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Title: La canne de M. de Balzac
Author: Girardin, Mme Emile de, 1804-1855
Language: French
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Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "La canne de M. de Balzac" ***

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(http://dp.rastko.net); produced from images of the
Bibliothèque nationale de France (BNF/Gallica) at
http://gallica.bnf.fr



LA CANNE DE M. DE BALZAC

PAR

Mme ÉMILE DE GIRARDIN

NOUVELLE ÉDITION

PARIS

MICHEL LÉVY FRÈRES, ÉDITEURS

RUE AUBER, 3, PLACE DE L'OPÉRA.

Droits de reproduction et de traduction réservés

LIBRAIRIE NOUVELLE

BOULEVARD DES ITALIENS, 15, AU COIN DE LA RUE DE GRAMMONT

1872



TABLE


      PRÉFACE                                             1

   I. Un Don fatal                                        3

  II. Premier obstacle                                    9

 III. Second obstacle                                    22

  IV. Troisième espérance                                50

   V. La Canne de M. de Balzac                           63

  VI. Préoccupations                                     69

 VII. Finesses                                           76

VIII. Fatalité                                           81

  IX. Grande découverte                                  87

   X. Merveille                                          97

  XI. Un Beau hasard                                    106

 XII. La Canne est en danger                            123

XIII. Sans le savoir                                    138

 XIV. Nouveaux périls                                   149

  XV. Séductions                                        153

 XVI. Grâce! grâce pour toi-même!... et grâce pour moi! 157

 XVII. Joie inconnue                                    166

XVIII. Une Soirée poétique                              179

  XIX. Une Muse                                         195

   XX. L'Antre de la Sibylle                            207

  XXI. Un Fantôme                                       218

 XXII. Un Jour d'inspiration                            233

XXIII. Une Illusion détruite                            240

 XXIV. Un Rêve réalisé                                  251



PRÉFACE


Il y avait dans ce roman...

--Mais ce n'est pas un roman.

--Dans cet ouvrage...

--Mais ce n'est pas un ouvrage.

--Dans ce livre...

--C'est encore moins un livre.

--Dans ces pages enfin... il y avait un chapitre assez piquant intitulé:

LE CONSEIL DES MINISTRES

On a dit à l'auteur:

--Prenez garde, on fera des applications, on reconnaîtra des
personnages; ne publiez pas ce chapitre.

Et l'Auteur docile a retranché le chapitre.

Il y en avait un autre intitulé:

UN RÊVE D'AMOUR

C'était une scène d'amour assez tendre, comme doit l'être une scène de
passion dans un roman.

On a dit à l'auteur:

--Il n'est pas convenable pour vous de publier un livre où la passion
joue un si grand rôle; ce chapitre n'est pas nécessaire, supprimez-le.

Et l'Auteur timide a retranché ce second chapitre.

Il y avait encore dans ces pages deux pièces de vers.

L'une était une satire.

L'autre une élégie.

On a trouvé la satire trop mordante.

On a trouvé l'élégie trop triste, trop intime.

L'Auteur les a sacrifiées... mais il est resté avec cette conviction:
qu'une femme qui vit dans le monde ne doit pas écrire, puisqu'on ne lui
permet de publier un livre qu'autant qu'il est parfaitement
insignifiant.

Heureusement celui-ci contient une lettre de M. de Chateaubriand,--un
billet de Béranger,--des vers de Lamartine;--il a pour patron M. de
Balzac: tout cela peut bien lui servir de _pièces justificatives_.

1836



LA CANNE DE M. DE BALZAC



I

UN DON FATAL


Il est un malheur que personne ne plaint, un danger que personne ne
craint, un fléau que personne n'évite; ce fléau, à dire vrai, n'est
contagieux que d'une manière, par l'hérédité--et encore n'est-il que
d'une succession bien incertaine,--n'importe, c'est un fléau, une
fatalité qui vous poursuit toujours, à toute heure de votre vie, un
obstacle à toute chose--non pas un obstacle que vous rencontrez--c'est
bien plus. C'est un obstacle que vous portez avec vous, un bonheur
ridicule, que les niais vous envient; une faveur des dieux qui fait de
vous un paria chez les hommes, ou--pour parler plus simplement--un don
de la nature qui fait de vous un sot dans la société. Enfin ce malheur,
ce danger, ce fléau, cet obstacle, ce ridicule, c'est...--Gageons que
vous ne devinez pas--et cependant quand vous le saurez, vous direz:
«C'est vrai. Quand on vous aura démontré les inconvénients de cet
avantage, vous direz: «Je ne l'envie plus.» Ce malheur donc, c'est le
malheur d'être beau.

Remarquez bien ici la différence du genre. Nous disons:

LE BONHEUR D'ÊTRE BELLE

LE MALHEUR D'ÊTRE BEAU

Nous l'allons montrer tout à l'heure.

Quelqu'un a dit quelque part: Quelle est la chose désagréable que tout
le monde désire? Ce quelqu'un s'est répondu à lui-même: «C'est la
VIEILLESSE. «Nous disons, nous: Quel est le fléau que chacun envie?--et
nous nous répondons à nous-mêmes: C'est la BEAUTÉ. Mais par la beauté
nous entendons la véritable beauté, la beauté parfaite, la beauté
antique, la beauté funeste. Ce qu'on appelle un bel homme n'est pas un
homme beau. Le premier échappe à la fatalité; il a mille conditions de
bonheur. D'abord, il est presque toujours bête et content de lui;
ensuite, on a créé des états exprès pour sa beauté. Être bel homme est
un métier.

Le bel homme proprement dit peut être heureux--comme chasseur, avec un
uniforme vert et un plumet sur la tête.

Il peut être heureux--comme maître d'armes, et trouver mille jouissances
ineffables d'orgueil dans la noblesse de ses poses.

Il peut être heureux--comme coiffeur.

Il peut être heureux--comme tambour-major. Oh! alors, il est fort
heureux.

Il peut encore être heureux--comme _général de l'Empire_ au théâtre de
Franconi, et représenter le roi Joachim Murat avec délices.

Il peut être enfin heureux--comme _modèle_ dans les ateliers les plus
célèbres, prendre sa part des succès que nos grands maîtres lui doivent,
et légitimer, pour ainsi dire, les dons qu'il a reçus de la nature en
les consacrant aux beaux-arts.

Le bel homme peut supporter la vie, le bel homme peut rêver le bonheur.

Mais l'homme beau, l'homme Antinoüs, l'Amour grec, l'homme idéal,
l'homme au front pur, aux lignes correctes, au profil antique, l'homme
jeune et parfaitement beau, angéliquement beau, fatalement beau, doit
traîner sur la terre une existence misérable, entre les pères prudents,
les maris épouvantés qui le proscrivent, et, ce qui est bien plus
terrible encore, les nobles et vieilles Anglaises qui courent après lui.

Car, c'est une vérité incontestable et malheureuse--un jeune homme
très-beau n'est pas toujours séduisant, et il est toujours
compromettant.

Peut-être, dans un pays moins civilisé que le nôtre, la beauté est-elle
une puissance; mais ici, mais à Paris, où les avantages sont de
convention, une beauté réelle est inappréciée; elle n'est pas en
harmonie avec nos usages: c'est une splendeur qui fait trop d'effet, un
avantage qui cause trop d'embarras; les beaux hommes ont passé de mode
avec les tableaux d'histoire.

Nos appartements n'admettent plus que des tableaux de chevalet.

Nos femmes ne rêvent plus que des amours de pages, et, de nos jours, la
gentillesse a pris le pas sur la beauté.

Malheur donc à l'homme beau!

Or, il était une fois un jeune homme très-beau, qui était triste. Il
n'était nullement fier de sa beauté, et, par malheur, il avait assez
d'esprit pour en sentir tout le danger. Quoique bien jeune, il avait
déjà beaucoup réfléchi. Il connaissait le monde; il l'avait jugé avec
sagesse, et il éprouvait ce qu'éprouve tout homme qui connaît le monde:
un amer dégoût, un profond découragement. Dans l'âge mûr, cela s'appelle
repos, retour au port, douce philosophie; mais à vingt ans, lorsque la
vie commence, savoir où l'on va, c'est affreux!

Qu'importe au voyageur qui touche au terme de la route, que des voleurs
le dépouillent au moment d'arriver? que lui importe? son bagage était
inutile, sa bourse était épuisée, son manteau était troué, ses
provisions touchaient à leur fin. Cette perte est légère, il en rit.
D'ailleurs on l'attend à sa demeure, et le voyage est terminé. Mais
malheur à celui qu'on dépouille au milieu de la route, qui se voit sans
secours, sans manteau, sans bâton, sans argent, obligé de poursuivre sa
course! Oh! celui-là est triste; il se décourage, il s'arrête, il oublie
le but du voyage, et si la Providence ne vient pas à son aide, il se
laissera mourir de faim dans un des fossés du chemin.

Il y a des jeunes gens de vingt ans qui ont la goutte, il y en a
d'autres qui ont de l'expérience; ceux-là sont les plus malheureux.

D'où venait donc à ce jeune homme cette élévation de la pensée, cette
tristesse de l'esprit? Tout cela lui venait de sa beauté. L'esprit venir
de la beauté! ah! cela est nouveau!

--Pourtant cela est juste. Tout ce qui nous isole nous grandit, la
beauté sublime est une supériorité comme une autre, et toute supériorité
est un exil.

Je vous le dis, ce pauvre jeune homme se trouvait isolé parce qu'il
était trop beau; il se sentait triste parce qu'il était isolé; et, par
degrés, il devint un homme spirituel et distingué parce qu'il avait été
triste et méconnu. La douleur est la culture de l'âme, c'est elle qui la
fertilise; un cœur arrosé de larmes est fécond. Un chagrin généreux est
tout-puissant; il donne au génie la patience, à la faiblesse le courage,
à la jeunesse la raison; il peut aussi donner, dans sa munificence, à un
bel homme de l'esprit.



II

PREMIER OBSTACLE


Il est encore une infortune dont personne ne parle, et qui cependant ne
laisse pas que de nuire dans le monde: c'est d'être affublé pour toute
sa vie d'un nom de baptême prétentieux.

Le pauvre jeune homme, avait encore ce ridicule: il se nommait
TANCRÈDE!!!

Son père, _brave_ officier à demi-solde et voltairien de première force,
lui avait donné ce beau nom en l'honneur de son Dieu, et l'unique regret
de cet homme était de n'avoir pas eu une fille pour l'appeler AMÉNAÏDE.

TANCRÈDE DORIMONT! porter à la fois un nom de tragédie et un vieux nom
de comédie, et de plus être fait comme un héros de roman!

Recommandez donc à un banquier, à un notaire, à un chef de bureau d'un
ministère quelconque, un monsieur qui s'appelle Tancrède Dorimont, et
qui est beau comme un ange; je vous demande un peu si cela est
raisonnable.

--Nous n'avons que faire de ce bellâtre infatué de sa personne, diront
ces honnêtes gens; car les préjugés contre la beauté et l'élégance sont
aussi forts maintenant que les préjugés _contre_ la noblesse, et l'homme
d'esprit se voit forcé de nos jours à prendre, pour cacher ses
avantages, toutes les peines qu'il prenait autrefois pour les faire
valoir.

Si Tancrède avait eu de la fortune, il ne se serait point aperçu de son
malheur. Tout est permis à l'homme riche. Excepté d'être riche, on lui
pardonne tout. Mais pour celui qui doit faire sa fortune lui-même, de
certains ridicules sont des malheurs. Comment persuader à un homme
malpropre, mal fait, qui est chauve, qui a des lunettes bleues et des
dents noires, qu'un jeune homme beau comme Apollon, qui s'appelle
Tancrède, n'est pas un fat, un impertinent, un beau fils, un
_mirliflore_ et un paresseux?--Et comment alors faire fortune quand on
est beau comme Apollon et qu'on a affaire toute sa vie à des hommes
malpropres, mal faits, qui sont chauves, qui ont des lunettes bleues et
des dents noires, et, de plus encore, toutes sortes de préventions
contre vous?

En arrivant à Paris, Tancrède avait remis lui-même chez le portier de M.
Nantua une lettre de recommandation qu'on lui avait donnée près de ce
riche banquier; il avait joint à cette lettre une carte de visite, sur
laquelle était son adresse.

Le lendemain, M. Nantua lui avait écrit de sa main un billet fort
aimable, par lequel il l'engageait à passer chez lui dans la journée.
Les offres de service les plus obligeantes faisaient de ce billet un
gage de bonheur; être protégé par M. Nantua, c'était déjà un succès.

Tout allait bien. Tancrède, rayonnant d'espérance, alla prendre un bain,
se fit couper les cheveux, mit son plus bel habit, et se dirigea vers la
demeure de celui qu'il nommait déjà son bienfaiteur. L'imprudent
comptait sur sa belle figure pour capter la bienveillance du banquier,
non pas parce qu'elle était belle, mais parce qu'elle rappelait le
charmant visage de sa mère, et Tancrède savait que cette ressemblance ne
serait pas indifférente à M. Nantua, ancien admirateur de madame
Dorimont.

M. Nantua venait de recevoir une nouvelle des plus importantes qui
dérangeait toutes ses combinaisons, lorsque Tancrède entra chez lui;
mais M. Nantua, comme tous les hommes qui font de grandes affaires,
n'aimait pas à paraître affairé; car c'est une chose à remarquer:

Les gens inutiles, qui ne font que de méchantes petites affaires, ont la
prétention de n'avoir pas un moment à eux; ils s'abîment dans des
paperasses innombrables, ils ne dorment pas, ils dînent en poste, ils
embrassent leur femme en mettant leurs gants, ils ne font leur barbe
qu'une fois par semaine; enfin ils s'épuisent à paraître occupés, afin
de se donner du crédit.

Les hommes très-occupés, au contraire, ont la prétention d'être toujours
libres; ils font les grands seigneurs oisifs; ils se posent comme de
petits Césars et dictent plusieurs lettres à la fois, d'un air
nonchalant et distrait, en prenant une tasse de thé ou de chocolat. Leur
manie, c'est de ne pas savoir comment ils sont devenus millionnaires.

Nous ne parlons pas de ceux dont l'activité est infatigable, qui
entreprennent plus d'affaires qu'ils n'en peuvent suivre. Ceux-là n'ont
pas même le temps d'avoir des prétentions.

L'homme dont il s'agit était de ceux qui ne veulent point paraître
occupés. Il cherchait avec beaucoup d'attention un papier, une note, un
rapport, que sais-je? il feuilletait avec inquiétude les paperasses d'un
carton, mais il ne voulait point paraître attacher à cette recherche
trop d'importance,--il ne voulait pas non plus l'interrompre un moment.
Cela était difficile, et voilà ce qu'il faisait.

Ses yeux poursuivaient avec avidité, parmi toutes ces écritures
différentes, le nom, la date, le chiffre qu'il voulait trouver, tandis
que son oreille à demi attentive s'efforçait de suivre la conversation.

On annonça M. Dorimont.

--Faites entrer.

--Vous êtes exact, dit le banquier au jeune homme sans lever la tête;
fort bien, c'est bon signe. J'ai dit onze heures: onze heures viennent
de sonner et vous voilà. C'est bien, j'aime l'exactitude. Dans les
affaires l'exactitude est une vertu.

--Je ne me serais pas pardonné de faire attendre une minute un homme
dont les instants doivent être si précieux, répondit le naïf Tancrède
qui croyait dire quelque chose d'agréable.

Pas du tout, c'était deux fois une bêtise.

1° De supposer qu'un millionnaire aurait daigné l'attendre;

2° D'avouer à M. Nantua qu'il le croyait toujours très-occupé.

--En vérité, mes moments ne sont pas plus précieux que les vôtres. Je ne
fais jamais rien... Mais chauffez-vous, je vous prie, je suis à vous
dans l'instant.

Tancrède s'approche de la cheminée et garde le silence:

--Madame votre mère est-elle encore à Blois? demanda M. Nantua en lisant
toujours ses papiers.

--Oui, monsieur.

--Vous savez l'anglais?

--Oui, monsieur.

--Elle ne s'est pas remariée? Veuve à vingt-six ans!!!

--Non, monsieur.

--Et l'allemand? savez-vous un peu d'allemand?

--Oui, monsieur. Je sais un peu d'espagnol aussi, je le parle assez bien
pour voyager agréablement en Espagne, dit le rusé jeune homme qui savait
à quel point les hommes d'argent ont abusé de la Péninsule.

--Ah! vous savez aussi l'espagnol? Que vous êtes savant! Vous n'avez pas
été élevé à Paris?

Tancrède ne put s'empêcher de sourire de la naïveté de cette épigramme.

--Non, monsieur, reprit-il, j'ai été élevé à Genève. Je ne suis resté au
collège Henri IV que deux ans.

--Quel âge avez-vous?

--Vingt et un ans.

Le banquier leva les yeux à ces mots, et jeta sur Tancrède un coup d'œil
rapide; mais Tancrède tournait la tête en ce moment, et l'on ne pouvait
voir son visage.

--Vous êtes grand pour votre âge, dit M. Nantua en riant.

Puis il pensa:

--Il a l'air fort distingué ce jeune homme, il me plaît; d'ailleurs j'ai
le désir d'obliger sa mère... Oh! l'aimable femme... Si j'avais été
riche à cette époque-là!...

--Eh bien, c'est convenu, dit-il; demain vous viendrez ici comme de la
maison. Ah! vous savez l'espagnol? c'est bien, très-bien; précisément je
crois pouvoir vous employer... C'est très-bien... Ah!... s'écria-t-il
tout à coup en s'interrompant.

Puis il garda le silence, et se mit à parcourir d'un œil inquiet le
papier qu'il venait de trouver.

Pendant ce temps, le jeune homme se disait:

--Je m'étonne que M. Nantua, si grand admirateur de ma mère, ne soit pas
saisi de ma ressemblance avec elle.

Tancrède, dans la modestie de son attitude, ne s'était pas aperçu que le
banquier ne l'avait point encore regardé.

Enfin M. Nantua se leva; sa figure était radieuse, il avait trouvé le
renseignement qu'il voulait, et tout ce qu'il méditait d'accomplir se
trouvait possible avec ce document.

L'espérance produit la bienveillance et la générosité chez les nobles
natures; il n'y a que les cœurs envieux et médiocres qui se resserrent
et se ferment à l'approche du bonheur.

M. Nantua retrouvant tout à coup la chance d'exécuter un grand projet,
qu'un obstacle survenu soudain avait un moment dérangé, se sentait dans
une de ces bonnes dispositions de l'esprit où l'on aime à faire le bien,
non pas pour le plaisir de faire le bien en lui-même, mais pour faire
partager à un autre la joie que l'on ressent. Ce n'est pas un homme
heureux que l'on veut, c'est un esprit content que l'on excite, afin que
sa disposition s'harmonise avec la nôtre. C'est un convive que nous
invitons au banquet qui nous est offert, un convive que nous enivrons
pour qu'il partage notre plaisir et que le repas soit plus joyeux.

--Ma foi, vous avez du bonheur, dit M. Nantua en s'approchant de la
cheminée, car voilà justement une affaire...

M. Nantua s'interrompit tout à coup; son regard resta fixé, comme par
enchantement, sur le visage de Tancrède. Le banquier garda quelques
moments le silence; immobile, il contemplait son jeune protégé.

--Voilà la ressemblance qui fait son effet, pensa Tancrède, c'est bon;
si cet homme-là me prend sous son aile, je suis sauvé... Comme il me
regarde!...

M. Nantua examinait toujours Tancrède, et mille pensées diverses lui
traversaient l'esprit.

D'abord l'apparition de ce beau jeune homme le charma comme l'aspect
d'un beau tableau; cette parfaite beauté, dans tout l'éclat de la
jeunesse, avait quelque chose de réjouissant qui flattait les regards;
puis cette ressemblance si frappante avec une femme aimable qu'il avait
eu peur d'aimer, toutes ces impressions parlèrent d'abord en faveur de
Tancrède--la nature noble et puissante eut ses droits un moment; mais
vint la réaction de la société, et les considérations mondaines eurent
leur tour.

--Diable! pensa M. Nantua, je ne veux pas d'un Adonis comme celui-ci
dans ma maison... et ma fille, qui est déjà si romanesque, si elle le
voyait... Ah! bon Dieu! il ne me manquerait plus que cela; il est gueux
comme un rat d'église, ce n'est pas le gendre qu'il me faut; sans
compter que ces beaux hommes-là sont toujours bêtes et paresseux.

--Vous me voyez stupéfait, dit-il tout haut et pour expliquer ce long
silence; je ne puis me lasser de vous regarder tant votre ressemblance
avec votre mère me frappe.

--On m'a souvent dit cela, répondit Tancrède.

Et soudain il se sentit attristé; sa confiance s'évanouissait, et il ne
pouvait se rendre compte du motif qui la lui ôtait.

Le fait est que M. Nantua n'avait pas mis, en prononçant ces mots,
l'inflexion qu'il aurait dû y mettre. Son accent était froid, son
maintien embarrassé, enfin tout en lui trahissait le changement subit
qui s'était opéré dans ses projets à l'égard de son protégé.

--Déjà onze heures et demie! s'écria M. Nantua en regardant la pendule.

--Je vous laisse, dit Tancrède se dirigeant aussitôt vers la porte.

Alors il s'arrêta indécis, car il n'osait plus dire:

--J'aurai l'honneur de venir prendre vos ordres demain. M. Nantua devina
sa pensée.

--À demain, dit-il, à dix heures...

Mais ces mots étaient mal dits; on sentait que c'était un mensonge.

Tancrède s'éloigna découragé; pourquoi? Il n'en savait rien; mais il
pressentait, il devinait que la protection du riche banquier ne lui
était plus acquise, qu'il ne ferait point partie de sa maison, et qu'il
fallait, malgré sa bienveillance, tourner ses idées d'un autre côté.

Et le soir du même jour, Tancrède reçut de M. Nantua une lettre
infiniment polie et gracieuse, dans laquelle M. Nantua exprimait tous
ses regrets de ne pouvoir, par des raisons indépendantes de sa volonté,
donner à M. Dorimont l'emploi qu'il lui avait d'abord promis, ajoutant
toutefois que, dans le désir de lui être utile, il l'avait recommandé à
un de ses amis qui ferait pour lui tout ce qu'il aurait désiré faire.

Le lendemain Tancrède fut introduit chez cet ami, M. Poirceau, directeur
d'une nouvelle compagnie d'assurances contre l'incendie.



III

SECOND OBSTACLE


--Monsieur Poirceau?...

--C'est ici, donnez-vous la peine d'entrer.

La peine! je vous jure que c'était bien le mot, car, pour passer cette
porte, il fallait faire un véritable siège.

Le palier de l'escalier, appelé vulgairement le carré, était barricadé
de banquettes placées çà et là dans tous les sens, et barrant
complètement le chemin.

Tancrède, après bien des travaux, parvint dans l'antichambre; là il lui
fallut encore s'arrêter.

Un énorme tapis roulé obstruait le passage, derrière ce tapis se
trouvait la grande table de la salle à manger crénelée de toutes ses
chaises; cela formait un assez gracieux édifice; puis de côté et
d'autre, encore des banquettes, puis un marchepied, un guéridon couvert
de porcelaines, puis des jardinières en bois de palissandre attendant
des fleurs, puis des candélabres attendant des bougies, puis un dessus
de table en marbre, puis des paillassons, des pelles, des pincettes, des
tabourets, des soufflets et une cafetière dite du Levant.

Tancrède traversa ce chaos sans malheur, il parvint jusqu'à la salle à
manger.

Nouvelles difficultés.

Dans la salle à manger--se débattaient les meubles du salon: consoles,
canapés; causeuses, fauteuils, bergères, divans; puis venaient les
objets précieux: pendule avec son verre toujours menacé, vases de fleurs
si beaux qu'on n'y met point de fleurs; buste d'oncle général, toujours
ressemblant; table à ouvrages, coffres à ouvrages, et puis le piano.
Toutes ces choses tenant avec peine dans la salle à manger, le désordre
était à son comble.

Tancrède croyait planer sur les débris du monde comme un autre Attila.
Jamais il n'était venu dans une administration de ce genre, il s'imagina
que tous ces meubles avaient été sauvés de quelque incendie la veille,
et qu'ils étaient là déposés jusqu'à ce que leur propriétaire se fût
trouvé une autre demeure.

Il regardait, escaladait une rangée de chaises, tournait un énorme
canapé comme on tourne une montagne, rencontrait sur sa route beaucoup
de choses, mais il ne voyait personne.

--Monsieur Poirceau? demanda-t-il une seconde fois.

--Par ici, par ici! cria une voix lointaine.

Tancrède ne voyait encore rien.

Il parvint jusqu'à la porte du salon.

Dans le salon--se pavanaient les meubles de la chambre à coucher,
heureux de se sentir plus à l'aise.

Mais là on ne voyait encore personne.

Tancrède se dirigea vers la porte de la chambre à coucher, la même voix
dit ces mots:

--Tiens, Caroline qu'a pas pris les housses!

Au même instant un gros paquet, lancé par une main invisible, vint
frapper Tancrède dans la figure, et il se sentit aussitôt étouffé,
perdu, abîmé sous un déluge de petites jupes de toutes couleurs, de
toutes grandeurs, dont il eut toutes les peines du monde à se
débarrasser. Les unes avaient mille petits cordons qui s'accrochaient
aux boutons de son habit, d'autres avaient de petites manches dans
lesquelles ses bras se perdaient, le tout fortement saupoudré de
poussière. C'était un embarras à ne plus s'y reconnaître.

En sortant de tout cela, Tancrède se trouva face à face avec un grand
niais de domestique, armé d'un balai et d'un plumeau. Celui-ci fut un
moment déconcerté.

--Pardon, monsieur, je croyais que c'était le garçon tapissier qui doit
venir démonter les lits, et je m'amusais pour rire... si j'avais su...

--M. Poirceau? demanda Tancrède, interrompant ces excuses; puis voyant
que la chambre était entièrement démeublée. Mais je crains de le
déranger dans son déménagement, ajouta-t-il.

--Nous ne déménageons pas, répondit le domestique, tant que la Compagnie
restera ici nous y demeurerons. Je vois que monsieur trouve
l'appartement un peu sens dessus dessous; c'est le bal qui est cause de
ça; et ce maudit garçon qui ne vient pas...

--Un bal, ce soir? Je reviendrai une autre fois.

--Oh! ce n'est pas le premier bal qu'on donne ici. Monsieur peut
recevoir monsieur; si monsieur veut passer dans le cabinet de monsieur,
je vais avertir monsieur.

Il y a peu de nuances dans la gent domestique à Paris. Ou ce sont des
insolents qui vous répondent à peine oui et non, ou bien ce sont des
amis pleins de confiance qui vous mettent au courant de toutes les
affaires de la maison dès le premier jour.

M. Poirceau reçut Tancrède avec cordialité.

--M. Nantua s'intéresse vivement à vous, dit-il; il vous a chaudement
recommandé.

En disant ces mots, M. Poirceau examinait Tancrède de la tête aux pieds;
il semblait ébloui d'admiration.

--Y a-t-il longtemps, ajouta-t-il, que vous êtes à Paris?

--Deux jours.

--C'est la première fois que vous y venez?

--Non, monsieur. J'ai commencé mes études au collège Henri IV, et je
n'ai quitté Paris que depuis cinq ans.

--Vous êtes resté en province?

--À Genève, chez un de mes oncles, M. Loindet.

--M. Loindet est votre oncle? Eh! mais je le connais beaucoup; il avait
une sœur bien belle: serait-ce votre mère?

--Oui, monsieur.

--Ah! sans doute, je trouve une ressemblance... Je me disais aussi,
cette figure ne m'est pas inconnue.

--Bien! pensa Tancrède, voilà encore ma figure qui fait son effet.

M. Poirceau continua:

--Je l'ai connue bien jeune, votre mère; elle était si belle! Ah! tout
le monde l'admirait! et puis de l'esprit, du bon sens, raisonnable!
C'est une femme de mérite. Où est-elle maintenant?

Tancrède répondit à toutes les questions que M. Poirceau lui adressa sur
le compte de sa mère, et il se réjouissait de la bienveillance, de
l'affection même que son nouveau protecteur lui témoignait.

--Cette belle Amélie! elle ne se souvient pas de moi: n'importe! je suis
heureux de pouvoir lui être utile. Son fils n'est pas un inconnu pour
moi. J'espère que nous nous entendrons. Mais je veux, avant tout, vous
présenter à ma femme. Justement, ce soir, nous avons un petit bal; il
lui faut des danseurs, et je ne saurais lui amener un plus beau
cavalier!

Tancrède se confondit en politesses.

--C'est cela, continua M. Poirceau, venez d'abord ce soir, et demain
nous parlerons affaires. J'ai ce qu'il vous faut. À ce soir! si vous
écrivez à votre mère, parlez-lui de son vieil adorateur Poirceau!

Tancrède s'éloigna.

--Ma femme sera contente, j'espère, pensa M. Poirceau; elle tient tant à
ce que ses danseurs aient bon air! Le beau garçon! Je gage que, dans
tous les bals de Paris, on ne trouverait pas un plus beau jeune homme!
C'est sa mère, c'est tout à fait sa mère! Ce garçon-là me plaît. Je suis
content de l'avoir chez moi; ce doit être un brave jeune homme; et puis
M. Nantua paraît en faire grand cas.

Ce disant, le directeur de la compagnie d'assurances contre l'incendie
rentra dans son appartement.

Tancrède retourna chez lui, ravi, enchanté de l'accueil qu'il avait
reçu.

--Ma foi, j'ai du bonheur; tout le monde me veut du bien: voilà ce
banquier qui me recommande, ce directeur de la compagnie d'assurances à
primes contre l'incendie--c'est un peu long--qui me protège; allons, je
ferai mon chemin. Il me plaît, ce vieux bonhomme; il est franc, joyeux,
il donne des bals; j'aime ça.

Et Tancrède se mit doucement à écrire à sa mère pour lui faire partager
ses espérances.

Le soir, il se rendit au bal.--Quelle différence! il ne reconnaissait
plus la maison.

--Où est donc la porte? Il me semble être entré par là ce matin.

Point de porte! une grande glace l'avait remplacée; puis des caisses de
fleurs, des tapis dans l'escalier. Tancrède ne pouvait comprendre
comment, du matin au soir, on avait pu produire de si prompts
embellissements.

Comme il entrait, M. Poirceau vint le prendre par le bras. Tancrède ne
savait pourquoi ce monsieur venait le chercher; il ne reconnaissait pas
non plus M. Poirceau.

Le bonhomme avait aussi subi quelques embellissements. Ce n'était plus
le joyeux compère qu'il avait vu le matin, maître chez lui, avec son
bonnet de soie, sa robe de chambre et ses pantoufles de
tapisserie.--C'était un hôte affairé, perdu dans une cravate, triste
dans un habit, gêné dans un salon, tourmenté de mille niaiseries, mais,
du reste, bon et bienveillant.

--Madame Poirceau est par ici, je vais vous présenter à elle.

Tancrède s'avança vers la maîtresse de la maison.

La présentation s'opéra en silence.

Madame Poirceau jeta à peine un coup d'œil sur le beau danseur qu'on lui
avait tant annoncé, toute préoccupée qu'elle était de l'arrivée d'une
grosse Allemande couverte de bijoux et de fleurs, qui paraissait un
personnage d'importance.

M. Poirceau fut mécontent du peu d'effet que son protégé fit sur sa
femme.

--Venez, dit-il, je vais vous présenter à ma nièce.

La nièce de M. Poirceau était une très-jolie personne que, par un de ces
hasards qu'on met dans les romans, Tancrède avait déjà rencontrée à
Genève. Une reconnaissance s'ensuivit; madame Thélissier accueillit M.
Dorimont fort gracieusement. Elle était engagée pour plusieurs valses et
contredanses; mais elle trouva moyen d'embrouiller si bien ses
engagements, qu'elle fut libre, et put valser assez légalement avec
lui--ce qui attira bien vite l'attention de toutes les femmes sur notre
Apollon.

--Avec qui valse donc madame Thélissier?

--Connaissez-vous ce jeune homme qui valse avec la nièce de M. Poirceau?

--Demandez donc à madame Poirceau le nom du monsieur qui valse avec
Malvina.

--Monsieur Bénard, dit une vieille femme, tâchez donc de savoir quel est
ce monsieur qui valse avec madame Thélissier?

--Personne ne le connaît, c'est un sauvage.

--Je crois plutôt que c'est un Anglais.

Puis, dans le salon voisin, une jeune personne qui peignait à l'huile
s'écriait:

--Quelle tête admirable! quelles lignes! c'est Endymion!

Et ses regards s'attachaient avec joie sur le bel inconnu.

La peinture est une émancipation pour les jeunes filles; elle leur donne
le droit de regarder les hommes en face et en détail; l'admiration
purifie tout.--Si j'avais une fille, elle peindrait le paysage.

Plus loin, un groupe de vieilles femmes s'exprimaient ainsi:

--C'est un malheur d'être aussi beau que cela.

--Je le crois bête à manger du foin.

--Ah! vous voilà bien avec vos préjugés, dit une élégante de l'Empire.
De mon temps les hommes étaient fort beaux, et je vous assure qu'ils
avaient de l'esprit.

--Vous voulez dire qu'on leur en trouvait.

--Voici madame Poirceau, demandez-lui vite le nom de notre Adonis.

Madame Poirceau ne savait pas de qui on voulait lui parler; elle n'avait
point regardé Tancrède, et n'avait pas écouté ce que son mari lui avait
dit de lui.

--Comment! vous ne savez pas que vous avez chez vous une merveille?
Voyez donc là-bas, le beau valseur de votre nièce; on ne parle que de
lui, il fait événement dans votre bal, qui du reste est charmant.

Madame Poirceau se repentit alors d'avoir fait si peu de cas d'un
personnage qui donnait à sa _soirée_ tant d'éclat. Elle se rapprocha de
sa nièce et saisit l'occasion d'adresser quelques mots obligeants à M.
Dorimont. Tancrède saisit à son tour cette occasion de prier madame
Poirceau de lui accorder une contredanse, et la sixième lui fut promise
comme une faveur.

Madame Poirceau était dans l'âge où l'on danse encore, car la vie des
femmes se divise ainsi:

L'âge où l'on danse, mais où l'on n'ose pas valser--c'est le printemps.

L'âge où l'on danse, où l'on valse--c'est l'été.

L'âge où l'on danse encore, mais où l'on préfère valser--c'est
l'automne.

Enfin, l'âge où l'on ne danse plus--c'est l'hiver... l'hiver toujours
rigoureux de la vie.

Madame Poirceau était belle selon les principes de l'art, laide selon
les lois de l'amour.

Belle en ce que ses traits étaient d'une parfaite régularité; laide en
ce qu'ils manquaient d'harmonie.

Elle avait de ces visages superbes à raconter et point du tout à
regarder; cette beauté de _passe-port_ qui séduit le vulgaire, yeux
grands, nez aquilin, bouche petite, front haut, visage ovale, menton
rond.--Pour se faire aimer par ambassadeur, comme les princesses, madame
Poirceau aurait pu envoyer son signalement, mais pas son portrait.

N'importe; c'est ce qu'on appelle une belle femme, une poupée parfaite,
à ressorts invisibles, une figure de cire, impassible, invulnérable,
jamais défrisée, jamais déshabillée;--toujours parée, serrée, pincée,
corsée,--pas un cheveu qui voltige, pas un ruban qui folâtre--madame
Poirceau ne s'assied jamais que sur une chaise; elle semble parée dans
sa robe de chambre, cuirassée dans sa douillette, armée dans sa robe de
bal. Elle suit toutes les modes--avec goût, avec plaisir?--non, mais
avec conscience. Son coiffeur est le premier coiffeur de Paris,
Charpentier, je crois, et quelle que soit la coiffure qu'il a plu à
Charpentier de lui faire, elle la respecte, elle se garderait bien d'y
toucher. Cette coiffure lui est désavantageuse?--qu'importe! cela ne la
regarde pas; cette guirlande est lourde?--qu'importe! elle n'en est pas
responsable; une épingle lui entre dans la peau?--qu'importe! elle y
reste, l'ôter dérangerait la coiffure.

Même respect pour la couturière. Je vous l'ai dit, madame Poirceau suit
les lois de la mode aveuglément, les lois du monde scrupuleusement, les
lois de la nature raisonnablement. Elle est sévère, mais point méchante;
elle ne sourit que les jours où elle donne un bal; elle dit d'un air
pédant que les femmes ne doivent point s'occuper de littérature; elle
parle ménage comme un professeur; elle a l'esprit lent, et regarde comme
un mot inconvenant toute plaisanterie qu'elle ne comprend pas. Sa
présence jette un grand froid partout où elle vient; son arrivée fait
l'effet d'une porte qu'on ouvre dans une loge au spectacle. Quand elle
doit passer la soirée chez une amie, cette amie en prévient ses
habitués; ils ne viennent pas ce soir-là. Les hommes la craignent comme
l'ennui, les femmes l'appellent: la belle madame Poirceau. Elle fait
valoir les plus laides; pourtant on l'invite rarement, non qu'elle soit
importune; elle ne s'occupe jamais des affaires des autres; elle est
discrète et immobile: c'est une statue--mais une statue à qui il faut
faire des politesses; c'est ennuyeux.

Eh bien! ces femmes-là font les mêmes folies que les autres! c'est
révoltant!

Madame Poirceau ne fut frappée de la beauté de Tancrède que comme
maîtresse de maison. Un si beau jeune homme n'était nullement dangereux
pour elle: madame Poirceau ne se serait jamais permis d'aimer, dans sa
position, un homme aussi remarquable.

Cachez donc une intrigue avec un héros comme celui-là!--Les prudes
savent s'imposer de grandes privations; elles ont en cela plus de mérite
que les femmes vertueuses: celles-ci, du moins, ont pour elles la vertu,
les autres n'ont pas même l'amour.

Madame Poirceau n'avait que faire des hommages de Tancrède, elle avait
depuis longtemps trouvé l'homme qu'il lui fallait, et elle s'en tenait
là.

Or, voici l'homme qu'elle avait choisi.

C'était un monsieur âgé de trente-cinq ans, haut de quatre pieds huit
pouces, employé dans l'Enregistrement. Une position honorable dans le
monde, une fortune aisée, des succès dans plusieurs genres, rien n'avait
pu le consoler du malheur d'être petit. Depuis l'âge où il s'était avoué
qu'il ne grandirait plus, cet homme était malheureux.

Tout ce qu'on imagine pour se hausser à l'œil des autres, il l'avait
employé--il portait un chapeau à haute forme, des bottes à hauts talons,
et se tenait droit comme une girafe; il se levait continuellement sur la
pointe des pieds, comme un homme qui veut voir défiler un cortége. Cette
idée de se grandir le préoccupait sans cesse; il aurait donné la moitié
de sa fortune et plusieurs années de sa vie pour être un homme
ordinaire, pour atteindre cinq pieds deux pouces.

Les petits hommes qui se résignent ont quelquefois beaucoup de grâce;
ils ont alors tous les avantages de leur taille, la souplesse,
l'agilité, la légèreté; ils peuvent être ce qu'on appelle _gentils_.
Mais les petits hommes qui se révoltent contre la lésinerie de la nature
envers eux, qui luttent follement avec elle, ne peuvent jamais être
gentils; ils sont ridicules, toujours ridicules, comme toutes
prétentions frappées d'incapacité; de plus, ils sont méchants,
malveillants, dénigrants et envieux.

Quand on parle d'un homme qui déplaît, on dit qu'il a l'air content de
lui--eh bien! je dis, moi, que je connais une chose plus déplaisante
encore: c'est un homme qui a l'air mécontent de lui.

Celui-là ne vous fera grâce de rien: vous ne pourrez jamais l'apaiser;
les flatteries mêmes l'irritent; la politesse lui semble de la pitié,
une prévenance, une charité: il est humble à désespérer, susceptible à
faire mal aux nerfs; on ne sait par quel mot le prendre.--Si vous le
priez à dîner, il vous répond: «Merci, non; je me rends justice, je suis
trop maussade pour un convive.» Si vous l'engagez à venir entendre des
vers, de la musique: «Non, merci, dit-il; je suis un être trop obscur
pour faire partie d'une réunion si brillante.» Si vous lui proposez une
partie de campagne: «Non, merci, répond-il; il faut de la gaieté dans
ces sortes de plaisirs; invitez vos aimables, ils valent mieux que moi
pour cela.» Cet homme ne jouit de rien, n'est propre à rien; il est
rongé de modestie, mais d'une affreuse modestie, d'une humilité hostile
qui le met en garde contre tout le monde: c'est une lèpre imaginaire qui
lui fait fuir ses semblables. Cette maladie est heureusement fort rare
en ce pays, et nous n'en parlons que pour la constater.

Notre monsieur était de ces gens-là, non parce qu'il se croyait sans
mérite, mais parce qu'il se sentait petit, et que sans cesse il se
disait à lui-même--que plus il vieillirait, plus il engraisserait et
plus il paraîtrait petit.

Pour lui tout était gêne et souffrances. Ce petit corps renfermait un
grand cœur plein de haine, d'une belle haine aux proportions
herculéennes, toujours vivace, toujours renouvelée, universelle, et
cependant partiale; car, s'il détestait tous les hommes en général, il
abhorrait en particulier:

1° Tout être doué d'une haute stature; il le regardait comme son ennemi,
comme un voleur qui lui avait dérobé six pouces. Une grande taille lui
semblait une spoliation, dont il avait droit de tirer vengeance;

2° Tout écolier de douze ans qui le dépassait de quelques lignes et que
l'on ne trouvait pas trop grand pour son âge;

3° Tout enfant qu'il voyait grandir et qui menaçait de le rattraper.

Dans un salon, il n'était poursuivi que d'une idée: se placer
avantageusement.

Il évitait les hommes très-grands, parce qu'auprès d'eux, il paraissait
encore plus minime. Il évitait aussi les belles femmes, parce que leur
majesté l'humiliait; mais ce qu'il détestait plus que tout au monde,
c'était de rencontrer, ce qui était rare, un homme de sa taille!!

Oh! alors il souffrait le martyre, il se sentait appareillé; c'était
affreux. Son ridicule s'attelait à celui d'un autre et se complétait; il
n'y pouvait tenir. Que faisait-il alors? il prenait son chapeau, le
mettait sur sa tête, et il s'en allait.

Eh bien! tout cela n'était rien; il y avait un tourment plus horrible
que tous ces tourments, une malédiction qui poursuivait encore cet
homme, une fatalité qui mettait le sceau à ses misères--c'était son nom.
Ah! ce nom était un hasard bien cruel dans sa position. Quelle amère
ironie! quel jeu du sort! quelle épigramme de la nature! quelle mauvaise
plaisanterie du destin!! Ce petit homme se nommait M. Legrand.

M. Legrand arriva chez madame Poirceau à minuit moins un quart, en
véritable ami de la maison; il était encore plus maussade qu'à
l'ordinaire. Il n'aimait pas les bals, les soirées d'apparat, parce que
ces jours-là il lui fallait quitter ses bottes à hauts talons, et qu'en
souliers vernis il perdait douze lignes...

--Toujours élégant! lui dit une mère dont la fille dansait--et l'on sait
que les pauvres mères, contraintes à rester assises sur une banquette
toute la soirée, sont alertes à la conversation. Le premier causeur qui
traverse la salle de danse est bien vite saisi au passage, elles
l'attrapent au vol; elles s'ennuient tant!...

--Comme vous venez tard! dit celle-ci.

M. Legrand ne répondit point; deux hommes placés devant lui, lui
dérobaient entièrement la vue du bal.--Il était furieux; il se sentait
si petit, si tristement perdu dans la foule!

--Vous arrivez? poursuivit la mère en turban; vous n'avez pas encore vu
le phénix dont chacun s'entretient ici?

Puis, s'établissant dans cette plaisanterie, elle ajouta:

--Nous avions la compagnie du Phénix, maintenant voici le phénix de la
compagnie.

M. Legrand ne goûta point ce jeu de mots.

--Je ne sais de quel phénix vous voulez parler, madame, répondit-il
froidement.

--De l'Apollon, du Céladon, de l'Adonis, de la coqueluche de toutes ces
dames.

--Je ne sais ce que vous voulez dire avec votre Apollon, votre Céladon,
votre Adonis et votre coqueluche, madame.

La mère en turban fut blessée de l'affectation que mettait M. Legrand à
répéter ses paroles, et pour se venger:

--Je pensais, dit-elle, que vous le connaissiez, puisqu'il est _aussi_
de la maison.

_Aussi_ était foudroyant. M. Legrand rougit.

--Le voici, poursuivit la méchante personne; quels beaux yeux! quel air
noble! Le voyez-vous?

M. Legrand ne voyait rien; il avait toujours un monsieur devant lui qui
lui cachait tout le bal.--Enfin, il se révolta, il franchit la foule,
et, se faufilant çà et là, il parvint jusqu'à la maîtresse de la maison.
Tancrède s'approchait d'elle dans le même instant. M. Legrand
l'aperçut--il resta _médusé_. Des ruisseaux de fiel lui parcoururent
toutes les veines. La haine, la rage la plus féroce étincelèrent dans
ses regards. Il y a des romans où l'on dépeint des nains furieux, des
gnomes rageurs--eh bien, c'était cela.

Tancrède s'avança d'un air serein et gracieux, sans se douter que ses
destins se décidaient dans ce petit corps inaperçu; et pourtant, par
cette seule présence, tout son avenir venait d'être changé.

En vain il se réjouissait depuis une heure de se voir si bien accueilli,
d'avoir pour protecteur un homme qui pouvait, par ses relations,
l'aider dans sa fortune;--en vain il se préparait une douce coquetterie
avec la nièce de la maison, en vain il formait les plus beaux
projets--tout sera détruit, bouleversé par un petit être inutile qu'il
n'a pas même vu entrer et qu'il ne verra pas sortir.

Ô fatalité! c'est la vie.--Une petite pierre roulante fera s'abattre un
fier coursier; un sot indiscret ou méchant fait avorter les plans
sublimes d'un héros.

--Vous ne m'avez point oublié, n'est-ce pas, madame? dit Tancrède à
madame Poirceau. Voici la sixième contredanse, celle que vous avez bien
voulu m'accorder.

Le petit homme entendit cela et bondit.

--Vous n'êtes point de ceux qu'on oublie, répond madame Poirceau.

À ces mots, le petit homme rebondit.

Madame Poirceau n'avait de sa vie prononcé une parole si gracieuse; et
ce devait être alarmant.

M. Poirceau vint alors chercher Tancrède pour le présenter à un de ses
amis.

--Vous ne danserez pas avec ce bellâtre, dit aussitôt M. Legrand
tremblant de colère.

--Moi! et pourquoi, monsieur? reprit madame Poirceau avec dignité.

--Parce qu'il me déplaît.

--Il faudra pourtant vous accoutumer à son visage, puisque M. Poirceau
le prend chez lui et qu'il vient ici à la place de M. Dupré.

--Cela ne sera pas, madame; ce fat ne remplacera pas Dupré, je ne le
souffrirai pas.

--Mais, monsieur...

--Prenez-y garde, madame: il faut choisir, madame, entre ce fat ou moi.
Vous m'entendez?

IL DIT.

Et le lendemain--lorsque le pauvre Tancrède se présenta chez M. Poirceau
pour s'emparer de son nouvel emploi, le respectable directeur de la
compagnie d'assurances contre l'incendie le reçut avec mélancolie, et,
l'ayant regardé tristement comme un ami qu'il faut quitter, lui tint à
peu près ce langage:

--Mon cher monsieur Dorimont, vous voyez un homme désolé; il m'est
impossible, de toute impossibilité, de vous donner la place que je vous
avais promise. J'en suis vraiment bien contrarié; vous me plaisiez tant!
tout ce que je savais de vous me parlait en votre faveur. Mais j'ai dû
céder, j'ai dû me rendre; ma femme est une femme raisonnable,
très-raisonnable, voyez-vous; elle n'est pas de ces évaporées qui aiment
à traîner à leur char de beaux élégants, des muscadins, des _gants
jaunes_, comme on dit aujourd'hui. Non, c'est une femme simple, qui ne
cherche point à briller, et je ne vous cacherai point que votre extrême
beauté l'a effarouchée.

Tancrède, à ces mots, fit un mouvement de surprise; il y pensait si peu
à sa beauté! et à madame Poirceau encore moins!

--«Il n'est pas convenable, m'a-t-elle dit ce matin, continua cet
excellent directeur de la compagnie d'assurances contre l'incendie, il
n'est pas convenable qu'un si bel homme entre chez nous, cela ferait
jaser; avec un mari vieux et infirme, une femme ne doit point admettre
dans sa maison un jeune homme d'une beauté si remarquable, cela serait
aller au devant des propos, cela jetterait sur vous du ridicule, et je
ne le souffrirai jamais.» Que pouvais-je répondre à cela? rien; tout
cela était juste, et il a fallu me soumettre. Les femmes, mon cher, ont
souvent plus de tact que nous; et toutes ces choses qui ne m'avaient
point frappé, moi, lui ont sauté aux yeux tout de suite. Que
voulez-vous? chaque avantage a son inconvénient; c'est un avantage que
la beauté, mais c'est un malheur quelquefois.

Tancrède ne répondit rien. Ce vieux bonhomme, qui lui parlait depuis un
quart d'heure de sa beauté, commençait à l'ennuyer--et puis toutes ses
espérances renversées pour une si misérable cause! il y avait de quoi se
dépiter.

--On est étonné, continua M. Poirceau, de découvrir que les gens sont à
plaindre, précisément pour ce que l'on serait tenté de leur envier: il
faut encore que je vous fasse un aveu.

--Allons, pensa Tancrède, qu'est-ce qu'il va m'avouer, à présent?

--M. Nantua, chez qui vous êtes allé l'autre jour, qui vous a si bien
recommandé à moi, a renoncé à l'idée de vous admettre chez lui pour le
même motif.

--Comment! il me trouvait...?

--Trop beau, mon cher, trop beau; il a eu peur pour sa fille.

--Mais c'est absurde, tout cela! s'écria Tancrède hors de lui.

--Non pas, cela est fort prudent, et à sa place j'aurais fait comme lui.
Mais écoutez, je m'intéresse à vous. Achille Lennoix, ce jeune ingénieur
qui vient d'obtenir la concession d'un chemin de fer de Paris à
Saint-Quentin, m'a demandé quelqu'un; celui-là est jeune, il n'a point
de femme, point de fille à marier, et je crois que vous ferez son
affaire. Je lui ai écrit cette lettre pour vous, portez-la-lui de ma
part, et vous serez bien reçu. Adieu, mon beau jeune homme, ne perdez
point courage, et ne vous en prenez qu'à la nature des difficultés que
vous rencontrez, elle a été trop prodigue envers vous; tout se paie dans
la vie. Au revoir, j'espère, et mille regrets.

Ce fut ainsi que Tancrède, refusé pour la seconde fois, se sépara du
bon M. Poirceau, directeur de la compagnie d'assurances contre
l'incendie.



IV

TROISIÈME ESPÉRANCE


M. Achille Lennoix était un homme plein d'imagination et d'activité, et
toujours la proie de ses idées; il avait un coup d'œil prompt; il se
décidait vite, et au risque de se tromper; car il prétendait qu'on perd
moins de temps à commettre et à réparer une erreur qu'à hésiter entre
deux combinaisons et à choisir le meilleur parti à prendre. Il avait
tant travaillé, tant sollicité depuis un mois, pour obtenir cette
concession d'un chemin de fer de Paris à Saint-Quentin, qu'il était
tombé malade--et, comme il était horriblement contrarié d'être malade
quand une si grande affaire le réclamait, à force de se tourmenter, il
se mettait hors d'état de guérir.

Tancrède entra chez lui. M. Lennoix le regarda rapidement des pieds à la
tête, causa quelques minutes avec lui--et puis sa résolution fut prise.

--C'est l'homme qu'il me faut, pensa-t-il. Il a bonne façon, ce
garçon-là; il va nous faire honneur: on verra que nous n'employons pas
que des maçons.

Ensuite ils parlèrent mathématiques, Tancrède était assez fort en
mathématiques; on parla de l'Angleterre, Tancrède s'offrit pour faire un
voyage à Londres, sachant parfaitement l'anglais. Il offrit aussi de
venir travailler le soir même près du malade, comprenant tout ce que M.
Lennoix devait éprouver d'ennui par l'oisiveté où le condamnaient ses
souffrances. M. Lennoix saisit cette idée avec empressement. Les deux
jeunes gens s'entendirent à merveille.

Après une heure de conversation, Tancrède se retira, et son subit ami
lui donna rendez-vous pour le soir à sept heures après dîner.

En le voyant partir, M. Lennoix se frotta les mains:

--Ce jeune homme me convient, pensa-t-il. D'abord il m'a compris; il a
vu tout de suite que ce qui me rend malade, c'est de perdre mon temps.
Je devinerais que c'est un homme d'esprit, rien qu'à cela.

M. Lennoix était loin de s'alarmer de la beauté du nouvel employé; au
contraire, cet air noble et distingué le séduisait. Les gens de mérite
sont _possibles_ à séduire par ce qui est bien: il n'appartient qu'aux
petits esprits de s'effrayer des avantages--et puis les hommes
d'imagination ne sont jamais envieux. Ils valent mieux que tout le monde
dans leur avenir; personne ne marche où ils vont, personne n'est jamais
arrivé où ils prétendent: ils ne peuvent envier ce qu'ils voient, car ce
qu'ils rêvent est au delà.

Pendant que M. Lennoix se livrait à ses réflexions, Tancrède se perdait
dans un corridor.

C'était l'heure fatale, l'heure de mélancolie et de mystère, où le
soleil, qui est encore l'astre du jour pour l'homme des champs, n'est
plus, pour le triste habitant des villes, qu'un réverbère à moitié
éteint, qu'une lanterne mourante et perfide qui, dans l'ombre, égare ses
pas. Sur les grandes places, les quais, les boulevards, il fait encore
jour--dans les rues, c'est un doux crépuscule, un quasi clair de
lune--dans l'intérieur des maisons, c'est la nuit--et dans les
corridors, qu'est-ce donc? ténèbres, profondes ténèbres!

C'est l'heure de toutes les fautes, l'heure des vols et des aveux; c'est
l'instant où la rougeur n'est pas visible, où l'on peut dire: «Je vous
aime,» effrontément, et malheureusement on le dit--c'est l'heure où
l'ouvrière trop laborieuse persiste à travailler et se trompe: cette
lueur incertaine égare ses yeux; elle passe, dans un canevas, une maille
dans le filet, que sais-je? Elle commet une toute petite erreur qui
cause par la suite de grands dérangements; c'est enfin l'heure où les
antichambres sont désertes, où les domestiques allument les lampes: il y
en a même de prudents qui ont déjà fermé les volets avant que les
lumières n'aient paru.

Tancrède s'égarait dans une obscurité complète en sortant de
l'appartement de M. Lennoix. Il nagea quelques instants dans le sombre
corridor, comme sur un fleuve étroit, se retenant des deux côtés au
rivage; il craignait un escalier inattendu, ses pas étaient inquiets. En
appuyant ses bras aux parois du mur, il rencontra une porte qui céda
aussitôt, et il se trouva dans un petit salon fort élégant, que le
réverbère de la rue éclairait suffisamment à travers la fenêtre.

Une faible lueur filtrait entre la fente d'une autre porte vers laquelle
Tancrède se dirigea. Il frappa légèrement par prudence.

--Entrez, dit une assez douce voix.

Tancrède ouvrit la porte.

--Pardon, madame, dit-il en voyant une petite femme assez jolie et assez
jeune s'avancer vers lui.

--Monsieur, dit-elle, puis elle s'arrêta.

L'aspect du beau jeune homme lui semblait une apparition divine.

--Monsieur désire parler à mon...

Elle allait dire mon fils, mais le mot expira sur ses lèvres: elle
aurait voulu n'avoir que seize ans.

--Je vous fais mille excuses, madame, dit Tancrède, mais il n'y a pas de
lumière dans le corridor... et...

--Vraiment, monsieur, cela est incroyable. Baptiste! allumez donc la
lampe! Baptiste, venez éclairer monsieur.

Baptiste allumait trop de lampes en ce moment pour en avoir une seule à
apporter.

--Il ne vient pas. Je vais vous éclairer moi-même.

En disant cela, madame Lennoix (car c'était la mère de M. Lennoix) prit
son bougeoir qu'elle avait allumé pour cacheter une lettre; et, malgré
les instances que fit Tancrède, elle le conduisit jusqu'à l'escalier.

Et puis elle le regarda partir.

Cette circonstance n'est rien en apparence, et cependant qu'elle fut
terrible!... Ô rencontre fatale!....

Madame Lennoix était dans l'âge où l'on recommence à admirer les beaux
hommes. À quinze ans on les admire par instinct; à quarante, par
conviction.

Ce qui prouve que les avantages de vanité et de convention mondaines
sont des niaiseries, c'est qu'avec l'âge on les méprise; c'est qu'en
vieillissant, ce qui est vrai, ce qui est réellement beau, a plus
d'attrait pour nous que ces agréments imaginaires, ces qualités factices
qu'on trouvait jadis préférables à tout. Ainsi, la femme qui, à vingt
ans, choisit un fat mal tourné parce qu'il est duc ou parce qu'il a de
beaux chevaux--à quarante ans, si elle est veuve, épousera un jeune
homme qui n'aura ni célébrité ni fortune.--Ainsi, l'homme qui a passé sa
jeunesse à courir après de faux plaisirs, de faux honneurs, à cinquante
ans se retire dans sa terre pour y respirer un air pur, y semer des
sapins et du blé noir, et là il se sent plus heureux.

Est-ce donc qu'il faut avoir étudié le monde pour apprendre à aimer la
nature? Si les jeunes gens savaient cela, que d'ennui ils éviteraient!
que de dégoûts, de jours amers ils pourraient s'épargner! comme ils
resteraient dans leur ville natale; qu'ils y seraient heureux! Cela me
rappelle ces deux charmants vers que M. de La Touche adresse à un de ses
amis, en lui parlant des bords enchantés de la Creuse:

    Le bonheur était là sur ce même rocher
    D'où nous sommes tous deux partis--pour le chercher!

Ces vers devraient être gravés en lettres d'or à l'entrée de tous les
villages. Quelle douce morale ils renferment! quelle leçon!

Madame Lennoix était ainsi revenue, par les effets de l'âge, aux pures
émotions du cœur. Elle ne put voir Tancrède sans un trouble plein de
charmes, et sa douce image la poursuivait encore lorsqu'elle rentra dans
son appartement. Désormais pour elle plus de repos. Les perfides traits
de Cupidon l'ont blessée, car le dieu malin s'occupe encore des mères de
famille à marier. Elle aussi elle sent qu'elle aime... qui?... toute la
question est là.--Les passions de madame Lennoix ressemblent aux
résolutions de son fils: elles sont promptes.--Mille pensées
corruptrices et entraînantes viennent aussitôt l'assaillir:

--Je suis riche, je suis libre, je suis encore jolie et jeune, puisqu'un
architecte m'a prise l'autre jour pour la femme de mon fils; qui
m'empêche de me remarier? Mon fils me néglige, ses affaires l'absorbent;
il peut s'éloigner d'un moment à l'autre, je resterais seule. Pourquoi
ne pas profiter de mes avantages pendant qu'il en est temps encore?

C'en est fait, elle est décidée: c'est une beauté qui n'a pas de temps à
perdre.

Tremblante, elle va chez son fils.

--Quel est ce jeune homme, dit-elle, qui sort à l'instant de chez vous?

--C'est un ami de M. Poirceau; il m'est très-recommandé par lui.

--Est-ce un jeune homme de bonne famille?

--Oui, certainement: c'est le fils d'un officier distingué, M. Dorimont.

--Dorimont! c'est un joli nom qui lui va bien. Vous êtes-vous entendu
avec lui?

--Oui; ma mère, parfaitement; il est plein d'esprit, et il m'a paru fort
instruit.

--Avoir de l'esprit, et être si beau!

--Oui, en effet, il est bien.

--Bien, bien; mais il est admirable! je n'ai jamais vu un aspect plus
séduisant, des traits plus distingués, une physionomie plus expressive:
grâce, noblesse, finesse, il réunit tout!

--Ah! mon Dieu! comme vous vous enflammez, ma mère, dit M. Lennoix en
riant; en vérité, je crois que vous voulez l'épouser.

À ces mots, madame Lennoix devint rouge, rouge comme une jeune fille.

Or, connaissez-vous rien de plus pénible, de plus triste pour une
personne qui a de la délicatesse dans le cœur, que d'avoir fait rougir
sa mère?

M. Lennoix fut d'abord affligé d'avoir causé de l'embarras à une femme
qu'il respectait; mais ensuite cette rougeur singulière l'alarma.

Il avait fait une mauvaise plaisanterie, sans nulle idée qu'elle pût
s'appliquer aux pensées de madame Lennoix; mais cette rongeur, l'émotion
qu'il regardait dans les yeux de sa mère, tout cela lui inspirait, la
crainte d'un événement auquel il n'avait jamais songé. Un autre
incident vint encore le décider dans ses terreurs.

La sœur de madame Lennoix entra.

--Mon neveu, dit-elle, quel est ce jeune homme qui sort de chez vous et
que je viens de rencontrer dans la cour? Quelle tournure! quel beau
visage! jamais je n'ai rien vu de si admirable! Champmartin doit venir
dîner après-demain chez moi; il faut absolument, ma sœur, que tu
m'amènes ce jeune homme; il y a de quoi tourner la tête à un peintre!
c'est à se mettre à genoux!

--Allons, bien! voilà ma tante qui s'en mêle, pensa M. Lennoix.

--Est-ce que tu ne l'as pas vu, ma sœur?

--Si vraiment, répondit madame Lennoix toute troublée... Mon fils l'a à
peine remarqué.

--Mon neveu a la berlue, en ce cas! s'écria la tante, qui avait aimé un
artiste dans sa jeunesse;--il faut être privé de sens pour ne pas voir
que c'est le plus bel homme de Paris, du monde entier! Raphaël, Carlo
Dolci, Le Poussin, Murillo, n'ont pas, dans tous leurs chefs-d'œuvre,
un type comme celui-là. Pour moi, je n'ai jamais vu une plus belle tête!

Madame Lennoix ne disait rien, elle restait émue, elle était modeste:
c'était son beau jeune homme,--à elle qui l'avait admiré la première. Ce
n'était plus à elle qu'il appartenait de le louer. Ne lui avait-elle pas
offert dans sa pensée son cœur, sa fortune et sa main?... Elle attendait
qu'il voulût bien répondre; maintenant, la délicatesse exigeait qu'elle
ne se mêlât plus de rien.

Le fils, au regard d'aigle, pénétra dans l'âme de sa mère. En un moment,
tous ces fléaux lui apparurent: mariage absurde, fortune partagée,
tyrannie d'un beau-père, procès, querelles, déménagement, séparation,
enfants, peut-être! petits frères très-mal venus, larmes, ruine, drames
intérieurs, scènes de famille, ennuis de tous genres...

Et sa résolution fut prise au même instant.

Et le soir même, lorsque Tancrède rentra dans sa demeure pour faire sa
toilette, on lui remit un billet de la part de M. Lennoix.

La fièvre avait repris au jeune malade, disait la perfide lettre, et le
médecin exigeait impérieusement le plus grand repos; il ne pouvait donc
pas songer à reprendre ses travaux de fort longtemps.

Quelques jours après, Tancrède alla s'informer des nouvelles de M.
Lennoix. Le portier répondit que M. Lennoix allait beaucoup mieux, et
qu'il était sorti.

Tancrède aperçut à la fenêtre madame Lennoix, leurs yeux se
rencontrèrent... il devina tout.

La conduite du fils lui fut expliquée par un seul regard de la mère.

--Malheur à moi! s'écria Tancrède; toujours des femmes!... et il
s'éloigna furieux.

Et comme son désespoir était au comble, il prit le seul parti
raisonnable dans sa position. Il alla passer la soirée à l'Opéra.



V

LA CANNE DE M. DE BALZAC


Nous l'avions bien dit, que l'extrême beauté est un malheur pour un
homme, surtout pour un jeune homme qui a sa fortune à faire. Vous
comprenez maintenant ces paroles, qui d'abord ont paru inintelligibles:
«Il était une fois un jeune homme très-beau qui était triste,» et vous
comprenez aussi pourquoi il se sentait découragé, et pourquoi il
maudissait la nature.

C'est que trois fois ce pauvre Tancrède avait été repoussé, précisément
à cause de cette même beauté qui lui semblait un brillant avantage, et
qui n'était pour lui qu'une source de désappointements et de chagrins.

Que faire?... s'enlaidir?--Quel homme en aurait le courage!--quelle
femme le lui aurait conseillé!...

Il alla donc à l'Opéra. Quand un malheur est sans remède, la sagesse est
de l'oublier; quand on ignore la route qu'il faut suivre, on se fie au
hasard, et l'on fait bien. Le hasard n'est hostile qu'aux gens qui
négligent pour lui leurs devoirs;--pour l'homme qui n'a rien à faire, et
qui a le droit de chercher des aventures, le hasard est toujours
favorable.

On donnait _Robert le Diable_ ce jour-là. Tancrède alla se placer à une
stalle de l'orchestre; mais à peine il était assis, qu'un objet étrange
attira ses regards.

Sur le devant d'une loge d'avant-scène se pavanait UNE CANNE.--Était-ce
bien une canne? Quelle énorme canne! à quel géant appartient cette
grosse canne?

Sans doute c'est la canne colossale d'une statue colossale de M. de
Voltaire. Quel audacieux s'est arrogé le droit de la porter?

Tancrède prit sa lorgnette et se mit à étudier cette
_canne-monstre_.--Cette expression est reçue: nous avons eu le
concert-monstre, le procès-monstre, le budget-monstre.

Tancrède aperçut alors au front de cette sorte de massue, des
turquoises, de l'or, des ciselures merveilleuses; et derrière tout cela,
deux grands yeux noirs plus brillants que les pierreries.

La toile se leva; le second acte commença, et l'homme--qui appartenait à
cette canne--s'avança pour regarder la scène.

--Pardon, monsieur, dit Tancrède à son voisin; oserais-je vous demander
le nom de ce monsieur qui porte de si longs cheveux?

--C'est M. de Balzac.

--Lequel? l'auteur de la _Physiologie du Mariage_?

--L'auteur de la _Peau de Chagrin_, d'_Eugénie Grandet_, du _Père
Goriot_.

--Ah! Monsieur, je vous remercie mille fois.

Tancrède se mit de nouveau à lorgner M. de Balzac et sa canne.

Mais cette canne le préoccupait.

--Comment, se disait-il, un homme aussi spirituel a-t-il une si vilaine
canne?--Peut-être contient-elle un parapluie; il y a un mystère
là-dessous.

L'affectation--que mettait Tancrède à ne pas regarder la scène, à
toujours, toujours lorgner du même côté, donna le change à une
très-jolie femme dont la loge était voisine de la loge de M. de Balzac.
La jeune femme minauda, croyant que c'était elle que ce beau jeune homme
contemplait.

L'affectation--que mettait cette jolie femme à regarder à la même place
dans l'orchestre, donna le change au voisin de Tancrède qui se mit à
lorgner exclusivement la jolie femme, ne doutant pas que ses regards ne
s'adressassent à lui.

Enfin l'affectation de son voisin à lorgner toujours la même femme
attira l'attention de Tancrède, qui devina alors clairement que ces
œillades étaient pour lui.

La preuve, c'est que, dès que ses yeux eurent rencontré ceux de la jeune
femme, elle cessa de le regarder.

Mines--rougeur--petite toux--boa rejeté sur les épaules--petit gant ôté
pour laisser voir une blanche main--cassolette vingt fois ouverte et
respirée--airs penchés--demi-soupirs--regards obliques--sourires
furtifs, toute cette pantomime infaillible de la coquetterie féminine
fut au même instant employée pour prévenir Tancrède qu'il allait être
aimé.

Il se le tint pour dit--et, lorsqu'un peu avant la fin du spectacle, il
vit sa jolie conquête se lever et quitter la loge où elle était, il
sortit de l'orchestre et alla guetter sa belle au bas du grand escalier.

Elle le vit, et ne sembla pas étonnée; elle oublia d'être émue, mais
elle parut méditer un projet.

Sur ces entrefaites passa un député qu'elle connaissait à peine; il
était pressé et marchait vite. Elle l'arrêta.

--Vous irez demain aux Italiens, dit-elle?

En disant ces mots, elle regarda Tancrède.

--Moi? répondit le député. Pourquoi cela? je n'y vais jamais. La musique
m'ennuie à mourir, je n'aime que les ballets.

La jeune femme s'inquiétait fort peu de ce qu'aimait le député. Elle
l'avait fait servir à entendre ce qu'elle voulait dire à un autre. Son
rôle était fini, elle lui rendit la liberté.

Pendant ce temps, le bel inconnu jouait aussi sa petite pantomime. Son
air parfaitement sérieux--son maintien ultra-respectueux--son regard
particulièrement langoureux--exprimaient suffisamment sa pensée.

La jeune femme ne pouvait plus douter de sa victoire; alors elle fit ce
que font toutes les coquettes--après avoir été scandaleusement
provoquantes, elles affectent tout à coup une superbe dignité; mais il
faut pour cela qu'elles soient bien sûres qu'on ne puisse pas s'y
méprendre; elles ne hasardent la dignité que lorsqu'elle ne peut plus
leur faire de tort.

Or donc, la fière Célimène de la rue de Provence, voyant que son esclave
lui était soumis, s'éloigna noblement d'un pas d'impératrice, sans
daigner jeter un regard sur lui, mais se disant tout bas, dans sa vanité
satisfaite:

--Il a compris.



VI

PRÉOCCUPATIONS


Tancrède rentra chez lui à moitié consolé de ses malheurs. Les
distractions ont cela d'agréable, si elles ne chassent pas le chagrin,
elles le vieillissent, du moins; les événements même indifférents, que
l'on met entre la mauvaise nouvelle du matin et le soir, la reculent
presque d'une année; alors c'est un vieil ennui dont on ne daigne plus
souffrir. Notre imagination ressemble à nos domestiques, qui, pour nous
apaiser quand nous leur montrons une chose cassée, nous répondent avec
sang-froid. «Oh! il y a déjà bien longtemps!» C'est absurde, et pourtant
cela nous console aussitôt.

Tancrède avait oublié madame Lennoix, son fils et tous les chemins de
fer imaginables, préoccupé qu'il était de l'Opéra, de M. de Balzac, de
sa canne, et puis de sa nouvelle conquête.

--Ce n'est pas toujours un malheur d'être beau, se disait-il, puisque...
car enfin... cette femme ne me connaît pas, et si... eh bien! c'est sur
ma bonne mine.

Il se coucha et s'endormit. Au milieu de la nuit, il s'éveilla. Il était
agité; il ne pouvait s'expliquer ce qui le tourmentait. Il pensait, il
pensait, il pensait vite et malgré lui.

À cette jolie femme qui voulait l'aimer?

Non, ce n'était pas un rêve d'amour.

À madame Lennoix qui voulait l'épouser?

Non, ce n'était pas non plus un cauchemar.

Il pensait, vous le dirai-je?... à la canne de M. de Balzac.

Madame Lennoix, c'était un danger passé.

La jeune coquette, c'était une aventure dont le dénouement était prévu:
il n'y avait là ni mystère ni merveilleux; mais cette canne, cette
énorme canne, cette monstrueuse canne, que de mystères elle devait
renfermer! elle pouvait même renfermer!

Quelle raison avait engagé M. de Balzac à se charger de cette massue?
Pourquoi la porter toujours avec lui? Par élégance, par infirmité, par
manie, par nécessité? Cachait-elle un parapluie, une épée, un poignard,
une carabine, un lit de fer?

Mais par élégance on ne se donne pas un ridicule pareil, on en choisit
de plus séduisants.--Par nécessité?--je ne sache pas que M. de Balzac
soit boiteux, ni malade; d'ailleurs un malade qui peut badiner avec
cette canne-là me semble peu digne de pitié. Cela n'est point naturel,
cela cache un grand, un beau, un inconcevable mystère. Un homme d'esprit
ne se donne pas un ridicule gratuitement. J'aurai le mot de cette
énigme; je m'attache à M. de Balzac, dussé-je aller chez lui le
questionner, l'ennuyer, le tourmenter; je saurai pourquoi il se condamne
à traîner avec lui partout cette grosse vilaine canne qui le vieillit,
qui le gêne, et qui ne me paraît bonne à rien.

Enfin, la preuve que cette canne couvre un mystère, c'est qu'elle me
préoccupe; car, au fait, qu'est-ce que cela me fait, à moi?

Ainsi se parlait Tancrède. Ce raisonnement, qui paraît d'abord une
niaiserie, ne manquait pas cependant de justesse. Quand une chose nous
est de sa nature très-indifférente et qu'elle nous préoccupe
singulièrement, c'est un indice que nous devons nous en inquiéter. Notre
instinct nous inspire, nous avertit, notre intelligence flaire ce que
notre raison ne voit pas, car l'instinct c'est le nez de l'esprit...
Mille pardons de cette absurdité, malheureusement elle exprime ma
pensée.

Après une heure de semblables réflexions, Tancrède se rendormit.

Le matin, en s'éveillant, il se demanda ce qu'il avait à faire: rien,
absolument rien. Il n'avait aucun protecteur à aller éprouver, aucune
lettre de recommandation dont il espérât quelque bon résultat. C'était
le fier désœuvrement du désespoir; et comme il n'avait aucun reproche à
se faire, que toutes ses démarches avaient échoué sans qu'il y eût de sa
faute, Tancrède se mit à savourer ce qu'il appelait sa liberté. En
effet, cet état sera la liberté tant que dureront les mille écus de sa
mère.

Pauvre mère! elle avait dit: «Il ne faut pas qu'il arrive sans argent à
Paris;» et alors elle s'était mise à l'œuvre, et elle était parvenue à
composer mille écus--elle avait trouvé ce que les alchimistes cherchent
depuis tant d'années: le secret de faire de l'or.

Que de petits diamants, que de boucles d'oreilles, d'étuis, de dés en
or, de bracelets, d'anneaux, de ciseaux même il a fallu rechercher,
rassembler, et puis faire peser, pour arriver à composer une si grosse
somme avec deux mille francs pour tout revenu!

Cette bonne madame Dorimont, que de petits et cruels sacrifices il lui a
fallu faire pour parvenir à ce trésor! que d'hésitations et peut-être de
regrets!

--Quoi! cette chaîne aussi?

J'y tenais, elle me venait de... mais elle est bien lourde, elle y
passera. Cette épingle, c'est mon oncle qui me l'a donnée... je n'ai
plus que cela de lui... Ce bracelet est redevenu à la mode, il était
joli, c'est dommage; ce collier, comme il m'allait bien! si j'avais une
fille, je le lui donnerais... Ces boucles d'oreilles, elles ont
toujours été trop pesantes; ce cachet? pauvre Édouard... Cette bague?
cher Alfred!...

Et la bague et le cachet vont rejoindre le reste, avec un soupir, une
larme, et puis un vieux juif emporte tout cela sous sa redingote bien
sale. Il emporte votre passé, vos souvenirs, l'histoire de votre vie,
divisée en bracelets, en agrafes, en chaînes, en anneaux. Et pour un si
grand sacrifice, vous gardez, vous, un peu d'argent; joyeuse, vous le
donnez à votre fils qui ne sait pas ce qu'il vous coûte, qui le prend
comme si cela lui était dû, et qui, presque toujours, s'en va le perdre
dans une maison de jeu à Paris.

Et vous avez fait alors ce qu'il y a de plus pénible sur la terre, plus
amer qu'un désenchantement, plus poignant qu'une humiliation, plus
révoltant qu'une injustice, plus accablant qu'un regret; vous avez fait
UN SACRIFICE INUTILE!

Oh! connaissez-vous rien de plus déchirant que cette pensée: je pouvais
ne pas faire ce qui m'a tant coûté?

Un sacrifice inutile! comme mademoiselle de Sombreuil: boire du sang
pour sauver son père, et voir son père monter à l'échafaud. Sentir toute
sa vie le sang d'un autre, le sang qu'on a bu, courir dans vos veines,
et n'avoir point sauvé celui qu'on voulait sauver! Avoir fait un effort
sublime de courage, avoir vaincu le dégoût, l'horreur... pour rien!...
Oh! cela fait frémir! Un grand sacrifice inutile... inutile!... c'est
presque un remords.

Heureusement madame Dorimont ne connut point ce supplice. Son fils était
un bon sujet, et lorsqu'il avait accepté les mille écus héroïques
improvisés par sa mère, il s'était bien promis de les lui rendre avec
usure.

Avec mille écus et une chambre louée cent francs par mois, on vit bien
quinze jours à Paris; et quinze jours, c'est un bel avenir à vingt ans.



VII

FINESSES


Tancrède se souvint toutefois qu'il avait un devoir à remplir; savoir,
d'aller au Théâtre-Italien ce soir-là.

La première personne qu'il aperçut en arrivant ce fut sa superbe
conquête.

Elle semblait chercher quelqu'un; elle le vit... et ne chercha plus.

Cette jeune femme faisait habituellement beaucoup plus de mines au
Théâtre-Italien qu'à l'Opéra. Elle levait les yeux à chaque note de
Rubini; elle secouait la tête en mesure pour prouver qu'elle était
musicienne. La salle étant plus petite que celle de l'Opéra permettait
de mieux apprécier les détails de sa coquetterie, et là elle se livrait
à ses avantages avec un abandon qui les faisait valoir.

Tancrède vit bien qu'il ne pouvait faire autrement que d'en être
amoureux; mais, pour cela, il fallait aller aux renseignements.

Il questionna poliment son voisin; et pour n'avoir pas l'air trop niais,
il affecta l'accent anglais en demandant le nom de cette jolie femme.
Par malheur, le voisin était Anglais, et il répondit en anglais qu'il ne
la connaissait pas, mais qu'il la rencontrait presque tous les jours aux
Tuileries. Par bonheur, Tancrède savait très-bien l'anglais, et il
supporta la manière dont l'autre prononça le mot _Thioulliourille_.
Certes, il fallait bien savoir l'anglais pour comprendre cela.

Après une soirée d'œillades et de roulades, Tancrède retourna chez lui
sans autre événement.

Aux Tuileries, le lendemain, il retrouva sa belle.

La dame était fort élégante; elle donnait le bras à sa mère, vieille
femme assez mal mise qui promenait un chien.

Elle aperçut M. Dorimont et rougit.

C'était dans l'ordre.

Il y eut un quart d'heure de promenade intelligente.

La jeune femme parut chercher son mouchoir dans son manchon, et laissa
tomber un petit portefeuille qui renfermait des cartes de visites.

La mère ne vit rien de cela, ou peut-être était-elle accoutumée aux
maladresses de sa fille.

Tancrède vit tomber le petit portefeuille, et s'approcha pour le
ramasser.

La dame doubla le pas sans faire attention à lui.

Tancrède ne comprit pas cette manœuvre; il resta d'abord immobile, et
réfléchit un moment.

La belle promeneuse revint de son côté.

Tancrède l'attendit; puis, s'avançant vers elle d'un air
très-respectueux:

--Ceci vous appartient, je crois, madame? dit-il, en lui présentant le
portefeuille.

--Non, monsieur, reprit l'audacieuse personne, ce n'est pas à moi.

La mère parlait à son chien en ce moment, elle n'avait pas entendu;
elle vit alors Tancrède s'éloigner.

--Que nous veut ce beau jeune homme? dit-elle.

--Rien, ma mère, c'est un bracelet qu'il a trouvé... mais j'ai froid,
nous allons rentrer.

Les deux femmes sortirent des Tuileries.

Tancrède resta à considérer le portefeuille, sans comprendre cette
profonde ruse. Il crut d'abord s'être trompé; il craignit d'avoir fait
une bévue. Cependant il ouvrit le portefeuille.

--Peut-être ces tablettes renferment-elles un billet? pensa-t-il.

Cette idée le refroidit: c'était aller trop vite.

Le portefeuille ne renfermait point de billet, mais des cartes de
visites, beaucoup de cartes de visites.

M. et madame Montbert, rue de Provence, n° ***.

Madame Virginie Montbert, rue de Provence, n° ***.

M. Isidore Montbert, rue de Provence, n° ***.

Et puis cela recommençait: M. et madame Montbert, madame Virginie
Montbert, M. Isidore Montbert.

--Ah! bien! j'y suis, pensa Tancrède, c'est pour que je sache son
nom.--Ô Virginie! s'écria-t-il en riant, nom charmant! Il me vient une
idée...c'est d'aller lui reporter moi-même ce petit portefeuille rue de
Provence, n° ***. Je dirai qu'en me promenant aux Tuileries, je l'ai
trouvé, et que ces cartes de visites m'ayant indiqué à qui appartenait
ce... Imbécile! s'écria-t-il tout à coup en se frappant le front, c'est
cela qu'elle veut, c'est ce qu'elle t'a indiqué si clairement et que tu
as été si longtemps à comprendre. Et moi qui croyais avoir trouvé ce
rusé moyen... qu'elle-même m'avait donné... Oh! les femmes, les femmes!
elles nous sont supérieures en tout. Nous nous croyons bien forts, bien
ingénieux, et nous n'avons pas une bonne idée qui ne nous vienne
d'elles.



VIII

FATALITÉ


--Le bel homme! ah! le bel homme! dit la femme de chambre de madame
Montbert, après avoir fait entrer Tancrède dans le salon; le beau
garçon! à la bonne heure, celui-là!

--Qu'est-ce que vous avez donc, Adèle? Y a-t-il du monde chez ma fille?
dit la mère de madame Montbert.

--Oui, madame; et je disais que jamais de ma vie je n'avais vu un plus
bel homme.

Madame Pavart entra chez sa fille; elle n'y resta qu'un instant, et ne
voulut même pas s'y asseoir. S'étant informée des projets de madame
Montbert pour la soirée, elle sortit; mais en fermant la porte:

--Prends garde, ma fille, prends garde, dit-elle.

Il y avait tout un passé dans ce peu de mots.

Cela voulait dire: «Tu ne seras pas toujours si heureuse; celui-là sera
plus difficile à cacher.»

Tancrède voulut reprendre sa conversation. Les progrès qu'il avait faits
jusqu'alors dans le cœur de madame Montbert avaient été sensibles: on ne
juge pas plus vite qu'elle n'avait aimé.

Mais les paroles prudentes de la mère avaient refroidi la pauvre jeune
femme; elle avait pressenti tout le danger. De grands embarras lui
étaient apparus, des difficultés sans nombre, un bonheur plein de ronces
et d'épines. Elle eut peur un instant.

Tancrède s'aperçut de ce refroidissement; il redoubla de grâce et
d'amabilité.

Cette séduction triompha d'une crainte passagère, et madame Montbert
alla même jusqu'à engager M. Dorimont à revenir la voir bientôt.

Tancrède s'éloigna très-satisfait de cette première visite.

Sous la porte cochère, il aperçut un homme qui le regardait
attentivement. Cet homme semblait être là pour l'attendre.

Pourtant il n'y avait rien d'étonnant à ce que cet homme fût là. C'était
le portier, que la femme de chambre avait prévenu, et qui voulait voir
si les éloges de mademoiselle Adèle était mérités.

Tancrède se trouva donc en face de lui, et le portier l'admira.

Une semaine encore se passa en rencontres, en promenades, en langage
muet, en regards, et l'amour grandissait chaque jour dans le cœur
éprouvé de Virginie; et collationnant tous ses souvenirs, elle sentait
qu'elle n'avait jamais aimé de la sorte. Tancrède pouvait se dire, dans
toute la puissance de ce mot, qu'il était préféré à tous; et cela était
très-flatteur, je vous assure!

Tancrède jugea qu'il avait langui un temps convenable, et qu'il pouvait
hasarder une seconde visite à sa dame. Il retourna donc chez elle. Le
portier, en le voyant, dit:

--Tiens, v'là encore le beau jeune homme! il paraît qu'il vient souvent.

Voyez un peu le malheur! Tancrède n'était venu que deux fois chez madame
Montbert, et cela comptait pour dix, tant on l'avait remarqué!

Madame Montbert était seule. Elle s'émut à l'aspect de M. Dorimont, et
Tancrède la trouva encore plus jolie. Ils causèrent un moment. Ils
allaient s'entendre... quand M. Montbert rentra.

M. Montbert fronça le sourcil en reconnaissant Tancrède. Cet accueil
glacé était peu encourageant, Tancrède fit un profond salut et se
retira.

Dès qu'il fut sorti:

--Que veut ce bellâtre? dit M. Montbert à sa femme; il vous suit partout
comme une ombre: aux spectacles, aux Tuileries; quand nous sortons, je
ne rencontre que lui!

Madame Montbert ne répondit rien.

--Mon mari qui l'avait remarqué! pensa-t-elle.

Tancrède était mécontent. Cependant, comme M. Montbert n'était jamais
chez sa femme, il ne se découragea point, et peu de jours après, il
retourna la voir.

--Ah! mon Dieu! s'écria-t-elle en le voyant, quelle imprudence! Vous ne
pouvez plus revenir ici, mon mari a tout découvert!

--Déjà? pensa Tancrède. Mais il n'y a rien.

--Il m'est impossible de vous recevoir ouvertement, continua madame
Montbert.

Ces mots, qui étaient pleins de naïveté et d'avenir, rassurèrent M.
Dorimont.

--Mon mari, continua-t-elle, vous a remarqué à l'Opéra; l'autre soir, au
Gymnase. Il a des soupçons; je ne le reconnais plus, en vérité? C'est
désolant! ajouta-t-elle avec tendresse; jamais cela ne m'était arrivé.
Jusqu'à présent j'avais été si tranquille! J'ai du malheur! car c'est la
seule fois que j'aime, et justement....

Ces mots, qui étaient pleins de niaiserie et de passé, refroidirent M.
Dorimont.

--Et moi aussi, j'ai du malheur, madame, reprit-il avec une extrême
politesse, puisque le sort veut que j'échoue où tout le monde réussit.

Tancrède prononça cet adieu d'un ton si parfaitement respectueux, que
madame Montbert n'en sentit pas toute l'insolence; elle prit cela pour
un regret déchirant, et leva ses beaux yeux au ciel, en signe de
sympathie. Ce ne fut que plus tard, par la suite--M. Dorimont ne
demandant point à revenir--évitant de la regarder au spectacle et
paraissant avoir renoncé à toute conclusion--qu'elle reconnut qu'il
s'était moqué d'elle.

Elle s'en consola facilement. Il était bien beau, c'est dommage! mais
c'eût été trop difficile, pensa-t-elle--et elle l'oublia. Or, vous savez
ce que ces âmes-là appellent oublier!



IX

GRANDE DÉCOUVERTE


Cependant le pauvre Tancrède était furieux, non pas des obstacles qu'il
venait de trouver, car on peut dire qu'il avait profité de ces
obstacles, mais des difficultés que cette aventure lui présageait.

Tancrède n'avait pas été longtemps à deviner à quelle catégorie de
femmes et à quelle région d'esprits appartenait madame Montbert. C'était
une de ces sylphides, parfaitement jolies et insignifiantes, qu'on aime
tant que cela est commode et que l'on quitte à la première difficulté.

On vient à elles avec tant de confiance, que la moindre contrariété
décourage; on ne l'avait point prévue, on n'y était point préparé, elle
déroute. Les pauvres femmes! on ne leur en veut pas; la contrariété ne
vient jamais d'elles; mais elles n'ont pas ce qu'il faut pour donner le
génie de la surmonter.

Ce n'était donc pas à cause de madame Montbert que Tancrède était si
affligé de la fatalité qui le poursuivait; il ne l'aimait pas et ne
pouvait la regretter; mais une autre pensée, plus douce, plus profonde,
plus chère, le préoccupait depuis quelque temps.

Cette charmante jeune femme qu'il avait retrouvée au bal chez madame
Poirceau, cette séduisante Malvina, il l'avait revue souvent dans le
monde; il avait été reçu plus d'une fois chez elle, chez sa mère, et le
souvenir de Malvina le charmait. Tancrède était en travail de lui
plaire; et, par une singulière coïncidence, son aventure avec madame
Montbert le dérangeait dans ses projets de séduction auprès de madame
Thélissier; car enfin, s'il trouvait tant d'obstacles auprès de la
première, qui paraissait avoir tant d'expérience pour les vaincre,
combien n'en trouverait-il pas près de la seconde, jeune femme si
candide, si bien élevée, si entourée, et qui devait avoir tant de
ménagements à garder.

Ainsi, il arrive souvent qu'un événement sans importance nous rend
malheureux, parce qu'il est un avertissement pour un autre qui nous
intéresse davantage et qui semble lui être étranger. Nos amis ne
comprennent rien à notre tristesse; ils nous disent:

En vérité, c'est un enfantillage que de s'affliger ainsi pour rien...

Rien! c'est quelquefois tout notre avenir.

Tancrède était révolté contre son destin. C'est trop fort, se disait-il,
c'est à en devenir fou, c'est à n'y pas tenir. Les maris me voient, les
portiers m'admirent, les femmes ont peur de moi. Je suis un paria, un
lépreux, un maudit, on m'a ensorcelé; mais qu'y faire? à qui me
plaindre? Puis-je aller dire que rien ne me réussit, que partout on me
repousse, parce que je suis trop beau? En vérité, je voudrais être
affreux; oui, en vérité, ou... invisible. Oh! que ce serait charmant
d'être invisible! de pénétrer partout sans être vu, d'aimer et de ne
jamais compromettre celle qu'on aime, d'être près d'elle sans qu'on le
sache, sans qu'elle sache elle-même... Oh! quel bonheur!... c'est le
don que je choisirais...

Et voilà cette grande colère qui s'évapore en rêverie.

Puis sa gaieté revient.

--Je veux aller à l'Opéra, dit Tancrède, exprès pour ne pas la regarder,
cette stupide Virginie; nous verrons si son mari le remarquera.

Tancrède arrive à l'Opéra.

--M. de Balzac n'est point ici ce soir, se dit-il; tant pis, cet homme
et sa canne m'intéressent.

Tancrède s'assied à l'orchestre; il lève les yeux. M. de Balzac est en
face de lui avec sa canne.

--Ah! voilà M. de Balzac! je ne l'ai pas vu entrer. C'est singulier.

Mademoiselle *** danse un pas avec M***. M. de Balzac se lève.

Tancrède, voyant bien que ces deux danseurs ne sont pas
très-remarquables, se remet à regarder M. de Balzac.

M. de Balzac a disparu, et cependant personne n'est sorti de sa loge.

La porte n'a pas même été ouverte.

Mesdemoiselles Essler viennent danser ce joli pas fraternel si élégant,
si gracieux.

Tancrède les admire d'abord, puis, préoccupé de la fuite de M. de
Balzac, il regarde de nouveau du côté de sa loge.

Ô surprise! M. de Balzac est assis à sa place... il est là avec sa
canne, comme s'il y avait toujours été. Tancrède croit avoir le délire.

Mesdemoiselles Essler dansent, puis elles s'envolent, leur pas est fini.

Ô merveille! M. de Balzac n'est plus là... s'est-il donc envolé avec
elles?

Tancrède est de plus en plus intrigué.

D'abord il s'agite, il s'émeut, tout son être frissonne comme à
l'approche d'un grand événement; ensuite il s'arme de résolution, il se
pose en face de la loge où était naguère M. de Balzac, et là il reste
immobile, en arrêt devant le mystère pour le forcer à se révéler. Il
regarde, il épie, il observe, il fait passer toute la force de son âme
en ses regards. Ah! quand un homme s'acharne de la sorte à un secret, il
faut bien qu'il finisse par le posséder.

--Où est en ce moment M. de Balzac? il n'est point sorti de sa loge, il
y est, je ne le vois pas. Qu'est-ce à dire? personne n'est sorti de
cette loge, la porte est, tout le temps, restée fermée, et pourtant un
homme en a disparu!... S'il est parti, par où est-il sorti? S'il est là,
pourquoi ne le voit-on plus? Il est donc invisible... Invisible!...

Ce mot replongea Tancrède dans ses rêveries.

Que je voudrais être invisible!... Ah! si j'étais invisible!...

Gigès avait un anneau qui le rendait invisible... _Robert le Diable_ a
aussi un rameau qui le rend invisible. Ah! si j'avais ce rameau!... Dans
la fable, dans toutes les poésies, les anciens, les Arabes, ont imaginé
des objets qui rendaient invisible...

Et Tancrède, en rêvant, regardait toujours. Au même instant, et
subitement, M. de Balzac reparut--et la porte de la loge ne s'était
point ouverte! Il était certain que M. de Balzac n'avait pu quitter la
loge.

Et M. de Balzac tenait en main sa grosse canne...

Tancrède le voit, et voit cette canne...

--Cette canne pense-t-il. Si cette canne était comme l'anneau de Gigès,
comme le rameau de Robert le Diable! Si cette canne avait le don de
rendre invisible!... C'est cela... oui, c'est cela... s'écrie alors
Tancrède, hors de lui.

Et il sort de la salle en répétant comme un fou:

--Je le sais, je le sais; je le disais bien, qu'il y avait un mystère;
je le connais, je n'en doute plus...

Il arrive dans le foyer où M. de Balzac se promenait avec M***.

Tancrède l'accoste hardiment.

--Qu'importe ce qu'il va dire de moi? il me prendra pour un original, et
il m'observera comme tel: les gens d'esprit sont accoutumés aux choses
bizarres, il me comprendra.

--Pardon, monsieur, dit Tancrède en s'efforçant de vaincre son
embarras, son émotion, vous pouvez me rendre un important service.

--Moi, monsieur? mais je n'ai pas l'honneur de vous connaître, répond M.
de Balzac; en quoi puis-je vous obliger?

--En voulant bien me prêter votre canne pendant quelques minutes.

À ces mots, M. de Balzac se trouble.

--Ma canne, monsieur? et pourquoi?

--C'est un pari que j'ai fait avec quelques amis... Je vous la demande
pour cinq minutes seulement... croyez que...

--Cela m'est impossible, monsieur, reprend M. de Balzac sèchement. Cela
m'est impossible; j'en suis fâché... Monsieur.

À ces mots, M. de Balzac s'éloigne; et s'adressant à la personne à
laquelle il donnait le bras:

--Que me veut ce fou? dit-il, comprends-tu rien à cela?

--_Ce monsieur est bu_, répond l'ami de M. de Balzac, en contrefaisant
Arnal dans je ne sais plus quelle pièce.

M. de Balzac sourit, mais il est inquiet.

--Quelle idée peut avoir ce jeune homme? pense-t-il.

Cependant l'intrépide Tancrède ne désespère pas encore de réussir; il
revient à la charge, et, s'approchant du célèbre écrivain, il dit tout
bas d'un ton d'oracle:

--Ce refus est un aveu, monsieur; j'ai votre secret; mais croyez que je
saurai le respecter.

M. Balzac paraît de plus en plus troublé.

--Rassurez-vous, monsieur, continua Tancrède, je n'abuserai point d'une
découverte due au hasard... Je comprends parfaitement que vous ne
puissiez consentir à vous séparer d'une canne si précieuse, surtout en
faveur d'un inconnu; je sais combien j'ai été indiscret de vous l'avoir
demandée, et je vous prie de recevoir mes excuses.

--Sans doute, monsieur, répond alors M. de Balzac, évidemment fort
agité, cette demande m'a paru singulière; mais, si je savais le motif
qui vous a fait me l'adresser, je pourrais...

--Je ne puis m'expliquer ici, devant tout le monde, si vous voulez
m'accorder un moment...

--Demain, oui, demain, interrompit M. de Balzac, venez chez moi à midi,
nous causerons de cela.

Tancrède s'inclina gracieusement et s'éloigna.

--Connais-tu ce jeune homme? dit aussitôt M. de Balzac à son ami.

--Non, je ne sais pas son nom; mais je le vois souvent à l'Opéra, aux
Italiens; c'est quelque agréable de province.

--Il est beau, mais je le crois fou; qu'est-ce qu'il me veut?

--Rien, reprend l'ami; c'est un prétexte pour voir de plus près un grand
homme. Il est bien aise de pouvoir dire en retournant dans sa petite
ville: «J'ai vu Balzac, j'ai vu Lamartine, j'ai vu Berryer.» Je te le
dis, c'est quelque niais de province qui t'admire.

--Merci, reprit en riant M. de Balzac.

Et il s'éloigna, non sans inquiétude, car la pénétration du jeune
inconnu le tourmentait.



X

MERVEILLE


Eh bien, oui, cela était ainsi; cette affreuse canne était semblable à
l'anneau de Gigès, au rameau d'or de Robert le Diable: elle rendait
invisible.

Cela ne se peut pas, dira-t-on.

Et n'a-t-on pas dit cela de toute chose?

Toute invention n'a-t-elle pas été niée à sa naissance? tout problème
fraîchement résolu n'est-il pas mensonge jusqu'au jour où il passe à
l'état de vulgarité?

L'industrie, de nos jours, enfante des merveilles, fait des miracles!
Relisez, je vous prie, les _Mille et une Nuits_, et vous verrez que les
chimères les plus flatteuses, les prodiges jadis inventés pour séduire
l'imagination, sont réalisés, popularisés de nos jours, sans que même
on conçoive l'idée qu'ils aient été rêvés comme impossibles. Ainsi, par
exemple, dans l'histoire du prince Ahmed et de la fée Paribanou, il est
dit que:

Le prince Houssain, frère du prince Ahmed, possédait un tapis sur lequel
il suffisait de s'asseoir pour être transporté, presque dans le même
moment, où l'on souhaitait aller, sans que l'on fût arrêté par aucun
obstacle, et qu'il avait payé ce tapis quarante bourses.

On fit dans le temps beaucoup de bruit de cette merveille. Eh bien,
aujourd'hui, nous avons mieux que cela, oui, mieux: les chemins de
fer!--Ils sont cent fois préférables à ce tapis, par eux d'abord on va
plus vite, on va plusieurs, et assurément à bien meilleur marché.

Il est dit encore:

Que le prince Ali, frère puîné du prince Houssain, avait acheté trente
bourses un petit tuyau d'ivoire avec lequel il voyait tout ce qui se
passait chez les gens les plus éloignés.

Eh bien! ce tuyau dont on faisait grand étalage n'était autre chose
qu'une lunette d'approche, merveille à laquelle nous faisons, nous
autres, fort peu d'attention; et pourtant quoi de plus admirable que
d'être là, tranquillement assis à sa fenêtre, et de voir tout là-bas,
là-bas, des vaisseaux qui arrivent, des hommes qui se battent, et
d'assister ainsi à toutes sortes de dangers qui ne peuvent nous
atteindre? mais qui donc a jamais pensé à admirer une lunette
d'approche?

Enfin, on raconte:

Que le prince Ali, frère du prince Houssain, avait, de son côté, fait
emplette, dans le bezeistein de Samarcande, d'une pomme artificielle
qu'il paya trente-cinq bourses. Cette pomme avait la vertu de guérir
toute espèce de maladies, et cela par le moyen du monde le plus facile,
_puisque c'était simplement en la faisant flairer à la personne._

Eh bien, je vous le demande, l'homœopathie n'en fait-elle pas bien
d'autres?

Au lieu d'une pomme, c'est un petit flacon; vous le respirez, et vous
voilà guéri.

Vous allez mourir... un peu de poudre sur la langue, et vous voilà
sauvé... Avouons qu'il n'y a rien de plus vulgaire que les prodiges.

Dans les _Mille et une Nuits_, il est bien encore question d'un petit
pavillon économique, qui, déployé d'une certaine manière, abritait une
armée de deux cent mille hommes. Je ne sache pas qu'on ait imaginé
encore rien de semblable; peut-être n'en a-t-on pas besoin. Bonaparte,
lui, logeait chaque soir en idée ses soldats dans les villes qu'il
comptait prendre dans la journée: nous, nous les logeons chez nous pour
l'instant; mais si nous faisions la guerre, je gage que nous
remplacerions avec avantage le parasol de la fée Paribanou, et que, ce
qui fut la merveille d'un conte arabe, ne sera pour nous qu'un procédé
économique fort ingénieux.

Tout cela vous explique comment un rival de _Verdier_, dont nous ne vous
donnerons pas l'adresse, par des raisons qui nous sont particulières, a
trouvé le moyen de faire une canne merveilleuse, qui a la propriété de
rendre invisible celui qui la porte. Invisible, invisible seulement; non
pas insensible, non pas impalpable: j'en conviens, l'invention n'est
pas encore perfectionnée. Il faut même, pour que la canne ait toute sa
puissance, qu'on la tienne de la main gauche. Dans la main droite, elle
n'a aucune vertu; on vous voit, on la voit, elle est fort laide, et
voilà tout. Mais sitôt que votre main gauche s'en empare, vous
disparaissez aux yeux des humains; on vous cherche... vainement... vous
êtes là et vous n'êtes plus là... c'est admirable...

Dans un an, tout le monde aura de ces cannes-là: cela deviendra commun
et inutile; car, si tout le monde est invisible, à quoi servira-t-il de
l'être soi-même? à quoi bon se cacher pour observer des êtres qu'on ne
verra pas. Cela serait une nuit universelle, sans intérêt. Heureusement,
le procédé est jusqu'à présent inconnu. M. de Balzac est le seul qui en
ait usé, peut-être même abusé; car, nous le disons à regret, peut-être
a-t-il manqué de délicatesse en dévoilant ainsi dans ses ouvrages les
secrets qu'il avait surpris à l'aide de son invisibilité. N'importe,
voilà maintenant son talent expliqué; nous savons comment il a fait
pour lire dans l'âme de ses héros: de _la Femme de trente ans_,
d'_Eugénie Grandet_, de _Louis Lambert_, de _Madame Jules_, de _Madame
de Beauséant_, du _Père Goriot_, et dans tant d'autres âmes dont il a
raconté les souffrances avec une vérité si palpitante.

On se disait: «Comment se fait-il que M. de Balzac, qui n'est point
avare, connaisse si bien tous les sentiments, toutes les tortures, les
jouissances de l'avare? Comment M. de Balzac, qui n'a jamais été
couturière, sait-il si bien toutes les pensées, les petites ambitions,
les chimères intimes d'une jeune ouvrière de la rue Mouffetard? Comment
peut-il si fidèlement représenter ses héros, non-seulement dans leurs
rapports avec les autres, mais dans les détails les plus intimes de la
solitude? Qu'il sache les sentiments, soit: l'art peut les rêver et
rencontrer juste; mais qu'il connaisse si parfaitement les habitudes,
les routines, et jusqu'aux plus secrètes minuties d'un caractère, les
manies d'un vice, les nuances imperceptibles d'une passion, les
familiarités du génie... cela est surprenant. La vie privée, voilà ce
qu'il dépeint avec tant de puissance; et comment est-il parvenu à tout
dire, à tout savoir, à tout montrer à l'œil étonné du lecteur?» C'est
au moyen de cette canne monstrueuse.

M. de Balzac, comme les princes populaires qui se déguisent pour visiter
la cabane du pauvre et les palais du riche qu'ils veulent éprouver, M.
de Balzac se cache pour observer; il regarde, il regarde des gens qui se
croient seuls, qui pensent comme jamais on ne les a vus penser; il
observe des génies qu'il surprend au saut du lit, des sentiments en robe
de chambre, des vanités en bonnet de nuit, des passions en pantoufles,
des fureurs en casquettes, des désespoirs en camisoles, et puis il vous
met tout cela dans un livre!... et le livre court la France; on le
traduit en Allemagne, on le contrefait en Belgique, et M. de Balzac
passe pour un homme de génie! Ô charlatanisme! c'est la canne qu'il faut
admirer, et non l'homme qui la possède; il n'a tout au plus qu'un
mérite:

La manière de s'en servir:

Or, il arriva cela. Tancrède alla voir M. de Balzac, et lui conta
comment il avait découvert la vertu singulière de sa canne.

--J'étais si préoccupé, lui dit-il, du besoin d'être invisible, qu'il
n'est pas étonnant que j'aie deviné une merveille que je rêvais.

--Vous? s'écria M. de Balzac. Il me semble que vous avez moins intérêt
qu'un autre à n'être pas vu.

Tancrède alors raconta naïvement tous les échecs que sa trop grande
beauté lui avait valus depuis son séjour à Paris.

M. de Balzac l'écouta avec curiosité. Cette situation nouvelle lui plut
à observer; il chercha à se lier plus intimement avec un jeune homme
qu'il trouvait distingué, spirituel, et qui d'ailleurs possédait son
secret: grâce à sa canne, M. de Balzac sait bien vite à quoi s'en tenir
sur le caractère de ses amis. Tancrède, de son côté, ne négligea rien
pour capter la confiance de l'illustre écrivain. Il se rapprocha de lui,
loua un appartement dans son voisinage, et enfin trouva le moyen de lui
rendre un de ces services qui fondent une amitié pour la vie.

Nous ne dirons point quel fut ce service--dont le sexe mérite des
égards--les personnes qu'il pourrait compromettre nous sauront gré de
cette discrétion.

Il suffit de savoir que Tancrède fit preuve en cette occasion de tant de
délicatesse, de présence d'esprit, de réserve, que M. de Balzac
consentit à lui prêter, pendant quelques jours, sa canne précieuse, sans
crainte qu'il voulût jamais abuser de la puissance qu'elle lui donnait.

Tancrède était ravi, transporté, au comble de sa joie, il possédait
enfin ce qu'il avait tant désiré; mais il lui arriva ce qui arrive
quelquefois aux gens qui voient soudain leurs vœux les plus
extraordinaires accomplis; ils se trouvent déroutés, ce bonheur
inattendu les dérange; ils n'y comptaient pas, ils s'amusaient à rêver
une chose, parce qu'ils la croyaient impossible; et puis, lorsqu'ils
l'obtiennent, ils ne savent plus qu'en faire. Ô humanité!

Tancrède était toujours charmé de pouvoir être invisible à volonté,
mais il se demandait à quoi cette puissance lui servirait?

--Comment, par exemple, se disait-il, à moins d'aller dévaliser les
maisons, ce don me mènera-t-il à faire fortune?

Une circonstance vint heureusement répondre à cette question.



XI

UN BEAU HASARD


Sur ces entrefaites, Tancrède reçut une lettre de sa mère--qui d'abord
lui demandait pardon de l'avoir fait si beau--et qui ensuite le
recommandait, en dernière espérance, à M***, ministre de ***, auprès
duquel elle avait un protecteur tout-puissant.

Tancrède alla se faire protéger chez le protecteur, qui le protégea, et
qui ne fit en cela rien d'extraordinaire, car il avait un bureau de
bienveillance établi chez lui, certains jours à de certaines heures: il
protégeait régulièrement une douzaine d'intrigants tous les jeudis dans
la matinée.

Tancrède, ainsi recommandé, s'en alla chez le ministre, dont il avait
reçu une lettre d'audience. M. le ministre, qui avait été taquiné,
tourmenté, épluché la veille par un député de l'opposition--cela
s'appelle, je crois, interpellé--M. le ministre était de fort mauvaise
humeur; d'ailleurs, il fallait qu'il parût indigné dans sa réponse à la
Chambre, et il se maintenait en courroux pour se préparer à un discours
violent; il traitait son éloquence comme un cheval de course qu'on
_entraîne_ avant le combat. M. le ministre bousculait tout le
monde--terme de bureaux--il bouscula Tancrède, il ne l'écouta point, lui
répondit mal; enfin, il abusa de sa position pour le blesser sans qu'il
eût le droit de se plaindre.

Tancrède se révolta.

--Ah! monsieur le ministre, pensa-t-il, vous me traitez ainsi parce que
je suis un jeune homme inconnu dont vous n'avez rien à craindre; ah!
vous m'écrasez de votre puissance, parce que vous me croyez sans crédit.
Eh bien, moi aussi, j'ai une puissance; et puisque vous abusez de la
vôtre, j'userai de la mienne, et nous verrons.

Tancrède traversa les salons, descendit l'escalier du ministre sans
avoir encore de projets arrêtés.

Il rejoignit à la porte de l'hôtel le cabriolet qui l'avait amené, prit
la canne qu'il avait laissée dans son manteau, congédia le cocher de
cabriolet, et, bravant le suisse implacable, rentra invisible dans la
vaste cour de l'hôtel.

Il se promena quelque temps invisible fort en colère.

Comme il marchait, la voiture de M. le ministre vint s'arrêter devant le
perron. Un valet de pied bizarre, vêtu d'une livrée non-seulement de
fantaisie, mais je dirais même fantastique, vint ouvrir la portière.

M. le ministre descendait lentement l'escalier, suivi d'un autre
personnage qui lui parlait avec chaleur, et le domestique tenait
toujours la portière de la voiture, dont le marchepied était baissé.

Tancrède, comme un écolier, s'approche; puis une idée folle s'empare de
lui.

Voyant ce carrosse béant depuis un quart d'heure, il veut s'y asseoir et
s'y reposer. Soudain il s'élance invisible sur le marchepied, et va se
placer au fond de la voiture.

Le mouvement qu'il imprime à la voiture fait avancer les chevaux, le
cocher les retient facilement; mais le bruit a réveillé M. le ministre
de sa conversation. Il se rappelle qu'il est en retard, il se hâte et
grimpe dans sa voiture. Tancrède veut sortir et se lève aussitôt; mais
le ministre, qui vient de s'asseoir, se penche en dehors de la portière,
il ferme l'entrée de toute sa capacité. Tancrède espère encore
s'échapper, mais M. le ministre étend ses jambes officiellement, donne
ses ordres; la portière de la voiture se referme, et voilà les chevaux
partis.

M. le ministre s'établit dans son carrosse, il s'étale, il se carre et
prend autant de place qu'il en peut prendre. Tancrède, au contraire, se
presse, se blottit, se cache comme s'il n'était pas invisible. Il se
sent indiscret, et il n'en veut plus tant au ministre. Les torts que
nous nous trouvons avoir envers une personne qui nous a offensé calment
tout à coup nos ressentiments, surtout lorsqu'ils sont involontaires,
que nous ne les avons pas choisis. Un caractère noble n'imagine qu'une
noble vengeance; il ne rêve que des cruautés dignes de lui. Les torts de
hasard, les mauvais procédés de circonstances qu'il a envers son ennemi
lui semblent au-dessous de sa haine, il en est honteux. Dans la loyauté
de sa raison, il reconnaît que son ennemi n'a pas agi si mal que lui, et
comme il est désenchanté de sa propre haine, il pardonne par humilité.
Tancrède se reprochait sa conduite; le ministre avait simplement manqué
d'égards en l'accueillant légèrement; mais lui manquait de délicatesse
en le suivant à son insu comme un espion.

Tancrède se livrait à ces réflexions, lorsque tout à coup le ministre
s'écria:

--Messieurs....

Tancrède ne put s'empêcher de sourire, il se pinçait les lèvres, il
faisait des grimaces pour garder son sérieux, sans penser qu'on ne
pouvait le voir; mais on a de la peine à s'accoutumer à être invisible.

--Messieurs, continua le ministre, le ministère n'est pas embarrassé de
répondre aux attaques de ses ennemis...

Ici l'orateur s'arrêta; puis il reprit:

--Nous sommes en mesure, Messieurs, de prouver à nos adversaires...

L'orateur s'arrêta de nouveau... Il reprit:

--Ce n'est pas la première fois, Messieurs, que l'opposition nous...

Il s'arrêta encore...

--Bon, dit-il, je trouverai tout cela là-bas.

M. le ministre avait raison, il ne retrouvait toutes ses idées qu'à la
tribune, ce qui était fâcheux. Cela faisait dire qu'elles y restaient.

--Il paraît que nous allons à la Chambre, pensa Tancrède; je n'y suis
pas encore allé, tant mieux!

M. le ministre se remit à chuchoter entre ses dents.

--Le voilà maintenant qui se parle à lui-même, se dit Tancrède.

Mais le ministre élevant la voix...

--Sire... cela ne se peut pas. J'ai déjà eu l'honneur de le dire au roi,
cela fera crier... on dira encore que...

En ce moment la voiture s'arrêta, non pas à la Chambre des Députés,
comme le pensait Tancrède, mais aux Tuileries.

Le ministre descendit de voiture, Tancrède le suivit aussitôt. Par
bonheur, le valet de pied était un lourdaud qui lui laissa le temps de
descendre avant qu'il eût pensé à relever le marchepied.

Entraîné par le hasard et la curiosité, Tancrède s'attacha aux pas du
ministre; il n'avait jamais visité les Tuileries: tout cela l'amusait.
Il franchit le grand escalier dont la magnificence l'éblouit, traverse
la salle des Gardes, et pénètre, toujours à la suite de M. le ministre,
dans un grave salon tendu en bleu, au milieu duquel est une grande table
recouverte d'un tapis de velours bleu,--chambre historique, autrefois le
salon de l'Empereur, aujourd'hui le laboratoire diplomatique, qu'on
appelle à Paris la _boutique ministérielle_, qu'on nomme en Europe le
cabinet des Tuileries.

Plusieurs hommes étaient déjà réunis dans ce salon. Le ministre, que
Tancrède escortait comme un recors invisible, était évidemment en
retard; chez lui c'était un système. Si l'exactitude est la politesse
des rois, l'inexactitude est, au contraire, l'habileté des ministres, de
ceux du moins qui sont influents. D'abord elle ajoute à leur importance;
ensuite un homme ingénieux, qui a les idées, ne risque rien de laisser
les autres épuiser les mots, discuter longtemps, retourner, embrouiller
les questions que lui seul sait pouvoir résoudre. C'est un avantage que
d'arriver sain et frais d'esprit au milieu de gens fatigués, dégoûtés de
leurs opinions par toutes les objections qu'elles ont essuyées; c'est un
beau rôle à jouer; il semble toujours qu'on rallie les camps divers; on
est toujours l'épée qui fait pencher la balance. C'est très-adroit, mais
pour cela il faut être homme d'importance; car il est force gens que
l'on n'attendrait pas, des malheureux que l'on n'attend jamais, que
l'on n'a jamais attendus pour rien; oh! ceux-là, nous leur conseillons
d'être exacts, d'arriver même un peu avant l'heure, s'ils veulent
obtenir en leur vie une part de quoi que ce soit et être entrés pour
quelque chose dans une décision quelconque.

Le ministre de Tancrède fut donc accueilli comme un homme qu'on
attendait, et dont on attendait une idée.

Un personnage qui paraissait avoir une sorte de prépondérance sur les
autres, vint à lui en lui tendant cordialement la main.

--Mais, pensa Tancrède, j'ai vu cette figure-là quelque part, cet homme
ne m'est pas inconnu...

--Le roi sait-il?... dit un des ministres.

--Que je suis fou! pensa aussitôt Tancrède, c'est le roi; comment
n'ai-je pas deviné cela tout de suite? je devais pourtant bien
m'attendre à trouver le roi ici.

Le roi, peu d'instants après, s'assit devant la table, et les ministres
prirent chacun leur place au conseil.

Tancrède était singulièrement embarrassé, combattu entre la curiosité
d'écouter tout ce qu'on allait dire et la honte de commettre un
espionnage indigne de lui.

Enfin, il capitula avec sa conscience.

--L'espionnage, se dit-il, consiste à répéter, et non pas à savoir.

Et il se disposa à écouter.

Par malheur, en se promenant dans l'hôtel du ministère, il avait eu
froid. Ce froid avait réveillé un gros rhume qu'il combattait depuis
huit jours et qui semblait l'avoir oublié un moment. C'était un de ces
beaux rhumes qui font scandale au spectacle et à l'Académie, une de ces
toux opiniâtres qu'on appelle quintes pendant toute la première
jeunesse, mais qui, vers la fin de la vie, sont respectées sous le nom
plus imposant de catarrhes.

Tancrède lutta d'abord avec la quinte ennemie, il étouffait et
suffoquait; bientôt le combat devint impossible, il toussa, il toussa
hardiment, et se livra à toute la frénésie de son rhume.

Le roi était occupé à lire, il parcourait, un travail qu'un des
ministres venait de lui remettre; il ne leva pas les yeux, mais il
entendit cette toux effroyable et il ne douta pas qu'elle n'appartînt à
un de ses ministres. Jugeant un homme de guerre, épuisé par de
nombreuses campagnes, plus capable d'en être le propriétaire que les
autres ministres plus jeunes que lui, il s'adressa au ministre de la
guerre, et lui dit avec bonté:

--Vous êtes bien enrhumé, monsieur le maréchal?

Le maréchal n'était point enrhumé; mais, trop bien élevé pour contrarier
son souverain et pour détourner une marque d'intérêt qui pouvait faire
envie à d'autres, il répondit en s'inclinant respectueusement:

--Oui, sire, oh! très-enrhumé; l'autre jour à la revue...

Et il se mit à tousser avec enthousiasme.

Tancrède était sauvé.

Une flatterie avait rendu probable ce rhume fantastique, dont le roi
aurait pu s'étonner.

Il toussa de concert avec le maréchal, qui bientôt finit par le
surpasser. La toux de celui-ci, d'abord flatteuse, était devenue
sincère.

Ce genre de ruse est facile à cet âge; il s'en acquittait même si bien
que Tancrède fut tenté de lui dire:

--Merci, brave homme, assez, on n'a plus besoin de vous.

En cet instant un huissier entra; il remit au ministre des affaires
étrangères un paquet qui contenait des dépêches.

--Un courrier de Londres, dit le roi.

Il rompit le cachet.

«Le ministère est changé. Lord *** a donné sa démission.»

Cette nouvelle fit sensation dans le conseil. On s'agita, on s'alarma.
Le roi prit la parole; la discussion s'engagea vivement et devint des
plus intéressantes... si intéressante enfin, qu'il nous est défendu de
la rapporter.

--Voilà qui va faire baisser les fonds, dit un des ministres bas à un de
ses collègues pendant que les autres discouraient.

Ce fut ce que Tancrède comprit le mieux de toute la discussion.

--Si je profitais de cette circonstance? pensait-il.

Alors il n'écouta plus rien de ce que l'on disait; il se perdit dans ses
combinaisons, médita vingt projets, rejeta les uns, pesa les autres, et
finit par se décider à courir chez M. Nantua pour lui faire part de la
nouvelle dont un hasard l'avait instruit.

Un huissier rentra sous je ne sais quel prétexte.

Dès que la porte fut ouverte, Tancrède s'échappa.

Il arriva bientôt chez M. Nantua. C'était précisément son jour
d'audience, car le moindre millionnaire a ses jours de réceptions
matinales.

M. Nantua, se rappelant la manière dont il avait trompé Tancrède dans
ses espérances, le reçut d'abord avec embarras, mais Tancrède le mit
bien vite à son aise.

--Monsieur, dit-il, je viens vous faire part d'une chose
très-importante, et vous pouvez, de votre côté, me rendre un grand
service. Une circonstance, que des raisons de délicatesse ne peuvent me
permettre de vous expliquer, me rend, avant tout le monde, possesseur
d'une nouvelle qui doit avoir la plus grande influence sur les fonds; je
suis venu vous en instruire en toute hâte, en ne demandant, pour prix de
ma bonne volonté, qu'un modeste intérêt dans vos opérations.

--Mais, mon cher enfant, dit le banquier en souriant, je ne vous
comprends pas, car enfin...

--Et voilà bien le malheur! s'écria Tancrède; ah! monsieur, si je
pouvais m'expliquer clairement, si je pouvais vous dire la vérité, comme
vous verriez qu'il n'y a pas de doute, je vous tiendrais un autre
langage, je vous dicterais de plus sévères conditions; mais j'ai besoin,
avant tout, de vous inspirer de la confiance; et comme rien n'est plus
extraordinaire que la situation où je me trouve, je ne suis préoccupé
que d'une idée; c'est de ne point passer à vos yeux pour un fou, et
cependant il y a de quoi perdre la tête. Tenir entre ses mains sa
fortune, et ne pouvoir la faire! et cela parce qu'on est inconnu.
Croyez, Monsieur, que si j'avais le moindre crédit, je ne viendrais pas
vous tourmenter, j'aurais bien su faire mon affaire à moi tout seul, je
vous en réponds.

--Vous oubliez, mon cher, reprit M. Nantua avec malice, que votre
intention était de me rendre service.

Tancrède se mit à rire à son tour.

--Sans doute, je voudrais aussi vous rendre service, reprit-il, je
voudrais surtout pouvoir vous parler franchement; mais vous connaissez
trop le monde pour ne pas comprendre qu'il est vingt circonstances, dans
la vie aventureuse d'un jeune homme, qui peuvent le mettre en possession
d'un secret, honnêtement, légalement même, sans qu'il puisse cependant
expliquer comment il en a eu connaissance; mais tenez, je m'engage, si
je vous trompe... Oui, je signe à l'instant même une obligation de
cinquante mille francs, avec laquelle vous pourrez me faire jeter en
prison pendant une année, si la nouvelle que je vais vous apprendre
n'est pas exacte.

--Eh bien, dit M. Nantua, j'ai confiance en vous; mais ayez aussi
confiance en moi: dites-moi votre nouvelle, et si je juge...

--Au fait, dit Tancrède, je vous la dirai toujours; seul, je n'en puis
rien faire, et j'aime autant que vous en profitiez.

--Eh bien?

--Eh bien, le ministère anglais est changé, lord *** a donné sa
démission.

Cette nouvelle produisit sur le banquier encore plus d'effet qu'elle
n'en avait produit sur le conseil des ministres.

--Mais, êtes-vous bien sûr?... dit-il.

--J'en suis aussi certain qu'il est possible de l'être, et je donnerais
en ce moment tout l'argent que je voudrais gagner pour pouvoir vous
inspirer ma conviction et vous raconter les étranges événements qui me
l'ont donnée. Je le sais, vous dis-je, je le sais positivement.

--Comment le télégraphe n'a-t-il pas déjà?... Ah! le brouillard est tel
depuis trois jours, que cela se comprend... Allons, mais vous me donnez
votre parole d'honneur...

--Ma parole d'honneur, dit Tancrède avec l'accent de la loyauté.

--Eh bien, au revoir, mon associé! revenez demain matin.

Tancrède s'éloigna fort agité.

En le voyant partir:

--C'est quelque histoire de femme, pensa M. Nantua; ce beau garçon était
sans doute caché dans quelque boudoir lorsque le ministre a lu ses
dépêches. Il doit être discret, c'est cela.

La nouvelle était vraie, comme nous le savons. La baisse des fonds fut
plus forte qu'on ne l'avait imaginé, et M. Nantua gagna une somme plus
considérable qu'il ne l'osait espérer.

Tancrède eut sa part dans ses bénéfices, et cette fortune imprévue
suffit à son ambition du moment.

Tancrède s'était dit:

--Je ne puis vivre sans argent.

Et il s'était mis en peine de trouver de l'argent.

Maintenant il se dit:

--Je ne puis vivre sans amour.

Et il se mit en peine de trouver de l'amour. C'était plus facile,
dira-t-on; je ne le crois pas, moi. Les pauvres de cœur sont les plus
nombreux à Paris; et comme il n'y a pas d'hospice pour ceux-là, on
risque de les rencontrer partout, et ce sont ceux qui vous attaquent et
vous dévalisent.



XII

LA CANNE EST EN DANGER


Rien n'est si dangereux qu'un premier succès. Tout bonheur est un piége
que nous tend le destin. D'ailleurs, il résulte toujours de la grande
application d'esprit qu'exige la réussite d'une entreprise audacieuse,
il résulte toujours une fatigue de la pensée, une détente de toutes les
facultés, une courbature de nos sens, une négligence, suite de
l'enivrement même du triomphe, qui nous amène à compromettre le succès
que la veille nous avons acheté par tant d'efforts. En bataille, en
amour, en toute chose, le lendemain est un grand jour; LE LENDEMAIN!

Et pourtant c'est ce jour-là qu'on dédaigne; et c'est ce jour-là qu'on
s'endort. Ô danger! ô folie!... Lendemain, jour terrible, décisif et
solennel, l'avenir dépend de toi, tu le fais, il t'appartient. En
gloire, qu'est-ce qu'une bataille gagnée, sans le lendemain qui la
consacre?--En amour, qu'est-ce qu'un jour de bonheur, sans le lendemain
qui le purifie? Le lendemain, c'est la sagesse dans la gloire, c'est la
conscience dans l'amour. C'est du lendemain que l'histoire attend ses
jugements; c'est du lendemain que le cœur date ses souvenirs.

Et ce proverbe qui dit: «Il n'est pas de fête sans lendemain,» ne veut
pas dire qu'il faille s'amuser deux jours de suite; il signifie que
c'est le lendemain seulement que nous saurons si nous avons eu raison de
nous réjouir de la veille.

Ô sagesse des nations!

Tancrède devait à sa canne un grand succès qui l'étourdit, cela était
tout simple.

Lui, quelques jours auparavant, sans ressource, repoussé de toutes les
maisons où d'abord on l'avait accueilli avec bienveillance, tourmenté de
l'idée de ne pouvoir restituer à sa mère ces pauvres mille écus si
chèrement obtenus, lui malheureux, découragé, sans argent, sans amis, se
trouvait tout à coup en possession d'une somme fort considérable, et, ce
qui était mieux encore, en relation d'affaires avec un des banquiers les
plus considérés de Paris.

Son extrême beauté n'était plus un obstacle alors à ses rapports avec M.
Nantua; il ne s'agissait plus de faire partie de sa maison et d'être
commis dans ses bureaux: mademoiselle Nantua n'avait aucune chance de le
voir. Tancrède pouvait donc rencontrer M. Nantua à la Bourse, à l'Opéra,
et faire de grandes affaires avec lui, sans aucun danger pour
l'imagination romanesque de sa jeune fille.

D'ailleurs, le père prudent avait moins de scrupules depuis que M.
Dorimont servait si bien ses intérêts. Tancrède était donc dans une
bonne veine, et il éprouvait cette grande joie d'une âme soulagée, cet
allégement d'un esprit délivré, ce bonheur apprécié qui est fatal; car
le sort est généreux en cela qu'il nous laisse le bonheur tant que nous
ne le sentons pas, et puis si quelque imprudent ose dire: Que je suis
heureux! alors le destin se révolte, le monde crie au scandale, et
quelque bonne catastrophe vient aussitôt rétablir l'équilibre dans le
cœur, c'est-à-dire les regrets, la crainte et l'ennui; et le front qui
s'élevait s'abaisse, et la voix qui chantait s'éteint, et tout rentre
dans l'ordre accoutumé.

Tancrède était fatalement heureux; il venait d'écrire à sa mère le
changement de sa position, qu'il avait expliqué par un mensonge; il lui
renvoyait aussi, avec une généreuse usure, la somme qu'elle lui avait
donnée en partant. Cette longue lettre, écrite avec plaisir, avait
renouvelé sa joie. Il ne pouvait tenir en place, il se promenait dans sa
chambre, il se parlait, se racontait à lui-même ses projets; enfin, pour
employer son agitation, il prit sa canne et son chapeau, et s'en alla
faire des visites. Sa canne et son chapeau! remarquez bien cela, ces
mots toujours insignifiants sont d'une grande importance dans cette
occasion, et Tancrède n'y attacha point assez d'importance. Il prit sa
canne et son chapeau, comme un autre aurait pris sa canne et son
chapeau. Malheureux le trésor qui tombe aux mains d'un si jeune homme!
les trésors ne sont pas faits pour la jeunesse: à vingt ans on ne sait
ni être riche ni être aimé.

Tancrède s'en allait donc comme un étourdi, joyeux et léger, très-étonné
qu'on ne lui fît pas compliment d'un bonheur dont il n'avait fait part à
personne.

Les vives émotions ont un instinct qui nous servirait de thermomètre
pour juger les gens qui nous aiment, si nous le consultions plus
souvent. Il est des amis que nous allons voir tout de suite quand il
nous arrive quelque chose d'heureux; notre bonheur n'est complet que
lorsqu'ils le connaissent, nous courons chez eux bien vite pour leur en
parler, et s'ils sont sortis nous disons notre bonheur à leur portier
pour qu'il les en instruise à leur retour.

Ceux-là sont les vrais amis.--Il en est d'autres auxquels nous pensons
avec crainte, nous disant: Comment vont-ils prendre cela? Ce sont les
faux amis.--Il en est d'autres auxquels nous ne pensons pas du tout. Ce
sont quelquefois les meilleurs, mais c'est que nous ne les aimons pas;
et comme ce n'est pas de notre faute, il n'en faut point parler.

Le fait est que l'instinct du cœur le guide vers ceux qui doivent le
comprendre, les jours où il a besoin d'être compris, comme la science du
plaisir guide le Parisien vers le Théatre-Italien quand il désire
entendre de la musique; vers le Vaudeville quand il veut se divertir, ou
vers le Rocher de Cancale quand il prétend dîner.

Ainsi, une vague pensée disait à Tancrède que la personne qui se
réjouirait le plus de sa joie, après sa mère, était la gentille madame
Thélissier; il sentait bien qu'il ne lui était pas indifférent; il
lisait déjà dans ses yeux un trouble dont elle était bien loin de
deviner la cause.--Malvina ne s'était jamais rendu compte de ses
impressions; son âme était encore dans l'âge d'or des sentiments; ceux
qu'elle éprouvait n'étaient pas encore nommés. Son cœur avait toujours
été si occupé, si _affairé_, qu'il n'avait jamais eu le temps
d'analyser, de baptiser ses impressions. Sa mère, toujours souffrante,
avait accaparé toutes ses pensées jusqu'à l'âge de seize ans qu'on
l'avait mariée; puis les enfants étaient venus si vite, si nombreux,
qu'elle n'avait pas eu le temps de s'apercevoir qu'elle n'aimait pas du
tout son mari. Elle l'aimait, sans doute, parce qu'il était bon et qu'il
l'aidait à soigner sa mère, mais elle n'éprouvait point d'amour; et puis
l'amour, elle n'y avait jamais songé. Elle ne pensait pas--elle vivait;
son cœur était très-sensible, mais son imagination était endormie. Elle
aimait ses enfants, parce qu'elle était leur mère; mais elle ne s'était
jamais dit: «L'amour maternel est la passion de ma vie.» De même,
lorsqu'elle donnait à sa mère des soins si éclairés, si touchants, elle
ne se disait point: «La piété filiale occupe tous mes jours.» Elle ne
faisait état de rien. Quand sa mère avait ses accès de goutte, elle
passait la nuit auprès d'elle; quand sa mère se portait bien, elle
passait la nuit au bal, à s'amuser comme une jeune fille. Trop naïve,
trop naturelle pour n'être pas coquette, elle cherchait à plaire, mais
malgré elle; elle aimait les chapeaux, les robes, les fleurs, les
rubans, sans prétendre être une femme à la mode. Elle s'occupait de sa
maison sans se croire une bonne ménagère; elle remplissait tous ses
devoirs sans savoir que c'était cela qu'on appelait les devoirs; elle
avait accepté tous les rôles que lui avait offerts la vie, sans savoir à
quel emploi ils appartenaient, avec innocence et bonne foi; mais tout
faisait craindre aussi qu'elle n'en acceptât de plus périlleux avec la
même innocence et la même bonne foi. C'était enfin ce que les femmes
froides et romanesques appellent, avec dédain, une bonne petite femme.
Malheureusement ces bonnes petites femmes ont plus d'âme que les grandes
femmes langoureuses, et Malvina était d'autant plus sensible, qu'elle
n'était point romanesque. Elle ne croyait pas à tous les grands
événements qu'on raconte dans les livres; elle pensait qu'ils avaient
dû se passer dans les temps fabuleux de l'histoire, n'imaginant pas que,
dans la rue Saint-Honoré ou dans la rue de Gaillon, il pût rien arriver
d'extraordinaire à une femme qui habitait chez son mari avec ses
enfants. D'ailleurs elle lisait fort peu, quelques pages le soir pour
s'endormir, comme elle le disait elle-même; et ce qu'on lit dans ce but
est rarement fait pour exalter les pensées et troubler l'imagination.

Elle n'était donc gardée par rien, ni par des rêveries folles, ni par
des idées fausses, et un amour véritable, un événement singulier,
devaient la trouver sans défense. On crie beaucoup contre les
imaginations romanesques; je les crois, au contraire, beaucoup moins
faciles à entraîner que les autres. L'habitude de vivre dans un monde
imaginaire leur inspire des préventions contre tout ce qui se passe dans
le monde réel. Les événements de la vie ne leur semblent jamais dignes
d'occuper leur âme, ce n'est jamais cela qu'elles attendent, pour
éclater. Et j'ai toujours vu ces jeunes filles au front pâle, au regard
mélancolique aux phrases nébuleuses et sentimentales--finir par épouser
volontairement de vieux maris pour de l'argent--tandis que les femmes
raisonnables et rieuses risquaient noblement leur avenir dans un mariage
d'inclination. Oui, les chimères romanesques préservent de l'amour. Je
connais une femme qui, à l'âge de seize ans, s'était dit qu'elle
aimerait un jeune Anglais qu'elle rencontrerait dans une prairie. Voilà
quarante ans de cela, et cette femme n'a jamais aimé parce qu'elle n'a
jamais rencontré d'Anglais... dans une prairie!... Sans ce rêve, elle
aurait peut-être aimé un ou plusieurs Français, rencontrés tout
simplement sur les boulevards. Ceci prouve encore que les travers de
l'esprit sauvent le cœur.

Tancrède trouva madame Thélissier entourée d'enfants, non-seulement des
siens, mais de tous les enfants voisins et cousins. Cette troupe de
démons tournait, sautait, galopait dans le salon, pendant que Malvina
lui jouait des contredanses, des valses et des galops.

En voyant entrer M. Dorimont, Malvina quitta le piano, à la grande
consternation des danseurs. Les uns s'arrêtèrent subitement n'entendant
plus la musique, les autres continuèrent de tourner, et trouvant pour
obstacle ceux qui étaient au repos, les heurtèrent brusquement, et
plusieurs d'entre eux tombèrent sur le tapis.

La petite fille de Malvina fut de ce nombre, elle avait à peine trois
ans. C'était une de ces petites boules toutes rondes et toutes roses,
que le moindre choc fait rouler. Elle ne se fit aucun mal, mais elle
pleura beaucoup. Tancrède, la voyant par terre à ses pieds, se hâta de
la relever avant que Malvina ait eu le temps de venir à elle. Il prit la
petite fille dans ses bras, la mena vers sa mère, et tout le monde
s'occupa de la consoler.

Pendant ce temps, un vilain enfant roux, enfant du voisinage, s'était
emparé de la canne que Tancrède avait laissée par terre en relevant la
petite fille de madame Thélissier.

Il s'était emparé de la canne merveilleuse!

De cette canne qui...

De cette canne dont.

De cette canne par laquelle... avec laquelle... enfin, de la canne de M.
de Balzac. L'affreux enfant se promenait dans la salle à manger, autour
de la table ronde, à cheval sur cette canne; et comme il la tenait de la
main gauche entre ses jambes, il était invisible, l'affreux enfant! et
Tancrède, ne le voyant pas armé de sa canne, n'eut pas l'idée de la lui
reprendre. Ô fatalité!

Malvina, heureuse de voir Tancrède consoler si gentiment sa fille, la
laissa dans ses bras. C'était la seule coquetterie volontaire dont elle
fût capable, elle y fut entraînée par le plaisir qu'elle trouvait à les
regarder tous deux; c'était un spectacle qui charmait les yeux, que
cette belle tête de jeune homme si près de ce joli visage d'enfant.

Et lui, de son côté, employait ces flatteries détournées, si connues des
jeunes gens--voire même des conscrits pour séduire les bonnes
d'enfants,--ces compliments qui s'adressent à la petite fille, et que la
mère seule peut comprendre.

Tancrède minaudait beaucoup, il faisait l'aimable, c'était fort bien;
mais quand on veut séduire, il faut tâcher de n'avoir pas autre chose à
faire, et, quel que soit le bien que l'on envie, il ne faut pas négliger
le trésor qu'on possède.

Tancrède, après avoir joué longtemps avec l'enfant, alla reprendre son
chapeau; mais quel fut son effroi, il ne retrouva plus sa canne.

--C'est Amédée qui l'a prise, dit un autre petit garçon, jaloux de
n'avoir pas eu le premier cette idée.

Et chacun se mit à appeler Amédée.

--Amédée, vous avez pris la canne du monsieur?

--Amédée, le monsieur demande sa canne.

--Amédée! Amédée!

--Eh bien, quoi? dit l'enfant invisible, me voilà; pourquoi donc
criez-vous comme ça?

--Tiens, il est là... Où donc es-tu caché?

--Je ne me cache pas, je suis là.

On chercha sous la table.

--Allons, monsieur Amédée, dit une tante en fureur, c'est très-mal
d'avoir pris une canne qui ne vous appartient pas, c'est
très-indiscret; pourquoi avez-vous pris cette canne?

L'enfant, voyant qu'on le grondait d'avoir pris cette canne, la cacha
bien vite dans un coin, et, se montrant tout à coup, arriva les mains
vides dans le salon.

Tancrède, qui n'avait pas assisté à cette scène, cherchait sa canne sous
tous les meubles.

--Eh bien, la canne, dit quelqu'un à l'enfant, qu'en avez-vous fait?

--Moi, je n'ai pas pris de canne.

--Oh! le menteur! dit l'autre petit garçon.

--Comment! vous n'avez pas pris la canne de monsieur?

--Non, madame.

--Que faisiez-vous dans la salle à manger? on vous a cherché, et l'on ne
vous a pas trouvé.

--J'étais caché sous la table pour faire peur à Jules, dit-il avec
audace--car cet affreux enfant mentait très-bien.

La tante, qui avait été très-maladroite dans sa sévérité, le fut encore
plus dans son indulgence.

--En effet, dit-elle, je suis allée moi-même chercher Amédée dans la
salle à manger, et je puis dire que je n'ai pas vu la canne de monsieur
entre ses mains.

--N'importe, cherchons, s'écria Tancrède dans la plus vive inquiétude.

On se précipita dans la salle à manger, on chercha derrière les buffets,
rien;--près du poêle, rien!--Enfin quelqu'un s'écria:

--La voilà, je l'ai trouvée derrière la porte.

Tancrède s'approcha tout joyeux:

--Tenez, lui dit la tante.

Et la tante lui présente une canne.

Ô douleur! ce n'est pas la sienne, ce n'est pas la canne de M. de
Balzac.

C'est une grosse canne à parapluie. L'affreux enfant s'approche, il
examine la canne, et, niais comme un voleur, il s'écrie:

--Tiens, c'est drôle, c'est pas celle-là avec quoi j'ai joué, je l'avais
pourtant mise là; on l'a changée.

--Ah! malheureux! c'était donc toi qui l'avais prise! s'écria Tancrède
hors de lui.

Puis, craignant de se trahir:

--On s'est trompé, dit-il; donnez-moi ce parapluie, tâchons seulement de
savoir à qui il appartient.



XIII

SANS LE SAVOIR


Le cabinet de M. Thélissier avait une porte qui donnait sur la salle à
manger; et comme M. Thélissier habitait le centre de Paris, le quartier
des affaires, où les maisons sont serrées l'une contre l'autre pour
empêcher le jour et l'air d'y pénétrer, la salle à manger de M.
Thélissier était parfaitement obscure à midi; elle n'avait qu'une seule
fenêtre posée de travers, et donnant sur un beau mur troué çà et là de
petites lucarnes, jours de souffrance s'il en fut. Il arriva qu'un gros
monsieur, après une longue conférence, sortit de chez M. Thélissier, et
s'en vint, dans cette salle à manger ténébreuse, reprendre sa canne à
parapluie dans le coin où il l'avait laissée. Comme il n'y voyait point,
qu'il agissait à tâtons, il se trompa, et prit la canne de M. de Balzac
pour la sienne; et comme il ne pleuvait pas, il fut quelque temps avant
de s'apercevoir de sa méprise.

Ce gros monsieur, par une de ces fatalités dont la vie est semée,
s'était foulé le poignet droit quelques jours auparavant--vous
devinez--et il avait le bras en écharpe. Le bras
droit!--devinez-vous?--Il prit donc la canne merveilleuse de la main
gauche, et s'en alla tranquillement sans que personne le vît, invisible
sans le savoir.

Il se promena quelques moments sur les boulevards avec assez d'agrément.
Tant qu'il marcha, tout alla bien; il évitait de lui-même les gens qui
venaient à lui, et il cheminait sans obstacle. Mais la curiosité le fit
s'arrêter devant les affiches de spectacles, il les parcourut avec
attention, le Vaudeville, le Gymnase, la Porte-Saint-Martin; il voulait
tout lire pour mieux choisir ses plaisirs de la soirée; il en était au
Cirque-Olympique, et lisait cette affiche remarquable:

ASCENSION, CONTRE NATURE, DE LA JUMENT NOMMÉE BLANCHE.

lorsqu'un jeune homme, très-pressé, rasa le trottoir d'un pas rapide, et
vint se briser avec violence contre le roc immobile et curieux qui lui
barrait le chemin.

L'homme curieux reçut un coup terrible.--Prenez donc garde, Monsieur,
cria-t-il, je ne suis pas un ciron imperceptible, vous pouviez bien me
voir.--Le jeune homme n'avait qu'une idée, éviter toute querelle qui le
retarderait; et comme il ne regardait rien, tant il était préoccupé, il
ne s'aperçut pas qu'il n'avait rien vu.

Le merveilleux fut perdu pour celui-là; il lui passait devant les yeux
tant de choses, il comptait si bien sur ses distractions, que rien,
dans cette circonstance, ne lui sembla extraordinaire. On est toujours
invisible pour les esprits absorbés.

Le gros monsieur se rangea de côté, de manière à ne plus fermer le
passage; il reçut plusieurs coups de coude pendant un quart d'heure, il
les attribua au peu d'étendue du trottoir, et continua sa route en
faisant mille réflexions raisonnables sur cette manie d'imitation qui
nous fait établir des trottoirs à Paris dans des rues très-étroites,
parce qu'il y en a à Londres dans des rues très-larges.

À la bonne heure! pensa-t-il en rejoignant les boulevards, on peut
marcher à l'aise ici. Au même instant, un commissionnaire qui portait
sur ses épaules un grand cheval de bois--le roi des joujoux! invention
sublime! première émotion de l'enfance--sortit non sans peine du fameux
magasin de Tempier. Il hésita un moment avant de s'embarquer sur le
boulevard, puis, voyant un espace vide, il s'avança hardiment. On eût
dit que ce cheval de bois qu'il soutenait dans les airs était celui du
siége de Troie. Le gros monsieur flânait délicieusement sans savoir que
derrière lui la machine des Grecs le menaçait. En passant devant
l'horloge des _Bains Chinois_, le commissionnaire s'aperçut qu'il était
en retard; il doubla le pas.--Alors un choc terrible vint ébranler
toutes les pensées du badaud épouvanté.--C'est un grand malheur d'être
invisible sans être insensible en même temps; et cela est bien commun
dans ce monde. Il arrive souvent à des gens qui ne font nulle attention
à nous de dire mille choses qui nous déchirent le cœur.

Le gros monsieur ayant reçu un coup violent dans la tête, se retourne
furieux.

--Monsieur! dit-il avec indignation.

Et il se trouve nez à nez avec une grande tête de cheval en bois qui le
regarde fixement.--Voyant qu'il ne pouvait y avoir eu dans cette attaque
intention de l'offenser, il s'en prit au commissionnaire.

--Maladroit, s'écria-t-il, ne me voyais-tu pas? et comme je le disais
tout à l'heure, suis-je donc un ciron imperceptible, que tu n'aies pu
m'éviter?

Le commissionnaire, qui ne voyait personne, ne savait à qui ces paroles
s'adressaient. Il continua sa route sans même se retourner, car le
cheval ne le lui permettait pas.

Le gros monsieur se frotta la tête, ramassa son chapeau et traversa le
boulevard.

L'autre côté est plus tranquille, se dit-il.

Et il s'avança vers le Café de Paris.

En effet, peu de personnes se promenaient sur ce boulevard; ce n'était
pas encore la saison où il est impraticable. Quelques femmes çà et là
allaient regarder les étoffes étalées aux _Chinois_ et au _Sauvage_,
étudiaient les bijoux nouveaux chez _Boulet_. Deux ou trois députés,
arrêtés par une rencontre, échangeaient quelques nouvelles. Du reste, ce
boulevard était presque désert.

Le gros monsieur s'y pavanait; mais tout à coup sortit de la rue du
Helder une petite blanchisseuse tortue et boiteuse, portant un énorme
panier pendu à son bras, et traînant, d'un pas indécis, elle et sa
charge péniblement. Le monsieur la vit venir à lui.

--C'est pitié, pensa-t-il, que de charger ainsi de ce fardeau cette
chétive créature.

Et il se détourna pour lui laisser plus d'espace; mais la petite
blanchisseuse, vacillant dans sa marche, fatiguée de son fardeau, le
changea de bras, et entraînée par sa pesanteur, s'en alla tomber, par un
détour, sur le prudent promeneur, en frôlant avec son panier, de toute
la force de sa faiblesse, les jambes du monsieur, qui poussa un cri de
surprise et de fureur.

--Prenez donc garde, mademoiselle! ne pouvez-vous m'éviter? En vérité,
vous me feriez croire que je suis un ciron imperceptible...

--Ce panier est trop lourd, dit la petite blanchisseuse, sans voir le
monsieur.

Et elle continua son chemin.

--Je ne suis pas chanceux aujourd'hui, pensa l'homme invisible. L'un me
heurte au milieu du corps; l'autre me fend la tête; celle-ci me prend
aux jambes; en vérité, j'ai du malheur. Aussi quand on n'a pas l'usage
de ses deux bras, on est tout désorganisé.

Il prit la rue du Helder, qu'il continua jusqu'à la rue des
Trois-Frères; arrivé là, il entendit une fenêtre s'ouvrir au-dessus de
sa tête--une jeune femme s'avança sur la balustrade tenant à la main un
vase de fleurs; c'étaient des fleurs d'automne, des roses du Bengale,
des reines-marguerites, des chrysanthémum pourpres et blancs. Ces fleurs
n'étaient plus fraîches, on allait les renouveler.

La jeune femme regarda de tous côtés.

--Personne, dit-elle, personne!

Et le monsieur invisible était sous la fenêtre.

--Personne!

Et puis elle jeta les fleurs dans la rue.--Le monsieur reçut toutes les
fleurs et l'eau des fleurs--eau verdâtre et fétide, qui ne pardonne pas
aux habits, et qui teignit avec une promptitude surprenante le gilet
blanc du gros monsieur.

Sa colère!... elle est impossible à décrire.

Sa figure! elle était risible; heureusement, on ne la voyait pas. Des
larmes vertes coulaient sur ses joues, des marguerites séparées du
bouquet dans leur chute s'étaient arrêtées sur le bord de son chapeau et
lui donnaient l'air d'un berger; des chrysanthémum étaient restés sur
ses larges épaules, des roses s'étaient fixées par leurs épines sur ses
bras, dans ses favoris, derrière le collet de son habit; c'était comme
un buisson de fleurs, malheureusement de vieilles fleurs.

Honteux, furieux, il secoua tous ces bouquets, et, ne pouvant se montrer
nulle part en cet état, il retourna chez lui,--où personne ne
l'attendait!

C'était un dimanche: ce jour-là, il avait coutume d'aller dîner chez un
de ses amis; on était joyeux au logis, le maître ne devait pas rentrer
de toute la soirée.

La cuisinière, qui était fort jolie, la cuisinière d'un vieux garçon est
toujours jolie, devait aller au spectacle; elle était belle et parée, et
ne voyant pas revenir le domestique son confrère, qui devait lui donner
le bras pour la conduire à la _Gaîté_, elle était montée dans
_l'appartement_ pour savoir ce qui retardait son chevalier.

Celui-ci était occupé à choisir le gilet qu'il comptait emprunter
tacitement à son maître pour ce jour-là.

Le choix fait, elle l'aidait à le rétrécir: et l'on s'amusait, on
plaisantait, on cherchait à remplir l'espace qui existait entre le dos
et l'étoffe, vu la différence qui existait entre la taille du maître et
celle du valet.

Le Frontin avait pris deux coussins: l'un figurait le dos de monsieur,
et l'autre sa poitrine; et puis Frontin singeait son maître, et, ce qui
était plus mal, se plaisait à le contrefaire.

--Mets donc l'habit de monsieur, dit la cuisinière; tiens, comme ça...
on croirait que c'est lui. Oh! que t'es laid! marche donc! Oh! que c'est
bien ça! le nez en l'air! Oh! c'est ça! t'as l'air bête comme lui.

Or, monsieur était là depuis un quart d'heure, immobile, stupéfait et
invisible.

Enfin, il retrouva la voix.

--Joseph! s'écria-t-il.

La rieuse cuisinière, ne voyant personne, s'imagina que Joseph, pour
compléter la ressemblance, imitait aussi la voix de son maître.

--C'est bien comme cela qu'il t'appelle, dit-elle. Ah! ah! ah!... c'est
bien comme lui!

--Rosalie! cria de nouveau le maître, de plus en plus irrité.

Et Rosalie, ne voyant personne et poursuivant son idée, répondait:

--C'est cela... je crois l'entendre.... quoi!

Enfin le maître, hors de lui, jeta par terre la canne qui le rendait
invisible, et s'en vint saisir au collet son insolent valet de chambre,
avec la seule main qui fût capable d'exprimer sa colère.

--Monsieur! s'écrie la cuisinière anéantie.

--Monsieur! dit le Frontin désarmé.

--Je vous chasse tous deux.

--Mais monsieur...

--Je vous chasse, entendez-vous? silence! Donnez-moi ce qu'il me faut
pour m'habiller: demain vous sortirez d'ici tous les deux.

Il s'habilla.

Le valet, voyant la verdure qui recouvrait les vêtements de son maître,
ne put s'empêcher de dire:

--Où donc monsieur a-t-il été? qu'est-il arrivé à monsieur?

Le maître ne répondit point, il ne dit que ces mots en partant:

--Vous reporterez ce soir cette canne chez M. Thélissier, et vous
demanderez mon parapluie que j'y ai laissé.

--Oui, monsieur.

Et la canne resta aux mains d'un domestique renvoyé!



XIV

NOUVEAUX PÉRILS


Aussi courut-elle plus d'un danger.

Rosalie, trop affligée pour aller au spectacle, rendit à Joseph sa
liberté.

Joseph se prépara tristement à reporter la canne chez M. Thélissier.

Mais, chemin faisant, il rencontre un ami.

On cause; Joseph confesse que son maître l'a renvoyé; l'ami s'étonne, il
connaît une place vacante, on lui a demandé quelqu'un; il propose
d'entrer chez un marchand de vin pour causer de l'affaire plus à l'aise.
Joseph accepte, on boit beaucoup.

D'autres personnes viennent chez le même marchand de vin.

Un plaisant désire la place de ces messieurs; la plaisanterie est mal
prise. Joseph est querelleur; il menace, il fait valoir la canne. On
méprise la canne; la canne s'indigne, elle agit.

Injures, coups de pied, coups de poings, coups de canne; les combattants
se poursuivent dans la rue. La querelle s'échauffe à tel point qu'on
sent le besoin d'un commissaire de police. On court chercher le
commissaire.

Pendant ce temps, les deux champions se disputent la canne, l'un pour la
garder, l'autre pour la reprendre, elle donne trop d'avantage à son
ennemi.

Bref, dans la lutte, tous deux la tiennent de la main gauche.

Le commissaire arrive.

--Où sont-ils?

Plus de combattants.

--Vous m'aviez dit que deux hommes se battaient! je ne les vois pas, dit
M. le commissaire.

--Ah! je les entends, reprend la servante; ils sont sans doute dans
l'autre rue.

Ô mystère! on entend des injures épouvantables, on ne voit personne;
personne que des témoins hébétés qui regardent sans rien comprendre.

Enfin les deux ennemis, épuisés de fureur, lâchent la canne tous deux en
même temps--- et viennent tomber aux pieds de M. le commissaire, que leur
chute fait reculer d'un pas. La canne est tombée avec eux.

M. le commissaire d'un air très-majestueux la ramasse. Comme il a besoin
de toute son éloquence et qu'il parle plus facilement de la main droite,
il prend la canne de la main gauche.

Plus de commissaire!

Éclipse totale d'un commissaire de police!

--Ah! dit le marchand de vin aux deux querelleurs, M. le commissaire est
là qui va vous mettre à la raison.

--Eh bien, où est-il donc, M. le commissaire? il était là il n'y a qu'un
instant.

--Je l'entends qui parle, dit quelqu'un.

En effet, M. le commissaire, quoique invisible, n'en était pas moins
conciliant; son discours pacifiant allait toujours son petit train. Son
attitude était très-noble, son air très-calme, malheureusement ce beau
maintien était perdu.

Enfin Joseph, revenu à lui-même, demande sa canne; il crie qu'on lui a
volé sa canne, et M. le commissaire, pour la lui rendre avec plus de
dignité, la fait passer dans sa main droite.

M. le commissaire reparaît.

Comme il y avait de chaque côté du cabaret deux portes qui donnaient sur
deux rues différentes, ces disparitions merveilleuses furent expliquées,
et, la querelle terminée, on ne s'en inquiéta plus. M. le commissaire
fit une allocution pleine de sagesse aux deux ennemis, qui
s'humilièrent.

Joseph se hâta de reporter la canne chez madame Thélissier, qui
s'empressa elle-même de la renvoyer à M. Dorimont, sans se douter, la
pauvre femme, des tourments qu'elle lui préparait.

Que ceux qui ont retrouvé un amour qu'ils croyaient perdu, qui ont sauvé
un ami en danger, qui ont obtenu la grâce d'un condamné, qui ont vu
guérir un malade, qui ont refait leur fortune, se figurent ce qu'éprouva
Tancrède en retrouvant son trésor égaré. Pour nous, nous reconnaissons
l'impossibilité de le décrire.



XV

SÉDUCTIONS


Une fois rentré en possession de son trésor, Tancrède ne songea plus
qu'à ses amours, et la canne lui fut très-utile pour continuer ses
assiduités.

Tancrède allait presque tous les jours chez madame Thélissier; mais il
se rendait chez elle si adroitement, qu'il ne pouvait la compromettre.

Sitôt qu'il arrivait dans la rue de Gaillon, il passait la canne dans sa
main gauche et devenait invisible. Il entrait ainsi dans la maison à
l'insu du portier; il montait l'escalier, il sonnait, on faisait
attendre un instant, puis le domestique venait ensuite ouvrir la porte:
ne voyant personne, il s'avançait vers l'escalier pour savoir qui avait
sonné, et s'écriait:

--On est parti!

Pendant ce temps, M. Dorimont entrait chez Malvina.

--J'ai trouvé la porte ouverte, disait-il.

--Ce sont mes enfants qui l'ont laissée ouverte sans doute; Pauline ne
sait pas encore la fermer.

Et le merveilleux s'expliquait toujours.

Tancrède restait avec Malvina tant qu'elle était seule; s'il entendait
venir quelqu'un, il se levait et s'en allait bien vite, en repassant la
canne dans sa main gauche.

--De sorte que jamais on ne le voyait chez madame Thélissier, ou du
moins rarement, et pourtant il y venait tous les jours.

Malvina ne se doutait de rien, et comme elle évitait de prononcer le nom
de M. Dorimont, parce que ce nom la faisait rougir, elle ne s'apercevait
pas qu'on ne parlait jamais de lui; elle croyait que ce silence venait
d'elle, et elle ne songeait pas à s'en étonner.

Tancrède était heureux; il était aimé, on ne le lui cachait pas; mais il
y avait encore loin de l'aveu chaste qu'il avait obtenu, au bonheur
cruel qu'il ambitionnait.

--Cette petite femme-là qui paraît si naïve, pensait-il, sera
très-difficile à entraîner.

Il avait raison. De nos jours, il n'y a plus que la candeur qui soit
farouche.

Cette situation est insupportable, se dit-il un jour; je ne puis pas
vivre plus longtemps dans cette incertitude, et d'ailleurs ma canne! il
faut bien l'employer.

Il réfléchit beaucoup, et il alla voir une seconde fois _Robert le
Diable_ pour s'inspirer.

Madame Damoreau était encore à l'Opéra, à cette époque; elle chanta
d'une manière si admirable l'air du quatrième acte: _Grâce! grâce pour
toi-même! et grâce pour moi!_... et elle était si jolie à genoux, que
Tancrède fut électrisé.

Il ne comprit rien à la générosité de Robert; la musique est si belle,
qu'elle produit précisément l'effet contraire à celui qu'elle doit
produire dans l'ouvrage. C'est là le mérite. Tancrède sortit de l'Opéra
passionnément impitoyable, et il se dirigea vers la demeure de Malvina,
armé de sa canne diabolique.

Et la pauvre Malvina, à ce pouvoir magique, à ce prestige, n'avait rien
à opposer, ni talisman, ni chaperon, pas même ce redoutable défenseur
des jeunes femmes, cette égide qui les préserve souvent dans de bien
grands périls: la présence de ses enfants; car le protecteur naturel des
femmes est moins un vieux père, un grand frère, qu'un tout petit
enfant.--et Malvina, par un hasard fatal, n'avait près d'elle ni ses
fils ni sa fille ce soir-là, depuis deux jours elle les avait confiés à
leur grand'mère, par crainte de la rougeole qui était dans sa maison.
C'était un soin prudent; mais, hélas! cela porte toujours malheur à une
jeune mère, de quitter ses enfants.

Il était minuit!



XVI

GRÂCE! GRÂCE POUR TOI-MÊME!... ET GRÂCE POUR MOI!


--Quoi, Monsieur, vous ici?... à cette heure?... Mais c'est affreux!...

--Malvina!

--C'est infâme!

--Est-ce à moi que vous devez parler ainsi, Malvina? Je croyais que vous
m'aimiez?...

--Oui, je croyais... mais... mais comment êtes-vous ici? Qui vous a
fait entrer?... Si Joséphine était capable...

--Ne l'accusez pas; ce n'est pas elle.

--Je la chasserai!

--De grâce, calmez-vous; personne ne m'a vu venir.

--Une heure du matin!... Venir chez une femme qui ne vous a jamais donné
le droit d'agir ainsi! chez une femme qui vous aimait... qui aurait
sacrifié sa vie pour vous, qui avait confiance en vous. Ah! c'est
horrible!

--Rassurez-vous, madame; je vous aime, vous êtes libre auprès de moi. Je
ne voulais que votre amour; mon seul tort est d'y avoir cru.

--Qui vous a fait entrer ici? Expliquez-moi ce mystère. François vous
est-il vendu?

--Je n'ai séduit aucun de vos domestiques, madame, et si ma présence
vous irrite à ce point, je puis m'éloigner sans qu'aux yeux de personne
vous soyez compromise.

--Je ne vous comprends pas, c'est à devenir folle! Dites, par où
êtes-vous venu?

--Par la fenêtre, répondit Tancrède audacieusement.

--Ah! mon Dieu! s'écria-t-elle, il pouvait se tuer...

Et Tancrède improvisa ce mensonge:

--J'étais chez un jeune peintre de mes amis, qui demeure près de vous.
Les fenêtres de son atelier donnent sur votre cour. Je l'ai quitté ce
soir, à l'heure ordinaire; mais au lieu de sortir par la porte, je suis
monté sur la terrasse, de là sur les toits... et j'ai pu pénétrer dans
cette maison par la fenêtre du grenier qu'on a laissée ouverte.

Ce récit était absurde, et par cela même il fit bon effet. L'extravagant
est le probable, en amour.

Malvina fut si épouvantée du danger que Tancrède avait couru pour elle,
qu'elle lui pardonna sa témérité.

--Mon Dieu, dit-elle, quelle folie! cette maison est si haute!...

Tancrède, voyant le cœur de la femme reparaître, éprouva quelque honte
d'avoir par un mensonge usurpé cette pitié; il perdit de son audace.

--Puisque mon imprudence vous offense, dit-il, je vais vous quitter;
mais avant de me renvoyer si cruellement... Malvina, pardonnez-moi.

--Vous ne pouvez partir; redescendre de cette terrasse serait plus
difficile que d'y monter. Il faut attendre.

--Attendre qu'il fasse jour, pour qu'on me voie?

--Non, il faut vous cacher.

--Où me cacher?...

Elle réfléchit un moment, puis elle reprit:

--Dans la lingerie... oui, personne n'y viendra. Vous y resterez
jusqu'au matin, et puis quand tout le monde sera levé dans la maison, à
l'heure enfin où vous pourriez vous montrer convenablement, vous
partirez...

--Non, j'aime mieux vous quitter; je me repens déjà d'être venu, dit-il
avec tristesse.

--Que vous êtes méchant!

Il voulut s'éloigner.

Elle frémit.

--Attendez un moment encore, dit-elle, peut-être y a-t-il un autre
moyen...

--Si c'est pour m'épargner un danger que vous me retenez, madame,
rassurez-vous, je n'ai rien à craindre.

--Vous ne pouvez repartir par cette terrasse, je ne le veux pas.

--Ah! c'est juste, reprit-il avec amertume, si l'on trouvait un homme
tombé d'une fenêtre de votre maison, cela pourrait vous compromettre.

Elle fut si blessée de cette idée, qu'elle n'y répondit point.

Elle était agitée, elle tremblait; enfin, elle prit un parti.

--Restez, monsieur, dit-elle froidement.

Puis elle s'approcha de la cheminée, ranima le feu, alluma d'autres
bougies, ferma les rideaux de son lit, et, s'étant enveloppée d'un grand
châle, vint s'asseoir dans un fauteuil, en faisant signe à son hôte
importun de prendre une chaise en face d'elle.

Tancrède s'établit alors comme une visite, elle comme une voyageuse
résignée à passer la nuit dans le salon d'une auberge dont toutes les
chambres sont occupées.

Tancrède la regardait en silence; tant de calme et de fermeté le
révoltait.

--Elle ne m'aimait point, pensait-il, je m'étais trompé.

Cette pensée le faisait souffrir; il voulut s'en venger. Il affecta une
grande indifférence, et joua le rôle d'un homme subitement guéri de son
amour; il sentait sa situation ridicule. Malvina avait sur lui trop
d'avantages par sa froideur et sa dignité; il voulut la déconcerter en
détruisant ce prestige, en ôtant à cette scène toute la solennité que le
maintien grave de madame Thélissier lui donnait.

Alors il prit la parole, comme s'il causait dans un salon, et dit d'un
air parfaitement sérieux:

--Vous savez, madame, que M. Guizot a offert sa démission?

Malvina, qui ne s'attendait nullement à M. Guizot, à cette heure, ne put
s'empêcher de sourire.

--Il est un peu tard pour parler politique, dit-elle.

--Oh! je n'y tiens pas...

Il se tut encore quelques instants; puis il reprit avec le même aplomb:

--Scribe se met, dit-on, sur les rangs, pour être de l'Académie; on
croit qu'il sera nommé.

Elle sourit encore malgré elle.

--Quelle manie de conversation avez-vous donc? dit-elle.

--Quoi! vous voulez que je reste sans mot dire, sans dormir, sans aimer,
depuis deux heures du matin jusqu'à deux heures de la journée? car il ne
sera pas convenable que je m'en aille avant l'heure où j'aurais pu
venir.

--Et bien! causez, dites ce qu'il vous plaira.

Il resta quelques moments à chercher, après quoi il continua:

--Vous avez là de jolis flambeaux, madame, mais je remarque sur ces
étagères plusieurs choses du même genre, ces vases, ces flacons; vous
aimez donc beaucoup les Chinois, madame?

Ce mot de Chinois est en possession de faire rire depuis des siècles, on
ne sait pourquoi; mais prononcé d'une manière si pédante, à cette heure
et dans la situation romanesque où se trouvait Malvina, ce mot était
irrésistible, elle ne put l'entendre sans rire. Tancrède, la voyant
moins sévère, ajouta:

--Vous n'avez jamais réfléchi, madame, à cette préférence qui vous
entraîne, à votre insu, vers le Chinois?

--Non, monsieur, répondit-elle, il fallait qu'un homme vînt à cette
heure, chez moi, malgré moi...

Elle ne put achever, et se mit à rire franchement.

--Ah! vous vous moquez de moi, dit-il avec grâce, et vous avez raison.

Mais en disant cela, il se rapprocha d'elle et voulut lui prendre la
main; elle la retira vivement.

--Non, laissez-moi, dit-elle, je vous en veux; je ris, parce que cette
situation est ridicule, et que vous me dites des folies; mais
sérieusement votre conduite me fâche, et je regrette la confiance que
j'avais en vous.

Pauvre femme! ces paroles étaient une grande faute, car elles ramenaient
la conversation et toutes les pensées vers l'amour. Quand on est fâché
contre un homme qu'on aime, c'est une très-grande faiblesse que de lui
parler de ses torts; c'est risquer qu'il se justifie; et c'était une
grande imprudence pour une si jeune femme que de s'exposer à écouter les
excuses d'un si beau jeune homme, à deux heures et demie du matin. Un
pardon accordé à cette heure est bien vite un crime pour tous deux.

Hélas! il se justifia--par la seule excuse qui explique de semblables
imprudences, par trop d'amour; et c'est une bien bonne excuse près d'une
femme! Il demanda pardon si humblement, qu'on n'osa plus lui en vouloir.
Il était si malheureux d'avoir déplu, qu'il fallut bien le consoler.

Que vous dirai-je? à peine quelques minutes s'écoulèrent--et un
changement notable s'était opéré dans le dialogue de ces gens naguère
si irrités l'un contre l'autre. La conversation était devenue plus en
harmonie avec l'heure, le lieu et la situation des personnages; on
n'avait plus besoin, pour la soutenir, de parler ministère, académie, et
il ne fut plus question une seule fois de l'élection de M. Scribe et de
la démission de M. Guizot.



XVII

JOIE INCONNUE


Il est pour les femmes un moment de délire, que l'être le plus aimé
ignore, et qui serait le plus beau secret de sa vie, s'il pouvait le
deviner.

C'est l'heure de solitude qui suit une présence adorée; c'est l'instant
où, rendue à elle-même par la suspension d'une félicité trop grande,
l'âme s'épanouit et savoure avec enchantement une joie naguère trop
puissante, presque pénible par son excès; c'est l'instant où la pensée
timide s'élance, s'abandonne, se livre, où la passion s'exprime, où
l'extase retrouve la voix.

Alors la vie s'illumine, notre cœur s'enflamme de mille clartés, comme
un temple pour un triomphe, il se pare de toutes ses gloires, il brille
comme pour une fête: c'est un triomphe que d'être aimé, et dans les
transports de sa reconnaissance, il élève vers l'objet de son culte un
_Te Deum_ d'actions de grâces, un hymne de bonheur et d'amour.

Rester seule avec cette enivrante pensée: Il m'aime!... Ce moment est
peut-être le plus doux moment pour une femme, chez qui la passion la
plus vive est toujours voilée d'un nuage de timidité. C'est alors
qu'elle aime, alors qu'elle ose aimer! Elle est seule, sans témoin, car
celui qu'on chérit le plus est encore un témoin.

En sa présence, l'âme est longtemps gênée; son aspect nous jette dans un
si grand trouble, sa voix nous fait tressaillir, son regard nous
éblouit, sa pensée nous absorbe; une émotion si violente est presque un
tourment. Nous sommes alors la proie de notre bonheur, nous ne songeons
pas à le savourer.

Mais sitôt qu'un adieu passager nous délivre, notre âme magnétisée
respire, elle s'exhale, elle retrouve sa volonté, elle se comprend, elle
sait qu'elle aime; elle ne subit plus son amour, elle l'accepte, pour
ainsi dire. Alors elle ose rappeler le maître qui vient de la quitter,
elle ose l'évoquer, elle le ramène par la pensée, elle le retient, elle
lui parle, elle lui confie toute sa folie, elle lui raconte son bonheur;
comme il n'est plus là que par un rêve, elle n'a plus peur de lui, elle
peut être franche, elle lui dit tout. Seule, elle a plus d'amour qu'en
sa présence; seule, elle est plus à lui que sur son cœur.

Et Malvina se croyait seule.

Quand il avait fallu se quitter, tremblante et d'un pas discret, elle
avait conduit Tancrède dans une espèce d'antichambre où il devait passer
le reste de la nuit.

Tancrède y était resté quelques instants. Mais--il y a toujours des
hasards comiques dans les plus romanesques aventures.--Il arriva qu'un
chien, un malheureux chien, qui habitait une chambre voisine, sentit
notre héros et s'alarma; il se prit à aboyer sous prétexte qu'il était
de bonne garde; il aboya si fort, si obstinément, si fidèlement, que
Tancrède comprit qu'il ne pouvait séjourner plus longtemps dans cet
endroit, sans attirer l'attention de toute la maison; car le don
d'invisibilité ne protége pas contre la divination nasale du chien.

Tancrède revint sur ses pas. Madame Thélissier n'avait pas encore
refermé les portes de l'appartement; la bougie qu'elle portait s'était
éteinte, et cela l'avait retardée. Tancrède voulut d'abord lui parler,
lui expliquer son danger, mais il changea d'idée. Pourquoi l'inquiéter?
pensa-t-il; et il rentra invisible dans la chambre de Malvina.

Et Malvina se croyait seule et il était là!

Comme elle était émue!--à peine pouvait-elle se soutenir.

Elle s'appuya sur une table, puis elle passa sa main sur son front pour
recueillir ses idées; elle croyait rêver;--mais quand elle eut jeté les
yeux autour d'elle, qu'elle eut regardé la place où il était, encore
parée de sa présence, elle comprit la vérité, elle comprit qu'elle
aimait, qu'elle venait de donner sa via par amour.

Alors elle pensa à lui, rien qu'à lui--elle ne pense pas à ses enfants
qu'elle adore, à son mari qu'elle respecte et qu'elle a trahi, à sa mère
qui fut toujours irréprochable et qui la maudirait... elle ne sait plus
rien de sa vie passée; elle a oublié sa naissance, son nom, sa
jeunesse--son existence ne date que d'une heure; elle ne pourrait pas
dire qui elle est, elle a tout oublié, vous dis-je, et c'est son excuse.

Elle aime!... ce mot puissant remplit tout son cœur. Demain, elle se
ressouviendra, demain elle retrouvera des remords et des larmes; ce soir
elle est aimée, et toute sa pensée est amour!

Hélas! rien ne l'avait préparée à l'amour; il l'a frappée comme la
foudre, sans qu'elle pût songer à l'éviter. Une si violente passion
dans un cœur si jeune est terrible; Malvina est trop faible pour avoir
l'idée de combattre, trop franche pour n'être pas heureuse; mais cette
joie est mortelle, elle l'enivre, elle l'égare; pauvre femme! dans sa
joie elle fait pitié.

Oui, mais à lui elle doit plaire; pour lui elle est séduisante, ainsi!

Quel délire! quelle fièvre! elle parle, il l'écoute.

--Que je l'aime! dit-elle d'une voix étouffée, qu'il est charmant! qu'il
est beau! oh! mon Dieu! comme je l'aime!

Elle est folle... mais il la trouve sublime dans sa démence, lui!--Il la
contemple, il l'adore.

Tout à coup il la voit sourire; puis, gracieuse comme une enfant,
rassembler dans ses mains ses longs et noirs cheveux; elle les regarde,
elle se rappelle comme il les a baisés; et folle, elle les baise et les
admire. Elle admire ses bras, ses belles et blanches mains; elle se
souvient de ce qu'il a dit en les caressant; elle se répète ces paroles
si tendres, ces voluptueuses flatteries qui l'enivraient; elle se
réjouit d'être belle, elle s'enorgueillit d'elle-même, elle s'aime
comme un souvenir.

Une pensée la fait rougir, une autre l'attendrit, elle pleure; puis la
joie plus vive revient. Elle l'appelle, lui qu'elle aime, elle dit son
nom avec ivresse, elle lui révèle toute sa passion; et pâle, tremblante,
vaincue par une émotion si nouvelle, elle tombe à genoux, épuisée,
fondant en larmes et souriant d'amour.

Et lui est là... immobile... enivré; il est là qui la regarde aimer!

Longtemps il a respecté son délire, pour mieux surprendre tant d'amour:
mais bientôt cet amour l'entraîne; Malvina est si belle à genoux!--Son
courage l'abandonne; il va s'élancer auprès d'elle, la soutenir dans ses
bras, la serrer sur son cœur...--Adieu ses serments! adieu le mystère de
la canne merveilleuse!--Monsieur de Balzac, vous serez trahi; Malvina va
savoir par quel prodige Tancrède l'a suivie, votre secret sera
dévoilé... Monsieur de Balzac, tremblez donc!...--mais non, vous êtes
l'auteur de la _Physiologie du Mariage_, et vous conserverez tous vos
droits.

Comme Tancrède, emporté par sa tendresse, allait révéler sa présence,
des pas traînants se firent entendre dans le corridor.

Malvina se lève... elle écoute; la clef tourne dans la serrure; la porte
de sa chambre s'ouvre... M. Thélissier, vêtu d'une robe de chambre à
ramages, coiffé d'un bonnet de soie noire et tenant une veilleuse à la
main, entre dans l'appartement de sa femme.

Tancrède, quoique invisible, recule épouvanté.--Malvina frémit: mais ce
n'est pas le remords qui l'agite; le remords, c'est déjà la raison,
c'est de la force; un remords, c'est déjà une distraction dans l'amour,
et l'amour dans son cœur est encore tout-puissant; l'heure des remords
n'est pas encore venue; l'aspect de son époux ne lui en donne même pas.
Ce n'est point de la honte qu'elle éprouve à sa vue, c'est de la haine.
Elle n'a pas peur de sa colère, elle a horreur de sa tendresse, elle ne
songe qu'à l'éviter. Elle s'indigne, toute son âme se révolte contre
lui; elle ne lui appartient plus, elle est libre, elle s'est affranchie
par la trahison.--Ô misère! ses devoirs ont changé de maître; sa
fidélité est à celui qu'elle aime; l'homme qu'elle n'aime pas est son
ennemi.

M. Thélissier était loin de deviner ce qui se passait dans l'âme de sa
femme; il la croyait incapable d'éprouver la moindre passion. Il avait
épousé Malvina si jeune qu'il la traitait toujours comme une enfant. Les
gens qui nous ont vus naître ne nous connaissent jamais; ils ne veulent
pas comprendre que l'on grandisse, ils nous regardent toujours avec
leurs préventions; et, dans leur étonnement stupide, ils appellent
«étrange changement de caractère» les développements naturels que l'âge
amène dans nos idées, dans nos défauts et dans nos sentiments.--On ne
peut pas imaginer qu'une femme qu'on a vue jouer à la poupée à l'âge de
six ans, puisse mourir d'un chagrin d'amour à vingt-cinq ans, et
pourtant cela s'est vu.

M. Thélissier, d'ailleurs ne comprenait rien aux délicatesses, disons
mieux, aux corruptions du cœur; c'était ce qu'on appelle un bon mari,
facile à vivre, généreux; mais professant sur les femmes les idées les
moins romanesques, regardant une _épouse_ enfin comme une servante
légitime, faite pour élever les enfants et tenir le ménage, mais indigne
d'occuper sérieusement les pensées d'un galant homme; ce qui ne
l'empêchait pas toutefois de trouver Malvina fort jolie.

--Te voilà levée aussi, Mina? dit-il en voyant sa femme près de la
cheminée; ce maudit chien t'a réveillée comme moi?

--Je suis malade, reprit-elle d'une voix tremblante.

--Malade, mon enfant! qu'as tu donc? veux-tu que j'aille chercher
Villermay?

--J'ai une fièvre horrible, laissez-moi.

--Tu fais la méchante, ce soir.

En disant ces mots, M. Thélissier posait sa veilleuse sur une table et
se préparait à aller fermer la porte qu'il avait laissée ouverte.

--Ne fermez pas cette porte, dit-elle, j'ai besoin d'air, j'étouffe.

Tancrède était au supplice, il voulut s'en aller; mais une curiosité
cruelle le retint.

--Je suis très-souffrante, dit Malvina avec impatience, voyant que son
mari s'établissait dans sa chambre avec l'intention d'y rester.

--J'ai besoin de me soigner, allez, laissez-moi?

--Personne ne te soignera mieux que moi, Minette; mais tu n'as pas l'air
malade du tout, tu es rose, et si...

--J'ai la tête en feu, je souffre horriblement.

--Il faut te recoucher; relève tes cheveux et remets-loi au lit.

--Je ne veux pas, vous dis-je; je me levais quand vous êtes venu.

--Mais, qu'as-tu donc? je ne te reconnais plus: tu me dis «vous,» comme
à un monsieur! allons, ne fais pas la capricieuse, viens m'embrasser.

Malvina tressaillit; un froid mortel courut dans ses veines.

--Tu me boudes, reprit M. Thélissier, eh bien, je ne suis pas fier,
j'irai moi-même.

M. Thélissier, à ces mots, s'avança vers sa femme; elle voulut
s'éloigner, il la retint.

--Voyons, dit-il en passant sa main sur le front de Malvina, voyons si
cette petite tête est bien brûlante?

Et puis il lui donna, sur le front, un affreux baiser...

Ce baiser retentit au cœur de Tancrède comme un coup de fusil; il
s'élança vers la porte et s'enfuit.

Ô DÉSENCHANTEMENT!

Ce baiser avait réveillé Malvina de sa stupeur; un si grand danger la
rendit perfide, elle se radoucit tout à coup, et d'un ton presque
gracieux: Je t'en prie, dit-elle, laisse-moi, va, je t'appellerai si je
suis plus souffrante; mais va, si je peux dormir, demain je serai mieux.

Le bon M. Thélissier céda aux instances de sa femme; il avait un peu
froid, et il ne fut pas fâché d'aller se recoucher.

Malvina, seule, pleura tout le reste de la nuit, la pauvre femme! elle
pleure encore... car l'ingrat Tancrède n'est jamais revenu.

Le coup qu'il avait reçu était si fort, qu'il avait tué son amour.
Malvina lui apparaissait toujours dans les bras de son mari; il ne
pouvait se délivrer de cette image; de tous ses souvenirs, celui-là seul
était resté. Quelquefois il se disait:

--D'où vient donc ce dégoût?... Je le savais bien, pourtant... oui, mais
je ne l'avais pas vu. Ô maudite canne! s'écriait-il dans sa fureur,
est-ce là le bonheur que je devais attendre de toi? c'était bien la
peine de me faire invisible pour... Malheureux! je l'aimais tant! je
l'aimerais encore sans ce don fatal. Quelle leçon!

Pourquoi s'étonnait-il? c'est la vie.--Entrevoir ce qui charmait notre
âme et nos yeux sous un jour défavorable, n'est-ce pas ce qu'on appelle

CONNAÎTRE?

Découvrir qu'on avait tort d'aimer, de croire et d'espérer, n'est-ce pas
ce qu'on appelle

SAVOIR?

Et il y a des gens qui se donnent beaucoup de peine pour en arriver là!
Si l'on faisait une nouvelle mythologie, nous exigerions que l'Amour
fût, non pas fils de la beauté, mais de l'ignorance... Et que dis-je?
c'est la morale des malheurs de Psyché, tant punie pour avoir voulu
savoir qui elle aimait.

Tancrède prit dès ce jour une résolution terrible.

--Je n'aimerai plus que des veuves ou des jeunes filles, se dit-il,
c'est la FEMME LIBRE qu'il me faut.

Et comme un apôtre de M. de Saint-Simon, il se mit à la recherche de la
FEMME LIBRE.



XVIII

UNE SOIRÉE POÉTIQUE


Un soir qu'il ne pleuvait pas, Tancrède errait dans les rues de Paris,
ne sachant à quel théâtre se vouer.

Au Vaudeville, on donnait:

LA CROIX D'OR.

Aux Variétés, on jouait:

LA CROIX D'OR.

Au théâtre du Palais-Royal, on représentait:

LA CROIX D'OR.

Toujours LA CROIX D'OR! Laquelle choisir? L'embarras était grand.

Si chacun de ces théâtres avait donné une pièce différente, Tancrède
aurait pu se décider; mais le même sujet partout! il aurait fallu être
un vieux coureur de spectacles pour savoir au juste celui qu'on devait
préférer.

Tancrède cheminant sur le boulevard, aperçut, au coin de la rue
Taitbout, une espèce de file de voitures.

Est-ce qu'il y a un théâtre par là? se dit-il, et machinalement il
dirigea ses pas du côté que suivait la file.

Les voitures avaient toutes des armes peintes sur leurs panneaux; les
chevaux étaient mélancoliques, les cochers misérables; mais, en
revanche, les valets de pied étaient bien tenus et sentaient la bonne
maison.

De temps en temps des femmes vieilles ou jeunes montraient un turban, un
bonnet, et c'était plaisir que de voir leur mauvaise humeur.

Tout à coup la glace d'une des voitures s'abaisse, un jeune homme passe
sa tête blonde:

--Qu'est-ce donc? dit-il, pourquoi n'avançons-nous pas?

--Monsieur, c'est la file.

--Comment, nous sommes à la file? ah! c'est charmant, s'écria-t-il;
madame de D*** qui m'écrit: «Venez, nous serons entre nous; je n'ai
invité personne, c'est une petite soirée sans façon.» Et puis, voilà
qu'elle a rassemblé tout Paris!

--Elle ne pouvait faire autrement, dit une autre voix qui sortait du
fond de la même voiture: tout le monde voulait entendre les vers de
Lamartine, et madame de D*** se serait brouillée avec tous ses amis.

--Ah! pensa Tancrède, il paraît que ces messieurs vont à une soirée
littéraire. Eh! mais, moi aussi, je serais curieux d'entendre des vers
de Lamartine. Pourquoi ne me donnerais-je pas aussi ce plaisir-là? La
canne me doit une réparation--et Tancrède fit passer la canne dans sa
main gauche.

La voiture des deux jeunes gens s'arrêta devant la porte d'un joli petit
hôtel de la rue Saint-Georges, et les deux superbes dandys entrèrent
dans l'antichambre, sans se douter qu'ils étaient trois.

Ils quittèrent leurs manteaux; Tancrède, étourdiment, allait faire comme
eux; mais heureusement il se rappela que ce soin était inutile; il garda
sa grosse redingote de voyage, et remit sur sa tête son chapeau, que,
par une routine de politesse, il avait ôté en entrant.

Les deux battants de la porte du salon s'ouvrirent, et Tancrède passa
bien vite le premier pendant qu'on annonçait les nouveaux venus, occupés
à rétablir un aimable désordre dans les boucles de leurs cheveux.

Tancrède commençait à s'accoutumer à être invisible: cependant ce
jour-là, pour lui-même, il se sentait gêné de se trouver ainsi mal vêtu,
avec des bottes crottées, une redingote du matin, dans un salon fleuri,
doré, parfumé et paré des femmes les plus élégantes de Paris. Une grande
crainte s'empara de lui:

--Si par mégarde, pensa-t-il, j'allais prendre ma canne de la main
droite, si l'on allait me voir, que deviendrais-je?

Il en frémit; il éprouva tant de honte qu'il se hâta de passer dans un
autre salon, moins riche, moins éclairé que le précédent, et qui était
plus en harmonie avec son costume et ses pensées. Tancrède était timide
et embarrassé de lui, comme si on l'avait pu voir.

Il ne fut pas encore à son aise dans ce second salon; il y avait trop de
monde, il se réfugia dans un troisième beaucoup plus petit, où il n'y
avait personne, et alla s'établir devant une table couverte de livres,
de journaux, d'albums, pour se donner une contenance.--Comment
trouvez-vous cela? un homme invisible qui sent le besoin de se donner
une contenance? Cela prouve que le monde agit toujours sur nous, alors
même que nous sommes le plus indépendants de lui.--Cela nous prouve
aussi que chacun de nos avantages est une science, et qu'il faut encore
de l'étude pour en tirer parti. Un _sourd-muet_ guéri ne sait point
parler, il faut qu'il apprenne à prononcer les mots pendant des années.
Un homme enrichi ne sait pas dépenser; de même, un homme invisible a
besoin d'expérience et d'étude pour comprendre qu'on ne le voit pas, et
tourner à son profit cet incalculable avantage, sinon, ce ne sera pour
lui qu'un embarras de plus.

Tancrède s'amusa donc à regarder les albums, sans songer que ce n'était
pas pour cela qu'il était venu en fraude dans ce salon. Tous les grands
noms de la peinture légère rayonnaient parmi ces dessins. Il y avait des
fleurs de _Redouté_, des chevaux de _Carle Vernet_, des Bédouins
d'_Horace_, de charmantes aquarelles de _Cicéri_, ces petits paysages
qui ont tant d'espace, qui font voir si loin et rêver si longtemps... de
ravissantes Espagnoles de _Géniole_, des caricatures de _Grandville_ et
d'_Henri Monnier_, de beaux brigands de _Schnetz_, tous chefs-d'œuvre au
petit-pied.

En jouant avec les divers papiers qui étaient sur la table, Tancrède
aperçut une lettre entr'ouverte dont la signature le fit tressaillir:

CHATEAUBRIAND!

Cette lettre, par laquelle M. de Chateaubriand s'excusait de ne pouvoir
venir à cette soirée, avait été certainement oubliée là exprès, et
laissée sur la table avec intention. La maîtresse de la maison comptait
évidemment sur les indiscrets.

Tancrède réalisa ses vues et lut avec curiosité la lettre suivante:

«Je n'ai jamais été si tenté de ma vie. _Conjurer_ d'une manière si
aimable une vieille bête comme moi! j'ai besoin de mes quarante ans de
vertu pour résister à cette double attaque de votre beauté et de votre
esprit; encore Dieu sait comme je m'en tire! Hélas! je ne sors point, je
ne sors plus, je ne vis plus. Si je dure jusqu'à l'hiver prochain, je
compte déposer mes trois cheveux gris sur l'autel des Parques, afin
qu'elles ne se donnent pas la peine de les couper, et je prendrai mon
rang parmi les plus anciennes _perruques_ de votre connaissance. Que
votre jeunesse ait pitié de mes catarrhes, rhumes, rhumatismes, gouttes
et autres. En me privant du bonheur de vous voir et de vous entendre, je
suis plus malheureux que coupable.

»CHATEAUBRIAND.»

Cette gaieté, cette coquetterie, cette prétention à la vieillesse dans
un homme encore si jeune, cette plaisanterie encore poétique dite par un
génie si imposant, avaient quelque chose d'original qui charma Tancrède.
Quoi de plus séduisant que la grâce unie à la force? Connaissez-vous
rien de plus joli qu'un soldat jouant avec un enfant?

Tancrède trouva ce billet si gracieux qu'il s'amusa à le copier au
crayon.

C'était une infidélité, c'était un crime; mais à quoi bon être invisible
si ce n'est pour être indiscret.

Comme M. Dorimont était occupé à l'exécution de son crime, plusieurs
personnes entrèrent dans le salon.

--À qui ce chapeau? dit une jeune fille rieuse.

Tancrède retourna la tête vivement, et il aperçut alors son chapeau sur
une chaise à côté de lui. Il voulut le reprendre, mais l'attention était
fixée sur ce malheureux chapeau. Il n'osa le faire disparaître en le
remettant sur sa tête, car le chapeau était invisible lorsque Tancrède
le portait; mais, loin de lui, le chapeau cessait de participer au
merveilleux; chacun alors pouvait l'admirer.

--À qui le chapeau! cria un jeune étranger.

--À personne, il n'y a personne ici.

--C'est l'accordeur de piano qui l'aura laissé ici ce matin, dit
quelqu'un en riant.

--C'est le chapeau du coiffeur de madame de D***; cachez-le donc,
monsieur de Bonnard.

Et soudain un élégant coup de pied fit tomber le chapeau sous la table.

--Il est sauvé! pensa Tancrède.

Une rumeur se fit entendre dans le salon.

--Voilà M. de Lamartine! s'écria quelqu'un.

--Non, reprit une autre personne; Lamartine est allé ce soir chez son
président. M. de *** l'a vu chez Dupin; il viendra tout à l'heure.

--Qu'est-ce qui arrive?

--C'est la duchesse de ***.

--La belle duchesse de ***? je ne la connais pas. Allons la voir.

Chacun retourna dans le grand salon.

--Puisque Lamartine n'est pas arrivé, pensa Tancrède, je puis encore
rester ici.

Et il se remit au pillage.

Un second billet se trouvait sur la table: il était
signé...--Béranger--lequel? Il y a plusieurs Béranger.

Le mot _prison_, qui se trouvait dans les premières lignes de la lettre,
ne laissait plus de doute. On voyait clairement que ce n'était pas le
pair de France ni le conseiller à la cour de cassation qui l'avaient
écrite.

Ce billet était aussi un billet d'excuses.

«Hélas! non, madame, ce n'est pas de la coquetterie que vous faites avec
moi, c'est de la bonté; vous m'avez fait autrefois passer de douces
consolations à travers les barreaux de ma prison ou de mon cachot, comme
nous disons, nous autres poëtes. Aujourd'hui, vous prenez pitié d'un
pauvre reclus volontaire, et vous voulez le rattacher à ce monde qui
doit vous paraître si plein de bonheur, car il vous est reconnaissant.
Malheureusement, madame, le reclus est souffrant, et son médecin lui
défend le monde et ses émotions.

»Daignez agréer mes excuses, et me plaindre un peu de la privation qui
m'est imposée.»

Il y avait dans ce billet un ton de mélancolie qui fit rêver Tancrède.
Il sourit d'un rapprochement dont il eut l'idée.

--C'est un singulier hasard, pensa-t-il, qui me fait trouver une lettre
si gaie du poëte d'_Atala_, et un billet si gracieusement triste du
chantre de _Lisette_.

Et puis il réfléchit, et, se rappelant la fameuse brochure de M. de
Chateaubriand, publiée en 1831, et la belle chanson de Béranger:
_Dis-moi, soldat, dis-moi t'en souviens-tu?_ il se répondit que les
génies bien organisés savent réunir les deux genres: la profondeur dans
le sentiment et la légèreté dans l'esprit.

Tout en réfléchissant ainsi, il copiait la lettre de Béranger. Il
terminait à peine cette copie, une grande agitation se manifesta dans
les salons de madame de D***.

M. de Lamartine, arrivé depuis longtemps, avait consenti à dire quelques
vers.

Tancrède se précipita dans le salon pour l'entendre.

Tancrède n'avait jamais vu M. de Lamartine; il le reconnut entre tous:
c'est ainsi qu'il l'avait rêvé.

M. de Lamartine lut cet admirable chant de _Jocelyn_, ou plutôt la scène
de la confession de l'évêque dans la prison de Grenoble; car tout ce
chant est une scène de drame et serait d'un effet superbe au théâtre. La
voix de M. de Lamartine est pure et sonore; il dit les vers d'une
manière très-simple, mais avec inspiration et dignité, avec cette
émotion profonde et voilée, d'autant plus puissante qu'elle est
combattue, cette émotion contrainte si communicative qui semble se
réfugier dans l'auditoire, parce que le poëte la repousse.

Chacun était ravi, transporté; Tancrède, enivré d'admiration, avait
oublié où il était, qui il était, et la canne de M. de Balzac, et toutes
les merveilles imaginables; la nécessité d'être invisible était bien
loin de sa pensée. Il criait avec tout le monde:

--C'est sublime, c'est la plus belle poésie qui ait jamais existé, c'est
une inspiration divine!

Et toute sorte de choses fort justes que nous sommes loin de contester;
mais, en disant tout cela, il levait les bras, il gesticulait, il
applaudissait, et la canne devenait ce qu'elle voulait.

Enfin, quand M. de Lamartine arriva à ces mots:

    Un changement divin se fit dans tout mon être,
    Quand je me relevai de terre j'étais prêtre...

Tancrède s'étant avancé pour mieux voir le poëte, que chacun allait
remercier, s'aperçut que plusieurs personnes l'observaient lui-même, et
frémit.

Une femme d'un âge respectable demandait son nom d'un air scandalisé; le
pauvre jeune étourdi se hâta de redevenir invisible, mais il fut
longtemps avant de se remettre de son trouble.

Avoir été vu si mal vêtu dans un monde si élégant, être resté dans un
salon toute une soirée en redingote du matin, avec son chapeau sur la
tête, ô honte! c'était un homme déshonoré.

L'admiration rend indiscret, on se croit des droits sur ce qu'on
apprécie. Après ces beaux vers, on en désira d'autres, on tourmenta
longtemps M. de Lamartine.

--Vous avez fait de nouveaux vers? demanda quelqu'un.

--Oui, adressés à moi, dit un jeune poëte avec fierté.

--Oh! dites-les, s'écria-t-on.

--J'ai peur de ne pas me les rappeler....

--Commencez toujours, vous les chercherez.

M. de Lamartine, qui était d'une complaisance extraordinaire ce soir-là,
dit les vers suivants qu'il avait faits la veille:

    À M. LÉON BRUYS D'OUILLY

    Enfants de la même colline,
    Abreuvés au même ruisseau,
    Comme deux nids sur l'aubépine,
    Près du mien Dieu mit ton berceau.

    De nos toits voisins, les fumées
    Se fondaient dans le même ciel;
    Et de tes herbes parfumées
    Mes abeilles volaient le miel.

    Souvent je vis ta douce mère,
    De mes prés foulant le chemin,
    Te mener, comme un jeune frère,
    À moi, tout petit, par la main.

    Et te soulevant vers ma lyre,
    Sur ses bras qui tremblaient un peu
    Dans mes vers t'enseigner à lire:
    Enfant qui joue avec le feu!

    Et je pensais, par aventure,
    En contemplant cet or mouvant
    De ta soyeuse chevelure,
    Où ses baisers pleuvaient souvent:

    «Charmant visage, enfance heureuse!
    Sans prévoyance et sans oubli,
    Que jamais la gloire ne creuse,
    Sur ce front blanc, le moindre pli.

    »Que jamais son flambeau n'allume
    D'un feu sombre ces yeux si beaux,
    Ainsi qu'une torche qui fume
    Et se réfléchit dans les eaux!

    »Que jamais ses serres de proie
    N'éclaircissent avant le temps
    Ces cheveux où ma main se noie,
    Feuillage épais de tes printemps!

    »Que jamais cette main qui vibre,
    Dans ma poitrine à tout moment,
    N'arrache à ton cœur une fibre,
    Comme une corde à l'instrument!

    »Si quelque voix chante en son âme,
    Que son écho mélodieux
    Soit dans l'oreille d'une femme,
    Et sa gloire dans deux beaux yeux!...»

    Je partis: j'errai des années;
    Quand je revins au vert vallon,
    Chercher nos jeunesses fanées,
    Je ne trouvai plus que ton nom.

    Le feu qui m'avait fait poëte,
    Jaloux de tes jours de repos,
    S'était abattu sur ta tête
    Comme un aiglon sur deux troupeaux.

    L'astre naissant de ta carrière
    Sur ton front venait ondoyer,
    Dardant des reflets de lumière
    Qui te présageaient son foyer.

    Plein d'ivresse et d'inquiétude,
    En écoutant grandir la voix,
    Je repense à ta solitude,
    À ton enfance au fond des bois.

    Pleure ton fils, ô ma vallée!
    Il saura ce que vaut trop tard
    Une heure à ton ombre écoulée,
    Un rêve qu'on berce à l'écart.

    Le vol de la brise éphémère,
    Au bruit de l'onde un pur sommeil,
    Et ces voix de sœur et de mère,
    Qui nous appelaient au réveil!...



XIX

UNE MUSE


Il y avait dans le salon de madame de D*** une jeune personne que
Tancrède avait remarquée, d'abord parce qu'elle était fort jolie,
ensuite parce que l'extrême simplicité de sa toilette faisait contraste
avec le luxe élégant des femmes qui l'entouraient.

Cette jeune fille se nommait Clarisse Blandais; elle avait dix-sept ans,
elle avait quitté Limoges, sa patrie, et était venue à Paris pour être
poëte, comme Petit-Jean était venu d'Amiens pour être suisse.

Sa mère, femme raisonnable et philosophe, s'était dit:

--Par le temps qui court, le métier de poëte est un fort bon métier pour
les femmes: madame Valmore et madame Tastu ont une célébrité qui ne nuit
point à leur bonheur; elles trouvent dans leur talent de nobles
jouissances et de pures consolations; mademoiselle G***, qui faisait des
vers comme ma fille, jouit dans le monde d'une position fort agréable.
Mademoiselle Mercœur, qu'on plaignit beaucoup, recevait du gouvernement
une pension de quinze cents francs, qui suffirait à ma fille et à moi...
Je ne vois pas pourquoi Clarisse, qui est incontestablement poëte, ne
trouverait pas les mêmes avantages: elle n'a point de fortune, je la
marierai difficilement; tâchons de lui faire un sort par son talent.

Et la sage mère avait fait ses paquets, avait dit adieu aux rivages de
la Vienne, avait retenu trois places dans le coupé de la diligence, et
les messageries de Limoges avaient amené, dans la capitale, une muse de
plus.

La soixantième, je crois.

Madame Blandais ne connaissait personne à Paris, et parfois elle se
sentait effrayée de la hardiesse de son voyage, surtout lorsque ses
compagnons de voiture lui faisaient d'indiscrètes questions; elle s'en
tirait par des mensonges. Comment avouer qu'elle allait dans ce chaos
pour se faire connaître, et chercher des admirateurs dans ce tourbillon
d'inconnus où elle ne comptait pas un ami? Madame Blandais, pour tout
introducteur dans ce monde nouveau, n'avait qu'une seule lettre de
recommandation que le député de son arrondissement lui avait donnée pour
un de ses collègues; mais ce collègue était... M. de Lamartine! C'était
beaucoup. M. de Lamartine avait accueilli la jeune fille comme une
espérance, elle lui avait confié quelques vers qu'il avait vantés; enfin
madame de D***, ancienne amie du grand poëte, s'était chargée de faire
connaître, dans le monde littéraire, la Corinne du Limousin.

Clarisse était encore toute tremblante de l'attendrissement que lui
avaient causé les vers de son protecteur, lorsque la maîtresse de la
maison s'approcha d'elle et vint lui dire qu'on désirait l'entendre.

--Après lui! dit Clarisse avec une douce indignation.

--Vous me l'avez promis ce matin, reprit madame de D***, ne vous faites
pas prier.

Clarisse prit la main que lui tendait madame de D***, et alla s'asseoir
à la place qu'elle lui désignait.

Clarisse devint d'abord très-rouge, parce que tout le monde la
regardait; et puis elle devint très-pâle, parce qu'elle était émue, car
ce qu'elle éprouvait était plutôt de l'émotion que de la timidité. La
timidité déguise toujours une espèce de misère; une timidité invincible
naît d'un défaut; on ne se cache jamais sincèrement que lorsqu'on n'a
pas intérêt à être vu. Madame de Lavallière aurait peut-être été madame
de Montespan si elle n'avait pas été boiteuse. L'orgueil de la beauté
est dans la nature: le cheval se pose dès qu'il sent qu'on l'admire;
l'éléphant lui-même n'est pas indifférent au succès, et je ne vois pas
pourquoi nous ne conviendrions pas franchement de ce petit sentiment de
vanité que nous avons de commun avec l'éléphant.

Clarisse tremblait, mais elle était brave; elle n'avait pas d'assurance,
mais elle avait du courage, et puis la conscience de ce qu'elle valait,
peut-être.

Elle commença:

     Pourquoi troubler mes jours dans leur plus belle année...

--Attends donc, ma fille, dit une voix sortant d'un chapeau de province,
couleur tourterelle, pavoisé de nœuds de rubans rouges et verts; dis
donc le sujet, ces dames ne comprendront pas.

--La mère n'a pas une haute idée de notre intelligence, dit une jeune
femme.

Madame Blandais continua:

--Voici le sujet: Il y avait, aux environs de Limoges, un homme
très-respectable qui venait nous voir souvent à Chanteloube. Il était
cousin du président, et il avait épousé en premières noces la nièce d'un
procureur général; lui-même enfin était directeur des contributions.

Hilarité mystérieuse.

--Ma fille lui plut, il me la fit demander en mariage par le
sous-préfet, lui-même; je fis part de cette proposition à ma fille; mais
cette union disproportionnée l'effraya (le prétendant avait
soixante-quatre ans). La petite me demanda trois jours pour réfléchir,
et au lieu de réfléchir, mademoiselle fit les vers qu'elle va avoir
l'honneur de vous dire.

--Cette femme parle fort bien en public, dit l'un de nos grands
orateurs.

--Je n'ai pas écouté, dit un autre; quel est le sujet?

--Une jeune fille qui refuse en mariage un directeur des contributions.

--C'est très-poétique. Et pourquoi? Ce refus est-il motivé?

--Nous allons le savoir. Quelques défauts, quelques vices, quelques
infirmités peut-être?

--Ah! l'horreur! s'écrièrent plusieurs femmes en riant.

--Elle est fort jolie, la petite, dit un jeune homme; elle a des yeux
charmants.

--Chut! écoutez.

--Elle est ravissante! pensait Tancrède.

La jeune fille, qui avait souri gracieusement pendant le discours de sa
mère, reprit alors d'une voix très-douce:

    Pourquoi troubler mes jours dans leur plus belle année,
    Ma mère, en m'imposant un douloureux lien;
    Union de hasard, d'avance profanée
            Où le cœur n'est pour rien?

    La fortune, à votre âge, est un bonheur peut-être;
    Mais au mien, ses faveurs sont des biens superflus:
    Dans nos jeux innocents ses dons feraient-ils naître
            Un sourire de plus?

    Voulez-vous donc cacher ma blonde chevelure
    Sous des plis de velours, sous des bijoux pesants
    Ma mère, vous voyez, cette blanche parure
            Suffit à mes quinze ans.

    Je ne vais pas au bal pour être regardée;
    Des fêtes de l'orgueil mon cœur n'est point jaloux.
    Je mettrais en pleurant une robe brodée,
            Présent d'un vieil époux.

    La raison, dites-vous, veut que l'on me marie;
    Mais, si jeune, faut-il m'immoler à sa loi?
    Dieu me dit d'espérer.... Ah! pour l'âme qui prie,
            La raison, c'est la foi!

    Pourquoi me repousser de votre aile avant l'heure?
    Mon front comme autrefois est timide et serein.
    Je suis heureuse ici, ma mère; quand je pleure,
            Ce n'est pas de chagrin.

    Loin d'un monde agité mes jours bénis s'écoulent;
    Sur un sort qui me plaît d'où vous vient tant d'effroi?
    Vous dites qu'on se bat, que les trônes s'écroulent;
            Je ne le sais pas, moi.

    La douleur pour mon âme est encore un mystère;
    Mes lèvres du banquet n'ont goûté que le miel:
    Je ne vois que les fleurs et les fruits sur la terre,
            Que l'azur dans le ciel.

    J'ai placé ma demeure au-dessus de l'orage;
    J'entends le vent gémir, mais je ne le sens pas.
    Je n'ai que la fraîcheur du torrent qui ravage
            Les plaines d'ici-bas.

    La rose des glaciers, qu'un noir rocher protège,
    Ainsi fleurit sans crainte à l'abri des autans,
    Et dans ces champs maudits, dans ces déserts de neige,
            Trouve seule un printemps.

    Ainsi, dans ces vallons de misère profonde,
    Dans ces champs d'égoïsme où rien ne peut germer,
    Dans ce pays d'ingrats, dans ce désert du monde,
            Je fleuris pour aimer.

    Je ne sais quel instinct me fait chérir la vie,
    Quel parfum d'avenir me présage un beau sort,
    Me dit: Tu connaîtras la gloire sans envie,
            Et l'amour sans remords.

    Oui, je crois au bonheur, à ma brillante étoile;
    Un ange protecteur me guide par la main,
    Et j'irai jusqu'à Dieu sans déchirer mon voile
    Aux ronces du chemin.

    Comme on croit au printemps que l'hiver nous envoie,
    Comme au sein de la nuit même on attend le jour,
    Triste... je sens venir une indicible joie...
            Seule... je vis d'amour!

    Celui qui doit m'aimer, celui que j'aime existe;
    Invisible pour vous, il enchante mes yeux,
    Il m'apparaît charmant, à ma vie il assiste
            Comme un esprit des cieux!

    Et je rougis de crainte a sa seule pensée,
    Et, comme en sa présence on me voit tressaillir.
    Comme s'il était là, dans ma joie insensée,
            J'ai peur de me trahir.

    Ce rêve de mon cœur n'est pas une chimère;
    Il viendra... loin de lui n'entraînez point mes pas,
    Gardez-moi près de tous... Oh! laisse-moi, ma mère,
            L'attendre dans tes bras!

Ces vers causèrent tant de plaisir, qu'on en oublia la préface, qui
d'abord avait fait rire. Clarisse était charmante en les disant; son
regard s'inspirait, toute sa personne s'embellissait. Cette harmonie de
la beauté, de la jeunesse et de la poésie était un ensemble séduisant.
Et puis, il y avait une conviction de bonheur dans toute son âme qui
détournait la critique. La malveillance se sentait impuissante contre ce
jeune cœur, si riche d'espérance, si bien armé en joie pour l'avenir.

Clarisse obtint le plus brillant succès. Elle sut plaire enfin.

Savez-vous à qui elle ressemblait? Connaissez-vous mademoiselle Antonia
Lambert, cette jeune personne dont la voix est si belle, qui chante avec
inspiration, comme on voudrait dire les vers?--Eh bien! c'est elle qui
peut seule donner l'idée de Clarisse. Comme elle, Clarisse était grande
et svelte; elle avait les mêmes yeux bleus, les mêmes cheveux blonds, le
même doux sourire, le même gracieux maintien, et dans les manières ce
mélange de confiance et de modestie que donne l'union d'une extrême
jeunesse et d'un grand talent.

Si tout le monde était ravi, que ne dut pas éprouver Tancrède, à qui
ces vers semblaient s'adresser?

    Celui qui doit m'aimer, celui que j'aime existe;
    Invisible pour vous, il enchante mes yeux!...

Il y avait toute une destinée dans ce hasard.

Il passa le reste de la soirée à observer Clarisse, et cette observation
était dangereuse. On ne pouvait la connaître sans l'aimer. Clarisse
avait beaucoup d'esprit, de finesse et de naïveté; on s'étonnait de sa
simplicité.

--Elle n'est point pédante, disait-on.

Et pourquoi l'aurait-elle été?

La pédanterie suppose un travail pénible; elle sert à faire remarquer un
talent qui a coûté; un pédant est un homme qui a pâli sur une idée qui
n'était même pas la sienne; il veut qu'on lui sache gré de la peine
qu'il s'est donnée. Le savant se souvient toujours de la science, mais
le poëte ne s'aperçoit pas de la poésie; il ne cherche pas ses idées,
elles viennent d'elles-mêmes le trouver, et il les exprime pour se
soulager. On fait des vers comme on aime; sans le savoir; sans le
vouloir. Le poëte rime ses rêves pour épancher son âme, sans
prétentions, sans demander qu'on l'admire, comme l'homme qui aime fait
un aveu pour exprimer ce qu'il éprouve, et jamais il n'est venu à l'idée
de celui-ci de dire: J'ai très-bien dit _je t'aime_, aujourd'hui; je
devais être bien séduisant!

Oui, le véritable poëte est simple comme la vérité, il ne peut avoir de
pédanterie; le pédantisme vit de prétentions, et les prétentions sont
incompatibles avec un talent involontaire. D'ailleurs les poëtes sont
les grands seigneurs de l'intelligence; pourquoi veut-on qu'ils aient,
comme les pédants, des manières de parvenus?



XX

L'ANTRE DE LA SIBYLLE


Madame Blandais et sa fille, voyant qu'il était déjà une heure du matin,
se regardèrent avec anxiété.

--Il faut songer à nous en aller, mon enfant, dit la mère.

--Marguerite va nous croire mortes, dit Clarisse.

Et elles se dirigèrent vers la porte.

Un valet de chambre vint à elles.

--Qui faut-il appeler? demanda-t-il.

Il s'imaginait qu'on allait lui répondre: Michel, Louis, Simon, un nom
de domestique quelconque.

--Je désirerais une voiture de place, dit madame Blandais avec
satisfaction.

Car c'était pour elle un grand luxe que de s'en aller en voiture. Elle
était bien aise de le faire valoir.

Tancrède, qui avait suivi Clarisse, entendant ces mots, s'effraya de
l'idée que ces pauvres femmes allaient se trouver, à deux heures du
matin, sans protecteur, exposées à toutes les _intempéries_ d'un cocher
de fiacre: guidé par un zèle déjà quelque peu tendre, il résolut de les
escorter invisible jusqu'à leur demeure.

--Je saurai leur adresse, pensa-t-il; c'est toujours cela.

Le fiacre arriva.

Madame Blandais monta la première; quand ce fut le tour de Clarisse,
Tancrède invisible, se plaçant entre elle et le cocher, l'aida à
franchir le marchepied, et ce fut sur son bras qu'elle s'appuya. Il eut
soin aussi de préserver la blanche parure du contact de la roue, et fut
récompensé de ses soins en entendant la jeune fille dire ces mots en
s'asseyant dans la voiture:

--Comme ils sont polis, les cochers de fiacre!

La voiture partit. Tancrède la suivit d'abord des yeux, puis, l'ardeur
des coursiers s'étant ralentie, il se mit à leur pas; et après un assez
long voyage, arriva en même temps que le fiacre et la muse rue de la
Bienfaisance, où elle demeurait.

--Allons, pensa Tancrède, du courage! mieux vaut me désenchanter tout de
suite.

Et il pénétra avec les deux femmes dans leur appartement.

--Ah! vous voilà! mamzelle, cria une vieille servante. Ah! mon Dieu! que
j'ai eu peur! Ah! mamzelle, laissez-moi que je vous embrasse!...

--Qu'est-ce que tu as donc, Marguerite? qu'est-ce donc qui t'est arrivé?

--Rien, madame, mais à vous? Comme j'étais inquiète! vous vous êtes donc
perdues?

--Non, Marguerite, dit Clarisse d'un air glorieux; c'est la soirée qui a
fini tard.

--C'était donc une noce?

--Je te conterai cela. Dis-moi, y a-t-il encore du lait? j'ai faim.

--Quoi! vous n'avez rien mangé... chez une comtesse?

--Si vraiment, il y avait des friandises excellentes, dit madame
Blandais; mais Clarisse a tout refusé. C'était superbe: le beau salon!
il y faisait une chaleur!... Ce chapeau m'étouffait.

Madame Blandais commençait à se déshabiller.

Tancrède, par discrétion, sortit alors avec Marguerite qui allait
chercher dans la petite cuisine ce qu'il y pouvait rester de provisions.
Tancrède profita de ce temps pour observer ce ménage plus que modeste;
et tout ce qu'il voyait, ce mélange de simplicité bourgeoise et de
distinction naturelle, lui plaisait.

Marguerite eut affaire dans la chambre de Clarisse; elle allait y
chercher deux cuillers d'argent, car la jeune muse était gardienne de
toute l'argenterie de la maison, qui consistait en six couverts, une
casserole et sa timbale de pension.

Tancrède alors s'amusa à étudier la petite chambre de Clarisse. Que
vous dirai-je? il devint amoureux de cette chambre.

Un lit très-petit, très-jeune, si l'on peut dire ainsi, et voilé de
rideaux blancs, était situé au fond de la chambre. Près du lit était un
joli guéridon en laque; ce devait être un présent nouveau, sa richesse
contrastait avec le reste du mobilier.

Auprès de la fenêtre était une espèce de bureau; sur ce bureau, des
livres, des dictionnaires anglais, des recueils de poésie, un panier à
ouvrage, un vase plein de fleurs, et puis une boîte de bonbons. Au mur
était attachée une petite bibliothèque; Tancrède l'examina rapidement:
c'étaient tous livres dépareillés; il ne put s'empêcher de rire. Sur la
cheminée était une petite montre, un chapelet, une bourse légère et un
flacon. Tancrède observait tout avec plaisir, et cependant avec une
malveillance volontaire.

--Je veux la connaître, se disait-il, je veux me désenchanter tout de
suite, Clarisse me plaît trop, je ne la quitterai point que je ne l'aime
plus.

Et le souvenir de Malvina le fit amèrement soupirer.

Marguerite ayant terminé ses recherches dans l'armoire, retourna dans la
chambre de madame Blandais.

Madame Blandais était occupée à relever le feu; Clarisse préparait une
petite place sur la cheminée pour poser son frugal souper. La mère avait
passé une robe de chambre de couleur sombre; la jeune fille avait changé
sa robe de mousseline contre un long peignoir de percaline bleue. Elle
était charmante ainsi.

Tancrède la trouvait bien plus jolie dans ce négligé tout à fait en
harmonie avec son costume à lui, qui n'était nullement cérémonieux.

--V'là du lait, mamzelle, dit Marguerite, et puis du pain.

--Ah! c'est bien, mets ça là. En veux-tu, maman?

--Non, vraiment, je ne bois de lait, à Paris, que lorsque j'y suis
forcée. Quelle différence avec le lait de nos prairies! À Paris, le
lait est détestable, il est falsifié.

--Non, maman, celui-ci est excellent, d'abord j'ai faim.

Clarisse goûta le lait, puis elle se leva pour aller chercher du sucre.

Pendant ce temps, l'invisible amoureux, tombant dans ce lieu commun des
amours, voulut toucher de ses lèvres la coupe qu'une bouche adorée
venait de presser; il prit la tasse de Clarisse; mais, soit distraction,
soit réel appétit, il but beaucoup plus de lait qu'il n'avait intention
d'en boire; il remit la tasse en tremblant.

Clarisse revint, et voyant sa coupe à moitié vide:

--Qu'est-ce qui a bu mon lait? cria-t-elle comme une pensionnaire.

--C'est toi, répondit sa mère en riant.

--Moi? j'y ai à peine goûté; j'en suis sûre, quelqu'un a bu mon lait,
c'est un mystère; il y a peut-être un chat ici.

--Non, dit madame Blandais, c'est ton être invisible, tu sais?

--Sérieusement on a bu mon lait.

--C'est toi-même, étourdie, je t'ai vue; tu es folle; tu ne penses
jamais à ce que tu fais. Allons, dépêche-toi de souper, il est tard,
Marguerite a sommeil.

--Marguerite dort déjà; je l'ai envoyée se coucher.

Alors Clarisse s'assit auprès du feu, et se mit à tremper du pain dans
le peu de lait que Tancrède lui avait laissé.

--C'est très-amusant le grand monde, disait madame Blandais; moi j'aime
Paris, le séjour de Paris me convient, c'est dommage que tout y coûte si
cher! Sais-tu que depuis trois mois que nous sommes ici, nous avons déjà
dépensé quatre cents francs?

--Quatre cents francs! répéta Clarisse avec étonnement, c'est beaucoup.

--C'est énorme! c'est la rançon d'un roi! mais cet argent ne sera point
perdu, si tu as des succès et si tu te fais connaître; cette soirée a
déjà réussi.

--Ai-je bien dit mes vers, maman? demanda Clarisse.

--Oui, très-bien, seulement tu ne parles pas assez fort, dans l'autre
salon on ne t'entendait pas.

--Ah! tant pis pour ceux qui y étaient! Je ne veux pas crier, moi; et
puis j'avais peur; il y avait là des petites femmes très-méchantes;
l'une d'elles s'est moquée de mes souliers noirs, j'ai entendu ce
qu'elle disait; une autre a repris, pour m'excuser:

--Elle est depuis si peu de temps à Paris!

--Elle doit être bonne celle qui a dit cela.

--Le comte de D*** est un bien bel homme, dit madame Blandais.

--Oui, mais il ne me plaît pas, j'aime mieux M. de Lamartine. Oh! quelle
jolie figure!

Tancrède allait être jaloux quand elle ajouta:

--Ah! mais il y avait là un beau jeune homme; l'as-tu vu?

--Non...

--Tu ne l'as pas vu? il était bien remarquable cependant, car il avait
son chapeau sur sa tête, ce qui m'a paru singulier.

--Tu es folle, ma fille, un jeune homme ne se serait pas permis de
garder son chapeau dans le salon de madame de D***.

--Je l'ai vu! peu de moments, à la vérité; mais je l'ai vu avec son
chapeau sur sa tête. Peut-être avait-il demandé la permission de le
garder, dit Clarisse en riant, comme ce vieux M. de Livray, qui avait
toujours trop chaud, et qui entrait en disant: «Vous permettez, madame?»
cela voulait dire qu'il n'ôterait point sa casquette.

--Enfant! dit madame Blandais.

--Je t'assure, maman, que j'ai vu, chez madame de D***, un jeune homme
qui avait son chapeau sur sa tête, que ce jeune homme m'a beaucoup
regardée, et que jamais de ma vie je n'ai vu de si beaux yeux; il avait
un regard, un regard qu'on retient, qu'on emporte, jamais je n'oublierai
ces yeux-là... je les vois toujours.

Tancrède ne put résister à une invincible tentation; il était en face de
Clarisse, derrière le fauteuil de madame Blandais, il prit rapidement sa
canne dans sa main droite, il fut visible.

Clarisse jeta un cri; mais déjà la canne était revenue dans la main
gauche, et Tancrède avait disparu.

--Qu'est-ce que tu as donc, ma fille?

--Rien, maman, dit la jeune fille toute tremblante.

--Mais, tu es pâle...

--Il m'a semblé que je voyais encore...

--Qui?

--Ce jeune homme.

--Tu as des visions aujourd'hui, te voilà comme lorsque tu étais petite;
tu nous parlais toujours d'apparitions, de religieuses qui venaient
s'asseoir auprès de ton lit. Tu es encore la même: tout à l'heure tu
disais qu'on avait bu ton lait, et c'est toi qui l'as bu, et maintenant
tu vois des jeunes gens dans ma chambre!

Et madame Blandais leva les yeux au ciel en souriant.

--Eh bien! soit, reprit Clarisse gaiement, moi aussi j'ai des... Comment
dit-on cela?

--Des visions, des apparitions.

--Non, ce n'est pas là le mot à la mode, il est plus long que cela...
des hallucinations. Donc, il est décidé que j'ai des hallucinations.
Bonsoir, maman.

En disant cela, Clarisse vint embrasser sa mère.

--Bonsoir, ma fille, répondit madame Blandais.

Et, poursuivant la plaisanterie.

--Si tu trouves ton beau jeune homme dans ta chambre, tu m'appelleras.

--Oui, maman.

Et Clarisse alla se coucher.



XXI

UN FANTÔME


--Voilà deux caractères inventés exprès pour ma canne, pensa Tancrède:
une jeune fille rêveuse qui ne sait ce qu'elle fait, qui n'écoute rien,
qui ne regarde pas où elle est, qui se croit elle-même étourdie, et qui
s'attend à se tromper toujours; une mère assez crédule, accoutumée aux
enfantillages de sa fille, qui est même flattée de ses distractions, et
qui les considère comme autant de preuves de poésie. Plus cette jeune
fille dira de choses extravagantes et incompréhensibles, plus on la
croira poëte; c'est au point qu'elle deviendrait folle, qu'on ne s'en
apercevrait pas.

Tancrède n'osa suivre Clarisse dans sa chambre, un sentiment de respect
le retint; un autre sentiment lui inspira aussi cette délicatesse: il se
trouvait trop mal vêtu pour un fantôme, il n'osait risquer une
apparition en redingote, il n'était réellement pas assez élégant pour un
idéal. D'ailleurs, il aimait déjà trop pour ne pas tenir à lui; on
acquiert, à ses propres yeux, une grande importance aussitôt qu'on aime,
on ne se risque plus légèrement.

Dès qu'il fut possible de sortir de la maison où demeurait madame
Blandais, Tancrède revint chez lui. Le lendemain en s'éveillant, il se
souvint de Clarisse, et il s'avoua qu'il s'était attaché à elle, en un
jour, comme s'il la connaissait déjà depuis son enfance.

Il l'avait trouvée si gentille, si simple, qu'il avait oublié qu'elle
faisait des vers. Ce fut par vanité qu'il se le rappela. Ce rôle d'idéal
qu'il se préparait à jouer flattait singulièrement son orgueil et le
réconciliait avec sa trop grande beauté, avantage dont il avait tant
souffert. En effet, c'était une noble ambition que de se faire l'Apollon
d'une si charmante sibylle, que de réaliser de si poétiques chimères, de
s'approprier de si beaux rêves, de dominer une imagination si pure;
enfin de se faire adorer comme ange--quand on possédait toutes les
qualités d'un mauvais sujet.

Cependant, comme Tancrède était au fond un très-honnête homme, il ne
voulut pas risquer d'être aimé avant de savoir si Clarisse lui plairait
assez pour qu'il consentît à enchaîner sa vie à la sienne, et il
s'appliqua d'abord à l'observer mystérieusement. Cette observation ne le
laissa pas longtemps dans l'incertitude. Chaque fois qu'il voyait
Clarisse, il l'aimait davantage; tout ce qu'il découvrait dans son âme
de candeur et de poésie le charmait; c'était l'inspiration surprise dans
ce qu'elle a de plus sublime; c'était l'amour observé à sa naissance,
dans sa pureté première, un amour vague et frais comme un feuillage de
printemps; c'était enfin le mélange le plus gracieux, un rêve passionné
dans un cœur plein d'innocence, un regard de génie avec un sourire
d'enfant.

Cette situation d'observateur invisible avait tant de charmes que
Tancrède se plaisait à la prolonger, et pourtant il était déjà bien
amoureux; mais la tendresse qu'inspire une jeune fille est plus
patiente; on regrette pour elle cette sainte ignorance qu'un jour
d'amour doit lui ravir: un adieu est toujours triste, même lorsqu'il
conduit au bonheur.

Clarisse était joyeuse sans savoir pourquoi; elle vivait dans une
atmosphère d'amour qui l'enivrait. Tancrède invisible était souvent près
d'elle; cette présence voilée agissait sur son âme à son insu. Parfois
une rapide apparition lui faisait entrevoir le gracieux fantôme; elle
souriait, elle s'était accoutumée à ces visions, elle s'y attendait,
elle y comptait; si elles lui avaient manqué plusieurs jours, elle
aurait été malheureuse.

Sa vie se passait doucement, tantôt à faire des vers brillants de
jeunesse et d'espérance, tantôt à courir dans le jardin assez grand de
la maison qu'elle habitait; elle chantait souvent, pendant des heures
entières, des airs connus, et puis d'autres qu'elle improvisait dans sa
joie. Sa mère, qui entendait ses folles roulades, lui demandait alors:

--Qui te rend si contente?... Qu'as-tu donc?

Elle n'avait rien; elle avait seize ans et il faisait beau; cela
suffisait bien pour expliquer ce bonheur. Le séduisant fantôme était
aussi pour quelque chose dans cette joie; mais Clarisse ne pouvait le
savoir, puisqu'elle croyait quo ces apparitions extraordinaires étaient
un effet de son imagination.

Quelquefois elle en parlait à sa mère en riant.

--Oh! maman, disait-elle, il m'est arrivé hier une chose singulière:
comme j'arrangeais mes cheveux devant la glace... tu vas te moquer de
moi.

--Eh bien?

--J'ai vu mon beau jeune homme!...

--Dans la glace?...

--Oui; je me suis retournée tout de suite, croyant qu'il était derrière
moi; mais il n'y avait personne, et pourtant je crois bien avoir entendu
rire.

--Allons, dit madame Blandais, voilà maintenant que tu veux l'entendre;
autrefois tu te contentais de le voir.

Clarisse raconta cette apparition à sa mère; mais en voici une autre
qu'elle ne raconta pas.

Tancrède avait reçu une lettre de M. de Balzac, qui annonçait son
prochain retour à Paris. Le moment de rendre la canne était venu, il
fallait se hâter de profiter de sa puissance.

Un matin que Tancrède était venu voir Clarisse, il l'avait trouvée tout
en larmes; c'était bien triste alors d'être invisible; de voir pleurer
la femme qu'on aime et de ne pouvoir lui demander ce qui l'afflige, de
ne pouvoir la consoler. La pauvre enfant pleura longtemps; puis vint
madame Blandais, qui lui dit, d'un ton sévère, de mettre son chapeau et
de venir avec elle se promener au Jardin-des-Plantes. La course était
longue, et cette promenade ressemblait assez à une punition. Madame
Blandais comptait sur les marches forcées pour calmer l'imagination trop
exaltée de Clarisse. Il était évident que madame Blandais avait grondé
sa fille. Pourquoi? Voilà ce que Tancrède voulait savoir. Il suivit
Clarisse et sa mère; il écoutait; mais d'abord elles cheminèrent en
silence; enfin madame Blandais prit la parole.

--Tu t'en repentiras plus tard, ma fille, toutes tes rêveries ne te
mèneront à rien; d'ailleurs, ce jeune homme est très-aimable; et puisque
madame de D*** s'intéresse à lui, certainement ce doit être un homme
distingué. Si tu repousses toutes les occasions, tu ne te marieras
jamais; ton invisible ne t'épousera pas, et tu resteras vieille fille.
Vrai, mon enfant, tu n'es pas raisonnable de refuser la chance d'un bon
mariage pour des rêveries folles. Il est de mon devoir de t'éclairer;
je t'ai pardonné quand tu as refusé un homme plus âgé que toi; mais
cette fois je serai plus sévère.

--Ah! c'est cela, pensa Tancrède; pauvre petite! on la tourmente, il
faut lui donner raison.

Tancrède accompagna Clarisse jusqu'au Jardin-des-Plantes, puis, la
livrant aux animaux féroces, il revint chez lui écrire à sa mère ses
doux projets de mariage. Le soir, il retourna auprès de Clarisse; elle
s'était retirée de bonne heure; fatiguée de sa longue promenade, elle
dormait profondément. Tancrède pénétra dans sa chambre en ouvrant la
porte le plus doucement possible.

Clarisse n'entendit rien: à cet âge, le sommeil est une léthargie.

Tancrède fut étonné de trouver Clarisse déjà couchée et endormie; il
s'approcha de son lit doucement, il entendit cette respiration égale,
qui prouve un sommeil réel, si profond, qu'il ne permet pas à un rêve de
voltiger, à un souvenir de survivre.

--Qu'elle dort bien! pensa Tancrède.

Et ce sommeil, qui lui faisait envie, lui inspira beaucoup de respect.

--C'est bien là le sommeil d'une pauvre jeune fille qui a pleuré, se
disait-il; elle doit être bien lasse, une si longue course dans Paris!
Elles n'ont pas osé aller en voiture par économie, et Clarisse a préféré
revenir à pied plutôt que de se hasarder dans une voiture publique;
j'aime ça et lui sais bon gré de ce petit orgueil. Clarisse est d'une
nature trop élégante pour sa condition. Quel bonheur d'être riche et de
pouvoir lui donner, dans le monde, la position qu'elle mérite. Ô ma
jolie Clarisse, que je t'aime!

En disant ces mots, Tancrède se pencha vers le lit et imprima sur les
joues roses de Clarisse un chaste baiser.--Clarisse ne s'éveilla point.
Tancrède, que ce baiser avait troublé, en risqua un plus tendre.

Clarisse ne s'éveilla point. Alors Tancrède se prit à rire, et il
s'assit sur un fauteuil au pied du lit et il la regarda dormir.

Il resta quelques moments en contemplation devant cette douce image, et
tout son avenir lui apparut: il se figura les jours heureux qu'il
passerait auprès de Clarisse, le plaisir qu'il aurait à l'emmener avec
lui, à la présenter à sa mère; il était bien certain que madame Dorimont
aimerait Clarisse: cette jeune fille devait lui plaire par son esprit,
la délicatesse de ses sentiments.

Il songea à ce prétendu dont on menaçait Clarisse; il se demanda
pourquoi madame de D*** voulait la marier; il fit d'amères réflexions
sur la manie des grandes dames, qui veulent toujours protéger, sans se
rappeler, l'ingrat! qu'il devait à cette manie le plaisir d'avoir vu
Clarisse; il s'amusa de l'idée que cette jeune fille refusait un vrai
mariage pour lui qu'elle ne connaissait pas, qu'elle aimait en rêve; il
trouva ce succès très-flatteur.

Il pensa que c'était pour lui un bien heureux hasard que cette rencontre
avec M. de Balzac, à laquelle il devait sa fortune et son bonheur; il
remercia dans son âme M. de Balzac, qui lui avait prêté sa canne. Il
acheta en idée une jolie maison de campagne près de Blois, et y fit
préparer, pour son illustre ami, un bel appartement que lui seul aurait
le droit d'habiter. Il se souvint aussi de M. Nantua, des secours qu'il
avait trouvés en lui, de la brillante fortune qu'il lui devait; il
prépara aussi en idée un petit appartement, dans sa maison de campagne,
pour M. Nantua. Et puis il pensa au plaisir d'avoir une jolie femme à
lui tout seul, une jeune fille bien ignorante et bien naïve, que l'amour
effarouche et qu'un mot fait rougir; un jeune cœur tout frais qui n'a
jamais aimé, dont vous avez la première émotion, la première joie...

Et comme toutes ces idées sont fort douces, elles le bercèrent
mollement... Par degrés, sa promenade du matin--le silence--le
demi-jour--la sympathie du sommeil--la pureté de ses sentiments,
peut-être, agirent sur ses sens, et, malgré lui, entraîné par l'exemple,
il finit par s'endormir à son tour.

Sa tête se pencha lentement sur le lit, elle y resta appuyée; et la
canne, qu'une main endormie ne soutenait plus, glissa bientôt sur le
tapis.

Quand le jour parut, Clarisse entr'ouvrit les yeux...

Quel fut son étonnement, son effroi, en apercevant en face d'elle un
homme endormi au pied de son lit!... Elle eut tellement peur qu'elle ne
put crier; elle resta un moment saisie et stupéfaite; enfin, retrouvant
la voix:

--Maman! s'écria-t-elle.

Tancrède se réveilla en sursaut. Il fut quelques instants lui-même avant
de se rappeler où il était; il regardait la jeune fille; et les yeux de
Clarisse, fixés sur lui avec effroi, le déconcertaient...

Je ne suis donc plus invisible? pensait-il.

Alors il se ressouvint de la canne, et la voyant tombée à ses pieds, il
comprit comment il s'était trahi.

Il en éprouva d'abord un vif chagrin, songeant à M. de Balzac et au
secret qu'il avait promis de garder; mais bientôt, se rappelant le
caractère crédule de Clarisse, il se rassura. Il ramassa la canne
adroitement, et cessa d'être visible.

Les yeux de Clarisse étaient toujours attachés sur lui; mais comme elle
ne le voyait plus, son regard n'était plus le même: chose étrange! elle
avait peur quand il était là--et maintenant elle était triste parce
qu'il n'y était plus.

Elle resta longtemps à réfléchir, et, ne voyant personne dans sa
chambre, remarquant que la porte était bien fermée, elle se persuada
qu'elle n'avait rien vu.

--Quel singulier rêve! dit-elle tout haut en soupirant.

Et puis elle se remit de nouveau sur son oreiller, peut-être dans
l'espoir de continuer ce rêve.

Tancrède l'aima de cette crédulité.

--Elle va trouver cette apparition toute naturelle, se disait-il; elle
aime bien mieux croire qu'elle perd l'esprit que d'imaginer qu'un homme
amoureux d'elle veuille la séduire.

Et voilà pourquoi les âmes supérieures sont si faciles à tromper, c'est
que les choses les plus extraordinaires, les fascinations, les
phénomènes, les miracles, tout enfin leur paraît plus probable qu'une
méchante action.

Tancrède retourna chez lui en riant de cette nuit d'amour passée si
paisiblement; d'abord il se regarda comme un niais qui n'avait pas su
profiter d'une aussi bonne occasion; ensuite il se jugea comme un
honnête homme qui aurait rougi d'abuser de l'innocence d'une jeune
fille; mais enfin, comme il avait l'esprit juste, il s'avoua qu'il
n'était qu'un égoïste, qui respectait déjà, dans la pureté de Clarisse,
la réputation de sa femme.

Clarisse passa la journée assez gaiement, mais avec une grande émotion
au fond du cœur, cette agitation vague et brûlante qui a tant de
charmes! Elle se dit qu'elle avait eu une vision, un sommeil agité,
suite de la fatigue qu'une course trop longue lui avait causée.

--J'avais la fièvre, sans doute, une fièvre de courbature. Elle n'y
pensa plus.

Mais quand le soir vint, elle se sentit plus craintive: un instinct
l'avertissait de se défier. Elle n'osa se mettre au lit.

--Je n'ai pas sommeil, je vais lire... non, je vais copier ces vers de
madame Valmore, _l'Ange gardien_, que j'aime tant.

Elle s'assit devant sa table, mais au moindre bruit elle levait les
yeux, elle tremblait.

--S'il allait venir? pensait-elle.

Tout à coup elle s'imagina qu'il y avait une porte secrète dans sa
chambre; elle prit un flambeau et se mit à faire des perquisitions; sa
chambre était si petite qu'elle l'eut bientôt passée en revue--ni porte
secrète--ni trappe--il n'y avait pas moyen de placer la moindre aventure
fantastique dans cette bourgeoise demeure. Clarisse fut honteuse de ses
recherches; elle pensa à toutes les plaisanteries que ferait sa mère si
elle la surprenait ainsi courant, au milieu de la nuit, après un
fantôme. Elle se remit à écrire, et elle resta toute la nuit sans se
déshabiller, sans dormir; elle se disait toujours qu'elle n'avait rien à
craindre, mais elle agissait comme si elle était en danger.

Tancrède vint la voir le matin; il la trouva très-pâle, et, s'apercevant
qu'elle ne s'était point couchée de toute la nuit, il se reprocha de lui
avoir causé tant d'inquiétude; il cherchait un moyen de la rassurer.

--Pauvre petite! est-ce qu'elle va passer toutes les nuits ainsi? elle
se rendra malade, pensa Tancrède.

Alors l'idée la plus étrange lui tomba dans l'esprit: pendant que
Clarisse était auprès de sa mère, Tancrède prit la plume qu'elle venait
de quitter, et, à la suite du paragraphe à demi copié... il écrivit ces
mots:

JE NE VIENDRAI PAS DEMAIN.

TANCRÈDE.



XXII

UN JOUR D'INSPIRATION


JE NE VIENDRAI PAS DEMAIN. Mais il est donc venu tous les jours! il doit
donc revenir encore! Quel mystère! Mon Dieu! que dois-je penser?

Clarisse resta des heures entières à regarder cette écriture; sa tête se
perdait en suppositions; ses idées se brouillaient, c'était un dédale
de conjectures à n'en plus finir.

D'abord ce nom de Tancrède l'inquiéta.

--On veut se moquer de moi, de mon caractère romanesque, pensa-t-elle,
et l'on a choisi ce nom de tragédie pour me faire sentir que c'est un
ridicule que de faire des vers.

Ensuite elle s'accoutuma à ce nom, elle finit même par l'aimer; elle se
rappela l'air noble, les doux regards de celui qui le portait; elle se
dit qu'un être si parfaitement beau ne pouvait être méchant, et se jouer
lâchement d'une jeune fille innocente et sans protecteur.

Elle se rassura; et dès qu'elle fut rassurée... elle aima passionnément.
Le doute effacé, il y eut une réaction de confiance; elle s'y abandonna
avec naïveté.

--Oui, disait-elle, je crois en lui, c'est quelqu'un qui m'aime, il ne
veut point me tromper; il viendra, je lui donne ma vie, jamais je
n'aimerai que lui. Tant mieux s'il me voit, tant mieux s'il m'entend, il
saura toute ma pensée, il saura que je n'espère qu'en lui, que je l'aime
comme l'ange gardien qui veille sur mes jours; désormais je ne
parlerai, je n'agirai que pour lui plaire, je ne ferai rien qui puisse
l'affliger Ah! quel bonheur s'il m'accompagne toujours! il verra comme
je l'aime, il m'aimera... Je savais bien que mes rêves s'accompliraient!

Tout en pensant ainsi, Clarisse s'enflammait des sentiments les plus
poétiques; malgré elle ses émotions se formulaient en vers harmonieux;
ce souvenir de l'ange gardien qui présidait à ses beaux jours l'inspira;
elle passa toute la nuit à _travailler_, c'est-à-dire à soulager son âme
par l'expression naïve de ses sentiments.--Et le lendemain, lorsque
Tancrède, invisible, revint près d'elle, il la trouva aux prises avec la
Muse; il vit que le moyen qu'il avait employé pour calmer son
imagination n'avait servi qu'à l'exalter encore. Cela devait être, aussi
ne fut-il pas très-étonné; n'importe, il se félicita de cette folle
idée: l'agitation de la crainte avait fait place à celle de
l'inspiration et cela valait beaucoup mieux.

On a fabriqué des ruches en cristal, à travers lesquelles on voit les
abeilles travailler: on devrait faire les chambres des poëtes
transparentes pour les observer dans l'inspiration. Quel beau spectacle
que celui d'une riche pensée qui s'éveille! Tancrède, grâce à son
invisibilité, avait été à même d'observer la femme aux prises avec la
passion, en proie à ses souvenirs d'amour; et maintenant il observe la
jeune fille aux prises avec son génie, en proie à ses involontaires
désirs, à ses pures espérances d'amour.

       *       *       *       *       *

Que Clarisse lui parut charmante ainsi! que ses yeux étaient beaux,
parés de leur génie! Ses blonds cheveux descendaient en vagues d'or sur
ses blanches épaules; son teint était éblouissant d'éclat; sa bouche
était inspirée; son sourire était rayonnant. Tancrède la contemplait
avec ravissement. Alors ils avaient changé de rôle: ce n'est plus lui,
c'est elle maintenant qui semble un être idéal; c'est elle qui est
l'apparition céleste, l'image divine qui fascine les regards.

       *       *       *       *       *

Tancrède, ébloui, transporté, croyait voir l'ange de la poésie; il
cherchait déjà ses blanches ailes; Clarisse lui parut idéal, sublime,
si belle, qu'il cessa de l'aimer un moment... il l'admira!

Mais elle dit ces vers qu'elle venait de finir. Ces vers étaient pour
lui, et, quand il comprit que son amour les avait inspirés, il lui
pardonna d'avoir eu le talent de les faire.

    MON ANGE GARDIEN[1].

    Comme l'être immortel que chante Marceline[2],
    Son front n'est point orné de rayons éclatants;
    Il n'a point la fraîcheur et la grâce enfantine
          Des roses du printemps.

    Son voile n'est pas d'or, sa robe n'est pas blanche
    Comme le nénuphar, ami des flots déserts;
    Sur mon cœur, tout à lui, jamais il ne se penche
          En répétant mes vers.

    Jamais je n'entendis sa voix lente et sonore,
    Me murmurer bien bas ces mots doux et confus,
    Langage harmonieux que l'on écoute encore
          Quand on ne l'entend plus.

    Jamais, jamais sa main n'a tremblé dans la mienne!...
    Un seul jour ses yeux noirs ont rencontré mes yeux...
    Il tient pourtant ma vie enchaînée à la sienne,
          Comme la terre aux cieux!

    À l'heure poétique où le jour qui décline
    Étend un voile rouge aux bords de l'horizon,
    Quand l'oiseau qui chantait joyeux sur la colline
          S'endort dans le buisson,

    Mon Ange m'apparaît!... Mais, comme dans un rêve,
    Ses traits sont recouverts d'une blanche vapeur;
    Il me semble qu'alors dans ses bras il m'enlève,
          Et quelquefois j'ai peur.

    Et je passe ma main sur ma tête brûlante!
    Ma voix d'émotion devient toute tremblante,
    Et je dis à mon Ange: «Oh! parle! parle-moi!...
    S'il ne faut que mourir pour être ton amie,
    Va! tu peux à ton gré disposer de ma vie,
          Car ma vie est à toi!...

    »Mais, hélas! je ne suis qu'un enfant de la terre!
    Et toi, dont l'existence est un divin mystère,
    Toi, que la brise endort dans un palais d'azur,
    Pourras-tu bien m'aimer?... Oh! j'en ai l'espérance
    Fils des cieux, mon amour parfumé d'innocence
          Doit plaire à ton cœur pur!...

    »Sans toi j'aurais passé solitaire, incomprise,
    Dans ce vallon de pleurs où le poëte brise
    Son âme à chaque pas; vers l'immortel séjour,
    Souvent j'aurais tourné mes yeux pleins de tristesse,
    Et j'aurais vu pâlir les fleurs de ma jeunesse
          Avant la fin du jour...

    »Sois béni!... Mais pour fuir aux sphères éternelles,
    Déploierais-tu déjà tes transparentes ailes?

    Ton absence est un mal qui me fait tant souffrir!
    Oh! donne-moi la main, montons au ciel ensemble!...»
    Rapide il disparaît..., puis, alors, il me semble
          Que mon cœur va mourir!...

    Mais je sens tout à coup pénétrer dans mon âme
    Un souvenir plus doux que la voix d'une femme;
    Car mon Ange m'a dit: «Un jour tu me verras!
    Quand les nobles enfants de la sainte harmonie
    Poseront sur ton front les palmes du génie,
          Je t'ouvrirai mes bras...»

    Il ne m'abuse point? Non! je crois sa parole,
    Comme je crois des cieux le sublime symbole!
    Il sait bien qu'ici-bas il est mon seul appui.
    Du livre de ma vie il a lu chaque page;
    Il sait que mon cœur, pur comme le lis sauvage,
          N'a battu que pour lui!

    Oh! vous qui souriez à ce mystère étrange,
    Ne me demandez pas le doux nom de mon Ange,
    C'est un secret... Mon cœur, plus calme désormais,
    Ne le dira qu'à Dieu... mais la foule moqueuse,
    La foule qui se rit de toute âme rêveuse,
          Ne le saura jamais!

[Note 1: Ces vers sont de mademoiselle Élise Moreau, qui a bien
voulu permettre qu'ils fussent publiés dans ce roman.]

[Note 2: Madame Valmore.]



XXIII

UNE ILLUSION DÉTRUITE


Après les heures d'inspiration viennent les jours d'abattement; la
raison reparaît à mesure que les douces images s'évanouissent.

La pauvre Clarisse recommença à s'inquiéter.

--Ou c'est quelqu'un qui a gagné Marguerite et qui s'amuse à
m'épouvanter pour se moquer de moi, se disait-elle, et cela me fait
peur; ou c'est mon imagination qui est malade, alors je deviens folle,
et c'est affreux!

Cette idée la tourmentait, elle n'osait dire tout ce qu'elle éprouvait à
sa mère, dans la crainte de l'inquiéter à son tour; mais on ne la voyait
plus rire, sa pauvre âme était toute troublée; elle devenait pâle, son
beau teint s'attristait.

Madame Blandais, attribuant cette mélancolie au projet de mariage
qu'elle avait favorisé, n'osait plus en parler; mais Tancrède, qui en
savait la cause, eut pitié d'elle; lui-même s'effraya de l'exaltation
qu'il avait fait naître; il se reprocha d'avoir joué avec une
imagination trop ardente, et pour détruire l'effet trop dangereux d'un
rêve, il appela la réalité à son secours.

Un matin donc il fit louer une loge au Théâtre-Français, et envoya un
coupon de cette loge à madame Blandais, de la part de madame la comtesse
de D***.

Clarisse voulut questionner le domestique qui avait apporté cette loge,
il était déjà reparti. Elle s'étonna que madame de D*** ne lui eût pas
écrit un mot, mais elle pensa qu'elle avait probablement chargé son
domestique d'une explication qu'il avait oubliée--et la mère et la fille
se rendirent au Théâtre-Français, croyant qu'elles y allaient dans la
loge de madame de D***.

--La comtesse n'est pas encore arrivée? demanda madame Blandais à
l'ouvreuse.

L'ouvreuse, qui ne savait de qui on voulait parler, répondit:

--Il n'est encore venu personne.

--Il est de bonne heure, dit Clarisse, madame de D*** connaît sans doute
cette pièce, elle viendra tard.

On donnait _Angelo_--un drame de Victor Hugo! joué par mademoiselle Mars
et madame Dorval!

C'était un choix merveilleux pour une jeune fille de province qui
n'était jamais allée au spectacle.

Eh bien! Clarisse n'écouta pas un mot de l'ouvrage.

Elle oublia qu'il était de Victor Hugo.

Elle ne vit ni mademoiselle Mars ni madame Dorval.

Elle ne vit rien sur la scène, elle ne vit rien dans la salle.

Rien... qu'un fantôme, un être fantastique dont l'aspect la saisit
d'épouvante, un _inconnu_ qu'elle reconnaissait, un grand jeune homme au
front pâle et mélancolique, aux yeux noirs et brillants, qui se tenait
debout à l'entrée du balcon et qui la regardait attentivement.

Le même qu'elle avait aperçu chez madame de D***.

Le même qu'elle avait vu un soir dans la chambre de sa mère!...

Le même qu'elle avait entrevu un jour dans sa glace!...

Le même qu'elle avait vu dormir au pied de son lit!...

Le même! ô surprise! ô bonheur! peut-être.

À cette vue, elle resta immobile, anéantie; Elle fut si troublée qu'elle
eut peur de se trouver mal. Les sentiments les plus divers l'agitèrent.
D'abord, elle éprouva une grande joie de découvrir que celui qu'elle
aimait en rêve existait réellement; et puis un sentiment de crainte
l'attrista: il y a toujours quelque chose d'amer dans la vérité; en
voyant son être idéal parlant, souriant comme un monsieur, elle se
défia de lui.

--Oui, c'est quelque jeune fat qui s'est moqué de moi, pensa-t-elle.

Et un doute affreux lui saisit le cœur. Elle retomba dans son
découragement, et des larmes coulèrent sur ses joues sans qu'elle
songeât à les essuyer.

Madame Blandais, tout occupée d'_Angelo_, ne remarqua point l'émotion de
sa fille, que d'ailleurs elle eût attribuée aux malheurs de _Catarina_.

Clarisse resta quelques moments absorbée par la plus pesante rêverie.
Lorsqu'elle releva les yeux, elle s'aperçut qu'il la lorgnait, lui, le
bel inconnu, l'idéal défloré; car elle éprouvait le contraire de ce qui
afflige ordinairement: c'est la réalité qu'on regrette: «Ce que je
croyais exister n'était qu'une vaine illusion...» mais elle, c'est
l'illusion qu'elle regrettait; elle pleurait son fantôme si cher, elle
craignait que la vérité ne lui ôtât tout son prestige, elle avait peur
de ne plus l'aimer.

Pendant l'entr'acte, cherchant à se calmer, elle voulut triompher de son
émotion et fixer ses yeux sur lui à son tour, mais elle le vit quitter
la place où il était et sortir de la salle.

Un instinct inexplicable l'avertit qu'il allait venir lui parler, et
lorsqu'elle entendit la porte de la loge s'ouvrir, elle éprouva un
battement de cœur violent.

Elle sentait que c'était lui!

C'était lui!

Clarisse n'osait le regarder; elle tremblait.

--Pardon, Mesdames, dit-il en entrant dans la loge, madame de D*** n'est
pas encore arrivée?

--Non, monsieur, reprit madame Blandais, cela m'étonne.

--Peut-être ne viendra-t-elle pas, continua Tancrède de l'air le plus
naturel. Je l'ai vue ce matin, elle a plusieurs personnes à dîner chez
elle aujourd'hui, elle ne sera sans doute libre que fort tard.

Et Tancrède s'établit dans la loge comme si madame de D*** lui avait
dit de l'y attendre; et, pour mieux expliquer sa présence, il parla
d'elle comme s'il la connaissait intimement.

Madame Blandais soutenait la conversation. Clarisse ne disait rien, elle
écoutait parler Tancrède, sa voix lui plaisait tant! son accent avait
quelque chose de doux et de loyal qui la rassurait.

--Madame de D*** est une femme charmante! disait madame Blandais; si
belle, si gracieuse!

--Elle est ravissante, reprenait Tancrède avec enthousiasme, pleine
d'esprit, d'instruction; c'est une personne très-distinguée.

Tout cela ne l'amusait à dire que parce qu'il n'en savait rien; il
n'avait jamais vu madame de D*** que le jour où il était allé en fraude
chez elle; il pouvait la trouver belle, puisqu'il l'avait vue, mais il
ne pouvait louer son esprit qu'au hasard.

Il allait continuer et inventer encore d'autres qualités à madame de
D***, lorsqu'il jeta les yeux sur Clarisse; l'expression pénible de son
visage l'arrêta, il comprit le sentiment de jalousie qui l'avait fait
soudain pâlir; et, pour détruire le fâcheux effet des éloges qu'il
prodiguait à madame de D***, il ajouta:

--Malheureusement, nous allons bientôt la perdre, elle retourne en
Italie dans huit jours.

Ces mots furent magiques; les joues de Clarisse devinrent roses de
plaisir, un sourire involontaire éclaira ses traits.

--C'est une mauvaise nouvelle que vous donnez à ma fille, dit madame
Blandais, qui n'avait pas suivi ce drame muet; madame de D*** est sa
seule protectrice à Paris, son absence nous fera grand tort.

--Mademoiselle votre fille peut se passer de protectrice maintenant, dit
Tancrède d'un ton que Clarisse seule devait comprendre.

Puis il ajouta pour madame Blandais:

--Son talent est déjà célèbre.

--N'importe, dit madame Blandais, je regrette madame de D***, il est
bien malheureux pour nous qu'elle parte!

--Vous vous passerez d'elle, croyez-moi, reprit Tancrède.

Et s'adressant à Clarisse:

--N'est-ce pas, mademoiselle, que maintenant vous n'avez plus besoin de
personne?

Il dit ces mots si tendrement, que Clarisse rougit; elle baissa les yeux
et ne répondit rien.

--Parle donc, ma fille, dit madame Blandais; tu es enfant ce soir, on ne
peut t'arracher un mot.--Clarisse n'est jamais allée au spectacle de sa
vie, monsieur, continua madame Blandais, il n'est pas étonnant qu'elle
soit si troublée de se trouver ici; elle n'est pourtant pas timide; vous
étiez peut-être chez madame de D***, le soir où Clarisse y a dit des
vers?

--Sans doute, j'y étais, répondit Tancrède, et jamais je n'oublierai ce
jour-là: ce fut pour moi une soirée d'émotions et d'aventures;
non-seulement j'ai eu le plaisir d'entendre les beaux vers de
mademoiselle et ceux de Lamartine, mais encore je me suis bien amusé.
J'avais parié avec un de mes amis, que je garderais mon chapeau sur ma
tête tout le temps que Lamartine dirait des vers et que personne ne s'en
apercevrait.

En écoutant ce récit, madame Blandais et sa fille se regardèrent.

--Et j'ai gagné mon pari!

--Vous l'avez perdu! dit vivement Clarisse.

Et puis elle fut très-confuse d'avoir dit cela.

--Ma fille a raison, reprit madame Blandais; car je me rappelle que ce
soir-là, en rentrant, elle-même m'a parlé, avec étonnement, d'un jeune
homme qu'elle avait remarqué parce qu'il avait gardé son chapeau; alors
je lui ai dit que c'était impossible et qu'elle déraisonnait.

--Eh bien, c'était exact; vous le voyez, les choses les plus
extraordinaires finissent toujours par s'expliquer.

Ces mots, qui s'adressaient encore à Clarisse, la firent rougir une
seconde fois.

La toile se leva, le second acte commença; madame Blandais se tourna du
côté du théâtre, et ne songea plus qu'à la pièce et aux acteurs.

Clarisse voulait écouter, elle ne le pouvait pas; tantôt elle regardait
sans voir, tantôt elle baissait la tête, et restait plongée dans ses
rêveries, accablée par une profonde émotion.

Tancrède, remarquant sa préoccupation, lui dit en souriant:

--Vous n'aimez donc pas le spectacle, Mademoiselle? c'est pourtant
mademoiselle Mars qui joue là.

--Ah! c'est mademoiselle Mars, dit-elle.

--Oui, c'est elle qui joue le rôle de Thisbé. Voyez, je ne vous trompe
pas.

Et Tancrède montrait un petit journal qu'il tenait à la main, où le nom
des acteurs était indiqué.

Clarisse se retourna pour lire la page qu'il lui présentait: mais elle
se trouva si près de lui, qu'elle hésita...

Elle osa pourtant le regarder.--Oh! comme alors elle fut troublée!...
elle le voyait, lui, qu'elle n'avait jamais aperçu qu'en rêve!... Il
était là, il lui parlait, il avouait sa présence... que ce moment était
plein de délices!

En la voyant si belle et si émue, il oublia le rôle qu'il jouait.

--Clarisse, dit-il avec la plus tendre émotion, me reconnaissez-vous?

Elle le regarda tout étonnée...

--J'ai peur d'être folle, dit-elle

--C'est un homme affreux! s'écria madame Blandais, que les procédés du
tyran de Padoue envers sa femme révoltaient.

Et l'on ne s'occupa plus que d'_Angelo_.



XXIV

UN RÊVE RÉALISÉ


Quand le spectacle fut terminé:

--Puisque madame de D*** vous abandonne, dit Tancrède, permettez-moi,
mesdames, de vous accompagner.

Madame Blandais accepta le bras de Tancrède, avec d'autant plus de
confiance qu'elle le croyait un ami intime de cette même madame de
D***, devenue un personnage fantastique.

Tancrède reconduisit, dans sa voiture madame Blandais et sa fille jusque
chez elles.

Arrivé là, il fit semblant de les quitter; mais il prit sa canne de la
main gauche, et rentra chez elles invisible, pour savoir ce qu'elles
allaient dire de lui.

--Eh bien! tu avais raison, mon enfant, dit madame Blandais en entrant
dans sa chambre, ce jeune homme était chez madame de D***.

--Ah! maman, si tu savais!... s'écria Clarisse.

Mais elle n'acheva pas.

En face d'elle, elle avait aperçu Tancrède qui lui faisait signe de se
taire.

Elle fut déconcertée.

Madame Blandais, remarquant son agitation, voulut la calmer et dit
adroitement:

--Il est fort beau, ce jeune homme, mais je le crois fort bête; je ne
serais pas étonnée qu'il ne fût aimable que comme fantôme.--Qu'en
penses-tu, toi?

--Je lui crois, au contraire, beaucoup d'esprit, répondit Clarisse.

Et puis elle se mit à rire, parce qu'elle pensait que Tancrède était
peut-être encore là et qu'il pouvait avoir entendu ce qu'avait dit sa
mère.

Cependant cette présence mystérieuse l'inquiétait. Elle n'osait
s'éloigner, et ce ne fut que lorsque madame Blandais lui dit: «Va te
reposer, mon enfant, tu as l'air souffrant, le spectacle t'a fait
mal»--que Clarisse se décida à se retirer chez elle.

Elle embrassa sa mère plus tendrement que jamais, et s'éloigna.

Elle marchait pensive et lentement; mais, en entrant dans sa chambre,
quelle fut sa surprise, son effroi, en apercevant Tancrède assis devant
son bureau! Il avait l'air parfaitement tranquille; il était établi là
comme un frère qui attend sa sœur, un mari qui attend sa femme.

Le premier mouvement de Clarisse fut de s'enfuir et de retourner auprès
de sa mère; mais un regard de Tancrède la retint.

--Ne craignez rien, dit-il d'un ton doucement respectueux; venez,
Clarisse, j'ai à vous parler.

Clarisse restait immobile.

--Venez donc, enfant, avez-vous peur de moi? depuis le temps que je
viens ici tous les jours, vous devriez avoir plus de confiance; pourquoi
cette crainte? je ne la mérite pas.

L'accent de reproche dont Tancrède dit ces mots affligea la jeune fille.
Elle fit quelques pas vers lui, puis elle s'arrêta.

Tancrède fut blessé de tant de défiance.

--Vous ne me comprenez pas, dit-il avec tristesse. Adieu!

Et il prit la canne de sa main gauche.

Clarisse ne le voyant plus, enhardie par le regret et l'absence,
s'élança vers la place qu'il était censé avoir quittée, et elle se
trouva près de lui.

--Quel prodige! dit-elle... Oh! que j'ai peur!

--Rassurez-vous, Clarisse, dit Tancrède redevenu visible, je vous
expliquerai un jour ce mystère; maintenant, je ne veux m'occuper que de
notre bonheur. Dites-moi, soyez franche: Voulez-vous être ma femme?

--Moi, monsieur? dit-elle avec embarras; mais... je ne vous connais
pas...

--Clarisse, vous ne dites pas vrai... c'est mal: me voyez-vous donc
aujourd'hui pour la première fois? méconnaissez-vous votre ange gardien!
ajouta-t-il en souriant.

--Oh! non, dit-elle, c'est bien vous!

--N'est-ce pas, c'est bien moi que vous aimez?

--Oui, mais pourtant je ne vous connais pas; dites-moi qui vous êtes,
par quel mystère?...

--Ne m'interrogez pas, je ne puis vous répondre encore; demain,
Clarisse, je viendrai parler à votre mère; elle saura que je vous aime,
que je veux vous épouser; mais ne lui dites rien de nous, tout ceci est
un secret qu'elle doit ignorer.

--Mais si elle me demande où je vous ai vu?

--Dans vos rêves; d'ailleurs ne m'avez-vous pas déjà rencontré chez
madame de D***? À propos, et ce jeune homme à qui elle voulait vous
marier?

--C'était vous? s'écria Clarisse.

--Moi? non. Vous ne le connaissez donc pas?

--Je ne l'ai jamais vu, je n'ai pas voulu aller chez madame de D*** le
jour où il y était.

--Fort bien, reprit Tancrède en riant, je dirai à votre mère que c'était
moi.

--Mais, à moi, vous m'expliquerez la vérité?

--Cela m'est impossible. Ne me demandez pas un secret qui n'est pas le
mien, c'est celui d'un de mes amis; je ne suis pas libre de le confier,
même à vous; je dois me taire.

--Je devine, s'écria Clarisse vivement; cet ami est le propriétaire de
notre maison. Je me rappelle l'avoir vu sourire l'autre jour, quand je
l'ai rencontré dans le jardin; c'est lui qui nous a trahies; il vous a
donné toutes les clefs de notre appartement pour pénétrer chez nous!

Tancrède se mit à rire de cette idée, et, comme Clarisse l'avait
adoptée, il la lui laissa. Les personnes qui ont de l'imagination
agissent toujours ainsi; elles fournissent aux autres l'idée qui doit
les tromper.

Cependant les doubles clefs n'expliquaient pas ces apparitions et ces
disparitions subites qui effrayaient tant Clarisse; elle insista
encore... Tancrède allait se fâcher.

--Vous ne m'aimez pas, dit-il, l'amour n'exige pas tant
d'explications...

--Eh bien, dites-moi seulement, est-ce que vous serez toujours là sans
que je le sache?

--Ah! vous avez déjà peur, madame, reprit Tancrède en plaisantant.

--Ce n'est pas cela, mais j'aime mieux vous voir.

Et Clarisse, en parlant ainsi, attachait sur lui ses beaux yeux avec
tant de plaisir, que cela donnait beaucoup de vérité à ses paroles.

Qu'elle était belle alors! Tancrède, qui affectait une froideur pleine
de dignité, ne put résister à ce regard. Il attira Clarisse près de lui
et l'embrassa bien tendrement.

--C'est étrange, dit-elle; il me semble... un jour... j'ai rêvé...

Et puis elle lui demanda naïvement:

--Est-ce la première fois que...?

--Que je vous embrasse! non; mais ne m'interrogez pas. Bonsoir,
reposez-vous... dormez bien, vous ne rêverez pas... dormez, à demain!
Adieu, Clarisse, adieu, ma femme.

Et il s'éloigna bien vite, car il avait peur de lui.

Clarisse vit sortir Tancrède par la porte comme un être réel, non plus
comme un fantôme. Ses yeux le suivirent avec amour.

Dès qu'elle fut seule, elle se mit à sauter de joie comme un enfant.

--Tout cela est donc vrai? s'écria-t-elle.

Et la joie enivrait son cœur.

Avant de se coucher, elle regarda encore autour d'elle, dans la chambre,
pour voir s'il était tout à fait parti... mais réellement il n'était
plus là.

Un mois après il y revint--non plus comme un être invisible, mais comme
un mari adoré qu'elle devait voir auprès d'elle toujours.

Madame Blandais fut éblouie de ce brillant mariage, qu'elle attribua au
talent de sa fille, et qui n'était dû qu'à la merveilleuse canne de M.
de Balzac.

       *       *       *       *       *

La célébrité n'avait fait valoir que le génie naissant de Clarisse; la
canne bienfaisante avait fait connaître la pureté de sa vie, la
simplicité de son cœur, le charme de son caractère.--La canne, bien au
contraire, avait réparé le tort que la célébrité lui avait fait--elle
avait appris à Tancrède que les âmes qui se conservent pures dans le
monde, sont celles qui vivent d'illusions; et que, si la célébrité est
un flambeau qui jette trop d'éclat sur la vie, la poésie du moins est un
saint voile qui couvre et préserve le cœur. Bienheureux, ceux qui sont
poëtes! bien malheureux qui ne l'est plus!

       *       *       *       *       *

Tancrède emmena sa jeune femme à Blois, chez sa mère. Clarisse quitta
Paris sans regrets; elle oublia les succès qu'elle y pouvait obtenir;
ses vœux avaient été comblés au delà de ses espérances. À Paris, elle
n'était venue chercher que la gloire... elle y avait trouvé le bonheur.

Qu'est devenue la canne? dira-t-on.

VOUS ALLEZ LE SAVOIR:

Elle est retournée aux mains de M. de Balzac, et...

LES HÉRITIERS BOIROUGE

vont paraître!!

FIN

       *       *       *       *       *



ŒUVRES COMPLÈTES

DE

Mme ÉMILE DE GIRARDIN

Format grand in-18

--SEULE ÉDITION COMPLÈTE--

LE VICOMTE DE LAUNAY (seule édition complète)       4 vol.

MARGUERITE                                          1 --

M. LE MARQUIS DE PONTANGES                          1 --

CONTES D'UNE VIEILLE FILLE À SES NEVEUX             1 --

POÉSIES COMPLÈTES                                   1 --

NOUVELLES                                           1 --

LE LORGNON                                          1 --

LA CANNE DE M. DE BALZAC                            1 --

IL NE FAUT PAS JOUER AVEC LA DOULEUR                1 --


THÉÂTRE

L'ÉCOLE DES JOURNALISTES, comédie en cinq actes, en vers.

JUDITH, tragédie en trois actes, en vers.

CLÉOPATRE, tragédie en cinq actes, en vers.

C'EST LA FAUTE DU MARI, comédie en un acte, en vers.

LADY TARTUFE, comédie en cinq actes, en prose.

LA JOIE FAIT PEUR, comédie en un acte, en prose.

LE CHAPEAU D'UN HORLOGER, comédie en un acte, en prose.

UNE FEMME QUI DÉTESTE SON MARI, comédie en un acte, en prose.

POISSY.--TYP. S. LEJAY ET CIE.





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