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Title: Journal des Goncourt  (Premier Volume) - Mémoires de la vie littéraire
Author: Goncourt, Edmond de, 1822-1896, Goncourt, Jules de, 1830-1870
Language: French
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Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Journal des Goncourt  (Premier Volume) - Mémoires de la vie littéraire" ***

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made available by the Bibliotheque nationale de France (BnF/Gallica)
at http://gallica.bnf.fr




JOURNAL DES GONCOURT
MÉMOIRES DE LA VIE LITTÉRAIRE


PREMIER VOLUME
1851-1861



PARIS, G. CHARPENTIER ET Cie, ÉDITEURS, 11, RUE DE GRENELLE.
1887.



PRÉFACE


Ce journal est notre confession de chaque soir: la confession de deux vies
_inséparées_ dans le plaisir, le labeur, la peine, de deux pensées
jumelles, de deux esprits recevant du contact des hommes et des choses des
impressions si semblables, si identiques, si homogènes, que cette
confession peut être considérée comme l'expansion d'un seul _moi_ et d'un
seul _je_.

Dans cette autobiographie, au jour le jour, entrent en scène les gens que
les hasards de la vie ont jetés sur le chemin de notre existence. Nous les
avons _portraiturés_, ces hommes, ces femmes, dans leurs ressemblances du
jour et de l'heure, les reprenant au cours de notre journal, les
remontrant plus tard sous des aspects différents, et, selon qu'ils
changeaient et se modifiaient, désirant ne point imiter les faiseurs de
mémoires qui présentent leurs figures historiques, peintes en bloc et
d'une seule pièce, ou peintes avec des couleurs refroidies par
l'éloignement et l'enfoncement de la rencontre,--ambitieux, en un mot, de
représenter l'ondoyante humanité dans sa _vérité momentanée_.

Quelquefois même, je l'avoue, le changement indiqué chez les personnes qui
nous furent familières ou chères ne vient-il pas du changement qui s'était
fait en nous? Cela est possible. Nous ne nous cachons pas d'avoir été des
créatures passionnées, nerveuses, maladivement impressionnables, et par là
quelquefois injustes. Mais ce que nous pouvons affirmer, c'est que si
parfois nous nous exprimons avec l'injustice de la prévention ou
l'aveuglement de l'antipathie irraisonnée, nous n'avons jamais menti
sciemment sur le compte de ceux dont nous parlons.

Donc, notre effort a été de chercher à faire revivre auprès de la
postérité nos contemporains dans leur ressemblance animée, à les faire
revivre par la sténographie ardente d'une conversation, par la surprise
physiologique d'un geste, par ces riens de la passion où se révèle une
personnalité, par ce je ne sais quoi qui donne l'intensité de la vie,--par
la notation enfin d'un peu de cette fièvre qui est le propre de
l'existence capiteuse de Paris.

Et, dans ce travail qui voulait avant tout _faire vivant_ d'après un
ressouvenir encore chaud, dans ce travail jeté à la hâte sur le papier et
qui n'a pas été toujours relu--vaillent que vaillent la syntaxe au petit
bonheur, et le mot qui n'a pas de passeport--nous avons toujours préféré
la phrase et l'expression qui émoussaient et _académisaient_ le moins le
vif de nos sensations, la fierté de nos idées.

Ce journal a été commencé le 2 décembre 1851, jour de la mise en vente de
notre premier livre, qui parut le jour du coup d'État.

Le manuscrit tout entier, pour ainsi dire, est écrit par mon frère, sous
une dictée à deux: notre mode de travail pour ces Mémoires.

Mon frère mort, regardant notre oeuvre littéraire comme terminée, je
prenais la résolution de cacheter le journal à la date du 20 janvier 1870,
aux dernières lignes tracées par sa main. Mais alors j'étais mordu du
désir amer de me raconter à moi-même les derniers mois et la mort du
pauvre cher, et presque aussitôt les tragiques événements du siège et de
la Commune m'entraînaient à continuer ce journal, qui est encore, de temps
en temps, le confident de ma pensée.

EDMOND DE GONCOURT.

Schliersee, août 1872.

       *       *       *       *       *

Ce journal ne devait paraître que vingt ans après ma mort. C'était, de ma
part, une résolution arrêtée, lorsque l'an dernier, dans un séjour que je
faisais à la campagne, chez Alphonse Daudet, je lui lisais un cahier de ce
journal, que sur sa demande j'avais pris avec moi. Daudet prenait plaisir
à la lecture, s'échauffait sur l'intérêt des choses racontées sous le coup
de l'impression, me sollicitait d'en publier des fragments, mettait une
douce violence à emporter ma volonté, en parlait à notre ami commun,
Francis Magnard, qui avait l'aimable idée de les publier dans le _Figaro_.

Or voici ce journal, ou du moins la partie qu'il est possible de livrer à
la publicité de mon vivant et du vivant de ceux que j'ai étudiés et peints
_ad vivum_.

Ces mémoires sont absolument inédits, toutefois il m'a été impossible de
ne pas à peu près rééditer, par-ci, par-là, tel petit morceau d'un roman
ou d'une biographie contemporaine qui se trouve être une page du journal,
employée comme document dans ce roman ou cette biographie.

Je demande enfin au lecteur de se montrer indulgent pour les premières
années, où nous n'étions pas encore maîtres de notre instrument, où nous
n'étions que d'assez imparfaits rédacteurs de la _note d'après nature_;
puis, il voudra bien songer aussi qu'en ce temps de début, nos relations
étaient très restreintes et, par conséquent, le champ de nos observations
assez borné[1].

E. DE G.

[Note 1: Je refonds dans notre JOURNAL le petit volume des IDÉES ET
SENSATIONS qui en étaient tirées, en les remettant à leur place et à leur
date.]



JOURNAL DES GONCOURT



ANNÉE 1851


_2 Décembre 1851_.--Au jour du jugement dernier, quand les âmes seront
amenées à la barre par de grands anges, qui, pendant les longs débats,
dormiront, à l'instar des gendarmes, le menton sur leurs deux gants
d'ordonnance, et quand Dieu le Père, en son auguste barbe blanche, ainsi
que les membres de l'Institut le peignent dans les coupoles des églises,
quand Dieu m'interrogera sur mes pensées, sur mes actes, sur les choses
auxquelles j'ai prêté la complicité de mes yeux, ce jour-là: «Hélas!
Seigneur, répondrai-je, j'ai vu un coup d'État!»

       *       *       *       *       *

Mais qu'est-ce qu'un coup d'État, qu'est-ce qu'un changement de
gouvernement pour des gens qui, le même jour, doivent publier leur premier
roman. Or, par une malechance ironique, c'était notre cas.

Le matin donc, lorsque, paresseusement encore, nous rêvions d'éditions,
d'éditions à la Dumas père, claquant les portes, entrait bruyamment le
cousin Blamont, un ci-devant garde du corps, devenu un conservateur
_poivre et sel_, asthmatique et rageur.

--Nom de Dieu, c'est fait! soufflait-il.

--Quoi, c'est fait?

--Eh bien, le coup d'État!

--Ah! diable... et notre roman dont la mise en vente doit avoir lieu
aujourd'hui!

--Votre roman... un roman... la France se fiche pas mal des romans
aujourd'hui, mes gaillards!--et par un geste qui lui était habituel,
croisant sa redingote sur le ventre, comme on sangle un ceinturon, il
prenait congé de nous, et allait porter la triomphante nouvelle du
quartier Notre-Dame-de-Lorette au faubourg Saint-Germain, en tous les
logis de sa connaissance encore mal éveillés.

Aussitôt à bas de nos lits, et bien vite, nous étions dans la rue, notre
vieille rue Saint-Georges, où déjà le petit hôtel du journal LE NATIONAL
était occupé par la troupe... Et dans la rue, de suite nos yeux aux
affiches, car égoïstement nous l'avouons,--parmi tout ce papier
fraîchement placardé, annonçant la nouvelle troupe, son répertoire, ses
exercices, les chefs d'emploi, et la nouvelle adresse du directeur passé
de l'Élysée aux Tuileries--nous cherchions la nôtre d'affiche, l'affiche
qui devait annoncer à Paris la publication d'EN 18.., et apprendre à la
France et au monde les noms de deux hommes de lettres de plus: _Edmond et
Jules de Goncourt_.

L'affiche manquait aux murs. Et la raison en était celle-ci: Gerdès, qui
se trouvait à la fois--rapprochement singulier--l'imprimeur de la REVUE
DES DEUX MONDES et d'EN 18.., Gerdès, hanté par l'idée qu'on pouvait
interpréter un chapitre politique du livre comme une allusion à
l'événement du jour, tout plein, au fond, de méfiance pour ce titre
bizarre, incompréhensible, cabalistique, et qui lui semblait cacher un
rappel dissimulé du 18 Brumaire, Gerdès, qui manquait d'héroïsme, avait,
de son propre mouvement, jeté le paquet d'affiches au feu.

       *       *       *       *       *

Nous étions bien aussi un peu sortis, il faut l'avouer, pour savoir des
nouvelles de notre oncle, le représentant. La vieille portière de la rue
de Verneuil, une vieille larme de conserve dans son oeil de chouette, nous
disait: «Messieurs, je lui avais bien dit de ne pas y aller... mais il
s'est entêté... on l'a arrêté à la mairie du Xe arrondissement.» Nous
voilà à la porte de la caserne d'Orsay, où avaient été enfermés les
représentants arrêtés à la mairie. Des sergents de ville nous jettent:
«Ils n'y sont plus.--Où sont-ils?--On ne sait pas!»--Et le factionnaire
crie: «Au large!»

       *       *       *       *       *

_Lundi 15 décembre_.--Jules, Jules... un article de Janin dans les DÉBATS!
C'est Edmond qui, de son lit, me crie la bonne et inattendue nouvelle. Oui,
tout un feuilleton du lundi parlant de nous à propos de tout et de tout à
propos de nous, et pendant douze colonnes, battant et brouillant le compte
rendu de notre livre avec le compte rendu de la DINDE TRUFFÉE, de M. Varin,
et des CRAPAUDS IMMORTELS, de MM. Clairville et Dumanoir:--un feuilleton
où Janin nous fouettait avec de l'ironie, nous pardonnait avec de l'estime
et de la critique sérieuse; un feuilleton présentant au public notre
jeunesse avec un serrement de main et l'excuse bienveillante de ses
témérités.

Et nous restons sans lire, les yeux charmés, sur ces vilaines lettres de
journal, où votre nom semble imprimé en quelque chose qui vous caresse le
regard, comme jamais le plus bel objet d'art ne le caressera.

C'est une joie plein la poitrine, une de ces joies, de première communion
littéraire, une de ces joies qu'on ne retrouve pas plus que les joies du
premier amour. Tout ce jour-là, nous ne marchons pas, nous courons... Nous
allons remercier Janin qui nous reçoit rondement, avec un gros sourire
jovial, nous examine, nous presse les mains, en nous disant: «Eh bien!
f....., c'est bien comme cela que je vous imaginais!»

Et des rêves, et des châteaux en Espagne, et la tentation de se croire
presque des grands hommes armés par le critique des DÉBATS du plat de sa
plume, et l'attente, penchés sur nos illusions, d'une avalanche d'article
dans tous les journaux.

--Un original garçon que l'ami qui nous était tombé du bout de notre
famille, un mois avant la publication d'En 18.., un parent, un cousin.

On sonne un matin. Apparaît un jeune homme barbu et grave que nous
reconnaissons à peine. Nous avions grandi comme grandissent souvent les
enfants d'une même famille, réunis à des années de distance par un séjour
dans la même maison pendant les vacances. Tout petit il visait à l'homme.
Au collège Stanislas, il s'était fait renvoyer. Lors de mes quinze ans,
lorsque je dînais à côté de lui, il m'entretenait d'orgies qui me
faisaient ouvrir de grands yeux. Déjà il touchait aux lettres et
corrigeait les épreuves de son professeur Yanoski. A vingt ans, il avait
des opinions républicaines et une grande barbe, et il portait un chapeau
pointu couleur feuille morte, disait: «mon parti,» écrivait dans la
LIBERTÉ DE PENSER, rédigeait de terribles articles contre l'inquisition,
et prêtait de l'argent au philosophe X... Tel était notre jeune cousin,
Pierre-Charles, comte de Villedeuil.

Le prétexte de cette visite était je ne sais quel livre de bibliographie
pour lequel il cherchait deux collaborateurs. Nous causons; peu à peu il
sort de sa gravité et descend de sa barbe noire, blague joliment la grosse
caisse sur laquelle il bat la charge de ses ambitions, avoue l'enfant naïf
qu'il est, nous tend cordialement la main. Nous étions seuls, nous allions
à l'avenir, lui aussi! Puis la famille, quand elle ne divise pas, noue
toujours un peu. Et nous nous mîmes tous les trois en route pour arriver.

Un soir, dans un café à côté du Gymnase, par manière de passe-temps, nous
jetions en l'air des titres de journaux. «L'ÉCLAIR,» fait Villedeuil en
riant, et continuant à rire: «A propos, si nous le fondions, ce journal,
hein?» Il nous quitte, bat les usuriers, imagine un frontispice où la
foudre tombait sur l'Institut, avec les noms de Hugo, de Musset, de Sand
dans les zigzags de l'éclair, achète un almanach Bottin, fait des bandes,
et, le dernier coup de fusil du 2 décembre parti, le journal l'ÉCLAIR
paraît. L'Institut l'échappa belle, la censure avait retenu le frontispice
du journal.

       *       *       *       *       *

_Dimanche 21 décembre 1851_.--Janin, dans la visite que nous lui avions
faite, nous avait dit: «Pour arriver, voyez-vous, il n'y a que le
théâtre!» Au sortir de chez lui, il nous vient en chemin l'idée de faire
pour le Théâtre-Français une revue de l'année dans une conversation, au
coin d'une cheminée, entre un homme et une femme de la société, pendant la
dernière heure du vieil an.

La petite chose finie et baptisée: LA NUIT DE LA SAINT-SYLVESTRE, Janin
nous donne une lettre pour Mme Allan.

Et nous voici, rue Mogador, au cinquième, dans l'appartement de l'actrice
qui a rapporté Musset de Russie, et où une vierge byzantine, au nimbe de
cuivre doré, rappelle le long séjour de la femme là-bas. Elle est en train
de donner le dernier coup à sa toilette devant une psyché à trois battants,
presque refermée sur elle et qui l'enveloppe d'un paravent de miroirs. La
grande comédienne se montre accueillante avec une voix rude, rocailleuse,
une voix que nous ne reconnaissons pas, et qu'elle a l'art de transformer
en une musique au théâtre.

Elle nous donne rendez-vous pour le lendemain. Je suis ému, Mme Allan a,
de suite, pour m'encourager dans ma lecture, de ces petits murmures
flatteurs pour lesquels on baiserait les pantoufles d'une actrice. Bref,
elle accepte le rôle et elle s'engage à l'apprendre et à le jouer le 31
décembre, et nous sommes le 21.

Il est deux heures. Nous dégringolons l'escalier et nous courons chez
Janin. Mais c'est le jour de son feuilleton. Impossible de le voir. Il
nous fait dire qu'il verra Houssaye le lendemain.

De là, d'un saut dans le cabinet du directeur du Théâtre-Français, auquel
nous sommes parfaitement inconnus: «Messieurs, nous dit-il tout d'abord,
nous ne jouerons pas de pièces nouvelles cet hiver. C'est une
détermination prise... je n'y puis rien.» Un peu touché toutefois par nos
tristes figures, il ajoute: «Que Lireux vous lise et fasse son rapport, je
vous ferai jouer si je puis obtenir une lecture de faveur.»

Il n'est encore que quatre heures. Un coupé nous jette chez Lireux.

--Mais, Messieurs, nous dit assez brutalement la femme qui nous ouvre la
porte, vous savez bien qu'on ne dérange pas M. Lireux, il est à son
feuilleton.

--Entrez, Messieurs, nous crie une voix bon enfant.

Nous pénétrons dans une tanière d'homme de lettres à la Balzac, où ça sent
la mauvaise encre et la chaude odeur d'un lit qui n'est pas encore fait.
Le critique, très aimablement, nous promet de nous lire le soir et de
faire son rapport le lendemain.

Aussitôt, de chez Lireux nous nous précipitons chez Brindeau qui doit
donner la réplique à Mme Allan. Brindeau n'est pas rentré, mais il a
promis d'être à la maison à cinq heures, et sa mère nous retient. Un
intérieur tout rempli de gentilles et bavardes fillettes. Nous restons
jusqu'à six heures... et pas de Brindeau.

Enfin nous nous décidons à aller le relancer au Théâtre-Français, à sept
heures et demie:--«Dites toujours,--s'écrie-t-il pendant qu'il s'habille,
tout courant dans sa loge, et nu sous un peignoir blanc.--Vraiment, pas
possible d'entendre la lecture de votre pièce. Et il galope à la recherche
d'un peigne, d'une brosse à dents.--Ce soir, hasardons-nous, après la
représentation?--Non, je vais souper en sortant d'ici avec des amis... Ah!
tenez, j'ai, dans ma pièce, un quart d'heure de sortie... Je vous lirai
pendant ce temps-là... Attendez-moi dans la salle.» La pièce dans laquelle
il jouait finie, nous repinçons Brindeau qui veut bien du rôle.

Du Théâtre-Français, nous portons le manuscrit chez Lireux, et, à neuf
heures, nous retombons chez Mme Allan, que nous trouvons tout entourée de
famille, de collégiens, et à laquelle nous racontons notre journée.

      *       *       *       *       *

_Mardi 23 décembre_.--Assis sur une banquette de l'escalier du théâtre et
palpitants et tressaillants au moindre bruit, nous entendons, à travers
une porte qui se referme sur elle, Mme Allan jeter de sa vilaine voix de
la ville: «Ce n'est pas gentil, ça!»

--Enfoncés! dit l'un de nous à l'autre, avec cet affaissement moral et
physique qu'a si bien peint Gavarni, dans l'écroulement de ce jeune homme
tombé sur la chaise d'une cellule de Clichy.



ANNÉE 1852


_Fin de janvier 1852_.--L'ÉCLAIR, _Revue hebdomadaire de la Littérature,
des Théâtres et des Arts_, a paru le 12 janvier.

Depuis ce jour, nous voilà avec Villedeuil à jouer au journal. Notre
journal a un bureau au rez-de-chaussée dans une rue où l'on commence à
bâtir: rue d'Aumale; il a un gérant auquel on donne cent sous par
signature; il a un programme qui est l'assassinat du classicisme; il a des
annonces gratuites et des promesses de primes.

Nous passons au bureau, deux ou trois heures par semaine, à attendre,
chaque fois que s'entend un pas dans cette rue où l'on passe peu, à
attendre l'abonnement, le public, les collaborateurs. Rien ne vient. Pas
même de copie, fait inconcevable! pas même un poète, fait plus miraculeux
encore!

Une rousse du nom de Sabine, qui est la seule personne qui fréquente le
bureau, nous demandant un jour: «Et ce monsieur, qui est là, pourquoi
a-t-il l'air si triste?» On lui répond en choeur: «C'est notre caissier!»

--Le lit où l'homme naît, se reproduit et meurt: quelque chose à faire
là-dessus, un jour.

--La sculpture anglaise et les romances de Loïsa Puget sont soeurs.

--Ah! si l'on avait un secrétaire de ses ivresses!

--Au fond, il n'y a au monde que deux mondes: celui où l'on baîlle, et
celui où l'on vous emprunte vingt francs.

--Dans l'hypertrophie du coeur, la figure, après la mort, prend le
caractère extatique. Une jeune fille qu'on croyait morte à la suite de
cette maladie,--son père pleurant au pied de son lit,--rejette soudain le
drap qu'elle avait sur la tête, se soulève dans une attitude de prière,
montrant un visage à la beauté surnaturelle qui fait croire à un miracle,
et après un petit discours de consolation adressé à son père, se recouche
et repose le drap sur sa tête, en disant: «Je puis dormir maintenant.»

--J'ai connu un amant qui disait à sa maîtresse se plaignant d'avoir perdu
une fausse dent de 200 francs: «Si tu la faisais afficher?»

--Nous continuons intrépidement notre journal dans le vide, avec une foi
d'apôtres et des illusions d'actionnaires. Villedeuil est obligé de vendre
une collection des ORDONNANCES DES ROIS DE FRANCE pour lui allonger
l'existence, puis il découvre un usurier dont il tire cinq à six mille
francs. Les gérants, à cent sous la signature, se succèdent: le premier,
Pouthier, un peintre bohème, ami de collège d'Edmond, est remplacé par un
nommé Cahu, un être aussi fantastique que son nom, et qui est libraire
philologique dans le quartier de la Sorbonne et membre de l'Académie
d'Avranches; et Cahu cède la place à un ancien militaire, auquel un tic
nerveux fait à tout moment regarder la place de ses épaulettes et cracher
par-dessus ses deux épaules.

Dans les six mille francs que Villedeuil était censé avoir reçus de son
usurier, figurait, pour une assez forte valeur, un lot de deux cents
bouteilles de champagne. Le vin commençant à s'avarier, le fondateur de
l'ÉCLAIR a l'idée d'enlever le journal en donnant un bal, et en offrant ce
bal au champagne, comme prime aux abonnés. On invite toutes les
connaissances de l'ÉCLAIR, le bohème Pouthier, un architecte sans ouvrage,
un marchand de tableaux, des anonymes ramassés au hasard de la rencontre,
quelques femmes vagues, et, à un moment, pour animer un peu cette fête de
famille, Nadar, qui commençait une série de caricatures dans notre journal,
a l'idée d'ouvrir les volets, et d'inviter les passants et les passantes
par la fenêtre.

--Une femme entretenue de notre maison disait à sa bonne: «Vous pourriez
bien dire: Madame, s'il vous plaît.--Tiens, je n'ai pas la force de parler,
 et il faut encore que je dise: Madame, et s'il vous plaît!»

--Le Jéhovah de la Bible, un Arpin. Le Dieu de l'Évangile, un Ésope
onctueux, un politique, un agent d'affaires à consultations gratuites et
bienveillantes.

--Nous qui avons passé notre enfance à regarder, à copier des
lithographies de Gavarni, nous qui étions, sans le connaître, et sans
qu'il nous connût, ses admirateurs, nous avons décidé Villedeuil à lui
demander des dessins. Et ce soir, un dîner a eu lieu, à la Maison d'Or, où
il nous a proposé pour notre journal la série du MANTEAU D'ARLEQUIN.

--Portrait d'un vieux monsieur en omnibus. Face massive et mafflue. Des
taches blanchâtres au lieu de sourcils. Yeux en verroterie bleue à fleur
de tête. Poches jaunâtres et bleuissantes sous les yeux. Petit nez très
relevé au bout couleur de nèfle. Oreilles couleur de vieille cire, avec
dessus un duvet blanc comme sur les orties.

Autre vieux monsieur. Cheveux blancs très courts, sourcils restés noirs,
des yeux qui semblent des yeux d'émail entre des paupières sans cils,
coloration bilieuse du teint, galbe osseux, sculpture émaciée des chairs.
Ce vieillard à la tête où il y a du cabotin et du conventionnel, porte un
col large, rabattu à l'enfant, une cravate chamois à bouquets roses et
verts, et une chaîne de montre s'échappe de son gilet pour se perdre dans
la poche extérieure d'une redingote vert bouteille, pendant qu'une de ses
mains ornée d'une bague en turquoise, pose sur un manteau plié sur ses
genoux, un manteau raisin de Corinthe.

--«Les tragédies... oh! que c'est embêtant ces vieilles tragédies!...
Rachel... une femme plate!...--c'est Janin qui cause avec le décousu d'un
de ses feuilletons.--Les acteurs... ils jouent tous la même chose... moi,
je ne parle que des actrices... Encore, quand ils sont bien laids, comme
Ligier, on peut dire qu'ils ont du talent... mais, sans cela jamais leur
nom ne se trouve sous ma plume... Voyez-vous, le théâtre, il faut que ça
soit deux et deux font quatre, et qu'il y ait des rôles de femmes... c'est
ce qui fait le succès de Mazères.... Figurez-vous que Mlle B... est venue
l'autre jour me demander 500 francs. Je lui ai demandé pourquoi? Afin de
parfaire 1000 francs pour se faire aimer par F...» Et Janin éclate de
rire. «Une chose neuve? une chose neuve pour le public, allons donc! Si la
REVUE DES DEUX MONDES changeait de couleur sa couverture, elle perdrait
2000 abonnés... Amusez-vous, allez, on regrette ça plus tard, il n'est
plus temps... A propos, vous avez écrit un joli article sur cet
ornemaniste, sur ce Possot... Vous avez quelque chose de lui, hein?... Oh!
les attaques, ça ne me fait rien. Qu'est-ce qu'on peut me dire: que je
suis bête, que je suis vieux, que je suis laid! Ça m'est parfaitement
égal... Ce Roqueplan, un homme tout couvert de l'_aes alienum_, comme dit
Salluste... Tenez, il y a un jeune homme, l'auteur d'une SAPHO, qui a
touché juste, le mâtin! Il a mis dans sa préface: les auteurs qui vont
louer leurs livres au cabinet de lecture... Et ce Pyat... J'ai voulu
devant les magistrats dire toute ma conduite, montrer toute ma vie... Mais
quand on me dit que je ne sais pas le français, moi, qui ne sais que
cela... car je ne sais ni l'histoire, ni la géographie, ni rien... mais le
français, cela me paraît prodigieux... Tout de même, ils ne m'empêcheront
pas d'avoir tout Paris à mon enterrement!»

Et nous reconduisant jusqu'à la porte de son cabinet, il nous dit:
«Voyez-vous, jeunes gens, il ne faut pas trop, trop de conscience!»

       *       *       *       *       *

--Sur la route de Versailles, au Point-du-Jour, à côté d'un cabaret ayant
pour enseigne: _A la renaissance du Perroquet savant_, un mur qui avance
avec de vieilles grilles rouillées qu'on ne dirait jamais s'ouvrir. Le mur
est dépassé par un toit de maison et par des cimes de marronniers étêtés,
au milieu desquels s'élève un petit bâtiment carré,--une glacière
surmontée d'une statue de plâtre tout écaillée: LA FRILEUSE d'Houdon.

Dans ce mur fruste, une porte à la sonnette de tirage cassée, dont le
tintement grêle éveille l'aboiement de gros chiens de montagne. On est
long à venir ouvrir; à la fin, un domestique apparaît et nous conduit à un
petit atelier dans le jardin, éclairé par le haut et tout souriant. C'est
là que nous faisons notre première visite à Gavarni.

Il nous promène dans sa maison dont il nous raconte l'histoire: un ancien
atelier de faux-monnoyeurs sous le Directoire, devenu la propriété du
fameux Leroy, le modiste de Joséphine, qui utilisa la chambre de fer où
l'on avait fabriqué la fausse monnaie à serrer les manteaux de Napoléon,
brodés d'abeilles d'or. Il nous fait traverser les grandes pièces du
rez-de-chaussée, décorées de peintures sur les murs représentant des vues
locales: la porte d'Auteuil en 1802.

Nous parcourons avec lui toute la maison et les interminables corridors du
second étage, où d'anciens costumes de carnaval, mal emballés, s'échappent
et ressortent de cartons à chapeaux de femmes.

Nous redescendons dans sa chambre, où près d'un petit lit de fer étroit,
--une couche d'ascète,--il y a sur la table de nuit un couteau en travers
d'un livre ayant pour titre: LE CARTÉSIANISME.

       *       *       *       *       *

--Tous comptes faits avec Dumineray, le seul éditeur de Paris qui, sous
l'état de siège, ait osé prendre en dépôt notre pauvre EN 18.., nous avons
vendu une soixantaine d'exemplaires.

       *       *       *       *       *

--J'ai eu, dans ma famille, un type de la fin d'un monde,--un marquis, le
fils d'un ancien ministre de la monarchie.

C'était, quand je l'ai connu un beau vieillard à cheveux d'argent,
rayonnant de linge blanc, ayant la grande politesse galante du gentilhomme,
la mine tout à la fois bienveillante et haute, la face d'un Bourbon, la
grâce d'un Choiseul, et le sourire toujours jeune auprès des femmes.

Cet aimable et charmant débris de cour n'avait qu'un défaut: il ne pensait
pas. De sa vie je ne l'ai jamais entendu parler d'une chose qui ne fût pas
aussi matérielle que le temps du jour ou le plat du dîner. Il recevait et
faisait relier le CHARIVARI et la MODE. Il pardonnait pourtant à la fin au
gouvernement qui faisait monter la rente. Il s'enfermait pour faire des
comptes avec sa cuisinière: c'était ce qu'il appelait _travailler_. Il
avait un prie-Dieu recouvert en moquette dans sa chambre. Il avait dans
son salon des meubles de la Restauration, des fauteuils en tapisserie au
petit point, où était restée comme l'ombre du chapeau de la duchesse
d'Angoulême. Il avait une vieille livrée, une vieille voiture, et un vieux
nègre qu'il avait rapporté des colonies, où il mena joyeuse vie pendant
l'émigration: ce nègre était comme un morceau du XVIIIe siècle et de sa
jeunesse à côté de lui.

Mon parent avait encore les préjugés les plus inouïs. Il croyait par
exemple que les gens qui font regarder la lune, mettent dans les
lorgnettes des choses qui font mal aux yeux, etc., etc.

Il allait à la messe, jeûnait, faisait ses pâques. A la fin du carême, le
maigre l'exaspérait: alors seulement il grondait ses domestiques.

Il demeurait dans tout cet homme quelque chose d'un grand principe tombé
en enfance. C'était une bête généreuse, noble, vénérable, une bête de
coeur et de race.

       *       *       *       *       *

GAVARNIANA.

--Je hais tout ce qui est _coeur_ imprimé, mis sur du papier.

--Je fais le bien, parce qu'il est un grand seigneur qui me paye cela,--et
ce grand seigneur, c'est le plaisir de bien faire.

--Le chemin de fer et sa vitesse relative, voilà un beau progrès, si vous
avez décuplé chez l'homme le désir de la vitesse!

--Gavarni disait de Dickens «qu'il avait une vanité énorme et paralysante,
peinte sur la figure.»

--Gavarni avait vu de Balzac un billet ainsi rédigé:

De chez Vachette.

Mon cher Posper (_sic_), viens ce soir chez Laurent-Jan, il y aura des
c.... p..... bien habillées.

BALZAC.

--Quand Gavarni avait été à Bourg avec Balzac pour tâcher de sauver Peytel,
il était obligé de lui répéter à tout moment: «Voyons, il s'agit d'une
chose grave, Balzac, il faut être convenable pendant les quelques jours
que nous sommes ici,» et il lâchait le grand écrivain le moins possible.
Un jour qu'il avait été obligé de le quitter deux heures, il le retrouvait
sur la place où il avait accroché le sous-préfet, et lui racontait comment
les petites filles s'amusent dans les pensions.

Dans ce voyage où Gavarni était obligé de veiller à la propreté de son
compagnon, un jour il ne pouvait s'empêcher de lui dire:

--«Ah çà, Balzac, pourquoi n'avez-vous pas un ami... oui, un de ces
bourgeois bêtes et affectueux, comme on en trouve... qui vous laverait les
mains, mettrait votre cravate, enfin qui prendrait de vous le soin que
vous n'avez pas le temps...»

--«Oh! s'écria Balzac, un ami comme ça, je le ferai passer à la postérité!»

       *       *       *       *       *

--Nos soirées, presque toutes les soirées, où nous ne travaillons pas,
nous les passons dans le fond de la boutique d'un singulier marchand de
tableaux, dans la boutique de X..., qui, sous le prétexte d'occuper
l'oisiveté de sa vie, va encore manger une cinquantaine de mille francs à
son père. Un grand, gros, fort garçon, occupé à remonter à toute minute,
par un geste bête, une paire de lunettes qui lui dévale du nez, et si
soufflé par tout le corps d'une mauvaise graisse, qu'il semble en
baudruche, et que la plaisanterie ordinaire de Pouthier est de crier:
«Fermez les fenêtres ou Pamphile va s'envoler!» Le meilleur des hommes et
le marchand le plus paresseux, le plus flâneur, le plus _boubouilleur_, le
plus incapable de tirer un gain d'une chose qu'il vend,--et qui, 365 fois
par an, a besoin de voir, autour de son dîner, cinq ou six figures, si ce
n'est au moins autour de la table, où, du matin au soir, se vident les
canettes.

Il a emménagé avec lui une jeune femme, pas précisément jolie, et qui de
temps en temps se dérobe et se cache dans un joli mouvement contourné pour
prendre une prise de tabac, mais une jeune femme qui a de paresseuses
poses de chatte dans sa bergère au coin de la cheminée, un petit bagout
spirituel, une grâce de gentille bourgeoise d'un autre siècle: toute cette
douce et tranquille séduction cachant une hystérie très prononcée, qui la
fait, presque tous les mois, à un quantième, où elle dit, aller chez elle
pour donner son linge à la blanchisseuse, disparaître deux ou trois jours
avec un des attablés ordinaires de son amant,--après quoi, elle rentre au
bercail et le ménage reprend comme si de rien n'était.

Pouthier, après des aventures à défrayer un roman picaresque, et qui, sans
attribution bien fixe dans la maison, est à la fois commis, restaurateur
de tableaux, et surtout le _patito_ de la jeune femme, remplit le fond du
magasin de lazzis et de tours de force.

Là arrivent, tous les soirs,--car la bière vient du GRAND BALCON, et la
femme a le don capiteux de produire autour d'elle une certaine excitation
de l'esprit et de mettre les imaginations en verve,--là arrivent le
peintre Hafner, le plus bredouilleur des Alsaciens; Valentin, le
dessinateur de l'ILLUSTRATION; Deshayes, le petit maître aux tonalités
grises, et le blond coloriste Voillemot, avec sa tignasse d'Apollon roussi,
et Galetti, et le tout jeune Servin, et d'autres, et d'autres, et c'est
toute la soirée un tapage et une débauche de paroles, que de temps en
temps, solennellement, le maître de la maison réprime par un «Où te
crois-tu!» indigné.

Dans les raisons que X... a données à son père, pour qu'il lui fournît les
fonds nécessaires à son commerce, il a fait entrer l'énorme économie qu'il
réaliserait en n'allant plus au café, et le malheureux en tient un gratis!

       *       *       *       *       *

--Un soir, le monde de la boutique se décide à faire une excursion dans la
forêt de Fontainebleau, à passer quelques jours chez le père Saccaux, à
Marlotte, la patrie d'élection du paysage moderne et de Murger. Pouthier
ferme le magasin. Mélanie met sa toilette la plus pimpante, réunissant sur
sa personne tous ses bijoux; et nous voilà dans cette forêt, où chaque
arbre semble un modèle entouré d'un cercle de boîtes à couleurs. Là, de
grandes courses à la suite des peintres et de leurs maîtresses en joie, et
comme grisées par le plein air de la campagne: des jours qui ressemblent à
des dimanches d'ouvriers. On vit en famille, en s'empruntant son savon, et
on a des appétits et des soifs qui vous font trouver bonne la médiocre
_ratatouille_ et aimable le _ginglet_ de l'endroit. Chacun paye son écot
de bonne humeur. Les femmes mouillent leurs bottines dans l'herbe sans
grogner. Murger semble rasséréné comme en une convalescence d'absinthe. On
promène une gaieté vaudevillière par toute la forêt, même en ce Bas-Bréau,
où nos _fumisteries_ semblent faire fuir dans la profondeur de la feuillée
des dos de peintres chenus, ressemblant à des dos de vieux druides. On
essaye des parties de billard sur un _sabot_ de l'auberge où il y a des
ornières qui font des carambolages forcés. Palizzi, les grands jours,
revêt un tablier de cuisine et fricote un gigot _à la juive_, dont il
reste à peine l'os.

La nuit, pendant que les esquisses du jour sèchent, on dort comme si on
revenait de la charrue, et un matin j'entends la maîtresse de Murger, au
milieu d'un doux transport, lui demander ce que rapporte la feuille de la
REVUE DES DEUX MONDES.

--Le travail et les femmes, voilà ma vie!--C'est Gavarni qui parle.

       *       *       *       *       *

_Août 1852_.--Je trouve Janin toujours gai, toujours épanoui, en dépit de
la goutte à un pied. «Quand on vint guillotiner mon grand-père, nous
dit-il, il avait la goutte aux deux pieds... du reste, je ne me plains
pas... c'est, dit-on, un brevet de vie pour dix ans... Je n'ai jamais été
malade et ce qui constitue l'homme, je l'ai encore,»--fait-il en souriant.

Il nous montre une lettre de Victor Hugo, apportée par Mlle Thuillier, et
où il nous fait lire cette phrase: «Il fait triste ici... il pleut, c'est
comme s'il tombait des pleurs.» Dans cette lettre, Hugo remercie Janin de
son feuilleton sur la vente de son mobilier, lui annonce que son livre va
paraître dans un mois, et qu'il le lui fera parvenir dans un panier de
poisson ou dans un cassant de fonte, et il ajoute: «On dit qu'après, le
Bonaparte me rayera de l'Académie... Je vous laisse mon fauteuil.»

Puis, Janin se répand sur la saleté et l'infection de Planche, sa bête
d'horreur: «Vous savez, quand il occupe sa stalle des Français, les deux
stalles à côté restent vides. Sa maladie, c'est l'éléphantiasis... un
moment on a espéré qu'il avait la _copulata vitrea_ de Pline. Il l'aurait
eue, oh! il l'aurait eue... s'il s'était tenu un rien du monde moins
salement!»

Une petite actrice des Français, dont je ne sais pas le nom, lui demandant
s'il a vu une pièce quelconque: «Comment, s'écrie Janin, en bondissant sur
son fauteuil, vous n'avez pas lu mon feuilleton!» Et là-dessus il la
menace, il la terrorise de ne jamais arriver, si elle ne lit pas son
feuilleton, si elle n'est pas au fait de la littérature, si elle ne fait
pas comme Talma, comme Mlle Mars, qui ne manquaient jamais un feuilleton
important.

       *       *       *       *       *

--Sur le trottoir de la rue Saint-Honoré, j'entends derrière moi une fille
disant à une autre: «Ah! Julie... elle a changé de religion, elle aime les
hommes à présent!

--Les grands hommes sont des médailles, que Dieu frappe au coin de leur
siècle.

--L'idée du manchon de Mimi donnée à Murger par Paul Labat qui, conduisant
sa maîtresse à l'hôpital, fit arrêter le fiacre devant une écaillère de
marchand de vin, sur le désir que la mourante témoigna de manger des
huîtres.

--Il me semble que les fonctionnaires sont destitués comme on renvoie les
domestiques: aux seconds, on donne huit jours d'avance, aux premiers, la
croix.

       *       *       *       *       *

_22 octobre 1852_.--Le PARIS paraît aujourd'hui. C'est, croyons-nous, le
premier journal littéraire quotidien, depuis la fondation du monde. Nous
écrivons l'article d'en-tête.

--Nous soupons beaucoup cette année: des soupers imbéciles où l'on sert
des pêches à la Condé, des pêches-primeurs à 8 francs pièce, dont le plat
coûte quatre louis et où l'on boit du vin chaud fabriqué avec du Léoville
de 1836; des soupers en compagnie de gaupes ramassées à Mabille, de
gueuses d'occasion qui mordent à ces repas d'opéra, avec un morceau de
cervelas de leur dîner, resté entre les dents, et dont l'une s'écriait
naïvement: «Tiens, quatre heures... maman est en train d'éplucher ses
carottes!»

--Gavarni nous dit aujourd'hui qu'il croit avoir trouvé une force motrice
qui pourra, un jour, se débiter chez les épiciers, et dont on pourra
demander pour deux sous.



ANNÉE 1853


_Janvier 1853_.--Les bureaux du PARIS, d'abord établis, 1, rue Laffitte, à
la Maison d'Or, furent, au bout de quelques mois, transférés rue Bergère,
au-dessus de l'ASSEMBLÉE NATIONALE.

La curiosité de ces bureaux était le cabinet de Villedeuil où le directeur
du journal avait utilisé la tenture, les rideaux de velours noir à
crépines d'argent de son salon de la rue de Tournon, où se donnaient, un
moment, toutes bougies éteintes, des punchs macabres. A côté du cabinet,
la caisse, une caisse grillée, une vraie caisse, où se tenait le caissier
Lebarbier, le petit-fils du vignettiste du XVIIIe siècle, que nous avions
retiré avec Pouthier des bas-fonds de la bohème. Un échappé du CORSAIRE
faisait dans un petit salon la cuisine du journal. C'était un petit homme,
jaune de poil, à l'oeil saillant du _jettatore_, un des seuls écrivains
échappés au coup de filet dans lequel le gouvernement avait ramassé les
journalistes, le 2 Décembre.

Il était père de famille et père de l'Église, prêchait les bonnes moeurs,
se signait parfois comme un saint égaré dans une bande de malfaiteurs, et,
malgré tout, allait dans la définition libre des choses plus loin qu'aucun
de nous. En ses moments de loisir, il rédigeait pour le journal: LES
MÉMOIRES DE Mme SAQUI.

A la table de la rédaction s'asseyaient journellement: Murger à l'air
humble, à l'oeil pleurard, aux jolis mots de Chamfort d'estaminet;
Aurélien Scholl, avec son monocle vissé dans l'orbite, ses colères
spirituelles, son ambition de gagner la semaine prochaine 50,000 francs
par an, au moyen de romans en vingt-cinq volumes; Banville, avec sa face
glabre, sa voix de fausset, ses fins paradoxes, ses humoristiques
silhouettes des gens; Karr, toujours accompagné de l'inséparable Gatayes.
Et c'était encore un maigre garçon, aux longs cheveux gras, nommé Eggis,
qui en voulait personnellement à l'Académie; et c'était Delaage,
l'Ubiquité faite homme et la Banalité faite poignée de main, un garçon
pâteux, poisseux, gluant, et qui semblait un glaire bienveillant; et
c'était l'ami Forgues, un Méridional congelé, ayant quelque chose d'une
glace frite de la cuisine chinoise, et qui apportait, d'un air
diplomatique, des articles artistiquement pointus; et c'était Louis Enault,
orné de ses manchettes et de sa tournure contournée et gracieusée de
chanteur de romances de salon; enfin Beauvoir, se répandait souvent dans
les bureaux comme une mousse de champagne, pétillant et débordant, et
parlant de tuer les avoués de sa femme, et jetant en l'air de vagues
invitations à des dîners chimériques.

Gaiffe avait élu domicile sur un divan, où il demeurait des après-midi,
couché et somnolent, ne se réveillant que pour jeter des interjections
troublantes dans la phraséologie vertueuse du père Venet.

Et au milieu de tout ce monde, Villedeuil, ordonnant, pérorant, allant,
courant, correspondant, innovant, et découvrant tous les huit jours un
système d'annonces ou de primes, une combinaison, un homme ou un nom,
devant apporter au journal, dans les quinze jours, dix mille abonnés.

A l'heure présente, le journal remue, il ne fait pas d'argent, mais il
fait du bruit. Il est jeune, indépendant, ayant comme l'héritage des
convictions littéraires de 1830. C'est dans ses colonnes l'ardeur et le
beau feu d'une nuée de tirailleurs marchant sans ordre ni discipline, mais
tous pleins de mépris pour l'abonnement et l'abonné. Oui, oui, il y a là
de la fougue, de l'audace, de l'imprudence, enfin du dévouement à un
certain idéal mêlé d'un peu de folie, d'un peu de ridicule... un journal,
en un mot, dont la singularité, l'honneur, est de n'être point une affaire.

       *       *       *       *       *

_Dimanche 20 février_.--Un jour de la fin du mois de décembre dernier,
Villedeuil rentrait du ministère en disant avec une voix de cinquième
acte:

--Le journal est poursuivi. Il y a deux articles incriminés. L'un est de
Karr; l'autre, c'est un article où il y a des vers... Qui est-ce qui a mis
des vers dans un article, ce mois-ci?

--C'est nous! disions-nous.

--Eh bien! c'est vous qui êtes poursuivis avec Karr.

Or, voici l'article qui devait nous faire asseoir sur les bancs de la
police correctionnelle, absolument comme des messieurs arrêtés dans une
pissotière. Cet article, paru le 15 décembre 1852, avait pour titre:
_Voyage du n° 43 de la rue Saint-Georges au n° 1 de la rue Laffitte_[1].
Un voyage de notre domicile d'alors au bureau du journal, et qui passait
en revue, d'une façon fantaisiste, les industries, les officines de
produits bizarres, les marchands et marchandes de tableaux et de bibelots
que nous rencontrions sur notre route, et entre autres, la boutique d'une
femme célèbre autrefois, comme modèle, dans les ateliers de peinture.

[Note 1: J'ai donné l'article en son entier dans PAGES RETROUVÉES, volume
publié, l'année dernière, chez Charpentier.]

Donnons le paragraphe incriminé:

«Dans cette boutique, ci-gît le plus beau corps de Paris. De modèle qu'il
était, il s'est fait marchand de tableaux. A côté de tasses de Chine se
trouve un Diaz, et j'en connais un plus beau. C'est un jeune homme et une
jeune femme. La chevelure de l'adolescent se mêle aux cheveux déroulés de
la dame, et la Vénus, comme dit Tahureau:

      Croisant ses beaux membres nus
      Sur son Adonis qu'elle baise;
      Et lui pressant le doux flanc;
      Son cou douillettement blanc,
      Mordille de trop grande aise.

Ce Diaz-là, mes amis, a bien voyagé; mais, Dieu merci, il est revenu au
bercail. J'ai vu quelqu'un qui sait tous ses voyages et qui m'a conté le
dernier. Mlle ***[2] l'avait envoyé à Mlle ***[3]. Mlle *** l'a renvoyé à
Mlle *** avec cette lettre:

«Ma chère camarade,

«Ce Diaz est vraiment trop peu gazé pour l'ornement de ma petite maison.
J'aime le déshabillé d'un esprit charmant, je ne puis admettre cette
nudité que l'Arsinoé de Molière aime tant. Ne me croyez pas prude. Mais
pourquoi vous priverais-je d'un tableau que je serais obligée de cacher,
moi!

«Mille remerciements quand même, et croyez-moi votre dévouée camarade.

«***»

[Note 2: Mlle Nathalie.]

[Note 3: Mlle Rachel.]

Et Mlle*** a repris son Diaz, ô gué! elle a repris son Diaz, turelure! et
a répondu à Mlle*** en le raccrochant au mur déjà en deuil et tout triste:

«Chère camarade,

«Je suis une folle, et presque une impie d'avoir cru mon petit tableau
digne de votre hôtel. Mais ma sottise m'a du moins valu un précieux
renseignement sur les limites de votre pudeur. Permettez-moi seulement de
défendre contre vous le répertoire comique que vous invoquez ici un peu à
contre-sens, car c'est justement dans les tableaux qu'Arsinoé n'aime pas
les nudités,

      Elle fait des tableaux couvrir les nudités,
      Mais elle a de l'amour pour les réalités.

«Je reprends donc mon petit Diaz, un peu confus de son excursion téméraire,
 et je cache sa confusion dans ma chambre où M. A... peut seul le voir.

«Votre très dévouée,

«***»

Et ces vers de Tahureau, nous ne les avions pas pris dans Tahureau, dont
les éditions originales sont de la plus grande rareté, nous les avions
pris dans le TABLEAU HISTORIQUE ET CRITIQUE DE LA POÉSIE FRANÇAISE ET DU
THÉATRE FRANÇAIS AU XVIe SIÈCLE de Sainte-Beuve,--oui, dans ce livre
couronné par l'Académie. N'est-ce pas, ça n'a pas l'air vraisemblable? Et
cependant c'est parfaitement vrai. Du reste, le ministère de la justice
d'alors, qui nous faisait poursuivre, n'avait-il pas eu, vingt-quatre
heures, l'idée de poursuivre en police correctionnelle, dans un article de
je ne sais qui du PARIS, une ligne de points, paraissant avoir un sens
obscène à M. Latour-Dumoulin.

Mais dans cette poursuite, il s'agissait vraiment bien de littérature. Le
PARIS passait pour la continuation du CORSAIRE. M. Latour-Dumoulin, en ce
temps d'aplatissement, était personnellement blessé par les allures de
Villedeuil, qui, lorsque sur la présentation de sa carte n'était pas
immédiatement reçu, remontait dans sa voiture. On l'accusait, à tort ou à
raison, de jouer à la baisse. On allait même jusqu'à lui faire un grief de
ne pas solliciter pour son journal des invitations aux Tuileries, aux
soirées de Nieuwerkerke. Nous personnellement, à ce qu'il paraît, nous
passions, à cause de nos relations avec les Passy, pour des orléanistes
fougueux. Il circulait même, dans le faubourg Saint-Germain, un refus très
insolent de nous--une pure légende--à une demande de cantate de la part du
gouvernement.

M. Armand Lefebvre, notre parent, écrivait en notre faveur à M. de Royer,
procureur général, qui lui répondait une lettre ne laissant aucun doute
sur l'imminence des poursuites. Et dans une entrevue au ministère de la
justice, M. de Royer lui annonçait que nous serions condamnés, que nous
aurions même de la prison, ajoutant que si nous voulions adresser un
recours en grâce à l'Empereur, il serait le premier à l'appuyer.

Nous attendions, ainsi que des gens menacés de la justice d'une chambre
correctionnelle sous un Empire--nerveux et insomnieux pendant de longues
semaines--lorsque dans la fumée de tabac d'une fin de dîner d'amis,
tombaient chez nous les assignations.

Et, à quelques jours de là, nous comparaissions devant un juge
d'instruction presque poli, mais qui perdait soudainement toute politesse
dans son embarras et son déconcertement, quand nous lui montrions les cinq
vers incriminés, tout vifs imprimés dans le TABLEAU HISTORIQUE ET CRITIQUE
DE LA POÉSIE FRANÇAISE.

Il nous fallait un avocat. Un allié de notre famille, M. Jules Delaborde,
avocat à la Cour de cassation, nous recommandait de bien nous garder de
confier notre défense à un avocat brillant dont le talent pouvait blesser
et irriter le tribunal. Il nous conseillait de prendre un avocat «ayant
l'oreille des juges», un nom et une parole très peu sonores, une de ces
médiocrités dont le néant attire sur ses clients une sorte de miséricorde;
enfin un de ces verbeux qui, doucement, platement, ennuyeusement,
soutirent un acquittement comme une aumône. L'homme qu'il nous indiqua
réunissait toutes ces conditions. Dans son salon, il avait une jardinière
dont le pied était fait par un serpent en bois verni qui montait en
s'enroulant vers un nid d'oiseau. En voyant cette jardinière, j'eus froid
dans le dos, et je devinai l'avocat qui m'était échu. Nous étions pour lui
un composé d'hommes du monde et d'êtres louches. D'une main il nous eût
confié sa montre, de l'autre main il nous l'eût retirée.

Nous étions cités à comparaître en police correctionnelle devant la 6e
chambre. C'était une chambre pour ces sortes d'affaires, une chambre dont
on était sûr et qui avait fait ses preuves. Ses complaisances lui avaient
valu l'honneur de la spécialité des procès de presse et des condamnations
politiques.

Flanqués de notre oncle, M. Jules de Courmont, maître des comptes, nous
allâmes faire les visites à nos juges. On nous avait appris que la justice
exigeait cette politesse. C'est un petit: _Morituri te salutant_, dont ces
messieurs sont, à ce qu'il paraît, friands. Nous allâmes d'abord chez
notre président L... Il demeurait en haut de la rue de Courcelles, tout
près de la place Monceau... Il était sec comme son nom, froid comme un
vieux mur, jaune, blême, exsangue, une mine d'inquisiteur dans un
appartement qui sentait le moisi du cloître. Puis, nous vîmes les deux
juges. D..., descendant de l'avocat général de Bordeaux, et qui, lui,
n'eut pas l'air de nous trouver extraordinairement criminels, et après
D..., le juge L..., une sorte d'ahuri qui ressemblait à Leménil prenant
un bain de pieds dans le CHAPEAU DE PAILLE D'ITALIE, fourré dans l'affaire
comme un comique en un imbroglio, et qui avait de lui, dans la pièce où il
nous reçut, un portrait en costume de chasse, un des plus extravagants
portraits que j'aie vus de ma vie. Imaginez Toto Carabo à l'affût.

La dernière visite fut pour le substitut qui devait requérir contre nous.
Celui-ci avait tout à fait les manières d'un gentleman. Il nous déclara
que pour lui, il n'y avait aucun délit dans notre article, mais qu'il
avait été forcé de poursuivre sur les ordres réitérés du ministère de la
police, sur deux invitations de Latour-Dumoulin; qu'il nous disait cela
d'homme du monde à homme du monde, et qu'il nous demandait notre parole de
ne pas en faire usage dans notre défense. Et cet homme qui avait de la
fortune, qui avait beaucoup de mille livres de rente, allait demander le
maximum de la peine pour un délit dont nous n'étions pas coupables. Il
nous le déclarait naïvement, cyniquement en face.

--«Quelles canailles que tout ce monde!» dit mon oncle sur le pas de la
porte.

Ce qu'il voyait, ce qu'il entendait, la déclaration de ce substitut, les
dénégations de Latour-Dumoulin qui lui avait dit travailler à arrêter les
poursuites, tout cela, le sortant de son égoïste optimisme, faisait tout à
coup, ainsi que du feu d'un caillou, jaillir de l'indignation de ce vieux
bourgeois habitué par sa longue vie à ne s'indigner de rien.

De là, nous allions tous deux chez Latour-Dumoulin, désireux d'avoir une
explication avec lui. On nous faisait attendre assez longtemps dans une
antichambre, où un garçon de bureau lisait un livre de M. de La
Guéronnière devant un portrait de l'Empereur à demi emballé pour une
sous-préfecture. Et quand nous entrions, nous avions l'air de si mauvaise
humeur que, se méprenant sur notre démarche, il croyait que nous venions
le provoquer en duel. Alors c'était une défense maladroite de Rachel «qui
ne se serait pas plainte», ce qui était inutile à dire si cela était vrai,
ainsi que je le crois. Enfin, c'était une tirade contre Janin, la bête
noire du ministère de la police. Car j'ai oublié de dire que les lettres
de N... et de R... avaient été copiées par nous sur les autographes,
enrichissant un curieux exemplaire de GABRIELLE d'Augier, faisant partie
de la bibliothèque du critique des DÉBATS.

Le lendemain, qui était un samedi, Villedeuil nous menait au Palais de
Justice dans sa calèche jaune, une calèche qui tenait du carrosse de gala
de Louis XIV et d'un char d'opérateur. Jamais si triomphante voiture ne
mena des gens en police correctionnelle. Et le maître de la voiture, pour
lequel notre procès était une grosse affaire de représentation, s'était
fait faire pour la cérémonie un carrick prodigieux, un carrick _cannelle_
à cinq collets, comme on en voit sortir à l'Ambigu des berlines d'émigrés.
Ce fut à la grille du Palais une descente prestigieuse: ce jeune homme,
tout en barbe, dans ce carrick, et sortant d'une voiture d'or. A la porte
de l'audience, l'huissier ne voulant pas le laisser entrer: «Mais, criait
Villedeuil, je suis bien plus coupable qu'eux, je suis le propriétaire du
journal!» En ce moment, il eût donné sa voiture avec son cocher et ses
chevaux pour être poursuivi.

La salle avait deux fenêtres, une horloge, un papier vert. La Justice
bourdonnait là-dedans. Le banc des prévenus se vidait et se remplissait à
chaque minute. Et cela était rapide à épouvanter. Une, deux, trois années
de prison tombaient sur des têtes à peine entrevues. La peur venait à voir
sortir de la bouche du président la peine, ainsi que le sourcillement
d'une fontaine, toujours égal et intarissable et sans arrêt.
Interrogatoire, témoignages, défense, cela durait cinq minutes. Le
président se penchait à droite et à gauche, les juges faisaient un signe
de tête, et le président psalmodiait quelque chose: c'était le jugement.
Une larme tombait parfois sur du bois et cela recommençait. Trois ans de
liberté, trois ans de vie ainsi ôtés d'une existence humaine en un tour de
Code; le délit pesé en une seconde avec un coup de pouce dans la balance,
et l'habitude de ce métier cruel et mécanique de tailler à la grosse,
pendant des heures, des parts de cachots.--Il faut voir cela pour savoir
ce que c'est.

Précisément avant nous, fut appelé un petit jeune homme maigriot, aux
regards d'halluciné, qui avait, de son autorité privée, condamné à mort
l'Empereur, et envoyé son acte de condamnation à toutes les ambassades. On
le condamna au pas de course à trois ans de prison[1].

[Note 1: C'était lui qui, quelques années après, tirait sur l'Empereur,
à la sortie de l'Opéra-Comique.]

Enfin on appela notre cause. Le président dit un: «Passez au banc,» qui
fit une certaine impression dans le public. Le banc, c'était le banc des
voleurs. Jamais un procès de presse, même en cour d'assises, n'avait valu
à un journaliste de «passer au banc»; il restait près de son avocat. Mais
on ne voulait rien nous épargner. «Il y a eu répétition hier, je le sais
d'un avocat,» me dit Karr, en s'asseyant avec nous entre les gendarmes.

Nous étions émus, indignés. La colère fit trembler nos voix quand on nous
demanda nos noms, que nous jetâmes avec un timbre frémissant comme à un
tribunal de sang.

Le substitut prit la parole, ne trouva pas grand'-chose à dire sur les
vers de Tahureau, ni sur une femme qui, dans notre article, rentrait de
dîner, _son corset dans un journal_ (le second passage souligné au crayon
rouge), passa à un article de notre cousin de Villedeuil, qui mettait en
doute la vertu des femmes, s'étendit longuement sur ce doute malhonnête,
puis revint à nous; et, pris d'une espèce de furie d'éloquence, nous
représenta comme des gens sans foi ni loi, comme des sacripants sans
famille, sans mère, sans soeur, sans respect de la femme, et, pour
péroraison dernière de son réquisitoire--comme des apôtres de l'amour
physique.

Alors, notre avocat se leva. Il fut complètement le défenseur que nous
attendions. Il se garda bien de répéter ce qu'avait osé dire Paillard de
Villeneuve, l'avocat de Karr, demandant au tribunal comment on osait
requérir contre nous, à propos d'un article non incriminé, et dont
l'auteur n'était pas avec nous sur le banc des accusés. Il gémit, il
pleura sur notre crime, nous peignit comme de bons jeunes gens, un peu
faibles d'esprit, un peu toqués, et ne trouva pas à faire valoir, pour
notre défense, de circonstances atténuantes, plus atténuantes, que de
déclarer que nous avions une vieille bonne qui était depuis vingt ans chez
nous. A cette trouvaille bienheureuse, noyée dans une marée de paroles
baveuses, nous sentîmes le murmure d'une cause gagnée courir
l'auditoire... Mais ne voilà-t-il pas que la cause était remise à
huitaine. «C'est-cela, disions-nous, ils veulent faire passer notre
condamnation au commencement, aujourd'hui, ils n'osent pas, l'auditoire
nous est trop favorable.»

Et cependant ce fut notre salut que cette remise de l'affaire. Dans la
semaine le procureur général était changé. Rouland succédait à de Royer.
Rouland avait des attaches orléanistes. Il était parent de la femme de
Janin qui l'intéressait à nous. Et il y avait des relations non encore
brisées entre Rouland et les Passy, qui parlaient chaudement en notre
faveur, et le samedi 19 février, le président de la 6e chambre donnait
lecture, à la fin de l'audience, du jugement dont voici le texte:

«En ce qui touche l'article signé Edmond et Jules de Goncourt, dans le
numéro du journal PARIS, du 11 décembre 1852;

«Attendu que si les passages incriminés de l'article présentent à l'esprit
des lecteurs des images évidemment licencieuses et dès lors blâmables, il
résulte cependant de l'ensemble de l'article que les auteurs de la
publication dont il s'agit n'ont pas eu l'intention d'outrager la morale
publique et les bonnes moeurs;

«Par ces motifs:

«Renvoie Alphonse Karr, Edmond et Jules de Goncourt et Lebarbier (le
gérant du journal) des fins de la plainte, sans dépens.»

Nous étions acquittés, mais blâmés.

Un cocher de fiacre du XVIIIe siècle, blâmé comme nous par une Cour de
justice, s'écria, après le blâme:

--Mon président, ça m'empêchera-t-il de conduire mon fiacre?

--Non.

--Alors je... (Mettez ici l'expression la plus énergique de la vieille
France.)

En sortant de la salle du tribunal, nous pensions l'expression du
_fiacre_[2].

[Note 2: En dépit de tout ce qu'on écrira, de tout ce qu'on dira, il est
indéniable que nous avons été poursuivis en police correctionnelle, assis
entre les gendarmes, pour une citation de cinq vers de Tahureau imprimés
dans le TABLEAU HISTORIQUE ET CRITIQUE DE LA POÉSIE FRANÇAISE par
Sainte-Beuve--couronné par l'Académie. Or, je puis affirmer qu'il n'y a
pas d'exemple d'une pareille poursuite en aucun temps et en aucun pays.]

       *       *       *       *       *

--Depuis le printemps, on s'en va en bande, presque tous les dimanches,
dîner dans un petit vide-bouteille, loué par Villedeuil à Neuilly. On se
promène dans un jardin où il n'y a guère que l'ombre d'une table de pierre,
et l'on dîne dans une salle à manger, où l'on vous passe beaucoup de
bouteilles de toutes sortes de vins, en face de douze Césars peints sur
les murs par un vitrier. Après dîner, la Landelle, le romancier de bâbord
et de tribord, beugle des chants de marin; Venet, en chapeau de paille et
en cravate printanière, fredonne des airs de Colin et de Collinette; Mlle
R... chante un grand morceau d'opéra, pendant que le maître de la maison,
en un coin du logis, est en conférence avec des messieurs étranges, au
sujet de quelque affaire extravagante, comme le monopole des sangsues du
Maroc... Et l'on monte, en revenant, sur les chevaux de bois des
Champs-Élysées.

C'est au retour d'une de ces _petites fêtes_, un soir où, après dîner, on
avait bu du rhum dans des bols à café, que Beauvoir prononça cette
mémorable phrase dans l'omnibus de Neuilly. Le conducteur voulait
l'empêcher de fumer. Beauvoir se tourna vers une jeune femme et lui dit
avec le contournement le plus XVIIIe siècle: «Madame, vous êtes la reine
de l'omnibus, dites un mot et nous jetons nos cigares; mais quant à ce
bougre, s'il continue... je lui coupe les oreilles.» Et ce que vraiment il
disait vouloir lui couper, était très loin des oreilles,

       *       *       *       *       *

--Philipon aurait une très curieuse collection de maquettes en terre
coloriée qui servaient à Daumier de modèles pour ses caricatures d'hommes
politiques; maquettes exécutées avec un rare talent par Daumier et vendues
par lui à Philipon, 15 francs pièce.

       *       *       *       *       *

--A propos d'un viol, le bon Dieu accusé d'avoir fait le printemps.

--Accusé, passez au banc... Qui vous a poussé à faire le printemps?...

       *       *       *       *       *

--Post-scriptum d'une lettre du petit Pierre Gavarni à son frère Jean qui
demeure avec son père:

«P. S.--Les têtards du bassin sont-ils bien gros?»

       *       *       *       *       *

--Le père de Terrien, qui fait le sport anglais au PARIS, était, pendant
la Terreur, le commandant de la frégate la VERTU, chargée de porter en
Irlande des forçats et des loups, et qui avait à bord une petite
guillotine d'acajou pour couper le cou aux poulets.

       *       *       *       *       *

GAVARNIANA.

--Gavarni nous dit aujourd'hui: «Vous ne savez pas ce que c'est que les
mathématiques et l'_empoignant_ qu'elles ont... La musique, n'est-ce pas,
est le moins matériel des arts, mais encore il y a le _tapement_ des ondes
sonores contre le tympan... Les mathématiques sont bien autrement
immatérielles, bien autrement poétiques que la musique... On pourrait dire
d'elles que c'est la musique muette des nombres!»

--Gavarni nous dit aujourd'hui: «Chaque jour la science mange du Dieu...
N'a-t-on déjà pas mis la foudre du vieux Jupiter en bouteille de Leyde?...
Oui, oui, je crois qu'il est dans les données probables qu'un jour on
expliquera scientifiquement la pensée, comme on a expliqué le tonnerre...
Qu'est-ce qu'une chose immatérielle sur laquelle un coup de pied dans le
c... agit? Non, non, il n'y pas de séparation entre l'âme et le corps.»

       *       *       *       *       *

_27 juillet_.--Je vais voir Rouland pour savoir si je puis publier la
LORETTE sans retourner en police correctionnelle. Et dans la conversation
que j'ai avec lui sur notre poursuite, il me confirme une chose qui
m'avait été déjà dite: c'est que le ministère de la police, outre ce qu'il
poursuivait en nous, poursuivait encore certaines idées littéraires: «Il
ne voulait pas, me dit Rouland, de la _littérature qui se grise et grise
les autres_, une idée, ajoute-t-il, que je n'ai pas à apprécier...» Oui,
nous fûmes poursuivis, en l'an de grâce 1853, pour le délit de littérature
anticlassique, de littérature _révolutionnaire_. Latour-Dumoulin
n'avait-il pas dit à M. Armand Lefebvre: «Je dois vous dire que je suis
désolé de la poursuite de ces messieurs... vous savez, les magistrats,
c'est si vétilleux, ces gens-là... Au reste, je les crois dans une
mauvaise voie littéraire et je crois leur rendre service par cette
poursuite.»

--La LORETTE paraît. Elle est épuisée en une semaine. C'est pour nous la
révélation qu'on peut vendre un livre.

       *       *       *       *       *

_Septembre_.--Nous accompagnons Leroy, le graveur, et sa femme aux bains
de mer à Veules, une pittoresque avalure de falaise, tout nouvellement
découverte par les artistes. Leroy, un grand brun avec une grosse voix; il
est l'ennemi des prêtres, des empereurs, des rois et des romantiques, et
cache, sous des apparences de truculence et de férocité physique, une
parfaite bonne enfance et des idées pas mal prud'hommesques. Sa femme,
fine, délicate, nerveuse, avec de beaux grands yeux noirs, semble une
sorte de réduction de Mme Roland dont elle a l'exaltation républicaine,
mais dans un petit corps plein de grâce parisienne, toutefois de la grâce
un peu rêche de la bourgeoise distinguée. Le ménage Leroy est le plus uni
des ménages... sauf quelques discussions entre les conjoints à propos des
difficultés grammaticales, qui sont un des divertissements aimés et
préférés du couple.

Leroy a choisi pour son tableau du Salon prochain, un chemin creux, et,
couchés par terre, dans l'ombre, nous passons une partie des journées à
l'entendre parler de Jacques, de Millet, etc.

Jacques, le fils d'un maître d'école de Chalon-sur-Saône... Cinq ans, il
a été militaire... Au siège d'Anvers, il est passé en revue par le duc
d'Orléans qui remarque l'intelligence de sa figure parmi toutes les
brutes qu'il a sous les yeux: «Voltigeur, êtes-vous content de la
nourriture?--Non, Monseigneur.--Enfin, vous êtes heureux?--Non,
Monseigneur.» Le duc se tournant vers un officier: «Cet homme-là a de
l'esprit, il faudrait en faire quelque chose, le nommer
caporal.--Monseigneur, je ne suis pas ambitieux!»

De là, sa drolatique MILITAIRIANA.

Heureusement, Jacques avait un capitaine qui se pâmait d'aise à ses
charges, et qui le faisait appeler à tout moment:

--Ah! cré nom de D...! qu'est-ce que c'est, Jacques, encore un manquement
de service, f.....Je devrais vous faire fusiller, sacré nom de D...! Je
vous ferai f.....huit jours à la salle de police, nom de D...! Tenez,
f.....vous là, et faites-moi la femme de l'adjudant.--La charge faite--Ce
bougre-là, c'est charmant, charmant... oh! que c'est bien la femme de
l'adjudant.» Et aussitôt, par la fenêtre: «Lieutenant, venez voir la
charge de ce bougre de Jacques!»

Millet, un fils de paysan auprès de Cherbourg. Tout jeunet, en revenant de
la ville où il avait vu des images, crayonnait et dessinait, et
tourmentait son père à l'effet d'avoir des sous pour acheter des crayons.
Ses premiers dessins furent les copies des images de piété du livre de
messe de sa grand'-mère. A quelques années de là, mené chez un maître de
dessin à Cherbourg par son père qui lui montrait les crayonnages de son
fils, le maître de dessin disait: «C'est un meurtre de laisser aux champs
un enfant comme ça!» Alors la ville de Cherbourg lui faisait une petite
pension qui lui permettait d'entrer à l'atelier de Paul Delaroche.

Sa femme, une vraie paysanne, ne sait ni lire ni écrire. Quand Millet
s'absente, le mari et la femme correspondent par des signes dont ils sont
convenus.

Dans les premiers temps de son séjour à Barbizon, un jour qu'il se
promenait avec Jacques, des paysans en train de faucher se mirent à se
moquer d'eux, à blaguer les Parisiens. Millet s'approche d'eux, fait la
bête, demande si une faux ça coupe bien, et si c'est difficile de faire ce
qu'ils font, puis prend la faux, et la lançant à toute volée, donne une
leçon aux paysans éplafourdis.

Pendant que nous sommes à Veules, un matin, tombe chez les Leroy, Jacques
qui vient passer une journée avec nous. Il est en habit noir et en chapeau
tuyau de poêle qu'il ne quitte jamais et qu'il a perpétuellement sur la
tête, quand il peint, quand il mange. Il tire de sa poche un petit album,
grand comme un carnet de visite, et sur lequel il nous fait voir une
vingtaine de lignes géométrales qui sont les plans des terrains, les
lignes des horizons, qu'il est en train de prendre depuis une dizaine de
jours. Lui, l'habile et le spirituel crayonneur, le brillant et savant
aquafortiste, le _maître au cochon_, affecte doctoralement de répudier
toutes les habiletés, les adresses, les procédés, tout ce dont est fait
son petit, mais très réel talent, pour n'estimer que les maîtres primitifs,
les maîtres spiritualistes, et ne reconnaître dans toute l'école moderne
qu'un seul homme: M. Ingres.

Puis, Mme Leroy couchée, il quitte l'Hymalaya de l'esthétique, descend à
des sujets plus humains, et nous donne les détails d'une enquête faite par
un médecin de ses amis qui, depuis vingt ans, interroge maison par maison
les quartiers de la basse prostitution,--enquête qui paraîtra
prochainement en un gros et curieux volume.

Veules est un coin de terre charmant, et l'on y serait admirablement s'il
n'y avait pas qu'une seule auberge, et, dans cette auberge, un aubergiste
ayant inventé des plats de viande composés uniquement de gésiers et de
pattes de canards... Nous passons là un mois, dans la mer, la verdure, la
famine, les controverses grammaticales, et nous revenons un peu refroidis
avec l'humanitaire Leroy, au sujet de l'homicide d'un petit crabe, écrasé
par moi sur la plage.

Les gens de Veules ont choisi un endroit sur la falaise pour causer: ils
l'ont appelé _le Menteux_.

       *       *       *       *       *

--LES DRAPEAUX. Dans la Cité une allée se perdant dans les profondeurs
d'une noire bâtisse. A droite de l'allée, tout en entrant, la porte d'une
petite boutique ayant sur la rue une devanture grillagée de fer de la
largeur d'une fenêtre, et voilée par un rideau du jaune sale d'un drap
d'enfant qui pisse au lit. Trois marches à monter, et derrière la porte un
établi hors de service, sur lequel, les coudes posés à plat, une vieille
dormichonne, brinqueballant de la tête comme les gens sommeillant en
voiture. Puis une chambre assez grande, sur les trois côtés de laquelle se
développe un antique banc de chêne scellé à la muraille, et sur l'autre
côté un vieux comptoir. Sur le banc, dans des poses ratatinées, sept à
huit vieillardes, de vraies sibylles, et mises avec des loques de spectres,
les genoux ramassés sous les corps voûtés, et sur les genoux un _gueux_
au-dessus duquel se croisent leurs deux mains, comme les deux mains qui
sont sur les tombeaux. A votre entrée, vous êtes cloué au sol par un
féroce: «Qu'est-ce que vous prenez? et il faut prendre un petit verre
d'eau-de-vie, de cette eau-de-vie de la basse prostitution qui vous entre
dans la gorge comme un glaive à triple lames. Dans cette maison où il n'y
a pas de prostituées au-dessous de 60 ans, et où ces femmes ont de vieux
béguins de linge maternels,--on débite de l'amour depuis 50 jusqu'à 10
centimes aux vieux pervertis et aux tout petits jeunes gens timides du
peuple.

Dans le quartier, ce lupanar est plutôt connu sous ce terrible nom:
LES PARQUES.

       *       *       *       *

--Je ne sais pourquoi le directeur de la Porte-Saint-Martin avait exposé
au foyer les portraits que Gavarni a publiés dans le PARIS, et parmi
lesquels figuraient les nôtres. A ce qu'il paraît, m'apprend un ami, une
jeune et jolie fille s'est toquée de mon portrait.

Cette fille me racontait, cette nuit, que, lorsqu'elle avait tenté de se
noyer, elle avait passé la nuit, toute la nuit, jusqu'à quatre heures du
matin, à se promener au bord de la Gironde avec la tentation de rentrer à
la maison, mais empêchée par la crainte d'une moquerie. La rivière allait
en pente très douce, elle y entrait pas à pas, et quand elle avait de
l'eau jusqu'aux genoux, elle était entraînée par le courant... mais, à
demi noyée, elle ne perdait pas toute connaissance; à un moment, elle
avait parfaitement le sentiment que sa tête cognait contre un câble tendu
et que ses cheveux dénoués se répandaient autour d'elle, et, quand elle
entendit un chien sauter à l'eau, de la Verberie, elle éprouvait
l'appréhension anxieuse qu'il ne l'empoignât par un endroit ridicule.

       *       *       *       *       *

Ce fut un petit coup de sonnette vif et court. Il y avait bien des choses
dans ce coup de sonnette: un chagrin, une larme, un dépit colère et la
modestie de carillon de l'amour qui n'a plus le droit de tapage. Ah! que
de visites de femmes dites d'avance par le coup de sonnette. La première
fois que la femme vient se rendre, quelle pudeur, un tout petit tintement!
Et les fois suivantes, la sonnette carillonne, orgueilleuse comme l'amour
qui s'affiche. Et, à la dernière visite, pour un peu elle pleurerait.

La porte de la salle à manger ouverte, fermée plus vite qu'on ne peut dire,
 la portière du salon vivement écartée. Céleste était déjà assise, les
mains enfoncées au fond de son manchon, l'oeil dur, et raidie dans une
pose de pierre.

--J'ai lu votre lettre.... Vous avez bien pensé que je vous demanderais
des explications?

--Je n'ai rien de plus à vous dire que ce que je vous ai écrit.

--Je veux que vous me le répétiez de vive voix.

--Vous êtes trop _romanesque_ pour moi.

X...me disait qu'à l'hôpital, il attendait avec impatience la mort de son
voisin le n° 6, par envie de sa table de nuit, et comme il demandait tous
les matins au garçon de salle: «Eh bien, comment va-t-il?» Le garçon de
salle lui répondait: «Oh! très bien, il ne passera pas la journée!»

       *       *       *       *       *

--Un beau mot dit à Leroy par Daumier un peu éméché, en sortant d'une
soirée chez Boissard, à l'hôtel Pimodan:

«Ah! comme j'ai vieilli, autrefois les rues étaient trop étroites, je
battais les deux murs... Maintenant, c'est à peine si j'accroche un volet!»



ANNÉE 1854


_Fin Février 1854_.--Tout cet hiver, travail enragé pour notre HISTOIRE DE
LA SOCIÉTÉ PENDANT LA RÉVOLUTION. Le matin, nous emportons, d'un coup,
quatre à cinq cents brochures de chez M. Perrot, qui loge près de nous,
rue des Martyrs. (Ce M. Perrot, un pauvre, tout pauvre collectionneur qui
a fait une collection de brochures introuvables, achetées deux sous sur
les quais, en mettant quelquefois sa montre en gage--une montre en argent.)
Toute la journée, nous dépouillons le papier révolutionnaire et, la nuit,
nous écrivons notre livre. Point de femmes, point de monde, point de
plaisirs, point d'amusements. Nous avons donné nos vieux habits noirs et
n'en avons point fait refaire, pour être dans l'impossibilité d'aller
quelque part. Une tension, un labeur continu de la cervelle et sans
relâche. Afin de faire un peu d'exercice, de ne pas tomber malades, nous
ne nous permettons qu'une promenade après dîner, une promenade dans les
ténèbres des boulevards extérieurs, pour n'être point tirés, par la
distraction des yeux, de notre travail, de notre enfoncement spirituel en
notre oeuvre.

--Mlle X... qui avait demandé l'autre jour à son entreteneur de venir la
réveiller à quatre heures pour aller voir ensemble guillotiner Pianori,
refusée par lui, y a été menée par une amie, au sortir d'un souper tête à
tête. Au moment où apparaissait, sur la guillotine, le condamné à mort,
elle s'écrie: «Comme je me payerais cet homme!--Et moi donc? dit
timidement l'amie.--Oh! toi, tu es un détail.»

--A faire quelque chose sur la fin du monde amenée par l'instruction
universelle.

--Napoléon est tout jugé pour moi. Il a fait fusiller le duc d'Enghien et
exempté de la conscription Casimir Delavigne.

--Il est une corruption des vieilles civilisations qui incite l'homme à ne
plus prendre de plaisir qu'aux oeuvres de l'homme, et à s'embêter des
oeuvres de Dieu.

--Célestin Nanteuil nous raconte que Gérard de Nerval revenant d'Italie,
absolument désargenté, rapportait pour quatre mille francs de marbres de
cheminées, et que, dans la misère de la fin de sa vie, il était resté chez
lui un tel goût de la chose riche, qu'il se faisait des épingles à cravate
avec du papier doré.

--Quand je me couche un peu gris, j'ai la sensation, en m'endormant,
d'avoir la cervelle secouée dans un panier à salade par une femme, dont je
n'aperçois que le bras et la main--et ce blanc bras et cette blanche main
sont ceux de la Lescombat que j'ai entrevus une seule fois chez un mouleur.

--Prière d'un vieillard de ma connaissance:
«Faites, mon Dieu, que mes urines soient moins chargées, faites que les
_moumouches_ ne me piquent pas, faites, que je vive pour gagner encore
cent mille francs, faites que l'Empereur reste pour que mes rentes
augmentent, faites que la hausse se soutienne sur les charbons d'Anzin.»

Et sa gouvernante avait ordre de lui lire cela, tous les soirs, et il le
répétait, les mains jointes.

Grotesque! sinistre! hein? Et au fond qu'est-ce? la prière toute nue et
toute crue!

       *       *       *       *       *

--Quatre sous d'absinthe et deux sous de beurre,--deux mots jetés du haut
en bas d'un escalier, deux mots qui résument la vie matérielle de la
courtisane pauvre,--de quoi faire une sauce et de l'ivresse, le boire et
le manger de ces créatures qui vivent à crédit sur un caprice d'estomac et
une illusion de l'avenir.

       *       *       *       *       *

--Je ne passe jamais à Paris devant un magasin de produits algériens, sans
me sentir revenir au mois le plus heureux de ma vie, à mes jours d'Alger.
Quelle caressante lumière! quelle respiration de sérénité dans ce ciel!
Comme ce climat vous baigne dans sa joie et vous nourrit de je ne sais
quel savoureux bonheur! La volupté d'être vous pénètre et vous remplit, et
la vie devient comme une poétique jouissance de vivre.

Rien de l'Occident ne m'a donné cela; il n'y a que là-bas, où j'ai bu cet
air de paradis, ce philtre d'oubli magique, ce Léthé de la patrie
parisienne qui coule si doucement de toutes choses!... Et marchant devant
moi, je revois derrière la rue sale de Paris où je vais et que je ne vois
plus, quelque ruelle écaillée de chaux vive, avec son escalier rompu et
déchaussé, avec le serpent noir d'un tronc de figuier rampant tordu
au-dessus d'une terrasse... Et assis dans un café; je revois la cave
blanchie, les arceaux, la table où tournent lentement les poissons rouges
dans la lueur du bocal, les deux grandes veilleuses endormies avec leurs
sursauts de lumières qui sillonnent dans les fonds, une seconde,
d'impassibles immobilités d'Arabes. J'entends le bercement nasillard de la
musique, je regarde les plis des burnous; lentement le «_Bois en paix_» de
l'Orient me descend de la petite tasse jusqu'à l'âme; j'écoute le plus
doux des silences dans ma pensée et comme un vague chantonnement de mes
rêves au loin,--et il me semble que mon cigare fait les ronds de fumée de
ma pipe sous le plafond du CAFÉ DE LA GIRAFE.

       *       *       *       *       *

--L'humanité a tout trouvé à l'état sauvage: les animaux, les fruits,
l'amour.

       *       *       *       *       *

--Nous sommes le siècle des chefs-d'oeuvre de l'irrespect.

       *       *       *       *       *

_Mai_.--Fantaisie écrite en chemin de fer, la nuit, en allant à
Bordeaux.--Quand au bout, tout au bout de la voie ferrée, un oeil rouge
s'éveille et que la locomotive, dévorant l'espace, apparaît, du milieu de
la colline, de grands ossements se dressent, s'ajustent et descendent
lentement jusqu'à la barrière, formant une longue file de squelettes de
vieux chevaux... Ils regardent lentement, de leurs orbites vides, la
locomotive qui n'est plus qu'une étincelle de braise dans le lointain.
Puis ils se mettent à galoper, suivant de loin la locomotive et faisant un
grand bruit de leurs ossements qui cliquettent. Et sur ces chevaux sautant
de l'un à l'autre, voltigeant comme un clown de Franconi, galope Conquiaud,
le gars qui s'est noyé en menant boire le poulain du maire. Il porte,
attaché au chapelet d'os de son cou, un seau de fer rempli de graisse, et
en glisse dans les jointures de ce troupeau de chevaux-squelettes, au
milieu de mille cabrioles. Ils vont ainsi galopant toute la nuit, et le
squelette de Conquiaud après eux, avec son seau de fer au cou. Puis, quand
le premier coq chante, la file remonte lentement la colline, et arrivé au
sommet, le squelette de l'un après l'autre apparaît immense sur le ciel
qui s'éclaire, puis le dernier de tous, le squelette du petit Conquiaud
fait le saut périlleux derrière la colline.

       *       *       *       *       *

_20 mai_.--La Chartreuse de Bordeaux: longue allée de platanes entre les
troncs desquels, s'étend des deux côtés, un grand champ d'avoine folle,
dont les tiges albescentes, à tout moment creusées par la houle,
découvrent quelque ange en plâtre agenouillé au pied d'un tombeau. Ce
riant pré de la Mort est tout ensoleillé, avec, par-ci par-là, la pâle et
aérienne verdure d'un saule pleureur répandu sur une tombe comme les
cheveux dénoués d'une femme en larmes.

Soudain, dans le paysage, par une petite allée d'ifs ressemblant à des
cippes végétaux, débouchait une bande d'enfants de choeur aux aubes
blanches sur des robes rouges, marchant insouciants et ballottant leur
cierges tout de travers, et arrachant sur leur passage, d'une main qui
s'ennuie, les hautes herbes de chaque côté du chemin.

Ici la pierre des tombeaux est recouverte d'une mousse rougeâtre, piquetée
de noir, tigrée de petites macules blanches et jaunes, et sur laquelle
quelques brins d'herbes plantés par le vent sont toujours ondulants et
frémissants. Et partout des rosiers qui mettent dans ce cimetière une
odeur d'Orient, des rosiers de jardin qui ont le vagabondage de rosiers
sauvages et enveloppent de tous côtés la tombe et, se traînant à son pied,
la cachent sous des roses si pressées, qu'elles empêchent le passant de
lire le nom du mort ou de la morte.

Il est un petit coin réservé aux enfants, encore plus mangé par la
végétation, plus disparu dans la verdure et tout plein de petites armoires
blanches semées de trois larmes, qui ont l'air de sangsues gorgées d'encre,
et où les parents ont enfermé le doux souvenir des pauvres petites années
vécues: livres de messe, exemptions, pages d'écriture, un A B C D en
tapisserie, brodé par une mère.

       *       *       *       *       *

--Se figure-t-on Dieu, au Jugement dernier, Dieu prenant l'arc-en-ciel et
se le serrant autour des reins comme l'écharpe d'un commissaire, etc., etc.

       *       *       *       *       *

--«Ne me parlez jamais habits dans la rue, je ne suis tailleur que chez
moi!» J'entends le tailleur Armand dire cela à Baschet, qui s'était permis,
sur un trottoir, de lui demander où en était une jaquette commandée
depuis une quinzaine de jours.

Un tailleur, homme du monde, ami des lettres, ayant des opinions, des
goûts, des manies artistiques. Chez lui des tapis où l'on entrait jusqu'au
ventre, car il proclamait que le tapis était le luxe des gens tout à fait
distingués, et avec les tapis une merveilleuse collection de pipes turques
qu'il fumait indolemment, orientalement. C'était un dilettante frénétique
de musique, parlant de Cimarosa, comparant Rossini à Meyerbeer; ayant une
stalle aux Italiens que Lumley, devenu directeur, lui avait accordée pour
ne pas lui avoir réclamé une note de 3,000 francs dans les moments
difficiles de sa vie.

Gaiffe l'avait séduit par quelques phrases pittoresques sur son
orientalisme, et en lui déclarant qu'à ses yeux il était digne en tout
point de devenir le souverain des Ottomans. Et tous les jours, à quatre
heures, Armand tenait un cercle chez lui, où venaient quelques jeunes gens
littéraires du quartier Latin qu'il habillait, et au milieu desquels
Gaiffe tenait le haut bout, l'appelant familièrement _Armandus_,
familiarité qui le grisait. Une fois même, Gaiffe daigna écrire un article
pour l'ÉVÉNÉMENT, chez lui,--trop heureuse journée pour le pauvre Armand,
qui fut presque aussitôt attaqué de la folie des grandeurs.

       *       *       *       *       *

--Il y a de gros et lourds hommes d'État, des gens à souliers carrés, à
manières rustaudes, tachés de petite vérole, grosse race qu'on pourrait
appeler les _percherons_ de la politique.

       *       *       *       *       *

--L'architecte Chabouillet, qui n'a pas l'étonnement facile, me conte
aujourd'hui encore, un peu étonné, l'entrevue qu'il a eue ces jours-ci
avec le directeur d'un petit théâtre des boulevards, qui l'avait fait
appeler pour quelques changements dans sa salle.

--Ça a été intelligemment construit, votre théâtre! lui disait Rabouillet.

--Ça, un théâtre... ce n'est pas un théâtre, c'est un b......

--Oh! Monsieur.

--C'est comme j'ai l'honneur de vous le dire... ce n'est pas un théâtre,
non, Monsieur, et c'est tout simple... Je donne à mes actrices 50 ou 60
francs par mois... pourquoi? parce que j'ai 30,000 de loyer... Mes acteurs,
je ne leur donne guère plus, vous pensez quel métier ils font tous...
Souvent une femme m'attrape pour me dire qu'elle ne peut vivre avec mes 50
francs, qu'elle va être obligée de faire des hommes dans la salle, pour
manger... Que voulez-vous, ça ne me regarde pas... J'ai 30,000 de loyer...
Donc, mon théâtre n'est pas un théâtre, c'est un b......

       *       *       *       *       *

--Un passeport contemporain.

En haut:

RÉPUBLIQUE FRANÇAISE
LIBERTÉ--ÉGALITÉ--FRATERNITÉ

Au milieu: tête de Louis-Philippe imprimée en transparent.

En bas:

_Le Préfet_, PIÉTRI.

       *       *       *       *       *

--Aujourd'hui, Gavarni nous fait le portrait, de vive voix, de Chicard.

Chicard, un homme très bête, mais parlant toujours, toujours, toujours. Il
était banquier pour le commerce des peaux. Ah! les bals des VENDANGES DE
BOURGOGNE. Chicard au contrôle, en culotte de peau, bottes à l'écuyère,
gilet de marquis, habit, casque et plumeau, se montrait très difficile sur
l'admission des hommes. Un jour, je voulus faire entrer Curmer et il me
cria: C'est impossible! Et cela dans le temps où sa biographie allait
paraître dans LES FRANÇAIS de Curmer. Non une excellente société, mais
Chicard y connaissait tout son monde. Il n'y eut pas une rixe entre hommes
pendant trois ou quatre ans que cela dura. Pour les femmes, on recevait
tout ce qui se présentait; aussi elles se peignaient souvent. Une autre
fois, j'y menai Balzac qui, monté sur une banquette, dans sa robe blanche
de moine, regardait de ses petits yeux pétillants le chahut. Bal suivi
d'un souper dans une grande salle. Pour mettre le couvert, tout le monde
descendait dans les corridors et dans les cabinets où l'on prenait du
champagne. Une seule fois, une femme nue sortit d'un gigantesque pâté,
sauta sur la table, et dansa. Tout compris, dîner et souper: 15 francs.
Peu d'artistes, peu d'hommes de lettres, je me rappelle seulement un
vaudevilliste.

       *       *       *       *       *

--Le monde finira le jour où les jeunes filles ne riront plus des
plaisanteries scatologiques.

       *       *       *       *       *

--Château de Croissy. Le personnel domestique de mon oncle.

Le jardinier Sebron, un ancien dragon aux formules de phrases les plus
polies, vociférées avec une voix de tonnerre, déteste les fleurs et ne
cesse de répéter, tous les ans, que la terre n'est point _amiteuse_ cette
année.

Le garde, personnage insignifiant: un faux Decamps rêvant peureusement de
braconniers dans le parc.

L'intendant, ancien libraire installé autrefois à la MAISON D'OR, causant
d'Hugo au point de vue de la vente. Il vit avec sa femme dans une petite
tourelle, se repaissant des CHRONIQUES DE l'OEIL-DE-BOEUF, si bien qu'il
se croit un véritable intendant du XVIIIe siècle, se croise les bras, ne
surveille pas le moins du monde les foins ni quoi que ce soit au monde,
occupé toute la journée à faire virevolter entre ses doigts un lorgnon
prétentieux. Quand il en est aux confidences de son passé complexe et
plein de révélations inattendues, il dit qu'à huit ans on l'a jeté sur un
poulain, et que plus tard, il a mené la reine Hortense à huit chevaux.

       *       *       *       *       *

_Fin août_.--Nous sommes venus passer un mois aux bains de mer à
Sainte-Adresse où l'on nous a présentés à un boursier, à un petit-fils de
Chérubini, à Turcas.

Ce Turcas est l'amabilité ouverte à deux battants. Il est gai, plaisant et
tout rond. Sa manie est l'hospitalité. Au bout de deux jours, nos couverts
sont presque mis de force chez lui, et nous voilà de la maison, menant une
vie paresseuse et doucement coulante. Turcas a une petite maison
embuissonnée de roses grimpantes, un jardin de vingt-cinq pas au milieu
duquel se dresse un divan en terre gazonnée, une maîtresse qui est la
belle et grande fille du Palais-Royal, nommée Brassine, deux ou trois
canots avec lesquels nous courons la mer, et encore, sur la plage, une
cabane en planches où, dans une flânerie délicieuse, l'on fume des pipes,
l'on boit des grogs; pipes et grogs sans fin.

Brassine a emmené avec elle une camarade, une actrice des
Folies-Dramatiques. La D... est ce qu'on appelle, dans un certain argot,
une _empoigneuse_ qui vous mord comme un petit chat et vous blague comme
un voyou; une jolie petite bête agaçante. A ce jeu-là, nous nous étions
piqués l'un et l'autre, et nous nous trouvions en guerre de taquineries,
lorsqu'un soir, en revenant de chez Turcas,--il était onze heures, et
l'hôtel où elle demeurait était fermé,--elle parut à un balcon d'une
fenêtre en peignoir blanc. J'étais à côté de A... qui lui faisait très
sérieusement la cour. En riant, on commence à monter après le treillage,
qui menait presque jusqu'à sa fenêtre. A... lâcha vite pied; la montée
n'était pas bien sûre. Mais moi, une fois le pied à l'escalade, je montais
sérieusement. J'avais été frappé, comme d'un coup de fouet, d'un désir de
cette femme qui était là-haut. Elle riait et grondait à demi. Cela dura
quelques secondes, où quelqu'un fut en moi qui aimait cette femme, la
voulait, y aspirait comme à cueillir une étoile.

Je grimpais allègrement et fiévreusement ainsi qu'un fou. J'étais entraîné
dans l'orbite de cette robe blanche et de ce rayonnement blanc. Enfin
j'arrivai. Je sautai sur le balcon. J'avais été amoureux pendant une
longueur de quinze pieds. Je crois bien que je n'aurai de l'amour dans
toute ma vie que de telles bouffées... Je passai la nuit avec cette femme
qui me disait en voyant mes regards sur elle: «Es-tu drôle, tu as l'air
d'un enfant qui regarde une tartine de beurre!» Mais j'étais déjà dégrisé,
j'avais peur qu'elle ne me demandât, le lendemain matin, un petit ouistiti
que j'avais acheté au Havre, dans la journée. Il me semblait que cette
femme devait adorer les singes...

Cette nuit, ce fut comme un déshabillé d'âme.

Elle me conta sa vie, mille choses tristes, sinistres, qu'elle coupait par
un _zut_ qui semblait boire des larmes... Il m'apparut dans cette peau de
voyou, je ne sais quelle petite figure attristée, songeuse, rêveuse,
dessinée sur l'envers d'une affiche de théâtre. Après chaque étreinte
amoureuse, son coeur faisait _toc toc_, comme un coucou d'auberge de
village: un bruit funèbre. C'était le plaisir sonnant la mort. «Oh! je
sais bien, me dit-elle, que si je faisais seulement la vie six mois, je
serais morte. Je mourrais jeune avec une poitrine comme ça... Si je me
mettais à souper, ce ne serait pas long... »

       *       *       *       *       *

--Ah! mes Goncourt, les vilains échantillons de petite bourgeoisie qu'il
m'a été donné de voir dans ma vie, s'écriait un soir Gavarni. Du temps de
mes dettes, du temps que j'habitais chez un pécheur de l'île Saint-Denis,
je reçois une lettre de X... que vous connaissez, une lettre qui me
disait: «Viens à ma campagne, j'ai un parc où il y a une balançoire et des
jeux de bague.» Je me rends à Courbevoie, et trouve mon ami dans un petit
salon, jouant bourgeoisement au loto, avec des haricots pour enjeux, en
compagnie d'un monsieur et d'une dame,--mais toutefois au dos une vieille
robe de chambre du monsieur, et aux pieds de vieilles pantoufles de la
dame.

Le propriétaire de la maison et du parc à jeux de bague, et qui avait, dit
Gavarni, à la fois une tête de lapin et de serpent, était un usurier à nom
nobiliaire, entre les mains duquel était tombée la propriété du journal LE
CURIEUX, et qui, voulant avoir mon ami pour rédacteur, sans le payer,
avait fait nouer par sa femme une intrigue épistolaire avec lui, et se
laissait tromper à domicile. Une maison où se donnaient de petites fêtes
peuplées d'intrus étranges, de particuliers bizarres, de gens à industries
indevinables.

Il y avait aussi dans cette maison une jeune fille naine de seize ans, en
paraissant à peine douze, et que je soupçonnais d'être amoureuse de mon
ami. Et la mère, pour n'avoir point de rivale, faisait mettre à sa
fillette des pantalons d'enfant, la forçait à sauter à la corde, la
fouettait tous les soirs à grand bruit.

       *       *       *       *       *

--Songe. J'étais dans la salle à manger, le soir d'un de mes mercredis,
causant et buvant avec deux ou trois amis... La nuit finissait, l'aurore
se leva à travers les petits rideaux, mais une aurore d'un sinistre jour
boréal... Alors tout à coup beaucoup de gens se mirent à courir en rond
dans la salle à manger, saisissant les objets d'art, et les portant
au-dessus de leurs têtes, cassés en deux morceaux, entre autres, je me
souviens, mon petit Chinois de Saxe... Il y avait aux murs, dans mon rêve,
des claymores, des claymores immenses; furieux j'en détachai une et portai
un grand coup à un vieillard de la ronde... Sur ce coup, il vint à ce
vieillard une autre tête, et derrière lui deux jeunes gens qui le
suivaient, changèrent aussi de têtes, et apparurent tous les trois avec
ces grosses têtes ridicules en carton, que mettent les pitres dans les
cirques... Et je sentis que j'étais dans une maison de fous et j'avais de
grandes angoisses... Devant moi se dressait une espèce de _box_ où étaient
entassés un tas de gens qui avaient des morceaux de la figure tout
verts... Et un individu, qui était avec moi, me poussait pour me faire
entrer de force avec eux... Soudain je me trouvai dans un grand salon,
tout peint et tout chatoyant de couleurs étranges, où se trouvaient
quelques hommes en habit de drap d'or, avec sur la tête des bonnets
pointus comme des princes du Caucase... De là je pénétrai dans un salon
Louis XV, d'une grandeur énorme, décoré de gigantesques glaces dans des
cadres rocaille, avec une rangée tout autour de statues de marbre plus
grandes que nature et d'une blancheur extraordinaire... Alors, dans ce
salon vide, sans avoir eu à mon entrée la vision de personne, je mettais
ma bouche sur la bouche d'une femme, mariai ma langue à sa langue... Alors
de ce seul contact, il me venait une jouissance infinie, une jouissance
comme si toute mon âme me montait aux lèvres et était aspirée et bue par
cette femme... une femme effacée et vague comme serait la vapeur d'une
femme de Prud'hon.

       *       *       *       *       *

--Henri Monnier, employé au ministère de la justice, ordonnançait les
frais des bourreaux. C'est là, qu'il eut pour chef un certain M. Petit,
qui lui fournit le type de M. Prud'homme.

       *       *       *       *       *

--J'ai un jeune ami chaste, dont la famille, hommes et femmes, est dans le
désespoir qu'il n'ait pas de maîtresse, et qui, dans cette chasteté voyant
une dégénérescence de la race, le gronde et le moralise sans relâche pour
qu'il aille voir des filles. Il y a surtout dans cette famille deux oncles
très navrés de la mauvaise bonne conduite de leur neveu: deux hommes à
femmes; l'un, un amoureux sentimental et langoureux et qui, surpris par sa
belle-soeur dans le lit d'une dame qui venait de quitter sa maison de
campagne, lui disait plaintivement: «Je n'ai pu obtenir rien d'elle; j'ai
voulu avoir au moins la chaleur de son corps!» l'autre, un séducteur par
la force des poignets de tout le féminin qui lui tombait sous la main...
Et mon ami ajoutait qu'il serait sûr d'avoir à lui tout seul l'héritage de
son oncle, le coucheur dans les lits vides, s'il voulait prendre une
maîtresse, et le choisir comme confident et comme intermédiaire pour
carotter de l'argent à son père et à sa mère au sujet de l'entretien de
ladite maîtresse.



ANNÉE 1855


_Janvier 1855._--Je retrouve une maîtresse de ma dernière année de collège,
que j'ai beaucoup désirée et un peu aimée. Je me la rappelle rue d'Isly,
dans ce petit appartement au midi, où le soleil courait et se posait comme
un oiseau. J'ouvrais le matin au porteur d'eau. Elle allait, en petit
bonnet, acheter deux côtelettes, se mettait en jupon pour les faire cuire,
et nous déjeunions sur un coin de table, avec un seul couvert de ruolz, et
buvant dans le même verre. C'était une fille comme il y en avait encore
dans ce temps-là: un reste de grisette battait sous son cachemire de
l'Inde.

Je l'ai rencontrée; c'est toujours elle avec les yeux que j'ai aimés, son
petit nez, ses lèvres plates et comme écrasées sous les baisers, sa taille
souple,--et ce n'est plus elle. La jolie fille s'est rangée, elle vit
bourgeoisement, maritalement avec un photographe. Le ménage a déteint sur
elle. L'ombre de la caisse d'épargne est sur son front. Elle soigne le
linge, elle surveille la cuisine, elle gronde sa bonne comme une épouse
légitime, et elle apprend le piano et l'anglais. Elle ne voit plus que des
femmes mariées et ne vise plus qu'au mariage. Elle a enterré sa vie de
bohème dans le pot-au-feu. Son amant, un Américain nommé Peterson,
tourmenté par le sang et qui n'a pris une maîtresse que sur ordonnance de
médecin, la mène, comme unique distraction, tous les soirs, jouer aux
dominos dans un café, avec toujours les mêmes figures de compatriotes.

Et cet homme, le calme et la pondération en personne, ne sort de son
imperturbabilité qu'à propos du domino, et non au café, mais au lit. Ils
se couchent. Dans le demi-sommeil qui l'envahit, elle sent son Américain
se remuer, s'agiter sourdement, entrer en colère pour les fautes qu'elle a
faites, pour son manque d'attention, pour sa cervelle oublieuse de
Française; elle s'endort tout de même, mais au bout d'une demi-heure,
d'une heure d'un silence furibond et dans lequel il se dévore, l'Américain
la secoue et la réveille pour lui dire: «Si tu avais posé le _cinq trois_
au lieu du _deux trois_, nous aurions gagné... Et il lui défile tout le
jeu.

Elle s'est mise à enluminer des portraits au stéréoscope, et Peterson
trouve qu'elle réussit assez bien dans cette partie. Il lui a donné
l'autre jour à colorier tous les portraits du _Moutard's Club_ avec la
désignation: brun, blond, roux, etc. C'était sa vie passée qui lui
repassait sous les yeux... elle savait par coeur les cheveux de tous ces
gens-là. Mais sa spécialité est le coloriage des enfants morts. A l'un,
elle a ajouté l'autre jour des ailes à la gouache... il a semblé voir à la
mère son enfant dans le paradis, elle a payé généreusement... et depuis,
mon ancienne maîtresse leur met à tous des ailes à la gouache.

       *       *       *       *       *

--Chasse aux rats, la nuit, dans les rues de Paris.

Un homme marche en avant.

Un autre le suit.

Le premier a la face glabre, le visage en museau de fouine. Il porte une
casquette de loutre dont la visière est relevée. On ne lui voit pas de
linge. Une corde plutôt qu'une cravate est roulée autour de son cou. Il
est habillé d'un veston de jockey. Le mutisme d'un Mohican. En passant
près de lui, un saoulard se retourne en disant: «Tiens, Honoré!» Honoré
tient de la main droite une petite tige de fer, de la main gauche, une
sorte de troublette. C'est le traqueur.

Derrière lui marche un hercule barbu, balançant, au bout d'un gros bâton,
une cage de bois dont un côté est grillé de fer.

La nuit est claire, la lumière de la lune lutte et se bat étrangement avec
les lueurs des réverbères.

Comme nous disons: le beau temps! le traqueur d'une voix sourde et brusque
et coupée par des temps, comme s'il semait, en marchant, des maximes et
des axiomes: «_Besoin de pluie... tuyaux engorgés... alors ils sortent..._

Devant nous, à vingt pas du traqueur, trottine quelque chose de grisâtre
qui s'arrête, puis repart flairant: «Trim!» fait le traqueur, et le chien
aux oreilles coupées, à la queue rognée, se remet à courir, le museau en
terre, jusqu'à ce qu'il plonge le nez dans une gargouille et s'immobilise.

L'homme à la cage écarte le _paquet d'épinards_ qui bouche d'ordinaire la
gargouille, et pendant que le traqueur y place sa troublette, lui, passe
dans la rainure du conduit la baguette de fer que suit le nez du chien, et
le bout du filet s'agite et le traqueur l'élève en l'air, et montre un rat
qui sautille, en disant: «_Un gaspardo_.»

Il a été pris une vingtaine de rats en deux heures.

       *       *       *       *       *

--Rien que cela pour le portrait moral d'un bourgeois.

Enfin, c'était une homme qui s'était fait peindre en officier de la garde
nationale,--en ballon!

       *       *       *       *       *

_Mars_.--Je trouve aujourd'hui Janin, contre son habitude, extrêmement
affecté des attaques de la petite presse. Il s'étend longuement sur les
injures à jet continu d'un petit journal autographié, le SANS LE SOU, et
que signe un nommé Aubriot, et il ajoute spirituellement: «Oh! mon Dieu,
c'est tout simple... il y a dans un pays une somme quelconque d'injures à
dire par an, vingt mille... par exemple! Eh bien! dans un gouvernement
constitutionnel, ces vingt mille injures se répandent sur le Roi, les
ministres, etc. Aujourd'hui, c'est toujours la même somme d'injures à
placer... elle ne peut être répartie que sur deux ou trois écrivains comme
moi.»

       *       *       *       *       *

_Lundi 26 mars_.--Notre HISTOIRE DE LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE PENDANT LE
DIRECTOIRE a paru samedi. Nous passons aujourd'hui chez le vieux Barrière,
si paternel pour nous à l'occasion de l'HISTOIRE DE LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE
PENDANT LA RÉVOLUTION. Il entre, en tenant deux ou trois feuilles de
papier à la main, et nous dit: «Vous venez chercher un article; eh bien!
tenez, il est à moitié fait... » Là-dessus, il se met à causer avec nous
de la Révolution de 89 et de celle de 48, nous racontant qu'au 15 mai, Mme
Barrière, examinatrice aux examens d'institutrices à l'Hôtel de Ville,
venait d'écrire sur le tableau une difficulté de participe, lorsqu'on
entendit un grand bruit et qu'on lui cria de se sauver. Et la liste du
gouvernement provisoire fut écrite au-dessous de la difficulté de
participe.

       *       *       *       *       *

--Leboucher dit à Chabouillet, venu chez lui pour prendre sa première
leçon de savate: «Mon petit, donne-moi 60 francs et je t'apprendrai à
_crever_ un homme!»

       *       *       *       *       *

--«Une nuit, c'était au bal masqué de la Renaissance: je me trouvais avec
ma s... bougresse. Nous étions tous les deux beaux comme des soleils!--on
reconnaît le verbe de Gavarni,--quand voilà qu'on me présente un monsieur
avec des cheveux longs de savantasse, des gants de filoselle... Ward
enfin!... Eh bien, un quart d'heure après, nous étions dans le coin d'une
loge à causer tous deux métaphysique!»

       *       *       *       *       *

--Le rire est le son de l'esprit: de certains rires sonnent bête comme une
pièce sonne faux.

       *       *       *       *       *

--Homme attendant l'Empereur, à un retour de Fontainebleau, pour
l'assassiner. Description psychologique de l'homme en cette attente.
Retard de deux heures du train impérial. L'homme va les passer dans une
maison de prostitution et fait un enfant à une fille. Cet enfant sera le
héros de notre livre.

       *       *       *       *       *

--Marchal le peintre, déjeunant le matin, en son habit de soirée, à la
crémerie, avec les domestiques de la maison où il avait été invité au bal,
connaissait les secrets de tous les riches intérieurs de Paris.

       *       *       *       *       *

--Placer dans un roman un chapitre sur l'oeil et l'oeillade de la femme,
un chapitre fait avec de longues et sérieuses observations. A ce propos je
me rappelle qu'à la prise de voile de Floreska, deux soeurs, deux
fillettes du monde, se mirent à me _faire l'oeil_ pendant le discours de
l'abbé. Dans ce tendre discours et tout allusif à ces noces de l'âme avec
Jésus-Christ, à ces fiançailles mystiques, l'oeil des deux jeunes filles
soulignait, à mon adresse, d'un éclair rapide, tous les mots hyménéens et
toutes les phrases suavement et chrétiennement sensuelles.

       *       *       *       *       *

--Veuillot, l'aboyeur des idées de M. de Maistre.

       *       *       *       *       *

--Les tragédies de Ponsard ont le mérite artistique d'un camée
antique--moderne.

       *       *       *       *       *

--«_J'attendrai_!» la devise du cardinal de Bernis me sourit.

       *       *       *       *       *

--Gavarni nous disait que la première fois qu'il vit Balzac, c'était à la
MODE, chez Girardin. Il vit un petit homme rondelet, aux jolis yeux noirs,
au nez retroussé, un peu cassé, parlant beaucoup et très fort. Il le prit
pour un commis de librairie.

Gavarni nous disait encore que physiquement, du derrière de la tête aux
talons, chez Balzac, il y avait une ligne droite avec un seul ressaut aux
mollets; quant au devant du romancier, c'était le profil d'un véritable as
de pique. Et il se mit même à découper une carte pour nous montrer
l'exacte silhouette de son corps.

       *       *       *       *       *

--J'étais ce soir dans un café. Le gaz s'était éteint en même temps que
minuit. J'avais devant moi un verre et une cannette de cristal, lignés de
l'étroit éclair lumineux des toiles chardinesques. Dans le fonds ténébreux,
entre les flammes droites des deux bougies sur lesquelles montaient les
fumées bleues des pipes, des crânes luisants, avec d'intelligentes
virgules de lumière sur les tempes de gens ayant une idiote discussion, à
propos d'une partie de dominos. Par la baie d'une porte ouverte, un garçon
étendant un tapis sur un billard, et derrière lui un autre entrant dans la
pièce avec un matelas roulé sur sa tête.

       *       *       *       *       *

--Gavarni nous racontait aujourd'hui que, tout _jeunet_, il avait été
envoyé chez M. Dutillard, rue des Fossés-du-Temple, pour apprendre
l'architecture, et qu'il en faisait, monté sur une chaufferette, tant il
était encore petit. Il n'y restait que jusqu'à midi. Mais quand Dutillard
sortait par hasard avant cette heure et que le gamin avait à dresser le
plan d'un quatrième étage, le gamin ouvrait un compas et le faisait
tourner, se promettant, si la pointe allait du côté du boulevard, qu'il se
donnerait _campo_,--et recommençait, vous le comprenez bien, jusqu'à ce
que la pointe allât du côté désiré.

Mme Dutillard, elle, était une grande liseuse de romans, et envoyait
souvent le petit chercher des livres, dans un cabinet de lecture voisin.

Le cabinet de lecture, où il allait chercher le plus
généralement des romans d'Anne Radcliffe, était situé
dans la maison, d'où devait partir, à bien des
années de là, la machine infernale de Fieschi, et la
bossue qui le tenait, avait pour commis un certain
garçon, que Gavarni retrouva plus tard jouant les
Amours dans les gloires des Funambules, et plus
tard encore, libraire et éditeur de plusieurs séries de
ses dessins.

Puis Gavarni nous parle du salon de la duchesse d'Abrantès, où un moment
il alla beaucoup. Là se donnaient rendez-vous toutes sortes de mondes. Un
jour il y vit l'amiral Sydney Smith mettre un genou en terre pour baiser
la main de la duchesse. La duchesse, une femme très forte avec un peu de
la voix d'une harangère, mais avec un beau port de corps et de grandes
manières. On y voyait Mme Regnault de Saint-Jean-d'Angely, la duchesse de
Bréant, etc., etc., un bataillon de vieilles femmes, mais qui avaient
conservé ce je ne sais quoi des femmes qui ont été belles. Un jour,
Gavarni y rencontra une petite femme grassement commune et, selon son
expression, «puant la petite bourgeoisie». Il demanda qui c'était, on lui
répondit: «Mme Récamier.»

       *       *       *       *       *

--Dans la maison en face la mienne, il me semble m'apercevoir qu'une femme
regarde, regarde sans cesse du côté de nos fenêtres. C'est une femme
honnête qui a une voiture et un mari. Pendant que, de son cabinet de
toilette, la vue de cette femme me cherche, le mari, de sa chambre à lui,
où il passe une partie de ses journées, penché sur la barre de sa fenêtre,
fixe, des heures entières, un pavé de la cour, toujours le même. Ce mari,
à la calvitie très visible, a quelque chose d'un oiseau déplumé et
mélancolique. Ni trop jeune, ni trop belle n'est la femme, qui n'a rien
même de ce que j'aime chez une femme. Parfois, je m'amuse à observer
derrière mes persiennes; m'aperçoit-elle, aussitôt, tout en paraissant
occupée pour la bonne à caresser sa petite fille, elle fait monter vers
moi des regards de flamme.

L'oeil d'une femme, de n'importe quelle femme, toujours guettant le vôtre,
toujours accroché à votre fenêtre, à la longue, a l'attirance d'un aimant,
magnétique. Et c'est une persécution que ce regard... Je le rencontre
toute la journée, je le rencontre toute la soirée, je le rencontre à
l'heure de la toilette de minuit, derrière les rideaux, qu'une forme
blanche écarte de temps en temps, pour s'assurer si ma lampe est encore
allumée.

Un oeil qui ne se décourage pas, est, décidément, irrésistible. Je me mets
à prendre l'habitude de fumer à la fenêtre, l'oeil, chaque jour, prenant
un _rinforzando_... Et le regard devient, tour à tour, un regard suppliant
de désir, un regard fauve, un regard violateur dont je suis le pôle. Enfin,
je finis par vouloir d'une femme dont je n'ai pas envie.

--Mme *** s'habille, noue avec toutes sortes de lenteurs les rubans de son
chapeau, met et remet ses gants, explique à son mari avec de grands gestes
pourquoi elle sort, regarde en l'air, appelle de l'oeil, descend
l'escalier, se montrant longuement aux fenêtres des paliers, passe sous la
porte cochère.

Je me jette à sa suite. Je vois sa robe grise et son mantelet noir
tournant au coin de la rue Olivier. Je marche un assez long temps derrière
elle, puis ramassant tout mon courage, je la dépasse, reviens sur elle, la
salue très émotionné, et, après quelques mots vagues et balbutiants, lui
demande la permission de lui écrire.

--«M'écrire... qu'avez-vous à m'écrire? me dit-elle avec un sourire
indéfinissable.

--Oh! Madame, je suis affreusement timide, et j'ai à vous écrire ce que je
n'ose vous dire.

--Mais quoi? Est-ce que vous avez à vous plaindre? Est-ce que ma petite
crie trop fort? Est-ce qu'elle vous dérange dans votre travail? Du reste,
nous allons bientôt partir pour la campagne.

--Vous allez aux bains de mer avec Mme ***, et je lui nomme une femme de
la société de sa connaissance.

--Les bains de mer me sont défendus.

--Par qui donc, Madame?

--Mais par les médecins, oui, Monsieur, j'ai une maladie noire.

--Le spleen?

--Le spleen, si vous voulez... Je m'ennuie... On ne s'en douterait pas.
Tout le monde qui me voit, me dit: Comme vous êtes bien portante!... Mon
mari voulait m'emmener à Fontainebleau. Mais c'est trop sévère, nous irons
sans doute à Ville-d'Avray, j'aime beaucoup le parc de Saint-Cloud.

Un silence. On était près de la BELLE FRANÇAISE.--J'entre ici un instant,
fait-elle. J'attends. Elle ressort presque aussitôt et dit:--Ce serait
plus court par la rue de Provence, mais revenons par là. Quelle flâneuse
je fais!

--Vous souffrez de l'ennui, Madame. En effet, votre vie me semble
passablement ennuyeuse. Vous déjeunez, on attelle; vous rentrez, on
dételle; vous dînez, on réattelle; vous rentrez, on déréattelle... et
là-dessus, vous vous couchez.

--On m'a dit, Monsieur, que vous étiez très moqueur. Une dame...

--Moi, Madame, comme je vous l'ai dit, je suis horriblement timide; je
m'en cache en raillant quelquefois... Mais je vous promets de ne plus rire,
si vous le voulez.

--Et de ne plus fumer? Car combien fumez-vous de pipes?... Vous devez
avoir le gosier brûlé... Fi, que c'est vilain!

--Je vous jure de vous faire le sacrifice d'une pipe par jour, si vous le
désirez.

--Oh! je ne vous demande pas de sacrifice.

--C'est vrai, on ne demande de sacrifice qu'à ceux qu'on aime.

Un silence.

--Je vais entrer un instant à Notre-Dame-de-Lorette... Au fait, on m'a dit
que vous étiez un vieillard?

--Mais, Madame, qui m'a desservi ainsi; je n'ai que l'esprit de vieux, le
reste... Où vous revoir, dites?

Elle s'arrête, se passe la main sur les yeux:

--Non, c'est impossible, il vaut mieux ne pas nous revoir.

--Voyons, Madame, vous qui vous ennuyez, si vous mettiez un roman dans
votre vie!

--Un roman, un roman? (_soupirant_) ah! c'est bien sérieux pour moi!
(_souriant à demi_) mon mari me défend d'en lire... (_me regardant
brusquement_) quittons-nous!

--Mais, Madame, vous avez l'air de ce personnage de comédie qui dit
toujours: «Je vais me coucher!»

Elle a un petit mouvement de dépit, traverse la rue, pose le front, mordu
d'un coup de soleil, contre la grille de l'église, où, dans le moment,
monte une noce.

--Voyons, Madame, vous ne me laisserez pas ainsi! Je vous reverrai?

--Mettez votre lorgnon et regardez la mariée... Est-elle jolie?...
Écoutez-moi... Oui, il y a quelqu'un de coupable dans tout ça, c'est
moi... Je vous ai provoqué... Cette fenêtre, je ne voulais pas y aller, je
me mettais en colère contre moi-même, et j'y allais... C'est vrai, je vous
ai provoqué, j'ai excité chez vous un petit sentiment... Allez, ce n'est
pas une chose bien grave tout cela, chez vous... Je déménagerai, et ça ne
laissera pas une grande trace... Tout de même, j'ai bien du plaisir à vous
voir de près, moi qui ne vous vois que de si loin... Saluez-moi et
partez... Voilà mon mari!»

       *       *       *       *       *

--Rue des Fossés-du-Temple (la rue derrière les théâtres), rue noire
fermée d'un côté par un mur peu élevé, au-dessus duquel pyramident des
piles de bois, un mur troué par de grandes portes cochères et des baies de
marchands de vin et de pauvres crémeries, à la devanture de demi-tasses de
grosse porcelaine, et au fond desquelles on voit des hommes en blouse
attablés. Un marchand de vin dont la lanterne porte, sur un fond bleu, un
pierrot en blanc avec au-dessus: AU VRAI PIERROT. L'autre côté de la rue
fait par un immense mur, semblable à un mur d'une caserne, et dans ce mur,
comme percées au hasard, et dues à la fantaisie d'un conseiller Krespel,
une multitude de fenêtres, toutes inégales et de formes différentes,
fenêtres en feu et paraissant éclairées par un incendie intérieur.

Dans la rue quelques gamins à la tête gouailleuse de blagueurs de paradis,
mêlés à de misérables filles qui raccrochent en bonnet et en pèlerine
noire jetée sur une robe de coton. Puis, de temps en temps, dans le
silence de la rue, le bruit d'une porte à contre-poids qui s'entr'ouvre
violemment et donne passage à deux ou trois hommes, coiffés de petits
bonnets de toile, traversant au pas de course la chaussée, et entrant chez
un marchand de vin.

       *       *       *       *       *

--Janin nous disait aujourd'hui dans un accès de franchise: «Savez-vous
pourquoi j'ai duré vingt ans?... Parce que j'ai changé tous les quinze
jours d'opinion... Si je disais toujours la même chose, il n'y aurait plus
d'intérêt, plus de curiosité de mon feuilleton... on me saurait par coeur,
avant de me lire.»

--Je lis dans un journal que Valentin, le dessinateur de l'ILLUSTRATION,
est mort d'une attaque d'apoplexie, à Strasbourg.

C'était un brave et gros et rude garçon, qui, dans les milieux parisiens,
s'était conservé paysan de sa province, avait gardé le lourd accent
vosgien, vous accostait d'un coup de poing et d'une franche poignée de
main.

Peu élégiaque de sa nature, il aimait les fortes joies, et la bière et le
vin et l'eau-de-vie, et, quand il était gris, disait avec un accent tout
plein d'un gaudissement sensuel: «Je suis ramplan!» Et rien n'était si
drolatique, au bal masqué, que sa courte personne costumée en Alsacien,
avec un gros bonnet de fourrure sur la tête, des bretelles rouges au dos:
il avait l'air d'un poussah qui _tiriliserait_, aurait dit Henri Heine.

Je le revois dans son atelier de la rue Navarin: la grande estampe de la
CONVERSATION GALANTE, de Lancret sur un mur; sur un autre, des costumes et
des coiffures de la vieille Alsace, parmi lesquels une garniture de tête,
en fleurs artificielles, de danseuse espagnole, donnée par une célébrité
chorégraphique de Madrid, tenait la place d'honneur; puis l'immense table
avec l'amoncellement de bois vierges ou dessinés dans leurs papiers de
soie, et son grand plat de vieille faïence enfermant une gerbe de pipes
merveilleusement culottées.

Et encore, dans cet atelier, traînaient sur un vieux divan, deux bouquins
à la reliure tout usée, les seuls et uniques livres du logis: une Bible
dont Valentin lisait un peu le matin; un Rabelais dont Valentin lisait un
peu le soir.

Là, il travaillait du petit jour au crépuscule,--car c'était un piocheur
inlassable,--il travaillait de cinq à six heures du matin à six ou sept
heures du soir, heure où il sortait pour aller dîner chez Ramponneau.

Dans l'après-midi on trouvait presque toujours, tenant compagnie à
Valentin, le peintre Hafner, le naturiste coloriste, le maître des champs
de choux violets, l'original artiste à l'aspect de caporal prussien, et
déjà ivre depuis le déjeuner, et qui, le menton calé sur sa canne, en la
pose que j'ai vue à l'oncle Shandy, dans une vieille illustration du roman
de Sterne, regardait vaguement travailler son ami jusqu'à l'heure du dîner.

Valentin, nous le rencontrions souvent, à l'heure de minuit au GRAND
BALCON dont il appréciait fort le _bock_ et le _kinsing_, en leur
nouveauté à Paris. Nous lui prêchions une grande illustration de Paris,
une série de dessins représentant la Morgue, Mabille, un salle d'hôpital,
un cabaret de la Halle, etc.; enfin un tableau pris dans le Plaisir ou la
Douleur, à tous les étages et dans tous les quartiers, mais cela fait
rigoureusement d'après nature et non de _chic_, et pouvant servir de
document historique pour plus tard--nous plaignant de ce que les siècles
futurs n'auraient pas de renseignements _de visu_ authentiques sur le
«Paris moral» de ce temps.

Il nous répondait qu'il y avait bien songé, qu'il ne cherchait qu'à faire
des études d'après nature, qu'il n'y avait que cela de bon, qu'il lui
arrivait de dessiner souvent dans les rues, qu'il avait même proposé à
l'ILLUSTRATION de prendre une page, pour lui faire des scènes parisiennes,
comme celles dont nous lui parlions, mais qu'on était si peu intelligent
dans cette boutique, qu'on n'avait pas voulu. Et il ajoutait tristement:
«Jusqu'à présent, je n'ai rien fait... mais un jour, je ferai de grandes
scènes comme cela, et alors j'aurai fait quelque chose.»

La dernière fois que nous le vîmes, c'était sur le boulevard, en face le
CAFÉ DE PARIS. Il vaguait, muet, au bras d'un ami. Nous allâmes à lui. Il
nous regarda longtemps, cherchant qui nous pouvions être, puis s'écria:
«Nom de D... je ne vous reconnaissais pas, oui, je deviens aveugle!» Et il
disait cela, les yeux clignotants avec dedans un regard blessé--et triste
comme la mort. Il ne pouvait presque plus travailler. Ses regards se
croisaient sur le bois qu'il dessinait... puis c'étaient des douleurs
soudaines, comme si on lui tirait des coups de fusil à travers la tête.
Voilà deux ans qu'il souffrait ainsi.

Oui, ce rustre, ce pataud, était, en son métier d'art, distingué, élégant,
coquet. Il mettait à ce qu'il crayonnait une petite grâce mondaine, qui
était juste ce qu'il fallait à l'ILLUSTRATION, dont il était le
dessinateur des élégances, rendant la femme contemporaine, non seulement
dans la féminilité de son siècle, mais dans la robe, la collerette, la
manchette de la semaine.

Valentin me racontait que, dans les premiers temps de son séjour à Paris,
il était arraché de son lit, par la curiosité d'aller voir, place de la
Bourse, aux vitrines d'Aubert, la lithographie du jour de Gavarni.

       *       *       *       *       *

_20 août_.--Léon est venu aujourd'hui déjeuner, il est resté jusqu'à cinq
heures. Edmond et lui ont ainsi parlé six heures durant de choses passées,
du passage Choiseul, où leur jeunesse à tous deux a usé ses bottes, d'une
Marie qui les a trompés successivement l'un avec l'autre, des suprêmes de
volaille aux truffes de Véfour, de parties de billard arrêtées par la
dernière pièce de vingt sous de la bourse commune, du prunier de
Reine-Claude de la maison de l'allée des Veuves, de la première polka
d'Edmond, de la promotion de Léon à l'École polytechnique. Six heures
pendant lesquelles ils se sont raconté ce qu'ils savaient déjà, l'un
contant à l'autre sa propre histoire; tout cela scandé à tout moment par:
«Tu te souviens bien?» Et ce passé n'est ni bien intéressant, ni bien gai,
ni bien dramatique. Pourquoi donc ce charme de ces radoteries vieillotes?

       *       *       *       *       *

_Août_.--Le boulevard de Strasbourg aujourd'hui a l'apparence de la grande
artère d'une Californie improvisée. Toutes sortes d'industries logées dans
des maisons en construction, et là, nombre de petits restaurateurs,
gargotiers, frituriers. Un mouvement de piétons affairés avec des
promeneuses ambulantes à la blondeur alsacienne. Dans le va et le vient
des gens, une petite fille d'une douzaine d'années, au ventre énorme,
promenait une toute petite chienne, pleine comme elle. Passage où on loue
5 francs un habit noir _de la plus grande fraîcheur_ pour soirée. A droite
du chemin de fer, comme l'escalier resté inachevé d'un édifice qui n'est
pas bâti. Au haut, le pont sur lequel s'ébat de la marmaille, une petite
Provence faubourienne, que surveillent, assises sur les bancs, les
grand'mères aux mitaines noires. Et par-dessus et au delà du parapet, un
paysage à la Ciceri, un ciel couleur de mine de plomb, les toits de zing
bleuâtres, les dévalements jaunes de terrains, les grandes pierres aux
larges arêtes semées avec les caprices de leurs angles, les maisons
blanches du premier plan s'enlevant sur la cantonade violacée du fond,--le
paysage grisâtre du climat parisien.

       *       *       *       *       *

_Août_.--Les figures de cire, je ne connais pas de mensonge de la vie plus
effrayant. Ces immobilités paralysées, ce geste refroidi, cette fixité, ce
silence du regard, cette tournure pétrifiée, ces mains pendues au bout des
bras, ces tignasses noires et ballantes, ces cheveux d'ivrognes, dépeignés
sur le front des hommes, ces cils de crin enfermant l'oeil des femmes, ce
blanc morbide et azuré des chairs, ce quelque chose de mort et de vivant,
de pâle et de fardé, qu'ont ces déterrés de l'histoire dans ces oripeaux
raides, tout cela trouble et inquiète comme une résurrection macabre.

Peut-être que ce plagiat sinistre de la nature est appelé au plus grand
avenir. La figure de cire pourra devenir, dans les républiques futures, le
grand art populaire. Qui sait si un jour les démocraties qui viendront,
n'auront pas l'idée d'élever aux gloires de la France, un Panthéon de
souvenirs et de commémoration, accessible à l'intelligence des yeux de
tous, et que les foules liront sans épeler,--un Versailles en cire?

Ce sera l'Histoire même, et ses grandes scènes et ses hauts faits figés,
immortalisés à la fois dans la forme et dans la couleur. On utilisera pour
cela, les peintres et les sculpteurs sans ouvrages: on leur associera des
régisseurs, des acteurs, tous les gens dont le métier est de disposer
plastiquement une scène. Et peut-être ira-t-on jusqu'à mettre dans le
creux des personnages historiques, une petite manivelle à éloquence
humaine, qui récitera leurs plus beaux mots: _A moi d'Auvergne!_ pour
d'Assas. _Allez dire à votre maître_... pour Mirabeau. L'illusion sera
alors véritablement complète.

       *       *       *       *       *

--Je me rappelle de mon enfance des parties de charades chez Philippe de
Courmont, rue du Bac, quand il était avec _Bonne Amie_ (la femme qui l'a
élevé) qui l'appelait _Fifi_. Je me rappelle une charade dont le mot était
«marabout». On le fit avec Marat dans sa baignoire où l'on versait de
l'eau trop chaude, ce qui faisait dire au révolutionnaire: «Je bous, je
bous!» Où diable nos intelligences d'enfants avaient-elles été chercher
Marat, et ce calembour ingénieux?

Il y avait aussi là, des meubles couverts de personnages chinois brodés en
soie, qui m'amusaient infiniment.

       *       *       *       *       *

--Il reste à exprimer en littérature la mélancolie française contemporaine,
une mélancolie non _suicidante_, non blasphématrice, non désespérée, mais
la mélancolie humoristique: une tristesse qui n'est pas sans douceur et où
rit un coin d'ironie. Les mélancolies d'Hamlet, de Lara, de Werther, de
René même, sont des mélancolies de peuples plus septentrionaux que nous.

       *       *       *       *       *

--Les deux choses stupéfiantes pour nous de l'Exposition sont: la jambe en
cire exécutée par le Darthonay de la rue d'Angoulême-du-Temple et le
fac-similé d'un dessin aux deux crayons de Portail.

       *       *       *       *       *

--Nous sommes retombés dans l'ennui, de toute la hauteur du plaisir. Nous
sommes mal organisés, prompts à la satiété. Une semaine d'amour nous en
dégoûte pour trois mois. Oui, nous sortons de l'amour avec un abattement
de l'âme, un affadissement de tout l'être, une prostration du désir, une
tristesse vague, informulée, sans bornes. Notre corps et notre esprit ont
des lendemains d'un gris que je ne puis dire, et où la vie me semble plate
comme un vin éventé. Après quelques entraînements et quelques ardeurs, un
immense mal de coeur moral nous envahit et nous donne comme le vomissement
de l'orgie de la veille. Et, repus et saouls de matière, nous nous en
allons de ces lits de dentelles, comme d'un musée de préparations
anatomiques, et je ne sais quels souvenirs chirurgicaux et désolés nous
gardons des aimables et plaisants corps.

J'en ai connu qui étaient,--les heureux garçons!--moins analystes que
nous: de grosses natures qui se grisaient régulièrement de plaisir sans
effort, et que la jouissance mettait en appétit de jouir. Ils se
retrouvaient, le lendemain comme la veille, dispos et gaillards, l'âme en
rut: ils ignoraient ce grand vide qui se promène en vous, après les excès,
ainsi qu'une carafe d'eau dans la tête d'un hydrocéphale.

       *       *       *       *       *

_28 août_.--Été voir Célestin Nanteuil à Bougival.

Bougival, l'atelier du paysage de l'école française moderne. Là, chaque
coin de rivière, chaque saulée vous rappelle une exposition. Et l'on se
promène dans de la nature, dont on vous crie aux oreilles: «Ceci a été
peint par ***, ceci a été fusiné par ***, ceci aquarellé par ***.» Ici,
dans l'île d'Aligre, devant les deux catalpas formant un A sur le ciel, on
vous avertit que vous êtes devant le premier tableau de Français, et l'on
vous fait revoir la petite femme nue, couchée sur une peau de tigre, en la
légère et gaie verdure de la campagne parisienne; là--l'histoire est
vraiment plaisante--là, c'est là que se dressait une magnifique et
orgueilleuse plante, entrevue au coucher du soleil par Français, rêvant
toute la nuit d'en rendre, le lendemain, l'élancement vivace et la
délicate dentelure des feuilles. Il se lève de grand matin, court à
l'endroit... plus de plante... disparue... et le voilà cherchant à
s'expliquer la disparition, quand il éclate de rire. Une vache, levée
avant lui, l'avait mangée et digérée au petit jour. Et sa plante...
c'était une énorme bouse!

Bougival, son inventeur ç'a été Célestin Nanteuil, qui eut le premier
canot ponté, dans les temps où les bourgeois venaient s'y promener en
bateaux plats. Tout est souvenir historique en cet endroit: la maison de
Lireux et les dîners du dimanche, la maison de Odilon Barrot et le kiosque
aux rêveries constitutionnelles, la maison blanche bâtie par Charpentier
où est mort Pradier, la maison de Pelletan, et un tas de maisons qui vous
racontent de grandes passions et des histoires dramatiques de femmes
connues. Et à Bougival, comme partout ailleurs, le commerce humilie l'art
et là littérature, et Staub, du haut de la Jonchère, située comme un
château de Lucienne, regarde de bien haut les modestes toits de l'artiste.

Nanteuil, un grand, un long garçon, aux traits énergiques, à la douce
physionomie, au sourire caressant, féminin. La personnification et le
représentant de l'homme de 1830, habitué à la bataille, aux nobles luttes,
aux sympathies ardentes, à l'applaudissement d'un jeune public, et en
portant, inconsolable et navré, au fond de lui, le regret et le deuil. Les
idées politiques de 1848 l'ont un moment enfiévré, fait revivre, mais
quand elles ont été tuées, il a été repris de plus belle par l'ennui de
l'existence, l'inoccupation des pensées et des aspirations.

Un esprit distingué, attaqué d'une paisible nostalgie de l'idéal en
politique, en littérature, en art, mais ne se lamentant qu'à demi-voix, et
ne s'en prenant qu'à lui-même de sa vision de l'imperfection des choses
d'ici-bas. Un homme essentiellement bon, tendre, indulgent, modeste, et
faisant peu de bruit, et riant sans éclat, et plaisantant sans fracas.

Tout pardonnant aux autres qu'il est, on sent que son esprit a de bons
yeux, et qu'il perçoit parfaitement les niaiseries, les lâchetés, les
butorderies qui lui sont données à voir. Il leur fait grâce, en les
fouettant d'un rien d'ironie, d'une ironie qui est un sourire à peine
sensible, une petite flèche lui partant d'un coin de lèvre et qui, toute
légère qu'elle est, entre dans un ridicule comme dans une baudruche. Ce
mot d'une dame à Dumas père l'explique bien, ce railleur voilé et discret.
«Ah! mais, il est spirituel, Nanteuil, je ne m'en étais jamais aperçue!»

Si apaisées qu'elles soient ses mélancolies,--elles l'accompagnent plutôt
qu'elles ne le poursuivent,--l'avenir inquiète Nanteuil, il a la crainte
du travail pouvant manquer à sa vieillesse, d'un jour à l'autre; voyant
l'illustration de la romance, dont il vivait en grande partie, déjà
abandonnée. Et il récapitule tous ces morts de mérite, auxquels le XIXe
siècle n'a donné que l'hôpital ou la Morgue: son ami Gérard de Nerval qui
s'est pendu, Tony Johannot qui, après avoir perdu dans le PAUL ET VIRGINIE
de Curmer, les 20,000 francs qu'il avait gagnés pendant toute sa vie, a
été un peu enterré avec l'aide de ses amis, etc., «Oui, je sais bien,
dit-il, si j'avais été raisonnable, j'aurais vécu dans une petite chambre,
j'aurais dépensé quinze sous par jour, et maintenant, j'aurais quelque
chose devant moi, c'est ma faute!»

Il reconnaît et avoue tristement la dépendance dans laquelle l'art est
placé auprès du gouvernement: «Il faut vivre, dit-il, les convictions
courbent la tête pour manger.... En effet, il n'y a plus de subventions
fournies par les particuliers. C'est le ministère qui tient notre pain...
Et tout ce qu'il y aurait à faire, cependant, en dehors des commandes du
gouvernement... la décoration picturale des cafés, des gares de chemins de
fer surtout, de ces endroits où tout le monde attend et où on
regarderait... On me dira qu'il y a des peintures à la bibliothèque de la
Chambre des pairs. Qu'est-ce que ça me fait? Je ne peux pas y entrer!»

Puis nous avons causé de l'idéal, ce ver rongeur du cerveau, «ce tableau
que nous peignons avec notre sang,» a dit Hoffmann. La résignation du:
«C'est ma faute!» est encore venue aux lèvres de Célestin Nanteuil.
«Pourquoi nous éprendre de l'irréel, de l'insaisissable? Pourquoi ne pas
porter notre désir vers quelque chose de tangible? Pourquoi ne pas grimper
sur un dada qui se puisse enfourcher? A être collectionneur, voici un joli
dada de bonheur. Jadis la religion, c'était là un magnifique dada... mais
c'est empaillé maintenant... ou encore le dada du père Corot qui cherche
des tons fins et qui les trouve et à qui ça suffit... Tenez, ces gros
bourgeois qui viennent le dimanche ici, et qui rient si fort... je les
envie.»

«Et pour l'amour, mon Dieu, ce que nous exigeons de la créature humaine!
Nous demandons à nos maîtresses d'être à la fois des honnêtes femmes et
des coquines. Nous exigeons d'elles tous les vices et toutes les vertus.
Le plaisir donné par la femme jeune et belle, nous ne le savourons pas
complètement. Nous avons une maladie dans la tête. Les bourgeois ont
raison... mais être raisonnable... est-ce vivre!»

Célestin Nanteuil nous dit cela, pendant que nous nous promenons devant
les sphinx en plâtre de sa petite maison.

Au loin, au-dessous d'un bâtiment neuf, dans une espèce de champ qu'on
vient de retourner, un homme, en bras de chemise, traîne une brouette;
l'homme, c'est Émile Augier.

       *       *       *       *       *

_2 septembre_.--Pouthier, qui a toujours une insolente confiance dans la
Providence, et qui est toujours persuadé que sa dernière pièce de quarante
sous fera des petits le lendemain, est venu dîner chez nous.

Après s'être fortement arrosé, il nous a entraînés au bal de l'Ermitage à
Montmartre. Là, il nous a donné le spectacle d'une bouffonnerie soularde
émaillée de toutes sortes d'esprit: d'une _olla podrida_ de calembours,
d'épigrammes, de bêtises, d'allusions à Dieu et au diable, d'exagérations
comiques, de portraits bizarres, de charges à la fois de vaudevilliste et
de rapin en état d'ivresse: tout cela entremêlé de remuements frénétiques,
de démanchements de torse, de grattements de singe, de _hop_ de cirque. Il
interpellait à tout moment sa danseuse, comme la nourrice de son petit,
lui recommandant de ne pas échauffer son lait, et traitait de «mon oncle»
le municipal chargé de la surveillance du bal, en le suppliant de ne pas
le deshériter. Enfin, soudainement, il a improvisé une danse qui était la
caricature de toutes les danses, moquant, avec un pantalon qui avait des
jours dans le derrière, la marche des salons, singeant la Petra Camara et
ses coups de hanche, mimant la lorgnette de Napoléon et sa main derrière
le dos, talonnant une bourrée, exécutant les _enchaînements de pas_ les
plus compliqués, puis faisant l'avant-deux d'un ataxique avec l'affreux
déraillement des jambes, puis se gracieusant comiquement et embrassant les
pas de sa danseuse à terre, etc., etc.

       *       *       *       *       *

--La sauvagerie est nécessaire, tous les quatre ou cinq cents ans, pour
revivifier le monde. Le monde mourrait de civilisation. Autrefois, en
Europe, quand une vieille population d'une aimable contrée était
convenablement anémiée, il lui tombait du Nord sur le dos des bougres de
six pieds qui refaçonnaient la race. Maintenant qu'il n'y a plus de
sauvages en Europe, ce sont les ouvriers qui feront cet ouvrage-là dans
une cinquantaine d'années. On appellera ça, la révolution sociale.

       *       *       *       *       *

--La loi moderne, le Code, dans la réglementation des choses intéressant
la société actuelle, n'a oublié que l'honneur et la fortune. Pas un mot de
l'arbitrage de l'honneur: le duel, que la justice absout ou condamne
d'après des manières de voir particulières, est jugé sans un texte. Quant
à la fortune d'aujourd'hui, qui est presque toute dans des opérations de
bourse, de courtage, d'agiotage, de coulisse ou d'agences de change, rien
n'a été prévu pour la protéger ou la défendre, cette fortune moderne:
nulle réglementation de ces trafics journaliers; les tribunaux
incompétents pour toutes transactions de bourse; l'agent de change ne
donnant pas de reçu.

       *       *       *       *       *

_3 septembre_.--Été à la fête des Loges. Tivoli, le bal des blanchisseuses
de la localité. Un monde de coquettes fillettes, toutes en blanc
passementé de rubans roses, et leurs gentils minois encadrés dans de jolis
bonnets de paysannes en dentelle de coton, à garnitures de roses-pompon
entremêlées d'aigrettes d'or.

       *       *       *       *       *

_6 septembre_.--Au cimetière Montmartre... Rien ne vous décourage de
l'immortalité comme ce spectacle de la mort. On se sent là gagné de
l'indifférence pour la survie de son nom. Ce champ de tombes prêche le
dénouement de la volonté... Une mélancolie emportée bientôt par les
niaiseries de la douleur bourgeoise. Je vois la tombe d'un fils, que le
père a eu l'idée d'entourer de deux étages de sonnettes percées de petits
trous, qui doivent, par les grands vents, bercer le mort de leur musique
éolienne... C'est beau tout de même cette nécropole polonaise, sur
laquelle toutes ces âmes, veuves de la patrie, ont jeté ce cri posthume:
_Exoriatur nostris ex ossibus ultor_... Puis le marquis de Bouillé à côté
d'Alcide Tousez, les jeux de la Mort et du Hasard. Un cimetière, rien ne
ressemble plus au pêle-mêle d'une collection d'autographes!

       *       *       *       *       *

--Un rêve de Deshayes, le peintre. Il lui tombait une commande pour un
endroit vague et lointain, ainsi que cela se passe dans les songes. Pas de
voiture, pas de moyens de communication d'aucune sorte. Il avise une poule
dans la rue. Il se disait parfaitement que ce serait ridicule, si on le
voyait sur une poule, mais, tant pis, il la lâcherait avant d'arriver. Et
le voici enfourchant la poule qui l'emporte en voletant. Mais, à tout
moment, le chemin se séparait en deux, et il était forcé de descendre et
de le raccommoder. Le matin il se levait tout courbaturé.

       *       *       *       *       *

_18 septembre_.--De Paris à Gisors. Dans la verdure, au-dessus d'un mur,
deux cordes allantes et venantes, auxquelles sont attachées deux mignonnes
mains roses: une balançoire où se balance un petit être qu'on ne voit pas.

       *       *       *       *       *

_26 septembre_.--Je suis à Gisors, et comme une ombre riante, toute mon
enfance se lève devant moi. Mes beaux petits souvenirs fanés reprennent la
vie dans ma tête et dans mon coeur, comme un herbier qui refleurirait, et
chaque coin du jardin ou de la maison est pour moi comme un rappel, une
retrouvaille, et aussi comme la tombe de plaisirs qui ne recommenceront
plus. Tous alors nous étions des enfants, ne songions qu'à être des
enfants, et c'étaient des vacances remplies à déborder de passe-temps sans
déboires et de bonheurs qui avaient des lendemains. Que de fois, ce perron
tout mangé de roses, nous l'avons descendu en sautant pour bondir plus
vite sur la grande pelouse. Les camps des barres étaient: l'un sous ce
grand arbre; l'autre à côté du massif de lilas. Quelle émulation folle et
joyeuse! Quelles courses endiablées! Que de courbatures guéries par
d'autres courbatures! Que de feu! que d'élan! Je me souviens avoir hésité,
trois secondes, à me jeter dans la rivière au bout du parc, pour n'être
pas pris.

Aussi, quel paradis d'enfants était cette maison! quel paradis ce jardin!
Il semblait vraiment ordonnancé pour les jeux d'enfants, cet ancien
couvent devenu un château bourgeois, et ce jardin tout coupé de bosquets
et de méandres de rivière.

Mais, déjà, que de choses changées, disparues! Le vieux bac où nous
passions et repassions, n'est plus. Le petit pont qui était l'écueil des
bateliers et que tant de fois le bateau cogna, il dort sous la rivière. Et
le bras bordant l'île aux grands peupliers, l'étroit bras de rivière a été
élargi. Et le vieux pommier aux pommes vertes, criantes sous la dent, est
mort... Mais, toujours, le pavillon de la _Ganachière_ commande la
passerelle de fil de fer qui bondit sous le pas, et l'immense vigne vierge
lui est toujours un manteau, vert au printemps, pourpre à l'automne.

En revoyant ces endroits aimés, je me ressouviens des uns et des autres,
et de mes petits compagnons et des petites demoiselles qui étaient alors
mes camarades: les deux Bocquenet, dont l'aîné courait si fort, mais
ignorait l'art des détours; Antonin qui semblait un petit lion; Bazin qui
se plaignait toujours du sort et ne décolérait pas de perdre; Eugène Petit,
 le frère de lait de Louis, qui nous jouait de la flûte dans le dortoir où
nous couchions sous la même clef. Je n'oublie pas le très bénin Jupiter de
notre bande, le roi constitutionnel de nos jeux, «le père Pourrat», le
précepteur de Louis, qui avait l'intelligence de nous montrer parfaitement
à jouer et le bon esprit de s'amuser avec nous, autant que nous,--affligé
du seul défaut de nous lire sa fameuse tragédie intitulée: LES CELTES. Et
donc, les petites demoiselles: Jenny qui montrait déjà un si joli petit
museau de soubrette, Berthe qui embrassait le fond de mes casquettes et
collectionnait, dans une boîte, les noyaux des pêches mangées par moi,
Marie qui avait les plus beaux cheveux et les plus beaux yeux du monde.

Puis il y avait la comédie! oh! la comédie, c'était le grand bonheur, le
plaisir des plaisirs, la joie suprême de chacun de nous! Le théâtre était
dans la serre: un théâtre au grand complet, un théâtre qui avait une toile
représentant la Ganachière, des décors, une galerie, et jusqu'à une loge
grillée! Un théâtre où le tonnerre était très convenablement fait par le
bonhomme Ginette, tapant avec une paire de pincettes sur une feuille de
fer-blanc. Et savez-vous le rouge qu'on nous mettait, du rouge à 96 francs
le pot, conservé par Mme Péan de Saint-Gilles et qui venait de Mme Martin,
la femme du vernisseur du XVIIIe siècle et la mère du chanteur, et l'on
nous recommandait de l'économiser, s'il vous plaît. Ah! les beaux costumes
de hussards que nous avions dans le CHALET! La magnifique perruque que
portait Louis dans M. Pinchon! Et comme j'étais grimé, et comme M. Pourrat
m'avait joliment fait de la barbe avec du papier brûlé, si bien que je
parlais à Edmond, sans qu'il me reconnût.

Que d'incidents, de compétitions, de surexcitations d'amour-propre, à ces
répétitions conduites par le père Pourrat, qui nous citait des axiomes
dramatiques de Talma! Et les charmants enfantillages au milieu de tout
cela, et l'amusante colère de Blanche, le jour où le ténor Léonce lui
dévora la pêche qu'elle devait manger en scène... Et quels soupers joyeux
faisait le soir la petite troupe, quand on lui servait deux douzaines de
chaussons aux pommes, et quel grand jour, la veille de la représentation,
le jour que Mme Passy rangeait tous les costumes dans la grande chambre,
où nous couchons aujourd'hui!

Qu'est devenu le théâtre, et les acteurs et les actrices? Aujourd'hui j'ai
poussé la petite porte verte de derrière la serre, jadis l'entrée des
artistes. Voici bien encore la grande cage à poulets, faite de feuilles de
persiennes, où les petites actrices s'habillaient, mais elle n'est plus
remplie que de caisses en bois blanc. Au grenier sont empilés, l'un sur
l'autre, les décors dont s'échappent des morceaux de rideaux rouges à
franges d'or. Plus rien des galeries, des loges, des banquettes, que les
six poteaux qu'on entourait de verdure, les jours de la grande
représentation, et en place de ce qui a été brûlé, un établi où l'on
menuise, et des plantes grasses sur des planches... Et Berthe est morte,
et les autres petites demoiselles sont devenues des femmes, des épouses,
des mères, et Léonce est garde des forêts, et Bazin est professeur de
géographie et décoré de l'ordre du Pape, et Antonin est en train de se
faire tuer à Sébastopol, et le père Pourrat a toujours sa tragédie des
CELTES en portefeuille, et le bonhomme Ginette est établi teinturier, rue
Sainte-Anne, et Louis est docteur en droit, et moi rien du tout.

       *       *       *       *       *

M. Hippolyte Passy, un vieillard chauve, quelques cheveux blancs aux
tempes, un petit oeil, vif, brillant, allègre. Bavard avec délices, il
parle toujours et de n'importe quoi, avec un organe zézayant, un débit
pressé, une pensée nette. C'est la science universelle. Il a tout lu, tout
vu, et vous dira comment se fabrique un ministère ou un cordon de soulier.

Avec cela, une grande affectation d'indépendance de l'opinion consacrée,
des théories reçues, des principes adoptés, et ne voyant dans les formes
gouvernementales quelconques d'un pays que des formes diverses de
corruption et de vénalité. Et une admirable mémoire lui fournissant un
arsenal pour la démolition des illusions et des prétendus dévouements,
mémoire servie par une ironie bonhomme, et un sourire de vieil homme
revenu de tout, et qui appelait Louis-Philippe: _le papa Doliban de la
chose_. En ce scepticisme de tout l'individu, et au milieu des ruines de
toute foi à quoi que ce soit, ô ironie! la croyance ingénue à
l'amélioration morale des populations, et la croyance au talent des
économistes.

Ne reconnaissant, n'appréciant que _l'utile_, contempteur de l'art et de
ce qui l'accompagne, et ne voulant voir dans les expositions de
l'industrie que les _eustaches_ à cinq sous.

Acharné railleur de la religion, et comme toute cette génération, dont la
Pucelle fut la nourrice, inépuisable en voltairianismes, en malices de
petit journal contre le gouvernement de Dieu, sa charte (la Bible), ses
ministres responsables.

Un orateur de salon et de coin de cheminée, un charmant causeur, ami des
paradoxes et des thèses sceptiques, mordant à droite, à gauche, niant les
principes, rapetissant les hommes avec des anecdotes inédites, les gros
faits avec de petits détails, plus jaloux de paraître ne pas ignorer que
de savoir à fond, de charmer l'attention que de la subjuguer, de briller
que de convaincre, et médisant de Dieu, des hommes et des choses pour la
plus grande gloire de la conversation.

L'amour de la conversation, il le pousse au point que voici. Il a une
discussion à Cauterets avec son neveu sur les Mérovingiens, discussion non
terminée à la couchée. Il emmène son neveu partager sa chambre, qui se
trouvait être une chambre à deux lits, et toute la nuit la fille de M.
Passy, qui avait la chambre à côté de lui, se demande si son père est
devenu fou, et ce qu'il a à parler ainsi, tout haut et tout seul, de
minuit à cinq heures du matin.

       *       *       *       *       *

_13 octobre_.--Balzac dit, un certain soir, dans une soirée de Gavarni:
«Je voudrais, un jour, avoir un nom si connu, si populaire, si célèbre, si
glorieux enfin, qu'il m'autorisât...» Figurez-vous la plus énorme ambition
qui soit entrée dans une cervelle d'homme, depuis que le monde existe,
l'ambition la plus impossible, la plus irréalisable, la plus monstrueuse,
la plus olympienne, celle que ni Louis XIV ni Napoléon n'ont eue; celle
qu'Alexandre le Grand n'eût pu satisfaire à Babylone, une ambition
défendue à un dictateur, à un sauveur de nation, à un pape, à un maître du
monde. Il dit donc simplement Balzac: «... un nom si célèbre, si glorieux
enfin qu'il m'autorisât... à p... dans le monde, et que le monde trouvât
ça tout naturel.»

       *       *       *       *       *

--Idée pour une nouvelle humoristique, d'un garçon n'ayant pour tout titre
de noblesse, que le nom de son grand-père dans l'état des malades, qui ont
été traités des maladies vénériennes, sous les yeux et par la méthode de
M. de Keyser, depuis le 30 mai 1765 jusqu'au 1er septembre 1866, état
inséré dans le MERCURE de France, du mois d'avril 1767.

       *       *       *       *       *

--Binding, le maître du GRAND-BALCON, l'introducteur du bock en France, un
de ces hommes si gros qu'il leur faut un cercueil sur commande.

       *       *       *       *       *

--Dans notre RÊVE D'UNE DICTATURE nous demandions une dotation de cent
mille francs pour les grands inventeurs, les grands écrivains, les grands
artistes.

       *       *       *       *       *

--L'amour dans le rêve qui est toujours charnel et toujours produit par un
contact, un attouchement, a cela de curieux que, si vous prenez le sein
d'une femme, c'est comme si votre coeur la pelotait et que dans la
sensation sensuelle apportée par un songe aux gens, se mêle une idéalité
d'une douceur, d'un céleste, d'un au-delà des sens physiques, d'un
ravissement ineffablement spirituel.

       *       *       *       *       *

--Un éreintement du nommé Baudrillart, dans les DÉBATS. Le parti des
universitaires, des académiques, des faiseurs d'éloges des morts, des
critiques, des non producteurs d'idées, des non imaginatifs, choyé,
festoyé, gobergé, pensionné, logé, chamarré, galonné, _crachaté_, et
truffé et empiffré par le règne de Louis-Philippe, et toujours faisant
leur chemin par l'éreintement des intelligences contemporaines, n'a donné,
Dieu merci, à la France ni un homme, ni un livre, ni même un dévouement.

       *       *       *       *       *

--A la pension Saint-Victor, à la pension tenue par Goubaux, l'auteur de
RICHARD D'ARLINGTON, où je me suis trouvé avec les Judicis et Dumas fils,
je me rappelle un de mes petits camarades, devenu amoureux fou de
l'infirmière, une très belle femme de 40 ans, et qui, pour la voir et
avoir le contact de ses soins caressants, se mettait une gousse d'ail dans
un certain endroit, afin de se donner la fièvre.

       *       *       *       *       *

--Physionomie originale d'un petit vieillard qui, en entrant à la
TAVERNE ANGLAISE, jette sur une chaise un manteau doublé d'un tartan
écossais à carreaux rouges et noirs: une grosse tête renflée aux tempes,
un front extraordinairement bombé avec un rentrant fait comme par un
coup de marteau au-dessus du nez. Une figure en retraite, effacée, sans
cils ni sourcils, et sur laquelle se détachent les deux ailes noires du
nez, ainsi que les oiseaux passant à tire-d'aile dans le ciel des
paysagistes. Une bouche sans couleur et sans lèvres. Une tonsure faite
par une calvitie qui a au-dessus d'elle de la lumière de nimbe. Un
regard baissé vers la terre, avec des mouvements de corps impérieux et
une voix autoritaire.

L'idéal au théâtre du type de Rodin.

       *       *       *       *       *

_26 octobre_.--Château de Croissy. Paysage d'automne.

Dans les futaies rousses allant du jaune d'or à la terre de Sienne brûlée,
quelques grisards élancés avec des bouquets de feuilles sèches toutes
blanchâtres. Un petit chêne aux feuilles comme tiquetées de rousseur et
mangées en partie par les chenilles, qui en ont mis à jour la trame
semblable à un tulle. Quelques arbres n'ayant plus que quatre ou cinq
feuilles repliées qui pendent après eux comme des cosses de haricots, et
d'autres complètement dépouillés et aux grosses boules de gui visibles,
hachant le ciel de leurs branchettes noires. Là dedans, l'aboiement éteint
d'une meute lointaine. Au travers et au-dessus des arbres, un ciel tout
gris, poussiéreux de pluie, avec quelques éclaircies comme faites à la mie
de pain sur un dessin au fusain, et des fonds estompés dans un brouillard
gris perle étendu sur un fond nankin.

Dans la grande allée où, seules, les ornières ne sont pas couvertes de
feuilles, des coups de jour entrant par les trouées du feuillage et la
balayant de lumière, et l'extrémité de l'allée, toute légère, toute claire,
toute transparente, toute septentrionalement lumineuse, et apparaissant
dans la couleur locale idéalisée d'une apothéose de l'automne.

       *       *       *       *       *

_5 novembre_.--Les FOLIES-NOUVELLES. Une vieille garde mal vêtue au
contrôle. Le placeur: un ancien rédacteur du MOUSQUETAIRE. Les filles aux
avant-scènes et aux loges découvertes, quelques-unes voilées, se dévoilant
à demi et se montrant un rien à un monsieur de l'orchestre ou à des jeunes
gens d'en face, souriantes ou menaçantes du doigt. A tout moment les
ouvreuses suivies de femmes, demandant aux gens placés, le premier rang
«pour des dames». Les spectateurs assis de côté et tournant à demi le dos
à la scène... A ce théâtre, la fille se sent dans son salon. Elle a les
poses penchées de l'orgueil du chez soi et de la calèche. Elle est la juge
et la faiseuse des succès littéraires avec ses souteneurs du monde.

Au balcon, des rangs d'hommes au teint blafard, minéralisé, mercurialisé,
que les lumières font paraître blanc, une raie androgyne en pleine tête,
des hommes odieux par le soin féminin de leur barbe et de leur chevelure,
se renversant comme des femmes, s'éventant avec le programme plié en
éventail, lorgnant dans des petites lorgnettes de poche en nacre, et
gesticulant perpétuellement d'une main chargée de bagues, pour ramener, de
chaque côté des tempes, leurs cheveux poisseux en un gros accroche-coeur,
tout en se tapotant les lèvres avec la pomme d'or d'une petite canne, ou
suçant le sucre d'orge du voyou des cintres.

       *       *       *       *       *

--Rêve. Trois statues de la Mort. L'une, un squelette; la seconde, un
corps de phtisique portant une grosse tête ridicule; la troisième, une
statue de marbre noir. Ces trois statues posées sur des piédestaux dans
une chambre, tandis que, dans l'ombre d'un corridor qui ne finit pas, se
débattent des formes confuses faisant peur. A un moment, ces trois statues
descendent lentement de leurs piédestaux, et me prenant par les bras, et
me tiraillant à elles, se disputent ma personne comme des raccrocheuses de
trottoir.

       *       *       *       *       *

--Je copie ces quelques lignes dans de vieilles notes d'Edmond: «Quand je
commençai à être un jeune homme, je me rappelle qu'allant au printemps
dans la campagne, j'avais une impression langoureusement triste de cette
terre à la pauvre petite verdure, de ces arbres maigrelets, de toute cette
puberté souffrante de la nature, et je me surprenais des larmes dans les
yeux, gonflé de désirs, les glandes des seins douloureuses, l'âme, pour
ainsi dire, pleine de bourgeons. A cette époque, le désir de la femme, non
chaudement sensuel, mais plutôt une aspiration vers elle, grêle, malingre,
souffreteusement élancée, une aspiration ayant quelque chose de
l'impression donnée par la contemplation d'une statuette de vierge
gothique. Et peindre ce jour du printemps, un jour non _flou_, non
rayonnant, non tamisé de l'or des chauds soleils, mais un jour aigu, un
jour frigidement clair, où les lumières semblent des hachures de blanc
sabrant du papier bleu.»

       *       *       *       *       *

_6 novembre_.--Départ pour l'Italie.

       *       *       *       *       *



ANNÉE 1856


_6 mai 1856_.--Je reviens. J'ai la tête comme si on y rangeait un musée de
toiles et de marbres... Je m'en vais tâter le pouls aux lettres dans les
petits journaux. Le pouls est remonté. Où? Je ne sais! Plus d'école ni de
parti, plus une idée ni un drapeau. Des attaques accomplies comme des
corvées, des insultes où il n'y a pas même de colère. Des bons mots de
vaudevillistes, des scandales de coulisses infimes. Michel Lévy et
Jacottet devenus les Augustes de tous ceux qui salissent du papier pour
vivre. Pas un jeune homme, pas une jeune plume, pas une amertume. Plus de
public, mais une certaine quantité de gens qui aiment à digérer, en lisant
une prose claire ressemblant à un journal, qui aiment à se faire raconter
des histoires en chemin de fer par un livre qui en contient beaucoup, et
qui lisent non pas un livre, mais pour vingt sous... Véron, un Mécène
encensé sous le masque par la Société des gens de lettres. Milhaud
aumônant de royales lippées tous les porte-clairons de la Renommée et du
feuilleton! Fiorentino décoré! Mirès chanté en vers!

       *       *       *       *       *

--Tous ces jours-ci, mélancolie vague, découragement, paresse, atonie du
corps et de l'esprit. Plus grande que jamais cette tristesse du retour qui
ressemble à une grande déception. On retrouve sa vie stagnante à la même
place. De loin, on rêve je ne sais quoi qui doit vous arriver, un
inattendu quelconque, qu'on trouvera chez soi en descendant de fiacre. Et
rien... Votre existence n'a pas marché, on a l'impression d'un nageur qui,
en mer, ne se sent pas avancer. Il faut renouer ses habitudes, reprendre
goût à la platitude de la vie. Des choses autour de moi, que je connais,
que j'ai vues et revues cent fois, me vient une insupportable sensation
d'insipidité. Je m'ennuie avec les quelques idées monotones et ressassées
qui me passent et me repassent dans la tête.

Et les autres, dont j'attendais des distractions, m'ennuient autant que
moi. Ils sont comme je les ai quittés, il ne leur est arrivé rien à eux
non plus. Ils ont continué à être. Ils me disent des mots que je leur
connais. Ce qu'ils me racontent, je le sais. La poignée de main qu'ils me
donnent, ressemble à celles qu'ils m'ont données. Ils n'ont changé de rien,
ni de gilet, ni d'esprit, ni de maîtresse, ni de situation. Ils n'ont
rien fait d'extraordinaire. Il n'y a pas plus de nouveau en eux qu'en moi.
Personne même n'est mort parmi les gens que je connais. Je n'ai pas de
chagrin, mais c'est pis que cela.

       *       *       *       *       *

_30 mai_.--X*** vient me voir, me lit un paquet de lettres de sa
maîtresse. Mon ami a une doctrine: c'est de toujours occuper la femme qui
vous aime,--dût-on l'occuper à pleurer. Il exige tout son temps, toute sa
pensée, et, pour arriver à cela, il lui impose de petits devoirs matériels,
comme de la forcer à se lever, tous les matins, pour lui écrire des
lettres de sept ou huit pages. Puis, il la distrait par des scènes
continuelles, des consignations de gens à la porte, des sacrifices de
toutes sortes, et la boude, la gronde, l'insulte, fait amende honorable,
puis la réinsulte,--maintenant son adorée, tout le temps, dans l'émotion
fiévreuse d'une liaison toujours au bord d'une rupture ou d'une
réconciliation. Bref, il bat son coeur à tour de bras pour ne pas qu'il
s'ennuie.

       *       *       *       *       *

--Quand Murger écrivit la VIE DE BOHÈME, il ne se doutait guère qu'il
écrivait l'histoire d'un monde qui allait être un pouvoir au bout de cinq
ou six ans, et cela est cependant à l'heure qu'il est. Ce monde, cette
franc-maçonnerie de la réclame règne et gouverne, et défend la place à
tout homme bien né. C'est un _amateur_, et avec ce mot-là, on le tue:
a-t-il derrière lui les in-folio d'un bénédictin ou apporte-t-il un peu de
la fantaisie d'Henri Heine. Oui, ça ne fait rien, c'est un amateur, et il
sera déclaré un amateur par tous les gagistes des feuilles de chou. Sans
qu'on s'en doute, cet avènement de la Bohème: c'est la domination du
socialisme en littérature.

       *       *       *       *       *

--Les croque-morts ont vingt sous par _papillotte_: ainsi on appelle les
cercueils d'enfants.

       *       *       *       *       *

_Mai_.--Divan de la rue Le Peletier. Un petit mauvais lieu fort bête, où
s'assemble, le soir, un ramassis de messieurs, qui sont aux lettres ce que
sont les courtiers de journaux au journalisme. Celui-ci, après avoir plié
les bandes de je ne sais quel canard, est au contrôle d'un petit théâtre
des boulevards; celui-là, au nez duquel on serait tenté d'allumer un
cigare, a vu Alfred de Musset écrire... et ainsi des autres. J'allais
oublier un original, un certain Fioupou, en grande dispute, par
correspondance, avec Émile Saisset, sur le platonisme chrétien, et tout au
_logos_, et parlant toujours et toujours exégèse... A l'heure présente,
Barthet est le grand homme de l'endroit, un poète du Danube qui porte des
souliers ferrés, et brandit un gourdin en l'honneur de Boileau... On y
boit de la mauvaise bière, on y fait un _mistron_... Gavarni, qui n'y est
allé qu'une fois, assure qu'on y scie les pommes de canne, quand elles
sont en or.

       *       *       *       *       *

--J'ai eu quelques secondes d'une jolie contemplation: Marie les cheveux
aux bandeaux joliment ondulés, les yeux morts, les paupières battantes, la
bouche ouverte, un sourire tremblant sur ses lèvres pâles dans le
demi-jour de rideaux roses.

       *       *       *       *       *

--J'entends un timbre: c'est un bruit net, sec, mécanique, anglican,
toujours semblable à lui, qui dit qu'on sonne et non qui sonne: la détente
d'un ressort d'acier qui tombe dans le vide de votre attente, de vos
espérances. Oh! la sonnette qui fait drelin! drelin! qui rit, qui chante
comme un tourne-broche--au fait, il n'y a plus de tourne-broche
aujourd'hui et l'on cuit au four--la sonnette qui vous dit de sa chanson
fêlée, retour, amour, un vieil ami, une maîtresse neuve. Que c'est laid la
civilisation des machines: le timbre me semble la sonnette du phalanstère.

       *       *       *       *       *

--Une bonne d'une lorette qui habite la maison prête de l'argent à ses
amants de coeur, à 20, 30, 50 pour 100.

       *       *       *       *       *

--J'ai vu aujourd'hui le modèle des maîtresses, la maîtresse d'un jeune
Anglais phtisique, une Italienne assez attachée à la poitrine de son amant,
pour l'empêcher de sortir tous les soirs, s'enfermant avec lui, causant,
fumant des cigarettes, lisant, toujours couchée sur une chaise longue, et
dans une attitude qui montre un bout de jupon blanc et les bouffettes
rouges de ses pantoufles. Viennent là, trois ou quatre Anglais et
Allemands, qui apportent leurs pipes, une demi-douzaine d'idées
hégéliennes, un très grand mépris pour la politique de la France qu'ils
traitent de _politique sentimentale_.

La dame du logis ne sort guère plus dans la journée que le soir. Elle a
conservé à Paris ses habitudes de réclusion de la femme italienne, et pour
s'occuper, quand elle a découvert dans le CONSTITUTIONNEL, un roman qui ne
dure pas vingt-quatre volumes, elle le traduit pour elle toute seule, en
pur toscan.

Un intérieur charmant, mais trop de portraitures d'amis et de parents. Le
petit salon ressemble au Temple de l'Amitié. De tous ces portraits, un
seul est intéressant au point de vue moral: c'est le portrait de la
maîtresse par la mère de l'amant.

       *       *       *       *       *

--On peut se servir de coquins, a dit La Bruyère, mais l'usage en doit
être discret. Peut-être, en ce temps, l'usage en est-il sans discrétion?

       *       *       *       *       *

--Dîner chez Dinochau, le marchand de vin de la rue de Navarin. Petit
escalier tournant à tablier, menant à une salle boisée de chêne verni,
tendue de papier rouge velouté. Table en fer à cheval. Un dîner à 35 sous,
un dîner bourgeois dont le fond est la soupe et le bouilli, et qui est le
dîner de la littérature dans les moments de désargentement et de _panne_.
Là dedans, Monselet, Scholl, Audebrand, Busquet, le doux poète à lunettes
et à manchettes bouillonnées, et des femmes en cheveux du quartier, et
d'amusants déclassés comme ce Bourgogne, à la laideur d'un Mirabeau, avec
une fièvre pétillante d'esprit dans les yeux, et qui vous dit: «Moi, je
suis un plumitif, on ne me demande que de l'exactitude et de la paresse!»

A la fin du dîner, au café, dans ce monde dînant en manches de chemise,
Dinochau, le cheveu frisotté, la figure émerillonnée, vient se mêler à la
littérature, et raconte des charges d'Auvergnat.

Et nous revenons avec Monselet, tenant dans une main un paquet de
rillettes de Tours, enveloppé dans du papier, et dans l'autre un joujou
d'enfant, un diable qu'il fait jaillir gaminement de sa boîte, avec le
_couicoui_ d'une pratique de polichinelle, chaque fois que nous passons
devant une femme.

       *       *       *       *       *

_31 mai_.--... Alors Gavarni nous entretient de son dégoût et de son
détachement des choses réalisées: «Je ne fais une chose qu'à cause de ses
difficultés, et que parce qu'elle n'est pas facile à faire: ainsi mon
jardin, quand il sera fini, j'en ferai volontiers cadeau à quelqu'un. Il y
en a qui peignent des paysages, moi je m'amuse à faire des paysages en
relief. Eh bien, qu'est-ce que vous voulez qu'on fasse d'un dessin une
fois fait: il n'y a qu'à le donner.»

Puis il nous parle du théâtre, de ses idées contre l'illusion scénique en
faveur du tréteau, déclarant qu'il n'admire que deux pièces: les
PRÉCIEUSES RIDICULES et le BOURGEOIS GENTILHOMME, parce que ce sont des
leçons de philosophie sous la forme la plus tangible, sous la forme la
plus parade,--et s'interrompant: «Avez-vous jamais regardé attentivement
non le théâtre, mais la salle? Avez-vous vu ces têtes? Je ne sais pas,
après avoir vu ça, comment on a le courage de parler au public... Le livre,
l'homme en prend au moins connaissance dans la solitude, mais la pièce,
elle est appréciée par une masse d'humanité réunie, une bêtise agglomérée.»

Puis lâchant le théâtre, après un silence où il reste un moment perdu dans
ses réflexions, il s'écrie: «Ah! la recherche, c'est une fière monomanie!
Maintenant, quand je ferai une lithographie de plus ou de moins, ça ne
fera pas grand'chose pour ma renommée, au lieu que s'il y avait le
théorème Gavarni,--hein, ce serait gentil?»

       *       *       *       *       *

_9 juin_.--Rue du Bac, au fond de deux ou trois cours, un vaste logis,
retiré, tranquille, placide, avec de l'air, des coins de verdure, un grand
morceau de ciel. Une porte derrière laquelle on entend, pendant plusieurs
secondes, des pas avant qu'elle ne s'ouvre. Un domestique sans livrée. Un
salon au meuble en palissandre et en velours rouge, et ayant l'aspect d'un
salon du monde bourgeois riche--mais toutefois avec, au-dessus du piano,
une copie du tableau du MARIAGE DE LA VIERGE de Pérugin, et, en face, le
BAPTÊME DE JÉSUS, un gothique brugeois.

--Pardon, Messieurs, voulez-vous entrer dans mon cabinet?

Des livres tout autour. Des deux côtés de la cheminée des tableautins, et
sur la bordure dorée de la glace un portrait en miniature de religieuse.

«Oh! fait le maître de la maison, c'est un costume de comédie... Oui, une
personne de ma famille qui, dans une pièce de théâtre, a rempli un rôle de
couvent et voulut se faire peindre avec les habits de son rôle... Des
moeurs, Messieurs, que vous aimez, des moeurs du XVIIIe siècle... Ma
famille adorait la comédie. Tenez. Et il tire des rayons un volume:
THÉÂTRE DE M. LE COMTE DE MONTALEMBERT, _joué sur le théâtre de
Montalembert_... Votre tableau de Paris m'a vivement intéressé, c'est bien
curieux... Je vous ai écrit... Oui.... Ce sont des vivacités de style qui
vous ont fait écarter. L'Académie est une dame qui n'aime pas ces
choses-là. Vous savez que je pense comme vous et non comme elle... Tous
ces hôtels, c'est bien curieux à suivre dans votre livre... Je me rappelle,
quand nous sommes revenus de l'émigration, il y avait un cheval qui
tournait une meule dans le théâtre de notre hôtel... Si vous aviez pu
recueillir en province la tradition orale, hélas! ce sera chose perdue
plus tard... Dans les premiers chapitres de ses PAYSANS, M. de Balzac a
tracé une peinture des paysans comme les a faits la Révolution. Oh! ce
n'est pas flatté, mais c'est si vrai. Je suis du Morvan et je me disais:
Il faut qu'il y soit venu.»

Puis il ajoute: «Je voudrais que le CORRESPONDANT rendît compte de votre
livre. «Je n'ai personne dans le moment, le petit Andral est si
paresseux... Avez-vous un ami qui pourrait faire ce compte rendu? Il faut
quelqu'un qui puisse faire cela pour les presbytères et les châteaux.»

M. de Montalembert a de longs cheveux gris et plats, une face pleine, des
traits de vieil enfant, un sourire dormant, des yeux profonds mais sans
éclairs, une voix nasillarde et manquant de mordant, une amabilité douce
et reposée, une caresse féminine des manières et de la poignée de main,
une robe de chambre cléricale.

       *       *       *       *       *

--Je suis triste, et j'entends sur le marbre de la servante du salon
tomber, une à une, avec un bruit mou et floche--une chute à voix
basse--les feuilles d'un gros bouquet de pivoines--et, au-dessus et
au-dessous de ma chambre, des éclats de rire de femmes.

       *       *       *       *       *

--Je suis tombé sur du Victor Laprade. Je n'y ai vu que des _seins de
jeunes filles palpitant sous des baisers de jeunes hommes_. Les poètes
sont comme les enfants: ils peuvent tout montrer. Je suis sûr qu'on
permettrait à Béranger de mettre JUSTINE en couplets. La rime et la
gaudriole, ça excuse, ça autorise les choses les plus cochonnes;--mais que
si vous vous avisez de parler en prose et de tenter le cru, le vrai, le
philosophique: les Legonidec sont là.

       *       *       *       *       *

_16 juin_.--Déjeuner chez Chennevières à Versailles. Chennevières tout
heureux, tout réjoui. Il vient d'acheter, dans le Perche, Saint-Santin,
une masure qui l'a séduit par la date de 1555 sur une vieille pierre, et
il a enfin trouvé un logis et un asile pour les portraits et les livres de
ses amis, qu'il était ennuyé de promener çà et là, depuis des temps
infinis.

Tout amoureux qu'il est de l'exhumation d'infimes personnalités, de
petites médiocrités d'art provinciales, et qui condamnent cet esprit
distingué et original à des travaux au-dessous de lui, Chennevières
caresse toujours, à l'horizon de sa pensée, quelque petit conte normand ou
vendéen: un entre autres, qui serait l'histoire d'un jeune homme prenant
le fusil dans la levée d'armes en 1832, et jugé et mis au Mont
Saint-Michel, et là, développant la politique qu'aurait pu faire prévaloir
le parti légitimiste d'alors, la politique de la décentralisation, qui
était la politique de la duchesse de Berry.

Nous avons déjeuné avec Paul Mantz, un petit brun, au clignement d'oeil
intelligent, à la parole monosyllabique; avec Dussieux, professeur à
Saint-Cyr, qui a quelque chose d'universitaire dans la tournure et de
militaire dans la voix, et un coup d'oeil scrutateur de commissaire de
police dans le regard qu'il vous jette par-dessus ses lunettes bleues;
avec Eudore Soulié, aux traits sans âge, à la figure en chair d'un gibbon,
à la chevelure pyramidale, ébouriffée et jouant la perruque, à la gaieté
et à l'espièglerie gamines riant dans une voix de fausset.

Après déjeuner, Chennevières nous mène voir les autographes de Fossé
d'Arcosse. Un cabinet dont les murs disparaissent sous les armoires, les
vitrines, les tableaux, les sculptures, les babioles, les reliques du
bric-à-brac historique. Et c'est le marteau de Louis XVI forgé par ses
mains royales, et c'est le sablier de Henri III, et ce sont les boucles de
soulier de Louis XV, et c'est le couteau de chasse de Charles VIII, et
c'est l'ordre de payer 1,500 livres à Lajouski le septembriseur, ordre
signé: _Philippe-Égalité_. Et ici, une épreuve avant la lettre de la
PROMENADE DU JARDIN DU PALAIS-ROYAL de Debucourt, achetée en 1810, sur le
Pont-Neuf, quinze sous; là, un dessin des FORGES DE VULCAIN, par Boucher,
payé quarante sous.

Sur un nom prononcé par quelqu'un de nous, M. Fossé d'Arcosse, un long
vieillard osseux, tout en feuilletant des paperasses qui tiennent de
l'histoire: «Oui, oui, je vais y arriver, fait-il, je sais, il y a deux
branches dans cette famille... et même une particularité curieuse: chacune
de ces branches avait 100,000 livres de fortune sous Louis XIV. L'une a
placé cette fortune en terres, elle a aujourd'hui 400,000 francs; l'autre
en rentes sur l'État: avec les réductions et les banqueroutes, son capital
est réduit à 560 francs.»

Sous les arbres du café de la Comédie, nous sommes rejoints par Théophile
Lavallée, aux traits truandesques, aux lèvres rouges et informes des
masques de Venise dans les tableaux de Longhi. Il nous parle très
curieusement de la religion laissée par Robespierre chez des amis, nous
donnant des détails sur un nommé Henri Clémence, juré au Tribunal
révolutionnaire, et qui, devenu maître d'école sous la Restauration,
avouait, dans le vin, son culte pour l'Incorruptible, mélangé de
l'apologie franche de la guillotine. Et Lavallée nous raconte ses révoltes
à propos de cette glorification,--lui qui était cependant très libéral,
--nous disant avec justice que sa génération n'avait pas été encore
apprivoisée au Robespierre, par des tentatives d'explication comme dans
Thiers ou des poétisations comme dans Lamartine.

Lavallée nous conte ensuite que Feuillet de Conches a montré l'autre jour,
en petit comité, à l'Empereur et à l'Impératrice, des lettres de
Marie-Antoinette, et que Feuillet a été tout étonné d'entendre l'Empereur
parler. Et son thème a été celui-ci à propos de ces lettres: «Quand on est
bon, on paraît lâche; il faut être méchant pour qu'on vous croie
courageux!»

Soirée passée avec les mêmes chez Soulié. Delécluze des DÉBATS survient.
Conversation anti-catholique. C'est vraiment curieux d'étudier combien le
voltairianisme est jeune, ardent, militant chez ces vieillards. Puis il
nous parle des peintures de la Sainte-Chapelle qu'il a été voir avec son
neveu Viollet-le-Duc, qui s'est écrié: «Eh bien, maintenant il faut un
perroquet pour cette cage!» Et là-dessus il s'élève contre la polychromie
de l'architecture et de la sculpture, affirme que Pausanias n'a dit nulle
part que les Grecs peignaient leurs statues, et que l'exemple de Pompéi
n'est nullement probant à cause de la décadence de l'art;--enfin, lâchant
la polychromie, le vieux Delécluze s'étend longuement sur les difficultés
que les chrétiens fervents éprouvent à mourir.

       *       *       *       *       *

--Dans la rue. Tête de femme aux cheveux rebroussés en arrière, dégageant
le bossuage d'un petit front étroit, les sourcils remontés vers les tempes,
l'arcade sourcilière profonde, l'oeil fendu en longueur avec une prunelle
coulant dans les coins, le nez d'une courbure finement aquiline, la bouche
serrée et tirée par une commissure à chaque bout, le menton maigre et
carré: un type physique curieux de l'énergie et de la volonté féminine.

       *       *       *       *       *

_1er juillet_.--Revenus de la campagne dans la journée, ce soir nous
dînions au RESTAURANT DE LA TERRASSE, une gargote au treillage mal doré,
autour duquel montent desséchées une douzaine de plantes grimpantes, et
nous avons, en face de nous, le soleil couchant illuminant de ses derniers
feux les affiches-annonces, aux tons criards, qu'on voit au-dessus du
passage des Panoramas. Jamais, il me semble, je n'ai eu l'oeil et le coeur
plus réjouis que par le spectacle de ce laid pâté de plâtre, tout bâtonné
de grandes lettres, et tout écrit et tout sali et tout barbouillé de la
réclame parisienne. Ici tout est de l'homme et à l'homme; à peine un
maladif arbre dans une crevasse d'asphalte, et ces façades lépreuses me
parlent comme ne m'a jamais parlé la nature. Les générations de notre
temps sont trop civilisées, trop vieilles, trop amoureuses du factice et
de l'artificiel pour être amusées par le vert de la terre et le bleu du
ciel. Et ici, je vais faire une singulière confession: devant une toile
d'un bon paysagiste, je me sens plus à la campagne qu'en plein champ et
qu'en plein bois.

       *       *       *       *       *

_Juillet_.--Les tueurs d'animaux de la campagne, avant le _quiqui_ du matin,
boivent un verre de sang. J'entendais l'un, un jeune blond, à la tête
bonasse, s'écrier en tapant sur sa poitrine: «Ce n'est point une poitrine
que j'ai là, c'est un mur!»

       *       *       *       *       *

_5 juillet_.--A Croissy.--Un oiseau qui chante par intermittences et de
petites notes d'harmonie claire tombant, comme goutte à goutte, de son bec;
l'herbe pleine de fleurs et de bourdons au dos doré, et de papillons
blancs et de papillons bruns;--les hautes tiges hochant la tête sous la
brise qui les courbe;--des rayons de soleil allongés et couchés en travers
du dessous de bois;--un lierre qui enserre un chêne, pareil aux ficelles
de Lilliput autour de Gulliver, et entre ses feuilles du ciel blanc, que
l'on voit comme à travers des piqûres d'épingles;--cinq coups de cloche,
apportant au-dessus du fourré, l'heure des hommes et la laissant tomber
sur la terre verte de mousse;--dans la feuillée bavarde, des cris
d'oiseaux, des moucherons volant et sifflant tout autour de moi;--le bois
plein d'une âme murmurante et bourdonnante;--le ciel mollement éclairé
d'un soleil dormant... Et tout cela m'ennuie comme une description.

C'est peut-être la faute de ces deux chiens que je regardais jouant sur
l'herbe: ils se sont arrêtés pour bâiller.

       *       *       *       *       *

_Juillet_.--Passé la barrière de l'École-Militaire, des rez-de-chaussée
jouant des devantures de boutiques à rideaux blancs, et surmontés d'un
étage avec un gros numéro au-dessus de la porte d'entrée.--Le gros 9.--Une
grande salle, éclairée par le haut d'un jour blafard, où il y a un
comptoir chargé de liqueurs, des tables de bois blanc, des chaises de
paille.--Là dedans sont attablés des lignards, des zouaves, des hommes en
blouse avec des chapeaux gris, tous des filles assises sur leurs
genoux.--Les filles sont en chemises blanches ou en chemises de couleur
avec une jupe sombre: toutes jeunes, quelques-unes presque jolies, et les
mains soignées, et coquettement coiffées et attifées, dans leurs cheveux
relevés, de petits agréments.--Elles se promènent deux par deux dans
l'allée entre les tables, jouant à se pousser et fumant des cigarettes;
--De temps en temps, un chanteur récite quelque ordure d'une voix de
basse-taille.--Les garçons ont de longues moustaches.--Le maître de
l'établissement est appelé par les filles: _le vieux marquis_.

Au premier, un interminable corridor avec des chambres de chaque côté, des
cellules grandes comme rien, fermées par les persiennes démantelées d'une
petite fenêtre et contenant pour tout mobilier, un lit, une commode, une
chaise, et par terre, un pot à l'eau et une cuvette. Aux murs, un ou deux
de ces petits cadres qu'on gagne aux macarons et représentant l'Été ou le
Printemps, et presque dans toutes les chambres, accroché à une petite
glace d'étain, un _zouave_ qui ressemble à un joujou d'enfant, et qui est
fabriqué spécialement pour les maisons de prostitution du quartier et des
villes de garnison.

Ces femmes _à vingt sous_ n'ont rien des terribles créatures dessinées par
Guys: ce sont de pauvres petites et malheureuses prostituées, qui
s'efforcent laborieusement de singer la distinction des lorettes du
quartier Saint-Georges.

       *       *       *       *       *

_16 juillet_.--Après avoir lu du Poë, la révélation de quelque chose dont
la critique n'a point l'air de se douter. Poë, une littérature nouvelle,
la littérature du XXe siècle: le miraculeux scientifique, la fabulation
par A + B, une littérature à la fois monomaniaque et mathématique. De
l'imagination à coup d'analyse, Zadig juge d'instruction, Cyrano de
Bergerac élève d'Arago. Et les choses prenant un rôle plus grand que les
êtres,--et l'amour, l'amour déjà un peu amoindri dans l'Oeuvre de Balzac
par l'argent,--l'amour cédant sa place à d'autres sources d'intérêt; enfin
le roman de l'avenir appelé à faire plus l'histoire des choses qui se
passent dans la cervelle de l'humanité que des choses qui se passent dans
son coeur.

       *       *       *       *       *

_22 juillet_.--Été chez Gavarni qui nous montre de merveilleuses
aquarelles, balafrées de clarté, de soleil, de vie, avec des roses, des
jaunes, des bleus d'un lavage inimitable, et avec des figures
prodigieusement pochées dans leur savante construction,--des dessins sur
papier Wathman, auquel il donne un ton de chine, en l'exposant dans une
chambre où l'on fume.

Il nous confie le titre d'une série qui s'appellera: «le Mérite des
hommes.» Là-dessus il nous recommande en amour les femmes bêtes. Il a
connu une femme qui lui écrivait, tous les jours, sept pages de bêtises. A
la fin il n'en lisait plus que la moitié, mais ça suffisait pour le mettre
en gaieté. «Oui, oui, reprend-il, il faudra que je brûle ces rames de
lettres de bourgeoises... Celle-là, qui était cependant de la première
catégorie des bourgeoises, me donne un jour un rendez-vous pour dans cinq
mois et huit jours. Je devais m'introduire chez elle par la porte du
potager. Au bout de cinq mois et huit jours, me voici aux environs de
Versailles, dans un grand parc. Au fond un château Louis XIII. Je regarde
aux fenêtres. Rien qu'une lumière dans une mansarde. Un bougre de
domestique qui devait lire un roman de Mme Cottin. Il y avait à traverser
une grande pelouse, où la lune donnait en plein. N'oublions pas une petite
pluie très fine. Je jette des cailloux dans la fenêtre de mon adorée.
Rien! Je m'enfonce dans le parc. J'arrache deux grandes branches. Mais il
fallait les lier. Pas possible de casser le cordonnet de ma blague. Enfin
je l'use avec le chien de mon pistolet. Je frappe à la fenêtre avec mes
deux branches, liées bout à bout. Madame descend au rez-de-chaussée et
tente d'ouvrir une fenêtre. Une maison barricadée. Impossible d'ouvrir. Et
nous voilà à rejouer la pantomime, elle en haut et moi en bas! Enfin elle
redescend à une autre fenêtre qui cède. Elle ouvre. Et moi en pantalon à
pieds, je lui tends d'abord doux gros souliers de chasse avec une livre de
boue à chaque... Vous concevez le nez qu'elle a fait, ma bourgeoise. Une
nuit d'amour affreuse... Il paraît que j'étais en retard d'une heure.»

       *       *       *       *       *

--Rose a rencontré aujourd'hui la charbonnière achetant une demi-livre de
beurre chez la crémière. On sait que le beurre est le savon des
charbonniers. Cette demi-livre, la charbonnière l'achetait pour sa petite
fille qui va mourir et qui a demandé «à être débarbouillée pour le
paradis».

       *       *       *       *       *

_Juillet_.--J'ai été demander ces jours-ci un renseignement sur Théroigne
de Méricourt aux Petits-Ménages.

Six lignes de marronniers, et sous l'ombre sans gaieté de leurs feuilles
larges, quatre rangées de bancs de pierre. A droite, des bouts de jardins
avec des tonnelles à demi effondrées et de petites allées à cailloux
jaunes, tristes comme des jardinets d'invalides. A gauche une grande
avenue, et sur les bancs qui touchent à l'avenue et qui sont sur le bord
du soleil, des têtes à l'ombre, et des dos ronds faisant le gros dos, que
la chaleur réchauffe, que l'ensoleillement frictionne.

Sous ces arbres un monde, mais un monde qui remue et bruit à peine, un
monde qui se traîne ou demeure, la tête baissée sur la poitrine, les mains
prenant appui sur les noeuds des genoux. Et c'est un bourdonnement fêlé:
des lèvres blanches versant dans la conque cireuse des oreilles, des idées
en enfance, les marmottages et radotages du passé, hantant ces vieilles
cervelles comme un revenant, des paroles édentées, étoupées, bavées entre
deux gencives.

Les oiseaux jouent, confiants, sans peur, s'approchant tout près, entre
ces jambes qui ne courront plus. Il y a de vieilles petites créatures
séchées et ratatinées, empaquetées dans un étoffement de laine, les plis
de leurs jupes comme de gros tuyaux d'orgue écrasés, l'os maigre de leur
jambe, à l'énorme cheville, perdu dans le bas bleu tombant sur la galoche.

On voit passer des figures de buis, balayées des flasques barbes d'un
bonnet de nuit, le châle dépassant la camisole: des caricatures lentes,
appuyant leur pas qui tremble sur la béquille d'un vieux parapluie.
D'autres, avec un grand abat-jour sur leur bonnet, sont abîmées dans un
pliant; celles-là, affaissées trois par trois, sur un banc, s'épaulent
entre elles.

Une est seule, la tête raide et de côté; un nez de vautour, trois grandes
taches noires, par le nez et la face, comme des coups d'ongle de la mort,
l'oeil clair, le regard torve, deux bouts de ruban jaune pendant des deux
côtés à son bonnet, une face implacable et sourde. Et toute grande et
toute droite, osseuse et solide, les maigres et dures phalanges des mains
nouées autour d'une jambe croisée par-dessus l'autre; elle paraît rouler
en elle une de ces consciences césariennes de vieille femme, qui repasse
muettement, dans une mémoire de marbre, une vie fauve et des jours rouges.

       *       *       *       *       *

_1er août_.--On raconte un trait de génie de H... Il avait un paquet de
lettres de Mlle B... Deux cents lettres très longues et très _romance_.
Mlle B... avait la clef de son cabinet. Les lettres disparaissent. Il fait
le désolé, criant partout que son intention était de publier cette
correspondance amoureuse, Mlle B... se hâte de rapporter les lettres. Mais
pas plus d'édition que sur la main. Feuillet de Conches fait le siège de
H... pour ce beau lot d'autographes, et H... lui dit: «Je vous les vendrai
bien dans 150 ans.»

       *       *       *       *       *

--Je songe à la réhabilitation--dans une pièce ou autre part--d'un
parasite d'esprit, éclatant à la fin d'un dîner donné par un bourgeois:
«Comment, malheureux, je t'amuse, je fais passer un rire dans ta cervelle
stupide et vide, et cela pour un mauvais dîner que tu me reproches!»

       *       *       *       *       *

--Asselineau couché et endormi.

La femme du libraire *** ouvrant les volets de la chambre d'Asselineau, et
s'asseyant sur le pied de son lit, en disant:

--«Ah! quelle journée, le beau temps pour aller à la campagne!

Asselineau s'étirant sous un rayon de soleil qui lui chatouille la figure:

--A la campagne, à la campagne, je n'ai pas le sou!

--Pas le sou, allons donc!--reprend la femme du libraire,--et tous ces
petits bouquins-là, n'est-ce pas de l'argent... de l'argent que vous aurez
quand vous le voudrez... Tenez, combien cela?

Et hanchant coquettement, elle tient au-dessus de sa tête, entre ses deux
mains, toute une rangée de livres.

--Au diable, à tous les diables ... mes livres, mes chers livres...
Voulez-vous vous sauver, coquine!

--Voyons, combien? reprend la femme avec un sourire plein de confiance,
oui, combien? On vous donnera ce que vous voudrez!

Asselineau, contemplant l'azur du ciel, jette au hasard un prix. La femme
se rapproche de très près, lui murmure: «Vous n'êtes pas raisonnable!» et
l'en persuade si tendrement, qu'il accepte le prix qu'elle lui offre.

Et la femme emporte les livres chez son mari, et revient bientôt avec
l'argent,--qu'elle va manger avec Asselineau à la campagne.

       *       *       *       *       *

--Ces jours-ci, la mère de notre ami Pouthier, reprochant à son fils de
n'avoir encore ni une situation, ni une carrière, ni un gagne-pain,
terminait son sermon maternel par cette phrase admirable: «A ton âge,
j'étais déjà mère!»

       *       *       *       *       *

_Mercredi 27 août_.--Ces jours-ci, Edmond a eu une esquinancie, pendant
laquelle, lorsqu'il fermait les yeux, et sans qu'il dormît, se dessinaient
sur sa rétine des visions de rêves. Il se trouvait dans une chambre tendue
d'un papier tout ocellé des yeux d'une queue de paon, et sur ce papier,
comme illuminé d'une lumière électrique, bondissait, dans une élasticité
dont on ne peut se faire une idée, une levrette héraldique faite en ces
copeaux rubannés qu'un rabot enlève sur une planche.

       *       *       *       *       *

_3 septembre_.--A faire une pièce en un acte: le BAL MASQUÉ. Trouver un
comique nouveau.

       *       *       *       *       *

_21 septembre_.--Il tombe chez nous. Il vient d'hériter de 1,400,000
francs d'une vieille dame dont il était le filleul. Un premier testament
lui donnait 100,000 francs (le chiffre de ses dettes); un second, 300,000
francs; enfin, la succession ouverte, un troisième testament, découvert
sous le fauteuil dans lequel vivait, le jour et la nuit, la mourante d'une
maladie de coeur, lui donne toute la fortune. C'est une joie encore
étonnée, une stupeur, pour ainsi dire, de cet éboulement de bonheur.

Il nous emmène chez lui, pour nous faire voir les porcelaines de Sèvres,
les tabatières guillochées, les bibelots qu'il touche et retouche avec la
fièvre des mains tâtillonnantes d'un enfant, qui aurait hérité d'une
boutique de jouets. «Voyons donc, ce service gothique dont on m'a tant
parlé dans mon enfance,» s'écrie-t-il, et il fait sonner l'argenterie, et
il déficelle le linge, et dans les fouilles que ses doigts font au hasard
dans les ténèbres des fonds d'armoire, il sort triomphalement à la lumière
une bouteille d'eau-de-vie qui porte, oui, qui porte la date de 1789.

Dans sa poche, il remue les clefs de tout cela, nerveusement, et il nous
montre les titres de propriété pour se les remontrer, et se refaire la
certitude que ce n'est point un rêve: cette certitude qu'il semble à tout
moment avoir besoin de raffermir, avec la vue du testament, de l'envoi en
possession. Cette succession lui arrive au moment où il gagnait sa vie à
Bruxelles, à composer des feuillets d'un dictionnaire d'histoire et de
géographie, à 40 francs la feuille.

Alors, c'est le drolatique récit de ses soixante trois créanciers, dont
quelques-uns ne sont pas venus se faire payer, redoutant une mystification,
et dont les autres lui disaient avec toutes sortes de défiances: «Vous
êtes bien chez vous, on peut parler, n'est-ce pas?»

Et dans le dîner qu'il nous donne au Moulin-Rouge, apparaît, au fond de
ses pensées et de ses paroles, comme une charge pesante, une
responsabilité sérieuse, presque une tristesse effrayée de tant d'or
inespéré.

       *       *       *       *       *

--M. Pasquier étant allé voir Royer-Gollard, après l'obtention de son titre
de duc, n'en put tirer qu'un: «Cela ne vous a pas diminué!»

       *       *       *       *       *

--Un gendre introduit près de son beau-père qu'on vient d'embaumer, et
s'étonnant de le trouver plus grand que de son vivant. L'embaumeur
tranquillement: «Oh! ça allonge toujours!» Puis l'embaumeur prend le nez
de l'embaumé, et le rabat de chaque côté, pour en faire voir la souplesse.
Cauchemar du gendre, la nuit, voyant des milliers de têtes dont le nez est
ainsi tourmenté par des mains au bout de bras n'appartenant à personne.»

       *       *       *       *       *

_Octobre_.--Mlle *** (Renée Mauperin), la cordialité et la loyauté d'un
homme alliées à des grâces de jeune fille; la raison mûrie et le coeur
frais; un esprit enlevé, on ne sait comment, du milieu bourgeois où il a
été élevé, et tout plein d'aspirations à la grandeur morale, au dévouement,
 au sacrifice; un appétit des choses les plus délicates de l'intelligence
et de l'art; le mépris de ce qui est d'ordinaire la pensée et l'entretien
de la femme.

Des antipathies et des sympathies à première vue, et vives et braves, et
des sourires d'une complicité délicieuse pour ceux qui la comprennent, et
des figures longues, comme dans le fond d'une cuiller, pour les raseurs,
les jeunes gens _à citations_, les _bêtes_; et mal à l'aise dans le
mensonge du monde, disant ce qui lui vient, comme il lui vient, avec une
entente singulière de l'esprit d'atelier, avec un tour de mots
tintamarresque:--cette gaieté de surface venant d'un fond d'âme
mélancolique, où passent des visions de blanc enterrement et reviennent
des notes de la marche funèbre de Chopin.

Passionnée pour monter à cheval, pour conduire un panier, elle se trouve
mal à la vue d'une goutte de sang, a la terreur enfantine du vendredi, du
nombre treize, possède tout l'assemblage des superstitions et des
faiblesses humaines et aimables chez une femme: faiblesses mêlées à
d'originales coquetteries, celle du pied par exemple qu'elle a le plus
petit du monde, et qu'elle porte toujours chaussé d'un soulier découvert à
talon...

Mal jugée et décriée par les femmes et les petites âmes qui ont l'horreur
de la franchise d'une nature, elle est faite pour être aimée d'une amitié
amoureuse par des contempteurs comme nous des âmes viles et hypocrites du
monde.

       *       *       *       *       *

--Opération césarienne faite ces temps-ci, à la Maternité, par Mme
Charrier, sur une naine qui avait voulu avoir un enfant du géant de la
troupe.

       *       *       *       *       *

_16 octobre_.--Jours gris. Jours noirs. Refus, échecs à droite, à gauche,
et du haut en bas. De petits trésors, de l'histoire neuve, refusés à
l'ASSEMBLÉE NATIONALE, à cause des crudités, à la GAZETTE DE PARIS, à
cause de la longueur. Tant d'efforts, de petits succès même, ne menant à
rien. L'éditeur non encore assuré après nos deux volumes d'histoire. Cette
HISTOIRE DE LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE PENDANT LE DIRECTOIRE, où nous avons mis
tous les moxas, vendue à 500...

Après la douce existence de Gisors, uns vie de tracas, de courses vaines
et déçues, de pensées de découragement. Nous promenons au hasard notre
ennui, regardant, et pour essayer de guérir, nous achetons deux pots à thé
de vieux Saint-Cloud, montés en vermeil, dans leur boîte à la serrure
fleurdelisée. C'est notre remède, en ces mauvaises heures, de nous
_dénoircir_ l'âme en nous enchantant le regard avec l'éclair gai d'une
vieille et belle chose, d'une claire porcelaine à la dorure dorée d'or mat,
d'une jolie relique de la grande industrie d'art du XVIIIe siècle.

Ces désespérances, ces doutes, non de nous, ni de nos ambitions, mais du
moment et des moyens, au lieu de nous abaisser vers les concessions, font
en nous, plus entière, plus intraitable, plus hérissée, la conscience
littéraire. Et un instant, nous agitons si nous ne devrions pas penser et
écrire absolument pour nous, laissant à d'autres le bruit, l'éditeur, le
public. Mais, comme dit Gavarni: on n'est pas parfait.

       *       *       *       *       *

_19 octobre_.--Étudié chez Niel, l'oeuvre de Méryon, dans tous ses états,
ses essais, et même une partie de ses dessins. Il semble qu'une main du
passé ait tenu la pointe du graveur, et que mieux que la pierre du vieux
Paris soit venu sur ces feuilles de papier. Oui, dans ces images, on
dirait ressuscitée un peu de l'âme de la vieille cité: c'est comme une
magique réminiscence d'anciens quartiers sombrant parfois dans le rêve
trouble de la cervelle du _voyant_ perspectif, du poète-artiste, ayant
assises à son établi la Démence et la Misère. En effet, pas de commandes,
pas de travail, pas de pain: pour toute nourriture, les quelques légumes
d'un petit jardin, au haut du faubourg Saint-Jacques. Et en ce
meurt-de-faim, exténué d'imaginations peureuses: la terreur de la police
de l'Empereur qui en veut à son existence, à son talent, à ses amours, qui
l'a empêché d'être le mari d'une petite actrice entrevue au soleil des
quinquets, et qui a empoisonné son amoureuse avec des mouches
cantharides--son poison redouté,--et qui l'a enterré dans son jardin qu'il
retourne, sans cesse, pour retrouver son cadavre.

Pauvre misérable fou qui, dans les moments lucides de sa folie, fait, la
nuit, d'interminables promenades, pour surprendre l'étrangeté pittoresque
des ténèbres dans les grandes villes.

       *       *       *       *       *

--Il y aurait à faire une belle chose intitulée: LA BOUTEILLE,--et faire
cela sans moralité aucune.

       *       *       *       *       *

--Une très honnête demoiselle que j'ai connue, mais en même temps très
toquée et fort drolatique, disait, en parlant de sa future nuit de noces:
«J'ai si peur, si peur, que j'ai envie de me faire chloroformer!»

       *       *       *       *       *

_21 octobre_.--«Vous n'êtes pas disposés à épouser, tous deux, Mme Doche,
n'est-ce pas? Eh bien! ne présentez pas cela. Il vous faut, comme on dit,
de grands acteurs, et vous ne les aurez pas!» C'est Banville qui nous
parle ainsi, après la lecture d'un acte intitulé: INCROYABLES ET
MERVEILLEUSES, et que nous avions écrit, après notre HISTOIRE DU
DIRECTOIRE.

... Le joli causeur à la malice amusante que ce Banville, et tout ce qu'il
raconte sur le théâtre qu'on ne lit pas, avec des aperçus si
philosophiquement blagueurs, et les portraits si bien mordus à l'eau-forte
qu'il enlève des comédiens et des comédiennes, et le délicieux comique et
le parfait acteur qu'il est pour jouer ce monde des planches, et l'art
unique qu'il a, avec son ironie flûtée et poignardante, d'exposer les
dessous infâmes ou ironiques des choses des coulisses... Et les paradoxes
charmants, énormes, stupéfiants, les paradoxes de lettré, où au fond de
l'exagération hyperbolique, existe toujours un grain infinitésimal de
vérité ou de bon sens, et qui sortent de sa bouche à tout moment. Qu'on
l'écoute:

«Savez-vous la recette de Duvert et de Lausanne pour faire un vaudeville?
Ils prennent Andromaque. Oui, Andromaque! Maintenant, voici comment ils
l'arrangent. D'Andromaque, ils font un pompier. Puis, la jalousie, le
noeud de la pièce, ils la transforment en le désir d'obtenir un bureau de
tabac...» Et ainsi du reste.

       *       *       *       *       *

_26 octobre_.--Une journée passée à l'atelier, de Servin. Un _farniente_
sans remords, une flâne majestueuse et déridée, un lundi du pinceau, des
rires, de l'esprit abracadabrant, des blagues énormes et pouffantes, et
des enfantillages, et des coups de pied au cul, et la gaminerie et la
clownerie parisiennes dansant autour des couleurs et des tubes enchantés
tenant le soleil et la chair; enfin, des heures molles, inertes, avachies,
et le Temps s'endormant sur le divan, où ces joyeux pitres le bercent avec
de la farce, des pantomimes drolatiques, des ironies, des riens, et le
complet oubli et la parfaite insouciance du proverbe anglais: _Time is
money_.

       *       *       *       *       *

--Le café m'apparaît comme une distraction bien en enfance. Il me semble
que les siècles futurs trouveront mieux. Dans ces temps, il y aura des
endroits où des philtres vous épanouiront la rate, où avec je ne sais quoi,
avec un gaz exhilarant, on vous remplira de gaieté pour quarante centimes,
et où des garçons vous verseront par tout le corps une sorte de paix et
de joie: une demi-tasse de paradis.

De véritables débits de consolation, où l'on détournera le cours de l'âme
et la mélancolie de la pensée, pendant une heure.

       *       *       *       *       *

--Rue Bonaparte, en achetant notre bacchanale enfantine d'Angelo Rossi, on
nous montra une terre cuite de Clodion, un bas-relief, haut comme les deux
mains, représentant une femme sortant du bain, des parties de corps
saillantes en ronde bosse dans le relief d'une médaille. Elle est debout,
de face, près d'un brûle-parfums, en train de tordre, de ses deux mains
ramenées en arrière, ses cheveux mouillés, en deux longues tresses. Dans
ce corps en retraite, tout fuit et s'efface et s'estompe, sauf une jambe
qui avance, un genou qui se détache et sort du fond de la terre rose.

C'est une jeunesse, une gracilité de ligne, une finesse ténue des attaches,
un modelage douillet du ventre, une science de tout ce grassouillet
virginal et bridé, une grâce délicate comme voilée d'enfance, avec dans
une si petite chose, presque la grandeur d'une statue. Un corps de
fillette étudié d'un bout à l'autre dans la beauté de la jeune fille plus
en bouton qu'en fleur, à l'heure des promesses physiques qui éclosent, à
l'heure où la forme de la femme dans son accomplissement, garde encore un
peu des élancements et des maigreurs adorables de la jeune fille.

       *       *       *       *       *

_29 octobre_.--Marie m'emmène chez Edmond, le grand sorcier des lorettes.
Il habite, rue Fontaine-Saint-Georges, une maison toute fleurie de fausses
sculptures du XVIe siècle, avec des chouettes de pierres dans les niches
des dessus de fenêtres. Une vieille femme à cheveux blancs vous introduit
dans une salle à manger, où sont encadrées, sur fond noir, des mains
découpées sur du papier blanc et ponctuées de lignes, et margées
d'annotations tracées à la plume. Il y a là, la main de Robespierre, la
main de l'Empereur, la main de l'Impératrice, la main de Mgr Affre, tué
sur les barricades, enfin la main de Mme de Pompadour, qui semble jointe
aux autres mains, pour les filles qui font antichambre dans cette salle à
manger, et viennent y acheter de l'espérance.

A la glace est fichée une pancarte contenant tout ce qu'on peut demander:
_Talismans, thèmes généthliaques, horoscopes_, etc., etc.

Une porte s'ouvre, et un homme paraît, à la grosse tête carrée, aux gros
traits, aux grosses moustaches, à la forte figure des portraits de
Frédéric Soulié; il est en robe de chambre de velours noir, aux grandes
manches pendantes d'astrologue. La chambre est noire ou à peu près, avec
un jour venant du haut de la fenêtre et traversant des vitraux de couleur,
un jour étrange, prismatique, tombant et dansant dans cette pénombre
fourmillante de choses que l'oeil tâtonne et ne peut saisir, et parmi
lesquelles il distingue cependant vaguement un hibou blanc. Une table sur
laquelle une filtrée étroite de jour descend, comme dans un tableau de
Rembrandt, vous sépare du diseur de bonne aventure.

--En quel mois êtes-vous né?

--Quel âge avez-vous?

--Quelle fleur aimez-vous?

--Quel animal préférez-vous?

Il dit cela, remuant un paquet de cartes hautes d'un pied où sur chacune
est une représentation d'une femme, d'un épisode de l'existence: toutes
ces allégories dessinées par une main ignare du dessin, mais burlesquement
fantastiques, mais bourgeoisement monstrueuses, et peinturlurées
brutalement de noir et de vilain rouge, et mettant à ces images de la vie
réelle, je ne sais quoi du sauvage et du macabre des figurations d'idoles
des peuples primitifs et anthropophages.

Alors, avec un geste impérieux--l'index de la main droite plongeant dans
le rayon lumineux, et comme montrant dans du jour, l'avenir,--le devin
commence, et avec une voix canaille et des intonations de peuple, il vous
récite pendant une demi-heure le roman qui vous menace. Cet homme n'est
pas le premier venu dans son métier, il parle sans arrêt, sans hésitation,
sans repos, jetant de temps en temps au milieu de la phraséologie
dramatique et des vieux clichés de la bonne aventure, de crapuleux éclats
de verbe et de voix à la Vautrin: «Vous coucherez avec une femme, vous la
lâcherez!...» Et longtemps, longtemps, il berce et amuse les côtés
aventureux de votre âme par l'invraisemblance d'incidents qui vous
mèneront à connaître des «étrangères puissamment riches et
merveilleusement belles, dans une ville où il y aura des ruines». Et ce
diable d'homme vous met dans le cerveau tant d'images de kaléidoscope et
de lanterne magique, et un tel bruit de paroles, et un tel _brouillamini_
de faits prédits, qu'il semble, avec la sonorité de sa voix et la fixité
de ses yeux, vous verser de la confusion dans la cervelle et de
l'étourdissement dans l'attention.

Il m'a dit une seule chose qui m'a frappé: «Vous, vous n'avez rien à
craindre d'un coup d'épée ou d'un coup de pistolet, vous avez tout à
craindre d'un trait de plume!» Vraiment, le hasard ne l'a pas trop mal
servi, parlant à un homme de lettres déjà poursuivi et qui se sent
poursuivable toute sa vie... Mais dans la bouche du devin, la phrase
n'avait-elle pas un autre sens? Voyant un jeune homme avec une femme
légère du quartier, son trait de plume ne faisait-il pas allusion à la
signature de billets?

       *       *       *       *       *

_4 novembre_.--Il y a longtemps que nous avons l'idée de faire un journal
à nous deux: des SEMAINES CRITIQUES plus renseignées que celles du
Directoire; un TABLEAU DE PARIS de Mercier, où nous mêlerions un peu de
l'indignation d'un père Duchêne à notre vision personnelle. Donner les
nouvelles sociales, la philosophie des aspects des salons et de la rue,
--commencer par un premier article sur l'influence de la fille dans la
société présente,--un second sur l'esprit contemporain et sur ce que le
monde et même les jeunes filles ont emprunté à la blague et à l'esprit de
l'atelier,--un troisième sur la bourse et la plus-value des charges
d'agent de change, etc., etc. Enfin un journal moral (moral dans le sens
de journal des moeurs) du XIXe siècle. Mais il faut, pour cela,--attendre!

       *       *       *       *       *

_21 novembre_.--Nous allons voir aujourd'hui un nommé Chambe, un
ferrailleur auvergnat qui demeure rue de l'École-Polytechnique.

Un antre noir, bondé de débris de voitures, de harnais pourris, de poêles
de fonte, de faïences égueulées, de détritus d'uniformes, au milieu
desquels va et vient le ferrailleur, un tout petit bossu, au gros nez
sensuel, aux yeux coquins, et perpétuellement souriant dans sa blouse
bleue, sous son chapeau noir à haute forme. Eh bien! ce misérable
ferrailleur a acheté, l'année dernière, la bibliothèque d'un portier dont
il a tiré 12,000 francs; et c'est dans cette vente, faite obscurément, que
Lefèvre a acquis le manuscrit des CONFÉRENCES DE L'ACADEMIE ROYALE DE
PEINTURE, où nous avons retrouvé la vie inédite de Watteau, du comte de
Caylus, que tout le monde croyait perdue.

Il vient de lui tomber, je ne sais d'où, un trésor merveilleux de gravures,
de dessins du XVIIIe siècle, vingt Boucher, des Watteau superbes. Il ne
veut rien _séparer_, gardant le tout pour une vente. Il consent toutefois
à me montrer dans sa chambre cinq ou six Boucher, accrochés par un clou au
mur, des Boucher de sa plus large manière,--tout le reste est sous son
lit: un ci-devant lit doré de cocotte d'un affreux goût.

Et dans le grenier, au milieu d'une lessive qui sèche sur des ficelles,
tous les papiers de Lucas Montigny: une montagne.

       *       *       *       *       *

_Novembre_.--Je rêvais (un rêve tout éveillé) que le bon Dieu descendait
sur la terre, qu'il m'écrivait ma pièce (LES HOMMES DE LETTRES), qu'il la
signait de son nom, qu'il la portait au Gymnase où le portier voulait bien
le laisser monter chez M. de Montigny, qu'il obtenait une lecture, une
réception,--et qu'enfin à la représentation, il se faisait claqueur.

       *       *       *       *       *

_10 décembre_.--Visite au père Barrière des DÉBATS, qui est malade,
souffreteux.

Un puits d'historiettes que ce vieillard aimable. A propos d'un charmant
portrait de la Duthé, que nous lui disons se trouver chez Mme de Boigne,
et provenant d'un legs fait à un d'Osmont par l'abbé de Bourbon, lors
d'une maladie dont il crut mourir, il nous raconte qu'il a vu la Duthé,
étant encore tout enfant. Le père de Barrière était joaillier de la Reine,
et, un jour, une belle dame vint choisir chez son père des bijoux. La mère
de Barrière, une très jolie femme, mais, comme toute jolie femme, assez
récalcitrante à la reconnaissance de la beauté de ses semblables, lui
demanda comment il trouvait cette dame, et comme il disait qu'elle était
tout à fait gentille: «Oh! elle a un trop grand cou!» s'écria Mme
Barrière. C'était la Duthé.

De la grande impure, je ne sais plus par quel tour et quel saut, la
conversation va à Thiers, et Barrière nous conte encore cette curieuse
anecdote sur l'homme d'État. Il y a de cela longtemps--Thiers avait 23
ans--et il venait souvent dîner chez Barrière, dans son petit appartement
de la rue de Condé. Barrière avait gardé de son enfance des soldats de
plomb. Après dîner, tous deux les rangeaient sur une commode, et Thiers
s'amusait, pendant une partie de la soirée, à les démolir avec des
boulettes de mie de pain. Ainsi il préludait aux récits des batailles de
l'Empire.

Mais bientôt, ajoute Barrière, le petit appartement d'un pauvre homme de
lettres ne put plus contenir le politique, en train de prendre son essor.

       *       *       *       *       *

_12 décembre_.--A propos de la vente d'estampes du XVIIIe siècle (vente
Delbergue), sur la polissonnerie de laquelle M. Thiers a tant débagoulé,
le vieux Delécluze, contait à Vignères, que lui et sa soeur avaient été
élevés jusqu'à l'âge de quatorze ans, dans une chambre où il y avait aux
murs: les «QUATRE PARTIES DU JOUR» de Baudouin, sans que jamais ces images
leur eussent fait songer à mal. Et dans la salle à manger était encadrée
l'ESCARPOLETTE, de Fragonard, qu'on lui avait dit représenter une femme
qui avait le cauchemar. Certaines pudeurs sont des questions de mode et de
temps.

       *       *       *       *       *

_25 décembre_.--Gavarni est en train de _tripoter_ des eaux-fortes avec
Bracquemond, d'essayer à la pointe sur le cuivre une série de célébrités,
parmi lesquelles il nous fait voir un Balzac d'un admirable travail...

La journée finie, nous allons, tous les quatre, dîner dans un _bistingo_,
à la porte d'Auteuil.

Gavarni vit plus seul avec lui-même que jamais. On ne voit plus personne
dans la mansarde carrelée où il travaille maintenant. Il n'est plus un
homme, mais un pur esprit, que rien, rien au monde, ne semble rattacher à
l'humanité. Quand on lui parle de l'avant-dernière couche de ses amis, on
sent qu'il y a déjà des pelletées d'oubli dessus. A peine s'il s'en
souvient, et s'entretient-il d'eux, c'est avec un regard qui a l'air de
fouiller la lointaine cantonade de ses souvenirs.

Ce soir, dans une de ces fouilles qu'a provoquées la parole de l'un de
nous, il nous fait un drolatique tableau de l'intérieur de Daumier,
l'artiste, le grand artiste, nous dit-il, le plus indifférent au succès de
son oeuvre, qu'il ait rencontré dans sa vie. Une immense pièce, où, autour
d'un poêle de fonte chauffé à blanc, des hommes étaient assis à terre,
chacun ayant à sa portée un litre auquel il buvait à même, et dans un coin,
une table portant, dans le désordre le plus effroyable, un entassement et
un amoncellement de choses lithographiques, et dans un autre coin, le
groom et le rapin tout à la fois du dessinateur, _choumaquant_ et
_recarrelant_ de vieux souliers.

Gavarni rit beaucoup avec nous d'un article de biographie crânologique
publié sur lui, ces jours-ci, article dans lequel on lui accorde la
_sensitivité_, mais on lui refuse la _vénération:_ «Voilà, Messieurs,
s'écrie-t-il, c'est cruel, mais c'est comme ça, je n'ai pas pour deux sous
de vénération!»

       *       *       *       *       *

--Vendu 300 francs à Dentu nos PORTRAITS INTIMES DU XVIIIe SIÈCLE (deux
volumes), pour la fabrication desquels nous avons acheté deux ou trois
mille francs de lettres autographes.

       *       *       *       *       *



ANNÉE 1857


_1er janvier_.--Nous n'avons plus que deux visites à faire. La famille est
tout ébranchée. Une visite à un oncle, et une visite à notre vieille
cousine de Courmont, habitant un logement d'ouvrier et assise dans le
courant d'air de la porte à la fenêtre.

Elle est pourtant la petite-fille d'une femme qui avait trois millions, et
le grand et le petit hôtel Charolais, et le château de Clichy-Bondy, et
des plats d'argent pour le rôti de gibier, que deux laquais avaient peine
à porter. Tout cela est devenu des assignats, et cette Elisabeth Lenoir,
cette _fille d'argent_, comme on disait alors, et que M. de Courmont avait
épousée pour sa fortune,--morte dans un grenier en compagnie d'un vieux
chien,--a été enterrée dans la fosse commune, et notre cousine n'a qu'une
toute petite rente viagère et une place au cimetière Montmartre, payée
d'avance et bien à elle.

       *       *       *       *       *

_3 janvier_.--Au bureau de l'ARTISTE. Théophile Gautier, face lourde, les
traits tombés dans l'empâtement des lignes, une lassitude de la face, un
sommeil de la physionomie, avec comme les intermittences de compréhension
d'un sourd, et des hallucinations de l'ouïe qui lui font écouter par
derrière, quand on lui parle en face.

Il répète et rabâche amoureusement cette phrase: _De la forme naît l'idée_,
une phrase que lui a dite, ce matin, Flaubert, et qu'il regarde comme la
formule suprême de l'école, et qu'il veut qu'on grave sur les murs. A côté
de lui est un grand gaillard brun et grave, un homme de la Bourse, toqué
d'Egypte, et qui, sous le bras, un plâtre d'un Cheops quelconque, expose
en phrases solennelles son système de travail: se coucher à huit heures du
soir, se lever à trois heures, prendre deux tasses de café noir, et aller
en travaillant jusqu'à onze heures.

Ici Gautier, sortant comme un ruminant d'une digestion, et interrompant
Feydeau:

«Oh! cela me rendrait fol! Moi, le matin, ce qui m'éveille, c'est que je
rêve que j'ai faim. Je vois des viandes rouges, des grandes tables avec
des nourritures, des festins de Gamache. La viande me lève. Quand j'ai
déjeuné, je fume. Je me lève à sept heures et demie, ça me mène à onze
heures. Alors je traîne un fauteuil, je mets sur la table le papier, les
plumes, l'encre, le chevalet de torture, et ça m'ennuie, ça m'a toujours
ennuyé d'écrire, et puis, c'est si inutile!... Là, j'écris posément comme
un écrivain public... Je ne vais pas vite,--il m'a vu écrire, lui,--mais
je vais toujours, parce que, voyez-vous, je ne cherche pas le mieux. Un
article, une page, c'est une chose de premier coup, c'est comme un enfant:
ou il est, ou il n'est pas. Je ne pense jamais à ce que je vais écrire. Je
prends ma plume et j'écris. Je suis homme de lettres, je dois savoir mon
métier. Me voilà devant le papier: c'est comme un clown sur le tremplin...
Et puis, j'ai une syntaxe très en ordre dans la tête. Je jette mes phrases
en l'air... comme des chats, je suis sûr qu'elles retomberont sur leurs
pattes. C'est bien simple, il n'y a qu'à avoir une bonne syntaxe. Je
m'engage à montrer à écrire à n'importe qui. Je pourrais ouvrir un cours
de feuilleton en vingt-cinq leçons!... Tenez, voilà de ma copie: pas de
rature... Tiens, Gaiffe, eh bien! tu n'apportes rien?

--Ah! mon cher, c'est drôle, je n'ai plus aucun talent, et je reconnais ça,
parce que maintenant je m'amuse de choses crétines... C'est crétin, je le
sais, eh bien! ça ne fait rien, ça me fait rire... Pour moi, la
littérature est un état violent dans lequel on ne se maintient que par des
moyens excessifs.

--Tu étais _talenteux_, toi, pourtant?

--Moi, je n'aime plus qu'à me rouler dans les créatures.

--Il ne te manque plus que de boire!

--Merci, si je buvais... j'aurais des fibrilles bleues dans le nez... les
folles courtisanes ne m'aimeraient plus... je serais obligé de posséder
des femmes à vingt sous... je deviendrais abject et repoussant, et
alors...»

       *       *       *       *       *

--Jamais siècle n'a plus blagué, même dans le domaine de la science. Voilà
des années que les Bilboquets de la chimie et de la physique nous
promettent, tous les matins, un miracle, un élément, un métal nouveau,
prennent solennellement l'engagement de nous chauffer avec des ronds de
cuivre dans de l'eau, de nous nourrir ou de nous tuer avec rien, de faire
de nous tous des centenaires, etc., etc. Tout cela, des blagues grandioses
qui mènent, à l'Institut, aux décorations, aux traitements, à la
considération des gens sérieux. Et pendant ce, la vie augmente, double,
triple, décuple, les matières premières de l'alimentation manquent ou se
détériorent, la mort même à la guerre ne progresse pas,--on l'a bien vu à
Sébastopol,--et le bon marché est toujours le plus mauvais marché du
monde.

       *       *       *       *       *

_18 janvier_.--Été hier au bal masqué. Voici une chose grave, plus grave
qu'on ne croit: le Plaisir est mort. Ce rendez-vous de l'imprévu, ce
coudoiement de rencontres, cette foire de romans d'aventure, ce feu
roulant de reparties, ce carnaval de la gaieté et de l'amour, cette folie,
cette joie démente d'une jeunesse furieuse, qui sautait douze heures sous
l'archet de Musard, la fouettant et la refouettant des fifres et des
tonnerres de son orchestre: ce n'est plus tout cela qu'un trottoir.

Du bas en haut et du haut en bas, nous nous sommes promenés, cherchant à
retrouver quelque chose de notre vieil Opéra: une blague, un vrai rire, la
charité d'un sourire, un abandon de corps gratis, du désordonnement, de la
fantaisie, du caprice, enfin l'apparence d'une intrigue--qui ne fût pas de
cinq louis. Des affaires, partout des affaires, rien que des affaires et
jusqu'au cintre. La fille de l'heure présente n'est plus même cette
lorette de Gavarni qui avait gardé au fond d'elle un petit rien de
grisette, et consacrait un peu de son temps à amuser son coeur... Du reste,
 le bas monde de l'amour ne fait que refléter le haut monde de l'amour, ce
monde où les femmes de la société commencent à prendre l'habitude de se
faire entretenir.

La fille, devenue homme d'affaires, est un pouvoir. Elle règne, elle trône,
elle a le dédain insultant, la morgue olympienne. Elle envahit la société,
elle gouverne les moeurs, elle éclabousse l'opinion publique, et elle
possède déjà à elle les Courses et les Bouffes.

A la fin, agacé par l'air princesse d'une de ces rosses régnantes, que je
reconnais sous le masque, je lui ai touché l'épaule en lui disant: «Là,
vois-tu, un de ces jours, on te marquera d'un phallus au fer chaud!» Oui,
je crois que dans un avenir non lointain, On sera amené à des mesures de
police répressives, qui leur défendent, comme au XVIIIe siècle, les loges
honnêtes, qui corrigent leur insolence, refrènent leurs prospérités, les
remettent à leur leur place--au ruisseau.

Tout cela viendra, et il viendra encore autre chose: une grande lessive.
C'est un temps anormal, une annihilation trop énorme de la cervelle et du
coeur de la patrie, une matérialisation de la France trop purulente, pour
que la société ne crève pas. Et alors ce ne sera pas qu'un 93! Tout y
passera peut-être!

       *       *       *       *       *

_20 janvier_.--Comme on causait, aux bureaux de l'ARTISTE, de Flaubert,
traîné, à notre instar, sur les bancs de la police correctionnelle, et que
j'expliquais qu'on voulait en haut la mort du romantisme, devenu un crime
d'État, Théophile Gautier s'est mis à dire: «Vraiment, je rougis du métier
que je fais! Pour des sommes très modiques qu'il faut que je gagne, parce
que sans cela je mourrais de faim, je ne dis que la moitié du quart de ce
que je pense... et encore je risque, à chaque phrase, d'être traîné
derrière les tribunaux.»

       *       *       *       *       *

--Une jeune fille de ma connaissance a eu la plus fraîche, la plus
délicate, la plus poétique imagination de coeur. Elle s'est fait un
reliquaire de gants: de gants qu'elle portait le premier jour, où elle a
donné la main à une personne aimée.

       *       *       *       *       *

--Louis m'a dit aujourd'hui:--Au fait, tu sais, je t'aurai peut-être des
documents sur le peintre Boucher.

--Comment cela?

--Par sa petite-fille.

--Tu la connais.

--Non, mais j'ai rencontré un médecin qui la soigne d'une maladie, d'une
maladie... et à qui elle a donné deux pastels de Boucher qui viennent de
sa maison de campagne à Château-Thierry. C'est une femme galante.

La petite-fille de Boucher, femme galante... En effet, c'était un peu dans
le sang du peintre des Grâces impures...

       *       *       *       *       *

--O Jeunesse des écoles, jeunesse autrefois jeune, qui poussait de ses
deux mains battantes le style à la gloire! Jeunesse tombée à
l'enthousiasme du plat bon sens! Jeunesse comptable et coupable des succès
de Ponsard!

       *       *       *       *       *

--La Justice à deux degrés: chose absurde! La Justice devrait apparaître
infaillible comme le Pape. Voir ces jours-ci (affaire Hachette) un
jugement de cour royale qui contredit et discrédite complètement un
jugement de première instance.

       *       *       *       *       *

_22 février_.--L'autre dimanche, il y avait tant de voitures au bois de
Boulogne qu'on les a fait revenir par les contre-allées, au lieu de leur
faire prendre l'avenue de l'Impératrice. Qui n'a pas voiture aujourd'hui?
Singulière société où tout le monde se ruine. Jamais le _paraître_ n'a été
si impérieux, si despotique et si démoralisateur d'un peuple. Le camp du
Drap d'Or est, pour ainsi dire, dépassé par le luxe des femmes portant sur
leurs dos presque des métairies. Ça en est venu à un tel point que nombre
de magasins ouvrent des crédits à leur clientes, qui ne payent plus que
l'intérêt de leurs achats. On parle de la femme d'un haut fonctionnaire,
dont on n'a pu me citer le nom, qui a tiré de son gendre 30 000 francs sur
la corbeille de noces et avec lesquels elle a acquitté les dettes de son
couturier. Un beau jour, demain peut-être, sera établi un grand livre de
la dette de la toilette publique.

       *       *       *       *       *

_5 mars_.--Charles Blanc, à l'ARTISTE, en train de reprocher à Théophile
Gautier, avec force coups d'encensoir, de mettre tout au premier plan dans
ses articles, de ne laisser ni repos ni parties plates, de tout faire
étinceler.

--Voyez comme je suis malheureux, dit Gautier, tout me paraît plat. Mes
articles les plus colorés, je trouve ça gris, papier brouillard. Je f...
du rouge, du jaune, de l'or, je barbouille comme un enragé, et jamais ça
ne me paraît éclatant. Et je suis très embêté, parce que, avec ça, j'adore
la ligne et Ingres... Mon opinion sur Molière, vous voulez l'avoir, sur
Molière et le MISANTHROPE. Eh bien, ça me semble infect. Je vous parle
très franchement: c'est écrit comme un cochon!

--Oh! peut-on, blasphémer ainsi! s'écrie Charles Blanc.

--Non, Molière je ne le sens pas du tout. Il y a dans ses pièces un bon
gros sens carré, ignoble. Molière, je le connais bien, je l'ai étudié, je
me suis rempli de sa pièce typique LE COCU IMAGINAIRE, et pour essayer si
j'avais l'instrument bien en bouche, j'ai fait une petite pièce, LE
TRICORNE ENCHANTÉ. L'intrigue, nous n'en parlons pas, n'est-ce pas, ça n'a
pas d'importance; mais la langue, mais les vers, c'est beaucoup plus fort
que Molière. Pour moi, Molière, c'est Prud'homme écrivant des pièces!

--Il ose, il ose dire cela du MISANTHROPE! fait Charles Blanc, se voilant
la face des deux mains.

--Le MISANTHROPE, reprend sans s'émouvoir Gautier, une véritable ordure...
Je dois vous dire que je suis très mal organisé d'une certaine façon.
L'homme m'est parfaitement égal. Dans les drames, quand le père frotte sa
fille retrouvée comme les boutons de son gilet, ça m'est absolument
indifférent, je ne vois que les plis de la robe de sa fille. Je suis une
nature _subjective_... Oui, je vous dis ce que je sens. Après ça, ces
choses-là, du diable si je les écrirai. Il ne faut pas diminuer les
chefs-d'oeuvre consacrés. Mais le MISANTHROPE...

       *       *       *       *       *

_6 mars_.--Il y a dans ce moment à Paris 68 beaux partis,--68 dots,
importantes. Ces partis sont affichés au cercle de la rue Royale.

       *       *       *       *       *

--Dans le monde, nous ne parlons jamais musique, parce que nous ne nous y
connaissons pas, et jamais peinture, parce que nous nous y connaissons.

       *       *       *       *       *

_16 mars_.--Publication du premier volume de nos PORTRAITS INTIMES DU
XVIIIe SIÈCLE. Barrière nous gronde de dépenser du talent sur de trop
petits sujets. Il faut au public des corps d'ouvrage solides et compacts,
où il revoit des gens qu'il a déjà vus, où il entend des choses qu'il sait
déjà. Les anecdotes trop peu connues l'effarouchent, les documents vierges
l'effrayent: une histoire, comme nous la comprenons du XVIIIe siècle,
développée à travers une longue série de lettres autographes et de pièces
inédites servant à mettre en montre tous les côtés du siècle: une histoire,
neuve, originale, sortant de la forme générale des histoires ordinaires,
ne nous rapportera pas le vingtième d'une grosse compilation, où nous
aurons à patauger des pages entières dans du connu et du ressassé. Il a
dit cela, le père Barrière, et peut-être a-t-il raison?

       *       *       *       *       *

_19 mars_.--X... est venu nous voir ce matin. La femme qu'il aimait lui a
écrit que, fatiguée des tyrannies de son amour, son amour à elle était
mort, bien mort, et pour lui ôter tout espoir de raccommodement, elle lui
a fait entendre qu'elle a pris un autre amant. Ce sont des larmes dans la
voix et de très beaux vers écrits sur le coup, larmes et vers mêlés,
brouillés dans une fureur sourde, qui appelle à grands cris des coups, des
batteries, des duels.

       *       *       *       *       *

Une étrange organisation que celle de ce jeune homme de lettres, marié si
étroitement au dramatique; que son existence commence à n'être plus qu'un
grand drame à la manière de la vie des aventuriers du XVIe siècle. Et
toujours des émotions à poignée et un incessant crucifiement de cette
organisation nerveuse, qui va avec une sorte d'attrait à tout ce qui la
tourmente, lui fait mal, la martyrise, lui enlève la tranquillité de la
pensée et le sommeil de la nuit.

       *       *       *       *       *

--Les civilisations ne sont pas seulement une transformation des pensées,
des croyances, des habitudes d'esprit des peuples, elles sont aussi une
transformation des habitudes du corps.

Vous ne trouverez plus sur les corps modernes les attitudes grandies et
raidies à Rome par la vie à la dure, en beaux gestes longs et tranquilles,
en poses héroïques à larges tombées de plis. Comparez en une sculpture
antique, cet éphèbe, assis d'une manière théâtrale sur un siège de fer, à
ce jeune seigneur crayonné sur une chaise aux pieds tors par Cochin.
Voyez-le ce dernier: il est assis de face, les jambes écartées, la tête de
profil rejetée un peu en arrière et regardant de côté, le coude gauche
appuyé sur un genou, et la main montant en l'air, où elle joue inoccupée.
C'est d'un charmant, d'un coquet, ce seigneur: on dirait un homme rocaille,
mais ce n'est pas vraiment le même homme que l'éphèbe romain.

Eh bien, nos corps à nous, nos corps d'anémiés, avec leur échine voûtée,
le dandinement des bras, la mollesse ataxique des jambes, n'ont ni la
grande ligne de l'antique, ni le caprice du XVIIIe siècle, et se
développent d'une manière assez mélancolique sous le drap noir étriqué.

       *       *       *       *       *

--Chez les journalistes existent très souvent les plus étranges illusions
sur la perspicacité du public à deviner à travers leur prose, le
sous-entendu de leurs colères et de leurs éreintements.

Mais parmi tous ceux-là, on peut citer Janin, comme le naïf le plus
extraordinaire. Chaque semaine, tous les personnages de l'histoire et du
roman, depuis la famille des Atrides jusqu'au monde de Rétif de La
Bretonne, sont les têtes de Turc, par-dessus lesquelles il tape sur ses
contemporains, et il se figure, avec une candeur qui étonne, que tout
Paris, toute la France, toute l'Europe le comprend et saisit les masques.

Dernièment, à propos d'une pièce sur Benvenuto Cellini, où il avait abîmé
l'orfèvre italien, à ne pas en laisser un morceau: «--Que vous a donc fait
ce pauvre diable de Benvenuto Cellini? lui disait un visiteur.--Allons, ne
jouez pas au fin avec moi; vous avez bien compris que c'était Bacciocchi!»
lui répondit Janin.

       *       *       *       *       *

_3 avril_.--Quand je prends une tasse de chocolat, je suis à Naples, au
CAFÉ DE L'EUROPE, au coin de la grande place du Palais. Il est midi. Il
fait toujours du soleil. Je vois le joli garçon frisé et leste qui nous
servait. Les musiques militaires éclatent. Les pantalons rouges de la
garde montante passent dans les fanfares allant au Palais, pendant qu'un
épais capucin, sa grosse corde autour des reins, cause familièrement
accoudé au comptoir, avec la grasse femme du café, roulant des yeux
diablement noirs.

       *       *       *       *       *

--Lu, dans le bain, un joli vers d'un poète entre Ronsard et Corneille, de
l'inconnu Pager:

  «Je crains ce que j'espère.»

       *       *       *       *       *

--Que n'avons-nous écrit, jour par jour, au début de notre carrière, ce
rude et horrible débat contre l'anonyme, toutes ces stations dans
l'indifférence ou l'injure, ce public cherché et vous échappant, cet
avenir vers lequel nous marchions résignés, mais souvent désespérés, cette
lutte de la volonté impatiente et fiévreuse contre le temps et
l'ancienneté, un des grands privilèges de la littérature. Point d'amis,
point de relations, tout fermé... Ce silence si bien organisé contre tous
ceux qui veulent manger au gâteau de la publicité, ces tristesses et ces
navrements qui nous prenaient pendant ces années lentes où nous battions
l'écho, sans pouvoir lui apprendre notre nom!... Ah! cette agonie muette,
intérieure, sans autre témoin que l'amour-propre qui saigne et le coeur
qui défaille! cette agonie monotone et sans événement, écrite sur le vif
des souffrances, ce serait une bien belle étude que personne ne fera,
parce qu'un rien de succès, l'éditeur trouvé, quelques cents francs gagnés,
 quelques articles à cinq ou six sous la ligne, votre nom connu par un
millier de personnes que vous ne connaissez pas, deux ou trois
connaissances, un peu de réclame, vous guérissent du passé et vous versent
l'oubli... Elles vous semblent si loin, ces larmes dévorées, ces misères,
aussi loin que votre jeunesse. Vieilles plaies dont vous ne vous souvenez,
que lorsqu'elles se rouvrent!

--On a aperçu, chez la portière, la toilette du coucher que la Deslions
envoie par sa bonne chez l'homme à qui elle donne une nuit. Elle a, à ce
qu'il paraît, une toilette pour chacun de ses amants, aux couleurs qu'il
aime. C'est une robe de chambre de satin ouatée et piquée, avec des
pantoufles de même couleur brodées d'or, une chemise en batiste garnie de
valenciennes, avec des entre-deux de broderie de 5 à 600 francs, un jupon
garni de trois volants de dentelle de 3 à 400 francs: un capital
d'accessoires galants montant de 2,500 à 3,000 francs, qu'elle fait porter
à tous les domiciles qui peuvent la payer.

       *       *       *       *       *

_7 avril_.--Nous dînons chez Broggi, à côté d'un petit vieillard à cheveux
blancs, qui est un des grands, des purs, des beaux caractères de ce siècle,
asservi à l'argent. Ce petit vieillard dîne modestement à cinquante sous,
après avoir donné, donné pour rien--car ces héroïsmes sans bruit et sans
réclame sont invraisemblables--donné à la France une collection de
plusieurs millions. Il se nomme M. Sauvageot.

Il parle de son CERCLE DES ARTS avec un monsieur qui dîne à côté de lui,
et je l'entends lui dire: «Je ne sais plus quels sont les gens qui en font
maintenant partie... et vrai, je ne connais pas la langue qu'ils parlent.
L'autre jour, un monsieur de là demande: «Qu'est-ce qu'on a fait?» Un
autre lui répond: «Six dont un!...» Six dont un! Non, non, je ne comprends
pas!

C'était beau, ce fouaillement de l'argot de la Bourse par ce grand
dédaigneux de l'argent.

       *       *       *       *       *

_11 avril_.--Vu Marie. Je me garde bien de lui dire que c'est ma fête
demain, parce qu'elle m'aurait demandé un cadeau.

A cinq heures, rencontré à l'ARTISTE, Gautier, Feydeau, Flaubert. Feydeau,
une infatuation, un contentement de soi, un gonflement de si bonne foi et
si naïvement enfantin qu'ils désarment. Il demande à Gautier, à propos de
la première des SAISONS, qui doivent paraître à chaque solstice:
«Trouves-tu que ce soit une perle, hein? Car je ne veux te dédier qu'une
perle!»

Aussitôt s'ouvre une grande et bruyante discussion sur les métaphores. La
phrase du nommé Massillon: «Ses opinions n'avaient pas à rougir de sa
conduite,» est acquittée par Flaubert et Gautier, mais la phrase de
Lamartine: «Il pratiquait l'équitation... ce piédestal des princes,» est
condamnée sans appel.

Des métaphores on passe aux assonances,--une assonance, au dire de
Flaubert, devant être évitée, quand même on devrait passer huit jours
entiers à y arriver. Puis, entre Flaubert et Feydeau, ce sont de petites
recettes du métier, agitées avec de grands gestes et d'énormes éclats de
voix, des procédés à la mécanique de talent littéraire, emphatiquement et
sérieusement exposés, des théories puériles et graves et ridicules et
solennelles, sur les façons d'écrire et les moyens de faire de la bonne
prose; enfin, tant d'importance donnée au vêtement de l'idée, à sa couleur,
à sa trame, que l'idée n'est plus que comme une patère à accrocher des
sonorités.

Il nous a semblé tomber dans une bataille de grammairiens du Bas-Empire.

       *       *       *       *       *

--La religion est une partie du sexe de la femme.

       *       *       *       *       *

_12 avril_.--Je me rappelle, dans le journal de Wille le graveur, Wille,
pour la convalescence d'un de ses amis, le promenant au XVIIIe siècle chez
tous les marchands de curiosités de Paris. Pour ma convalescence (d'une
crise de foie), comme il va nous tomber 3,000 francs du reste de la vente
de notre petit terrage de Breuvannes, nous songeons à les consacrer à
l'achèvement de notre salon. Et toute cette semaine nous battons les quais
et le boulevard du Temple, à la recherche de portières en tapisserie, pour
aller avec le meuble de Beauvais que nous avons enlevé à M. Double.
Aujourd'hui nous nous décidons presque à acheter des lambrequins des
Gobelins qu'on nous fait 3,500 francs. C'est étrange, même un peu
effrayant, comme nous commençons à nous habituer, à nous familiariser avec
les plus gros prix et les sommes les plus grandement rondes! Allons il
fait temps d'arriver et de toucher notre gloire.

       *       *       *       *       *

_16 avril_.--Gavarni vient nous demander à déjeuner. Il nous dit: «Quand
les femmes vont quelque part, elles apportent de petites machines pour
travailler, faire un bout de tapisserie, du crochet... Eh bien, moi, j'ai
inventé une petite mécanique fort simple pour trouver des intégrales, que
je porte toujours. C'est très commode, je me promène, je sors de chez vous
par exemple: crac! je trouve une intégrale--et c'est une jolie chose qu'un
homme qui a une curieuse collection d'intégrales. On ne sait pas, ça peut
se vendre très cher après sa mort...»

Puis, il parle de l'attrait qu'ont toujours eu pour lui les trous dans les
montagnes, les entrées de cavernes, les cratères désaffectés, au fond
desquels dorment la Nuit et l'Inconnu. Il est bien souvent descendu là
dedans, une corde suspendue à un arbre jeté en travers. Il a découvert
ainsi dans les Pyrénées une magnifique grotte de stalactites, maintenant
exploitée et visitée par les étrangers. Mais un trou qui a excité surtout
sa curiosité et son activité de suppositions, c'est sur un plateau en haut
d'une montagne de Bagnères, le Casque de Leris, je crois... Ah! un fort
trou, où on jette des pierres qu'on n'entend pas tomber. «Comment n'a-t-on
pas installé, dit-il, une machine là-haut, avec un panier pour y
descendre? Ça en valait la peine. Il y avait là un mystère qui me
sollicitait. Oui, c'était une marmite où j'aurais voulu faire cuire une
nouvelle. J'en faisais la descente, et je trouvais un vieux savant qui
savait tout, et surtout _prométhifier_ les êtres par la résurrection. Son
valet était un général romain, tué à une bataille quelconque dans le pays,
et auquel il avait redonné le mécanisme vital, en ne lui accordant que la
dose d'intelligence nécessaire pour nettoyer ses fioles.»

       *       *       *       *       *

_18 avril_.--Je voudrais une chambre inondée de soleil, des meubles tout
mangés de lumière, de vieilles tapisseries, dont toutes les couleurs
seraient éteintes et comme passées sous les rayons du Midi. Là je vivrais
dans des idées d'or, le coeur réchauffé, l'esprit ensoleillé, dans une
grande paix doucement chantante... C'est étrange comme, à mesure qu'on
vieillit, le soleil vous devient cher et nécessaire, et l'on meurt en
faisant ouvrir la fenêtre, pour qu'il vous ferme les yeux.

       *       *       *       *       *

--Été à la foire aux pains d'épices, barrière du Trône, où j'ai vu dans un
tableau vivant, représentant la superbe DESCENTE DE CROIX d'après la toile
de Rubens, j'ai vu à la fin le Christ se levant de son linceul pour venir
saluer le public.

       *       *       *       *       *

_22 avril_.--Exposition aux commissaires-priseurs d'une collection
d'habits du XVIIIe siècle: habits pluie de roses, fleur de soufre, gorge
de pigeon, et couleur _désespoir d'opale et ventre de puce en fièvre de
lait_; tous ces habits avec un tas de reflets agréables à l'oeil,
chantants, coquets, égrillards. Il avait inventé cela, le XVIIIe siècle,
de s'habiller de printemps et de toutes les nuances riantes et de toutes
les gaietés de ce monde. De loin l'habit souriait avant l'homme... C'est
un grand symptôme que le monde, tel qu'on le voit aujourd'hui, s'est fait
bien vieux et bien triste, et que beaucoup d'aimables choses sont
enterrées!

       *       *       *       *       *

_1er mai_.--Théophile Gautier, l'oreille somnolente, un doux et bon
sourire dans l'oeil, avec sur les lèvres une parole lente, émise par une
voix trop petite pour le corps, et mal notée, et pourtant à la longue
agréable, presque harmonieuse. Et c'est une causerie tête à tête, simple,
tranquille, bonhomme, allant sans se presser, mais tout droit, et sans
surcharge de métaphores, et avec une grande suite dans l'enchaînement des
idées et des mots, et, par-ci, par-là, laissant percer une mémoire
étonnante, où le souvenir a la netteté d'un cliché photographique.

Il nous fait des compliments sur notre _Venise_ parue dans l'ARTISTE, nous
disant que pour lui «c'est le plus fin bouquet de parfums de la ville des
doges», et afin de nous prouver qu'il a tout senti, tout compris, nous
décrit l'OSTERIA DELLA LUNA, sa situation, son architecture, sa couleur,
enfin nous la fait revoir: «Mais, nous dit-il, ce ne sera pas compris, il
faut tous y attendre. Sur cent personnes qui liront votre Venise, à peine
deux se douteront de ce que vous avez voulu faire.» Ici, Edouard Houssaye
et Aubryet sont enragés contre l'article... Et cela tient à une chose,
c'est que le sens artiste manque à une infinité de gens, même à des gens
d'esprit. Beaucoup de gens ne voient pas. Par exemple, sur vingt-cinq
personnes qui entrent ici, il n'y en a pas trois qui discernent la couleur
du papier! Tenez, voilà X... qui entre, il ne verra pas si cette table est
ronde ou carrée... Maintenant, si, avec ce sens artiste, vous travaillez
dans une manière artiste, si à l'idée de la forme vous ajoutez la forme de
l'idée, oh! alors, vous n'êtes plus compris du tout.» Prenant au hasard un
petit journal: «Tenez, voilà comme il faut écrire pour être compris... des
nouvelles à la main... La langue française s'en va positivement... Eh! mon
Dieu, on me dit aussi qu'on ne me comprend pas dans le roman de la MOMIE,
et cependant je me crois l'homme le plus platement clair du monde... Parce
que je mets, je suppose, un mot comme _pschent_ ou _calasiris_. Enfin je
ne peux pas mettre: le pschent est comme ci, comme ça. Il faut que le
lecteur sache ce que disent les mots... Mais ça m'est égal. Critiques et
louanges m'abîment et me louent sans comprendre un mot de mon talent.
Toute ma valeur, ils n'ont jamais parlé de cela, c'est que _je suis un
homme pour qui le monde visible existe._

       *       *       *       *       *

_2 mai_.--Il y a encore dans les cafés des gens qui s'intéressent aux
naufragés de la Méduse!

       *       *       *       *       *

_4 mai_.--Je vais ce soir en soirée chez Louis, qui veut me présenter à
notre ancien camarade de rhétorique, Prévost-Paradol. Un torse qui
commence aux genoux, un nez de comique, des favoris d'homme grave, un col
rabattu. On me présente, il se soulève de sa chaise, veut bien me dire
quelques mots sur les études que doit nécessiter l'histoire des moeurs, se
rassied, et, toute la soirée, reste au coeur de la conversation des vieux,
n'ouvrant pas la bouche, raide sur sa chaise, sérieux comme un doctrinaire
qui politique. Évidemment, c'est un garçon qui arrivera, mais c'est dur!
Je suppose que M. Hippolyte Passy a dû dire en le quittant: «Garçon
remarquable, il écoute avec une profondeur...[1]»

[Note 1: A propos de ce croqueton de M. Prévost-Paradol, j'ai reçu la
lettre suivante de M. Ludovic Halévy:

«Monsieur,

Prévost-Paradol écrivain, vous appartient; mais je n'ai pu lire, sans
étonnement et sans tristesse, ces lignes signées de vous sur la _longueur
de son torse et sur son nez de comique_. Permettez-moi de vous dire que je
ne me serais jamais attendu de votre part à de pareils procédés de
critique.

Il me semblait que vous étiez de ceux à qui la mémoire de mon ami ne
pouvait inspirer que des sentiments de respect et d'émotion.

Recevez, Monsieur, l'assurance de ma considération,

LUDOVIC HALÉVY.
Mercredi, 22 septembre 86.»

A la réception de cette lettre, mon premier mouvement a été d'enlever la
note sur ces lignes amies qui me semblaient dictées par un sentiment
pareil que j'éprouverais à sentir la mémoire de mon frère égratignée; mais,
en réfléchissant, j'ai trouvé la prétention énorme, et j'ai pensé qu'il
n'y aurait plus de mémoires possibles, s'il n'était pas permis au faiseur
de mémoires de faire les portraits physiques des gens qu'il dépeint,
d'après son optique personnelle--qu'elle soit juste ou injuste.

Du reste, que M. Ludovic Halévy le sache, la petite antipathie inspirée à
mon frère, par M. Prévost-Paradol, est plus générale qu'il ne le croit, et
il n'a, pour s'en convaincre, qu'à prendre connaissance du terrible
article, publié sur l'écrivain des DÉBATS, par M. Barbey d'Aurévilly, dans
le MUSÉE DES ANTIQUES.]

       *       *       *       *       *

_12 mai_.--La curieuse et l'infiniment petite chose que la première idée
d'une oeuvre littéraire. Les deux gros volumes in-octavo de l'HISTOIRE DE
LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE PENDANT LA RÉVOLUTION ET LE DIRECTOIRE furent ceci
dans notre pensée au premier jour: «l'Histoire du plaisir sous la Terreur,
» un petit volume in-32, à 50 centimes. Puis, le volume grossissant, il
nous apparut dans le format Charpentier à 3 fr. 50; puis, avec son
développement faisant craquer le format in-18, il devint un in-octavo;
--enfin l'in-octavo se doubla.

Théophile Gautier, ce styliste à l'habit rouge pour le bourgeois, apporte
dans les choses littéraires le plus étonnant bon sens, et le jugement le
plus sain, et la plus terrible lucidité jaillissant en petites phrases
toutes simples, d'une voix qui est comme une caresse. Cet homme; au
premier abord un peu fermé ou plutôt comme enseveli au fond de lui-même, a
un grand charme, et devient avec le temps sympathique au plus haut
degré... Aujourd'hui, il nous disait que, lorsqu'il a voulu faire quelque
chose de bien, il l'a toujours commencé en vers, parce qu'il existe chez
lui une incertitude sur la prose, sur sa complète réussite, tandis qu'un
vers, quand il est bon, est une chose frappée comme une médaille;--mais il
ajoutait que les exigences de la vie avaient fait des nouvelles en prose
de bien des nouvelles, commencées par lui en vers.

       *       *       *       *       *

_17 mai_.--On ne conçoit que dans le repos et comme dans le sommeil de
l'activité morale. Les émotions sont contraires à la gestation des livres.
Ceux qui imaginent ne doivent pas vivre. Il faut des jours réguliers,
calmes, apaisés, un état bourgeois de tout l'être, un recueillement
_bonnet de coton_, pour mettre au jour du grand, du tourmenté, du
dramatique. Les gens qui se dépensent trop dans la passion ou dans le
tressautement d'une existence nerveuse, ne feront pas d'oeuvres et auront
épuisé leur vie à vivre.

       *       *       *       *       *

_Lundi 18 mai_.--La Brasserie des Martyrs, une taverne et une caverne de
tous les grands hommes sans nom, de tous les bohèmes du petit journalisme,
d'un monde d'impuissants et de malhonnêtes, tout entiers à se carotter les
uns aux autres un écu neuf ou une vieille idée... A propos d'un duel né là,
le commissaire de police du quartier disait à Busquet; «Comment, ce
monsieur se bat avec cet homme! Mais quand on est insulté là, il faut
prendre un couteau et tuer l'insulteur, la police ne s'en mêlera pas!»

       *       *       *       *       *

_Mercredi 20 mai_.--Au Moulin-Rouge des carafes frappées pleines de
Champagne rosé; des femmes assises au milieu de l'éventail bouffant de
leurs jupes sur des chaises de paille; des jeunes gens poussiéreux
arrivant des Courses, de petits papiers où il y a écrit au crayon:
_Retenue_ sur les tables vides; M. Bardoux à la tête d'un cuisinier d'un
paquebot de la Méditerranée, la serviette sous le bras, vous proposant un
_poulet en fritot_, etc., etc. Au fond du jardin, et à toutes les fenêtres
de tous les étages, sur le fond éclairé des cabinets, ainsi que dans les
loges d'un théâtre, des têtes de femmes saluant de gauche et de droite,
quelques-unes de leurs anciennes nuits ou peut-être quelques-uns de leurs
louis d'hier.

       *       *       *       *       *

--L'élaboration douloureuse, le supplice de la beauté: le voici à nous
raconté par une femme de la société. Se lever à six heures et demie, se
mettre à la fenêtre jusqu'à huit heures et faire ainsi prendre un bain
d'air d'une heure et demie à son teint, puis un bain d'une heure, et après
le déjeuner, la digestion dans une pose allongée et de face, de manière
que la peau du visage soit isolée de tout contact.

       *       *       *       *       *

_Jeudi 21 mai_.--Création dans une oeuvre moderne d'un médecin qui,
ressuscitant les traditions charlatanesques du XVIIIe siècle, prendrait la
spécialité des débilités, de tous les hommes de 35 ans de Paris; un homme
qui aurait assez étudié la chimie et le corps humain pour savoir la dose
la plus forte de dépuratif qu'il peut supporter dans un temps donné,--et
un temps assez court; un homme qui aurait fait des expériences assez
grandes sur les choses alimentaires et fortifiantes pour refaire, avec des
jus de viande, du bordeaux, etc., un tempérament et une jeunesse à un
corps usé et à des organes las.

       *       *       *       *       *

--Il faut à des hommes comme nous, une femme peu élevée, peu éduquée, qui
ne soit que gaieté et esprit naturel, parce que celle-là nous réjouira et
nous charmera ainsi qu'un agréable animal auquel nous pourrons nous
attacher. Mais que si la maîtresse a été frottée d'un peu de monde, d'un
peu d'art, d'un peu de littérature, et qu'elle veuille s'entretenir de
plain-pied avec notre pensée et notre conscience du beau, et qu'elle ait
l'ambition de se faire la compagne du livre en gestation ou de nos goûts;
elle devient pour nous insupportable comme un piano faux,--et bien vite un
objet d'antipathie.

       *       *       *       *       *

_22 mai_.--J'ai lu un livre de 1830, les CONTES de Samuel Bach. Comme
c'est jeune! comme le scepticisme y est un scepticisme de vingt ans! Comme
l'illusion traverse l'ironie! Comme c'est l'imagination de la vie et non
la vie! Mettez à côté les livres remarquables des jeunes gens depuis 1848.
Quel autre scepticisme. Comme il est mûr et formé et bien portant: le
scalpel a remplacé le blasphème. Si cela continue, nos enfants naîtront à
quarante ans.

       *       *       *       *       *

_23 mai_.--L'insipide chose que la campagne, et le peu de compagnie
qu'elle tient à une pensée militante. Ce calme, ce silence, cette
immobilité, ces grands arbres avec leurs feuilles repliées sous la chaleur,
comme des pattes de palmipèdes... cela met en gaieté les femmes, les
enfants, les clercs de notaire. Mais l'homme de pensée ne s'y trouve-t-il
pas mal à l'aise comme devant l'ennemi, comme devant l'oeuvre de Dieu qui
le mangera et fera de l'engrais et de la verdure de sa cervelle de
philosophe? Vous échappez à ces idées dans la pierre des grandes villes.

       *       *       *       *       *

--Ma maîtresse me racontait aujourd'hui qu'elle avait une fluxion de
poitrine et qu'elle n'avait pas dans le moment l'argent nécessaire pour
acheter le nombre de sangsues, commandées pour qu'elle guérît. Elle
racontait cette anecdote d'une manière très apitoyante, la pauvre fille!
Mais qu'est-ce que cela auprès des terribles souffrances de ceux qui
peuvent acheter des sangsues tant qu'il leur plaît! Le tout est de savoir,
si un homme qui meurt de male amour ou de male ambition, souffre plus
qu'un homme qui meurt de faim. Et moi, je le crois bien sincèrement.

       *       *       *       *       *

--Idée d'une insertion dans les petites affiches à propos d'un dîneur qui
n'est plus amusant: «A céder un parasite qui a servi.»

       *       *       *       *       *

_28 mai_.--Notre pièce des HOMMES DE LETTRES va être finie--des châteaux
en Espagne--et nous nous disons que, si elle nous rapportait de l'argent,
beaucoup d'argent, nous nous amuserions à blaguer cet argent, à le fouler
aux pieds, à en rire, à en faire abus, à le jeter et à le faire rouler
dans l'absurde. Nous qui ne croyons pas qu'avec l'argent on puisse se
procurer ni un sens, ni même un bonheur de plus, nous userions de l'argent
expérimentalement, nous ferions des folies de dépenses pour essayer entre
quatre murs notre originalité, et la légèreté spécifique d'une grosse
somme, et le soufflet qu'on peut donner aux adorations de la foule et de
la plèbe des riches.

       *       *       *       *       *

--Un joli titre pour des souvenirs publiés de son vivant: SOUVENIRS DE MA
VIE MORTE.

       *       *       *       *       *

_1er juin_.--Dans le monde rien ne recommence et l'homme ne doit jamais
_revouloir_ la chose qu'il a trouvée une fois bonne. Aujourd'hui chez
Maire, les écrevisses bordelaises n'étaient pas réussies... Ah! ce
restaurant Maire! aux environs de 1850... du temps qu'il était simplement
un marchand de vin, et que derrière le comptoir en zinc, il avait un tout
petit cabinet pouvant contenir, les coudes serrés, six personnes. Là, le
vieux père Maire, servait lui-même en personne, et dans de la vraie
argenterie, aux gens dont il estimait le goût culinaire, servait un
haricot de mouton aux morilles, un macaroni aux truffes inénarrable: le
tout arrosé de plusieurs bouteilles de ces jolis petits bourgognes, venant
de la cave du roi Louis-Philippe, dont il avait acheté la cave presque
tout entière.

       *       *       *       *       *

_4 juin_.--Aujourd'hui, vu à l'Hôtel Drouot la première vente de
photographies. Tout devient noir en ce siècle, et la photographie,
n'est-ce pas l'habit noir des choses?

       *       *       *       *       *

_7 juin_.--Tombé au cabinet de lecture sur un éreintement féroce; où à
propos de la publication de nos PORTRAITS INTIMES et de SOPHIE ARNOULD,
nous sommes traités de _sergents Bertrand de la littérature_.

Dîner chez Asseline avec Anna Deslions, Adèle Courtois, Juliette et sa
soeur. Anna Deslions, des cheveux noirs opulents, magnifiques, des yeux de
velours avec un regard qui est comme une chaude caresse, le nez un peu en
chair, la bouche aux lèvres un rien entr'ouvertes, une superbe tête
d'adolescent italien, éclairée de la coloration dorée de Rembrandt en ses
têtes juives. Adèle Courtois, une vieille célébrité de la galanterie.
Juliette une blondinette toute chiffonnée, toute frisottée, aux cheveux
lui mangeant entièrement le front, une blondinette ayant quelque chose du
pastel de la Rosalba au Louvre; «la Femme au singe», et tout à la fois de
la femme et du singe.

Juliette est flanquée de sa soeur, une petite maigriotte enceinte, à
l'apparence d'une araignée au gros ventre. Ces quatre femmes décolletées
en triangle dans le dos, sont en robe blanche, dans des étoffes d'écume à
mille volants.

Et pour accompagner la fête, le pianiste Quidant, à l'esprit si
foncièrement parisien, à l'ironie féroce, qui a baptisé Marchal «le
peintre des connaissances utiles».

Conversation sur les maîtresses de l'Empereur, sur la Castiglione, sur la
jalousie de l'Impératrice, conversation tout à coup coupée par Juliette,
jetant: «Vous savez le joli mot de Constance sur l'Empereur: «Si je lui
avais résisté, je serais Impératrice!»

Juliette tressautant sur sa chaise, battant la mesure avec son couteau sur
son assiette, parle javanais au milieu d'éclats de rire nerveux et d'une
gaieté comédienne.

Un nom d'homme est prononcé, à propos duquel Deslions jette à Juliette:

--Tu sais, cet homme que tu as tant aimé et pour lequel tu t'es tuée?

--Oh! je me suis tuée trois fois!

--Enfin, tu sais bien, chose... chose...

Juliette met la main devant son front, comme une personne qui regarde au
loin, et cligne des yeux pour voir si elle n'aperçoit pas ce monsieur sur
le grand chemin de ses souvenirs.

Puis elle dit en éclatant de rire:

--Tiens, c'est comme à Milan, au théâtre de la SCALA, un particulier qui
me faisait des saluts, des saluts... Je disais: «Je connais cette
bouche-là,» mais je ne reconnaissais que la bouche, absolument que la
bouche...

--Te rappelles-tu, reprend tout à coup la Deslions, quand par ce sale
temps nous avons été voir où s'était pendu Gérard de Nerval... Oui, je
crois même que c'est toi qui as payé la voiture... J'ai touché le barreau.
C'est ça qui m'a porté bonheur. Tu sais ça, toi Adèle, c'est la semaine
suivante...

Après dîner, Quidant fait sur le piano l'imitation du carillon d'un coucou,
 auquel il manque une note.

Puis Anna Deslions et Juliette se mettent à valser, et cette valse de la
blonde et de la brune courtisane, toutes blanches et tout envolées dans ce
salon tendu de reps rouge et non encore meublé, est un charmant spectacle.
Alors en tourbillonnant, et sans avoir l'air de rien, Juliette happe entre
ses dents le collier d'Anna Deslions au bout duquel pend une grosse perle
noire qu'elle mordille. Mais la perle est vraie, elle ne se brise pas sous
ses envieuses quenottes.

       *       *       *       *       *

--Un mot du peuple: A quoi penses-tu? Au chapeau d'Henri IV?

       *       *       *       *       *

_11 juin_.--Je suis repris de mes douleurs de foie et je crois un moment à
une seconde jaunisse[1]. On est bien malheureux vraiment, d'être organisé
nerveusement, quand on vit dans le monde des lettres. Si le public savait
au prix de combien d'insultes, d'outrages, de calomnies, et de malaises
d'esprit et de corps, est acquise une toute petite notoriété, bien
sûrement, au lieu de nous envier, il nous plaindrait.

[Note 1: A la suite de cet article où nous étions appelés _les sergents
Bertrand de l'Histoire_. Je ne nomme pas l'auteur, parce que
j'aime beaucoup son talent et sa personne, et que je crois maintenant
ce double sentiment partagé par lui à mon égard.]

       *       *       *       *       *

_15 juin_.--Nous nous sauvons de la maladie, à la campagne, au château de
Croissy, dans notre famille. Il fait bon de passer des heures, couché dans
le parc, sous une rochée de trois immenses tilleuls, réunis et joints au
pied, vieux tilleuls sur lesquels s'étend par plaques une mousse sèche et
verdegrisée, qu'imitent si bien les naturalistes sous les pattes de leurs
animaux empaillés.

L'énorme bouquet d'arbres où, à chaque instant, la brise fait courir de
longs frissons, est tout albescent de petites fleurs d'un blanc jaunâtre,
d'où descend la fine, moelleuse et pénétrante senteur d'un arome sucré et
tiède.

Et dans le fouillis des branches de ce triple arbre une infinie musique
emplissant l'oreille, du bruit d'un monde ailé en travail, d'un murmure
heureux, d'un susurrement comme grisé de millions de petites chansons
balancées aux millions des feuilles; l'hymne de cent ruches d'abeilles
butinant dans la flore de ce morceau de forêt, et l'emplissant de je ne
sais quelle vie dodonienne.

       *       *       *       *       *

_15 juin_.--Nous allons voir des voisins de campagne, des gens aimables,
accueillants... Ça ne nous pousse pas à faire des frais. Plus nous allons,
moins nous pouvons jouer par politesse la fatigante comédie du monde, que
tous jouent si naturellement et sans aucun effort. Il y a dans ce travail
de l'amabilité une énervante dépense physique du soi-même. Ce masque du
sourire nous pèse et nous contracte les lèvres. Les lieux communs nous
répugnent tant, que c'est presque une souffrance quand nous les abordons.
Faire semblant de prendre intérêt par le remuement et le jeu de la
physionomie au bruit de paroles dont le devoir est seulement d'empêcher le
silence, devient une attention crispante au bout de quelque temps.

Puis entre nous et ce monde, il y a un fossé. Notre pensée vivant
au-dessus des choses bourgeoises, a de la peine à descendre au
terre-à-terre de la pensée ordinaire, tout entière alimentée par les
basses réalités de la vie et la matérialité des événements journaliers.
Oui, nous sommes de ce monde, nous en avons le langage, les gants, les
bottes vernies, et cependant nous y sommes dépaysés et mal à l'aise, comme
des gens déportés dans une colonie, dont les colons n'auraient que les
dehors à notre portée, mais l'âme à cent lieues de la nôtre.

       *       *       *       *       *

--J'ai connu une petite fille de quatre ans à laquelle un monsieur avait
l'habitude de baiser la main. Aussitôt qu'elle le voyait traverser la cour,
elle montait vite, vite, dans la chambre de sa gouvernante, se lavait les
mains à la pâte d'amandes, et redescendait au moment où le monsieur
entrait au salon.

       *       *       *       *       *

--Le jour où tous les hommes sauront lire et où toutes les femmes joueront
du piano, le monde sera en pleine désorganisation, pour avoir trop oublié
une phrase du testament du cardinal de Richelieu: «Ainsi qu'un corps qui
auroit des yeux en toutes ses parties, seroit monstrueux, de même un État
le seroit, si tous les sujets étoient savants. On y verrait aussi peu
d'obéissance que l'orgueil et la présomption y seroient ordinaires.»

       *       *       *       *       *

_5 juillet_.--Été voir ce pauvre Gavarni qui a perdu son fils Jean,
pendant notre absence. Nous le trouvons frappé en plein coeur et, selon
son expression, «découragé de faire et de continuer à être».

--M. Andral, nous dit-il, l'avait vu la veille et n'avait trouvé rien
d'alarmant. Le matin, à un moment, il fixa les yeux sur les miens, sans me
voir sans doute, mais avec des yeux grands comme je n'en ai jamais vu...
la pupille était comme ça.. Et il nous montre la grandeur sur l'ongle de
son pouce. Je lui pris la main, elle commençait à être froide.
L'expression de ses yeux était comme un grand étonnement... La main devint
glacée... C'était fini... J'ai voulu user ma douleur... Je ne suis pas
sorti d'ici... Je n'aurais jamais pu y rentrer.»

Après un silence:

--«Pour cet enfant... c'était une manie, une _toquade_... J'avais toujours
peur... Quand je revenais, en descendant de gondole, mes yeux se portaient
aux fenêtres de suite... Je craignais toujours voir un accident, un
attroupement, je ne sais quoi... Oh! oui, c'était une toquade... Ah!
maintenant, ça a un bon côté! On peut crier, la maison peut brûler: j'ai
un qu'est-ce que ça me fait... tout à fait sublime. Je peux même me casser
le cou...

Et sa parole s'arrêta. Nous faisons un tour dans le jardin.

--Dites donc, Gavarni, c'est bien nu là, entre les arbres?

--Ah! ça!... Maintenant, qu'est-ce que vous voulez que j'en fasse? C'était
le jeu de ballon de mon enfant.

Il nous avait dit avant de descendre:

--Vous pensez bien, il faut que la pension (il avait loué sa maison à une
pension pour n'être point séparé de son fils); il faut que la pension s'en
aille à présent... J'ai dit à cet homme que s'il voulait partir avant
quinze jours, il n'y avait pas d'argent à me donner.»

       *       *       *       *       *

_6 juillet_.--Salon de peinture. Plus de peinture ni de peintres. Une
armée de chercheurs d'idées ingénieuses. Partout l'intrigue d'un tableau
au lieu et place de sa composition. De l'esprit, non de touche, mais dans
le choix du sujet. De la littérature de pinceau. Deux idéals vers lesquels
est tourné tout ce monde. L'idéal anacréontique: des logogriphes, dont
Eros est le sujet, fixés sur la toile avec la poussière de l'aile d'un
papillon de nuit; la mythologie reproduite en grisaille au travers d'une
ingénuité sentimentale et niaise, inconnue de l'antiquité; enfin des
hannetons que de grands enfants semblent s'amuser à attacher par la patte
contre les murs de marbre du Parthénon.

D'autre part, l'idéal anecdotier et de l'histoire en vaudeville, dont la
trouvaille sublime est de composer un tableau, à l'instar de Molière
lisant le MISANTROPE chez Ninon de Lenclos. Plus une main douée, plus une
scélérate de _patte_, peignant, couvrant de pâte colorée, un morceau. Rien
que des gens adroits, des malins volant le succès par le chemin de
traverse de Paul Delaroche, par le drame, la comédie, l'apologue, par tout
ce qui n'est pas de la peinture,--en sorte que sur cette pente, je ne
serais pas étonné que le tableau à succès d'un de nos futurs Salons
représentât, sur une bande de ciel, un mur mal peint, où une affiche
contiendrait quelque chose d'écrit, excessivement spirituel.

       *       *       *       *       *

_11 juillet_.--Parti de Paris pour Neufchâteau, sur la nouvelle que notre
oncle le représentant est au plus mal. Enterrement le 13. Le salon en
chapelle ardente avec la croix et l'écharpe de représentant sur le
cercueil. Autour du cercueil, des compagnons d'armes, de vieux soldats, de
vieux bonshommes encore verts, au ruban de la Légion d'honneur passé et
devenu orangé: le souvenir de notre père vivant ça et là, et les fils de
M. Charles, comme on nous appelle, passant dans des bras d'inconnus qui
nous parlent de ceux qui ne sont plus. Puis les fermiers, en chapeaux
noirs, venus de loin et tout poussiéreux, et les vieux serviteurs
retraités, les domestiques septuagénaires ayant derrière eux leurs fils
approchés de la fortune par le commerce et les négoces heureux:--dernière
représentation de cette _gens_, de cette clientèle amie et dévouée qui
faisait à la famille le cortège de ses noces, le convoi de ses funérailles,
et ne laissait ni la joie ni la douleur isolée et personnelle, comme en
notre temps de familles d'une génération.

Puis les groupes noirs de femmes en deuil suivant ici le mort jusqu'au
bout, la haie des gardes nationaux qui ne rient pas, et toutes ces têtes
associées des fenêtres pieusement au deuil.

Tout, en ce spectacle de la mort, a été digne, simple, décent, chose rare!
Il n'y a point eu un incident grotesque, et les fermiers même régalés à
l'auberge, ont respecté le vin des funérailles.

Nous avons donc revu cette maison où est mort notre grand-père, ce joli
modèle bourgeois de l'hôtel du XVIIIe siècle, cette façade de pierre
blanche, tout égayée de serpentements de rocaille et de fleurettes,
l'escalier à grands repos, la salle à manger au papier peint représentant
des jardins de Constantinople peuplés de Turcs des Mille et une Nuits, la
cuisine avec son puits dans une armoire et ses fusils au manteau de la
cheminée,--enfin dans le jardin, la serre.

Elle est toujours une petite merveille, la serre, avec ses mansardes en
oeil-de-boeuf et ses statues fantaisistes aux pieds dans la gouttière,
avec le fronton de sa porte représentant une face au gros rire jaillissant
d'une fraise, un chapeau à plumes sur la tête, une moustache en l'air, une
moustache en bas, et avec encore les trumeaux des fenêtres, les trumeaux
où tous les symboles gais, tous les instruments sonnants de la fête et de
la joie, tous les outils du plaisir, sculptés de verve et en plein relief,
semblent le _Memento vivere_ muet d'un autre siècle. Pauvre salle de
spectacle, où jamais comédie ne fut jouée, et qui pourtant, s'élevant de
terre et se parant de sculptures, dut prendre tant de place dans les rêves
du bâtisseur de cette maison au temps jadis. Son nom, qui est quelque part
dans un contrat de vente, je l'ai oublié, mais le personnage était un
vieux marchand de sabots,--oui, un marchand de sabots artiste,--qui, sa
fortune faite, avait donné asile, pendant deux ou trois ans, à deux
sculpteurs italiens de passage dans la province, et qui, affolé de musique
et de gentille sculpture, sur les marches de son perron, devant la fête de
la façade de sa maison, amusait les échos de la grande place, debout toute
la journée, penché sur le radotage d'un antique violon.

Là, dans la salle à manger d'hiver, Edmond a vu notre grand-père, le
député du Bassigny en Barrois, à la Constituante, un petit vieillard
bredouillant des jurons dans sa bouche édentée, et perpétuellement fumant
une pipe éteinte, qu'il rallumait à chaque instant avec un charbon saisi
au bout de petites pincettes d'argent,--une canne sur sa chaise à côté de
lui. Un rude homme, qui n'avait pas eu toujours sa canne sur sa chaise, et
qui, dans son château de Sommérecourt, dont il fatiguait la cantonade des
colères de sa voix, avait façonné et formé, à coups de canne, une
domesticité, qu'il avait trouvé le moyen de s'attacher ainsi. La vieille
Marie-Jeanne remémore encore avec un ressouvenir affectueux et tendre les
coups de canne distribués aux uns et aux autres. Elle-même n'a nullement
gardé rancune d'avoir été, sur les ordres de notre grand-père, plusieurs
fois plongée dans la pièce d'eau, pour lui rafraîchir le sang, quand elle
éprouvait la tentation de se marier. Après tout, en ce temps, ces coups de
canne étaient considérés comme une familiarité du maître à l'endroit du
valet, et devenaient un lien entre eux. Du reste, un chef de famille pas
commode; notre père qui était chef d'escadron à vingt-cinq ans et qui
passait pour un vrai casse-cou parmi ses camarades de la Grande Armée,
racontait qu'il lui arrivait de garder dans sa poche, huit ou dix jours,
une lettre de son père, avant d'oser l'ouvrir.

Ah! cette vieille Marie-Jeanne, il faut l'entendre, dans le fond de la
boutique de mercerie de son fils, contant avec sa voix cassée le bon temps
de la famille, et rabâchant cette phrase: «Nous partions de Sommérecourt.
Lapierre menait. Nous arrivions à Neufchâteau. Nous découvrions les
crimes. Nous mettions en broche et nous repartions!» Et dans les souvenirs
de la vieille cuisinière associée à l'orgueil de la famille, confusément
et comme par bouffées, revient le large train bourgeois du château de
Sommérecourt, et la grande hospitalité donnée au prince Borghèse par mon
grand-père.

L'oncle que nous venons de perdre était le frère aîné de notre père. Un
parfait honnête homme, mais avec toutes les illusions de l'honnête homme,
et absolument garé des leçons sceptiques du jeu de la vie, et croyant
presque les lois d'une Salente bonnes pour la France, et ne guérissant pas
de cette crédulité ingénue par quatre années de législature... C'était un
ancien capitaine d'artillerie, un peu sourd, brusquement cordial, appelant
tout le monde _mon camarade_, puis encore un homme de la campagne, doué de
tout le bon que la nature donne aux bons êtres, incapable de vouloir du
mal à ses ennemis, et qui portait cette bonté ainsi que son courage, sans
effort, presque sans mérite, comme faisant partie de son tempérament. Au
fond, la cervelle absorbée par les mathématiques, et passant la journée à
faire sous une incessante promenade, du sable, des cailloux des petites
allées de son jardin. Et dans la vie, incapable de discernement, incapable
d'un conseil: le sens pratique des hommes et des choses lui manquant
absolument, si bien qu'il s'entêta quelque temps à vouloir marier sa
petite-fille avec un prétendu qu'il assurait devoir faire son bonheur, et
dont il disait les mérites dans cette phrase: «Il m'a très bien expliqué
le baromètre!»

       *       *       *       *       *

_15 Juillet_.--Je suis entré dans la chambre de mon oncle. Quel est,
demandai-je, ce portrait au-dessus de la porte, ce vieillard aux traits
finauds, en jabot, en habit brun aux boutons d'acier, en perruque?

--C'est, me répond mon cousin, un portrait que ton oncle n'a jamais voulu
qu'on ôtât de là... un homme qui a eu un théâtre à Paris, où il avait fait
inscrire dessus: _Sicut infantes audi nos_.--Il s'appelait, il
s'appelait...

--Parbleu! Audinot. Et qu'est-ce que fait Audinot ici?

--Il était de Bourmont et ami de la famille, à ce qu'il paraît, et c'est
lui qui payait à Paris les quartiers de pension de ton oncle et de ton
père.

       *       *       *       *       *

_22 juillet_.--Nous allons pour un voyage d'affaires à Breuvannes, à nos
fermes des Gouttes... Breuvannes, la maison d'été de notre enfance,
devenue une fabrique de limes et de tire-bouchons, toute pleine de cris et
de grincements de machines; les lucarnes du grenier, d'où mon père
canonnait les polissons du village à coups de pommes, sont bouchées; le
mirabellier, toujours plein de guêpes et qui a fourni à tant et de si
bonnes tartes, est remplacé par un appentis vitré; et la chambre à four où
le maître de danse apprenait des entrechats à l'aîné de nous deux, nous ne
savons plus ce qui s'y fait.

J'aime l'habitude d'ignorer l'auberge et de descendre chez un ami. Vieil
ami, ce Colardez, vieux complice de mon père dans les luttes électorales,
et vieil _hébergeur_ de la famille de père en fils. Imaginez un homme
court et replet, la tête à la fois socratique et porcine, de petits yeux
ronds pétillants de flamme, les lèvres appétentes, un double menton. Voici
le dehors, quant au dedans, un grand esprit enterré vif dans un village,
nourri de moelle spirituelle par la réflexion solitaire et une constante
lecture, familier avec tous les hauts livres, un moment foudroyé par la
mort d'un fils de onze ans, mais en train de reprendre son parti de la vie,
«un cauchemar entre deux néants», un causeur à la parole espacée de mots
qui font réfléchir, et jugeant à vol d'aigle, et allant au sommet des plus
grandes questions, et enfermant sa pensée dans une formule nette, à arêtes
coupantes, comme le métal d'une médaille; un coeur tendre, mais un
politique aux principes inflexibles, un génie dantonien auquel le théâtre
et les circonstances ont manqué, le seul homme que j'aie vu préparé à tout
et digne de tout[1].

[Note 1: Nous avons tenté, mon frère, et moi, un croquis, bien incomplet
de cette originale figure dans nos CRÉATURES DE CE TEMPS, sous le titre de
_Victor Chevassier_.]

Ce captif dans ce trou, ce grand méconnu, parfois se console, en racontant
que les derniers Clermont-Tonnerre, réfugiés dans un petit bois qui leur
reste près de Saint-Mihiel, ont là, dépouillé le noble, presque l'homme,
et que ces Clermont-Tonnerre, dont un aïeul, au dire de Mme de Sévigné,
vendait cinq millions une terre de vingt-deux villages, aujourd'hui vêtus
de peaux de bêtes, vivent dans ce bois, _peuplent_ avec des bûcheronnes,
--en train de revenir une race sauvage au XIXe siècle, et parlant déjà une
langue à eux, une langue qui recule au patois, au bégayement des peuples.

Morimond! Il ne reste plus de la magnifique abbaye que de quoi faire la
plus belle propriété mélancolique de France, soixante-dix arpents d'eau où
se mirent des arbres centenaires renfermant, écroulées à leurs pieds, des
pierres de taille à bâtir un petit Versailles.

Une servante nous sert à dîner à Lamarche, une servante dont les deux
rigides bouts de seins ont usé l'indienne de son casaquin, et font deux
petits ronds à claire-voie dans la trame effiloquée. C'est la séduction
robuste et brutale de la Haute-Marne. Elle va, elle marche, elle volte sur
ses larges pieds, élastique et lourdement rebondissante, et, vous frottant
l'épaule, à chaque assiette qu'elle donne, de ces orbes à la Jules Romain,
sur lesquels on se figure couché un Jupiter métamorphosé en taureau.

«Ah! Messieurs, nous travaillons comme des satyres!»

C'est l'originale phrase dont nous salue notre fermier Foissey des Gouttes,
et comme nous lui demandons de faire manger sa fille avec nous, la mère,
en train de faire des _toutelots_ à la cuisine, nous crie: «Elle n'ose pas
venir, elle dit qu'elle est trop maigre!»

       *       *       *       *       *

_4 août_.--Rose nous apporte des lettres de couvent trouvées dans l'étui
de serge noire du livre de messe de sa nièce. C'est la correspondance
d'une petite amie: du pathos mystique et amoureusement tendre. Le couvent
développe chez les jeunes filles, destinées à être des femmes d'ouvriers,
des côtés poétiques, hostiles au foyer laborieux. Tout ce tendre, tout ce
vaporeux hystérique, toute cette surexcitation de la tête par le coeur,
font de la religion catholique un mauvais mode d'éducation de la femme
pauvre. Elle la prédispose à l'amour idéal, et à toutes les choses
romanesques et élancées de la passion, qu'elle n'est pas destinée à
trouver dans son mari.

       *       *       *       *       *

_20 août_.--Me voilà en plein rêve de bien des gens, à la campagne, de
l'argent dans ma poche, avec une femme bon garçon, vieille amie qui me
raconte ses amants; libres tous les deux, n'ayant à craindre l'amour ni
l'un ni l'autre, et bien à l'aise.

Quelques jolis moments, comme de la voir dans la chambre en camisole, un
peu de peau de-ci de-là, troussée et ballonnante, ou enfoncée dans un
grand fauteuil avec des ronrons de chatte, ou bien encore, dans une allée
retirée du parc, couchée tout de son long, les bras arrondis en couronne,
et sa robe ondoyant tout autour d'elle,--paresseuse et blanche, enviée du
regard par la marchande de coco tannée qui passe.

Mais la femme est femme. Celle-ci est parfaite à cela près, qu'elle est
prise en mangeant d'une crise de narration. Dès que la soupe lui a ouvert
la bouche, le dernier roman de la PATRIE en découle, sans arrêt, sans
suite au prochain numéro, à pleins bords. Et cela va jusqu'au légume,
souvent jusqu'au dessert. L'étonnant est qu'elle mange, le miraculeux est
qu'il finit par finir, l'insupportable est qu'elle veut être comprise.

Pour lui donner toutes les joies intellectuelles à sa portée, et nous
nourrir avec elle de choses en situation, nous allons louer, au cabinet de
lecture de l'endroit, le premier roman venu de Paul de Kock: L'HOMME AUX
TROIS CULOTTES. Elle lit cela le soir, les deux pieds allongés sur une
chaise, un genou remonté entre le jupon et la jarretière rouge, scandant
dramatiquement tout le mélodramatique de la chose, et nous avertissant par
des temps, de formidables temps, de toute la couleur révolutionnaire du
susdit romancier. O Providence, si tu existes, tes ironies sont d'un joli
calibre... Dire que ça nous est infligé, à nous qui avons fait l'HISTOIRE
DE LA SOCIÉTÉ PENDANT LA RÉVOLUTION!

Un homme admirable, après tout, ce Paul de Kock, pour avoir appris au
public la révolution des légendes Pitt et Cobourg, pour avoir immortalisé
_poncivement_ tous ces types consacrés qui traînent dans les mémoires
idiotes, toutes ces vieilles connaissances du préjugé populaire, tous ces
personnages du drame salé de gros rires et de larmes bêtes: l'émigré
hautain, le jeune républicain sentimental, platonique et honnête, la femme,
adultère déesse de la liberté, le portier dénonciateur dont le caractère
moral est une queue de renard à son bonnet... Oh! la belle chose de
n'avoir rien dérangé dans l'instinct et l'idée préconçue du petit
boutiquier, d'en avoir tiré toute sa fable, et d'avoir fait une révolution
à côté de l'autre--une révolution plus typique, plus historique, et
populaire à la façon d'une imagerie de canard.

Et puis des cartes. Car il faut cela, Paul de Kock et des cartes. Deux
tueurs de temps et deux amis de la femme restée femme du peuple sous la
soie, et qui gagne sa vie avec le plaisir.

Un curieux travail sur ce petit diable de Loudun que le champagne
transvase dans la femme, sur cette petite bête hystérique qu'il déchaîne,
qu'il lâche en elle et qui court jusqu'au bout de ses doigts, soudain
frémissants et prêts à pincer, de ce rien de gaz qui met en folie sa
matrice et sa cervelle, apporte un frétillement agressif à ses nerfs, un
glapissement à sa voix.

La femme ne se suffit pas. Elle ne va pas toute seule de soi. Sa fébrilité
a besoin d'être remontée, de recevoir une impulsion, un _la_. Il faut
qu'on lui fouette le temps, la pensée, la causerie, les nerfs. Si elle
n'est tenue impérieusement en haleine, vous avez chez elle la rêvasserie
insipide.

La femme aime naturellement la contradiction, la salade vinaigrée, les
boissons gazeuses, le gibier faisandé, les fruits verts, les mauvais
sujets.

La femme semble toujours à avoir à se défendre de sa faiblesse. C'est à
propos de tout et de rien, un antagonisme de désirs, une rébellion de
menus vouloirs, une guerre de petites résolutions incessantes et comme
faites à plaisir. La combativité est, à ses yeux, la preuve de son
existence.

La femme gagne à ces batailles sourdes, courtoises, mais irritantes, une
domination abandonnée, des victoires sur la lassitude, en même temps qu'un
tantinet de mépris de l'homme, qui n'aime à se dépenser qu'en gros et non
en détail sur de toutes petites choses.

La domination est la volonté fixe de la femme. L'exigence est son moyen,
la patience sa force.

Au fond la lorette n'est que l'exagération de la femme.

       *       *       *       *       *

_23 août_.--Murger nous dit l'oraison funèbre de Planche par Buloz:
«J'aimerais autant avoir perdu 20 000 francs.»

La vérité est que le vieux Buloz versa de vraies larmes sur son ami, qui a
pu avoir l'horreur de l'eau, mais qui a été un caractère noble et
désintéressé. Édouard Lefebvre nous conte ce soir ce fait, un fait rare en
ce temps. Lorsque Louis Napoléon était à Ham, écrivant des livres en
littérateur d'occasion, il envoyait sa copie pour être revue à Mme Cornu.
La femme du peintre qui était en relation avec la REVUE DES DEUX MONDES,
la confiait à Planche qui la remaniait avec beaucoup de travail et de
soin. Louis Napoléon le sut, et quand il fut nommé président, il faisait
proposer, à Planche, sans conditions aucunes, la direction des Beaux-Arts.
Planche refusa.

       *       *       *       *       *

_Septembre_.--Château de Croissy... J'ai regretté Decamps à la messe de ce
matin: d'un rien, avec ces gueules à peine ébauchées de chantres de
village, quel beau lutrin de singes il eût fait!

       *       *       *       *       *

--Relu les PAYSANS de Balzac. Personne n'a dit Balzac homme d'État, et
c'est peut-être le plus grand homme d'État de notre temps, le seul qui ait
plongé au fond de notre malaise, le seul qui ait vu d'en haut le
déséquilibrement de la France depuis 1789, les moeurs sous les lois, les
faits sous les mots, l'anarchie des intérêts débridés sous l'ordre
apparent, les abus remplacés par les influences, l'égalité devant la loi
annihilée par l'inégalité devant le juge, enfin le mensonge de ce
programme de 89 qui a remplacé le nom par la pièce de cent sous, fait des
marquis des banquiers--rien de plus.

Et c'est un romancier qui s'est aperçu de cela.

       *       *       *       *       *

--De la confusion des langues à la tour de Babel, sont nés: Pierrot qui
s'en joue, et les traducteurs qui en vivent.

       *       *       *       *       *

_Octobre_.--Le café Riche semble en ce moment vouloir devenir le camp des
littérateurs qui portent des gants. Chose bizarre, les lieux font les
publics. Sous ce blanc et or, sur ce velours rouge, les hommes de la
Brasserie n'osent pas s'aventurer. Du reste, leur grand homme, Murger, est
en train de renier la Bohème, et de passer, armes et bagages, aux lettrés,
gens du monde. Là-bas on crie à la défection, à la trahison du nouveau
Mirabeau. C'est, au fond, dans le salon donnant sur la rue Le Peletier,
que se tiennent, de onze heures à minuit, sortant du spectacle ou de
soirée, Saint-Victor, About, Mario Uchard, Fiorentino, Villemot, l'éditeur
Lévy et le nerveux Aubryet, dessinant avec son doigt dans le bain de pied
des consommations répandu sur les tables, ou malmenant soit les garçons
soit M. Scribe.

Dans le salon d'entrée, on aperçoit quelques oreilles tendues qui boivent
les paroles de notre cénacle, des oreilles de gandins qui finissent de
manger leurs petites fortunes, des oreilles de jeunes gens de la Bourse,
de commis de Rothschild qui ramènent du Cirque ou de Mabille, quelques
lorettes de la première catégorie, auxquelles ils offrent le passe-temps
d'un fruit ou d'un thé, en leur montrant de loin, du doigt, les premiers
rôles de la troupe.

Baudelaire soupe aujourd'hui à côté de nous. Il est sans cravate, le col
nu, la tête rasée, en vraie toilette de guillotiné. Au fond, une recherche
voulue, de petites mains, lavées, écurées, soignées comme des mains de
femme--et avec cela une tête de maniaque, une voix coupante comme une voix
d'acier, et une élocution visant à la précision ornée d'un Saint-Just et
l'attrapant.

Il se défend obstinément, avec une certaine colère rèche, d'avoir outragé
les moeurs dans ses vers.

       *       *       *       *       *

--Un gouvernement serait éternel à la condition d'offrir, tous les jours,
au peuple un feu d'artifice et à la bourgeoisie un procès scandaleux.

       *       *       *       *       *

_Mercredi 21 octobre_.--Lu notre pièce: LES HOMMES DE LETTRES, à Paul de
Saint-Victor, Mario Uchard, Xavier Aubryet. Le cinquième acte paraît un
peu lyrique, et Saint-Victor trouve que la mort de notre homme de lettres
est trop une mort de sensitive[1]. Nous nous décidons à le retrancher.

[Note 1: C'est cependant de cette mort de sensitive que mourra mon frère.]

       *       *       *       *       *

_Samedi 24 octobre_.--Nous allons remettre notre pièce en quatre actes à
Uchard, qui s'est chargé de la présenter avec Saint-Victor au Vaudeville.

       *       *       *       *       *

_Lundi 26 octobre_.--Notre pièce commence à grouiller. Elle est annoncée
dans l'ENTR'ACTE, le NORD, le PAYS, etc. Ce soir, la PRESSE affirme que
nous sommes reçus. Cela commence à nous inquiéter comme un mauvais présage.

Ce soir, au café du Helder, Saint-Victor me dit qu'il a présenté
aujourd'hui la pièce à Goudchaux, et qu'il doit avoir la réponse, mercredi.

       *       *       *       *       *

_Mardi 27 octobre_.--Passé à l'ARTISTE. Les réclames autour de notre
pièce--reçue dans les journaux seulement, hélas!--mettent l'ARTISTE à mes
pieds, Aubryet me salue comme un succès, m'adresse la parole comme à un
grand homme, et moi-même, je me mets à lui parler comme du haut d'un
piédestal. Mille propositions de courriers de Paris, de biographies, etc.,
etc.

       *       *       *       *       *

_Mercredi 28 octobre_.--Mauvaise nuit. La bouche sèche comme après une
nuit de fièvre. Des espérances qu'on chasse et qui reviennent. Et des
émotions, et des mauvais pressentiments. Nous sommes trop nerveux pour
attendre tranquillement la réponse chez nous, et nous nous sauvons à la
campagne, regardant bêtement à la portière du chemin de fer passer les
maisons et les arbres. D'Auteuil nous gagnons le pont de Sèvres, nous
avons besoin de marcher. Là, dans les vapeurs bleues, dans l'or de
l'automne, au-dessus du Bas-Meudon, le bord de rivière inspirateur de
notre pauvre En 18..; nous allons devant nous au hasard, sur la route de
Bellevue. Dans le sentier étroit, nous rencontrons, tenant une blonde
petite fille à la main, une ci-devant demoiselle, maintenant une mère que
l'aîné de nous deux a eu, pendant huit jours, la très sérieuse intention
d'épouser, et qui nous rappelle du bien vieux passé... Il y a des années
qu'on ne s'est vu. On s'apprend les mariages et les morts, et l'on vous
gronde doucement d'avoir oublié d'anciens amis... Et nous voilà dans la
maison du docteur Fleury, causant avec Banville, quand tombe dans notre
conversation le vieux dieu du drame, le vieux Frédérick Lemaître... Dans
tout cela, par tous ces chemins, en toutes ces rencontres, dans ce que le
hasard fait repasser devant nous de notre vie morte, dans ces _revenez-y_
de notre jeunesse qui semble nous promettre une vie nouvelle, nous roulons,
écoutant et regardant tout comme un présage, tantôt bon, tantôt mauvais,
pleins de pensées qui se heurtent autour d'une idée fixe, prêtant aux
choses un sentiment de notre fébrilité et croyant, dans un air d'orgue qui
passe, entendre l'ouverture de notre pièce.

En rentrant: rien.

       *       *       *       *       *

_Jeudi 29 octobre_.--Plus la moindre espérance. L'épigastre inquiet, la
tête vide, le toucher émotionné, et pas le courage d'aller au-devant de la
nouvelle. Battu les quais, usé l'idée fixe avec la fatigue des jambes
toute la journée.

Le soir, dans l'impossibilité du travail, nous remontons tous deux, en
fumant des pipes, à nos souvenirs de collège, alternant de la voix et de
la mémoire: Jules contant le collège Bourbon, et ce terrible professeur de
sixième, cet Herbette qui fit toute son enfance heureuse, malheureuse, le
poussant sans miséricorde aux prix de grands concours, puis, plus tard, ce
professeur de seconde, auquel il déplut pour faire autant de calembours
que lui, et aussi mauvais, enfin cette bienheureuse classe de rhétorique,
où il fila presque toute l'année, fabriquant en vers un incroyable drame
d'ÉTIENNE-MARCEL, sur la terrasse des Feuillants, averti de l'heure de la
rentrée à la maison par la musique de la garde montante se rendant au
Palais-Bourbon, et les rares fois où il se montrait au collège, passant la
classe à illustrer NOTRE-DAME-DE-PARIS de dessins à la plume dans les
marges: Edmond contant ce Caboche, cet excentrique professeur de troisième
du collège Henri IV, qui donnait aux échappés de Villemeureux, à faire en
thème latin le portrait de la duchesse de Bourgogne de Saint-Simon, cet
intelligent, ce délicat, ce bénédictin un peu amer et sourieusement
ironique, ce profil original d'universitaire, resté dans le fond de ses
sympathies, comme un des premiers éveilleurs chez lui de la compréhension
du beau style, de la belle langue française mouvementée et colorée, ce
Caboche qui, un jour, à propos de je ne sais quel devoir, lui jeta cette
curieuse prédiction: «Vous, monsieur de Goncourt, vous ferez du scandale!»

       *       *       *       *       *

_9 novembre_.--Été au Petit-Trianon pour pénétrer dans le _chez soi_
intime de Marie-Antoinette. Voilà donc ce joujou de reine, dont on a fait
une si monstrueuse folie, ce Trianon le grand chef d'accusation contre la
pauvre femme. Mais les moindres financiers ont fait bien pis, et je ne
sache pas qu'une pièce du mobilier ait été payée le prix que Mme de
Pompadour avait accordé pour une chaise percée, destinée au château de
Bellevue: 800 livres de pension que touchait un ouvrier du faubourg
Saint-Antoine, au dire de d'Argenson.

Le bon Soulié, qui nous guide, nous dit combien cette Marie-Antoinette,
cette ombre charmante et dramatique de l'histoire, est l'occupation de la
pensée de l'étranger. C'est M. de Nesselrode lui demandant à lui indiquer
l'endroit de l'entrevue d'Oliva, et lui envoyant Georgel à lire, et que le
diplomate sait par coeur. C'est le prince Constantin, amoureux de son
souvenir, et laissant presque éclater de la colère, de ne pouvoir rester,
toute la journée, à causer d'elle, si près d'elle.

Et nous allons religieusement émus dans ce passé tout présent, tout vivant
encore en ces arbres, ces eaux, ces rochers, ces pavillons, cet
opéra-comique de la nature, cette berquinade de la princesse et
d'Hubert-Robert, marchant peut-être où elle a marché, et coudoyant des
bourgeois irrespectueux, et où rien ne rappelle plus la royauté qu'une
sentinelle ridicule, du haut d'un pont rustique, s'efforçant d'empêcher un
cygne en fureur de battre les autres.

Dans tout le palais-bonbonnière, dans la salle de spectacle, des traces
bourgeoises, ainsi qu'un mouchoir à carreaux bleus d'invalide traînant sur
un canapé de Beauvais. Le roi Louis-Philippe a fait partout coller, sur le
souvenir de Marie-Antoinette, du papier à vingt-deux sous, et partout
fourré de l'acajou et du velours d'Utrecht.

       *       *       *       *       *

_15 novembre_.--Je retourne chez Mario Uchard. Il a vu Goudchaux. Le
théâtre étant encombré de pièces dans le moment, les HOMMES DE LETTRES ne
sont pas reçus... Dans la journée, nous songeons à livrer encore une
bataille sur le terrain choisi par nous, à faire tout le contraire de ce
qui se fait ordinairement,--à tirer un roman de notre pièce.

       *       *       *       *       *

_23 novembre_.--Un fier balayage de fortune--ce Paris--et la mort aux
jeunes gens... et si vite, et avec si peu d'aventures, si peu de bruit.
Ah! le boulevard en mange diablement de ces caracoleurs, de ces viveurs.
Un an, deux ans au plus--et brûlés.

Je rencontre un garçon de ma famille qui a coupé ses dettes à temps, qui
s'est rangé, qui a pris racine dans la vie provinciale, qui s'est fait à
son cercle de sous-préfecture, aux jours qui se suivent et se ressemblent,
à l'hiver à la campagne.

--Et un tel? lui demandai-je.--Il a un conseil judiciaire... il empruntait
à 400 pour 100 à des messieurs qu'il rencontrait aux courses. Ah! ce qu'il
a mangé, celui-là, en bêtes de somme... et en bêtes d'amour!--Et le gros
que je voyais toujours chez toi?--Il est en fuite, il répondait pour son
père, son père a croulé.--Et l'autre si gai?--Il s'est retiré avec sa
maîtresse en Dordogne, au diable, dans sa dernière ferme... Il fait le
piquet avec son curé.--Et tu sais, Chose?--Ah! Chose, il a fini par un
fait-divers... il s'est fait sauter le caisson... un coup de pistolet,
vlan!

C'est une série de catastrophes, de misères, de ruines, ou de chutes dans
le pot-au-feu.

       *       *       *       *       *

_4 décembre_.--Beaufort, le nouveau directeur du Vaudeville, a dit à
Saint-Victor que notre pièce n'est ni refusée ni acceptée, seulement il
n'ose pas la jouer dans ce moment; il y voit un danger et veut
attendre.

       *       *       *       *       *

--Béranger, l'Anacréon de la garde nationale.

       *       *       *       *       *

--Le fils de notre crémière nous fait demander de lui prendre des billets
d'assaut de boxe. Il s'appelle Victor, et ce nom a l'air d'être connu du
public. On se fait en général l'image d'un boeuf, d'un lutteur savatier,
mais le vrai est plus joli, plus original que l'imagination. Ce garçon-là
est un svelte Hercule, surmonté d'une petite tête de Faustine, et c'est
merveille de voir cette fine et délicate tête au milieu des coups de pied
et des coups de poing, toujours souriante d'un rire retroussé, avec les
petites rages et toutes les perfidies nerveusement féroces d'une
physionomie de femme en colère.

       *       *       *       *       *

--Il n'est pas impossible que, dans une grande douleur, une femme oublie
de penser à la façon de sa robe de deuil.

       *       *       *       *       *

_Lundi 7 décembre_.--Dîné hier chez Mario Uchard. Nous étions Saint-Victor,
le marquis de Belloy, un gros gaillard sanguin, à la tournure d'un
gentilhomme de cheval et de chasse; Paul d'Yvoy, un Belge, chargé de
raconter tous les jours Paris à Paris, les cheveux blancs, la figure
aimable, l'air d'un hussard de cinquante ans; Augier, un académicien qui
fume la pipe, gras et nourri comme la prose de Rabelais, et bon vivant et
beau rieur, et portant tout autour de son crâne, un peu dénudé, une
couronne de petites mèches frisées, autour desquelles se sont enroulées
nombre d'amours de femmes de théâtre, et Murger en habit noir.

Un dîner et une soirée, où la conversation, sortant des commérages sur les
bidets de courtisanes et les tables de nuit d'hommes connus, se balança
sur les hautes cimes de la pensée et les grandes épopées de la littérature,
avec toutes sortes d'éclairs des uns et des autres, et avec les violences
et les sorties de Saint-Victor, se déclarant Latin de la tête au coeur, et
n'aimant que l'art latin, et les littératures et les langues latines, et
ne rencontrant sa patrie, que lorsqu'il se trouve en Italie... Cette
profession de foi, suivie d'un débordement d'exécration pour les pays
septentrionaux, disant que le Français chez lui serait peut-être
indifférent à une invasion italienne ou espagnole, mais qu'il mourrait
sous une invasion allemande ou russe. Murger conte les vrais meurt-de-faim
du Paris artiste, et leurs campements sur les bords de la Bièvre dans des
cabanons d'Osages... Puis la suspension de la PRESSE nous ramène, nous
tous, hommes de plume, aux regrets du règne de Louis-Philippe, aux _mea
culpa_ de chacun, de ses niches, de ses gamineries, de ses vers à la
Barthélemy contre le Tyran. Le marquis de Belloy rappelle ces cochers
d'omnibus qui, rencontrant dans l'avenue de Neuilly, la modeste berline du
souverain, soulevaient leur chapeau, en ayant l'air de le saluer, et se
penchant, lui criaient dans les oreilles: «M... pour le roi!»

A la fin de la soirée, Saint-Victor, enterré au coin du feu dans un grand
fauteuil, en une digestion de César replet, s'allume tout à coup, nous
entendant causer de la Révolution et du vil prix des belles choses du
XVIIIe siècle en ces années, et s'écrie, soulevé tout droit:

--Hein! si on pouvait revivre dans ce temps-là, seulement trois jours!

--Oh! oui, faisions-nous, voir tout cela!

--Mais non, pour acheter... tout acheter et tout emballer, quel coup!

       *       *       *       *       *

--L'excès du travail produit un hébétement tout doux, une tension de la
tête qui ne lui permet pas de s'occuper de rien de désagréable, une
distraction incroyable des petites piqûres de la vie, un désintéressement
de l'existence réelle, une indifférence des choses les plus sérieuses
telle, que les lettres d'affaires très pressées, sont remisées dans un
tiroir, sans les ouvrir.

       *       *       *       *       *

--On parlait au café d'un journaliste bien connu, et je ne sais qui
racontait qu'aussitôt que quelqu'un entrait un peu dans son intimité, le
journaliste le couchait sur un livre, un vrai livre de banquier, avec d'un
côté la recette, de l'autre la dépense, et au premier service qu'il lui
rendait, marquait un chiffre à la dépense, et si l'autre ripostait,
marquait un point à la recette: faisant la balance, tous les mois, pour
que son amitié fût toujours à la tête d'un actif considérable.

       *       *       *       *       *

--Vu, en allant à la Bibliothèque, un spectacle très humoristique, très
fantaisiste: un gros chien de Terre-Neuve s'élançant avec des aboiements
furieux contre un des jets d'eau de la Fontaine Louvois, et s'efforçant de
le mordre, de le mettre en pièces, de l'étrangler, et revenant vingt fois,
trente fois, avec des contorsions enragées et risibles contre le jet d'eau
toujours jaillissant.

       *       *       *       *       *

--_13 décembre_.--... A la sortie de cette soirée, on m'entraîne dans une
maison d'amour, dont les attachés d'ambassade parlent comme d'un paradis
des Mille et une Nuits. Un salon de dentiste décoré de papier grenat à
fleurs, de divans de velours de coton rouge, de glaces aux cadres sculptés
à la serpe par des Quinze-Vingts, d'une pendule représentant un jeune
berger donnant à manger à une chèvre, en zinc imitant le bronze, d'un
plafond peint où l'on voit, comme sur le couvercle d'une boîte de dragées
de la rue des Lombards, deux Amours dans une couronne de fleurs.

Dix femmes panachées, bleues, roses, blanches, jaunes, sont couchées,
affalées, vautrées sur les divans, en des coquetteries de bestiaux et avec
de petits _trémolo_ bêtes de leurs mules rouges. La conversation est
celle-ci: «Sais-tu toi pourquoi les jeunes filles n'aiment pas
l'architecture gothique?--Oh! Ah! Ah! Oh!--C'est parce qu'elles n'aiment
pas les vitraux... Qu'on devine l'ordure. Je ne veux pas la dire. Toutes
vous entourent pour un soda, vous embrassent pour un soda, vous lichent
pour un soda; il y en a même qui vous promènent en vous offrant à
l'admiration des autres, et en criant: «Qu'il est bel homme!»--toujours
pour un soda.

Et c'est ça, cette débauche insipide! le plaisir et l'excès de toute la
jeunesse élégante, bien élevée, même intelligente.

Je monte dans une chambre: c'est une très mauvaise chambre d'auberge dans
une ville où les diligences ne passent plus.

Il faut convenir que les Parisiens d'aujourd'hui ne sont pas bien
difficiles sur la mise en scène de leur plaisir. Ils n'exigent vraiment
pas grande sauce à leur jouissance. Comment! rien que ce petit hôtel garni
pour les sens du XIXe siècle. Pas un palais, des fleurs, des eaux
chantantes, un entour féerique, des peintures, des femmes nuagées de gaze:
ce qui invitait, et qui conviait et qui allumait les sens de l'antiquité,
tout cet art magnifique enfin, ouvrant la porte du lupanar romain.

Et je pensais très tristement, que si demain Montmartre devenait un Vésuve,
et qu'il enterrât sous sa lave Paris, je pensais à l'étonnement des
fouilleurs des siècles futurs, quand sortirait de la lave ou de la cendre,
le Priapeion célèbre de Paris. Ce serait à faire croire à la postérité,
que nous fûmes un peuple de portiers mettant à c... des laveuses de
vaisselle, à peine décrassées, dans le décor et le mobilier riche d'un
roman de Paul de Kock.

       *       *       *       *       *



ANNÉE 1858


_Samedi 30 janvier 1858_.--Dans la disposition d'esprit de nous amuser au
bal de l'Opéra, et devant un perdreau truffé et des sorbets au rhum,
servis dans un cabinet de Voisin, Alphonse nous conseille, de la part de
son oncle, d'être prudents, nous avertit que le gouvernement continue à
être fort mal disposé contre nous. Bonsoir le plaisir de cette nuit, et,
les nerfs montés, il nous vient des idées d'exil volontaire, et la
tentation d'aller fonder en Belgique un journal, où nous montrerons aux
gouvernants du moment, que nous avons certaines qualités de pamphlétaires.

       *       *       *       *       *

_13 février_.--Je vais voir un jeune homme de ma connaissance, que je
trouve grippé au coin de son feu, et occupant sa soirée ainsi. Il avait
devant lui une brochurette qui était le prospectus de M. Wafflard,
entrepreneur des pompes funèbres, avec les prix de toutes les classes
depuis la dixième jusqu'à la première, et où rien n'est oublié dans cette
carte de la mort: le nombre des prêtres, des cierges, des franges, et où
même une gravure sur bois, en haut de chaque classe, représente fidèlement
ce qu'on aura pour son argent.

Je feuillette la brochure et trouve en marge d'une page une addition au
crayon, montant à quatre mille et quelques cents francs,--addition que son
père, entré pour lui dire bonsoir, avant de sortir, regarde, et mis
soudainement en gaîté--ainsi qu'un père sceptique qui aurait compris.

Son père sorti, moi qui ne comprenais pas, je lui demandai: «Mais pour qui
diable fais-tu ce travail-là?--Pour mon père!» répondit tranquillement mon
jeune ami.

Les plus grands comiques n'ont jamais imaginé une si féroce chose. Au coin
du feu, comme distraction d'un rhume, faire, tranquillement et posément et
raisonnablement, la facture de la mort de son père en parfaite santé. Et
notez que mon jeune ami avait tout allié dans son devis, les convenances à
l'économie, les nécessités de la position sociale de son père avec le
mépris des fausses dépenses, et le convoi de seconde classe avec la messe
de première.

       *       *       *       *       *

_Vendredi 26 février_.--Mario Uchard nous emmène à sa répétition du RETOUR
DU MARI au Théâtre-Français... Dans la demi-nuit de la salle emballée, une
grande filtrée de lumière pareille à la lumière d'un glacier sur un côté
de la salle; tout en haut, par une ouverture du paradis, le jour du dehors
frappant sur les rideaux rouges des loges, sur le lustre au milieu de
l'obscurité, scintillant en huit ou dix points de petits rubis et de
petits saphirs; et en l'orchestre, et en la salle vide, çà et là, des
taches noires comme pochées par Granet, qui sont une vingtaine de
spectateurs; et la rampe basse, et au-dessus du plafond qui s'abaisse
lentement, pour rejoindre les décors, des trouées d'échafaudages
bleuissants qui semblent la charpente d'un clocher éclairé par un clair de
lune.

On charge de braise les chaufferettes traditionnelles et monumentales de
la maison de Molière, et la répétition commence avec un sac de bonbons sur
une fausse cheminée. Mme Plessy est en brûleuse de maison; Provost arrive
en retard, plié en deux par un rhumatisme; l'amoureux, tout emmitouflé,
joue enfoui dans un cache-nez, et les acteurs, tout en faisant le geste
d'ôter leur chapeau, le gardent... Quelque chose de bourgeoisement
fantomatique.

       *       *       *       *       *

_5 mars_.--Curieux êtres que nos étourdis, nos dissipateurs, nos fous! qui
ne jettent au vent que l'argent des usuriers. La fortune leur vient-elle,
les voilà tout à coup rangés, sages, économes, comptant et liardant. X...
ce dernier des fils de famille sans famille, ce type d'enfant prodigue, a
positivement dans le moment de l'argent à lui. Hier il a ouvert son
secrétaire devant des amis, leur a montré quinze cents vrais billets de
cent francs, les a feuilletés plusieurs fois, a soupiré... et les a fait
rentrer dans le tiroir où ils étaient, en disant: «Je sais que je vous
dois à tous de l'argent, mais c'est une drôle de chose, ça m'ennuie de
vous le rendre! Voulez-vous me tenir quitte pour un souper?»

       *       *       *       *       *

--Un prêtre que je connais à travers des gens de notre intimité, disait
dernièrement à une femme, dont le mari commence à se refroidir auprès
d'elle: «Il faut, voyez-vous, ma chère enfant, qu'une femme honnête ait un
petit parfum de lorette!»

       *       *       *       *       *

--Raphaël a créé le type classique de la vierge par la perfection de la
beauté vulgaire,--par le contraire absolu de la beauté, que le Vinci
chercha dans l'exquisité du type et la rareté de l'expression. Il lui a
attribué un caractère de sérénité tout humaine, une espèce de beauté ronde,
une santé presque junonienne. Ses vierges sont des mères mûres et bien
portantes, des épouses de saint Joseph. Ce qu'elles réalisent, c'est le
programme que le gros public des fidèles se fait de la Mère de Dieu. Par
là, elles resteront éternellement populaires: elles demeureront de la
vierge catholique, la représentation la plus claire, la plus générale, la
plus accessible, la plus bourgeoisement hiératique, la mieux appropriée au
goût d'art de la piété.

La VIERGE A LA CHAISE sera toujours l'Académie de la divinité de la femme.

       *       *       *       *       *

_7 mars_.--... Un individu étrange avec lequel Gavarni se fait une fête de
dîner un de ces jours. C'est un Italien, au passé inconnu, vivant
autrefois à Londres où il tirait de connaissances, à peu près tous les
jours, de quoi risquer quelques schellings dans les maisons de jeu de la
populace. Habitué d'un tripot où il était défendu de dormir, et où il n'y
avait rien pour s'asseoir, on l'appelait la _mouche_, par l'habitude qu'il
avait prise de dormir, appuyé contre les murs. Un soir, le jeu s'avive, et
un souverain tombe de la table et roule jusqu'à lui. Il avance un pied nu
sous une botte qui n'avait guère que le dessus, et saisissant la pièce
d'or avec l'orteil, il reste jusqu'au matin, sans le ramasser, de peur
d'être soupçonné. Le matin, pour la première fois de sa vie, se trouvant
au monde avec un souverain dans sa poche, cet homme, qui ne se couchait
jamais, songea à coucher dans un lit. Il frappe à une maison garnie, où il
est reçu. A dix heures il est réveillé par la bonne qui lui demande s'il
veut déjeuner avec ses maîtresses, deux vieilles _governess_. Il plaît,
devient, quelques jours après, l'amant de l'une, l'épouse, donne bientôt à
toutes les deux le goût du jeu, et les ruine. Puis quand il les a ruinées,
il fait convertir sa femme au catholicisme, puis sa belle-soeur, et, de
l'argent reçu des lords catholiques, tente le jeu à Hombourg, gagne 200,
000 francs, reperd et maintenant... Savez vous ce qu'il fait? Il va de
cabaret en cabaret, autour de la barrière de l'Étoile, organiser une
société de jeu parmi les compagnons maçons, pour laquelle il ira jouer en
Allemagne, sous la surveillance d'un comité d'une dizaine de maçons,
costumés en habit noir, et qui n'auront qu'à manger et à se promener.

       *       *       *       *       *

_12 mars_.--Ce soir on cause de 1830, et le marquis de Belloy, pour nous
donner une idée de la confraternité de ce temps, et des folies
excentriques et généreuses, et des choses ridicules et grandes qu'elle
amenait, nous raconte cette anecdote. Quelque temps avant la
représentation de MARION DELORME, il écrit à un ami, étudiant de médecine
en province. L'ami trouve de la tristesse dans la lettre, croit à un
manque d'argent, ramasse la monnaie qu'il peut, et la lui apporte à Paris.
De Belloy n'en avait pas besoin, il le remercie, l'empêche de repartir, et
le mène le soir chez sa maîtresse.

Alors, une vie à trois, du matin au soir, pendant quelques jours. Puis,
tout à coup, de Belloy ne voit plus son ami, il passe un matin chez lui,
et trouve au lit... un monstre. Son ami s'était rasé cheveux, sourcils,
barbe, moustaches, et il confesse à de Belloy que, devenu amoureux de sa
maîtresse, il a voulu se mettre dans l'impossibilité de la revoir. Et le
soir, qui était le jour de la première de MARION DELORME, cet ami modèle,
amené au théâtre, faillit faire tomber la pièce. Chaque fois qu'il se
retournait pour imposer silence au classicisme, la figure de ce monstre,
enthousiaste et glabre, faisait éclater de rire la salle.

       *       *       *       *       *

_19 mars_.--Reçu la première feuille de l'HISTOIRE DE MARIE-ANTOINETTE.

       *       *       *       *       *

_26 mars_.--Au Jardin des Plantes... Peu de dépense d'imagination de la
part du Créateur. Beaucoup trop de répétitions de formes chez les
animaux... Comme nous regardions engloutir une grenouille dans la tête en
triangle d'un serpent, et descendre dans son cou à la façon d'un ressort
de laiton distendu, une femme, en compagnie de sa bonne, regardait, elle
aussi, en détournant les yeux, et criait avec une sensibilité qui faisait
du bruit: «C'est affreux!» J'avais à côté de moi la grande marchande de
chair humaine de notre temps: Élisa, la Farcy II.

Plus loin, aux herbivores, devant l'hippopotame ouvrant, à fleur d'eau,
cette chose rose et immense et informe, cette bouche ressemblant à un
lotus gigantesque fait de muqueuses, c'est Vigneron le lutteur.

Voici donc la promenade et la distraction de ces deux débris du monde
antique dans la société moderne: l'athlète et la matrulle.

       *       *       *       *       *

_31 mars_.--«Vous ne serez jamais décorés!» C'est ainsi qu'un ami commence
le récit suivant: A Biarritz, il y a une bibliothèque de 25 volumes, votre
HISTOIRE DE LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE PENDANT LE DIRECTOIRE s'y trouvait.
Damas-Hinard dit à l'Impératrice: «Lisez ce livre, un livre nouveau qui
vous intéressera.» L'Impératrice prend le livre, se met à le lire, et tout
à coup part d'un grand éclat de rire. L'Empereur s'approche, interroge;
l'Impératrice lui montre le mot _tétonnières_ appliqué aux femmes du
Directoire. L'Empereur regarde, relit, s'assure de l'épithète,--et ferme
sévèrement le livre.

       *       *       *       *       *

_Avril_.--Nous feuilletons depuis quelque temps une sage-femme,
intéressante comme la portière de l'existence humaine. Le mouvement
instinctif du nouveau-né, lorsqu'il sort de son premier domicile, et qu'il
est encore oscillant à l'ouverture, ce mouvement, ce premier acte de vie,
est de redresser la tête et de la soulever vers la lumière: _coelumque
tueri jussit_.

       *       *       *       *       *

_11 avril_.--Dans un angle glacé de la place Royale, il y deux coupés qui
se morfondent à une porte, des sergents de ville, et une queue de ménages
du Marais, de ménages à la Daumier, et, derrière ces ménages, de petites
ouvrières en cheveux. C'est là. Je monte avec ceux qui montent. Et d'abord
une grande pièce éclairée par le jour morne d'une cour, et, tout autour,
dans des poses affaissées et pleurantes, les hardes de la morte, hardes de
femmes, hardes de reines; les sorties de bal de satin blanc et les robes
d'Athalie, tous les chiffons-reliques de ce corps, tous les costumes de
cette gloire, accrochés en grappes, comme aux murs d'une Morgue, avec un
aspect d'enveloppes fantomatiques et de vêtements ondoyants et radieux de
rêves, immobilisés et morts au premier rayon du jour.

Quelques marchandes à la toilette s'en vont le long de ces nippes
orgueilleuses et flétries, semblant, dans la tunique de Camille, chercher
l'accroc de l'épée de son frère...

«Passez, messieurs et dames!» fait la voix glapissante d'un crieur qui
pousse par les épaules la foule hébétée.

A côté, voici l'argenterie et les seaux de Champagne, que certes ni
Meissonier ni Germain n'ont ciselés, trois nécessaires de voyage, quelques
livres en misérable habit, en demi-reliure, des diamants; un reliquaire de
bijoux dessiné sur les étrusques du Vatican et du MUSOEO BORBONICO, une
parure zingare aux pierres sans valeur, montée par quelque Gilles l'Égaré
du royaume de Thunes, un odieux service de dessert en porcelaine peinte et
des tasses de Sèvres moderne.

«Passez, messieurs et dames», glapit encore la voix.

Et c'est le salon: un salon de tapissier du Marais. Puis, la chambre à
coucher, avec son petit lit en bois noir, aux rideaux de soie bleue, et
jetés dans toute la chambre, sur le lit, les fauteuils, les chaises, des
dentelles, des volants d'Angleterre, des garnitures de Malines, des
mouchoirs de Valenciennes, qu'une vieille, toute jaune, assise au chevet
du lit, surveille et couve de son oeil cupide et juif. «Passez...» répète
encore la voix.

_E tutto_... Et voilà ce que laisse Rachel: des diamants, des bijoux, de
l'argenterie, des dentelles, des demi-reliures et du faux Sèvres.

       *       *       *       *       *

--Dans le nu, peint, sculpté, décrit, quelques-uns ne voient que la ligne
du Beau. D'autres y voient toujours la peau de la femme et sa tentation.
Il y a du Devéria pour certaines gens dans la Vénus de Milo.

       *       *       *       *       *

--Relu le NEVEU DE RAMEAU. Quel homme, Diderot! quel fleuve, comme dit
Mercier!... Et Voltaire est immortel et Diderot n'est que célèbre.
Pourquoi? Voltaire a enterré le poème épique, le conte, le petit vers, la
tragédie. Diderot a inauguré le roman moderne, le drame et la critique
d'art. L'un est le dernier esprit de l'ancienne France, l'autre est le
premier génie de la France nouvelle.

       *       *       *       *       *

_16 avril_.--Sceptique, être sceptique, professer le scepticisme, hélas!
une mauvaise voie pour faire son chemin. Et d'abord, le moyen du
scepticisme n'est-ce pas l'ironie, la formule la moins accessible aux
épais, aux obtus, aux sots, aux niais, aux masses? Puis cette négation, ce
doute de tout, choque les illusions de tous, ou du moins celles que tous
affichent: le contentement de l'humanité qui suppose le contentement de
soi,--cette paix de la conscience humaine, que le bourgeois affecte de
donner comme la paix de sa conscience particulière.

       *       *       *       *       *

_23 avril_.--Nous revenons de chez Gavarni avec Guys, le dessinateur de
l'ILLUSTRATED LONDON.

Un petit homme à la figure énergique, aux moustaches grises, à l'aspect
d'un grognard; marchant en boitaillant, et sans cesse, d'un coup de plat
de main sec relevant ses manches sur ses bras osseux, diffus, débordant de
parenthèses, zigzaguant d'idées en idées, déraillé, perdu, mais se
retrouvant et reprenant votre attention avec une métaphore de voyou, un
mot de la langue des penseurs allemands, un terme savant de la technique
de l'art ou de l'industrie, et toujours vous tenant sous le coup de sa
parole peinte et comme visible aux yeux. Et ce sont mille souvenirs qu'il
évoque dans cette promenade, où il jette, de temps en temps, des poignées
d'ironies, des croquis, des paysages, des villes trouées de boulets,
saignantes, éventrées, des ambulances où les rats entament les blessés.

Puis au revers de cela, comme, dans un album, ou au revers d'un dessin de
Decamps se voit une pensée de Balzac, il sort de la bouche de ce diable
d'homme, des silhouettes sociales, des aperçus sur l'espèce française et
sur l'espèce anglaise, toutes nouvelles, et qui n'ont pas moisi dans les
livres, des satires de deux minutes, des pamphlets d'un mot, une
philosophie comparée du génie national des peuples.

Et c'est Janina prise, et ce ruisseau de sang tout barboteux de chiens,
coulant entre les jambes du jeune Guys...

Et c'est Dembinski, en chemise bleue, sa dernière chemise, jetant un louis,
 son dernier louis, sur un tapis vert, et sans pâlir le poussant à 40,000
francs.

Et c'est le château anglais, la haute futaie, la chasse, trois toilettes
par jour et bal tous les soirs, une vie royale menée, conduite, payée par
un monsieur qui s'appelle Simpson ou Tompson, et dont le fils de vingt ans
inspecte dans la Méditerranée les 18 bateaux de son père, dont pas un n'a
moins de deux mille tonneaux, «une flotte comme l'Egypte n'en a jamais eu»,
dit Guys. Puis c'est nous qu'il compare aux Anglais, nous! et il s'écrie:
«Un Français qui ne fit rien, qui fut à Londres pour dépenser de l'argent
tranquillement, qui a vu cela? Les Français voyagent pour se distraire
d'un chagrin d'amour, d'une perte au jeu, ou pour placer des rouenneries,
mais là, un Français dans une calèche, un Français qui ne soit ni un
acteur, ni un ambassadeur, un Français ayant à ses côtés une femme comme
une mère ou une soeur, et pas une fille, une actrice, une couturière, non
on n'en a jamais vu!»

       *       *       *       *       *

_24 avril_.--Entre le soufflé au chocolat et la chartreuse, Maria desserre
son corsage et commence ses mémoires.

Elle naît dans un petit paysage au bord de la Marne, ombreux et mouillé,
comme les aimait le paysagiste Huet. Elle est la fille d'un pauvre
constructeur de bateaux. Elle est toute blonde, et restée toute blanche
sous le soleil _noircisseur_ de la Brie. Elle a treize ans et demi. Un
jeune homme, qu'elle croit un architecte, lui fait la cour. Ce jeune homme
ainsi que dans les romans, est un comte, propriétaire d'un des châteaux
voisins, un jeune homme menant grand train et au bord de la ruine. Elle se
laisse enlever, et voici la fillette installée au château, où le comte
s'amuse de sa _villageoiserie_, de son ignorance de tout, et l'enferme à
clef dans sa chambre, le jour où il fait venir de Paris, des filles qu'il
s'amuse à chasser nues dans son parc, sous des robes de gaze, que
déchirent deux petits chiens de la Havane.

Cela se termine au bout de moins d'une année, par une ruine complète du
comte, qui, traqué par les recors, monte sur le toit de son château et se
brûle la cervelle, à la façon d'un châtelain du vieux temps. La fillette
est mise à la porte du château avec, pour tout argent, une montre garnie
de perles, et deux boucles d'oreilles en diamants. Elle est grosse. Elle
va accoucher chez une sage-femme qui la vend à un entrepreneur de
maçonnerie qu'elle prend aussitôt en dégoût, et pour vivre, revient
apprendre le métier de sage-femme, chez celle qui l'a accouchée.

       *       *       *       *       *

_28 avril_.--J'ai été une première fois à l'Hôtel de Ville. Cette fois,
j'y ai vu dans la salle Saint-Jean, les tués de Février, très proprement
embaumés, et dans une chemise de percale.

Je fus une seconde fois à l'Hôtel de Ville. Cette fois-là, dans la même
salle, je me suis mis aussi nu qu'un ver, j'ai endossé des lunettes bleues,
et le conseil de révision me trouvant trop bel homme pour être myope, me
nomma à la majorité des voix: hussard.

Je vais à l'Hôtel de Ville pour la troisième fois, ce soir, mais au bal.
Cela est riche et cela est pauvre. De l'or, et puis c'est toute la
magnificence des salles et des galeries; du damas partout et à peine du
velours, le tapissier en tout lieu, l'art nulle part; et sur les murs
chargés de plates allégories, peintes par des Vasari dont je ne veux pas
savoir le nom, moins d'art encore qu'ailleurs... Ah! la galerie d'Apollon!
la galerie d'Apollon! Mais l'émerveillement des douze mille paires d'yeux
qui sont là, n'est pas bien exigeant.

Pour le bal, c'est un bal. L'on se coudoie et même l'on valse, et c'est là
que j'ai vu valser une institution vieille comme le général Foy: ce
n'étaient qu'élèves de l'École polytechnique voltigeant dans des robes de
gaze bleue ou rose.

Ce qui m'a plus frappé, et ce qui est vraiment une belle chose, ce sont
les encriers syphoïdes du Conseil municipal: on les voit, ils sont ouverts
au public, ces grands jours-là. Ces encriers sont monumentaux, sérieux,
graves, recueillis, carrés, opulents, imposants. Ils ont tout à la fois
quelque chose des pyramides d'Egypte et du ventre de M. Prud'homme: ils
ressemblent à la fortune du Tiers-État.

       *       *       *       *       *

--Quand le XVIIIe siècle va mourir et que la grâce de Watteau en cet art
d'esprit, n'a plus que le souffle, il tombe dans l'art français, une
invasion de lourds barbares qui se gracieusent, de teutomanes qui font les
gentils: les Wille, Schenau, Freudeberg, etc.,--et même Lawreince.

       *       *       *       *       *

_Mai_.--C'est une drôle de chose--et personne ne l'a remarqué--que le
grand monument littéraire de l'atticisme, des élégantes moeurs, du délicat
esprit d'Athènes, Aristophane enfin, soit le plus gros monument
scatologique de la littérature de tous les peuples. La m.... y est le gros
sel et la m.... y semble le dieu du Rire. Qu'on me parle du goût raffiné
des spectateurs des NUÉES, de LYSISTRATA, des GRENOUILLES, allons donc! La
délicatesse d'esprit est une corruption, longue, longue à acquérir, et que
ne possèdent jamais les peuples jeunes. Ce ne sont que les peuples usés,
les peuples auxquels ne suffisent plus les sièges de fer et les bains de
marbre, les peuples au corps douillet et lassé, les peuples mélancolieux
et anémiés, les peuples attaqués de ces maladies de vieillesse qui
viennent aux arbres fruitiers qui ont trop porté.

       *       *       *       *       *

_6 mai_.--La langue javanaise, la langue argotique de toutes les impures
de Paris,--le croirait-on,--a été inventée à Saint-Denis, par les
pensionnaires pour se cacher des sous-maîtresses. Mais c'est un javanais
plus compliqué que celui qui met un _va_ après chaque syllabe: dans
celui-ci, après chaque syllabe, il y a un doublement de deux syllabes à la
même désinence. Ainsi, par exemple: Je vais bien, se dit: «Je _de gue_
vais _dai gai_ bien _den gen_.» Une langue impossible, martelée de
sonorités de diphtongues, et qui vous passe contre l'oreille comme une
brosse dure.

A mesure que je vois des ménages, deux choses me frappent. D'abord c'est,
la solennité de cette chose, le mariage. Cela donne à l'homme une assiette,
 une dignité, une sorte de fonction, je ne sais quoi d'occupant et
d'officiel. Bref, le mariage me semble une magistrature couchée. Mais
encore ceci, le mariage vu dans les intérieurs, m'apparaît comme un
concubinage affiché et s'étalant dans une impudeur glorieuse. J'y vois
l'image d'un monsieur et d'une dame dans leur lit, la conjonction
corporelle par-dessus les blonds petits cheveux de l'enfant; et l'enfant
arrive à me faire l'effet d'un phallus dessiné sur les murs.

       *       *       *       *       *

_Dimanche 9 mai_.--Nous dînons à Bellevue, chez les Charles Edmond, dans
une petite maison, toute pleine de mousseline, d'un frais et joli luxe de
tapissier et de femme: un petit nid avec un jardin grand comme une
corbeille, où il n'y a de la place que pour des fleurs. Et là dedans le
sourire de l'oeil de Charles Edmond, et l'accueil et la bonne enfance et
le franc rire de Julie. La causerie va à Proudhon et à son livre, dont
Saint-Victor jette des morceaux au vent, et Charles Edmond parle
curieusement de l'homme qui se cache derrière cette plume révoltée, et de
la tendresse et de la sensibilité de ce rude pamphlétaire. Et après des
gros mots des uns et des autres contre l'Église, il arrive que quelqu'un
cite cette parole de Montrond, le viveur, l'ami de Talleyrand, auquel un
prêtre demandait à son lit de mort, s'il avait blasphémé l'Église:
«Monsieur le curé, j'ai toujours vécu dans la bonne compagnie!»

--Les sociétés commencent par la polygamie et finissent par la polyandrie.

       *       *       *       *       *

_20 mai_.--Alors que nous étions sur le quai de la Rapée, il y avait,
devant un petit poste, des militaires qui faisaient l'exercice, comme des
soldats de bois sur cette espèce de herse avançante et reculante qui amuse
les enfants. En face du peloton, à l'ombre des arbres, les coudes sur la
terre et les mains au menton, de grands voyous hors d'âge, mystérieux
comme des sphinx, le regard immobile, voilé et dormant, regardaient la
troupe travailler, ainsi que des voleurs étudieraient une porte à
crocheter,--semblant vouloir voler la charge en douze temps pour des
journées futures.

       *       *       *       *       *

_27 mai_.--Un éclat de rire que l'entrée de Maria, une fête que son
visage. C'est, quand elle est dans la chambre, une grosse joie et des
embrassades de campagne. Une grasse femme, les cheveux blonds, crespelés
et relevés autour du front, des yeux d'une douceur singulière, un bon
visage à pleine chair: l'ampleur et la majesté d'une fille de Rubens.
Après tant de grâces maigres, tant de petites figures tristes, préoccupées,
avec des nuages de saisie sur le front, toujours songeuses et enfoncées
dans l'enfantement de la carotte; après tous ces bagous de seconde main,
ces chanterelles de perroquets, cette pauvre misérable langue argotique et
malsaine, piquée dans les miettes de l'atelier et du TINTAMARRE; après ces
petites créatures grinchues et susceptibles, cette santé de peuple, cette
bonne humeur de peuple, cette langue de peuple, cette force, cette
cordialité, cette exubérance de contentement épanoui et dru, ce coeur qui
apparaît là dedans, avec de grosses formes et une brutalité attendrie:
tout en cette femme m'agrée comme une solide et simple nourriture de ferme,
 après les dîners de gargotes à trente-deux sous.

Et pour porter un torse flamand, elle a gardé les jambes fines d'une Diane
d'Allegrain, et le pied aux doigts longs d'une statue, et des genoux d'un
modelage...

Puis l'homme a besoin de dépenser, à certaines heures, des grossièretés de
langue, et surtout l'homme de lettres, le brasseur de nuages, en qui la
matière opprimée par le cerveau, se venge parfois. C'est sa manière de
descendre du panier, où les NUÉES font monter Socrate...

       *       *       *       *       *

--Nous venons de voir un amateur singulier, jaloux de sa collection comme
un sultan, et peut-être est-ce la sagesse. Il a une maison à lui, dont il
se rappelle à peine le chemin, une maison toute pleine de tableaux, de
dessins qui se piquent aux murs, restant des six mois sans voir leur
possesseur.

Cet original d'un très grand goût, s'appelle M. Laperlier. Il nous montre
ses Chardin et ses Prud'hon,--et nous qui avons fait le voeu de ne jamais
acheter de tableaux,--nous revenons amoureux de deux tableaux, il est vrai
que ce sont deux esquisses: l'esquisse des TOURS DE CARTES de Chardin, une
merveille de couleur gaie et papillotante qu'on ne rencontre pas
d'ordinaire chez lui, et le portrait de Mlle Mayer par Prud'hon, le
portrait que le peintre eut jusqu'à sa mort dans son alcôve,--un portrait
où l'on dirait le sourire de la Joconde dans l'ovale ramassé d'une nymphe
de Clodion.

       *       *       *       *       *

_6 juin_.--Dîner chez le garde de la forêt de Saint-Germain. Saint-Victor,
Mario Uchard, Aurélien Scholl et Jules Lecomte.

Jules Lecomte, cet homme dont nous n'avions entrevu dans l'ombre de son
cabinet que le regard froid, métallique, mystérieusement intimidant, ne
nous semble plus au grand soleil qu'un bourgeois, qui aurait des remords
ou une maladie d'estomac. Il a l'air de porter son passé sur les épaules,
avec la gêne et la réserve d'un monsieur qui ne veut tendre la main, que
bien sûr d'en trouver une autre au bout,--sympathique après tout, et même
vous attristant de pitié.

Un homme rempli d'histoires qu'il tire comme de tiroirs, et qu'il raconte
sans chaleur et avec le même accent, ainsi qu'il lirait un procès-verbal.
Sans goût littéraire, mais fureteur sagace, intelligemment curieux, le
seul homme, à l'heure présente, qui dans la presse soit un chroniqueur un
peu universel, un peu informé de ce qui court, de ce qui se dit, de ce qui
se fait, le seul ayant des oreilles autre part que dans le café du Helder
et dans le petit monde des lettres, sur la pointe du pied, à la porte
entre-bâillée du monde, et de tous les mondes, du monde des filles au
monde de la diplomatie, écoutant, pompant, aspirant ce journal de la vie
contemporaine qui n'est nulle part imprimé, à la piste de tous les moyens
d'information, ayant essayé par exemple, nous dit-il, de donner des dîners
où il faisait asseoir toutes les professions à sa table, espérant que
chaque spécialité se confesserait à l'autre, et que toute l'histoire
intime et secrète de Paris débonderait au dessert, de la bouche du
banquier, du médecin, de l'homme de lettres, de l'homme de loi.

«Savez-vous, nous dit Lecomte, pourquoi Véron a vendu sa collection? Il se
figure que ça va finir demain ou après-demain, et comme il se croit un des
grands auteurs du 2 décembre, une _tête à prix_, il se figure que tout
chez lui sera mis en miettes, et il a tout vendu. Il n'a plus qu'un lit,
un fauteuil et sa malle.»

       *       *       *       *       *

--On nous conte, en tournant dans cet insipide manège de Mabille, un beau
mot de fille. Il appartient à Mlle A. C... En soirée un monsieur lui
propose de la reconduire. Elle dit: «Oui.» A un second, elle dit:
«Peut-être.» A un troisième, elle est forcée de dire: «Impossible!» A un
quatrième, n'y tenant plus, elle s'écrie: «Sacré cochon de métier, où l'on
ne peut pas prendre des ouvrières!»

       *       *       *       *       *

_Dimanche 13 juin_.--Le soir, après dîner, dans le jardinet de Charles
Edmond, sur la petite terrasse contre la ruelle menant aux champs,
Saint-Victor et nous, nous évoquons le passé, remontant aux Grecs et aux
Latins, faisant de nos souvenirs de classe, jaillir les étincelles et les
rapprochements, appréciant et commentant le latin de Tacite, le latin de
Cicéron, le latin de M. Dupin. Puis la conversation s'élevant peu à peu,
atteint, comme un ballon qui aurait jeté tout son lest, ce panthéon de
lumière et de sérénité, cette haute demeure où la place est marquée pour
tous ceux qui conservent ou augmentent la patrie, ce temple de
l'astronomie antique, cette architecture d'un supra-monde que nous ouvre
le Songe de Scipion l'Africain, quand détonne dans la grande évocation, un
rappel du présent, le: «Ohé, les petits agneaux!» beuglé dans la ruelle...

Saint-Victor a une grande histoire en tête, et déjà commencée: «les
Borgia» toute l'Italie et la Renaissance. Un beau livre! Puis se livrant à
nous, ses _copains_ politiques et artistiques, selon son expression, il se
met à nous parler de son ambition de décrire les métopes du Parthénon,
furieux d'enthousiasme, et désespérant, désespérant de pouvoir dire cela
avec des mots, et se lamentant qu'il n'y ait pas dans la langue française
de vocables assez religieux pour rendre ces torses «où la divinité circule
comme le sang».--«Le Parthénon, le Parthénon, répète-t-il deux ou trois
fois, ça me remplit de l'horreur sacrée du _lucus_.»

Et le voilà, prenant feu sur le beau antique, comme un dévot à propos de
sa foi, et il nous conte en riant, mais avec une sorte de peur au fond de
lui, la peur d'un païen contemporain des Eginètes, il nous conte
l'histoire de ce savant allemand Ottfried Muller, qui avait nié la
divinité solaire d'Apollon, et qui fut tué d'un coup de soleil.

       *       *       *       *       *

--Trop suffit quelquefois à la femme.

       *       *       *       *       *

_23 juin_.--Malgré notre foi au succès,--l'HISTOIRE DE MARIE-ANTOINETTE
avait paru le 19,--des doutes, des inquiétudes, et des étalages rétifs à
l'exposition, et des retards de réclames... enfin dans le lointain un
petit bruissement du livre dont on commence à parler, des échos
d'impressions de celui-ci et de celui-là, et ce matin une demande de trois
exemplaires de la part de l'ambassade de Russie.

       *       *       *       *       *

_2 juillet_.--Dans ces jours de la campagne qui ne semblent plus avoir de
nom, qui ne sont plus ni jeudi, ni vendredi, ni samedi, parce qu'il n'est
rien qui les distingue, qui les date par un fait, dans ces jours incolores
que mesurent deux seuls événements: le déjeuner et le dîner;--lu RICHELIEU
ET LA FRONDE de Michelet. Style haché, coupé, tronçonné, où la trame et la
liaison de la phrase ne sont plus, avec des idées jetées comme des
couleurs sur la palette, et quelquefois une sorte d'empâtement au pouce...
Mais plus haut, et au fond, une terrible menace que ce dernier livre du
grand poète, et un peu l'ouverture de la grande Ruine qui sera demain. En
ce livre déshabillé, plus de couronnes de lauriers, plus de manteaux
fleurdelisés plus de chemises même. Les hommes y perdent leur piédestal
comme les choses y perdent leur pudeur. La Gloire y a des ulcères et la
matrice des Reines des avortements. Ce n'est plus le stylet de la Muse,
c'est le scalpel et le _speculum_ du médecin. L'historien y apparaît comme
le docteur des urines du peintre hollandais. Le bassin d'Anne d'Autriche y
est visité comme en d'autres oubliettes de Blaye, et l'anus du Roi-Soleil
y est interrogé comme en un dispensaire de police... Fin des dieux, des
religions, des superstitions, et l'arrière-faix de l'histoire exposé en
public. Cependant où va cela, où va ce siècle qui n'avait plus de culte
que dans son passé historique? Où aboutira cette grande avenue de
l'histoire qui n'est plus qu'une avenue de monarques, de reines, de
ministres, de capitaines, de pasteurs de peuples, montrés dans leurs
ordures et leurs misères humaines,--de Rois passant au conseil de révision?

       *       *       *       *       *

_7 juillet_.--Été un peu revivre à Paris. Chez Saint-Victor, 49, rue de
Grenelle Saint-Germain, au fond d'une grande cour, un petit salon aux murs
tout couverts de dessins de Raphaël et des grands maîtres italiens,
fac-similés par Leroy. Saint-Victor arrive, ébouriffé, non peigné, non
bichonné, en déshabillé de tout l'être, et charmant garçon ainsi et beau
comme un éphèbe de la Renaissance dans son rayonnant désordre, car il
n'est pas fait pour l'habillement moderne qui le vulgarise et le
_perruquifie_...

       *       *       *       *       *

--Un ouvrier ébéniste, d'un de ces mots de peuple, a devant moi défini le
style de ce temps sans style, le style du XIXe siècle. Il a dit: «C'est
une julienne!»

       *       *       *       *       *

--Pour arriver il faut enterrer deux générations, celle de ses professeurs
et celle de ses amis de collège: la génération qui vous a précédé et la
vôtre.

       *       *       *       *       *

--Tous ces temps-ci, détente complète de l'activité physique et morale;
une somnolence qui irait à des nuits de dix-huit heures;--dans l'éveil les
yeux paresseux à voir, à observer;--notre regard, sans notre pensée,
feuilletant les livres et se traînant de l'un à l'autre;--un grand effroi
de faire moins que rien;--la tête vide et pourtant lourde;--le sang comme
envahi par la lymphe;--un lâche ennui;--le remuement de la cervelle et du
corps aussi durs pour nous que pour l'aï, qui passe une journée à se
dérouler de son arbre;--un état de l'âme sur lequel tout passe sans la
secouer: les distractions, l'orgie, les grattements de vanité.--C'est la
maladie qui vient aux activités retraitées, aux têtes qui restent trop
longtemps à se reposer, à nous qui, depuis cinq mois, ne vivons pas dans
une oeuvre et pour une idée.

       *       *       *       *       *

_2 août_.--Par la littérature qui court, c'est vraiment un noble type
littéraire que ce Saint-Victor, cet écrivain dont la pensée vit toujours
dans le chatouillement de l'art ou dans l'aire des grandes idées et des
grands problèmes, couvant de ses amours et de ses ambitions voyageuses la
Grèce d'abord, puis l'Inde qu'il vous peint sans l'avoir vue, comme au
retour d'un rêve _haschisché_, et poussant sa parole, ardente et emportée
et profonde et peinte, autour de l'origine des religions, parmi tous les
grandioses et primitifs rébus de l'humanité: curieux des berceaux du monde,
de la constitution des sociétés, pieux, respectueux, son chapeau à la
main devant les Antonins, qu'il appelle le sommet moral de l'humanité, et
faisant son évangile de la morale de Marc-Aurèle, ce sage et ce si
raisonnable maître du monde.

Et quand il redescend de ces cimes, et qu'il parle de ces temps-ci et de
leurs hommes, c'est avec une ironie à la Michel-Ange, comparant Janin et
son oeuvre à la Chimère de Rabelais «bombycinant dans le vide», _chimera
bombycinam in vagum_.

Tout cela coulant, débordant, en une nuit d'été, de cet éloquent toqué du
passé et de l'antiquité, dans l'ombre d'un mylord qui roule au petit pas,
à travers le bois de Boulogne, avec un cocher dormant sur le siège, et
dont il dit: «Ne le dirait-on pas accoudé sur un _triclinium_?»

       *       *       *       *       *

--Croissy. En entrant sous bois, j'ai tout de suite le silence, mais un
silence murmurant de toutes les petites et caressantes voix de la vie et
de l'amour, que domine, comme une dièze profonde, la plainte amoureuse du
ramier. L'herbe même est susurrante. La feuille parle à la feuille, et la
plus petite poussant la plus grande qui lui cache le soleil, dit:
«Range-toi,» et cela _basso basso_, jusqu'à ce que la brise, passant dans
la tête du bois, fasse un frémissement longuement s'en allant, qui emporte
tous les bruits, dans un _remolo_ de feuilles, ressemblant au doux et
effacé murmure d'une eau qui coule au loin.

       *       *       *       *       *

--A-t-on jamais songé à l'être moral que doit faire le fils d'un
restaurant, conçu aussitôt après que son père a donné l'ordre aux garçons
d'ajouter le numéro du cabinet à l'addition des soupers de la nuit?

       *       *       *       *       *

_6 août_.--Nous voici près de Blois, à la Chaussée-Saint-Victor, dans une
façon de château et dans une manière de parc, avec Mario Uchard et sa
perpétuelle bonne humeur, avec les beaux yeux de son bébé et son babil
d'oiseau, et avec le nez rouge de miss Charlotte, la gouvernante du bébé.

Une fantastique personne que cette miss Charlotte, passant automatiquement
dans le paysage, ombragée de son chapeau de paille brun en forme de
tourtière, tenant dans la paume d'une main levée en l'air, une toute
petite cage garnie de ouate, sur laquelle trébuche un oisillon aux ailes
coupées, suivie à trois pas, par un de ces petits chiens ratiers, auquel
Landseer fait agacer un perroquet. Mais vieux, vieux, ce chien! et le
derrière râpé comme une couverture d'hôpital, et sautillant sur trois
pattes, la quatrième étant paralysée par un rhumatisme,--un petit chien
qui est une chienne appelée Fanny, dite familièrement _Fane_.

       *       *       *       *       *

--Un original que j'ai connu, se trouve faire une visite au printemps,
dans un château, à une toute jeune femme qui lui dit: «Vous aimez la
campagne au printemps, Monsieur?

--Moi, Madame, pas du tout, au printemps j'adore Paris: les jours sont
devenus longs et c'est le meilleur mois pour bien voir les petites filles
qui sortent des magasins!

       *       *       *       *       *

--C'est curieux le mépris de la vieille Grèce pour la Rome du temps
d'Auguste, pour la Rome polie, considérée par elle comme barbare, et dont
ni Lucien, ni Denys d'Halicarnasse qui parla si bien des choses romaines,
n'osent mentionner les poètes et les artistes: mépris d'une douce
civilisation pour un peuple de soldats, et dont nous avons la délicate
traduction dans ce refus d'une courtisane de coucher avec un fanfaron
guerrier, se figurant coucher avec le bourreau.

       *       *       *       *       *

_15 août_.--... La table est mise dans la cour, entourée d'un treillage
vert attendant les plantes grimpantes, et à l'entrée de laquelle se
tiennent scellés deux beaux ânes gris, harnachés de rouge et tout
pomponnés de houppettes à l'espagnole. Nous nous asseyons dix-neuf sur des
chaises de jardin. Villemessant blaguant l'appétit de celui-ci, les
_fours_ de celui-là, criant à sa femme: «Bois du bordeaux, ça te fera
vivre quinze jours de plus,» appelant «Fouyou» sa fille, qu'il traite en
vrai gamin, et nous disant: «On m'a demandé à Blois qui vous êtes, j'ai
répondu que vous étiez les frères Lionnet, des chanteurs de chansonnettes,
et que vous alliez chanter quelque chose aux fêtes.»

Il y a parmi les convives un dur à cuire de 76 ans, qui en paraît 40, et
qui est en pantalon blanc, en redingote de lasting, en chaussettes de soie
dans fins escarpins. Un homme qui a fait sa carrière dans les intendances
de Napoléon Ier, et qui, depuis rallié aux Bourbons et mêlé à de grands
événements, et devenu le familier de nombre de personnages, est tout plein
d'anecdotes donnant un relief aux faits historiques. C'est le baron
Penguilly, père de Penguilly le peintre.

Lors de l'entrée de l'armée française à Moscou, il prend possession d'un
palais. Dans la visite des chambres, il entend un frôlement de robe,
aperçoit un pied sous un lit, tire à lui un bas de soie noire, au bout
duquel il y a une jolie femme, et encore un autre pied et une autre jolie
femme. Des deux femmes, il fait ses maîtresses à tour de rôle.
L'après-demain, survient un de ses amis qui lui dit: «Tu es heureux, toi
seul as des femmes!--Et toi du madère! répond Penguilly. Eh bien! donnant
donnant, je t'échange une de mes femmes contre dix tonnelets de madère.»
L'échange fut fait.

Moscou évacué, voici Penguilly, chargé par le maréchal je ne sais plus qui,
de ramener dans sa voiture deux actrices de la troupe française. Un
cheval meurt, puis deux, puis trois, puis plus de calèche. Les deux femmes
alors hissées sur un cheval que Penguilly trouve par un heureux hasard à
acheter. Et l'une des deux prise de dyssenterie et attachée avec des
cordes sur le cheval. Enfin l'agonie de la femme, disant au moment de
mourir: «Penguilly, en cas de mort tout le monde peut baptiser et donner
l'absolution», et elle le force à écouter sa confession. Elle était la
fille d'un marchand du faubourg Saint-Antoine, enlevée à 13 ans, et ayant
promené sa vie amoureuse dans les quatre coins du monde. Et sa confession
faite, elle lui donnait sa bourse pour qu'il fît dire des prières à la
première ville. En Pologne, Penguilly lui faisait faire un service, et il
reçoit encore, tous les ans, une lettre de remerciement de la survivante.

       *       *       *       *       *

_26 septembre_.--Bar-sur-Seine.--On vendange. Une côte caillouteuse
montant dans le ciel implacablement bleu, toute grise et toute violette:
d'un gris de perle dans la lumière, d'un violet de fleur de bruyère dans
l'ombre. Elle monte, la petite côte, hérissée d'échalas flambants, comme
des piques au soleil, et au bas desquels, sous l'abri de quelques feuilles
recroquevillées et écarlates, des grappillons brillent comme des perles
noires.

Sur le petit sentier serpentant par la côte, et derrière les caprices de
la haie, l'écho retentissant des sabots d'une vendangeuse, dont la chemise
blanche éclate, de temps en temps, à travers les trous de la haie, et que
l'on voit, d'une main, abaissant son chapeau de paille sur les yeux.
Partout, montant et descendant, des hommes qui portent la hotte, la tête
inclinée en avant, les bras ballants, et partout, çà et là, dans le
vignoble, et tout là-bas, où ils ne sont que des points rouges, des points
bleus, des reins baissées de femmes, que relèvent en plis puissants les
courts cotillons. Tout bruit, chantonne et rit. Et la parole, et l'attaque,
et la riposte soudaine, par des voix comme grisées, et que semble
applaudir, à la cantonade, la batterie sonnant creux des marteaux sur les
futailles vides...

Sous le hangar aux vieilles poutres, couleur de glaise, là, près des
tonneaux rangés en ligne sur un plan incliné, en un air enivré de l'odeur
du raisin qui fermente, et dans lequel roulent, les ailes lourdes, des
mouches à miel, au milieu du murmure du vin qui coule, goutte à goutte,
faisant dans les rigoles de la chanlatte, un ruisseau rouge, sur lequel
surnage une mousse rose et comme fouettée, dans le bruit mat de la verrée,
tombant d'un coup, toutes les quatre ou cinq secondes, contre le bois du
baquet, et scandant le temps comme un hoquet d'ivrogne, parmi le glouglou
incessant des canelles de bois, au bout desquelles pend toujours une
goutte, où le soleil met la pourpre d'un rubis; près de ce raisin foulé
qui sera du vin un jour,--la pensée fermente et bout, et le crayon à la
main, j'y foule mon livre.

--Ici, il y a un propriétaire qui dit à son fils: «Tu es riche,
parle fort!»

       *       *       *       *       *

_Octobre_.--Ayant ouvert un livre de Gerdy: PHYSIOLOGIE PHILOSOPHIQUE DES
SENSATIONS, je pense au beau travail qu'il y aurait pour un Michelet, au
lieu de mettre sa pensée sur l'Insecte ou l'Oiseau, de prendre, comme
sujet d'étude, ce petit monde inconnu: l'Enfant, et de raconter, avec des
observations mitoyennes à la médecine, mais planant au-dessus, l'éveil
successif de ses sensations et l'éclairage, petit à petit, de la rose
intellectuelle de son cerveau.

       *       *       *       *       *

--Personne n'a remarqué, et cependant cela saute aux yeux et aux oreilles,
combien la langue de Napoléon Ier, cette langue par petites phrases de
commandement, la langue conservée par Las Cases dans le MÉMORIAL DE
SAINTE-HÉLÈNE, et encore mieux dans les ENTRETIENS de Roederer, a été
prise et mise par Balzac dans la bouche de ses types militaires,
gouvernementaux, humanitaires, depuis les tirades de ses hommes d'Etat
jusqu'aux tirades de Vautrin.

       *       *       *       *       *

--Dans cette concurrence des falsifications, on arrivera, peut-être avant
cent ans, à désigner du doigt dans la société un homme qui aura mangé, une
fois dans sa vie, de la viande, de la vraie viande venant d'un vrai boeuf.

       *       *       *       *       *

--Une révélation curieuse, à la fois sur le luxe et la misère de Paris.
Tous les hivers, 3,000 amazones sont déposées au Mont-de-Piété.

       *       *       *       *       *

_Octobre_.--La curieuse étude qu'il y avait à faire, il y a une vingtaine
d'années, sur les originaux de la province, légués par le XVIIIe siècle à
ces temps-ci.

Mon cousin me parlait aujourd'hui de son maître de pension, le père
Cerceau, un ancien oratorien, marié à une ci-devant religieuse. Affecté
d'une myopie qui lui donnait un perpétuel mouvement grimaçant dans la face,
c'était le type du gobe-mouche, mais un gobe-mouche avec une latinité
énorme, et si passionné de Virgile, qu'il avait taillé les deux grands
buis de l'entrée de son jardin: l'un en un Enée, l'autre en une Lavinie.

Ce pauvre homme, la faiblesse même, avait besoin, pour la tenue de sa
classe, de l'énergie et au besoin de la poigne de Mme Cerceau, qu'il
appelait à la rescousse dans les moments de crise.

--Eh bien! y a-t-il quelque chose de nouveau? était la phrase
traditionnelle par laquelle il commençait toujours sa classe.--Marmont a
trahi!--Deux cents vers, toi! Pourquoi dis-tu des choses comme ça?--Mais,
Monsieur, vous me demandez...--Vois-tu, j'ai connu une personne qui m'a
donné tous les détails!--Mais, Monsieur, il y avait du son dans les
cartouches!--Qui est-ce qui t'a dit ça?--Je l'ai vu, monsieur Cerceau!--Tu
l'as vu?» Et il s'approchait de l'élève pour le jeter dehors, mais, voyant
le bambin se mettre en état de défense, on l'entendait s'écrier: «Madame
Cerceau! madame Cerceau! mettez cet homme à la porte!»

Un autre jour: «Y a-t-il quelque chose de nouveau?--Monsieur, il y a eu un
duel!--Un duel ici, on s'est moqué de toi!--Mais c'est entre M*** et M***,
même que nous avons vu par terre des gouttes de sang.--De sang, Messieurs,
c'est trop curieux. Vous ne le direz pas. Ficelez vos livres. Nous allons
aller voir cela!»

C'était le grand moment de la restauration des idées catholiques, et le
pauvre père Cerceau disait sur un ton lamentable, à ses élèves: «Messieurs,
vous serez cause de ma ruine. Mme de Noiron se plaint que vous lui faites
des grimaces à l'église...» Mme de Noiron, la mère du procureur du roi,
faisait trembler le prêtre marié. Alors on reprenait, dans les classes,
l'étude de l'Évangile, et mon cousin lui disant: «Moi, je ne veux pas
l'apprendre!--Eh bien! je t'en prie, apprends-le pour moi seulement le
samedi. Faut-il que je me mette à tes genoux? Le veux-tu? Tu es trop jeune
pour comprendre...»

Plus tard, quand mon cousin était sorti du collège, son ancien maître
s'invitait à dîner chez lui en ces termes: «Labille, tu me feras faire un
petit dîner... moi, je ne suis pas gourmand, je suis friand... tu auras
une petite truite saumonée, non _citronnée_... un pain au lait, où tu ne
mettras que trois oeufs, c'est plus douillet...» Et, le petit dîner
dégusté et arrosé d'une ou deux bouteilles de bon bourgogne, l'ancien
oratorien disait à son élève: «Crois-tu en Dieu, Labille?--Mais oui,
monsieur Cerceau!--C'est comme moi... mais en Jésus-Christ, non... c'est
une trop jeune barbe!»

       *       *       *       *       *

--Je ne suis pas aussi heureux que ces gens qui portent, comme un gilet de
flanelle qu'ils ne quittent même pas la nuit, la croyance en Dieu. Du
soleil ou de la pluie, du poisson frais ou du gibier faisandé me font
croire ou douter. Il y a aussi, dans la fortune des coquins, des
complicités de la Providence qui me rendent terriblement incrédule. La
survie immortelle me sourit aussi, quand je pense à ma mère, quand je
pense à nous; mais une survie impersonnelle, une survie _à la gamelle_,
comme je le disais à Saint-Victor, ça m'est bien égal. Et me voilà
matérialiste...

       *       *       *       *       *

Mais, si je me mets à penser que mes idées sont le choc de sensations, et
que tout ce qu'il y a de surnaturel et de spirituel en moi, ce sont mes
sens qui battent le briquet,--aussitôt je suis spiritualiste.

--La compagne, dans l'antiquité, n'était ni une mère, ni une soeur, ni
une consolation, ni une amie de coeur. Elle n'était pas, comme pour
nous, l'élégie de la Nature, ce pays romanesque, cette patrie de
rêverie, teinte du panthéisme d'un dimanche de bourgeois. Elle était un
repos, un déliement des affaires, une excuse de paresse, l'endroit où la
conversation échappait aux choses de la vie et de la ville, où la pensée
prenait sa récréation.

La campagne était le salon d'été de l'âme d'Horace.

       *       *       *       *       *

_28 octobre_.--M. de Vailly, qui ne nous connaît pas plus que nous ne le
connaissons, dans une étude sur nos livres publiée ces jours-ci par
l'ILLUSTRATION, a fait sur nous une prédiction qui pourrait peut-être se
réaliser. Il affirme que si nous aimons, nous aimerons ensemble, et que
les lois et les moeurs doivent faire une exception en faveur de notre
dualité phénoménale.

       *       *       *       *       *

_Dimanche. Novembre_.--Gavarni, Flaubert, Saint-Victor, Mario Uchard
dînent chez nous. Flaubert, une intelligence hantée par de Sade, auquel il
revient comme à un mystère et à une turpitude qui l'affriolent, et
gourmand de la turpitude et la collectionnant, et heureux, selon son
expression, de voir un vidangeur manger de ce qu'il transporte, et
s'écriant, toujours à propos de M. de Sade: «C'est la bêtise la plus
amusante que j'aie rencontrée!»

Et de Sade lâché, le voilà à dresser d'énormes et pantagruéliques ironies
contre les _attaqueurs_ de Dieu. Et il narre qu'un individu est mené à la
pêche par un ami, qui jette l'épervier et retire une pierre sur laquelle
est écrit: Je n'existe pas. _Signé_: Dieu. Et l'ami athée lui dit: Tu vois
bien!

Flaubert a choisi pour son roman antique, Carthage, comme le lieu de la
civilisation la plus pourrie du globe, et, en six mois, il n'a fait encore,
dit-il, que deux chapitres: un repas de mercenaires et un lupanar de
jeunes garçons[1].

[Note 1: Le chapitre a dû être abandonné.]

Là dessus Saint-Victor se met à proclamer sa catholicité d'artiste et de
lettré, à dire qu'il lit avec un plaisir énorme les débats de l'affaire
Mortara, pris d'un intérêt passionné pour tout ce qui touche à la
mythologie. «Ah! s'écrie l'original catholique, je ne connais rien de beau
comme une grande fête dans Saint-Pierre, les cardinaux qui lisent leurs
bréviaires, dans ces poses insolemment renversées des pendentifs,
avez-vous vu, avez-vous vu?... Oui, la religion catholique, au fond c'est
une fameuse mythologie!»

Et c'est un convive qui compare Aubryet à un chat dans un courant
électrique; et c'est un autre qui, énumérant les journaux en possession
des juifs, la PRESSE, le CONSTITUTIONNEL, les DÉBATS, le COURRIER DE PARIS,
 déclare que la littérature est déjà _domestiquée_ par eux.

Le dîner se termine par un humoristique récit d'une pendaison à Londres,
fait par Gavarni. Une petite pluie fine,--il pleut toujours quand on pend,
--le patient en paletot de caoutchouc et en bonnet de coton, un ministre
anglican qui lui lit du Bonhomme Richard, pendant qu'on passe dans la
foule des assiettes de petites dragées blanches.

       *       *       *       *       *

_13 novembre_.--Habiles gens, ces philosophes académiques du XVIIIe siècle,
les Suard, les Morellet, plats, serviles, rentés par les seigneurs, à peu
près entretenus de pensions par des grandes dames, avec aux jambes, les
culottes de Mme Geoffrin. Ces âmes d'hommes de lettres-là font tache dans
ce libre XVIIIe siècle par la bassesse sourde du caractère, sous la
hauteur des mots et l'orgueil des idées. Le monde de l'art, au contraire,
contient les nobles âmes, les âmes mélancoliques, les âmes désespérées,
les âmes fières et gouailleuses, comme Watteau qui échappe aux amitiés des
grands, et parle de l'hôpital ainsi que d'un refuge; comme Lemoyne qui se
suicide, comme Gabriel de Saint-Aubin qui boude l'officiel, les académies,
et suit son génie dans la rue, comme Le Bas qui met son honneur d'artiste
sous la garde de la blague moderne.

Aujourd'hui, nous avons changé cela: ce sont les lettres qui ont pris
cette libre misanthropie de l'art.

--Dans les tableaux italiens, l'écartement des yeux dans les têtes, marque
l'âge de la peinture. De Cimabué à la Renaissance, les yeux vont de maître
en maître en s'éloignant du nez, quittent le caractère du rapprochement
byzantin, regagnent les tempes, et finissent par revenir chez le Corrège
et chez André del Sarte à la place où les mettaient l'Art et la Beauté
antique.

       *       *       *       *       *

_Décembre_.--La plus étonnante modernité étonne et charme dans Lucien. Ce
Grec de la fin de la Grèce et du crépuscule de l'Olympe, est notre
contemporain par l'âme et l'esprit. Son ironie d'Athènes commence la
«blague de Paris». Ses dialogues des courtisanes semblent nos tableaux de
moeurs. Son dilettantisme d'art et de scepticisme se retrouve dans la
pensée d'aujourd'hui. La Thessalie de Smarra, la patrie nouvelle du
fantastique s'ouvre devant son âne. Son style même a l'accent du nôtre. Le
boulevard pourrait entendre les voix qu'il fait parler sous la Lesché! Un
écho de son rire rit encore, sur nos tréteaux, contre le ciel des dieux...
Lucien! en le lisant, il me semble lire le grand-père de Henri Heine: des
mots du grec reviennent dans l'allemand, et tous deux ont vu aux femmes
des yeux de violettes.

       *       *       *       *       *



ANNÉE 1859


_2 janvier 1859_.--J'ai pour mes étrennes la dernière épreuve de la
seconde édition de l'HISTOIRE DE MARIE-ANTOINETTE.

       *       *       *       *       *

_7 janvier_.--Après sept ou huit mois d'absence, Pouthier s'est décidé à
revenir dîner chez nous. Une existence de plus en plus fantastique. Il
gîte rue de l'Hôtel-de-Ville, chez un logeur de maçons. Et dès cinq heures
du matin _chi, chi, boum boum_, le bois qu'on scie pour la soupe, et la
tombée des bûches, et le feu qu'on souffle, et le lourd départ, puis,
quelques heures après, la dégringolade par l'escalier de toute la
marmaille de la maison dans les vieux souliers, les souliers trop larges
de leurs pères et mères.

Il y a eu des jours dans sa vie, où il est resté couché, trompant la faim
avec des cigarettes, et il raconte pour se consoler qu'il a un camarade de
chambre encore plus rafalé que lui, demeuré deux jours au lit sans manger,
--et l'affreux, dit-il, c'est qu'il l'entendait rêver qu'il faisait des
repas à trois services.

Au milieu de cette existence, il a été à une noce où la demoiselle
d'honneur était une femme qui fait tirer des _loto_ dans les gargots, et
où la mère de la mariée a fait apporter, pendant la promenade, des canons
de chez un marchand de vin à toutes les personnes rassemblées dans cinq ou
six fiacres, et buvant à la portière, et où la mariée, au repas de noce,
lui voyant mettre de l'eau dans son vin, lui a demandé s'il avait une
vilaine maladie?

Un autre jour, une partie toute différente. Introduit, je ne sais comment,
dans la maison de M. Clermont-Tonnerre, où avait lieu une fête d'enfants,
une représentation de la BARBE-BLEUE; sur un théâtre admirablement machiné
par un répétiteur de l'École centrale, et dont il avait peint la toile:
fête, où il avait tous les succès pour sa gaieté, pour sa camaraderie avec
les moutards, pour ses imaginations drolatiques; fête, où il s'était
trouvé heureux, heureux comme tout, jusqu'au moment où M.
Clermont-Tonnerre voulait à toute force faire atteler pour le reconduire
chez lui et où il avait été forcé d'esquiver la politesse, en lui disant
qu'il allait retrouver une petite femme tranquille, que son arrivée en
équipage effaroucherait.

Pendant ce temps, il est encore devenu l'ami intime du corps des pompiers,
pour lesquels, à l'occasion du bal qu'ils donnent tous les ans, il a peint
un resplendissant transparent, une peinture de onze pieds, qui--amère
ironie--lui a été payée par quelques paroles bien senties du préfet de la
Seine, le félicitant de son désintéressement envers un corps qui rend de
si grands services.

Ma foi, ce garçon, à bien regarder autour de moi, je l'estime plus que
beaucoup d'autres. Il a le malheur, il est vrai, de se complaire parmi la
crapule; mais il est incapable de trahir ses antipathies et de caresser
quelqu'un pour avoir une commande. Il est banal, _putain_, mais si délicat,
si rebelle aux emprunts et si peu susceptible, au milieu de sa noire
misère, d'un sentiment envieux, haineux pour les heureux de ce monde. Il
ne dit pas comme au théâtre: «Ma mère! ma mère!» blague même
outrageusement le sentiment filial, et cependant il a envoyé à sa mère la
moitié du peu qu'il a gagné cette année; et à la malédiction qu'elle vient
de lui adresser pour n'être pas allé la voir à Saint-Germain, juste le
premier jour de l'an, il a répondu par ce mot: «Je n'ai pas pu parce
que... et je t'affranchis ma lettre, ce qui me prive toute la journée de
fumer.»

       *       *       *       *       *

_27 janvier_.--Ce matin, Scholl me disait un joli mot sur Barrière: «Oui,
oui, il a du talent, mais il ne sait pas se le faire pardonner!»

       *       *       *       *       *

_27 janvier_.--Notre roman LES HOMMES DE LETTRES est fini. Plus qu'à le
copier. C'est singulier, en littérature, la chose faite ne vous tient plus
aux entrailles. L'oeuvre que vous ne portez plus, que vous ne nourrissez
plus, vous devient pour ainsi dire étrangère. Il vous prend de votre livre
une indifférence, un ennui, presque un dégoût. Ç'a été notre impression de
tous ces jours-ci.

       *       *       *       *       *

_Vendredi, 28 janvier_.--Gavarni tombe chez nous à la fin du dîner; il n'a
pas faim, il vient de déjeuner: il est sept heures. C'est bien lui, un
esprit qui ne prend plus aucune jouissance par la guenille matérielle, et
qui n'a, en ce moment, de plaisir, de récréation à son terrible labeur,
que lorsqu'il a la conversation d'un de ces gens qu'il appelle les riches,
les êtres _pleins de faits_, comme Guys, Aussandon, etc., ces originaux
complexes qui sont un résumé et un assemblage d'un tas de choses, ces
hommes au langage concret, dont la vie, selon la phrase du dessinateur,
«se passe à être un objet d'étude et de jouissance pour l'intelligence de
ceux qui boivent avec eux, et cela sans qu'il reste rien de cela dans une
oeuvre écrite ou peinte». Gavarni ne dîne-t-il pas dans ce moment à la
Poissonnerie anglaise, absolument parce que le maître du restaurant lui
révèle les différents trucs avec lesquels les filous volent dans les cafés.

Il nous dit que la géométrie devrait être la forme des choses dans
l'espace. Il nous parle des choses qui, n'ayant que deux qualités, comme
la fièvre ou la musique: l'intensité et le temps,--marqués par un bâton
montant et descendant sur un plan fixe,--devraient écrire leur forme.

Il est fatigué, il a couru tous ces temps-ci, il a vu tous les banquiers,
Rothschild, Solar, etc., à propos d'un emprunt de 50,000 francs qu'il
voudrait faire sur sa maison du Point-du-Jour. Il a trouvé dans les
banquiers, des banquiers... Ce qui lui est le plus pénible, c'est que le
Crédit foncier, auquel il s'était adressé en dernier ressort, l'a dérangé
un mois. Pas une amertume, rien que le regret d'avoir été tiré de son
travail ordinaire.

En passant rue Montesquieu, devant un magasin de confection.

--Tiens, je vais m'acheter un pantalon...

On monte.

--Un pantalon bien chaud et foncé...

On lui prend mesure.

--Je n'y entends rien, mais du tout... Il m'ira, vous croyez?... Combien?

--Vingt-six francs.

Il paie et emporte sous son bras son pantalon.

Nous entrons dans le petit café borgne de la voiture. Nous causons d'un
projet dont il a été question, d'un grand ouvrage d'illustration sur la
Cour impériale. Il s'écrie: Oui, oui, j'y ai souvent pensé!... Puis il
nous apprend qu'il était question, ces jours-ci, de refaire un costume de
la garde, quelque chose dans le genre des horse-guards: «Il n'y avait que
moi, et je ne leur aurais pas fait un costume d'opéra. Mais la paresse du
corps m'envahit tout à fait, la paresse du corps qui devient plus forte, à
mesure que ma pensée s'active.»

--Monsieur Guillaume?

A cette appel du garçon, Gavarni se lève, nous serre la main. M. Guillaume,
c'est le nom sous lequel on le connaît à la gondole.

       *       *       *       *       *

_17 février_.--Je suis dans une pièce au rez-de-chaussée, où deux fenêtres
sans rideaux versent un jour crû, et laissent voir un jardinet pelé, aux
arbustes maigres. Devant moi une grande roue, et sur la roue le bras nu
d'un homme, la manche relevée; à côté, le dos d'un autre homme en blouse
grise, encrant et chargeant une planche de cuivre sur la boite, l'essuyant
avec la paume de sa main, la tamponnant avec de la gaze, la bordant et la
margeant avec du blanc d'Espagne; aux murs deux caricatures au fusain
attachées par des épingles; dans un coin un vieux coucou qui semble
respirer bruyamment chaque seconde de l'heure; au fond, au milieu de
grands cartons debout sur deux rayons, un poêle en fonte, au pied duquel
est aplati un chien noir dormant et ronflant.

Et, à tout moment, les carreaux tintent, et trois enfants joufflus, comme
des derrières d'anges, collent leurs visages aux vitres, et, à tout moment,
la porte s'ouvre et les trois enfants roulent dans les jambes de l'homme
qui prépare la planche, et ressortent.

Et moi, sur ma chaise, j'attends avec l'émotion d'un père qui attend un
héritier ou rien. C'est ma première eau-forte que je fais tirer chez
Delâtre: le portrait d'Augustin de Saint-Aubin... Oui, voilà plusieurs
jours que nous sommes plongés dans l'eau-forte, mais jusqu'au cou et même
par-dessus la tête. Particularité étrange, rien ne nous a pris dans la vie
comme ces choses: autrefois le dessin, aujourd'hui l'eau-forte. Jamais les
travaux de l'imagination n'ont eu pour nous cet empoignement, qui fait
absolument oublier non seulement les heures, mais encore les ennuis de la
vie, et tout au monde. On est de grands jours à vivre entièrement là
dedans. On cherche une taille comme on ne cherche pas une épithète, on
poursuit un effet de _griffonnis_ comme on ne poursuit pas un tour de
phrase. Jamais peut-être, en aucune situation de notre vie, autant de
désir, d'impatience, de fureur d'être au lendemain, à la réussite ou à la
catastrophe du tirage.

Et voir laver la planche, la voir noircir, la voir nettoyer, et voir
mouiller le papier, et monter la presse, et étendre les couvertures, et
donner les deux tours, ça vous met des palpitations dans la poitrine, et
les mains vous tremblent à saisir cette feuille de papier tout humide, où
miroite le brouillard d'une image à peu près _venue_.

       *       *       *       *       *

--Au café Riche, un vieillard était à côté de moi. Le garçon, après lui
avoir énuméré tous les plats, lui demanda ce qu'il désirait: «Je
désirerais, dit le vieillard, je désirerais... avoir un désir.»--C'était
la Vieillesse, ce vieillard.

       *       *       *       *       *

_Mars_.--Tous ces temps-ci, nous ne voyons personne, nous restons plongés
et la pensée enfermée dans l'eau-forte. Rien n'occupe, rien n'arrache aux
soucis comme ces distractions mécaniques. Distraction venue à temps et qui
nous empêche de songer au retardement de notre roman dans la PRESSE.
Allons, nous voilà dans les mains un outil d'_immortalisation_ pour ce que
nous aimons, pour le XVIIIe siècle, et nous roulons projets sur projets de
livres à figures, popularisant par l'estampe les hommes et les choses de
ce temps: d'abord une série sur les artistes par fascicules et dont la
première livraison, LES SAINT-AUBIN, s'imprime dans ce moment chez Perrin
de Lyon; puis un PARIS AU XVIIIe SIÈCLE, donnant les tableaux et les
dessins inédits; enfin les personnages célèbres peints au pastel par La
Tour, les masques et les têtes reproduites dans leur grandeur nature.

Il faut en ce monde beaucoup faire, beaucoup vouloir.

       *       *       *       *       *

_26 avril_.--Il me semble que tout joue faux autour de moi. Je souffre au
contact des autres. Le bruit des paroles et des gens qui m'entourent me
blesse et m'agace. Ma bonne, ma maîtresse me paraissent plus bêtes que les
autres jours. Mes amis m'ennuient, et me semblent s'entretenir d'eux-mêmes
plus qu'à l'ordinaire. La sottise que j'accroche ou avec laquelle je suis
forcé d'échanger quelques mots, me grince aux oreilles. Tout ce que
j'approche, tout ce que je touche, tout ce que je perçois me gratte à
rebrousse-nerfs. Je n'attends rien et j'espère cependant quelque chose
d'impossible, un transport, je ne sais comment, loin des milieux où je vis,
loin des journaux annonçant ou n'annonçant pas le passage du Tessin par
les Autrichiens, loin de mon _moi_, contemporain, littéraire et parisien,
un transport qui me jetterait dans une campagne couleur de rose, semblable
à la FOLIE de Fragonard, gravée par Janinet,--et où la vie ne m'embêterait
pas.

       *       *       *       *       *

_27 avril_.--De l'ennui, de l'ennui plus noir, plus profond, plus intense,
et nous nous y enfonçons, non sans une certaine jouissance amère et
rageuse. Au fond de nous, la pensée de dépouiller notre qualité de
Français, d'aller à l'étranger recommencer la Hollande _libre parleuse_
des XVIIe et XVIIIe siècles, de faire un journal contre ce qui est, de
s'ouvrir, de briser le sceau sur sa bouche, de répandre ses dégoûts dans
un cri de colère... Il y a depuis un mois une veine de malheur sur nous.
Tout avorte, tout manque, tout rate. Notre pièce, annoncée par les
journaux comme reçue, est au panier. Notre roman à moitié composé nous a
été rendu. Et par là-dessus des ennuis de rembaillement de fermes et des
accrocs de santé.

       *       *       *       *       *

_8 mai_.--On a beaucoup écrit sur la tragédie, sur la grande tragédie du
grand siècle. Et rien ne la dit, rien ne la montre comme une image, cette
belle gravure des COMÉDIENS FRANÇAIS de Watteau.

Comme c'est l'interprétation parlante de la tragédie, telle qu'elle fut
conçue dans le cerveau d'un Racine, déclamée, chantée, dansée par une
Champmeslé, applaudie par les gens bien nés d'alors et les seigneurs sur
les banquettes. En voici la pompe, la richesse, la composition solennelle,
le geste accompagnant la mélopée... Oui, la tragédie respire et vit là,
mieux que dans l'oeuvre imprimée et morte de ses maîtres, mieux que dans
les reconstitutions des critiques; oui, là, sous ce portique ordonnancé
par un Perrault, qui laisse voir sous un de ces arcs le jet d'eau d'un
bassin de Latone; là, dans ce quatuor balancé, dans cette partie carrée où
la passion dramatique semble un menuet grandiose.

Quel Roi-Soleil de l'alexandrin, celui à qui une Ariane dit: «Seigneur!»
ce glorieux personnage couronné de sa perruque, en grand et magnifique
habit, avec ses brassards et ses cuissards de dorure et de broderie, sa
cuirasse de rayons! Et quelle reine magique de Versailles, celle qu'on
appelle de ce grand nom: «Madame!» la princesse au panier superbe, au
corsage semblable à la queue d'un paon! Et l'attitude respectueuse de ces
deux ombres qui suivent le Prince et la Princesse, en portant la queue de
leurs tirades: le confident et la confidente, ces deux silhouettes qui se
détournent pour pleurer et font une si régulière perspective
d'attendrissement!

--On a souvent essayé de définir le Beau en art. Ce que c'est? Le Beau est
ce qui paraît abominable aux yeux sans éducation. Le Beau est ce que votre
maîtresse et votre bonne trouvent d'instinct affreux.

       *       *       *       *       *

_11 mai_.--On sonne. C'est Flaubert, à qui on a dit que nous avions vu
quelque part une masse à assommer, à peu près carthaginoise, et qui vient
nous demander l'adresse de la collection. Il nous conte ses embarras au
sujet de son roman carthaginois: il n'y a rien. Pour retrouver, il faut
inventer du vraisemblable... Et il se met à regarder avec le plaisir
exubérant d'un enfant qui contemple une boutique de joujoux, et il s'amuse
une grande heure à voir nos cartons, nos livres, nos petits musées.

Flaubert ressemble extraordinairement aux portraits de Frédérick Lemaître
jeune. Il est très grand, très large d'épaules, avec de beaux gros yeux
saillants aux paupières un peu soufflées, des joues pleines, des
moustaches rudes et tombantes, un teint martelé et plaqué de rouge. Il
passe quatre ou cinq mois à Paris, n'allant nulle part, voyant seulement
quelques amis, menant la vie d'ours que nous menons tous, Saint-Victor
comme lui, et nous comme Saint-Victor.

Cette _ourserie_ de l'homme de lettres au XIXe siècle est curieuse, quand
on la compare à la vie mondaine des littérateurs du XVIIIe siècle, de
Diderot à Marmontel. La bourgeoisie de l'heure actuelle ne recherche guère
l'homme de lettres que lorsqu'il est disposé à accepter le rôle de bête
curieuse, de bouffon ou de cicérone à l'étranger.

       *       *       *       *       *

_14 mai_.--Charles Edmond, qui a vécu partout et connu tout le monde, et
qui, de temps en temps, dans la causerie, entr'ouvre ses mémoires, et en
tire une curieuse figure, un souvenir caractéristique, nous conte ceci, à
propos de la susceptibilité nationale des Italiens.

Il y a sept ans, il se trouvait à Nice, en même temps qu'Orsini avec
lequel il était assez intimement lié. Un matin, Orsini l'invite à déjeuner,
 il refuse, lui disant, en forme de plaisanterie, qu'il est un mangeur
sérieux, aimant un morceau de boeuf, et que les Italiens se nourrissent de
polenta et de macaroni. Là-dessus il s'en va déjeuner chez une comtesse
russe à laquelle Orsini faisait la cour. Pendant qu'il est là, un comte
Pepoli, ami commun d'Orsini et de Charles Edmond, le fait demander dans
l'antichambre, lui dit qu'Orsini a consacré toute sa vie à la patrie
italienne, qu'il n'y a pour lui de plus mortelle injure qu'une offense au
drapeau italien... et, de fil en aiguille, Charles Edmond découvre qu'il
venait comme témoin à cause du propos sur la polenta et le macaroni.

Là-dessus survient la comtesse, qui se moque tellement d'Orsini, qu'un peu
honteux de sa folle susceptibilité, il se raccommode avec Charles Edmond.

       *       *       *       *       *

_22 mai_.--Chez Charles Edmond nous rencontrons About. En nous promenant
dans le bois de Bellevue, il cause, il s'ouvre, il s'expansionne. C'est la
mesure d'intelligence d'un homme du monde très intelligent, avec un rien
de pion et un peu du bagout de faiseur. Il nous parle de sa personne, de
ses cheveux déjà gris, de sa mère, de sa soeur, de sa famille, de son
château de Saverne, de ses cinq domestiques, des dix-huit personnes qu'il
a toujours à sa table, de sa chasse, de son ami Sarcey de Suttières, dont
le roman des «Salons de province» vient comme du _Balzac bien écrit_, de
la désillusion qu'il a eue à relire NOTRE-DAME DE PARIS, la semaine
dernière, des qualités de Ponson du Terrail, et du cas qu'il en fait avec
Mérimée. C'est le _moi_ du succès, mais point trop lourd, point trop
insupportable, et sauvé par des singeries spirituelles, par de petites
caresses littéraires à l'endroit des littérateurs qui sont là, et auxquels
il sert des citations de leurs livres. Mais dans sa conversation, pas un
atome qui ne soit terrestre, parisien, et de petit journal.

Il nous entretient de son livre la QUESTION ROMAINE, qui vient d'être
saisi. Il nous dit, et nous le croyons, que l'Empereur a corrigé les
épreuves, que Fould y a travaillé et que Morny a fourni la fin, «la
Métropole à Paris», une idée du MÉMORIAL, une idée de l'autre, dont tout
cet empire est une contrefaçon. About a ajouté que Fould lui avait confié
qu'on préparait les appartements du pape à Fontainebleau, à Fontainebleau!
si par hasard il voulait se montrer méchant, ou si Antonelli faisait
quelque tour.

       *       *       *       *       *

--Si j'étais tout à fait riche, j'aurais aimé à faire une collection de
toutes les saletés des gens célèbres sans talent, payant au poids de l'or
le plus mauvais tableau, la plus mauvaise statue de celui-ci et de
celui-là. Cette collection, je l'aurais livrée à l'admiration des
bourgeois, et après avoir joui de leur stupide épatement, sur l'étiquette
et le grand prix de l'objet, je me serais livré à un éreintement
épileptique, composé avec du fiel, de la science et du goût.

       *       *       *       *       *

_12 juin_.--Dîner à Bellevue avec Saint-Victor.

Comme nous revenons par les voies qui descendent du chemin de fer
Montparnasse à la rue de Grenelle, nous voici avec Saint-Victor, à
regarder le ciel éclairé par un splendide clair de lune, et nous disant
que c'est cette même voûte vers laquelle se sont tournés les yeux de ces
millions d'hommes morts, pour des causes si diverses et des querelles si
contraires,--depuis les soldats de Sennachérib jusqu'aux soldats de
Magenta.

Et nous nous demandons ce qu'il peut y avoir derrière cette voûte, ce que
signifie cette comédie: la vie; ce que c'est que ce Dieu, qui est loin de
nous apparaître avec les attributs de la bonté, ce Dieu qui préside à la
loi du dévorement des créatures; ce Dieu de cette nature, seulement
préoccupée de la conservation des espèces et si férocement dédaigneuse des
individus... Et puis Dieu, se le figure-t-on occupé à fabriquer la
cervelle de M. Prud'homme ou des insectes innommables?...

Et l'éternité, cette chose qui n'aura jamais de fin et qui n'a jamais eu
de commencement. C'est cela surtout, l'éternité en arrière, que notre
pauvre cervelle ne peut imaginer... Et pas une révélation, cela était si
facile à Dieu... oui, de grandes lettres dans le ciel, quoi, une charte
divine, imprimée clairement en caractères de feu. Ah! le Buisson ardent
devrait bien se rallumer... Enfin l'immortalité de l'âme, qu'est-elle?
Est-ce une immortalité de l'âme personnelle? est-ce une immortalité de
l'âme collective? Collective, c'est plutôt à penser. La nature n'est pas
personnelle, elle est collective. Oui, oui, une immortalité à la gamelle!
lui dis-je.

... Et songer que l'humanité est si jeune, songer que vingt-quatre
centenaires, se tenant par la main, nous feraient une chaîne qui nous
ramènerait aux temps héroïques, à Thésée...

Ah! tenez, il faut en revenir à Kant: toutes les fois qu'il avait essayé
d'échafauder un système, l'ayant senti s'écrouler, il a conclu qu'il n'y
avait que la morale, le sentiment, du devoir. Mais c'est diantrement froid,
fichtrement sec... Pourquoi sur cette terre? Pourquoi la mort? Et puis
après la mort! Au fond, c'est la pensée fixe de l'homme. Et que personne
de ceux qui sont morts ne soit revenu dans le rêve d'un vivant, à ce
moment où il est délié de la vie, un père pour avertir son fils, une mère,
une mère!... Ah! mon cher, DIIS IGNOTIS, c'était un bel autel des
Athéniens.

Au fond de ce monologue à bâtons rompus, je sens la préoccupation et la
terreur du au-delà de la mort, que donne aux esprits les plus émancipés
l'éducation religieuse.

       *       *       *       *       *

--Jeté sur le pavé les SAINT-AUBIN: la première livraison d'un beau livre
de biographies d'art sur le XVIIIe siècle que nous avons en tête.

--Nous avons pris, ces temps-ci, un maître d'armes, un vrai maître d'armes,
comme George Sand en mettrait un dans ses romans. Républicain et
philanthrope _axiomatique_ comme Sancho Pança, rustique et aimant la
campagne comme un Parisien, industrieux comme un sauvage et, avant de
posséder une centaine de mètres à Créteil, habitant un wagon de
marchandises monté sur un mur dans un terrain vague.

En somme, l'escrime, la science la plus problématique du monde--après la
politique.

       *       *       *       *       *

_22 juin_.--Notre siècle, un siècle d'_à peu près_. Des hommes qui ont à
peu près du talent, des flambeaux qui sont à peu près dorés, des livres
qui sont à peu près imprimés,--et tout au monde qui est à peu près à bon
marché.

       *       *       *       *       *

--Dialogue:

--Bonjour, mère Mahu! Et vos enfants?

--Oh! j'en ai déjà un de placé.

--Où ça?

--A Clairvaux.

       *       *       *       *       *

--Louis XIV, véritable et prodigieuse incarnation de la Royauté. C'est de
lui-même qu'il en tire l'image. Il fixe le personnage royal, comme un
grand acteur fixe un type au théâtre.

       *       *       *       *       *

--Un temps dont on n'a pas un échantillon de robe et un menu de dîner,
l'Histoire ne le voit pas vivre.

       *       *       *       *       *

_Août_.--1° Une troupe de comédiens.
2° Une troupe de danseuses.
3° Des montreurs de marionnettes (au moins trois ou quatre).
4° Une centaine de femmes françaises.
5° Des médecins, des chirurgiens, des pharmaciens.
6° Une cinquantaine de jardiniers.
7° Des liquoristes; des distillateurs.
8° 200 000 pintes d'eau-de-vie.
9° 30 000 aunes de drap bleu et écarlate.

Voilà avec quoi Napoléon se faisait fort de fonder une société civilisée
en Égypte.

       *       *       *       *       *

_12 août_.--Hier j'étais à un bout de la grande table du château. Edmond à
l'autre bout causait avec Thérèse. Je n'entendais rien, mais quand il
souriait, je souriais involontairement et dans la même pose de tête...
Jamais âme pareille n'a été mise en deux corps.

--J'ai mesuré: il faut à la campagne un invité par arpent.

--J'ai eu des chaleurs de tête, des dévouements d'idées, des enthousiasmes
d'âme; mais à présent je juge qu'il n'y a pas une chose ou une cause qui
vaille un coup de pied dans le cul,--au moins dans le mien.

       *       *       *       *       *

_28 septembre_.--On sonne. C'est Gavarni que nous n'avons pas vu depuis
deux mois. Il vient perdre sa journée avec nous. Pendant tout ce temps,
pendant ces deux mois il n'a vu personne. Il a été un instant malade: «Oui,
nous dit-il, car pour moi il n'y a pas d'autre mal que la crainte de la
maladie, et je l'ai eue. Ç'a été une douleur au coeur, et le sang si fort
à la tête que je craignais à tout moment de tomber. J'avais perdu le
sentiment de la verticalité... Vous concevez, ce n'était pas drôle.» Mais
le médecin l'a rassuré: ce n'était que rhumatismal.

Il n'a guère fait qu'une sortie pour aller acheter 300 francs de plantes à
l'exposition d'horticulture. «C'est ma grande passion, dit-il, cela n'a
cependant aucun rapport avec mes idées, avec les mathématiques.» Pourtant
cette _chinoiserie_, comme il l'appelle, est si forte en lui qu'il a été
transporté par la lecture d'un catalogue de pépiniériste d'Angers, et
qu'il songe, lui si casanier, à faire le voyage par amour d'une plante
annoncée: le lierre _à feuilles de catalpa_.

Il nous parle de son jardin, des choses qu'il veut y amener, des nouveaux
arbres qu'il y plantera, de son dégoût absolu de l'arbre caduc, de son
projet de tout mettre en arbres verts et de tuer ses grands arbres avec du
lierre qui montera dans leurs branches. Il médite une réhabilitation de
l'arbre vert, un guide de l'amateur d'araucarias et de cyprès, sous le
titre: LE JARDIN VERT; s'élevant contre le préjugé qui fait de l'arbre
vert un arbre triste, nous citant son buisson ardent de houx, rouge de
baies comme un sorbier.

Nous causons photographie et de la façon _demoiselle_, dont se colorient
les figures dans la chambre noire, du contraste complet avec la manière de
sentir et de reproduire des peintures. Il nous dit qu'évidemment la
peinture est une convention dont le triomphe est le style, c'est-à-dire
«la tension de l'entendement vers l'idéalité»!

De là, la causerie saute à la femme. Selon lui, c'est l'homme qui a fait
la femme en lui donnant toutes ses poésies. Il se plaint de sa
non-compréhension, de son bavardage vide... Dans le temps où il imaginait
dans sa tête des caricatures fantastiques, il avait eu l'idée de celle-ci:
Un homme aimé. C'était une femme, les bras noués autour du cou d'un homme
qui la portait avec effort sur son dos... Et il nous entretient de ses
chasses d'autrefois à la femme, chasses à l'inconnu, dont le grand charme
est l'aléatoire, l'aléatoire qui, dit-il, «fait le pêcheur à la ligne, le
joueur, le coureur de femmes».

Puis nous arrivons aux mathématiques, nous ne savons plus par quel zigzag.
Ici il ne mange plus,--car nous dînions,--sa voix devient amoureuse, son
oeil, plus vif, prend de la fixité, et avec sa haute parole, il nous
emporte comme dans un monde de rêves et d'idées, où il fait jaillir, sous
des mots, des éclairs qui nous montrent des sommets.

Il va publier bientôt un premier cahier de ses recherches sur le
_mouvement_ et la _vitesse_... Mais il y a pour lui une difficulté
personnelle à se faire accepter, à se faire lire. Car sur de telles choses,
il faut qu'il compte avec les préjugés du public, les préventions des
savants, pour lesquels il n'est que le peintre des DÉBARDEURS. Il est
obligé par là à une défiance de toute poésie: «Il faut s'astreindre à
écrire cela comme un maître d'école de village.» Il faut aussi commencer
par des choses qui ne renversent personne, et ne venir qu'après aux
grandes révolutions, à celle qu'il veut tenter contre le calcul
différentiel, contre l'X. Et il s'écrie: «La mathématique meurt de l'X!»

C'est tout un renversement de la géométrie qu'il nous indique... Les
géomètres ne sont que des arpenteurs qui mesurent à un cheveu près la
distance de la terre au soleil; mais ce cheveu, qui n'est rien pour nous,
est énorme comparé par nous à l'acarus du bourdon... La géométrie mal
baptisée: mesure de la terre: ce n'est pas de mesure qu'il s'agit, «c'est
de faire connaître, c'est de donner la forme de la durée et de l'intensité
des choses.»

Et redescendant brusquement à terre, il termine la conversation par un
charmant portrait en quatre mots de son vieil ami Chandellier, ce comique
mélacolique aux cheveux blancs et tout plein au fond de vignettes de
romances.

       *       *       *       *       *

--Il est indispensable, pour être célèbre, d'enterrer deux générations:
celle de ses professeurs et celle de ses amis de collège,--la vôtre et
celle qui vous a précédé.

      *       *       *       *       *

Il y a dans le talent de certains hommes, une certaine continuité et
égalité de production qui parfois m'ennuie. Ils ne me semblent plus écrire,
mais couler. Ce sont ces fontaines de vin des fêtes publiques, une
distribution de métaphores au peuple.

      *       *       *       *       *

Le peuple se promène au cimetière et fait des visites à l'hôpital.

      *       *       *       *       *

_15 octobre.--Edouard nous enlève passer deux jours à la Comerie... Nous
allons voir, au château de Boran, chez la comtesse de Sancy dont le mari
est Sancy-Parabère, et qui est dame d'honneur de l'Impératrice, le
portrait de Mme de Parabère.

C'est un triomphant portrait de Largillière. La dame galante, dans un
corsage aux tons violets, affectionnés par le Titien, trône sur des
ondoiements de satin saumoné. D'une main elle cueille un oeillet donné par
le Régent, et qui serait, d'après une légende de famille, le prix de sa
livraison. Dans le bas du tableau, un négrillon du Véronèse tend une
corbeille de fleurs à celle que le Régent appelait mon petit _corbeau
noir_, à la frêle jeune femme aux nerfs d'acier pour le plaisir et l'orgie.

Un portrait où éclate l'esprit de la physionomie, ce caractère tout
moderne et qui se lit assez peu dans les portraits du temps de Louis XIV,
et même dans la plupart des portraits, au type bovin de la Régence, peints
par Nattier. Et à cette physionomie moderne se trouve alliée une grâce
légère et volante dans l'arrangement du costume, et l'accommodement de la
chevelure joliment frisée et relevée en deux cornes, qui lui font un
diadème de déesse amoureuse: toutes choses dont il n'existe rien dans le
portrait gravé de Vallée.

Au moment de partir, Mme de Sancy, qui est la fille du général
Lefebvre-Desnouettes, nous offre aimablement de visiter son musée
napoléonien: la chambre de Napoléon à l'hôtel de la rue de la Victoire,
léguée à son père.

La porte de cette pièce, qui était mansardée, a tout au plus la hauteur
d'un homme un peu grand. Sur un fond brun violacé, des arabesques, genre
Pompéi, en camaïeu d'un blanc bleuâtre, et où l'on voit, sous une
figuration de la Légion d'honneur, _Honneur et Patrie_, d'un côté une tête
d'homme antique surmontée d'un aigle, de l'autre, une tête de femme
antique surmontée d'un crocodile. Le lit est en bois peint en bronze vert,
des canons en font les quatre montants, et la flèche du lit est une lance
de laquelle tombent des rideaux pareils aux rideaux de la fenêtre, des
rideaux de tente, de la cotonnade à grandes rayures bleues. A côté, se
trouve une petite commode d'acajou à têtes de lions avec des anneaux dans
la gueule. Le bureau sur lequel fut peut-être préparé le 18 Brumaire a,
sur les côtés, l'applique de deux glaives antiques, toujours peints en
bronze vert. Les sièges simulent des tambours.

On voit dans cette chambre à coucher, l'homme d'avant Brumaire, théâtral
déjà. C'est un logis qu'on dirait dramatisé avec les mauvais accessoires
d'un théâtre de province.

      *       *       *       *       *

_23 octobre_.--Ce sont, chez l'homme, deux grands glas de la mort de la
jeunesse, que le dégoût des sauces de restaurant et le rêve d'une maison
de campagne.

--Au fond, la médisance est encore le plus grand lien des sociétés.

--Après un habit mal fait, le tact est ce qui nuit le plus dans le monde.

      *       *       *       *       *

_29 octobre_.--Vraiment, il y a du courage à résister à la tentation du
feuilleton, à cette chose qui procure la grosse publicité, sans parler de
la place matérielle qu'elle donne à votre individu, et de la présentation
toute naturelle qu'elle fait de vous à toutes les femmes de théâtre et de
la gloire touchée comptant, et de l'argent sonnant qu'elle met dans votre
poche. Être dans son coin, vivre seul et sur soi-même, n'avoir que les
maigres satisfactions qui vous touchent de bien loin et dont vous avez si
peu conscience: la conscience du succès d'un livre qui n'est jamais au
présent, mais toujours dans l'avenir. Être inconnu de ses ennemis, méconnu
de ses amis par le renfermé de son oeuvre et le peu de bruit qu'on fait
autour de soi-même,--il y a, surtout en ce temps, quelque force à cela.

      *       *       *       *       *

_1er novembre_.--Je vais inviter Saint-Victor à dîner. Je l'invite pour
vendredi: «Ah! mon cher, c'est mon feuilleton, désolé, impossible!--Samedi,
alors?--Pas possible plus que le vendredi.» Et il me montre des
photographies de Memling qu'il appelle le Vinci flamand, et parle de la
spiritualité de ses vierges, faite chez cet artiste avec la lymphe des
Flandres.

Et comme, à la fin, nous nous mettons à causer des deux livres auquels
nous travaillons, lui aux BORGIA, nous aux MAITRESSES DE LOUIS XV, nous
nous avouons que ce sont des sujets diantrement embarrassants, pour ne pas
compromettre deux vieilles choses que nous respectons,--peut-être parce
qu'elles sont vieilles--la Papauté et la Royauté.

      *       *       *       *       *

--L'amour romain avait volé le soupir de l'amour grec. Il s'exhalait dans
cette exclamation expirante du plaisir, dans ce mot ailé et palpitant,
mourant sur le bord des lèvres: Psyché. «Mon âme.»

      *       *       *       *       *

_Novembre_.--Une belle indifférence de l'argent qui nous peint d'après
nature. Nous avons donné ces jours-ci à vendre de la rente pour
l'impression de nos HOMMES DE LETTRES. Et nous, qui lisons, tous les soirs,
le journal LE SOIR, n'avons songé, ni l'un ni l'autre, à regarder ce
qu'avait fait la Bourse.

      *       *       *       *       *

_4 novembre_.--Nous recevons nos épreuves. Quand la feuille est venue, que
nos personnages paraissent vivants, que notre dialogue nous semble une
voix, nous sortons de ce papier, échappé de nos entrailles et que nous
corrigeons avant de nous coucher,--nous sortons avec une vraie fièvre qui
nous retourne deux ou trois heures, sans sommeil, dans notre lit.

      *       *       *       *       *

_15 novembre_.--Comme mon dentiste me nettoyait les dents, penché sur moi,
il me dit tout à coup: «Est-ce que vous allez quelquefois entendre les
prêtres? Ils sont si bêtes! Ils n'ont jamais dit ce que c'était que Dieu!»
Et la voix de mon dentiste était devenue une voix d'apôtre.--Dieu ne peut
pas être homme, il est essence. Il n'y a qu'un philosophe qui a dit cela:
c'est Bacon... Quant à Marie, c'est la reproduction universelle, la
réverbération de Dieu. Voici ce que les prêtres n'ont jamais formulé, et
cependant Apollonius de Tyanes l'a vue ainsi, des siècles avant sa
naissance, car elle a existé de toute éternité!

Comme il fait chaud aujourd'hui! Quel drôle de temps! Des tremblements de
terre! Vous savez qu'il vient d'y en avoir encore un à Erzeroum? Des
chaleurs inexplicables! la comète de l'an passé! Tout cela est signe de
quelque chose. Il va encore y avoir un fier coup de balai autour du Pape.
Il ne restera presque plus de prêtres. C'est le règne de Jésus-Christ qui
arrive... Et tout ça, ce ne sont pas des farces, c'est dans l'Apocalypse.
Les prêtres le savent bien. Mgr l'archevêque de Paris en a parlé, de ce
règne de Jésus-Christ, dans son mandement. Et il y a une église de cela,
du règne de Jésus-Christ, qui était autrefois près du chemin de fer, à la
barrière du Maine, et qui est maintenant au Panthéon. Je connais un
médecin qui en fait partie. Ce sont les aperçus religieux de Swedenborg,
mais ça n'a pas de base...

Malaise des esprits, trouble des âmes, religiosité remuant dans l'ombre,
agitations sourdes de la veillée d'armes d'une suprême bataille livrée par
le catholicisme, toute une mine de mysticisme couvant sous le scepticisme
du XIXe siècle, il y a de cela dans les paroles de mon dentiste, sous le
coup de la question italienne, des lettres pastorales des évêques, de la
levée de boucliers de l'Église en faveur du pouvoir temporel; et il y a
dans ces paroles comme l'annonce d'une sorte de fièvre et de délire des
consciences; et j'y vois, germant déjà dans le petit bourgeois éclairé,
l'anarchie des croyances et le gâchis social que cela prépare dans un
avenir très prochain.

Dans ses divagations, ce dentiste a pour excuse de ne pouvoir porter
quelque chose sur la tête et de tenir dans la rue son chapeau à la main,
mais les folies qui jaillissent de sa faible cervelle, ne lui sont pas
tout à fait personnelles: elles lui sont apportées par le courant des
choses, elles lui sont soufflées par le vent des idées dans l'air.

      *       *       *       *       *

--Nous n'allons qu'à un théâtre. Tous les autres nous ennuient et nous
agacent. Il y a un certain rire du public à ce qui est vulgaire, bas et
bête, qui nous dégoûte. Le théâtre où nous allons est le Cirque. Là, nous
voyons des clowns, des sauteurs, des franchisseuses de cercles de papier,
qui font leur métier et leur devoir: au fond, les seuls acteurs dont le
talent soit incontestable, absolu comme les mathématiques ou mieux encore
comme le saut périlleux. Car, en cela, il n'y a pas de faux semblant de
talent: ou on tombe ou on ne tombe pas.

Et nous les voyons, ces braves, risquer leurs os dans les airs pour
attraper quelques bravos, nous les voyons avec je ne sais quoi de
férocement curieux en même temps que de sympathiquement apitoyé,--comme si
ces gens étaient de notre race, et que tous, bobêches, historiens,
philosophes, pantins et poètes, nous sautions héroïquement pour cet
imbécile de public... Au fait, quelqu'un a-t-il jamais vu une femme faire
le saut périlleux, et la grande supériorité de l'homme serait-elle en
cette seule et unique chose?

      *       *       *       *       *

--Dans les troubles de l'art, à la fin des vieux siècles, quand les nobles
doctrines sont mourantes, et que l'art se trouve entre une tradition
perdue et quelque chose qui va naître, il apparaît des décadents libres,
charmants, prodigieux, des aventuriers de la ligne et de la couleur qui
risquent tout, et apportent en leurs imaginations, avec une corruption
suave, une délicieuse témérité. Tel Honoré Fragonard, le plus merveilleux
improvisateur parmi les peintres.

Parfois je m'imagine Fragonard sorti du même moule que Diderot. Chez tous
deux pareil bouillonnement, pareille verve. Une peinture de Fragonard, ça
ne ressemble-t-il pas à une page de Diderot? Tableaux de famille,
attendrissement de la nature, libertés d'un conte plaisant et en tout le
même ton ému et polissonnant.

      *       *       *       *       *

_Mardi 13 novembre_.--Pour la première fois de notre vie, une femme nous
sépare pendant 30 heures. Cette femme est Mme de Châteauroux, qui fait
faire à l'un de nous le voyage de Rouen tout seul, pour aller copier un
paquet de ses lettres intimes, adressées à Richelieu, et faisant partie de
la collection Leber.

En revenant, je rencontre, à la gare, Flaubert faisant la conduite à sa
mère et à sa nièce qui vont passer l'hiver à Paris. Son roman carthaginois
est à la moitié. Il me parle d'un travail qu'il lui a fallu faire d'abord,
tout simplement pour se convaincre que cela était comme il le disait, puis
il se plaint de l'absence de dictionnaire qui le force aux périphrases
pour toutes les appellations, trouvant que les difficultés augmentent à
mesure qu'il avance, et forcé d'_allonger_ sa couleur locale, ainsi qu'une
sauce.

      *       *       *       *       *

--Tous les mariages aujourd'hui se font, sous le régime dotal. Les parents
veulent bien livrer au mari, le corps, la santé, le bonheur d'une fille,
enfin toute sa femme,--sauf sa fortune.

      *       *       *       *       *

_Fin novembre_.--Aujourd'hui,--je ne sais pas quel jour nous sommes, et
pour combien de jours ce sera--nous avons un groom. Il a une vraie livrée:
une grande redingote vert russe, un pantalon noisette, une cravate blanche
et un chapeau à cocarde noire. Il tombe d'Afrique, où il a mangé de la
panthère, et encore plus, je crois, de la vache enragée. C'est une charité
que je fais, à ce que me dit Rose, qui est sa tante. Il a un visage,
moitié singe, moitié voyou de Londres, et une petite tête et un petit
corps, où semblent germer tous les mauvais instincts d'un cocher de remise,
d'une bonne de fille, d'un enfant de pauvre, enfin le type complet de
l'emploi. Avec cela il est socialiste, et fort monté contre les rentiers
et les propriétaires.

Rose, qui, à notre école, commence à faire des tirades comme dans une
pièce des boulevards, lui prêche, dans un coin de la cuisine, _la religion
de l'honneur_.

      *       *       *       *       *

_9 décembre_.--Comme nous allions, il y a deux jours, au Musée du Louvre,
demander la permission de graver le dessin de Watteau, représentant
l'Assemblée des musiciens chez Crozat, Chennevières nous raconte que le
Musée est, sens dessus dessous, à propos du dessin de la REVUE DU ROI,
qu'on a proposé au Musée d'acheter, et que le Musée n'a pas de quoi
acheter. Oh! si c'était un dessin de l'École italienne ou flamande, on en
trouverait, de l'argent, et même, s'il le fallait, un certain nombre de
mille francs. Chennevières nous donne l'adresse du dessin, et nous courons
rue des Bourdonnais n° 13.

Nous voici dans une toute petite chambre, chauffée par un poêle de fonte,
et où une grande table, sur laquelle est couché un enfant de quelques mois,
tient toute la pièce. Une femme est là, qui travaille sous une lampe à la
confection de chemises de peuple. Nous demandons à voir le dessin. De
dessous la table elle tire un dessin empaqueté dans une serviette, et
c'est le fameux dessin de l'exposition de 1781.

--Vous en voulez, Madame?

--Mille francs!

Et comme nous lui en offrons 300 francs, le prix auquel nous savions que
le mari était à peu près descendu, après l'avoir fait offrir à tous les
riches amateurs de Paris, un sec: «Reconduisez ces Messieurs», dit par la
femme à une petite fille, nous ôte tout espoir et nous fait descendre le
misérable escalier, le gosier sec comme après une grande émotion.

Le lendemain, nous offrons 400 francs au mari, à l'homme du ménage, et
cela par acquit de conscience et sans la moindre espérance, quand, le soir,
le mari et la femme, et même le petit enfant au sein de sa mère, nous
apportent le dessin sur lequel nous ne comptions pas.

Et nous passons toute la soirée, à regarder le roi Louis XV passer la
revue de sa maison militaire, son livret à la main, et les soldats
microscopiques et les curieux refoulés à coups de crosse de fusil, et les
chambrières montées sur le haut des carrosses, et dont un coup de vent
fait envoler les jupes.--Notre plaisir mêlé d'un petit remords, d'avoir pu
si peu donner d'argent, pour un si beau dessin, à de si pauvres gens!

      *       *       *       *       *

--Rien de plus charmant, de plus exquis que l'esprit français des
étrangers, l'esprit de Galiani, du prince de Ligne, de Henri Heine.

      *       *       *       *       *

_15 décembre_.--Nous tombons sur des fragments oratoires du Marat de Lyon,
sur l'éloquence grisée de Chalier, où la phrase sonne parfois comme un
vers d'Hugo. Personne n'a vraiment rendu la passion, l'excitation, la
furie, le grand _delirium tremens_ de ce temps. La Révolution n'a eu pour
historiens jusqu'à présent que de froids journalistes comme M. Thiers ou
des harpistes comme Lamartine... Et les peintres donc, quelles pauvres
intelligences! Nous étions plongés, ces journées-ci, dans les MÉMOIRES DE
Mme DE LAROCHEJACQUELEIN. Quel livre! Quelle épopée! Quel roman. C'est
tout à la fois l'Illiade et le Dernier des Mohicans. Que de tableaux! Le
passage de la Loire à Florent-le-Vieux, c'est le passage du Nil. Et comme
dans les temps antiques, toujours des individualités en relief, et la
guerre ayant encore l'air d'être entre des hommes et non entre des
multitudes. Là dedans, les derniers héros! Et jusqu'au comique qui se
trouve mêlé au tragique, quand les restes de l'armée en guenilles
s'affublent de turbans du théâtre de La Flèche, et qu'on se fait fusiller
dans de vieux jupons. Oui, c'est comme la défroque du Roman comique tombée
sur les épaules d'une légion thébaine. Et savez-vous ce que la peinture a
trouvé dans cette retraite des Dix Mille... un curé qui monte la garde.

      *       *       *       *       *

--Sommes-nous bien ou mal organisés? En toute chose, nous voyons la fin,
l'extrémité de la chose! Les autres se jettent comme des étourneaux, et
sans réflexion, dans une aventure. Nous, dans un duel par exemple, quand
nous ne voyons pas notre mort, nous voyons la mort de notre adversaire, la
prison qu'il faudra faire, la pension qu'il faudra payer à la famille!
C'est toujours dans notre cervelle les infinies déductions de l'imprévu,
déductions qui ne viennent à la pensée de presque personne. Dans un
caprice, dans une liaison, notre pensée escompte d'avance les sommes
d'argent, de liberté, etc., etc., qu'il sera nécessaire de débourser.
Enfin, dans un verre de vin, nous envisageons la migraine du lendemain.
Ainsi de tout, et cela sans que cela nous fasse renoncer à un duel
nécessaire, à une femme tentante, à une bouteille de vin supérieur.

Est-ce tout à fait un malheur? Non. Si cela empoisonne un peu la
jouissance présente, l'imprévu ne vous désarçonne pas,--et vous êtes
toujours prêt à aller au bout de tout ce que vous avez entrepris, avec une
résolution délibérée, une volonté amassée, une patience constante des
mauvais hasards.

      *       *       *       *       *

_11 décembre_.--Nous sommes à la Porte-Saint-Martin dans la loge de
Saint-Victor. C'est la première de la TIREUSE DE CARTES, de Victor Séjour
et de Mocquard. Saint-Victor a la bouche crispée, et cette physionomie
dure, fermée, cette _tête de bois_ qu'il a dans l'embarras, l'émotion,
l'ennui.

C'est plein de mères d'actrices, de vaudevillistes, de critiques, d'hommes
sans nom qui ont un nom au théâtre, ou des droits sur le directeur, ou des
créances sur l'auteur, ou une parenté avec le souffleur, le placeur, et
d'actrices qui ne jouent pas, et d'acteurs de province en congé, et de
filles littéraires et de leurs petits amants de poche.

Dans la loge d'avant-scène du rez-de-chaussée, trône, dans le demi-jour,
Jeanne de Tourbet, admirable dans sa pose de royale nonchalance, et tout
entourée d'une cour de cravates blanches, qu'on perçoit dans l'ombre. Et
voici Fiorentino avec son aspect et son teint de figure de cire:
Bischoffsheim, l'ami de tous les critiques, papillonnant de loge en loge;
la petite Dinah, avec sa jolie tête serpentine, assise au balcon à côté de
la mère Félix, parée d'un manchon blanc. Ici rayonne, enveloppée de gaze
comme une fiancée d'Abydos, Gisette, à côté de la femme du célèbre
dramaturge Grangé; Dennery est derrière avec son petit oeil éteint. Le
patriarche du feuilleton, le podagre Janin, laisse voir autour de ses
poignets des manchettes de tricot rouge. Doche montre ses doux yeux
d'enfant et sa mine chiffonnée, un peu écrasée par la grande passe bleue
de son chapeau. Théophile Gautier, torpide à la façon d'un sphinx et d'un
poussah, semble résigné à tout ce qui va se passer.

C'est une grande représentation. Il y a un sergent de ville au carreau de
notre loge, et tout près un cent-garde flamboyant; et assis à côté de
l'ouvreuse, Alessandri surveille le corridor, la main sur le manche d'un
poignard de son pays. L'Empereur est venu applaudir avec l'Impératrice
l'oeuvre de Mocquard, le ci-devant historien des Crimes célèbres, et
présentement le secrétaire de l'Empereur.

La pièce commence, une pièce comme toutes celles que les rhétoriciens
serrent dans leur commode. Ce n'est pas même du faux Hugo. Et dans la
salle on entend les femmes murmurer dans des sortes de pâmoisons; «Oh! que
c'est bien écrit!» Mais la pièce n'est pas sur le théâtre, elle est dans
la salle. L'intrigue et le drame, c'est la déclaration officielle des
amours de Saint-Victor et de l'actrice en scène. Toutes les lorgnettes
interrogent la face de marbre du critique, et précisément en face de nous,
au balcon des secondes, l'ancienne, la délaissée, l'Ariane, Ozy en
personne, en compagnie de Virginie Duclay, plonge sur l'ingrat, en remuant
à grand bruit un immense éventail noir, au milieu de rires ironiques.

On marche l'un sur l'autre dans les corridors, où Janin souffle sur une
banquette, où Villemessant raconte le duel Galliffet, où Claudin vague, où
Villemot montre un gilet blanc de la Belle Jardinière, où Crémieux se
plaint de la poitrine avec des tonalités de Grassot récitant du Millevoye,
où Marchal salue tout le monde.

Saint-Victor a une émotion qui se trahit par le silence, la fixité de sa
lorgnette sur l'actrice, enfin par ce cri enfantin si naïf à la tombée du
rideau, au quatrième acte, ce cri timide: «Lia toute seule! Lia toute
seule!» quand le public rappelle les acteurs et crie: «Tous, tous, tous!»

La pièce est finie. Les ouvreuses jettent les toiles sur les velours des
balcons. Le rideau s'est relevé sur la scène où les lampistes emportent
les quinquets des portants. Dans la demi-nuit de la scène, nous nous
heurtons à Fournier, qui se promène comme un fantôme, en cravate blanche,
en habit noir, demandant nerveusement aux gens, si c'est un succès et
qu'il n'a rien vu.--Cela dit du ton d'un homme qui interroge si ça va être
sa faillite.

Puis des pompiers nous dégringolent sur le corps d'un petit escalier, et
au bout d'un corridor noir, nous entrons dans une loge tout engorgée de
monde, et à la porte de laquelle on fait queue, un bon moment. Et ce sont
des effusions pareilles aux effusions de la sacristie à un mariage. Au
milieu d'hommes qui s'effacent pour les laisser passer, des avalanches de
femmes se précipitent sur Lia, l'embrassent. Et bientôt, sous le coup des
émotions de la soirée, de l'ébranlement des nerfs de chacun, l'embrassade
devient générale, et de bonne foi dans le moment. Au milieu du désordre
des houppes, des pots de cold-cream, des cartons à serrer les fausses
nattes, dans la lumière fumeuse et sentant la mauvaise huile de deux
quinquets de cuivre à globes de lampe, assise sur un tabouret de piano,
recouvert de maroquin gris perle, Lia, qui a l'air d'un petit séraphin
gothique de maître primitif, et dont le corps grêle est perdu dans les
grands plis d'une robe de chambre brune, aux compliments qu'on lui fait
sur le talent qu'elle a su déployer, aux reproches qu'on lui adresse
d'avoir été trop vite, Lia, la tête soulevée au-dessus de l'affaissement
de tout son corps, répète d'un air à la fois hébété et tendre: «Ah! mes
enfants! mes enfants!»

      *       *       *       *       *



ANNÉE 1860


_Jeudi 12 janvier_.--Nous sommes dans notre salle à manger, cette jolie
boîte tendue, fermée, plafonnée de tapisseries, où nous venons d'accrocher
le triomphant Louis Moreau de la REVUE DU ROI, et qui est toute lumineuse
et égayée des feux doux d'un lustre de cristal de Bohême.

A notre table, il y a Flaubert, Saint-Victor, Aurélien Scholl, Charles
Edmond, Julie, Mme Doche coquettement coiffée d'une résille rouge sur ses
cheveux qui ont un oeil de poudre. On parle du roman de ELLE ET LUI de Mme
Colet, où Flaubert est férocement peint sous le nom de Léonce... Au
dessert, Mme Doche se sauve à la répétition de la PÉNÉLOPE NORMANDE qu'on
doit jouer le lendemain, et Saint-Victor, qui n'a rien pour son feuilleton,
l'accompagne avec Scholl.

Entre ceux qui restent, l'on se met à causer théâtre, et Flaubert de
blaguer un peu grossement, ainsi qu'il en a l'habitude: «Le théâtre n'est
pas un art, s'exclame-t-il, c'est un secret... et je l'ai surpris chez les
propriétaires du secret. Voici ce secret. D'abord il faut prendre des
verres d'absinthe au café du Cirque; puis dire de toute pièce: Ce n'est
pas mal, mais... des coupures, des coupures! ou encore répéter: Pas
mal!... mais il n'y a pas de pièce;--et surtout toujours faire des plans
et jamais de pièces. Au fond, quand on fait une pièce, on est f.....
Voyez-vous, je tiens le secret d'un idiot, mais qui le possède de La
Rounat. C'est lui qui a trouvé ce mot sublime: Beaumarchais est un
préjugé!... Beaumarchais! du phosphore... Ah! les cochons, qu'ils me
trouvent seulement le type de Chérubin!»

La causerie se promène sur les uns et les autres de notre monde, sur la
difficulté de trouver des gens avec lesquels on puisse vivre, et qui ne
soient ni tarés, ni insupportables, ni bourgeois, ni mal élevés. Et l'on
se met à regretter ce qui manque à Saint-Victor; on en ferait un si joli
ami, de ce garçon à l'expansion de coeur auquel on n'arrive jamais, quand
même on est arrivé à sa plus entière expansion d'esprit, de ce garçon qui,
après trois ans de relations d'amitié, a des glaces subites et des
froideurs de poignées de main comme pour un inconnu. Flaubert explique
l'homme par son éducation, disant que ces trois éducations, ces trois
institutions de l'homme: l'éducation religieuse, l'armée, l'école normale,
marquent d'un cachet indélébile l'individu.

Et nous voilà seuls, Flaubert et nous, dans le salon tout brouillardeux de
fumée de cigare; lui, arpentant le tapis, cognant la calvitie de sa tête à
la boule du lustre, se répandant en paroles, débordant, se livrant à nous
comme à des frères de son esprit.

Il nous redit sa vie retirée, sauvage même à Paris, enfermée et
cadenassée. Il n'a point d'autre distraction que le dîner du dimanche de
Mme Sabatier, la _présidente_, comme on l'appelle dans le monde de
Théophile Gautier. Il a horreur de la campagne. Il travaille dix heures
par jour, mais il est un grand perdeur de temps, s'oubliant en lectures et
faisant, à tout moment, des écoles buissonnières autour de son livre. Il
ne s'échauffe guère que vers cinq heures, quand il s'est mis au travail à
midi... Il ne peut écrire sur du papier blanc, ayant besoin de le couvrir
d'idées, à l'instar d'un peintre qui place sur sa toile ses premiers
tons...

Soudain, comptant le petit nombre de gens qui s'intéressent aux choix
d'une épithète, au rythme d'une phrase, _au bien fait_ d'une chose, il
s'écrie: «Comprenez-vous l'imbécillité de travailler à ôter les assonances
d'une ligne ou les répétitions d'une page? Pour qui?... Et dire que jamais,
même quand l'oeuvre réussit, jamais ce n'est le succès que vous avez
voulu, qui vous vient! N'est-ce pas les côtés vaudeville de Mme BOVARY qui
lui ont valu son succès. Oui, le succès est toujours à côté... La forme,
ah! la forme, mais qu'est-ce qui dans le public est réjoui et satisfait
par la forme. Et notez que la forme est ce qui nous rend suspects à la
Justice, aux tribunaux qui sont classiques... Classiques, oh! la bonne
farce! mais personne n'a lu les classiques! Il n'y a pas huit hommes de
lettres qui aient lu Voltaire,--lu, vous m'entendez. Et sont-ils cinq dans
la Société des Auteurs dramatiques, qui pourraient dire les titres des
pièces de Thomas Corneille?... Mais l'image, les classiques en sont pleins,
la tragédie n'est qu'image. Jamais Pétrus Borel n'aurait osé cette image
insensée:

      Brûlé de plus de feux que je n'en allumai!

L'art pour l'art, en aucun temps, n'a eu sa consécration comme dans le
discours à l'Académie d'un classique, de Buffon: «La manière dont une
vérité est énoncée, est plus utile à l'humanité même que cette vérité.»
J'espère que c'est de l'art pour l'art cela. Et La Bruyère qui dit: «L'art
d'écrire est l'art de définir et de peindre.» Là-dessus, Flaubert nous
avoue ses trois bréviaires de style: La Bruyère, quelques pages de
Montesquieu, quelques chapitres de Chateaubriand.

Et le voilà, les yeux hors de la tête, le teint allumé, les bras soulevés
dans une envergure d'Antée, tirant de sa poitrine et de sa gorge des
fragments du «Dialogue de Scylla et d'Eucrate», dont il nous jette le
bruit au visage, un bruit qui ressemble au rauquement d'un lion.

Alors, revenant à son roman carthaginois, il nous conte ses recherches,
ses lectures, les volumes de notes qu'il a prises, disant: «Savez-vous
toute mon ambition? Je demande à un honnête homme, intelligent, de
s'enfermer quatre heures avec mon livre, et je lui donne une _bosse de
haschisch historique_. C'est tout ce que je demande.»

Puis il ajoute sur une note mélancolique: «Après tout, le travail, c'est
encore le meilleur moyen d'escamoter la vie!»

      *       *       *       *       *

_Dimanche 22 janvier_.--Nous montons l'escalier d'une maison du boulevard
Saint-Martin. Au premier nous frappons à une porte d'appartement. On
demande qui est là. Nous nous nommons. On ouvre. Et nous voici dans la
loge de Lagier, puis dans la loge de Lia Félix. Quatre becs de gaz donnent
dans la petite pièce une chaleur stupéfiante: c'est l'atmosphère d'un bain
maure. Là dedans, la pensée s'engourdit, le sentiment de la réalité des
personnes et des choses s'en va, et l'on reste somnolent, les yeux ouverts,
pendant que vos doigts tripotent machinalement toutes les choses de la
toilette et du maquillage.

Dans cette espèce d'hébétement, on voit les actrices venir, sortir, comme
à un appel invisible, aller à quelque chose de lointain, d'où s'échappe un
murmure profond comme une clameur d'océan. Et tout ce mouvement autour de
vous fait l'effet d'une agitation automatique, et le coin de foyer qu'on
entrevoit, vous montre, assis sur la banquette, des personnages en
costumes, les bras tombants comme des marionnettes aux ficelles cassées.
Et l'on est entouré d'un brouhaha sourd, où ne se perçoit distinctement
que: «Combien ce soir?--5,200.--La Gaîté?--400!--Le Cirque?--800!»

Puis l'on vague dans des corridors, où l'on cause avec des têtes de femmes,
qui, pendant qu'on les habille par derrière, se voilent la gorge avec les
deux rideaux de leur loge, croisés sur elle, dans le coquet mouvement de
la Frileuse d'Houdon.

      *       *       *       *       *

_24 janvier_.--Nous paraissons aujourd'hui (LES HOMMES DE LETTRES). Nous
avons cette fébrilité qui vous chasse de votre chez soi et vous pousse
dans la rue... Et à la fin de la journée, nous sommes au boulevard du
Temple, dans le cabinet de travail de Flaubert, dont le milieu de cheminée
est un Boudha. Sur sa table des pages de son roman qui ne sont que
ratures. Il nous adresse sur notre livre de chauds compliments qui nous
font du bien au coeur, et nous sommes heureux de cette amitié qui vient à
nous franchement, loyalement, avec une sorte de démonstration robuste.

Le soir, nous vaguons sur les boulevards, supputant les chances de duel,
les chances de succès, regardant les étalages avec une certaine excitation
nerveuse que nous ne pouvons maîtriser.

      *       *       *       *       *

_Dimanche 29 janvier_.--... Le vieux Barrière nous conte cette chose
saisissante. Il a vu, sur la place de Grève, un condamné dont les cheveux
coupés ras, au moment où on le tournait en face de l'échafaud, se
dressèrent tout droit, très visiblement. Et cet homme était cependant
celui qui, après sa condamnation à mort, interrogé par le docteur Pariset,
lui demandant ce qu'il voulait, avait répondu: «Un gigot et une femme!»

--Nous passons la soirée chez Flaubert avec Bouilhet. Causerie sur de Sade
auquel revient toujours, comme fasciné, l'esprit de Flaubert: «C'est le
dernier mot du catholicisme, dit-il. Je m'explique. C'est l'esprit de
l'inquisition, l'esprit de torture, l'esprit de l'Église du moyen âge,
l'horreur de la nature... Remarquez-vous qu'il n'y a pas un animal, pas un
arbre dans de Sade?»

Il nous parle ensuite de romantisme, nous dit qu'au collège, il couchait
un poignard sous son oreiller, et encore qu'il arrêtait son tilbury devant
la campagne de Casimir Delavigne, et montait sur la banquette pour lui
crier des injures de _bas voyou_.

      *       *       *       *       *

_Lundi 30 janvier_.--On nous dit chez Dentu, qu'il y a eu ce matin un
article de Janin sur les HOMMES DE LETTRES. Nous achetons les DÉBATS, et
nous trouvons dix-huit colonnes d'éreintement, dans lesquelles Janin nous
accuse d'avoir fait un pamphlet contre notre ordre, un tableau poussant au
mépris des lettres. Oui, c'est ainsi que le critique parle de ce livre, la
meilleure et la plus courageuse action de notre vie, ce livre qui ne fait
si bas le bas des lettres que pour en faire le haut, plus haut et plus
digne de respect.

      *       *       *       *       *

_Samedi 4 février_.--Gavarni vient dîner. Il a fait la grande partie
d'aller au bal de l'Opéra avec nous. En arrivant, il demande une feuille
de papier et y dépose de petites machines mathématiques, qui lui sont
venues en route. Pour attraper l'heure du bal, nous l'emmenons voir
Léotard, et, après le Cirque, nous allons prendre un grog dans un café des
boulevards, où il nous parle avec une admiration enthousiaste des travaux
de Biot, de ses livres de mathématiques où il n'y a pas de figures.

Et le voici, montant cet escalier du bal de l'Opéra, qu'il n'a pas vu
depuis quinze ans, le voici à mon bras, perdu dans cette foule, comme un
roi perdu dans son royaume: lui, Gavarni, qui pourrait dire: «Le carnaval,
c'est moi!»

Il vient jeter les yeux sur les modes nouvelles de la mascarade. Nous
restons une heure à regarder, d'une loge, la danse et les masques, une
heure où il semble faire une sérieuse étude du costume nouveau et presque
général des danseuses: de ce costume de bébé, de cette petite robe-blouse
descendant au genou, laissant voir la jambe et les hautes bottines
ballantes dans l'air, et dessinant des nimbes au-dessus de la tête des
danseurs. Puis quand il a tout le bal dans les yeux, je le ramène coucher
chez nous. Il a eu froid en sortant du Cirque, puis la chaleur du bal l'a
suffoqué. Il se traîne en marchant, il monte notre escalier lentement,
lentement, et nous confie, au coin de notre feu, qu'en sortant du bal de
l'Opéra, il ne pouvait mettre un pied devant l'autre.

Et il se couche, nous faisant de son lit, avant de s'endormir, de
charmantes plaisanteries enfantines et qu'il sait si bien faire, sur le
bal et les folies que nous aurions pu y faire.

      *       *       *       *       *

_Dimanche 5 février_.--Déjeuner chez Flaubert. Bouilhet nous conte cette
tendre histoire sur une Soeur de l'hôpital de Rouen, où il était interne.
Il avait un ami, interne comme lui, et dont cette Soeur était
amoureuse--platoniquement, croit-il. Son ami se pend. Les Soeurs de
l'hôpital étaient cloîtrées et ne descendaient dans la cour de l'hôpital
que le jour du Saint-Sacrement. Bouilhet était en train de veiller son ami,
quand il voit la Soeur entrer, s'agenouiller au pied du lit, dire une
prière qui dura un grand quart d'heure--et tout cela sans faire plus
d'attention à lui, que s'il n'était pas là.

Lorsque la Soeur se relevait, Bouilhet lui mettait dans la main une mèche
de cheveux, coupée pour la mère du mort, et qu'elle prenait, sans un merci,
 sans une parole. Et depuis, pendant des années qu'ils se trouvèrent
encore en contact, elle ne lui parla jamais de ce qui s'était passé entre
eux, mais en toute occasion se montra pour lui d'une extrême serviabilité.

      *       *       *       *       *

Mardi 7 février.--... Du chalet de Janin à Passy nous allons au
Point-du-Jour, chez Gavarni. Nous le trouvons assez inquiet de l'espèce de
coup de sang qu'il a eu samedi, disant: «Je n'aime pas les choses que je
ne comprends pas!»

Nous causons des femmes qu'il a vues danser, et nous lui demandons s'il en
a fait des croquis. «Non, non, mais je les ai emportées dans ma tête. Dans
six mois, elles me seront parfaitement présentes. Le tout est de résumer
ça par une idée très simple; au fond qu'est-ce? une chemise sans taille,
et pour tout le reste; ce sont des ajustements au caprice et à la
fantaisie de la femme.»

Là-dessus, il nous met sur les genoux un album de ses anciennes
lithographies qu'il a retrouvé, et nous voyons combien, avant d'arriver à
sa facilité de dessin sans modèle, à son _imagination du vrai_, il a fait
de profondes, sérieuses, patientes, scrupuleuses études de la nature...
C'est partout là dedans, la mère de Feydeau, le père de Feydeau, et
d'Abrantès, et jusqu'au dos d'Henri Berthoud, faisant le dos de cet
inconnu. Il nous arrête à une petite image de bal qui ressemble à un bal
d'insectes, et dont il moque la maigreur, et la conscience des parquets,
et le fini et le précieux, mais où il rencontre l'animation du bal, et une
opposition assez satisfaisante des blancs et des noirs, des habits et des
robes,--toutefois en déclarant que, dans ce temps, il n'avait pu encore
arriver ni aux noirs ni aux gris _veloutés_.

      *       *       *       *       *

_Dimanche 20 février_.--Au coin de sa cheminée, Flaubert nous raconte son
premier amour. Il allait en Corse. Il n'avait fait encore que se
_desniaiser_ avec une fille de chambre de sa mère. Il tombe dans un petit
hôtel à Marseille, où des femmes de Lima étaient descendues avec un
mobilier d'ébène, incrusté de nacre, qui faisait l'émerveillement des
voyageurs. Trois femmes en peignoir de soie, filant du dos au talons,
flanquées d'un négrillon habillé de nankin et chaussé de babouches: un
monde qu'il entrevoyait dans un _patio_ tout plein de fleurs des tropiques,
et où chantait au milieu un jet d'eau,--pour un jeune Normand qui n'avait
encore voyagé que de Normandie en Champagne et de Champagne en Normandie,
c'était d'un exotisme bien tentant. Et un matin, revenant d'une pleine eau
dans la Méditerranée, à l'une de ces trois femmes rencontrée sur le seuil
de sa chambre, une femme de trente-cinq ans, une magnifique créature, il
jetait un de ces baisers où l'on jette son âme... Ce furent une fontaine
de délices, puis des larmes, puis des lettres, puis plus rien.

Depuis, il revint plusieurs fois à Marseille, s'informa et ne put jamais
savoir ce qu'étaient devenues ces trois femmes. La dernière fois qu'il y
passa, se rendant à Tunis à l'occasion de son roman de Carthage, il ne
retrouve plus la maison, qu'à chacun de ses passages il avait été voir. Il
regarde, il cherche, il s'aperçoit que c'est devenu un bazar de jouets, et
que le premier est occupé par un coiffeur. Il y monte, s'y faire raser, et
reconnaît encore au mur le papier de la chambre.

      *       *       *       *       *

_27 février_.--N'y a-t-il pas dévoilée toute une existence d'homme dans
cette énumération d'une affiche de vente après décès: un pistolet de salon,
une lorgnette en écaille, une canne de jonc à pomme d'or, une épingle
jumelle ornée de brillants?

      *       *       *       *       *

_4 mars_.--Nous causons avec Flaubert des LÉGENDES DES SIÈCLES de Hugo. Ce
qui le frappe surtout dans Hugo, qui a l'ambition de passer pour un
penseur: c'est l'absence de pensée. Hugo n'est pas un penseur; c'est,
selon son expression, un naturaliste. Il a de la sève des arbres dans le
sang... Puis il parle avec un mépris colère de Feuillet, de la cour basse
qu'il fait aux femmes dans ses oeuvres, disant: «Ça prouve qu'il n'aime
pas la femme. Les gens qui l'aiment, font des livres où ils racontent ce
qu'ils ont souffert à propos d'elle, car on n'aime que ce dont on
souffre.--Oui, lui disons-nous, cela explique la maternité!»

Alors on lui apporte trois gros volumes in-4, imprimés à l'Imprimerie
Impériale, sur les mines de l'Algérie où il espère trouver un mot dont il
a besoin pour son livre sur Carthage.

Soudain, il se met à nous réciter des lambeaux formidablement cocasses
d'une tragédie ébauchée avec Bouilhet sur la découverte de la vaccine,
dans les purs principes de Marmontel, où tout, jusqu'à «grêlée comme une
écumoire» était en métaphores de huit vers: tragédie à laquelle il a
travaillé pendant trois ans, et qui montre la persistance de boeuf de cet
esprit, même dans les imaginations comiques, dignes d'un quart d'heure de
blague.

Il a beaucoup écrit à sa sortie de collège et n'a jamais rien publié, sauf
deux petits articles dans un journal de Rouen. Il regrette un volume
d'environ 150 pages, composé l'année qui a suivi sa philosophie: la visite
d'un jeune splenétique à une fille, un roman psychologique trop plein,
dit-il, de sa personnalité. Dans MADAME BOVARY, il nous affirme qu'il n'y
a qu'un seul type, esquissé de très loin d'après nature, un certain ancien
payeur des armées de l'Empire, bravache, débauché, sacripant, menaçant sa
mère de son sabre pour avoir de l'argent, toujours en bottes, en pantalon
de peau, en bonnet de police, pilier du cirque Lalanne, dont les écuyers
venaient prendre chez lui du vin chaud fait dans des cuvettes, et dont les
écuyères venaient aussi accoucher sous son toit.

      *       *       *       *       *

--C'est un grand, événement de la Bourgeoisie que Molière, une solennelle
déclaration de l'âme du Tiers-État. J'y vois l'inauguration du bon sens et
de la raison pratique, la fin de toute chevalerie et de toute haute poésie
en toutes choses. La femme, l'amour, toutes les folies nobles, galantes, y
sont ramenées à la mesure étroite du ménage et de la dot. Tout ce qui est
élan et de premier mouvement y est averti et corrigé.

Corneille est le dernier héraut de la noblesse; Molière est le premier
poète des bourgeois.

      *       *       *       *       *

--Ne jamais parler de soi aux autres et leur parler toujours d'eux-mêmes,
c'est tout l'art de plaire. Chacun le sait et tout le monde l'oublie.

      *       *       *       *       *

_10 mars_.--J'ai reçu de Mme Sand sur les HOMMES DE LETTRES une lettre
charmante comme une poignée de main d'ami... La vérité est que notre livre
a un succès d'estime: il ne se vend pas. Au premier jour, nous avons cru à
une grande vente. Et nous restons depuis quinze jours à cinq cents,
ignorant si nous arriverons à une seconde édition. Après tout, nous sommes
fiers entre nous de notre livre, qui restera, quoi qu'on fasse, en dépit
des colères des journalistes; et à ceux qui nous demanderaient: «Vous vous
estimez donc beaucoup?» nous répondrions volontiers avec l'orgueil de
l'abbé Maury: «Très peu quand nous nous considérons, beaucoup quand nous
nous comparons!»

Il est bon toutefois d'être deux pour se soutenir contre de pareilles
indifférences et de semblables dénis de succès, il est bon d'être deux
pour se promettre de violer la Fortune, quand on la voit coqueter avec
tant d'impuissants.

Peut-être, un jour, ces lignes que nous écrivons froidement, sans
désespérance, apprendront-elles le courage à des travailleurs d'un autre
siècle. Qu'ils sachent donc qu'après dix ans de travail, la publication de
13 volumes, tant de veilles, une si persévérante conscience, des succès
même, une oeuvre historique qui a déjà une place en Europe, après ce roman
même, dans lequel nos ennemis mêmes reconnaissent «une force magistrale»,
il n'y a pas une gazette, une revue petite ou grande qui soit venue à nous,
et nous nous demandons si le prochain roman que nous publierons, nous ne
serons pas encore obligés de le publier à nos frais;--et cela quand les
plus petits fureteurs d'érudition et les plus minces écrivailleurs de
nouvelles, sont édités, rémunérés, réimprimés.

      *       *       *       *       *

_Dimanche 11 mars_.--On sort de table... Femme au délicat profil, au joli
petit nez droit, à la bouche d'une découpure si spirituelle, à la coiffure
de bacchante donnant aujourd'hui à sa physionomie une grâce mutine et
affolée, femme aux yeux étranges qui semblent rire, quand sa parole est
sérieuse. Toutes les femmes sont des énigmes, mais celle-ci est la plus
indéchiffrable de toutes. Elle ressemble à son regard qui n'est jamais en
place, et dans lequel passent, brouillés en une seconde, les regards
divers de la femme. Tout est incompréhensible chez cette créature qui
peut-être ne se comprend guère elle-même; l'observation ne peut y prendre
pied et y glisse comme sur le terrain du caprice. Son âme, son humeur, le
battement de son coeur a quelque chose de précipité et de fuyant, comme le
pouls de la Folie. On croirait voir en elle une Violante, une de ces
courtisanes du XVIe siècle, un de ces êtres instinctifs et déréglés qui
portent comme un masque d'enchantement, le sourire plein de nuit de la
Joconde. Il y a souvent comme la tombée d'une larme au milieu d'une de ses
blagues, et presque toujours, au bout d'une de ses phrases attendries, un
strident _rrrr_, qui semble la crécelle de l'ironie.

Et l'on ne sait vraiment si c'est une femme qui a plus envie d'être à vous
que de se moquer de vous.

      *       *       *       *       *

_Samedi 17 mars_.--Une jouissance tout à fait supérieure: un grand acteur
dans une pièce sans talent. Vu Paulin Ménier dans le COURRIER DE LYON. Un
admirable comédien, le comédien supérieur de ces années. Un créateur de
types, avec une silhouette, des gestes, une physionomie des épaules, un
masque du crime d'après des études sur le vrai, d'après des modèles
entrevus dans une imitation de génie.

Paulin Ménier, le seul acteur qui donne aujourd'hui à une salle le frisson,
le petit froid derrière la nuque, que donnait Frédérick Lemaître.

      *       *       *       *       *

--L'humoristique chose qu'on me contait hier à propos de l'étiquette des
cours d'Allemagne. Il est défendu de se moucher, même d'éternuer devant
les souverains de là-bas. Une ambassadrice de ma famille se trouvait très
embarrassée quand il lui arrivait de s'enrhumer. Heureusement qu'elle
était prise en affection par une espèce d'antique _camerera mayor_, dans
la famille de laquelle se léguait au lit mort, de génération en génération,
le secret de ne pas éternuer devant son souverain. Et elle lui révéla ce
secret: qui est de se pincer le cartilage, intérieur du nez d'une certaine
façon.

      *       *       *       *       *

_Dimanche 1er avril_.--Nous parlions aujourd'hui de l'amoureux à la mode,
de l'homme à femmes de l'heure présente, et du renouvellement qui se fait
tous les trente ans, dans la physionomie du séducteur. Le _ténébreux_ de
1830 est démodé; qui l'a remplacé? le jocrisse de salon, le farceur, le
faiseur d'imitations. Et ce changement vient de l'influence du théâtre sur
les femmes. En 1830, c'étaient les Antony qui faisaient prime, aujourd'hui
ce sont les Grassot. L'acteur dominant, culminant d'une époque, semblerait
donner le _la_ à la séduction amoureuse.

--Certains mots d'une méchanceté sublime sont donnés à des femmes sans
intelligence: la vipère a la tête plate.

      *       *       *       *       *

_7 avril_.--A la salle du Vaux-Hall, rue de la Douane, à un assaut donné
par Vigneron, qui annonce le _Désespoir des bras tendus_.

Un rendez-vous de la force moderne, depuis l'athlète de la lutte à main
plate et l'hercule du Nord, jusqu'au gymnaste de l' «Adresse française».
Tous les types: les forts de la Halle apoplectiques, à la chemise sans
cravate, à la courte blouse relevant et ouverte; les marchands de vins à
nuque de taureau; les maigres petits savatiers pâlots, à la mine de catin,
le cou et les bras nus dans des gilets de flanelle rose; les souples
tireurs de canne, à la tête de chat; les jolis éreintés de barrière, un
bouquet de violettes à la boutonnière, ramenant leur avant-bras, pour
faire palper, à leurs voisins, sur le drap de la manche, le _sac de pommes
de terre_ de leurs biceps; les maîtres d'armes de régiment, une redingote
passée sur leur veste de salle, la tenue martiale et académique, le front
évasé, les yeux enfoncés, un petit bout de nez relevé et le visage en as
de pique.

A côté de ces hommes, deux genres de femmes: la vieille teneuse de gargot
et de basse table d'hôte; la petite fille du peuple, toute jeunette, au
bonnet noir à rubans de feu, à laquelle le gros homme élastique, qui vient
de tirer le sabre, redemande son mouchoir, où les sous sont noués dans un
coin.

--Ce qui me dégoûte c'est qu'il n'y a plus d'extravagance dans les choses
du monde. Les événements sont raisonnables. Il ne surgit plus quelque
grand toqué de gloire ou de foi, qui brouille un peu la terre et tracasse
son temps à coups d'imprévu. Non, tout est soumis à un bon sens bourgeois,
à l'équilibre des budgets. Il n'y a plus de fou même parmi les rois.

      *       *       *       *       *

_10 avril_.--Flaubert, qui part à Croisset marier sa nièce, vient me faire
ses adieux. Il nous entretient d'une création qui a fort occupé sa
jeunesse, aussi bien que quelques-uns de ses amis, et surtout son intime,
Poitevin, un camarade de collège qu'il nous peint comme un métaphysicien
très fort, une nature un peu sèche, mais d'une élévation d'idées
extraordinaire.

Donc ils avaient inventé un personnage imaginaire, dans la peau et les
manches duquel ils passaient, tour à tour, et les bras et leur esprit de
blague.

Ce personnage assez difficile à faire comprendre, s'appelait de ce nom
collectif et générique: _le Garçon_. Il représentait la démolition bête du
romantisme, du matérialisme et de tout au monde. On lui avait attribué une
personnalité complète, avec toutes les manies d'un caractère réel,
compliqué de toutes sortes de bêtises bourgeoises. Ça avait été la
fabrication d'une plaisanterie lourde, entêtée, patiente, continue, ainsi
qu'une plaisanterie de petite ville ou une plaisanterie d'Allemand.

Le _Garçon_ avait des gestes particuliers qui étaient des gestes
d'automate, un rire saccadé et strident à la façon d'un rire de personnage
fantastique, une force corporelle énorme. Rien ne donnera mieux l'idée de
cette création étrange qui possédait véritablement les amis de Flaubert,
les affolait même, que la charge consacrée, chaque fois qu'on passait
devant la cathédrale de Rouen.

L'un disant: «C'est beau, cette architecture gothique, ça élève l'âme!» Et
aussitôt celui qui faisait le _Garçon_ s'écriait tout haut, au milieu des
passants: «Oui, c'est beau et la Saint-Barthélémy aussi, et les
Dragonnades et l'Édit de Nantes, c'est beau aussi!...» L'éloquence du
_Garçon_ éclatait surtout dans une parodie des Causes célèbres qui avait
lieu dans le grand billard du père Flaubert, à l'Hôtel-Dieu, à Rouen. On y
prononçait les plus cocasses défenses d'accusés, des oraisons funèbres de
personnes vivantes, des plaidoiries grasses qui duraient trois heures.

Le _Garçon_ avait toute une histoire, à laquelle chacun apportait sa page.
Il fabriquait des poésies, etc., etc., et finissait par tenir un HOTEL DE
LA FARCE, où il y avait la Fête de la Vidange... Homais me semble la
figure réduite, pour les besoins du roman, du _Garçon_.

      *       *       *       *       *

_Jeudi 12 avril_.--Nous partons, ce matin, pour le plus ennuyeux voyage
d'affaires du monde, un rembaillement de fermes, qui est le fond de nos
ennuis et de nos préoccupations depuis un an...

Le lendemain à Chaumont, il faut attendre jusqu'à trois heures la
voiture... Nous attendons sur un petit banc de bois d'où l'on voit la
grande place de la ville, et l'Hôtel de ville, aux heures tombant avec un
bruit de glas. Ce sont de grosses servantes, crevantes de santé, les joues
presque bleues de sang, qui traversent la place. Après les servantes,
défilent lentement un, deux, trois, quatre, cinq individus. On compterait
les allants et les venants sur ses doigts... Puis un chien qui fait, comme
un homme, le tour de la place, puis un autre... Ah! une femme en chapeau!
Il y a, au milieu de la place, une petite voiture--boutique de mercerie,
où personne n'achète... A deux heures la marchande ferme et s'en va bien
contente. Il y a quelque chose de plus mort que la mort; c'est le
mouvement de la place d'une ville de province.

Le soir nous sommes à Breuvannes, chez ce vieil ami de notre famille, M.
Colardez. Il est là, toujours le même, toujours dans ses livres, avec sa
mémoire, son intelligence, son ironie restée debout. Philosophant avec ce
grand et charmant esprit, en cette petite allée toute droite de son jardin,
dans laquelle nous allons jusqu'au bout, puis nous revenons, nous causons
de la mort de la province, depuis la Révolution qui a commencé à appeler
toutes les capacités dans la capitale. Car tout va aujourd'hui à Paris:
les cerveaux comme les fruits; et Paris est en train de devenir une ville
colossale et absorbante, une cité--polype, une Rome au temps d'Aurélien.

Et revenant à la province, Colardez nous esquisse des figures
pantagruéliques des vieux temps de la Haute-Marne, où nos aïeux, du matin
au soir, toujours prêts à boire, nos aïeux restaient sur le banc de pierre
de leur porte à raccrocher des buveurs, tandis que leurs dignes épouses se
faisaient des noirs au visage, en buvant à la cave un coup du vin, et
remontaient trébuchantes. Il nous peint ces triomphantes apoplexies des
propriétaires dans leurs jardinets, après une rincette d'eau-de-vie, sous
un coup de soleil de juin: natures perdues qui n'ont guère laissé
d'héritiers que ce notaire de Daillecourt, qui ces années-ci, après un
souper prolongé jusqu'à huit heures du matin, fit explosion, à table.
_Crepuit médius_, oui, son ventre éclata, sans figure aucune.

      *       *       *       *       *

_17 avril_.--Au fond des plaintes des fermiers, il y a ce fait
incontestable. Il n'y a plus de bras pour les travaux de la terre.
L'éducation détruit la race des laboureurs et par conséquent
l'agriculture... Et tout en se lamentant, notre fermier Flammarion nous
fait remarquer que nous marchons sur des champs à nous: impossible
vraiment de plus ressembler aux champs des autres.

      *       *       *       *       *

_23 avril_.--Un ennui vague qui n'a pas d'objet, et qui se promène de long
en large chez moi. La vie est décidément trop plate. Il n'y a pas deux
liards d'imprévu ici-bas. Il ne m'arrive rien que des catalogues de ventes,
puis des bobos ressassés, des migraines connues. C'est tout. Je n'hérite
pas d'un monsieur que je ne connais pas. Cette jolie maison que j'ai vue à
vendre rue Larochefoucauld, on ne m'apportera pas ce soir sa donation sur
un plat d'argent. Et quand je repasse toute mon existence, ça été toujours
comme ça, rien qui sort du train-train des événements ordinaires et j'ai
le droit d'appeler la Providence une marâtre.

Je n'ai eu qu'une aventure: je regardais, sur les bras de ma nourrice, un
joujou, un joujou très cher. Un monsieur qui passait me l'a acheté!

--L'ennui est peut-être un privilège. Les imbéciles ne sentent pas
s'ennuyer. Peut-être même qu'ils ne s'ennuient pas. Une révolution, tous
les dix-huit ans, leur suffit pour se distraire.

      *       *       *       *       *

_Jeudi 10 mai_.--...Ce soir Gavarni nous parle de ses amours réalisées et
de ses amours ébauchées, de cent cinquante femmes environ, allant des
créatures les plus quintessenciées aux dernières gourgandines,--dont il a
aimé à fond la moitié, et courtisé de très près l'autre moitié. Parmi ces
amantes, revient dans ses souvenirs une femme prise d'un vrai sentiment
pour lui, et qu'il a toujours respectée à cause de relations avec sa
famille. Et il raconte que, lorsque elle avait été bien sage, il
l'emmenait déjeuner chez Bancelin, où il y avait un lit et des pantoufles
dans les cabinets, et que la pauvre femme, à la vue de ces choses, qui
n'étaient pas faites pour elle, se mettait à pleurer.

Nous lui demandons s'il a jamais compris une femme? «Une femme, mais c'est
impénétrable, non pas parce que c'est profond, mais parce que c'est
creux!» Nous lui demandons encore s'il a été jamais vraiment amoureux?
«Non, je n'ai aimé bien réellement que mon père, ma mère, mon enfant!»

      *       *       *       *       *

--L'esprit ne dort pas dans le sommeil, mais il semble tomber, la nuit,
sous l'esclavage des sensations physiques qui le régissent.

      *       *       *       *       *

_25 mai_.--Il y a en nous un instinct irraisonné qui nous pousse à
l'encontre des despotismes d'hommes, de choses, d'opinions. C'est un don
fatal que l'on reçoit en naissant, et auquel on ne peut se soustraire. Il
y a des esprits qui naissent domestiques et faits pour le service de
l'homme qui règne, de l'idée qui réussit, du succès: ce terrible
dominateur des consciences,--et c'est le plus grand nombre, et ce sont les
plus heureux. Mais d'autres naissent, et nous sommes de ceux-là, avec un
sentiment insurrectionnel contre ce qui triomphe, avec des entrailles
amies et fraternelles pour ce qui est vaincu et écrasé sous la grosse
victoire des idées et des sentiments de l'universalité, avec enfin cette
généreuse et désastreuse combativité, qui, dès huit ou dix ans, leur fait
se donner des coups de poing avec le tyran de leur classe, et tout le
reste de leur vie, les confine dans l'opposition de la politique, de la
littérature, de l'art.

      *       *       *       *       *

_7 juin_.--Bar-sur-Seine. Une chose bien caractéristique de notre nature,
c'est de ne rien voir dans la nature qui ne soit un rappel et un souvenir
de l'art. Voici un cheval dans une écurie, aussitôt une étude de Géricault
se dessine dans notre cervelle; et le tonnelier frappant sur une futaille
dans la cour voisine, nous fait revoir un lavis à l'encre de Chine, de
Boissieu.

      *       *       *       *       *

_Juin_.--Un curieux monument de l'éducation donnée par les pères de
famille à leurs enfants sous Napoléon Ier. Le père d'un mien parent, lui
avait dit: «Il faut que tu saches le latin, on peut se faire comprendre
partout quand on sait le latin. Il faut que tu saches le violon, parce que
si tu es prisonnier, de guerre dans un village, tu pourras faire danser
les paysans et ça te rapportera quelques sous, et si tu es prisonnier dans
une ville, on pensera de toi que tu es un jeune homme distingué,
appartenant à une bonne famille et cela t'ouvrira les sociétés et te fera
faire de bonnes connaissances. Et puis, il faut que tu dormes sur l'affût
d'un canon comme sur un lit, et pour t'y habituer, tu vas coucher pendant
huit jours sur une couverture, attachée sur le parquet par quatre clous.»

      *       *       *       *       *

--Ma cousine disait à M. Colardez: «On dit que vous gâtez terriblement
votre enfant?

--«Madame, j'en ai perdu un!»

N'est-ce point un mot d'esprit du coeur.

      *       *       *       *       *

_26 juin_.--Il n'y a point de théâtre ici. Je m'en vais au tribunal voir
juger, un jour de police correctionnelle.

Une salle blanchie à la chaux, où passe le tuyau d'un poêle, et où un
Christ mal peint qui regarde un Napoléon en plâtre. Une petite servante de
treize ans est sur un banc, une malheureuse enfant: Elle gagnait quatre
francs par mois chez une femme qui l'accuse de vols de liqueurs et de
sirops.

La Justice est là, avec la cravate blanche et les lunettes d'or du
président. Un jeune substitut replet, le coude sur son code, avec une
désinvolture de blasé dans une loge d'Opéra. En face, le greffier qui a
l'air d'un diable de Nuremberg. Puis, en bas du tribunal, la face plate et
les yeux bordés de jambon, l'huissier avec son petit manteau noir qui pend
à son habit, comme une aile cassée de chauve-souris.

La petite fille pleure. Vraiment, à voir la misérable petite, pelotonnée
sur le banc, et le mouchoir aux yeux, et qui a commencé par la mendicité,
et qui n'a eu nul appui, nul enseignement pour résister aux pauvres petits
vices de son âge, il vous prend une mélancolie profonde. On en sort à la
voix du président qui, s'adressant au père de l'enfant, un mendiant idiot,
lui reproche de n'avoir pas développé _le sens moral_ dans son enfant. A
ce mot le père semble vaguement chercher une araignée au plafond. La
petite fille en a pour quatre ans de maison de correction.

On passe à une affaire d'outrage aux moeurs. Il y a deux fillettes de
treize à quatorze ans, aux yeux de charbon ardent, qui se dandinent et se
frottent avec une lascivité animale, contre les bancs. Elles déposent de
_sottises_ qu'on leur a faites, avec une aisance, une propriété de termes
véritablement monstrueuse. Le prévenu est un gros homme, à épaules de
boeuf, sanguin, interrupteur qui veut toujours parler, donner _l'opinion
de ses idées_, et dont l'émotion se trahit par un croissant de
transpiration sous les aisselles, sur sa blouse. A tout moment il se lève,
agitant derrière son dos, ses deux grosses mains de Goliath. Les témoins
déposent: des dépositions baveuses, gluantes et qui s'embrouillent. Tout
se passe en famille. Il y a une interruption d'audience, où tout le monde
se rapproche; l'huissier offre une prise au prévenu; les témoins, le
brigadier de gendarmerie, le public, le greffier entrent dans le prétoire
et se mêlent au groupe. L'avocat discute un plan des lieux avec le
brigadier, le prévenu retouche au plan.

Les témoins s'embrouillent de plus en plus, et je ne sais ce qui arrive,
parce qu'il est six heures, et que l'avocat ne fait que commencer sa
plaidoirie: un tableau effrayant de la démoralisation des villages par la
balle du colporteur, par les obscénités que les fillettes lui achètent en
se cotisant.

      *       *       *       *       *

--Mon cousin me contait que dans une maison de Jeu, au 36 de la rue
Dauphine, il avait vu, dans sa jeunesse, un homme après avoir perdu une
grosse somme, dans une contraction nerveuse, chiffonner son chapeau de
feutre comme un linge, se moucher dedans, et le mettre dans sa poche.

--«Malheur aux productions de l'art dont toute la beauté n'est que pour
les artistes...» Voilà une des plus grandes sottises qu'on ait pu dire:
elle est de d'Alembert.

--Un songe qui vous donne une femme, une femme indifférente, vous laisse
quelques heures, au réveil, un sentiment de reconnaissance et comme une
ombre d'amour pour cette femme.

--La séduction d'une oeuvre d'art est presque toujours en nous-même et
comme dans l'humeur du moment de notre oeil. Et qui sait si toutes nos
impression de choses extérieures ne viennent pas, non de ces choses, mais
de nous. Il y a des jours de soleil qui semblent gris à l'âme, et des
ciels gris que l'on se rappelle comme les plus gais du monde. La bonté du
vin, c'est le verre, l'instant, le lieu, la table où on le boit. La beauté
de la femme, c'est l'amour qui la regarde.

      *       *       *       *       *

_24 août_.--Aubryet a invité à dîner aujourd'hui chez lui tous les dîneurs
de Charles Edmond de dimanche dernier. Nous sommes Saint-Victor, Flaubert,
Charles Edmond, Ludovic Halévy, Claudin et Théophile Gautier. Un
appartement, rue Taitbout, au cinquième, où a passé un tapissier de
lorettes. Un salon capitonné de soie gorge de pigeon avec un plafond de
Faustin Besson. Une salle à manger meublée de ce bric-à-brac de la
porcelaine et de la verrerie, qu'Arsène Houssaye a mis à la mode. On
s'assied à table, et de suite, la causerie prend feu à propos de Ponsard,
en train _de lutiner Titania_, dans une pièce à l'imitation de
Shakespeare.

--«Vous n'avez jamais vu Ponsard? Figurez-vous un gendarme qui fait ses
farces... Toi, Théo, tu as été bien, tu l'as fortement éreinté, dit
Saint-Victor.

--Oh! moi, toujours, répond Gautier, c'est l'homme avec lequel on a tapé
sur mes admirations... c'est la mâchoire d'âne dont on s'est servi pour
assommer Hugo.

--Eh bien! vocifère Flaubert, il y en a encore un que j'abomine plus que
Ponsard, c'est le _gas_ Feuillet! J'ai lu trois fois son JEUNE HOMME
PAUVRE... qui a une place de 10 000 francs... Et savez-vous à quoi on
reconnaît que son jeune homme est distingué: c'est qu'il sait monter à
cheval... Oui, et puis, tu sais, il y a dans tous ses livres, des jeunes
gens qui ont des albums et qui prennent des sites...

--Savez-vous, vous autres, avec quoi un jeune homme était riche, il y a
vingt ans, soupire un dîneur, lisez Paul de Kock, vous y trouverez:
Charles était riche, il avait 6 000 livres de rente, mangeait tous les
soirs un perdreau truffé, entretenait un rat de l'Opéra,--et c'était vrai!

Là-dessus, une imitation par Claudin de Gil-Perez dans MIMI BAMBOCHE. Et
toute la table de lui crier que c'est de la récréation de bagne, du
Poulman en goguette... enfin toute une série d'aperçus supérieurs sur ce
que cela doit produire sur les cervelles de gandins, sur ces têtes qui ont
une raie qui va jusque dans le crâne.

Puis on passe du Champagne, âgé de vingt-deux ans; et il est question des
morts de la Révolution, d'une sorte d'exhumation du cimetière de la
Madeleine, et de l'échafaud de la du Barry, d'où sort--pourquoi!
comment!--une discussion sur l'art antique entre Saint-Victor, et Gautier
qui a déclaré Phidias: un _décadent_.

--Vous ignorez, dit Saint-Victor, au sortir de table, en remuant son café,
que c'est aujourd'hui la Saint-Barthélemy et que Voltaire aurait eu la
fièvre. Parfaitement! fait Flaubert sur une note théâtrale. Et voici
Saint-Victor et Flaubert à déclarer Voltaire, le plus sincère et le plus
ingénu des apôtres, et nous, à nous regimber de toute la force de nos
convictions. Ce sont des éclats de voix, des cris, des vociférations.--Un
martyr ... en exil une partie de sa vie!--Oui, mais la popularité?--Une
âme tendre ... l'affaire Calas.--Eh! mon Dieu, c'est l'affaire Peytel de
Balzac.--Pour moi, c'est un saint! beugle exaspéré Flaubert.--Vous qui
êtes un physiologiste, vous n'avez donc jamais regardé la bouche de cet
homme-là?--Quant à moi, dit Gautier, cet homme, je ne peux pas le sentir,
je le trouve _prêtreux_, calotin, c'est le Prud'homme du déisme, oui, pour
moi, voilà ce que c'est: le Prud'homme du déisme.»

La discussion s'éteint un moment, puis reprend autour d'Horace, ou
quelques-uns veulent retrouver Béranger, et dont Saint-Victor vante la
pureté de la langue, langue que Gautier trouve bien inférieure à
l'admirable langue de Catulle.

Et nous voici arrivés à la question de l'immortalité de l'âme, cette
causerie forcée, après un bon dîner, entre intelligences supérieures.

«C'est inadmissible, dit Gautier, vous figurez-vous mon âme gardant la
conscience de mon moi, se rappelant que j'ai écrit au MONITEUR, quai
Voltaire, 13, et que j'ai eu pour patrons Turgan et Dalloz...» Coupant
Gautier, Saint-Victor jette: «L'âme de M. Prud'homme, on ne se l'imagine
pas, n'est-ce pas, arrivant en lunettes d'or devant Dieu, auquel elle
dirait: Architecte des mondes...» Gautier reprend tranquillement: «Nous
admettons parfaitement l'inconscience avant la vie, ce n'est pas difficile
de la concevoir après. Tenez, la fable des anciens, la coupe du Léthé,
voilà ce qui doit être. Moi je n'ai peur que de ce passage du moment, où
mon _moi_ entrera dans la nuit, où je perdrai la conscience d'avoir
été...--Il y a cependant un grand horloger, balbutie timidement
Claudin.--Ah! si nous tombons dans l'horlogerie... sais-tu, Claudin, qu'il
y a un infini matériel, et que c'est une découverte toute récente...--Oui,
oui, c'est le mot de Henri Heine, jette Saint-Victor, nous demandons ce
que sont les étoiles, ce que c'est Dieu, ce que c'est la vie. On nous
ferme la bouche avec une poignée de terre glaise, mais est-ce là une
réponse?...--Écoute, Claudin, continue placidement et imperturbablement
Gautier, en admettant qu'il y ait des êtres dans le soleil, un homme de
cinq pieds dans la terre, aurait 750 lieues de haut dans le soleil,
c'est-à-dire que les semelles de tes bottes, pour peu que tu portes des
talons, auraient deux lieues, la hauteur de la mer dans sa plus grande
profondeur; écoute toujours bien, Claudin: et avec tes semelles de bottes
de deux lieues, tu posséderais 75 lieues de masculinité à l'état
naturel...--Tout cela est très gentil, mais... fait Claudin se rebiffant
un peu--«Catholicisme et Markowski», voilà ta devise, Claudin,» lui lance
brutalement Saint-Victor.

«Voyez-vous, dit Gautier en se rapprochant de nous, l'immortalité de l'âme,
le libre arbitre, c'est très drôle de s'occuper de tout cela jusqu'à
vingt-deux ans; mais après, ça n'est plus de circonstance. On doit
s'occuper à avoir une maîtresse qui respecte vos nerfs, à convenablement
arranger son chez soi, à posséder des tableaux passables... et surtout à
bien écrire. Voilà l'important: des phrases bien faites, et encore
quelques métaphores; oui, quelques métaphores, ça pare
l'existence...--Markowski, Markowski, qu'est-ce que c'est que ça? répétait
Flaubert dans un coin du salon avec l'ignorance d'un vrai provincial,--Mon
cher,--c'est Claudin qui parle,--Markowski était un bottier. Il s'est mis
à apprendre le violon tout seul, et puis à danser aussi tout seul. Alors
il a donné des bals avec des filles. Dieu a béni ses efforts. Il est sorti
vivant de quelques raclées que lui a fait distribuer Adèle Courtois, et
aujourd'hui il est propriétaire de la maison qu'il habite.»

En descendant l'escalier d'Aubryet, je demande à Gautier s'il ne souffre
pas de ne plus habiter Paris.

«Oh! cela m'est parfaitement égal. Ce n'est plus le Paris que j'ai connu.
C'est Philadelphie, Saint-Pétersbourg, tout ce qu'on veut!»

      *       *       *       *       *

--Les mots! les mots! On a brûlé au nom de la charité, on a guillotiné au
nom de la fraternité. Sur le théâtre des choses humaines, l'affiche est
presque toujours le contraire de la pièce.

      *       *       *       *       *

--Une main humaine, presque toujours une main de femme, les doigts autour
d'une aumônière tendue,--c'est la quête dans l'église catholique; une
espèce de filet à papillons, au bout d'un bâton de bois à rallonge,--c'est
la quête dans la chapelle protestante.

Ne trouvez-vous pas que ce sont bien là les deux religions?

      *       *       *       *       *

_6 septembre_.--Nous partons pour l'Allemagne avec Saint-Victor... J'ai vu
Heidelberg. Il m'a semblé voir l'oeuvre de Victor Hugo, quand la postérité
aura passé dessus, quand les mots seront rouillés, quand les pans superbes
de l'édifice littéraire revêtiront la solennité de la ruine, quand le
temps, comme un lierre centenaire, montera dans la beauté des vers. Vieux
et cassés, les hémistiches garderont la majesté foudroyée de ces rois
Sarmates, frappés de boulets en pleine poitrine. Et le vaste palais de
poésie du maître demeurera grand et charmant, comme ce géant de grâce
mêlant Albert Durer à Michel-Ange, brouillant Rabelais et Palladio, ayant
Gargantua dans sa tonne et l'_Invicta Venus_ dans sa chapelle.

      *       *       *       *       *

_Jeudi 6 septembre_.--Au musée de Cassel, des Rembrandt presque ignorés.
Entre autres une merveilleuse bénédiction de Jacob; un rêve de lumière
blonde. Ce sont des légèretés de peinture à la colle, des transparences
d'aquarelle, une touche voltigeante et pareille à un rayon de soleil sur
de l'écaille, toutes les couleurs qu'aime Rembrandt, jusqu'à celles qu'il
tire de la fermentation et de la moisissure des choses, ainsi que des
fleurs de pourriture et des phosphorescences de corruption. Le jour est
biblique. Les trois lumières dégradées, la pénombre entourant le vieillard,
la douce lumière du ménage, le rayonnement des enfants, semblent
l'admirable image de la famille: Soir, Midi, Aube.--Le Passé dans l'ombre
bénissant, par-dessus le Présent éclairé, l'Avenir éblouissant.

      *       *       *       *       *

--Je demande à un garçon de l'hôtel de l'EMPEREUR ROMAIN, je ne sais
pourquoi, s'il y a quelqu'un qui règne à Cassel. Il y a des points sur le
globe où l'on ne voit point la place d'un souverain. Le garçon m'apprend
qu'il y en a un cependant à Cassel, sous lequel Cassel gémit: le royaume
d'Yvetot sous Denys le Tyran! «Mais enfin, dis-je à ce garçon, vous êtes
un pays constitutionnel, vous avez des chambres, vous devez avoir une
opposition. Eh bien qu'en faites vous?--Rien, Monsieur. Il n'y a personne
chez nous pour se mettre à la tête de l'opposition!»

      *       *       *       *       *

_Vendredi 7_.--Berlin... En sortant de Kroll, la voiture m'emporte à
travers des rues de palais, sur le petit pavé bruyant, je ne sais où, à
une porte éclairée où il y a une affiche. J'entre dans une grande salle
rayonnante de gaz. Une dizaine de femmes, auprès des tables, sont sur des
divans, dans des poses lasses et stupides. Au milieu un petit pianiste
mécanique de quinze ans, de la force d'une nuit de musique, automatique et
flave, sans regard, joue éternellement sur un piano. De temps en temps, la
voix de soprano d'une femme se lève avec la musique et bruit avec elle.

La porte du fond parfois s'ouvre, et des femmes entrent, marchent avec des
pas de revenants, et s'asseyent. Elles ont des tailles plates de poupées,
et l'on cherche dans leur dos, comme dans le dos d'Olympia, où on les
remonte. Une pâle vierge à la Holbein apparaît jouant avec des fruits sur
une assiette, grignotant, et riant d'un rire de songe...

Puis me voici dans la lumière rousse d'un petit café enfumé. Les cigares
et les pipes y font des nuages visibles et qui se tordent comme une idée
bête qu'on poursuit. Trois jeunes filles en costume tyrolien, l'aigrette
au chapeau, les bretelles à la gorge, chantent sur une estrade et font
sonner l'écho de leurs montagnes.

Et alors vers ma table, le crâne et le front balayés et baignés de grandes
mèches de cheveux blancs, quelqu'un d'à peine vivant, d'oublié par la mort,
par la guerre, s'approche, branlant comme une ruine. Le pauvre petit
vieillard, ensuairé dans sa longue redingote tachée du ruban d'une croix,
avance vers moi sa tête, où deux yeux sortent, fixes et saillants, morts
et terribles comme ceux d'un soldat, auquel on enfoncerait une baïonnette
dans le ventre. De grosses moustaches blanches lui masquent la bouche, et
lui remontent jusqu'au bout du nez, quand il parle. Son menton tout
écourté et ravalé par l'édentement, a un perpétuel tremblotement. Il
semble mâcher des restes d'idées, de souvenirs, de mots. Il a peine à
porter la petite boîte de parfumerie, où il cherche l'eau de Cologne et la
pommade qu'il veut me vendre. A tout moment, il les pose devant moi, en
s'appuyant dessus, prêt à tomber; et ses yeux s'ouvrant de plus en plus,
le vieux soldat de Blucher, de cette voix qui semble sortir d'un trou, de
cette voix de son passé, un murmure comme un cri de dessous la neige, me
bredouille en français: «_Entré à Paris!_»

On respire ici, dans cette ville nocturne, un air d'Hoffmann.

      *       *       *       *       *

_Samedi 8 septembre_.--... Battant les rues, cette nuit, nous rencontrons
deux jeunes filles, portant ces chapeaux qu'on voit dans les estampes à
l'aquateinte d'après Lawrence, ces grands chapeaux d'où pend une dentelle
noire, dont les pois semblent faire danser sur la figure des femmes des
grains de beauté... Nous nous attablons avec elles, dans un jardin de café,
et leur offrons une glace, un fruit, n'importe quoi. Ces deux jeunes
filles toutes blondes, au bleu sourire des yeux, et dont l'une a le type
angélique d'une vierge de Memling, se font apporter deux côtelettes de
veau...«Elles ont leurs mères,» disent-elles, et nous voici dans un
_gasthaus_ d'un faubourg de Berlin, ténébreux comme la caverne de Gil Blas,
et verrouillé de serrureries et de ferronneries comme un vieux burg, et
servis par un garçon considérant ces femmes avec l'air à la fois niais,
cocasse et sensuel de Pierrot, regardant, par une fente, l'intérieur d'une
école de natation de femmes... Chez la jeune fille au type de Memling, les
yeux dans le plaisir, au lieu de se voiler et de mourir, vous regardent
comme des yeux de rêve. C'est une clarté, une lucidité étrange, un regard
somnambulesque et extatique, quelque chose d'une agonie de bienheureuse
qui contemplerait je ne sais quoi au delà de la vie. Ce regard singulier
et adorable n'est pas une lueur, ni une caresse, il est une paix, une
sérénité. Il a un ravissement mort et comme une pâmoison mystique.

J'ai possédé dans ce regard toutes les vierges des primitifs allemands.

      *       *       *       *       *

_10 septembre_.--Dresde... Assis sur sa malle, Saint-Victor passe toute la
soirée à causer avec nous. Il dit de Grandville et de ses caricatures
philosophiques: «Il me fait l'idée d'un homme qui s'embarquerait pour la
lune... sur un âne de Montmorency.» Il dit de Doré: «C'est Michel-Ange
dans la peau de Victor Adam!»

Ensuite il nous parle avec enthousiasme, presque avec une cupidité
amoureuse de cette fameuse «Voûte verte», que nous allons voir, de ces
diamants, de ces pierres précieuses, sur lesquelles il semble que la
lumière soit heureuse, il semble que le rayon jouisse... S'il était riche,
il aimerait à en avoir, à les tirer de leur écrin, à les faire chatoyer au
soleil, comme un avare tire de l'or au jour. Et de là, des diamants, la
conversation monte au pape, puis du pape à Dieu, et finit par cette parole
d'un roi de Perse: «Pourquoi y a-t-il quelque chose?»

--Très intéressants: ces deux Watteau du musée de Dresde (n°661-662),
tableaux beaucoup moins noyés dans la tonalité vénitienne que les autres
tableaux du maître, et d'où Pater a tiré toute sa palette, toute sa claire
et un peu frigide palette, aux petits tons blancs, jaunes, vermillonnés:
palette que j'étais tenté de lui croire personnelle.

      *       *       *       *       *

--_16 septembre_.--Nuremberg. Il y a dans les rues des casse-noisettes qui
marchent sans bruit, et dans les lanternes des maisons, des femmes qui
regardent distraitement et laissent tomber sur le passant un sourire
effeuillé. Nous causons ce soir de la vie antédiluvienne qu'on doit mener
ici, une vie qui ne doit pas avoir plus de conscience d'elle-même que la
conscience du sable dans le sablier... Et comme, en causant, nous
tripotons quelques bibelots achetés ici, Saint-Victor nous conte à ce
sujet le plus beau trait d'amour et de bibeloterie qui soit: Charles Blanc
rapportant à sa maîtresse, de Copenhague à Paris, un service à thé de
porcelaine de Saxe,--sur ses genoux.

Au cimetière, parmi les cénotaphes chargés d'armoiries, une tombe
d'Américaine portant ce beau cri de guerre de la foi: _Resurgam_. Tout à
côté se trouve l'antique tombeau d'un apothicaire ou d'un potier d'étain,
où se trouvent deux seringues modelées en bronze: deux seringues
témoignant combien ce peuple est insensible à l'ironie, et à quel point le
ridicule n'existe pas en Allemagne.

      *       *       *       *       *

_18 septembre_.--Munich. Une brasserie dans un Parthénon de
carton-pierre... Les fresques de Kaulbach sont bêtes comme une métaphore
de la Révolution: c'est l'hydre du fédéralisme et les grenouilles du
Marais, exécutés par un rapin chassé de l'atelier de M. Biard.

--A la Glyptothèque. Le faune Barberini. La plus admirable traduction, par
le marbre et l'art statuaire, d'une humanité contemporaine des Dieux.
Cette gracieuse tête renversée par le sommeil sur l'oreiller du bras,
l'ombre calme de ces yeux clos, le sourire de cette bouche d'où semble
s'exhaler un souffle, la mollesse el la tendresse de ces joues détendues
par le repos: c'est le tranquille et beau sommeil de l'humanité au sortir
des mains du Créateur. Tel, je me figure, le sommeil d'Adam, dans la nuit,
où une compagne lui fut donnée.

      *       *       *       *       *

_25 septembre_.--Je dîne (le dîner est ici à deux heures), je dîne à
l'hôtel de Francfort en face d'une Viennoise, accompagnée de son frère en
uniforme, d'une jeune fille décolletée à la peau éblouissante. Quelle
gaîté des yeux, quelle fête du regard s'en est allée avec la suppression
de ce décolletage en plein jour du XVIIIe siècle,--gardé ici.

      *       *       *       *       *

_Lundi 24 septembre_.--Vienne. Musée Lichtenstein... Quatre Chardin, dans
une tonalité plus chaude, plus bitumeuse, que ceux que je connais en
France. LA RATISSEUSE: fichu blanc et bleu, casaquin brun, tablier blanc.
Dans le bonnet et le tablier des rugosités, de vraies scories de blanc
d'argent en plein bain d'huile. Esquisse signée: _Chardin_, 1738.--LA
POURVOYEUSE; du jaune, du rouge, du rose, du bleuâtre violacé, posés l'un
à côté de l'autre dans la figure, et jouant la tapisserie au gros point,
signé: _Chardin_, 1735.--LA GOUVERNANTE, placée trop haut pour être bien
vue, mais dans un ton roux superbe.--Un sujet non gravé dans le temps (LES
ALIMENTS DE LA CONVALESCENCE), une femme cassant un oeuf qu'elle se
prépare à faire cuire dans une poêle: la femme dans des tons doucement
roses, violacés, blanchâtres, sur un fond chaudement sombre.

      *       *       *       *       *

_Paris, 30 septembre_.--Au sortir de cette ville de bruit et de mouvement
(Vienne), où les voitures volent, où les pavés sonnent, où il y a dans les
rues un monde riant et gai à poignée, et où les femmes ne sont plus les
Allemandes de Berlin, mais des femmes au sang mêlé, des métis de
Hongroises, de Croates, de Bohêmes, de Russes, au front bas, à l'oeil
amoureux, et qui depuis la fille de boutique jusqu'à l'Impératrice, sont
des images de volupté... Paris me paraît gris et morne, et ses femmes
inexpressives, et les roues de ses voitures avoir des chaussons de
lisières. Rien de la patrie ne me sourit, pas même notre intérieur.

--La vanité de l'auteur dramatique a quelque chose de la démence de ce fou
de Corinthe, convaincu que le soleil était uniquement fait pour
l'éclairer--lui seul.

      *       *       *       *       *

_8 novembre_.--«Savez-vous comment on a pris Sébastopol? Vous croyez que
c'est Pélissier, n'est-ce pas?» nous dit quelqu'un d'assez bien informé.
Et il continue: «Ah! que la vraie histoire n'est jamais l'histoire!
Pélissier n'y a été pour rien. On a pris Sébastopol par le ministère des
affaires étrangères.»

Il y avait à Saint-Pétersbourg, pendant la guerre, un attaché militaire de
Prusse, M. de Munster, très aimé en Russie, et qui envoyait au roi
Guillaume tous les détails secrets de la campagne, les procès-verbaux des
conseils de guerre tenus chez les Impératrices. Le roi de Prusse ne
communiquait les dépêches de M. de Munster à personne, pas même à son chef
de cabinet, M. du Manteuffel. Il ne les communiquait qu'à son mentor
intime, M. de Gerlach, un mystique germain, un conservateur féodal à la de
Maistre, plein de mépris pour les parvenus du droit national, et outré de
la visite de la reine Victoria à Paris.

M. de Manteuffel eut connaissance de cette correspondance secrète. Il la
fit intercepter et copier, pendant le trajet qu'elle faisait du palais
chez M. de Gerlach. Dans ces lettres se trouvaient toutes les révélations
possibles sur la défense de Sébastopol. Ainsi on y disait: «Si tel jour on
avait attaqué Sébastopol à tel endroit, il était pris.» Et encore: «Il n'y
a qu'un point à attaquer (et qu'on désignait) et tout est perdu, mais tant
que les Français ne l'auront pas trouvé, il n'y a rien à craindre.» Le
gouvernement français achetait le voleur qui interceptait la
correspondance au profit du ministre, et l'empereur Napoléon avait
communication des lettres révélatrices. Il envoyait aussitôt à Pélissier
l'ordre de tenter l'assaut sur un endroit qu'il lui indiquait, toutefois
sans pouvoir lui mander sur quoi il fondait la certitude de son succès.

Pélissier ayant en mémoire l'assaut manqué du 18 juillet, se refusa à
donner l'assaut demandé par l'Empereur. Dépêches sur dépêches. Pélissier
impatienté, et qui n'était pas commode, coupe le télégraphe. L'Empereur
est au moment de partir. Enfin le général Vaillant est envoyé, et les
indications de M. de Munster font gagner la Tchernaia et attaquer Malakoff
dans le point juste où il fallait l'attaquer.

Ces lettres n'ont coûté que 60,000 francs, un morceau de pain. Maintenant,
allez voir la prise de Malakoff d'après les journaux, au Panorama[1].

[Note 1: _Note communiquée_. «On a su depuis par une publication de M.
Seiffert, le directeur de la Cour des comptes à Potsdam, que M. de
Manteuffel, le ministre des affaires étrangères, pour se prémunir contre
les agissements du parti russe, très puissant alors à la cour de Berlin,
avait de compte à demi avec M. de Hinkeldey, le président de la police,
organisé un service secret, qui, depuis plus d'un an, lui livrait la copie
des lettres particulières que M. de Gerlach et M. de Niebuhr échangeaient
derrière son dos, avec l'attaché militaire de Prusse à Saint-Pétersbourg.
C'est par l'agent du ministre prussien, que M. de Moustier fut informé, au
moment où l'on allait lever le siège de Sébastopol, de l'état désespéré de
la place. M. de Manteuffel rendait ainsi, par des voies mystérieuses, un
signalé service aux puissances occidentales, en même temps qu'à son pays,
car si le dernier mot de la guerre était resté à la Russie, la Prusse
serait retombée sous la pesante tutelle de la cour de Saint-Pétersbourg.
Il est également permis de croire qu'en cette affaire, M. de Manteuffel
obéissait un peu à son ressentiment contre le parti russe, qui ne lui
pardonnait pas d'avoir empêché le roi de Prusse de prendre fait et cause
pour son beau-frère, l'Empereur Nicolas.»

Donc le fait avancé par mon frère et moi, dans notre JOURNAL, est
parfaitement vrai, sauf quelques petites erreurs de détail, provenant du
récit, tel qu'il nous a été fait à cette époque.]

      *       *       *       *       *

--Dans les sociétés de la vie, le lendemain ne rit jamais comme la veille.
La gaîté d'un salon se fane avant son papier. Le plaisir d'une maison
vieillit avant ses hôtes.

      *       *       *       *       *

_Samedi 19 octobre_.--Nous allons voir les écuries de Chantilly. Cela est
de la rocaille grande comme une ruine romaine. C'est peut-être le plus
grand effort du XVIIIe siècle vers le colossal.

--Dans l'histoire du monde c'est encore l'absurde qui a fait le plus de
martyrs.

      *       *       *       *       *

_18 novembre_.--Je vais ce soir à l'ELDORADO, un café-concert du boulevard
de Strasbourg, une salle à colonnes d'un grand luxe de décor et de
peintures.

Mon Paris, le Paris où je suis né, le Paris des moeurs de 1830 à 1848 s'en
va. Il s'en va par le matériel, il s'en va par le moral. La vie sociale y
fait une grande évolution qui commence. Je vois des femmes, des enfants,
des ménages, des familles dans ce café. L'intérieur va mourir. La vie
menace de devenir publique. Le cercle pour le haut, le café pour le bas,
voilà où aboutiront la société et le peuple... De là une impression de
passer là dedans, ainsi qu'un voyageur. Je suis étranger à ce qui vient, à
ce qui est, comme à ces boulevards nouveaux sans tournant, sans aventures
de perspective, implacables de ligne droite, qui ne sentent plus le monde
de Balzac, qui font penser à quelque Babylone américaine de l'avenir. Il
est bête de venir en un temps en construction, l'âme y a des malaises
comme un corps qui essuierait des plâtres.

--Peut-être n'y a-t-il de bien vraie liberté pour l'individu, que
lorsqu'il n'est pas encore enrégimenté dans une société parfaitement
civilisée, où il perd l'entière possession de lui-même, des siens, de son
bien. L'État surtout, depuis 1789, a été diantrement absorbant, a joliment
entamé au profit de tous, les droits d'un chacun, et je me demande si
l'avenir ne nous réserve pas, sous le nom du gouvernement absolu de l'État,
servi par le despotisme d'une bureaucratie française, une tyrannie bien
autre que celle d'un Louis XIV.

      *       *       *       *       *

_21 novembre_.--Tous ces temps-ci, travaillé à notre roman de SOEUR
PHILOMÈNE. Quand vous avez travaillé toute la journée, quand votre pensée
s'est échauffée le jour entier, sur le papier, sans le contact et le
rafraîchissement de l'air extérieur et des distractions, votre tête que
vous sentez, dans la journée, lourde de la crasse d'une cervelle, vous
semble à la nuit, pleine d'un gaz, léger, spirituel, capiteux.

--Il semble que dans la création du monde, Dieu n'a pas été libre et
tout-puissant. On dirait qu'il a été lié par un cahier des charges... Pour
pouvoir faire l'été il a été obligé de faire l'hiver.

      *       *       *       *       *

_29 novembre_.--A propos d'un croquis de Mme Hercule, le modèle de femme,
célèbre par ses histoires extravagantes, Gavarni revient sur sa jeunesse,
sur cette vie de noctambule qu'il affectionnait, sur ces nuits où il se
trouvait avec Mlle Aimée et toute une bande de jeunes et honnêtes femmes
au bois de Boulogne, dans le faubourg du Roule, à la campagne, sur ces
parties qui n'avaient que le plaisir apporté par le rire fou de Mlle Aimée
et les cocasseries de Chandellier. C'est étonnant, c'est particulier comme
cette génération de 1830, comme cette société de Gavarni, qui n'était pas
une exception, s'amusait de peu, et quelle ingénuité de la première
jeunesse restait à ces hommes qui avaient très peu besoin du fouet et du
charme irritant de l'orgie, et qui semblent avoir passé beaucoup de leur
vie avec des bourgeoises très adultes ou mariées, nourrissant des
tendresses secrètes pour eux.

Il nous conte une journée chez Mme Waldor, qui les avait invités, Gavarni,
Chandellier, Mlle Aimée, à visiter sa maison de campagne à Saint-Ouen. Or
la maison de campagne était deux chambres louées dans un bâtiment de
blanchisseur, et qui n'avaient pour perspective que les murs de la cour et
le linge qui y séchait. On y déjeunait, on y dînait, et ma foi, on
trouvait tant de charme à la singulière villégiature, qu'on passait la
nuit à causer: les deux hommes assis sur des chaises, les deux femmes
couchées sur le lit. Les rafraîchissements étaient, en tout et pour tout,
un punch qu'on allongeait avec de l'eau, que Chandellier dut aller
chercher à la Seine, en se livrant à toutes sortes de singeries amusantes.

Chandellier: c'était le grand _dérideur_ de Gavarni, qui nous raconte, en
riant encore aux larmes, qu'un jour Mme Hercule se plaignant d'un échange
qu'elle avait fait d'un gril et d'une guitare, contre une fausse queue
qu'on lui avait assurée être de la couleur de ses cheveux et qui n'en
était pas, au milieu de mille lazzis, Chandellier prenant la queue des
deux mains et l'enjambant, se mettait à galoper frénétiquement autour de
la chambre, ainsi qu'un enfant monté sur un cheval de bois.

--Parler pour parler, c'est la femme. Les hommes chantent, quand ils sont
entre eux. La femme chante, quand elle est seule, pour parler.

--Dans la langue de la bourgeoisie, la grandeur des mots est en raison
directe de la petitesse des sentiments.

      *       *       *       *       *

_Décembre_.--La plus grande force de la religion chrétienne, c'est qu'elle
est la religion des tristesses de la vie, des malheurs, des chagrins, des
maladies, de tout ce qui afflige le coeur, la tête et le corps. Elle
s'adresse aux gens qui souffrent. Elle promet des consolations à ceux qui
en ont besoin, l'espérance à ceux qui désespèrent. Les religions antiques
étaient les religions des joies de l'homme, des fêtes de la vie. Depuis,
le monde est devenu vieux et douloureux. C'est la différence d'une
couronne de roses à un mouchoir de poche: la religion chrétienne sert
quand on pleure.

--Les gens qui ont beaucoup roulé dans la vie, et dans des positions
subalternes, sont effacés, usés comme de vieux sous. Même sur les
catastrophes qu'ils voient, qu'ils entendent, ils semblent avoir les sens
de l'âme émoussés comme leurs physionomies et leurs personnes. Leur
jugement n'a plus de vivacité, d'indignation, de colère. Ils sont affectés
des choses comme de loin.

      *       *       *       *       *

_18 décembre_.--Nous nous décidons à aller porter, ce matin, la lettre que
nous a donnée, sur la recommandation de Flaubert, le docteur Follin pour
M. Edmond Simon, interne dans le service de Velpeau à la Charité. Car il
nous faut faire pour notre roman de SOEUR PHILOMÈNE, des études à
l'hôpital, sur le _vrai_, sur le _vif_, sur le _saignant_.

Nous avons mal dormi. Nous sommes levés à six heures et demie. Il fait un
froid humide, et sans nous en rien dire l'un à l'autre, nous avons une
certaine peur, une certaine appréhension dans les nerfs. Quand nous
entrons dans la salle des femmes, devant cette table, sur laquelle sont
posés un paquet de charpie, des pelotes de bandes, une montagne d'éponges,
il se fait en nous un petit trouble qui nous met le coeur mal à l'aise.
Nous nous raidissons, et nous suivons avec ses internes, Velpeau; mais
nous nous sentons les jambes, comme si nous étions ivres, avec un
sentiment de la rotule dans les genoux, et comme du froid dans la moelle
des tibias.

Quand on voit cela, et au chevet des lits, ces pancartes sinistres
contenant ces seuls mots: _Operée le..._ il vous vient l'idée de trouver
la Providence abominable, et d'appeler bourreau ce Dieu, qui est la cause
de l'existence des chirurgiens.

Ce soir, il nous reste de tout cela une lointaine vision, la réminiscence
d'une matinée qu'il nous semble plutôt avoir rêvée que vécue. Et chose
étrange, l'horreur du dessous est si bien dissimulée sous les draps blancs,
la propreté, l'ordre, la tenue, qu'il nous reste de cette visite--c'est
très difficile à donner la note juste--quelque chose de presque voluptueux
et de mystérieusement irritant; il nous reste de ces femmes entrevues sur
ces oreillers bleuâtres, et transfigurées par la souffrance et
l'immobilité, une image qui chatouille sensuellement l'âme et qui vous
attire par ce voilé qui fait peur. Oui, c'est étrange, je le répète, nous
qui avons horreur de la souffrance, des excitations cruelles, nous nous
sentons plus qu'à l'ordinaire en veine d'amour. J'ai lu quelque part que
les personnes qui soignaient les malades étaient plus portées vers les
plaisirs des sens que les autres. Quel abîme tout cela!

       *      *       *       *        *

_Dimanche 23 décembre_.--Nous passons une partie de la nuit à l'hôpital.

... Nous arrivons au lit d'un phtisique qui vient de _passer_ à l'instant
même. Je regarde et je vois un homme de quarante ans, le haut du corps
soulevé par des oreillers, un tricot brun mal boutonné sur la poitrine,
les bras tendus hors du lit, la tête un peu de côté et renversée en
arrière. On distingue les cordes du dessous du cou, une barbe forte et
noire, le nez pincé, des yeux caves; autour de sa figure, sur l'oreiller
ses cheveux, étalés, sont plaqués ainsi qu'un paquet de filasse humide. La
bouche est grande ouverte, ainsi que celle d'un homme dont la vie s'est
exhalée en cherchant à respirer, sans trouver d'air. Il est encore chaud,
sous la sculpture profonde de la mort sur un vieux cadavre. Ce mort a
réveillé une image dans ma mémoire: le supplicié par le garrot de Goya.

... Puis j'ai vu venir dans l'ombre, tout au loin, tout au loin, au delà
d'un grand cintre vitré, j'ai vu venir une petite lueur, qui a grandi, est
devenue, une lumière. Il y avait quelque chose de blanc qui marchait avec
cette lumière, et que cette lumière éclairait. Ce qui venait a ouvert la
porte du cintre, et deux femmes, dont l'une, une chandelle à la main, se
sont trouvées dans la grande salle. C'était la soeur faisant sa ronde,
accompagnée d'une bonne de la communauté! La soeur, une novice sans doute,
car elle n'avait pas le voile noir, était tout en blanc, d'un blanc
molletonneux, avec un bandeau sur le front; la bonne en bonnet de nuit, en
foulard noir, en camisole et en jupon.

Elles ont été à un lit, la soeur à la tête, la bonne au pied et élevant la
chandelle en l'air. Alors j'ai entendu une voix si doucement faible, que
j'ai cru que c'était la voix de la malade. Non, c'était la soeur qui
parlait à une vieille femme avec une voix de caresse, une voix calmement
impérieuse, comme on en prend avec les enfants aimés, quand on veut leur
faire faire quelque chose, qu'ils ne veulent pas. «Vous souffrez du
siège?» La vieille malade a bougonné de mauvaise humeur quelque chose
d'inintelligible. La soeur a soulevé la couverture, a pris dans ses bras
la malade infirme et infecte, l'a retournée sur le dos, un pauvre dos talé
et meurtri, semblable au dos d'un nourrisson meurtri par des langes trop
serrés, a retiré prestement, de dessous le corps changé de place, l'alèze
souillée, et toujours lui parlant, sans cesser une minute de la caresser
de la voix, lui disant qu'on allait lui mettre un cataplasme, qu'on allait
lui donner à boire... Et cela a fini par le bassin.

En vérité, cela vous arrache l'admiration du coeur, et cela est d'une
grandeur simple, qui fait bien petits, les bruyants _aimeurs_ de leurs
semblables, les aimeurs de peuple. C'est vraiment un triomphe pour une
religion d'avoir amené une femme, cette faiblesse, ce délicat appareil
nerveux, à la victoire de dégoûts de cette nature, d'avoir amené
l'affectuosité d'une créature distinguée à appartenir tout entière à
d'abjects et sordides misérables qui souffrent. Ah! les religions de
l'avenir auront de la peine à créer de tels dévouements.

Et devant cette jeune femme, tendrement penchée sur cette horrible et
breneuse mégère qui l'injurie, je pense, comme on penserait à un goujat en
goguette, à ce Béranger, à cet auteur qui a trouvé _drolichon_ de faire
entrer au paradis une soeur de charité et une fille d'Opéra, avec des
états de service se valant à ses yeux... Oui, il a toujours manqué aux
ennemis du catholicisme, un certain sens respectueux de la femme propre,
manque qui est la marque et le caractère des gens de mauvaise compagnie,
et le grand patron de la confrérie, M. de Voltaire, voulant faire un poème
ordurier, a été nécessairement choisir comme héroïne Jeanne d'Arc: la
Sainte de la patrie.

--De tout tableau, qui procure une impression morale, on peut dire, en
thèse générale, que c'est un mauvais tableau.

--Si, dans notre vie, il n'y a eu, jusques à présent, ni chance, ni hasard
heureux, nous avons du moins cette grande chose, une chose peut-être
unique depuis que le monde existe, cette société intellectuelle de toutes
les heures, cette mise en commun de nos orgueils, enfin cette communion
des coeurs, à laquelle nous sommes habitués comme à la respiration: un
bonheur rare et précieux. Du moins c'est à le croire par le prix auquel
nous le fait payer la vie; oui, comme si ce bonheur était l'envie de tous.

       *      *       *       *        *

_26 décembre_.--Nous allons à la Charité. Nous partons dans la neige par
un jour qui se lève, avec un bas du ciel ressemblant à une réverbération
d'incendie. La pierre des maisons, au milieu de ces blancheurs froides, a
comme un ton de rouille. Nous assistons à la visite, et nous voyons mettre
dans la _boîte à chocolat_ un paquet noué aux deux bouts, qui est une
morte.

Nous descendons avec un interne à la consultation qui se tient dans le
cabinet du chirurgien, et où il y a des bancs et une barrière. Lentement
s'est approché un petit vieillard, le collet de son paletot gras et lustré,
remonté jusqu'aux yeux, un misérable chapeau lui tressautant aux mains.
Il a de longs et rares cheveux blancs, la figure osseuse et décharnée, les
yeux tout caves et au fond une petite lueur. Et il tremble ce pauvre vieux,
comme un vieil arbre mort, fouetté par un vent d'hiver. Il a tendu son
poignet noueux où il y a une grosse excroissance.

--Vous toussez? lui dit l'interne.

--Oui, Monsieur! beaucoup!--a-t-il répondu d'une voix douce, éteinte,
dolente et humble,--mais c'est mon poignet qui me fait mal!

--Nous ne pouvons pas vous recevoir. Il faut aller au Parvis Notre-Dame.»

Le vieillard ne disait rien et regardait vaguement l'interne.

--«Et demandez la médecine et pas la chirurgie? lui répéta l'interne le
voyant rester immobile.

--Mais c'est là que j'ai mal, reprit doucement le vieillard, en montrant
son poignet.

--On vous guérira ça, en guérissant votre toux.

--Au Parvis Notre-Dame,» lui cria, d'une voix où la brutalité
s'attendrissait, le concierge, un gros bonhomme à moustaches d'ancien
soldat.

On voyait la neige tomber à flocons par la fenêtre. Le vieillard s'éloigna
sans un mot avec son chapeau à la main. «Pauvre diable! quel temps! c'est
loin!... il n'en a peut-être pas pour cinq jours!» fit le concierge.

Et l'interne nous dit: «Si je l'avais reçu, Velpeau l'aurait renvoyé
demain. C'est ce que nous appelons en terme d'hôpital une _patraque_. Oui,
il y a comme cela des moments durs... mais si nous recevions tous les
phtisiques... Paris est une ville qui use tant... nous n'aurions plus de
place pour les autres!» Cette scène nous a remués plus que tout ce que
nous avons vu jusqu'ici à l'hôpital.

Là-dessus nous allons visiter l'ancienne salle de garde, décorée par les
peintres, amis des internes, par Baron qui a représenté les Amours malades,
reprenant et rebandant leurs arcs, à la sortie de l'hôpital; par Doré,
qui a composé une sorte de jugement dernier de tous les médecins passés et
présents aux pieds d'Hippocrate; par Français, etc., etc.

Puis nous passons dans la vraie salle de garde, une petite pièce cintrée
qui était l'ancienne chambre ardente des prêtres morts. Il n'y a pas de
serviettes. On tire d'une armoire deux taies d'oreiller, pour nous en
servir.

On entend la sonnerie de la chapelle pour un mort, et devant la fenêtre,
donnant sur la cour, se dessine le coin d'un corbillard de pauvre qui
stationne.

Nous retournons à quatre heures pour entendre la prière, et à cette voix
grêle, virginale, de la novice agenouillée, adressant à Dieu les
remerciements de toutes les souffrances et de toutes les agonies qui se
soulèvent de leurs lits vers l'autel, deux fois les larmes nous montent
aux yeux, et nous sentons que nous sommes au bout de nos forces pour cette
étude, et que pour le moment c'est assez, c'est assez.

Nous nous sauvons de là, et nous nous apercevons que notre système nerveux,
dont l'état nous avait à peu près échappé dans la contention de toutes
nos facultés d'observation, ce système nerveux secoué et émotionné de tous
les côtés à notre insu, a reçu le coup de tout ce que nous avons vu. Une
tristesse noire flotte autour de nous. Le soir nous avons les nerfs si
malades, qu'un bruit, qu'une fourchette qui tombe, nous donne un
tressaillement par tout le corps, et une impatience presque colère. Nous
nous complaisons au coin du feu, dans le silence, le mutisme, acoquinés là,
sans l'énergie de bouger, de nous remuer, de nous secouer.

       *      *       *       *        *

_27 décembre_,--C'est affreux, cette odeur d'hôpital qui vous poursuit. Je
ne sais si c'est réel ou une imagination des sens, mais sans cesse il nous
faut nous laver les mains. Et les odeurs mêmes que nous mettons dans l'eau,
prennent, il nous semble, cette fade et nauséeuse odeur de cérat... Il
nous faut nous arracher de l'hôpital et de ce qu'il laisse en vous, par
quelque distraction violente...

Ah! lorsqu'on est empoigné de cette façon, lorsqu'on sent ce dramatique
vous remuer ainsi dans la tête, et les matériaux de votre oeuvre vous
faire si frissonnant, combien le petit succès du jour vous est inférieur,
et comme ce n'est pas à cela que vous visez, mais bien à réaliser ce que
vous avez perçu avec l'âme et les yeux!

--Il est vraiment curieux que ce soient les quatre hommes les plus purs de
tout métier et de tout industrialisme, les quatre plumes les plus
entièrement vouées à l'art, qui aient été traduits sur les bancs de la
police correctionnelle: Baudelaire, Flaubert et nous.

       *       *       *       *       *



ANNÉE 1861


_Janvier 1861_.--Un livre qui n'est ni d'un artiste ni d'un penseur, n'est
rien.

--Le péril, le grand péril de la société moderne est l'instruction. Toute
mère du peuple veut donner, et à force de se saigner aux quatre veines,
donne à ses enfants l'éducation qu'elle n'a pas eue, l'orthographe qu'elle
ne sait pas. De cette folie générale, de cette manie partout répandue dans
le bas de la société de jeter ses enfants par-dessus soi, de les porter
au-dessus de son niveau, comme on porte les enfants au feu d'artifice, il
s'élève une France de plumitifs, d'hommes de lettres et de bureau, une
France où l'ouvrier ne sortant plus de l'ouvrier, le laboureur du
laboureur, il n'y aura bientôt plus de bras pour les gros ouvrages d'une
patrie.

--Un des caractères particuliers de nos romans, ce sera d'être les romans
les plus historiques de ce temps-ci, les romans qui fourniront le plus de
faits et de vérités vraies à l'histoire morale de ce siècle.

       *       *       *       *       *

_18 janvier_.--Murger est mourant d'une maladie où l'on tombe en morceaux,
tout vivant. En voulant lui couper la moustache, l'autre jour, la lèvre
est venue avec les poils... La dernière fois que j'ai vu Murger, au café
Riche, il y a de cela un mois, il avait la mine d'un bien portant, était
gai, heureux. Il venait d'avoir un acte joué avec succès au Palais-Royal.
A propos de cette bluette, les journaux avaient plus parlé de lui qu'ils
ne l'avaient fait au sujet de tous ses romans, et il nous disait que
c'était trop bête de _s'échigner_ à faire des livres dont on ne vous
savait aucun gré, et qui ne vous rapportaient rien... et qu'il allait
dorénavant faire du théâtre, et gagner de l'argent sans douleur.

Une mort, en y réfléchissant, qui a l'air d'une mort de l'Écriture, d'un
châtiment divin contre la Bohème, contre cette vie en révolte avec
l'hygiène du corps et de l'âme, et qui fait qu'à quarante-deux ans un
homme s'en va de la vie, n'ayant plus assez de vitalité pour souffrir, et
ne se plaignant que de l'odeur de viande pourrie qui est dans sa
chambre--et qu'il ignore être la sienne.

       *       *       *       *       *

_Jeudi, janvier_.--Nous sommes quinze cents dans la cour de l'hospice
Dubois, respirant un brouillard glacé, et piétinant dans la boue. La
chapelle est trop petite pour contenir le monde descendu du quartier Latin
et de la butte Montmartre. En regardant cette foule, je songe que c'est
une singulière chose que la justice de cette première postérité, qui suit
un talent à peine refroidi. Derrière le convoi d'Henri Heine, il y avait
six à sept personnes, derrière Musset, quarante au plus. Le cercueil de
l'homme de lettres a des fortunes pareilles à celles d'un livre...

Au reste, chez tout ce monde, pas le moindre deuil de coeur. Je n'ai
jamais vu un enterrement, où derrière le mort, il soit si peu question de
lui. Théophile Gautier commente la découverte qu'il vient de faire sur ce
goût d'huile qui depuis si longtemps l'intriguait, dans les beefsteaks, et
qui provient de ce que maintenant les bestiaux sont engraissés avec des
résidus de tourteaux de colza; Saint-Victor cause bibliographie érotique,
catalographie de livres obscènes, et demande à emprunter aux bibliophiles
qui sont là, le DIABLE AU CORPS d'Andréa de Nerciat.

--Rien n'est moins poétique que la nature et les choses naturelles. La
naissance, la vie, la mort, ces trois accidents de l'être; sont des
opérations chimiques. Le mouvement animal du monde est une décomposition;
et une recomposition de fumier. C'est l'homme qui a mis sur toute cette
misère de la matière, le voile, l'image; le symbole, la spiritualité
ennoblissante.

--Vendre les trois choses les plus précieuses du monde; l'argent, la femme,
l'homme;--être usurier, bordelier, négrier ou entrepreneur de
remplacements, sont les seuls négoces qui déshonorent l'homme. Pourquoi?

       *       *       *       *       *

_Février_.--On ne fait pas les livres qu'on veut. Il y a une fatalité dans
le premier hasard qui vous en dicte l'idée. Puis c'est une force inconnue,
une volonté supérieure, une sorte de nécessité d'écrire qui vous
commandent l'oeuvre et vous mènent la plume; si bien que quelquefois le
livre qui vous sort des mains, ne vous semble pas sorti de vous-même: il
vous étonne comme quelque chose qui était en vous et dont vous n'aviez pas
conscience. C'est l'impression que j'éprouve devant SOEUR PHILOMÈNE.

--La distinction des choses autour d'un être est la mesure de la
distinction de cet être.

--C'est étonnant le matin, quand il faut passer du sommeil à une certitude
douloureuse, à une réalité hostile, comme machinalement la pensée retourne
au sommeil où elle se réfugie, et semble se pelotonner, pour ainsi dire,
dans ses bras.

       *       *       *       *       *

_6 mars_.--Dans ce petit passage infect de l'Opéra, où est l'entrée des
artistes, nous demandons: «La loge n° 3?--Tout droit et à gauche.» Nous
montons un escalier et nous poussons une porte. Un autre escalier, dans
lequel dégringole sur nous une bande de lansquenets, mi-partie rouge,
mi-partie jaunes, avalanche qui semble descendre d'une gravure
d'Aldegrever. Puis nous voici à errer dans un labyrinthe de corridors, de
couloirs qui semblent se resserrer, ainsi que dans un rêve. «La loge n° 3,
s'il vous plaît?--Suivez cet homme qui court!» Nous nous précipitons après
un figurant qui saute les marches, quatre par quatre; nous nous
précipitons, passant au galop devant des loges d'actrices entr'ouvertes,
et qui ne sont que gaze, rubans, chair toute vive, et qui causent avec des
habits noirs penchés sur elles, en des poses de galant marchandage. Puis
encore un petit escalier en escargot. Nous frappons à la porte, et nous
trouvons, dans une loge toute noire, les deux femmes qui nous attendent,
lumineusement blanches, en une pénombre de crépuscule.

De cette grande loge à salon qui est sur le théâtre, on voit les acteurs
et les actrices avec leurs sabrures de bouchon et la tache de leur rouge;
on perçoit, quand on danse, le bruit mat des danseuses retombant sur le
plancher et le fouettement sec de leur talon contre la cheville; on entend,
quand on chante, le souffleur qui souffle tout haut. De cette loge, les
personnages de la scène ressemblent à des peintures en grisaille. La rampe
ne leur met son revêtement de jour, sa trame de lumière, que pour le
public de la salle.

Et la toile baissée, l'on assiste au ménage de la scène, aux allées et aux
venues de l'armée des coryphées, des machinistes, des figurants et des
figurantes. Les décors se lèvent lentement du plancher, un danseur en
bretelles suisses fait des battements, une danseuse met l'oeil au trou de
la toile, qui lui dessine sur la joue une lentille de lumière. Dans les
fonds, entre les décors, des silhouettes d'hommes et de femmes s'entassent
et remuent confusément. Une lanterne jette un reflet dans l'ombre pleine
d'objets, sur le casque d'un pompier, sur un visage, sur un bout de jupe à
la couleur éclatante. Ces grands fonds d'ombre tout grouillants,
éclaboussés de lueurs sur leurs arêtes, et qu'on dirait pochés par le
pinceau de Goya, renferment une vie fantastique. Puis tout cet immense
mouvement de choses qui se déplacent sans bruit et comme d'elles-mêmes, a
quelque chose de mystérieux, et qui fait penser à des rouages féeriques
mettant ce monde de machines en branle.

Et par moment, dans sa demi-nuit et ses ténèbres transparentes, le peuple
bariolé qu'on entrevoit là, apparaît comme un carnaval dans les Limbes.

--Dans toute société d'hommes, un don, une qualité de l'individu impose sa
reconnaissance et son autorité à tous. Cette chose qui fait autour de lui
le respect et une disposition des autres à s'incliner sous ses idées:
c'est le caractère.

--L'horreur de l'homme pour la réalité lui a fait trouver ces trois
échappatoires: l'ivresse, l'amour, le travail.

       *       *       *       *       *

_Dimanche 17 mars_.--Flaubert nous disait aujourd'hui: «L'histoire,
l'aventure d'un roman: ça m'est bien égal. J'ai la pensée, quand je fais
un roman, de rendre une coloration, une nuance. Par exemple dans mon roman
carthaginois, je veux faire quelque chose _pourpre_. Dans MADAME BOVARY,
je n'ai eu que l'idée de rendre un ton, cette couleur de moisissure de
l'existence des cloportes. L'affabulation à mettre là dedans me faisait si
peu, que quelques jours avant de me mettre à écrire le livre, j'avais
conçu «Madame Bovary» tout autrement. Ça devait être, dans le même milieu
et la même tonalité, une vieille fille dévote et chaste... Et puis j'ai
compris que ce serait un personnage impossible.»

En rentrant à la maison, nous trouvons notre manuscrit de SOEUR PHILOMÈNE
que nous retourne Lévy, avec une lettre de regret, s'excusant sur le
lugubre et l'horreur du sujet. Et nous pensons que si notre oeuvre était
l'oeuvre de tout le monde, une oeuvre moutonnière et plate, le roman que
chacun fait, et que le public a déjà lu, notre volume serait accepté
d'emblée. Oh! vouloir faire du neuf, ça se paye!

Décidément, hommes et choses, éditeurs et public, tout conspire à nous
faire la carrière littéraire plus semée d'échecs, de défaites, d'amertumes,
plus dure qu'à tout autre, et au bout de dix ans de travail, de luttes,
de batailles, de beaucoup d'attaques et de quelques louanges par toute la
presse, nous serons peut-être réduits à faire les frais de ce volume. Et
cela, en ce temps qui paye, dit-on, 2 800 francs, à Hector Crémieux, un
couplet dans le retapage du PIED DE MOUTON.

--Les femmes demandant à être étonnées: le beau, c'est de les étonner par
de la simplicité.

       *       *       *       *       *

_Dimanche 31 mars_.--Déjeuner chez Flaubert avec Sari et Lagier, et
conversation toute spéciale sur le théâtre... Ce n'est que depuis ce
siècle que les acteurs cherchent en leurs silhouettes l'effet _tableau_:
ainsi Paulin Ménier montrera au public des effets de dos pris aux dessins
de Gavarni; ainsi Rouvière apportera à la scène les poses tordues et les
épilepsies de mains, des lithographies du FAUST de Delacroix.

Sari parle curieusement de ses figurants à 20 sous, de ses choristes à 30
sous, de cette maladie incurable du théâtre qui fait que, quand on y a
goûté, on y revient toujours; de cette maladie du théâtre, qui est, dit-il,
comme la prostitution et la mendicité. Il nous dit: ces ouvriers, la
plupart très intelligents dans leur partie, lâchant des gains de 10 francs
par jour, pour gagner de quoi manger, dans les cabarets borgnes de la rue
Basse, une soupe à l'oignon de quatre sous;--séduits, affolés, ces hommes,
par cette vie incidentée du théâtre, cette camaraderie entre hommes et
femmes, ce _potinage_ des coulisses, et l'intérêt fiévreux aux chutes et
aux succès des pièces représentées, et l'_électrisation_ par les bravos du
public.

Lagier, elle, cherche à définir l'odeur _sui generis_ du théâtre, cette
odeur générale faite de l'odeur particulière du gaz mêlé à l'odeur de bois
échauffé des portants, à l'odeur de poussière _poivrée_ des coulisses, à
l'odeur de la peinture à colle des décors, qui fait une atmosphère
entêtante de toutes ces senteurs d'un monde factice, une atmosphère, qui,
selon son expression, fait hennir, à pleins naseaux, l'actrice entrant en
scène.

Et de l'odeur du théâtre, elle passe aux parfums affectionnés par les
acteurs et les actrices, racontant que Frédérick Lemaître joue toujours
avec des gousses de vanille, cousues dans les collets de ses habits.

--Le peuple n'aime ni le vrai ni le simple: il aime le roman et le
charlatan.

       *       *       *       *       *

_Dimanche 7 avril_.--Le soir nous allons dîner avec Saint-Victor, au
passage de l'Opéra. Après dîner sur le boulevard, faisant cent un tours,
nous avons avec lui une de ces communions de causerie, qui sont les plus
douces heures des hommes de pensée. Je ne sais comment la conversation est
venue sur le progrès. C'était, je crois, à propos de Gaiffe et du système
cellulaire. Le progrès, le voilà; il a remplacé la torture morale, le
brisement du corps par le brisement du cerveau... Le progrès, il a fait
des misérables de tous ceux qui avaient une petite fortune!... Le progrès,
qu'est-ce que lui doit au fond Paris? Des boulevards, de grandes
artères... oui il n'a plus laissé de coins, dans des rues ignorées, où
l'on pouvait jadis vivre caché et heureux... Et en toutes choses, les
falsifications, les sophistications, le mensonge. Savez-vous maintenant
que les fines gueules du Jokey, les vrais gourmets, ont chez eux un pilon
pour écraser leur poivre eux-mêmes. Les épiciers le mélangent avec je ne
sais quoi, avec de la cendre.

--Ce soir, à la répétition d'une pièce, sur un petit théâtre du boulevard,
une pièce pleine de femmes. Ça a l'air d'une distribution de prix dans une
maison de tolérance. Ce genre de théâtre n'est absolument que la
surexcitation de tous les bas appétits du public. Et ce qu'on vient de
trouver de mieux en ce genre, c'est d'habiller les femmes en militaires:
de greffer le chauvinisme sur l'érotisme. Une femme ayant un beau c... et
des jambes pas trop cagneuses, et qui sauve le drapeau français: on
conçoit que c'est irrésistible.

--J'appellerai un sage, un homme qui ne serait affecté dans la vie que par
la souffrance physique.

       *       *       *       *       *

_11 avril_.--Nous sommes bien heureux de vendre à la Librairie Nouvelle,
notre roman de SOEUR PHILOMÈNE, à 20 centimes l'exemplaire, mais nous
sommes consolés de notre triste succès, après lequel encore il nous a
fallu courir en trouvant chez nous une lettre d'un éditeur russe, nous
demandant à traduire tout notre oeuvre historique.

       *       *       *       *       *

_15 avril_--Je vais rechercher l'acte de naissance du peintre Boucher,
dans les archives de l'état de Paris, près l'Hôtel de Ville.

Un respect vous saisit, quand on entre dans ces chambres pleines de
registres en vélin blanc, entre lesquels vous passez comme dans un
couloir. Les mots que portent les dos ont quelque chose de solennel:
NAISSANCES, DÉCÈS, MARIAGES, ABJURATIONS. L'oeil accroche au passage
quelque nom de vieille paroisse qui fait songer: Saint-Séverin,
Saint-Jean-en-Grève. Là est le passé de Paris. Ce papier est la seule
mémoire de tant de morts. _Né, Marié, Mort_,--que d'ombres n'ont que cette
biographie! Et quelle anonyme poussière ferait tout ce passé de millions
d'hommes, qui est sous nous, sans cette signature de leur nom et de leur
vie déposée là!

Dans ces catacombes de l'état civil, rôde et furette, avec l'air du génie
du lieu, flairant les actes, découvrant les vieilles naissances et les
vieilles morts, comme on trouve les sources avec une espèce divination, un
vieux bonhomme au teint gris sale, de la couleur de ces vieux livres,
grand, fort, cassé et voûté: il ressemble à une figure du Temps, dans un
ancien tableau. Un chat le suit, blanc comme les animaux qui habitent la
mort, comme les souris blanches des cimetières.

       *       *       *       *       *

--Vu à la glace de la loge de Mlle *** la carte d'un acteur du boulevard,
qui est un précieux travail et un curieux renseignement sur le goût
cabotin. Cette carte est un décrassoir--on le jurerait en ivoire--et avec
les cheveux, les tannes, toutes les saletés d'une tête, engagées dans les
dents du peigne. Il n'y manque pas même au milieu, à côté de la signature
du propriétaire, le sang d'un pou écrasé,--tout cela imité
merveilleusement avec de la plume, de la mine de plomb, une goutte
d'aquarelle, et les dents du peigne brèche-dents découpées dans le carton.
Cette carte est l'abomination de la dégoûtation,

       *       *       *       *       *

_Dimanche 18 avril_.--Flaubert nous racontait aujourd'hui qu'avant d'aller
chez Lévy, il avait proposé à Jacottet, de la Librairie Nouvelle de lui
éditer MADAME BOVARY. «C'est très bien, votre livre, lui avait dit
Jacottet, c'est _ciselé_... mais vous ne pouvez pas, n'est-ce pas, aspirer
au succès d'Amédée Achard, dont je publie deux volumes, et je ne puis
m'engager à vous faire paraître cette année.--«C'est ciselé, rugit
Flaubert. Je trouve ça d'une insolence de la part d'un éditeur! Qu'un
éditeur vous exploite, très bien! mais il n'a pas le droit de vous
apprécier. J'ai toujours su gré à Lévy de ne m'avoir jamais dit un mot de
mon livre.»

       *       *       *       *       *

_Lundi 6 mai_.--A quatre heures, nous sommes chez Flaubert qui nous a
invités à une grande lecture de SALAMMBÔ, en compagnie du peintre Gleyre.
De quatre à sept heures, Flaubert lit avec sa voix mugissante et sonore,
qui vous berce dans un bruit pareil à un ronronnement de bronze. A sept
heures on dîne, et aussitôt le dîner, après une seule pipe fumée, la
lecture recommence, et nous allons de lectures en résumés de morceaux
qu'il analyse, et dont quelques-uns ne sont pas complètement terminés,
nous allons jusqu'au dernier chapitre. Il est deux heures.

Je vais écrire ici ce que je pense sincèrement de l'oeuvre d'un homme que
j'aime, et dont j'ai admiré sans réserve le premier livre. SALAMMBÔ est
au-dessous de ce que j'attendais de Flaubert. La personnalité si bien
dissimulée de l'auteur, dans MADAME BOVARY, transperce ici, renflée,
déclamatoire, mélodramatique, et amoureuse de la grosse couleur, de
l'enluminure. Flaubert voit l'Orient, et l'Orient antique, sous l'aspect
des étagères algériennes. L'effort sans doute est immense, la patience
infinie, et, malgré la critique que j'en fais, le talent rare; mais dans
ce livre, point de ces illuminations, point de ces révélations par
analogie qui font retrouver un morceau de l'âme d'une nation qui n'est
plus. Quant à une restitution morale, le bon Flaubert s'illusionne, les
sentiments de ses personnages sont les sentiments banaux et généraux de
l'humanité, et non les sentiments d'une humanité particulièrement
carthaginoise, et son Mathô n'est au fond qu'un ténor d'opéra dans un
poème barbare.

On ne peut nier que par la volonté, le travail, la curiosité de la couleur
empruntée à toutes les couleurs de l'Orient, il n'arrive, par moments, à
un transport de votre cerveau, de vos yeux, dans le monde de son invention;
mais il en donne plutôt l'étourdissement que la vision, par le manque de
gradation des plans, l'éclat permanent des teintes, la longueur
interminable des descriptions.

Puis une trop belle syntaxe, une syntaxe à l'usage des vieux
universitaires flegmatiques, une syntaxe d'oraison funèbre, sans une de
ces audaces de tour, de ces sveltes élégances, de ces virevoltes nerveuses,
dans lesquelles vibre la modernité du style contemporain... et encore des
comparaisons non fondues dans la phrase, et toujours attachées par un
_comme_, et qui me font l'effet de ces camélias faussement fleuris, et
dont chaque bouton est accroché aux branches par une épingle... et
toujours encore des phrases de _gueuloir_, et jamais d'harmonies en
sourdine, accommodées à la douceur des choses qui se passent ou que les
personnes se disent, etc.

Enfin pour moi, dans les modernes, il n'y a eu jusqu'ici qu'un homme qui
ait fait la trouvaille d'une langue pour parler des temps antiques: c'est
Maurice de Guérin dans le CENTAURE.

       *       *       *       *       *

--A-t-on remarqué que jamais un vieux juif n'est beau? Il n'y a pas de
nobles vieillards dans cette race. Le travail des passions sordides, de la
cupidité, y tue sur les visages la beauté du jeune homme.

       *       *       *       *       *

--Un bien joli mot de débiteur parisien. Vachette connaissait un jeune
peintre qu'il va voir, au moment où un huissier pratiquait une saisie chez
lui. Vachette s'informe de la somme due, et paye.--«Au fait, dit-il, jeune
homme, est-ce que vous avez beaucoup de dettes comme ça, sur le pavé de
Paris.--Une vingtaine de mille francs.--Une vingtaine de mille francs,
vous n'en sortirez jamais!--Oh! il n'y a là-dessus de sérieux que quinze à
seize cents francs... le reste est dû à des amis comme vous!

       *       *       *       *       *

_19 juin_.--Dîner tous ces jours-ci chez Grosse-Tête, au passage de
l'Opéra, avec du monde des lettres et du théâtre. Pas de monde au monde,
d'où l'on sorte plus triste, et avec quelque chose en soi de non
satisfait. On ne sent pas là un frottement d'hommes. On coudoie un
feuilleton, un paradoxe, une blague. Mais ni une parole ni une poignée de
main, où l'on trouve, une chaleur, une communication de sympathie. On s'en
va de là, vide, glacé, désappointé. Eux, les autres, pourtant vivent dans
cette sécheresse comme dans leur élément natal... Oui vraiment, il y a
surtout là, une certaine manière de demander aux gens comment ils vont, où
la question est tellement et uniquement faite avec les lèvres, qu'elle est
plus durement indifférente que le silence.

Dans ce restaurant, on entrevoit, se profilant sans bruit, la silhouette
de Ponson du Terrail, avec à l'horizon du boulevard son _dog cart_, la
seule voiture d'homme de lettres roulant sur le pavé de Paris. Le pauvre
garçon la gagne assez sa voiture, et par le travail et par l'humilité de
sa modestie littéraire. C'est lui qui dit aux directeurs de journaux, où
il a un immense roman en train: «Prévenez-moi trois feuilletons d'avance,
si ça ennuie votre public, et en un feuilleton je finirai.» On vend des
pruneaux avec plus de fierté.

       *       *       *       *       *

--La femme de quarante ans cherche furieusement et désespérément dans
l'amour la reconnaissance qu'elle n'est pas encore vieille. Un amant lui
semble une protestation contre son acte de naissance.

       *       *       *       *       *

_13 juin_.--Bar-sur-Seine. Je m'éveille ce matin dans une chambre pleine
de portraits d'aïeux et d'aïeules qui me regardent tous, dans le costume
de leur profession ou dans l'habillement de leur classe, avec des
accessoires aussi naïfs d'indication que les phylactères du moyen âge: le
médecin avec un Boerhave à la main, le prêtre avec un paroissien, l'homme
de banque avec une lettre de change. Il y a aussi un garde française au
pastel tout pâle, une petite fille qui a un serin jaune perché sur un bras,
une vieille femme noire, austère, janséniste, la mère inconsolable du
garde française tué en duel à vingt ans. On sent dans ces portraits,
l'ordre de la société passée, avec l'orgueil chez chacun, de sa profession,
de sa position.

Aujourd'hui, un avoué se fait peindre en habit de chasse, un notaire en
jaquette habillée pour les petits théâtres. Une bonne chose au fond que
cette habitude ancienne de la transmission des portraits de famille:
c'était un enchaînement de la race. Les morts n'étaient enterrés que
jusqu'à la ceinture, et il y avait comme des patrons de votre conscience
dans ces méchantes toiles, toujours sous vos yeux. Le bon exemple des
vôtres vous entourait. Et dans cette pièce remplie de portraits de famille,
le germe d'une mauvaise action était mal à l'aise.

       *       *       *       *       *

_11 juillet_.--Après avoir fait des dépôts de SOEUR PHILOMÈNE, toute la
journée, je dîne ce soir chez Charles Edmond, qui vient de passer quelques
jours avec Hugo, à Bruxelles. Le poète, qui, le jour où il est arrivé
avait écrit le mot _fin_ sur les MISÉRABLES, lui a dit: «Dante a fait un
Enfer avec de la poésie, moi j'ai essayé d'en faire un avec de la réalité!»

Hugo supporte avec une parfaite indifférence l'exil, n'admettant pas que
la Patrie soit seulement la terre d'un sol et répétant: «La Patrie,
qu'est-ce? Une idée! Paris, quoi? Je n'en ai pas besoin. C'est la rue de
Rivoli, et je déteste la rue de Rivoli!»

       *       *       *       *       *

--Rien de si mal écrit qu'un beau discours.

       *       *       *       *       *

_29 juillet_.--Retour anxieux à Paris, vers l'aimant de notre vie, vers
notre livre, vers les nouvelles de notre succès ou de notre insuccès.
Quelle vie que cette vie des lettres! Je la maudis par moment et je la
hais. Ces journées où les émotions se précipitent en vous! Ces montagnes
d'espérances qui s'élèvent et s'écroulent! Cette succession perpétuelle
d'illusions et de dégringolades. Ces heures de platitude où l'on attend
sans espérer. Ces minutes d'angoisses, comme ce soir, où l'on interroge la
fortune de son livre aux étalages, et où je ne sais quoi de poignant vous
mord à la vitrine d'un libraire, où vous n'êtes pas exposé. Enfin, tout le
travail haletant de votre pensée nerveusement partagée entre l'espérance
et la désespérance: tout cela vous bat, vous roule, vous retourne comme
des vagues un naufragé.

--J'ai parfois l'idée, si je devenais riche, de me faire peindre, pour
l'été, un paysage, un paysage très bien peint--et rafraîchi par un vrai
courant d'air.

--Le confortable anglais est l'admirable entente du bonheur matériel du
corps, mais d'une espèce de bonheur d'aveugle, où rien n'est donné au sens
artiste de l'homme, à l'oeil.

       *       *       *       *       *

_9 août_.--Croissy. Une rude capitale que ce Paris, dont la vie nocturne
projette au-dessus de l'endroit où il est, une réverbération d'incendie,
--et je suis à huit lieues de Paris.

       *       *       *       *       *

_Mardi 3 septembre_--Nous partons avec Saint-Victor pour un petit tour sur
les bords du Rhin et en Hollande.

Pourquoi nous, la France, si rayonnante, si intellectuellement diffuse, si
envahissante par nos idées, nous une nation d'une si grande déteinte sur
tout le monde, pourquoi subissons-nous sur toutes nos frontières la langue
et les moeurs de nos voisins. Pourquoi la frontière allemande est-elle
allemande? la frontière italienne, italienne? la frontière espagnole,
espagnole?

--En voyant le choeur de la cathédrale de Mayence, d'un rococo si
tourmenté, si joliment furibond, avec ses stalles qui semblent une houle
de bois, en voyant ces églises de Saint-Ignace et de Saint-Augustin, aux
balustres des orgues, égayés d'Amours comme un théâtre Pompadour, la
pensée se perd sur ce catholicisme, si rude en ses commencements, si
ennemi des sens, et tombé dans cette pâmoison, dans cet éréthisme, qui est
l'art jésuite.

Ce ne sont qu'évêques dégingandés au pas saltateur de Dupré, grands
prêtres de bacchanales, anges qui tiennent le saint-ciboire avec le geste
d'un arc qu'un Amour détend, saints qui se renversent sur le crucifix avec
des attitudes de violonistes, effets de lumière derrière les autels qui
ressemblent à une gloire derrière une conque de Vénus: toute une religion
descendue du Corrège, et que Noverre semble avoir réglée comme le plus
délicieux opéra de Dieu;--si bien qu'au son des flûtes, des bassons, de la
musique la plus chatouillante, la plus enivrante, la plus _ambrée_, si
l'on peut dire, on s'attend à voir un joli homme d'évêque, avec le geste
sautillant d'un marquis tirer l'hostie d'une boîte d'or, et l'offrir comme
une pastille ou une prise de tabac d'Espagne.

       *       *       *       *       *

--En Allemagne, une chambre d'auberge à deux lits évoque tout de suite, à
l'oeil et à la pensée, l'idée d'un mari et d'une femme, d'un ménage. Tout,
jusqu'aux rideaux d'un blanc nuptial, parle d'un amour honnête, consacré,
autorisé. En France, la chambre d'auberge n'est jamais conjugale. On croit
voir aux murs, sur les meubles, l'ombre et la trace d'un enlèvement, d'un
monsieur avec sa maîtresse: l'oreiller ne semble avoir gardé que le moule
du plaisir.

       *       *       *       *       *

_8 septembre_.--Amsterdam... Une terre sortie de l'eau et véritablement
bâtie; un pays à l'ancre, un ciel aqueux; des coups de soleil qui ont
l'air de passer par une carafe remplie d'eau saumâtre; des maisons qui ont
l'air de vaisseaux, des toits qui ont l'air de poupes de vieilles galères,
des escaliers qui sont des échelles, des wagons qui sont des cabines, des
salles de danse qui figurent des entreponts; des hommes, des femmes à sang
blanc et froid; des caractères qui ont la patience de l'eau; des
existences qui ont la platitude d'un canal, des castors dans un
fromage:--voilà la Hollande.

--Hier en chemin de fer, je regardais dormir, en face de moi, un petit
jeune homme. J'étudiais la valeur d'un coup de soleil sur sa figure, avec
la densité de l'ombre portée par la visière de sa casquette.

En arrivant devant le Rembrandt, qu'on est convenu d'appeler la RONDE DE
NUIT, j'ai retrouvé le même effet, je n'ai vu qu'un plein, un chaud, un
vibrant rayon de soleil dans la toile. Seulement, comme fait presque
toujours Rembrandt, ce n'est pas avec du jour, un jour égal qu'il a
éclairé sa toile, mais avec un coup de soleil qui tombe de haut et éclate
en écharpe sur les personnages. Jamais la figure humaine vivante et
respirante dans la lumière n'est venue sous des pinceaux comme là; c'est
sa coloration animée, c'est le reflet rayonnant qu'elle jette autour
d'elle, c'est la lumière que la physionomie et la peau renvoient, c'est le
plus divin trompe-l'oeil sous le soleil. Et cela est fait, on ne sait
comment. Le procédé est brouillé, indéchiffrable, mystérieux, magique et
fantasque. La chair est peinte, les têtes sont modelées, dessinées,
sorties de la toile avec une sorte de tatouage de couleurs, une mosaïque
fondue, un fourmillement de touches qui semblent le grain et comme la
palpitation de la peau au soleil: un prodigieux piétinement de coups de
pinceau qui fait trembler la lumière sur ce canevas de touches au gros
point.

C'est le soleil, c'est la vie, c'est la réalité, et cependant il y a dans
cette toile un souffle de fantaisie, un sourire de poésie enchantée.
Voyez-vous cet homme contre la muraille, à droite, coiffé d'un chapeau
noir? et des gens n'ont jamais trouvé de noblesse à Rembrandt! Puis au
second plan, dans ces quatre têtes, cette figure indéfinissable, au
sourire errant sur les lèvres, cette figure au grand chapeau gris, mélange
de gentilhomme et de bouffon, héros étrange d'une comédie du _Ce que vous
voudrez_; et à côté, cette espèce de gnome et de pitre idéal, qui semble
glisser à son oreille les paroles des confidents comiques de
Shakespeare... Shakespeare! ce nom me revient, et je ne sais quel mirage
voit mon esprit entre cette toile, et l'oeuvre de Shakespeare. Et regardez
encore la petite fille toute de lumière, enfant de soleil qui jette ses
reflets d'ambre à toute la toile, cette petite fille coiffée d'or, qu'on
dirait habillée d'émeraudes et d'améthystes, et à la hanche de laquelle
pend un poulet: petite juive, vraie fleur de Bohème. N'en trouverez-vous
pas encore le nom et le type dans Shakespeare, en quelque Perdita?

Un monsieur était devant ce tableau, qui le copiait minutieusement, à
l'encre de Chine. J'ai pensé à un homme qui graverait le soleil à la
manière noire.

--Pour moi, le plus étonnant trompe-l'oeil de la vie sur des figures, le
plus merveilleux morceau de peinture, le plus beau tableau de la terre:
c'est le tableau des QUATRE SYNDICS de Rembrandt. La toile que je préfère
ensuite est le MARTYRE DE SAINT MARC du Tintoret. Je dois dire que je ne
connais pas les Velasquez de Madrid, que je ne connais pas les fameuses
ouvrières en tapisserie.

--Entré dans une synagogue. Une odeur d'Orient et l'apparence d'une
religion heureuse. Une sorte de familiarité avec Dieu. La prière dans la
religion catholique a toujours l'air de demander pardon d'un crime. Ici on
cause, on se repose, on est comme dans un café de la Foi.

--Un maître diantrement original que Van der Meer. On pourrait dire de sa
LAITIÈRE, que c'est l'idéal cherché par Chardin. Même peinture laiteuse,
même touche aux petits damiers de couleur fondus dans la masse, même
égrenure beurrée, même empâtement rugueux sur les accessoires, même
picotement de bleus, de rouges francs dans les chairs, même gris de perle
dans les fonds.

Et chose invraisemblable, ce maître de Chardin, bien certainement inconnu
de notre maître français, dans un tableau d'une tout autre manière: une
rue de Delft aux maisons de brique,--semble le précurseur de Decamps.

       *       *       *       *       *

_13 septembre_.--La Haye... A une seconde séance devant la LEÇON
D'ANATOMIE de Rembrandt, Saint Victor et nous, nous tombons sur le
collectionneur La Caze, un _parleur_ enthousiaste de tableaux, un
esthéticien loquace, un conférencier indétachable de votre bouton d'habit,
une façon de Diderot épileptique, qui a des crises d'admiration presque
inquiétantes, devant toute bonne toile ancienne. C'est lui qui dit de son
Rembrandt, qu'il fait dans la nuit: _ho! ho!_ et le possesseur grogne
comme un féroce. Et à propos des QUATRE SYNDICS il s'écrie: «C'est plus
vivant que la vie; c'est de la vie condensée et précipitée comme on
pourrait en mettre dans une bouteille d'eau de seltz, chargée au point
d'éclater!»

Un doux maniaque qu'on n'a jamais pu décider à porter un gilet, un
original, à la tendre et honnête tête, annonçant l'homme qui s'est fait
médecin pour soigner sa mère, attaquée d'une maladie mortelle.

       *       *       *       *       *

--Leyde... Ici au musée, on a mis contre une fenêtre, deux momies
démaillotées, deux momies d'enfants. Elles regardent éternellement, par
les carreaux, un canal de Hollande, des feuilles mortes sur une eau morte,
un ciel gris, un soleil jaune, des briques noires, des arbres noirs. C'est
impie ces deux enfants du soleil, posés là pour toujours, contre un Pierre
de Hooghe. Ils me font penser à ces pauvres grands poètes nostalgiques,
expatriés du ciel de leur rêve et exilés dans la vie, ainsi que ces momies
dans la mort,--devant un perpétuel paysage morne.

       *       *       *       *       *

_18 septembre_.--Bruxelles... Nous dormions ce matin, dans nos petits lits
de l'hôtel de Flandre attenant à l'église Saint-Jacques, et dans un office
du matin, l'orgue, qui est dans notre mur, mettait en notre demi-sommeil
de sept heures, un angélique bourdonnement. C'était tout à la fois une
mélodie lointaine et proche, s'élevant, montant, mourant parmi nos
sensations et nos pensées encore endormies, et qui nous berçait comme dans
le rêve d'une musique flottante, aérienne, amoureusement divine et vague,
à la façon de la lumière d'une apparition en train de disparaître.

       *       *       *       *       *

_19 septembre_.--Nous voici dans le chemin de fer, revenant de Hollande
avec Saint-Victor. Tout le temps, il éclate en images inattendues, qui
peignent tantôt poétiquement, tantôt brutalement, à votre pensée, les
hommes et les choses par l'antithèse ou le rapprochement: des images
multiples et variées, jaillissant d'une mémoire nourrie d'une immense
lecture, et non enfermée en un temps et une branche de sciences, mais qui
a grappillé au fond de tous les livres de moelle, de toutes les curiosités
de l'histoire, de tous les traités de théogonie et de psychologie. C'est
ainsi qu'il vous apporte dans sa conversation un intelligent butin de
partout, mis en relief par des contrastes ingénieux, spirituels, cocasses
même parfois.

Maintenant très original dans sa façon de s'exprimer, il l'est assez peu
dans sa façon de penser, n'ayant une impression de la beauté et du
caractère des choses, que lorsqu'il en est averti par un livre bon ou
mauvais, croyant, à la façon d'une intelligence inférieure, à l'imprimé,
et par cette servitude assez soumis dans le fond à l'opinion générale.
C'est ainsi que dans un musée, il ira tout droit, comme un somnambule, les
yeux fermés, au tableau consacré par l'admiration commune, le suffrage
universel du beau et le gros prix marchand, qui le fascine s'il est
énorme--incapable de découvrir un chef-d'oeuvre inédit, anonyme, méconnu.
Puis un homme plutôt d'un goût appris que d'un goût instinctif, de ce goût
universel qui s'étend à tout, à une forme de meuble, à un détail de
toilette, à la particularité élégante d'une plante, et n'ouvrant les yeux
qu'à ce qui est étiqueté, peinture, sculpture, architecture, et en voyage
complètement aveugle à la vie vivante, à la rue, aveugle aux passants,
aveugle à la beauté artistique des êtres et des aspects, regardeur
uniquement de tableaux et de statues.

Un être sans fantaisie, sans appétit passager d'une bouteille de bon vin,
incapable d'excès, effrayé par les livres de médecine qui défendent les
moules et l'amour après dîner, superstitieux jusqu'à retourner votre pain
quand il n'est pas à plat.

Violent en paroles avec une grande faiblesse de caractère, avec des
désespoirs enfantins à propos de rien, lui faisant monter les larmes aux
yeux, traversé de caprices, de boutades, d'humeurs qui ont quelque chose
de malaises physiques,--et souvent s'absorbant en des enfoncements qui lui
viennent, m'a-t-il dit, d'un an de solitude passé à Rome, à l'âge de
treize ans, époque où toute sa vivacité expansive d'enfant, est rentrée
chez lui comme une gourme... Un garçon paraissant avoir toujours vécu seul,
tant son corps est égoïste, et qui prend tout le trottoir s'il marche
avec vous, et vous entre, en chemin de fer, les coudes dans les côtes.

Maintenant, charmant de simplicité, sans tyrannie en voyage, et gai de la
joie d'un collégien en vacance, et charmeur à la fois autant par les
grandes idées qu'il remue, que par la grâce ingénue de sa plaisanterie et
de ses imitations naïvement maladroites de la pratique de M. Prud'homme ou
du _gnouf, gnouf_ de Grassot, il est pour nous, si gâtés par notre ménage,
le seul compagnon de voyage presque absolument sympathique et supportable,
pendant un mois. Et l'éloge n'est pas mince.

       *       *       *       *       *

_18 septembre_.--Décidément, c'est le plus triste métier que ce bel art
des lettres. La Librairie nouvelle est en faillite. Nos HOMMES DE LETTRES
nous ont coûté à peu près un billet de cinq cents francs. SOEUR PHILOMÈNE
ne nous rapportera rien. C'est un progrès.

--«Voulez-vous, nous dit Gavarni, le secret, de toute société, de toute
association? Ce sont des unités sans valeur à la recherche d'un zéro, d'un
zéro qui leur apporte la force d'une dizaine!»

       *       *       *       *       *

_10 octobre_--Il me semble, je le présume du moins, il me semble que
l'amour doit être cela: Entrer quelque part, voir une femme et se crier en
dedans: «La voilà! C'est celle-là! je n'en retrouverai pas une autre. Non,
il n'y en a pas deux! Mon rêve en chair et en os...» Mais il doit arriver
souvent pour cette femme, ce qui arrive pour la maison dont on devient
passionné, toqué,--elle est louée.

       *       *       *       *       *

_Lundi 18 octobre_.--Sainte-Beuve, qui nous a écrit pour faire notre
connaissance intellectuelle, vient à deux heures chez nous. C'est un homme
petit, rond, court, rustique d'encolure, à la mise campagnarde, une sorte
de silhouette à la Béranger. Il a un grand front, un crâne chauve et
luisant, de gros yeux à fleur de tête, un nez de curieux, de sensuel, de
gourmand, la bouche large au vilain dessin rudimentaire, caché par un
aimable sourire, des pommettes particulières, des pommettes saillantes et
bombées comme d'énormes loupes. A le voir avec son front blanc, ses joues
colorées, la carnation rose et poupine du bas de son visage, on le
prendrait pour un bibliothécaire de province vivant dans l'ombre d'un
cloître de livres, sous lequel il y aurait un cellier de généreux
bourgogne.

Il cause avec bavardage et à petites touches menues, sans jamais un large
coup de pinceau: sa conversation ressemble à la palette d'une _peintresse_
à l'aquarelle, toute chargée de jolis, de délicats et de timides tons.

Comme nous lui parlions de son portrait du roi Louis-Philippe, il nous dit
qu'il sait que le général Dumas envoya, au mois d'août 1848, une lettre du
Roi à M. de Montalivet, où Louis-Philippe écrivait à l'Assemblée pour
garder ses biens, comme le plus ancien général datant de la Révolution.
Cette lettre, M. de Montalivet l'aurait jetée au feu. «Je publierai cela,»
ajoute-t-il. Et il reprend: «Le roi Louis-Philippe, je ne l'ai vu qu'une
seule fois, quand on me présenta comme académicien. J'étais avec Hugo et
Villemain.» Le Roi prit avec effusion les mains d'Hugo et le remercia très
chaudement d'avoir rappelé, dans son discours, le jugement de Napoléon sur
lui.

Puis, à propos de l'Académie, qualifiée la plus ancienne, Louis-Philippe
dit que ce n'était pas elle, mais l'Académie _della Crusca_, et donna la
date de sa fondation. Ce n'était pas à un roi à savoir cela; mais Mme de
Genlis lui avait arrangé et ordonné tout cela dans la mémoire. «Quant au
mot _caboche_, je ne l'ai pas inventé, comme l'insinue M.
Cuvillier-Fleury. C'est Cousin, qui me dit un jour, en me montrant le
pavillon des Tuileries, aujourd'hui démoli: «La bonne tête ou plutôt la
bonne caboche qui est là!»

Là-dessus il nous parle de SOEUR PHILOMÈNE, disant que seules ont de la
valeur, les oeuvres venant de l'étude de la nature, qu'il a un goût très
médiocre pour la fantaisie pure, qu'il prend peu de plaisir aux jolis
contes d'Hamilton; qu'au reste, cet idéal dont on parle tant, il n'est pas
bien sûr que les anciens s'en soient préoccupés, qu'il croit au contraire
que leurs oeuvres étaient des oeuvres de réalité,--que peut-être seulement
ils travaillaient d'après une réalité plus belle que la nôtre.

De SOEUR PHiLOMÈNE, il passe aux femmes, aux vieilles femmes, comme Mme de
Boigne, auprès desquelles il a pu retrouver l'accent du XVIIIe siècle, et
nous félicite de vivre un peu, ainsi que nous le faisons, dans un siècle
passé, de vivre une double existence.

Et comme ses yeux tombent en ce moment sur une gouache de l'ILE d'AMOUR en
1793, il s'écrie: «Tiens, ça me rappelle la connaissance de Salvandy et de
Béranger.» Un Anglais installé en France et demeurant à Belleville après
la Restauration, donnait beaucoup à dîner. Un jour Salvandy, invité à
dîner, se met à sonner à la porte de l'Anglais, à côté d'un monsieur qui y
avait déjà sonné. Ni l'un ni l'autre n'avait lu l'adresse donnée, dans la
lettre d'invitation. L'Anglais était, depuis quatre mois, déménagé à
Passy. Les deux invités de l'Anglais prennent le parti de dîner à
Belleville, et dînent ensemble sans se connaître. Salvandy était
légèrement intrigué de cet homme un peu peuple, mais dans lequel il
percevait une certaine finesse, quand, au milieu du dîner, son commensal
lui dit tout à coup: «Je vais vous chanter une petite chanson pour me
tenir en haleine!» C'était Béranger, et l'endroit semblait vraiment choisi
pour la rencontre.

Et comme nous laissons entrevoir que nous trouvons un peu exagérée cette
gloire de Béranger, Sainte-Beuve reprend: «Oui, on a été très loin. Tenez,
il y a un monsieur qui m'envoie de Batignolles, presque tous les quinze
jours, une pièce de vers, en l'honneur du chantre de Lisette, on voit que
c'est chez lui une idée fixe... Ce sont des veines et des déveines comme
cela en France.... Mais ensuite n'a-t-on pas été trop dur!... Le commun
sans doute, c'est le grand chemin de Béranger; mais il y a des _bas-côtés_,
bien jolis, bien délicats. Sous l'enveloppe grossières se cachait une
excessive finesse. Lamartine a dit qu'il avait de grosses mains, ce n'est
pas vrai, il avait des mains de femme.»

Et la conversation va à l'esprit, aux bons mots, et Sainte-Beuve cite ce
mot de Mme d'Osmont abîmant la duchesse de Berry, lors de son arrestation
en Vendée, et à laquelle on demandait pourquoi elle était si dure pour la
princesse et qui répondait: «Elle nous a fait toutes _cocues!_»

De là, la parole de Sainte-Beuve saute à Flaubert: «On ne doit pas être si
longtemps à faire un livre... Alors on arrive trop tard pour son temps...
Pour des oeuvres comme Virgile, ça se comprend... Et puis après MADAME
BOVARY, il devait donner des oeuvres vivantes... des oeuvres, où l'on
sente l'auteur touché personnellement... tandis qu'il n'a fait que
recommencer les MARTYRS de Chateaubriand... S'il avait fait cela, son nom
serait resté à la bataille, à la grande bataille du roman, au lieu que
j'ai été forcé de porter la lutte sur un moins bon terrain, sur FANNY...

Alors, Sainte-Beuve s'étend sur l'ennui de sauter de sujet en sujet, de
siècle en siècle... On n'a pas le temps d'aimer... Il ne faut pas
s'attacher... Cela brise la tête: c'est comme les chevaux dont on casse la
bouche en les faisant tourner à gauche, à droite,--et il fait le geste
d'un homme qui tire sur un mors.--«Tenez, me voilà engagé pour trois
ans... à moins d'un accident. Eh bien, au bout de trois ans, j'aurai à peu
près gagné ce que rapporte une pièce de théâtre, qui ne réussit pas.» Puis,
après un silence: «Ah! le théâtre! La comédie en vers me semble finie. Ou
vous faites des vers qui ne sont pas des vers de comédie, ou vous faites
de la prose... Oui, tout ira au roman, c'est si vaste... et un genre qui
se prête à tout... Il y a bien du talent dans le roman maintenant!»

Il nous quitte, en nous donnant une main grasse, douce, froide, et, sur le
pas de la porte, nous dit: «Venez me voir, les premiers jours de la
semaine... après cela, j'ai la tête dans un sac.»

       *       *       *       *       *

_19 octobre_.--Non, non, jamais je ne trouverai dans Paris une femme
réunissant les qualités de ma maîtresse: ne pas me demander de me faire la
barbe, et ne jamais m'adresser une question au sujet du livre que je fais.

       *       *       *       *       *

_3 novembre_.--Dîner chez Peters avec Saint-Victor et Claudin. Après dîner,
Claudin m'emmène aux DÉLASSEMENTS-COMIQUES. J'ai travaillé toute cette
semaine. J'ai besoin, je ne sais pourquoi, de respirer l'air d'un
_bouibouis_. On a de temps en temps besoin d'un encanaillement de
l'esprit... Je rencontre dans le corridor Sari. Il me dit que Lagier est
allée voir Flaubert à Rouen, et qu'elle craint que la solitude et le
travail ne lui fassent partir la tête. Il lui a parlé d'un sérail
d'oiseaux, de choses incompréhensibles. Sur ce travail énorme et
congestionnant, je ne sais plus qui, l'autre jour,--je crois que cela
vient de Mlle Bosquet, l'institutrice de la nièce de Flaubert,--me contait
qu'il avait donné l'ordre à son domestique de ne lui parler que le
dimanche, pour lui dire: «Monsieur, c'est Dimanche!»

--Je commence à lire le RECUEIL DE PENSÉES de Joubert. Malheureusement en
ouvrant le volume, je suis tombé sur une lithographie, une ridicule
lithographie le représentant avec une tête d'Andrieux idéologue. Et dans
la préface, je lis que le vieillard, ainsi représenté, recevait en spencer
de soie! Figurez-vous l'homme-squelette avec des ailes d'Amour. Tout cela
me dispose mal. Puis dans cette préface, il pleut des larmes de famille:
ce sont des éloges et des regrets en style lapidaire de tombe du
Père-Lachaise. Au fond, dans ce recueil de pensées, les pensées n'ont pas
la netteté française. Ce n'est ni clair ni franc. Cela sent la petite
école genevoise: Mme Necker, Tracy, Jouffroy. Le mauvais Sainte-Beuve
vient de là. Joubert tourne des idées comme on tourne du buis... Ah!
Labruyère, Labruyère! il n'y a que vous!

--Il est permis en France de scandaliser en histoire. On peut écrire que
Néron était un philanthrope ou que Dubois était un saint homme. Mais en
art et en littérature, les opinions consacrées sont sacrées et peut-être,
au XIXe siècle, est-il moins dangereux de marcher sur un crucifix que sur
les beautés de la tragédie!

--La France a un tel besoin de gloire militaire, que le roi de la paix a
été obligé de lui donner cette gloire à Versailles,--en effigie.

--L'histoire est un roman qui a été; le roman est de l'histoire qui aurait
pu être.

--Saint-Victor, à propos de l'article de Sainte-Beuve sur Mme Swetchine,
nous dit: «C'était assez gênant d'aller chez elle, elle vous demandait des
nouvelles de votre âme, comme on demande aux gens s'ils vont bien... et
s'informait si vous étiez en état de grâce, absolument comme si elle se
fût informée si vous étiez enrhumé!»

       *       *       *       *       *

_Mardi 15 novembre_.--J'ai ma maîtresse assise, en chemise, sur mes
genoux. Je la vois de dos, la nuque dans l'ombre, sa figure tout en
lumière dans la glace. Des cheveux follets, échappés au-dessous de son
oreille, frisent comme de petites arborisations agatisées, se détachant
dessus le globe lumineux de la lampe posée sur la cheminée. Il y a une
volupté étrange à avoir, ainsi sur soi, un corps de femme dont on
n'aperçoit rien, qu'une obscure envolée de cheveux, et la lumineuse
réflexion de son visage, perdant un peu de sa réalité matérielle dans son
éclairement glaceux... Et elle parle de l'enterrement d'une voisine,--un
de ses sujets favoris,--elle parle des franges du corbillard, de la beauté
du cercueil dont le bois de chêne n'avait pas de noeuds, et elle finit par
déclarer, que si on ne faisait pas bien les choses pour son enterrement,
elle en aurait un chagrin _mortel_. L'épithète est curieusement choisie,
n'est-ce pas?

--Parfois, je pense qu'il viendra un jour, où les peuples modernes
jouiront d'un dieu à l'américaine, d'un dieu qui aura été humainement, et
sur lequel il y aura des témoignages de petits journaux: lequel dieu
figurera dans les églises, son image non plus élastique et au gré de
l'imagination des peintres, non plus flottante sur le voile de Véronique,
mais arrêtée dans un portrait en photographie... Oui, je me figure un dieu
en photographie et qui portera des lunettes.

Ce jour-là, la civilisation sera à son comble, et l'on verra à Venise des
gondoles à vapeur.

FIN DU PREMIER VOLUME

       *       *       *       *       *

TABLE ALPHABETIQUE DES NOMS

About (Edmond),      210, 279, 277.
Abrantès (le duc d'),      312.
Abrantès (la duchesse d'),      852.
Affre,      152.
Aimée (Mlle),      347, 348.
Allan (Mme),      6, 7, 8, 9.
Alembert (d'),      326.
Allegrain,      242.
Allessandri,      298.
Alphonse,      225.
André del Sarte,      262.
Anne d'Autriche,      247.
Antonelli,      277.
Apollonius de Tyanes,      289.
Arago,      137.
Argenson (le marquis),      215.
Aristophane,      239.
Armand,      65, 66.
Arnould (Sophie),      190.
Asseline,      160.
Asselineau,      142.
Aubryet (Xavier),      182, 210, 211, 260, 330, 334.
Audinot,      202.
Augier (Emile),      41, 218.
Aussandon,      268.

B

Bacciochi,      174.
Bacon,      289.
Bach (Samuel),      187.
Balzac,      21, 22, 68, 83, 111, 112, 137, 157, 209, 235, 255, 332.
Bancelin,      325.
Banville (Théodore de),      32, 213.
Barbey d'Aurevilly,      184.
Bardoux,      186.
Barrière (François),      84, 308.
Barrière (Mme),      81, 156, 157.
Barrière (Théodore),      267.
Baron,      356.
Barrot (Odilon),      99.
Barthet,      124.
Baschet (Armand),      65.
Baudelaire,      211, 358.
Baudouin,      157.
Baudrillart,      113.
Bazin,      107, 109.
Beaumarchais,      304.
Beaufort,      217.
Beauvoir (Roger de),      33, 46.
Belloy (le marquis de),      218, 219, 230.
Béranger,      130, 217, 353, 389, 390.
Berry (la duchesse de),      131, 390.
Berthe,      108, 109.
Berthoud (Henry),      312.
Besson (Faustin),      330.
Binding,      112.
Bischoffsheim,      297.
Blamont,      2.
Blanc (Charles),      170, 171.
Bocquenet (les),      107.
Boigne (Mme de),      156, 389.
Boissard,      55.
Boissieu,      326.
Bonaparte,      26.
Bosquet (Mme),      392.
Boucher (François),      155, 169, 370.
Bouilhet (Louis),      309, 311, 314.
Bouille (le marquis de),      105.
Bourgogne,      126.
Bracquemond,      157.
Brassine (Mlle),      69.
Bréant (duchesse de),      85.
Brindeau,      8.
Broggi,      176.
Buffon,      306.
Buloz,      208, 209.
Busquet,      106, 185.

C

Caboche,      214.
Cahu,      15.
Caze (La),      383.
Cerceau (le père),      256.
Chambe,      154.
Chabouillet,      66, 81.
Chalier,      295.
Chandellier,      347, 348.
Chardin,      243, 342, 383.
Charles Edmond,      240, 245, 276, 303.
Charlotte (Miss),      250.
Charrier (Mme),      146.
Chateauroux (la duchesse de),      292.
Chennevières (le marquis de),      130, 131, 294.
Chicard,      67.
Chopin,      146.
Cimabuë,      262.
Clairville,      4.
Claudin,      296, 330, 331, 333, 392.
Clermont-Tonnerre,      266.
Clodion,      150, 243.
Cochin,      173.
Colardez,      203, 323, 327.
Colet (Mme Louise),      303.
Constantin (le prince),      215.
Corrège,      262.
Corneille,      315.
Corneille (Thomas),      306.
Cornu (Mme),      209.
Corot,      102.
Courmont (Mlle de), 163.
Courmont (M. Jules de), 39.
Courmont (Philippe de), 96.
Courtois (Adèle), 190, 192, 331.
Crémieux,      299.
Crozat,      294.
Curmer,      67.
Cuvillier-Fleury,      389.

D

Damas-Hinard,      231.
Darthonay,      97.
Daumier,      55, 158.
Decamps,      235, 383.
Delaage,      32.
Delaborde (Jules),      38.
Delaroche (Paul),      197.
Delavigne (Casimir),      309.
Delecluze,      133, 134, 157.
Dembinski,      235.
Dennery,      298.
Dentu,      159.
Denys d'Halicarnasse,      251.
Deshayes,      24, 105.
Deslions (Anna),      176, 190, 191, 192.
Devéria,      234.
Diderot,      234, 292.
Dinah,      298.
Dinochau,      126, 127.
Doche (Mme),      149, 303.
Doré,      339, 356.
Double,      178.
Duclay (Mlle Virginie),      299.
Dumanoir,      4.
Dumineray,      19.
Dumas fils,      113.
Dupin,      245.
Dussieux,      131.
Duthé,      156.
Dutillard,      84.
Dutillard (Mme),      84.
Duvert,      149.

E

Edmond,      151.
Edouard,      285.
Eggis,      32.
Elisa,      231.
Enault (Louis),      32.

F

Félix (Mme),      298.
Feuillet (Octave),      314, 331.
Feuillet de Conches,      133, 141.
Feydeau (Mme),      312.
Feydeau,      164, 177, 178.
Fieschi,      84.
Fiorentino,      210, 297.
Fioupon,      124.
Flammarion,      321.
Flaubert,      164, 168, 177, 178, 259, 260, 275, 303, 304, 305, 306, 308,
309, 313, 314, 320, 321, 330, 332, 334, 349, 358, 366, 367, 372, 373, 391,
392.
Fleury (le docteur),      213.
Floreska,      82.
Foissey,      205.
Follin (le docteur),      349.
Forgues,      32.
Fossé d'Arcosse,      131, 132.
Fould,      277.
Fournier (Marc),      299.
Fragonard,      157, 273, 292.
Français,      356.
Freudeberg,      239.

G

Gaiffe,      32, 65, 66, 163.
Galetti,      24.
Galiani,      295.
Galiffet,      299.
Gatayes,      32.
Gautier (Théophile),      164, 168, 170, 171, 177, 181, 184, 330, 331,
332, 333, 334, 363.
Gavarni,      16, 19, 21, 22, 25, 28, 47, 67, 71, 72, 82, 83, 84, 154,
127, 128, 138, 147, 157, 158, 179, 195, 196, 235, 259, 261, 268, 270,
282, 310, 311, 325, 347, 348, 387.
Gavarni (Jean),      195.
Gavarni (Pierre),      47.
Geoffrin (Mme),      261.
Genlis (Mme de),      389.
Georgel,      215.
Gerdès,      3.
Gerdy,      255.
Géricault,      326.
Gerlach,      343, 344.
Gil-Perez,      331.
Ginette,      108, 107.
Girardin,      83.
Gisette,      298.
Gleyre,      372.
Goubaux,      113.
Goudchaux,      212, 216.
Goya,      352.
Grandville,      339.
Granet,      227.
Grangé,      298.
Grassot,      299.
Grosse-Tête,      375.
Guérin (Maurice de),      374,
Guys,      235, 236.

H

Halévy (Ludovic),      183, 184, 330
Hafner,      24, 92.
Heine (Henri),      9l, 123, 262, 333, 363.
Herbette,      214.
Hercule (Mme),      347, 348.
Honoré,      79.
Houssaye (Edouard),      182.
Houssaye (Arsène),      7, 330.
Hubert-Robert,      215.
Hugo (Victor),      6, 26, 69, 314 331, 388, 377.

I

Impératrice (l'),      231, 232.

J

Jacottet,      121, 372.
Jacques,      49, 50, 51.
Janin,      3, 17, 25, 26, 41, 80, 90, 174, 249, 298, 299, 309, 311.
Janinet,      273.
Jenny,      107.
Johannot (Tony),      101.
Joubert,      392, 393.
Jouffroy,      393.
Judicis (les),      113.
Julie (Mme Charles-Edmond),      240, 303.
Juliette,      19, 191,192.

K

Kant,      279.
Karr (Alphonse),      32, 34, 43, 45.
Kaulbach,      341.
Kock (Paul de),      206, 207, 222, 331.

L

Labat,      27.
Labille,      258.
La Bruyère,      306, 393.
Lagier (Mlle),      307, 368.
Lamartine,      133, 295, 390.
Laudseer,      251.
Laperlior,      243.
Laprade (Victor),      130.
Largillière,      285.
La Rounat,      304.
Latour-Dumoulin,      37, 40, 48.
Lausanne,      149.
Lavallée (Théophile),      132, 133.
Lawreince,      239.
Le Barbier,      31, 45.
Le Bas,      261.
Leboucher,      81.
Lecomte (Jules),      243, 244.
Lefebvre (Armand),      37, 48.
Lefebvre-Desnouettes (le général),      286.
Legonidec,      130.
Lemaître (Frédérick),      213, 275, 318, 369.
Lemoyne,      261.
Lenoir (Mlle Elisabeth),      163.
Léon,      91.
Leroy,      48, 52, 55.
Leroy (Mme),      49, 51.
Lévy (Michel),      121, 210.
Lia Félix,      299, 300, 307.
Ligne (le prince de),      295.
Lionnet (les frères),      252.
Lireux,      7, 8, 99.
Louis,      168.
Louis-Philippe,      67, 110, 113, 190, 216, 219, 338.
Louis XV,      295.
Lucas Montigny,      155.
Lucien,      251, 262.
Lumley,      65.

M

Maire,      189, 190.
Manteuffel,      343, 344.
Mantz (Paul),      131.
Marc-Aurèle,      249.
Marchal,      82, 191, 99.
Maria,      236, 241.
Marie,      108.
Marie,      124, 151, 177.
Marie-Antoinetta,      215, 216.
Marie-Jeanne,      200, 201.
Markowski,      333, 334.
Mauperin (Renée. Mlle ***),      145.
Maury (l'abbé),      316.
Mayer (Mlle),      243.
Mazeres,      117.
Menier (Paulin),      318, 368.
Memling,      288.
Mercier,      154.
Merian,      147.
Meer (Van der),      382.
Mérimée,      277.
Michelet,      247.
Millet,      49, 50, 51.
Milhaud,      122.
Mirés,      122.
Mocquard,      297, 298.
Molière,      315.
Monnier (Henri),      71.
Monselet (Charles),      126, 127.
Montalembert,      129, 130.
Montalivet,      388.
Montesquieu,      306.
Montigny (de),      156.
Montrond,      241.
Moreau (Louis),      303.
Morny,      277.
Muller (Ottfried),      246.
Munster,      343, 344.
Murger (Henry),      24, 25, 27,32,123, 208, 210, 218, 219, 362.
Musset,      6, 124, 363.

N

Nadar,      15.
Napoléon Ier,      60, 255, 286, 326.
Napoléon IIIe,      133, 209, 298, 344.
Nathalie (Mlle),      35.
Nattier,      286.
Nanteuil (Célestin),      60, 98, 99, 100, 101, 102.
Necker (Mme),      393.
Nerciat (Andréa de),      363.
Nerval (Gérard),      60, 101.
Nesselrode (le comte de),      215.
Niel,      147.
Noiron (Mme de),      257.

O

Orsini,      276.
Osmont (d'),      156.
Osmont (Mme),      390.
Ozy (Mlle),      299.

P

Paillard de Villeneuve,      43.
Parabère (Mme de),      285.
Pasquier,      146.
Passy (les),      37, 41.
Passy (Mme),      109.
Passy (Hippolyte),      110.
Palizzi,      25.
Péan de Saint-Gilles (Mme),      108.
Philipon,      46.
Pelletan,      99.
Pelissier,      343, 344.
Penguilly (le baron),      252, 253.
Penguilly (le peintre),      252.
Pepoli (le comte),      276.
Perrot,      59.
Petera,      392.
Peterson,      78.
Petit (Eugène),      107.
Petrus Borel,      306.
Planche,      26, 208, 209.
Plessy (Mme),      227.
Poe (Edgar),      137.
Pompadour (Mme de),      215.
Ponsard,      83, 169, 330, 331.
Ponson du Terrail,      277.
Possot,      17.
Pourrat (Antonin),      107, 109.
Pourrat,      107, 108, 109.
Pouthier,      15, 23, 31, 103, 143, 265.
Pradier,      99.
Prévost-Paradol,      183, 184.
Proudhon,      240.
Provost,      227.
Prud'hon,      243.
Pyat,      18.

Q

Quidant,      191, 192.

R

Rachel,     17, 35, 41, 234.
Raphaël,  228.
Récamier (Mme),      85.
Regnault de Saint-Jean d'Angely (Mm),      85.
Rembrandt,      335, 380, 381, 382, 383.
Retif de La Bretonne,      174.
Roqueplan,      18.
Rose,      139, 503, 293.
Rothschild,      269.
Rouland,      41, 48.
Rouvière,      368.
Royer (M. de),      37, 41.
Royer-Collard,      145.

S

Sabatier (Mme),      305.
Sabine,      13.
Saccaux,      24.
Sade (le marquis de),      259, 260.
Saint-Aubin (Gabriel),      261.
Sainte-Beuve,      387, 390, 391, 394
Saint Just,      211.
Saint-Victor (Paul de),      210, 211, 212, 218, 219, 240, 243, 245, 248,
250, 259, 260, 275, 278, 288, 297, 298, 299, 303, 304, 330, 331, 333, 335,
339, 340, 378, 384, 392, 393.
Saisset (Emile),      123.
Salvandy,      389, 390.
Sancy (comtesse de),      285, 286.
Sand (Mme George),      6, 237, 316.
Sarcey de Suttières,      277.
Sari,      363.
Sauvageot,      176.
Schenau,      239.
Scholl (Aurélien),      32, 126, 243, 267, 303.
Sebron,      68.
Servin,      25, 150.
Shakespeare,      381, 382.
Simon Edmond),      349.
Solar,      269.
Soulié (Eudore),      131, 133, 215.
Soulié (Frédéric),      152.
Staub,      99.
Swetchine (Mme),      394.
Sydney Smith,      85.

T

Talleyrand,      241.
Terrail (Ponson du),      375.
Terrien,      47.
Thérèse,      281.
Théroigne de Méricourt,      139.
Thiers,      133, 156, 157, 295.
Thuillier (Mlle),      26.
Tourbet (Jeanne de),      297.
Tousez (Alcide),      105.
Tracy,      393.
Turcas,      69, 70.

U

Uchard (Mario),      210, 211, 216, 218, 226, 243, 250.

V

Vachette,      374.
Vaillant (le maréchal),      344.
Vailly (de),      259.
Valentin,      24, 90, 92, 94.
Vallée,     286.
Varin,      4.
Velpean,     350.
Venet,      46.
Véron (le docteur),      121, 243.
Venillot,      83.
Viguères,      157.
Vigneron,      231, 319.
Villedeuil (Pierre-Charles, comte de),      5, 13, 16, 31, 33, 34, 37, 41,
43, 46.
Villemain,      388.
Villemessant,      252, 299.
Villemeureux,      214.
Villemot,      210.
Viollet-le-Duc,      133.
Voillemot,      24, 299.
Voisin,      225.
Voltaire,      234, 332, 355.

W

Wafflard,      226.
Waldon (Mme),      348.
Watteau,      155, 239, 261, 273, 294, 340.
Wille,      178, 239.

Y

Yvoy (Paul d'),     218.

       *       *       *       *       *

TABLE DES MATIÈRES

PRÉFACE      I

ANNÉE 1851      1

ANNÉE 1852      13

ANNÉE 1853      31

ANNÉE 1854      59

ANNÉE 1855      77

ANNÉE 1856      121

ANNÉE 1857      163

ANNÉE 1858      225

ANNÉE 1859      265

ANNÉE 1860      303

ANNÉE 1861      361

TABLE ALPHABÉTIQUE DES NOMS      397

       *       *       *       *       *

FIN





*** End of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Journal des Goncourt  (Premier Volume) - Mémoires de la vie littéraire" ***

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