Home
  By Author [ A  B  C  D  E  F  G  H  I  J  K  L  M  N  O  P  Q  R  S  T  U  V  W  X  Y  Z |  Other Symbols ]
  By Title [ A  B  C  D  E  F  G  H  I  J  K  L  M  N  O  P  Q  R  S  T  U  V  W  X  Y  Z |  Other Symbols ]
  By Language
all Classics books content using ISYS

Download this book: [ ASCII | HTML | PDF ]

Look for this book on Amazon


We have new books nearly every day.
If you would like a news letter once a week or once a month
fill out this form and we will give you a summary of the books for that week or month by email.

Title: Maman Léo - Les Habits Noirs Tome V
Author: Féval, Paul H. C., 1817-1887
Language: French
As this book started as an ASCII text book there are no pictures available.
Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Maman Léo - Les Habits Noirs Tome V" ***

This book is indexed by ISYS Web Indexing system to allow the reader find any word or number within the document.



Paul Féval

LES HABITS NOIRS

MAMAN LÉO

Tome V

(1869)

Le cycle des Habits Noirs comprend huit volumes:


Les Habits Noirs
Coeur d'Acier
La rue de Jérusalem
L'arme invisible
Maman Léo
L'avaleur de sabres
Les compagnons du trésor
La bande Cadet



Table des matières


I       Théâtre Universel et National.
II      Choix d'un tire-l'oeil.
III     L'affaire Remy d'Arx.
IV      D'où maman Léo sortait.
V       Triomphe de M. Baruque.
VI      La chevalerie d'Échalot.
VII     M. Constant.
VIII    Échalot aux écoutes.
IX      La maison de santé.
X       La folie de Valentine.
XI      En dormant.
XII     Aux écoutes.
XIII    Coyatier dit le marchef.
XIV     Le salon.
XV      Embauchage de maman Léo.
XVI     Le billet de Valentine.
XVII    Soirée à L'Épi-Scié.
XVIII   Les conjurés.
XIX     Le scapulaire, le secret, le trésor.
XX      Le roman du colonel.
XXI     Où il est parlé pour la première fois de la noce.
XXII    Maman Léo entre en campagne.
XXIII   Le Rendez-vous de la Force.
XXIV    La Force.
XXV     Le prisonnier.
XXVI    La maison de Remy d'Arx.
XXVII   La visite des Habits Noirs.
XXVIII  La mort de Remy.
XXIX    Le testament.
XXX     Le commissionnaire.
XXXI    Le coeur de Valentine.
XXXII   L'agonie d'un roi.
XXXIII  La tentation de Similor.
XXXIV   Le combat.
XXXV    Le dernier rugissement.
XXXVI   La récompense d'Échalot.
XXXVII  Avant de combattre.
XXXVIII Départ pour le bal.
XXXIX   Antispasmodique.
XL      La voiture des mariés.
XLI     Le «bien» et le «mal».



I

Théâtre Universel et National


Paris avait son manteau d'hiver; les toits blancs éclataient sous le
ciel brumeux, tandis que, dans la rue, piétons et voitures écrasaient la
neige grisâtre.

C'était un des premiers jours de novembre, en 1838, un mois après la
catastrophe qui termine notre récit, intitulé _L'Arme invisible_. La
mort étrange du juge d'instruction Remy d'Arx, avait jeté un étonnement
dans la ville, mais à Paris les étonnements durent peu, et la ville
pensait déjà à autre chose.

Ce temps est si près de nous qu'on hésite, en vérité, à dire qu'il ne
ressemblait pas tout à fait au temps présent, et pourtant il est bien
certain que les changements opérés dans Paris par ces trente dernières
années valent pour le moins l'oeuvre d'un siècle.

La publicité des journaux existait; on la trouvait même énorme, presque
scandaleuse: elle n'était rien absolument auprès de ce qu'elle est
aujourd'hui.

On peut affirmer, sans crainte de se tromper, que nous avons, en 1869,
cent carrés de papier imprimés quotidiennement contre dix publiés en
1838.

Ainsi en est-il pour le mouvement prodigieux des démolitions et des
constructions.

Sous le règne de Louis-Philippe, Paris tout entier s'irritait ou se
réjouissait, selon les goûts de chacun, à la vue de cette humble percée,
la rue de Rambuteau, qui passerait maintenant inaperçue.

Les uns s'extasiaient sur la hardiesse de cette oeuvre municipale, les
autres prophétisaient la banqueroute prochaine de la ville: c'était la
grande bataille d'aujourd'hui qui commençait par une toute petite
escarmouche.

Je ne sais pas au juste combien d'années on mit à parfaire cette
malheureuse rue de Rambuteau, qui devait être droite et qui eut un
coude, célèbre dans les annales judiciaires, mais cela dura terriblement
longtemps, et pendant plusieurs hivers, l'espace compris entre l'église
Saint-Eustache et le Marais fut complètement impraticable.

On n'allait pas vite alors en fait de bâtisse; ceux qui ont le tort et
le chagrin d'être assez vieux pour avoir vu ces choses, peuvent se
rappeler quatre ou cinq baraques de saltimbanques, établies à demeure
dans un grand terrain, vers l'endroit où la rue Quincampoix coupe la rue
de Rambuteau, et qui formèrent là, pendant deux ans au moins et
peut-être plus, une petite foire permanente.

Le matin du 5 novembre 1838, par le temps noir et froid qu'il faisait,
on achevait la construction de la plus grande de ces baraques, située en
avant des autres et qui avait sa façade tournée vers le chemin boueux
conduisant à la rue Saint-Denis.

Les gens du quartier qui allaient à leurs affaires ne donnaient pas
beaucoup d'attention à l'érection de ce monument, mais trois ou quatre
gamins, renonçant aux billes pour réchauffer leurs mains dans leurs
poches, rôdaient au-devant du perron en planches qui montait à la
galerie, et s'entretenaient avec intérêt de l'ouverture prochaine du
Grand Théâtre Universel et National, dirigé par _Mme_ Samayoux, première
dompteuse des capitales de l'Europe.

On parlait surtout de son lion, qui était arrivé, la veille, dans une
caisse énorme, percée de petits trous, et qui avait rugi pendant qu'on
le déballait.

La porte de la baraque était, bien entendu, fermée pour cause
d'installation et d'aménagements intérieurs. Un large écriteau disait
même sur la devanture: «Le public n'entre pas ici.»

Mais comme nous avons l'honneur d'être parmi les amis de la célèbre
dompteuse, nous prendrons la liberté de soulever le lambeau de toile
goudronnée qui servait de portière, et nous entrerons chez elle sans
façon.

C'était un carré long, très vaste, et qu'on achevait de couvrir en
clouant les planches de la toiture. Il n'y avait point encore de
banquettes dans la salle, mais le théâtre était déjà installé en partie,
et des ouvriers, juchés tout en haut de leurs échelles, peignaient les
frises et le manteau d'Arlequin.

D'autres barbouilleurs s'occupaient du rideau étendu sur le plancher
même de la scène.

Au centre de la salle, un poêle de fonte ronflait, chauffé au rouge;
auprès du poêle, une petite table supportait trois ou quatre verres, des
chopes et un album de dimension assez volumineuse, dont la couverture en
carton était abondamment souillée.

L'un des verres restait plein; les deux autres, à moitié bus,
appartenaient à Mme veuve Samayoux, maîtresse de céans, et à un homme de
haute taille, portant la moustache en brosse et la redingote boutonnée
jusqu'au menton, qui se nommait M. Gondrequin.

Le troisième verre, celui qui était plein, attendait M. Baruque,
collègue de M. Gondrequin, qui travaillait en ce moment au haut de
l'échelle.

M. Gondrequin et M. Baruque étaient deux artistes peintres bien connus,
on pourrait même dire célèbres parmi les directeurs des théâtres
forains. Ils appartenaient au fameux atelier Coeur d'Acier, d'où sont
sortis presque tous les chefs-d'oeuvre destinés à _tirer l'oeil_
au-devant des baraques de la foire.

M. Baruque, petit homme de cinquante ans, maigre, sec et froid, abattait
la besogne; son surnom d'atelier était Rudaupoil.

M. Gondrequin, dit Militaire, quoiqu'il n'eût jamais servi, à cause de
sa tournure et de ses prédilections pour les choses martiales, donnait
le coup du maître au tableau, «le fion», et se chargeait surtout
_d'embêter_ la pratique.

Il mettait son foulard en coton rouge dans la poche de côté de sa
redingote, et en laissait passer un petit bout à sa boutonnière--par
mégarde-, ce qui le décorait de la Légion d'honneur.

Il avait du brillant et de l'agrément dans l'esprit, malgré sa manie de
jouer à l'ancien sous-officier, et se vantait volontiers d'avoir attiré
bien des kilomètres de commande à l'atelier par la rondeur aimable de
son caractère.

Il disait volontiers de lui-même:

--Un vrai troupier, quoi! solide, mais séduisant! Honneur et gaieté! Ra,
fla, joue, feu, versez, boum!

En ce moment, il venait d'ouvrir l'album graisseux et montrait à Mme
Samayoux, dont la bonne grosse figure avait une expression de
mélancolie, des sujets de tableaux à choisir pour orner le devant de son
théâtre.

Dans tout le reste de la baraque, c'était une activité confuse et
singulièrement bruyante; on faisait tout à la fois; les principaux
sujets de la troupe, transformés en tapissiers, clouaient des guenilles
autour des murailles ou disposaient en faisceaux des gerbes d'étendards,
non conquis sur l'étranger.

Jupiter, dit Fleur-de-Lys, jeune Noir qui avait été fils de roi dans son
pays et décrotteur auprès de la Porte-Saint-Martin, exerçait un talent
naissant qu'il avait sur le tambour; Mlle Colombe cassait les reins de
sa petite soeur et lui désossait proprement les rotules. L'enfant avait
de l'avenir.

Elle pouvait déjà rester trois minutes la tête contre-passée en arrière
entre ses deux jambes, et jouer ainsi un petit air de trompette.

Pendant la fanfare, Mlle Colombe essayait quelques coups de sabre avec
un pauvre diable à laideur prétentieuse, que coiffait un chapeau gris
planté de côté sur ses cheveux jaunes et plats.

Celui-là se tenait assez bien sous les armes. Quand Mlle Colombe
reprenait sa petite soeur, il allait à deux grosses filles rougeaudes
qui déjeunaient avec deux énormes tranches de pain beurrées de raisiné,
et leur donnait des leçons de danse américaine.

--Plus tard, disait-il aux deux rougeaudes, qui suivaient ses
indications avec une paresse maussade, quand le succès aura récompensé
vos efforts, vous pourrez vous vanter d'avoir eu les leçons d'un jeune
homme qui en possède tous les brevets de pointe, contre-pointe,
entrechats, respect aux dames, honneur et patrie, et vous pourrez passer
partout rien qu'en disant: Nous sommes les élèves du seul Amédée
Similor!

Le lecteur se souvient peut-être des deux postulants qui s'étaient
présentés à Léocadie Samayoux, dans son ancienne baraque de la place
Valhubert, le soir même de l'arrivée de Maurice Pagès revenant
d'Afrique.

Léocadie, tout entière à la joie de revoir son lieutenant, avait renvoyé
les deux candidats avec l'enfant que le pauvre Échalot portait dans sa
gibecière, mais l'offre de ce brave garçon, consentant à jouer le rôle
de phoque pour nourrir son petit, avait touché le coeur sensible de la
dompteuse.

Au moment de se lancer dans les grandes affaires et de monter «une
mécanique» comme on n'en avait jamais vu en foire, Léocadie, qui se
réfugiait dans l'ambition pour fuir ses peines de coeur, s'était
souvenue de ses protégés.

La famille entière, composée des deux pères et de l'enfant, était
engagée, et nous n'avons vu encore qu'une faible portion des services
qu'on attendait de Similor, artiste à tout faire.

Quant à Échalot, malgré sa modestie, ses talents s'étaient affirmés
déjà.

En sa qualité d'ancien apothicaire, il avait entrepris à forfait la
guérison du lion rhumatisant et podagre, qui arrivait, non point de
Londres, mais de l'infirmerie des chiens à Clignancourt.

Le lion était là comme tout le monde. Il n'avait plus de cage, une
simple ficelle attachait sa vieillesse caduque à un clou fiché dans les
planches.

Il avait dû être magnifique autrefois, ce seigneur des déserts
africains; c'était un mâle de la plus grande taille, mais on aurait pu
le prendre maintenant pour un monstrueux amas d'étoupes, jetées
pêle-mêle sur un lit de paille.

Il n'avait plus forme animale, et végétait misérablement dans la paresse
de son agonie.

Échalot lui avait pourtant mis deux ou trois vésicatoires qu'il soignait
selon toutes les règles de l'art et dont il favorisait l'effet par des
sinapismes convenablement appliqués.

À portée du noble malade, il y avait un baquet plein de tisane.

Loin de se borner à ces attentions, Échalot avait fabriqué un vaste
bonnet de nuit dont il coiffait la tête de son lion pour la protéger
contre les fraîcheurs nocturnes; de plus, il lui mettait du coton dans
les oreilles.

Mais comme en définitive l'établissement de Mme Samayoux n'était pas un
hôpital, Échalot préparait aussi son lion pour l'heure prochaine où il
devait être offert en spectacle à la curiosité des Parisiens. À l'insu
de Mme Samayoux, et pour faire une surprise à cette excellente patronne,
il modelait en secret avec du mastic une mâchoire formidable, destinée à
remplacer les dents que le lion avait perdues.

Il s'était procuré en outre plusieurs queues de vache, à l'aide
desquelles il espérait bien boucher adroitement les plaques chauves que
l'âge avait faites dans la crinière de son lion.

Ah! c'était un garçon utile! et la générosité de la dompteuse à son
égard devait être bien récompensée. Depuis une semaine qu'il faisait
partie de la maison, il avait déjà reprisé presque toutes les
chaussettes de sa patronne et remis un bec à l'autruche; en outre, par
un procédé dont il était l'inventeur, il espérait enfler la tête du
jeune Saladin, son nourrisson, sans lui faire le moindre mal, et donner
à ce cher enfant une apparence si monstrueuse que la vue seule en
vaudrait dix centimes: deux sous.

--J'ai besoin de faire travailler mon imagination, disait cependant Mme
Samayoux, causant avec Gondrequin-Militaire; ça me désennuie de mes
souvenirs et de mes regrets. Quoi! vous ne pouvez pas dire que ces deux
enfants-là, Maurice et Fleurette, se sont bien conduits à mon égard?

--Fixe! répliqua Gondrequin, les yeux à quinze pas devant soi, qui
signifie immobile! Je n'ai pas été officier, mais j'en ai la bonne
humeur guerrière. Pour l'ingratitude, elle est dans la nature, et quand
je vous vis à l'occasion de votre dernier tableau, que le blanc-bec
était alors chez vous pour le trapèze et la perche, vous soupiriez déjà
gros au vis-à-vis de lui dans une voie qui ressemblait à Mme Putiphar.
Ra, fla!

--C'est le fruit de la calomnie, répondit Mme Samayoux en levant les
yeux au ciel; je ne dis pas que mon âme a été incapable d'un rêve, mais
Maurice n'y a jamais obtempéré, et je suis restée pure avec lui comme la
fleur d'oranger... Et quand je pense que voilà plus d'un mois sans avoir
entendu parler de lui ni de Fleurette! L'adresse qu'il m'avait donnée
m'a sorti de la tête, et la petite, qui est une demoiselle comme vous
savez, m'avait bien défendu d'aller la demander chez sa marquise ou
duchesse; en sorte que tout ce que j'ai pu faire ç'a été d'écrire, mais
on ne m'a pas répondu. S'est-il passé quelque chose pendant que j'étais
à la fête des Loges? je n'ai entendu parler de rien, et depuis mon
retour, ma grande affaire avec la ville me casse la tête... Ah! on a
bien tort de s'attacher!

--Pas accéléré, interrompit Gondrequin, marche! attaquons le tableau de
front et sur les deux flancs pour vous tirer de vos idées noires. Nous
disons donc qu'il aura neuf compartiments, trois sur trois, avec huit
médaillons ménagés, quatre dans les coins et quatre dans les échancrures
du milieu, selon l'idée de M. Baruque, qui ne vaut rien pour tirer
l'oeil, mais qui vous dispose un ensemble à la papa, personne ne peut
dire le contraire... Qu'est-ce qu'il vous faut pour le compartiment du
milieu? Voulez-vous l'explosion de la machine infernale du boulevard du
crime, affaire Fieschi et Nina Lassave, dont voici le diminutif au n° 1
du livre d'échantillon! Regardez voir! la contemplation n'en coûte rien.
Droite! gauche! Marquez le pas!

Léocadie se pencha sur l'album, et, pendant le silence qui eut lieu, on
put entendre la voix de M. Baruque, disant dans les frises:

--C'est des affaires qu'on étouffe avec soin, parce qu'il y a dedans des
riches et des nobles, mais il n'en est pas moins vrai que le juge
d'instruction a été empoisonné comme un rat, rue d'Anjou-Saint-Honoré,
ni vu ni connu, et qu'on a arrêté le jeune homme avec la demoiselle en
flagrant délit d'arsenic.



II

Choix d'un tire-l'oeil


Mme Samayoux ne prêtait point attention à ce qui se disait autour
d'elle; son bon gros visage, ordinairement si joyeux, exprimait un
véritable chagrin.

--Ça doit faire un crâne effet, dit-elle, en regardant la première page
de l'album d'échantillons, où se trouvait un croquis représentant
l'explosion de la machine infernale du boulevard du Temple.

C'était alors un événement tout récent, et l'attentat de Fieschi restait
dans tous les souvenirs.

--Quant à l'effet, répondit Gondrequin, j'en signe mon billet. C'est
chargé à mitraille des _tire-l'oeil_ comme ça, et on pourrait tout de
même vous l'arranger à bon compte.

Un profond soupir gonfla la vaste poitrine de la veuve.

--Le prix ne fait pas grand-chose, répliqua-t-elle; j'en ai dépensé, de
l'argent, dans mes négociations avec la ville, pour mon terrain et le
droit de bâtir ici une baraque à demeure! Dans les temps, quand j'avais
Maurice et Fleurette, la peinture était du superflu; la bonne société se
donnait rendez-vous chez moi, n'importe où, à Paris ou dans la banlieue,
malgré mon tableau, qui était du temps de feu Samayoux, et qui avait
coûté quarante francs, d'occasion. Il n'y a pas à dire: de s'attacher,
c'est des bêtises! je ne leur demandais pas d'être toujours fourrés à la
baraque, ces deux enfants-là, pas vrai? mais une petite visite par-ci,
par-là, d'amitié...

--En douze temps, la charge! interrompit Gondrequin, quoiqu'on peut la
précipiter en quatre mouvements. Il y en a bien qui ont été au régiment
et qui ne gardent pas l'air si troupier que moi. À bas la mélancolie! Si
vous ne craignez pas la dépense, on peut vous faire des choses
extraordinaires qui ne se sont jamais vues dans la capitale.

--C'est mon idée, murmura la dompteuse, qui détourna la tête pour
essuyer une larme; j'ai déjà bien commencé, allez, et mon saint-frusquin
va vite; mais il faut que tout soit à cuire et à bouillir ici! Je veux
faire des folies et prodigalités, quoi! pour m'étourdir le coeur. Il n'y
a rien de trop beau pour moi, je veux être la première des premières!

--Alors, s'écria Gondrequin-Militaire avec enthousiasme, ce n'est pas
encore assez flambant! Il manque du monde là-dedans, je vas y remettre
des gardes municipaux et des généraux avec un tire-l'oeil spécial
exécuté par moi-même, là, sur le devant, premier plan! l'idée me monte
au cerveau que j'ai l'envie d'éternuer: un jeune gamin de Paris qu'a
trouvé la mort dans la circonstance et est coupé en deux par
l'explosion, que ses parents ramassent les morceaux de lui en pleurant,
savoir le papa les jambes et la maman le reste, entourés par la foule.

--Saquédié! dit maman Samayoux en s'animant un peu, voilà une idée
gentille, par exemple! Ce qui me chiffonne, c'est que je n'aurai pas de
machine infernale à montrer à l'intérieur.

--On ne peut pas tout avoir, maman, repartit Gondrequin; droite,
gauche... à un autre!

Il tourna la seconde page de l'album.

--Va de l'avant au rideau, ordonnait en ce moment M. Baruque, de sa
position élevée, et remets du safran dans le sceau. L'or est trop rouge
là-bas, à droite, eh! Peluche!

--Dans _l'Audience_, reprit un des barbouilleurs, qui en était toujours
à l'histoire d'assassinat, on dit que le juge d'instruction a eu le
temps de faire son testament avant de mourir.

Un autre ajouta:

--Le lieutenant d'Afrique a essayé de se tuer.

Un autre encore:

--Et la demoiselle est folle.

--Bouchez vos becs généralement partout! commanda Gondrequin-Militaire;
on ne s'entend pas!

--Ah ça? demanda de loin Mlle Colombe, qui remettait sa petite soeur en
cerceau, elle ne finira donc jamais, cette histoire-là, qu'on la radote
dans tous les coins de Paris?

S'il y eut une réponse, Mlle Colombe ne l'entendit pas, car la petite
soeur venait d'emboucher sa trompette, et la terrible fanfare éclata
entre ses jambes.

Quand le silence se fit, on put ouïr la voix douce et patiente
d'Échalot, qui disait:

--Sois pas méchant, Saladin, petite drogue, c'est pour ton bien, et on
ne peut pas éduquer un enfant sans qu'il ait un peu de misère dans son
bas-âge.

Saladin, l'héritier indivis du brillant Similor et du modeste Échalot,
criait comme un beau diable. Ce qu'on appelait son éducation était, en
définitive, une assez rude chose. Échalot l'accommodait en monstre, et,
à l'aide d'une baudruche collée d'une certaine façon autour de ses
tempes, puis peinte en couleur de chair et munie de petits cheveux, puis
encore soufflée à l'aide d'un tuyau de plume, il donnait à la tête de
l'enfant d'effrayantes proportions.

--T'es douillet, reprenait le père nourricier sans se fâcher, que
dirais-tu! donc si on t'arrachait une dent au pistolet? Il n'y a pas,
pour attirer le monde, comme les encéphales qu'est bien réussis, et un
phénomène vivant de ton âge n'est pas embarrassé de gagner ses trois
francs par jour... Attends voir que j'aille aider M. Daniel à se
retourner.

M. Daniel, c'était le lion invalide.

Similor, à l'autre bout de la baraque, faisait trêve à sa leçon pour
rentrer dans son rôle d'incorrigible séducteur.

--Je possède des occasions favorables par-dessus les yeux, disait-il aux
deux rougeaudes; mais ça m'est inférieur d'en attacher d'autres victimes
à mon char, dont la liste est si nombreuse. L'intérêt de deux amours
comme vous est de fréquenter à leurs débuts un jeune homme connu par son
truc et qui a ses entrées partout, même dans les sociétés chantantes!

--Le second échantillon, disait Gondrequin à Mme Samayoux, est les
animaux divers sortant de l'arche à la suite du déluge; ça convient
assez pour votre ménagerie, et je vous mettrai au milieu en costume de
première dompteuse, avec quelques seigneurs de la cour de Portugal... Ça
ne vous va pas? emballé! Passons au troisième, qui est coupé en deux: à
droite, _Le Passage de la Bérésina_ ou _les Frimas de la Russie sous
l'Empire,_ hommage à la troupe française; à gauche, _Les Enfants
d'Edouard_ immolés par l'usurpateur Cromwell, qui coupe également la
tête à Anne de Boulen, sa femme, et à l'infortunée Marie Stuart: ça
plaît, parce que ça rappelle plusieurs succès à différents théâtres
historiques.

Ici, M. Baruque descendit de l'échelle et vint boire son verre de vin.

En le déposant vide sur la table, il déclama d'une belle voix de
basse-taille qu'il avait:

--Le voilà, ce poignard, qui du sang de son maître...

--Du bon poussier de mottes, pas cher! cria aussitôt Peluche.

Jupiter, dit Fleur-de-Lys, exécuta un roulement sur son tambour. Mlle
Colombe se précipita au centre de la salle en brandissant sa petite
soeur, qui jouait de la trompette; les deux élèves de Similor arrivèrent
en marchant sur les mains, et Gondrequin-Militaire, toujours prêt à
favoriser la gaieté, entonna la _Marseillaise_.

Il y eut alors branle-bas général. La troupe Samayoux, occupée à des
travaux d'intérieur, se mêla impétueusement aux rapins de l'atelier
Coeur d'Acier, et une gigue infernale souleva la poussière de la
baraque.

--Trois minutes de chauffage gymnastique! hurlait M. Baruque, qui
battait la semelle tout seul à cause de sa dignité.

Gondrequin tapait à tour de bras sur la grosse caisse et disait:

--L'artiste et le soldat est le même dans la fougue de son
divertissement. Allume partout! chaud! chaud!

Du sein de la danse effrénée, les cris des divers animaux de la
création, imités à miracle par les rapins de l'atelier Coeur d'Acier,
s'élevaient, formant un épouvantable concert. Similor criait dans le
porte-voix, M. Baruque agitait la cloche, Saladin, effrayé, poussait des
vagissements, et M. Daniel, le lion vieillard, pris à la gorge par la
poussière, avait une quinte de toux convulsive.

Au milieu de cette allégresse folle, deux personnes restaient calmes:
c'était Mme Samayoux d'abord, dont rien ne pouvait guérir la mélancolie,
et c'était ensuite Échalot, fort empêché à calmer son fils d'adoption et
sa bête malade.

--Halte! commanda Gondrequin au bout des trois minutes réglementaires,
on ne choisit pas sa vocation; sans ça, j'aurais l'épaulette et la croix
d'honneur. À la besogne, et brossons comme des tigres, après les
vacances du plaisir!

Le calme se rétablit aussitôt, car il n'y a rien au monde de plus docile
que ces pauvres grands enfants, quand on sait les conduire. M. Baruque
remonta à son échelle, et le balayage des barbouilleurs reprit son
cours.

--Ah! murmura Mme Samayoux, qui fit une grimace en achevant son verre,
pour moi, la boisson a désormais goût de fiel, et c'est surtout quand
les autres s'amusent que je ressens la blessure de mon âme ulcérée. Il y
a des moments où j'ai idée de partir pour l'Amérique, où les grands
artistes français sont portés en triomphe par les sauvages, mais la
gloire elle-même d'avoir mon orgueil satisfait ne me remonterait pas le
coeur. Voyons voir aux tableaux.

--Avec ça, répliqua Gondrequin, que je n'ai pas aussi ma peine d'avoir
pourri dans le civil, quand l'uniforme était mon rêve. Fixe! je sais
dompter mes regrets, imitez mon exemple. Voici une page bien
intéressante, où sont détaillés les tours de force et d'adresse: Auriol
et sa spécialité, la suspension aérienne, la boule, les couteaux, le
trapèze, la perche...

La dompteuse mit sa tête entre ses mains et se prit à sangloter.

--Maurice! balbutia-t-elle, Fleurette!

Gondrequin tourna la page vivement et grommela:

--J'ai fait une boulette! C'est vrai que le petit était pour le trapèze
et la bichette pour la suspension. Une, deux, demi-tour à droite, ra,
fla, voici le massacre de la Saint-Barthélémy, avec Charles IX, dont les
veines de son sang lui sortent en vers rongeurs tout autour du corps
pour prix de son crime, et la mort de Coligny, célébrée par Voltaire;
voici la chèvre savante de M. Victor Hugo, dans _Notre-Dame de Paris_,
accompagnée de Quasimodo et des tours de l'église, d'après nature,
auprès desquelles travaille la Esméralda, restée pure malgré son
commerce; voici la pêche du crocodile dans les fleuves de l'Amazone,
compliquée par le boa constrictor se nourrissant d'un mouton tout entier
sans le mâcher, et l'enlèvement des petits d'une négresse par
l'orang-outang du Brésil, de la Plata; voici l'éruption du Vésuve à la
lumière de la lune, et la mort de la famille du bandit, ensevelie sous
les laves, pendant que le pêcheur napolitain retire paisiblement ses
filets en chantant la barcarolle; le _Janus moderne_ ou l'homme aux deux
figures, l'une devant, l'autre derrière, avec la particularité qu'il est
privé de nombril depuis le jour de sa naissance, et qu'on peut voir en
perspective l'albinos buvant le sang du chat sauvage, le squelette
vivant et l'oiseau à tête de boeuf...

Il y avait longtemps que Mme Samayoux n'écoutait plus. Elle posa sa main
sur l'album et dit:

--Assez! faites le tableau comme vous l'entendrez.

Puis elle ajouta d'une voix sourde:

--Je ne sais pas si je me suis trompée, mais j'ai cru entendre prononcer
le nom du juge Remy d'Arx et le mot: assassinat.

--Parbleu! fit Gondrequin, qui referma son album avec rancune, c'est de
l'histoire ancienne! M. Baruque et les autres ne font que parler de cela
depuis deux heures d'horloge!



III

L'affaire Remy d'Arx


La dompteuse était pâle autant que le hâle rubicond de ses joues pouvait
le permettre. Il y avait dans ses yeux un effroi farouche.

--Je l'avais averti, murmura-t-elle entre ses dents serrées, plutôt dix
fois qu'une!

Elle essaya de boire, mais son verre fut reposé sur la table sans
qu'elle y eût trempé ses lèvres.

Gondrequin-Militaire, voyant qu'elle ne disait plus rien, rouvrit son
album et voulut continuer le détail de ses échantillons, car il avait au
plus haut degré la double conviction du commerçant et de l'artiste. Le
contenu de son cahier graisseux était pour lui la plus utile et la plus
mâle expression de la peinture au dix-neuvième siècle.

--J'ai idée, fit-il avec son gros rire content, que vous n'étiez pas
bien proche parente avec M. le juge d'instruction, maman Léo. Où en
étions-nous? Le _Janus moderne_... non, c'est fait. Voilà un vrai
tire-l'oeil, tenez! la catastrophe du pont d'Angers, choisissant pour
craquer l'instant où deux bataillons du 67e y passent dessus avec armes
et bagages, musique en tête, tout le monde aux fenêtres, bateaux à
vapeur et surprise des passagers...

La dompteuse le regarda d'un air si singulier qu'il resta bouche béante.

--Il y a deux heures qu'on parle de cela, dites-vous! prononça-t-elle
avec effort. Le juge Remy d'Arx a donc vraiment été assassiné?

--Quant à cela, oui, maman, et voilà plus d'un mois qu'il est enterré.

--Par qui?

--Dame... par les pompes funèbres, je suppose.

Le visage de la veuve Samayoux devint écarlate et ses yeux lancèrent un
éclair.

--Par qui assassiné? s'écria-t-elle d'une voix tremblante de colère;
est-ce que tu vas te moquer de moi, vitrier de malheur!

Militaire devint plus rouge que la dompteuse; car, entre gens sanguins,
la colère se gagne avec une rapidité folle.

--Vitrier! répéta-t-il en fermant les poings; est-ce que nous avons
gardé quelque chose ensemble, dites donc, la mère?

Mais il s'arrêta et porta sa main renversée à son front, pour figurer le
salut du troupier. Au beau milieu de son courroux, d'ailleurs légitime,
l'idée qu'il allait perdre une bonne pratique avait surgi.

--Respect au beau sexe! dit-il; une invective tombant de la bouche d'une
dame n'a pas les mêmes inconvénients que si elle avait été proférée par
un interlocuteur de mon sexe. Rompez les rangs, puisque vous n'êtes pas
de bon poil, maman Léo; je n'ai jamais porté l'uniforme, mais j'en ai la
galanterie... À la vôtre tout de même.

Il vida son verre. Mme Samayoux laissa tomber sa tête sur sa main.

--Assassiné!... dit-elle encore.

--C'est donc ça qui vous chiffonne? reprit Gondrequin rendu à toute sa
sérénité. J'avais eu un petit moment l'idée d'en faire un tableau, mais
ça n'a pas eu le retentissement nécessaire pour l'effet. Les détails
manquent, et je ne sais pas pourquoi la chose n'a pas eu le succès
qu'elle méritait dans Paris. Je lis mon journal tous les soirs, en
prenant ma demi-tasse, et j'ai cru d'abord qu'on allait avoir du joli,
car les faits divers avaient l'air de mélanger cette histoire-là à celle
de M. Mac Labussière, Meilhan et consorts, connus sous le nom des Habits
Noirs; mais l'arrêt est rendu maintenant dans l'affaire des Habits
Noirs, qui doivent être partis pour leurs destinations respectives, et
n'ayant plus fantaisie de profiter de la chose pour en faire un
tire-l'oeil, j'ai retourné à mes affaires. La commande tient toujours,
pas vrai, maman?

La dompteuse fit un signe de tête affirmatif et pensa tout haut:

--Comment savoir la vérité?

--Il n'y a pas commère comme M. Baruque, répondit Gondrequin en se
rapprochant; les hirondelles de palais, ça vient quelquefois en foire,
et le juge en question n'était pas à l'abri de courir la prétentaine,
témoin l'endroit où on lui a fait avaler sa langue. Si vous êtes
immiscée à son passé par hasard, interrogez M. Baruque, et ce sera comme
si vous aviez lu toutes les pièces qui sont au greffe.

--Monsieur Baruque! appela Léocadie d'une voix faible.

--Holà! hé! Rudaupoil! appuya Gondrequin. Obligeance à l'égard des
dames! arrive ici!

--Le voilà, ce poignard..., répliqua M. Baruque, dit Rudaupoil, qui
descendit aussitôt de son échelle et vint à l'ordre, son pinceau d'une
main, son godet de l'autre.

Aussitôt qu'il eut quitté les sommets d'où il surveillait le travail de
ses subordonnés, l'activité de ceux-ci se ralentit comme par
enchantement.

--Voilà! fit M. Baruque, qu'est-ce qu'on me veut? Ne laissons pas sécher
l'ouvrage.

Il s'interrompit pour ajouter:

--Vous avez l'air toute tapée, maman Léo!

--Dites-moi tout ce que vous savez, répliqua celle-ci en faisant effort
pour se redresser; ne me cachez rien, je vous en prie.

Et Gondrequin-Militaire, mettant les points sur les _i_, exposa que la
patronne voulait connaître à fond l'affaire Remy d'Arx.

M. Baruque jeta derrière lui ce regard qui savait compter les coups de
pinceau donnés en une minute.

--C'est que, objecta-t-il, tout va languir, et nous ne sommes pas ici
pour nous amuser.

--C'est moi qui paye, dit Léocadie presque rudement.

--Arme à volonté, en avant, marche! commanda Militaire.

--Moi, ça m'est égal, dit Baruque, roule ta bosse! je crois que je
connais assez bien cette histoire-là. Il y a donc que M. Remy d'Arx
était un jeune homme de bonne vie et moeurs, au commencement, et qu'on
lui reprochait même, dans son monde, qu'il avait la timidité d'une
demoiselle et pensionnaire; mais pas du tout! Les choses changent bien
vite, quand un quelqu'un a le malheur de faire des mauvaises
connaissances, et je vas vous dire, tout de suite, moi, le fin mot du
pourquoi que l'instruction ne marche pas: c'est qu'on a trouvé des
indices drôles tout à fait, comme quoi, par exemple, le défunt juge
d'instruction, qui dînait chez les ministres et fréquentait la meilleure
société, avait nonobstant des accointances avec le gredin des gredins,
Coyatier, dit le marchef, qu'on n'a pas revu depuis ce temps-là aux
environs de la barrière d'Italie... Cherche!

--Hein? fit ici Baruque en s'interrompant, que vous avais-je annoncé? Je
n'en ai pas encore raconté bien long, et les voilà tous qui font cercle
comme à la parade!

Les peintres, en effet, du côté de la scène, et les saltimbanques des
deux sexes, du fond de la salle, s'étaient rapprochés en même temps.

Il n'y avait pour garder leur place que le lion valétudinaire et le
jeune Saladin, qui s'était endormi entre les pattes du monstre, à force
de pleurer.

--Ça m'est égal, qu'on travaille ou qu'on ne travaille pas, allez!

--Droite! gauche! fit Gondrequin, pas accéléré!

--Il y a bien des gens, reprit M. Baruque, qui font semblant de voir
plus loin que le bout de leur nez et qui disent comme quoi que les
Habits Noirs de la cour d'assises, M. Mac Labussière, M. Meilhan et le
baron de Castres, étaient des bandits de six liards à côté des finauds
de _Fera-t-il jour demain_. Mais quoi! ceux-là c'est comme le serpent de
mer: tout le monde en parle et personne ne les a jamais vus. Moi, j'ai
mon idée, et elle a deux têtes, mon idée, comme le veau phénomène. Je me
dis: De deux choses l'une: ou bien le juge Remy d'Arx était un
Habit-Noir...

--Oh! fit-on à la ronde.

Le poing fermé de Mme Samayoux frappa la table pour imposer le silence.

--Il n'y a pas de oh! continua M. Baruque. Pour qu'on ne les trouve
jamais, ces lapins-là, il faut bien qu'ils soient protégés quelque
part... ou bien encore, et c'est la seconde tête de mon veau, le défunt,
qui passait pour un rude limier, était tombé sur la piste de la bande.
Ceux-là qui s'y connaissent disent que jamais chien n'est revenu de la
chasse de ces sangliers-là.

«C'est sûr que Paris est bavard et qu'il y a des propos qui vont et
viennent. J'étais tout moutard à l'atelier Coeur d'Acier, la première
fois que j'ai ouï parler de cet ogre qu'on appelle le Père-à-tous, et on
en parle encore, quoique ma barbe soit devenue grise.

«Je suis curieux, moi, j'ai guetté pour voir si l'ogre viendrait enfin
devant la justice, et quand j'ai ouï parler pour la première fois de la
bande des Habits Noirs, j'entends celle du mois dernier, je me suis dit
à moi-même: Ma vieille, tu vas te payer le journal du soir sept fois par
semaine. J'en ai fait la dépense, mais vas-y voir! Ce n'était pas trop
ennuyeux, il y en avait parmi ces clampins-là qui ne manquaient pas du
mot pour rire, seulement du Père-à-tous et du _Fera-t-il jour demain_
pas l'ombre! c'était un ramassis de filous ordinaires, et si j'étais à
la place des vrais Habits Noirs, je les attaquerais en contrefaçon au
tribunal de commerce.

Ici Baruque, dit Rudaupoil, s'arrêta, trouvant son dernier mot joli et
pensant avoir droit à quelque marque d'approbation.

--Après! fit Mme Samayoux sèchement. Vous ne me dites rien de ce que je
veux savoir.

--Qu'est-ce que vous voulez savoir, maman Léo? demanda M. Baruque un peu
désappointé. Je vous préviens que l'instruction a l'air de patauger pas
mal, et que le fin mot de l'histoire est encore tout au fond du pot au
noir.

La dompteuse hésita avant de répondre; elle avait les yeux baissés et
ses lèvres blêmes frémissaient.

Quand elle parla enfin, chacun put remarquer la profonde altération de
sa voix.

--Il y a là-dedans une jeune fille, dit-elle, et un jeune homme...

--Ah ça! s'écria M. Baruque, d'où sortez-vous donc, si vous en êtes
encore là!

--Je veux savoir, prononça lentement la dompteuse au lieu de répondre,
les noms du jeune homme et de la jeune fille qui sont accusés d'avoir
assassiné le juge d'instruction Remy d'Arx.



IV

D'où maman Léo sortait


Le sentiment généralement éprouvé par l'assistance était une compassion
assez vive pour l'ignorance inconcevable de maman Léo.

Il n'est pas permis, en effet, d'ignorer certaines choses, et, selon les
couches sociales, ces choses qu'on n'a pas le droit d'ignorer changent.

En haut, la chose est, le plus souvent, un vaudeville, dont les
personnages sont invariablement M. le duc ou M. le comte, Mlle la
comtesse ou Mme la duchesse, outre monsieur Arthur, qui peut avoir tous
les noms de baptême du calendrier.

Ce vaudeville est toujours le même, et toujours très amusant, à ce qu'il
paraît, car son succès se prolonge sempiternellement.

En bas, c'est un drame qui varie un peu plus que le vaudeville élégant,
mais où il faut cependant un élément immuable: le sang.

Au lieu de repasser la chronique de l'adultère, enrichi de diamants, qui
fait les délices des grands, les petits radotent avec une fidélité
pareille la chanson favorite du crime.

Cela n'empêche pas la vertu d'être fort considérée chez nous, mais on
n'en parle jamais.

Ce qu'il faut savoir, sous peine d'excommunication, c'est, si on est du
beau monde, la hauteur exacte du dernier saut périlleux de la princesse,
et, si on est du pauvre monde, ce sont les détails circonstanciés du
meurtre de la rue Pagevin, de la rue Mauconseil ou de la rue Thévenot,
avec le nombre des coups donnés, la nature de l'outil employé, la place
des trous faits dans le corps, la largeur des ecchymoses et la posture
que la victime gardait quand on l'a trouvée, déjà froide, les membres
convulsionnés dans leur raideur, les cheveux hideusement brouillés,
gluants et collés au carreau.

Voilà quels sont nos appétits au dix-neuvième siècle.

À Paris, comme en province, les marchands de livres ne demandent plus
aux jeunes écrivains s'ils ont du talent, ils leur ordonnent tout
uniment de rassasier le monstrueux idiotisme de cette gourmandise
populaire.

M. Baruque avait demandé, dans son étonnement bien naturel:

--Ah ça! d'où sortez-vous donc, maman Léo, si vous en êtes encore là?

Et quoique la bonne femme fût une reine absolue dans sa masure,
l'auditoire avait presque souri.

Similor, l'homme au chapeau gris et aux cheveux jaunes, n'était pas
seulement un type très réussi de don Juan, il possédait à l'état latent
l'étoffe d'un courtisan.

--La patronne, dit-il entre haut et bas, mais de manière à être entendu,
aux deux rougeaudes ses élèves, la patronne n'a pas l'air, mais elle
travaille de cabinet, comme moi; quand les grandes idées pareilles à
celles qui lui emplissent le cerveau se trémoussent dans une coloquinte,
on ne peut pas faire attention à toutes les vulgarités journalières qui
occupent la fainéantise de notre population.

Échalot le regarda d'un air attendri et murmura:

--Quelle dorure de langue! Ah! si j'avais son talent! mais tout le monde
ne peut pas jouir des mêmes facultés.

--Silence dans les rangs! ordonna Gondrequin-Militaire.

Mme Samayoux elle-même crut devoir une explication à l'étonnement de ses
sujets.

--Le garçon dit vrai, murmura-t-elle en accordant un geste approbateur à
la flatterie de l'adroit Similor, ma tête travaille et ça fait mon
malheur. Vous avez raison, vous aussi, monsieur Baruque, je reviens de
loin, de trop loin. Ça semble aujourd'hui que je suis une étrangère au
sein de ma patrie, puisque je ne sais rien de la nouvelle du moment que
les plus naïfs paraissent en avoir connaissance. C'est comme ça,
entendez-vous, je ne sais rien de rien, sinon ce que je viens de saisir
à la volée, et je vas vous dire une chose: si j'en avais su seulement,
depuis le temps, gros comme le bout du petit doigt, je saurais tout, car
ça intéresse la tranquillité de mon existence.

Involontairement, le cercle se rapprocha et l'on put entendre des voix
qui chuchotaient:

--Est-ce que la patronne serait mélangée à ces affaires-là?

--Commence donc par le commencement, reprit la dompteuse en s'adressant
toujours à M. Baruque; les noms!

Gondrequin-Militaire, qui était une bonne âme, lui prit la main, qu'il
serra à tour de bras.

--C'est l'instant, c'est le moment, dit-il tout bas, fixe! et tenez-vous
ferme dans les rangs, maman; je n'ignorais de rien, mais le coeur m'a
manqué, quoi! et j'aime mieux que la commotion vous vienne de Rudaupoil.

--On n'a jamais imprimé les noms tout au long sur le journal, reprit M.
Baruque, qui bourrait sa pipe avec tranquillité. Dieu merci! on prend
des gants dans cette affaire-là, parce que ça touche à des familles
huppées. Le feu juge lui-même est ordinairement couché dans les feuilles
publiques en abrégé. La demoiselle a nom Valentine de V...,
connaissez-vous ça?

--Oui et non, répondit Léocadie; je n'ai jamais su le nom, mais la
personne...

Sa voix tremblait. Gondrequin lui serra la main en répétant:

--Fixe! et du courage!

--Pour le jeune homme, continua M. Baruque en s'asseyant sur la table,
on met Maurice P...

--Bien! dit Mme Samayoux, qui se tenait immobile et droite; merci,
monsieur Baruque!

--Vous êtes une fière femme! murmura Gondrequin.

--Et ici, poursuivit encore Baruque, ce n'est pas bien malin de
compléter le nom, puisque les journaux l'avaient imprimé tout entier à
l'occasion du premier meurtre.

Cette fois Mme Samayoux chancela sur son siège.

--Le premier meurtre!... balbutia-t-elle.

Il y eut un mouvement dans l'auditoire, où quelques-uns crurent que
l'ignorance de la dompteuse était jouée.

--Le premier meurtre! dit-elle encore d'une voix où il y avait des
larmes; mes enfants, je vous ai menés à la baguette quelquefois, c'est
vrai, mais le métier veut cela, vous savez bien. Ne vous vengez pas, je
suis trop malheureuse!

Elle fut interrompue par un sanglot qui souleva brusquement sa poitrine.

Les yeux de Gondrequin battaient par l'effort qu'il faisait pour ne
point pleurer. Échalot, le pauvre diable, passait tour à tour ses deux
manches sur ses yeux baignés de larmes.

Les autres étaient partagés entre l'émotion inattendue et la curiosité
excitée violemment.

Mme Samayoux avait croisé ses deux mains sur ses genoux; elle parlait
désormais pour elle-même et peut-être n'avait-elle plus conscience des
phrases entrecoupées qui tombaient de ses lèvres.

--Ça semble cocasse, disait-elle de sa pauvre voix brisée, mais c'est
comme ça, que voulez-vous? Je ne lisais plus le journal depuis que le
journal ne pouvait plus me parler de lui. Ah! du temps qu'il était dans
l'Algérie, le journal apportait tous les jours quelque chose de bon; il
aurait fait un héros, ce cher enfant-là, sans l'amour qui le tenait.
Alors, comme le journal était muet, car toutes les autres choses et rien
c'est tout de même pour moi, j'avais défendu de l'acheter... C'est de
l'eau que je voudrais: une goutte d'eau.

Mais c'était l'eau qui manquait dans la baraque. Une des jeunes filles
alla en chercher un verre à la fontaine de la rue St-Denis. Mme Samayoux
poursuivait:

--Vous me direz qu'on n'a pas besoin des journaux pour apprendre; on
cause avec celui-ci ou avec celle-là, n'est-ce pas? eh bien! moi, je ne
causais plus. Ça me faisait mal de causer. Rien que de voir les gens
gais, j'étais plus triste... et voilà comme ça s'est passé, tenez, je
veux vous le dire: il était revenu, je lui avais cuit son souper en
riant et en pleurant...

--Le fricandeau! murmura Similor, dont les narines s'enflèrent.

Échalot ajouta:

--Le petit Saladin avait grand-soif ce soir-là; c'est elle qui nous
donna de quoi remplir la bouteille.

--J'eus toute une bonne soirée, continua Mme Samayoux, je pense bien que
ce sera ma dernière bonne soirée. On bavarda. Ah! si vous saviez comme
il l'aime! J'avais des pressentiments, c'est vrai, je lui dis: Petit,
prends garde! Mais il était fou de joie parce qu'il allait la revoir, et
le nom de Remy d'Arx...

Elle s'arrêta comme effrayée.

--Quand il fut parti, reprit-elle, la maison me sembla vide. Ils
devaient venir tous les deux le lendemain... et un autre encore, mais
personne ne vint et j'en fus presque contente. Le jour d'après, je
devais partir pour les Loges; au lieu de retarder le déménagement, je le
pressai: j'avais besoin de fuir; il me semblait que, loin d'eux, je
serais plus tranquille. J'avais peur, ah! c'est bien vrai ce que je vous
dis là, j'avais peur d'entendre parler d'eux, et pourtant je cherchais à
me rappeler mes prières que je disais du temps où j'étais jeune fille au
pays de Saint-Brieuc, et ce que j'en pouvais rattraper dans ma mémoire,
je le récitais à mains jointes pour leur bonheur!...

Elle trempa ses lèvres dans le verre d'eau qu'on lui apportait.

--Voilà pourquoi je ne sais rien, mes pauvres enfants, acheva-t-elle,
voilà comment j'ai besoin qu'on me dise tout. Ce qu'il y a de plus
impossible au monde, voyez-vous, c'est que Maurice soit coupable.

Elle s'arrêta encore, parce qu'un mouvement d'incrédulité avait agité
l'auditoire.

Ses yeux firent le tour du cercle, où tous les regards étaient baissés.

--Vous ne croyez pas cela, vous, reprit-elle sans colère; les juges
feront peut-être comme vous, et je suis une bien pauvre femme pour aller
contre l'idée de tout le monde. Mais c'est égal, contre l'idée de tout
le monde j'irai!... Parlez maintenant, monsieur Baruque, si c'est un
effet de votre complaisance, et ne craignez pas de me faire du mal; rien
ne peut me tuer, désormais, puisque j'ai entendu ce que vous avez dit
sans mourir.



V

Triomphe de M. Baruque


Il ne s'agissait plus de travailler. L'atelier Coeur d'Acier était
célèbre, non seulement par le bon teint de l'élégance de ses produits,
mais encore pour son insatiable appétit de flânerie. Ceux qui le
composaient avaient deux fois le droit de rester enfants toute leur vie,
puisqu'ils appartenaient en même temps à ces deux confréries joyeuses
des peintres barbouilleurs et des artistes en foire.

La trêve de la besogne étant offerte et acceptée, chacun se mettait à
son aise: on avait couché la grande échelle, qui faisait l'office d'un
énorme divan; d'autres avaient apporté des tréteaux, d'autres enfin
restaient accroupis commodément dans la poussière.

C'était une halte de bohémiens de Paris. Tout le monde savourait le
bienfait de ces vacances inespérées. On était là un peu comme au
spectacle, et Similor pelait des pommes aux rougeaudes en disant:

--Ça fait pitié de voir les occasions tomber à celui qui n'est pas
capable d'en profiter avec éclat. Si aussi bien on m'avait demandé la
chose, au lieu de s'adresser au fabricant de croûtes et teinturier en
guenilles, on aurait vu comment je sais charmer une assemblée par
l'élocution de ma parole!

Échalot le regardait peler ses pommes et pensait:

--C'est à ces bagatelles qu'il enfouit ses ressources pécuniaires.
Faut-il qu'il voltige sans cesse comme un papillon, et ce défaut-là lui
coupe son sentiment paternel.

M. Baruque, cependant, n'était pas fâché d'être en lumière; il gardait
cet air impassible qui va si bien aux petits hommes grisonnants, pourvus
d'une voix de basse-taille.

Similor, ici, était injuste comme tous les envieux. M. Baruque ne resta
point au-dessous du rôle brillant qui lui était confié par sa bonne
chance; il raconta couramment et dans tous ses détails l'histoire du
premier meurtre: le meurtre accompli au numéro 6 de la rue de
l'Oratoire, aux Champs-Elysées.

Son récit n'aurait point satisfait nos lecteurs, qui connaissent
d'avance l'envers de cette sanglante comédie, mais il était positivement
exact au point de vue de ce que les journaux avaient porté à la
connaissance du public.

Dans la science profonde de leurs combinaisons, les Habits Noirs
écrivaient l'histoire en même temps qu'ils la faisaient.

Ils ne se contentaient pas de jouer leur drame: ils se chargeaient en
outre d'en rendre compte au public.

De ce récit, composé sur des apparences habilement préparées et d'après
les pièces d'une instruction dont, seul au monde, le malheureux Remy
d'Arx aurait pu reconnaître le côté mensonger, une brutale évidence se
dégageait, sautant aux yeux de chacun.

Quand M. Baruque termina en mentionnant l'ordonnance de non-lieu
délivrée par le feu juge et la mise en liberté de Maurice Pagès, il y
eut des murmures dans l'auditoire.

--C'était trop bête, aussi! dit Mlle Colombe en cassant un peu les reins
de sa petite soeur.

Celle-ci demanda:

--À qui donnera-t-on les diamants qui étaient dans la canne à pomme
d'ivoire?

Mme Samayoux restait comme absorbée, elle ne dit rien sinon ceci:

--Il a été libre un instant, et je n'étais pas là!

--Les diamants, prononça sentencieusement Mlle Colombe, en réponse à la
question de sa petite soeur, c'est toujours confisqué par le
gouvernement pour récompenser les filles des généraux et les dames des
procureurs du roi.

M. Baruque but un verre de vin. Tout le monde était content de lui,
excepté pourtant Similor, qui cabalait dans son coin, disant:

--Faut que la patronne ait son idée pour faire mine d'ignorer des choses
comme ça. Quoi donc! Saladin, mon petit, en aurait spécifié les détails
tout aussi bien que le colleur d'enseignes!

--Continuez, monsieur Baruque, dit Mme Samayoux avec sa tranquillité
factice, sous laquelle perçait une navrante lassitude.

--Alors, maman Léo, répliqua le petit homme, vous voilà bien fixée sur
le premier meurtre, pas vrai?

--Oui... je suis fixée.

--Et vous comprenez pourquoi tout le monde devine que le nom de Maurice
P..., imprimé dans les journaux qui racontent le second assassinat, veut
dire Maurice Pagès?

--Oui, je le comprends.

--Va bien! Quant à la demoiselle, c'est une autre paire de manches:
Valentine de V..., connais pas! Tout ce qu'on peut dire, c'est que ça se
saura plus tard. Donc le juge Remy d'Arx avait sauvé la vie, ou tout au
moins la liberté de votre Maurice Pagès...

--Fixe! interrompit Gondrequin-Militaire, ménagez vos expressions,
Rudaupoil! Quand même il ne s'agirait pas d'une cliente honorable et qui
donne du comptant, je vous dirais encore: Respect à son sexe!

--Je ne crois pas avoir besoin de leçon pour ce qui regarde les
convenances, repartit M. Baruque avec fierté, et il y a beau temps que
Mme veuve Samayoux connaît les sentiments que je nourris en sa faveur.
Je voulais dire tout uniment ceci: Quand il y a rivalité d'amour entre
deux hommes, qu'est-ce que c'est que leur reconnaissance? ce n'est rien,
comme vous allez le voir.

--Ah! fit Mlle Colombe avec un grand soupir, les hommes! Celui qui m'a
laissé une petite soeur sur les bras avait pourtant des mille et des
cent!

--Maurice Pagès, poursuivit M. Baruque, possédait peut-être autrefois
les qualités du coeur qui ont pu motiver l'intérêt que lui témoigne la
patronne, mais rien n'arrête le débordement des passions. Quand il fut
sorti de la conciergerie, il continua de se fréquenter avec la
demoiselle Valentine de V..., qui est une pas grand-chose, quoique
appartenant à la plus haute société.

«Il faut vous dire, et c'est à maman Léo que je parle, car tous les
autres savent cela sur le bout du doigt, que le mariage de la demoiselle
avec le juge était une chose arrêtée. On avait signé le contrat et
publié les bans.

«En passant, une observation qui a ses conséquences. On voit un peu plus
loin que le bout de son nez, c'est sûr. Je suis, moi, de ceux qui
pensent qu'il y avait là un marché, et que ce mariage était le prix de
la faiblesse du juge à l'endroit du Maurice pincé en flagrant.

«La demoiselle avait dû dire quelque chose comme cela: Sauvez celui qui
m'est cher et je serai votre femme.

«Ça n'est pas beau, et, en plus, ça a l'air bête. Ils sont si drôles,
dans le beau monde! Voilà un endroit où il s'en passe de cruelles, qui
ne viennent pas souvent à la cour d'assises, rapport à la richesse et à
la faveur des fautifs.

«Ceux qui connaissent le dessous de leurs lambris dorés disent que ça
fait frémir pour l'immoralité de toutes les turpitudes qu'ils
contiennent!

«Et, quant à la bêtise, écoutez donc, depuis le commencement jusqu'à la
fin, ce juge-là, malgré sa réputation de savant, s'est toujours conduit
comme qui n'a pas inventé la poudre.

«Voilà donc qui est très bien: les préparatifs de la noce allaient leur
train dans le bel hôtel des Champs-Elysées, chez une Mme d'O..., comme
le marquent les feuilles publiques, qui cachent encore la fin de ce
nom-là. S'il s'agissait de moi ou de Gondrequin-Militaire, on nous y
coucherait en toutes lettres, c'est bien sûr.

«Mais voilà une assez cocasse de chose: le bel hôtel est situé tout
contre la maison du numéro 6, où le premier meurtre avait eu lieu. Y
a-t-il là-dedans un fait exprès? Cherche! Faudrait avoir du temps à soi
comme un rentier pour deviner tant de rébus.

«L'important, c'est que, après l'ordonnance de non-lieu, Maurice Pagès
avait loué un petit logement garni dans la rue d'Anjou-Saint-Honoré, sur
le derrière, dans une situation bien commode pour faire tout ce qu'on
veut, sans être gêné par les voisins.

«C'était là que Valentine de V... venait causer avec lui.

«La veille même du mariage, M. Remy d'Arx reçut une lettre de Maurice
Pagès qui lui donnait son adresse, comme qui dirait un défi.

«Il se trouva qu'au moment où les amis et la famille étaient rassemblés
à l'hôtel des Champs-Elysées pour l'exposition de la corbeille, comme ça
se fait dans la noblesse, plus orgueilleuse qu'un troupeau de dindons,
Mlle Valentine de V... manqua justement à l'appel.

«Remy d'Arx alla jusque dans sa chambre pour la chercher, et là une
servante lui dit qu'elle était partie en voiture, toute pâle et toute
défaite.

«Pour aller où?

«La fille de chambre se fit un petit peu prier, puis elle donna
l'adresse du logement garni de la rue d'Anjou.

«Est-ce un guet-apens, oui ou non? Du reste, la servante a été en
prison.

«Ce qui se passa dans le logement garni, dame! je n'y étais pas pour le
voir, mais la justice fut avertie.

--Par qui? demanda ici Mme Samayoux, dont les yeux se relevèrent.

--Oui, par qui? répéta Échalot, qui, d'ordinaire, n'avait point la
hardiesse de se mêler ainsi à l'entretien.

--Qu'est-ce que ça fait, par qui! répliqua M. Baruque.

Les yeux de la dompteuse se baissèrent, et au lieu d'insister elle dit:

--Allez toujours.

--C'est presque fini, vous le devinez bien. La justice trouva le juge
d'instruction empoisonné comme un rat dans une cave où l'on a jeté des
boulettes.

--C'est tout? demanda la veuve.

--C'est tout, et je crois que c'est assez comme ça. Il n'y avait pas à
nier le flagrant, cette fois-ci, puisque le jeune homme et sa demoiselle
étaient enfermés censément avec le cadavre.

Dans l'auditoire on se demandait:

--Qu'est-ce que la patronne veut donc de plus!

Et Similor ajouta entre haut et bas:

--Quand les femmes qui ont dépassé l'automne de l'existence en tiennent
pour un jeune premier, ça fait frémir!

Échalot se glissa derrière les groupes et vint lui mettre la main sur
l'épaule.

--Toi, Amédée, dit-il, tu vas te taire!

--Qu'est-ce que c'est?... commença fièrement le faraud en haillons.

--Tu vas te taire! répéta Échalot, qui ne se ressemblait plus à lui-même
et dont l'humble regard avait pris une expression d'autorité. Le petit
se mourait de besoin, c'est elle qui lui a remplacé la Providence. Tant
pis pour toi si tu n'as pas de coeur: Un mot de plus et on s'aligne!

Similor haussa les épaules, mais il se tut.

En ce moment, Mme Samayoux disait, en se parlant à elle-même plutôt que
pour poser une objection:

--Qu'un homme soit frappé, ça se comprend, mais pour empoisonner
quelqu'un...

--Il faut qu'il boive! s'écria Gondrequin. Ra, fla, droite, alignement!
Je n'en avais jamais tant su à l'égard de cette aventure; mais le bon
sens le dit: pour empoisonner quelqu'un, faut que ce quelqu'un-là boive!

--Et le juge, dit Échalot, qui revenait de son expédition, n'était pas
venu là pour se rafraîchir, peut-être!

Il y avait de la reconnaissance dans le regard mouillé que Mme Samayoux
tourna vers lui.

Échalot recula sous ce regard et appuya sa main contre son coeur. Dans
l'auditoire, quelques voix dirent:

--Le fait est que le juge et les deux amoureux n'étaient pas vis-à-vis
les uns des autres dans la position où l'on se dit entre amis:
«Voulez-vous prendre quelque chose?» C'est louche.

--Avec ça, s'écria M. Baruque, qu'un homme qui trouve sa fiancée dans
une pareille situation n'est pas dans le cas de tomber évanoui les
quatre fers en l'air, s'il a de la délicatesse!

--Ça, c'est vrai, fit Gondrequin, mais après?

--Après?... avec ça que quand ils sont deux autour d'un quelqu'un qui ne
peut pas se défendre, c'est bien malin de lui ouvrir le bec et de lui
entonner ce qu'on veut! Et d'ailleurs est-ce qu'il n'y a pas toujours
des manigances qu'on ne comprend pas dans les causes célèbres? c'est ce
qui en fait le charme, et sans ça il n'y aurait pas besoin d'audience.

--Parbleu! approuva-t-on à la ronde.

Gondrequin lui-même parut ébranlé par ce raisonnement si clair.

--Et à la fin des fins, acheva M. Baruque, j'ai été interrogé, j'ai
répondu: Tout ça m'est bien égal à moi. Je ne m'occupe pas du comment ni
du pourquoi, je dis: Pour être empoisonné, il faut boire, donc il a bu
puisqu'il est mort empoisonné. Faut-il reprendre l'ouvrage?

Un instant la dompteuse fixa sur lui ses yeux où il y avait de
l'égarement.

Puis, au lieu de répondre, elle appuya ses deux coudes sur la table et
cacha sa tête entre ses mains.



VI

La chevalerie d'Échalot


Nous n'avons jamais nourri l'espoir de reculer les frontières connues de
la poésie en abordant le portrait de Mme veuve Samayoux, première
dompteuse française et étrangère; mais nous n'avons pas eu non plus la
crainte, en faisant ce portrait ressemblant, d'exclure toute poésie.

La poésie est partout, l'élément populaire en regorge, et on la retrouve
encore, réduite, il est vrai, à sa plus humble expression, jusque dans
les bas-fonds fréquentés par ces vivantes chinoiseries, qui ne sont plus
le peuple et qui servent de bouffons au peuple.

Le peuple entretient des bouffons, en sa qualité de dernier roi. Il n'y
a plus guère que lui pour mettre la main à la poche quand Triboulet et
sa femelle se ruinent en frais de lazzi et de cabrioles.

Mais le fou du prince avait quelque chose de terrible en ses gaietés, et
nous ne pouvons plus le voir qu'à travers la terrible ironie de Victor
Hugo. C'était un esclave qui riait aux larmes et dont les larmes étaient
rouges.

Les fous du peuple sont libres, plus que vous et plus que moi, libres au
milieu de nos contraintes comme les sauvages de la forêt américaine,
libres au milieu de nos décences hypocrites et de nos puériles
convenances, comme les oiseaux effrontés du ciel.

Ils n'ont point de gêne pour gâter leur pauvre plaisir, et quand ils
rient c'est à gorge déployée. Ils n'ont point d'étiquette, quoiqu'ils
aient beaucoup de fierté; leur orgueil, naïf entre tous les orgueils, se
contente d'un mot et d'une apparence; ils sont artistes, puisqu'ils se
croient artistes, et cela suffit pour transformer en joyeux carnaval les
douze mois de leur perpétuel carême.

Ils vivent et meurent enfants, ces amuseurs naïfs, de la naïveté
populaire. À cause de cela, Dieu, qui aime les enfants, met de la joie
jusque dans leur misère.

La dompteuse s'était affaissée sur sa table de sapin dans une pose qui
manquait un peu de noblesse; elle tenait sa tête à deux mains et
respirait fortement comme ceux qui veulent s'empêcher de pleurer.

Autour d'elle, saltimbanques et barbouilleurs restèrent un instant
silencieux; il y avait une nuance de respect dans l'immobilité qu'ils
gardaient.

Au bout d'une minute, cependant, M. Baruque fit un signe qui était un
ordre, et les peintres reprirent leur échelle. En même temps, Mlle
Colombe emmena sa petite soeur dans son coin pour lui retourner les
jarrets sens devant derrière, et Similor offrit la main aux deux
rougeaudes en leur disant:

--Amours, nous allons étudier la danse des salons pour si votre étoile
vous conduisait par hasard dans ceux du faubourg Saint-Germain.

Échalot revint près de son lion, perclus, et donna le biberon à Saladin.
Il avait l'air tout rêveur.

Ce fut avec une émotion profonde qu'il dit à l'enfant, comme si ce
dernier eût pu le comprendre:

--Ça doit te servir de leçon et d'exemple, ma petite vieille; tout un
chacun de nous n'est pas ici-bas sur la terre pour grignoter des
alouettes toutes rôties. Faut souffrir, vois-tu, vilain môme, et puisque
des personnes établies dans la position sociale de Mme Samayoux peuvent
avoir de si grandes contrariétés, qu'est-ce que ce sera donc de nous qui
ne possédons aucune économie!

En parlant, il fixait son regard tendre et doux sur la dompteuse, qui ne
bougeait pas, mais dont la respiration devenait à la fois plus régulière
et plus bruyante.

Les personnes un peu trop chargées d'embonpoint ont souvent la faculté
de ronfler tout éveillées; Mme Samayoux ronflait.

Et le troupeau des vieux espiègles commençait à rire en l'écoutant.

On travaillait encore un peu, mais pour la forme seulement.

--La patronne avait entonné le petit banc dès ce matin, dit
Gondrequin-Militaire en donnant quelques coups de balai savants au
rideau; elle avait déjà «son filleul» quand nous sommes entrés, et de
pleurnicher, ça vous achève. Droite, gauche! pas dangereux! Si on
plantait un soleil au milieu du rideau, eh! monsieur Baruque?

M. Baruque répondit:

--Ça veut tout savoir, et c'est incapable de supporter l'énoncé des
événements. Pour une brave personne, maman Léo en mérite le titre, mais
elle pourrait être la mère de Maurice, et c'est drôle que la passion a
survécu chez elle à la maturité.

Il ajouta en bâillant:

--Le voilà, ce poignard!... Mettez le soleil si vous voulez, militaire,
et même la lune avec les étoiles; je n'ai pas bonne idée de l'entreprise
maintenant. Cette femme-là a du coeur pour trois, elle est capable
d'abandonner les soins de son état, rapport au désespoir qu'elle
éprouve.

La porte extérieure s'entrebâilla doucement pour donner passage au
jongleur indien et à l'hercule du Nord, qui se glissaient dehors sans
rien dire.

--Dans la rue Beaubourg, dit Similor à ses élèves, il y a un endroit où
l'on sert le noir avec le petit verre pour trois sous. Si vous aviez
seulement à vous deux cinquante centimes, on pourrait se procurer une
soirée agréable.

La porte s'ouvrit encore. Jupiter dit Fleur-de-Lys et le rapin peluche
disparurent tout doucement.

M. Baruque mit par-dessus sa blouse un vieux paletot mastic qu'il avait
acheté d'occasion et dont il releva le collet avec soin.

--Je vas revenir, fit-il négligemment; si la patronne me demande, vous
direz que j'ai couru acheter du tabac.

Gondrequin-Militaire prit aussitôt son album.

--J'ai une course à faire pour la maison, grommela-t-il en forme
d'explication, poussez la besogne, mais silence dans les rangs et ne
réveillez pas la bonne Mme Samayoux!

Cinq minutes après, le dernier barbouilleur s'en allait bras dessus,
bras dessous avec Mlle Colombe, qui donnait la main à sa petite soeur.

Échalot restait seul entre son lion assoupi et le jeune Saladin, dont il
ne tourmentait plus la tête de singe par respect pour le sommeil de la
dompteuse.

Échalot n'était pas oisif, cependant; il avait retiré de dessous la
paille où sommeillait le lion un objet de forme singulière auquel nous
serions fort embarrassés de donner un nom.

C'était en caoutchouc, et cela ressemblait un peu à certains produits
qu'on voit à la devanture des bandagistes.

Il y avait deux pelotes, larges comme la moitié de la main et reliées
entre elles par une manière de tuyau flexible de douze à quinze pouces
de longueur. Chacune des pelotes était en outre pourvue de bandelettes
en peau très fine, et le tout était revêtu d'une couche de peinture dont
le ton neutre essayait d'imiter la carnation d'un corps humain.

Échalot se mit à regarder avec complaisance ce mystérieux appareil,
puis, après avoir lancé un coup d'oeil à la patronne, qui semblait
dormir toujours, il enleva lestement sa veste, son gilet et même la
chose malaisée à définir qui lui servait de chemise.

Pendant cette opération, il disait tendrement à Saladin, qui fixait sur
lui ses petits yeux chassieux:

--Vois-tu, grenouille, tu deviendras un mâle comme moi avec le temps. Ce
que tu es à même d'examiner en moi s'appelle un torse dans les ateliers:
comme quoi j'ai posé pour le mien chez les plus grands artistes, de même
que Similor, ton père putatif et naturel, posait pour les jambes. Nous
aurions fait à nous deux un Apollon du Belvédère, lui par le bas, moi
par le haut, quoiqu'il en eût fallu un troisième pour avoir la figure,
n'étant ni l'un ni l'autre suffisamment avantagés sous ce rapport.

Le jeune Saladin ayant voulu ouvrir la bouche pour lancer un de ces cris
lamentables qui, d'ordinaire, exprimaient son opinion, Échalot le
retourna et lui mit la tête dans la paille.

Il n'avait pas l'heureuse enfance d'un prince, ce Saladin, mais ces
rudes commencements font quelquefois les hommes forts, et comme, sans
doute, on l'avait dressé à faire le mort quand il avait la figure
enfouie, il ne bougea plus.

Nous sommes bien certains de ne blesser ici aucune pudeur malentendue en
entrant dans quelques détails techniques concernant une invention moins
grande que celle de la vapeur, mais qui peut avoir, néanmoins, son
importance. Elle était due à notre ami si modeste et si bon: Échalot,
ancien apprenti pharmacien.

Il appliqua sur son nombril une des pelotes en caoutchouc et l'y fixa à
l'aide des bandelettes munies de petites agrafes qui la maintenaient
derrière son dos.

C'était en vérité très bien fait. Les bandelettes se confondaient
presque avec la peau des hanches, et la pelote elle-même, n'eût été le
tuyau qu'elle soutenait, aurait ressemblé à une tumeur ordinaire.

Échalot prit un petit morceau de miroir cassé et le promena tout autour
de sa ceinture, pour bien voir si tout allait comme il faut.

--C'est joli, l'éducation! se disait-il; le môme ne demande pas son
reste, quoiqu'il ait le caractère irascible. Dès qu'il aura seulement
quatre ou cinq ans de plus, je lui fabriquerai une machine comme ça, en
rapport avec son âge, et on trouvera bien une autre petite bête analogue
pour les appareiller ensemble. C'est égal, la couleur n'y est pas encore
tout à fait, et faudrait coller un peu de cheveux par-ci, par-là pour
imiter parfaitement l'oeuvre du Créateur; mais quand ça va être arrivé à
son point, je dis que Mme Samayoux ne sera pas raisonnable si elle n'est
pas contente.

Ici sa voix s'adoucit jusqu'au murmure, et il glissa un regard attendri
vers Mme Samayoux, qui ronflait bruyamment.

--Voilà les mystères du coeur humain! pensa-t-il tout haut. Quand
Saladin a bien pleuré, il s'endort; et c'est de même chez les dames. Il
n'y a pas d'âge ni de sexe qui tienne, faut que les enfants d'Adam se
font du chagrin à soi-même, quand les circonstances ne s'y prêtent pas.
Y aurait-il un poisson dans l'eau plus heureux que la patronne, si elle
n'avait pas l'inconvénient de cette passion-là!

Il s'approcha de la table sur la pointe du pied.

Il tenait d'une main son invention, de l'autre un vieux pinceau,
déplumé, abandonné au rebut par un des apprentis de l'atelier Coeur
d'Acier.

Mais ces objets ne faisaient qu'ajouter à l'expressive émotion de son
geste, pendant qu'il contemplait, avec une admiration poussée jusqu'à la
ferveur, le dos de Mme Samayoux.

Celle-ci avait laissé tomber une de ses mains; comme sa tête restait
appuyée sur l'autre main, on voyait le profil perdu de sa face rubiconde
et chargée d'embonpoint. Ses cheveux très abondants, mais qui
grisonnaient par place, s'échappaient de son madras aux nuances
violentes, qui n'était pas de la plus entière fraîcheur.

Bien des gens vous diraient qu'à quarante ans passés, un jeune homme,
pour employer les expressions d'Échalot quand il parlait de lui-même, ne
peut plus avoir les sentiments d'un page.

D'autres pourraient penser que Léocadie Samayoux ne réalisait pas
exactement l'idée qu'on se fait d'une châtelaine.

Et pourtant, je ne vois rien, en dehors des comparaisons chevaleresques,
qui puisse donner une idée du culte respectueux, mais ardent, payé par
ce pauvre diable à cette grosse bonne femme.

Malgré mon habitude de tout dire, j'hésiterais à exprimer là-dessus mon
opinion, si elle n'était aussi sincère que mélancolique.

La voici:

En notre siècle si avisé, peut-être est-il nécessaire de plonger à ces
profondeurs pour trouver un dernier vestige de ces niaiseries sublimes
qu'on appelait les choses chevaleresques.

Tout ce qui constitue la chevalerie était chez ce pharmacien de la Table
ronde: la vaillance, le dévouement, la vénération, et même cette petite
pointe de sensualité naïve qui allait si bien aux preux compagnons de
Charlemagne.

Échalot resta une bonne minute en extase devant ou plutôt derrière la
dompteuse, dont la vaste corpulence affectait une pose pleine d'abandon.

Les petits yeux d'Échalot brillaient extraordinairement, exprimant une
sorte de volupté austère.

Ses deux mains, occupées par les objets que vous savez, se rapprochaient
involontairement comme pour se joindre dans l'attitude de la prière.

--Léocadie! murmura-t-il enfin, dans un long, dans un tremblant soupir.

Puis il ajouta, laissant jaillir l'éloquence de son coeur:

--Sans qu'il y a la distance sociale qui nous sépare, je lui aurais
consacré tous les parfums de mon âme, dont j'ai gardé jusqu'alors la
virginité! Similor a contenté tous ses caprices, mais moi, n'ayant connu
que le malheur, à cause que je me suis toujours sacrifié à l'amitié,
jamais je n'ai tombé dans la frivolité du libertinage en parties fines.

Il fit un pas de plus; son regard, glissant entre la carmagnole et le
madras, caressa chastement le cou robuste de la dompteuse.

--C'est gras, murmura-t-il, c'est bien portant, ça ne se prive de rien,
buvant sa bouteille à chaque repas, sans jamais se faire du mal, ni
tomber dans les excès que je n'approuve pas chez les dames. Ça n'a pas
d'autre faiblesse que celle de la sensibilité qui fait que tous les
biens de la vie, généralement à sa portée, elle s'en fiche pas mal, tout
entière à une seule toquade. C'est vrai que ce serait un délice de
déjeuner tous les jours, dîner et souper en tête à tête avec la divinité
de mes rêves, et tout à discrétion, mais ça me plairait encore plus de
souffrir avec elle, de me précipiter dans le torrent pour la sauver ou
au sein des flammes dévorantes! Les autres l'ont abandonnée par
l'égoïsme naturel au genre humain, mais moi, je reste, je fais serment
de ne la quitter ni le jour ni la nuit, et si ça lui est agréable, je
répandrai pour elle jusqu'à la dernière goutte de mon sang!...

--Voilà ce que c'est, dit Mme Samayoux sans se retourner et d'un accent
assez paisible, le monde est fait comme ça: ceux qu'on aime avec
idolâtrie ne vous regardent seulement pas, et ceux à qui on ne fait pas
attention sont à genoux devant vous comme si on était un sanctuaire!

Les jambes d'Échalot flageolaient sous lui.

--Patronne, balbutia-t-il, je croyais que vous dormiez, c'est pourquoi
je ne me gênais pas pour dire des bêtises; mais il n'y a pas d'affront,
parce que je sais ce que je suis et ce que vous êtes.

La dompteuse se redressa tout à coup en secouant sa crinière crépue.

--Ce que je suis! répéta-t-elle, et son poing crispé heurta la table
violemment. C'est vrai qu'il y a encore un pauvre être au-dessous de
moi, puisque tu me regardes d'en bas, toi, bonne créature; mais,
sais-tu? si on leur disait qu'il y a quelqu'un ici-bas pour me
respecter, ils poufferaient de rire!

--Qui donc qui se permettrait ça? demanda vivement Échalot.

--Tout le monde, à commencer par le dernier des derniers. Mets-toi là!

Elle lui montrait le siège occupé naguère par Gondrequin. Échalot fit un
pas, ne voulant point désobéir, mais il hésitait en face d'un si grand
honneur.

--Mets-toi là, répéta Mme Samayoux, je ne dormais pas, je n'ai pas dormi
une seule minute, et je ne dormirai de longtemps. Verse à boire!

Pour prendre la bouteille, Échalot déposa sur la table les objets qu'il
tenait à la main.

--Qu'est-ce que c'est que ça? demanda la dompteuse.

Ses yeux se gonflaient encore de larmes, mais elle était comme les
enfants, distraite à la moindre curiosité. Échalot rougit et répondit:

--Ça peut encore être perfectionné, et je n'aurais pas voulu vous
montrer la chose incomplète. C'était une surprise; j'avais eu l'idée de
monter un trompe-l'oeil pour me réunir avec Similor, tous deux nus
jusqu'à la ceinture et représentant le phénomène des deux jumeaux
siamois, liés ensemble par un jeu de la nature.

Léocadie prit à la main le système et l'examina d'un air connaisseur.

--Ce n'est pas déjà si maladroit, dit-elle; on en avale de plus grosses
que ça en foire. Est-ce que c'est toi l'inventeur?

Les yeux d'Échalot se mouillèrent, tant il se sentit fier et heureux.

--Je n'ai pas l'intelligence d'Amédée, murmura-t-il, mais avec l'espoir
de vous être agréable, il me semble que rien ne me résisterait!

Léocadie rejeta la mécanique et but une gorgée de vin, après quoi, elle
repoussa le verre.

--Je suis malade, murmura-t-elle, car ça me paraît comme du fiel!

Puis elle demanda:

--Connais-tu bien ton Similor?

--Amédée! s'écria Échalot. Lui et moi c'est des frères!

--Tu parais compter sur son adresse?

--Il n'y a pas plus fin que lui.

--Serait-il dévoué à l'occasion?

Échalot ouvrit la bouche pour répondre affirmativement, mais la parole
ne vint pas et il baissa la tête.

--C'est qu'il me faudrait des hommes vraiment dévoués! murmura la
dompteuse.

--Le fond n'est pas mauvais, répliqua Échalot; mais il se laisse
entraîner par son libertinage, toujours voltigeant de la brune à la
blonde, dont il sait se faufiler partout, à cause de son élégance et de
son toupet. Mais moi, c'est différent, j'ai mis un frein à mes passions
pour m'occuper de Saladin et lui préparer sa carrière. Mon abnégation
pour vous a pris naissance dans ce que vous avez été utile à Saladin, et
alors ça a grandi petit à petit jusqu'à la chose que je vous
sacrifierais avec plaisir mon existence et mon honneur lui-même, et se
faire hacher pour vous comme chair à pâté!

Mme Samayoux lui tendit sa rude main, qu'il porta pieusement à ses
lèvres.

--Merci, dit-elle, vous ne payez pas de mine, c'est vrai, mais j'ai
bonne idée de vous. Je me défie des farauds ambitieux et langues dorées,
car c'est encore dans les rangs du petit peuple qu'on trouve le plus de
coeurs sincères; seulement il faut choisir, étant exposés à y rencontrer
encore pas mal de racaille.

Elle s'interrompit pour ajouter d'un air pensif:

--Non, non, je ne dormais pas; je les ai bien vus s'en aller à la queue
leu leu, et ça fait pitié quand on considère l'espèce humaine! mais ça
m'était bien égal, ma pauvre tête travaille comme une folle, cherchant
un moyen de braver les menaces du sort. Je mettrais ma main au feu
jusqu'au coude que ces deux enfants-là ne sont pas coupables!

--Ça me paraît aussi de même, dit Échalot résolument, puisque c'est
votre idée. J'ai été bien souvent me chauffer à la cour d'assises et je
ne suis pas étranger à la façon dont ça se joue. Il y a une bonne chose
que l'avocat pourra beurrer dessus toute une tartine, c'est sûr, et le
procureur du roi sera bien fin s'il peut prouver que les deux amoureux
ont fait boire le juge malgré lui.

--N'est-ce pas? s'écria vivement Mme Samayoux, ce n'est pas quand on
vient surprendre sa fiancée avec un rival qu'on accepte un verre de vin
de bonne amitié. Si j'étais juré... mais voilà! il y a un coup monté, ça
saute aux yeux! Par qui? je n'en sais rien, et quand on pense à ce qui
peut se passer dans l'idée des avocats... Moi d'abord, quand il s'agit
des tribunaux, je dis que c'est la misère! Si on venait m'arrêter pour
avoir assassiné Louis-Philippe, qui n'est pas mort, ou Napoléon qui a
péri à Sainte-Hélène, je ne suis pas bien sûre que j'en réchapperais.
Échalot secoua la tête avec gravité et dit:

--C'est vrai que la justice humaine est fragile dans son aveuglement,
mais au-dessus de la faiblesse des hommes il y a l'oeil de la
Providence.

Mme Samayoux le regarda, et il baissa aussitôt les yeux avec modestie.

--Toi, dit-elle, retrouvant une nuance de gaieté, car la présence et la
sympathie de ce pauvre être lui faisaient vraiment du bien, tu es une
bonne âme, mais, vois-tu, faudrait l'aider, la Providence, et que
pouvons-nous à nous deux? J'ai beau chercher, ma cervelle est vide, et
quand je songe qu'ils sont tous deux en prison, dans des cachots
séparés, et ne pouvant pas même mélanger leurs sanglots...

Elle essuya une larme qui tremblait à sa paupière; Échalot fit de même
avec le pan de sa redingote.

--C'est dans ces moments-là, reprit la dompteuse en laissant tomber ses
deux bras, qu'on voudrait avoir reçu une éducation soignée et posséder
des connaissances intimes dans la haute pour être à même de soulager
l'infortune. Si seulement j'étais riche...

--Vous avez dû pelotonner un joli bout de galon, fit observer Échalot
d'un air flatteur.

Mme Samayoux haussa les épaules avec un soudain emportement.

--Je parie que mon saint-frusquin va y passer jusqu'au dernier sou!
s'écria-t-elle. Les mains me démangent de jeter l'argent par les
fenêtres, et si la dépense servait à quelque chose, crois-tu que je
regretterais mes écus?

--Bien sûr que non, patronne.

--Je donnerais tout! et je ferais des dettes par-dessus le marché! Mais
comment s'y prendre? par où commencer?

--Ah! je ne sais pas! je ne sais pas! fit-elle dans son découragement
plein de fiel; j'ai idée de tout casser et de tout briser! mon
établissement, je m'en moque! ma réputation, je n'en veux plus! J'avais
entamé une grande entreprise qui devait rapporter des mille et des cent,
j'avais payé les yeux de la tête à la ville pour le local; jamais on
n'aurait vu en foire un théâtre aussi reluisant que le mien; mais c'est
fini de rire! Je vas renvoyer mes artistes en leur donnant ce qu'ils
voudront d'indemnité; je vas renvoyer les peintres, les colleurs, les
menuisiers, toute la clique! Je vas vendre mes animaux, et pour un peu
je me jetterais par-dessus le parapet du pont, voilà!

Échalot était consterné; il essayait de maladroites consolations qui
n'étaient pas écoutées.

Mme Samayoux s'était levée et parcourait la baraque à grands pas. Elle
ressemblait à une lionne dans sa cage, et certes, à l'heure qu'il était,
deux hommes robustes auraient fait preuve de témérité en l'attaquant.

--S'il ne s'agissait que de tripoter un tigre, s'écria-t-elle, ou que de
faire une omelette avec une demi-douzaine de militaires, qu'on prendrait
par la peau du cou et qu'on tortillerait comme la paille à rempailler
les chaises! ah! ça me soulagerait crânement d'abîmer quelqu'un, mais,
là, de fond en comble!... En seraient-ils moins malheureux, là-bas,
entre les quatre murailles de leur prison?... mon Dieu, Seigneur! les
pauvres enfants! les pauvres enfants!

--Mais donne-moi donc une idée, toi! fit-elle en s'arrêtant devant
Échalot, qu'elle secoua rudement.

--Fouillez-moi plutôt, patronne, murmura l'ancien pharmacien, dont les
yeux étaient pleins de larmes. Si on pouvait pénétrer dans leur cachot,
vous et moi, et rester à leur place pendant qu'ils s'évaderaient.

--Est-ce qu'on pourrait me prendre pour elle? demanda Mme Samayoux, qui
eut presque un sourire. Et lui! il est si beau!...

--Et moi si laid, pas vrai? acheva Échalot. Ça ne fait rien, patronne,
je suis tout de même bien content de vous avoir un petit peu régayée.

--Oui, répliqua la bonne femme, soudaine comme les enfants et dont toute
la colère était tombée pour faire place à une rêveuse mélancolie, tu
m'as fait rire et ce n'était pas facile, car j'en ai gros sur le coeur.
As-tu entendu tout à l'heure que le Gondrequin-Militaire m'appelait
madame Putiphar?

--Voulez-vous que je m'aligne avec lui! s'écria Échalot.

--Pour quoi faire? je ne suis pas bégueule, mon vieux, et mon opinion
c'est liberté libertas pour une femme veuve dans ma situation qui peut
se mettre au-dessus des bavardages. Pourtant je suis bien changée depuis
ce soir où je le vis pour la dernière fois: j'entends mon chéri de
Maurice, et j'avais fait dessein de marcher droit parce qu'il y avait en
moi une idée qui me donnait du respect pour moi-même. Je me regardais un
petit peu comme sa mère. C'est drôle, pas vrai? de jalousie il n'en
était plus question, et j'en étais à me demander si vraiment j'avais pu
espérer autrefois qu'il hésiterait entre une grosse maman comme moi et
Fleurette, ce bouton de rose?

--Il y a des gens, soupira Échalot, qui préfèrent mieux la rose épanouie
à n'importe quel bouton.

--Tais-toi! pas de bêtises! on se connaît; et ce qui prouve bien que ma
folie est guérie, c'est qu'il ne me viendrait pas à l'esprit désormais
de penser à l'un sans penser à l'autre. Ah! mais non! je ne veux pas le
sauver tout seul, je veux la sauver avec lui. C'est mes deux enfants,
quoi! mes deux amours bien-aimés; il me les faut tous deux, il me les
faut heureux, et le restant de mon espoir est de vieillir ici ou là,
dans quelque coin, d'où je pourrai regarder leur bonheur.

--Etes-vous assez bonne! murmura Échalot, dont l'attendrissement ne
faisait pas trêve un seul instant.

--Pour la bonté, je ne dis pas, répliqua Mme Samayoux avec tristesse,
mais ça n'avance pas beaucoup les affaires, et j'ai beau me creuser le
cerveau, je ne trouve aucun moyen de venir à leur secours.

--Cherchons, patronne.

--J'ai tant cherché! fit la dompteuse, qui se laissa retomber sur son
siège. Quand tu m'as parlé tout à l'heure, j'en étais à rêvasser un tas
de fariboles comme on fait quand on est au bout de son rouleau. Je
songeais à ces hasards qui arrivent toujours à point dans les contes de
fées; je me disais: il n'y a donc plus de ces bons génies qui exauçaient
les souhaits des malheureux?...

--Dame!... fit Échalot, croyant qu'on l'interrogeait.

--Qui descendaient par le tuyau de la cheminée, continua maman Samayoux
sans prendre garde à l'interruption, ou bien encore qui arrivaient par
la fenêtre ou par le trou de la serrure au moment juste où tout espoir
était perdu?

--Qui sait? fit encore Échalot.

--Il me semblait que dans ma pauvre baraque désertée j'allais entendre
au-dehors une petite main faisant toc-toc à ma porte...

--Écoutez! s'écria Échalot qui devint pâle. On a fait toc-toc!

La dompteuse se leva toute droite.

À la porte extérieure, deux coups discrets avaient été frappés en effet.

--Si c'était le bon génie! balbutia Échalot.

La dompteuse essaya de sourire, mais elle ne put, et ce fut d'une voix
altérée par l'émotion qu'elle prononça ce seul mot:

--Entrez!



VII

M. Constant


Mme Samayoux avait évoqué une bonne fée, la bonne fée venait-elle au
commandement? Échalot n'était pas éloigné de cette opinion et ouvrait
déjà de grands yeux.

Dans le monde entier, il n'y a pas de pays plus ami du merveilleux ni
plus crédule que la foire.

La porte roula sur ses gonds branlants; ce ne fut pas une fée qui entra,
mais bien un homme de forte carrure, boutonné du haut en bas, dans un de
ces pardessus qu'on appelait des redingotes à la propriétaire.

Le nez de cet homme brillait comme un rubis par-dessus les plis d'une
vaste cravate en laine tricotée; il portait un chapeau évasé par en haut
et dont les larges bords se cambraient selon la forme dite _bolivar_.

Il avait aux mains des gants fourrés, une belle paire de lunettes d'or
sur le nez et des socques articulés par-dessus ses souliers.

--Suis-je au bout de mes longs voyages? demanda-t-il en franchissant le
seuil. Est-ce ici le séjour de madame veuve Samayoux, dite maman Léo,
première dompteuse cosmopolite et directrice des Prestiges Parisiens
réunis aux animaux féroces par privilèges de l'autorité?

Ceci fut débité avec une emphase moqueuse qui rappelait assez bien le
ton de l'arracheur de dents, poussant son boniment entre deux
«Allez-la-musique!»

Mme Samayoux mit sa main étendue au-devant de ses yeux un peu éblouis
par les larmes.

--C'est moi la première dompteuse, dit-elle rudement, qu'est-ce que vous
lui voulez?

Échalot, qui s'était reculé jusqu'à son lion, examinait le nouveau venu
à la dérobée et se disait:

--Je ne le connais pas, cet oiseau-là, mais c'est drôle, il y a des
têtes qu'on croit toujours avoir vues quelque part.

L'étranger repoussa la porte et fit quelques pas à l'intérieur de la
baraque.

--Est-ce qu'on pourrait avoir l'avantage d'obtenir un tête-à-tête avec
vous? demanda-t-il.

--Je ne suis pas en humeur de plaisanter..., commença la dompteuse.

--Ni moi non plus, interrompit le nouveau venu; j'ai ouï conter que vous
aviez assommé feu Jean-Paul Samayoux, votre mari, en jouant avec lui de
bonne amitié. J'espère vivement que nous ne jouerons pas ensemble. Mais
j'ai des choses importantes à vous dire et vous seule devez les
entendre.

La veuve le regardait d'un air sombre.

--L'homme, dit-elle en contenant sa colère, autant vaudrait agacer un
tigre que de me caresser à rebours un jour comme aujourd'hui. Qui
êtes-vous?

L'étranger prit une chaise qu'il approcha du poêle, contre lequel il mit
ses socques.

Échalot faisait mine de préparer son biberon pour le petit; mais il
songeait:

--Je me méfie! C'est comme le soir où Amédée me mena jouer la poule à
l'estaminet de L'Épi-Scié. Pourquoi donc que je pense justement à cela,
moi?

L'inconnu donna un petit coup de doigt sur ses lunettes d'or, et dit, en
chauffant ses pieds avec un évident plaisir:

--L'hiver s'annonce raide, cinq degrés chez l'ingénieur Chevalier, au
commencement de novembre! et j'ai fait la route de Saint-Germain, aller
et revenir, pour avoir votre adresse. Je ne sentais plus mes orteils.

Il ajouta en baissant la voix tout à coup:

--Mais c'était une fantaisie de la pauvre mademoiselle Valentine, et Mme
la marquise m'aurait tout aussi bien envoyé à Pékin qu'aux Loges.

--Emmène ton mioche dans le coin, là-bas, dit la veuve à Échalot en lui
montrant l'endroit le plus reculé de la baraque.

--Je peux m'en aller tout à fait si je suis de trop, murmura le bon
garçon avec sa soumission ordinaire.

--Fais ce qu'on te dit et ne raisonne pas!

Échalot emporta aussitôt Saladin à l'endroit désigné et se mit à causer
tout bas avec lui comme si l'enfant avait pu le comprendre.

--Ça s'embrouille, murmurait-il; tu vas être content, toi, farceur, car
je parie bien qu'il ne sera plus question de t'enfler la caboche d'ici
longtemps. La patronne n'a pas de chance tout de même: au moment
d'établir une si belle boutique!... et on aurait fait de l'argent avec
la chose des deux siamois attachés naturellement par le ventre, des tas
d'argent!

Malgré sa bonne envie d'obéir à la patronne en se montrant discret, son
regard ne pouvait se détacher de l'étranger, et il en revenait toujours
à penser.

--C'est étonnant! je jurerais que je ne l'ai jamais vu, et il me semble
à chaque instant que je vais retrouver son nom!

Mme Samayoux quitta sa chaise et vint se mettre debout auprès du poêle.

--Je vous ai demandé qui vous êtes, dit-elle en baissant la voix, mais
s'il ne vous convient pas de me répondre, c'est égal. Je suis dans la
tristesse et le peu que vous avez dit m'a donné un espoir. C'est de
Fleurette que vous avez parlé, n'est-ce pas?

--J'ai parlé de Mlle Valentine de Villanove.

La dompteuse rappela à sa mémoire le récit de M. Baruque et murmura:

--Valentine de V... c'est bien cela.

--Ou bien encore, poursuivit l'étranger, Valentine d'Arx, car la pauvre
malheureuse enfant, depuis qu'elle est folle, s'est mise en tête que
c'était là son vrai nom.

--Folle! répéta Mme Samayoux, dont le souffle s'embarrassa dans sa
poitrine. Et elle croit donc être la femme de l'homme qui est mort?

--Non, fit l'étranger, elle croit être sa soeur. Ah! ah! si vous ne
savez rien, je vais vous en apprendre de belles...

--Mais, interrompit la veuve, si elle est folle, on ne l'a pas gardée en
prison?

--Parbleu! elle n'a jamais été en prison.

--Et Maurice?

--Celui-là c'est une autre paire de manches... Mais asseyez-vous, bonne
dame, vous ne tenez pas sur vos jambes, ma parole d'honneur! et
maintenant que j'ai les pieds chauds, nous allons nous mettre à notre
aise en buvant un verre de vin, si vous voulez.

Il se leva et prit le bras de la veuve, qui chancelait en effet.

--Vous avez affaire à un bon enfant, vous savez, continua-t-il en la
ramenant vers la table, et nous ferons une paire d'amis tous deux, j'en
suis certain. Ça m'a amusé en commençant de poser en casseur vis-à-vis
d'une luronne de votre numéro, mais vous n'êtes qu'une femme, après
tout, puisque vous pleurez, et je reprends vis-à-vis de vous la
galanterie de mon sexe.

Il aida la dompteuse à s'asseoir, en ajoutant:

--Vous ne me demandez plus qui je suis en faisant les gros yeux, alors
je vous le dis: ni chiffonnier ni prince, à peu près le milieu entre les
deux: M. Constant, officier de santé et plus avisé que bien des
fainéants qui ont passé leur thèse, premier aide préparateur dans la
maison du Dr Samuel dont j'ai la confiance et qui me fait tout ce qui ne
concerne pas mon état, spécialement la chasse à la dompteuse, car voilà
trois fois vingt-quatre heures que je cours sur votre piste comme un
Osage dans les forêts vierges de l'Amérique du Nord... pas bien riche
avec cela, mais amateur de ce qui brille et portant des lunettes de
chrysocale avant de les troquer contre des lunettes d'or. Est-ce de la
franchise, ça? Ambitieux pas mal et nourrissant l'espoir que l'aventure
de la petite demoiselle pourra me pousser dans le monde, puisqu'elle m'a
déjà mis en relations avec des gens que je n'aurais jamais approchés
sans cela; exemple, Mme la marquise d'Ornans, Mme la comtesse Corona (un
joli brin celle-là, ou que le diable m'emporte!), le colonel Bozzo, qui
est dix fois millionnaire, M. de Saint-Louis, qui succédera peut-être à
Louis-Philippe et d'autres encore.

--Je vous en prie, prononça tout bas la veuve, parlez-moi de Fleurette.

--Et de Maurice, pas vrai? interrompit M. Constant avec un bon gros
rire; vous n'êtes plus toute jeune, mais il y en a de plus déchirées que
vous, et il paraît que le lieutenant est joli comme un amour. Moi je ne
le connais pas, je dis seulement que s'il est moitié aussi beau que
mademoiselle Valentine est belle, ce doit être un Adonis! Ne vous
impatientez pas, j'arrive à l'objet de ma visite.

Son doigt martela par trois fois, à petits coups bien espacés, le milieu
de son front, et il ajouta:

--Le Dr Samuel dit que ça pourra guérir avec des soins et du temps, mais
elle l'est tout à fait.

--Pauvre Fleurette! balbutia la veuve, qui resta bouche béante.

--Hélas! oui, comme un beau petit lièvre, et soyons justes, il y avait
bien de quoi toquer une jeune personne de cet âge-là, quoiqu'elle n'ait
pas été élevée dans du coton. Mais ne vous faites pas trop de mal, vous
savez, on la soigne à la papa, et il n'y en a pas deux comme le Dr
Samuel dans Paris pour traiter les maladies de cette espèce-là. Elle
n'est pas méchante, tout le monde l'adore à la maison, tous les jours
elle reçoit des visites de vicomtes, de baronnes et de marquises: elle
mange bien, elle boit bien, elle dort bien...

--Folle! répéta pour la seconde fois Mme Samayoux; car elle avait cru
d'abord à une exagération de langage: tout à fait folle!

M. Constant hocha la tête gravement en signe d'affirmation et il y eut
un silence. Échalot ne travaillait plus depuis que le nouveau venu avait
prononcé le nom du colonel Bozzo.

Échalot le dévorait des yeux et prêtait attentivement l'oreille.



VIII

Échalot aux écoutes


Ni Mme Samayoux ni M. Constant ne faisaient attention à Échalot, qui
était à demi-caché derrière un poteau.

Le temps avait marché et ces journées de novembre sont courtes; la
baraque commençait à se faire sombre.

M. Constant et la dompteuse étaient assis en face l'un de l'autre.

M. Constant, qui avait l'air d'un homme tout rond, très disposé à
prendre ses aises, avait versé sans plus de façon du vin dans les deux
verres.

--Je ne suis pas plus bête qu'un autre, reprit-il, quoiqu'on n'ait pas
encore songé à moi pour l'Académie des sciences, mais quant à bon
garçon, ça y est des pieds à la tête! vous verrez que nous serons
camarades. À votre santé, maman Léo: c'est comme ça que la petite
mademoiselle vous appelle.

La dompteuse le regardait d'un air indécis.

--C'est vrai que vous avez l'air bonne personne, dit-elle, et si vous
êtes venu chez moi, ce n'est bien sûr pas pour me faire du chagrin, mais
vous me parlez comme si je savais quelque chose et je ne sais rien de
rien.

--Pas possible! s'écria M. Constant; la foire des Loges n'est pas le
bout du monde, et les journaux ont assez radoté là-dessus!

--Aujourd'hui même, répliqua la dompteuse, aujourd'hui seulement j'ai
appris ce que les journaux ont pu dire. Ce serait trop long de vous
expliquer pourquoi je restais dans l'ignorance. J'avais beaucoup
d'ouvrage, et puis peut-être que je ne regardais pas autour de moi de
peur de voir, car c'est bien certain que, depuis des semaines, je ne me
suis jamais levée sans avoir un poids sur le coeur. On dit qu'il y a des
pressentiments. Mais ce qu'on m'a rapporté tout à l'heure, c'est
l'histoire du meurtre dans la chambre garnie de la rue d'Anjou; tout ce
qui a suivi, je l'ignore, et si c'est un effet de votre bonté, je
voudrais bien le savoir.

--Comment donc! fit l'officier de santé, mais c'est tout simple, ça!
Figurez-vous que je vous aime déjà tout plein, maman Léo; je suis entré
ici croyant avoir affaire à un gros hérisson de casseuse de cailloux et
vous êtes douce comme un petit agneau. Nous allons donc commencer par le
commencement. Attention! vous avez beau avoir de la peine, ça va vous
amuser; d'abord il n'y a pas eu de meurtre rue d'Anjou...

--Ah! s'écria la veuve, j'en étais sûre!

--Parbleu! ça tombe sous le sens! les tourtereaux n'étaient pas là pour
le plus grand plaisir du juge d'instruction Remy d'Arx; mais ils avaient
fait dessein de se périr ensemble par désespoir amoureux, voilà tout.
L'autre juge d'instruction, celui qui a succédé au défunt Remy d'Arx, M.
Perrin-Champein, est un fin finaud de la finauderie, qui a des yeux
par-devant, par-derrière et sur les côtés, un vrai chien de chasse,
quoi! Il n'a pas seulement baissé le nez vers cette piste-là, et quand
Mme la marquise est allée le voir pour lui demander sa protection en
faveur de la demoiselle, il a répondu: «Dormez sur vos deux oreilles; je
pense bien qu'il n'y a pas que des roses blanches et des fleurs de lys
dans l'aventure de mademoiselle votre nièce; mais ça regarde un conseil
de famille bien plus que la cour d'assises.»

--Mais alors, dit la veuve, que son grand espoir étouffait, Maurice
aussi doit être à l'abri?

--Pour le fait divers de la rue d'Anjou, oui, maman; reste seulement la
mauvaise plaisanterie de la rue de l'Oratoire, 6, chambre n° 18, au
second. Vous voyez si je suis ferré sur ma géographie! Savez-vous ce que
c'est qu'une commission rogatoire, vous?

--Non, répondit la veuve, je ne sais pas grand-chose, allez, monsieur
Constant. Buvez donc, si vous ne trouvez pas mon vin trop mauvais.

--C'est ça! et vous allez trinquer avec moi! Une commission rogatoire,
c'est quand les juges se dérangent, et M. Perrin-Champein s'est dérangé
pour venir chez nous interroger la petite demoiselle: quand je dis
petite, elle a une taille superbe, mais de la voir tomber si bas, ça
fait l'effet comme si elle était redevenue une enfant. Vous savez, on se
fait des idées sur les gens qui ont de certains métiers; moi, je me
représente les messieurs du parquet avec des têtes de vautour ou de
faucon: eh bien! M. Champein est ça tout craché! Il vous a une paire
d'yeux ronds et pointus qui entrent dans le corps comme des vrilles, une
grande bouche qui ressemble à une plaie, et un nez en lame de sabre. Il
avait l'air un peu en rage, parce qu'il ne pouvait rien tirer de
mademoiselle Valentine; mais il disait à chaque instant: «L'instruction
n'a pas besoin de cela!» Et il ajoutait: «Les deux chambres étaient
contiguës: dans l'une, Hans Spiegel; dans l'autre, l'ex-lieutenant
Maurice Pagès. Hans Spiegel avait volé les diamants de la Bernetti, qui
valaient un demi-million; Maurice Pagès n'avait pas le sou et il était
amoureux d'une jeune personne très riche; la porte condamnée qui
communique du numéro 18 au numéro 17 garde des traces nombreuses
d'effraction, et les instruments qui avaient servi à opérer l'effraction
ont été retrouvés dans la chambre numéro 18, où l'ex-lieutenant Pagès
faisait son domicile...»

--C'est vrai que c'est terrible, balbutia la veuve, dont les tempes
étaient baignées de sueur.

Échalot se demandait:

--Quel coup monte-t-il, et pourquoi tout ce bavardage? C'est quelqu'un
d'entre eux qui s'est fait une tête, puisque je ne peux pas mettre son
nom sur sa figure!

--Attendez donc, disait cependant M. Constant de sa bonne grosse voix
toute ronde, nous ne sommes pas au bout. Et M. Perrin-Champein
mâchonnait le nom du lieutenant Pagès comme s'il avait eu dans le bec un
lambeau de sa peau. Ah! ah! celui-là sait son état, et on pouvait bien
voir que, dans son opinion, le Remy d'Arx a eu ce qu'il méritait. On ne
fait pas comme ça des marchés privatifs sur le dos de la justice,
j'entends quand on est magistrat, car vous allez bien voir que je n'en
veux pas au lieutenant... Mais suivons le fil: Hans Spiegel est égorgé
comme un boeuf, toute la maison se réveille à ses cris, on sort ou l'on
se met aux croisées, et les gens peuvent voir le lieutenant sortir par
la fenêtre même de la victime, voyager le long du treillage, passer dans
un arbre comme un écureuil (entre parenthèses, vous savez, maman, s'il
était fort en gymnastique!), puis entrer, par la fenêtre encore, à
l'hôtel d'Ornans, où il est finalement arrêté... Pensez-vous que M.
Champein a là une jolie affaire pour ses débuts?

La tête de la veuve s'inclina sur sa poitrine; elle semblait n'avoir
plus de sang dans les veines.

--Et si on le laisse faire, ajouta M. Constant, qui changea de ton,
croyez-vous qu'il aura beaucoup de peine à emballer son jeune homme?

Mme Samayoux releva les yeux sur lui et répéta, pensant l'avoir mal
entendu:

--Si on le laisse faire?

--Farceuse! répliqua l'officier de santé d'un ton jovial, vous devinez
pourtant bien pourquoi je suis venu. Voyons, c'est certain, n'est-ce
pas, que vous n'iriez pas mettre votre main au feu de l'innocence du
lieutenant Pagès?

--Vous vous trompez, repartit vivement Mme Samayoux, qui se redressa
soudain et dont les yeux brillèrent, j'en mettrais ma main au feu, et
tout mon corps, et tout mon coeur!

--C'est drôle, fit M. Constant, on croirait entendre la petite
demoiselle!

--Parle-t-elle ainsi! s'écria la veuve avec élan! Ah! la chère créature!
j'ai donc bien raison de l'aimer! Et ne serait-ce point parce qu'elle
parle ainsi que vous la croyez folle?

--Pour cela et pour autre chose, ma bonne dame. Buvez une gorgée et
soyez calme. Je mentirais si je disais que je partage votre avis par
rapport à l'innocence du lieutenant; mais la question n'est pas là, il
s'agit de mademoiselle Valentine. Elle nous a tous ensorcelés, et cela
est si vrai que moi, qui ai un emploi important dans la maison, voilà
trois jours que je cours la prétentaine pour vous trouver sur un simple
désir d'elle.

--Elle a donc parlé de moi!

--Vingt fois plutôt qu'une, à tort et à travers: Maman Léo par-ci, maman
Léo par-là! si seulement je pouvais voir maman Léo!...

--Mais ce n'est pas d'une folle cela! fit la veuve.

--Vous trouvez? Moi, je suis l'aide du Dr Samuel, et vous ne m'en
voudrez pas si j'ai plus de confiance en lui qu'en vous dans les
questions de médecine aliéniste. Nous sommes une spécialité, ma bonne
dame, nous avons un des plus beaux établissements de Paris, et,
voyez-vous, les fous, ça nous connaît. Quand on pense que la malheureuse
enfant a pris en horreur le colonel, son meilleur ami, presque son père,
et par-dessus le marché l'homme le plus respectable de l'univers! Quand
on pense qu'elle le confond avec un malfaiteur, dans son délire, et
qu'il lui fait peur... lui, le saint des saints!... Qu'avez-vous donc?

La veuve venait de faire un brusque mouvement.

Son regard s'était porté par hasard vers le poteau derrière lequel
Échalot se cachait à demi.

Elle avait cru voir, dans les ténèbres, qui se faisaient de plus en plus
sombres, les regards du bon garçon fixés sur elle avec une expression
étrange.

Elle était sûre d'avoir distingué son doigt qui se posait sur sa bouche,
comme pour lui envoyer un avertissement ou un signal.

--Je n'ai rien, répondit-elle à la question de M. Constant.

Celui-ci poursuivit:

--Ça ne vous frappe pas, ce que je vous dis là; mais si vous connaissiez
seulement le colonel...

--Je le connais, repartit la dompteuse, c'est lui qui vint à la baraque
avec cette marquise...

--Juste! et qui vous donna de l'argent pour avoir bien traité sa nièce.

--Et pour l'emmener, murmura Mme Samayoux.

--Comme de raison. Chez vous, dites donc, ce n'était pas beaucoup la
place d'une héritière de noblesse. Mais j'en reviens à mes moutons: la
pauvre demoiselle est pour Mme la marquise d'Ornans comme pour le
colonel; elle ne veut plus être sa nièce, elle se croit la soeur de
l'homme qu'elle avait consenti à épouser...

--Voilà ce qui est bien étrange! pensa tout haut Mme Samayoux.

--Elle n'en démord pas, reprit M. Constant, elle dit à qui veut
l'entendre: «Je suis Mlle Valentine d'Arx!» Elle se bat contre des
fantômes, les accusant d'avoir tué non seulement son prétendu frère,
mais encore son père, le vieux Mathieu d'Arx, qui mourut à Toulouse, on
ne sait comment, voilà déjà bien des années.

--Ah! fit la veuve, on ne sait comment il mourut?

--Ah ça? demanda M. Constant avec gaieté, est-ce que vous donnez dans
les imaginations de la jeune fille?

--Je vous écoute, et je tâche de me faire une opinion.

--Pour ça, vous aurez mieux que mes paroles, dit rondement l'officier de
santé, car la pauvre chère enfant veut vous voir, et tout ce qu'elle
veut, nous le faisons.

--Comment! s'écria la veuve, on me laisserait aller vers elle?

--Pourquoi pas? Pensiez-vous donc que nous la tenions sous clef! vous la
verrez, maman, et plus tôt que plus tard, car je suis venu vous chercher
pour vous conduire auprès d'elle.

Échalot, profitant de l'ombre croissante, s'était insensiblement
rapproché. Il écoutait de toutes ses oreilles et semblait en proie à une
singulière perplexité.

--C'est vrai, se disait-il, qu'ils changent de figures comme de
chemises, mais si j'allais me tromper! Et pourtant je ne peux pas
laisser la patronne se jeter dans la gueule du loup. Je ne m'en
consolerais jamais s'il lui arrivait malheur!



IX

La maison de santé


Mme Samayoux s'était levée aux dernières paroles de M. Constant.

--Partons! dit-elle, rien ne me tient ici, je voudrais déjà être auprès
de la chère fille!

--Minute! minute! fit l'officier de santé bonnement. Il faut que vous
ayez votre leçon faite mieux que cela, car un rien, une mouche qui vole
la met dans tous ses états. Asseyez-vous encore un petit peu, brave
madame... Mais est-ce étonnant comme tout le monde l'aime! j'étais bien
certain que vous sauteriez sur l'idée de la voir comme sur du gâteau!
Elle a un charme dans son petit doigt, c'est sûr. Allumez donc voir un
petit bout de chandelle pendant que je vas fourgonner le poêle. Il n'y a
pas de bourrelets à vos portes, dites donc!

--Allume, Échalot! ordonna Mme Samayoux.

--Tiens! fit M. Constant, qui avait déjà le tisonnier à la main, j'avais
oublié ce bonhomme-là.

Il ajouta en baissant la voix:

--Ça aurait pu causer un grand malheur, si quelqu'un avait écouté les
choses qu'il me reste à vous dire.

Échalot venait en ce moment vers la table avec de la lumière. En la
posant auprès de la bouteille, et malgré sa timidité accoutumée, il
regarda M. Constant bien en face.

Les yeux de celui-ci étaient justement fixés sur lui par-dessus ses
lunettes. Les paupières d'Échalot se baissèrent et le sang lui monta aux
joues.

M. Constant allongea le bras et lui toucha l'épaule.

Échalot recula.

--Ma poule, lui dit l'officier de santé, tu as les oreilles longues, je
vois ça, et tu voudrais bien écouter la suite.

--C'est une bonne et simple créature, interrompit la veuve.

--Brave madame, fit observer M. Constant avec une sorte de sévérité, ce
ne sont pas nos affaires que nous traitons ici, et il y a des choses
qu'il ne faut pas confier aux innocents. Va-t'en voir dehors si le
printemps s'avance, bonhomme!

Il ajouta:

--Et souviens-toi que se taire vaut toujours mieux que parler. J'ai ton
signalement là.

Un petit coup sec, frappé entre deux sourcils, ponctua la phrase.

Échalot, sans répondre, se dirigea aussitôt vers la porte.

Dès qu'il eut franchi le seuil, il respira longuement et ôta sa
casquette, comme s'il avait besoin de baigner sa tête brûlante dans
l'air froid du dehors.

--Si c'est lui, murmura-t-il, mon affaire n'est pas bonne, et ce n'est
pourtant pas Amédée qui peut suffire à élever Saladin.

Il se retourna vivement au souvenir de l'enfant qui restait dans la
baraque, et fut sur le point de rentrer. Mais il n'osa pas.

--Je m'alignerais avec n'importe qui, fit-il comme pour s'excuser
vis-à-vis de lui-même. J'irais chercher le petit ou la patronne au fond
de l'eau ou au milieu du feu; mais ces gens-là me font peur, quoi! et je
n'ai plus de sang dans les veines. Tant que la patronne est là, l'enfant
n'a rien à craindre. Je vas guetter, dès qu'elle sera partie, je
rentrerai.

Il fit un pas dans la direction de la rue Saint-Denis; ses jambes
flageolaient sous lui comme s'il eût été ivre.

Il ne fit qu'un pas. Son regard avait rencontré dans les terrains, à
droite du tracé de la rue de Rambuteau, un coupé attelé d'un cheval noir
dont le cocher, immobile, semblait dormir entre les collets fourrés de
son carrick.

Il ne dormait pas, cependant, car à des intervalles réguliers une
bouffée de fumée formait un petit nuage autour de sa tête.

Quand Échalot reprit sa marche, ses jambes ne tremblaient plus. Il
s'approcha de la voiture en étouffant le bruit de ses pas dans la neige
et regarda le cheval attentivement.

Puis, prenant la voie battue et allant les mains derrière le dos, comme
un passant, il appela tout bas:

--Oh! hé! Giovan-Battista!

Le cocher tressaillit sous son carrick et tourna la tête sans répondre.

--Est-ce que Toulonnais-l'Amitié a sa petite dame dans ce quartier-ci?
demanda encore Échalot.

Le cocher repartit cette fois avec un fort accent napolitain.

--Vous vous trompez, l'ami, suivez votre chemin.

--Pardon, excuse, fit Échalot, qui obéit, pas d'affront! je vous prenais
pour une connaissance.

Et au lieu de continuer vers la rue Saint-Denis, il disparut dans les
terrains, derrière la baraque de Mme Samayoux.

À l'intérieur, la dompteuse avait repris place vis-à-vis de M. Constant,
qui disait:

--Dans ces affaires-là, ma bonne dame, je ne me confierais ni à mon
frère ni à mon père, et vous allez bien voir que la moindre imprudence
pourrait tout perdre. Le Dr Samuel est un particulier qui ne se
dérangerait pas pour le pape, et ça se conçoit, puisque son
établissement est en vogue, sa clientèle superbe, et qu'en plus il a
toute une charretée de foin dans ses bottes. Eh bien! depuis que la
petite demoiselle est chez nous, il a mis son propre appartement à la
disposition de la famille, qui va et qui vient là-dedans sans se gêner.
Il est amoureux de l'enfant comme tout le monde: c'est un sort!

Nous sommes à mercredi; dimanche dernier, la famille s'est rassemblée
dans la chambre à coucher du docteur, et on lui a demandé son avis;
j'étais là, et moi, qui le connais pour n'avoir point le coeur trop
tendre, je peux bien dire que sa voix chevrotait quand il répliqua:

--C'est un pauvre coeur blessé si profondément que ni les soins ni les
remèdes n'y feront rien. Elle aime, sa vie entière est dans son amour,
et si elle perdait celui qu'elle aime, elle mourrait.

--Ah! fit Mme Samayoux, qui écoutait avec une attention avide, je le
devine bien, ce médecin-là! j'en ai vu de pareils. Il peut être brusque,
il peut être rude, mais il a une bonne âme.

--Ma foi, repartit M. Constant en riant, voilà longtemps que je le
connais, et je ne m'étais pas trop aperçu qu'il avait le coeur tendre;
mais de voir la demoiselle blanche et belle sur son lit, ça amollirait
un caillou. Voilà donc la famille aux champs, comme vous pensez, après
une déclaration pareille. Mme la marquise pleurait comme une fontaine,
M. de Saint-Louis mouillait son grand mouchoir, et le colonel lui-même
oubliait de tourner ses pouces. Vous verrez tout ce monde-là, c'est des
grands seigneurs, mais pas trop fiers.

«Il y a un autre docteur, un docteur en droit, celui-là, ce qui est plus
que d'être avocat, et jurisconsulte par-dessus le marché: le plus retors
de tous les malins! On lui avait donné l'affaire à examiner comme ami de
la famille. Mme la marquise lui a pris les deux mains et lui a dit:
«Nous n'avons plus d'espoir qu'en vous.» «Le bonhomme a répondu: «Je
n'ai jamais trompé personne, je ne commencerai pas par vous, qui êtes de
ma société et de mon amitié. De faire acquitter ce jeune gaillard-là par
un jury c'est aussi impossible que de prendre la lune avec les dents. Il
y a évidence, on l'a pris la main dans le sac, et son affaire est
jugée.»

--Mais alors, s'est écriée Mme la marquise, Valentine va mourir!

Et le colonel a ajouté en s'adressant au docteur en droit:

--Je donnerais bien une pièce de deux ou trois mille louis à celui qui
trouverait le moyen de nous tirer de peine.

--Parbleu! a répondu le jurisconsulte, avec de l'argent, on produit des
miracles.

--Est-ce qu'on pourrait acheter les juges ou le jury? a demandé la
marquise.

Les femmes ne savent pas, c'est sûr, et après tout, si on y mettait le
prix... mais n'importe!

Le docteur en droit a répondu:

--Ce n'est pas cela que j'entends, je pensais à une évasion. Si vous
aviez vu comme tout le monde a tombé là-dessus!

Car ces bonnes gens-là, malgré leur orgueil et leurs armoiries, ne
reculeront devant rien dès qu'il s'agira de sauver la petite demoiselle;
vous verrez ça par vous-même.

--Est-ce que vous pensez, demanda Mme Samayoux, qu'ils iraient jusqu'à
consentir au mariage?

--Je pense, répondit M. Constant, qu'ils iraient en corps, comme une
procession, avec la croix et la bannière, solliciter humblement la main
de l'ex-lieutenant.

--Mais je les aime, moi, ces gens-là! s'écria la dompteuse.

--Ah! pour être pris, ils sont bien pris, mais voilà le _hic_: vous
ai-je dit que tout ça se passait dans la chambre voisine de celle où
couche mademoiselle Valentine?

--Non. Elle avait tout entendu?

--Juste, et ce fut un coup de théâtre auquel on ne s'attendait pas, je
vous en réponds.

Il y avait trois ou quatre jours qu'elle n'avait ni bougé ni parlé,
sinon pour prononcer votre nom, ma brave dame, et celui de Maurice, tout
doucement, sans presque remuer les lèvres, comme font ceux qui causent
en rêvant.

Une mine qui aurait sauté au milieu de la chambre n'aurait pas plus
étonné la famille que la voix de Valentine de Villanove s'élevant tout à
coup et disant:

--Je ne veux pas!

--Elle parlait à travers la porte? demanda la veuve, dont la voix
tremblait.

--Non pas! elle avait descendu de son lit toute seule; toute seule elle
avait traversé sa chambre. Elle avait ouvert la porte sans bruit, elle
était debout sur le seuil, pâle comme une statue de marbre, et si belle
qu'on en restait comme ébloui.

«Elle se tenait droite, elle ne s'appuyait à rien et personne n'eut
l'idée d'aller la soutenir, tant elle semblait forte et solide.

--Il me semble que je la vois! murmura la veuve. Oh! pauvre, pauvre
Maurice!

--Bien vous faites de plaindre celui-là, car sa vie et sa liberté sont
en question.

«--Je ne veux pas! a donc répété la demoiselle, il est innocent, je le
jure, devant Dieu! Il a déjà fui une fois parce que les innocents ne
savent pas se défendre, quand le hasard les accuse; je ne veux pas qu'il
se déshonore en fuyant une seconde fois comme un coupable.

--Tout ça est bel et bon..., commença la dompteuse.

--Attendez, interrompit M. Constant. Vous, vous êtes une personne de bon
sens qui savez ce que parler veut dire, mais elle ne possède
l'expérience de rien, la pauvre enfant, et en outre elle a son coup de
marteau, un fameux!

--Ne peuvent-ils agir sans elle?

--Attendez; voici quelque chose qui va vous étonner plus que tout le
reste; ils sont en correspondance...

--Qui donc? balbutia la veuve stupéfaite.

--Les deux tourtereaux.

--Maurice et Valentine! Lui, du fond de sa prison; elle, entourée comme
vous me la montrez, malade, privée de raison!...

--Est-ce assez drôle? demanda M. Constant d'un air bonhomme. Comment ça
se fait, moi, vous comprenez, je n'en sais rien, mais c'est comme ça, et
nous le tenons d'elle-même.

--Il faut donc qu'il y ait dans l'établissement du Dr Samuel des
employés qui...

--Sans doute, sans doute, bonne dame, ce ne sont pas des pigeons
voyageurs qui portent leurs messages; mais leurs messages vont et
viennent, et notre chère malade a formellement déclaré ceci: «À nous
deux, nous n'avons qu'un coeur. Tant que je ne voudrai pas, Maurice ne
voudra pas.»

Du revers de sa main, Mme Samayoux essuya une grosse larme qui roulait
sur sa joue.

--L'homme de loi, reprit M. Constant, a voulu plaider auprès d'elle. Il
a démontré clair comme le jour non seulement que Maurice serait pour le
moins condamné à perpétuité, mais encore qu'une fois la chose faite il
n'y aurait plus à y revenir à cause des difficultés posées par la loi
française à la révision des procès criminels. Il a cité Lesurques et
bien d'autres, mais rien n'y a fait, parce que la petite avait son idée.
J'abrège, maintenant. On l'a recouchée, bien entendu, et le conseil de
famille s'est réuni à un autre étage. Là, pendant que la marquise se
tordait les mains et que les autres jetaient leur langue aux chiens, le
colonel, qui est fin comme l'ambre, a ouvert tout doucement l'avis de
vous faire chercher et de vous employer à persuader la petite.

--Ah! fit Mme Samayoux étonnée elle-même du mouvement de défiance qui la
prenait.

--Il a semblé que c'était de la manne dans le désert, poursuivit M.
Constant; tous ceux qui étaient là avaient saisi maintes fois votre nom
sur les lèvres de la chère enfant. On savait en outre de quelle
affection vous entourez le lieutenant Maurice Pagès. Séance tenante, on
m'a dépêché sur vos traces, qui n'étaient pas des plus aisées à trouver,
soit dit sans reproche; mais enfin je vous ai rencontrée, vous voilà
suffisamment renseignée sur ce qui se passe là-bas: voulez-vous être
l'auxiliaire d'une noble et malheureuse famille qui cherche à sauver son
enfant?

La veuve fut quelque temps avant de répondre. Elle songeait.

--Verrai-je Valentine sans témoin? demanda-t-elle enfin.

--Ah! bonne dame, répliqua M. Constant avec effusion, vous ne feriez pas
des questions pareilles si vous connaissiez tout ce monde-là! Venez
d'abord. Si quelque chose vous chiffonne, exigez des explications sans
vous gêner, on vous les donnera. Exigez un tête-à-tête avec la
demoiselle, ils s'en iront tous comme des enfants qu'on renvoie. Mais
venez, parce que, vous concevez, je ne suis pas le maître, et la famille
seule peut vous dire ce que vous aurez à faire quand on vous enverra
auprès du lieutenant.

--Je verrais Maurice! s'écria la veuve, dont les deux mains s'appuyèrent
d'elles-mêmes contre son coeur.

--Ça va de soi, puisque vous serez notre intermédiaire. Vous demanderez
vous-même le laissez-passer, c'est la règle, mais on fera le nécessaire
pour que vous n'ayez pas de refus.

Mme Samayoux s'était levée, mais elle jeta un regard hésitant sur le
sans-façon excentrique de sa toilette.

--Que cela ne vous arrête pas! dit M. Constant.

La veuve se redressa de toute sa hauteur.

--Vous avez raison, dit-elle, saquédié! je suis ce que je suis. Ceux qui
ne font pas de mal n'ont pas de honte. Marchons!

En sortant de la baraque par la porte de derrière, Mme Samayoux ouvrait
la bouche pour appeler Échalot, lorsqu'elle aperçut le pauvre diable se
promenant de long en large à pas précipités dans la neige et battant des
bras pour se réchauffer.

--Garçon, lui dit-elle, vous allez rentrer et garder la baraque.

L'espoir d'Échalot avait été de parler à la dompteuse tout de suite
après le départ de M. Constant. La vue de ce dernier qui s'était mis
au-devant de la porte et qui nouait autour de son cou son grand
cache-nez causa à notre ami un sensible désappointement.

--Est-ce que vous allez sortir à cette heure-ci, patronne? demanda-t-il
en s'approchant, par le temps qu'il fait, avec quelqu'un que vous ne
connaissez pas?

La dompteuse se mit à rire.

--As-tu peur qu'on ne m'affronte, l'enflé? dit-elle.

--Saperlote! ajouta l'officier de santé, je ne me risquerais pas à ce
jeu-là.

Sans y mettre aucune affectation, il barra le passage à Échalot,
s'arrangeant toujours de manière à rester entre lui et la veuve.

--Je reviendrai de bonne heure, reprit celle-ci. À mesure que les autres
rentreront, qu'ils se couchent, et qu'on ne me brûle pas de chandelle!

Elle prit le bras que lui offrait M. Constant et traversa ainsi toute la
largeur de la baraque pour gagner l'autre porte qui donnait du côté de
la rue Saint-Denis. Échalot suivait la tête basse.

--Et où allez-vous, patronne? demanda-t-il au moment où elle passait le
seuil.

--Si on te le demande, repartit la veuve gaiement, tu répondras que j'ai
oublié de te le dire.

--C'est que j'aurais bien voulu vous causer deux mots..., commença
Échalot.

Mais le couple s'éloignait déjà rapidement.

--Allons-nous jusqu'au bureau d'omnibus de Saint-Eustache? demanda la
dompteuse.

--J'ai la voiture de Mme la marquise, répondit M. Constant, qui s'arrêta
devant le coupé.

--Holà, bonhomme! ajouta-t-il en tirant le cocher par son carrick,
éveille-toi et mène-nous rondement.

La voiture s'ébranla.

Échalot ne fit qu'un bond jusqu'au tas de paille où le petit Saladin
dormait, auprès du lion malade; il prit l'enfant et le fourra tout d'un
temps dans sa gibecière, dont il passa la courroie autour de son cou.

--Quand je devrais y perdre ma rate, pensait-il, je vas les suivre. J'ai
voué mon existence à Léocadie jusqu'à la mort, sans espoir de lui
plaire, et je veux la secourir au milieu de ses dangers, puisque je n'ai
pas eu assez d'atout pour saisir l'opportunité de l'avertir.

Quand il arriva de nouveau à la galerie, la voiture avait disparu.

Il descendit les degrés en courant, mais il ne fit pas plus d'une
dizaine de pas et s'arrêta pour dire à Saladin, qui hurlait dans la
gibecière:

--Tu as raison, quoi! C'est encore une inconséquence que j'ai commise de
t'éveiller pour rien. Mais je ne pouvais pas te laisser tout seul entre
les pattes de la bête, pas vrai? M. Daniel ne vaut pas cher à cause de
sa décrépitude et de ses infirmités, mais il aurait pu avoir une idée de
manger un morceau d'enfant, et ça fait frémir rien que d'y penser.

Il se donna un grand coup de poing dans le front.

--Quant à avoir reconnu l'olibrius de l'estaminet de L'Épi-Scié,
reprit-il, j'en suis sûr! À ma place, Similor aurait parlé, car il a du
toupet, à moins toutefois qu'on ne lui aurait donné la pièce pour se
taire. Ah! je suis plus vertueux que lui, mais moins capable, et s'il
arrivait malheur à cette infortunée belle femme, ce serait le cas pour
moi d'en concevoir un regret éternel!

Il rentra dans la baraque et s'assit sur la paille, n'essayant même plus
de calmer son petit Saladin, qui s'égosillait dans la gibecière.

Pendant cela, le cocher que nous avons vu tressaillir au nom de
Giovan-Battista poussait son beau cheval noir sur le pavé assourdi par
la neige.

Au sortir des ruelles qui s'embrouillaient encore alors autour des
halles, il prit la rue Saint-Honoré et gagna la place de la Concorde.

Il n'était pas plus de cinq heures du soir, mais la nuit enveloppait
déjà Paris, que le mauvais temps faisait désert.

Le coupé de Mme la marquise s'engagea dans l'avenue des Champs-Elysées,
qu'il monta au grand trot jusqu'à la rue de Chaillot; là il tourna sur
la gauche et redescendit vers la Seine pour gagner ce quartier, si
radicalement transformé depuis lors, qui confinait à la montagne du
Trocadéro et sortait de Paris par la barrière des Batailles.

La maison de santé du Dr Samuel était située dans l'enceinte de la
ville, mais elle respirait déjà le grand air de la campagne; elle
pendait sur ces deux bosquets solitaires qui séparaient alors la rampe
de Chaillot du pont d'Iéna. Elle avait vue d'un côté sur le
Champ-de-Mars, de l'autre sur les buttes abruptes du Trocadéro, et entre
deux, par-dessus les sinuosités de la Seine, elle voyait les arbres de
Passy, prolongés par les forts de Clamart et de Meudon.

C'était un grand et bel établissement, fondé depuis peu, mais auquel la
vogue était venue tout de suite.

On pouvait attribuer sans doute ce succès rapidement fait au talent du
Dr Samuel; les jaloux, cependant, ajoutaient que ce succès était dû,
pour la plus grande part, aux nombreuses et puissantes relations du
savant médecin.

Les jaloux disaient encore, mais tout bas et sans pouvoir appuyer leurs
affirmations sur des preuves positives, que le Dr Samuel, parti d'une
position infime, avait grandi tout à coup en poussant au-delà des bornes
permises les complaisances professionnelles.

Il s'était concilié ainsi de hautes gratitudes et ses protecteurs
étaient en quelque sorte des complices.

Mais personne n'ignore que Paris, tout en méprisant la province, partage
abondamment les vices étroits et les petitesses envieuses attribués aux
provinciaux. Paris regarde presque toujours d'un oeil mauvais les
fortunes trop rapides et les réussites trop éclatantes.

On a supprimé, il est vrai, le bûcher qui brûlait au Moyen Age les
sorciers, c'est-à-dire les forts, pour le plus grand contentement de
ceux qui jamais ne peuvent être accusés d'inventer la poudre.

On ne lapide plus les penseurs victorieux sous prétexte du pacte qu'ils
ont pu signer avec Satan, mais pierres et fagots ont été avantageusement
remplacés par la calomnie, hydre qui ne semble avoir perdu aucun croc de
sa mâchoire, aucune goutte de son venin depuis le temps de Beaumarchais.

Aussi les honnêtes gens fuient-ils à son approche en se bouchant les
oreilles, et il arrive cette chose douloureuse que nombre de coquins se
faufilent dans le monde à la faveur du discrédit où est tombé le cri de
haro.

La maison du Dr Samuel se composait de trois parties distinctes, sans
compter le pavillon tout neuf et fort bien entendu comme confort où il
faisait son domicile privé.

Il y avait le quartier des aliénés, le quartier des malades ordinaires
et le quartier des pauvres, appelé _l'hospice_.

Tout était gratuit dans ce dernier asile où le colonel Bozzo-Corona, si
célèbre par sa philanthropie éclairée, et M. de Saint-Louis (Louis
XVII), son illustre ami, avaient fondé chacun quatre lits qu'ils
entretenaient de leurs deniers personnels.

La principale entrée de la maison Samuel se trouvait obstruée par de
grands travaux de reconstruction. La voiture, contenant M. Constant et
sa compagne, s'arrêta devant la porte de l'hospice, qui s'ouvrait sur le
bouquet d'arbres longeant le chemin des Batailles.

Pendant toute la route, l'officier de santé s'était montré galant, bon
enfant et presque facétieux; l'esprit qu'il avait était tout à fait à la
portée des goûts et des habitudes de la veuve.

Quand la voiture s'arrêta, il y avait entre eux un certain degré de
familiarité amicale.

La brave femme gardait bien pour un peu sa tristesse, ses craintes et
même une certaine défiance, inspirée par l'aventure dans laquelle on
l'engageait; elle était en effet d'un monde où l'imagination pousse au
noir tout de suite, nourrie qu'elle est de drames violents et de
sanglantes légendes.

Mais, d'un autre côté, rien ne console, rien n'encourage comme l'action.

Toute créature humaine aime à jouer un rôle, et chez les femmes ce goût
grandit volontiers jusqu'à la passion.

Léocadie était femme, malgré sa formidable carrure et le talent qu'elle
avait de porter des poids de cent livres à bout de bras.

Elle se disait, tout en écoutant les verbeuses explications de son
compagnon, qui ne tarissait pas:

--C'est un fier numéro qui est sorti aujourd'hui pour moi de la roue! Le
bandeau que j'avais sur les yeux est déchiré et je vois clair à choisir
ma route. Je voulais savoir, je sais; si je veux en apprendre davantage,
je n'ai qu'à parler, on me répondra, et de plus, au lieu de me fatiguer
toute seule au fond d'un trou, sans protections ni connaissances, je
vais avoir pour moi toute une société de gens calés qu'on écoute quand
ils parlent et qui ont le bras long!

--Eh bien! quoi, ajoutait-elle en elle-même, répondant à quelque vague
objection de son bon sens naturel, c'est drôle qu'ils sont venus à moi,
je ne dis pas non, mais ça dépend du caprice de ma pauvre Fleurette, qui
s'est souvenue du temps où elle n'était pas encore mademoiselle
Valentine et qui a confiance dans le bon coeur de maman Léo. Elle sait
bien, celle-là, que je ne reculerais pas devant mille morts quand il
s'agit de notre Maurice! et puis, je n'ai pas mes yeux dans ma poche,
peut-être! Si je vois quelque chose de louche dans tout ça, c'est à moi
de regarder où je mettrai le pied.

Le concierge de l'hospice les reçut à la porte et dit à M. Constant:

--On est déjà venu bien des fois du grand pavillon voir si vous étiez
arrivés.

--Je ne me suis pourtant pas amusé en chemin, répondit l'officier de
santé. La demoiselle n'est pas plus mal?

--Toujours la même.

M. Constant fit entrer sa compagne sous une voûte longue et d'aspect
triste, quoiqu'elle fût évidemment toute neuve.

En passant devant la loge, la veuve y jeta un regard.

Dans la loge il y avait trois ou quatre personnes, infirmiers peut-être
ou domestiques, qui se chauffaient autour d'un grand poêle de fonte.

Un seul homme était assis au milieu de la chambre, les coudes sur la
table, juste au-dessous de la lampe qui pendait au plafond.

Sa casquette, d'où s'échappaient des cheveux hérissés, cachait à demi
son visage, mais la lumière éclairait vivement ses membres athlétiques
et l'énorme envergure de ses épaules.

À la vue de cet homme, Mme Samayoux fit un mouvement, et M. Constant le
sentit, car il tourna la tête avec vivacité.

--Bonsoir, Roblot! dit-il en continuant son chemin.

Roblot était sans doute le nom de l'athlète qui ne bougea ni ne
répondit.

--Est-ce l'homme à la casquette que vous appelez Roblot? demanda la
dompteuse.

--Oui, répondit M. Constant, est-ce que vous le connaissez? J'ai
toujours eu l'idée qu'il avait bien pu être hercule en foire. C'est un
taureau que ce chrétien-là!

--Je ne connais pas ce nom de Roblot, répondit la veuve, et j'avais cru
remettre un homme qui s'appelle autrement que cela.

Ils avaient traversé la voûte et pénétraient dans une cour entourée de
bâtiments tout neufs comme la voûte elle-même.

--C'est ennuyeux, les réparations, reprit l'officier de santé; si la
grande entrée avait été libre, vous auriez vu qu'on arrive au pavillon
de M. le docteur par un chemin aussi beau que le vestibule des
Tuileries, mais nous allons être forcés de marcher dans la neige.

--Oh! fit la veuve, je ne suis pas douillette. Est-ce que ce Roblot est
un des employés de la maison?

--Non, c'est un de nos convalescents de l'hospice. Quand ils commencent
à aller mieux, on leur laisse beaucoup de liberté et ils en profitent
pour fréquenter la conciergerie. Vous concevrez qu'à l'hospice nous
n'avons pas des ducs et des marquis. À l'établissement payant, c'est
différent; quand il fait beau et que notre société se promène dans les
jardins, on dirait un coin du bois de Boulogne.

Une porte située en face de la première entrée fut ouverte et donna
accès dans un vestibule que M. Constant traversa sans s'arrêter.

Au-delà, c'était un jardin assez vaste et tout plein de grands arbres
couverts de neige.

--Voilà l'établissement, dit M. Constant, qui montra, à droite et à
gauche, deux corps de logis éclairés. Ici les malades ordinaires et là
les aliénés; nous n'allons ni ici, ni là; vous savez, la demoiselle est
au bout, dans le grand pavillon.

Ils suivirent un chemin où la neige était balayée avec soin et
parvinrent à une maison de belle apparence, dont le perron, tourné vers
le midi, dominait tout le paysage parisien.

M. Constant sonna et ce fut Victoire, la femme de chambre de Valentine,
qui ouvrit.

--Dieu merci! dit-elle, voici assez longtemps qu'on s'impatiente!

Puis elle ajouta avec une curiosité qui n'était pas exempte
d'impertinence:

--C'est là la personne?

--Oui, ma fille, répondit l'officier de santé, c'est une personne qui
n'a besoin ni de vous ni de moi et qui a droit à votre politesse. Allez
nous annoncer tout de suite.

Victoire fit une révérence moqueuse et disparut. Mme Samayoux s'étonna
de rester toute déconcertée.

--Qu'est-ce que ça va donc être quand je serai en présence des dames et
des messieurs, murmura-t-elle naïvement, puisque la chambrière me fait
peur?

--Il n'y a pas insolent comme les valets, répondit M. Constant, qui
jouait supérieurement l'indignation. Pour un peu, je la ferais flanquer
à la porte. Avec les maîtres ça ne se ressemblera plus, et vous allez
voir comme on va vous mettre à votre aise.

--Mme veuve Samayoux peut entrer, dit en ce moment Victoire, qui
revenait.

Maman Léo se sentit prise d'un véritable tremblement.

Son négligé de première dompteuse, élégant et cossu, lui semblait, à
cette heure, quelque chose de monstrueux et la brûlait comme si c'eût
été la robe de Nessus.

Elle fit cependant sur elle-même un effort vaillant et marcha la
première, suivie de près par M. Constant, qui échangea avec la soubrette
un regard de railleuse intelligence.



X

La folie de Valentine


C'était une grande et belle chambre meublée d'une façon sévère comme
doit l'être la retraite d'un savant médecin. Un bon feu brillait dans la
cheminée, dont la tablette supportait deux lampes recouvertes de leurs
abat-jour.

Il ne faut pas trop de lumière dans la chambre d'une malade; Valentine
était couchée, dans le propre lit du docteur, au fond d'une alcôve
défendue par des draperies qu'on avait laissé tomber à demi.

Au moment où Victoire avait annoncé l'arrivée de Mme Samayoux, tout le
monde était réuni autour du foyer; j'entends tous ceux qui portaient à
Mlle de Villanove un intérêt si vif et si constant. Il y avait là les
hôtes principaux de l'hôtel d'Ornans: Mme la marquise, le prince qu'on
appelait M. de Saint-Louis et même le colonel Bozzo, malgré l'état
précaire de sa santé, sérieusement attaquée depuis quelques semaines.

La belle comtesse Francesca Corona, qui ne le quittait jamais et lui
servait d'Antigone, était assise auprès de lui sur la causeuse la plus
rapprochée du foyer.

L'autre coin du feu était occupé par le prince et la marquise.

Cette dernière causait tout bas avec le Dr Samuel, assisté d'un autre
personnage qui n'avait point ses entrées jadis à l'hôtel d'Ornans, mais
qu'on avait admis depuis peu dans l'intimité de la famille sur sa grande
réputation de jurisconsulte, certifiée à la fois par le colonel Bozzo,
par M. de Saint-Louis et par le Dr Samuel.

Il ne faut point oublier que les amis de Valentine avaient besoin d'un
conseil judiciaire compétent presque autant que d'un habile médecin.
Deux menaces étaient suspendues sur la tête de cette chère jeune fille,
entourée d'amis si dévoués, et la plus cruelle des deux menaces n'était
peut-être pas la maladie.

Le Dr Samuel, en qui tout le monde avait confiance, avait dit en effet:
«Si elle perd celui qu'elle aime, elle mourra.»

C'était précis comme un arrêt.

Le personnage dont nous parlons n'est pas tout à fait un inconnu pour le
docteur; il nous fut présenté jadis à l'hôtel de la rue Thérèse, chez le
colonel Bozzo-Corona, sous le nom du «docteur en droit».

Il s'appelait M. Portai-Girard, et c'était lui qui, après un examen
approfondi de la situation de Maurice, avait prononcé en quelque sorte
une sentence prophétique en déclarant que le jeune lieutenant de spahis
_ne pouvait pas être acquitté_.

C'était lui, en outre, qui avait ouvert l'avis d'une évasion à tenter.
Cet expédient, qui est le plus extra-judiciaire de tous, n'est pas mis
en avant d'ordinaire par les jurisconsultes, mais de même que les
médecins trop savants deviennent fréquemment sceptiques à l'endroit de
la médecine, de même les adeptes qui sont descendus tout au fond des
secrets de la jurisprudence se sentent pris souvent d'un douloureux et
terrible dédain pour la justice humaine.

On dirait qu'en toutes choses la science est l'ennemie de la foi.

Ici, d'ailleurs, à vrai dire, la loi n'était pas en cause, non plus que
la valeur morale de ceux qui sont chargés de l'appliquer.

M. Portai-Girard, consulté par une famille en détresse qui lui disait:
«Nous voulons sauver le lieutenant Maurice et nous ne voulons que cela»,
ne prenait point la peine d'avoir un avis sur le fond même de la
question, c'est-à-dire sur la culpabilité ou sur l'innocence de
l'accusé.

Il raisonnait au point de vue du problème qu'on lui avait donné à
résoudre, le salut de Maurice, et il disait avec une grande apparence de
vérité: «Qu'il soit innocent ou coupable, la situation est la même
puisque les apparences l'écrasent; les juges le condamneront, les juges
ne peuvent pas ne point le condamner; il n'y a personne ici qui ne le
condamnât s'il était juge. En conséquence, puisque votre nécessité est
de le sauver, il faut agir en dehors des juges et même contre les
juges.»

La logique de ce docteur en droit en valait bien une autre.

Nous avons dit que maman Léo avait repris toute sa vaillance au moment
d'affronter pour la première fois de sa vie l'entrée d'un salon du grand
monde. Malgré l'habitude qu'elle avait, selon le dire de son enseigne,
d'être accueillie avec la plus haute distinction par les principales
cours de l'Europe, il lui avait fallu un grand effort sur elle-même pour
dompter son embarras préalable, et nous devons ajouter que son audace
factice était plutôt une réaction contre l'insolence de Mlle Victoire.

En traversant l'antichambre, elle achevait de s'aguerrir et se
représentait toutes ces vieilles et nobles têtes, rangées en demi-cercle
autour du lit de Valentine, immobile et raide entre ses draps, comme une
princesse des salons de cire.

--Je ne baisserai pas les yeux devant eux, pensait-elle, je ne leur dois
rien, pas vrai? et il y en a au moins deux que je connais pour les avoir
vus à la baraque. J'irai tout droit à la chérie et je l'embrasserai en
disant: «La voilà, maman Léo, elle est là pour un coup, et ceux qui
voudraient te faire du chagrin trouveront désormais à qui causer!»

Comme elle arrivait à la porte, M. Constant la dépassa vivement, ouvrit
et dit à voix basse:

--Madame veuve Samayoux!

Puis il s'effaça, et la dompteuse se trouva sur le seuil, non point en
face d'un orgueilleux cénacle, composé de gens assis et fixant sur elle
des regards hautains, mais bien vis-à-vis d'une vieille dame en cheveux
blancs, à l'air doux et triste, qui avait fait plusieurs pas à sa
rencontre.

Derrière cette bonne dame, les autres membres de la famille étaient
debout, dans l'attitude qu'on garde quand on vient de se lever pour
faire honneur à un nouvel arrivant.

Personne n'était resté assis, pas même le colonel Bozzo, que la veuve
reconnut, blême et presque tremblant, appuyé sur l'épaule de la comtesse
Corona, pas même le prince, que la veuve devina du premier coup d'oeil
et à qui son imagination prêta tout de suite un aspect auguste.

Elle ne s'attendait pas à cela, et toute son audace tomba devant la
simplicité solennelle de cet accueil.

--Nous vous remercions d'être venue, madame, lui dit la marquise. Quand
je vous vis autrefois, nous étions tous bien joyeux, et je croyais
emporter de chez vous le bonheur de ma maison. Il en a été ainsi pendant
près de deux années, la chère enfant que nous vous devons nous a donné
bien des jours de consolation et de joie; mais à présent, le malheur a
frappé à notre porte, un malheur horrible dont vous avez entendu parler
sans doute, et nous n'avons plus d'espoir qu'en vous.

--Tout ce que je pourrai faire..., balbutia la dompteuse en essayant une
maladroite révérence.

Tout le monde répondit aussitôt à son salut, ce qui mit le comble au
malaise qu'elle éprouvait.

--Constant, dit le colonel, approchez un fauteuil à Mme Samayoux, car je
suis obligé de m'asseoir. Mes pauvres jambes sont bien faibles.

M. Constant, qui avait ici presque l'air d'un domestique, se hâta
d'obéir, pendant que la comtesse Corona aidait son aïeul à reprendre
position dans sa bergère.

--Nous vous attendions avec grande impatience, poursuivit la marquise;
la pauvre chère enfant prononce bien souvent votre nom, et c'est le
seul... avec un autre...

Elle s'arrêta; ses yeux étaient mouillés.

La veuve sentit que ses paupières la brillaient, car elle était
profondément attendrie, et ses soupçons, si jamais elle avait éprouvé
rien qu'on puisse appeler soupçon, s'évanouissaient comme des rêves.

--On dirait, acheva la marquise en essuyant ses paupières rougies par
les larmes, qu'elle a oublié tout le reste, et pourtant ceux qui sont
ici l'aiment bien, allez, ma bonne madame Samayoux!

Au lieu de s'asseoir, la dompteuse demanda, en désignant du doigt
l'alcôve:

--Est-ce qu'elle est là?

Ce ne fut point la marquise qui répondit.

Une voix se fit entendre derrière les rideaux et appela:

--Léo! ma chère maman Léo!

La dompteuse bondit aussitôt vers l'alcôve, où elle pénétra, et
l'instant d'après Valentine était dans ses bras.

La marquise avait repris son siège en levant les yeux au ciel.

Le colonel Bozzo eut une petite quinte de toux pendant laquelle la
comtesse Corona lui frappa doucement dans le dos, comme on fait aux
enfants qui ont la coqueluche.

Derrière les rideaux de l'alcôve, on entendait la forte voix de la
dompteuse, adoucie jusqu'au murmure et qui disait:

--Fleurette, ma petite Fleurette chérie, nous le sauverons ou j'y
laisserai ma peau!

Le colonel ouvrit sa bonbonnière pour y prendre une tablette de pâte
Regnault et dit au docteur:

--Ce rhume est tenace et me fatigue, il faudra que nous prenions une
consultation sérieuse, car je ne voudrais pas m'en aller à près de cent
ans comme une petite Anglaise poitrinaire, ah! mais non!

--Ce n'est rien, répliqua Samuel, je garantis vos poumons, ils sont
d'acier.

Un sourire vint aux lèvres de M. Constant, qui restait debout près de la
porte, parce que personne ne lui avait dit de s'asseoir.

--Mme Samayoux, demanda la marquise en s'adressant à lui justement,
sait-elle ce que nous attendons de son obligeance?

--À peu près, répondit l'officier de santé, je lui ai expliqué la chose
de mon mieux.

La marquise se pencha vers M. de Saint-Louis et ajouta tout bas:

--Pour une chose aussi délicate, j'aurais préféré M. le baron de la
Périère, mais on ne le voit plus.

--C'est vrai, dit le prince, que devient-il donc, ce cher baron?

M. Constant avait les yeux fixés sur le colonel, qui lui envoya un
regard souriant.

--M. de la Périère s'occupe de vous, chère bonne amie, dit-il; vous le
verrez peut-être ce soir, peut-être demain, et vous regretterez d'avoir
pu penser qu'il abandonnait ses amis dans le malheur.

Il fit en même temps un signe imperceptible pour les autres, mais que M.
Constant sut traduire sans doute, car M. Constant disparut aussitôt.

Le silence régna autour du foyer.

Il est permis de penser que chacun dans le cercle désirait entendre ce
qui se disait au fond de l'alcôve.

Mais aucun bruit de voix ne dépassait plus les rideaux.

Mme Samayoux avait les lèvres appuyées sur le front de Valentine, qui
murmurait à son oreille:

--Ce Constant est-il encore là?

--Non, répondit la veuve après s'être penchée pour regarder dans le
salon.

--Taisons-nous! fit Valentine.

Son doigt montra le fond de l'alcôve, tandis qu'elle ajoutait:

--Il doit être là aux écoutes.

--Comment! fit la veuve, là ce n'est donc pas un mur, derrière les
rideaux?

--Chère mère, dit-elle, en élevant la voix, venez!

Mme la marquise d'Ornans se leva aussitôt et traversa la chambre, leste
comme une jeune fille.

--Il y avait bien longtemps que tu ne m'avais appelée, chérie, fit-elle
avec émotion.

Sa voix tremblait de plaisir. Elle ajouta en se tournant vers la veuve,
dont elle serra les deux mains avec effusion:

--C'est à vous que je dois cela. Du fond du coeur, je vous remercie.

--Comme elle est aimée! murmura la comtesse Corona.

Le colonel lui prit la tête et la baisa au front.

Pendant qu'elle était en quelque sorte aveuglée par cette caresse, les
quatre hommes qui restaient seuls autour du foyer échangèrent un étrange
et rapide regard.

Les yeux du prince, ceux du docteur en droit, et ceux de Samuel
exprimaient de l'inquiétude. Dans ceux du colonel, il y avait un froid
dédain.

Valentine avait attiré la marquise jusqu'à son chevet. La veuve, qui
s'était retirée un peu de côté et dont les yeux s'habituaient à
l'obscurité relative produite par les draperies de l'alcôve, se mit à
regarder la jeune fille.

C'était peut-être la fièvre, mais il y avait des couleurs aux joues de
Valentine; son regard brillait extraordinairement; elle était si belle,
que la pauvre Léocadie pensait:

--Il n'y a qu'elle pour lui comme il n'y a que lui pour elle, et ce
n'est pas possible que Dieu ait le coeur de séparer ces deux amours-là!

--Je voudrais vous demander une chose, bonne mère, dit en ce moment
Valentine à la marquise.

--Tu as donc des secrets, méchante? fit la vieille dame d'un ton plein
de caresse.

--Dites-leur de s'en aller, répliqua Valentine avec une impatience
soudaine que rien ne motivait, ils me gênent! je ne les aime pas! je
n'aime que vous et maman Léo.

Cette dernière éprouva une espèce de choc en écoutant ces paroles, qui
étaient d'une enfant ou d'une folle.

La marquise embrassa Valentine sans répondre et dit en passant près de
la veuve:

--Elle est bien mieux qu'hier; si vous l'aviez entendue dans les
commencements! sa raison se remet à vue d'oeil.

--Allons, messieurs, reprit-elle en rentrant dans la chambre, nous
sommes de trop ici et nous n'aurions pas dû attendre qu'on nous priât de
sortir. Donnez-moi votre bras, prince, et allons prendre le thé au
salon.

Il n'y eut pas une seule objection. Tout le monde se leva en souriant,
et le colonel, qui sortait le dernier, appuyé au bras de Francesca
Corona, dit:

--Savez-vous que ma petite Fanchette a raison d'être jalouse? Nous
l'aimons trop, cette enfant-là!

--Et je l'aime comme tout le monde, ajouta la comtesse.

--Venez, fit la marquise; quand elles vont avoir fini, nous reprendrons
la bonne Mme Samayoux en sous-oeuvre, et je suis bien sûre qu'elle fera
tout ce que nous voudrons.

--Nous voilà seules, dit la veuve au moment où la porte se fermait. Elle
allait parler encore, mais Valentine lui mit la main sur la bouche.

Puis, tout à coup, elle rejeta sa couverture d'un mouvement violent, et
sauta hors du lit en riant à gorge déployée.

La dompteuse, stupéfaite, voulut la saisir dans ses bras, mais Valentine
s'échappa vers le foyer en disant:

--J'ai froid et mon frère est mort, il faut que j'aille à son
enterrement.

Elle s'accroupit près du feu et chauffa ses pieds nus.

Mme Samayoux resta un instant immobile sous le coup de son angoisse.
Toute idée de folie s'était en effet effacée dans son esprit au premier
aspect de Valentine si calme; maintenant elle se souvint de ce que lui
avait dit M. Constant.

Valentine, en se retournant à demi, secoua les beaux cheveux qui
tombaient sur ses épaules.

--Viens, dit-elle, avec un sourire d'enfant, viens te chauffer aussi,
nous parlerons de mes noces.



XI

En dormant


Mme Samayoux avait enveloppé Valentine dans un manteau de nuit pour
l'asseoir à la place même occupée naguère par le colonel.

Les petits pieds de la jeune fille sortaient seuls des plis de l'étoffe
et semblaient chercher la chaleur du foyer.

--Tu es comme les autres, disait-elle d'un ton insouciant et doux, tu ne
veux pas croire que j'avais un frère, mais moi je me souviens bien d'une
nuit terrible... et quand je pense à cette nuit-là, c'est comme si on me
racontait une histoire de brigands!

Elle baissa la voix tout à coup pour ajouter rapidement:

--Ils sont difficiles à tromper, prends garde!

La dompteuse ouvrit de grands yeux; elle ne savait que croire.

--Qu'est-ce que Maurice t'a dit pour moi? demanda tout haut Valentine.

--Je n'ai pas vu Maurice, répondit Mme Samayoux.

--Quoi! vraiment! tu l'aimais pourtant bien autrefois!

--Ce matin encore, j'ignorais tout, reprit la veuve, et je me demande à
moi-même comment cela se fait. C'est seulement ce matin qu'on a raconté
devant moi cette horrible aventure.

Valentine l'interrompit pour dire d'un ton important:

--Mon frère était riche, et j'aurai une très belle fortune.

Leurs regards se rencontrèrent, et certes, c'était dans les yeux de la
veuve qu'on aurait pu découvrir des symptômes de folie. Elle passa la
main sur son front où il y avait de la sueur. Valentine reprit:

--Embrasse-moi, maman Léo, nous irons le voir ensemble. Est-ce qu'on
peut se marier dans une prison?

La dompteuse sentit qu'on glissait un papier dans sa main. En même temps
la voix de la jeune fille murmura à son oreille:

--Dans l'alcôve, si bas que j'eusse parlé, on m'aurait entendue. Ils
sont là derrière le rideau.

--Qui donc? balbutia la veuve.

--Ceux qui ont tué Remy d'Arx: les Habits Noirs!

La veuve tressaillit de la tête aux pieds; mais Valentine lui jeta ses
bras autour du cou en riant bruyamment.

Et comme la pauvre maman Léo restait toute bouleversée, la jeune fille
ajouta dans un baiser:

--Vous oubliez votre rôle, parlez-moi donc de l'évasion; ils vous
guettent!

La dompteuse n'aurait pas été plus complètement étourdie si on lui eût
rendu sur le crâne le coup de boulet ramé qui avait fait la fin de
Jean-Paul Samayoux, son mari.

Elle essaya pourtant et dit comme au hasard, répétant à son insu les
propres paroles de M. Constant:

--Il n'y a pas de serrure dont on n'achète la clef avec de l'argent;
tout le monde est riche ici et tout le monde a bonne volonté de mettre
la main à la poche. On m'a dit comme ça qu'il n'y avait que toi,
fillette, pour s'opposer à la délivrance de Maurice.

Valentine se renversa en arrière et prit une attitude de profonde
réflexion.

--Penses-tu qu'on puisse condamner un innocent? murmura-t-elle; et tu
sais bien qu'il est innocent, n'est-ce pas?

--Si je le sais! répliqua Mme Samayoux: quand il y aurait cent millions
de juges pour dire le contraire, je crierais encore qu'il est innocent!
Mais ça n'empêcherait pas un malheur, vois-tu, fillette? parce que les
juges sont les maîtres. Et on en a tant vu qui étaient blancs comme
neige, porter leur pauvre tête sur l'échafaud! Voyons, il faut te faire
une raison: quand Maurice sera libre, vous irez en Angleterre ou en
Espagne, ou même plus loin, et vous vous marierez ensemble.

--Et viendras-tu avec nous, toi, maman? demanda la jeune fille.

--Certes, si vous voulez de moi.

Valentine se leva d'un mouvement plein de pétulance et fit quelques pas
dans la chambre.

--Je suis bien faible! dit-elle.

Puis s'arrêtant devant la glace qui était sur la cheminée, elle ajouta:

--Je suis bien pâle!

Puis encore, avec un frisson qui secoua ses membres, en mettant un
cercle noir autour de ses yeux:

--Maurice est peut-être plus pâle que moi!

Elle revint s'asseoir, mais au lieu de s'appuyer désormais au dossier du
fauteuil, elle mit sa tête sur l'épaule de la veuve, de façon à ce que
son visage fût masqué pour un regard venant de l'alcôve.

--Je vais dormir ainsi, dit-elle, veux-tu?

--Je veux bien, répondit la veuve, qui reprenait quelque sang-froid et
entrait peu à peu dans son rôle, mais pourquoi ne pas te remettre au
lit?

--Ceci est bien, murmura Valentine tout bas, continue.

Elle ajouta tout haut:

--Parce que je suis mieux comme cela; il me semble que tu me gardes.

--Tu as donc peur, chérie?

--Quelquefois, oui... je revois mon frère... Oh! comme je l'aurais
aimé!... et mon père... tous deux livides, tous deux morts... J'ai
sommeil, bonsoir!

Dans la position qu'elle avait prise, sa bouche était tout contre
l'oreille de Mme Samayoux.

--Maintenant, ne me répondez plus, dit-elle, si bas que la dompteuse
avait peine à l'entendre. Si vous restez bien immobile, comme il faut
faire pour ne point éveiller une pauvre folle qui dort, cet homme ne se
doutera même pas que je vous parle à l'oreille. Avez-vous bien serré le
papier que je vous ai donné? Vous le lirez quand vous serez seule. Je ne
suis pas folle, vous l'avez déjà deviné, et ce ne sont pas les juges qui
menacent notre Maurice le plus terriblement. J'ai vu Maurice dans sa
prison.

Ici la dompteuse laissa échapper un si brusque mouvement, que Valentine
fit comme si elle s'éveillait en sursaut.

--Qu'as-tu donc? demanda-t-elle, à voix haute. J'étais déjà embarquée
dans un beau rêve, le rêve que j'ai toujours dès que je m'endors.

--Moi, répliqua la veuve avec à-propos cette fois, c'était tout le
contraire, je m'étais endormie aussi et j'avais un mauvais rêve.

--Si le mien pouvait seulement revenir! murmura Valentine reposant de
nouveau sa tête charmante sur l'épaule de Mme Samayoux.

--Vous voyez, reprit-elle bien bas, tandis que son attitude abandonnée
feignait encore une fois le sommeil, vous ne m'avez pas obéi. Quoi que
je dise, désormais gardez votre calme; il est nécessaire que vous
sachiez tout. Maurice m'avait écrit pour me demander du poison, car la
mort infamante lui fait peur, et j'ai été le voir pour lui porter le
poison qu'il m'avait demandé.

Elle s'interrompit, ajoutant d'un ton paresseux et de manière à être
entendue par l'espion qui, selon elle, était aux écoutes:

--J'ai de la peine à me rendormir, parce que tu m'as éveillée en
frayeur.

--Vous le voyez, poursuivit-elle de cette voix murmurante qui certes ne
pouvait aller jusqu'à l'alcôve, j'ai toute ma présence d'esprit, et Dieu
sait qu'elle n'est pas de trop pour combattre l'épouvantable danger qui
nous entoure! Si j'ai pu quitter cette demeure et pénétrer dans la
prison de la Force, où Maurice a été transféré depuis quelques jours,
c'est que mes geôliers, à moi qui suis aussi prisonnière, ont favorisé
mon dessein. Je ne pourrais prouver cela, mais j'en suis sûre. Nous
jouons, eux et moi, une partie étrange, une partie mortelle; ils sont
nombreux, ils sont rusés comme des démons, et moi je suis toute seule,
et moi je ne suis qu'une pauvre enfant ignorante de la vie. Mais Dieu
peut-il être pour le mal contre le bien? L'espoir me reste, je garde mon
courage, parce que j'ai confiance en la bonté de Dieu.

Elle se sentit pressée contre le coeur de la dompteuse qui battait à se
rompre.

--Oui, reprit-elle, je vous comprends, bonne Léo, j'ai tort de parler
d'abandon puisque vous êtes là; mais c'est précisément la bonté de Dieu
qui vous envoie, et jusqu'à l'heure où nous sommes, je peux bien dire
que j'étais seule. Ne m'interrogez pas, je sais ce que vous voulez me
demander: les gens qui m'entourent sont de deux sortes, et certes, Mme
la marquise d'Ornans, qui pendant deux années m'a servi de mère, a pour
moi l'affection la plus dévouée. Elle n'est pas complice, elle est
victime, car le fils unique qui devait perpétuer son nom est couché au
fond d'une tombe. Il y a une autre personne encore qui ne sait rien de
leurs secrets, c'est cette pauvre belle créature: Francesca Corona. Je
ne sais pas quel délai on leur donnera, ni combien de jours leur seront
accordés, mais croyez-moi, elles sont toutes les deux condamnées comme
moi, comme Maurice, comme vous-même.

Cette fois la veuve n'eut point de frisson. Elle ne tremblait jamais
quand la menace ne s'adressait qu'à elle.

À son tour, elle put sentir l'étreinte du bras frêle et gracieux qui
entourait son cou.

Elle sourit sans parler.

--Oh! vous êtes brave, bonne Léo, continua Valentine, et c'est vous qui
nous sauverez, s'il est possible de lutter contre l'infernale puissance
de ces hommes! Je vais vous dire maintenant comment je reçus la lettre
de Maurice et comment il me fut possible, non seulement de sortir de ma
prison, mais encore de pénétrer dans la sienne.



XII

Aux écoutes


Valentine ne se trompait point. Derrière les rideaux de l'alcôve, il y
avait une porte ouverte; près de cette porte, qui donnait dans un
cabinet obscur, un homme était debout et se penchait en avant pour
approcher ses yeux de quelques trous imperceptibles qui perçaient la
draperie à différentes hauteurs.

À la lueur vague que les lampes envoyaient à travers l'étoffe, nous
aurions pu distinguer les traits et la tournure de cet homme, et notre
première pensée eût été d'hésiter entre deux noms: il était en effet
dans la position d'un comédien qu'on surprendrait à l'heure de la
métamorphose quand il quitte un travestissement pour en revêtir un
autre.

L'homme gardait le costume que M. Constant portait tout à l'heure; mais
il avait déjà le visage et les cheveux de ce Protée bourgeois que nous
vîmes un soir changer de peau dans le coupé conduit par Giovan-Battista,
ce coupé où Toulonnais-l'Amitié était entré avec sa houppelande à larges
manches et ses bottes fourrées, mais d'où sortit un élégant cavalier en
escarpins vernis, en habit noir et en gants blancs, qui se fit annoncer
à l'hôtel d'Ornans sous le nom du baron de la Périère.

De l'endroit où il était, notre homme voyait parfaitement le groupe
formé par la dompteuse et Valentine, auprès du foyer; seulement il ne
pouvait plus rien entendre. Il se disait, dans sa mauvaise humeur:

--Le vieux baisse! il baisse à faire pitié! le plaisir qu'il éprouve à
tendre des toiles d'araignée devient une maladie, et nous nous
réveillerons un matin avec le cou pris dans nos propres lacets. À quoi
bon tout cela, puisque le lieutenant demandait du poison et que personne
ne crie gare quand on trouve le corps d'une folle qui a profité du
sommeil de ses gardiens pour se jeter tête première par la fenêtre? J'ai
encore obéi aujourd'hui, j'ai été chercher cette bonne femme dont la
présence est un danger de plus, parce que désobéir, chez nous, c'est
risquer sa vie; mais ce soir, j'ai idée que tout sera fini, les autres
sont du même avis que moi, le vieux a fait son temps, place aux jeunes!

Ce fut en ce moment que la veuve tressaillit pour la première fois en
apprenant que Valentine avait vu Maurice.

La jeune fille, à la vérité, pallia ce mouvement en faisant semblant de
s'éveiller en sursaut, mais Lecoq était un terrible observateur.

--J'en étais sûr! pensa-t-il, on se moque de nous, et nous y aidons tant
que nous pouvons. La petite n'est pas plus folle que moi, elle joue son
rôle en perfection, et la voilà commodément établie là-bas à raconter
une histoire qui nous force à tordre un cou de plus, car la bonne femme,
en sortant d'ici, saura notre secret.

Son regard se fixa plus aigu sur le groupe, qui avait repris son
immobilité.

Il guetta ainsi longtemps.

On peut dire que la veuve et Valentine ne donnaient plus signe de vie.
Lecoq, qui voyait par-derrière les belles masses des cheveux de
Valentine éparses sur l'épaule de la dompteuse, en vint à douter de sa
première impression.

--La grosse est bonne comme du gâteau, se dit-il, et après tout,
l'enfant a reçu un fier coup de maillet! En tout cas, le plus sûr est
d'ouvrir l'oeil. Qui vivra verra, et j'ai idée que ce ne sera pas le
colonel.

Valentine, cependant, continuait de parler à l'oreille de maman Léo, et
disait:

--Ce fut un matin, en m'éveillant, que je sentis quelque chose dans mon
sein. J'y portai la main et j'en retirai la lettre de Maurice. J'étais
seule, je pus la lire tout de suite.

«Ce fut ce jour-là aussi que je crus entendre pour la première fois une
respiration humaine derrière le rideau qui est au fond de mon alcôve.

«J'ai tâté plus d'une fois pour tâcher de reconnaître ce qu'il y a
derrière la draperie, qui n'a point d'ouverture. J'ai eu beau repousser
le rideau et allonger le bras, je n'ai jamais pu rencontrer de muraille.

«Qui avait apporté la lettre? Je songeai d'abord à Francesca, dont
l'affection pour moi ne s'est jamais démentie et qui aimait tendrement
Remy, mon frère...

«Je ne peux pas tout dire en une fois, bonne Léo, dit-elle ici en
s'interrompant, vous saurez l'histoire de Remy en même temps que la
mienne.

«Ce n'était pas Francesca Corona qui avait apporté la lettre, car elle
me croit, comme les autres, privée de ma raison. Je n'ai pas osé me
confier à elle. Ce n'était pas non plus Victoire, ma femme de chambre,
qui était à vendre et qu'ils ont achetée.

«J'allai jusqu'à penser que la marquise elle-même...

«Pauvre femme! elle serait bien près de sa perte si elle donnait une
pareille marque de clairvoyance. Elle n'est protégée que par son
aveuglement.

«Ce n'était pas la marquise, ce ne pouvait être elle.

«Du premier coup d'oeil, j'avais reconnu l'écriture de Maurice. La
lettre disait: «En dehors de toi il n'y a au monde pour m'aimer que
l'excellente maman Léo. Ma famille ignore peut-être où je suis, et que
Dieu le veuille! mais si mon père et ma mère m'ont oublié, moi, je pense
à eux sans cesse. Je ne veux pas que le nom de mes frères et soeurs soit
déshonoré. Cherche maman Léo, trouve-la, et fais qu'elle m'apporte du
poison. Je ne suis pas au secret, on peut me voir...»

«On pouvait le voir! dès lors il n'y eut plus en moi qu'une seule
pensée.

«Mais à qui me fier dans cette maison?

«À tout le monde, sans doute, et au premier venu, car la lettre n'était
pas tombée du ciel à mon chevet, et tout le monde, excepté la marquise,
m'eût aidé à faire ce que la lettre me demandait.

«Cependant je partageai en deux ma confiance; je manifestai publiquement
le désir de vous voir, et en secret j'essayai d'agir par moi-même.

«Ils vous ont cherchée, ils avaient intérêt à vous trouver; ils comptent
sur vous pour me convertir au projet d'évasion, et ils comptent sur moi
pour décider Maurice à se laisser faire.

«Je n'essayerai même pas de concilier cela avec la croyance où ils sont
par rapport à ma prétendue folie. J'ignore si j'ai réussi à les tromper;
en tout cas, leur chemin est tracé, ils en suivent les détours avec un
implacable sang-froid.

«La chose certaine, c'est que Maurice ne paraîtra pas devant la cour
d'assises. Ils l'ont décidé ainsi. Fallût-il le poignarder dans les
escaliers du palais, il ne franchira pas le seuil de la salle des
séances.

«Quant à moi, je suis encore bien plus redoutable que Maurice. Ils ne
sauraient point dire, en effet, à quel degré Maurice a été instruit soit
par moi, soit par Remy d'Arx, dans l'interrogatoire qui précéda
l'ordonnance de non-lieu; mais ils ont la certitude absolue que je
connais tout.

«Je ne serai ni accusée ni témoin.

«Ce n'est pas un bâillon, c'est un linceul qu'il faut mettre sur une
bouche comme la mienne.

«Et s'ils n'avaient pas besoin de moi pour tuer Maurice dans sa prison,
où la loi le protège comme une cuirasse, vous auriez trouvé ici non pas
une folle, mais une morte.

«Une autre circonstance encore, cependant, doit me protéger contre eux;
je ne puis bien la définir, mais j'en ai conscience: il y a de
l'hésitation, peut-être de la dissension; le colonel est vieux et semble
très malade.

«Il ne faut pas croire que je sois sans cesse entourée comme je l'étais
tout à l'heure, lors de votre venue. On vous attendait, et en outre, on
joue cette comédie pour la marquise. Quand la marquise est là, tout le
monde se rassemble autour de mon lit, et il semble que je sois l'enfant
chérie d'une nombreuse famille; mais dès que la marquise est partie, je
reste seule, bien souvent et bien longtemps, Dieu merci! Il n'y a guère
que Francesca Corona pour me tenir compagnie le soir; dans la journée,
je n'ai personne.

«Vous ne pouvez avoir oublié cela: le jour même où je devins la plus
misérable des créatures, le jour où Maurice fut dénoncé par moi, arrêté
devant moi, j'avais donné rendez-vous à celui que nous appelions le
marchef. Vous m'aviez appris ce que vous saviez de Coyatier et vous
m'aviez dit: «Prends garde!»

«Mais en ce qui me concernait, je ne croyais pas au danger. Tout cela me
paraissait impossible comme les mensonges des légendes, et je me
reprochais presque d'avoir frayeur pour ceux que j'aimais.

«Cependant il y avait eu des entrevues entre ce Coyatier et Remy d'Arx,
pour qui je m'étonnais de ressentir une tendresse croissante. Je
l'admirais, celui-là, poursuivant dans l'ombre et toute seule un juste
châtiment, une grande et légitime vengeance.

«Je me disais: Je suis forte précisément parce que ce drame est étranger
à moi.

«Je voulais voir Coyatier pour me mettre entre lui et Remy; mon idée
était que je ne risquais rien, moi, en m'approchant d'un pareil homme,
tandis qu'à ce même jeu Remy d'Arx risquait sa vie.

«La mort lui est venue par une autre voie; c'est moi qui ai été son
malheur.

«Mon frère! mon pauvre noble frère!

Valentine s'arrêta un instant, suffoquée par un spasme. Ses yeux
restaient secs, mais maman Léo pleurait pour deux.

--Quand on m'a amenée ici, reprit la jeune fille après un silence,
c'était le surlendemain de la catastrophe. J'étais bien malade et ma
raison chancelait réellement, car j'avais toujours devant les yeux le
pâle visage de Remy, apparaissant entre Maurice et moi. Je m'évanouis en
descendant de voiture.

«Ce fut Coyatier qui me porta jusqu'ici dans ses bras.

«J'ai su depuis que cette maison lui sert de refuge.

«Il resta seul à me garder au salon, pendant qu'on préparait mon lit;
j'avais repris mes sens, mais il croyait que je dormais, et à travers
mes paupières demi-closes je voyais son rude visage penché jusque sur
moi.



XIII

Coyatier dit le marchef


Valentine continua:

--Je n'ai jamais vu de visage plus effrayant que celui de cet homme; son
regard parle de sang, on dirait qu'il y a du sang sur sa joue, du sang
sur ses lèvres! et pourtant je croyais deviner en lui je ne sais quelle
douloureuse compassion.

Il disait, croyant sans doute que je ne pouvais l'entendre:

--C'est un beau gaillard, et tout jeune, et déjà lieutenant après deux
ans d'Afrique! Ils s'aiment bien ces deux enfants-là, puisqu'ils
voulaient mourir ensemble...

Sa main rude fit bruire ses cheveux hérissés comme les crins d'une
brosse.

--Moi aussi j'étais un soldat, murmura-t-il d'une voix sourde, un brave
soldat, et les journaux parlaient de moi comme de lui, et peut-être
qu'on se souvient encore de mon nom en Afrique. C'est une femme qui a
fait de moi un assassin: Je hais les femmes!

Dans sa prunelle un feu sinistre s'alluma.

Mais, tandis qu'il me regardait, sa paupière battit tout à coup et il
reprit comme malgré lui:

--Celle-ci est bien belle, et je lui ai fait tant de mal!

Il s'agenouilla pour border ma robe autour de mes jambes qui
frissonnaient.

--Un mot, un seul mot, dit-il encore, et je pourrais lui rendre celui
qu'elle aime!

Il haussa les épaules en riant lugubrement.

J'avais compris, et vous comprenez aussi, n'est-ce pas?

Quand on aime bien, on devine. Je savais ce qu'était Coyatier, je
devinais que Coyatier avait commis le crime dont Maurice est accusé;
j'entends le premier crime, le meurtre de Hans Spiegel...

La dompteuse poussa un soupir grand de détresse, arraché par l'effort
épuisant qu'elle faisait pour garder son calme.

--Ne bougez pas, maman Léo, murmura Valentine, qui n'avait pas quitté un
seul instant son attitude de dormeuse: toutes ces choses, il faut que
vous les sachiez. J'ouvris les yeux, et comme le marchef me demanda en
fronçant le sourcil: «Avez-vous entendu?», je lui répondis: «Oui», et
j'ajoutai: «J'ai fait plus que vous entendre, j'ai deviné.»

Nos regards se croisèrent. Ni lui ni moi nous ne baissâmes les yeux.

--Ah! ah! fit-il, et à quoi ça vous servira-t-il de m'avoir deviné?

--Je ne sais, répondis-je, mais j'ai deviné aussi que vous aviez pitié
de moi.

Il secoua sa tête farouche et fit un mouvement comme pour s'éloigner.

Cependant il resta. Et après un instant de silence il gronda entre ses
dents serrées:

--Il y avait une femme dans tout cela, une femme qui voulait une robe
neuve, un châle, des plumes et des fleurs. Elle m'avait dit le matin:
«Si tu ne m'apportes pas cinquante louis, je te chasse!»

Il me regarda, frémissante que j'étais, et un sourire terrible vint à
ses lèvres.

--Je lui apportai les mille francs, ajouta-t-il tout bas; mais c'est moi
qui l'ai chassée.

--Ah! reprit-il en s'interrompant, ma vie ne vaut pas cher! Je sais bien
que je mourrai par une femme. Autant par vous que par une autre, j'ai
fantaisie de vous entendre dire: «Merci, marchef!» C'est drôle.
Demandez, on vous répondra.

Je demandai, il me répondit.

Quand on vint me chercher pour me porter dans mon lit... tenez-vous
ferme, Léo!... je savais que cette maison appartenait aux Habits Noirs.

--Ma fille, prononça tout bas la dompteuse sans bouger ni presque remuer
les lèvres, ce n'est pas pour moi que j'ai peur.

--Je le sais bien, répliqua Valentine, et comme je voudrais me jeter à
votre cou pour vous serrer bien fort sur mon coeur! C'est pour moi que
vous craignez, c'est pour lui, et vous voudriez me crier encore: «Prends
garde!» Hélas! bonne Léo, il n'est plus temps de prendre garde, il
fallait risquer le tout pour le tout. J'ai tout risqué. Coyatier
jusqu'ici a tenu sa parole; non seulement il ne m'a rien caché, mais
encore je n'ai eu qu'à parler pour être aussitôt obéie.

«C'est par lui que j'ai vu Maurice; il m'a fait sortir d'ici en plein
jour par la porte qui est en reconstruction; grâce à lui, j'ai pu être
introduite à la prison de la Force, grâce à lui encore j'ai pu me
procurer du poison.

«Dans la maison, en apparence du moins, personne ne s'est aperçu de ma
sortie, ni de mon absence, qui a duré deux grandes heures, ni de ma
rentrée.

«Est-ce là une chose possible? Coyatier avait-il prévenu ses maîtres et
ceux-ci ont-ils favorisé eux-mêmes mon entreprise?

«En d'autres termes, Coyatier a-t-il trahi les Habits Noirs pour moi, ou
Coyatier m'a-t-il trahie pour les Habits Noirs? Je ne sais, et que
m'importe? Maurice a le poison, Maurice m'a juré sur notre amour qu'il
m'attendrait pour en faire usage.

«En entrant dans sa cellule et quand mon regard a rencontré le sien,
j'ai cru que mon pauvre coeur allait se briser. C'était à la fois trop
de douleur et trop de joie. Il m'a tendu sa main qui brûlait, je me suis
jetée à son cou et j'ai voulu lui dire: «Maurice, Maurice, je te
sauverai!»

«Mais ses lèvres m'ont fermé la bouche, et je crois l'entendre encore
prononcer cette parole qui me poursuit partout: «L'espoir fait mal,
n'espère pas, Fleurette, fais comme moi, résigne-toi.»

La veuve luttait contre les sanglots qui l'étouffaient.

--Il m'a demandé, poursuivit Valentine: «Pourquoi maman Léo n'est-elle
pas venue?»

--Oh! le cher enfant a-t-il douté de moi?

--Non, pas plus que moi; nous avons cherché ensemble les raisons de
votre absence.

--Je ne savais pas, balbutia la veuve. Comment dire cela, moi qui vous
aime tant! je fermais les yeux pour ne pas vous voir trop heureux...

--Trop heureux! répéta Valentine, dont le regard se leva vers le ciel.
Mais le temps passe et je n'ai plus beaucoup de force. Ce n'est pas moi
qui m'oppose à tout projet d'évasion, c'est lui. Il m'a dit: «Je n'ai
fui qu'une fois en ma vie, c'est trop, je subirai mon sort.»

«Et tout ce que Maurice veut, je le veux... Elle s'arrêta encore.

--Est-il bien changé? demanda la veuve.

--Non, il est très pâle; mais il y a dans son regard une sérénité
presque divine, et j'ai retrouvé son beau sourire quand il m'a dit: «Si
tu étais ma femme, je mourrais content.»

«J'ai répondu: «Quoi qu'il arrive, je serai ta femme.»

Le regard de la dompteuse exprima son étonnement. Valentine reprit avec
un calme étrange:

--Ils ne s'opposeront pas à cela, j'en suis sûre. Ce qu'il leur faut,
c'est notre mort prochaine, car si nous vivions, la main de fer qui
étouffe notre voix finirait par se relâcher; nos paroles, que personne
ne voudrait entendre aujourd'hui, seraient écoutées demain peut-être;
pourvu que nous disparaissions tous les deux, ils seront cléments comme
les bourreaux qui se prêtent au dernier caprice des condamnés...

Sa tête pesa plus lourde sur l'épaule de la veuve, qui sentit en même
temps sa main devenir froide et qui dit:

--Il faut te remettre au lit, fillette!

--Oui, répliqua Valentine, désormais vous en savez assez, bonne Léo. Le
papier que je vous ai remis et que vous lirez attentivement vous dira ce
qui vous reste à faire... Encore un mot, pourtant: quand vous me
quitterez, ils vont vous reprendre en sous-oeuvre pour l'évasion de
Maurice. Promettez tout ce qu'on vous demandera, dites que vous m'avez à
demi persuadée et que vous êtes bien sûre de persuader tout à fait le
pauvre prisonnier; ajoutez que vous voulez aller à la Force dès demain.
Je ne vous cache pas que nous entamons ici la plus terrible de toutes
les parties. Leur intérêt est de mener à bien cette évasion, mais je
n'ai pas besoin de vous expliquer à quoi, dans leur pensée, cette
évasion doit aboutir. Ne craignez rien, allez droit votre route; vous ne
resterez jamais sans instructions, et vous me verrez désormais plus
souvent que vous ne croyez.

Elle s'interrompit presque gaiement pour ajouter:

--Maintenant, Léo, nous n'avons plus qu'à tromper l'espion qui nous
guette. Vous êtes juste ce qu'il faut pour cela, et, en vérité, quand
même aucun regard ne serait fixé sur vous, je suis morte de fatigue; et
je ne sais pas si je pourrais regagner mon lit sans votre aide.

Elle sourit et ajouta encore:

--Vous avez vu les nourrices endormir les petits enfants entre leurs
bras. Quand le sommeil est enfin venu, elles emportent doucement le
nourrisson dans son berceau, et quelles précautions elles prennent!
Faites comme elles, bonne Léo, emportez-moi, et surtout prenez garde de
m'éveiller!

Son sourire était contagieux; il y eut comme un reflet sur le visage
désolé de la dompteuse, qui avait compris.

Ce fut une scène si bien jouée que Lecoq y fut aux trois quarts pris,
derrière son rideau.

Avec une délicatesse infinie, maman Léo dégagea son épaule qui soutenait
la tête de la jeune fille, puis elle se pencha sur elle comme pour bien
constater qu'elle était endormie, puis encore elle la souleva aussi
aisément que si c'eût été en effet une enfant et la reporta sur le lit,
où Valentine demeura immobile.

Mme Samayoux s'essuya les yeux avant de border la couverture; quand la
couverture fut bordée, elle joignit les mains et dit avec tristesse:

--Est-ce qu'il n'aurait pas mieux valu, pour cette pauvre biche-là,
rester chez moi à la baraque!

--Ah ça! ah ça! se dit Lecoq en quittant sa cachette, j'ai perdu une
grosse demi-heure ici, moi. Est-ce qu'elles se mettent à jouer la
comédie, en foire, aussi parfaitement qu'au Théâtre-Français?

Au moment où il s'éloignait sans bruit, mais pas assez légèrement,
pourtant, pour que l'oreille aux aguets de la dompteuse ne perçût
vaguement l'écho de son pas, la porte par où Mme la marquise d'Ornans et
son cercle étaient sortis s'ouvrit.

--Eh bien! demanda la comtesse Corona sur le seuil, avons-nous dit tous
nos grands secrets?

--Chut! fit Mme Samayoux, qui se retourna, elle s'est endormie en
parlant de lui.

La comtesse traversa la chambre sur la pointe des pieds et vint jusqu'au
lit.

Elle baisa la main de Valentine, qui était glacée, et fixa sur la
dompteuse un regard triste et doux.

--Ils s'aiment bien, murmura-t-elle, et celui qui est mort l'adorait. Sa
folie est de penser que Remy d'Arx était son frère: vous a-t-elle parlé
de cela?

--Oui, répondit la dompteuse.

--Vous qui la connaissez depuis longtemps, pensez-vous qu'elle puisse
être vraiment la soeur de Remy d'Arx?

--Quand je la connaissais, repartit la dompteuse, elle s'appelait
Fleurette. Je ne me doutais pas qu'elle eût un frère, mais je ne me
doutais pas non plus qu'elle fût la parente d'une noble marquise et d'un
colonel.

--C'est juste, fit la comtesse.

Elle ajouta comme malgré elle:

--On vous a payée, n'est-ce pas, en ce temps-là?

La veuve lui saisit les deux mains brusquement; ses joues étaient en
feu.

--Elle a confiance en vous, dit-elle, et c'est une belle âme qui est
dans vos yeux. Écoutez, je suis une pauvre femme, une misérable créature
qui a peut-être fait le mal: oui, on m'a donné de l'argent, et je ne
l'avais pas gagné! oui, on est venu la chercher chez moi et j'ai
peut-être eu tort de croire trop vite... mais elle avait si bien l'air
de la fille d'une grande maison! et comment penser que des gens comme
cela auraient voulu me tromper? Si vous savez quelque chose qui puisse
m'aider à réparer ma faute, je vous en prie, je vous en prie, dites-le
moi!

La comtesse avait baissé les yeux; elle répondit froidement:

--Je ne sais rien, bonne dame; quand Valentine vint à la maison, voici
deux ans, on me dit qu'elle était ma cousine et je l'aimai comme une
soeur. Remy d'Arx était pour moi un ami, presque un frère; il y a une
énigme au fond du deuil que nous portons, je n'en ai pas le mot. Il y a
une énigme aussi, une énigme inexplicable dans la position de ce jeune
homme auquel tous nos amis semblent s'intéresser, malgré son crime.

--Oh! s'écria la dompteuse, celui-là est innocent, je vous le jure
devant Dieu.

--C'est ainsi que parla Valentine, dit la comtesse d'un air pensif, le
jour même où on arrêta Maurice Pagès, tout sanglant encore, à quelques
pas de la maison où le meurtre avait été commis. Je ne suis pas juge,
madame, et, depuis mon enfance, je vis au milieu de mystères encore plus
insondables que celui-là.

--Au nom du ciel! commença la veuve, qui la regardait avidement,
dites-moi...

Francesca Corona secoua sa tête charmante avec lenteur.

--Ne m'interrogez pas, répliqua-t-elle, ce serait inutile. Je n'ai rien
compris, je n'ai rien deviné, sinon mon propre malheur, qui m'accable et
dont je ne dois compte à personne. Si ce jeune homme est innocent, que
Dieu le sauve; puisqu'ils s'aiment, qu'ils soient heureux! Venez,
madame, on vous attend au salon, et chacun semble espérer en votre
entremise pour atteindre un résultat favorable. Je vais vous conduire,
et je reviendrai garder Valentine, que j'aime mieux depuis qu'elle
souffre.

Elle se dirigea vers la porte.

Un mot vint jusqu'aux lèvres de la dompteuse, qui allait parler,
lorsqu'elle sentit une main glacée qui touchait la sienne.

Elle se retourna vers le lit et rencontra les yeux grands ouverts de
Valentine qui avait un doigt sur ses lèvres.



XIV

Le salon


Maman Léo n'eut garde de désobéir à l'ordre muet que lui donnait
Valentine; elle suivit la comtesse Corona sans ajouter une parole.

Celle-ci la conduisit jusqu'à la porte du salon situé à l'étage
inférieur.

Maman Léo aurait voulu la route plus longue, car elle avait grand besoin
de se recueillir.

Pour comprendre ce qui était en elle, il faut entrer dans sa situation
morale, et ne point oublier le milieu où se passait sa vie ordinaire.

Elle venait d'éprouver, sans secousse apparente, puisqu'elle avait été
forcée de supprimer toute marque extérieure d'émotion, un des chocs les
plus violents que puisse subir une créature humaine.

D'autres à sa place auraient eu pour sauvegarde, dans le premier moment
du moins, le doute ou l'incrédulité; mais nous l'avons dit bien souvent,
au fond de cette pauvre bohème de la foire où Mme veuve Samayoux tenait
un rang considérable, les légendes du crime sont connues et en quelque
sorte honorées comme pouvaient l'être chez les païens les légendes de la
mythologie.

Ces sombres poèmes du crime impossible courent non seulement les
établissements forains, mais encore toutes les mansardes et toutes les
masures d'où sort le public qui fait vivre la foire.

Dans les veillées de ces campagnes bizarres qui sont dans Paris, mais
qui sont en même temps si loin et si fort au-dessous de Paris, il y a
des bardes comme en Irlande, des improvisateurs comme à Naples, des
troubadours comme il y en avait dans toute l'Europe au Moyen Age.

Et de même que les bardes chantent l'épée, les trouvères la lance, c'est
toujours le couteau qui est au fond de la sauvage _Iliade_ des rhapsodes
de la misère.

En Basse-Bretagne, vous pouvez parler des _korigans_ sans expliquer le
mot, en Irlande, des _âmes-doubles_, et par tout le pays Scandinave des
_elfes_ et des _goblins_; sous le règne de Louis-Philippe, dans aucun
hallier de la forêt parisienne, on ne vous aurait fait répéter deux fois
le nom des Habits Noirs.

Chacun savait ce que cette alliance de mots voulait dire, chacun du
moins croyait le savoir, car il y avait ici de nombreuses variantes
comme dans toutes les mythologies.

Mais au-dessus des variantes une chose surnageait, qui était le fond de
la superstition populaire: chacun croyait à une sorte de
franc-maçonnerie, constituée selon l'échelle même de la société humaine,
c'est-à-dire ayant sa noblesse, sa bourgeoisie, son peuple.

Chacun croyait que les soldats de cette fantastique armée étaient
innombrables, que les officiers en étaient nombreux, et que les généraux
s'asseyaient, paisibles, aux plus hauts sommets de nos inégalités
sociales, abrités qu'ils étaient contre les clairvoyances de la loi par
je ne sais quel nuage magique.

Voilà pourquoi Valentine, s'adressant à maman Léo, avait parlé des
Habits Noirs sans souligner l'expression et avec la certitude d'être
comprise.

Voilà pourquoi aussi maman Léo, par-dessus la grande émotion provoquée
en elle par la scène qui venait d'avoir lieu et dans laquelle son pauvre
bon coeur avait été remué dans ses fibres les plus profondes, gardait
cependant un trouble qui n'avait trait immédiatement ni à sa chère
Fleurette ni à son adoré Maurice.

Les Habits Noirs! les hommes de la puissance inconnue et du crime
éternellement impuni! Les Habits Noirs, ces fantômes homicides que tant
de récits à faire peur lui avaient montrés rôdant parmi le silence des
nuits parisiennes!

Elle avait vu les Habits Noirs! elle était dans la maison des Habits
Noirs!

La foi est une étrange chose! il est certain qu'on peut croire et ne pas
croire en même temps, puisque les plus crédules sont stupéfaits souvent
quand ils se trouvent, à l'improviste, en face de l'objet de leur
crédulité.

En descendant l'escalier qui menait de la chambre occupée par Valentine
au salon du Dr Samuel, maman Léo se disait:

--M. Constant en est, et ça ne m'étonne pas, car il a une figure qui
ressemble à un masque, mais ces vieux messieurs qui ont l'air si
respectable! un colonel! un prince! et que penser de Mme la marquise
elle-même? car Fleurette a beau dire, qui se ressemble s'assemble et je
me méfie de tout le monde ici!

Elle essayait de se faire une règle de conduite; mais tout tournait dans
son cerveau.

Et voyez le trait caractéristique! à un certain moment, ne sachant à
quel saint se vouer, elle eut l'idée de s'adresser à la justice.

Mais ce fut pour elle le symptôme du découragement poussé jusqu'à la
folie; elle haussa les épaules avec colère et se dit:

--Puisque je patauge comme cela, nous sommes donc perdus tout à fait!

Car ils ne croient pas à la justice, et de lugubres exceptions que leur
ignorance érige en règles leur font craindre les juges.

Quand ils regardent en haut, le bien leur échappe, ils ne voient que le
mal grandir outre mesure.

C'est la vengeance des vaincus.

On doit leur savoir gré peut-être de ne pas écraser sous le poids de
leur multitude cette infime minorité d'heureux à laquelle ils
attribuent, faussement il est vrai, l'incurable maladie de leur misère.

La comtesse Corona ouvrit la porte du salon et dit:

--Voici la bonne Mme Samayoux. Notre Valentine dort.

Maman Léo passa le seuil et entendit qu'on refermait la porte. Elle
était comme ivre. Autour d'elle tous les objets dansaient en tournoyant.

Mais ce fut l'affaire d'un instant, car elle était la vaillance même, et
malgré la simplicité de sa nature elle avait, à l'heure du péril, le
sang-froid, l'adresse, la présence d'esprit d'une vraie femme.

Elle reconnut autour de la cheminée du salon toutes les figures qui
naguère étaient rassemblées dans la chambre de la malade.

Il y avait en plus un personnage qui lui était inconnu et qui causait
tout bas avec le colonel Bozzo.

En entrant, elle put entendre la marquise reprocher un retard ou une
absence à ce nouveau venu, qu'elle appela: M. le baron de la Périère.

À cet instant, maman Léo avait déjà dompté en grande partie son horreur
et sa frayeur; comme il arrive à tout bon soldat, la présence de
l'ennemi lui rendait son courage.

En outre, le sentiment de curiosité si vif dans les classes populaires,
où il y a toujours de l'enfant, s'éveilla en elle brusquement; aussitôt
qu'elle cessa d'avoir peur, elle eut envie de voir et de savoir.

Son regard fit le tour de l'assemblée, et certes, chaque visage fut jugé
par elle tout autrement que la première fois.

Rien ne perçait au-dehors de ce qui l'agitait intérieurement; il y avait
un pied de rouge sur ses bonnes grosses joues, mais c'était assez
l'habitude, et d'ailleurs, chacun pouvait faire la part du trouble tout
naturel éprouvé par une femme de sa sorte, admise dans ce monde si fort
au-dessus d'elle.

Un peu de crainte et beaucoup de respect étaient assurément de mise.

Mme la marquise d'Ornans vint la prendre par la main et tout le monde
l'entoura, excepté le colonel Bozzo, qui garda sa place, continuant de
causer à voix basse avec M. le baron de la Périère.

Mais s'il ne se dérangea pas, il envoya du moins un signe protecteur et
amical à la veuve, qui se dit:

--C'est bon, vieux gredin, fais tes manières! Si on peut te servir comme
tu le mérites, n'aie pas d'inquiétude, ce sera de bon coeur!

--Nous pouvons causer ici librement, bonne madame, dit la marquise; vous
savez l'épouvantable malheur qui est tombé sur ma maison; tout le monde
dans ce salon m'est dévoué, tout le monde chérit la pauvre enfant qui
est en haut.

--Dans son uniforme, répondit la veuve, la petite est encore bien
heureuse d'avoir tant de puissants protecteurs.

--Elle s'exprime très bien, murmura M. de Saint-Louis, trouvez donc
ailleurs qu'en France un pareil niveau intellectuel dans les rangs du
peuple!

--Ah! fit la marquise, si ce peuple dont vous parlez si bien pouvait
vous connaître et vous entendre!

Samuel, le maître de la maison, et M. Portai-Girard, le docteur en
droit, approuvèrent du bonnet et se rapprochèrent du groupe, formé par
le colonel causant avec M. de la Périère.

En les regardant s'éloigner, maman Léo pensait:

--En voilà deux que je reconnaîtrai! Mais où donc est passé le Constant?

--Voyons, fit la marquise, qui lui présenta un siège, racontez-nous tout
ce que vous avez fait.

Maman Léo avait eu le temps de réfléchir, et son instinct lui disait
qu'il fallait se rapprocher le plus possible de la vérité, à cause de
l'espion caché derrière le rideau et qui pouvait bien être M. le baron
de la Périère.

--J'ai d'abord été dans tous mes états, répondit-elle, et vous allez
juger pourquoi. N'a-t-elle pas eu fantaisie de se lever aussitôt que
vous avez été partis! J'ai voulu vous rappeler, mais pas moyen; elle m'a
mis ses deux petites mains sur la bouche comme un démon, et il a fallu
l'envelopper pour l'emporter vers le foyer. Elle disait: «J'ai froid,
j'ai froid!»

Son regard glissa vers l'autre coin de la cheminée et se rencontra avec
celui de M. le baron.

--Tiens, tiens, pensa-t-elle, j'ai déjà vu ces yeux-là! Mais c'est pire
qu'au théâtre, ici, ils doivent se grimer à volonté.

--Est-ce vrai, ce qu'elle dit là, monsieur Lecoq? demanda tout bas le
colonel au baron.

--Vrai de point en point, papa, répondit M. de la Périère. Si la petite
n'a pas parlé, je vous garantis que la bonne femme marchera droit, car
je n'ai pas perdu mon temps avec elle à la baraque. Vous savez si
j'endoctrine mon monde comme il faut, quand je m'y mets!

--Tu es une perle, l'Amitié, murmura le vieillard, et quand je vais te
laisser mon héritage, je n'aurai pas d'inquiétude sur l'avenir de
l'association.

Il eut une quinte de toux pénible à entendre.

Le docteur, qui arrivait justement, lui tapota le dos en disant:

--Cela sonne mieux, nous n'en avons pas désormais pour une semaine.

Pendant que le vieillard essuyait son front en sueur, les deux docteurs
et Lecoq échangèrent un sourire d'intelligence, qui donnait à ces mots:
«Nous n'en avons pas pour une semaine», une signification très
accentuée.



XV

Embauchage de maman Léo


Maman Léo cependant continuait, parlant à la marquise et à M. de
Saint-Louis:

--Elle m'embrassait comme pour du pain, et le nom de Maurice venait à
chaque instant sur ses lèvres; moi, je ne savais plus où j'en étais; car
ça me déchire le coeur de voir ces deux enfants-là dans la peine.

--Vous a-t-elle parlé de Remy d'Arx? interrompit la marquise.

--Ah! je crois bien! son frère, comme elle l'appelle maintenant! Pour
folle, c'est bien certain qu'elle est folle.

--Non, pas tout à fait, rectifia M. de Saint-Louis; le Dr Samuel nous
a expliqué les différents degrés de l'aliénation mentale, et à cet
égard, il est la première autorité de Paris; il y a chez notre chère
enfant un trouble cérébral dont la cause est connue et déterminée.

--Et la cause cessant, ajouta la marquise avec vivacité, le trouble
disparaîtra de même.

--Que Dieu vous entende, madame! dit maman Léo, et ça me console bien de
voir comme elle est aimée. Aussi, il n'y a plus de métier qui tienne,
allez! je suis désormais à vos ordres du matin jusqu'au soir et du soir
au matin.

Mme d'Ornans lui prit la main de nouveau.

--Vous serez récompensée..., voulut-elle dire.

--Ah! pas de ça, Lisette! s'écria la veuve. Si vous parlez latin, je ne
vous comprends plus.

--Excellente femme! murmura la marquise.

--Magnifique peuple! soupira M. de Saint-Louis.

--Il y a donc, reprit maman Léo, en vous demandant bien pardon de ce qui
vient de m'échapper, que je voulais la prêcher comme vous me l'aviez
ordonné et que je ne savais pas par où commencer mon sermon. Elle était
si gentille entre mes bras! Je perdais mon temps à l'admirer, comme un
vieil enfant que je suis, et je me disais: Si Dieu avait voulu, comme
ils seraient heureux!

«Et vous pensez bien que ça m'a ramenée à mon ouvrage, car il faut que
Dieu le veuille, pas vrai? il faut qu'ils soient heureux.

«J'ai donc pris la chose de longueur, disant que la liberté est le
premier de tous les biens sur la terre et que si on laisse les juges
faire leur boniment, numéroter leurs paperasses, entortiller leur jury,
bernique! le diable lui-même ne peut pas y revenir.

«Et tous les exemples à l'appui, qui sont nombreux et où je n'avais qu'à
choisir.

«Elle m'écoutait en fixant sur moi ses grands yeux mouillés.

«Elle répétait toujours: «Il est innocent, il est innocent!»

«Parbleure! ai-je fait, Jésus aussi était innocent, et il a été pas
moins crucifié entre les deux larrons.

--Bonne âme! dit encore la marquise sincèrement émue.

Et M. de Saint-Louis:

--L'éloquence populaire, en France, a de ces ressources-là!

--En un mot comme en mille, poursuivit la dompteuse, ça ne lui faisait
pas autant d'effet que je l'aurais voulu. La pauvre Minette est comme
engourdie à force d'avoir souffert et pleuré toutes les larmes de son
corps.

Alors l'idée m'est venue d'aller dans le sens de la fêlure et je lui ai
dit:

--S'il meurt, tu mourras, pas vrai?

--Ah! qu'elle m'a répondu, j'en suis bien sûre et c'est là mon seul
espoir!

--Eh bien! alors, qui vengera ton frère?

Ses yeux se sont allumés pendant qu'elle disait:

«Remy, mon pauvre cher Remy!»

La marquise écoutait avec une attention passionnée; M. de Saint-Louis
hocha la tête en manière d'approbation, mais une nuance de pâleur
éteignit le vermillon de son teint.

Les deux docteurs, le colonel et M. de la Périère, qui étaient toujours
à l'autre coin de la cheminée, cessèrent tout à coup de causer pour
prêter l'oreille.

--Elle était prise, poursuivit la dompteuse, je l'ai vu tout de suite;
quand je suis revenue à son Maurice, elle a pleuré à chaudes larmes, et
moi aussi, comme vous pensez.

--Je veux être pendu, dit tout bas Lecoq à ses voisins, si j'ai rien vu,
rien entendu de tout cela.

La veuve continuait:

--Elle est si faible et si brisée! De pleurer ça l'a endormie tout de
suite. Elle a renversé sa chère belle tête sur mon épaule...

--Voilà le vrai, dit encore Lecoq.

--... Et ses paupières ont battu, acheva maman Léo, mais avant de fermer
les yeux, elle m'a dit: «J'ai confiance en toi, tu as été ma mère, et tu
l'aimes comme s'il était ton fils. Si je lui dis: «Je veux que tu
vives», il se laissera sauver... et il faut qu'il vive pour notre amour
comme pour notre vengeance.»

La voix faible et douce du colonel Bozzo se fit entendre à l'autre bout
de la cheminée disant:

--Drôle de fillette!

Ce fut un regard de colère que la bonne marquise lui jeta.

Mais le vieillard lui renvoya un sourire.

Il était assis commodément dans sa bergère, caressant de sa main
blanchette et ridée une petite boîte d'or sur laquelle était le portrait
émaillé de l'empereur de Russie.

--Bonne amie, murmura-t-il, en adressant à la marquise un signe de tête
caressant, vous vous fâchiez déjà autrefois quand je radotais ce mot
«drôle de fillette», mais sous mon radotage, il y a souvent bien des
choses. Cette enfant-là a trompé des calculs supérieurement faits, et
dès qu'il s'agit d'elle, je dis cela pour nos amis comme pour vous, il
ne faut pas se fier aux apparences.

Il s'interrompit pour ajouter en regardant paternellement ses trois
voisins, qui éprouvèrent une sorte de malaise:

--C'est comme moi, mes enfants, je suis aussi un drôle de bonhomme.

Il ouvrit sa boîte d'or, prit quelques grains de tabac au bout de son
index et les flaira à distance d'un air content.

La dompteuse n'était pas très forte en diplomatie et pourtant ce petit
bout de scène ne passa point inaperçu pour elle.

--Monsieur le colonel a bien raison, dit-elle, d'autant qu'il n'a rien
voulu dire contre l'enfant, j'en suis bien sûre. Elle a toujours eu un
drôle de caractère, et il m'est arrivé plus d'une fois dans le temps de
jeter ma langue aux chiens quand j'essayais de la comprendre.

«Pour revenir à nos moutons, elle s'est donc endormie comme un bel ange
du bon Dieu, et à mesure qu'elle s'endormait, un sourire de chérubin
naissait sur ses lèvres, qui se mirent à remuer et qui dirent comme en
rêve: «Nous serons heureux, nous nous marierons tout de suite... tout de
suite!...»

Maman Léo s'arrêta et regarda la marquise en face.

--Voilà, ma bonne dame, acheva-t-elle, j'ai fait ce que j'ai pu.

--Et vous avez bien fait, répondit la marquise, vous nous avez rendu
l'espoir, et tous ceux qui sont ici vous remercient.

--Alors, demanda la veuve en baissant la voix, le rêve de la chérie
pourrait se réaliser? Ils seraient heureux ensemble? Vous consentirez à
ce mariage?

La marquise hésita, puis elle répondit avec gravité:

--Je n'ai plus d'enfant, elle est tout mon coeur, je ne sais pas
jusqu'où peut descendre ma faiblesse pour elle, mais je crois que, si
elle l'exige, j'irai jusqu'à ne point m'opposer à ce mariage.

--Ah! saquédié! s'écria maman Léo, qui sauta sur ses pieds, les nobles
ne passent pas pour des braves gens chez nous, mais vous êtes un coeur,
vous, ou que le diable m'emporte!

Elle avait jeté ses deux bras autour du cou de la marquise un peu
effrayée pour planter sur ses joues deux retentissants baisers.

--Bien des pardons, murmura-t-elle en se reculant confuse, mais il a
fallu que ça parte; je n'ai pas pu m'en empêcher.

Mme la marquise d'Ornans riait en rajustant sa coiffure.

Samuel, le docteur en droit, et M. le baron de la Périère s'étaient
rapprochés du prince, qui regardait cette scène avec attendrissement et
murmurait:

--Le peuple! ah! le peuple français!

Le colonel Bozzo restait seul au coin de la cheminée.

--Il y a donc, reprit maman Léo, que je suis à vous, quoi! corps et âme,
et que je me jetterai au feu, s'il le faut, pour vous être agréable.

Comme elle achevait, son regard, en quittant la marquise, rencontra les
quatre paires d'yeux des Habits Noirs qui la guettaient fixement.

Elle ne broncha pas et fit la révérence en ajoutant:

--Comme de juste, je suis aussi toute au service de la compagnie.
Voyons, usez de moi, que faut-il faire?

On entendit derrière le cercle la petite toux du bon vieux colonel et
ceux qui le masquaient s'écartèrent aussitôt avec respect.

--Merci, mes amis, dit-il, j'aime à voir ceux à qui je parle, et vous me
gêniez, car je n'ai plus ma voix de vingt ans. C'est moi qui ai eu la
première idée de faire venir cette excellente Mme Samayoux, c'est moi,
si vous le permettez, qui lui donnerai ses instructions.

Tous les hommes s'inclinèrent en silence, et la marquise dit dans la
sincérité de sa foi:

--J'allais vous en prier, bon ami, car vous êtes notre meilleur conseil.

--Désormais, reprit le colonel Bozzo, il faut que les choses marchent
vite, car la session des assises va s'ouvrir cette semaine. Pouvez-vous
être à notre disposition toute la journée de demain, chère madame?

--Toute la journée de demain, répliqua la veuve, et toutes les autres
journées, tant qu'on aura besoin de moi.

--C'est parfait, et nous trouverons bien moyen de vous témoigner notre
reconnaissance sans blesser votre honorable fierté... Demain donc, à la
première heure, vous vous rendrez au cabinet de M. le juge
d'instruction, Perrin-Champein, qui est très matinal, et vous lui
demanderez un permis pour voir le lieutenant Maurice Pagès, à la prison
de la Force.

--Mais si le juge d'instruction me refuse...

--Soyez tranquille, on aura fait le nécessaire pour que le juge
d'instruction ne vous refuse pas. Il passe pour un homme singulièrement
habile, et je m'étonne que vous n'ayez pas encore été interrogée.

--Je ferais bien des lieues en temps ordinaire, dit la dompteuse, pour
éviter cette opération-là; je n'aime ni les juges ni les huissiers, moi,
c'est pas ma faute; mais j'irai tout de même, et si on m'interroge, je
parlerai la bouche ouverte; quand j'aurai le permis, bien entendu,
j'irai voir Maurice. Que faudra-t-il faire chez Maurice?

--À peu près ce que vous venez de faire chez Valentine. Vous parlerez au
nom de Valentine, vous direz... Mais pourquoi vous faire la leçon? Nous
avons pu vous apprécier; nous savons quelle affection délicate et
profonde vous portez à ce malheureux jeune homme. Vous ne nous croiriez
pas, madame, si nous prétendions partager cette tendresse; c'est un
inconnu pour nous et un indifférent; il y a plus, s'il ne nous était pas
nécessaire comme moyen de salut pour Mlle de Villanove, notre intérêt,
notre devoir peut-être serait de l'écarter; mais nous aimons Valentine
comme vous aimez Maurice; Valentine est le dernier espoir de notre
bien-aimée marquise, cela suffit pour que rien ne nous coûte.

La dompteuse le regarda bonnement et dit:

--Ça fait plaisir de voir la franchise que vous avez, et le pauvre gars
doit tout de même une belle chandelle au bon Dieu, qui lui a laissé des
protections pareilles dans son malheur.

--Vous serez éloquente, poursuivit le colonel, nous n'avons aucune
crainte à cet égard; mais appuyez bien sur cet argument tiré de l'arrêt
prononcé par le Dr Samuel: «La vie de Valentine est entre les mains de
Maurice; il peut à son gré la ressusciter ou la tuer.»

--Je l'ai dit, déclara solennellement Samuel, et je le répète, c'est ma
conviction intime.

--Soyez tranquille, dit la veuve, je n'oublierai pas votre argument,
mais il y en a un autre que je préfère pour ma part, c'est celui qui m'a
été fourni par Mme la marquise. Quand Maurice va savoir qu'il peut
espérer la main de Valentine...

Elle s'interrompit, et son regard interrogea Mme d'Ornans, qui murmura:

--Quand je devrais quitter la France et m'établir en pays étranger, je
ne me dédis pas: je n'ai plus qu'elle sur la terre.

--Alors, s'écria maman Léo, tout est convenu; vous savez où me trouver
pour que je vous rende compte de ma mission. À demain! et bonsoir la
compagnie!

La marquise se leva et lui tendit la main.

--Où donc est M. Constant? demanda-t-elle.

--Il a repris son service, répondit le Dr Samuel.

--Je puis très bien, dit le baron de la Périère en s'avançant,
reconduire la bonne Mme Samayoux.

--Bah! bah! fit la veuve, M. Constant, encore passe, mais un baron!
Craignez-vous que je me perde! Voilà! si vous voulez que nous soyons
tout à fait amis, il faut garder chacun notre place. Menez-moi seulement
jusqu'à la porte du dehors, parce que je ne saurais pas retrouver ma
route, mais une fois dans le chemin des Batailles, ne vous inquiétez pas
de moi. Quand les rôdeurs et moi nous nous rencontrons, c'est moi qui
fais peur aux rôdeurs.

Elle refusa le bras que le baron lui offrit galamment et sortit la
première.

--Bonne amie, dit le colonel quand elle fut dehors, je crois que nous
avons fait ce soir d'excellente besogne. Voulez-vous que je vous remette
à votre hôtel en passant? Je tombe de sommeil.

Mme d'Ornans avait appuyé sa tête sur sa main.

--Vous êtes un des hommes les plus véritablement sages que j'aie
rencontrés en ma vie, murmura-t-elle d'un air pensif; si vous n'étiez
pas là, si je ne vous voyais mêlé à toutes ces aventures impossibles, je
croirais que je rêve.

--Il me semble, dit M. de Saint-Louis, que je ne suis pas non plus un
petit fou, madame...

--C'est vrai... pardonnez-moi, cher prince... Venez-vous avec nous?

--Non, répondit M. de Saint-Louis, qui évita le regard du colonel, j'ai
à causer avec M. de la Périère.

--Moi, dit Portai-Girard, le docteur en droit, je suis comme un médecin
qui, à bout de remèdes, aurait conseillé une fontaine miraculeuse ou des
reliques: Mme la marquise ne me regarde plus depuis que j'ai ouvert
l'avis de l'évasion.

--Puisque c'est l'unique ressource..., commença Mme d'Ornans.

Le colonel l'interrompit pour dire avec dignité:

--Le médecin qui avoue son impuissance est un honnête homme, monsieur
Portai-Girard; on ne peut jamais rien reprocher de pareil aux
charlatans. Vous nous avez mis dans la vérité de la situation et Mme la
marquise vous en remercie.

Il voulut offrir son bras à cette dernière, mais comme ses pauvres
jambes flageolaient terriblement, ce fut la marquise elle-même qui le
soutint pour gagner la porte.

--Je vous recommande bien la chère enfant, dit-elle avant de passer le
seuil.

--Et gare à vous, prince, ajouta le colonel avec l'espièglerie d'un
enfant. M. de la Périère me dira les petits secrets que vous avez
ensemble.

Ils sortirent tous deux.

M. de Saint-Louis, Portai-Girard et le Dr Samuel se regardèrent.

Ils étaient pâles tous les trois.

--Lecoq est-il convoqué? demanda M. de Saint-Louis.

--Oui, répondit Portai-Girard, pour ce soir, dans une heure, au
boulevard du Temple.

--C'est chanceux! murmura Samuel.

--Comme toutes les parties, répliqua le docteur en droit d'un ton calme
et résolu. C'est un coup de dés, il s'agit de savoir si nous mourrons
misérables comme des mendiants ou si nous vivrons plus riches que des
rois!



XVI

Le billet de Valentine


Pendant cela, Mme veuve Samayoux, prenant à rebours le chemin qu'elle
avait suivi pour arriver au pavillon, traversait de nouveau tout
l'établissement du Dr Samuel.

Si elle n'avait pas su à qui elle avait affaire, elle aurait très
certainement jugé M. le baron pour un des hommes les plus aimables du
monde; celui-ci, en effet, employant un tout autre style que M.
Constant, mais également communicatif, reprit en sous-oeuvre le thème de
reconnaissance et d'affection qu'on avait déjà développé au salon, et
déclara très franchement que la dompteuse était une providence pour le
groupe de parents et d'amis intéressés au bonheur de Valentine.

Nous devons avouer que M. le baron perdait un peu sa peine.

Maman Léo subissait avec énergie le contrecoup des émotions qu'elle
venait d'éprouver.

Pendant qu'elle traversait les cours, blanches de neige, il y avait un
mot qui tintait dans sa cervelle comme un son de cloche.

Tout son corps frémissait à la pensée de ces hommes en apparence
semblables aux autres hommes, supérieurs même à la plupart des hommes
que la dompteuse avait pu voir en sa vie, et qui étaient de vils,
d'implacables assassins.

Elle avait été là au milieu d'eux, elle avait touché la main d'une
créature humaine, désignée d'avance à leurs coups, car c'est ainsi
qu'elle jugeait la position de Mme la marquise d'Ornans, elle avait
laissé dans leur caverne une jeune fille qu'elle affectionnait
tendrement.

Et elle savait que d'eux seuls dépendait le sort d'un jeune homme
qu'elle aimait plus qu'une mère.

M. le baron pouvait causer et se rendre agréable, elle écoutait peu et
son esprit s'efforçait laborieusement.

En passant devant la loge du concierge, elle y jeta un regard pour
chercher ce Roblot dont la vue avait excité ses premiers soupçons lors
de son arrivée.

La loge était vide.

Mais après avoir demandé le cordon et au moment même où il allait
prendre congé, M. le baron s'écria:

--Voici justement notre affaire! Roblot, mon vieux, tu vas conduire
cette dame jusqu'à l'omnibus.

Maman Léo venait de reconnaître les larges épaules et la tête hérissée
du marchef, qui se promenait de long en large, les mains dans ses
poches, en fumant sa pipe devant la porte.

Maman Léo voulut refuser, mais le baron dit en riant:

--Pas de compliment, c'est un dogue et il est de bonne garde. Bonsoir,
chère madame! à demain!

La porte donnant sur le chemin des Batailles se referma brusquement.

Désormais, la veuve se trouvait seule avec Coyatier, qui resta d'abord
immobile à la regarder par-dessous la visière de sa casquette.

Entre la maison de santé et la grande usine qui bordait le quai, il n'y
avait qu'un terrain vague. Un réverbère unique brillait tout en bas de
la descente, comme ces phares qu'on voit de loin, mais qui n'éclairent
pas.

Il pouvait être dix heures du soir.

La solitude la plus complète régnait dans la promenade de Chaillot et
aux alentours. Les seuls bruits qu'on entendît dénonçant la vie de Paris
venaient d'en bas, où de rares passants et quelques voitures suivaient
le quai pour gagner la barrière de Passy ou en revenir.

Or, la route que maman Léo avait à prendre ne tournait point de ce côté,
et quand le marchef s'ébranla, ce fut pour monter la rampe abrupte et
déserte aboutissant au chemin qui allait d'une part à la rue de
Chaillot, de l'autre à la barrière des Batailles.

Nous avons dit que maman Léo était la vaillance même, mais nous devons
avouer qu'en ce moment sa première idée fut de dévaler la côte et de se
sauver à toutes jambes.

Elle avait, pour le coup, véritablement peur, et la chair de poule passa
comme un frisson sur tout son corps.

Coyatier était l'épouvantail qu'il fallait pour secouer cette nature
sans nerfs, épaisse et solide comme du bois de chêne, parce que Coyatier
était fait comme elle.

Les Habits Noirs, si redoutables qu'elle les vit dans les brouillards de
sa pensée, menaçaient surtout son imagination; ils tuaient par la ruse
et de loin; leurs mains blanches, qu'elle venait de voir, répugnaient à
la besogne rouge.

Coyatier, au contraire, en fait de crime, était un manoeuvre et
travaillait de ses bras.

Les autres pouvaient passer pour les juges prononçant l'arrêt; Coyatier
était le bourreau, Coyatier était le couteau.

Les jambes de maman Léo, pour la première fois de sa vie peut-être,
flageolèrent franchement sous le poids de son robuste corps.

Quand le marchef eut monté une douzaine de pas, il se retourna, et
voyant que la veuve restait immobile comme une borne, il dit:

--Allons-nous coucher ici?

Maman Léo se mit à marcher vers lui péniblement. En voyant sa
répugnance, le marchef ajouta avec un gros rire qui sonnait d'une façon
lugubre:

--On ne vous mangera pas, la vieille!

Il reprit sa route.

Maman Léo le suivait de loin. En tournant l'angle de la maison de santé,
elle reconnut le coupé qui l'avait amenée, stationnant auprès de la
muraille avec son cocher endormi.

Elle avait déjà honte de sa faiblesse et se gourmandait elle-même
pensant:

--Cette bête-là n'est pas plus forte qu'un ours, et je ne craindrais pas
un ours, c'est sûr! et mon défunt Jean-Paul Samayoux avait des épaules
encore plus carrées. D'ailleurs, à quoi ça leur servirait-il de faire la
fin de moi ce soir, puisqu'ils m'ont commandé de l'ouvrage pour
demain!... et puis, si l'animal s'est vraiment intéressé à la petite, il
doit bien savoir que je suis du même bord.

--Holà! l'homme! cria-t-elle, j'aurais idée de causer avec vous un petit
peu.

Ils longeaient la façade principale de la maison de santé, garnie de ses
échafaudages à cause des réparations. Au lieu de répondre, Coyatier
pressa le pas.

--Sauvage! grommela la veuve, c'est pourtant certain qu'on raconte de
toi des histoires où il y a du coeur, du moins ça paraît comme ça; mais
je connais trop bien les lions et les tigres pour me laisser prendre à
de pareilles couleurs.

Une centaine de pas plus loin, le marchef s'arrêta court, dans un
endroit découvert qui séparait l'établissement du docteur des premières
maisons de la rue de Chaillot.

De là on apercevait la station des voitures à lanternes jaunes, connues
sous le nom de _Constantines_, et qui allaient au faubourg Saint-Martin.

Coyatier attendit la veuve en secouant les cendres de sa pipe, qu'il
rechargea, toute brûlante qu'elle était.

--Je n'irai pas plus loin, dit-il; là-bas, il y a trop de monde et trop
de lanternes.

--Pourquoi n'avez-vous pas voulu me parler, demanda la veuve, qui avait
maintenant la voix gaillarde.

--Vous, répondit Coyatier, la lumière et les gens vous rassurent, tant
mieux pour vous. Je n'ai pas voulu parler à cause des murailles. Partout
où il y a des murailles, il y a des oreilles.

La veuve se rapprocha de lui tout à fait.

--Personne n'écoute ici, dit-elle à voix basse, avez-vous à me causer?

--Causer! répéta le marchef, qui haussa les épaules en battant le
briquet, c'est pour avoir causé avec les femmes que je crains les hommes
et la chandelle. J'en ai gros contre les femmes. N'empêche qu'elles
auront ma peau, c'est certain. J'en ai déjà sauvé comme ça plus d'une,
et ça me fait rire quand j'y pense. Chacun a ses manies, pas vrai? On a
beau se faire une raison, quand le pli est pris, c'est fini...

--Est-ce que vous seriez tout de même un brave scélérat? balbutia la
veuve, comme qui dirait l'Honnête Criminel que j'ai pleuré en le disant
toutes les larmes de mes yeux?

--Une manie, que je vous dis! gronda Coyatier, une chienne d'habitude,
quoi, des bêtises! Ça m'a mis dans l'embarras plutôt dix fois qu'une,
mais je pense à la petite demoiselle quand je suis tout seul, j'ai eu sa
main douce comme de la soie entre mes pattes, et c'est moi qui suis
cause qu'elle pleure.

--C'est donc bien vrai! s'écria la veuve, le coupable, c'est vous!

--La paix, vieille folle! gronda le marchef, qui leva la main comme pour
l'écraser.

Mais changeant de ton tout à coup, il ajouta:

--Assez bavardé! si vous connaissiez celui qui vous tuera, vous ne
l'aimeriez pas, je pense? Moi, c'est les femmes qui me tueront et je les
abomine. La demoiselle n'est pas dans de beaux draps, ni son amoureux
non plus. Tout ce qu'il faudra faire pour eux, je le ferai,
entendez-vous, et c'est déjà commencé. S'il faut que la mécanique du
_Fera-t-il jour demain_ saute, elle sautera et moi avec, c'est décidé.
Vous, regardez bien où vous mettrez le pied! ils sont malins, ouvrez
l'oeil, bonsoir!

Sa pipe était allumée, il tourna le dos et redescendit la rue lentement.

La veuve, qui était restée tout étourdie, gagna la station en essayant
de remettre de l'ordre parmi ses pensées.

Au moment où elle s'asseyait dans la voiture en partance, elle vit
passer au grand trot l'équipage qui emportait Mme la marquise d'Ornans
et le colonel.

Ce fut longtemps seulement après le départ de l'omnibus, et quand la
confusion de son esprit fut un peu calmée, qu'elle songea au papier qui
avait été glissé dans sa main par Valentine.

Elle prit le papier, qu'elle déplia, et se rapprocha du fond de
l'omnibus, où la lumière de la lanterne lui permit de lire:

Le papier ne contenait que ces mots:

«Vous demanderez au juge d'instruction, qui vous l'accordera, la
permission d'amener avec vous votre fils pour rendre visite à Maurice.»

Maman Léo crut avoir mal lu et se demanda dans l'excès de sa surprise si
quelque chose n'était point dérangé au fond de sa cervelle. Elle se
frotta les yeux et lut de nouveau.

--Mon fils, dit-elle; il y a bien «mon fils». Ces gens-là diraient-ils
vrai? et la pauvre chère créature aurait-elle un coup de marteau? Je
n'ai pas d'autre fils que Maurice, et je ne peux pas mener Maurice
rendre visite à Maurice!

Elle quitta la voiture à la station de l'église Saint-Laurent et
descendit à pied le faubourg Saint-Martin. La marche lui fit du bien,
mais ne lui fournit point le mot de l'énigme.

Elle allait toujours répétant:

--Mon fils! mon fils! où diable la minette prend-elle ce fils-là? Il est
sûr pourtant qu'elle m'a parlé bien raisonnablement, mais les toqués
sont ainsi, et quand ils ne touchent pas à l'endroit de leur fêlure, on
dirait des philosophes. Sa fêlure, à ce qu'il paraît, est de me donner
un garçon et de se croire la soeur de son ancien promis. Son frère et
mon fils se valent, les deux font la paire.

Plus de dix fois en chemin, elle s'approcha des boutiques pour lire
encore le mystérieux papier.

Elle le tourna, elle le retourna, cherchant une indication qui pût lui
donner le mot de la charade.

Car derrière la pensée que Valentine était folle, une autre pensée
s'obstinait qui lui montrait, au bout de tout cela, je ne sais quel
espoir confus.

Comme elle arrivait aux démolitions qui masquaient la percée de la rue
Rambuteau, une idée lui traversa l'esprit tout à coup et l'arrêta comme
un choc.

--Mon fils! répéta-t-elle pour la vingtième fois, mais sur un tout autre
ton et en frappant ses mains l'une contre l'autre, saquédié! c'est cela!
il faut que je sois bien bête pour ne pas l'avoir deviné tout de suite,
quoique la minette aurait bien pu me mettre un mot d'explication.

Dans son triomphe et malgré le superbe poids marqué par sa dernière
pesée à la foire de Saint-Cloud, elle fit un saut de cabri et s'élança
en courant vers sa baraque, qui était désormais toute proche.

--Avec ce fils-là! disait-elle, je suis sûre d'être bien reçue. Ah! le
cher coeur va-t-il être content!

À la porte de la baraque, elle trouva le fidèle Échalot qui dormait en
dépit du froid, adossé contre le montant et échauffant le petit Saladin
dans son giron.

--Pourquoi ne t'es-tu pas couché, toi, l'enflé? demanda-t-elle.

Échalot s'éveilla en sursaut et répondit:

--Ah! patronne, vous voilà! Dieu soit loué! je n'espérais plus guère
vous revoir en vie.

--Pourquoi ça, ma vieille?

--Parce que, dans l'homme qui est venu tantôt, j'ai reconnu
Toulonnais-l'Amitié.

--Bah! fit la dompteuse, moi qui croyais que c'était M. de la Périère!

--Je n'ai jamais entendu prononcer ce nom-là, répondit Échalot.

--Pourquoi ne m'avoir pas avertie tout de suite?

--Parce que, patronne, quand ils se voient découverts c'est là le plus
dur du danger.

La dompteuse lui tapa sur l'épaule amicalement.

--Tu as plus de jugeotte que je ne croyais, dit-elle, et tu as agi comme
un garçon qui voit plus loin que le bout de son nez.

--Ah! fit Échalot, quand il s'agit de vous, patronne... mais vous
pensez, l'idée de vous voir partie avec un pareil bandit...

--J'en ai vu des bandits, ma vieille! s'écria la dompteuse, chez qui la
réaction se faisait, amenant une sorte de fièvre. Ah! tonnerre de Brest!
comme ils disent à Saint-Brieuc, il y en avait de toutes les couleurs.
Si je deviens vieille, je pourrai raconter jusqu'à la fin de mes jours
que j'ai pénétré au fond de la caverne des Habits Noirs, toute seule,
comme Daniel dans la fosse aux lions! Échalot l'écoutait bouche béante.

--Des princes, des colonels, des barons, poursuivit la dompteuse, qu'on
les prendrait pour la crème de l'aristocratie, quoi! des avocats, des
médecins...

--Et vous avez pu vous échapper de leurs griffes, balbutia Échalot.

La dompteuse mit ses deux poings sur ses hanches.

--Nous sommes des camarades, moi et eux, dit-elle, je les ai trompés en
grand par l'adresse de ma ruse, quoiqu'ils soient plus astucieux que des
démons. Ferme la porte et va te coucher, ma vieille! Il fera jour
demain, puisque c'est leur mot d'ordre, et j'ai idée que nous en verrons
de grises!



XVII

Soirée à L'Épi-Scié


Ce même soir, vers onze heures, deux coupés de maîtres qui se suivaient
montèrent le boulevard du Temple au milieu de la bruyante cohue qui
encombrait les abords des théâtres.

Les deux coupés s'arrêtèrent à l'endroit dit «la Galliote», non loin des
terrains, alors couverts de masures, où s'élève maintenant le Cirque
Napoléon.

De chaque coupé, deux hommes descendirent; ils traversèrent le trottoir,
puis la rue Basse, pour aller dans la ruelle connue sous le nom du
«Chemin des Amoureux», qui conduisait à l'estaminet de L'Épi-Scié.

Ces quatre hommes, cependant, n'allaient point jouer la poule, car ils
passèrent franc devant les rideaux de cotonnade rouge qui masquaient la
porte vitrée du café borgne, et continuèrent de suivre la ruelle dans le
coude qu'elle faisait sur la gauche.

Tout de suite après le coude, il y avait une porte basse, donnant accès
dans une allée plus noire qu'un four. Ce fut dans cette allée que nos
quatre compagnons disparurent, en hommes qui connaissent les localités.

Pendant cela, il se faisait joyeux tapage dans la salle basse de
L'Épi-Scié, où les habitués étaient nombreux.

La reine Lampion, rouge et rogue, sommeillait à son comptoir, auprès
d'un grand verre vide et troublé par l'eau-de-vie sucrée.

Autour du billard à blouses dont le tapis luisant comme une toile cirée
avait quelques taches de plus que lors de notre dernière visite, les
joueurs étaient en belle humeur.

Cocotte, le radieux gamin de Paris, monté en graine, toujours gagnant,
toujours vainqueur et comparable aux ténors les plus célèbres par ses
succès auprès des dames, avait fait des blocs superbes; Piquepuce, son
ami, plus grave par l'âge, plus distingué par l'éducation, tenait le dé
dans un groupe de causeurs où quelques lionnes, favorites de la mode,
buvaient en fumant du caporal comme des duchesses.

Ces demoiselles étaient un peu comme leurs cavaliers, parmi lesquels le
paletot fraternisait volontiers avec le bourgeron; il y avait parmi
elles des élégances prétentieuses et fanées et des toilettes franchement
sans gêne; il y avait de la soie et de l'indienne, des chapeaux
flambants et des bonnets sales.

Quelques-unes étaient jeunes et jolies, malgré l'effronterie uniforme
qui déparait ici tous les visages; mais la plupart avaient derrière
elles tout un long passé de cabrioles, et la série des aventures qui les
avaient plongées de chutes en décadences jusqu'à ces ténébreuses
profondeurs, était écrite sur leurs fronts en lisibles caractères.

Peut-être y a-t-il dans Paris des caves plus profondes encore, car nous
aurions pu reconnaître, dans le groupe présidé par Piquepuce, un brave
garçon à la laideur naïve et vaniteuse, coiffant ses cheveux jaunes d'un
chapeau gris pelé qui semblait être là en cérémonie, comme un petit
bourgeois qu'on introduisait par hasard dans le plus pur salon du
faubourg Saint-Germain.

Amédée Similor, entraîné par sa nature frivole et son goût pour les
plaisirs, oubliait ainsi ses devoirs de famille. Il avait réussi à se
faufiler dans ce grand monde, où il se tenait sur la réserve,
choisissant ses paroles avec soin et ne se départant jamais des règles
du beau langage.

Les deux rougeaudes de l'établissement Samayoux l'avaient abandonné,
sans doute, ou bien il les avait lâchées, car nous le retrouvons lancé
dans une nouvelle intrigue d'amour avec une énorme gaillarde qui n'avait
qu'un bras et qui portait un emplâtre sur l'oeil.

--J'en ai tous les brevets, lui disait-il, depuis ma plus tendre
jeunesse: danse des salons, pointe, contre-pointe et caractères, dont M.
Piquepuce, par suite de nos relations d'amitié, m'a dit qu'un jeune
homme comme moi ne pouvait pas moisir dans la débine, malgré ses talents
et ses connaissances, au moyen desquels s'il y a une affaire, je peux
m'y distinguer et monter au premier rang pour faire le bonheur de celle
qui a su attirer mon regard.

Il scandait ces phrases fleuries avec le respect qu'on met à déclamer de
beaux vers.

--Ce qu'il y a, je n'en sais rien, répondit en ce moment Piquepuce à la
question d'un paletot tout neuf qui n'avait pas de chemise: l'ordre est
venu, je l'ai exécuté. Si c'est cette nuit ou demain _qu'il fera jour_,
on vous le dira, mais la chose sûre, c'est que nous ne couperons pas
dans le drap noir cette fois-ci, car le Coyatier n'est pas à sa place.

Chacun tourna les yeux vers le coin où le marchef s'asseyait
d'ordinaire, sombre et seul. Sa table était vide.

--Je vends ma bille quatre francs, s'écria Cocotte, et c'est à moi la
main: personne n'en veut? adjugé!

Il se pencha sur le billard et _fit_ son adversaire _au doublé_ en
allant coller sa propre bille sous bande, à égale distance de deux
blouses.

La galerie applaudit.

Cocotte prit cette pose du billardier triomphant qui rappelle vaguement
l'attitude des chevaliers appuyés sur leur lance.

--Vous ne savez donc pas, dit-il, que le marchef a été envoyé là-bas, au
vert, après l'affaire de la canne à pomme d'ivoire? C'était monté un peu
joliment cette histoire-là, et le camarade qui avait démoli la serrure
de Hans Spiegel savait son état. L'imbécile qui paie la loi en ce moment
demeurait de l'autre côté de la serrure, et le marchef se chauffe au
soleil maintenant dans les propriétés de la compagnie, pendant que nous
avons l'onglée à Paris.

--La loi n'est pas encore payée, répliqua Piquepuce, et je connais
quelqu'un qui voudrait bien trouver un bâton pour le jeter dans nos
roues.

Il montra du doigt Similor et ajouta:

--Voilà un bon garçon que j'ai embauché pour savoir un peu ce qui se
passe chez Mme veuve Samayoux, qui vendrait sa baraque et mettrait
par-dessus le marché le feu aux quatre coins de Paris pour sauver le
petit lieutenant.

Similor remonta le lambeau qui lui servait de cravate et mouilla son
doigt pour lisser ses cheveux.

--Ce n'est pas mon habitude, dit-il, de fréquenter la basse classe, mais
par suite de circonstances et pour utiliser dans le malheur des brevets,
acquis lorsque je fréquentais une autre catégorie d'artistes,
Porte-Saint-Martin, Opéra et autres, j'ai pu abaisser mon orgueil
jusqu'à un théâtre en plein vent. Il n'y a pas de sot métier, mais on ne
s'affectionne qu'avec les gens de son propre rang, et la veuve Samayoux
ne m'étant de rien, je dévoilerai ses mystères avec plaisir.

Certes Échalot était une douce créature, mais s'il avait entendu son
Pylade parler ainsi, il y aurait eu une tête cassée, et pour le coup
Saladin aurait été orphelin.

Personne ne répondit à Similor, parce qu'un timbre placé derrière le
comptoir tinta un coup unique et retentissant. La reine Lampion,
éveillée en sursaut, ouvrit ses yeux sanglants, qui clignotèrent,
blessés par le gaz.

Les joueurs de billard arrêtèrent leur partie, et un grand silence régna
dans l'estaminet.

Un garçon, la serviette sur le bras, s'était élancé vers l'escalier en
colimaçon qui conduisait au cabinet particulier, situé à l'entresol, et
connu sous le nom du _confessionnal_, mais il fut arrêté au passage par
Cocotte, qui se tourna vers la dame de comptoir et lui dit:

--À vous, maman Rogome, et plus vite que ça!

On vit alors la reine Lampion quitter le siège où elle semblait rivée
depuis le matin jusqu'au soir et gagner l'escalier à vis, qu'elle monta
en geignant.

Quand elle était hors de son trône, la reine Lampion perdait cent pour
cent. C'était un hideux paquet de graisse rhumatisée, et nous ne
saurions mieux la comparer qu'au vieux lion de Léocadie Samayoux.

Elle parvint enfin au haut de l'escalier, et disparut derrière la porte
fermée.

--C'est drôle que M. l'Amitié n'a pas passé par l'estaminet comme à son
ordinaire, dit Cocotte.

--Ça veut dire qu'il est venu avec des gens qui ne sont pas pressés de
se montrer, répliqua Piquepuce en baissant la voix: on va savoir la
chose tout de suite, attendons.

Similor était impressionné profondément. Il murmura:

--Ça fait quelque chose de se trouver sous le même toit que les grands
de la terre.

La reine Lampion reparut au haut de l'escalier. L'écarlate de sa joue
passait au violet.

Ce fut d'une voix un peu tremblante qu'elle commanda:

--Du punch en haut et en bas, allume Polyte!

Polyte était le garçon de confiance qui tirait les numéros à la poule.

--Bravo! cria Similor dont l'enthousiasme n'eut point d'écho. Vive le
punch!

Cocotte avait monté trois ou quatre marches de l'escalier à la rencontre
de la grosse femme.

--Il y a du tabac? demanda-t-il.

--Oui, et prends garde d'éternuer! répliqua la reine Lampion d'un air
rogue.

Piquepuce s'approcha pour demander à son tour:

--Combien sont-ils?

--Ils sont quatre.

--Les connais-tu?

--Ils ont le voile.

La reine Lampion ajouta tout à haut:

--Quatre verres pour le confessionnal, Polyte!

L'aspect général de l'estaminet avait entièrement changé: hommes et
femmes semblaient pris d'une anxiété pareille, et l'on entendait dans
les groupes ces mots qui couraient:

--Quatre voiles à la fois! à quelle diable de besogne va-t-on nous
envoyer cette nuit?

Similor seul avait pris une pose de matamore pour dire à sa voisine:

--Le punch est la boisson que je préfère, bien chaud et pas trop
baptisé. Si l'occasion est venue d'affronter les bourgeois ou la force
armée, vous pourrez voir le caractère de celui qui se propose de vous
fréquenter, et dont rien n'est capable d'étonner son courage ni son
amour!

La reine Lampion n'avait pas regagné son comptoir; elle s'était assise
sur la dernière marche de l'escalier pour attendre Polyte, qui lui remit
en main le plateau supportant le bol et les quatre verres.

Elle prit le tout et remonta. Quand elle revint pour la seconde fois, on
trinquait déjà autour de deux énormes bassins qui flambaient.

Elle fit signe à Polyte. Le garçon vint à elle et lui dit:

--Il n'y a d'étranger que l'oiseau, là-bas, avec son chapeau gris; c'est
M. Piquepuce qui l'a amené.

Similor, en proie à l'exaltation du zèle, levait justement son verre et
s'écriait:

--À la santé de mes supérieurs! pour leur être agréable, je marcherais
jusqu'à la mort!

La manchotte de ses rêves lui répondit:

--C'est permis d'être bêtasse, mais pas tant que ça, à moins que vous ne
soyez ici de la part du gouvernement.

La reine Lampion, à cet instant, se replongeait tout au fond de son
trône avec un grognement voluptueux et tendait son grand verre à Polyte,
qui l'emplissait jusqu'au bord.

--On va éteindre et fermer, dit-elle; tout un chacun aura la bonté de
rester jusqu'à ce qu'on lui donne la clef des champs. _Il fait jour!_

--Vive la ligne! s'écria Similor, les ténèbres sont favorables à la
sensibilité, je vais taquiner les dames!

Il en aurait dit plus long, sans le poing de Cocotte qui, d'un seul
coup, lui enfonça son chapeau gris jusqu'au menton.

Quand il parvint à se débarrasser de son couvre-chef, bandeau et bâillon
à la fois, la scène avait encore changé, Polyte achevait de barrer la
devanture, le gaz était éteint partout; la flamme du punch seule
éclairait de ses lueurs livides toutes ces faces de bandits, anxieuses
et sombres.



XVIII Les conjurés


À l'étage supérieur, autour d'un autre bol de punch, les quatre voiles,
comme la reine Lampion les appelait, étaient réunis.

Chacun d'eux avait encore devant soi, sur la table, le carré de soie
noire qui naguère couvrait son visage.

Les verres étaient remplis, mais nul n'y avait encore porté les lèvres.

Ils étaient tous les quatre de notre vieille connaissance et nous les
nommerons par rang d'âge; M. de Saint-Louis, le médecin Samuel, le
docteur en droit Portai-Girard et M. Lecoq dans son costume de
Toulonnais-l'Amitié.

Le confessionnal était exactement tel que nous le vîmes, le soir où fut
réglée la lugubre comédie qui se termina par l'assassinat de Hans
Spiegel dans son garni de la rue de l'Oratoire, et par l'arrestation de
Maurice Pagès à l'hôtel d'Ornans.

Au moment où nous entrons, nos quatre compagnons avaient dû causer déjà
de leurs affaires, car la discussion était fort animée.

La présidence semblait appartenir au prince, mais Portai-Girard tenait
le haut bout comme orateur, et M. Lecoq, contre son habitude, affectait
une sorte de modération indifférente.

Le Dr Samuel, encore plus calme, se bornait à juger les coups.

La parole était à Lecoq, qui disait en haussant les épaules:

--Que voulez-vous, c'est peut-être la superstition, mais voilà vingt ans
que je regarde ce bonhomme-là dans le blanc des yeux: chaque matin je
crois enfin le connaître, et chaque soir je m'aperçois que je ne suis
pas seulement au milieu du rouleau.

--Quand les rouleaux sont trop longs, dit sèchement Portai-Girard, il y
a moyen: on les coupe.

--Pour couper celui-là, murmura Lecoq, faites bien attention à ce que je
vous dis, il faudra de fameux ciseaux.

--Combien de temps lui donnez-vous encore à vivre, Samuel? demanda le
prince dans un but évident de conciliation.

--Je ne sais plus, répliqua le médecin, ces corps où il n'y a pas de
sang et dont la chair s'est transformée en parchemin peuvent végéter des
mois et des années.

--S'il dure seulement deux semaines, s'écria le docteur en droit, dont
le poing fermé frappa la table avec violence, nous sommes tordus, mes
camarades! Cette affaire du petit lieutenant est mauvaise, mal prise,
absurdement conduite...

--Ta, ta, ta! fit Lecoq, ce qui était vraiment dangereux, c'était
l'histoire de Remy d'Arx. Ne soyons pas injustes non plus, le père a
débrouillé cet écheveau-là comme un ange et nous lui devons une belle
chandelle.

--Ma parole, fit Portai-Girard, c'est curieux comme il vous tient, ce
vieux coquin-là! toutes ses vessies vous les prenez pour des lanternes!
Remy d'Arx est fini, c'est vrai, mais il reste une queue à cette
affaire-là. Notre ami Samuel est un savant praticien qui mérite toute
notre confiance, et cependant le Remy d'Arx, après avoir été déclaré
mort par notre ami Samuel, a encore vécu deux fois vingt-quatre heures.

--Entendons-nous! riposta le médecin; son agonie a duré deux jours,
c'est vrai, mais il n'a recouvré ni le mouvement ni la parole.

--Qu'en savez-vous? êtes-vous resté près de son lit? la justice n'a rien
pu obtenir, voilà tout ce que vous pouvez affirmer. Mais il y avait à
son chevet un vieux serviteur...

--Parbleu! si le bonhomme Germain vous gêne..., interrompit Lecoq.

Il n'acheva pas, mais son geste fut suffisamment expressif. Le docteur
en droit fixa sur lui son regard clair et tout brillant d'intelligence.

--Voilà ce que vous appelez débrouiller un écheveau, mon bon, c'est
mettre à la place d'un écheveau brouillé, deux, trois, quatre écheveaux.
Comptons sur nos doigts, car les pires sourds sont ceux qui ne veulent
pas entendre, et je m'étonne beaucoup, mais beaucoup, que vous ayez
besoin de tant d'arguments pour vous rendre à l'évidence:

«À la place de l'écheveau qui s'appelait Remy d'Arx, nous avons
Valentine de Villanove, ou plutôt Valentine d'Arx, car mieux que
personne vous savez qu'elle est véritablement la soeur du mort; nous
avons Maurice Pagès, et il y a cent à parier contre un que ces deux-là
connaissent notre secret.

«Nous avons, en outre, Mme veuve Samayoux, qui connaîtra notre secret
demain si on ne le lui a pas dit aujourd'hui.

«Nous avons enfin le vieux Germain, dont vous parlez fort à votre aise
et que vous m'engagez à supprimer, s'il me gêne.

«Ce n'est pas moi qu'il gêne, mon bon, c'est vous, c'est nous, c'est
l'association tout entière. À force de jouer au fin, cet esprit, qui
était véritablement fort autrefois, et lucide, et plein de ressources,
je n'ai pas l'intention de le rabaisser, en est arrivé à des subtilités
enfantines, à des complications séniles. Il s'amuse, ce vieux diable,
avec le crime, comme un calculateur hors d'âge se donne encore la
migraine à tourmenter les jeux de casse-tête. La ligne droite lui
déplaît; il fait mille tours et mille détours futiles, sous prétexte de
cacher la piste de ses pas, sans comprendre que chaque tour et chaque
détour produit une piste nouvelle.

«Écoutez un apologue: J'avais un oncle qui était voiturier dans le
Quercy, un pays terrible pour les essieux.

«Mon oncle avait commandé un essieu très longtemps, malgré les roches et
les ornières; mais un beau jour, son valet lui dit: «L'essieu! s'en va,
il faudrait le changer.»

«Mon oncle se fâcha. Un si bon essieu! qui avait résisté à tant de
cahots! Je crois même que mon oncle renvoya son valet.

«Mais un beau jour, l'essieu, qui avait trop servi, se rompit et mon
oncle eut les reins brisés.

«Vous pouvez me renvoyer si vous voulez, comme le valet de mon oncle,
mais je vous dis que votre colonel, fût-il en acier fondu, a servi de
trop et qu'il est temps de le remplacer.

--Par qui? demanda Lecoq.

Il regarda tour à tour ses trois compagnons, qui détournèrent les yeux.

--Si c'est par moi, reprit-il avec la rondeur effrontée qu'il affectait
en certaines occasions, je veux bien; si c'est par l'un de vous, je
demande le temps de la réflexion.

Le premier qui releva les yeux sur lui fut Portai-Girard.

--L'Amitié, dit-il, mon brave, réfléchis d'abord sur ceci: tu n'es pas
en force contre nous.

--Ah! ah! fit Lecoq, vous m'avez donc appelé à donner mon avis quand
vous étiez décidés d'avance?

--Pour ce qui me regarde, oui, répliqua Portai-Girard; tu vois que je te
parle franchement. Pour ce qui regarde nos amis, interroge-les et ils te
répondront.

--À vous, sire, dit Lecoq sans rien perdre de sa bonne humeur ironique,
je serai heureux de connaître à fond l'opinion de votre majesté.

--Il y a du bon dans ce qu'a dit Portai-Girard, repartit M. de
Saint-Louis, le colonel cherche beaucoup la petite bête, et je penche à
croire que la parabole de l'essieu vient à point, mais ce n'est pas cela
qui me détermine.

--Ah! ah! fit encore Lecoq, alors vous êtes déterminé?

--À peu près, et voici pourquoi. Le Père a plus d'esprit dans son petit
doigt que nous dans toutes nos personnes, mais enfin nous ne sommes pas
des cruches non plus, et s'il nous espionne depuis le matin jusqu'au
soir, avec un soin qui fait son éloge, nous avons bien le droit aussi de
regarder un petit peu, de temps en temps, par le trou de la serrure.
J'ai regardé ou j'ai fait regarder, cela importe peu, et j'ai acquis la
conviction que la dernière marotte de notre bien-aimé maître, qui a
promis à chacun de nous en particulier sa succession entière, plutôt dix
fois qu'une...

--Pas mal, pas mal! interrompit Lecoq en souriant, le prince est plus
observateur que je ne le croyais.

--Voyons! fit Samuel, cette misérable comédie de son héritage n'est-elle
pas une preuve manifeste de décadence?

--Vous en êtes donc aussi, docteur? demanda Lecoq visiblement ébranlé.

--Nous en sommes tous! s'écria Portai-Girard; nous avons assez de ce
bric-à-brac! Si ce n'était qu'un vieux coquin, à la bonne heure! mais
c'est un vieil idiot. Nous voulons un autre essieu.

--Bigre! bigre! murmura Lecoq, les choses me paraissent fort avancées.
Seulement le prince ne nous a pas dit ce qu'il a vu par la serrure de
notre vénéré père.

--J'ai vu, répondit M. de Saint-Louis, que notre vénéré père, soit qu'il
compte vivre éternellement, soit qu'il s'abonne à mourir comme tout le
monde, veut emporter avec lui le trésor des Habits Noirs, que j'évalue à
plus de vingt millions, en nous laissant nus comme des petits saints
Jean, en face de la justice charitablement avertie.

--Il doit y avoir en effet plus de vingt millions, dit Samuel.

--Pourquoi pas un milliard, pendant que nous y sommes? grommela Lecoq.

Le docteur en droit fit un geste de colère, mais M. de Saint-Louis prit
la parole tranquillement et dit:

--Toulonnais, mon vieux, tu es le plus ancien dans la maison et nous
aurions voulu t'avoir avec nous. Tu peux bien remarquer qu'on ne s'est
embarrassé ici ni de Corona, ni de l'abbé, ni de la comtesse de Clare.
Toi seul as été convoqué. Mais il ne faudrait pas te mettre en tête que
tu es un homme nécessaire: nous nous passerons de toi parfaitement.
Voilà trois semaines que nous travaillons l'association comme on brasse
de la pâte; nous nous sommes mis en rapport avec ceux du second degré,
et nous tenons les simples dans notre main.

--Pas possible! gronda Lecoq, alors ça brûle?

--Tu peux en juger: _il fait jour_ en bas, cette nuit; est-ce toi qui as
battu le rappel?

--Non... Mais êtes-vous bien sûrs que le Père n'a pas entendu le
tambour?

Personne ne répondit, et il y eut comme un malaise parmi les membres du
conseil, tout à l'heure si résolus.

Lecoq avait une figure à peindre. On eut dit d'un inventeur qui, au
moment de prendre son brevet, trouve son concurrent arrivé avant lui au
ministère.

--La première fois que j'ai eu cette idée-là, prononça-t-il enfin à voix
basse, j'entends l'idée que vous avez, il n'était pas encore question de
vous, mes braves, et cette idée-là, d'autres l'avaient eue avant moi. On
rit quand on parle de la corde de pendu que le bonhomme a dans sa poche;
on rit quand on dit que le bonhomme est le diable, moi tout comme les
autres, mais à l'exception de moi, qui n'ai jamais dit mon secret à
personne, tous ceux qui ont eu cette idée-là sont morts!

--Bah! fit Portai-Girard, ceux qui sont morts s'étaient attaqués à un
homme plein de force, et il n'y a plus qu'un agonisant en face de nous.

--Alors, pourquoi ne pas attendre?

--Parce qu'il mourra comme il a vécu, et que sa dernière plaisanterie
sera de faire sauter l'association comme une poudrière.

Lecoq avait pris un air sérieux et ses sourcils étaient froncés
profondément.

--S'il a eu cette fantaisie-là, dit-il, et je l'en crois bien capable,
l'association sautera, j'en réponds. Il ne reste pas grand-chose de lui,
j'en conviens, mais tant qu'il y aura de lui un petit morceau gros comme
le doigt, prenez garde!...

Vous souriez? les autres souriaient aussi... ceux qui sont morts.

Si j'étais avec vous contre lui, ce serait une curieuse bataille, car je
sais peut-être où est le défaut de sa cuirasse; si je suis avec lui
contre vous, ou seulement neutre, je ne donne pas deux sous de votre
peau. Nos intérêts sont communs, voilà le vrai; ne nous fâchons donc
pas, si c'est possible, et discutons amicalement.

Le vrai, c'est encore qu'il y a beaucoup d'argent, non point en caisse,
mais dans quelque trou; dix millions, vingt millions, trente millions;
je n'en sais pas le compte.

Le vrai, c'est enfin que le Père a pu avoir l'intention d'enterrer le
trésor et l'association du même coup. Il est de ceux qui disent:

«Après moi, la fin du monde!»

--Vous avouez cela et vous hésitez! s'écria Portai-Girard.

--J'hésite parce que je ne sais pas.

--Nous savons, nous...

--Alors parlez au lieu de menacer, parlez, je vous écoute. Portai-Girard
et le prince regardèrent Samuel, qui dit avec une répugnance visible:

--Entre gens comme nous, il n'y a pas d'écrit possible. À quoi servent
les pactes, quand même ils sont signés avec du sang? Je ne connais pas
le moyen de lier l'Amitié, et si l'Amitié ne joue pas franc jeu, nous
sommes perdus!

Lecoq se mit à rire et lui tendit la main au travers de la table.

--Toi, docteur, dit-il, tu commences à comprendre le néant des pilules,
comme nos braves amis reconnaissent l'inutilité du couteau.... vis-à-vis
de certains gaillards, bien entendu, car le commun des mortels restera
toujours vulnérable. Je joue franc jeu, puisque je discute. N'aurais-je
pas pu, dès le premier coup, vous dire: «Tope! je suis avec vous»? Je
joue franc jeu, puisque j'ajoute: Ne comptez pas trop, mes bons frères,
sur le troupeau qui s'abreuve de punch en bas, car ni vous ni moi nous
ne savons pour qui _il fait jour_ en ce moment sous nos pieds.

Son talon frappa le carreau, et comme si c'eût été un signal, une sourde
clameur monta de l'étage inférieur.



XIX

Le scapulaire, le secret, le trésor


Tous les verres restaient pleins, excepté celui de Lecoq, qu'il avait
déjà vidé trois fois. Au début de la réunion, ses compagnons croyaient
le tenir sur la sellette; mais les choses avaient tourné au cours de
l'entretien, et maintenant Lecoq était le seul qui ne montrât ni
embarras ni défiance.

--Chacun est ici pour soi, dit-il en remplissant pour la quatrième fois
son verre; en nous pilant dans un mortier, le docteur, qui est pourtant
un habile chimiste, ne trouverait pas un atome de préjugé. On nous
appelle des coquins, je connais assez mon Paris pour savoir que les
dix-neuf vingtièmes de ceux qui s'intitulent honnêtes gens sont
exactement dans la même position que nous.

«Je ne cache pas que j'avais une frayeur; l'homme est un animal vaniteux
et ambitieux, je me disais: Ce vieux farceur de colonel a glissé à
l'oreille de Portai-Girard: «Tu seras mon successeur»; à l'oreille de M.
de Saint-Louis aussi, à l'oreille de ce bon Samuel de même; si cette
idée a germé dans leur cervelle, comme elle aurait pu germer dans la
mienne, le gâchis est complet, et notre vénérable papa n'aura qu'à nous
enfermer ensemble pour que nous nous entredévorions.

«Or, nous étions ici enfermés ensemble et j'ai cru que la dînette allait
commencer, mais pas du tout! au lieu d'enfants gourmands, je trouve des
gens raisonnables.

«À ma question nettement posée: Qui sera le maître, on m'a nettement
répondu: Il n'y aura plus de maître.

«À cette autre demande: Que deviendra l'association? Réponse: Nous nous
en moquons comme du roi de Prusse! L'association était destinée à gagner
de l'argent, il y a de l'argent, nous nous partageons le magot entre
quatre, et puis nous nous souhaitons mutuellement bonne chance. Est-ce
bien cela?

--C'est bien cela, répondirent en même temps les trois autres associés.

--Mes braves amis, reprit Lecoq, car nous sommes véritablement des amis,
depuis cinq minutes, le magot est assez lourd pour contenter l'appétit
de chacun de nous, et le monde est assez vaste pour que nous y puissions
trouver un endroit où nos anciens camarades ne viendront point nous
chercher. Parlons donc sérieusement, désormais, et mettons de côté les
petites découvertes que chacun de vous a cru faire. Le colonel laisse
traîner comme cela des mystères mignons pour éveiller la curiosité de
ceux qui l'entourent; mais moi je suis de sa maison, il y a vingt ans
que je suis de sa maison. Vous connaissez le proverbe qui dit: «Il n'est
point de grand homme pour son valet de chambre»? Le proverbe a menti
cette fois; j'ai été le valet, puis le secrétaire du colonel
Bozzo-Corona, et je déclare que c'est un grand homme, un très grand
homme, un plus grand homme que les grands hommes qui découvrent par
hasard l'imprimerie, l'Amérique ou la vapeur: il a trouvé par le calcul
des probabilités un truc qui garantit le meurtre et le vol contre les
chances du châtiment, il a inventé _l'assurance en cas de scélératesse_.

--Nous savons tous cela, murmura Portai-Girard avec impatience.

--Savez-vous aussi le secret des Habits Noirs? demanda Lecoq, dont les
lèvres se relevèrent en un sourire ironique.

Tous les regards exprimèrent une avide curiosité.

--Non, n'est-ce pas? poursuivit Lecoq. Le colonel Bozzo n'avait pas
seulement à défendre son oeuvre contre les chiens myopes et enrhumés du
cerveau que nos gouvernements paient très cher sous le nom de justice,
de police, etc., il avait à défendre son oeuvre contre ses propres
ouvriers. L'univers a bien vieilli depuis quatre mille ans, mais l'homme
est resté enfant, et les solennelles momeries qui étaient le fond des
mystères de l'antiquité se sont perpétuées à travers les âges, de telle
sorte que les mauvais plaisants du sanctuaire d'Eleusis et des temples
d'Isis ont eu des héritiers directs au fond des forteresses où
radotaient les francs juges d'Allemagne, comme dans les cavernes où les
_Camorre_ de l'Italie du Sud bourraient leurs trabuccos en aiguisant
leurs poignards. Le colonel n'est pas encore assez vieux pour avoir
fréquenté les saintes Wehme, mais il a commandé en chef des bandes
calabraises à la fin du siècle dernier, et l'Europe entière l'a connu
sous le nom de Fra Diavolo.

--Fra Diavolo! répétèrent avec le même accent d'incrédulité les trois
maîtres. Quel conte!

--On dit cela, poursuivit Lecoq froidement, moi je ne connais que le
_Fra Diavolo_ de l'Opéra-Comique, et les biographies prétendent que ce
célèbre chef des _Camorre_ fut exécuté à Naples, en 1799; mais en Corse,
où j'ai passé ma jeunesse, il y avait de vieux bandits qui frottaient
encore leur chapelet contre la manche du colonel, quand ils voulaient
avoir une amulette bénie par le démon, et ils l'appelaient entre eux
Michel Pozza, qui est le nom historique de Fra Diavolo.

Quoi qu'il en soit, il apporta parmi les Habits Noirs le secret, le
grand secret des prêtres égyptiens, des hiérophantes, des druides, des
francs-chevaliers et des libres-soldats de l'Apennin.

Ce fut pendant de longues années son prestige qui dure encore. Il était
le seul à connaître le secret gravé à l'intérieur des deux médaillons
qui forment le scapulaire des maîtres de la Merci.

Je l'ai eu entre les mains, le scapulaire de la Merci. Je suis curieux,
je l'ai ouvert, et je connais le secret. Je ne demande pas mieux que de
vous le dire.

C'est un mot, un seul mot, répété en une très grande quantité de langues
dont la plupart me sont inconnues, et quand mes yeux tombèrent sur les
lettres hébraïques qui commençaient la série, je crus qu'elles
exprimaient le nom de Dieu.

Cependant les lettres arabes qui suivaient ne disaient point _Allah_; je
me souviens des caractères grecs disposés ainsi: ouôev; le latin que je
compris déjà disait _nihil_; puis venait l'allemand _nichts_; l'anglais
_nothing_, l'italien _niente_, l'espagnol _nada_, et pour vous épargner
les autres langues, le français _rien_!

--Et c'est là le secret des Habits Noirs! s'écria M. de Saint-Louis.

--Néant est le contraire de Dieu, murmura Samuel; je ne déteste pas
cette idée-là, mais elle ne nous rapportera pas grand-chose!

--Je le pensai ainsi, répliqua M. Lecoq, puisque je remis fidèlement le
scapulaire à sa place; mais n'ayant plus de secret à chercher, tout mon
flair se reporta sur le trésor. Ici je vais vous intéresser davantage:
le trésor n'est pas, comme vous l'avez cru, un amas d'or et d'argent
déposé ici ou là, et probablement, selon mon opinion première, dans les
caves du couvent de Sartène, où le maître fait son pèlerinage une fois
l'an; le trésor est dans une petite cassette que chacun de vous pourrait
porter sous son bras.

--Ce sont des diamants! dit Samuel, dont les yeux brillèrent.

--Non, répliqua Lecoq.

--Ce sont des titres de dépôt? demanda Portai-Girard.

--Non, répliqua encore Lecoq.

--Un pareil coffret, objecta M. de Saint-Louis, ne peut pourtant
contenir une bien grosse somme en billets de banque.

--Le Royal-Exchange d'Angleterre, repartit Lecoq, a des bank-notes
depuis cinq livres jusqu'à un million sterling. On en connaît trois de
cette somme, et feu le prince de Galles, qui possédait, dit-on, un
exemplaire de cette glorieuse estampe, pouvait emporter avec lui
vingt-cinq millions de francs dans le tuyau de plume qui lui servait de
cure-dent.

--Ces Anglais! dit Portai-Girard, quel grand peuple!

--Je ne pense pas, poursuivit Lecoq, que notre cassette, car elle est
bien à nous, contienne des billets de banque de vingt-cinq millions,
mais je sais qu'elle renferme des valeurs anglaises pour une somme
énorme. À supposer même que le Père ait fait plusieurs parts du trésor,
ce qui est assez dans son caractère, tous les oeufs d'un finaud tel que
lui ne pouvant pas être mis dans le même panier, c'est encore ici que
doit être le bon tas. Je vais vous en dire la raison. J'ai cru longtemps
que le colonel était au-dessus de la nature humaine par ce seul fait
qu'il n'avait point en lui cette chose agréable mais compromettante
qu'on appelle un coeur.

--Il n'en a pas! s'écria Samuel.

--Il n'en a jamais eu! appuyèrent les deux autres.

--Vous vous trompez, nul n'est parfait ici-bas. Depuis près de cent ans,
notre vénéré maître a trahi tous ses amis, dévalisé toutes ses
connaissances, et envoyé dans un monde meilleur la plupart de ceux qui
l'ont servi; mais il y a néanmoins, dans un petit coin de son antique
carcasse, un objet quelconque qui lui tient lieu de coeur. Je l'ai vu
pleurer une fois qu'il se croyait seul, pleurer de vraies larmes au
chevet d'une enfant que les médecins avaient condamnée.

--Fanchette, parbleu! fit le docteur en droit, qui haussa les épaules;
il aime sa Fanchette comme ma portière caresse son chat!

--Et il l'a donnée au plus lâche coquin de la bande! ajouta Samuel.

--C'est elle qui le voulut, repartit Lecoq. En ce temps, le comte Corona
était beau comme un astre, et il chantait le rôle d'Almaviva dans _Le
Barbier_ avec une voix qui valait cent mille écus de rente. Mais ne nous
égarons pas dans les détails. Que le père aime sa Fanchette comme une
perruche ou comme un bichon, peu importe, le fait est qu'il l'aime et
qu'il lui a préparé un splendide avenir. Moi, qu'il n'aime pas, mais
dont il a besoin sans cesse, je suis un peu l'esprit familier de sa
maison; il hésite à m'étrangler, parce que je le tiens comme une
habitude, et il en est venu à ne pas faire plus attention à moi qu'aux
meubles de son hôtel. J'ai en outre quelques petites intelligences dans
la place, et la femme de chambre de ma belle ennemie, la comtesse
Corona, me fait son rapport quotidien.

Voici ce que j'ai appris avant-hier. La veille, vers huit heures du
soir, le Père avait eu une crise terrible. Son médecin, appelé en toute
hâte...

--Comment! son médecin? interrompit Samuel.

--Ah ça, bonhomme, répliqua Lecoq, as-tu jamais cru que le Père avalait
tes drogues?

--Je l'ai toujours soigné en toute honnêteté, répondit sérieusement
Samuel.

--Mais tu as toujours nourri l'espoir que, dans un cas pressant, il te
suffirait d'une bonne potion pour en finir, et tu as fait partager ton
espoir aux autres: il faut rayer cela de tes papiers.

Je continue. Le médecin a eu toutes les peines du monde à dominer la
crise, et je crois qu'il a conseillé à son malade de mettre ordre à ses
affaires.

Quand le médecin a été parti, on a renvoyé tout le monde, et le Père est
resté seul avec Fanchette.

Vous savez qu'elle couche, depuis quelque temps, dans le grand cabinet
voisin de la chambre du colonel.

Vous ne tenez pas absolument, n'est-ce pas, à savoir par quelle fente de
boiserie ou par quel trou de serrure j'ai surpris ce qui va suivre?
L'important, c'est que je l'aie surpris et que j'en garantisse l'exacte
vérité.



XX

Le roman du colonel


Lecoq avala son cinquième verre de punch et reprit:

--L'idée que vous avez d'ouvrir la succession de notre bien-aimé maître,
je l'avais avant vous, mes chers collègues. Je ne vous accuse pas de me
l'avoir volée, les beaux esprits se rencontrent, voilà tout!

Le Père est bien éloigné d'avoir baissé autant que vous le croyez; mais
il y a en lui de l'enfant, c'est certain, comme chez tous les hommes de
génie.

Il a toujours été enfant, cherchant le roman dans ses combinaisons les
plus sérieuses, et j'ajoute que ses combinaisons ont presque toujours
réussi par leur côté enfantin.

C'est la loi du succès. Les imaginations trop ingénieuses sont comme les
livres trop bien faits: elles ne réussissent pas.

Le dernier roman du Père-à-tous, ou plutôt sa dernière affaire, pour
parler son langage, a dû être l'objet de tous ses soins. Il y avait en
lui deux mobiles également passionnés: l'envie d'assurer à sa Fanchette
un brillant, un paisible avenir, et le besoin de nous jouer un tour
suprême.

C'était arrangé depuis des mois, depuis des années peut-être.

Donc, il y a trois jours, le colonel fit asseoir la comtesse Corona
auprès de son lit et lui traça, comme on raconte une anecdote, le
tableau de son existence future.

Il existe à la Nouvelle-Orléans une famille, française d'origine, qui
occupe une position énorme; le fils aîné de cette maison faisait, l'an
dernier, son tour d'Europe. Le colonel Bozzo et sa petite fille
Francesca Corona passaient à Rome le mois le plus rude de l'hiver. Le
colonel a des précautions à garder en Italie, non seulement par suite de
son passé, mais encore à cause de certains hauts faits, plus modernes,
accomplis par le comte Corona, son gendre. Sous prétexte d'incognito, il
était à Rome M. le marquis de Saint-Pierre, et Fanchette était Mlle de
Saint-Pierre.

L'Américain la vit et en devint éperdument amoureux. Fanchette a le
coeur sensible, elle allait voguer à pleines voiles sur le fleuve de
Tendre, lorsque le Maître, qui avait son dessein, l'arrêta net et
l'enleva pour la ramener en France.

Avant de partir néanmoins, il avait eu, lui, le colonel, une conférence
avec le jeune Américain, qui s'était déclaré et avait demandé la main de
Mlle de Saint-Pierre.

Depuis lors, le colonel et lui sont en correspondance. C'est un mariage
arrêté entre les deux familles.

--Du vivant de Corona? demanda Samuel.

--Sous la main du Père, répondit Lecoq, Corona est comme nous tous un
brin de paille qu'on peut briser au premier caprice.

Ce que je viens de vous dire est de l'histoire; passons au roman.

Dans le petit poème récité à Fanchette, il y a trois jours, Corona était
mort d'une fièvre cérébrale ou d'une fluxion de poitrine.

Le colonel n'a même pas pris la peine de choisir la maladie qui tuera ce
comparse.

Faites comme le colonel, supposez que Fanchette est veuve, puisqu'elle
le sera quand le colonel voudra.

Il y a une dame anglaise, toute prête, convenable au plus haut point,
joli nom, possédant les façons du meilleur monde et qui conduirait
Fanchette à la Nouvelle-Orléans avec tous les papiers constatant l'état
civil de Mlle de Saint-Pierre, y compris l'acte de décès de son
vénérable aïeul.

Le reste va de soi: le mariage fait, voile impénétrable jeté sur le
passé, existence princière au sein d'une des plus riches et des plus
honorables familles du monde entier.

Avez-vous quelque chose à dire contre cette combinaison?

Quand le Père eut achevé de raconter cette anecdote, que j'appellerai
préventive, il remit entre les mains de la comtesse le fameux coffret et
lui ordonna de le serrer dans sa chambre.

--Et cet ange de Fanchette accepta? demandèrent à la fois les trois
Habits Noirs.

--Le rôle virginal de Mlle de Saint-Pierre? je n'en sais rien, répondit
Lecoq, mais le coffret, assurément oui. Et c'est là, veuillez le
remarquer, le seul côté de la question qui nous intéresse. Vous savez
désormais où trouver le trésor de la Merci, qui est notre patrimoine.
Laissons à l'écart tout le reste, et délibérons sur la question de
savoir comment nous nous emparerons du trésor de la Merci.

Le docteur en droit se frotta les mains et dit:

--Pour la première fois, depuis bien longtemps, nous voilà en face d'une
opération nette et claire. L'Amitié vient de nous rendre un grand
service, je propose qu'il ait sa part, plus une prime.

--Accordé! firent les deux autres. L'Amitié salua.

--J'accepte la prime, dit-il, mais ce que je voudrais surtout, c'est ma
part. Ne vendons pas trop vite la peau de l'ours; l'affaire est nette et
claire, c'est vrai, mais elle n'est pas encore dans le sac. Cette fois,
songez-y bien, il ne faut rien laisser derrière nous.

--C'est un compte à établir, dit tranquillement M. de Saint-Louis; du
moment que nous ne nous embarrasserons plus dans les subtilités dont
abusait le Maître, on verra ce qu'il faut et on taillera dans le vif. Le
lieutenant mourra en prison, Valentine mourra dans son lit, et cette
maman Léo, comme on l'appelle, au coin d'une borne.

--Restent nos quatre associés, dit Samuel.

--Chacun de nous se chargera de l'un d'eux, répliqua le docteur en
droit. Je prends Corona, choisissez les vôtres.

--Et Fanchette? demanda Lecoq.

--Je prends Fanchette par-dessus le marché! dit Portai-Girard en proie à
une fiévreuse exaltation. C'est un dernier coup de collier à donner,
après quoi nous sommes riches, puissants... et honnêtes!

--Et le colonel? demanda encore Lecoq, qui baissa la voix malgré lui.

Personne ne répondit.

Aucun bruit ne montait plus de l'étage inférieur.

Au milieu du silence, qui avait quelque chose de solennel, on put
entendre trois petits coups frappés avec précaution, mais distinctement,
à la double porte qui défendait l'entrée du cabinet dit confessionnal.

Les quatre conjurés se regardèrent; ils étaient pâles et des gouttes de
sueur perlaient à leurs fronts.

Portai-Girard dit le premier:

--C'est un maître!

On frappa encore, et cette fois d'une façon plus distincte.

Involontairement, M. de Saint-Louis, Samuel et le docteur en droit se
mirent debout.

Lecoq seul resta assis et rectifia de cette sorte la dernière parole de
Portai-Girard.

--Ce n'est pas un maître, dit-il d'une voix basse mais ferme: c'est le
Maître!

--N'ouvrons pas! opina Samuel.

M. de Saint-Louis et le docteur en droit répétèrent:

--N'ouvrons pas!

Mais Lecoq, se levant à son tour, fit un pas vers la porte et dit:

--Tous ceux qui sont en bas appartiennent au Père avant de nous
appartenir. Nous sommes pris au piège, mes camarades; si le Maître a un
doute, aucun de nous ne sortira d'ici!

Pour la troisième fois on frappa à la porte extérieure avec une certaine
impatience. Les trois Habits Noirs retombèrent sur leurs sièges.

--Vous avez donc bien peur de lui? demanda Lecoq en se redressant. Vous
avez raison, et moi aussi, j'ai peur. Mais nous nous demandions tout à
l'heure: «Qui se chargera de lui?» Nous sommes quatre et il est seul; il
est mourant, nous sommes forts... allons, souriez mes frères, si vous
pouvez; l'occasion est belle, il s'agit de bien jouer notre jeu!



XXI

Où il est parlé pour la première fois de la noce


Les trois Habits Noirs ne prenaient point la peine de cacher leur
trouble et les regards qu'ils échangeaient témoignaient de leur profonde
indécision.

Pendant que Lecoq ouvrait la première porte, Samuel dit à voix basse:

--Lecoq doit être de son bord.

--Non, répondit Portai, car Lecoq vient de trahir un trop gros secret.

--Lecoq a-t-il dit la vérité? murmura M. de Saint-Louis.

La main de Portai-Girard s'était glissée sous le revers de sa redingote.

--À vous deux, murmura-t-il rapidement, tenez l'Amitié, mais tenez
ferme! et nous allons voir un peu à jouer le jeu qu'il conseille.

--Hé bien! hé bien! disait cependant au-dehors la voix frêle et flûtée
du colonel Bozzo, vous me laissez prendre froid et je suis capable d'y
gagner la coqueluche.

--C'est donc bien vous, papa? repartit Lecoq; du diable si on avait
l'idée de vous attendre! il est plus de minuit, et vous vous couchez
toujours avec les poules.

--Je suis allé te chercher chez toi, dit le vieillard, au moment où la
seconde porte tournait sur ses gonds, mais j'ai trouvé nez de bois, et
comme j'avais besoin de causer affaires, je suis venu te relancer
jusqu'ici.

Lecoq s'effaça pour livrer passage. Ce fut en vérité un spectre qui
entra: quelque chose de si tremblant et de si cassé qu'on eût dit le
squelette même de la caducité, grelottant sous les plis à demi vides de
la douillette ouatée.

Cela faisait pitié, mais c'était drôle à cause des efforts qu'essayait
le spectre pour paraître ingambe et guilleret.

Mais cela était terrible aussi, car Portai-Girard baissa les yeux en
serrant le manche de son couteau.

Il y avait au milieu de ce visage hâve et couleur de terre deux
prunelles qui roulaient étrangement, laissant sourdre par intervalles
des rayons verts comme ceux qui passent entre les paupières demi-closes
des chats.

D'un seul regard, le fantôme avait vu et traduit le geste du docteur en
droit. À cette sorte d'escrime, il n'avait jamais trouvé son maître, et
avant même d'avoir franchi le seuil, il dit:

--Cette grosse coquine de Lampion n'est donc pas encore montée, hé?

Ces mots, prononcés avec la mauvaise humeur d'un enfant maussade,
étaient le résultat d'un calcul précis.

Ces mots lui sauvèrent la vie comme aurait pu faire la plus vigoureuse
et la plus adroite de toutes les parades.

En effet, Portai-Girard, poussé par l'excès même de sa terreur, allait
l'abattre d'un seul coup.

Au lieu de cela, il retira sa main vide et dit d'un air bourru:

--Salut, père! vous avez donc averti en bas?

Les deux autres se levèrent disant comme lui:

--Salut, père!

Le colonel eut son sourire de casse-noisette agréable, et entra appuyé
sur l'épaule de Lecoq.

Vous eussiez cherché en vain sur ses traits l'ombre d'une inquiétude.
Chez lui, tout restait toujours en dedans.

--Bonsoir, bonsoir; mes mignons bien-aimés, dit-il en leur adressant à
chacun le même signe de caresse paternelle; j'ai eu ma grosse fièvre ce
soir, cent dix pulsations, Samuel, ma chatte! Mais il ne faut pas
s'écouter; si je restais tranquille, je m'engourdirais. Quand je suis
arrivé en bas, l'estaminet était déjà fermé; j'ai fait toc-toc à la
fenêtre de la cuisine, et Lampion a voulu m'ouvrir, mais je lui ai dit:
«Bobonne, je crois que tu as du monde, quoiqu'on n'entende rien; je vais
à l'entresol; monte-moi de la limonade à l'anis, car j'étrangle de
soif...»

Il s'interrompit pour ajouter du ton le plus naturel:

--Timbre donc, l'Amitié, cette Lampion va me laisser étouffer.

Lecoq toucha le timbre, mais il pensa:

--Le vieux drôle nous a roulés encore une fois. Lampion n'était pas
prévenue.

--Ah! mes pauvres bibis, soupira le colonel en se laissant tomber dans
le siège que Samuel et le prince lui avancèrent, ne devenez jamais si
vieux que moi! C'est honteux de mourir ainsi par petits morceaux! Je
suis bien content de te voir, Portai; j'ai justement une contrariété de
chicane qui m'a agacé les nerfs au moment où j'allais me mettre au lit,
en quittant cette bonne marquise. Elle ne veut pas en démordre, vous
savez? Elle ne consentira jamais à laisser partir les deux enfants sans
qu'ils soient bel et bien mariés. La morale, la religion... enfin, vous
comprenez, je lui ai promis tout ce qu'elle a voulu. On les mariera, et
je vous invite à la noce. Mais chut! voici Lampion, nous allons recauser
de tout cela.

La face rubiconde de la dame de comptoir parut, en effet, à la porte
entrebâillée.

Elle ne vit rien, selon la coutume, sinon cinq voiles noirs sur autant
de visages.

--On a appelé? dit-elle.

--Ne m'apportes-tu pas ma limonade à l'anis? demanda le colonel, qui
souriait narquoisement.

La grosse femme répéta d'un air idiot:

--Votre limonade à l'anis?

--Sac à l'absinthe! s'écria le colonel, feignant une colère soudaine, je
te mettrai à pied, tu bois trop, l'eau-de-vie te sort par les yeux!
Va-t'en, je ne veux rien de toi, je n'ai plus soif. Que personne ne
bouge en bas! _Il fait jour_, à nouvel ordre.

La grosse femme s'enfuit.

Il n'y avait personne désormais dans le Confessionnal pour ne point
comprendre la ruse du vieillard, qui venait d'élever une muraille solide
entre lui et toute tentative de violence.

Le colonel, du reste, ne se gêna pas pour triompher ouvertement. Il se
frotta les mains en regardant Lecoq, qui lui adressa un sourire de
flatterie.

Les trois autres, malgré leurs efforts, ne réussissaient point à
dissimuler leur embarras.

--Eh bien! oui! eh bien! oui! reprit le colonel après un silence, vous
avez deviné juste, mes trésors; j'ai eu un petit peu défiance de vous,
dans le premier moment, parce qu'on serait très bien ici pour assassiner
le vieux père. Certes, personne ne viendrait chercher au fond de ce
bouge les quelques gouttes de sang refroidi qui se trouvent peut-être
encore dans les veines du colonel Bozzo-Corona. J'ai eu tort d'avoir
peur, je vous connais, vous me défendriez tous au péril de votre vie;
mais je ne me repens pas du petit tour que je vous ai joué, parce que
cela entretient la main. Il n'est jamais mauvais d'avoir peur quand la
peur n'empêche pas de combattre.

Je disais donc, poursuivit-il en changeant de ton, que je comptais
trouver l'Amitié tout seul et causer avec lui de notre situation, car
les choses s'embrouillent, voyez-vous, mes chéris. Je ne me souviens
plus très bien de l'histoire de ce Cadmus, roi de Thèbes, qui tua un
dragon dont les dents piquées en terre produisaient d'autres monstres,
comme les glands font pousser des chênes, mais il nous arrive quelque
chose de semblable. Chaque fois que nous tuons un ennemi, trois ou
quatre ennemis nouveaux surgissent; cela me donne du tintouin, je pense,
je rêvasse, je me creuse la cervelle et ma pauvre santé s'en ressent.

Il avait courbé sa tête sur sa poitrine et ses pouces tournaient
lentement.

--Et mes locataires qui s'en mêlent! s'écria-t-il tout à coup avec un
vif sentiment de colère; tire-moi de là, Portai, si tu veux que nous
restions bons amis. Tu vas me dire que ce sont des misères? Il n'y a pas
de misères dans une maison bien tenue, et je suis sûr que cette
histoire-là va me coûter encore dans les trois ou quatre cents francs.

Il parlait désormais d'un ton saccadé, avec une extrême volubilité. On
pouvait voir que le sujet l'intéressait puissamment et qu'il ne jouait
plus la comédie. Les regards curieux de ses compagnons étaient fixés sur
lui.

--Y a-t-il une loi? continua-t-il en frappant contre le bras de son
fauteuil sa main qui rendit un bruit sec; la loi est-elle la même pour
tout le monde? et parce qu'on a le malheur d'avoir fait sa pelote,
doit-on être à la merci du premier va-nu-pieds qui monte sur les toits
pour crier contre les riches et contre les propriétaires? Voilà le fait:
j'ai acheté la maison voisine de mon hôtel, et, entre parenthèses, je
l'ai payée trop cher; mon notaire est un filou que nous réglerons un
jour ou l'autre, il en vaut la peine. Au cinquième étage de cette
maison, il y a un ménage d'employés, mauvaise engeance, toujours en
retard pour leur loyer et en avance pour demander des réparations. Ce
soir, à l'instant où j'allais me coucher, j'ai reçu une lettre de la
femme, qui dépense au moins six mille francs pour sa toilette avec les
cent louis d'appointements de son mari. Ah! le siècle va bien! et ceux
qui sont jeunes en verront de drôles! Ce que je veux savoir, c'est si je
suis forcé de remettre à neuf le fourneau que ces gens-là ont brûlé à
force d'y cuisiner toute sorte de friandises.

--Le fourneau est-il d'attache? demanda le docteur en droit.

--Sangodémi! s'écria le colonel, jamais il ne répondrait oui ou non du
premier coup! Il y a toujours des si, toujours des mais! La raison dit
cependant que dans un logement de six cents francs, on ne doit pas faire
pour mille écus de cuisine! Les fourneaux sont en rapport avec le taux
de la location, quand le diable y serait! Mais laissons cela, tu me
donnerais tort, et je veux avoir raison; je plaiderai, et j'ai bien
assez d'aisance, n'est-ce pas, pour flanquer mon locataire sur la paille
avec les frais de procédure! moi, d'abord, l'injustice me met hors des
gonds.

Ses paupières baissées battirent, pendant qu'il faisait effort pour
reprendre son calme. Autour de lui, personne ne parlait plus.

Il reprit en baissant la voix comme s'il avait eu honte de son émotion:

--Les personnes trop vieilles sont comme les enfants, elles s'imaginent
toujours que leurs amis font attention à ce qui les intéresse.

Il eut un petit rire court et sec, puis il reprit d'un ton dégagé:

--Excusez-moi, bijoux, nous allons parler de vos propres affaires. Nous
allons en parler pour la dernière fois, moi du moins, car aussitôt que
je vous aurai tirés du guêpier où le diable vous a mis, je donnerai ma
démission, cette fois, irrévocablement. N'essayez pas d'aller contre
cela, ce serait inutile...

«Et d'ailleurs, ajouta-t-il avec mélancolie, mes heures sont comptées.
Mes chéris, si je ne consulte plus notre bon Samuel, c'est que je n'ai
plus besoin de lui pour connaître mon sort.

«Allons! vous voilà tout attristés! Mais soyez tranquilles: je laisserai
derrière moi quelque chose qui vous consolera.

«L'arme invisible est une jolie machinette, et d'ailleurs nous n'avions
pas le choix pour ce bon Remy d'Arx; les autres armes ne pouvaient rien
contre lui; mais l'arme invisible comme tout ce qui est de ce monde a
ses inconvénients et ses défauts: elle ne tue pas raide comme un coup de
couteau piqué en plein coeur. Remy d'Arx a traîné deux jours, et c'est
beaucoup trop. Ce qui s'est passé pendant ces deux jours, je crois le
savoir, mais il se peut que j'ignore encore quelque chose.

«Voyons, trésors, voulez-vous être bien gentils, et m'obéir encore une
fois aveuglément?

Il n'y eut qu'une seule voix pour répondre:

--Nous vous obéirons toujours aveuglément.

Les yeux vitreux du maître eurent cet éclat bizarre que nous avons déjà
dépeint tant de fois.

--C'est une idée que j'ai, reprit-il, je la trouve charmante, mais il
suffirait d'un faux mouvement, d'une maladresse grosse comme le doigt,
pour me la gâter de fond en comble! C'est pourquoi je vous demande de
rester complètement passifs. Je dis: complètement.

«Vous savez, avant de s'éteindre, on dit que les lampes jettent une
flamme plus brillante. J'ai vraiment eu un grain de génie ce soir.

«Cela m'est venu par l'insistance même que cette bonne marquise mettait
à exiger le mariage préalable de nos deux jeunes gens.

«Étant donné cette nécessité absolue où la connaissance qu'ils ont de
notre secret nous place vis-à-vis d'eux, ma première idée de les faire
disparaître dans une tentative d'évasion était simple comme bonjour.

«Mais voici qu'il y a maintenant sous jeu cette bonne femme, la veuve
Samayoux, qui en sait plus long que je ne voudrais. Notre ami Lecoq n'a
pas entendu, ce soir, tout ce qui s'est dit entre elle et Mlle de
Villanove. Elle joue serré, la chère enfant! Prenons garde à elle.

«Il y a, en outre, le marchef qui a refusé tout net d'aller prendre le
vert dans nos pâturages de Sartène.

«Il y a enfin un certain Germain, le vieux domestique de Remy d'Arx, qui
ne l'a pas abandonné un seul instant pendant son agonie. Ah! mais cela
fait bien du monde, dites donc?

«La noce aura lieu, mes mignons, elle aura lieu chez moi; la cérémonie
religieuse, bien entendu, car je ne peux pas procurer aux deux fiancés
la bénédiction de monsieur le maire... Commencez-vous à me comprendre?

Il s'était redressé dans son fauteuil, et sa respiration devenait
haletante.

Le Dr Samuel fit un mouvement pour s'approcher de lui, mais il l'écarta
du geste.

--Je me vois finir, dit-il, en se retenant des deux mains au bras de son
fauteuil; je n'ai aucune illusion et je pourrais faire le compte exact
des heures qui me restent, ce ne sera pas encore pour cette nuit. Je
vous promets d'ailleurs de vous avertir; soyez tranquilles, je serai de
la noce.

Il ajouta avec un sourire véritablement diabolique:

--Mme la marquise d'Ornans en sera aussi pour me remercier d'avoir
accompli ma promesse; nous y inviterons également la veuve Samayoux,
notre bon serviteur le marchef, et même le vieux Germain, domestique de
Remy d'Arx..., et vous y viendrez vous-mêmes, mes enfants, pour voir
votre maître expirant gagner sa dernière bataille!



XXII

Maman Léo entre en campagne


Il était environ deux heures de nuit quand ce prodigieux comédien, le
colonel Bozzo-Corona, sortit sain et sauf du coupe-gorge où il s'était
engagé avec une intrépidité si hasardeuse.

Certes, on ne peut pas dire qu'il réussissait à tromper ses compagnons,
mais entre gens qui se livrent la bataille de la vie, il ne s'agit pas
toujours de se tromper mutuellement; il est vrai de dire même que les
cas où l'on parvient à tromper dans toute la rigueur du mot sont assez
rares: les habiles dédaignent ce but, juché trop haut; toute leur
ambition est d'imposer le rôle effronté qu'ils ont choisi à leurs amis
comme à leurs ennemis.

Ne connaissons-nous pas, dans d'autres sphères et très loin des
ténébreux ateliers où les Habits Noirs travaillent, nombre de probités
avérées appartenant à d'illustres escrocs? quantité de vaillances dites
notoires, mais masquant la colique des trembleurs émérites? et jusqu'à
des talents même, ce qui semble impossible, des talents très adulés,
très tapageurs, très exigeants, qui crèveraient comme des vessies
gonflées de vent si la critique complice ne se promenait pas l'arme au
bras devant la porte de leur salle à manger?

Tous ceux-là ont le don ou la force de se cramponner à la place qu'ils
ont conquise, de manière ou d'autre, avec de l'argent, avec de l'amour,
avec de la ruse, avec de la cuisine ou tout uniment par hasard.

Ils ne trompent ni vous, ni moi, ni personne, mais pour ne pas faire
monter trop de rouge au front des naïfs et par pure décence, ils
continuent de jouer la comédie qui fit leur succès.

Ainsi en était-il du colonel Bozzo-Corona vis-à-vis de ceux qui le
haïssaient mortellement et pourtant qui lui obéissaient en esclaves.

Sa main était sur eux, sa main tremblante, mais si lourde! La diplomatie
qu'il employait à leur égard, usée jusqu'à la corde, était, comme toutes
les diplomaties du reste, une simple mise en scène destinée à pallier le
fait brutal.

À savoir, la force de l'un et la faiblesse des autres.

Il y avait cependant un atome de vérité parmi cet amas de vieux
mensonges qui avaient tant et tant servi.

Le colonel avait été sincère en parlant du chagrin que lui causait la
réparation de fourneau demandée par son locataire.

Cela est si vrai qu'au lieu de prendre avec lui, comme d'habitude,
Lecoq, son inséparable, il avait fait monter Portai-Girard dans son
coupé.

Il y a loin du boulevard des Filles-du-Calvaire à la rue Thérèse.

Pendant tout le temps que dura le voyage, le colonel Bozzo, parlant avec
une animation extraordinaire, traita la question du fourneau, se faisant
expliquer plutôt dix fois qu'une la théorie des immeubles par
destination et taxant d'absurdité la loi qu'on n'avait pas faite à sa
fantaisie.

--Si j'étais plus jeune, dit-il, je serais capable, moi, de faire des
barricades contre une énormité pareille! Je ne suis pas maître de cela,
l'injustice m'exaspère! Comment! pour un misérable loyer de 600 francs,
cent écus de dépense! le législateur n'a jamais eu d'autre but que de
caresser le prolétariat, c'est évident.

Ce fut seulement aux environs du Palais-Royal que, son caractère
sarcastique reprenant le dessus, il dit en frappant sur le genou de
Portai:

--Figure-toi que quand je suis entré tout à l'heure là-bas, à
l'entresol, tu avais ta main sous ton gilet, il m'a passé une idée
ridicule. Ah! dame, je n'ai plus la cervelle bien solide, et si j'ai
fait semblant d'avoir prévenu Lampion...

--C'est donc que vous aviez défiance de moi! interrompit Portai d'un ton
pénétré.

--C'est idiot! dit le colonel. Tu n'aurais pas eu besoin d'un couteau,
il eût suffi d'une chiquenaude.

En ce moment le coupé s'arrêta et le cocher demanda la porte.

--À te revoir, ma brebis, reprit le colonel, et merci de tes bons
conseils. La noce dont je vous ai parlé aura lieu plus tôt que vous ne
croyez, car je n'ai plus le temps de traiter mes affaires à long terme.
Je n'ai jamais rien imaginé de si curieux; tu sais, ce sera mon
chef-d'oeuvre. Vous recevrez des invitations.

Son domestique le prit sur le marchepied et l'emporta comme un enfant.

--Encore un mot, dit-il avant de passer la porte cochère, si tu trouves
un biais pour le fourneau, viens me voir. C'est une question de
principe; je ne regarderais pas à une centaine de louis pour souffler
ces 300 francs-là à mon scélérat de locataire.

La porte cochère se referma et le docteur en droit descendit la rue la
tête basse.

Vers le même moment, dans cette ruelle tortueuse qui conduisait de la
Galiotte au faubourg du Temple et qu'on appelait le chemin des Amoureux,
trois hommes allaient, la tête basse aussi, et les mains derrière le
dos. Vous eussiez dit des joueurs décavés, tant leur contenance était
morne.

On eût pu les suivre pendant plus de cent pas sans surprendre deux
paroles échangées.

--Je vais me coucher, dit enfin Lecoq, qui s'arrêta tout à coup.
Voulez-vous un conseil? faites les morts et ne bougez plus!

--Savais-tu qu'il devait venir, l'Amitié? demanda M. de Saint-Louis d'un
ton plaintif.

--Es-tu avec lui? demanda en même temps Samuel.

--Je ne savais rien, répondit Lecoq, mais quand il s'agit de papa, je
m'attends à tout.

--Penses-tu qu'il nous ait devinés? demanda encore le prince.

Lecoq eut son gros rire.

--Il n'a rien deviné ce soir, répliqua-t-il, parce qu'il savait tout
d'avance, et c'est ce qui vous sauve, mes bien bons. Il n'a pas plus de
raison pour vous supprimer aujourd'hui qu'il n'en avait hier.

--Quand le diable y serait, s'écria Samuel en frappant du pied, c'est un
cadavre ambulant, il n'a plus que le souffle!

--N'a-t-il plus que le souffle? murmura Lecoq. La première fois que je
le vis, c'était en Corse, dans les souterrains du monastère de la Merci.
Écoutez cette histoire-là, elle est drôle. Il y avait révolte, car il y
a toujours eu révolte chez nous; on avait garrotté le Père, qui était
déjà vieux comme Hérode, et les Maîtres jouaient aux cartes pour savoir
qui le poignarderait. Le sort tomba au médecin, un habile homme, comme
toi, Samuel, et le médecin dit:

--À quoi bon frapper un agonisant? Laissez-le garrotté sur sa paille et
je vous garantis que demain matin, il n'y aura plus personne.

On le crut, et, par le fait, sa prédiction se réalisa: le lendemain
matin, il n'y avait plus personne sur la paille. L'agonisant avait brisé
ses liens et s'était échappé par le trou de la serrure.

Et pendant que les sept Maîtres étaient là, s'étonnant d'une aventure si
bizarre, il y eut un grand fracas à la porte, quelque chose comme un feu
de peloton.

Et les sept Maîtres ne s'étonnèrent plus, à moins qu'on ne s'étonne
encore dans l'autre monde.

--On les avait assassinés! balbutia M. de Saint-Louis.

--Tous les sept! ajouta Samuel.

--Il y a juste trente-cinq ans de cela, reprit Lecoq; qui sait si dans
trente-cinq autres années le Maître ne continuera pas d'agoniser? Qui
vivra verra; je vous souhaite une bonne nuit.

Plus d'une heure avant le jour, maman Léo sauta hors de son lit et
alluma sa chandelle. Elle avait passé toute sa nuit à se tourner et à se
retourner entre ses draps, dormant quelques minutes d'un sommeil
fiévreux et plein de rêves; puis s'éveillant en sursaut, la poitrine
oppressée par une indicible terreur.

Elle voyait toujours la même chose dès que ses yeux se fermaient; son
bien-aimé Maurice aux prises avec les Habits Noirs, c'est-à-dire un
pauvre beau jeune homme sans armes, entouré de démons qui brandissaient
des poignards.

--Ce n'est pas tout ça, dit-elle en commençant sa toilette, qui n'était
jamais bien longue; quand on rêve, la peur vous prend, et il n'y a pas
de mal; mais dès qu'on est éveillé, défense de trembler: Il s'agit
d'avoir des idées, et des bonnes; de se manier en double et de ne pas
aller comme une corneille qui abat les noix!

Par prévision des démarches qu'elle allait être obligée de faire dans
cette journée solennelle, maman Léo chercha parmi ses nippes ce qu'il y
avait de plus décent et de moins voyant.

À cet égard, le choix n'était pas très grand, car la veuve de Jean-Paul
Samayoux avait un goût terrible. En musique, elle aimait la grosse
caisse et le fifre; en fait de couleurs, elle adorait ces mariages
hardis qui fiancent l'écarlate au vert tendre et le jaune d'or au bleu
de Prusse.

Elle parvint pourtant à se composer un costume de coupe à peu près
raisonnable et de nuances relativement neutres qui ne devaient pas
convier les gamins des divers quartiers de Paris à lui faire dans la rue
une escorte triomphale.

Quand elle eut regardé dans son miroir cassé l'ensemble de cette
toilette sévère, elle se dit avec complaisance:

--Ça n'avantage pas une femme jeune encore, mais ça lui fiche l'air
d'une ouvreuse des grands théâtres ou de la dame d'un président!

Il y avait sous son lit une boîte de sapin assez épaisse et cerclée de
fer qu'elle retira pour l'ouvrir à l'aide d'une petite clef pendue à son
cou.

Cette boîte contenait à la fois les archives et la fortune de Mme veuve
Samayoux, première dompteuse des capitales de l'Europe. Il lui arrivait
assez souvent d'en étaler le contenu sur son lit à ses heures de
loisirs, car ceux qui ont acquis en ce monde quelque gloire aiment à
feuilleter les pages de leur passé.

Maman Léo se croyait de bonne foi une personne célèbre, et peut-être ne
se trompait-elle pas tout à fait. Aux Loges, à la fête de Saint-Cloud et
à la foire au pain d'épices, peu de réputations pouvaient contrebalancer
la sienne.

Vous souvenez-vous que nous la comparâmes une fois à la Sémiramis du
Nord? On dit que la grande Catherine faisait collection des portraits de
ses favoris, et cela devait encombrer tout un Louvre! Maman Léo, moins
bien placée pour jeter le mouchoir aux princes et aux feld-maréchaux,
avait une douzaine de miniatures à quinze francs auxquelles la boîte de
sapin servait de galerie.

Pour donner une idée de la bonté de son coeur, nous dirons que le
portrait de feu Samayoux était là comme les autres et avait le plus beau
cadre.

Celui de maman Léo elle-même ne manquait point à la collection, mais il
était sur une affiche enluminée que la dompteuse ne dépliait jamais sans
un sentiment mélangé de fierté et de mélancolie.

--On ne peut pas être et avoir été, se disait-elle en regardant
l'estampe qui la montrait à elle-même dans un maillot collant couleur
orange et entourée de ses bêtes féroces, lesquelles semblaient admirer
sa pose à la fois gracieuse et intrépide.

Sous l'affiche se trouvait un brevet d'armes, délivré, par galanterie
peut-être, à Léocadie, «l'amour des braves», par les maîtres et prévôts
de la ville de Strasbourg.

Il y avait encore des feuilles volantes nombreuses chargées d'une
écriture lourde et incorrecte qui formaient le recueil complet des
poésies fugitives de la dompteuse.

Vous eussiez retrouvé là l'ode si vigoureusement imprégnée de
sensibilité que Mme Samayoux, en s'accompagnant sur la guitare, avait
chantée à Maurice, le soir de leur première entrevue.

Ce fut celle-là que son regard chercha d'abord, et ses yeux se
mouillèrent pendant qu'elle lisait cette strophe exprimant si bien les
angoisses de sa pauvre âme:

   _Ah! puissent mes bêtes féroces un jour me dévorer_
   _Plutôt que de continuer dans un pareil supplice;_
   _On ne souffre pas longtemps à être mangé,_
   _Et c'est pour toujours que mon bourreau est Maurice!_

--C'est fini ces bêtises-là, murmura-t-elle, et c'est remplacé chez moi
par le coeur d'une mère!

Sous la poésie enfin et tout au fond de la boîte, il y avait un paquet
ficelé, composé de titres de rentes et de quelques autres bonnes
valeurs.

Maman Léo prit le paquet, remit toutes les autres paperasses dans le
coffre et le replaça sous le lit, après l'avoir fermé.

--Ça, pensa-t-elle tout haut d'un air triste mais résolu, je croyais
bien que c'était le repos de mes vieux jours, mais ça va sauter comme un
cabri sans faire ni une ni deux. Pour évader un quelqu'un, il faut de
l'argent, c'est connu, afin de séduire les diverses racailles qui font
dans la prison le métier de mes gardiens à la ménagerie. Il est
peut-être bien tard pour recommencer sa fortune à l'âge que j'ai...
Allons! c'est bon, pas de raisons! Si on ne refait pas sa fortune on
mourra dans la misère, voilà tout! Il y en a eu bien d'autres, et mon
garçon sera sauvé.

Elle sortit de sa maison roulante avec son paquet sous le bras et vint
frapper à la porte de la baraque.

Échalot, probablement, n'avait pas dormi plus qu'elle, car il répondit
au premier appel.

Le jour venait. Maman Léo se chargea de garder Saladin pendant
qu'Échalot allait chercher le café au lait dans une de ces crémeries qui
avoisinent les halles et qui ne ferment jamais.

On déjeuna. Échalot et sa patronne étaient émus tous les deux comme le
matin d'une bataille, mais cela ne leur ôtait point l'appétit.

--Voilà l'ordre et la marche, dit la dompteuse, qui jusqu'alors avait
mangé sans parler, on va fermer la boutique.

--Mais, objecta Échalot, M. Gondrequin et M. Baruque vont venir...

--Qu'ils aillent au diable voir si j'y suis! je me moque de tout, moi,
vois-tu? Tu sais mon idée, il n'y a plus rien autre dans ma tête... J'en
ai connu de plus fins que toi, dis donc, bonhomme, mais tu as du
dévouement et ça suffira.

--S'il ne faut que risquer son existence..., commença Échalot.

--La paix! Il ne s'agit pas de jouer des mains, mais de traiter des
affaires délicates. Tu vas mettre ton mioche dans sa gibecière et me
suivre partout comme un chien.

--Et bien content, encore! dit Échalot; mais il y a le lion qui n'a pas
passé une bonne nuit...

--Il peut crever s'il veut, et la baraque brûler! et le ciel tomber!
Plie tes bagages, nous allons partir en guerre!



XXIII

Le Rendez-vous de la Force


Je ne suis pas du tout parmi ceux qui insultent le Paris neuf, dont les
larges voies s'inondent d'air et de lumière. Il a coûté, dit-on, ce
Paris, beaucoup trop d'argent, mais la santé publique vaut bien la peine
de n'être point marchandée.

Je lui reprocherais plutôt, à cette ville blanche et nouvelle, d'avoir
dissipé en passant tout un trésor de souvenirs.

Sans nier la beauté un peu trop bourgeoise des fameux boulevards qui ne
sauraient être habités que par des riches, je songe malgré moi à cet
autre Paris, moins esclave du cordeau, où les palais n'avaient pas honte
de se laisser approcher par les masures.

C'était le Paris historique, celui-là, dont chaque maison racontait une
légende; et tenez! là-bas, au fond de ce vieux Marais par dessus lequel
les embellissements Haussmann ont sauté pour arriver plus vite aux
points stratégiques du faubourg Saint-Antoine, vous trouveriez encore
tel écheveau de rues à la fois populaires et nobles dont le seul aspect
vaut tout un volume de Dulaure ou de Saint-Victor.

Je me rappelle la mansarde où fut écrit mon premier livre: c'était en
1840, hélas! De ma fenêtre, donnant sur les derrières de la rue Pavée,
je voyais les croisées de Mme de Sévigné, à l'hôtel Carnavalet, ce bijou
de pierre qui n'échappera pas à l'épidémie des restaurations
municipales; je voyais, dis-je, le logis de l'adorée marquise par dessus
le roulage qui remplaçait la maison de Charles de Lorraine où fut le
berceau des Guise.

Je voyais aussi le grand hôtel de Lamoignon, bâti par Charles IX pour le
duc d'Angoulême, fils de Marie Touchet, celui-là même dont Tallemant des
Réaux, le roi des bonnes langues, disait: «Il aurait été le plus grand
homme de son siècle s'il eût pu se défaire de l'humeur d'escroc que Dieu
lui avait donnée.»

Quand ses gens lui demandaient leurs gages, il répondait: «Marauds, ne
voyez-vous point ces quatre rues qui aboutissent à l'hôtel d'Angoulême?
Vous êtes en bon lieu, profitez des passants.»

Ce fut pourtant dans la chambre à coucher de ce brillant coquin que
naquit l'austère avocat de Louis XVI, M. de Malesherbes.

Je voyais enfin les pignons confus, bizarrement pittoresques et toujours
charmants malgré leur destination lugubre, de ces deux palais jumeaux,
l'hôtel de Caumont et l'hôtel de Brienne, qui étaient devenus prison
après avoir abrité tant d'élégances et tant de joies.

J'étais voisin de la Force, et ceci n'est pas tout à fait une digression
oiseuse, car c'est à la Force que nous allons retrouver un de nos
meilleurs amis, le lieutenant Maurice Pagès.

La barre qui me servait de balcon dominait les deux seigneuriales
demeures qui, depuis l'an 1780, remplaçaient le Fort-l'Évêque et le
Petit-Châtelet. Par-dessus le préau, dit la cour de Vit-au-Lait, parce
qu'elle était jadis habitée seulement par les détenus condamnés _pour
n'avoir point payé les mois de nourrices de leurs enfants,_ j'apercevais
le profil des trois grands salons où le père de M. le duc de Lauzun
donnait à danser, ainsi que l'oeil-de-boeuf de l'hôtel de Brienne qui,
par une matinée de septembre, montra pour la dernière fois le soleil des
vivants à la malheureuse princesse de Lamballe.

Immédiatement au-dessous de ma lucarne était un mur tout neuf et qui
semblait ne servir à rien.

On l'avait bâti à la suite de plusieurs évasions hardies qui avaient eu
lieu par les jardins de la maison même que j'habitais et dont une aile
en pavillon touchait les clôtures de la Petite-Force.

Un instant, les évasions avaient été fréquentes au point de tenir tout
le quartier en éveil, et les loyers des étages inférieurs de ma maison
en étaient tombés à vil prix.

Le mur neuf n'avait cependant fermé qu'une route. On s'évadait
maintenant d'un autre côté.

Pour empêcher ce jeu, il fallut démolir la Force.

C'était le lendemain de notre visite à cette autre prison,
l'établissement du Dr Samuel. Il pouvait être neuf heures du matin.

Le temps continuait d'être sombre et froid; la neige foulée couvrait les
pavés comme un mastic brunâtre.

Dans la paisible rue du Roi-de-Sicile, qui était alors le meilleur
chemin pour descendre de la place Royale à l'hôtel de ville, de rares
passants allaient et venaient.

Le factionnaire de la porte basse de la Force, empaqueté dans son
manteau gris, battait la semelle au fond de sa guérite.

Cette porte basse, qui s'ouvrait rue du Roi-de-Sicile, commençait la
série des numéros pairs; l'entrée principale était au n° 22 de la rue
Pavée.

À l'angle des deux voies, du côté de la rue Saint-Antoine, il y avait
une buvette borgne qui s'était donné bonnement pour enseigne le nom même
de la sombre demeure. Au-dessus de ses trois fenêtres, masquées de
cotonnade gros bleu, on pouvait lire cette enseigne: _Au Rendez-vous de
la Force, Lheureux, limonadier, vend vins, eaux-de-vie et liqueurs._

Tous les rideaux tombaient droit, cachant l'intérieur de la buvette,
excepté celui de la croisée qui se rapprochait le plus du coin de la
maison et d'où il était possible d'apercevoir à la fois la porte basse
de la rue du Roi-de-Sicile et la grande porte de la rue Pavée.

Là, derrière le rideau relevé en angle, on pouvait distinguer, à travers
le carreau troublé, la tête pâle et triste d'un très jeune garçon,
coiffé d'une casquette et guettant le dehors d'un regard attentif.

Ce jeune garçon avait le costume ordinaire des ouvriers parisiens, en
semaine, mais sa figure délicate et d'une blancheur maladive contrastait
avec la grosse toile du bourgeron gris qu'il portait par dessus la veste.

Il était, en vérité, trop beau; aussi le petit homme replet qui
répondait au nom de Joseph Lheureux et qui gouvernait le Rendez-vous de
la Force dit-il, en apportant le verre de vin chaud que l'adolescent
avait demandé:

--Le travail ne vous a pas fait du tort à votre peau, jeune homme. Si
nous avions encore des détenus politiques ici près, je saurais quel
martel vous avez en tête. Il en venait assez de votre poil, dans le
temps, qui avaient l'air, comme vous, d'avoir logé dans des boîtes où il
y a du coton.

--Je sors de l'hôpital, répondit l'adolescent avec calme.

Sa voix était douce, mais grave.

Lheureux essuya le coin de la table et grommela:

--Tiens! c'est la voix d'un petit gars tout de même! L'adolescent ajouta
en soutenant le regard curieux du cabaretier:

--Et j'ai bien peur d'être obligé d'y rentrer.

--À l'hôpital? fit Lheureux. Pour ma part, je n'y ai jamais fréquenté.
Les bons vivants comme moi ne vont à l'Hôtel-Dieu que pour leur dernier
coup de sang. Voilà des vrais tempéraments! Buvez votre vin pendant
qu'il est chaud, mon petit, et faites votre faction; par le temps que
nous avons, pas de risque que les chalands vous dérangent avant midi.

Lheureux eut un sourire malin et s'en alla à ses affaires.

Notre jeune garçon voulut suivre son conseil et trempa ses lèvres
blêmies dans le vin; mais son visage prit une expression de dégoût, et
le verre plein fut reposé sur la table.

Son regard, qui exprimait à la fois une résolution très arrêtée et une
amère souffrance, se dirigea vers le coucou suspendu à la muraille.

Le coucou marquait neuf heures et un quart.

Les yeux de l'adolescent se reportèrent vers le dehors, interrogeant
tantôt l'une, tantôt l'autre des deux rues.

--Ça ne vient donc pas? demanda au bout d'un quart d'heure Joseph
Lheureux, qui se chauffait au poêle dans la salle voisine.

--À quelle heure, dit le jeune homme au lieu de répondre, commence-t-on
à entrer pour voir les détenus?

--Ça dépend, répliqua Lheureux. Il y a toujours des passe-droits pour
les banqueroutiers. Ah! les fins merles! Etes-vous là pour un
banqueroutier?

--Non, j'attends ma mère qui est allée au palais chercher le permis du
juge d'instruction.

--Alors c'est un prévenu? Ça dépend encore de ceci, de cela, et puis de
la coupe des cheveux. J'ai idée que votre maman ne doit pas être une
comtesse, jeune homme, dites donc?

--Ma mère est maîtresse d'une ménagerie.

--Bon état! Et c'est vous qui soignez les petites souris blanches,
farceur! Allons! vous ne pouvez pas avoir les mains d'un tailleur de
pierres! Reste à savoir quelle est la position sociale du prévenu.

Le jeune garçon ouvrait la bouche pour répondre, mais tout à coup un
rouge vif remplaça la pâleur de ses joues, et il bondit sur ses pieds.

--Bigre! fit le père Lheureux, nous ne sommes pas si engourdi que je
croyais!

Il n'eut pas le temps d'en dire davantage; l'adolescent jeta une pièce
de cinq francs sur la table et s'élança vers la porte.

Une voiture venait de s'arrêter, rue Pavée, devant l'entrée principale
de la Force.



XXIV

La Force


Le père Lheureux s'installa à la place encore chaude du jeune garçon et
s'accouda tranquillement sur l'appui de la croisée.

--Voyons voir, dit-il, nous sommes aux premières loges. Paraît qu'il ne
s'inquiète pas de sa monnaie, le blanc-bec. Sans la maman qui descend
là-bas, j'aurais juré que ce garçonnet-là était un beau brin de minette!

La maman descendait, en effet, et son poids sur le marchepied faisait
pencher le fiacre comme un navire qui reçoit un grain dans ses hautes
voiles.

Après elle, un homme de large carrure, mais d'aspect tout à fait
débonnaire, sortit du fiacre. Il était vêtu de bon drap brun et
paraissait mal à l'aise dans son costume tout neuf. Un vaste caban
attaché avec des courroies comme une gibecière pendait à son cou.

--Comment! comment! pensa le père Lheureux, c'est ce colosse de femme
qui a pondu un enfant si mièvre!

À cet instant même, le jeune garçon aborda sa maman, qui fit un pas en
arrière et parut le regarder avec une véritable stupéfaction.

Elle se remit pourtant et prit le bras qu'on lui tendait pour passer le
seuil de la porte, après avoir parlé tout bas à l'homme porteur du
cabas, qui s'éloigna aussitôt à grandes enjambées dans la direction de
la rue des Francs-Bourgeois.

Le maître du Rendez-vous de la Force avait regardé tout cela
curieusement.

--Il y a des choses qui n'ont l'air de rien pour les innocents, se
dit-il en regagnant son poêle; mais pour un chacun qui voit plus loin
que le bout de son nez, c'est différent. Il y a d'abord la pièce de cent
sous, à moins que l'enfant ne vienne rechercher la monnaie, mais je
parie qu'il ne viendra pas. _Il_, c'est _elle_, bien entendu, j'ai
distingué la couleur. Il y a ensuite l'étonnement de la grosse dame,
maîtresse d'animaux ou non, quoiqu'elle en possède assez la tournure.
L'homme au cabas, nix! Ça peut être un mystère, mais je n'ai pas deviné
le rébus. Quand MM. les employés vont venir à midi prendre le premier
noir, je saurai un peu de quoi il retourne. Si c'était encore pour le
lieutenant de spahis? Il y a déjà eu quelqu'un de mis à pied, rapport à
cet olibrius-là. Le petit à la casquette me semble louche, et je vas
avertir les camarades.

Au guichet de la grand-porte, pendant cela, le colloque suivant s'était
établi entre la grosse maman et le concierge. La bonne femme avait
demandé le lieutenant Maurice Pagès.

--On n'entre pas, répondit le concierge, un peu moins bourru que les
romans et les comédies ne le disent, mais néanmoins très désagréable.

--J'ai le permis de M. Perrin-Champein, riposta Mme veuve Samayoux,
reconnue dès longtemps par le lecteur.

Le concierge prit le permis, l'examina, puis le rendit en disant:

--Ce n'est pas l'heure.

Comme inconvénient burlesque, irritant, désespérant, impossible,
l'administration française fait l'étonnement de l'univers entier.

Nous n'avons pas le temps de développer ici les actions de grâces
qu'elle mérite. Mais nous déclarons que ces grognards sans chassepot,
payés pour entraver les affaires et obstruer les passages, seraient, en
dehors de toute cause politique, un motif suffisant de révolution.

Notez bien qu'ils sont presque toujours deux douzaines de diplomates
pour ne pas faire l'ouvrage d'un seul innocent.

Si j'étais grand turc de France, j'en empalerais dix-neuf sur vingt et
je boucanerais le reste.

À ce mot-assommoir: «Ce n'est pas l'heure», maman Léo, beaucoup plus
calme que nous et qui d'ailleurs semblait possédée, ce matin, par une
bonne humeur triomphante, répondit:

--S'il n'est pas l'heure, on peut l'attendre jusqu'à ce qu'elle sonne.
On n'est pas dépourvue de ce qu'il faut pour payer la politesse des
employés avec un peu de complaisance par-dessus le marché. Mettez-nous,
mon garçon et moi, dans la salle d'attente.

--Il n'y a pas de salle d'attente, répondit le concierge. Repassez à
onze heures.

Maman Léo ne se fâcha point encore, seulement ses yeux rougirent, tandis
que la fraîcheur de ses bonnes joues, avivée déjà par le vent du matin,
arrivait tout d'un coup à l'écarlate le plus riche.

--Mon geôlier, dit-elle, je sais la considération qu'est exigée par
l'autorité compétente, mais n'empêche qu'elle n'a pas le droit de
m'embêter d'une course de sapin et plus par le froid aux pieds qu'il
fait dans la saison. J'ai des connaissances dans le gouvernement, moi et
mon fils, destiné à ses études complètes dans les premiers collèges, en
plus que j'ai rencontré un ami à moi en sortant de chez le juge: M. le
baron de la Périère, qui m'a dit: «Madame Samayoux, si on vous fait du
chagrin là-bas, à la Force, faites passer mon nom au sous-directeur.»

--M. le baron de la Périère? fit le concierge, connais pas.

Le jeune homme, qui n'avait point encore parlé, souleva son bourgeron et
prit dans la poche de sa veste une carte qu'il tendit au concierge.

--Que vous connaissiez ou non les personnes qui ont la bonté de nous
appuyer, dit-il, cela importe peu; vous ne pouvez pas refuser de
remettre cette carte au directeur de la prison.

--Au directeur! se récria le concierge, rien que ça!

Mais son regard tomba sur la carte et il lut à demi-voix:

«Le colonel Bozzo-Corona!...» C'est une autre paire de manches! Il vient
dîner ici quelquefois, et quand j'étais garçon de bureau à l'Intérieur,
il entrait dans le cabinet du ministre comme chez lui. On a bien raison
de dire qu'il ne faut pas juger les personnes par la mine; asseyez-vous
là, près du poêle, ma bonne dame, et le petit jeune homme aussi; je vas
envoyer quelqu'un à la direction et vous aurez réponse dans une minute.

Le concierge sortit emportant la carte du colonel, et maman Léo resta
seule avec son prétendu fils.

--Ah! chérie, s'écria-t-elle, je t'ai cherchée au palais et partout le
long du chemin. Je regardais par la portière de la voiture, car j'avais
deviné ton idée rapport à ce que tu m'avais dit qu'on avait déjà renvoyé
un garçon pour t'avoir introduite dans la prison de Maurice. Va-t-il
être content!... et fâché aussi, car tu n'as plus tes cheveux, tes beaux
cheveux qu'il aimait tant!

--Mes cheveux repousseront, dit Valentine en souriant.

--C'est égal, faut que tu l'aimes crânement; car il n'y avait pas dans
tout Paris une pareille perruque! C'est le marchef qui t'a aidée?

--Oui... et c'est lui qui m'a donné la carte du colonel.

--Celui-là me fait peur, tu sais, le marchef, quoiqu'il y a sur son
compte des histoires à gagner le prix Montyon.

--Bonne Léo, dit Valentine, mes craintes sont plus grandes encore que
les vôtres, car le dévouement de cet homme est inexplicable pour moi, et
de plus, je ne comprends pas l'autorité qu'il exerce dans la maison du
Dr Samuel. Je vous l'ai déjà dit, et cette pensée se fortifie en moi:
Coyatier, dans tout ce qu'il fait pour nous, est soutenu par quelqu'un
de plus puissant que lui. Est-ce nous qu'il sert ou bien ce
quelqu'un-là? Et nous-mêmes ne sommes-nous pas un instrument aveugle
entre les mains de celui qui nous dirige lentement mais sûrement vers
l'abîme?

--Si tu crois cela..., commença la dompteuse.

--Je ne crois rien, mais je crains tout, et je marche pourtant, parce
que l'immobilité ce serait la mort: la mort pour Maurice!

--Tu as ton idée, cependant?

--J'ai mon espoir, du moins. J'ai tant pleuré, tant prié, que Dieu aura
pitié peut-être.

--Quant à ça, fit la dompteuse, Dieu est bon, c'est connu, mais quand on
n'a pas quelque autre petite manivelle à tourner, dame!...

--Que vous a dit le juge? demanda Valentine brusquement et comme si elle
eût voulu rompre l'entretien.

--Un drôle de bonhomme! répliqua maman Léo, tout chaud, tout bouillant,
tout frétillant et qui ne vous laisse pas seulement le temps de parler.
Il sait tout, il a tout vu, il est sûr de tout. Il était en train
d'écrire et je m'amusais à le regarder avec son nez pointu et ses
lunettes bleues. Sa plume grinçait sur le papier comme une scie dans du
bois qui a des noeuds; il déclamait tout bas ce qu'il écrivait. En voilà
un qui ne doit pas être gêné pour entortiller le jury! Il a enfin levé
les yeux sur moi et j'ai vu en même temps qu'il était un petit peu
louche, derrière ses lunettes. J'ai voulu parler, mais cherche! il n'y
en a que pour lui.

«Vous êtes madame veuve Samayoux, qu'il m'a dit, je sais que vous avez
fait la fin de votre mari par accident, ça m'est égal. Vos affaires vont
assez bien, et vous ne passez pas pour une méchante femme. J'aurais pu
vous interroger, pas besoin! Il est bien sûr que vous en savez long sur
cette histoire-là, mais j'en sais plus long que vous, plus long que tout
le monde; et vous m'auriez peut-être dit des choses qui auraient dérangé
mon instruction. Non pas que je ne sois toujours prêt à accueillir la
vérité, c'est mon état; mais enfin vous n'avez pas reçu l'éducation
nécessaire pour comprendre ce que je pourrais vous dire de concluant à
cet égard: trop parler nuit. Vous voulez un permis pour visiter le
lieutenant Pagès, vous êtes parfaitement appuyée, je vais vous donner
votre permis.»

Tout ça d'une lampée et sans reprendre haleine. Ah! quel robinet!

Pendant qu'il cherchait son papier imprimé pour le remplir, j'ai pris
mon courage à deux mains et j'ai dit avec ma grosse voix:

--Le lieutenant Pagès est innocent comme l'enfant qui vient de naître.
Il y a des brigands dans Paris qui sont associés comme les anciens
élèves de Sainte-Barbe ou de la Polytechnique; si monsieur le juge
voulait m'écouter, je lui fournirais de fiers renseignements sur les
Habits Noirs.

--Vous avez fait cela! s'écria Valentine avec inquiétude.

--N'aie pas peur, repartit maman Léo, celui-là _n'en mange pas_; il est
bien trop simple et trop bavard. Il s'est mis à rire d'un air méprisant
et m'a dit:

«Les classes peu éclairées ont besoin de croire à quelque chose qui
ressemble au diable; je connais cette bourde des Habits Noirs comme si
je l'avais inventée, et je sais qu'à force de courir après des fantômes,
mon infortuné prédécesseur, qui n'était pas un homme sans mérite du
reste, avait fini par devenir fou à lier. Est-ce que le lieutenant Pagès
était vraiment fort sur le trapèze? Je suis amateur. Si vous aviez
fantaisie de témoigner à décharge, arrangez-vous avec l'avocat, je ne
crains pas les contradictions, et nous avons un petit substitut qui
vient chercher chez moi jusqu'aux virgules de son réquisitoire. Il ira
bien, ce gamin-là! Voilà votre permis. Quand vous en voudrez d'autres,
ne vous gênez pas, et dites au colonel Bozzo que je suis trop heureux de
lui être agréable.

--Toujours cet homme! murmura Valentine. Sans lui, nous serions arrêtées
à chaque pas!

--Et j'ai peine à croire, ajouta la dompteuse, que son idée soit de nous
mener sur la bonne route.

La petite minute demandée par le concierge avait duré une grande
demi-heure. Il revint enfin, accompagné d'un guichetier. Au lieu de la
morgue importante qui semble collée comme un masque sur tous les visages
administratifs, depuis le chef de division assis dans son bureau
d'acajou jusqu'à l'homme de peine qui se donne le malin plaisir
d'arroser les passants en même temps que la rue, le concierge avait
arboré un air affable et presque bienveillant.

--Fâché de vous avoir fait attendre, dit-il, mais le peloton des
corridors est long à dévider. Vous allez suivre M. Patrat, s'il vous
plaît, madame et monsieur; moi je suis M. Ragon, et si vous vous en
souveniez, vous pourriez témoigner au besoin que j'y ai mis, vis-à-vis
de vous, tout l'empressement de la politesse, sans compter que je serai
encore à votre service une autre fois.

--Monsieur Patrat, ajouta-t-il en se tournant vers le porte-clefs, vous
allez conduire ces personnes à la cour des Mômes, escalier B, corridor
Sainte-Madeleine, porte n° 5, et laisser le battant entrebâillé après
avoir introduit, comme c'est nécessaire, surtout le prévenu ayant déjà
été cause de la mise à pied d'un employé, mais vous y mettrez tous les
égards, en gênant le moins possible les épanchements de l'amitié.

Le porte-clefs prit les devants, maman Léo et Valentine le suivirent,
traversant d'abord la cour dite des Poules, qui était interdite aux
détenus, parce qu'aucune barrière ne la séparait de la grande porte.

Après avoir passé sous la voûte du corps de logis principal, où les
salons de Caumont étaient transformés en dortoir, le guichetier longea
le cloître de la cour Sainte-Marie-l'Égyptienne, passa sous le petit
hôtel portant alors le nom de Sainte-Anne, et aborda enfin la cour des
Mômes, qui servait de promenade pour les détenus au secret, et en même
temps de préau aux enfants après les heures des repas.

Un escalier tournant, étroit et voûté, menait au corridor
Sainte-Madeleine, qui faisait partie de l'ancien hôtel de Brienne.

Le porte-clefs ouvrit la porte de la chambre marquée n° 5, et laissa le
battant entrebâillé après avoir introduit la veuve et son compagnon.

Afin d'exécuter de son mieux les prescriptions à lui transmises par le
concierge, et qui venaient évidemment de plus haut, au lieu de rester à
la porte, il se promena de long en large dans le corridor.

Quand nous aurons décrit la cellule de Maurice Pagès, le lecteur verra
que cette tolérance était absolument sans danger.



XXV

Le prisonnier


Il y avait déjà plus de deux semaines que Maurice Pagès avait quitté la
Conciergerie pour être transféré à la Force.

On l'avait laissé au secret pendant les trois premiers jours seulement,
puis l'instruction ayant atteint, grâce à la haute opinion que M.
Perrin-Champein avait de lui-même, sa complète maturité, l'ordre était
venu de rendre Maurice à la vie commune des prisons.

Maurice excitait parmi ses compagnons de peine une très grande
curiosité, d'autant plus qu'il restait séparé d'eux, habitant toujours
le quartier des hommes au secret, et soumis à la plupart des précautions
spéciales qu'on prend vis-à-vis de ces derniers pour éviter toute
tentative d'évasion.

Parmi les captifs de la Force, l'opinion la plus accréditée était que
l'ex-lieutenant avait «buté contre un _carq_», c'est-à-dire que, tombé
de manière ou d'autre dans un piège habilement tendu, il payait la loi
pour quelque malfaiteur de la haute.

La police suivrait moins souvent une fausse piste, la justice
commettrait moins d'erreurs si elles pouvaient à leur aise prendre
langue au fond des sombres promenoirs où les reclus viennent boire
chaque jour quelques gorgées d'air libre.

Il se tient là une bourse d'informations qui trouve parfois le mot des
plus difficiles énigmes et résout en se jouant des problèmes
inextricables.

Aussi Canler, Peuchet et la plupart de ceux qui ont écrit sur la police
secrète autre chose que d'idiotes déclamations appuient-ils sur le rôle
du _mouton_ ou prisonnier acheté dans les bureaux.

Les rapports du _mouton_ seraient, à leur sens, la meilleure certitude
si ce misérable, damné deux fois par son crime d'abord et ensuite par sa
trahison, pouvait inspirer une ombre de confiance.

À la Force, on aurait lu avec passion le travail du malheureux Remy
d'Arx, repoussé à l'unanimité par les dédains de l'administration et de
la magistrature. Peut-être se trouvait-il à la Force quelqu'un qui
aurait pu écrire un nom sur chaque masque d'Habit-Noir désigné dans ce
travail.

La Force étant plongée bien plus bas encore que la foire dans les
profondeurs de la vie parisienne, on y savait mieux la mythologie du
brigandage, on y connaissait de plus près les demi-dieux du meurtre et
du vol.

Le nom des Habits Noirs avait été prononcé plus d'une fois à la Force à
propos du lieutenant Maurice Pagès.

Mais l'innocence probable de ce dernier, loin de faire naître la
sympathie, le plaçait en dehors de la ligne du mal. On guettait l'heure
de son procès avec une malveillante impatience.

C'est fête pour les bandits quand une erreur judiciaire se prépare.
Chaque faux pas de la justice est un témoignage à leur décharge.

La cellule de Maurice était située au troisième étage de l'ancien hôtel
de Brienne et faisait partie des aménagements pratiqués à la fin du
règne de Louis XVI pour transformer la noble demeure en prison. Le plan
extérieur de la chambre qu'il occupait aurait présenté une surface
convenable, mais l'épaisseur des murs en pierre de taille la rendait
tout à fait exiguë.

Elle prenait jour au moyen d'une fenêtre étroite, profonde et défendue
par un double système de barreaux en fer forgé, sur une cour intérieure
ayant fait partie autrefois des jardins de Caumont, et où restaient
quelques grands arbres, tristes comme des prisonniers.

On apercevait leur cime de la rue Culture-Sainte-Catherine, et ceux qui
ne savaient point dans quelle terre maudite ces vieux troncs étaient
plantés, songeaient peut-être avec envie à ces heureux voisins,
jouissant de feuillées si vertes et de si frais gazons.

Juste en face de la fenêtre, qui ressemblait à une meurtrière élargie,
s'élevait le grand mur, bâti récemment pour prévenir le retour des
évasions dont nous avons parlé.

Mais il faut ajouter bien vite que ces évasions n'avaient pas eu lieu à
l'étage habité par Maurice et qui contenait une douzaine de cellules à
l'épreuve, destinées aux criminels de la plus dangereuse catégorie.

Le porte-clefs pouvait donc faire les cent pas dans le corridor en toute
sécurité. Quand même Maurice aurait eu des ailes au lieu de ses pauvres
mains chargées de menottes, il n'y aurait eu pour lui nul espoir de
passer à travers les barreaux de sa terrible cage.

Il était assis auprès de sa couchette sur une chaise de paille, seul
meuble qui fût dans la cellule, et ses mains liées reposaient sur ses
genoux.

Il portait le costume des prisonniers, dont l'aspect suffit à serrer le
coeur.

Le jour, qui arrivait plus blanc, après avoir frappé les toits couverts
de neige, éclairait à revers sa tête rasée et la pâleur mate de son
front.

Nous le vîmes une fois, joyeux jeune homme, soldat rieur, mais tout ému
par les espérances qui lui emplissaient l'âme; nous le vîmes une fois,
attendri et gai tout en même temps, faire honneur avec le vaillant
appétit de son âge au pauvre mais cordial souper que maman Léo lui
offrait avec une si enthousiaste allégresse.

Ce soir-là il apprit que Fleurette l'aimait toujours; il entendit
prononcer pour la première fois le nom de Remy d'Arx; il pressentit la
première atteinte de la fatalité qui pesait déjà sur lui.

C'était à cette soirée que sans cesse il pensait dans la solitude de la
prison.

Sa vie entière était résumée pour lui par ces quelques heures qui lui
semblaient radieuses et terribles.

Tout de suite après, la mort d'un inconnu commençait le drame en quelque
sorte surnaturel qui l'avait enveloppé comme un suaire de plomb, et
contre lequel il n'y avait pas de résistance possible.

Son souvenir allait obstinément vers cette cabine de saltimbanque,
encombrée d'objets misérables et ridicules, où il mettait, lui, tant de
pure, tant d'adorable poésie.

Tout le roman bizarre, mais heureux, de sa jeunesse était là. Est-ce
qu'il n'y avait pas le sourire enchanté de Fleurette pour jeter à
pleines mains le prestige sur le côté bas et comique de la baraque?

Maurice revoyait dans un éblouissement l'humble théâtre de ses joies.

C'était là encore, c'était là qu'après la longue absence il avait
retrouvé l'espoir et le bonheur.

En ce monde, Maurice n'avait pour l'aimer bien que deux soeurs:
Valentine et Léocadie.

Certes, Mlle de Villanove et la dompteuse étaient placées dans des
situations fort différentes, mais au temps où Maurice les avait connues,
maman Léo était la protectrice et la patronne de celle qu'on nommait
maintenant Mlle de Villanove.

Elles étaient en outre réunies par leur tendresse commune pour lui.

En dehors d'elles, Maurice n'avait ni attache ni espoir; non pas qu'il
fût indifférent ou ingrat envers sa propre famille, composée de bonnes
gens qui l'avaient bien traité dans son enfance, mais sa famille,
représentée surtout par le brave père Pagès, l'avait retranché une
première fois déjà deux ans auparavant, comme une branche gourmande.

Maurice, en son coeur, ne blâmait point cela; il savait bien qu'un homme
de médiocre aisance et chargé d'enfants comme l'était son père ne doit
jamais jouer avec la sécurité de sa maison.

Pendant sa brillante campagne d'Afrique, on lui avait presque pardonné,
mais, depuis son malheur, il n'avait reçu qu'une dépêche brève et
froide.

Ce n'était pas, à la vérité, une malédiction; mais la dépêche se
terminait par cette phrase, résumé des sagesses provinciales: «Ceux qui
méprisent les conseils de l'expérience et secouent l'autorité paternelle
finissent toujours malheureusement.»

À Dieu ne plaise qu'il y ait en nous amertume ou sarcasme au sujet de
cette phrase qui est, en somme, l'expression bourgeoise d'une vérité
fondamentale!

Mais le vieux La Fontaine nous montre en riant ce que vaut la sagesse
venant hors de propos, et mieux vaudrait peut-être la folie.

Je préfère ceux qui, loin d'accepter ainsi l'accomplissement de leur
banale prédiction, se redressent incrédules, devant la honte, ceux qui
s'écrient, en dépit de toute apparence et même de tout bon sens: «Non!
mon fils n'est pas coupable!»

C'est la famille, cela, c'est la vraie famille. La famille n'existe qu'à
la condition de garder cette foi robuste et ces splendides aveuglements.

Maurice, depuis sa seconde arrestation, n'avait pas passé un seul jour
sans attendre la visite de maman Léo.

Celle-là ne regorgeait point de sagesse, mais Maurice savait quel
dévouement sans borne était au fond de ce brave coeur. À mesure que le
temps passait, son étonnement de ne la point voir grandissait, et
pourtant il ne songeait point à l'accuser d'oubli.

Il n'attendait plus d'autre visite que la sienne, parce que l'employé
qui avait ouvert une fois la porte de sa prison à Valentine avait été
congédié.

Quand il vit entrer la dompteuse, et d'abord il ne vit qu'elle, sa
première parole fut celle-ci:

--Pauvre maman! je parie que vous avez été malade?

La veuve vint à lui impétueusement et les bras ouverts; il ne put
répondre à ce geste à cause des liens qui retenaient ses poignets. La
veuve le serra contre son coeur en pleurant et en balbutiant:

--Maurice! mon chéri de Maurice! comme te voilà changé! comme tu as dû
souffrir!

Elle avait oublié Valentine, que sa large carrure cachait aux yeux du
prisonnier.

--Je ne souffrirai pas bien longtemps désormais, reprit celui-ci;
embrassez-moi encore, maman Léo, et puis nous parlerons d'elle, n'est-ce
pas? j'ai grand besoin de parler d'elle.

--Mais elle est là, dit la bonne femme à voix basse; elle est avec moi.

Maurice la repoussa d'un mouvement si brusque qu'elle faillit tomber à
la renverse, malgré sa vigueur.

--Saquédié! dit-elle toute contente, tu as encore de la force, mon
cadet!

Maurice s'était levé à demi; ses yeux se fixaient sur Valentine, qui
était debout et immobile au milieu de la chambre. Son premier regard
hésita à la reconnaître sous le déguisement qu'elle avait pris.

Quand il la reconnut, deux larmes roulèrent le long de ses joues, et il
retomba sur son siège, répétant presque les paroles mêmes de la
dompteuse:

--Vous avez coupé vos cheveux! vos beaux cheveux que j'aimais tant!

Le porte-clefs passait en ce moment devant le seuil.

--Bonjour, cousin, dit Valentine à haute voix; est-ce vrai qu'on ne vous
laisse pas fumer votre cigare? Voilà ce qui doit être dur.

Elle s'approcha et baisa Maurice au front.

--Chère! chère Valentine! murmura celui-ci. J'aurais été trop heureux.
Est-ce que c'était possible d'avoir sur la terre un bonheur pareil!

Le porte-clefs en repassant jeta un regard à l'intérieur de la cellule.
Il vit maman Léo assise sur le pied du grabat, les jambes ballantes, le
prisonnier toujours à la même place et le jeune garçon debout auprès de
lui.

--Nous n'avons pas de temps à perdre, dit la dompteuse, et ce n'est pas
pour nous amuser que nous sommes ici.

--Laissez-moi parler, maman, interrompit Valentine, je veux tout
expliquer moi-même à Maurice.

--Alors, viens t'asseoir auprès de moi, fillette, car tes jambes
flageolent.

Valentine avait, en effet, chancelé.

--Non, fit-elle, je veux rester là, je veux m'asseoir sur les genoux de
mon mari.

Elle écarta elle-même les mains de Maurice, qui la regardait en extase,
et s'assit, plus légère qu'une enfant, à la place qu'elle avait
indiquée.

--Malgré tout, pensait la dompteuse, elle a un petit coup de mailloche,
c'est bien sûr!

--Nous n'avons pas de temps à perdre, répéta Mlle de Villanove avec une
singulière tranquillité; il faut que tout soit expliqué, que tout soit
convenu en quelques minutes, car les choses vont marcher très vite, et
nous ne nous reverrons peut-être plus avant le grand jour.

--Quel grand jour? demanda Maurice, qui avait échangé un regard avec la
dompteuse.

Valentine sourit doucement.

--Cela nous retarderait, dit-elle, si vous vous mettiez en tête que je
suis folle. Parmi les choses que je vais vous dire, il y en aura qui
vous sembleront bizarres, mais j'ai toute ma raison, je vous l'affirme,
et je suivrai ma route avec courage parce que je l'ai choisie avec
réflexion.

Elle se tenait droite, et il y avait de l'orgueil dans le geste qui
appuyait sa main charmante sur l'épaule de son fiancé.

--Vous êtes mon mari, Maurice, reprit-elle, et je suis votre femme par
le fait de notre mutuelle volonté. Que nous devions vivre ou mourir, mon
voeu est que cette union soit bénie par un prêtre, afin qu'il n'y ait
qu'un seul nom sur la tombe où nous dormirons tous deux.

--Mais ce n'est pas tout cela..., voulut interrompre la dompteuse.

--Laissez! ordonna Valentine.

Et Maurice, qui baignait ses yeux dans le regard de la jeune fille,
répéta:

--Laissez! oh! si fait, c'est bien cela!

Valentine pencha ses lèvres jusque sur le front du prisonnier pour
murmurer:

--Nous ne pouvons avoir à nous deux qu'une volonté. Je ne vous redemande
pas le poison que je vous ai donné, Maurice, mais j'ai changé d'avis et
je ne veux plus m'en servir.

La prunelle du jeune homme exprima une inquiétude.

Mlle de Villanove sourit encore et ajouta:

--J'ai votre promesse, vous ne vous en servirez pas tout seul.

--Cependant..., commença Maurice.

On entendait à peine les pas du porte-clefs qui se promenait à l'autre
bout du corridor.

Le doigt de Valentine se posa sur la bouche de son fiancé, mais ce ne
fut pas elle qui parla, car maman Léo était en colère.

--Saquédié! s'écria-t-elle, il s'agit de préparer une évasion et je
croyais que la petite avait au moins quelques limes et un ciseau à froid
pour travailler ces doubles barreaux qui ne paraissent pas faciles à
remuer. Est-ce que vous croyez qu'on s'en va de la Force en disant au
gouvernement: Pardon excuse, j'ai besoin d'aller à la chapelle pour mon
petit _conjungo_? J'ai déjà vendu mes rentes, moi, et j'ai un bon
garçon, incapable d'inventer la vapeur, mais solide au poste comme le
chien de Montargis, qui court la ville pour nous embaucher des hommes.
Après quoi, il tentera de se ménager des intelligences ici dans
l'intérieur de l'établissement... Mais vous ne m'écoutez pas, dites
donc!

Maurice et Valentine se regardaient.

--Il se peut que nous ayons besoin de vos hommes, bonne Léo, dit la
jeune fille; il se peut que nous ayons aussi besoin de votre argent, et
pourtant je crois être très riche. Dans une heure, désormais, nous
serons fixés à cet égard. Ne m'interrompez plus et laissez-moi expliquer
à Maurice ce qu'il a besoin de comprendre, car, dans notre situation, il
est des choses que je ne saurais éclairer complètement et qui doivent
être laissées à la grâce de Dieu comme le sort des malheureux menacés
par un naufrage.

Elle se recueillit un instant. Quand elle parla de nouveau, ses beaux
yeux brillaient d'une sérénité angélique.

--Aux yeux de la sagesse humaine, dit-elle, nous sommes si bien perdus
que par deux fois nous avons cherché notre refuge dans la mort.

«Au-delà de la mort, dans l'éternité à laquelle je crois plus fermement
depuis que je souffre, le châtiment de ceux qui s'aimaient ardemment sur
la terre et qui l'ont quittée par un crime doit être la séparation. Oh!
ne m'objectez rien, le doute ne m'arrêterait pas; il suffit que la
justice de Dieu puisse exister pour que ma résolution soit inébranlable.
Je ne veux pas être séparée de Maurice; je veux que notre serment juré
ici-bas s'accomplisse dans le ciel, et, pour cela, je ne demande pas à
mon fiancé de subir le supplice d'infamie, je ne lui demande pas
d'attendre l'échafaud, mais je lui dis: «Ami, nous étions déterminés à
mourir; je vous apporte une espérance qui est peut-être chimérique, et
je vous supplie, pour l'amour de moi, de ne point faire subir à cette
espérance l'examen de raison. Elle est ce qu'elle est, extravagante ou
sensée, que vous importe, en définitive, puisqu'hier encore notre
dernière ressource était le partage d'une liqueur mortelle?»

--Ah ça! ah ça! murmura la veuve, qui s'agitait sur le pied du lit, je
ne rêve pas, car je viens de me pincer jusqu'au sang. Est-ce qu'on parle
allemand ou grec? Je veux être pendue si je comprends un mot de ce que
vous nous chantez là, ma bergère!

--Et toi? fit Valentine en se penchant à l'oreille du prisonnier.

--Moi, je veux tout ce que tu veux, répondit Maurice, mais je ne
comprends pas non plus.

Valentine continua, cherchant ses paroles, et avec une sorte de
timidité:

--Ne me forcez pas à penser que mon effort ne tend qu'à me tromper
moi-même; je n'ai pas beaucoup d'espoir, c'est vrai, car je suis obligée
de m'appuyer sur quelque chose de terrible. Mais dussions-nous
succomber, Maurice, ne vaudrait-il pas mieux mourir en combattant? et ne
préférerais-tu pas, toi si brave, le martyre au suicide?

--Si fait! répondit vivement le prisonnier dont les yeux brillèrent.

Maman Léo, en même temps, frappa ses deux mains l'une contre l'autre et
s'écria:

--C'est l'affaire du Coyatier, alors? Voilà que je comprends à demi! Eh
bien! Saquédié! je n'aime pas plus le martyre que le poison, et à moins
qu'on ne me lie les pieds et les pattes, je ne vous laisserai pas vous
jeter dans la gueule du loup, c'est moi qui vous le dis!



XXVI

La maison de Remy d'Arx


Le gardien s'arrêta devant la porte, en dehors, et dit fort poliment:

--Les vingt minutes sont mangées, il faudrait penser à s'en aller.

--Déjà! firent à la fois Valentine et Maurice.

--Votre montre avance, l'homme, répondit la dompteuse, qui avait repris
son air déterminé. Encore une petite seconde, s'il vous plaît, on est en
train de prêcher le jeune homme pour qu'il se fasse une raison dans son
infortune.

Le porte-clefs ayant accordé deux minutes de grâce, la dompteuse reprit
tout bas en s'adressant à Valentine:

--Fillette, tu me fais l'effet comme si tu jouais avec le feu de
l'enfer. Le diable et ces gens-là, vois-tu, c'est la même chose!

--Maurice n'a pas peur d'eux, murmura Valentine.

--Lui! mon lieutenant, avoir peur! s'écria maman Léo. S'il les tenait en
Algérie, au champ d'honneur, il les avalerait comme de la soupe! Ce
n'est pas pour vous faire reculer que je parle, non, c'est bien la
vérité que Fleurette a dite tout à l'heure: «Nous sommes tous ici comme
au milieu d'un naufrage.» Quoi donc! quand la perdition est là tout à
l'entour et qu'on ne sait plus à quel saint se vouer, il faut bien
donner quelque chose au hasard et même au diable; seulement j'ai mon
idée: pendant que le Coyatier travaillera, je n'aurai pas mes mains dans
mes poches.

--Prenez garde, bonne Léo, fit Mlle de Villanove, la moindre marque de
défiance anéantirait notre dernière chance de salut.

Elle s'était levée, et son geste imposa silence à la dompteuse, qui
allait parler encore.

--Sur cette dernière chance, dit-elle, j'ai mis tout mon avenir, tout
mon bonheur, tout mon coeur. Mes jours et mes nuits n'ont qu'une seule
pensée, je travaille, je prie, et il me semble parfois que je réussirai,
moi, pauvre fille, à tromper l'astuce de ces démons... Etes-vous bien
décidé, Maurice?

--Qu'ai-je à perdre? demanda le jeune prisonnier en souriant.

--Alors, tenez-vous prêt à toute heure. Il ne s'agit ni de liens brisés,
ni de barreaux attaqués avec la lime, suivez seulement celui ou celle
qui viendra et qui vous dira: _Il fait jour_.

--Leur mot d'ordre! balbutia la veuve en pâlissant.

--Je vois que nous n'y allons pas par quatre chemins, dit Maurice avec
une sorte de gaieté désespérée.

--Quand on prononcera ce mot à votre oreille, reprit Valentine, je serai
là, bien près, et s'il y a péril, je le partagerai.

--Si c'est comme ça que tu le consoles..., commença maman Léo.

--Un mot encore, interrompit Valentine; pour se marier, il faut avoir un
nom, et je n'en ai pas. Celui que je porte n'est pas à moi, j'en suis
sûre.

--Saquédié! saquédié! s'écria la veuve, voilà ce qui me donne la chair
de poule, c'est l'idée qu'on va perdre du temps à faire ce mariage, au
lieu de filer au grand galop sur n'importe quelle route. Ces noces-là,
moi, je les enverrais je sais bien où, et quant à l'histoire d'avoir ou
de ne pas avoir un nom, dame! quand il s'agit de la vie...

Les lèvres de Valentine touchaient en ce moment le front de Maurice.

--Je suis Mlle d'Arx, murmura-t-elle d'une voix si basse qu'on eut peine
à entendre; j'ai à venger mon père, j'ai à venger mon frère. Ils me
croient folle, ils ont raison peut-être, car j'ai pris, moi, pauvre
fille, un fardeau qui écraserait les épaules d'un homme. Ce n'est pas à
une fuite que je vais, c'est à une bataille. Mon mari doit le souffle de
sa poitrine à mon frère Remy d'Arx; mon mari doit être de moitié dans ma
vengeance, et c'est pour cela que je risque sa vie avec la mienne.
J'aurai mon nom pour avoir mon mari, et ne craignez pas un trop grand
retard: avant une demi-heure, je saurai comment je m'appelle et je
pourrai prouver la légitimité de ma vengeance.

Elle s'était redressée si belle et si fière que maman Léo et Maurice la
regardaient avec admiration. Il leur semblait à tous deux qu'ils ne
l'avaient jamais vue.

Mais tout à coup sa physionomie changea, parce que le gardien
reparaissait à la porte.

Elle secoua rondement la main du prisonnier en disant tout bas:

--Bonsoir, cousin, à vous revoir! je sais bien qui est-ce qui ne fera
pas tort aux provisions de la maman ce matin. De vous trouver comme ça
dans la peine, ça m'a ôté l'appétit pour toute la journée. Venez, la
mère!

Et elle poussa dehors maman Léo tout étourdie, mais sur le seuil elle se
retourna.

Sa main toucha sa poitrine et ses lèvres, comme si elle eût envoyé à
Maurice tout son coeur dans un dernier baiser.

Le fiacre attendait devant la porte de la prison. D'un regard rapide,
Valentine interrogea les deux côtés de la rue et ne vit rien de suspect.

Elle monta la première.

Maman Léo dit au cocher en haussant les épaules:

--Voilà pourtant les gamins d'aujourd'hui!

Elle ajouta tout haut en montant à son tour:

--Que tu mériterais bien une taloche pour te comporter avec
l'impolitesse de laisser une dame en arrière!

--Et la taloche vaudrait de l'argent au marché des gifles, pensa le
cocher, qui avait déjà mesuré plusieurs fois avec admiration l'envergure
de maman Léo.

--Vous avez raison, murmura Valentine, qui tendit la main à sa compagne;
j'ai oublié un instant mon rôle; mais il est bien près de finir, et je
ne le reprendrai plus.

Elle abaissa la glace qui fermait le devant de la voiture pour dire au
cocher:

--Rue du Mail, n° 3, et brûlez le pavé, vous aurez un bon pourboire.

--Alors c'est toi qui commandes la manoeuvre? fit la veuve.

--Oui, répondit Mlle de Villanove.

Ce fut tout. Deux ou trois fois pendant la route, maman Léo essaya de
renouer l'entretien, mais Valentine resta silencieuse et absorbée.

Quand la voiture s'arrêta à l'entrée de la rue du Mail, devant la maison
n° 3, Valentine sembla s'éveiller d'un sommeil.

--Tu connais quelqu'un ici, fillette? demanda la dompteuse.

Elle s'interrompit pour ajouter:

--Mais qu'as-tu donc? te voilà plus pâle qu'une morte!

Valentine répondit:

--Je ne suis jamais venue qu'une fois dans cette maison. J'y connaissais
quelqu'un... quelqu'un de bien cher!

Elle se leva en même temps pour descendre. Maman Léo demanda encore:

--Faut-il rester ou te suivre? As-tu besoin de moi?

--Je suis bien faible, répliqua Valentine, ne m'abandonnez pas. La veuve
sauta la première sur le trottoir et reçut dans ses bras la jeune fille,
qui pouvait à peine se soutenir.

Elles entrèrent toutes deux sous la voûte, où le concierge était en
train de fendre du bois pour son poêle.

--Demandez-lui, prononça tout bas Valentine, s'il y a quelqu'un chez M.
Remy d'Arx.

Ce mot valait toute une longue explication.

--Bon! bon! dit la dompteuse, je ne m'étonne plus alors si tu trembles
la fièvre, mais tu peux te vanter de m'avoir fait peur!

Elle adressa au concierge la question que Valentine lui avait dictée. Le
bonhomme, qui était courbé sur son ouvrage, se releva et les regarda
avec mauvaise humeur:

--Là où demeure maintenant M. d'Arx, répondit-il brutalement, il n'y a
où mettre personne avec lui.

--Et son domestique? murmura Valentine, Germain?...

--Monsieur Germain, rectifia le portier, c'est différent; son domestique
vient de remonter... J'entends le domestique de monsieur Germain, et je
pense bien qu'il doit être levé à cette heure; j'entends monsieur
Germain. Il lui vient assez de visites, au brave monsieur, depuis
l'histoire, mais il n'en est pas plus fier pour ça. Montez au premier et
ne sonnez pas trop fort, parce qu'il n'aime pas le bruit.

Valentine et maman Léo montèrent. À leur coup de sonnette discret, un
valet de bonne apparence, sans livrée, mais portant le grand deuil, vint
ouvrir.

Elles n'eurent même pas besoin de parler. Aussitôt que le valet les eût
aperçues, il s'écria:

--Entrez, entrez, ma bonne dame, et vous aussi, jeune homme, vous êtes
en retard. Voici plus d'une heure que monsieur vous attend.

--Nous sommes bien ici chez monsieur Germain? dit Valentine, qui crut à
une méprise.

--Vous êtes chez M. Remy d'Arx, repartit le valet, non sans emphase,
mais c'est bien monsieur Germain qui vous attend.

Valentine et maman Léo entrèrent. Certaines maisons de la rue du Mail
sont construites selon un assez grand style, et il y a telle d'entre
elles qui ne déparerait point le faubourg Saint-Germain.

Après avoir traversé une salle à manger et un salon hauts d'étage, tous
les deux vastes et meublés avec un goût sévère, mais où il régnait je ne
sais quel arrière-goût de tristesse et d'abandon, la dompteuse et sa
jeune compagne furent introduites dans le cabinet de travail de Remy
d'Arx.

Le valet avait dit en les précédant:

--Monsieur Germain, c'est la bonne dame et son petit.

Le cabinet était une pièce de la même taille que le salon, et dont les
deux hautes fenêtres donnaient sur une cour plantée d'arbres. Le bureau,
les sièges et la bibliothèque régnante étaient en bois d'ébène, dont le
poli austère ressortait sur le sombre velours des tentures.

Il y avait auprès du bureau, dans le fauteuil où sans doute Remy d'Arx
avait coutume de s'asseoir autrefois, un homme à cheveux blancs qui
portait la grande livrée de deuil.

Cet homme, dont la figure était triste et respectable, repoussa des
papiers qu'il était en train de consulter et regarda les nouvelles
venues.

Nous nous exprimons ainsi, parce que, paraîtrait-il, le Sexe de
Valentine n'était pas un mystère pour lui. En effet, il se leva et dit
avec une sorte de pieuse émotion:

--Mademoiselle d'Arx, monsieur Remy, votre frère, mon maître bien-aimé,
m'a laissé l'ordre de commander ici jusqu'à votre venue, afin de vous
recevoir dans votre maison et de vous mettre en possession de ce qui
vous appartient.

Maman Léo ouvrait de grands yeux. Les événements pour elle prenaient une
allure féerique.

Son imagination était si violemment frappée que désormais aucune
surprise ne pouvait lui arriver exempte d'inquiétude.

Elle voyait partout la menace mystérieuse, et il semblait que le souffle
des Habits Noirs empoisonnât l'air même qu'elle respirait.

Elle n'avait rien perdu de sa bravoure, en ce sens qu'elle était prête à
affronter n'importe quel danger, mais sa bravoure ne paraissait pas
au-dehors.

Elle se tenait en arrière de Valentine et regardait avec une sorte de
terreur superstitieuse cette chambre où était mort un soldat de la loi
que la loi n'avait pas su défendre.

Valentine, au contraire, était calme, en apparence du moins.

Elle répondit au vieux Germain par un simple signe de tête, puis elle
marcha droit à un portrait posé sur chevalet entre les deux fenêtres et
que le jour frappait à revers.

Elle retourna le chevalet en silence pour mettre le portrait en lumière.

La mélancolique et belle figure de Remy sembla sortir de la toile.

Valentine le contempla longuement, pendant que maman Léo et Germain se
taisaient tous les deux. On put voir ses mains tremblantes se chercher
et se joindre; sa paupière battit comme pour refouler des larmes.

Elle ne pleura point.

--Pourquoi m'avez-vous appelée Mlle d'Arx? demanda-t-elle en revenant
vers le bureau.

Parmi la douleur profonde qui couvrait les traits de Germain, il y eut
comme un sourire.

--Parce que je vous attendais, répondit-il; il y a bien longtemps que je
vous attends, et ce matin encore votre visite m'a été annoncée. Je vous
ai reconnue tout de suite; il m'a semblé voir monsieur Remy à l'âge de
quinze ans. Il était le vivant portrait de sa mère, de votre mère aussi,
mademoiselle, et je suis sûr qu'avec les habits de votre sexe vous
ressembleriez trait pour trait à feu notre bonne dame.

Il avança le propre fauteuil de Remy, et son geste respectueux invita
Valentine à s'asseoir. Valentine prit le siège et dit:

--Faites comme moi, bonne Léo, nous resterons longtemps ici. Germain,
qui tout à l'heure encore était le maître de cette maison, où il
remplaçait avec une véritable dignité le jeune magistrat décédé, avait
repris, sans affectation ni regret, l'attitude qui convient à un
domestique, et il se fût offensé peut-être si Valentine l'eût traité
autrement qu'un serviteur.

--Il y a eu, le mois passé, quarante-trois ans, fit-il, que j'entrai
dans la maison de M. Mathieu d'Arx. C'était alors un tout jeune homme,
il achevait ses études et me demandait parfois conseil. Quand il se
maria, il me garda, et la jeune dame, qui était belle comme les anges,
m'aima comme son mari m'aimait. Je les servais de mon mieux; il n'y a
rien au monde que je n'eusse fait pour eux. Il y eut une grande joie
quand l'enfant vint: monsieur Remy. Après le père et la mère, ce fut moi
qui l'embrassai le premier. Ils sont morts maintenant tous, le père, la
mère et l'enfant; vous êtes la seule en vie, mademoiselle d'Arx; vous
êtes la seule aussi qui ne me deviez rien; mais j'espère que vous me
garderez pour l'amour de ceux qui ne sont plus.

Valentine lui tendit sa main, qu'il baisa.

--Merci! fit-il. Je n'aurais pas été content de rester ici seulement
parce que monsieur Remy vous le demande dans son testament.

--Mon frère a fait un testament? murmura Valentine.

--Il n'a pas pu en écrire bien long, répliqua Germain, et sa pauvre
main, qui courait si vite autrefois sur le papier, a eu de la peine à
tracer quelques lignes. Je vous les donnerai, ces lignes, elles sont à
vous comme tout le reste; mais il y a un autre testament qui n'est pas
écrit; ce sont toutes les paroles tombées de ses lèvres, et qui, toutes,
depuis la première jusqu'à la dernière, étaient prononcées pour vous.

--Saquédié! fit la dompteuse, qui atteignit son vaste mouchoir, tu te
retiens pour ne pas pleurer, fillette, mais moi, j'ai beau faire, ne te
fâche pas, ça va partir.

Germain la regarda, étonné de cette familiarité.

--J'ai vu M. Bouffé, une fois, au Gymnase, reprit la dompteuse, qui
avait les larmes plein les yeux, dans un rôle de valet fidèle, même
qu'on lui donna le prix Montyon au troisième acte, mais il n'était pas
de moitié si bien que vous. Dévidez votre rouleau, vénérable Germain, je
ne suis pas du grand monde, moi, et la fillette me prend pour ce que je
vaux.

D'une main elle s'essuya les yeux, de l'autre elle secoua celle du vieil
homme en ajoutant:

--Voilà qui est fini, vous pouvez marcher.

--Monsieur Remy, prononça Germain à voix basse, n'a pas eu la force de
m'en dire bien long, mais il m'a parlé d'une bonne dame, montreuse
d'animaux, je crois, à qui Mlle d'Arx doit beaucoup de reconnaissance.

--C'est moi, la montreuse, brave homme; mais la fillette ne me doit rien
de rien. Roulez votre bosse, voulez-vous? car nous ne sommes pas ici
pour flâner.

--Il y a, continua Germain, bien des choses que je ne comprends pas.
Monsieur Remy m'avait défendu de faire aucune démarche, pour vous
joindre, avant un mois écoulé, mais il avait ajouté: «Elle viendra
d'elle-même; je suis sûr qu'elle viendra.»

J'attendais. Ce matin on m'a annoncé un commissionnaire qui demandait
Mlle d'Arx. Je l'ai fait introduire auprès de moi, il m'a dit que vous
deviez venir et m'a dépeint le costume sous lequel vous vous
présenteriez: Il ne m'a pas dit pourquoi vous portiez ce costume.

Maman Léo et Valentine échangèrent un regard.

--Il avait, continua le vieux valet, un besoin pressant de vous parler.
Il est sorti en disant: «Priez Mlle d'Arx de m'attendre, car je
reviendrai.»

Valentine demanda:

--Comment était fait ce commissionnaire?

En quelques paroles, Germain dessina un portrait si frappant de
ressemblance qu'on ne le laissa pas achever, la dompteuse et Valentine
prononcèrent en même temps le nom de Coyatier.

--Méfiance! murmura maman Léo, dont les sourcils étaient froncés.

--Je n'en suis plus à la méfiance, répliqua Valentine avec son sourire
triste, mais vaillant; si vous aviez eu peur, maman, quand vous entriez
dans la cage de vos bêtes féroces, vous auriez été perdue.

--C'est vrai, murmura la veuve; mais c'est chanceux.

--Ce que je désire savoir, reprit la jeune fille, c'est ce qui regarde
mon frère; parlez, Germain, et soyez bref car j'ai peu de temps pour
vous entendre.



XXVII

La visite des Habits Noirs


Germain demanda:

--Mademoiselle d'Arx désire-t-elle que je lui raconte le passé? elle a
le droit de tout savoir, et parmi les dernières paroles de mon cher
jeune maître, il y avait celle-ci: «Que ma soeur n'ignore rien...»

--Je sais tout, interrompit Valentine.

--Alors que Dieu vous donne le courage ou l'oubli! c'est une sanglante
histoire et il y a bien des douleurs dans l'héritage que vous allez
recueillir. Jusqu'à ces derniers temps, monsieur Remy vous cherchait
encore, malgré le grand travail qui prenait toutes ses heures;
j'entends: il cherchait toujours sa soeur, la pauvre enfant disparue
lors de la terrible catastrophe de Toulouse. Quand il ne chercha plus,
c'est que le hasard vous avait envoyée sur son chemin, trompant sa
tendresse et le condamnant à ce supplice atroce dont il est mort... car
ce n'est pas le poison qui l'a tué.

--C'est moi qui l'ai tué, murmura Valentine. Je sais aussi cela. Elle
était plus pâle qu'une agonisante, mais elle se tenait ferme et droite
sur son siège. Maman Léo suait à grosses gouttes. Germain courba la tête
et dit tout bas:

--Il y a des familles qui sont condamnées.

«Monsieur Remy se cachait de moi, poursuivit-il, comme s'il eût craint
un conseil; je ne connaissais la fiancée de mon maître que pour l'avoir
entrevue à travers un voile, le soir où il revint du palais, évanoui, et
ce n'est pas à cause de cette rencontre que je vous ai reconnue tout à
l'heure. J'ignorais aussi la guerre implacable où mon maître était
engagé. Je savais seulement, ou plutôt, je voyais qu'il devenait sombre,
inquiet, malade d'esprit et de corps; il y avait un signe funeste sur
son front, et je devinais peut-être la nature du péril qui le menaçait,
car la fièvre de ses nuits parlait dans son sommeil. Mais que faire? Il
était magistrat comme son père, et son père était tombé en faisant son
devoir. Le jour même de la signature du contrat, vers quatre heures du
soir, on le rapporta ici. Il n'était pas mort, mais il ne bougeait ni ne
parlait, et ses yeux semblaient ne plus me voir.

«Il resta ainsi toute la soirée. J'avais fait appeler plusieurs médecins
qui vinrent et se consultèrent longuement.

«Quand ils se retirèrent, l'un d'eux me dit:

«--Si les opinions que M. d'Arx professait ne s'y opposent pas, il
faudrait lui avoir un prêtre.

«Jusqu'à ce moment-là, j'avais espéré en sa jeunesse et en la force de
sa constitution.

«Un autre docteur me demanda:

«--N'a-t-il donc point de famille? Il faudrait prévenir ses parents ou
du moins ses amis.

«J'envoyai chercher le curé de Notre-Dame-des-Victoires, l'abbé
Desgenettes, ce vieux soldat qui porte la soutane comme une capote de
grenadier. Il nous connaissait bien; il arrivait quelquefois dès le
matin chez monsieur Remy, qu'on éveillait pour le recevoir, et il
disait: «J'ai besoin de tant pour mes pauvres.»

«On lui payait son dû.

«Il vint, il interrogea mon pauvre malade, qui resta muet comme une
pierre.

«M. le curé s'agenouilla auprès du lit et pria, mais tout cela ne dura
pas longtemps parce que d'autres malheureux l'attendaient.

«--Garçon, me dit-il en s'en allant, si M. d'Arx recouvre sa
connaissance à quelque heure du jour ou de la nuit que ce soit, je serai
prêt; mais s'il ne recouvre pas sa connaissance, il ne faut point
craindre, car jamais il n'a rien refusé à ceux qui souffrent. Les âmes
comme la sienne n'ont pas besoin de passeport pour s'en aller tout droit
à Dieu.

«De la famille, monsieur Remy n'en avait plus; des amis, il n'en voulait
point parce que les amis prennent du temps et qu'il avait sa tâche.

«Je songeai pourtant tout à coup à un homme de grand âge qu'il estimait
fort au-dessus des autres hommes, et qui lui donnait des conseils pour
son grand travail. J'envoyai rue Thérèse chez le colonel Bozzo-Corona.

À ce nom, Valentine et aussi la dompteuse firent un si brusque mouvement
que le vieux valet s'arrêta.

--Vous le connaissez? demanda-t-il; moi je ne savais qu'une chose; c'est
qu'il avait une figure bien vénérable et que monsieur Remy n'accueillait
personne si affectueusement que lui.

«Il vint tout de suite et ne vint pas seul. Il y avait avec lui le Dr
Samuel et un M. de Saint-Louis que j'avais vus l'un et l'autre
quelquefois. Il y avait aussi une femme admirablement belle qui, dès son
entrée, courut vers le lit et prit les deux mains de monsieur Remy en
pleurant.

«Le colonel et ses compagnons avaient aussi l'air ému. Ce fut d'eux que
j'appris dans ses détails la scène de la rue d'Anjou-Saint-Honoré.

«Le Dr Samuel examina monsieur Remy pendant que la jeune femme, qui
était la comtesse Corona, demandait d'une voix tremblante:

«--N'y a-t-il donc aucun moyen de le sauver?

«Le Dr Samuel répondit:

«--La vie ne tient plus en lui que par un fil.

«Et quelques minutes après il ajouta:

«--Le voilà qui meurt... il est mort!

«--Était-ce vrai? interrompit Valentine, qui écoutait, la face livide,
mais les yeux secs.

«--Non, répliqua Germain, ce n'était pas encore vrai; mais je le crus,
car les yeux de mon maître étaient sans regard et ma main, que
j'approchai de ses lèvres, ne sentit que du froid.

«Le colonel s'approcha de moi et me dit:

«--Germain, vous savez qu'il y avait entre mon malheureux ami et moi
autre chose que de l'affection. Nous poursuivions en commun
l'accomplissement d'une tâche qui a occupé son existence tout entière.

«C'était vrai, je le savais ou du moins monsieur Remy m'avait donné à
entendre que le colonel Bozzo avait sa plus intime confiance, et qu'en
cas de malheur, car M. d'Arx avait la pensée d'un malheur, c'était au
colonel Bozzo que je devrais m'adresser en première ligne.

«Je savais aussi que le secrétaire de mon maître était plein de papiers
ayant rapport à cette oeuvre mystérieuse que je croyais commune entre
lui et le colonel.

«La responsabilité qui pesait sur moi en ce moment terrible m'écrasait.
Peut-être ne savais-je pas bien ce que je faisais, car le chagrin me
rendait fou. Toujours est-il que j'allai vers l'endroit où M. d'Arx
mettait la clef de son secrétaire, et je revenais déjà vers le colonel
pour la lui donner, lorsque la comtesse Corona, qui était penchée sur
mon cher maître, s'écria par trois fois:

«--Non, non, non! Remy d'Arx n'est pas mort!

«Le colonel Bozzo, à ce moment même, tendait la main pour prendre la
clef du secrétaire.

«Je ne sais quel instinct me retint de la lui donner, et je masquai mon
refus en m'élançant tout joyeux vers le lit.

«Le lit fut aussitôt entouré par le colonel et ses amis, qui semblaient,
en vérité, aussi contents que moi.

«Les yeux de Remy d'Arx avaient repris, en effet, un vague rayon, et ma
joue, que j'approchai tout contre ses lèvres, sentit un souffle.

«Mais si faible!

«--Voyons, docteur, dit le colonel, c'est peut-être le commencement
d'une crise favorable; aidez le miracle à s'accomplir.

«--Nous vous en serons reconnaissants, ajouta M. de Saint-Louis, comme
s'il s'agissait pour nous d'un cher enfant.

«Et moi je dis aussi quelque chose et j'implorai le médecin à mains
jointes.

«Il répéta en prenant le poignet du malade pour lui tâter le pouls avec
soin:

«--Ce serait en effet un miracle.

«Puis il alla vers la table autour de laquelle les autres médecins
s'étaient consultés et il écrivit une ordonnance.

«On ne parla plus de la clef du secrétaire. Le colonel dit seulement en
me prenant à part:

«--Si nous avons le bonheur de le sauver, mes intérêts sont aussi bien
entre ses mains que dans les miennes propres; si au contraire... mais je
reviendrai demain matin à la première heure.

«Ils s'en allèrent ensemble comme ils étaient venus. La comtesse Corona
voulut rester, mais le colonel ne le permit point. La potion ordonnée
par le Dr Samuel fut apportée; je ne sais quelle vague défiance était en
moi contre ce médecin qui avait dit en parlant de mon maître vivant: «Il
est mort.»

«Au moment où je voulus donner la potion, me disant en moi-même que
c'était peut-être le salut, le bras de monsieur Remy eut un mouvement
faible que je pris pour un refus, et je ne me trompais pas, comme vous
allez le voir.

«Je n'insistai point; je roulai un fauteuil au chevet du malade, et je
m'installai pour passer la nuit auprès de lui.

«Certes, je ne dormais pas, j'entendais les bruits du dehors qui
allaient s'affaiblissant et la pendule sonnant les heures, mais une
sorte de vague enveloppait ma pensée et je voyais comme au travers d'un
voile les visages de ces trois hommes, qui maintenant me semblaient
ennemis.

«Les douze coups de minuit venaient de sonner, lorsque je bondis sur mes
pieds comme si une main m'eût soulevé. La voix de monsieur Remy, bien
faible, mais très distincte, parlait à côté de moi.

«--Donne-moi à boire, disait-elle; pas de la potion, de l'eau pure.

«--Remy, mon cher maître, m'écriai-je croyant rêver, car je l'appelais
souvent par son nom de baptême, pour l'avoir eu autrefois tout enfant
sur mes genoux, ai-je donc eu le coeur de dormir et m'avez-vous appelé
déjà?

«En même temps je m'approchais avec un verre d'eau.

«--Tu n'as pas dormi, me répondit-il, ma langue vient de recouvrer sa
liberté comme si on eût brisé le lien qui l'attachait. Va chercher un
verre dans le buffet et de l'eau à la fontaine: ces hommes ont été
autour de la table.

«--Et vous croiriez?..., commençais-je.

«Il m'interrompit en disant:

«--Va, j'ai grand-soif!

«Je revins tout courant après avoir pris de l'eau fraîche à la fontaine,
et il but avec avidité.

«--Ce sont ces hommes qui m'ont tué, me dit-il de sa pauvre belle voix
tranquille et grave en me rendant le verre.

«Et comme je balbutiais dans ma stupéfaction les mots justice,
tribunaux, il sourit d'un air découragé.

«--Dix ans d'existence ne suffiraient pas pour faire luire la vérité,
murmura-t-il, et c'est à peine si j'ai quelques heures. À quoi bon
essayer l'impossible? Il faut employer autrement le temps qui me reste.

«--Mais vous les avez donc vus! m'écriai-je, vous les avez entendus!

«--J'ai tout entendu et tout vu, répondit-il. Ma jeunesse et ma force
n'ont rien pu contre eux, que pourrait désormais mon agonie? Allume du
feu.

«Je crus avoir mal entendu, car les idées se brouillaient dans ma
cervelle en fièvre. Monsieur Remy répéta d'un accent impérieux:

«--Allume du feu!

«J'obéis et la flamme brilla bientôt dans le foyer.

«--Tu as bien fait de ne pas donner la clef, Germain, reprit mon maître,
dont la voix semblait déjà plus faible. Ouvre le secrétaire.

«J'ouvris le secrétaire.

«--Prends tous les papiers qui sont dans la tablette du milieu, tous,
depuis le premier jusqu'au dernier, et brûle-les devant moi.

«Je n'avais jamais lu ces papiers, mais je les connaissais bien;
c'étaient tous les brouillons d'un grand travail dont il s'occupait
depuis des années, des pièces à l'appui, des documents, le produit d'une
immensité d'efforts, de recherches et de fatigues.

«--Ma soeur viendra, pensa tout haut mon maître (et c'était la première
fois que je l'entendais parler de sa soeur), elle trouverait tout cela,
elle voudrait continuer l'oeuvre fatale que je n'ai pu achever, et comme
je vais mourir elle mourrait!

--Les papiers ne furent pas brûlés, je suppose! demanda ici Valentine,
dont les yeux brillèrent.

--C'était sa volonté, répondit le vieux valet, les papiers furent brûlés
comme il l'avait dit: tous, depuis le premier jusqu'au dernier.

--Alors, dit la jeune fille en baissant la tête, il ne me reste rien, je
n'ai plus d'arme pour combattre!

--Il souhaitait justement cela, répondit encore Germain, il voulait
rendre le combat impossible. Il vous aimait bien, mademoiselle; dans ses
derniers moments, il n'y avait pas en lui d'autre pensée que celle de sa
soeur. Mais à quoi bon parler? Vous allez voir tout à l'heure comment il
vous aimait.



XXVIII

La mort de Remy


Depuis le commencement de cette scène, maman Léo n'avait pas prononcé
une parole. Elle écoutait, dominée par une religieuse émotion.

Il y avait en Valentine une douleur profonde, mais le sang corse qui
était dans ses veines bouillait.

On avait essayé de mettre l'impossible comme une barrière entre elle et
l'idée de vengeance, rien n'y faisait: la soif de vengeance lui
emplissait le coeur.

En ce moment, l'image de Maurice lui-même se voilait dans son souvenir.

Elle voyait Remy d'Arx pâle sur son lit d'agonie.

La première parole prononcée par Germain, qui reprenait son récit, fit
bondir le coeur de la jeune fille. Le vieux valet continua ainsi:

--Pendant que les papiers flambaient dans le foyer, monsieur Remy se
parlait à lui-même. Je ne comprenais pas, mais chacun des mots prononcés
par lui est resté dans ma mémoire.

Il disait:

--L'arme invisible! l'arme dont nulle cuirasse ne peut parer le coup
mortel! Ils savaient que cette passion était sans issue; ils l'ont fait
naître; ils l'ont chauffée jusqu'au délire!... Y a-t-il quelque chose
au-dessus du délire?... car j'ai fait ce que le transport lui-même
excuserait à peine... Cet homme est venu froidement me montrer l'abîme
ouvert et me dire que mon malheur était un crime!

Valentine se couvrit le visage de ses mains.

--J'ai compris plus tard, prononça tout bas le vieux valet, ce que mon
maître entendait par ces mots: _l'arme invisible_. Il y a sur la terre
des hommes plus noirs que le démon.

--Moi, dit maman Léo, je devine bien qu'il s'agit d'une infamie grosse
comme la maison, mais si on voulait m'expliquer un petit peu.

Les deux mains de Mlle d'Arx tombèrent, découvrant son front rougissant.

--Pas un mot de plus! prononça-t-elle presque rudement. Je respecte la
volonté de mon frère mort, mais ces hommes ont tué aussi mon père et ma
mère, ma vengeance est à moi, je n'en dois compte qu'à Dieu!

La veuve et le vieux valet baissèrent à la fois les yeux devant sa
beauté, qui avait des rayonnements tragiques.

--Vous plaît-il que j'achève mon récit? demanda Germain avec une sorte
de timidité.

--Je le veux, répondit Valentine.

Germain reprit aussitôt:

--Le foyer était plein de flammes; monsieur Remy avait réussi à se
soulever sur le coude pour voir flamber son travail de tant d'années, le
travail de ses jours et de ses nuits. Il trouvait que l'oeuvre de
destruction n'allait pas encore assez vite et il me disait:

«--Brûle! brûle! c'est sa vie, c'est son repos, c'est son bonheur qui
naîtront de ces cendres!

«À l'écouter je reprenais malgré moi de l'espoir, car sa voix devenait
plus forte, et il y avait parfois des étincelles dans ses yeux.

«La fièvre trompe ainsi toujours.

«Quand les dernières fumerolles s'envolèrent, il laissa retomber sa tête
sur l'oreiller et murmura:

«--Comment combattrait-elle désormais, puisqu'elle n'aura plus d'arme?

Valentine avait aux lèvres un sourire farouche.

--Saquédié! dit maman Léo, tu as un air que je n'aime pas, toi! tu me
fais peur. Je suppose bien pourtant que tu n'iras pas agacer ces tigres
tout exprès pour te faire avaler!

--Laissez parler Germain, répliqua seulement Valentine.

Le vieux valet poursuivit:

--Monsieur Remy resta un instant silencieux, car il était accablé de
fatigue, puis il m'ordonna d'enlever un des deux grands tiroirs du
secrétaire, celui de droite. Derrière ce tiroir, il y avait une cachette
et dans la cachette une grande enveloppe portant ces noms comme une
adresse: _Marie-Amélie d'Arx_.

La veuve rapprocha son siège, dominée par une curiosité nouvelle, et
Valentine murmura d'une voix émue:

--C'est donc là mon véritable nom!

--C'est celui que vous reçûtes au baptistère de la cathédrale de
Toulouse, le 30 octobre 1819, répondit Germain. J'étais là; feu ma bonne
femme, votre nourrice, se trouva faible au commencement de la cérémonie,
et ce fut moi qui vous portai dans mes bras.

«Regardez-moi, mademoiselle d'Arx, je suis ici comme un témoin, et je
m'interroge moi-même avant de vous donner les actes qui vont faire de
vous l'héritière légitime de mes maîtres.

«Vous étiez une toute petite enfant quand je vous vis pour la dernière
fois; mais je vous reconnais, je le jure au fond de ma conscience!

«Ou plutôt je reconnais en vous votre sainte mère, dont vous êtes le
vivant portrait.

«Quand mon maître eut le paquet entre les mains, il baisa votre nom sur
l'enveloppe, pensant tout haut:

«--Elle va rester la dernière, elle va rester seule.

«Puis il me regarda en face et ajouta:

«--Germain, ceci est le nom de ma soeur; tu l'aimeras, tu la serviras,
tu la défendras.

«Il ouvrit l'enveloppe.

«--Voici, reprit-il, l'acte de naissance de Mlle d'Arx; tu connais aussi
bien que moi la catastrophe qui l'a mise jadis hors de la maison; elle
se nomme aujourd'hui Mlle Valentine de Villanove.

La voix de Germain trembla pendant qu'il ajoutait:

--Ce fut seulement à cette heure que je compris tout.

«Je mis un genou en terre devant mon jeune maître et je lui dis:

«--Remy, mon cher enfant, ne vous laissez pas mourir; Dieu guérira la
blessure de votre âme.

«Il secoua la tête lentement.

«--Dieu est bon, me répondit-il, il a eu compassion de moi; en mourant,
je peux regarder le fond de mon coeur.

«Ses yeux étaient sur moi, ses yeux limpides et doux comme ceux d'un
enfant.

«Il avait sa main dans la mienne; la résignation calme comme un sourire
épanouissait ses lèvres décolorées.

«Sa paupière se ferma à demi parce que l'épuisement venait.

«Il m'envoya encore au secrétaire, où je trouvai, sur ses indications,
les actes de décès de M. Mathieu d'Arx et de sa femme, votre père et
votre mère.

«Quelques mois auparavant, à ma grande surprise, à ma grande inquiétude
aussi, car cela prouvait bien qu'il redoutait un malheur, monsieur Remy
avait réalisé à la hâte tous les biens immeubles de sa famille, et au
lieu d'acheter, avec le prix considérable de cette vente, des valeurs
françaises, il avait pris des consolidés d'Angleterre et des bons
autrichiens. Tous les titres étaient dans le secrétaire. Il me dit:

«--Germain, je n'ai pas retiré des biens de mon père une somme égale à
leur valeur parce que je me suis trop pressé. L'événement a prouvé que
je n'avais pas de temps à perdre. Néanmoins, tu dois trouver dans la
caisse qui est à gauche du secrétaire et dont voici la clef des titres
au porteur constituant quatre-vingt mille francs de rente au capital de
un million cinq cent mille francs environ. Cette fortune ne doit point
rester ici. Aussitôt que je serai mort, tu la mettras en lieu sûr. Elle
appartient tout entière à Marie-Amélie d'Arx, ma soeur, et c'est à toi
que je la confie. Sa voix faiblissait de plus en plus; cependant il
voulut se mettre sur son séant. Je l'y aidai. Je n'avais déjà plus
d'espoir, car le signe de la mort prochaine était sur son front
bien-aimé.

«Il me demanda du papier, une plume et de l'encre.

«J'hésitais à obéir, car sa tête vacillait sur ses épaules, mais il me
regarda et ses yeux suppliants semblaient me dire: Dépêche-toi, Germain,
ou je n'aurai pas le temps!

«Je lui apportai tout ce qu'il fallait pour écrire. D'une main je tenais
le flambeau, car il disait déjà que la lumière faiblissait; de l'autre
je lui présentais l'écritoire où sa main tremblante avait peine à
tremper la plume.

«Il traça quelques mots bien lentement d'abord; je crus qu'il ne
pourrait continuer, mais je l'entendis murmurer:

«--Il faut pourtant qu'elle ait ma dernière pensée; il faut que je lui
parle en frère... en père, car j'ai remplacé celui qui n'est plus.

«Et ses doigts se raffermirent.

«Le jour naissait derrière les rideaux de la croisée.

«Il n'avait pas encore achevé, quand on sonna à la porte extérieure.

«--Ce sont eux, me dit-il, je ne veux pas les voir.

«Il avait deviné; c'étaient les trois hommes de la veille: le colonel
Bozzo, M. de Saint-Louis et le Dr Samuel. Un quatrième s'était joint à
eux, que j'entendis nommer M. de la Périère.

«Aucun d'eux n'insista pour entrer. Le docteur demanda seulement quel
avait été l'effet de sa potion et dit:

«--Puisqu'il n'y a pas eu d'accident j'ai bon espoir, car les effets
secondaires de la belladone sont aisés à combattre.

«M. de la Périère ajouta qu'il était envoyé personnellement par Mme la
marquise d'Ornans pour que M. d'Arx n'ignorât point tout l'intérêt
qu'elle portait à sa santé.

«Quand je revins dans la chambre, je trouvai mon maître fort agité. Il
me demanda si l'on avait parlé de Mlle de Villanove, et sur ma réponse
négative il m'ordonna de faire porter immédiatement chez un pharmacien
qu'il me désigna la potion du Dr Samuel.

«Mais je n'étais pas encore à la porte, qu'il me rappelait, disant:

«--C'est folie, ma tête s'égare. Si l'on trouvait là-dedans ce que je
crois, ce serait une arme, c'est-à-dire une tentation, c'est-à-dire un
danger pour elle. Verse la potion dans les cendres, brise la fiole, je
ne veux pas qu'elle ait d'arme, je ne veux pas qu'elle ait de tentation!

«Il fallut obéir, car sa voix était impérieuse et son regard commandait.

«Il allait reprendre son travail lorsqu'on sonna de nouveau.

«Cette fois, c'était la justice, un monsieur Perrin-Champein, qui depuis
a remplacé mon maître comme juge d'instruction. Il arrivait, assisté de
son greffier; il fut reçu, mais monsieur Remy avait reposé sa tête sur
l'oreiller et s'était retourné du côté de la muraille.

«M. Perrin-Champein l'interrogea longuement, quoiqu'il n'obtînt aucune
réponse à ses demandes concernant l'événement de la rue d'Anjou,
auxquelles il mêlait des observations ayant trait au meurtre de la rue
de l'Oratoire et à la propre conduite de M. d'Arx comme magistrat
instructeur.

«Le greffier ricanait dans sa cravate et murmurait de temps en temps:

«--Le plus souvent qu'il répondra!

«--Monsieur et cher collègue, dit le Perrin-Champein en levant le siège,
vous me voyez désolé du triste état où je vous laisse; une parole est
bientôt dite, et la bonne volonté vous manque peut-être un peu;
néanmoins j'aime à croire que votre silence, qui est en soi fort
extraordinaire, n'indique pas que vous ayez rien fait contre votre
conscience de juge.

«Sur le carré il me demanda:

«--Votre maître n'a-t-il point parlé de toute la nuit?... Mais vous ne
me répondrez pas plus que lui. Allons, mon bonhomme, à vous revoir! Tout
cela est fort extraordinaire, mais j'en ai débrouillé bien d'autres, et
en thèse générale, les interrogatoires ne servent à rien. C'était un
garçon fort instruit, assez capable et surtout terriblement protégé!
Maintenant le voilà qui fait de la place aux autres, mon avis est qu'il
ne l'a pas tout à fait volé.

«Je m'entendis appeler comme je refermais la porte.

«--Dépêchons, Germain, dépêchons, me dit mon maître qui faisait effort
pour se relever, je n'ai pas fini. Tout ce que je demande à Dieu, c'est
qu'il me donne le temps de finir.

«Je l'aidai encore à se mettre sur son séant, et il reprit sa tâche, qui
devenait à chaque instant plus difficile.

«Sa figure changeait à vue d'oeil, ses tempes étaient baignées d'une
sueur froide.

«Au moment même où il achevait, on sonna pour la troisième et dernière
fois.

«--Tu lui remettras ceci, me dit-il en pliant le papier, à _elle_, à
elle seule, tu me comprends bien, et tu lui diras ce que m'a coûté ce
suprême travail. Va ouvrir, c'est la prière qui vient.

«Les yeux de son corps allaient se voilant, mais il avait cette autre
vue qui perce les murailles. C'était la prière. Le vieux curé
Desgenettes entra et lui donna l'extrême-onction. Mon maître répondit
jusqu'au bout les raisons latines, après quoi sa tête tomba sur
l'oreiller. Le vieux prêtre l'embrassa en murmurant: «Priez, âme
chrétienne!» et mon maître prononça votre nom.

«Je m'approchai. Il n'était plus. Je lui fermai les yeux...

Deux grosses larmes roulaient sur les joues du vieillard.

Il entrouvrit les revers de sa livrée et prit dans son sein un pli qu'il
tendit à Mlle d'Arx en disant:

--J'accomplis l'ordre que j'ai reçu et vous remets le testament de votre
frère.



XXIX

Le testament


Un sanglot avait essayé de soulever sa poitrine aux dernière paroles du
vieux Germain, mais elle l'avait comprimé par un effort violent.

Il y avait sur son beau visage, exprimant une douleur sans bornes,
quelque chose qui ressemblait à la sévérité d'un juge.

Elle prit le papier que Germain lui tendait et dit:

--Mes amis, je vous prie de vous retirer tous les deux. Il faut que je
sois seule pour prendre connaissance de la dernière volonté de mon
frère.

Germain et la veuve se levèrent aussitôt. Comme ils allaient sortir,
Valentine ajouta:

--Quand cet homme, ce commissionnaire va revenir, vous l'introduirez
près de moi.

--Et nous reviendrons avec lui, je suppose? demanda maman Léo.

--Non, vous reviendrez seulement quand je vous appellerai. Allez.

La dompteuse et Germain sortirent.

Maman Léo se laissa conduire jusque dans la salle à manger, où elle
tomba sur un siège en murmurant:

--Saquédié! moi, je suis brisée comme si j'avais reçu une danse! Cette
enfant-là va faire un malheur! Il n'y a pas à dire, le juge
d'instruction était bon comme un ange, mais enfin il est mort, et la
pauvre fillette avait bien assez à s'occuper de notre Maurice.

Le vieux valet se promenait lentement, les bras tombants et la tête
inclinée. Il s'arrêta tout à coup devant maman Léo.

--Vous qui la connaissez, demanda-t-il, croyez-vous qu'elle obéisse à la
dernière volonté de son frère?

--Je crois qu'ils sont tous les mêmes dans cette famille-là, répliqua la
veuve, ils ont un diable dans le corps.

Germain se redressa, ses yeux brillaient.

--Est-elle assez belle! murmura-t-il avec un enthousiasme profond; et
quel regard de princesse elle vous a! Oh! oui, c'est bien la fille de la
bonne dame... la fille de Mathieu d'Arx que rien ne faisait trembler! la
soeur de Remy, mon cher enfant, qui avait la douceur d'un agneau et le
courage d'un lion!

Il se laissa choir lourdement à son tour sur un siège et mit sa tête
entre ses mains.

Au bout de quelques minutes, maman Léo reprit la parole avec un certain
embarras.

--Dites donc, l'ancien, fit-elle rougissant. J'ai un petit peu honte,
parce que ça n'a pas l'air de concorder avec les circonstances; mais on
ne se fait pas, c'est sûr et moi, la sensibilité me creuse. Sans vous
commander, est-ce que vous pourriez me donner un morceau sous le pouce?

Germain releva d'abord sur elle un regard scandalisé, mais en voyant la
bonne figure de la veuve qui avait repris ses couleurs enluminées, il
eut presque un sourire et dit:

--Au besoin, vous en assommeriez bien un ou deux, la mère! Tout le monde
ne peut pas être des duchesses et marquises; vous m'allez, à moi. Il
faut vous dire que, dans l'occasion, je taperais encore tout comme un
autre. Je vas vous servir un petit déjeuner, après quoi vous aurez du
vif-argent dans les bras et dans les jambes s'il faut se trémousser
contre ces coquins-là!

Pendant cela Valentine, que nous continuerons de nommer ainsi, puisque
sous ce nom nous l'avons connue, nous l'avons aimée, Valentine était
revenue vers le portrait.

Elle avait roulé un siège jusqu'auprès de la peinture, comme on fait
quand les importuns s'en vont et qu'on peut enfin causer seul à seul
avec un ami cher, après l'absence.

Ce n'était qu'un portrait immobile et muet, mais il y avait au bas de la
toile le nom de ce peintre prodigieux dans sa sobre sagesse, qui avait
le don de faire vivre les morts.

Le pinceau de Zeuxis trompait les oiseaux, le pinceau plus habile
d'Apelle trompa Zeuxis lui-même. Ingres, ce peintre tant et si amèrement
outragé, fit plus encore: il trompa une fois la douleur d'une mère.

Je n'ai pas vu cela, mais j'ai vu de mes yeux à une exposition
particulière, ouverte voici déjà bien longtemps, au bazar
Bonne-Nouvelle, un ami de la famille Bertin, du _Journal des Débats_,
percer la foule et s'élancer les bras tremblants vers le portrait de
Bertin l'ancien, qui semblait prêt à se lever, les mains appuyées sur
les bras de son fauteuil.

Chez nous les querelles d'école, en musique, en peinture, en littérature
aussi, sont aveugles jusqu'à la stupidité.

Ingres avait peint, un an auparavant, le portrait de Remy d'Arx, et la
ressemblance était si poignante que Valentine restait là le coeur
étreint, l'esprit frappé comme à l'aspect d'une vision évoquée.

C'était bien là ce jeune homme triste et doux, timide avec des audaces
héroïques, grand par l'intelligence, grand aussi par la bonté, mais dont
le front semblait marqué d'un signe fatal.

Ses yeux vivaient, sa bouche pensait, prête à parler, et parmi l'austère
noblesse de ses traits on devinait ce sourire charmant sans s'épanouir
jamais.

Valentine ne l'avait pas vu bien souvent, ce sourire, car Remy d'Arx
était grave auprès d'elle. Remy d'Arx évitait Valentine comme on fuit
instinctivement le malheur ou la destinée.

Et pourtant, elle l'avait vu parfois quand le jeune magistrat si
brillant, si aimé, était loin d'elle et causait, par exemple, avec la
belle comtesse Corona.

--Je croyais qu'il me détestait, murmura-t-elle, et ce fut sa première
parole: _il avait peur de moi_, il me l'a dit lui-même. Il devinait le
coup mortel que j'allais lui porter.

Elle baissa les yeux devant le regard calme et profond que du haut de la
toile Remy laissait tomber sur elle.

--Il était jeune, murmura-t-elle, on le croyait heureux; ses rivaux le
regardaient d'en bas et leur jalousie était presque de la haine. Les
voilà bien vengés! Il est mort à force de souffrir! Il y a eu des hommes
assez cruels pour le choisir entre tous, lui qui n'avait jamais fait que
le bien, et pour lui infliger la plus effrayante de toutes les tortures.
Ils l'ont tué à petit feu, prolongeant le supplice avec une abominable
barbarie, et non contents de supplicier son corps, ils ont tenté de
déshonorer son âme...

Elle resta un instant silencieuse, puis ses lèvres s'entrouvrirent pour
exhaler ce nom et ces mots:

--Remy... mon frère!

Puis encore elle déchira l'enveloppe et déplia le papier que l'enveloppe
contenait.

C'était une pauvre écriture, pénible et tremblée, dont le désordre lui
arracha sa première larme. Elle lut tout bas:

«Au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit, ceci est mon testament. En
présence de Dieu et sentant venir ma fin prochaine, j'adresse ma
dernière pensée à Marie-Amélie d'Arx, ma soeur bien-aimée, malgré le nom
de Valentine de Villanove qu'elle a porté pendant l'espace de deux ans,
par suite d'une fraude ou d'une erreur.

«Les pièces à l'appui de cette assertion sont déposées entre les mains
du plus fidèle ami qui me reste: Germain Lambert, serviteur de ma
famille depuis plus de quarante ans.

«Marie-Amélie d'Arx est mon héritière unique et légitime; néanmoins, et
pour le cas où son état civil lui serait contesté, je déclare lui donner
et lui léguer soit sous le nom de Valentine de Villanove, soit même sous
celui de Fleurette qu'elle portait depuis son enfance, la totalité de
mes biens meubles et immeubles.

«Mourant comme je le fais dans la plénitude de ma raison, je signe et je
date ce testament olographe pour qu'il ait la force voulue par la loi.»

Il y avait ici, en effet, le nom de Remy d'Arx signé lisiblement et
d'une main assez ferme.

On voyait bien que l'agonisant avait dépensé là tout ce qui lui restait
d'énergie.

Au-dessous de la signature, le texte continuait, mais devenait plus
confus, parce que la main avait graduellement faibli.

Valentine put lire néanmoins à travers ses larmes:

«Ma soeur, ma Valentine, laisse-moi te garder ce nom que j'ai tant aimé.

«Mais laisse-moi te dire aussi tout de suite que le regard de notre mère
peut descendre au fond de mon coeur, guéri de sa blessure.

«Je t'aime comme il m'est permis de t'aimer sous l'oeil de Dieu qui
m'appelle, je t'aime comme l'enfant chérie dont je contemplais jadis le
berceau et dont je surveillais le souriant sommeil.

«Nous avons été bien malheureux, ma soeur, j'espère que ma mort achèvera
de payer notre dette de misère.

«Il en sera ainsi, Valentine, si vous suivez mon conseil, si vous
exaucez ma prière. Que ma fin douloureuse vous serve au moins d'exemple;
n'essayez pas de combattre ces hommes qui possèdent un pouvoir
surnaturel.

«Ce que je n'ai pu faire, moi qui étais armé de la loi comme un soldat
porte l'épée, moi que ma fonction semblait rendre invulnérable, moi qui
passais pour avoir la faveur des puissants de ce monde, il y aurait
folie de votre part à le tenter.

«Folie inutile, coupable, presque suicide. Vous n'êtes qu'une pauvre
enfant isolée, tous ceux qui vous entourent, tous ceux qui vous
protègent en apparence ou du moins presque tous sont affiliés à la
ténébreuse corporation que j'ai voulu vaincre et qui m'a tué.

«Je ne vous apprends rien en vous disant que vous êtes au milieu des
Habits Noirs, dont le chef s'est servi de vous comme d'une arme
infernale pour assassiner le seul homme peut-être qui pût combattre avec
avantage la terrible association.

«Sauf Mme la marquise d'Ornans, pauvre victime désignée d'avance à leurs
coups et qu'ils ont frappée dans son fils unique, sauf Francesca Corona
(et je n'oserais répondre d'elle absolument), tous les autres sont des
scélérats abrités derrière une sorte de rempart magique.

«Valentine, l'esprit s'éclaire à l'heure de mourir, la vengeance
n'appartient qu'à Dieu. Si j'avais été seulement un juge, peut-être ne
tomberais-je pas écrasé dans la lutte.

«Mais il y avait autre chose en moi que le zèle du magistrat, il y avait
la passion de l'homme qui se venge.

«Valentine, ma soeur chérie, songe à toi, songe surtout à celui que tu
aimes, à Maurice, qui ne m'ayant plus pour démêler son innocence au
milieu des preuves mensongères accumulées par mes assassins, va retomber
tout au fond de son malheur.

«Je viens de voir l'homme qui me remplacera; il est de ceux qu'on
appelle des gens instruits, avisés, prudents; il a cette cruelle sagesse
qui ne croit à rien en dehors des choses admises par le sens commun;
tout ce qui sort de la vraisemblance acceptée lui semble fabuleux et
indigne d'occuper un brave esprit.

«Son opinion est faite par mon opinion même, dont il prendra le
contre-pied; j'étais à son sens un rêveur et il est un sage; là où j'ai
dit non, il dira oui.

«Maurice sera renvoyé devant les assises, Maurice sera condamné; aucune
éloquence d'avocat, aucune perspicacité de magistrat, nulle puissance
humaine, en un mot, ne peut empêcher le jury en pareille circonstance de
répondre: «Oui, l'accusé est coupable.»

«Ne nous venge pas, Valentine, laisse dormir ton père, ta mère, ton
frère au fond de leur cercueil. Les morts ne connaissent plus la haine,
laisse la haine, songe à l'amour, sauve Maurice!

«Pour le sauver, il n'y a qu'un moyen, l'évasion, la fuite sans espoir
de retour, le changement de nom et la vie cachée loin, bien loin au-delà
de la mer.

«Pour ouvrir toute grille, l'argent est une clef magique; tu es riche,
tu peux répandre l'or à pleines mains, tu ne saurais acheter trop cher
ton bonheur.

«Adieu, Valentine, j'ai tenu ma plume tant que j'ai pu. Ceci est la
dernière ligne que ma main tracera. Si tu m'aimes, ne me venge pas et
sois heureuse!»

Valentine resta un instant immobile, les yeux fixés sur le dernier mot,
qui n'était pas achevé.

Elle porta le papier à ses lèvres et le baisa à la place même où la main
du mourant s'était arrêtée.

Puis elle se laissa tomber à genoux, et ainsi prosternée, elle regarda
le portrait de son frère, qui semblait vivre.

Qui semblait vivre et répéter encore la dernière pensée du vaillant et
malheureux jeune homme: «Ma soeur, ne me venge pas!»

Ce fut au bout de plusieurs minutes seulement que les lèvres de
Valentine s'entrouvrirent et qu'elle murmura:

--Pardonne-moi, pardonne-moi, mon frère, car je vais te désobéir!

--Ah! ah! dit une rude voix derrière elle, c'était pourtant un bon
conseil qu'il vous donnait là, le défunt.

Elle se retourna en sursaut. Le commissionnaire dont Germain lui avait
parlé et qui était venu la demander déjà dans la matinée était sur le
seuil et refermait la porte.



XXX

Le commissionnaire


Coyatier, car c'était bien lui, ne fit qu'un pas à l'intérieur de la
chambre; il resta debout devant le seuil et ôta sa casquette, découvrant
le poil crépu qui se hérissait sur son crâne.

Son costume de commissionnaire lui allait comme un gant, mais ne lui
ôtait rien de sa terrible mine, et il aurait fallu avoir une confiance
robuste pour mettre des objets de quelque valeur entre les mains d'un
messager tel que lui.

--Alors, dit-il avec ce mélange d'effronterie et de timidité qui était
le caractère le plus frappant de sa sauvage physionomie, nous n'avons
pas l'idée d'obéir à ce pauvre M. d'Arx?

Valentine le regarda en face, et les yeux du bandit battirent comme
s'ils eussent été éblouis.

--Avancez, dit-elle au lieu de répondre. Coyatier s'approcha.

--Nous avons à causer, dit-elle encore, asseyez-vous là.

Son doigt tendu montrait le propre fauteuil du jeune magistrat. Le
marchef eut un mouvement d'hésitation.

--Au fait, murmura-t-il enfin, je peux bien m'asseoir où il s'asseyait,
car je ne lui ai jamais fait de mal.

--Vous avez parlé de bon conseil, murmura Valentine, vous connaissez
donc ceux qu'il me donne dans cet écrit?

--Non, répondit le marchef, mais je les devine. Il a voulu combattre,
lui aussi, et moi, qui ne suis pas payé pour aimer les juges, je lui
avais dit d'avance qu'il allait à la boucherie. Ce n'était pas le
premier venu, ce juge-là, et je n'ai pas connu beaucoup de soldats plus
braves que lui. Il savait que je lui disais la vérité; mais il continua
de suivre son chemin, jusqu'au cimetière. Chat échaudé craint l'eau
froide, je pense bien qu'avant de tourner l'oeil, M. d'Arx vous aura
défendu de jouer avec le feu.

--C'est vrai, prononça tout bas Valentine.

--Il m'avait payé pour savoir, reprit le marchef, et je lui avais dit
fidèlement tout ce que je savais. Ce n'était pas de la trahison; ces
gens-là ne me tiennent pas par une promesse ni par rien qui ressemble à
du dévouement; ils ont mis un carcan autour de mon cou et ils serrent
quand ils ont besoin de mon obéissance. Je me souviens de la première
parole que je dis au juge Remy d'Arx quand il vint me trouver jusque
dans mon galetas de la barrière d'Italie... Et il fallait un crâne
ouvert de la part d'un magistrat pour venir chez Coyatier! Ça me plaît à
moi, le courage, parce que j'ai été une manière de lion avant de tomber
chien enragé. Je lui dis: «Monsieur le juge, si dans mon idée c'était
possible d'assommer les Habits Noirs ou de les brûler, il y aurait du
temps que la besogne serait faite, car ils se sont servis de moi comme
d'un bourreau et m'ont forcé à tuer en m'étranglant. Mais rien ne peut
contre eux, ni les coups de massue, ni le fer, ni le feu.»

«Cet homme-là n'était pas de ceux qui haussent les épaules quand on leur
parle. Il savait qui j'étais et je ne veux pas dire qu'il me regardait
sans répugnance; mais enfin, il m'écoutait. Sa première réponse fut
celle-ci: «J'ai fait le sacrifice de ma vie.»

«C'était un Corse, ils sont tous comme cela quand la vengeance les
tient, et vous avez le même sang que Remy d'Arx dans les veines.

--Moi, dit Valentine, qui roula un fauteuil jusqu'auprès de lui et
s'assit, je vous regarde sans répugnance: vous êtes l'homme qu'il me
faut.

Le marchef recula son siège. Il y avait sur son rude visage une
expression de tristesse. J'allais dire de pudeur.

--N'en faites pas trop! murmura-t-il. Ne soyez pas femme avec moi, je
hais les femmes, j'ai peur des femmes.

--Je ne suis pas femme, je suis lionne, murmura la jeune fille d'une
voix contenue, mais si profondément vibrante que le marchef eut un
frémissement: j'ai de quoi vous faire riche d'un seul coup.

--Ce serait le bouquet, grommela Coyatier, si, en fin de compte, je me
laissais emballer pour l'autre monde par une demoiselle!... C'est vrai
que vous êtes une lionne, dites donc! Non pas parce que vous bravez la
mort pour vous venger, la moindre cadette de votre pays en fait autant,
mais parce que vous causez là de bonne amitié avec le maudit qui fait
horreur aux scélérats, qui se fait horreur à lui-même. Savez-vous bien
que quand Coyatier, dit le marchef, entre dans la maison des Habits
Noirs, les Habits Noirs, tout damnés qu'ils sont, n'ont plus ni faim ni
soif? Ils se taisent s'ils sont en train de causer ou de rire, et parmi
eux je n'en connais pas un seul pour oser toucher cette main qu'ils
voient rouge de sang jusqu'au coude.

Il étendait sa main énorme, dont les veines gonflées semblaient prêtes à
éclater.

Dans cette main, Valentine mit la sienne, qui était glacée, mais qui ne
tremblait pas.

Le bandit la regarda avec une sorte d'étonnement attendri.

--Vous seriez une sainte, pensa-t-il tout haut, si vous faisiez cela
pour sauver l'homme qui vous aime!

--L'homme à qui j'ai donné mon coeur, répliqua Valentine dans un élan de
soudaine énergie, je ne le sépare pas de moi-même; lui et moi nous ne
faisons qu'un. Tout ce que j'ai dans l'âme est à lui: ma vengeance,
c'est sa vengeance.

Coyatier eut un gros rire qui sonna sinistrement.

--C'est un joli soldat d'Afrique, dit-il comme pour expliquer sa lugubre
gaieté; je connais les lapins de son numéro, il aimerait mieux la clef
des champs que toutes vos belles phrases!

Il ajouta en changeant de ton:

--J'étais venu pour régler la chose de son escampette; est-ce que vous
auriez changé d'idée?

--Oui, repartit Valentine, qui fixait sur lui son regard brûlant.

--Ah! ah! fit le marchef, en cherchant à éviter le feu de ces prunelles
qui l'éblouissaient, alors vous ne voulez plus le sauver?

--Non, répliqua encore Valentine d'un accent bref et dur.

--Tiens, tiens! dit Coyatier entre ses dents, vous en revenez donc à la
première idée du colonel; un verre de poison partagé à deux?

--À quoi bon le sauver! s'écria impétueusement Valentine; tant que ces
hommes vivront, la mort ne reste-t-elle pas suspendue sur sa tête?

--Ça, c'est la pure vérité.

--Est-ce que je sais, ami, poursuivit la jeune fille, dont les paroles
jaillissaient maintenant comme un torrent de passion, est-ce que je
sais, moi, si c'est la vengeance ou l'amour qui m'entraîne? Il y a des
instants où, dans mon coeur qui déborde de tendresse, je ne trouve plus
de place pour la haine; il y a des instants où je me vois entourée de
trois spectres sanglants qui me crient: Pour la fille de Mathieu d'Arx,
pour la soeur de Remy d'Arx, la pensée seule du bonheur est une impiété!
Ah! ils m'ont crue folle, ou ils ont fait semblant de le croire, car nul
ne sait le secret de cette redoutable comédie! Mais sais-je moi-même si
je n'ai pas été, si je ne suis pas toujours folle? Mon père, ma mère,
dont j'adore le souvenir sans avoir eu leurs caresses, mon frère, ce
noble et cher ami, tous ceux-là ne sont plus!

«Il n'y a qu'un vivant dont l'existence chancelle en équilibre au bord
d'un abîme, il n'y a que Maurice, mon dernier espoir, le premier, le
seul amour de ma jeunesse, mon fiancé, mon mari, sur la tête de qui le
même glaive meurtrier est suspendu par le même fil! Je suis Corse, c'est
vrai, et toutes les fibres de mon être tressaillent à la pensée de punir
les bourreaux de ma famille, mais je suis femme, je suis femme surtout,
mais j'aime jusqu'à l'idolâtrie, et ce qui semble en moi démence, c'est
la vérité même, la lumière faite par l'amour!

Elle s'interrompit, et son regard découragé s'arrêta sur Coyatier,
tandis qu'elle murmurait:

--Mais comment pourriez-vous me comprendre?

Le grossier visage du bandit avait une expression étrange.

--Je ne comprends peut-être pas tout, fit-il d'un air pensif, mais peu
s'en faut, en définitive. J'ai été un homme, il y a des heures où je
m'en souviens. Calmez-vous un peu, si vous pouvez; parlez droit et net;
que voulez-vous de moi?

Valentine fut un instant avant de répondre, et pendant toute une minute
ils se regardèrent fixement.

Dans les yeux de la jeune fille, il y avait un espoir plein de trouble;
dans les yeux du bandit, on pouvait lire l'envie qu'il avait de résister
à un enthousiaste entraînement.

Ce fut Coyatier qui reprit le premier la parole:

--Il est bon que vous n'ignoriez rien, dit-il à voix basse; je suis ici
par ordre du colonel, et le colonel a toujours eu connaissance de tout
ce qui se passait entre nous.

--Je m'en doutais, fit Valentine, et malgré cela, quelque chose me
disait que vous ne me trahissiez pas.

--Ce quelque chose là disait vrai, poursuivit le marchef, jusqu'à un
certain point pourtant. Dans cet enfer, où ils régnent et où nous sommes
tourmentés par le caprice de leur tyrannie, il n'y a rien de tout à fait
vrai; les choses se passent autrement qu'ailleurs. Laissez-moi vous dire
encore un mot, et puis vous répondrez à ma dernière question, car le
temps presse et le colonel m'attend: je devais partir pour l'île de
Corse, où est notre refuge, tout de suite après le meurtre de Hans
Spiegel, pour lequel votre Maurice va être condamné; on avait surpris
mes accointances avec M. d'Arx, et je pense bien qu'on devait se défaire
de moi au couvent de la Merci. Au lieu de cela, j'ai reçu contrordre le
jour même de mon départ, qui était le jour où vous fûtes amenée à la
maison du Dr Samuel. On me déguisa en malade, et je fus mis à
l'infirmerie, tout cela parce qu'on avait besoin de moi pour vous et
pour Maurice, qui étiez alors les deux seules créatures humaines
possédant le secret des Habits Noirs. Maintenant il y en a trois autres
qui sont dans le même cas que vous: Maman Léo, le vieux Germain et moi.
Allez, on vous écoute!



XXXI

Le coeur de Valentine


Les sourcils de Valentine étaient froncés par l'effort de son travail
mental.

--Vous êtes condamné comme nous, dit-elle, et vous ne l'ignorez pas.

--Je suis toujours condamné, répondit Coyatier, mais je me rachète
toujours. Le Père se connaît en hommes; ça ne l'embarrasserait pas de
remplacer son Louis XVII ou n'importe lequel des membres de son conseil,
mais il sait bien qu'il ne trouverait pas un autre marchef.

--Vous avez peur de lui? murmura la jeune fille.

--Ça, c'est bien sûr, dit le bandit, et il faudrait être fou pour
n'avoir pas peur de lui.

--Vous ne consentiriez pas à le combattre? j'entends à le combattre
bravement, comme un homme, un vrai homme, comme un soldat qui a déserté
revient et se dresse de son haut pour mourir?

--Si c'était en Alger, grommela le marchef, où il y aurait des gens pour
me regarder.

--Moi, je vous regarde, prononça tout bas la jeune fille.

--Vous m'avez touché la main, c'est vrai, dit le bandit; vous êtes une
crâne jeune personne!

--Voulez-vous vous donner à moi tout entier? demanda brusquement
Valentine.

--À quoi ça vous servirait-il? gronda le marchef au lieu de répondre.

--Je vais vous le dire: ils comptent sur vous; tout l'échafaudage de
leur intrigue peut crouler si vous leur manquez.

--Quant à ça, fit Coyatier avec une étrange expression d'amertume, je
vaux cher et ils ne me marchandent pas.

--Fixez votre prix, dit Valentine.

--La belle avance, pensa tout haut Coyatier, d'avoir cent mille francs
dans sa poche une heure avant d'avaler sa langue!

--J'ai plus d'un million à moi, dit encore Valentine.

Le marchef haussa les épaules, mais il répéta:

--C'est sûr que vous êtes un crâne brin de fille! vous m'avez donné la
main! voyons, mettez que je fasse la bêtise d'accepter vos propositions,
avez-vous une idée?

--Oui, j'ai une idée.

--Si elle vaut quelque chose, on peut la dire en deux mots.

--On peut la dire en deux mots.

Les yeux de Valentine brillaient d'un sombre éclat.

--Dites les deux mots, fit Coyatier, dont les prunelles avaient comme un
reflet de cette flamme.

--Qu'ils meurent! prononça Valentine d'une voix basse mais distincte.

--Eh! eh! la Corsesse! s'écria Coyatier presque joyeusement, vous n'y
allez pas par quatre chemins, vous!

--Tous d'un seul coup! ajouta Valentine avec un calme extraordinaire.
Sang pour sang! je les condamne à mort, moi, la fille et la soeur de
ceux qu'ils ont assassinés!

Il y avait une franche admiration dans les yeux du bandit.

--Va bien! fit-il, tonnerre! quelle luronne! vous haïssez comme il faut,
dites donc, la belle enfant! c'est dommage qu'il n'y a pas dans tout
cela un seul mot pour le lieutenant prisonnier.

Le regard de la jeune fille ne se baissa point, mais il changea
d'expression, et sa beauté tragique eut comme une auréole de belle et
profonde tendresse.

--Maurice! murmura-t-elle d'une voix si douce que le bandit eut la
poitrine serrée: le premier, le dernier battement de mon coeur! Vous
avez mesuré ma haine, il n'y a que moi pour juger mon amour.

Elle reprit avec plus de calme:

--Avez-vous donc cru que j'oubliais Maurice? je ne pense qu'à lui, je ne
travaille que pour lui. Dieu lui-même a serré nos liens; mon frère, que
ma volonté ardente est de venger, n'était-il pas le bienfaiteur de
Maurice? Si Maurice était libre, avec quelle joie il engagerait sa vie
pour payer ma dette! La sentence que j'ai prononcée est la seule planche
de salut qui puisse exister pour Maurice. Maurice sera sauvé, cette
fois, bien sauvé, si ces hommes tombent, car il ne craindra plus que la
loi, et la loi ne l'ira pas chercher à trois mille lieues d'ici où je
l'entraînerai!

Autour des grosses lèvres de Coyatier, il y avait comme un sourire.

--Pourquoi riez-vous? demanda Valentine irritée.

--Parce que c'est cocasse, répliqua le bandit, de voir comme les beaux
esprits se rencontrent. D'autres que vous ont eu une idée pareille...
mais ne m'interrogez pas, ça nous mènerait trop loin. J'ai mon ouvrage
et je vais prendre congé de vous.

--Sans me répondre? s'écria Valentine. Me suis-je donc trompée?
N'avez-vous pas vous-même l'envie, le besoin de retrouver votre liberté?

--Ah! fit le marchef, ma liberté!... peut-être.

Ces mots, comme l'accent qu'il mit à les prononcer, ressemblaient à une
énigme.

--N'avez-vous pas besoin, continua la jeune fille, qui mettait toute son
âme éloquente en ses yeux, de redevenir homme, de laver une bonne fois
vos mains ensanglantées?

--Ah! fit encore Coyatier de ce même accent dont l'expression ne se peut
traduire, vous les avez touchées, ces mains-là, vous êtes une crâne
jeune personne! Mais où les laver, mes mains, jeunesse, mes mains qui
ont du sang? Dans le sang?

Le front et les joues de Valentine étaient de marbre.

--Dans le sang qui purifie! murmura-t-elle. Tout le monde a le droit
d'abattre une bête féroce.

--Alors, tout le monde a le droit de m'abattre, dit Coyatier. En voilà
assez. Vous savez que tout cela est stupide et impossible, mais il n'y a
que ces choses-là pour réussir. Ouvrez la bouche, puisque vous voulez
prendre la lune avec les dents; moi, je ne demande pas mieux que de vous
tenir l'échelle.

--Dites-vous vrai? balbutia Valentine, qui ne s'attendait pas à cette
brusque conclusion; consentez-vous?

--Pourquoi pas? Que mon cou soit cassé ici ou là, peu importe. La
loterie est une bêtise aussi, et pourtant il y en a qui gagnent à la
loterie. Je vous regardais tout à l'heure; vous devez avoir la veine...
Seulement, je vais poser mes conditions: si je suis avec vous, vous
n'irez pas à droite ou à gauche, selon votre volonté. Il y a un jeu tout
fait, voulez-vous le prendre?

Il parlait d'un ton bref et précis. Valentine murmura:

--Je ne vous comprends pas.

--Je vais m'expliquer clairement: c'est demain que le colonel doit faire
évader le lieutenant Maurice Pagès.

--Comment, demain? s'écria Valentine. Déjà si Maurice, que je viens de
voir, n'en sait rien.

--Dans tout cela, répondit le marchef, Maurice est la cinquième roue
d'un carrosse. Quant nous aimons une affaire, il n'y en a que pour nous.
Et c'est demain aussi que Maurice et vous devrez être mariés.

Cette fois Valentine n'interrompit point; elle resta muette de
stupéfaction. Le marchef reprit:

--Pendant que vous étiez à la prison de la Force, j'étais, moi, chez le
colonel. Il ne se porte pas bien, et j'ai idée qu'il n'en a pas pour
très longtemps. Si Toulonnais-l'Amitié, le prince et les autres savaient
ce qu'il m'a dit... C'était drôle de le voir me caresser le menton en
bavardant tout bas: «Je n'ai confiance qu'en toi, marchef, mon ami, tu
es la plus forte tête de l'association, et mon testament, qui est tout
fait, te nomme mon légataire universel...» Eh bien! après! Je serais
capable de les mettre au pas aussi bien qu'un autre, dites donc. Et, si
j'étais le Maître, ils viendraient me lécher les pattes comme des chiens
couchants.

Il s'arrêta. Valentine dit:

--Tout cela ne m'explique pas vos paroles.

--L'explication la voici; le colonel a ajouté: «C'est ma dernière
affaire, et je veux la régler avant de m'en aller; il faut que tout soit
fini demain soir.»

--Mais les préparatifs de l'évasion..., murmura Valentine.

--Voilà huit jours que Toulonnais s'en occupe. Il avait carte blanche et
des billets de banque à poignées. Quand il a été relancer la veuve
Samayoux, la chose était arrangée.

--Mais pour le mariage... le prêtre?

--Il y a M. Hureau, le vicaire de Saint-Philippe-du-Roule, qui croit à
Louis XVII dur comme fer. Le mariage, vous le savez bien, est l'idée
fixe de Mme la marquise; elle s'est résignée à tout, sauf au scandale de
laisser monter deux tourtereaux comme vous en chaise de poste sans qu'on
ait prononcé sur eux le _conjungo_. M. de Saint-Louis, qui n'a rien à
refuser à la marquise, s'est chargé de l'abbé Hureau, et quoique un
mariage secret soit une grosse affaire à l'archevêché, le bon vicaire du
Roule n'a rien à refuser à son roi pour rire, qui prend la peccadille à
son compte et qui écrira au pape si l'archevêque fait le méchant. Comme
ça, pas vrai, les convenances seront respectées. Coyatier, en débitant
cela, avait gardé son rire amer.

--Et après le mariage? demanda encore Valentine, dont la voix s'altéra.

--La lune de miel commence, parbleu! vous filez, Maurice et vous...

--Ce départ est aussi préparé?

--Ah! je crois bien! préparé à fond.

--Pour où partons-nous?

--Ne faites donc pas l'enfant! gronda Coyatier; vous le savez aussi bien
que moi.

--Un double meurtre! prononça péniblement la jeune fille.

--Je n'ai pas encore reçu mes instructions complètes, repartit Coyatier;
je vous l'ai dit, le colonel m'attend pour savoir un peu comment vous
prenez les choses; mais j'ai idée qu'il y aura plus de deux meurtres,
car tous ceux qui sont chez Remy d'Arx à l'heure qu'il est ont à régler
avec l'association le même compte que Maurice et que vous.

--Le vieux Germain, fit Valentine, maman Léo...

--Et moi. Nous radotons, je vous l'ai déjà dit.

--Et pour que vous soyez avec nous, il faudrait?...

--Vous laisser crever les yeux, jeunesse, interrompit Coyatier d'un ton
sérieux cette fois, et aller à tâtons partout où ça me plaira de vous
conduire: j'entends non seulement vous, mais le lieutenant aussi. Pas
une observation, pas une résistance. Quant au prix, nous compterons
après; ça vous va-t-il?

Comme Valentine hésitait, il regarda la pendule et se leva.

--Le vieux va s'impatienter, dit-il, ne vous pressez pas, réfléchissez,
vous me donnerez réponse demain matin. Car il y a un _hic_ à tout cela,
c'est que je ne vous promets rien. Le diable seul peut savoir si nous
gagnerons la partie ou bien si nous serons tous écharpés à la dernière
manche.

--Je n'attendrai pas jusqu'à demain! s'écria Valentine, à quoi bon
réfléchir? la mort nous entoure de tous côtés, il n'y a pas d'autre
issue, j'accepte! Tout ce que j'ai est à vous, les conditions que vous
m'avez posées seront accomplies, aveuglément.

Le marchef, qui avait déjà fait un pas vers la porte, s'arrêta.

--Quant à être une crâne jeune personne, fit-il, ça y est en grand!
Alors, il faut vous dépêcher de retourner à la maison. M. Samuel ne se
sera pas aperçu de votre absence, c'est le mot d'ordre, et vous
trouverez à la porte où sont les maçons quelqu'un qui vous fera rentrer,
ni vu ni connu, dans votre chambre. Ce soir, si le colonel peut quitter
son lit, car il est vraiment bien malade, il ira vous raconter tout ce
qu'il a fait pour vous et pour votre bonheur. Vous serez surprise,
émerveillée, attendrie, enfin vous jouerez votre petit bout de comédie,
ça ne m'embarrasse pas. Ce qu'il ne faut pas oublier, c'est de dire que
vous êtes toute ragaillardie et de faire comme si la raison rentrait
dans votre cervelle toquée. Il y croira ou il n'y croira pas, ça ne fait
rien du tout, car dans la partie qui se joue, chacun sait que son voisin
triche: voilà le côté curieux. Pour ce qui est de moi, je ne sais pas si
vous me reverrez avant la noce, mais regardez-moi bien entre les deux
yeux; j'ai un petit peu d'espoir, pas beaucoup... la chose sûre, c'est
que je ferai tout ce que je pourrai, je dis: tout, puisque vous m'avez
donné votre main.

--Merci! merci! balbutia Valentine, émue jusqu'à ne point trouver de
paroles.

Coyatier sortit précipitamment, mais il rentra presque aussitôt et dit:

--Un mot encore. Il nous manque un outil qu'on ne trouve pas facilement
à l'estaminet de l'Épi-Scié, c'est pour l'évasion: un homme qui n'ait
jamais été devant la justice. Il faut ça pour prendre la place du
prisonnier sans risquer trop gros. Maman Léo vous trouvera la chose dans
sa baraque ou ailleurs... À vous revoir, la belle, car nous nous
reverrons au moins une fois, et après ça, à la garde du bon Dieu s'il y
en a un!



XXXII

L'agonie d'un roi


Il faisait nuit. Paris opulent achevait de dîner, Paris pauvre était en
train de souper; les gargotes, à bon droit célèbres parmi les ouvriers,
et qui, en ce temps-là surtout, foisonnaient aux environs des halles,
regorgeaient de chalands.

Il m'est arrivé souvent de glisser mon regard à travers les carreaux
troublés de ces réfectoires du travail. La gargote n'est pas le cabaret,
tant s'en faut; on voit là en majorité les bonnes, les naïves figures;
chacun y semble franchement content devant la portion abondante qui
fume.

Là, les défaillances d'appétit ne sont pas connues; on a gagné rudement
le plaisir de manger, et l'odorat des convives n'a point ces gênantes
délicatesses qui pourraient s'offenser de certains parfums répandus trop
abondamment dans l'atmosphère.

L'ail et l'oignon ne déplaisent à personne, l'échalote et le beurre noir
ne comptent que des amis.

Il fait chaud, et cela semble bon, quand le froid humide sévit
au-dehors.

On voit des convives qui ménagent avec sensualité le demi-litre de bleu
pour avoir le plein coup du dessert, le verre qu'on boit avec les
pruneaux, pris dans le grand saladier de la devanture, ou après la
compote qui nage dans le jus de pommes aigrelet.

J'ai ouï dire que la toilette si coûteuse faite à la grande ville,
depuis quelque temps, par le chef de ses édiles a diminué de beaucoup le
nombre de ces gargotes, situées à proximité du marché et qui donnaient à
ceux qui travaillent une nourriture à peu près saine et sincère.

J'ai ouï dire que les restaurants de l'ouvrier se sont embellis comme le
quartier lui-même et que les consommateurs y payent désormais non
seulement le boeuf avec légumes, mais encore le loyer, les glaces et le
gaz.

Tout cela est très cher et ne restaure point.

Duval, ce boucher intelligent qui est devenu riche comme un roi rien
qu'en prouvant au public l'authenticité de sa viande, ne vend pas sa
viande aux ouvriers. Je serai heureux quand je verrai dans Paris la
vieille gargote renaissante, mais appropriée au progrès de nos moeurs.

Il faudra peut-être encore beaucoup de temps pour cela, car les
industriels aiment mieux spéculer sur les vices de l'ouvrier que de
songer à ses besoins.

Au lieu du réfectoire modèle que je demande, ce sont des cafés
splendides qui s'élèvent, fondés sur ce principe trop connu que rien
n'est plus facile à dévaliser que l'indigence.

On voit là tout un peuple qui vient s'enivrer d'absinthe frelatée et de
luxe moqueur.

Ce sont de bonnes affaires. Les Lombards qui dirigent ces Eldorados
scandaleux font fortune et ne s'embarrassent point de la sueur ni des
larmes qui mouillent leur recette quotidienne.

Mais quand le travailleur, encore tout ébloui par tant d'illuminations
et tant de dorures, rentre dans sa mansarde noire, sa gaieté
persiste-t-elle?

Il y a là souvent une femme qui pleure entre plusieurs berceaux.

Il faut bien l'avouer, certaines industries parisiennes, quand on les
examine de près, donnent le frisson tout comme le ténébreux métier
exercé par Coyatier, dit le marchef.

Les temps du mélodrame sont passés, c'est possible, mais il y a encore
chez nous des alchimistes qui savent faire de l'or très légalement avec
de la douleur et de la honte.

Paris s'habitue vite au froid comme à tout; malgré la brume glacée qui
s'épaississait dans les rues, on voyait nombre de flâneurs circuler sur
le trottoir et les vieux bonshommes curieux qui regardent aux vitres des
merceries étaient à leur poste tout le long de la rue Saint-Denis.

Vers sept heures du soir, il y eut un bruit singulier, indéfinissable,
que personne n'avait jamais entendu et qui propagea dans tout le
quartier un écho à la fois terrible et lugubre.

Chacun s'arrêta dans les rues pour écouter; les sergents de ville
dressèrent l'oreille, se demandant si ce n'était pas la clameur
lointaine d'une jeune révolution qui vagissait. On s'étonna dans les
ménages et toutes les fenêtres bien closes s'entrouvrirent aux divers
étages des maisons. Dans les gargotes, les verres levés restèrent à
mi-chemin des lèvres et les fourchettes cessèrent de grincer sur
l'épaisse faïence des assiettes.

Quel était ce bruit qui dominait le grand murmure de Paris? ce bruit qui
était sourd et grave comme un tonnerre et qui pourtant perçait toutes
les murailles, distinct des autres fracas, et entrait dans les maisons à
travers les portes fermées?

Jules Gérard, le dernier paladin, a fait un livre sur ses adversaires
vaincus. Dans ce livre, empreint d'un sentiment épique, Jules Gérard
raconte la vie et la mort des lions qu'il a tués.

Il y a là une page, pleine d'une prodigieuse émotion, où l'on entend le
lion agoniser dans le désert.

C'est une voix qui s'éteint, mais qui est gigantesque encore. À
l'écouter, hommes et femmes frémissent sous la tente; dans les douars,
les chevaux tremblent sur leurs quatre pieds paralysés, et le long de
l'oued qui va, desséché à demi, entre les pierres et les palmiers, les
autres habitants du désert, saisis d'une terreur profonde, écoutent.

C'est le roi qui meurt, le seigneur, le Sidi-Lion. La nature entière
prend part à son agonie et porte un deuil épouvanté.

C'était ici encore le Sidi-Lion, le seigneur, le roi des déserts, dont
la plainte suprême ébranlait tout un coin de la civilisation parisienne.

Il avait beau être esclave, vaincu, déshonoré, son cri funèbre montait
et s'élargissait presque aussi grand que la grande voix de la foudre.

Il avait beau être humilié, et depuis combien de temps? sous l'outrage
grotesque de la servitude, subissant la médecine ignorante d'Échalot,
grimé comme une courtisane hors d'âge, rapiécé comme un vieux manchon
qui perd son poil, il avait beau être criblé d'emplâtres, et porter
perruque, la mort le redressait dans son inaliénable grandeur.

Paris ne savait pas. Les lions sont rares à Paris. Paris qui parle
toutes les langues était inhabile à reconnaître la dernière parole du
lion.

Car c'était bien M. Daniel, le prisonnier valétudinaire de maman
Samayoux, qui poussait son rugissement suprême dans la baraque
abandonnée.

Loin du mont Atlas, dont la cime soutient les cieux, loin, bien loin des
sables sans limites tourmentés par le simoun, où le soleil brûle le
regard des hommes en réjouissant l'oeil des lions, à Paris, le paradis
des lionnes, des chiens bichons et du chat de la mère Michel, il mourait
à Paris, lui, le roi du désert, dépouillé même de son nom comme tous les
rois exilés.

_Sic transit gloria mundi:_ Ainsi passe la gloire du monde! Le seigneur
Lion décédait sans pompe ni crinière dans la peau chauve de M. Daniel.

Par le temps affreux qu'il faisait, il n'y avait personne dans les
terrains de la percée nouvelle. Les rugissements du moribond s'élevaient
à intervalles presque égaux, entrecoupés de profonds silences, comme
éclataient, dit la légende, les appels du cor de Roland dans les gorges
de Roncevaux.

Nul ne répondait, car il y a de ces bruits dont on cherche en vain
l'origine et le point de départ. Chacun se demandait où naissait ce
tonnerre; personne n'avait songé à la maison de planches de Mme
Samayoux.

Sous la neige qui recommençait à tomber, une silhouette noire se
détacha, éclairée à contre-jour par les réverbères de la rue
Saint-Denis. L'homme qui marchait ainsi vers la baraque n'avait point
les vêtements amples nécessités par la saison; il allait grelottant et
boutonné dans un mince paletot, serrant les coudes et fourrant ses deux
mains jusqu'au fond de ses poches.

Sur sa route, il y avait un tas de pierres marqué par un lumignon
municipal; la hauteur du lampion glissa sur le paletot râpé jusqu'à la
corde pour mettre en lumière un chapeau gris pelé, coiffant dans les
cheveux jaunes.

Il y a des hauts et des bas dans la vie de don Juan. Ce soir Amédée
Similor n'était pas en bonne fortune. Il revenait la tête basse, le
gousset vide, l'estomac affamé; la réunion de la veille à l'estaminet de
l'Épi-Scié n'ayant été suivie d'aucun résultat, on avait renvoyé les
simples soldats de l'armée des Habits Noirs sans autre bénéfice qu'une
abondante distribution de punch.

Similor, après avoir couché je ne sais où, avait fait un tour de chasse
dans Paris et rentrait bredouille au bercail, sans avoir rien mis sous
sa dent depuis la veille.

Vous jugez s'il était de joyeuse humeur.

--Les dames, se disait-il en montant l'escalier de planches qui menait à
la principale porte de la baraque, ça grouille autour de vous dans les
moments de la prospérité; quand vient la circonstance de la débine, plus
rien, bernique!

Il essaya d'ouvrir la porte, et au bruit qu'il fit, M. Daniel poussa un
sourd rugissement.

--Nom de nom! gronda Similor, nez de bois! Il n'y a là que la vilaine
bête. La veuve est à licher quelque part avec ses connaissances.... avec
ce gredin d'Échalot peut-être!

Il redescendit le perron et fit le tour de la baraque pour gagner la
porte de derrière, dite «entrée des artistes», qui s'ouvrait au moyen
d'un truc, connu par tous les habitués de la maison.

Il entra cette fois et se trouva dans l'intérieur de la cabane, qui
n'avait pas été ouverte depuis le matin, et où l'agonie de M. Daniel
mettait une épouvantable odeur de fauve.

--Sent-il mauvais à lui tout seul ce paroissien-là! gronda Similor. Ho!
hé! Échalot, où donc que tu es, ma vieille? Ça me fait toujours quelque
chose quand je suis du temps sans vous voir, toi et mon bibi de Saladin.

Il était tendre parce qu'il connaissait le bon coeur de son Pylade, et
qu'il comptait avoir à souper.

Mais à ses avances personne ne répondit.

Il appela encore, et cette fois le lion poussa un rugissement qui
retentit dans la baraque avec un éclat terrible.

Similor eut froid dans les veines. Il avait refermé la porte en entrant;
l'intérieur de la baraque était plongé dans une obscurité complète. Son
regard, qui s'était tourné d'instinct vers le lion, distingua deux
lueurs rougeâtres, semblables à des charbons prêts à s'éteindre.

En même temps un pas pesant et mou sonna sur le sol et il parut à
Similor que les deux charbons approchaient.

Les Parisiens sont rarement poltrons. Similor, ce misérable amalgame de
tous les défauts, de tous les vices et de tous les ridicules de la basse
bohème, avait du moins une sorte de bravoure.

--Toi, dit-il, tu ne vaux pas cher, bonhomme. Si tu étais cuit, je
mangerais bien tout de même une tranche de ton filet, car j'ai une faim
de Patagon, mais je ne veux pas que tu me manges.

Tout en parlant, il s'était baissé, cherchant autour de lui un bout de
bois qui pût lui servir d'arme.

Le lion approchait toujours, lourdement et selon toute apparence
paisiblement, car l'instinct de tous les animaux est le même à l'heure
de la souffrance: ils cherchent du secours.

La main de Similor venait de rencontrer un fragment du balancier ayant
jadis servi à la danseuse de corde et qui formait une excellente massue.

--À la niche, dit-il, vieux Rodrigue! allez coucher ou je tape!

Comme il se retournait en ce moment, il vit les deux charbons tout
auprès de lui et sentit le vent d'une haleine fétide.

--Crénom! s'écria-t-il en reculant d'un pas, est-ce que M. Daniel aurait
faim, lui aussi?

Dans sa frayeur irréfléchie, il brandit le fragment de balancier, qui
tournoya et vint tomber sur la tête du lion.

Le lion s'affaissa en poussant un rauquement plaintif et les deux
charbons ne brillèrent plus.

--Nom d'un nom! fit Similor, la bourgeoise ne va pas être contente; mais
on n'aura pas besoin de lui raconter cette histoire-là en détail.

--C'est égal, ajouta-t-il en se redressant dans toute l'enfantine
naïveté de son orgueil, on n'en trouverait pas beaucoup, depuis
l'Hercule de l'Antiquité, pour abattre un lion furieux avec un bout de
bois et d'un seul coup!

Il marcha en tâtonnant vers le coin où se faisait la cuisine, car la
faim le talonnait. Le fourneau de fonte était froid et sur la planche où
Échalot mettait d'ordinaire ses pauvres provisions, il n'y avait pas
même une croûte de pain sec.

--Est-ce qu'il se dérange, ce gredin-là? pensa Similor. Où donc peut-il
être allé avec le môme? Quand le diable y serait, il va revenir coucher,
toujours? Qui dort dîne; en l'attendant, je vais tâcher de faire un
petit somme!

Il traversa la baraque dans toute sa longueur pour gagner l'endroit où
était la paille du lion.

--C'est encore chaud, fit-il en se couchant à la place occupée naguère
par sa victime, mais ça ne sent pas la rose.

Au moment où il fermait les yeux, quelqu'un tira au-dehors le loquet de
l'entrée des artistes. Similor se souleva sur le coude et pensa:

--Allons, j'ai de la chance, je n'aurai pas attendu trop longtemps mon
souper.



XXXIII

La tentation de Similor


Le nouvel arrivant était encore un habitué de la baraque, car il ouvrit
la porte sans effort et entra comme chez lui.

Similor, désormais, attendait. Le sauvage parisien a des prudences
d'Iroquois; il guette toujours un peu avant d'agir ou de parler.

Le nouveau venu eut à peine fait quelques pas dans la baraque qu'il buta
contre le corps du lion.

--Je m'en avais douté, dit-il avec mélancolie, mes soins ont manqué à la
pauvre bête et elle a rendu l'âme.

--C'est Échalot! pensa Similor; motus! on va savoir d'où il arrive et la
vie qu'il mène.

Échalot, en effet, comme presque toutes les pauvres créatures qui n'ont
pas beaucoup d'amis, parlait volontiers tout seul.

--_De profundis_! murmura-t-il. Un peu plus tôt, un peu plus tard, nous
finirons tous comme ça. C'est une perte pour la patronne; mais elle n'a
pas le coeur à s'occuper de ses affaires d'intérêt.

--Où l'a-t-elle donc, le coeur? se demanda Similor; est-ce qu'elle va se
faire chartreuse pour pleurer son lieutenant d'Alger?

Échalot, cependant, gagna le coin où était son fourneau et se mit à
battre le briquet. Similor avait la bouche ouverte pour parler enfin,
lorsqu'il entendit ces paroles remarquables:

--Ça me gêne, moi, disait Échalot, d'avoir tant d'argent sur moi. On ne
sait pas ce qui peut arriver; je cherche la patronne depuis midi, et il
me semble toujours que ma poche coule, laissant filtrer les billets de
banque.

Les oreilles de Similor s'ouvrirent comme deux pavillons de trompe de
chasse.

--Des billets de banque! répéta-t-il.

Et il s'incrusta plus avant dans la paille, flairant un énorme coup à
tenter.

--Faut tout de même que madame Léocadie ait une jolie confiance en moi,
continua Échalot en approchant une allumette de l'amadou qui avait pris
feu; j'avais peine à croire que ses paperasses avaient la valeur qu'elle
disait, mais je n'ai eu qu'à les mettre sur la planchette au guichet du
changeur pour avoir des mille et des cents.

Similor se pinçait le bras du doigt pour être bien sûr qu'il ne rêvait
point.

--En voilà un changeur, pensait-il, qui a de la confiance de reste! Au
vis-à-vis de la mauvaise tenue de ce canard, il n'a donc pas seulement
eu l'idée que les papiers devaient être volés?

C'était là une observation plausible et pleine de justesse, mais la
chandelle d'Échalot en s'allumant y fit une triomphante réponse.

Les yeux de Similor battirent, frappés par un éblouissement; il n'aurait
pas été plus étonné s'il avait vu son humble ami revêtu d'un manteau
d'hermine et coiffé de la couronne royale.

C'était en effet une métamorphose presque féerique. Échalot avait des
souliers neufs bien cirés, un pantalon noir, le tout en beau drap fin et
tout battant neuf. Il avait en outre un chapeau de soie dont le lustre
était vierge et qui, par la neige qui tombait, avait dû voyager en
voiture. Il portait enfin une chemise d'une entière blancheur sur
laquelle se nouait une cravate de satin.

De plus, ses cheveux étaient peignés à fond et sa barbe était faite.

Nous ne voulons point dire qu'il fût très beau comme cela, mais sa
laideur était transfigurée à ce point que Similor eut vraiment peine à
le reconnaître: d'autant que la gibecière, asile habituel de Saladin,
n'était plus suspendue au cou d'Échalot.

Similor pensa trop de choses pour prendre le temps de les exprimer; il
dit seulement en lui-même: «Nom de nom!» et cette simple interjection
valait tout un long discours.

Échalot apporta son flambeau sur la table où Mme Samayoux avait trinqué
la veille au matin avec Gondrequin-Militaire et M. Baruque. Il s'assit
sur la chaise même de la veuve et tira de sa poche un paquet de papiers
que du premier coup d'oeil Similor reconnut pour des billets de banque.

C'était le produit de la négociation confiée par maman Léo à son page
Échalot. Nous savons que cette journée avait été employée par elle à
d'autres besognes et qu'elle n'avait pas quitté Valentine.

Son dévouement était de ceux qui ne marchandent pas. Elle s'était mis
dans la tête ou plutôt dans le coeur de sauver Maurice Pagès à n'importe
quel prix.

Les moyens à employer lui échappaient encore ce matin, mais elle savait
que l'argent était le nerf nécessaire de cette guerre qu'elle allait
entreprendre.

Elle avait fait ce qu'il fallait pour se procurer de l'argent.

Malgré la défiance si naturelle à ceux qui ont travaillé beaucoup pour
gagner peu et qui, en outre, se sentent entourés de gens sujets à
caution, elle n'avait pas hésité à remettre sa fortune entière entre les
mains d'Échalot.

Elle s'était dit, pour excuser à ses yeux cette hardiesse: «J'ai de
l'oeil; j'ai jugé cette créature-là du premier coup; je crois en lui
bien plus qu'en un notaire.»

Et elle avait ajouté:

«Quant à mon saint-frusquin, j'en dois les trois quarts aux talents
réunis de mon Maurice et de Fleurette, qui faisaient tomber des pluies
de pièces de cent sous dans mon comptoir. C'est bien le moins que je
rende à ces enfants-là ce qu'ils m'ont donné.»

Enfin, car les pauvres gens ont une idée très précise et très développée
des obstacles que la pauvreté oppose à chaque pas dans la vie, maman
Samayoux avait songé tout de suite à transformer Échalot pour lui rendre
possible l'accomplissement de sa mission.

Elle avait eu exactement la même pensée que Similor; elle s'était dit:

--Avec sa tenue chez l'agent de change, on l'appellera voleur et on est
capable de l'arrêter.

Préalablement à toute autre chose, elle avait donc donné à notre ami de
quoi s'acheter une garde-robe complète, et c'était pour aller chez le
tailleur qu'Échalot l'avait quittée dans la rue Pavée, au Marais, devant
l'entrée principale de la Force.

Le paquet de billets de banque était ficelé avec soin; néanmoins, la
préoccupation d'Échalot était si grande, il avait à tel point conscience
de sa responsabilité qu'il voulut compter mille francs par mille francs
pour être bien sûr que quelques-uns de ces précieux chiffons ne
s'étaient point envolés en route.

--Ça tient dans la main, se disait-il en défaisant le noeud de la
ficelle, et si on changeait ça en pièces de deux sous, il y en aurait
gros comme une baraque. Quelle capacité faut-il qu'elle ait, Léocadie,
sous l'apparence d'une femme agréable et sans souci, pour avoir amassé
une pareille opulence!

Il mouilla son pouce et les billets froissés rendirent un petit bruit.
Similor ne respirait plus.

Choisissez parmi les poètes dont la gloire emplit le monde et chargez le
plus puissant d'entre eux d'exprimer la fiévreuse envie que Similor
avait de mettre le grappin sur les économies de maman Samayoux, je vous
affirme que votre poète de choix restera au-dessous de sa tâche.

On peint l'amour, la haine, l'avidité, toutes les passions humaines,
mais la fringale sans nom d'un mohican comme Similor en face de soixante
ou quatre-vingts billets de banque, voilà ce qui défie toute habileté de
plume ou de parole, voilà ce qui est véritablement surhumain.

Il avait vu des billets de banque aux devantures des changeurs, il les
avait caressés du regard souvent et longtemps; depuis son adolescence,
l'idée d'avoir un billet de banque était pour lui un rêve plein
d'attendrissement et de folie.

Il n'était pas avare, mon Dieu, au contraire, il était prodigue au même
degré que ces fils de famille qui viennent manger à Paris, en compagnie
des dames rousses, le capital du papa décédé.

C'est l'esprit français, dit-on; Similor avait l'esprit français.

Les imbéciles dont je parle, quand ils ont dévoré le patrimoine du
vicomte ou du coutelier qui fut leur père, deviennent coquins ou
mendiants selon le sort de leur tempérament.

Similor était l'un et l'autre d'avance, et dans quelle splendide mesure!

Il était poète, lui aussi, il voulait mener la vie à grandes guides, ce
don Juan de la boue; il voulait éblouir le ruisseau.

Il voulait boire des océans de volupté dans son tombereau triomphal,
traîné par toutes les Vénus éraillées, par tous les Cupidons galeux
grouillant au fond de ces bosquets où Armide-à-la-Hotte tient sa cour
galante à cent pieds au-dessous des égouts de Paris.

Ah! c'est une grande figure que ce laid gredin, marchant sur ses tiges!
Et j'espère que son portrait séculaire, si faiblement ébauché qu'il soit
par mon insuffisance, me tiendra lieu de génie auprès de la postérité.

Il s'était retourné sans bruit dans sa paille humide et fatiguée qui
n'avait plus de sonorité.

Il s'appuyait déjà sur ses mains, le cou tendu, l'oeil injecté, la
poitrine au ras du sol, dans l'attitude d'un sauvage qui s'apprête à
ramper pour surprendre son ennemi.

Échalot était encore sans défiance; il se croyait seul et retournait ses
billets de banque un à un en prononçant à haute voix les chiffres de son
compte.

Mais tout en comptant, il réfléchissait.

--Dix-huit, disait-il, dix-neuf et vingt. Quand on songe que tout cela
va passer peut-être pour le lieutenant! Vingt et un, vingt-deux, et
vingt-trois. Ils étaient collés ces deux-là! c'est doux comme du coton
et ça fait plaisir à manier. La patronne l'a dit, vingt-neuf et trente,
ça lui est égal de recommencer sa carrière sur nouveaux frais. Est-ce un
beau trait de dévouement, ça? trente-sept. Au fait, c'est une
circonstance qui peut me donner l'opportunité de parvenir au comble de
mes désirs, puisque sa fortune était un obstacle, quarante, quarante et
un, à l'obtention de sa main.

En ce moment, un bruit imperceptible arriva jusqu'à lui; mais il ne leva
pas les yeux, parce qu'il regardait avec inquiétude un des billets de
banque qui avait une déchirure.

--Celui-là est-il bon tout de même? se demandait-il.

Similor ne bougeait plus, tant il était effrayé du bruit qu'il venait de
faire. Il n'avait pas encore quitté le lit du lion; le hasard avait
entortillé un de ses pieds dans le lien d'une botte de paille, et chaque
fois qu'il cherchait à se dégager, la botte remuait, la paille
bruissait.

Quel était cependant son dessein, en dehors de ce fait principal, de
cette aspiration enivrante: la volonté de s'emparer des billets de
banque? Il connaissait Échalot des pieds à la tête, il savait que le
digne garçon défendrait jusqu'à la mort le dépôt qu'on lui avait confié.

Qui veut la fin veut les moyens. Ne fouillons pas trop avant dans les
profondeurs de ce caractère.

Avec certains seigneurs bien couverts portant gants blancs et bottes
vernies, nous serions en vérité plus à l'aise.

Et après tout, Similor n'avait peut-être pas songé à cette nécessité où
il allait être d'assommer Échalot, son meilleur ami.

Au moment où ce dernier retournait le cinquantième billet, un bruit
distinct lui fit dresser l'oreille.

Il regarda du côté de la paille et vit deux yeux qui brillaient en
vérité plus rouges que ceux du lion lui-même.

C'est à peine si la chandelle posée sur la table jetait une vague lueur
jusqu'au tas de paille. Échalot ne reconnut point Similor, mais à la vue
d'une forme humaine, il saisit les billets à poignées, les fourra
vivement dans sa poche et boutonna sa redingote.

Similor, se voyant découvert, sauta sur ses pieds.

--C'est toi, Amédée? dit Échalot avec un soupir de soulagement, tu peux
te vanter de m'avoir fait peur.

Similor avança de quelques pas et croisa ses bras sur sa poitrine.

--Quelqu'un qui n'a pas la conscience tranquille, dit-il, parlant un peu
au hasard, mais de sa voix la plus emphatique, est toujours facile comme
ça à avoir peur. Qu'as-tu fait du petit confié à tes soins?

--On va t'expliquer ça, répondit Échalot, il s'est passé des choses...

Il s'arrêta tout à coup et reprit:

--Au fait, ces choses-là, ça ne m'est pas permis de te les communiquer.
Tout ce que je peux te dire, c'est que notre enfant est en lieu sûr,
bien nourri, bien soigné et plus heureux qu'à la baraque, entre les
mains d'une personne de l'autre sexe, habituée à l'éducation du jeune
âge.

Similor le laissait parler sans l'interrompre, parce qu'il faisait appel
à toute sa rouerie, se demandant s'il fallait essayer des négociations
ou entamer la bataille tout de suite.

Il était assez brave, nous l'avons dit, et il avait grande idée de ses
talents comme boxeur français.

Mais d'un autre côté, il savait qu'Échalot n'était point un adversaire à
dédaigner, malgré son apparence timide.

--Est-on des frères ou n'en est-on pas? demanda-t-il brusquement. J'ai
vu le temps où l'on partageait en deux le moindre petit morceau de pain,
et pourtant tu as présentement un bon dîner dans le ventre, tandis que
moi je suis à jeun depuis hier soir.

--Je te paye à souper si tu veux, s'écria Échalot.

--Tu es habillé d'Elbeuf depuis la semelle de tes bottes jusqu'au rond
de ton chapeau, reprit Similor avec plus d'amertume, et moi, ton
associé, j'ai sur le corps des vêtements qui tombent en guenille.

--Ça, murmura le père nourricier de Saladin, c'est une portion du secret
que je ne peux pas dévoiler.

--Parce que tu es fautif et même criminel, s'écria Similor en jouant
tout à coup le désordre d'une indignation qui éclate, je t'ai vu compter
les billets de banque dont tu as tes doublures toutes pleines! Tu es un
trahisseur et un mauvais frère, tu as fait un coup pour toi tout seul et
tu complotes secrètement de gagner l'étranger en nous laissant, Saladin
et moi, dans la misère!

--Je te jure... voulut commencer Échalot.

--Tais-toi! pas de faux serments! je les dédaigne. S'il n'y avait que
moi, je te laisserais pour ce que tu es dans ta vilenie, mais je suis
père, je songe à l'innocente créature que tu abandonnes et je ne fais ni
une ni deux. Je te dis dans le blanc de l'oeil: partageons, mais là,
tout de suite sur le coin de la table, un chiffon d'un côté, un chiffon
de l'autre, ou sans quoi, dans mon sentiment paternel, je vas prendre
tout en faisant la fin de toi!



XXXIV

Le combat


Échalot, dans la bonté de son coeur, aurait volontiers parlementé, car
il avait une véritable affection pour le père de Saladin; mais celui-ci
n'était point en état d'écouter la raison et on le voyait bien.

Ce n'était plus le même homme; son aspect vous eût fait peur: il avait
le teint terreux des malades, il avait ce regard tout noir du taureau
furieux qui laboure la terre avec ses cornes.

Le bouffon grotesque des bas-fonds parisiens tournait au tragique; la
fièvre d'argent le tenait, et la fièvre de sang.

Échalot pensa:

--Ça va être dur! Quand on pense qu'il a le toupet de parler du petit et
que, s'il avait les chiffons, il les avalerait littéralement en noces et
festins de consommation personnelle, sans acheter un sou de lait à
l'innocente créature!

Il fit le tour de la table, mais ce fut seulement pour avoir le temps de
relever ses manches et achever de boutonner sa redingote jusqu'au
menton.

Aussitôt après cette toilette préparatoire et rapide, il sauta galamment
dans l'espace libre, où il prit position d'un air à la fois mélancolique
et résolu.

--Censément, dit-il, ça m'agace un tantinet de m'aligner avec l'ami de
mon adolescence, mais si je renaudais tu aurais des doutes sur mon
honneur.

Ce n'est certes pas en souvenir de l'aîné des quatre fils Aymon que ce
verbe _renauder_ est devenu classique dans le langage des sans-gêne.

Quant au mot honneur, pris dans son sens chevaleresque, nous affirmons
que, chez les sans-gêne, il est employé désormais plus sérieusement et
plus fréquemment qu'en aucun autre monde.

Similor n'avait peut-être pas lu _l'Iliade_, et pourtant il répondit
comme Ajax:

--À toi, à moi, racaille au tas! ça ne va pas peser lourd!

Il s'était campé selon la garde élégante des professeurs de boxe et
adresse françaises; ses jambes, entretenues par la pratique de la danse
des salons et qu'il avait vendues tant de fois aux peintres en qualité
de modèle «pour le bas», placèrent leurs pieds en équerre et eurent deux
ou trois flexions élastiques avant que le corps s'assît carrément sur
leur base élargie. En même temps, il se décoiffa d'un geste fanfaron et
mit ses deux poings fermés à la hauteur de l'oeil.

Il était très beau, et les maréchaux de la savate n'eussent pu que
l'admirer.

Échalot, doué d'une _cassure_ moins brillante, obéit à la vieille
tradition et passa préalablement ses mains dans la poussière du sol. Il
négligea les fioritures du métier et prit tout bonnement la pose de
l'humble combattant qui défend ses yeux à la Courtille, un soir de
bal-habillé.

Jambes écartées, tête en arrière, mains étendues et prêtes surtout à la
parade.

--Vas-y, Amédée, dit-il avec gravité, tu vas chercher à me détruire,
c'est dans ton caractère; moi je n'essayerai que de te casser une patte,
comme étant gardien des trésors de la bourgeoise.

Ce dernier mot fut coupé par une ruade lancée de pied de maître. Similor
avait fait comme ces tireurs de régiment qui débutent par le coup droit,
avant que la main de l'adversaire ait acquis toute sa vitesse de parade.

Mais Échalot, qui connaissait le jeu de son Pylade, rabattit le coup
nettement et ne riposta pas.

Un ricanement passa entre les dents serrées de Similor.

En retombant d'aplomb, il porta le double coup de boxe anglaise, et la
poitrine du pauvre Échalot sonna deux fois comme un tambour.

--Touché! dit-il paisiblement. Tu as du talent, Amédée, et comme tu n'as
pas l'estomac fort, ces deux taloches-là t'auraient défoncé, mais moi je
pose pour «le haut», et c'est solide. Je te préviens que je vais taper
désormais.

Un coup de pied fauché circulairement lui arriva au flanc, raide comme
balle, en guise de réponse. Similor n'avait garde de parler.

Échalot, au lieu de venir à la parade, fit un pas en avant, uniquement
pour amortir le choc, et détacha son poing droit, qui toucha Similor au
front à l'instant même où celui-ci se relevait.

Similor chancela comme s'il eût donné de la tête contre une muraille et
tomba sur ses genoux.

Échalot demanda, sans même songer à profiter de son avantage:

--Ça t'a fait du mal, Amédée?

Il avait presque retrouvé la douce voix que nous lui connaissons et avec
laquelle il disait de si raisonnables choses pour l'éducation du petit
Saladin.

Probablement que _ça_ n'avait pas fait du bien à Similor; car il ne se
releva point, et pour réponse il ne donna qu'un sourd gémissement.

Sa tête pendait sur sa poitrine.

--C'est sûr, dit Échalot étonné, que tu t'es laissé bien ramollir depuis
le temps par toutes les voluptés que tu t'y livres au café et chez les
dames, car je n'ai pas tapé de toute ma force. Au lieu de continuer, je
te laisse souffrir ne désirant pas abuser de ma victoire.

Il se rapprocha de la table pour regarder de près, à la lumière, la
place où le pied de Similor avait touché sa redingote.

--Jeux de main, jeux de vilain, grommela-t-il d'un ton de sérieuse
contrariété, et encore plus les jeux de souliers crottés. Le vêtement
est marqué dès son premier jour d'étrenne. Je vas toujours l'ôter et le
plier proprement pour le cas où Amédée aurait l'idée de rejouer.

Il déboutonna la redingote.

Similor se tenait la tête à deux mains et ne bougeait pas plus qu'une
pierre. Au moment de dépouiller la première manche, Échalot se ravisa:

--Il est filou comme un singe, pensa-t-il, et tricheur, et plus roué que
Robert Macaire; peut-être qu'il fait le mort pour me prendre en traître.
Si j'ôte ma lévite, je n'aurai plus les économies de Léocadie sur mon
coeur, prêt à les défendre jusqu'au trépas. Mais, d'un autre côté, quand
aurai-je l'occasion de me payer une pareille pelure? C'est moelleux,
c'est cossu, c'est plein la main!

Il tâtait amoureusement l'étoffe du vêtement confectionné, qui ne
méritait assurément aucun de ces éloges.

Le désir de sauvegarder cette toilette si chère l'emporta; il dépouilla
une manche en ajoutant tout haut:

--Hé! vieux! j'ai donc tapé un petit peu trop fort?

--Assassin! prononça d'une voix sourde Similor, qui versa de côté et se
laissa tomber dans la poussière sans lâcher son front.

--Ça a l'air qu'il a son compte, pensa Échalot, dont le coeur se serra,
mais il m'a déjà pris si souvent à ses grimaces et manières.

Il ôta la seconde manche.

--On s'avait juré mutuellement dans les temps, murmura-t-il, une amitié
réciproque et fidèle qui ne devait finir qu'avec l'existence de toi et
de moi. J'y ai tenu, pour ma part, du mieux que j'ai pu, et l'attache
qui nous unissait fut encore raccourcie par la naissance de notre
Saladin, de qui la maman me faisait éprouver les mêmes émotions pures
que j'ai ressenties par la suite pour Léocadie. C'est bête de s'aligner
ensemble quand on partage les devoirs du père vis-à-vis du même môme
que, si le malheur arrivait d'un double accident, il resterait seul au
biberon ici-bas.

Il étala sa redingote sur la table et la brossa d'une main caressante,
tout en poursuivant:

--Voilà les fruits de ta conduite inconséquente et dissolue, Amédée. Je
ne voudrais pas te gronder sévèrement puisque le coup a été mauvais,
mais c'est toi qui as commencé, et je n'ai fait que défendre la chose
sacrée du dépôt qui n'est pas à moi... Tu ne réponds pas?... T'es donc
bien malade?... Attends voir que je mette ma lévite dans un endroit
propre et je vas revenir te prodiguer les soins compatibles avec mon
apprentissage de pharmacien. Ah! tu m'en as fait des crasses depuis
qu'on est ensemble; mais c'est plus fort que moi, et je te pardonnerai
celle-là comme les autres.

Il avait plié la redingote avec beaucoup de soin et regardé plutôt dix
fois qu'une la place froissée par le coup de pied.

Il hésita un instant sur la question à savoir s'il laisserait le trésor
de la dompteuse dans le paquet, mais son bon sens lui dit que mieux
valait ne point s'en séparer et il glissa les billets de banque entre sa
chemise et son gilet, boutonné du haut en bas.

Après quoi, il gagna le coin où il faisait bouillir d'ordinaire le lait
de Saladin et déposa le cher vêtement sur la planchette qui était son
armoire.

Puis il revint, l'âme pleine de miséricorde, et disant déjà:

--Maintenant, me voilà tout aux soins de l'amitié. Aie pas peur, Amédée;
s'il le faut, je te ferai chauffer du tilleul et de la camomille.

Mais sa phrase s'acheva en un cri d'étonnement.

Il n'y avait plus personne à l'endroit où il avait laissé Similor.

--Où donc es-tu passé, Amédée? demanda-t-il en regardant sous la table.

Dès ce premier moment, il y avait en lui de la défiance, tant il
connaissait bien son ami de coeur.

--Voilà de l'ouvrage, pensa-t-il avec une sérieuse inquiétude; j'aurais
dû le démonter d'une patte comme je l'avais spécifié tout d'abord.

La chandelle posée sur la table projetait sa lumière à quelques pas
seulement; le reste de la baraque était plongé dans un clair-obscur qui
trompait l'oeil et où les objets se distinguaient à peine.

Le regard d'Échalot allait de tous côtés, interrogeant cette ombre, mais
il n'apercevait rien.

Et à mesure que le temps passait, son inquiétude s'aggravait, parce
qu'il se doutait bien qu'on allait le prendre par surprise.

Au moment où il ouvrait la bouche pour interroger encore, sans beaucoup
d'espoir d'obtenir une réponse, un bruit de ferraille frappa ses
oreilles.

--Les sabres, balbutia-t-il d'une voix altérée: je suis un homme mort!

En ce moment, un reflet s'alluma dans la nuit et la voix de Similor, qui
avait recouvré tout son éclat, dit:

--Je ne veux plus partager, il me faut toute la tirelire de maman
Putiphar. Si tu ne me jettes pas le paquet de chiffons, je te coupe en
deux comme une pomme!



XXXV

Le dernier rugissement


Voici ce qui s'était passé: Similor avait reçu en effet entre les deux
yeux une sévère taloche, mais il en avait vu bien d'autres, en sa vie,
et après le premier étourdissement, il aurait pu se relever, puisque la
clémence imprudente d'Échalot lui en laissait le loisir. Mais ce n'est
pas sans raison que nous avons prononcé tant de fois dans ce récit le
mot «sauvage».

Rien ne ressemble si bien aux héros de Cooper que nos mohicans de la
savane parisienne.

Même ruse, même adresse, même convoitise, même férocité.

Là-bas, chez les rouges combattants de la forêt, la vaillance la plus
intrépide n'exclut jamais l'astuce, et souvenez-vous que parmi les deux
demi-dieux chantés par le vieil Homère, il y en avait un au moins qui
était diplomate.

Sans établir aucune analogie entre Échalot et le bouillant Achille, nous
retrouvons dans Similor quelques-unes des qualités qui distinguaient le
sage Ulysse.

Seulement, Similor n'eût point résisté au chant de la sirène.

Il n'y avait dans sa chute aucune feinte, le coup de poing d'Échalot
l'avait jeté bas irrésistiblement; la feinte était dans la durée de son
étourdissement, prolongé à plaisir.

Il ne s'agissait point pour lui d'un tournoi, d'un assaut où la gloriole
seule est le prix du vainqueur; la pensée des billets de banque mettait
le feu à son sang et dominait son être tout entier.

Il était fanfaron comme tous ses pareils et se regardait comme bien plus
fort qu'Échalot; mais la question n'était pas là; il y a du hasard dans
toute bataille, Similor ne voulait ni bataille ni hasard.

Pendant qu'il jouait la comédie de l'homme foudroyé, son esprit avait
travaillé. Au moment où Échalot tournait le dos pour gagner son armoire,
Similor s'était relevé vivement et avait marché sur la pointe des pieds
jusqu'à la muraille.

Une fois là et se sentant protégé par l'ombre, il avait rampé comme un
lézard, sans produire aucun bruit, vers l'endroit où nous le vîmes
naguère donner des leçons de danse aux deux rougeaudes.

Cet endroit était situé tout près de l'armoire d'Échalot, et pour y
arriver Similor dut côtoyer presque toute une moitié des clôtures de la
cabane.

Échalot, du reste, lui fit la place libre en revenant vers la table.

Juste à l'instant où le pauvre Échalot s'apercevait de l'absence de
Similor, celui-ci refoulait dans sa poitrine un cri de joie en arrivant
à son but.

Son but, c'était un misérable trophée, composé des accessoires, comme on
dit au théâtre, qui lui servaient quand il travaillait en public.

Il y avait là deux fleurets, deux cannes, deux sabres et deux gants
fourrés, suspendus aux planches.

Ce n'étaient pas de bonnes armes, mais toute arme est bonne contre un
bras désarmé.

Le bruit de ferraille avait averti Échalot; le malheureux avait deviné
que Similor décrochait un des sabres.

--Moi, je les aurais décrochés tous les deux, pensa-t-il, et je lui
aurais donné à choisir.

Il ajouta avec amertume:

--Mais je ne suis qu'un imbécile, et Amédée est un homme de talent!

Amédée se sentait si bien le maître que toute son insolence lui était
revenue.

Il prit le temps de dépouiller son paletot en guenilles et de passer la
redingote toute neuve d'Échalot qu'il avait sous la main.

Ainsi vêtu, la tête haute, et le sourire aux lèvres, il arriva disant:

--Je vas y ajouter le gilet et la culotte, si tu n'obéis pas incontinent
à mes ordres!

--Tu peux me tuer, répliqua Échalot, qui n'essaya point de fuir et
croisa ses bras sur sa poitrine, la faiblesse que j'ai eue pour ma
redingote est une faute et j'en suis puni, mais quant à te livrer ce qui
est à la patronne, raye ça de tes papiers. Avance, et viens percer le
coeur de ton frère qui a été en même temps la mère de ton enfant!

On dit que le ridicule tue l'émotion; ce n'est pas toujours vrai, car il
y avait dans le calme de ce pauvre diable une véritable grandeur.

Et Similor, le coquin sans âme, s'irritait contre la défaillance qui lui
faisait trembler la main.

Il avançait toujours, pourtant, car la fièvre de sa convoitise était de
beaucoup la plus forte, et la pensée du tas d'or représenté par les
billets de banque lui montait au cerveau comme un transport.

--Une fois, deux fois, dit-il, ça m'agace, l'idée de te tuer; tu étais
une bonne bête de somme: mais ne me laisse pas dire trois fois, ou je
pique!

Quelque chose qui ressemblait à de la beauté vint à l'intrépide visage
d'Échalot, tandis que le nom de Léocadie montait de son coeur à ses
lèvres.

--Trois fois! dit Similor en levant le bras.

Le sabre brandi jeta des étincelles.

Mais Similor, au lieu de frapper, recula parce qu'un bruit sinistre,
profond, immense, ébranla les planches de la baraque.

Ce bruit ne fut suivi d'aucun autre.

C'était le dernier rugissement du grand vieux lion qui s'éveillait de
son étourdissement pour mourir.

On put le voir un instant dressé sur ses pattes de derrière comme un
ours et plus haut qu'un géant.

Puis il retomba, rendant un soupir énorme, et au choc de son vaste
cadavre la terre trembla.

Tout cela fut rapide comme la pensée, et pourtant, quand Similor leva
son arme de nouveau, les choses avaient complètement changé de face.

En mourant, le lion avait arraché la victoire aux griffes du chacal.

Échalot, en effet, à la voix du lion, avait fait lui aussi un pas en
arrière, et son talon avait heurté contre le fragment de balancier dont
Similor s'était servi tout à l'heure.

Il n'eut qu'à se baisser pour avoir en main une arme terrible contre
laquelle le mauvais sabre de Similor n'était plus qu'une défense
dérisoire.

Celui-ci mesura la situation nouvelle d'un coup d'oeil et devint tout
blême.

Échalot lui dit tranquillement:

--Amédée, tu peux t'en aller si tu veux, je continuerai de servir de
père à l'enfant, et si j'entends dire que tu as faim, la moitié du pain
que j'aurai sera pour toi.

Similor courba la tête et fit un pas vers la porte.

Mais c'était une feinte encore; il se retourna tout à coup, croyant
qu'Échalot n'était plus sur ses gardes, et bondissant comme un tigre, il
lui planta son sabre en pleine poitrine.

Le coup était assené terriblement et aurait mis fin d'une fois à
l'histoire; mais Échalot était sur ses gardes et Similor avait compté
sans le balancier, qui fit voler le sabre en éclats.

--Assassin! balbutia pour la seconde fois Similor, dont la langue
bredouillait comme celle d'un homme ivre.

Ceci n'est point une erreur de l'écrivain, ni une faute de l'imprimeur:
Similor dit: «Assassin!» au moment même où il tentait un assassinat.

Et il ajouta, car vis-à-vis du pauvre diable qui avait été si longtemps
son esclave, il avait la perfidie effrontée de certaines femmes en face
de certains maris, plus trompés encore que battus:

--Lâche! vas-tu m'assommer, maintenant que je suis sans arme?

Il tenait à la main, d'un air piteux, le tronçon de son sabre. Échalot,
qui déjà brandissait sa massue, s'arrêta.

C'était un véritable preux que ce mouton, fort et vaillant comme un
taureau: un preux panaché d'ange.

--Jette ton morceau de fer-blanc, dit-il, et terminons ça, rien dans les
mains, rien dans les poches.

Aussitôt Similor, réprimant un sourire de triomphe, lança au loin la
poignée de son sabre. Échalot abandonna sa massue et tous deux, sans
parler cette fois, se ruèrent l'un sur l'autre avec tant de violence que
le choc de leurs poitrines sonna bruyamment.

Tous les mauvais instincts de Similor étaient surexcités jusqu'à la rage
et le sang d'Échalot lui-même avait fini par bouillir.

Ce fut une terrible joute.

À les voir enlacés corps à corps, tantôt debout, tantôt à genoux, tantôt
roulant comme un seul paquet dans la poussière et semblables à deux
serpents qui câblent leurs anneaux, un profane aurait cru qu'ils avaient
mis de côté toutes les ressources de l'escrime populaire pour s'attaquer
comme les loups affamés se mangent.

Il n'en était rien, le nageur qui tombe à l'eau fait les mouvements
voulus, d'instinct et sans savoir.

Sans savoir et d'instinct, ils se battaient avec une redoutable adresse.
Il y avait, jusque dans la bestialité de leur accolade, la science de la
lutte, la maîtrise du pugilat.

Seulement, Échalot restait loyal dans le paroxysme de sa colère, tandis
que Similor, au plus furieux de son enragée démence, essayait de tricher
et de trahir.

Il n'y avait pas de témoins pour voir ce combat hideux, mais curieux,
qui se prolongeait en silence. On n'entendait que les respirations de
plus en plus oppressées et qui sifflaient comme des râles.

De temps en temps un coup retentissait, mais pas souvent, car leurs
mains étaient étroitement engagées.

Échalot était le plus fort; en un moment où il tenait Similor sous lui,
il poussa un cri étranglé.

--Ne mords pas, Amédée, dit-il, ou je t'écrase!

--Assassin! gronda celui-ci, qui parvint à rejeter sa tête de côté.

Il avait la bouche rouge et humide comme un chien qui vient de faire
curée.

À l'endroit où l'épaule s'attache au cou, la chemise d'Échalot montrait
une large tache écarlate.

Il ressaisit la tête de Similor, qui se laissa faire, mais qui dégagea
sa main droite tout doucement pour la plonger dans la poche de son
pantalon.

--Rends-toi, dit Échalot; ça me monte, ça me monte au cerveau, et je
vois rouge!

--Assassin! grinça Similor.

Sa main ressortit de sa poche avec un couteau qu'il parvint à ouvrir.

--Rends-toi, Amédée! dit pour la seconde fois Échalot.

La main de Similor qui tenait le couteau lui tâtait le dos pour chercher
l'envers du coeur.

Ces gens-là connaissent mieux que les chirurgiens la place précise où il
faut frapper pour être sûr de tuer.

Il trouva la place et tout en écartant sa main pour poignarder de plus
haut, il dit encore:

--Assassin!

Mais la lutte avait désormais un témoin, quoique ni l'un ni l'autre des
deux combattants n'eût entendu la porte s'ouvrir.

Le poignet de Similor fut arrêté par une main solide comme un étau de
fer, et une bonne grosse voix s'éleva qui dit sans trop d'émotion:

--Hé! l'enflé, ce n'est pas de jeu!

En même temps Échalot fut écarté par une irrésistible poussée.

--Maman Léo! dirent-ils tous les deux en même temps. Échalot se releva,
mais non point Similor, qui avait le talon de la dompteuse sur la gorge.

--Alors, dit celle-ci en s'adressant à Échalot, tu as eu l'argent de mes
papiers chez le changeur.

--Oui, patronne, l'argent est là, répondit le bon garçon en mettant sa
main sur sa poitrine.

--Il n'y a pas besoin d'être une somnambule et devineresse, reprit la
veuve, pour calculer ce qui s'est passé. Le gredin ici présent avait
l'idée de faire la noce avec ma caisse d'épargne.

--Ayez pitié de lui, patronne, supplia Échalot, c'est le père de mon
petit.

Similor était comme foudroyé et ne trouvait pas une parole. La robuste
main de la dompteuse lui tordit le poignet et le couteau tomba.

Échalot n'avait pas encore vu le couteau; il murmura:

--Et il m'appelait assassin! Ce fut tout.

--C'était pour toi, l'eustache, dit la dompteuse; mais, sois tranquille,
je n'ai pas idée d'endommager la bête. Mes occupations ne me permettent
pas de perdre mon temps avec une pareille racaille. Regarde voir s'il ne
t'a rien volé.

Échalot déboutonna son gilet: le paquet était intact.

Maman Léo lâcha le poignet de Similor et le prit par la nuque, de sorte
que, sa tête seule étant soulevée, ses pieds restaient à terre; elle le
traîna ainsi sans qu'il fit aucune résistance jusqu'à la porte
principale, qu'elle ouvrit.

Échalot voulut implorer encore, elle lui ordonna rudement de se taire et
sortit sur la galerie, d'où elle jeta Similor en bas du perron comme un
chien mort.

Après quoi, elle rentra et ferma la porte tranquillement.

--Ça m'a fait du bien cette histoire-là, dit-elle en regagnant la table,
j'étais énervée, quoi! ni plus ni moins qu'une marquise qui a sa
migraine. Toi, tu voudrais bien aller voir s'il s'est fait une bosse au
front en tombant, pas vrai? Reste là! J'aime bien qu'un homme ait bon
coeur, mais les imbéciles ça me dégoûte.

--Patronne..., voulut dire Échalot.

--La paix! il y a encore de l'eau-de-vie dans la bouteille qui est
là-bas derrière les cordes, va me la chercher avec deux verres. C'est
certain que si je n'étais pas arrivée, tu allais te laisser larder par
ce polisson-là, et que mon argent serait maintenant à tous les diables.

Échalot courba la tête et s'en alla en murmurant:

--C'est vrai qu'ayant sur moi du bien qui ne m'appartenait pas, j'aurais
dû montrer plus de férocité, mais la prochaine fois gare à lui!

Maman Léo se laissa tomber dans son fauteuil de paille et mit ses deux
coudes sur la table.

En revenant avec la bouteille et les deux verres, Échalot la retrouva la
tête entre ses mains et plongée dans de profondes réflexions.

--Est-ce qu'il est arrivé malheur, patronne? demanda-t-il timidement.

--Verse à boire, répliqua la veuve, qui ne bougea pas.

Échalot emplit un des verres.

--Dans l'autre aussi, dit maman Léo; je ne connais pas beaucoup d'âmes
meilleures que la tienne, et tu peux maintenant trinquer avec moi,
puisque je t'ai distingué par mon amitié.

--Ah! patronne..., fit Échalot étourdi par un si grand honneur.

--Tais-toi! je te dis que je suis énervée.

Elle but une gorgée d'eau-de-vie et replaça son verre sur la table
brusquement.

--Qu'est-ce que ça aurait fait s'il avait volé mon argent? reprit-elle
en regardant Échalot en face: à quoi mon argent peut-il me servir? tu ne
comprends pas, toi, n'est-ce pas? ni moi non plus, je ne comprends pas,
et quand je suis dans les rébus et charades, ça ne va pas, je ne sais
plus s'il faut aller à droite ou à gauche, je ne sais plus rien! rien de
rien! la petite n'en sait pas plus long que moi, la marquise n'en sait
pas plus long que la petite, monsieur Germain jette sa langue aux
chiens, les autres... Ah! les autres savent. Ils ne savent que trop, et
j'ai peur!

Échalot l'écoutait bouche béante.

--Bois, dit-elle, tu es tout pâle.

--C'est l'effet du malheur d'Amédée... les passions le tyrannisent, mais
il n'a pas mauvais coeur. À votre santé, patronne!

--J'ai peur, répéta maman Léo, dont la physionomie accusait un désordre
d'esprit extraordinaire; je croyais que ça m'avait calmée, la chose de
cette laide bête, mais non, j'ai la fièvre.

--Si vous me disiez..., commença Échalot.

--Tais-toi! le colonel a l'air d'un mort, et il y a des morts qui ne
sont pas si blêmes que lui. Il ne se tient plus; sa peau est collée à
ses os, et je suis bien sûr qu'il n'y a pas une chopine de sang dans ses
veines. Je parie qu'il ne passera pas la journée de demain. Tu me diras:
tant mieux, c'est un scélérat. Es-tu sûr? Il y a des moments, moi, où je
le prendrais pour un brave homme, car enfin, c'est lui qui l'a voulu,
nous serons tous de la noce.

--Quelle noce, patronne? demanda Échalot, que l'inquiétude prenait.

Car il y avait de l'égarement dans les yeux de maman Léo.

--Tais-toi, fit-elle encore, je te dis que le colonel nous a invités au
mariage, et je te réponds bien qu'on ne s'embarquera pas là-dedans sans
biscuit. Nous serons tous armés, saquédié! J'en vaux un autre, et mon
Maurice aura une bonne paire de pistolets dans sa poche pour prendre
part à la conversation, si on cause comme j'en ai peur.

Sa main tourmentait ses cheveux, dont la racine était baignée de sueur.

--Quoique, reprit-elle, je ne sais rien de rien! j'ai fait tout ce que
j'ai pu pour savoir; mais faudrait plus fin que moi, à ce qu'il paraît.
Le marchef était déguisé en commissionnaire, il a causé avec la petite
plus d'une grande heure dans le salon où est le portrait du juge. Nous
attendions, monsieur Germain et moi, et nous nous regardions comme deux
événements. On a froid dans cette maison-là, qui sent le deuil à plein
nez.

«Quand le marchef a repassé pour s'en aller, il m'a fait un signe
d'amitié. On n'est pas maîtresse de ça; j'ai eu la chair de poule.

«Fleurette était plus pâle encore qu'à l'ordinaire, mais ses grands yeux
brillaient. Elle ne m'a rien dit le long du chemin, en revenant, pas
seulement un mot! Ah! c'est maintenant qu'elle a l'air d'une pauvre
folle!

«Ce n'est pas faute que je l'interrogeais, non! mais je parlais à une
pierre. Pourtant, quand la voiture s'est arrêtée devant la maison de
santé, à la porte où il y a des maçons, j'ai cru l'entendre qui
soupirait comme ça tout bas: «C'est un coup de dés!...»

Il y avait sur la bonne grosse figure de maman Léo une expression de
véritable angoisse. Elle releva les yeux sur Échalot, qui faisait pour
la comprendre des efforts surhumains.

--Qu'en dis-tu, toi? demanda-t-elle brusquement.

Échalot ferma les poings avec désespoir. Il était aussi rouge que la
dompteuse, tant sa pauvre tête travaillait.

--Je dis, répliqua-t-il, que je voudrais bien avoir la capacité
d'Amédée. Paraît que je suis bouché à fond, car ça me fait l'effet comme
si j'écoutais du latin de bas breton.

--Tu le connais pourtant bien, ce jeu-là, murmura la veuve, dont le
regard était fixe et sombre: un sou d'un côté, un sou de l'autre, et
pile ou face! Mais au lieu d'un sou, c'est la mort qui est ici, du côté
où l'on perd, et veux-tu mon idée? Pair ou non, c'est trop peu dire; il
y a cent à parier contre un, et mille aussi, pour le côté où est la
mort!



XXXVI

La récompense d'Échalot


Maman Léo parlait avec fièvre, et, comme il arrive dans le trouble
mental où elle était, elle parlait pour elle-même bien plus que pour le
bon garçon qui l'écoutait de toutes ses oreilles, dévorant chaque mot et
se cassant la tête à y chercher un sens.

Maman Léo ne se rendait pas compte, de ce fait, qu'elle sous-entendait
nombre d'événements dont Échalot n'avait pas la connaissance. Elle était
si pleine de son sujet, qu'il lui semblait impossible de n'être pas
comprise.

Nous serons bien forcés de dire aux lecteurs brièvement ce que, dans sa
préoccupation, maman Léo jugeait inutile d'expliquer.

Elle revenait de la maison de santé du Dr Samuel, où elle avait
reconduit Valentine.

Là elle avait revu encore une fois cette étrange parodie de la famille:
les Habits Noirs entourant le lit de la prétendue folle.

Valentine était rentrée à la brune, sous son costume d'emprunt, sans
éveiller aucun soupçon apparent; nul ne s'était aperçu de sa longue
absence, excepté Victoire, la femme de chambre, qui était nécessairement
complice.

C'était comme dans les contes de fées où les princesses ont des anneaux
qui les rendent invisibles.

Maman Léo ne péchait pas par excès de défiance ni de prudence, elle
appartenait à un monde où l'on entre volontiers dans le merveilleux,
mais ceci dépassait tellement les bornes du vraisemblable que maman Léo
se refusait à y croire.

Au salon, tout en rendant compte de sa mission, elle ne put retenir une
parole trahissant le doute qui la tourmentait.

Elle se vit aussitôt entourée de sourires bienveillants et approbateurs.

On échangea des regards d'intelligence et le colonel secoua sa tête
blêmie en murmurant:

--Mme Samayoux n'est pas de celles qu'on peut tromper.

M. de Saint-Louis ajouta:

--Si Dieu mettait sur mon front la couronne de mes pères, sans écarter
systématiquement la noblesse et la bourgeoisie, je m'entourerais de gens
du peuple.

Le colonel eut sa toux qui faisait mal; il avait terriblement baissé
depuis la veille: quand il ouvrait la bouche, on était obligé de faire
un grand silence pour saisir les mots qui venaient littéralement expirer
sur ses lèvres.

Mais il avait gardé toute la sérénité de son regard.

--Ne vous inquiétez pas, bonne dame, dit-il en adressant à la veuve un
geste d'amicale protection, nous ne jouerons pas à cache-cache avec
vous. J'ai bien de l'âge et c'est lourd à porter. La coquetterie que
j'aurais, ce serait d'atteindre mes cent ans, et j'y touche. Pour prix
d'une si longue vie, bien modeste à la vérité et bien paisible, mais qui
n'est pas sans contenir quelques bonnes actions dont le souvenir
embellit mes derniers jours, j'ai l'expérience et j'ai aussi la
confiance de mes amis... Venez çà, chère madame, car il me fatigue
d'élever la voix.

Maman Léo s'approcha et le colonel poursuivit avec une bonté croissante:

--Ce que nous voulions tous, c'était le salut de ce jeune homme, Maurice
Pagès, puisqu'à son existence est attachée celle de Valentine, notre
chère enfant. Il fallait le convertir à nos projets de fuite. Je connais
si bien le coeur humain! Nous aurions eu beau supplier notre bien-aimée
fillette, elle se serait entêtée dans son refus, tandis que la pensée
d'une escapade, d'une petite révolte, traversant cette pauvre chère
cervelle ébranlée, a suffi pour la rendre complice de nos efforts. Nous
n'avons eu qu'à fermer les yeux, elle s'est cachée de nous pour obtenir
votre concours, et elle a travaillé pour nous, c'est-à-dire pour elle.

Maman Léo respirait comme si on l'eût soulagé du poids qui écrasait sa
poitrine.

Ceci était manifestement la vérité, car tous les regards attendris
confirmaient le dire du colonel, et la marquise elle-même murmura en
essuyant une larme:

--Le bon ami a de l'esprit plein le coeur!

Désormais maman Léo était aux trois quarts trompée.

Il ne faut pas que le lecteur s'irrite contre la simplicité de cette
vaillante femme, qui était en ce moment l'unique champion d'une cause
presque perdue.

Les plus habiles auraient fait comme elle, et peut-être moins bien
qu'elle, car le jeu de l'homme qui tenait le principal rôle dans cette
comédie atteignait à la perfection.

D'autres n'auraient pas gardé le doute qui tourmentait encore la
conscience de maman Léo.

La famille quitta le salon pour rentrer dans la chambre de Valentine: le
cercle de Mme la marquise d'Ornans s'établit selon la coutume autour du
foyer, et le colonel alla s'asseoir tout seul auprès du lit.

Pendant que Valentine et lui s'entretenaient tous les deux à voix basse,
la marquise se chargea d'annoncer officiellement à maman Léo que le
grand jour était fixé au lendemain.

--Mieux que personne, chère madame, lui dit-elle, vous savez que la
santé de notre Valentine ne sera pas un obstacle; son expédition
d'aujourd'hui, qui nous remplit de joie, en est la preuve. Voici une
heure à peine, j'étais aussi ignorante que vous, et votre surprise ne
pourra dépasser la mienne: tout est prêt, le providentiel dévouement de
notre ami le colonel Bozzo avait pris ses mesures d'avance; rien ne lui
a coûté, et Dieu savait ce qu'il faisait quand il a mis une grande
fortune à la disposition de cet admirable coeur. Ce ne sera pas une
évasion comme les autres, il n'y aura aucun danger, aucune violence;
l'argent répandu à pleines mains a su aplanir toutes les difficultés.
Seulement, nous avons encore besoin de vous, et M. de la Périère va vous
expliquer ce que nous attendons de votre affection pour le jeune Maurice
Pagès.

M. de la Périère prit alors la parole. C'était un homme discret et
sachant exprimer toutes les nuances du langage; il fit comprendre à la
veuve que toutes les personnes présentes étaient assises sur un degré de
l'échelle sociale qui n'admettait point certaines relations, et qu'elle
seule, Mme Samayoux, était bien placée pour choisir la cheville ouvrière
de toute l'opération: c'est-à-dire l'homme qui, pour un prix fait,
consentirait à remplacer Maurice dans sa prison.

Nous verrons tout à l'heure le détail de cette partie de l'entreprise
qui était, comme tout le reste, admirablement combinée.

--En un mot, comme en mille, s'écria M. de Saint-Louis, quand le baron
eut achevé, dès qu'il s'agit d'arriver à l'action, dès qu'on cherche le
point laborieux, utile et brave d'une entreprise quelconque, il faut
toujours s'adresser au peuple.

Maman Léo n'avait pas encore eu le temps de répondre, lorsque le colonel
Bozzo, qui était auprès du lit de Valentine se leva.

--Voilà donc qui est entendu, ma mignonne chérie, dit-il, nous avons
fini avec nos petites ruses, et nous marchons désormais d'accord. Il
faut cela, croyez-le bien, si nous tardions d'un jour à jouer notre
va-tout, je ne répondrais plus de la partie... Viens me donner le bras,
Francesca, je vais céder ma place à cette bonne Mme Samayoux pour que
notre Valentine lui donne ses dernières instructions. Tout dépend
d'elles deux; je n'y mets point de solennité intempestive, je dis les
choses comme elles sont: la vie du lieutenant Maurice Pagès est
désormais entre leurs mains.

Il s'éloigna, presque porté par la comtesse Corona, à laquelle vint
s'adjoindre M. de la Périère. Samuel glissa à l'oreille de M. de
Saint-Louis:

--Je déchire mon diplôme si cet homme n'est pas à bout, tout à fait à
bout. Il n'y a plus d'huile dans la lampe, chacune des minutes qu'il vit
encore est un miracle du diable.

Maman Léo s'assit dans le fauteuil que venait de quitter le colonel, au
chevet du lit de Valentine.

--Que faut-il faire? demanda-t-elle.

--Il faut trouver l'homme, répondit Valentine.

--As-tu confiance? demanda encore la veuve.

La jeune fille frissonna entre ses draps.

--Je ne sais, murmura-t-elle, je n'aurais jamais cru qu'il fût possible
de tant souffrir sans mourir.

Il y eut un silence.

La veuve était retombée tout au fond de ses terreurs.

Valentine reprit:

--Il faut trouver l'homme. Choisis bien. Tu es notre vraie mère, et je
trouve tout simple que tu meures avec nous.

Maman Léo prit la main, qui pendait hors du lit, et l'appuya contre ses
lèvres.

--C'est vrai, murmura-t-elle, je suis ta mère. J'ai prié Dieu, qui m'a
exaucée; ma tendresse pour toi est la même que ma tendresse pour lui...
mais, je t'en prie, parle-moi... explique-moi.

Valentine eut un sourire navré.

--Demain, dit-elle, j'attendrai dans la voiture à la porte de la prison,
et puis nous ne nous quitterons plus tous les trois. Voilà tout ce que
je sais, le reste est dans la main de Dieu... Va-t'en, trouve l'homme,
et à demain!

C'était en sortant de cette entrevue que maman Léo était rentrée dans la
baraque. L'homme était trouvé, car la dompteuse avait songé à Échalot
tout de suite.

Elle arrivait avec le trouble poignant que les dernières paroles de
Valentine avaient fait naître en elle. Elle ne s'occupait point de la
question de savoir si Échalot accepterait, elle était tout entière au
travail impossible de sa pensée qui cherchait une lueur au milieu de
cette profonde nuit.

Elle n'avait pas même l'idée de fournir une explication quelconque, elle
allait son chemin, fuyant le trouble de ses souvenirs, s'accrochant à
toute espérance qui essayait de naître.

--Oui, oui, reprit-elle sans remarquer le désarroi croissant du pauvre
garçon qui l'écoutait; pour armé, il sera armé, j'en réponds, et si l'on
se tape, saquédié! j'en veux deux ou trois pour ma part.

--Si l'on se tape, répéta Échalot, j'en serai, pas vrai, patronne?

--Non, tu n'en seras pas, répondit la veuve, tu auras autre chose à
faire, mais laisse-moi finir. Elle n'a pas voulu de mon argent, et
quoique je te remercie tout de même, ces chiffons-là ne serviront à
rien. Ça ne m'aurait pas étonnée, car elle en a plus que moi à présent,
de l'argent, mais on n'a pas voulu du sien non plus, et cependant ça a
dû coûter bien cher pour marchander tant de monde!

M. de la Périère m'a détaillé tout cela: on les a achetés tous, à moitié
s'entend, tu vas voir, depuis le concierge jusqu'au porte-clefs, en
passant par ceux qu'on pourrait rencontrer par hasard dans les
corridors. Ah! c'est mené grandement, on n'a pas liardé... mais voilà ce
qui te regarde: il faut un homme, un homme qui n'est jamais allé devant
la justice, car un repris risquerait trop gros, et des hommes pareils,
on n'en trouverait pas à l'estaminet de l'Épi-Scié. Te souviens-tu que
tu m'avais dit une fois: «J'irai dans le cachot du lieutenant Pagès, et
pendant qu'il s'échappera je resterai à sa place!»

--Oui, je m'en souviens, répondit Échalot.

--Nous avions ri, reprit la veuve, moi la première, quoique j'avais
envie de pleurer, nous avions bien ri, car tu ne lui ressembles guère,
dis donc? Eh bien! on avait eu tort de rire, l'enflé, car c'est comme ça
que ça se jouera.

--Vrai, madame Léocadie, s'écria Échalot, je serais assez chanceux pour
vous témoigner mes sentiments au milieu des périls!

--Non, répondit la veuve, c'est justement ce qu'on va t'expliquer: tu ne
courras aucun danger, puisque tu n'es recherché, comme ils disent en
justice, pour aucun autre crime ou délit.

Échalot contenait du mieux qu'il pouvait la tendre exaltation qui lui
montait au cerveau.

--Ah! fit-il avec une chaleur très comique et très éloquente, ne me
parlez pas comme ça, patronne, si vous voulez m'exciter mon tempérament.
C'est le danger qui m'attire! Quand il est question de vous être
agréable, je grille de braver la mort pour vous.

Les souverains ont une façon particulière d'aimer. Sans comparer Échalot
au regrettable prince Albert, qui fit si longtemps le bonheur de notre
alliée et voisine la reine Victoria, nous pouvons affirmer du moins que
ce bon garçon avait quelques-unes des qualités nécessaires à un prince
époux. Maman Léo le regarda avec bonté.

--J'entr'aperçois l'état critique de ton coeur, bonhomme, dit-elle, et
je ne m'en trouve pas offensée de ce que tu as eu l'audace d'un pareil
amour. Ne tremble pas comme un jocrisse; c'est un petit bout de
conversation particulière que je mélange instantanément ici à notre
grande affaire. Bois un coup pour que la joie ne te flanque pas une
indisposition au moment d'avoir besoin de toute ta bonne santé.

Elle remplit elle-même avec une gracieuse condescendance le verre
d'Échalot, dont toute la personne était à peindre.

Ses pauvres joues avaient pâli, sous le coup de l'indescriptible émotion
qui l'écrasait; ses jambes tremblaient, ses yeux remplis de larmes
exprimaient le doute enfantin de ceux à qui on annonce trop brusquement
un bonheur impossible.

Maman Léo trinqua et reprit:

--Il ne faut pas pousser trop loin la modestie, qui est plutôt l'apanage
particulier de mon sexe; j'ai distingué ton talent dans la mécanique
destinée aux deux frères siamois factices et dans les poils de vache
pour la perruque de feu M. Daniel. D'un autre côté, tu as gagné qu'on
t'applique le prix Montyon par ta conduite désintéressée envers le jeune
Saladin. Ça m'a disposée en ta faveur. N'ayant pas eu la chance, en
tuant mon premier sans préméditation, je m'étais confinée dans le
veuvage, dont la liberté ne me gênait pas; mais on n'a plus vingt-cinq
ans, pas vrai? et c'est fini de rire avec les exercices gymnastiques,
pouvant occasionner des accidents funestes après le plaisir.

Elle donna ici un soupir à la mémoire de Jean-Paul Samayoux et continua.

--C'est sûr que ton extérieur m'aurait arrêtée à l'âge de faire _florès_
dans la société; mais actuellement, je m'en bats l'oeil, étant
déterminée à mener une existence tranquille, soit en province, soit à
l'étranger, si on réchappe à la chose de demain.

--Vous disiez qu'il n'y avait pas de péril? voulut interrompre Échalot.

--En prison, répondit la veuve; mais ailleurs...

--Alors, je ne veux pas aller en prison! s'écria Échalot.

--Tu ne veux pas!

Échalot plia les genoux.

--À la bonne heure! fit la veuve; je disais donc que je veux me payer un
intérieur légitime avec un mari obéissant et des enfants qu'il élèvera
plus tard soigneusement par son caractère casanier dans la baraque.

Elle but. Ce tableau évoqué du bonheur conjugal avait mis le comble au
transport d'Échalot. Ses mains étaient jointes dévotement et personne
n'aurait pu garder son sérieux en voyant l'auréole que l'extase
dessinait autour de son front.

--En foi de quoi, je te permets d'y prétendre, acheva maman Léo en
reposant son verre vide sur la table, et de me fréquenter
consécutivement pour le bon motif.

Mais au moment où Échalot, retrouvant enfin la parole, voulut entonner
le Cantique des Cantiques, elle l'interrompit brusquement.

--C'est bon, l'enflé, dit-elle, tu me chanteras ça une autre fois. Tape
dans ma main, la chose est dite. Reparlons d'affaires: c'est donc
convenu que tu y vas de ta liberté momentanément pour évader Maurice?

--C'est convenu, patronne, et il ne manque qu'une chose à ma félicité,
c'est de ne pas y risquer mes jours.

--Sois calme et comprends bien ton rôle. Il y a dans tout ça, et tu dois
bien le voir, des tas de manivelles que je ne comprends pas, mais
celle-là du moins est claire et nette. C'est fondé sur la connaissance
qu'on a de la fidélité des domestiques du gouvernement. Les Habits Noirs
sont fins comme des singes et ils connaissent toutes ces farces-là sur
le bout du doigt. Quand je t'ai dit qu'ils avaient acheté à moitié les
employés de la prison, ça signifie qu'il y a deux, trois, quatre,
peut-être une demi-douzaine de ces braves-là qui ont consenti à risquer
leur place pour une jolie petite position de rentier; mais ils n'ont
voulu risquer que cela, et il a fallu s'arranger de manière à les
laisser, quand la besogne sera faite, dans la situation où j'étais après
le désagrément de feu Jean-Paul Samayoux. Saisis-tu?

--Ah! je crois bien! s'écria Échalot; le contentement me débouche et je
crois que je vas avoir de l'esprit maintenant: il faut que tous ceux-là
puissent être comme vous, patronne: «C'est un malheur, mais il n'y a pas
de notre faute.»

--Juste! fit la dompteuse, et ce sera drôle tout à fait, il n'y aura pas
de fenêtre à escalader, ni de muraille à percer, ni de geôlier à
étouffer, il n'y aura qu'à entrer avec le permis de M. Perrin-Champein,
le fin finaud, qui n'aura pas vu cette fois plus loin que le bout de son
nez pointu. Personne ne nous aidera, c'est vrai, mais personne ne nous
gênera, pas même le porte-clefs, qui fera les cent pas dans le corridor
et qui gagnera un millier d'écus de rente rien qu'à ne pas regarder par
le trou de la serrure pendant que tu prendras les habits du lieutenant
et qu'il endossera ta toilette toute neuve.

--Soixante mille francs, murmura Échalot, rien que pour ça!

--Hé! hé! fit la veuve, c'est au plus juste prix, et d'autres gagneront
la même somme pour moins d'ouvrage encore; il leur suffira de ne pas
dire, en te voyant repasser dans les couloirs: «Tiens, tiens, comme le
cavalier de Mme veuve Samayoux a maigri et grandi dans l'espace de dix
minutes!» Échalot se mit à rire bonnement.

--Un quelqu'un, dit-il, fera sa fortune en ne relevant pas mon chapeau
que j'aurai sur les yeux, un autre en ne rabaissant pas les collets de
ma lévite... À présent que je ne suis plus jaloux du lieutenant, si vous
saviez comme ça me fait plaisir de penser qu'il s'échappera entre mes
doublures!

La veuve riait aussi et disait:

--Avec de l'argent, c'est certain, on pourrait arriver comme ça jusque
dans la chambre à coucher du gouvernement, l'emballer au fond d'un
panier et le vendre à la halle, à moins qu'on aimerait mieux le mettre
au mont-de-piété.

Ils trinquèrent encore une fois, puis Échalot reprit:

--Voici donc qui est bon, madame Léocadie, je suis au bloc à la place de
notre lieutenant. Quand est-ce que j'aurai de vos nouvelles?

Maman Léo ne répondit pas tout de suite.

Peu à peu un nuage sombre descendit sur son front.

--Garçon, dit-elle enfin, c'est peut-être bien la dernière fois que je
rirai. Je ne peux pas te répondre au juste, vois-tu, parce qu'il y a un
fossé à sauter qui est bien profond et bien large. On pourrait rester
dedans.

--Et moi, commença Échalot d'un ton de révolte, je serais à l'abri!...

--La paix, l'enflé! dit la veuve, qui se redressa, le bon Dieu est bon
et c'est mon premier mot qui est le vrai; il n'y a pas de danger.

--Seulement, ajouta-t-elle en se levant, prends cet argent-là.

Elle lui mit entre les mains tout le paquet de billets de banque.

--Demain, de grand matin, continua-t-elle, tu porteras cela chez la
personne qui garde ton petit Saladin, ou bien, si tu n'as pas confiance
entière dans cette personne, tu feras un trou quelque part et tu y
cacheras le magot.

--Mais..., voulut objecter le pauvre diable, qui se prit à trembler,
qu'y a-t-il donc, patronne?

--La paix! interrompit encore maman Léo; tu me rendras la chose quand je
te la redemanderai; mais écoute bien, bonhomme, si je ne te la redemande
pas avant huit jours d'ici, elle est à toi, je te fais mon héritier.

Elle ferma la bouche d'Échalot, qui voulait répondre, en ajoutant d'un
ton brusque et impérieux:

--Tu as entendu ma dernière volonté, ma vieille, et j'espère que tu la
respecteras. C'est mon testament... Maintenant, je vas me coucher; à te
revoir, demain matin, et bonne nuit!



XXXVII

Avant de combattre


Le lendemain était le grand jour. On ne vit point le colonel à la maison
de santé du Dr Samuel; Valentine resta seule presque toute la journée;
Coyatier ne parut point, maman Léo ne donna pas signe de vie.

Vers onze heures, M. Constant, l'officier de santé, vint faire la visite
à la place du docteur et dit:

--Chère demoiselle, votre santé a gagné cent pour cent depuis hier.
Voici des nouvelles: le docteur a lâché sa maison ce matin pour
s'occuper de vos histoires, parce que ce bon colonel n'a pas autant de
force que de bonne volonté. Il est au lit, tout à fait malade.

Comme Valentine ne répondait point, M. Constant ajouta en riant:

--Votre petit voyage d'hier ne vous a pas trop fatiguée. Écoutez, c'est
trop drôle, vous vous cachez du docteur et des autres, le docteur et les
autres se cachent de nous, et tout le monde sait à quoi s'en tenir. Il
n'y a pas de danger qu'on vous trahisse, allez! ma chère demoiselle,
vous êtes bien trop aimée pour cela, et ça me fait plaisir de penser que
c'est moi qui vous ai amené cette brave femme, maman Samayoux, dont la
présence vous a autant dire ressuscitée.

--Je vous en suis reconnaissante, prononça tout bas Valentine.

--Je n'en sais trop rien, répliqua M. Constant, je n'oserais pas dire
comme le colonel: «Drôle de fillette!» mais il est sûr que vous ne
ressemblez pas aux autres demoiselles. Enfin, n'importe! on vous aime
comme ça, et il n'y a pas jusqu'à ce dogue de Roblot qui ne vous lèche
les mains comme un caniche. Voici mon ordonnance: plus de remèdes,
levez-vous quand vous voudrez, mangez ce que vous voudrez, et quand vous
aurez la clef des champs, souvenez-vous un petit peu d'un pauvre
apprenti médecin qui s'est mis en quatre de tout son coeur pour vous
être agréable.

C'étaient là de ces choses qui entretenaient vaguement l'espoir de
Valentine. Les gens qui l'entouraient semblaient réellement ne point
jouer au plus fin avec elle.

Mais, d'un autre côté, le danger, qui était sa vie même depuis quelque
temps, avait développé en elle une finesse extraordinaire de perception
intellectuelle.

Les chasseurs du désert voient et entendent, dit-on, à des distances
incroyables; on avait beau faire la nuit plus profonde autour de
Valentine et pousser l'art de tromper jusqu'aux suprêmes limites de la
perfection, elle devinait, laissant son va-tout sur table, et prête à
choisir entre les mille probabilités contraires la chance unique que son
courage, avec l'aide de Dieu, pouvait lui rendre profitable.

Vers trois heures de l'après-midi, Mme la marquise d'Ornans, émue et
bien triste, vint lui dire qu'il était temps de se préparer.

La marquise la trouva habillée pour un voyage, bien plus que pour une
noce, et demi-couchée sur son canapé où elle songeait.

Les yeux de la marquise étaient rouges; toute sa physionomie exprimait
un trouble profond.

Comme Valentine lui demandait le motif de son chagrin, elle répondit:

--Depuis six semaines, je n'ai pas dormi une nuit tranquille; pense donc
à tout ce qui nous est arrivé, ma pauvre enfant! Dieu merci, te voilà
bien mieux, tu es calme, ton intelligence est revenue mais sommes-nous
donc pour cela au bout de nos peines?

Valentine baissa les yeux; il y avait une réponse navrante dans
l'amertume de son sourire.

Mais Mme d'Ornans ne pouvait comprendre ce silence; elle poursuivit:

--Maintenant que tu raisonnes, tu dois te rendre compte de bien des
choses: j'ai accepté une lourde responsabilité en consentant à ce
mariage. Mon excuse est dans la tendresse sans bornes que j'ai pour toi,
chérie; il fallait que ce malheureux jeune homme fût sauvé, puisque tu
serais morte de sa mort; toute autre considération s'est effacée à mes
yeux. Je pensais à vous deux jour et nuit, et je me suis dit: «Quand
Maurice sera délivré, il quittera la France, elle voudra le suivre, et
tout ce qu'elle veut il faut que je le veuille; mon devoir est à tout le
moins de régulariser autant que possible cette situation...»

--Ah! fit-elle en s'interrompant, je sais bien que j'aurai beau faire,
tout cela est en dehors des règles et rien de tout cela ne sera
sanctionné par le monde: je sais bien que ce mariage lui-même restera
nul aux yeux de la loi, mais j'ai ma conscience, vois-tu, j'ai ma
religion; j'ai pu renoncer à l'approbation du monde, je n'ai pas voulu
désobéir aux commandements de Dieu. Voilà le motif de ma conduite,
fillette... À quoi rêves-tu donc? tu ne me réponds plus.

Valentine lui tendit la main et prononça tout bas:

--Je vous écoute, ma mère, et je vous remercie.

--M. Hureau, le vicaire de Saint-Philippe-du-Roule, est un bon prêtre,
reprit la marquise comme si elle eût plaidé vis-à-vis d'elle-même, c'est
un très bon prêtre, nous le connaissons tous, et il a fallu l'insistance
de M. de Saint-Louis pour vaincre ses scrupules, car enfin ce que nous
allons faire n'est pas régulier...

Elle essuya ses paupières mouillées.

--Mais il ne s'agit pas de cela, dit-elle d'une voix qui était presque
étouffée par les larmes, je n'ai plus que toi sur la terre, pauvre
chérie, et cependant, ce n'est pas pour toi que je pleure. Tu as bon
coeur, tu vas partager mon chagrin. Depuis le jour de deuil où j'appris
que je n'avais plus de fils, je ne me souviens pas d'avoir eu ainsi
l'âme navrée. C'est une si vieille amitié que la nôtre! et il avait pour
toi une tendresse si paternelle! Mon enfant, ah! mon enfant, il y a en
ce moment un saint qui se prépare à monter au ciel; nous allons perdre
l'excellent colonel Bozzo. Il est couché sur son lit d'agonie; jamais,
entends-tu, jamais il ne se relèvera!

La main de Valentine, froide comme glace, serra les bras tremblants de
la marquise, mais elle ne prononça pas une parole.

--Sans doute, fit cette dernière, je ne t'accuse pas, ma fille; tu n'as
qu'une pensée; il n'y a plus de place dans ton coeur pour les peines de
ceux qui t'entourent. Mais si tu savais comme celui-là t'aimait! Si tu
savais... c'est lui, c'est lui seul qui a tout fait, c'est à lui que tu
devras ton bonheur, si ma prière est exaucée et si tu es heureuse; c'est
chez lui, c'est auprès du pauvre lit où il souffre, où il se meurt,
qu'on va dresser l'autel...

--Ah! interrompit Valentine, dont les yeux étaient toujours baissés,
c'est chez le colonel Bozzo que Maurice et moi nous allons être mariés!

Elle ajouta en réprimant un frisson et d'une voix si basse que la
marquise eut peine à l'entendre:

--Chez lui! moi!

--Il ne pense qu'à toi, reprit la bonne dame, tu es sa dernière
préoccupation. Notre ami, le vicaire du Roule, me le disait encore tout
à l'heure: c'est un saint, il ne tient plus à notre monde que par la
miséricorde et l'amour!

--Un saint! répéta Valentine, dont la voix était morne et sourde.

La marquise la regarda étonnée.

--Comme tu dis cela! murmura-t-elle. C'est bien vrai que le bonheur et
le malheur aussi nous rendent égoïstes. Tu ne songes qu'à toi-même.

La marquise se trompait.

Valentine songeait à ce brillant jeune homme dont elle avait habité la
chambre à l'hôtel d'Ornans.

Elle songeait au fils unique de celle qui parlait, et qui donnait le nom
de saint au Maître des Habits Noirs.

Elle songeait au marquis Albert d'Ornans, heureux, riche, souriant à
tous les plaisirs de la vie, qui était parti un jour pour son château de
la Sologne et qui n'était jamais revenu.

Les paroles se pressaient au-dedans d'elle et voulaient monter vers ses
lèvres; mais dans la lutte mortelle qui était engagée, un mot aurait
suffi pour anéantir la chance suprême à laquelle essayait de se
rattacher l'obstination de son espoir.

À quoi bon parler, d'ailleurs? Ne valait-il pas mieux que cette
malheureuse femme gardât son ignorance? Que pouvait-elle contre les
assassins de son fils?

La marquise poursuivit:

--Tu n'as pourtant pas le coeur mauvais, fillette, je le sais, j'en suis
sûre; c'est l'inquiétude qui te rend indifférente à tout. Eh bien!
voyons, il faut le rassurer: c'est lui, la prudence même, c'est le
colonel qui a pris toutes les mesures. À moins qu'il ne surgisse un
obstacle imprévu, et ce n'est pas possible, puisqu'il prévoit toujours
tout, tu peux regarder le lieutenant Maurice comme étant libre déjà. Ah!
il me le répétait encore ce matin, quand j'ai été savoir de ses
nouvelles, il me disait de sa pauvre voix, qu'on n'entend presque plus:
«Bonne amie, je n'ai rien négligé; nous avons jeté l'argent par les
fenêtres comme s'il se fût agi de l'évasion d'un prince prisonnier
d'État; ce sera ma dernière affaire.»

--Et il souriait, ajouta-t-elle. As-tu jamais vu le sourire d'un juste
en face de la mort?

La respiration de Valentine s'oppressait dans sa poitrine. Elle répéta
encore:

--D'un juste!

Puis elle murmura:

--Non, je n'ai jamais vu cela.

--Tu me fais peur, s'écria la marquise presque indignée, et je crois
bien que tu vas me refuser... car j'ai quelque chose à te demander, ma
fille. Quand le colonel va être mort et que vous serez partis, je serai
seule ici-bas... j'avais espéré que tu me laisserais partir avec toi...

Valentine se redressa, et ses yeux, tout à l'heure si mornes, eurent un
rayon.

--Partez avant nous, ma mère! dit-elle vivement, c'est une heureuse,
c'est une chère idée que vous avez là; partez, je vous en prie, nous
irons vous rejoindre.

Mme d'Ornans demeura étonnée et presque offensée. Elle ne pouvait pas
saisir le vrai sens de cette parole qui jaillissait du coeur même de la
jeune fille.

Celle-ci, en effet, voulait tout uniment l'écarter de la bataille
prochaine. Cette longue journée de solitude avait abattu la double
fièvre de ses espoirs et de ses terreurs.

Elle voyait le danger tel qu'il était et se sentait emprisonnée dans un
cercle infranchissable.

En elle l'espérance n'était pas morte tout à fait, parce qu'elle aimait
ardemment et que ce n'est pas seulement au point de vue des tendres
aspirations qu'il faut dire: Il n'y a point d'amour sans espoir.

L'amour, le grand amour des jeunes années, l'amour qui rêve l'éternité
des dévouements et des ivresses, implique tous les espoirs.

L'amour produit la foi, et c'est sa force, comme le rayon apporte la
chaleur en même temps que la lumière.

Valentine espérait donc encore, mais c'était en la bonté de Dieu, car à
bien regarder l'aventure inouïe qu'elle allait tenter, il n'y avait
point de chances favorables à attendre, sinon celles qui naissent en
dehors des calculs de la prudence humaine, et que les uns attribuent à
la Providence, les autres au hasard.

Cela ne lui faisait pas peur ou du moins cela ne lui enlevait rien de la
froide détermination qui permet au condamné de regarder fixement
l'appareil du supplice.

Souvenons-nous, en effet, que ce vaillant découragement était le point
de départ de toute sa conduite avant même sa dernière entrevue avec
Maurice.

Souvenons-nous qu'elle n'avait pas présenté l'entreprise autrement à son
fiancé et qu'elle lui avait dit: «Je ne veux plus de suicide, je veux
que le crime de notre mort ne se place pas entre nous deux comme une
barrière dans l'éternité.»

Mourir épouse, mourir dans un combat ou par le martyre, tel avait été
son voeu exprimé.

Plus tard, si l'enthousiasme de sa nature intrépide avait fait naître et
grandir en elle la pensée de vaincre, de vivre, de venger ceux dont elle
aimait le souvenir, c'était en une heure de transport fiévreux.

Le cri qui s'échappait maintenant de son âme était donc tout
miséricordieux; elle essayait d'arracher Mme la marquise d'Ornans au
péril vers lequel, fatalement, elle marchait elle-même. Elle prétendait
entrer seule dans cette maison minée et préserver à tout le moins les
jours de la pauvre femme qui lui avait servi de mère.

Ce désir s'éveilla en elle si soudainement qu'elle fut sur le point de
se trahir. Pour la réduire au silence, il fallut l'idée de Coyatier et
la mémoire des mystérieuses promesses de cet homme, dont la perdition
profonde avait des lueurs de repentir ou de générosité.

Elle avait cru au marchef, quand le marchef était là, devant elle;
maintenant la figure du bandit lui revenait comme une sombre énigme.

Elle voulut lui laisser, pour le cas où son dévouement ne serait pas la
suprême raillerie du destin, toute la possibilité d'action que donne un
secret fidèlement gardé.

La marquise, certes, ne pouvait deviner tout cela; elle répéta, étonnée
qu'elle était:

--Partir avant vous, ma fille! et pourquoi? Suis-je déjà de trop et ne
pensez-vous point que j'aie le droit d'assister au moins à votre
mariage?

--Vous avez le droit d'être partout où nous sommes, répondit Valentine,
comme la plus respectée, comme la mieux aimée des mères, mais pourquoi
partager sans nécessité les hasards d'une évasion? Maurice peut être
poursuivi. Que je l'accompagne, moi, c'est mon devoir...

--Mon enfant, interrompit la marquise avec une certaine noblesse, tu
étais trop jeune pour qu'il fût utile ou même convenable de t'initier à
nos grands projets; tu ne t'es jamais doutée de rien, parce que la
première qualité d'une femme politique est de savoir garder un secret.
Ce n'est pas d'aujourd'hui que j'apprendrais à braver le danger. Ma
pauvre fillette, j'occupe un rang bien important parmi ceux qui hâtent
de leurs voeux et de leurs efforts la restauration du malheureux fils de
Louis XVI. Je ne te reproche point de n'avoir pas su deviner mon
caractère aventureux; j'ai accompli des missions difficiles et trompé
bien souvent les plus fins limiers de l'usurpation; ce que j'ai fait
pour un roi, ne puis-je le faire encore pour toi qui es désormais toute
ma famille? Ne discutons plus, c'est une chose entendue, je pars avec
vous, et qui sait? si la police nous inquiète en route, l'habitude que
j'ai de ces sortes d'intrigues ne vous sera peut-être pas tout à fait
inutile.

Elle baisa Valentine au front et reprit:

--Maintenant, chérie, nous n'avons plus que le temps. Je pense que tu te
marieras en noir, comme tu es là? J'ai assisté dans ma jeunesse à un
mariage clandestin, du temps des guerres de la Vendée; le jeune homme
avait son costume de cornette dans l'armée catholique et royale; la
jeune personne portait un simple fourreau de moire noire avec un voile
de dentelle à l'espagnole. C'était très bien. De fleurs d'oranger, il
n'en fut pas question. Du reste, tu sais que c'est tout uniment une
affaire de conscience, comme la cérémonie de l'ondoiement qui précède un
baptême forcément retardé; cela ne vous empêchera pas de vous marier une
seconde fois, selon les rites de l'Église, aussitôt que les événements
le permettront, et vous en prendrez même l'engagement formel vis-à-vis
de M. Hureau, notre bon vicaire, pour la paix de sa conscience... Es-tu
prête?

--Je suis prête, répondit Valentine, qui était pâle, mais résolue.

--Voici ce qui a été réglé, reprit la douairière: Je suis chargée
d'aller prendre chez lui notre prêtre officiant; tous nos amis nous
attendront chez le pauvre colonel, et Dieu veuille que nous le
retrouvions en vie! Ne va pas croire que la chose se fera dans le
désert; nous aurons une suffisante assistance. Toi, selon la volonté que
tu as manifestée, tu vas monter dans ma voiture (j'ai celle du colonel,
où j'ai mis mes gens pourtant, car je n'aime pas à changer de cocher),
et tu vas attendre cette brave Mme Samayoux rue Pavée, à la porte de la
Force.

Valentine jeta un châle sur ses épaules et noua les rubans de son
chapeau.

--Allons! fit encore la marquise en essayant de prendre un ton dégagé,
ces moments de crise me connaissent. Pas d'inquiétude, surtout, cela te
ferait du mal. Il n'y aura aucun accroc, on a dépensé ce qu'il faut pour
que tout aille sur des roulettes.

L'instant d'après, deux voitures se séparaient au coin de la rue des
Batailles: celle du colonel, où était la marquise, remontait vers les
Champs-Elysées, par la rue de Chaillot; l'autre, timbrée à l'écusson
d'Ornans, mais ayant cocher et valet de pied à la livrée du colonel,
descendait vers le quai pour prendre la route du Marais.

C'était celle-là qui emmenait Valentine.

Quand elle arriva rue Pavée, il y avait un fiacre qui stationnait devant
la principale entrée de la prison.

Valentine ordonna au cocher de se mettre à la suite du fiacre, puis elle
abaissa les stores de sa voiture et attendit.



XXXVIII

Départ pour le bal


Six heures du soir venaient de sonner à l'antique pendule dont le
balancier allait et venait en grondant. Il faisait nuit dans la chambre
du colonel, éclairée seulement par les lueurs du foyer presque éteint.

Derrière les hautes fenêtres, drapées de rideaux sombres, les arbres du
jardin montraient vaguement leur tête blanche de neige.

Au contraire, par la porte entrouverte, on voyait une vive clarté dans
la chambre voisine, où la comtesse Francesca Corona faisait depuis
quelques jours sa demeure, pour être plus à portée de garder les nuits
de son aïeul.

Une pimpante soubrette s'agitait, affairée, dans cette dernière pièce,
où deux faisceaux de bougies brûlaient à droite et à gauche de la
psyché.

Par l'entrebâillement de la porte on pouvait reconnaître le brillant, le
pittoresque désordre qui ravage la chambre d'une jolie femme à l'heure
décisive de la toilette.

Les meubles gracieux et coquets étaient encombrés par l'étalage des
chiffons de toute sorte, colifichets innombrables, pièces nécessaires
dans la mesure même de leur superfluité, qui forment, en s'ajustant
selon le plus charmant des arts, la panoplie dont se revêt la beauté
pour livrer bataille au plaisir.

Il y avait partout de la gaze, du satin, des fleurs, des dentelles; il y
en avait sur les fauteuils, sur le lit, sur les consoles; l'air était
doucement parfumé, car chacun de ces objets mignons a sa bonne odeur
comme les roses: les gants, l'éventail, le mouchoir chargé de broderies
et jusqu'à ces bijoux de souliers dont l'exiguïté défierait le pied de
Cendrillon.

Il s'agissait d'un bal, car le carnet aux contredanses montrait sur la
table sa couverture nacrée parmi les écrins ouverts qui éparpillaient en
gerbes leurs chatoyantes étincelles.

En s'habituant peu à peu à l'obscurité, qui régnait dans l'austère
retraite du vieillard, l'oeil pouvait mesurer le contraste frappant qui
existait entre ces frivoles richesses et la nudité presque complète dont
s'entourait le lit sans rideaux, bas sur pieds et rappelant en vérité la
couche d'un anachorète.

C'était auprès de cette couche, lit funèbre d'un saint, que Mme la
marquise d'Ornans était venue pleurer naguère. Le colonel y était étendu
sur le dos, immobile, les bras en croix et cherchant son souffle qui
déjà le fuyait.

C'est à peine si on apercevait sa face hâve et dont les tons terreux
semblaient absorber la lumière, mais on distinguait très bien,
agenouillée au chevet du lit, une jeune femme en déshabillé dont les
riches épaules attiraient au contraire toutes les lueurs venant de la
chambre voisine.

La jeune femme parlait d'un ton suppliant et baisait tendrement les
mains du vieillard en disant:

--Je t'en prie, père, bon père, ne me force pas à te quitter ce soir. Tu
sais bien que je n'aime pas le monde; tu sais bien que j'y suis triste
et comme dépaysée. Mme de Tresmes ne doit plus compter sur moi pour son
dîner ni pour le bal, puisqu'elle sait que tu es souffrant et que je
suis ta garde-malade.

--Entêtée! fit le malade.

Puis il répéta:

--Entêtée, entêtée, entêtée!

De guerre lasse, Francesca voulut se lever, mais il la retint.

--Mademoiselle Fanchette, lui dit-il, je n'aime pas les mauvaises
raisons, souvenez-vous de cela. Fi! que c'est mal d'agiter son pauvre
papa! qui tousse en le contrariant sans cesse!

Soit qu'un peu de force lui revînt, soit qu'il oubliât volontairement ou
non de jouer un rôle, sa voix en ce moment n'était pas trop changée.

--Réfléchis, reprit-il en cessant de gronder; il serait tout à fait
impoli de se dégager comme cela à la dernière heure. Et si on allait
être treize à table chez Mme de Tresmes à cause de toi! sans compter que
ce cher petit ange de Marie est presque aussi mauvaise langue que sa
mère. Ton absence ferait encore jaser.

--Ne parle pas tant, bon père, voulut interrompre la comtesse, tu te
fatigues.

--C'est cela! quand on ne peut répondre à mes arguments, on me fait
taire par raison de santé. Allume la veilleuse, je veux te voir quand tu
seras habillée et t'admirer, mon cher amour. Qui sait combien de temps
je pourrai t'aimer encore sur la terre? mais je te verrai de là-haut;
j'ai le bonheur de croire à l'immortalité de l'âme, et ceux qui ont bien
vécu ne quittent ce triste monde que pour se réfugier dans un autre qui
est meilleur.

La comtesse alluma une veilleuse. Aussitôt qu'elle l'eut déposée sur la
table de nuit, la figure du moribond sortit de l'ombre, défaite et
véritablement effrayante à voir.

La comtesse eut beau faire, elle ne put réprimer un douloureux
mouvement.

--Tu ne me trouves pas si bonne mine qu'hier? dit le vieillard avec un
accent qu'il n'est point possible de caractériser d'un seul mot.

Nul n'aurait su dire, en effet, s'il y avait là excès de simplesse ou
inexplicable moquerie.

--Vous êtes un peu pâle, mon père, répondit Francesca.

--Un peu? répéta le colonel, qui eut un rire véritablement sinistre.

--Allons, allons, fillette, reprit-il doucement, ne te fais pas d'idées
trop noires. Tu ne connais pas le mystère de ma vie, pauvre ange; tu as
peut-être été jusqu'à me soupçonner parfois... Il y a des gens, vois-tu,
dont l'héroïsme ressemble à l'infamie. Te souviens-tu de cette histoire
américaine que tu me lisais pour m'endormir; cette histoire d'un pauvre
colporteur employé par Washington dans la guerre de l'indépendance, et
qui, toute sa vie, se laisse insulter du nom d'espion pour mieux servir
la cause de la liberté?

--Oh! père, s'écria la comtesse, dont les mains se joignirent, je me
suis doutée bien souvent que vous étiez le serviteur, le maître
peut-être de quelque grande entreprise politique.

--Assez là-dessus, ma petite Fanchette, interrompit le colonel; tu me
connaîtras mieux quand je ne serai plus là. Pour le moment, il me suffit
de te dire que je joue un jeu difficile et dangereux. Vois si j'ai de la
confiance en toi, je vais te dire un secret: je ne te renvoie pas
aujourd'hui par crainte de mécontenter cette brave Mme de Tresmes; je te
renvoie parce qu'il va se passer ici des choses que tu ne dois pas voir.

--Bon père, dit la comtesse, dont les yeux se mouillèrent, combien je
vous remercie! Ajoutez encore un mot, dites-moi que cette terrible
pâleur...

--Eh! eh! mignonne, fit le vieillard, qui eut pour un instant son
sourire de tous les jours, je ne peux pas t'affirmer que je sois frais
comme une rose; mais enfin, chacun se défend comme il peut n'est-ce pas?
J'ai affaire à des tigres, et voilà près d'un siècle que je les fais
danser comme des marionnettes! Achève de t'habiller, trésor; je te donne
vingt minutes pour passer ta robe et te faire plus belle qu'un astre. Tu
reviendras m'embrasser, et cinq minutes après ton départ, je commencerai
ma besogne.

Francesca, heureuse, mais toute pensive, déposa un baiser sur son front
et courut à sa toilette.

Dès qu'elle eut passé le seuil de sa chambre, la porte située à l'opposé
s'entrouvrit, et la tête crépue du marchef montra confusément son
profil.

--Pas encore! dit entre haut et bas le colonel.

La tête du bandit rentra dans l'ombre et la porte se referma. Il y eut
un silence qui fut interrompu seulement par une quinte de toux
caverneuse et pleine d'épuisement.

--Je vais décidément soigner ce rhume-là, pensa le vieillard, dont la
main tremblante essuya la sueur de son front, mais, en attendant, on
peut bien dire qu'il m'aura tiré du pied une fière épine!

Avant même que les vingt minutes fussent écoulées, Francesca rentra
éblouissante d'élégance et de beauté. Le colonel se souleva sur le coude
pour la regarder.

--Tu es toute jeune! murmura-t-il en se parlant à lui-même. Ce n'est pas
une chimère, cela: on peut vivre deux fois, et avant de m'en aller,
j'accomplirai ce miracle de te faire une autre vie.

La comtesse s'approcha et le baisa tendrement. Elle avait aux lèvres une
question qu'elle n'osait pas formuler.

--Tu voudrais bien me demander où commence la vérité, où finit la
comédie? prononça tout bas le colonel; nous causerons demain, ma fille,
va en paix, amuse-toi bien et ne rentre pas avant deux heures du matin.
Tu m'entends? ceci est un ordre.

La comtesse sortit accompagnée par sa femme de chambre, et presque
aussitôt après on entendit le bruit de la voiture qui roulait sur le
pavé de la cour.

Le colonel frappa ses deux mains l'une contre l'autre.

La porte à laquelle le marchef s'était montré déjà fut ouverte de
nouveau et le colonel lui dit:

--Avance, bonhomme!

Quand le marchef fut auprès de son lit, le colonel ajouta:

--Il me semble que tu n'es pas ivre, aujourd'hui?

--Non, répondit Coyatier.

--Veux-tu boire?

--Non.

--À ton aise! Mets-toi là, tout près de moi, et causons.

Le marchef s'assit au chevet du lit. Le colonel mit sa tête au bord de
l'oreiller. Pendant trois ou quatre minutes, il parla, mais si bas
qu'une personne placée au milieu de la chambre n'aurait pu saisir aucune
de ses paroles.

Le marchef écoutait, immobile et froid comme une pierre.

--As-tu compris! demanda enfin le colonel.

--Oui, répondit Coyatier.

--Pourras-tu suffire à ta besogne?

--Oui.

--Regarde-moi, ordonna le colonel.

Coyatier obéit. Leurs yeux se choquèrent pendant l'espace d'une seconde,
puis Coyatier détourna les siens et répéta comme un homme subjugué:

--Oui! j'ai dit: oui.

--C'est bien, fit le vieillard, je viens de passer ton examen de
conscience et je suis content de toi. Un dernier mot: tu aurais beau
avoir tous les trésors du monde, il te resterait une chaîne de fer
autour du cou, est-ce vrai?

--C'est vrai.

--Eh bien, si tu fais ce que j'ai dit, tout ce que je t'ai dit, tu
n'auras plus ton carcan, bonhomme. Non seulement tu seras riche, mais
encore tu seras libre.

La poitrine du bandit rendit un grand soupir. Le colonel lui montra du
doigt la chambre de Francesca Corona, qui restait vivement éclairée.

--Va, lui dit-il, et souffle les lumières.

Le marchef n'était pas ivre, le marchef n'avait pas bu, et pourtant ce
fut en chancelant qu'il traversa la chambre. Il entra dans celle de la
comtesse et repoussa la porte.



XXXIX

Antispasmodique


Le colonel remit sa tête au centre de l'oreiller et ferma les yeux en
homme qui veut chercher le repos. L'oppression qui chargeait sa poitrine
avait notablement augmenté.

--Tout cela me fatigue un peu, murmura-t-il, en essayant son haleine; je
n'ai plus vingt ans, c'est certain, et je ne devrais pas me surmener.
Mais bah! c'est ma dernière affaire; après celle-là, je prendrai du bon
temps comme un rat dans un fromage, et dès demain, je dormirai la grasse
matinée.

Son bras maigre et frileux sortit de dessous la couverture pour prendre
sur la table de nuit une sonnette qu'il agita.

--J'ai encore les articulations bien lestes et bien robustes, dit-il en
un mouvement de satisfaction qui contrastait étrangement avec la frêle
caducité de tout son être, qui sait jusqu'où je peux aller avec des
ménagements?

Ceux qui ne le connaissaient pas, ce tigre en décrépitude, auraient
éprouvé, à le voir et à l'entendre, l'envie de rire et la compassion que
prennent les forts à l'aspect de la vieillesse retombant dans l'enfance.

Un domestique vint au coup de sonnette et s'approcha tout contre le lit
pour écouter son maître, qui lui dit de sa voix la plus cassée:

--Faites ce qui vous a été ordonné, hâtez-vous et pas de bruit. Alors ce
fut quelque chose comme au théâtre, quand les valets entrent en scène
pour aménager les accessoires d'un décor changé à vue.

Deux ou trois domestiques se joignirent au premier, qui avait la
direction du travail. La table carrée qui se trouvait d'avance au milieu
de la chambre fut couverte d'une nappe brodée sur laquelle on plaça des
flambeaux, un crucifix soutenu par son piédestal et un missel sur son
pupitre.

Plusieurs rangs de chaises furent alignés entre cette façon d'autel
improvisé et la porte par où le marchef était sorti.

Ces chaises se trouvaient sur le même plan que le lit du colonel, et ce
dernier n'avait qu'à se lever sur son séant pour faire partie de
l'assistance attendue.

De chaque côté de la table on alluma un grand cierge.

Nous ne saurions dire jusqu'à quel point ces apprêts, qui étaient ceux
d'une noce, ressemblaient aux préparatifs qu'on fait pour des
funérailles.

Cela d'autant mieux que les fiancés manquaient encore, tandis que le
mourant était là.

Le colonel mit sa main presque diaphane au-devant de ses yeux et regarda
toute cette mise en scène d'un air satisfait.

--Pas mal, pas mal, dit-il doucement, on ne peut mieux faire avec si peu
de ressources, et il n'y aura qu'à déranger les cierges pour les mettre
à leur place, le long de mon lit.

--Monsieur le colonel n'en est pas là, Dieu merci! voulut dire le
principal valet.

--Ah! ah! mon pauvre Bernard, lui répondit son maître, je suis bien bas,
bien bas, mais tu n'as pas besoin de me consoler, va! j'ai passé ma vie
tout entière, une longue vie, mon garçon, à faire ce qu'il faut pour ne
pas craindre la mort. Les domestiques s'étaient arrêtés dans une
attitude respectueuse.

--Allez, mes enfants, reprit le colonel, vous savez le nom de ceux que
vous devez laisser monter. Si quelques-uns d'entre eux sont déjà au
salon en bas, dites-leur que je les attends.

Les valets sortirent.

Un sourire égrillard vint se jouer autour des lèvres blêmes du malade.

--Marchef! appela-t-il tout bas.

La porte de la comtesse s'entrouvrit et la sinistre figure de Coyatier
se montra, éclairée par les cierges.

--Comment trouves-tu cela? demanda le colonel. Le bandit ne répondit
point.

Il y avait sur ses traits une sorte d'effroi et il détournait les yeux
pour ne pas voir le crucifix qui lui faisait face.

--Nos chers bons amis tardent bien, dit encore le colonel.

--Ils sont en bas, devant la porte cochère, répliqua cette fois
Coyatier; ils attendent et ils causent. N'avez-vous rien autre chose à
me dire, maître?

--Rien, mon fils, sinon que je voudrais bien être caché dans un petit
coin, en bas, auprès de mes bien-aimés, pour les entendre chanter mes
louanges. L'Amitié est-il avec eux?

--Non.

--C'est bien. Reprends ta faction.

Le marchef rentra dans la chambre de la comtesse, où, selon l'ordre du
vieillard, toutes les lumières étaient désormais éteintes.

Il y avait, en effet, dans la rue Thérèse, non loin de la porte cochère,
un groupe composé du médecin Samuel, de Portai-Girard, du docteur en
droit, et de M. de Saint-Louis.

Ce groupe était là depuis quelque temps déjà, et ceux qui le composaient
avaient pu voir la voiture de la comtesse Corona sortir de l'hôtel.

Tous les conspirateurs se ressemblent; ceux-ci étaient tourmentés par
cette audace poltronne et coupée de frissons, qui est la fièvre des
conjurations.

Ils s'étaient écartés pour laisser passer la voiture de la belle
comtesse, puis Portai-Girard avait demandé:

--Est-ce que le marchef est arrivé?

--Oui, répondit Samuel, il est là depuis plus d'une heure.

--Et les autres?

--Il n'y a que le marchef.

M. de Saint-Louis, qui avait les mains dans les poches de son paletot
jusqu'aux coudes, battit la semelle sur le pavé en disant:

--Il fait un froid de loup!

--Ça ne réchauffe pas, murmura Samuel, la situation où nous sommes.
Quelqu'un a-t-il vu Lecoq?

Personne ne répliqua. Portai-Girard reprit tout bas:

--Si Samuel voulait préparer une jolie petite boulette qu'on jetterait à
celui-là...

Il n'acheva pas, parce qu'un domestique, venant de la rue Sainte-Anne,
s'approcha de la porte cochère avec un paquet de cierges sous le bras.

Après que le domestique fut passé, les trois conjurés restèrent un
instant silencieux.

--C'est un étrange esprit! murmura enfin Samuel.

Ce n'était plus de Lecoq qu'on parlait.

--Il va mourir en tuant! dit Portai-Girard.

--Et en blasphémant, ajouta M. de Saint-Louis; sa dernière heure va se
régaler d'un sacrilège... Ah! écoutez, messieurs, nous ne sommes pas des
cagots, mais moi qui vous parle, je suis révolté par ces excès de
scélératesse!

--Braver Dieu, s'il existe, professa le docteur Samuel, c'est imprudent;
s'il n'existe pas, c'est inutile.

--Ce que nous allons faire, conclut Portai-Girard, est tout simplement
une bonne action. Entrons-nous?

Ces bizarres vengeurs de la morale ne manquaient certes pas de
résolution, et pourtant personne ne bougea.

Ils causaient, quoiqu'on ne fût pas bien là pour causer, reculant tant
qu'ils pouvaient devant le dernier pas.

--Nous avons encore bien des choses à nous dire, opina M. de
Saint-Louis. Cet homme est une énigme, il a reculé les bornes de la
perfidie, de la méchanceté, de la cruauté; et pourtant, il y a en lui un
petit endroit faible: il éloigne toujours la comtesse dans les moments
de crise. Ce soir encore, il n'a pas voulu montrer le fond de son sac à
sa Fanchette chérie.

--Au fait, dit Samuel, Mme la comtesse était en toilette de bal. Comment
a-t-elle pu l'abandonner dans l'état où il est?

--La comtesse a ses affaires en ville, répliqua sèchement Portai-Girard,
occupons-nous des nôtres. Il n'est plus temps, comme on dit, de reculer
pour mieux sauter. Parlons bas et disons juste ce qu'il faut: le vieux
doit mourir cette nuit. Si bas qu'il soit, pouvons-nous, oui ou non,
compter qu'il mourra de sa belle-mort?

Ceci s'adressait à Samuel. M. de Saint-Louis se tut. Samuel répondit
après un silence.

--Je l'ai vu ce soir; s'il s'agissait de tout autre que lui, je dirais:
Nous ne le retrouverons pas vivant. Dans l'état où il est, la dernière
crise est une suffocation; les bronches se convulsionnent, le souffle
manque; c'est très pénible à voir, et quand cet état se prolonge, il y a
des médecins qui administrent ceci ou cela, pour hâter la fin. C'est
tout bonnement de la miséricorde.

--Tout bonnement! fit M. de Saint-Louis.

--Mais, ajouta Portai, il ne veut prendre aucune potion de votre main.

--On donne à ces médicaments, poursuivit Samuel, un nom vague: on les
appelle des antispasmodiques. Le moindre obstacle opposé à la
respiration atteindrait le même résultat, et bien plus rapidement. Il
suffirait, par exemple, d'une mousseline interposée entre la bouche du
malade et l'air libre pour le délivrer de ses souffrances...

Ici, le docteur Samuel hésita.

--Achevez, dit M. de Saint-Louis en tâchant d'assurer sa voix.

--J'achèverai, en effet répliqua Samuel, parce que mon idée est
philanthropique, sans danger aucun, ne devant pas laisser l'ombre de
trace et d'une exécution très facile. Nous connaissons exactement le
scénario de la dernière tragédie imaginée par le colonel; nous savons
que la nuit doit se faire au dénouement; eh bien! au moment où la nuit
se fera, que quelqu'un se charge seulement de rejeter la couverture du
lit jusque sur l'oreiller et de l'y maintenir quelques secondes, cela
suffira, j'en réponds.

--Mais qui se chargera?... commença M. de Saint-Louis.

--Moi, interrompit Portai-Girard résolument.

--Bravo!

--Nous pénétrerons ensemble dans la chambre de Francesca, poursuivit
Portai; Lecoq nous a dit où est la cassette aux bank-notes, le reste n'a
pas besoin d'être réglé; le trésor est à nous.

Un passant, enveloppé dans un manteau, tourna l'angle de la rue
Ventadour et s'approcha rapidement.

--Plus un mot! dit le docteur en droit, voici l'Amitié.

--Sommes-nous prêts, messieurs? demanda Lecoq, qui arriva les deux mains
tendues. J'ai été obligé de surveiller un peu l'exécution, là-bas, à la
Force; tout a marché le mieux du monde, et nos tourtereaux sont en
route. Je vous annonce, d'un autre côté, Mme la marquise amenant son
vicaire, le respectable M. Hureau.

Un vieil homme en deuil s'arrêtait au même instant devant la porte
cochère.

--Messieurs, dit-il, cet hôtel est-il bien celui du colonel
Bozzo-Corona?

--Oui, mon brave Germain, répondit Lecoq, et tous ceux qui sont ici vont
assister comme vous au mariage de Mlle d'Arx, votre jeune maîtresse.

Il souleva le marteau de la porte, fit entrer lui-même Germain, qui se
confondait en remerciements, et dit tout bas aux trois autres:

--La chaise de poste attend ici, derrière, à la petite porte de la rue
des Moineaux. C'est moi-même qui ai choisi les chevaux. Après
l'histoire, nous traverserons le jardin, nous ferons le partage en
voiture, et nous nous arrêterons où vous voudrez pour prendre notre
volée vers l'endroit que chacun de nous aura choisi. Est-ce cela?

--C'est cela, répondirent les trois autres.

Et ils entrèrent.



XL

La voiture des mariés


Lecoq n'avait point menti. À la Force, tout avait réussi comme par
enchantement. Malgré la différence un peu trop marquée de tournure et de
figure qui existait entre le beau lieutenant et notre Échalot, ce
dernier avait pu sans encombre opérer l'échange chevaleresque et prendre
place sur l'escabelle du captif après avoir revêtu tant bien que mal sa
défroque.

Les habits de prisonnier ne sont pas faits sur mesure.

Une myopie épidémique ayant envahi l'administration, personne ne s'était
aperçu de rien. Tout au plus le concierge avait-il fait un peu la
grimace en voyant la taille dégagée du lieutenant flotter dans la
redingote noire que le torse dodu de l'ancien apprenti pharmacien
bourrait tout à l'heure.

--Patronne, avait dit Échalot au moment de la séparation, je vous
recommande Saladin, mon adoptif, à cause de la faiblesse de son âge et
que son vrai père est incapable de le guider dans le sentier de la
vertu. Quant à moi, la chose de m'être sacrifié pour vous permettre de
l'agrément suffira à mon coeur en le consolant dans sa solitude. À vous
revoir et bonne chance!

--À te revoir ma vieille! avait répondu la dompteuse en lui serrant la
main à l'écraser; je te signe en ce jour le choix que je fais de ta
personne dans la foule des prétendants qui soupirent à l'entour de moi.
Je te prends à la maison avec l'emploi de mon mari qui sera plus tard ta
récompense.

Dans la rue Pavée, la voiture de la marquise attendait. Sur le siège
nous aurions pu reconnaître ce cocher silencieux qui répondait au nom de
Giovan-Battista; derrière, le valet de pied qui tenait les cordons
ressemblait, malgré sa perruque poudrée et son majestueux uniforme, à ce
bandit facétieux qui partageait à l'estaminet de L'Épi-Scié la
popularité du jeune Cocotte: monsieur Piquepuce.

Maurice et Valentine s'assirent l'un auprès de l'autre, maman Léo prit
place sur le devant, après avoir jeté au cocher l'adresse de l'hôtel de
Bozzo.

La voiture se mit en marche et prit la rue Saint-Antoine. Maman Léo
resta un instant silencieuse à regarder les deux jeunes gens qui se
tenaient par la main pensifs et recueillis.

--Ah ça! dit-elle brusquement, en fronçant le sourcil pour refouler une
larme qui venait à sa paupière, il n'y a donc plus que moi de brave ici!
Vous avez l'air de deux condamnés qui montent à la Roquette. Saquédié!
si nous sommes dans une forêt de Bondy, il y a assez de passants ici
autour pour mettre à la raison les brigands et les loups. Si c'était moi
qui menais la danse, le cocher baragouineur et ce méchant sujet de
Piquepuce, que j'ai reconnu sur le siège de derrière, auraient bien vite
les quatre fers en l'air, et dans dix minutes nous aurions dépassé la
barrière du Trône au galop!

Valentine répondit tout bas:

--Avec un mot, un seul mot, ceux que vous venez de désigner feraient de
chaque passant un ennemi plus acharné à nous poursuivre que les loups et
les brigands. Il y a ici un assassin qui s'évade.

En disant cela, elle porta les mains de Maurice à ses lèvres.

--C'est vrai! murmura maman Léo, qui baissa la tête malgré elle. On n'a
jamais vu rien de pareil; tout est contre nous: les voleurs, la justice,
le monde entier!

Elle entrouvrit son casaquin et y prit une paire de pistolets, qu'elle
présenta à Maurice.

--Lieutenant, dit-elle, ça te connaît; il m'en reste, et je joue assez
bien de cet instrument-là, moi aussi.

Maurice prit les armes qu'on lui tendait avec un mouvement de joie.

--Si nous passons la porte de cet enfer, continua la dompteuse, il faut
du moins que nous puissions répondre à ceux qui nous parleront.

Valentine secoua sa tête charmante et murmura:

--Ces armes-là ne valent rien. Je ne sais pas si celles que j'ai
choisies sont meilleures. Après Dieu, qui tient notre vie dans sa main,
il n'y a qu'une seule créature humaine en qui j'espère; tout dépend de
Coyatier.

--J'ai plutôt idée, moi, gronda maman Léo, que tout dépend du colonel.
Mais ne te fâche pas, chérie; mon _de profundis_ est dit et bien dit.
Roule ta bosse, c'est toi qui as le plus gros enjeu; c'est à toi de
tenir les cartes.

Le lecteur sait désormais laquelle pensait juste, de Valentine d'Arx ou
de maman Léo, sur la question de Coyatier et du colonel.

La voiture allait au trot des deux beaux chevaux de la marquise. Dans
ces rues du centre de Paris, si gaies et si pleines, il aurait suffi
d'un mot prononcé à la portière pour obtenir une aide instantanée. Moins
que cela, rien n'empêchait de descendre, et si l'on eût été vraiment
dans la forêt de Bondy, maman Léo à elle seule aurait eu bien vite
raison des deux bandits déguisés en valets.

Mais ce qui fait d'ordinaire la sécurité de tous était ici la perte de
nos fugitifs. Ce n'étaient, en réalité, ni Giovan-Battista, ni monsieur
Piquepuce qui les tenaient prisonniers. L'arme invisible les avait
touchés: ils étaient garrottés par une chaîne magique.

Au moment où ils arrivaient devant la porte cochère de l'hôtel Bozzo, et
pendant que la voiture s'arrêtait, Valentine offrit son front à Maurice,
qui l'effleura de ses lèvres.

Giovan-Battista demanda la porte, et l'équipage entra dans la cour.

Ils descendirent. Un domestique les attendait au bas du perron et se
chargea de les introduire.

Maman Léo ne parlait plus.

En montant l'escalier, Maurice pressait le bras de Valentine contre son
coeur.

--Comme nous aurions été heureux! murmura-t-il.

--L'âme ne meurt pas, répondit la jeune fille, dont les beaux yeux
étaient levés vers le ciel.

Une porte s'ouvrit au-devant d'eux et ils se trouvèrent dans la chambre
du colonel, disposée comme nous l'avons dit et déjà remplie par ceux qui
devaient assister au mariage.



XLI

Le «bien» et le «mal»


Au moment où Valentine et Maurice, suivis de maman Léo, entraient dans
la chambre du colonel, tout le monde était rassemblé autour du lit
funèbre, à l'exception du vieux Germain, qui se tenait modestement à
l'écart.

Pas n'était besoin d'être médecin pour suivre désormais les progrès
rapides et sûrs de cette tranquille agonie. C'était une ombre ou plutôt
une momie qui était là couchée sur le matelas austère, et la lueur des
cierges, frappant obliquement le front du vieillard mourant, y mettait
déjà des reflets cadavéreux.

Parfois la lutte de la dernière heure est cruelle, et l'âme, pour
s'exhaler, livre un effrayant combat; mais ici n'était la tranquillité
qui accompagne, selon la croyance commune, le suprême adieu du juste; il
n'y avait point de douleur apparente; l'intelligence restait entière, et
parfois un rayon se rallumait dans ces pauvres prunelles éteintes, quand
le moribond promenait à la ronde son regard affectueux et doux.

D'une voix que l'attendrissement faisait tremblante, M. de Saint-Louis
venait d'exprimer la pensée générale en disant:

--Notre vénérable ami n'est pas de ceux à qui on cache la vérité. Sa
mort est belle comme sa vie: il s'en va en faisant des heureux.

Les autres amis du colonel, M. le baron de la Périère, le Dr Samuel et
Portai-Girard semblaient abîmés dans un douloureux recueillement.

L'abbé Hureau tenait les deux mains de la marquise éplorée et lui disait
pour la consoler:

--J'ai pu encore entendre sa voix, tout à l'heure, quand j'ai mis le
crucifix sur sa poitrine; il m'a dit: «Après le mariage vous vous
occuperez de moi.» Ah! celui-là est prêt, madame, ne le plaignez pas,
enviez-le plutôt: il a déjà un pied dans le ciel!

Dans le mouvement qui se fit pour l'entrée de Valentine, les Habits
Noirs se trouvèrent un instant groupés, et tous les regards
interrogèrent avidement Samuel.

À cette question muette, le médecin répondit par un silence plus
expressif que la parole et qui voulait dire énergiquement: «Tout est
fini.»

Cependant il ajouta en piquant Portai du regard:

--On ne saurait prendre trop de précautions.

--Il faut toujours lever la couverture? demanda le docteur en droit, qui
n'avait jamais semblé plus résolu.

--Oui, répliqua Samuel et la bien tenir.

La marquise, dont la pauvre figure était bouffie par les larmes, fit
quelques pas à la rencontre de Valentine et de Maurice. Elle serra
Valentine dans ses bras et tendit la main au jeune lieutenant, qui la
saluait avec respect.

--Entrez, entrez, bonne dame, dit-elle à maman Léo, qui restait en
arrière et dont les yeux allaient du lit à l'autel avec une véritable
stupeur.

--Venez, ajouta la marquise en s'adressant au jeune couple, c'est grâce
à lui que M. Maurice Pagès est libre, c'est grâce à lui que vous allez
être heureux. Il veut vous voir, vous aurez partagé avec Dieu sa
dernière pensée.

Valentine se laissa conduire. Il eût été difficile de définir
l'expression de son visage plus pâle et en apparence plus froid que le
marbre.

L'émotion arrivée à son paroxysme produit parfois cette morne rigidité
des traits.

Maurice, lui, ne se défendait point contre la solennelle impression de
cette scène.

Dans la chambre, un grand silence régnait.

Les yeux du colonel, fixes et sans rayons, ne changèrent pas la
direction de leur regard à l'approche des deux fiancés. Son souffle
était court, inégal, et rendait un sifflement clair.

--Voici nos enfants, dit la marquise à voix haute, par cet instinct qui
nous fait élever le ton pour parler à ceux qui vont mourir et qui nous
semblent déjà loin de nous.

La tête du colonel resta immobile, mais sa main fit un imperceptible
mouvement d'appel.

La marquise se pencha aussitôt, mettant son oreille tout contre les
lèvres du vieillard.

Quand elle se releva, elle dit dans un sanglot:

--Mettez-vous à genoux, il veut vous donner sa bénédiction.

Valentine sembla hésiter. Il y avait dans ses yeux de l'égarement et
presque de l'horreur.

Maurice s'était agenouillé. Valentine fit enfin comme lui, mais ce ne
fut pas le nom de Dieu qui passa entre ses lèvres murmurantes, d'où
tombèrent ces mots: Mon frère! mon père!

La main du vieillard s'agita de nouveau faiblement, et la marquise
balbutia parmi ses larmes:

--Hâtons-nous, il a peur de ne pas voir la fin.

Les Habits Noirs cachaient la fièvre de leur attente sous un maintien
grave. Ils avaient tous la même pensée et se demandaient avec effroi si
une pareille folie de perversité était possible.

À l'heure navrée où chacun tremble, sur le seuil même de l'inconnu, le
grand comédien jouait-il le plus audacieux de tous ses rôles?

Certes, l'évidence était là pour répondre: Nul ne peut contrefaire la
marque de la mort.

Et cependant ils avaient peur.

Ce fut Lecoq qui remplaça les fiancés et la marquise auprès de la couche
d'agonie. Le colonel ne parut point s'en apercevoir.

Devant l'autel, M. de Saint-Louis disait au vicaire avec une majestueuse
bonté:

--Ma dépêche est déjà partie pour la cour de Rome. J'ai tout pris sur
moi en disant à Sa Sainteté que vous aviez dû accéder au voeu de votre
souverain légitime. Quant à l'archevêché, j'irai moi-même dès demain
rendre visite à Sa Grandeur.

Les assistants se rangèrent comme à l'église derrière les deux fiancés,
qui avaient des chaises à prie-Dieu. À gauche de Valentine se tenait Mme
la marquise d'Ornans, qui lui servait de mère; à droite de Maurice, M.
de Saint-Louis prit place en faisant observer qu'il se regardait
seulement comme le délégué de son vénérable ami, le colonel Bozzo.

M. le baron de la Périère était en quelque sorte maître des cérémonies
et veillait à ce que tout se passât en bon ordre; il prit le siège
voisin de la chaise de maman Léo et lui dit:

--Vous voyez, bonne dame, que nous avons enlevé l'affaire lestement.

L'état de fièvre où était maman Léo se traduisait par une impossibilité
absolue de rester en place. Elle se levait, elle se rasseyait à
contresens et poussait d'énormes soupirs dans son mouchoir à carreaux,
baigné de sueur.

--Vous saurez, dit-elle à M. de la Périère, que la personne qui remplace
le prisonnier à la Force est pour entrer dans ma famille, et que je m'y
intéresse censément d'amitié. Il ne faudrait pas qu'il pourrisse trop
longtemps là-dedans.

M. le baron lui promit son appui, mais nous devons avouer que son
attention était ailleurs: il ne perdait pas un seul instant de vue le
lit où le colonel était désormais immobile, ne donnant plus aucun signe
de vie.

Portai-Girard et Samuel, placés au dernier rang, guettaient aussi leur
proie, échangeant quelques paroles à voix basse.

En apparence, Valentine et Maurice étaient calmes et recueillis. Quand
le prêtre leur adressa la question d'usage, chacun d'eux répondit _oui_
avec une émotion profonde.

Puis ils restèrent un instant les mains unies et Valentine murmura:

--Mon mari! mon mari!

Elle n'eut que ce mot pour exprimer l'angoisse poignante et l'amour sans
bornes qui se disputaient son coeur. Maurice lui répondit:

--Courage! désormais nous n'attendrons pas longtemps.

C'était la conviction de Valentine bien plus encore que celle de son
fiancé. Elle jouait, on peut le dire, cette terrible partie en complète
connaissance de cause, et plus on approchait du moment fatal, plus
l'espoir qu'elle avait eu tant de peine à faire naître en son âme se
voilait.

Le glaive invisible était suspendu quelque part dans l'air, elle le
sentait, et elle savait qu'aucun moyen humain n'en pouvait parer les
coups inévitables.

Il n'y avait rien en elle qui ressemblât à de la peur, mais un mirage
horrible lui montrait Maurice sanglant, mourant. Elle souffrait un
martyre sans nom, et les secondes lui paraissaient longues comme des
heures.

Le prêtre donna la bénédiction nuptiale.

Comme il se retournait vers l'autel, on entendit un léger bruit du côté
du lit, et la poitrine du colonel rendit une plainte faible.

Tous les regards se dirigèrent aussitôt vers lui; on le vit à demi levé
sur son séant et luttant contre une convulsion. Ce fut si rapide que
personne n'eut le temps d'aller au secours. Il poussa un soupir et
retomba inanimé.

Comme si c'eût été un signal convenu, tous les cierges, toutes les
lumières s'éteignirent à la fois, et au milieu de la nuit noire,
survenue tout à coup, une voix qui montait on ne sait d'où prononça ces
paroles, qui ressemblaient à un contresens moqueur:

--_Il fait jour!_

Un tumulte se produisit dans l'ombre, où personne ne parlait, sauf Mme
la marquise d'Ornans, qui prononça d'une voix éteinte:

--Au secours!

Portai-Girard et les conjurés n'avaient pas hésité. Ils s'étaient
élancés vers le lit. Portai-Girard releva la couverture, et en la
maintenant sur l'oreiller, il planta un coup de poignard à la place où
le coeur du mort ne battait déjà plus, peut-être, en grondant:

--Si c'est encore une comédie, voilà le dénouement!

Il y eut un son faible comme le soupir d'un enfant--puis le silence.
Valentine avait entouré Maurice de ses bras et le couvrait de son corps,
balbutiant dans un baiser suprême:

--J'espère! Nous devrions être frappés déjà, et si la mort venait,
pourrait-elle nous séparer désormais?

La plume ne peut pas exprimer la prodigieuse rapidité d'un pareil drame.
Le récit est long forcément; mais, en réalité, tout ce que nous
racontons s'entassa dans la même minute.

Au milieu du silence, on entendit les deux pistolets de maman Léo
qu'elle armait, tandis qu'elle disait tranquillement et de sa voix la
plus crâne:

--Saquédié! qu'on ne les touche pas, ou gare dessous! Mais on murmura à
son oreille:

--Obéissez!

Elle crut reconnaître la voix de Valentine.

Et presque aussitôt elle se sentit pressée par Maurice et entraînée au
travers de la chambre. La robe de soie de la marquise frôlait le revers
de sa main, et elle reconnut l'accent chevrotant du vieux Germain qui
demandait:

--Où me conduisez-vous? On franchit un seuil.

Dans la nuit, deux grands bras puissants poussaient en avant ce groupe
rassemblé comme un troupeau.

Presque au même instant, les Habits Noirs conjurés quittaient le lit et
se dirigeaient en tâtonnant vers la chambre de la comtesse.

C'était là qu'ils allaient trouver le trésor.

Au moment où Samuel arrivait le premier, deux cris rauques retentirent à
quelques pas de lui, dans une autre pièce.

--Voilà qui est fait, dit Portai-Girard froidement, c'est la dernière
affaire du vieux, une affaire posthume celle-là! Donnez-vous la peine
d'entrer.

Ils entrèrent trois: Samuel, M. de Saint-Louis et le docteur en droit,
qui dit en ricanant, parce qu'il entendait la porte se refermer derrière
lui:

--L'Amitié trouvera nez de bois, c'est bien fait. Allons, mes enfants, à
la besogne!

Lecoq arrivait en effet à la porte; il avait marché avec précaution dans
ces ténèbres où, selon lui, on pouvait faire rencontre d'un coup de
couteau.

Il écoutait de toutes ses oreilles, étonné du silence qui régnait autour
de lui. La chambre mortuaire semblait s'être vidée comme par
enchantement.

--Ouvrez, dit-il enfin tout bas en poussant la porte, c'est moi.

À travers le battant fermé, il entendit un râle creux et sourd, puis
deux, puis trois.

--Encore! fit-il, je croyais que c'était fini!

Il n'était pas homme à se méprendre, car il connaissait trop bien le son
que rend la gorge d'un homme poignardé.

Il frappa de nouveau en disant, avec un commencement d'impatience:

--Ouvrez donc!

Et il pensait:

--Est-ce qu'ils voudraient me fausser compagnie?...

On n'entendait plus rien de l'autre côté de la porte.

Lecoq sentait des frissons lui courir par tout le corps, et malgré lui,
il faisait une sorte de calcul en se disant:

--Les deux premiers râles sont ceux des deux jeunes gens, car on a, bien
sûr, commencé par eux, puisque c'est le colonel qui avait réglé la
besogne... les trois autres, voyons: il y avait Mme la marquise, puis
cette bonne femme, maman Léo, puis encore le vieux domestique de M.
d'Arx, c'est juste le compte: cinq coups.

Il reprit en s'interrompant:

--Ouvrez donc, vous autres, est-ce que vous ne m'entendez pas?

Comme le silence continuait, il ajouta entre ses dents:

--Je me doutais bien qu'il y aurait du tirage. Aussi, tant que le vieux
coquin aurait vécu, je ne l'aurais jamais lâché.

Il y eut derrière lui un petit ricanement qui glaça le sang dans ses
veines. Il crut s'être trompé, mais une voix doucette dit dans la nuit:

--Voilà donc comment tu parles de ton papa, méchant sujet!

Lecoq voulut ouvrir la bouche, mais aucun son ne sortit de sa gorge.

Il était littéralement paralysé par la stupeur. La voix doucette reprit:

--Ce que tu as dit là n'est pas respectueux dans la forme, ma chatte,
mais le fond est bon, et cela te sauve la vie.

Une allumette chimique grinça et prit feu. Lecoq, qui n'en croyait pas
ses oreilles, se retourna.

Il vit le colonel Bozzo debout, droit sur ses jambes et la tête haute,
qui le regardait en souriant.

Le vieillard avait à la main le flambeau qu'il venait d'allumer, et son
doigt branlant dessinait ce geste qui est la menace des espiègles.

Les jarrets de Lecoq plièrent sous lui et il tomba agenouillé.

--_Il fait nuit_! dit avec lenteur le colonel, qui leva son flambeau.

--Grâce! balbutia Lecoq, dont la tête pendait sur sa poitrine.

Il pouvait voir maintenant que la chambre était complètement déserte.

Le prêtre avait dû sortir par la porte du fond, qui restait entrouverte.

La couverture du lit où le colonel agonisait naguère était encore
relevée jusque sur l'oreiller, et le couteau de Portai-Girard restait
fiché à hauteur de poitrine.

Le vieillard jouissait de la détresse de son premier ministre et
ricanait paisiblement.

--Ce nigaud de docteur en droit, dit-il, a tué ma douillette que j'avais
roulée en paquet. Il ne faut jamais frapper quand on n'y voit pas, à
moins d'avoir le talent du marchef. Voilà un garçon qui s'y entend!...
Eh! eh! bijou, petit bonhomme vit encore à ce qu'il paraît, dis donc?

Lecoq restait muet et joignait ses mains suppliantes.

--Mets-toi sur tes pieds, reprit le colonel en lui caressant la joue
amicalement, il y a de l'ouvrage, et je ne peux pas tout faire.

Lecoq se releva, chancelant comme un homme ivre. Le vieillard
introduisit une clef dans la serrure de la comtesse Corona, qui était
fermée en dedans, et l'ouvrit.

--Entre, ordonna-t-il.

Et il haussa le flambeau pour éclairer mieux.

Lecoq voulut obéir, mais dès le premier pas, il recula épouvanté.

Ses cheveux se hérissèrent sur son crâne.

La chambre était telle que Francesca Corona l'avait laissée, lors de son
départ pour le bal: les chiffons restaient étalés sur le lit et sur les
meubles, mais parmi tout ce désordre gracieux que produit la toilette
d'une femme à la mode, il y avait, hideux contraste! trois cadavres
étendus dans un lac de sang.

Lecoq se soutenait, haletant, au chambranle de la porte.

--Tu comprends bien, lui dit le colonel, qui ne paraissait pas éprouver
l'ombre d'une émotion, que ma petite Fanchette ne pouvait pas rester
ici. Je l'ai envoyée danser, la pauvre biche! C'est dommage que mon
neveu Corona ne se soit pas mis de la conjuration, il serait là,
maintenant avec les autres, et quel bon débarras pour ma Fanchette!

--Bonhomme, reprit-il en changeant de ton, nous n'avons pas le choix, ce
soir, et c'est toi qui es chargé de nettoyer tout cela. C'est un rude
coup de balai, mais j'ai idée que tu te mettrais en quatre pour faire
plaisir à papa aujourd'hui, hé! l'Amitié?

Il poussa en avant Lecoq, qui était anéanti.

--Ces bons chéris! dit le vieillard en s'approchant tour à tour des
trois cadavres, ce que c'est que de nous! Chacun d'eux avait son petit
talent, et je ne serais pas embarrassé pour faire trois jolis discours
s'ils devaient être enterrés au cimetière... Tiens! on dirait que ce bon
Samuel respire encore? ce ne doit pas être dangereux, car Coyatier ne se
trompe guère.

Il poussa du pied le docteur, dont la gorge rendit un gémissement, et
passa en ajoutant:

--Quant à Portai-Girard et au majestueux fils de Saint-Louis, bonsoir
les voisins!... Ah ça, Fifi, tu n'as donc plus de langue?

--J'avoue..., balbutia Lecoq.

--Tu as tort! il vaut toujours mieux nier.

--Votre maladie qui semblait mortelle...

--Ah! fit le vieillard tristement, c'est un bien mauvais rhume, va, et
je vais partir pour les eaux de Bagnères; veux-tu m'accompagner?

--Certes, fit Lecoq, qui se retrouvait peu à peu, mais où en
sommes-nous, maître? les autres...

--Quels autres?

--Tous ceux qui étaient dans votre chambre?

--Il fait trop froid, dit le colonel, pour que nous allions nous
promener au jardin; mais j'ai idée qu'il s'y passe quelque chose
d'intéressant. Nous pouvons bien perdre cinq minutes, car Fanchette ne
rentrera pas de sitôt. Donne-moi ton bras et prends la bougie.

Il s'appuya sur Lecoq familièrement et ajouta d'un air pénétré en
quittant la chambre de la comtesse Corona:

--Ces polissons-là me devaient tout. Ce qui perd les hommes, c'est
l'ingratitude... et toi, l'Amitié, qui es un garçon d'intelligence, tu
dois bien comprendre que leur complot était bête comme un chou! Il n'y a
pas plus de trésor dans le secrétaire de ma petite Fanchette que dans le
coin de mon oeil. Ah! ah! le trésor! nous sommes riches, mon minet, plus
riches encore qu'ils ne le croyaient, mais notre richesse est bien
gardée, va, et le gilet de flanelle qui est entre ma chemise et ma peau
n'en sait pas plus long que vous au sujet du trésor! Il s'arrêta et
regarda Lecoq en dessous.

--C'est comme pour le secret, vois-tu, reprit-il en baissant la voix, le
grand secret des frères de la Merci. Il existe, profond comme la mer et
haut comme une montagne; mais les bons petits curieux de ta sorte, quand
ils croient mettre la main dessus, trouvent une pincée de cendres, un
éclat de rire moqueur... le rire de papa, eh! mon bijou, qui leur dit
_néant_ dans toutes les langues vivantes et mortes, car ce vieux
Père-à-tous sait beaucoup de langues, et il ne veut pas plus livrer son
secret que son trésor.

On était dans la chambre du mariage; le colonel jeta un regard satisfait
sur son lit d'abord, puis sur l'autel dressé.

--Dis donc, l'Amitié, fit-il tout à coup, as-tu lu les tragédies de M.
Ducis?... Non, tu n'aimes pas beaucoup la littérature. M. Ducis était un
poète du temps de l'Empire qui rabobinait des auteurs anglais et qui
prenait la peine de faire trois ou quatre dénouements pour chacune de
ses tragédies. Je ne suis pas de l'Académie, mais je fais un peu comme
M. Ducis: mon premier dénouement n'allait pas mal, c'était le mariage et
rien avec.

«Je réunissais tous ceux qui avaient vu de trop près nos affaires, dans
un seul tas et je leur chantais: «Allez-vous-en, gens de la noce!» avec
Coyatier au piano. Mais j'ai eu vent de vos petites menées, et mon
dénouement a tourné... Ouvre la fenêtre, tout doucement, car il ne faut
pas qu'on l'entende.

Ils avaient continué de marcher; ils étaient dans cette pièce, dont la
porte faisait face à celle de la comtesse et où Coyatier avait attendu
jusqu'au départ de Francesca Corona.

La fenêtre de cette chambre donnait sur le jardin; Lecoq en tourna
l'espagnolette et regarda au-dehors.

--Ils sont là, dit-il en se rejetant en arrière.

--Chut! fit le colonel, pas si haut. Diable! Ils sont là tous bien
vivants, n'est-ce pas? C'est une drôle de fillette, et l'amour a le nez
plus fin qu'un procureur du roi. Elle n'a pas cru un seul instant à la
culpabilité de son lieutenant... un beau brin de gars, n'est-ce pas,
l'Amitié?

Il avait soufflé lui-même la lumière et se penchait à la fenêtre
ouverte.

Immédiatement au-dessous de lui, dans le jardin très étroit et dont les
bosquets dépouillés laissaient voir le mur bordant la rue des Moineaux,
un groupe s'empressait autour de la marquise évanouie.

La tête de la bonne dame reposait sur les genoux du vieux Germain, assis
par terre dans la neige, et maman Léo, agenouillée, avait encore ses
deux pistolets à la main.

Lecoq demanda tout bas:

--Où est le marchef?

--Il prépare la chaise de poste, répliqua le colonel.

--Alors, la chose se fera en route? Le colonel soupira.

--Les trois pauvres amis que nous pleurons, murmura-t-il, ont sauvé tout
ce petit monde-là. Je regrette un peu mon premier dénouement.

--Mais, objecta Lecoq, Mlle d'Arx connaît le mémoire de son frère, et
les autres...

--Tiens! interrompit le colonel au lieu de répondre, voilà cette chère
marquise qui reprend ses sens. Nous ne les verrons pas monter en
voiture, mais ce sera tout comme. Au fond, tu le sais bien, j'ai horreur
de la violence, et j'ai bien vu qu'il ne fallait pas compter cette fois
sur le marchef. Qu'est-ce que nous voulons? payer la loi et rester
tranquilles. La fuite du lieutenant paye la loi puisqu'il va être
condamné par contumace. Nous évitons ainsi les débats en cour d'assises,
où nous aurions pu trouver quelque juré moins retors, c'est-à-dire moins
aveugle que M. Perrin-Champein... D'un autre côté, cette même
condamnation ôtera au lieutenant toute idée de retour.

--Alors, dit Lecoq, qui ne pouvait revenir de son étonnement, vous les
laissez partir?

--Je les fais partir, rectifia le vieillard, tous ensemble, pour
l'Amérique du Sud.

--Prenez garde! s'écria Lecoq, Mlle d'Arx a juré de venger son père et
son frère!

--C'est fait, répliqua le colonel. Voilà ce qui m'a décidé.

Et comme son compagnon l'interrogeait du regard, il ajouta en riant:

--Drôle de fillette! je la connais mieux que vous. Elle aime son Maurice
comme une folle, mais elle a risqué la vie de son Maurice pour se
venger. Une vraie Corse! qui a ensorcelé Coyatier! Tout ce que j'ai pu
obtenir du marchef, qui travaillait pour moi en même temps que pour
elle, c'est de la tromper sur le nombre des pièces de gibier abattues
pour son compte. À l'heure qu'il est, dans sa pensée, il n'y a plus
d'Habits Noirs. Elle a compté les râles comme toi; elle nous croit tous
exterminés. Écoute et regarde!

Dans le jardin, maman Léo relevait la marquise et lui disait:

--Oui, saquédié! je suis du voyage, en qualité de gendarme, mais pas
pour rester indéfiniment avec les deux chéris. Je les gênerais, c'est
vous qui serez la vraie mère.

En ce moment, des pas précipités se firent entendre et Coyatier sortit
d'un massif.

Sa main tendue montra la porte de derrière, par où Samuel, le docteur en
droit et M. de Saint-Louis avaient fait dessein de se retirer avec la
fameuse cassette.

--La chaise de poste est là qui attend, dit-il, en route! Valentine jeta
ses deux bras autour du cou de Maurice et le pressa passionnément contre
son coeur.

--Je ne t'appartenais pas tout entière avant d'être vengée, dit-elle,
viens, nous ne reverrons jamais la France où cette horrible accusation
pèse sur toi, mais nos enfants seront Français, et tu leur montreras
quelque jour le chemin qui mène à la patrie!

--As-tu compris, l'Amitié? demanda le colonel en riant bonnement, d'ici
que leurs petits reviennent, nous avons du temps devant nous.

On entendit bientôt la chaise de poste rouler sur les pavés de la rue.

Le jardin était silencieux et vide.

Le vieillard restait seul à la fenêtre. Un rayon de lune jouait parmi
ses cheveux blancs et mettait à son front des reflets étranges.

Lecoq le regardait avec une superstitieuse terreur.

Quand on cessa d'entendre le bruit des roues, le Maître des Habits Noirs
sembla sortir de sa rêverie.

--Il faut que ma petite Fanchette dorme dans son lit cette nuit, dit-il,
à ton ouvrage, l'Amitié! nos trois excellents confrères t'attendent.

Lecoq essuya la sueur froide qui baignait son front; le colonel lui
caressa la joue doucement et ajouta:

--Connais-tu quelqu'un qui puisse faire du bon Louis XVII? J'ai une
affaire en vue, ce sera la dernière, à moins que pourtant...

Il s'arrêta et se prit à rire tout bas.

--Figure-toi, dit-il, que j'ai eu un drôle de rêve hier. Je me voyais
dans cent ans d'ici et je disais à quelqu'un dont le père n'est pas
encore né, mais qui avait déjà la barbe grise: il y a deux choses
immortelles: le _bien_ qui est Dieu, et moi qui suis le _mal_.





*** End of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Maman Léo - Les Habits Noirs Tome V" ***

Doctrine Publishing Corporation provides digitized public domain materials.
Public domain books belong to the public and we are merely their custodians.
This effort is time consuming and expensive, so in order to keep providing
this resource, we have taken steps to prevent abuse by commercial parties,
including placing technical restrictions on automated querying.

We also ask that you:

+ Make non-commercial use of the files We designed Doctrine Publishing
Corporation's ISYS search for use by individuals, and we request that you
use these files for personal, non-commercial purposes.

+ Refrain from automated querying Do not send automated queries of any sort
to Doctrine Publishing's system: If you are conducting research on machine
translation, optical character recognition or other areas where access to a
large amount of text is helpful, please contact us. We encourage the use of
public domain materials for these purposes and may be able to help.

+ Keep it legal -  Whatever your use, remember that you are responsible for
ensuring that what you are doing is legal. Do not assume that just because
we believe a book is in the public domain for users in the United States,
that the work is also in the public domain for users in other countries.
Whether a book is still in copyright varies from country to country, and we
can't offer guidance on whether any specific use of any specific book is
allowed. Please do not assume that a book's appearance in Doctrine Publishing
ISYS search  means it can be used in any manner anywhere in the world.
Copyright infringement liability can be quite severe.

About ISYS® Search Software
Established in 1988, ISYS Search Software is a global supplier of enterprise
search solutions for business and government.  The company's award-winning
software suite offers a broad range of search, navigation and discovery
solutions for desktop search, intranet search, SharePoint search and embedded
search applications.  ISYS has been deployed by thousands of organizations
operating in a variety of industries, including government, legal, law
enforcement, financial services, healthcare and recruitment.



Home