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Title: Mademoiselle de Maupin
Author: Gautier, Théophile, 1811-1872
Language: French
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Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Mademoiselle de Maupin" ***

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Théophile Gautier
MADEMOISELLE DE MAUPIN

(1835)


Table des matières

Préface Une des choses les plus burlesques...
Préface Non, imbéciles, non, crétins et goitreux ...
Chapitre 1
Chapitre 2
Chapitre 3
Chapitre 4
Chapitre 5
Chapitre 6
Chapitre 7
Chapitre 8
Chapitre 9
Chapitre 10
Chapitre 11 Beaucoup de choses sont ennuyeuses...
Chapitre 11 Les hommes de génie sont très bornés...
Chapitre 12 Je t’ai promis la suite de mes aventures...
Chapitre 12 Rosette témoigna, pour apaiser sa soif...
Chapitre 13
Chapitre 14
Chapitre 15
Chapitre 16
Chapitre 17



_Préface
__Une des choses les plus burlesques..._

Une des choses les plus burlesques de la glorieuse époque où nous
avons le bonheur de vivre est incontestablement la réhabilitation
de la vertu entreprise par tous les journaux, de quelque couleur
qu’ils soient, rouges, verts ou tricolores.

La vertu est assurément quelque chose de fort respectable, et nous
n’avons pas envie de lui manquer, Dieu nous en préserve! La bonne
et digne femme! -- Nous trouvons que ses yeux ont assez de
brillant à travers leurs bésicles, que son bas n’est pas trop mal
tiré, qu’elle prend son tabac dans sa boîte d’or avec toute la
grâce imaginable, que son petit chien fait la révérence comme un
maître à danser. -- Nous trouvons tout cela. -- Nous conviendrons
même que pour son âge elle n’est pas trop mal en point, et qu’elle
porte ses années on ne peut mieux. -- C’est une grand-mère très
agréable, mais c’est une grand-mère... -- Il me semble naturel de
lui préférer, surtout quand on a vingt ans, quelque petite
immoralité bien pimpante, bien coquette, bien bonne fille, les
cheveux un peu défrisés, la jupe plutôt courte que longue, le pied
et l’oeil agaçants, la joue légèrement allumée, le rire à la
bouche et le coeur sur la main. -- Les journalistes les plus
monstrueusement vertueux ne sauraient être d’un avis différent;
et, s’ils disent le contraire, il est très probable qu’ils ne le
pensent pas. Penser une chose, en écrire une autre, cela arrive
tous les jours, surtout aux gens vertueux.

Je me souviens des quolibets lancés avant la révolution (c’est de
celle de juillet que je parle) contre ce malheureux et virginal
vicomte Sosthène de La Rochefoucauld qui allongea les robes des
danseuses de l’Opéra, et appliqua de ses mains patriciennes un
pudique emplâtre sur le milieu de toutes les statues. -- M. le
vicomte Sosthène de La Rochefoucauld est dépassé de bien loin. --
La pudeur a été très perfectionnée depuis ce temps, et l’on entre
en des raffinements qu’il n’aurait pas imaginés.

Moi qui n’ai pas l’habitude de regarder les statues à de certains
endroits, je trouvais, comme les autres, la feuille de vigne,
découpée par les ciseaux de M. le chargé des beaux-arts, la chose
la plus ridicule du monde. Il parait que j’avais tort, et que la
feuille de vigne est une institution des plus méritoires.

On m’a dit, j’ai refusé d’y ajouter foi, tant cela me semblait
singulier, qu’il existait des gens qui, devant la fresque du
_Jugement dernier _de Michel-Ange, n’y avaient rien vu autre chose
que l’épisode des prélats libertins, et s’étaient voilé la face en
criant à l’abomination de la désolation!

Ces gens-là ne savent aussi de la romance de Rodrigue que le
couplet de la couleuvre. -- S’il y a quelque nudité dans un
tableau ou dans un livre, ils y vont droit comme le porc à la
fange, et ne s’inquiètent pas des fleurs épanouies ni des beaux
fruits dorés qui pendent de toutes parts.

J’avoue que je ne suis pas assez vertueux pour cela. Dorine, la
soubrette effrontée, peut très bien étaler devant moi sa gorge
rebondie, certainement je ne tirerai pas mon mouchoir de ma poche
pour couvrir ce sein que l’on ne saurait voir. -- Je regarderai sa
gorge comme sa figure, et, si elle l’a blanche et bien formée, j’y
prendrai plaisir. -- Mais je ne tâterai pas si la robe d’Elmire
est moelleuse, et je ne la pousserai pas saintement sur le bord de
la table, comme faisait ce pauvre homme de Tartuffe.

Cette grande affectation de morale qui règne maintenant serait
fort risible, si elle n’était fort ennuyeuse. -- Chaque feuilleton
devient une chaire; chaque journaliste, un prédicateur; il n’y
manque que la tonsure et le petit collet. Le temps est à la pluie
et à l’homélie; on se défend de l’une et de l’autre en ne sortant
qu’en voiture et en relisant Pantagruel entre sa bouteille et sa
pipe.

Mon doux Jésus! quel déchaînement! quelle furie!

-- Qui vous a mordu? qui vous a piqué? que diable avez-vous donc
pour crier si haut, et que vous a fait ce pauvre vice pour lui en
tant vouloir, lui qui est si bon homme, si facile à vivre, et qui
ne demande qu’à s’amuser lui-même et à ne pas ennuyer les autres,
si faire se peut? -- Agissez avec le vice comme Serre avec le
gendarme: embrassez-vous, et que tout cela finisse. -- Croyez-
m’en, vous vous en trouverez bien. -- Eh! mon Dieu! messieurs les
prédicateurs, que feriez-vous donc sans le vice? -- Vous seriez
réduits, dès demain, à la mendicité, si l’on devenait vertueux
aujourd’hui.

Les théâtres seraient fermés ce soir. -- Sur quoi feriez-vous
votre feuilleton? -- Plus de bals de l’Opéra pour remplir vos
colonnes, -- plus de romans à disséquer; car bals, romans,
comédies, sont les vraies pompes de Satan, si l’on en croit notre
sainte Mère l’Église. -- L’actrice renverrait son entreteneur, et
ne pourrait plus vous payer son éloge. -- On ne s’abonnerait plus
à vos journaux; on lirait saint Augustin, on irait à l’église, on
dirait son rosaire. Cela serait peut-être très bien; mais, à coup
sûr, vous n’y gagneriez pas. -- Si l’on était vertueux, où
placeriez-vous vos articles sur l’immoralité du siècle? Vous voyez
bien que le vice est bon à quelque chose.

Mais c’est la mode maintenant d’être vertueux et chrétien, c’est
une tournure qu’on se donne; on se pose en saint Jérôme, comme
autrefois en don Juan; l’on est pâle et macéré, l’on porte les
cheveux à l’apôtre, l’on marche les mains jointes et les yeux
fichés en terre; on prend un petit air confit en perfection; on a
une Bible ouverte sur sa cheminée, un crucifix et du buis bénit à
son lit; l’on ne jure plus, l’on fume peu, et l’on chique à peine.
-- Alors on est chrétien, l’on parle de la sainteté de l’art, de
la haute mission de l’artiste, de la poésie du catholicisme, de
M. de Lamennais, des peintres de l’école angélique, du concile de
Trente, de l’humanité progressive et de mille autres belles
choses. -- Quelques-uns font infuser dans leur religion un peu de
républicanisme; ce ne sont pas les moins curieux. Ils accouplent
Robespierre et Jésus-Christ de la façon la plus joviale, et
amalgament avec un sérieux digne d’éloges les Actes des Apôtres et
les décrets de la _sainte _convention, c’est l’épithète
sacramentelle; d’autres y ajoutent, pour dernier ingrédient,
quelques idées saint-simoniennes. -- Ceux-là sont complets et
carrés par la base; après eux, il faut tirer l’échelle. Il n’est
pas donné au ridicule humain d’aller plus loin, -- _has ultra
metas..., _etc. Ce sont les colonnes d’Hercule du burlesque.

Le christianisme est tellement en vogue par la tartuferie qui
court que le néo-christianisme lui-même jouit d’une certaine
faveur. On dit qu’il compte jusqu’à un adepte, y compris
M. Drouineau.

Une variété extrêmement curieuse du journaliste proprement dit
moral, c’est le journaliste à famille féminine.

Celui-là pousse la susceptibilité pudique jusqu’à
l’anthropophagie, ou peu s’en faut.

Sa manière de procéder, pour être simple et facile au premier coup
d’oeil, n’en est pas moins bouffonne et superlativement
récréative, et je crois qu’elle vaut qu’on la conserve à la
postérité, -- à nos derniers neveux, comme disaient les perruques
du prétendu grand siècle.

D’abord pour se poser en journaliste de cette espèce, il faut
quelques petits ustensiles préparatoires, -- tels que deux ou
trois femmes légitimes, quelques mères, le plus de soeurs
possible, un assortiment de filles complet et des cousines
innombrablement. -- Ensuite il faut une pièce de théâtre ou un
roman quelconque, une plume, de l’encre, du papier et un
imprimeur. Il faudrait peut-être bien une idée et plusieurs
abonnés; mais on s’en passe avec beaucoup de philosophie et
l’argent des actionnaires.

Quand on a tout cela, l’on peut s’établir journaliste moral. Les
deux recettes suivantes, convenablement variées, suffisent à la
rédaction.

Modèles d’articles vertueux
sur une première représentation.

«Après la littérature de sang, la littérature de fange; après la
Morgue et le bagne, l’alcôve et le lupanar; après les guenilles
tachées par le meurtre, les guenilles tachées par la débauche;
après, etc. (selon le besoin et l’espace, on peut continuer sur ce
ton depuis six lignes jusqu’à cinquante et au-delà), -- c’est
justice. -- Voilà où mènent l’oubli des saines doctrines et le
dévergondage romantique: le théâtre est devenu une école de
prostitution où l’on n’ose se hasarder qu’en tremblant avec une
femme qu’on respecte. Vous venez sur la foi d’un nom illustre, et
vous êtes obligé de vous retirer au troisième acte avec votre
jeune fille toute troublée et toute décontenancée. Votre femme
cache sa rougeur derrière son éventail; votre soeur, votre
cousine, etc.» (On peut diversifier les titres de parenté; il
suffit que ce soient des femelles.)

Nota. -- Il y en a un qui a poussé la moralité jusqu’à dire: Je
n’irai pas voir ce drame avec ma maîtresse. -- Celui-là, je
l’admire et je l’aime; je le porte dans mon coeur, comme Louis
XVIII portait toute la France dans le sien; car il a eu l’idée la
plus triomphante, la plus pyramidale, la plus ébouriffée, la plus
luxorienne qui soit tombée dans une cervelle d’homme, en ce benoît
dix-neuvième siècle où il en est tombé tant et de si drôles.

La méthode pour rendre compte d’un livre est très expéditive et à
la portée de toutes les intelligences:

«Si vous voulez lire ce livre, enfermez-vous soigneusement chez
vous; ne le laissez pas traîner sur la table. Si votre femme et
votre fille venaient à l’ouvrir, elles seraient perdues. -- Ce
livre est dangereux, ce livre conseille le vice. Il aurait peut-
être eu un grand succès, au temps de Crébillon, dans les petites
maisons, aux soupers fins des duchesses; mais maintenant que les
moeurs se sont épurées, maintenant que la main du peuple a fait
crouler l’édifice vermoulu de l’aristocratie, etc., etc., que...
que... que... -- il faut, dans toute oeuvre, une idée, une idée...
là, une idée morale et religieuse qui... une vue haute et profonde
répondant aux besoins de l’humanité; car il est déplorable que de
jeunes écrivains sacrifient au succès les choses les plus saintes,
et usent un talent, estimable d’ailleurs, à des peintures
lubriques qui feraient rougir des capitaines de dragons (la
virginité du capitaine de dragons est, après la découverte de
l’Amérique, la plus belle découverte que l’on ait faite depuis
longtemps). -- Le roman dont nous faisons la critique rappelle
Thérèse philosophe, Félicia, le Compère Mathieu, les Contes de
Grécourt.» -- Le journaliste vertueux est d’une érudition immense
en fait de romans orduriers; -- je serais curieux de savoir
pourquoi.

Il est effrayant de songer qu’il y a, de par les journaux,
beaucoup d’honnêtes industriels qui n’ont que ces deux recettes
pour subsister, eux et la nombreuse famille qu’ils emploient.

Apparemment que je suis le personnage le plus énormément immoral
qu’il se puisse trouver en Europe et ailleurs; car je ne vois rien
de plus licencieux dans les romans et les comédies de maintenant
que dans les romans et les comédies d’autrefois, et je ne
comprends guère pourquoi les oreilles de messieurs des journaux
sont devenues tout à coup si janséniquement chatouilleuses.

Je ne pense pas que le journaliste le plus innocent ose dire que
Pigault-Lebrun, Crébillon fils, Louvet, Voisenon, Marmontel et
tous autres faiseurs de romans et de nouvelles ne dépassent en
immoralité, puisque immoralité il y a, les productions les plus
échevelées et les plus dévergondées de MM. tels et tels, que je ne
nomme pas, par égard pour leur pudeur.

Il faudrait la plus insigne mauvaise foi pour n’en pas convenir.

Qu’on ne m’objecte pas que j’ai allégué ici des noms peu ou mal
connus. Si je n’ai pas touché aux noms éclatants et monumentaux,
ce n’est pas qu’ils ne puissent appuyer mon assertion de leur
grande autorité.

Les Romans et les Contes de Voltaire ne sont assurément pas, à la
différence de mérite près, beaucoup plus susceptibles d’être
donnés en prix aux petites tartines des pensionnats que les Contes
immoraux de notre ami le lycanthrope, ou même que les Contes
moraux du doucereux Marmontel.

Que voit-on dans les comédies du grand Molière? La sainte
institution du mariage (style de catéchisme et de journaliste)
bafouée et tournée en ridicule à chaque scène.

Le mari est vieux et laid et cacochyme; il met sa perruque de
travers; son habit n’est plus à la mode; il a une canne à bec-de-
corbin, le nez barbouillé de tabac, les jambes courtes, l’abdomen
gros comme un budget. -- Il bredouille, et ne dit que des
sottises; il en fait autant qu’il en dit; il ne voit rien, il
n’entend rien; on embrasse sa femme à sa barbe; il ne sait pas de
quoi il est question: cela dure ainsi jusqu’à ce qu’il soit bien
et dûment constaté cocu à ses yeux et aux yeux de toute la salle
on ne peut plus édifiée, et qui applaudit à tout rompre.

Ceux qui applaudissent le plus sont ceux qui sont le plus mariés.

Le mariage s’appelle, chez Molière, George Dandin ou Sganarelle.

L’adultère, Damis ou Clitandre; il n’y a pas de nom assez
doucereux et charmant pour lui.

L’adultère est toujours jeune, beau, bien fait et marqués pour le
moins. Il entre en chantonnant à la cantonade la courante la plus
nouvelle; il fait un ou deux pas en scène de l’air le plus
délibéré et le plus triomphant du monde; il se gratte l’oreille
avec l’ongle rose de son petit doigt coquettement écarquillé; il
peigne avec son peigne d’écaille sa belle chevelure blondine, et
rajuste ses canons qui sont du grand volume. Son pourpoint et son
haut-de-chausses disparaissent sous les aiguillettes et les noeuds
de ruban, son rabat est de la bonne faiseuse; ses gants flairent
mieux que benjoin et civette; ses plumes ont coûté un louis le
brin.

Comme son oeil est en feu et sa joue en fleur! que sa bouche est
souriante! que ses dents sont blanches! comme sa main est douce et
bien lavée.

Il parle, ce ne sont que madrigaux, galanteries parfumées en beau
style précieux et du meilleur air; il a lu les romans et sait la
poésie, il est vaillant et prompt à dégainer, il sème l’or à
pleines mains. -- Aussi Angélique, Agnès, Isabelle se peuvent à
peine tenir de lui sauter au cou, si bien élevées et si grandes
dames qu’elles soient; aussi le mari est-il régulièrement trompé
au cinquième acte, bien heureux quand ce n’est pas dès le premier.

Voilà comme le mariage est traité par Molière, l’un des plus hauts
et des plus graves génies qui jamais aient été. -- Croit-on qu’il
y ait rien de plus fort dans les réquisitoires d’_Indiana _et de
_Valentine?_

La paternité est encore moins respectée, s’il est possible. Voyez
Orgon, voyez Géronte, voyez-les tous.

Comme ils sont volés par leurs fils, battus par leurs valets!
Comme on met à nu, sans pitié pour leur âge, et leur avarice, et
leur entêtement, et leur imbécillité! -- Quelles plaisanteries!
quelles mystifications!

Comme on les pousse par les épaules hors de la vie, ces pauvres
vieux qui sont longs à mourir, et qui ne veulent point donner leur
argent! comme on parle de l’éternité des parents! quels plaidoyers
contre l’hérédité, et comme cela est plus convaincant que toutes
les déclamations saint-simoniennes!

Un père, c’est un ogre, c’est un Argus, c’est un geôlier, un
tyran, quelque chose qui n’est bon tout au plus qu’à retarder un
mariage pendant trois jusqu’à la reconnaissance finale. -- Un père
est le mari ridicule au grand complet. -- Jamais un fils n’est
ridicule dans Molière; car Molière, comme tous les auteurs de tous
les temps possibles, faisait sa cour à la jeune génération aux
dépens de l’ancienne.

Et les Scapins, avec leur cape rayée à la napolitaine, et leur
bonnet sur l’oreille, et leur plume balayant les bandes d’air, ne
sont-ils pas des gens bien pieux, bien chastes et bien dignes
d’être canonisés? -- Les bagnes sont pleins d’honnêtes gens qui
n’ont pas fait le quart de ce qu’ils font. Les roueries de Trialph
sont de pauvres roueries en comparaison des leurs. Et les Lisettes
et les Martons, quelles gaillardes, tudieu! -- Les courtisanes des
rues sont loin d’être aussi délurées, aussi promptes à la riposte
grivoise. Comme elles s’entendent à remettre un billet! comme
elles font bien la garde pendant les rendez-vous! -- Ce sont, sur
ma parole, de précieuses filles, serviables et de bon conseil.

C’est une charmante société qui s’agite et se promène à travers
ces comédies et ces imbroglios. -- Tuteurs dupés, maris cocus,
suivantes libertines, valets aigrefins, demoiselles folles
d’amour, fils débauchés, femmes adultères; cela ne vaut-il pas
bien les jeunes beaux mélancoliques et les pauvres faibles femmes
opprimées et passionnées des drames et des romans de nos faiseurs
en vogue?

Et tout cela, moins le coup de dague final, moins la tasse de
poison obligée: les dénouements sont aussi heureux que les
dénouements des contes de fées, et tout le monde, jusqu’au mari,
est on ne peut plus satisfait. Dans Molière, la vertu est toujours
honnie et rossée; c’est elle qui porte les cornes, et tend le dos
à Mascarille; à peine si la moralité apparaît une fois à la fin de
la pièce sous la personnification un peu bourgeoise de l’exempt
Loyal.

Tout ce que nous venons de dire ici n’est pas pour écorner le
piédestal de Molière; nous ne sommes pas assez fou pour aller
secouer ce colosse de bronze avec nos petits bras; nous voulions
simplement démontrer aux pieux feuilletonistes, qu’effarouchent
les ouvrages nouveaux et romantiques, que les classiques anciens,
dont ils recommandent chaque jour la lecture et l’imitation, les
surpassent de beaucoup en gaillardise et en immoralité.

À Molière nous pourrions aisément joindre et Marivaux et La
Fontaine, ces deux expressions si opposées de l’esprit français,
et Régnier, et Rabelais, et Marot, et bien d’autres. Mais notre
intention n’est pas de faire ici, à propos de morale, un cours de
littérature à l’usage des vierges du feuilleton.

Il me semble que l’on ne devrait pas faire tant de tapage à propos
de si peu. Nous ne sommes heureusement plus au temps d’Ève la
blonde, et nous ne pouvons, en bonne conscience, être aussi
primitifs et aussi patriarcaux que l’on était dans l’arche. Nous
ne sommes pas des petites filles se préparant à leur première
communion; et, quand nous jouons au corbillon, nous ne répondons
pas _tarte à la crème. _Notre naïveté est assez passablement
savante, et il y a longtemps que notre virginité court la ville;
ce sont là de ces choses que l’on n’a pas deux fois; et, quoi que
nous fassions, nous ne pouvons les rattraper, car il n’y a rien au
monde qui coure plus vite qu’une virginité qui s’en va et qu’une
illusion qui s’envole.

Après tout, il n’y a peut-être pas grand mal, et la science de
toutes choses est-elle préférable à l’ignorance de toutes choses.
C’est une question que je laisse à débattre à de plus savants que
moi. Toujours est-il que le monde a passé l’âge où l’on peut jouer
la modestie et la pudeur, et je le crois trop vieux barbon pour
faire l’enfantin et le virginal sans se rendre ridicule.

Depuis son hymen avec la civilisation, la société a perdu le droit
d’être ingénue et pudibonde. Il est de certaines rougeurs qui sont
encore de mise au coucher de la mariée, et qui ne peuvent plus
servir le lendemain; car la jeune femme ne se souvient peut-être
plus de la jeune fille, ou, si elle s’en souvient, c’est une chose
très indécente, et qui compromet gravement la réputation du mari.

Quand je lis par hasard un de ces beaux sermons qui ont remplacé
dans les feuilles publiques la critique littéraire, il me prend
quelquefois de grands remords et de grandes appréhensions, à moi
qui ai sur la conscience quelques menues gaudrioles un peu trop
fortement épicées, comme un jeune homme qui a du feu et de
l’entrain peut en avoir à se reprocher.

À côté de ces Bossuets du Café de Paris, de ces Bourdaloues du
balcon de l’Opéra, de ces Catons à tant la ligne qui gourmandent
le siècle d’une si belle façon, je me trouve en effet le plus
épouvantable scélérat qui ait jamais souillé la face de la terre;
et pourtant, Dieu le sait, la nomenclature de mes péchés, tant
capitaux que véniels, avec les blancs et interlignes de rigueur,
pourrait à peine, entre les mains du plus habile libraire, former
un ou deux volumes in-8 par jour, ce qui est peu de chose pour
quelqu’un qui n’a pas la prétention d’aller en paradis dans
l’autre monde, et de gagner le prix Montyon ou d’être rosière en
celui-ci.

Puis quand je pense que j’ai rencontré sous la table, et même
ailleurs, un assez grand nombre de ces dragons de vertu, je
reviens à une meilleure opinion de moi-même, et j’estime qu’avec
tous les défauts que je puisse avoir ils en ont un autre qui est
bien, à mes yeux, le plus grand et le pire de tous: -- c’est
l’hypocrisie que je veux dire.

En cherchant bien, on trouverait peut-être un autre petit vice à
ajouter; mais celui-ci est tellement hideux qu’en vérité je n’ose
presque pas le nommer. Approchez-vous, et je m’en vais vous couler
son nom dans l’oreille: -- c’est l’envie.

L’envie, et pas autre chose.

C’est elle qui s’en va rampant et serpentant à travers toutes ces
paternes homélies: quelque soin qu’elle prenne de se cacher, on
voit briller de temps en temps, au-dessus des métaphores et des
figures de rhétorique, sa petite tête plate de vipère; on la
surprend à lécher de sa langue fourchue ses lèvres toutes bleues
de venin, on l’entend siffloter tout doucettement à l’ombre d’une
épithète insidieuse.

Je sais bien que c’est une insupportable fatuité de prétendre
qu’on vous envie, et que cela est presque aussi nauséabond qu’un
merveilleux qui se vante d’une bonne fortune. -- Je n’ai pas la
forfanterie de me croire des ennemis et des envieux; c’est un
bonheur qui n’est pas donné à tout le monde, et je ne l’aurai
probablement pas de longtemps: aussi je parlerai librement et sans
arrière-pensée, comme quelqu’un de très désintéressé dans cette
question.

Une chose certaine et facile à démontrer à ceux qui pourraient en
douter, c’est l’antipathie naturelle du critique contre le poète,
-- de celui qui ne fait rien contre celui qui fait, -- du frelon
contre l’abeille -- du cheval hongre contre l’étalon.

Vous ne vous faites critique qu’après qu’il est bien constaté à
vos propres yeux que vous ne pouvez être poète. Avant de vous
réduire au triste rôle de garder les manteaux et de noter les
coups comme un garçon de billard ou un valet de jeu de paume, vous
avez longtemps courtisé la Muse, vous avez essayé de la
dévirginer; mais vous n’avez pas assez de vigueur pour cela;
l’haleine vous a manqué, et vous êtes retombé pâle et efflanqué au
pied de la sainte montagne.

Je conçois cette haine. Il est douloureux de voir un autre
s’asseoir au banquet où l’on n’est pas invité, et coucher avec la
femme qui n’a pas voulu de vous. Je plains de tout mon coeur le
pauvre eunuque obligé d’assister aux ébats du Grand Seigneur.

Il est admis dans les profondeurs les plus secrètes de l’Oda; il
mène les sultanes au bain; il voit luire sous l’eau d’argent des
grands réservoirs ces beaux corps tout ruisselants de perles et
plus polis que des agates; les beautés les plus cachées lui
apparaissent sans voiles. On ne se gêne pas devant lui. -- C’est
un eunuque. -- Le sultan caresse sa favorite en sa présence, et la
baise sur sa bouche de grenade. -- En vérité, c’est une bien
fausse situation que la sienne, et il doit être bien embarrassé de
sa contenance.

Il en est de même pour le critique qui voit le poète se promener
dans le jardin de poésie avec ses neuf belles odalisques, et
s’ébattre paresseusement à l’ombre de grands lauriers verts. Il
est bien difficile qu’il ne ramasse pas les pierres du grand
chemin pour les lui jeter et le blesser derrière son mur, s’il est
assez adroit pour cela.

Le critique qui n’a rien produit est un lâche; c’est comme un abbé
qui courtise la femme d’un laïque: celui-ci ne peut lui rendre la
pareille ni se battre avec lui.

Je crois que ce serait une histoire au moins aussi curieuse que
celle de Teglath-Phalasar ou de Gemmagog qui inventa les souliers
à poulaine, que l’histoire des différentes manières de déprécier
un ouvrage quelconque depuis un mois jusqu’à nos jours.

Il y a assez de matières pour quinze ou seize volumes in-folio;
mais nous aurons pitié du lecteurs, et nous nous bornerons à
quelques lignes, -- bienfait pour lequel nous demandons une
reconnaissance plus qu’éternelle. -- À une époque très reculée,
qui se perd dans la nuit des âges, il y a bien tantôt trois
semaines de cela, le roman moyen âge florissait principalement à
Paris et dans la banlieue. La cotte armoriée était en grand
honneur; on ne méprisait pas les coiffures à la hennin, on
estimait fort le pantalon mi-parti; la dague était hors de prix;
le soulier à poulaine était adoré comme un fétiche. -- Ce
n’étaient qu’ogives, tourelles, colonnettes, verrières coloriées,
cathédrales et châteaux forts; -- ce n’étaient que demoiselles et
damoiseaux, pages et valets, truands et soudards, galants
chevaliers et châtelains féroces; -- toutes choses certainement
plus innocentes que les jeux innocents, et qui ne faisaient de mal
à personne.

Le critique n’avait pas attendu au second roman pour commencer son
oeuvre de dépréciation; dès le premier qui avait paru, il s’était
enveloppé de son cilice de poil de chameau, et s’était répandu un
boisseau de cendre sur la tête: puis, prenant sa grande voix
dolente, il s’était mis à crier:

-- Encore du moyen âge, toujours du moyen âge! qui me délivrera du
moyen âge, de ce moyen âge qui n’est pas le moyen âge? -- Moyen
âge de carton et de terre cuite qui n’a du moyen âge que le nom. -
- Oh! les barons de fer, dans leur armure de fer, avec leur coeur
de fer, dans leur poitrine de fer! -- Oh! les cathédrales avec
leurs rosaces toujours épanouies et leurs verrières en fleurs,
avec leurs dentelles de granit, avec leurs trèfles découpés à
jour, leurs pignons tailladés en scie, avec leur chasuble de
pierre brodée comme un voile de mariée, avec leurs cierges, avec
leurs chants, avec leurs prêtres étincelants, avec leur peuple à
genoux, avec leur orgue qui bourdonne et leurs anges planant et
battant de l’aile sous les voûtes! -- comme ils m’ont gâté mon
moyen âge, mon moyen âge si fin et si coloré! comme ils l’ont fait
disparaître sous une couche de grossier badigeon! quelles criardes
enluminures! -- Ah! barbouilleurs ignorants, qui croyez avoir fait
de la couleur pour avoir plaqué rouge sur bleu, blanc sur noir et
vert sur jaune, vous n’avez vu du moyen âge que l’écorce, vous
n’avez pas deviné l’âme du moyen âge, le sang ne circule pas dans
la peau dont vous revêtez vos fantômes, il n’y a pas de coeur dans
vos corselets d’acier, il n’y a pas de jambes dans vos pantalons
de tricot, pas de ventre ni de gorge derrière vos jupes armoriées:
ce sont des habits qui ont la forme d’hommes, et voilà tout. --
Donc, à bas le moyen âge tel que nous l’ont fait les faiseurs (le
grand mot est lâché! les faiseurs)! Le moyen âge ne répond à rien
maintenant, nous voulons autre chose.

Et le public, voyant que les feuilletonistes aboyaient au moyen
âge, se prit d’une belle passion pour ce pauvre moyen âge, qu’ils
prétendaient avoir tué du coup. Le moyen âge envahit tout, aidé
par l’empêchement des journaux: -- drames, mélodrames, romances,
nouvelles, poésies, il y eut jusqu’à des vaudevilles moyen âge, et
Momus répéta des flonflons féodaux.

À côté du roman moyen âge verdissait le roman charogne, genre de
roman très agréable, et dont les petites-maîtresses nerveuses et
les cuisinières blasées faisaient une très grande consommation.

Les feuilletonistes sont bien vite arrivés à l’odeur comme des
corbeaux à la curée, et ils ont dépecé du bec de leurs plumes et
méchamment mis à mort ce pauvre genre de roman qui ne demandait
qu’à prospérer et à se putréfier paisiblement sur les rayons
graisseux des cabinets de lecture. Que n’ont-ils pas dit? que
n’ont-ils pas écrit? -- Littérature de morgue ou de bagne,
cauchemar de bourreau, hallucination de boucher ivre et d’argousin
qui a la fièvre chaude! Ils donnaient bénignement à entendre que
les auteurs étaient des assassins et des vampires, qu’ils avaient
contracté la vicieuse habitude de tuer leur père et leur mère,
qu’ils buvaient du sang dans des crânes, qu’ils se servaient de
tibias pour fourchette et coupaient leur pain avec une guillotine.

Et pourtant ils savaient mieux que personne, pour avoir souvent
déjeuné avec eux, que les auteurs de ces charmantes tueries
étaient de braves fils de famille, très débonnaires et de bonne
société, gantés de blanc, _fashionablement_ myopes, -- se
nourrissant plus volontiers de beefsteaks que de côtelettes
d’homme, et buvant plus habituellement du vin de Bordeaux que du
sang de jeune fille ou d’enfant nouveau-né. -- Pour avoir vu et
touché leurs manuscrits, ils savaient parfaitement qu’ils étaient
écrits avec de l’encre de la grande vertu, sur du papier anglais,
et non avec sang de guillotine sur peau de chrétien écorché vif.

Mais, quoi qu’ils dissent ou qu’ils fissent, le siècle était à la
charogne, et le charnier lui plaisait mieux que le boudoir; le
lecteur ne se prenait qu’à un hameçon amorcé d’un petit cadavre
déjà bleuissant. -- Chose très concevable; mettez une rose au bout
de votre ligne, les araignées auront le temps de faire leur toile
dans le pli de votre coude, vous ne prendrez pas le moindre petit
fretin; accrochez-y un ver ou un morceau de Deux fromage, carpes,
barbillons, perches, anguilles sauteront à trois pieds hors de
l’eau pour le happer. -- Les hommes ne sont pas aussi différents
des poissons qu’on a l’air de le croire généralement.

On aurait dit que les journalistes étaient devenus quakers,
brahmes, ou pythagoriciens, ou taureaux, tant il leur avait pris
une subite horreur du rouge et du sang. -- Jamais on ne les avait
vus si fondants, si émollients; -- c’était de la crème et du petit
lait. -- Ils n’admettaient que deux couleurs, le bleu de ciel ou
le vert pomme. Le rose n’était que souffert, et, si le public les
eût laissés faire, ils l’eussent mené paître des épinards sur les
rives du Lignon, côte à côte avec les moutons d’Amaryllis. Ils
avaient changé leur frac noir contre la veste tourterelle de
Céladon ou de Silvandre, et entouré leurs plumes d’oie de roses
pompons et de faveurs en manière de houlette pastorale. Ils
laissaient flotter leurs cheveux à l’enfant, et s’étaient fait des
virginités d’après la recette de Marion Delorme, à quoi ils
avaient aussi bien réussi qu’elle.

Ils appliquaient à la littérature l’article du Décalogue:

Homicide point ne seras.

On ne pouvait plus se permettre le plus petit meurtre dramatique,
et le cinquième acte était devenu impossible.

Ils trouvaient le poignard exorbitant, le poison monstrueux, la
hache inqualifiable. Ils auraient voulu que les héros dramatiques
vécussent jusqu’à l’âge de Melchisédech; et cependant il est
reconnu, depuis un temps immémorial, que le but de toute tragédie
est de faire assommer à la dernière scène un pauvre diable de
grand homme qui n’en peut mais, comme le but de toute comédie est
de conjoindre matrimonialement deux imbéciles de jeunes premiers
d’environ soixante ans chacun.

C’est vers ce temps que j’ai jeté au feu (après en avoir tiré un
double, ainsi que cela se fait toujours) deux superbes et
magnifiques drames moyen âge, l’un en vers et l’autre en prose,
dont les héros étaient écartelés et bouillis en plein théâtre, ce
qui eût été très jovial et assez inédit.

Pour me conformer à leurs idées, j’ai composé depuis une tragédie
antique en cinq actes, nommée _Héliogabale, _dont le héros se
jette dans les latrines, situation extrêmement neuve et qui a
l’avantage d’amener une décoration non encore vue au théâtre. --
J’ai fait aussi un drame moderne extrêmement supérieur à _Antony,
Arthur ou l’Homme fatal_, où _l’idée providentielle arrive sous la
forme d’un pâté de foie gras de Strasbourg, que le héros mange
jusqu’à la dernière miette après avoir consommé plusieurs viols,
ce qui, joint à ses remords, lui donne une abominable indigestion
dont il meurt. -- Fin morale s’il en fut, qui prouve que Dieu est
juste et que le vice est toujours puni et la vertu récompensée._

_Quant au genre monstre, vous savez comme ils l’ont traité, comme
ils ont arrangé Han d’Islande, ce mangeur d’hommes, __Habibrah
l’obi, Quasimodo le sonneur, et Triboulet, qui n’est que bossu, --
toute cette famille si étrangement fourmillante, -- toutes ces
crapauderies gigantesques que mon cher voisin fait grouiller et
sauteler à travers les forêts vierges et les cathédrales de ses
romans. Ni les grands traits à la Michel-Ange, ni les curiosités
dignes de Callot, ni les effets d’Ombre et de Pair à la façon de
Goya, rien n’a pu trouver grâce devant eux; ils l’ont renvoyé à
ses odes, quand il a fait des romans; à ses romans, quand il a
fait des drames: tactique ordinaire des journalistes qui aiment
toujours mieux ce qu’on a fait que ce qu’on fait. Heureux homme,
toutefois, que celui qui est reconnu supérieur même par les
feuilletonistes dans tous ses ouvrages, excepté, bien entendu,
celui dont ils rendent compte, et qui n’aurait qu’à écrire un
traité de théologie ou un manuel de cuisine pour faire trouver son
théâtre admirable!_

_Pour le roman de coeur, le roman ardent et passionné, qui a pour
père Werther l’Allemand, et pour mère Manon Lescaut la Française,
nous avons touché, au commencement de cette préface, quelques mots
de la teigne morale qui s’y est désespérément attachée sous
prétexte de religion et de bonnes moeurs. Les poux critiques sont
comme les poux de corps qui abandonnent les cadavres pour aller
aux vivants. Du cadavre du roman moyen âge les critiques sont
passés au corps de celui-ci, qui a la peau dure et vivace et leur
__pourrait bien ébrécher les dents._

_Nous pensons, malgré tout le respect que nous avons pour les
modernes apôtres, que les auteurs de ces romans appelés immoraux,
sans être aussi mariés que les journalistes vertueux, ont assez
généralement une mère, et que plusieurs d’entre eux ont des soeurs
et sont pourvus d’une abondante famille féminine; mais leurs mères
et leurs soeurs ne lisent pas de romans, même de romans immoraux;
elles cousent, brodent et s’occupent des choses de la maison. --
Leurs bas, comme dirait M. Planard, sont d’une entière blancheur:
vous les pouvez regarder aux jambes, -- elles ne sont pas bleues,
et le bonhomme Chrysale, lui qui haïssait tant les femmes
savantes, les proposerait pour exemple à la docte Philaminte._

_Quant aux épouses de ces messieurs, puisqu’ils en ont tant, si
virginaux que soient leurs maris, il me semble, à moi, qu’il est
de certaines choses qu’elles doivent savoir. -- Au fait, il se
peut bien qu’ils ne leur aient rien montré. Alors je comprends
qu’ils tiennent à les maintenir dans cette précieuse et benoîte
ignorance. Dieu est grand et Mahomet est son prophète! -- Les
femmes sont curieuses; fassent le ciel et la morale qu’elles
contentent leur curiosité d’une manière plus légitime qu’Ève, leur
grand-mère, et n’aillent pas faire des questions au serpent!_

_Pour leurs filles, si elles ont été en pension, je ne vois
__pas ce que les livres pourraient leur apprendre._

_Il est aussi absurde de dire qu’un homme est un ivrogne parce
qu’il décrit une orgie, un débauché parce qu’il raconte une
débauche que de prétendre qu’un homme est vertueux parce qu’il a
fait un livre de morale; tous les jours on voit le contraire. --
C’est le personnage qui parle et non l’auteur; son héros est
athée, cela ne veut pas dire qu’il soit athée; il fait agir et
parler les brigands en brigands, il n’est pas pour cela un
brigand. À ce compte, il faudrait guillotiner Shakespeare,
Corneille et tous les tragiques; ils ont plus commis de meurtres
que Mandrin et Cartouche; on ne l’a pas fait cependant, et je ne
crois même pas qu’on le fasse de longtemps, si vertueuse et si
morale que puisse devenir la critique. C’est une des manies de ces
petits grimauds à cervelle étroite que de substituer toujours
l’auteur à l’ouvrage et de recourir à la personnalité pour donner
quelque pauvre intérêt de scandale à leurs misérables rapsodies,
qu’ils savent bien que personne ne lirait si elles ne contenaient
que leur opinion individuelle._

_Nous ne concevons guère à quoi tendent toutes ces criailleries,
à quoi bon toutes ces colères et tous ces abois, -- et qui pousse
messieurs les Geoffroy au petit pied à se faire les don Quichotte
de la morale, et, vrais sergents de ville littéraires, à empoigner
et à bâtonner, au nom de la vertu, toute idée qui se promène dans
un livre __la cornette posée de travers ou la jupe troussée un
peu trop haut. -- C’est fort singulier._

_L’époque, quoi qu’ils en disent, est immorale (si ce mot-là
signifie quelque chose, ce dont nous doutons fort), et nous n’en
voulons pas d’autre preuve que la quantité de livres immoraux
qu’elle produit et le succès qu’ils ont. -- Les livres suivent les
moeurs et les moeurs ne suivent pas les livres. -- La Régence a
fait Crébillon, ce n’est pas Crébillon qui a fait la Régence. Les
petites bergères de Boucher étaient fardées et débraillées, parce
que les petites marquises étaient fardées et débraillées. -- Les
tableaux se font d’après les modèles et non les modèles d’après
les tableaux. Je ne sais qui a dit je ne sais où que la
littérature et les arts influaient sur les moeurs. Qui que ce
soit, c’est indubitablement un grand sot. -- C’est comme si l’on
disait: Les petits pois font pousser le printemps; les petits pois
poussent au contraire parce que c’est le printemps, et les cerises
parce que c’est l’été. Les arbres portent les fruits, et ce ne
sont pas les fruits qui portent les arbres assurément, loi
éternelle et invariable dans sa variété; les siècles se succèdent,
et chacun porte son fruit qui n’est pas celui du siècle précédent;
les livres sont les fruits des moeurs._

_À côté des journalistes moraux, sous cette pluie d’homélies
comme sous une pluie d’été dans quelque parc, il a surgi, entre
les planches du tréteau saint-simonien, une théorie __de petits
champignons d’une nouvelle espèce assez curieuse, dont nous allons
faire l’histoire naturelle._

_Ce sont les critiques utilitaires. Pauvres gens qui avaient le
nez court à ne le pouvoir chausser de lunettes, et cependant n’y
voyaient pas aussi loin que leur nez._

_Quand un auteur jetait sur leur bureau un volume quelconque,
roman ou poésie, -- ces messieurs se renversaient nonchalamment
sur leur fauteuil, le mettaient en équilibre sur ses pieds de
derrière, et, se balançant d’un air capable, ils se rengorgeaient
et disaient:_

--_ À quoi sert ce livre? Comment peut-on l’appliquer à la
moralisation et au bien-être de la classe la plus nombreuse et la
plus pauvre? Quoi! pas un mot des besoins de la société, rien de
civilisant et de progressif! Comment, au lieu de faire la grande
synthèse de l’humanité, et de suivre, à travers les événements de
l’histoire, les phases de l’idée régénératrice et providentielle,
peut-on faire des poésies et des romans qui ne mènent à rien, et
qui ne font pas avancer la génération dans le chemin de l’avenir?
Comment peut-on s’occuper de la forme, du style, de la rime en
présence de si graves intérêts? -- Que nous font, à nous, et le
style et la rime, et la forme? c’est bien de cela qu’il s’agit
(pauvres renards, ils sont trop verts)! -- La société soufre, elle
est en proie à un grand déchirement intérieur (traduisez: personne
ne veut s’abonner aux journaux utiles). C’est au poète à chercher
la cause de ce __malaise et à le guérir. Le moyen, il le trouvera
en sympathisant de coeur et d’âme avec l’humanité (des poètes
philanthropes! ce serait quelque chose de rare et de charmant). Ce
poète, nous l’attendons, nous l’appelons de tous nos voeux. Quand
il paraîtra, à lui les acclamations de la foule, à lui les palmes,
à lui les couronnes, à lui le Prytanée..._

_À la bonne heure; mais, comme nous souhaitons que notre lecteur
se tienne éveillé jusqu’à la fin de cette bienheureuse Préface,
nous ne continuerons pas cette imitation très fidèle du style
utilitaire, qui, de sa nature, est passablement soporifique, et
pourrait remplacer, avec avantage, le laudanum et les discours
d’académie._

_Préface
__Non, imbéciles, non, crétins et goitreux ..._

Non, imbéciles, non, crétins et goitreux que vous êtes, un livre
ne fait pas de la soupe à la gélatine; -- un roman n’est pas une
paire de bottes sans couture; un sonnet, une seringue à jet
continu; un drame n’est pas un chemin de fer, toutes choses
essentiellement civilisantes, et faisant marcher l’humanité dans
la voie du progrès.

De par les boyaux de tous les papes passés, présents et futurs,
non et deux cent mille fois non.

On ne se fait pas un bonnet de coton d’une métonymie, on ne
chausse pas une comparaison en guise de pantoufle; on ne se peut
servir d’une antithèse pour parapluie; malheureusement, on ne
saurait se plaquer sur le ventre quelques rimes bariolées en
manière de gilet. J’ai la conviction intime qu’une ode est un
vêtement trop léger pour l’hiver, et qu’on ne serait pas mieux
habillé avec la strophe, l’antistrophe et l’épode que cette femme
du cynique qui se contentait de sa seule vertu pour chemise, et
allait nue comme la main, à ce que raconte l’histoire.

Cependant le célèbre M. de La Calprenède eut une fois un habit,
et, comme on lui demandait quelle étoffe c’était, il répondit: Du
Silvandre. -- _Silvandre _était une pièce qu’il venait de faire
représenter avec succès.

De pareils raisonnements font hausser les épaules par-dessus la
tête, et plus haut que le duc de Glocester.

Des gens qui ont la prétention d’être des économistes, et qui
veulent rebâtir la société de fond en comble, avancent
sérieusement de semblables billevesées.

Un roman a deux utilités: -- l’une matérielle, l’autre
spirituelle, si l’on peut se servir d’une pareille expression à
l’endroit d’un roman. -- L’utilité matérielle, ce sont d’abord les
quelques mille francs qui entrent dans la poche de l’auteur, et le
lestent de façon que le diable ou le vent ne l’emportent; pour le
libraire, c’est un beau cheval de race qui piaffe et saute avec
son cabriolet d’ébène et d’acier, comme dit Figaro; pour le
marchand de papier, une usine de plus sur un ruisseau quelconque,
et souvent le moyen de gâter un beau site; pour les imprimeurs,
quelques tonnes de bois de campêche pour se mettre
hebdomadairement le gosier en couleur; pour le cabinet de lecture,
des tas de gros sous très prolétairement vert-de-grisés, et une
quantité de graisse, qui, si elle était convenablement recueillie
et utilisée, rendrait superflue la pêche de la baleine. --
L’utilité spirituelle est que, pendant qu’on lit des romans, on
dort, et on ne lit pas de journaux utiles, vertueux et
progressifs, ou telles autres drogues indigestes et abrutissantes.

Qu’on dise après cela que les romans ne contribuent pas à la
civilisation. -- Je ne parlerai pas des débitants de tabac, des
épiciers et des marchands de pommes de terre frites, qui ont un
intérêt très grand dans cette branche de littérature, le papier
qu’elle emploie étant, en général, de qualité supérieure à celui
des journaux.

En vérité, il y a de quoi rire d’un pied en carré, en entendant
disserter messieurs les utilitaires républicains ou saint-
simoniens. -- Je voudrais bien savoir d’abord ce que veut dire
précisément ce grand flandrin de substantif dont ils truffent
quotidiennement le vide de leurs colonnes, et qui leur sert de
schibroleth et de terme sacramentel. -- Utilité: quel est ce mot,
et à quoi s’applique-t-il?

Il y a deux sortes d’utilité, et le sens de ce vocable n’est
jamais que relatif. Ce qui est utile pour l’un ne l’est pas pour
l’autre. Vous êtes savetier, je suis poète. -- Il est utile pour
moi que mon premier vers rime avec mon second. -- Un dictionnaire
de rimes m’est d’une grande utilité; vous n’en avez que faire pour
carreler une vieille paire de bottes, et il est juste de dire
qu’un tranchet ne me servirait pas à grand-chose pour faire une
ode. -- Après cela, vous objecterez qu’un savetier est bien au-
dessus d’un poète, et que l’on se passe mieux de l’un que de
l’autre. Sans prétendre rabaisser l’illustre profession de
savetier, que j’honore à l’égal de la profession de monarque
constitutionnel, j’avouerai humblement que j’aimerais mieux avoir
mon soulier décousu que mon vers mal rimé, et que je me passerais
plus volontiers de bottes que de poèmes. Ne sortant presque jamais
et marchant plus habilement par la tête que par les pieds, j’use
moins de chaussures qu’un républicain vertueux qui ne fait que
courir d’un ministère à l’autre pour se faire jeter quelque place.

Je sais qu’il y en a qui préfèrent les moulins aux églises, et le
pain du corps à celui de l’âme. À ceux-là, je n’ai rien à leur
dire. Ils méritent d’être économistes dans ce monde, et aussi dans
l’autre.

Y a-t-il quelque chose d’absolument utile sur cette terre et dans
cette vie où nous sommes? D’abord, il est très peu utile que nous
soyons sur terre et que nous vivions. Je défie le plus savant de
la bande de dire à quoi nous servons, si ce n’est à ne pas nous
abonner au _Constitutionnel _ni à aucune espèce de journal
quelconque.

Ensuite, l’utilité de notre existence admise _a priori, _quelles
sont les choses réellement utiles pour la soutenir? De la soupe et
un morceau de viande deux fois par jour, c’est tout ce qu’il faut
pour se remplir le ventre, dans la stricte acception du mot.
L’homme, à qui un cercueil de deux pieds de large sur six de long
suffit et au-delà après sa mort, n’a pas besoin dans sa vie de
beaucoup plus de place. Un cube creux de sept à huit pieds dans
tous les sens, avec un trou pour respirer, une seule alvéole de la
ruche, il n’en faut pas plus pour le loger et empêcher qu’il ne
lui pleuve sur le dos. Une couverture, roulée convenablement
autour du corps, le détendra aussi bien et mieux contre le froid
que le frac de Staub le plus élégant et le mieux coupé.

Avec cela, il pourra subsister à la lettre. On dit bien qu’on peut
vivre avec 25 sous par jour; mais s’empêcher de mourir, ce n’est
pas vivre; et je ne vois pas en quoi une ville organisée
utilitairement serait plus agréable à habiter que le Père-la-
Chaise.

Rien de ce qui est beau n’est indispensable à la vie. -- On
supprimerait les fleurs, le monde n’en souffrirait pas
matériellement; qui voudrait cependant qu’il n’y eût plus de
fleurs? Je renoncerais plutôt aux pommes de terre qu’aux roses, et
je crois qu’il n’y a qu’un utilitaire au monde capable d’arracher
une plate-bande de tulipes pour y planter des choux.

À quoi sert la beauté des femmes? Pourvu qu’une femme soit
médicalement bien conformée, en état de faire des enfants, elle
sera toujours assez bonne pour des économistes.

À quoi bon la musique? à quoi bon la peinture? Qui aurait la folie
de préférer Mozart à M. Carrel, et Michel-Ange à l’inventeur de la
moutarde blanche?

Il n’y a de vraiment beau que ce qui ne peut servir à rien; tout
ce qui est utile est laid, car c’est l’expression de quelque
besoin, et ceux de l’homme sont ignobles et dégoûtants, comme sa
pauvre et infirme nature. -- L’endroit le plus utile d’une maison,
ce sont les latrines.

Moi, n’en déplaise à ces messieurs, je suis de ceux pour qui le
superflu est le nécessaire, -- et j’aime mieux les choses et les
gens en raison inverse des services qu’ils me rendent. Je préfère
à certain vase qui me sert un vase chinois, semé de dragons et de
mandarins, qui ne me sert pas du tout, et celui de mes talents que
j’estime le plus est de ne pas deviner les logogriphes et les
charades. Je renoncerais très joyeusement à mes droits de Français
et de citoyen pour voir un tableau authentique de Raphaël, ou une
belle femme nue: -- la princesse Borghèse, par exemple, quand elle
a posé pour Canova, ou la Julia Grisi quand elle entre au bain. Je
consentirais très volontiers, pour ma part, au retour de cet
anthropophage de Charles X, s’il me rapportait, de son château de
Bohême, un panier de Tokay ou de Johannisberg, et je trouverais
les lois électorales assez larges, si quelques rues l’étaient
plus, et d’autres choses moins. Quoique je ne sois pas un
dilettante, j’aime mieux le bruit des crincrins et des tambours de
basque que celui de la sonnette de M. le président. Je vendrais ma
culotte pour avoir une bague, et mon pain pour avoir des
confitures. -- L’occupation la plus séante à un homme policé me
paraît de ne rien faire, ou de fumer analytiquement sa pipe ou son
cigare. J’estime aussi beaucoup ceux qui jouent aux quilles, et
aussi ceux qui font bien les vers. Vous voyez que les principes
utilitaires sont bien loin d’être les miens, et que je ne serai
jamais rédacteur dans un journal vertueux, à moins que je ne me
convertisse, ce qui serait assez drolatique.

Au lieu de faire un prix Montyon pour la récompense de la vertu,
j’aimerais mieux donner, comme Sardanapale, ce grand philosophe
que l’on a si mal compris, une forte prime à celui qui inventerait
un nouveau plaisir; car la jouissance me paraît le but de la vie,
et la seule chose utile au monde. Dieu l’a voulu ainsi, lui qui a
fait les femmes, les parfums!a lumière, les belles fleurs, les
bons vins, les chevaux fringants, les levrettes et les chats
angoras; lui qui n’a pas dit à ses anges: Ayez de la vertu, mais:
Ayez de l’amour, et qui nous a donné une bouche plus sensible que
le reste de la peau pour embrasser les femmes, des yeux levés en
haut pour voir la lumière, un odorat subtil pour respirer l’âme
des fleurs, des cuisses nerveuses pour serrer les flancs des
étalons, et voler aussi vite que la pensée sans chemin de fer ni
chaudière à vapeur, des mains délicates pour les passer sur la
tête longue des levrettes, sur le dos velouté des chats, et sur
l’épaule polie des créatures peu vertueuses, et qui, enfin, n’a
accordé qu’à nous seuls ce triple et glorieux privilège de boire
sans avoir soif, de battre le briquet, et de faire l’amour en
toutes saisons, ce qui nous distingue de la brute beaucoup plus
que l’usage de lire des journaux et de fabriquer des chartes.

Mon Dieu! que c’est une sotte chose que cette prétendue
perfectibilité du genre humain dont on nous rebat les oreilles! On
dirait en vérité que l’homme est une machine susceptible
d’améliorations, et qu’un rouage mieux engrené, un contrepoids
plus convenablement placé peuvent faire fonctionner d’une manière
plus commode et plus facile. Quand on sera parvenu à donner un
estomac double à l’homme, de façon à ce qu’il puisse ruminer comme
un boeuf, des yeux de l’autre côté de la tête, afin qu’il puisse
voir, comme Janus, ceux qui lui tirent la langue par-derrière, et
contempler son _indignité _dans une position moins gênante que
celle de la Vénus Callipyge d’Athènes, à lui planter des ailes sur
les omoplates afin qu’il ne soit pas obligé de payer six sous pour
aller en omnibus; quand on lui aura créé un nouvel organe, à la
bonne heure: le mot _perfectibilité _commencera à signifier
quelque chose. Depuis tous ces beaux perfectionnements, qu’a-t-on
fait qu’on ne fît aussi bien et mieux avant le déluge?

Est-on parvenu à boire plus qu’on ne buvait au temps de
l’ignorance et de la barbarie (vieux style)? Alexandre,
l’équivoque ami du bel Ephestion, ne buvait pas trop mal quoiqu’il
n’y eût pas de son temps de _Journal des Connaissances utiles, _et
je ne sais pas quel utilitaire serait capable de tarir, sans
devenir oïnopique et plus enflé que Lepeintre jeune ou qu’un
hippopotame, la grande coupe qu’il appelait la tasse d’Hercule. Le
maréchal de Bassompierre, qui vida sa grande batte à entonnoir à
la santé des treize cantons, me paraît singulièrement estimable
dans son genre et très difficile à perfectionner.

Quel économiste nous élargira l’estomac de manière à contenir
autant de beefsteaks que feu Milon le Crotoniate qui mangeait un
boeuf? La carte du Café Anglais, de Véfour, ou de telle autre
célébrité culinaire que vous voudrez, me paraît bien maigre et
bien oecuménique, comparée à la carte du dîner de Trimalcion. -- À
quelle table sert-on maintenant une truie et ses douze marcassins
dans un seul plat? Qui a mangé des murènes et des lamproies
engraissées avec de l’homme? Croyez-vous en vérité que Brillat-
Savarin ait perfectionné Apicius? -- Est-ce chez Chevet que le
gros tripier de Vitellius trouverait à remplir son fameux bouclier
de Minerve de cervelles de faisans et de paons, de langues de
phénicoptères et de foies de scarrus? -- Vos huîtres du Rocher de
Cancale sent vraiment quelque chose de bien recherché à côté des
huîtres de Lucrin, à qui l’on avait fait une mer tout exprès. --
Les petites maisons dans les faubourgs des marquis de la Régence
sont de misérables vide-bouteilles, si on les compare aux villas
des patriciens romains, à Baïes, à Caprée et à Tibur. Les
magnificences cyclopéennes de ces grands voluptueux lui
bâtissaient des monuments éternels pour des plaisirs d’un jour ne
devraient-elles pas nous faire tomber à plat ventre devant le
génie antique, et rayer à tout jamais de nos dictionnaires le mot
_perfectibilité?_

A-t-on inventé un seul péché capital de plus? Il n’y en a
malheureusement que sept comme devant, le nombre de chutes du
juste pour un jour, ce qui est bien médiocre. -- Je ne pense même
pas qu’après un siège de progrès, au train dont nous y allons,
aucun amoureux soit capable de renouveler le treizième travail
d’Hercule. -- Peut-on être agréable une seule fois de plus à sa
divinité qu’au temps de Salomon? Beaucoup de savants très
illustres et de dames très respectables soutiennent l’opinion tout
à fait contraire, et prétendent que l’amabilité va décroissant. Eh
bien! alors, que nous parlez-vous de progrès? -- Je sais bien que
vous me direz que l’on a une chambre haute et une chambre basse,
qu’on espère que bientôt tout le monde sera électeur, et le nombre
des représentants doublé ou triplé. Est-ce que vous trouvez qu’il
ne se commet pas assez de fautes de français comme cela à la
tribune nationale, et qu’ils ne sont pas assez pour la méchante
besogne qu’ils ont à brasser? Je ne comprends guère l’utilité
qu’il y a de parquer deux ou trois cents provinciaux dans une
baraque de bois, avec un plafond peint par M. Fragonard, pour leur
faire tripoter et gâcher je ne sais combien de petites lois
absurdes ou atroces. -- Qu’importe que ce soit un sabre, un
goupillon ou un parapluie qui vous gouverne! -- C’est toujours un
bâton, et je m’étonne que des hommes de progrès en soient à
disputer sur le choix du gourdin qui leur doit chatouiller
l’épaule, tandis qu’il serait beaucoup plus progressif et moins
dispendieux de le casser et d’en jeter les morceaux à tous les
diables.

Le seul de vous qui ait le sens commun, c’est un fou, un grand
génie, un imbécile, un divin poète bien au-dessus de Lamartine, de
Hugo et de Byron; c’est Charles Fourier le phalanstérien qui est à
lui seul tout cela: lui seul a eu de la logique, et a l’audace de
pousser ses conséquences jusqu’au bout. -- Il affirme, sans
hésiter, que les hommes ne tarderaient pas à avoir une queue de
quinze pieds de long avec un oeil au bout; ce qui, assurément, est
un progrès, et permet de faire mille belles choses qu’on ne
pouvait faire auparavant, telles que d’assommer les éléphants sans
coup férir, de se balancer aux arbres sans escarpolettes, aussi
commodément que le macaque le mieux conditionné, de se passer de
parapluie ou d’ombrelle, en déployant la queue par-dessus sa tête
en guise de panache, comme font les écureuils qui se privent de
riflards très agréablement, et autres prérogatives qu’il serait
trop long d’énumérer. Plusieurs phalanstériens prétendent même
qu’ils en ont déjà une petite qui ne demande qu’à devenir plus
grande, pour peu que Dieu leur prête vie.

Charles Fourier a inventé autant d’espèces d’animaux que Georges
Cuvier, le grand naturaliste. Il a inventé des chevaux qui seront
trois fois gros comme des éléphants, des chiens grands comme des
tigres, des poissons capables de rassasier plus de monde que les
trois poissons de Jésus-Christ que les incrédules voltairiens
pensent être des poissons d’avril, et moi une magnifique parabole.
Il a bâti des villes auprès de qui Rome, Babylone et Tyr ne sont
que des taupinières; il a entassé des Babels l’une sur l’autre, et
fait monter dans les rifles des spirales plus infinies que celles
de toutes les gravures de John Martinn; il a imaginé je ne sais
combien d’ordres d’architecture et de nouveaux assaisonnements; il
a fait un projet de théâtre qui paraîtrait grandiose même à des
Romains de l’empire, et dressé un menu de dîner que Lucius ou
Nomentanus eussent peut-être trouvé suffisant pour un dîner
d’amis; il promet de créer des plaisirs nouveaux, et de développer
les organes et les sens; il doit rendre les femmes plus belles et
plus voluptueuses, les hommes plus robustes et plus vigoureux; il
vous garantit des enfants, et se propose de réduire le nombre des
habitants du monde de façon que chacun y soit à son aise; ce qui
est plus raisonnable que de pousser les prolétaires à en faire
d’autres, sauf à les canonner ensuite dans les rues quand ils
pullulent trop, et à leur envoyer des boulets au lieu de pain.

Le progrès est possible de cette façon seulement. -- Tout le reste
est une dérision amère, une pantalonnade sans esprit, qui n’est
pas même bonne à duper des gobe-mouches idiots.

Le phalanstère est vraiment un progrès sur l’abbaye de Thélème, et
relègue définitivement le paradis terrestre au nombre des choses
tout à fait surannées et perruques. Les Mille et une Nuits et les
Contes de madame d’Aulnay peuvent seuls lutter avantageusement
avec le phalanstère. Quelle fécondité! quelle invention! Il y a là
de quoi défrayer de merveilleux trois mille charretées de poèmes
romantiques ou classiques; et nos versificateurs, académiciens ou
non, sont de bien piètres trouveurs, si on les compare à
M. Charles Fourier, l’inventeur des attractions passionnées. --
Cette idée de se servir de mouvements que l’on a jusqu’ici cherché
à réprimer est très assurément une haute et puissante idée.

Ah! vous dites que nous sommes en progrès! -- Si, demain, un
volcan ouvrait sa gueule à Montmartre, et faisait à Paris un
linceul de cendre et un tombeau de lave, comme fit autrefois le
Vésuve à Stabia, à Pompéi et à Herculanum, et que, dans quelque
mille ans, les antiquaires de ce temps-là fissent des fouilles et
exhumassent le cadavre de la ville morte, dites quel monument
serait resté debout pour témoigner de la splendeur de la grande
enterrée, Notre-Dame la gothique? -- On aurait vraiment une belle
idée de nos arts en déblayant les Tuileries retouchées par
M. Fontaine! Les statues du pont Louis XV feraient un bel effet,
transportées dans les musées d’alors! Et, n’étaient les tableaux
des anciennes écoles et les statues de l’antiquité ou de la
Renaissance entassés dans la galerie du Louvre, ce long boyau
informe; n’était le plafond d’Ingres, qui empêcherait de croire
que Paris ne fût qu’un campement de Barbares, un village de
Welches ou de Topinamboux, ce qu’on retirerait des fouilles serait
quelque chose de bien curieux. -- Des briquets de gardes nationaux
et des casques de sapeurs pompiers, des écus frappés d’un coin
informe, voilà ce qu’on trouverait au lieu de ces belles armes, si
curieusement ciselées, que le moyen âge laisse au fond de ses
tours et de ses tombeaux en ruine, de ces médailles qui
remplissent les vases étrusques et pavent les fondements de toutes
les constructions romaines. Quant à nos misérables meubles de bois
plaqué, à tous ces pauvres coffres si nus, si laids, si mesquins
que l’on appelle commodes ou secrétaires, tous ces ustensiles
informes et fragiles, j’espère que le temps en aurait assez pitié
pour en détruire jusqu’au moindre vestige.

Une belle fois cette fantaisie nous a pris de faire un monument
grandiose et magnifique. Nous avons d’abord été obligés d’en
emprunter le plan aux vieux Romains; et, avant même d’être achevé,
notre Panthéon a fléchi sur ses jambes comme un enfant rachitique,
et a titubé comme un invalide ivre-mort, si bien qu’il nous a
fallu lui mettre des béquilles de pierre, sans quoi il serait chu
piteusement tout de son long, devant tout le monde, et aurait
apprêté aux nations à rire pour plus de cent ans. -- Nous avons
voulu planter un obélisque sur une de nos places; il nous fallut
l’aller filouter à Luxor, et nous avons été deux ans à l’amener
chez nous. La vieille Égypte bordait ses routes d’obélisques,
comme nous les nôtres de peupliers; elle en portait des bottes
sous ses bras, comme un maraîcher porte ses bottes d’asperges, et
taillait un monolithe dans les flancs de ses montagnes de granit
plus facilement que nous un cure-dents ou un cure-oreilles. Il y a
quelques siècles, on avait Raphaël, on avait Michel-Ange;
maintenant l’on a M. Paul Delaroche, le tout parce que l’on est en
progrès. -- Vous vantez votre Opéra; dix Opéras comme les vôtres
danseraient la sarabande dans un cirque romain. M. Martin lui-même
avec son tigre apprivoisé et son pauvre lion goutteux et endormi
comme un abonné de la _Gazette, _est quelque chose de bien
misérable à côté d’un gladiateur de l’antiquité. Vos
représentations à bénéfice qui durent jusqu’à deux heures du
matin, qu’est-ce que cela quand on pense à ces jeux qui duraient
cent jours, à ces représentations où de véritables vaisseaux se
battaient véritablement dans une véritable mer; où des milliers
d’hommes se taillaient consciencieusement en pièces; -- pâlis, Ô
héroïque Franconi! -- où, la mer retirée, le désert arrivait avec
ses tigres et ses lions rugissants, terribles comparses qui ne
servaient qu’une fois, où le premier rôle était rempli par quelque
robuste athlète Dace ou Pannonien que l’on eût été bien souvent
embarrassé de faire revenir à la fin de la pièce, dont l’amoureuse
était quelque belle et friande lionne de Numidie à jeun depuis
trois jours? -- L’éléphant funambule ne vous parait-il pas
supérieur à mademoiselle George? Croyez-vous que mademoiselle
Taglioni danse mieux qu’Arbuscula, et Perrot mieux que Bathylle?
Je suis persuadé que Roscins eût rendu des points à Bocage, tout
excellent qu’il soit. -- Galéria Coppiola remplit un rôle
d’ingénue à cent ans passés. Il est juste de dire que la plus
vieille de nos jeunes premières n’a guère plus de soixante ans, et
que mademoiselle Mars n’est pas même en progrès de ce côté-là: ils
avaient trois ou quatre mille dieux auxquels ils croyaient, et
nous n’en avons qu’un auquel nous ne croyons guère; c’est
progresser d’une étrange sorte. -- Jupiter n’est-il pas plus fort
que Don Juan, et un bien autre séducteur? En vérité, je ne sais ce
que nous avons inventé ou seulement perfectionné.

Après les journalistes progressifs, et comme pour leur servir
d’antithèse, il y a les journalistes blasés, qui ont
habituellement vingt ou vingt-deux ans, qui ne sont jamais sortis
de leur quartier et n’ont encore couché qu’avec leur femme de
ménage. Ceux-là, tout les ennuie, tout les excède, tout les
assomme; ils sont rassasiés, blasés, usés, inaccessibles. Ils
connaissent d’avance ce que vous allez leur dire; ils ont vu,
senti, éprouvé, entendu tout ce qu’il est possible de voir, de
sentir, d’éprouver et d’entendre; le coeur humain n’a pas de
recoin si inconnu qu’ils n’y aient porté la lanterne. Ils vous
disent avec un aplomb merveilleux: Le coeur humain n’est pas comme
cela; les femmes ne sont pas faites ainsi; ce caractère est faux;
-- ou bien: -- Eh quoi! toujours des amours ou des haines!
toujours des hommes et des femmes! Ne peut-on nous parler d’autre
chose? Mais l’homme est usé jusqu’à la corde, et la femme encore
plus, depuis que M. de Balzac s’en mêle.

Qui nous délivrera des hommes et des femmes?

-- Vous croyez, monsieur, que votre fable est neuve? elle est
neuve à la façon du Pont-Neuf: rien au monde n’est plus commun;
j’ai lu cela je ne sais où, quand j’étais en nourrice ou ailleurs;
on m’en rebat les oreilles depuis dix ans. -- Au reste, apprenez,
monsieur, qu’il n’y a rien que je ne sache, que tout est usé pour
moi, et que votre idée, fût-elle vierge comme la vierge Marie, je
n’affirmerais pas moins l’avoir vue se prostituer sur les bornes
aux moindres grimauds et aux plus minces cuistres.

Ces journalistes ont été cause de Jocko, du Monstre Vert, des
Lions de Mysore et de mille autres belles inventions.

Ceux-là se plaignent continuellement d’être obligés de lire des
livres et de voir des pièces de théâtre. À propos d’un méchant
vaudeville, ils vous parlent des amandiers en fleurs, de tilleuls
qui embaument, de la brise du printemps, de l’odeur du jeune
feuillage; ils se font amants de la nature à la façon du jeune
Werther, et cependant n’ont jamais mis le pied hors de Paris, et
ne distingueraient pas un chou d’avec une betterave. -- Si c’est
l’hiver, ils vous diront les agréments du foyer domestique, et le
feu qui pétille et les chenets, et les pantoufles, et la rêverie,
et le demi-sommeil; ils ne manqueront pas de citer le fameux vers
de Tibulle:

_Quam juvat immites ventos audire cubantem_

moyennant quoi ils se donneront une petite tournure à la fois
désillusionnée et naïve la plus charmante du monde. Ils se
poseront en hommes sur qui l’oeuvre des hommes ne peut plus rien,
que les émotions dramatiques laissent aussi froids et aussi secs
que le canif dont ils taillent leur plume, et qui crient
cependant, comme J.-J. Rousseau: Voilà la pervenche! Ceux-là
professent une antipathie féroce pour les colonels du Gymnase, les
oncles d’Amérique, les cousins, les cousines, les vieux grognards
sensibles, les veuves romanesques, et tâchent de nous guérir du
vaudeville en prouvant chaque jour, par leurs feuilletons, que
tous les Français ne sont pas nés malins -- En vérité, nous ne
trouvons pas grand mal à cela; bien au contraire, et nous nous
plaisons à reconnaître que l’extinction du vaudeville ou de
l’opéra-comique en France (genre national) serait un des plus
grands bienfaits du ciel. -- Mais je voudrais bien savoir quelle
espèce de littérature ces messieurs laisseraient s’établir à la
place de celle-là. Il est vrai que ce ne pourrait être pis.

D’autres prêchent contre le faux goût et traduisent Sénèque le
tragique. Dernièrement, et pour clore la marche, il s’est formé un
nouveau bataillon de critiques d’une espèce non encore vue.

Leur formule d’appréciation est la plus commode, la plus
extensible, la plus malléable, la plus péremptoire, la plus
superlative et la plus triomphante qu’un critique ait jamais pu
imaginer. Zoïle n’y eût certainement pas perdu.

Jusqu’ici, lorsqu’on avait voulu déprécier un ouvrage quelconque,
ou le déconsidérer aux yeux de l’abonné patriarcal et naïf, on
avait fait des citations fausses ou perfidement isolées; on avait
tronqué des phrases et mutilé des vers, de façon que l’auteur lui-
même se fût trouvé le plus ridicule du monde; on lui avait intenté
des plagiats imaginaires; on rapprochait des passages de son livre
avec des passages d’auteurs anciens ou modernes, qui n’y avaient
pas le moindre rapport; on l’accusait, en style de cuisinière, et
avec force solécismes, de ne pas savoir sa langue, et de dénaturer
le français de Racine et de Voltaire; on assurait sérieusement que
son ouvrage poussait à l’anthropophagie, et que les lecteurs
devenaient immanquablement cannibales ou hydrophobes dans le
courant de la semaine; mais tout cela était pauvre, retardataire,
faux toupet et fossile au possible À force d’avoir traîné le long
des feuilletons et des articles _Variétés, _l’accusation
d’immoralité devenait insuffisante, et tellement hors de service
qu’il n’y avait plus guère que _le Constitutionnel, _journal
pudique et progressif, comme on sait, qui eût ce désespéré courage
de l’employer encore.

L’on a donc inventé la critique d’avenir, la critique prospective.
Concevez-vous, du premier coup, comme cela est charmant et
provient d’une belle imagination? La recette est simple, et l’on
peut vous la dire -- Le livre qui sera beau et qu’on louera est le
livre qui n’a pas encore paru. Celui qui paraît est
infailliblement détestable. Celui de demain sera superbe; mais
c’est toujours aujourd’hui.

Il en est de cette critique comme de ce barbier qui avait pour
enseigne ces mots écrits en gros caractères:

ICI L’ON RASERA GRATIS DEMAIN.

Tous les pauvres diables qui lisaient la pancarte se promettaient
pour le lendemain cette douceur ineffable et souveraine d’être
barbifiés une fois en leur vie sans bourse délier: et le poil en
poussait d’aise d’un demi-pied au menton pendant la nuitée qui
précédait ce bien heureux jour; mais, quand ils avaient la
serviette au cou, le frater leur demandait s’ils avaient de
l’argent, et qu’ils se préparassent à cracher au bassin, sinon
qu’il les accommoderait en abatteurs de noix ou en cueilleurs de
pommes du Perche; et il jurait son grand sacredieu qu’il leur
trancherait la gorge avec son rasoir, à moins qu’ils ne le
payassent, et les pauvres claquedents, tout marmiteux et piteux,
d’alléguer la pancarte et la sacro-sainte inscription. -- Hé! hé!
mes petits bedons! faisait le barbier, vous n’êtes pas grands
clercs, et auriez bon besoin de retourner aux écoles! La pancarte
dit: Demain. Je ne suis pas si niais et fantastique d’humeur que
de raser gratis aujourd’hui; mes confrères diraient que je perds
le métier. -- Revenez l’autre fois ou la semaine des trois jeudis,
vous vous en trouverez on ne peut mieux. Que je devienne ladre
vert ou mézeau, si je ne vous le fais gratis, foi d’honnête
barbier.

Les auteurs qui lisent un article prospectif, où l’on daube un
ouvrage actuel, se flattent que le livre qu’ils font sera le livre
de l’avenir. Ils tâchent de s’accommoder, autant que faire se
peut, aux idées du critique, et se font sociaux, progressifs,
moralisants, palingénésiques, mythiques, panthéistes, buchézistes,
croyant par là échapper au formidable anathème; mais il leur
arrive ce qui arrivait aux pratiques du barbier: -- aujourd’hui
n’est pas la veille de demain. Le demain tant promis ne luira
jamais sur le monde; car cette formule est trop commode pour qu’on
l’abandonne de sitôt. Tout en décriant ce livre dont on est
jaloux, et qu’on voudrait anéantir, on se donne les gants de la
plus généreuse impartialité. On a l’air de ne pas demander mieux
que de trouver bien à louer, et cependant on ne le fait jamais.
Cette recette est bien supérieure à celle que l’on pouvait appeler
rétrospective et qui consiste à ne vanter que des ouvrages
anciens, qu’on ne lit plus et qui ne gênent personne, aux dépens
des livres modernes, dont on s’occupe et qui blessent plus
directement les amours-propres.

Nous avons dit, avant de commencer cette revue de messieurs les
critiques, que la matière pourrait fournir quinze ou seize mille
volumes in-folio, mais que nous nous contenterions de quelques
lignes; je commence à craindre que ces quelques lignes ne soient
des lignes de deux ou trois mille toises de longueur chacune et ne
ressemblent à ces grosses brochures épaisses à ne les pouvoir pas
trouer d’un trou de canon, et qui portent perfidement pour titre:
Un mot sur la révolution, un mot sur ceci ou cela. L’histoire des
faits et gestes, des amours multiples de la diva Madeleine de
Maupin courrait grand risque d’être éconduite, et on concevra que
ce n’est pas trop d’un volume tout entier pour chanter dignement
les aventures de cette belle Bradamante. -- C’est pourquoi,
quelque envie que nous ayons de continuer le blason des illustres
Aristarques de l’époque, nous nous contenterons du crayon commencé
que nous venons d’en tirer, en y ajoutant quelques réflexions sur
la bonhomie de nos débonnaires confrères en Apollon, qui, aussi
stupides que le Cassandre des pantomimes, restent là à recevoir
les coups de batte d’Arlequin et les coups de pied au cul de
Paillasse, sans bouger non plus que des idoles.

Ils ressemblent à un maître d’armes qui, dans un assaut,
croiserait ses bras derrière son dos, et recevrait dans sa
poitrine découverte toutes les bottes de son adversaire, sans
essayer une seule parade.

C’est comme un plaidoyer où le procureur du roi aurait seul la
parole, ou comme un débat où la réplique ne serait pas permise.

Le critique avance ceci et cela. Il tranche du grand et taille en
plein drap. Absurde, détestable, monstrueux: cela ne ressemble à
rien, cela ressemble à tout. On donne un drame, le critique le va
voir; il se trouve qu’il ne répond en rien au drame qu’il avait
forgé dans sa tête sur le titre; alors, dans son feuilleton, il
substitue son drame à lui au drame de l’auteur. Il fait de grandes
tartines d’érudition; il se débarrasse de toute la science qu’il a
été se faire la veille dans quelque bibliothèque et traite de Turc
à More des gens chez qui il devrait aller à l’école, et dont le
moindre en remontrerait à de plus forts que lui.

Les auteurs endurent cela avec une magnanimité, une longanimité
qui me paraît vraiment inconcevable. Quels sont donc, au bout du
compte, ces critiques au ton si tranchant, à la parole si brève
que l’on croirait les vrais fils des dieux? ce sont tout bonnement
des hommes avec qui nous avons été au collège, et à qui évidemment
leurs études ont moins profité qu’à nous, puisqu’ils n’ont produit
aucun ouvrage et ne peuvent faire autre chose que conchier et
gâter ceux des autres comme de véritables stryges stymphalides.

Ne serait-ce pas quelque chose à faire que la critique des
critiques? car ces grands dégoûtés, qui font tant les superbes et
les difficiles, sont loin d’avoir l’infaillibilité de notre saint
père. Il y aurait de quoi remplir un journal quotidien et du plus
grand format. Leurs bévues historiques ou autres, leurs citations
controuvées, leurs fautes de français, leurs plagiats, leur
radotage, leurs plaisanteries rebattues et de mauvais goût, leur
pauvreté d’idées, leur manque d’intelligence et de tact, leur
ignorance des choses les plus simples qui leur fait volontiers
prendre le Pirée pour un homme et M. Delaroche pour un peintre
fourniraient amplement aux auteurs de quoi prendre leur revanche,
sans autre travail que de souligner les passages au crayon et de
les reproduire textuellement; car on ne reçoit pas avec le brevet
de critique le brevet de grand écrivain, et il ne suffit pas de
reprocher aux autres des fautes de langage ou de goût pour n’en
point faire soi-même; nos critiques le prouvent tous les jours. --
Que si Chateaubriand, Lamartine et d’autres gens comme cela
faisaient de la critique, je comprendrais qu’on se mît à genoux et
qu’on adorât; mais que MM. Z. K. Y. V. Q. X., ou telle autre
lettre de l’alphabet entre A et W, fassent les petits Quintiliens
et vous gourmandent au nom de la morale et de la belle
littérature, c’est ce qui me révolte toujours et me fait entrer en
des fureurs nonpareilles. Je voudrais qu’on fît une ordonnance de
police qui défendît à certains noms de se heurter à certains
autres. Il est vrai qu’un chien peut regarder un évêque, et que
Saint-Pierre de Rome, tout géant qu’il soit, ne peut empêcher que
ces Transtévérins ne le salissent par en bas d’une étrange sorte;
mais je n’en crois pas moins qu’il serait fou d’écrire au long de
certaines réputations monumentales:

DEFENSE DE DEPOSER DES ORDURES ICI.

Charles X avait seul bien compris la question. En ordonnant la
suppression des journaux, il rendait un grand service aux arts et
à la civilisation. Les journaux sont des espèces de courtiers ou
de maquignons qui s’interposent entre les artistes et le public,
entre le roi et le peuple. On sait les belles choses qui en sont
résultées. Ces aboiements perpétuels assourdissent l’inspiration,
et jettent une telle méfiance dans les coeurs et dans les esprits
que l’on n’ose se fier ni à un poète, ni à un gouvernement; ce qui
fait que la royauté et la poésie, ces deux plus grandes choses du
monde, deviennent impossibles, au grand malheur des peuples, qui
sacrifient leur bien-être au pauvre plaisir de lire, tous les
matins, quelques mauvaises feuilles de mauvais papier,
barbouillées de mauvaise encre et de mauvais style. Il n’y avait
point de critique d’art sous Jules II, et je ne connais pas de
feuilleton sur Daniel de Volterre, Sébastien del Piombo, Michel-
Ange, Raphaël, ni sur Ghiberti delle Porte, ni sur Benvenuto
Cellini; et cependant je pense que, pour des gens qui n’avaient
point de journaux, qui ne connaissaient ni le mot _art _ni le mot
_artistique, _ils avaient assez de talent comme cela, et ne
s’acquittaient point trop mal de leur métier. La lecture des
journaux empêche qu’il n’y ait de vrais savants et de vrais
artistes; c’est comme un excès quotidien qui vous fait arriver
énervé et sans force sur la couche des Muses, ces filles dures et
difficiles qui veulent des amants vigoureux et tout neufs. Le
journal tue le livre, comme le livre a tué l’architecture, comme
l’artillerie a tué le courage et la force musculaire. On ne se
doute pas des plaisirs que nous enlèvent les journaux. Ils nous
ôtent la virginité de tout; ils font qu’on n’a rien en propre, et
qu’on ne peut posséder un livre à soi seul; ils vous ôtent la
surprise du théâtre, et vous apprennent d’avance tous les
dénouements; ils vous privent du plaisir de papoter, de cancaner,
de commérer et de médire, de faire une nouvelle ou d’en colporter
une vraie pendant huit jours dans tous les salons du monde. Ils
nous entonnent, malgré nous, des jugements tout faits, et nous
préviennent contre des choses que nous aimerions; ils font que les
marchands de briquets phosphoriques, pour peu qu’ils aient de la
mémoire, déraisonnent aussi impertinemment littérature que des
académiciens de province; ils font que, toute la journée, nous
entendons, à la place d’idées naïves ou d’âneries individuelles,
des lambeaux de journal mal digérés qui ressemblent à des
omelettes crues d’un côté et brûlées de l’autre, et qu’on nous
rassasie impitoyablement de nouvelles meules de trois ou quatre
heures, et que les enfants à la mamelle savent déjà; ils nous
émoussent le goût, et nous rendent pareils à ces buveurs d’eau-de-
vie poivrée, à ces avaleurs de limes et de râpes qui ne trouvent
plus aucune saveur aux vins les plus généreux et n’en peuvent
saisir le bouquet fleuri et parfumé. Si Louis-Philippe, une bonne
fois pour toutes, supprimait tous les journaux littéraires et
politiques je lui en saurais un gré infini, et je lui rimerais
sur-le-champ un beau dithyrambe échevelé en vers libres et à rimes
croisées; signé: votre très humble et très fidèle sujet etc. Que
l’on ne s’imagine pas que l’on ne s’occuperait plus de
littérature; au temps où il n’y avait pas de journaux, un quatrain
occupait tout Paris huit jours et une première représentation six
mois.

Il est vrai que l’on perdrait à cela les annonces et les éloges à
trente sous la ligne, et la notoriété serait moins prompte et
moins foudroyante. Mais j’ai imaginé un moyen très ingénieux de
remplacer les annonces Si d’ici à la mise en vente de ce glorieux
roman, mon gracieux monarque a supprimé les journaux, je m’en
servirai très assurément, et je m’en promets monts et merveilles.
Le grand jour arrivé, vingt-quatre crieurs à cheval, aux livrées
de l’éditeur, avec son adresse sur le dos et sur la poitrine,
portant en main une bannière où serait brodé des deux côtés le
titre du roman, précédés chacun d’un tambourineur et d’un
timbalier, parcourront la ville, et, s’arrêtant aux places et aux
carrefours, crieront à haute et intelligible voix:

C’est aujourd’hui et non hier ou demain que l’on met en vente
l’admirable, l’inimitable, le divin et plus que divin roman du
très célèbre Théophile Gautier, _Mademoiselle de Maupin, _que
l’Europe et même les autres parties du monde et la Polynésie
attendent si impatiemment depuis un an et plus. Il s’en vend cinq
cents à la minute, et les éditions se succèdent de demi-heure en
demi-heure; on est déjà à la dix-neuvième. Un piquet de gardes
municipaux est à la porte du magasin, contient la foule et
prévient tous les désordres. -- Certes, cela vaudrait bien une
annonce de trois lignes dans les _Débats _et le _Courrier
français, _entre les ceintures élastiques, les cols en crinoline,
les biberons en tétine incorruptible, la pâte de Regnault et les
recettes contre le mal de dents.

Mai 1834.

Chapitre 1

Tu te plains, mon cher ami, de la rareté de mes lettres. -- Que
veux-tu que je t’écrive, sinon que je me porte bien et que j’ai
toujours la même affection pour toi? -- Ce sont choses que tu sais
parfaitement, et qui sont si naturelles à l’âge que j’ai et avec
les belles qualités qu’on te voit, qu’il y a presque du ridicule à
faire parcourir cent lieues à une misérable feuille de papier pour
ne rien dire de plus. -- J’ai beau chercher, je n’ai rien qui
vaille la peine d’être rapporté; -- ma vie est la plus unie du
monde, et rien n’en vient couper la monotonie. Aujourd’hui amène
demain comme hier avait amené aujourd’hui; et, sans avoir la
fatuité d’être prophète, je puis prédire hardiment le matin ce qui
m’arrivera le soir.

Voici la disposition de ma journée: -- je me lève, cela va sans
dire, et c’est le commencement de toute journée; je déjeune, je
fais des armes, je sors, je rentre, je dîne, fais quelques visites
ou m’occupe de quelque lecture: puis je me couche précisément
comme j’avais fait la veille; je m’endors, et mon imagination,
n’étant pas excitée par des objets nouveaux, ne me fournit que des
songes usés et rebattus, aussi monotones que ma vie réelle: cela
n’est pas fort récréatif, comme tu vois. Cependant je m’accommode
mieux de cette existence que je n’aurais fait il y a six mois. --
Je m’ennuie, il est vrai, mais d’une manière tranquille et
résignée, qui ne manque pas d’une certaine douceur que je
comparerais assez volontiers à ces jours d’automne pâles et tièdes
auxquels on trouve un charme secret après les ardeurs excessives
de l’été.

Cette existence-là, quoique je l’aie acceptée en apparence, n’est
guère faite pour moi cependant, ou du moins elle ressemble fort
peu à celle que je me rêve et à laquelle je me crois propre. --
Peut-être me trompé-je, et ne suis-je fait effectivement que pour
ce genre de vie; mais j’ai peine à le croire, car, si c’était ma
vraie destinée, je m’y serais plus aisément emboîté, et je
n’aurais pas été meurtri par ses angles à tant d’endroits et si
douloureusement.

Tu sais comme les aventures étranges ont un attrait tout-puissant
sur moi, comme j’adore tout ce qui est singulier, excessif et
périlleux, et avec quelle avidité je dévore les romans et les
histoires de voyages; il n’y a peut-être pas sur la terre de
fantaisie plus folle et plus vagabonde que la mienne: eh bien, je
ne sais par quelle fatalité cela s’arrange, je n’ai jamais eu une
aventure, je n’ai jamais fait un voyage. Pour moi, le tour du
monde est le tour de la ville où je suis; je touche mon horizon de
tous les côtés; je me coudoie avec le réel. Ma vie est celle du
coquillage sur le banc de sable, du lierre autour de l’arbre, du
grillon dans la cheminée. -- En vérité, je suis étonné que mes
pieds n’aient pas encore pris racine.

On peint l’Amour avec un bandeau sur les yeux; c’est le Destin
qu’on devrait peindre ainsi.

J’ai pour valet une espèce de manant assez lourd et assez stupide,
qui a autant couru que le vent de bise, qui a été au diable, je ne
sais où, qui a vu de ses yeux tout ce dont je me forme de si
belles idées et s’en soucie comme d’un verre d’eau; il s’est
trouvé dans les situations les plus bizarres; il a eu les plus
étonnantes aventures qu’on puisse avoir. Je le fais parler
quelquefois, et j’enrage en pensant que toutes ces belles choses
sont arrivées à un butor qui n’est capable ni de sentiment ni de
réflexion, et qui n’est bon qu’à faire ce qu’il fait, c’est-à-dire
à battre des habits et à décrotter des bottes.

Il est évident que la vie de ce maraud devait être la mienne. --
Pour lui, il me trouve fort heureux et entre en de grands
étonnements de me voir triste comme je suis.

Tout cela n’est pas fort intéressant, mon pauvre ami, et ne vaut
guère la peine d’être écrit, n’est-ce pas? Mais, puisque tu veux
absolument que je t’écrive, il faut bien que je te raconte ce que
je pense et ce que je sens, et que je te fasse l’histoire de mes
idées, à défaut d’événements et d’actions. -- Il n’y aura peut-
être pas grand ordre ni grande nouveauté dans ce que j’aurai à te
dire; mais il ne faudra t’en prendre qu’à toi. Tu l’auras voulu.

Tu es mon ami d’enfance, j’ai été élevé avec toi; notre vie a été
commune bien longtemps, et nous sommes accoutumés à échanger nos
plus intimes pensées. Je puis donc te conter, sans rougir, toutes
les niaiseries qui traversent ma cervelle inoccupée; je
n’ajouterai pas un mot, je ne retrancherai pas un mot, je n’ai pas
d’amour-propre avec toi. Aussi je serai exactement vrai, -- même
dans les choses petites et honteuses; ce n’est pas devant toi, à
coup sûr, que je me draperai.

Sous ce linceul d’ennui nonchalant et affaissé dont je t’ai parlé
tout à l’heure remue parfois une pensée plutôt engourdie que
morte, et je n’ai pas toujours le calme doux et triste que donne
la mélancolie. -- J’ai des rechutes et je retombe dans mes
anciennes agitations. Rien n’est fatigant au monde comme ces
tourbillons sans motif et ces élans sans but. -- Ces jours-là,
quoique je n’aie rien à faire non plus que les autres, je me lève
de très grand matin, avant le soleil, tant il me semble que je
suis pressé et que je n’aurai jamais le temps qu’il faut; je
m’habille en toute hâte, comme si le feu était à la maison,
mettant mes vêtements au hasard et me lamentant pour une minute
perdue. -- Quelqu’un qui me verrait croirait que je vais à un
rendez-vous d’amour ou chercher de l’argent. -- Point du tout. --
Je ne sais pas seulement où j’irai; mais il faut que j’aille, et
je croirais mon salut compromis si je restais. -- Il me semble que
l’on m’appelle du dehors, que mon destin passe à cet instant-là
dans la rue, et que la question de ma vie va se décider.

Je descends, l’air effaré et surpris, les habits en désordre, les
cheveux mal peignés; les gens se retournent et rient à ma
rencontre, et pensent que c’est un jeune débauché qui a passé la
nuit à la taverne ou ailleurs. Je suis ivre en effet, quoique je
n’aie pas bu, et j’ai d’un ivrogne jusqu’à la démarche incertaine,
tantôt lente, tantôt rapide. Je vais de rue en rue comme un chien
qui a perdu son maître, cherchant à tout hasard, très inquiet,
très en éveil, me retournant au moindre bruit, me glissant dans
chaque groupe sans prendre souci des rebuffades des gens que je
heurte, et regardant partout avec une netteté de vision que je
n’ai pas dans d’autres moments. -- Puis il m’est démontré tout
d’un coup que je me trompe, que ce n’est pas là assurément, qu’il
faut aller plus loin, à l’autre bout de la ville, que sais-je? Et
je prends ma course comme si diable m’emportait. -- Je ne touche
le sol que du bout des pieds, et ne pèse pas une once. -- Je dois
en vérité avoir l’air singulier avec ma mine affairée et furieuse,
mes bras gesticulants et les cris inarticulés que je pousse. --
Quand j’y songe de sang-froid, je me ris au nez à moi-même de tout
mon coeur, ce qui ne m’empêche pas, je te prie de le croire, de
recommencer à la prochaine occasion.

Si l’on me demandait pourquoi je cours amas, je serais
certainement fort embarrassé de répondre. Je n’ai pas de hâte
d’arriver, puisque je ne vais nulle part. Je ne crains pas d’être
en retard, puisque je n’ai pas d’heure. -- Personne ne m’attend, -
- et je n’ai aucune raison de me presser ici.

Est-ce une occasion d’aimer, une aventure, une femme, une idée ou
une fortune, quelque chose qui manque à ma vie et que je cherche
sans m’en rendre compte, et poussé par un instinct confus? est-ce
mon existence qui se veut compléter? est-ce l’envie de sortir de
chez moi et de moi-même, l’ennui de ma situation et le désir d’une
autre? C’est quelque chose de cela, et peut-être tout cela
ensemble. -- Toujours est-il que c’est un état fort déplaisant,
une irritation fébrile à laquelle succède ordinairement la plus
plate atonie.

Souvent j’ai cette idée que, si j’étais parti une heure plus tôt,
ou si j’avais doublé le pas, je serais arrivé à temps; que,
pendant que je passais par cette rue, ce que je cherche passait
par l’autre, et qu’il a suffi d’un embarras de voitures pour me
faire manquer ce que je poursuis à tout hasard depuis si
longtemps. -- Tu ne peux t’imaginer les grandes tristesses et les
profonds désespoirs où je tombe quand je vois que tout cela
n’aboutit à rien, et que ma jeunesse se passe et qu’aucune
perspective ne s’ouvre devant moi; alors toutes mes passions
inoccupées grondent sourdement dans mon coeur, et se dévorent
entre elles faute d’autre aliment, comme les bêtes d’une ménagerie
auxquelles le gardien a oublié de donner leur nourriture. Malgré
les désappointements étouffés et souterrains de tous les jours, il
y a quelque chose en moi qui résiste et ne veut pas mourir. Je
n’ai pas d’espérance, car, pour espérer, il faut un désir, une
certaine propension à souhaiter que les choses tournent d’une
manière plutôt que d’une autre. Je ne désire rien, car je désire
tout. Je n’espère pas, ou plutôt je n’espère plus; -- cela est
trop niais, -- et il m’est profondément égal qu’une chose soit ou
ne soit pas. -- J’attends, -- quoi? Je ne sais, mais j’attends.

C’est une attente frémissante, pleine d’impatience coupée de
soubresauts et de mouvements nerveux comme doit l’être celle d’un
amant qui attend sa maîtresse. -- Rien ne vient; -- j’entre en
furie ou me mets à pleurer. -- J’attends que le ciel s’ouvre et
qu’il en descende un ange qui me fasse une révélation qu’une
révolution éclate et qu’on me donne un trône qu’une vierge de
Raphaël se détache de sa toile, et me vienne embrasser, que des
parents que je n’ai pas meurent et me laissent de quoi faire
voguer ma fantaisie sur un fleuve d’or, qu’un hippogriffe me
prenne et m’emporte dans des régions inconnues. -- Mais quoi que
j’attende, ce n’est à coup sûr rien d’ordinaire et de médiocre.

Cela est poussé au point que, lorsque je rentre chez moi, je ne
manque jamais à dire: -- Il n’est venu personne? Il n’y a pas de
lettre pour moi? rien de nouveau? -- Je sais parfaitement qu’il
n’y a rien qu’il ne peut rien y avoir. C’est égal; je suis
toujours fort surpris et fort désappointé quand on me fait la
réponse habituelle: -- Non, monsieur, -- absolument rien.

Quelquefois, -- cependant cela est rare, -- l’idée se précise
davantage. -- Ce sera quelque belle femme que je ne connais pas et
qui ne me connaît pas, avec qui je me serai rencontré au théâtre
ou à l’église et qui n’aura pas pris garde à moi le moins du
monde. -- Je parcours toute la maison, et jusqu’à ce que j’aie
ouvert la porte de la dernière chambre, j’ose à peine le dire,
tant cela est fou, j’espère qu’elle est venue et qu’elle est là. -
- Ce n’est pas fatuité de ma part. -- Je suis si peu fat que
plusieurs femmes se sont préoccupées fort doucement de moi, à ce
que d’autres personnes m’ont dit que je croyais très indifférentes
à mon égard, et n’avoir jamais rien pensé de particulier sur mon
propos. -- Cela vient d’autre part.

Quand je ne suis pas hébété par l’ennui et le découragement, mon
âme se réveille et reprend toute son ancienne vigueur.

J’espère, j’aime, je désire, et mes désirs sont tellement violents
que je m’imagine qu’ils feront tout venir à eux comme un aimant
doué d’une grande puissance attire à lui les parcelles de fer,
encore qu’elles en soient fort éloignées. -- C’est pourquoi
j’attends les choses que je souhaite, au lieu d’aller à elles, et
je néglige assez souvent les facilités qui s’ouvrent le plus
favorablement devant mes espérances. -- Un autre écrirait un
billet le plus amoureux du monde à la divinité de son coeur, ou
chercherait l’occasion de s’en rapprocher. -- Moi, je demande au
messager la réponse à une lettre que je n’ai pas écrite, et passe
mon temps à bâtir dans ma tête les situations les plus
merveilleuses pour me faire voir à celle que j’aime sous le jour
le plus inattendu et le plus favorable. -- On ferait un livre plus
gros et plus ingénieux que les Stratagèmes de Polybe de tous les
stratagèmes que j’imagine pour m’introduire auprès d’elle et lui
découvrir ma passion. Il suffirait le plus souvent de dire à un de
mes amis: -- Présentez-moi chez madame une telle, -- et d’un
compliment mythologique convenablement ponctué de soupirs.

À entendre tout cela, on me croirait propre à mettre aux Petites-
Maisons; je suis cependant assez raisonnable garçon, et je n’ai
pas mis beaucoup de folles en action. Tout cela se passe dans les
caves de mon âme, et toutes ces idées saugrenues sont ensevelies
très soigneusement au fond de moi; du dehors on ne voit rien, et
j’ai la réputation d’un jeune homme tranquille et froid, peu
sensible aux femmes et indifférent aux choses de son âge; ce qui
est aussi loin de la vérité que le sont habituellement les
jugements du monde.

Cependant, malgré toutes les choses qui m’ont rebuté, quelques-uns
de mes désirs se sont réalisés et, par le peu de joie que leur
accomplissement m’a causé, j’en suis venu à craindre
l’accomplissement des autres. Tu te souviens de l’ardeur enfantine
avec laquelle je désirais avoir un cheval à moi; ma mère m’en a
donné un tout dernièrement; il est noir d’ébène, une petite étoile
blanche au front, à tous crins, le poil luisant, la jambe fine,
précisément comme je le voulais. Quand on me l’a amené, cela m’a
fait un tel saisissement que je suis resté un grand quart d’heure
tout pâle, sans me pouvoir remettre; puis j’ai monté dessus, et,
sans dire un seul mot, je suis parti au grand galop, et j’ai couru
plus d’une heure devant moi à travers champs dans un ravissement
difficile à concevoir: j’en ai fait tous les jours autant pendant
plus d’une semaine, et je ne sais pas, en vérité, comment je ne
l’ai pas fait crever ou rendu tout au moins poussif. -- Peu à peu
toute cette grande ardeur s’est apaisée. J’ai mis mon cheval au
trot, puis au pas, puis j’en suis venu à le monter si
nonchalamment que souvent il s’arrête et que je ne m’en aperçois
pas le plaisir s’est tourné en habitude beaucoup plus promptement
que je ne l’aurais cru. -- Quant à Ferragus, c’est ainsi que je
l’ai nommé, c’est bien la plus charmante bête que l’on puisse
voir. Il a des barbes aux pieds comme du duvet d’aigle; il est vif
comme une chèvre et doux comme un agneau. Tu auras le plus grand
plaisir à galoper dessus quand tu viendras ici; et quoique ma
fureur d’équitation soit bien tombée, je l’aime toujours beaucoup,
car il a un très estimable caractère de cheval, et je le préfère
sincèrement à beaucoup de personnes. Si tu entendais comme il
hennit joyeusement quand je vais le voir à son écurie, et avec
quels yeux intelligents il me regarde! J’avoue que je suis touché
de ces témoignages d’affection, que je lui prends le cou et que je
l’embrasse aussi tendrement, ma foi, que si c’était une belle
fille.

J’avais aussi un autre désir, plus vif, plus ardent, plus
perpétuellement éveillé, plus chèrement caressé, et auquel j’avais
bâti dans mon âme un ravissant château de cartes, un palais de
chimères, détruit bien souvent et relevé avec une constance
désespérée -- c’était d’avoir une maîtresse, -- une maîtresse tout
à fait à moi, -- comme le cheval. -- Je ne sais pas si la
réalisation de ce rêve m’aurait aussi promptement trouvé froid que
la réalisation de l’autre; -- j’en doute. Mais peut-être ai-je
tort, et en serai-je aussi vite lassé. -- Par une disposition
spéciale, je désire si frénétiquement ce que je désire, sans
toutefois rien faire pour me le procurer, que si par hasard, ou
autrement, j’arrive à l’objet de mon voeu, j’ai une courbature
morale si forte et suis tellement harassé, qu’il me prend des
défaillances et que je n’ai plus assez de vigueur pour en jouir:
aussi des choses qui me viennent sans que je les aie souhaitées me
font-elles ordinairement plus de plaisir que celles que j’ai le
plus ardemment convoitées.

J’ai vingt-deux ans; je ne suis pas vierge. -- Hélas! on ne l’est
plus à cet âge-là, maintenant, ni de corps, -- ni de coeur, -- ce
qui est bien pis. -- Outre celles qui font plaisir aux gens pour
la somme et qui ne doivent pas plus compter qu’un rêve lascif,
j’ai bien eu par-ci par-là, dans quelque coin obscur, quelques
femmes honnêtes ou à peu près, ni belles ni laides, ni jeunes ni
vieilles, comme il s’en offre aux jeunes gens qui n’ont point
d’affaire réglée, et dont le coeur est dans le désoeuvrement. --
Avec un peu de bonne volonté et une assez forte dose d’illusions
romanesques, on appelle cela une maîtresse, si l’on veut. -- Quant
à moi, ce m’est une chose impossible, et l’en aurais mille de
cette espèce que je n’en croirais pas moins mon désir aussi
inaccompli que jamais.

Je n’ai donc pas encore eu de maîtresse, et tout mon désir est
d’en avoir une. -- C’est une idée qui me tracasse singulièrement;
ce n’est pas effervescence de tempérament, bouillon du sang,
premier épanouissement de puberté. Ce n’est pas la femme que je
veux, c’est une femme, une maîtresse; je la veux, je l’aurai, et
d’ici à peu; si je ne réussissais pas, je t’avoue que je ne me
relèverais pas de là, et que j’en garderais devant moi-même une
timidité intérieure, un découragement sourd qui influerait
gravement sur le reste de ma vie. -- Je me croirais manqué sous de
certains rapports, inharmonique ou dépareillé, -- contrefait
d’esprit ou de coeur; car enfin ce que je demande est juste, et la
nature le doit à tout homme. Tant que je ne serai pas parvenu à
mon but, je ne me regarderai moi-même que comme un enfant, et je
n’aurai pas en moi la confiance que j’y dois avoir. -- Une
maîtresse pour moi, c’est la robe virile pour un jeune Romain.

Je vois tant d’hommes, ignobles sous tous les rapports, avoir de
belles femmes dont ils sont à peine dignes d’être les laquais que
la rougeur m’en monte au front pour elles -- et pour moi. -- Cela
me fait prendre une pitoyable opinion des femmes de les voir
s’enticher de tels goujats qui les méprisent et les trompent,
plutôt que de se donner à quelque jeune homme loyal et sincère qui
s’estimerait fort heureux, et les adorerait à genoux; à moi, par
exemple. Il est vrai que ces espèces encombrent les salons, font
la roue devant tous les soleils et sont toujours couchées au dos
de quelque fauteuil, tandis que moi je reste à la maison, le front
appuyé contre la vitre, à regarder fumer la rivière et monter le
brouillard, tout en élevant silencieusement dans mon coeur le
sanctuaire parfumé, le temple merveilleux où je dois loger l’idole
future de mon âme. -- Chaste et poétique occupation, dont les
femmes vous savent aussi peu gré que possible.

Les femmes ont fort peu de goût pour les contemplateurs et prisent
singulièrement ceux qui mettent leurs idées en action. Après tout,
elles n’ont pas tort. Obligées par leur éducation et leur position
sociale à se taire et à attendre, elles préfèrent naturellement
ceux qui viennent à elles et parlent, ils les tirent d’une
situation fausse et ennuyeuse: je sens tout cela; mais jamais de
ma vie je ne pourrai prendre sur moi, comme j’en vois beaucoup qui
le font, de me lever de ma place, de traverser un salon, et
d’aller dire inopinément à une femme: -- Votre robe vous va comme
un ange, ou: -- Vous avez ce soir les yeux d’un lumineux
particulier.

Tout cela n’empêche pas qu’il ne me faille absolument une
maîtresse. Je ne sais pas qui ce sera, mais je ne vois personne
dans les femmes que je connais qui puisse convenablement remplir
cette importante dignité. Je ne leur trouve que très peu des
qualités qu’il me faut. Celles qui auraient assez de jeunesse
n’ont pas assez de beauté ou d’agréments dans l’esprit; celles qui
sont belles et jeunes sont d’une vertu ignoble et rebutante, ou
manquent de la liberté nécessaire; et puis il y a toujours par là
quelque mari, quelque frère, quelque mère ou quelque tante, je ne
sais quoi, qui a de gros yeux et de grandes oreilles, et qu’il
faut amadouer ou jeter par la fenêtre. -- Toute rose a son
puceron, toute femme a des tas de parents dont il faut
l’écheniller soigneusement, si l’on veut cueillir un jour le fruit
de sa beauté. Il n’y a pas jusqu’aux arrières-petits-cousins de la
province, et qu’on n’a jamais vus, qui ne veuillent maintenir dans
toute sa blancheur la pureté immaculée de la chère cousine. Cela
est nauséabond, et je n’aurai jamais la patience qu’il faut pour
arracher toutes les mauvaises herbes et élaguer toutes les ronces
qui obstruent fatalement les avenues d’une jolie femme.

Je n’aime pas beaucoup les mamans, et j’aime encore moins les
petites filles. Je dois avouer aussi que les femmes mariées n’ont
qu’un très médiocre attrait pour moi. -- Il y a là-dedans une
confusion et un mélange qui me révoltent; je ne puis souffrir
cette idée de partage. La femme qui a un mari et un amant est une
prostituée pour l’un des deux et souvent pour tous deux, et puis
je ne saurais consentir à céder la place à un autre. Ma fierté
naturelle ne saurait se plier à un tel abaissement. Jamais je ne
m’en irai parce qu’un autre homme arrive. Dût la femme être
compromise et perdue, dussions-nous nous battre à coups de
couteau, chacun un pied sur son corps, -- je resterai. -- Les
escaliers dérobés, les armoires, les cabinets et toutes les
machines de l’adultère seraient de pauvre ressource avec moi.

Je suis peu épris de ce qu’on appelle candeur virginale, innocence
du bel âge, pureté de coeur, et autres charmantes choses qui sont
du plus bel effet en vers; j’appelle tout bonnement cela
niaiserie, ignorance, imbécillité ou hypocrisie. -- Cette candeur
virginale, qui consiste à s’asseoir tout au bord du fauteuil, les
bras serrés contre le corps, l’oeil sur la pointe du corset, et à
ne parler que sur un permis des grands-parents, cette innocence
qui a le monopole des cheveux sans frisure et des robes blanches,
cette pureté de coeur qui porte des corsages colletés, parce
qu’elle n’a pas encore de gorge ni d’épaules, ne me paraissent
pas, en vérité, un fort merveilleux ragoût.

Je me soucie assez peu de faire épeler l’alphabet d’amour à de
petites niaises. -- Je ne suis ni assez vieux ni assez corrompu
pour prendre grand plaisir à cela: j’y réussirais mal d’ailleurs,
car je n’ai jamais rien su montrer à personne, même ce que je
savais le mieux. Je préfère les femmes qui lisent couramment, on
est plus tôt arrivé à la fin du chapitre; et en toutes choses, et
surtout en amour, ce qu’il faut considérer, c’est la fin. Je
ressemble assez, de ce côté-là, à ces gens qui prennent le roman
par la queue, et en lisent tout d’abord le dénouement, sauf à
rétrograder ensuite jusqu’à la première page.

Cette manière de lire et d’aimer a son charme. On savoure mieux
les détails quand on est tranquille sur la fin, et le renversement
amène l’imprévu.

Voilà donc les petites filles et les femmes mariées exclues de la
catégorie. -- Ce sera donc parmi les veuves que nous choisirons
notre divinité. -- Hélas! j’ai bien peur, quoiqu’il ne reste plus
que cela, que nous n’y trouvions pas encore ce que nous voulons.

Si je venais à aimer un de ces pâles narcisses tout baignés d’une
tiède rosée de pleurs, et se penchant avec une grâce mélancolique
sur le tombeau de marbre neuf de quelque mari heureusement et
fraîchement décédé, je serais certainement, et au bout de peu de
temps, aussi malheureux que l’époux défunt en son vivant. Les
veuves, si jeunes et si charmantes qu’elles soient, ont un
terrible inconvénient que n’ont pas les autres femmes: pour peu
que l’on ne soit pas au mieux avec elles et qu’il passe un nuage
dans le ciel d’amour, elles vous disent tout de suite avec un
petit air superlatif et méprisant: -- Ah! comme vous êtes
aujourd’hui! C’est absolument comme monsieur: -- quand nous nous
querellions, il n’avait pas autre chose à me dire; c’est
singulier, vous avez le même son de voix et le même regard; quand
vous prenez de l’humeur, vous ne sauriez vous imaginer combien
vous ressemblez à mon mari; -- c’est à faire peur. -- Cela est
agréable de s’entendre dire de ces choses-là en face et à bout
portant! Il y en a même qui poussent l’impudence jusqu’à louer le
défunt comme une épitaphe et à exalter son coeur et sa jambe aux
dépens de votre jambe et de votre coeur. -- Au moins, avec les
femmes qui n’ont qu’un ou plusieurs amants, on a cet ineffable
avantage de ne s’entendre jamais parler de son prédécesseur, ce
qui n’est pas une considération d’un médiocre intérêt. Les femmes
ont un trop grand amour du convenable et du légitime pour ne pas
se taire soigneusement en pareille occurrence, et toutes ces
choses sont mises le plus tôt possible au rang des olim. -- Il est
bien entendu qu’on est toujours le premier amant d’une femme.

Je ne pense pas qu’il y ait quelque chose de sérieux à répondre à
une aversion aussi bien fondée. Ce n’est pas que je trouve les
veuves tout à fait sans agrément, quand elles sont jeunes et
jolies et n’ont point encore quitté le deuil. Ce sont de petits
airs languissants, de petites façons de laisser tomber les bras,
de ployer le cou et de se rengorger comme une tourterelle
dépareillée; un tas de charmantes minauderies doucement voilées
sous la transparence du crêpe, une coquetterie de désespoir si
bien entendue, des soupirs si adroitement ménagés, des larmes qui
tombent si à propos et donnent aux yeux tant de brillant! --
Certes, après le vin, si ce n’est avant, la liqueur que j’aime le
mieux à boire est une belle larme bien limpide et bien claire qui
tremble au bout d’un cil brun ou blonde. -- Le moyen qu’on résiste
à cela! -- On n’y résiste pas; -- et puis le noir va si bien aux
femmes! -- La peau blanche, poésie à part, tourne à l’ivoire, à la
neige, au lait, à l’albâtre, à tout ce qu’il y a de candide au
monde à l’usage des faiseurs de madrigaux: la peau bise n’a plus
qu’une pointe de brun pleine de vivacité et de feu. -- Un deuil
est une bonne fortune pour une femme, et la raison pourquoi je ne
me marierai jamais, c’est de peur que ma femme ne se défasse de
moi pour porter mon deuil. -- Il y a cependant des femmes qui ne
savent point tirer parti de leur douleur et pleurent de façon à se
rendre le nez rouge et à se décomposer la figure comme les
mascarons qu’on voit aux fontaines: c’est un grand écueil. Il faut
beaucoup de charmes et d’art pour pleurer agréablement; faute de
cela, l’on court risque de n’être pas consolée de longtemps. -- Si
grand néanmoins que soit le plaisir de rendre quelque Artémise
infidèle à l’ombre de son Mausole, je ne veux pas décidément
choisir, parmi cet essaim gémissant, celle à qui je demanderai son
coeur en échange du mien.

Je t’entends dire d’ici: -- Qui prendras-tu donc? -- Tu ne veux ni
des jeunes personnes, ni des femmes mariées, ni des veuves. -- Tu
n’aimes pas les mamans; je ne présume pas que tu aimes mieux les
grand-mères. -- Que diable aimes-tu donc? C’est le mot de la
charade, et si je le savais, je ne me tourmenterais pas tant.
Jusqu’ici, je n’ai aimé aucune femme, mais j’ai aimé et j’aime
_l’amour. _Quoique je n’aie pas eu de maîtresses et que les femmes
que j’ai eues ne m’aient inspiré que du désir, j’ai éprouvé et je
connais l’amour même: je n’aimais pas celle-ci ou celle-là, l’une
plutôt que l’autre, mais quelqu’une que je n’ai jamais vue et qui
doit exister quelque part, et que je trouverai, s’il plaît à Dieu.
Je sais bien comme elle est, et, quand je la rencontrerai, je la
reconnaîtrai.

Je me suis figuré bien souvent l’endroit qu’elle habite, le
costume qu’elle porte, les yeux et les cheveux qu’elle a. --
J’entends sa voix; je reconnaîtrais son pas entre mille autres, et
si, par hasard, quelqu’un prononçait son nom, je me retournerais;
il est impossible qu’elle n’ait pas un des cinq ou six noms que je
lui ai assignés dans ma tête.

-- Elle a vingt-six ans, pas plus, ni moins non plus. -- Elle
n’est plus ignorante, et n’est pas encore blasée. C’est un âge
charmant pour faire l’amour comme il faut, sans puérilité et sans
libertinage. -- Elle est d’une taille moyenne. Je n’aime pas une
géante ni une naine. Je veux pouvoir porter tout seul ma déité du
sofa au lit; mais il me déplairait de l’y chercher. Il faut que,
se haussant un peu sur la pointe du pied, sa bouche soit à la
hauteur de mon baiser. C’est la bonne taille. Quant à son
embonpoint, elle est plutôt grasse que maigre. Je suis un peu Turc
sur ce point, et il ne me plairait guère de rencontrer une arête
où je cherche un contour; il faut que la peau d’une femme soit
bien remplie, sa chair dure et ferme comme la pulpe d’une pêche un
peu verte: c’est exactement ainsi qu’est faite la maîtresse que
j’aurai. Elle est blonde avec des yeux noirs, blanche comme une
blonde, colorée comme une brune, quelque chose de rouge et de
scintillant dans le sourire. La lèvre inférieure un peu large, la
prunelle nageant dans un flot d’humide radical, la gorge ronde et
petite, et en arrêt, les poignets minces, les mains longues et
potelées, la démarche onduleuse comme une couleuvre debout sur sa
queue, les hanches étoffées et mouvantes, l’épaule large, le
derrière du cou couvert de duvet: -- un caractère de beauté fin et
ferme à la fois, élégant et vivace, poétique et réel; un motif de
Giorgione exécuté par Rubens.

Voici son costume: elle porte une robe de velours écarlate ou noir
avec des crevés de satin blanc ou de toile d’argent, un corsage
ouvert, une grande fraise à la Médicis, un chapeau de feutre
capricieusement rompu comme celui d’Héléna Systerman, et de
longues plumes blanches frisées et crespelées, une chaîne d’or ou
une rivière de diamants au cou, et quantité de grosses bagues de
différents émaux à tous les doigts des mains.

Je ne lui ferais pas grâce d’un anneau ou d’un bracelet. Il faut
que la robe soit littéralement en velours ou en brocart; c’est
tout au plus si je lui permettrais de descendre jusqu’au satin.
J’aime mieux chiffonner une jupe de soie qu’une jupe de toile, et
faire tomber d’une tête des perles ou des plumes que des fleurs
naturelles ou un simple noeud: je sais que la doublure de la jupe
de toile est souvent aussi appétissante au moins que la doublure
de la jupe de soie; mais je préfère la jupe de soie. -- Aussi,
dans mes rêveries, je me suis donné pour maîtresse bien des
reines, bien des impératrices, bien des princesses, bien des
sultanes, bien des courtisanes célèbres, mais jamais des
bourgeoises ou des bergères; et dans mes désirs les plus
vagabonds, je n’ai abusé de personne sur un tapis de gazon ou dans
un lit de serge d’Aumale. Je trouve que la beauté est un diamant
qui doit être monté et enchâssé dans l’or. Je ne conçois pas une
belle femme qui n’ait pas voiture, chevaux, laquais et tout ce
qu’on a avec cent mille francs de rente: il y a une harmonie entre
la beauté et la richesse. L’une demande l’autre: un joli pied
appelle un joli soulier? un joli soulier appelle des tapis et une
voiture, et ce qui s’ensuit. Une belle femme avec de pauvres
habits dans une vilaine maison est, selon moi, le spectacle le
plus pénible qu’on puisse voir, et je ne saurais avoir d’amour
pour elle. Il n’y a que les beaux et les riches qui puissent être
amoureux sans être ridicules ou à plaindre. -- À ce compte, peu de
gens auraient le droit d’être amoureux: moi-même, tout le premier,
je serais exclu; cependant c’est là mon opinion.

Ce sera le soir que nous nous rencontrerons pour la première fois,
-- par un beau coucher de soleil; -- le ciel aura de ces tons
orangés jaune clair et vert pâle que l’on voit dans quelques
tableaux des grands maîtres d’autrefois: il y aura une grande
allée de châtaigniers en fleurs et d’ormes séculaires tout
couverts de ramiers, -- de beaux arbres d’un vert frais et sombre,
des ombrages pleins de mystères et de moiteur; çà et là quelques
statues, quelques vases de marbre se détachant sur le fond de
verdure avec leur blancheur de neige, une pièce d’eau où se joue
le cygne familier, -- et tout au fond un château de briques et de
pierres comme du temps de Henri IV, toit d’ardoises pointu, hautes
cheminées, girouettes à tous les pignons, fenêtres étroites et
longues. -- À une de ces fenêtres, mélancoliquement appuyée sur le
balcon, la reine de mon âme dans l’équipage que je t’ai décrit
tout à l’heure; -- derrière elle un petit nègre tenant son
éventail et sa perruche. -- Tu vois qu’il n’y manque rien, et que
tout cela est parfaitement absurde. -- La belle laisse tomber son
gant; -- je le ramasse, le baise et le rapporte. La conversation
s’engage; je montre tout l’esprit que je n’ai pas; je dis des
choses charmantes; on m’en répond, je réplique, c’est un feu
d’artifice, une pluie lumineuse de mots éblouissants. -- Bref, je
suis adorable -- et adoré. -- Vient l’heure du souper, on me
convie; -- j’accepte. -- Quel souper, mon cher ami, et quelle
cuisinière que mon imagination! -- Le vin rit dans le cristal, le
faisan doré et blond fume dans un plat armorié: le festin se
prolonge bien avant dans la nuit, et tu penses bien que ce n’est
pas chez moi que je la termine. -- Ne voilà-t-il pas quelque chose
de bien imaginé? -- Rien au monde n’est plus simple, et, en
vérité, il est bien étonnant que cela ne soit pas arrivé plutôt
dix fois qu’une.

Quelquefois c’est dans une grande forêt. -- Voilà la chasse qui
passe; le cor sonne, la meute aboie et traverse le chemin avec la
rapidité de l’éclair; la belle en amazone monte un cheval turc,
blanc comme le lait, fringant et vif au possible. Bien qu’elle
soit excellente écuyère, il piaffe, il caracole, il se cabre, et
elle a toutes les peines du monde à le contenir; il prend le mors
aux dents et la mène droit à un précipice. Je tombe là du ciel
tout exprès, je retiens le cheval, je prends dans mes bras la
princesse évanouie, je la fais revenir à elle et la reconduis à
son château. Quelle est la femme bien née qui refuserait son coeur
à un homme qui a exposé sa vie pour elle? -- aucune; -- et la
reconnaissance est un chemin de traverse qui mène bien vite à
l’amour.

-- Tu conviendras au moins que, lorsque je donne dans le
romanesque, ce n’est pas à demi, et que je suis aussi fou qu’il
est possible de l’être. C’est toujours cela, car rien au monde
n’est plus maussade qu’une folie raisonnable. Tu conviendras aussi
que, lorsque j’écris des lettres, ce sont plutôt des volumes que
de simples billets. En tout j’aime ce qui dépasse les bornes
ordinaires. -- C’est pourquoi je t’aime. Ne te moque pas trop de
toutes les niaiseries que je t’ai griffonnées: je quitte la plume
pour les mettre en action; car j’en reviens toujours à mon
refrain: -- je veux avoir une maîtresse. J’ignore si ce sera la
dame du parc, la beauté du balcon, mais je te dis adieu pour me
mettre en quête. Ma résolution est prise. Dût celle que je cherche
se cacher au fond du royaume de Cathay ou de Samarcande, je la
saurai bien dénicher. Je te ferai savoir le succès de mon
entreprise ou sa non-réussite. J’espère que ce sera le succès:
fais des voeux pour moi, mon cher ami. Quant à moi, je m’habille
de mon plus bel habit, et sors de la maison bien décidé à n’y
rentrer qu’avec une maîtresse selon mes idées. -- J’ai assez rêvé;
à l’action maintenant.

Chapitre 2

Eh bien! mon ami, je suis rentré à la maison, je n’ai pas été au
Cathay, à Cachemire ni à Samarcande; -- mais il est juste de dire
que je n’ai pas plus de maîtresse que jamais. -- Je m’étais
pourtant pris la main à moi-même, et juré mon grand jurement que
j’irais au bout du monde: je n’ai pas été seulement au bout de la
ville. Je ne sais comment je m’y prends, je n’ai jamais pu tenir
parole à personne, pas même à moi: il faut que le diable s’en
mêle. Si je dis: J’irai là demain, il est sûr que je resterai; si
je me propose d’aller au cabaret, je vais à l’église; si je veux
aller à l’église, les chemins s’embrouillent sous mes pieds comme
des écheveaux de fil, et je me trouve dans un endroit tout
différent. Je jeûne quand j’ai décidé de faire une orgie, et ainsi
de suite. Aussi je crois que ce qui m’empêche d’avoir une
maîtresse, c’est que j’ai résolu d’en avoir une.

Il faut que je te raconte mon expédition de point en point: cela
vaut bien les honneurs de la narration. J’avais passé ce jour-là
deux grandes heures au moins à ma toilette. J’avais fait peigner
et friser mes cheveux, retrousser et cirer le peu que j’ai de
moustaches, et, l’émotion du désir animant un peu la pâleur
ordinaire de ma figure, je n’étais réellement pas trop mal. Enfin,
après m’être attentivement regardé au miroir sous des jours
différents pour voir si j’étais assez beau et si j’avais la mine
assez galante, je suis sorti résolument de la maison le front
haut, le menton relevé, le regard direct, une main sur la hanche,
faisant sonner les talons de mes bottes comme un anspessade,
coudoyant les bourgeois et ayant l’air parfaitement vainqueur et
triomphal.

J’étais comme un autre Jason allant à la conquête de la toison
d’or. -- Mais, hélas! Jason a été plus heureux que moi: outre la
conquête de la toison, il a fait en même temps la conquête d’une
belle princesse, et moi, je n’ai ni princesse ni toison.

Je m’en allais donc par les rues, avisant toutes les femmes, et
courant à elles et les regardant au plus près quand elles me
semblaient valoir la peine d’être examinées. -- Les unes prenaient
leur grand air vertueux et passaient sans lever l’oeil. -- Les
autres s’étonnaient d’abord, et puis souriaient quand elles
avaient les dents belles. -- Quelques-unes se retournaient au bout
de quelque temps pour me voir lorsqu’elles croyaient que je ne les
regardais plus, et rougissaient comme des cerises en se trouvant
nez à nez avec moi. -- Le temps était beau; il y avait foule à la
promenade. -- Et cependant, je dois l’avouer, malgré tout le
respect que je porte à cette intéressante moitié du genre humain,
ce qu’on est convenu d’appeler le beau sexe est diablement laid:
sur cent femmes il y en avait à peine une de passable. Celle-ci
avait de la moustache; celle-là avait le nez bleu; d’autres
avaient des taches rouges en place de sourcils; une n’était pas
mal faite, mais elle avait le visage couperosé. La tête d’une
seconde était charmante, mais elle pouvait se gratter l’oreille
avec l’épaule; la troisième eût fait honte à Praxitèle pour la
rondeur et le moelleux de certains contours, mais elle patinait
sur des pieds pareils à des étriers turcs. Une autre faisait
montre des plus magnifiques épaules qu’on pût voir; en revanche,
ses mains ressemblaient, pour la forme et la dimension, à ces
énormes gants écarlates qui servent d’enseigne aux mercières. --
En général, que de fatigue sur ces figures! comme elles sont
flétries, étiolées, usées ignoblement par de petites passions et
de petits vices! Quelle expression d’envie, de curiosité méchante,
d’avidité, de coquetterie effrontée! et qu’une femme qui n’est pas
belle est plus laide qu’un homme qui n’est pas beau!

Je n’ai rien vu de bien, -- excepté quelques grisettes; -- mais il
y a là plus de toile à chiffonner que de soie, et ce n’est pas mon
affaire. -- En vérité, je crois que l’homme, et par l’homme
j’entends aussi la femme, est le plus vilain animal qui soit sur
la terre. Ce quadrupède qui marche sur ses pieds de derrière me
paraît singulièrement présomptueux de se donner de son plein droit
le premier rang dans la création. Un lion, un tigre sont plus
beaux que les hommes, et dans leur espèce beaucoup d’individus
atteignent à toute la beauté qui leur est propre. Cela est
extrêmement rare chez l’homme. -- Que d’avortons pour un Antinoüs!
que de Gothons pour une Philis.

J’ai bien peur, mon cher ami, de ne pouvoir jamais embrasser mon
idéal, et cependant il n’a rien d’extravagant et de hors nature. -
- Ce n’est pas l’idéal d’un écolier de troisième. Je ne demande ni
des globes d’ivoire, ni des colonnes d’albâtre, ni des réseaux
d’azur; je n’ai employé dans sa composition ni lis, ni neige, ni
rose, ni jais, ni ébène, ni corail, ni ambroisie, ni perles, ni
diamants; j’ai laissé les étoiles du ciel en repos, et je n’ai pas
décroché le soleil hors de saison. C’est un idéal presque
bourgeois, tant il est simple, et il me semble qu’avec un sac ou
deux de piastres je le trouverais tout fait et tout réalisé dans
le premier bazar venu de Constantinople ou de Smyrne; il me
coûterait probablement moins qu’un cheval ou qu’un chien de race:
et dire que je n’arriverai pas à cela, car je sens que je n’y
arriverai pas! il y a de quoi en enrager, et j’entre contre le
sort dans les plus belles colères du monde.

Toi, -- tu n’es pas aussi fou que moi, tu es heureux, toi; -- tu
t’es laissé aller tout bonnement à ta vie sans te tourmenter à la
faire, et tu as pris les choses comme elles se présentaient. Tu
n’as pas cherché le bonheur, et il est venu te chercher; tu es
aimé, et tu aimes. -- Je ne t’envie pas; -- ne va pas croire cela
au moins: mais je me trouve moins joyeux en pensant à ta félicité
que je ne devrais l’être, et je me dis, en soupirant, que je
voudrais bien jouir d’une félicité pareille.

Peut-être mon bonheur a-t-il passé à côté de moi, et je ne l’aurai
pas vu, aveugle que j’étais; peut-être la voix a-t-elle parlé, et
le bruit de mes tempêtes m’aura empêché de l’entendre.

Peut-être ai-je été aimé obscurément par un humble coeur que
j’aurai méconnu ou brisé; peut-être ai-je été moi-même l’idéal
d’un autre, le pôle d’une âme en souffrance, -- le rêve d’une nuit
et la pensée d’un jour. -- Si j’avais regardé à mes pieds, peut-
être y aurais-je vu quelque belle Madeleine avec son urne de
parfums et sa chevelure éplorée. J’allais levant les bras au ciel,
désireux de cueillir les étoiles qui me fuyaient, et dédaignant de
ramasser la petite pâquerette qui m’ouvrait son coeur d’or dans la
rosée et le gazon. J’ai commis une grande faute: j’ai demandé à
l’amour autre chose que l’amour et ce qu’il ne pouvait pas donner.
J’ai oublié que l’amour était nu, je n’ai pas compris le sens de
ce magnifique symbole. -- Je lui ai demandé des robes de brocart,
des plumes, des diamants, un esprit sublime, la science, la
poésie, la beauté, la jeunesse, la puissance suprême, -- tout ce
qui n’est pas lui; -- l’amour ne peut offrir que lui-même, et qui
en veut tirer autre chose n’est pas digne d’être aimé.

Je me suis sans doute trop hâté: mon heure n’est pas venue; Dieu
qui m’a prêté la vie ne me la reprendra pas sans que j’aie vécu. À
quoi bon donner au poète une lyre sans cordes, à l’homme une vie
sans amour? Dieu ne peut pas commettre une pareille inconséquence;
et sans doute, au moment voulu, il mettra sur mon chemin celle que
je dois aimer et dont je dois être aimé. -- Mais pourquoi l’amour
m’est-il venu avant la maîtresse! pourquoi ai-je soif sans avoir
de fontaine où m’étancher? ou pourquoi ne sais-je pas voler, comme
ces oiseaux du désert, à l’endroit où est l’eau? Le monde est pour
moi un Sahara sans puits et sans dattiers. Je n’ai pas dans ma vie
un seul coin d’ombre où m’abriter du soleil: je souffre toutes les
ardeurs de la passion sans en avoir les extases et les délices
ineffables; j’en connais les tourments, et n’en ai pas les
plaisirs. Je suis jaloux de ce qui n’existe pas; je m’inquiète
pour l’ombre d’une ombre; je pousse des soupirs qui n’ont point de
but; j’ai des insomnies que ne vient pas embellir un fantôme
adoré; je verse des larmes qui coulent jusqu’à terre sans être
essuyées; je donne au vent des baisers qui ne me sont point
rendus; j’use mes yeux à vouloir saisir dans le lointain une forme
incertaine et trompeuse; j’attends ce qui ne doit point venir, et
je compte les heures avec anxiété, comme si j’avais un rendez-
vous.

Qui que tu sois, ange ou démon, vierge ou courtisane, bergère ou
princesse, que tu viennes du nord ou du midi, toi que je ne
connais pas et que j’aime! oh! ne te fais pas attendre plus
longtemps, ou la flamme brûlera l’autel, et tu ne trouveras plus à
la place de mon coeur qu’un morceau de cendre froide. Descends de
la sphère où tu es; quitte le ciel de cristal, esprit consolateur,
et viens jeter sur mon âme l’ombre de tes grandes ailes. Toi,
femme que j’aimerai, viens, que je ferme sur toi mes bras ouverts
depuis si longtemps. Portes d’or du palais qu’elle habite, roulez-
vous sur vos gonds; humble loquet de sa cabane, lève-toi; rameaux
des bois, ronces des chemins, décroisez-vous; enchantements de la
tourelle, charmes des magiciens, soyez rompus; ouvrez-vous, rangs
de la foule, et la laissez passer.

Si tu viens trop tard, ô mon idéal! je n’aurai plus la force de
t’aimer: -- mon âme est comme un colombier tout plein de colombes.
À toute heure du jour, il s’en envole quelque désir. Les colombes
reviennent au colombier, mais les désirs ne reviennent point au
coeur. -- L’azur du ciel blanchit sous leurs innombrables essaims;
ils s’en vont, à travers l’espace, de monde en monde, de ciel en
ciel, chercher quelque amour pour s’y poser et y passer la nuit:
presse le pas, ô mon rêve! ou tu ne trouveras plus dans le nid
vide que les coquilles des oiseaux envolés.

Mon ami, mon compagnon d’enfance, tu es le seul à qui je puisse
conter de pareilles choses. Écris-moi que tu me plains, et que tu
ne me trouves pas hypocondriaque; console-moi, je n’en ai jamais
eu plus besoin: que ceux qui ont une passion qu’ils peuvent
satisfaire sont dignes d’envie! L’ivrogne ne rencontre de cruauté
dans aucune bouteille; il tombe du cabaret au ruisseau, et se
trouve plus heureux sur son tas d’ordures qu’un roi sur son trône.
Le sensuel va chez les courtisanes chercher de faciles amours, ou
des raffinements impudiques: une joue fardée, une jupe courte, une
gorge débraillée, un propos libertin, il est heureux; son oeil
blanchit, sa lèvre se trempe; il atteint au dernier degré de son
bonheur, il a l’extase de sa grossière volupté. Le joueur n’a
besoin que d’un tapis vert et d’un jeu de cartes gras et usé pour
se procurer les angoisses poignantes, les spasmes nerveux et les
diaboliques jouissances de son horrible passion. Ces gens-là
peuvent s’assouvir ou se distraire; -- moi, cela m’est impossible;
Cette idée s’est tellement emparée de moi que je n’aime presque
plus les arts, et que la poésie n’a plus pour moi aucun charme; ce
qui me ravissait autrefois ne me fait pas la moindre impression.

Je commence à le croire, -- je suis dans mon tort, je demande à la
nature et à la société plus qu’elles ne peuvent donner Ce que je
cherche n’existe point, et je ne dois pas me plaindre de ne pas le
trouver. Cependant, si la femme que nous rêvons n’est pas dans les
conditions de la nature humaine, qui fait donc que nous n’aimons
que celle-là et point les autres, puisque nous sommes des hommes,
et que notre instinct devrait nous y porter d’une invincible
manière? Qui nous a donné l’idée de cette femme imaginaire? de
quelle argile avons-nous pétri cette statue invisible? où avons-
nous pris les plumes que nous avons attachées au dos de cette
chimère? quel oiseau mystique a déposé dans un coin obscur de
notre âme l’oeuf inaperçu dont notre rêve est éclos? quelle est
donc cette beauté abstraite que nous sentons, et que nous ne
pouvons définir? pourquoi, devant une femme souvent charmante,
disons-nous quelquefois qu’elle est belle, -- tandis que nous la
trouvons fort laide? Où est donc le modèle, le type, le patron
intérieur qui nous sert de point de comparaison? car la beauté
n’est pas une idée absolue, et ne peut s’apprécier que par le
contraste. -- Est-ce au ciel que nous l’avons vue, -- dans une
étoile, -- au bal, à l’ombre d’une mère, frais bouton d’une rose
effeuillée? -- est-ce en Italie ou en Espagne? est-ce ici ou là-
bas, hier ou il y a longtemps? était-ce la courtisane adorée, la
cantatrice en vogue, la fille du prince? une tête fière et noble
ployant sous un lourd diadème de perles et de rubis? un visage
jeune et enfantin se penchant entre les capucines et les volubilis
de la fenêtre? -- À quelle école appartenait le tableau où cette
beauté ressortait blanche et rayonnante au milieu des noires
ombres? Est-ce Raphaël qui a caressé le contour qui vous plaît?
est-ce Cléomène qui a poli le marbre que vous adorez? -- êtes-vous
amoureux d’une madone ou d’une Diane? -- votre idéal est-il un
ange, une sylphide ou une femme? Hélas! c’est un peu de tout cela,
et ce n’est pas cela.

Cette transparence de ton, cette fraîcheur charmante et pleine
d’éclat, ces chairs où courent tant de sang et tant de vie, ces
belles chevelures blondes se déroulant comme des manteaux d’or,
ces rires étincelants, ces fossettes amoureuses, ces formes
ondoyantes comme des flammes, cette force, cette souplesse, ces
luisants de satin, ces lignes si bien nourries, ces bras potelés,
ces dos charnus et polis, toute cette belle santé appartient à
Rubens. -- Raphaël lui seul a pu remplir de cette couleur d’ambre
pâle un aussi chaste linéament. Quel autre que lui a courbé ces
longs sourcils si fins et si noirs, et effilé les franges de ces
paupières si modestement baissées? -- Croyez-vous qu’Allegri ne
soit pour rien dans votre idéal? C’est à lui que la dame de vos
pensées a volé cette blancheur mate et chaude qui vous ravit. Elle
s’est arrêtée bien longtemps devant ses toiles pour surprendre le
secret de cet angélique sourire toujours épanoui; elle a modelé
l’ovale de son visage sur l’ovale d’une nymphe ou d’une sainte.
Cette ligne de la hanche qui serpente si voluptueusement est de
l’Antiope endormie. -- Ces mains grasses et fines peuvent être
réclamées par Danaé ou Madeleine. La poudreuse antiquité elle-même
a fourni bien des matériaux pour la composition de votre jeune
chimère; ces reins souples et forts que vous enlacez de vos bras
avec tant de passion ont été sculptés par Praxitèle. Cette
divinité a laissé tout exprès passer le petit bout de son pied
charmant hors des cendres d’Herculanum pour que votre idole ne fût
pas boiteuse. La nature a aussi contribué pour sa part. Vous avez
vu au prisme du désir, çà et là, un bel oeil sous une jalousie, un
front d’ivoire appuyé contre une vitre, une bouche souriant
derrière un éventail. -- Vous avez deviné un bras d’après la main,
un genou d’après une cheville. Ce que vous voyiez était parfait: -
- vous supposiez le reste comme ce que vous voyiez, et vous
l’acheviez avec les morceaux d’autres beautés enlevés ailleurs. --
La beauté idéale, réalisée par les peintres, ne vous a pas même
suffi, et vous êtes allé demander aux poètes des contours encore
plus arrondis, des formes plus éthérées, des grâces plus divines,
des recherches plus exquises; vous les aviez priés de donner le
souffle et la parole à votre fantôme, tout leur amour, toute leur
rêverie, toute leur joie et leur tristesse, leur mélancolie et
leur morbidesse, tous leurs souvenirs et toutes leurs espérances,
leur science et leur passion, leur esprit et leur coeur; vous leur
avez pris tout cela, et vous avez ajouté, pour mettre le comble à
l’impossible, votre passion à vous, votre esprit à vous, votre
rêve et votre pensée. L’étoile a prêté son rayon, la fleur son
parfum, la palette sa couleur, le poète son harmonie, le marbre sa
forme, vous votre désir. -- Le moyen qu’une femme réelle, mangeant
et buvant, se levant le matin et se couchant le soir, si adorable
et si pétrie de grâces qu’elle soit d’ailleurs, puisse soutenir la
comparaison avec une pareille créature! on ne peut raisonnablement
l’espérer, et cependant on l’espère, on cherche. -- Quel singulier
aveuglement! cela est sublime ou absurde. Que je plains et que
j’admire ceux qui poursuivent à travers toute la réalité de leur
rêve, et qui meurent contents, pourvu qu’ils aient baisé une fois
leur chimère à la bouche! Mais quel sort affreux que celui des
Colombs qui n’ont pas trouvé leur monde, et des amants qui n’ont
pas trouvé leur maîtresse!

Ah! si j’étais poète, c’est à ceux dont l’existence est manquée;
dont les flèches n’ont pas été au but, qui sont morts avec le mot
qu’ils avaient à dire et sans presser la main qui leur était
destinée; c’est à tout ce qui a avorté et à tout ce qui a passé
sans être aperçu, au feu étouffé, au génie sans issue, à la perle
inconnue au fond des mers, à tout ce qui a aimé sans être aimé, à
tout ce qui a souffert et que l’on n’a pas plaint que je
consacrerais mes chants; -- ce serait une noble tâche.

Que Platon avait raison de vouloir vous bannir de sa république,
et quel mal vous nous avez fait, ô poètes! Que votre ambroisie
nous a rendu notre absinthe encore plus amère; et comme nous avons
trouvé notre vie encore plus aride et plus dévastée après avoir
plongé nos yeux dans les perspectives que vous nous ouvrez sur
l’infini! que vos rêves ont amené une lutte terrible contre nos
réalités! et comme, durant le combat, notre coeur a été piétiné et
foulé par ces rudes athlètes!

Nous nous sommes assis comme Adam au pied des murs du paradis
terrestre, sur les marches de l’escalier qui mène au monde que
vous avez créé, voyant étinceler à travers les fentes de la porte
une lumière plus vive que le soleil, entendant confusément
quelques notes éparses d’une harmonie séraphique. Toutes les fois
qu’un élu entre ou sort au milieu d’un flot de splendeur, nous
tendons le cou pour tâcher de voir quelque chose par le battant
ouvert. C’est une architecture féerique qui n’a son égale que dans
les contes arabes. Des entassements de colonnes, des arcades
superposées, des piliers tordus en spirale, des feuillages
merveilleusement découpés, des trèfles évidés, du porphyre, du
jaspe, du lapis-lazuli, que sais-je, moi! des transparences et des
reflets éblouissants, des profusions de pierreries étranges, des
sardoines, du chrysobéryl, des aigues-marines, des opales irisées,
de l’azerodrach, des jets de cristal, des flambeaux à faire pâlir
les étoiles, une vapeur splendide pleine de bruit et de vertige, -
- luxe tout assyrien!

Le battant retombe; vous ne voyez plus rien, -- et vos yeux se
baissent, pleins de larmes corrosives, sur cette pauvre terre
décharnée et pâle, sur ces masures en ruine, sur ce peuple en
haillons, sur votre âme, rocher aride où rien ne germe, sur toutes
les misères et toutes les infortunes de la réalité Ah! du moins,
si nous pouvions voler jusque-là, si les degrés de cet escalier de
feu ne nous brûlaient pas les pieds; mais, hélas! l’échelle de
Jacob ne peut être montée que par les anges!

Quel sort que celui du pauvre à la porte du riche! quelle ironie
sanglante qu’un palais en face d’une cabane, que l’idéal en face
du réel, que la poésie en face de la prose! quelle haine enracinée
doit tordre les noeuds au fond du coeur des misérables! quels
grincements de dents doivent retentir la nuit sur leur grabat,
tandis que le vent apporte jusqu’à leur oreille les soupirs des
téorbes et des violes d’amour! Poètes, peintres, sculpteurs,
musiciens, pourquoi nous avez-vous menti? Poètes, pourquoi nous
avez-vous raconté vos rêves? Peintres, pourquoi avez-vous fixé sur
la toile ce fantôme insaisissable qui montait et descendait de
votre coeur à votre tête avec les bouillons de votre sang, et nous
avez-vous dit: Ceci est une femme? Sculpteurs, pourquoi avez-vous
tiré le marbre des profondeurs de Carrare pour lui faire exprimer
éternellement, et aux yeux de tous, votre plus secret et plus
fugitif désir? Musiciens, pourquoi avez-vous écouté, pendant la
nuit, le chant des étoiles et des fleurs, et l’avez-vous noté?
Pourquoi avez-vous fait de si belles chansons que la voix la plus
douce qui nous dit: -- Je t’aime! -- nous parait rauque comme le
grincement d’une scie ou le croassement d’un corbeau? -- Soyez
maudits, imposteurs!... et puisse le feu du ciel brûler et
détruire tous les tableaux, tous les poèmes, toutes les statues et
toutes les partitions... Ouf! voilà une tirade d’une longueur
interminable, et qui sort un peu du style épistolaire. -- Quelle
tartine!

Je me suis joliment laissé aller au lyrisme, mon très cher ami, et
voilà déjà bien du temps que je pindarise assez ridiculement. Tout
ceci est fort loin de notre sujet, qui est, si je m’en souviens
bien, l’histoire glorieuse et triomphante du chevalier d’Albert au
pourchas de Daraïde, la plus belle princesse du monde, comme
disent les vieux romans.

Mais en vérité, l’histoire est si pauvre que je suis forcé d’avoir
recours aux digressions et aux réflexions.

J’espère qu’il n’en sera pas toujours ainsi, et qu’avant peu le
roman de ma vie sera plus entortillé et plus compliqué qu’un
imbroglio espagnol.

Après avoir erré de rue en rue, je me décidai à aller trouver un
de mes amis qui devait me présenter dans une maison, où, à ce
qu’il m’a dit, on voyait un monde de jolies femmes, -- une
collection d’idéalités réelles, -- de quoi satisfaire une
vingtaine de poètes. -- Il y en a pour tous les goûts: -- des
beautés aristocratiques avec des regards d’aigle, des yeux vert de
mer, des nez droits, des mentons orgueilleusement relevés, des
mains royales et des démarches de déesse; des lis d’argent montés
sur des tiges d’or; -- de simples violettes aux pâles couleurs, au
doux parfum, oeil humide et baissé, cou frêle, chair diaphane; --
des beautés vives et piquantes; des beautés précieuses, des
beautés de tous les genres; -- car c’est un vrai sérail que cette
maison-là, moins les eunuques et le _kislar aga_. -- Mon ami me
dit qu’il y a déjà fait cinq ou six passions, -- tout autant; --
cela me paraît extrêmement prodigieux, et j’ai bien peur de ne pas
avoir un pareil succès; de C*** prétend que si, et que je
réussirai bientôt plus que je ne le voudrai. Je n’ai, suivant lui,
qu’un défaut dont je me corrigerai avec l’âge et en prenant du
monde, c’est de faire trop de cas de la femme, et pas assez des
femmes. -- Il pourrait bien y avoir quelque chose de vrai là-
dedans. -- Il dit que je serai parfaitement aimable quand je me
serai défait de ce petit travers. Dieu le veuille! Il faut que les
femmes sentent que je les méprise; car un compliment, qu’elles
trouveraient adorable et du dernier charmant dans la bouche d’un
autre, les met en colère et leur déplaît dans la mienne, autant
que l’épigramme la plus sanglante. Cela tient probablement à ce
que de C*** me reproche.

Le coeur me battait un peu en montant l’escalier, et j’étais à
peine remis de mon émotion que de C***, me poussant par le coude,
me mit face à face avec une femme d’une trentaine d’années
environ, -- assez belle, -- parée avec un luxe sourd et une
prétention extrême de simplicité enfantine, -- ce qui ne
l’empêchait pas d’être plaquée de rouge comme une roue de
carrosse: -- c’était la dame du lieu.

De C***, prenant cette voix grêle et moqueuse si différente de sa
voix habituelle, et dont il se sert dans le monde quand il veut
faire le charmant, lui dit avec force démonstrations de respect
ironique, où perçait visiblement le plus profond mépris, moitié
bas, moitié haut:

-- C’est ce jeune homme dont je vous ai parlé l’autre jour, -- un
homme d’un mérite très distingué; -- il est on ne peut mieux né,
et je pense qu’il ne pourra que vous être agréable de le recevoir;
c’est pourquoi j’ai pris la liberté de vous le présenter.

-- Assurément, monsieur, vous avez très bien fait, répliqua la
dame en minaudant de la manière la plus outrée. Puis elle se
retourna vers moi, et, après m’avoir détaillé du coin de l’oeil en
connaisseuse habile, et d’une façon qui me fit rougir par-dessus
les oreilles: -- Vous pouvez vous regarder comme invité une fois
pour toutes, et venir aussi souvent que vous aurez une soirée à
perdre.

Je m’inclinai assez gauchement et balbutiai quelques mots sans
suite qui ne durent pas lui donner une haute idée de mes moyens;
d’autres personnes entrèrent, ce qui me délivra des ennuis
inséparables de la présentation. De C*** me tira dans un coin de
fenêtre, et se mit à me sermonner d’importance.

-- Que diable! tu vas me compromettre; je t’ai annoncé comme un
phénix d’esprit, un homme à imagination effrénée, un poète
lyrique, tout ce qu’il y a de plus transcendant et de plus
passionné, et tu restes là comme une souche, sans sonner mot!
Quelle pauvre imaginative! Je te croyais la veine plus féconde;
allons donc, lâche la bride à ta langue, babille à tort et à
travers; tu n’as pas besoin de dire des choses sensées et
judicieuses, au contraire, cela pourrait t’être nuisible; parle,
voilà l’essentiel; parle beaucoup, parle longtemps; attire
l’attention sur toi; jette-moi de côté toute crainte et toute
modestie; mets-toi bien dans la tête que tous ceux qui sont ici
sont des sots, ou à peu près, et n’oublie pas qu’un orateur qui
veut réussir ne peut mépriser assez son auditoire. -- Que te
semble de la maîtresse de la maison?

-- Elle me déplaît déjà considérablement; et, quoique je lui aie
parlé à peine trois minutes, je m’ennuyais autant que si j’eusse
été son mari.

-- Ah! voilà ce que tu en penses?

-- Mais oui.

-- Ta répugnance pour elle est donc tout à fait insurmontable? --
Tant pis; il aurait été décent pour toi de l’avoir, ne fût-ce
qu’un mois, cela est du bon air, et un jeune homme un peu bien ne
peut être mis dans le monde que par elle.

-- Eh bien! je l’aurai, fis-je d’un air assez piteux, puisqu’il le
faut; mais cela est-il aussi nécessaire que tu as l’air de le
croire?

-- Hélas, oui! cela est du dernier indispensable, et je m’en vais
t’en expliquer les raisons. Mme de Thémines est à la mode
maintenant; elle a tous les ridicules du jour d’une manière
supérieure, quelquefois ceux de demain, mais jamais ceux d’hier:
elle est parfaitement au courant. On portera ce qu’elle porte, et
elle ne porte pas ce qu’on a porté. Elle est riche d’ailleurs, et
ses équipages sont du meilleur goût. -- Elle n’a pas d’esprit,
mais beaucoup de jargon; elle a des goûts fort vifs et peu de
passion. On lui plaît, mais on ne la touche pas; c’est un coeur
froid et une tête libertine. Quant à son âme, si elle en a une, ce
qui est douteux, elle est des plus noires, et il n’y a pas de
méchancetés et de bassesses dont elle ne soit capable; mais elle
est extrêmement adroite et conserve les dehors, juste ce qu’il est
nécessaire pour qu’on ne puisse rien prouver contre elle. Ainsi,
elle couchera très bien avec un homme et ne lui écrira pas le
billet le plus simple. Aussi ses ennemis les plus intimes ne
trouvent rien à dire sur elle, sinon qu’elle met son rouge trop
haut, et que certaines portions de sa personne n’ont pas, en
vérité, toute la rondeur qu’elles paraissent avoir, -- ce qui est
faux.

-- Comment le sais-tu?

-- La question est bonne! -- comme on sait ces sortes de choses,
en m’en assurant par moi-même.

-- Tu as donc eu aussi Mme de Thémines!

-- Certainement! Pourquoi donc ne l’aurais-je pas eue? Il eût été
de la dernière inconvenance que je ne l’eusse pas. -- Elle m’a
rendu de grands services, et je lui en suis fort reconnaissant.

-- Je ne comprends pas le genre de services qu’elle peut t’avoir
rendus...

-- Serais-tu réellement un sot? me dit alors de C*** en me
regardant avec la mine la plus comique du monde.

-- Ma foi, j’en ai bien peur; -- et faut-il donc tout te dire?
Mme de Thémines passe, et à juste titre, pour avoir des lumières
spéciales à de certains endroits, et un jeune homme qu’elle a pris
et gardé pendant quelque temps peut hardiment se présenter
partout, et être sûr qu’il ne restera pas longtemps sans avoir une
affaire, et deux plutôt qu’une. -- Outre cet ineffable avantage,
il y en a un autre qui n’est pas moindre, c’est que, dès que les
femmes de cette société te verront l’amant en titre de
Mme de Thémines, n’eussent-elles pas le plus léger goût pour toi,
elles se feront un plaisir et un devoir de t’enlever à une femme à
la mode comme est celle-ci; et, au lieu des avances et des
démarches que tu aurais à faire, tu n’auras que l’embarras du
choix, et tu deviendras nécessairement le point de mire de toutes
les agaceries et de toutes les minauderies possibles.

Cependant si elle t’inspire une répugnance trop forte, ne la
prends pas. Tu n’y es pas précisément obligé, quoique cela eût été
dans la politesse et les convenances. Mais fais vite un choix et
attaque-toi à celle qui te plaira le mieux ou qui semblera offrir
le plus de facilités, car tu perdrais, en différant, le bénéfice
de la nouveauté et l’avantage qu’elle te donne pendant quelques
jours sur tous les cavaliers qui sont ici. Toutes ces dames ne
conçoivent rien à ces passions qui naissent dans l’intimité et se
développent lentement dans le respect et dans le silence: elles
sont pour les coups de foudre et les sympathies occultes; -- chose
merveilleusement bien imaginée pour épargner les ennuis de la
résistance et toutes ces longueurs et ces redites que le sentiment
entremêle au roman de l’amour, et qui ne font qu’en différer
inutilement la conclusion. -- Ces dames sont très économes de leur
temps, et il leur paraît tellement précieux qu’elles seraient au
désespoir d’en laisser une seule minute inemployée. -- Elles ont
une envie d’obliger le genre humain qu’on ne saurait trop louer,
et elles aiment leur prochain comme elles-mêmes, -- ce qui est
parfaitement évangélique et méritoire; ce sont de très charitables
créatures, qui ne voudraient, pour rien au monde, faire mourir un
homme de désespoir.

Il doit déjà y en avoir trois ou quatre de _frappées _en ta
faveur, et je te conseillerais amicalement de pousser ta pointe
avec vivacité de ce côté-là, au lieu de t’amuser à bavarder avec
moi dans l’embrasure d’une fenêtre, ce qui ne t’avancera pas à
grand-chose.

-- Mais, mon cher C***, je suis tout à fait neuf sur ces matières-
là. Je n’ai point ce qu’il faut du monde pour distinguer au
premier coup d’oeil une femme frappée d’avec une qui ne l’est
point; et je pourrais commettre d’étranges bévues, si tu ne
m’aidais de ton expérience.

-- En vérité, tu es d’un primitif qui n’a pas de nom, et je ne
croyais pas qu’il fût possible d’être aussi pastoral et aussi
bucolique que cela dans le bienheureux siècle où nous sommes! --
Que diable fais-tu donc de cette grande paire d’yeux noirs que tu
as là, et qui serait de l’effet le plus vainqueur, si tu savais
t’en servir? -- Regarde-moi là-bas un peu, dans ce coin auprès de
la cheminée, cette petite femme en rose qui joue avec son
éventail: elle te lorgne depuis un quart d’heure avec une
assiduité et une fixité tout à fait significatives: il n’y a
qu’elle au monde pour être indécente d’une manière aussi
supérieure, et déployer une aussi noble effronterie. Elle déplaît
beaucoup aux femmes, qui désespèrent de parvenir jamais à cette
hauteur d’impudence, mais, en revanche, elle plaît beaucoup aux
hommes, qui lui trouvent tout le piquant d’une courtisane. -- Il
est vrai qu’elle est d’une dépravation charmante, pleine d’esprit,
de verve et de caprice -- C’est une excellente maîtresse pour un
jeune homme qui a des préjugés. -- En huit jours elle vous
débarrasse une conscience de tout scrupule, et vous corrompt le
coeur de manière à ce que vous ne soyez jamais ridicule ni
élégiaque. Elle a sur toutes choses des idées d’un positif
inexprimable; elle va au fond de tout avec une rapidité et une
sûreté qui étonnent. C’est l’algèbre incarnée que cette petite
femme-là; c’est précisément ce qu’il faut à un rêveur et à un
enthousiaste. Elle t’aura bientôt corrigé de ton vaporeux
idéalisme: c’est un grand service qu’elle te rendra. Elle le fera
du reste avec le plus grand plaisir, car son instinct est de
désenchanter des poètes.

Ma curiosité étant éveillée par la description de C***, je sortis
de ma retraite, et, me glissant entre les groupes, je m’approchai
de la dame et je la regardai fort attentivement: -- elle pouvait
avoir vingt-cinq ou vingt-six ans. Sa taille était petite, mais
assez bien prise, quoique un peu chargée d’embonpoint; elle avait
le bras blanc et potelé, la main assez noble, le pied joli et même
trop mignon, -- les épaules grasses et lustrées, peu de gorge,
mais ce qu’il y en avait fort satisfaisant et ne donnant pas
mauvaise idée du reste; pour les cheveux, ils étaient extrêmement
brillants et d’un noir bleu comme des ailes de geai; -- le coin de
l’oeil troussé assez haut vers la tempe, le nez mince et les
narines fort ouvertes, la bouche humide et sensuelle, une petite
raie à la lèvre inférieure, et un duvet presque imperceptible aux
commissures. Et dans tout cela une vie, une animation, une santé,
une force, et je ne sais quelle expression de luxe adroitement
tempérée par la coquetterie et le manège, qui en faisaient en
somme une très désirable créature et justifiaient et au-delà les
goûts très vifs qu’elle avait inspirés et qu’elle inspirait tous
les jours.

Je la désirai; -- mais je compris néanmoins que ce ne serait pas
cette femme, tout agréable qu’elle fût, qui réaliserait mon voeu
et me ferait dire: -- Enfin j’ai une maîtresse!

Je revins à de C***, et je lui dis: -- La dame me plaît assez, et
je m’arrangerai peut-être avec elle. Mais, avant de rien dire de
précis et qui m’engage, je voudrais bien que tu eusses la bonté de
me faire voir celles des indulgentes beautés qui ont eu
l’obligeance de se frapper pour moi, afin que je puisse choisir. -
- Tu me ferais plaisir aussi, puisque tu me sers ici de
démonstrateur, d’y ajouter une petite notice et la nomenclature de
leurs défauts et qualités; la manière dont il faut les attaquer et
le ton qu’on doit employer avec elles pour que je n’aie pas trop
l’air d’un provincial ou d’un littérateur.

-- Je veux bien, dit de C***. -- Vois-tu ce beau cygne
mélancolique qui déploie son cou si harmonieusement et fait remuer
ses manches comme des ailes; c’est la modestie même, tout ce qu’il
y a de plus chaste et de plus virginal au monde; c’est un front de
neige, un coeur de glace, des regards de madone, un sourire
d’Agnès, elle a une robe blanche et l’âme pareille; elle ne met
dans ses cheveux que des fleurs d’oranger ou des feuilles de
nénuphar, et ne tient à la terre que par un fil. Elle n’a jamais
eu une mauvaise pensée et ignore profondément en quoi un homme
diffère d’une femme. La sainte Vierge est une bacchante à côté
d’elle, ce qui d’ailleurs ne l’empêche pas d’avoir eu plus
d’amants qu’aucune femme que je connaisse, et assurément ce n’est
pas peu dire. Examine-moi un peu la gorge de cette discrète
personne; -- c’est un petit chef-d’oeuvre, et réellement il est
difficile de montrer autant en cachant davantage; dis-moi si, avec
toutes ses restrictions et toute sa pruderie, elle n’est pas dix
fois plus indécente que cette bonne dame qui est à sa gauche et
qui étale bravement deux hémisphères qui, s’ils étaient réunis,
formeraient une mappemonde d’une grandeur naturelle, ou que cette
autre qui est à sa droite, décolletée jusqu’au ventre et qui fait
parade de son néant avec une intrépidité charmante? -- Cette
virginale créature, ou je me trompe fort, a déjà supputé dans sa
tête ce que les promesses de ta pâleur et de tes yeux noirs
pouvaient tenir d’amour et de passion; et ce qui me fait dire
cela, c’est qu’elle n’a pas regardé une seule fois de ton côté, du
moins en apparence; car elle sait faire jouer sa prunelle avec
tant d’art et la faire couler si adroitement dans le coin de ses
yeux que rien ne lui échappe; on croirait qu’elle y voit par le
derrière de la tête, car elle sait parfaitement ce qui se passe
derrière elle. -- C’est un Janus féminin. -- Si tu veux réussir
auprès d’elle, il faut laisser là les manières débraillées et
victorieuses. Il faut lui parler sans la regarder, sans faire de
mouvement, dans une attitude contrite, et d’un ton de voix étouffé
et respectueux; de cette façon, tu pourras lui dire tout ce que tu
voudras, pourvu que cela soit convenablement gazé, et elle te
permettra les choses les plus libres en paroles d’abord, et
ensuite en action. Aie soin seulement de rouler tendrement les
yeux quand elle aura les siens baissés, et parle-lui des douceurs
de l’amour platonique et du commerce des âmes, tout en employant
avec elle la pantomime la moins platonique et la moins idéale du
monde! Elle est fort sensuelle et très susceptible; embrasse-la
tant que tu voudras; mais, dans l’abandon le plus intime, n’oublie
pas de l’appeler _madame _au moins trois fois par phrase: elle
s’est brouillée avec moi, parce qu’étant couché dans son lit je
lui ai dit je ne sais plus quoi en la tutoyant. Que diable! on
n’est pas honnête femme pour rien.

-- Je n’ai pas grande envie, d’après ce que tu me dis, de risquer
l’aventure: une Messaline prude! l’alliance est monstrueuse et
nouvelle.

-- Vieille comme le monde, mon cher! cela se voit tous les jours,
et rien n’est plus commun. -- Tu as tort de ne pas te fixer à
celle-là: -- Elle a un grand agrément, c’est qu’avec elle on a
toujours l’air de commettre un péché mortel, et le moindre baiser
paraît tout à fait damnable; tandis qu’avec les autres on croit à
peine faire un péché véniel, et souvent même on ne croit rien
faire du tout. -- C’est la raison pourquoi je l’ai gardée plus
longtemps qu’aucune maîtresse. -- Je l’aurais encore, si elle ne
m’avait pas quitté elle-même; c’est la seule femme qui m’ait
devancé, et je lui porte un certain respect à cause de cela. --
Elle a de petits raffinements de volupté on ne peut plus délicats,
et ce grand art de paraître se faire extorquer ce qu’elle accorde
très librement: ce qui donne à chacune de ses faveurs le charme
d’un viol. Tu trouveras dans le monde dix de ses amants qui te
jureront sur leur honneur que c’est la plus vertueuse créature qui
soit. -- Elle est précisément le contraire. -- C’est une curieuse
étude que d’anatomiser cette vertu-là sur un oreiller. -- Étant
prévenu, tu ne cours aucun risque, et tu n’auras pas la maladresse
d’en devenir sincèrement amoureux.

-- Quel âge a donc cette adorable personne? demandai-je à de C***,
car il m’était impossible de le déterminer en l’examinant avec
l’attention la plus scrupuleuse.

-- Ah! voilà, quel âge a-t-elle? c’est le mystère, et Dieu seul le
sait. Pour moi, qui me pique d’assigner leur âge aux femmes à une
minute près, je n’ai jamais pu trouver le sien. Seulement, d’une
manière approximative, j’estime qu’elle peut avoir de dix-huit à
trente-six ans. -- Je l’ai vue en grande toilette, en déshabillé,
sous le linge, et je ne puis rien t’apprendre à cet égard: ma
science est en défaut; l’âge qu’elle semble le plus avoir, c’est
dix-huit ans, et cependant ce ne peut être son âge. -- C’est un
corps de vierge et une âme de fille de joie, et, pour se corrompre
aussi profondément et aussi spacieusement, il faut beaucoup de
temps ou de génie; il faut un coeur de bronze dans une poitrine
d’acier: elle n’a ni l’un ni l’autre; alors je pense qu’elle a
trente-six ans, mais au fond je ne sais rien.

-- Est-ce qu’elle n’a pas d’amie intime qui te pourrait donner des
lumières à ce sujet?

-- Non; elle est arrivée dans cette ville il y a deux ans. Elle
venait de la province ou de l’étranger, je ne sais plus lequel --
c’est une admirable position pour une femme qui sait en profiter.
Avec une figure comme elle en a une, elle peut se donner l’âge
qu’elle veut et ne dater que du jour où elle est arrivée ici.

-- Voilà qui est on ne peut plus agréable, surtout quand quelque
ride impertinente ne vient pas vous démentir, et que le temps, ce
grand destructeur, a la bonté de se prêter à cette falsification
de l’extrait de baptême.

Il m’en fit voir encore quelques-unes qui, selon lui, recevraient
favorablement toutes les requêtes qu’il me plairait de leur
adresser et me traiteraient avec une philanthropie toute
particulière. Mais la femme en rose du coin de la cheminée et la
modeste colombe qui lui servait d’antithèse étaient
incomparablement mieux que toutes les autres; et, si elles
n’avaient pas toutes les qualités que je demande, elles en avaient
quelques-unes, du moins en apparence.

Je parlai toute la soirée avec elles, surtout avec la dernière, et
j’eus soin de jeter mes idées dans le moule le plus respectueux; -
- quoiqu’elle me regardât à peine, je crus voir quelquefois luire
ses prunelles sous leur rideau de cils, et à quelques galanteries
assez vives, mais habillées de la gaze la plus pudique que je
hasardai, passer à deux ou trois lignes sous sa chair une petite
rougeur contenue et étouffée, assez pareille à celle que produit
une liqueur rose versée dans une tasse à moitié opaque. -- Ses
réponses, en général, étaient sobres, mesurées, mais pourtant
aiguës et pleines de trait, et donnaient à penser beaucoup plus
qu’elles n’exprimaient. Tout cela était entremêlé de réticences,
de demi-mots, d’allusions détournées, chaque syllabe avait son
intention, chaque silence sa portée; rien au monde n’était plus
diplomatique et plus charmant. -- Et pourtant, quelque plaisir que
j’y aie pris momentanément, je ne pourrais supporter longtemps une
pareille conversation. Il faut être perpétuellement en éveil et
sur ses gardes, et ce que j’aime le mieux dans une causerie, c’est
l’abandon et la familiarité. -- Nous avons parlé d’abord de
musique, ce qui nous a conduits tout naturellement à parler de
l’opéra, et ensuite des femmes, puis de l’amour, sujet dans lequel
il est plus facile que dans tout autre de trouver des transitions
pour passer de la généralité à la spécialité. -- Nous avons fait
du _beau coeur_ à qui mieux mieux; -- tu aurais ri de m’entendre.
-- En vérité, Amadis sur la Roche pauvre n’était qu’un cuistre
sans flamme auprès de moi. C’étaient des générosités, des
abnégations, des dévouements à faire rougir de honte feu le Romain
Curtius. -- Je ne me croyais sincèrement pas capable d’un
galimatias et d’un pathos aussi transcendants. -- Moi, faisant du
platonisme le plus quintessencié, cela ne te parait-il pas une des
choses les plus bouffonnes, la meilleure scène de comédie qu’il se
puisse voir? Et puis cet air confit en perfection, ces petites
façons papelardes et chattemites que je vous avais! tubleu! -- Je
n’avais pas la mine d’y toucher, et toute mère qui m’aurait
entendu raisonner n’aurait pas hésité à me laisser coucher avec sa
fille, tout mari m’aurait confié sa femme. C’est la soirée de ma
vie où j’ai eu le plus l’air vertueux et où je l’ai été le moins.
-- Je pensais qu’il fût plus difficile que cela d’être hypocrite
et de dire des choses que l’on ne croyait point. -- Il faut que ce
soit assez aisé ou que j’aie de fort belles dispositions pour
avoir aussi agréablement réussi du premier coup. -- J’ai en vérité
de fort beaux moments.

Quant à la dame, elle a dit beaucoup de choses très finement
détaillées, et qui, malgré l’air de candeur qu’elle y mettait,
prouvent une expérience des plus consommées; on ne peut se faire
une idée de la subtilité de ses distinctions. Cette femme-là
scierait un cheveu en trois dans sa longueur, et elle ferait
quinauds tous les docteurs angéliques et séraphiques. Au reste, à
la manière dont elle parle, il est impossible de croire qu’elle
ait même l’ombre d’un corps. -- C’est d’un immatériel, d’un
vaporeux, d’un idéal à vous casser les bras; et, si de C*** ne
m’avait prévenu des allures de la bête, j’aurais assurément
désespéré du succès de mes affaires, et je me serais tenu
piteusement à l’écart. Comment diable aussi, lorsqu’une femme vous
dit pendant deux heures, de l’air le plus détaché du monde, que
l’amour ne vit que de privations et de sacrifices et autres belles
choses de ce genre, peut-on décemment espérer de lui persuader un
jour de se mettre entre deux draps avec vous, pour vous fomenter
la complexion et voir si vous êtes faits l’un comme l’autre?

Bref, nous nous sommes séparés très amis, et nous félicitant
réciproquement de l’élévation, de la pureté de nos sentiments.

La conversation avec l’autre a été, comme tu l’imagines, d’un
genre tout à fait opposé. Nous avons ri autant que parlé. Nous
nous sommes moqués, et fort spirituellement, de toutes les femmes
qui étaient là; -- quand je dis: Nous nous sommes moqués et fort
spirituellement, je me trompe; je devrais dire: Elle s’est moquée;
un homme ne se moque jamais bien d’une femme. Moi, j’écoutais et
j’approuvais, car il est impossible de crayonner un trait plus vif
et de le colorer plus ardemment; c’est la plus curieuse galerie de
caricatures que j’aie jamais vue. Malgré l’exagération, on sentait
la vérité là-dessous; de C*** avait bien raison: la mission de
cette femme est de désenchanter des poètes. Il y a autour d’elle
une atmosphère de prose dans laquelle une idée poétique ne peut
vivre. Elle est charmante et pétillante d’esprit, et cependant, à
côté d’elle, on ne pense qu’à des choses ignobles et vulgaires;
tout en lui parlant, je me sentais une foule d’envies incongrues
et impraticables dans le lieu où je me trouvais, comme de me faire
apporter du vin et de me soûler, de la camper sur un de mes genoux
et de lui baiser la gorge, -- de relever le bord de sa jupe et de
voir si sa jarretière était au-dessus ou au-dessous du genou, de
chanter à tue-tête un refrain ordurier, de fumer une pipe ou de
casser les carreaux: que sais-je? -- Toute la partie animale,
toute la brute se soulevait en moi; j’aurais très volontiers
craché sur _l’Iliade _d’Homère et je me serais mis à genoux devant
un jambon. -- Je comprends parfaitement aujourd’hui l’allégorie
des compagnons d’Ulysse changés en pourceaux par Circé. Circé
était probablement quelque égrillarde comme ma petite femme en
rose.

Chose honteuse à dire, j’éprouvais un grand délice à me sentir
gagné par l’abrutissement; je ne m’y opposais pas, j’y aidais de
toutes mes forces, tant la corruption est naturelle à l’homme, et
tant il y a de boue dans l’argile dont il est pétri.

Cependant j’eus une minute peur de cette gangrène qui me gagnait,
et je voulus quitter la corruptrice; mais le parquet semblait
avoir monté jusqu’à mes genoux, et j’étais comme enchâssé à ma
place.

À la fin je pris sur moi de la quitter, et, la soirée étant fort
avancée, je m’en retournai chez moi très perplexe, très troublé et
ne sachant trop ce que je devais faire. -- J’hésitais entre la
prude et la galante, -- Je trouvais de la volupté dans l’une et du
piquant dans l’autre; et, après un examen de conscience très
détaillé et très approfondi, je m’aperçus non que je les aimais
toutes les deux, mais que je les désirais toutes les deux, l’une
autant que l’autre, avec assez de vivacité pour en prendre de la
rêverie et de la préoccupation.

Selon toute apparence, ô mon ami! j’aurai une de ces deux femmes,
je les aurai peut-être toutes les deux, et pourtant je t’avoue que
leur possession ne me satisfait qu’à moitié: ce n’est pas qu’elles
ne soient fort jolies, mais à leur vue rien n’a crié dans moi,
rien n’a palpité, rien n’a dit. -- C’est elles; je ne les ai pas
reconnues. -- Cependant je ne crois pas que je rencontrerai
beaucoup mieux du côté de la naissance et de la beauté, et de C***
me conseille de m’en tenir là. Assurément je le ferai, et l’une ou
l’autre sera ma maîtresse, ou le diable m’emportera avant qu’il
soit bien longtemps; mais au fond de mon coeur, une secrète voix
me reproche de mentir à mon amour, et de m’arrêter ainsi au
premier sourire d’une femme que je n’aime point, au lieu de
chercher infatigablement à travers le monde, dans les cloîtres et
dans les mauvais lieux, dans les palais et dans les auberges,
celle qui a été faite pour moi et que Dieu me destine, princesse
ou servante, religieuse ou femme galante.

Puis je me dis que je me fais des chimères, qu’il est bien égal
après tout que je couche avec cette femme ou avec une autre; que
la terre n’en déviera pas d’une ligne dans sa marche, et que les
quatre saisons n’intervertiront pas leur ordre pour cela; que rien
au monde n’est plus indifférent, et que je suis bien bon de me
tourmenter de pareilles billevesées: voilà ce que je me dis. --
Mais j’ai beau dire, je n’en suis ni plus tranquille ni plus
résolu.

Cela tient peut-être à ce que je vis beaucoup avec moi-même, et
que les plus petits détails dans une vie aussi monotone que la
mienne prennent une trop grande importance. Je m’écoute trop vivre
et penser: j’entends le battement de mes artères, les pulsations
de mon coeur; je dégage, à force d’attention, mes idées les plus
insaisissables de la vapeur trouble où elles flottaient et je leur
donne un corps. -- Si j’agissais davantage, je n’apercevrais pas
toutes ces petites choses, et je n’aurais pas le temps de regarder
mon âme au microscope, comme je le fais toute la journée. Le bruit
de l’action ferait envoler cet essaim de pensées oisives qui
voltigent dans ma tête et m’étourdissent du bourdonnement de leurs
ailes: au lieu de poursuivre des fantômes, je me colletterais avec
des réalités; je ne demanderais aux femmes que ce qu’elles peuvent
donner: -- du plaisir, -- et je ne chercherais pas à embrasser je
ne sais quelle fantastique idéalité parée de nuageuses
perfections. -- Cette tension acharnée de l’oeil de mon âme vers
un objet invisible m’a faussé la vue. Je ne sais pas voir ce qui
est, à force d’avoir regardé ce qui n’est pas, et mon oeil si
subtil pour l’idéal est tout à fait myope dans la réalité; --
ainsi, j’ai connu des femmes que tout le monde assure être
ravissantes, et qui ne me paraissent rien moins que cela. -- J’ai
beaucoup admiré des peintures généralement jugées mauvaises, et
des vers bizarres ou inintelligibles m’ont fait plus de plaisir
que les plus galantes productions. -- Je ne serais pas étonné
qu’après avoir tant adressé de soupirs à la lune et regardé les
étoiles entre les deux yeux, après avoir tant fait d’élégies et
d’apostrophes sentimentales, je ne devienne amoureux de quelque
fille de joie bien ignoble ou de quelque femme laide et vieille; -
- ce serait une belle chute. -- La réalité se vengera peut-être
ainsi du peu de soin que j’ai mis à lui faire la cour: -- cela ne
serait-il pas bien fait, si j’allais m’éprendre d’une belle
passion romanesque pour quelque maritorne ou quelque abominable
gaupe? Me vois-tu jouant de la guitare sous la fenêtre d’une
cuisine et supplanté par un marmiton portant le roquet d’une
vieille douairière crachant sa dernière dent? -- Peut-être aussi
que, ne trouvant rien en ce monde qui soit digne de mon amour, je
finirai par m’y adorer moi-même, comme feu Narcisse d’égoïste
mémoire. -- Pour me garantir d’un aussi grand malheur, je me
regarde dans tous les miroirs et dans tous les ruisseaux que je
rencontre. Au vrai, à force de rêveries et d’aberrations, j’ai une
peur énorme de tomber dans le monstrueux et le hors nature. Cela
est sérieux, et il y faut prendre garde. -- Adieu, mon ami; -- je
vais de ce pas chez la dame rose, de peur de me laisser aller à
mes contemplations habituelles. -- Je ne pense pas que nous nous
occupions beaucoup de l’entéléchie, et je crois que, si nous
faisons quelque chose, ce ne sera pas à coup sûr du spiritualisme,
bien que la créature soit fort spirituelle: je roule soigneusement
et serre dans un tiroir le patron de ma maîtresse idéale pour ne
pas l’essayer sur celle-ci. Je veux jouir tranquillement des
beautés et des mérites qu’elle a. Je veux la laisser habillée
d’une robe à sa taille, sans tâcher de lui adapter le vêtement que
j’ai taillé d’avance et à tout événement pour la dame de mes
pensées. -- Ce sont de fort sages résolutions, je ne sais pas si
je les tiendrai -- Encore une fois, adieu.

Chapitre 3

Je suis l’amant en pied de la dame en rose; c’est presque un état,
une charge, et cela donne de la consistance dans le monde. Je n’ai
plus l’air d’un écolier qui cherche une bonne fortune parmi les
aïeules et qui n’ose débiter un madrigal à une femme, à moins
qu’elle ne soit centenaire: je m’aperçois, depuis mon
installation, que l’on me considère beaucoup plus, que toutes les
femmes me parlent avec une coquetterie jalouse et font de grands
frais pour moi. -- Les hommes, au contraire, y mettent plus de
froideur, et, dans le peu de mots que nous échangeons, il y a
quelque chose d’hostile et de contraint; ils sentent qu’ils ont en
moi un rival déjà redoutable et qui peut le devenir davantage. --
Il m’est revenu que beaucoup d’entre eux avaient amèrement
critiqué ma façon de me mettre, et avaient dit que je m’habillais
d’une manière trop efféminée: que mes cheveux étaient bouclés et
lustrés avec plus de soin qu’il ne convenait; que cela, joint à ma
figure imberbe, me donnait un air damoiseau on ne peut plus
ridicule; que j’affectais pour mes vêtements des étoffes riches et
brillantes qui sentaient leur théâtre, et que je ressemblais plus
à un comédien qu’à un homme: -- toutes les banalités qu’on dit
pour se donner le droit d’être sale et de porter des habits
pauvres et mal coupés. Mais tout cela ne fait que blanchir, et
toutes les dames trouvent que mes cheveux sont les plus beaux du
monde, que mes recherches sont du meilleur goût, et semblent fort
disposées à me dédommager des frais que je fais pour elles, car
elles ne sont point assez sottes pour croire que toute cette
élégance n’ait pour but que mon embellissement particulier.

La dame du logis a d’abord paru un peu piquée de mon choix,
qu’elle croyait devoir nécessairement tomber sur elle, et pendant
quelques jours elle en a gardé une certaine aigreur (envers sa
rivale seulement; car, moi, elle m’a toujours parlé de même), qui
se manifestait par quelques petits: -- Ma chère, -- dits avec
cette manière sèche et découpée que les femmes ont seules, et par
quelques avis désobligeants sur sa toilette donnés à aussi haute
voix que possible, comme: -- Vous êtes coiffée beaucoup trop haut
et pas du tout à l’air de votre visage; ou: -- Votre corsage poche
sous les bras; qui vous a donc fait cette robe? Ou: -- Vous avez
les yeux bien battus; je vous trouve toute changée; et mille
autres menues observations à quoi l’autre ne manquait pas de
riposter avec toute la méchanceté désirable quand l’occasion s’en
présentait; et, si l’occasion tardait trop, elle s’en faisait
elle-même une pour son usage, et rendait, et au-delà, ce qu’on lui
avait donné. Mais bientôt, un autre objet ayant détourné
l’attention de l’infante dédaignée, cette petite guerre de mots
cessa et tout rentra dans l’ordre habituel.

Je t’ai dit sommairement que j’étais l’amant en pied de la dame
rose; cela ne suffit pas pour un homme aussi ponctuel que tu l’es.
Tu me demanderas sans doute comment elle s’appelle: quant à son
nom, je ne te le dirai pas; mais si tu veux, pour la facilité du
récit, et en mémoire de la couleur de la robe avec laquelle je
l’ai vue pour la première fois, -- nous l’appellerons Rosette;
c’est un joli nom: ma petite chienne s’appelait comme cela.

Tu voudras savoir de point en point, car tu aimes la précision
dans ces sortes de choses, l’histoire de nos amours avec cette
belle Bradamante, et par quelles gradations successives j’ai passé
du général au particulier, et de l’état de simple spectateur à
celui d’acteur; comment, de public que j’étais, je suis devenu
amant. Je contenterai ton envie avec le plus grand plaisir. Il n’y
a rien de sinistre dans notre roman; il est couleur de rose, et
l’on n’y verse d’autres larmes que celles du plaisir; on n’y
rencontre ni longueurs ni redites, et tout y marche vers la fin
avec cette hâte et cette rapidité si recommandées par Horace; --
c’est un véritable roman français. -- Toutefois ne va pas
t’imaginer que j’ai emporté la place au premier assaut. -- La
princesse, quoique fort humaine pour ses sujets, n’est pas aussi
prodigue de ses faveurs qu’on pourrait le croire d’abord; elle en
connaît trop le prix pour ne pas vous les faire acheter; elle sait
trop bien aussi ce qu’un juste retard donne de vivacité au désir,
et le ragoût qu’une demi-résistance ajoute au plaisir, pour se
livrer à vous tout d’abord, si vif que soit le goût que vous lui
ayez inspiré.

Pour te conter la chose tout au long, il faut remonter un peu plus
haut. Je t’ai fait un récit assez circonstancié de notre première
entrevue. J’en ai eu encore une ou deux autres dans la même maison
ou même trois, puis elle m’a invité à aller chez elle; je ne me
suis pas fait prier, comme tu peux le croire; j’y suis allé avec
discrétion d’abord, puis un peu plus souvent, puis encore plus
souvent, puis enfin toutes les fois que l’envie m’en prenait, et
je dois avouer qu’elle m’en prenait au moins trois ou quatre fois
par jour.

-- La dame, après quelques heures d’absence, me recevait toujours
comme si je fusse revenu des Indes orientales; ce à quoi j’étais
on ne peut plus sensible, et ce qui m’obligeait à montrer ma
reconnaissance d’une manière marquée par les choses les plus
galantes et les plus tendres du monde, auxquelles elle répondait
de son mieux.

Rosette, puisque nous sommes convenus de l’appeler ainsi, est une
femme d’un grand esprit et qui comprend l’homme de la manière la
plus aimable; quoiqu’elle ait retardé quelques temps la conclusion
du chapitre, je n’ai pas pris une seule fois de l’humeur contre
elle: ce qui est vraiment merveilleux; car tu sais les belles
fureurs où j’entre lorsque je n’ai pas sur-le-champ ce que je
désire, et qu’une femme dépasse le temps que je lui ai assigné
dans ma tête pour se rendre. -- Je ne sais pas comment elle a
fait; dès la première entrevue elle m’a fait comprendre que je
l’aurais, et j’en étais plus sûr que si j’en eusse tenu la
promesse écrite et signée de sa main. On dira peut-être que la
hardiesse et la facilité de ses manières laissaient le champ libre
à la témérité des espérances. Je ne pense pas que ce soit là le
véritable motif: j’ai vu quelques femmes dont la prodigieuse
liberté excluait, en quelque sorte, jusqu’à l’ombre d’un doute,
qui ne m’ont pas produit cet effet, et auprès desquelles j’avais
des timidités et des inquiétudes pour le moins déplacées.

Ce qui fait qu’en général je suis bien moins aimable avec les
femmes que je veux avoir qu’avec celles qui me sont indifférentes,
c’est l’attente passionnée de l’occasion et l’incertitude où je
suis de la réussite de mon projet: cela me donne du sombre et me
jette dans une rêverie qui m’ôte beaucoup de mes moyens et de ma
présence d’esprit. Quand je vois s’échapper une à une les heures
que j’avais destinées à un autre emploi, la colère me gagne malgré
moi, et je ne puis m’empêcher de dire des choses fort sèches et
fort aigres, qui vont quelquefois jusqu’à la brutalité et qui
reculent mes affaires à cent lieues. Avec Rosette, je n’ai rien
senti de tout cela; jamais, même au moment où elle me résistait le
plus, je n’ai eu cette idée qu’elle voulût échapper à mon amour.
Je lui ai laissé déployer tranquillement toutes ses petites
coquetteries, et j’ai pris en patience les délais assez longs
qu’il lui a plu d’apporter à mon ardeur: sa rigueur avait quelque
chose de souriant qui vous en consolait autant que possible, et
dans ses cruautés les plus hyrcaniennes on entrevoyait un fond
d’humanité qui ne vous permettait guère d’avoir une peur bien
sérieuse. -- Les honnêtes femmes, même lorsqu’elles le sont moins,
ont une façon rechignée et dédaigneuse qui m’est parfaitement
insupportable. Elles vous ont l’air toujours prêtes à sonner et à
vous faire jeter à la porte par leurs laquais; -- et il me semble,
en vérité, qu’un homme qui prend la peine de faire la cour à une
femme (ce qui n’est pas déjà aussi agréable qu’on veut le croire)
ne mérite pas d’être regardé de cette manière-là. La chère Rosette
n’a pas de ces regards-là, elle; -- et je t’assure qu’elle y
trouve son profit; -- c’est la seule femme avec qui j’aie été moi,
et j’ai la fatuité de dire que je n’ai jamais été aussi bien. --
Mon esprit s’est déployé librement; et, par l’adresse et le feu de
ses répliques, elle m’en a fait trouver plus que je ne m’en
croyais et plus que je n’en ai peut-être réellement. -- Il est
vrai que j’ai été assez peu lyrique, -- cela n’est guère possible
avec elle; -- ce n’est pas cependant qu’elle n’ait son côté
poétique, malgré ce que de C*** en a dit; mais elle est si pleine
de vie et de force et de mouvement, elle a l’air d’être si bien
dans le milieu où elle est qu’on n’a pas envie d’en sortir pour
monter dans les nuages. Elle remplit la vie réelle si agréablement
et en fait une chose si amusante pour elle et pour les autres que
la rêverie n’a rien à vous offrir de mieux.

Chose miraculeuse! voilà près de deux mois que je la connais, et
depuis ce temps je ne me suis ennuyé que lorsque je n’étais pas
avec elle. Tu conviendras que cela n’est pas d’une femme médiocre
de produire un pareil effet, car habituellement les femmes
produisent sur moi l’effet précisément inverse, et me plaisent
beaucoup plus de loin que de près.

Rosette a le meilleur caractère du monde, avec les hommes
s’entend, car avec les femmes elle est méchante comme un diable;
elle est gaie, vive, alerte, prête à tout, très originale dans sa
manière de parler, et a toujours à vous dire quelques charmantes
drôleries auxquelles on ne s’attend pas: -- c’est un délicieux
compagnon, un joli camarade avec lequel on couche, plutôt qu’une
maîtresse; et, si j’avais quelques années de plus et quelques
idées romanesques de moins, cela me serait parfaitement égal, et
même je m’estimerais le plus fortuné mortel qui soit. Mais...
mais... -- voilà une particule qui n’annonce rien de bon, et ce
diable de petit mot restrictif est malheureusement celui de toutes
les langues humaines qui est le plus employé; -- mais je suis un
imbécile, un idiot, un véritable oison, qui ne sais me contenter
de rien et qui vais toujours chercher midi à quatorze heures; et,
au lieu d’être tout à fait heureux, je ne le suis qu’à moitié; --
à moitié, c’est déjà beaucoup pour ce monde-ci, et cependant je
trouve que ce n’est pas assez.

Aux yeux de tout le monde, j’ai une maîtresse que plusieurs
désirent et m’envient, et que personne ne dédaignerait. Mon désir
est donc rempli en apparence, et je n’ai plus le droit de chercher
des querelles au sort. Cependant il ne me semble pas avoir une
maîtresse; je le comprends par raisonnement, mais je ne le sens
pas; et, si quelqu’un me demandait inopinément si j’en ai une, je
crois que je répondrais que non. -- Pourtant la possession d’une
femme qui a de la beauté, de la jeunesse et de l’esprit constitue
ce que, dans tous les temps et dans tous les pays, on a appelé et
appelle avoir une maîtresse, et je ne pense pas qu’il y ait une
autre manière. Cela n’empêche pas que je n’aie les plus étranges
doutes à cet égard, et cela est poussé au point que, si plusieurs
personnes s’entendaient pour me soutenir que je ne suis pas
l’amant favorisé de Rosette, malgré l’évidence palpable de la
chose, je finirais par les croire.

Ne va pas imaginer, d’après ce que je te dis, que je ne l’aime
pas, ou qu’elle me déplaise en quelque chose: je l’aime au
contraire beaucoup et je la trouve ce que tout le monde la
trouvera: une jolie et piquante créature. Simplement je ne me sens
pas l’avoir, voilà tout. Et pourtant aucune femme ne m’a donné
autant de plaisir, et si jamais j’ai compris la volupté, c’est
dans ses bras. -- Un seul de ses baisers, la plus chaste de ses
caresses me fait frissonner jusqu’à la plante des pieds et fait
refluer tout mon sang au coeur. Arrangez tout cela. La chose est
pourtant comme je te la conte. Mais le coeur de l’homme est plein
de ces absurdités-là; et, s’il fallait concilier toutes les
contradictions qu’il renferme, on aurait fort à faire.

D’où cela peut-il venir? En vérité, je ne sais.

Je la vois toute la journée, et même toute la nuit, si je veux. Je
lui fais toutes les caresses qu’il me plaît de lui faire; je l’ai
nue ou habillée, à la ville ou à la campagne. Elle est d’une
complaisance inépuisable, et entre parfaitement dans tous mes
caprices, si bizarres qu’ils soient: un soir, il m’a pris cette
fantaisie de la posséder au milieu du salon, le lustre et les
bougies allumées, le feu dans la cheminée, les fauteuils rangés en
cercle comme pour une grande soirée de réception, elle en toilette
de bal avec son bouquet et son éventail, tous ses diamants aux
doigts et au cou, des plumes sur la tête, le costume le plus
splendide possible, et moi habillé en ours; elle y a consenti. --
Quand tout fut prêt, les domestiques furent très surpris de
recevoir l’ordre de fermer les portes et de ne laisser monter
personne; ils n’avaient pas l’air de comprendre le moins du monde,
et s’en allèrent avec une mine hébétée qui nous fit bien rire. À
coup sûr, ils pensèrent que leur maîtresse était décidément folle;
mais ce qu’ils pensaient ou ne pensaient pas ne nous importait
guère.

Cette soirée est la plus bouffonne de ma vie. Te figures-tu l’air
que je devais avoir avec mon chapeau à plumes sous la patte, des
bagues à toutes les griffes, une petite épée à garde d’argent et
un ruban bleu de ciel à la poignée? Je me suis approché de la
belle; et, après lui avoir fait la plus gracieuse révérence, je
m’assis à côté d’elle et je l’assiégeai dans toutes les formes.
Les madrigaux musqués, les galanteries exagérées que je lui
adressais, tout le jargon de la circonstance prenait un relief
singulier en passant par mon mufle d’ours; car j’avais une superbe
tête en carton peint que je fus bientôt obligé de jeter sous la
table tellement ma déité était adorable ce soir-là et tant j’avais
envie de lui baiser la main et mieux que la main. La peau suivit
la tête à peu de distance; car, n’ayant pas l’habitude d’être ours
j’y étouffais très bien et plus qu’il n’était nécessaire. Alors la
toilette de bal eut beau jeu, comme tu peux le croire; les plumes
tombaient comme une neige autour de ma beauté, les épaules
sortirent bientôt des manches, les seins du corset, les pieds des
souliers, et les jambes des bas: les colliers défilés roulèrent
sur le plancher, et je crois que jamais robe plus fraîche n’a été
plus impitoyablement fripée et chiffonnée; la robe était de gaze
d’argent, et la doublure de satin blanc. Rosette a déployé dans
cette occasion un héroïsme tout à fait au-dessus de son sexe, et
qui m’a donné d’elle la plus haute opinion. -- Elle a assisté au
sac de sa toilette comme un témoin désintéressé, et n’a pas montré
un seul instant le moindre regret pour sa robe et ses dentelles;
elle était au contraire de la gaieté la plus folle, et aidait
elle-même à déchirer et à rompre ce qui ne se dénouait pas ou ne
se dégrafait pas assez vite à mon gré et au sien. -- Ne trouves-tu
pas cela d’un beau à consigner dans l’histoire à côté des plus
éclatantes actions des héros de l’antiquité? C’est la plus grande
preuve d’amour qu’une femme puisse donner à son amant que de ne
pas lui dire: Prenez garde de me chiffonner ou de me faire des
taches, surtout si sa robe est neuve. -- Une robe neuve est un
plus grand motif de sécurité pour un mari qu’on ne le croit
communément. -- Il faut que Rosette m’adore, ou qu’elle ait une
philosophie supérieure à celle d’Épictète.

Toujours est-il que je crois bien avoir payé à Rosette la valeur
de sa robe et au-delà en une monnaie qui, pour n’avoir pas cours
chez les marchands, n’en est pas moins estimée et prisée. -- Tant
d’héroïsme méritait bien une pareille récompense. Au reste, en
femme généreuse, elle m’a bien rendu ce que je lui ai donné. --
J’ai eu un plaisir fou, presque convulsif et comme je ne me
croyais pas capable d’en éprouver. Ces baisers sonores mêlés de
rires éclatants, ces caresses frémissantes et pleines
d’impatience, toutes ces voluptés âcres et irritantes, ce plaisir
goûté incomplètement à cause du costume et de la situation, mais
plus vif cent fois que s’il eût été sans entraves, me donnèrent
tellement sur les nerfs qu’il me prit des spasmes dont j’eus
quelque peine à me remettre. -- Tu ne saurais t’imaginer l’air
tendre et fier dont Rosette me regardait tout en cherchant à me
faire revenir, et la manière pleine de joie et d’inquiétude dont
elle s’empressait autour de moi: sa figure rayonnait encore du
plaisir qu’elle ressentait de produire sur moi un effet semblable
en même temps que ses yeux, tout trempés de douces larmes,
témoignaient de la peur qu’elle avait de me voir malade et de
l’intérêt qu’elle prenait à ma santé. -- Jamais elle ne m’a paru
aussi belle qu’à ce moment-là. Il y avait quelque chose de si
maternel et de si chaste dans son regard que j’oubliai totalement
la scène plus qu’anacréontique qui venait de se passer, et me mis
à genoux devant elle en lui demandant la permission de baiser sa
main; ce qu’elle m’accorda avec une gravité et une dignité
singulières.

Assurément, cette femme-là n’est pas aussi dépravée que de C*** le
prétend, et qu’elle me l’a paru bien souvent à moi-même; sa
corruption est dans son esprit et non pas dans son coeur.

Je t’ai cité cette scène entre vingt autres: il me semble qu’après
cela on peut, sans fatuité excessive, se croire l’amant d’une
femme. -- Eh bien! c’est ce que je ne fais pas. -- J’étais à peine
de retour chez moi que cette pensée me reprit et se mit à me
travailler comme d’habitude. -- Je me souvenais parfaitement de
tout ce que j’avais fait et vu faire. -- Les moindres gestes, les
moindres poses, tous les plus petits détails se dessinaient très
nettement dans ma mémoire; je me rappelais tout, jusqu’aux plus
légères inflexions de voix, jusqu’aux plus insaisissables nuances
de la volupté: seulement il ne me paraissait; pas que ce fût à moi
plutôt qu’à un autre que toutes ces choses fussent arrivées. Je
n’étais pas sûr que ce ne fût une illusion, une fantasmagorie, un
rêve, ou que je n’eusse lu cela quelque part, ou même que ce ne
fût une histoire composée par moi, comme je m’en suis fait bien
souvent. Je craignais d’être la dupe de ma crédulité et le jouet
de quelque mystification; et, malgré le témoignage de ma lassitude
et les preuves matérielles que j’avais couché dehors, j’aurais cru
volontiers que je m’étais mis dans mes couvertures à mon heure
ordinaire, et que j’avais dormi jusqu’au matin.

Je suis très malheureux de ne pouvoir acquérir la certitude morale
d’une chose dont j’ai la certitude physique. -- C’est
ordinairement l’inverse qui a lieu et c’est le fait qui prouve
l’idée. Je voudrais me prouver le fait par l’idée; je ne le puis;
quoique la chose soit assez singulière, elle est. Il dépend de
moi, jusqu’à un certain point, d’avoir une maîtresse; mais je ne
puis me forcer à croire que j’en aie une tout en l’ayant. Si je
n’ai pas en moi la foi nécessaire, même pour une chose aussi
évidente, il m’est aussi impossible de croire à un fait aussi
simple qu’à un autre de croire à la Trinité. La foi ne s’acquiert
pas, et c’est un pur don, une grâce spéciale du ciel.

Jamais personne autant que moi n’a désiré vivre de la vie des
autres, et s’assimiler une autre nature; -- jamais personne n’y a
moins réussi. -- Quoi que je fasse, les autres hommes ne sont
guère pour moi que des fantômes, et je ne sens pas leur existence;
ce n’est pourtant pas le désir de reconnaître leur vie et d’y
participer qui me manque. -- C’est la puissance ou le défaut de
sympathie réelle pour quoi que ce soit. L’existence ou la non-
existence d’une chose ou d’une personne ne m’intéresse pas assez
pour que j’en sois affecté d’une manière sensible et convaincante.
-- La vue d’une femme ou d’un homme qui m’apparaît dans la réalité
ne laisse pas sur mon âme des traces plus fortes que la vision
fantastique du rêve: -- il s’agite autour de moi un pâle monde
d’ombres et de semblants faux ou vrais qui bourdonnent sourdement,
au milieu duquel je me trouve aussi parfaitement seul que
possible, car aucun n’agit sur moi en bien ou en mal, et ils me
paraissent d’une nature tout à fait différente. -- Si je leur
parle et qu’ils me répondent quelque chose qui ait à peu près le
sens commun, je suis aussi surpris que si mon chien ou mon chat
prenait tout à coup la parole et se mêlait à la conversation: --
le son de leur voix m’étonne toujours, et je croirais très
volontiers qu’ils ne sont que de fugitives apparences dont je suis
le miroir objectif. Inférieur ou supérieur, à coup sûr je ne suis
pas de leur espèce. Il y a des moments où je ne reconnais que Dieu
au-dessus de moi, et d’autres où je me juge à peine l’égal du
cloporte sous sa pierre ou du mollusque sur son banc de sable;
mais dans quelque situation d’esprit que je me trouve, haut ou
bas, je n’ai jamais pu me persuader que les hommes étaient
vraiment mes semblables. Quand on m’appelle monsieur, ou qu’en
parlant de moi on dit: -- Cet homme, -- cela me paraît fort
singulier. Mon nom même me semble un nom en l’air et qui n’est pas
mon véritable nom; cependant, si bas qu’il soit prononcé au milieu
du bruit le plus fort, je me retourne subitement avec une vivacité
convulsive et fébrile dont je n’ai jamais bien pu me rendre
compte. -- Est-ce la crainte de trouver dans cet homme qui sait
mon nom et pour qui le ne suis plus la foule un antagoniste ou un
ennemi?

C’est surtout lorsque j’ai vécu avec une femme que j’ai le mieux
senti combien ma nature repoussait invinciblement toute alliance
et toute miction. Je suis comme une goutte d’huile dans un verre
d’eau. Vous aurez beau tourner et remuer, jamais l’huile ne se
pourra lier avec elle; elle se divisera en cent mille petits
globules qui se réuniront et remonteront à la surface, au premier
moment de calme: la goutte d’huile et le verre d’eau, voilà mon
histoire. La volupté même, cette chaîne de diamant qui lie tous
les êtres, ce feu dévorant qui fond les rochers et les métaux de
l’âme et les fait retomber en pleurs, comme le feu matériel fait
fondre le fer et le granit, toute puissante qu’elle est, n’a
jamais pu me dompter ou m’attendrir. Cependant j’ai les sens très
vifs; mais mon âme est pour mon corps une soeur ennemie, et le
malheureux couple, comme tout couple possible, légal ou illégal,
vit dans un état de guerre perpétuel. -- Les bras d’une femme, ce
qui lie le mieux sur la terre, à ce qu’on dit, sont pour moi de
bien faibles attaches, et je n’ai jamais été plus loin de ma
maîtresse que lorsqu’elle me serrait sur son coeur. --
J’étouffais, voilà tout.

Que de fois je me suis coloré contre moi-même! que d’efforts j’ai
faits pour ne pas être ainsi! Comme je me suis exhorté à être
tendre, amoureux, passionné! que souvent j’ai pris mon âme par les
cheveux et l’ai traînée sur mes lèvres au beau milieu d’un baiser!

Quoi que j’aie fait, elle s’est toujours reculée en s’essuyant,
aussitôt que je l’ai lâchée. Quel supplice pour cette pauvre âme
d’assister aux débauches de mon corps et de s’asseoir
perpétuellement à des festins où elle n’a rien à manger!

C’est avec Rosette que j’ai résolu, une fois pour toutes,
d’éprouver si je ne suis pas décidément insociable, et si je puis
prendre assez d’intérêt dans l’existence d’une autre pour y
croire. J’ai poussé les expériences jusqu’à l’épuisement, et je ne
me suis pas beaucoup éclairci dans mes doutes. Avec elle, le
plaisir est si vif que l’âme se trouve assez souvent, sinon
touchée, au moins distraite, ce qui nuit un peu à l’exactitude des
observations. Après tout, j’ai reconnu que cela ne passait pas la
peau, et que je n’avais qu’une jouissance d’épiderme à laquelle
l’âme ne participait que par curiosité. J’ai du plaisir, parce que
je suis jeune et ardent; mais ce plaisir me vient de moi et non
d’un autre. La cause est dans moi-même plutôt que dans Rosette.

J’ai beau faire, je n’ai pu sortir de moi une minute.

-- Je suis toujours ce que j’étais, c’est-à-dire quelque chose de
très ennuyé et de très ennuyeux, qui me déplaît fort. Je n’ai pu
venir à bout de faire entrer dans ma cervelle l’idée d’un autre,
dans mon âme le sentiment d’un autre, dans mon corps la douleur ou
la jouissance d’un autre. -- Je suis prisonnier dans moi-même, et
toute évasion est impossible: le prisonnier veut s’échapper, les
murs ne demandent pas mieux que de crouler, les portes que de
s’ouvrir pour lui livrer passage; je ne sais quelle fatalité
retient invinciblement chaque pierre à sa place, et chaque verrou
dans ses ferrures; il m’est aussi impossible d’admettre quelqu’un
chez moi que d’aller moi-même chez les autres; je ne saurais ni
faire ni recevoir de visites et je vis dans le plus triste
isolement au milieu de la foule: mon lit peut n’être pas veuf,
mais mon coeur l’est toujours.

Ah! ne pouvoir s’augmenter d’une seule parcelle, d’un seul atome;
ne pouvoir faire couler le sang des autres dans ses veines; voir
toujours de ses yeux, ni plus clair, ni plus loin, ni autrement;
entendre les sons avec les mêmes oreilles et la même émotion;
toucher avec les mêmes doigts; percevoir des choses variées avec
un organe invariable; être condamné au même timbre de voix, au
retour des mêmes tons, des mêmes phrases et des mêmes paroles, et
ne pouvoir s’en aller, se dérober à soi-même, se réfugier dans
quelque coin où l’on ne se suive pas; être forcé de se garder
toujours, de dîner et de coucher avec soi, -- d’être le même homme
pour vingt femmes nouvelles; traîner, au milieu des situations les
plus étranges du drame de notre vie, un personnage obligé et dont
vous savez le rôle par coeur; penser les mêmes choses, avoir les
mêmes rêves: -- quel supplice, quel ennui!

J’ai désiré le cor des frères Tangut, le chapeau de Fortunatus, le
bâton d’Abaris, l’anneau de Gygès; j’aurais vendu mon âme pour
arracher la baguette magique de la main d’une fée, mais je n’ai
jamais rien tant souhaité que de rencontrer sur la montagne, comme
Tirésias le devin, ces serpents qui font changer de sexe; et ce
que j’envie le plus aux dieux monstrueux et bizarres de l’Inde, ce
sont leurs perpétuels _avatars _et leurs transformations
innombrables.

J’ai commencé par avoir envie d’être un autre homme; -- puis,
faisant réflexion que je pouvais par l’analogie prévoir à peu près
ce que je sentirais, et alors ne pas éprouver la surprise et le
changement attendus, j’aurais préféré d’être femme; cette idée
m’est toujours venue, lorsque j’avais une maîtresse qui n’était
pas laide; car une femme laide est un homme pour moi, et aux
instants de plaisirs j’aurais volontiers changé de rôle, car il
est bien impatientant de ne pas avoir la conscience de l’effet
qu’on produit et de ne juger de la jouissance des autres que par
la sienne. Ces pensées et beaucoup d’autres m’ont souvent donné,
dans les moments où il était le plus déplacé, un air méditatif et
rêveur qui m’a fait accuser bien à tort vraiment de froideur et
d’infidélité.

Rosette, qui ne sait pas tout cela, fort heureusement, me croit
l’homme le plus amoureux de la terre; elle prend cette impuissante
_fureur _pour une fureur de passion, et elle se prête de son mieux
à tous les caprices expérimentaux qui me passent par la tête.

J’ai fait tout ce que j’ai pu pour me convaincre de sa possession:
j’ai tâché de descendre dans son coeur, mais je me suis toujours
arrêté à la première marche de l’escalier, à sa peau ou sur sa
bouche. Malgré l’intimité de nos relations corporelles, je sens
bien qu’il n’y a rien de commun entre nous. Jamais une idée
pareille aux miennes n’a ouvert ses ailes dans cette tête jeune et
souriante; jamais ce coeur de vie et de feu, qui soulève palpitant
une gorge si ferme et si pure, n’a battu à l’unisson de mon coeur.
Mon âme ne s’est jamais unie avec cette âme. Cupidon, le dieu aux
ailes d’épervier, n’a pas embrassé Psyché sur son beau front
d’ivoire. Non! -- cette femme n’est pas ma maîtresse.

Si tu savais tout ce que j’ai fait pour forcer mon âme à partager
l’amour de mon corps! avec quelle furie j’ai plongé ma bouche dans
sa bouche, trempé mes bras dans ses cheveux, et comme j’ai serré
étroitement sa taille ronde et souple. Comme l’antique Salmacis,
l’amoureuse du jeune Hermaphrodite, je tâchais de fondre son corps
avec le mien; je buvais son haleine et les tièdes larmes que la
volupté faisait déborder du calice trop plein de ses yeux. Plus
nos corps s’enlaçaient et plus nos étreintes étaient intimes,
moins je l’aimais. Mon âme, assise tristement, regardait d’un air
de pitié ce déplorable hymen où elle n’était pas invitée, ou se
voilait le front de dégoût et pleurait silencieusement sous le pan
de son manteau. -- Tout cela tient peut-être à ce que réellement
je n’aime pas Rosette, toute digne d’être aimée qu’elle soit, et
quelque envie que j’en aie.

Pour me débarrasser de l’idée que j’étais moi, je me suis composé
des milieux très étranges, où il était tout à fait improbable que
je me rencontrasse, et j’ai tâché, ne pouvant jeter mon
individualité aux orties, de la dépayser de façon qu’elle ne se
reconnût plus. J’y ai assez médiocrement réussi, et ce diable de
moi me suit obstinément; il n’y a pas moyen de s’en défaire; -- je
n’ai pas la ressource de lui faire dire, comme aux autres
importuns, que je suis sorti ou que je suis allé à la campagne.

J’ai eu ma maîtresse au bain, et j’ai fait le Triton de mon mieux.
-- La mer était une fort grande cuve de marbre. -- Quant à la
Néréide, ce qu’elle faisait voir accusait l’eau, toute
transparente qu’elle fût, de ne pas l’être encore assez pour
l’exquise beauté des choses qu’elle cachait. -- Je l’aie eue la
nuit, au clair de lune, dans une gondole avec de la musique.

Cela serait fort commun à Venise, mais ici cela l’est fort peu. --
Dans sa voiture lancée au grand galop, au milieu du bruit des
roues, des sauts et des cahots, tantôt illuminés par les
lanternes, tantôt plongés dans la plus profonde obscurité... --
C’est une manière qui ne manque pas d’un certain piquant, et je te
conseille d’en user: mais j’oubliais que tu es un vénérable
patriarche, et que tu ne donnes point dans de pareils
raffinements. -- Je suis entré chez elle par la fenêtre, ayant la
clef de la porte dans ma poche. -- Je l’ai fait venir chez moi en
plein jour, et enfin je l’ai compromise de telle façon que
personne maintenant (excepté moi, bien entendu) ne doute qu’elle
ne soit ma maîtresse.

À cause de toutes ces inventions qui, si je n’étais aussi jeune,
auraient l’air des ressources d’un libertin blasé, Rosette m’adore
principalement et par-dessus tous autres. Elle y voit l’ardeur
d’un amour pétulant que rien ne peut contenir, et qui est le même
malgré la diversité des temps et des lieux. Elle y voit l’effet
sans cesse renaissant de ses charmes et le triomphe de sa beauté,
et, en vérité, je voudrais qu’elle eût raison, et ce n’est point
ma faute ni la sienne non plus, il faut être juste, si elle ne l’a
pas.

Le seul tort que j’aie envers elle, c’est d’être moi. Si je lui
disais cela, l’enfant répondrait bien vite que c’est précisément
mon plus grand mérite à ses yeux; ce qui serait plus obligeant que
sensé.

Une fois, -- c’était dans les commencements de notre liaison, --
j’ai cru être arrivé à mon but, une minute j’ai cru avoir aimé; --
j’ai aimé. -- Ô mon ami! je n’ai vécu que cette minute-là, et, si
cette minute eût été une heure, je fusse devenu un dieu -- Nous
étions sortis tous les deux à cheval, moi sur mon cher Ferragus,
elle sur une jument couleur de neige qui a l’air d’une licorne,
tant elle a les pieds déliés et l’encolure svelte. Nous suivions
une grande allée d’ormes d’une hauteur prodigieuse; le soleil
descendait sur nous, tiède et blond, tamisé par les déchiquetures
du feuillage, -- des losanges d’outremer scintillaient par places
dans des nuages pommelés, de grandes lignes d’un bleu pâle
jonchaient les bords de l’horizon et se changeaient en un vert
pomme extrêmement tendre, lorsqu’elles se rencontraient avec les
tons orangés du couchant. -- L’aspect du ciel était charmant et
singulier; la brise nous apportait je ne sais quelle odeur de
fleurs sauvages on ne peut plus ravissante. -- De temps en temps
un oiseau partait devant nous et traversait l’allée en chantant. -
- La cloche d’un village que l’on ne voyait pas sonnait doucement
l’Angélus, et les sons argentins, qui ne nous arrivaient
qu’atténués par l’éloignement, avaient une douceur infinie. Nos
bêtes allaient le pas et marchaient côte à côte d’une manière si
égale que l’une ne dépassait pas l’autre. -- Mon coeur se
dilatait, et mon âme débordait sur mon corps. -- Je n’avais jamais
été si heureux. Je ne disais rien, ni Rosette non plus, et
pourtant nous ne nous étions jamais aussi bien entendus. -- Nous
étions si près l’un de l’autre que ma jambe touchait le ventre du
cheval de Rosette. Je me penchai vers elle et passai mon bras
autour de sa taille; elle fit le même mouvement de son côté, et
renversa sa tête sur mon épaule. Nos bouches se prirent; ô quel
chaste et délicieux baiser! -- Nos chevaux marchaient toujours
avec leur bride flottante sur le cou. -- Je sentais le bras de
Rosette se relâcher et ses reins ployer de plus en plus. -- Moi-
même je faiblissais et j’étais près de m’évanouir. -- Ah! je
t’assure que dans ce moment-là je ne songeais guère si j’étais moi
ou un autre. Nous allâmes ainsi jusqu’au bout de l’allée, où un
bruit de pas nous fit reprendre brusquement notre position;
c’étaient des gens de connaissance aussi à cheval qui vinrent à
nous et nous parlèrent. Si j’avais eu des pistolets, je crois que
j’aurais tiré sur eux.

Je les regardais d’un air sombre et furieux, qui aura dû leur
paraître bien singulier. -- Après tout, j’avais tort de me mettre
si fort en colère contre eux, car ils m’avaient rendu, sans le
vouloir, le service de couper mon plaisir à point, au moment où,
par son intensité même, il allait devenir une douleur ou
s’affaisser sous sa violence. -- C’est une science que l’on ne
regarde pas avec tout le respect qu’on lui doit que celle de
s’arrêter à temps. -- Quelquefois, en étant couché avec une femme,
on lui passe le bras sous la taille: c’est d’abord une grande
volupté de sentir la tiède chaleur de son corps, la chair douce et
veloutée de ses reins, l’ivoire poli de ses flancs et de refermer
sa main sur sa gorge qui se dresse et frissonne. -- La belle
s’endort dans cette position amoureuse et charmante; la cambrure
de ses reins devient moins prononcée; sa gorge s’apaise; son flanc
est soulevé par la respiration plus large et plus régulière du
sommeil; ses muscles se dénouent, sa tête roule dans ses cheveux.
-- Cependant votre bras est plus pressé, vous commencez à vous
apercevoir que c’est une femme et non pas une sylphide: -- mais
vous n’ôteriez votre bras pour rien au monde, il y a beaucoup de
raisons pour cela: la première, c’est qu’il est assez dangereux de
réveiller une femme avec qui l’on est couché; il faut être en état
de substituer au rêve délicieux qu’elle fait sans doute une
réalité encore plus délicieuse; la seconde, c’est qu’en la priant
de se soulever pour retirer votre bras vous lui dites d’une
manière indirecte qu’elle est lourde et qu’elle vous gêne, ce qui
n’est pas honnête, ou bien vous lui faites entendre que vous êtes
faible ou fatigué, chose extrêmement humiliante pour vous et qui
vous nuira infiniment dans son esprit; -- la troisième est que,
comme l’on a eu du plaisir dans cette position, l’on croit qu’en
la gardant on pourra en éprouver encore, en quoi l’on se trompe. -
- Le pauvre bras se trouve pris sous la masse qui l’opprime, le
sang s’arrête, les nerfs sont tiraillés, et l’engourdissement vous
picote avec ses millions d’aiguilles: vous êtes une manière de
petit Milon Crotoniate, et le matelas de votre lit et le dos de
votre divinité représentent assez exactement les deux parties de
l’arbre qui se sont rejointes. -- Le jour vient enfin, qui vous
délivre de ce martyre, et vous sautez à bas de ce chevalet avec
plus d’empressement qu’aucun mari n’en met à descendre de
l’échafaud nuptial.

Ceci est l’histoire de bien des passions.

-- C’est celle de tous les plaisirs.

Quoi qu’il en soit, -- malgré l’interruption ou à cause de
l’interruption, jamais volupté pareille n’a passé sur ma tête: je
me sentais réellement un autre. L’âme de Rosette était entrée tout
entière dans mon corps. -- Mon âme m’avait quitté et remplissait
son coeur comme son âme à elle remplissait le mien. -- Sans doute,
elles s’étaient rencontrées au passage dans ce long baiser
équestre, comme Rosette l’a appelé depuis (ce qui m’a fâché par
parenthèse), et s’étaient traversées et confondues aussi
intimement que le peuvent faire les âmes de deux créatures
mortelles sur un grain de boue périssable.

Les anges doivent assurément s’embrasser ainsi, et le vrai paradis
n’est pas au ciel, mais sur la bouche d’une personne aimée.

J’ai attendu vainement une minute pareille, et j’en ai sans succès
provoqué le retour. Nous avons été bien souvent nous promener à
cheval dans l’allée du bois, par de beaux couchers de soleil; les
arbres avaient la même verdure, les oiseaux chantaient la même
chanson, mais nous trouvions le soleil terne, le feuillage jauni:
le chant des oiseaux nous paraissait aigre et discordant,
l’harmonie n’était plus en nous. Nous avons mis nos chevaux au
pas, et nous avons essayé le même baiser. -- Hélas! nos lèvres
seules se joignaient, et ce n’était que le spectre de l’ancien
baiser. -- Le beau, le sublime, le divin, le seul vrai baiser que
j’aie donné et reçu en ma vie était envolé à tout jamais. --
Depuis ce jour-là je suis toujours revenu du bois avec un fond de
tristesse inexprimable. -- Rosette, toute gaie et folâtre qu’elle
soit habituellement, ne peut échapper à cette impression, et sa
rêverie se trahit par une petite moue délicatement plissée qui
vaut au moins son sourire.

Il n’y a guère que la fumée du vin et le grand éclat des bougies
qui me puissent faire revenir de ces mélancolies-là. Nous buvons
tous les deux comme des condamnés à mort, silencieusement et coup
sur coup, jusqu’à ce que nous ayons atteint la dose qu’il nous
faut; alors nous commençons à rire et à nous moquer du meilleur
coeur de ce que nous appelons notre sentimentalité.

Nous rions, -- parce que nous ne pouvons pleurer. -- Ah! qui
pourra faire germer une larme au fond de mon oeil tari?

Pourquoi ai-je eu tant de plaisir ce soir-là? Il me serait bien
difficile de le dire. J’étais pourtant le même homme, Rosette la
même femme. Ce n’était pas la première fois que je me promenais à
cheval, ni elle non plus. Nous avions déjà vu se coucher le
soleil, et ce spectacle ne nous a pas autrement touchés que la vue
d’un tableau que l’on admire, selon que les couleurs en sont plus
ou moins brillantes. Il y a plus d’une allée d’ormes et de
marronniers dans le monde, et celle-là n’était pas la première que
nous parcourions; qui donc nous y a fait trouver un charme si
souverain, qui métamorphosait les feuilles mortes en topazes, les
feuilles vertes en émeraudes, qui avait doré tous ces atomes
voltigeants, et changé en perles toutes ces gouttes d’eau égrenées
sur la pelouse, qui donnait une harmonie si douce aux sons d’une
cloche habituellement discordante, et aux piaillements de je ne
sais quels oisillons? -- Il fallait qu’il y eût dans l’air une
poésie bien pénétrante puisque nos chevaux mêmes paraissaient la
sentir.

Rien au monde cependant n’était plus pastoral et plus simple:
quelques arbres, quelques nuages, cinq ou six brins de serpolet,
une femme et un rayon de soleil brochant sur le tout comme un
chevron d’or sur un blason. -- Il n’y avait d’ailleurs, dans ma
sensation, ni surprise ni étonnement. Je me reconnaissais bien. Je
n’étais jamais venu dans cet endroit, mais je me rappelais
parfaitement et la forme des feuilles et la position des nuées,
cette colombe blanche qui traversait le ciel, s’envolait dans la
même direction; cette petite cloche argentine, que j’entendais
pour la première fois, avait bien souvent tinté à mon oreille, et
sa voix me semblait une voix d’amie; j’avais, sans y être jamais
passé, parcouru cette allée bien des fois avec des princesses
montées sur des licornes; les plus voluptueux de mes rêves s’y
allaient promener tous les soirs, et mes désirs s’y étaient donné
des baisers absolument pareils à celui échangé par moi et Rosette.
-- Ce baiser n’avait rien de nouveau pour moi; mais il était tel
que j’avais pensé qu’il serait. C’est peut-être la seule fois de
ma vie que je n’ai pas été désappointé, et que la réalité m’a paru
aussi belle que l’idéal. -- Si je pouvais trouver une femme, un
paysage, une architecture, quelque chose qui répondit à mon désir
intime aussi parfaitement que cette minute-là a répondu à la
minute que j’avais rêvée, je n’aurais rien à envier aux dieux, et
je renoncerais très volontiers à ma stalle du paradis. -- Mais, en
vérité, je ne crois pas qu’un homme de chair pût résister une
heure à des voluptés si pénétrantes; deux baisers comme cela
pomperaient une existence entière, et feraient vide complet dans
une âme et dans un corps. -- Ce n’est pas cette considération-là
qui m’arrêterait; car, ne pouvant prolonger ma vie indéfiniment,
il m’est égal de mourir, et j’aimerais mieux mourir de plaisir que
de vieillesse ou d’ennui. Mais cette femme n’existe pas. -- Si,
elle existe; -- je n’en suis peut-être séparé que par une cloison.
-- Je l’ai peut-être coudoyée hier ou aujourd’hui.

Que manque-t-il à Rosette pour être cette femme-là? -- Il lui
manque que je le croie. Quelle fatalité me fait donc avoir
toujours pour maîtresses des femmes que je n’aime pas. Son cou est
assez poli pour y suspendre les colliers les mieux ouvrés; ses
doigts sont assez effilés pour faire honneur aux plus belles et
aux plus riches bagues; le rubis rougirait de plaisir de briller
au bout vermeil de son oreille délicate; sa taille pourrait
ceindre le ceste de Vénus; mais c’est l’amour seul qui sait nouer
l’écharpe de sa mère.

Tout le mérite qu’a Rosette est en elle, je ne lui ai rien prêté.
Je n’ai pas jeté sur sa beauté ce voile de perfection dont l’amour
enveloppe la personne aimée; -- le voile d’Isis est un voile
transparent à côté de celui-là. -- Il n’y a que la satiété qui en
puisse lever le coin.

Je n’aime pas Rosette; du moins l’amour que j’ai pour elle, si
j’en ai, ne ressemble pas à l’idée que je me suis faite de
l’amour. -- Après cela mon idée n’est peut-être pas juste. Je
n’ose rien décider. Toujours est-il qu’elle me rend tout à fait
insensible au mérite des autres femmes, et je n’ai désiré personne
avec un peu de suite depuis que je la possède. -- Si elle a à être
jalouse, ce n’est que de fantômes, ce dont elle s’inquiète assez
peu, et pourtant mon imagination est sa plus redoutable rivale;
c’est une chose dont, avec toute sa finesse, elle ne s’apercevra
probablement jamais.

Si les femmes savaient cela! -- Que d’infidélités l’amant le moins
volage fait à la maîtresse la plus adorée! -- Il est à présumer
que les femmes nous le rendent et au-delà; mais elles font comme
nous, et n’en disent rien. -- Une maîtresse est un thème obligé
qui disparaît ordinairement sous les fioritures et les broderies.
-- Bien souvent les baisers qu’on lui donne ne sont pas pour elle;
c’est l’idée d’une autre femme que l’on embrasse dans sa personne,
et elle profite plus d’une fois (si cela peut s’appeler un profit)
des désirs inspirés par une autre. Ah! que de fois, pauvre
Rosette, tu as servi de corps à mes rêves et donné une réalité à
tes rivales; que d’infidélités dont tu as été involontairement la
complice! Si tu avais pu penser, aux moments où mes bras te
serraient avec tant de force, où ma bouche s’unissait le plus
étroitement à la tienne, que ta beauté et ton amour n’y étaient
pour rien, que ton idée était à mille lieues de moi; si l’on
t’avait dit que ces yeux, voilés d’amoureuses langueurs, ne
s’abaissaient que pour ne pas te voir et ne pas dissiper
l’illusion que tu ne servais qu’à compléter, et qu’au lieu d’être
une maîtresse tu n’étais qu’un instrument de volupté, un moyen de
tromper un désir impossible à réaliser!

Ô célestes créatures, belles vierges frêles et diaphanes qui
penchez vos yeux de pervenche et joignez vos mains de lis sur les
tableaux à fond d’or des vieux maîtres allemands, saintes des
vitraux, martyres des missels qui souriez si doucement au milieu
des enroulements des arabesques, et qui sortez si blondes et si
fraîches de la cloche des fleurs! -- ô vous, belles courtisanes
couchées toutes nues dans vos cheveux sur des lits semés de roses,
sous de larges rideaux pourpres, avec vos bracelets et vos
colliers de grosses perles, votre éventail et vos miroirs où le
couchant accroche dans l’ombre une flamboyante paillette! --
brunes filles du Titien, qui nous étalez si voluptueusement vos
hanches ondoyantes, vos cuisses fermes et dures, vos ventres polis
et vos reins souples et musculeux! -- antiques déesses, qui
dressez votre blanc fantôme sous les ombrages du jardin! -- vous
faites partie de mon sérail; je vous ai possédées tour à tour. --
Sainte Ursule, j’ai baisé tes mains sur les belles mains de
Rosette; -- j’ai joué avec les noirs cheveux de la Muranèse, et
jamais Rosette n’a eu tant de peine à se recoiffer; virginale
Diane, j’ai été avec toi plus qu’Actéon, et je n’ai pas été changé
en cerf: c’est moi qui ai remplacé ton bel Endymion! -- Que de
rivales dont on ne se défie pas, et dont on ne peut se venger!
encore ne sont-elles pas toujours peintes ou sculptées!

Femmes, quand vous voyez votre amant devenir plus tendre que de
coutume, vous étreindre dans ses bras avec une émotion
extraordinaire; quand il plongera sa tête dans vos genoux et la
relèvera pour vous regarder avec des yeux humides et errants;
quand la jouissance ne fera qu’augmenter son désir, et qu’il
éteindra votre voix sous ses baisers, comme s’il craignait de
l’entendre, soyez certaines qu’il ne sait seulement pas si vous
êtes là; qu’il a, en ce moment, rendez-vous avec une chimère que
vous rendez palpable, et dont vous jouez le rôle. -- Bien des
chambrières ont profité de l’amour qu’inspiraient des reines. --
Bien des femmes ont profité de l’amour qu’inspiraient des déesses,
et une réalité assez vulgaire a souvent servi de socle à l’idole
idéale. C’est pourquoi les poètes prennent habituellement d’assez
sales guenipes pour maîtresses. -- On peut coucher dix ans avec
une femme sans l’avoir jamais vue; -- c’est l’histoire de beaucoup
de grands génies et dont les relations ignobles ou obscures ont
fait l’étonnement du monde.

Je n’ai fait à Rosette que des infidélités de ce genre-là. Je ne
l’ai trahie que pour des tableaux et des statues, et elle a été de
moitié dans la trahison. Je n’ai pas sur la conscience le plus
petit péché matériel à me reprocher. Je suis, de ce côté, aussi
blanc que la neige Jung-Frau, et pourtant, sans être amoureux de
personne, je désirerais l’être de quelqu’un. -- Je ne cherche pas
l’occasion, et je ne serais pas fâché qu’elle vînt; si elle
venait, je ne m’en servirais peut-être pas, car j’ai la conviction
intime qu’il en serait de même avec une autre, et j’aime mieux
qu’il en soit ainsi avec Rosette qu’avec toute autre; car, la
femme ôtée, il me reste du moins un joli compagnon plein d’esprit,
et très agréablement démoralisé; et cette considération n’est pas
une des moindres qui me retiennent, car, en perdant la maîtresse,
je serais désolé de perdre l’amie.

Chapitre 4

Sais-tu que voilà tantôt cinq mois, -- oui, cinq mois, tout
autant, cinq éternités que je suis le Céladon en pied de madame
Rosette? Cela est du dernier beau. Je ne me serais pas cru aussi
constant, ni elle non plus, je gage. Nous sommes en vérité un
couple de pigeons plumés, car il n’y a que des tourterelles pour
avoir de ces tendresses-là. Avons-nous roucoulé! nous sommes-nous
becquetés! quels enlacements de lierre! quelle existence à deux!
Rien au monde n’était plus touchant, et nos deux pauvres petits
coeurs auraient pu se mettre sur un cartel, enfilés par la même
broche, avec une flamme en coup de vent.

Cinq mois en tête à tête, pour ainsi dire, car nous nous voyions
tous les jours et presque toutes les nuits, -- la porte toujours
fermée à tout le monde; -- n’y a-t-il pas de quoi avoir la peau de
poule rien que d’y songer! Eh bien! c’est une chose qu’il faut
dire à la gloire de l’incomparable Rosette, je ne me suis pas trop
ennuyé, et ce temps-là sera sans doute le plus agréablement passé
de ma vie. Je ne crois pas qu’il soit possible d’occuper d’une
manière plus soutenue et plus amusante un homme qui n’a point de
passion, et Dieu sait quel terrible désoeuvrement est celui qui
provient d’un coeur vide! On ne peut se faire une idée des
ressources de cette femme. -- Elle a commencé à les tirer de son
esprit, puis de son coeur, car elle m’aime à l’adoration. -- Avec
quel art elle profite de la moindre étincelle, et comme elle sait
en faire un incendie! comme elle dirige habilement les petits
mouvements de l’âme! comme elle fait tourner la langueur en
rêverie tendre! et par combien de chemins détournés fait-elle
revenir à elle l’esprit qui s’en éloigne! -- C’est merveilleux!

-- Et je l’admire comme un des plus hauts génies qui soient.

Je suis venu chez elle fort maussade, de fort mauvaise humeur et
cherchant une querelle. Je ne sais comment la sorcière faisait, au
bout de quelques minutes elle m’avait forcé à lui dire des choses
galantes, quoique je n’en eusse pas la moindre envie, à lui baiser
les mains et à rire de tout mon coeur, quoique je fusse d’une
colère épouvantable. A-t-on une idée d’une tyrannie pareille? --
Cependant, si habile qu’elle soit, le tête-à-tête ne peut se
prolonger plus longtemps, et, dans cette dernière quinzaine, il
m’est arrivé assez souvent, ce que je n’avais jamais fait jusque-
là, d’ouvrir les livres qui sont sur la table, et d’en lire
quelques lignes dans les interstices de la conversation. Rosette
l’a remarqué et en a conçu un effroi qu’elle a eu peine à
dissimuler, et elle a fait emporter tous les livres de son
cabinet. J’avoue que je les regrette, quoique je n’ose pas les
redemander. -- L’autre jour, -- symptôme effrayant! -- quelqu’un
est venu pendant que nous étions ensemble, et, au lieu d’enrager
comme je faisais dans les commencements, j’en ai éprouvé une
espèce de joie. J’ai presque été aimable: j’ai soutenu la
conversation que Rosette tâchait de laisser tomber afin que le
monsieur s’en allât, et, quand il fut parti, je me mis à dire
qu’il ne manquait pas d’esprit et que sa société était assez
agréable. Rosette me fit souvenir qu’il y avait deux mois que je
l’avais précisément trouvé stupide et le plus sot fâcheux qui fût
sur la terre, ce à quoi je n’eus rien à répondre, car en vérité je
l’avais dit; et j’avais cependant raison, malgré ma contradiction
apparente: car la première fois il dérangeait un tête-à-tête
charmant, et la seconde fois il venait au secours d’une
conversation épuisée et languissante (d’un côté du moins), et
m’évitait, pour ce jour-là, une scène de tendresse assez fatigante
à jouer.

Voilà où nous en sommes; -- la position est grave, -- surtout
quand il y en a un des deux qui est encore épris et qui s’attache
désespérément aux restes de l’amour de l’autre. Je suis dans une
perplexité grande. -- Quoique je ne sois pas amoureux de Rosette,
j’ai pour elle une très grande affection, et je ne voudrais rien
faire qui lui causât de la peine. -- Je veux qu’elle croie, aussi
longtemps que possible, que je l’aime.

En reconnaissance de toutes ces heures qu’elle a rendues ailées,
en reconnaissance de l’amour qu’elle m’a donné pour du plaisir, je
le veux. -- Je la tromperai; mais une tromperie agréable ne vaut-
elle pas mieux qu’une vérité affligeante? -- car jamais je n’aurai
le coeur de lui dire que je ne l’aime pas. -- La vaine ombre
d’amour dont elle se repaît lui paraît si adorable et si chère,
elle embrasse ce pâle spectre avec tant d’ivresse et d’effusion
que je n’ose le faire évanouir; cependant j’ai peur qu’elle ne
s’aperçoive à la fin que ce n’est après tout qu’un fantôme. Ce
matin nous avons eu ensemble un entretien que je vais rapporter
sous sa forme dramatique pour plus de fidélité, et qui me fait
craindre de ne pouvoir prolonger notre liaison bien longtemps.

La scène représente le lit de Rosette. Un rayon de soleil plonge à
travers les rideaux: il est dix heures. Rosette a un bras sous mon
cou et ne remue pas, de peur de m’éveiller. De temps en temps,
elle se soulève un peu sur le coude et penche sa figure sur la
mienne en retenant son souffle. Je vois tout cela à travers le
grillage de mes cils, car il y a une heure que je ne dors plus. La
chemise de Rosette a un tour de gorge de malines toute déchirée:
la nuit a été orageuse; ses cheveux s’échappent confusément de son
petit bonnet. Elle est aussi jolie que peut l’être une femme que
l’on n’aime point et avec qui l’on est couché.

ROSETTE, _voyant que je ne dors plus. -- Ô _le vilain dormeur!

Moi, _baillant._ -- Haaa!

ROSETTE. -- Ne bâillez donc pas comme cela, ou je ne vous
embrasserai pas de huit jours.

Moi. -- Ouf!

ROSETTE. -- Il paraît, monsieur, que vous ne tenez pas beaucoup à
ce que je vous embrasse?

Moi. -- Si fait.

ROSETTE. -- Comme vous dites cela d’une manière dégagée! -- C’est
bon; vous pouvez compter que, d’ici à huit jours, je ne vous
toucherai du bout des lèvres. -- C’est aujourd’hui mardi: ainsi à
mardi prochain.

Moi. -- Bah!

ROSETTE. -- Comment Bah!

Moi. -- Oui, bah! tu m’embrasseras avant ce soir, ou je meurs.

ROSETTE. -- Vous mourrez! Est-il fat? Je vous ai gâté, monsieur.

Moi. -- Je vivrai. -- Je ne suis pas fat et tu ne m’as pas gâté,
au contraire. -- D’abord, le demande la suppression du _monsieur;
_je suis assez de tes connaissances pour que tu m’appelles par mon
nom et que tu me tutoies.

ROSETTE. -- Je t’ai gâté, d’Albert!

Moi. -- Bien. -- Maintenant approche ta bouche.

ROSETTE. -- Non, mardi prochain.

Moi. -- Allons donc! est-ce que nous ne nous caresserons plus
maintenant que le calendrier à la main? nous sommes un peu trop
jeunes tous les deux pour cela. -- Çà, votre bouche, mon infante,
ou je m’en vais attraper un torticolis.

ROSETTE. -- Point.

Moi. -- Ah! vous voulez qu’on vous viole, mignonne; pardieu! l’on
vous violera. -- La chose est faisable, quoique peut-être elle
n’ait pas encore été faite.

ROSETTE. -- Impertinent!

Moi. -- Remarque, ma toute belle, que je t’ai fait la galanterie
d’un _peut-être; _c’est fort honnête de ma part. -- Mais nous nous
éloignons du sujet. Penche ta tête. Voyons: qu’est-ce que cela, ma
sultane favorite? et quelle mine maussade nous avons! Nous voulons
baiser un sourire et non pas une moue.

ROSETTE, _se baissant pour m’embrasser. -- _Comment veux-tu que je
rie? tu me dis des choses si dures!

Moi. -- Mon intention est de t’en dire de fort tendres. --
Pourquoi veux-tu que je te dise des choses dures?

ROSETTE. -- Je ne sais --; mais vous m’en dites.

Moi. -- Tu prends pour des duretés des plaisanteries sans
conséquence.

ROSETTE. -- Sans conséquence! Vous appelez cela sans conséquence?
tout en a en amour. -- Tenez, j’aimerais mieux que vous me
battissiez que de rire comme vous faites.

Moi -- Tu voudrais donc me voir pleurer?

ROSETTE. -- Vous allez toujours d’une extrémité à l’autre. On ne
vous demande pas de pleurer, mais de parler raisonnablement et de
quitter ce petit ton persifleur qui vous va fort mal.

Moi. -- Il m’est impossible de parler raisonnablement et de ne pas
persifler; alors je vais te battre, puisque c’est dans tes goûts.

ROSETTE. -- Faites.

Moi, _lui_ _donnant quelques petites tapes sur les épaules. --
_J’aimerais mieux me couper la tête moi-même que de me gâter ton
adorable corps et de marbrer de bleu la blancheur de ce dos
charmant. -- Ma déesse, quel que soit le plaisir qu’une femme ait
à être battue, en vérité, vous ne le serez point.

ROSETTE. -- Vous ne m’aimez plus.

Moi. -- Voici qui ne découle pas très directement de ce qui
précède; cela est à peu près aussi logique que de dire: -- Il
pleut, donc ne me donnez pas mon parapluie; ou: Il fait froid,
ouvrez la fenêtre.

ROSETTE. -- Vous ne m’aimez pas, vous ne m’avez jamais aimée.

Moi. -- Ah! la chose se complique: vous ne m’aimez plus et vous ne
m’avez jamais aimée. Ceci est passablement contradictoire: comment
puis-je cesser de faire une chose que je n’ai jamais commencée? --
Tu vois bien, petite reine, que tu ne sais ce que tu dis et que tu
es très parfaitement absurde.

ROSETTE. -- J’avais tant envie d’être aimée de vous que j’ai aidé
moi-même à me faire illusion. On croit aisément ce que l’on
désire; mais maintenant je vois bien que je me suis trompée. --
Vous vous êtes trompé vous-même; vous avez pris un goût pour de
l’amour, et du désir pour de la passion. -- La chose arrive tous
les jours. Je ne vous en veux pas: il n’a pas dépendu de vous que
vous ne soyez amoureux; c’est à mon peu de charmes que je dois
m’en prendre. J’aurais dû être plus belle, plus enjouée, plus
coquette; j’aurais dû tâcher de monter jusqu’à toi, ô mon poète!
au lieu de vouloir te faire descendre jusqu’à moi: j’ai eu peur de
te perdre dans les nuages, et j’ai craint que ta tête ne me
dérobât ton coeur. -- Je t’ai emprisonné dans mon amour, et j’ai
cru, en me donnant à toi tout entière, que tu en garderais quelque
chose...

Moi. -- Rosette, recule-toi un peu; ta cuisse me brûle, -- tu es
comme un charbon ardent.

ROSETTE. -- Si je vous gêne, je vais me lever. -- Ah! coeur de
rocher, les gouttes d’eau percent la pierre, et mes larmes ne te
peuvent pénétrer. _(Elle pleure.)_

Moi. -- Si vous pleurez comme cela, vous allez assurément changer
notre lit en baignoire. -- Que dis-je, en baignoire? en océan. --
Savez-vous nager, Rosette?

ROSETTE. -- Scélérat!

Moi. -- Allons, voilà que je suis un scélérat! Vous me flattez,
Rosette, je n’ai point cet honneur: je suis un bourgeois
débonnaire, hélas! et je n’ai pas commis le plus petit crime; j’ai
peut-être fait une sottise, qui est de vous avoir aimée
éperdument: voilà tout. -- Voulez-vous donc à toute force m’en
faire repentir? -- Je vous ai aimée, et je vous aime le plus que
je peux. Depuis que je suis votre amant, j’ai toujours marché dans
votre ombre: je vous ai donné tout mon temps, mes jours et mes
nuits. Je n’ai point fait de grandes phrases avec vous, parce que
je ne les aime qu’écrites; mais je vous ai donné mille preuves de
ma tendresse. Je ne vous parlerai pas de la fidélité la plus
exacte, cela va sans dire; enfin je suis maigri de sept quarterons
depuis que vous êtes ma maîtresse. Que voulez-vous de plus? Me
voilà dans votre lit; j’y étais hier, j’y serai demain. Est-ce
ainsi que l’on se conduit avec les gens que l’on n’aime pas? Je
fais tout ce que tu veux; tu dis: Allons, je vais; restons, je
reste; je suis le plus admirable amoureux du monde, ce me semble.

ROSETTE. -- C’est précisément ce dont je me plains, -- le plus
parfait amoureux du monde en effet.

Moi. -- Qu’avez-vous à me reprocher?

ROSETTE. -- Rien, et j’aimerais mieux avoir à me plaindre de vous.

Moi. -- Voici une étrange querelle.

ROSETTE. -- C’est bien pis. -- Vous ne m’aimez pas. -- Je n’y puis
rien, ni vous non plus. -- Que voulez-vous qu’on fasse à cela?
Assurément, je préférerais avoir quelque faute à vous pardonner. -
- Je vous gronderais, vous vous excuseriez tant bien que mal, et
nous nous raccommoderions.

Moi. -- Ce serait tout bénéfice pour toi. Plus le crime serait
grand, plus la réparation serait éclatante.

ROSETTE. -- Vous savez bien, monsieur, que je ne suis pas encore
réduite à employer cette ressource et que si je voulais tout à
l’heure, quoique vous ne m’aimiez pas, et que nous nous
querellions...

Moi. -- Oui, je conviens que c’est un pur effet de ta clémence...
Veuille donc un peu; cela vaudrait mieux que de syllogiser à perte
de vue comme nous faisons.

ROSETTE. -- Vous voulez couper court à une conversation qui vous
embarrasse; mais, s’il vous plaît, mon bel ami, nous nous
contenterons de parler.

Moi. -- C’est un régal peu cher. -- Je t’assure que tu as tort;
car tu es jolie à ravir, et je sens pour toi des choses...

ROSETTE. -- Que vous m’exprimerez une autre fois.

Moi. -- Oh çà, -- mon adorable, vous êtes donc une petite tigresse
d’Hyrcanie, vous êtes aujourd’hui d’une cruauté non pareille! --
Est-ce que cette démangeaison vous est venue, de vous faire
vestale? -- Le caprice serait original.

ROSETTE. -- Pourquoi pas? l’on en a vu de plus bizarres; mais, à
coup sûr, je serai vestale pour vous. -- Apprenez, monsieur, que
je ne me livre qu’aux gens qui m’aiment ou dont je crois être
aimée. -- Vous n’êtes dans aucun de ces deux cas. -- Permettez que
je me lève.

Moi. -- Si tu te lèves, je me lèverai aussi. -- Tu auras la peine
de te recoucher: voilà tout.

ROSETTE. -- Laissez-moi!

Moi. -- Pardieu non!

ROSETTE, _se débattant. -- _Oh! vous me lâcherez!

Moi. -- J’ose, madame, vous assurer le contraire.

ROSETTE, _voyant qu’elle n’est pas la plus forte. -- _Eh bien! je
reste; vous me serrez le bras d’une force!... Que voulez-vous de
moi?

Moi. -- Je pense que vous le savez. -- Je ne me permettrais pas de
dire ce que je me permets de faire; je respecte trop la décence.

ROSETTE, _déjà dans l’impossibilité de se défendre. -- _À
condition que tu m’aimeras beaucoup... Je me rends.

Moi. -- Il est un peu tard pour capituler, lorsque l’ennemi est
déjà dans la place.

ROSETTE, _me jetant les bras autour du cou, à moitié pâmée. --
_Sans condition... Je m’en remets à ta générosité.

Moi. -- Tu fais bien.

Ici, mon cher ami, je pense qu’il ne serait pas hors de propos de
mettre une ligne de points, car le reste de ce dialogue ne se
pourrait guère traduire que par des onomatopées.

. . . . . . . . . . . . . . . .

Le rayon de soleil, depuis le commencement de cette scène, a eu le
temps de faire le tour de la chambre. Une odeur de tilleul arrive
du jardin, suave et pénétrante. Le temps est le plus beau qui se
puisse voir; le ciel est bleu comme la prunelle d’une Anglaise.
Nous nous levons, et, après avoir déjeuné de grand appétit, nous
allons faire une longue promenade champêtre. La transparence de
l’air, la splendeur de la campagne et l’aspect de cette nature en
joie m’ont jeté dans l’âme assez de sentimentalité et de tendresse
pour faire convenir Rosette qu’au bout du compte j’avais une
manière de coeur tout comme un autre.

N’as-tu jamais remarqué comme l’ombre des bois, le murmure des
fontaines, le chant des oiseaux, les riantes perspectives, l’odeur
du feuillage et des fleurs, tout ce bagage de l’églogue et de la
description, dont nous sommes convenus de nous moquer, n’en
conserve pas moins sur nous, si dépravés que nous soyons, une
puissance occulte à laquelle il est impossible de résister? Je te
confierai, sous le sceau du plus grand secret, que je me suis
surpris tout récemment encore dans l’attendrissement le plus
provincial à l’endroit du rossignol qui chantait. -- C’était dans
le jardin de ***; le ciel, quoiqu’il fit tout à fait nuit, avait
une clarté presque égale à celle du plus beau jour; il était si
profond et si transparent que le regard pénétrait aisément jusqu’à
Dieu. Il me semblait voir flotter les derniers plis de la robe des
anges sur les blanches sinuosités du chemin de saint Jacques. La
lune était levée, mais un grand arbre la cachait entièrement; elle
criblait son noir feuillage d’un million de petits trous lumineux,
et y attachait plus de paillettes que n’en eut jamais l’éventail
d’une marquise. Un silence plein de bruits et de soupirs étouffés
se faisait entendre par tout le jardin (ceci ressemble peut-être à
du pathos, mais ce n’est pas ma faute); quoique je ne visse rien
que la lueur bleue de la lune, il me semblait être entouré d’une
population de fantômes inconnus et adorés, et je ne me sentais pas
seul, bien qu’il n’y eût plus que moi sur la terrasse. -- Je ne
pensais pas, je ne rêvais pas, j’étais confondu avec la nature qui
m’environnait, je me sentais frissonner avec le feuillage,
miroiter avec l’eau, reluire avec le rayon, m’épanouir avec la
fleur; je n’étais pas plus moi que l’arbre, l’eau ou la belle-de-
nuit. J’étais tout cela, et je ne crois pas qu’il soit possible
d’être plus absent de soi-même que je l’étais à cet instant-là.
Tout à coup, comme s’il allait arriver quelque chose
d’extraordinaire, la feuille s’arrêta au bout de la branche, la
goutte d’eau de la fontaine resta suspendue en l’air et n’acheva
pas de tomber. Le filet d’argent, parti du bord de la lune,
demeura en chemin: mon coeur seul battait avec une telle sonorité
qu’il me semblait remplir de bruit tout ce grand espace. -- Mon
coeur cessa de battre, et il se fit un tel silence que l’on eût
entendu pousser l’herbe et prononcer un mot tout bas à deux cents
lieues. Alors le rossignol, qui probablement n’attendait que cet
instant pour commencer à chanter, fit jaillir de son petit gosier
une note tellement aiguë et éclatante que je l’entendis par la
poitrine autant que par les oreilles. Le son se répandit
subitement dans ce ciel cristallin, vide de bruits, et y fit une
atmosphère harmonieuse, où les autres notes qui le suivirent
voltigeaient en battant des ailes. -- Je comprenais parfaitement
ce qu’il disait, comme si j’eusse eu le secret du langage des
oiseaux. C’était l’histoire des amours que je n’ai pas eues que
chantait ce rossignol. Jamais histoire n’a été plus exacte et plus
vraie. Il n’omettait pas le plus petit détail, la plus
imperceptible nuance. Il me disait ce que je n’avais pas pu me
dire, il m’expliquait ce que je n’avais pu comprendre; il donnait
une voix à ma rêverie, et faisait répondre le fantôme jusqu’alors
muet. Je savais que j’étais aimé, et la roulade la plus
langoureusement filée m’apprenait que je serais heureux bientôt.
Il me semblait voir à travers les trilles de son chant et sous la
pluie de notes s’étendre vers moi, dans un rayon de lune, les bras
blancs de ma bien-aimée. Elle s’élevait lentement avec le parfum
du coeur d’une large rose à cent feuilles. -- Je n’essayerai pas
de te décrire sa beauté. Il est des choses auxquelles les mots se
refusent. Comment dire l’indicible? comment peindre ce qui n’a ni
forme ni couleur? comment noter une voix sans timbre et sans
paroles?

-- Jamais je n’ai eu tant d’amour dans le coeur; j’aurais pressé
la nature sur mon sein, je serrais le vide entre mes bras comme si
je les eusse refermés sur une taille de vierge; je donnais des
baisers à l’air qui passait sur mes lèvres; je nageais dans les
effluves qui sortaient de mon corps rayonnant. Ah! si Rosette se
fût trouvée là! quel adorable galimatias je lui eusse débité! Mais
les femmes ne savent jamais arriver à propos. -- Le rossignol
cessa de chanter; la lune, qui n’en pouvait plus de sommeil, tira
sur ses yeux son bonnet de nuages, et moi je quittai le jardin;
car le froid de la nuit commençait à me gagner.

Comme j’avais froid, je pensai tout naturellement que j’aurais
plus chaud dans le lit de Rosette que dans le mien, et je fus
couché avec elle. -- J’entrai avec mon passe-partout, car tout le
monde dormait dans la maison. -- Rosette elle-même était endormie
et j’eus la satisfaction de voir que c’était sur un volume, non
coupé, de mes dernières poésies. Elle avait deux bras au-dessus de
la tête, la bouche souriante et entrouverte, une jambe étendue et
l’autre un peu repliée, dans une pose pleine de grâce et
d’abandon; elle était si bien ainsi que je sentis un regret mortel
de n’en pas être plus amoureux.

En la regardant, je songeai à cela, que j’étais aussi stupide
qu’une autruche. J’avais ce que je désirais depuis si longtemps,
une maîtresse à moi comme mon cheval et mon épée, jeune, jolie,
amoureuse et spirituelle; -- sans mère à grands principes, sans
père décoré, sans tante revêche, sans frère spadassin, avec cet
agrément ineffable d’un mari dûment scellé et cloué dans un beau
cercueil de chêne doublé de plomb, le tout recouvert d’un gros
quartier de pierre de taille, ce qui n’est pas à dédaigner; car,
après tout, c’est un mince divertissement que d’être appréhendé au
milieu d’un spasme voluptueux, et d’aller compléter sa sensation
sur le pavé après avoir décrit un arc de 40 à 45 degrés, selon
l’étage où l’on se trouve; -- une maîtresse libre comme l’air des
montagnes, et assez riche pour entrer dans les raffinements et les
élégances les plus exquises, n’ayant d’ailleurs aucune espèce
d’idée morale, ne vous parlant jamais de sa vertu tout en essayant
une nouvelle posture, ni de sa réputation non plus que si elle
n’en avait jamais eu, ne voyant intimement aucune femme, et les
méprisant toutes presque autant que si elle était un homme,
faisant fort peu de cas du platonisme et ne s’en cachant point, et
toutefois mettant toujours le coeur de la partie; -- une femme
qui, si elle avait été posée dans une autre sphère, serait
indubitablement devenue la plus admirable courtisane du monde, et
aurait fait pâlir la gloire des Aspasies et des Impérias!

Or, cette femme ainsi faite était à moi. -- J’en faisais ce que je
voulais; j’avais la clef de sa chambre et de son tiroir; je
décachetais ses lettres; je lui avais ôté son nom et je lui en
avais donné un autre. C’était ma chose, ma propriété. Sa jeunesse,
sa beauté, son amour, tout cela m’appartenait, j’en usais, j’en
abusais. Je la faisais coucher dans le jour et se lever la nuit,
si la fantaisie m’en prenait, et elle obéissait simplement et sans
avoir l’air de me faire un sacrifice, et sans prendre de petits
airs de victime résignée. -- Elle était attentive, caressante, et,
chose monstrueuse, exactement fidèle; -- c’est-à-dire que si, il y
a six mois, au temps où je me dolentais de ne pas avoir de
maîtresse, on m’avait fait entrevoir, même lointainement, un
pareil bonheur, j’en serais devenu fou de joie, et j’eusse envoyé
mon chapeau cogner le ciel en signe de réjouissance. Eh bien!
maintenant que je l’ai, ce bonheur me laisse froid; je le sens à
peine, je ne le sens pas, et la situation où je suis prend si peu
sur moi que je doute souvent que j’en aie changé. -- Je quitterais
Rosette, j’en ai la conviction intime, qu’au bout d’un mois, peut-
être de moins, je l’aurais si parfaitement et si soigneusement
oubliée que je ne saurais plus si je l’ai connue ou non! En fera-
t-elle autant de son côté? -- Je crois que non.

Je réfléchissais donc à toutes ces choses, et, par une espèce de
sentiment de repentir, je déposai sur le front de la belle
dormeuse le baiser le plus chaste et le plus mélancolique que
jamais jeune homme ait donné à une jeune femme, sur le coup de
minuit. -- Elle fit un petit mouvement; le sourire de sa bouche se
prononça un peu plus, mais elle ne se réveilla pas. -- Je me
déshabillai lentement, et, me glissant sous les couvertures, je
m’étendis tout au long d’elle comme une couleuvre. -- La fraîcheur
de mon corps la surprit; elle ouvrit ses yeux et, sans me parler,
elle colla sa bouche à ma bouche, et s’entortilla si bien autour
de moi que je fus réchauffé en moins de rien. Tout le lyrisme de
la soirée se tourna en prose, mais en prose poétique du moins. --
Cette nuit est une des plus belles nuits blanches que j’aie
passées: je ne puis plus en espérer de pareilles.

Nous avons encore des moments agréables, mais il faut qu’ils aient
été amenés et préparés par quelque circonstance extérieure comme
celle-ci, et dans les commencements, je n’avais pas besoin de
m’être monté l’imagination en regardant la lune et en écoutant
chanter le rossignol pour avoir tout le plaisir qu’on peut avoir
quand on n’est pas réellement amoureux. Il n’y a pas encore de
fils cassés dans notre trame, mais il y a çà et là des noeuds, et
la chaîne n’est pas à beaucoup près aussi unie.

Rosette, qui est encore amoureuse, fait ce qu’elle peut pour parer
à tous ces inconvénients. Malheureusement il y a deux choses au
monde qui ne se peuvent commander: l’amour et l’ennui. -- Je fais
de mon côté des efforts surhumains pour vaincre cette somnolence
qui me gagne malgré moi, et, comme ces provinciaux qui s’endorment
à dix heures dans les salons des villes, je tiens mes yeux le plus
écarquillés possible, et je relève mes paupières avec mes doigts!
-- rien n’y fait, et je prends un laisser-aller conjugal on ne
peut plus déplaisant.

La chère enfant, qui s’est bien trouvée l’autre jour du système
champêtre, m’a emmené hier à la campagne.

Il ne serait peut-être pas hors de propos que je te fisse une
petite description de la susdite campagne, qui est assez jolie;
cela égayerait un peu toute cette métaphysique, et d’ailleurs il
faut bien un fond pour les personnages, et les figures ne peuvent
pas se détacher sur le vide ou sur cette teinte brune et vague
dont les peintres remplissent le champ de leur toile.

Les abords en sont très pittoresques. -- On arrive, par une grande
route bordée de vieux arbres, à une étoile dont le milieu est
marqué par un obélisque de pierre surmonté d’une boule de cuivre
doré: cinq chemins font les pointes; -- puis le terrain se creuse
tout à coup. -- La route plonge dans une vallée assez étroite,
dont le fond est occupé par une petite rivière qu’elle enjambe par
un pont d’une seule arche, puis remonte à grands pas par le revers
opposé, où est assis le village dont on voit poindre le clocher
d’ardoises entre les toits de chaume et les têtes rondes des
pommiers. -- L’horizon n’est pas très vaste, car il est borné, des
deux côtés, par la crête du coteau, mais il est riant, et repose
l’oeil. -- À côté du pont, il y a un moulin et une fabrique en
pierres rouges en forme de tour; des aboiements presque
perpétuels, quelques braques et quelques jeunes bassets à jambes
torses qui se chauffent au soleil devant la porte vous
apprendraient que c’est là que demeure le garde-chasse, si les
buses et les fouines, clouées aux volets, pouvaient vous laisser
un moment dans l’incertitude. -- À cet endroit commence une avenue
de sorbiers dont les fruits écarlates attirent des nuées
d’oiseaux; comme on n’y passe pas fort souvent, il n’y a au milieu
qu’une bande de couleur blanche; tout le reste est recouvert d’une
mousse courte et fine, et, dans la double ornière tracée par les
roues des voitures, bourdonnent et sautillent de petites
grenouilles vertes comme des chrysoprases. -- Après avoir cheminé
quelque temps, on se trouve devant une grille en fer qui a été
dorée et peinte, et dont les côtés sont garnis d’artichauts et de
chevaux de frise. Puis le chemin se dirige vers le château, que
l’on ne voit pas encore, car il est enfoui dans la verdure comme
un nid d’oiseau, sans trop se presser toutefois et se détournant
assez souvent pour aller visiter un ruisseau et une fontaine, un
kiosque élégant ou un beau point de vue, passant et repassant la
rivière sur des ponts chinois ou rustiques. -- L’inégalité du
terrain et les batardeaux élevés pour le service du moulin font
qu’en plusieurs endroits la rivière a des chutes de quatre à cinq
pieds de hauteur, et rien n’est plus agréable que d’entendre
gazouiller toutes ces cascatelles à côté de soi, le plus souvent
sans les voir, car les osiers et les sureaux qui bordent le rivage
y forment un rideau presque impénétrable; mais toute cette portion
du parc n’est en quelque sorte que l’antichambre de l’autre
partie: une grande route qui passe au travers de cette propriété
la coupe malheureusement en deux, inconvénient auquel on a remédié
d’une manière fort ingénieuse. Deux grands murs crénelés, remplis
de barbacanes et de meurtrières imitant une forteresse ruinée, se
dressent de chaque côté de la route; une tour où s’accrochent des
lierres gigantesques, et qui est du côté du château, laisse tomber
sur le bastion opposé un véritable pont-levis avec des chaînes de
fer qu’on baisse tous les matins. -- On passe par une belle arcade
ogive dans l’intérieur du donjon, et de là dans la seconde
enceinte, où les arbres, qui n’ont pas été coupés depuis plus d’un
siècle, sont d’une hauteur extraordinaire, avec des troncs noueux
emmaillotés de plantes parasites, et les plus beaux et les plus
singuliers que j’aie jamais vus. Quelques-uns n’ont de feuilles
qu’au sommet, et se terminent en larges ombrelles; d’autres
s’effilent en panaches: -- d’autres, au contraire, ont près de
leur tige une large touffe, d’où le tronc dépouillé s’élance vers
le ciel comme un second arbre planté dans le premier; on dirait
des plans de devant d’un paysage composé ou des coulisses d’une
décoration de théâtre, tellement ils sont d’une difformité
curieuse; -- des lierres, qui vont de l’un à l’autre et les
embrassent à les étouffer, mêlent leurs coeurs noirs aux feuilles
vertes, et semblent en être l’ombre. -- Rien au monde n’est plus
pittoresque. -- La rivière s’élargit, à cet endroit, de manière à
former un petit lac, et le peu de profondeur permet de distinguer,
sous la transparence de l’eau, les belles plantes aquatiques qui
en tapissent le lit. Ce sont des nymphéas et des lotus qui nagent
nonchalamment dans le plus pur cristal avec les reflets des nuées
et des saules pleureurs qui se penchent sur la rive: le château
est de l’autre côté, et ce petit batelet peint de vert pomme et de
rouge vif vous évitera de faire un assez long détour pour aller
chercher le pont. -- C’est un assemblage de bâtiments construits à
différentes époques, avec des pignons inégaux et une foule de
petits clochetons. Ce pavillon est en brique avec des coins de
pierre; ce corps de logis est d’un ordre rustique, plein de
bossages et de vermiculages. Cet autre pavillon est tout moderne;
il a un toit plat à l’italienne avec des vases et une balustrade
de tuiles et un vestibule de coutil en forme de tente: les
fenêtres sont toutes de grandeurs différentes, et ne se
correspondent pas; il y en a de toutes les façons: on y trouve
jusqu’au trèfle et à l’ogive, car la chapelle est gothique.
Certaines portions sont treillissées, comme les maisons chinoises,
de treillis peints de différentes couleurs, où grimpent des
chèvrefeuilles, des jasmins, des capucines et de la vigne vierge
dont les brindilles entrent familièrement dans les chambres, et
semblent vous tendre la main en vous disant bonjour.

Malgré ce manque de régularité, ou plutôt à cause de ce manque de
régularité, l’aspect de l’édifice est charmant: au moins, l’on n’a
pas tout vu d’un seul coup; il y a de quoi choisir, et l’on
s’avise toujours de quelque chose dont on ne s’était pas aperçu.
Cette habitation que je ne connaissais pas, car elle est à une
vingtaine de lieues, me plut tout d’abord, et je sus à Rosette le
plus grand gré d’avoir eu cette idée triomphante de choisir un
pareil nid à nos amours.

Nous y arrivâmes à la tombée du jour; et, comme nous étions las,
après avoir soupé de grand appétit, nous n’eûmes rien de plus
pressé que de nous aller coucher (séparément bien entendu), car
nous avions l’intention de dormir sérieusement.

Je faisais je ne sais quel rêve couleur de rose, plein de fleurs,
de parfums et d’oiseaux, quand je sentis une tiède haleine
effleurer mon front, et un baiser y descendre en palpitant des
ailes. Un mignard clappement de lèvres et une douce moiteur à la
place effleurée me firent juger que je ne rêvais pas: j’ouvris les
yeux, et la première chose que j’aperçus, ce fut le cou frais et
blanc de Rosette qui se penchait sur le lit pour m’embrasser. --
Je lui jetai les bras autour de la taille, et lui rendis son
baiser plus amoureusement que je ne l’avais fait depuis longtemps.

Elle s’en fut tirer le rideau et ouvrir la fenêtre, puis revint
s’asseoir sur le bord de mon lit, tenant ma main entre les deux
siennes et jouant avec mes bagues. -- Son habillement était de la
simplicité la plus coquette. -- Elle était sans corset, sans
jupon, et n’avait absolument sur elle qu’un grand peignoir de
batiste blanc comme le lait, fort ample et largement plissé; ses
cheveux étaient relevés sur le haut de sa tête avec une petite
rose blanche de l’espèce de celles qui n’ont que trois ou quatre
feuilles; ses pieds d’ivoire louaient dans des pantoufles de
tapisserie de couleurs éclatantes et bigarrées, mignonnes au
possible, quoiqu’elles fussent encore trop grandes, et sans
quartier comme celles des jeunes Romaines. -- Je regrettai, en la
voyant ainsi, d’être son amant et de n’avoir pas à le devenir.

Le rêve que je faisais au moment où elle est venue m’éveiller
d’une aussi agréable manière n’était pas fort éloigné de la
réalité. -- Ma chambre donnait sur le petit lac que j’ai décrit
tout à l’heure. -- Un jasmin encadrait la fenêtre, et secouait ses
étoiles en pluie d’argent sur mon parquet: de larges fleurs
étrangères balançaient leurs urnes sous mon balcon comme pour
m’encenser; une odeur suave et indécise, formée de mille parfums
différents, pénétrait jusqu’à mon lit, d’où je voyais l’eau
miroiter et s’écailler en millions de paillettes; les oiseaux
jargonnaient, gazouillaient, pépiaient et sifflaient: -- c’était
un bruit harmonieux et confus comme le bourdonnement d’une fête. -
- En face, sur un coteau éclairé par le soleil, se déployait une
pelouse d’un vert doré, où paissaient, sous la conduite d’un petit
garçon, quelques grands boeufs dispersés çà et là. -- Tout en haut
et plus dans le lointain, on apercevait d’immenses carrés de bois
d’un vert plus noir, d’où montait, en se contournant en spirales,
la bleuâtre fumée des charbonnières.

Tout, dans ce tableau, était calme, frais et souriant, et, où que
je portasse les yeux, je ne voyais rien que de beau et de jeune.
Ma chambre était tendue de Perse avec des nattes sur le parquet,
des pots bleus du Japon aux ventres arrondis et aux cols effilés,
tout pleins de fleurs singulières, artistement arrangés sur les
étagères et sur la cheminée de marbre turquin aussi remplie de
fleurs; des dessus de portes, représentant des scènes de nature
champêtre ou pastorale d’une couleur gaie et d’un dessin mignard,
des sofas et des divans à toutes les encoignures; -- puis une
belle et jeune femme tout en blanc, dont la chair rasait
délicatement la robe transparente aux endroits où elle la
touchait: on ne pouvait rien imaginer de mieux entendu pour le
plaisir de l’âme, ainsi que pour celui des yeux.

Aussi mon regard satisfait et nonchalant allait, avec un plaisir
égal, d’un magnifique pot tout semé de dragons et de mandarins à
la pantoufle de Rosette, et de là au coin de son épaule qui
luisait sous la batiste; il se suspendait aux tremblantes étoiles
du jasmin et aux blonds cheveux des saules du rivage, passait
l’eau et se promenait sur la colline, et puis revenait dans la
chambre se fixer aux noeuds couleur de rose du long corset de
quelque bergère.

À travers les déchiquetures du feuillage, le ciel ouvrait des
milliers d’yeux bleus; l’eau gazouillait tout doucement, et moi,
je me laissais faire à toute cette joie, plongé dans une extase
tranquille, ne parlant pas, et ma main toujours entre les deux
petites mains de Rosette.

On a beau faire: le bonheur est blanc et rose; on ne peut guère le
représenter autrement. Les couleurs tendres lui reviennent de
droit. -- Il n’a sur sa palette que du vert d’eau, du bleu de ciel
et du jaune paille: ses tableaux sont tout dans le clair comme
ceux des peintres chinois. -- Des fleurs, de la lumière, des
parfums, une peau soyeuse et douce qui touche la vôtre, une
harmonie voilée et qui vient on ne sait d’où, on est parfaitement
heureux avec cela; il n’y a pas moyen d’être heureux différemment.
Moi-même, qui ai le commun en horreur, qui ne rêve qu’aventures
étranges, passions fortes, extases délirantes, situations bizarres
et difficiles, il faut que je sois tout bêtement heureux de cette
manière-là, et, quoi que j’aie fait, je n’ai pu en trouver
d’autre.

Je te prie de croire que je ne faisais aucune de ces réflexions;
c’est après coup et en t’écrivant qu’elles me sont venues; à cet
instant-là, je n’étais occupé qu’à jouir, -- la seule occupation
d’un homme raisonnable.

Je ne te décrirai pas la vie que nous menons ici, elle est facile
à imaginer. Ce sont des promenades dans les grands bois, des
violettes et des fraises, des baisers et de petites fleurs bleues,
des goûters sur l’herbe, des lectures et des livres oubliés sous
les arbres; -- des parties sur l’eau avec un bout d’écharpe ou une
main blanche qui trempe au courant, de longues chansons et de
longs rires redits par l’écho de la rive; -- la vie la plus
arcadique qu’il se puisse imaginer!

Rosette me comble de caresses et de prévenances; elle, plus
roucoulante qu’une colombe au mois de mai, elle se roule autour de
moi et m’entoure de ses replis; elle tâche que je n’aie d’autre
atmosphère que son souffle et d’autre horizon que ses yeux; elle
fait mon blocus très exactement et ne laisse rien entrer ni sortir
sans permission; elle s’est bâti un petit corps de garde à côté de
mon coeur, d’où elle le surveille nuit et jour. -- Elle me dit des
choses ravissantes; elle me fait des madrigaux fort galants; elle
s’assoit à mes genoux et se conduit tout à fait devant moi comme
une humble esclave devant son seigneur et maître: ce qui me
convient assez, car j’aime ces petites façons soumises et j’ai de
la pente au despotisme oriental. -- Elle ne fait pas la plus
petite chose sans prendre mon avis, et semble avoir fait
abnégation complète de sa fantaisie et de sa volonté; elle cherche
à deviner ma pensée et à la prévenir; -- elle est assommante
d’esprit, de tendresse et de complaisance; elle est d’une
perfection à jeter par les fenêtres. -- Comment diable pourrai-je
quitter une femme aussi adorable sans avoir l’air d’un monstre? --
Il y a de quoi décréditer mon coeur à tout jamais.

Oh! que je souhaiterais la prendre en faute, lui trouver un tort!
comme j’attends avec impatience une occasion de dispute! mais il
n’y a pas de danger que la scélérate me la fournisse! Quand, pour
amener une altercation, je lui parle brusquement et d’un ton dur,
elle me répond des choses si douces, avec une voix si argentine,
des yeux si trempés, d’un air si triste et si amoureux que je me
fais à moi-même l’effet d’un plus que tigre ou tout au moins d’un
crocodile, et que, tout en enrageant, je suis forcé de lui
demander pardon.

À la lettre, elle m’assassine d’amour; elle me donne la question,
et chaque jour elle resserre d’un cran les ais entre lesquels je
suis pris. -- Elle veut probablement m’amener à lui dire que je la
déteste, qu’elle m’ennuie à la mort, et que, si elle ne me laisse
en repos, je lui couperai la figure à coups de cravache. --
Pardieu! elle y arrivera, et, si elle continue à être aussi
aimable, ce sera avant peu, ou le diable m’emportera.

Malgré toutes ces belles apparences, Rosette est soûle de moi
comme je suis soûl d’elle; mais, comme elle a fait d’éclatantes
folies pour moi, elle ne veut pas se donner aux yeux de l’honnête
corporation des femmes sensibles le tort d’une rupture. -- Toute
grande passion a la prétention d’être éternelle, et il est fort
commode de se donner les bénéfices de cette éternité sans en
supporter les inconvénients. -- Rosette raisonne ainsi: Voici un
jeune homme qui n’a plus qu’un reste de goût pour moi, et, comme
il est assez naïf et débonnaire, il n’ose pas le témoigner
ouvertement, et ne sait de quel bois faire flèche; il est évident
que je l’ennuie, mais il crèvera plutôt à la peine que de prendre
sur lui de me quitter. Comme c’est une manière de poète, il a la
tête pleine de belles phrases sur l’amour et la passion, il se
croit obligé, en conscience, d’être un Tristan ou un Amadis. --
Or, comme rien au monde n’est plus insupportable que les caresses
d’une personne que l’on commence à n’aimer plus (et n’aimer plus
une femme, c’est la haïr violemment), je m’en vais les lui
prodiguer de manière à l’indigestionner, et, de toutes les façons,
il faudra qu’il m’envoie à tous les diables ou qu’il se remette à
m’aimer comme au premier jour, ce qu’il se gardera soigneusement
de faire.

Rien n’est mieux imaginé. -- N’est-il pas charmant de faire
l’Ariane délaissée? -- L’on vous plaint, l’on vous admire, l’on
n’a pas assez d’imprécations pour l’infâme qui a eu la
monstruosité d’abandonner une créature aussi adorable; on prend
des airs résignés et douloureux, on se met la main sous le menton
et le coude sur le genou, de façon à faire ressortir les jolies
veines bleues de son poignet. On porte des cheveux plus éplorés,
et l’on met, pendant quelque temps, des robes d’une couleur plus
sombre. On évite de prononcer le nom de l’ingrat, mais on y fait
des allusions détournées, tout en poussant de petits soupirs
admirablement modulés.

Une femme si bonne, si belle, si passionnée, qui a fait de si
grands sacrifices, à qui l’on n’a pas à reprocher la moindre
chose, un vase d’élection, une perle d’amour, un miroir sans
taches, une goutte de lait, une rose blanche, une essence idéale à
parfumer une vie; -- une femme qu’on aurait dû adorer à genoux, et
qu’il faudra couper en petits morceaux, après sa mort, afin d’en
faire des reliques: la laisser là iniquement, frauduleusement,
scélératement! Mais un corsaire ne ferait pas pis! Lui donner le
coup de la mort! -- car elle en mourra assurément. -- Il faut
avoir un pavé dans le ventre, au lieu du coeur, pour se conduire
de la sorte.

Ô hommes! hommes!

Je me dis cela; mais peut-être n’est-ce pas vrai.

Si grandes comédiennes que soient naturellement les femmes, j’ai
peine à croire qu’elles le soient à ce point-là; et, au bout du
compte, toutes les démonstrations de Rosette ne sont-elles que
l’expression exacte de ses sentiments pour moi? -- Quoi qu’il en
soit, la continuation du tête-à-tête n’est plus possible, et la
belle châtelaine vient d’envoyer enfin des invitations à ses
connaissances du voisinage. Nous sommes occupés à faire des
préparatifs pour recevoir ces dignes provinciaux et provinciales.
-- Adieu, cher.

Chapitre 5

Je m’étais trompé. -- Mon mauvais coeur, incapable d’amour,
s’était donné cette raison pour se délivrer du poids d’une
reconnaissance qu’il ne veut pas supporter; j’avais saisi avec
joie cette idée pour m’excuser devant moi-même; je m’y étais
attaché, mais rien au monde n’est plus faux. Rosette ne jouait pas
de rôle, et si jamais femme fut vraie, c’est elle. -- Eh bien! je
lui en veux presque de la sincérité de sa passion qui est un lien
de plus et qui rend une rupture plus difficile ou moins excusable;
je la préférerais fausse et volage. -- Quelle singulière position
que celle-là! -- On voudrait s’en aller, et l’on reste; on
voudrait dire: Je te hais, et l’on dit: Je t’aime; -- votre passé
vous pousse en avant et vous empêche de vous retourner ou de vous
arrêter. -- L’on est fidèle avec des regrets de l’être. Je ne sais
quelle espèce de honte vous empêche de vous livrer tout à fait à
d’autres connaissances et vous fait entrer en composition avec
vous-même. On donne à l’un tout ce que l’on peut dérober à l’autre
en sauvant les apparences; le temps et les occasions de se voir
qui se présentaient autrefois si naturellement ne se trouvent plus
aujourd’hui que difficilement. -- L’on commence à se souvenir que
l’on a des affaires qui sont d’importance. -- Cette situation
pleine de tiraillements est des plus pénibles, mais elle ne l’est
pas encore autant que celle où je me trouve. -- Quand c’est une
nouvelle amitié qui vous enlève à l’ancienne, il est plus facile
de se dégager. -- L’espérance vous sourit doucement du seuil de la
maison qui renferme vos jeunes amours. -- Une illusion plus blonde
et plus rosée voltige avec ses blanches ailes sur le tombeau, à
peine fermé, de sa soeur qui vient de mourir; une autre fleur plus
épanouie et plus embaumée, où tremble une larme céleste, a poussé
subitement du milieu des calices flétris du vieux bouquet; de
belles perspectives azurées s’ouvrent devant vous; des allées de
charmilles discrètes et humides se prolongent jusqu’à l’horizon;
ce sont des jardins avec quelques pâles statues ou quelque banc
adossé à un mur tapissé de lierre, des pelouses étoilées de
marguerites, des balcons étroits où l’on va s’accouder et regarder
la lune, des ombrages coupés de lueurs furtives, -- des salons
avec des jours étouffés sous d’amples rideaux; toutes ces
obscurités et cet isolement que recherche l’amour qui n’ose se
produire. C’est comme une nouvelle jeunesse qui vous vient. L’on a
en outre le changement de lieux, d’habitudes et de personnes; l’on
sent bien une espèce de remords; mais le désir qui voltige et
bourdonne autour de votre tête, comme une abeille du printemps,
vous empêche d’en entendre la voix; le vide de votre coeur est
comblé, et vos souvenirs s’effacent sous les impressions. Mais ici
ce n’est pas la même chose: je n’aime personne, et ce n’est que
par lassitude et par ennui plutôt de moi que d’elle que je
voudrais pouvoir rompre avec Rosette.

Mes anciennes idées, qui s’étaient un peu assoupies, se réveillent
plus folles que jamais. -- Je suis, comme autrefois, tourmenté du
désir d’avoir une maîtresse, et, comme autrefois, dans les bras
mêmes de Rosette, je doute si j’en ai jamais eu. -- Je revois la
belle dame à sa fenêtre, dans son parc du temps de Louis XIII, et
la chasseresse, sur son cheval blanc, traverse au galop l’avenue
de la forêt. -- Ma beauté idéale me sourit du haut de son hamac de
nuages, je crois reconnaître sa voix dans le chant des oiseaux,
dans le murmure des feuillages; il me semble qu’on m’appelle de
tous les côtés, et que les filles de l’air m’effleurent le visage
avec la frange de leurs écharpes invisibles. Comme au temps de mes
agitations, je me figure que, si je partais en poste sur-le-champ
et que j’allasse quelque part, très loin et très vite,
j’arriverais dans quelque endroit où il se fait des choses qui me
regardent et où mes destinées se décident. -- Je me sens
impatiemment attendu dans un coin de la terre, je ne sais lequel.
Une âme souffrante m’appelle ardemment et me rêve qui ne peut
venir à moi; c’est la raison de mes inquiétudes et ce qui
m’empêche de pouvoir rester en place; je suis attiré violemment
hors de mon centre. -- Ma nature n’est pas une de celles où les
autres aboutissent, une de ces étoiles fixes autour desquelles
gravitent les autres lueurs; il faut que j’erre à travers les
champs du ciel, comme un météore déréglé, jusqu’à ce que j’aie
fait la rencontre de la planète dont je dois être le satellite, le
Saturne à qui je dois mettre mon anneau. Oh! quand donc se fera
cet hymen? Jusque-là je ne peux pas espérer de repos ni
d’assiette, et je serai comme l’aiguille éperdue et vacillante
d’une boussole qui cherche son pôle.

Je me suis laissé prendre l’aile à cette glu perfide, espérant n’y
laisser qu’une plume et croyant pouvoir m’envoler quand bon me
semblerait: rien n’est plus difficile; je me trouve couvert d’un
filet imperceptible, plus malaisé à rompre que celui forgé par
Vulcain, et le tissu des mailles est si fin et si serré qu’il n’y
a point jour à se pouvoir échapper. Le filet, du reste, est large,
et l’on peut se remuer dedans avec une apparence de liberté; il ne
se fait guère sentir que lorsqu’on essaye à le rompre; mais alors
il résiste et se fait solide comme une muraille d’airain.

Que de temps j’ai perdu, ô mon idéal! sans faire le moindre effort
pour te réaliser! Comme je me suis laissé aller lâchement à cette
volupté d’une nuit! et combien je mérite peu de te rencontrer!

Quelquefois je songe à former une autre liaison; mais je n’ai
personne en vue: -- plus souvent je me propose, si je parviens à
rompre, de ne me jamais rengager en de tels liens, et pourtant
rien ne justifie cette résolution: car cette affaire a été en
apparence fort heureuse, et je n’ai pas le moins du monde à me
plaindre de Rosette. -- Elle a toujours été bonne pour moi, et
s’est conduite on ne peut mieux; elle m’a été d’une fidélité
exemplaire, et n’a pas même donné jour au soupçon: la jalousie la
plus éveillée et la plus inquiète n’aurait rien trouvé à dire sur
son compte, et aurait été obligée de s’endormir. -- Un jaloux
n’aurait pu l’être que des choses passées; il est vrai qu’alors il
aurait eu de quoi l’être largement. Mais c’est une délicatesse
heureusement assez rare qu’une jalousie de cette sorte, et il a
bien assez du présent sans aller fouiller en arrière sous les
décombres des vieilles passions pour en extraire des fioles de
poison et des calices de fiel. -- Quelles femmes pourrait-on
aimer, si l’on pensait à tout cela? -- On sait bien confusément
qu’une femme a eu plusieurs amants avant vous; mais on se dit,
tant l’orgueil de l’homme a de retours et de replis tortueux! que
l’on est le premier qu’elle ait véritablement aimé, et que c’est
par un concours de circonstances fatales qu’elle s’est trouvée
liée à des gens indignes d’elle, ou bien que c’était un vague
désir d’un coeur qui cherchait à se satisfaire, et qui changeait
parce qu’il n’avait pas rencontré.

Peut-être ne peut-on aimer réellement qu’une vierge, -- vierge de
corps et d’esprit, -- un frêle bouton qui n’ait encore été caressé
d’aucun zéphyr et dont le sein fermé n’ait reçu ni la goutte de
pluie ni la perle de rosée, une chaste fleur qui ne déploie sa
blanche robe que pour vous seul, un beau lis à l’urne d’argent où
ne se soit abreuvé aucun désir, et qui n’ait été doré que par
votre soleil, balancé que par votre souffle, arrosé que par votre
main. -- Le rayonnement du midi ne vaut pas les divines pâleurs de
l’aube, et toute l’ardeur d’une âme éprouvée et qui sait la vie le
cède aux célestes ignorances d’un jeune coeur qui s’éveille à
l’amour. -- Ah! quelle pensée amère et honteuse que celle qu’on
essuie les baisers d’un autre, qu’il n’y a peut-être pas une seule
place sur ce front, sur ces lèvres, sur cette gorge, sur ces
épaules, sur tout ce corps qui est à vous maintenant, qui n’ait
été rougie et marquée par des lèvres étrangères; que ces murmures
divins qui viennent au secours de la langue qui n’a plus de mots
ont déjà été entendus; que ces sens si émus n’ont pas appris de
vous leur extase et leur délire, et que tout là-bas, bien loin,
bien à l’écart dans un de ces recoins de l’âme où l’on ne va
jamais, veille un souvenir inexorable qui compare les plaisirs
d’autrefois aux plaisirs d’aujourd’hui!

Quoique ma nonchalance naturelle me porte à préférer les grands
chemins aux sentiers non frayés et l’abreuvoir public à la source
de la montagne, il faudra absolument que je tâche d’aimer quelque
virginale créature aussi candide que la neige, aussi tremblante
que la sensitive, qui ne sache que rougir et baisser les yeux:
peut-être, sous ce flot limpide où nul plongeur n’est encore
descendu, pêcherai-je une perle de la plus belle eau et digne de
faire le pendant de celle de Cléopâtre; mais, pour cela, il
faudrait dénouer le lien qui m’attache à Rosette, car ce n’est pas
probablement avec elle que je réaliserai cette envie, et en vérité
je ne m’en sens pas la force.

Et puis, s’il faut l’avouer, il y a au fond de moi un motif sourd
et honteux qui n’ose se produire au grand jour, et qu’il faut
pourtant bien que je te dise, puisque je t’ai promis de ne rien
cacher, et que, pour qu’une confession soit méritoire, il faut
qu’elle soit complète; -- ce motif est pour beaucoup dans toutes
ces incertitudes. -- Si je romps avec Rosette, il se passera
nécessairement quelque temps avant qu’elle ne soit remplacée, si
facile que soit le genre de femme où je lui chercherai un
successeur, et j’ai pris avec elle une habitude de plaisir qu’il
me sera pénible de suspendre. Il est vrai que l’on a la ressource
des courtisanes; -- je les aimais assez autrefois, et je ne m’en
faisais point faute en pareille occurrence; -- mais aujourd’hui
elles me dégoûtent horriblement, et me donnent la nausée. --
Ainsi, il n’y faut pas penser, je suis tellement amolli par la
volupté, le poison s’est insinué si profondément dans mes os que
je ne puis supporter l’idée d’être un ou deux mois sans femme. --
Voilà de l’égoïsme, et du plus sale; mais je crois que, s’ils
voulaient être francs, les plus vertueux pourraient confesser des
choses assez analogues.

C’est par là que je suis le plus fortement englué, et, n’était
cette raison, il y aurait longtemps que Rosette et moi nous
serions brouillés sans retour. Et puis, en vérité, c’est une chose
si mortellement ennuyeuse que de faire la cour à une femme que je
ne m’en sens pas le coeur. Recommencer à dire toutes les sottises
charmantes que j’ai déjà dites tant de fois, refaire l’adorable,
écrire des billets et y répondre; reconduire des beautés, le soir,
à deux lieues de chez soi; attraper du froid aux pieds et des
rhumes devant la fenêtre en épiant une ombre chérie; calculer sur
un sofa combien de tissus superposés vous séparent de votre
déesse; porter des bouquets et courir les bals pour arriver où
j’en suis, c’est bien la peine! -- Autant vaut rester dans son
ornière. En sortir pour retomber dans une autre exactement
pareille, après s’être beaucoup agité et donné bien du mal, -- à
quoi bon? Si j’étais amoureux, la chose irait d’elle-même, et tout
cela me paraîtrait ravissant; mais je ne le suis point, quoique
j’aie la plus forte envie de l’être; car, après tout, il n’y a que
l’amour au monde; et, si le plaisir qui n’en est que l’ombre a
tant d’amorces pour nous, que doit donc être la réalité? Dans quel
flot d’ineffables extases, dans quels lacs de pures délices
doivent nager ceux qu’il a atteints au coeur d’une de ses flèches
à pointe d’or, et qui brûlent des aimables ardeurs d’une flamme
mutuelle!

J’éprouve à côté de Rosette ce calme plat et cette espèce de bien-
être paresseux qui résulte de la satisfaction des sens, mais rien
de plus; et ce n’est pas assez. Souvent cet engourdissement
voluptueux tourne en torpeur, et cette tranquillité en ennui; je
tombe alors en des distractions sans objet et en je ne sais
quelles fades rêvasseries qui me fatiguent et m’excèdent, -- c’est
un état dont il faut que je sorte à tout prix.

Oh! si je pouvais être comme certains de mes amis qui baisent un
vieux gant avec ivresses qui se trouvent tout heureux d’un
serrement de main, qui ne changeraient pas contre l’écrin d’une
sultane quelques méchantes fleurs à demi séchées par la sueur du
bal, qui couvrent de larmes et cousent dans leur chemise, à
l’endroit de leur coeur, un billet écrit en pauvre style, et
stupide à le croire copié du _Parfait Secrétaire, _qui adorent des
femmes avec de gros pieds, et qui s’en excusent sur ce qu’elles
ont l’âme belle! Si je pouvais suivre, en frémissant, les derniers
plis d’une robe, attendre qu’une porte s’ouvrît pour voir passer
dans un flot de lumière une chère et blanche apparition; si un mot
dit tout bas me faisait changer de couleur; si j’avais cette vertu
de ne pas dîner pour arriver plus tôt à un rendez-vous; si j’étais
capable de poignarder un rival ou de me battre en duel avec un
mari; si, par une grâce particulière du ciel, il m’était donné de
trouver spirituelles les femmes qui sont laides, et bonnes celles
qui sont laides et bêtes; si je pouvais me résoudre à danser le
menuet et à écouter les sonates que jouent les jeunes personnes
sur le clavecin ou sur la harpe; si ma capacité se haussait
jusqu’à apprendre l’hombre et le reversi; enfin, si j’étais un
homme et non pas un poète, -- je serais certainement beaucoup plus
heureux que je ne suis; -- je m’ennuierais moins et serais moins
ennuyeux.

Je n’ai jamais demandé aux femmes qu’une seule chose, -- c’est la
beauté; je me passe très volontiers d’esprit et d’âme. -- Pour
moi, une femme qui est belle a toujours de l’esprit; -- elle a
l’esprit d’être belle, et je ne sais pas lequel vaut celui-là. Il
faut bien des phrases brillantes et des traits scintillants pour
valoir les éclairs d’un bel oeil. Je préfère une jolie bouche à un
joli mot, et une épaule bien modelée à une vertu, même théologale;
je donnerais cinquante âmes pour un pied mignon, et toute la
poésie et tous les poètes pour la main de Jeanne d’Aragon ou le
front de la vierge de Foligno -- J’adore sur toutes choses la
beauté de la forme; -- la beauté pour moi, c’est la Divinité
visible, c’est le bonheur palpable, c’est le ciel descendu sur la
terre. -- Il y a certaines ondulations de contours, certaines
finesses de lèvres, certaines coupes de paupières, certaines
inclinaisons de tête, certains allongements d’ovales qui me
ravissent au-delà de toute expression et m’attachent pendant des
heures entières.

La beauté, seule chose qu’on ne puisse acquérir, inaccessible à
tout jamais à ceux qui ne l’ont pas d’abord; fleur éphémère et
fragile qui croit sans être semée, pur don du ciel! -- ô beauté!
le plus radieux diadème dont le hasard puisse couronner un front,
-- tu es admirable et précieuse comme tout ce qui est hors de la
portée de l’homme, comme l’azur du firmament, comme l’or de
l’étoile, comme le parfum du lis séraphique! -- On peut échanger
son escabeau pour un trône; on peut conquérir le monde, beaucoup
l’ont fait; mais qui pourrait ne pas s’agenouiller devant toi,
pure personnification de la pensée de Dieu?

Je ne demande que la beauté, il est vrai; mais il me la faut si
parfaite que je ne la rencontrerai probablement jamais. J’ai bien
vu çà et là, dans quelques femmes, des portions admirables
médiocrement accompagnées, et je les ai aimées pour ce qu’elles
avaient de choisi, en faisant abstraction du reste; c’est
toutefois un travail assez pénible et une opération douloureuse
que de supprimer ainsi la moitié de sa maîtresse, et de faire
l’amputation mentale de ce qu’elle a de laid ou de commun, en
circonscrivant ses yeux sur ce qu’elle peut avoir de bien. -- La
beauté? c’est l’harmonie, et une personne également laide partout
est souvent moins désagréable à regarder qu’une femme inégalement
belle. Rien ne me fait peine à voir comme un chef-d’oeuvre
inachevé et comme une beauté à qui il manque quelque chose; -- une
tache d’huile choque moins sur une bure grossière que sur une
riche étoffe.

Rosette n’est point mal; elle peut passer pour belle, mais elle
est loin de réaliser ce que je rêve; c’est une statue dont
plusieurs morceaux sont amenés à point. Les autres ne sont pas si
nettement dégagés du bloc; il y a des endroits accusés avec
beaucoup de finesse et de charme, et quelques-uns d’une manière
plus lâche et plus négligée. -- Aux yeux vulgaires, la statue
parait entièrement finie et d’une beauté complète; mais un
observateur plus attentif y découvre bientôt des places où le
travail n’est pas assez serré, et des contours qui, pour atteindre
à la pureté qui leur est propre, ont besoin que l’ongle de
l’ouvrier y passe et y repasse encore bien des fois; -- c’est à
l’amour à polir ce marbre et à l’achever, c’est dire assez que ce
ne sera pas moi qui le finirai.

Au reste, je ne circonscris point la beauté dans telle ou telle
sinuosité de lignes. -- L’air, le geste, la démarche, le souffle,
la couleur, le son, le parfum, tout ce qui est la vie entre pour
moi dans la composition de la beauté; tout ce qui embaume, chante
ou rayonne y revient de droit. -- J’aime les riches brocarts, les
splendides étoffes avec leurs plis amples et puissants; j’aime les
larges fleurs et les cassolettes, la transparence des eaux vives
et l’éclat miroitant des belles armes, les chevaux de race et ces
grands chiens blancs comme on en voit dans les tableaux de Paul
Véronèse. -- Je suis un vrai païen de ce côté, et je n’adore point
les dieux qui sont mal faits: quoiqu’au fond je ne sois pas
précisément ce qu’on appelle irréligieux, personne n’est de fait
plus mauvais chrétien que moi. -- Je ne comprends pas cette
mortification de la matière qui fait l’essence du christianisme,
je trouve que c’est une action sacrilège que de frapper sur
l’oeuvre de Dieu, et je ne puis croire que la chair soit mauvaise,
puisqu’il l’a pétrie lui-même de ses doigts et à son image. --
J’approuve peu les longs sarraus de couleur sombre d’où il ne sort
qu’une tête et deux mains, et ces toiles où tout est noyé d’ombre,
excepté quelque front qui rayonne. -- Je veux que le soleil entre
partout, qu’il y ait le plus de lumière et le moins d’ombre
possible, que la couleur étincelle, que la ligne serpente, que la
nudité s’étale fièrement, et que la matière ne se cache point
d’être, puisque, aussi bien que l’esprit, elle est un hymne
éternel à la louange de Dieu.

Je conçois parfaitement le fol enthousiasme des Grecs pour la
beauté; et, pour mon compte, je ne trouve rien d’absurde à cette
loi qui obligeait les juges à n’entendre plaider les avocats que
dans un lieu obscur, de peur que leur bonne mine, la grâce de
leurs gestes et de leurs attitudes ne les prévinssent
favorablement et ne fissent pencher la balance.

Je n’achèterais rien d’une marchande qui serait laide; je donne
plus volontiers aux mendiants dont les haillons et la maigreur
sont pittoresques. -- Il y a un petit Italien fiévreux, vert comme
un citron, avec de grands yeux noirs et blancs qui lui tiennent la
moitié de la figure; -- on dirait un Murillo ou un Espagnolet sans
cadre qu’un brocanteur aurait exposé contre la borne: -- celui-là
a toujours deux sous de plus que les autres. -- Je ne battrais
jamais un beau cheval ou un beau chien, et je ne voudrais pas d’un
ami ou d’un domestique qui ne serait point d’un extérieur
agréable. -- C’est un véritable supplice pour moi que de voir de
vilaines choses ou de vilaines personnes. -- Une architecture de
mauvais goût, un meuble d’une mauvaise forme m’empêchent de me
plaire dans une maison, si confortable et attrayante qu’elle soit
d’ailleurs. Le meilleur vin me paraît presque de la piquette dans
un verre mal tourné, et j’avoue que je préférerais le brouet le
plus lacédémonien sur un émail de Bernard de Palissy au plus fin
gibier sur une assiette de terre. -- L’extérieur m’a toujours pris
violemment, et c’est pourquoi j’évite la compagnie des vieillards;
cela me contriste et m’affecte désagréablement, parce qu’ils sont
ridés et déformés, quoique cependant quelques-uns aient une beauté
spéciale; et, dans la pitié que j’ai d’eux, il y a beaucoup de
dégoût: -- de toutes les ruines du monde, la ruine de l’homme est
assurément la plus triste à contempler.

Si j’étais peintre (et j’ai toujours regretté de ne pas l’être),
je ne voudrais peupler mes toiles que de déesses, de nymphes, de
madones, de chérubins et d’amours. -- Consacrer ses pinceaux à
faire des portraits, à moins que ce ne soit de belles personnes,
me paraît un crime de lèse-peinture; et, loin de vouloir doubler
ces figures laides ou ignobles, ces têtes insignifiantes ou
vulgaires, je pencherais plutôt à les faire couper sur l’original.
-- La férocité de Caligula, détournée en ce sens, me semblerait
presque louable.

La seule chose au monde que j’ai enviée avec quelque suite, c’est
d’être beau. -- Par beau j’entends aussi beau que Paris ou
Apollon. N’être point difforme, avoir des traits à peu près
réguliers, c’est-à-dire avoir le nez au milieu de la figure, ni
camard, ni crochu, des yeux qui ne soient ni rouges ni éraillés,
une bouche convenablement fendue, cela n’est pas être beau: à ce
compte, je le serais, et je me trouve aussi éloigné de l’idée que
je me forme de la beauté virile que si j’étais un de ces
jaquemarts qui frappent l’heure sur les clochers; j’aurais une
montagne sur chaque épaule, les jambes torses d’un basset, le nez
et le museau d’un singe que j’y ressemblerais autant. -- Bien des
fois je me regarde, des heures entières, dans le miroir avec une
fixité et une attention inimaginables, pour voir s’il n’est pas
survenu quelque amélioration dans ma figure; j’attends que les
lignes fassent un mouvement et se redressent ou s’arrondissent
avec plus de finesse et de pureté, que mon oeil s’illumine et nage
dans un fluide plus vivace, que la sinuosité qui sépare mon front
de mon nez se comble, et que mon profil prenne ainsi le calme et
la simplicité du profil grec, et je suis toujours très surpris que
cela n’arrive pas. J’espère toujours qu’un printemps ou l’autre je
me dépouillerai de cette forme que j’ai, comme un serpent qui
laisse sa vieille peau. -- Dire qu’il faudrait si peu de chose
pour que je sois beau, et que je ne le serai jamais! Quoi donc!
une demi-ligne, un centième, un millième de ligne de plus ou de
moins dans un endroit ou dans un autre, un peu moins de chair sur
cet os, un peu plus sur celui-ci, -- un peintre, un statuaire
auraient rajusté cela en une demi-heure. Qu’est-ce que cela
faisait aux atomes qui me composent de se cristalliser de telle ou
telle façon? En quoi importait-il à ce contour de sortir ici et de
rentrer là, et où était la nécessité que je fusse ainsi et pas
autrement? -- En vérité, si je tenais le hasard à la gorge, je
crois que je l’étranglerais. -- Parce qu’il a plu à une misérable
parcelle de je ne sais quoi de tomber je ne sais où et de se
coaguler bêtement en la gauche figure qu’on me voit, je serai
éternellement malheureux! N’est-ce pas la plus sotte et la plus
misérable chose du monde? Comment se fait-il que mon âme, avec
l’ardent désir qu’elle en a, ne puisse laisser tomber à plat la
pauvre charogne qu’elle fait tenir debout, et aller animer une de
ces statues dont l’exquise beauté l’attriste et la ravit? Il y a
deux ou trois personnes que j’assassinerais avec délices, en ayant
soin toutefois de ne pas les meurtrir ni les gâter, si je
possédais le mot qui fait transmigrer les âmes d’un corps à
l’autre. -- Il m’a toujours semblé que, pour faire ce que je veux
(et je ne sais pas ce que je veux), j’avais besoin d’une très
grande et très parfaite beauté, et je m’imagine que, si je
l’avais, ma vie, qui est si enchevêtrée et si tiraillée, aurait
été d’elle-même.

On voit tant de belles figures dans les tableaux! -- pourquoi
aucune de celles-là n’est-elle la mienne? -- tant de têtes
charmantes qui disparaissent sous la poussière et la fumée du
temps au fond des vieilles galeries! Ne vaudrait-il pas mieux
qu’elles quittassent leurs cadres et vinssent s’épanouir sur mes
épaules? La réputation de Raphaël souffrirait-elle beaucoup si un
de ces anges qu’il fait voler par essaims dans l’outremer de ses
toiles m’abandonnait son masque pour trente ans? Il y a tant
d’endroits et des plus beaux de ses fresques qui se sont écaillés
et sont tombés de vétusté! On n’y prendrait pas garde. Que font
autour de ces murs ces beautés silencieuses que le vulgaire des
hommes regarde à peine d’un regard distrait? et pourquoi Dieu ou
le hasard n’a-t-il pas l’esprit de faire ce dont un homme vient à
bout avec quelques poils emmanchés d’un bâton et quelques pâtes de
différentes couleurs délayées sur une planche?

Ma première sensation devant une de ces têtes merveilleuses dont
le regard peint semble vous traverser et se prolonger à l’infini
est le saisissement et une admiration qui n’est pas sans quelque
terreur: mes yeux se trempent, mon coeur bat; puis, quand je suis
un peu familiarisé avec elle, et que je suis entré plus avant dans
le secret de sa beauté, je fais une comparaison tacite d’elle à
moi; la jalousie se tord au fond de mon âme en noeuds plus
entortillés qu’une vipère, et j’ai toutes les peines du monde à ne
pas me jeter sur la toile et à ne pas la déchirer en morceaux.

Être beau, c’est-à-dire avoir en soi un charme qui fait que tout
vous sourit et vous accueille; qu’avant que vous ayez parlé tout
le monde est déjà prévenu en votre faveur et disposé à être de
votre avis; que vous n’avez qu’à passer par une rue, ou vous
montrer à un balcon pour vous créer, dans la foule, des amis ou
des maîtresses. N’avoir pas besoin d’être aimable pour être aimé,
être dispensé de tous ces frais d’esprit et de complaisance
auxquels la laideur vous oblige, et de ces mille qualités morales
qu’il faut avoir pour suppléer la beauté du corps; quel don
splendide et magnifique!

Et celui qui joindrait à la beauté suprême la force suprême, qui,
sous la peau d’Antinoüs, aurait les muscles d’Hercule, que
pourrait-il désirer de plus? Je suis sûr qu’avec ces deux choses
et l’âme que j’ai, avant trois ans, je serais empereur du monde! -
- Une autre chose que j’ai désirée presque autant que la beauté et
que la force, c’est le don de me transporter aussi vite que la
pensée d’un endroit à un autre. -- La beauté de l’ange, la force
du tigre et les ailes de l’aigle, et je commencerais à trouver que
le monde n’est pas aussi mal organisé que je le croyais d’abord. -
- Un beau masque pour séduire et fasciner sa proie, des ailes pour
fondre dessus et l’enlever, des ongles pour la déchirer; -- tant
que je n’aurai pas cela, je serai malheureux.

Toutes les passions et tous les goûts que j’ai eus n’ont été que
des déguisements de ces trois désirs. J’ai aimé les armes, les
chevaux et les femmes: -- les armes, pour remplacer les nerfs que
je n’avais pas; les chevaux, pour me servir d’ailes; les femmes,
pour posséder au moins dans quelqu’une la beauté qui me manquait à
moi-même. -- Je recherchais de préférence les armes les plus
ingénieusement meurtrières, et celles dont les blessures étaient
inguérissables. Je n’ai jamais eu l’occasion de me servir d’aucun
de ces kriss ou de ces yatagans: néanmoins j’aime à les avoir
autour de moi; je les tire du fourreau avec un sentiment de
sécurité et de force inexprimable, je m’en escrime à tort et à
travers très énergiquement, et, si par hasard je viens à voir la
réflexion de ma figure dans une glace, je suis étonné de son
expression féroce. -- Quant aux chevaux, je les surmène tellement
qu’il faut qu’ils crèvent ou qu’ils disent pourquoi. -- Si je
n’avais pas renoncé à monter Ferragus, il y a longtemps qu’il
serait mort, et ce serait dommage, car c’est un brave animal. Quel
cheval arabe pourrait avoir les jambes aussi promptes et aussi
déliées que mon désir? -- Dans les femmes je n’ai cherché que
l’extérieur, et, comme jusqu’à présent celles que j’ai vues sont
loin de répondre à l’idée que je me suis faite de la beauté, je me
suis rejeté sur les tableaux et les statues; -- ce qui, après
tout, est une assez pitoyable ressource quand on a des sens aussi
allumés que les miens. -- Cependant il y a quelque chose de grand
et de beau à aimer une statue, c’est que l’amour est parfaitement
désintéressé, qu’on n’a à craindre ni la satiété ni le dégoût de
la victoire, et qu’on ne peut espérer raisonnablement un second
prodige pareil à l’histoire de Pygmalion. -- L’impossible m’a
toujours plu.

N’est-il pas singulier que moi, qui suis encore aux mois les plus
blonds de l’adolescence, qui, loin d’avoir abusé de tout, n’ai pas
même usé des choses les plus simples, j’en sois venu à ce degré de
blasement de n’être plus chatouillé que par le bizarre ou le
difficile?

La satiété suit le plaisir, c’est une loi naturelle et qui se
conçoit. -- Qu’un homme qui a mangé à un festin de tous les plats
et en grande quantité n’ait plus faim et cherche à réveiller son
palais endormi par les mille flèches des épices ou des vins
irritants, rien n’est plus facile à expliquer; mais qu’un homme
qui ne fait que s’asseoir à table, et qui à peine a goûté des
premiers mets soit pris déjà de ce dégoût superbe, ne puisse
toucher sans vomir qu’aux plats d’une saveur extrême et n’aime que
les viandes faisandées, les fromages jaspés de bleu, les truffes
et les vins qui sentent la pierre à fusil, c’est un phénomène qui
ne peut résulter que d’une organisation particulière; c’est comme
un enfant de six mois qui trouverait le lait de sa nourrice fade
et qui ne voudrait téter que de l’eau-de-vie. -- Je suis aussi las
que si j’avais exécuté toutes les prodigiosités de Sardanapale, et
cependant ma vie a été fort chaste et tranquille en apparence:
c’est une erreur de croire que la possession soit la seule route
qui mène à la satiété. On y arrive aussi par le désir, et
l’abstinence use plus que l’excès. -- Un désir tel que le mien est
quelque chose d’autrement fatigant que la possession. Son regard
parcourt et pénètre l’objet qu’il veut avoir et qui rayonne au-
dessus de lui plus promptement et plus profondément que s’il y
touchait: qu’est-ce que l’usage lui apprendrait de plus? quelle
expérience peut équivaloir à cette contemplation constante et
passionnée?

J’ai traversé tant de choses, quoique j’aie fait le tour de bien
peu, qu’il n’y a plus que les sommets les plus escarpés qui me
tentent. -- Je suis attaqué de cette maladie qui prend aux peuples
et aux hommes puissants dans leur vieillesse: -- l’impossible. --
Tout ce que je peux faire n’a pas le moindre attrait pour moi. --
Tibère, Caligula, Néron, grands Romains de l’empire, ô vous que
l’on a si mal compris, et que la meute des rhéteurs poursuit de
ses aboiements, je souffre de votre mal et je vous plains de tout
ce qui me reste de pitié! Moi aussi je voudrais bâtir un pont sur
la mer et paver les flots; j’ai rêvé de brûler des villes pour
illuminer mes fêtes; j’ai souhaité d’être femme pour connaître de
nouvelles voluptés. -- Ta maison dorée, ô Néron! n’est qu’une
étable fangeuse à côté du palais que je me suis élevé; ma garde-
robe est mieux montée que la tienne, Héliogabale, et bien
autrement splendide. -- Mes cirques sont plus rugissants et plus
sanglants que les vôtres, mes parfums plus âcres et plus
pénétrants, mes esclaves plus nombreux et mieux faits; j’ai aussi
attelé à mon char des courtisanes nues, j’ai marché sur les hommes
d’un talon aussi dédaigneux que vous. -- Colosses du monde
antique, il bat sous mes faibles côtés un coeur aussi grand que le
vôtre, et, à votre place, ce que vous avez fait je l’aurais fait
et peut-être davantage. Que de Babels j’ai entassées les unes sur
les autres pour atteindre le ciel, souffleter les étoiles et
cracher de là sur la création! Pourquoi donc ne suis-je pas Dieu,
-- puisque je ne puis être homme?

Oh! je crois qu’il faudra cent mille siècles de néant pour me
reposer de la fatigue de ces vingt années de vie -Dieu du ciel,
quelle pierre roulerez-vous sur moi? dans quelle ombre me
plongerez-vous? à quel Léthé me ferez-vous boire? sous quelle
montagne enterrerez-vous le Titan? Suis-je destiné à souffler un
volcan par ma bouche et à faire des tremblements de terre en me
changeant de côté?

Quand je pense à cela, que je suis né d’une mère si douce, si
résignée, de goûts et de moeurs si simples, je suis tout surpris
de ne pas avoir fait éclater son ventre quand elle me portait.
Comment se fait-il qu’aucune de ses pensées, calmes et pures,
n’ait passé dans mon corps avec le sang qu’elle m’a transmis? et
pourquoi faut-il que je ne sois fils que de sa chair et non de son
esprit? La colombe a fait un tigre qui voudrait pour proie à ses
griffes la création tout entière.

J’ai vécu dans le milieu le plus calme et le plus chaste. Il est
difficile de rêver une existence enchâssée aussi purement que la
mienne. Mes années se sont écoulées, à l’ombre du fauteuil
maternel, avec les petites soeurs et le chien de la maison. Je
n’ai vu autour de moi que de bonnes têtes douces et tranquilles de
vieux domestiques blanchis à notre service et en quelque sorte
héréditaires, de parents ou d’amis graves et sentencieux, vêtus de
noir, qui posaient leurs gants l’un après l’autre sur le bord de
leur chapeau; quelques tantes d’un certain âge, grassouillettes,
proprettes, discrètes, avec du linge éblouissant, des jupes
grises, des mitaines de filet, et les mains sur la ceinture comme
des personnes qui sont de religion; des meubles sévères jusqu’à la
tristesse, des boiseries de chêne nu, des tentures de cuir, tout
un intérieur d’une couleur sobre et étouffée, comme en ont fait
certains maîtres flamands. -- Le jardin était humide et sombre; le
buis qui en dessinait les compartiments, le lierre qui recouvrait
les murs et quelques sapins aux bras pelés étaient chargés d’y
représenter de la verdure et y réussissaient assez mal; la maison
de briques, avec un toit très haut, quoique spacieuse et en bon
état, avait quelque chose de morne et d’assoupi. -- Certes, rien
n’était propre à une vie séparée, austère et mélancolique, comme
une pareille habitation. Il semblait impossible que tous les
enfants élevés dans une telle maison ne finissent pas par se faire
prêtres ou religieuses: eh bien! dans cette atmosphère de pureté
et de repos, sous cette ombre et ce recueillement, je me
pourrissais petit à petit, et sans qu’il en parût rien, comme une
nèfle sur la paille. Au sein de cette famille honnête, pieuse,
sainte, j’étais parvenu à un degré de dépravation horrible. -- Ce
n’était pas le contact du monde, puisque je ne l’avais pas vu; ni
le feu des passions, puisque je transissais sous la sueur glacée
qui suintait de ces braves murailles. -- Le ver ne s’était pas
traîné du coeur d’un autre fruit à mon coeur. Il était éclos de
lui-même au plus plein de ma pulpe qu’il avait rongée et sillonnée
en tous sens: en dehors rien ne paraissait et ne m’avertissait que
je fusse gâté. Je n’avais ni tache ni piqûre; mais j’étais tout
creux par dedans, et il ne me restait qu’une mince pellicule,
brillamment colorée, que le moindre choc eût crevée. -- N’est-ce
pas là une chose inexplicable qu’un enfant né de parents vertueux,
élevé avec soin et discrétion, tenu loin de toute chose mauvaise,
se pervertisse tout seul à un tel point, et arrive où j’en suis
arrivé? Je suis sûr qu’en remontant jusqu’à là sixième génération,
on ne retrouverait pas parmi mes ancêtres un seul atome pareil à
ceux dont je suis formé. Je ne suis pas de ma famille; je ne suis
pas une branche de ce noble tronc, mais un champignon vénéneux
poussé par quelque lourde nuit d’orage entre ses racines moussues;
et pourtant personne n’a eu plus d’aspirations et d’élans vers le
beau que moi, personne n’a essayé plus opiniâtrement de déployer
ses ailes; mais chaque tentative a rendu ma chute plus profonde,
et ce qui devait me sauver m’a perdu.

La solitude m’est plus mauvaise que le monde, quoique je désire
plus la première que le second. -- Tout ce qui m’enlève à moi-même
m’est salutaire: la société m’ennuie, mais m’arrache forcément à
cette rêverie creuse dont je monte et je descends la spirale, le
front penché et les bras en croix. -- Aussi, depuis que le tête-à-
tête est rompu, et qu’il y a du monde ici avec lequel je suis
forcé de me contraindre un peu, je suis moins sujet à me laisser
aller à mes humeurs noires, et je suis moins travaillé de ces
désirs démesurés qui me fondent sur le coeur comme une nuée de
vautours dès que je reste un moment inoccupé. Il y a quelques
femmes assez jolies et un ou deux jeunes gens assez aimables et
fort gais; mais, dans tout cet essaim provincial, ce qui me charme
le plus est un jeune cavalier qui est arrivé depuis deux ou trois
jours; -- il m’a plu tout d’abord, et je l’ai pris en affection,
rien qu’à le voir descendre de son cheval. Il est impossible
d’avoir meilleure grâce; il n’est pas très grand, mais il est
svelte et bien pris dans sa taille; il a quelque chose de moelleux
et d’onduleux dans la démarche et dans les gestes, qui est on ne
peut plus agréable; bien des femmes lui envieraient sa main et son
pied. Le seul défaut qu’il ait, c’est d’être trop beau et d’avoir
des traits trop délicats pour un homme. Il est muni d’une paire
d’yeux les plus beaux et les plus noirs du monde, qui ont une
expression indéfinissable et dont il est difficile de soutenir le
regard; mais, comme il est fort jeune et n’a pas d’apparence de
barbe, la mollesse et la perfection du bas de sa figure tempèrent
un peu la vivacité de ses prunelles d’aigle; ses cheveux bruns et
lustrés flottent sur son cou en grosses boucles, et donnent à sa
tête un caractère particulier. -- Voilà donc enfin un des types de
beauté que je rêvais réalisé et marchant devant moi! Quel dommage
que ce soit un homme, ou quel dommage que je ne sois pas une
femme! -- Cet Adonis, qui, à sa belle figure, joint un esprit très
vif et très étendu, jouit encore de ce privilège d’avoir à mettre
au service de ses bons mots et de ses plaisanteries une voix d’un
timbre argentin et mordant qu’il est difficile d’entendre sans
être ému. -- Il est vraiment parfait. -- Il parait qu’il partage
mes goûts pour les belles choses, car ses habits sont très riches
et très recherchés, son cheval très fringant et de race; et, pour
que tout fût complet et assorti, il avait derrière lui, monté sur
un petit cheval, un page de quatorze à quinze ans, blond, rose,
joli comme un séraphin, qui dormait à moitié, et était si fatigué
de la course qu’il venait de faire que son maître a été obligé de
l’enlever de sa selle et de l’emporter dans ses bras jusqu’à sa
chambre. Rosette lui a fait beaucoup d’accueil, et je pense
qu’elle a formé le dessein de s’en servir pour éveiller ma
jalousie et faire sortir ainsi le peu de flamme qui dort sous les
cendres de ma passion éteinte. -- Tout redoutable cependant que
soit un pareil rival, je suis peu disposé à en être jaloux, et je
me sens tellement entraîné vers lui que je me désisterais assez
volontiers de mon amour pour avoir son amitié.

Chapitre 6

En cet endroit, si le débonnaire lecteur veut bien nous le
permettre, nous allons pour quelque temps abandonner à ses
rêveries le digne personnage qui, jusqu’ici, a occupé la scène à
lui tout seul et parlé pour son propre compte, et rentrer dans la
forme ordinaire du roman, sans toutefois nous interdire de prendre
par la suite la forme dramatique, s’il en est besoin, et en nous
réservant le droit de puiser encore dans cette espèce de
confession épistolaire que le susdit jeune homme adressait à son
ami, persuadé que, si pénétrant et si plein de sagacité que nous
soyons, nous devons assurément en savoir là-dessus moins long que
lui-même.

...Le petit page était tellement harassé qu’il dormait sur les
bras de son maître et que sa petite tête toute déchevelée allait
et venait comme s’il eût été mort. Il y avait assez loin du perron
à la chambre que l’on avait désignée pour être celle du nouvel
arrivant, et le domestique qui le précédait s’offrit à porter
l’enfant à son tour; mais le jeune cavalier, pour qui, du reste,
ce fardeau semblait n’être qu’une plume, le remercia et ne voulut
pas s’en dessaisir: il le déposa sur le canapé tout doucement et
en prenant mille précautions pour ne pas le réveiller; une mère
n’eût pas mieux fait. Quand le domestique se fut retiré et que la
porte fut fermée, il se mit à genoux devant lui et essaya de lui
tirer ses bottines; mais ses petits pieds gonflés et endoloris
rendaient cette opération assez difficile, et le joli dormeur
poussait de temps en temps quelques soupirs vagues et inarticulés,
comme une personne qui va se réveiller; alors le jeune cavalier
s’arrêtait et attendait que le sommeil l’eût repris. Les bottines
cédèrent enfin, c’était le plus important; les bas firent peu de
résistance. -- Cette opération achevée, le maître prit les deux
pieds de l’enfant, et les posa l’un à côté de l’autre sur le
velours du sofa; c’étaient bien les deux plus adorables pieds du
monde, pas plus grands que cela, blancs comme de l’ivoire neuf et
un peu rosés par la pression de la chaussure où ils étaient en
prison depuis dix-sept heures, des pieds trop petits pour une
femme, et qui semblaient n’avoir jamais marché; ce qu’on voyait de
la jambe était rond, potelé, poli, transparent et veiné, et de la
plus exquise délicatesse; -- une jambe digne du pied.

Le jeune homme, toujours à genoux, contemplait ces deux petits
pieds avec une attention amoureusement admirative; il se pencha,
prit le gauche et le baisa, et puis le droit et le baisa aussi; et
puis, de baisers en baisers, il remonta le long de la jambe
jusqu’à l’endroit où l’étoffe commençait. -- Le page souleva un
peu sa longue paupière, et laissa tomber sur son maître un regard
bienveillant et assoupi, où ne perçait aucune surprise. -- Ma
ceinture me gêne, dit-il en passant son doigt sous le ruban, et il
se rendormit. -- Le maître déboucla la ceinture, releva la tête du
page avec un coussin? et touchant ses pieds qui étaient devenus un
peu froids, de brûlants qu’ils étaient, il les enveloppa
soigneusement dans son manteau, prit un fauteuil, et s’assit au
plus près du sofa. Deux heures se passèrent ainsi, le jeune homme
regardant dormir l’enfant et suivant sur son front les ombres de
ses rêves. Le seul bruit qu’on entendit par la chambre était sa
respiration régulière et le tic-tac de la pendule.

C’était un tableau assurément fort gracieux. -- Il y avait dans
l’opposition de ces deux genres de beauté un moyen d’effet dont un
peintre habile eût tiré bon parti. -- Le maître était beau comme
une femme, -- le page beau comme une jeune fille. -- Cette tête
ronde et rose, ainsi posée dans ses cheveux, avait l’air d’une
pêche sous ses feuilles; elle en avait la fraîcheur et le velouté,
quoique la fatigue de la route lui eût enlevé quelque peu de son
éclat habituel; la bouche mi-ouverte laissait apercevoir de
petites dents d’un blanc laiteux, et sous ses tempes pleines et
luisantes s’entre-croisait un réseau de veines azurées; les cils
de ses yeux, pareils à ces fils d’or qui s’épanouissent dans les
missels autour de la tête des vierges, lui venaient presque au
milieu des joues; ses cheveux longs et soyeux tenaient à la fois
de l’or et de l’argent, -- or dans l’ombre, argent dans la
lumière; son cou était en même temps gras et frêle, et n’avait
rien du sexe indiqué par ses habits; deux ou trois boutons du
justaucorps, défauts pour faciliter la respiration, permettaient
d’entrevoir, par l’hiatus d’une chemise de fine toile de Hollande,
un losange de chair potelée et rebondie d’une admirable blancheur,
et le commencement d’une certaine ligne ronde difficile à
expliquer sur la poitrine d’un jeune garçon; en y regardant bien,
on eût peut-être trouvé aussi que ses hanches étaient un peu trop
développées. -- Le lecteur en pensera ce qu’il voudra; ce sont de
simples conjectures que nous lui proposons: nous n’en savons pas
là-dessus plus que lui, mais nous espérons en apprendre davantage
dans quelque temps, et nous lui promettons de le tenir fidèlement
au courant de nos découvertes. -- Que le lecteur, s’il a la vue
moins basse que nous, enfonce son regard sous la dentelle de cette
chemise et décide en conscience si ce contour est trop ou trop peu
saillant; mais nous l’avertissons que les rideaux sont tirés, et
qu’il règne dans la chambre un demi-jour peu favorable à ces
sortes d’investigations.

Le cavalier était pâle, mais d’une pâleur dorée, pleine de force
et de vie; ses prunelles nageaient sur un cristallin humide et
bleu; son nez droit et mince donnait à son profil une fierté et
une vigueur merveilleuses, et la chair en était si fine que, sur
le bord du contour, elle laissait transpercer la lumière; sa
bouche avait le sourire le plus doux à de certains moments, mais
d’ordinaire elle était arquée à ses coins, comme quelques-unes de
ces têtes qu’on voit dans les tableaux des vieux maîtres italiens,
plutôt en dedans qu’en dehors; ce qui lui donnait quelque chose
d’adorablement dédaigneux, une _smorfia_ on ne peut plus piquante,
un air de bouderie enfantine et de mauvaise humeur très singulier
et très charmant.

Quels étaient les liens qui unissaient le maître au page et le
page au maître? Assurément il y avait entre eux plus que
l’affection qui peut exister entre le maître et le domestique.
Étaient-ce deux amis ou deux frères? -- Alors, pourquoi ce
travestissement? -- Il eût été cependant difficile de croire à
quiconque eût vu la scène que nous venons de décrire que ces deux
personnages n’étaient en vérité que ce qu’ils paraissaient être.

-- Ce cher ange, comme il dort! dit à voix basse le jeune homme;
je crois qu’il n’avait jamais tant fait de chemin de sa vie. Vingt
lieues à cheval, lui qui est si délicat! j’ai peur qu’il ne soit
malade de fatigue. Mais non, cela ne sera rien; demain il n’y
paraîtra plus; il aura repris ses belles couleurs, et sera plus
frais qu’une rose après la pluie. -- Est-il beau comme cela! Si je
ne craignais de l’éveiller, je le mangerais de caresses. Quelle
adorable fossette il a au menton! quelle finesse et quelle
blancheur de peau! -- Dors bien, cher trésor. -- Ah! je suis
vraiment jaloux de ta mère et je voudrais t’avoir fait. -- Il
n’est pas malade? Non; -- sa respiration est réglée, et il ne
bouge pas. -- Mais je crois qu’on a frappé...

En effet, on avait frappé deux petits coups aussi doucement que
possible sur le panneau de la porte.

Le jeune homme se leva, et, craignant de s’être trompé, attendit,
pour ouvrir, que l’on heurtât de nouveau. -- Deux autres coups, un
peu plus accentués, se firent entendre de nouveau, et une douce
voix de femme dit sur un ton très bas: -- C’est moi, Théodore.

Théodore ouvrit, mais avec moins de vivacité qu’un jeune homme
n’en met à ouvrir à une femme dont la voix est douce, et qui est
venue gratter mystérieusement à votre huis vers la tombée du jour.
-- Le battant entrebâillé donna passage, devinez à qui? à la
maîtresse du perplexe d’Albert, à la princesse Rosette en
personne, plus rose que son nom, et les seins aussi émus que les
eut jamais femme qui soit entrée le soir dans la chambre d’un beau
cavalier.

-- Théodore! dit Rosette.

Théodore leva le doigt et le posa sur sa lèvre de manière à
figurer la statue du silence, et, lui montrant l’enfant qui
dormait, il la fit passer dans la pièce voisine.

-- Théodore, reprit Rosette qui semblait trouver des douceurs
singulières à répéter ce nom, et chercher en même temps à rallier
ses idées, -- Théodore, continua-t-elle sans quitter la main que
le jeune homme lui avait présentée pour la conduire à son
fauteuil, -- vous nous êtes donc enfin revenu? Qu’avez-vous fait
tout ce temps? où êtes-vous allé? -- Savez-vous qu’il y a six mois
que je ne vous ai vu? Ah! Théodore, cela n’est pas bien; on doit
aux gens qui nous aiment, même quand on ne les aime pas, quelques
égards et quelque pitié.

THEODORE. -- Ce que j’ai fait? -- Je ne sais. -- J’ai été et je
suis venu, j’ai dormi et j’ai veillé, j’ai chanté et j’ai pleuré,
j’ai eu faim et soif, j’ai eu trop chaud et trop froid, je me suis
ennuyé, j’ai de l’argent de moins et six mois de plus, j’ai vécu,
voilà tout. -- Et vous, qu’avez-vous fait?

ROSETTE. -- Je vous ai aimé.

THEODORE. -- Vous n’avez fait que cela?

ROSETTE. -- Oui, absolument. J’ai mal employé mon temps, n’est-ce
pas?

THEODORE. -- Vous auriez pu l’employer mieux, ma pauvre Rosette;
par exemple, à aimer quelqu’un qui pût vous rendre votre amour.

ROSETTE. -- Je suis désintéressée en amour comme en tout. -- Je ne
prête pas de l’amour à usure; c’est un pur don que je fais.

THEODORE. -- Vous avez là une vertu bien rare, et qui ne peut
naître que dans une âme choisie. J’ai désiré bien souvent pouvoir
vous aimer, du moins comme vous le voudriez; mais il y a entre
nous un obstacle insurmontable, et que je ne puis vous dire --
Avez-vous eu un autre amant depuis que je vous ai quittée?

ROSETTE. -- J’en ai eu un que j’ai encore.

THEODORE. -- Quelle espèce d’homme est-ce?

ROSETTE. -- Un poète.

THEODORE. -- Diable! quel est ce poète, et qu’a-t-il fait?

ROSETTE. -- Je ne sais trop, une manière de volume que personne ne
connaît, et que j’ai essayé de lire un soir.

THEODORE. -- Ainsi donc vous avez pour amant un poète inédit. --
Cela doit être curieux. -- A-t-il des trous au coude, du linge
sale et des bas en vis de pressoir?

ROSETTE. -- Non; il se met assez bien, se lave les mains, et n’a
pas de tache d’encre au bout du nez. C’est un ami de C***; je l’ai
rencontré chez madame de Thémines, vous savez, une grande femme
qui fait l’enfant et se donne de petits airs d’innocence.

THEODORE. -- Et peut-on savoir le nom de ce glorieux personnage?

ROSETTE. -- Oh! mon Dieu, oui! il se nomme le chevalier d’Albert!

THEODORE. -- Le chevalier d’Albert! il me semble que c’est un
jeune homme qui était sur le balcon quand je suis descendu de
cheval.

ROSETTE. -- Précisément.

THEODORE. -- Et qui m’a regardé avec tant d’attention.

ROSETTE. -- Lui-même.

THEODORE. -- Il est assez bien. -- Et il ne m’a pas fait oublier?

ROSETTE. -- Non. Vous n’êtes pas malheureusement de ceux qu’on
oublie.

THEODORE. -- Il vous aime fort sans doute?

ROSETTE. -- Je ne sais trop. -- Il y a des moments où l’on
croirait qu’il m’aime beaucoup; mais au fond il ne m’aime pas, et
il n’est pas loin de me haïr, car il m’en veut de ce qu’il ne peut
m’aimer. -- Il a fait comme plusieurs autres plus expérimentés que
lui; il a pris un goût vif pour de la passion, et s’est trouvé
tout surpris et tout désappointé quand son désir a été assouvi. --
C’est une erreur que, parce que l’on a couché ensemble, on se doit
réciproquement adorer.

THEODORE. -- Et que comptez-vous faire de ce susdit amoureux qui
ne l’est pas?

ROSETTE. -- Ce qu’on fait des anciens quartiers de lune ou des
modes de l’an passé. -- Il n’est pas assez fort pour me quitter le
premier, et, quoiqu’il ne m’aime pas dans le sens véritable du
mot, il tient à moi par une habitude de plaisir, et ce sont
celles-là qui sont les plus difficiles à rompre. -- Si je ne
l’aide pas, il est capable de s’ennuyer consciencieusement avec
moi jusqu’au jour du jugement dernier, et même au-delà; car il a
en lui le germe de toutes les nobles qualités; et les fleurs de
son âme ne demandent qu’à s’épanouir au soleil de l’éternel amour.
-- Réellement, je suis fâchée de n’avoir pas été le rayon pour
lui. -- De tous mes amants que je n’ai pas aimés, c’est celui que
j’aime le plus; -- et, si je n’étais aussi bonne que je le suis,
je ne lui rendrais pas sa liberté, et je le garderais encore. --
C’est ce que je ne ferai pas; -- j’achève en ce moment-ci de
l’user.

THEODORE. -- Combien cela durera-t-il?

ROSETTE. -- Quinze jours, trois semaines, mais à coup sûr moins
que cela n’eût duré si vous n’étiez pas venu. -- Je sais que je ne
serai jamais votre maîtresse. -- Il y a, dites-vous, pour cela une
raison inconnue à laquelle je me rendrais s’il vous était permis
de me la révéler. Ainsi donc toute espérance de ce côté me doit
être interdite, et cependant je ne puis me résoudre à être la
maîtresse d’un autre quand vous êtes là: il me semble que c’est
une profanation, et que je n’ai plus le droit de vous aimer.

THEODORE. -- Gardez celui-ci pour l’amour de moi.

ROSETTE -- Si cela vous fait plaisir, je le ferai. -- Ah! si vous
avez pu être à moi, combien ma vie eût été différente de ce
qu’elle a été! -- Le monde a une bien fausse idée de moi, et
j’aurai passé sans que nul se soit douté de ce que j’étais, --
excepté vous, Théodore, le seul qui m’ayez comprise, et qui m’ayez
été cruel. -- Je n’ai jamais désiré que vous pour amant, et je ne
vous ai pas eu. -- Si vous m’aviez aimée, ô Théodore! j’aurais été
vertueuse et chaste, j’aurais été digne de vous: au lieu de cela,
je laisserai (si quelqu’un se souvient de moi) la réputation d’une
femme galante, d’une espèce de courtisane qui n’avait de différent
de celle du ruisseau que le rang et la fortune. -- J’étais née
avec les plus hautes inclinations; mais rien ne déprave comme de
ne pas être aimée. -- Beaucoup me méprisent qui ne savent pas ce
qu’il m’a fallu souffrir pour arriver où j’en suis. -- Étant sûre
de ne jamais appartenir à celui que je préférais entre tous, je me
suis laissée aller au courant, je n’ai pas pris la peine de
défendre un corps qui ne pouvait être à vous. -- Pour mon coeur,
personne ne l’a eu et ne l’aura jamais. -- Il est à vous, quoique
vous l’ayez brisé; -- et, différente de la plupart des femmes qui
se croient honnêtes, pourvu qu’elles n’aient pas passé d’un lit
dans un autre, quoique j’aie prostitué ma chair, j’ai toujours été
fidèle d’âme et de coeur à votre pensée. -- Au moins, j’aurai fait
quelques heureux, j’aurai envoyé danser autour de quelques chevets
de blanches illusions. J’ai trompé innocemment plus d’un noble
coeur; j’ai été si misérable d’être rebutée par vous que j’ai
toujours été épouvantée à l’idée de faire subir un pareil supplice
à quelqu’un. -- C’est le seul motif de bien des aventures qu’on a
attribuées à un pur esprit de libertinage! -- Moi! du libertinage!
Ô monde! -- Si vous saviez, Théodore, combien il est profondément
douloureux de sentir qu’on a manqué sa vie, que l’on a passé à
côté de son bonheur, de voir que tout le monde se méprend sur
votre compte et qu’il est impossible de faire changer l’opinion
qu’on a de vous, que vos plus belles qualités sont tournées en
défaut, vos plus pures essences en noirs poisons, qu’il n’a
transpiré de vous que ce que vous aviez de mauvais; d’avoir trouvé
les portes toujours ouvertes pour vos vices et toujours fermées
pour vos vertus, et de n’avoir pu amener à bien, parmi tant de
ciguës et d’aconits, un seul lis ou une seule rose! vous ne savez
pas cela, Théodore.

THEODORE. -- Hélas! hélas! ce que vous dites là, Rosette, est
l’histoire de tout le monde; la meilleure partie de nous est celle
qui reste en nous, et que nous ne pouvons produire. -- Les poètes
sont ainsi. -- Leur plus beau poème est celui qu’ils n’ont pas
écrit; ils emportent plus de poèmes dans la bière qu’ils n’en
laissent dans leur bibliothèque.

ROSETTE. -- J’emporterai mon poème avec moi.

THEODORE. -- Et moi, le mien. -- Qui n’en a fait un dans sa vie?
qui est assez heureux ou assez malheureux pour n’avoir pas composé
le sien dans sa tête ou dans son coeur? -- Des bourreaux en ont
peut-être fait qui sont tout humides des pleurs de la plus douce
sensibilité; des poètes en ont peut-être fait aussi qui eussent
convenu à des bourreaux, tant ils sont rouges et monstrueux.

ROSETTE. -- Oui. -- On pourrait mettre des roses blanches sur ma
tombe. -- J’ai eu dix amants, -- mais je suis vierge, et mourrai
vierge. Bien des vierges, sur les fosses desquelles il neige à
perpétuité du jasmin et des fleurs d’oranger, étaient de
véritables Messalines.

THEODORE. -- Je sais ce que vous valez, Rosette.

ROSETTE. -- Vous seul au monde avez vu ce que je suis; car vous
m’avez vue sous le coup d’un amour bien vrai et bien profond,
puisqu’il est sans espoir; et qui n’a pas vu une femme amoureuse
ne peut pas dire ce qu’elle est; c’est ce qui me console dans mes
amertumes.

THEODORE. -- Et que pense de vous ce jeune homme qui, aux yeux du
monde, est aujourd’hui votre amant?

ROSETTE. -- La pensée d’un amant est un gouffre plus profond que
la baie de Portugal, et il est bien difficile de dire ce qu’il y a
au fond d’un homme; la sonde serait attachée à une corde de cent
mille toises de longueur, et on la déviderait jusqu’au bout,
qu’elle filerait toujours sans rien rencontrer qui l’arrêtât.
Cependant j’ai touché quelquefois le fond de celui-ci en quelques
endroits, et le plomb a rapporté tantôt de la boue, tantôt de
beaux coquillages, mais le plus souvent de la boue et des débris
de coraux mêlés ensemble. -- Quant à son opinion sur moi, elle a
beaucoup varié; il a commencé d’abord par où les autres finissent,
il m’a méprisée; les jeunes gens qui ont l’imagination vive sont
sujets à cela. -- Il y a toujours une chute énorme dans le premier
pas qu’ils font, et le passage de leur chimère à la réalité ne
peut se faire sans secousse. -- Il me méprisait, et je l’amusais;
maintenant il m’estime, et je l’ennuie. -- Aux premiers jours de
notre liaison, il n’a vu dans moi que le côté banal, et je pense
que la certitude de ne pas éprouver de résistance était pour
beaucoup dans sa détermination. Il paraissait extrêmement empressé
d’avoir une affaire, et je crus d’abord que c’était une de ces
plénitudes de coeur qui ne cherchent qu’à déborder, un de ces
amours vagues que l’on a dans le mois de mai de la jeunesse, et
qui font qu’à défaut de femmes on entourerait les troncs d’arbres
avec ses bras, et qu’on embrasserait les fleurs et le gazon des
prairies. -- Mais ce n’était pas cela; -- il ne passait à travers
moi que pour arriver à autre chose. J’étais un chemin pour lui, et
non un but. -- Sous les fraîches apparences de ses vingt ans, sous
le premier duvet de l’adolescence, il cachait une corruption
profonde. Il était piqué au coeur; -- c’était un fruit qui ne
renfermait que de la cendre. Dans ce corps jeune et vigoureux
s’agitait une âme aussi vieille que Saturne, -- une âme aussi
incurablement malheureuse qu’il en fut jamais. -- Je vous avoue,
Théodore, que je fus effrayé et que le vertige faillit me prendre
en me penchant sur les noires profondeurs de cette existence. --
Vos douleurs et les miennes ne sont rien, comparées à celles-là. -
- Si je l’avais plus aimé, je l’aurais tué. -- Quelque chose
l’attire et l’appelle invinciblement qui n’est pas de ce monde ni
en ce monde, et il ne peut avoir de repos ni jour ni nuit; et,
comme l’héliotrope dans une cave, il se tord pour se tourner vers
le soleil qu’il ne voit pas. -- C’est un de ces hommes dont l’âme
n’a pas été trempée assez complètement dans les eaux du Léthé
avant d’être liée à son corps, et qui garde du ciel dont elle
vient des réminiscences d’éternelle beauté qui la travaillent et
la tourmentent, qui se souvient qu’elle a eu des ailes, et qui n’a
plus que des pieds. -- Si j’étais Dieu, je priverais de poésie
pendant deux éternités l’ange coupable d’une pareille négligence.
-- Au lieu d’avoir à bâtir un château de cartes brillamment
coloriées pour abriter pendant un printemps une blonde et jeune
fantaisie, il fallait élever une tour plus haute que les huit
temples superposés de Bélus. -- Je n’étais pas de force, je fis
semblant de ne pas l’avoir compris, et je le laissai ramper sur
ses ailes et chercher un sommet d’où il pût s’élancer dans
l’espace immense. -- Il croit que je n’ai rien aperçu de tout
cela, parce que je me suis prêtée à tous ses caprices sans avoir
l’air d’en soupçonner le but. -- J’ai voulu, ne pouvant le guérir,
et j’espère qu’il m’en sera un jour tenu compte devant Dieu, lui
donner au moins ce bonheur de croire qu’il avait été passionnément
aimé. Il m’inspirait assez de pitié et d’intérêt pour aisément
pouvoir prendre avec lui un ton et des manières assez tendres pour
lui faire illusion. J’ai joué mon rôle en comédienne consommée;
j’ai été enjouée et mélancolique, sensible et voluptueuse; j’ai
feint des inquiétudes et des jalousies; j’ai versé de fausses
larmes, et j’ai appelé sur mes lèvres des essaims de sourires
composés. -- J’ai paré ce mannequin d’amour des plus brillantes
étoffes; je l’ai fait promener dans les allées de mes parcs; j’ai
invité tous mes oiseaux à chanter sur son passage, et toutes mes
fleurs dahlias et daturas à le saluer en inclinant la tête; je lui
ai fait traverser mon lac sur le dos argenté de mon cygne chéri;
je me suis cachée dedans, et je lui ai prêté ma voix, mon esprit,
ma beauté, ma jeunesse, et je lui ai donné une apparence si
séduisante que la réalité ne valait pas mon mensonge. Quand le
temps sera venu de briser en éclats cette creuse statue, je le
ferai de manière à ce qu’il croie que tout le tort est de mon côté
et à lui en épargner le remords. -- C’est moi qui donnerai le coup
d’épinglé par où doit s’échapper le vent dont ce ballon est plein.
-- N’est-ce pas là une sainte prostitution et une honorable
tromperie? J’ai dans une urne de cristal quelques larmes que j’ai
recueillies au moment où elles allaient tomber. -- Voilà mon écrin
et mes diamants, et je les présenterai à l’ange qui me viendra
prendre pour m’emmener à Dieu.

THEODORE. -- Ce sont les plus beaux qui puissent briller au cou
d’une femme. Les parures d’une reine ne valent pas celles-là. --
Pour moi, je pense que la liqueur que Madeleine versa sur les
pieds du Christ était faite des anciens pleurs de ceux qu’elle
avait consolés, et je pense aussi que c’est de pareilles larmes
qu’est semé le chemin de saint Jacques, et non, comme on l’a
prétendu, des gouttes de lait de Junon. -- Qui fera donc pour vous
ce que vous avez fait pour lui?

ROSETTE. -- Personne, hélas! puisque vous ne le pouvez.

THEODORE. -- Ô chère âme! que ne le puis-je! -- Mais ne perdez pas
l’espoir. -- Vous êtes belle et bien jeune encore. -- Vous avez
bien des allées de tilleuls et d’acacias en fleurs à parcourir
avant d’arriver à cette route humide, bordée de buis et d’arbres
sans feuilles, qui conduit du tombeau de porphyre où l’on
enterrera vos belles années mortes au tombeau de pierre brute et
couverte de mousse où l’on se hâtera de pousser le reste de ce qui
fut vous et les spectres ridés et branlants des jours de votre
vieillesse. Il vous reste beaucoup à gravir de la montagne de la
vie, et de longtemps vous ne parviendrez à la zone où se trouve la
neige. Vous n’en êtes qu’à la région des plantes aromatiques, des
cascades limpides où l’iris suspend ses arches tricolores, des
beaux chênes verts et des mélèzes parfumés. Montez encore quelque
peu, et de là, dans l’horizon plus large qui se déploiera à vos
pieds, vous verrez peut-être s’élever la fumée bleuâtre du toit où
dort celui qui vous aimera. Il ne faut pas, dès l’abord,
désespérer de sa vie, il s’ouvre, comme cela, dans notre destinée,
des perspectives à quoi nous ne nous attendions plus. -- L’homme,
dans la vie, m’a souvent fait penser à un pèlerin qui suit
l’escalier en colimaçon d’une tour gothique. Le long serpent de
granit tord dans l’obscurité ses anneaux dont chaque écaille est
une marche. Après quelques circonvolutions, le peu de jour qui
venait de la porte s’est éteint. L’ombre des maisons qu’on n’a pas
encore dépassées ne permet pas aux soupiraux de laisser entrer le
soleil: les murs sont noirs, suintants; on a plutôt l’air de
descendre dans un cachot d’où l’on ne doit jamais sortir que de
monter à cette tourelle qui, d’en bas, vous paraissait si svelte
et si élancée, et couverte de dentelles et de broderies, comme si
elle allait partir pour le bal. -- On hésite si l’on doit aller
plus haut, tant ces moites ténèbres pèsent lourdement sur votre
front. -- L’escalier tourne encore quelquefois, et des lucarnes
plus fréquentes découpent leurs trèfles d’or sur le mur opposé. On
commence à voir les pignons dentelés des maisons, les sculptures
des entablements, les formes bizarres des cheminées; quelques pas
de plus, et l’oeil plane sur la ville entière; c’est une forêt
d’aiguilles, de flèches et de tours qui se hérissent de toutes
parts, dentelées, tailladées, évidées, frappées à l’emporte-pièce
et laissant transparaître le jour par leurs mille découpures. --
Les dômes et les coupoles s’arrondissent comme les mamelles de
quelque géante ou des crânes de Titans. Les îlots de maisons et de
palais se détachent par tranches ombrées ou lumineuses. Quelques
marches encore, et vous serez sur la plate-forme; et alors vous
verrez, au-delà de l’enceinte de la ville, verdoyer les cultures,
bleuir les collines et blanchir les voiles sur le ruban moiré du
fleuve. Un jour éblouissant vous inonde, et les hirondelles
passent et repassent auprès de vous en poussant de petits cris
joyeux. Le son lointain de la cité vous arrive comme un murmure
amical ou le bourdonnement d’une ruche d’abeilles; tous les
clochers égrènent dans les airs leurs colliers de perles sonores;
les vents vous apportent les senteurs de la forêt voisine et des
fleurs de la montagne: ce n’est que lumière, harmonie et parfum.
Si vos pieds s’étaient lassés, ou que le découragement vous eût
prise et que vous fussiez restée assise sur une marche inférieure,
ou que vous fussiez tout à fait redescendue, ce spectacle eût été
perdu pour vous. -- Quelquefois cependant la tour n’a qu’une seule
ouverture au milieu ou en haut. -- La tour de votre vie est ainsi
construite; -- alors il faut un courage plus obstiné, une
persévérance armée d’ongles plus crochus pour s’accrocher, dans
l’ombre, aux saillies des pierres, et parvenir au trèfle
resplendissant par où la vue s’échappe sur la campagne; ou bien
les meurtrières ont été remplies, ou l’on a oublié d’en percer, et
alors il faut aller jusqu’au faîte; mais plus on s’est élevé sans
voir, plus l’horizon semble immense, plus le plaisir et la
surprise sont grands.

ROSETTE -- Ô Théodore, Dieu veuille que je parvienne bientôt à
l’endroit où est la fenêtre! Voilà bien assez longtemps que je
suis la spirale à travers la nuit la plus profonde; mais j’ai peur
que l’ouverture n’ait été maçonnée et qu’il ne faille gravir
jusqu’au sommet; et si cet escalier aux marches innombrables
n’aboutissait qu’à une porte murée ou à une voûte de pierres de
taille?

THEODORE. -- Ne dites pas cela, Rosette; ne le pensez pas. -- Quel
architecte construirait un escalier qui n’aboutirait à rien?
Pourquoi supposer le paisible architecte du monde plus stupide et
plus imprévoyant qu’un architecte ordinaire? -- Dieu ne se trompe
pas, et n’oublie rien. On ne peut pas croire qu’il se soit amusé,
pour vous faire pièce, à vous enfermer dans un long tube de pierre
sans issue et sans ouverture. Pourquoi voulez-vous qu’il dispute à
de pauvres fourmis comme nous sommes leur misérable bonheur d’une
minute, et l’imperceptible grain de mil qui leur revient dans
cette large création? -- Il faudrait pour cela qu’il eût la
férocité d’un tigre ou d’un juge; et, si nous lui déplaisions
tant, il n’aurait qu’à dire à une comète de se détourner un peu de
sa course et à nous étrangler tous avec un crin de sa queue. --
Comment diable voulez-vous que Dieu se divertisse à nous enfiler
un à un dans une épingle d’or, comme faisait des mouches
l’empereur Domitien? -- Dieu n’est pas une portière ni un
marguillier, et, quoiqu’il soit vieux, il n’est pas encore tombé
en enfance. -- Toutes ces petites méchancetés sont au-dessous de
lui, et il n’est pas assez niais pour faire de l’esprit avec nous
et nous jouer des tours. -- Courage, Rosette, courage! Si vous
êtes essoufflée, arrêtez-vous un peu et reprenez haleine, et puis
continuez votre ascension: vous n’avez peut-être plus qu’une
vingtaine de marches à gravir pour arriver à l’embrasure d’où vous
verrez votre bonheur.

ROSETTE. -- Jamais! oh! jamais! et si je parviens au sommet de la
tour, ce ne sera que pour m’en précipiter.

THEODORE. -- Chasse, ma pauvre affligée, ces idées sinistres qui
voltigent autour de toi comme des chauves-souris, et jettent sur
ton beau front l’ombre opaque de leurs ailes. Si tu veux que je
t’aime, sois heureuse, et ne pleure pas. _(Il l’attire doucement
contre lui et l’embrasse sur les yeux.)_

ROSETTE. -- Quel malheur pour moi de vous avoir connu! et
pourtant, si la chose était à refaire, je voudrais encore vous
avoir connu. -- Vos rigueurs m’ont été plus douces que la passion
des autres; et, quoique vous m’ayez beaucoup fait souffrir, tout
ce que j’ai eu de plaisir m’est venu de vous; par vous, j’ai
entrevu ce que j’aurais pu être. Vous avez été un éclair de ma
nuit, et vous avez illuminé bien des endroits sombres de mon âme;
vous avez ouvert dans ma vie des perspectives toutes nouvelles. --
Je vous dois de connaître l’amour, l’amour il est vrai; mais il y
a à aimer sans être aimé un charme mélancolique et profond, et il
est beau de se ressouvenir de ceux qui nous oublient. -- C’est
déjà un bonheur que de pouvoir aimer même quand on est seul à
aimer, et beaucoup meurent sans l’avoir eu, et souvent les plus à
plaindre ne sont pas ceux qui aiment.

THEODORE. -- Ceux-là souffrent et sentent leurs plaies, mais du
moins ils vivent. Ils tiennent à quelque chose; ils ont un astre
autour duquel ils gravitent, un pôle auquel ils tendent ardemment.
Ils ont quelque chose à souhaiter; ils se peuvent dire: Si je
parviens là, si j’ai cela, je serai heureux. Ils ont d’effroyables
agonies, mais en mourant ils peuvent au moins se dire: -- Je meurs
pour lui. -- Mourir ainsi, c’est renaître. -- Les vrais, les seuls
irréparablement malheureux sont ceux dont la folle étreinte
embrasse l’univers entier, ceux qui veulent tout et ne veulent
rien, et que l’ange ou la fée qui descendrait et leur dirait
subitement: -- Souhaitez une chose, et vous l’aurez, -- trouverait
embarrassés et muets.

ROSETTE. -- Si la fée venait, je sais bien ce que je lui
demanderais.

THEODORE. -- Vous le savez, Rosette, et voilà en quoi vous êtes
plus heureuse que moi, car je ne le sais pas. Il s’agite en moi
beaucoup de désirs vagues qui se confondent ensemble, et en
enfantent d’autres qui les dévorent ensuite. Mes désirs sont une
nuée d’oiseaux qui tourbillonnent et voltigent sans but; le vôtre
est un aigle qui a les yeux sur le soleil, et que le manque d’air
empêche de se soulever sur ses ailes déployées. -- Ah! si je
pouvais savoir ce que je veux; si l’idée qui me poursuit se
dégageait nette et précise du brouillard qui l’entoure; si
l’étoile favorable ou fatale apparaissait au fond de mon ciel; si
la lueur que je dois suivre venait à rayonner dans la nuit, feu
follet perfide ou phare hospitalier; si ma colonne de feu marchait
devant moi, fût-ce à travers un désert sans manne et sans
fontaines; si je savais où je vais, dussé-je n’aboutir qu’à un
précipice! -- j’aimerais mieux ces courses insensées de chasseurs
maudits, par les fondrières et les halliers, que ce piétinement
absurde et monotone. Vivre ainsi, c’est faire un métier pareil à
celui de ces chevaux qui, les yeux bandés, tournent la roue de
quelque puits, et font des milliers de lieues sans rien voir et
sans changer de place. -- Il y a assez longtemps que je tourne, et
le seau devrait bien être remonté.

ROSETTE. -- Vous avez avec d’Albert beaucoup de points de
ressemblance, et, quand vous parlez, il me semble quelquefois que
ce soit lui qui parle. -- Je ne doute pas que, lorsque vous le
connaîtrez plus, vous ne vous attachiez beaucoup à lui; vous ne
pouvez manquer de vous convenir. -- Il est travaillé, comme vous,
de ces élans sans but; il aime immensément sans savoir quoi, il
voudrait monter au ciel, car la terre lui paraît un escabeau bon à
peine pour un de ses pieds, et il a plus d’orgueil que Lucifer
avant sa chute.

THEODORE. -- J’avais d’abord eu peur que ce ne fût un de ces
poètes comme il y en a tant, et qui ont chassé la poésie de la
terre, un de ces enfileurs de perles fausses qui ne voient au
monde que la dernière syllabe des mots, et qui, lorsqu’ils ont
fait rimer _ombre _avec _sombre, flamme _avec _âme, _et _Dieu
_avec _lieu, _se croisent consciencieusement les bras et les
jambes, et permettent aux sphères d’accomplir leur révolution.

ROSETTE. -- Il n’est point de ceux-là. Ses vers sont au-dessous de
lui, et ne le contiennent pas. On prendrait, d’après ce qu’il a
fait, une idée très fausse de sa personne; son véritable poème,
c’est lui, et je ne sais pas s’il en fera jamais d’autre. -- Il a
au fond de son âme un sérail de belles idées qu’il entoure d’un
triple mur, et dont il est plus jaloux que jamais sultan ne le fut
de ses odalisques. -- Il ne met dans ses vers que celles dont il
ne se soucie pas ou dont il est rebuté; c’est la porte par où il
les chasse, et le monde n’a que ce dont il ne veut plus.

THEODORE. -- Je conçois cette jalousie et cette pudeur. -- De même
bien des gens ne conviennent de l’amour qu’ils ont eu que
lorsqu’ils ne l’ont plus, et de leurs maîtresses que lorsqu’elles
sont mortes.

ROSETTE. -- L’on a tant de peine à posséder quelque chose en
propre dans ce monde! tout flambeau attire tant de papillons, tout
trésor attire tant de voleurs! -- J’aime ces silencieux qui
emportent leur idée dans leur tombe et ne la veulent point livrer
aux sales baisers et aux impudiques attouchements de la foule. Ces
amoureux me plaisent qui n’écrivent le nom de leur maîtresse sur
aucune écorce, qui ne le confient à aucun écho, et qui, en
dormant, sont poursuivis de cette crainte qu’un rêve ne le leur
fasse prononcer. Je suis de ce nombre; je n’ai pas dit ma pensée,
et nul ne saura mon amour... Mais voici qu’il est bientôt onze
heures, mon cher Théodore, et je vous empêche de prendre un repos
dont vous devez avoir besoin. Quand il faut que je vous quitte,
j’éprouve toujours un serrement de coeur, et il me semble que
c’est la dernière fois que je vous verrai. Je retarde le plus que
je peux; mais il faut bien s’en aller à la fin. Allons, adieu, car
j’ai peur que d’Albert ne me cherche; adieu, ami.

Théodore lui mit le bras autour de la taille, et la conduisit
ainsi jusqu’à la porte: là il s’arrêta, et la suivit longtemps de
l’oeil; le corridor était percé de loin en loin de petites
fenêtres à carreaux étroits, éclairées par la lune, et qui
faisaient une alternative d’ombre et de lumière très fantastique.
À chaque fenêtre, la forme blanche et pure de Rosette étincelait
comme un fantôme d’argent; puis elle s’éteignait pour reparaître
plus brillante un peu plus loin; enfin elle disparut entièrement.

Théodore, comme abîmé dans de profondes réflexions, resta quelques
minutes immobile et les bras croisés, puis il passa sa main sur
son front, et rejeta ses cheveux en arrière par un mouvement de
tête, rentra dans la chambre, et fut se coucher après avoir
embrassé au front le page, qui dormait toujours.

Chapitre 7

Dès qu’il fit jour chez Rosette, d’Albert se fit annoncer avec un
empressement qui ne lui était pas habituel.

-- Vous voilà, fit Rosette, je dirais de bien bonne heure, si vous
pouviez jamais arriver de bonne heure. -- Aussi, pour vous
récompenser de votre galanterie, je vous octroie ma main à baiser.

Et elle tira de dessous le drap de toile de Flandre garni de
dentelles la plus jolie petite main que l’on ait jamais vue au
bout d’un bras rond et potelé.

D’Albert la baisa avec componction: -- Et l’autre, la petite
soeur, est-ce que nous ne la baiserons pas aussi?

Mon Dieu si! rien n’est plus faisable. Je suis aujourd’hui dans
mon humeur des dimanches; tenez. -- Et elle sortit du lit son
autre main dont elle lui frappa légèrement la bouche. -- Est-ce
que je ne suis pas la femme la plus accommodante du monde?

-- Vous êtes la grâce même, et l’on vous devrait élever des
temples de marbre blanc dans des bosquets de myrtes. -- En vérité,
j’ai bien peur qu’il ne vous arrive ce qui est arrivé à Psyché, et
que Vénus ne devienne jalouse de vous, dit d’Albert en joignant
les deux mains de la belle et en les portant ensemble à ses
lèvres.

-- Comme vous débitez tout cela d’une haleine! on dirait que c’est
une phrase apprise par coeur, dit Rosette avec une délicieuse
petite moue.

-- Point: vous valez bien que la phrase soit tournée exprès pour
vous, et vous êtes faite à cueillir des virginités de madrigaux,
répliqua d’Albert.

-- Oh çà! décidément, qui vous a piqué aujourd’hui? est-ce que
vous êtes malade que vous êtes si galant? Je crains que vous ne
mouriez. Savez-vous que, lorsque quelqu’un change tout à coup de
caractère, et sans raison apparente, cela est de mauvais augure?
Or, il est constaté, aux yeux de toutes les femmes qui ont pris la
peine de vous aimer, que vous êtes habituellement on ne peut plus
maussade, et il est non moins sûr que vous êtes on ne peut plus
charmant en ce moment-ci et d’une amabilité tout à fait
inexplicable. -- Là, vraiment, je vous trouve pâle, mon pauvre
d’Albert: donnez-moi le bras, que je vous tâte le pouls; et elle
lui releva la manche, et compta les pulsations avec une gravité
comique. -- Non... Vous êtes au mieux, et vous n’avez pas le plus
léger symptôme de fièvre. Alors il faut que je sois furieusement
jolie ce matin! Allez donc me chercher mon miroir, que je voie
jusqu’à quel point votre galanterie a tort ou raison.

D’Albert fut prendre un petit miroir qui était sur la toilette, et
le posa sur le lit.

-- Au fait, dit Rosette, vous n’avez pas tout à fait tort.
Pourquoi ne faites-vous pas un sonnet sur mes yeux, monsieur le
poète? -- Vous n’avez aucune raison pour n’en pas faire. -- Voyez
donc, que je suis malheureuse! avoir des yeux comme cela et un
poète comme ceci, et manquer de sonnets, comme si l’on était
borgne et que l’on eût un porteur d’eau pour amant! Vous ne
m’aimez pas, monsieur; vous ne m’avez pas même fait un sonnet
acrostiche. -- Et ma bouche, comment la trouvez-vous! Je vous ai
pourtant embrassé avec cette bouche-là, et je vous embrasserai
peut-être encore, mon beau ténébreux; et en vérité c’est une
faveur dont vous n’êtes guère digne (ce que je dis n’est pas pour
aujourd’hui, car vous êtes digne de tout); mais, pour ne pas
parler toujours de moi, vous êtes, ce matin, d’une beauté et d’une
fraîcheur nonpareilles, vous avez l’air d’un frère de l’Aurore;
et, quoiqu’il fasse à peine jour, vous êtes déjà paré et godronné
comme pour un bal. D’aventure, est-ce que vous avez des desseins à
mon endroit? et auriez-vous monté un coup de Jarnac à ma vertu?
voudriez-vous faire ma conquête? Mais j’oubliais que c’était déjà
fait et de l’histoire ancienne.

-- Rosette, ne plaisantez pas comme cela; vous savez bien que je
vous aime.

-- Mais c’est selon. Je ne le sais pas bien; et vous?

-- Très parfaitement, et à telles enseignes que si vous aviez la
bonté de faire défendre votre porte, j’essayerais de vous le
démontrer, et j’ose m’en flatter, d’une manière victorieuse.

-- Pour cela, non: quelque envie que j’aie d’être convaincue, ma
porte restera ouverte; je suis trop jolie pour l’être à huis clos;
le soleil luit pour tout le monde, et ma beauté fera aujourd’hui
comme le soleil, si vous le trouvez bon.

-- D’honneur, je le trouve fort mauvais; mais faites comme si je
le trouvais excellent. Je suis votre très humble esclave, et je
dépose mes volontés à vos pieds.

-- Voilà qui est on ne peut mieux; restez en de pareils
sentiments, et laissez, ce soir, la clef à la porte de votre
chambre.

-- M. le chevalier Théodore de Sérannes, dit une grosse tête de
nègre souriante et joufflue qui se fit voir entre les deux
battants de la porte, demande à vous rendre ses hommages et vous
supplie que vous daigniez le recevoir.

-- Faites entrer M. le chevalier, dit Rosette en remontant le drap
jusqu’à son menton.

Théodore fut tout d’abord au lit de Rosette, à laquelle il fit le
salut le plus profond et le plus gracieux, qu’elle lui rendit d’un
signe de tête amical, et ensuite il se tourna vers d’Albert, qu’il
salua d’un air libre et courtois.

-- Où en étiez-vous? dit Théodore. J’ai peut-être interrompu une
conversation intéressante: continuez, de grâce, et mettez-moi au
fait en quelques mots.

-- Oh non! répondit Rosette avec un sourire malicieux; nous
parlions d’affaires.

Théodore s’assit au pied du lit de Rosette, car d’Albert avait
pris place du côté du chevet, par droit de premier arrivé; la
conversation flotta quelque temps de sujet en sujet, très
spirituelle, très gaie et très vive, et c’est pourquoi nous n’en
rendrons pas compte; nous craindrions qu’elle ne perdît trop à
être transcrite. L’air, le ton, le feu des paroles et des gestes,
les mille manières de prononcer un mot, tout cet esprit, semblable
à de la mousse de vin de Champagne qui pétille et s’évapore sur-
le-champ, sont des choses qu’il est impossible de fixer et de
reproduire. C’est une lacune que nous laissons à remplir au
lecteur, et dont il s’acquittera assurément mieux que nous; qu’il
imagine à cette place cinq ou six pages remplies de tout ce qu’il
y a de plus fin, de plus capricieux, de plus curieusement
fantasque, de plus élégant et de plus pailleté.

Nous savons bien que nous usons ici d’un artifice qui rappelle un
peu celui de Timanthe, qui, désespérant de pouvoir bien rendre la
figure d’Agamemnon, lui jeta une draperie sur la tête; mais nous
aimons mieux être timide qu’imprudent.

Il ne serait peut-être pas hors de propos de chercher les motifs
pour lesquels d’Albert s’était levé si matin, et quel aiguillon
l’avait poussé à venir chez Rosette d’aussi bonne heure que s’il
en eût encore été amoureux, -- il y a apparence que c’était un
petit mouvement de jalousie sourde et inavouée. Assurément il ne
tenait pas beaucoup à Rosette, et il eût même été fort aise d’en
être débarrassé, -- mais au moins il voulait la quitter lui-même
et ne pas en être quitté, chose qui blesse toujours profondément
l’orgueil d’un homme, si bien éteinte d’ailleurs que soit sa
première flamme. -- Théodore était si beau cavalier qu’il était
difficile de le voir survenir dans une liaison sans appréhender ce
qui en effet était déjà arrivé bien des fois, c’est-à-dire que
tous les yeux ne se tournassent de son côté et que les coeurs ne
suivissent les yeux; et chose singulière, quoiqu’il eût enlevé
bien des femmes, aucun amant n’avait gardé ce long ressentiment
que l’on a d’ordinaire pour les personnes qui vous ont supplanté.
Il y avait dans toutes ses façons un charme si vainqueur, une
grâce si naturelle, quelque chose de si doux et de si fier que les
hommes mêmes y étaient sensibles. D’Albert, qui était venu chez
Rosette avec l’envie de parler fort sèchement à Théodore, s’il l’y
rencontrait, fut tout surpris de ne pas se sentir en sa présence
le moindre mouvement de colère, et de se laisser aller avec autant
de facilité aux avances qu’il lui fit. -- Au bout d’une demi-
heure, vous eussiez dit deux amis d’enfance, et pourtant d’Albert
était intimement convaincu que, si jamais Rosette devait aimer, ce
serait cet homme, et il avait tout lieu d’être jaloux, pour
l’avenir du moins, car pour le présent il ne supposait rien
encore; qu’eût-ce été, s’il avait vu la belle en peignoir blanc se
glisser comme un papillon de nuit sur un rayon de lune dans la
chambre du beau jeune homme, et n’en sortir que trois ou quatre
heures après avec des précautions mystérieuses? Il eût pu, en
vérité, se croire plus malheureux qu’il ne l’était, car ce sont de
ces choses que l’on ne voit guère, qu’une jolie femme amoureuse
qui sort de la chambre d’un cavalier non moins joli exactement
comme elle y était entrée.

Rosette écoutait Théodore avec beaucoup d’attention et comme on
écoute quelqu’un qu’on aime; mais ce qu’il disait était si amusant
et si varié que cette attention n’avait rien que de naturel et
s’expliquait facilement. -- Aussi d’Albert n’en prit-il pas
autrement d’ombrage. Le ton de Théodore envers Rosette était poli,
amical, mais rien de plus.

-- Que ferons-nous aujourd’hui, Théodore? dit Rosette: -- si nous
allions nous promener en bateau? que vous en semble? ou si nous
allions à la chasse?

-- Allons à la chasse, cela est moins mélancolique que de glisser
sur l’eau côte à côte avec quelque cygne ennuyé et de plier les
feuilles de nénuphar à droite et à gauche, -- n’est-ce pas votre
avis, d’Albert?

-- J’aimerais peut-être autant me laisser couler dans le batelet
au fil de la rivière que de galoper éperdument à la poursuite
d’une pauvre bête; mais où que vous alliez, j’irai; il ne s’agit
maintenant que de laisser madame Rosette se lever, et d’aller
prendre un costume convenable. -- Rosette fit un signe
d’assentiment, et sonna pour qu’on la vînt lever. Les deux jeunes
gens s’en allèrent bras dessus bras dessous, et il était facile de
conjecturer, à les voir si bien ensemble, que l’un était l’amant
en pied et l’autre l’amant aimé de la même personne.

Tout le monde fut bientôt prêt. D’Albert et Théodore étaient déjà
à cheval dans la première cour, quand Rosette, en habit d’amazone,
parut sur les premières marches du perron. Elle avait sous ce
costume un petit air allègre et délibéré qui lui allait on ne peut
pas mieux: elle sauta sur la selle avec sa prestesse ordinaire, et
donna un coup de houssine à son cheval qui parut comme un trait.
D’Albert piqua des deux et l’eut bientôt rejointe. -- Théodore les
laissa prendre quelque avance, étant sûr de les rattraper dès
qu’il le voudrait. -- Il semblait attendre quelque chose, et se
retournait souvent du côté du château.

-- Théodore! Théodore! arrivez donc! est-ce que vous êtes monté
sur un cheval de bois? lui cria Rosette.

Théodore fit prendre un temps de galop à sa bête et diminua la
distance qui le séparait de Rosette, sans toutefois la faire
disparaître.

Il regarda encore du côté du château, qu’on commençait à perdre de
vue; un petit tourbillon de poussière, dans lequel s’agitait très
vivement quelque chose qu’on ne pouvait encore discerner, parut au
bout du chemin. -- En quelques instants le tourbillon fut à côté
de Théodore, et laissa voir, en s’entrouvrant comme les nuées
classiques de _l’Iliade, _la figure rose et fraîche du page
mystérieux.

-- Théodore, allons donc! cria une seconde fois Rosette, donnez
donc de l’éperon à votre tortue et venez à côté de nous.

Théodore lâcha la bride à son cheval qui piaffait et se cabrait
d’impatience, et en quelques secondes il eut dépassé de plusieurs
têtes d’Albert et Rosette.

-- Qui m’aime me suive, dit Théodore en sautant une barrière de
quatre pieds de haut. Eh bien! monsieur le poète, dit-il quand il
fut de l’autre côté, -- vous ne sautez pas? votre monture est
pourtant ailée, à ce qu’on dit.

-- Ma foi, j’aime mieux faire le tour; je n’ai qu’une tête à
casser, après tout; si j’en avais plusieurs, j’essayerais,
répondit d’Albert en souriant.

-- Personne ne m’aime donc, puisque personne ne me suit, dit
Théodore en faisant descendre encore plus que de coutume les coins
arqués de sa bouche. Le petit page leva sur lui ses grands yeux
bleus d’un air de reproche, et rapprocha les deux talons du ventre
de son cheval.

Le cheval fit un bon prodigieux.

-- Si! quelqu’un, la barrière.

Rosette jeta sur l’enfant un regard singulier et rougit jusqu’aux
yeux; puis, appliquant un furieux coup de cravache sur le cou de
sa jument, elle franchit la traverse de bois vert pomme qui
barrait l’allée.

-- Et moi, Théodore, croyez-vous que je ne vous aime pas?

L’enfant lui lança une oeillade oblique et en dessous et
s’approcha de Théodore.

D’Albert était déjà au milieu de l’allée, vit rien de tout cela;
car, depuis un temps immémorial, les pères, les maris et les
amants sont en possession du privilège de ne rien voir.

-- Isnabel, dit Théodore, vous êtes un fou, et vous, Rosette, une
folle! Isnabel, vous n’avez pas pris assez de champ pour sauter,
et vous, Rosette, vous avez manqué d’accrocher votre robe dans les
poteaux. -- Vous auriez pu vous tuer.

-- Qu’importe? répliqua Rosette avec un son de voix si triste et
si mélancolique qu’Isnabel lui pardonna d’avoir aussi sauté la
barrière.

On chemina encore quelque temps, et l’on arriva au rond-point où
se devaient trouver la meute et les piqueurs. Six arches, coupées
à travers l’épaisseur de la foret, aboutissaient à une petite tour
de pierre à six pans sur chacun desquels était gravé le nom de la
route qui venait s’y terminer. Les arbres s’élevaient si haut
qu’ils semblaient vouloir carder les nuages laineux et floconneux
qu’une brise assez vive faisait flotter sur leurs cimes, une herbe
haute et drue, des buissons impénétrables offraient des retraites
et des forts au gibier, et la chasse promettait d’être heureuse.
C’était une vraie forêt d’autrefois, avec de vieux chênes plus que
séculaires et comme on n’en voit plus maintenant que l’on ne
plante plus d’arbres, et qu’on n’a pas la patience d’attendre que
ceux qui le sont soient poussés; une forêt héréditaire, plantée
par les arrière-grands-pères pour les pères, par les pères pour
les petits-fils, avec des allées d’une largeur prodigieuse,
l’obélisque surmonté d’une boule, la fontaine de rocaille, la mare
de rigueur, et les gardes poudrés à blanc, en culotte de peau
jaune et en habit bleu de ciel; -- une de ces forêts touffues et
sombres où se détachent admirablement les croupes satinées et
blanches des gros chevaux de Wouvermans et les larges pavillons de
ces trompes à la Dampierre, que le Parrocel aime à faire rayonner
au dos des piqueurs. -- Une multitude de queues de chiens
pareilles à des croissants ou à des serpes s’arrondissaient en
frétillant dans un nuage poussiéreux. -- On donna le signal, on
découpla les chiens qui tendaient leur corde à s’étrangler, et la
chasse commença. -- Nous ne décrirons pas très exactement les
détours et les crochets du cerf à travers la forêt; nous ne savons
même pas très au juste si c’était un cerf dix cors, et, quelques
recherches que nous ayons faites, nous n’avons pu nous en assurer,
-- ce qui est véritablement affligeant. -- Néanmoins, nous pensons
que dans une telle forêt, si antique, si ombreuse, si
seigneuriale, il ne devait se trouver que des cerfs dix cors, et
nous ne voyons pas pourquoi celui après lequel galopaient, sur des
chevaux de différentes couleurs et non _passibus oequis, _les
quatre principaux personnages de cet illustre roman n’en eût pas
été un.

Le cerf courait comme un vrai cerf qu’il était, et une
cinquantaine de chiens qu’il avait aux trousses n’étaient pas un
médiocre éperon à sa vélocité naturelle. -- La course était si
rapide qu’on n’entendait que quelques rares abois.

Théodore, comme le mieux monté et le meilleur écuyer, talonnait la
meute avec une ardeur incroyable. D’Albert le suivait de près.
Rosette et le petit page Isnabel suivaient, séparés par un
intervalle qui s’augmentait de minute en minute.

L’intervalle fut bientôt assez grand pour ne pouvoir plus espérer
de rétablir l’équilibre.

-- Si nous nous arrêtions un peu, dit Rosette, pour laisser
souffler les chevaux? -- La chasse va du côté de l’étang, et je
sais un chemin de traverse par lequel nous pourrons arriver en
même temps qu’eux.

Isnabel tira la bride de son petit cheval des montagnes, qui
baissa la tête en secouant sur ses yeux les mèches pendantes de sa
crinière, et se mit à creuser le sable avec ses ongles.

Ce petit cheval formait avec celui de Rosette le contraste le plus
parfait; il était noir comme la nuit, l’autre d’un blanc de satin:
il était tout hérissé et tout échevelé; l’autre avait la crinière
nattée de bleu, la queue peignée et frisée. Le second avait l’air
d’une licorne et le premier d’un barbet.

La même différence antithétique se faisait remarquer dans les
maîtres et dans les montures. -- Rosette avait les cheveux aussi
noirs qu’Isnabel les avait blonds; ses sourcils étaient dessinés
très nettement et d’une manière très apparente; ceux du page
n’avaient guère plus de vigueur que sa peau et ressemblaient au
duvet de la pêche. -- La couleur de l’une était éclatante et
solide comme la lumière du midi; le teint de l’autre avait les
transparences et les rougeurs de l’aube naissante.

-- Si nous tâchions maintenant de rattraper la chasse? dit Isnabel
à Rosette; les chevaux ont eu le temps de reprendre haleine.

-- Allons! répondit la jolie amazone, et ils se lancèrent au galop
dans une allée transversale assez étroite qui conduisait à la
mare; les deux bêtes couraient de front et en occupaient presque
toute la largeur.

Du côté d’Isnabel, un arbre entortillé et noueux avançait une
grosse branche comme un bras et semblait montrer le poing aux
chevaucheurs. -- L’enfant ne la vit pas.

-- Prenez garde, cria Rosette, couchez-vous sur la selle! vous
allez être désarçonné.

L’avis était donné trop tard; la branche frappa Isnabel au milieu
du corps. La violence du coup lui fit perdre les étriers, et, son
cheval continuant son galop et la branche étant trop forte pour
ployer, il se trouva enlevé de la selle et tomba rudement en
arrière.

L’enfant resta évanoui sur le coup. -- Rosette, fort effrayée, se
jeta à bas de sa bête et fut au page, qui ne donnait pas signe de
vie.

Sa toque s’était détachée, et ses beaux cheveux blonds
ruisselaient de toutes parts éparpillés sur le sable. -- Ses
petites mains ouvertes avaient l’air de mains de cire, tant elles
étaient pâles: Rosette s’agenouilla auprès de lui et tâcha de le
faire revenir. -- Elle n’avait sur elle ni sels, ni flacon, et son
embarras était grand. -- Enfin elle avisa une ornière assez
profonde où l’eau de pluie s’était amassée et clarifiée; elle y
trempa ses doigts, au grand effroi d’une petite grenouille qui
était la naïade de cette onde, et elle en secoua quelques gouttes
sur les tempes bleuâtres du jeune page. -- Il ne parut pas les
sentir, et les perles d’eau roulaient au long de ses joues
blanches comme les larmes d’une sylphide au long d’une feuille de
lis. Rosette, pensant que ses habits le pouvaient gêner, déboucla
sa ceinture, défit les boutons de son justaucorps et ouvrit sa
chemise pour que sa poitrine pût jouer plus librement. -- Rosette
vit alors quelque chose qui aurait été pour un homme la plus
agréable des surprises du monde, mais qui ne parut pas à beaucoup
près lui faire plaisir, -- car ses sourcils se rapprochèrent, et
sa lèvre supérieure trembla légèrement, -- c’est-à-dire une gorge
très blanche, encore peu formée, mais qui fusait les plus
admirables promesses, et tenait déjà beaucoup; une gorge ronde,
polie, ivoirine, pour parler comme les ronsardisants, délicieuse à
voir, plus délicieuse à baisser.

-- Une femme! dit-elle, une femme! ah! Théodore! Isnabel, car nous
lui conservons ce nom, quoique ce ne soit pas le sien, commença à
respirer un peu, et souleva languissamment ses longues paupières;
il n’était blessé en aucune sorte, mais seulement étourdi. -- Il
se mit bientôt sur son séant, et, avec l’aide de Rosette, il put
se dresser sur ses pieds et remonter sur son cheval qui s’était
arrêté dès qu’il n’avait plus senti son cavalier.

Ils s’en furent à petits pas jusqu’à la mare, où en effet ils, ou
plutôt elles, retrouvèrent le reste de la chasse. Rosette raconta
en peu de mots à Théodore ce qui venait de se passer. -- Celui-ci
changea plusieurs fois de couleur pendant le récit de Rosette, et
tout le reste de la route tint son cheval à côté de celui
d’Isnabel.

On rentra au château de très bonne heure! cette journée, commencée
si joyeusement, se termina d’une manière assez triste.

Rosette était rêveuse, et d’Albert semblait aussi plongé dans de
profondes réflexions. -- Le lecteur saura bientôt ce qui y avait
donné lieu.

Chapitre 8

Non, mon cher Silvio, non, je ne t’ai pas oublié; je ne suis pas
de ceux qui marchent dans la vie sans jamais jeter un regard en
arrière; mon passé me suit et empiète sur mon présent, et presque
sur mon avenir; ton amitié est une des places frappées du soleil
qui se détachent le plus nettement à l’horizon déjà tout bleu de
mes dernières années; -- souvent, du faîte où je suis, je me
retourne pour la contempler avec un sentiment d’ineffable
mélancolie.

Oh! quel beau temps c’était -- que nous étions angéliquement purs!
-- Nos pieds touchaient à peine la terre; nous avions comme des
ailes aux épaules, nos désirs nous enlevaient, et la brise du
printemps faisait trembler autour de nos fronts la blonde auréole
de l’adolescence.

Te souviens-tu de cette petite île plantée de peupliers à cet
endroit où la rivière forme un bras? -- Il fallut pour y aller
passer sur une planche assez longue, très étroite et qui ployait
étrangement par le milieu; un vrai pont pour des chèvres, et qui
en effet ne servait guère qu’à elles: c’était délicieux. -- Un
gazon court et fourni, où le _souviens-toi de moi _ouvrait en
clignotant ses jolies petites prunelles bleues, un sentier jaune
comme du nankin qui faisait une ceinture à la robe verte de l’île
et lui serrait la taille, une ombre toujours émue de trembles et
de peupliers n’étaient pas les moindres agréments de ce paradis: -
- il y avait de grandes pièces de toile que les femmes vendent
étendre pour les blanchir à la rosée; on eût dit des carrés de
neige; -- et cette petite fille, toute brune et toute hâlée, dont
les grands yeux sauvages brillaient d’un éclat si vif sous les
longues mèches de ses cheveux, et qui courait après les chèvres en
les menaçant et en agitant sa baguette d’osier, quand elles
faisaient mine de vouloir marcher sur les toiles dont elle avait
la garde, -- te la rappelles-tu? -- Et les papillons couleur de
soufre, au vol inégal et tremblotant, et le martin-pêcheur que
nous avons tant de fois essayé d’attraper et qui avait son nid
dans ce fourré d’aunes? et ces descentes à la rivière avec leurs
marches grossièrement taillées, leurs poteaux et leurs pieux tout
verdis par le bas et presque toujours fermées par une claire-voie
de plantes et de branchages? Que cette eau était limpide et
miroitante! comme elle laissait voir un fond de gravier doré! et
quel plaisir c’était, assis sur la rive, d’y laisser pendre le
bout de ses pieds! Les nénuphars à fleurs d’or, qui s’y
déroulaient gracieusement, avaient l’air de verts cheveux flottant
sur le dos d’agate de quelque nymphe au bain. -- Le ciel se
regardait à ce miroir avec des sourires azurés et des
transparences d’un gris de perle on ne peut plus ravissant, et, à
toutes les heures de la journée, c’étaient des turquoises, des
paillettes, des ouates et des moires d’une variété inépuisable. --
Que j’aimais ces escadres de petits canards à cous d’émeraude, qui
naviguaient incessamment d’un bord à l’autre et formaient quelques
rides sur cette pure glace!

Que nous étions bien faits pour être les figures de ce paysage! --
comme nous allions à cette nature si douce et si reposée, et comme
nous nous harmonisions facilement avec elle! Printemps au-dehors,
jeunesse au-dedans, soleil sur le gazon, sourire sur les lèvres,
neige de fleurs à tous les buissons, blanches illusions épanouies
dans nos âmes, pudique rougeur sur nos joues et sur l’églantine,
poésie chantant dans notre coeur, oiseaux cachés gazouillant dans
les arbres, lumière, roucoulements, parfums, mille rumeurs
confuses, le coeur qui bat, l’eau qui remue un caillou, un brin
d’herbe ou une pensée qui pousse, une goutte d’eau qui roule au
long d’un calice, une larme qui déborde au long d’une paupière, un
soupir d’amour, un bruissement de feuille... -- quelles soirées
nous avons passées là a nous promener à pas lents, si près du bord
que souvent nous marchions un pied dans l’eau et l’autre sur la
terre.

Hélas! -- cela a peu duré, chez moi du moins, -- car toi, en
acquérant la science de l’homme, tu as su garder la candeur de
l’enfant. -- Le germe de corruption qui était en moi s’est
développé bien vite, et la gangrène a dévoré impitoyablement tout
ce que j’avais de pur et de sain. -- Il ne m’est resté de bon que
mon amitié pour toi.

J’ai l’habitude de ne te rien cacher, -- ni actions ni pensées. --
J’ai mis à nu devant toi les plus secrètes fibres de mon coeur; si
bizarres, si ridicules, si excentriques que soient les mouvements
de mon âme, il faut que je te les décrive; mais, en vérité, ce que
j’éprouve depuis quelque temps est d’une telle étrangeté que j’ose
à peine en convenir devant moi-même. Je t’ai dit quelque part que
j’avais peur, à force de chercher le beau et de m’agiter pour y
parvenir, de tomber à la fin dans l’impossible ou dans le
monstrueux. -- J’en suis presque arrivé là; quand donc sortirai-je
de tous ces courants qui se contrarient et m’entraînent à gauche
et à droite? quand le pont de mon vaisseau cessera-t-il de
trembler sous mes pieds et d’être balayé par les vagues de toutes
ces tempêtes? où trouverai-je un port où je puisse jeter l’ancre
et un rocher inébranlable et hors de la portée des flots où je
puisse me sécher et tordre l’écume de mes cheveux?

Tu sais avec quelle ardeur j’ai recherché la beauté physique,
quelle importance j’attache à la forme extérieure, et de quel
amour je me suis pris pour le monde visible: -- cela doit être, je
suis trop corrompu et trop blasé pour croire à la beauté morale,
et la poursuivre avec quelque suite. -- J’ai perdu complètement la
science du bien et du mal, et, à force de dépravation, je suis
presque revenu à l’ignorance du sauvage et de l’enfant. En vérité,
rien ne me paraît louable ou blâmable, et les plus étranges
actions ne m’étonnent que peu. -- Ma conscience est une sourde et
muette. L’adultère me paraît la chose la plus innocente du monde;
je trouve tout simple qu’une jeune fille se prostitue; il me
semble que je trahirais mes amis sans le moindre remords, et je ne
me ferais pas le plus léger scrupule de pousser du pied dans un
précipice les gens qui me gênent, si je marchais sur le bord avec
eux. -- Je verrais de sang-froid les scènes les plus atroces, et
il y a dans les souffrances et dans les malheurs de l’humanité
quelque chose qui ne me déplaît pas. -- J’éprouve à voir quelque
calamité tomber sur le monde le même sentiment de volupté âcre et
amère que l’on éprouve quand on se venge enfin d’une vieille
insulte.

Ô monde, que m’as-tu fait pour que je te haïsse ainsi? Qui m’a
donc enfiellé de la sorte contre toi? qu’attendais-je donc de toi
pour te conserver tant de rancoeur de m’avoir trompé? à quelle
haute espérance as-tu menti? quelles ailes d’aiglon as-tu coupées?
-- Quelles portes devais-tu ouvrir qui sont restées fermées, et
lequel de nous deux a manqué à l’autre?

Rien ne me touche, rien ne m’émeut; -- je ne sens plus, à entendre
le récit des actions héroïques, ces sublimes frémissements qui me
couraient autrefois de la tête aux pieds. -- Tout cela me paraît
même quelque peu niais. -- Aucun accent n’est assez profond pour
mordre les fibres détendues de mon coeur et les faire vibrer: --
je vois couler les larmes de mes semblables du même oeil que la
pluie, à moins qu’elles ne soient d’une belle eau, et que la
lumière ne s’y reflète d’une manière pittoresque et qu’elles ne
coulent sur une belle joue. -- Il n’y a guère plus que les animaux
pour qui j’aie un faible reste de pitié. Je laisserais bien rouer
de coups un paysan ou un domestique, et je ne supporterais pas
patiemment qu’on en fit autant d’un cheval ou d’un chien en ma
présence; et pourtant je ne suis pas méchant, je n’ai jamais fait
de mal à qui que ce soit au monde, et n’en ferai probablement
jamais; mais cela tient plutôt à ma nonchalance et au mépris
souverain que j’ai pour toutes les personnes qui me déplaisent, et
qui ne me permet pas de m’en occuper, même pour leur nuire. --
J’abhorre tout le monde en masse, et, parmi tout ce tas, j’en juge
à peine un ou deux dignes d’être haïs spécialement. -- Haïr
quelqu’un, c’est s’en inquiéter autant que si on l’aimait; --
c’est le distinguer, l’isoler de la foule; c’est être dans un état
violent à cause de lui; c’est y penser le jour et y rêver la nuit;
c’est mordre son oreiller et grincer des dents en songeant qu’il
existe; que fait-on de plus pour quelqu’un qu’on aime? Les peines
et les mouvements qu’on se donne pour perdre un ennemi, se les
donnerait-on pour plaire à une maîtresse? -- J’en doute -- pour
haïr bien quelqu’un, il faut en aimer un autre. Toute grande haine
sert de contrepoids à un grand amour: et qui pourrais-je haïr, moi
qui n’aime rien?

Ma haine est comme mon amour un sentiment confus et général qui
cherche à se prendre à quelque chose et qui ne le peut; j’ai en
moi un trésor de haine et d’amour dont je ne sais que faire et qui
me pèse horriblement. Si je ne trouve à les répandre l’un ou
l’autre ou tous les deux, je crèverai, et je me romprai comme ces
sacs trop bourrés d’argent qui s’éventrent et se décousent. -- Oh!
si je pouvais abhorrer quelqu’un, si l’un de ces hommes stupides
avec qui je vis pouvait m’insulter de façon à faire bouillonner
dans mes veines glacées mon vieux sang de vipère, et me faire
sortir de cette morne somnolence où je croupis; si tu me mordais à
la joue avec tes dents de rat et que tu me communiquasses ton
venin et ta rage, vieille sorcière au chef branlant; si la mort de
quelqu’un pouvait être ma vie; -- si le dernier battement du coeur
d’un ennemi se tordant sous mon pied pouvait faire passer dans ma
chevelure des frissons délicieux, et si l’odeur de son sang
devenait plus douce à mes narines altérées que l’arôme des fleurs,
oh! que volontiers je renoncerais à l’amour, et que je
m’estimerais heureux!

Étreintes mortelles, morsures de tigre, enlacements de boa, pieds
d’éléphant posés sur une poitrine qui craque et s’aplatit, queue
acérée du scorpion, jus laiteux de l’euphorbe, kriss ondulés du
Javan, lames qui brillez la nuit, et vous éteignez dans le sang,
c’est vous qui remplacerez pour moi les roses effeuillées, les
baisers humides et les enlacements de l’amour!

Je n’aime rien, ai-je dit, hélas! j’ai peur maintenant d’aimer
quelque chose. -- Il vaudrait cent mille fois mieux haïr que
d’aimer comme cela! -- Le type de beauté que je rêvais depuis si
longtemps, je l’ai rencontré. -- J’ai trouvé le corps de mon
fantôme; je l’ai vu, il m’a parlé, je lui ai touché la main, il
existe; ce n’est pas une chimère. Je savais bien que je ne pouvais
me tromper, et que mes pressentiments ne mentaient jamais. -- Oui,
Silvio, je suis à côté du rêve de ma vie; -- ma chambre est ici,
la sienne est là; je vois trembler d’ici le rideau de sa fenêtre
et la lumière de sa lampe. Son ombre vient de passer sur le
rideau: dans une heure nous allons souper ensemble.

Ces belles paupières turques, ce regard limpide et profond, cette
chaude couleur d’ambre pâle, ces longs cheveux noirs lustrés, ce
nez d’une coupe fine et fière, ces emmanchements et ces extrémités
délices et sveltes à la manière du Parmeginiano, ces délicates
sinuosités, cette pureté d’ovale qui donnent tant d’élégance et
d’aristocratie à une tête, tout ce que je voulais, ce que j’aurais
été heureux de trouver disséminé dans cinq ou six personnes, j’ai
tout cela réuni dans une seule personne!

Ce que j’adore le plus entre toutes les choses du monde, -- c’est
une belle main. -- Si tu voyais la sienne! quelle perfection!
comme elle est d’une blancheur vivace! quelle mollesse de peau!
quelle pénétrante moiteur! comme le bout de ses doigts est
admirablement effilé! comme l’oeil de ses ongles se dessine
nettement! quel poli et quel éclat! on dirait des feuilles
intérieures d’une rose, -- les mains d’Anne d’Autriche, si
vantées, si célébrées, ne sont, à celles-là, que des mains de
gardeuse de dindons ou de laveuse de vaisselle. -- Et puis quelle
grâce, quel art dans les moindres mouvements de cette main! comme
ce petit doigt se replie gracieusement et se tient un peu écarté
de ses grands frères! -- La pensée de cette main me rend fou, et
fait frémir et brûler mes lèvres. -- Je ferme les yeux pour ne
plus la voir; mais du bout de ses doigts délicats elle me prend
les cils et m’ouvre les paupières, fait passer devant moi mille
visions d’ivoire et de neige.

Ah! sans doute, c’est la griffe de Satan qui s’est gantée de cette
peau de satin; -- c’est quelque démon railleur qui se joue de moi;
-- il y a ici du sortilège. -- C’est trop monstrueusement
impossible.

Cette main... Je m’en vais partir en Italie voir les tableaux des
grands maîtres, étudier, comparer, dessiner, devenir un peintre
enfin, pour la pouvoir rendre comme elle est, comme je la vois,
comme je la sens; ce sera peut-être un moyen de me débarrasser de
cette espèce d’obsession.

J’ai désiré la beauté; je ne savais pas ce que je demandais. --
C’est vouloir regarder le soleil sans paupières, c’est vouloir
toucher la flamme. -- Je souffre horriblement. -- Ne pouvoir
s’assimiler cette perfection, ne pouvoir passer dans elle et la
faire passer en soi, n’avoir aucun moyen de la rendre et de la
faire sentir! -- Quand je vois quelque chose de beau, je voudrais
le toucher de tout moi-même, partout et en même temps. Je voudrais
le chanter et le peindre, le sculpter et l’écrire, en être aimé
comme je l’aime; je voudrais ce qui ne se peut pas et ce qui ne se
pourra jamais.

Ta lettre m’a fait mal, -- bien mal, moi ce que je te dis là. --
Tout ce bonheur calme et pur dont tu jouis, ces promenades dans
les bois rougissants, -- ces longues causeries, si tendres et si
intimes, qui se terminent par un chaste baiser sur le front; cette
vie séparée et sereine; ces jours, si vite passés que la nuit vous
semble avancer, me font encore trouver plus tempétueuses les
agitations intérieures où je vis. -- Ainsi donc vous devez vous
marier dans deux mois; tous les obstacles sont levés, vous êtes
sûrs maintenant de vous appartenir à tout jamais. Votre félicité
présente s’augmente de toute votre félicité future. Vous êtes
heureux, et vous avez la certitude d’être plus heureux bientôt. --
Quel sort que le vôtre! -- Ton amie est belle, mais ce que tu as
aimé en elle, ce n’est pas la beauté morte et palpable, la beauté
matérielle, c’est la beauté invisible et éternelle, la beauté qui
ne vieillit point, la beauté de l’âme. -- Elle est pleine de grâce
et de candeur; elle t’aime comme savent aimer ces âmes-là. -- Tu
n’as pas cherché si l’or de ses cheveux se rapprochait pour le ton
des chevelures de Rubens et du Giorgione; mais ils t’ont plu,
parce que c’étaient ses cheveux. Je parie bien, heureux amant que
tu es, que tu ne sais pas seulement si le type de ta maîtresse est
grec ou asiatique, anglais ou italien. -- Ô Silvio! combien sont
rares les coeurs qui se contentent de l’amour pur et simple et qui
ne souhaitent ni ermitage dans les forêts, ni jardin dans une île
du lac Majeur.

Si j’avais le courage de m’arracher d’ici, j’irais passer un mois
avec vous; peut-être me purifierais-je à l’air que vous respirez,
peut-être l’ombre de vos allées jetterait-elle un peu de fraîcheur
à mon front brûlant; mais non, c’est un paradis où je ne dois pas
mettre le pied. -- À peine doit-il m’être permis de regarder de
loin, et par-dessus le mur, les deux beaux anges qui s’y promènent
la main dans la main, les yeux sur les yeux. Le démon ne peut
entrer dans l’Eden que sous la forme d’un serpent, et, cher Adam,
pour tout le bonheur du ciel, je ne voudrais pas être le serpent
de ton Ève.

Quel effroyable travail s’est-il donc fait dans mon âme depuis ces
derniers temps? qui a donc fait tourner mon sang et l’a changé en
venin? Monstrueuse pensée, qui déploie tes rameaux d’un vert pâle
et tes ombelles de ciguë dans l’ombre glaciale de mon coeur, quel
vent empoisonné y a déposé le germe dont tu es éclose! C’était
donc là ce qui m’était réservé, voilà donc où devaient aboutir
tous ces chemins si désespérément tentés! -- Ô sort, comme tu te
joues de nous! -- Tous ces élans d’aigle vers le soleil, ces pures
flammes aspirantes du ciel, cette divine mélancolie, cet amour
profond et contenu, cette religion de la beauté, cette fantaisie
si curieuse et si élégante, ce flot intarissable et toujours
montant de la fontaine intérieure, cette extase aux ailes toujours
ouvertes, cette rêverie plus en fleur que l’aubépine de mai? toute
cette poésie de ma jeunesse, tous ces dons si beaux et si rares ne
me devaient servir qu’à me mettre au-dessous du dernier des
hommes!

Je voulais aimer. -- J’allais comme un forcené appelant et
invoquant l’amour; -- je me tordais de rage sous le sentiment de
mon impuissance; j’allumais mon sang, je traînais mon corps aux
bourbiers des plaisirs; j’ai serré à l’étouffer contre mon coeur
aride une femme et belle et jeune et qui m’aimait; -- j’ai couru
après la passion qui me fuyait. Je me suis prostitué, et j’ai fait
comme une vierge qui s’en irait dans un mauvais lieu espérant
trouver un amant parmi ceux que la débauche y pousse, au lieu
d’attendre patiemment, dans une ombre discrète et silencieuse, que
l’ange que Dieu me réserve m’apparût dans une pénombre rayonnante,
une fleur du ciel à la main. Toutes ces années que j’ai perdues à
m’agiter puérilement, à courir çà et là, à vouloir forcer la
nature et le temps, j’aurais dû les passer dans la solitude et la
méditation, à tâcher de me rendre digne d’être aimé; -- c’eût été
sagement fait; -- mais l’avais des écailles sur les yeux et je
marchais droit au précipice. J’ai déjà un pied suspendu sur le
vide, et le crois que je m’en vais bientôt lever l’autre. J’ai
beau résister, je le sens, il faut que je roule jusqu’au fond de
ce nouveau gouffre qui vient de s’ouvrir en moi.

Oui, c’est bien ainsi que je m’étais figuré l’amour. Je sens
maintenant ce que j’avais rêvé. -- Oui, voilà bien les insomnies
charmantes et terribles où les roses sont des chardons et où les
chardons sont des roses; voilà bien la douce peine et le bonheur
misérable, ce trouble ineffable qui vous entoure d’un nuage doré
et fait trembler devant vous la forme des objets ainsi que fait
l’ivresse, ces bourdonnements d’oreille où tinte toujours la
dernière syllabe du nom bien aimé, ces pâleurs, ces rougeurs, ces
frémissements subits, cette sueur brûlante et glacée: c’est bien
cela; les poètes ne mentent pas.

Quand je suis au moment d’entrer au salon où nous avons l’habitude
de nous trouver, mon coeur bat avec une telle violence qu’on le
pourrait voir à travers mes habits, et je suis obligé de le
comprimer avec mes deux mains, de peur qu’il ne s’échappe. -- Si
je l’aperçois au bout d’une allée, dans le parc, la distance
s’efface sur-le-champ, et je ne sais pas où le chemin passe: il
faut que le diable l’emporte ou que j’aie des ailes. -- Rien ne
peut m’en distraire: je lis, son image s’interpose entre le livre
et mes yeux; -- je monte à cheval, je cours au grand galop, et je
crois toujours sentir dans le tourbillon ses longs cheveux qui se
mêlent aux miens, et entendre sa respiration précipitée et son
souffle tiède qui m’effleure la joue. Cette image m’obsède et me
suit partout, et je ne la vois jamais plus que lorsque je ne la
vois pas.

Tu m’as plaint de ne pas aimer, -- plains-moi maintenant d’aimer,
et surtout d’aimer qui j’aime. Quel malheur, quel coup de hache
sur ma vie déjà si tronçonnée! -- quelle passion insensée,
coupable et odieuse s’est emparée de moi! -- C’est une honte dont
la rougeur ne s’éteindra jamais sur mon front. -- C’est la plus
déplorable de toutes mes aberrations, je n’y conçois rien, je n’y
comprends rien, tout en moi est brouillé et renversé; je ne sais
plus qui je suis ni ce que sont les autres, je doute si je suis un
homme ou une femme, j’ai horreur de moi-même, j’éprouve des
mouvements singuliers et inexplicables, et il y a des moments où
il me semble que ma raison s’en va, et où le sentiment de mon
existence m’abandonne tout à fait. Longtemps je n’ai pu croire à
ce qui était; je me suis écouté et observé attentivement. J’ai
tâché de démêler cet écheveau confus qui s’enchevêtrait dans mon
âme. Enfin, à travers tous les voiles dont elle s’enveloppait,
j’ai découvert l’affreuse vérité... Silvio, j’aime... Oh! non, je
ne pourrai jamais te le dire... l’aime un homme!

Chapitre 9

Cela est ainsi. -- J’aime un homme, Silvio. -- J’ai cherché
longtemps à me faire illusion; j’ai donné un nom différent au
sentiment que j’éprouvais, je l’ai vêtu de l’habit d’une amitié
pure et désintéressée; j’ai cru que cela n’était que l’admiration
que j’ai pour toutes les belles personnes et les belles choses; je
me suis promené plusieurs jours dans les sentiers perfides et
riants qui errent autour de toute passion naissante; mais je
reconnais maintenant dans quelle profonde et terrible voie je me
suis engagé. Il n’y a pas à se le cacher: je me suis bien examiné,
j’ai pesé froidement toutes les circonstances; je me suis rendu
raison du plus mince détail; j’ai fouillé mon âme dans tous les
sens avec cette sûreté que donne l’habitude d’étudier sur soi-
même; je rougis d’y penser et de l’écrire; mais la chose, hélas!
n’est que trop certaine, j’aime ce jeune homme, non d’amitié, mais
d’amour; -- oui, d’amour.

Toi que j’ai tant aimé, ô Silvio, mon bon, mon seul camarade, tu
ne m’as jamais rien fait éprouver de semblable, et cependant, s’il
y eut jamais sous le ciel amitié étroite et vive, si jamais deux
âmes, quoique différentes, se sont parfaitement comprises, ce fut
notre amitié et ce sont nos deux âmes. Quelles heures ailées nous
avons passées ensemble! quelles causeries sans fin et toujours
trop tôt terminées! que de choses nous nous sommes dites, que l’on
ne s’est jamais dites! -- Nous avions au coeur l’un pour l’autre
cette fenêtre que Momus aurait voulu ouvrir au flanc de l’homme. -
- Que j’étais fier d’être ton ami, moi, plus jeune que toi, moi si
fou, toi si raisonnable!

Ce que je sens pour ce jeune homme est vraiment incroyable: jamais
aucune femme ne m’a troublé aussi singulièrement. Le son de sa
voix si argentin et si clair me donne sur les nerfs et m’agite
d’une manière étrange; mon âme se suspend à ses lèvres, comme une
abeille à une fleur, pour y boire le miel de ses paroles. -- Je ne
puis l’effleurer en passant sans frissonner de la tête aux pieds,
et le soir, quand au moment de nous quitter il me tend son
adorable main si douce et si satinée, toute ma vie se porte à la
place qu’il a touchée, et une heure après je sens encore la
pression de ses doigts.

Ce matin, je l’ai regardé très longtemps sans qu’il me vît. --
J’étais caché derrière mon rideau. -- Lui était à sa fenêtre, qui
est précisément en face de la mienne. -- Cette partie du château a
été bâtie, à la fin du règne de Henri IV; elle est moitié briques,
moitié moellons, selon l’usage du temps; la fenêtre est longue,
étroite, avec un linteau et un balcon de pierre, -- Théodore, --
car tu as déjà sans doute deviné que c’est lui dont il s’agit, --
était accoudé mélancoliquement sur la rampe et paraissait rêver
profondément. -- Une draperie de damas rouge à grandes fleurs, à
demi relevée, tombait à larges plis derrière lui et lui servait de
fond. -- Qu’il était beau, et que sa tête brune et pâle ressortait
merveilleusement sur cette teinte pourpre! Deux grosses touffes de
cheveux, noires, lustrées, pareilles aux grappes de raisin de
l’Érigone antique, lui pendaient gracieusement le long des joues
et encadraient d’une manière charmante l’ovale fin et correct de
sa belle figure. Son cou rond et potelé était entièrement nu, et
il avait une espèce de robe de chambre à larges manches qui
ressemblait assez à une robe de femme. -- Il tenait en main une
tulipe jaune qu’il déchiquetait impitoyablement dans sa rêverie,
et dont il jetait les morceaux au vent.

Un des angles lumineux que le soleil dessinait sur le mur se vint
projeter contre la fenêtre, et le tableau se dora d’un ton chaud
et transparent à faire envie à la toile la plus chatoyante du
Giorgione.

Avec ces longs cheveux que la brise remuait doucement, ce cou de
marbre ainsi découvert, cette grande robe serrée autour de la
taille, ces belles mains sortant de leurs manchettes comme les
pistils d’une fleur du milieu de leurs pétales, -- il avait l’air
non du plus beau des hommes, mais de la plus belle des femmes, --
et je me disais dans mon coeur: -- C’est une femme, oh! c’est une
femme! -- Puis je me souvins tout à coup d’une folie que je t’ai
écrite il y a longtemps, -- tu sais, -- à l’endroit de mon idéal
et de la manière dont je le devais assurément rencontrer: la belle
dame du parc de Louis XIII, le château rouge et blanc, la grande
terrasse, les allées de vieux marronniers et l’entrevue à la
fenêtre; je t’ai fait autrefois tout ce détail. -- C’était bien
cela, -- ce que je voyais était la réalisation précise de mon
rêve. -- C’était bien le style d’architecture, l’effet de lumière,
le genre de beauté, la couleur et le caractère que j’avais
souhaités; -- il n’y manquait rien, seulement la dame était un
homme; -- mais je t’avoue qu’en ce moment-là je l’avais
entièrement oublié.

Il faut que Théodore soit une femme déguisée; la chose est
impossible autrement. -- Cette beauté excessive, même pour une
femme, n’est pas la beauté d’un homme, fût-il Antinoüs, l’ami
d’Adrien; fut-il Alexis, l’ami de Virgile. -- C’est une femme,
parbleu, et je suis bien fou de m’être ainsi tourmenté. De la
sorte tout s’explique le plus naturellement du monde, et je ne
suis pas aussi monstre que je le croyais.

Est-ce que Dieu mettrait ainsi des franges de soie si longues et
si brunes à de sales paupières d’homme? Est-ce qu’il teindrait de
ce carmin si vif et si tendre nos vilaines bouches lippues et
hérissées de poils? Nos os taillés à coups de serpe et
grossièrement emmanchés ne valent point qu’on les emmaillote d’une
chair aussi blanche et aussi délicate; nos crânes bossués ne sont
point faits pour être baignés des flots d’une si admirable
chevelure.

-- Ô beauté! nous ne sommes créés que pour t’aimer et t’adorer à
genoux si nous t’avons trouvée, pour te chercher éternellement à
travers le monde si ce bonheur ne nous a pas été donné; mais te
posséder, mais être nous-mêmes toi, cela n’est possible qu’aux
anges et aux femmes. Amants, poètes, peintres et sculpteurs, nous
cherchons tous à t’élever un autel, l’amant dans sa maîtresse, le
poète dans son chant, le peintre dans sa toile, le sculpteur dans
son marbre; mais l’éternel désespoir, c’est de ne pouvoir faire
palpable la beauté que l’on sent et d’être enveloppé d’un corps
qui ne réalise point l’idée du corps que vous comprenez être le
vôtre.

J’ai vu autrefois un jeune homme qui m’avait volé la forme que
j’aurais dû avoir. Ce scélérat était juste comme j’aurais voulu
être. Il avait la beauté de ma laideur, et à côté de lui j’avais
l’air de son ébauche. Il était de ma taille, mais plus svelte et
plus fort; sa tournure ressemblait à la mienne, mais avec une
élégance et une noblesse que je n’ai pas. Ses yeux n’étaient pas
d’une couleur autre que mes propres yeux, mais ils avaient un
regard et un éclat que les miens n’auront jamais. Son nez avait
été jeté au même moule que le mien, seulement il semblait avoir
été retouché par le ciseau d’un statuaire habile; les narines en
étaient plus ouvertes et plus passionnées, les méplats plus
nettement accusés, et il avait quelque chose d’héroïque dont cette
respectable partie de mon individu est totalement dénuée: on eût
dit que la nature se fût essayée en ma personne à faire ce moi-
même perfectionné. -- J’avais l’air d’être le brouillon raturé et
informe de la pensée dont il était la copie en belle écriture
moulée. Quand je le voyais marcher, s’arrêter, saluer les dames,
s’asseoir et se coucher avec cette grâce parfaite qui résulte de
la beauté des proportions, il me prenait des tristesses et des
jalousies affreuses, et telles qu’en doit ressentir le modèle de
terre glaise qui se sèche et se fendille obscurément dans un coin
de l’atelier, tandis que l’orgueilleuse statue de marbre, qui sans
lui n’existerait pas, se dresse fièrement sur son socle sculpté et
attire l’attention et les éloges des visiteurs. Car enfin ce
drôle, ce n’est que moi un peu mieux réussi et coulé avec un
bronze moins rebelle et qui s’est insinué plus exactement dans les
creux du moule. Je le trouve bien hardi de se pavaner ainsi avec
ma forme et de faire l’insolent comme s’il était un type original:
il n’est, au bout du compte, que mon plagiaire, car je suis né
avant lui, et sans moi la nature n’eût point eu l’idée de le faire
ainsi. -- Quand les femmes louaient ses bonnes façons et les
agréments de sa personne, j’avais toutes les envies du monde de me
lever et de leur dire: Sottes que vous êtes, louez-moi donc
directement, car ce monsieur est moi, et c’est un détour inutile
que de lui envoyer ce qui me revient. D’autres fois j’avais
d’horribles démangeaisons de l’étrangler et de mettre son âme à la
porte de ce corps qui m’appartenait, et je rôdais autour de lui
les lèvres serrées, les poings crispés comme un seigneur qui rôde
autour de son palais où une famille de gueux s’est établie en son
absence et qui ne sait comment les jeter dehors. -- Ce jeune
homme, au reste, est stupide, et il réussit d’autant plus. -- Et
quelquefois j’envie sa stupidité plus que sa beauté. -- Le mot de
l’Évangile sur les pauvres d’esprit n’est pas complet: ils auront
le royaume du ciel; je n’en sais rien, et cela m’est bien égal;
mais à coup sûr ils ont le royaume de la terre, -- ils ont
l’argent et les belles femmes, c’est-à-dire les deux seules choses
désirables qui soient au monde. -- Connais-tu un homme d’esprit
qui soit riche, et un garçon de coeur et de quelque mérite qui ait
une maîtresse passable? -- Quoique Théodore soit très beau, je
n’ai cependant pas désiré sa beauté, et j’aime mieux qu’il l’ait
que moi.

-- Ces amours étranges dont sont pleines les élégies des poètes
anciens, qui nous surprenaient tant et que nous ne pouvions
concevoir, sont donc vraisemblables et possibles. Dans les
traductions que nous en faisions, nous mettions des noms de femmes
à la place de ceux qui y étaient. Juventius se terminait en
Juventia, Alexis se changeait en Ianthé. Les beaux garçons
devenaient de belles filles, nous recomposions ainsi le sérail
monstrueux de Catulle, de Tibulle, de Martial et du doux Virgile.
C’était une fort galante occupation qui prouvait seulement combien
peu nous avions compris le génie antique.

Je suis un homme des temps homériques; -- le monde où je vis n’est
pas le mien, et je ne comprends rien à la société qui m’entoure.
Le Christ n’est pas venu pour moi; je suis aussi païen
qu’Alcibiade et Phidias. -- Je niai jamais été cueillir sur le
Golgotha les fleurs de la passion, et le fleuve profond qui coule
du flanc du crucifié et fait une ceinture rouge au monde ne m’a
pas baigné de ses flots: -- mon corps rebelle ne veut point
reconnaître la suprématie de l’âme, et ma chair n’entend point
qu’on la mortifie. -- Je trouve la terre aussi belle que le ciel,
et je pense que la correction de la forme est la vertu. La
spiritualité n’est pas mon fait, j’aime mieux une statue qu’un
fantôme, et le plein midi que le crépuscule. Trois choses me
plaisent: l’or, le marbre et la pourpre, éclat, solidité, couleur.
Mes rêves sont faits de cela, et tous les palais que je bâtis à
mes chimères sont construits de ces matériaux.

Quelquefois j’ai d’autres songes, -- ce sont de longues cavalcades
de chevaux tout blancs, sans harnais et sans bride, montés par de
beaux jeunes gens nus qui défilent sur une bande de couleur bleu
foncé comme sur les frises du Parthénon, ou des théories de jeunes
filles couronnées de bandelettes avec des tuniques à plis droits
et des sistres d’ivoire qui semblent tourner autour d’un vase
immense. -- Jamais ni brouillard ni vapeur, jamais rien
d’incertain et de flottant. Mon ciel n’a pas de nuage, ou, s’il en
a, ce sont des nuages solides et taillés au ciseau, faits avec les
éclats de marbre tombés de la statue de Jupiter. Des montagnes aux
arêtes vives et tranchées le dentellent brusquement par les bords,
et le soleil accoudé sur une des plus hautes cimes ouvre tout
grand son oeil jaune de lion aux paupières dorées. -- La cigale
crie et chante, l’épi craque; l’ombre vaincue et n’en pouvant plus
de chaleur se pelotonne et se ramasse au pied des arbres: tout
rayonne, tout reluit, tout resplendit. Le moindre détail prend de
la fermeté et s’accentue hardiment; chaque objet revêt une forme
et une couleur robustes. Il n’y a pas là de place pour la mollesse
et la rêvasserie de l’art chrétien. -- Ce monde-là est le mien. --
Les ruisseaux de mes paysages tombent à flots sculptés d’une urne
sculptée; entre ces grands roseaux verts et sonores comme ceux de
l’Eurotas, on voit luire la hanche ronde et argentée de quelque
naïade aux cheveux glauques. Dans cette sombre forêt de chênes,
voici Diana qui passe la trousse au dos avec son écharpe volante
et ses brodequins aux bandes entrelacées. Elle est suivie de sa
meute et de ses nymphes aux noms harmonieux. -- Mes tableaux sont
peints avec quatre tons, comme les tableaux des peintres
primitifs, et souvent ce ne sont que des bas-reliefs coloriés; car
j’aime à toucher du doigt ce que j’ai vu et à poursuivre la
rondeur des contours jusque dans ses replis les plus fuyants; je
considère chaque chose sous tous les profils et je tourne à
l’entour une lumière à la main. -- J’ai regardé l’amour à la
lumière antique et comme un morceau de sculpture plus ou moins
parfait. Comment est le bras? Assez bien. -- Les mains ne manquent
pas de délicatesse. -- Que pensez-vous de ce pied? Je pense que la
cheville n’a pas de noblesse, et que le talon est commun. Mais la
gorge est bien placée et d’une bonne forme, la ligne serpentine
est assez ondoyante, les épaules sont grasses et d’un beau
caractère. -- Cette femme serait un modèle passable, et l’on en
pourrait mouler plusieurs portions. -- Aimons-la.

T’a; ans té ainsi. J’ai pour les femmes le regard d’un sculpteur
et non celui d’un amant. Je me suis toute ma vie inquiété de la
forme du flacon, jamais de la qualité du contenu. J’aurais eu la
boîte de Pandore entre les mains, je crois que je ne l’eusse pas
ouverte. Tout à l’heure je disais que le Christ n’était pas venu
pour moi; Marie, l’étoile du Ciel moderne, la douce mère du
glorieux bambin, n’est pas venue non plus.

Bien longtemps et bien souvent je me suis arrêté sous le feuillage
de pierre des cathédrales, aux tremblantes clartés des vitraux, à
l’heure où l’orgue gémissait de lui-même, quand un doigt invisible
se posait sur les touches et que le vent soufflait dans les
tuyaux, -- et j’ai plongé profondément mes yeux dans l’azur pâle
des longs yeux de la Madone. J’ai suivi avec piété l’ovale amaigri
de sa figure, l’arc à peine indiqué de ses sourcils, j’ai admiré
son front uni et lumineux, ses tempes chastement transparentes,
les pommettes de ses joues nuancées d’une couleur sobre et
virginale, plus tendre que la fleur du pêcher; j’ai compté un à un
les beaux cils dorés qui y jettent leur ombre palpitante; j’ai
démêlé, dans la demi-teinte qui la baigne, les lignes fuyantes de
son cou frêle et modestement penché; j’ai même, d’une main
téméraire, soulevé les plis de sa tunique et contemplé sans voile
ce sein vierge et gonflé de lait qui n’a jamais été pressé que par
les lèvres divines; j’en ai poursuivi les minces veines bleues
jusque dans leurs plus imperceptibles ramifications, j’y ai posé
le doigt pour faire jaillir en blancs filets le breuvage céleste;
j’ai effleuré de ma bouche le bouton de la rose mystique.

-- Eh bien! je l’avoue, toute cette beauté immatérielle, si ailée,
et si vaporeuse qu’on sent bien qu’elle va prendre son vol, ne m’a
touché que médiocrement. -- J’aime mieux la Vénus Anadyomène,
mille fois mieux. -- Ces yeux antiques retroussés par les coins,
cette lèvre si pure et si fermement coupée, si amoureuse et qui
convie si bien au baiser, ce front bas et plein, ces cheveux
ondulés comme la mer et noués négligemment derrière la tête, ces
épaules fermes et lustrées, ce dos aux mille sinuosités
charmantes, cette gorge petite et peu détachée, toutes ces formes
rondes et tendues, cette largeur de hanche, cette force délicate,
ce caractère de vigueur surhumaine dans un corps aussi
adorablement féminin me ravissent et m’enchantent à un point dont
tu ne peux te faire une idée, toi le chrétien et le sage.

Marie, malgré l’air humble qu’elle affecte, est beaucoup trop
fière pour moi; c’est à peine si le bout de son pied, entouré de
blanches bandelettes, effleure le globe déjà bleuissant où se tord
l’antique dragon. -- Ses yeux sont les plus beaux du monde, mais
ils sont toujours tournés vers le ciel, ou baissés; jamais ils ne
regardent en face, -- jamais ils n’ont servi de miroir à une forme
humaine. -- Et puis, je n’aime pas ces nimbes de chérubins
souriants, qui s’arrondissent autour de sa tête dans une blonde
vapeur. Je suis jaloux de ces grands anges éphèbes avec des
chevelures et des robes flottantes qui s’empressent si
amoureusement dans ses assomptions; ces mains qui s’enlacent pour
la soutenir, ces ailes qui s’agitent pour l’éventer me déplaisent
et me contrarient. Ces petits-maîtres du ciel, si coquets et si
triomphants, en tunique de lumière, en perruque de fils d’or, avec
leurs belles plumes bleues et vertes, me semblent beaucoup trop
galants, et, si j’étais Dieu, je me garderais de donner de tels
pages à ma maîtresse.

La Vénus sort de la mer pour aborder au monde, -- comme il
convient à une divinité qui aime les hommes, -- toute nue et toute
seule. -- Elle préfère la terre à l’Olympe et a pour amants plus
d’hommes que de dieux: elle ne s’enveloppe pas des voiles
langoureux de la mysticité; elle se tient debout, son dauphin
derrière elle, le pied sur sa conque de nacre; le soleil frappe
sur son ventre poli, et de sa blanche main elle soutient en l’air
les flots de ses beaux cheveux où le vieux père Océan a semé ses
perles les plus parfaites. -- On la peut voir: elle ne cache rien,
car la pudeur n’est faite que pour les laides, et c’est une
invention moderne, fille du mépris chrétien de la forme et de la
matière.

Ô vieux monde! tout ce que tu as révéré est donc méprisé; tes
idoles sont donc renversées dans la poussière; de maigres
anachorètes vêtus de lambeaux troués, des martyrs tout sanglants
et les épaules lacérées par les tigres de tes cirques se sont
juchés sur les piédestaux de tes dieux si beaux et si charmants: -
- le Christ a enveloppé le monde dans son linceul. Il faut que la
beauté rougisse d’elle-même et prenne un suaire. -- Beaux jeunes
gens aux membres frottés d’huile qui luttez dans le lycée ou le
gymnase, sous le ciel éclatant, au plein soleil de l’Attique,
devant la foule émerveillée; jeunes filles de Sparte qui dansez la
bibase, et qui courez nues jusqu’au sommet du Taygète, reprenez
vos tuniques et vos chlamydes: -- votre règne est passé. Et vous,
pétrisseurs de marbre, Prométhées du bronze, brisez vos ciseaux: -
- il n’y aura plus de sculpteurs. -- Le monde palpable est mort.
Une pensée ténébreuse et lugubre remplit seule l’immensité du
vide. -- Cléomène va voir chez les tisserands quels plis fait le
drap ou la toile.

Virginité, plante amère, née sur un sol trempé de sang, et dont la
fleur étiolée et maladive s’ouvre péniblement à l’ombre humide des
cloîtres, sous une froide pluie lustrale; -- rose sans parfum et
toute hérissée d’épines, tu as remplacé pour nous les belles et
joyeuses roses baignées de nard et de falerne des danseuses de
Sybaris!

Le monde antique ne te connaissait pas, fleur inféconde; jamais tu
n’es entrée dans ses couronnes aux odeurs enivrantes; -- dans
cette société vigoureuse et bien portante, on t’eût
dédaigneusement foulée aux pieds. -- Virginité, mysticisme,
mélancolie, -- trois mots inconnus, -- trois maladies nouvelles
apportées par le Christ. -- Pâles spectres qui inondez notre monde
de vos larmes glacées, et qui, le coude sur un nuage, la main dans
la postent, dites pour toute parole: Ô mort! ô mort! vous n’auriez
pu mettre le pied sur cette terre si bien peuplée de dieux
indulgents et folâtres!

Je considère la femme, à la manière antique, comme une belle
esclave destinée à nos plaisirs. -- Le christianisme ne l’a pas
réhabilitée à mes yeux. C’est toujours pour moi quelque chose de
dissemblable et d’inférieur que l’on adore et dont on joue, un
hochet plus intelligent que s’il était d’ivoire ou d’or, et qui se
relève lui-même si on le laisse tomber à terre. -- On m’a dit, à
cause de cela, que je pensais mal des femmes; je trouve, au
contraire, que c’est en penser fort bien.

Je ne sais pas, en vérité, pourquoi les femmes tiennent tant à
être regardées comme des hommes. -- Je conçois que l’on ait envie
d’être serpent boa, lion ou éléphant; mais que l’on ait envie
d’être homme, c’est ce qui me passe tout à fait. Si j’avais été au
concile de Trente quand s’y agita cette importante question, à
savoir si la femme est un homme, j’aurais assurément opiné pour la
négative.

J’ai fait en ma vie quelques vers amoureux ou du moins qui avaient
la prétention de passer pour tels. -- Je viens d’en relire une
partie. Le sentiment de l’amour moderne y manque totalement. -- Si
cela était écrit en distiques latins au lieu d’être en rimes
françaises, on le pourrait prendre pour l’oeuvre d’un mauvais
poète du temps d’Auguste. Et je m’étonne que les femmes, pour qui
ils étaient faits, au lieu d’en être fort charmées, ne s’en soient
pas fâchées sérieusement. -- Il est vrai que les femmes ne
s’entendent pas plus en poésie que les choux et les roses, ce qui
est très naturel et très simple, étant elles-mêmes la poésie ou
tout au moins les meilleurs instruments de poésie: la flûte
n’entend ni ne comprend l’air que l’on joue sur elle.

Dans ces vers, il n’est parlé que de l’or ou de l’ébène des
cheveux, de la finesse miraculeuse de la peau, de la rondeur du
bras, de la petitesse des pieds et de la forme délicate de la
main, et le tout se termine par une humble supplique à la divinité
d’octroyer au plus vite la jouissance de toutes ces belles choses.
-- Aux endroits triomphants, ce ne sont que guirlandes suspendues
au seuil, pluies de fleurs, parfums brûlés, addition de baisers
catullienne, nuits blanches et charmantes, querelles à l’Aurore,
avec injonctions à la susdite Aurore de retourner se cacher
derrière les rideaux de safran du vieux Tithon; -- c’est un éclat
sans chaleur, une sonorité sans vibration. -- Cela est exact,
poli, fait avec une égale curiosité; mais, à travers tous les
raffinements et les voiles de l’expression, on devine la voix
brève et dure du maître qui tâche de s’adoucir en parlant à
l’esclave. -- Ce n’est point, comme dans les poésies érotiques
faites depuis l’ère chrétienne, une âme qui demande à une autre
âme de l’aimer, parce qu’elle l’aime; ce n’est point un lac azuré
et souriant qui invite un ruisseau à se fondre dans son sein pour
refléter ensemble les étoiles du ciel; -- ce n’est point un couple
de colombes ouvrant les ailes en même temps pour voler au même
nid. Cinthia, vous êtes belle; hâtez-vous. Qui sait si vous vivrez
demain? -- Votre chevelure est plus noire que la peau lustrée
d’une vierge éthiopienne. Hâtez-vous; dans quelques années d’ici,
de minces fils d’argent se glisseront dans ces touffes épaisses; -
- ces roses sentent bon aujourd’hui, demain elles auront l’odeur
de la mort et ne seront plus que des cadavres de roses. --
Respirons tes roses tant qu’elles ressemblent à tes joues;
embrassons tes joues tant qu’elles ressemblent à tes roses. --
Lorsque vous serez vieille, Cinthia, personne ne voudra plus de
vous, pas même les valets du licteur quand vous les payeriez, et
vous courrez après mot que vous rebutez maintenant. Attendez que
Saturne ait rayé de son ongle ce front pur et luisant, et vous
verrez comme votre seuil si assiégé, si supplié, si tiède de
larmes et si fleuri sera évité, maudit, couvert d’herbes et de
ronces. -- Hâtez-vous, Cinthia; la plus petite ride peut servir de
fosse au plus grand amour.

C’est dans cette formule brutale et impérieuse que se résume toute
l’élégie antique: elle en revient toujours là; c’est sa plus
grande raison, c’est le plus fort, c’est l’Achille de ses
arguments. Après cela elle n’a plus grand-chose à dire, et, quand
elle a promis une robe de byssus teint deux fois et une union de
perles d’égale grosseur, elle est au bout de son rouleau. -- C’est
aussi à peu près tout ce que je trouve de plus concluant en
pareille occurrence. -- Je ne m’en tiens cependant pas toujours à
ce programme assez exigu, et je brode mon maigre canevas avec
quelques fils de soie de différentes couleurs arrachés çà et là.
Mais ces brins sont courts ou renoués vingt fois et tiennent mal
au fond de la trame. Je parle assez élégamment d’amour, parce que
j’ai lu beaucoup de belles choses là-dessus. Il ne faut pour cela
que le talent d’un acteur. Avec beaucoup de femmes, cette
apparence suffit; l’habitude d’écrire et d’imaginer fait que je ne
reste pas à court sur ces matières, et tout esprit un peu exercé,
en s’appliquant, parviendra aisément à ce résultat; mais je ne
sens pas un mot de ce que je dis, et je répète tout bas comme le
poète antique: -- Cinthia, hâtez-vous.

On m’a accusé souvent d’être fourbe et dissimulé. -- Personne au
monde n’aimerait autant que moi à parler franchement et à vider
son coeur! -- mais, comme je n’ai pas une idée et un sentiment
pareils à ceux des gens qui m’entourent, -- comme, au premier mot
vrai que je lâcherais, ce serait un hurrah et un tollé général,
j’ai préféré garder le silence, ou, si je parle, ne dégorger que
des sottises reçues et ayant droit de bourgeoisie. -- Je serais
bienvenu, si je disais aux dames ce que je viens de t’écrire! je
ne pense pas qu’elles goûteraient beaucoup ma manière de voir et
mes façons d’envisager l’amour. -- Pour les hommes, je ne peux pas
non plus leur dire en face qu’ils ont tort de ne pas aller à
quatre pattes; et, en vérité, c’est ce que je pense de plus
favorable à leur égard. -- Je n’ai pas envie de me faire une
querelle à chaque mot. -- Qu’importe, au bout du compte, ce que je
pense ou ce que je ne pense pas; que je sois triste lorsque je
semble gai, joyeux quand j’ai l’air mélancolique? On ne trouve pas
à redire à ce que je n’aille pas nu: ne puis-je habiller ma figure
comme mon corps? Pourquoi un masque serait-il plus répréhensible
qu’une culotte, et un mensonge qu’un corset?

Hélas! la terre tourne autour du soleil, rôtie d’un côté et gelée
de l’autre. Il y a une bataille où six cent mille hommes se
déchiquettent; il fait le plus beau temps du monde; les fleurs
sont d’une coquetterie sans pareille, et elles ouvrent
effrontément leur gorge luxuriante jusque sous le pied des
chevaux. Aujourd’hui il s’est commis un nombre fabuleux de bonnes
actions; il pleut à verse, neige et tonnerre, éclairs et grêles;
on dirait que le monde va finir. Les bienfaiteurs de l’humanité
ont de la boue jusqu’au ventre et sont crottés comme des chiens, à
moins qu’ils n’aient voiture. La création se moque impitoyablement
de la créature et lui décoche à toute minute des sarcasmes
sanglants. Tout est indifférent à tout, et chaque chose vit ou
végète par sa propre loi. Que je fasse ceci ou cela, que je vive
ou que je meure, que je souffre ou que je jouisse, que je
dissimule ou que je sois franc, qu’est-ce que cela fait au soleil
et aux betteraves et même aux hommes? Un fétu de paille est tombé
sur une fourmi et lui a cassé la troisième patte à la deuxième
articulation; un rocher est tombé sur un village et l’a écrasé: je
ne crois pas que l’un de ces malheurs arrache plus de larmes que
l’autre aux yeux d’or des étoiles. Tu es mon meilleur ami, si ce
mot-là n’est pas aussi creux qu’un grelot; je mourrais, il est
bien évident, si éploré que tu sois, que tu ne te passeras pas de
dîner seulement deux jours, et que, malgré cette épouvantable
catastrophe, tu n’en continueras pas moins de jouer fort
agréablement au trictrac. -- Quel est celui de mes amis, quelle
est celle de mes maîtresses qui saura mes nom et prénoms dans
vingt ans d’ici, et qui me reconnaîtrait dans la rue, si je venais
à y passer avec un habit percé au coude? -- Oubli et néant, c’est
tout l’homme.

Je me sens aussi parfaitement seul que possible, et tous les fils
qui allaient de moi aux choses et des choses à moi se sont rompus
un à un. Il y a peu d’exemples d’un homme qui, ayant conservé
l’intelligence des mouvements qui se font en lui, soit parvenu à
un degré d’abrutissement pareil. Je ressemble à ces flacons de
liqueurs qu’on a laissés débouchés et dont l’esprit s’est évaporé
complètement. Le breuvage a la même apparence et la même couleur;
goûtez-le, vous n’y trouverez que l’insipidité de l’eau.

Quand j’y songe, je suis effrayé de la rapidité de cette
décomposition; si cela continue, il faudra que je me sale, ou je
pourrirai inévitablement, et les vers se mettront après moi,
puisque je n’ai plus d’âme, et que cela seul fait la différence du
corps au cadavre. -- Il y a un an, pas plus, j’avais encore
quelque chose d’humain; -- je m’agitais, je cherchais. J’avais une
pensée caressée entre toutes, une espèce de but, un idéal; je
voulais être aimé, je faisais les rêves que l’on fait à cet âge, -
- moins vaporeux, moins chastes, il est vrai, que ceux des jeunes
gens ordinaires, mais contenus cependant en de justes bornes. Peu
à peu ce qu’il y avait d’incorporel s’est dégagé et s’est dissipé,
et il n’est resté au fond de moi qu’une épaisse couche de grossier
limon. Le rêve est devenu un cauchemar, et la chimère un succube;
-- le monde de l’âme a fermé ses portes d’ivoire devant moi: je ne
comprends plus que ce que je touche avec les mains; j’ai des
songes de pierre; tout se condense et se durcit autour de moi,
rien ne flotte, rien ne vacille, il n’y a pas d’air ni de souffle;
la matière me presse, m’envahit et m’écrase; je suis comme un
pèlerin qui se serait endormi un jour d’été les pieds dans l’eau
et qui se réveillerait en hiver les jambes prises et emboîtées
dans la glace. Je ne souhaite plus ni l’amour ni l’amitié de
personne; la gloire même, cette auréole éclatante que j’avais tant
désirée pour mon front, ne me fait plus la moindre envie. Il n’y a
plus, hélas! qu’une chose qui palpite en moi, c’est l’horrible
désir qui me porte vers Théodore. -- Voilà où se réduisent toutes
mes notions morales. Ce qui est beau physiquement est bien, tout
ce qui est laid est mal. -- Je verrais une belle femme, que je
saurais avoir l’âme la plus scélérate du monde, qui serait
adultère et empoisonneuse, j’avoue que cela me serait parfaitement
égal et ne m’empêcherait nullement de m’y complaire, si je
trouvais la forme de son nez convenable.

Voici comme je me représente le bonheur suprême: -- c’est un grand
bâtiment carré sans fenêtre au dehors: une grande cour entourée
d’une colonnade de marbre blanc, au milieu une fontaine de cristal
avec un jet de vif-argent à la manière arabe, des caisses
d’orangers et de grenadiers posées alternativement; par là-dessus
un ciel très bleu et un soleil très jaune; -- de grands lévriers
au museau de brochet dormiraient çà et là; de temps en temps des
nègres pieds nus avec des cercles d’or aux jambes, de belles
servantes blanches et sveltes, habillées de vêtements riches et
capricieux, passeraient entre les arcades évidées, quelque
corbeille au bras, ou quelque amphore sur la tête. Moi, je serais
là, immobile, silencieux, sous un dais magnifique, entouré de
piles de carreaux, un grand lion privé sous mon coude, la gorge
nue d’une jeune esclave sous mon pied en manière d’escabeau, et
fumant de l’opium dans une grande pipe de jade.

Je ne me figure pas le paradis autrement; et, si Dieu veut bien
que j’y aille après ma mort, il me fera bâtir dans le coin de
quelque étoile un petit kiosque sur ce plan-là. -- Le paradis tel
qu’on le dit être me parait beaucoup trop musical, et je confesse
en toute humilité que je suis parfaitement incapable de supporter
une sonate qui durerait seulement dix mille ans.

-- Tu vois quel est mon Eldorado, ma Terre promise: c’est un rêve
comme un autre; mais il a cela de spécial, que je n’y introduis
jamais aucune figure connue; que pas un de mes amis n’a franchi le
seuil de ce palais imaginaire; qu’aucune des femmes que j’ai eues
ne s’est assise à côté de moi sur le velours des coussins: j’y
suis seul au milieu d’apparences. Toutes ces figures de femmes,
toutes ces ombres gracieuses de jeunes filles dont je le peuple,
je n’ai jamais eu l’idée de les aimer; je n’en ai jamais supposé
une amoureuse de moi. -- Dans ce sérail fantastique, je ne me suis
pas créé de sultane favorite. Il y a des négresses, des
mulâtresses, des juives à peau bleue et à cheveux rouges, des
Grecques et des Circassiennes, des Espagnoles et des Anglaises;
mais ce ne sont pour moi que des symboles de couleur et de
linéament, et je les ai comme l’on a toute sorte de vins dans sa
cave, et toutes les espèces de colibris dans sa collection. Ce
sont des machines à plaisir, des tableaux qui n’ont pas besoin de
cadre, des statues qui viennent à vous quand on les appelle et que
l’envie vous prend de les considérer de près. Une femme a sur une
statue cet incontestable avantage qu’elle se tourne toute seule du
côté où l’on veut, et qu’il faut faire soi-même le tour de la
statue et se placer au point de vue; -- ce qui est fatigant.

Tu vois bien qu’avec des idées semblables je ne puis rester ni
dans ce temps ni dans ce monde-ci; car on ne peut subsister ainsi
à côté du temps et de l’espace. Il faut que je trouve autre chose.

En pensant ainsi, il est simple et logique que l’on aboutisse à
une pareille conclusion. -- Comme on ne cherche que la
satisfaction de l’oeil, le poli de la forme et la pureté du
linéament, on les accepte partout où on les rencontre. C’est ce
qui explique les singulières aberrations de l’amour antique.

Depuis le Christ on n’a plus fait une seule statue d’homme où la
beauté adolescente fût idéalisée et rendue avec ce soin qui
caractérise les anciens sculpteurs. -- La femme est devenue le
symbole de la beauté morale et physique: l’homme est réellement
déchu du jour où le petit enfant est né à Bethléem. La femme est
la reine de la création; les étoiles se joignent en couronne sur
sa tête, le croissant de la lune se fait une gloire de s’arrondir
sous son pied, le soleil cède son or le plus pur pour lui en faire
des joyaux, les peintres qui veulent flatter les anges leur
donnent des figures de femmes, et certes ce n’est pas moi qui les
en blâmerai. -- Avant le doux et galant conteur de paraboles,
c’était tout le contraire; on ne féminisait pas les dieux ou les
héros que l’on voulait faire séduisants; ils avaient leur type,
vigoureux et délicat en même temps, mais toujours mâle, si
amoureux que fussent leurs contours, si polis et si dénués de
muscles et de veines que l’ouvrier eût fait leurs jambes et leurs
bras divins. On faisait plus volontiers revenir à ce caractère la
beauté spéciale de la femme. On élargissait les épaules, on
atténuait les hanches, on donnait peu de saillie à la gorge, on
accentuait plus robustement les attaches des bras et des cuisses.
-- Il n’y a presque pas de différence entre Paris et Hélène. Aussi
l’hermaphrodite est-il une des chimères les plus ardemment
caressées de l’antiquité idolâtre.

C’est en effet une des plus suaves créations du génie païen que ce
fils d’Hermès et d’Aphrodite. Il ne se peut rien imaginer de plus
ravissant au monde que ces deux corps tous deux parfaits,
harmonieusement fondus ensemble, que ces deux beautés si égales et
si différentes qui n’en forment plus qu’une supérieure à toutes
deux, parce qu’elles se tempèrent et se font valoir
réciproquement: pour un adorateur exclusif de la forme, y a-t-il
une incertitude plus aimable que celle où vous jette la vue de ce
dos, de ces reins douteux, et de ces jambes si fines et si fortes
que l’on ne sait si l’on doit les attribuer à Mercure prêt à
s’envoler ou à Diane sortant du bain? Le torse est un composé des
monstruosités les plus charmantes: sur la poitrine potelée et
pleine de l’éphèbe s’arrondit avec une grâce étrange la gorge
d’une jeune vierge. Sous les flancs bien enveloppés et d’une
mollesse toute féminine, on devine les dentelés et les côtes,
comme aux flancs d’un jeune garçon; le ventre est un peu plat pour
une femme, un peu rond pour un homme, et toute l’habitude du corps
a quelque chose de nuageux et d’indécis qu’il est impossible de
rendre, et dont l’attrait est tout particulier. -- Théodore serait
à coup sûr un excellent modèle de ce genre de beauté; cependant je
trouve que la portion féminine l’emporte chez lui, et qu’il lui
est plus resté de Salmacis qu’à l’Hermaphrodite des Métamorphoses.

Ce qu’il y a de singulier, c’est que je ne pense presque plus à
son sexe et que je l’aime avec une sécurité parfaite. Quelquefois
je cherche à me persuader que cet amour est abominable, et je me
le dis à moi-même le plus sévèrement possible; mais cela ne vient
que des lèvres, c’est un raisonnement que je me fais et que je ne
sens pas: il me semble réellement que c’est la chose la plus
simple du monde et que tout autre à ma place en ferait autant.

Je le vois, je l’écoute parler ou chanter, car il chante
admirablement, et j’y prends un indicible plaisir. -- Il me fait
tellement l’effet d’une femme qu’un jour, dans la chaleur de la
conversation, il m’est échappé de l’appeler madame, ce qui l’a
fait rire d’un rire assez forcé, à ce qu’il m’a paru.

Si c’était une femme cependant, quels seraient ses motifs pour se
travestir ainsi? Je ne puis me les expliquer d’aucune manière.
Qu’un cavalier très jeune, très beau et parfaitement imberbe se
déguise en femme, cela se conçoit; il s’ouvre ainsi mille portes
qui lui seraient restées obstinément fermées, et le quiproquo peut
le jeter dans une complication d’aventures tout à fait dédalienne
et réjouissante. On peut arriver de cette façon jusqu’à une femme
étroitement gardée, ou brusquer quelque bonne fortune à la faveur
de la surprise. Mais je ne sais trop les avantages qu’il y a pour
une belle et jeune femme à courir le pays en habits d’homme: elle
ne peut qu’y perdre. Une femme ne doit pas renoncer ainsi au
plaisir d’être courtisée, madrigalisée et adorée; elle renoncerait
plutôt à la vie, et elle aurait raison, car qu’est-ce que la vie
d’une femme sans tout cela? -- Rien, -- ou quelque chose de pis
que la mort. Et je m’étonne toujours que les femmes qui ont trente
ans ou la petite vérole ne se jettent pas du haut d’un clocher en
bas.

Malgré tout cela, quelque chose de plus fort que tous les
raisonnements me crie que c’est une femme, et que c’est elle que
j’ai rêvée, elle que je dois aimer uniquement, et qui m’aimera
uniquement: -- oui, c’est elle, la déesse aux regards d’aigle, aux
belles mains royales, qui me souriait avec condescendance du haut
de son trône de nuées. Elle s’est présentée à moi sous ce
déguisement pour m’éprouver, pour voir si je la reconnaîtrais, si
mon regard amoureux pénétrerait les voiles dont elle s’était
enveloppée, comme dans ces contes merveilleux où les fées
apparaissent d’abord sous des figures de mendiantes, puis se
relèvent tout à coup resplendissantes d’or et de pierreries.

Je t’ai reconnue, ô mon amour! À ton aspect, mon coeur a sauté
dans ma poitrine comme saint Jean dans le ventre de sainte Anne,
lorsqu’elle fut visitée par la Vierge; une lueur flamboyante s’est
répandue dans l’air; j’ai senti comme une odeur de divine
ambroisie; j’ai vu à tes pieds la traînée de feu, et j’ai compris
sur le champ que tu n’étais pas une simple mortelle.

Les sons mélodieux de la viole de sainte Cécile, que les anges
écoutent avec ravissement, sont rauques et discordants en
comparaison des cadences perlées qui s’envolent de ta bouche de
rubis: les Grâces jeunes et souriantes dansent autour de toi une
ronde perpétuelle; les oiseaux, lorsque tu passes dans les bois,
inclinent en gazouillant leur petite tête panachée pour te mieux
voir, et te sifflent leurs plus jolis refrains; la lune amoureuse
se lève de meilleure heure pour te baiser de ses pâles lèvres
d’argent, car elle a abandonné son berger pour toi; le vent se
garde d’effacer sur le sable la délicate empreinte de ton adorable
pied; la fontaine, quand tu l’y penches, se fait plus unie que le
cristal, de peur de rider et de déformer la réflexion de ton
visage céleste; les pudiques violettes elles-mêmes t’ouvrent leur
petit coeur et font mille coquetteries devant toi; la fraise
jalouse se pique d’émulation et tâche d’égaler le divin incarnat
de ta bouche; l’imperceptible moucheron bourdonne joyeusement et
t’applaudit en battant des ailes: -- toute la nature t’aime et
t’admire, ô toi, sa plus belle oeuvre!

Ah! je vis maintenant; -- jusqu’à présent je n’avais été qu’un
mort: me voilà débarrassé du linceul, et je tends hors de la fosse
mes deux maigres mains vers le soleil; ma couleur bleue de spectre
m’a quitté. Mon sang circule rapidement dans mes veines.
L’effrayant silence qui régnait autour de moi est rompu à la fin.
La voûte opaque et noire qui me pesait sur le front s’est
illuminée. Mille voix mystérieuses me chuchotent à l’oreille; de
charmantes étoiles scintillent au-dessus de moi, et sablent de
leurs paillettes d’or les sinuosités de mon chemin; les
marguerites me rient doucement, et les clochettes murmurent mon
nom avec leur petite langue tortillée: je comprends une multitude
de choses que je ne comprenais pas, je découvre des affinités et
des sympathies merveilleuses, j’entends la langue des roses et des
rossignols, et je lis couramment le livre que je ne pouvais pas
même épeler. J’ai reconnu que j’avais un ami dans ce vieux chêne
respectable tout couvert de gui et de plantes parasites, et que
cette pervenche si langoureuse et si frêle, dont le grand oeil
bleu déborde toujours de larmes, nourrissait depuis longtemps pour
moi une passion discrète et contenue: c’est l’amour, c’est l’amour
qui m’a dessillé les yeux et donné le mot de l’énigme. -- L’amour
est descendu au fond du caveau où transissait mon âme accroupie et
somnolente; il l’a prise par le bout de la main et lui a fait
monter l’escalier raide et étroit qui menait au dehors. Toutes les
portes de la prison étaient crochetées, et pour la première fois
cette pauvre Psyché est sortie du moi où elle était enfermée.

Une autre vie est devenue la mienne. Je respire par la poitrine
d’un autre, et le coup qui le blesserait me tuerait. -- Avant cet
heureux jour, j’étais semblable à ces mornes idoles japonaises qui
se regardent perpétuellement le ventre. J’étais le spectateur de
moi-même, le parterre de la comédie que je jouais; je me regardais
vivre, et j’écoutais les oscillations de mon coeur comme le
battement d’une pendule. Voilà tout. Les images se peignaient dans
mes yeux distraits; les sons frappaient mon oreille inattentive,
mais rien du monde extérieur n’arrivait jusqu’à mon âme.
L’existence de qui que ce soit ne m’était nécessaire; je doutais
même de toute autre existence que de la mienne, dont encore je
n’étais guère sûr. Il me semble que j’étais seul au milieu de
l’univers, et que tout le reste n’était que fumées, images, vaines
illusions, apparences fugitives destinées à peupler ce néant. --
Quelle différence!

Et pourtant, si mon pressentiment me trompait, si Théodore était
réellement un homme, ainsi que tout le monde le croit! On a vu
quelquefois de ces merveilleuses beautés; -- la grande jeunesse
prête à cette illusion. -- C’est une chose à laquelle je ne veux
pas penser et qui me rendrait fou; cette graine tombée d’hier dans
le rocher stérile de mon coeur l’a déjà pénétré en tout sens de
ses mille filaments; elle s’y est cramponnée robustement, et il
serait impossible de l’arracher. C’est déjà un arbre qui fleurit
et verdoie, et tord ses racines musculeuses. -- Si je venais à
savoir avec certitude que Théodore n’est pas une femme, hélas! je
ne sais point si je ne l’aimerais pas encore.

Chapitre 10

Ma belle amie, tu avais bien raison de me détourner du projet que
j’avais conçu de voir les hommes, -- et de les étudier à fond,
avant de donner mon coeur à aucun d’eux. -- J’ai à tout jamais
éteint en moi l’amour et jusqu’à la possibilité de l’amour.

Pauvres jeunes filles que nous sommes; élevées avec tant de soin,
si virginalement entourées d’un triple mur de précautions et de
réticences, -- nous, à qui on ne laisse rien entendre, rien
soupçonner, et dont la principale science est de ne rien savoir,
dans quelles étranges erreurs nous vivons, et quelles perfides
chimères nous bercent entre leurs bras!

Ah! Graciosa, trois fois maudite soit la minute où m’est venue
l’idée de ce travestissement; que d’horreurs, que d’infamies et
que de grossièretés dont j’ai été forcée d’être témoin ou
auditeur! quel trésor de chaste et précieuse ignorance j’ai
dissipé en peu de temps!

C’était par un beau clair de lune, t’en souviens-tu? nous nous
promenions ensemble tout au fond du jardin, dans cette allée
triste et peu fréquentée, terminée, d’un côté par une statue de
Faune jouant de la flûte, qui n’a plus de nez et dont tout le
corps est couvert d’une lèpre épaisse de mousse noirâtre, et de
l’autre côté par une perspective feinte, dessinée sur le mur et à
moitié effacée par la pluie. -- À travers le feuillage encore rare
de la charmille, on voyait par places les étoiles étinceler et
s’arrondir la serpe d’argent. Une odeur de jeunes pousses et de
plantes nouvelles nous arrivait du parterre avec les souffles
languissants d’une petite brise; un oiseau caché sifflait un air
langoureux et bizarre; nous, comme de vraies jeunes filles, nous
causions d’amour, de galants, de mariage, du beau cavalier que
nous avions vu à la messe; nous mettions en commun le peu de
notions du monde et des choses que nous pouvions avoir; nous
retournions de cent manières une phrase que nous avions entendue
par hasard et dont la signification nous semblait obscure et
singulière; nous nous faisions mille de ces questions saugrenues
que la plus parfaite innocence peut seule imaginer. -- Que de
poésie primitive, que d’adorables sottises dans ces furtifs
entretiens de deux petites niaises sorties la veille de pension!

Toi, tu voulais pour amant un jeune homme hardi et fier, avec des
moustaches et des cheveux noirs, de grands éperons, de grandes
plumes, une grande épée, une espèce de matamore amoureux, et tu
donnais en plein dans l’héroïque et le triomphant: tu ne rêvais
que duels et escalades, dévouement miraculeux, et tu aurais
volontiers jeté ton gant dans la fosse aux lions pour que ton
Esplandian l’y allât chercher: cela était fort comique de voir une
petite fille comme tu l’étais alors, toute blonde, toute
rougissante, ployant au moindre souffle, vous débiter ces
généreuses tirades d’une seule haleine et de l’air le plus martial
du monde.

Moi quoique je n’eusse que six mois de plus que toi, j’étais de
six ans moins romanesque: une chose m’inquiétait principalement,
c’était de savoir ce que les hommes se disaient entre eux et ce
qu’ils faisaient lorsqu’ils étaient sortis des salons et des
théâtres: je pressentais dans leur vie beaucoup de côtés
défectueux et obscurs, soigneusement voilés à nos regards, et
qu’il nous importait beaucoup de connaître; quelquefois, cachée
derrière un rideau, j’épiais de loin les cavaliers qui venaient à
la maison, et il me semblait alors démêler dans leur allure
quelque chose d’ignoble et de cynique, une insouciance grossière
ou une préoccupation farouche que je ne leur retrouvais plus dès
qu’ils étaient entrés, et qu’ils semblaient dépouiller comme par
enchantement sur le seuil de la chambre. Tous, les jeunes comme
les vieux, me paraissaient avoir adopté uniformément un masque de
convention, des sentiments de convention et un parler de
convention lorsqu’ils étaient devant les femmes. -- De l’angle du
salon où je me tenais droite comme _une poupée et sans appuyer le
dos a mon fauteuil, tout en roulant mon bouquet entre mes doigts,
j’écoutais, je regardais; mes yeux étaient baissés cependant, et
je voyais tout à droite, à gauche, devant et derrière moi: --
comme les yeux fabuleux du lynx, mes yeux perçaient les murailles,
et j’aurais dit ce qui se passait dans la pièce à côté._

Je m’étais aussi aperçue d’une notable différence dans la manière
dont on parlait aux femmes mariées; ce n’étaient plus les phrases
discrètes et polies, enjolivées puérilement comme on en adressait
à moi ou à mes compagnes, c’était un enjouement plus libre, des
façons moins sobres et plus dégagées, les claires réticences et
les détours aboutissant vite d’une corruption qui sait qu’elle a
devant elle une corruption semblable: je sentais bien qu’il y
avait entre eux un élément commun qui n’existait pas entre nous,
et j’aurais tout donné pour savoir quel était cet élément.

Avec quelle anxiété et quelle furie curieuse je suivais de l’oeil
et de l’oreille les groupes bourdonnants et rieurs de jeunes gens
qui, après s’être abattus sur quelques points du cercle,
reprenaient leur promenade tout en causant et en jetant au passage
des oeillades ambiguës. Sur leurs bouches dédaigneusement bouffies
voltigeaient des ricanements incrédules; ils avaient l’air de se
moquer de ce qu’ils venaient de dire, et de rétracter les
compliments et les adorations dont ils nous avaient comblées. Je
n’entendais pas leurs paroles; mais je comprenais, au mouvement de
leurs lèvres, qu’ils prononçaient des mots d’une langue qui
m’était inconnue et dont personne ne s’était servi devant moi.
Ceux mêmes qui avaient l’air le plus humble et le plus soumis
redressaient la tête avec une nuance très sensible de révolte et
d’ennui; -- un soupir d’essoufflement, pareil au soupir d’un
acteur qui est arrivé au bout d’un long couplet, s’échappait
malgré eux de leur poitrine, et ils faisaient en nous quittant un
demi-tour sur les talons d’une manière vive et pressée qui
dénonçait une espèce de satisfaction intérieure d’être délivrés de
la rude corvée d’être honnêtes et galants.

J’aurais donné un an de ma vie pour entendre, sans être vue, une
heure de leur conversation. Souvent je comprenais, à de certaines
attitudes, à quelques gestes détournés, à des coups d’oeil lancés
obliquement, qu’il était question de moi et que l’on parlait ou de
mon âge ou de ma figure. Alors j’étais sur des charbons ardents;
les quelques mots étouffés, les demi-lambeaux de phrase qui
m’arrivaient par intervalles irritaient au plus haut point ma
curiosité sans pouvoir la satisfaire, et j’entrais dans des doutes
et des perplexités étranges.

Le plus souvent ce qu’on disait avait une apparence favorable, et
ce n’était pas ce qui m’inquiétait: je me souciais assez peu que
l’on me trouvât belle; mais les menues observations coulées dans
le tuyau de l’oreille et presque toujours suivies de longs
ricanements et de singuliers clignements d’yeux, -- voilà ce que
j’aurais voulu savoir; et, pour une de ces phrases dites tout bas
derrière un rideau ou dans l’encoignure d’une porte, j’aurais
quitté sans regret l’entretien le plus fleuri et le plus parfumé
du monde.

Si j’avais eu un amant, j’aurais beaucoup aimé connaître la
manière dont il eût parlé de moi à un autre homme, et en quels
termes il se serait vanté de sa bonne fortune à ses camarades
d’orgie avec un peu de vin dans la tête et les deux coudes sur la
nappe.

Je le sais maintenant, et en vérité je suis fâchée de le savoir. -
- C’est toujours ainsi.

Mon idée était folle, mais ce qui est fait est fait, et l’on ne
peut désapprendre ce qu’on a appris. Je ne t’ai pas écoutée, ma
chère Graciosa, je m’en repens; mais on n’écoute pas toujours la
raison, surtout quand elle sort d’une aussi jolie bouche que la
tienne, car je ne sais pourquoi on ne se peut figurer qu’un
conseil soit sage, à moins qu’il ne soit donné par quelque vieille
tête toute chenue et toute grise, comme si avoir été bête soixante
ans pouvait vous rendre spirituel.

Mais tout cela me tourmentait trop, et je n’y pouvais tenir, je
grillais dans ma petite peau comme une châtaigne sur la poêle. La
pomme fatale s’arrondissait dans le feuillage au-dessus de ma
tête, et il fallait bien finir par y donner un coup de dent, sauf
à la jeter après, si la saveur m’en paraissait amère.

J’ai fait comme Ève la blonde, ma très chère grand-mère, -- j’ai
mordu.

La mort de mon oncle, le seul parent qui me restât, me laissant
libre de mes actions, j’exécutai ce que je rêvais depuis si
longtemps. -- Mes précautions étaient prises avec le plus grand
soin pour que nul ne se doutât de mon sexe: j’avais appris à tirer
l’épée et le pistolet; je montais parfaitement à cheval et avec
une hardiesse dont peu d’écuyers eussent été capables; j’étudiai
bien la manière de porter le manteau et de faire siffler la
cravache, et, en quelques mois, je parvins à faire d’une fille
qu’on trouvait assez jolie un cavalier beaucoup plus joli, et à
qui il ne manquait guère que la moustache. -- Je réalisai ce que
j’avais de bien, et je sortis de la ville, décidée à n’y revenir
qu’avec l’expérience la plus complète.

C’était le seul moyen d’éclaircir mes doutes: avoir des amants ne
m’aurait rien appris, ou du moins cela ne m’eût donné que des
lueurs incomplètes, et je voulais étudier l’homme à fond,
l’anatomiser fibre par fibre avec un scalpel inexorable et le
tenir tout vif et tout palpitant sur ma table de dissection; pour
cela il fallait le voir seul à seul chez lui, en déshabillé, le
suivre à la promenade, à la taverne et ailleurs. -- Avec mon
déguisement, je pouvais aller partout sans être remarquée; on ne
se cachait pas devant moi, on jetait de côté toute réserve et
toute contrainte, je recevais des confidences et j’en faisais de
fausses pour en provoquer de vraies. Hélas! les femmes n’ont lu
que le roman de l’homme et jamais son histoire.

C’est une chose effrayante à penser et à laquelle on ne pense pas,
combien nous ignorons profondément la vie et la conduite de ceux
qui paraissent nous aimer et que nous épouserons. Leur existence
réelle nous est aussi parfaitement inconnue que s’ils étaient des
habitants de Saturne ou de quelque autre planète à cent millions
de lieues de notre boule sublunaire: on dirait qu’ils sont d’une
autre espèce, et il n’y a pas le moindre lien intellectuel entre
les deux sexes; -- les vertus de l’un font les vices de l’autre,
et ce qui fait admirer l’homme fait honnir la femme.

Nous autres, notre vie est claire et se peut pénétrer d’un regard.
-- Il est facile de nous suivre de la maison au pensionnat, du
pensionnat à la maison; -- ce que nous faisons n’est un mystère
pour personne; chacun peut voir nos mauvais dessins à l’estompe,
nos bouquets à l’aquarelle composés d’une pensée et d’une rose
grosse comme un chou, et galamment noués par la queue avec un
ruban de couleur tendre: les pantoufles que nous brodons pour la
fête de nos pères ou de nos grands-pères n’ont rien en soi de bien
occulte et de bien inquiétant. -- Nos sonates et nos romances sont
exécutées avec la plus désirable froideur. Nous sommes bien et
dûment cousues à la jupe de nos mères, et, à neuf ou dix heures au
plus, nous rentrons dans nos petits lits tout blancs, au fond de
nos cellules proprettes et discrètes, où nous sommes vertueusement
verrouillées et cadenassées jusqu’au lendemain matin. La
susceptibilité la plus éveillée et la plus jalouse ne trouverait
rien à cela.

Le cristal le plus limpide n’a pas la transparence d’une pareille
vie.

Celui qui nous prend sait ce que nous avons fait à partir de la
minute où nous avons été sevrées et même avant, s’il veut pousser
ses recherches jusque-là. -- Notre vie n’est pas une vie, c’est
une espèce de végétation comme celle de la mousse et des fleurs;
l’ombre glaciale de la tige maternelle flotte autour de nous,
pauvres boutons de rose étouffés qui n’osons pas nous ouvrir.
Notre affaire principale, c’est de nous tenir bien droites, bien
corsées, bien busquées, l’oeil convenablement baissé, et de
surpasser en immobilité et en raideur les mannequins et les
poupées à ressorts.

Il nous est défendu de prendre la parole, de nous mêler à la
conversation autrement que pour répondre oui et non, si l’on nous
interroge. Aussitôt que l’on veut dire quelque chose
d’intéressant, l’on nous renvoie étudier notre harpe ou notre
clavecin, et nos maîtres de musique ont tous soixante ans pour le
moins et prennent horriblement de tabac. Les modèles suspendus
dans nos chambres sont d’une anatomie très vague et très esquivée.
Les dieux de la Grèce, pour se présenter dans un pensionnat de
demoiselles, ont soin préalablement d’acheter à la friperie de
très amples carricks et de se faire graver au pointillé, ce qui
leur donne l’air de portiers ou de cochers de fiacre, et les rend
peu propres à nous enflammer l’imagination.

À force de vouloir nous empêcher d’être romanesques, l’on nous
rend idiotes. Le temps de notre éducation se passe non pas à nous
apprendre quelque chose, mais à nous empêcher d’apprendre quelque
chose.

Nous sommes réellement prisonnières de corps et d’esprit; mais un
jeune homme, libre de ses actions, qui sort le matin pour ne
rentrer que le matin, qui a de l’argent, qui peut en gagner et en
disposer comme il lui plaît, comment pourrait-il justifier
l’emploi de son temps? -- quel est l’homme qui voudrait dire à la
personne aimée ce qu’il a fait pendant sa journée et pendant sa
nuit? -- Aucun, même de ceux qui sont réputés les plus purs.

J’avais envoyé mon cheval et mes vêtements à une petite métairie
que j’ai à quelque distance de la ville. Je m’habillai, je montai
en selle et je partis, non sans un singulier serrement de coeur. -
- Je ne regrettai rien, je ne laissai rien en arrière, ni parents,
ni amis, pas un chien, pas un chat, et cependant j’étais triste,
j’avais presque les larmes aux yeux; cette ferme où je n’avais été
que cinq ou six fois n’avait pour moi rien de particulier et de
cher, et ce n’était pas la complaisance que l’on prend à de
certains endroits et qui vous attendrit lorsqu’il les faut
quitter, mais je me retournai deux ou trois fois pour voir encore
de loin monter entre les arbres sa vrille de fumée bleuâtre.

C’était là où, avec mes robes et mes jupes, j’avais laissé mon
titre de femme; dans la chambre où j’avais fait ma toilette
étaient serrées vingt années de ma vie qui ne devaient plus
compter et qui ne me regardaient plus. Sur la porte on eût pu
écrire: Ci-gît Madeleine de Maupin; car en effet je n’étais plus
Madeleine de Maupin, mais bien Théodore de Sérannes, -- et
personne ne devait plus m’appeler de ce doux nom de Madeleine.

Le tiroir où étaient renfermées mes robes, désormais inutiles, me
parut comme le cercueil de mes blanches illusions; -- j’étais un
homme, ou du moins j’en avais l’apparence: la jeune fille était
morte.

Quand j’eus totalement perdu de vue la cime des châtaigniers qui
entourent la métairie, il me sembla que je n’étais plus moi, mais
un autre, et je me souvenais de mes actions anciennes comme des
actions d’une personne étrangère auxquelles j’aurais assisté, ou
comme du début d’un roman dont je n’aurais pas achevé la lecture.

Je me rappelais complaisamment mille petits détails dont
l’enfantine naïveté me faisait venir sur les lèvres un sourire
d’indulgence un peu moqueuse quelquefois, comme celui d’un jeune
libertin qui écouterait les confidences arcadiques et pastorales
d’un écolier de troisième; et, au moment où je m’en détachais pour
toujours, toutes mes puérilités de petite fille et de jeune fille
accouraient sur le bord du chemin en me faisant mille signes
d’amitié et m’envoyant des baisers du bout de leurs doigts blancs
et effilés.

Je piquai mon cheval pour me dérober à ces énervantes émotions;
les arbres filaient rapidement à droite et à gauche; mais l’essaim
folâtre, plus bourdonnant qu’une ruche d’abeilles, se mit à courir
dans les allées latérales et à m’appeler: -- Madeleine! Madeleine!

Je donnai sur le cou de ma bête un grand coup de cravache qui la
fit redoubler de vitesse. Mes cheveux se tenaient presque droits
derrière ma tête, mon manteau était horizontal, comme si des plis
eussent été sculptés dans la pierre, tant ma course était rapide;
je regardai une fois en arrière, et je vis, comme un petit nuage
blanc bien loin à l’horizon, la poussière que les pieds de mon
cheval avaient soulevée.

Je m’arrêtai un peu.

Dans un buisson d’églantier, sur le bord de la route, je vis
remuer quelque chose de blanc, et une petite voix claire et douce
comme l’argent me vint frapper l’oreille: -- Madeleine, Madeleine,
où allez-vous si loin, Madeleine? Je suis votre virginité, ma
chère enfant; c’est pourquoi j’ai une robe blanche, une couronne
blanche et une peau blanche. Mais vous, pourquoi avez-vous des
bottes, Madeleine? Il me semblait que vous aviez le pied fort
joli. Des bottes et un haut-de-chausses, et un grand chapeau à
plume comme un cavalier qui va à la guerre! Pourquoi donc cette
longue épée qui bat et meurtrit votre cuisse? Vous avez un
singulier équipage, Madeleine, et je ne sais trop si je dois vous
accompagner.

-- Si tu as peur, ma chère, retourne à la maison, va arroser mes
fleurs et soigner mes colombes. Mais en vérité tu as tort, tu
serais plus en sûreté sous ces vêtements de bon drap que sous ta
gaze et ton lin. Mes bottes empêchent qu’on ne voie si j’ai un
joli pied; cette épée, c’est pour me défendre, et la plume qui
s’agite à mon chapeau est pour effaroucher tous les rossignols qui
me viendraient chanter à l’oreille de fausses chansons d’amour.

Je continuai ma route: dans les soupirs du vent je crus
reconnaître la dernière phrase de la sonate que j’avais apprise
pour la fête de mon oncle, et, dans une large rose qui levait sa
tête épanouie au-dessus d’un petit mur, le modèle de la grosse
rose d’après quoi j’avais fait tant d’aquarelles; en passant
devant une maison, je vis flotter à une fenêtre le fantôme de mes
rideaux. Tout mon passé semblait se cramponner après moi pour
m’empêcher d’aller en avant et d’arriver à un nouvel avenir.

J’hésitai deux ou trois fois, et je tournai la tête de mon cheval
de l’autre côté.

Mais la petite couleuvre bleue de la curiosité me sifflait tout
doucement des paroles insidieuses, et me disait: -- Marche,
marche, Théodore; l’occasion est bonne pour t’instruire; si tu
n’apprends pas aujourd’hui, tu ne sauras jamais. -- Et ton noble
coeur, tu le donneras donc au hasard, à la première apparence
honnête et passionnée? -- Les hommes nous cachent des secrets bien
extraordinaires, Théodore!

Je repris le galop.

Le haut-de-chausses était bien sur mon corps et non dans mon
esprit; j’éprouvai un certain malaise et comme un frisson de peur,
pour nommer la chose par son nom, à un endroit sombre de la forêt;
un coup de fusil tiré par un braconnier manqua me faire évanouir.
Si c’eût été un voleur, les pistolets placés dans mes fontes et ma
formidable épée ne m’eussent pas été à coup sûr d’un grand
secours. Mais peu à peu je m’aguerris, et je n’y fis plus
attention.

Le soleil descendait lentement sous l’horizon comme le lustre d’un
théâtre qu’on abaisse quand la représentation est finie. Des
lapins et des faisans traversaient la route de temps à autre; les
ombres s’allongeaient, et tous les lointains se nuançaient de
rougeurs. Certaines portions du ciel étaient d’un lilas très doux
et très fondu, d’autres tenaient du citron et de l’orange; les
oiseaux de nuit commençaient à chanter, et il se dégageait du bois
une foule de bruits singuliers: le peu de lumière qu’il y avait
encore s’éteignit, et l’obscurité devint complète, augmentée
qu’elle était par l’ombre portée des arbres. Moi, qui n’étais
jamais sortie seule de nuit, me trouver à huit heures du soir dans
une grande forêt! Conçois-tu cela, ma Graciosa, moi qui me mourais
déjà de peur au bout du jardin? L’effroi me reprit de plus belle,
et le coeur me battit terriblement; ce fut, je t’avoue, avec une
grande satisfaction que je vis poindre et scintiller au revers
d’un coteau les lumières de la ville où j’allais. Dès que je vis
ces points brillants semblables à de petites étoiles terrestres,
ma frayeur se passa complètement. Il me semblait que ces lueurs
indifférentes étaient les yeux ouverts d’autant d’amis qui
veillaient pour moi.

Mon cheval n’était pas moins content que moi, et humant un doux
parfum d’écurie plus agréable pour lui que toutes les odeurs des
marguerites et des fraises des bois, il courut tout droit à
l’hôtel du Lion-Rouge.

Une blonde lueur rayonnait à travers le vitrage de plomb de
l’auberge, dont l’enseigne de fer-blanc se balançait à droite et à
gauche, et geignait comme une vieille femme, car la bise
commençait à fraîchir. -- Je remis mon cheval aux mains d’un
palefrenier, et j’entrai dans la cuisine.

Une énorme cheminée, ouvrant au fond sa gueule rouge et noire,
avalait un fagot à chaque bouchée, et de chaque côté des chenets,
deux chiens, assis sur leur derrière et presque aussi grands que
des hommes, se faisaient cuire avec le plus grand flegme du monde,
se contentant de lever un peu leurs pattes et de pousser une
espèce de soupir quand la chaleur devenait plus intense; mais, à
coup sûr, ils eussent mieux aime être réduits en charbon que de
reculer d’un pas.

Mon arrivée ne parut pas leur faire plaisir, et ce fut en vain
que, pour faire connaissance avec eux, je leur passai, à plusieurs
reprises, la main sur la tête; ils me jetaient des regards en
dessous qui ne signifiaient rien de bon. -- Cela m’étonna, car les
animaux viennent a moi volontiers.

L’hôtelier s’approcha pour me demander ce que je voulais à souper.

C’était un homme pansu, avec un nez rouge, des yeux vairons et un
sourire qui lui faisait le tour de la tête. À chaque mot qu’il
disait, il montrait une double rangée de dents pointues et
séparées comme celles des ogres. Le grand couteau de cuisine qui
pendait à son côté avait un air douteux et semblait pouvoir servir
à plusieurs usages. Quand je lui eus dit ce que je désirais, il
alla à un des chiens, et lui donna un coup de pied quelque part.
Le chien se leva, et se dirigea vers une espèce de roue où il
entra avec un air piteux et rechigné, et en me lançant un regard
de reproche. Enfin, voyant qu’il n’y avait pas de grâce à espérer,
il se mit à faire tourner sa roue, et par contre-coup la broche où
était enfilé le poulet dont je devais souper. Je me promis de lui
en jeter les reliefs pour le payer de sa peine, et je me mis à
considérer la cuisine en attendant qu’il fût prêt.

De larges solives de chêne rayaient le plafond, toutes bistrées et
noircies par la fumée du foyer et des chandelles. Sur les
dressoirs brillaient dans l’ombre des plats d’étain plus clairs
que l’argent et des poteries de faïence blanche à bouquets bleus.
-- Au long des murs, de nombreuses files de casseroles bien
récurées ne ressemblaient pas mal aux boucliers antiques que l’on
voit suspendus en rang au long des trirèmes grecques ou romaines
(pardonne-moi, Graciosa, la magnificence épique de cette
comparaison). Une ou deux grosses servantes s’agitaient autour
d’une grande table, et remuaient de la vaisselle et des
fourchettes, plus agréable musique que toute autre quand on a
faim, car l’ouïe du ventre devient alors plus fine que celle de
l’oreille. Somme toute, en dépit de la bouche de tirelire et des
dents de scie de l’hôtelier, l’auberge avait une mine assez
honnête et réjouissante; et le sourire de l’hôtelier eût-il eu une
toise de plus, et ses dents eussent-elles été trois fois plus
longues et plus blanches, la pluie commençait à tinter sur les
carreaux, et le vent à hurler de façon à vous ôter l’envie de vous
en aller, car je ne sais rien qui soit plus lugubre que ces
gémissements par une nuit obscure et pluvieuse.

Une idée me vint qui me fit sourire, c’est que personne au monde
ne serait venu me chercher où j’étais. -- En effet, qui eût pensé
que la petite Madeleine, au lieu d’être couchée dans son lit bien
chaud, avec sa veilleuse d’albâtre à côté d’elle, un roman sous
son oreiller, sa femme de chambre dans le cabinet voisin, prête à
accourir à la moindre terreur nocturne, se balançait sur une
chaise de paille, dans une auberge de campagne, à vingt lieues de
sa maison, ses pieds bottés posés sur les chenets, et ses petites
mains crânement enfoncées dans ses goussets?

Oui, Madelinette n’est pas restée, comme ses compagnes, le coude
paresseusement appuyé au bord du balcon, entre le volubilis et les
jasmins de la fenêtre, à suivre, au bout de la plaine, les franges
violettes de l’horizon, ou quelque petit nuage couleur de rose,
arrondi par la brise de mai. Elle n’a pas tapissé, avec la feuille
des lis, des palais de nacre de perle pour y loger ses chimères;
elle n’a pas, comme vous, les belles rêveuses, habillé quelque
fantôme creux de toutes les perfections imaginables: elle a voulu
connaître les hommes avant de se donner à un homme; elle a tout
quitté, ses belles robes de velours et de soie aux couleurs
éclatantes, ses colliers, ses bracelets, ses oiseaux et ses
fleurs; elle a renoncé volontairement aux adorations, aux
galanteries prosternées, aux bouquets et aux madrigaux, au plaisir
d’être trouvée plus belle et mieux parée que vous, à son doux nom
de femme, à tout ce qui fut elle, et elle s’en est allée, la
courageuse fille, toute seule, apprendre à travers le monde la
grande science de la vie.

Si l’on savait cela, l’on dirait que Madeleine est folle. -- Tu
l’as dit toi-même, ma chère Graciosa; -- mais les véritables
folles sont celles qui jettent leur âme au vent, et sèment leur
amour au hasard sur la pierre et le rocher, sans savoir si un seul
épi germera.

Ô Graciosa! c’est une pensée que je n’ai jamais eue sans terreur:
avoir aimé quelqu’un qui n’en était pas digne! avoir montré son
âme toute nue à des yeux impurs, et laissé pénétrer un profane
dans le sanctuaire de son coeur! avoir roulé quelque temps ses
flots limpides avec une onde bourbeuse! -- Si parfaitement que
l’on se soit séparé, il reste toujours quelque chose de ce limon,
et le ruisseau ne peut reprendre sa transparence première.

Penser qu’un homme vous a embrassée et touchée; qu’il a vu votre
corps; qu’il peut dire: Elle est comme ceci ou comme cela; elle a
tel signe à tel endroit; elle a telle nuance dans l’âme; elle rit
pour cette chose? et pleure pour celle-ci; son rêve est ainsi
fait; voici dans mon portefeuille une plume des ailes de sa
chimère; cette bague est tressée avec ses cheveux; un morceau de
son coeur est plié dans cette lettre; elle me caressait de cette
façon, et voici son mot de tendresse habituel!

Ah! Cléopâtre, je comprends maintenant pourquoi tu faisais tuer,
le matin, l’amant avec qui tu avais passé la nuit. -- Sublime
cruauté, pour qui, autrefois, je n’avais pas assez d’imprécations!
-- Grande voluptueuse, comme tu connaissais la nature humaine, et
qu’il y a de profondeur dans cette barbarie! Tu ne voulais pas que
nul vivant pût divulguer les mystères de ta couche; ces mots
d’amour, envolés de tes lèvres ne devaient pas être répétés. -- Tu
gardais ainsi ta pure illusion. L’expérience ne venait pas
dépouiller pièce à pièce ce fantôme charmant que tu avais bercé
entre tes bras. Tu aimais mieux être séparée de lui par un brusque
coup de hache que par un lent dégoût. -- Quel supplice, en effet,
de voir l’homme que l’on avait choisi mentir à chaque minute à
l’idée qu’on s’était faite de lui; de découvrir dans son caractère
mille petitesses qu’on n’y soupçonnait pas; de s’apercevoir que ce
qui vous avait paru si beau à travers le prisme de l’amour est
réellement fort laid, et que ce qu’on avait pris pour un vrai
héros de roman n’est au bout du compte, qu’un bourgeois prosaïque
qui met des pantoufles et une robe de chambre!

Je n’ai pas le pouvoir de Cléopâtre, et, si je le possédais, je
n’aurais pas assurément la force de m’en servir. Aussi, ne pouvant
ni ne voulant faire couper la tête à mes amants au sortir de mon
lit, et n’étant pas non plus d’humeur à supporter ce que les
autres femmes supportent, il faut que j’y regarde à deux fois
avant d’en prendre un; c’est ce que je ferai plutôt trois fois que
deux, si l’envie m’en prend, ce dont je doute fort, après ce que
j’ai vu et entendu; à moins cependant que je ne rencontre dans
quelque bienheureuse contrée inconnue un coeur pareil au mien,
comme disent les romans, -- un coeur vierge et pur qui n’eût
jamais aimé et qui en fût capable, dans le vrai sens du mot ce qui
n’est pas, à beaucoup près, une chose facile.

Plusieurs cavaliers entrèrent dans l’auberge; l’orage et la nuit
les avaient empêchés de continuer leur route -- Ils étaient tous
jeunes, et le plus âgé n’avait assurément pas plus de trente ans:
leurs vêtements annonçaient qu’ils appartenaient à la classe
supérieure, et, à défaut de leurs vêtements, la facilité insolente
de leurs manières l’eût fait assez comprendre. Il y en avait un ou
deux qui avaient des figures intéressantes; les autres avaient
tous, à un degré plus ou moins fort, cette espèce de jovialité
brutale et d’insouciante bonhomie que les hommes ont entre eux, et
dont ils se dépouillent complètement lorsqu’ils sont en notre
présence.

S’ils avaient pu se douter que ce jeune homme frêle et à moitié
endormi sur sa chaise, à l’angle de la cheminée, n’était rien
moins que ce qu’il paraissait être, mais bien une jeune fille, un
morceau de roi, comme ils disent, certes ils eussent bien vite
changé de ton, vous les auriez vus aussitôt se rengorger et faire
la roue. Ils se seraient approchés avec force révérences, les
jambes cambrées, les coudes en dehors, le sourire dans les yeux,
dans la bouche, dans le nez, dans les cheveux, dans toute
l’habitude de leur corps; ils auraient désossé les mots dont ils
se seraient servis, et n’auraient parlé qu’avec des phrases de
velours et de satin; au moindre de mes mouvements, ils auraient eu
l’air de s’étendre sur le plancher en manière de tapis, de peur
que la délicatesse de mes pieds ne fût offensée par ses
inégalités; toutes les mains se fussent avancées pour me soutenir;
le siège le plus moelleux eût été disposé à la meilleure place;
mais j’avais l’air d’un joli garçon, et non d’une jolie fille.

J’avoue que je fus presque sur le point de regretter mes jupes, en
voyant le peu d’attention qu’ils faisaient à moi. -- J’en fus une
minute toute mortifiée; car, de temps en temps, il m’arrivait de
ne plus songer que j’avais des habits d’homme, et j’eus besoin d’y
penser pour ne pas prendre de mauvaise humeur.

J’étais là, ne disant mot, les bras croisés et regardant avec un
air en apparence fort attentif le poulet qui se nuançait de
teintes de plus en plus vermeilles et le malheureux chien que
j’avais si malencontreusement dérangé, et qui se démenait dans sa
roue comme plusieurs diables dans le même bénitier.

Le plus jeune de la troupe me vint frapper sur l’épaule un coup
qui, ma foi, me fit beaucoup de mal, et m’arracha un petit cri
involontaire, et il me demanda si je n’aimerais pas mieux souper
avec eux que tout seul, attendu qu’on buvait mieux étant
plusieurs. -- Je lui répondis que c’était un plaisir que je
n’aurais pas osé espérer, et que je le ferais très volontiers. On
mit notre couvert ensemble, et nous prîmes place à la table.

Le chien, tout haletant, après avoir happé en trois tours de
langue une énorme écuellée d’eau, reprit son poste vis-à-vis de
l’autre chien, qui n’avait pas bougé non plus que s’il eût été de
porcelaine, les nouveaux venus n’ayant pas demandé de poulet par
une grâce du ciel toute spéciale.

J’appris, par quelques phrases qui leur échappèrent, qu’ils se
rendaient à la cour, qui était alors à ***, et où ils devaient
rejoindre d’autres de leurs amis. Je leur dis que j’étais un jeune
fils de famille qui sortait de l’université, et qui se rendait
chez des parents qu’il avait en province par le vrai chemin des
écoliers, c’est-à-dire par le plus long qu’il pût trouver. Cela
les fit rire, et, après quelques propos sur mon air innocent et
candide, ils me demandèrent si j’avais une maîtresse. Je leur
répondis que je n’en savais rien, et eux de rire encore plus. Les
flacons se succédaient avec rapidité; quoique j’eusse soin de
laisser mon verre presque toujours plein, j’avais la tête un peu
échauffée, et, ne perdant pas de vue mon idée, je fis en sorte que
la conversation tournât sur les femmes. Cela ne fut pas difficile;
car c’est, après la théologie et l’esthétique, la chose dont les
hommes parlent le plus volontiers quand ils sont ivres.

Les compagnons n’étaient pas précisément ivres, ils portaient trop
bien leur vin pour cela; mais ils commençaient à entrer dans des
discussions morales à perte de vue et à mettre sans façon leurs
coudes sur la table. -- L’un d’eux même avait passé son bras
autour de la taille épaisse d’une des servantes, et dodelinait sa
tête fort amoureusement: un autre jura qu’il crèverait sur l’heure
comme un crapaud à qui l’on fait prendre du tabac, si Jeannette ne
lui laissait pas prendre un baiser sur chacune des grosses pommes
rouges qui lui servaient de joues. Et Jeannette, ne voulant pas
qu’il crevât comme un crapaud, les lui octroya de très bonne
grâce, et n’arrêta pas même une main qui s’insinuait
audacieusement entre les plis de son fichu, dans la moite vallée
de sa gorge très mal gardée par une petite croix d’or, et ce ne
fut qu’après un court pourparler à voix basse qu’il la laissa
libre d’enlever le plat.

C’étaient pourtant des gens de la cour et de moeurs élégantes, et
assurément, à moins de l’avoir vu, je n’aurais jamais pensé à les
accuser de pareilles familiarités avec des servantes d’auberge. --
Il est probable qu’ils venaient de quitter des maîtresses
charmantes, à qui ils avaient fait les plus beaux serments du
monde: en vérité, je n’aurais jamais songé à recommander à mon
amant de ne pas salir, au long des joues de Maritorne, des lèvres
où j’aurais posé les miennes.

Le drôle parut prendre un grand plaisir à ce baiser ni plus ni
moins que s’il eût embrassé Philis ou Oriane: c’était un gros
baiser solidement et franchement appliqué, qui laissa deux petites
marques blanches sur la joue en feu de la donzelle, et dont elle
essuya la trace avec le revers de sa main qui venait de laver la
vaisselle. -- Je ne crois pas qu’il en eût jamais donné d’aussi
naturellement tendre à la pure déité de son coeur. -- Ce fut
apparemment sa pensée, car il dit à demi-voix et avec un mouvement
de coude tout à fait dédaigneux:

-- Au diable les femmes maigres et les grands sentiments!

Cette morale parut du goût de l’assemblée, -- et tous hochèrent la
tête en signe d’assentiment.

-- Ma foi, dit l’autre en continuant son idée, j’ai du malheur en
tout. Messieurs, il faut que je vous confie sous le sceau du plus
grand secret que moi qui vous parle j’ai en ce moment-ci une
passion.

-- Oh! oh! firent les autres. Une passion! cela est du dernier
lugubre. Et que fais-tu d’une passion?

-- C’est une femme honnête, messieurs; il ne faut pas rire,
messieurs; car enfin pourquoi n’aurais-je pas une femme honnête?
Est-ce que j’ai dit quelque chose de ridicule?... Tiens, toi là-
bas, je vais te jeter la maison à la tête, si tu ne finis pas.

-- Eh bien! après?

-- Elle est folle de moi: -- c’est bien la plus belle âme du
monde; en fait d’âmes, je m’y connais, je m’y connais aussi bien
qu’en chevaux pour le moins, et je vous garantis que celle-là est
une âme première qualité. Ce sont des élévations, des extases, des
dévouements, des sacrifices, des raffinements de tendresse, tout
ce que l’on peut imaginer de plus transcendant; mais elle n’a
presque pas de gorge, elle n’en a même pas du tout, comme une
petite fille de quinze ans au plus. -- Elle est assez jolie du
reste; sa main est fine, et son pied petit; elle a trop d’esprit,
et pas assez de chair, et il me prend des envies de la planter là.
Que diable on ne couche pas avec les esprits. Je suis bien
malheureux; plaignez-moi, mes chers amis. Et, attendri par le vin
qu’il avait bu, il se mit à pleurer à chaudes larmes.

-- Jeannette te consolera du malheur de coucher avec des
sylphides, lui dit son voisin en lui versant une rasade; son âme
est tellement épaisse qu’on en pourrait bien faire des corps pour
les autres, et elle a assez de chair pour habiller la carcasse de
trois éléphants.

Ô pure et noble femme! si tu savais ce que dit de toi, dans un
cabaret, à tout hasard, devant des personnes qu’il ne connaît pas,
l’homme que tu aimes le mieux au monde, et à qui tu as tout
sacrifié! comme il te déshabille sans pudeur, et te livre
effrontément toute nue aux regards avinés de ses camarades,
pendant que tu es là, triste, le menton dans la main, l’oeil
tourné vers le chemin par où il doit revenir!

Si quelqu’un était venu te dire que ton amant, vingt-quatre heures
peut-être après t’avoir quittée, courtisait une ignoble servante
et qu’il s’était arrangé pour passer la nuit avec elle, tu aurais
soutenu que cela n’était pas possible, et tu n’aurais pas voulu le
croire; à peine aurais-tu ajouté foi à tes yeux et à tes oreilles:
cela était pourtant.

La conversation dura encore quelque temps, la plus folle et la
plus dévergondée du monde; mais, à travers toutes les exagérations
bouffonnes, les plaisanteries souvent ordurières, perçait un
sentiment vrai et profond de parfait mépris pour la femme, et j’en
appris plus dans cette soirée qu’en lisant vingt charretées de
moralistes.

Les choses énormes et inouïes que j’entendais donnaient à ma
figure une teinte de tristesse et de sévérité dont le reste des
convives s’aperçut et dont on me fit obligeamment la guerre; mais
ma gaieté ne put revenir. -- J’avais bien soupçonné que les hommes
n’étaient pas tels qu’ils apparaissaient devant nous, mais je ne
les croyais pas encore aussi différents de leurs masques, et ma
surprise égalait mon dégoût.

Je ne voudrais, pour corriger à tout jamais une jeune fille
romanesque, qu’une demi-heure d’une pareille conversation; -- cela
lui vaudrait mieux que toutes les remontrances maternelles.

Les uns se vantaient d’avoir autant de femmes qu’il leur plaisait,
et que pour cela ils n’avaient qu’un mot à dire; les autres se
communiquaient des recettes pour se procurer des maîtresses ou
dissertaient sur la tactique à suivre dans le siège d’une vertu;
quelques-uns tournaient en ridicule les femmes dont ils étaient
les amants, et se proclamaient les plus francs imbéciles de la
terre de s’être ainsi acoquinés auprès de semblables guenipes. --
Tous faisaient très bon marché de l’amour.

Voilà donc la pensée qu’ils nous cachent sous tant de beaux
semblants! Qui le dirait jamais à les voir si humbles, si
rampants, si prêts à tout? -- Ah! qu’après la victoire ils
relèvent la tête hardiment et mettent insolemment le talon de
leurs bottes sur le front qu’ils adoraient de loin et à genoux!
comme ils se vengent de leur abaissement passager! comme ils font
chèrement payer leurs politesses! et par combien d’injures ils se
reposent des madrigaux qu’ils ont faits! Quelle brutalité forcenée
de langage et de pensée! quelle inélégance de manières et de
tenue! -- C’est un changement complet et qui n’est certes pas à
leur avantage. Si loin qu’eussent été mes prévisions, elles
étaient bien au-dessous de la réalité.

Idéal, fleur bleue au coeur d’or, qui t’épanouis tout emperlée de
rosée sous le ciel du printemps, au souffle parfumé des molles
rêveries, et dont les racines fibreuses, mille fois plus déliées
que les tresses de soie des fées, plongent au profond de notre âme
avec leurs mille têtes chevelues pour en boire la plus pure
substance; fleur si douce et si amère, on ne te peut arracher sans
faire saigner le coeur à tous ses recoins, et de la tige brisée
suintent des gouttes rouges, qui, tombant une à une dans le lac de
nos larmes, nous servent à mesurer les heures boiteuses de notre
veille mortuaire près du lit de l’Amour agonisant.

Ah! fleur maudite, comme tu avais poussé dans mon âme! tes rameaux
s’y étaient plus multipliés que les orties dans une ruine. Les
jeunes rossignols venaient boire à ton calice et chanter sous ton
ombre; des papillons de diamant, avec des ailes d’émeraude et des
yeux de rubis, voltigeaient et dansaient autour de tes frêles
pistils couverts de poudre d’or; des essaims de blondes abeilles
suçaient sans défiance ton miel empoisonné; les chimères
reployaient leurs ailes de cygne et croisaient leurs griffes de
lion sous leur belle gorge, pour se reposer auprès de toi. L’arbre
des Hespérides n’était pas mieux gardé; les sylphides
recueillaient les larmes des étoiles dans les urnes des lis, et
t’arrosaient chaque nuit avec leurs magiques arrosoirs. -- Plante
de l’idéal, plus venimeuse que le mancenillier ou l’arbre upas,
qu’il m’en coûte, malgré les fleurs trompeuses et le poison que
l’on respire avec ton parfum, pour te déraciner de mon âme! Ni le
cèdre du Liban, ni le baobab gigantesque, ni le palmier haut de
cent coudées n’y pourraient remplir ensemble la place que tu y
occupais toute seule, petite fleur bleue au coeur d’or.

Le souper se termina enfin, et il fut question de s’aller coucher;
mais, comme le nombre des coucheurs était double de celui des
lits, il s’ensuivit naturellement qu’il fallait se coucher les uns
après les autres ou coucher deux ensemble. La chose était fort
simple pour le reste de la compagnie, mais elle ne l’était pas à
beaucoup près autant pour moi, -- eu égard à certaines
protubérances que la soubreveste et le pourpoint dissimulaient
assez convenablement, mais qu’une simple chemise eût laissé voir
dans toute leur damnable rondeur; et certes je n’étais guère
disposée à trahir mon incognito en faveur d’aucun de ces
messieurs, qui en ce moment-là me paraissaient de vrais et naïfs
monstres, et que depuis j’ai reconnus pour de fort bons diables,
et valant au moins autant que tous ceux de leur espèce.

Celui dont je devais partager le lit était raisonnablement ivre.
Il se jeta sur les matelas une jambe et un bras pendants à terre,
et s’endormit sur-le-champ, non pas du sommeil des justes, mais
d’un sommeil si profond que l’ange du jugement dernier s’en fût
venu lui souffler à l’oreille avec son clairon qu’il ne se serait
pas éveillé pour cela. -- Ce sommeil simplifiait de beaucoup la
difficulté; je n’ôtai que mon pourpoint et mes bottes, j’enjambai
le corps du dormeur, et je m’étendis sur les draps du côté de la
ruelle.

J’étais donc couchée avec un homme! Cela n’était pas mal débuter!
-- J’avoue que, malgré toute mon assurance, j’étais singulièrement
émue et troublée. La situation était si étrange, si nouvelle que
je pouvais à peine admettre que ce ne fût pas un rêve. -- L’autre
dormait de son mieux, moi, je ne pus fermer l’oeil de la nuit.

C’était un jeune homme de vingt-quatre ans à peu près, d’une assez
belle figure, les cils noirs et la moustache presque blonde; ses
longs cheveux roulaient autour de sa tête comme des flots de
l’urne renversée d’un fleuve, une légère rougeur passait sous ses
joues pâles comme un nuage sous l’eau, ses lèvres étaient à demi
entrouvertes et souriaient d’un sourire vague et languissant.

Je me soulevai sur mon coude, et je restai longtemps à le regarder
à la vacillante lueur d’une chandelle dont presque tout le suif
avait coulé par larges nappes, et dont la mèche était toute
chargée de noirs champignons.

Un intervalle assez grand nous séparait. Il occupait un bord
extrême du lit; moi, je m’étais jetée, par surcroît de précaution,
tout à fait à l’autre bord.

Assurément ce que j’avais entendu n’était pas de nature à me
prédisposer à la tendresse et à la volupté: -- j’avais les hommes
en horreur. -- Cependant j’étais plus inquiète et plus agitée que
je n’aurais dû l’être: mon corps ne partageait pas la répugnance
de mon esprit autant qu’il l’aurait fallu. -- Mon coeur battait
fort, j’avais chaud, et, de quelque côté que je me tournasse, je
ne pouvais trouver le repos.

Le silence le plus profond régnait dans l’auberge; on entendait
seulement de loin en loin le bruit sourd que faisait le pied de
quelque cheval en frappant le pavé de l’écurie, ou le son d’une
goutte d’eau qui tombait sur la cendre par le tuyau de la
cheminée. La chandelle, arrivée au bout de la mèche, s’éteignit en
fumant.

Les ténèbres les plus épaisses s’abaissèrent entre nous deux comme
des rideaux. -- Tu ne peux t’imaginer l’effet que fit sur moi la
disparition subite de la lumière. -- Il me sembla que tout était
fini, et que je ne devais plus y voir clair de ma vie. -- J’eus
envie un instant de me lever; mais qu’aurais-je fait? Il n’était
que deux heures du matin, toutes les lumières étaient éteintes, et
je ne pouvais errer comme un fantôme dans une maison inconnue.
Force me fut de rester en place et d’attendre le jour.

J’étais là, sur le dos, les deux mains croisées, tâchant de penser
à quelque chose et retombant toujours sur ceci, à savoir: que
j’étais couchée avec un homme. J’allais jusqu’à désirer qu’il
s’éveillât et s’aperçût que j’étais une femme. -- Sans doute, le
vin que j’avais bu, quoique en petite quantité, était pour quelque
chose dans cette idée extravagante, mais je ne pouvais m’empêcher
d’y revenir. -- Je fus sur le point d’allonger la main de son
côté, de l’éveiller et de lui dire ce que j’étais. -- Un pli de la
couverture qui m’arrêta le bras fut la cause qui m’empêcha de
pousser la chose jusqu’au bout: cela me donna le temps de la
réflexion; et, pendant que je dégageais mon bras, le sens que
j’avais totalement perdu me revint, sinon entièrement, du moins
assez pour me contenir.

N’eût-il pas été fort curieux qu’une belle dédaigneuse comme je
l’étais, que moi, qui aurais voulu connaître dix ans de la vie
d’un homme avant de lui donner ma main à baiser, je me fusse
livrée, dans une auberge, sur un grabat, au premier venu! et, ma
foi, cela n’a pas tenu à grand-chose.

Une effervescence subite, un bouillon de sang peut-il à ce point
mater les résolutions les plus superbes? et la voix du corps
parle-t-elle plus haut que la voix de l’esprit? -- Toutes les fois
que mon orgueil envoie trop de bouffées vers le ciel, pour le
ramener à terre, je lui mets le souvenir de cette nuit devant les
yeux. -- Je commence à être de l’avis des hommes: quelle pauvre
chose que la vertu des femmes! et de quoi dépend-elle, mon Dieu!

Ah! c’est en vain que l’on veut déployer des ailes, trop de limon
les charge; le corps est une ancre qui retient l’âme à la terre:
elle a beau ouvrir ses voiles au vent des plus hautes idées, le
vaisseau reste immobile, comme si tous les rémoras de l’Océan se
fussent suspendus à sa quille. La nature se plaît à nous faire de
ces sarcasmes-là. Quand elle voit une pensée debout sur son
orgueil comme sur une haute colonne toucher presque le ciel de la
tête, elle dit tout bas à la liqueur rouge de hâter le pas et de
se presser à la porte des artères; elle commande aux tempes de
siffler, aux oreilles de tinter, et voilà que le vertige prend à
l’idée altière: toutes les images se confondent et se brouillent,
la terre semble onduler comme le pont d’une barque dans la
tempête, le ciel tourne en rond et les étoiles dansent la
sarabande; ces lèvres, qui ne débitaient que maximes austères, se
plissent et s’avancent comme pour des baisers; ces bras, si fermes
à repousser, s’amollissent et se font plus souples et plus
enlaçants que des écharpes. Ajoutez à cela le contact d’un
épiderme, le souffle d’une haleine à travers vos cheveux, et tout
est perdu. -- Souvent même il ne faut pas tant: -- une odeur de
feuillage qui vous arrive des champs par votre fenêtre
entrouverte, la vue de deux oiseaux qui se becquettent, une
marguerite qui s’épanouit, une ancienne chanson d’amour qui vous
revient malgré vous et que vous répétez sans en comprendre le
sens, un vent tiède qui vous trouble et vous enivre, la mollesse
de votre lit ou de votre divan, il suffit d’une de ces
circonstances; la solitude même de votre chambre vous fait penser
que l’on y serait bien deux et que l’on ne saurait trouver un nid
plus charmant pour une couvée de plaisirs. Ces rideaux tirés, ce
demi-jour, ce silence, tout vous ramène à l’idée fatale qui vous
effleure de ses perfides ailes de colombe, et qui roucoule tout
doucement autour de vous. Les tissus qui vous touchent semblent
vous caresser et collent amoureusement leurs plis au long de votre
corps. -- Alors la jeune fille ouvre ses bras au premier laquais
avec qui elle se trouve seule; le philosophe laisse sa page
inachevée, et, la tête dans son manteau, court en toute hâte chez
la plus voisine courtisane.

Je n’aimais certainement pas l’homme qui me causait des agitations
si étranges. -- Il n’avait d’autre charme que de ne pas être une
femme, et, dans l’état où je me trouvais, c’était assez! Un homme!
cette chose si mystérieuse qu’on nous dérobe avec tant de soin,
cet animal étrange dont nous savons si peu l’histoire, ce démon ou
ce dieu qui peut seul réaliser tous les rêves de volupté indécise
dont le printemps berce notre sommeil, la seule pensée que l’on
ait depuis l’âge de quinze ans!

Un homme! -- L’idée confuse du plaisir flottait dans ma tête
alourdie. Le peu que j’en savais allumait encore mon désir. Une
ardente curiosité me poussait d’éclaircir une bonne fois les
doutes qui m’embarrassaient et se représentaient sans cesse à mon
esprit. La solution du problème était derrière la page: il n’y
avait qu’à la tourner, le livre était à côté de moi. -- Un
chevalier assez beau, un lit assez étroit, une nuit assez noire! -
- une jeune fille avec quelques verres de vin de Champagne dans le
cerveau! -- quel assemblage suspect! -- Eh bien! de tout cela il
n’est résulté qu’un très honnête néant.

Sur le mur où je tenais les yeux fixés, à la faveur d’une
obscurité moins épaisse, je commençais à distinguer la place de la
croisée; les carreaux devenaient moins opaques, et la lueur grise
du matin, qui glissait derrière, leur rendait la transparence; le
ciel s’éclaira peu à peu: il était jour. -- Tu ne peux t’imaginer
quel plaisir me fit ce pâle rayon sur la teinture verte de serge
d’Aumale qui entourait le glorieux champ de bataille ou ma vertu
avait triomphé de mes désirs! Il me sembla que c’était ma couronne
de victoire.

Quant au compagnon, il était tout à fait tombé par terre.

Je me levai, je me rajustai au plus vite et je courus à la
fenêtre; je l’ouvris, la brise matinale me fit du bien.

Pour me peigner je me mis devant le miroir, et je fus étonnée de
la pâleur de ma figure que je croyais pourpre.

Les autres entrèrent pour voir si nous étions encore endormis, et
poussèrent du pied leur ami qui ne parut pas très surpris de se
trouver où il était.

On sella les chevaux, et nous nous remîmes en route. -- Mais en
voici assez pour aujourd’hui ma plume ne marque plus, et je n’ai
pas envie de la tailler je te dirai une autre fois le reste de mes
aventures en attendant, aime-moi comme je t’aime, Graciosa la bien
nommée, et, d’après ce que je viens de te conter, ne va pas avoir
une trop mauvaise opinion de ma vertu.

Chapitre 11
_Beaucoup de choses sont ennuyeuses..._

Beaucoup de choses sont ennuyeuses: il est ennuyeux de rendre
l’argent qu’on avait emprunté, et qu’on s’était accoutumé à
regarder comme à soi; il est ennuyeux de caresser aujourd’hui la
femme qu’on aimait hier; il est ennuyeux d’aller dans une maison à
l’heure du dîner, et de trouver que les maîtres sont partis pour
la campagne depuis un mois; il est ennuyeux de faire un roman, et
plus ennuyeux de le lire; il est ennuyeux d’avoir un bouton sur le
nez et les lèvres gercées le jour où l’on va rendre visite à
l’idole de son coeur; il est ennuyeux d’être chaussé de bottes
facétieuses, souriant au pavé par toutes leurs coutures, et
surtout de loger le vide derrière les toiles d’araignée de son
gousset; il est ennuyeux d’être portier; il est ennuyeux d’être
empereur; il est ennuyeux d’être soi, et même d’être un autre; il
est ennuyeux d’aller à pied parce que l’on se fait mal à ses cors,
à cheval parce que l’on s’écorche l’antithèse du devant, en
voiture parce qu’un gros homme se fait immanquablement un oreiller
de votre épaule, sur le paquebot parce que l’on a le mal de mer et
qu’on se vomit tout entier; -- il est ennuyeux d’être en hiver
parce que l’on grelotte, et en été parce qu’on sue; mais ce qu’il
y a de plus ennuyeux sur terre, en enfer et au ciel, c’est
assurément une tragédie, à moins que ce ne soit un drame ou une
comédie.

Cela me fait réellement mal au coeur. -- Qu’y a-t-il de plus niais
et de plus stupide? Ces gros tyrans à voix de taureau, qui
arpentent le théâtre d’une coulisse à l’autre, en faisant aller
comme des ailes de moulin leurs bras velus, emprisonnés dans des
bas de couleur de chair, ne sont-ils pas de piètres contrefaçons
de Barbe-Bleue ou de Croquemitaine? Leurs rodomontades feraient
pouffer de rire quiconque se pourrait tenir éveillé.

Les amantes infortunées ne sont pas moins ridicules. -- C’est
quelque chose de divertissant que de les voir s’avancer, vêtues de
noir ou de blanc, avec des cheveux qui pleurent sur leurs épaules,
des manches qui pleurent sur leurs mains, et le corps prêt à
saillir de leur corset comme un noyau qu’on presse entre les
doigts; ayant l’air de traîner le plancher à la semelle de leurs
souliers de satin, et, dans les grands mouvements de passion,
repoussant leur queue en arrière avec un petit coup de talon. --
Le dialogue, exclusivement composé de oh! et de ah! qu’elles
gloussent en faisant la roue, est vraiment une agréable pâture et
de facile digestion. -- Leurs princes sont aussi fort charmants;
ils sont seulement un peu ténébreux et mélancoliques, ce qui ne
les empêche pas d’être les meilleurs compagnons qui soient au
monde et ailleurs.

Quant à la comédie qui doit corriger les moeurs, et qui s’acquitte
heureusement assez mal de son devoir, je trouve que les sermons
des pères et les rabâcheries des oncles sont aussi assommants sur
le théâtre que dans la réalité. -- Je ne suis pas d’avis que l’on
double le nombre des sots en les représentant; il y en a déjà bien
assez comme cela, Dieu merci, et la race n’est pas près de finir.
-- Où est la nécessité que l’on fasse le portrait de quelqu’un qui
a un groin de porc ou un mufle de boeuf, et qu’on recueille les
billevesées d’un manant que l’on jetterait par la fenêtre s’il
venait chez vous? L’image d’un cuistre est aussi peu intéressante
que ce cuistre lui-même, et pour être vu au miroir, ce n’en est
pas moins un cuistre. -- Un acteur qui parviendrait à imiter
parfaitement les poses et les manières des savetiers ne
m’amuserait pas beaucoup plus qu’un savetier réel.

Mais il est un théâtre que j’aime, c’est le théâtre fantastique,
extravagant, impossible, où l’honnête public sifflerait
impitoyablement dès la première scène, faute d’y comprendre un
mot.

C’est un singulier théâtre que celui-là. -- Des vers luisants y
tiennent lieu de quinquets; un scarabée battant la mesure avec ses
antennes est placé au pupitre. Le grillon y fait sa partie; le
rossignol est première flûte; de petits sylphes, sortis de la
fleur des pois, tiennent des basses d’écorce de citron entre leurs
jolies jambes plus blanches que l’ivoire, et font aller à grand
renfort de bras des archets faits avec un cil de Titania sur des
cordes de fil d’araignée; la petite perruque à trois marteaux dont
est coiffé le scarabée chef d’orchestre frissonne de plaisir, et
répand autour d’elle une poussière lumineuse, tant l’harmonie est
douce et l’ouverture bien exécuter!

Un rideau d’ailes de papillon, plus mince que la pellicule
intérieure d’un oeuf, se lève lentement après les trois coups de
rigueur. La salle est pleine d’âmes de poètes assises dans des
stalles de nacre de perle, et qui regardent le spectacle à travers
des gouttes de rosée montées sur le pistil d’or des lis. -- Ce
sont leurs lorgnettes.

Les décorations ne ressemblent à aucune décoration connue; le pays
qu’elles représentent est plus ignoré que l’Amérique avant sa
découverte. -- La palette du peintre le plus riche n’a pas la
moitié des tons dont elles sont diaprées: tout y est peint de
couleurs bizarres et singulières: la cendre verte, la cendre
bleue, l’outremer, les laques jaunes et rouges y sont prodigués.

Le ciel, d’un bleu verdissant, est zébré de larges bandes blondes
et fauves; de petits arbres fluets et grêles balancent sur le
second plan leur feuillage clairsemé, couleur de rose sèche; les
lointains, au lieu de se noyer dans leur vapeur azurée, sont du
plus beau vert pomme, et il s’en échappe çà et là des spirales de
fumée dorée. -- Un rayon égaré se suspend au fronton d’un temple
ruiné ou à la flèche d’une tour. -- Des villes pleines de
clochetons, de pyramides, de dômes, d’arcades et de rampes sont
assises sur les collines et se réfléchissent dans des lacs de
cristal; de grands arbres aux larges feuilles, profondément
découpées par les ciseaux des fées, enlacent inextricablement
leurs troncs et leurs branches pour faire les coulisses. Les
nuages du ciel s’amassent sur leurs têtes comme des flocons de
neige, et l’on voit scintiller dans leurs interstices les yeux des
nains et des gnomes, leurs racines tortueuses se plongent dans le
sol comme le doigt d’une main de géant. Le pivert les frappe en
mesure avec son bec de corne, et des lézards d’émeraude se
chauffent au soleil sur la mousse de leurs pieds.

Le champignon regarde la comédie son chapeau sur la tête, comme un
insolent qu’il est, la violette mignonne se dresse sur la pointe
de ses petits pieds entre deux brins d’herbe, et ouvre toutes
grandes ses prunelles bleues, afin de voir passer le héros.

Le bouvreuil et la linotte se penchent au bout des rameaux pour
souffler les rôles aux acteurs.

À travers les grandes herbes, les hauts chardons pourprés et les
bardanes aux feuilles de velours, serpentent, comme des couleuvres
d’argent, des ruisseaux faits avec les larmes des cerfs aux abois:
de loin en loin, on voit briller sur le gazon les anémones
pareilles à des gouttes de sang, et se rengorger les marguerites
la tête chargée d’une couronne de perles, comme de véritables
duchesses.

Les personnages ne sont d’aucun temps ni d’aucun pays; ils vont et
viennent sans que l’on sache pourquoi ni comment; ils ne mangent
ni ne boivent, ils ne demeurent nulle part et n’ont aucun métier;
ils ne possèdent ni terres, ni rentes, ni maisons; quelquefois
seulement ils portent sous le bras une petite caisse pleine de
diamants gros comme des oeufs de pigeon; en marchant, ils ne font
pas tomber une seule goutte de pluie de la pointe des fleurs et ne
soulèvent pas un seul grain de la poussière des chemins.

Leurs habits sont les plus extravagants et les plus fantasques du
monde. Des chapeaux pointus comme des clochers avec des bords
aussi larges qu’un parasol chinois et des plumes démesurées
arrachées à la queue de l’oiseau de paradis et du phénix; des
capes rayées de couleurs éclatantes, des pourpoints de velours et
de brocart, laissant voir leur doublure de satin ou de toile
d’argent par leurs crevés galonnés d’or; des hauts-de-chausses
bouffants et gonflés comme des ballons; des bas écarlates à coins
brodés, des souliers à talons hauts et à larges rosettes; de
petites épées fluettes, la pointe en l’air, la poignée en bas,
toutes pleines de ganses et de rubans; -- voilà pour les hommes.
Les femmes ne sont pas moins curieusement accoutrées.

-- Les dessins de Della Bella et de Romain de Hooge peuvent servir
à se représenter le caractère de leur ajustement: ce sont des
robes étoffées, ondoyantes, avec de grands plis qui chatoient
comme des gorges de tourterelles et reflètent toutes les teintes
changeantes de l’iris, de grandes manches d’où sortent d’autres
manches des fraises de dentelles déchiquetées à jour, qui montent
plus haut que la tête à laquelle elles servent de cadre, des
corsets chargés de noeuds et de broderies, des aiguillettes, des
joyaux bizarres, des aigrettes de plumes de héron, des colliers de
grosses perles, des éventails de queue de paon avec des miroirs au
milieu, de petites mules et des patins, des guirlandes de fleurs
artificielles, des paillettes, des gazes lamées, du fard, des
mouches, et tout ce qui peut ajouter du ragoût et du piquant à une
toilette de théâtre.

C’est un goût qui n’est précisément ni anglais, ni allemand, ni
français, ni turc, ni espagnol, ni tartare, quoiqu’il tienne un
peu de tout cela, et qu’il ait pris à chaque pays ce qu’il avait
de plus gracieux et de plus caractéristique. -- Des acteurs ainsi
habillés peuvent dire tout ce qu’ils veulent sans choquer la
vraisemblance. La fantaisie peut courir de tous côtés, le style
dérouler à son aise ses anneaux diaprés, comme une couleuvre qui
se chauffe au soleil; les concetti les plus exotiques épanouir
sans crainte leurs calices singuliers et répandre autour d’eux
leur parfum d’ambre et de musc. -- Rien ne s’y oppose, ni les
lieux, ni les noms, ni le costume.

Comme ce qu’ils débitent est amusant et charmant! Ce ne sont pas
eux, les beaux acteurs, qui iraient, comme ces hurleurs de drame,
se tordre la bouche et se sortir les yeux de la tête pour dépêcher
la tirade à effet; -- au moins ils n’ont pas l’air d’ouvriers à la
tâche, de boeufs attelés à l’action et pressés d’en finir; ils ne
sont pas plâtrés de craie et de rouge d’un demi-pouce d’épaisseur;
ils ne portent pas des poignards de fer-blanc, et ils ne tiennent
pas en réserve sous leur casaque une vessie de porc remplie de
sang de poulet; ils ne traînent pas le même lambeau taché d’huile
pendant des actes entiers.

Il parlent sans se presser, sans crier, comme des gens de bonne
compagnie qui n’attachent pas grande importance à ce qu’ils font:
l’amoureux fait à l’amoureuse sa déclaration de l’air le plus
détaché du monde; tout en causant, il frappe sa cuisse du bout de
son gant blanc, ou rajuste ses canons. La dame secoue
nonchalamment la rosée de son bouquet, et fait des pointes avec sa
suivante; l’amoureux se soucie très peu d’attendrir sa cruelle: sa
principale affaire est de laisser tomber de sa bouche des grappes
de perles, des touffes de roses, et de semer en vrai prodigue les
pierres précieuses poétiques; -- souvent même il s’efface tout à
fait, et laisse l’auteur courtiser sa maîtresse pour lui. La
jalousie n’est pas son défaut, et son humeur est des plus
accommodantes. Les yeux levés vers les bandes d’air et les frises
du théâtre, il attend complaisamment que le poète ait achevé de
dire ce qui lui passait par la fantaisie pour reprendre son rôle
et se remettre à genoux.

Tout se noue et se dénoue avec une insouciance admirable: les
effets n’ont point de cause, et les causes n’ont point d’effet; le
personnage le plus spirituel est celui qui dit le plus de
sottises; le plus sot dit les choses les plus spirituelles; les
jeunes filles tiennent des discours qui feraient rougir des
courtisanes; les courtisanes débitent des maximes de morale. Les
aventures les plus inouïes se succèdent coup sur coup sans
qu’elles soient expliquées; le père noble arrive tout exprès de la
Chine dans une jonque de bambou pour reconnaître une petite fille
enlevée; les dieux et les fées ne font que monter et descendre
dans leurs machines. L’action plonge dans la mer sous le dôme de
topaze des flots, et se promène au fond de l’Océan, à travers les
forêts de coraux et de madrépores, ou elle s’élève au ciel sur les
ailes de l’alouette et du griffon. -- Le dialogue est très
universel; le lion y contribue par un oh! oh! vigoureusement
poussé; la muraille parle par ses crevasses, et, pourvu qu’il ait
une pointe, un rébus ou un calembour à y jeter, chacun est libre
d’interrompre la scène la plus intéressante: la tête d’âne de
Bottom est aussi bien venue que la tête blonde d’Ariel; --
l’esprit de l’auteur s’y fait voir sous toutes les formes; et
toutes ces contradictions sont comme autant de facettes qui en
réfléchissent les différents aspects, en y ajoutant les couleurs
du prisme.

Ce pêle-mêle et ce désordre apparents se trouvent, au bout du
compte, rendre plus exactement la vie réelle sous ses allures
fantasques que le drame de moeurs le plus minutieusement étudié. -
- Tout homme renferme en soi l’humanité entière, et en écrivant ce
qui lui vient à la tête il réussit mieux qu’en copiant à la loupe
les objets placés en dehors de lui.

Ô la belle famille! -- jeunes amoureux romanesques, demoiselles
vagabondes, serviables suivantes, bouffons caustiques, valets et
paysans naïfs, rois débonnaires, dont le nom est ignoré de
l’historien, et le royaume du géographe; _graciosos_ bariolés,
clowns aux reparties aiguës et aux miraculeuses cabrioles; ô vous
qui laissez parler le libère caprice par votre bouche souriante,
je vous aime et je vous adore entre tous et sur tous: -- Perdita,
Rosalinde, Célie, Pandarus, Parolles, Silvio, Léandre et les
autres, tous ces types charmants, si faux et si vrais, qui, sur
les ailes bigarrées de la folie, s’élèvent au-dessus de la
grossière réalité, et dans qui le poète personnifie sa joie, sa
mélancolie, son amour et son rêve le plus intime sous les
apparences les plus frivoles et les plus dégagées.

Dans ce théâtre, écrit pour les fées, et qui doit être joué au
clair de lune, il est une pièce qui me ravit principalement; --
c’est une pièce si errante, si vagabonde, dont l’intrigue est si
vaporeuse et les caractères si singuliers que l’auteur lui-même,
ne sachant quel titre lui donner, l’a appelée _Comme il vous
plaira, _nom élastique, et qui répond à tout.

En lisant cette pièce étrange, on se sent transporté dans un monde
inconnu, dont on a pourtant quelque vague réminiscence: on ne sait
plus si l’on est mort ou vivant, si l’on rêve ou si l’on veille;
de gracieuses figures vous sourient doucement, et vous jettent, en
passant, un bonjour amical; vous vous sentez ému et troublé à leur
vue, comme si, au détour d’un chemin, vous rencontriez tout à coup
votre idéal, ou que le fantôme oublié de votre première maîtresse
se dressât subitement devant vous. Des sources coulent en
murmurant des plaintes à demi étouffées; le vent remue les vieux
arbres de l’antique forêt sur la tête du vieux duc exilé, avec des
soupirs compatissants; et, lorsque James le mélancolique laisse
aller au fil de l’eau, avec les feuilles du saule, ses
philosophiques doléances, il vous semble que c’est vous-même qui
parlez, et que la pensée la plus secrète et la plus obscure de
votre coeur se révèle et s’illumine.

Ô jeune fils du brave chevalier Rowland des Bois, tant maltraité
du sort! je ne puis m’empêcher d’être jaloux de toi; tu as encore
un serviteur fidèle, le bon Adam, dont la vieillesse est si verte
sous la neige de ses cheveux. -- Tu es banni, mais au moins tu
l’es après avoir lutté et triomphé; ton méchant frère t’enlève
tout ton bien, mais Rosalinde te donne la chaîne de son cou; tu es
pauvre, mais tu es aimé; tu quittes ta patrie, mais la fille de
ton persécuteur te suit au-delà des mers.

Les noires Ardennes ouvrent, pour te recevoir et te cacher, leurs
grands bras de feuillage; la bonne forêt, pour te coucher, amasse
au fond de ses grottes sa mousse la plus soyeuse; elle incline ses
arceaux sur ton front afin de te garantir de la pluie et du
soleil; elle te plaint avec les larmes de ses sources et les
soupirs de ses faons et de ses daims qui brament; elle fait de ses
rochers de complaisants pupitres pour tes épîtres amoureuses; elle
te prête les épines de ses buissons pour les suspendre, et ordonne
à l’écorce de satin de ses trembles de céder à la pointe de ton
stylet quand tu veux y graver le chiffre de Rosalinde.

Si l’on pouvait, jeune Orlando, avoir comme toi une grande forêt
ombreuse pour se retirer et s’isoler dans sa peine, et si, au
détour d’une allée, on rencontrait celle que l’on cherche,
reconnaissable, quoique déguisée! -- Mais, hélas! le monde de
l’âme n’a pas d’Ardennes verdoyantes, et ce n’est que dans le
parterre de poésie que s’épanouissent ces petites fleurs
capricieuses et sauvages dont le parfum fait tout oublier. Nous
avons beau verser des larmes, elles ne forment pas de ces belles
cascades argentines; nous avons beau soupirer, aucun écho
complaisant ne se donne la peine de nous renvoyer nos plaintes
ornées d’assonances et de concetti. -- C’est en vain que nous
accrochons des sonnets aux piquants de toutes les ronces, jamais
Rosalinde ne les ramasse, et c’est gratuitement que nous
entaillons l’écorce des arbres de chiffres amoureux.

Oiseaux du ciel, prêtez-moi chacun une plume, l’hirondelle comme
l’aigle, le colibri comme l’oiseau roc, afin que je m’en fasse une
paire d’ailes pour voler haut et vite par des régions inconnues,
où je ne retrouve rien qui rappelle à mon souvenir la cité des
vivants, où je puisse oublier que je suis moi, et vivre d’une vie
étrange et nouvelle, plus loin que l’Amérique, plus loin que
l’Afrique, plus loin que l’Asie, plus loin que la dernière île du
monde, par l’océan de glace, au-delà du pôle où tremble l’aurore
boréale, dans l’impalpable royaume où s’envolent les divines
créations des poètes et les types de la suprême beauté.

Comment supporter les conversations ordinaires dans les cercles et
les salons, quand on t’a entendu parler, étincelant Mercutio, dont
chaque phrase éclate en pluie d’or et d’argent, comme une bombe
d’artifices sous un ciel semé d’étoiles? Pâle Desdémona, quel
plaisir veux-tu que l’on prenne, après la romance du Saule, à
aucune musique terrestre? Quelles femmes ne semblent pas laides à
côté de vos Vénus, sculpteurs antiques, poètes aux strophes de
marbre?

Ah! malgré l’étreinte furieuse dont j’ai voulu enlacer le monde
matériel au défaut de l’autre, je sens que je suis mal né, que la
vie n’est pas faite pour moi, et qu’elle me repousse; je ne puis
me mêler à rien: quelque chemin que je suive, je me fourvoie;
l’allée unie, le sentier rocailleux me conduisent également à
l’abîme. Si je veux prendre mon essor, l’air se condense autour de
moi, et je reste pris, les ailes étendues sans les pouvoir
refermer. -- Je ne puis ni marcher ni voler; le ciel m’attire
quand je suis sur terre, la terre quand je suis au ciel; en haut,
l’aquilon m’arrache les plumes; en bas, les cailloux m’offensent
les pieds. J’ai les plantes trop tendres pour cheminer sur les
tessons de verre de la réalité: l’envergure trop étroite pour
planer au-dessus des choses, et m’élever, de cercle en cercle,
dans l’azur profond du mysticisme, jusqu’aux sommets inaccessibles
de l’éternel amour; je suis le plus malheureux hippogriffe, le
plus misérable ramassis de morceaux hétérogènes qui ait jamais
existé depuis que l’Océan aime la lune, et que les femmes trompent
les hommes: la monstrueuse Chimère, mise à mort par Bellérophon,
avec sa tête de vierge, ses pattes de lion, son corps de chèvre et
sa queue de dragon, était un animal d’une composition simple
auprès de moi.

Dans ma frêle poitrine habitent ensemble les rêveries semées de
violettes de la jeune fille pudique et les ardeurs insensées des
courtisanes en orgie: mes désirs vont, comme les lions, aiguisant
leurs griffes dans l’ombre et cherchant quelque chose à dévorer;
mes pensées, plus fiévreuses et plus inquiètes que les chèvres, se
suspendent aux crêtes les plus menaçantes; ma haine, toute bouffie
de poison, entortille en noeuds inextricables ses replis écaillés,
et se traîne longuement dans les ornières et les ravins.

C’est un étrange pays que mon âme, un pays florissant et splendide
en apparence, mais plus saturé de miasmes putrides et délétères
que le pays de Batavia: le moindre rayon de soleil sur la vase y
fait éclore les reptiles et pulluler les moustiques; -- les larges
tulipes jaunes, les nagassaris et les fleurs d’angsoka y voilent
pompeusement d’immondes charognes. La rose amoureuse ouvre ses
lèvres écarlates, et fait voir en souriant ses petites dents de
rosée aux galants rossignols qui lui récitent des madrigaux et des
sonnets: rien n’est plus charmant; mais il y a cent à parier
contre un que, dans l’herbe, au bas du buisson, un crapaud
hydropique rampe sur des pattes boiteuses et argenté son chemin
avec sa bave.

Voilà des sources plus claires et plus limpides que le diamant le
plus pur; mais il vaudrait mieux pour vous puiser l’eau stagnante
du marais sous son manteau de joncs pourris et de chiens noyés que
de tremper votre coupe à cette onde. -- Un serpent est caché au
fond, et tourne sur lui-même avec une effrayante rapidité en
dégorgeant son venin.

Vous avez planté du blé; il pousse de l’asphodèle, de la
jusquiame, de l’ivraie et de pâles ciguës aux rameaux vert-de-
grisés. Au lieu de la racine que vous aviez enfouie, vous êtes
tout surpris de voir sortir de terre les jambes velues et
tortillées de la noire mandragore.

Si vous y laissez un souvenir, et que vous veniez le reprendre
quelque temps après, vous le retrouverez plus verdi de mousse et
plus fourmillant de cloportes et d’insectes dégoûtants qu’une
pierre posée sur le terrain humide d’une cave.

N’essayez pas d’en franchir les ténébreuses forêts; elles sont
plus impraticables que les forêts vierges d’Amérique et que les
jungles de Java: des lianes fortes comme des câbles courent d’un
arbre à l’autre; des plantes, hérissées et pointues comme des fers
de lance, obstruent tous les passages; le gazon lui-même est
couvert d’un duvet brûlant comme celui de l’ortie. Aux arceaux du
feuillage se suspendent par les ongles de gigantesques chauves-
souris du genre vampire; des scarabées d’une grosseur énorme
agitent leurs cornes menaçantes, et fouettent l’air de leurs
quadruples ailes; des animaux monstrueux et fantastiques, comme
ceux que l’on voit passer dans les cauchemars, s’avancent
péniblement en cassant les roseaux devant eux. Ce sont des
troupeaux d’éléphants qui écrasent les mouches entre les rides de
leur peau desséchée ou qui se frottent les flancs au long des
pierres et des arbres, des rhinocéros à la carapace rugueuse, des
hippopotames au mufle bouffi et hérissé de poils, qui vont
pétrissant la boue et le détritus de la forêt avec leurs larges
pieds.

Dans les clairières, là où le soleil enfonce comme un coin d’or un
rayon lumineux, à travers la moite humidité, à l’endroit où vous
auriez voulu vous asseoir, vous trouverez toujours quelque famille
de tigres nonchalamment couchés, humant l’air par les naseaux,
clignant leurs yeux vert-de-mer et lustrant leurs fourrures de
velours avec leur langue rouge-de-sang et couverte de papilles; ou
bien c’est quelque noeud de serpents boas à moitié endormis et
digérant le dernier taureau avalé.

Redoutez tout: l’herbe, le fruit, l’eau, l’air, l’ombre, le
soleil, tout est mortel.

Fermez l’oreille au babil des petites perruches au bec d’or et au
cou d’émeraude qui descendent des arbres et viennent se poser sur
vos doigts en palpitant des ailes; car, avec leur joli bec d’or,
les petites perruches au cou d’émeraude finiront par vous crever
gentiment les yeux au moment où vous vous abaisserez pour les
embrasser. -- C’est ainsi!

Le monde ne veut pas de moi; il me repousse comme un spectre
échappé des tombeaux; j’en ai presque la pâleur: mon sang se
refuse à croire que je vis, et ne veut pas colorer ma peau; il se
traîne lentement dans mes veines, comme une eau croupie dans des
canaux engorgés. -- Mon coeur ne bat pour rien de ce qui fait
battre le coeur de l’homme. -- Mes douleurs et mes joies ne sont
pas celles de mes semblables. J’ai violemment désiré ce que
personne ne désire; j’ai dédaigné des choses que l’on souhaite
éperdument. -- J’ai aimé des femmes quand elles ne m’aimaient pas,
et j’ai été aimé quand j’aurais voulu être haï: toujours trop tôt
ou trop tard, plus ou moins, en deçà ou au-delà; jamais ce qu’il
aurait fallu; ou je ne suis pas arrivé, ou j’ai été trop loin. --
J’ai jeté ma vie par les fenêtres, ou je l’ai concentrée à l’excès
sur un seul point, et de l’activité inquiète de l’ardélion j’en
suis venu à la morne somnolence du tériaki et du stylite sur sa
colonne.

Ce que je fais a toujours l’apparence d’un rêve; mes actions
semblent plutôt le résultat du somnambulisme que celui d’une libre
volonté; quelque chose est en moi, que je sens obscurément à une
grande profondeur, qui me fait agir sans ma participation et
toujours en dehors des lois communes; le côté simple et naturel
des choses ne se révèle à moi qu’après tous les autres, et je
saisirai tout d’abord l’excentrique et le bizarre: pour peu que la
ligne biaise, j’en ferai bientôt une spirale plus entortillée
qu’un serpent; les contours, s’ils ne sont pas arrêtés de la
manière la plus précise, se troublent et se déforment. Les figures
prennent un air surnaturel et vous regardent avec des yeux
effrayants.

Aussi, par une espèce de réaction instinctive, je me suis toujours
désespérément cramponné à la matière, à la silhouette extérieure
des choses, et j’ai donné dans l’art une très grande place à la
plastique. -- Je comprends parfaitement une statue, je ne
comprends pas un homme; où la vie commence, je m’arrête et recule
effrayé comme si j’avais vu la tête de Méduse. Le phénomène de la
vie me cause un étonnement dont je ne puis revenir. -- Je ferai
sans doute un excellent mort, car je suis un assez pauvre vivant,
et le sens de mon existence m’échappe complètement. Le son de ma
voix me surprend à un point inimaginable, et je serais tenté
quelquefois de la prendre pour la voix d’un autre. Lorsque je veux
étendre mon bras et que mon bras m’obéit, cela me paraît tout à
fait prodigieux, et je tombe dans la plus profonde stupéfaction.

En revanche, Silvio, je comprends parfaitement l’inintelligible;
les données les plus extravagantes me semblent fort naturelles, et
j’y entre avec une facilité singulière. Je trouve aisément la
suite du cauchemar le plus capricieux et le plus échevelé. --
C’est la raison pourquoi le genre de pièces dont je te parlais
tout à l’heure me plaît par-dessus tous les autres.

Nous avons avec Théodore et Rosette de grandes discussions à ce
sujet: Rosette goûte peu mon système, elle est pour la vérité
_vraie; _Théodore donne au poète plus de latitude, et admet une
vérité de convention et d’optique. -- Moi, je soutiens qu’il faut
laisser le champ tout à fait libre à l’auteur et que la fantaisie
doit régner en souveraine.

Beaucoup de personnes de la compagnie se fondaient principalement
sur ce que ces pièces étaient en général hors des conditions
théâtrales et ne pouvaient pas se jouer; je leur ai répondu que
cela était vrai dans un sens et faux dans l’autre, à peu près
comme tout ce que l’on dit, et que les idées que l’on avait sur
les possibilités et les impossibilités de la scène me paraissaient
manquer de justesse et tenir à des préjugés plutôt qu’à des
raisons, et je dis, entre autres choses, que la pièce _Comme il
vous plaira _était assurément très exécutable, surtout pour des
gens du monde qui n’auraient pas l’habitude d’autres rôles.

Cela fit venir l’idée de la jouer. La saison s’avance, et l’on a
épuisé tous les genres d’amusements; l’on est las de la chasse,
des parties à cheval et sur l’eau; les chances du boston, toutes
variées qu’elles soient, n’ont pas assez de piquant pour occuper
la soirée, et la proposition fut reçue avec un enthousiasme
universel.

Un jeune homme qui savait peindre s’offrit pour faire les
décorations; il y travaille maintenant avec beaucoup d’ardeur, et
dans quelques jours elles seront achevées. -- Le théâtre est
dressé dans l’orangerie, qui est la plus grande salle du château,
et je pense que tout ira bien. C’est moi qui fais Orlando; Rosette
devait jouer Rosalinde, cela était de toute justice: comme ma
maîtresse et comme maîtresse de la maison, le rôle lui revenait de
droit; mais elle n’a pas voulu se travestir en homme par un
caprice assez singulier pour elle, dont assurément la pruderie
n’est pas le défaut. Si je n’avais pas été sûr du contraire,
j’aurais cru qu’elle avait les jambes mal faites. Actuellement
aucune des dames de la société n’a voulu se montrer moins
scrupuleuse que Rosette, et cela a failli faire manquer la pièce;
mais Théodore qui avait pris le rôle de James le mélancolique,
s’est offert pour la remplacer, attendu que Rosalinde est presque
toujours en cavalier, excepté au premier acte, où elle est en
femme, et qu’avec du fard, un corset et une robe il pourra faire
suffisamment illusion, n’ayant point encore de barbe et étant fort
mince de taille.

Nous sommes en train d’apprendre nos rôles, et c’est quelque chose
de curieux que de nous voir. -- Dans tous les recoins solitaires
du parc, vous êtes sûr de trouver quelqu’un avec un papier à la
main, marmottant des phrases tout bas, levant les yeux au ciel,
les baissant tout à coup, et refaisant sept à huit fois le même
geste. Si l’on ne savait pas que nous devons jouer la comédie,
assurément l’on nous prendrait pour une maisonnée de fous ou de
poètes (ce qui est presque un pléonasme).

Je pense que nous saurons bientôt assez pour faire une répétition.
-- Je m’attends à quelque chose de très singulier. Peut-être ai-je
tort. -- J’ai eu peur un instant qu’au lieu de jouer d’inspiration
nos acteurs ne s’attachassent à reproduire les poses et les
inflexions de voix de quelque comédien en vogue; mais ils n’ont
heureusement pas suivi le théâtre avec assez d’exactitude pour
tomber dans cet inconvénient, et il est à croire qu’ils auront, à
travers la gaucherie de gens qui n’ont jamais monté sur les
planches, de précieux éclairs de naturel et de ces charmantes
naïvetés que le talent le plus consommé ne saurait reproduire.

Notre jeune peintre a vraiment fait des merveilles: -- il est
impossible de donner une tournure plus étrange aux vieux troncs
d’arbres et aux lierres qui les enlacent; il a pris modèle sur
ceux du parc en les accentuant et les exagérant, ainsi que cela
doit être pour une décoration. Tout est touché avec une fierté et
un caprice admirables; les pierres, les rochers, les nuages sont
d’une forme mystérieusement grimaçante; des reflets miroitants
jouent sur les eaux tremblantes et plus émues que le vif-argent,
et la froideur ordinaire des feuillages est merveilleusement
relevée par des teintes de safran qu’y jette le pinceau de
l’automne; la forêt varie depuis le vert de l’émeraude jusqu’à la
pourpre de la cornaline; les tons les plus chauds et les plus
frais se heurtent harmonieusement, et le ciel lui-même passe du
bleu le plus tendre aux couleurs les plus ardentes.

Il a dessiné tous les costumes sur mes indications; ils sont du
plus beau caractère. On a d’abord crié qu’ils ne pourraient pas se
traduire en soie et en velours, ni en aucune étoffe connue, et
j’ai presque vu le moment où le costume troubadour allait être
généralement adopté. Les dames disaient que ces couleurs
tranchantes éteindraient leurs yeux. À quoi nous avons répondu que
leurs yeux étaient des astres très parfaitement inextinguibles, et
que c’étaient, au contraire, leurs yeux qui éteindraient les
couleurs, et même les quinquets, le lustre et le soleil, s’il y
avait lieu. -- Elles n’eurent rien à répondre à cela; mais
c’étaient d’autres objections qui repoussaient en foule et se
hérissaient, pareilles à l’hydre de Lerne; on n’avait pas plutôt
coupé la tête à l’une que l’autre se dressait plus entêtée et plus
stupide.

-- Comment voulez-vous que cela tienne? Tout va sur le papier,
mais c’est autre chose sur le dos; je n’entrerai jamais là-dedans!
-- Mon jupon est trop court au moins de quatre doigts; je n’oserai
jamais me présenter ainsi! -- Cette fraise est trop haute; j’ai
l’air d’être bossue et de n’avoir pas de cou.

-- Cette coiffure me vieillit intolérablement.

-- Avec de l’empois, des épingles et de la bonne volonté, tout
tient. -- Vous voulez rire! une taille comme la vôtre, plus frêle
qu’une taille de guêpe, et qui passerait dans la bague de mon
petit doigt! je gage vingt-cinq louis contre un baiser qu’il
faudra rétrécir ce corsage. -- Votre jupe est bien loin d’être
trop courte, et, si vous pouviez voir quelle adorable jambe vous
avez, vous seriez assurément de mon avis. -- Au contraire votre
cou se détache et se dessine admirablement bien dans son auréole
de dentelles. -- Cette coiffure ne vous vieillit point du tout,
et, quand même vous paraîtriez quelques années de plus, vous êtes
d’une si excessive Jeunesse que cela doit être on ne peut plus
indifférent; en vérité, vous nous donneriez d’étranges soupçons,
si nous ne savions pas où sont les morceaux de votre dernière
poupée... _et coetera._

Tu ne te figures pas la prodigieuse quantité de madrigaux que nous
avons été obligés de dépenser pour contraindre nos dames à mettre
des costumes charmants, et qui leur allaient le mieux du monde.

Nous avons eu aussi beaucoup de peine à leur faire poser
congrûment leurs _assassines. _Quel diable de goût ont les femmes!
et de quel titanique entêtement est possédée une petite-maîtresse
vaporeuse qui croit que le jaune paille glacé lui va mieux que le
jonquille ou le rose vif. Je suis sûr que, si j’avais appliqué aux
affaires publiques la moitié des ruses et des intrigues que j’ai
employées pour faire mettre une plume rouge à gauche et non à
droite, je serais ministre d’État ou empereur pour le moins.

Quel pandémonium! quelle cohue énorme et inextricable doit être un
théâtre véritable!

Depuis que l’on a parlé de jouer la comédie, tout est ici dans le
désordre le plus complet. Tous les tiroirs sont ouverts, toutes
les armoires vidées; c’est un vrai pillage. Les tables, les
fauteuils, les consoles, tout est encombré, on ne sait où poser le
pied: il traîne par la maison des quantités prodigieuses de robes,
de mantelets, de voiles, de jupes, de capes, de toques, de
chapeaux; et, quand on pense que cela doit tenir sur le corps de
sept ou huit personnes, on se rappelle involontairement ces
bateleurs de la foire qui ont huit à dix habits les uns sur les
autres: et l’on ne peut se figurer que, de tout cet amas, Il ne
sortira qu’un costume pour chacun.

Les domestiques ne font qu’aller et venir; -- il y en a toujours
deux ou trois sur le chemin du château à la ville, et, si cela
continue, tous les chevaux deviendront poussifs.

Un directeur de théâtre n’a pas le temps d’être mélancolique, et
je ne l’ai guère été depuis quelque temps. Je suis tellement
assourdi et assommé que je commence à ne plus rien comprendre à la
pièce. Comme c’est moi qui remplis le rôle de l’imprésario outre
mon rôle d’Orlando, ma besogne est double. Quand il se présente
quelque difficulté, c’est à moi qu’on a recours, et mes décisions
n’étant pas toujours écoutées comme des oracles, cela dégénère en
des discussions interminables.

Si ce qu’on appelle vivre est d’être toujours sur ses jambes, de
répondre à vingt personnes, de monter et de descendre des
escaliers, de ne pas penser une minute dans une journée, je n’ai
jamais tant vécu que cette semaine; je ne prends pourtant pas
autant de part à ce mouvement que l’on pourrait le croire. --
L’agitation est très peu profonde, et à quelques brasses on
retrouverait l’eau morte et sans courant; la vie ne me pénètre pas
si facilement que cela; et c’est même alors que le vis le moins,
quoique j’aie l’air d’agir et de me mêler à ce qui se fait;
l’action m’hébète et me fatigue à un point dont on ne peut se
faire une idée; -- quand je n’agis pas, je pense ou au moins je
rêve, et c’est une façon d’existence; -- je ne l’ai plus dès que
je sors de mon repos d’idole de porcelaine.

Jusqu’à présent, je n’ai rien fait, et j’ignore si je ferai jamais
rien. Je ne sais pas arrêter mon cerveau, ce qui est toute la
différence de l’homme de talent à l’homme de génie; c’est un
bouillonnement sans fin, le flot pousse le flot; je ne puis
maîtriser cette espèce de jet intérieur qui monte de mon coeur à
ma tête, et qui noie toutes mes pensées faute d’issues. -- Je ne
puis rien produire, non par stérilité, mais par surabondance; mes
idées poussent si drues et si serrées qu’elles s’étouffent et ne
peuvent mûrir. -- Jamais l’exécution, si rapide et si fougueuse
qu’elle soit, n’atteindra à une pareille vélocité: -- quand
j’écris une phrase, la pensée qu’elle rend est déjà aussi loin de
moi que si un siècle se fût écoulé au lieu d’une seconde, et
souvent il m’arrive d’y mêler, malgré moi, quelque chose de la
pensée qui l’a remplacée dans ma tête.

Voilà pourquoi je ne saurais vivre, -- ni comme poète ni comme
amant. -- Je ne puis rendre que les idées que je n’ai plus; -- je
n’ai les femmes que lorsque je les ai oubliées et que j’en aime
d’autres; -- homme, comment pourrais-je produire ma volonté au
jour, puisque, si fort que je me hâte, je n’ai plus le sentiment
de ce que je fais, et que je n’agis que d’après une faible
réminiscence?

Prendre une pensée dans un filon de son cerveau, l’en sortir brute
d’abord comme un bloc de marbre qu’on extrait de la carrière, la
poser devant soi, et du matin au soir, un ciseau d’une main, un
marteau de l’autre, cogner, tailler, gratter, et emporter à la
nuit une pincée de poudre pour jeter sur son écriture; voilà ce
que je ne pourrai jamais faire.

Je dégage bien en idée la svelte figure du bloc grossier, et j’en
ai la vision très nette; mais il y a tant d’angles à abattre, tant
d’éclats à faire sauter, tant de coups de râpe et de marteau à
donner pour approcher de la forme et saisir la juste sinuosité du
contour que les ampoules me viennent aux mains, et que je laisse
tomber le ciseau par terre.

Si je persiste, la fatigue prend un degré d’intensité tel que ma
vue intime s’obscurcit totalement, et que je ne saisis plus à
travers le nuage du marbre la blanche divinité cachée dans son
épaisseur. Alors je la poursuis au hasard et comme à tâtons; je
mords trop dans un endroit, je ne vais pas assez avant dans
l’autre; j’enlève ce qui devait être la jambe ou le bras, et je
laisse une masse compacte où devait se trouver un vide; au lieu
d’une déesse, je fais un magot, quelquefois moins qu’un magot, et
le magnifique bloc tiré à si grands frais et avec tant de labeur
des entrailles de la terre, martelé, tailladé, fouillé en tous les
sens, a plutôt l’air d’avoir été rongé et percé à jour par les
polypes pour en faire une ruche que façonné par un statuaire
d’après un plan donné.

Comment fais-tu, Michel-Ange, pour couper le marbre par tranches,
ainsi qu’un enfant qui sculpte un marron? de quel acier étaient
faits tes ciseaux invaincus? et quels robustes flancs vous ont
portés, vous tous, artistes féconds et travailleurs, à qui nulle
matière ne résiste, et qui faites couler votre rêve tout entier
dans la couleur et dans le bronze?

C’est une vanité innocente et permise, en quelque sorte, après ce
que je viens de dire de cruel sur mon compte, et ce n’est pas toi
qui m’en blâmeras, ô Silvio! -- mais quoique l’univers ne doive
jamais en rien savoir, et que mon nom soit d’avance voué à
l’oubli, je suis un poète et un peintre! -- J’ai eu d’aussi belles
idées que nul poète du monde; j’ai créé des types aussi purs,
aussi divins que ce que l’on admire le plus dans les maîtres. --
Je les vois là, devant moi, aussi nets, aussi distincts que s’ils
étaient peints réellement, et, si je pouvais ouvrir un trou dans
ma tête et y mettre un verre pour qu’on y regardât, ce serait la
plus merveilleuse galerie de tableaux que l’on eût jamais vue.
Aucun roi de la terre ne peut se vanter d’en posséder une
pareille. -- Il y a des Rubens aussi flamboyants, aussi allumés
que les plus purs qui soient à Anvers; mes Raphaëls sont de la
plus belle conservation, et ses madones n’ont pas de plus gracieux
sourires; Buonarotti ne tord pas un muscle d’une façon plus fière
et plus terrible; le soleil de Venise brille sur cette toile comme
si elle était signée _Paulus Cagliari; _les ténèbres de Rembrandt
lui-même s’entassent au fond de ce cadre où tremble dans le
lointain une pâle étoile de lumière; les tableaux qui sont dans la
manière qui m’est propre ne seraient assurément dédaignés de qui
que ce soit.

Je sais bien que j’ai l’air étrange à dire cela, et que je
paraîtrai entêté de l’ivresse grossière du plus sot orgueil; --
mais cela est ainsi, et rien n’ébranlera ma conviction là-dessus.
Personne sans doute ne la partagera; qu’y faire? Chacun naît
marqué d’un sceau noir ou blanc. Apparemment le mien est noir.

J’ai même quelquefois peine à voiler suffisamment ma pensée à cet
endroit; il m’est arrivé souvent de parler trop familièrement de
ces hauts génies dont on doit adorer la trace et contempler la
statue de loin et à genoux. Une fois, je me suis oublié jusqu’à
dire: Nous autres. -- Heureusement c’était devant une personne qui
n’y prit pas garde, sans quoi j’eusse infailliblement passé pour
le plus énorme fat qui fut jamais.

-- N’est-ce pas, Silvio, que je suis un poète et un peintre?

C’est une erreur de croire que tous les gens qui ont passé pour
avoir du génie étaient réellement de plus grands hommes que
d’autres. On ne sait pas combien les élèves et les peintres
obscurs que Raphaël employait dans ses ouvrages ont contribué à sa
réputation; il a donné sa signature à l’esprit et aux talents de
plusieurs, -- voilà tout.

Un grand peintre, un grand écrivain occupent et remplissent à eux
seuls tout un siècle: ils n’ont rien de plus pressé que d’entamer
à la fois tous les genres, afin que, s’il leur survient quelques
rivaux, ils puissent les accuser tout d’abord de plagiat et les
arrêter dès leur premier pas dans la carrière; c’est une tactique
connue et qui, pour ne pas être nouvelle, n’en réussit pas moins
tous les jours.

Il se peut qu’un homme déjà célèbre ait précisément le même genre
de talent que vous auriez eu; sous peine de passer pour son
imitateur, vous êtes obligé de détourner votre inspiration
naturelle et de la faire couler ailleurs. Vous étiez né pour
souffler à pleine bouche dans le clairon héroïque, ou pour évoquer
les pâles fantômes des temps qui ne sont plus; il faut que vous
promeniez vos doigts sur la flûte à sept trous, ou que vous
fassiez des noeuds sur un sofa dans le fond de quelque boudoir, le
tout parce que monsieur votre père ne s’est pas donné la peine de
vous jeter en moule huit ou dix ans plus tôt, et que le monde ne
conçoit pas que deux hommes cultivent le même champ.

C’est ainsi que beaucoup de nobles intelligences sont forcées de
prendre sciemment une route qui n’est pas la leur, et de côtoyer
continuellement leur propre domaine dont elles sont bannies,
heureuses encore de jeter un coup d’oeil à la dérobée par-dessus
la haie, et de voir de l’autre côté s’épanouir au soleil les
belles fleurs diaprées qu’elles possèdent en graines et ne peuvent
semer faute de terrain.

Pour ce qui est de moi, à part le plus ou moins d’opportunité des
circonstances, le plus ou moins d’air et de soleil, une porte qui
est restée fermée et qui aurait dû être ouverte, une rencontre
manquée, quelqu’un que j’aurais dû connaître et que je n’ai pas
connu, je ne sais pas si je serais jamais parvenu à quelque chose.

Je n’ai pas le degré de stupidité nécessaire pour devenir ce que
l’on appelle absolument un _génie, _ni l’entêtement énorme que
l’on divinise ensuite sous le beau nom de volonté, quand le grand
homme est arrivé au sommet rayonnant de la montagne, et qui est
indispensable pour y atteindre; -- je sais trop bien comme toutes
choses sont creuses et ne contiennent que pourriture, pour
m’attacher pendant bien longtemps à aucune et la poursuivre à
travers tout ardemment et uniquement.

Chapitre 11
_Les hommes de génie sont très bornés..._

Les hommes de génie sont très bornés, et c’est pour cela qu’ils
sont hommes de génie. Le manque d’intelligence les empêche
d’apercevoir les obstacles qui les séparent de l’objet auquel ils
veulent arriver; ils vont, et, en deux ou trois enjambées, ils
dévorent les espaces intermédiaires. -- Comme leur esprit reste
obstinément fermé à certains courants, et qu’ils ne perçoivent que
les choses qui sont les plus immédiates à leurs projets, ils font
une bien moindre dépense de pensée et d’action: rien ne les
distrait, rien ne les détourne, ils agissent plutôt par instinct
qu’autrement, et plusieurs, tirés de leur sphère spéciale, sont
d’une nullité que l’on a peine à comprendre.

Assurément, c’est un don rare et charmant que de bien faire les
vers; peu de gens se plaisent plus que moi aux choses de la
poésie; -- mais cependant je ne veux pas borner et circonscrire ma
vie dans les douze pieds d’un alexandrin; il y a mille choses qui
m’inquiètent autant qu’un hémistiche: -- ce n’est pas l’état de la
société et les réformes qu’il faudrait faire; je me soucie assez
peu que les paysans sachent lire ou non, et que les hommes mangent
du pain ou broutent de l’herbe; mais il me passe par la tête, en
une heure, plus de cent mille visions qui n’ont pas le moindre
rapport avec la césure ou la rime, et c’est ce qui fait que
j’exécute si peu, tout en ayant plus d’idées que certains poètes
que l’on pourrait brûler avec leurs propres oeuvres.

J’adore la beauté et je la sens; je puis la dire aussi bien que
peuvent la comprendre les plus amoureux statuaires, -- et je ne
fais cependant pas de sculptures. La laideur et l’imperfection de
l’ébauche me révoltent; je ne puis attendre que l’oeuvre vienne à
bien à force de la polir et de la repolir; si je pouvais me
résoudre à laisser certaines choses dans ce que je fais, soit en
vers, soit en peinture, je finirais peut-être par faire un poème
ou un tableau qui me rendrait célèbre, et ceux qui m’aiment (s’il
y a quelqu’un au monde qui se donne cette peine) ne seraient pas
forcés de me croire sur parole, et auraient une réponse
victorieuse aux ricanements sardoniques des détracteurs de ce
grand génie ignoré qui est moi.

J’en vois beaucoup qui prennent une palette, des pinceaux et
couvrent leur toile, sans se soucier autrement de ce que le
caprice fait naître au bout de leur brosse, et d’autres qui
écrivent cent vers de suite sans faire une rature et sans lever
une seule fois les yeux au plafond. -- Je les admire toujours eux-
mêmes si quelquefois je n’admire pas leurs productions; j’envie de
tout mon coeur cette charmante intrépidité et cet heureux
aveuglement qui les empêchent de voir leurs défauts, même les plus
palpables. Aussitôt que j’ai dessiné quelque chose de travers, je
le vois sur-le-champ et je m’en préoccupe outre mesure; et, comme
je suis beaucoup plus savant en théorie qu’en pratique, il arrive
très souvent que je ne puis corriger une faute dont j’ai la
conscience; alors je tourne la toile le nez contre le mur, et je
n’y reviens jamais.

J’ai si présente l’idée de la perfection que le dégoût de mon
oeuvre me prend tout d’abord et m’empêche de continuer.

Ah! lorsque je compare aux doux sourires de ma pensée la laide
moue qu’elle fait sur la toile ou le papier, lorsque je vois
passer une affreuse chauve-souris à la place du beau rêve qui
ouvrait au sein de mes nuits ses longues ailes de lumière, un
chardon pousser sur l’idée d’une rose, et que j’entends braire un
âne où j’attendais les plus suaves mélodies du rossignol, je suis
si horriblement désappointé, si en colère moi-même, si furieux de
mon impuissance qu’il me prend des résolutions de ne plus écrire
ni dire un seul mot de ma vie plutôt que de commettre ainsi des
crimes de haute trahison contre mes pensées.

Je ne puis même pas parvenir à écrire une lettre comme je le
voudrais: je dis souvent tout autre chose; certaines portions
prennent un développement démesuré, d’autres se rapetissent à
devenir imperceptibles, et très souvent l’idée que j’avais à
rendre ne s’y trouve pas ou n’y est qu’en post-scriptum.

En commençant à t’écrire, je n’avais certainement pas l’intention
de te dire la moitié de ce que j’ai dit. -- Je voulais simplement
te faire savoir que nous allions jouer la comédie; mais un mot
amène une phrase; les parenthèses sont grosses d’autres petites
parenthèses qui, elles-mêmes, en ont d’autres dans le ventre
toutes prêtes à accoucher. Il n’y a pas de raison pour que cela
finisse et n’aille jusqu’à deux cents volumes in-folio, -- ce qui
serait trop assurément.

Dès que je prends la plume, il se fait dans mon cerveau un
bourdonnement et un bruissement d’ailes, comme si l’on y lâchait
des multitudes de hannetons. Cela se cogne aux parois de mon
crâne, et tourne, et descend, et monte avec un tapage horrible; ce
sont mes pensées qui veulent s’envoler et qui cherchent une issue;
-- toutes s’efforcent de sortir à la fois; plus d’une s’y casse
les pattes et y déchire le crêpe de son aile: quelquefois la porte
est tellement obstruée que pas une ne peut en franchir le seuil et
arriver jusque sur le papier.

Voilà comme je suis fait: ce n’est pas être bien fait sans doute,
mais que voulez-vous? la faute en est aux dieux, et non à moi,
pauvre diable qui n’en peux mais. Je n’ai pas besoin de réclamer
ton indulgence, mon cher Silvio; elle m’est acquise d’avance, et
tu as la bonté de lire jusqu’au bout mes indéchiffrables
barbouillages, mes rêvasseries sans queue ni tête: si décousues et
si absurdes qu’elles soient, elles t’offrent toujours de
l’intérêt, parce qu’elles viennent de moi, et ce qui est moi,
quand même cela est mauvais, n’est pas sans quelque prix pour toi.

Je puis te laisser voir ce qui révolte le plus le commun des
hommes: -- un orgueil sincère. -- Mais faisons un peu trêve à
toutes ces belles choses, et, puisque je t’écris à propos de la
pièce que nous devons jouer, revenons-y et parlons-en un peu.

La répétition a eu lieu aujourd’hui; -- jamais de ma vie je n’ai
été aussi bouleversé, -- non pas à cause de l’embarras qu’il y a
toujours à réciter quelque chose devant beaucoup de personnes,
mais pour un autre motif. Nous étions en costume, et prêts à
commencer; Théodore seul n’était pas encore arrivé: on envoya à sa
chambre voir ce qui le retardait; il fit dire qu’il avait tantôt
fini et qu’il allait descendre.

Il vint en effet; j’entendis son pas dans le corridor bien avant
qu’il parût, et cependant personne au monde n’a la démarche plus
légère que Théodore; mais la sympathie que j’éprouve pour lui est
si forte que je devine en quelque sorte ses mouvements à travers
les murailles, et, quand je compris qu’il allait poser la main sur
le bouton de la porte, il me prit comme un tremblement, et le
coeur me battit d’une force horrible. Il me sembla que quelque
chose d’important dans ma vie allait se décider, et que j’étais
arrivé à un moment solennel et attendu depuis longtemps.

Le battant s’ouvrit lentement et retomba de même.

Ce fut un cri général d’admiration. -- Les hommes applaudirent,
les femmes devinrent écarlates. Rosette seule pâlit extrêmement et
s’appuya au mur, comme si une révélation soudaine lui traversait
le cerveau elle fit en sens inverse le même mouvement que moi. --
Je l’ai toujours soupçonnée d’aimer Théodore.

Sans doute, en ce moment-là, elle crut comme moi que la feinte
Rosalinde n’était effectivement rien moins qu’une jeune et belle
femme, et le frêle château de cartes de son espoir s’affaissa tout
d’un coup, tandis que le mien se relevait sur ses ruines; du moins
voilà ce que j’ai pensé: je me trompe peut-être, car je n’étais
guère en état de faire des observations exactes.

Il y avait là, sans compter Rosette, trois ou quatre jolies
femmes; elles parurent d’une laideur révoltante. -- À côté de ce
soleil, l’étoile de leur beauté s’était éclipsée subitement, et
chacun se demandait comment on avait pu les trouver seulement
passables. Des gens qui, avant cela, se fussent estimés tout
heureux de les avoir pour maîtresses en eussent à peine voulu pour
servantes.

L’image qui jusqu’alors ne s’était dessiner que faiblement et avec
des contours vagues, le fantôme adoré et vainement poursuivi était
là, devant mes yeux, vivant, palpable, non plus dans le demi-jour
et la vapeur, mais inondé des flots d’une blanche lumière; non pas
sous un vain déguisement, mais sous son costume réel; non plus
avec la forme dérisoire d’un jeune homme, mais avec les traits de
la plus charmante femme.

J’éprouvais une sensation de bien-être énorme, comme si l’on m’eût
ôté une montagne ou deux de dessus la poitrine. -- Je sentis
s’évanouir l’horreur que j’avais de moi-même, et je fus délivré de
l’ennui de me regarder comme un monstre. Je revins à concevoir de
moi une opinion tout à fait pastorale, et toutes les violettes du
printemps refleurirent dans mon coeur.

Il, ou plutôt elle (car je ne veux plus me souvenir que j’ai eu
cette stupidité de la prendre pour un homme), resta une minute
immobile sur le seuil de la porte, comme pour donner le temps à
l’assemblée de jeter sa première exclamation. Un vif rayon
l’éclairait de la tête aux pieds, et, sur le fond sombre du
corridor qui s’allégeait au loin par-derrière, le chambranle
sculpté lui servant de cadre, elle étincelait comme si la lumière
fût émanée d’elle au lieu d’être simplement réfléchie, et on l’eût
plutôt prise pour une production merveilleuse du pinceau que pour
une créature humaine faite de chair et d’os.

Ses grands cheveux bruns, entremêlés de cordons de grosses perles,
tombaient en boucles naturelles au long de ses belles joues! ses
épaules et sa poitrine étaient découvertes, et jamais je n’ai rien
vu de si beau au monde; le marbre le plus élevé n’approche pas de
cette exquise perfection. -- Comme on voit la vie courir sous
cette transparence d’ombre! comme cette chair est blanche et
colorée à la fois! et que ces teintes harmonieusement
blondissantes ménagent avec bonheur la transition de la peau aux
cheveux! quels ravissants poèmes dans les moelleuses ondulations
de ces contours plus souples et plus veloutés que le cou des
cygnes! -- S’il y avait des mots pour rendre ce que je sens, je te
ferais une description de cinquante pages; mais les langues ont
été faites par je ne sais quels goujats qui n’avaient jamais
regardé avec attention le dos ou le sein d’une femme, et l’on n’a
pas la moitié des termes les plus indispensables.

Je crois décidément qu’il faut que je me fasse sculpteur; car
avoir vu une telle beauté et ne pouvoir la rendre d’une manière ou
de l’autre, il y a de quoi devenir fou et enragé. J’ai fait vingt
sonnets sur ces épaules-là, mais ce n’est point assez: je voudrais
quelque chose que je pusse toucher du doigt et qui fût exactement
pareil; les vers ne rendent que le fantôme de la beauté et non la
beauté elle-même. Le peintre arrive à une apparence plus exacte,
mais ce n’est qu’une apparence. La sculpture a toute la réalité
que peut avoir une chose complètement fausse; elle a l’aspect
multiple, porte ombre, et se laisse toucher. Votre maîtresse
sculptée ne diffère de la véritable qu’en ce qu’elle est un peu
plus dure et ne parle pas, deux défauts très légers!

Sa robe était faite d’une étoffe de couleur changeante, azur dans
la lumière, or dans l’ombre; un brodequin très juste et très serré
chaussait un pied qui n’avait pas besoin de cela pour être trop
petit, et des bas de soie écarlate se collaient amoureusement
autour de la jambe la mieux tournée et la plus agaçante; ses bras
étaient nus jusqu’aux coudes, et ils sortaient d’une touffe de
dentelles ronds, potelés et blancs, splendides comme de l’argent
poli et d’une délicatesse de linéaments inimaginable; ses mains,
chargées de bagues et d’anneaux, balançaient mollement un grand
éventail de plumes bigarrées de teintes singulières et qui
semblait comme un petit arc-en-ciel de poche.

Elle s’avança dans la chambre, la joue légèrement allumée d’un
rouge qui n’était pas du fard, et chacun de s’extasier, et de se
récrier, et de se demander s’il était bien possible que ce fût
lui, Théodore de Sérannes, le hardi écuyer, le damné duelliste, le
chasseur déterminé, et s’il était parfaitement sûr qu’il ne fût
pas sa soeur jumelle.

Mais on dirait qu’il n’a jamais porté d’autre costume de sa vie!
il n’est pas gêné le moins du monde dans ses mouvements, il marche
très bien et ne s’embarrasse pas dans sa queue; il joue de la
prunelle et de l’éventail à ravir; et comme il a la taille fine! -
- on le tiendrait entre les doigts! -- C’est prodigieux! c’est
inconcevable! -- L’illusion est aussi complète que possible: on
dirait presque qu’il a de la gorge, tant sa poitrine est grasse et
bien remplie, et puis pas un seul poil de barbe, mais pas un; et
sa voix qui est douce! Oh! la belle Rosalinde! et qui ne voudrait
être son Orlando?

Oui, -- qui ne voudrait être l’Orlando de cette Rosalinde, même au
prix des tourments que j’ai soufferts? -- Aimer comme j’aimais
d’un amour monstrueux, inavouable, et que pourtant l’on ne peut
déraciner de son coeur; être condamné à garder le silence le plus
profond, et n’oser se permettre ce que l’amant le plus discret et
le plus respectueux dirait sans crainte à la femme la plus prude
et la plus sévère; se sentir dévoré d’ardeurs insensées et sans
excuses, même aux yeux des plus damnés libertins; que sont les
passions ordinaires à côté de celle-là, une passion honteuse
d’elle-même, sans espérance, et dont le succès improbable serait
un crime et vous ferait mourir de honte? Être réduit à souhaiter
de ne pas réussir, à craindre les chances et les occasions
favorables et à les éviter comme un autre les chercherait, voilà
quel était mon sort.

Le découragement le plus profond s’était emparé de moi; je me
regardais avec une horreur mélangée de surprise et de curiosité.
Ce qui me révoltait le plus, c’était de penser que je n’avais
jamais aimé auparavant, et que c’était chez moi la première
effervescence de jeunesse, la première pâquerette de mon printemps
d’amour.

Cette monstruosité remplaçait pour moi les fraîches et pudiques
illusions du bel âge; mes rêves de tendresse si doucement
caressés, le soir, à la lisière des bois, par les petits sentiers
rougissants, ou le long des blanches terrasses de marbre, près de
la pièce d’eau du parc, devaient donc se métamorphoser en ce
sphinx perfide, au sourire douteux, à la voix ambiguë, et devant
lequel je me tenais debout sans oser entreprendre d’expliquer
l’énigme! L’interpréter à faux eût causé ma mort; car, hélas!
c’est le seul lien qui me rattache au monde; quand il sera brisé,
tout sera dit. Ôtez-moi cette étincelle, je serai plus morne et
plus inanimé que la momie emprisonnée de bandelettes du plus
antique pharaon.

Aux moments où je me sentais entraîné avec le plus de violence
vers Théodore, je me rejetais avec effroi dans les bras de
Rosette, quoiqu’elle me déplût infiniment; je tâchais de
l’interposer entre lui et moi comme une barrière et un bouclier, -
- et j’éprouvais une secrète satisfaction, lorsque j’étais couché
auprès d’elle, à penser qu’au moins c’était une femme bien avérée,
et que, si je ne l’aimais plus, j’en étais encore assez aimé pour
que cette liaison ne dégénérât pas en intrigue et en débauche.

Cependant je sentais au fond de moi, à travers tout cela, une
espèce de regret d’être ainsi infidèle à l’idée de ma passion
impossible; je m’en voulais comme d’une trahison, et, quoique je
susse bien que je ne posséderais jamais l’objet de mon amour,
j’étais mécontent de moi, et je reprenais avec Rosette ma
froideur.

La répétition a été beaucoup mieux que je ne l’espérais; Théodore
surtout s’est montré admirable; on a aussi trouvé que je jouais
supérieurement bien. -- Ce n’est pas cependant que j’aie les
qualités qu’il faut pour être bon acteur, et l’on se tromperait
fort en me croyant capable de remplir d’autres rôles de la même
manière; mais par un hasard assez singulier, les paroles que
j’avais à prononcer répondaient si bien à ma situation qu’elles me
semblaient plutôt inventées par moi qu’apprises par coeur dans un
livre. -- La mémoire m’aurait manqué dans certains endroits qu’à
coup sûr je n’eusse pas hésité une minute pour remplir le vide
avec une phrase improvisée. Orlando était moi au moins autant que
j’étais Orlando, et il est impossible de rencontrer une plus
merveilleuse coïncidence.

À la scène du lutteur, lorsque Théodore détacha la chaîne de son
cou et m’en fit présent, ainsi que cela est dans le rôle, il me
jeta un regard si doucement langoureux, si rempli de promesses, et
il prononça avec tant de grâce et de noblesse la phrase: «Brave
cavalier, portez ceci en souvenir de moi, d’une jeune fille qui
vous donnerait plus si elle avait plus à vous offrir», que j’en
fus réellement troublé, et que ce fut à peine si je pus continuer:
«Quelle passion appesantit donc ma langue et lui donne ainsi des
fers? je ne puis lui parler, et cependant elle désirerait
m’entretenir. Ô pauvre Orlando!»

Au troisième acte, Rosalinde, habillée en homme et sous le nom de
Ganymède, réparait avec sa cousine Célie, qui a changé son nom
pour celui d’Aliéna.

Cela me fit une impression désagréable: -- je m’étais si bien
accoutumé déjà à ce costume de femme qui permettait à mes désirs
quelques espérances, et qui m’entretenait dans une erreur perfide,
mais séduisante! On s’habitue bien vite à regarder ses souhaits
comme des réalités sur la foi des plus fugitives apparences, et je
devins tout sombre quand Théodore reparut sous son costume
d’homme, plus sombre que je ne l’étais auparavant; car la joie ne
sert qu’à mieux faire sentir la douleur, le soleil ne brille que
pour mieux faire comprendre l’horreur des ténèbres, et la gaieté
du blanc n’a pour but que de faire ressortir toute la tristesse du
noir.

Son habit était le plus galant et le plus coquet du monde, d’une
coupe élégante et capricieuse, tout orné de passe-quilles et de
rubans, à peu près dans le goût des raffinés de la cour de Louis
XIII; un chapeau de feutre pointu, avec une longue plume frisée,
ombrageait les boucles de ses beaux cheveux, et une épée
damasquinée relevait le bas de son manteau de voyage.

Cependant il était ajusté de manière à faire pressentir que ces
habits virils avaient une doublure féminine; quelque chose de plus
large dans les hanches et de plus rempli à la poitrine, je ne sais
quoi d’ondoyant que les étoffes ne présentent pas sur le corps
d’un homme ne laissaient que de faibles doutes sur le sexe du
personnage.

Il avait une tournure moitié délibérée, moitié timide, on ne peut
plus divertissante, et, avec un art infini, il se donnait l’air
aussi gêné dans un costume qui lui était ordinaire qu’il avait eu
l’air à son aise dans des vêtements qui n’étaient pas les siens.

La sérénité me revint un peu, et je me persuadai de nouveau que
c’était bien effectivement une femme. -- Je repris assez de sang-
froid pour remplir convenablement mon rôle.

Connais-tu cette pièce? peut-être que non. Depuis quinze jours que
je ne fais que la lire et la déclamer, je la sais entièrement par
coeur, et je ne puis m’imaginer que tout le monde ne soit pas
aussi au courant que moi du noeud de l’intrigue; c’est une erreur
où je tombe assez communément, de croire que, lorsque je suis
ivre, toute la création est soûle et bat les murailles, et, si je
savais l’hébreu, il est sûr que je demanderais en hébreu ma robe
de chambre et mes pantoufles à mon domestique, et que je serais
fort étonné qu’il ne me comprît pas. -- Tu la liras si tu veux; je
fais comme si tu l’avais lue, et je ne touche qu’aux endroits qui
se rapportent à ma situation.

Rosalinde, en se promenant dans la forêt avec sa cousine, est très
étonnée que les buissons portent, au lieu de mûres et de
prunelles, des madrigaux à sa louange: fruits singuliers qui
heureusement ne sont pas habitués à pousser sur des ronces; car il
vaut mieux, quand on a soif, trouver de bonnes mûres sur les
branches que de méchants sonnets. Elle s’inquiète fort pour savoir
qui a ainsi gâté l’écorce des jeunes arbres en y taillant son
chiffre. -- Célie, qui a déjà rencontré Orlando, lui dit, après
s’être fait longtemps prier, que ce rimeur n’est autre que le
jeune homme qui a vaincu à la lutte Charles, l’athlète du duc.

Bientôt paraît Orlando lui-même, et Rosalinde engage la
conversation en lui demandant l’heure. -- Certes, voilà un début
de la plus extrême simplicité; -- il ne se peut rien voir au monde
de plus bourgeois. -- Mais n’ayez pas peur: de cette phrase banale
et vulgaire vous allez voir lever sur-le-champ une moisson de
concetti inattendus, toute pleine de fleurs et de comparaisons
bizarres comme de la terre la plus forte et la mieux fumée.

Après quelques lignes d’un dialogue étincelant, où chaque mot, en
tombant sur la phrase, fait sauter à droite et à gauche des
millions de folles paillettes, comme un marteau d’une barre de fer
rouge, Rosalinde demande à Orlando si d’aventure il connaîtrait
cet homme qui suspend des odes sur l’aubépine et des élégies sur
les ronces, et qui paraît attaqué du mal d’amour quotidien, mal
qu’elle sait parfaitement guérir. Orlando lui avoue que c’est lui
qui est cet homme si tourmenté par l’amour, et que, puisqu’il
s’est vanté d’avoir plusieurs recettes infaillibles pour guérir
cette maladie, il lui fasse la grâce de lui en indiquer une. --
Vous, amoureux? réplique Rosalinde; vous n’avez aucun des
symptômes auxquels on reconnaît un amoureux; vous n’avez ni les
joues maigres ni les yeux cernés; vos bas ne traînent pas sur vos
talons, vos manches ne sont pas déboutonnées, et la rosette de vos
souliers est nouée avec beaucoup de grâce; si vous êtes amoureux
de quelqu’un, c’est assurément de votre propre personne, et vous
n’avez que faire de mes remèdes.

Ce ne fut pas sans une véritable émotion que je lui donnai la
réplique dont voici les mots textuels:

«Beau jeune homme, je voudrais pouvoir te faire croire que je
t’aime.»

Cette réponse si imprévue, si étrange, qui n’est amenée par rien,
et qui semblait écrite exprès pour moi comme par une espèce de
prévision du poète, me fit beaucoup d’effet quand je la prononçai
devant Théodore, dont les lèvres divines étaient encore légèrement
gonflées par l’expression ironique de la phrase qu’il venait de
dire, tandis que ses yeux souriaient avec une inexprimable
douceur, et qu’un clair rayon de bienveillance dorait tout le haut
de sa jeune et belle figure.

«Moi le croire? il vous est aussi aisé de le persuader à celle qui
vous aime, et cependant elle ne conviendra pas aisément qu’elle
vous aime, et c’est une des choses sur lesquelles les femmes
donnent toujours un démenti à leur conscience; -- mais, bien
sincèrement, est-ce vous qui accrochez aux arbres tous ces beaux
éloges de Rosalinde, et auriez-vous en effet besoin de remède pour
votre folie?»

Quand elle est bien assurée que c’est lui, Orlando, et non pas un
autre, qui a rimé ces admirables vers qui marchent sur tant de
pieds, la belle Rosalinde consent à lui dire quelle est sa
recette. Voici en quoi elle consiste: elle a fait semblant d’être
la bien-aimée du malade d’amour, qui était obligé de lui faire la
cour comme à sa maîtresse véritable, et, pour le dégoûter de sa
passion, elle donnait dans les caprices les plus extravagants;
tantôt elle pleurait, tantôt elle riait; un jour elle
l’accueillait bien, l’autre mal; elle l’égratignait, elle lui
crachait au visage; elle n’était pas une seule minute pareille à
elle-même; minaudière, volage, prude, langoureuse, elle était cela
tour à tour, et tout ce que l’ennui, les vapeurs et les diables
bleus peuvent faire naître de fantaisies désordonnées dans la tête
creuse d’une petite-maîtresse, il fallait que le pauvre diable le
supportât ou l’exécutât. -- Un lutin, un singe et un procureur
réunis n’eussent pas inventé plus de malices. -- Ce traitement
miraculeux n’avait pas manqué de produire son effet; -- le malade,
d’un accès d’amour, était tombé dans un accès de folie, qui lui
avait fait prendre tout le monde en horreur, et il avait été finir
ses jours dans un réduit vraiment monastique; résultat on ne peut
plus satisfaisant, et auquel, du reste, il n’était pas difficile
de s’attendre.

Orlando, comme on peut bien le croire, ne se soucie guère de
revenir à la santé par un pareil moyen; mais Rosalinde insiste et
veut entreprendre cette cure. -- Et elle prononça cette phrase:
«Je vous guérirais si vous vouliez seulement consentir à m’appeler
Rosalinde et à venir tous les jours me rendre vos soins dans ma
cabane», avec une intention si marquée et si visible, et en me
jetant un regard si étrange, qu’il me fut impossible de ne pas y
attacher un sens plus étendu que celui des mots, et de n’y pas
voir comme un avertissement indirect de déclarer mes véritables
sentiments. -- Et quand Orlando lui répondit: «Bien volontiers,
aimable jeune homme», elle prononça d’une manière encore plus
significative, et comme avec une espèce de dépit de ne pas se
faire comprendre, la réplique: «Non, non, il faut que vous
m’appeliez Rosalinde.»

Peut-être me suis-je trompé, et ai-je cru voir ce qui n’existait
point en effet, mais il m’a semblé que Théodore s’était aperçu de
mon amour, quoique assurément je ne lui eusse jamais dit un seul
mot, et qu’à travers le voile de ces expressions empruntées, sous
ce masque de théâtre, avec ses paroles hermaphrodites, il faisait
allusion à son sexe réel et à notre situation réciproque. Il est
bien impossible qu’une femme aussi spirituelle qu’elle l’est, et
qui a autant de monde qu’elle en a, n’ait pas, dès les
commencements, démêlé ce qui se passait dans mon âme: -- à défaut
de ma langue, mes yeux et mon trouble parlaient suffisamment, et
le voile d’ardente amitié que j’avais jeté sur mon amour n’était
pas impénétrable à ce point qu’un observateur attentif et
intéressé ne le pût facilement traverser -- La fille la plus
innocente et la moins usagée ne s’y fût pas arrêtée une minute.

Quelque raison importante, et que je ne puis savoir, force sans
doute la belle à ce déguisement maudit, qui a été la cause de tous
mes tourments, et qui a failli faire de moi un étrange amoureux:
sans cela tout aurait été uniquement, facilement, comme une
voiture dont les roues sont bien graissées sur une route bien
plane et sablée avec du sable fin; j’aurais pu me laisser aller
avec une douce sécurité aux rêveries les plus amoureusement
vagabondes, et prendre entre mes mains la petite main blanche et
soyeuse de ma divinité, sans frissons d’horreur, et sans reculer à
vingt pas, comme si j’eusse touché un fer rouge, ou senti les
griffes de Belzébuth en personne.

Au lieu de me désespérer et de m’agiter comme un vrai maniaque, de
me battre les flancs pour avoir des remords, et de me dolenter de
n’en pas avoir, tous les matins, en étendant les bras, je me
serais dit avec un sentiment de devoir rempli et de conscience
satisfaite: -- Je suis amoureux -- phrase aussi agréable à se dire
le matin, la tête sur un oreiller bien doux, sous une couverture
bien chaude, que toute autre phrase de trois mots que l’on
pourrait imaginer, -- excepté toutefois celle-ci: -- J’ai de
l’argent.

Après m’être levé, j’aurais été me planter devant ma glace, et là,
me regardant avec une sorte de respect, je me serais attendri,
tout en peignant mes cheveux, sur ma poétique pâleur, en me
promettant bien d’en tirer bon parti, et de la faire
convenablement valoir, car rien n’est ignoble comme de faire
l’amour avec une trogne écarlate; et, quand on a le malheur d’être
rouge et amoureux, choses qui peuvent se rencontrer, je suis
d’avis qu’il se faut quotidiennement enfariner la physionomie, ou
renoncer à être du bel air et s’en tenir aux Margots et aux
Toinons.

Puis j’eusse déjeuné avec componction et gravité pour nourrir ce
cher corps, cette précieuse boite de passion, lui composer du suc
des viandes et du gibier de bon chyle amoureux, de bon sang vif et
chaud, et le maintenir dans un état à faire plaisir aux âmes
charitables.

Le déjeuner fini, tout en me curant les dents, j’eusse entrelacé
quelques rimes hétéroclites en manière de sonnet, le tout en
l’honneur de ma princesse; j’aurais trouvé mille petites
comparaisons plus médites les unes que les autres, et infiniment
galantes: dans le premier quatrain, il y aurait eu une danse de
soleils, et, dans le second, un menuet de vertus théologales, les
deux tercets n’eussent pas été d’un goût inférieur; Hélène y eût
été traitée de servante d’auberge, et Paris d’idiot; l’Orient
n’eût rien eu à envier pour la magnificence des métaphores; le
dernier vers surtout eût été particulièrement admirable et eût
renfermé deux concetti au moins par syllabe; car le venin du
scorpion est dans sa queue, et le mérite du sonnet dans son
dernier vers. -- Le sonnet parachevé et bien et dûment transcrit
sur papier glacé et parfumé, je serais sorti de chez moi haut de
cent coudées et baissant la tête de peur de me cogner au ciel et
d’accrocher les nuages (sage précaution), et j’aurais été débiter
ma nouvelle production à tous mes amis et à tous mes ennemis, puis
aux enfants à la mamelle et à leurs nourrices, puis aux chevaux et
aux ânes, puis aux murailles et aux arbres, pour savoir un peu
l’avis de la création sur ce dernier produit de ma veine.

Dans les cercles, j’aurais parlé avec les femmes d’un air
doctoral, et soutenu des thèses de sentiment d’un ton de voix
grave et mesuré, comme un homme qui en sait beaucoup plus qu’il
n’en veut dire sur la matière qu’il traite, et qui n’a pas appris
ce qu’il sait dans les livres; -- ce qui ne manque pas de produire
un effet on ne peut plus prodigieux, et de faire pâmer comme des
carpes sur le sable toutes les femmes de l’assemblée qui ne disent
plus leur âge, et les quelques petites filles que l’on n’a pas
invitées à danser.

J’aurais pu mener la plus heureuse vie du monde marcher sur la
queue du carlin sans trop faire crier sa maîtresse, renverser les
guéridons chargés de porcelaine, manger à table le meilleur
morceau sans en laisser pour le reste de la compagnie: tout cela
eût été excusé en faveur de la distraction bien connue des
amoureux; et, en me voyant ainsi tout avaler avec une mine
effarée, tout le monde eût dit en joignant les mains: -- Pauvre
garçon!

Et puis cet air rêveur et dolent, ces cheveux en pleurs, ces bas
mal tirés, cette cravate lâche, ces grands bras pendants que je
vous aurais eus! comme j’aurais parcouru les allées du parc,
tantôt à grands pas, tantôt à petits pas, à la façon d’un homme
dont la raison est complètement égarée! Comme j’aurais regardé la
lune entre les deux yeux, et fait des ronds dans l’eau avec une
profonde tranquillité!

Mais les dieux en ont ordonné autrement.

Je me suis épris d’une beauté en pourpoint et en bottes, d’une
fière Bradamante qui dédaigne les habits de son sexe, et qui vous
laisse par moments flotter dans les plus inquiétantes perplexités;
-- ses traits et son corps sont bien des traits et un corps de
femme, mais son esprit est incontestablement celui d’un homme.

Ma maîtresse est de première force à l’épée, et en remontrerait au
prévôt de salles le plus expérimenté; elle a eu je ne sais combien
de duels, et tué ou blessé trois ou quatre personnes; elle
franchit à cheval des fossés de dix pieds de large, et chasse
comme un vieux gentillâtre de province: -- singulières qualités
pour une maîtresse! il n’y a qu’à moi que ces choses-là arrivent.

Je ris, mais certainement il n’y a pas de quoi, car je n’ai jamais
tant souffert, et ces deux derniers mois m’ont semblé deux années
ou plutôt deux siècles. C’était dans ma tête un flux et reflux
d’incertitudes à hébéter le plus fort cerveau; j’étais si
violemment agité et tiraillé en tous sens, j’avais des élans si
furieux, de si plates atonies, des espoirs si extravagants et des
désespoirs si profonds que je ne sais réellement pas comment je ne
suis pas mort à la peine. Cette idée m’occupait et me remplissait
tellement que je m’étonnais qu’on ne la vît pas clairement à
travers mon corps comme une bougie dans une lanterne, et j’étais
dans des transes mortelles que quelqu’un ne vînt à découvrir quel
était l’objet de cet amour insensé. -- Du reste, Rosette, étant la
personne du monde qui avait le plus d’intérêt à surveiller les
mouvements de mon coeur, n’a point paru s’apercevoir de rien; je
crois qu’elle était elle-même trop occupée à aimer Théodore, pour
faire attention à mon refroidissement pour elle; ou bien il faut
que je sois passé maître en fait de dissimulation, et je n’ai pas
cette fatuité. -- Théodore lui-même n’a point montré jusqu’à ce
jour qu’il eût le plus léger soupçon de l’état de mon âme, et il
m’a toujours parlé familièrement et amicalement, comme un jeune
homme bien élevé parle à un jeune homme de son âge, mais rien de
plus. -- Sa conversation avec moi roulait indifféremment sur toute
sorte de sujets, sur les arts, sur la poésie et autres matières
pareilles; mais rien d’intime et de précis qui eût trait à lui ou
à moi.

Peut-être les motifs qui l’obligeaient à ce travestissement
n’existent-ils plus, et va-t-il bientôt reprendre le vêtement qui
lui convient: c’est ce que j’ignore; toujours est-il que la
Rosalinde a prononcé certains mots avec des inflexions
particulières, et qu’elle a appuyé d’une manière très marquée sur
tous les passages du rôle qui avaient une signification ambiguë et
qui se pouvaient détourner dans ce sens-là.

Dans la scène du rendez-vous, depuis l’instant où elle reproche à
Orlando de n’être pas arrivé deux heures avant, comme il sied à un
véritable amoureux, mais bien deux heures après, jusqu’au
douloureux soupir qu’effrayée de l’étendue de sa passion elle
pousse en se jetant dans les bras d’Aliéna: «Ô cousine! cousine!
ma jolie petite cousine! si tu savais à quelle profondeur je suis
enfoncée dans l’abîme de l’amour!», elle a déployé un talent
miraculeux. C’était un mélange de tendresse, de mélancolie et
d’amour irrésistible; sa voix avait quelque chose de tremblant et
d’ému, et derrière le rire on sentait l’amour le plus violent prêt
à faire explosion; ajoutez à cela tout le piquant et la
singularité de la transposition et ce qu’il y a de nouveau à voir
un jeune homme faire la cour à sa maîtresse qu’il prend pour un
homme et qui en a toutes les apparences.

Des expressions qui eussent paru ordinaires et communes dans
d’autres situations prenaient dans celle-ci un relief particulier,
et toute cette menue monnaie de comparaisons et de protestations
amoureuses, qui a cours sur le théâtre, semblait refrappée avec un
coin tout neuf; d’ailleurs les pensées, au lieu d’être rares et
charmantes comme elles le sont, eussent-elles été plus usées que
la soutane d’un juge ou la croupière d’un âne de louage, la façon
dont elles étaient débitées les eût fait trouver de la plus
merveilleuse finesse et du meilleur goût du monde.

J’ai oublié de te dire que Rosette, après avoir refusé le rôle de
Rosalinde, s’était complaisamment chargée du rôle secondaire de
Phoebé; Phoebé est une bergère de la forêt des Ardennes,
éperdument aimée du berger Sylvius, qu’elle ne peut souffrir et
qu’elle accable des plus constantes rigueurs. Phoebé est froide
comme la lune dont elle porte le nom; elle a un coeur de neige qui
ne fond point au feu des plus ardents soupirs, mais dont la croûte
glacée s’épaissit de plus en plus et devient dure comme le
diamant; mais à peine a-t-elle vu Rosalinde sous les habits du
beau page Ganymède, que toute cette glace se résout en pleurs et
que le diamant devient plus mou que de la cire. L’orgueilleuse
Phoebé, qui se riait de l’amour, est amoureuse elle-même; elle
souffre maintenant les tourments qu’elle faisait endurer aux
autres. Sa fierté s’abat jusqu’à faire toutes les avances, et elle
fait porter à Rosalinde, par le pauvre Sylvius, une lettre
brûlante qui contient l’aveu de sa passion dans les termes les
plus humbles et les plus suppliants. Rosalinde, touchée de pitié
pour Sylvius, et ayant d’ailleurs les plus excellentes raisons du
monde pour ne pas répondre à l’amour de Phoebé, lui fait essuyer
les traitements les plus durs et se moque d’elle avec une cruauté
et un acharnement sans pareils. Phoebé préfère cependant ces
injures aux plus délicats et plus passionnés madrigaux de son
malheureux berger; elle suit partout le bel inconnu, et à force
d’importunités, ce qu’elle en peut tirer de plus doux est cette
promesse que, si jamais il épouse une femme, à coup sûr ce sera
elle; en attendant, il l’engage à bien traiter Sylvius et à ne pas
se bercer d’une trop flatteuse espérance.

Rosette s’est acquittée de son rôle avec une grâce triste et
caressante, un ton douloureux et résigné qui allait au coeur; --
et lorsque Rosalinde lui dit: «Je vous aimerais, si je pouvais»,
les larmes furent au moment de déborder de ses yeux, et elle eut
peine à les contenir, car l’histoire de Phoebé est la sienne,
comme celle d’Orlando est la mienne, à cette différence près que
tout se dénoue heureusement pour Orlando, et que Phoebé, trompée
dans son amour, au lieu du charmant idéal qu’elle voulait
embrasser, en est réduite à épouser Sylvius. La vie est ainsi
disposée: ce qui fait le bonheur de l’un fait nécessairement le
malheur de l’autre. Il est très heureux pour moi que Théodore soit
une femme; il est très malheureux pour Rosette que ce ne soit pas
un homme, et elle se trouve jetée maintenant dans les
impossibilités amoureuses où j’étais naguère égaré.

À la fin de la pièce, Rosalinde quitte pour des vêtements de son
sexe le pourpoint du page Ganymède, et se fait reconnaître par le
duc pour sa fille, par Orlando pour sa maîtresse; le dieu
Hymenaeus arrive avec sa livrée de safran et ses torches
légitimes. -- Trois mariages ont lieu. -- Orlando épouse
Rosalinde, Phoebé Sylvius, et le bouffon Touchstone la naïve
Audrey. -- Puis l’épilogue vient faire sa salutation, et le rideau
tombe...

Tout cela nous a extrêmement intéressés et occupés: c’était en
quelque sorte une autre pièce dans la pièce, un drame invisible et
inconnu aux autres spectateurs que nous jouions pour nous seuls,
et qui, sous des paroles symboliques, résumait notre vie complète
et exprimait nos plus cachés désirs. -- Sans la singulière recette
de Rosalinde, je serais plus malade que jamais n’ayant pas même un
espoir de lointaine guérison, et j’aurais continué à errer
tristement dans les sentiers obliques de l’obscure forêt.

Cependant je n’ai qu’une certitude morale; les preuves me
manquent, et je ne puis rester plus longtemps dans cet état
d’incertitude; il faut absolument que je parle à Théodore d’une
manière plus précise. Je me suis approché vingt fois de lui avec
une phrase préparée, sans pouvoir venir à bout de la dire, -- je
n’ose pas; j’ai bien des occasions de lui parler seul ou dans le
parc, ou dans ma chambre, ou dans la sienne, car il vient me voir
et je vais le voir, mais je les laisse passer sans m’en servir,
bien que l’instant d’après j’en éprouve un regret mortel, et que
j’entre contre moi-même en des colères horribles. J’ouvre la
bouche, et malgré moi d’autres mots se substituent aux mots que je
voudrais dire; au lieu de déclarer mon amour, je disserte sur la
pluie et le beau temps ou telle autre stupidité pareille.
Cependant la saison va finir, et bientôt l’on retournera à la
ville; les facilités qui s’ouvrent ici favorablement devant mes
désirs ne se retrouveront nulle part: -- nous nous perdrons peut-
être de vue, et un courant opposé nous emportera sans doute.

La liberté de la campagne est une chose si charmante et si
commode! -- les arbres même un peu effeuillés de l’automne offrent
de si délicieux ombrages aux rêveries du naissant amour! il est
difficile de résister au milieu de la belle nature! les oiseaux
ont des chansons si langoureuses, les fleurs des parfums si
enivrants, le revers des collines des gazons si dorés et si
soyeux! La solitude vous inspire mille voluptueuses pensées, que
le tourbillon du monde eût dispersées ou fait envoler çà et là, et
le mouvement instinctif de deux êtres qui entendent battre leur
coeur dans le silence d’une campagne déserte est d’enlacer leurs
bras plus étroitement et de se replier l’un sur l’autre, comme si
effectivement il n’y avait plus qu’eux de vivants au monde.

J’ai été me promener ce matin; le temps était doux et humide, le
ciel ne laissait pas entrevoir le moindre losange d’azur;
cependant il n’était ni sombre ni menaçant. Deux ou trois tons de
gris de perle, harmonieusement fondus, le noyaient d’un bout à
l’autre, et sur ce fond vaporeux passaient lentement des nuages
cotonneux semblables à de grands morceaux d’ouate; ils étaient
poussés par le souffle mourant d’une petite brise à peine assez
forte pour agiter les sommités des trembles les plus inquiets: des
flocons de brouillards montaient entre les grands marronniers et
indiquaient de loin le cours de la rivière. Quand la brise
reprenait haleine, quelques feuilles rougies et grillées
s’éparpillaient tout émues, et couraient devant moi le long du
sentier comme des essaims de moineaux peureux; puis, le souffle
cessant, elles s’abattaient quelques pas plus loin: vraie image de
ces esprits qu’on prend pour des oiseaux volant librement avec
leurs ailes, et qui ne sont, au bout du compte, que des feuilles
desséchées par la gelée du matin, et dont le moindre vent qui
passe fait son jouet et sa risée.

Les lointains étaient tellement estompés de vapeurs, et les
franges de l’horizon tellement effilées sur le bord qu’il n’était
guère possible de savoir le point précis où commençait le ciel et
où finissait la terre: un gris un peu plus opaque, une brume un
peu plus épaisse indiquaient d’une manière vague l’éloignement et
la différence des plans. À travers ce rideau, les saules, avec
leurs têtes cendrées, avaient plutôt l’air de spectres d’arbres
que d’arbres véritables; les sinuosités des collines ressemblaient
plutôt aux ondulations d’un entassement de nuées qu’au gisement
d’un terrain solide. Les contours des objets tremblaient à l’oeil,
et une espèce de trame grise d’une finesse inexprimable, pareille
à une toile d’araignée, s’étendait entre les devants du paysage et
les fuyantes profondeurs; aux endroits ombrés, les hachures se
dessinaient en clair beaucoup plus nettement, et laissaient voir
les mailles du réseau; aux places plus éclairées, ce filet de
brume était insensible, et se confondait dans une lueur diffuse.
Il y avait dans l’air quelque chose d’assoupi, d’humidement tiède
et de doucement terne qui prédisposait singulièrement à la
mélancolie.

Tout en allant, je pensais que l’automne était venu aussi pour
moi, et que l’été rayonnant était passé sans retour; l’arbre de
mon âme était peut-être encore plus effeuillé que les arbres des
forêts; à peine restait-il à la plus haute branche une seule
petite feuille verte qui se balançait en frissonnant, toute triste
de voir ses soeurs la quitter une à une.

Reste sur l’arbre, ô petite feuille couleur d’espérance, retiens-
toi à la branche de toute la force de tes nervures et de tes
fibres; ne te laisse pas effrayer par les sifflements du vent, ô
bonne petite feuille! car, lorsque tu m’auras quitté, qui pourra
distinguer si je suis un arbre mort ou vivant, et qui empêchera le
bûcheron de m’entailler le pied à coups de hache et de faire des
fagots avec mes branches? -- Il n’est pas encore le temps où les
arbres n’ont plus de feuilles, et le soleil peut encore se
débarrasser des langes de brouillard qui l’environnent.

Ce spectacle de la saison mourante me fit beaucoup d’impression.
Je pensais que le temps fuyait vite, et que je pourrais mourir
sans avoir serré mon idéal sur mon coeur.

En rentrant chez moi, j’ai pris une résolution. -- Puisque je ne
pouvais me décider à parler, j’ai écrit toute ma destinée sur un
carré de papier. -- Il est peut-être ridicule d’écrire à quelqu’un
qui demeure dans la même maison que vous, que l’on peut voir tous
les jours, à toute heure; mais je n’en suis plus à regarder ce qui
est ridicule ou non.

J’ai cacheté ma lettre non sans trembler et sans changer de
couleur; puis, choisissant le moment où Théodore était sorti, je
l’ai posée sur le milieu de la table, et je me suis enfui aussi
troublé que si j’avais commis la plus abominable action du monde.

Chapitre 12
_Je t’ai promis la suite de mes aventures..._

Je t’ai promis la suite de mes aventures; mais en vérité je suis
si paresseuse à écrire qu’il faut que je t’aime comme la prunelle
de mon oeil, et que je te sache plus curieuse qu’Ève ou Psyché,
pour me mettre devant une table avec une grande feuille de papier
toute blanche qu’il faut rendre toute noire, et un encrier plus
profond que la mer, dont chaque goutte se doit tourner en pensées,
ou du moins en quelque chose qui y ressemble, sans prendre la
résolution subite de monter à cheval et de faire, à bride abattue,
les quatre-vingts énormes lieues qui nous séparent, pour t’aller
conter de vive voix ce que je vais t’aligner en pieds de mouche
imperceptibles, afin de ne pas être effrayée moi-même du volume
prodigieux de mon odyssée picaresque.

Quatre-vingts lieues! songer qu’il y a tout cet espace entre moi
et la personne que j’aime le mieux au monde! -- J’ai bien envie de
déchirer ma lettre et de faire seller mon cheval. -- Mais je n’y
pensais plus, -- avec l’habit que je porte, je ne pourrais
approcher de toi, et reprendre la vie familière que nous menions
ensemble lorsque nous étions petites filles bien naïves et bien
innocentes: si jamais je reprends des jupes, ce sera assurément
pour ce motif.

Je t’ai laissée, je crois, au départ de l’auberge où j’ai passé
une si drôle de nuit et où ma vertu a pensé faire naufrage en
sortant du port. -- Nous partîmes tous ensemble, allant du même
côté. -- Mes compagnons s’extasièrent beaucoup sur la beauté de
mon cheval, qui effectivement est de race et l’un des meilleurs
coureurs qui soient; -- cela me grandit d’une demi-coudée au moins
dans leur estime, et ils ajoutèrent à mon propre mérite tout le
mérite de ma monture.

Cependant ils parurent craindre qu’elle ne fût trop fringante et
trop fougueuse pour moi. -- Je leur dis qu’ils eussent à calmer
leur crainte, et, pour leur montrer qu’il n’y avait point de
danger, je lui fis faire plusieurs courbettes, -- puis je franchis
une barrière assez élevée, et je pris le galop.

La troupe essaya vainement de me suivre; je tournai bride quand je
fus assez loin, et je revins à leur rencontre ventre à terre;
quand je fus près d’eux, je retins mon cheval lancé sur ses quatre
pieds et je l’arrêtai court: ce qui est, comme tu le sais ou comme
tu ne le sais pas, un vrai tour de force.

De l’estime ils passèrent sans transition au plus profond respect.
Ils ne se doutaient pas qu’un jeune écolier, tout récemment sorti
de l’université, était aussi bon écuyer que cela. Cette découverte
qu’ils firent me servit plus que s’ils avaient reconnu en moi
toutes les vertus théologales et cardinales; -- au lieu de me
traiter en petit jeune homme, ils me parlèrent sur un ton de
familiarité obséquieuse qui me fit plaisir.

En quittant mes habits, je n’avais pas quitté mon orgueil: --
n’étant plus femme, je voulais être homme tout à fait et ne pas me
contenter d’en avoir seulement l’extérieur. -- J’étais décidée à
avoir comme cavalier les succès auxquels je ne pouvais plus
prétendre en qualité de femme. Ce qui m’inquiétait le plus,
c’était de savoir comment je m’y prendrais pour avoir du courage;
car le courage et l’adresse aux exercices du corps sont les moyens
par lesquels un homme fonde le plus aisément sa réputation. Ce
n’est pas que je sois timide pour une femme, et je n’ai pas ces
pusillanimités imbéciles que l’on voit à plusieurs; mais de là à
cette brutalité insouciante et féroce qui fait la gloire des
hommes il y a loin encore, et mon intention était de devenir un
petit fier-à-bras, un tranche-montagne comme messieurs du bel air,
afin de me mettre sur un bon pied dans le monde et de jouir de
tous les avantages de ma métamorphose.

Mais je vis par la suite que rien n’était plus facile et que la
recette en était fort simple.

Je ne te conterai pas, selon l’usage des voyageurs, que j’ai fait
tant de lieues tel jour, que j’ai été de cet endroit à cet autre,
que le rôti que j’ai mangé dans l’auberge du Cheval-Blanc ou de la
Croix-de-Fer était cru ou brûlé; que le vin était aigre et que le
lit où j’ai couché avait des rideaux à personnages ou à fleurs: ce
sont des détails très importants et qu’il est bon de conserver à
la postérité; mais il faudra que la postérité s’en passe pour
cette fois et que tu te résignes à ne pas savoir de combien de
plats mon dîner était composé, et si j’ai bien ou mal dormi
pendant le cours de mes voyages. Je ne te donnerai pas non plus
une description exacte des différents paysages, des champs de blés
et forêts, des cultures variées et des collines chargées de
hameaux qui ont successivement passé devant mes yeux: cela est
facile à supposer; prends un peu de terre, plantes-y quelques
arbres et quelques brins d’herbe, barbouille derrière cela un
petit bout de ciel ou grisâtre ou bleu pâle, et tu auras une idée
très suffisante du fond mouvant sur lequel se détachait notre
petite caravane. -- Si, dans ma première lettre, je suis entrée en
quelques détails de ce genre, veuille bien m’excuser, je n’y
retomberai plus: comme je n’étais jamais sortie, la moindre chose
me semblait d’une importance énorme.

Un des cavaliers, mon compagnon de lit, celui que j’avais été près
de tirer par la manche dans la mémorable nuit dont je t’ai décrit
tout au long les angoisses, se prit d’une belle passion pour moi
et tint tout le temps son cheval à côté du mien.

À cette exception près, que je n’eusse pas voulu le prendre pour
amant quand il m’eût apporté la plus belle couronne du monde, il
ne me déplaisait pas autrement; il était instruit, et ne manquait
ni d’esprit ni de bonne humeur: seulement, quand il parlait des
femmes, c’était avec un ton de mépris et d’ironie pour lequel je
lui eusse très volontiers arraché les deux yeux de la tête,
d’autant plus que, sous l’exagération, il y avait dans ce qu’il
disait beaucoup de choses d’une vérité cruelle et dont mon habit
d’homme me forçait de reconnaître la justice.

Il m’invita d’une manière si pressante et à tant de reprises à
venir voir avec lui une de ses soeurs sur la fin de son veuvage,
et qui habitait en ce moment-là un vieux château avec une de ses
tantes, que je ne pus le lui refuser. -- Je fis quelques
objections pour la forme, car au fond il m’était aussi égal
d’aller là qu’autre part, et je pouvais tout aussi bien atteindre
à mon but de cette façon que d’une autre; et, comme il me dit que
je le désobligerais assurément beaucoup si je ne lui accordais au
moins quinze jours, je lui répondis que je voulais bien et que
c’était une chose convenue.

À un embranchement du chemin, -- le compagnon, en montrant le
jambage droit de cet _Y_ naturel, me dit:

-- C’est par là. Les autres nous donnèrent une poignée de main et
s’en furent de l’autre côté.

Après quelques heures de marche, nous arrivâmes au lieu de notre
destination.

Un fossé assez large, mais qui, au lieu d’eau, était rempli d’une
végétation abondante et touffue, séparait le parc du grand chemin;
le revêtement était en pierre de taille; et, dans les angles, se
hérissaient de gigantesques artichauts et des chardons de fer qui
semblaient avoir poussé comme des plantes naturelles entre les
blocs disjoints de la muraille: un petit pont d’une arche
traversait ce canal à sec et permettait d’arriver à la grille.

Une haute allée d’ormes, arrondie en berceau et taillée à la
vieille mode, se présentait d’abord à vous; et, après l’avoir
suivie quelque temps, on débouchait dans une espèce de rond-point.

Ces arbres avaient plutôt l’air surannés que vieux; ils
paraissaient avoir des perruques et être poudrés à blanc; on ne
leur avait réservé qu’une petite houppe de feuillage au sommet de
la tête; tout le reste était soigneusement émondé, en sorte qu’on
les eût pris pour des plumets démesurés plantés en terre de
distance en distance.

Après avoir traversé le rond-point, couvert d’une herbe fine
soigneusement foulée au rouleau, il fallait encore passer sous une
curieuse architecture de feuillage ornée de pots-à-feu, de
pyramides et de colonnes d’ordre rustique, le tout pratiqué à
grand renfort de ciseaux et de serpes dans un énorme massif de
buis. -- Par différentes échappées on apercevait, à droite et à
gauche, tantôt un château de rocaille à demi ruiné, tantôt
l’escalier rongé de mousse d’une cascade tarie, ou bien un vase ou
une statue de nymphe et de berger le nez et les doigts cassés,
avec quelques pigeons perchés sur les épaules et sur la tête.

Un grand parterre, dessiné à la française, s’étendait devant le
château; tous les compartiments étaient tracés avec du buis et du
houx dans la plus rigoureuse symétrie; cela avait bien autant
l’air d’un tapis que d’un jardin: de grandes fleurs en parure de
bal, le port majestueux et la mine sereine, comme des duchesses
qui s’apprêtent à danser le menuet, vous faisaient au passage une
légère inclination de tête. D’autres, moins polies apparemment, se
tenaient raides et immobiles, pareilles à des douairières qui font
tapisserie. Des arbustes de toutes les formes possibles, si l’on
en excepte toutefois leur forme naturelle, ronds, carrés, pointus,
triangulaires, avec des caisses vertes et grises, semblaient
marcher professionnellement au long de la grande allée, et vous
conduire par la main jusqu’aux premières marches du perron.

Quelques tourelles, à demi engagées dans des constructions plus
récentes, dépassaient la ligne de l’édifice de toute la hauteur de
leur éteignoir d’ardoises, et leurs girouettes de tôle taillées en
queue d’aronde témoignaient d’une assez honorable antiquité. Les
fenêtres du pavillon du milieu donnaient toutes sur un balcon
commun orné d’une balustrade de fer extrêmement travaillée et
d’une grande richesse, et les autres étaient entourées de cadres
de pierre avec des chiffres et des noeuds sculptés.

Quatre à cinq grands chiens accoururent en aboyant à pleine gueule
et en faisant des cabrioles prodigieuses. Ils gambadaient autour
des chevaux et leur sautaient au nez: ils firent surtout fête au
cheval de mon camarade, à qui probablement ils allaient souvent
rendre visite dans l’écurie, ou qu’ils accompagnaient à la
promenade.

À tout ce tapage, arriva enfin une espèce de valet, l’air moitié
laboureur, moitié palefrenier, qui prit nos bêtes par la bride et
les emmena. -- Je n’avais pas encore vu âme qui vive, si ce n’est
une petite paysanne effarée et sauvage comme un daim, qui s’était
sauvée à notre aspect et tapie dans un sillon, derrière du
chanvre, quoique nous l’eussions appelée à plusieurs reprises, et
que nous eussions fait notre possible pour la rassurer.

Personne ne paraissait aux fenêtres; on eût dit que le château
était inhabité, ou du moins ne l’était que par des esprits; car le
moindre bruit ne transpirait pas au-dehors.

Nous commencions à monter les premières marches du perron, en
faisant sonner nos éperons, car nous avions les jambes un peu
alourdies, lorsque nous entendîmes à l’intérieur comme un bruit de
portes ouvertes et fermées, comme si quelqu’un se hâtait à notre
rencontre.

En effet, une jeune femme parut sur le haut de la rampe, franchit
en un bond l’espace qui la séparait de mon compagnon, et se jeta à
son cou. Celui-ci l’embrassa très affectueusement, et, lui mettant
le bras autour de la taille, il l’enleva presque et la porta ainsi
jusqu’au palier.

-- Savez-vous que vous êtes bien aimable et bien galant pour un
frère, mon cher Alcibiade? -- N’est-ce pas, monsieur, qu’il n’est
pas tout à fait inutile que je vous avertisse que c’est mon frère,
car en vérité il n’en a pas trop les façons? dit la jeune belle en
se retournant de mon côté.

À quoi je répondis qu’on s’y pouvait méprendre, et que c’était en
quelque sorte un malheur que d’être son frère et de se trouver
ainsi exclu de la catégorie de ses adorateurs; que pour moi, si je
l’étais, je deviendrais à la fois le plus malheureux et le plus
heureux cavalier de la terre. -- Ce qui la fit doucement sourire.

Tout en causant ainsi, nous entrâmes dans une salle basse dont les
murs étaient décorés d’une tapisserie de haute lisse de Flandre. -
- De grands arbres à feuilles aiguës y soutenaient des essaims
d’oiseaux fantastiques; les couleurs altérées par le temps
produisaient de bizarres transpositions de nuances; le ciel était
vert, les arbres bleu de roi avec des lumières jaunes et dans les
draperies des personnages l’ombre était souvent d’une couleur
opposée au fond de l’étoffe; -- les chairs ressemblaient à du
bois, et les nymphes qui se promenaient sous les ombrages déteints
de la forêt avaient l’air de momies démaillotées; leur bouche
seule, dont la pourpre avait conservé sa teinte primitive,
souriait avec une apparence de vie. Sur le devant, se hérissaient
de hautes plantes d’un vert singulier avec de larges fleurs
panachées dont les pistils ressemblaient à des aigrettes de paon.
Des hérons à la mine sérieuse et pensive, la tête enfoncée dans
les épaules, leur long bec reposant sur leur jabot rebondi, se
tenaient philosophiquement debout sur une de leurs maigres pattes,
dans une eau dormante et noire, rayée de fils d’argent ternis; par
les échappées du feuillage, on voyait dans le lointain de petits
châteaux avec des tourelles pareilles à des poivrières et des
balcons chargés de belles dames en grands atours qui regardaient
passer des cortèges ou des chasses.

Des rocailles capricieusement dentelées, d’où tombaient des
torrents de laine blanche, se confondaient au bord de l’horizon
avec des nuages pommelés.

Une des choses qui me frappèrent le plus, ce fut une chasseresse
qui tirait un oiseau. -- Ses doigts ouverts venaient de lâcher la
corde, et la flèche était partie, mais, comme cet endroit de la
tapisserie se trouvait à une encoignure, la flèche était de
l’autre côté de la muraille et avait décrit un grand crochet; pour
l’oiseau, il s’envolait sur ses ailes immobiles et semblait
vouloir gagner une branche voisine.

Cette flèche empennée et armée d’une pointe d’or, toujours en
l’air et n’arrivant jamais au but, faisait l’effet le plus
singulier, était comme un triste et douloureux symbole de la
destinée humaine, et plus je la regardais, plus j’y découvrais de
sens mystérieux et sinistres. -- La chasseresse était là, debout,
le pied tendu en avant, le jarret plié, son oeil aux paupières de
soie tout grand ouvert et ne pouvant plus voir sa flèche déviée de
son chemin: et semblait chercher avec anxiété le phénicoptère aux
plumes bigarrées qu’elle voulait abattre et qu’elle s’attendait à
voir tomber devant elle percé de part en part. -- Je ne sais si
c’est une erreur de mon imagination, mais je trouvais à cette
figure une expression aussi morne et aussi désespérée que celle
d’un poète qui meurt sans avoir écrit l’ouvrage sur lequel il
comptait pour fonder sa réputation, et que le râle impitoyable
saisit au moment où il essaye de le dicter.

Je te parle longuement de cette tapisserie, plus longuement à coup
sûr que cela n’en vaut la peine; -- mais c’est une chose qui m’a
toujours étrangement préoccupée, que ce monde fantastique créé par
les ouvriers de haute lisse.

J’aime passionnément cette végétation imaginaire, ces fleurs et
ces plantes qui n’existent pas dans la réalité, ces forêts
d’arbres inconnus où errent des licornes, des caprimules et des
cerfs couleur de neige, avec un crucifix d’or entre leurs rameaux,
habituellement poursuivis par des chasseurs à barbe rouge et en
habits de Sarrasins.

Lorsque j’étais petite, je n’entrais guère dans une chambre
tapissée sans éprouver une espèce de frisson, et j’osais à peine
m’y remuer.

Toutes ces figures debout contre la muraille, et auxquelles
l’ondulation de l’étoffe et le jeu de la lumière prêtent une
espèce de vie fantastique, me semblaient autant d’espions occupés
à surveiller mes actions pour en rendre compte en temps et lieu,
et je n’eusse pas mangé une pomme ou un gâteau volé en leur
présence. Que de choses ces graves personnages auraient à dire,
s’ils pouvaient ouvrir leurs lèvres de fil rouge, et si les sons
pouvaient pénétrer dans la conque de leur oreille brodée. De
combien de meurtres, de trahisons, d’adultères infâmes et de
monstruosités de toutes sortes ne sont-ils pas les silencieux et
impassibles témoins!...

Mais laissons la tapisserie et revenons à notre histoire.

-- Alcibiade, je vais faire avertir ma tante de votre arrivée.

-- Oh! cela n’est pas fort pressé, ma soeur; asseyons-nous d’abord
et causons un peu. Je vous présente un cavalier qui a nom Théodore
de Sérannes et qui passera quelque temps ici. Je n’ai pas besoin
de vous recommander de lui faire bon accueil; -- il se recommande
assez lui-même. (Je dis ce qu’il a dit; ne va pas intempestivement
m’accuser de fatuité.)

La belle fit un petit mouvement de tête, comme pour donner son
assentiment, et l’on parla d’autre chose.

Tout en faisant la conversation, je la regardais en détail et je
l’examinais plus attentivement que je n’avais pu le faire
jusqu’alors.

Elle pouvait avoir vingt-trois ou vingt-quatre ans, et son deuil
lui allait on ne peut mieux; à vrai dire, elle n’avait pas l’air
fort lugubre ni fort désolée, et je doute qu’elle eût mangé dans
sa soupe les cendres de son Mausole en manière de rhubarbe. -- Je
ne sais si elle avait pleuré abondamment son époux défunt; si elle
l’avait fait, en tout cas, il n’y paraissait guère, et le joli
mouchoir de batiste qu’elle tenait à sa main était aussi
parfaitement sec que possible.

Ses yeux n’étaient pas rouges, mais au contraire les plus clairs
et les plus brillants du monde, et l’on eût en vain cherché sur
ses joues le sillon par où avaient passé les larmes; il n’y avait
en vérité que deux petites fossettes creusées par l’habitude de
sourire, et, pour une veuve, il est juste de dire qu’on lui voyait
très fréquemment les dents: ce qui n’était certainement pas un
spectacle désagréable, car elle les avait petites et bien rangées.
Je l’estimai tout d’abord de ne s’être pas crue obligée, parce
qu’il lui était mort quelque mari, de se pocher les yeux et de se
rendre le nez violet: je lui sus bon gré aussi de ne prendre
aucune petite mine dolente et de parler naturellement avec sa voix
sonore et argentine, sans traîner les mots et entrecouper ses
phrases de vertueux soupirs.

Cela me parut de fort bon goût; je la jugeai tout d’abord une
femme d’esprit, ce qu’elle est en effet.

Elle était bien faite, le pied et la main très convenables; son
costume noir était arrangé avec toute la coquetterie possible et
si gaiement que le lugubre de la couleur disparaissait
complètement, et qu’elle eût pu aller au bal ainsi habillée, sans
que personne le trouvât étrange. Si jamais je me marie et que je
devienne veuve, je lui demanderai un patron de sa robe, car elle
lui va comme un ange.

Après quelques propos, nous montâmes chez la vieille tante.

Nous la trouvâmes assise dans un grand fauteuil à dos renversé,
avec un petit tabouret sous son pied, et à côté d’elle un vieux
chien tout chassieux et tout renfrogné, qui leva son museau noir à
notre arrivée, et nous accueillit par un grognement très peu
amical.

Je n’ai jamais envisagé une vieille femme qu’avec horreur. Ma mère
est morte toute jeune; sans doute, si je l’avais vue lentement
vieillir et que j’eusse vu ses traits se déformer dans une
progression imperceptible, je m’y fusse paisiblement habituée. --
Dans mon enfance, je n’ai été entourée que de figures jeunes et
riantes, en sorte que j’ai gardé une antipathie insurmontable pour
les vieilles gens. Aussi je frissonnai quand la belle veuve toucha
de ses lèvres pures et vermeilles le front jaune de la douairière.
-- C’est une chose que je ne saurais prendre sur moi. Je sais que
lorsque j’aurai soixante ans, je serai ainsi; -- c’est égal, je
n’y puis rien faire, et je prie Dieu qu’il me fasse mourir jeune
comme ma mère.

Cependant cette vieille avait conservé de son ancienne beauté
quelques linéaments simples et majestueux qui l’empêchaient de
tomber dans cette laideur de pomme cuite qui est le partage des
femmes qui n’ont été que jolies ou simplement fraîches; ses yeux,
quoique terminés à leurs angles par une patte de plis et
recouverts d’une paupière large et molle, avaient encore quelques
étincelles de leur feu primitif, et l’on voyait qu’ils avaient dû,
sous le règne de l’autre roi, lancer des éclairs de passion à
éblouir. Son nez mince et maigre, un peu recourbé en bec d’oiseau
de proie, donnait à son profil une sorte de grandeur sérieuse que
tempérait le sourire indulgent de sa lèvre autrichienne peinte de
carmin, selon la mode du siècle passé.

Son costume était antique sans être ridicule, et s’harmonisait
parfaitement avec sa figure; elle avait pour coiffure une simple
cornette blanche avec une petite dentelle; ses mains, longues et
amaigries, qu’on devinait avoir été fort belles, flottaient dans
des mitaines sans pouce et sans doigts, une robe feuille-morte,
brochée de ramages d’une couleur plus foncée, une mante noire et
un tablier de pou-de-soie gorge-de-pigeon complétaient son
ajustement.

Les vieilles femmes devraient toujours s’habiller ainsi et
respecter assez leur mort prochaine pour ne point se harnacher de
plumes, de guirlandes de fleurs de rubans de couleurs tendres et
de mille affiquets qui ne vont qu’à l’extrême jeunesse. Elles ont
beau faire des avances à la vie, la vie n’en veut plus; -- elles
en sont pour leurs frais, comme ces courtisanes surannées qui se
plâtrent de rouge et de blanc, et que les muletiers ivres
repoussent sur la borne avec des injures et des coups de pied.

La vieille dame nous reçut avec cette aisance et cette politesse
exquise qui est le partage des gens qui ont suivi l’ancienne cour,
et dont le secret semble se perdre de jour en jour, comme tant
d’autres beaux secrets, et d’une voix qui, bien que cassée et
chevrotante, avait encore une grande douceur.

Je parus lui plaire beaucoup, et elle me regarda très longtemps et
très attentivement avec un air fort touché. -- Une larme se forma
dans le coin de son oeil et descendit lentement dans une de ses
grandes rides, où elle se perdit et se sécha. Elle me pria de
l’excuser et me dit que je ressemblais fort à un fils qu’elle
avait autrefois et qui avait été tué à l’armée.

Tout le temps que je demeurai au château, je fus, à cause de cette
ressemblance, réelle ou imaginaire, traitée par la bonne dame avec
une bienveillance extraordinaire et toute maternelle. J’y trouvais
plus de charmes que je ne l’aurais cru d’abord, car le plus grand
plaisir que les personnes qui sont d’âge me puissent faire, c’est
de ne me parler jamais et de s’en aller quand j’arrive.

Je ne te conterai pas en détail et jour par jour ce que j’ai fait
à R***. Si je me suis un peu étendue sur tout ce commencement, et
si je t’ai esquissé avec quelque soin ces deux ou trois
physionomies, soit de personnes, soit de lieux, c’est qu’il
m’arriva là des choses très singulières et pourtant fort
naturelles, et que j’aurais dû prévoir en prenant des habits
d’homme.

Ma légèreté naturelle me fit faire une imprudence dont je me
repens cruellement, car elle a porté dans une bonne et belle âme
un trouble que je ne puis apaiser sans découvrir ce que je suis et
me compromettre gravement.

Pour avoir parfaitement l’air d’un homme et me divertir un peu, je
ne trouvai rien de mieux que de faire la cour à la soeur de mon
ami. -- Cela me paraissait très drôle de me précipiter à quatre
pattes lorsqu’elle laissait tomber son gant et de le lui rendre en
faisant des révérences prosternées, de me pencher au dos de son
fauteuil avec un petit air adorablement langoureux, et de lui
couler dans le tuyau de l’oreille mille et un madrigaux on ne
saurait plus charmants. Dès qu’elle voulait passer d’une chambre à
une autre, je lui présentais gracieusement la main; si elle
montait à cheval, je lui tenais l’étrier, et, à la promenade, je
marchais toujours à côté d’elle; le soir, je lui faisais la
lecture et je chantais avec elle; -- bref, je m’acquittais avec
une scrupuleuse exactitude de tous les devoirs d’un cavalier
servant.

Je faisais toutes les mines que j’avais vu faire aux amoureux, ce
qui m’amusait et me faisait rire comme une vraie folle que je
suis, lorsque je me trouvais seule dans ma chambre et que je
réfléchissais à toutes les impertinences que je venais de débiter
du ton le plus sérieux du monde.

Alcibiade et la vieille marquise paraissaient voir cette intimité
avec plaisir et nous laissaient fort souvent tête à tête. Je
regrettais quelquefois de n’être pas véritablement un homme pour
en mieux profiter; si je l’avais été, il n’aurait tenu qu’à moi,
car notre charmante veuve semblait avoir parfaitement oublié le
défunt, ou, si elle s’en souvenait, elle eût été volontiers
infidèle à sa mémoire.

Ayant commencé sur ce ton, je ne pouvais guère honnêtement
reculer, et il était fort difficile de faire une retraite avec
armes et bagages; je ne pouvais cependant pas non plus dépasser
une certaine limite et je ne savais guère être aimable qu’en
paroles: -- j’espérais attraper ainsi la fin du mois que je devais
passer à R*** et me retirer avec promesse de revenir, sauf à n’en
rien faire. -- Je croyais qu’à mon départ la belle se consolerait,
et en ne me voyant plus, m’aurait bientôt oubliée.

Mais, en me jouant, j’avais éveillé une passion sérieuse et les
choses tournèrent autrement: -- ce qui vous retrace une vérité
très connue depuis longtemps, à savoir qu’il ne faut jamais jouer
ni avec le feu ni avec l’amour.

Avant de m’avoir vue, Rosette ne connaissait pas encore l’amour.
Mariée fort jeune à un homme beaucoup plus vieux qu’elle, elle
n’avait pu sentir pour lui qu’une espèce d’amitié filiale; -- sans
doute, elle avait été courtisée, mais elle n’avait pas eu d’amant,
tout extraordinaire que la chose puisse paraître: ou les galants
qui lui avaient rendu des soins étaient de minces séducteurs, ou,
ce qui est plus probable, son heure n’était pas encore sonnée. --
Les hobereaux et les gentillâtres de province, parlant toujours de
fumées et de laisses, de ragots et d’andouillers, d’hallali et de
cerfs dix cors, et entremêlant le tout de charades d’almanach et
de madrigaux moisis de vétusté, n’étaient assurément guère faits
pour lui convenir, et sa vertu n’avait pas eu beaucoup à se
débattre pour ne leur point céder. -- D’ailleurs, la gaieté et
l’enjouement naturel de son caractère la défendaient suffisamment
contre l’amour, cette molle passion qui a tant de prise sur les
rêveurs et les mélancoliques; l’idée que son vieux Tithon avait pu
lui donner de la volupté devait être assez médiocre pour ne la
point jeter en de grandes tentations d’en essayer encore, et elle
jouissait doucement du plaisir d’être veuve de si bonne heure et
d’avoir encore tant d’années à être jolie.

Mais, à mon arrivée, tout cela changea bien. -- Je crus d’abord
que, si je me fusse tenue avec elle entre les bornes étroites
d’une froide et exacte politesse, elle n’aurait pas fait autrement
attention à moi; mais, en vérité, je fus obligée de reconnaître
par la suite qu’il n’en eût été ni plus ni moins, et que cette
supposition, quoique fort modeste, était purement gratuite.

Hélas! rien ne peut détourner l’ascendant fatal, et nul ne saurait
éviter l’influence bienfaisante ou maligne de son étoile.

La destinée de Rosette était de n’aimer qu’une fois dans sa vie et
d’un amour impossible; il faut qu’elle la remplisse, et elle la
remplira.

J’ai été aimée, ô Graciosa! et c’est une douce chose, quoique je
ne l’aie été que par une femme, et que, dans un amour ainsi
détourné, il y eût quelque chose de pénible qui ne se doit pas
trouver dans l’autre; -- oh! une bien douce chose! -- Quand on
s’éveille la nuit et qu’on se relève sur son coude, se dire: --
Quelqu’un pense ou rêve à moi; on s’occupe de ma vie; un mouvement
de mes yeux ou de ma bouche fait la joie ou la tristesse d’une
autre créature; une parole que j’ai laissée tomber au hasard est
recueillie avec soin, commentée et retournée des heures entières;
je suis le pôle où se dirige un aimant inquiet; ma prunelle est un
ciel, ma bouche est un paradis plus souhaité que le véritable; je
mourrais, une pluie tiède de larmes réchaufferait ma cendre, mon
tombeau serait plus fleuri qu’une corbeille de noce; si j’étais en
danger, quelqu’un se jetterait entre la pointe de l’épée et ma
poitrine; on se sacrifierait pour moi! -- c’est beau; et je ne
sais pas ce que l’on peut souhaiter de plus au monde.

Cette pensée me faisait un plaisir que je me reprochais, car pour
tout cela je n’avais rien à donner, et j’étais dans la position
d’une personne pauvre qui accepte des présents d’un ami riche et
généreux, sans espoir de pouvoir jamais lui en faire à son tour.
Cela me charmait d’être adorée ainsi, et par instants je me
laissais faire avec une singulière complaisance. À force
d’entendre tout le monde m’appeler monsieur, et de me voir traiter
comme si j’étais un homme, j’oubliais insensiblement que j’étais
femme; -- mon déguisement me semblait mon habit naturel, et il ne
me souvenait pas d’en avoir jamais porté d’autre; je ne songeais
plus que je n’étais au bout du compte qu’une petite évaporée qui
s’était fait une épée de son aiguille, et une paire de culottes en
coupant une de ses jupes.

Beaucoup d’hommes sont plus femmes que moi. -- Je n’ai guère d’une
femme que la gorge, quelques lignes plus rondes, et des mains plus
délicates; la jupe est sur mes hanches et non dans mon esprit. Il
arrive souvent que le sexe de l’âme ne soit point pareil à celui
du corps, et c’est une contradiction qui ne peut manquer de
produire beaucoup de désordre. -- Moi, par exemple, si je n’avais
pas pris cette résolution, folle en apparence, mais très sage au
fond, de renoncer aux habits d’un sexe qui n’est le mien que
matériellement et par hasard, j’eusse été fort malheureuse: j’aime
les chevaux, l’escrime, tous les exercices violents, je me plais à
grimper et à courir çà et là comme un jeune garçon; il m’ennuie de
me tenir assise les deux pieds joints, les coudes collés au flanc,
de baisser modestement les yeux, de parler d’une petite voix
flûtée et mielleuse, et de faire passer dix millions de fois un
bout de laine dans les trous d’un canevas; -- je n’aime pas à
obéir le moins du monde, et le mot que je dis le plus souvent est:
-- Je veux. -- Sous mon front poli et mes cheveux de soie remuent
de fortes et viriles pensées; toutes les précieuses niaiseries qui
séduisent principalement les femmes ne m’ont jamais que
médiocrement touchée, et, comme Achille déguisé en jeune fille, je
laisserais volontiers le miroir pour une épée. -- La seule chose
qui me plaise des femmes, c’est leur beauté; -- malgré les
inconvénients qui en résultent, je ne renoncerais pas volontiers à
ma forme, quoique mal assortie à l’esprit qu’elle enveloppe.

C’était quelque chose de neuf et de piquant qu’une pareille
intrigue, et je m’en serais fort amusée, si elle n’avait pas été
prise au sérieux par la pauvre Rosette. Elle se mit à m’aimer avec
une naïveté et une conscience admirables, de toute la force de sa
belle et bonne âme, -- de cet amour que les hommes ne comprennent
pas et dont ils ne sauraient se faire même une lointaine idée,
délicatement et ardemment, comme je souhaiterais d’être aimée, et
comme j’aimerais, si je rencontrais la réalité de mon rêve. Quel
beau trésor perdu, quelles perles blanches et transparentes comme
jamais les plongeurs n’en trouveront dans l’écrin de la mer!
quelles suaves haleines, quels doux soupirs dispersés dans les
airs, et qui auraient pu être recueillis par des lèvres amoureuses
et pures!

Cette passion aurait pu rendre un jeune homme si heureux! tant
d’infortunés, beaux, charmants, bien doués, pleins de coeur et
d’esprit, ont vainement supplié à genoux d’insensibles et mornes
idoles! tant d’âmes tendres et bonnes se sont jetées de désespoir
dans les bras des courtisanes, ou se sont éteintes silencieusement
comme des lampes dans des tombeaux, et qui auraient été sauvées de
la débauche et de la mort par un sincère amour!

Quelle bizarrerie dans la destinée humaine! et que le hasard est
un grand railleur!

Ce que tant d’autres avaient désiré ardemment me venait, à moi qui
n’en voulais pas et ne pouvais pas en vouloir. Il prend fantaisie
à une jeune fille capricieuse de courir le pays en habits d’homme
pour savoir un peu à quoi s’en tenir sur le compte de ses amants
futurs; elle couche dans une auberge avec un digne frère qui
l’amène par le bout du doigt devant sa soeur, qui n’a rien de plus
pressé que d’en devenir amoureuse comme une chatte, comme une
colombe, comme tout ce qu’il y a d’amoureux et de langoureux au
monde. -- Il est bien évident que, si j’eusse été un jeune homme
et que cela eût pu me servir à quelque chose, il en eût été tout
autrement, et que la dame m’eût prise en horreur. -- La fortune
aime assez à donner des pantoufles à ceux qui ont des jambes de
bols, et des gants à ceux qui n’ont pas de mains; -- l’héritage
qui aurait pu vous faire vivre à votre aise vous vient
ordinairement le jour de votre mort.

J’allais quelquefois, non pas aussi souvent qu’elle aurait voulu,
voir Rosette dans sa ruelle; quoique habituellement elle ne reçût
que debout, cependant, en ma faveur, on passait par là-dessus. --
On eût passé par-dessus bien d’autres choses, si j’eusse voulu; --
mais, comme on dit, la plus belle fille ne peut donner que ce
qu’elle a, et ce que j’avais n’eût pas été d’une grande utilité à
Rosette.

Elle me tendait sa petite main à baiser; -- j’avoue que je ne la
baisais pas sans quelque plaisir, car elle est fort douce, très
blanche, exquisément parfumée, et moelleusement attendrie par une
naissante moiteur; je la sentais frissonner et se contracter sous
mes lèvres, dont je prolongeais malicieusement la pression. --
Alors Rosette, tout émue et d’un air suppliant, tournait vers moi
ses longs yeux chargés de volupté et inondés d’une lueur humide et
transparente, puis elle laissait retomber sur son oreiller sa
jolie tête, qu’elle avait un peu soulevée pour me mieux recevoir.
-- Je voyais sous le drap onder sa gorge inquiète et tout son
corps s’agiter brusquement. -- Certes, quelqu’un qui eût été en
état d’oser eût pu oser beaucoup, et à coup sûr l’on eût été
reconnaissant de ses témérités, et on lui eût su gré d’avoir sauté
quelques chapitres du roman.

Je restais là une heure ou deux avec elle, ne quittant pas sa main
que j’avais reposée sur la couverture; nous faisions des causeries
interminables et charmantes; car, bien que Rosette fût très
préoccupée de son amour, elle se croyait trop sûre du succès pour
ne pas garder presque toute sa liberté et son enjouement d’esprit.
-- De temps à autre seulement, sa passion jetait sur sa gaieté un
voile transparent de douce mélancolie, qui la rendait encore plus
piquante.

En effet, il eût été inouï qu’un jeune débutant, comme j’en avais
les apparences, ne se trouvât pas fort heureux d’une telle bonne
fortune et n’en profitât pas de son mieux. Rosette, effectivement,
n’était point faite de façon à rencontrer de grandes cruautés, --
et, n’en sachant pas davantage à mon endroit, elle comptait sur
ses charmes et sur ma jeunesse à défaut de mon amour.

Cependant, comme cette situation commençait à se prolonger un peu
au-delà des bornes naturelles, elle en prit de l’inquiétude, et
c’était à peine si un redoublement de phrases flatteuses et de
belles protestations lui pouvait redonner sa première sécurité.
Deux choses l’étonnaient en moi, et elle remarquait dans ma
conduite des contradictions qu’elle ne pouvait concilier: --
c’était ma chaleur de paroles et ma froideur d’action.

Tu le sais mieux que personne, ma chère Graciosa, mon amitié a
tous les caractères d’une passion; elle est subite, ardente, vive
exclusive, elle a de l’amour jusqu’à la jalousie, et j’avais pour
Rosette une amitié presque pareille à celle que j’ai pour toi. --
On pouvait se tromper à moins. -- Rosette s’y trompa d’autant plus
complètement que l’habit que je portais ne lui permettait guère
d’avoir une autre idée.

Comme je n’ai encore aimé aucun homme, l’excès de ma tendresse
s’est en quelque sorte épanché dans mes amitiés avec les jeunes
filles et les jeunes femmes; j’y ai mis le même emportement et la
même exaltation que je mets à tout ce que je fais, car il m’est
impossible d’être modérée en quelque chose, et surtout dans ce qui
regarde le coeur. Il n’y a à mes yeux que deux classes de gens,
les gens que j’adore et ceux que j’exècre; les autres sont pour
moi comme s’ils n’étaient pas, et je pousserais mon cheval sur eux
comme sur le grand chemin: ils ne diffèrent pas dans mon esprit
des pavés et des bornes.

Je suis naturellement expansive, et j’ai des manières très
caressantes. -- Quelquefois, oubliant la portée qu’avaient de
telles démonstrations, tout en me promenant avec Rosette, je lui
passais le bras autour du corps, comme je le faisais lorsque nous
nous promenions ensemble dans l’allée solitaire au bout du jardin
de mon oncle; ou bien, penchée au dos de son fauteuil pendant
qu’elle brodait, je roulais sur mes doigts les petits poils
follets qui blondissaient sur sa nuque ronde et potelée, ou je
polissais du revers de la main ses beaux cheveux tendus par le
peigne, et je leur redonnais du lustre, -- ou bien c’était quelque
autre de ces mignardises que tu sais m’être habituelles avec mes
chères amies.

Elle se donnait bien de garde d’attribuer ces caresses à une
simple amitié. L’amitié, comme on la conçoit ordinairement, ne va
pas jusque-là; mais voyant que je n’allais pas plus loin, elle
s’étonnait intérieurement et ne savait trop que penser; elle
s’arrêta à ceci: que c’était une trop grande timidité de ma part,
provenant de mon extrême jeunesse et du manque d’habitude dans les
commerces amoureux, et qu’il me fallait encourager par toutes
sortes d’avances et de bontés.

En conséquence, elle avait soin de me ménager une foule
d’occasions de tête-à-tête dans des endroits propres à m’enhardir
par leur solitude et leur éloignement de tout bruit et de tout
importun; elle me fit faire plusieurs promenades dans les grands
bois, pour essayer si la rêverie voluptueuse et les désirs
amoureux qu’inspire aux âmes tendres l’ombre touffue et propice
des forêts ne pourraient pas se détourner à son profit.

Un jour, après m’avoir fait errer longtemps à travers un parc très
pittoresque qui s’étendait au loin derrière le château, et dont je
ne connaissais que les parties qui avoisinaient les bâtiments,
elle m’amena, par un petit sentier capricieusement contourné et
bordé de sureaux et de noisetiers, jusqu’à une cabane rustique,
une espèce de charbonnière, bâtie en rondins posés
transversalement, avec un toit de roseaux, et une porte
grossièrement faite de cinq ou six pièces de bois à peine
rabotées, dont les interstices étaient étoupes de mousses et de
plantes sauvages; tout à côté, entre les racines verdies de grands
frênes à l’écorce d’argent, tachetés çà et là de plaques noires,
jaillissait une forte source, qui, à quelques pas plus loin,
tombait par deux gradins de marbre dans un bassin tout rempli de
cresson plus vert que l’émeraude. -- Aux endroits où il n’y avait
pas de cresson, on apercevait un sable fin et blanc comme la
neige; cette eau était d’une transparence de cristal et d’une
froideur de glace; sortant de terre tout à coup, et n’étant jamais
effleurée par le plus faible rayon de soleil, sous ces ombrages
impénétrables, elle n’avait pas le temps de s’attiédir ni de se
troubler. -- Malgré leur crudité, j’aime ces eaux de source, et,
voyant celle-là si limpide, je ne pus résister au désir d’en
boire; je me penchai et j’en puisai à plusieurs reprises dans le
creux de la main, n’ayant pas d’autre vase à ma disposition.

Chapitre 12
_Rosette témoigna, pour apaiser sa soif..._

Rosette témoigna, pour apaiser sa soif, le désir de boire aussi de
cette eau, et me pria de lui en apporter quelques gouttes, n’osant
pas, disait-elle, se pencher autant qu’il le fallait pour y
atteindre. -- Je plongeai mes deux mains aussi exactement jointes
que possible dans la claire fontaine, ensuite je les haussai comme
une coupe jusqu’aux lèvres de Rosette, et je les tins ainsi
jusqu’à ce qu’elle eût tari l’eau qu’elles renfermaient, ce qui ne
fut pas long, car il y en avait fort peu, et ce peu dégouttait à
travers mes doigts, si serrés que je les tinsse; cela faisait un
fort joli groupe, et il eût été à désirer qu’un sculpteur se fût
trouvé là pour en tirer le crayon.

Quand elle eut presque achevé, ayant ma main près de ses lèvres,
elle ne put s’empêcher de la baiser, de manière cependant à ce que
je pusse croire que c’était une aspiration pour épuiser la
dernière perle d’eau amassée dans ma paume; mais je ne m’y trompai
pas, et la charmante rougeur qui lui couvrit subitement le visage
la dénonçait assez.

Elle reprit mon bras, et nous nous dirigeâmes du côté de la
cabane. La belle marchait aussi près de moi que possible, et se
penchait en me parlant de façon à ce que sa gorge portât
entièrement sur ma manche; position extrêmement savante, et
capable de troubler tout autre que moi; j’en sentais parfaitement
le contour ferme et pur et la douce chaleur; de plus, j’y pouvais
remarquer une ondulation précipitée qui, fût-elle affectée ou
vraie, n’en était pas moins flatteuse et engageante.

Nous arrivâmes ainsi à la porte de la cabane, que j’ouvris d’un
coup de pied; je ne m’attendais assurément pas au spectacle qui
s’offrit à mes yeux. -- Je croyais que la hutte était tapissée de
joncs avec une natte par terre et quelques escabeaux pour se
reposer: -- point du tout.

C’était un boudoir meublé avec toute l’élégance imaginable. -- Les
dessus de portes et de glaces représentaient les scènes les plus
galantes des _Métamorphoses _d’Ovide: Salmacis et Hermaphrodite,
Vénus et Adonis, Apollon et Daphné, et autres amours mythologiques
en camaïeu lilas clair; -- les trumeaux étaient faits de roses
pompons, sculptés fort mignonnement, et de petites marguerites
dont, par un raffinement de luxe, les coeurs seulement étaient
dorés et les feuilles argentées. Une ganse d’argent bordait tous
les meubles et relevait une tenture du bleu le plus doux qui se
puisse trouver, et merveilleusement propre à faire ressortir la
blancheur et l’éclat de la peau; mille charmantes curiosités
chargeaient la cheminée, les consoles et les étagères, et il y
avait un luxe de duchesses, de chaises longues et de sofas, qui
montrait suffisamment que ce réduit n’était pas destiné à des
occupations bien austères, et qu’assurément l’on ne s’y macérait
pas.

Une belle pendule rocaille, posée sur un piédouche richement
incrusté, faisait face à un grand miroir de Venise et s’y répétait
avec des brillants et des reflets singuliers. Du reste, elle était
arrêtée, comme si c’eût été une chose superflue que de marquer les
heures dans un lieu destiné à les oublier.

Je dis à Rosette que ce raffinement de luxe me plaisait, que je
trouvais qu’il était de fort bon goût de cacher la plus grande
recherche sous une apparence de simplicité, et que j’approuvais
fort qu’une femme eût des jupons brodés et des chemises garnies de
matines avec un pardessus de simple toile; c’était une attention
délicate pour l’amant qu’elle avait ou qu’elle pouvait avoir, dont
on ne saurait être assez reconnaissant, et qu’à coup sûr il valait
mieux mettre un diamant dans une noix qu’une noix dans une boîte
d’or.

Rosette, pour me prouver qu’elle était de mon avis, releva un peu
sa robe, et me fit voir le bord d’un jupon très richement brodé de
grandes fleurs et de feuillages; il n’aurait tenu qu’à moi d’être
admise au secret de plus grandes magnificences intérieures; mais
je ne demandai pas à voir si la splendeur de la chemise répondait
à celle de la jupe: il est probable que le luxe n’en était pas
moindre. -- Rosette laissa retomber le pli de sa robe, fâchée de
n’avoir pas montré davantage. -- Cependant cette exhibition lui
avait servi à faire voir le commencement d’un mollet parfaitement
tourné et donnant les meilleures idées ascensionnelles. -- Cette
jambe, qu’elle tendait en avant pour mieux étaler sa jupe, était
vraiment d’une finesse et d’une grâce miraculeuses dans son bas de
soie gris de perle bien juste et bien tiré, et la petite mule à
talon ornée d’une touffe de rubans qui la terminait ressemblait à
la pantoufle de verre chaussée par Cendrillon. Je lui en fis de
très sincères compliments, et je lui dis que je ne connaissais
guère de plus jolie jambe et de plus petit pied, et que je ne
pensais pas qu’il fût possible de les avoir mieux faits. -- À quoi
elle répondit avec une franchise et une ingénuité toute charmante
et toute spirituelle:

-- C’est vrai.

Puis elle fut à un panneau pratique dans le mur, elle en tira un
ou deux flacons de liqueurs et quelques assiettes de confitures et
de gâteaux, posa le tout sur un petit guéridon, et se vint asseoir
près de moi dans une dormeuse assez étroite, de sorte que je fus
obligée, pour n’être point trop gênée, de lui passer le bras
derrière la taille. Comme elle avait les deux mains libres, et que
je n’avais précisément que la gauche dont je me pusse servir, elle
me versait elle-même à boire, et mettait des fruits et des
sucreries sur mon assiette; bientôt même, voyant que je m’y
prenais assez maladroitement, elle me dit: -- Allons, laissez
cela; je m’en vais vous donner la becquée, petit enfant, puisque
vous ne savez pas manger tout seul. Et elle me portait elle-même
les morceaux à la bouche, et me forçait à les avaler plus vite que
je ne le voulais, en les poussant avec ses jolis doigts,
absolument comme on fait aux oiseaux que l’on empâte, ce qui la
faisait beaucoup rire. -- Je ne pus guère me dispenser de rendre à
ses doigts le baiser qu’elle avait donné tout à l’heure à la paume
de mes mains, et comme pour m’en empêcher, mais au fond pour me
fournir l’occasion de mieux appuyer mon baiser, elle me frappa la
bouche à deux ou trois reprises avec le revers de sa main.

Elle avait bu deux ou trois doigts de crème des Barbades avec un
verre de vin des Canaries, et moi à peu près autant. Ce n’était
pas beaucoup assurément; mais il y en avait assez pour égayer deux
femmes habituées à ne boire que de l’eau à peine trempée --
Rosette se laissait aller en arrière et se renversait sur mon bras
très amoureusement. -- Elle avait jeté son mantelet, et l’on
voyait le commencement de sa gorge tendue et mise en arrêt par
cette position cambrée; -- le ton en était d’une délicatesse et
d’une transparence ravissantes; la forme, d’une finesse et en même
temps d’une solidité merveilleuses. Je la contemplai quelque temps
avec une émotion et un plaisir indéfinissables, et cette réflexion
me vint que les hommes étaient plus favorisés que nous dans leurs
amours, que nous leur donnions à posséder les plus charmants
trésors, et qu’ils n’avaient rien de pareil à nous offrir. -- Quel
plaisir ce doit être de parcourir de ses lèvres cette peau si fine
et si polie, et ces contours si bien arrondis, qui semblent aller
au-devant du baiser et le provoquer! ces chairs satinées, ces
lignes ondoyantes et qui s’enveloppent les unes dans les autres,
cette chevelure soyeuse et si douce à toucher; quels motifs
inépuisables de délicates voluptés que nous n’avons pas avec les
hommes! -- Nos caresses, à nous, ne peuvent guère être que
passives, et cependant il y a plus de plaisir à donner qu’à
recevoir.

Voilà des remarques que je n’eusse assurément pas faites l’année
passée, et j’aurais bien pu voir toutes les gorges et toutes les
épaules du monde, sans m’inquiéter si elles étaient d’une bonne ou
mauvaise forme; mais, depuis que j’ai quitté les habits de mon
sexe et que je vis avec les jeunes gens, il s’est développé en moi
un sentiment qui m’était inconnu: -- le sentiment de la beauté.
Les femmes en sont habituellement privées, je ne sais trop
pourquoi car elles sembleraient d’abord plus à même d’en juger que
les hommes; -- mais, comme ce sont elles qui la possèdent, et que
la connaissance de soi-même est la plus difficile de toutes, il
n’est pas étonnant qu’elles n’y entendent rien. -- Ordinairement,
si une femme trouve une autre femme jolie, on peut être sûr que
cette dernière est fort laide, et que pas un homme n’y fera
attention. -- En revanche, toutes les femmes dont les hommes
vantent la beauté et la grâce sont trouvées unanimement
abominables et minaudières par tout le troupeau enjuponné; ce sont
des cris et des clameurs à n’en plus finir. Si j’étais ce que je
parais être, je ne prendrais pas d’autre guide dans mes choix, et
la désapprobation des femmes me serait un certificat de beauté
suffisant.

Maintenant j’aime et je connais la beauté; les habits que je porte
me séparent de mon sexe, et m’ôtent toute espèce de rivalité; je
suis à même d’en juger mieux qu’un autre. -- Je ne suis plus une
femme, mais je ne suis pas encore un homme, et le désir ne
m’aveuglera pas jusqu’à prendre des mannequins pour des idoles; je
vois froidement et sans prévention ni pour ni contre, et ma
position est aussi parfaitement désintéressée que possible.

La longueur et la finesse des cils, la transparence des tempes, la
limpidité du cristallin, les enroulements de l’oreille, le ton et
la qualité des cheveux, l’aristocratie des pieds et des mains,
l’emmanchement plus ou moins délié des jambes et des poignets,
mille choses à quoi je ne prenais pas garde qui constituent la
réelle beauté et prouvent la pureté de race me guident dans mes
appréciations, et ne me permettent guère de me tromper. -- Je
crois qu’on pourrait accepter les yeux fermés une femme dont
j’aurais dit: -- En vérité, elle n’est pas mal.

Par une conséquence toute naturelle, je me connais beaucoup mieux
en tableaux qu’auparavant, et, quoique je n’aie des maîtres qu’une
teinture fort superficielle, il serait difficile de me faire
passer un mauvais ouvrage pour bon; je trouve à cette étude un
charme singulier et profond; car, comme toute chose au monde, la
beauté morale ou physique veut être étudiée, et ne se laisse pas
pénétrer tout d’abord. Mais revenons à Rosette; de ce sujet à
elle, la transition n’est pas difficile, et ce sont deux idées qui
s’appellent l’une l’autre.

Comme je l’ai dit, la belle était renversée sur mon bras, et sa
tête portait contre mon épaule; l’émotion nuançait ses belles
joues d’une tendre couleur rose, que rehaussait admirablement le
noir foncé d’une petite mouche très coquettement posée; ses dents
luisaient à travers son sourire comme des gouttes de pluie au fond
d’un pavot, et ses cils, abaissés à demi, augmentaient encore
l’éclat humide de ses grands yeux; -- un rayon de jour faisait
jouer mille brillants métalliques sur sa chevelure soyeuse et
moirée, dont quelques boucles s’étaient échappées et roulaient, en
forme de repentirs, au long de son cou rond et potelé, dont elles
faisaient valoir la chaude blancheur; quelques petits cheveux
follets, plus mutins que les autres, se détachaient de la masse,
et se contournaient en spirales capricieuses, dorées de reflets
singuliers, et qui, traversées par la lumière, prenaient toutes
les nuances du prisme: -- on eût dit de ces fils d’or qui
entourent la tête des vierges dans les anciens tableaux. -- Nous
gardions toutes les deux le silence, et je m’amusais à suivre,
sous la transparence nacrée de ses tempes, ses petites veines bleu
d’azur et la molle et insensible dégradation du duvet à
l’extrémité de ses sourcils.

La belle semblait se recueillir en elle-même et se bercer dans des
rêves de volupté infinie; ses bras pendaient au long de son corps
aussi ondoyants et aussi moelleux que des écharpes dénouées; sa
tête s’inclinait de plus en plus en arrière, comme si les muscles
qui la soutenaient eussent été coupés ou trop faibles pour la
soutenir. Elle avait ramené ses deux petits pieds sous son jupon,
et était parvenue à se blottir entièrement dans l’angle de la
causeuse que j’occupais, en sorte que, bien que ce meuble fût trop
étroit, il y avait un grand espace vide de l’autre côté.

Son corps, facile et souple, se modelait sur le mien comme de la
cire, et en prenait tout le contour extérieur aussi exactement que
possible: -- l’eau ne se fût pas insinuée plus précisément dans
toutes les sinuosités de la ligne. -- Ainsi appliquée à mon flanc,
elle avait l’air de ce double trait que les peintres ajoutent à
leur dessin du côté de l’ombre, afin de le rendre plus gras et
plus nourri. -- Il n’y a qu’une femme amoureuse pour avoir de ces
ondulations et de ces enlacements. -- Les lierres et les saules
sont bien loin de là.

La douce chaleur de son corps me pénétrait à travers ses habits et
les miens; mille ruisseaux magnétiques rayonnaient autour d’elle;
sa vie tout entière semblait avoir passé en moi et l’avoir
abandonnée complètement. De minute en minute, elle languissait et
mourait et ployait de plus en plus: une légère sueur perlait sur
son front lustré: ses yeux se trempaient, et deux ou trois fois
elle fit le mouvement de lever ses mains comme pour les cacher;
mais, à moitié chemin, ses bras lassés retombèrent sur ses genoux,
et elle ne put y parvenir; -- une grosse larme déborda de sa
paupière et roula sur sa joue brûlante, où elle fut bientôt
séchée.

Ma situation devenait fort embarrassante et passablement ridicule;
-- je sentais que je devais avoir l’air énormément stupide, et
cela me contrariait au dernier point, quoiqu’il ne fût pas en mon
pouvoir de prendre un autre air que celui-là. -- Les façons
entreprenantes m’étaient interdites, et c’étaient les seules qui
eussent été convenables. J’étais trop sûre de ne pas éprouver de
résistance pour m’y risquer, et, en vérité, je ne savais pas de
quel bois faire flèche. Dire des galanteries et débiter des
madrigaux, cela eût été bon dans le commencement, mais rien n’eût
paru plus fade au point où nous en étions arrivées; -- me lever et
sortir eût été de la dernière grossièreté; et d’ailleurs, je ne
réponds pas que Rosette n’eût pas fait la Putiphar et ne m’eût
retenue par le coin de mon manteau. -- Je n’aurais eu aucun motif
vertueux à lui donner de ma résistance; et puis, je l’avouerai à
ma honte, cette scène, tout équivoque que le caractère en fût pour
moi, ne manquait pas d’un certain charme qui me retenait plus
qu’il n’eût fallu; cet ardent désir m’échauffait de sa flamme, et
j’étais réellement fâchée de ne le pouvoir satisfaire: je
souhaitai même d’être un homme, comme effectivement je le
paraissais, afin de couronner cet amour, et je regrettai fort que
Rosette se trompât. Ma respiration se précipitait, je sentais des
rougeurs me monter à la figure, et je n’étais guère moins troublée
que ma pauvre amoureuse. -- L’idée de la similitude de sexe
s’effaçait peu à peu pour ne laisser subsister qu’une vague idée
de plaisir; mes regards se voilaient, mes lèvres tremblaient, et,
si Rosette eût été un cavalier au lieu d’être ce qu’elle était,
elle aurait eu, à coup sûr, très bon marché de moi.

À la fin, n’y pouvant tenir, elle se leva brusquement en faisant
une espèce de mouvement spasmodique, et se mit à marcher dans la
chambre avec une grande activité; puis elle s’arrêta devant le
miroir, et rajusta quelques mèches de ses cheveux, qui avaient
perdu leur pli. Pendant cette promenade, je faisais une pauvre
figure, et je ne savais guère quelle contenance tenir.

Elle s’arrêta devant moi et parut réfléchir.

Elle pensa qu’une timidité enragée me retenait seule, que j’étais
plus écolier qu’elle ne l’avait cru d’abord. -- Hors d’elle-même
et montée au plus haut degré d’exaspération amoureuse, elle voulut
tenter un suprême effort et jouer le tout pour le tout, au risque
de perdre la partie.

Elle vint à moi, s’assit sur mes genoux plus prompte que l’éclair,
me passa les bras autour du cou, croisa ses mains derrière ma
tête, et sa bouche se prit à la mienne avec une étreinte furieuse;
je sentais sa gorge, demi-nue et révoltée, bondir contre ma
poitrine, et ses doigts enlacés se crisper dans mes cheveux. -- Un
frisson me courut tout le long du corps, et les pointes de mes
seins se dressèrent.

Rosette ne quittait pas ma bouche; ses lèvres enveloppaient mes
lèvres, ses dents choquaient mes dents, nos souffles se mêlaient.
-- Je me reculai un instant, et je tournai deux ou trois fois la
tête pour éviter ce baiser; mais un attrait invincible me fit
revenir en avant, et je le lui rendis presque aussi ardent qu’elle
me l’avait donné. Je ne sais pas trop ce que tout cela fût devenu,
si de grands abois ne se fussent fait entendre au-dehors de la
porte avec un bruit comme de pieds qui grattaient. La porte céda,
et un beau lévrier blanc entra dans la cabane en jappant et en
gambadant.

Rosette se releva subitement, et d’un bond elle s’élança à
l’extrémité de la chambre: le beau lévrier blanc sautait autour
d’elle allègrement et joyeusement, et tâchait d’atteindre ses
mains pour les lécher; elle était si troublée qu’elle eut bien de
la peine à rajuster son mantelet sur ses épaules.

Ce lévrier était le chien favori de son frère Alcibiade: il ne le
quittait jamais, et, quand on le voyait arriver, l’on pouvait être
sûr que le maître n’était pas loin; -- c’est ce qui avait si fort
effrayé la pauvre Rosette.

Effectivement, Alcibiade lui-même entra une minute après tout
botté et tout éperonné, avec son fouet à la main: -- Ah! vous
voilà, dit-il; je vous cherche depuis une heure, et je ne vous
eusse assurément pas trouvés, si mon brave lévrier Snug ne vous
eût déterrés dans votre cachette. Et il jeta sur sa soeur un
regard moitié sérieux, moitié enjoué, qui la fit rougir jusqu’au
blanc des yeux. -- Vous aviez apparemment des sujets bien épineux
à traiter que vous vous étiez retirés dans une aussi profonde
solitude? -- vous parliez sans doute de théologie et de la double
nature de l’âme?

-- Oh! mon Dieu, non: -- nos occupations n’étaient pas, à beaucoup
près, si sublimes; nous mangions des gâteaux, et nous parlions de
modes; -- voilà tout.

-- Je n’en crois rien; vous m’aviez l’air profondément enfoncés
dans quelque dissertation sentimentale; -- mais, pour vous
distraire de vos conversations vaporeuses, je crois qu’il ne
serait pas mauvais que vous vinssiez faire un tour à cheval avec
moi. -- J’ai une nouvelle jument que je veux essayer. -- Vous la
monterez aussi, Théodore, et nous verrons ce qu’on en peut faire.
-- Nous sortîmes tous les trois ensemble, lui me donnant le bras,
moi le donnant à Rosette: les expressions de nos figures étaient
singulièrement variées. -- Alcibiade avait l’air pensif, moi tout
à fait à l’aise, Rosette excessivement contrariée.

Alcibiade était arrivé fort à propos pour moi, fort mal à propos
pour Rosette, qui perdit ainsi ou crut perdre tout le fruit de ses
savantes attaques et de son ingénieuse tactique. -- C’était à
recommencer; -- un quart d’heure plus tard, le diable m’emporte si
je sais le dénouement qu’aurait pu avoir cette aventure, -- je n’y
en vois pas de possible. -- Peut-être eût-il mieux valu
qu’Alcibiade n’intervînt pas précisément au moment scabreux, comme
un dieu dans sa machine: -- il aurait bien fallu que cela finît
d’une manière ou de l’autre. -- Pendant cette scène, je fus deux
ou trois fois sur le point d’avouer qui j’étais à Rosette; mais la
crainte de passer pour une aventurière et de voir mon secret
divulgué retint sur mes lèvres les paroles prêtes à s’envoler.

Un pareil état de choses ne pouvait durer. -- Mon départ était le
seul moyen de couper court à cette intrigue sans issue; aussi, au
dîner, j’annonçai officiellement que je partirais le lendemain
même. -- Rosette qui était assise à côté de moi, faillit presque
se trouver mal en entendant cette nouvelle, et laissa tomber son
verre. Une pâleur subite couvrit sa belle figure: elle me jeta un
regard douloureux et plein de reproches, qui m’émut et me troubla
presque autant qu’elle.

La tante leva ses vieilles mains ridées avec un mouvement de
surprise pénible, et, de sa voix grêle et tremblante qui
chevrotait encore plus qu’à l’ordinaire, elle me dit: «Ah! mon
cher monsieur Théodore, vous nous quittez comme cela? Ce n’est pas
bien; hier, vous n’aviez pas le moins du monde l’air disposé à
partir. -- Le courrier n’est pas venu: ainsi vous n’avez pas reçu
de lettres et vous n’avez aucun motif. Vous nous aviez accordé
encore quinze jours, et vous nous les reprenez; vous n’en avez
vraiment pas le droit: chose donnée ne peut se reprendre. -- Vous
voyez quelle mine Rosette vous fait, et comme elle vous en veut;
je vous avertis que je vous en voudrai au moins autant qu’elle, et
que je vous ferai une mine aussi terrible, et une mine de
soixante-huit ans est un peu plus effroyable qu’une mine de vingt-
trois. Voyez à quoi vous vous exposez volontairement: à la colère
de la tante et à celle de la nièce, et tout cela pour je ne sais
quel caprice qui vous a pris subitement entre la poire et le
fromage.»

Alcibiade jura, en frappant un grand coup de poing sur la table,
qu’il barricaderait les portes du château et couperait les jarrets
à mon cheval plutôt que de me laisser partir.

Rosette me lança un autre regard, si triste et si suppliant, qu’il
eût fallu toute la férocité d’un tigre à jeun depuis huit jours
pour n’en pas être touché.

-- Je n’y résistai pas, et, quoique cela me contrariât
singulièrement, je fis la promesse solennelle de rester.

-- La chère Rosette m’eût volontiers sauté au cou et embrassé sur
la bouche pour cette complaisance; Alcibiade m’enferma la main
dans sa grande main, et me secoua le bras si violemment qu’il
faillit m’arracher l’épaule, rendit mes bagues ovales de rondes
qu’elles étaient, et me coupa trois doigts assez profondément.

La vieille, en réjouissance, huma une immense prise de tabac.

Cependant Rosette ne reprit pas complètement sa gaieté; -- l’idée
que je pouvais m’en aller et que j’en avais le désir, idée qui ne
s’était pas encore présentée nettement à son esprit, la jeta dans
une profonde rêverie. Les couleurs que l’annonce de mon départ
avait chassées de ses joues n’y revinrent pas aussi vives
qu’auparavant; -- il lui resta de la pâleur sur la joue et de
l’inquiétude au fond de l’âme. -- Ma conduite à son égard la
surprenait de plus en plus. -- Après les avances marquées qu’elle
m’avait faites, elle ne comprenait pas les motifs qui me faisaient
mettre tant de retenue dans mes rapports avec elle: ce qu’elle
voulait c’était de m’amener avant mon départ à un engagement tout
à fait décisif, ne doutant pas qu’après cela il ne lui fût
extrêmement facile de me retenir aussi longtemps qu’elle le
voudrait.

En cela elle avait raison, et, si je n’eusse pas été une femme,
son calcul se fût trouvé juste; car, quoi que l’on ait dit de la
satiété du plaisir et du dégoût qui suit ordinairement la
possession, tout homme qui a l’âme un peu bien située, et qui
n’est pas blasé misérablement et sans ressource, sent son amour
s’augmenter de son bonheur, et très souvent le meilleur moyen de
retenir un amant prêt à s’éloigner, c’est de se livrer à lui avec
un entier abandon.

Rosette avait le dessein de m’amener à quelque chose de décisif
avant mon départ. Sachant combien il est difficile de reprendre
plus tard une liaison au point où on l’avait laissée, et,
d’ailleurs, n’étant nullement sûre de me pouvoir retrouver jamais
dans des circonstances aussi favorables, elle ne négligeait aucune
des occasions qui se pouvaient présenter de me mettre dans une
position à me prononcer nettement et à quitter ces manières
évasives derrière lesquelles je me retranchais. Comme j’avais, de
mon côté, l’intention excessivement formelle d’éviter toute espèce
de rencontre pareille à celle du pavillon rustique, et que je ne
pouvais cependant pas, sans afficher un ridicule, affecter trop de
froideur pour Rosette et mettre dans nos rapports une pruderie de
petite fille, je ne savais trop quelle contenance faire, et je
tâchais qu’il y eût toujours une personne tierce avec nous. --
Rosette, au contraire, faisait tout son possible pour se trouver
seule avec moi, et elle y réussissait assez souvent, le château
étant éloigné de la ville et peu fréquenté de la noblesse des
environs. -- Cette résistance sourde l’attristait et la
surprenait; -- par instants il lui survenait des doutes et des
hésitations sur le pouvoir de ses charmes, et, se voyant si peu
aimée, elle n’était quelquefois pas loin de croire qu’elle était
laide. -- Alors elle redoublait de soins et de coquetterie, et
quoique son deuil ne lui permît pas d’employer toutes les
ressources de la toilette, elle savait cependant l’orner et le
varier de manière à être chaque jour deux ou trois fois plus
charmante, -- ce qui n’est pas peu dire. -- Elle essaya de tout:
elle fut enjouée, mélancolique, tendre, passionnée, prévenante,
coquette, minaudière même; elle mit, les uns après les autres,
tous ces adorables masques qui vont si bien aux femmes, qu’on ne
sait plus si ce sont de véritables masques ou leurs figures
réelles; -- elle revêtit successivement huit ou dix individualités
contrastées entre elles, pour voir laquelle me plairait et s’y
fixer. À elle seule, elle me fit un sérail complet où je n’avais
qu’à jeter le mouchoir; mais rien ne lui réussit, bien entendu.

Le peu de succès de tous ces stratagèmes la fit tomber dans une
stupeur profonde. -- En effet, elle aurait fait tourner la
cervelle de Nestor et fait fondre la glace du chaste Hippolyte
lui-même, -- et je ne paraissais rien moins que Nestor et
Hippolyte: je suis jeune, et j’avais la mine hautaine et décidée,
le propos hardi, et, partout ailleurs qu’en tête à tête, la
contenance fort délibérée.

Elle dut croire que toutes les sorcières de la Thrace et de la
Thessalie m’avaient jeté leurs charmes sur le corps, ou que, tout
au moins, j’avais l’aiguillette nouée, et prendre une fort
détestable opinion de ma virilité, qui est effectivement assez
mince. -- Cependant il paraît que cette idée ne lui vint point, et
qu’elle n’attribuait qu’à mon défaut d’amour pour elle cette
singulière réserve.

Les jours s’écoulaient, et ses affaires n’avançaient pas: -- elle
en était visiblement affectée: une expression de tristesse
inquiète avait remplacé le sourire toujours frais épanoui de ses
lèvres; les coins de sa bouche, si joyeusement arqués, s’étaient
abaissés sensiblement, et formaient une ligne ferme et sérieuse;
quelques petites veines se dessinaient d’une manière plus marquée
à ses paupières attendries; ses joues, naguère si semblables à la
pêche, n’en avaient conservé que l’imperceptible velouté. Souvent,
de ma fenêtre, je la voyais traverser le parterre en peignoir du
matin; elle marchait, levant à peine les pieds, comme si elle eût
glissé, les deux bras mollement croisés sur la poitrine, la tête
inclinée, plus ployée qu’une branche de saule qui trempe dans
l’eau, avec quelque chose d’onduleux et d’affaissé, comme une
draperie trop longue dont le bout touche à terre. -- En ces
instants-là, elle avait l’air d’une de ces amoureuses antiques en
proie au courroux de Vénus, et sur qui l’impitoyable déesse
s’acharne tout entière: -- c’est ainsi que je me figure que Psyché
devait être quand elle eut perdu Cupidon.

Les jours où elle ne s’efforçait pas pour vaincre ma froideur et
mes hésitations, son amour avait une allure simple et primitive
qui m’eût charmé; c’était un abandon silencieux et confiant, une
chaste facilité de caresses, une abondance et une plénitude de
coeur inépuisables, tous les trésors d’une belle nature répandus
sans réserve. Elle n’avait point de ces petitesses et de ces
mesquineries que l’on voit à presque toutes les femmes, même les
mieux douées; elle ne cherchait pas de déguisement, et me laissait
voir tranquillement toute l’étendue de sa passion. Son amour-
propre ne se révolta pas un instant de ce que je ne répondais pas
à tant d’avances, car l’orgueil sort du coeur le jour où l’amour y
entre; et si jamais quelqu’un a été véritablement aimé, c’est moi
par Rosette. -- Elle souffrait, mais sans plainte et sans aigreur,
et elle n’attribuait qu’à elle le peu de succès de ses tentatives.
-- Cependant sa pâleur augmentait chaque jour, et les lis avaient
livré aux roses, sur le champ de bataille de ses joues, un grand
combat où ces dernières avaient été définitivement mises en
déroute; cela me désolait, mais, en bonne conscience, j’y pouvais
moins que personne. -- Plus je lui parlais avec douceur et
affection, plus j’avais avec elle des manières caressantes, plus
j’enfonçais dans son coeur la flèche barbelée de l’amour
impossible. -- Pour la consoler aujourd’hui, je lui préparais un
désespoir futur bien plus grand; mes remèdes empoisonnaient sa
plaie tout en paraissant l’assoupir. -- Je me repentais en quelque
sorte de toutes les choses agréables que j’avais pu lui dire, et
j’aurais voulu, à cause de l’extrême amitié que j’avais pour elle,
trouver les moyens de m’en faire haïr. On ne peut porter le
désintéressement plus loin, car j’en eusse été à coup sûr très
fâchée; -- mais cela eût mieux valu.

J’ai essayé à deux ou trois reprises de lui dire quelques duretés,
je me suis bien vite remise au madrigal, car je crains moins
encore son sourire que ses larmes. -- En ces occasions-là, quoique
la loyauté de l’intention m’absolve pleinement dans ma conscience,
je suis plus touchée qu’il ne le faudrait, et j’éprouve quelque
chose qui n’est pas loin d’être un remords. -- Une larme ne peut
guère être séchée que par un baiser, et l’on ne peut laisser
décemment cet office à un mouchoir, fût-il de la plus fine batiste
du monde; -- je défais ce que j’ai fait, la larme est bien vite
oubliée, plus vite que le baiser, et il s’ensuit toujours pour moi
quelque redoublement d’embarras.

Rosette, qui voit que je vais lui échapper, se rattache
obstinément et misérablement aux restes de son espérance, et ma
position se complique de plus en plus. -- La sensation étrange que
j’avais éprouvée dans le petit ermitage, et le désordre
inconcevable où m’avait jetée l’ardeur des caresses de ma belle
amoureuse se sont renouvelés plusieurs fois pour moi, quoique
moins violents; et souvent, assise auprès de Rosette, sa main dans
ma main, l’entendant me parler avec son doux roucoulement, je
m’imagine que je suis un homme, comme elle le croit, et que, si je
ne réponds pas à son amour, c’est pure cruauté de ma part.

Un soir je ne sais par quel hasard, je me trouvai seule dans la
chambre verte avec la vieille dame; -- elle avait en main quelque
ouvrage de tapisserie, car, malgré ses soixante-huit ans, elle ne
restait jamais oisive, voulant, comme elle le disait, achever,
avant de mourir, un meuble qu’elle avait commencé et auquel elle
travaillait depuis déjà fort longtemps. Se sentant un peu
fatiguée, elle posa son ouvrage et se renversa dans son grand
fauteuil: elle me regardait très attentivement, et ses yeux gris
pétillaient à travers ses lunettes avec une vivacité étrange; elle
passa deux ou trois fois sa main sèche sur son front ridé, et
parut profondément réfléchir. -- Le souvenir des temps qui
n’étaient plus et qu’elle regrettait donnait à sa figure une
mélancolique expression d’attendrissement. -- Je me taisais, de
peur de la troubler dans ses pensées, et le silence dura quelques
minutes: elle le rompit enfin.

-- Ce sont les vrais yeux de Henri, -- de mon cher Henri, le même
regard humide et brillant, le même port de tête, la même
physionomie douce et fière; -- on dirait que c’est lui. -- Vous ne
pouvez vous imaginer à quel point va cette ressemblance, monsieur
Théodore; -- quand je vous vois, je ne puis plus croire que Henri
est mort; je pense qu’il a été seulement faire un long voyage dont
le voici enfin revenu. -- Vous m’avez fait bien du plaisir et bien
de la peine, Théodore: -- plaisir, en me rappelant mon pauvre
Henri; peine, en me montrant combien grande est la perte que j’ai
faite; quelquefois je vous ai pris pour son fantôme. -- Je ne puis
me faire à cette idée que vous nous allez quitter; il me semble
que je perds mon Henri encore une fois.

Je lui dis que, s’il m’était réellement possible de rester plus
longtemps, je le ferais avec plaisir, mais que mon séjour s’était
déjà prolongé bien au-delà des bornes qu’il aurait dû avoir; que,
du reste, je me proposais bien de revenir, et que le château me
laissait de trop agréables souvenirs pour l’oublier aussi vite.

-- Si fâchée que je sois de votre départ, monsieur Théodore,
reprit-elle poursuivant son idée, il y a ici quelqu’un qui le sera
plus que moi. -- Vous comprenez bien de qui je veux parler sans
que je le dise. Je ne sais pas ce que nous ferons de Rosette quand
vous serez parti; mais ce vieux château est bien triste. Alcibiade
est toujours à la chasse, et, pour une jeune femme comme elle, la
société d’une pauvre impotente comme moi n’est pas très
récréative.

-- Si quelqu’un doit avoir des regrets, ce n’est ni vous, madame,
ni Rosette, mais bien moi; vous perdez peu, moi beaucoup; vous
retrouverez aisément une société plus charmante que la mienne, et
il est plus que douteux que je puisse jamais remplacer celle de
Rosette et la vôtre.

-- Je ne veux pas me faire une querelle avec votre modestie, mon
cher monsieur, mais je sais ce que je sais, et je dis ce qui est:
il est probable que de longtemps nous ne reverrons madame Rosette
de bonne humeur, car c’est vous maintenant qui faites la pluie et
le beau temps sur ses joues. Son deuil va finir, et il serait
vraiment fâcheux qu’elle déposât sa gaieté avec sa dernière robe
noire; cela serait de fort mauvais exemple et tout à fait
contraire aux lois ordinaires. C’est une chose que vous pouvez
empêcher sans vous donner beaucoup de peine, et que vous
empêcherez sans doute, dit la vieille en appuyant beaucoup sur les
derniers mots.

-- Assurément, je ferai tout mon possible pour que votre chère
nièce conserve sa belle gaieté, puisque vous me supposez une telle
influence sur elle. Cependant je ne vois guère comment je m’y
pourrai prendre.

-- Oh! vraiment vous ne voyez guère! À quoi vous servent vos beaux
yeux? -- Je ne savais pas que vous eussiez la vue si courte.
Rosette est libre; elle a quatre-vingt mille livres de rente où
personne n’a rien à voir, et l’on trouve fort jolies des femmes
deux fois plus laides qu’elle. Vous êtes jeune, bien fait, et, à
ce que je pense, non marié; la chose me paraît la plus simple du
monde, à moins que vous n’ayez pour Rosette une insurmontable
horreur ce qui est difficile à croire...

-- Ce qui n’est pas et ne peut pas être; car son âme vaut son
corps, et elle est de celles qui pourraient être laides sans qu’on
s’en aperçût ou qu’on les désirât autrement...

-- Elle pourrait être laide impunément, et elle est charmante. --
C’est avoir doublement raison; je ne doute pas de ce que vous
dites, mais elle a pris le plus sage parti. -- Pour ce qui est
d’elle, je répondrais volontiers qu’il y a mille personnes qu’elle
hait plus que vous, et que, si on le lui demandait plusieurs fois,
elle finirait peut-être par avouer que vous ne lui déplaisez pas
précisément. Vous avez au doigt une bague qui lui irait
parfaitement, car vous avez la main aussi petite qu’elle, et je
suis presque sûre qu’elle l’accepterait avec plaisir.

La bonne dame s’arrêta quelques instants pour voir l’effet que ses
paroles produiraient sur moi, et je ne sais si elle dut être
satisfaite de l’expression de ma figure. -- J’étais cruellement
embarrassée et je ne savais que répondre. Dès le commencement de
cet entretien, j’avais vu où tendaient toutes ses insinuations;
et, quoique je m’attendisse presque à ce qu’elle venait de dire,
j’en restais toute surprise et interdite; je ne pouvais que
refuser; mais quels motifs valables donner d’un pareil refus? Je
n’en avais aucun, si ce n’est que j’étais femme: c’était, il est
vrai, un excellent motif, mais précisément le seul que je ne
voulusse pas alléguer.

Je ne pouvais guère me rejeter sur des parents féroces et
ridicules; tous les parents du monde eussent accepté une pareille
union avec ivresse. Rosette n’eût-elle pas été ce qu’elle était,
bonne et belle, et de naissance, les quatre-vingt mille livres de
rente eussent levé toute difficulté. -- Dire que je ne l’aimais
pas, ce n’eût été ni vrai ni honnête, car je l’aimais réellement
beaucoup, et plus qu’une femme n’aime une femme. -- J’étais trop
jeune pour prétendre être engagée ailleurs: ce que je trouvais de
mieux à faire, c’était de donner à entendre qu’étant cadet de
famille les intérêts de la maison exigeaient que j’entrasse dans
l’ordre de Malte, et ne me permettaient pas de songer au mariage:
ce qui me faisait le plus grand chagrin du monde depuis que
j’avais vu Rosette.

Cette réponse ne valait pas le diable, et je le sentais
parfaitement. La vieille dame n’en fut pas dupe et ne la regarda
point comme définitive; elle pensa que j’avais parlé ainsi pour me
donner le temps de réfléchir et de consulter mes parents. -- En
effet, une pareille union était tellement avantageuse et inespérée
pour moi qu’il n’était pas possible que je la refusasse, même
quand je n’eusse que peu ou point aimé Rosette; -- c’était une
bonne fortune à ne point négliger.

Je ne sais pas si la tante me fit cette ouverture à l’instigation
de la nièce, cependant je penche à croire que Rosette n’y était
pour rien: elle m’aimait trop simplement et trop ardemment pour
penser à autre chose que ma possession immédiate, et le mariage
eût été assurément le dernier des moyens qu’elle eût employés. --
La douairière, qui n’avait pas été sans remarquer notre intimité,
qu’elle croyait sans doute beaucoup plus grande qu’elle ne
l’était, avait arrangé tout ce plan dans sa tête pour me faire
rester auprès d’elle, et remplacer, autant que possible, son cher
fils Henri, tué à l’armée, avec lequel elle me trouvait une si
frappante ressemblance. Elle s’était complu dans cette idée et
avait profité de ce moment de solitude pour s’expliquer avec moi.
Je vis à son air qu’elle ne se regardait pas comme battue, et
qu’elle se proposait de revenir bientôt à la charge, ce qui me
contraria au dernier point.

Rosette, de son côté, fit, la nuit du même jour, une dernière
tentative qui eut des résultats si graves qu’il faut que je t’en
fasse un récit à part, et que je ne puis te la raconter dans cette
lettre déjà démesurément enflée. -- Tu verras à quelles
singulières aventures j’étais prédestinée, et comme le ciel
m’avait taillée d’avance pour être une héroïne de roman; je ne
sais pas trop, par exemple, quelle moralité on pourra tirer de
tout cela, -- mais les existences ne sont pas comme les fables,
chaque chapitre n’a pas à la queue une sentence rimée. -- Bien
souvent le sens de la vie est que ce n’est pas la mort. Voilà
tout. Adieu, ma chère, je t’embrasse sur tes beaux yeux. Tu
recevras incessamment la suite de ma triomphante biographie.

Chapitre 13

Théodore, -- Rosalinde, -- car je ne sais de quel nom vous
appeler, -- je viens de vous voir tout à l’heure, et je vous
écris. -- Que je voudrais savoir votre nom de femme! il doit être
doux comme le miel et voltiger sur les lèvres plus suave et plus
harmonieux que de la poésie! Jamais je n’eusse osé vous dire cela,
et cependant je serais mort de ne pas le dire. -- Ce que j’ai
souffert, nul ne le sait, nul ne peut le savoir, moi-même je ne
pourrais en donner qu’une faible idée; les mots ne rendent pas de
telles angoisses; je paraîtrais avoir contourné ma phrase à
plaisir, m’être battu les flancs pour dire des choses neuves et
singulières, et donner dans les plus extravagantes exagérations,
quand je ne peindrais que ce que j’ai éprouvé avec des images à
peine suffisantes.

Ô Rosalinde! je vous aime, je vous adore; que n’est-il un mot plus
fort que celui-là! Je n’ai jamais aimé, je n’ai jamais adoré
personne que vous; -- je me prosterne, je m’anéantis devant vous,
et je voudrais forcer toute la création à plier le genou devant
mon idole; vous êtes pour moi plus que toute la nature, plus que
moi, plus que Dieu; -- il me semble étrange que Dieu ne descende
pas du ciel pour se faire votre esclave. Où vous n’êtes pas tout
est désert, tout est mort, tout est noir; vous seule peuplez le
monde pour moi; vous êtes la vie, le soleil; -- vous êtes tout. --
Votre sourire fait le jour, votre tristesse fait la nuit; les
sphères suivent les mouvements de votre corps, et les célestes
harmonies se règlent sur vous, ô ma reine chérie! ô mon beau rêve
réel! Vous êtes vêtue de splendeur, et vous nagez sans cesse dans
des effluves rayonnants.

Il n’y a guère que trois mois que je vous connais, mais je vous
aime depuis bien longtemps. -- Avant de vous avoir vue, je
languissais déjà d’amour pour vous; je vous appelais, je vous
cherchais, et je me désespérais de ne point vous rencontrer dans
mon chemin, car je savais que je ne pourrais jamais aimer une
autre femme. -- Que de fois vous m’êtes apparue, -- à la fenêtre
du château mystérieux, accoudée mélancoliquement au balcon, et
jetant au vent des pétales de quelque fleur, ou bien, pétulante
amazone, sur votre cheval turc, plus blanc que neige, traversant
au galop les sombres allées de la forêt! -- C’étaient bien vos
yeux fiers et doux, vos mains diaphanes, vos beaux cheveux
ondoyants et votre demi-sourire, si adorablement dédaigneux. --
Seulement vous étiez moins belle, car l’imagination la plus
ardente et la plus effrénée, l’imagination d’un peintre et d’un
poète, ne peut atteindre à cette poésie sublime de la réalité. Il
y a en vous une source inépuisable de grâces, une fontaine
toujours jaillissante de séductions irrésistibles: vous êtes un
écrin toujours ouvert des perles les plus précieuses, et, dans vos
moindres mouvements, dans vos gestes les plus oublieux, dans vos
poses les plus abandonnées, vous jetez à chaque instant, avec une
profusion royale, d’inestimables trésors de beauté. Si les molles
ondulations de contour, si les lignes fugitives d’une attitude
pouvaient se fixer et se conserver dans un miroir, les glaces
devant lesquelles vous auriez passé feraient mépriser et regarder
comme des enseignes de cabarets les plus divines toiles de
Raphaël.

Chaque geste, chaque air de tête, chaque aspect différent de votre
beauté se gravent sur le miroir de mon âme avec une pointe de
diamant, et rien au monde n’en pourrait effacer la profonde
empreinte; je sais à quelle place était l’ombre, à quelle place
était la lumière, le méplat que lustrait le rayon du jour, et
l’endroit où le reflet errant se fondait avec les teintes plus
assouplies du cou et de la joue. -- Je vous dessinerais absente;
votre idée pose toujours devant moi.

Tout enfant, je restais des heures entières debout devant les
vieux tableaux des maîtres, et j’en fouillais avidement les noires
profondeurs. -- Je regardais ces belles figures de saintes et de
déesses dont les chairs d’une blancheur d’ivoire ou de cire se
détachent si merveilleusement des fonds obscurs, carbonisés par la
décomposition des couleurs; j’admirais la simplicité et la
magnificence de leur tournure, la grâce étrange de leurs mains et
de leurs pieds, la fierté et le beau caractère de leurs traits, à
la fois si fins et si fermes, le grandiose des draperies qui
voltigeaient autour de leurs formes divines, et dont les plis
purpurins semblaient s’allonger comme des lèvres pour embrasser
ces beaux corps. -- À force de plonger opiniâtrement mes yeux sous
le voile de fumée, épaissi par les siècles, ma vue se troublait,
les contours des objets perdaient leur précision, et une espèce de
vie immobile et morte animait tous ces pâles fantômes des beautés
évanouies; je finissais par trouver que ces figures avaient une
vague ressemblance avec la belle inconnue que j’adorais au fond de
mon coeur; je soupirais en pensant que celle que je devais aimer
était peut-être une de celles-là, et qu’elle était morte depuis
trois cents ans. Cette idée m’affectait souvent au point de me
faire verser des larmes, et j’entrais contre moi en de grandes
colères de n’être pas né au seizième siècle, où toutes ces belles
avaient vécu. -- Je trouvais que c’étaient de ma part une
maladresse et une gaucherie impardonnables.

Lorsque j’avançai en âge, le doux fantôme m’obséda encore plus
étroitement. Je le voyais toujours entre moi et les femmes que
j’avais pour maîtresses, souriant d’un air ironique et raillant
leur beauté humaine de toute la perfection de sa beauté divine. Il
me faisait trouver laides des femmes réellement charmantes et
faites pour rendre heureux quiconque n’aurait pas été épris de
cette ombre adorable dont je ne croyais pas que le corps existât
et qui n’était que le pressentiment de votre propre beauté. Ô
Rosalinde! que j’ai été malheureux à cause de vous, avant de vous
connaître! ô Théodore! que j’ai été malheureux à cause de vous,
après vous avoir connu! -Si vous voulez, vous pouvez m’ouvrir le
paradis de mes rêves. Vous êtes debout sur le seuil, comme un ange
gardien enveloppé dans ses ailes, et vous en tenez la clef d’or
entre vos belles mains. -- Dites, Rosalinde, dites, le voulez-
vous?

Je n’attends qu’un mot de vous pour vivre ou pour mourir: -- le
prononcerez-vous? Êtes-vous Apollon chassé du ciel, ou la blanche
Aphrodite sortant du sein de la mer? où avez-vous laissé votre
char de pierreries attelé de quatre chevaux de flamme? Qu’avez-
vous fait de votre conque de nacre et de vos dauphins à la queue
azurée? -- quelle nymphe amoureuse a fondu son corps dans le vôtre
au milieu d’un baiser, ô beau jeune homme, plus charmant que
Cyparisse et qu’Adonis, plus adorable que toutes les femmes!

Mais vous êtes une femme, nous ne sommes plus au temps des
métamorphoses; -- Adonis et Hermaphrodite sont morts, -- et ce
n’est plus par un homme qu’un pareil degré de beauté pourrait être
atteint; car, depuis que les héros et les dieux ne sont plus, vous
seules conservez dans vos corps de marbre, comme dans un temple
grec, le précieux don de la forme anathématisée par Christ, et
faites voir que la terre n’a rien à envier au ciel; vous
représentez dignement la première divinité du monde, la plus pure
symbolisation de l’essence éternelle, -- la beauté.

Dès que je vous ai vue, quelque chose s’est déchiré en moi, un
voile est tombé, une porte s’est ouverte, je me suis senti
intérieurement inondé par des vagues de lumière; j’ai compris que
ma vie était devant moi, et que j’étais enfin arrivé au carrefour
décisif. -- Les parties obscures et perdues de la figure à moitié
rayonnante que je cherchais à démêler dans l’ombre se sont
illuminées subitement; les teintes rembrunies qui noyaient le fond
du tableau se sont doucement éclairées; une tendre lueur rosée a
glissé sur l’outremer un peu verdi des lointains; les arbres qui
ne formaient que des silhouettes confuses ont commencé à se
découper d’une manière plus nette; les fleurs chargées de rosée
ont piqué de points brillants la sourde verdure du gazon. J’ai vu
le bouvreuil avec sa poitrine écarlate au bout d’une branche de
sureau, le petit lapin blanc aux yeux roses et aux oreilles
droites, qui sort sa tête entre deux brins de serpolet et passe sa
patte sur son museau, et le cerf craintif qui vient boire à la
source et mirer sa ramure dans l’eau. -- Du matin où le soleil de
l’amour s’est levé sur ma vie, tout a changé; là où vacillaient
dans l’ombre des formes à peine indiquées que leur incertitude
rendait terribles ou monstrueuses se dessinent avec élégance des
groupes d’arbres en fleurs, des collines s’arrondissent en
gracieux amphithéâtres, des palais d’argent avec leurs terrasses
chargées de vases et de statues baignent leurs pieds dans les lacs
d’azur et semblent nager entre deux _ciels; _ce que je prenais
dans l’obscurité pour un dragon gigantesque aux ailes armées
d’ongles et rampant sur la nuit avec ses pattes écaillées n’est
qu’une felouque à la voile de soie, aux avirons peints et dorés,
pleine de femmes et de musiciens, et cet effroyable crabe que je
croyais voir agiter au-dessus de ma tête ses crochets et ses
pinces n’est qu’un palmier à éventail dont la brise nocturne
remuait les feuilles étroites et longues. -- Mes chimères et mes
erreurs se sont évanouies: -- j’aime.

Désespérant de vous trouver jamais, j’accusais mon rêve de
mensonge et je faisais des querelles furieuses au sort: -- je me
disais que j’étais bien fou de chercher un pareil type, ou que la
nature était bien inféconde et le Créateur bien inhabile de ne
pouvoir réaliser la simple pensée de mon coeur. -- Prométhée avait
eu ce noble orgueil de vouloir faire un homme et de rivaliser avec
Dieu; moi, j’avais créé une femme, et je croyais qu’en punition de
mon audace un désir toujours inassouvi me rongerait le foie comme
un autre vautour; je m’attendais à être enchaîné avec des fers de
diamant sur une roche chenue au bord du sauvage Océan, -- mais les
belles nymphes marines aux longs cheveux verts, élevant au-dessus
des flots leur gorge blanche et pointue, et montrant au soleil
leur corps de nacre de perle tout ruisselant des pleurs de la mer,
ne seraient point venues s’accouder sur le rivage pour me faire la
conversation et me consoler dans ma peine comme dans la pièce du
vieil Eschyle. Il n’en a point été ainsi.

Vous êtes venue, et j’ai dû reprocher son impuissance à mon
imagination. -- Mon tourment n’a pas été celui que je craignais,
d’être perpétuellement en proie à une idée sur une roche stérile:
mais je n’en ai pas moins souffert. J’avais vu qu’en effet vous
existiez, que mes pressentiments ne m’avaient point menti sur ce
point; mais vous vous êtes présentée à moi avec la beauté ambiguë
et terrible du sphinx. Comme Isis, la mystérieuse déesse, vous
étiez enveloppée d’un voile que je n’osais soulever de peur de
tomber mort.

Si vous saviez, sous mes apparences distraites, avec quelle
attention haletante et inquiète je vous observais et vous suivais
jusque dans vos moindres mouvements! Rien ne m’échappait; comme je
regardais ardemment le peu qui paraissait de votre chair au cou ou
aux poignets pour tâcher de constater votre sexe! Vos mains ont
été pour moi le sujet d’études profondes, et je puis dire que j’en
connais les moindres sinuosités, les plus imperceptibles veines,
la plus légère fossette; vous seriez cachée des pieds à la tête
sous le plus impénétrable domino que je vous reconnaîtrais à voir
seulement un de vos doigts. J’analysais les ondulations de votre
marche, la manière dont vous posiez les pieds, dont vous releviez
vos cheveux; je cherchais à surprendre votre secret dans
l’habitude de votre corps. -- Je vous épiais surtout à ces heures
de mollesse où les os semblent retirés du corps et où les membres
s’affaissent et ploient comme s’ils étaient dénoués, pour voir si
la ligne féminine se prononcerait plus hardiment dans cet oubli et
cette nonchalance. Jamais personne n’a été couvé du regard aussi
ardemment que vous.

Je m’oubliais dans cette contemplation pendant des heures
entières. Retiré dans quelque coin du salon, ayant en main un
livre que je ne lisais point, ou tapi derrière le rideau de ma
chambre, lorsque vous étiez dans la vôtre et que les jalousies de
votre fenêtre étaient levées, alors, bien pénétré de la beauté
merveilleuse qui se répand autour de vous et vous fait comme une
atmosphère lumineuse, je me disais: Assurément c’est une femme; --
puis tout à coup un mouvement brusque et hardi, un accent viril ou
quelque façon cavalière détruisait dans une minute mon frêle
édifice de probabilités, et me rejetait dans mes irrésolutions
premières.

Je voguais à pleines voiles sur l’océan sans bornes de la rêverie
amoureuse, et vous veniez me chercher pour faire des armes ou
jouer à la paume avec vous; la jeune fille, transformée en jeune
cavalier, me donnait de terribles coups de bâton et me faisait
sauter le fleuret des mains aussi prestement et aussi lestement
que le spadassin le mieux rompu à l’escrime; à chaque instant de
la journée, c’était quelque désappointement pareil.

J’allais m’approcher de vous pour vous dire: -- Ma chère belle,
c’est vous que j’adore, et je vous voyais vous pencher tendrement
à l’oreille d’une dame et lui souffler à travers ses cheveux des
bouffées de madrigaux et de compliments. -- Jugez de ma situation.
-- Ou bien quelque femme, que, dans ma jalousie étrange, j’eusse
écorchée vive avec la plus grande volupté du monde, se penchait à
votre bras, vous tirait à part pour vous confier je ne sais quels
puérils secrets, et vous tenait des heures entières dans une
embrasure de la croisée.

J’enrageais de voir les femmes vous parler, car cela me faisait
croire que vous étiez un homme, et, l’eussiez-vous été, je ne
l’aurais souffert qu’avec une peine extrême. -- Quand les hommes
approchaient librement et familièrement, j’étais encore plus
jaloux, parce que je songeais cela, que vous étiez une femme et
qu’ils en avaient peut-être le soupçon comme moi; j’étais en proie
aux passions les plus contraires, et je ne savais à quoi me fixer.

Je me colérais contre moi-même, je m’adressais les plus durs
reproches d’être ainsi tourmenté par un semblable amour, et de
n’avoir pas la force d’arracher de mon coeur cette plante
vénéneuse qui y était poussée en une nuit comme un champignon
empoisonné; je vous maudissais, je vous appelais mon mauvais
génie; j’ai cru même un instant que vous étiez Belzébuth en
personne, car je ne pouvais m’expliquer la sensation que
j’éprouvais devant vous.

Quand j’étais bien persuadé que vous n’étiez en effet rien autre
chose qu’une femme déguisée, l’invraisemblance des motifs dont je
cherchais à justifier un pareil caprice me replongeait dans mon
incertitude, et je me remettais de nouveau à déplorer que la forme
que j’avais rêvée pour l’amour de mon âme se trouvât appartenir à
quelqu’un du même sexe que moi; -- j’accusais le hasard qui avait
habillé un homme d’apparences si charmantes, et, pour mon malheur
éternel, me l’avait fait rencontrer au moment où je n’espérais
plus voir se réaliser l’idée absolue de pure beauté que je
caressais depuis si longtemps dans mon coeur.

Maintenant, Rosalinde, j’ai la certitude profonde que vous êtes la
plus belle des femmes; je vous ai vue dans le costume de votre
sexe, j’ai vu vos épaules et vos bras si purs et si correctement
arrondis. Le commencement de votre poitrine que votre gorgerette
laissait entrevoir ne peut appartenir qu’à une jeune fille: ni
Méléagre le beau chasseur, ni Bacchus l’efféminé, avec leurs
formes douteuses, n’ont jamais eu une pareille suavité de lignes
ni une si grande finesse de peau, quoiqu’ils soient tous les deux
de marbre de Paros et polis par les baisers amoureux de vingt
siècles. -- Je ne suis plus tourmenté de ce côté-là. -- Mais ce
n’est pas tout: vous êtes femme, et mon amour n’est plus
répréhensible, je puis m’y livrer sans remords et m’abandonner au
flot qui m’emporte vers vous; si grande, si effrénée que soit la
passion que j’éprouve, elle est permise et je la puis avouer; mais
vous, Rosalinde, pour qui je brûlais en silence et qui ignoriez
l’immensité de mon amour, vous que cette révélation tardive ne
fera peut-être que surprendre, ne me haïssez-vous pas, m’aimez-
vous, pourrez-vous m’aimer? Je ne sais, -- et je tremble, et je
suis plus malheureux encore qu’auparavant.

-- Par instants, il me semble que vous ne me haïssez pas; -- quand
nous avons joué _Comme il vous plaira, _vous avez donné à
certaines parties de votre rôle un accent particulier qui en
augmentait le sens, et m’engageait, en quelque sorte à me
déclarer. -- J’ai cru voir dans vos yeux et dans votre sourire de
gracieuses promesses d’indulgence et sentir votre main répondre à
la pression de la mienne. -- Si je m’étais trompé, ô Dieu! c’est
une chose à quoi je n’ose pas réfléchir. -- Encouragé par tout
cela et poussé par mon amour, je vous ai écrit, car l’habit que
vous portez se prête mal à de tels aveux, et mille fois la parole
s’est arrêtée sur mes lèvres; bien que j’eusse l’idée et la ferme
conviction que je parlais à une femme, ce costume viril
effarouchait toutes mes tendres pensées amoureuses, et les
empêchait de prendre leur vol vers vous.

Je vous en supplie, Rosalinde, si vous ne m’aimez pas encore,
tâchez de m’aimer, moi qui vous ai aimée malgré tout, sous le
voile dont vous vous enveloppez, par pitié pour nous sans doute;
ne vouez pas le reste de ma vie au plus affreux désespoir et au
plus morne découragement; songez que je vous adore depuis que le
premier rayon de la pensée a lui dans ma tête, que vous m’étiez
révélée d’avance, et que, lorsque j’étais tout petit, vous
m’apparaissiez en songe avec une couronne de gouttes de rosée,
deux ailes prismatiques et la petite fleur bleue à la main; que
vous êtes le but, le moyen et le sens de ma vie; que, sans vous,
je ne suis rien qu’une vaine apparence, et que, si vous soufflez
sur cette flamme que vous avez allumée, il ne restera au fond de
moi qu’une pincée de poussière plus fine et plus impalpable que
celle qui saupoudre les propres ailes de la mort. -- Rosalinde,
vous qui avez tant de recettes pour guérir le mal d’amour,
guérissez-moi, car je suis bien malade; jouez votre rôle jusqu’au
bout, jetez les habits du beau Ganymède, et tendez votre blanche
main au plus jeune fils du brave chevalier Rowland des Bois.

Chapitre 14

J’étais à ma fenêtre occupée à regarder les étoiles qui
s’épanouissaient joyeusement aux parterres du ciel, et à respirer
le parfum des belles-de-nuit que m’apportait une brise mourante. -
- Le vent de la croisée ouverte avait éteint ma lampe, la dernière
qui restât allumée dans le château. Ma pensée dégénérait en vague
rêverie, et une espèce de somnolence commençait à me prendre;
cependant je restais toujours accouder sur la balustrade de
pierre, soit que je fusse fascinée par le charme de la nuit, soit
par nonchalance et par oubli. -- Rosette, ne voyant plus briller
ma lampe et ne pouvant me distinguer à cause d’un grand angle
d’ombre qui tombait précisément sur la fenêtre, avait cru sans
doute que j’étais couchée, et c’était ce qu’elle attendait pour
risquer une dernière et désespérée tentative. -- Elle poussa si
doucement la porte que je ne l’entendis pas entrer, et qu’elle
était à deux pas de moi avant que je m’en fusse aperçue. Elle fut
très étonnée de me voir encore levée; mais, se remettant bientôt
de sa surprise, elle vint à moi et me prit le bras en m’appelant
deux fois par mon nom: -- Théodore, Théodore!

-- Quoi! vous, Rosette, ici, à cette heure, toute seule, sans
lumière, dans un déshabillé aussi complet!

Il faut te dire que la belle n’avait sur elle qu’une mante de nuit
en batiste excessivement fine, et la triomphante chemise bordée de
dentelles que je n’avais pas voulu voir le jour de la fameuse
scène dans le petit kiosque du parc. Ses bras, polis et froids
comme le marbre, étaient entièrement nus, et la toile qui couvrait
son corps était si souple et si diaphane qu’elle laissait voir les
boutons des seins, comme à ces statues des baigneuses couvertes
d’une draperie mouillée.

-- Est-ce un reproche, Théodore, que vous me faites là? ou n’est-
ce qu’une simple phrase purement exclamative? Oui, moi, Rosette,
la belle dame ici, dans votre chambre à vous, non dans la mienne
où je devrais être, à onze heures du soir et peut-être minuit,
sans duègne, ni chaperon, ni soubrette, presque nue, en simple
peignoir de nuit; -- cela est bien étonnant, n’est-ce pas? -- J’en
suis aussi surprise que vous, et je ne sais trop quelle
explication vous en donner.

En disant cela, elle me passa un de ses bras autour du corps, et
se laissa tomber sur le pied de mon lit de façon à m’entraîner
avec elle.

-- Rosette, lui dis-je en m’efforçant de me dégager, je m’en vais
tâcher de rallumer la lumière; rien n’est triste comme l’obscurité
dans une chambre; et puis, c’est vraiment un meurtre de ne pas y
voir clair quand vous êtes là et de se priver du spectacle de vos
beautés. -- Permettez qu’au moyen d’un morceau d’amadou et d’une
allumette, je me fasse un petit soleil portatif qui mette en
relief tout ce que la nuit jalouse efface sous ses ombres.

-- Ce n’est pas la peine; j’aime autant que vous ne voyiez pas ma
rougeur; je me sens les joues toutes brûlantes, car c’est à mourir
de honte. Elle se jeta la figure contre ma poitrine; elle resta
quelques minutes ainsi, comme suffoquée par son émotion.

Moi, pendant ce temps-là, je passais machinalement mes doigts dans
les longues boucles de ses cheveux déroulés; je cherchais dans ma
cervelle quelque honnête échappatoire pour me tirer d’embarras, et
je n’en trouvais point, car j’étais acculée dans mes derniers
retranchements, et Rosette paraissait parfaitement décidée à ne
pas sortir de la chambre comme elle y était entrée. -- Son
habillement avait une désinvolture formidable, et qui ne
promettait rien de bon. Je n’avais moi-même qu’une robe de chambre
ouverte et qui eût fort mal défendu mon incognito, en sorte que
j’étais on ne peut plus inquiète de l’issue de la bataille.

-- Théodore, écoutez-moi, dit Rosette en se relevant et en
rejetant ses cheveux des deux côtés de sa figure, autant que je
pus le discerner à la faible lueur que les étoiles et un croissant
de lune très mince, qui commençait à se lever, jetaient dans la
chambre dont la croisée était restée ouverte; -- la démarche que
je fais est étrange; -- tout le monde me blâmerait de l’avoir
faite. -- Mais vous allez partir bientôt, et je vous aime! Je ne
puis vous laisser ainsi sans m’être expliquée avec vous. -- Peut-
être ne reviendrez-vous jamais; peut-être est-ce la première et la
dernière fois que je dois vous voir. -- Qui sait où vous irez?
Mais où que vous alliez, vous emporterez mon âme et ma vie avec
vous. -- Si vous étiez resté, je n’en serais pas venue à cette
extrémité. Le bonheur de vous contempler, de vous entendre, de
vivre à côté de vous m’eût suffi: je n’eusse rien demandé de plus.
J’aurais renfermé mon amour dans mon coeur; vous auriez cru
n’avoir en moi qu’une bonne et sincère amie; -- mais cela ne peut
pas être. Vous dites qu’il faut absolument que vous partiez. --
Cela vous ennuie, Théodore, de me voir ainsi attachée à vos pas
comme une ombre amoureuse qui ne peut que vous suivre et qui
voudrait se fondre à votre corps; il doit vous déplaire de
retrouver toujours derrière vous des yeux suppliants et des mains
tendues pour saisir le bord de votre manteau.

Je le sais, mais je ne puis m’empêcher de le faire.

Au reste, vous ne pouvez pas vous en plaindre; c’est votre faute.
-- J’étais calme, tranquille, presque heureuse avant de vous
connaître. -- Vous arrivez beau, jeune, souriant, pareil à Phoebus
le dieu charmant. -- Vous avez pour moi les soins les plus
empressés, les plus délicates attentions; jamais cavalier ne fut
plus spirituel et plus galant. Vos lèvres chaque minute laissaient
tomber des roses et des rubis; -- tout devenait pour vous une
occasion de madrigal, et vous savez détourner les phrases les plus
insignifiantes pour en faire d’adorables compliments. -- Une femme
qui vous aurait d’abord mortellement haï aurait fini par vous
aimer, et moi, je vous aimais dès l’instant où je vous avais vu. -
- Pourquoi paraissiez-vous donc surpris, ayant été si aimable,
d’être tant aimé? N’est-ce pas une conséquence toute naturelle? Je
ne suis ni une folle, ni une évaporée, ni une petite fille
romanesque qui s’éprend de la première épée qu’elle voit. J’ai du
monde, et je sais ce que c’est que la vie. Ce que je fais, toute
femme, même la plus vertueuse ou la plus prude, en eût fait
autant. -- Quelle idée et quelle intention aviez-vous? celle de me
plaire, j’imagine, car je n’en puis supposer d’autre. Comment se
fait-il donc que vous avez; en quelque sorte, l’air fâché d’y
avoir si bien réussi? Ai-je fait, sans le vouloir, quelque chose
qui vous ait déplu? -- Je vous en demande pardon. Est-ce que vous
ne me trouvez plus belle, ou avez-vous découvert en moi quelque
défaut qui vous rebute? -- Vous avez le droit d’être difficile en
beauté, mais ou vous avez menti étrangement, ou je suis belle
aussi, moi! -- Je suis jeune comme vous, et je vous aime; pourquoi
maintenant me dédaignez-vous? Vous vous empressiez tant autour de
moi, vous souteniez mon bras avec une sollicitude si constante,
vous pressiez si tendrement la main que je vous abandonnais, vous
leviez vers moi des paupières si langoureuses: si vous ne m’aimiez
pas, à quoi bon tout ce manège? Auriez-vous eu par hasard cette
cruauté d’allumer l’amour dans un coeur pour vous en faire ensuite
un sujet de risée? Ah! ce serait une horrible raillerie, une
impiété et un sacrilège! ce ne pourrait être que l’amusement d’une
âme affreuse, et je ne puis croire cela de vous, tout inexplicable
que soit votre conduite envers moi. Quelle est donc la cause de ce
revirement subit? Quant à moi, je n’y en vois point. -- Quel
mystère cache une pareille froideur? -- Je ne puis croire que vous
ayez de la répugnance pour moi; ce que vous avez fait prouve que
non, car on ne courtise pas aussi vivement une femme pour qui l’on
a du dégoût, fût-on le plus grand fourbe de la terre. Ô Théodore,
qu’avez-vous contre moi? qui vous a changé ainsi? que vous ai-je
fait? -- Si l’amour que vous paraissiez avoir pour moi s’est
envolé, le mien, hélas! est resté, et je ne puis l’arracher de mon
coeur. -- Ayez pitié de moi, Théodore, car je suis bien
malheureuse. -- Faites du moins semblant de m’aimer un peu, et
dites-moi quelques douces paroles; cela ne vous coûtera pas
beaucoup, à moins que vous n’ayez pour moi une insurmontable
horreur...

En cet endroit pathétique de son discours, ses sanglots
étouffèrent complètement sa voix; elle croisa ses deux mains sur
mon épaule et s’y appuya le front dans une attitude tout à fait
désespérée. Tout ce qu’elle disait était on ne peut plus juste, et
je n’avais rien de bon à répondre. -- Je ne pouvais prendre la
chose sur le ton du persiflage. Cela n’eût pas été convenable. --
Rosette n’était pas de ces créatures que l’on pût traiter aussi
légèrement; -- j’étais d’ailleurs trop touchée pour le pouvoir
faire. -- Je me sentais coupable de m’être jouée ainsi du coeur
d’une femme charmante, et j’en éprouvais le plus vif et le plus
sincère remords du monde.

Voyant que je ne répondais rien, la chère enfant poussa un long
soupir et fit un mouvement comme pour se lever, mais elle retomba
affaissée sous son émotion; -- puis elle m’entoura de ses bras
dont la fraîcheur pénétrait mon pourpoint, posa sa figure sur la
mienne et se mit à pleurer silencieusement.

Cela me fit un effet singulier de sentir ainsi ruisseler sur ma
joue cet intarissable courant de larmes qui ne partait pas de mes
yeux. -- Je ne tardai pas à y mêler les miennes, et ce fut une
véritable pluie amère à causer un nouveau déluge, si elle eût duré
seulement quarante jours.

La lune en cet instant-là vint donner précisément sur la fenêtre;
un pâle rayon plongea dans la chambre et éclaira d’une lueur
bleuâtre notre groupe taciturne.

Avec son peignoir blanc, ses bras nus, sa poitrine et sa gorge
découvertes, presque de la même couleur que son linge, ses cheveux
épars et son air douloureux, Rosette avait l’air d’une figure
d’albâtre de la Mélancolie assise sur un tombeau. Quant à moi, je
ne sais trop quelle figure je pouvais avoir, attendu que je ne me
voyais pas et qu’il n’y avait point de glace qui pût réfléchir mon
image, mais je pense que j’aurais très bien pu poser pour une
statue de l’Incertitude personnifiée.

J’étais émue, et je fis à Rosette quelques caresses plus tendres
qu’à l’ordinaire; de ses cheveux ma main était descendue à son cou
velouté, et de là à son épaule ronde et polie que je flattais
doucement et dont je suivais la ligne frémissante. L’enfant
vibrait sous mon toucher comme un clavier sous les doigts d’un
musicien; sa chair tressaillait et sautait brusquement, et
d’amoureux frissons couraient le long de son corps.

Moi-même j’éprouvais une espèce de désir vague et confus dont je
ne pouvais démêler le but, et je sentais une grande volupté à
parcourir ces formes pures et délicates. -- Je quittai son épaule,
et, profitant de l’hiatus d’un pli, j’enfermai subitement dans ma
main sa petite gorge effarée, qui palpitait éperdument comme une
tourterelle surprise au nid; -- de l’extrême contour de sa joue,
que j’effleurais d’un baiser à peine sensible, j’arrivai à sa
bouche mi-ouverte: nous restâmes ainsi quelque temps. -- Je ne
sais pas, par exemple, si ce fut deux minutes, ou un quart
d’heure, ou une heure; car j’avais totalement perdu la notion du
temps, et je ne savais pas si j’étais au ciel ou sur la terre, ici
ou ailleurs, morte ou vivante. Le vin capiteux de la volupté
m’avait tellement enivrée à la première gorgée que j’avais bue que
tout ce que j’avais de raison s’en était allé. -- Rosette me
nouait de plus en plus avec ses bras et m’enveloppait de son
corps; -- elle se penchait sur moi convulsivement et me pressait
sur sa poitrine nue et haletante; à chaque baiser, sa vie semblait
accourir tout entière à la place touchée, et abandonner le reste
de sa personne. -- Des idées singulières me passaient par la tête;
j’aurais, si je n’avais craint de trahir mon incognito, laissé un
champ libre aux élans passionnés de Rosette, et peut-être aurais-
je fait quelque vaine et folle tentative pour donner un semblant
de réalité à cette ombre de plaisir que ma belle amoureuse
embrassait avec tant d’ardeur; je n’avais pas encore eu d’amant;
et ces vives attaques, ces caresses réitérées, le contact de ce
beau corps, ces doux noms perdus dans des baisers me troublaient
au dernier point, -- quoiqu’ils fussent d’une femme; -- et puis
cette visite nocturne, cette passion romanesque, ce clair de lune,
tout cela avait pour moi une fraîcheur et un charme de nouveauté
qui me faisaient oublier qu’au bout du compte je n’étais pas un
homme.

Pourtant, faisant un grand effort sur moi-même, je dis à Rosette
qu’elle se compromettait horriblement en venant dans ma chambre à
une pareille heure et y restant aussi longtemps, que ses femmes
pourraient s’apercevoir de son absence et voir qu’elle n’avait pas
passé la nuit dans son appartement.

Je dis cela si mollement que Rosette, pour toute réponse, laissa
tomber sa mante de batiste et ses pantoufles, et se glissa dans
mon lit comme une couleuvre dans une jatte de lait; car elle
imaginait que mes habits m’empêchaient seuls d’en venir à des
démonstrations plus précises, et que c’était l’unique obstacle qui
me retenait. Elle croyait, la pauvre enfant que l’heure du berger,
si laborieusement amenée allait enfin sonner pour elle; mais il ne
sonna que deux heures du matin. -- Ma situation était on ne peut
plus critique, lorsque la porte tourna sur ses gonds et donna
passage au même chevalier Alcibiade en personne; il tenait un
bougeoir d’une main et son épée de l’autre.

Il alla droit au lit, dont il rejeta la couverture, et, mettant la
lumière sous le nez de Rosette confondue, il lui dit d’un ton
goguenard: -- Bonjour, ma soeur. -- La petite Rosette n’eut pas la
force de trouver une parole pour répondre.

-- Il paraît donc, ma très chère et très vertueuse soeur, qu’ayant
jugé dans votre sagesse que le lit du seigneur Théodore était plus
douillet que le vôtre vous êtes venue vous y coucher? ou peut-être
revient-il des esprits dans votre chambre, et avez-vous pensé que
vous seriez plus en sûreté dans celle-ci, sous la garde du susdit
seigneur? -- C’est fort bien vu. -- Ah! monsieur le chevalier de
Sérannes, vous avez fait les doux yeux à madame notre soeur, et
vous croyez qu’il n’en sera que cela. -- J’estime qu’il ne serait
pas malsain de nous couper un peu la gorge, et, si vous aviez
cette complaisance, je vous serais infiniment obligé. -- Théodore,
vous avez abusé de l’amitié que j’avais pour vous, et vous me
faites repentir de la bonne opinion que j’avais tout d’abord
formée sur la loyauté de votre caractère: c’est mal, très mal.

Je ne pouvais me défendre d’une manière valable: les apparences
étaient contre moi. Qui m’aurait crue, si j’avais dit, comme cela
était en effet, que Rosette n’était venue dans ma chambre que
malgré moi, et que, loin de chercher à lui plaire, je faisais tout
mon possible pour la détourner de moi? -- Je n’avais qu’une chose
à dire, je la dis. -- Seigneur Alcibiade, nous nous couperons tout
ce que vous voudrez.

Pendant ce colloque, Rosette n’avait pas manqué de s’évanouir
selon les plus saines règles du pathétique; -- j’allai à une coupe
de cristal pleine d’eau où plongeait la queue d’une grosse rose
blanche à moitié effeuillée, et je lui jetai quelques gouttes à la
figure, ce qui la fit revenir à elle promptement.

Ne sachant trop quelle contenance tenir, elle se blottit dans la
ruelle et fourra sa jolie tête sous la couverture, comme un oiseau
qui s’arrange pour dormir. -- Elle avait tellement ramassé les
draps et les coussins autour d’elle qu’il eût été fort difficile
de discerner ce qu’il y avait sous ce monceau; -- quelques petits
soupirs flûtés, qui en sortaient de temps à autre, pouvaient seuls
faire deviner que c’était une jeune pécheresse repentante, ou du
moins excessivement fâchée de n’être pécheresse que d’intention et
non de fait: ce qui était le cas de l’infortunée Rosette.

Monsieur le frère, n’ayant plus d’inquiétude sur sa saur, reprit
le dialogue, et me dit d’un ton un peu plus doux: -- Il n’est pas
absolument indispensable de nous couper la gorge sur-le-champ,
c’est un moyen extrême qu’on est toujours à temps d’employer. --
Écoutez: -- la partie n’est pas égale entre nous. Vous êtes de la
première jeunesse et beaucoup moins vigoureux que moi, si nous
nous battions, je vous tuerais ou je vous estropierais assurément,
-- et je ne voudrais ni vous tuer ni vous défigurer, -- ce serait
dommage; Rosette, qui est là-bas sous la couverture et qui ne dit
mot, m’en voudrait toute sa vie; car elle est rancunière et
mauvaise comme une tigresse quand elle s’y met, cette chère petite
colombe. Vous ne savez pas cela, vous qui êtes son prince Galaor,
et qui n’en recevez que de charmantes douceurs; mais il n’y fait
pas bon. Rosette est libre, vous aussi; il paraît que vous n’êtes
pas irréconciliablement ennemis; son veuvage va finir, et la chose
se trouve le mieux du monde. Épousez-la; elle n’aura pas besoin de
retourner coucher chez elle, et moi, de cette façon-là, je serai
dispensé de vous prendre pour fourreau de mon épée, ce qui ne
serait agréable ni pour vous ni pour moi; -- que vous en semble?

Je dus faire une horrible grimace, car ce qu’il me proposait était
de toutes les choses du monde la plus inexécutable pour moi:
j’aurais plutôt marché à quatre pattes contre le plafond comme les
mouches, et décroché le soleil sans prendre de marchepied pour me
hausser, que de faire ce qu’il me demandait, et cependant la
dernière proposition était plus agréable incontestablement que la
première.

Il parut surpris que je n’acceptasse pas avec transport -- et il
répéta ce qu’il avait dit comme pour me donner le temps de
répliquer.

-- Votre alliance est on ne peut plus honorable pour moi, et je
n’eusse jamais osé y prétendre: je sais que c’est une fortune
inouïe pour un jeune homme qui n’a point encore de rang ni de
consistance dans le monde, et que les plus illustres s’en
estimeraient tout heureux; -- mais cependant je ne puis que
persister dans mon refus, et, puisque j’ai la liberté du choix
entre le duel et le mariage, je préfère le duel. -- C’est un goût
singulier, -- et que peu de gens auraient, -- mais c’est le mien.

Ici Rosette souffla le plus douloureux sanglot du monde, sortit sa
tête de dessous l’oreiller, et l’y rentra aussitôt comme un
limaçon dont on frappe les cornes, en voyant ma contenance
impassible et délibérée.

-- Ce n’est pas que je n’aime point madame Rosette, je l’aime
infiniment; mais j’ai des raisons de ne point me marier, que vous-
même trouveriez excellentes, s’il m’était possible de vous les
dire. -- Au reste, les choses n’ont pas été aussi loin que l’on
pourrait le croire d’après les apparences; hors quelques baisers
qu’une amitié un peu vive suffit à expliquer et à justifier, il
n’y a rien entre nous dont on ne puisse convenir, et la vertu de
votre soeur est assurément la plus intacte et la plus nette du
monde. -- Je lui devais ce témoignage. -- Maintenant, à quelle
heure nous battons-nous, monsieur Alcibiade, et à quel endroit?

-- Ici, sur-le-champ, cria Alcibiade ivre de fureur.

-- Y pensez-vous? devant Rosette!

-- Dégaine, misérable, ou je t’assassine, continua-t-il en
brandissant son épée et en l’agitant autour de sa tête.

-- Sortons au moins de la chambre.

-- Si tu ne te mets pas en garde, je vais te clouer contre le mur
comme une chauve-souris, mon beau Céladon, et tu auras beau battre
de l’aile, tu ne te décrocheras pas, je t’en avertis. -- Et il
fondit sur moi l’épée haute.

Je tirai ma rapière, car il l’aurait fait comme il le disait, et
je me contentai d’abord de parer les bottes qu’il me portait.

Rosette fit un effort surhumain pour venir se jeter entre nos
épées, car les deux combattants lui étaient également chers; mais
ses forces la trahirent, et elle roula sans connaissance sur le
pied du lit.

Nos fers étincelaient et faisaient le bruit d’une enclume, car le
peu d’espace que nous avions nous forçait à engager nos épées de
très près.

Alcibiade manqua deux ou trois fois de m’atteindre, et, si je
n’eusse pas eu un excellent maître en fait d’armes, ma vie aurait
couru le plus grand danger; car il était d’une adresse étonnante
et d’une force prodigieuse. Il épuisa toutes les ruses et les
feintes de l’escrime pour me toucher. Enragé de ne pouvoir y
parvenir, il se découvrit deux ou trois fois; je n’en voulus pas
profiter; mais il revenait à la charge avec un emportement si
acharné et si sauvage que je fus forcée de saisir les jours qu’il
me laissait; et puis ce bruit et ces éclairs tourbillonnants de
l’acier m’enivraient et m’éblouissaient. Je ne pensais pas à la
mort, je n’avais pas la moindre peur; cette pointe aiguë et
mortelle qui me venait devant les yeux à chaque seconde ne me
faisait pas plus d’effet que si je me fusse battue avec des
fleurets boutonnés; seulement j’étais indignée de la brutalité
d’Alcibiade, et le sentiment de mon innocence parfaite augmentait
encore cette indignation. Je voulais seulement lui piquer le bras
ou l’épaule pour lui faire tomber son épée des mains, car j’avais
essayé vainement de la lui faire sauter. -- Il avait un poignet de
fer, et le diable ne le lui eût pas fait bouger.

Enfin il me porta une botte si vive et si à fond que je ne pus la
parer qu’à demi; ma manche fut traversée, et je sentis le froid du
fer sur mon bras; mais je ne fus pas blessée. À cette vue, la
colère me prit, et, au lieu de me défendre, j’attaquai à mon tour;
-- je ne songeai plus que c’était le frère de Rosette, et je
fondis sur lui comme si c’eût été mon ennemi mortel. Profitant
d’une fausse position de son épée, je lui poussai une flanconade
si bien liée que je l’atteignis au côté: il fit ho! et tomba en
arrière.

Je le crus mort, mais il n’était réellement que blessé, et sa
chute provenait d’un faux pas qu’il avait fait en essayant de
rompre. -- Je ne puis t’exprimer, Graciosa, la sensation que
j’éprouvai; certes, ce n’est pas une réflexion difficile à faire
qu’en frappant de la chair avec une pointe fine et tranchante on y
percera un trou, et qu’il en jaillira du sang. Cependant je tombai
dans une stupeur profonde en voyant ruisseler des filets rouges
sur le pourpoint d’Alcibiade. -- Je n’imaginais pas sans doute
qu’il en sortirait du son, comme du ventre crevé d’un poupard;
mais je sais que jamais de ma vie je n’éprouvai une aussi grande
surprise, et il me sembla qu’il venait de m’arriver quelque chose
d’inouï.

Ce qui était inouï, ce n’était pas, ainsi qu’il me paraissait, que
du sang coulât d’une blessure, mais c’était que cette blessure eût
été ouverte par moi, et qu’une jeune fille de mon âge (j’allais
écrire un jeune homme, tant je suis bien entrée dans l’esprit de
mon rôle) eût jeté sur le carreau un capitaine vigoureux, rompu à
l’escrime comme l’était le seigneur Alcibiade: -- le tout pour
crime de séduction et refus de mariage avec une femme fort riche
et fort charmante, qui plus est!

J’étais véritablement dans un embarras cruel avec la soeur
évanouie, le frère que je croyais mort, et moi-même qui n’étais
pas très loin d’être évanouie ou morte, comme l’un ou comme
l’autre. -- Je me pendis au cordon de la sonnette, et je
carillonnai à réveiller des morts, tant que le ruban me resta à la
main; et, laissant à Rosette pâmée et à Alcibiade éventré le soin
d’expliquer les choses aux domestiques et à la vieille tante,
j’allai droit à l’écurie. -- L’air me remit sur-le-champ; je fis
sortir mon cheval, je le sellai et je le bridai moi-même; je
m’assurai si la croupière tenait bien, si la gourmette était en
bon état; je mis les étriers de la même longueur, je resserrai la
sangle d’un cran: bref, je le harnachai complètement avec une
attention au moins singulière dans un moment pareil, et un calme
tout à fait inconcevable après un combat ainsi terminé.

Je montai sur ma bête, et je traversai le parc par un sentier que
je connaissais. Les branches d’arbres, toutes chargées de rosée,
me fouettaient et me mouillaient la figure: on eût dit que les
vieux arbres étendaient les bras pour me retenir et me garder à
l’amour de leur châtelaine. -- Si j’avais été dans une autre
disposition d’esprit, ou quelque peu superstitieuse, il n’aurait
tenu qu’à moi de croire que c’étaient autant de fantômes qui
voulaient me saisir et qui me montraient le poing.

Mais réellement je n’avais aucune idée, ni celle-là ni une autre;
une stupeur de plomb, si forte que j’en avais à peine la
conscience, me pesait sur la cervelle, comme un casque trop
étroit; seulement il me semblait bien que j’avais tué quelqu’un
par là et que c’était pour cela que je m’en allais. -- J’avais, au
reste, horriblement envie de dormir, soit à cause de l’heure
avancée, soit que la violence des émotions de cette soirée eût une
réaction physique et m’eût fatiguée corporellement.

J’arrivai à une petite poterne qui s’ouvrait sur les champs par un
secret que Rosette m’avait montré dans nos promenades. Je
descendis de cheval, je touchai le bouton et je poussai la porte:
je me remis en selle après avoir fait passer mon cheval, et je lui
fis prendre le galop jusqu’à ce que j’eusse rejoint la grand-route
de C***, où j’arrivai à la petite pointe du jour.

Ceci est l’histoire très fidèle et très circonstanciée de ma
première bonne fortune et de mon premier duel.

Chapitre 15

Il était cinq heures du matin lorsque j’entrai dans la ville. --
Les maisons commençaient à mettre le nez aux fenêtres; les braves
indigènes montraient derrière leur carreau leur bénigne figure,
surmontée d’un pyramidal bonnet de nuit. -- Au pas de mon cheval,
dont les fers sonnaient sur le pavé inégal et caillouteux,
sortaient de chaque lucarne la grosse figure curieusement rouge et
la gorge matinalement débraillée des Vénus de l’endroit, qui
s’épuisaient en conjectures sur cette apparition insolite d’un
voyageur dans C***, à une pareille heure et en pareil équipage,
car j’étais très succinctement habillée et dans une tenue au moins
suspecte. Je me fis indiquer une auberge par un petit polisson qui
avait des cheveux jusque sur les yeux, et qui éleva en l’air son
museau de barbet pour me considérer plus à son aise; je lui donnai
quelques sous pour sa peine, et un consciencieux coup de cravache,
qui le fit fuir en glapissant comme un geai plumé tout vif. Je me
jetai sur un lit et je m’endormis profondément. Quand je me
réveillai, il était trois heures après midi: ce qui suffit à peine
pour me reposer complètement. En effet, ce n’était pas trop pour
une nuit blanche, une bonne fortune, un duel, et une fuite très
rapide, quoique très victorieuse.

J’étais fort inquiète de la blessure d’Alcibiade; mais, quelques
jours après, je fus complètement rassurée, car j’appris qu’elle
n’avait pas eu de suites dangereuses, et qu’il était en pleine
convalescence. Cela me soulagea d’un poids singulier, car cette
idée d’avoir tué un homme me tourmentait étrangement, quoique ce
fût en légitime défense et contre ma propre volonté. Je n’étais
pas encore arrivée à cette sublime indifférence pour la vie des
hommes où je suis parvenue depuis.

Je retrouvai à C*** plusieurs des jeunes gens avec qui nous avions
fait route: -- cela me fit plaisir; je me liai avec eux plus
intimement, et ils me donnèrent accès dans plusieurs maisons
agréables -- J’étais parfaitement habituée à mes habits, et la vie
plus rude et plus active que j’avais menée, les exercices violents
auxquels je m’étais livrée m’avaient rendue deux fois plus robuste
que je n’étais. Je suivais partout ces jeunes écervelés: je
montais à cheval, je chassais, je faisais des orgies avec eux,
car, petit à petit, je m’étais formée à boire; sans atteindre à la
capacité tout allemande de certains d’entre eux, je vidais bien
deux ou trois bouteilles pour ma part, et je n’étais pas trop
grise, progrès fort satisfaisant Je rimais en Dieu avec une
excessive richesse, et j’embrassais assez délibérément les filles
d’auberge. -- Bref, j’étais un jeune cavalier accompli et tout à
fait conforme au dernier patron de la mode. -- Je me défis de
certaines idées provinciales que j’avais sur la vertu et autres
fadaises semblables; en revanche, je devins d’une si prodigieuse
délicatesse sur le point d’honneur que je me battais en duel
presque tous les jours: cela même était devenu une nécessité pour
moi, une espèce d’exercice indispensable et sans lequel je me
serais mal portée toute la journée. Aussi, quand personne ne
m’avait regardée ou marché sur le pied, que je n’avais aucun motif
pour me battre, plutôt que de rester oisive et ne point mener des
mains, je servais de second à mes camarades ou même à des gens que
je ne connaissais que de nom.

J’eus bientôt une colossale renommée de bravoure, et il ne fallait
rien moins que cela pour arrêter les plaisanteries qu’eussent
immanquablement fait naître ma figure imberbe et mon air efféminé.
Mais trois ou quatre boutonnières de surplus que j’ouvris à des
pourpoints, quelques aiguillettes que je levai fort délicatement
sur quelques peaux récalcitrantes me firent trouver l’air plus
viril qu’à Mars en personne, ou à Priape lui-même, et vous eussiez
rencontre des gens qui eussent juré avoir tenu de mes bâtards sur
les fonts de baptême.

À travers toute cette dissipation apparente, dans cette vie
gaspillée et jetée par les fenêtres, je ne laissais pas de suivre
mon idée primitive, c’est-à-dire cette consciencieuse étude de
l’homme et la solution du grand problème d’un amoureux parfait,
problème un peu plus difficile à résoudre que celui de la pierre
philosophale.

Il en est de certaines idées comme de l’horizon qui existe bien
certainement, puisqu’on le voit en face de soi de quelque côté que
l’on se tourne, mais qui fuit obstinément devant vous et qui, soit
que vous alliez au pas, soit que vous couriez au galop, se tient
toujours à la même distance; car il ne peut se manifester qu’avec
une condition d’éloignement déterminée; il se détruit à mesure que
l’on avance, pour se former plus loin avec son azur fuyard et
insaisissable, et c’est en vain que l’on essaye de l’arrêter par
le bord de son manteau flottant.

Plus j’avançais dans la connaissance de l’animal, plus je voyais à
quel point la réalisation de mon désir était impossible, et
combien ce que je demandais pour aimer heureusement était hors des
conditions de sa nature. -- Je me convainquis que l’homme qui
serait le plus sincèrement amoureux de moi trouverait le moyen,
avec la meilleure volonté du monde, de me rendre la plus misérable
des femmes, et pourtant j’avais déjà abandonné beaucoup de mes
exigences de jeune fille. -- J’étais descendue des sublimes
nuages, non pas tout à fait dans la rue et dans le ruisseau, mais
sur une colline de moyenne hauteur, accessible, quoiqu’un peu
escarpée.

La montée, il est vrai, était assez rude; mais j’avais l’orgueil
de croire que je valais bien la peine que l’on fît cet effort, et
que je serais un dédommagement suffisant de la peine qu’on aurait
prise. -- Je n’aurais jamais pu me résoudre à faire un pas au-
devant: j’attendais, patiemment perchée sur mon sommet.

Voici quel était mon plan: -- sous mes habits virils j’aurais fait
connaissance avec quelque jeune homme dont l’extérieur m’aurait
plu; j’aurais vécu familièrement avec lui; par des questions
adroites et des fausses confidences qui en auraient provoqué de
vraies, je serais parvenue bientôt à une connaissance complète de
ses sentiments et de ses pensées; et, si je l’avais trouvé tel que
je le souhaitais, j’aurais prétexté quelque voyage, je me serais
tenue éloignée de lui trois ou quatre mois pour lui donner un peu
le temps d’oublier mes traits; puis je serais revenue avec mon
costume de femme, j’aurais arrangé dans un faubourg retiré une
voluptueuse petite maison, enfouie dans les arbres et les fleurs;
puis j’aurais disposé les choses de manière à ce qu’il me
rencontrât et me fît la cour; et, s’il avait montré un amour vrai
et fidèle, je me serais donnée à lui sans restriction et sans
précaution: -- le titre de sa maîtresse m’eût paru honorable, et
je ne lui en aurais pas demandé d’autre.

Mais assurément ce plan-là ne sera pas mis à exécution, car c’est
le propre des plans que l’on a de n’être point exécutés, et c’est
là que paraissent principalement la fragilité de la volonté et le
pur néant de l’homme. Le proverbe -- ce que femme veut, Dieu le
veut -- n’est pas plus vrai que tout autre proverbe, ce qui veut
dire qu’il ne l’est guère.

Tant que je ne les avais vus que de loin et à travers mon désir,
les hommes m’avaient paru beaux, et l’optique m’avait fait
illusion. -- Maintenant je les trouve du dernier effroyable, et je
ne comprends pas comment une femme peut admettre cela dans son
lit. Quant à moi, le coeur me lèverait, et je ne pourrais m’y
résoudre.

Comme leurs traits sont grossiers, ignobles, sans finesse, sans
élégance! quelles lignes heurtées et disgracieuses! quelle peau
dure, noire et sillonnée! -- Les uns sont hâlés comme des pendus
de six mois, hâves, osseux, poilus, avec des cordes à violon sur
les mains, de grands pieds à pont-levis, une sale moustache
toujours pleine de victuaille et retroussée en croc sur les
oreilles, les cheveux rudes comme des crins de balai, un menton
terminé en hure de sanglier, des lèvres gercées et cuites par les
liqueurs fortes, des yeux entourés de quatre ou cinq orbes noirs,
un cou plein de veines tordues, de gros muscles et de cartilages
saillants. -- Les autres sont matelassés de viande rouge, et
poussent devant eux un ventre cerclé à grand-peine par leur
ceinturon; ils ouvrent en clignotant leur petit oeil vert de mer
enflammé de luxure, et ressemblent plutôt à des hippopotames en
culotte qu’à des créatures humaines. Cela sent toujours le vin, ou
l’eau-de-vie, ou le tabac, ou son odeur naturelle, qui est bien la
pire de toutes. -- Quant à ceux dont la forme est un peu moins
dégoûtante, ils ressemblent à des femmes mal réussies. -- Voilà
tout.

Je n’avais pas remarqué tout cela. J’étais dans la vie comme dans
un nuage, et mes pieds touchaient à peine la terre. -- L’odeur des
roses et des lilas du printemps me portait à la tête comme un
parfum trop fort. Je ne rêvais que héros accomplis, amants fidèles
et respectueux, flammes dignes de l’autel, dévouements et
sacrifices merveilleux, et j’aurais cru trouver tout cela dans le
premier gredin qui m’aurait dit bonjour. -- Cependant ce premier
et grossier enivrement ne dura guère; d’étranges soupçons me
prirent, et je n’eus pas de repos que je ne les eusse éclaircis.

Dans les premiers temps, l’horreur que j’avais pour les hommes
était poussée au dernier degré d’exagération, et je les regardais
comme d’épouvantables monstruosités. Leurs façons de penser, leurs
allures, et leur langage négligemment cynique, leurs brutalités et
leur dédain des femmes me choquaient et me révoltaient au dernier
point, tant l’idée que je m’en étais faite répondait peu à la
réalité. -- Ce ne sont pas des monstres, si l’on veut, mais bien
pis que cela, ma foi! ce sont d’excellents garçons de très joviale
humeur, qui boivent et mangent bien, qui vous rendront toutes
sortes de services, spirituels et braves, bons peintres et bons
musiciens, qui sont propres à mille choses, excepté cependant à
une seule pour laquelle ils ont été créés, qui est de servir de
mâle à l’animal appelé femme, avec qui ils n’ont pas le plus léger
rapport, ni physique ni moral.

J’avais peine d’abord à déguiser le mépris qu’ils m’inspiraient,
mais peu à peu je m’accoutumai à leur manière de vivre. Je ne me
sentais pas plus piquée des railleries qu’ils décochaient sur les
femmes que si j’eusse moi-même été de leur sexe. -- J’en faisais
au contraire de fort bonnes et dont le succès flattait étrangement
mon orgueil; assurément aucun de mes camarades n’allait aussi loin
que moi en fait de sarcasmes et de plaisanteries sur cet objet. La
parfaite connaissance du terrain me donnait un grand avantage, et,
outre le tour piquant qu’elles pouvaient avoir, mes épigrammes
brillaient par un mérite d’exactitude qui manquait souvent aux
leurs. -- Car, bien que tout le mal que l’on dit des femmes soit
toujours fondé par quelque point, il est néanmoins difficile aux
hommes de garder le sang-froid nécessaire pour les bien railler,
et il y a souvent bien de l’amour dans leurs invectives.

J’ai remarqué que ce sont les plus tendres et ceux qui avaient le
plus le sentiment de la femme qui les traitaient plus mal que tous
les autres et qui revenaient à ce sujet avec un acharnement tout
particulier, comme s’ils leur eussent gardé une mortelle rancune
de n’être point telles qu’ils les souhaitaient, en faisant mentir
la bonne opinion qu’ils en avaient conçue d’abord.

Ce que je demandais avant tout, ce n’était pas la beauté physique,
c’était la beauté de l’âme, c’était de l’amour; mais l’amour comme
je le sens n’est peut-être pas dans les possibilités humaines. --
Et pourtant il me semble que j’aimerais ainsi et que je donnerais
plus que je n’exige.

Quelle magnifique folie! quelle prodigalité sublime!

Se livrer tout entier sans rien garder de soi, renoncer à sa
possession et à son libre arbitre, remettre sa volonté entre les
bras d’un autre, ne plus voir par ses yeux, ne plus entendre avec
ses oreilles, n’être qu’un en deux corps, fondre et mêler ses âmes
de façon à ne plus savoir si vous êtes vous ou l’autre, absorber
et rayonner continuellement, être tantôt la lune et tantôt le
soleil, voir tout le monde et toute la création dans un seul être,
déplacer le centre de vie, être prêt, à toute heure, aux plus
grands sacrifices et à l’abnégation la plus absolue; souffrir à la
poitrine de la personne aimée, comme si c’était la vôtre; ô
prodige! se doubler en se donnant: -- voilà l’amour tel que je le
conçois.

Fidélité de lierre, enlacements de jeune vigne, roucoulements de
tourterelle, cela va sans dire, et ce sont les premières et les
plus simples conditions.

Si j’étais restée chez moi, sous les habits de mon sexe, à tourner
mélancoliquement mon rouet ou à faire de la tapisserie derrière un
carreau, dans l’embrasure d’une fenêtre, ce que j’ai cherché à
travers le monde serait peut-être venu me trouver tout seul.
L’amour est comme la fortune, il n’aime pas que l’on coure après
lui. Il visite de préférence ceux qui dorment au bord des puits.
et souvent les baisers _les _reines et des dieux descendent sur
des yeux fermés.

C’est une chose qui vous leurre et vous trompe que de penser que
toutes les aventures et tous les bonheurs n’existent qu’aux
endroits où vous n’êtes pas, et c’est un mauvais calcul que de
faire seller son cheval et de prendre la poste pour aller à la
quête de son idéal. Beaucoup de gens font cette faute, bien
d’autres encore la feront. -- L’horizon est toujours du plus
charmant azur, quoique, lorsque l’on y est arrivé, les collines
qui le composent ne soient ordinairement que des glaises
décharnées et fendues, ou des ocres lavées par la pluie.

Je me figurais que le monde était plein de jeunes gens adorables,
et que sur les chemins on rencontrait des populations
d’Esplandian, d’Amadis et de Lancelot du Lac au Fourchas de leur
Dulcinée, et je fus fort étonnée que le monde s’occupât très peu
de cette sublime recherche et se contentât de coucher avec la
première catin venue. Je suis très punie de ma curiosité et de ma
défiance. Je me suis blasée de la plus horrible manière possible,
sans avoir joui. Chez moi, la connaissance a devancé l’usage; il
n’est rien de plus que ces expériences hâtives, qui ne sont point
le fruit de l’action. -- L’ignorance la plus complète vaudrait
cent mille fois mieux, elle vous ferait au moins commettre
beaucoup de sottises qui serviraient à vous instruire et à
rectifier vos idées; car, sous ce dégoût dont je parlais tout à
l’heure il y a toujours un élément vivace et rebelle qui produit
les plus étranges désordres: l’esprit est convaincu, le corps ne
l’est pas, et ne veut point souscrire à ce dédain superbe. Le
corps jeune et robuste s’agite et rue sous l’esprit comme un
étalon vigoureux monté par un vieillard débile et que cependant il
ne peut désarçonner, car le caveçon lui maintient la tête et le
mors lui déchire la bouche.

Depuis que je vis avec les hommes, j’ai vu tant de femmes
indignement trahies, tant de liaisons secrètes imprudemment
divulguées, les plus pures amours traînées avec insouciance dans
la boue, des jeunes gens courant chez d’affreuses courtisanes en
sortant des bras des plus charmantes maîtresses, les intrigues les
mieux établies rompues subitement et sans motif plausible qu’il ne
m’est plus possible de me décider à prendre un amant. -- Ce serait
se jeter en plein jour les yeux ouverts dans un abîme sans fond. -
- Cependant le voeu secret de mon coeur est toujours d’en avoir
un. La voix de la nature étouffe la voix de la raison. -- Je sens
bien que je ne serai jamais heureuse si je n’aime pas et si je ne
suis pas aimée: -- mais le malheur est que l’on ne peut avoir
qu’un homme pour amant, et les hommes, s’ils ne sont pas des
diables tout à fait, sont bien loin d’être des anges. Ils auraient
beau se coller des plumes à l’omoplate et se mettre sur la tête
une gloire de papier doré, je les connais trop pour m’y laisser
tromper. -- Tous les beaux discours qu’ils me pourraient débiter
n’y feraient rien. Je sais d’avance ce qu’ils vont dire, et
j’achèverais toute seule. Je les ai vus étudier leurs rôles et les
repasser avant d’entrer en scène; je connais leurs principales
tirades à effet et les endroits sur lesquels ils comptent. -- Ni
la pâleur de la figure ni l’altération des traits ne me
convaincraient. Je sais que cela ne prouve rien. -- Une nuit
d’orgie, quelques bouteilles de vin et deux ou trois filles
suffisent pour se grimer très convenablement. J’ai vu pratiquer
cette belle rubrique à un jeune marquis, très rose et très frais
de sa nature, qui s’en est trouvé on ne peut mieux, et qui n’a dû
qu’à cette touchante pâleur, si bien gagnée, de voir couronner sa
flamme. -- Je sais aussi comment les plus langoureux Céladons se
consolent des rigueurs de leurs Astrées, et trouvent le moyen de
patienter, en attendant l’heure du berger. -- J’ai vu les
souillons qui servaient de doublures aux pudibondes Arianes.

En vérité, après cela, l’homme ne me tente pas beaucoup; car il
n’a pas la beauté comme la femme, la beauté, ce vêtement splendide
qui dissimule si bien les imperfections de l’âme, cette divine
draperie jetée par Dieu sur la nudité du monde, et qui fait qu’on
est en quelque sorte excusable d’aimer la plus vile courtisane du
ruisseau, si elle possède ce don magnifique et royal.

À défaut des vertus de l’âme, je voudrais au moins la perfection
exquise de la forme, le satiné des chairs, la rondeur des
contours, la suavité de lignes, la finesse de peau, tout ce qui
fait le charme des femmes. -- Puisque je ne puis avoir l’amour, je
voudrais la volupté, remplacer tant bien que mal le frère par la
soeur. -- Mais tous les hommes que j’ai vus me semblent
affreusement laids. Mon cheval est cent fois plus beau, et
j’aurais moins de répugnance à l’embrasser que certains
merveilleux qui se croient fort charmants. -- Certes, ce ne serait
pas pour moi un brillant thème à broder des variations de plaisir
qu’un petit-maître comme j’en connais. -- Un homme d’épée ne me
conviendrait non plus guère; les militaires ont quelque chose de
mécanique dans la démarche et de bestial dans la face qui fait que
je les considère à peine comme des créatures humaines; les hommes
de robe ne me ravissent pas davantage, ils sont sales, huileux,
hérissés, râpés, l’oeil glauque et la bouche sans lèvres: ils
sentent exorbitamment le rance et le moisi, et je n’aurais
nullement envie de poser ma figure contre leur mufle de loup-
cervier ou de blaireau. Quant aux poètes, ils ne considèrent dans
le monde que la fin des mots, et ne remontent pas plus loin que la
pénultième, et il est vrai de dire qu’ils sont difficiles à
utiliser convenablement; ils sont plus ennuyeux que les autres,
mais ils sont aussi laids et n’ont pas la moindre distinction ni
la moindre élégance dans leur tournure et leurs habits, ce qui est
vraiment singulier: -- des gens qui s’occupent toute la journée de
forme et de beauté ne s’aperçoivent pas que leurs bottes sont mal
faites et leur chapeau ridicule! Ils ont l’air d’apothicaires de
province ou de répétiteurs de chiens savants sans ouvrage, et vous
dégoûteraient de poésie et de vers pour plusieurs éternités.

Pour les peintres, ils sont aussi d’une assez énorme stupidité;
ils ne voient rien hors des sept couleurs. -- L’un deux, avec qui
j’avais passé quelques jours à R*** et à qui l’on demandait ce
qu’il pensait de moi, fit cette ingénieuse réponse: -- «Il est
d’un ton assez chaud, et dans les ombres il faudrait employer, au
lieu de blanc, du jaune de Naples pur avec un peu de terre de
Cassel et de brun rouge.» -- C’était son opinion, et, de plus, il
avait le nez de travers et les yeux comme le nez; ce qui ne
rendait pas son affaire meilleure. -- Qui prendrai-je? un
militaire à jabot bombé, un robin aux épaules convexes, un poète
ou un peintre à la mine effarée, un petit freluquet efflanqué et
sans consistance? Quelle cage choisirai-je dans cette ménagerie?
Je l’ignore complètement, et je ne me sens pas plus de penchant
d’un côté que de l’autre, car ils sont aussi parfaitement égaux
que possible en bêtise et en laideur.

Après cela, il me resterait encore quelque chose à faire, ce
serait de prendre quelqu’un que j’aimasse, fût-ce un portefaix ou
un maquignon; mais je n’aime même pas un portefaix. Ô malheureuse
héroïne que je suis! tourterelle dépariée et condamnée à pousser
éternellement des roucoulements élégiaques!

Oh! que de fois j’ai souhaité être véritablement un homme comme je
le paraissais! Que de femmes avec qui je me serais entendue, et
dont le coeur aurait compris mon coeur! -- comme ces délicatesses
d’amour, ces nobles élans de pure passion auxquels j’aurais pu
répondre m’eussent rendue parfaitement heureuse! Quelle suavité,
quelles délices! comme toutes les sensitives de mon âme se
seraient librement épanouies sans être obligées de se contracter
et de se refermer à toute minute sous des attouchements grossiers!
Quelle charmante floraison d’invisibles fleurs qui ne s’ouvriront
jamais, et dont le mystérieux parfum eût doucement embaumé l’âme
fraternelle! Il me semble que c’eût été une vie enchanteresse, une
extase infinie aux ailes toujours ouvertes; des promenades, les
mains enlacées sans se quitter jamais sous des allées de sable
d’or, à travers des bosquets de roses éternellement souriantes,
dans des parcs pleins de viviers où glissent des cygnes, avec des
vases d’albâtre se détachant sur le feuillage.

Si j’avais été un jeune homme, comme j’eusse aimé Rosette! quelle
adoration c’eût été! Nos âmes étaient vraiment faites l’une pour
l’autre, deux perles destinées à se fondre ensemble et n’en plus
faire qu’une seule! Comme j’eusse parfaitement réalisé les idées
qu’elle s’était faites de l’amour! Son caractère me convenait on
ne peut plus, et son genre de beauté me plaisait. Il est dommage
que notre amour fût totalement condamné à un platonisme
indispensable!

Il m’est arrivé dernièrement une aventure.

J’allais dans une maison où se trouvait une charmante petite fille
de quinze ans tout au plus: je n’ai jamais vu de plus adorable
miniature. -- Elle était blonde, mais d’un blond si délicat et si
transparent que les blondes ordinaires eussent paru auprès d’elle
excessivement brunes et noires comme des taupes; on eût dit
qu’elle avait des cheveux d’or poudrés d’argent; ses sourcils
étaient d’une teinte si douce et si fondue qu’ils se dessinaient à
peine visiblement; ses yeux, d’un bleu pâle, avaient le regard le
plus velouté et les paupières les plus soyeuses qu’il soit
possible d’imaginer; sa bouche, petite à n’y pas fourrer le bout
du doigt, ajoutait encore au caractère enfantin et mignard de sa
beauté, et les molles rondeurs et les fossettes de ses joues
avaient un charme d’ingénuité inexprimable. -- Toute sa chère
petite personne me ravissait au-delà de toute expression; j’aimais
ses petites mains blanches et frêles qui se laissaient traverser
par le jour, son pied d’oiseau qui se posait à peine par terre, sa
taille qu’un souffle eût brisée, et ses épaules de nacre, encore
peu formées, que son écharpe mise de travers, trahissait
heureusement -- Son babil, où la naïveté donnait un nouveau
piquant à l’esprit qu’elle a naturellement, me retenait des heures
entières, et je me plaisais singulièrement à la faire causer; elle
disait mille délicieuses drôleries, tantôt avec une finesse
d’intention extraordinaire, tantôt sans avoir l’air d’en
comprendre la portée le moins du monde, ce qui en faisait quelque
chose de mille fois plus attrayant. Je lui donnais des bonbons et
des pastilles que je réservais exprès pour elle dans une boîte
d’écaille blonde, ce qui lui plaisait beaucoup, car elle était
friande comme une vraie chatte qu’elle est. -- Aussitôt que
j’arrivais, elle courait à moi et tâtait mes poches pour voir si
la bienheureuse bonbonnière s’y trouvait, je la faisais courir
d’une main à l’autre, et cela faisait une petite bataille où elle
finissait nécessairement par avoir le dessus et me dévaliser
complètement.

Un jour cependant elle se contenta de me saluer d’un air très
grave et ne vint pas, comme à son ordinaire, voir si la fontaine
de sucreries coulait toujours dans ma poche; elle restait
fièrement sur sa chaise toute droite et les coudes en arrière.

-- Eh bien! Ninon, lui dis-je, est-ce que vous aimez le sel
maintenant, ou avez-vous peur que les bonbons ne vous fassent
tomber les dents? -- Et, en disant cela, je frappai contre la
boîte, qui rendait, sous ma veste, le son le plus mielleux et le
plus sucré du monde.

Elle avança à demi sa petite langue sur le bord de sa bouche,
comme pour savourer la douceur idéale du bonbon absent, mais elle
ne bougea pas.

Alors je tirai la boîte de ma poche, je l’ouvris et je me mis à
avaler religieusement les pralines, qu’elle aimait par-dessus
tout: l’instinct de la gourmandise fut un instant plus fort que sa
résolution; elle avança la main pour en prendre et la retira
aussitôt en disant: -- Je suis trop grande pour manger des
bonbons! Et elle fit un soupir.

-- Je ne m’étais pas aperçu que vous fussiez beaucoup grandie
depuis la semaine passée; vous êtes donc comme les champignons qui
poussent en une nuit? Venez que je vous mesure.

-- Riez tant que vous voudrez, reprit-elle avec une charmante
moue; je ne suis plus une petite fille; et je veux devenir très
grande.

-- Voilà d’excellentes résolutions dans lesquelles il faut
persévérer; -- et pourrait-on, ma chère demoiselle, savoir à
propos de quoi ces triomphantes idées vous sont tombées dans la
tête? Car, il y a huit jours, vous paraissiez vous trouver fort
bien d’être petite, et vous croquiez les pralines sans vous
soucier autrement de compromettre votre dignité.

La petite personne me regarda avec un air singulier, promena ses
yeux autour d’elle, et, quand elle se fut bien assurée que l’on ne
pouvait nous entendre, se pencha vers moi d’une façon mystérieuse,
et me dit:

-- J’ai un amoureux.

-- Diable! je ne m’étonne plus si vous ne voulez plus de
pastilles; vous avez cependant eu tort de n’en pas prendre, vous
auriez joué à la dînette avec lui, ou vous les auriez troquées
contre un volant.

L’enfant fit un dédaigneux mouvement d’épaules et eut l’air de me
prendre en parfaite pitié. -- Comme elle gardait toujours son
attitude de reine offensée, je continuai:

-- Quel est le nom de ce glorieux personnage? Arthur, je suppose,
ou bien Henri. -- C’étaient deux petits garçons avec lesquels elle
avait l’habitude de jouer, et qu’elle appelait ses maris.

-- Non, ni Arthur, ni Henri, dit-elle en fixant sur moi son oeil
clair et transparent, -- un monsieur. -- Elle leva sa main au-
dessus de sa tête pour me donner une idée de hauteur.

-- Aussi haut que cela? Mais ceci devient grave. -- Quel est donc
cet amoureux si grand?

-- Monsieur Théodore, je veux bien vous le dire, mais il ne faudra
en parler à personne, ni à maman, ni à Polly (sa gouvernante), ni
à vos amis qui trouvent que je suis une enfant et qui se
moqueraient de moi.

Je lui promis le plus inviolable secret, car j’étais fort curieuse
de savoir quel était ce galant personnage, et la petite, voyant
que je tournais la chose en plaisanterie, hésitait à me faire la
confidence entière.

Rassurée par la parole d’honneur que je lui donnai de m’en taire
soigneusement, elle quitta son fauteuil, vint se pencher au dos du
mien, et me souffla très bas à l’oreille le nom du prince chéri.

Je restai confondue: c’était le chevalier de G***, -- un animal
fangeux et indécrottable, avec un moral de maître d’école et un
physique de tambour-major, l’homme le plus crapuleusement débauché
qu’il fût possible de voir, -- un vrai satyre, moins les pieds de
bouc et les oreilles pointues. Cela m’inspira des craintes
sérieuses pour la chère Ninon, et je me promis d’y mettre bon
ordre. Des personnes entrèrent, et la conversation en resta là.

Je me retirai dans un coin, et je cherchai dans ma tête les moyens
d’empêcher que les choses n’allassent plus loin, car c’eût été un
véritable meurtre qu’une aussi délicieuse créature échut à un
drôle aussi fieffé.

La mère de la petite était une espèce de femme galante qui donnait
à jouer et tenait un bureau d’esprit. On lisait chez elle de
mauvais vers et l’on y perdait de bons écus; ce qui était une
compensation. -- Elle aimait peu sa fille, qui était pour elle une
manière d’extrait de baptême vivant qui la gênait dans la
falsification de sa chronologie. -- D’ailleurs, elle se faisait
grandelette, et ses charmes naissants donnaient lieu à des
comparaisons qui n’étaient pas à l’avantage du prototype déjà
rendu un peu fruste par le frottement des années et des hommes.
L’enfant était donc assez négligée et laissée sans défense aux
entreprises des gredins familiers de la maison. -- Si sa mère se
fût occupée d’elle, ce n’eût été probablement que pour tirer bon
parti de sa jeunesse et se faire une ferme de sa beauté et de son
innocence. -- D’une façon ou de l’autre, le sort qui l’attendait
n’était pas douteux. -- Cela me faisait de la peine, car c’était
une charmante petite créature qui méritait assurément mieux, une
perle de la plus belle eau perdue dans ce bourbier infect; cette
idée me toucha au point que je résolus de la tirer à tout prix de
cette affreuse maison.

La première chose à faire, c’était d’empêcher le chevalier de
poursuivre sa pointe. -- Ce que je trouvai de mieux et de plus
simple, ce fut de lui chercher querelle et de le faire battre avec
moi, et j’eus toutes les peines du monde, car il est poltron au
possible et craint les coups plus que qui que ce soit au monde.

Enfin je lui en dis tant et de si piquantes qu’il fallut bien
qu’il se décidât à venir sur le pré, quoique fort à contre-coeur.
-- Je le menaçai même de le faire rosser de coups de bâton par mon
laquais, s’il ne faisait meilleure contenance. -- Il savait
pourtant assez bien tirer l’épée, mais la peur le troublait
tellement qu’à peine les fers croisés je trouvai le moyen de lui
administrer un joli petit coup de pointe qui le mit pour quinze
jours au lit. -- Cela me suffisait; je n’avais pas envie de le
tuer, et j’aimais autant le laisser vivre pour qu’il fût pendu
plus tard; soin touchant dont il aurait dû me savoir plus de gré!
-- Mon drôle étendu entre deux draps et dûment ficelé de
bandelettes, il n’y avait plus qu’à décider la petite à quitter la
maison, ce qui n’était pas excessivement difficile.

Je lui fis un conte sur la disparition de son amoureux, dont elle
s’inquiétait extraordinairement. Je lui dis qu’il s’en était allé
avec une comédienne de la troupe qui était alors à C***: ce qui
l’indigna, comme tu peux croire. -- Mais je la consolai en lui
disant toute sorte de mal du chevalier, qui était laid, ivrogne et
déjà vieux, et je finis par lui demander si elle n’aimerait pas
mieux que je fusse son galant. -- Elle répondit qu’elle le voulait
bien, parce que j’étais plus beau, et que mes habits étaient
neufs. -- Cette naïveté, dite avec un sérieux énorme, me fit rire
jusqu’aux larmes. -- Je montai la tête de la petite, et fis si
bien que je la décidai à quitter la maison. -- Quelques bouquets,
à peu près autant de baisers, et un collier de perles que je lui
donnai la charmèrent à un point difficile à décrire, et elle
prenait devant ses petites amies un air important on ne peut plus
risible.

Je fis faire un costume de page très élégant et très riche à peu
près à sa taille, car je ne pouvais l’emmener dans ses habits de
fille, à moins de me remettre moi-même en femme, ce que je ne
voulais pas faire.

J’achetai un petit cheval doux et facile à monter, et pourtant
assez bon coureur pour suivre mon barbe quand il me plaisait
d’aller vite. Puis je dis à la belle de tâcher de descendre à la
brume sur la porte, et que je l’y prendrais: ce qu’elle exécuta
très ponctuellement. -- Je la trouvai qui se tenait en faction
derrière le battant entrebâillé. -- Je passai fort près de la
maison; elle sortit, je lui tendis la main, elle appuya son pied
sur la pointe du mien, et sauta fort lestement en croupe, car elle
était d’une agilité merveilleuse. Je piquai mon cheval, et, par
sept ou huit ruelles détournées et désertes, je trouvai moyen de
revenir chez moi sans que personne nous vît.

Je lui fis quitter ses habits pour mettre son travestissement, et
je lui servis moi-même de femme de chambre; elle fit d’abord
quelques façons, et voulait s’habiller toute seule; mais je lui
fis comprendre que cela perdrait beaucoup de temps, et que,
d’ailleurs, étant ma maîtresse, il n’y avait pas le moindre
inconvénient, et que cela se pratiquait ainsi entre amants. -- Il
n’en fallait pas tant pour la convaincre, et elle se prêta à la
circonstance de la meilleure grâce du monde.

Son corps était une petite merveille de délicatesse -- Ses bras,
un peu maigres comme ceux de toute jeune fille, étaient d’une
suavité de linéaments inexprimable, et sa gorge naissante faisait
de si charmantes promesses qu’aucune gorge plus formée n’eût pu
soutenir la comparaison. -- Elle avait encore toutes les grâces de
l’enfant et déjà tout le charme de la femme; elle était dans cette
nuance adorable de transition de la petite fille à la jeune fille:
nuance fugitive, insaisissable, époque délicieuse où la beauté est
pleine d’espérance, et où chaque jour, au lieu d’enlever quelque
chose à vos amours, y ajoute de nouvelles perfections.

Son costume lui allait on ne peut mieux. Il lui donnait un petit
air mutin très curieux et très récréatif, et qui la fit rire aux
éclats quand je lui présentai le miroir pour qu’elle jugeât de
l’effet de sa toilette. Je lui fis ensuite manger quelques
biscuits trempés dans du vin d’Espagne, afin de lui donner du
courage et de lui faire mieux supporter la fatigue de la route.

Les chevaux nous attendaient tout sellés dans la cour; -- elle
monta assez délibérément sur le sien, j’enfourchai l’autre, et
nous partîmes. -- La nuit était complètement tombée, et de rares
lumières, qui s’éteignaient d’instant en instant, faisaient voir
que l’honnête ville de C*** était occupée vertueusement comme doit
le faire toute ville de province au coup de neuf heures.

Nous ne pouvions pas aller très vite, car Ninon n’était pas
meilleure écuyère qu’il ne le fallait, et, quand son cheval
prenait le trot, elle se cramponnait de toutes ses forces après la
crinière. -- Cependant, le lendemain matin, nous étions assez loin
pour que l’on ne pût nous rattraper, à moins de faire une
diligence extrême; mais l’on ne nous poursuivit pas, ou du moins,
si on le fit, ce fut dans une direction opposée à celle que nous
avions suivie.

Je m’attachai singulièrement à la petite belle. -- Je ne t’avais
plus avec moi, ma chère Graciosa, et j’éprouvais un besoin immense
d’aimer quelqu’un ou quelque chose, d’avoir avec moi soit un
chien, soit un enfant à caresser familièrement. -- Ninon était
cela pour moi; -- elle couchait dans mon lit, et passait pour
dormir ses petits bras autour de mon corps; -- elle se croyait
très sérieusement ma maîtresse, et ne doutait pas que je ne fusse
un homme; sa grande jeunesse et son extrême innocence
l’entretenaient dans cette erreur que j’avais gardé de dissiper. -
- Les baisers que je lui donnais complétaient parfaitement son
illusion, car son idée n’allait pas encore au-delà, et ses désirs
ne parlaient pas assez haut pour lui faire soupçonner autre chose.
Au reste, elle ne se trompait qu’à demi.

Et, réellement, il y avait entre elle et moi la même différence
qu’il y a entre moi et les hommes. -- Elle était si diaphane, si
svelte, si légère, d’une nature si délicate et si choisie qu’elle
est une femme même pour moi qui suis femme, et qui ai l’air d’un
Hercule à côté d’elle. Je suis grande et brune, elle est petite et
blonde; ses traits sont tellement doux qu’ils font paraître les
miens presque durs et austères, et sa voix est un gazouillement si
mélodieux que ma voix semble dure près de la sienne. Un homme qui
l’aurait la briserait en morceaux, et j’ai toujours peur que le
vent ne l’emporte quelque beau matin. -- Je la voudrais enfermer
dans une boîte de coton et la porter suspendue à mon cou. -- Tu ne
te figures pas, ma bonne amie, combien elle a de grâce et
d’esprit, de chatteries délicieuses, de mignardises enfantines, de
petites façons et de gentilles manières. C’est bien la plus
adorable créature qui soit, et il eût été vraiment dommage qu’elle
fût restée avec son indigne mère. Je mettais une joie maligne à
dérober ainsi ce trésor à la rapacité des hommes. J’étais le
griffon qui empêchait d’en approcher, et, si je n’en jouissais pas
moi-même, au moins personne n’en jouissait: idée toujours
consolante, quoi qu’en puissent dire tous les sots détracteurs de
l’égoïsme.

Je me proposais de la conserver aussi longtemps que possible dans
l’ignorance où elle était, et de la garder auprès de moi jusqu’à
ce qu’elle ne voulût plus y rester ou que j’eusse trouvé à lui
assurer un sort.

Sous son costume de petit garçon, je l’emmenais dans tous mes
voyages, à droite et à gauche; ce genre de vie lui plaisait
singulièrement, et l’agrément qu’elle y prenait l’aidait à en
supporter les fatigues. -- Partout on me complimentait sur
l’exquise beauté de mon page, et je ne doute pas qu’il n’ait fait
naître à beaucoup de monde l’idée précisément inverse de ce qui
était. Plusieurs même cherchèrent à s’en éclaircir; mais je ne
laissais la petite parler à personne, et les curieux furent tout à
fait désappointés.

Tous les jours je découvrais dans cette aimable enfant quelque
nouvelle qualité qui me la faisait chérir davantage et m’applaudir
de la résolution que j’avais prise. -- Assurément les hommes
n’étaient pas dignes de la posséder, et il eût été déplorable que
tant de charmes du corps et de l’âme eussent été livrés à leurs
appétits brutaux et à leur cynique dépravation.

Une femme seule pouvait l’aimer assez délicatement et assez
tendrement. -- Un côté de mon caractère, qui n’eût pu se
développer dans une autre liaison et qui se mit tout à fait au
jour dans celle-ci, c’est le besoin et l’envie de protéger, ce qui
est habituellement l’affaire des hommes. Il m’eût extrêmement
déplu, si j’eusse pris un amant, qu’il se donnât des airs de me
détendre, par la raison que c’est un soin que j’aime à prendre
avec les gens qui me plaisent, et que mon orgueil se trouve
beaucoup mieux du premier rôle que du second, quoique le second
soit plus agréable. -- Aussi je me sentais contente de rendre à ma
chère petite tous les soins que j’eusse dû aimer à recevoir, comme
de l’aider dans les chemins difficiles, de lui tenir la bride et
l’étrier, de la servir à table, de la déshabiller et de la mettre
au lit, de la défendre si quelqu’un l’insultait, enfin de faire
pour elle tout ce que l’amant le plus passionné et le plus
attentif fait pour une maîtresse adorée.

Je perdais insensiblement l’idée de mon sexe, et je me souvenais à
peine, de loin en loin, que j’étais femme; dans les commencements,
il m’échappait souvent de dire, sans y songer, quelque chose comme
cela qui n’était pas congruent avec l’habit que je portais.
Maintenant cela ne m’arrive plus, et même, lorsque je t’écris, à
toi qui es dans la confidence de mon secret, je garde quelquefois
dans les adjectifs une virilité inutile. S’il me reprend jamais
fantaisie d’aller chercher mes jupes dans le tiroir où je les ai
laissées, ce dont je doute fort, à moins que je ne devienne
amoureuse de quelque jeune beau, j’aurai de la peine à perdre
cette habitude, et, au lieu d’une femme déguisée en homme, j’aurai
l’air d’un homme déguisé en femme. En vérité, ni l’un ni l’autre
de ces deux sexes n’est le mien; je n’ai ni la soumission
imbécile, ni la timidité, ni les petitesses de la femme; je n’ai
pas les vices des hommes, leur dégoûtante crapule et leurs
penchants brutaux: -- je suis d’un troisième sexe à part qui n’a
pas encore de nom: au-dessus ou au-dessous, plus défectueux ou
supérieur: j’ai le corps et l’âme d’une femme, l’esprit et la
force d’un homme, et j’ai trop ou pas assez de l’un et de l’autre
pour me pouvoir accoupler avec l’un d’eux.

Ô Graciosa! je ne pourrai jamais aimer complètement personne ni
homme ni femme; quelque chose d’inassouvi gronde toujours en moi,
et l’amant ou l’amie ne répond qu’à une seule face de mon
caractère. Si j’avais un amant, ce qu’il y a de féminin en moi
dominerait sans doute pour quelque temps ce qu’il y a de viril,
mais cela durerait peu? et je sens que je ne serais contentée qu’à
demi; si l’ai une amie, l’idée de la volupté corporelle m’empêche
de goûter entièrement la pure volupté de l’âme; en sorte que je ne
sais où m’arrêter, et que je flotte perpétuellement de l’un à
l’autre.

Ma chimère serait d’avoir tour à tour les deux sexes pour
satisfaire à cette double nature: -- homme aujourd’hui, femme
demain, je réserverais pour mes amants mes tendresses
langoureuses, mes façons soumises et dévouées, mes plus molles
caresses, mes petits soupirs mélancoliquement filés, tout ce qui
tient dans mon caractère du chat et de la femme; puis, avec mes
maîtresses, je serais entreprenant, hardi, passionné, avec les
manières triomphantes, le chapeau sur l’oreille, une tournure de
capitan et d’aventurier. Ma nature se produirait ainsi tout
entière au jour, et je serais parfaitement heureuse, car le vrai
bonheur est de se pouvoir développer librement en tous sens et
d’être tout ce qu’on peut être.

Mais ce sont là des choses impossibles, et il n’y faut pas songer.

J’avais enlevé la petite dans l’idée de donner le change à mes
penchants et de détourner sur quelqu’un toute cette vague
tendresse qui flotte dans mon âme et l’inonde; je l’avais prise
comme une espèce d’échappement à mes facultés aimantes; mais je
reconnus bientôt, malgré toute l’affection que je lui portais,
quel vide immense, quel abîme sans fond elle laissait dans mon
coeur, combien ses plus tendres caresses me satisfaisaient peu!...
-- Je résolus d’essayer d’un amant, mais il se passa longtemps
sans que je rencontrasse quelqu’un qui ne me déplût pas. J’ai
oublié de te dire que Rosette, ayant découvert où j’étais allée,
m’avait écrit la lettre la plus suppliante pour que je l’allasse
voir; je ne pus le lui refuser, et j’allai la rejoindre à la
campagne où elle était. -- J’y suis retournée plusieurs fois
depuis et même tout dernièrement. -- Rosette, désespérée de ne pas
m’avoir eue pour amant, s’était jetée dans le tourbillon du monde
et dans la dissipation, comme toutes les âmes tendres qui ne sont
pas religieuses et qui ont été froissées dans leur premier amour;
-- elle avait eu beaucoup d’aventures en peu de temps, et la liste
de ses conquêtes était déjà fort nombreuse, car tout le monde
n’avait pas pour lui résister les mêmes raisons que moi.

Elle avait avec elle un jeune homme nommé d’Albert, qui était pour
lors son galant en pied. -- Je parus lui faire une impression
toute particulière, et il se prit tout d’abord pour moi d’une
amitié fort vive. -- Quoiqu’il la traitât avec beaucoup d’égards,
et qu’il eût avec elle des manières assez tendres, au fond il
n’aimait pas Rosette, -- non par satiété ni par dégoût, mais
plutôt parce qu’elle ne répondait pas à certaines idées, vraies ou
fausses, qu’il s’était faites de l’amour et de la beauté. Un nuage
idéal s’interposait entre elle et lui, et l’empêchait d’être
heureux comme il aurait dû l’être sans cela. -- Évidemment son
rêve n’était pas accompli, et il soupirait après autre chose. --
Mais il ne cherchait pas et restait fidèle à des liens qui lui
pesaient; car il a dans l’âme un peu plus de délicatesse et
d’honneur que n’en ont la plupart des hommes, et son coeur est
bien loin d’être aussi corrompu que son esprit. -- Ne sachant pas
que Rosette n’avait jamais été amoureuse que de moi, et l’était
encore, à travers toutes ses intrigues et ses folies, il craignait
de l’affliger en lui laissant voir qu’il ne l’aimait pas: cette
considération le retenait, et il se sacrifiait le plus
généreusement du monde.

Le caractère de mes traits lui plut extraordinairement, car il
attache une importance extrême à la forme extérieure, tant et si
bien qu’il devint amoureux de moi, malgré mes habits d’homme et la
formidable rapière que je porte au côté. -- J’avoue que je lui sus
bon gré de la finesse de son instinct, et que j’eus pour lui
quelque estime de m’avoir distinguée sous ces trompeuses
apparences. -- Dans le commencement, il se crut pourvu d’un goût
beaucoup plus dépravé qu’il ne l’était en effet, et je riais
intérieurement de le voir se tourmenter ainsi. -- Il avait
quelquefois, en m’abordant, des mines effarouchées qui me
divertissaient on ne peut plus, et le penchant bien naturel qui
l’entraînait vers moi lui paraissait une impulsion diabolique à
laquelle on n’eût trop su résister.

En ces occasions, il se rejetait sur Rosette avec furie, et
s’efforçait de reprendre des habitudes d’amour plus orthodoxes;
puis il revenait à moi comme de raison plus enflammé
qu’auparavant. Puis cette lumineuse idée que je pouvais bien être
une femme se glissa dans son esprit. Pour s’en convaincre, il se
mit à m’observer et à m’étudier avec l’attention la plus
minutieuse; il doit connaître particulièrement chacun de mes
cheveux et savoir au juste combien j’ai de cils aux paupières; mes
pieds, mes mains, mon cou, mes joues, le moindre duvet au coin de
ma lèvre, il a tout examiné, tout comparé, tout analysé, et de
cette investigation où l’artiste aidait l’amant il est ressorti,
clair comme le jour (quand il est clair), que j’étais bien et
dûment une femme, et de plus son idéal, le type de sa beauté, la
réalité de son rêve;

-- merveilleuse découverte!

Il ne restait plus qu’à m’attendrir et à se faire octroyer le don
d’amoureuse merci, -- pour constater tout à fait de mon sexe. --
Une comédie que nous jouâmes et dans laquelle je parus en femme le
décida complètement. Je lui fis quelques oeillades équivoques, et
je me servis de quelques passages de mon rôle, analogues à notre
situation, pour l’enhardir et le pousser à se déclarer -- Car, si
je ne l’aimais pas avec passion, il me plaisait assez pour ne
point le laisser sécher d’amour sur pied; et comme depuis ma
transformation il avait le premier soupçonné que j’étais femme, il
était bien juste que je l’éclairasse sur ce point important, et
j’étais résolue à ne pas lui laisser l’ombre du doute.

Il vint plusieurs fois dans ma chambre avec sa déclaration sur les
lèvres, mais il n’osa pas la débiter; -- car, effectivement, il
est difficile de parler d’amour à quelqu’un qui a les mêmes habits
que vous et qui essaye des bottes à l’écuyère. Enfin, ne pouvant
prendre cela sur lui, il m’écrivit une longue lettre, très
pindarique, où il m’expliquait fort au long ce que je savais mieux
que lui.

Je ne sais trop ce que je dois faire. -- Admettre sa requête ou la
rejeter, -- ce serait immodérément vertueux; -- d’ailleurs, il
aurait un trop grand chagrin de se voir refuser: si nous rendons
malheureux les gens qui nous aiment, que ferons-nous donc à ceux
qui nous haïssent? -- Peut-être serait-il plus strictement
convenable de faire la cruelle quelque temps et d’attendre au
moins un mois avant de dégrafer la peau de tigresse pour se mettre
humainement en chemise. -- Mais, puisque je suis résolue à lui
céder, autant vaut tout de suite que plus tard; -- je ne conçois
pas trop ces belles résistances mathématiquement graduées qui
abandonnent une main aujourd’hui, demain l’autre, puis le pied,
puis la jambe et le genou jusqu’à la jarretière exclusivement, et
ces vertus intraitables toujours prêtes à se pendre à la sonnette,
si l’on dépasse d’une ligne le terrain qu’elles ont résolu de
laisser prendre ce jour-là, -- cela me fait rire de voir ces
Lucrèces méthodiques qui marchent à reculons avec les signes du
plus virginal effroi, et jettent de temps en temps un regard
furtif par-dessus leur épaule pour s’assurer si le sofa où elles
doivent tomber est bien directement derrière elles. -- C’est un
soin que je ne saurais prendre.

Je n’aime pas d’Albert, du moins dans le sens que je donne à ce
mot, mais j’ai certainement du goût et du penchant pour lui; --
son esprit me plaît et sa personne ne me rebute pas: il n’est pas
beaucoup de gens dont je puisse en dire autant. Il n’a pas tout,
mais il a quelque chose; -- ce qui me plaît en lui, c’est qu’il ne
cherche pas à s’assouvir brutalement comme les autres hommes; il a
une perpétuelle aspiration et un souffle toujours soutenu vers le
beau, -- vers le beau matériel seulement, il est vrai, mais c’est
encore un noble penchant, et qui suffit à le maintenir dans les
pures régions. -- Sa conduite avec Rosette prouve de l’honnêteté
de coeur, honnêteté plus rare que l’autre, s’il est possible.

Et puis, s’il faut que je te le dise, je suis possédée des plus
violents désirs, -- je languis et je meurs de volupté; -- car
l’habit que je porte, en m’engageant dans toute sorte d’aventures
avec les femmes, me protège trop parfaitement contre les
entreprises des hommes; une idée de plaisir qui ne se réalise
jamais flotte vaguement dans ma tête, et ce rêve plat et sans
couleur me fatigue et m’ennuie. -- Tant de femmes posées dans le
plus chaste milieu mènent une vie de prostituées! et moi, par un
contraste assez bouffon, je reste chaste et vierge comme la froide
Diane elle-même, au sein de la dissipation la plus éparpillée et
entourée des plus grands débauchés du siècle. -- Cette ignorance
du corps que n’accompagne pas l’ignorance de l’esprit est la plus
misérable chose qui soit. Pour que ma chair n’ait pas à faire la
fière devant mon âme, je veux la souiller également, si toutefois
c’est une souillure plus que de boire et de manger, -- ce dont je
doute. -- En un mot, je veux savoir ce que c’est qu’un homme, et
le plaisir qu’il donne. Puisque d’Albert m’a reconnue sous mon
travestissement, il est bien juste qu’il soit récompensé de sa
pénétration; il est le premier qui ait deviné que j’étais une
femme, et je lui prouverai de mon mieux que ses soupçons étaient
fondés. -- Il serait peu charitable de lui laisser croire qu’il
n’a eu qu’un goût monstrueux.

C’est donc d’Albert qui résoudra mes doutes et me donnera ma
première leçon d’amour: il ne s’agit plus maintenant que d’amener
la chose d’une façon toute poétique. J’ai envie de ne pas répondre
à sa lettre et de lui faire froide mine pendant quelques jours.
Quand je le verrai bien triste et bien désespéré, invectivant les
dieux, montrant le poing à la création, et regardant les puits
pour voir s’ils ne sont pas trop profonds pour s’y jeter, -- je me
retirerai comme Peau d’Âne au fond du corridor, et je mettrai ma
robe couleur du temps, -- c’est-à-dire mon costume de Rosalinde;
car ma garde-robe féminine est très restreinte. Puis j’irai chez
lui, radieuse comme un paon qui fait la roue, montrant avec
ostentation ce que je dissimule ordinairement avec le plus grand
soin, et n’ayant qu’un petit tour de gorge en dentelles très bas
et très dégagé, et je lui dirai du ton le plus pathétique que je
pourrai prendre:

«Ô très élégiaque et très perspicace jeune homme! je suis bien
véritablement une jeune et pudique beauté, qui vous adore par-
dessus le marché, et qui ne demande qu’à vous faire plaisir et à
elle aussi. -- Voyez si cela vous convient, et, s’il vous reste
encore quelque scrupule, touchez ceci, allez en paix, et péchez le
plus que vous pourrez.»

Ce beau discours achevé, je me laisserai tomber à demi pâmée dans
ses bras, et, tout en poussant de mélancoliques soupirs, je ferai
sauter adroitement l’agrafe de ma robe de façon à me trouver dans
le costume de rigueur, c’est-à-dire à moitié nue. -- D’Albert fera
le reste, et j’espère que, le lendemain matin, je saurai à quoi
m’en tenir sur toutes ces belles choses qui me troublent la
cervelle depuis si longtemps. -- En contentant ma curiosité,
j’aurai de plus le plaisir d’avoir fait un heureux.

Je me propose aussi d’aller rendre à Rosette une visite dans le
même costume, et de lui faire voir que, si je n’ai pas répondu à
son amour, ce n’était ni par froideur ni par dégoût. -- Je ne veux
pas qu’elle garde de moi cette mauvaise opinion, et elle mérite,
aussi bien que d’Albert, que je trahisse mon incognito en sa
faveur. -- Quelle mine fera-t-elle à cette révélation? -- Son
orgueil en sera consolé, mais son amour en gémira.

Adieu, toute belle et toute bonne; prie le bon Dieu que le plaisir
ne me paraisse pas aussi peu de chose que ceux qui le dispensent.
J’ai plaisanté tout le long de cette lettre, et cependant ce que
je vais essayer est une chose grave et dont le reste de ma vie se
peut ressentir.

Chapitre 16

Il y avait déjà plus de quinze jours que d’Albert avait déposé son
épître amoureuse sur la table de Théodore, -- et cependant rien ne
semblait changé dans les manières de celui-ci. -- D’Albert ne
savait à quoi attribuer ce silence; -- on eût dit que Théodore
n’avait pas eu connaissance de la lettre; le déplorable d’Albert
pensa qu’elle avait été détournée ou perdue; cependant la chose
était difficile à expliquer, car Théodore était rentré un instant
après dans la chambre, et il eût été bien extraordinaire qu’il
n’aperçût pas un grand papier posé tout seul au milieu d’une
table, de façon à attirer les regards les plus distraits.

Ou bien est-ce que Théodore était réellement un homme et non point
une femme, comme d’Albert se l’était imaginé? -- ou, dans le cas
qu’elle fût femme, avait-elle pour lui un sentiment d’aversion si
prononcé, un mépris tel qu’elle ne daignât pas même prendre la
peine de lui faire une réponse? -- Le pauvre jeune homme, qui
n’avait pas eu, comme nous, l’avantage de fouiller dans le
portefeuille de Graciosa, la confidente de la belle Maupin,
n’était en état de décider affirmativement ou négativement aucune
de ces importantes questions, et il flottait tristement dans les
plus misérables irrésolutions.

Un soir, il était dans sa chambre, le front mélancoliquement
appuyé contre la vitre, et il regardait, sans les voir, les
marronniers du parc déjà tout effeuillés et tout rougis. Une
vapeur épaisse noyait les lointains, la nuit descendait plutôt
grise que noire, et posait avec précaution ses pieds de velours
sur la cime des arbres: -- un grand cygne plongeait et replongeait
amoureusement son cou et ses épaules dans l’eau fumante de la
rivière, et sa blancheur le faisait paraître dans l’ombre comme
une large étoile de neige. -- C’était le seul être vivant qui
animât un peu ce morne paysage.

D’Albert songeait aussi tristement que peut songer à cinq heures
du soir, en automne, par un temps de brume, un homme désappointé
ayant pour musique une bise assez aigre et pour perspective le
squelette d’une forêt sans perruque.

Il songeait à se jeter dans la rivière, mais l’eau lui semblait
bien noire et bien froide, et l’exemple du cygne ne le persuadait
qu’à demi; à se brûler la cervelle, mais il n’avait ni pistolet ni
poudre, et il eût été fâché d’en avoir; à prendre une nouvelle
maîtresse et même à en prendre deux, résolution sinistre! mais il
ne connaissait personne qui lui convînt ou même qui ne lui convînt
pas. -- Il poussa le désespoir jusqu’à vouloir renouer avec des
femmes qui lui étaient parfaitement insupportables et qu’il avait
fait mettre, à coups de cravache, hors de chez lui par son
laquais. Il finit par s’arrêter à quelque chose de beaucoup plus
affreux... à écrire une seconde lettre.

Ô sextuple butor!

Il en était là de sa méditation, lorsqu’il sentit se poser sur son
épaule -- une main -- pareille à une petite colombe qui descend
sur un palmier. -- La comparaison cloche un peu en ce que l’épaule
d’Albert ressemble assez légèrement à un palmier: c’est égal, nous
la conservons par pur orientalisme.

La main était emmanchée au bout d’un bras qui répondait à une
épaule faisant partie d’un corps, lequel n’était autre chose que
Théodore-Rosalinde, mademoiselle d’Aubiguy, ou Madeleine de
Maupin, pour l’appeler de son véritable nom.

Qui fut étonné? -- Ce n’est ni moi ni vous, car vous et moi nous
étions préparés de longue main à cette visite; ce fut d’Albert qui
ne s’y attendait pas le moins du monde. -- Il fit un petit cri de
surprise tenant le milieu entre oh! et ah! Cependant j’ai les
meilleures raisons de croire qu’il tenait plus de ah! que de oh!

C’était bien Rosalinde, si belle et si radieuse qu’elle éclairait
toute la chambre, -- avec ses cordons de perles dans les cheveux,
sa robe prismatique, ses grands jabots de dentelle, ses souliers à
talons rouges, son bel éventail de plumes de paon, telle enfin
qu’elle était le jour de la représentation. Seulement, différence
importante et décisive, elle n’avait ni gorgerette, ni guimpe, ni
fraise, ni quoi que ce soit qui dérobât aux yeux ces deux
charmants frères ennemis, -- qui, hélas! ne tendent trop souvent
qu’à se réconcilier.

Une gorge entièrement nue, blanche, transparente, comme un marbre
antique, de la coupe la plus pure et la plus exquise, saillait
hardiment hors d’un corsage très échancré, et semblait porter des
défis aux baisers. -- C’était une vue fort rassurante; aussi
d’Albert se rassura-t-il bien vite, et se laissa-t-il aller en
toute confiance à ses émotions les plus échevelées.

-- Eh bien! Orlando, est-ce que vous ne reconnaissez pas votre
Rosalinde? dit la belle avec le plus charmant sourire; ou bien
avez-vous laissé votre amour accroché avec vos sonnets à quelques
buissons de la forêt des Ardennes? Seriez-vous réellement guéri du
mal pour lequel vous me demandiez un remède avec tant d’instance?
J’en ai bien peur.

-- Oh non! Rosalinde, je suis plus malade que jamais. --
J’agonise, je suis mort, ou peu s’en faut!

-- Vous n’avez point trop mauvaise façon pour un mort, et beaucoup
de vivants n’ont pas si bonne mine.

-- Quelle semaine j’ai passée! -- Vous ne pouvez vous le figurer,
Rosalinde. J’espère qu’elle me vaudra mille ans de purgatoire de
moins dans l’autre monde. -- Mais, si j’osais vous le demander,
pourquoi ne m’avez-vous pas répondu plus tôt?

-- Pourquoi? -- Je ne sais pas trop, à moins que ce ne soit parce
que. -- Si ce motif cependant ne vous paraît pas valable, en voici
trois autres beaucoup moins bons; vous choisirez: d’abord parce
que, entraîné par votre passion, vous avez oublié d’écrire
lisiblement, et qu’il m’a fallu plus de huit jours pour deviner de
quoi il était question dans votre lettre; -- ensuite parce que ma
pudeur ne pouvait se faire en moins de temps à une idée aussi
saugrenue que celle de prendre un poète dithyrambique pour amant;
et puis parce que je n’étais pas fâchée de voir si vous vous
brûleriez la cervelle ou si vous vous empoisonneriez avec de
l’opium, ou si vous vous pendriez à votre jarretière. -- Voilà.

-- La méchante persifleuse! que vous avez bien fait de venir
aujourd’hui, vous ne m’auriez peut-être pas trouvé demain.

-- Vraiment! pauvre garçon! -- Ne prenez pas un air aussi éploré,
car je m’attendrirais aussi, et cela me rendrait plus bête à moi
seule que tous les animaux qui étaient dans l’arche avec feu Noé.
-- Si je lâche une fois la bande à ma sensibilité, vous serez
submergé, je vous en avertis. -- Tout à l’heure je vous ai donné
trois mauvaises raisons, je vous offre maintenant trois bons
baisers; acceptez-vous, à cette condition que vous oublierez les
raisons pour les baisers? -- Je vous dois bien cela et plus.

En disant ces mots, la belle infante s’avança vers le dolent
amoureux, et lui jeta ses beaux bras autour du cou. -- D’Albert
l’embrassa avec effusion sur les deux joues et sur la bouche. --
Ce dernier baiser dura plus longtemps que les autres, et aurait pu
compter pour quatre. -- Rosalinde vit que tout ce qu’elle avait
fait jusqu’alors n’était que pur enfantillage. -- Sa dette
acquittée, elle s’assit sur les genoux de d’Albert encore tout
émue, et, passant ses doigts dans ses cheveux, elle lui dit:

-- Toutes mes cruautés sont épuisées, mon doux ami; j’avais pris
ces quinze jours pour satisfaire à ma férocité naturelle; je vous
avouerai que je les ai trouvés longs. N’allez pas devenir fat
parce que je suis franche, mais cela est vrai. -- Je me remets
entre vos mains, vengez-vous de mes rigueurs passées. -- Si vous
étiez un sot, je ne vous dirais pas cela, et même je ne vous
dirais pas autre chose, car je n’aime pas les sots. -- Il m’aurait
été bien facile de vous faire croire que j’étais prodigieusement
choquée de votre hardiesse, et que vous n’auriez pas assez de tous
vos platoniques soupirs et de votre plus quintessencié galimatias
pour vous faire pardonner une chose dont j’étais fort aise;
j’aurais pu, comme une autre, vous marchander longtemps et vous
donner en détail ce que je vous accorde librement et en une fois;
mais je ne pense pas que vous m’en eussiez aimée l’épaisseur d’un
seul cheveu de plus. -- Je ne vous demande ni serment d’amour
éternel, ni protestation exagérée. -- Aimez-moi tant que le bon
Dieu voudra. -- J’en ferai autant de mon côté. -- Je ne vous
appellerai pas perfide et misérable, quand vous ne m’aimerez plus.
-- Vous aurez aussi la bonté de m’épargner les titres odieux
correspondants, s’il m’arrive de vous quitter. -- Je ne serai
qu’une femme qui aura cessé de vous aimer, -- rien de plus. -- Il
n’est pas nécessaire de se haïr toute la vie, à cause que l’on a
couché une nuit ou deux ensemble. -- Quoi qu’il arrive, et où que
la destinée me pousse, je vous jure, et ceci est une promesse que
l’on peut tenir, de garder toujours un charmant souvenir de vous,
et, si je ne suis plus votre maîtresse, d’être votre amie comme
j’ai été votre camarade. -- J’ai quitté pour vous cette nuit mes
habits d’homme; -- je les reprendrai demain matin pour tous. --
Songez que je ne suis Rosalinde que la nuit, et que tout le jour
je ne suis et ne peux être que Théodore de Sérannes...

La phrase qu’elle allait prononcer s’éteignit dans un baiser
auquel en succédèrent beaucoup d’autres, que l’on ne comptait plus
et dont nous ne ferons pas le catalogue exact, parce que cela
serait assurément un peu long et peut-être fort immoral -- pour
certaines gens, -- car pour nous, nous ne trouvons rien de plus
moral et de plus sacré sous le ciel que les caresses de l’homme et
de la femme, quand tous deux sont beaux et jeunes.

Comme les instances de d’Albert devenaient plus tendres et plus
vives, au lieu de s’épanouir et de rayonner, la belle figure de
Théodore prit l’expression de fière mélancolie qui donna quelque
inquiétude à son amant.

-- Pourquoi, ma chère souveraine, avez-vous l’air chaste et
sérieux d’une Diane antique, là où il faudrait plutôt les lèvres
souriantes de Vénus sortant de la mer?

-- Voyez-vous, d’Albert, c’est que je ressemble plus à Diane
chasseresse qu’à toute autre chose. -- J’ai pris fort jeune cet
habit d’homme pour des raisons qu’il serait long et inutile de
vous dire. -- Vous avez seul deviné mon sexe, -- et, si j’ai fait
des conquêtes, ce n’a été que de femmes, conquêtes fort superflues
et dont j’ai été plus d’une fois embarrassée. -- En un mot,
quoique ce soit une chose incroyable et ridicule, je suis vierge,
-- vierge comme la neige de l’Himalaya, comme la Lune avant
qu’elle n’eût couché avec Endymion, comme Marie avant d’avoir fait
connaissance avec le pigeon divin, et je suis grave ainsi que
toute personne qui va faire une chose sur laquelle on ne peut
revenir. -- C’est une métamorphose, une transformation que je vais
subir. -- Changer le nom de fille en nom de femme, n’avoir plus à
donner demain ce que j’avais hier; quelque chose que je ne savais
pas et que je vais apprendre, une page importante tournée au livre
de la vie. -- Voilà pourquoi j’ai l’air triste, mon ami, et non
pour rien qui soit de votre faute. En disant cela, elle sépara de
ses deux belles mains les longs cheveux du jeune homme, et posa
sur son front pâle ses lèvres mollement plissées.

D’Albert, singulièrement ému par le ton doux et solennel dont elle
débita toute cette tirade, lui prit les mains et en baisa tous les
doigts, les uns après les autres, -- puis rompit fort délicatement
le lacet de sa robe, en sorte que le corsage s’ouvrit et que les
deux blancs trésors apparurent dans toute leur splendeur: sur
cette gorge étincelante et claire comme l’argent s’épanouissaient
les deux belles roses du paradis. Il en serra légèrement les
pointes vermeilles dans sa bouche, et en parcourut ainsi tout le
contour. Rosalinde se laissait faire avec une complaisance
inépuisable, et tâchait de lui rendre ses caresses aussi
exactement que possible.

-- Vous devez me trouver bien gauche et bien froide, mon pauvre
d’Albert; mais je ne sais guère comment l’on s’y prend; -- vous
aurez beaucoup à faire pour m’instruire, et réellement je vous
charge là d’une occupation très pénible.

D’Albert fit la réponse la plus simple, il ne répondit pas, -- et,
l’étreignant dans ses bras avec une nouvelle passion, il couvrit
de baisers ses épaules et sa poitrine nues. Les cheveux de
l’infante à demi pâmée se dénouèrent, et sa robe tomba sur ses
pieds comme par enchantement. Elle demeura tout debout comme une
blanche apparition avec une simple chemise de la toile la plus
transparente. Le bienheureux amant s’agenouilla, et eut bientôt
jeté dans un coin opposé de l’appartement les deux jolis petits
souliers à talons rouges; -- les bas à coins brodés les suivirent
de près.

La chemise, douée d’un heureux esprit d’imitation, ne resta pas en
arrière de la robe: elle glissa d’abord des épaules sans qu’on
songeât à la retenir; puis, profitant d’un moment où les bras
étaient perpendiculaires, elle en sortit avec beaucoup d’adresse
et roula jusqu’aux hanches dont le contour ondoyant l’arrêta à
demi. -- Rosalinde s’aperçut alors de la perfidie de son dernier
vêtement, et leva son genou pour l’empêcher de tomber tout à fait.
-- Ainsi posée, elle ressemblait parfaitement à ces statues de
marbre des déesses, dont la draperie intelligente, fâchée de
recouvrir tant de charmes, enveloppe à regret les belles cuisses,
et par une heureuse trahison s’arrête précisément au-dessous de
l’endroit qu’elle est destinée à cacher. -- Mais, comme la chemise
n’était pas de marbre et que ses plis ne la soutenaient pas, elle
continua sa triomphale descente, s’affaissa tout à fait sur la
robe, et se coucha en rond autour des pieds de sa maîtresse comme
un grand lévrier blanc.

Il y avait assurément un moyen fort simple d’empêcher tout ce
désordre, celui de retenir la fuyarde avec la main: cette idée,
toute naturelle qu’elle fût, ne vint pas à notre pudique héroïne.

Elle resta donc sans aucun voile, ses vêtements tombés lui faisant
une espèce de socle, dans tout l’éclat diaphane de sa belle
nudité, aux douces lueurs d’une lampe d’albâtre que d’Albert avait
allumée.

D’Albert, ébloui, la contemplait avec ravissement.

-- J’ai froid, dit-elle en croisant ses deux mains sur ses
épaules.

-- Oh! de grâce! une minute encore!

Rosalinde décroisa ses mains, appuya le bout de son doigt sur le
dos d’un fauteuil et se tint immobile; elle hanchait légèrement de
manière à faire ressortir toute la richesse de la ligne ondoyante;
-- elle ne paraissait nullement embarrassée, et l’imperceptible
rose de ses joues n’avait pas une nuance de plus: seulement le
battement un peu précipité de son coeur faisait trembler le
contour de son sein gauche.

Le jeune enthousiaste de la beauté ne pouvait rassasier ses yeux
d’un pareil spectacle: nous devons dire, à la louange immense de
Rosalinde, que cette fois la réalité fut au-dessus de son rêve, et
qu’il n’éprouva pas la plus légère déception.

Tout était réuni dans le beau corps qui posait devant lui: --
délicatesse et force, forme et couleur, les lignes d’une statue
grecque du meilleur temps et le ton d’un Titien. -- Il voyait là,
palpable et cristallisée, la nuageuse chimère qu’il avait tant de
fois vainement essayé d’arrêter dans son vol: -- il n’était pas
forcé, comme il s’en plaignait si amèrement à son ami Silvio, de
circonscrire ses regards sur une certaine portion assez bien
faite, et de ne la point dépasser, sous peine de voir quelque
chose d’effroyable, et son oeil amoureux descendait de la tête aux
pieds et remontait des pieds à la tête, toujours doucement caressé
par une forme harmonieuse et correcte.

Les genoux étaient admirablement purs, les chevilles élégantes et
fines, les jambes et les cuisses d’un tour fier et superbe, le
ventre lustré comme une agate, les hanches souples et puissantes,
la gorge à faire descendre les dieux du ciel pour la baiser, les
bras et les épaules du plus magnifique caractère; -- un torrent de
beaux cheveux bruns légèrement crêpelés, comme on en voit aux
têtes des anciens maîtres, descendait à petites vagues au long
d’un dos d’ivoire dont il rehaussait merveilleusement la
blancheur.

Le peintre satisfait, l’amant reprit le dessus; car, quelque amour
de l’art qu’on ait, il est des choses qu’on ne peut pas longtemps
se contenter de regarder.

Il enleva la belle dans ses bras et la porta au lit; en un tour de
main il fut déshabillé lui-même et s’élança à côté d’elle.

L’enfant se serra contre lui et l’enlaça étroitement, car ses deux
seins étaient aussi froids que la neige dont ils avaient la
couleur. Cette fraîcheur de peau faisait brûler d’Albert encore
davantage et l’excitait au plus haut degré. -- Bientôt la belle
eut aussi chaud que lui. -- Il lui faisait les plus folles et les
plus ardentes caresses. -- C’étaient la gorge, les épaules, le
cou, la bouche, les bras, les pieds; il eût voulu couvrir d’un
seul baiser tout ce beau corps, qui se fondait presque au sien,
tant leur étreinte était intime. -- Dans cette profusion de
charmants trésors, il ne savait auquel atteindre.

Ils ne séparaient plus leurs baisers, et les lèvres parfumées de
la Rosalinde ne faisaient plus qu’une seule bouche avec celle de
d’Albert; -- leurs poitrines se gonflaient, leurs yeux se
fermaient à demi; -- leurs bras, morts de volupté, n’avaient plus
la force de serrer leurs corps. -- Le divin moment approchait: --
un dernier obstacle fut surmonté, un spasme suprême agita
convulsivement les deux amants, -- et la curieuse Rosalinde fut
aussi éclairée que possible sur ce point obscur qui l’inquiétait
si fort.

Cependant, comme une seule leçon, si intelligent qu’on soit, ne
peut pas suffire, d’Albert lui en donna une seconde, puis une
troisième... Par égard pour le lecteur, que nous ne voulons pas
humilier et désespérer, nous ne porterons pas notre relation plus
loin...

Notre belle lectrice bouderait à coup sûr son amant si nous lui
révélions le chiffre formidable où monta l’amour de d’Albert, aidé
de la curiosité de Rosalinde. Qu’elle se souvienne de la mieux
remplie et de la plus charmante de ses nuits, de cette nuit où...
de cette nuit de laquelle l’on se souviendrait pendant plus de
cent mille jours, si l’on n’était mort depuis longtemps; qu’elle
pose le livre à côté d’elle, et suppute sur le bout de ses jolis
doigts blancs combien de fois l’a aimée celui qui l’a le plus
aimée, et comble ainsi la lacune que nous laissons dans cette
glorieuse histoire.

Rosalinde avait de prodigieuses dispositions, et fit en cette nuit
seule des progrès énormes. -- Cette naïveté de corps qui
s’étonnait de tout et cette rouerie d’esprit qui ne s’étonnait de
rien formaient le plus piquant et le plus adorable contraste. --
D’Albert était ravi, éperdu, transporté, et aurait voulu que cette
nuit durât quarante-huit heures, comme celle où fut conçu Hercule.
-- Cependant, vers le matin, malgré une infinité de baisers, de
caresses, de mignardises les plus amoureuses du monde et bien
faites pour tenir éveillé, après un effort surhumain, il fut
obligé de prendre un peu de repos. Un doux et voluptueux sommeil
lui toucha les yeux du bout de l’aile, sa tête s’affaissa, et il
s’endormit entre les deux seins de sa belle maîtresse. -- Celle-ci
le considéra quelque temps avec un air de mélancolique et profonde
réflexion; puis, comme l’aube jetait ses rayons blanchâtres à
travers les rideaux, elle le souleva doucement, le reposa à côté
d’elle, se dressa, et passa légèrement sur son corps.

Elle fut à ses habits et se rajusta à la hâte, puis revint au lit,
se pencha sur d’Albert, qui dormait encore, et baisa ses deux yeux
sur leurs cils soyeux et longs. -- Cela fait, elle se retira à
reculons en le regardant toujours.

Au lieu de retourner dans sa chambre, elle entra chez Rosette. --
Ce qu’elle y dit, ce qu’elle y fit, je n’ai jamais pu le savoir,
quoique j’aie fait les plus consciencieuses recherches. -- Je n’ai
trouvé ni dans les papiers de Graciosa, ni dans ceux de d’Albert
ou de Silvio, rien qui eût rapport à cette visite. Seulement une
femme de chambre de Rosette m’apprit cette circonstance
singulière: bien que sa maîtresse n’eût pas couché cette nuit-là
avec son amant, le lit était rompu et défait, et portait
l’empreinte de deux corps. -- De plus, elle me montra deux perles,
parfaitement semblables à celles que Théodore portait dans ses
cheveux en jouant le rôle de Rosalinde. Elle les avait trouvées
dans le lit en le faisant. Je livre cette remarque à la sagacité
du lecteur, et je le laisse libre d’en tirer toutes les inductions
qu’il voudra; quant à moi, j’ai fait là-dessus mille conjectures,
toutes plus déraisonnables les unes que les autres, et si
saugrenues que je n’ose véritablement les écrire, même dans le
style le plus honnêtement périphrase.

Il était bien midi lorsque Théodore sortit de la chambre de
Rosette. -- Il ne parut pas au dîner ni au souper. -- D’Albert et
Rosette n’en semblèrent point surpris. -- Il se coucha de fort
bonne heure, et le lendemain matin, dès qu’il fit jour, sans
prévenir personne, il sella son cheval et celui de son page, et
sortit du château en disant à un laquais qu’on ne l’attendit pas
au dîner, et qu’il ne reviendrait peut-être point de quelques
jours.

D’Albert et Rosette étaient on ne peut plus étonnés, et ne
savaient à quoi attribuer cette étrange disparition, d’Albert
surtout qui, par les prouesses de sa première nuit, croyait bien
en avoir mérité une seconde. Sur la fin de la semaine, le
malheureux amant désappointé reçut une lettre de Théodore, que
nous allons transcrire. J’ai bien peur qu’elle ne satisfasse ni
mes lecteurs ni mes lectrices; mais, en vérité, la lettre était
ainsi et pas autrement, et ce glorieux roman n’aura pas d’autre
conclusion.

Chapitre 17

«Vous êtes sans doute très surpris, mon cher d’Albert, de ce que
je viens de faire après ce que j’ai fait. -- Je vous le permets,
il y a de quoi. -- Parions que vous m’avez déjà donné au moins
vingt de ces épithètes que nous étions convenus de rayer de votre
vocabulaire: -- perfide, inconstante, scélérate, -- n’est-ce pas?
-- Au moins, vous ne m’appellerez pas cruelle ou vertueuse, c’est
toujours cela de gagné. -- Vous me maudissez, et vous avez tort. -
- Vous aviez envie de moi, vous m’aimiez, j’étais votre idéal; --
fort bien. Je vous ai accordé sur-le-champ ce que vous demandiez;
il n’a tenu qu’à vous de l’avoir plus tôt. J’ai servi de corps à
votre rêve le plus complaisamment du monde. -- Je vous ai donné ce
que je ne donnerai assurément plus à personne, surprise sur
laquelle vous ne comptiez guère et dont vous devriez me savoir
plus de gré. -- Maintenant que je vous ai satisfait, il me plaît
de m’en aller.

«Qu’y a-t-il de si monstrueux?

«Vous m’avez eue entièrement et sans réserve toute une nuit; --
que voulez-vous de plus? Une autre nuit, et puis encore une autre;
vous vous accommoderiez même des jours au besoin. -- Vous
continueriez ainsi jusqu’à ce que vous fussiez dégoûté de moi. --
Je vous entends d’ici vous écrier très galamment que je ne suis
pas de celles dont on se dégoûte. Mon Dieu! de moi comme des
autres.

«Cela durerait six mois, deux ans, dix ans même, si vous voulez,
mais il faut toujours que tout finisse. -- Vous me garderiez par
une espèce de sentiment de convenance, ou parce que vous n’auriez
pas le courage de me signifier mon congé. À quoi bon attendre d’en
venir là?

«Et puis, ce serait peut-être moi qui cesserais de vous aimer. Je
vous ai trouvé charmant; peut-être, à force de vous voir, vous
eussé-je trouvé détestable. -- Pardonnez-moi cette supposition. --
En vivant avec vous dans une grande intimité, j’aurais sans doute
eu l’occasion de vous voir en bonnet de coton ou dans quelque
situation domestique ridicule et bouffonne. -- Vous auriez
nécessairement perdu ce côté romanesque et mystérieux qui me
séduit sur toutes choses, et votre caractère, mieux compris, ne
m’eût plus paru si étrange. Je me serais moins occupée de vous en
vous ayant auprès de moi, à peu près comme on fait de ces livres
qu’on n’ouvre jamais parce qu’on les a dans sa bibliothèque. --
Votre nez ou votre esprit ne m’aurait plus semblé à beaucoup près
aussi bien tourné; je me serais aperçue que votre habit vous
allait mal et que vos bas étaient mal tirés; j’aurais eu mille
déceptions de ce genre qui m’auraient singulièrement fait
souffrir, et à la fin je me serais arrêtée à ceci: -- que
décidément vous n’aviez ni coeur ni âme, et que j’étais destinée à
n’être pas comprise en amour.

«Vous m’adorez et je vous le rends. Vous n’avez pas le plus léger
reproche à me faire, et je n’ai pas le moins du monde à me
plaindre de vous. Je vous ai été parfaitement fidèle tout le temps
de nos amours. Je ne vous ai trompé en rien. -- Je n’avais ni
fausse gorge ni fausse vertu; vous avez eu cette extrême bonté de
dire que j’étais encore plus belle que vous ne l’imaginiez. --
Pour la beauté que je vous donnais, vous m’avez rendu beaucoup de
plaisir; nous sommes quittes: -- je vais de mon côté et vous du
vôtre, et peut-être que nous nous retrouverons aux antipodes.

«Vivez dans cet espoir.

«Vous croyez peut-être que je ne vous aime pas parce que je vous
quitte. Vous reconnaîtrez plus tard la vérité de ceci. -- Si
j’avais moins fait de cas de vous, je serais restée, et je vous
aurais versé le fade breuvage jusqu’à la lie. Votre amour eût été
bientôt mort d’ennui; -- au bout de quelque temps, vous m’auriez
parfaitement oubliée, et, en relisant mon nom sur la liste de vos
conquêtes, vous vous seriez demandé: Qui diable était donc celle-
ci? -- J’ai au moins cette satisfaction de penser que vous vous
souviendrez de moi plutôt que d’une autre. Votre désir inassouvi
ouvrira encore ses ailes pour voler à moi; je serai toujours pour
vous quelque chose de désirable où votre fantaisie aimera à
revenir, et j’espère que, dans le lit des maîtresses que vous
pourrez avoir, vous songerez quelquefois à cette nuit unique que
vous avez passée avec moi.

«Jamais vous ne serez plus aimable que vous l’avez été dans cette
soirée bienheureuse, et, quand même vous le seriez autant, ce
serait déjà l’être moins; car, en amour comme en poésie, rester au
même point, c’est reculer. Tenez-vous-en à cette impression, --
vous ferez bien.

«Vous avez rendu difficile la tâche des amants que j’aurai (si
j’ai d’autres amants), et personne ne pourra effacer votre
souvenir; -- ce seront les héritiers d’Alexandre.

«Si cela vous désole trop de me perdre, brûlez cette lettre, qui
est la seule preuve que vous m’ayez eue, et vous croirez avoir
fait un beau rêve. Qui vous en empêche? La vision s’est évanouie
avant le jour, à l’heure où les songes rentrent chez eux par la
porte de corne ou d’ivoire. -- Combien sont morts qui, moins
heureux que vous, n’ont pas même donné un seul baiser à leur
chimère!

«Je ne suis ni capricieuse, ni folle, ni bégueule. -- Ce que je
fais est le résultat d’une conviction profonde. -- Ce n’est point
pour vous enflammer davantage et par un calcul de coquetterie que
je me suis éloignée de C***; n’essayez pas de me suivre ou de me
retrouver: vous n’y réussirez pas. Mes précautions pour vous
dérober mes traces sont trop bien prises; vous serez toujours pour
moi l’homme qui m’a ouvert un monde de sensations nouvelles. Ce
sont là de ces choses qu’une femme n’oublie pas facilement.
Quoique absente, je penserai souvent a vous, plus souvent que si
vous étiez avec moi.

«Consolez au mieux que vous pourrez la pauvre Rosette, qui doit
être au moins aussi fâchée que vous de mon départ. Aimez-vous tous
deux en souvenir de moi, que vous avez aimée l’un et l’autre, et
dites-vous quelquefois mon nom dans un baiser.»





*** End of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Mademoiselle de Maupin" ***

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