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Title: Le retour de l'exilé - Drame en cinq actes et huit tableaux
Author: Fréchette, Louis, 1839-1908
Language: French
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Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Le retour de l'exilé - Drame en cinq actes et huit tableaux" ***

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This text was adapted from that found at the Bibliothèque virtuelle.
http://www.fsj.ualberta.ca/biblio/default.htm
 
Thank you to Donald Ipperciel and the Faculté Saint-Jean (University
of Alberta) for making it available.



LE RETOUR DE L'EXILÉ

Drame en cinq actes et huit tableaux

Par Louis-H. Fréchette

(En collaboration.)

Représenté à Montréal pour la première fois, le 1er juin 1880



DRAMATIS PERSONAE

  AUGUSTE, 45 ans.
  ADRIEN, 22 ans.
  JOLIN, 60 ans.
  CAYOU.
  BERTRAND.
  THIBEAULT.
  LECOURS.
  JULES, 9 ans.
  Mme SAINT-VALLIER.
  BLANCHE SAINT-VALLIER, sa fille.
  JOSEPTE, épouse de Cayou.



ACTE I


PREMIER TABLEAU

L'ÉTRANGER

(Le théâtre représente un intérieur d'auberge, à Sillery, près de
Québec. Au lever du rideau, Adrien est assis près d'une table,
écrivant. Josepte est occupée à rincer des verres.)


SCÈNE I

ADRIEN, JOSEPTE, CAYOU.


CAYOU, _entrant_--Toujours à écrire, lui?

JOSEPTE--Oui, à sa blonde probablement; ce pauvre M. Launière!

CAYOU--Foi de gueux! il fait plus de pattes de mouches en dix
minutes, que j'en fais pendant six mois pour tenir les comptes de
l'auberge.

JOSEPTE--Il en perd le boire et le manger... le pauvre jeune homme!
Oublie pas de marquer les plumes et le papier; il y en a pour douze
sous. Ah! dame, quand on est amoureux...


SCÈNE II

LES PRÉCÉDENTS, AUGUSTE, _en habits très négligés_.


AUGUSTE--Au diable ce maudit vent de nord-est, qui ne reconnaît pas
une ancienne connaissance! Le gueux m'a bourré les yeux et le nez de
gravois... Pouah! j'ai du sable jusque dans l'estomac. Allons, mes
bonnes gens, vous tenez auberge à ce qu'il paraît, et à la vieille
mode canadienne, hein! je vois ça. Eh bien, servez-moi quelque chose,
et _hurry up, if you please!_ Le kamsin d'Afrique et le mistral de
Marseille m'ont moins maltraité que votre enragé vent de nord-est...
Toujours le même, Québec, pour le vent de nord-est!

JOSEPTE, _bas à Cayou_--Cayou!

CAYOU--Hein?

JOSEPTE--Es-tu pour donner à boire à ce quéteux-là?

CAYOU--Tais-toi donc, la vieille; y a des quêteux qu'ont le goussette
ben gréé, va! (À Auguste.) Qu'est-ce que vous allez prendre, l'ami?

AUGUSTE--Que boit-on chez vous, _mio amigo?_ Partout où j'ai passé,
je me suis imposé la loi de suivre la mode du pays. J'ai bu du tafia
à la Guiane, de la bière en Hollande, du kirsch en Allemagne, du
rhum aux Antilles, du madère à Calcutta, et de l'eau saumâtre en
Afrique... Mais, j'y pense, si vous aviez ce qu'on appelait autrefois
de l'absinthe du pays...

CAYOU--De la liqueur de Mme Desjardins? Je penserais, qu'y en a!

AUGUSTE--Eh bien, ma foi, je renouerai volontiers avec elle d'anciens
rapports d'amitié. (Cayou sert à boire.) Mettez deux verres; je
n'ai pas l'habitude de boire seul. (S'adressant à Adrien.)
Quelqu'un voudra bien me tenir compagnie, j'espère.

CAYOU--Comment donc, mille carafes! mais ça se refuse pas. (Il se
verse à boire, et Auguste aussi.) Vous êtes voyageur, je suppose;
marin, commerçant peut-être?

AUGUSTE--Un peu. Si après avoir doublé trois fois le cap Horn et cinq
fois le cap de Bonne-Espérance, on peut se dire marin; si après avoir
fait quatre fois sa fortune dans le commerce maritime, on peut se
dire commerçant, je suis certainement l'un et l'autre. Mais laissons
cela, si vous voulez bien, et causons d'autre chose. Y a-t-il
longtemps que vous habitez Sillery?

CAYOU--Ah! ben, Josepte, comment c'qui y a que j'avons ouvert ici?

JOSEPTE--Arrête! c'est justement quèque temps après les troubles.
Doit ben y avoir à peu près une vingtaine d'années.

AUGUSTE--Bien. Alors vous connaissez les environs. L'ancienne
résidence de M. DesRivières, quelque part en arrière, ici, sur le
cap, existe-t-elle encore?

CAYOU--Le Domaine? Je crois bien qu'il existe encore. A peu près un
quart de lieue d'ici, sur la côte, un peu au sorrois. M. Jolin, le
propriétaire, passe jamais à ma porte sans me faire un salut.

AUGUSTE--Et ce M. Jolin est sans doute un homme riche... considéré...

JOSEPTE, _bas à Cayou_--Prends garde à toi, mon homme; tourne ta
langue sept fois, tu sais...

CAYOU--Ah! pour être riche, vous l'avez dit. Y a pas un plus gros
bourgeois que lui dans tous les environs.

AUGUSTE--Et cependant il y a vingt-deux ans, il n'était que simple
commis de la maison DesRivières. Ne s'est-on pas étonné que tous les
biens de cette famille aient passé ainsi entre les mains de ce Jolin?

JOSEPTE, _bas à Cayou_--Cayou, tourne ta langue sept fois, tu sais...

CAYOU, _bas à Josepte_--Tais-toi donc; songe donc qu'il a fait quatre
fois sa fortune. (À Auguste.) Écoutez-la pas, allez; c'est toujours
comme ça les femmes. Allons, on prend-y encore un coup? (Ils vident
un autre verre.) Je gagerais qu'y a pas longtemps que vous êtes
arrivé par icitte.

AUGUSTE--Quelques heures seulement. J'étais à bord du _Volcan_, le
navire français arrivé de ce matin. Il y a vingt-deux ans que j'ai
quitté le Canada.

CAYOU--J'ai vu ça tout de suite, que vous étiez canayen. Et vous
r'venez vous établir dans le pays, je suppose.

AUGUSTE--Je ne sais pas; cela dépendra des affaires que j'ai à régler
ce soir avec Jolin.

CAYOU--Vous allez chez Jolin à soir?

AUGUSTE--Oui; qu'y a-t-il là de si extraordinaire?

JOSEPTE--Cayou, tu sais... tourne...

AUGUSTE--Voyons, qu'y a-t-il?

CAYOU--Rien. On prend-y encore une larme?

AUGUSTE--Pas d'objection. _A la saluta!_ (Ils trinquent.) Mais _corpo
di Baccho!_ vous ne m'avez pas dit comment ce vieux coquin de Jolin a
fait sa fortune.

CAYOU--Comment il a fait sa fortune? C'est pas aisé à dire, ça. Le
vieux DesRivières était mort; le fils Auguste, un mauvais sujet qui
s'était mêlé aux troubles de 37, avait été exilé. Jolin montra des
actes prouvant qu'il avait acheté et payé comptant toutes les
propriétés. Ça parut drôle; mais les actes étaient en règle; la
signature était bonne; on finit par n'y plus penser. Depuis ce temps
là, Jolin s'est toujours enrichi; il a amassé piastre sur piastre,
et il s'est retiré au Domaine où il vit comme un ours.

AUGUSTE--Et ce jeune homme, ce mauvais sujet, l'exilé, en a-t-on
jamais entendu parler? Est-il jamais revenu dans le pays?

CAYOU--Non; quand les autres exilés sont revenus, j'ai entendu
dire comme ça, à travers les branches qu'il avait péri en voulant
s'échapper du bâtiment qui les emmenait dans les pays chauds, aux
Barmules qu'ils appellent ces pays-là, je pense. Mais y avait pas de
danger qu'il se remontre par icitte. Il avait affronté une jeune
demoiselle qu'il avait mariée en cachette, dans les États; épi tué
son beau-frère en duel, comme y disent, parce qu'il voulait venger ce
qu'ils appellent l'honneur de la famille. Après ça, y fut s'fourrer
parmi les révoltés des paroisses d'en-haut. Il fut poigné, condamné à
être pendu, un tas d'affaires; enfin il fut exilé avec les autres.
Toujours qu'il est mort, et ma foi, y a pas de mal à ça: y en a
toujours assez de ces vauriens-là dans le monde!

AUGUSTE--Amen! Mais pour en revenir à Jolin, est-ce qu'il passe pour
honnête homme?

CAYOU--Hum! hum! Jolin est un peu avaricieux: Il paraît qu'il shave
un peu dur. Et pis, y a la bande de voleurs du Carouge qui ont l'air
de pas trop l'haïr...

AUGUSTE--Une bande de voleurs?

CAYOU--Oui, des tueurs, des meurtriers, qui volent le monde, les
églises, tout. Tenez, je vous assure que c'est pas trop hardi de
s'aventurer sur la route, le soir, de ce temps-citte. Et puis y en
a qu'ont vu Jolin--à ce qui paraît--rôder la nuit avec des gens
qu'avaient une petite mine. Enfin, c'est un homme qui fait jaser,
quoi.

JOSEPTE--C'est honteux de répéter de pareils bavardages. Parce que
M. Jolin est un homme qui sort pas beaucoup, parce qu'il vit un peu
seul, les gens de Sillery font des tas d'histoires; c'est honteux!

AUGUSTE--Vous dites que Jolin vit seul au Domaine?

JOSEPTE--Seul... pas tout à fait. Depuis quelque temps y s'est
ennuyé; il a fait venir chez lui une veuve avec sa fille... du beau
monde, mais qu'avaient pas la tôle. C'est une bonne oeuvre qu'il a
faite là.

CAYOU--Cré tire-bouchon! il avait ben ses raisons pour être aussi
charitable.

JOSEPTE--Tais-toi, Cayou! c'est encore les mauvaises langues qui
disent ça. Ça va faire un mariage, vous verrez.

ADRIEN, _se levant brusquement_--Jamais!... Pierre Jolin n'épousera
Blanche Saint-Vallier qu'en me passant sur le corps!

JOSEPTE, _plus bas_--Ah! tiens, je l'avais oublié lui. Le pauvre
jeune homme est emmouraché de la demoiselle, vous savez; mais la mère
veut pas en entendre parler. C'est pourtant un jeune homme comme il
faut, allez, je vous assure. C'est un clerc avocat, de Montréal, à ce
qui paraît... Y passe presque tout son temps à écrire des lettres.

AUGUSTE--Oui?... Pauvre garçon, chacun son tour (Se levant.)
Allons, bonnes gens, merci de vos renseignements sur maître Jolin.
Décidément ça ne me paraît pas du bois de calvaire. Mais je saurai
bientôt à quoi m'en tenir, car je mets le cap de ce côté; et cette
nuit même, Jolin et moi, nous nous reverrons.

CAYOU--Vous allez si tard au Domaine?

AUGUSTE--Pourquoi pas? y aurait-il quelque danger?

JOSEPTE--Y a les brigands, vous savez.

AUGUSTE--Ah! quant à cela...

JOSEPTE--Et puis vous pourriez vous écarter; il fait si noir!

AUGUSTE--Oh! je connais le chemin.

CAYOU--Et puis vous entrerez certainement pas chez M. Jolin à cette
heure-citte. La porte se ferme au soleil couché, et le diable la
ferait pas rouvrir.

AUGUSTE--Eh bien, je serai plus fort que le diable, voilà tout.
Allons, _salam alicum!_ c'est-à-dire _god nicht!_ (Il va pour
sortir.)

CAYOU--Eh ben, et vot' dépense?

AUGUSTE--Ah! ah! c'est juste. J'ai vu des pays barbares où le
voyageur entre dans la première case venue, se fait servir ce qu'il
y a de meilleur, et s'en va sans autres formalités. Dans nos pays
civilisés, ce n'est pas la même chose. (Il jette un trente-sous sur
la table.) Tenez, voilà tout ce qui me reste.

CAYOU, _furieux_--Tout ce qui vous reste! mais c'est à peine la
moitié.

AUGUSTE--Vous avez bu l'autre moitié: nous sommes quittes.

CAYOU--Mais vous m'avez invité, million de carafes! Comment? un homme
qui a fait sa fortune quatre fois...

AUGUSTE--Allons donc, _my dear_, quand je vous disais que j'avais
fait quatre fois ma fortune, il vous était facile de comprendre que
je l'avais perdue au moins trois fois. A mon équipage, la quatrième
était présumable.

JOSEPTE--Je m'en doutais, moi; ç'avait l'air de rien. Ça vient boire
le butin des pauvres gens, et puis, bonsoir la compagnie!

CAYOU--Allons, c'est pas tout ci tout ça. Vous avez bu mon absinthe;
il faut qu'a s'paie! Si y avait de la police au moins pour les
vagabonds comme ça! Allons, vite, vite! payez-moi, guerdin, ou je
vous fais dévorer par mon chien. Pautaud! Ici, Pataud!...

ADRIEN, _s'avançant_--Monsieur, me permettrez-vous de vous rendre
sans vous connaître un léger service? Si vous le voulez bien,
l'aubergiste portera le surplus de votre dépense à mon compte
personnel.

AUGUSTE--Jeune homme...

ADRIEN--On conçoit qu'un voyageur, en débarquant trop précipitamment
peut-être, ait oublié sa bourse dans ses bagages.

AUGUSTE--Je n'ai ni bourse ni bagages, ni feu ni lieu. Je jette l'or
par les fenêtres quand j'en ai, et j'oublie souvent que je n'en
ai pas, comme ce soir, par exemple. Néanmoins j'accepte votre
proposition, jeune homme. Votre figure m'a frappé tout d'abord. Vous
avez une étrange ressemblance avec... quelqu'un que j'ai connu...
Enfin, j'accepte. Peut-être cette pièce d'argent que vous donnez à un
inconnu sera-t-elle à jamais perdue pour vous; peut-être aussi...
Merci donc, et _felice notte!_ Dieu est grand! (Il sort.)

JOSEPTE--Oui, fiche-moi le camp! Que Dieu nous préserve de pareilles
visites! On serait beutôt mort de faim!


DEUXIÈME TABLEAU

AMOUR D'ENFANCE

(Le théâtre représente une route solitaire dans les bois.
Il fait nuit. Au lever du rideau, Auguste traverse la scène,
et Adrien apparaît par le fond.)


SCÈNE III

AUGUSTE, ADRIEN.


ADRIEN--Monsieur, pardonnez-moi; je suis monté ici par un raccourci,
j'avais besoin de vous parler.

AUGUSTE--Tiens, c'est vous, jeune homme? _Tron de Diou_, je
n'espérais pas vous revoir si tôt.

ADRIEN--Monsieur, j'ai deviné sous votre modeste costume un homme
bien né qui a connu de meilleurs jours, et cela m'a décidé à réclamer
de vous un service d'un prix inestimable pour moi.

AUGUSTE--Un service? Vous m'en avez rendu un bien mince pour demander
si vite du retour. Écoutez, mon camarade, dans le cours de ma vie,
j'ai donné des milliers de louis, à des hommes que je connaissais
moins encore que vous ne me connaissez, sans exiger d'eux même un
remerciement.

ADRIEN--Monsieur, je ne mérite pas ces duretés.

AUGUSTE--Enfin, que me voulez-vous?

ADRIEN--N'avez-vous pas dit, à l'auberge, que vous alliez chez
M. Jolin?

AUGUSTE--Je l'ai dit.

ADRIEN--Vous avez fait entendre, si je ne me trompe, que vous pouviez
exercer sur lui quelque influence.

AUGUSTE--Après?

ADRIEN--C'est qu'alors, monsieur, j'implorerais votre protection pour
une personne bien digne de votre intérêt, pour une jeune fille dont
la position devient intolérable.

AUGUSTE--Eh! eh!... je commence à voir d'où vient le vent, mon jeune
homme. Vous voulez parler de cette demoiselle que Jolin a
recueillie... En effet, on a fait allusion à une petite amourette,
je crois...

ADRIEN--Une amourette, monsieur? Dites un amour qui ne finira qu'avec
ma vie...

AUGUSTE--Eh! oui, sans doute! Oh! j'ai passé par là, moi aussi...
Mais, mon camarade, il y a donc bien longtemps que cet amour-là dure,
pour être aussi enraciné?

ADRIEN--Oh! il date de l'enfance, monsieur. J'aimais Blanche
Saint-Vallier longtemps avant de le savoir moi-même. J'étais
malheureux chez mes parents; mon père me détestait, et ma mère...
me repoussait souvent en pleurant. Et c'est auprès de Blanche que
j'allais me consoler. Je fis presque seul mon éducation. Ma mère
mourut, et cet événement rompit le dernier lien qui m'attachait à mon
père. Je restai seul au monde. Une maison m'était ouverte, cependant;
c'était celle de Blanche. L'enfant était devenue jeune fille, et je
l'aimais à l'adoration à la folie. Ah! monsieur, vous la verrez...
et... Mais je vous ennuie, avec ces détails puérils...

AUGUSTE--Non, non, continuez, continuez! En vous écoutant, je me sens
rajeunir; mon coeur bat comme l'aile d'une mouette. Continuez,
_cospetto!_

ADRIEN--M. Saint-Vallier mourut sans laisser de fortune. C'est alors
que Jolin vint à Montréal. Il avait connu le défunt; il devait tout
naturellement une visite à sa veuve. La beauté de Blanche le frappa;
le sort de ces dames parut le toucher. Je ne sais pas comment il s'y
prit, mais il finit par leur faire accepter un asile dans sa maison.
Jolin est riche; Mme Saint-Vallier ambitieuse; cela explique tout.
Je fis l'impossible pour ouvrir les yeux à cette mère imprudente;
inutile! Quant à Blanche, elle pleura, mais il lui fallait obéir.
Trois mois se sont écoulés depuis cette époque. Or, il y a huit
jours, je reçus une lettre de Blanche m'annonçant qu'elle était en
proie à des persécutions odieuses. Sa mère veut lui faire épouser
son soi-disant protecteur, et sa résistance l'expose à d'indignes
traitements. Elle n'est ni plus ni moins que prisonnière. Je suis
accouru immédiatement; mais depuis huit jours que je suis ici, je
n'ai pu réussir à me mettre en communication avec elle...

AUGUSTE--Vous me contez-là une jolie histoire! _Allah kerim!_ voyons,
mon garçon, on m'a dit que vous étiez homme de loi, vous devez savoir
par conséquent qu'il y a dans les statuts anglais quelque chose qui
s'appelle _writ d'habeas corpus;_ et _veramente!_ si, comme vous le
dites, cette demoiselle est retenue contre sa volonté...

ADRIEN--Vous ne m'avez pas compris, monsieur; la contrainte où vit
Blanche est surtout une contrainte morale. Elle m'aime, je le sais;
mais s'il lui fallait quitter sa mère...

AUGUSTE--Alors pourquoi vous a-t-elle appelé? Par _il diavolo!_ les
amoureux ont d'étranges idées! A votre place, savez-vous ce que je
ferais? J'irais trouver Jolin, et je lui demanderais une explication
franche et précise en présence de ces dames.

ADRIEN--Je ne l'obtiendrais pas; et Jolin, prenant l'alarme à ma
vue, redoublerait de rigueur envers cette malheureuse enfant. Et,
monsieur, s'il faut vous avouer la vérité, quelques mots de la lettre
de Blanche me font craindre que l'on n'ait l'intention d'exercer sur
elle d'indignes violences...

AUGUSTE--Allons donc, sa mère n'est-elle pas là?

ADRIEN--Mme Saint-Vallier a un esprit borné et opiniâtre... monsieur.
Et ce Jolin est si profondément corrompu!

AUGUSTE--Vous semblez ne pas avoir une très bonne opinion de ce
pauvre Jolin.

ADRIEN, _baissant la voix_--Ah! là bas, à l'auberge, on n'a pas osé
vous dire la vérité, tant il inspire de terreur. Ici tout le monde
tremble au nom de Jolin!

AUGUSTE--Diable! Et sur quoi se base cette belle réputation?

ADRIEN--Sur des bruits vagues, je l'avoue, mais qui ont certainement
leur origine dans la réalité. D'abord on n'a jamais su d'où lui
venait sa fortune; et puis ont dit (Baissant la voix.) qu'il est
associé avec la bande de malfaiteurs qui désole les environs. Enfin,
malgré son âge, Jolin passe pour un homme profondément immoral, qui a
dû, à force d'argent, étouffer certaines affaires scandaleuses de la
nature la plus grave. Jugez de mon désespoir en sachant la femme que
j'aime au pouvoir d'un pareil homme.

AUGUSTE, _après avoir fait quelques pas_--La lutte sera rude;
n'importe, nous lutterons... Enfin, jeune homme, en deux mots,
qu'attendez-vous de moi?

ADRIEN--Oh! bien peu de chose, monsieur; consentez seulement à
remettre cette lettre à Mlle Saint-Vallier.

AUGUSTE--Mais à quoi cela vous servira-t-il?

ADRIEN--À l'instruire de mon arrivée d'abord...

AUGUSTE--Et en définitive à tenter quelque démarche imprudente qui
gâterait encore vos affaires. Cette lettre est inutile, jeune homme.
Écoutez; mon arrivée va singulièrement occuper Jolin, et il ne
songera pas de sitôt aux amourettes. Fiez-vous à moi pour le reste.
Vous m'avez raconté vos chagrins; laissez-moi maintenant vous servir
à ma manière. Je ne vous le cache pas; Je suis dans un moment de
crise. Demain je puis être au sommet de la roue de fortune; peut-être
serai-je aussi misérable qu'aujourd'hui... moins l'espérance. Vous
courrez ma chance. En attendant, ne me demandez aucun engagement que
je serais peut-être embarrassé de tenir. J'ai besoin de ma liberté
d'action. _Bona sera!_...

ADRIEN--Au moins, permettez-moi...

AUGUSTE--Au diable! (Il sort.)


SCÈNE IV

ADRIEN, _seul_.


ADRIEN--Allons, je l'ai mécontenté. Quel homme étrange! Malgré ses
manières brusques, il y a en lui quelque chose qui m'inspire je ne
sais quelle confiance. Mais n'ai-je pas eu tort de lui ouvrir mon
coeur? S'il allait me trahir!... mais non, c'est impossible;
l'intérêt qu'il m'a témoigné était sincère. Cependant je m'applaudis
de ne pas lui avoir révélé mon projet, comme j'en ai eu un moment la
pensée. Et ce projet, pourquoi ne l'accomplirais-je pas cette nuit
même? L'arrivée de ce voyageur va occuper Jolin et ces gens...
Allons, oui; prenons ce chemin détourné. Je ne trouverai peut-être
jamais une occasion aussi favorable! (Il sort.)

(La toile tombe.)



ACTE II


TROISIÈME TABLEAU

LE TOIT PATERNEL

(Le théâtre représente une pièce élégamment meublée. Au lever du
rideau, Jolin est assis près d'une table, occupé à feuilleter des
livres de comptes. Mme Saint-Vallier est assise en face et fait
quelque travail de broderie. Blanche est au piano, fredonnant
négligemment quelques lambeaux de romance; et, même après que la
conversation est commencée, elle continue à plaquer des accords
par-ci par-là. Une lampe éclaire la pièce.)


SCÈNE I

JOLIN, Mme SAINT-VALLIER, BLANCHE.


JOLIN--Quelle jolie voix elle a, cette aimable Blanche! Vous avez
admirablement cultivé votre fille, madame Saint-Vallier.

Mme SAINT-VALLIER--Elle ne manque pas de talent en effet, cher
monsieur Jolin. Mais, vous savez, la jeunesse, ça n'a pas toujours la
tête solide. Blanche, chante donc à M. Jolin la romance qu'il aime,
tant _Les quatre âges du coeur_, tu sais...

BLANCHE--Je ne suis pas en voix, maman.

JOLIN--J'espère que Blanche sera toujours reconnaissante,
raisonnable, et docile à vos instructions..

Mme SAINT-VALLIER--Certainement cher monsieur; Blanche ne sera pas
une ingrate. Elle a maintenant dix-neuf ans; c'est l'âge ou jamais de
prendre la vie au sérieux, d'apprécier les positions, les caractères,
de reconnaître les bienfaits et les affection véritables.

JOLIN--Sans doute, sans doute. (À Blanche.) N'est-ce pas, Blanche,
que vous vous montrerez toujours digne des soins que l'on a pour
vous?

BLANCHE--Je l'espère, monsieur.

JOLIN--Charmante enfant!... Mais pourquoi ne pas m'appeler votre ami,
ma fille?... Pourquoi ce titre de monsieur si banal et si froid?
Allons, venez m'embrasser, petite mauvaise.

Mme SAINT-VALLIER--Allons, Blanche, n'as-tu pas entendu? Va dire
bonsoir à notre cher protecteur.

JOLIN, _après l'avoir embrassée au front, et la retenant par la
main_--Adorable enfant! que ne ferait-on pas pour être aimé d'elle!

BLANCHE, _faisant des efforts pour s'échapper_--Laissez-moi,
monsieur!... Ô mon Dieu! (Elle détourne la tête et se met à
pleurer.)

JOLIN--Encore des larmes! (La retenant par les deux mains.) Voyons,
mon enfant, seriez-vous vraiment malheureuse dans cette maison? Que
vous manque-t-il? Êtes-vous lasse de la solitude? Voulez-vous voir
le monde? J'appellerai ici toute la société de Québec. Voulez-vous
de belles toilettes, des bijoux? Parlez! Dites! Que désirez-vous?

BLANCHE, _sanglotant_--Rien, monsieur. (Elle s'échappe des mains de
Jolin.)

Mme SAINT-VALLIER--Peut-on répondre ainsi à des procédés si généreux!
Se montrer ingrate à ce point envers un bienfaiteur, un ange...

JOLIN--Non, non, ma bonne amie, ne parlons point de cela; ni elle ni
vous ne me devez rien. La satisfaction de ma conscience est la seule
récompense que je cherche en faisant le bien.

BLANCHE--Monsieur Jolin, et vous ma mère, ne m'accusez pas
d'ingratitude; je serai pleine de reconnaissance pour un bienfaiteur,
pour un ami, mais je ne puis, je ne dois rien accepter à un autre
titre.

JOLIN--Et pourquoi pas, mon enfant? Dieu m'est témoin de la pureté de
mes intentions. Je n'ai que votre bonheur en vue. Je suis vieux; je
voudrais avant de mourir vous assurer, ainsi qu'à votre mère, une
fortune acquise au prix de bien des sueurs. Ce projet eût coupé court
à toute malveillante interprétation; et j'aurais eu, en mourant, la
consolation de vous avoir assuré un sort heureux et enviable...

Mme SAINT-VALLIER--Y a-t-il un pareil ange de bonté? Monsieur Jolin,
quand vous mourrez, votre place est au ciel. Vous êtes un saint! Et
toi, petite sotte, qui restes insensible à tant de vertus, tu n'as
pas de coeur.

BLANCHE--Ma mère, je voudrais vous obéir, mais vous le savez, des
engagements sacrés...

Mme SAINT-VALLIER--Oui, un méchant barbouilleur de papier qui n'a pas
le sou.

BLANCHE--Maman, vous savez que je l'aime!

Mme SAINT-VALLIER--Elle l'aime, elle l'aime! Tiens, Blanche, ne me
parle plus de lui. Ce mariage ne se fera jamais tant que
j'existerai!...

JOLIN--Allons, calmez-vous, ma chère amie. La jolie Blanche n'est pas
encore majeure; elle ne peut se soustraire à votre autorité. Je sais
bien qu'elle a fait mettre à la poste une lettre adressée à un
certain M. Adrien Launière, à Montréal, et que ce M. Adrien Launière
est venu s'établir en bas, chez Cayou, et qu'il vient rôder souvent
dans les environs du Domaine... mais...

BLANCHE--Il est ici! ô mon Dieu, merci! il m'aime toujours!

JOLIN--Oh! ne remerciez pas Dieu pour si peu. On attrape des coups
de fusil au jeu qu'il joue-là. Mme Saint-Vallier ne se laissera pas
prendre aux ruses d'une petite fille, j'espère.

Mme SAINT-VALLIER--Moi! J'aimerais mieux la faire murer dans un
cachot, que de la voir échanger une seule parole avec ce freluquet.

JOLIN--Et moi, je veillerai de mon côté, et Thibeault avec son fusil
veillera de l'autre. Puisque tous les moyens de douceur échouent,
nous en essaierons d'autres.

Mme SAINT-VALLIER--Je vous aiderai, je vous aiderai, mon ami.

BLANCHE--Malheureuse que je suis, je n'aurai donc personne pour me
protéger. (On sonne.)

JOLIN, _tressaillant, à part_--Qui peut venir à pareille heure? Tout
le monde connaît les habitudes de la maison... On sait que je ne
reçois personne le soir... Qui diable ce peut-il être?... A moins
que ce ne soit... Enfer! je suis un imbécile, la moindre chose
m'épouvante (On sonne de nouveau.) Diable, diable!... On y met de
l'impatience; c'est sérieux alors; prenons garde, prenons garde!...
(À Mme Saint-Vallier, avec beaucoup d'agitation.) Ma chère amie,
retenez-les un moment, pendant que je vais mettre mes livres en
sûreté. Dites que je reviens à l'instant. (Il empile ses livres sous
un bras pour sortir; Thibeault entre.)


SCÈNE II

LES PRÉCÉDENTS, THIBEAULT.


JOLIN--Thibeault!

THIBEAULT--De quoi?

JOLIN--Qui est là?

THIBEAULT--Un homme.

JOLIN--Rien qu'un?

THIBEAULT--Oui.

JOLIN--Tu ne le connais pas?

THIBEAULT--Non.

JOLIN--De quoi a-t-il l'air?

THIBEAULT--Il a l'air de rien.

JOLIN--A-t-il l'air d'un... (Pantomime)

THIBEAULT--Je vous dis qu'il a l'air de rien.

JOLIN--Qu'est-ce qu'il veut?

THIBEAULT--Il veut rentrer.

JOLIN--A-t-il dit son nom?

THIBEAULT--Oui, mais j'cré ben qu'il a voulu s'moquer de moué.

JOLIN--Comment s'appelle-t-il?

THIBEAULT--Ben, y m'a dit d'vous dire qu'y s'appelait la tempête...
non... la bourrasque.

JOLIN--Hein!... (il laisse tomber ses registres.) Qu'est-ce que tu
dis-là, brute? (On sonne de nouveau.)

THIBEAULT--Le v'là qui s'impatiente... épi il a pas l'air endurant.
J'vas-t-y ouvrir?

JOLIN--Attends, attends! Mon Dieu, que faire?... (À part.) Si
c'était lui!... Cette nouvelle de sa mort n'a jamais été certaine...
Si c'est lui je suis perdu.

THIBEAULT--Eh ben, faut-il y ouvrir à votre tourbillon?

JOLIN--Oui, oui, ouvre-lui... Tout retard ne pourrait que
l'irriter... Sainte Vierge! comment parer le coup? (Thibeault
sort.)

BLANCHE, _à part_--Mon Dieu, qu'est-ce que cela veut dire?

Mme SAINT-VALLIER, _à part_--Serait-ce quelque malheur inattendu?

JOLIN, _à part_--Allons, il ne faut pas perdre la tête... Du courage!
Du sang froid. Si c'est lui, il va falloir jouer gros jeu. Prends
garde à toi, Jolin; il y va de ta fortune.


SCÈNE III

AUGUSTE, LES PRÉCÉDENTS, THIBEAULT.


AUGUSTE, _en dehors_--Laisse, laisse, va! j'ai habité la maison avant
toi. Une vieille hirondelle reconnaît toujours son nid.

JOLIN, _à part_--Plus de doute... c'est lui!

AUGUSTE, _entrant_--Comme tout est changé ici!... Comme tout est
vieux, noir et triste!... L'ancien salon d'apparat, la pièce qu'on
n'ouvrait qu'aux grands jours!

JOLIN--Je ne vous connais pas, monsieur... et...

AUGUSTE, _après avoir regardé Jolin un instant, et éclaté de
rire_--Ah! ah! Par la Caâbah! si je juge de moi d'après toi, mon
pauvre Jolin, il n'est pas étonnant que tu ne me reconnaisses pas.
Tu parais aussi vieux que le brahmine Abdallah que je rencontrai sur
les bords du Gange, pêchant des crocodiles à la ligne, et Abdallah
avait cent deux ans.

JOLIN--Monsieur...

AUGUSTE, _saisissant le bras de Jolin d'une main, et de l'autre
élevant la lampe au niveau de son visage_--Tu ne me reconnais pas, et
cependant tu trembles. Regarde-moi bien, Antoine-Pierre Jolin, ancien
commis de la maison DesRivières et compagnie, à Québec; regarde-moi
d'aussi près que tu voudras; j'ai été rudement secoué par la
destinée, sur terre et sur mer, mais je suis toujours...

JOLIN--Oseriez-vous encore porter votre nom dans ce pays où il est
déshonoré, flétri?...

AUGUSTE--Pourquoi pas? Le temps efface bien des choses. Une seule
personne aurait eu le droit de me maudire, mais j'ai appris à mon
arrivée que cette personne avait disparu depuis longtemps. Mais
laissons cela; tu me connais, Jolin, et tu sais ce qui m'amène ici.
Fais-moi donc servir à souper, car je suis las, et l'absinthe que
j'ai bue à l'auberge là-bas m'a mis en appétit. (Il se jette sur
un siège et allonge ses jambes à la façon américaine.)

JOLIN, _apercevant les dames, qu'il avait oubliées_--Comment! mais
vous êtes encore là, vous autres! Pourquoi cela?

Mme SAINT-VALLIER--Mon cher monsieur Jolin, ni ma fille ni moi
n'avons eu l'intention...

JOLIN--Laissez-nous!

AUGUSTE--Comment cela, vieil égoïste? me prends-tu pour un sauvage?
Tu apprendras que j'ai vu des dames jaunes en Chine, des dames
vertes à Java, des noires en Afrique, des rouges dans les plaines de
l'Ouest, des blanches partout, et l'on ne m'a jamais reproché d'avoir
manqué d'égards envers le sexe, quelle ne fût sa couleur. Permets
donc à ces dames de m'honorer de leur compagnie...

JOLIN, _à part_--Pour parler avec cette assurance, il faut qu'il soit
bien sûr de ses droits. Allons, je ne puis tarder d'avantage à le
reconnaître. Résignons-nous. (S'adressant aux dames.) Mes chères
amies, ce qui se passe doit vous paraître extraordinaire; mais vous
vous expliquerez mon trouble et ma brusquerie involontaire lorsque
vous saurez que la personne qui nous arrive n'est autre que M.
Auguste DesRivières, mon ancien maître, qui a quitté le Canada,
il y a vingt-deux ans.

Mme SAINT-VALLIER--M. DesRivières! Oh! mais c'est une histoire dont
j'ai beaucoup entendu parler; elle fit grand bruit à l'époque de mon
mariage. M. DesRivières eut, je crois, le malheur de tuer...

AUGUSTE--Le frère de celle qu'il aimait; oui, madame; regret et
malheur de toute ma vie.

Mme SAINT-VALLIER--La pauvre jeune femme n'y a pas survécu,
paraît-il.

AUGUSTE--Hélas!... (À Jolin.) Mais je t'avais demandé à souper ce
me semble, Jolin!

JOLIN, _à Thibeault_--Eh bien, grand imbécile, qu'est-ce que tu
fais-là? N'as-tu pas entendu que M. DesRivières voulait souper? Va
chercher ce qu'il y a de meilleur à la cuisine. Mme Saint-Vallier
voudra bien t'aider un peu dans cette besogne, n'est-ce pas, chère
amie?

Mme SAINT-VALLIER--Sans doute, monsieur Jolin, je ne suis pas
rancunière; et du reste je connais la cause première de votre
mauvaise humeur. (Elle jette un regard de colère à sa fille.)

(Jolin va donner quelques ordres à voix basse à Thibeault qui sort;
Auguste s'est approché de Blanche.)

AUGUSTE, _bas à Blanche_--Mademoiselle, ayez bon courage; je suis
l'ami d'Adrien... nous veillerons sur vous.

BLANCHE--Ah! merci! merci, monsieur!... Vous l'avez vu? Vous lui avez
parlé?

AUGUSTE--Chut! (Revenant s'asseoir.) Eh bien, oui, ma foi! Voilà
comme va le monde!... Étrange chose que la destinée. C'est
aujourd'hui le 25 juin. Il y a un an, jour pour jour, j'engloutissais
dans un naufrage une fortune colossale, et j'étais jeté, seul, ruiné,
presque nu, tout sanglant et à demi-mort sur l'une des îles de la
Sonde, dans la mer australe. J'étais loin de m'attendre à célébrer
cet anniversaire en ta compagnie, mon vieux Jolin.

(Thibeault entre avec un plateau sur lequel il y a quelques mets que
Mme Saint-Vallier s'empresse de disposer sur la table, pendant
qu'Auguste s'approche, et se met à manger.)

Mme SAINT-VALLIER--Vous avez eu bien des aventures, M. DesRivières?

AUGUSTE--Ah! madame, on ne passe pas vingt-deux ans de sa vie à
parcourir les mers les plus inconnues, les pays les plus inexplorés,
sans amasser un certain recueil de ce que vous appelez des aventures.

Mme SAINT-VALLIER--Vous avez même couru de grands dangers,
probablement?

AUGUSTE--La mort est une coquette, madame; elle ne veut pas de ceux
qui la cherchent. Et après tout ce qui m'est arrivé sur terre et sur
mer, quand je me retrouve aujourd'hui soupant tranquillement sous le
toit de mes ancêtres, je me demande si je n'ai pas été l'objet d'une
protection toute particulière de la part de la providence.

BLANCHE, _à part_--Il a dit qu'il l'avait vu, qu'il était son ami...
C'est sans doute un protecteur que le ciel m'envoie... O Adrien!...

AUGUSTE--Du reste, si la chose vous amuse, vous ne me trouverez pas
chiche de mes histoires, Madame; soyez tranquille.

Mme SAINT-VALLIER--Vous êtes bien aimable il me tarde de vous
entendre nous raconter tout cela. Mais il commence à se faire tard,
et pour ne pas vous gêner plus longtemps, vous me permettrez de me
retirer avec ma fille... n'est-ce pas?

AUGUSTE--Je suis votre serviteur, madame. (Il reconduit les dames,
jusqu'à la porte, et revient se mettre à table.)


SCÈNE IV

AUGUSTE, JOLIN.


JOLIN, _à part_--Tenons-nous bien.

AUGUSTE--Eh bien, mon vieux Jolin, à nous deux maintenant! Veux-tu?

JOLIN--D'après ce que je vois, vous revenez vous établir dans le
pays?

AUGUSTE--Oui!

JOLIN--Le retour de l'enfant prodigue.

AUGUSTE--L'enfant prodigue? Mais tu sais bien, vieux Jolin, que je
n'ai pu comme lui dissiper mon héritage.

JOLIN--Sans doute, car vous n'aviez pu l'emporter.

AUGUSTE--Tu feins de ne pas me comprendre... Tu dois bien penser
cependant que mon intention, en remettant les pieds ici, est de
revendiquer le dépôt que je t'ai confié en partant. C'est l'héritage
de mon père, et après tant de revers, je ne serai pas fâché d'en
jouir en paix.

JOLIN--Mais, au moment de votre départ, vous m'avez cédé vos biens,
par actes réguliers.

AUGUSTE--Ah! très bien; mais tu oublies que cette vente était
purement fictive, maître Jolin; car tu m'avais signé toi-même à
l'avance une déclaration qui l'annulait. Cette déclaration, cette
contre-lettre, comme on appelle les actes de ce genre, te constituait
seulement dépositaire de ma fortune; tu étais obligé de tout me
restituer à ma première demande.

JOLIN--Mais... cette... contre-lettre... n'existe plus... sans
doute...

AUGUSTE--Eh bien, quand cela serait, la perte de cet acte serait-elle
une raison pour un ancien serviteur de ma famille de retenir ce qui
m'appartient légitimement?

JOLIN, _se levant brusquement_--La contre-lettre est perdue! Ah! je
le savais bien, moi; il ne faut jamais s'abandonner au désespoir!

AUGUSTE, _se levant de table_--Jolin, je ne veux pas croire encore
aux soupçons que tes paroles tendraient à m'inspirer. Il m'en
coûterait trop de te regarder comme un fripon.

JOLIN--Ah! ah! ah!... La bonne histoire, ce pauvre garçon revient tel
qu'il est parti... ah! ah ah! C'est toujours le même écervelé que
son père lui-même avait surnommé _La Bourrasque_. Ah! oui, _La
Bourrasque_; pas de tête! pas de tête! Il vient réclamer cette
fortune sans laquelle je ne pourrais plus vivre, et il n'a pas le
précieux papier pour m'obliger à cette restitution. Il l'a perdu, le
pauvre enfant... le pauvre niais... le pauvre fou!... Il l'a perdu...
ah! ah! ah! il l'a perdu!

AUGUSTE--Comme tu vas vite en besogne, vieux Jolin! T'ai-je dit que
cet acte était perdu? Est-il si difficile de conserver une feuille de
papier?

JOLIN--Hein! c'était donc une épreuve?

AUGUSTE--Peut-être. Dans tous les cas, cette épreuve ne t'a pas été
favorable; aussi je me montrerai sévère envers un déloyal fondé de
pouvoir; tu peux t'y attendre.

JOLIN--Non, non, c'est impossible, ce papier n'a pu échapper à la
destruction, à tous les naufrages dont vous parliez tout à l'heure.
Vous avez imaginé quelque ruse pour me tromper. Mais j'ai l'oeil
ouvert...

AUGUSTE--Jolin! Tu sens que l'âge a modifié mon tempérament; car tu
sais bien qu'autrefois, vieux coquin, je n'aurais pas souffert ces
insolences sans te rompre les os... Mais causons tranquillement. Me
croyais-tu assez imprudent, malgré ma légèreté, pour ne pas laisser
cette contre-lettre au Canada?

JOLIN--Ce n'est pas probable, car j'ai pris les informations les plus
minutieuses...

AUGUSTE--Dans mon intérêt, sans doute, vertueux Jolin. Eh bien,
tiens, écoute; je vais te révéler certaines circonstances que tu me
parais ignorer. En quittant Québec, après la mort de mon beau-frère,
pour aller prendre part aux malheureuses échauffourées de 1838, je
devais assurer le sort de celle qui m'avait tout sacrifié. Le jour
donc où je conclus avec toi cette vente simulée de mes propriétés, je
signai secrètement chez un autre notaire, un nouvel acte par lequel
j'abandonnais à Berthe de Blavière, le revenu de tous les biens dont
tu étais le dépositaire. A cette pièce je joignis la contre-lettre
avec un testament. Je mis le tout sous cachet, et je le remis au
notaire Dumont, en le chargeant de les faire parvenir à Berthe.

JOLIN--Ils ne lui sont pas parvenus, car personne n'a jamais rien
réclamé de moi en vertu de ces papiers.

AUGUSTE--Je le sais, et c'est ce qui me fait croire, comme on me l'a
assuré, que la malheureuse enfant, ne pouvant survivre à son chagrin,
est allée mourir obscurément quelque part aux États-Unis.

JOLIN--Ainsi donc ces papiers sont restés entre les mains de Dumont?
Il n'a pourtant jamais voulu convenir qu'il eût un dépôt venant de
vous.

AUGUSTE--C'était son devoir de notaire.

JOLIN--Mais Dumont est mort, et son successeur...

AUGUSTE--A quoi bon ces explications? Les papiers existent, cela doit
te suffire. Ils te seront montrés quand il sera temps.

JOLIN--Mais... mais... on vous les a donc rendus?

AUGUSTE--Pouvait-on refuser de me les restituer?

JOLIN--Mais alors, vous les avez sur vous, vous pouvez...

AUGUSTE--Curieux! mais en voilà assez pour ce soir. J'éprouve le
besoin de prendre un peu de repos... Fais tes réflexions, Jolin; on
dit que la nuit porte conseil. Emploie-la bien, _caro mio_; agis
loyalement avec moi, et je ne te chicanerai pas trop sur tes comptes.
A tort ou à raison, tu es riche, très riche, je le sais; même en me
restituant ce qui m'est dû, tu pourrais vivre dans l'opulence...
Crois-moi donc; la loyauté et la bonne foi te serviront mieux que
la ruse ou la violence.

JOLIN--Certainement, mon cher monsieur Auguste, nous nous entendrons
aisément... Seulement si vous pouviez me laisser voir cette
contre-lettre.

AUGUSTE--Tu la verras, mais pas ce soir; le sommeil me gagne; dans
quelle chambre as-tu fait préparer mon lit?

JOLIN--Dans la chambre jaune; Thibeault va vous y conduire. (Il
sonne et Thibeault entre avec un bougeoir qu'il remet à Auguste.)

AUGUSTE--La chambre jaune! elle est bien triste et bien solitaire.
C'est là que mourut ma vieille gouvernante, il y a près de quarante
ans... Enfin, soit, je ne crains rien ni des vivants ni des morts...
Bonsoir, Jolin; Dieu te donne des idées de paix!

(Tout en parlant il s'empare furtivement d'un couteau de table, dont
il examine la pointe, et sort.)


SCÈNE V

JOLIN, THIBEAULT.


JOLIN, _seul_--Allons, je l'aurai échappé belle! Heureusement que La
Bourrasque est toujours La Bourrasque... Il a la contre-lettre dans
sa poche, je l'ai deviné. Avant deux heures je me moquerai de ses
menaces. Thibeault, où est Bertrand?

THIBEAULT--Y a un bout de temps qu'il doit être dans le parc, comme
tous, les soirs, à attendre vos ordres.

JOLIN--Dis-lui que j'ai affaire à lui. (Pantomime.) Tu comprends?

THIBEAULT--C'est pas difficile.

JOLIN--Dépêche-toi.

THIBEAULT--Ça y est. (Il sort.)


SCÈNE VI

JOLIN, _seul_.


JOLIN--Jolin, voici le moment de mettre la dernière main à ta
fortune... ou de perdre tout ce que tu possèdes. Question de vie
ou de mort, Jolin! Oui, il faut lui enlever ce maudit papier, il
le faut... à tout prix!... Ah! ma fortune! Il veut m'arracher ma
fortune... mon bien, mon argent, ma vie!... Tout ce que j'ai passé
la première partie de mon existence à désirer, et dont je n'ai pu
profiter encore dans la seconde! Cette fortune pour laquelle je
risque tous les jours la prison et l'échafaud... Ah! nous allons
voir!... Non, monsieur Auguste DesRivières, vous ne m'arracherez
pas ainsi le coeur. Auriez-vous tous les démons de l'enfer à votre
service, vous ne réussirez pas. Plutôt vous étrangler de mes propres
mains... Oui, oui, un meurtre, s'il le faut... la potence plutôt
que la ruine... Oh! que je sois damné, mais que je sois riche!...
riche!... riche!...

(La toile tombe.)



ACTE III


QUATRIÈME TABLEAU

LES BRIGANDS

(Le théâtre représente l'intérieur d'un parc. Au fond, un mur qu'au
lever du rideau, Adrien est en train d'escalader. Il fait nuit.)


SCÈNE I

ADRIEN, _seul_.


ADRIEN, _dont on ne voit que la tête_--On n'a pas l'habitude de
veiller si tard au Domaine. Il faut que ce singulier personnage soit
un homme d'importance aux yeux de Jolin... Se souviendra-t-il de
moi?... cherchera-t-il à protéger Blanche?... Mais qu'importe après
tout? Maintenant je suis décidé à agir seul... Agissons donc!
(Il passe une jambe sur le mur.) Que vais-je faire? Ce voyageur
n'avait-il pas raison de m'engager à prendre garde aux démarches
imprudentes? Mon projet ne pourrait-il pas avoir pour résultat de
compromettre Blanche sans utilité? Que gagnerai-je à me trouver seul,
la nuit, dans ce jardin solitaire?... Ah bah! qui peut répondre
du hasard? La pauvre enfant dort peu sans doute. Si elle avait
l'heureuse pensée de se mettre à sa fenêtre pour respirer l'air frais
de la nuit! Je pourrais me montrer à elle, lui adresser quelques
mots à voix basse... Dans le cas contraire, je grimperai dans les
peupliers jusqu'à sa fenêtre, et je déposerai ma lettre dans les
pots de fleurs qu'elle arrose chaque matin... oui; d'ailleurs je
serai plus près de ma chère, Blanche, je respirerai l'air qu'elle
respire... Oui, oui, Dieu m'aidera! (Il entend du bruit; il retire
sa jambe, et ne laisse que sa tête dépasser le mur.) Quelqu'un!...
silence!


SCÈNE II

BERTRAND, THIBEAULT.


BERTRAND, _entrant avec Thibeault_--Cré nom d'un nom! j'aime pas ça,
moi, qu'on me laisse là, planté comme un pieu, pendant des deux ou
trois heures de la nuit, quand y a des bons coups à faire partout.

THIBEAULT--Vous avez pas besoin de vous plaindre, ça arrive toujours
pas si souvent.

BERTRAND--Une fois c'est de reste.

THIBEAULT--Je voudrais ben vous voir rebeller... Quoi c'que vous
pourriez faire avec vot' gang sans lui?

BERTRAND--Enfin de quoi s'agit-il?

THIBEAULT--Il va vous le dire lui-même. Y a un grand jack qu'est
arrivé à soir qui y a pas fait plaisir.

BERTRAND--Ah! y s'agit de... (Pantomime.)

THIBEAULT--J'cré qu'oui.

BERTRAND--Un de ses anciens amis, je gagerais.

THIBEAULT--Ça m'en a tout l'air.

BERTRAND--C'est comme ça; les meilleurs amis finissent toujours par
en venir au couteau. Moi, j'avais un camarade d'école que j'aimais
comme mes yeux. Un jour, à propos de rien, y m'plante son canif dans
les côtes et se sauve. Six mois après, j'lui envoya dans la tête une
balle qu'il vit pas venir. C'est de valeur, parce qu'on était comme
les deux doigt de la main.


SCÈNE III

LES PRÉCÉDENTS, JOLIN.


JOLIN, _entrant_--Eh bien, qu'est-ce que vous faite donc? Il n'y a
pas de temps à perdre: il est une heure du matin.

BERTRAND--Bon! chacun son tour. C'est-y amusant d'attendre?

JOLIN--Thibeault vous a-t-il fait... comprendre...

BERTRAND--Ben... à peu près. Il paraît qu'y a un citoyen de trop dans
ce monde.

JOLIN--Chut!... Comprenez bien mes volontés. Il ne s'agit pas de
faire un mauvais coup; je suis trop honnête homme pour rien exiger de
pareil. D'ailleurs on sait que l'individu se trouve chez moi, et je
serais bien embarrassé de rendre compte de sa disparition... s'il
disparaissait. Il faut être prudent. Il ne s'agit que de s'emparer de
quelques paperasses qu'il a sur lui. Seulement, s'il s'éveille trop
tôt, vous pouvez compter sur une résistance énergique... et alors...

BERTRAND--Tant mieux!

THIBEAULT--Tant pis!

JOLIN--Il faut l'empêcher de s'éveiller trop tôt et je puis vous
donner à ce sujet des renseignements utiles. Pendant qu'il se
couchait, je l'ai examiné par une fente de la cloison. Il se défie de
quelque chose car il a commencé par entasser tous les meubles de la
chambre derrière la porte, et puis s'est couché tout habillé. Mais il
est bien fatigué, et il dort déjà profondément. Il s'agit d'abord
d'ouvrir avec assez de précaution pour ne pas faire de bruit, c'est
le principal. Après cela vous irez droit au lit qui est à gauche, et
vous pourrez vous emparer de l'individu avant qu'il soit éveillé;
alors j'entrerai avec de la lumière, et le reste ira tout seul.

BERTRAND--Mais, tonnerre d'un nom! c'est bien des cérémonies, ça!
Laissez-moi donc faire; ça mettra pas grand temps, vous verrez!

JOLIN--Non, non!... Il y a des personnes endormies dans la maison:
tout doit se faire dans le plus grand silence.

THIBEAULT--Tenez, vous me laisserez arranger ça moi. Je me charge
d'ouvrir la porte sans faire plus de bruit qu'une souris qui
trotte...

JOLIN--C'est cela; eh bien, allons!

BERTRAND, _à part_--C'est correct; encore un! mais y va te coûter le
prix, celui-là, mon vieux grippe-sou d'hypocrite!... (Ils sortent.)

ADRIEN, _seul_--Oh! infamie des infamies!... Cette fois, c'est
l'humanité qui parle; je ne puis reculer. (Il saute dans le parc.)
Il s'agit d'empêcher un crime: c'en serait un d'hésiter!... (Il suit
Jolin.)


CINQUIÈME TABLEAU

AU MEURTRE

(Le théâtre représente un corridor.)


SCÈNE IV

Mme SAINT-VALLIER, BLANCHE.


Mme SAINT-VALLIER, _debout un bougeoir à la main_--Je te dis, ingrate
enfant, que ton ridicule entêtement va nous faire chasser de cette
maison. M. Jolin nous a rudoyées ce soir, comme il ne l'a encore
jamais fait. Si tu le pousses à bout, qu'arrivera-t-il de nous, je te
le demande? Nous faudra-t-il recommencer notre vie d'autrefois? Pour
moi je suis lasse de cette pauvreté déshonorante.

BLANCHE--Maman, la pauvreté ne peut déshonorer quand on la supporte
noblement et avec courage. Cette vie d'humiliation me répugne;
j'aimerais mieux mille fois travailler pour vous et pour moi. Je puis
broder, donner des leçons de musique...

Mme SAINT-VALLIER--De la broderie! des leçons de musique! Voilà bien
de quoi faire vivre une personne de ma condition! Travailler pour
vivre, quand on a vécu dans la meilleure société, quand on a tenu le
haut du pavé!... Tiens, tiens, il faut que tout cela finisse, je ne
puis souffrir que tu fasses ainsi ton malheur et le mien!

BLANCHE--Votre malheur! mais vous savez bien que je donnerais ma vie
pour vous savoir heureuse!

Mme SAINT-VALLIER--Ce sont des phrases de roman, cela; quand on aime
sa mère, on ne lui refuse pas un léger sacrifice...

BLANCHE--Je suis prête à faire tous les sacrifices possibles, ma
mère; oui, tous, excepté celui d'épouser cet homme. Il m'inspire trop
d'horreur et de dégoût!

Mme SAINT-VALLIER--Tu l'épouseras cependant, et le mariage va se
faire dans le plus court délai. Nous verrons bien si tu oseras
désobéir à ta mère.

BLANCHE--Puisse Dieu me pardonner, maman; mais j'aurai la force de
l'oser!

Mme SAINT-VALLIER--Indigne créature! enfant dénaturée! Je parviendrai
bien à te réduire va; et ce n'est pas ton Adrien Launière qui m'en
empêchera. Un drôle qui n'a rien, et que tu préfères comme une sotte
à l'homme le plus riche de Québec.

BLANCHE--Le souvenir d'Adrien me soutiendra, ma mère, s'il ne peut
venir lui-même à mon secours. Mais peut-être le ciel m'a-t-il déjà
envoyé un autre protecteur.

Mme SAINT-VALLIER--Un protecteur! qu'est-ce à dire? Serait-ce par
hasard ce M. DesRivières qui est arrivé ce soir? En effet, j'ai cru
m'apercevoir qu'il t'avait parlé à voix basse. Il t'a apporté quelque
message, quelque lettre sans doute?

BLANCHE, _pleurant_--Non, maman, pas de lettre, pas de message; mais
un mot de pitié est si précieux quand on est abandonné de tous...


SCÈNE V

LES PRÉCÉDENTS, ADRIEN.


ADRIEN, _entrant précipitamment par la fenêtre_--Pas de tous, pas de
tous, Blanche!

BLANCHE--Adrien!

Mme SAINT-VALLIER--Comment?... Qu'est-ce que cela veut dire?

ADRIEN--Blanche! Mme Saint-Vallier! silence, de grâce! Il y va de ma
vie.

Mme SAINT-VALLIER--Entrer par la fenêtre!... Une escalade!... Sainte
Vierge! a-t-on jamais rien vu de semblable?

BLANCHE--O Adrien, Adrien!

Mme SAINT-VALLIER--Que venez-vous faire ici? Répondez!

ADRIEN--Je suis ici pour empêcher un meurtre.

Mme SAINT-VALLIER et BLANCHE--Un meurtre!...

ADRIEN--Oui... ce voyageur, cet étranger, arrivé ici ce soir; on veut
se défaire de lui.

Mme SAINT-VALLIER--Qui donc, monsieur?

ADRIEN--Le maître de cette maison, ce misérable Jolin que vous voulez
donner pour mari à votre fille.

Mme SAINT-VALLIER--C'est une calomnie! c'est impossible!... M.
Jolin... un homme...

ADRIEN--Oh! il est trop lâche pour exécuter lui-même son abominable
projet; mais les assassins sont déjà dans la maison. Dites-moi vite
où est la chambre de cet étranger. Je le préviendrai, je le mettrai
sur ses gardes, je le défendrai, s'il le faut!

Mme SAINT-VALLIER--Non, non!... C'est une imposture!... Jolin, un
homme riche...

BLANCHE--Maman, ce soir il avait un regard infernal en regardant
M. DesRivières.

ADRIEN--M. DesRivières! l'ancien maître de Jolin... plus de doute...
Blanche, au nom de Dieu dites-moi où se trouve la chambre de ce
pauvre voyageur...

BLANCHE--Là, au bout du corridor; mais je vous en supplie, Adrien,
n'allez pas vous exposer à un danger inutile.

ADRIEN--Blanche, M. DesRivières est notre ami! (On entend un grand
bruit.) Ah! mon Dieu, il est trop tard, on l'égorge. Laissez-moi,
laissez-moi! (Il s'élance hors de la pièce.)

BLANCHE--Ah! mon Dieu, mon Dieu! Ils vont le tuer lui aussi.

Mme SAINT-VALLIER--Blanche, Blanche!... Fuyons, fuyons!... (Elle
entraîne Blanche du côté opposé, et le décor s'ouvre par le fond.)


SIXIÈME TABLEAU

LE PACTE

(Le théâtre représente la chambre à coucher d'Auguste. Jolin est
debout dans un coin, une bougie à la main. Thibeault est étendu
par terre, à moitié assommé. Auguste, les pieds embarrassés dans
une chaise, est renversé, et Bertrand a le couteau levé sur lui.
Les meubles sont dispersés çà et là dans la chambre où tout est
dans le plus grand désordre.)


SCÈNE VI

AUGUSTE, BERTRAND, JOLIN, THIBEAULT, ADRIEN.


AUGUSTE--Aïe!... la satanée chaise!

ADRIEN, _entrant et saisissant le bras de Bertrand_--Arrêtez,
malheureux!

AUGUSTE, _se dégageant et se mettant en garde son couteau à la
main_--Bon!... Merci!... Lâchez-le, lâchez-le maintenant. Je lui fais
son compte.

ADRIEN, _lâchant Bertrand qui remet tranquillement son couteau dans
sa poche_--Monsieur Jolin, votre maison est donc une caverne de
brigands, un coupe-gorge! Vous n'êtes donc qu'un assassin!...

JOLIN--Par l'enfer! c'est l'amoureux! Comment s'est-il introduit ici?

AUGUSTE--Eh! mais, par la barbe du prophète! c'est mon petit ami
de l'auberge. Du diable si je m'attendais à le revoir cette nuit!
Eh bien, mon matelot, vous pouvez vous vanter de m'avoir rendu un
service! car cet enragé brigand était en train de me faire une
vilaine boutonnière au moule de ma veste... Merci!... Je ne sais
pourquoi, mais j'aime à vous devoir ce service là, à vous!

JOLIN, _bas à Bertrand qui s'est rapproché de la porte_--Bertrand, il
faut mettre à tout prix ces hommes hors d'état de nous nuire!...

BERTRAND--À tous les diables vous et vos affaires! La tête me bouille
comme une marmite au feu... J'en ai assez! C'est un démon ce
pendard-là... Et cet autre qui m'arrive sur les bras... Et vous qui
me laisseriez étriper sans grouiller une patte... Merci!... Des
compliments chez vous! (Il s'éloigne.)

JOLIN--Comment! vous m'abandonnez! Demain ils porteront plainte
contre vous, et...

BERTRAND--De quoi m'accuseront-ils? D'avoir reçu une grêle de coups
pour assommer un boeuf! S'ils me poursuivent pour cela, ils pourront
venir me chercher dans le bois du Carouge; ils trouveront à qui
parler!

JOLIN, _donnant des coups de pieds à Thibeault_--Allons, te
lèveras-tu, toi, maudit cancre!

THIBEAULT--Aïe! aie!... Je suis à moitié mort... grâce!...

AUGUSTE--Attendez, camarade; (Il lui tend la main.) les ennemis ne
sont pas des Turcs. C'est moi qui vous ai mis dans cet état, c'est à
moi de vous aider maintenant que la bataille est finie!... (Il le
relève_.) Allons, mon brave, cette petite bourrasque ne doit pas vous
décourager; quand vous voudrez, je vous donnerai votre revanche.

THIBEAULT--Non, non! pas de revanche, pas de revanche! J'en ai assez
moi aussi. (Il se dirige vers la porte.)

AUGUSTE, _à Bertrand_--Et vous, mon vaillant picador, sans rancune
aussi, n'est-ce pas?... Quand il vous plaira de recommencer notre
passe à la navaja, je serai à vos ordres. Il n'y aura pas alors de
chaises éparses sur le plancher pour me faire tomber! Au revoir donc,
mes amis, et _felice sera!_ (Bertrand et Thibeault sortent.)


SCÈNE VII

AUGUSTE, ADRIEN, JOLIN.


ADRIEN--Vous les laissez s'échapper ainsi?

AUGUSTE--Pourquoi pas? Tel va chercher de la laine qui s'en revient
tondu! Et maintenant, mon bon Jolin, mon respectable ami, nous allons
causer un instant, si tu veux bien.

JOLIN--J'espère, mon cher monsieur Auguste, que vous ne prendrez pas
au sérieux une mauvaise plaisanterie. J'avais expressément recommandé
qu'on ne vous fit aucun mal. Je voulais seulement voir ce papier,
vous savez, qu'il m'est si important de connaître. Ces pauvres
diables que vous avez si mal menés étaient seulement chargés de
s'assurer si réellement vous aviez cette pièce sur vous...

JOLIN--Mais vous me demandez d'être absolument le maître dans ma...
dans notre maison. Au moins justifiez de vos droits, en me montrant
ce papier... qui...

AUGUSTE--Tron dé Diou! mon bon ami, tu deviens assommant à rabâcher
toujours la même chose! Tu verras ce papier le jour où nous réglerons
définitivement nos comptes; tu le verras en présence d'un notaire et
de deux témoins, à travers une glace assez épaisse pour que tu ne
puisses le lacérer furtivement. Voilà quand et comment tu verras
cette contre-lettre, et non auparavant ni autrement. En attendant
je vais la mettre en lieu sûr, afin que tu ne sois plus tenté de
recommencer l'expérience de cette nuit. Crois-moi, ne te montre pas
trop difficile, et nous pourrons faire ensemble un arrangement à
l'amiable où tu trouveras ton profit.

JOLIN--Et ni vous ni ce jeune homme ne conterez jamais à personne ce
qui est arrivé cette nuit?

AUGUSTE--Nous le promettons.

JOLIN--Et vous vous engagez à soutenir demain matin la fable que je
conterai aux dames Saint-Vallier pour détourner leurs soupçons?

AUGUSTE--Tu pourras conter toutes les fables de Lafontaine si tu
veux, personne ne te contredira.

JOLIN--Marché conclu!

AUGUSTE--A merveille! Maintenant, récapitulons. J'aurai mes cinq
cents louis; je pourrai recevoir tout le pays ici s'il m'en prend
fantaisie...

ADRIEN--Et j'épouserai Blanche?

JOLIN--Oui, oui...

AUGUSTE--Chien qui s'en dédit! Tiens bien toutes ces conditions,
mon vieux, car je te surveillerai. Tu dois savoir qu'il n'est pas
facile de me tromper, ni de me surprendre; te voilà bien averti...
Maintenant, que la paix est conclue, laisse-moi seul ici attendre
le jour en compagnie de ce brave garçon arrivé si à propos pour
m'épargner des désagréments. Envoie-nous deux ou trois bouteilles de
ton meilleur vin, et bonsoir... Tu dois avoir besoin de ruminer à ton
aise quelque nouvelle coquinerie; seulement contente-toi de ruminer
ou sinon... Va! (Jolin sort.) Allons, j'ai quinze jours devant moi;
c'est plus qu'il ne me faut pour les mater...

ADRIEN, _se jetant dans ses bras_--Ah! monsieur, vous êtes mon bon
génie; vous aurez fait le bonheur de toute ma vie!...

AUGUSTE--Ne vous hâtez pas trop de me remercier, mon jeune ami; Dieu
sait comment tout ceci finira... Enfin, j'ai quinze jours de gagnés.
Les Américains ont tort de dire: _Time is money_... Le temps c'est
tout!

(La toile tombe.)



ACTE IV


SEPTIÈME TABLEAU

LE MILLIONNAIRE

(Le théâtre représente un jardin. Au fond une barrière entrouverte,
où Josepte et Thibeault causent au lever du rideau.)


SCÈNE I

THIBEAULT, JOSEPTE.


JOSEPTE--Mais, quand je vous dis, Thibeault, qu'il avait l'air d'un
vrai quêteux, quoi! A part la poche. Et pis si c'avait pas été que de
M. Launière, il s'en allait sans payer l'absinthe qui avait bue chux
nous. Tout ça c'est vrai comme v'là une clôture qui me regarde! Et
puis, vous me dites que c'est un gros richard! Jamais j'vous crairai!

THIBEAULT--Ah! ben, s'il avait l'air d'un quêteux, il est ben changé,
je vous en réponds. Y remue l'argent à la pelle, j'vous dis. Y paraît
qu'il a dans le port un bâtiment qui vient des vieux pays avec des
tonnes pleines d'argent et des yamants gros comme le poing. Enfin,
c'est riche, cinq fois fortuné...

JOSEPTE--Vous avez qu'à voir! Vous avez qu'à voir!... qui c'qui
aurait jamais pu... C'est tout prouvable qu'il aura fait ça pour nous
éprouver... Et pis Cayou, mon homme, qu'a voulu le faire manger par
son chien! Je vous dis qu'on est malchanceux aussi. Je lui disais!
que faut jamais juger dans les apparences... Mais vous avez toujours
un fameux bel habillement à c't'heure!

THIBEAULT--Bougez pas! c'est pas un habillement, ça; c'est une
livrée. On est quatre habillés comme ça...

JOSEPTE--Quatre!

THIBEAULT--Oui. Et pis, quant à lui, le millionnaire, quand vous le
reverrez à c't'heure, j'vous persuade que vous aurez pas envie de
chouler les chiens après lui... Faut voir s'il en a d'l'apparance.
Oui, du beau drap fin, et pis ça reluit.

JOSEPTE--Sainte misère humaine! qui c'qui aurait jamais pu penser...
Et pis on dit que M. Launière est son grand ami... V'là c'que c'est,
il l'a pas si mal reçu que nous autres, lui.

THIBEAULT--À propos, votre M. Launière, il va s'marier.

JOSEPTE--C'est-y vrai?

THIBEAULT--Oui, le bomme Jolin mange d'l'avoine. Si vous voyiez la
grimace qu'y fait!... Mais c'est le millionnaire qu'arrange tout
ça... On dirait que tout y appartient icitte. J'y comprends rien.

JOSEPTE--Ce pauvre M. Adrien... Ah! ben, j'suis contente pour lui.

THIBEAULT--Chut!... le v'là qui s'en vient avec sa blonde...
Allons-nous-en. (Il sort.)

JOSEPTE, _sortant_--Qui c'qu'aurait jamais pu penser?...


SCÈNE II

ADRIEN, BLANCHE.


ADRIEN--Comme tout me paraît changé ici! Ce jardin, ce parc, qui me
semblaient si sévère, si triste, il y a quelques jours, sont pour moi
un paradis terrestre maintenant... N'est-ce pas qu'il est sublime ce
sentiment qui a le pouvoir non seulement de réchauffer les coeurs les
plus froids, d'inspirer des actions héroïques aux plus égoïstes, mais
encore de transformer ainsi même les objets matériels, la nature
inerte! Oh! aimons-nous toujours ainsi, Blanche, et toute l'existence
ne sera qu'un long enchantement... Mais vous ne me semblez pas très
gaie... auriez-vous quelque chagrin?

BLANCHE--Non, Adrien; mais j'ai des appréhensions; je ne comprends
pas trop tout ce qui se passe autour de nous; il me semble que tout
ceci est un rêve.

ADRIEN--Que ce soit un rêve ou une réalité, si ce rêve doit durer
toujours, pourquoi désirer autre chose? Ne nous préoccupons pas de
l'avenir. Tu m'aimes toujours, n'est-ce pas? Dis-moi que tu m'aimes
toujours.

BLANCHE--Oh! oui, toujours Adrien! comment ne t'aimerais-je pas, toi
si noble et si généreux! toi mon ami d'enfance, mon frère! mon frère
par l'affection, et aussi... par le malheur... Tous deux nous avons
souffert, tous deux nous avons pleuré; et c'est là une fraternité qui
ne s'altère jamais, car elle tient à toutes fibres du coeur. Oui,
Adrien, oui, je suis fière de te le dire, je t'aime, je t'aime de
toutes les forces de mon âme, sans restriction, sans hésitation, sans
partage... mais...

ADRIEN--Alors, Blanche, ô ma Blanche bien-aimée, qu'as-tu à craindre?
Pourquoi douter de la Providence? Celui qui protège le nid des petits
oiseaux, est le père de tous ceux qui s'aiment...

BLANCHE--Qu'il nous défende alors, car je crains un malheur...


SCÈNE III

LES PRÉCÉDENTS, Mme SAINT-VALLIER.


Mme SAINT-VALLIER, _entrant_--Blanche, je ne dois pas souffrir que
vous sortiez ainsi seule avec monsieur. Tous ces roucoulements sont
fort bien, mais cela ne peut durer. Ma fille m'appartient, et
personne n'en disposera contre mon gré. Puisque M. Jolin nous a
trompées en se faisant passer pour riche, je veux bien ne plus penser
à lui; je lui ai retiré mon estime; mais je ne vois pas de raison
là-dedans, monsieur Launière, pour que je vous accorde la main de
Blanche. Cela ne vous met pas en position de vous charger d'une
famille. Je finirai par me lasser de toutes ces chuchoteries, si
l'on ne va pas franchement au but.

ADRIEN--Mais, madame, ne m'avez-vous pas permis...

Mme SAINT-VALLIER--Permis, permis! est-ce que je sais, moi, ce que je
permets et ce que défends, depuis l'arrivée de ce M. DesRivières, si
bien surnommé la Bourrasque. Tout tourne à sa volonté; il fait la
pluie et le beau temps dans cette maison. Il est riche, il ne l'est
pas; il arrive ici vêtu comme un mendiant, et il jette l'or par les
fenêtres... Une nuit vous tombez des nues en nous annonçant que M.
Jolin assassine votre M. DesRivières. Le lendemain matin on vous voit
déjeuner gaiement tous les trois, et vous nous assurez que toute
cette affaire qui nous a causé une si grande peur, n'est qu'un
malentendu... M. Jolin a l'air de détester cet étranger, et lui obéit
comme un esclave. Enfin Jolin n'est pas digne de ma fille, c'est
fort bien. M. DesRivières en me parlant de votre mariage, m'a fait
entendre certaines choses... mais s'il ne se hâte pas de s'expliquer
clairement, je ne vois pas pourquoi je souffrirais plus longtemps des
assiduités inutiles...

BLANCHE--Mais, maman, M. DesRivières vous aurait-il exprimé
l'intention...?

Mme SAINT-VALLIER--Rien, rien; ces questions-là ne sont pas à ta
portée. Seulement si votre millionnaire continue à recevoir une
légion d'amis, de cousins et de cousines à qui il fait espérer sa
succession, je ne sais pas comment il pourra réaliser ses
promesses...

BLANCHE--Je comprends mal, maman; vous ne voulez pas dire sans doute
que M. DesRivières aurait promis de suppléer à notre défaut de
fortune?

Mme SAINT-VALLIER--Et quand cela serait?

BLANCHE--Les convenances, le sentiment de ma dignité me défendraient
d'accepter les dons d'un étranger, dût mon bonheur en dépendre!

Mme SAINT-VALLIER--Phrases de romans que tout cela... D'ailleurs si
tu es si délicate, M. DesRivières ne pourrait-il pas s'intéresser en
faveur de son nouvel ami, M. Adrien, qui lui a, paraît-il, rendu un
service immense?

ADRIEN--Madame, je rougirais de devoir la main de Blanche à une
indélicatesse; et c'en serait une que de recevoir le prix d'un
service rendu.

BLANCHE--Cher Adrien, nos âmes se devinent toujours.

Mme SAINT-VALLIER--Sur ma parole, la jeunesse d'à présent est
complètement folle... Ah! ça voudriez-vous bien me dire pourquoi,
après m'être opposée jusqu'ici à cet absurde mariage, j'aurais changé
d'avis tout à coup, si l'on ne m'avait fait entendre certaines
éventualités? Qu'y aurait-il de changé dans nos situations
réciproques? Mais puisque vous êtes si désintéressés, n'en parlons
plus... tout est rompu! Toi, Blanche, je te défends de revoir M.
Launière; et de son côté M. Launière voudra bien ne plus t'honorer
de ses attentions particulières.

ADRIEN--Oh! madame, par pitié pour moi, pour Blanche...

Mme SAINT-VALLIER--C'est mon dernier mot!

BLANCHE--Oh! maman! (Elle pleure.)

Mme SAINT-VALLIER--Blanche, rentrons!

ADRIEN--Soyez tranquille, Blanche; je ne vous abandonnerai pas!

Mme SAINT-VALLIER--C'est ce que nous verrons. (Elle va pour sortir
en entraînant Blanche, et elle se trouve face à face avec Auguste.)


SCÈNE IV

LES PRÉCÉDENTS, AUGUSTE.


AUGUSTE, _entrant_--Ma foi, mes bons amis, c'est très mal à vous
de quitter la table avant la fin. Vous perdez un spectacle unique:
d'abord cette ménagerie de parents que j'ai grisés en les obligeant
à boire outre mesure à mon heureux retour; et ce pauvre Jolin, qui
fait la plus piteuse mine en comptant les bouteilles vides et les
verres cassés. Son coeur d'avare saigne par tous les pores... Le
_poveretto!_ s'il avait vu mes dîners d'apparat dans l'Inde! On
buvait dans des gobelets d'or enrichis de perles que l'on jetait dans
le Gange à la fin du repas. On brisait les plats de porcelaine du
Japon, sur la tête des porteurs de palanquins, avec aussi peu de
regret que je brise ce méchant verre de deux sous... (Il jette le
verre dans la coulisse.)

Mme SAINT-VALLIER--Voilà de jolies manières! Vous devriez avoir plus
d'égards pour la vaisselle de la maison. On a beau être riche, on
trouve toujours l'occasion d'employer convenablement sa fortune.

AUGUSTE--Fort bien parlé, bonne maman Saint-Vallier; mais je suis
pour le moment un riche d'une certaine espèce; mon plaisir suprême...
(Examinant Adrien et Blanche.) Mais, par Al-Borak! que signifie
ceci? Les enfants ont pleuré? Qui a effarouché mes gentils
tourtereaux? Qui a jeté des pierres dans mon buisson de roses? Tron
de l'air! serait-ce un nouveau tour de Jolin? Voudrait-il rompre la
trêve?

ADRIEN--Non, monsieur; Jolin n'est plus la cause de notre affliction.
Merci de votre bienveillance, mais elle ne peut rien pour diminuer
nos chagrins actuels.

AUGUSTE--Alors je dois m'en prendre à vous, madame Saint-Vallier, je
le parierais. Vous aurez encore tourmenté mes jeunes amis par vos
éternelles exigences de fortune. Je vous avais pourtant fait entendre
que, dans certains cas...

Mme SAINT-VALLIER--Vous avez eu beau me parler de tous les cas
possibles, ils ne veulent rien de vous ni de personne; et comme je ne
saurais souffrir plus longtemps de voir ce grand garçon rôder autour
de ma fille, et lui parler à l'oreille...

AUGUSTE--Êtes-vous si méchante? Auriez-vous bien le coeur de
martyriser ces chers enfants? Regardez-les; leur naïve douleur ne
vous émeut-elle pas? Je croyais mon âme desséchée par vingt années
de voyages, de luttes, de désenchantements; et en les voyant, je me
sens prêt à pleurer. Ah! c'est qu'en parcourant le monde dans tous
les sens, j'ai admiré bien des choses, les merveilles de l'art, les
splendeurs de la nature; mais je n'ai rien trouvé d'aussi digne de
respect et d'admiration que deux enfants jeunes et beaux, s'aimant
d'un premier amour!... Oh! ne les séparez pas!... ce serait une
faute, ce serait un crime! Ne les séparez pas, ou craignez que
leur malheur ne retombe sur votre tête... J'ai aimé comme Adrien
autrefois; il y a bien longtemps. Si rien n'eût fait obstacle à
mon amour, j'eusse pu devenir un homme simple et bon, utile à ses
semblables, obéissant aux lois de la société; mais un obstacle se
rencontra; on irrita des passions fougueuses, je devins ivre, je
devins fou... Le sang coula, un cadavre fut jeté entre _elle_ et moi.
L'existence de celle que j'aimais fut brisée du coup; et moi, pendant
une moitié de ma vie, j'ai erré en proscrit, en vagabond, sur la
surface de la terre, faisant rarement le bien, souvent le mal, à
charge aux autres, à charge à moi-même!... Je crois, Dieu me
pardonne, que je deviens sentimental. C'est honteux, à mon âge...
Mais voyons, madame, vous ne songez pas sérieusement à les séparer!
Ils s'aiment, ils sont dignes l'un de l'autre, ils seront heureux.
Tenez, pour les voir heureux, je donnerais...

Mme SAINT-VALLIER--Vous donneriez?

AUGUSTE--Le diamant du Grand-Mogol, si je l'avais.

Mme SAINT-VALLIER--Très bien; je sais ce qui me reste à faire. Il est
toujours bon de mettre ces beaux parleurs au pied du mur. Voilà où
aboutissent leurs promesses... au diamant du Grand-Mogol. Encore une
fois, c'est bien; je saurai agir à ma guise...


SCÈNE V

LES PRÉCÉDENTS, LECOURS, et son fils JULES puis JOLIN.


LECOURS, _en dehors_--Par ici, par ici, Jules! Il me semble avoir vu
le bon cousin se diriger de ce côté...

AUGUSTE--Allons, voilà mes hôtes qui s'impatientent. Voyons, mes
petits amis, essuyez vos yeux; tout s'arrangera, vous verrez. Et
vous, chère maman Saint-Vallier, nous causerons de tout cela à tête
reposée; et nous nous entendrons, soyez-en sûre. En attendant, riez
un peu de ma charmante famille... Elle est divertissante.

LECOURS, _en dehors_--Viens, Jules, je les aperçois!

JOLIN, _entrant_--C'est l'un de vos convives qui vous cherche pour
prendre congé. (À part.) La peste soit de tous ces grugeurs!...

LECOURS, _entrant avec son fils_--En effet, mon cousin, nous avons le
regret de vous quitter.

AUGUSTE--Comment, déjà? Vous me feriez plaisir en passant ici
quelques jours, afin que je puisse vous fêter d'une manière plus
digne de vous et de moi. Ces dîners improvisés ne valent pas
grand'chose...

JOLIN, _à part_--Que le diable lui torde le cou!...

LECOURS--Oh! nous sommes tout à fait charmés...

AUGUSTE--Vous me donnerez ma revanche un autre jour. Je vais mettre
cette maison sur un pied convenable. J'aurai des cuisiniers de
diverses nations. Vous verrez, cousin; à votre prochaine visite, vous
mangerez des nids de salanganes, des holothuries et des nageoires de
requins. Je parie que vous trouverez ces mets délicieux.

JOLIN, _à part_--L'infâme!...

LECOURS--Vous êtes mille fois trop...

AUGUSTE--Eh bien, à dimanche prochain alors, il y aura grande fête
ici. Ayez la bonté de transmettre mon invitation aux Amyot, aux
Durand, aux Garant, et aux autres dont je puis oublier le nom, mais
que je chéris du fond du coeur. Dites-leur de venir avec leurs amis
et leurs connaissances, leurs enfants, leurs domestiques, leurs
chiens, s'ils en ont... Dans l'Inde, c'est l'usage d'arriver ainsi
chez un ami en caravane.

JOLIN, _à part_--Le brigand!...

AUGUSTE--Jolin, j'entends que rien ne soit épargné pour cette fête.
S'il n'y a pas de salle assez vaste à la maison, le banquet aura lieu
dans le jardin. Je veux des pluies de fleurs, des parfums, de la
musique...

JOLIN--Cependant, monsieur, il y a certaines limites... qui...

LECOURS--Ah! c'est mal à vous, monsieur Jolin, de vouloir ainsi
détourner votre maître de sa famille. Avez-vous peur de l'affection
qu'il nous témoigne? Vous avez beau faire, M. DesRivières préférera
toujours ses parents à l'ancien commis de son père.


SCÈNE VI

LES PRÉCÉDENTS, THIBEAULT.


(Thibeault entre et va présenter une lettre à Jolin qui s'éloigne un
peu pour la lire.)

THIBEAULT, _à Lecours_--La voiture de monsieur est prête.

LECOURS, _à Auguste_--Vous les entendez, cousin; maître et domestique
ont l'air de nous trouver de trop ici. Écoutez; on cherche à vous
accaparer; on en veut à votre fortune, c'est clair. Tenez, si vous
vouliez bien venir demeurer chez nous, à Québec, notre demeure est
bien peu digne de vous, mais l'affection et le respect suppléeraient
à ce qui manque.

AUGUSTE--Merci, merci, cousin; j'apprécie votre dévouement à sa juste
valeur... et je pourrais bien un jour ou l'autre accepter vos
offres...

JOLIN, _d'un air triomphant, et sa lettre à la main_--Acceptez-les
tout de suite, vilain imposteur que vous êtes; acceptez-les tout de
suite, et délivrez-moi de votre présence!

ADRIEN--Que signifie ce langage? Oubliez-vous, monsieur Jolin...

JOLIN--Je n'oublie rien; mais je suis las de me faire bafouer dans ma
maison, et je vais donner du balai à tout ce qui me gêne. Ainsi donc,
les DesRivières, les Lecours, les petits amoureux intrigants, les
laquais et les banquets chinois, et toute la boutique infernale, vont
décamper lestement de chez moi... Allons, qu'on fasse maison nette,
et promptement! car en vérité la rage m'étouffe, et je ne saurais me
contenir plus longtemps!

LECOURS--Mais, sapristi! cet individu est fou! parler ainsi à un
homme capable d'acheter la moitié de Québec.

JOLIN--Qu'il s'achète donc un logis pour la nuit; car, je le jure,
il ne couchera pas dans ma maison.

LECOURS--J'espère que vous connaissez vos amis maintenant, cousin!
Venez-vous-en chez nous. Notre voiture est prête; nous pouvons y
placer vos coffres les plus précieux... Il serait imprudent de
laisser votre fortune à la merci de ce mécréant...

JOLIN--Ah! ah! ah!... Son bagage ne sera pas lourd. Il ne possède
rien au monde. C'est moi qui lui ai acheté l'habit qu'il a sur le
corps.

LECOURS--Mais ces dîners, ces réceptions...

JOLIN--Je souffrais tout, je payais tout... Moi, l'homme réputé
habile, expérimenté, je me suis laissé duper comme un écolier, comme
un imbécile. Oh! mais la leçon me servira. Allons, que l'on sorte à
l'instant de chez moi!

LECOURS--Je m'en vais tout de suite, quant à moi. Je ne suis pas venu
ici pour me faire insulter... Cela crie vengeance... Viens, mon
enfant... c'est indigne. Être traité ainsi dans la maison d'un
parent!... (Il sort avec son enfant.)


SCÈNE VII

LES PRÉCÉDENTS, excepté LECOURS et JULES.


AUGUSTE--A ce que je vois, maître Jolin, tu sais...

JOLIN--Je sais la vérité. Ce papier que vous vous vantiez d'avoir
n'est pas entre vos mains. J'ai écrit au successeur de ce notaire à
qui vous aviez confié la contre-lettre; voici sa réponse. (Il lit.)
«Cette pièce a été envoyée à qui de droit; il en est fait
mention dans nos registres; mais comme elle n'a jamais été mise en
usage, il faut penser qu'elle a été perdue ou détruite.»

AUGUSTE--C'est la réponse que j'ai obtenue moi-même.

JOLIN--Alors qu'attendiez-vous donc de moi? Pourquoi ces folies
indignes d'un homme de votre âge, ces extravagances, ces gaspillages
inouïs?

AUGUSTE--Je voulais m'amuser à tes dépens. J'aurai toujours tiré cela
de l'héritage que tu me voles...

JOLIN--Ménagez vos expressions! Je suis un honnête homme, et je ne
souffrirai pas que l'on m'insulte. Si vous avez des droits faites les
valoir! Mais tous ces propos sont inutiles. Thibeault, chasse-moi ces
individus!

THIBEAULT--Merci!... J'en ai assez, moi, de ces jeux-là!

AUGUSTE--Misérable fripon!... je t'étranglerais... Mais bah! un
coquin de moins sur la terre où il y en a tant, ne laisserait pas de
vide appréciable. (À Adrien.) Allons, mon ami, il ne nous reste
qu'à faire retraite, car vous êtes compris dans cette intimation
polie d'avoir à vous éclipser.

JOLIN--Oui, lui, lui surtout!

ADRIEN--Je n'ai pas la prétention de rester chez M. Jolin malgré lui;
mais, avant de partir, je veux savoir si c'est librement que ces
dames...

BLANCHE--Adrien, je ne veux pas, je ne peux pas rester ici. Je vous
en conjure, ne me laissez pas dans cette maison!...

JOLIN--Vous dépendrez de votre mère, mademoiselle; et si elle a
conservé un peu d'amitié pour moi...

Mme SAINT-VALLIER--Je crois, en effet, qu'on vous a indignement
calomnié, mon vieil ami...

JOLIN--Eh bien, j'espère que vous ne confierez ni le sort de Blanche
ni le vôtre à des vagabonds sans le sou, comme ces deux individus-là.

BLANCHE--Maman, vous n'avez donc pas compris le rôle honteux...

Mme SAINT-VALLIER--Te croirais-tu plus sage que ta mère?...

BLANCHE, _éclatant en sanglots_--Adrien! Adrien!...

ADRIEN--Oh! madame, je vous en conjure, au nom de ce que vous avez
de plus sacré...

Mme SAINT-VALLIER--Laissez-moi, monsieur! Blanche, sortons. (Elles
sortent.)


SCÈNE VIII

PRÉCÉDENTS, excepté Mme SAINT-VALLIER et BLANCHE.


AUGUSTE--C'est inutile, mon pauvre garçon; vous n'obtiendrez rien de
cette femme obstinée, à qui manquent également l'intelligence et le
coeur. Il ne nous reste plus qu'à nous adresser à l'autorité...

JOLIN--Oh! je ne vous crains plus; les circonstances ont changé.
Voudrait-on croire que moi, homme riche et considéré, j'aie pu tendre
un piège à un malheureux sans feu ni lieu qui est venu me demander
l'hospitalité? L'existence de ce fameux papier eût donné peut-être
quelque autorité à une pareille assertion; mais il n'existe pas, je
prouverai qu'il n'a jamais existé... D'ailleurs qui êtes-vous pour
inspirer de la confiance? Un dissipateur ruiné, condamné à mort,
exilé,--avec la plus détestable des réputations. Et ce jeune homme?
Un sauteux d'escalier qui s'est introduit la nuit par escalade dans
une maison habitée. Les beaux accusateurs! Oh! je me moque de votre
colère, allez!... Mais en voilà assez; et puisque vous ne voulez pas
partir de bonne volonté... (Il fait quelques pas du côté de la
maison.)

AUGUSTE--Oui, hein? Eh bien, _goddam! Corpo di Baccho!_ tron de
l'air! Crois-tu donc, vieux scélérat, que je me laisserai chasser
ainsi par les épaules de cette maison qui m'appartient et où je suis
né? Tu vas m'en faire les honneurs jusqu'au bout, coquin! à moi et à
ce brave jeune homme! Oui, tu vas nous accompagner jusqu'à la porte
du jardin, chapeau bas, et aussi poliment que si nous étions des
commodores ou des nababs. (Il sort un pistolet et va le mettre sur
la tempe de Jolin.)

JOLIN--Monsieur, je ne consentirai jamais...

AUGUSTE--Chapeau bas, drôle! et marche à côté de nous avec déférence
et respect; ou sinon, je te le jure, je te briserai la tête comme je
briserais une vieille calebasse pourrie!

(Jolin accompagne Auguste et Adrien jusqu'à la barrière, chapeau bas,
et le pistolet d'Auguste à la hauteur de sa tempe; et au moment où
ils dépassent la barrière la toile tombe.)



ACTE V


HUITIÈME TABLEAU

LA CONTRE-LETTRE

(Même décor qu'au premier tableau.)


SCÈNE I

AUGUSTE, ADRIEN, CAYOU, JOSEPTE.


CAYOU--Cré tire-bouchon! C'est une bénédiction du bon Dieu!... Mais
vous ne m'en voulez donc point pour... l'autre soir... vous savez...
l'absinthe? Pourquoi diable vous étiez-vous déguisé aussi? On peut
pas toujours deviner... Je me le disais... Mais curiosité à part,
c'est drôle que vous laissiez le Domaine pour venir vous loger ici...

JOSEPTE--Tais-toi donc, Cayou, quand on a de quoi, et qu'on veut
vivre à son goût, on doit pas être à son aise chez Jolin. Sans parler
mal de lui, il est un peu serré, le cher homme!...

CAYOU--C'est drôle tout de même, un homme qu'à tant de bâtiments sur
la mer...

AUGUSTE--Ils ont fait naufrage!

CAYOU--Naufrage! Ah! bonté divine! et les tonnes d'or?

AUGUSTE--Fondues. Mais, ne craignez rien, mon hôte, je puis solder ma
dépense cette fois. Heureusement que quelques pièces plus dure que
les autres n'ont pas coulé dans la fonte générale. Tenez, (Jetant
une pièce d'or.) payez-vous d'avance; préparez-moi une chambre;
donnez-nous à boire et à manger; et laissez-nous la paix. Dans tous
les pays du monde, j'ai détesté les curieux et les bavards.

JOSEPTE--On y va, on y va!... (Elle sort avec Cayou.)


SCÈNE II

AUGUSTE, ADRIEN.


AUGUSTE, _à Adrien qui est allé s'asseoir dans un coin_--Allons,
jeune homme; ne vous laissez pas gagner par la tristesse. Que diable!
il faut être plus philosophe que cela.

ADRIEN--Hélas! quelle déception! A vous voir imposer vos volontés,
vos caprices à ce Jolin, j'avais cru...

AUGUSTE--Adrien, je vous dois une explication. Je ne voudrais pas
que vous fussiez en droit de m'adresser, même de pensée, le moindre
reproche. Rappelez vos souvenirs, mon cher garçon; je ne vous ai
jamais donné l'assurance positive de vaincre les obstacles que
rencontrait votre mariage. J'étais moi-même trop incertain du succès
de mon audace. Sans vouloir révéler mon secret, je vous ai toujours
laissé soupçonner combien mon autorité sur Jolin était de nature
précaire. Dites, cela n'est-il pas de la plus exacte vérité?

ADRIEN--Je le sais, je le sais; mais...

AUGUSTE--Vous trouvez ma conduite folle, absurde, n'est-ce pas? Vous
vous demandez dans quel but, n'ayant aucun moyen légal d'obliger à
une restitution cet homme de mauvaise foi, je suis venu m'établir
chez lui, le vexer, le tourmenter de mille manières, au risque d'être
honteusement expulsé quand la ruse serait découverte. D'abord, j'ai
dû m'assurer si la probité aurait quelque influence sur cet homme à
qui j'avais confié ma fortune. En découvrant à qui j'avais affaire,
j'ai cru pouvoir l'effrayer par mon assurance, et l'amener à me
proposer lui-même une transaction avantageuse. Ces dîners, ces
réceptions continuelles n'avaient pas seulement pour but d'induire en
dépense le spoliateur de mes biens; je désirais me faire des amis,
et empêcher Jolin de me tendre des pièges. Vous le voyez, mon cher
enfant, mon plan n'était pas tout à fait dénué de sens commun.
Il était sur le point de réussir. Pour assurer sa sécurité et se
débarrasser de moi, il eût accepté le partage des biens... Une
révélation prématurée est venue tout gâter...

ADRIEN--Oh! je ne vous accuse pas. J'ai pu apprécier la généreuse
nature qui se cache sous vos apparences frivoles. Oh! non, je ne me
plains pas de vous, car je vous dois les quelques jours de bonheur
que j'ai passés auprès de Blanche.

AUGUSTE--Courage donc, morbleu! Il ne faut pas mettre les choses au
pis. Nous ne sommes plus au temps ou l'on mariait les filles malgré
elles... Blanche tiendra bon; la mère imbécile finira par ouvrir les
yeux...

ADRIEN--Et vous, monsieur?

AUGUSTE--Moi? Je m'engage matelot à bord du premier voilier en
partance dans le port de Québec. Et ce qui me sera le plus pénible
en cela, mon cher garçon, ce sera de vous quitter. Par Mahomet! vous
m'avez ensorcelé.

ADRIEN--Et moi, vous êtes mon seul ami. Mais n'y aurait-il pas moyen
de forcer ce Jolin...

AUGUSTE--Oh! d'abord je n'ai pas les moyens de faire un procès; et
puis, vous êtes homme de loi, vous savez qu'on ne peut attaquer les
titres de Jolin par preuve testimoniale, et qu'il faudrait absolument
cette fatale contre-lettre pour avoir des chances de succès... Non,
mon ami, il faut abandonner tout espoir de ce côté; je suis bien et
dûment volé!...


SCÈNE III

LES PRÉCÉDENTS, BLANCHE.


BLANCHE, _entrant_--Adrien, monsieur DesRivières, sauvez-moi, au nom
du ciel.

ADRIEN--Vous, Blanche... ma chère Blanche? Mais d'où venez-vous?
Comment êtes-vous ici? Que s'est-il donc passé?

AUGUSTE--Asseyez-vous, mon enfant; vous êtes épuisée... Quelque
nouvelle infamie de Jolin, sans doute?

BLANCHE, _s'asseyant_--Fermez la porte; on va me poursuivre
certainement... Bien des personnes m'ont rencontrée sur la route;
je courais comme une folle... Vous me défendrez, n'est-ce pas?

ADRIEN--Ne craignez rien, Blanche; vous avez ici des amis prêts à
vous sacrifier leur existence.

AUGUSTE--Et pour l'un d'eux le sacrifice ne serait pas bien grand,
allez!

BLANCHE--Adrien, monsieur DesRivières, qu'allez vous penser de moi?
Oh! ce que je fais là est mal, bien mal, je le sais; j'ai quitté ma
mère; je suis venue vous chercher ici. Mais ma pauvre tête s'est
égarée; je me suis réfugiée auprès des seuls amis que j'aie sur la
terre.

AUGUSTE--Mais enfin quelle est la cause de votre effroi, ma pauvre
petite?

BLANCHE--Voici, monsieur. Après votre départ Jolin me parla de
pardon, de réconciliation, et me fit les plus brillantes promesses,
si je consentais à l'épouser. Mon refus l'exaspéra; il éclata en
menaces; et ma mère qui ne peut résister à l'ascendant de cet homme,
s'emporta elle-même contre moi jusqu'à vouloir me frapper. Ce matin,
à déjeuner, j'appris que Jolin était allé à Québec, et ma mère
m'annonça que nous devions partir dans la journée pour les
États-Unis, à bord d'un yacht à vapeur, spécialement nolisé à cet
effet par Jolin... Vous jugez de mon épouvante... Je ne sais si je me
trompe, mais cet infâme a conçu des projets encore plus affreux que
ceux qu'il avoue.

AUGUSTE--Oui, quand il vous tiendra en pleine mer, dans un vaisseau à
lui, conduit par les misérables brigands qu'il a à son service...
Mille pannerées de diables, on s'exposerait au pal lui-même pour
enfoncer un couteau entre la quatrième et la cinquième côte d'un
pareil coquin!

ADRIEN--Et vous avez fui... Oh! merci, Blanche, merci pour cet acte
de courage!

BLANCHE--J'ai d'abord supplié, conjuré ma mère... Elle n'a pas voulu
m'entendre; et alors, désespérée, folle de terreur, je me suis
décidée à fuir. Je me suis glissée furtivement dans la cour; j'ai
ouvert la grille; et sûre de vous trouver dans cette auberge, je suis
accourue pour me mettre sous votre protection.

AUGUSTE--C'est fort bien, ma pauvrette; mais si vous saviez où nous
étions, Jolin doit le savoir de même. Ils viendront vous chercher
ici, et l'autorité d'une mère est toute puissante sur une fille
mineure.

ADRIEN--Eh bien, alors, hâtons-nous; nous pouvons trouver pour elle
un asile sûr à Québec.

AUGUSTE--Oui, et nous serions arrêtés vous et moi, pour enlèvement...
Croyez-moi, mon ami, ne donnons pas prise contre nous à ce vieux
matois de Jolin.

ADRIEN--Ces considérations ne m'arrêteront pas, et si Blanche y
consent...

AUGUSTE--Elles ne m'arrêteraient pas non plus s'il s'agissait
seulement de ma sûreté. Pour moi maintenant, qu'est-ce que la
liberté? qu'est-ce que la vie? Mais franchement, Adrien, je vous
verrais avec chagrin, vous et cette pauvre petite, flétrir par une
démarche qui aurait l'apparence d'une faute, un amour pur et honnête
comme le vôtre. Prenez garde, chers enfants; en entrant dans cette
voie de révolte contre la société, contre l'autorité maternelle,
savez-vous où vous pouvez être entraînés?... Je vous étonne je le
vois; vous ne vous attendiez pas à de tels scrupules de ma part...
Mais n'est-ce pas mon devoir de signaler aux autres les écueils sur
lesquels j'ai fait naufrage?

ADRIEN--Cependant, monsieur, les circonstances sont telles...

AUGUSTE--Les circonstances ne sauraient justifier une faute;
croyez-en un homme qui n'est pas habitué à exagérer la morale...
N'attaquez pas de front les règles établies; un jour vous le
regretteriez amèrement.

ADRIEN--Mais enfin, il faut prendre un parti.

AUGUSTE--Non, Adrien, il faut laisser les choses telles qu'elles
sont. Écoutez; si je me montre sévère envers vous, c'est que je ne
voudrais pas vous voir engagé dans la voie déplorable où je me suis
perdu; parce que cette charmante enfant ne doit pas être malheureuse
comme le fut ma pauvre Berthe.

ADRIEN--Berthe?

AUGUSTE--Oui; si vous étiez de Québec, vous connaîtriez probablement,
malgré votre jeunesse, ma tragique histoire avec l'infortunée Berthe
de Blavière.

ADRIEN--De qui parlez-vous, monsieur? Quel nom avez-vous prononcé?
J'ai mal entendu, sans doute, je... Non, non, c'est impossible!

AUGUSTE--L'auriez-vous connue? Ce terrible drame a eu trop de
retentissement dans la province pour que je doive cacher aucun nom...
Je vous le répète, elle s'appelait...

ADRIEN--Taisez-vous, monsieur!

AUGUSTE--Mais pourquoi donc, au nom du ciel?

ADRIEN--Vous insultez ma mère!

AUGUSTE, _se précipitant vers Adrien_--Votre mère!... Votre âge? Par
pitié, dites-moi votre âge!

ADRIEN--Monsieur...

AUGUSTE--Il le faut, Adrien; il le faut, je le veux... je vous
en prie!

ADRIEN--Je suis né le 16 octobre, 1839.

AUGUSTE--1839! et votre mère s'appelait Berthe de Blavière!...
Adrien, Adrien, vous êtes mon...

ADRIEN--Je suis le fils de M. Launière, monsieur!

AUGUSTE--C'est vrai, c'est vrai!... Ma pauvre tête se perd: voyons,
réfléchissons, récapitulons ces circonstances étranges. Aidez-moi...
Adrien, mon... ami. J'ai peur de devenir fou... Oui, c'est cela,
votre mère pleurait souvent en vous regardant; votre père vous
manifestait de la haine... N'est-ce pas cela, dites, n'est-ce pas
cela?

ADRIEN--Oui.

AUGUSTE--Adrien, votre mère a dû vous parler de sa famille, de son
passé; elle a dû vous révéler certaines particularités...

ADRIEN--Une seule fois; au moment de sa mort. Elle me fit appeler
dans sa chambre, m'embrassa et pleura. Puis tirant de dessous son
oreiller un paquet cacheté qu'elle me remit, elle me dit d'une voix
éteinte: Mon fils, quand je ne serai plus, tu trouveras dans ces
papiers des secrets qui te concernent. Cependant si tu as quelque
affection pour ta malheureuse mère, tu ne chercheras pas à connaître
ses fautes et ses remords... Par respect pour elle, je n'ai jamais
ouvert ce paquet.

AUGUSTE--Mais où est-il, ce paquet, mon cher Adrien, ou est-il?

ADRIEN--Dans cette malle.

AUGUSTE--Donnez, donnez!

ADRIEN, _tirant un paquet cacheté d'une malle et le remettant à
Auguste_--Tenez, je crois que vous pouvez connaître les secrets de ma
pauvre mère.

AUGUSTE, _décachetant le paquet_--Plus de doute! voici cette fameuse
contre-lettre signée Jolin; voici l'acte notarié par lequel
j'abandonnais à Berthe ou à son enfant le revenu de mes biens. Par
haine pour le meurtrier de son frère, elle n'a pas voulu faire usage
de ces pièces... Adrien, Adrien, me crois-tu maintenant?

ADRIEN, _se jetant dans les bras_--Mon père!

AUGUSTE--Mon fils!... J'ai un fils, moi, l'aventurier, l'homme sans
nom; le paria des cinq parties du monde! Oh! si j'avais su le bonheur
qui m'était réservé, comme j'aurais fui le danger, comme j'eusse été
lâche!... Mais rien ne m'avait révélé ton existence. Une fois, aux
Antilles, je rencontrai un capitaine de navire que j'avais connu à
Québec; il me raconta la disparition de Berthe; il me fit entendre
suivant la croyance commune, qu'elle avait attenté à ses jours. Alors
je cherchai le péril avec une espèce de fureur; je me jetai à corps
perdu dans les entreprises les plus téméraires; tantôt riche, tantôt
pauvre, je parcourais la terre ne me trouvant bien nulle part, sans
but, sans désirs, sans jouissances... Et pendant ce temps, j'avais un
fils! et il est beau, il est bon, il est généreux! Il m'a aimé, il
m'a sauvé la vie avant de me connaître... Oh! c'est trop! c'est trop!
(Il fond en sanglots.)

ADRIEN--Vous ne partirez pas, n'est-ce pas maintenant?

AUGUSTE--Partir? Oh! non, non! Te quitter, jamais!... Nous serons
heureux ensemble.

BLANCHE--Et moi Adrien, et moi, monsieur DesRivières? n'aurai-je pas
une petite part dans votre joie?

AUGUSTE--Vous! la jolie tourterelle de mon tourtereau! Vous la perle
jumelle de mon écrin! vous partagerez notre bonheur en le complétant;
vous serez ma fille comme il est mon fils. Je vous réunirai tous les
deux sous mes ailes, et je vous défendrai du bec et des ongles, comme
la poule défend ses petits... _Jesus mein Gott!_ triple tonnerre, ma
tête se détraque... me voilà poule couveuse, à présent! Je ris et je
pleure à la fois... Elle est si belle, si douce et si gracieuse, ma
fille!... Et mon fils, il est si brave, si honnête, si dévoué!...
Vous vous aimerez et vous m'aimerez. Quand nous serons seuls, tout
seuls, vous m'appellerez votre père, n'est-ce pas? Et plus tard vos
enfants... Oh! mais que vais-je dire là, moi? Ne m'écoutez pas,
tenez, ne m'écoutez pas. Je délire, j'extravague, et vous ne voudriez
pas pour père de ce fou ridicule qu'on surnommait autrefois la
Bourrasque...

ADRIEN--Mais, mon père, ce bonheur dont vous parlez ne pourra jamais
se réaliser!

AUGUSTE--Qui dit cela?

ADRIEN--Mais vous oubliez donc...

AUGUSTE--Blanche sera ta femme, entends-tu? Oui, elle sera ta femme,
dussé-je, moi-même, tordre le cou à ce vieux scélérat de Jolin!...
Mais tu ne sais donc pas, Adrien? Cette contre-lettre, nous la
possédons maintenant. Tout ce que Jolin a m'appartient...

BLANCHE--Mais, monsieur, les préjugés de ma mère contre Adrien...

AUGUSTE--Votre mère? Oh! ses préjugés ne tiendront pas quand elle
verra Adrien immensément riche, et Jolin ruiné. Soyez tranquille,
je me charge de tout...


SCÈNE IV

LES PRÉCÉDENTS, Mme SAINT-VALLIER, JOLIN.


JOLIN, _entrant avec Mme Saint-Vallier_--Ah! ah! ah! La voilà donc
enfin cette belle princesse fugitive qui vient réclamer l'assistance
des chevaliers errants.

AUGUSTE--Silence, monsieur! Vous n'avez aucun droit sur cette jeune
fille; épargnez-vous donc les injures et les menaces.

Mme SAINT-VALLIER--J'espère qu'on ne me contestera pas, à moi, le
droit de traiter cette sotte créature comme elle le mérite... Quitter
sa mère et une maison honnête pour se réfugier dans un cabaret,
avec...

AUGUSTE--Madame, si Mlle Blanche a fait une démarche imprudente, la
faute n'est pas à elle, mais à vous. Quand une mère aveugle, au lieu
de défendre sa fille, la laisse exposée aux entreprises, aux insultes
d'un misérable, il faut bien que la pauvre enfant se défende
elle-même. Mais votre droit est sacré. Reprenez votre fille...
Seulement, sachez-le bien, d'autres défenseurs plus clairvoyants
veilleront à sa sûreté.

JOLIN--Allons, ces messieurs commencent à mettre de l'eau dans leur
vin...

AUGUSTE--Jolin, nous sommes modérés, parce que nous sommes forts. Si
tu en doutes, regarde! (Il lui montre la contre-lettre d'une main,
pendant que de l'autre il empêche Jolin d'y toucher.) Ne bouge pas;
ne fais pas un mouvement, sur ta vie! A cette distance, tu peux
reconnaître ta signature... Tu sais ce que cela veut dire. Avant
vingt-quatre heures, tu me rendras tes comptes.

JOLIN--La pièce est fausse; elle a été forgée par vous.

AUGUSTE--Tu diras cela à l'homme de loi à qui je vais la confier.
Maintenant tu peux partir!

JOLIN--Malédiction!... Mais je me vengerai! (Il sort.)

Mme SAINT-VALLIER--Mais quel est donc ce papier dont il a si
grand'peur?

AUGUSTE--Madame, c'est un acte en vertu duquel les magnifiques
propriétés provenant de ma famille, enfin toute la fortune de Jolin,
n'appartient pas à Jolin, mais à M. Adrien Launière que voici.

Mme SAINT-VALLIER--A M. Adrien!...


SCÈNE V

CAYOU, JOSEPTE, LES PRÉCÉDENTS, excepté JOLIN.


JOSEPTE, _entrant avec Cayou_--Ah! mon Dieu! mon Dieu! sainte misère
humaine, j'crairai jamais ça...

AUGUSTE--Qu'est-ce que c'est mes bons amis?

JOSEPTE--Imaginez-vous.

CAYOU--Laisse-moi parler, Josepte.

JOSEPTE--Que Jolin...

CAYOU--Que Jolin vient d'être pris...

JOSEPTE--Laisse-moi donc parler, Cayou...

CAYOU--Par la police.

JOSEPTE--Oui, et pis Bertrand, et pis Thibeault... et pis
d'autres!... Y disent que c'est tous des voleurs des malfecteurs,
des meurtriers...

CAYOU--La bande de voleurs du Carouge... il parait que Jolin était
leur chef... Les policemen l'ont dit... Ah! la crasse!...

JOSEPTE--Sainte misère divine! qui c'qu'aurait jamais cru ça!...

CAYOU--Y viennent de passer, là; ils les emmènent à Québec...

AUGUSTE--Laissez-les passer; c'est la justice des hommes qui précède
la justice de Dieu... Eh bien, bonne maman Saint-Vallier, à quand le
mariage de nos enfants?

Mme SAINT-VALLIER--Nos enfants?

ADRIEN--Quoi madame, ignorez-vous que M. DesRivières est mon...

AUGUSTE--Votre ami, Adrien, seulement votre ami... (À Mme
Saint-Vallier.) Cependant voyez comme l'on change! nos jeunes gens
si fiers et si délicats hier, ne rougiront plus d'accepter la
donation de tous mes biens quand nous signerons leur contrat de
mariage... car nous le signerons bientôt, n'est-ce pas?

Mme SAINT-VALLIER--Il le faudra bien, puisque décidément M. Launière
mérite l'estime et la considération.

AUGUSTE--C'est cela!... Allons, mes enfants, embrassons-nous, et que
ça finisse!...

(La toile tombe.)





*** End of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Le retour de l'exilé - Drame en cinq actes et huit tableaux" ***

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