de l'enseignement. Victor Hugo,
membre de l'Assemblée, combattit cette loi qu'il dénonçait comme un
«traquenard clérical caché sous un beau nom». Il faut rappeler quelques
mots de ce discours:

Victor Hugo y disait aux cléricaux:

«... Il n'y a pas un poète, pas un écrivain, pas un philosophe, pas un
penseur que vous acceptiez. Et tout ce qui a été écrit, trouvé, rêvé,
déduit, illuminé, imaginé, inventé par les génies, le trésor de la
civilisation, l'héritage séculaire des générations, le patrimoine commun
des intelligences, vous le rejetez!

... Et vous réclamez la liberté d'enseigner! Tenez, soyons sincères,
entendons-nous sur la liberté que vous réclamez: c'est la liberté de ne
pas enseigner.

Ah! vous voulez qu'on vous donne des peuples à instruire! Fort
bien.--Voyons vos élèves. Voyons vos produits. Qu'est-ce que vous avez
fait de l'Italie? Qu'est-ce que vous avez fait de l'Espagne?...»

Citoyens, si, parmi les idées politiques de Victor Hugo, je choisis,
pour vous les rappeler, celles de 1850, c'est parce que 1902 (puissent
votre sagesse et votre énergie détourner ce présage!) ressemble en
quelque chose à 1850. La ressemblance serait plus fâcheuse encore si
1902 avait, comme 1850, une chambre cléricale et réactionnaire.

Voilà comment de force et brusquement le souvenir de Victor Hugo nous
ramène à l'heure présente, à cette heure trouble où les ennemis de la
République démocratique et de la justice sociale s'efforcent de
restaurer l'autorité de l'Église et le règne du privilège. Aujourd'hui
comme à la veille du coup d'État, toutes les réactions violentes ou
sournoises, ralliées autour des moines et des prêtres, arment contre la
liberté le mensonge, la calomnie et la corruption. Et, comme en 1850,
comme toujours, les ennemis de la liberté se réclament de la liberté.
C'est en son propre nom qu'ils prétendent l'étrangler. Ainsi que ce
prophète voilé que personne n'aurait cru si l'on avait vu son visage,
ils cachent leur vrai nom sous celui de libéraux.

Citoyens, c'est à vous de démasquer les fourbes et les hypocrites et de
sauver la République, la République que nous défendons non pour ce
qu'elle est, mais pour ce qu'elle peut et doit être, la République que
nous voulons garder comme instrument nécessaire de réformes et de
progrès, la République qui sera demain la République démocratique et
sociale, et qui nous acheminera vers cette République universelle, la
République future que Victor Hugo, dans sa vieillesse auguste, a
magnifiquement annoncée:

«Aux batailles, a-t-il dit d'une voix prophétique, succéderont les
découvertes; les peuples ne conquerront plus, ils grandiront et
s'éclaireront; on ne sera plus des guerriers, on sera des travailleurs;
on trouvera, on instruira, on inventera; exterminer ne sera plus une
gloire. Ce sera le remplacement des tueurs par les créateurs.»

Citoyens, cette République annoncée par le grand poète dont nous
célébrons aujourd'hui le centenaire, cette République idéale et
nécessaire, il vous appartient d'en préparer, d'en hâter l'avènement en
combattant partout l'esprit d'égoïsme et de violence et en travaillant
sans cesse pour la justice sociale et pour la liberté véritable,
celle-là qui ne reconnaît point de liberté contre elle.



TOME II



LA RELIGION ET L'ANTISÉMITISME



I


Firmin Piédagnel causait depuis deux ans au supérieur du séminaire
d'incessantes inquiétudes. Fils unique d'un savetier qui avait son
échoppe entre deux contreforts de Saint-Exupère, c'était, par l'éclat de
son intelligence, le plus brillant élève de la maison. D'humeur
paisible, il était assez bien noté pour la conduite. La timidité de son
caractère et la faiblesse de sa complexion semblaient assurer la pureté
de ses moeurs. Mais il n'avait ni l'esprit théologique, ni la vocation du
sacerdoce. Sa foi même était incertaine.

Grand connaisseur des âmes, M. Lantaigne ne redoutait pas à l'excès,
chez les jeunes lévites, ces crises violentes, parfois salutaires, que
la grâce apaise. Il s'effrayait, au contraire, des langueurs d'un esprit
tranquillement indocile. Il désespérait presque d'une âme à qui le doute
était tolérable et léger, et dont les pensées coulaient à l'irreligion
par une pente naturelle. Tel se montrait le fils ingénieux du
cordonnier. M. Lantaigne était un jour arrivé, par surprise, par une de
ces ruses brusques qui lui étaient habituelles, à découvrir le fond de
cette nature dissimulée par politesse. Il s'était aperçu avec effroi que
Firmin n'avait retenu de l'enseignement du séminaire que des élégances
de latinité, de l'adresse pour les sophismes et une sorte de mysticisme
sentimental. Firmin lui avait paru dès lors un être faible et
redoutable, un malheureux et un mauvais. Pourtant il aimait cet enfant,
il l'aimait tendrement, avec faiblesse. En dépit qu'il en eût, il lui
savait gré d'être l'ornement, la grâce du séminaire. Il aimait en Firmin
les charmes de l'esprit, la douceur fine du langage et jusqu'à la
tendresse de ces pâles yeux de myope, comme blessés sous les paupières
battantes. Il se flattait que, mieux conduit à l'avenir, Firmin, trop
faible pour donner jamais à l'église un de ces chefs énergiques dont
elle avait tant besoin, rendrait du moins à la religion, peut-être, un
Pereyve ou un Gerbet, un de ces prêtres portant dans le sacerdoce un
coeur de jeune mère. Mais, incapable de se flatter longtemps lui-même, M.
Lantaigne rejetait vite cette espérance trop incertaine, et il
discernait en cet enfant un Guéroult, un Renan. Et une sueur d'angoisse
lui glaçait le front. Son épouvante était, en nourrissant de tels
élèves, de préparer à la vérité des ennemis redoutables.

Il savait que c'est dans le temple que furent forgés les marteaux qui
ébranlèrent le temple. Il disait bien souvent: «Telle est la force de la
discipline théologique que seule elle est capable de former les grands
impies; un incrédule qui n'a point passé par nos mains est sans force et
sans armes pour le mal. C'est dans nos murs qu'on reçoit toute science,
même celle du blasphème.» Il ne demandait au vulgaire des élèves que de
l'application et de la droiture, assuré d'en faire de bons desservants.
Chez les sujets d'élite, il craignait la curiosité, l'orgueil, l'audace
mauvaise de l'esprit et jusqu'aux vertus qui ont perdu les anges.

--Monsieur Perruque, dit-il brusquement, voyons les notes de Piédagnel.

Le préfet des études, avec son pouce mouillé sur les lèvres, feuilleta
le registre et puis souligna de son gros index cerclé de noir les lignes
tracées en marge du cahier:

«M. Piédagnel tient des propos inconsidérés.»

«M. Piédagnel incline à la tristesse.»

«M. Piédagnel se refuse à tout exercice physique.»

Le directeur lut et secoua la tête. Il tourna le feuillet et lut encore:

«M. Piédagnel a fait un mauvais devoir sur l'unité de la foi.»

Alors l'abbé Lantaigne éclata:

--L'unité, voilà donc ce qu'il ne concevra jamais! Et pourtant c'est
l'idée dont le prêtre doit se pénétrer avant toute autre. Car je ne
crains pas d'affirmer que cette idée est toute de Dieu, et pour ainsi
dire sa plus forte expression sur les Hommes.

Il tourna vers l'abbé Perruque son regard creux et noir:

--Ce sujet de l'unité de la foi, monsieur Perruque, c'est ma pierre de
touche pour éprouver les esprits. Les intelligences les plus simples, si
elles ne manquent pas de droiture, tirent de l'idée de l'unité des
conséquences logiques; et les plus habiles font sortir de ce principe
une admirable philosophie. J'ai traité trois fois en chaire, monsieur
Perruque, de l'unité de la foi, et la richesse de la matière me confond
encore.

Il reprit sa lecture:

«M. Piédagnel a composé un cahier, qui a été trouvé dans son pupitre et
qui contient, tracés de la main même de M. Piédagnel, des extraits de
diverses poésies érotiques, composées par Leconte de l'Isle et Paul
Verlaine, ainsi que par plusieurs autres auteurs libres, et le choix des
pièces décèle un excessif libertinage de l'esprit et des sens.»

Il ferma le registre et le rejeta brusquement.

--Ce qui manque aujourd'hui, soupira-t-il, ce n'est ni le savoir ni
l'intelligence: c'est l'esprit théologique.

--Monsieur, dit l'abbé Perruque, M. l'économe vous fait demander si vous
pouvez le recevoir incessamment. Le traité avec Lafolie, pour la viande
de boucherie, expire le 15 de ce mois, et l'on attend votre décision
avant de renouveler des arrangements dont la maison n'eut point à se
louer. Car vous n'êtes pas sans avoir remarqué la mauvaise qualité du
boeuf fourni par le boucher Lafolie.

--Faites entrer M. l'économe, dit M. Lantaigne.

Et, demeuré seul, il se prit la tête dans les mains et soupira:

«_O quando finieris et quando cessabis, universa vanitas mundi?_ Loin de
vous, mon Dieu, nous ne sommes que des ombres errantes. Il n'est pas de
plus grands crimes que ceux commis contre l'unité de la foi. Daignez
ramener le monde à cette unité bénie!»

Quand, après le déjeuner de midi, à l'heure de la récréation, M. le
supérieur traversa la cour, les séminaristes faisaient une partie de
ballon. C'était, sur l'aire sablée, une grande agitation de têtes
rougeaudes, emmanchées comme à des manches de couteaux noirs; des gestes
secs de pantins, et des cris, des appels dans tous les dialectes ruraux
du diocèse. Le préfet des études, M. l'abbé Perruque, sa soutane
retroussée, se mêlait aux jeux avec l'ardeur d'un paysan reclus, grisé
d'air et de mouvement, et lançait en athlète, du bout de son soulier à
boucle, l'énorme ballon, revêtu de quartiers de peau. A la vue de M. le
supérieur, les joueurs s'arrêtèrent. M. Lantaigne leur fit signe de
continuer. Il suivit l'allée d'acacias malades qui borde la cour du côté
des remparts et de la campagne. A mi-chemin, il rencontra trois élèves
qui, se donnant le bras, allaient et venaient en causant. Parce qu'ils
employaient ainsi d'ordinaire le temps des récréations, on les appelait
les péripatéticiens. M. Lantaigne appela l'un d'eux, le plus petit, un
adolescent pâle, un peu voûté, la bouche fine et moqueuse, avec des yeux
timides. Celui-ci n'entendit pas d'abord, et son voisin dut le pousser
du coude et lui dire:

--Piédagnel, M. le supérieur t'appelle.

Alors Piédagnel s'approcha de M. l'abbé Lantaigne et le salua avec une
gaucherie presque gracieuse.

--Mon enfant, lui dit le supérieur, vous voudrez bien me servir ma messe
demain.

Le jeune homme rougit. C'était un honneur envié que de servir la messe
de M. le supérieur.

L'abbé Lantaigne, son bréviaire sous le bras, sortit par la petite porte
qui donne sur les champs et il suivit le chemin accoutumé de ses
promenades, un chemin poudreux, bordé de chardons et d'orties, qui suit
les remparts.

Il songeait.

--Que deviendra ce pauvre enfant, s'il se trouve soudain jeté dehors,
ignorant tout travail manuel, délicat et débile, craintif? Et quel deuil
dans l'échoppe de son père infirme!

Il allait sur les cailloux du chemin aride. Parvenu à la croix de la
mission, il tira son chapeau, essuya avec son foulard la sueur de son
front et dit à voix basse:

--Mon Dieu! inspirez-moi d'agir selon vos intérêts, quoi qu'il en puisse
coûter à mon coeur paternel!

Le lendemain matin, à six heures et demie, M. l'abbé Lantaigne achevait
de dire sa messe dans la chapelle nue et solitaire. Seul, devant un
autel latéral, un vieux sacristain plantait des fleurs de papier dans
des vases de porcelaine, sous la statue dorée de saint Joseph. Un jour
gris coulait tristement avec la pluie le long des vitraux ternis. Le
célébrant, debout à la gauche du maître-autel, lisait le dernier
évangile.

«_Et verbum caro factum est_», dit-il en fléchissant les genoux.

Firmin Piédagnel, qui servait la messe, s'agenouilla en même temps sur
le degré où était la sonnette, se releva et, après les derniers répons,
précéda le prêtre dans la sacristie. M. l'abbé Lantaigne posa le calice
avec le corporal et attendit que le desservant l'aidât à dépouiller ses
ornements sacerdotaux. Firmin Piédagnel, sensible aux influences
mystérieuses des choses, éprouvait le charme de cette scène, si simple,
et pourtant sacrée. Son âme, pénétrée d'une onction attendrissante,
goûtait avec une sorte d'allégresse la grandeur familière du sacerdoce.
Jamais il n'avait senti si profondément le désir d'être prêtre et de
célébrer à son tour le saint sacrifice. Ayant baisé et plié
soigneusement l'aube et la chasuble, il s'inclina devant M. l'abbé
Lantaigne avant de se retirer. Le supérieur du séminaire, qui revêtait
sa douillette, lui fit signe de rester, et le regarda avec tant de
noblesse et de douceur que l'adolescent reçut ce regard comme un
bienfait et comme une bénédiction. Après un long silence:

--Mon enfant, dit M. Lantaigne, en célébrant cette messe, que je vous ai
demandé de servir, j'ai prié Dieu de me donner la force de vous
renvoyer. Ma prière a été exaucée. Vous ne faites plus partie de cette
maison.

En entendant ces paroles, Firmin devint stupide. Il lui semblait que le
plancher manquait sous ses pieds. Il voyait vaguement, dans ses yeux
gros de larmes, la route déserte, la pluie, une vie noire de misère et
de travail, une destinée d'enfant perdu dont s'effrayaient sa faiblesse
et sa timidité. Il regarda M. Lantaigne. La douceur résolue, la
tranquillité ferme, la quiétude de cet homme le révoltèrent. Soudain, un
sentiment naquit et grandit en lui, le soutint et le fortifia, la haine
du prêtre, une haine impérissable et féconde, une haine à remplir toute
la vie. Sans prononcer une parole, il sortit à grands pas de la
sacristie.



II


Étant venu à mourir en sa quatre-vingt-douzième année, M. le premier
président Cassignol fut conduit à l'église dans le corbillard des
pauvres, selon sa volonté qu'il avait exprimée. Cette disposition fut
jugée en silence. L'assistance tout entière en était secrètement
offensée comme d'une marque de mépris pour la richesse, objet du respect
public, et comme de l'ostensible abandon d'un privilège attaché à la
classe bourgeoise. On se rappelait que M. Cassignol avait toujours tenu
maison très honorablement et montré jusqu'en l'extrême vieillesse une
sévère propreté dans ses habits. Bien qu'on le vît sans cesse occupé
d'oeuvres catholiques, nul n'aurait songé à dire, lui appliquant les
paroles d'un orateur chrétien, qu'il aimait les pauvres jusqu'à se
rendre semblable à eux. Ce qu'on ne croyait point venir d'un excès de
charité passait pour un paradoxe de l'orgueil, et l'on regardait
froidement cette humilité superbe.

On regrettait aussi que le défunt, officier de la Légion d'honneur, eût
ordonné que les honneurs militaires ne lui fussent point rendus. L'état
des esprits, enflammés par les journaux nationalistes, était tel qu'on
se plaignait ouvertement dans la foule de ne pas voir les soldats. Le
général Cartier de Chalmot, venu en civil, fut salué avec un profond
respect par la députation des avocats. Des magistrats en grand nombre et
des ecclésiastiques se pressaient devant la maison mortuaire. Et quand,
au son des cloches, précédé par la croix et par les chants liturgiques,
le corbillard s'avança lentement vers la cathédrale, entre les coiffes
blanches de douze religieuses, suivi par les garçons et les filles des
écoles congréganistes, dont la file grise et noire s'allongeait à perte
de vue, le sens apparut clairement de cette longue vie consacrée au
triomphe de l'Église catholique.

La ville entière suivait en troupe. M. Bergeret marchait parmi les
traînards du cortège. M. Mazure, s'approchant, lui dit à l'oreille:

--Je n'ignorais point que ce vieux Cassignol eût été, de son vivant,
zélé tortionnaire. Mais je ne savais pas qu'il fût si grand calotin. Il
se disait libéral!

--Il l'était, répondit M. Bergeret. Il lui fallait bien l'être puisqu'il
aspirait à la domination. N'est-ce point par la liberté qu'on s'achemine
à l'empire?...

... Et M. Mazure, qui était libre-penseur, fut pris, à l'idée de la
mort, d'un grand désir d'avoir une âme immortelle.

--Je ne crois pas, dit-il, un mot de ce qu'enseignent les diverses
églises qui se partagent aujourd'hui la domination spirituelle des
peuples. Je sais trop bien comment les dogmes s'élaborent, se forment et
se transforment. Mais pourquoi n'y aurait-il pas en nous un principe
pensant, et pourquoi ce principe ne survivrait-il pas à cette
association d'éléments organiques qu'on nomme la vie?

--Je voudrais, dit M. Bergeret, vous demander ce que c'est qu'un
principe pensant, mais je vous embarrasserais sans doute.

--Nullement, répondit M. Mazure: j'appelle ainsi la cause de la pensée,
ou, si vous voulez, la pensée elle-même. Pourquoi la pensée ne
serait-elle point immortelle?

--Oui, pourquoi? demanda à son tour M. Bergeret.

--Cette supposition n'est point absurde, dit M. Mazure encouragé.

--Et pourquoi, demanda M. Bergeret, un M. Dupont n'habiterait-il point
la maison des Tintelleries qui porte le numéro 38? Cette supposition
n'est point absurde. Le nom de Dupont est commun en France, et la maison
que je dis est à trois corps de logis.

--Vous n'êtes pas sérieux, dit M. Mazure.

--Moi, je suis spiritualiste d'une certaine manière, dit le docteur
Fornerol. Le spiritualisme est un agent thérapeutique qu'il ne faut pas
négliger dans l'état actuel de la médecine. Toute ma clientèle croit à
l'immortalité de l'âme et n'entend pas qu'on plaisante là-dessus. Les
bonnes gens, aux Tintelleries comme ailleurs, veulent être immortels. On
leur ferait de la peine en leur disant que peut-être ils ne le sont pas.
Voyez-vous Madame Péchin qui sort de chez le fruitier avec des tomates
dans son cabas? Vous lui diriez: «Madame Péchin, vous goûterez des
félicités célestes pendant des milliards de siècles, mais vous n'êtes
point immortelle. Vous durerez plus que les étoiles et vous durerez
encore quand les nébuleuses se seront formées en soleils et quand ces
soleils se seront éteints, et dans l'inconcevable durée de ces âges vous
serez baignée de délices et de gloire. Mais vous n'êtes point
immortelle, madame Péchin.» Si vous lui parliez de la sorte, elle ne
penserait point que vous lui annoncez une bonne nouvelle et si, par
impossible, vos discours étaient appuyés de telles preuves qu'elle y
ajoutât foi, elle serait désolée, elle tomberait dans le désespoir, la
pauvre vieille, et elle mangerait ses tomates avec ses larmes.

«Madame Péchin veut être immortelle. Tous mes malades veulent être
immortels. Vous, M. Mazure, et vous-même, M. Bergeret, vous voulez être
immortels. Maintenant je vous avouerai que l'instabilité est le
caractère essentiel des combinaisons qui produisent la vie. La vie,
voulez-vous que je vous la définisse scientifiquement? C'est de
l'inconnu qui f... le camp.

--Confucius, dit M. Bergeret, était un homme bien raisonnable. Son
disciple, Ki-Lou, demandant un jour comment il fallait servir les
Esprits et les Génies, le maître répondit: «Quand l'homme n'est pas
encore en état de servir l'humanité, comment pourrait-il servir les
Esprits et les Génies?--Permettez-moi, ajouta le disciple, de vous
demander ce que c'est que la mort.» Et Confucius répondit: «Lorsqu'on ne
sait pas ce que c'est que la vie, comment pourrait-on connaître la
mort?»

Le cortège, longeant la rue Nationale, passa devant le collège. Et le
docteur Fornerol se rappela les jours de son enfance, et il dit:

--C'est là que j'ai fait mes études. Il y a longtemps. Je suis beaucoup
plus vieux que vous. J'aurai cinquante-six ans dans huit jours.

--Vraiment, dit M. Bergeret, madame Péchin veut être immortelle?

--Elle est certaine de l'être, dit le docteur Fornerol. Si vous lui
disiez le contraire, elle vous voudrait du mal et ne vous croirait pas.

--Et cela, demanda M. Bergeret, ne l'étonne pas de devoir durer
toujours, dans l'écoulement universel des choses? Et elle ne se lasse
pas de nourrir ces espérances démesurées? Mais peut-être n'a-t-elle pas
beaucoup médité sur la nature des êtres et sur les conditions de la vie.

--Qu'importe! dit le docteur. Je ne conçois pas votre surprise, mon cher
monsieur Bergeret. Cette bonne dame a de la religion. C'est même tout ce
qu'elle a au monde. Elle est catholique, étant née dans un pays
catholique. Elle croit ce qui lui a été enseigné. C'est naturel!

--Docteur, vous parlez comme Zaïre, dit M. Bergeret. _J'eusse été près
du Gange_... Au reste, la croyance à l'immortalité de l'âme est vulgaire
en Europe, en Amérique et dans une partie de l'Asie. Elle se répand en
Afrique avec les cotonnades.

--Tant mieux! dit le docteur, car elle est nécessaire à la civilisation.
Sans elle, les malheureux ne se résigneraient point à leur sort.

--Pourtant, dit M. Bergeret, les coolies chinois travaillent pour un
faible salaire. Ils sont patients et résignés, et ils ne sont pas
spiritualistes.

--Parce que ce sont des jaunes, dit le docteur Fornerol. Les races
blanches ont moins de résignation. Elles conçoivent un idéal de justice
et de hautes espérances. Le général Cartier de Chalmot a raison de dire
que la croyance à une vie future est nécessaire aux armées. Elle est
aussi fort utile dans toutes les transactions sociales. Sans la peur de
l'enfer, il y aurait moins d'honnêteté.

--Docteur, demanda M. Bergeret, croyez-vous que vous ressusciterez?

--Moi, c'est différent, répondit le docteur. Je n'ai pas besoin de
croire en Dieu pour être un honnête homme. En matière de religion, comme
savant, j'ignore tout; comme citoyen, je crois tout. Je suis catholique
d'État. J'estime que les idées religieuses sont essentiellement
moralisatrices, et qu'elles contribuent à donner au populaire des
sentiments humains.

--C'est une opinion très répandue, dit M. Bergeret. Et elle m'est
suspecte par sa vulgarité même. Les opinions communes passent sans
examen. Le plus souvent, on ne les admettrait pas si l'on y faisait
attention. Il en est d'elles comme de cet amateur de spectacles qui
pendant vingt ans entra à la Comédie-Française en jetant au contrôle ce
nom: «feu Scribe». Un droit d'entrée ainsi motivé ne supporterait pas
l'examen. Mais on ne l'examinait pas. Comment penser que les idées
religieuses sont essentiellement moralisatrices, quand on voit que
l'histoire des peuples chrétiens est tissue de guerres, de massacres et
de supplices? Vous ne voulez pas qu'on ait plus de piété que dans les
monastères. Pourtant toutes les espèces de moines, les blanches et les
noires, les pies et les capucines se sont souillées des crimes les plus
exécrables. Les suppôts de l'Inquisition et les curés de la Ligue
étaient pieux, et ils étaient cruels. Je ne parle pas des papes qui
ensanglantèrent le monde, parce qu'il n'est pas certain qu'ils croyaient
à une autre vie.



III


M. de Terremondre était antisémite en province, particulièrement pendant
la saison des chasses. L'hiver, à Paris, il dînait chez des financiers
juifs qu'il aimait assez pour leur faire acheter avantageusement des
tableaux. Il était nationaliste et antisémite au Conseil général, en
considération des sentiments qui régnaient dans le chef-lieu. Mais comme
il n'y avait pas de juifs dans la ville, l'antisémitisme y consistait
principalement à attaquer les protestants qui formaient une petite
société austère et fermée.

--Nous voilà donc adversaires, dit M. de Terremondre; j'en suis fâché,
car vous êtes un homme d'esprit, mais vous vivez en dehors du mouvement
social. Vous n'êtes point mêlé à la vie publique. Si vous mettiez comme
moi la main à la pâte, vous seriez antisémite.

--Vous me flattez, dit M. Bergeret. Les Sémites qui couvraient autrefois
la Chaldée, l'Assyrie, la Phénicie, et qui fondèrent des villes sur tout
le littoral de la Méditerranée, se composent aujourd'hui des juifs épars
dans le monde et des innombrables peuplades arabes de l'Asie et de
l'Afrique. Je n'ai pas le coeur assez grand pour renfermer tant de
haines. Le vieux Cadmus était sémite. Je ne peux pourtant pas être
l'ennemi du vieux Cadmus.

--Vous plaisantez, dit M. de Terremondre, en retenant son cheval qui
mordait les branches des arbustes. Vous savez bien que l'antisémitisme
est uniquement dirigé contre les juifs établis en France.

--Il me faudra donc haïr quatre-vingt mille personnes, dit M. Bergeret.
C'est trop encore et je ne m'en sens pas la force.

--On ne vous demande pas de haïr, dit M. de Terremondre. Mais il y a
incompatibilité entre les Français et les juifs. L'antagonisme est
irréductible. C'est une affaire de race.

--Je crois au contraire, dit M. Bergeret, que les juifs sont
extraordinairement assimilables et l'espèce d'hommes la plus plastique
et malléable qui soit au monde. Aussi volontiers qu'autrefois la nièce
de Mardochée entra dans le harem d'Assuérus, les filles de nos
financiers juifs épousent aujourd'hui les héritiers des plus grands noms
de la France chrétienne. Il est tard, après ces unions, de parler de
l'incompatibilité des deux races. Et puis je tiens pour mauvais qu'on
fasse dans un pays des distinctions de races. Ce n'est pas la race qui
fait la patrie. Il n'y a pas de peuple en Europe qui ne soit formé d'une
multitude de races confondues et mêlées. La Gaule, quand César y entra,
était peuplée de Celtes, de Gaulois, d'Ibères, différents les uns des
autres d'origine et de religion. Les tribus qui plantaient des dolmens
n'étaient pas du même sang que les nations qui honoraient les bardes et
les druides. Dans ce mélange humain les invasions versèrent des
Germains, des Romains, des Sarrasins, et cela fit un peuple, un peuple
héroïque et charmant, la France qui naguère encore enseignait la
justice, la liberté, la philosophie à l'Europe et au monde.
Rappelez-vous la belle parole de Renan; je voudrais pouvoir la citer
exactement: «Ce qui fait que des hommes forment un peuple, c'est le
souvenir des grandes choses qu'ils ont faites ensemble et la volonté
d'en accomplir de nouvelles.»

--Fort bien, dit M. de Terremondre; mais, n'ayant pas la volonté
d'accomplir de grandes choses avec les juifs, je reste antisémite.

--Êtes-vous bien sûr de pouvoir l'être tout à fait? demanda M. Bergeret.

--Je ne vous comprends pas, dit M. de Terremondre.

--Je m'expliquerai donc, dit M. Bergeret. Il y a un fait constant:
chaque fois qu'on attaque les juifs, on en a un bon nombre pour soi.
C'est précisément ce qui arriva à Titus.

A ce point de la conversation, le chien Riquet s'assit sur son derrière
au milieu du chemin et regarda son maître avec résignation.

--Vous reconnaîtrez, poursuivit M. Bergeret, que Titus fut assez
antisémite entre les années 67 et 70 de notre ère. Il prit Jotapate et
en extermina les habitants. Il s'empara de Jérusalem, brûla le temple,
fit de la ville un amas de cendres et de décombres qui, n'ayant plus de
nom, reçut quelques années plus tard celui d'Ælia Capitolina. Il fit
porter à Rome, dans les pompes de son triomphe, le chandelier à sept
branches. Je crois, sans vous faire de tort, que c'est là pousser
l'antisémitisme à un point que vous n'espérez pas d'atteindre. Eh bien!
Titus, destructeur de Jérusalem, garda de nombreux amis par les juifs.
Bérénice lui fut tendrement attachée, et vous savez qu'il la quitta
malgré lui et malgré elle. Flavius Josèphe se donna à lui, et Flavius
n'était pas un des moindres de sa nation. Il descendait des rois
asmonéens; il vivait en pharisien austère et écrivait assez correctement
le grec. Après la ruine du temple et de la cité sainte, il suivit Titus
à Rome et se glissa dans la familiarité de l'empereur. Il reçut le droit
de cité, le titre de chevalier romain et une pension. Et ne croyez pas,
monsieur, qu'il crût ainsi trahir le judaïsme. Au contraire, il restait
attaché à la loi et il s'appliquait à recueillir ses antiquités
nationales. Enfin il était bon juif à sa façon et ami de Titus. Or, il y
eut de tout temps des Flavius en Israël. Comme vous le dites, je vis
fort retiré du monde et étranger aux personnes qui s'y agitent. Mais je
serais bien surpris que les juifs, cette fois encore, ne fussent point
divisés et qu'on n'en comptât pas un grand nombre dans votre parti.

--Quelques-uns, en effet, sont avec nous, dit M. de Terremondre. Ils y
ont du mérite.

--Je le pensais bien, dit M. Bergeret. Et je pense qu'il s'en trouve
parmi eux de fort habiles qui réussiront dans l'antisémitisme. On
rapportait, il y a une trentaine d'années, le mot d'un sénateur, homme
d'esprit, qui admirait chez les juifs la faculté de réussir et qui
donnait pour exemple un certain aumônier de cour, israélite d'origine:
«Voyez, disait-il, un juif s'est mis dans les curés, et il devenu
monsignor.»

Ne restaurons point les préjugés barbares. Ne recherchons pas si un
homme est juif ou chrétien, mais s'il est honnête et s'il se rend utile
à son pays.

Le cheval de M. Terremondre commençait à s'ébrouer, et Riquet, s'étant
approché de son maître, l'invita d'un regard suppliant et doux à
reprendre la promenade commencée.

--Ne croyez pas, du moins, dit M. de Terremondre, que j'enveloppe tous
les juifs dans un sentiment d'aveugle réprobation. J'ai parmi eux
d'excellents amis. Mais je suis antisémite par patriotisme.

Il tendit la main à M. Bergeret et porta son cheval en avant. Il avait
repris tranquillement sa route, quand M. Bergeret le rappela:

--Eh! cher monsieur de Terremondre, un conseil: puisque la paille est
rompue, puisque vous et vos amis vous êtes brouillés avec les juifs,
faites en sorte de ne rien leur devoir et rendez leur le dieu que vous
leur avez pris. Car vous leur avez pris leur dieu!...



IV


MADAME CÉSAIRE

Moi, je suis antisémite de sentiment.

M. BERGERET

Il n'y a pas de raison à opposer à celle-là. Mais le sentiment
n'autorise pas l'iniquité. C'est à vous-même que vous faites tort en
étant injuste envers les juifs. L'arrêt du Conseil de guerre qui a
condamné Dreyfus innocent cause plus de dommage aux juges qu'à leur
victime.

MADAME CÉSAIRE

C'est une antipathie qui me vient de naissance.

LE CITOYEN COTON

Ou plutôt ne l'avez-vous pas prise dans les petites histoires saintes
qu'on vous donnait à lire quand vous étiez enfant?

MADAME CÉSAIRE

Je ne crois pas.

M. BERGERET

Du moins avez-vous pu remarquer, madame, que les juifs sont traités avec
beaucoup d'amour et beaucoup de haine dans ces menus livres de doctrine
chrétienne. Avant Jésus-Christ, ils sont le peuple élu, la nation chérie
de Dieu Bossuet les loue comme jamais rabbin n'osa le faire. Mais après
Jésus-Christ tout change. Ils ont accompli le plus grand des crimes; ils
sont des maudits. Le traître Judas devient le symbole de toute leur
race. Sans doute vous leur reprochez la mort de votre Dieu.

MADAME CÉSAIRE

A propos! j'ai lu, dans un article très bien fait, que Jésus n'était pas
Juif, qu'il était né en terre des gentils, qu'il était aryen. Je m'en
doutais. Mais j'ai été bien contente d'en avoir la certitude.

M. BERGERET

Vous croyez, madame, que Jésus n'était pas Juif. Alors que faites-vous
des deux généalogies par lesquelles Luc et Mathieu rattachent le Messie
à la race de David, pour l'accomplissement des prophéties?

MADAME CÉSAIRE

Je n'en fais rien. Je suis trop contente que Jésus-Christ ne soit pas
Juif.

M. ROMANCEY

Moi je suis ennemi des juifs, et ce n'est pas pour des raisons
confessionnelles. Je leur reproche d'être cosmopolites. Et je considère
le cosmopolitisme comme le plus grand danger qui menace la France.

M. BERGERET

Si c'est être cosmopolite que d'élire domicile chez tous les peuples, il
est vrai que les juifs sont cosmopolites de nature et de tempérament.
Ils le furent toujours. Ils l'étaient avant que le délicieux Titus eût
grandement favorisé cette inclination naturelle en faisant de la Judée
un désert. Mais il faudrait rechercher si les juifs ne sont pas capables
de s'attacher à leur patrie adoptive. On reconnaît en France que les
juifs d'Allemagne sont Allemands. On reconnaît en Allemagne que les
juifs français sont Français.

M. ROMANCEY

Les juifs n'ont pas de patrie. Ils sont agioteurs ou spéculateurs. Ils
procèdent au dépouillement méthodique des chrétiens. Cela crève les
yeux.

M. BERGERET

Il y a quatre-vingt mille juifs en France. Tous ne sont pas agioteurs.
Le plus grand nombre est pauvre. Autrefois, les soirs d'été, en passant
par le faubourg Saint-Antoine, je voyais, sur des bancs, autour d'une
petite place plantée d'arbres, des juifs déguenillés. Vieillards,
femmes, enfants, filles aux noires chevelures, serrés les uns contre les
autres, ils montraient, sous l'armée innombrable des étoiles, avec
tranquillité une misère antique, d'un éclat oriental.

Ceux-là, toute la journée, travaillaient chez les petits patrons du
faubourg ou brocantaient de vieux habits. Je crois qu'ils étaient plus
attachés à leur religion que les barons israélites qui tiennent trop de
place dans notre société. Mais ils ne procédaient point au dépouillement
méthodique des chrétiens. Depuis lors j'ai vécu en province et je ne
sais ce que sont devenus ces juifs du Marais. Mais je connais des
israélites qui ont voué leur vie à la science et qui, par leurs travaux,
honorent la France, notre patrie et la leur. L'un est un des premiers
hellénistes du monde, l'autre a fait de grandes découvertes en
assyriologie; un troisième a recherché avec une admirable méthode les
lois du langage. On trouve des juifs dans tous les départements du
savoir humain. Ceux-là sont aussi étrangers au commerce de l'or
qu'Aboulafia le Kabbaliste, qui se livrait à de profonds calculs, non
pour établir l'état de sa fortune, car il ne possédait rien, mais pour
connaître la valeur numérique du nom de Dieu.

M. ROMANCEY

Je ne m'occupe pas des juifs qui se confinent dans la science. Je
m'attaque à la haute banque israélite, qui est cosmopolite par tradition
et par intérêt.

M. BERGERET

La haute banque catholique a-t-elle d'autres moeurs? J'en doute. Je ne
vois pas qu'à la Bourse le jeu du chrétien soit différent du jeu de
l'israélite.

MADAME CÉSAIRE

J'ai perdu dans les Mines d'or. Mon argent a passé aux juifs. Je ne m'en
console pas. Il m'aurait été bien moins pénible d'être dépouillée par
des chrétiens. Voyons, est-il possible de subir la loi de l'argent juif?
Je m'adresse à monsieur Coton. Nous n'avons pas les mêmes idées en
religion et en politique. Vous êtes pour la suppression du budget des
cultes, ce qui serait une iniquité monstrueuse, une spoliation. Vous
êtes pour la socialisation du capital... C'est comme cela qu'on dit,
n'est-ce pas?...

LE CITOYEN COTON

Oui, madame.

MADAME CÉSAIRE

C'est une chose affreuse! Quand on a voulu mettre l'impôt sur le revenu,
j'en ai été malade... Positivement! Je connaissais la femme d'un
ministre. Je suis allée la trouver. Je me suis jetée à ses genoux. Je
lui ai dit: «Madame, ne permettez pas à votre mari d'accomplir cette
infamie.» C'est vous dire que nous n'avons pas les mêmes opinions. Mais
vous êtes Français, vous êtes Français de race, d'origine, Français de
vieille souche...

LE CITOYEN COTON

Je suis fils d'un cordonnier de la Villette et d'une laitière de
Palaiseau.

MADAME CÉSAIRE

Eh bien! est-ce que vous n'éprouvez pas pour le Juif une invincible
répulsion? Est-ce que tout en eux, leur parler, leur aspect, ne vous
choque pas?

LE CITOYEN COTON

Excusez-moi, madame. Je n'ai pas de ces délicatesses. Au sortir de
l'École normale, je suis entré à la rédaction d'un journal socialiste.
J'écris pour le peuple et je pense comme lui. Le bonhomme Prolo ne hait
point un homme pour la forme de son nez. Et puis, permettez-moi de vous
le dire: il est affranchi des superstitions qui abêtissent les bourgeois
et les rendent méchants. Il ne croit pas que les juifs ont une figure de
bouc, des cornes au front et un appendice caudal, qu'ils répandent du
sang par le nombril le vendredi saint et qu'ils crucifient un enfant en
cérémonie. Il sait qu'il y a des juifs cupides, enrichis par l'usure et
l'agio et qui n'ont que des pensées de lucre. Il sait qu'il y a des
juifs occupés uniquement de justice et qui consacrèrent leur vie entière
à l'affranchissement des prolétaires. Les distinctions de race ne le
préoccupent point, parce qu'elles sont chimériques et qu'il vit dans le
réel, au dur contact de la nécessité.

MADAME CÉSAIRE

Ah! si, par exemple! il y a des ouvriers antisémites; je les ai vus
défiler sur les boulevards, devant le Cercle militaire, un jour de
grande manifestation.

LE CITOYEN COTON

Ne vous faites pas d'illusions, madame, le prolétariat ne se soucie
point de l'antisémitisme. Il a d'autres chats à fouetter.

M. ROMANCEY

Monsieur Coton, la question sémitique est une question vitale pour la
France. Je suis propriétaire et agriculteur. Je parle en connaissance de
cause.

LE CITOYEN COTON

Donc la lutte est entre l'aristocratie territoriale et l'aristocratie
financière. C'est une guerre de possédants. L'ouvrier n'a pas à s'en
mêler.

M. ROMANCEY

Il y a encore à l'antisémitisme d'autres causes profondes.

M. BERGERET

J'en suis persuadé. L'antisémitisme politique et social, qui se rattache
à l'antisémitisme religieux par les ralliés de M. Méline et les moines
journalistes de la _Croix_, est fomenté non seulement par l'aristocratie
terrienne, agricole, qui ne peut soutenir la concurrence étrangère,
s'appauvrit et s'épuise, mais aussi par la petite bourgeoisie arriérée
et routinière, qui ne sait pas s'adapter aux formes nouvelles, plus
amples, de l'industrie et du commerce. Tout ce monde souffre, et s'en
prend au juif qui prospère, et non pas toujours sans insolence.

LE CITOYEN COTON

Tout cela, c'est du battage! On crie «Sus au juif!» pour culbuter la
République, et se ruer aux places. Le beau monde commence à sentir le
besoin d'exercer, sous le Roi, des fonctions lucratives. Il a fortement
écopé dans le krach des mines d'or. Les Mines d'or, ç'a été le Panama de
l'aristocratie.

M. ROMANCEY

Il y a un fait, c'est que le juif nous dévore. Mais patience! Nous ne
manquons pas d'énergie. On trouvera moyen, un jour, de lui faire rendre
gorge, et on le mettra tout nu dehors.

LE CITOYEN COTON

Fort bien! Mais quand vous aurez dépouillé et chassé Israël, lorsque M.
de Rothschild aura vendu sa maison pour un âne, les travailleurs en
deviendront-ils plus heureux? Le régime capitaliste leur sera-t-il plus
favorable? Les patrons leur feront-ils des conditions meilleures? Le
jour de notre émancipation sera-t-il plus proche? Pourquoi serions-nous
antisémites? Quelles raisons aurions-nous de préférer Rodin à Shylock.
Est-il plus agréable d'être dévoré par M. Vautour que d'être croqué par
Moïse Geiermann. Nous n'avons rien à voir avec la synagogue, mais nous
nous méfions de Notre-Dame-de-l'Usine. La puissance inique de l'argent,
voilà le mal. Nous sommes également ennemis du capital juif et du
capital chrétien. Nous regardons tranquillement les chrétiens et les
sémites lutter pour la galette. Que Jacob dépouille saint Pierre ou que
saint Pierre mette la main sur le sac du juif, peu nous importe. Mais il
nous sera agréable de voir la richesse se concentrer dans un très petit
nombre de mains. Notre mission se trouvera ainsi simplifiée le jour de
la grande liquidation.



V


--Il est malheureusement hors de doute, dit M. Bergeret, que les vérités
scientifiques qui entrent dans les foules s'y enfoncent comme dans un
marécage, s'y noient, n'éclatent point et sont sans force pour détruire
les erreurs et les préjugés.

Les vérités de laboratoire, n'ont point d'empire sur la masse du peuple.
Je n'en citerai qu'un exemple. Le système de Copernic et de Galilée est
absolument inconciliable avec la physique chrétienne. Pourtant vous
voyez qu'il a pénétré, en France et partout au monde, jusque dans les
écoles primaires, sans modifier de la façon la plus légère les concepts
théologiques qu'il devait détruire absolument. Il est certain que les
idées d'un Laplace sur le système du monde font paraître la vieille
cosmogonie judéo-chrétienne aussi puérile qu'un tableau à horloge
fabriqué par quelque ouvrier suisse. Pourtant les théories de Laplace
sont clairement exposées depuis près d'un siècle sans que les petits
contes juifs ou chaldéens sur l'origine du monde, qui se trouvent dans
les livres sacrés des chrétiens, aient rien perdu de leur crédit sur les
hommes. La science n'a jamais fait de tort à la religion, et l'on
démontrera l'absurdité d'une pratique pieuse sans diminuer le nombre des
personnes qui s'y livrent.

Les vérités scientifiques ne sont pas sympathiques au vulgaire. Les
peuples vivent de mythologie. Ils tirent de la fable toutes les notions
dont ils ont besoin pour vivre. Il ne leur en faut pas beaucoup, et
quelques simples mensonges suffisent à dorer des millions d'existences.



L'ARMÉE ET L'AFFAIRE



I


Donc, étant sur le Pont-Neuf, nous entendîmes un roulement de tambour.
C'était le ban d'un sergent recruteur, qui, le poing à la hanche, se
carrait sur le terre-plein, en avant d'une douzaine de soldats portant
des pains et des saucisses enfilés à la baïonnette de leurs fusils. Un
cercle de gueux et de marmots le regardaient bouche bée.

--Ce sergent recruteur, me dit mon bon maître, que vous entendez d'ici
promettre à ces gueux un sou par jour avec le pain et la viande,
m'inspire, mon fils, de profondes réflexions sur la guerre et l'armée.
J'ai fait tous les métiers, hors celui de soldat qui m'a toujours
inspiré du dégoût et de l'effroi, par les caractères de servitude, de
fausse gloire et de cruauté qui y sont attachés, et qui se trouvent les
plus contraires à mon naturel pacifique, à mon amour sauvage de la
liberté et à mon esprit qui, jugeant sainement de la gloire, estime au
juste prix celle de la mousqueterie. Je ne parle point de mon penchant
invincible à la méditation qui eût été trop excessivement contrarié par
l'exercice du sabre et du fusil. Ne voulant point être César, vous
concevrez que je ne veuille point être non plus La Tulipe ou
Brin-d'Amour. Et je ne vous cache pas, mon fils, que le service
militaire me paraît la plus effroyable peste des nations policées...

Pourtant je crois que si le prince ordonne jamais à tous les citoyens de
se faire soldats, il sera obéi, je ne dis pas avec docilité, mais avec
allégresse. J'ai observé que le métier le plus naturel à l'homme est le
métier de soldat; c'est celui auquel il est porté le plus facilement par
ses instincts et par ses goûts, qui ne sont pas tous bons. Et, hors
quelques rares exceptions, dont je suis, l'homme peut être défini un
animal à mousquet. Donnez-lui un bel uniforme avec l'espérance d'aller
se battre; il sera content. Aussi faisons-nous de l'état militaire
l'état le plus noble, ce qui est vrai dans un sens, car cet état est le
plus ancien, et les premiers humains firent la guerre. L'état militaire
a cela aussi d'approprié à la nature humaine, qu'on n'y pense jamais, et
il est clair que nous ne sommes pas faits pour penser. La pensée est une
maladie particulière à quelques individus et qui ne se propagerait pas
sans amener promptement la fin de l'espèce. Les soldats vivent en
troupe, et l'homme est un animal sociable. Ils portent des habits bleus
et blancs, bleus et rouges, gris et bleus, des rubans, des plumets et
des cocardes, qui leur donnent sur les filles l'avantage du coq sur la
poule. Ils vont en guerre et à la maraude, et l'homme est naturellement
voleur, libidineux, destructeur et sensible à la gloire. C'est l'amour
de la gloire qui décide surtout nos Français à prendre les armes. Et il
est certain que, dans l'opinion, la gloire militaire est la seule
éclatante. Il suffit, pour s'en assurer, de lui lire les histoires. La
Tulipe semblera excusable de n'être pas plus philosophe que Tite-Live.

Mon bon maître poursuivit en ces termes:

--Il faut considérer, mon fils, que les hommes, liés les uns aux autres,
dans la suite des temps, par une chaîne dont ils ne voient que peu
d'anneaux, attachent l'idée de noblesse à des coutumes dont l'origine
fut humble et barbare. Leur ignorance sert leur vanité. Ils fondent leur
gloire sur des misères antiques, et la noblesse des armes sort tout
entière de cette sauvagerie des premiers âges dont la Bible et les
poètes ont conservé le souvenir. Et qu'est-ce en réalité que cette
gentilhommerie militaire, roidie avec tant d'orgueil au-dessus de nous,
sinon les restes dégénérés de ces malheureux chasseurs des bois que le
poète Lucrèce a peints de telle manière qu'on doute si ce sont des
hommes ou des bêtes? Il est admirable, Tournebroche, mon fils, que la
guerre et la chasse, dont la seule pensée nous devrait accabler de honte
et de remords en nous rappelant les misérables nécessités de notre
nature et notre méchanceté invétérée, puissent au contraire servir de
matière à la superbe des hommes, que les peuples chrétiens continuent
d'honorer le métier de boucher et de bourreau quand il est ancien dans
les familles, et qu'enfin on mesure chez les peuples polis
l'illustration des citoyens sur les quantités de meurtres et de carnages
qu'ils portent pour ainsi dire dans leurs veines.

--Monsieur l'abbé, demandai-je à mon bon maître, ne croyez-vous pas que
le métier des armes est tenu pour noble à cause des dangers qu'on y
court et du courage qu'il y faut déployer?

--Mon fils, répondit mon bon maître, si vraiment l'état des hommes est
noble en proportion du danger qu'on y court, je ne craindrais pas
d'affirmer que les paysans et les manouvriers sont les plus nobles
hommes d'état, car ils risquent tous les jours de mourir de fatigue et
de faim. Les périls auxquels les soldats et les capitaines s'exposent
sont moindres en nombre comme en durée; ils ne sont que de peu d'heures
pour toute une vie et consistent à affronter les balles et les boulets
qui tuent moins sûrement que la misère. Il faut que les hommes soient
légers et vains, mon fils, pour donner aux actions d'un soldat plus de
gloire qu'aux travaux d'un laboureur et pour mettre les ruines de la
guerre à plus haut prix que les arts de la paix...

... Mon fils, ajouta mon bon maître, je vous ferai paraître tout
ensemble, dans l'état de ces pauvres soldats qui vont servir le roi, la
honte de l'homme et sa gloire. En effet la guerre nous ramène et nous
tire à notre brutalité naturelle; elle est l'effet d'une férocité que
nous avons en commun avec les animaux, je ne dis pas seulement les lions
et les coqs qui y portent une admirable fierté, mais encore les
oiselets, tels que les geais et les mésanges dont les moeurs sont très
querelleuses, et même les insectes, guêpes et fourmis, qui se battent
avec un acharnement dont les Romains eux-mêmes n'ont pas laissé
d'exemple. Les causes principales de la guerre sont les mêmes chez
l'homme et chez l'animal, qui luttent l'un et l'autre pour prendre ou
conserver la proie, ou pour défendre le nid et la tanière, ou pour jouir
d'une compagne. Il n'y a en cela aucune différence, et l'enlèvement des
Sabines rappelle parfaitement ces combats de cerfs, qui, la nuit,
ensanglantent nos forêts. Nous avons réussi seulement à colorer ces
raisons basses et naturelles par les idées d'honneur que nous y
répandons sans beaucoup d'exactitude. Si nous croyons aujourd'hui nous
battre pour des motifs très nobles, cette noblesse est tout entière
logée dans le vague de nos sentiments. Moins le but de la guerre est
simple, clair, précis, plus la guerre elle-même est odieuse et
détestable. Et s'il est vrai, mon fils, qu'on en soit venu à s'entretuer
pour l'honneur, cela est un dérèglement excessif. Nous avons renchéri
sur la cruauté des bêtes féroces, qui ne se font point de mal sans
raisons sensibles. Et il est vrai de dire que l'homme est plus méchant
et plus dénaturé dans ses guerres que les taureaux et que les fourmis
dans les leurs. Ce n'est pas tout, et je déteste moins les armées pour
la mort qu'elles sèment que pour l'ignorance et la stupidité qui leur
font cortège. Il n'est pire ennemi des arts qu'un chef de mercenaires ou
de partisans, et d'ordinaire les capitaines ne sont pas mieux formés aux
bonnes lettres que leurs soldats. L'habitude d'imposer sa volonté par la
force rend un homme de guerre très inhabile à l'éloquence, qui a sa
source dans le besoin de persuader. Aussi le militaire affecte-t-il le
mépris de la parole et des belles connaissances...

Mon bon maître, à ces mots, s'était arrêté pour souffler; je lui
demandai s'il ne pensait pas qu'il faut beaucoup d'esprit pour gagner
des batailles. Il me répondit en ces termes:

--Tournebroche, mon fils, à considérer la difficulté qu'il y a à
rassembler et à conduire des armées, les connaissances qu'il faut dans
l'attaque ou la défense d'une place et l'habileté qu'exige un bon ordre
de bataille, on reconnaîtra aisément qu'un génie presque surhumain tel
que celui d'un César est seul capable d'une telle entreprise, et l'on
s'étonnera qu'il se soit trouvé des esprits propres à renfermer presque
toutes les parties d'un véritable homme de guerre. Un grand capitaine
connaît non seulement la figure des pays, mais encore les moeurs, les
industries des peuples. Il retient dans sa pensée une infinité de
petites circonstances dont il forme ensuite des vues simples et vastes.
Les plans qu'il a lentement médités et tracés à l'avance, il peut les
changer au milieu de l'action par inspiration soudaine, et il est à la
fois très prudent et très audacieux; sa pensée tantôt chemine avec la
sourde lenteur de la taupe, tantôt s'élance du vol de l'aigle. Rien
n'est plus vrai. Mais considérez, mon fils, que quand deux armées sont
en présence, il faut que l'une d'elles soit vaincue, d'où il suit que
l'autre sera nécessairement victorieuse, sans que le chef qui la
commande ait toutes les parties d'un grand capitaine et sans même qu'il
en ait aucune. Il est, je le veux, des chefs habiles; il en est aussi
d'heureux, dont la gloire n'est pas moindre. Comment, dans ces
rencontres étonnantes, démêler ce qui est l'effet de l'art et ce qui
vient de la fortune? Mais vous m'écartez de mon sujet. Tournebroche, mon
fils, je voulais montrer que la guerre est aujourd'hui la honte de
l'homme et qu'elle en fut autrefois l'honneur. Établie sur les empires
par nécessité, elle fut la grande éducatrice du genre humain. C'est par
elle que les hommes se sont formés à toutes les vertus qui élèvent et
soutiennent les cités. C'est par elle qu'ils ont appris la patience, la
fermeté, le mépris du danger, la gloire du sacrifice. Le jour où des
pâtres ont roulé des quartiers de roc pour en former une enceinte
derrière laquelle ils défendirent leurs femmes et leurs boeufs, la
première société humaine fut fondée et le progrès des arts assuré. Ce
grand bien dont nous jouissons, la patrie, la ville, la chose auguste
que les Romains adoraient par-dessus les dieux, l'_Urbs_ est fille de la
guerre.

La première cité fut une enceinte fortifiée, et c'est dans ce berceau
rude et sanglant que furent nourries les lois augustes et les belles
industries, les sciences et la sagesse. Et c'est pourquoi le vrai Dieu
voulut être nommé le Dieu des armées.

Ce que je vous en dis, Tournebroche, mon fils, n'est pas pour que vous
signiez votre engagement à ce sergent recruteur et soyez pris de l'envie
de devenir un héros à raison de soixante coups de verge sur le dos par
jour, en moyenne.

Aussi bien la guerre n'est-elle plus, dans nos sociétés, qu'un mal
héréditaire, un retour lascif à la vie sauvage, une puérilité
criminelle. Les princes de ce temps porteront à jamais l'illustre honte
d'avoir fait de la guerre le jeu et l'amusement des cours. Il m'est
douloureux de penser que nous ne verrons pas la fin de ces carnages
concertés.

Quant à l'avenir, à l'insondable avenir, souffrez, mon fils, que je le
rêve plus conforme à l'esprit de douceur et d'équité qui est en moi.
L'avenir est un lieu commode pour y mettre des songes. C'est là, comme
en Utopie, que le sage se plaît à bâtir. Je veux croire que les peuples
se feront un jour de paisibles vertus. C'est dans la grandeur croissante
des armements que je me flatte de découvrir un lointain présage de paix
universelle. Les armées augmentent en force et en nombre. Les peuples
entiers y seront un jour engouffrés. Alors le nombre périra par son trop
de nourriture. Il crèvera d'obésité.



II


... Ainsi M. Bergeret composait sa tristesse et ses ennuis en songeant
que sa vie était étroite, recluse et sans joie, que sa femme avait l'âme
vulgaire et n'était plus belle, que ses filles ne l'aimaient pas, et que
les combats d'Enée et de Turnus étaient insipides. Il fut distrait de
ces pensées par la venue de M. Roux, son élève, qui, faisant son année
de service militaire, se présenta au maître en pantalon rouge et capote
bleue.

--Hé! dit M. Bergeret, voici qu'ils ont travesti mon meilleur latiniste
en héros!

Et comme M. Roux se défendait d'être un héros:

--Je m'entends, dit le maître de conférences. J'appelle proprement héros
un porteur de briquet. Si vous aviez un bonnet à poil, je vous nommerais
grand héros. C'est bien le moins qu'on flatte un peu les gens qu'on
envoie se faire tuer. On ne saurait les charger à meilleur marché de la
commission. Mais puissiez-vous, mon ami, n'être jamais immortalisé par
un acte héroïque, et ne devoir qu'à vos connaissances en métrique latine
les louanges des hommes! C'est l'amour de mon pays qui seul m'inspire ce
voeu sincère. Je me suis persuadé, par l'étude de l'histoire, qu'il n'y
avait guère d'héroïsme que chez les vaincus et dans les déroutes...

...--C'est bien possible, dit M. Roux. Mais il y a autre chose. C'est la
joie innée de tirer des coups de fusil. Vous savez, mon cher maître, que
je ne suis pas un animal destructeur. Je n'ai pas de goût pour le
militarisme. J'ai même des idées humanitaires très avancées, et je crois
que la fraternité des peuples sera l'oeuvre du socialisme triomphant.
Enfin, j'ai l'amour de l'humanité. Mais dès qu'on me fiche un fusil dans
la main, j'ai envie de tirer sur tout le monde. C'est dans le sang.

M. Roux était un beau garçon robuste qui s'était vite débrouillé au
régiment. Les exercices violents convenaient à son tempérament sanguin.
Et comme il était, de plus, excessivement rusé, il avait non pas pris le
métier en goût, mais rendu supportable la vie de caserne et conservé sa
santé et sa belle humeur.

--Vous n'ignorez pas, cher maître, ajouta-t-il, la force de la
suggestion. Il suffit de donner à un homme une baïonnette au bout d'un
fusil, pour qu'il l'enfonce dans le ventre du premier venu et devienne,
comme vous dites, un héros...

...--Vous êtes un peu bruni, monsieur Roux, dit Mme Bergeret, et, il me
semble, un peu maigri. Mais cela ne vous va pas mal.

--Les premiers mois sont fatigants, répondit M. Roux. Évidemment,
l'exercice à six heures du matin, dans la cour du quartier, par huit
degrés de froid, est pénible, et l'on ne surmonte pas tout de suite les
dégoûts de la chambrée. Mais la fatigue est un grand remède et
l'abêtissement une précieuse ressource. On vit dans une stupeur qui fait
l'effet d'une couche d'ouate. Comme on ne dort, la nuit, que d'un
sommeil à tout moment interrompu, on n'est pas bien éveillé le jour. Et
cet état d'automatisme léthargique où l'on demeure est favorable à la
discipline, conforme à l'esprit militaire, utile au bon ordre physique
et moral des troupes.



III


...--Sans manquer au loyalisme qui m'attache à la maison de Savoie, dit
le commandeur Aspertini, je reconnais que le service militaire et
l'impôt importunent assez le peuple de Naples pour lui faire regretter
parfois le bon temps du roi Bomba et la douceur de vivre sans gloire
sous un gouvernement léger. Il n'aime ni payer ni servir. Un législateur
doit mieux comprendre les nécessités de la vie nationale. Mais vous
savez que, pour ma part, j'ai toujours combattu la politique des
mégalomanes et que je déplore ces grands armements qui arrêtent tout
progrès intellectuel, moral et matériel dans l'Europe continentale.
C'est une grande folie, et ruineuse, qui finira dans le ridicule.

--Je n'en prévois pas la fin, répondit M. Bergeret. Personne ne la
désire, hors quelques sages sans force et sans voix. Les chefs d'État ne
peuvent souhaiter le désarmement qui rendrait leur fonction difficile et
mal sûre, et leur ferait perdre un admirable instrument de règne. Car
les nations armées se laissent conduire avec docilité. La discipline
militaire les forme à l'obéissance et l'on ne craint chez elle ni
insurrections, ni troubles, ni tumultes d'aucune sorte. Quand le service
est obligatoire pour tous, quand tous les citoyens sont soldats ou le
furent, toutes les forces sociales se trouvent disposées de manière à
protéger le pouvoir, ou même son absence, comme on l'a vu en France.

M. Bergeret en était à ce point de ses considérations politiques lorsque
éclata, du côté de la cuisine prochaine, un bruit de graisses répandues
sur un brasier; le maître de conférences en induisit que la jeune
Euphémie avait, selon la coutume des jours de gala, renversé sa
casserole dans le fourneau après l'y avoir imprudemment dressée sur une
pyramide de charbons. Il reconnut qu'un tel fait se produisait avec la
rigueur inexorable des lois qui gouvernent le monde. Une exécrable odeur
de graillon pénétra dans le cabinet de travail, et M. Bergeret
poursuivit en ces mots le cours de ses idées:

--Si l'Europe n'était pas en caserne, on y verrait, comme autrefois, des
insurrections éclater, soit en France, soit en Allemagne ou en Italie.
Mais les forces obscures qui, par moments, soulèvent les pavés des
capitales, trouvent aujourd'hui un emploi régulier dans des corvées de
quartier, le pansement des chevaux et le sentiment patriotique.

Le grade de caporal donne une issue convenablement ménagée à l'énergie
des jeunes héros qui, libres, eussent fait des barricades pour se
dégourdir les bras. En blouse, ces héros aspireraient à la liberté.
Portant l'uniforme, ils aspirent à la tyrannie et font régner l'ordre.
La paix intérieure est facile à maintenir dans les nations armées, et
vous remarquerez que si, dans le cours de ces vingt-cinq dernières
années, Paris, une fois, s'est quelque peu agité, c'est que le mouvement
avait été communiqué par un ministre de la guerre. Un général avait pu
faire ce qu'un tribun n'aurait pas fait. Et quand ce général fut détaché
de l'armée, il le fut en même temps de la nation et perdit sa force. Que
l'État soit monarchie, empire ou république, ses chefs ont donc intérêt
à maintenir le service obligatoire pour tous, afin de conduire une armée
au lieu de gouverner une nation.

Le désarmement, qu'ils ne souhaitent pas, n'est pas désiré non plus par
les peuples. Les peuples supportent très volontiers le service militaire
qui, sans être délicieux, correspond à l'instinct violent et ingénu de
la plupart des hommes, s'impose à eux comme l'expression la plus simple,
la plus rude et la plus forte du devoir, les domine par la grandeur et
l'éclat de l'appareil, par l'abondance du métal qui y est employé, les
exalte enfin par les seules images de puissance, de grandeur et de
gloire qu'ils soient capables de se représenter. Ils s'y ruent en
chantant; sinon, ils y sont mis de force. Aussi ne vois-je pas la fin de
cet état honorable qui appauvrit et abêtit l'Europe.

--Il y a deux portes pour en sortir, répondit le commandeur Aspertini:
la guerre et la banqueroute.

--La guerre! réplique M. Bergeret. Il est visible que les grands
armements la retardent en la rendant trop effrayante et d'un succès
incertain pour l'un et l'autre adversaire. Quant à la banqueroute, je la
prédisais l'autre jour, sur un banc du mail, à M. l'abbé Lantaigne,
supérieur du grand séminaire. Mais il ne faut pas m'en croire. Vous avez
trop étudié l'histoire du Bas-Empire, cher monsieur Aspertini, pour
savoir ce qu'il y a, dans les finances des peuples, de ressources
mystérieuses, dont la connaissance échappe aux économistes. Une nation
ruinée peut vivre cinq cents ans d'exactions et de rapines, et comment
supputer ce que la misère d'un grand peuple fournit de canons, de
fusils, de mauvais pain, de mauvais souliers, de paille et d'avoine à
ses défenseurs?



IV


M. Panneton de la Barge avait des yeux à fleur de tête et une âme à
fleur de peau. Et comme sa peau était luisante, on lui voyait une âme
grasse. Il faisait paraître en toute sa personne de l'orgueil avec de la
rondeur et une fierté qui semblait ne pas craindre d'être importune. M.
Bergeret soupçonna que cet homme venait lui demander un service.

Ils s'étaient connus en province. Le professeur voyait souvent dans ses
promenades, au bord de la lente rivière, sur un vert coteau, les toits
d'ardoise fine du château qu'habitait M. de la Barge avec sa famille. Il
voyait moins souvent M. de la Barge, qui fréquentait la noblesse de la
contrée, sans être lui-même assez noble pour se permettre de recevoir
les petites gens. Il ne connaissait M. Bergeret, en province, qu'aux
jours critiques où l'un de ses fils avait un examen à passer. Cette
fois, à Paris, il voulait être aimable et il y faisait effort:

--Cher Monsieur Bergeret, je tiens tout d'abord à vous féliciter...

--N'en faites rien, je vous prie, répondit M. Bergeret avec un petit
geste de refus, que M. de la Barge eut grand tort de croire inspiré par
la modestie.

--Je vous demande pardon, Monsieur Bergeret; une chaire à la Sorbonne,
c'est une position très enviée... et qui convient à votre mérite.

--Comment va votre fils Adhémar?--demanda M. Bergeret, qui se rappelait
ce nom comme celui d'un candidat au baccalauréat qui avait intéressé à
sa faiblesse toutes les puissances de la société civile, ecclésiastique
et militaire.

--Adhémar? Il va bien. Il va très bien. Il fait un peu la fête.
Qu'est-ce que vous voulez? Il n'a rien à faire. Dans un certain sens, il
vaudrait mieux qu'il eût une occupation. Mais il est bien jeune. Il a le
temps. Il tient de moi: il deviendra sérieux quand il aura trouvé sa
voie.

--Est-ce qu'il n'a pas un peu manifesté à Auteuil? demanda M. Bergeret
avec douceur.

--Pour l'armée, pour l'armée, répondit M. Panneton de la Barge. Et je
vous avoue que je n'ai pas eu le courage de l'en blâmer. Que
voulez-vous? Je tiens à l'armée par mon beau-père le général, par mes
beaux-frères, par mon cousin le commandant...

Il était bien modeste de ne pas nommer son père Panneton, l'aîné des
frères Panneton, qui tenait aussi à l'armée par les fournitures, et qui,
pour avoir livré aux mobiles de l'armée de l'Est, qui marchaient dans la
neige, des souliers à semelle de carton, avait été condamné en 1872, en
police correctionnelle, à une peine légère avec des considérants
accablants, et était mort, dix ans après, dans son château de la Barge,
riche et honoré.

--J'ai été élevé dans le culte de l'armée, poursuivit M. Panneton de la
Barge. Tout enfant, j'avais la religion de l'uniforme. C'était une
tradition de famille. Je ne m'en cache pas, je suis un homme de l'ancien
régime. C'est plus fort que moi, c'est dans le sang. Je suis monarchiste
et autoritaire de tempérament. Je suis royaliste. Or, l'armée, c'est
tout ce qui nous reste de la monarchie. C'est tout ce qui subsiste d'un
passé glorieux. Elle nous console du présent et nous fait espérer en
l'avenir.

M. Bergeret aurait pu faire quelques observations d'ordre historique;
mais il ne les fit pas, et M. Panneton de la Barge conclut:

--Voilà pourquoi je tiens pour criminels ceux qui attaquent l'armée,
pour insensés ceux qui oseraient y toucher.

--Napoléon, répondit le professeur, pour louer une pièce de Luce de
Lancival, disait que c'était une tragédie de quartier général. Je puis
me permettre de dire que vous avez une philosophie d'état-major. Mais
puisque nous vivons sous le régime de la liberté, il serait peut-être
bon d'en prendre les moeurs. Quand on vit avec des hommes qui ont l'usage
de la parole, il faut s'habituer à tout entendre. N'espérez pas qu'en
France aucun sujet désormais soit soustrait à la discussion. Considérez
aussi que l'armée n'est pas immuable; il n'y a rien d'immuable au monde.
Les institutions ne subsistent qu'en se modifiant sans cesse. L'armée a
subi de telles transformations dans le cours de son existence, qu'il est
probable qu'elle changera encore beaucoup à l'avenir, et il est croyable
que, dans vingt ans, elle sera tout autre chose que ce qu'elle est
aujourd'hui.

--J'aime mieux vous le dire tout de suite, répliqua M. Panneton de la
Barge. Quand il s'agit de l'armée, je ne veux rien entendre. Je le
répète, il n'y faut pas toucher. C'est la hache. Ne touchez pas à la
hache. A la dernière session du Conseil général que j'ai l'honneur de
présider, la minorité radicale-socialiste émit un voeu en faveur du
service de deux ans. Je me suis élevé contre ce voeu antipatriotique. Je
n'ai pas eu de peine à démontrer que le service de deux ans, ce serait
la fin de l'armée. On ne fait pas un fantassin en deux ans. Encore moins
un cavalier. Ceux qui réclament le service de deux ans, vous les appelez
des réformateurs, peut-être; moi, je les appelle des démolisseurs. Et il
en est de toutes les réformes qu'on propose comme de celle-là. Ce sont
des machines dressées contre l'armée. Si les socialistes avouaient
qu'ils veulent la remplacer par une vaste garde nationale, ce serait
plus franc.

--Les socialistes, répondit M. Bergeret, contraires à toute entreprise
de conquête territoriale, proposent d'organiser les milices uniquement
en vue de la défense du sol. Ils ne le cachent pas; ils le publient. Et
ces idées valent bien peut-être qu'on les examine. N'ayez pas peur
qu'elles soient trop vite réalisées. Tous les progrès sont incertains et
lents, et suivis le plus souvent de mouvements rétrogrades. La marche
vers un meilleur ordre de choses est indécise et confuse. Les forces
innombrables et profondes qui rattachent l'homme au passé lui en font
chérir les erreurs, les superstitions, les préjugés et les barbaries,
comme des gages précieux de sa sécurité. Toute nouveauté bienfaisante
l'effraye. Il est imitateur par prudence, et il n'ose pas sortir de
l'abri chancelant qui a protégé ses pères et qui va s'écrouler sur lui.

«N'est-ce pas votre sentiment, monsieur Panneton? ajouta M. Bergeret,
avec un charmant sourire.

M. Panneton de la Barge répondit qu'il défendait l'armée. Il la
représenta méconnue, persécutée, menacée. Et il poursuivit d'une voix
qui s'enflait:

--Cette campagne en faveur du traître, cette campagne si obstinée et si
ardente, quelles que soient les intentions de ceux qui la mènent,
l'effet en est certain, visible, indéniable. L'armée en est affaiblie,
ses chefs en sont atteints.

--Je vais maintenant vous dire des choses extrêmement simples, répondit
M. Bergeret. Si l'armée est atteinte dans la personne de quelques-uns de
ses chefs, ce n'est point la faute de ceux qui ont demandé la justice
c'est la faute de ceux qui l'ont si longtemps refusée; ce n'est pas la
faute de ceux qui ont exigé la lumière, c'est la faute de ceux qui l'ont
dérobée obstinément avec une imbécillité démesurée et une scélératesse
atroce. Et enfin, puisqu'il y a eu des crimes, le mal n'est point qu'ils
soient connus, le mal est qu'ils aient été commis. Ils se cachaient dans
leur énormité et leur difformité même. Ce n'était pas des figures
reconnaissables. Ils ont passé sur les foules comme des nuées obscures.
Pensiez-vous donc qu'ils ne crèveraient pas? Pensiez-vous que le soleil
ne luirait plus sur la terre classique de la justice, dans le pays qui
fut le professeur de droit de l'Europe et du monde?

--Ne parlons pas de l'Affaire, répondit M. de La Barge. Je ne la connais
pas. Je ne veux pas la connaître. Je n'ai pas lu une ligne de l'enquête.
Le commandant de la Barge, mon cousin, m'a affirmé que Dreyfus était
coupable. Cette affirmation m'a suffi... Je venais, cher monsieur
Bergeret, vous demander un conseil. Il s'agit de mon fils Adhémar, dont
la situation me préoccupe. Un an de service militaire, c'est déjà bien
long pour un fils de famille. Trois ans, ce serait un véritable
désastre. Il est essentiel de trouver un moyen d'exemption. J'avais
pensé à la licence ès lettres... je crains que ce ne soit trop
difficile. Adhémar est intelligent. Mais il n'a pas de goût pour la
littérature.

--Eh bien! dit M. Bergeret, essayez de l'École des hautes études
commerciales, ou de l'Institut commercial, ou de l'École de commerce. Je
ne sais si l'École d'horlogerie de Cluses fournit encore un motif
d'exemption. Il n'était pas difficile, m'a-t-on dit, d'obtenir le
brevet.

--Adhémar ne peut pourtant faire des montres, dit M. de La Barge avec
quelque pudeur.

--Essayez de l'École des langues orientales, dit obligeamment M.
Bergeret. C'était excellent à l'origine.

--C'est bien gâté depuis, soupira M. de La Barge.

--Il y a encore du bon. Voyez un peu dans le tamoul.

--Le tamoul, vous croyez?

--Ou le malgache.

--Le malgache, peut-être.

--Il y a aussi une certaine langue polynésienne qui n'était plus parlée,
au commencement de ce siècle, que par une vieille femme jaune. Cette
femme mourut laissant un perroquet. Un savant allemand recueillit
quelques mots de cette langue sur le bec du perroquet. Il en fit un
lexique. Peut-être ce lexique est-il enseigné à l'École des langues
orientales. Je conseille vivement à M. votre fils de s'en informer.

Sur cet avis, M. Panneton de La Barge salua et se retira pensif.



V


Comme on parlait de l'Affaire chez Paillot, dans le coin des bouquins,
M. Bergeret, qui avait l'esprit spéculatif, exprima des idées qui ne
correspondaient point au sentiment public.

--Le huis clos, dit-il, est une pratique détestable.

Et comme M. de Terremondre lui objectait la raison d'État, il répliqua:

--Nous n'avons point d'État. Nous avons des administrations. Ce que nous
appelons la raison d'État, c'est la raison des bureaux. On nous dit
qu'elle est auguste. En fait, elle permet à l'administration de cacher
ses fautes et de les aggraver.

M. Mazure dit avec solennité:

--Je suis républicain, jacobin, terroriste... et patriote. J'admets
qu'on guillotine les généraux, mais je ne permets pas qu'on discute les
décisions de la justice militaire.

--Vous avez raison, dit M. de Terremondre, car si une justice est
respectable, c'est bien celle-là. Et je puis vous assurer, connaissant
l'armée, qu'il n'y a pas de juges aussi indulgents et aussi capables de
pitié que les juges militaires.

--Je suis heureux de vous l'entendre dire, répliqua M. Bergeret. Mais
l'armée étant une administration comme l'agriculture, les finances ou
l'instruction publique, on ne conçoit pas qu'il existe une justice
militaire quand il n'existe ni justice agricole, ni justice financière,
ni justice universitaire. Toute justice particulière est en opposition
avec les principes du droit moderne. Les prévôtés militaires paraîtront
à nos descendants aussi gothiques et barbares que nous paraissent à nous
les justices seigneuriales et les officialités.

--Vous plaisantez, dit M. de Terremondre.

--C'est ce qu'on a dit à tous ceux qui ont prévu l'avenir, répondit M.
Bergeret.

--Mais si vous touchez aux conseils de guerre, s'écria M. de
Terremondre, c'est la fin de l'armée, c'est la fin du pays!

M. Bergeret fit cette réponse:

--Quand les abbés et les seigneurs furent privés du droit de pendre des
vilains, on crut aussi que c'était la fin de tout. Mais on vit bientôt
naître un nouvel ordre, meilleur que l'ancien. Je vous parle de
soumettre le soldat, en temps de paix, au droit commun. Croyez-vous que
depuis Charles VII, ou seulement depuis Napoléon, l'année française
n'ait pas subi de plus grands changements que celui-là?

--Moi, dit M. Mazure, je suis un vieux jacobin, je maintiens les
conseils de guerre et je place les généraux sous l'autorité d'un comité
de salut public. Il n'y a rien de tel pour les décider à remporter des
victoires.

--C'est une autre question, dit M. de Terremondre. Je reviens à ce qui
nous occupe, et je demande à M. Bergeret s'il croit, de bonne foi, que
sept officiers ont pu se tromper.

--Quatorze! s'écria M. Mazure.

--Quatorze, reprit M. de Terremondre.

--Je le crois, répondit M. Bergeret.

--Quatorze officiers français! s'écria M. de Terremondre.

--Oh! dit M. Bergeret, ils auraient été suisses, belges, espagnols,
allemands ou néerlandais, qu'ils auraient pu se tromper tout autant.

--Ce n'est pas possible, s'écria M. de Terremondre.

Le libraire Paillot secoua la tête, pour exprimer qu'à son avis aussi,
c'était impossible. Et le commis Léon regarda M. Bergeret avec une
surprise indignée.

--Je ne sais si vous serez jamais éclairés fit doucement M. Bergeret. Je
ne le pense pas, quoique tout soit possible, même le triomphe de la
vérité.

--Vous voulez parler de la revision, dit M. de Terremondre. Cela,
jamais! La revision, vous ne l'aurez pas. Ce serait la guerre. Trois
ministres et vingt députés me l'ont dit.

--Le poète Bouchor, répondit M. Bergeret, nous enseigne qu'il vaut mieux
endurer les maux de la guerre que d'accomplir une action injuste. Mais
vous n'êtes point dans cette alternative, messieurs, et l'on vous
effraye avec des mensonges.

Au moment où M. Bergeret prononçait ces paroles, un grand tumulte éclata
sur la place. C'était une bande de petits garçons qui passaient en
criant: «A bas Zola! Mort aux Juifs!» Ils allaient casser des carreaux
chez le bottier Meyer qu'on croyait israélite, et les bourgeois de la
ville les regardaient avec bienveillance.



VI

PAROLES PRONONCÉES A UN MEETING


Citoyens,

Nous sommes ici pour la défense de la justice, nous sommes ici pour
réclamer la réparation éclatante des iniquités commises. Nous sommes ici
pour nous opposer à ce qu'on en commette de nouvelles, plus monstrueuses
que les premières.

Quelle force opposons-nous à nos adversaires? Quels moyens
employons-nous pour obtenir satisfaction? La force de la pensée, la
puissance de la raison.

La pensée, un souffle, mais un souffle qui renverse tout. La raison qui,
combattue et méprisée, finit toujours par prévaloir, parce qu'on ne peut
vivre sans elle.

Nous aurons raison, parce que nous avons raison.

Après qu'un conseil de guerre a condamné un innocent et qu'un deuxième
conseil de guerre a acquitté un coupable, condamnant ainsi l'innocent
pour la deuxième fois, il ne faut pas qu'un troisième conseil de guerre
confirme deux sentences iniques par une troisième plus inique encore, et
frappe un homme coupable d'aimer la vérité d'un amour héroïque, coupable
de s'être donné tout entier à une juste cause.

Avoir tout sacrifié à la paix de la conscience éveillée, c'est là le
crime du colonel Picquart. Il lui assure l'estime de la France et du
monde. La lumière vient. Picquart triomphera dans la lumière.

Mais si nous sommes certains du succès définitif de l'oeuvre que nous
accomplissons ici, nous redoutons avec trop de raison les effets de cet
esprit d'imprudence qui entraîne nos adversaires aux abîmes. Nous
redoutons une dernière iniquité, ou une suprême erreur. Nous la
redoutons, non pour le colonel Picquart qui grandit dans l'épreuve, mais
pour ses juges, pour la patrie, pour l'humanité tout entière. Nous
pouvons tout craindre: on nous en a donné le droit. Cette semaine
encore, ne nous est-il pas venu, du côté des accusateurs de Picquart, un
exemple frappant d'aberration? N'avons-nous pas entendu un général
Mercier traiter d'arguties byzantines les clameurs de la pensée
française, indignée contre l'injustice et le mensonge?

De toutes parts, à cet ancien ministre renié par ses collègues, on crie:
«Vous êtes véhémentement soupçonné d'avoir livré l'innocent et de
l'avoir fait condamner sans défense, par une fraude indigne, d'avoir
enfin commis le crime de forfaiture.» Et cet homme, que trouve-t-il à
répondre? Que ce sont là des arguties byzantines! Il ne se justifie
point, il ne s'excuse point, il ne s'indigne point, il ne se tait point
et, craignant également de nier et d'avouer, il essaye de nous faire
peur et il nous menace de périls imaginaires qui, s'ils étaient réels,
seraient son propre ouvrage et l'ouvrage de ses pareils.

Citoyens,

A un tel trouble mental, dont nous pourrions citer bien d'autres
exemples, opposons la raison, l'inébranlable raison. Disons aux ennemis
de la vérité, qui sont aussi les ennemis de l'armée et de la patrie,
disons-leur: Ne soutenez plus cet édifice croulant de mensonges, qui va
tomber sur vous. Les poursuites dirigées contre Picquart sont tellement
monstrueuses, que l'acquittement même ne serait pas une réparation
suffisante. Cessez, sortez de l'absurde et du faux. Entendez, comprenez.
Avertis par les premiers éclairs qui déchirent les nuées, reculez devant
l'orage qui vient.

Et vous, citoyens réunis ici pour la défense du droit, ne faites
entendre que le langage de la justice et de la raison. Mais faites-le
entendre avec un bruit de tonnerre.



VII

LETTRE ÉCRITE DE HOLLANDE


Rotterdam. Dans une odeur de marée et d'épices, sous un ciel gris, où
les nuages traînent lourdement comme de gros oreillers, les bateaux de
forme ancienne dressent dans les canaux la futaie grêle et sèche des
mâts et des espars. Les maisons étroites, aux pignons en escaliers ou en
accolades, sont celles qu'on voit dans les tableaux des vieux maîtres.
La ville a conservé sa figure du dix-septième siècle, sa physionomie du
temps où le café et le tabac commençaient à venir en Europe. Bordée de
quais où s'entassent les marchandises, entourée de chantiers et
d'usines, elle garde, dans l'activité moderne, l'antique simplicité
batave.

La place du Grand-Marché, sous laquelle passe un canal, est ombragée de
beaux ormes, dont le feuillage opaque se mêle, dans le ciel fin, aux
gréements des bateaux.

Là, ce matin, devant la vieille statue d'Érasme, des marchandes,
coiffées d'un chapeau noir sur un bonnet blanc, avec deux grosses boules
d'or aux tempes, étalent des poissons sortis tout irisés et nacrés de la
mer, royaume des couleurs lumineuses et des phosphorescences
mystérieuses.

Là aussi, parmi les ferrailles, brillent ces grands pots de cuivre
étincelants que Karel Dujardin met sur la tête de ses laitières, qui
troussent leur jupe pour passer le gué. On trouve même sur ce marché des
bouquins dont l'aspect vous eût réjoui, mon cher Bergeret. Et j'ai
acquis pour vous, au prix de deux florins, un _Grotius_ in-folio,
recouvert d'une vénérable peau de truie. Tandis que, songeant à ces
grands humanistes de la Renaissance, qui se rendaient, chaque année, à
la foire aux livres, dans ces villes de Hollande et d'Allemagne, je
faisais affaire avec le libraire ambulant, un colporteur, près de moi,
offrait des chemises de toile, en chantant, sur un air de complainte,
des vers hollandais à lourdes rimes. Tout à coup, il interrompit son
chant mercantile pour interpeller vivement le professeur Caspar
Esselens, mon hôte et mon ami, qui, de sa maisonnette entourée de
fleurs, m'avait accompagné jusqu'au Grand-Marché. Je vis qu'il me
montrait du doigt et j'entendis qu'il prononçait le nom de Dreyfus.

--Reconnaissant à votre parler que vous êtes Français, me dit le
professeur Caspar Esselens, il voudrait savoir de vous si la grande
iniquité ne sera point réparée. Mais je ne vous cache pas qu'il craint
que vous ne soyez un ennemi de Dreyfus et un de ces Français qui ne
veulent point être justes, et à qui il ne saurait donner la bienvenue.

J'examinai le colporteur. C'était un très vieux Hollandais, hâlé comme
un matelot.

Il avait de gros yeux clairs; de longues peaux inertes lui tombaient des
joues; une touffe blanche de poils de bouc pendait à son menton. Il
ressemblait au président Krüger, tel qu'on le voit sur son portrait dans
les journaux anglais. Un tricot de laine enveloppait son corps maigre et
robuste.

--Ce pauvre homme, m'écriai-je, s'occupe aussi de l'Affaire.

--Il n'y a personne dans notre ville qui ne s'y intéresse, me répondit
le professeur Caspar Esselens. C'est la conversation de nos déchargeurs
du port comme de nos magistrats. N'avez-vous pas vu les portraits de
Picquart et de Zola à la vitrine de tous les libraires? les bulletins du
procès de Rennes affichés à la fenêtre de toutes les boutiques de tabac?
et, dans nos beaux magasins de la Hoogstraat, des cartes postales, des
boutons de manchettes, des pipes, des étuis, une multitude de menus
objets décorés de figures en l'honneur des défenseurs de la justice? Ne
savez-vous point que nous avons envoyé une adresse à Labori? Les
sentiments ici ne sont point partagés en deux sens contraires.
L'innocence de Dreyfus et le crime d'Esterhazy éclatent à tous les yeux.
Et, parce que nous aimons la France, son égarement, qui nous causa une
pénible surprise, nous plonge dans une profonde tristesse. Ne vous
étonnez pas si un marchand qui vend des chemises aux paysans est ainsi
soucieux des intérêts de la justice. En Hollande, les gens du peuple
sont instruits et moraux. L'Évangile est rapproché d'eux et familier,
dans leurs livres de piété comme dans ces tableaux de Rembrandt où les
paraboles sont mises en action par des Hollandais, tels qu'on en voit
sur le Dam, dans les boutiques et au moulin.

Cependant, le colporteur se mit à me parler avec véhémence; et il me
sembla que, de sa gorge rouillée par l'air humide de la digue, sortaient
des paroles de blâme et d'adjuration.

--Dites-lui, monsieur Esselens, que je suis un ami de Picquart et de
Zola.

Ayant reçu ce bon avis, le colporteur réfléchit avec la lenteur des
vieux et des simples, qui mâchent lentement leur pensée comme leur
nourriture. Puis il me tendit la main.

Je ne crois pas que ce vieillard ait été payé par l'or juif. Je ne crois
pas que mon ami, le professeur Caspar Esselens, qui a acquis par
déduction, comme il le dit, la certitude scientifique de l'innocence de
Dreyfus, soit un ennemi de la France. Je ne crois pas que la Hollande
soit vendue au Syndicat, ni l'Europe. Car c'est l'Europe, c'est le monde
entier qu'il eût fallu acheter. Ou bien, c'est le monde entier qui se
rencontrerait dans une haine inconcevable de la France. L'Angleterre,
égoïste et affairée, l'Allemagne, qui ne songe qu'à vivre en paix avec
nous pour chercher au loin des débouchés à sa production hâtive, énorme,
déjà surabondante; la faible Autriche, à l'exception des antisémites qui
pullulent à Vienne (car la maladie de l'antisémitisme, qui ne prend pas
sur les peuples robustes, s'attaque aux nations malades); la Belgique,
le Danemark, la Suisse, races sensées, d'esprit libéral; l'Italie, la
Russie, l'Amérique: tous les habitants du monde enfin, malgré la
diversité de leurs génies et de leurs moeurs, de leurs croyances et de
leurs habitudes, jugent cette affaire de la même manière et proclament
l'innocence du condamné de 1894. Et l'on veut que le sentiment unanime
du monde entier dépende d'un syndicat juif qu'on n'a jamais pu
découvrir, et que tous les peuples de la terre conspirent pour sauver un
petit capitaine israélite français! Qui sont donc ces juifs qui achètent
l'univers, quand leurs plus riches coreligionnaires de France gardent
leur or, ou bien le mettent dans les journaux des jésuites et de
l'état-major? Une si niaise imagination a dû naître dans la loge où le
Uhlan dînait avec la fille Pays, et c'est là, sans doute, dans les
balayures de la concierge, qu'un général l'a ramassée pour la porter à
la barre d'un Conseil de guerre.

Puisqu'il y a une conjuration des peuples, comment ne pas voir que c'est
la conjuration de la conscience humaine? Comment ne pas voir que, si
tout ce qui est doué d'intelligence et de sentiment sur la planète se
tourne vers le capitaine Dreyfus, c'est que cet être imperceptible, ce
rien humain, est devenu le symbole de l'humanité souffrante et que
l'humanité entière se sent offensée en lui? Et comment ne pas voir que
cette unanimité résulte des conditions mêmes dans lesquelles s'exercent
l'intelligence et la raison, qui en définitive gouvernent les hommes, et
que c'est partout la même pensée, parce que la pensée, dans son
ensemble, obéit partout aux mêmes lois?

Si l'on pense dans la planète Mars, si l'on pense dans le monde énorme
et lointain de Sirius et si l'on y reçoit des nouvelles de notre monde
terraqué, on y croit à l'innocence de Dreyfus, comme on y croit que la
somme des trois angles d'un triangle est égale à deux angles droits.

Ayant mené ces réflexions sur le pavé du Grand-Marché, parmi les blondes
et rondes ménagères, je me trouvai au pied de la statue de bronze qui
figure Erasme de Rotterdam, debout, en bonnet carré et en robe fourrée,
tenant dans ses mains un gros livre ouvert.

Le professeur Caspar Esselens, qui commente avec beaucoup de savoir et
de goût les tragédies d'Euripide, ne craint point, en bon Hollandais,
les grosses plaisanteries nationales. Il m'en fit une qui a pour elle
l'autorité d'une longue tradition bourgeoise.

--Regardez bien la statue, me dit-il, et prenez patience. La main
tournera le feuillet, quand l'heure sonnera.

Ce bon Erasme, établi maintenant dans sa ville, pour ne la plus jamais
quitter, après avoir, en son temps, visité beaucoup de villes, beaucoup
lu et beaucoup écrit, enseigné les lettres antiques, et châtié les moeurs
en souriant, se montre si simple et si familier encore sur son socle
glorieux, il a un tel air de bonhomie dans sa finesse, que, volontiers,
j'aurais osé prendre quelques libertés avec lui. L'envie me venait de
lui adresser la parole et de l'engager dans un de ces colloques qu'il
menait, en son vivant, avec tant d'élégance et de raison. Pour un peu,
je lui aurais dit avec un grand salut:

--Docteur, tu connaissais les moines et ne les aimais pas. Tu les savais
ignares, libidineux, paresseux et gourmands. Les nôtres sont d'une
nouvelle espèce. Je crois qu'ils te déplairaient davantage si tu les
voyais travailler, avec des militaires, à l'abêtissement d'une grande
nation qui, dans le siècle dernier, fut instruite dans la sagesse et
dans la tolérance par des hommes excellents dont le plus illustre avait
tes traits et ton sourire et autant d'esprit que toi. Ce peuple
français, chez qui tu vins étudier en ta jeunesse, a été grandement
berné, tympanisé et dindonné de nos jours par un quarteron de
bureaucrates chamarrés. Ah! docteur, la dame au bonnet vert à qui tu
dictas d'ironiques discours, qu'on lit encore, agite précisément à cette
heure, sur mes compatriotes assourdis, plus de sonnettes que n'en
contenait la marotte que tu mis en sa main, plus de grelots que n'en eut
jamais la mule espagnole qui te porta ton diplôme de conseiller de
l'empereur Charles-Quint. On a persuadé aux coquebins, fort nombreux en
tous pays et même en France, qu'il était honorable et profitable de
maintenir un innocent au bagne afin de ne pas déplaire à un général qui
l'a fait condamner frauduleusement, et qu'on admire pour avoir fait
périr six mille soldats français dans une expédition contre des sauvages
nus et sans armes. Croyais-tu, docteur, que la folie pût aller
jusque-là?

Voilà ce que j'aurais peut-être osé dire respectueusement à Erasme de
Rotterdam, quand les onze heures sonnèrent au cadran de Groote Kerk.
Alors le professeur Caspar Esselens me dit avec un rire candide:

--Onze heures! Il n'a pas tourné le feuillet. C'est qu'il n'a pas
entendu. Il est sourd.

Et je songeai:

«Tant mieux pour lui! Heureux les sourds! Ils n'entendent pas ces
militaires mentir sous serment, pour l'honneur de l'armée. Ils
n'entendent pas l'apologie forcenée des imposteurs et des faussaires.
Ils n'entendent pas ces cris de mort aux juifs et de haine aux étrangers
poussés dans les rues d'une ville qui convie les peuples aux fêtes d'une
Exposition universelle.»

Le professeur Caspar Esselens me prit par le bras et me dit doucement:

--Croyez-moi, cher ami, les Français ont tort d'accueillir avec défiance
et mépris toute pensée et toute opinion venue du dehors. Ils
méconnaissent les conditions nécessaires de l'existence sur la planète.
L'échange des idées est aussi indispensable aux peuples que l'échange
des substances. Autrefois, la France comprenait cette vérité; d'où vient
qu'elle ne la comprend plus?

Il tira de sa poche un cigare enveloppé d'or comme une momie royale de
Thèbes et qu'il n'avait pas payé plus de dix cents; il l'alluma et
reprit du ton le plus cordial:

--Il était bien naturel que cette affaire nous intéressât comme si elle
était nôtre. Ce qui vient de vous ne nous est jamais indifférent. Un de
vos compatriotes l'a dit: «Les choses de France deviennent vite choses
humaines.»

Et il poursuivit d'un accent plus grave:

--Surtout, ne croyez pas que le bon renom de la France, compromis par
quelques malfaiteurs, soit pour cela perdu. Le peuple français est
innocent de ces fautes et de ces crimes. Un peuple est toujours
irresponsable parce qu'il est toujours inconscient, ou du moins qu'il ne
parvient à la conscience que pour un petit nombre d'idées très grandes
et très simples. En ce cas d'ailleurs il est certain que votre peuple a
été trompé par ses journaux. Mais s'il est vrai que son ignorance a
causé sa défaillance, s'il est vrai qu'il a essuyé une grande défaite
morale, il est vrai pareillement qu'une petite poignée d'hommes
courageux a sauvé l'honneur du pays. Vous savez en quelle estime nous
tenons Zola et Picquart. La gloire d'Athènes est grande. Combien peu
d'hommes font la gloire d'Athènes! De tout temps, en tout lieu, les
hommes qui honorèrent leur patrie en honorant l'humanité furent peu
nombreux et le plus souvent méconnus, insultés, persécutés, condamnés à
la prison, à l'exil, au supplice. Votre Renan, si je ne me trompe, a dit
de bonnes choses dans ce sens.

Le professeur Caspar Esselens se tut, et comme il me sembla un peu plus
inquiet que de raison sur l'issue de cette affaire si petite en fait et
si grande en esprit, je pris soin de le rassurer:

--Ne perdez pas confiance, monsieur Esselens; ne désespérez ni de la
justice ni de la France. Tout cela, je vous le dis, finira, comme il
convient, par la réhabilitation de l'innocent et le châtiment des
coupables. J'en ai l'assurance. Et dites bien à vos élèves et à tous vos
amis que la France, loin d'être abaissée, se trouve aujourd'hui
précisément au plus haut point du monde, puisqu'on y combat pour une
idée.

Je vous prie, mon cher Bergeret, etc.



VIII


M. Bergeret se promenait dans le jardin du Luxembourg, au déclin du
jour. Les feuilles desséchées des platanes, qui tombaient en tournoyant
à ses pieds, lui donnaient une douce idée de la mort; il songeait que,
pour la nature comme pour l'homme, vivre c'est périr sans cesse, et que
les Grecs ingénieux avaient raison de donner à l'amour et à la mort le
même visage et le même sourire. Sous la statue de la Marguerite des
princesses il rencontra M. Mazure, archiviste départemental, qui était
venu passer quelques jours à Paris, dans la science, l'amitié et les
divertissements.

--Je viens de voir mon collègue Lehaleur, dit Mazure. La fièvre qu'il a
prise à Rennes ne le quitte pas. Il en est consumé. Cette déplorable
affaire n'a fait que trop de victimes. Heureusement qu'elle est
terminée.

--Elle n'est pas terminée, répondit M. Bergeret. Les conséquences de
toute action sont infinies. Celle-là aura des suites qu'il n'est
possible à personne d'arrêter. Il en est des forces morales comme des
forces physiques: elles se transforment et ne se perdent pas. On
n'arrête pas un mouvement d'idées sans échauffer les esprits, et la
chaleur, à son tour, produit du mouvement. On n'anéantit point une
force.

--Il faut pourtant que l'apaisement se fasse. Le pays tout entier le
veut. Il veut oublier.

--On ne s'endort pas sur un oreiller de fraudes et de violences. Il
n'est point d'amnistie qui puisse réconcilier l'erreur et la vérité, le
crime et l'innocence. Ne voyez-vous pas qu'il y a des justes qui ne
veulent point être pardonnés? Aujourd'hui même, Picquart et Zola
refusent une injurieuse clémence et demandent justice.

--Il faut être raisonnable. Vous n'espérez pas ramener l'opinion égarée.
Et il n'y a point de pouvoir en France que l'opinion n'entraîne pas.
Pourquoi s'obstiner inutilement?

--Il est vrai que si je m'arrêtais aux apparences, je pourrais
désespérer de la justice. Il y a des criminels impunis; la forfaiture et
le faux témoignage sont publiquement approuvés comme des actes louables.
Les esprits chérissent leur vieille erreur comme un bien précieux. Je
n'espère pas que les adversaires de la vérité avouent qu'ils se sont
trompés. Un tel effort n'est possible qu'aux plus grandes âmes. Mais les
conséquences nécessaires de leurs erreurs et de leurs fautes se
produisent malgré eux, et ils voient avec étonnement leur perte
commencée.

--Ils restent le nombre.

--Aussi sont-ils vaincus par le dedans. Et c'est la défaite irréparable.
Quand on est vaincu du dehors, on peut continuer la résistance et
espérer une revanche. Mais la défaite intérieure est définitive.
Qu'importe, dès lors, que les sanctions légales tardent ou manquent! La
seule justice naturelle et véritable est dans les conséquences mêmes de
l'acte, non dans des formules extérieures, souvent étroites, parfois
arbitraires. Et la faction des violents et des injustes souffre déjà
cruellement de son injustice et de sa violence. Voyez et
instruisez-vous. Ce parti énorme de l'iniquité, demeuré intact,
respecté, redouté, tombe et s'écroule de lui-même, par l'effet d'un
travail intime de dissolution, et périt par cela seul qu'il est mauvais.
N'êtes-vous pas frappé de voir que ces tribunaux militaires, superbes,
au milieu des louanges et des applaudissements, s'affaissent sous le
poids des erreurs et des fautes dont on leur faisait des vertus? Une
loi, déposée aujourd'hui sur le bureau de la Chambre, les atteint dans
leur triomphe.

Cette loi sera discutée, combattue, amendée peut-être. Elle sera votée.
Les juges militaires l'ont eux-mêmes préparée, imposée. Les légistes du
gouvernement n'ont fait que la rédiger. Une juridiction qui n'avait ni
la lumière ni l'indépendance, est en vain applaudie, adulée, caressée.
Elle va disparaître. Le moindre effort l'emportera. Pourtant hier encore
elle sacrifiait, dans l'ivresse publique, un innocent à sa puissance. Et
voici qu'elle meurt d'être injuste. Ainsi, par ses fautes, elle a
contribué au progrès des moeurs:

C'est un ordre des dieux qui jamais ne se rompt
De nous vendre bien cher les grands biens qu'ils nous font.

Quand un tel résultat est déjà obtenu, pourquoi se plaindre que de
grands coupables échappent à la loi et gardent de méprisables honneurs?
Cela n'importe pas plus, dans notre état social, qu'il n'importait, dans
la jeunesse de la terre, quand déjà les grands sauriens des océans
primitifs disparaissaient devant des animaux d'une forme plus belle et
d'un instinct plus heureux, qu'il restât encore, échoués sur le limon
des plages, quelques monstrueux survivants d'une race condamnée.

Et voyez encore. Ces moines ennemis de la justice et de la liberté
fondaient leur puissance sur une iniquité qui semblait assez vaste pour
les porter. Avant même que l'iniquité soit détruite, ils s'écroulent.
Leur ruine est prochaine. La loi, la faible loi, insultée et bafouée par
eux, entre tout à coup dans leurs riches maisons, et la caisse où ils
entassaient des centaines de mille francs en gros sous est à cette heure
fermée de ce petit fil si mince, qu'on ne peut rompre. Ce n'est là, je
le sais, qu'une descente de police. Mais que de menaces sont suspendues
sur ces agitateurs! N'ont-ils pas désormais tout à craindre d'un
Parlement naguère leur complice, qui demain les frappera peut-être, et
avec eux toutes ces congrégations qui s'enrichissaient dans l'ombre,
achetaient secrètement des maisons et des terres? Et ces moines
prospères, ces riches marchands de miracles courent un grand péril, pour
s'être associés à l'injustice triomphante.

Voyez enfin! tout ce qui s'appuya sur ce qui n'était pas la vérité
chancelle. Méline était fort. Qu'est-il à présent? Et les royalistes qui
se croyaient plus forts que lui en se faisant plus iniques, que sont-ils
devenus? Leur prince, ses faibles forces l'ont abandonné. Il ne rôde
plus, avide et craintif, autour de la France convoitée. Il va se cacher
derrière les Pyramides, tandis que ses amis sont en prison.

Peu de changement dans l'état des esprits. Pas de ces brusques
revirements des foules, qui étonnent. Rien de sensible ni de frappant.
Pourtant il n'est plus, le temps où un Président de la République
abaissait au niveau de son âme la justice, l'honneur de la patrie, les
alliances de la République, où la puissance des ministres résultait de
leur entente avec les ennemis des institutions dont ils avaient la
garde; ce temps de brutalité et d'hypocrisie où le mépris de
l'intelligence et la haine de la justice étaient à la fois une opinion
populaire et une doctrine d'État, où les pouvoirs publics protégeaient
les porteurs de matraque, où c'était un délit de crier «Vive la
République!» Ces temps sont déjà loin de nous, comme descendus dans un
passé profond, plongés dans l'ombre des âges barbares.

--Ils peuvent revenir.

--Ils peuvent revenir. Et vraiment nous n'en sommes séparés encore par
rien de solide, par rien même d'apparent ni de distinct. Ils se sont
évanouis comme les nuages de l'erreur qui les avait formés. Le moindre
souffle peut encore ramener ces ombres. Je le sais. Je crois pourtant
que la République est sauvée, et avec elle la parcelle de justice et de
vérité qu'elle peut réaliser. C'est peu de chose. Mais ce peu nous est
précieux quand nous avons failli perdre, dans un abîme de violence et
d'imbécillité, tout ce qui fait le génie et la beauté de la France, la
tolérance, la justice, la liberté de pensée, tout ce qui donne un sens à
notre histoire, un caractère à notre peuple, tout ce qui est cher aux
Français qui aiment assez leur patrie pour la vouloir juste et
généreuse. Ce qui frappe nos adversaires comme des coups imprévus, ce
qu'ils attribuent à la malignité d'un petit nombre d'hommes au pouvoir,
encore mal assis et mal obéis, n'est en réalité que la conséquence de
leurs propres fautes, quand ils ont cru se fortifier dans l'injustice et
l'erreur. Il est de toute nécessité qu'une société humaine soit en
définitive juste et raisonnable. La démocratie, sans en avoir
conscience, les abandonne, et c'est pourquoi ils tombent par terre. Leur
chute est molle, sur un terrain amolli. Mais il n'est pas certain qu'ils
puissent se relever. Ce que n'ont pu faire les ennemis de la République
et de la liberté quand ils avaient pour eux le Président de la
République, les ministres, tous les pouvoirs publics, la presse, la
foule terrifiée et abusée, et ces chevaux dont la bride était aux mains
des séditieux, le pourront-ils quand les républicains, encore timides,
mais inquiets et pleins de méfiance, commencent à se défendre? Et qui
donnera l'assaut? La troupe mince et brillante des riches et des oisifs,
renforcée des camelots à quarante sous. Rien de plus. Le bourgeois
regarde avec bienveillance. Mais il ne combat pas, et il ne sert la
réaction qu'en applaudissant aux couplets nationalistes des
cafés-concerts. Cependant la masse grave et sombre, énorme, des
travailleurs, qu'on n'amuse plus avec de la politique et des émeutes, le
peuple qui, un jour, peut tout exiger puisqu'il produit tout,
s'organise, apprend à penser et s'apprête à vouloir.



LA PRESSE


Ce soir-là, M. Bergeret reçut, dans son cabinet, la visite de son
collègue Jumage.

Alphonse Jumage et Lucien Bergeret étaient nés le même jour, à la même
heure, de deux mères amies, pour qui ce fut, par la suite, un
inépuisable sujet de conversations. Ils avaient grandi ensemble. Lucien
ne s'inquiétait en aucune manière d'être entré dans la vie au même
moment que son camarade. Alphonse, plus attentif, y songeait avec
contention. Il accoutuma son esprit à comparer, dans leur cours, ces
deux existences simultanément commencées, et il se persuada peu à peu
qu'il était juste, équitable et salutaire que les progrès de l'une et de
l'autre fussent égaux...

... Un effet assez étrange de cette étude comparée de deux existences
fut que Jumage s'habitua à penser et à agir en toute occasion au rebours
de Bergeret; non qu'il n'eût point l'esprit sincère et probe, mais parce
qu'il ne pouvait se défendre de soupçonner quelque malignité dans des
succès de carrière plus grands et meilleurs que les siens, par
conséquent iniques. C'est ainsi que, pour toutes sortes de raisons
honorables qu'il s'était données et pour celle qu'il avait d'être le
contradicteur, d'être l'autre de M. Bergeret, il s'engagea dans les
nationalistes, quand il vit que le professeur de faculté avait pris le
parti de la révision. Il se fit inscrire à la ligue de l'_Agitation
française_, et même il y prononça des discours. Il se mettait
pareillement en opposition avec son ami sur tous les sujets, dans les
systèmes de chauffage économique et dans les règles de la grammaire
latine. Et comme enfin M. Bergeret n'avait pas toujours tort, Jumage
n'avait pas toujours raison.

Cette contrariété, qui avait pris avec les années l'exactitude d'un
système raisonné, n'altéra point une amitié formée dès l'enfance: Jumage
s'intéressait vraiment à Bergeret dans les disgrâces que celui-ci
essuyait au cours parfois embarrassé de sa vie. Il allait le voir à
chaque malheur qu'il apprenait. C'était l'ami des mauvais jours.

Ce soir-là, il s'approcha de son vieux camarade avec cette mine
brouillée et trouble, ce visage couperosé de joie et de tristesse, que
Lucien connaissait.

--Tu vas bien, Lucien? Je ne te dérange pas?

--Non.

--Je venais te voir... dit Jumage, te parler... Mais ça n'a aucune
importance... Je t'apportais un article. Mais je te le répète, c'est
sans importance.

Et il tira de sa poche un journal. M. Bergeret tendit lentement la main
pour le prendre. Jumage le remit dans sa poche, M. Bergeret replia le
bras, et Jumage posa, d'une main un peu tremblante, le papier sur la
table:

--Encore une fois, c'est sans importance. Mais j'ai pensé qu'il valait
mieux... Peut-être est-il bon que tu saches... Comme tu as des
ennemis...

--Flatteur! dit M. Bergeret.

Et prenant le journal, il lut ces lignes, marquées au crayon bleu:

«Un vulgaire pion dreyfusard, l'intellectuel Bergeret, qui croupissait
en province, vient d'être chargé de cours à la Sorbonne. Les étudiants
de la Faculté des lettres protestent énergiquement contre la nomination
scandaleuse de ce protestant antifrançais. Et nous ne sommes pas surpris
d'apprendre que bon nombre d'entre eux ont décidé d'accueillir comme il
le mérite, par des huées, ce sale juif allemand, que le ministre de la
trahison publique a l'outrecuidance de leur imposer comme professeur.»

Et quand M. Bergeret eut achevé sa lecture:

--Ne lis donc pas cela, dit vivement Jumage. Cela n'en vaut pas la
peine. C'est si peu de chose.

--C'est peu, j'en conviens, répondit M. Bergeret. Encore faut-il me
laisser ce peu comme un témoignage obscur et faible, mais honorable et
véritable, de ce que j'ai fait dans des temps difficiles. Je n'ai pas
beaucoup fait. Mais enfin j'ai couru quelques risques. Le doyen Stapfer
fut suspendu pour avoir parlé de la justice sur une tombe. M. Bourgeois
était alors grand maître de l'Université. Et nous avons connu des jours
plus mauvais que ceux que nous fit M. Bourgeois. Sans la fermeté
généreuse de mes chefs, j'étais chassé de l'Université par un ministre
privé de sagesse. Je n'y pensai point alors. Je peux bien y songer
maintenant et réclamer le loyer de mes actes. Or, quelle récompense
puis-je attendre plus digne, plus belle en son âpreté, plus haute, que
l'injure des ennemis de la justice? J'eusse souhaité que l'écrivain
injurieux, qui malgré lui me rend témoignage, sût exprimer une pensée
plus exacte dans une forme plus durable. Mais c'était trop demander.

--Remarque, dit Jumage, que tu es diffamé en raison de tes fonctions. Tu
peux traîner ton diffamateur devant le jury. Mais je ne te le conseille
pas: il serait acquitté. Le jury a de ces défaillances.

--Il est vrai, dit M. Bergeret, que le jury semble incliner à croire que
la diffamation des fonctionnaires et les attaques idéales dirigées
contre les corps constitués ne sont point punissables. Si, quand on leur
soumit cette lettre mesurée que Zola écrivit à un Président de la
République mal préparé à entendre de si justes paroles, les jurés de la
Seine en condamnèrent l'auteur, c'est qu'ils délibéraient sous des cris
inhumains, sous des menaces hideuses, dans un insupportable bruit de
ferraille, au milieu de tous les fantômes de l'erreur et du mensonge.
Ils ne recommenceront pas. Et ils ont montré depuis qu'il ne fallait
plus se plaindre à eux des blessures trop subtiles faites par les
pierres de la parole et les flèches de la pensée. Je ne connais pas
précisément leurs raisons, mais je leur en prêterai d'abondantes et
d'excellentes.

»Peut-être estiment-ils qu'un délit si fréquent et mille fois répété
chaque jour, du matin au soir, est non plus un délit, mais un usage.
Peut-être pensent-ils que c'est de la politique et l'effet nécessaire de
nos institutions; qu'il est dangereux de limiter en faveur d'un seul
intéressé les droits de la pensée humaine; qu'il y a de bonnes
diffamations comme il y en a de médiocres et de mauvaises, et qu'il est
difficile de les distinguer; qu'on peut porter de justes et généreuses
accusations contre un homme puissant ou contre une grande institution
sans être en état d'en fournir les preuves formelles, ainsi que cela
s'est vu, et qu'il est enfin de ces accusations condamnées par les lois
qui concourent au bien public et importent au salut de la patrie. Enfin,
il est possible que les jurés acquittent les journalistes par excès de
respect. Et il est possible qu'ils les acquittent par excès de mépris.
En tout cas ils ont supprimé le délit de diffamation.

--Il est probable en effet, dit Jumage, que le jury ne t'accorderait
aucune satisfaction. Mais si la proposition Joseph Fabre était votée, tu
amènerais ton diffamateur en police correctionnelle où il serait admis à
faire la preuve. Et comme il ne pourrait prouver que tu es à la fois un
protestant antifrançais et un sale juif allemand, il serait condamné.

--J'aime beaucoup M. Joseph Fabre, qui a très bien parlé de Jeanne
d'Arc, dit M. Bergeret. Mais sa loi est d'une excessive imprudence. Si
elle était votée, les juges l'appliqueraient d'une façon qui pourrait
bien un jour surprendre et contrister M. Joseph Fabre lui-même. Il n'est
pas sage de remettre à d'honnêtes magistrats, qui ne savent que leur
Code, la connaissance d'une cause qui intéresse contradictoirement une
personne ou un groupe de personnes et l'universalité des citoyens et des
hommes, car un journaliste écrit pour tout le monde et de sa liberté
dépendent toutes les libertés.

--Mais alors!... dit Jumage.

--Alors, répondit le professeur Bergeret, l'offense aux grands corps
publics et la diffamation des personnes en place ne seront point punies.
Et ce sera bien ainsi. La diffamation est parfois infâme, parfois
généreuse. L'indignité du diffamé la rend innocente, l'indignité du
diffamateur la rend méprisable. Dans l'un et l'autre cas elle relève de
l'opinion et non des lois. Il est vrai que c'est beaucoup l'usage, en ce
temps-ci, de diffamer les honnêtes gens. Mais dans l'état de banalité et
d'avilissement où cette espèce de diffamation est tombée, si elle
gardait encore quelque force, ce serait parce qu'elle est suivie de
sanctions pénales. Sans cette suite et ce cortège, elle tombe
misérablement. C'est la peine dont vous la frappez qui la relève. Car
enfin si mon diffamateur brave la prison, c'est un gaillard. Ce serait
un héros s'il y jouait sa vie. Ne risquant rien, c'est un polisson. Sans
compter que sa voix grêle, un procès la grossit, et que les juges, en
punissant l'injure, la publient. Un des plus absurdes et des plus
constants préjugés de l'animal humain est de croire à l'efficacité des
châtiments, qui, la plupart du temps, ne servent à rien, puisque la
société subsiste et prospère après qu'ils sont diminués ou supprimés.
Pour ma part je crois fermement que le journaliste qui m'a appelé
intellectuel croupi, protestant antifrançais et sale juif prussien ne
mérite ni la prison ni l'amende et qu'il est un innocent.

Tirant M. Bergeret par la manche, Jumage le pressa d'entendre ces
paroles émues:

--Écoute-moi, Lucien; je n'ai aucune de tes idées sur l'Affaire. J'ai
blâmé ta conduite, je la blâme encore. Mais je tiens à te déclarer que
je réprouve énergiquement les procédés de polémique dont certains
journaux usent à ton égard. Et, si j'ai un reproche à te faire, c'est de
ne pas les blâmer toi-même avec la même vigueur. Ton indulgence est
immorale. Permets-moi de te dire que je ne la conçois guère chez un
membre de la ligue des _Immortels Principes_. La déclaration de 1791,
invoquée par cette ligue, porte précisément que la libre communication
des pensées et des opinions est un des droits les plus précieux de
l'homme, et que tout citoyen peut donc parler, écrire, imprimer
librement, sauf à répondre de cette liberté dans les cas déterminés par
la loi... Sauf à répondre de l'abus, tu entends. L'outrage est un de ces
cas. L'auteur en doit répondre. Tu ne peux pas sortir de là.

--Je n'y entrerai point, répondit M. Bergeret. C'est de la métaphysique.
Je reste dans la réalité des choses. En fait, il n'est pas si facile que
le croyaient les législateurs de 1791 de distinguer l'abus de l'usage,
et pour nous en tenir au point que nous examinons, de marquer la limite
qui sépare la sévérité de l'outrage, la critique de l'offense. Il est
plus malaisé encore de peser les intentions de l'écrivain. Nous avons
vu, sous la présidence d'un ministre laboureur, un généreux appel à la
justice et à l'humanité poursuivi comme un crime. Et dans le même temps
il était permis d'insulter à l'innocence et d'offenser la vérité. Cette
dame nue fut mal protégée par les lois durant dix-huit mois environ. Un
tel exemple, précédé de beaucoup d'autres, me confirme dans l'idée qu'il
vaut mieux ne poursuivre personne pour du papier noirci.

Les délits de pensée sont indéfinissables. Il leur manque ainsi la
qualité essentielle à tout délit. Celui que la proposition Joseph Fabre
prétend restaurer, la diffamation d'État, échappe notamment à toute
définition. Il est périlleux d'en saisir les juges correctionnels, qui
ne le reconnaîtraient qu'à des signes incertains. Ils le puniraient
cependant; et ce serait une peine faible et vaine. Lors de la
Renaissance, dès que se répandirent dans les pays d'Europe ces petites
presses à bras et ces pauvres casses de lettres mobiles qui faisaient la
charge d'un âne et qui devaient changer le monde, tous les princes
armèrent des lois contre l'imprimerie naissante. En France, sous
François Ier et sous Henri II, quiconque publiait un écrit sans avoir
préalablement obtenu l'approbation de la Sorbonne était puni de mort. On
y pendit à force les colporteurs de Genève, coupables de vendre des
prières calvinistes dans les campagnes. En 1618, alors que Luynes, «qui
n'avait jamais entendu parler d'affaires ni vu autre chose que des
chiens et des oiseaux», gouvernait le royaume, le poète Durant, pour
avoir fait un livre, fut rompu vif en grève, avec deux de ses complices.

Le dix-septième siècle, que nous croyons poli parce qu'on y dessinait
des jardins et qu'on y composait des pièces de théâtre, des oraisons
funèbres et des fables, ne le céda guère en barbarie aux âges
précédents. En 1694, l'année même où l'évêque Bossuet, dans ses _Maximes
sur la Comédie_, traitait Corneille d'entremetteur et Molière
d'histrion, les imprimeurs Rambaud et Larcher furent pendus pour avoir
publié un libelle intitulé _l'Ombre de Scarron_, où le roi était traité
sans respect.

Le supplice des pauvres colporteurs genevois n'empêcha pas les progrès
de la Réforme. La mort de deux malheureux imprimeurs n'épargna pas à
Louis XIV une vieillesse exécrée et funeste. La cruauté des arrêts de
justice n'arrêta pas les progrès de l'esprit public. Avec le
dix-huitième siècle se leva l'aurore de la douceur humaine. Les lois
suivirent, en boitant et en rechignant, les préceptes des philosophes.
Aux époques troublées, dans les jours de violence, il y eut de brusques
retours au passé.

Les législateurs de l'an IV tentèrent de défendre la liberté comme les
Parlements défendaient la monarchie et l'Église. La loi du 27 germinal
punit de mort la provocation à la dissolution du gouvernement et au
rétablissement de la royauté. Cette loi furieuse ne sauva pas la
République.

Et vous croyez aujourd'hui que la menace de six mois de prison et de
cinq cents francs d'amende empêchera ce que n'ont pu empêcher la corde
et la roue, et plus tard la guillotine! Et vous croyez à l'efficacité de
vos peines dégénérées!

La liberté seule est efficace, si elle est pleine et entière. Elle seule
est bonne et salutaire.

Vous la devez à la presse, non pas seulement à la presse qui la mérite
par sa prudence, mais à la presse telle qu'elle est, sage ou folle. Vous
la devez à la presse, parce que la presse exprime la pensée de la nation
entière, et qu'elle est et doit être, comme cette pensée même, diverse,
confuse, contradictoire, juste, injuste, sage, absurde, violente,
magnanime; parce qu'elle est la conscience de la foule obscure des
citoyens comme de l'élite des intelligences, et le miroir où chacun, se
voyant au milieu de tous, se compare et se juge; parce qu'il est
indispensable qu'elle dise tout ce qui se croit ou se pense confusément
autour de nous, en sorte que le vrai et le faux se trouvent amenés à la
lumière dans la même proportion où ils sont au fond des esprits; parce
que ses faiblesses et ses hontes, son ignorance brutale, ses préjugés
stupides lui viennent de la communauté, tandis qu'elle possède en propre
cette force et cette vertu attachées à la parole humaine; parce que,
tant bien que mal, elle pense, et que la pensée, à la longue, s'ordonne
d'elle-même selon des lois supérieures, qu'on ne peut transgresser, et
produit la conciliation des contraires; parce qu'elle apporte des faits
et donne des raisons, et que si les faits qu'elle apporte sont faux,
elle les anéantit dès qu'elle les expose, et que ses raisons,
fussent-elles les pires de toutes, impliquent la reconnaissance de la
raison souveraine; parce qu'elle ne peut ni se tromper ni mentir sans
mettre à découvert le mensonge et l'erreur, et qu'ainsi, de gré ou de
force, elle travaille, en définitive, à l'établissement de la vérité;
parce que ses discussions ardentes, partiales, et même injurieuses ou
ineptes, se substituant à la violence matérielle, annoncent
l'adoucissement des moeurs et y contribuent; parce que, étant l'idée,
elle doit rester indépendante du fait, étant la pensée, elle doit
dominer tout acte, étant la force morale, elle doit être soustraite à la
force matérielle.

Et remarque, poursuivit M. Bergeret, que la presse, quand elle est
libre, est faible pour le mal et forte pour le bien. C'est à la liberté
de la presse que nous devons le triomphe récent d'une juste cause. Quand
une petite poignée d'hommes intelligents et généreux dénoncèrent, pour
l'honneur de la France, la condamnation frauduleuse d'un innocent, ils
furent traités en ennemis par le gouvernement et par l'opinion. Ils
parlèrent cependant. Et par la parole ils furent les plus forts. Le gros
des feuilles travaillait contre eux, avec quelle ardeur! tu le sais.
Mais elles servirent la vérité malgré elles, et, en publiant des pièces
fausses, permirent d'en établir la fausseté. Les mensonges se
détruisirent les uns par les autres. L'erreur éparse ne put rejoindre
ses tronçons dispersés. Finalement il ne subsista que ce qui avait de la
suite et de la continuité. La vérité possède une force d'enchaînement
que l'erreur n'a pas. Elle forma, devant l'injure et la haine
impuissantes, une chaîne que rien ne peut plus rompre. Mais, pour
accomplir ce travail heureux, il fallait une presse libre. Nous l'avons
eue, grâce à la République, malgré la mauvaise foi et la tracasserie.
Nous l'avons eue, et la vérité a été servie dans la presse par ses
ennemis presque autant que par ses amis.

Et M. Bergeret, ayant ainsi parlé, prit dans ses mains le journal que
lui avait apporté Jumage, parcourut d'un regard tranquille l'article qui
commençait par ces mots: _Un vulgaire pion dreyfusard, l'intellectuel
Bergeret, qui croupissait en province_...

Puis il dit avec douceur et gravité:

--Ces douze lignes, ces douze lignes qui, par elles-mêmes sont de vil
prix, je les tiens pour intangibles et sacrées, parce que, dénuées de
pensée, elles ont du moins été tracées avec les signes de la pensée,
avec ces caractères d'imprimerie, ces saintes petites lettres de plomb
qui ont porté le droit et la raison par le monde.



LA JUSTICE CIVILE ET MILITAIRE



I


--Notre esprit, dit mon bon maître, est ainsi fait que rien ne le
trouble ni ne le blesse de ce qui est ordinaire et coutumier. Et l'usage
use, si je puis dire, notre indignation, aussi bien que notre
émerveillement. Je m'éveille chaque matin, sans songer, je l'avoue, aux
malheureux qui seront pendus ou roués pendant le jour. Mais quand l'idée
du supplice m'est rendue plus sensible, mon coeur se trouble, et pour
avoir vu cette belle fille conduite à la mort, ma gorge se serre au
point que ce petit poisson n'y saurait entrer.

--Qu'est-ce qu'une belle fille? dit l'huissier. Il n'est pas de rue à
Paris où, dans une nuit, on n'en fasse à la douzaine. Pourquoi celle-ci
avait-elle volé sa maîtresse, madame la conseillère Josse?

--Je n'en sais rien, monsieur, répondit gravement mon bon maître; vous
n'en savez rien, et les juges qui l'ont condamnée n'en savaient pas
davantage, car les raisons de nos actions sont obscures et les ressorts
qui nous font agir demeurent profondément cachés. Je tiens l'homme pour
libre de ses actes, puisque ma religion l'enseigne; mais, hors la
doctrine de l'Église, qui est certaine, il y a si peu de raison de
croire à la liberté humaine, que je frémis en songeant aux arrêts de la
justice qui punit des actions dont le principe, l'ordre et les causes
nous échappent également, où la volonté a souvent peu de part, et qui
sont parfois accomplies sans connaissance...

--Je vois avec peine, monsieur, dit le petit homme noir, que vous êtes
du parti des fripons.

--Hélas! monsieur, dit mon bon maître, ils sont une part de l'humanité
souffrante, et membres, comme nous, de Jésus-Christ, qui mourut entre
deux larrons. Je crois apercevoir dans nos lois des cruautés qui
paraîtront distinctement dans l'avenir, et dont nos arrière-neveux
s'indigneront.

--Je ne vous entends pas, monsieur, dit l'autre en buvant un petit coup
de vin. Toutes les barbaries gothiques ont été retranchées de nos lois
et coutumes, et la justice est aujourd'hui d'une politesse et d'une
humanité excessives. Les peines sont exactement proportionnées aux
crimes et vous voyez que les voleurs sont pendus, les meurtriers roués,
les criminels de lèse-majesté tirés à quatre chevaux, les athées, les
sorciers et les sodomites brûlés, les faux monnayeurs bouillis, en quoi
la justice criminelle marque une extrême modération et toute la douceur
possible.

--Monsieur, de tout temps les juges se sont estimés bienveillants,
équitables et doux. Aux âges gothiques de Saint Louis et même de
Charlemagne, ils admiraient leur propre bénignité, qui nous semble
rudesse aujourd'hui; je devine que nos fils nous jugeront rudes à leur
tour, et qu'ils trouveront encore quelque chose à retrancher sur les
tortures et sur les supplices dont nous usons.

--Monsieur, vous ne parlez pas comme un magistrat. La torture est
nécessaire pour tirer les aveux qu'on n'obtiendrait point par la
douceur. Quant aux peines, elles sont réduites à ce qui est nécessaire
pour assurer la vie et les biens des citoyens.

--Vous convenez donc, monsieur, que la justice a pour objet, non le
juste, mais l'utile, et qu'elle s'inspire seulement des intérêts et des
préjugés des peuples. Rien n'est plus vrai, et les fautes sont punies
non point en proportion de la malignité qui y est attachée, mais en vue
du dommage qu'elles causent ou qu'on croit qu'elles causent à la
société. C'est ainsi que les faux monnayeurs sont mis dans une chaudière
d'eau bouillante, bien qu'il y ait en réalité peu de malice à frapper
des écus. Mais les financiers en particulier et le public y éprouvent un
dommage sensible. C'est ce dommage dont ils se vengent avec une
impitoyable cruauté! Les voleurs sont pendus, moins pour la perversité
qu'il y a à prendre un pain ou des hardes, laquelle est excessivement
petite, qu'à cause de l'attachement naturel des hommes à leur bien. Il
convient de ramener la justice humaine à son véritable principe qui est
l'intérêt matériel des citoyens et de la dégager de toute la haute
philosophie dont elle s'enveloppe avec une pompeuse et vaine hypocrisie.

--Monsieur, répliqua le petit huissier, je ne vous conçois pas. Il me
semble que la justice est d'autant plus équitable qu'elle est plus
utile, et que cette utilité même, qui vous fait la mépriser, vous la
devrait rendre auguste et sacrée.

--Vous ne m'entendez point, dit mon bon maître.

--Monsieur, dit le petit huissier, j'observe que vous ne buvez point.
Votre vin est bon, si j'en juge à la couleur. N'y pourrai-je goûter?

Il est vrai que mon bon maître, pour la première fois de sa vie,
laissait du vin au fond de la bouteille. Il le versa dans le verre du
petit huissier.

--A votre santé, monsieur l'abbé, dit le petit huissier. Votre vin est
bon, mais vos raisonnements ne valent rien. La justice, je le répète,
est d'autant plus équitable qu'elle est plus utile, et cette utilité
même que vous dites être dans son origine et dans son principe, vous la
devrait rendre auguste et sacrée. Mais il vous faut convenir encore que
l'essence même de la justice, est le juste, ainsi que le mot l'indique.

--Monsieur, dit mon bon maître, quand nous aurons dit que la beauté est
belle, la vérité vraie et la justice juste, nous n'aurons rien dit du
tout. Votre Ulpien, qui s'exprimait avec précision, a proclamé que la
justice est la ferme et perpétuelle volonté d'attribuer à chacun ce qui
lui appartient, et que les lois sont justes quand elles sanctionnent
cette volonté. Le malheur est que les hommes n'ont rien en propre et
qu'ainsi l'équité des lois ne va qu'à leur garantir le fruit de leurs
rapines héréditaires ou nouvelles. Elles ressemblent à ces conventions
des enfants qui, après qu'ils ont gagné des billes, disent à ceux qui
veulent les leur reprendre: «Ce n'est plus de jeu.» La sagacité des
juges se borne à discerner les usurpations qui ne sont pas de jeu d'avec
celles dont on était convenu en engageant la partie, et cette
distinction est à la fois délicate et puérile. Elle est surtout
arbitraire. La grande fille qui, dans ce moment même, pend au bout d'une
corde de chanvre, avait, dites-vous, volé à madame la conseillère Josse
une coiffe de dentelle. Mais sur quoi établissez-vous que cette coiffe
appartenait à madame la conseillère Josse? Vous me direz qu'elle l'avait
ou achetée de ses deniers ou trouvée dans son coffre de mariage, ou
reçue de quelque galant, tous bons moyens d'acquérir des dentelles. Mais
de quelque façon qu'elle les eût acquises, je vois seulement qu'elle en
jouissait comme d'un de ces biens de fortune qu'on trouve et qu'on perd
d'aventure et sur lesquels on n'a point de droit naturel. Pourtant je
consens que les barbes lui appartenaient, conformément aux règles de ce
jeu de la propriété que jouent les hommes en société comme les pauvres
enfants à la marelle. Elle tenait à ces barbes et, dans le fait, elle
n'y avait pas moins de droits qu'un autre, je le veux bien. La justice
était de les lui rendre, sans les mettre à si haut prix que de détruire,
pour deux méchantes barbes de point d'Alençon, une créature humaine...

... Quant à punir les voleurs, c'est un droit issu de la force et non de
la philosophie. La philosophie nous enseigne au contraire que tout ce
que nous possédons est acquis par violence ou par ruse. Et vous voyez
aussi que les juges approuvent qu'on nous dépouille de nos biens quand
le ravisseur est puissant. C'est ainsi qu'on permet au roi de nous
prendre notre vaisselle d'argent pour faire la guerre, comme il s'est vu
sous Louis le Grand, alors que les réquisitions furent si exactes qu'on
enleva jusqu'aux crépines des lits, pour en tirer l'or tissu dans la
soie. Ce prince mit la main sur les biens des particuliers et sur les
trésors des églises, et, voilà vingt ans, faisant mes dévotions à
Notre-Dame-de-Liesse, en Picardie, j'ouïs les doléances d'un vieux
sacristain qui déplorait que le feu roi eût enlevé et fait fondre tout
le trésor de l'église, et ravi même le sein d'or émaillé déposé jadis en
grande pompe par madame la princesse Palatine, après qu'elle eut été
guérie miraculeusement d'un cancer. La justice seconda le prince dans
ses réquisitions et punit sévèrement ceux qui dérobaient quelque pièce
aux commissaires du roi. C'est donc qu'elle n'estimait pas que ces biens
fussent si attachés aux personnes qu'on ne pût les en séparer.

--Monsieur, dit le petit huissier, les commissaires agissaient au nom du
roi qui, possédant tous les biens du royaume, en peut disposer à son gré
pour la guerre ou pour les bâtiments ou de toute autre manière.

--Il est vrai, dit mon bon maître, et cela a été mis dans les règles du
jeu. Les juges y vont comme à l'Oie, en regardant ce qui est écrit sur
le tableau. Les droits du prince, soutenus par les Suisses et par toutes
sortes de soldats, y sont écrits. Et la pauvre pendue n'avait pas de
gardes suisses pour faire mettre sur le tableau du jeu qu'elle avait
droit de porter les dentelles de madame la conseillère Josse. Cela est
parfaitement exact.

--Monsieur, dit le petit huissier, vous ne comparez point, je pense,
Louis le Grand, qui prit la vaisselle de ses sujets pour payer des
soldats, et cette créature qui vola une coiffe pour s'en parer.

--Monsieur, dit mon bon maître, il est moins innocent de faire la guerre
que d'aller à Ramponneau avec une coiffe de dentelle. Mais la justice
assure à chacun ce qui lui appartient, selon les règles de ce jeu de
société qui est le plus inique, le plus absurde et le moins divertissant
des jeux...

... La plus cruelle offense qu'on ait pu faire à Notre-Seigneur
Jésus-Christ est de mettre son image dans les prétoires où les juges
absolvent les pharisiens qui l'ont crucifié et condamnent la Madeleine
qu'il releva de ses mains divines. Que fait-il, le juste, parmi ces
hommes qui ne pourraient pas se montrer justes, même s'ils le voulaient,
puisque leur triste devoir est de considérer les actions de leurs
semblables non en elles-mêmes et dans leur essence, mais au seul point
de vue de l'intérêt social, c'est-à-dire en raison de cet amas
d'égoïsme, d'avarice, d'erreurs et d'abus qui forme les cités, et dont
ils sont les aveugles conservateurs? En pesant la faute, ils y ajoutent
le poids de la peur ou de la colère qu'elle inspira au lâche public. Et
tout cela est écrit dans leur livre, en sorte que le texte antique et la
lettre morte leur servent d'esprit, de coeur et d'âme vivante. Et toutes
ces dispositions, dont quelques-unes remontent aux âges infâmes de
Byzance et de Théodora, s'accordent seulement sur ce point qu'il faut
tout sauver, vertus et vices, d'un monde qui ne veut pas changer. La
faute aux yeux des lois est si peu de chose en soi, et les circonstances
extérieures en sont si considérables, qu'un même acte, légitime dans
telle condition, devient impardonnable dans telle autre, comme il se
voit par l'exemple d'un soufflet qui, donné par un homme sur la joue
d'un autre, paraît seulement chez un bourgeois l'effet d'une humeur
irascible et devient, pour un soldat, un crime puni de mort. Cette
barbarie, qui subsiste encore, fera de nous l'opprobre des siècles
futurs. Nous n'y prenons pas garde; mais on se demandera un jour quels
sauvages nous étions pour punir du dernier supplice l'ardeur généreuse
du sang quand elle jaillit du coeur d'un jeune homme assujetti par les
lois aux périls de la guerre et aux dégoûts de la caserne. Et il est
clair que s'il y avait une justice, nous n'aurions pas deux codes, l'un
militaire, l'autre civil. Ces justices soldatesques, dont on voit tous
les jours les effets, sont d'une cruauté atroce, et les hommes, s'ils se
policent jamais, ne voudront pas croire qu'il fut jadis, en pleine paix,
des conseils de guerre vengeant par la mort d'un homme la majesté des
caporaux et des sergents...

... Les juges ne sondent point les reins et ne lisent point dans les
coeurs; aussi leur plus juste justice est-elle rude et superficielle.
Encore s'en faut-il de beaucoup qu'ils s'en tiennent à cette grossière
écorce d'équité, sur laquelle les codes sont écrits. Ils sont hommes,
c'est-à-dire faibles et corruptibles, doux aux forts et impitoyables aux
petits. Ils consacrent par leurs sentences les plus cruelles iniquités
sociales, et il est malaisé de distinguer dans cette partialité ce qui
vient de leur bassesse personnelle, de ce qui leur est imposé par le
devoir de leur profession, qui est, en réalité, de soutenir l'État dans
ce qu'il a de mauvais autant que dans ce qu'il a de bon, de veiller à la
conservation des moeurs publiques, ou excellentes ou détestables, et
d'assurer, avec les droits des citoyens, les volontés tyranniques du
prince, sans parler des préjugés ridicules et cruels qui trouvent sous
les fleurs de lys un asile inviolable. Le magistrat le plus austère peut
être amené, par son intégrité même, à rendre des arrêts aussi révoltants
et peut-être plus inhumains encore que ceux du magistrat prévaricateur,
et je ne sais, pour ma part, qui des deux je redouterais le plus, ou du
juge qui s'est fait une âme avec des textes de loi, ou de celui qui
emploie un reste de sentiment à torturer ces textes. Celui-ci me
sacrifiera à son intérêt ou à ses passions; l'autre m'immolera
froidement à la chose écrite. Encore faut-il observer que le magistrat
est défenseur, par fonction, non pas des préjugés nouveaux, auxquels
nous sommes tous plus ou moins soumis, mais des préjugés anciens qui
sont conservés dans les lois alors qu'ils s'effacent de nos âmes et de
nos moeurs. Et il n'est pas d'esprit quelque peu méditatif et libre qui
ne sente tout ce qu'il y a de gothique dans la loi, tandis que le juge
n'a pas le droit de le sentir.

Mais je parle comme si les lois, encore que barbares et grossières,
étaient du moins claires et précises. Et il s'en faut de beaucoup qu'il
en soit ainsi. Le grimoire d'un sorcier semble facile à comprendre en
comparaison de plusieurs articles de nos codes et de nos coutumiers. Ces
difficultés d'interprétation ont beaucoup contribué à faire établir
divers degrés de juridiction, et l'on admet que, ce que le bailli n'a
pas entendu, messieurs du Parlement l'éclairciront. C'est beaucoup
attendre de cinq hommes en robe rouge et en bonnet carré, qui, même
après avoir récité le _Veni Creator_, demeurent sujets à l'erreur; et il
vaut mieux convenir que la plus haute juridiction juge sans appel pour
cette seule raison qu'on avait épuisé les autres avant de recourir à
celle-là. Le prince est de cet avis: car il a des lits de justice
au-dessus des Parlements...

Mon bon maître regarda tristement couler l'eau comme l'image de ce monde
où tout passe et rien ne change.

Il demeura quelque temps songeur et reprit d'une voix plus basse:

--Cela, seul, mon fils, me cause un insurmontable embarras, qu'il faille
que ce soit les juges qui rendent la justice. Il est clair qu'ils ont
intérêt à déclarer coupable celui qu'ils ont d'abord soupçonné. L'esprit
de corps, si puissant chez eux, les y porte; aussi voit-on que, dans
toute leur procédure, ils écartent la défense comme une importune, et ne
lui donnent accès que lorsque l'accusation a revêtu ses armes et composé
son visage, et qu'enfin, à force d'artifices, elle a pris l'air d'une
belle Minerve. Par l'esprit même de leur profession, ils sont enclins à
voir un coupable dans tout accusé, et leur zèle semble si effrayant à
certains peuples européens qu'ils les font assister, dans les grandes
causes, par une dizaine de citoyens tirés au sort. En quoi il apparaît
que le hasard, dans son aveuglement, garantit mieux la vie et la liberté
des accusés que ne le peut faire la conscience éclairée des juges. Il
est vrai que ces magistrats bourgeois, tirés à la loterie, sont tenus en
dehors de l'affaire dont ils voient seulement les pompes extérieures. Il
est vrai encore que, ignorant les lois, ils sont appelés, non à les
appliquer, mais seulement à décider d'un seul mot s'il y a lieu de les
appliquer. On dit que ces sortes d'assises donnent parfois des résultats
absurdes, mais que les peuples qui les ont établies y sont attachés
comme à une espèce de garantie très précieuse. Je le crois volontiers.
Et je conçois qu'on accepte des arrêts rendus de la sorte, qui peuvent
être ineptes ou cruels, mais dont l'absurdité du moins et la barbarie ne
sont pour ainsi dire imputables à personne. L'iniquité semble tolérable
quand elle est assez incohérente pour paraître involontaire.

Ce petit huissier, qui a un si grand sentiment de la justice, me
soupçonnait d'être du parti des voleurs et des assassins. Au rebours, je
réprouve à ce point le vol et l'assassinat, que je n'en puis souffrir
même la copie régularisée par les lois, et il m'est pénible de voir que
les juges n'ont rien trouvé de mieux, pour châtier les larrons et les
homicides, que de les imiter; car, de bonne foi, Tournebroche, mon fils,
qu'est-ce que l'amende et la peine de mort, sinon le vol et l'assassinat
perpétrés avec une auguste exactitude? Et ne voyez-vous point que notre
justice ne tend, dans toute sa superbe, qu'à cette honte de venger un
mal par un mal, une misère par une misère, et de doubler, pour
l'équilibre et la symétrie, les délits et les crimes? On peut dépenser
dans cette tâche une sorte de probité et de désintéressement. On peut
s'y montrer un l'Hospital tout aussi bien qu'un Jeffryes, et je connais
pour ma part un magistrat assez honnête homme. Mais j'ai voulu,
remontant aux principes, montrer le caractère véritable d'une
institution que l'orgueil des juges et l'épouvante des peuples ont
revêtue à l'envi d'une majesté empruntée. J'ai voulu montrer l'humilité
originelle de ces codes qu'on veut rendre augustes et qui ne sont en
réalité qu'un amas bizarre d'expédients.

Hélas! les lois sont de l'homme; c'est une obscure et misérable origine.
L'occasion les fit naître pour la plupart. L'ignorance, la superstition,
l'orgueil du prince, l'intérêt du législateur, le caprice, la fantaisie,
voilà la source de ces grands corps de droit qui deviennent vénérables
quand ils commencent à n'être plus intelligibles. L'obscurité qui les
enveloppe, épaissie par les commentateurs, leur communique la majesté
des oracles antiques. J'entends dire à chaque instant, et je lis tous
les jours dans les gazettes, que maintenant nous faisons des lois de
circonstance et d'occasion. Cette vue appartient à des myopes qui ne
découvrent pas que c'est la suite d'un usage immémorial et que, de tout
temps, les lois sont sorties de quelque hasard. On se plaint aussi de
l'obscurité et des contradictions où tombent sans cesse nos législateurs
contemporains. Et l'on ne remarque pas que leurs prédécesseurs étaient
tout aussi épais et embrouillés.

En fait, Tournebroche, mon fils, les lois sont bonnes ou mauvaises moins
par elles-mêmes que par la façon dont on les applique, et telle
disposition très inique ne fait pas de mal si le juge ne la met point en
vigueur. Les moeurs ont plus de force que les lois. La politesse des
habitudes, la douceur des esprits sont les seuls remèdes qu'on puisse
raisonnablement apporter à la barbarie légale. Car de corriger les lois
par les lois, c'est prendre une voie lente et incertaine. Les siècles
seuls défont l'oeuvre des siècles.



II


--Il faut reconnaître, dit M. de Terremondre, que, dans son genre, la
prison de notre ville est quelque chose d'admirable, avec ses cellules
blanches, si propres, rayonnant toutes d'un observatoire central, et si
ingénieusement disposées qu'on y est toujours en vue, sans jamais rien
voir. Il n'y a pas à dire, c'est bien compris, c'est moderne, c'est au
niveau du progrès. L'année dernière, comme je faisais une promenade dans
le Maroc, je vis à Tanger, dans une cour ombragée d'un mûrier, une
méchante bâtisse de boue et de plâtre devant laquelle un grand nègre en
guenilles sommeillait. Étant soldat, il avait pour arme un bâton. Par
les fenêtres étroites de la bâtisse passaient des bras basanés, qui
tendaient des paniers d'osier. C'étaient les prisonniers qui, de leur
prison, offraient aux passants, contre une pièce de cuivre, le produit
de leur travail indolent. Leur voix gutturale modulait des prières et
des plaintes que coupaient brusquement des imprécations et des cris de
fureur. Car, enfermés pêle-mêle dans la vaste salle, ils se disputaient
les ouvertures, voulant tous y passer leurs corbeilles. La querelle trop
vive tira de son assoupissement le soldat noir qui, à coups de bâton,
fit rentrer dans le mur les paniers avec les mains suppliantes. Mais
bientôt d'autres mains reparurent, brunes et tatouées de bleu comme les
premières. J'eus la curiosité de regarder par les fentes d'une vieille
porte de bois l'intérieur de la prison. Je vis dans l'ombre une foule
déguenillée, éparse sur la terre humide, des corps de bronze couchés
parmi des loques rouges, des faces graves portant sous le turban des
barbes vénérables, des moricauds agiles tressant en riant des
corbeilles. On découvrait çà et là, sur les jambes enflées, des linges
souillés, cachant mal les plaies et les ulcères; et l'on voyait, l'on
entendait ondoyer et bruire la vermine. Parfois passaient des rires. Une
poule noire piquait du bec le sol fangeux. Le soldat me laissait
observer les prisonniers tout à loisir, épiant mon départ pour tendre la
main. Alors, je songeai au directeur de notre belle prison
départementale. Et je me dis: «Si M. Ossian Colot venait à Tanger, il la
reconnaîtrait et il la flétrirait, la promiscuité, l'odieuse
promiscuité.»

--Au tableau que vous faites, répliqua M. Bergeret, je reconnais la
barbarie. Elle est moins cruelle que la civilisation. Les prisonniers
musulmans ne souffrent que de l'indifférence et parfois de la férocité
de leurs gardiens. Du moins n'ont-ils rien à redouter des philanthropes.
Leur vie est supportable, puisqu'on ne leur inflige pas le régime
cellulaire. Toute prison est douce, comparée à la cellule inventée par
nos savants criminalistes.

«Il y a, poursuivit M. Bergeret, une férocité particulière aux peuples
civilisés, qui passe en cruauté l'imagination des barbares. Un
criminaliste est bien plus méchant qu'un sauvage, un philanthrope
invente des supplices inconnus à la Perse et à la Chine. Le bourreau
persan fait mourir de faim les prisonniers. Il fallait un philanthrope
pour imaginer de les faire mourir de solitude. C'est là précisément en
quoi consiste le supplice de la prison cellulaire. Il est incomparable
pour la durée et l'atrocité. Le patient, par bonheur, en devient fou, et
la démence lui ôte le sentiment de ses tortures. On croit justifier
cette abomination en alléguant qu'il fallait soustraire le condamné aux
mauvaises influences de ses pareils et le mettre hors d'état d'accomplir
des actes immoraux ou criminels. Ceux qui raisonnent ainsi sont trop
bêtes pour qu'on affirme qu'ils sont hypocrites.

--Vous avez raison, dit M. Mazure. Mais ne soyons pas injustes envers
notre temps. La Révolution, qui a su accomplir la réforme judiciaire, a
beaucoup amélioré le sort des prisonniers. Les cachots de l'ancien
régime étaient, pour la plupart, infects et noirs.

--Il est vrai, répliqua M. Bergeret, que de tout temps les hommes ont
été méchants et cruels, et qu'ils ont toujours pris plaisir à tourmenter
les malheureux. Du moins, avant qu'il y eût des philanthropes, ne
torturait-on les hommes que par un simple sentiment de haine et de
vengeance, et non dans l'intérêt de leurs moeurs.



III


--J'ai appris ce matin à la préfecture, dit M. Frémont, qu'on coupait
une tête dans notre ville. Tout le monde en parle.

--On a si peu de distractions en province! dit M. de Terremondre.

--Mais celle-là, dit M. Bergeret, est dégoûtante. On tue légalement dans
l'ombre. Pourquoi le faire encore, puisqu'on en a honte? Le président
Grévy, qui était fort intelligent, avait aboli virtuellement la peine de
mort, en ne l'appliquant jamais. Que ses successeurs n'ont-ils imité son
exemple! La sécurité des individus dans les sociétés modernes ne repose
pas sur la terreur des supplices. La peine de mort est abolie dans
plusieurs nations de l'Europe, sans qu'il s'y commette plus de crimes
que dans les pays où subsiste cette ignoble pratique. Là même où cette
coutume dure encore, elle languit et s'affaiblit. Elle n'a plus ni force
ni vertu. C'est une laideur inutile. Elle survit à son principe. Les
idées de justice et de droit, qui jadis faisaient tomber les têtes avec
majesté, sont bien ébranlées maintenant par la morale issue des sciences
naturelles. Et puisque visiblement la peine de mort se meurt, la sagesse
est de la laisser mourir.

--Vous avez raison, dit M. Frémont. La peine de mort est devenue une
pratique intolérable, depuis qu'on n'y attache plus l'idée d'expiation,
qui est toute théologique.

--Le Président aurait bien fait grâce, dit Léon avec importance. Mais le
crime était trop horrible.

--Le droit de grâce, dit M. Bergeret, était un des attributs du droit
divin. Le roi ne l'exerçait que parce qu'il était au-dessus de la
justice humaine comme représentant de Dieu sur la terre. Ce droit, en
passant du roi au président de la République, a perdu son caractère
essentiel et sa légitimité. Il constitue désormais une magistrature en
l'air, une fonction judiciaire en dehors de la justice et non plus
au-dessus; il institue une juridiction arbitraire, inconnue au
législateur. L'usage en est bon, puisqu'il sauve des malheureux. Mais
prenez garde qu'il est devenu absurde. La miséricorde du roi était la
miséricorde de Dieu même. Conçoit-on M. Félix Faure investi des
attributs de la divinité? M. Thiers, qui ne se croyait pas l'oint du
Seigneur, et qui, de fait, n'avait pas été sacré à Reims, se déchargea
du droit de grâce sur une commission qui avait mandat d'être
miséricordieuse pour lui.

--Elle le fut médiocrement, dit M. Frémont...

--Des restes de barbarie traînent encore, dit M. Bergeret, dans la
civilisation moderne. Notre code de justice militaire, par exemple, nous
rendra odieux à un prochain avenir. Ce code a été fait pour ces troupes
de brigands armés qui désolaient l'Europe au XVIIIe siècle. Il fut
conservé par la République de 92, et systématisé dans la première moitié
de ce siècle. Après avoir substitué la nation à l'armée, on a oublié de
le changer. On ne saurait penser à tout. Ces lois atroces, faites pour
des pandours, on les applique aujourd'hui à de jeunes paysans effarés, à
des enfants des villes qu'il serait facile de conduire avec douceur. Et
cela semble naturel!

--Je ne vous comprends pas, dit M. de Terremondre. Notre code militaire,
préparé, je crois, sous la Restauration, date seulement du second
Empire. Aux environs de 1875, il a été remanié et mis d'accord avec
l'organisation nouvelle de l'armée. Vous ne pouvez donc pas dire qu'il
est fait pour les armées de l'ancien régime.

--Je le puis dire parfaitement, répondit M. Bergeret, puisque ce code
n'est qu'une compilation des ordonnances concernant les armées de Louis
XIV et de Louis XV. On sait ce qu'étaient ces armées, ramas de racoleurs
et de racolés, chiourme de terre, divisée en lots qu'achetaient de
jeunes nobles, parfois des enfants. On maintenait l'obéissance de ces
troupes par de perpétuelles menaces de mort. Tout est changé; les
militaires de la monarchie et des deux Empires ont fait place à une
énorme et placide garde nationale. Il n'y a plus à craindre ni
mutineries ni violences. Pourtant la mort à tout propos menace ces doux
troupeaux de paysans et d'artisans, mal habillés en soldats. Le
contraste de ces moeurs bénignes et de ces lois féroces est presque
risible. Et, si l'on y réfléchissait, on trouverait qu'il est aussi
grotesque qu'odieux de punir de mort des attentats dont on aurait
facilement raison par le léger appareil des peines de simple police.

--Mais, dit M. de Terremondre, les soldats d'aujourd'hui ont des armes
comme les soldats d'autrefois. Et il faut bien que des officiers, en
petit nombre et désarmés, s'assurent l'obéissance et le respect d'une
multitude d'hommes portant des fusils et des cartouches. Tout est là.

--C'est un vieux préjugé, dit M. Bergeret, que de croire à la nécessité
des peines et d'estimer que les plus fortes sont les plus efficaces. La
peine de mort pour voie de fait envers un supérieur vient du temps où
les officiers n'étaient pas du même sang que les soldats...



IV


Il y a environ dix ans, peut-être plus, peut-être moins, je visitai une
prison de femmes. C'était un ancien château construit sous Henri IV et
dont les hauts toits d'ardoise dominaient une sombre petite ville du
Midi, au bord d'un fleuve. Le directeur de cette prison paraissait
toucher à l'âge de la retraite; il portait une perruque noire et une
barbe blanche. C'était un directeur extraordinaire. Il pensait par
lui-même et avait des sentiments humains. Il ne se faisait pas
d'illusions sur la moralité de ses trois cents pensionnaires, mais il
n'estimait pas qu'elle fût bien au-dessous de la moralité de trois cents
femmes prises au hasard dans une ville.

--Il y a de tout ici comme ailleurs, semblait-il me dire de son regard
doux et las.

Quand nous traversâmes la cour, une longue file de détenues achevait la
promenade silencieuse et regagnait les ateliers. Il y avait beaucoup de
vieilles, l'air brut et sournois. Mon ami, le docteur Cabane, qui nous
accompagnait, me fit remarquer que presque toutes ces femmes avaient des
tares caractéristiques, que le strabisme était fréquent parmi elles, que
c'était des dégénérées, et qu'il s'en trouvait bien peu qui ne fussent
marquées des stigmates du crime, ou tout au moins du délit.

Le directeur secoua lentement la tête. Je vis bien qu'il n'était guère
accessible aux théories des médecins criminalistes et qu'il demeurait
persuadé que dans notre société les coupables ne sont pas toujours très
différents des innocents.

Il nous mena dans les ateliers. Nous vîmes les boulangères, les
blanchisseuses, les lingères à l'ouvrage. Le travail et la propreté
mettaient là presque un peu de joie. Le directeur traitait toutes ces
femmes avec bonté. Les plus stupides et les plus méchantes ne lui
faisaient pas perdre sa patience ni sa bienveillance. Il estimait qu'on
doit passer bien des choses aux personnes avec lesquelles on vit, qu'il
ne faut pas trop demander même à des délinquantes et à des criminelles;
et, contrairement à l'usage, il n'exigeait pas des voleuses et des
entremetteuses qu'elles fussent parfaites parce qu'elles étaient punies.
Il ne croyait guère à l'efficacité des châtiments pour rendre les êtres
meilleurs, et il désespérait de faire de la prison une école de vertu.
Ne pensant pas qu'on rend les gens meilleurs en les faisant souffrir, il
épargnait le plus qu'il pouvait les souffrances à ces malheureuses. Je
ne sais s'il avait des sentiments religieux, mais il n'attachait aucune
signification morale à l'idée d'expiation.

--J'interprète le règlement, me dit-il, avant de l'appliquer. Et je
l'explique moi-même aux détenues. Le règlement prescrit, par exemple, le
silence absolu. Or, si elles gardaient absolument le silence, elles
deviendraient toutes idiotes ou folles. Je pense, je dois penser, que ce
n'est pas cela que veut le règlement. Je leur dis: «Le règlement vous
ordonne de garder le silence. Qu'est-ce que cela signifie? Cela signifie
que les surveillantes ne doivent pas vous entendre. Si l'on vous entend,
vous serez punies; si l'on ne vous entend pas, on n'a pas de reproche à
vous faire. Je n'ai pas à vous demander compte de vos pensées. Si vos
paroles ne font pas plus de bruit que vos pensées, je n'ai pas à vous
demander compte de vos paroles.» Ainsi averties, elles s'étudient à
parler sans pour ainsi dire proférer de sons. Elles ne deviennent pas
folles, et la règle est suivie.

Je lui demandai si ses supérieurs hiérarchiques approuvaient cette
interprétation du règlement.

Il me répondit que les inspecteurs lui faisaient souvent des reproches;
qu'alors il les conduisait jusqu'à la porte extérieure, et leur disait:
«Vous voyez cette grille; elle est en bois. Si l'on enfermait ici des
hommes, au bout de huit jours il n'en resterait pas un. Les femmes n'ont
pas l'idée de s'évader. Mais il est prudent de ne pas les rendre
enragées. Le régime de la prison n'est pas déjà très favorable à leur
santé physique et morale. Je ne me charge plus de les garder si vous
leur imposez la torture du silence.»

L'infirmerie et les dortoirs, que nous visitâmes ensuite, étaient
installés dans de grandes salles blanchies à la chaux, et qui ne
gardaient plus de leur antique splendeur que des cheminées monumentales
de pierre grise et de marbre noir surmontées de pompeuses Vertus en
ronde bosse. Une Justice, sculptée vers 1600 par quelque artiste flamand
italianisé, la gorge libre et la cuisse hors de sa tunique fendue,
tenait d'un bras gras ses balances affolées dont les plateaux se
choquaient comme des cymbales, et tournait la pointe de son glaive
contre une petite malade couchée dans un lit de fer, sur un matelas
aussi mince qu'une serviette pliée. On eût dit un enfant.

--Eh bien! cela va mieux? demanda le docteur Cabane.

--Oh! oui, monsieur, beaucoup mieux.

Et elle sourit.

--Allons, soyez bien sage et vous guérirez.

Elle regarda le médecin avec de grands yeux pleins de joie et
d'espérance.

--C'est qu'elle a été bien malade, cette petite, dit le docteur Cabane.

Et nous passâmes.

--Pour quel délit a-t-elle été condamnée?

--Ce n'est pas pour un délit, c'est pour un crime.

--Ah!

--Infanticide.

Au bout d'un long corridor, nous entrâmes dans une petite pièce assez
gaie, toute garnie d'armoires, et dont les fenêtres, qui n'étaient pas
grillées, donnaient sur la campagne. Là, une jeune femme, fort jolie,
écrivait devant un bureau. Debout, près d'elle, une autre, très bien
faite, cherchait une clef dans un trousseau pendu à sa ceinture.
J'aurais cru volontiers que ce fussent les filles du directeur. Il
m'avertit que c'était deux détenues.

--Vous n'avez pas vu qu'elles ont le costume de la maison?

Je ne l'avais pas remarqué, sans doute parce qu'elles ne le portaient
pas comme les autres.

--Leurs robes sont mieux faites et leurs bonnets, plus petits, laissent
voir les cheveux.

--C'est, me répondit le vieux directeur, qu'il est bien difficile
d'empêcher une femme de montrer ses cheveux, quand ils sont beaux.
Celles-ci sont soumises au régime commun et astreintes au travail.

--Que font-elles?

--L'une est archiviste et l'autre bibliothécaire.

Il n'y avait pas besoin de le demander: c'étaient deux «passionnelles».
Le directeur ne nous cacha pas qu'aux délinquantes il préférait les
criminelles.

--J'en sais, dit-il, qui sont comme étrangères à leur crime. Ce fut un
éclair dans leur vie. Elles sont capables de droiture, de courage et de
générosité. Je n'en dirais pas autant de mes voleuses. Leurs délits, qui
restent médiocres et vulgaires, forment le tissu de leur existence.
Elles sont incorrigibles. Et cette bassesse, qui leur fit commettre des
actes répréhensibles, se retrouve à tout instant dans leur conduite. La
peine qui les atteint est relativement légère et, comme elles ont peu de
sensibilité physique et morale, elles la supportent le plus souvent avec
facilité.

«Ce n'est pas à dire, ajouta-t-il vivement, que ces malheureuses soient
toutes indignes de pitié et ne méritent point qu'on s'intéresse à elles.
Plus je vis, plus je m'aperçois qu'il n'y a pas de coupables et qu'il
n'y a que des malheureux.»

Il nous fit entrer dans son cabinet et donna à un surveillant l'ordre de
lui amener la détenue 503.

--Je vais, nous dit-il, vous donner un spectacle que je n'ai point
préparé, je vous prie de le croire, et qui vous inspirera sans doute des
réflexions neuves sur les délits et les peines. Ce que vous allez voir
et entendre, je l'ai vu et entendu cent fois dans ma vie.

Une vieille femme, accompagnée d'une surveillante, entra dans le
cabinet. C'était une paysanne rude, informe, sans front ni menton,
borgne.

--J'ai une bonne nouvelle à vous annoncer, lui dit le directeur. M. le
Président de la République, instruit de votre bonne conduite, vous remet
le reste de votre peine. Vous sortirez samedi.

Elle écoutait, la bouche ouverte, les mains jointes sur le ventre. Mais
les idées n'entraient pas vite dans sa tête.

--Vous sortirez samedi prochain de cette maison. Vous serez libre.

Cette fois elle comprit, ses mains se soulevèrent dans un geste de
détresse, ses lèvres tremblèrent:

--C'est-il vrai qu'il faut que je m'en aille? Alors, qu'est-ce que je
vais devenir? Ici j'étais nourrie, vêtue, et tout. Est-ce que vous
pourriez pas le dire à ce bon monsieur, qu'il vaut mieux que je reste où
je suis?

Il l'avertit qu'à son départ elle recevrait une certaine somme, dix ou
douze francs.

Elle sortit, pensant à cet argent.

Je demandai ce qu'elle avait fait, celle-là.

Il feuilleta un registre:

--503. Elle était servante chez des cultivateurs... Elle a volé un
tablier à ses maîtres... Vol domestique... Vous savez, la loi punit
sévèrement le vol domestique.



V


--Il n'est pas convenable, dit Jean Marteau, de manquer de pain. C'est
une incorrection. La faim devrait être un délit comme le vagabondage.
Mais en fait les deux délits se confondent, et l'article 269 punit de
trois à six mois de prison les gens qui n'ont pas de moyens de
subsistance. Le vagabondage, dit le code, est l'état des vagabonds, des
gens sans aveu, qui n'ont ni domicile certain ni moyens de subsistance
et qui n'exercent habituellement aucun métier, aucune profession. Ce
sont de grands coupables.

--Il est remarquable, dit M. Bergeret, que l'état de ces vagabonds,
passibles de six mois de prison et de dix ans de surveillance, est
précisément celui où le bon saint François mit ses compagnons, à
Sainte-Marie-des-Anges, et les filles de sainte Claire. Saint François
d'Assise et saint Antoine de Padoue, s'ils venaient prêcher aujourd'hui
à Paris, risqueraient fort d'aller dans le panier à salade au dépôt de
la Préfecture. Ce que j'en dis n'est pas pour dénoncer à la police les
moines mendiants qui pullulent maintenant et trublionnent chez nous.
Ceux-là ont des moyens d'existence et ils exercent tous les métiers.

--Ils sont respectables puisqu'ils sont riches, dit Jean Marteau, et la
mendicité n'est interdite qu'aux pauvres. Ne possédant rien, j'étais un
ennemi présumé de la propriété, et il est juste de défendre la propriété
contre ses ennemis. La tâche auguste du juge est d'assurer à chacun ce
qui lui revient, au riche sa richesse et au pauvre sa pauvreté.

--J'ai médité la philosophie du droit, dit M. Bergeret, et j'ai reconnu
que toute la justice sociale reposait sur ces deux axiomes: Le vol est
condamnable. Le produit du vol est sacré. Ce sont là les principes qui
assurent la sécurité des individus et maintiennent l'ordre dans l'État.
Si l'un de ces principes tutélaires était méconnu, la société tout
entière s'écroulerait. Ils furent établis au commencement des âges. Un
chef vêtu de peaux d'ours, armé d'une hache de silex et d'une épée en
bronze, rentra avec ses compagnons dans l'enceinte de pierres où les
enfants de la tribu étaient renfermés avec les troupeaux des femmes et
des rennes. Ils ramenaient les jeunes filles et les jeunes garçons de la
tribu voisine et rapportaient des pierres tombées du ciel, qui étaient
précieuses parce qu'on en faisait des épées qui ne pliaient pas. Le chef
monta sur un tertre, au milieu de l'enceinte, et dit: «Ces esclaves et
ce fer, que j'ai pris à des hommes faibles et méprisables, sont à moi.
Quiconque étendra la main dessus sera frappé de ma hache.» Telle est
l'origine des lois. Leur esprit est antique et barbare. Et c'est parce
que la justice est la consécration de toutes les injustices, qu'elle
rassure tout le monde. Un juge peut être bon, car les hommes ne sont pas
tous méchants; la loi ne peut pas être bonne parce qu'elle est
antérieure à toute idée de bonté. Les changements qu'on y a apportés
dans la suite des âges n'ont pas altéré son caractère original. Les
juristes l'ont rendue subtile et l'ont laissée barbare. C'est à sa
férocité même qu'elle doit d'être respectée et de paraître auguste. Les
hommes sont enclins à adorer les dieux méchants, et ce qui n'est point
cruel ne leur semble point vénérable. Les justiciables croient à la
justice des lois. Ils n'ont point une autre morale que les juges, et ils
pensent comme eux qu'une action punie est une action punissable. J'ai
été souvent touché de voir, en police correctionnelle ou en cour
d'assises, que le coupable et le juge s'accordent parfaitement sur les
idées de bien et de mal. Ils ont les mêmes préjugés et une morale
commune.

--Il n'en saurait être autrement, dit Jean Marteau. Un malheureux qui a
volé à un étalage une saucisse ou une paire de souliers n'a pas pour
cela pénétré d'un regard profond et d'un esprit intrépide les origines
du droit et les fondements de la justice. Et ceux qui, comme nous, n'ont
pas craint de voir la consécration de la violence et de l'iniquité à
l'origine des codes, ceux-là sont incapables de voler un centime.

--Mais enfin, dit M. Goubin, il y a des lois justes!

--Croyez-vous? demanda Jean Marteau.

--M. Goubin a raison, dit M. Bergeret. Il y a des lois justes. Mais la
loi, étant instituée pour la défense de la société, ne saurait être,
dans son esprit, plus équitable que cette société. Tant que la société
sera fondée sur l'injustice, les lois auront pour fonction de défendre
et de soutenir l'injustice. Et elles paraîtront d'autant plus
respectables qu'elles seront plus injustes. Remarquez aussi
qu'anciennes, pour la plupart, elles représentent non pas tout à fait
l'iniquité présente, mais une iniquité passée, plus rude et plus
grossière. Ce sont des monuments des âges mauvais, qui subsistent dans
des jours plus doux.

--Mais on les corrige, dit M. Goubin.

--On les corrige, répondit M. Bergeret. La Chambre et le Sénat y
travaillent quand ils n'ont pas autre chose à faire. Mais le fond
subsiste: il est âpre. A vrai dire, je ne craindrais pas beaucoup les
mauvaises lois si elles étaient appliquées par de bons juges. La loi est
inflexible, dit-on. Je ne le crois pas. Il n'y a point de texte qui ne
se laisse solliciter. La loi est morte. Le magistrat est vivant; c'est
un grand avantage qu'il a sur elle. Malheureusement il n'en use guère.
D'ordinaire, il se fait plus mort, plus froid, plus insensible que le
texte qu'il applique. Il n'est point humain; il n'a point de pitié.
L'esprit de caste étouffe en lui toute sympathie humaine.

Je ne parle ici que des magistrats honnêtes.

--C'est le plus grand nombre, dit M. Goubin.

--C'est le plus grand nombre, répondit M. Bergeret, si nous considérons
la probité vulgaire et la morale commune. Mais est-ce assez que d'être à
peu près un honnête homme pour exercer sans erreurs et sans abus le
pouvoir monstrueux de punir? Le bon juge devrait unir l'esprit
philosophique à la simple bonté. C'est beaucoup demander à un homme qui
fait sa carrière et veut avancer. Sans compter que s'il fait paraître
une morale supérieure à celle de son temps, il sera odieux à ses
confrères et soulèvera l'indignation générale. Car nous appelons
immoralité toute morale qui n'est point la nôtre. Tous ceux qui ont
apporté un peu de bonté nouvelle au monde essuyèrent le mépris des
honnêtes gens. C'est bien ce qui est arrivé au président Magnaud.

J'ai là ses jugements réunis en un petit volume et commentés par Henry
Leyret. Ces jugements, quand ils furent prononcés, indignèrent les
magistrats austères et les législateurs vertueux. Ils sont empreints
d'une philosophie profonde et d'une bonté délicate. Ils témoignent de
l'esprit le plus élevé et de l'âme la plus tendre. Ils sont pleins de
pitié, ils sont humains, ils sont vertueux. On estima dans la
magistrature que le président Magnaud n'avait pas l'esprit juridique, et
les amis de M. Méline l'accusèrent de ne point assez respecter la
propriété. Et il est vrai que les «attendus» dont s'appuient les
jugements de M. le président Magnaud sont singuliers; car on y rencontre
à chaque ligne les pensées d'un esprit libre et les sentiments d'un coeur
généreux.

M. Bergeret, prenant sur la table un petit volume rouge, le feuilleta et
lut:

«La probité et la délicatesse sont deux vertus infiniment plus faciles à
pratiquer quand on ne manque de rien, que lorsqu'on est dénué de tout.»

«Ce qui ne peut être évité ne saurait être puni.»

«Pour équitablement apprécier le délit de l'indigent, le juge doit, pour
un instant, oublier le bien-être dont il jouit, afin de s'identifier
autant que possible avec la situation lamentable de l'être abandonné de
tous.»

«Le souci du juge, dans son interprétation de la loi, ne doit pas être
seulement limité au cas spécial qui lui est soumis, mais s'étendre
encore aux conséquences bonnes ou mauvaises que peut produire sa
sentence dans un intérêt plus général.»

«C'est l'ouvrier seul qui produit et qui expose sa santé ou sa vie au
profit exclusif du patron, lequel ne peut compromettre que son capital.»

Et j'ai cité presque au hasard, ajouta M. Bergeret en fermant le livre.
Voilà des paroles nouvelles et qui rendent le son d'une grande âme!





*** End of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Opinions sociales" ***

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