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Title: Napoléon Le Petit
Author: Hugo, Victor, 1802-1885
Language: French
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Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Napoléon Le Petit" ***

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by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)



NAPOLÉON LE PETIT

VICTOR HUGO

ÉDITION DÉFINITIVE D'APRÈS LES MANUSCRITS ORIGINAUX

PARIS

J. HETZEL & Cie--A. QUANTIN

1882



LIVRE PREMIER

L'HOMME



I

LE 20 DÉCEMBRE 1848


Le jeudi 20 décembre 1848, l'assemblée constituante, entourée en ce
moment-là d'un imposant déploiement de troupes, étant en séance, à la
suite d'un rapport du représentant Waldeck-Rousseau, fait au nom de la
commission chargée de dépouiller le scrutin pour l'élection à la
présidence de la république, rapport où l'on avait remarqué cette phrase
qui en résumait toute la pensée: «C'est le sceau de son inviolable
puissance que la nation, par cette admirable exécution donnée à la loi
fondamentale, pose elle-même sur la constitution pour la rendre sainte
et inviolable»; au milieu du profond silence des neuf cents constituants
réunis en foule et presque au complet, le président de l'assemblée
nationale constituante, Armand Marrast, se leva et dit:

«Au nom du peuple français,

«Attendu que le citoyen Charles-Louis-Napoléon Bonaparte, né à Paris,
remplit les conditions d'éligibilité prescrites par l'article 44 de la
constitution;

«Attendu que, dans le scrutin ouvert sur toute l'étendue du territoire
de la république pour l'élection du président, il a réuni la majorité
absolue des suffrages;

«En vertu des articles 47 et 48 de la constitution, l'assemblée
nationale le proclame président de la république depuis le présent jour
jusqu'au deuxième dimanche de mai 1852.»

Un mouvement se fit sur les bancs et dans les tribunes pleines de
peuple; le président de l'assemblée constituante ajouta:

«Aux termes du décret, j'invite le citoyen président de la république à
vouloir bien se transporter à la tribune pour y prêter serment.»

Les représentants qui encombraient le couloir de droite remontèrent à
leurs places et laissèrent le passage libre. Il était environ quatre
heures du soir, la nuit tombait, l'immense salle de l'assemblée était
plongée à demi dans l'ombre, les lustres descendaient des plafonds, et
les huissiers venaient d'apporter les lampes sur la tribune. Le
président fit un signe et la porte de droite s'ouvrit.

On vit alors entrer dans la salle et monter rapidement à la tribune un
homme jeune encore, vêtu de noir, ayant sur l'habit la plaque et le
grand cordon de la légion d'honneur.

Toutes les têtes se tournèrent vers cet homme. Un visage blême dont les
lampes à abat-jour faisaient saillir les angles osseux et amaigris, un
nez gros et long, des moustaches, une mèche frisée sur un front étroit,
l'oeil petit et sans clarté, l'attitude timide et inquiète, nulle
ressemblance avec l'empereur; c'était le citoyen Charles-Louis-Napoléon
Bonaparte.

Pendant l'espèce de rumeur qui suivit son entrée, il resta quelques
instants la main droite dans son habit boutonné, debout et immobile sur
la tribune dont le frontispice portait cette date: _22, 23, 24 février_,
et au-dessus de laquelle on lisait ces trois mots: _Liberté, Égalité,
Fraternité_.

Avant d'être élu président de la république, Charles-Louis-Napoléon
Bonaparte était représentant du peuple. Il siégeait dans l'assemblée
depuis plusieurs mois, et, quoiqu'il assistât rarement à des séances
entières, on l'avait vu assez souvent s'asseoir à la place qu'il avait
choisie sur les bancs supérieurs de la gauche, dans la cinquième travée,
dans cette zone communément appelée la Montagne, derrière son ancien
précepteur, le représentant Vieillard. Cet homme n'était pas une
nouvelle figure pour l'assemblée, son entrée y produisit pourtant une
émotion profonde. C'est que pour tous, pour ses amis comme pour ses
adversaires, c'était l'avenir qui entrait, un avenir inconnu. Dans
l'espèce d'immense murmure qui se formait de la parole de tous, son nom
courait mêlé aux appréciations les plus diverses. Ses antagonistes
racontaient ses aventures, ses coups de main, Strasbourg, Boulogne,
l'aigle apprivoisé et le morceau de viande dans le petit chapeau. Ses
amis alléguaient son exil, sa proscription, sa prison, un bon livre sur
l'artillerie, ses écrits à Ham, empreints, à un certain degré, de
l'esprit libéral, démocratique et socialiste, la maturité d'un âge plus
sérieux; et à ceux qui rappelaient ses folies ils rappelaient ses
malheurs.

Le général Cavaignac, qui, n'ayant pas été nommé président, venait de
déposer le pouvoir au sein de l'assemblée avec ce laconisme tranquille
qui sied aux républiques, assis à sa place habituelle en tête du banc
des ministres à gauche de la tribune, à côté du ministre de la justice
Marie, assistait, silencieux et les bras croisés, à cette installation
de l'homme nouveau.

Enfin le silence se fit, le président de l'assemblée frappa quelques
coups de son couteau de bois sur la table, les dernières rumeurs
s'éteignirent, et le président de l'assemblée dit:

--Je vais lire la formule du serment.

Ce moment eut quelque chose de religieux. L'assemblée n'était plus
l'assemblée, c'était un temple. Ce qui ajoutait à l'immense
signification de ce serment, c'est qu'il était le seul qui fût prêté
dans toute l'étendue du territoire de la république. Février avait
aboli, avec raison, le serment politique, et la constitution, avec
raison également, n'avait conservé que le serment du président. Ce
serment avait le double caractère de la nécessité et de la grandeur;
c'était le pouvoir exécutif, pouvoir subordonné, qui le prêtait au
pouvoir législatif, pouvoir supérieur; c'était mieux que cela encore; à
l'inverse de la fiction monarchique où le peuple prêtait serment à
l'homme investi de la puissance, c'était l'homme investi de la puissance
qui prêtait serment au peuple. Le président, fonctionnaire et serviteur,
jurait fidélité au peuple souverain. Incliné devant la majesté nationale
visible dans l'assemblée omnipotente, il recevait de l'assemblée la
constitution et lui jurait obéissance. Les représentants étaient
inviolables, et lui ne l'était pas. Nous le répétons, citoyen
responsable devant tous les citoyens, il était dans la nation le seul
homme lié de la sorte. De là, dans ce serment unique et suprême, une
solennité qui saisissait le coeur. Celui qui écrit ces lignes était assis
sur son siège à l'assemblée le jour où ce serment fut prêté. Il est un
de ceux qui, en présence du monde civilisé pris à témoin, ont reçu ce
serment au nom du peuple, et qui l'ont encore dans leurs mains. Le
voici:

«En présence de Dieu et devant le peuple français représenté par
l'assemblée nationale, je jure de rester fidèle à la république
démocratique une et indivisible et de remplir tous les devoirs que
m'impose la constitution.»

Le président de l'assemblée, debout, lut cette formule majestueuse;
alors, toute l'assemblée faisant silence et recueillie, le citoyen
Charles-Louis-Napoléon Bonaparte, levant la main droite, dit d'une voix
ferme et haute:

--Je le jure!

Le représentant Boulay (de la Meurthe), depuis vice-président de la
république, et qui connaissait Charles-Louis-Napoléon Bonaparte dès
l'enfance, s'écria: _C'est un honnête homme; il tiendra son serment!_

Le président de l'assemblée, toujours debout, reprit, et nous ne citons
ici que des paroles textuellement enregistrées au _Moniteur_:--Nous
prenons Dieu et les hommes à témoin du serment qui vient d'être prêté.
L'assemblée nationale en donne acte, ordonne qu'il sera transcrit au
procès-verbal, inséré au _Moniteur_, publié et affiché dans la forme des
actes législatifs.

Il semblait que tout fût fini; on s'attendait à ce que le citoyen
Charles-Louis-Napoléon Bonaparte, désormais président de la république
jusqu'au deuxième dimanche de mai 1852, descendit de la tribune. Il n'en
descendit pas; il sentit le noble besoin de se lier plus encore, s'il
était possible, et d'ajouter quelque chose au serment que la
constitution lui demandait, afin de faire voir à quel point ce serment
était chez lui libre et spontané; il demanda la parole.--Vous avez la
parole, dit le président de l'assemblée.

L'attention et le silence redoublèrent.

Le citoyen Louis-Napoléon Bonaparte déplia un papier et lut un discours.
Dans ce discours il annonçait et il installait le ministère nommé par
lui, et il disait:

«Je veux, comme vous, citoyens représentants, rasseoir la société sur
ses bases, raffermir les institutions démocratiques, et rechercher tous
les moyens propres à soulager les maux de ce peuple généreux et
intelligent qui vient de me donner un témoignage si éclatant de sa
confiance[1].»

Il remerciait son prédécesseur au pouvoir exécutif, le même qui put dire
plus tard ces belles paroles: _Je ne suis pas tombé du pouvoir, j'en
suis descendu,_ et il le glorifiait en ces termes:

«La nouvelle administration, en entrant aux affaires, doit remercier
celle qui l'a précédée des efforts qu'elle a faits pour transmettre le
pouvoir intact, pour maintenir la tranquillité publique[2].

«La conduite de l'honorable général Cavaignac a été digne de la loyauté
de son caractère et de ce sentiment du devoir qui est la première
qualité du chef de l'état[3].»

L'assemblée applaudit à ces paroles; mais ce qui frappa tous les
esprits, et ce qui se grava profondément dans toutes les mémoires, ce
qui eut un écho dans toutes les consciences loyales, ce fut cette
déclaration toute spontanée, nous le répétons, par laquelle il commença:

«Les suffrages de la nation et le serment que je viens de prêter
commandent ma conduite future.

«Mon devoir est tracé. Je le remplirai en homme d'honneur.

«Je verrai des ennemis de la patrie dans tous ceux qui tenteraient de
changer, par des voies illégales, ce que la France entière a établi.»

Quand il eut fini de parler, l'assemblée constituante se leva et poussa
d'une seule voix ce grand cri: Vive la république!

Louis-Napoléon Bonaparte descendit de la tribune, alla droit au général
Cavaignac, et lui tendit la main. Le général hésita quelques instants à
accepter ce serrement de main. Tous ceux qui venaient d'entendre les
paroles de Louis Bonaparte, prononcées avec un accent si profond de
loyauté, blâmèrent le général.

La constitution à laquelle Louis-Napoléon Bonaparte prêta serment le 20
décembre 1848 «à la face de Dieu et des hommes» contenait, entre autres
articles, ceux-ci:

«ART. 36. Les représentants du peuple sont inviolables.

«ART. 37. Ils ne peuvent être arrêtés en matière criminelle, sauf le cas
de flagrant délit, ni poursuivis qu'après que l'assemblée a permis la
poursuite.

«ART. 68. Toute mesure par laquelle le président de la république
dissout l'assemblée nationale, la proroge, ou met obstacle à l'exercice
de son mandat, est un crime de haute trahison.

«Par ce seul fait, le président est déchu de ses fonctions, les citoyens
sont tenus de lui refuser obéissance; le pouvoir exécutif passe de plein
droit à l'assemblée nationale. Les juges de la haute cour se réunissent
immédiatement à peine de forfaiture; ils convoquent les jurés dans le
lieu qu'ils désignent pour procéder au jugement du président et de ses
complices; ils nomment eux-mêmes les magistrats chargés de remplir les
fonctions du ministère public.»

Moins de trois ans après cette journée mémorable, le 2 décembre 1851, au
lever du jour, on put lire, à tous les coins des rues de Paris,
l'affiche que voici:

AU NOM DU PEUPLE FRANÇAIS,

LE PRÉSIDENT DE LA RÉPUBLIQUE

«Décrète:

«ART. 1er. L'assemblée nationale est dissoute.

«ART. 2. Le suffrage universel est rétabli. La loi du 31 mai est
abrogée.

«ART. 3. Le peuple français est convoqué dans ses comices.

«ART. 4. L'état de siège est décrété dans toute l'étendue de la première
division militaire.

«ART. 5. Le conseil d'état est dissous.

«ART. 6. Le ministre de l'intérieur est chargé de l'exécution du présent
décret.

«Fait au palais de l'Élysée, le 2 décembre 1851.

«LOUIS-NAPOLÉON BONAPARTE.»

En même temps Paris apprit que quinze représentants du peuple,
inviolables, avaient été arrêtés chez eux, dans la nuit, par ordre de
Louis-Napoléon Bonaparte.



II

MANDAT DES REPRÉSENTANTS


Ceux qui ont reçu en dépôt pour le peuple, comme représentants du
peuple, le serment du 20 décembre 1848, ceux surtout qui, deux fois
investis de la confiance de la nation, le virent jurer comme
constituants et le virent violer comme législateurs, avaient assumé en
même temps que leur mandat deux devoirs. Le premier, c'était: le jour où
ce serment serait violé, de se lever, d'offrir leurs poitrines, de ne
calculer ni le nombre ni la force de l'ennemi, de couvrir de leurs corps
la souveraineté du peuple, et de saisir, pour combattre et pour jeter
bas l'usurpateur, toutes les armes, depuis la loi qu'on trouve dans le
code jusqu'au pavé qu'on prend dans la rue. Le second devoir, c'était,
après avoir accepté le combat et toutes ses chances, d'accepter la
proscription et toutes ses misères; de se dresser éternellement debout
devant le traître, son serment à la main; d'oublier leurs souffrances
intimes, leurs douleurs privées, leurs familles dispersées et mutilées,
leurs fortunes détruites, leurs affections brisées, leur coeur saignant,
de s'oublier eux-mêmes, et de n'avoir plus désormais qu'une plaie, la
plaie de la France; de crier justice! de ne se laisser jamais apaiser ni
fléchir, d'être implacables; de saisir l'abominable parjure couronné,
sinon avec la main de la loi, du moins avec les tenailles de la vérité,
et de faire rougir au feu de l'histoire toutes les lettres de son
serment et de les lui imprimer sur la face!

Celui qui écrit ces lignes est de ceux qui n'ont reculé devant rien, le
2 décembre, pour accomplir le premier de ces deux grands devoirs; en
publiant ce livre, il remplit le second.



III

MISE EN DEMEURE


Il est temps que la conscience humaine se réveille.

Depuis le 2 décembre 1851, un guet-apens réussi, un crime odieux,
repoussant, infâme, inouï, si l'on songe au siècle où il a été commis,
triomphe et domine, s'érige en théorie, s'épanouit à la face du soleil,
fait des lois, rend des décrets, prend la société, la religion et la
famille sous sa protection, tend la main aux rois de l'Europe, qui
l'acceptent, et leur dit: mon frère ou mon cousin. Ce crime, personne ne
le conteste, pas même ceux qui en profitent et qui en vivent, ils disent
seulement qu'il a été «nécessaire»; pas même celui qui l'a commis, il
dit seulement, que, lui criminel, il a été «absous». Ce crime contient
tous les crimes, la trahison dans la conception, le parjure dans
l'exécution, le meurtre et l'assassinat dans la lutte, la spoliation,
l'escroquerie et le vol dans le triomphe; ce crime traîne après lui,
comme parties intégrantes de lui-même, la suppression des lois, la
violation des inviolabilités constitutionnelles, la séquestration
arbitraire, la confiscation des biens, les massacres nocturnes, les
fusillades secrètes, les commissions remplaçant les tribunaux, dix mille
citoyens déportés, quarante mille citoyens proscrits, soixante mille
familles ruinées et désespérées. Ces choses sont patentes. Eh bien! ceci
est poignant à dire, le silence se fait sur ce crime; il est là, on le
touche, on le voit, on passe outre et l'on va à ses affaires; la
boutique ouvre, la Bourse agiote, le commerce, assis sur son ballot, se
frotte les mains, et nous touchons presque au moment où l'on va trouver
cela tout simple. Celui qui aune de l'étoffe n'entend pas que le mètre
qu'il a dans la main lui parle et lui dit: «C'est une fausse mesure qui
gouverne.» Celui qui pèse une denrée n'entend pas que sa balance élève
la voix et lui dit: «C'est un faux poids qui règne.» Ordre étrange que
celui-là, ayant pour base le désordre suprême, la négation de tout
droit! l'équilibre fondé sur l'iniquité!

Ajoutons, ce qui, du reste, va de soi, que l'auteur de ce crime est un
malfaiteur de la plus cynique et de la plus basse espèce.

À l'heure qu'il est, que tous ceux qui portent une robe, une écharpe ou
un uniforme, que tous ceux qui servent cet homme le sachent, s'ils se
croient les agents d'un pouvoir, qu'ils se détrompent. Ils sont les
camarades d'un pirate. Depuis le 2 décembre, il n'y a plus en France de
fonctionnaires, il n'y a que des complices. Le moment est venu que
chacun se rende bien compte de ce qu'il a fait et de ce qu'il continue
de faire. Le gendarme qui a arrêté ceux que l'homme de Strasbourg et de
Boulogne appelle des «insurgés», a arrêté les gardiens de la
constitution. Le juge qui a jugé, les combattants de Paris ou des
provinces, a mis sur la sellette les soutiens de la loi. L'officier qui
a gardé à fond de cale les «condamnés», a détenu les défenseurs de la
république et de l'état. Le général d'Afrique qui emprisonne à Lambessa
les déportés courbés sous le soleil, frissonnants de fièvre, creusant
dans la terre brûlée un sillon qui sera leur fosse, ce général-là
séquestre, torture et assassine les hommes du droit. Tous, généraux,
officiers, gendarmes, juges, sont en pleine forfaiture. Ils ont devant
eux plus que des innocents, des héros! plus que des victimes, des
martyrs!

Qu'on le sache donc, et qu'on se hâte, et, du moins, qu'on brise les
chaînes, qu'on tire les verrous, qu'on vide les pontons, qu'on ouvre les
geôles, puisqu'on n'a pas encore le courage de saisir l'épée! Allons,
consciences, debout! éveillez-vous, il est temps!

Si la loi, le droit, le devoir, la raison, le bon sens, l'équité, la
justice, ne suffisent pas, qu'on songe à l'avenir. Si le remords se
tait, que la responsabilité parle!

Et que tous ceux qui, propriétaires, serrent la main d'un magistrat;
banquiers, fêtent un général; paysans, saluent un gendarme; que tous
ceux qui ne s'éloignent pas de l'hôtel où est le ministre, de la maison
où est le préfet, comme d'un lazaret; que tous ceux qui, simples
citoyens, non fonctionnaires, vont aux bals et aux banquets de Louis
Bonaparte et ne voient pas que le drapeau noir est sur l'Élysée, que
tous ceux-là le sachent également, ce genre d'opprobre est contagieux;
s'ils échappent à la complicité matérielle, ils n'échappent pas à la
complicité morale.

Le crime du 2 décembre les éclabousse.

La situation présente, qui semble calme à qui ne pense pas, est
violente, qu'on ne s'y méprenne point. Quand la moralité publique
s'éclipse, il se fait dans l'ordre social une ombre qui épouvante.

Toutes les garanties s'en vont, tous les points d'appui s'évanouissent.

Désormais il n'y a pas en France un tribunal, pas une cour, pas un juge
qui puisse rendre la justice et prononcer une peine, à propos de quoi
que ce soit, contre qui que ce soit, au nom de quoi que ce soit.

Qu'on traduise devant les assises un malfaiteur quelconque, le voleur
dira aux juges: Le chef de l'état a volé vingt-cinq millions à la
Banque; le faux témoin dira aux juges: Le chef de l'état a fait un
serment à la face de Dieu et des hommes, et ce serment, il l'a violé; le
coupable de séquestration arbitraire dira: Le chef de l'état a arrêté et
détenu contre toutes les lois les représentants du peuple souverain;
l'escroc dira: Le chef de l'état a escroqué son mandat, escroqué le
pouvoir, escroqué les Tuileries; le faussaire dira: Le chef de l'état a
falsifié un scrutin; le bandit du coin du bois dira: Le chef de l'état a
coupé leur bourse aux princes d'Orléans; le meurtrier dira: Le chef de
l'état a fusillé, mitraillé, sabré et égorgé les passants dans les
rues;--et tous ensemble, escroc, faussaire, faux témoin, bandit, voleur,
assassin, ajouteront:--Et vous, juges, vous êtes allés saluer cet homme,
vous êtes allés le louer de s'être parjuré, le complimenter d'avoir fait
un faux, le glorifier d'avoir escroqué, le féliciter d'avoir volé et le
remercier d'avoir assassiné! qu'est-ce que vous nous voulez?

Certes, c'est là un état de choses grave. S'endormir sur une telle
situation, c'est une ignominie de plus.

Il est temps, répétons-le, que ce monstrueux sommeil des consciences
finisse. Il ne faut pas qu'après cet effrayant scandale, le triomphe du
crime, ce scandale plus effrayant encore soit donné aux hommes:
l'indifférence du monde civilisé.

Si cela était, l'histoire apparaîtrait un jour comme une vengeresse; et
dès à présent, de même que les lions blessés s'enfoncent dans les
solitudes, l'homme juste, voilant sa face en présence de cet abaissement
universel, se réfugierait dans l'immensité du mépris.



IV

ON SE RÉVEILLERA


Mais cela ne sera pas; on se réveillera.

Ce livre n'a pas d'autre but que de secouer ce sommeil. La France ne
doit pas même adhérer à ce gouvernement par le consentement de la
léthargie; à de certaines heures, en de certains lieux, à de certaines
ombres, dormir, c'est mourir.

Ajoutons qu'au moment où nous sommes, la France, chose étrange à dire et
pourtant réelle, ne sait rien de ce qui s'est passé le 2 décembre et
depuis, ou le sait mal, et c'est là qu'est l'excuse. Cependant, grâce à
plusieurs publications généreuses et courageuses, les faits commencent à
percer. Ce livre est destiné à en mettre quelques-uns en lumière, et,
s'il plaît à Dieu, à les présenter tous sous leur vrai jour. Il importe
qu'on sache un peu ce que c'est que M. Bonaparte. À l'heure qu'il est,
grâce à la suppression de la tribune, grâce à la suppression de la
presse, grâce à la suppression de la parole, de la liberté et de la
vérité, suppression qui a eu pour résultat de tout permettre à M.
Bonaparte, mais qui a en même temps pour effet de frapper de nullité
tous ses actes sans exception, y compris l'inqualifiable scrutin du 20
décembre, grâce, disons-nous, à cet étouffement de toute plainte et de
toute clarté, aucune chose, aucun homme, aucun fait, n'ont leur vraie
figure et ne portent leur vrai nom; le crime de M. Bonaparte n'est pas
crime, il s'appelle nécessité; le guet-apens de M. Bonaparte n'est pas
guet-apens, il s'appelle défense de l'ordre; les vols de M. Bonaparte ne
sont pas vols, ils s'appellent mesures d'état; les meurtres de M.
Bonaparte ne sont pas meurtres, ils s'appellent salut public; les
complices de M. Bonaparte ne sont pas des malfaiteurs, ils s'appellent
magistrats, sénateurs et conseillers d'état; les adversaires de M.
Bonaparte ne sont pas les soldats de la loi et du droit, ils s'appellent
jacques, démagogues et partageux. Aux yeux de la France, aux yeux de
l'Europe, le 2 décembre est encore masqué. Ce livre n'est pas autre
chose qu'une main qui sort de l'ombre et qui lui arrache le masque.

Allons, nous allons exposer ce triomphe de l'ordre; nous allons peindre
ce gouvernement vigoureux, assis, carré, fort; ayant pour lui une foule
de petits jeunes gens qui ont plus d'ambition que de bottes, beaux fils
et vilains gueux; soutenu à la Bourse par Fould le juif, et à l'église
par Montalembert le catholique; estimé des femmes qui veulent être
filles et des hommes qui veulent être préfets; appuyé sur la coalition
des prostitutions; donnant des fêtes; faisant des cardinaux; portant
cravate blanche et claque sous le bras, ganté beurre frais comme Morny,
verni à neuf comme Maupas, frais brossé comme Persigny, riche, élégant,
propre, doré, brossé, joyeux, né dans une mare de sang.

Oui, on se réveillera!

Oui, on sortira de cette torpeur qui, pour un tel peuple, est la honte;
et quand la France sera réveillée, quand elle ouvrira les yeux, quand
elle distinguera, quand elle verra ce qu'elle a devant elle et à côté
d'elle, elle reculera, cette France, avec un frémissement terrible,
devant ce monstrueux forfait qui a osé l'épouser dans les ténèbres et
dont elle a partagé le lit.

Alors l'heure suprême sonnera.

Les sceptiques sourient et insistent; ils disent: «--N'espérez rien. Ce
régime, selon vous, est la honte de la France. Soit; cette honte est
cotée à la Bourse. N'espérez rien. Vous êtes des poètes et des rêveurs
si vous espérez. Regardez donc; la tribune, la presse, l'intelligence,
la parole, la pensée, tout ce qui était la liberté a disparu. Hier cela
remuait, cela vivait, aujourd'hui cela est pétrifié. Eh bien! on est
content, on s'accommode de cette pétrification, on en tire parti, on y
fait ses affaires, on vit là-dessus comme à l'ordinaire. La société
continue, et force honnêtes gens trouvent les choses bien ainsi.
Pourquoi voulez-vous que cette situation change? pourquoi voulez-vous
que cette situation finisse? Ne vous faites pas illusion, ceci est
solide, ceci est stable, ceci est le présent et l'avenir.»

Nous sommes en Russie. La Néva est prise. On bâtit des maisons dessus;
de lourds chariots lui marchent sur le dos. Ce n'est plus de l'eau,
c'est de la roche. Les passants vont et viennent sur ce marbre qui a été
un fleuve. On improvise une ville, on trace des rues, on ouvre des
boutiques, on vend, on achète, on boit, on mange, on dort, on allume du
feu sur cette eau. On peut tout se permettre. Ne craignez rien, faites
ce qu'il vous plaira, riez, dansez, c'est plus solide que la terre
ferme. Vraiment, cela sonne sous le pied comme du granit. Vive l'hiver!
vive la glace! en voilà pour l'éternité. Et regardez le ciel, est-il
jour? est-il nuit? Une lueur blafarde et blême se traîne sur la neige;
on dirait que le soleil meurt.

Non, tu ne meurs pas, liberté! Un de ces jours, au moment où on s'y
attendra le moins, à l'heure même où on t'aura le plus profondément
oubliée, tu te lèveras!--ô éblouissement! on verra tout à coup ta face
d'astre sortir de terre et resplendir à l'horizon. Sur toute cette
neige, sur toute cette glace, sur cette plaine dure et blanche, sur
cette eau devenue bloc, sur tout cet infâme hiver, tu lanceras ta flèche
d'or, ton ardent et éclatant rayon! la lumière, la chaleur, la vie!--Et
alors, écoutez! entendez-vous ce bruit sourd? entendez-vous ce
craquement profond et formidable? c'est la débâcle! c'est la Néva qui
s'écroule! c'est le fleuve qui reprend son cours! c'est l'eau vivante,
joyeuse et terrible qui soulève la glace hideuse et morte et qui la
brise!--C'était du granit, disiez-vous; voyez, cela se fend comme une
vitre! c'est la débâcle, vous dis-je! c'est la vérité qui revient; c'est
le progrès qui recommence, c'est l'humanité qui se remet en marche et
qui charrie, entraîne, arrache, emporte, heurte, mêle, écrase et noie
dans ses flots, comme les pauvres misérables meubles d'une masure,
non-seulement l'empire tout neuf de Louis Bonaparte, mais toutes les
constructions et toutes les oeuvres de l'antique despotisme éternel!
Regardez passer tout cela. Cela disparaît à jamais. Vous ne le reverrez
plus. Ce livre à demi submergé, c'est le vieux code d'iniquité! Ce
tréteau qui s'engloutit, c'est le trône! cet autre tréteau qui s'en va,
c'est l'échafaud!

Et pour cet engloutissement immense, et pour cette victoire suprême de
la vie sur la mort, qu'a-t-il fallu? Un de tes regards, ô soleil! un de
tes rayons, ô liberté!



V

BIOGRAPHIE


Charles-Louis-Napoléon Bonaparte, né à Paris le 20 avril 1808, est fils
d'Hortense de Beauharnais, mariée par l'empereur à Louis-Napoléon, roi
de Hollande. En 1831, mêlé aux insurrections d'Italie, où son frère aîné
fut tué, Louis Bonaparte essaya de renverser la papauté. Le 30 octobre
1835 il tenta de renverser Louis-Philippe. Il avorta à Strasbourg, et,
gracié par le roi, s'embarqua pour l'Amérique, laissant juger ses
complices derrière lui. Le 11 novembre il écrivait: «Le roi, _dans sa
clémence_, a ordonné que je fusse conduit en Amérique»; il se déclarait
«vivement touché de _la générosité_ du roi», ajoutant: «Certes nous
sommes tous coupables envers le gouvernement d'avoir pris les armes
contre lui, mais _le plus coupable, c'est moi_», et terminait ainsi:
«J'étais _coupable_ envers le gouvernement; or le gouvernement a été
_généreux_ envers moi[4].» Il revint d'Amérique en Suisse, se fit nommer
capitaine d'artillerie à Berne et bourgeois de Salenstein en Turgovie,
évitant également, au milieu des complications diplomatiques causées par
sa présence, de se déclarer français et de s'avouer suisse, et se
bornant, pour rassurer le gouvernement français, à affirmer, par une
lettre du 20 août 1838, qu'il vit «presque seul» dans la maison «où sa
mère est morte», et que sa ferme volonté «est de rester tranquille». Le
6 août 1840, il débarqua à Boulogne, parodiant le débarquement à Cannes,
coiffé du petit chapeau[5], apportant un aigle doré au bout d'un drapeau
et un aigle vivant dans une cage, force proclamations, et soixante
valets, cuisiniers et palefreniers, déguisés en soldats français avec
des uniformes achetés au Temple et des boutons du 42e de ligne fabriqués
à Londres. Il jette de l'argent aux passants dans les rues de Boulogne,
met son chapeau à la pointe de son épée, et crie lui-même: _vive
l'empereur;_ tire à un officier[6] un coup de pistolet qui casse trois
dents à un soldat, et s'enfuit. Il est pris, on trouve sur lui cinq cent
mille francs en or et en bank-notes[7]; le procureur général
Franck-Carré lui dit en pleine cour des pairs: «Vous avez fait pratiquer
l'embauchage et distribuer l'argent pour acheter la trahison.» Les pairs
le condamnent à la prison perpétuelle. On l'enferme à Ham. Là son esprit
parut se replier et mûrir; il écrivit et publia des livres empreints,
malgré une certaine ignorance de la France et du siècle, de démocratie
et de progrès: l'_Extinction du paupérisme_, l'_Analyse de la question
des sucres_, les _Idées napoléoniennes_, où il fit l'empereur
«humanitaire». Dans un livre intitulé _Fragments historiques_, il
écrivit: «Je suis citoyen avant d'être Bonaparte.» Déjà en 1832, dans
son livre des _Rêveries politiques_, il s'était déclaré «républicain».
Après six ans de captivité, il s'échappa de la prison de Ham, déguisé en
maçon, et se réfugia en Angleterre. Février arriva, il acclama la
république, vint siéger comme représentant du peuple à l'assemblée
constituante, monta à la tribune le 21 septembre 1848, et dit: «Toute ma
vie sera consacrée à l'affermissement de la république», publia un
manifeste qui peut se résumer en deux lignes: liberté, progrès,
démocratie, amnistie, abolition des décrets de proscription et de
bannissement; fut élu président par cinq millions cinq cent mille voix,
jura solennellement la constitution le 20 décembre 1848, et, le 2
décembre 1851, la brisa. Dans l'intervalle il avait détruit la
république romaine et restauré en 1849 cette papauté qu'il voulait jeter
bas en 1831. Il avait en outre pris on ne sait quelle part à l'obscure
affaire dite Loterie des lingots d'or; dans les semaines qui ont précédé
le coup d'état, ce sac était devenu transparent et l'on y avait aperçu
une main qui ressemblait à la sienne. Le 2 décembre et les jours
suivants, il a, lui pouvoir exécutif, attenté au pouvoir législatif,
arrêté les représentants, chassé l'assemblée, dissous le conseil d'état,
expulsé la haute cour de justice, supprimé les lois, pris vingt-cinq
millions à la Banque, gorgé l'armée d'or, mitraillé Paris, terrorisé la
France; depuis il a proscrit quatrevingt-quatre représentants du peuple,
volé aux princes d'Orléans les biens de Louis-Philippe leur père, auquel
il devait la vie, décrété le despotisme en cinquante-huit articles sous
le titre de constitution, garrotté la république, fait de l'épée de la
France un bâillon dans la bouche de la liberté, brocanté les chemins de
fer, fouillé les poches du peuple, réglé le budget par ukase, déporté en
Afrique et à Cayenne dix mille démocrates, exilé en Belgique, en
Espagne, en Piémont, en Suisse et en Angleterre quarante mille
républicains, mis dans toutes les âmes le deuil et sur tous les fronts
la rougeur.

Louis Bonaparte croit monter au trône, il ne s'aperçoit pas qu'il monte
au poteau.



VI

PORTRAIT


Louis Bonaparte est un homme de moyenne taille, froid, pâle, lent, qui a
l'air de n'être pas tout à fait réveillé. Il a publié, nous l'avons
rappelé déjà, un traité assez estimé sur l'artillerie, et connaît à fond
la manoeuvre du canon. Il monte bien à cheval. Sa parole traîne avec un
léger accent allemand. Ce qu'il y a d'histrion en lui a paru au tournoi
d'Eglington. Il a la moustache épaisse et couvrant le sourire comme le
duc d'Albe, et l'oeil éteint comme Charles IX.

Si on le juge en dehors de ce qu'il appelle «ses actes nécessaires» ou
«ses grands actes», c'est un personnage vulgaire, puéril, théâtral et
vain. Les personnes invitées chez lui, l'été, à Saint-Cloud, reçoivent,
en même temps que l'invitation, l'ordre d'apporter une toilette du matin
et une toilette du soir. Il aime la gloriole, le pompon, l'aigrette, la
broderie, les paillettes et les passe quilles, les grands mots, les
grands titres, ce qui sonne, ce qui brille, toutes les verroteries du
pouvoir. En sa qualité de parent de la bataille d'Austerlitz, il
s'habille en général.

Peu lui importe d'être méprisé, il se contente de la figure du respect.

Cet homme ternirait le second plan de l'histoire, il souille le premier.
L'Europe riait de l'autre continent en regardant Haïti quand elle a vu
apparaître ce Soulouque blanc. Il y a maintenant en Europe, au fond de
toutes les intelligences, même à l'étranger, une stupeur profonde, et
comme le sentiment d'un affront personnel; car le continent européen,
qu'il le veuille ou non, est solidaire de la France, et ce qui abaisse
la France humilie l'Europe.

Avant le 2 décembre, les chefs de la droite disaient volontiers de Louis
Bonaparte: _C'est un idiot._ Ils se trompaient. Certes ce cerveau est
trouble, ce cerveau a des lacunes, mais on peut y déchiffrer par
endroits plusieurs pensées de suite et suffisamment enchaînées. C'est un
livre où il y a des pages arrachées. Louis Bonaparte a une idée fixe,
mais une idée fixe n'est pas l'idiotisme. Il sait ce qu'il veut, et il y
va. À travers la justice, à travers la loi, à travers la raison, à
travers l'honnêteté, à travers l'humanité, soit, mais il y va.

Ce n'est pas un idiot. C'est un homme d'un autre temps que le nôtre. Il
semble absurde et fou parce qu'il est dépareillé. Transportez-le au
seizième siècle en Espagne, et Philippe II le reconnaîtra; en
Angleterre, et Henri VIII lui sourira; en Italie, et César Borgia lui
sautera au cou. Ou même bornez-vous à le placer hors de la civilisation
européenne, mettez-le, en 1817, à Janina, Ali Tepeleni lui tendra la
main.

Il y a en lui du moyen âge et du bas-empire. Ce qu'il fait eût semblé
tout simple à Michel Ducas, à Romain Diogène, à Nicéphore Botoniate, à
l'eunuque Narsès, au vandale Stilicon, à Mahomet II, à Alexandre VI, à
Ezzelin de Padoue, et lui semble tout simple à lui. Seulement il oublie
ou il ignore qu'au temps où nous sommes ses actions auront à traverser
ces grands effluves de moralité humaine dégagées par nos trois siècles
lettrés et par la révolution française, et que, dans ce milieu, ses
actions prendront leur vraie figure et apparaîtront ce qu'elles sont,
hideuses.

Ses partisans--il en a--le mettent volontiers en parallèle avec son
oncle, le premier Bonaparte. Ils disent: «L'un a fait le 18 brumaire,
l'autre a fait le 2 décembre; ce sont deux ambitieux.» Le premier
Bonaparte voulait réédifier l'empire d'occident, faire l'Europe vassale,
dominer le continent de sa puissance et l'éblouir de sa grandeur,
prendre un fauteuil et donner aux rois des tabourets, faire dire à
l'histoire: Nemrod, Cyrus, Alexandre, Annibal, César, Charlemagne,
Napoléon, être un maître du monde. Il l'a été. C'est pour cela qu'il a
fait le 18 brumaire. Celui-ci veut avoir des chevaux et des filles, être
appelé monseigneur, et bien vivre. C'est pour cela qu'il a fait le 2
décembre. Ce sont deux ambitieux; la comparaison est juste.

Ajoutons que, comme le premier, celui-ci veut aussi être empereur. Mais
ce qui calme un peu les comparaisons, c'est qu'il y a peut-être quelque
différence entre conquérir l'empire et le filouter.

Quoi qu'il en soit, ce qui est certain, et ce que rien ne peut voiler,
pas même cet éblouissant rideau de gloire et de malheur sur lequel on
lit: Arcole, Lodi, les Pyramides, Eylau, Friedland, Sainte-Hélène, ce
qui est certain, disons-nous, c'est que le 18 brumaire est un crime dont
le 2 décembre a élargi la tache sur la mémoire de Napoléon.

M. Louis Bonaparte se laisse volontiers entrevoir socialiste. Il sent
qu'il y a là pour lui une sorte de champ vague, exploitable à
l'ambition. Nous l'avons dit, il a passé son temps dans sa prison à se
faire une quasi-réputation de démocrate. Un fait le peint. Quand il
publia, étant à Ham, son livre sur l'_Extinction du paupérisme_, livre
en apparence ayant pour but unique et exclusif de sonder la plaie des
misères du peuple et d'indiquer les moyens de la guérir, il envoya
l'ouvrage à un de ses amis avec ce billet, qui a passé sous nos yeux:
«Lisez ce travail sur le paupérisme, et dites-moi si vous pensez qu'il
soit de nature _à me faire du bien_.»

Le grand talent de M. Louis Bonaparte, c'est le silence.

Avant le 2 décembre, il avait un conseil des ministres qui s'imaginait
être quelque chose, étant responsable. Le président présidait. Jamais,
ou presque jamais, il ne prenait part aux discussions. Pendant que MM.
Odilon Barrot, Passy, Tocqueville, Dufaure ou Faucher parlaient, _il
construisait avec une attention profonde_, nous disait un de ses
ministres, _des cocottes en papier, ou dessinait des bonshommes sur les
dossiers_.

Faire le mort, c'est là son art. Il reste muet et immobile, en regardant
d'un autre côté que son dessein, jusqu'à l'heure venue. Alors il tourne
la tête et fond sur sa proie. Sa politique vous apparaît brusquement à
un tournant inattendu, le pistolet au poing, _ut fur_. Jusque-là, le
moins de mouvement possible. Un moment, dans les trois années qui
viennent de s'écouler, on le vit de front avec Changarnier, qui, lui
aussi, méditait de son côté une entreprise. _Ibant obscuri_, comme dit
Virgile. La France considérait avec une certaine anxiété ces deux
hommes. Qu'y a-t-il entre eux? L'un ne rêve-t-il pas Cromwell? l'autre
ne rêve-t-il pas Monk? On s'interrogeait et on les regardait. Chez l'un
et chez l'autre même attitude de mystère, même tactique d'immobilité.
Bonaparte ne disait pas un mot, Changarnier ne faisait pas un geste;
l'un ne bougeait point, l'autre ne soufflait pas; tous deux semblaient
jouer à qui serait le plus statue.

Ce silence, cependant, Louis Bonaparte le rompt quelquefois. Alors il ne
parle pas, il ment. Cet homme ment comme les autres hommes respirent. Il
annonce une intention honnête, prenez garde; il affirme, méfiez-vous; il
fait un serment, tremblez.

Machiavel a fait des petits. Louis Bonaparte en est un.

Annoncer une énormité dont le monde se récrie, la désavouer avec
indignation, jurer ses grands dieux, se déclarer honnête homme, puis, au
moment où l'on se rassure et où l'on rit de l'énormité en question,
l'exécuter. Ainsi il a fait pour le coup d'état, ainsi pour les décrets
de proscription, ainsi pour la spoliation des princes d'Orléans; ainsi
il fera pour l'invasion de la Belgique et de la Suisse, et pour le
reste. C'est là son procédé; pensez-en ce que vous voudrez; il s'en
sert, il le trouve bon, cela le regarde. Il aura à démêler la chose avec
l'histoire.

On est de son cercle intime; il laisse entrevoir un projet qui semble,
non immoral, on n'y regarde pas de si près, mais insensé et dangereux,
et dangereux pour lui-même; on élève des objections; il écoute, ne
répond pas, cède quelquefois pour deux ou trois jours, puis reprend son
dessein, et fait sa volonté.

Il y a à sa table, dans son cabinet de l'Élysée, un tiroir souvent
entr'ouvert. Il tire de là un papier, le lit à un ministre, c'est un
décret. Le ministre adhère ou résiste. S'il résiste, Louis Bonaparte
rejette le papier dans le tiroir où il y a beaucoup d'autres paperasses,
rêves d'homme tout-puissant, ferme ce tiroir, en prend la clef, et s'en
va sans dire un mot. Le ministre salue et se retire charmé de la
déférence. Le lendemain matin, le décret est au _Moniteur_.

Quelquefois avec la signature du ministre.

Grâce à cette façon de faire, il a toujours à son service l'inattendu,
grande force; et, ne rencontrant en lui-même aucun obstacle intérieur
dans ce que les autres hommes appellent conscience, il pousse son
dessein, n'importe à travers quoi, nous l'avons dit, n'importe sur quoi,
et touche son but.

Il recule quelquefois, non devant l'effet moral de ses actes, mais
devant l'effet matériel. Les décrets d'expulsion de quatrevingt-quatre
représentants, publiés le 6 janvier par _le Moniteur_, révoltèrent le
sentiment public. Si bien liée que fût la France, on sentit le
tressaillement. On était encore très près du 2 décembre; toute émotion
pouvait avoir son danger. Louis Bonaparte le comprit. Le lendemain 10,
un second décret d'expulsion devait paraître, contenant huit cents noms.
Louis Bonaparte se fit apporter l'épreuve du _Moniteur_, la liste
remplissait quatorze colonnes du journal officiel. Il froissa l'épreuve,
la jeta au feu, et le décret ne parut pas. Les proscriptions
continuèrent, sans décret.

Dans ses entreprises il a besoin d'aides et de collaborateurs; il lui
faut ce qu'il appelle lui-même «des hommes». Diogène les cherchait
tenant une lanterne, lui il les cherche un billet de banque à la main.
Il les trouve. De certains côtés de la nature humaine produisent toute
une espèce de personnages dont il est le centre naturel et qui se
groupent nécessairement autour de lui selon cette mystérieuse loi de
gravitation qui ne régit pas moins l'être moral que l'atome cosmique.
Pour entreprendre «l'acte du 2 décembre», pour l'exécuter et pour le
compléter, il lui fallait de ces hommes; il en eut. Aujourd'hui il en
est environné; ces hommes lui font cour et cortège; ils mêlent leur
rayonnement au sien. À de certaines époques de l'histoire, il y a des
pléiades de grands hommes; à d'autres époques, il y a des pléiades de
chenapans.

Pourtant, ne pas confondre l'époque, la minute de Louis Bonaparte, avec
le dix-neuvième siècle; le champignon vénéneux pousse au pied du chêne,
mais n'est pas le chêne.

M. Louis Bonaparte a réussi. Il a pour lui désormais l'argent, l'agio,
la banque, la bourse, le comptoir, le coffre-fort, et tous ces hommes
qui passent si facilement d'un bord à l'autre quand il n'y a à enjamber
que de la honte. Il a fait de M. Changarnier une dupe, de M. Thiers une
bouchée, de M. de Montalembert un complice, du pouvoir une caverne, du
budget sa métairie. On grave à la Monnaie une médaille, dite médaille du
2 décembre, en l'honneur de la manière dont il tient ses serments. La
frégate _la Constitution_ a été débaptisée, et s'appelle la frégate
_l'Élysée_. Il peut, quand il voudra, se faire sacrer par M. Sibour et
échanger la couchette de l'Élysée contre le lit des Tuileries. En
attendant, depuis sept mois, il s'étale; il a harangué, triomphé,
présidé des banquets, donné des bals, dansé, régné, paradé et fait la
roue; il s'est épanoui dans sa laideur à une loge d'Opéra, il s'est fait
appeler prince-président, il a distribué des drapeaux à l'armée et des
croix d'honneur aux commissaires de police. Quand il s'est agi de se
choisir un symbole, il s'est effacé et a pris l'aigle; modestie
d'épervier.



VII

POUR FAIRE SUITE AUX PANÉGYRIQUES


Il a réussi. Il en résulte que les apothéoses ne lui manquent pas. Des
panégyristes, il en a plus que Trajan. Une chose me frappe pourtant,
c'est que dans toutes les qualités qu'on lui reconnaît depuis le 2
décembre, dans tous les éloges qu'on lui adresse, il n'y a pas un mot
qui sorte de ceci: habileté, sang-froid, audace, adresse, affaire
admirablement préparée et conduite, instant bien choisi, secret bien
gardé, mesures bien prises. Fausses clefs bien faites. Tout est là.
Quand ces choses sont dites, tout est dit, à part quelques phrases sur
la «clémence»; et encore est-ce qu'on n'a pas loué la magnanimité de
Mandrin qui, quelquefois, ne prenait pas tout l'argent, et de Jean
l'Écorcheur qui, quelquefois, ne tuait pas tous les voyageurs!

En dotant M. Bonaparte de douze millions, plus quatre millions pour
l'entretien des châteaux, le sénat, doté par M. Bonaparte d'un million,
félicite M. Bonaparte d'avoir «sauvé la société», à peu près comme un
personnage de comédie en félicite un autre d'avoir «sauvé la caisse».

Quant à moi, j'en suis encore à chercher, dans les glorifications que
font de M. Bonaparte ses plus ardents apologistes, une louange qui ne
conviendrait pas à Cartouche et à Poulailler après un bon coup; et je
rougis quelquefois, pour la langue française et pour le nom de Napoléon,
des termes vraiment un peu crus et trop peu gazés et trop appropriés aux
faits, dans lesquels la magistrature et le clergé félicitent cet homme
pour avoir volé le pouvoir avec effraction de la constitution et s'être
nuitamment évadé de son serment.

Après que toutes les effractions et tous les vols dont se compose le
succès de sa politique ont été accomplis, il a repris son vrai nom;
chacun alors a reconnu que cet homme était un monseigneur. C'est M.
Fortoul[8], disons-le en son honneur, qui s'en est aperçu le premier.

Quand on mesure l'homme et qu'on le trouve si petit, et qu'ensuite on
mesure le succès et qu'on le trouve si énorme, il est impossible que
l'esprit n'éprouve pas quelque surprise. On se demande: comment a-t-il
fait? On décompose l'aventure et l'aventurier, et, en laissant à part le
parti qu'il tire de son nom et certains faits extérieurs dont il s'est
aidé dans son escalade, on ne trouve au fond de l'homme et de son
procédé que deux choses, la ruse et l'argent.

La ruse; nous avons caractérisé déjà ce grand côté de Louis Bonaparte,
mais il est utile d'y insister.

Le 27 novembre 1848, il disait à ses concitoyens dans son manifeste:

«Je me sens obligé de vous faire connaître mes sentiments et mes
principes. _Il ne faut pas qu'il y ait d'équivoque entre vous et moi. Je
ne suis pas un ambitieux..._ Élevé dans les pays _libres_, à l'école du
malheur, _je resterai toujours fidèle_ aux devoirs que m'imposeront vos
suffrages et les volontés de l'assemblée.

_«Je mettrai mon honneur à laisser, au bout de quatre ans, à mon
successeur, le pouvoir affermi, la liberté intacte, un progrès réel
accompli.»_

Le 31 décembre 1849, dans son premier message à l'assemblée, il
écrivait: «Je veux être digne de la confiance de la nation en maintenant
la constitution _que j'ai jurée_.» Le 12 novembre 1850, dans son second
message annuel à l'assemblée, il disait: «Si la constitution renferme
des vices et des dangers, vous êtes libres de les faire ressortir aux
yeux du pays; moi seul, _lié par mon serment_, je me renferme dans les
strictes limites qu'elle a tracées.» Le 4 septembre de la même année, à
Caen, il disait: «Lorsque partout la prospérité semble renaître, il
serait bien coupable, celui qui tenterait d'en arrêter l'essor _par le
changement de ce qui existe aujourd'hui._» Quelque temps auparavant, le
22 juillet 1849, lors de l'inauguration du chemin de fer de
Saint-Quentin, il était allé à Ham, il s'était frappé la poitrine devant
les souvenirs de Boulogne, et il avait prononcé ces paroles solennelles:

«Aujourd'hui qu'élu par la France entière je suis devenu le chef
légitime de cette grande nation, je ne saurais me glorifier d'une
captivité qui avait pour cause _l'attaque contre un gouvernement
régulier_.

«Quand on a vu combien les révolutions les plus justes entraînent de
maux après elles, on comprend à peine _l'audace d'avoir voulu assumer
sur soi la terrible responsabilité d'un changement_; je ne me plains
donc pas d'avoir _expié ici_, par un emprisonnement de six années, _ma
témérité contre les lois de ma patrie_, et c'est avec bonheur que, dans
ces lieux mêmes où j'ai souffert, je vous propose un toast en l'honneur
des hommes qui sont déterminés, malgré leurs convictions, _à respecter
les institutions de leur pays_.[9]»

Tout en disant cela, il conservait au fond de son coeur, et il l'a prouvé
depuis à sa façon, cette pensée écrite par lui dans cette même prison de
Ham: «Rarement les grandes entreprises réussissent du premier coup.»

Vers la mi-novembre 1851, le représentant F..., élyséen, dînait chez M.
Bonaparte:

--Que dit-on dans Paris et à l'assemblée? demanda le président au
représentant.

--Hé, prince!

--Eh bien?

--On parle toujours...

--De quoi?

--Du coup d'état.

--Et l'assemblée, y croit-elle?

--Un peu, prince.

--Et vous?

--Moi, pas du tout.

Louis Bonaparte prit vivement les deux mains de M. F..., et lui dit avec
attendrissement:

--Je vous remercie, monsieur F...; vous, du moins vous ne me croyez pas
un coquin!

Ceci se passait quinze jours avant le 2 décembre.

À cette époque, et dans ce moment-là même, de l'aveu du complice Maupas,
on préparait Mazas.

L'argent; c'est là l'autre force de M. Bonaparte.

Parlons des faits prouvés juridiquement par les procès de Strasbourg et
de Boulogne.

À Strasbourg, le 30 octobre 1836, le colonel Vaudrey, complice de M.
Bonaparte, charge les maréchaux des logis du 4e régiment d'artillerie de
«partager entre les canonniers de chaque batterie deux pièces d'or».

Le 5 août 1840, dans le paquebot, nolisé par lui, _la Ville
d'Edimbourg_, en mer, M. Bonaparte appelle autour de lui les soixante
pauvres diables, ses domestiques, qu'il avait trompés en leur faisant
accroire qu'il allait à Hambourg en excursion de plaisir; il les
harangue du haut d'une de ses voitures accrochées sur le pont, leur
déclare son projet, leur jette leurs déguisements de soldats, et leur
donne à chacun cent francs par tête; puis il les fait boire. Un peu de
crapule ne gâte pas les grandes entreprises.--«J'ai vu, a dit devant la
cour des pairs le témoin Hobbs[10], garçon de barre, j'ai vu dans la
chambre beaucoup d'argent. Les passagers me paraissaient lire des
imprimés... Les passagers ont passé toute la nuit à boire et à manger.
Je ne faisais rien autre chose que de déboucher des bouteilles et servir
à manger.» Après le garçon de barre, voici le capitaine. Le juge
d'instruction demande au capitaine Crow:--«Avez-vous vu les passagers
boire?»--Crow: «Avec excès; je n'ai jamais vu semblable chose[11].» On
débarque, on rencontre le poste de douaniers de Wimereux. M. Louis
Bonaparte débute par offrir au lieutenant de douaniers une pension de
douze cents francs. Le juge d'instruction:--«N'avez-vous pas offert au
commandant du poste une somme d'argent s'il voulait marcher avec
vous?--Le prince: «Je la lui ai fait offrir, mais il l'a refusée[12].»

On arrive à Boulogne. Ses aides de camp--il en avait dès lors--portaient
suspendus à leur cou des rouleaux de fer-blanc pleins de pièces d'or.
D'autres suivaient avec des sacs de monnaie à la main[13]. On jette de
l'argent aux pêcheurs et aux paysans en les invitant à crier: vive
l'empereur! «Il suffit de trois cents gueulards», avait dit un des
conjurés[14].

Louis Bonaparte aborde le 42e, caserné à Boulogne. Il dit au voltigeur
Georges Koehly: _Je suis Napoléon_; vous aurez des grades et des
décorations. Il dit au voltigeur Antoine Gendre: _Je suis le fils de
Napoléon_; nous allons à l'hôtel du Nord commander un dîner pour moi et
pour vous. Il dit au voltigeur Jean Meyer: _Vous serez bien payés_; il
dit au voltigeur Joseph Mény: _Vous viendrez à Paris, vous serez bien
payés[15]_.

Un officier à côté de lui tenait à la main son chapeau plein de pièces
de cinq francs qu'il distribuait aux curieux, en disant: Criez: vive
l'empereur![16]

Le grenadier Geoffroy, dans sa déposition, caractérise en ces termes la
tentative faite sur sa chambrée par un officier et par un sergent, du
complot: «Le sergent portait une bouteille, et l'officier avait le sabre
à la main.» Ces deux lignes, c'est tout le 2 décembre.

Poursuivons.

«Le lendemain, 17 juin, le commandant Mésonan, que je croyais parti,
entre dans mon cabinet, annoncé toujours par mon aide de camp. Je lui
dis: Commandant, je vous croyais parti.--Non, mon général, je ne suis
pas parti. J'ai une lettre à vous remettre.--Une lettre! et de
qui?--Lisez, mon général.

«Je le fais asseoir; je prends la lettre; mais, au moment de l'ouvrir,
je m'aperçus que la suscription portait: À M. _le commandant Mésonan_.
Je lui dis:

«Mais, mon cher commandant, c'est pour vous, ce n'est pas pour
moi.--Lisez, mon général!--J'ouvre la lettre et je lis:

«--Mon cher commandant, il est de la plus grande nécessité que vous
voyiez de suite le général en question; vous savez que c'est un homme
d'exécution et sur qui on peut compter. Vous savez aussi que c'est un
homme que j'ai noté pour être un jour maréchal de France. _Vous lui
offrirez 100,000 francs de ma part_, et vous lui demanderez chez quel
banquier ou chez quel notaire il veut _que je lui fasse compter 300,000
francs_, dans le cas où il perdrait son commandement.»

«Je m'arrêtai, l'indignation me gagnant; je tournai le feuillet, et je
vis que la lettre était signée: _Louis-Napoléon..._

...«Je remis cette lettre au commandant, en lui disant que c'était un
parti ridicule et perdu.»

Qui parle ainsi? le général Magnan. Où? en pleine cour des pairs. Devant
qui? Quel est l'homme assis sur la sellette, l'homme que Magnan couvre
de «ridicule», l'homme vers lequel Magnan tourne sa face «indignée»?
Louis Bonaparte.

L'argent, et avec l'argent l'orgie, ce fut là son moyen d'action dans
ses trois entreprises, à Strasbourg, à Boulogne, à Paris. Deux
avortements, un succès. Magnan, qui se refusa à Boulogne, se vendit à
Paris. Si Louis Bonaparte avait été vaincu le 2 décembre, de même qu'on
a trouvé sur lui, à Boulogne, les cinq cent mille francs de Londres, on
aurait trouvé à l'Élysée les vingt-cinq millions de la Banque.

Il y a donc eu en France, il faut en venir à parler froidement de ces
choses, en France, dans ce pays de l'épée, dans ce pays des chevaliers,
dans ce pays de Hoche, de Drouot et de Bayard, il y a eu un jour où un
homme, entouré de cinq ou six grecs politiques, experts en guet-apens et
maquignons de coups d'état, accoudé dans un cabinet doré, les pieds sur
les chenets, le cigare à la bouche, a tarifé l'honneur militaire, l'a
pesé dans un trébuchet comme denrée, comme chose vendable et achetable,
a estimé le général un million et le soldat un louis, et a dit de la
conscience de l'armée française: cela vaut tant.

Et cet homme est le neveu de l'empereur.

Du reste, ce neveu n'est pas superbe; il sait s'accommoder aux
nécessités de ses aventures, et il prend facilement et sans révolte le
pli quelconque de la destinée. Mettez-le à Londres, et, qu'il ait
intérêt à complaire au gouvernement anglais, il n'hésitera point, et, de
cette même main qui veut saisir le sceptre de Charlemagne, il empoignera
le bâton du policeman. Si je n'étais Napoléon, je voudrais être Vidocq.

Et maintenant la pensée s'arrête.

Et voilà par quel homme la France est gouvernée! Que dis-je, gouvernée?
possédée souverainement!

Et chaque jour, et tous les matins, par ses décrets, par ses messages,
par ses harangues, par toutes les fatuités inouïes qu'il étale dans le
_Moniteur_, cet émigré, qui ne connaît pas la France, fait la leçon à la
France! et ce faquin dit à la France qu'il l'a sauvée! Et de qui?
d'elle-même! Avant lui la providence ne faisait que des sottises; le bon
Dieu l'a attendu pour tout remettre en ordre; enfin il est venu! Depuis
trente-six ans il y avait en France toutes sortes de choses
pernicieuses: cette «sonorité», la tribune; ce vacarme, la presse; cette
insolence, la pensée; cet abus criant, la liberté; il est venu, lui, et
à la place de la tribune il a mis le sénat; à la place de la presse, la
censure; à la place de la pensée, l'ineptie; à la place de la liberté,
le sabre; et de par le sabre, la censure, l'ineptie et le sénat, la
France est sauvée! Sauvée, bravo! et de qui, je le répète? d'elle-même;
car, qu'était-ce que la France, s'il vous plaît? c'était une peuplade de
pillards, de voleurs, de Jacques, d'assassins et de démagogues. Il a
fallu la lier, cette forcenée, cette France, et c'est M. Bonaparte Louis
qui lui a mis les poucettes. Maintenant elle est au cachot, à la diète,
au pain et à l'eau, punie, humiliée, garrottée, sous bonne garde; soyez
tranquilles, le sieur Bonaparte, gendarme à la résidence de l'Élysée, en
répond à l'Europe; il en fait son affaire; cette misérable France a la
camisole de force, et si elle bouge!...--Ah! qu'est-ce que c'est que ce
spectacle-là? qu'est-ce que c'est que ce rêve-là? qu'est-ce que c'est
que ce cauchemar-là? d'un côté une nation, la première des nations, et
de l'autre un homme, le dernier des hommes, et voilà ce que cet homme
fait à cette nation! Quoi! il la foule aux pieds, il lui rit au nez, il
la raille, il la brave, il la nie, il l'insulte, il la bafoue! Quoi! il
dit: il n'y a que moi! Quoi! dans ce pays de France où l'on ne pourrait
pas souffleter un homme, on peut souffleter le peuple! Ah! quelle
abominable honte! chaque fois que M. Bonaparte crache, il faut que tous
les visages s'essuient! Et cela pourrait durer! et vous me dites que
cela durera! non! non! par tout le sang que nous avons tous dans les
veines, non! cela ne durera pas! Ah! si cela durait, c'est qu'en effet
il n'y aurait pas de Dieu dans le ciel, ou qu'il n'y aurait plus de
France sur la terre!



LIVRE DEUXIEME

LE GOUVERNEMENT



I

LA CONSTITUTION


Roulement de tambour; manants, attention!

«LE PRÉSIDENT DE LA RÉPUBLIQUE,

«Considérant que--toutes les lois restrictives de la liberté de la
presse ayant été rapportées, toutes les lois contre l'affichage et le
colportage ayant été abolies, le droit de réunion ayant été pleinement
rétabli, toutes les lois inconstitutionnelles et toutes les mesures
d'état de siége ayant été supprimées, chaque citoyen ayant pu dire ce
qu'il a voulu par toutes les formes de publicité, journal, affiche,
réunion électorale, tous les engagements pris, notamment le serment du
20 décembre 1848, ayant été scrupuleusement tenus, tous les faits ayant
été approfondis, toutes les questions posées et éclaircies, toutes les
candidatures publiquement débattues sans qu'on puisse alléguer que la
moindre violence ait été exercée contre le moindre citoyen,--dans la
liberté la plus complète, en un mot;

«Le peuple souverain, interrogé sur cette question:

«Le peuple français entend-il se remettre pieds et poings liés à la
discrétion de M. Louis Bonaparte?»

«A répondu OUI par sept millions cinq cent mille suffrages.
(_Interruption de l'auteur_:--Nous reparlerons des 7,500,000 suffrages.)

«PROMULGUE

«LA CONSTITUTION DONT LA TENEUR SUIT:

«_Article premier._ La constitution reconnaît, confirme et garantit les
grands principes proclamés en 1789, et qui sont la base du droit public
des français.

«_Article deuxième et suivants._ La tribune et la presse, qui
entravaient la marche du progrès, sont remplacées par la police et la
censure et par les discussions secrètes du sénat, du corps législatif et
du conseil d'état.

«_Article dernier._ Cette chose qu'on appelait l'intelligence humaine
est supprimée.

«Fait au palais des Tuileries, 14 janvier 1852.

«LOUIS-NAPOLÉON.»

«Vu et scellé du grand sceau.

«_Le garde des sceaux, ministre de la justice,_

«E. ROUHER.»

Cette constitution, qui proclame et affirme hautement la révolution de
1789 dans ses principes et dans ses conséquences, et qui abolit
seulement la liberté, a été évidemment et heureusement inspirée à M.
Bonaparte par une vieille affiche d'un théâtre de province qu'il est à
propos de rappeler:

     AUJOURD'HUI

     GRANDE REPRÉSENTATION

     DE

     LA DAME BLANCHE

     OPÉRA EN 3 ACTES

_Nota._ La musique, qui embarrassait la marche de l'action, sera
remplacée par un dialogue vif et piquant.



II

LE SÉNAT


Le dialogue vif et piquant, c'est le conseil d'état, le corps législatif
et le sénat.

Il y a donc un sénat? Sans doute. Ce «grand corps», ce «pouvoir
pondérateur», ce «modérateur suprême» est même la principale splendeur
de la constitution. Occupons-nous-en.

Sénat. C'est un sénat. De quel sénat parlez-vous? Est-ce du sénat qui
délibérait sur la sauce à laquelle l'empereur mangerait le turbot?
Est-ce du sénat dont Napoléon disait, le 5 avril 1814: «Un signe était
un ordre pour le sénat, et il faisait toujours plus qu'on ne désirait de
lui»? Est-ce du sénat dont Napoléon disait en 1805: «Les lâches ont eu
peur de me déplaire»?[17] Est-ce du sénat qui arrachait à peu près le
même cri à Tibère: «Ah! les infâmes! plus esclaves qu'on ne veut!»
Est-ce du sénat qui faisait dire à Charles XII: «Envoyez ma botte à
Stockholm.--Pourquoi faire, sire? demandait le ministre.--Pour présider
le sénat.»--Non, ne plaisantons pas. Ils sont quatrevingts cette année,
ils seront cent cinquante l'an prochain. Ils ont, à eux seuls, et en
toute jouissance, quatorze articles de la constitution, depuis l'article
19 jusqu'à l'article 33. Ils sont «gardiens des libertés publiques»;
leurs fonctions sont gratuites, article 22; en conséquence, ils ont de
quinze à trente mille francs par an. Ils ont cette spécialité de toucher
leur traitement, et cette propriété de «ne point s'opposer» à la
promulgation des lois. Ils sont tous des illustrations»[18]. Ceci n'est
pas un «sénat manqué»[19], comme celui de l'autre Napoléon; ceci est un
sénat sérieux; les maréchaux en sont, les cardinaux en sont, M. Leboeuf
en est.

--Que faites-vous dans ce pays? demande-t-on au sénat.--Nous sommes
chargés de garder les libertés publiques.--Qu'est-ce que tu fais dans
cette ville? demande Pierrot à Arlequin.--Je suis chargé, dit Arlequin,
de peigner le cheval de bronze.

«On sait ce que c'est que l'esprit de corps; cet esprit poussera le
sénat à augmenter par tous les moyens son pouvoir. Il détruira, s'il le
peut, le corps législatif, et, si l'occasion s'en présente, il pactisera
avec les Bourbons.»

Qui dit ceci? le premier consul. Où? Aux Tuileries, en avril 1804.

«Sans titre, sans pouvoir, et en violation de tous les principes, il a
livré la patrie et consommé sa ruine. Il a été le jouet de hauts
intrigants... Je ne sache pas de corps qui doive s'inscrire dans
l'histoire avec plus d'ignominie que le sénat.»

Qui dit cela? l'empereur. Où? À Sainte-Hélène.

Il y a donc un sénat dans la «constitution du 14 janvier». Mais,
franchement, c'est une faute. On est accoutumé, maintenant que l'hygiène
publique a fait des progrès, à voir la voie publique mieux tenue que
cela. Depuis le sénat de l'empire, nous croyions qu'on ne déposait plus
de sénat le long des constitutions.



III

LE CONSEIL D'ÉTAT ET LE CORPS LÉGISLATIF


Il y a aussi le conseil d'état et le corps législatif: le conseil d'état
joyeux, payé, joufflu, rose, gras, frais, l'oeil vif, l'oreille rouge, le
verbe haut, l'épée au côté, du ventre, brodé en or; le corps législatif,
pâle, maigre, triste, brodé en argent. Le conseil d'état va, vient,
entre, sort, revient, règle, dispose, décide, tranche, ordonne, voit
face à face Louis-Napoléon. Le corps législatif marche sur la pointe du
pied, roule son chapeau dans ses mains, met le doigt sur sa bouche,
sourit humblement, s'assied sur le coin de sa chaise, et ne parle que
quand on l'interroge. Ses paroles étant naturellement obscènes, défense
aux journaux d'y faire la moindre allusion. Le corps législatif vote les
lois et l'impôt, article 39, et quand, croyant avoir besoin d'un
renseignement, d'un détail, d'un chiffre, d'un éclaircissement, il se
présente chapeau bas à la porte des ministères pour parler aux
ministres, l'huissier l'attend dans l'antichambre et lui donne, en
éclatant de rire, une chiquenaude sur le nez. Tels sont les droits du
corps législatif.

Constatons que cette situation mélancolique commençait en juin 1852 à
arracher quelques soupirs aux individus élégiaques qui font partie de la
chose. Le rapport de la commission du budget restera dans la mémoire des
hommes comme un des plus déchirants chefs-d'oeuvre du genre plaintif.
Redisons ces suaves accents:

«Autrefois, vous le savez, les communications nécessaires en pareil cas
existaient directement entre les commissions et les ministres. C'est à
ceux-ci qu'on s'adressait pour obtenir les documents indispensables à
l'examen des affaires. Ils venaient eux-mêmes, avec les chefs de leurs
différents services, donner des explications verbales, suffisantes
souvent pour prévenir toute discussion ultérieure. Et les résolutions
que la commission du budget arrêtait après les avoir entendus étaient
directement soumises à la chambre.

«Aujourd'hui nous ne pouvons avoir de rapport avec le gouvernement que
par l'intermédiaire du conseil d'état, qui, confident et organe de sa
pensée, a seul le droit de transmettre au corps législatif les documents
qu'à son tour il se fait remettre par les ministres.

«En un mot, pour les rapports écrits comme pour les communications
verbales, les commissaires du gouvernement remplacent les ministres avec
lesquels ils ont dû préalablement s'entendre.

«Quant aux modifications que la commission peut vouloir proposer, soit
par suite d'adoption d'amendements présentés par des députés, soit
d'après son propre examen du budget, elles doivent, avant que vous soyez
appelés à en délibérer, être renvoyées au conseil d'état et y être
discutées.

«Là (il est impossible de ne pas le faire remarquer) elles n'ont pas
d'interprètes, pas de défenseurs officiels.

«Ce mode de procéder paraît dériver de la constitution elle-même; et,
_si nous en parlons_, c'est _uniquement_ pour vous montrer qu'il a dû
entraîner des _lenteurs_ dans l'accomplissement de la tâche de la
commission du budget[20].»

On n'est pas plus tendre dans le reproche; il est impossible de recevoir
avec plus de chasteté et de grâce ce que M. Bonaparte, dans son style
d'autocrate, appelle des «_garanties de calme_[21]», et ce que Molière,
dans sa liberté de grand écrivain, appelle des «coups de pied[22]...»

Il y a donc dans la boutique où se fabriquent les lois et les budgets un
maître de la maison, le conseil d'état, et un domestique, le corps
législatif. Aux termes de la «constitution», qui est-ce qui nomme le
maître de la maison? M. Bonaparte. Qui est-ce qui nomme le domestique?
La nation. C'est bien.



IV

LES FINANCES


Notons qu'à l'ombre de ces «institutions sages» et grâce au coup d'état,
qui, comme on sait, a rétabli l'ordre, les finances, la sécurité, et la
prospérité publique, le budget, de l'aveu de M. Gouin, se solde avec
cent vingt-trois millions de déficit.

Quant au mouvement commercial depuis le coup d'état, quant à la
prospérité des intérêts, quant à la reprise des affaires, il suffit,
pour l'apprécier, de rejeter les mots et de prendre les chiffres. En
fait de chiffres, en voici un qui est officiel et qui est décisif: les
escomptes de la Banque de France n'ont produit pendant le premier
semestre de 1852 que 589,502 fr. 62 c. pour la caisse centrale, et les
bénéfices des succursales ne se sont élevés qu'à 651,108 fr. 7 c. C'est
la Banque elle-même qui en convient dans son rapport semestriel.

Du reste M. Bonaparte ne se gêne pas avec l'impôt. Un beau matin il
s'éveille, bâille, se frotte les yeux, prend une plume et décrète quoi?
le budget. Achmet III voulut un jour lever des impôts à sa fantaisie.

--Invincible seigneur, lui dit son vizir, tes sujets ne peuvent être
imposés au delà de ce que la loi et le prophète prescrivent.

Ce même Bonaparte étant à Ham avait écrit:

«Si les sommes prélevées chaque année sur la généralité des habitants
sont employées à des usages improductifs, comme à créer _des places
inutiles, à élever des monuments stériles, à entretenir au milieu d'une
paix profonde une armée plus dispendieuse que celle qui vainquit à
Austerlitz_, l'impôt dans ce cas devient un fardeau écrasant; il épuise
le pays, il prend sans rendre[23].»

À propos de ce mot, budget, une observation nous vient à l'esprit.
Aujourd'hui, en 1852, les évêques et les conseillers à la cour de
cassation ont cinquante francs par jour, les archevêques, les
conseillers d'état, les premiers présidents et les procureurs généraux
ont par jour chacun soixante-neuf francs; les sénateurs, les préfets et
les généraux de division reçoivent par jour quatrevingt-trois francs;
les présidents de section du conseil d'état, par jour, deux cent
vingt-deux francs; les ministres, par jour, deux cent cinquante-deux
francs; monseigneur le prince-président, en comprenant comme de juste
dans sa dotation la somme pour les châteaux royaux, touche par jour
quarante-quatre mille quatre cent quarante-quatre francs quarante-quatre
centimes. On a fait la révolution du 2 décembre contre les Vingt-Cinq
Francs!



V

LA LIBERTÉ DE LA PRESSE


Nous venons de voir ce que c'est que la législature, ce que c'est que
l'administration, ce que c'est que le budget.

Et la justice! Ce qu'on appelait autrefois la cour de cassation n'est
plus que le greffe d'enregistrement des conseils de guerre. Un soldat
sort du corps de garde et écrit en marge du livre de la loi: _je veux_
ou _je ne veux pas_. Partout le caporal ordonne et le magistrat
contre-signe. Allons, retroussez vos toges, marchez, ou sinon!...--De là
ces jugements, ces arrêts, ces condamnations abominables! Quel spectacle
que ce troupeau de juges, la tête basse et le dos tendu, menés, la
crosse aux reins, aux iniquités et aux turpitudes!

Et la liberté de la presse! qu'en dire? N'est-il pas dérisoire seulement
de prononcer ce mot? Cette presse libre, honneur de l'esprit français,
clarté faite de tous les points à la fois sur toutes les questions,
éveil perpétuel de la nation, où est-elle? qu'est-ce que M. Bonaparte en
a fait? Elle est où est la tribune. À Paris, vingt journaux anéantis;
dans les départements, quatrevingts; cent journaux supprimés;
c'est-à-dire, à ne voir que le côté matériel de la question, le pain ôté
à d'innombrables familles; c'est-à-dire, sachez-le, bourgeois, cent
maisons confisquées, cent métairies prises à leurs propriétaires, cent
coupons de rente arrachés du grand-livre. Identité profonde des
principes; la liberté supprimée, c'est la propriété détruite. Que les
idiots égoïstes, applaudisseurs du coup d'état, méditent ceci!

Pour loi de la presse, un décret posé sur elle; un fetfa, un firman daté
de l'étrier impérial; le régime de l'avertissement. On le connaît, ce
régime. On le voit tous les jours à l'oeuvre. Il fallait ces gens-là pour
inventer cette chose-là. Jamais le despotisme ne s'est montré plus
lourdement insolent et bête que dans cette espèce de censure du
lendemain, qui précède et annonce la suppression, et qui donne la
bastonnade à un journal avant de le tuer. Dans ce gouvernement le niais
corrige l'atroce et le tempère. Tout le décret de la presse peut se
résumer en une ligne: Je permets que tu parles, mais j'exige que tu te
taises. Qui donc règne? Est-ce Tibère? Est-ce Schahabaham?--Les trois
quarts des journalistes républicains déportés ou proscrits, le reste
traqué par les commissions mixtes, dispersé, errant, caché; çà et là,
dans quatre ou cinq journaux survivants, dans quatre ou cinq journaux
indépendants, mais guettés, sur la tête desquels pend le gourdin de
Maupas, quinze ou vingt écrivains courageux, sérieux, purs, honnêtes,
généreux, qui écrivent, la chaîne au cou et le boulet au pied; le talent
entre deux factionnaires, l'indépendance bâillonnée, l'honnêteté gardée
à vue, et Veuillot criant: Je suis libre!



VI

NOUVEAUTÉS EN FAIT DE LÉGALITÉ


La presse a le droit d'être censurée, le droit d'être avertie, le droit
d'être suspendue, le droit d'être supprimée; elle a même le droit d'être
jugée. Jugée! par qui? Par les tribunaux. Quels tribunaux? les tribunaux
correctionnels. Et cet excellent jury trié? Progrès; il est dépassé. Le
jury est loin derrière nous, nous revenons aux juges du gouvernement:
«La répression est plus rapide et plus efficace», comme dit maître
Rouher. Et puis, c'est mieux; appelez les causes: police
correctionnelle, sixième chambre; première affaire, le nommé Roumage,
escroc; deuxième affaire, le nommé Lamennais, écrivain. Cela fait bon
effet, et accoutume le bourgeois à dire indistinctement un écrivain et
un escroc.--Certes, c'est là un avantage; mais au point de vue pratique,
au point de vue de la «pression», le gouvernement est-il bien sûr de ce
qu'il a fait là? est-il bien sûr que la sixième chambre vaudra mieux que
cette bonne cour d'assises de Paris, par exemple, laquelle avait pour la
présider des Partarieu-Lafosse si abjects, et pour la haranguer des Suin
si bas et des Mongis si plats? Peut-il raisonnablement espérer que les
juges correctionnels seront encore plus lâches et plus méprisables que
cela? Ces juges-là, tout payés qu'ils sont, travailleront-ils mieux que
ce jury-escouade, qui avait le ministère public pour caporal et qui
prononçait des condamnations et gesticulait des verdicts avec la
précision de la charge en douze temps, si bien que le préfet de police
Carlier disait avec bonhomie à un avocat célèbre, M. Desm.: _--Le jury!
quelle bête d'institution! quand on ne le fait pas, jamais il ne
condamne; quand on le fait, il condamne toujours._--Pleurons cet honnête
jury que Carlier faisait et que Rouher a défait.

Ce gouvernement se sent hideux. Il ne veut pas de portrait, surtout pas
de miroir. Comme l'orfraie, il se réfugie dans la nuit; si on le voyait,
il en mourrait. Or il veut durer. Il n'entend pas qu'on parle de lui; il
n'entend pas qu'on le raconte. Il a imposé le silence à la presse en
France. On vient de voir comment. Mais faire taire la presse en France,
ce n'est qu'un demi-succès. On veut la faire taire à l'étranger. On a
essayé deux procès en Belgique; procès du _Bulletin français_, procès de
_la Nation_. Le loyal jury belge a acquitté. C'est gênant. Que fait-on?
On prend les journaux belges par la bourse. Vous avez des abonnés en
France; si vous nous «discutez», vous n'entrerez pas. Voulez-vous
entrer? Plaisez. On tâche de prendre les journaux anglais par la peur.
Si vous nous «discutez»...--décidément, non, on ne veut pas être
_discuté!_--nous chasserons de France vos correspondants. La presse
anglaise a éclaté de rire. Mais ce n'est pas tout. Il y a des écrivains
français hors de France. Ils sont proscrits, c'est-à-dire libres. S'ils
allaient parler, ceux-là? S'ils allaient écrire, ces démagogues? Ils en
sont bien capables; il faut les en empêcher. Comment faire? bâillonner
les gens à distance, ce n'est pas aisé. M. Bonaparte n'a pas le bras si
long que ça. Essayons pourtant, on leur fera des procès là où ils
seront. Soit, les jurys des pays libres comprendront que ces proscrits
représentent la justice et que le gouvernement bonapartiste, c'est
l'iniquité. Ces jurys feront ce qu'a fait le jury belge, ils
acquitteront. On priera les gouvernements amis d'expulser ces expulsés,
de bannir ces bannis. Soit, les proscrits iront ailleurs; ils trouveront
toujours un coin de terre libre où ils pourront parler. Comment faire
pour les atteindre? Rouher s'est cotisé avec Baroche, et à eux deux, ils
ont trouvé ceci: bâcler une loi sur les crimes commis par les français à
l'étranger, et y glisser les «délits de presse». Le conseil d'état a dit
oui et le corps législatif n'a pas dit non. Aujourd'hui c'est fait. Si
nous parlons hors de la France, on nous jugera en France; prison (pour
l'avenir, en cas), amendes et confiscations. Soit encore. Ce livre-ci
sera donc jugé en France et l'auteur dûment condamné, je m'y attends, et
je me borne à prévenir les individus quelconques, se disant magistrats,
qui, en robe noire ou en robe rouge, brasseront la chose, que le cas
échéant, la condamnation à un maximum quelconque bel et bien prononcée,
rien n'égalera mon dédain pour le jugement, si ce n'est mon mépris pour
les juges. Ceci est mon plaidoyer.



VII

LES ADHÉRENTS


Qui se groupe autour de l'établissement? Nous l'avons dit, le coeur se
soulève d'y songer. Ah! ces gouvernants d'aujourd'hui, nous les
proscrits d'à présent, nous nous les rappelons lorsqu'ils étaient
représentants du peuple, il y a un an seulement, et qu'ils allaient et
venaient dans les couloirs de l'assemblée, la tête haute, avec des
façons d'indépendance et des allures et des airs de s'appartenir. Quelle
superbe! et comme on était fier! comme on mettait la main sur son coeur
en criant vive la république! Et si, à la tribune, quelque «terroriste»,
quelque «montagnard», quelque «rouge» faisait allusion au coup d'état
comploté et à l'empire projeté, comme on lui vociférait: Vous êtes un
calomniateur! Comme on haussait les épaules au mot de sénat!--L'empire
aujourd'hui, s'écriait l'un, ce serait la boue et le sang; vous nous
calomniez, nous n'y tremperons jamais!--l'autre affirmait qu'il n'était
ministre du président que pour se dévouer à la défense de la
constitution et des lois; l'autre glorifiait la tribune comme le
palladium du pays; l'autre rappelait le serment de Louis Bonaparte, et
disait: Doutez-vous que ce soit un honnête homme? Ceux-ci, ils sont
deux, ont été jusqu'à voter et signer sa déchéance, le 2 décembre, dans
la mairie du dixième arrondissement; cet autre a envoyé le 4 décembre un
billet à celui qui écrit ces lignes pour le «féliciter d'avoir dicté la
proclamation de la gauche qui met Louis Bonaparte _hors la loi_...»--Et
les voilà sénateurs, conseillers d'état, ministres, passementés,
galonnés, dorés! Infâmes! avant de broder vos manches, lavez vos mains!

M. Q.-B. va trouver M. O.-B. et lui dit: «--Comprenez-vous l'aplomb de
ce Bonaparte? n'a-t-il pas osé m'offrir une place de maître des
requêtes?--Vous avez refusé?--Certes.» Le lendemain, offre d'une place
de conseiller d'état, vingt-cinq mille francs; le maître des requêtes
indigné devient un conseiller d'état attendri. M. Q.-B. accepte.

Une classe d'hommes s'est ralliée en masse, les imbéciles. Ils composent
la partie saine du corps législatif. C'est à eux que le «chef de l'état»
adresse ce boniment:--«La première épreuve de la constitution, d'origine
toute française, a dû vous convaincre que nous possédions les conditions
d'un gouvernement fort et libre... Le contrôle est sérieux, la
discussion est libre et le vote de l'impôt décisif... Il y a en France
un gouvernement animé de la foi et de l'amour du bien, qui repose sur le
peuple, source de tout pouvoir; sur l'armée, source de toute force; sur
la religion, source de toute justice. Recevez l'assurance de mes
sentiments.» Ces braves dupes, nous les connaissons aussi; nous en avons
vu bon nombre sur les bancs de la majorité à l'assemblée législative.
Leurs chefs, opérateurs habiles, avaient réussi à les terrifier, moyen
sûr de les conduire où l'on voulait. Ces chefs, ne pouvant plus employer
utilement les anciens épouvantails, les mots _jacobin_ et
_sans-culotte_, décidément trop usés, avaient remis à neuf le mot
_démagogue_. Ces meneurs, rompus aux pratiques et aux manoeuvres,
exploitaient le mot «la Montagne» avec succès; ils agitaient à propos
cet effrayant et magnifique souvenir. Avec ces quelques lettres de
l'alphabet, groupées en syllabes et accentuées
convenablement:--démagogie,--montagnards,--partageux,--communistes,
rouges,--ils faisaient passer des lueurs devant les yeux des niais. Ils
avaient trouvé moyen de pervertir les cerveaux de leurs collègues
ingénus au point d'y incruster, pour ainsi dire, des espèces de
dictionnaires où chacune des expressions dont se servaient les orateurs
et les écrivains de la démocratie se trouvait immédiatement
traduite.--_Humanité_, lisez: _Férocité_;--_Bien-être universel_, lisez:
_Bouleversement_--;--_République_, lisez:_Terrorisme_;--_Socialisme_,
lisez:_Pillage_;--_Fraternité_, lisez:_Massacre_; _Évangile_, lisez:
_Mort aux riches_. De telle sorte que lorsqu'un orateur de la gauche
disait, par exemple: _Nous voulons la suppression de la guerre et
l'abolition de la peine de mort_, une foule de pauvres gens, à droite,
entendaient distinctement:_Nous voulons tout mettre à feu et à sang_,
et, furieux, montraient le poing à l'orateur. Après de tels discours où
il n'avait été question que de liberté, de paix universelle, de
bien-être par le travail, de concorde et de progrès, on voyait les
représentants de cette catégorie que nous avons désignée en tête de ce
paragraphe se lever tout pâles; ils n'étaient pas bien sûrs de n'être
pas déjà guillotinés et s'en allaient chercher leurs chapeaux pour voir
s'ils avaient encore leurs têtes.

Ces pauvres êtres effarés n'ont pas marchandé leur adhésion au 2
décembre. C'est pour eux qu'a été spécialement inventée la
locution:--«Louis-Napoléon a sauvé la société.»

Et ces éternels préfets, ces éternels maires, ces éternels capitouls,
ces éternels échevins, ces éternels complimenteurs du soleil levant ou
du lampion allumé, qui arrivent, le lendemain du succès, au vainqueur,
au triomphateur, au maître, à sa majesté Napoléon le Grand, à sa majesté
Louis XVIII, à sa majesté Alexandre Ier, à sa majesté Charles X, à sa
majesté Louis-Philippe, au citoyen Lamartine, au citoyen Cavaignac, à
monseigneur le prince-président, agenouillés, souriants, épanouis,
apportant dans des plats les clefs de leurs villes et sur leurs faces
les clefs de leurs consciences!

Mais les imbéciles, c'est vieux, les imbéciles ont toujours fait partie
de toutes les institutions et sont presque une institution eux-mêmes; et
quant aux préfets et capitouls, quant à ces adorateurs de tous les
lendemains, insolents de bonheur et de platitude, cela s'est vu dans
tous les temps. Rendons justice au régime de décembre; il n'a pas
seulement ces partisans-là, il a des adhérents et des créatures qui ne
sont qu'à lui; il a produit des notabilités tout à fait neuves.

Les nations ne connaissent jamais toutes leurs richesses en fait de
coquins. Il faut cette espèce de bouleversements, ce genre de
déménagements pour les leur faire voir. Alors les peuples s'émerveillent
de ce qui sort de la poussière. C'est splendide à contempler. Tel qui
était chaussé, vêtu et famé à faire crier après soi tous les chienlits
d'Europe, surgit ambassadeur. Celui-ci, qui entrevoyait Bicêtre et la
Roquette, se réveille général et grand-aigle de la légion d'honneur.
Tout aventurier endosse un habit officiel, s'accommode un bon oreiller
bourré de billets de Banque, prend une feuille de papier blanc, et écrit
dessus: Fin de mes aventures.--Vous savez bien? un tel?--Oui. Il est aux
galères?--Non, il est ministre.



VIII

MENS AGITAT MOLEM


Au centre est l'homme; l'homme que nous avons dit; l'homme punique;
l'homme fatal, attaquant la civilisation pour arriver au pouvoir,
cherchant, ailleurs que dans le vrai peuple, on ne sait quelle
popularité féroce, exploitant les côtés encore sauvages du paysan et du
soldat, tâchant de réussir par les égoïsmes grossiers, par les passions
brutales, par les envies éveillées, par les appétits excités; quelque
chose comme Marat prince, au but près qui, chez Marat, était grand et,
chez Louis Bonaparte, est petit; l'homme qui tue, qui déporte, qui
exile, qui expulse, qui proscrit, qui spolie; cet homme au geste
accablé, à l'oeil vitreux, qui marche d'un air distrait au milieu des
choses horribles qu'il fait, comme une sorte de somnambule sinistre.

On a dit de Louis Bonaparte, soit en mauvaise part, soit en bonne part,
car ces êtres étranges ont d'étranges flatteurs:--«C'est un dictateur,
c'est un despote, rien de plus.»--C'est cela à notre avis, et c'est
aussi autre chose.

Le dictateur était un magistrat. Tite-Live[24] et Cicéron[25]
l'appellent _proetor maximus_; Sénèque[26] l'appelle _magister populi_;
ce qu'il décrétait était tenu pour arrêt d'en haut; Tite-Live[27]
dit:_pro numine observatum_. Dans ces temps de civilisation incomplète,
la rigidité des lois antiques n'ayant pas tout prévu, sa fonction était
de pourvoir au salut du peuple il était le produit de ce texte: _salus
populi lex esto_ Il faisait porter devant lui les vingt-quatre haches,
signes du droit de vie et de mort. Il était en dehors de la loi,
au-dessus de la loi, mais il ne pouvait toucher à la loi. La dictature
était un voile derrière lequel la loi restait entière. La loi était
avant le dictateur et était après le dictateur. Elle le ressaisissait à
sa sortie. Il était nommé pour un temps très court, six mois; _semestris
dictatura_, dit Tite-Live[28]. Habituellement, comme si cet énorme
pouvoir, même librement consenti par le peuple, finissait par peser
comme un remords, le dictateur se démettait avant la fin du terme.
Cincinnatus s'en alla au bout de huit jours. Il était interdit au
dictateur de disposer des deniers publics sans autorisation du sénat, et
de sortir de l'Italie. Il ne pouvait monter à cheval sans la permission
du peuple. Il pouvait être plébéien; Marcius Rutilus et Publius Philo
furent dictateurs. On créait un dictateur pour des objets fort
divers,--pour établir des fêtes à l'occasion des jours saints,--pour
enfoncer un clou sacré dans le mur du temple de Jupiter,--une fois, pour
nommer le sénat. Rome république porta quatrevingt-huit dictateurs.
Cette institution intermittente dura cent cinquante-trois ans, de l'an
552 de Rome à l'an 705. Elle commença par Servilius Geminus et arriva à
César en passant par Sylla. À César elle expira. La dictature était
faite pour être répudiée par Cincinnatus et épousée par César. César fut
cinq fois dictateur en cinq ans, de 706 à 711. Cette magistrature était
dangereuse; elle finit par dévorer la liberté.

M. Bonaparte est-il un dictateur? nous ne voyons pas d'inconvénient à
répondre oui. _Prætor maximus_, général en chef? le drapeau le salue.
_Magister populi_, maître du peuple? demandez aux canons braqués sur les
places publiques. _Pro numine observatum_, tenu pour dieu? demandez à M.
Troplong. Il a nommé le sénat; il a institué des jours fériés; il a
pourvu au «salut de la société»; il a enfoncé un clou sacré dans le mur
du Panthéon et il a accroché à ce clou son coup d'état. Seulement il
fait et défait la loi à sa fantaisie, il monte à cheval sans permission,
et quant aux six mois, il prend un peu plus de temps. César avait pris
cinq ans, il prend le double; c'est juste. Jules César cinq, M. Louis
Bonaparte dix, la proportion est gardée.

Du dictateur passons au despote. C'est l'autre qualification presque
acceptée par M. Bonaparte. Parlons un peu la langue du bas-empire. Elle
sied au sujet.

Le Despotès venait après le Basileus. Il était, entre autres attributs,
général de l'infanterie et de la cavalerie, _magister utriusque
exercitus_. Ce fut l'empereur Alexis, surnommé l'Ange, qui créa la
dignité de despotès. Le despotès était moins que l'empereur et au-dessus
du sebastocrator ou auguste et du césar.

On voit que c'est aussi un peu cela. M. Bonaparte est despotès en
admettant, ce qui est facile, que Magnan soit césar et que Maupas soit
auguste.

Despote, dictateur, c'est admis. Tout ce grand éclat, tout ce triomphant
pouvoir, n'empêchent pas qu'il ne se passe dans Paris de petits
incidents comme celui-ci, que d'honnêtes badauds, témoins du fait, vous
racontent tout rêveurs: Deux hommes cheminent dans la rue, ils causent
de leurs affaires, de leur négoce. L'un d'eux parle de je ne sais quel
fripon dont il croit avoir à se plaindre. C'est un malheureux, dit-il,
c'est un escroc, c'est un gueux. Un agent de police entend ces derniers
mots:_--Monsieur_, dit-il, _vous parlez du président; je vous arrête_.

Maintenant M. Bonaparte sera-t-il ou ne sera-t-il pas empereur?

Belle question! Il est maître, il est cadi, mufti, bey, dey, soudan,
grand-khan, grand-lama, grand-mogol, grand-dragon, cousin du soleil,
commandeur des croyants, schah, czar, sophi et calife. Paris n'est plus
Paris, c'est Bagdad, avec un Giafar qui s'appelle Persigny et une
Schéhérazade qui risque d'avoir le cou coupé tous les matins et qui
s'appelle _le Constitutionnel_. M. Bonaparte peut tout ce qu'il lui
plaît sur les biens, sur les familles, sur les personnes. Si les
citoyens français veulent savoir la profondeur du «gouvernement» dans
lequel ils sont tombés, ils n'ont qu'à s'adresser à eux-mêmes quelques
questions. Voyons, juge, il t'arrache ta robe et t'envoie en prison.
Après? Voyons, sénat, conseil d'état, corps législatif, il saisit une
pelle et fait de vous un tas dans un coin. Après? Toi, propriétaire, il
te confisque ta maison d'été et ta maison d'hiver avec cours, écuries,
jardins et dépendances. Après? Toi, père, il te prend ta fille; toi,
frère, il te prend ta soeur; toi, bourgeois, il te prend ta femme,
d'autorité, de vive force. Après? Toi, passant, ton visage lui déplaît,
il te casse la tête d'un coup de pistolet et rentre chez lui. Après?

Toutes ces choses faites, qu'en résulterait-il? Rien. Monseigneur le
prince-président a fait hier sa promenade habituelle aux Champs-Élysées
dans une calèche à la Daumont attelée de quatre chevaux, accompagné d'un
seul aide de camp. Voilà ce que diront les journaux.

Il a effacé des murs _Liberté, Égalité, Fraternité_. Il a eu raison. Ah!
français! vous n'êtes plus ni libres, le gilet de force est là; ni
égaux, l'homme de guerre est tout; ni frères, la guerre civile couve
sous cette lugubre paix d'état de siège.

Empereur? pourquoi pas? il a un Maury qui s'appelle Sibour; il a un
Fontanes, un Faciuntasinos, si vous l'aimez mieux, qui s'appelle
Fortoul; il a un Laplace qui répond au nom de Leverrier, mais qui n'a
pas fait la _Mécanique céleste_. Il trouvera aisément des Esménard et
des Luce de Lancival. Son Pie VII est à Rome dans la soutane de Pie IX.
Son uniforme vert, on l'a vu à Strasbourg; son aigle, on l'a vu à
Boulogne; sa redingote grise, ne la portait-il pas à Ham? casaque ou
redingote, c'est tout un. Madame de Staël sort de chez lui. Elle a écrit
_Lélia_. Il lui sourit en attendant qu'il l'exile. Tenez-vous à une
archiduchesse? attendez un peu, il en aura une. _Tu, felix Austria,
nube._ Son Murat se nomme Saint-Arnaud, son Talleyrand se nomme Morny,
son duc d'Enghien s'appelle le Droit.

Regardez, que lui manque-t-il? rien; peu de chose; à peine Austerlitz et
Marengo.

Prenez-en votre parti, il est empereur _in petto_; un de ces matins, il
le sera au soleil; il ne faut plus qu'une toute petite formalité, la
chose de faire sacrer et couronner à Notre-Dame son faux serment. Après
quoi ce sera beau; attendez-vous à un spectacle impérial. Attendez-vous
aux caprices. Attendez-vous aux surprises, aux stupeurs, aux
ébahissements, aux alliances de mots les plus inouïes, aux cacophonies
les plus intrépides; attendez-vous au prince Troplong, au duc Maupas, au
duc Mimerel, au marquis Leboeuf, au baron Baroche! En ligne, courtisans;
chapeau bas, sénateurs; l'écurie s'ouvre, monseigneur le cheval est
consul. Qu'on fasse dorer l'avoine de son altesse Incitatus.

Tout s'avalera; l'hiatus du public sera prodigieux. Toutes les énormités
passeront. Les anciens gobe-mouches disparaîtront et feront place aux
gobe-baleines.

Pour nous qui parlons, dès à présent l'empire existe, et, sans attendre
le proverbe du sénatus-consulte et la comédie du plébiscite, nous
envoyons ce billet de faire part à l'Europe:

     --La trahison du 2 décembre est accouchée de l'empire.

     La mère et l'enfant se portent mal.



IX

LA TOUTE-PUISSANCE


Cet homme, oublions son 2 décembre, oublions son origine, voyons,
qu'est-il comme capacité politique? Voulez-vous le juger depuis huit
mois qu'il règne? regardez d'une part son pouvoir, d'autre part ses
actes. Que peut-il? Tout. Qu'a-t-il fait? Rien. Avec cette pleine
puissance, en huit mois un homme de génie eût changé la face de la
France, de l'Europe peut-être. Il n'eût, certes, pas effacé le crime du
point de départ, mais il l'eût couvert. À force d'améliorations
matérielles, il eût réussi peut-être à masquer à la nation son
abaissement moral. Même, il faut le dire, pour un dictateur de génie, la
chose n'était pas malaisée. Un certain nombre de problèmes sociaux,
élaborés dans ces dernières années par plusieurs esprits robustes,
semblaient mûrs et pouvaient recevoir, au grand profit et au grand
contentement du peuple, des solutions actuelles et relatives. Louis
Bonaparte n'a pas même paru s'en douter. Il n'en a abordé, il n'en a
entrevu aucun. Il n'a pas même retrouvé à l'Élysée quelques vieux restes
des méditations socialistes de Ham. Il a ajouté plusieurs crimes
nouveaux à son premier crime, et en cela il a été logique. Ces crimes
exceptés, il n'a rien produit. Omnipotence complète, initiative nulle.
Il a pris la France et n'en sait rien faire. En vérité, on est tenté de
plaindre cet eunuque se débattant avec la toute-puissance.

Certes, ce dictateur s'agite, rendons-lui cette justice; il ne reste pas
un moment tranquille; il sent autour de lui avec effroi la solitude et
les ténèbres; ceux qui ont peur la nuit chantent, lui il se remue. Il
fait rage, il touche à tout, il court après les projets; ne pouvant
créer, il décrète; il cherche à donner le change sur sa nullité; c'est
le mouvement perpétuel; mais, hélas! cette roue tourne à vide.
Conversion des rentes? où est le profit jusqu'à ce jour? Économie de
dix-huit millions. Soit; les rentiers les perdent, mais le président et
le sénat, avec leurs deux dotations, les empochent, bénéfice pour la
France: zéro. Crédit foncier? les capitaux n'arrivent pas. Chemins de
fer? on les décrète, puis on les retire. Il en est de toutes ces choses
comme des cités ouvrières. Louis Bonaparte souscrit, mais ne paye pas.
Quant au budget, quant à ce budget contrôlé par les aveugles qui sont au
conseil d'état et voté par les muets qui sont au corps législatif,
l'abîme se fait dessous. Il n'y avait de possible et d'efficace qu'une
grosse économie sur l'armée, deux cent mille soldats laissés dans leurs
foyers, deux cents millions épargnés. Allez donc essayer de toucher à
l'armée! le soldat, qui redeviendrait libre, applaudirait; mais que
dirait l'officier? et, au fond, ce n'est pas le soldat, c'est l'officier
qu'on caresse. Et puis, il faut garder Paris et Lyon, et toutes les
villes, et, plus tard, quand on sera empereur, il faudra bien faire un
peu la guerre à l'Europe. Voyez le gouffre! Si, des questions
financières, on passe aux institutions politiques, oh! là, les
néo-bonapartistes s'épanouissent, là sont les créations! Quelles
créations, bon Dieu! Une constitution style Ravrio, nous venons de la
contempler, ornée de palmettes et de cous de cygne, apportée à l'Élysée
avec de vieux fauteuils dans les voitures du garde-meuble; le
sénat-conservateur recousu et redoré, le conseil d'état de 1806 retapé
et rebordé de quelques galons neufs; le vieux corps législatif rajusté,
recloué et repeint, avec Lainé de moins et Morny de plus! pour liberté
de la presse, le bureau de l'esprit public; pour liberté individuelle,
le ministère de la police. Toutes ces «institutions»--nous les avons
passées en revue--ne sont autre chose que l'ancien meuble de salon de
l'empire. Battez, époussetez, ôtez les toiles d'araignée, éclaboussez le
tout de taches de sang français, et vous avez l'établissement de 1852.
Ce bric-à-brac gouverne la France. Voilà les créations! Où est le bon
sens? où est la raison? où est la vérité? Pas un côté sain de l'esprit
contemporain qui ne soit heurté, pas une conquête juste de ce siècle qui
ne soit jetée à terre et brisée. Toutes les extravagances devenues
possibles. Ce que nous voyons depuis le 2 décembre, c'est le galop, à
travers l'absurde, d'un homme médiocre échappé.

Ces hommes, le malfaiteur et ses complices, ont un pouvoir immense,
incomparable, absolu, illimité, suffisant, nous le répétons, pour
changer la face de l'Europe. Ils s'en servent pour jouir. S'amuser et
s'enrichir, tel est leur «socialisme». Ils ont arrêté le budget sur la
grande route; les coffres sont là ouverts; ils emplissent leurs
sacoches, ils ont de l'argent en veux-tu en voilà. Tous les traitements
sont doublés ou triplés, nous en avons dit plus haut les chiffres. Trois
ministres, Turgot,--il y a un Turgot dans cette affaire,--Persigny et
Maupas, ont chacun un million de fonds secrets; le sénat a un million,
le conseil d'état un demi-million, les officiers du 2 décembre ont un
mois-Napoléon, c'est-à-dire des millions; les soldats du 2 décembre ont
des médailles, c'est-à-dire des millions; M. Murat veut des millions et
en aura; un ministre se marie, vite un demi-million; M. Bonaparte, _quia
nominor Poleo_, a douze millions, plus quatre millions, seize millions.
Millions, millions! ce régime s'appelle Million. M. Bonaparte a trois
cents chevaux de luxe, les fruits et les légumes des châteaux nationaux,
et des parcs et jardins jadis royaux; il regorge; il disait l'autre
jour: _toutes mes voitures_; comme Charles-Quint disait: toutes mes
Espagnes, et comme Pierre le Grand disait: toutes mes Russies. Les noces
de Gamache sont à l'Élysée, les broches tournent nuit et jour devant des
feux de joie; on y consomme--ces bulletins-là se publient, ce sont les
bulletins du nouvel empire--six cent cinquante livres de viande par
jour; l'Élysée aura bientôt cent quarante-neuf cuisines comme le château
de Schoenbrunn; on boit, on mange, on rit, on banquette; banquet chez
tous les ministres, banquet à l'École militaire, banquet à l'Hôtel de
Ville, banquet aux Tuileries, fête monstre le 10 mai, fête encore plus
monstre le 15 août; on nage dans toutes les abondances et dans toutes
les ivresses. Et l'homme du peuple, le pauvre journalier auquel le
travail manque, le prolétaire en haillons, pieds nus, auquel l'été
n'apporte pas de pain et auquel l'hiver n'apporte pas de bois, dont la
vieille mère agonise sur une paillasse pourrie, dont la jeune fille se
prostitue au coin des rues pour vivre, dont les petits enfants
grelottent de faim, de fièvre et de froid dans les bouges du faubourg
Saint-Marceau, dans les greniers de Rouen, dans les caves de Lille, y
songe-t-on? que devient-il? que fait-on pour lui? Crève, chien!



X.

LES DEUX PROFILS DE M. BONAPARTE


Le curieux, c'est qu'ils veulent qu'on les respecte; un général est
vénérable, un ministre est sacré. La comtesse d'Andl--, jeune femme de
Bruxelles, était à Paris en mars 1852; elle se trouvait un jour dans un
salon du faubourg Saint-Honoré. M. de P. entre; madame d'Andl--veut
sortir et passe devant lui, et il se trouve qu'en songeant à autre chose
probablement, elle hausse les épaules. M. de P. s'en aperçoit; le
lendemain madame d'Andl--est avertie que désormais, sous peine d'être
expulsée de France comme un représentant du peuple, elle ait à
s'abstenir de toute marque d'approbation ou d'improbation quand elle
voit des ministres.

Sous ce gouvernement-caporal et sous cette constitution-consigne, tout
marche militairement. Le peuple français va à l'ordre pour savoir
comment il doit se lever, se coucher, s'habiller, en quelle toilette il
peut aller à l'audience du tribunal ou à la soirée de M. le préfet;
défense de faire des vers médiocres; défense de porter barbe; le jabot
et la cravate blanche sont lois de l'état. Règle, discipline, obéissance
passive, les yeux baissés, silence dans les rangs, tel est le joug sous
lequel se courbe en ce moment la nation de l'initiative et de la
liberté, la grande France révolutionnaire. Le réformateur ne s'arrêtera
que lorsque la France sera assez caserne pour que les généraux disent: À
la bonne heure! et assez séminaire pour que les évêques disent: C'est
assez!

Aimez-vous le soldat? on en a mis partout. Le conseil municipal de
Toulouse donne sa démission; le préfet Chapuis-Montlaville remplace le
maire par un colonel, le premier adjoint par un colonel, et le deuxième
adjoint par un colonel[29]. Les gens de guerre prennent le haut du pavé.
«Les soldats, dit Mably, croyant être à la place des citoyens qui
avaient fait autrefois les consuls, les dictateurs, les censeurs et les
tribuns, associèrent au gouvernement des empereurs une espèce de
démocratie militaire.» Avez-vous un shako sur le crâne? faites ce qu'il
vous plaira. Un jeune homme rentrant du bal passe rue Richelieu devant
la porte de la Bibliothèque; le factionnaire le couche en joue et le
tue; le lendemain les journaux disent: «Le jeune homme est mort», et
c'est tout. Timour-Beig accorda à ses compagnons d'armes et à leurs
descendants jusqu'à la septième génération le droit d'impunité pour
quelque crime que ce fût, à moins que le délinquant n'eût commis le
crime neuf fois. Le factionnaire de la rue Richelieu a encore huit
citoyens à tuer avant d'être traduit devant un conseil de guerre. Il
fait bon d'être soldat, mais il ne fait pas bon d'être citoyen. En même
temps, cette malheureuse armée, on la déshonore. Le 3 décembre, on
décore les commissaires qui ont arrêté ses représentants et ses
généraux; il est vrai qu'elle-même a reçu deux louis par homme. Ô honte
de tous les côtés! l'argent aux soldats et la croix aux mouchards!

Jésuitisme et caporalisme, c'est là ce régime tout entier. Tout
l'expédient politique de M. Bonaparte se compose de deux hypocrisies,
hypocrisie soldatesque tournée vers l'armée, hypocrisie catholique
tournée vers le clergé. Quand ce n'est pas Fracasse, c'est Basile.
Quelquefois, c'est les deux ensemble. De cette façon il parvient à ravir
d'aise en même temps Montalembert, qui ne croit pas à la France, et
Saint-Arnaud, qui ne croit pas en Dieu.

Le dictateur sent-il l'encens? sent-il le tabac? cherchez. Il sent le
tabac et l'encens. Ô France! quel gouvernement! Les éperons passent sous
la soutane. Le coup d'état va à la messe, rosse les pékins, lit son
bréviaire, embrasse Catin, dit son, chapelet, vide les pots et fait ses
pâques. Le coup d'état affirme, ce qui est douteux, que nous sommes
revenus à l'époque des jacqueries; ce qui est certain, c'est qu'il nous
ramène _Diex el volt_. L'Élysée a la foi du templier, et la soif aussi.

Jouir et bien vivre, répétons-le, et manger le budget; ne rien croire,
tout exploiter; compromettre à la fois deux choses saintes, l'honneur
militaire et la foi religieuse; tacher l'autel avec le sang et le
drapeau avec le goupillon; rendre le soldat ridicule et le prêtre un peu
féroce; mêler à cette grande escroquerie politique qu'il appelle son
pouvoir l'église et la nation, les consciences catholiques et les
consciences patriotes, voilà le procédé de Bonaparte le Petit.

Tous ses actes, depuis les plus énormes jusqu'aux plus puérils, depuis
ce qui est hideux jusqu'à ce qui est risible, sont empreints de ce
double jeu. Par exemple les solennités nationales l'ennuient. 24
février, 4 mai; il y a des souvenirs gênants ou dangereux qui reviennent
opiniâtrement à jour fixe. Un anniversaire est un importun. Supprimons
les anniversaires. Soit. Ne gardons qu'une fête, la nôtre. À merveille.
Mais avec une fête, une seule, comment satisfaire deux partis, le parti
soldat et le parti prêtre? Le parti soldat est voltairien. Où Canrobert
sourira, Riancey fera la grimace. Comment faire? vous allez voir. Les
grands escamoteurs ne sont pas embarrassés pour si peu. Le _Moniteur_
déclare un beau matin qu'il n'y aura plus désormais qu'une fête
nationale, le 15 août. Sur ce, commentaire semi-officiel; les deux
masques du dictateur se mettent à parler.--Le 15 août, dit la bouche
Ratapoil, jour de la Saint-Napoléon!--Le 15 août, dit la
bouche-Tartuffe, fête de la sainte vierge! D'un côté le Deux-Décembre
enfle ses joues, grossit sa voix, tire son grand sabre et s'écrie:
sacrebleu, grognards! fêtons Napoléon le Grand! de l'autre il baisse les
yeux, fait le signe de la croix et marmotte: mes très chers frères,
adorons le sacré coeur de Marie!

Le gouvernement actuel, main baignée de sang qui trempe le doigt dans
l'eau bénite.



XI

CAPITULATION


Mais on nous dit: N'allez-vous pas un peu loin? n'êtes-vous pas injuste?
concédez-lui quelque chose. N'a-t-il pas, dans une certaine mesure,
«fait du socialisme»? Et l'on remet sur le tapis le crédit foncier, les
chemins de fer, l'abaissement de la rente, etc.

Nous avons déjà apprécié ces mesures à leur juste valeur; mais en
admettant que ce soit là du «socialisme», vous seriez simples d'en
attribuer le mérite à M. Bonaparte. Ce n'est pas lui qui fait du
socialisme, c'est le temps.

Un homme nage contre un courant rapide; il lutte avec des efforts
inouïs, il frappe le flot du poing, du front, de l'épaule et du genou.
Vous dites: il remontera. Un moment après, vous le regardez, il a
descendu. Il est beaucoup plus bas dans le fleuve qu'il n'était au point
de départ. Sans le savoir et sans s'en douter, à chaque effort qu'il
fait, il perd du terrain. Il s'imagine qu'il remonte, et il descend
toujours. Il croit avancer et il recule. Crédit foncier, comme vous
dites, abaissement de la rente, comme vous dites, M. Bonaparte a déjà
fait plusieurs de ces décrets que vous voulez bien qualifier de
socialistes, et il en fera encore. M. Changarnier eût triomphé au lieu
de M. Bonaparte, qu'il en eût fait. Henri V reviendrait demain, qu'il en
ferait. L'empereur d'Autriche en fait en Galicie, et l'empereur Nicolas
en Lithuanie. En somme et après tout, qu'est-ce que cela prouve? que ce
courant qui s'appelle Révolution est plus fort que ce nageur qui
s'appelle Despotisme.

Mais ce socialisme même de M. Bonaparte, qu'est-il? Cela du socialisme?
je le nie. Haine de la bourgeoisie, soit; socialisme, non. Voyez le
ministère socialiste par excellence, le ministère de l'agriculture et du
commerce, il l'abolit. Que vous donne-t-il en compensation? le ministère
de la police. L'autre ministère socialiste, c'est le ministère de
l'instruction publique. Il est en danger. Un de ces matins on le
supprimera. Le point de départ du socialisme, c'est l'éducation, c'est
l'enseignement gratuit et obligatoire, c'est la lumière. Prendre les
enfants et en faire des hommes, prendre les hommes et en faire des
citoyens; des citoyens intelligents honnêtes, utiles, heureux. Le
progrès intellectuel, d'abord, le progrès moral d'abord; le progrès
matériel ensuite. Les deux premiers progrès amènent d'eux-mêmes et
irrésistiblement le dernier. Que fait M. Bonaparte? Il persécute et
étouffe partout l'enseignement. Il y a un paria dans notre France
d'aujourd'hui, c'est le maître d'école.

Avez-vous jamais réfléchi à ce que c'est qu'un maître d'école, à cette
magistrature où se réfugiaient les tyrans d'autrefois comme les
criminels dans un temple lieu d'asile? avez-vous jamais songé à ce que
c'est que l'homme qui enseigne les enfants? Vous entrez chez un charron,
il fabrique des roues et des timons; vous dites: c'est un homme utile;
vous entrez chez un tisserand, il fabrique de la toile; vous dites:
c'est un homme précieux; vous entrez chez un forgeron, il fabrique des
pioches, des marteaux, des socs de charrue; vous dites: c'est un homme
nécessaire; ces hommes, ces bons travailleurs, vous les saluez. Vous
entrez chez un maître d'école, saluez plus bas; savez-vous ce qu'il
fait? il fabrique des esprits.

Il est le charron, le tisserand et le forgeron de cette oeuvre dans
laquelle il aide Dieu: l'avenir.

Eh bien! aujourd'hui, grâce au parti prêtre régnant, comme il ne faut
pas que le maître d'école travaille à cet avenir, comme il faut que
l'avenir soit fait d'ombre et d'abrutissement, et non d'intelligence et
de clarté, voulez-vous savoir de quelle façon on fait fonctionner cet
humble et grand magistrat, le maître d'école? Le maître d'école sert la
messe, chante au lutrin, sonne vêpres, range les chaises, renouvelle les
bouquets devant le sacré-coeur, fourbit les chandeliers de l'autel,
époussette le tabernacle, plie les chapes et les chasubles, tient en
ordre et en compte le linge de la sacristie, met de l'huile dans les
lampes, bat le coussin du confessionnal, balaye l'église et un peu le
presbytère; le temps qui lui reste, il peut, à la condition de ne
prononcer aucun de ces trois mots du démon, Patrie, République, Liberté,
l'employer, si bon lui semble, à faire épeler l'A, B, C aux petits
enfants.

M. Bonaparte frappe à la fois l'enseignement en haut et en bas; en bas
pour plaire aux curés, en haut pour plaire aux évêques. En même temps
qu'il cherche à fermer l'école de village, il mutile le Collège de
France. Il renverse d'un coup de pied les chaires de Quinet et de
Michelet. Un beau matin, il déclare, par décret, suspectes les lettres
grecques et latines, et interdit le plus qu'il peut aux intelligences le
commerce des vieux poètes et des vieux historiens d'Athènes et de Rome,
flairant dans Eschyle et dans Tacite une vague odeur de démagogie. Il
met d'un trait de plume les médecins, par exemple, hors l'enseignement
littéraire, ce qui fait dire au docteur Serres: _Nous voilà dispensés
par décret de savoir lire et écrire_.

Impôts nouveaux, impôts somptuaires, impôts vestiaires; _nemo audeat
comedere præter duo fercula cum potagio;_ impôt sur les vivants, impôt
sur les morts, impôt sur les successions, impôt sur les voitures, impôt
sur le papier; bravo, hurle le parti bedeau, moins de livres! impôt sur
les chiens, les colliers payeront; impôt sur les sénateurs, les
armoiries payeront. Voilà qui va être populaire! dit M. Bonaparte en se
frottant les mains. C'est l'empereur socialiste, vocifèrent les affidés
dans les faubourgs; c'est l'empereur catholique, murmurent les béats
dans les sacristies. Qu'il serait heureux, s'il pouvait passer ici pour
Constantin et là pour Babeuf! Les mots d'ordre se répètent, l'adhésion
se déclare, l'enthousiasme gagne de proche en proche, l'école militaire
dessine son chiffre avec des bayonnettes et des canons de pistolet,
l'abbé Gaume et le cardinal Gousset applaudissent, on couronne de fleurs
son buste à la halle, Nanterre lui dédie des rosières, l'ordre social
est décidément sauvé, la propriété, la famille et la religion respirent,
et la police lui dresse une statue.

De bronze?

Fi donc! c'est bon pour l'oncle.

De marbre! _Tu es Pietri et super hanc pietram ædificabo effigiem
meam[30]_.

Ce qu'il attaque, ce qu'il poursuit, ce qu'ils poursuivent tous avec
lui, ce sur quoi ils s'acharnent, ce qu'ils veulent écraser, brûler,
supprimer, détruire, anéantir, est-ce ce pauvre homme obscur qu'on
appelle instituteur primaire? est-ce ce carré de papier qu'on appelle un
journal? est-ce ce fascicule de feuillets qu'on appelle un livre? est-ce
cet engin de bois et de fer qu'on appelle une presse? non, c'est toi,
pensée, c'est toi, raison de l'homme, c'est toi, dix-neuvième siècle,
c'est toi, providence, c'est toi, Dieu!

Nous qui les combattons, nous sommes «les éternels ennemis de l'ordre»;
nous sommes, car ils ne trouvent pas encore que ce mot soit usé, des
démagogues.

Dans la langue du duc d'Albe, croire à la sainteté de la conscience
humaine, résister à l'inquisition, braver le bûcher pour sa foi, tirer
l'épée pour sa patrie, défendre son culte, sa ville, son foyer, sa
maison, sa famille, son Dieu, cela se nommait _la gueuserie_; dans la
langue de Louis Bonaparte, lutter pour la liberté, pour la justice, pour
le droit, combattre pour la cause du progrès, de la civilisation, de la
France, de l'humanité, vouloir l'abolition de la guerre et de la peine
de mort, prendre au sérieux la fraternité des hommes, croire au serment
juré, s'armer pour la constitution de son pays, défendre les lois, cela
s'appelle _la démagogie_.

On est démagogue au dix-neuvième siècle comme on était gueux au
seizième.

Ceci étant donné que le dictionnaire de l'académie n'existe plus, qu'il
fait nuit en plein midi, qu'un chat ne s'appelle plus un chat et que
Baroche ne s'appelle plus un fripon, que la justice est une chimère, que
l'histoire est un rêve, que le prince d'Orange est un gueux et le duc
d'Albe un juste, que Louis Bonaparte est identique à Napoléon le Grand,
que ceux qui ont violé la constitution sont des sauveurs et que ceux qui
l'ont défendue sont des brigands, en un mot, que l'honnêteté humaine est
morte, soit! alors j'admire ce gouvernement. Il va bien. Il est modèle
en son genre. Il comprime, il réprime, il opprime, il emprisonne, il
exile, il mitraille, il extermine, et même il «gracie»! il fait de
l'autorité à coups de canon et de la clémence à coups de plat de sabre.

À votre aise, répètent quelques braves incorrigibles de l'ex-parti de
l'ordre, indignez-vous, raillez, flétrissez, conspuez, cela nous est
égal; vive la stabilité! tout cet ensemble constitue, après tout, un
gouvernement solide.

Solide! nous nous sommes déjà expliqués sur cette solidité.

Solide! je l'admire, cette solidité. S'il neigeait des journaux en
France seulement pendant deux jours, le matin du troisième jour on ne
saurait plus où M. Louis Bonaparte a passé.

N'importe, cet homme pèse sur l'époque entière, il défigure le
dix-neuvième siècle, et il y aura peut-être dans ce siècle deux ou trois
années sur lesquelles, à je ne sais quelle trace ignoble, on reconnaîtra
que Louis Bonaparte s'est assis là.

Cet homme, chose triste à dire, est maintenant la question de tous les
hommes.

À de certaines époques dans l'histoire, le genre humain tout entier, de
tous les points de la terre, fixe les yeux sur un lieu mystérieux d'où
il semble que va sortir la destinée universelle. Il y a eu des heures où
le monde a regardé le Vatican; Grégoire VII, Léon X, avaient là leur
chaire; d'autres heures où il a contemplé le Louvre, Philippe-Auguste,
Louis IX, François Ier, Henri IV, étaient là; l'Escurial, Saint-Just,
Charles-Quint y songeait; Windsor, Élisabeth la Grande y régnait;
Versailles, Louis XIV entouré d'astres y rayonnait; le Kremlin, on y
entrevoyait Pierre le Grand; Potsdam, Frédéric II s'y enfermait avec
Voltaire...--Aujourd'hui, baisse la tête, histoire, l'univers regarde
l'Élysée!

Cette espèce de porte bâtarde, gardée par deux guérites peintes en
coutil, à l'extrémité du faubourg Saint-Honoré, voilà ce que contemple
aujourd'hui, avec une sorte d'anxiété profonde, le regard du monde
civilisé!...--Ah! qu'est-ce que c'est que cet endroit d'où il n'est pas
sorti une idée qui ne fût un piége, pas une action qui ne fût un crime?
Qu'est-ce que c'est que cet endroit où habitent tous les cynismes avec
toutes les hypocrisies? Qu'est-ce que c'est que cet endroit où les
évêques coudoient Jeanne Poisson dans l'escalier, et, comme il y a cent
ans, la saluent jusqu'à terre; où Samuel Bernard rit dans un coin avec
Laubardemont; où Escobar entre donnant le bras à Gusman d'Alfarache; où,
rumeur affreuse, dans un fourré du jardin l'on dépêche, dit-on, à coups
de bayonnette, des hommes qu'on ne veut pas juger; où l'on entend un
homme dire à une femme qui intercède et qui pleure: «Je vous passe vos
amours, passez-moi mes haines!» Qu'est-ce que c'est que cet endroit où
l'orgie de 1852 importune et déshonore le deuil de 1815? où Césarion,
les bras croisés ou les mains derrière le dos, se promène sous ces mêmes
arbres, dans ces mêmes allées que hante encore le fantôme indigné de
César?

Cet endroit, c'est la tache de Paris; cet endroit, c'est la souillure du
siècle; cette porte, d'où sortent toutes sortes de bruits joyeux,
fanfares, musiques, rires, chocs des verres, cette porte, saluée le jour
par les bataillons qui passent, illuminée la nuit, toute grande ouverte
avec une confiance insolente, c'est une sorte d'injure publique toujours
présente. Le centre de la honte du monde est là.

Ah! à quoi songe la France? Certes, il faut réveiller cette nation; il
faut lui prendre le bras, il faut la secouer, il faut lui parler; il
faut parcourir les champs, entrer dans les villages, entrer dans les
casernes, parler au soldat qui ne sait plus ce qu'il a fait, parler au
laboureur qui a une gravure de l'empereur dans sa chaumière et qui vote
tout ce qu'on veut à cause de cela; il faut leur ôter le radieux fantôme
qu'ils ont devant les yeux; toute cette situation n'est autre chose
qu'un immense et fatal quiproquo; il faut éclaircir ce quiproquo, aller
au fond, désabuser le peuple, le peuple des campagnes surtout, le
remuer, l'agiter, l'émouvoir, lui montrer les maisons vides, lui montrer
les fosses ouvertes, lui faire toucher du doigt l'horreur de ce
régime-ci. Ce peuple est bon et honnête. Il comprendra. Oui, paysan, ils
sont deux, le grand et le petit, l'illustre et l'infâme, Napoléon et
Naboléon!

Résumons ce gouvernement.

Qui est à l'Élysée et aux Tuileries? le crime. Qui siége au Luxembourg?
la bassesse. Qui siége au palais Bourbon? l'imbécillité. Qui siège au
palais d'Orsay? la corruption. Qui siège au Palais de justice? la
prévarication. Et qui est dans les prisons, dans les forts, dans les
cellules, dans les casemates, dans les pontons, à Lambessa, à Cayenne,
dans l'exil? la loi, l'honneur, l'intelligence, la liberté, le droit.

Proscrits, de quoi vous plaignez-vous? vous avez la bonne part.



LIVRE TROISIÈME

LE CRIME



Mais ce gouvernement, ce gouvernement horrible, hypocrite et bête, ce
gouvernement qui fait hésiter entre l'éclat de rire et le sanglot, cette
constitution-gibet où pendent toutes nos libertés, ce gros suffrage
universel et ce petit suffrage universel, le premier nommant le
président, l'autre nommant les législateurs, le petit disant au gros:
_monseigneur, recevez ces millions_, le gros disant au petit: _reçois
l'assurance de mes sentiments_; ce sénat, ce conseil d'état, d'où toutes
ces choses sortent-elles? Mon Dieu! est-ce que nous en sommes déjà venus
à ce point qu'il soit nécessaire de le rappeler?

D'où sort ce gouvernement? Regardez! cela coule encore, cela fume
encore, c'est du sang.

Les morts sont loin, les morts sont morts.

Ah! chose affreuse à penser et à dire, est-ce qu'on n'y songerait déjà
plus?

Est-ce que, parce qu'on boit et mange, parce que la carrosserie va,
parce que toi, terrassier, tu as du travail au bois de Boulogne, parce
que toi, maçon, tu gagnes quarante sous par jour au Louvre, parce que
toi, banquier, tu as bonifié sur les métalliques de Vienne ou sur les
obligations Hope et compagnie, parce que les titres de noblesse sont
rétablis, parce qu'on peut s'appeler monsieur le comte et madame la
duchesse, parce que les processions sortent à la Fête-Dieu, parce qu'on
s'amuse, parce qu'on rit, parce que les murs de Paris sont couverts
d'affiches de fêtes et de spectacles, est-ce qu'on oublierait qu'il y a
des cadavres là-dessous?

Est-ce que, parce qu'on a été au bal de l'École militaire, parce qu'on
est rentrée les yeux éblouis, la tête fatiguée, la robe déchirée, le
bouquet fané, et qu'on s'est jetée sur son lit et qu'on s'est endormie
en songeant à quelque joli officier, est-ce qu'on ne se souviendrait
plus qu'il y a là, sous l'herbe, dans une fosse obscure, dans un trou
profond, dans l'ombre inexorable de la mort, une foule immobile, glacée
et terrible, une multitude d'êtres humains déjà devenus informes, que
les vers dévorent, que la désagrégation consume, qui commencent à se
fondre avec la terre, qui existaient, qui travaillaient, qui pensaient,
qui aimaient, et qui avaient le droit de vivre et qu'on a tués?

Ah! si l'on ne s'en souvient plus, rappelons-le à ceux qui l'oublient!
Réveillez-vous, gens qui dormez! les trépassés vont défiler devant vos
yeux.



EXTRAIT D'UN LIVRE INEDIT INTITULÉ

LE CRIME DU DEUX DÉCEMBRE


Par Victor Hugo. Ce livre sera publié prochainement. Ce sera une
narration complète de l'infâme événement de 1851. Une grande partie est
déjà, écrite; l'auteur recueille en ce moment des matériaux pour le
reste.

Il croit à propos d'entrer dès à présent dans quelques détails au sujet
de ce travail, qu'il s'est imposé comme un devoir.

L'auteur se rend cette justice qu'en écrivant cette narration, austère
occupation de son exil, il a sans cesse présente à l'esprit la haute
responsabilité de l'historien.

Quand elle paraîtra, cette narration soulèvera certainement de
nombreuses et violentes réclamations; l'auteur s'y attend; on ne taille
pas impunément dans la chair vive d'un crime contemporain, et à l'heure
qu'il est tout-puissant. Quoi qu'il en soit, quelles que soient ces
réclamations plus ou moins intéressées, et afin qu'on puisse en juger
d'avance le mérite, l'auteur croit devoir expliquer ici de quelle façon,
avec quel soin scrupuleux de la vérité cette histoire aura été écrite,
ou, pour mieux dire, ce procès-verbal du crime aura été dressé.

Ce récit du 2 décembre contiendra, outre les faits généraux que personne
n'ignore, un très grand nombre de faits inconnus qui y sont mis au jour
pour la première fois. Plusieurs de ces faits, l'auteur les a vus,
touchés, traversés; de ceux-là il peut dire: _quoeque ipse vidi et quorum
pars fui_. Les membres de la gauche républicaine, dont la conduite a été
si intrépide, ont vu ces faits comme lui, et leur témoignage ne lui
manquera pas. Pour tout le reste, l'auteur a procédé à une véritable
information judiciaire; il s'est fait pour ainsi dire le juge
d'instruction de l'histoire; chaque acteur du drame, chaque combattant,
chaque victime, chaque témoin, est venu déposer devant lui; pour tous
les faits douteux, il a confronté les dires et au besoin les personnes.
En général, les historiens parlent aux faits morts; ils les touchent
dans la tombe de leurs verges de juges, les font lever et les
interrogent. Lui, c'est aux faits vivants qu'il a parlé.

Tous les détails du 2 décembre ont de la sorte passé sous ses yeux; il
les a enregistrés tous, il les a pesés tous, aucun ne lui a échappé.
L'histoire pourra compléter ce récit; mais non l'infirmer. Les
magistrats manquant au devoir, il a fait leur office. Quand les
témoignages directs et de vive voix lui faisaient défaut, il a envoyé
sur les lieux ce qu'on pourrait appeler de réelles commissions
rogatoires. Il pourrait citer tel fait pour lequel il a dressé de
véritables questionnaires auxquels il a été minutieusement répondu.

Il le répète, il a soumis le 2 décembre à un long et sévère
interrogatoire. Il a porté le flambeau aussi loin et aussi avant qu'il a
pu. Il a, grâce à cette enquête, en sa possession près de deux cents
dossiers dont ce livre sortira. Il n'est pas un fait de ce récit
derrière lequel, quand l'ouvrage sera publié, l'auteur ne puisse mettre
un nom. On comprendra qu'il s'en abstienne, on comprendra même qu'il
substitue quelquefois aux noms propres et même à de certaines
indications de lieux, des désignations aussi peu transparentes que
possible, en présence des proscriptions pendantes. Il ne veut pas
fournir une liste supplémentaire à M. Bonaparte.

Certes, pas plus dans ce récit du 2 décembre que dans le livre qu'il
publie en ce moment, l'auteur n'est «impartial», comme on a l'habitude
de dire quand on veut louer un historien. L'impartialité, étrange vertu
que Tacite n'a pas. Malheur à qui resterait impartial devant les plaies
saignantes de la liberté! En présence du fait de décembre 1851, l'auteur
sent toute la nature humaine se soulever en lui, il ne s'en cache point,
et l'on doit s'en apercevoir en le lisant. Mais chez lui la passion pour
la vérité égale la passion pour le droit. L'homme indigné ne ment pas.
Cette histoire du 2 décembre donc, il le déclare au moment d'en citer
quelques pages, aura été écrite, on vient de voir comment, dans les
conditions de la réalité la plus absolue.

Nous jugeons utile d'en détacher dès à présent et d'en publier ici même
un chapitre[31] qui, nous le pensons, frappera les esprits, en ce qu'il
jette un jour nouveau sur le «succès» de M. Bonaparte. Grâce aux
réticences des historiographes officiels du 2 décembre, on ne sait pas
assez combien le coup d'état a été près de sa perte et on ignore tout à
fait par quel moyen il s'est sauvé. Mettons ce fait spécial sous les
yeux du lecteur.



JOURNÉE DU 4 DÉCEMBRE

LE COUP D'ÉTAT AUX ABOIS



I


«La résistance avait pris des proportions inattendues.

«Le combat était devenu menaçant; ce n'était plus un combat, c'était une
bataille, et qui s'engageait de toutes parts. À l'Élysée et dans les
ministères les gens pâlissaient; on avait voulu des barricades, on en
avait.

«Tout le centre de Paris se couvrait de redoutes improvisées; les
quartiers barricadés formaient une sorte d'immense trapèze compris entre
les Halles et la rue Rambuteau d'une part et les boulevards de l'autre,
et limité à l'est par la rue du Temple et à l'ouest par la rue
Montmartre. Ce vaste réseau de rues, coupé en tous sens de redoutes et
de retranchements, prenait d'heure en heure un aspect plus terrible et
devenait une sorte de forteresse. Les combattants des barricades
poussaient leurs grand'gardes jusque sur les quais. En dehors du trapèze
que nous venons d'indiquer, les barricades montaient, nous l'avons dit,
jusque dans le faubourg Saint-Martin et aux alentours du canal. Le
quartier des écoles, où le comité de résistance avait envoyé le
représentant de Flotte, était plus soulevé encore que la veille; la
banlieue prenait feu; on battait le rappel aux Batignolles; Madier de
Montjau agitait Belleville; trois barricades énormes se construisaient à
la Chapelle-Saint-Denis. Dans les rues marchandes les bourgeois
livraient leurs fusils, les femmes faisaient de la charpie.--Cela
marche! Paris est parti! nous criait B*** entrant tout radieux au comité
de résistance[32].--D'instant en instant les nouvelles nous arrivaient;
toutes les permanences des divers quartiers se mettaient en
communication avec nous. Les membres du comité délibéraient et lançaient
les ordres et les instructions de combat de tout côté. La victoire
semblait certaine. Il y eut un moment d'enthousiasme et de joie où ces
hommes, encore placés entre la vie et la mort,
s'embrassèrent.--Maintenant, s'écriait Jules Favre, qu'un régiment
tourne ou qu'une légion sorte, Louis Bonaparte est perdu!--Demain la
république sera à l'Hôtel de Ville, disait Michel (de Bourges). Tout
fermentait, tout bouillonnait; dans les quartiers les plus paisibles, on
déchirait les affiches, on démontait les ordonnances. Rue Beaubourg,
pendant qu'on construisait une barricade, les femmes aux fenêtres
criaient: courage! L'agitation gagnait même le faubourg Saint-Germain. À
l'hôtel de la rue de Jérusalem, centre de cette grande toile d'araignée
que la police étend sur Paris, tout tremblait; l'anxiété était profonde,
on entrevoyait la république victorieuse; dans les cours, dans les
bureaux, dans les couloirs, entre commis et sergents de ville, on
commençait à parler avec attendrissement de Caussidière.

«S'il faut en croire ce qui a transpiré de cette caverne, le préfet
Maupas, si ardent la veille et si odieusement lancé en avant, commençait
à reculer et à défaillir. Il semblait prêter l'oreille avec terreur à ce
bruit de marée montante que faisait l'insurrection,--la sainte et
légitime insurrection du droit;--il bégayait, il balbutiait, le
commandement s'évanouissait dans sa bouche.--_Ce petit jeune homme a la
colique_, disait l'ancien préfet Carlier en le quittant. Dans cet
effarement, Maupas se pendait à Morny. Le télégraphe électrique était en
perpétuel dialogue de la préfecture de police au ministère de
l'intérieur et du ministère de l'intérieur à la préfecture de police.
Toutes les nouvelles les plus inquiétantes, tous les signes de panique
et de désarroi arrivaient coup sur coup du préfet au ministre. Morny,
moins effrayé, et homme d'esprit du moins, recevait toutes ces secousses
dans son cabinet. On a raconté qu'à la première il avait dit: Maupas est
malade, et à cette demande: que faut-il faire? avait répondu par le
télégraphe: couchez-vous!--à la seconde il répondit encore:
couchez-vous!--à la troisième, la patience lui échappant, il répondit:
couchez-vous, j... f...!

«Le zèle des agents lâchait prise et commençait à tourner casaque. Un
homme intrépide, envoyé par le comité de résistance pour soulever le
faubourg Saint-Marceau, est arrêté rue des Fossés-Saint-Victor, les
poches pleines des proclamations et des décrets de la gauche. On le
dirige vers la préfecture de police; il s'attendait à être fusillé.
Comme l'escouade qui l'emmenait passait devant la Morgue, quai
Saint-Michel, des coups de fusil éclatent dans la Cité; le sergent de
ville qui conduisait l'escouade dit aux soldats: Regagnez votre poste,
je me charge du prisonnier. Les soldats éloignés, il coupe les cordes
qui liaient les poignets du prisonnier et lui dit:--Allez-vous-en, je
vous sauve la vie, n'oubliez pas que c'est moi qui vous ai mis en
liberté! Regardez-moi bien pour me reconnaître.

«Les principaux complices militaires tenaient conseil; on agitait la
question de savoir s'il ne serait pas nécessaire que Louis Bonaparte
quittât immédiatement le faubourg Saint-Honoré et se transportât soit
aux Invalides, soit au palais du Luxembourg, deux points stratégiques
plus faciles à défendre d'un coup de main que l'Élysée. Les uns
opinaient pour les Invalides, les autres pour le Luxembourg. Une
altercation éclata à ce sujet entre deux généraux.

«C'est dans ce moment-là que l'ancien roi de Westphalie, Jérôme
Bonaparte, voyant le coup d'état chanceler et prenant quelque souci du
lendemain, écrivit à son neveu cette lettre significative:

«Mon cher neveu,

«Le sang français a coulé; arrêtez-en l'effusion par un sérieux appel au
peuple. Vos sentiments sont mal compris. La seconde proclamation, dans
laquelle vous parlez du plébiscite, est mal reçue du peuple, qui ne le
considère pas comme le rétablissement du droit de suffrage. La liberté
est sans garantie si une assemblée ne contribue pas à la constitution de
la république. L'armée a la haute main. C'est le moment de compléter la
victoire matérielle par une victoire morale, et ce qu'un gouvernement ne
peut faire quand il est battu, il doit le faire quand il est victorieux.
Après avoir détruit les vieux partis, opérez la restauration du peuple;
proclamez que le suffrage universel, sincère, et agissant en harmonie
avec la plus grande liberté, nommera le président et l'assemblée
constituante pour sauver et restaurer la république.


«C'est au nom de la mémoire de mon frère, et en partageant son horreur
pour la guerre civile, que je vous écris; croyez-en ma vieille
expérience, et songez que la France, l'Europe et la postérité seront
appelées à juger votre conduite.

«Votre oncle affectionné,

«Jérôme Bonaparte.»

«Place de la Madeleine, les deux représentants Fabvier et Crestin se
rencontraient et s'abordaient. Le général Fabvier faisait remarquer à
son collègue quatre pièces de canon attelées qui tournaient bride,
quittaient le boulevard et prenaient au galop la direction de
l'Élysée.--Est-ce que l'Élysée serait déjà sur la défensive? disait le
général.--Et Crestin, lui montrant au delà de la place de la Révolution
la façade du palais de l'assemblée, répondait:--Général, demain nous
serons là.--Du haut de quelques mansardes qui ont vue sur la cour des
écuries de l'Élysée, on remarquait depuis le matin dans cette cour trois
voitures de voyage attelées et chargées, les postillons en selle, et
prêtes à partir.

«L'impulsion était donnée en effet, l'ébranlement de colère et de haine
devenait universel, le coup d'état semblait perdu; une secousse de plus,
et Louis Bonaparte tombait. Que la journée s'achevât comme elle avait
commencé, et tout était dit. Le coup d'état touchait au désespoir.
L'heure des résolutions suprêmes était venue. Qu'allait-il faire? Il
fallait qu'il frappât un grand coup, un coup inattendu, un coup
effroyable. Il était réduit à cette situation: périr,--ou se sauver
affreusement.

«Louis Bonaparte n'avait pas quitté l'Élysée. Il se tenait dans un
cabinet du rez-de-chaussée, voisin de ce splendide salon doré, où,
enfant, en 1815, il avait assisté à la seconde abdication de Napoléon.
Il était là, seul; l'ordre était donné de ne laisser pénétrer personne
jusqu'à lui. De temps en temps la porte s'entre-bâillait, et la tête
grise du général Roguet, son aide de camp, apparaissait. Il n'était
permis qu'au général Roguet d'ouvrir cette porte et d'entrer. Le général
apportait les nouvelles, de plus en plus inquiétantes, et terminait
fréquemment par ces mots: cela ne va pas, ou: cela va mal. Quand il
avait fini, Louis Bonaparte, accoudé à une table, assis, les pieds sur
les chenets, devant un grand feu, tournait à demi la tête sur le dossier
de son fauteuil et, de son inflexion de voix la plus flegmatique, sans
émotion apparente, répondait invariablement ces quatre mots:--Qu'on
exécute mes ordres!--La dernière fois que le général Roguet entra de la
sorte avec de mauvaises nouvelles, il était près d'une heure,--lui-même
a raconté depuis ces détails, à l'honneur de l'impassibilité de son
maître,--il informa le prince que les barricades dans les rues du centre
tenaient bon et se multipliaient; que sur les boulevards les cris: à bas
le dictateur!--(il n'osa dire: à bas Soulouque!)--et les sifflets
éclataient partout au passage des troupes; que devant la galerie
Jouffroy un adjudant-major avait été poursuivi par la foule et qu'au
coin du café Cardinal, un capitaine d'état-major avait été précipité de
son cheval. Louis Bonaparte se souleva à demi de son fauteuil, et dit
avec calme au général en le regardant fixement:--Eh bien! qu'on dise à
Saint-Arnaud d'exécuter mes ordres.

«Qu'était-ce que ces ordres?

«On va le voir.

«Ici nous nous recueillons, et le narrateur pose la plume avec une sorte
d'hésitation et d'angoisse. Nous abordons l'abominable péripétie de
cette lugubre journée du 4, le fait monstrueux d'où est sorti tout
sanglant le succès du coup d'état. Nous allons dévoiler la plus sinistre
des préméditations de Louis Bonaparte; nous allons révéler, dire,
détailler, raconter ce que tous les historiographes du 2 décembre ont
caché, ce que le général Magnan a soigneusement omis dans son rapport,
ce qu'à Paris même, là où ces choses ont été vues, on ose à peine se
chuchoter à l'oreille. Nous entrons dans l'horrible.

«Le 2 décembre est un crime couvert de nuit, un cercueil fermé et muet,
des fentes duquel sortent des ruisseaux de sang.

«Nous allons entr'ouvrir ce cercueil.


II

«Dès le matin, car ici, insistons sur ce point, la préméditation est
incontestable, dès le matin des affiches étranges avaient été collées à
tous les coins de rue; ces affiches, nous les avons transcrites, on se
les rappelle. Depuis soixante ans que le canon des révolutions tonne à
de certains jours dans Paris et qu'il arrive parfois au pouvoir menacé
de recourir à des ressources désespérées, on n'avait encore rien vu de
pareil. Ces affiches annonçaient aux citoyens que tous les
attroupements, de quelque nature qu'ils fussent, seraient dispersés par
la force _sans sommation_. À Paris, ville centrale de la civilisation,
on croit difficilement qu'un homme aille à l'extrémité de son crime, et
l'on n'avait vu dans ces affiches qu'un procédé d'intimidation hideux,
sauvage, mais presque ridicule.

«On se trompait. Ces affiches contenaient en germe le plan même de Louis
Bonaparte. Elles étaient sérieuses.

«Un mot sur ce qui va être le théâtre de l'acte inouï préparé et
perpétré par l'homme de décembre.

«De la Madeleine au faubourg Poissonnière le boulevard était libre;
depuis le théâtre du Gymnase jusqu'au théâtre de la porte Saint-Martin
il était barricadé, ainsi que la rue de Bondy, la rue Meslay, la rue de
la Lune et toutes les rues qui confinent ou débouchent aux portes
Saint-Denis et Saint-Martin. Au delà de la porte Saint-Martin le
boulevard redevenait libre jusqu'à la Bastille, à une barricade près,
qui avait été ébauchée à la hauteur du Château-d'Eau. Entre les deux
portes Saint-Denis et Saint-Martin, sept ou huit redoutes coupaient la
chaussée de distance en distance. Un carré de quatre barricades
enfermait la porte Saint-denis. Celle de ces quatre barricades qui
regardait la Madeleine et qui devait recevoir le premier choc des
troupes était construite au point culminant du boulevard, la gauche
appuyée à l'angle de la rue de la Lune et la droite à la rue Mazagran.
Quatre omnibus, cinq voitures de déménagement, le bureau de l'inspecteur
des fiacres renversé, les colonnes vespasiennes démolies, les bancs du
boulevard, les dalles de l'escalier de la rue de la Lune, la rampe de
fer du trottoir arrachée tout entière et d'un seul effort par le
formidable poignet de la foule, tel était cet entassement qui suffisait
à peine à barrer le boulevard, fort large en cet endroit. Point de pavé
à cause du macadam. La barricade n'atteignait même pas d'un bord à
l'autre du boulevard et laissait un grand espace libre du côté de la rue
Mazagran. Il y avait là une maison en construction. Voyant cette lacune,
un jeune homme bien mis était monté sur l'échafaudage, et seul, sans se
hâter, sans quitter son cigare, en avait coupé toutes les cordes. Des
fenêtres voisines on l'applaudissait en riant. Un moment après
l'échafaudage tombait à grand bruit, tout d'une pièce, et cet
écroulement complétait la barricade.

«Pendant que cette redoute s'achevait, une vingtaine d'hommes entraient
au Gymnase par la porte des acteurs, et en sortaient quelques instants
après avec des fusils et un tambour trouvés dans le magasin des costumes
et qui faisaient partie de ce qu'on appelle, dans le langage des
théâtres, «les accessoires». Un d'eux prit le tambour et se mit à battre
le rappel. Les autres, avec des vespasiennes jetées bas, des voitures
couchées sur le flanc, des persiennes et des volets décrochés de leurs
gonds et de vieux décors du théâtre, construisirent à la hauteur du
poste Bonne-Nouvelle une petite barricade d'avant-poste ou plutôt une
lunette qui observait les boulevards Poissonnière et Montmartre et la
rue Hauteville. Les troupes avaient dès le matin évacué le corps de
garde. On prit le drapeau de ce corps de garde, qu'on planta sur la
barricade. C'est ce drapeau qui depuis a été déclaré par les journaux du
coup d'état «drapeau rouge».

«Une quinzaine d'hommes s'installèrent dans ce poste avancé. Ils avaient
des fusils, mais point ou peu de cartouches. Derrière eux, la grande
barricade qui couvrait la porte Saint-Denis était occupée par une
centaine de combattants au milieu desquels on remarquait deux femmes et
un vieillard à cheveux blancs, appuyé de la main gauche sur une canne et
tenant de la main droite un fusil. Une des deux femmes portait un sabre
en bandoulière; en aidant à arracher la rampe du trottoir, elle s'était
coupé trois doigts de la main à l'angle d'un barreau de fer; elle
montrait sa blessure à la foule en criant: vive la république! L'autre
femme, montée au sommet de la barricade, appuyée à la hampe du drapeau,
escortée de deux hommes en blouse armés de fusils et présentant les
armes, lisait à haute voix l'appel aux armes des représentants de la
gauche; le peuple battait des mains.

«Tout ceci se faisait entre midi et une heure. Une population immense,
en deçà des barricades, couvrait les trottoirs des deux côtés du
boulevard, silencieuse sur quelques points, sur d'autres criant: à bas
Soulouque! à bas le traître!

«Par intervalle des convois lugubres traversaient cette multitude;
c'étaient des files de civières fermées, portées à bras par des
infirmiers et des soldats. En tête marchaient des hommes tenant de longs
bâtons auxquels pendaient des écriteaux bleus où l'on avait écrit en
grosses lettres: _Service des hôpitaux militaires_. Sur les rideaux des
civières on lisait: _Blessés. Ambulances_. Le temps était sombre et
pluvieux.

«En ce moment-là il y avait foule à la Bourse; des afficheurs y
collaient sur tous les murs des dépêches annonçant les adhésions des
départements au coup d'état. Les agents de change, tout en poussant à la
hausse, riaient et levaient les épaules devant ces placards. Tout à coup
un spéculateur très connu, et grand applaudisseur du coup d'état depuis
deux jours, survient tout pâle et haletant comme quelqu'un qui s'enfuit,
et dit: On mitraille sur les boulevards.

«Voici ce qui se passait:


III

«Un peu après une heure, un quart d'heure après le dernier ordre donné
par Louis Bonaparte au général Roguet, les boulevards, dans toute leur
longueur depuis la Madeleine, s'étaient subitement couverts de cavalerie
et d'infanterie. La division Carrelet, presque entière, composée des
cinq brigades de Cotte, Bourgon, Canrobert, Dulac et Reybell, et
présentant un effectif de seize mille quatre cent dix hommes, avait pris
position et s'était échelonnée depuis la rue de la Paix jusqu'au
faubourg Poissonnière. Chaque brigade avait avec elle sa batterie. Rien
que sur le boulevard Poissonnière on comptait onze pièces de canon. Deux
qui se tournaient le dos avaient été braquées, l'une à l'entrée de la
rue Montmartre, l'autre à l'entrée du faubourg Montmartre, sans qu'on
pût deviner pourquoi, la rue et le faubourg n'offrant même pas
l'apparence d'une barricade. Les curieux, entassés sur les trottoirs et
aux fenêtres, considéraient avec stupeur cet encombrement d'affûts, de
sabres et de bayonnettes.

«Les troupes riaient et causaient», dit un témoin; un autre témoin dit:
«Les soldats avaient un air étrange.» La plupart, la crosse en terre,
s'appuyaient sur leurs fusils et semblaient à demi chancelants de
lassitude, ou d'autre chose. Un de ces vieux officiers qui ont
l'habitude de regarder dans le fond des yeux du soldat, le général L***
dit en passant devant le café Frascati: «Ils sont ivres.»

«Des symptômes se manifestaient.

«À un moment où la foule criait à la troupe: vive la république! à bas
Louis Bonaparte! on entendit un officier dire à demi-voix: _Ceci va
tourner à la charcuterie_.

«Un bataillon d'infanterie débouche par la rue Richelieu. Devant le café
Cardinal il est accueilli par un cri unanime de: vive la république! Un
écrivain qui était là, rédacteur d'un journal conservateur, ajoute: _À
bas Soulouque!_ L'officier d'état-major qui conduisait le détachement
lui assène un coup de sabre qui, esquivé par l'écrivain, coupe un des
petits arbres du boulevard.

«Comme le 1er de lanciers, commandé par le colonel Rochefort, arrivait à
la hauteur de la rue Taitbout, un groupe nombreux couvrait l'asphalte du
boulevard. C'étaient des habitants du quartier, des négociants, des
artistes, des journalistes, et parmi eux quelques femmes tenant de
jeunes enfants par la main. Au passage du régiment, hommes, femmes, tous
crient: vive la constitution! vive la loi! vive la république! Le
colonel Rochefort--le même qui avait présidé, le 31 octobre 1851, à
l'École militaire, le banquet donné par le 1er lanciers au 7e, et qui,
dans ce banquet, avait prononcé ce toast: «Au prince Napoléon, au chef
de l'état; il est la personnification de l'ordre dont nous sommes les
défenseurs»,--ce colonel, au cri tout légal poussé par la foule, lance
son cheval au milieu du groupe, à travers les chaises du trottoir; les
lanciers se ruent à sa suite, et hommes, femmes, enfants, tout est
sabré. «Bon nombre d'entre eux restèrent sur place», dit un apologiste
du coup d'état, lequel ajoute: «Ce fut l'affaire d'un instant[33].»

«Vers deux heures, on braquait deux obusiers à l'extrémité du boulevard
Poissonnière, à cent cinquante pas de la petite barricade-lunette du
poste Bonne-Nouvelle. En mettant ces pièces en batterie, les soldats du
train, peu accoutumés pourtant aux fausses manoeuvres, brisèrent le timon
d'un caisson.--_Vous voyez bien qu'ils sont soûls!_ cria un homme du
peuple.

«À deux heures et demie, car il faut suivre minute à minute et pas à pas
ce drame hideux, le feu s'ouvrit devant la barricade, mollement, et
comme avec distraction. Il semblait que les chefs militaires eussent
l'esprit à toute autre chose qu'à un combat. En effet, on va savoir à
quoi ils songeaient.

«Le premier coup de canon, mal ajusté, passa par-dessus toutes les
barricades. Le projectile alla tuer au Château-d'Eau un jeune garçon qui
puisait de l'eau dans le bassin.

«Les boutiques s'étaient fermées, et presque toutes les fenêtres. Une
croisée pourtant était restée ouverte à un étage supérieur de la maison
qui fait l'angle de la rue du Sentier. Les curieux continuaient
d'affluer principalement sur le trottoir méridional. C'était de la
foule, et rien de plus, hommes, femmes, enfants et vieillards, à
laquelle la barricade, peu attaquée, peu défendue, faisait l'effet de la
petite guerre.

«Cette barricade était un spectacle en attendant qu'elle devînt un
prétexte.



IV


«Il y avait un quart d'heure environ que la troupe tiraillait et que la
barricade ripostait sans qu'il y eût un blessé de part ni d'autre, quand
tout à coup, comme par une commotion électrique, un mouvement
extraordinaire et terrible se fit dans l'infanterie d'abord, puis dans
la cavalerie. La troupe changea subitement de front.

«Les historiographes du coup d'état ont raconté qu'un coup de feu,
dirigé contre les soldats, était parti de la fenêtre restée ouverte au
coin de la rue du Sentier. D'autres ont dit du faîte de la maison qui
fait l'angle de la rue Notre-Dame-de-Recouvrance et de la rue
Poissonnière. Selon d'autres, le coup serait un coup de pistolet et
aurait été tiré du toit de la haute maison qui marque le coin de la rue
Mazagran. Ce coup est contesté, mais ce qui est incontestable, c'est que
pour avoir tiré ce coup de pistolet problématique, qui n'est peut-être
autre chose qu'une porte fermée avec bruit, un dentiste habitant la
maison voisine a été fusillé. En somme, un coup de pistolet ou de fusil
venant d'une des maisons du boulevard a-t-il été entendu? est-ce vrai?
est-ce faux? une foule de témoins nient.

«Si le coup de feu a été tiré, il reste à éclaircir une question: a-t-il
été une cause? ou a-t-il été un signal?

«Quoi qu'il en soit, subitement, comme nous venons de le dire, la
cavalerie, l'infanterie, l'artillerie, firent front à la foule massée
sur les trottoirs, et, sans qu'on put deviner pourquoi, brusquement,
sans motif, «sans sommation», comme l'avaient déclaré les infâmes
affiches du matin, du Gymnase jusqu'aux Bains chinois, c'est-à-dire dans
toute la longueur du boulevard le plus riche, le plus vivant et le plus
joyeux de Paris, une tuerie commença.

«L'armée se mit à fusiller le peuple à bout portant.

«Ce fut un moment sinistre et inexprimable; les cris, les bras levés au
ciel, la surprise, l'épouvante, la foule fuyant dans toutes les
directions, une grêle de balles pleuvant et remontant depuis les pavés
jusqu'aux toits, en une minute les morts jonchant la chaussée, des
jeunes gens tombant le cigare à la bouche, des femmes en robes de
velours tuées roides par les biscaïens, deux libraires arquebusés au
seuil de leurs boutiques sans avoir su ce qu'on leur voulait, des coups
de fusil tirés par les soupiraux des caves et y tuant n'importe qui, le
bazar criblé d'obus et de boulets, l'hôtel Sallandrouze bombardé, la
Maison d'Or mitraillée, Tortoni pris d'assaut, des centaines de cadavres
sur le boulevard, un ruisseau de sang rue de Richelieu.

«Qu'il soit encore ici permis au narrateur de s'interrompre.

«En présence de ces faits sans nom, moi qui écris ces lignes, je le
déclare, je suis un greffier, j'enregistre le crime; j'appelle la cause.
Là est toute ma fonction. Je cite Louis Bonaparte, je cite Saint-Arnaud,
Maupas, Morny, Magnan, Carrelet, Canrobert, Reybell, ses complices; je
cite les autres encore dont on retrouvera ailleurs les noms; je cite les
bourreaux, les meurtriers, les témoins, les victimes, les canons chauds,
les sabres fumants, l'ivresse des soldats, le deuil des familles, les
mourants, les morts, l'horreur, le sang et les larmes à la barre du
monde civilisé.

«Le narrateur seul, quel qu'il fût, on ne le croirait pas. Donnons donc
la parole aux faits vivants, aux faits saignants. Écoutons les
témoignages.



V


«Nous n'imprimerons pas le nom des témoins, nous avons dit pourquoi;
mais on reconnaîtra l'accent sincère et poignant de la réalité.

«Un témoin dit:

«... Je n'avais pas fait trois pas sur le trottoir quand la troupe qui
défilait s'arrêta tout à coup, fit volte-face la figure tournée vers le
midi, abattit ses armes, et fit feu sur la foule éperdue, par un
mouvement instantané.

«Le feu continua sans interruption pendant vingt minutes, dominé de
temps en temps par quelques coups de canon.

«Au premier feu, je me jetai à terre et je me traînai comme un reptile
sur le trottoir jusqu'à la première porte entr'ouverte que je pus
rencontrer.

«C'était la boutique d'un marchand de vin, située au n° 180, à côté du
bazar de l'Industrie. J'entrai le dernier. La fusillade continuait
toujours.

«Il y avait dans cette boutique près de cinquante personnes, et parmi
elles cinq ou six femmes, deux ou trois enfants. Trois malheureux
étaient entrés blessés, deux moururent au bout d'un quart d'heure
d'horribles souffrances; le troisième vivait encore quand je sortis de
cette boutique à quatre heures; il ne survécut pas du reste à sa
blessure, ainsi que je l'ai appris plus tard.

«Pour donner une idée du public sur lequel la troupe avait tiré, je ne
puis rien faire de mieux que de citer quelques exemples des personnes
réunies dans cette boutique.

«Quelques femmes, dont deux venaient d'acheter dans le quartier les
provisions de leur dîner; un petit clerc d'huissier envoyé en course par
son patron; deux ou trois coulissiers de la Bourse; deux ou trois
propriétaires; quelques ouvriers, peu ou point vêtus de blouse. Un des
malheureux réfugiés dans cette boutique m'a produit une vive impression;
c'était un homme d'une trentaine d'années, blond, vêtu d'un paletot
gris, il se rendait avec sa femme dîner au faubourg Montmartre dans sa
famille, quand il fut arrêté sur le boulevard par le passage de la
colonne de troupes. Dans le premier moment, et dès la première décharge,
sa femme et lui tombèrent; il se releva, fut entraîné dans la boutique
du marchand de vin, mais il n'avait plus sa femme à son bras, et son
désespoir ne peut être dépeint. Il voulait à toute force, et malgré nos
représentations, se faire ouvrir la porte et courir à la recherche de sa
femme au milieu de la mitraille qui balayait la rue. Nous eûmes les plus
grandes peines à le retenir pendant une heure. Le lendemain j'appris que
sa femme avait été tuée et que le cadavre avait été reconnu dans la cité
Bergère. Quinze jours plus tard, j'appris que ce malheureux, ayant
menacé de faire subir à M. Bonaparte la peine du talion, avait été
arrêté et transporté à Brest, en destination de Cayenne. Presque tous
les citoyens réunis dans la boutique du marchand de vin appartenaient
aux opinions monarchiques, et je ne rencontrai parmi eux qu'un ancien
compositeur de _la Réforme_, du nom de Meunier, et l'un de ses amis, qui
s'avouassent républicains. Vers quatre heures, je sortis de cette
boutique.»

«Un témoin, de ceux qui croient avoir entendu le coup de feu parti de la
rue de Mazagran, ajoute:

«Ce coup de feu, c'est pour la troupe le signal d'une fusillade dirigée
sur toutes les maisons et leurs fenêtres, dont le roulement dure au
moins trente minutes. Il est simultané depuis la porte Saint-Denis
jusqu'au café du Grand-Balcon. Le canon vient bientôt se mêler à la
mousqueterie.»

«Un témoin dit:

«... À trois heures et un quart un mouvement singulier a lieu. Les
soldats qui faisaient face à la porte Saint-Denis opèrent instantanément
un changement de front, s'appuyant sur les maisons depuis le Gymnase, la
maison du Pont-de-Fer, l'hôtel Saint-Phar, et aussitôt un feu roulant
s'exécute sur les personnes qui se trouvent au côté opposé, depuis la
rue Saint-Denis jusqu'à la rue Richelieu. Quelques minutes suffisent
pour couvrir les trottoirs de cadavres; les maisons sont criblées de
balles, et cette rage conserva son paroxysme pendant trois quarts
d'heure.»

«Un témoin dit:

«... Les premiers coups de canon dirigés sur la barricade Bonne-Nouvelle
avaient servi de signal au reste de la troupe, qui avait fait feu
presque en même temps sur tout ce qui se trouvait à portée de son
fusil.»

«Un témoin dit:

«Les paroles ne peuvent rendre un pareil acte de barbarie. Il faut en
avoir été témoin pour oser le redire et pour attester la vérité d'un
fait aussi inqualifiable.

«Il a été tiré des coups de fusil par milliers, c'est inappréciable[34],
par la troupe, sur tout le monde inoffensif, et cela sans nécessité
aucune. On avait voulu produire une forte impression. Voilà tout.»

«Un témoin dit:

«Lorsque l'agitation était très grande sur le boulevard, la ligne,
suivie de l'artillerie et de la cavalerie, arrivait. On a vu un coup de
fusil tiré du milieu de la troupe, et il était facile de voir qu'il
avait été tiré en l'air, par la fumée qui s'élevait perpendiculairement.
Alors ce fut le signal de tirer sans sommation et de charger à la
bayonnette sur le peuple. Ceci est significatif, et prouve que la troupe
voulait avoir un semblant de motif pour commencer le massacre qui a
suivi.»

«Un témoin raconte:

«... Le canon chargé à mitraille hache les devantures des maisons depuis
le magasin du _Prophète_ jusqu'à la rue Montmartre. Du boulevard
Bonne-Nouvelle on a dû tirer aussi à boulet sur la maison Billecocq, car
elle a été atteinte à l'angle du côté d'Aubusson, et le boulet, après
avoir percé le mur, a pénétré dans l'intérieur.»

«Un autre témoin, de ceux qui nient le coup de feu, dit:

«On a cherché à atténuer cette fusillade et ces assassinats, en
prétendant que des fenêtres de quelques maisons on avait tiré sur les
troupes. Outre que le rapport officiel du général Magnan semble démentir
ce bruit, j'affirme que les décharges ont été instantanées de la porte
Saint-Denis à la porte Montmartre, et qu'il n'y a pas eu, avant la
décharge générale, un seul coup tiré isolément, soit des fenêtres, soit
par la troupe, du faubourg Saint-Denis au boulevard des Italiens.»

«Un autre, qui n'a pas non plus entendu le coup de feu, dit:

«Les troupes défilaient devant le perron de Tortoni, où j'étais depuis
vingt minutes environ, lorsque, avant qu'aucun bruit de coup de feu soit
arrivé à nous, elles s'ébranlent; la cavalerie prend le galop,
l'infanterie le pas de course. Tout d'un coup nous voyons venir du côté
du boulevard Poissonnière une nappe de feu qui s'étend et gagne
rapidement. La fusillade commencée, je puis garantir qu'aucune explosion
n'avait précédé, que pas un coup de fusil n'était parti des maisons
depuis le café Frascati jusqu'à l'endroit où je me tenais. Enfin, nous
voyons les canons des fusils des soldats qui étaient devant nous
s'abaisser et nous menacer. Nous nous réfugions rue Taitbout, sous une
porte cochère. Au même moment les balles passent par-dessus nous et
autour de nous. Une femme est tuée à dix pas de moi au moment où je me
cachais sous la porte cochère. Il n'y avait là, je peux le jurer, ni
barricade ni insurgés; il y avait des _chasseurs, et du gibier_ qui
fuyait, voilà tout.»

«Cette image «chasseurs et gibier» est celle qui vient tout d'abord à
l'esprit de ceux qui ont vu cette chose épouvantable. Nous retrouvons
l'image dans les paroles d'un autre témoin:

«... On voyait les gendarmes mobiles dans le bout de ma rue, et je sais
qu'il en était de même dans le voisinage, tenant leurs fusils et se
tenant eux-mêmes dans la position _du chasseur qui attend le départ du
gibier_, c'est-à-dire le fusil près de l'épaule pour être plus prompt à
ajuster et tirer.»

«Aussi, pour prodiguer les premiers soins aux blessés tombés dans la rue
Montmartre près des portes, voyait-on de distance en distance les portes
s'ouvrir, un bras s'allonger et retirer avec précipitation le cadavre ou
le moribond que les balles lui disputaient encore.»

«Un autre témoin rencontre encore la même image:

«Les soldats embusqués au coin des rues attendaient les citoyens au
passage _comme des chasseurs guettent leur gibier_, et, à mesure qu'ils
les voyaient engagés dans la rue, ils tiraient sur eux _comme sur une
cible_. De nombreux citoyens ont été tués de cette manière, rue du
Sentier, rue Rougemont et rue du Faubourg-Poissonnière.

              *       *       *       *       *

«Partez, disaient les officiers aux citoyens inoffensifs qui leur
demandaient protection. À cette parole ceux-ci s'éloignaient bien vite
et avec confiance; mais ce n'était là qu'un mot d'ordre qui signifiait:
_mort_, et, en effet, à peine avaient-ils fait quelques pas qu'ils
tombaient à la renverse.»

«Au moment où le feu commençait sur les boulevards, dit un autre témoin,
un libraire voisin de la maison des tapis s'empressait de fermer sa
devanture, lorsque des fuyards cherchant à entrer sont soupçonnés par la
troupe ou la gendarmerie mobile, je ne sais laquelle, d'avoir fait feu
sur elles. La troupe pénètre dans la maison du libraire. Le libraire
veut faire des observations; il est seul amené devant sa porte, et sa
femme et sa fille n'ont que le temps de se jeter entre lui et les
soldats qu'il tombait mort. La femme avait la cuisse traversée et la
fille était sauvée par le busc de son corset. La femme, m'a-t-on dit,
est devenue folle depuis.»

«Un autre témoin dit:

«... Les soldats pénétrèrent dans les deux librairies qui sont entre la
maison du _Prophète_ et celle de M. Sallandrouze. Les meurtres commis
sont avérés. On a égorgé les deux libraires sur le trottoir. Les autres
prisonniers le furent dans les magasins.»

«Terminons par ces trois extraits, qu'on ne peut transcrire sans
frissonner:

«Dans le premier quart d'heure de cette horreur, dit un témoin, le feu,
un moment moins vif, laisse croire à quelques citoyens qui n'étaient que
blessés qu'ils pouvaient se relever. Parmi les hommes gisant devant le
_Prophète_ deux se soulevèrent. L'un prit la fuite par la rue du Sentier
dont quelques mètres seulement le séparaient. Il y parvint au milieu des
balles qui emportèrent sa casquette. Le second ne put que se mettre à
genoux, et, les mains jointes, supplier les soldats de lui faire grâce;
mais il tomba à l'instant même fusillé. Le lendemain on pouvait
remarquer, à côté du perron du _Prophète_, une place, à peine large de
quelques pieds, où plus de cent balles avaient porté.

«À l'entrée de la rue Montmartre jusqu'à la fontaine, l'espace de
soixante pas, il y avait soixante cadavres, hommes, femmes, dames,
enfants, jeunes filles. Tous ces malheureux étaient tombés victimes des
premiers coups de feu tirés par la troupe et par la gendarmerie, placées
en face sur l'autre côté des boulevards. Tout cela fuyait aux premières
détonations, faisait encore quelques pas, puis enfin s'affaissait pour
ne plus se relever. Un jeune homme s'était réfugié dans le cadre d'une
porte cochère et s'abritait sous la saillie du mur du côté des
boulevards. _Il servait de cible_ aux soldats. Après dix minutes de
coups maladroits, il fut atteint malgré tous ses efforts pour s'amincir
en s'élevant, et on le vit s'affaisser aussi pour ne plus se relever.»

«Un autre:

«... Les glaces et les fenêtres de la maison du Pont-de-Fer furent
brisées. Un homme qui se trouvait dans la cour était devenu fou de
terreur. Les caves étaient pleines de femmes qui s'y étaient sauvées
inutilement. Les soldats faisaient feu dans les boutiques et par les
soupiraux des caves. De Tortoni au Gymnase, c'était comme cela. Cela
dura plus d'une heure.»



VI


«Bornons là ces extraits. Fermons cet appel lugubre. C'est assez pour
les preuves.

«L'exécration du fait est patente. Cent autres témoignages que nous
avons là sous les yeux répètent presque dans les mêmes termes les mêmes
faits. Il est certain désormais, il est prouvé, il est hors de doute et
de question, il est visible comme le soleil que, le jeudi 4 décembre
1851, la population inoffensive de Paris, la population non mêlée au
combat, a été mitraillée sans sommation et massacrée dans un simple but
d'intimidation, et qu'il n'y a pas d'autre sens à donner au mot
mystérieux de M. Bonaparte.

«Cette exécution dura jusqu'à la nuit tombante. Pendant plus d'une heure
ce fut sur le boulevard comme une orgie de mousqueterie et d'artillerie.
La canonnade et les feux de peloton se croisaient au hasard; à un
certain moment les soldats s'entre-tuaient. La batterie du 6e régiment
d'artillerie qui faisait partie de la brigade Canrobert fut démontée;
les chevaux, se cabrant au milieu des balles, brisèrent les
avant-trains, les roues et les timons, et de toute la batterie, en moins
d'une minute, il ne resta qu'une seule pièce qui pût rouler. Un escadron
entier du 1er lanciers fut obligé de se réfugier dans un hangar rue
Saint-Fiacre. On compta le lendemain, dans les flammes des lances,
soixante-dix trous de balle. La furie avait pris les soldats. Au coin de
la rue Rougemont, au milieu de la fumée, un général agita les bras comme
pour les retenir; un chirurgien aide-major du 27e faillit être tué par
des soldats qu'il voulait modérer. Un sergent dit à un officier qui lui
arrêtait le bras: Lieutenant, vous trahissez. Les soldats n'avaient plus
conscience d'eux-mêmes, ils étaient comme fous du crime qu'on leur
faisait commettre. Il vient un moment où l'abomination même de ce que
vous faites vous fait redoubler les coups. Le sang est une sorte de vin
horrible; le massacre enivre.

«Il semblait qu'une main aveugle lançât la mort du fond d'une nuée. Les
soldats n'étaient plus que des projectiles.

«Deux pièces étaient braquées de la chaussée du boulevard sur une seule
façade de maison, le magasin Sallandrouze, et tiraient sur la façade à
outrance, à toute volée, à quelques pas de distance, à bout portant.
Cette maison, ancien hôtel bâti en pierre de taille et remarquable par
son perron presque monumental, fendue par les boulets comme par des
coins de fer, s'ouvrait, se lézardait, se crevassait du haut en bas; les
soldats redoublaient. À chaque décharge un craquement se faisait
entendre. Tout à coup un officier d'artillerie arrive au galop et crie:
arrêtez! arrêtez! La maison penchait en avant; un boulet de plus, elle
croulait sur les canons et sur les canonniers.

«Les canonniers étaient ivres au point que, ne sachant plus ce qu'ils
faisaient, plusieurs se laissèrent tuer par le recul des canons. Les
balles venaient à la fois de la porte Saint-Denis, du boulevard
Poissonnière et du boulevard Montmartre; les artilleurs, qui les
entendaient siffler dans tous les sens à leurs oreilles, se couchaient
sur leurs chevaux, les hommes du train se réfugiaient sous les caissons
et derrière les fourgons; on vit des soldats, laissant tomber leur képi,
s'enfuir éperdus dans la rue Notre-Dame-de-Recouvrance; des cavaliers
perdant la tête tiraient leurs carabines en l'air; d'autres mettaient
pied à terre et se faisaient un abri de leurs chevaux. Trois ou quatre
chevaux échappés couraient çà et là effarés de terreur.

«Des jeux effroyables se mêlaient au massacre. Les tirailleurs de
Vincennes s'étaient établis sur une des barricades du boulevard qu'ils
avaient prise à la bayonnette, et de là ils s'exerçaient au tir sur les
passants éloignés. On entendait des maisons voisines ces dialogues
hideux:--Je gage que je descends celui-ci.--Je parie que non.--Je parie
que si.--Et le coup partait. Quand l'homme tombait, cela se devinait à
un éclat de rire. Lorsqu'une femme passait:--Tirez à la femme! criaient
les officiers; tirez aux femmes!

«C'était là un des mots d'ordre; sur le boulevard Montmartre, où l'on
usait beaucoup de la bayonnette, un jeune capitaine d'état-major criait:
Piquez les femmes!

«Une femme crut pouvoir traverser la rue Saint-Fiacre, un pain sous le
bras; un tirailleur l'abattit.

«Rue Jean-Jacques-Rousseau on n'allait pas jusque-là; une femme cria:
vive la république! elle fut seulement fouettée par les soldats. Mais
revenons au boulevard.

«Un passant, huissier, fut visé au front et atteint. Il tomba sur les
mains et sur les genoux en criant: grâce! Il reçut treize autres balles
dans le corps. Il a survécu. Par un hasard inouï, aucune blessure
n'était mortelle. La balle du front avait labouré la peau et fait le
tour du crâne sans le briser.

«Un vieillard de quatrevingts ans, trouvé blotti on ne sait où, fut
amené devant le perron du _Prophète_ et fusillé. Il tomba.--_Il ne se
fera pas de bosse à la tête_, dit un soldat. Le vieillard était tombé
sur un monceau de cadavres. Deux jeunes gens d'Issy, mariés depuis un
mois et ayant épousé les deux soeurs, traversaient le boulevard, venant
de leurs affaires. Ils se virent couchés en joue. Ils se jetèrent à
genoux, ils criaient: Nous avons épousé les deux soeurs! On les tua. Un
marchand de coco, nommé Robert et demeurant faubourg Poissonnière, n°
97, s'enfuyait rue Montmartre, sa fontaine sur le dos. On le tua[35]. Un
enfant de treize ans, apprenti sellier, passait sur le boulevard devant
le café Vachette; on l'ajuste. Il pousse des cris désespérés; il tenait
à la main une bride de cheval; il l'agitait en disant: Je fais une
commission. On le tua. Trois balles lui trouèrent la poitrine. Tout le
long du boulevard on entendait les hurlements et les soubresauts des
blessés que les soldats lardaient à coups de bayonnette et laissaient là
sans même les achever.

«Quelques bandits prenaient le temps de voler. Un caissier d'une
association dont le siège était rue de la Banque sort de sa caisse à
deux heures, va rue Bergère toucher un effet, revient avec l'argent, est
tué sur le boulevard. Quand on releva son cadavre, il n'avait plus sur
lui ni sa bague, ni sa montre, ni la somme d'argent qu'il rapportait.

«Sous prétexte de coups de fusil tirés sur la troupe, on entra dans dix
ou douze maisons çà et là et l'on passa à la bayonnette tout ce qu'on y
trouva. Il y a à toutes les maisons du boulevard des conduits de fonte
par où les eaux sales des maisons se dégorgent au dehors dans le
ruisseau. Les soldats, sans savoir pourquoi, prenaient en défiance ou en
haine telle maison fermée du haut en bas, muette, morne, et qui, comme
toutes les maisons du boulevard, semblait inhabitée, tant elle était
silencieuse. Ils frappaient à la porte, la porte s'ouvrait, ils
entraient. Un moment après on voyait sortir de la bouche des conduits de
fonte un flot rouge et fumant. C'était du sang.

«Un capitaine, les yeux hors de la tête, criait aux soldats: Pas de
quartier! Un chef de bataillon vociférait: Entrez dans les maisons et
tuez tout!

«On entendait des sergents dire: Tapez sur les _bédouins, ferme sur les
bédouins _!--«Du temps de l'oncle, raconte un témoin, les soldats
appelaient les bourgeois pékins. Actuellement nous sommes des bédouins.
Lorsque les soldats massacraient les habitants, c'était au cri de:
_Hardi sur les bédouins!_»

«Au cercle de Frascati, où plusieurs habitués, entre autres un vieux
général, étaient réunis, on entendait ce tonnerre de mousqueterie et de
canonnade, et l'on ne pouvait croire qu'on tirât à balle. On riait et
l'on disait: «C'est à poudre. Quelle mise en scène! Quel comédien que ce
Bonaparte-là!» On se croyait au Cirque. Tout à coup les soldats entrent
furieux, et veulent fusiller tout le monde. On ne se doutait pas du
danger qu'on courait. On riait toujours. Un témoin nous disait: _Nous
croyions que cela faisait partie de la bouffonnerie_. Cependant, les
soldats menaçant toujours, on finit par comprendre.--_Tuons tout_!
disaient-ils. Un lieutenant qui reconnut le vieux général les en
empêcha. Pourtant un sergent: _Lieutenant, f...-nous la paix; ce n'est
pas votre affaire, c'est la nôtre_.

«Les soldats tuaient pour tuer. Un témoin dit: On a fusillé dans la cour
des maisons jusqu'aux chevaux, jusqu'aux chiens.»

«Dans la maison qui fait, avec Frascati, l'angle de la rue Richelieu, on
voulait arquebuser tranquillement même les femmes et les enfants; ils
étaient déjà en tas pour cela en face d'un peloton quand un colonel
survint; il sursit au meurtre, parqua ces pauvres êtres tremblants dans
le passage des Panoramas, dont il fit fermer les grilles, et les sauva.
Un écrivain distingué, M. Lireux, ayant échappé aux premières balles,
fut promené deux heures durant, de corps de garde en corps de garde,
pour être fusillé. Il fallut des miracles pour le sauver. Le célèbre
artiste Sax, qui se trouvait par occasion dans le magasin de musique de
Brandus, allait y être fusillé, quand un général le reconnut. Partout
ailleurs on tua au hasard.

«Le premier qui fut tué dans cette boucherie,--l'histoire garde aussi le
nom du premier massacré de la Saint-Barthélémy,--s'appelait Théodore
Debaecque, et demeurait dans la maison du coin de la rue du Sentier, par
laquelle le carnage commença.



VII

«La tuerie terminée,--c'est-à-dire à la nuit noire,--on avait commencé
en plein jour,--on n'enleva pas les cadavres; ils étaient tellement
pressés que rien que devant une seule boutique, la boutique de
Barbedienne, on en compta trente-trois. Chaque carré de terre découpé
dans l'asphalte au pied des arbres du boulevard était un réservoir de
sang. «Les morts, dit un témoin, étaient entassés en monceaux, les uns
sur les autres, vieillards, enfants, blouses et paletots réunis dans un
indescriptible pêle-mêle, têtes, bras, jambes confondus.»

«Un autre témoin décrit ainsi un groupe de trois individus: «Deux
étaient renversés sur le dos; un troisième, s'étant embarrassé entre
leurs jambes, était tombé sur eux.» Les cadavres isolés étaient rares,
on les remarquait plus que les autres. Un jeune homme bien vêtu était
assis, adossé à un mur, les jambes écartées, les bras à demi croisés, un
jonc de Verdier dans la main droite, et semblait regarder; il était
mort. Un peu plus loin les balles avaient cloué contre une boutique un
adolescent en pantalon de velours de coton, qui tenait à la main des
épreuves d'imprimerie. Le vent agitait ces feuilles sanglantes sur
lesquelles le poignet du mort s'était crispé. Un pauvre vieux, à cheveux
blancs, était étendu au milieu de la chaussée, avec son parapluie à côté
de lui. Il touchait presque du coude un jeune homme en bottes vernies et
en gants jaunes qui gisait ayant encore le lorgnon dans l'oeil. À
quelques pas était couchée, la tête sur le trottoir, les pieds sur le
pavé, une femme du peuple qui s'enfuyait son enfant dans ses bras. La
mère et l'enfant étaient morts, mais la mère n'avait pas lâché l'enfant.

«Ah! vous me direz, monsieur Bonaparte, que vous en êtes bien fâché,
mais que c'est un malheur; qu'en présence de Paris prêt à se soulever il
a bien fallu prendre un parti et que vous avez été acculé à cette
nécessité; et que, quant au coup d'état, vous aviez des dettes, que vos
ministres avaient des dettes, que vos aides de camp avaient des dettes,
que vos valets de pied avaient des dettes; que vous répondiez de tout;
qu'on n'est pas prince, que diable! pour ne pas manger de temps en temps
quelques millions de trop; qu'il faut bien s'amuser un peu et jouir de
la vie; que c'est la faute à l'assemblée qui n'a pas su comprendre cela
et qui voulait vous condamner à quelque chose comme deux maigres
millions par an, et, qui plus est, vous forcer de quitter le pouvoir au
bout de vos quatre ans et d'exécuter la constitution; qu'on ne peut pas,
après tout, sortir de l'Élysée pour entrer à Clichy; que vous aviez en
vain eu recours aux petits expédients prévus par l'article 405; que les
scandales approchaient, que la presse démagogique jasait, que l'affaire
des lingots d'or allait éclater, que vous devez du respect au nom de
Napoléon, et que, ma foi! n'ayant plus d'autre choix, plutôt que d'être
un des vulgaires escrocs du code, vous avez mieux aimé être un des
grands assassins de l'histoire!

«Donc, au lieu de vous souiller, ce sang vous a lavé. Fort bien.

«Je continue.

VIII

«Quand ce fut fini, Paris vint voir; la foule afflua dans ces lieux
terribles; on la laissa faire. C'était le but du massacreur. Louis
Bonaparte n'avait pas fait cela pour le cacher.

«Le côté sud du boulevard était couvert de papiers de cartouches
déchirées, le trottoir du côté nord disparaissait sous les plâtras
détachés par les balles des façades des maisons, et était tout blanc
comme s'il avait neigé; les flaques de sang faisaient de larges taches
noirâtres dans cette neige de débris. Le pied n'évitait un cadavre que
pour rencontrer des éclats de vitre, de plâtre ou de pierre; certaines
maisons étaient si écrasées de mitraille et de boulets qu'elles
semblaient prêtes à crouler, entre autres la maison Sallandrouze dont
nous avons parlé et le magasin de deuil au coin du faubourg Montmartre.
«La maison Billecoq, dit un témoin, est encore aujourd'hui étayée par de
fortes pièces en bois et la façade sera en partie reconstruite. La
maison des tapis est percée à jour en plusieurs endroits.» Un autre
témoin dit: «Toutes les maisons, depuis le cercle des étrangers jusqu'à
la rue Poissonnière, étaient littéralement criblées de balles, du côté
droit du boulevard surtout. Une des grandes glaces du magasin de la
_Petite Jeannette_ en avait reçu certainement plus de deux cents pour sa
part. Il n'y avait pas une fenêtre qui n'eût la sienne. On respirait une
atmosphère de salpêtre.» Trente-sept cadavres étaient entassés dans la
cité Bergère, et les passants pouvaient les compter à travers la grille.
Une femme était arrêtée à l'angle de la rue Richelieu. Elle regardait.
Tout à coup elle s'aperçoit qu'elle a les pieds mouillés:--Tiens,
dit-elle, il a donc plu? j'ai les pieds dans l'eau.--Non, madame, lui
dit un passant, ce n'est pas de l'eau.--Elle avait les pieds dans une
mare de sang.

«Rue Grange-Batelière, on voyait dans un coin trois cadavres entièrement
nus.

«Pendant la tuerie, les barricades du boulevard avaient été enlevées par
la brigade Bourgon. Les cadavres des défenseurs de la barricade de la
porte Saint-Denis dont nous avons parlé en commençant ce récit furent
entassés devant la porte de la maison Jouvin. Mais, dit un témoin, «ce
n'était rien comparé aux monceaux qui couvraient le boulevard».

«À deux pas du théâtre des Variétés, la foule s'arrêtait devant une
casquette pleine de cervelle et de sang accrochée à une branche d'arbre.

«Un témoin dit: «Un peu plus loin que les Variétés, je rencontre un
cadavre, la face contre terre; je veux le relever, aidé de quelques
personnes; des soldats nous repoussent... Un peu plus loin il y avait
deux corps, un homme et une femme, puis un seul, un ouvrier...» (nous
abrégeons...) «De la rue Montmartre à la rue du Sentier, _on marchait
littéralement dans le sang_; il couvrait le trottoir dans certains
endroits d'une épaisseur de quelques lignes, et, sans hyperbole, sans
exagération, il fallait des précautions pour ne pas y mettre les pieds.
Je comptai là trente-trois cadavres. Ce spectacle était au-dessus de mes
forces; je sentais de grosses larmes sillonner mes joues. Je demandai à
traverser la chaussée pour rentrer chez moi, ce qui me fut _accordé_.»

«Un témoin dit: «L'aspect du boulevard était horrible. _Nous marchions
dans le sang, à la lettre._ Nous comptâmes dix-huit cadavres dans une
longueur de vingt-cinq pas.»

«Un témoin, marchand de la rue du Sentier, dit: «J'ai fait le trajet du
boulevard du Temple chez moi; je suis rentré avec un pouce de sang à mon
pantalon.»

«Le représentant Versigny raconte: «Nous apercevions au loin, jusque
près de la porte Saint-Denis, les immenses feux des bivouacs de la
troupe. C'était, avec quelques rares lampions, la seule clarté qui
permit de se retrouver au milieu de cet affreux carnage. Le combat du
jour n'était rien à côté de ces cadavres et de ce silence. R... et moi,
nous étions anéantis. Un citoyen vint à passer; sur une de mes
exclamations, il s'approcha, me prit la main et me dit:--Vous êtes
républicain, moi j'étais ce qu'on appelait un ami de l'ordre, un
réactionnaire; mais il faudrait être abandonné de Dieu pour ne pas
exécrer cette effroyable orgie. La France est déshonorée! et il nous
quitta en sanglotant.»

«Un témoin qui nous permet de le nommer, un légitimiste, l'honorable M.
de Cherville, déclare: «... Le soir, j'ai voulu recommencer ces tristes
investigations. Je rencontrai, rue Le Peletier, MM. Bouillon et Gervais
(de Caen); nous fîmes quelques pas ensemble, et je glissai. Je me retins
à M. Bouillon. Je regardai à mes pieds. J'avais marché dans une large
flaque de sang. Alors M. Bouillon me raconta que le matin, étant à sa
fenêtre, il avait vu le pharmacien dont il me montrait la boutique,
occupé à en fermer la porte. Une femme tomba, le pharmacien se précipita
pour la relever; au même instant un soldat l'ajusta et le frappa à dix
pas d'une balle dans la tête. M. Bouillon, indigné et oubliant son
propre danger, cria aux passants qui étaient là: Vous témoignerez tous
de ce qui vient de se passer.»

«Vers les onze heures du soir, quand les bivouacs furent allumés
partout, M. Bonaparte permit qu'on s'amusât. Il y eut sur le boulevard
comme une fête de nuit. Les soldats riaient et chantaient en jetant au
feu les débris des barricades, puis, comme à Strasbourg et à Boulogne,
vinrent les distributions d'argent. Écoutons ce que raconte un témoin:
«J'ai vu, à la porte Saint-Denis, un officier d'état-major remettre deux
cents francs au chef d'un détachement de vingt hommes en lui disant: Le
prince m'a chargé de vous remettre cet argent, pour être distribué à vos
braves soldats. Il ne bornera pas là les témoignages de sa
satisfaction.--Chaque soldat a reçu dix francs.»

«Le soir d'Austerlitz, l'empereur disait:--Soldats, je suis content de
vous!

«Un autre ajoute: «Les soldats, le cigare à la bouche, narguaient les
passants et faisaient sonner l'argent qu'ils avaient dans la poche.» Un
autre dit: «Les officiers cassaient les rouleaux de louis _comme des
bâtons de chocolat_.»

«Les sentinelles ne permettaient qu'aux femmes de passer; si un homme se
présentait, on lui criait: au large! Des tables étaient dressées dans
les bivouacs; officiers et soldats y buvaient. La flamme des brasiers se
reflétait sur tous ces visages joyeux. Les bouchons et les capsules
blanches du vin de Champagne surnageaient sur les ruisseaux rouges de
sang. De bivouac à bivouac on s'appelait avec de grands cris et des
plaisanteries obscènes. On se saluait: vive les gendarmes! vive les
lanciers! et tous ajoutaient: vive Louis-Napoléon! On entendait le choc
des verres et le bruit des bouteilles brisées. Çà et là, dans l'ombre,
une bougie de cire jaune ou une lanterne à la main, des femmes rôdaient
parmi les cadavres, regardant l'une après l'autre ces faces pâles et
cherchant celle-ci son fils, celle-ci son père, celle-là son mari.

IX

«Délivrons-nous tout de suite de ces affreux détails.

«Le lendemain 5, au cimetière Montmartre, on vit une chose épouvantable.

«Un vaste espace, resté vague jusqu'à ce jour, fut «utilisé» pour
l'inhumation provisoire de quelques-uns des massacrés. Ils étaient
ensevelis la tête hors de terre, afin que leurs familles pussent les
reconnaître. La plupart, les pieds dehors, avec un peu de terre sur la
poitrine. La foule allait là, le flot des curieux vous poussait, on
errait au milieu des sépulcres, et par instants on sentait la terre
plier sous soi; on marchait sur le ventre d'un cadavre. On se
retournait, on voyait sortir de terre des bottes et des sabots ou des
brodequins de femme; de l'autre côté était la tête que votre pression
sur le corps faisait remuer.

«Un témoin illustre, le grand statuaire David, aujourd'hui proscrit et
errant hors de France, dit:

«J'ai vu au cimetière Montmartre une quarantaine de cadavres encore
vêtus de leurs habits; on les avait placés à côté l'un de l'autre;
quelques pelletées de terre les cachaient jusqu'à la tête, qu'on avait
laissée découverte, afin que les parents les reconnussent. Il y avait si
peu de terre qu'on voyait les pieds encore à découvert, et le public
marchait sur ces corps, ce qui était horrible. Il y avait là de nobles
têtes de jeunes hommes tout empreintes de courage; au milieu était une
pauvre femme, la domestique d'un boulanger, qui avait été tuée en
portant le pain aux pratiques de son maître, et à côté une belle jeune
fille, marchande de fleurs sur le boulevard. Ceux qui cherchaient des
personnes disparues étaient obligés de fouler aux pieds les corps afin
de pouvoir regarder de près les têtes. J'ai entendu un homme du peuple
dire avec une expression d'horreur: On marche comme sur un tremplin.»

«La foule continua de se porter aux divers lieux où des victimes avaient
été déposées, notamment cité Bergère; si bien que ce même jour, 5, comme
la multitude croissait et devenait importune, et qu'il fallait éloigner
les curieux, on put lire sur un grand écriteau à l'entrée de la cité
Bergère ces mots en lettres majuscules: _Ici il n'y a plus de cadavres_.

«Les trois cadavres nus de la rue Grange-Batelière ne furent enlevés que
le 5 au soir.

«On le voit et nous y insistons, dans le premier moment et pour le
profit qu'il en voulait faire, le coup d'état ne chercha pas le moins du
monde à cacher son crime; la pudeur ne lui vint que plus tard; le
premier jour, bien au contraire, il l'étala. L'atrocité ne suffisait
pas, il fallait le cynisme. Massacrer n'était que le moyen, terrifier
était le but.

X

«Ce but fut-il atteint?

«Oui.

«Immédiatement, dès le soir du 4 décembre, le bouillonnement public
tomba. La stupeur glaça Paris. L'indignation qui élevait la voix devant
le coup d'état se tut subitement devant le carnage. Ceci ne ressemblait
plus à rien de l'histoire. On sentit qu'on avait affaire à quelqu'un
d'inconnu.

«Crassus a écrasé les gladiateurs; Hérode a égorgé les enfants; Charles
IX a exterminé les huguenots, Pierre de Russie les strélitz, Méhémet-Ali
les mameluks, Mahmoud les janissaires; Danton a massacré les
prisonniers. Louis Bonaparte venait d'inventer un massacre nouveau, le
massacre des passants.

«Ce massacre termina la lutte. Il y a des heures où ce qui devrait
exaspérer les peuples, les consterne. La population de Paris sentit
qu'elle avait le pied d'un bandit sur la gorge. Elle ne se débattit
plus. Ce même soir, Mathieu (de la Drôme) entra dans le lieu où siégeait
le comité de résistance et nous dit: «Nous ne sommes plus à Paris, nous
ne sommes plus sous la République; nous sommes à Naples et chez le roi
Bomba.»

«À partir de ce moment, quels que fussent les efforts du comité, des
représentants et de leurs courageux auxiliaires, il n'y eut plus, sur
quelques points seulement, par exemple à cette barricade du
Petit-Carreau où tomba si héroïquement Denis Dussoubs, le frère du
représentant, qu'une résistance qui ressemblait moins à un combat qu'aux
dernières convulsions du désespoir. Tout était fini.

«Le lendemain 5, les troupes victorieuses paradaient sur les boulevards.
On vit un général montrer son sabre nu au peuple et crier: _La
république, la voilà!_

«Ainsi un égorgement infâme, le massacre des passants, voilà ce que
contenait, comme nécessité suprême, la «mesure» du 2 décembre. Pour
l'entreprendre, il fallait être un traître; pour la faire réussir, il
fallait être un meurtrier.

«C'est par ce procédé que le coup d'état conquit la France et vainquit
Paris. Oui, Paris! On a besoin de se le répéter à soi-même, c'est à
Paris que cela s'est passé!

«Grand Dieu! les baskirs sont entrés dans Paris la lance haute en
chantant leur chant sauvage, Moscou avait été brûlé; les prussiens sont
entrés dans Paris, on avait pris Berlin; les autrichiens sont entrés
dans Paris, on avait bombardé Vienne; les anglais sont entrés dans
Paris, le camp de Boulogne avait menacé Londres; ils sont arrivés à nos
barrières, ces hommes de tous les peuples, tambours battants, clairons
en tête, drapeaux déployés, sabres nus, canons roulants, mèches
allumées, ivres, ennemis, vainqueurs, vengeurs, criant avec rage devant
les dômes de Paris les noms de leurs capitales, Londres, Berlin, Vienne,
Moscou! Eh bien! dès qu'ils ont mis le pied sur le seuil de cette ville,
dès que le sabot de leurs chevaux a sonné sur le pavé de nos rues,
autrichiens, anglais, prussiens, russes, tous, en pénétrant dans Paris,
ont entrevu dans ces murs, dans ces édifices, dans ce peuple, quelque
chose de prédestiné, de vénérable et d'auguste; tous ont senti la sainte
horreur de la ville sacrée; tous ont compris qu'ils avaient là, devant
eux, non la ville d'un peuple, mais la ville du genre humain; tous ont
baissé l'épée levée! Oui, massacrer les parisiens, traiter Paris en
place prise d'assaut, mettre à sac un quartier de Paris, violer la
seconde Ville Éternelle, assassiner la civilisation dans son sanctuaire,
mitrailler les vieillards, les enfants et les femmes dans cette grande
enceinte, foyer du monde, ce que Wellington avait défendu à ses
montagnards demi-nus, ce que Schwartzenberg avait interdit à ses
croates, ce que Blücher n'avait pas permis à sa landwehr, ce que Platow
n'avait pas osé faire faire par ses cosaques, toi, tu l'as fait faire
par des soldats français, misérable!»



LIVRE QUATRIÈME

LES AUTRES CRIMES



I

QUESTIONS SINISTRES


Quel est le total des morts?

Louis Bonaparte, sentant venir l'histoire et s'imaginant que les Charles
IX peuvent atténuer les Saint-Barthélémy, a publié, comme pièce
_justificative_, un état dit «officiel des personnes décédées». On
remarque dans _cette liste alphabétique_[36] des mentions comme
celle-ci:--Adde, libraire, boulevard Poissonnière, 17, tué chez
lui.--Boursier, enfant de sept ans et demi, tué rue Tiquetonne.--Belval,
ébéniste, rue de la Lune, 10, tué chez lui.--Coquard, propriétaire à
Vire (Calvados), tué boulevard Montmartre.--Debaecque, négociant, rue du
Sentier, 45, tué chez lui.--De Couvercelle, fleuriste, rue Saint-Denis,
257, tué chez lui.--Labilte, bijoutier, boulevard Saint-Martin, 63, tué
chez lui.--Monpelas, parfumeur, rue Saint-Martin, 181, tué chez
lui.--Demoiselle Grellier, femme de ménage, faubourg Saint-Martin, 209,
tuée boulevard Montmartre.--Femme Guillard, dame de comptoir, faubourg
Saint-Denis, 77, tuée boulevard Saint-Denis.--Femme Garnier, dame de
confiance, boulevard Bonne-Nouvelle, 6, tuée boulevard
Saint-Denis.--Femme Ledaust, femme de ménage, passage du Caire, 76, à la
Morgue.--Françoise Noël, giletière, rue des Fossés-Montmartre, 20, morte
à la Charité.--Le comte Poninski, rentier, rue de la Paix, 32, tué
boulevard Montmartre.--Femme Raboisson, couturière, morte à la maison
nationale de santé.--Femme Vidal, rue du Temple, 97, morte à
l'Hôtel-Dieu.--Femme Seguin, brodeuse, rue Saint-Martin, 240, morte à
l'hospice Beaujon.--Demoiselle Seniac, demoiselle de boutique, rue du
Temple, 196, morte à l'hospice Beaujon.--Thirion de Montauban,
propriétaire, rue de Lancry, tué sur sa porte, etc., etc.

Abrégeons. Louis Bonaparte, dans ce document, avoue cent
_quatrevingt-onze_ assassinats.

Cette pièce enregistrée pour ce qu'elle vaut, quel est le vrai total?
Quel est le chiffre réel des victimes? De combien de cadavres le coup
d'état de décembre est-il jonché? Qui peut le dire? Qui le sait? Qui le
saura jamais? Comme on l'a vu plus haut, un témoin dépose: «Je comptai
là trente-trois cadavres»; un autre, sur un autre point du boulevard,
dit: «Nous comptâmes dix-huit cadavres dans une longueur de vingt ou
vingt-cinq pas»; un autre, placé ailleurs, dit: «Il y avait là, dans
soixante pas, plus de soixante cadavres.» L'écrivain si longtemps menacé
de mort nous a dit à nous-même: «J'ai vu de mes yeux plus de huit cents
morts dans toute la longueur du boulevard.» Maintenant cherchez,
calculez ce qu'il faut de crânes brisés et de poitrines défoncées par la
mitraille pour couvrir de sang «à la lettre» un demi-quart de lieue de
boulevards. Faites comme les femmes, comme les soeurs, comme les filles,
comme les mères désespérées, prenez un flambeau, allez-vous-en dans
cette nuit, tâtez à terre, tâtez le pavé, tâtez le mur, ramassez les
cadavres, questionnez les spectres, et comptez si vous pouvez.

Le nombre des victimes! On en est réduit aux conjectures. C'est là une
question que l'histoire réserve. Cette question, nous prenons, quant à
nous, l'engagement de l'examiner et de l'approfondir plus tard.

Le premier jour, Louis Bonaparte étala sa tuerie. Nous avons dit
pourquoi. Cela lui était utile. Après quoi, ayant tiré de la chose tout
le parti qu'il en voulait, il la cacha. On donna l'ordre aux gazettes
élyséennes de se taire, à Magnan d'omettre, aux historiographes
d'ignorer. On enterra les morts après minuit, sans flambeaux, sans
convois, sans chants, sans prêtres, furtivement. Défense aux familles de
pleurer trop haut.

Et il n'y a pas eu seulement le massacre du boulevard, il y a eu le
reste, il y a eu les fusillades sommaires, les exécutions inédites.

Un des témoins que nous avons interrogés demanda à un chef de bataillon
de la gendarmerie mobile, laquelle s'est distinguée dans ces
égorgements: Eh bien, voyons! le chiffre? Est-ce quatre cents?--L'homme
a haussé les épaules.--Est-ce six cents?--L'homme a hoché la
tête.--Est-ce huit cents?--Mettez douze cents, a dit l'officier, et vous
n'y serez pas encore.

À l'heure qu'il est, personne ne sait au juste ce que c'est que le 2
décembre, ce qu'il a fait, ce qu'il a osé, qui il a tué, qui il a
enseveli, qui il a enterré. Dès le matin du crime, les imprimeries ont
été mises sous le scellé, la parole a été supprimée par Louis Bonaparte,
homme de silence et de nuit. Le 2, le 3, le 4, le 5 et depuis, la vérité
a été prise à la gorge et étranglée au moment où elle allait parler.
Elle n'a pu même jeter un cri. Il a épaissi l'obscurité sur son
guet-apens, et il a en partie réussi. Quels que soient les efforts de
l'histoire, le 2 décembre plongera peut-être longtemps encore dans une
sorte d'affreux crépuscule. Ce crime est composé d'audace et d'ombre;
d'un côté il s'étale cyniquement au grand jour, de l'autre il se dérobe
et s'en va dans la brume. Effronterie oblique et hideuse qui cache on ne
sait quelles monstruosités sous son manteau.

Ce qu'on entrevoit suffit. D'un certain côté du 2 décembre tout est
ténèbres, mais on voit des tombes dans ces ténèbres.

Sous ce grand attentat on distingue confusément une foule d'attentats.
La providence le veut ainsi; elle attache aux trahisons des nécessités.
Ah! tu te parjures! ah! tu violes ton serment! ah! tu enfreins le droit
et la justice! Eh bien! prends une corde, car tu seras forcé
d'étrangler; prends un poignard, car tu seras forcé de poignarder;
prends une massue, car tu seras forcé d'écraser; prends de l'ombre et de
la nuit, car tu seras forcé de te cacher. Un crime appelle l'autre;
l'horreur est pleine de logique. On ne s'arrête pas, et on ne fait pas
un noeud au milieu. Allez! ceci d'abord; bien. Puis cela, puis cela
encore; allez toujours! La loi est comme le voile du temple; quand elle
se déchire, c'est du haut en bas.

Oui, répétons-le, dans ce qu'on a appelé «l'acte du 2 décembre» on
trouve du crime à toute profondeur. Le parjure à la surface,
l'assassinat au fond. Meurtres partiels, tueries en masse, mitraillades
en plein jour, fusillades nocturnes, une vapeur de sang sort de toutes
parts du coup d'état.

Cherchez dans la fosse commune des cimetières, cherchez sous les pavés
des rues, sous les talus du Champ de Mars, sous les arbres des jardins
publics, cherchez dans le lit de la Seine.

Peu de révélations. C'est tout simple. Bonaparte a eu cet art monstrueux
de lier à lui une foule de malheureux hommes dans la nation officielle
par je ne sais quelle effroyable complicité universelle. Les papiers
timbrés des magistrats, les écritoires des greffiers, les gibernes des
soldats, les prières des prêtres sont ses complices. Il a jeté son crime
autour de lui comme un réseau, et les préfets, les maires, les juges,
les officiers et les soldats y sont pris. La complicité descend du
général au caporal, et remonte du caporal au président. Le sergent de
ville se sent compromis comme le ministre. Le gendarme dont le pistolet
s'est appuyé sur l'oreille d'un malheureux et dont l'uniforme est
éclaboussé de cervelle humaine, se sent coupable comme le colonel. En
haut, des hommes atroces ont donné des ordres qui ont été exécutés en
bas par des hommes féroces. La férocité garde le secret à l'atrocité. De
là ce silence hideux.

Entre cette férocité et cette atrocité, il y a même eu émulation et
lutte; ce qui échappait à l'une était ressaisi par l'autre. L'avenir ne
voudra pas croire à ces prodiges d'acharnement. Un ouvrier passait sur
le Pont-au-Change, des gendarmes mobiles l'arrêtent; on lui flaire les
mains.--Il sent la poudre, dit un gendarme. On fusilla l'ouvrier; quatre
balles lui traversèrent le corps.--Jetez-le à l'eau! crie un sergent.
Les gendarmes le prennent par la tête et par les pieds et le jettent
par-dessus le pont.--L'homme fusillé et noyé s'en va à vau-l'eau.
Cependant il n'était pas mort; la fraîcheur glaciale de la rivière le
ranime; il était hors d'état de faire un mouvement, son sang coulait
dans l'eau par quatre trous, mais sa blouse le soutint, il vint échouer
sous l'arche d'un pont. Là des gens du port le trouvent, on le ramasse,
on le porte à l'hôpital, il guérit; guéri, il sort. Le lendemain on
l'arrête et on le traduit devant un conseil de guerre. La mort l'ayant
refusé, Louis Bonaparte l'a repris. L'homme est aujourd'hui à Lambessa.

Ce que le Champ de Mars a vu particulièrement, les effroyables scènes
nocturnes qui l'ont épouvanté et déshonoré, l'histoire ne peut les dire
encore. Grâce à Louis Bonaparte, ce champ auguste de la Fédération peut
s'appeler désormais Haceldama. Un des malheureux soldats que l'homme du
2 décembre a transformés en bourreaux raconte avec horreur et à voix
basse que dans une seule nuit le nombre des fusillés n'a pas été de
moins de huit cents.

Louis Bonaparte a creusé en hâte une fosse et y a jeté son crime.
Quelques pelletées de terre, le goupillon d'un prêtre, et tout a été
dit. Maintenant, le carnaval impérial danse dessus.

Est-ce là tout? est-ce que cela est fini? est-ce que Dieu permet et
accepte de tels ensevelissements? Ne le croyez pas. Quelque jour, sous
les pieds de Bonaparte, entre les pavés de marbre de l'Élysée ou des
Tuileries, cette fosse se rouvrira brusquement, et l'on en verra sortir
l'un après l'autre chaque cadavre avec sa plaie, le jeune homme frappé
au coeur, le vieillard branlant sa vieille tête trouée d'une balle, la
mère sabrée avec son enfant tué dans ses bras, tous debout, livides,
terribles, et fixant sur leur assassin des yeux sanglants.

En attendant ce jour, et dès à présent, l'histoire commence votre
procès, Louis Bonaparte. L'histoire rejette votre liste officielle des
morts et vos _pièces justificatives_.

L'histoire dit qu'elles mentent et que vous mentez.

Vous avez mis à la France un bandeau sur les yeux et un bâillon dans la
bouche. Pourquoi?

Est-ce pour faire des actions loyales? Non, des crimes. Qui a peur de la
clarté fait le mal.

Vous avez fusillé la nuit, au Champ de Mars, à la Préfecture, au Palais
de justice, sur les places, sur les quais, partout.

Vous dites que non.

Je dis que si.

Avec vous on a le droit de supposer, le droit de soupçonner, le droit
d'accuser.

Et quand vous niez, on a le droit de croire; votre négation est acquise
à l'affirmation.

Votre 2 décembre est montré au doigt par la conscience publique.
Personne n'y songe sans un secret frisson. Qu'avez-vous fait dans cette
ombre-là?

Vos jours sont hideux, vos nuits sont suspectes.

Ah! homme de ténèbres que vous êtes!

       *       *       *       *       *

Revenons à la boucherie du boulevard, au mot: «qu'on exécute mes
ordres!» et à la journée du 4.

Louis Bonaparte, le soir de ce jour-là, dut se comparer à Charles X qui
n'avait pas voulu brûler Paris, et à Louis-Philippe qui n'avait pas
voulu verser le sang du peuple, et il dut se rendre à lui-même cette
justice qu'il était un grand politique. Quelques jours après, M. le
général Th..., anciennement attaché à l'un des fils du roi
Louis-Philippe, vint à l'Élysée. Du plus loin que Louis Bonaparte le
vit, faisant dans sa pensée la comparaison que nous venons d'indiquer,
il cria d'un air de triomphe au général: Eh bien?

M. Louis Bonaparte est bien véritablement l'homme qui disait à l'un de
ses ministres d'autrefois, de qui nous le tenons: _Si j'avais été
Charles X et si, dans les journées de Juillet, j'avais pris Laffitte,
Benjamin Constant et Lafayette, je les aurais fait fusiller comme des
chiens_.

Le 4 décembre, Louis Bonaparte eût été arraché le soir même de l'Élysée,
et la loi triomphait, s'il eût été un de ces hommes qui hésitent devant
un massacre. Par bonheur pour lui, il n'avait pas de ces délicatesses.
Quelques cadavres de plus ou de moins, qu'est-ce que cela fait? Allons,
tuez! tuez au hasard! sabrez! fusillez, canonnez, écrasez, broyez!
terrifiez-moi cette odieuse ville de Paris! Le coup d'état penchait, ce
grand meurtre le releva. Louis Bonaparte avait failli se perdre par sa
félonie, il se sauva par sa férocité. S'il n'avait été que Faliero,
c'était fait de lui; heureusement il était César Borgia. Il se jeta à la
nage avec son crime dans un fleuve de sang; un moins coupable s'y fût
noyé, il le traversa. C'est là ce qu'on appelle son succès. Aujourd'hui
il est sur l'autre rive, essayant de se sécher et de s'essuyer, tout
ruisselant de ce sang qu'il prend pour de la pourpre, et demandant
l'empire.



II

SUITE DES CRIMES


Et voilà ce malfaiteur!

Et l'on ne t'applaudirait pas, ô vérité, quand aux yeux de l'Europe, aux
yeux du monde, en présence du peuple, à la face de Dieu, en attestant
l'honneur, le serment, la foi, la religion, la sainteté de la vie
humaine, le droit, la générosité de toutes les âmes, les femmes, les
soeurs, les mères, la civilisation, la liberté, la république, la France,
devant ses valets, son sénat et son conseil d'état, devant ses généraux,
ses prêtres et ses agents de police, toi qui représentes le peuple, car
le peuple, c'est la réalité; toi qui représentes l'intelligence, car
l'intelligence, c'est la lumière; toi qui représentes l'humanité, car
l'humanité, c'est la raison; au nom du peuple enchaîné, au nom de
l'intelligence proscrite, au nom de l'humanité violée, devant ce tas
d'esclaves qui ne peut ou qui n'ose dire un mot, tu soufflettes ce
brigand de l'ordre!

Ah! qu'un autre cherche des mots modérés. Oui, je suis net et dur, je
suis sans pitié pour cet impitoyable et je m'en fais gloire.

Poursuivons.

À ce que nous venons de raconter ajoutez tous les autres crimes sur
lesquels nous aurons plus d'une occasion de revenir, et dont, si Dieu
nous prête la vie, nous raconterons l'histoire en détail. Ajoutez les
incarcérations en masse avec des circonstances féroces, les prisons
regorgeant[37], le séquestre[38] des biens des proscrits dans dix
départements, notamment dans la Nièvre, dans l'Allier et dans les
Basses-Alpes; ajoutez la confiscation des biens d'Orléans avec le
morceau donné au clergé, Schinderhannes faisait toujours la part du
curé. Ajoutez les commissions mixtes et la commission dite de
clémence[39]; les conseils de guerre combinés avec les juges
d'instruction et multipliant les abominations, les exils par fournées,
l'expulsion d'une partie de la France hors de France; rien que pour un
seul département, l'Hérault, trois mille deux cents bannis ou déportés;
ajoutez cette épouvantable proscription, comparable aux plus tragiques
désolations de l'histoire, qui, pour tendance, pour opinion, pour
dissidence honnête avec ce gouvernement, pour une parole d'homme libre
dite même avant le 2 décembre, prend, saisit, appréhende, arrache le
laboureur à son champ, l'ouvrier à son métier, le propriétaire à sa
maison, le médecin à ses malades, le notaire à son étude, le conseiller
général à ses administrés, le juge à son tribunal, le mari à sa femme,
le frère à son frère, le père à ses enfants, l'enfant à ses parents, et
marque d'une croix sinistre toutes les têtes depuis les plus hautes
jusqu'aux plus obscures. Personne n'échappe. Un homme en haillons, la
barbe longue, entre un matin dans ma chambre à Bruxelles. J'arrive,
dit-il; j'ai fait la route à pied; voilà deux jours que je n'ai mangé.
On lui donne du pain. Il mange. Je lui dis:--D'où venez-vous?--De
Limoges.--Pourquoi êtes-vous ici?--Je ne sais pas; on m'a chassé de chez
nous.--Qu'est-ce que vous êtes?--Je suis sabotier.

Ajoutez l'Afrique, ajoutez la Guyane, ajoutez les atrocités de Bertrand,
les atrocités de Canrobert, les atrocités d'Espinasse, les atrocités de
Martimprey; les cargaisons de femmes expédiées par le général Guyon; le
représentant Miot traîné de casemate en casemate; les baraques où l'on
est cent cinquante, sous le soleil des tropiques, avec la promiscuité,
avec l'ordure, avec la vermine, et où tous ces innocents, tous ces
patriotes, tous ces honnêtes gens expirent, loin des leurs, dans la
fièvre, dans la misère, dans l'horreur, dans le désespoir, se tordant
les mains. Ajoutez tous ces malheureux livrés aux gendarmes, liés deux à
deux, emmagasinés dans les faux ponts du _Magellan_, du _Canada_ ou du
_Duguesclin_; jetés à Lambessa, jetés à Cayenne avec les forçats, sans
savoir ce qu'on leur veut, sans pouvoir deviner ce qu'ils ont fait.
Celui-ci, Alphonse Lambert, de l'Indre, arraché de son lit mourant; cet
autre, Patureau Francoeur, vigneron, déporté parce que, dans son village,
on avait voulu en faire un président de la république; cet autre,
Valette, charpentier à Châteauroux, déporté pour avoir, six mois avant
le 2 décembre, un jour d'exécution capitale, refusé de dresser la
guillotine.

Ajoutez la chasse aux hommes dans les villages, la battue de Viroy dans
les montagnes de Lure, la battue de Pellion dans les bois de Clamecy
avec quinze cents hommes; l'ordre rétabli à Crest, deux mille insurgés,
trois cents tués; les colonnes mobiles partout; quiconque se lève pour
la loi, sabré et arquebusé; celui-ci, Charles Sauvan, à Marseille, crie:
vive la république! un grenadier du 54e fait feu sur lui, la balle entre
par les reins et sort par le ventre; cet autre, Vincent, de Bourges, est
adjoint de sa commune; il proteste, comme magistrat, contre le coup
d'état; on le traque dans son village, il s'enfuit, on le poursuit, un
cavalier lui abat deux doigts d'un coup de sabre, un autre lui fend la
tête, il tombe; on le transporte au fort d'Ivry avant de le panser;
c'est un vieillard de soixante-seize ans.

Ajoutez des faits comme ceux-ci: dans le Cher, le représentant Viguier
est arrêté. Arrêté, pourquoi? Parce qu'il est représentant, parce qu'il
est inviolable, parce que le suffrage du peuple l'a fait sacré. On jette
Viguier dans les prisons. Un jour, on lui permet de sortir _une heure_
pour régler des affaires qui réclamaient impérieusement sa présence.
Avant de sortir, deux gendarmes, le nommé Pierre Guéret et le nommé
Dubernelle, brigadier, s'emparent de Viguier; le brigadier lui joint les
deux mains l'une contre l'autre, de façon que les paumes se touchent, et
lui lie étroitement les poignets avec une chaîne; le bout de la chaîne
pendait, le brigadier fait passer de force et à tours redoublés le bout
de chaîne entre les deux mains de Viguier, au risque de lui briser les
poignets par la pression. Les mains du prisonnier bleuissent et se
gonflent.--C'est la question que vous me donnez là, dit tranquillement
Viguier.--Cachez vos mains, répond le gendarme en ricanant, si vous avez
honte.--Misérable, reprend Viguier, celui de nous deux que cette chaîne
déshonore, c'est toi. Viguier traverse ainsi les rues de Bourges, qu'il
habite depuis trente ans, entre deux gendarmes, levant les mains,
montrant ses chaînes. Le représentant Viguier a soixante-dix ans.

Ajoutez les fusillades sommaires dans vingt départements: «Tout ce qui
résiste», écrit le sieur Saint-Arnaud, ministre de la guerre, «doit être
fusillé au nom de la société en légitime défense[40]». «Six jours ont
suffi pour _écraser_ l'insurrection», mande le général Levaillant,
commandant l'état de siége du Var. «J'ai fait de bonnes prises», mande
de Saint-Étienne le commandant Viroy; «j'ai fusillé sans désemparer huit
individus; je traque les chefs dans les bois». À Bordeaux, le général
Bourjoly enjoint aux chefs de colonnes mobiles de «faire fusiller
sur-le-champ tous les individus pris les armes à la main». À
Forcalquier, c'est mieux encore; la proclamation d'état de siége porte:
«La ville de Forcalquier est en état de siége. Les citoyens _n'ayant pas
pris part_ aux événements de la journée et _détenteurs_ d'armes sont
sommés de les rendre sous peine d'être fusillés.» La colonne mobile de
Pézenas arrive à Servian; un homme cherche à s'échapper d'une maison
cernée, on le tue d'un coup de fusil. À Entrains, on fait quatrevingts
prisonniers; un se sauve à la nage, on fait feu sur lui, une balle
l'atteint, il disparaît sous l'eau; on fusille les autres. À ces choses
exécrables ajoutez ces choses infâmes: à Brioude, dans la Haute-Loire,
un homme et une femme jetés en prison pour avoir labouré le champ d'un
proscrit; à Loriol, dans la Drôme, Astier, garde champêtre, condamné à
vingt ans de travaux forcés pour avoir donné asile à des fugitifs;
ajoutez, et la plume tremble à écrire ceci, la peine de mort rétablie,
la guillotine politique relevée, des sentences horribles; les citoyens
condamnés à la mort sur l'échafaud par les juges janissaires des
conseils de guerre; à Clamecy, Milletot, Jouannin, Guillemot, Sabatier
et Four; à Lyon, Courty, Romegal, Bressieux, Fauritz, Julien, Roustain
et Garan, adjoint du maire de Cliouscat; à Montpellier, dix-sept pour
l'affaire de Bédarrieux, Mercadier, Delpech, Denis, André, Barthez,
Triadou, Pierre Carrière, Galzy, Calas dit le Vacher, Gardy, Jacques
Pagès, Michel Hercule, Mar, Vène, Frié, Malaterre, Beaumont, Pradal, les
six derniers par bonheur contumaces, et à Montpellier, encore quatre
autres, Choumac, Vidal, Cadelard et Pagès. Quel est le crime de ces
hommes? Leur crime c'est le vôtre, si vous êtes un bon citoyen, c'est le
mien à moi qui écris ces lignes, c'est l'obéissance à l'article 110 de
la constitution, c'est la résistance armée à l'attentat de Louis
Bonaparte; et le conseil «ordonne que l'exécution aura lieu _dans la
forme ordinaire_, sur une des places publiques de Béziers» pour les
quatre derniers, et pour les dix-sept autres «sur une des places
publiques de Bédarrieux»; _le Moniteur_ l'annonce; il est vrai que _le
Moniteur_ annonce en même temps que le service du dernier bal des
Tuileries était fait par trois cents maîtres d'hôtel dans la tenue
rigoureuse prescrite par le cérémonial de l'ancienne maison impériale.

À moins qu'un universel cri d'horreur n'arrête à temps cet homme, toutes
ces têtes tomberont.

À l'heure où nous écrivons ceci, voici ce qui vient de se passer à
Belley:

Un homme de Bugez près Belley, un ouvrier nommé Charlet, avait ardemment
soutenu, au 10 décembre 1848, la candidature de Louis Bonaparte. Il
avait distribué des bulletins, appuyé, propagé, colporté; l'élection fut
pour lui un triomphe; il espérait en Louis-Napoléon, il prenait au
sérieux les écrits socialistes de l'homme de Ham et ses programmes
«humanitaires» et républicains; au 10 décembre il y a eu beaucoup de ces
dupes honnêtes; ce sont aujourd'hui les plus indignés. Quand Louis
Bonaparte fut au pouvoir, quand on vit l'homme à l'oeuvre, les illusions
s'évanouirent. Charlet, homme d'intelligence, fut un de ceux dont la
probité républicaine se révolta, et peu à peu, à mesure que Louis
Bonaparte s'enfonçait plus avant dans la réaction, Charlet se détachait
de lui; il passa ainsi de l'adhésion la plus confiante à l'opposition la
plus loyale et la plus vive. C'est l'histoire de beaucoup d'autres
nobles coeurs.

Au 2 décembre, Charlet n'hésita pas. En présence de tous les attentats
réunis dans l'acte infâme de Louis Bonaparte, Charlet sentit la loi
remuer en lui; il se dit qu'il devait être d'autant plus sévère qu'il
était un de ceux dont la confiance avait été le plus trahie. Il comprit
clairement qu'il n'y avait plus qu'un devoir pour le citoyen, un devoir
étroit et qui se confondait avec le droit, défendre la république,
défendre la constitution, et résister par tous les moyens à l'homme que
la gauche, et son crime plus encore que la gauche, venait de mettre hors
la loi. Les réfugiés de Suisse passèrent la frontière en armes,
traversèrent le Rhône près d'Anglefort et entrèrent dans le département
de l'Ain. Charlet se joignit à eux.

À Seyssel, la petite troupe rencontra les douaniers. Les douaniers,
complices volontaires ou égarés du coup d'état, voulurent s'opposer à
leur passage. Un engagement eut lieu, un douanier fut tué, Charlet fut
pris.

Le coup d'état traduisit Charlet devant un conseil de guerre. On
l'accusait de la mort du douanier qui, après tout, n'était qu'un fait de
combat. Dans tous les cas, Charlet était étranger à cette mort; le
douanier était tombé percé d'une balle, et Charlet n'avait d'autre arme
qu'une lime aiguisée. Charlet ne reconnut pas pour un tribunal le groupe
d'hommes qui prétendait le juger. Il leur dit: Vous n'êtes pas des
juges; où est la loi? la loi est de mon côté.--Il refusa de répondre.

Interrogé sur le fait du douanier tué, il eût pu tout éclaircir d'un
mot; mais descendre à une explication, c'eût été accepter dans une
certaine mesure ce tribunal. Il ne voulut pas; il garda le silence.

Ces hommes le condamnèrent à mort «selon la forme ordinaire des
exécutions criminelles».

La condamnation prononcée, on sembla l'oublier; les jours, les semaines,
les mois s'écoulaient. De toute part, dans la prison, on disait à
Charlet: Vous êtes sauvé.

Le 29 juin, au point du jour, la ville de Belley vit une chose lugubre.
L'échafaud était sorti de terre pendant la nuit et se dressait au milieu
de la place publique.

Les habitants s'abordaient tout pâles et s'interrogeaient: Avez-vous vu
ce qui est dans la place?--Oui.--Pour qui?

C'était pour Charlet.

La sentence de mort avait été déférée à M. Bonaparte; elle avait
longtemps dormi à l'Élysée; on avait d'autres affaires; mais un beau
matin, après sept mois, personne ne songeant plus ni à l'engagement de
Seyssel, ni au douanier tué, ni à Charlet, M. Bonaparte, ayant besoin
probablement de mettre quelque chose entre la fête du 10 mai et la fête
du 15 août, avait signé l'ordre d'exécution.

Le 29 juin donc, il y a quelques jours à peine, Charlet fut extrait de
sa prison. On lui dit qu'il allait mourir. Il resta calme. Un homme qui
est avec la justice ne craint pas la mort, car il sent qu'il y a deux
choses en lui, l'une, son corps, qu'on peut tuer, l'autre, la justice, à
laquelle on ne lie pas les bras et dont la tête ne tombe pas sous le
couteau.

On voulut faire monter Charlet en charrette.--Non, dit-il aux gendarmes,
j'irai à pied, je puis marcher, je n'ai pas peur.

La foule était grande sur son passage. Tout le monde le connaissait dans
la ville et l'aimait; ses amis cherchaient son regard. Charlet, les bras
attachés derrière le dos, saluait de la tête à droite et à
gauche.--Adieu, Jacques! adieu, Pierre! disait-il, et il
souriait.--Adieu, Charlet, répondaient-ils, et tous pleuraient. La
gendarmerie et la troupe de ligne entouraient l'échafaud. Il y monta
d'un pas lent et ferme. Quand on le vit debout sur l'échafaud, la foule
eut un long frémissement; les femmes jetaient des cris, les hommes
crispaient le poing.

Pendant qu'on le bouclait sur la bascule, il regarda le couperet et
dit:--Quand je pense que j'ai été bonapartiste! Puis, levant les yeux au
ciel, il cria: Vive la république!

Un moment après sa tête tombait.

Ce fut un deuil dans Belley et dans tous les villages de l'Ain.--Comment
est-il mort? demandait-on.--Bravement.--Dieu soit loué!

C'est de cette façon qu'un homme vient d'être tué.

La pensée succombe et s'abîme dans l'horreur en présence d'un fait si
monstrueux.

Ce crime ajouté aux autres crimes les achève et les scelle d'une sorte
de sceau sinistre.

C'est plus que le complément, c'est le couronnement.

On sent que M. Bonaparte doit être content. Faire fusiller la nuit, dans
l'obscurité, dans la solitude, au Champ de Mars, sous les arches des
ponts, derrière un mur désert, n'importe qui, au hasard, pêle-mêle, des
inconnus, des ombres, dont on ne sait pas même le chiffre, faire tuer
des anonymes par des anonymes, et que tout cela s'en aille dans les
ténèbres, dans le néant, dans l'oubli, en somme, c'est peu satisfaisant
pour l'amour-propre; on a l'air de se cacher et vraiment on se cache en
effet; c'est médiocre. Les gens à scrupules ont le droit de vous dire:
Vous voyez bien que vous avez peur; vous n'oseriez faire ces choses-là
en public; vous reculez devant vos propres actes. Et, dans une certaine
mesure, ils semblent avoir raison. Arquebuser les gens la nuit, c'est
une violation de toutes les lois divines et humaines, mais ce n'est pas
assez insolent. On ne se sent pas triomphant après. Quelque chose de
mieux est possible.

Le grand jour, la place publique, l'échafaud légal, l'appareil régulier
de la vindicte sociale, livrer les innocents à cela, les faire périr de
cette manière, ah! c'est différent; parlez-moi de ceci! Commettre un
meurtre en plein midi au beau milieu de la ville, au moyen d'une machine
appelée tribunal ou conseil de guerre, au moyen d'une autre machine,
lentement bâtie par un charpentier, ajustée, emboîtée, vissée et
graissée à loisir; dire: ce sera pour telle heure; apporter deux
corbeilles et dire: ceci sera pour le corps et ceci pour la tête;
l'heure venue, amener la victime liée de cordes, assistée d'un prêtre,
procéder au meurtre avec calme, charger un greffier d'en dresser
procès-verbal, entourer le meurtre de gendarmes le sabre nu, de telle
sorte que le peuple qui est là frissonne et ne sache plus ce qu'il voit,
et doute si ces hommes en uniforme sont une brigade de gendarmerie ou
une bande de brigands, et se demande, en regardant l'homme qui lâche le
couperet, si c'est le bourreau et si ce n'est pas plutôt un assassin!
voilà qui est hardi et ferme, voilà une parodie du fait légal bien
effrontée et bien tentante et qui vaut la peine d'être exécutée; voilà
un large et splendide soufflet sur la joue de la justice. À la bonne
heure!

Faire cela sept mois après la lutte, froidement, inutilement, comme un
oubli qu'on répare, comme un devoir qu'on accomplit, c'est effrayant,
c'est complet; on a un air d'être dans son droit qui déconcerte les
consciences et qui fait frémir les honnêtes gens.

Rapprochement terrible et qui contient toute la situation: Voici deux
hommes, un ouvrier et un prince. Le prince commet un crime, il entre aux
Tuileries; l'ouvrier fait son devoir, il monte sur l'échafaud. Et qui
est-ce qui dresse l'échafaud de l'ouvrier? C'est le prince.

Oui, cet homme qui, s'il eût été vaincu en décembre, n'eût échappé à la
peine de mort que par l'omnipotence du progrès et par une extension, à
coup sûr trop généreuse, du principe de l'inviolabilité de la vie
humaine, cet homme, ce Louis Bonaparte, ce prince qui transporte les
façons de faire des Poulmann et des Soufflard dans la politique, c'est
lui qui rebâtit l'échafaud! et il ne tremble pas! et il ne pâlit pas! et
il ne sent pas que c'est là une échelle fatale, qu'on est maître de ne
point la relever, mais qu'une fois relevée on n'est plus maître de la
renverser, et que celui qui la dresse pour autrui la retrouve plus tard
pour lui-même. Elle le reconnaît et lui dit: tu m'as mise là; je t'ai
attendu.

Non, cet homme ne raisonne pas; il a des besoins, il a des caprices, il
faut qu'il les satisfasse. Ce sont des envies de dictateur. La
toute-puissance serait fade si on ne l'assaisonnait de cette façon.
Allons, coupez la tête à Charlet et aux autres. M. Bonaparte est
prince-président de la république française; M. Bonaparte a seize
millions par an, quarante-quatre mille francs par jour, vingt-quatre
cuisiniers pour son service personnel et autant d'aides de camp; il a
droit de chasse aux étangs de Saclay et de Saint-Quentin, aux forêts de
Laigne, d'Ourscamp et de Carlemont, aux bois de Champagne et de Barbeau;
il a les Tuileries, le Louvre, l'Élysée, Rambouillet, Saint-Cloud,
Versailles, Compiègne; il a sa loge impériale à tous les spectacles,
fête et gala et musique tous les jours, le sourire de M. Sibour et le
bras de Mme la marquise de Douglas pour entrer au bal, tout cela ne lui
suffit pas, il lui faut encore cette guillotine. Il lui faut
quelques-uns de ces paniers rouges parmi les paniers de vin de
Champagne.

Oh! cachons nos visages de nos deux mains! Cet homme, ce hideux boucher
du droit et de la justice, avait encore le tablier sur le ventre et les
mains dans les entrailles fumantes de la constitution et les pieds dans
le sang de toutes les lois égorgées, quand vous, juges, quand vous,
magistrats, hommes des lois, hommes du droit!...--Mais je m'arrête; je
vous retrouverai plus tard, avec vos robes noires et avec vos robes
rouges, avec vos robes couleur d'encre et vos robes couleur de sang, et
je les retrouverai aussi, je les ai déjà châtiés et je les châtierai
encore, ces autres, vos chefs, ces juristes souteneurs du guet-apens,
ces prostitués, ce Baroche, ce Suin, ce Royer, ce Mongis, ce Rouher, ce
Troplong, déserteurs des lois, tous ces noms qui n'expriment plus autre
chose que la quantité de mépris possible à l'homme!

Et s'il n'a pas scié ses victimes entre deux planches comme Christiern
II, s'il n'a pas enfoui les gens en vie comme Ludovic le Maure, s'il n'a
pas bâti les murs de son palais avec des hommes vivants et des pierres
comme Timour-Beig, qui naquit, dit la légende, les mains fermées et
pleines de sang; s'il n'a pas ouvert le ventre aux femmes grosses comme
César, duc de Valentinois; s'il n'a pas estrapadé les femmes par les
seins, _testibusque viros_, comme Ferdinand de Tolède; s'il n'a pas roué
vif, brûlé vif, bouilli vif, écorché vif, crucifié, empalé, écartelé, ne
vous en prenez pas à lui, ce n'est pas sa faute; c'est que le siècle s'y
refuse obstinément. Il a fait tout ce qui était humainement ou
inhumainement possible. Le dix-neuvième siècle, siècle de douceur,
siècle de décadence, comme disent les absolutistes et les papistes,
étant donné, Louis Bonaparte a égalé en férocité ses contemporains
Haynau, Radetzky, Filangieri, Schwartzenberg et Ferdinand de Naples, et
les a dépassés même. Mérite rare, et dont il faut lui tenir compte comme
d'une difficulté de plus, la scène s'est passée en France. Rendons-lui
cette justice: au temps où nous sommes, Ludovic Sforce, le Valentinois,
le duc d'Albe, Timour et Christiern II n'auraient rien fait de plus que
Louis Bonaparte; dans leur époque, il eût fait tout ce qu'ils ont fait;
dans la nôtre, au moment de construire et de dresser les gibets, les
roues, les chevalets, les grues à estrapades, les tours vivantes, les
croix et les bûchers, ils se seraient arrêtés comme lui, malgré eux et à
leur insu, devant la résistance secrète et invincible du milieu moral,
devant la force invisible du progrès accompli, devant le formidable et
mystérieux refus de tout un siècle qui se lève, au nord, au midi, à
l'orient, à l'occident, autour des tyrans, et qui leur dit non!



III

CE QU'EUT ÉTÉ 1852


Mais sans cet abominable Deux-Décembre, «nécessaire», comme disent les
complices et à leur suite les dupes, que se serait-il donc passé en
France? Mon Dieu! ceci:

Remontons de quelques pas en arrière et rappelons sommairement la
situation telle qu'elle était avant le coup d'état.

Le parti du passé, sous le nom de l'ordre, résistait à la république, en
d'autres termes résistait à l'avenir.

Qu'on s'y oppose ou non, qu'on y consente ou non, la république, toute
illusion laissée de côté, est l'avenir, prochain ou lointain, mais
inévitable des nations.

Comment s'établira la république? Elle peut s'établir de deux façons,
par la lutte ou par le progrès. Les démocrates la veulent par le
progrès; leurs adversaires, les hommes du passé, semblent la vouloir par
la lutte.

Comme nous venons de le rappeler, les hommes du passé résistent; ils
s'obstinent; ils donnent des coups de hache dans l'arbre, se figurant
qu'ils arrêteront la sève qui monte. Ils prodiguent la force, la
puérilité et la colère.

Ne jetons aucune parole amère à nos anciens adversaires tombés avec
nous, le même jour que nous, et plusieurs honorablement de leur côté,
bornons-nous à constater que c'est dans cette lutte que la majorité de
l'assemblée législative de France était entrée dès les premiers jours de
son installation, dès le mois de mai 1849.

Cette politique de résistance est une politique funeste. Cette lutte de
l'homme contre Dieu est nécessairement vaine; mais, nulle comme
résultat, elle est féconde en catastrophes. Ce qui doit être sera; il
faut que ce qui doit couler coule, que ce qui doit tomber tombe, que ce
qui doit naître naisse, que ce qui doit croître croisse; mais faites
obstacle à ces lois naturelles, le trouble survient, le désordre
commence. Chose triste, c'est ce désordre qu'on avait appelé l'ordre.

Liez une veine, vous avez la maladie; entravez un fleuve, vous avez
l'inondation; barrez l'avenir, vous avez les révolutions.

Obstinez-vous à conserver au milieu de vous, comme s'il était vivant, le
passé qui est mort, vous produisez je ne sais quel choléra moral; la
corruption se répand, elle est dans l'air, on la respire; des classes
entières de la société, les fonctionnaires, par exemple, tombent en
pourriture. Gardez les cadavres dans vos maisons; la peste éclatera.

Fatalement, cette politique aveugle ceux qui la pratiquent. Ces hommes
qui se qualifient hommes d'état en sont à ne pas comprendre qu'ils ont
fait eux-mêmes, de leurs mains et à grand'peine et à la sueur de leur
front, ces événements terribles dont ils se lamentent, et que ces
catastrophes qui croulent sur eux ont été construites par eux. Que
dirait-on d'un paysan qui ferait un barrage d'un bord à l'autre d'une
rivière devant sa cabane, et qui, quand la rivière, devenue torrent,
déborderait, quand elle renverserait son mur, quand elle emporterait son
toit, s'écrierait: méchante rivière! Les hommes d'état du passé, ces
grands constructeurs de digues en travers des courants, passent leur
temps à s'écrier: méchant peuple!

Otez Polignac et les ordonnances de juillet, c'est-à-dire le barrage, et
Charles X serait mort aux Tuileries. Réformez en 1847 la loi électorale,
c'est-à-dire encore ôtez le barrage, Louis-Philippe serait mort sur le
trône.--Est-ce à dire que la république ne serait pas venue? Cela, non.
La république, répétons-le, c'est l'avenir; elle serait venue, mais pas
à pas, progrès à progrès, conquête à conquête, comme un fleuve qui coule
et non comme un déluge qui envahit; elle serait venue à son heure, quand
tout aurait été prêt pour la recevoir; elle serait venue, non pas certes
plus viable, car dès à présent elle est indestructible, mais plus
tranquille, sans réaction possible, sans princes la guettant, sans coup
d'état derrière elle.

La politique de résistance au mouvement humain excelle, insistons sur ce
point, à créer des cataclysmes artificiels. Ainsi elle avait réussi à
faire de l'année 1852 une sorte d'éventualité redoutable, et cela
toujours par le même procédé, au moyen d'un barrage. Voici un chemin de
fer, le convoi va passer dans une heure; jetez une poutre en travers des
rails, quand le convoi arrivera il s'y écrasera, vous aurez Fampoux;
ôtez la poutre avant l'arrivée du train, le convoi passera sans même se
douter qu'il y avait là une catastrophe. Cette poutre, c'est la loi du
31 mai.

Les chefs de la majorité de l'assemblée législative l'avaient jetée en
travers de 1852, et ils criaient: c'est là que la société se brisera! La
gauche leur disait: ôtez la poutre! ôtez la poutre, laissez passer
librement le suffrage universel. Ceci est toute l'histoire de la loi du
31 mai.

Ce sont là des choses qu'un enfant comprendrait et que les «hommes
d'état» ne comprennent pas.

Maintenant répondons à la question que nous posions tout à
l'heure:--Sans le 2 décembre, que se serait-il passé en 1852?

Supprimez la loi du 31 mai, ôtez au peuple son barrage, ôtez à Bonaparte
son levier, son arme, son prétexte, laissez tranquille le suffrage
universel, ôtez la poutre de dessus les rails, savez-vous ce que vous
auriez eu en 1852?

Rien.

Des élections.

Des espèces de dimanches calmes où le peuple serait venu voter, hier
travailleur, aujourd'hui électeur, demain travailleur, toujours
souverain.

On reprend: Oui, des élections! vous en parlez bien à votre aise. Mais
la «chambre rouge» qui serait sortie de ces élections?

N'avait-on pas annoncé que la constituante de 1848 serait une «chambre
rouge»? Chambres rouges, croquemitaines rouges, toutes ces prédictions
se valent. Ceux qui promènent au bout d'un bâton ces fantasmagories
devant les populations effarouchées savent ce qu'ils font et rient
derrière la loque horrible qu'ils font flotter. Sous la longue robe
écarlate du fantôme auquel on avait donné ce nom, 1852, on voit passer
les bottes fortes du coup d'état.



IV

LA JACQUERIE


Cependant après le 2 décembre, une fois le crime commis, il fallait bien
donner le change à l'opinion. Le coup d'état se mit à crier à la
jacquerie comme cet assassin qui criait au voleur.

Ajoutons qu'une jacquerie avait été promise et que M. Bonaparte ne
pouvait, sans quelque inconvénient, manquer à la fois à toutes ses
promesses. Qu'était le spectre rouge, sinon la jacquerie? Il fallait
bien donner quelque réalité à ce spectre; on ne peut pas éclater de rire
brusquement au nez des populations et leur dire: Il n'y avait rien! je
vous ai toujours fait peur de vous-mêmes.

Il y a donc eu JACQUERIE. Les promesses de l'affiche ont été tenues.

Les imaginations de l'entourage se sont donné carrière; on a exhumé les
épouvantes de la Mère l'Oie, et plus d'un enfant, en lisant le journal,
aurait pu reconnaître l'ogre du bonhomme Perrault déguisé en socialiste;
on a supposé, on a inventé; la presse étant supprimée, c'était fort
simple; mentir est facile quand on a d'avance arraché la langue au
démenti.

On a crié: Alerte, bourgeois! sans nous vous étiez perdus. Nous vous
avons mitraillés, mais c'était pour votre bien. Regardez, les lollards
étaient à vos portes, les anabaptistes escaladaient votre mur, les
hussites cognaient à vos persiennes, les maigres montaient votre
escalier, les ventres-creux convoitaient votre dîner. Alerte! N'a-t-on
pas un peu violé mesdames vos femmes?

On a donné la parole à un des principaux rédacteurs de _la Patrie_,
nommé Froissard:

«Je n'oserois écrire ni raconter les horribles faits et inconvenables
qu'ils faisoient aux dames. Mais entre les autres désordonnances et
vilains faits, ils tuèrent un chevalier et le boutèrent en une broche,
et le tournèrent au feu et le rôtirent devant la dame et ses enfants.
Après ce que dix ou douze eurent la dame efforcée et violée, ils les en
voulurent faire manger par force, et puis les tuèrent et firent mourir
de malemort.

«Ces méchantes gens roboient et ardoient tout, et tuoient et efforçoient
et violoient toutes dames et pucelles sans pitié et sans merci, ainsi
comme des chiens enragés.

«Tout en semblable manière si faites gens se maintenoient entre Paris et
Noyon, et entre Paris et Soissons et Ham en Vermandois, par toute la
terre de Coucy. Là étoient les grands violeurs et malfaiteurs; et
excluèrent, que entre la comté de Valois, que en l'évêché de Laon, de
Soissons et de Noyon, plus de cent châteaux et de bonnes maisons de
chevaliers et écuyers; et tuoient et roboient quand que ils trouvoient.
Mais _Dieu_ par sa grâce y mit tel remède, de quoi on le doit bien
regracier.»

On remplaça seulement Dieu par monseigneur le prince-président. C'était
bien le moins.

Aujourd'hui, après huit mois écoulés, on sait à quoi s'en tenir sur
cette «jacquerie»; les faits ont fini par arriver au jour. Et où?
Comment? Devant les tribunaux mêmes de M. Bonaparte. Les sous-préfets
dont les femmes avaient été violées n'avaient jamais été mariés; les
curés qui avaient été rôtis vifs et dont les Jacques avaient mangé le
coeur ont écrit qu'ils se portaient bien; les gendarmes autour des
cadavres desquels on avait dansé sont venus déposer devant les conseils
de guerre; les caisses publiques pillées se sont retrouvées intactes
entre les mains de M. Bonaparte qui les a «sauvées»; le fameux déficit
de cinq mille francs de Clamecy s'est réduit à deux cents francs
dépensés en bons de pain.--Une publication officielle avait dit le 8
décembre: «Le curé, le maire et le sous-préfet de Joigny et plusieurs
gendarmes ont été lâchement massacrés.» Quelqu'un a répondu dans une
lettre rendue publique: «Pas une goutte de sang n'a été répandue à
Joigny; la vie de personne n'y a été menacée.» Qui a écrit cette lettre?
Ce même maire de Joigny, _lâchement massacré_. M. Henri de Lacretelle,
auquel une bande armée avait extorqué deux mille francs dans son château
de Cormatin, est encore stupéfait à cette heure, non de l'extorsion,
mais de l'invention. M. de Lamartine, qu'une autre bande avait voulu
saccager et probablement mettre à la lanterne, et dont le château de
Saint-Point avait été incendié, et qui «avait écrit pour réclamer le
secours du «gouvernement», a appris la chose par les journaux.

La pièce suivante a été produite devant le conseil de guerre de la
Nièvre, présidé par l'ex-colonel Martimprey:


ORDRE DU COMITÉ

«La probité est une vertu des républicains.

«_Tout voleur ou pillard sera fusillé._

«Tout détenteur d'armes qui, dans les douze heures, ne les aura pas
déposées à la mairie ou qui ne les aura pas rendues, sera arrêté et
détenu jusqu'à nouvel ordre.

«Tout citoyen ivre sera désarmé et emprisonné.

     «Clamecy, 7 décembre 1851.

     «Vive la république sociale!

     «_Le comité révolutionnaire social._»

Ce qu'on vient de lire est la proclamation des «jacques». Mort aux
pillards! Mort aux voleurs! Tel est le cri de ces voleurs et de ces
pillards.

Un de ces jacques, nommé Gustave Verdun-Lagarde, de Lot-et-Garonne, est
mort en exil à Bruxelles, le 1er mai 1852, léguant cent mille francs à
sa ville natale pour y fonder une école d'agriculture. Ce partageux a
partagé en effet.

Il n'y a donc point eu, et les honnêtes biseauteurs du coup d'état en
conviennent aujourd'hui dans l'intimité avec un aimable enjouement, il
n'y a point eu de «jacquerie», c'est vrai; mais le tour est fait.

Il y a eu dans les départements ce qu'il y a eu à Paris, la résistance
légale, la résistance prescrite aux citoyens par l'article 110 de la
constitution, et, au-dessus de la constitution, par le droit naturel; il
y a eu la _légitime défense_,--cette fois le mot est à sa place,--contre
les «sauveurs»; la lutte à main armée du droit et de la loi contre
l'infâme insurrection du pouvoir. La république, surprise par
guet-apens, s'est colletée avec le coup d'état. Voilà tout.

Vingt-sept départements se sont levés. L'Ain, l'Aude, le Cher, les
Bouches-du-Rhône, la Côte-d'Or, la Haute-Garonne, Lot-et-Garonne, le
Loiret, la Marne, la Meurthe, le Nord, le Bas-Rhin, le Rhône,
Seine-et-Marne, ont fait dignement leur devoir; les Basses-Alpes,
l'Aveyron, la Drôme, le Gard, le Gers, l'Hérault, le Jura, la Nièvre, le
Puy-de-Dôme, Saône-et-Loire, le Var et Vaucluse l'ont fait
intrépidement. Ils ont succombé comme à Paris.

Le coup d'état a été féroce là comme à Paris. Nous venons de jeter un
coup d'oeil sommaire sur ses crimes.

C'est cette résistance légale, constitutionnelle, vertueuse, cette
résistance dans laquelle l'héroïsme fut du côté des citoyens, et
l'atrocité du côté du pouvoir, c'est là ce que le coup d'état a appelé
la jacquerie. Répétons-le, un peu de spectre rouge était utile.

Cette jacquerie était à deux fins: elle servait de deux façons la
politique de l'Élysée; elle offrait un double avantage; d'une part faire
voter oui sur le «plébiscite», faire voter sous le sabre et en face du
spectre, comprimer les intelligents, effrayer les crédules, la terreur
pour ceux-ci, la peur pour ceux-là, comme nous l'expliquerons tout à
l'heure, tout le succès et tout le secret du vote du 20 décembre est là;
d'autre part, donner prétexte aux proscriptions.

1852 ne contenait donc en soi-même aucun danger réel. La loi du 31 mai,
tuée moralement, était morte avant le 2 décembre. Une assemblée
nouvelle, un président nouveau, la constitution purement et simplement
mise en pratique, des élections, rien de plus. Ôtez M. Bonaparte, voilà
1852.

Mais il fallait que M. Bonaparte s'en allât. Là était l'obstacle. De là
est venue la catastrophe.

       *       *       *       *       *

Ainsi cet homme, un beau matin a pris à la gorge la constitution, la
république, la loi, la France; il a donné à l'avenir un coup de poignard
par derrière; il a foulé aux pieds le droit, le bon sens, la justice, la
raison, la liberté; il a arrêté des hommes inviolables, il a séquestré
des hommes innocents, il a banni des hommes illustres; il a empoigné le
peuple dans la personne de ses représentants; il a mitraillé les
boulevards de Paris; il a fait patauger sa cavalerie dans le sang des
vieillards et des femmes; il a arquebusé sans sommation, il a fusillé
sans jugement; il a empli Mazas, la Conciergerie, Sainte-Pélagie,
Vincennes; les forts, les cellules, les casemates, les cachots de
prisonniers, et de cadavres les cimetières; il a fait mettre à
Saint-Lazare la femme qui portait du pain à son mari caché, il a envoyé
aux galères pour vingt ans l'homme qui donnait asile à un proscrit; il a
déchiré tous les codes et violé tous les mandats; il a fait pourrir les
déportés par milliers dans la cale horrible des pontons; il a envoyé à
Lambessa et à Cayenne cent cinquante enfants de douze à quinze ans; lui
qui était plus grotesque que Falstaff, il est devenu plus terrible que
Richard III; et tout cela pourquoi? Parce qu'il y avait, il l'a dit,
«contre son pouvoir un complot»; parce que l'année qui finissait
s'entendait traîtreusement avec l'année qui commençait, pour le
renverser; parce que l'article 45 se concertait perfidement avec le
calendrier pour le mettre dehors; parce que le deuxième dimanche de mai
voulait le «déposer»; parce que son serment avait l'audace de tramer sa
chute; parce que sa parole d'honneur conspirait contre lui!

Le lendemain du triomphe, on le raconte, il a dit: Le deuxième dimanche
de mai est mort. Non! c'est la probité qui est morte, c'est l'honneur
qui est mort, c'est le nom de l'empereur qui est mort!

Comme l'homme qui est dans la chapelle Saint-Jérôme doit tressaillir, et
quel désespoir! Voici l'impopularité qui monte autour de la grande
figure, et c'est ce fatal neveu qui a posé l'échelle! Voici les grands
souvenirs qui s'effacent et les mauvais souvenirs qui reviennent. On
n'ose déjà plus parler d'Iéna, de Marengo, de Wagram. De quoi
parle-t-on? du duc d'Enghien, de Jaffa, du 18 brumaire. On oublie le
héros, et l'on ne voit plus que le despote. La caricature commence à
tourmenter le profil de César. Et puis quel personnage à côté de lui! Il
y a des gens déjà qui confondent l'oncle avec le neveu, à la joie de
l'Élysée et à la honte de la France! le parodiste prend des airs de chef
d'emploi. Hélas! sur cette immense splendeur il ne fallait pas moins que
cette immense souillure! Oui! pire que Hudson Lowe! Hudson Lowe n'était
qu'un geôlier, Hudson Lowe n'était qu'un bourreau. L'homme qui assassine
véritablement Napoléon, c'est Louis Bonaparte; Hudson Lowe n'avait tué
que sa vie, Louis Bonaparte tue sa gloire.

Ah! le malheureux! il prend tout, il use tout, il salit tout, il
déshonore tout. Il choisit pour son guet-apens le mois, le jour
d'Austerlitz. Il revient de Satory comme on revient d'Aboukir. Il fait
sortir du 2 décembre je ne sais quel oiseau de nuit, et il le perche sur
le drapeau de France, et il dit: Soldats, voici l'aigle. Il emprunte à
Napoléon le chapeau et à Murat le plumet. Il a son étiquette impériale,
ses chambellans, ses aides de camp, ses courtisans. Sous l'empereur
c'étaient des rois, sous lui ce sont des laquais. Il a sa politique à
lui; il a son treize vendémiaire à lui; il a son dix-huit brumaire à
lui. Il se compare. À l'Élysée, Napoléon le Grand a disparu; on dit:
_l'oncle Napoléon_. L'homme du destin est passé Géronte. Le complet, ce
n'est pas le premier, c'est celui-ci. Il est évident que le premier
n'est venu que pour faire le lit du second. Louis Bonaparte, entouré de
valets et de filles, accommode pour les besoins de sa table et de son
alcôve le couronnement, le sacre, la légion d'honneur, le camp de
Boulogne, la colonne Vendôme, Lodi, Arcole, Saint-Jean d'Acre, Eylau,
Friedland, Champaubert...--Ah! français! regardez le pourceau couvert de
fange qui se vautre sur cette peau de lion!



LIVRE CINQUIÈME

LE PARLEMENTARISME



I


Un jour, il y a soixante-trois ans de cela, le peuple français, possédé
par une famille depuis huit cents années, opprimé par les barons jusqu'à
Louis XI, et depuis Louis XI par les parlements, c'est-à-dire, pour
employer la sincère expression d'un grand seigneur du dix-huitième
siècle, «mangé d'abord par les loups et ensuite par les poux»; parqué en
provinces, en châtellenies, en bailliages et en sénéchaussées; exploité,
pressuré, taxé, taillé, pelé, tondu, rasé, rogné et vilipendé à merci;
mis à l'amende indéfiniment pour le bon plaisir des maîtres; gouverné,
conduit, mené, surmené, traîné, torturé; battu de verges et marqué d'un
fer chaud pour un jurement; envoyé aux galères pour un lapin tué sur les
terres du roi; pendu pour cinq sous; fournissant ses millions à
Versailles et son squelette à Montfaucon; chargé de prohibitions,
d'ordonnances, de patentes, de lettres royaux, d'édits bursaux et
ruraux, de lois, de codes, de coutumes; écrasé de gabelles, d'aides, de
censives, de mainmortes, d'accises et d'excises, de redevances, de
dîmes, de péages, de corvées, de banqueroutes; bâtonné d'un bâton qu'on
appelait sceptre; suant, soufflant, geignant, marchant toujours,
couronné, mais aux genoux, plus bête de somme que nation, se redressa
tout à coup, voulut devenir homme, et se mit en tête de demander des
comptes à la monarchie, de demander des comptes à la providence, et de
liquider ses huit siècles de misères. Ce fut un grand effort.



II


On choisit une vaste salle qu'on entoura de gradins, puis on prit des
planches, et avec ces planches on construisit au milieu de la salle une
espèce d'estrade. Quand l'estrade fut faite, ce qu'en ce temps-là on
appelait la nation, c'est-à-dire le clergé en soutanes rouges et
violettes, la noblesse empanachée de blanc et l'épée au côté, et la
bourgeoisie vêtue de noir, vinrent s'asseoir sur les gradins. À peine
fut-on assis, qu'on vit monter à l'estrade et s'y dresser une figure
extraordinaire.--Quel est ce monstre? dirent les uns; quel est ce géant?
dirent les autres. C'était un être singulier, inattendu, inconnu,
brusquement sorti de l'ombre, qui faisait peur et qui fascinait; une
maladie hideuse lui avait fait une sorte de tête de tigre; toutes les
laideurs semblaient avoir été déposées sur ce masque par tous les vices;
il était, comme la bourgeoisie, vêtu de noir, c'est-à-dire de deuil. Son
oeil fauve jetait sur l'assemblée des éblouissements; il ressemblait au
reproche et à la menace; tous le considéraient avec une sorte de
curiosité où se mêlait l'horreur. Il éleva la main, on fit silence.

Alors on entendit sortir de cette face difforme une parole sublime.
C'était la voix du monde nouveau qui parlait par la bouche du vieux
monde; c'était 89 qui se levait debout et qui interpellait, et qui
accusait, et qui dénonçait à Dieu et aux hommes toutes les dates fatales
de la monarchie; c'était le passé, spectacle auguste, le passé meurtri
de liens, marqué à l'épaule, vieil esclave, vieux forçat, le passé
infortuné, qui appelait à grands cris l'avenir, l'avenir libérateur!
voilà ce que c'était que cet inconnu, voilà ce qu'il faisait sur cette
estrade. À sa parole, qui par moments était un tonnerre, préjugés,
fictions, abus, superstitions, erreurs, intolérance, ignorance,
fiscalités infâmes, pénalités barbares, autorités caduques,
magistratures vermoulues, codes décrépits, lois pourries, tout ce qui
devait périr eut un tremblement, et l'écroulement de ces choses
commença. Cette apparition formidable a laissé un nom dans la mémoire
des hommes; on devrait l'appeler la Révolution, on l'appelle Mirabeau.



III


Du jour où cet homme mit le pied sur cette estrade, cette estrade se
transfigura, la tribune française fut fondée.

La tribune française! Il faudrait un livre pour dire ce que contient ce
mot. La tribune française, c'est, depuis soixante ans, la bouche ouverte
de l'esprit humain. De l'esprit humain disant tout, mêlant tout,
combinant tout, fécondant tout, le bien, le mal, le vrai, le faux, le
juste, l'injuste, le haut, le bas, l'horrible, le beau, le rêve, le
fait, la passion, la raison, l'amour, la haine, la matière, l'idéal;
mais en somme, car c'est là son travail sublime et éternel, faisant la
nuit pour en tirer le jour, faisant le chaos pour en tirer la vie,
faisant la révolution pour en tirer la république.

Ce qui a passé sur cette tribune, ce qu'elle a vu, ce qu'elle a fait,
quelles tempêtes l'ont assaillie, quels événements elle a enfantés,
quels hommes l'ont ébranlée de leurs clameurs, quels hommes l'ont sacrée
de leurs paroles, comment le raconter? Après Mirabeau,--Vergniaud,
Camille Desmoulins, Saint-Just, ce jeune homme sévère, Danton, ce tribun
énorme, Robespierre, cette incarnation de l'année immense et terrible.
Là on a entendu de ces interruptions farouches:--Ah çà! vous, s'écrie un
orateur de la Convention, est-ce que vous allez me couper la parole
aujourd'hui?--Oui, répond une voix, et le cou demain!--Et de ces
apostrophes superbes:--Ministre de la justice, dit le général Foy à un
garde des sceaux inique, je vous condamne en sortant de cette enceinte à
regarder la statue de l'Hôpital!--Là, tout a été plaidé, nous venons de
le dire, les mauvaises causes comme les bonnes; les bonnes seulement ont
été gagnées définitivement; là, en présence des résistances, des
négations, des obstacles, ceux qui veulent l'avenir comme ceux qui
veulent le passé ont perdu patience; là il est arrivé à la vérité de
devenir violente et au mensonge de devenir furieux; là tous les extrêmes
ont surgi. À cette tribune, la guillotine a eu son orateur, Marat, et
l'inquisition, le sien, Montalembert. Terrorisme au nom du salut public,
terrorisme au nom de Rome; fiel dans les deux bouches, angoisse dans
l'auditoire; quand l'un parlait, on croyait voir glisser le couteau;
quand l'autre parlait, on croyait entendre pétiller le bûcher. Là ont
combattu les partis, tous avec acharnement, quelques-uns avec gloire.
Là, le pouvoir royal a violé le droit populaire dans la personne de
Manuel, devenue auguste pour l'histoire par cette violation; là ont
apparu, dédaignant le passé qu'ils servaient, deux vieillards
mélancoliques, Royer-Collard, la probité hautaine, Chateaubriand, le
génie amer; là, Thiers, l'adresse, a lutté contre Guizot, la force; là
on s'est mêlé, on s'est abordé, on s'est combattu, on a agité l'évidence
comme une épée. Là, pendant plus d'un quart de siècle, les haines, les
rages, les superstitions, les égoïsmes, les impostures, hurlant,
sifflant, aboyant, se dressant, se tordant, criant toujours les mêmes
calomnies, montrant toujours le même poing fermé, crachant depuis le
Christ les mêmes salives, ont tourbillonné comme une nuée d'orage autour
de ta face sereine, ô Vérité!



IV


Tout cela était vivant, ardent, fécond, tumultueux, grand. Et quand tout
avait été plaidé, débattu, scruté, fouillé, approfondi, dit, contredit,
que sortait-il du chaos? toujours l'étincelle; que sortait-il du nuage?
toujours la clarté. Tout ce que pouvait faire la tempête, c'était
d'agiter le rayon et de le changer en éclair. Là, à cette tribune, on a
posé, analysé, éclairé et presque toujours résolu toutes les questions,
questions de finances, questions de crédit, questions de travail,
questions de circulation, questions de salaire, questions d'état,
questions de territoire, questions de paix, questions de guerre. Là on a
prononcé, pour la première fois, ce mot qui contenait toute une société
nouvelle: les Droits de l'Homme. Là on a entendu sonner pendant
cinquante ans l'enclume sur laquelle des forgerons surhumains forgeaient
des idées pures; les idées, ces glaives du peuple, ces lances de la
justice, ces armures du droit. Là, pénétrés subitement d'effluves
sympathiques, comme des braises qui rougissent au vent, tous ceux qui
avaient un foyer en eux-mêmes, les puissants avocats, comme Ledru-Rollin
et Berryer, les grands historiens, comme Guizot, les grands poëtes,
comme Lamartine, se trouvaient tout de suite et naturellement grands
orateurs.

Cette tribune était un lieu de force et de vertu. Elle vit, elle
inspira, car on croirait volontiers que ces émanations sortaient
d'elles, tous les dévouements, toutes les abnégations, toutes les
énergies, toutes les intrépidités. Quant à nous, nous honorons tous les
courages, même dans les rangs qui nous sont opposés. Un jour la tribune
fut enveloppée d'ombre; il sembla que l'abîme s'était fait autour
d'elle; on entendait dans cette ombre comme le mugissement d'une mer, et
tout à coup, dans cette nuit livide, à ce rebord de marbre où s'était
cramponnée la forte main de Danton, on vit apparaître une pique portant
une tête coupée. Boissy d'Anglas salua.

Ce jour-là fut un jour menaçant. Mais le peuple ne renverse pas les
tribunes. Les tribunes sont à lui, et il le sait. Placez une tribune au
centre du monde, et avant peu, aux quatre coins de la terre, la
république se lèvera. La tribune rayonne pour le peuple, il ne l'ignore
pas. Quelquefois la tribune le courrouce et le fait écumer; il la bat de
son flot, il la couvre même ainsi qu'au 15 mai, puis il se retire
majestueusement comme l'océan et la laisse debout comme le phare.
Renverser les tribunes, quand on est le peuple, c'est une sottise; ce
n'est une bonne besogne que pour les tyrans.

Le peuple se soulevait, s'irritait, s'indignait; quelque erreur
généreuse l'avait saisi, quelque illusion l'égarait; il se méprenait sur
un fait, sur un acte, sur une mesure, sur une loi; il entrait en colère,
il sortait de ce superbe calme où se repose sa force, il accourait sur
les places publiques avec des grondements sourds et des bonds
formidables; c'était une émeute, une insurrection, la guerre civile, une
révolution peut-être. La tribune était là. Une voix aimée s'élevait et
disait au peuple: arrête, regarde, écoute, juge! _Si forte virum quem
conspexere, silent_; ceci était vrai dans Rome et vrai à Paris; le
peuple s'arrêtait. Ô tribune! piédestal des hommes forts! de là
sortaient l'éloquence, la loi, l'autorité, le patriotisme, le
dévouement, et les grandes pensées, freins des peuples, muselières de
lions.

En soixante ans toutes les natures d'esprit, toutes les sortes
d'intelligence, toutes les espèces de génie ont successivement pris la
parole dans ce lieu le plus sonore du monde. Depuis la première
constituante jusqu'à la dernière, depuis la première législative jusqu'à
la dernière, à travers la convention, les conseils et les chambres,
comptez les hommes si vous pouvez! C'est un dénombrement d'Homère.
Suivez la série. Que de figures qui contrastent depuis Danton jusqu'à
Thiers! Que de figures qui se ressemblent depuis Barrère jusqu'à
Baroche, depuis Lafayette jusqu'à Cavaignac! Aux noms que nous avons
déjà nommés, Mirabeau, Vergniaud, Danton, Saint-Just, Robespierre,
Camille Desmoulins, Manuel, Foy, Royer-Collard, Chateaubriand, Thiers,
Guizot, Ledru-Rollin, Berryer, Lamartine, ajoutez ces autres noms,
divers, parfois ennemis, savants, artistes, hommes d'état, hommes de
guerre, hommes de loi, démocrates, monarchistes, libéraux, socialistes,
républicains, tous fameux, quelques-uns illustres, ayant chacun
l'auréole qui lui est propre, Barnave, Cazalès, Maury, Mounier, Thouret,
Chapelier, Pétion, Buzot, Brissot, Sieyès, Condorcet, Chénier, Carnot,
Lanjuinais, Pontécoulant, Cambacérès, Talleyrand, Fontanes, Benjamin
Constant, Casimir Périer, Chauvelin, Voyer d'Argenson, Laffitte, Dupont
(de l'Eure), Camille Jordan, Lainé, Fitz-James, Bonald, Villèle,
Martignac, Cuvier, Villemain, les deux Lameth, les deux David, le
peintre en 93, le sculpteur en 48, Lamarque, Mauguin, Odilon Barrot,
Arago, Garnier-Pagès, Louis Blanc, Marc Dufraisse, Lamennais, Émile de
Girardin, Lamoricière, Dufaure, Crémieux, Michel (de Bourges), Jules
Favre...--Que de talents, que d'aptitudes variées! que de services
rendus! quelle lutte de toutes les réalités contre toutes les erreurs!
que de cerveaux en travail! quelle dépense, au profit du progrès, de
savoir, de philosophie, de passion, de conviction, d'expérience, de
sympathie, d'éloquence! que de chaleur fécondante répandue! quelle
immense traînée de lumière!

Et nous ne les nommons pas tous. Pour nous servir d'une expression qu'on
emprunte quelquefois à l'auteur de ce livre, «nous en passons et des
meilleurs». Nous n'avons même pas signalé cette vaillante légion de
jeunes orateurs qui surgissait à gauche dans ces dernières années,
Arnauld (de l'Ariège), Bancel, Chauffour, Pascal Duprat, Esquiros, de
Flotte, Farcounet, Victor Hennequin, Madier de Montjau, Morellet, Noël
Parfait, Pelletier, Sain, Versigny.

Insistons-y, à partir de Mirabeau, il y a eu dans le monde, dans la
sociabilité humaine, dans la civilisation, un point culminant, un lieu
central, un foyer, un sommet. Ce sommet, ce fut la tribune de France;
admirable point de repère pour les générations en marche, cime
éblouissante dans les temps paisibles, fanal dans l'obscurité des
catastrophes. Des extrémités de l'univers intelligent, les peuples
fixaient leur regard sur ce faîte où rayonnait l'esprit humain; quand
quelque brusque nuit les enveloppait, ils entendaient venir de là une
grande voix qui leur parlait dans l'ombre. _Admonet et magna testatur
voce per umbras._; Voix qui tout à coup, quand l'heure était venue,
chant du coq annonçant l'aube, cri de l'aigle appelant le soleil,
sonnait comme un clairon de guerre ou comme une trompette de jugement,
et faisait dresser debout, terribles, agitant leurs linceuls, cherchant
des glaives dans leurs sépulcres, toutes ces héroïques nations mortes,
la Pologne, la Hongrie, l'Italie! Alors, à cette voix de la France, le
ciel splendide de l'avenir s'entr'ouvrait, les vieux despotismes
aveuglés et épouvantés courbaient le front dans les ténèbres d'en bas,
et l'on voyait, les pieds sur la nuée, le front dans les étoiles, l'épée
flamboyante à la main, apparaître, ses grandes ailes ouvertes dans
l'azur, la Liberté, l'archange des peuples!



V


Cette tribune, c'était la terreur de toutes les tyrannies et de tous les
fanatismes, c'était l'espoir de tout ce qui est opprimé sous le ciel.
Quiconque mettait le pied sur ce sommet sentait distinctement les
pulsations du grand coeur de l'humanité; là, pourvu qu'il fût un homme de
bonne volonté, son âme grandissait en lui et rayonnait au dehors;
quelque chose d'universel s'emparait de lui et emplissait son esprit
comme le souffle emplit la voile; tant qu'il était sur ces quatre
planches, il était plus fort et meilleur; il se sentait, dans cette
minute sacrée, vivre de la vie collective des nations; il lui venait des
paroles bonnes pour tous les hommes; il apercevait, au delà de
l'assemblée groupée à ses pieds et souvent pleine de tumulte, le peuple
attentif, sérieux, l'oreille tendue et le doigt sur la bouche, et, au
delà du peuple, le genre humain pensif, assis en cercle et écoutant.
Telle était cette grande tribune du haut de laquelle un homme parlait au
monde.

De cette tribune sans, cesse en vibration, partaient perpétuellement des
sortes d'ondes sonores, d'immenses oscillations de sentiments et d'idées
qui, de flot en flot et de peuple en peuple, allaient aux confins de la
terre remuer ces vagues intelligentes qu'on appelle des âmes. Souvent on
ne savait pourquoi telle loi, telle construction, telle institution
chancelait là-bas, plus loin que les frontières, plus loin que les mers;
la papauté au delà des Alpes, le trône du czar à l'extrémité de
l'Europe, l'esclavage en Amérique, la peine de mort partout. C'est que
la tribune de France avait tressailli. À de certaines heures un
tressaillement de cette tribune, c'était un tremblement de terre. La
tribune de France parlait, tout ce qui pense ici-bas entrait en
recueillement; les paroles dites s'en allaient dans l'obscurité, à
travers l'espace, au hasard, n'importe où;--ce n'est que du vent, ce
n'est que du bruit, disaient les esprits stériles qui vivent
d'ironie,--et le lendemain, ou trois mois après, ou un an plus tard,
quelque chose tombait sur la surface du globe, ou quelque chose
surgissait. Qui avait fait cela? Ce bruit qui s'était évanoui, ce vent
qui avait passé. Ce bruit, ce vent, c'était le verbe. Force sacrée. Du
verbe de Dieu est sortie la création des êtres; du verbe de l'homme
sortira la société des peuples.



VI


Une fois monté sur cette tribune, l'homme qui y était n'était plus un
homme; c'était cet ouvrier mystérieux qu'on voit le soir, au crépuscule,
marchant à grands pas dans les sillons et lançant dans l'espace, avec un
geste d'empire, les germes, les semences, la moisson future, la richesse
de l'été prochain, le pain, la vie.

Il va, il vient, il revient; sa main s'ouvre et se vide, et s'emplit et
se vide encore; la plaine sombre s'émeut, la profonde nature
s'entr'ouvre, l'abîme inconnu de la création commence son travail, les
rosées en suspens descendent, le brin de folle avoine frissonne et songe
que l'épi de blé lui succédera; le soleil caché derrière l'horizon aime
ce que fait cet homme et sait que ses rayons ne seront pas perdus.
Oeuvre sainte et merveilleuse!

L'orateur, c'est le semeur. Il prend dans son coeur ses instincts, ses
passions, ses croyances, ses souffrances, ses rêves, ses idées, et les
jette à poignées au milieu des hommes. Tout cerveau lui est sillon. Un
mot tombé de la tribune prend toujours racine quelque part et devient
une chose. Vous dites: ce n'est rien, c'est un homme qui parle; et vous
haussez les épaules. Esprits à courte vue! c'est un avenir qui germe;
c'est un monde qui éclôt.



VI


Deux grands problèmes pendent sur le monde: la guerre doit disparaître
et la conquête doit continuer. Ces deux nécessités de la civilisation en
croissance semblaient s'exclure. Comment satisfaire à l'une sans manquer
à l'autre? Qui pouvait résoudre les deux problèmes à la fois, qui les
résolvait? La tribune. La tribune, c'est la paix, et la tribune, c'est
la conquête. Les conquêtes par l'épée, qui en veut? Personne; Les
peuples sont des patries. Les conquêtes par l'idée, qui en veut? Tout le
monde. Les peuples sont l'humanité. Or deux tribunes éclatantes
dominaient les nations, la tribune anglaise, faisant les affaires, et la
tribune française, créant les idées. La tribune française avait élaboré
dès 89 tous les principes qui sont l'absolu politique, et elle avait
commencé à élaborer depuis 1848 tous les principes qui sont l'absolu
social. Une fois un principe tiré des limbes et mis au jour, elle le
jetait dans le monde armé de toutes pièces et lui disait: va! Le
principe conquérant entrait en campagne, rencontrait les douaniers à la
frontière et passait malgré les chiens de garde; rencontrait les
sentinelles aux portes de villes et passait malgré les consignes;
prenait le chemin de fer, montait sur le paquebot, parcourait les
continents, traversait les mers, abordait les passants sur les chemins,
s'asseyait au foyer des familles, se glissait entre l'ami et l'ami,
entre le frère et le frère, entre l'homme et la femme, entre le maître
et l'esclave, entre le peuple et le roi, et à ceux qui lui demandaient:
qui es-tu? il répondait: je suis la vérité; et à ceux qui lui
demandaient: d'où viens-tu? il répondait: je viens de France. Alors,
celui qui l'avait questionné lui tendait la main, et c'était mieux
qu'une province, c'était une intelligence annexée. Désormais entre
Paris, métropole, et cet homme isolé dans sa solitude, et cette ville
perdue au fond des bois ou des steppes, et ce peuple courbé sous le
joug, un courant de pensée et d'amour s'établissait. Sous l'influence de
ces courants, certaines nationalités s'affaiblissaient, certaines se
fortifiaient et se relevaient. Le sauvage se sentait moins sauvage, le
turc moins turc, le russe moins russe, le hongrois plus hongrois,
l'italien plus italien. Lentement et par degrés, l'esprit français, pour
le progrès universel, s'assimilait les nations. Grâce à cette admirable
langue française, composée par la providence avec un merveilleux
équilibre d'assez de consonnes pour être prononcée par les peuples du
nord, et d'assez de voyelles pour être prononcée par les peuples du
midi, grâce à cette langue qui est une puissance de la civilisation et
de l'humanité, peu à peu, et par son seul rayonnement, cette haute
tribune centrale de Paris conquérait les peuples et les faisait France.
La frontière matérielle de la France était ce qu'elle pouvait; mais il
n'y avait pas de traités de 1815 pour la frontière morale. La frontière
morale reculait sans cesse et allait s'élargissant de jour en jour, et
avant un quart de siècle peut-être on eût dit le monde français comme on
a dit le monde romain.

Voilà ce qu'était, voilà ce que faisait pour la France la tribune,
prodigieuse turbine d'idées, gigantesque appareil de civilisation,
élevant perpétuellement le niveau des intelligences dans l'univers
entier, et dégageant, au milieu de l'humanité, une quantité énorme de
lumière.

C'est là ce que M. Bonaparte a supprimé.



VIII


Oui, cette tribune, M. Louis Bonaparte l'a renversée. Cette puissance
créée par nos grands enfantements révolutionnaires, il l'a brisée,
broyée, écrasée, déchirée à la pointe des bayonnettes, foulée aux pieds
des chevaux. Son oncle avait émis un aphorisme: Le trône, c'est une
planche recouverte de velours; lui a émis le sien: La tribune, c'est une
planche recouverte d'une toile sur laquelle on lit: _Liberté, égalité,
fraternité_ Il a jeté la planche et la toile, et la liberté, et
l'égalité, et la fraternité, au feu d'un bivouac. Un éclat de rire des
soldats, un peu de fumée, et tout a été dit.

Est-ce vrai? Est-ce possible? Cela s'est-il passé ainsi? Une telle chose
a-t-elle pu se voir? Mon Dieu, oui; c'est même fort simple. Pour couper
la tête de Cicéron et clouer ses deux mains sur les rostres, il suffit
d'une brute qui ait un couperet et d'une autre brute qui ait des clous
et un marteau.

La tribune était pour, la France trois choses: un moyen d'initiation
extérieure, un procédé de gouvernement intérieur, une gloire. Louis
Bonaparte a supprimé l'initiation. La France enseignait les peuples, et
les conquérait par l'amour; à quoi bon? Il a supprimé le mode de
gouvernement, le sien vaut mieux. Il a soufflé sur la gloire, et l'a
éteinte. De certains souffles ont cette propriété.

Du reste, attenter à la tribune, c'est un crime de famille. Le premier
Bonaparte l'avait déjà commis, mais du moins ce qu'il avait apporté à la
France pour remplacer cette gloire, c'était de la gloire, non de
l'ignominie.

Louis Bonaparte ne s'est pas contenté de renverser la tribune. Il a
voulu la ridiculiser. C'est un effort comme un autre. C'est bien le
moins, quand on ne peut pas dire deux mots de suite, quand on ne
harangue que le cahier à la main, quand on est bègue de parole et
d'intelligence, qu'on se moque un peu de Mirabeau! Le général Ratapoil
dit au général Foy: tais-toi, bavard! Qu'est-ce que c'est que ça, la
tribune? s'écrie M. Bonaparte Louis; c'est du «parlementarisme»! Que
dites-vous de parlementarisme? Parlementarisme me plaît. Parlementarisme
est une perle. Voilà le dictionnaire enrichi. Cet académicien de coups
d'état fait des mots. Au fait, on n'est pas un barbare pour ne pas semer
de temps en temps un barbarisme. Lui aussi est un semeur; cela germe
dans la cervelle des niais. L'oncle avait «les idéologues»; le neveu a
«les parlementaristes». Parlementarisme, messieurs, parlementarisme,
mesdames. Cela répond à tout. Vous hasardez cette timide
observation:--Il est peut-être fâcheux qu'on ait ruiné tant de familles,
déporté tant d'hommes, proscrit tant de citoyens, empli tant de
civières, creusé tant de fosses, versé tant de sang...--Ah çà! réplique
une grosse voix qui a l'accent hollandais, vous regrettez donc le
«parlementarisme»? Tirez-vous de là. Parlementarisme est une trouvaille.
Je donne ma voix à M. Louis Bonaparte pour le premier fauteuil vacant à
l'institut. Comment donc! mais il faut encourager la néologie! Cet homme
sort du charnier, cet homme sort de la morgue, cet homme a les mains
fumantes comme un boucher, il se gratte l'oreille, sourit, et invente
des vocables comme Julie d'Angennes. Il marie l'esprit de l'hôtel de
Rambouillet à l'odeur de Montfaucon. C'est rare. Nous voterons pour lui
tous les deux, n'est-ce pas, monsieur de Montalembert?



IX


Donc «le parlementarisme», c'est-à-dire la garantie des citoyens, la
liberté de discussion, la liberté de la presse, la liberté individuelle,
le contrôle de l'impôt, la clarté dans les recettes et dans les
dépenses, la serrure de sûreté du coffre-fort public, le droit de savoir
ce qu'on fait de votre argent, la solidité du crédit, la liberté de
conscience, la liberté des cultes, le point d'appui de la propriété, le
recours contre les confiscations et les spoliations, la sécurité de
chacun, le contrepoids à l'arbitraire, la dignité de la nation, l'éclat
de la France, les fortes moeurs des peuples libres, l'initiative
publique, le mouvement, la vie, tout cela n'est plus. Effacé, anéanti,
disparu, évanoui! Et cette «délivrance» n'a coûté à la France que
quelque chose comme vingt-cinq millions partagés entre douze ou quinze
sauveurs et quarante mille francs d'eau-de-vie par brigade! Vraiment, ce
n'est pas cher; ces messieurs du coup d'état ont fait la chose au
rabais.

Aujourd'hui c'est fait, c'est parfait, c'est complet. L'herbe pousse au
palais Bourbon. Une forêt vierge commence à croître entre le pont de la
Concorde et la place Bourgogne. On distingue dans la broussaille la
guérite d'un factionnaire. Le corps législatif épanche son urne dans les
roseaux et coule au pied de cette guérite avec un doux murmure.

Aujourd'hui c'est terminé. Le grand oeuvre est accompli. Et les résultats
de la chose! Savez-vous bien que messieurs tels et tels ont gagné des
maisons de ville et des maisons des champs rien que sur le chemin de fer
de ceinture? Faites des affaires, gobergez-vous, prenez du ventre; il
n'est plus question d'être un grand peuple, d'être un puissant peuple,
d'être une nation libre, d'être un foyer lumineux; la France n'y voit
plus clair. Voilà un succès. La France vote Louis-Napoléon, porte
Louis-Napoléon, engraisse Louis-Napoléon, contemple Louis-Napoléon,
admire Louis-Napoléon, et en demeure stupide. Le but de la civilisation
est atteint.

Aujourd'hui plus de tapage, plus de vacarme, plus de parlage, de
parlement et de parlementarisme. Le corps législatif, le sénat, le
conseil d'état sont des bouches cousues. On n'a plus à craindre de lire
un beau discours le matin en s'éveillant. C'en est fait de ce qui
pensait, de ce qui méditait, de ce qui créait, de ce qui parlait, de ce
qui brillait, de ce qui rayonnait dans ce grand peuple. Soyez fiers,
français! Levez la tête, français! Vous n'êtes plus rien, et cet homme
est tout. Il tient dans sa main votre intelligence comme un enfant tient
un oiseau. Le jour où il lui plaira, il donnera le coup de pouce au
génie de la France. Ce sera encore un vacarme de moins. En attendant,
répétons-le en choeur: plus de parlementarisme, plus de tribune. Au lieu
de toutes ces grandes voix qui dialoguaient pour l'enseignement du
monde, qui étaient l'une l'idée, l'autre le fait, l'autre le droit,
l'autre la justice, l'autre la gloire, l'autre la foi, l'autre
l'espérance, l'autre la science, l'autre le génie, qui instruisaient,
qui charmaient, qui rassuraient, qui consolaient, qui encourageaient,
qui fécondaient, au lieu de toutes ces voix sublimes, qu'est-ce qu'on
entend dans cette nuit noire qui couvre la France? Le bruit d'un éperon
qui sonne et d'un sabre qui traîne sur le pavé.

Alléluia! dit M. Sibour. Hosanna! répond M. Parisis.



LIVRE SIXIÈME

L'ABSOLUTION

(PREMIÈRE FORME. LES 7,500,000 VOIX.)



LES 7,500,000 VOIX



I


On nous dit: Vous n'y songez pas! tous ces faits que vous appelez crimes
sont désormais des «faits accomplis», et par conséquent respectables;
tout cela est accepté, tout cela est adopté, tout cela est légitimé,
tout cela est couvert, tout cela est absous.

--Accepté! adopté! légitimé! couvert! absous! par quoi?

--Par un vote.

--Quel vote?

--Les sept millions cinq cent mille voix!

--En effet. Il y a eu plébiscite, et vote, et 7,500,000 oui. Parlons-en.



II


Un brigand arrête une diligence au coin d'un bois.

Il est à la tête d'une bande déterminée.

Les voyageurs sont plus nombreux, mais ils sont séparés, désunis,
parqués dans des compartiments, à moitié endormis, surpris au milieu de
la nuit, saisis à l'improviste et sans armes.

Le brigand leur ordonne de descendre, de ne pas jeter un cri, de ne pas
souffler mot et de se coucher la face contre terre.

Quelques-uns résistent, il leur brûle la cervelle.

Les autres obéissent et se couchent sur le pavé, muets, immobiles,
terrifiés, pêle-mêle avec les morts et pareils aux morts.

Le brigand, pendant que ses complices leur tiennent le pied sur les
reins et le pistolet sur la tempe, fouille leurs poches, force leurs
malles et leur prend tout ce qu'ils ont de précieux.

Les poches vidées, les malles pillées, le coup d'état fini, il leur dit:

«--Maintenant, afin de me mettre en règle avec la justice, j'ai écrit
sur un papier que vous reconnaissez que tout ce que je vous ai pris
m'appartenait et que vous me le concédez de votre plein gré. J'entends
que ceci soit votre avis. On va vous mettre à chacun une plume dans la
main, et, sans dire un mot, sans faire un geste, sans quitter l'attitude
où vous êtes...»

Le ventre contre terre, la face dans la boue...

«... Vous étendrez le bras droit et vous signerez tous ce papier. Si
quelqu'un bouge ou parle, voici la gueule de mon pistolet. Du reste,
vous êtes libres.»

Les voyageurs étendent le bras et signent.

Cela fait, le brigand relève la tête et dit:

--J'ai sept millions cinq cent mille voix.



III


M. Louis Bonaparte est président de cette diligence.

Rappelons quelques principes.

Pour qu'un scrutin politique soit valable, il faut trois conditions
absolues: premièrement, que le vote soit libre; deuxièmement, que le
vote soit éclairé; troisièmement, que le chiffre soit sincère. Si l'une
de ces trois conditions manque, le scrutin est nul. Qu'est-il, si les
trois à la fois font défaut?

Appliquons ces règles.

Premièrement. _Que le vote soit libre._

Quelle a été la liberté du vote du 20 décembre, nous venons de le dire;
nous avons exprimé cette liberté par une image frappante d'évidence.
Nous pouvons nous dispenser d'y rien ajouter. Que chacun de ceux qui ont
voté se recueille et se demande sous quelle violence morale et
matérielle il a déposé son bulletin dans la boîte. Nous pourrions citer
telle commune de l'Yonne où, sur cinq cents chefs de famille, quatre
cent trente ont été arrêtés; le reste a voté oui; telle commune du
Loiret où, sur six cent trente-neuf chefs de famille, quatre cent
quatrevingt-dix-sept ont été arrêtés ou expulsés; les cent quarante-deux
échappés ont voté oui; et ce que nous disons du Loiret et de l'Yonne, il
faudrait le dire de tous les départements. Depuis le 2 décembre, chaque
ville a sa nuée d'espions; chaque bourg, chaque village, chaque hameau a
son dénonciateur. Voter non, c'était la prison, c'était l'exil, c'était
Lambessa. Dans les villages de tel département on apportait à la porte
des mairies, nous disait un témoin oculaire, «des charges d'âne de
bulletins oui». Les maires, flanqués des gardes champêtres, les
remettaient aux paysans. Il fallait voter. À Savigny, près Saint-Maur,
le matin du vote, des gendarmes enthousiastes déclaraient que celui qui
voterait non ne coucherait pas dans son lit. La gendarmerie a écroué à
la maison d'arrêt de Valenciennes M. Parent fils, suppléant du juge de
paix du canton de Bouchain, pour avoir engagé des habitants
d'Avesne-le-Sec à voter non. Le neveu du représentant Aubry (du Nord)
ayant vu distribuer par les agents du préfet des bulletins oui, dans la
grande place de Lille, descendit sur cette place le lendemain et y
distribua des bulletins non; il fût arrêté et mis à la citadelle.

Pour ce qui est du vote de l'armée, une partie a voté dans sa propre
cause. Le reste a suivi.

Quant à la liberté même de ce vote des soldats, écoutons l'armée parler
elle-même. Voici ce qu'écrit un soldat du 6e de ligne commandé par le
colonel Garderens de Boisse:

«Pour la troupe, le vote fut un appel. Les sous-officiers, les caporaux,
les tambours et les soldats, placés par rang de contrôle, étaient
appelés par le fourrier, en présence du colonel, du lieutenant-colonel,
du chef de bataillon et des officiers de la compagnie, et, au fur et à
mesure que chaque homme appelé répondait: _Présent_, son nom était
inscrit par le sergent-major. Le colonel disait, en se frottant les
mains:--«Ma foi, messieurs, cela va comme sur des roulettes», quand un
caporal de la compagnie à laquelle j'appartiens s'approche de la table
où était le sergent-major et le prie de lui céder la plume, afin qu'il
puisse inscrire lui-même son nom sur le registre Non qui devait rester
en blanc.

«--Comment! s'écrie le colonel, vous qui êtes porté pour fourrier et qui
allez être nommé à la première vacance, vous désobéissez formellement à
votre colonel, et cela en présence de votre compagnie! Encore si ce
refus que vous faites en ce moment n'était qu'un acte d'insubordination.
Mais vous ne savez donc pas, malheureux, que par votre vote vous
réclamez la destruction de l'armée, l'incendie de la maison de votre
père, l'anéantissement de la société tout entière! Vous tendez la main à
la crapule! Comment! X..., vous que je voulais pousser, vous venez
aujourd'hui m'avouer tout cela?»

«Le pauvre diable, on le pense bien, se laissa inscrire comme tous les
autres.»

Multipliez ce colonel par six cent mille, vous avez la pression des
fonctionnaires de tout ordre, militaires, politiques, civils,
administratifs, ecclésiastiques, judiciaires, douaniers, municipaux,
scolaires, commerciaux, consulaires, par toute la France, sur le soldat,
le bourgeois et le paysan. Ajoutez, comme nous l'avons déjà indiqué plus
haut, la fausse jacquerie communiste et le réel terrorisme bonapartiste,
le gouvernement pesant par la fantasmagorie sur les faibles et par la
dictature sur les récalcitrants, et agitant deux épouvantes à la fois.
Il faudrait un volume spécial pour raconter, exposer et approfondir les
innombrables détails de cette immense extorsion de signatures qu'on
appelle le vote du 20 décembre.

Le vote du 20 décembre a terrassé l'honneur, l'initiative,
l'intelligence et la vie morale de la nation. La France a été à ce vote
comme le troupeau va à l'abattoir.

Passons.

Deuxièmement. _Que le vote soit éclairé._

Voici qui est élémentaire: là où il n'y a pas de liberté de la presse,
il n'y a pas de vote. La liberté de la presse est la condition _sine qua
non_ du suffrage universel. Nullité radicale de tout scrutin fait en
l'absence de la liberté de la presse. La liberté de la presse entraîne
comme corollaires nécessaires la liberté de réunion, la liberté
d'affichage, la liberté de colportage, toutes les libertés qu'engendre
le droit, préexistant à tout, de s'éclairer avant de voter. Voter, c'est
gouverner; voter, c'est juger. Se figure-t-on un pilote aveugle au
gouvernail? Se figure-t-on le juge les oreilles bouchées et les yeux
crevés? Liberté donc, liberté de s'éclairer par tous les moyens, par
l'enquête, par la presse, par la parole, par la discussion. Ceci est la
garantie expresse et la condition d'être du suffrage universel. Pour
qu'une chose soit faite valablement, il faut qu'elle soit faite
sciemment. Où il n'y a pas de flambeau, il n'y pas d'acte.

Ce sont là des axiomes. Hors de ces axiomes, tout est nul de soi.

Maintenant, voyons. M. Bonaparte, dans son scrutin du 20 décembre,
a-t-il obéi à ces axiomes? A-t-il rempli ces conditions de presse libre,
de réunions libres, de tribune libre, d'affichage libre, de colportage
libre, d'enquête libre? Un immense éclat de rire répond, même à
l'Élysée.

Ainsi vous êtes forcé vous-même d'en convenir; c'est comme cela qu'on a
usé du «suffrage universel»!

Quoi! je ne sais rien de ce qui s'est passé! On a tué, égorgé,
mitraillé, assassiné, et je l'ignore! On a séquestré, torturé, expulsé,
exilé, déporté, et je l'entrevois à peine! Mon maire et mon curé me
disent: Ces gens-là qu'on emmène liés de cordes, ce sont des repris de
justice! Je suis un paysan, je cultive un coin de terre au fond d'une
province, vous supprimez le journal, vous étouffez les révélations, vous
empêchez la vérité de m'arriver, et vous me faites voter! Quoi! dans la
nuit la plus profonde! Quoi! à tâtons! Quoi! vous sortez brusquement de
l'ombre un sabre à la main, et vous me dites: vote! et vous appelez cela
un scrutin!

Certes! un scrutin «libre et spontané», disent les feuilles du coup
d'état.

Toutes les roueries ont travaillé à ce vote. Un maire de village, espèce
d'Escobar sauvageon poussé en plein champ, disait à ses paysans: _Si
vous votez oui, c'est pour la république; si vous votez non, c'est
contre la république_. Les paysans ont voté oui.

Et puis éclairons une autre face de cette turpitude qu'on nomme «le
plébiscite du 20 décembre». Comment la question a-t-elle été posée? y
a-t-il eu choix possible? a-t-on, et c'était bien le moins que dût faire
un homme de coup d'état dans un si étrange scrutin que celui où il
remettait tout en question, a-t-on ouvert à chaque parti la porte par où
son principe pouvait entrer? a-t-il été permis aux légitimistes de se
tourner vers leur prince exilé et vers l'antique honneur des fleurs de
lys? a-t-il été permis aux orléanistes de se tourner vers cette famille
proscrite qu'honorent les vaillants services de deux soldats, MM. de
Joinville et d'Aumale, et qu'illustre cette grande âme, Mme la duchesse
d'Orléans? a-t-on offert au peuple,--qui n'est pas un parti, lui, qui
est le peuple, c'est-à-dire le souverain,--lui a-t-on offert cette
république vraie devant laquelle s'évanouit toute monarchie comme la
nuit devant le jour, cette république qui est l'avenir évident et
irrésistible du monde civilisé; la république sans dictature; la
république de concorde, de science et de liberté; la république du
suffrage universel, de la paix universelle et du bien-être universel; la
république initiatrice des peuples et libératrice des nationalités;
cette république qui, après tout et quoi qu'on fasse, «aura», comme l'a
dit ailleurs[41] l'auteur de ce livre, «la France demain et après-demain
l'Europe»? A-t-on offert cela? Non. Voici comment M. Bonaparte a
présenté la chose: il y a eu à ce scrutin deux candidats: premier
candidat, M. Bonaparte; deuxième candidat, l'abîme. La France a eu le
choix. Admirez l'adresse de l'homme et un peu son humilité. M. Bonaparte
s'est donné pour vis-à-vis dans cette affaire, qui? M. de Chambord? Non.
M. de Joinville? Non. La république? Encore moins. M. Bonaparte, comme
ces jolies créoles qui font ressortir leur beauté au moyen de quelque
effroyable hottentote, s'est donné pour concurrent dans cette élection
un fantôme, une vision, un socialisme de Nuremberg avec des dents et des
griffes et une braise dans les yeux, l'ogre du Petit Poucet, le vampire
de la Porte-Saint-Martin, l'hydre de Théramène, le grand serpent de mer
du _Constitutionnel_ que les actionnaires ont eu la bonne grâce de lui
prêter, le dragon de l'Apocalypse, la Tarasque, la Drée, le Gra-ouilli,
un épouvantail. Aidé d'un Ruggieri quelconque, M. Bonaparte a fait sur
ce monstre en carton un effet de feu de Bengale rouge, et a dit au
votant effaré: Il n'y a de possible que ceci ou moi; Choisis! Il a dit:
Choisis entre la belle et la bête; la bête, c'est le communisme; la
belle, c'est ma dictature. Choisis!--Pas de milieu! La société par
terre, ta maison brûlée, ta grange pillée, ta vache volée, ton champ
confisqué, ta femme violée, tes enfants massacrés, ton vin bu par
autrui, toi-même mangé tout vif par cette grande gueule béante que tu
vois là, ou moi empereur! Choisis. Moi ou Croquemitaine.

Le bourgeois, effrayé et par conséquent enfant, le paysan, ignorant et
par conséquent enfant, ont préféré M. Bonaparte à Croquemitaine. C'est
là son triomphe.

Disons pourtant que, sur dix millions de votants, il paraît que cinq
cent mille auraient encore mieux aimé Croquemitaine.

Après tout, M. Bonaparte n'a eu que sept millions cinq cent mille voix.

Donc, et de cette façon, librement, comme on voit, sciemment, comme on
voit, ce que M. Bonaparte a la bonté d'appeler le suffrage universel a
voté. Voté quoi?

La dictature, l'autocratie, la servitude, la république despotat, la
France pachalik, les chaînes sur toutes les mains, le scellé sur toutes
les bouches, le silence, l'abaissement, la peur, l'espion âme de tout!
On a donné à un homme,--à vous!--l'omnipotence et l'omniscience! On a
fait de cet homme le constituant suprême, le législateur unique, l'alpha
du droit, l'oméga du pouvoir! On a décrété qu'il est Minos, qu'il est
Numa, qu'il est Solon, qu'il est Lycurgue! On a incarné en lui le
peuple, la nation, l'état, la loi! et pour dix ans! Quoi! voter, moi
citoyen, non-seulement mon dessaisissement, ma déchéance et mon
abdication, mais l'abdication pour dix années des générations nouvelles
du suffrage universel sur lesquelles je n'ai aucun droit, sur
lesquelles, vous usurpateur, vous me forcez d'usurper, ce qui, du reste,
soit dit en passant, suffirait pour frapper de nullité ce scrutin
monstrueux si toutes les nullités n'y étaient pas déjà amoncelées,
entassées et amalgamées! Quoi! c'est cela ce que vous me faites faire!
Vous me faites voter que tout est fini, qu'il n'y a plus rien, que le
peuple est un nègre! Quoi! vous me dites: Attendu que tu es souverain,
tu vas te donner un maître; attendu que tu es la France, tu vas devenir
Haïti! Quelle abominable dérision!

Voilà le vote du 20 décembre, cette sanction, comme dit M. de Morny,
cette absolution, comme dit M. Bonaparte.

Vraiment, dans peu de temps d'ici, dans un an, dans un mois, dans une
semaine peut-être, quand tout ce que nous voyons en ce moment se sera
évanoui, on aura quelque honte d'avoir fait, ne fût-ce qu'une minute, à
cet infâme semblant de vote qu'on appelle le scrutin des sept millions
cinq cent mille voix, l'honneur de le discuter. C'est là pourtant la
base unique, l'unique point d'appui, l'unique rempart de ce pouvoir
prodigieux de M. Bonaparte. Ce vote est l'excuse des lâches; ce vote est
le bouclier des consciences déshonorées. Généraux, magistrats, évêques,
toutes les forfaitures, toutes les prévarications, toutes les
complicités, réfugient derrière ce vote leur ignominie. La France a
parlé, disent-ils; _vox populi, vox Dei_, le suffrage universel a voté;
tout est couvert par un scrutin.--Ça un vote! ça un scrutin! on crache
dessus, et l'on passe.

Troisièmement. Que le chiffre soit sincère.

J'admire ce chiffre: 7,500,000. Il a dû faire bon effet, à travers le
brouillard du 1er janvier, en lettres d'or de trois pieds de haut, sur
le portail de Notre-Dame.

J'admire ce chiffre. Savez-vous pourquoi? Parce que je le trouve humble.
7,500,000! Pourquoi 7,500,000? C'est peu. Personne ne refusait à M.
Bonaparte la bonne mesure. Après ce qu'il avait fait le 2 décembre, il
avait droit à mieux que cela. Vraiment, qui l'eût chicané? Qui
l'empêchait de mettre huit millions, dix millions, un chiffre rond?
Quant à moi, j'ai été trompé dans mes espérances. Je comptais sur
l'unanimité. Coup d'état, vous êtes modeste.

Quoi! on a fait tout ce que nous venons de rappeler ou de raconter, on a
prêté un serment et l'on s'est parjuré, on était le gardien d'une
constitution et on l'a détruite, on était le serviteur d'une république
et on l'a trahie, on était l'agent d'une assemblée souveraine et on l'a
violemment brisée, on a fait de la consigne militaire un poignard pour
tuer l'honneur militaire, on s'est servi du drapeau de la France pour
essuyer de la boue et de la honte, on a mis les poucettes aux généraux
d'Afrique, on a fait voyager les représentants du peuple dans les
voitures cellulaires, on a empli Mazas, Vincennes, le mont Valérien et
Sainte-Pélagie d'hommes inviolables; on a arquebusé à bout portant sur
la barricade du droit le législateur revêtu de cette écharpe, signe
sacré et vénérable de la loi; on a donné à tel colonel que nous
pourrions nommer cent mille francs pour fouler aux pieds le devoir, et à
chaque soldat dix francs par jour; on a dépensé en quatre journées
quarante mille francs d'eau-de-vie par brigade; on a couvert de l'or de
la Banque le tapis franc de l'Élysée, et on a dit aux amis: prenez! on a
tué M. Adde chez lui, M. Belval chez lui, M. Debaecque chez lui, M.
Labilte chez lui, M. de Couvercelle chez lui, M. Monpelas chez lui, M.
Thirion de Montauban chez lui; on a massacré sur les boulevards et
ailleurs, fusillé on ne sait où on ne sait qui, commis force meurtres
dont on a la modestie de n'avouer que cent quatrevingt-onze, quoi! on a
changé les fossés des arbres du boulevard en cuvettes pleines de sang,
on a répandu le sang de l'enfant avec le sang de la mère, et mêlé à tout
cela le vin de Champagne des gendarmes, on a fait toutes ces choses, on
s'est donné toutes ces peines, et quand on demande à la nation:
êtes-vous contente? on n'obtient que sept millions cinq cent mille
oui!--Vraiment, ce n'est pas payé.

Dévouez-vous donc à «sauver une société»! Ô ingratitude des peuples!

En vérité, trois millions de bouches ont répondu non! Qui est-ce qui
disait donc que les sauvages de la mer du Sud appelaient les français
les _oui-oui_?

Parlons sérieusement. Car l'ironie pèse dans ces matières tragiques.

Gens du coup d'état, personne ne croit à vos sept millions cinq cent
mille voix.

Tenez, un accès de franchise, avouez-le, vous êtes tous un peu grecs,
vous trichez. Dans votre bilan du 2 décembre, vous comptez trop de
votes,--et pas assez de cadavres.

7,500,000! Qu'est-ce que c'est que ce chiffre-là? D'où vient-il? D'où
sort-il? Que voulez-vous que nous en fassions?

Sept millions, huit millions, dix millions, qu'importe! nous vous
accordons tout et nous vous contestons tout.

Les sept millions, vous les avez, plus les cinq cent mille; la somme
plus l'appoint, vous le dites, prince, vous l'affirmez, vous le jurez,
mais qui le prouve?

Qui a compté? Baroche. Qui a scruté? Rouher. Qui a contrôlé? Piétri. Qui
a additionné? Maupas. Qui a vérifié? Troplong. Qui a proclamé? vous.

C'est-à-dire que la bassesse a compté, la platitude a scruté, la rouerie
a contrôlé, le faux a additionné, la vénalité a vérifié, le mensonge a
proclamé.

Bien.

Sur ce, M. Bonaparte monte au Capitole, ordonne à M. Sibour de remercier
Jupiter, fait endosser une livrée bleu et or au sénat, bleu et argent au
corps législatif, vert et or à son cocher, met la main sur son coeur,
déclare qu'il est le produit du «suffrage universel», et que sa
«légitimité» est sortie de l'urne du scrutin. Cette urne est un gobelet.



IV


Nous le déclarons donc, nous le déclarons purement et simplement, le 20
décembre 1851, dix-huit jours après le 2, M. Bonaparte a fourré la main
dans la conscience de chacun, et a volé à chacun son vote. D'autres font
le mouchoir, lui fait l'empire. Tous les jours, pour des espiègleries de
ce genre, un sergent de ville prend un homme au collet, et le mène au
poste.

Entendons-nous pourtant.

Est-ce à dire que nous prétendions que personne n'a réellement voté pour
M. Bonaparte? Que personne n'a volontairement dit oui? Que personne n'a
librement et sciemment accepté cet homme?

Loin de là.

M. Bonaparte a eu pour lui la tourbe des fonctionnaires, les douze cent
mille parasites du budget, et leurs tenants et aboutissants; les
corrompus, les compromis, les habiles; et à leur suite, les crétins,
masse notable.

Il a eu pour lui MM. les cardinaux, MM. les évêques, MM. les chanoines,
MM. les curés, MM. les vicaires, L'ABSOLUTION.--LES 7,500,000 VOIX.

MM. les archidiacres, diacres et sous-diacres, MM. les prébendiers, MM.
les marguilliers, MM. les sacristains, MM. les bedeaux, MM. les suisses
de paroisse, et les hommes «religieux», comme on dit. Oui, nous ne
faisons nulle difficulté d'en convenir, M. Bonaparte a eu pour lui tous
ces évêques qui se signent en Veuillot et en Montalembert, et tous ces
hommes religieux, race précieuse, ancienne, mais fort accrue et recrutée
depuis les terreurs propriétaires de 1848, lesquels prient en ces
termes: Ô mon Dieu! faites hausser les actions de Lyon! Doux seigneur
Jésus, faites-moi gagner vingt-cinq pour cent sur mon
Naples-certificats-Rothschild! Saints apôtres, vendez mes vins!
Bien-heureux martyrs, doublez mes loyers! Sainte Marie, mère de Dieu,
vierge immaculée, étoile de la mer, jardin fermé, _hortus conclusus_,
daignez jeter un oeil favorable sur mon petit commerce situé au coin de
la rue Tirechappe et de la rue Quincampoix! tour d'ivoire, faites que la
boutique d'en face aille mal!

Ont voté réellement et incontestablement pour M. Bonaparte: première
catégorie, le fonctionnaire; deuxième catégorie, le niais; troisième
catégorie, le voltairien-propriétaire-industriel religieux.

Disons-le, l'intelligence humaine, et l'intellect bourgeois en
particulier, ont de singulières énigmes. Nous le savons et nous n'avons
nul désir de le cacher; depuis le boutiquier jusqu'au banquier, depuis
le petit marchand jusqu'à l'agent de change, bon nombre d'hommes de
commerce et d'industrie en France, c'est-à-dire bon nombre de ces hommes
qui savent ce que c'est qu'une confiance bien placée, qu'un dépôt
fidèlement gardé, qu'une clef mise en mains sûres, ont voté, après le 2
décembre, pour M. Bonaparte. Le vote consommé, vous auriez accosté un de
ces hommes de négoce, le premier venu, au hasard, et voici le dialogue
que vous auriez pu échanger avec lui:

--Vous avez nommé Louis Bonaparte président de la république?

--Oui.

--Le prendriez-vous pour garçon de caisse?

--Non, certes!



V


Et c'est là le scrutin,--répétons-le, insistons-y, ne nous lassons pas;
_je crie cent fois les mêmes choses_, dit Isaïe, _pour qu'on les entende
une fois_;--c'est là le scrutin, c'est là le plébiscite, c'est là le
vote, c'est là le décret souverain du «suffrage universel», à l'ombre
duquel s'abritent, dont se font un titre d'autorité et un diplôme de
gouvernement ces hommes qui tiennent la France aujourd'hui, qui
commandent, qui dominent, qui administrent, qui jugent, qui règnent, les
mains dans l'or jusqu'aux coudes, les pieds dans le sang jusqu'aux
genoux!

Maintenant, et pour en finir, faisons une concession à M. Bonaparte.
Plus de chicanes. Son scrutin du 20 décembre a été libre, il a été
éclairé; tous les journaux ont imprimé ce qui leur a plu; qui a dit le
contraire? des calomniateurs; on a ouvert les réunions électorales, les
murs ont disparu sous les affiches, les passants de Paris ont balayé du
pied, sur les boulevards et dans les rues, une neige de bulletins
blancs, bleus, jaunes, rouges; a parlé qui a voulu, a écrit qui a voulu;
le chiffre est sincère; ce n'est pas Baroche qui a compté, c'est Barème;
Louis Blanc, Guinard, Félix Pyat, Raspail, Caussidière, Thoré,
Ledru-Rollin, Étienne Arago, Albert, Barbès, Blanqui et Gent ont été
scrutateurs; ce sont eux-mêmes qui ont proclamé les sept millions cinq
cent mille voix. Soit. Nous accordons tout cela. Après? Qu'est-ce que le
coup d'état en conclut?

Ce qu'il en conclut? il se frotte les mains, il n'en demande pas
davantage, cela lui suffit, il conclut que c'est bien, que tout est
clos, que tout est fini, qu'on n'a plus rien à dire, qu'il est «absous».

Halte-là!

Le vote libre, le chiffre sincère, ce n'est que le côté matériel de la
question, il reste le côté moral. Il y a donc un côté moral? Mais oui,
prince, et c'est là précisément le vrai côté, le grand côté de cette
question du 2 décembre. Examinons-le.



VI


Il faut d'abord, monsieur Bonaparte, que vous sachiez un peu ce que
c'est que la conscience humaine.

Il y a deux choses dans ce monde, apprenez cette nouveauté, qu'on
appelle le bien et le mal. Il faut qu'on vous le révèle, mentir n'est
pas bien, trahir est mal, assassiner est pire. Cela a beau être utile,
cela est défendu. Par qui? me direz-vous. Nous vous l'expliquerons plus
loin; mais poursuivons. L'homme, sachez encore cette particularité, est
un être pensant, libre dans ce monde, responsable dans l'autre. Chose
étrange et qui vous surprendra, il n'est pas fait uniquement pour jouir,
pour satisfaire toutes ses fantaisies, pour se mouvoir au hasard de ses
appétits, pour écraser ce qui est là devant lui quand il marche, brin
d'herbe ou parole jurée, pour dévorer ce qui se présente quand il a
faim. La vie n'est pas sa proie. Par exemple, pour passer de zéro par an
à douze cent mille francs il n'est pas permis de faire un serment qu'on
n'a pas l'intention de tenir, et, pour passer de douze cent mille francs
à douze millions, il n'est pas permis de briser la constitution et les
lois de son pays, de se ruer par guet-apens sur une assemblée
souveraine, de mitrailler Paris, de déporter dix mille personnes et d'en
proscrire quarante mille. Je continue de vous faire pénétrer dans ce
mystère singulier. Certes, il est agréable de faire mettre des bas de
soie blancs à ses laquais, mais, pour arriver à ce grand résultat, il
n'est pas permis de supprimer la gloire et la pensée d'un peuple, de
renverser la tribune centrale du monde civilisé, d'entraver le progrès
du genre humain et de verser des flots de sang. Cela est défendu. Par
qui? me répéterez-vous, vous qui ne voyez devant vous personne qui vous
défende rien. Patience. Vous le saurez tout à l'heure.

Quoi!--ici vous vous révoltez, et je le comprends,--lorsqu'on a d'un
côté son intérêt, son ambition, sa fortune, son plaisir, un beau palais
à conserver faubourg Saint-Honoré, et de l'autre côté les jérémiades et
les criailleries des femmes auxquelles on prend leurs fils, des familles
auxquelles on arrache leur père, des enfants auxquels on ôte leur pain,
du peuple auquel on confisque sa liberté, de la société à laquelle on
retire son point d'appui, les lois; quoi! lorsque ces criailleries sont
d'un côté et l'intérêt de l'autre, il ne serait pas permis de dédaigner
ces vacarmes, de laisser «vociférer» tous ces gens-là, de marcher sur
l'obstacle, et d'aller tout naturellement là où l'on voit sa fortune,
son plaisir et le beau palais du faubourg Saint-Honoré! Voilà qui est
fort! Quoi! il faudrait se préoccuper de ce que, il y a trois ou quatre
ans, on ne sait plus quand, on ne sait plus où, un jour de décembre,
qu'il faisait très froid, qu'il pleuvait, qu'on avait besoin de quitter
une chambre d'auberge pour se loger mieux, on a prononcé, on ne sait
plus à propos de quoi, dans une salle mal éclairée, devant huit ou neuf
cents imbéciles qui vous ont cru, ces huit lettres: Je le jure! Quoi!
quand on médite «un grand acte» il faudrait passer son temps à
s'interroger sur ce qui pourra résulter du parti qu'on prend! se faire
un souci de ce que celui-ci sera mangé de vermine dans les casemates, de
ce que celui-là pourrira dans les pontons, de ce que cet autre crèvera à
Cayenne, de ce que cet autre aura été tué à coups de bayonnette, de ce
que cet autre aura été écrasé à coups de pavés, de ce que cet autre aura
été assez bête pour se faire fusiller, de ce que ceux-ci seront ruinés,
de ce que ceux-là seront exilés, et de ce que tous ces hommes qu'on
ruine, qu'on exile, qu'on fusille, qu'on massacre, qui pourrissent dans
les cales et qui crèvent en Afrique, seront d'honnêtes gens qui auront
fait leur devoir! c'est à ces choses-là qu'on s'arrêtera! Comment! on a
des besoins, on n'a pas d'argent, on est prince, le hasard vous met le
pouvoir dans les mains, on en use, on autorise des loteries, on fait
exposer des lingots d'or dans le passage Jouffroy, la poche de tout le
monde s'ouvre, on en tire ce qu'on peut, on en donne à ses amis, à des
compagnons dévoués auxquels on doit de la reconnaissance, et comme il
arrive un moment où l'indiscrétion publique se mêle de la chose, où
cette infâme liberté de la presse veut percer le mystère et où la
justice s'imagine que cela la regarde, il faudrait quitter l'Élysée,
sortir du pouvoir, et aller stupidement s'asseoir entre deux gendarmes
sur le banc de la sixième chambre! Allons donc! est-ce qu'il n'est pas
plus simple de s'asseoir sur le trône de l'empereur? est-ce qu'il n'est
pas plus simple de briser la liberté de la presse? est-ce qu'il n'est
pas plus simple de briser la justice? est-ce qu'il n'est pas plus court
de mettre les juges sous ses pieds? ils ne demandent pas mieux,
d'ailleurs! ils sont tout prêts! Et cela ne serait pas permis! Et cela
serait défendu!

Oui, monseigneur, cela est défendu.

Qui est-ce qui s'y oppose? Qui est-ce qui ne permet pas? Qui est-ce qui
défend?

Monsieur Bonaparte, on est le maître, on a huit millions de voix pour
ses crimes et douze millions de francs pour ses menus plaisirs, on a un
sénat et M. Sibour dedans, on a des armées, des canons, des forteresses,
des Troplongs à plat ventre, des Baroche; quelqu'un qui est perdu dans
l'obscurité, un passant, un inconnu se dresse devant vous et vous dit:
Tu ne feras pas cela.

Ce quelqu'un, cette bouche qui parle dans l'ombre, qu'on ne voit pas,
mais qu'on entend, ce passant, cet inconnu, cet insolent, c'est la
conscience humaine.

Voilà ce que c'est que la conscience humaine. C'est quelqu'un, je le
répète, qu'on ne voit pas, et qui est plus fort qu'une armée, plus
nombreux que sept millions cinq cent mille voix, plus haut qu'un sénat,
plus religieux qu'un archevêque, plus savant en droit que M. Troplong,
plus prompt à devancer n'importe quelle justice que M. Baroche, et qui
tutoie votre majesté.



VII


Approfondissons un peu toutes ces nouveautés.

Apprenez donc encore ceci, monsieur Bonaparte: ce qui distingue l'homme
de la brute, c'est la notion du bien et du mal, de ce bien et de ce mal
dont je vous parlais tout à l'heure.

Là est l'abîme.

L'animal est un être complet. Ce qui fait la grandeur de l'homme, c'est
d'être incomplet; c'est de se sentir par une foule de points hors du
fini; c'est de percevoir quelque chose au delà de soi, quelque chose en
deçà. Ce quelque chose qui est au delà et en deçà de l'homme, c'est le
mystère; c'est,--pour employer ces faibles expressions humaines qui sont
toujours successives et qui n'expriment jamais qu'un côté des
choses,--le monde moral. Ce monde moral, l'homme y baigne autant, plus
encore que dans le monde matériel. Il vit dans ce qu'il sent plus que
dans ce qu'il voit. La création a beau l'obséder, le besoin a beau
l'assaillir, la jouissance a beau le tenter, la bête qui est en lui a
beau le tourmenter, une sorte d'aspiration perpétuelle à une région
autre le jette irrésistiblement hors de la création, hors du besoin,
hors de la jouissance, hors de la bête. Il entrevoit toujours, partout,
à chaque instant, à toute minute, le monde supérieur, et il remplit son
âme de cette vision, et il en règle ses actions. Il ne se sent pas
achevé dans cette vie d'en bas. Il porte en lui, pour ainsi dire, un
exemplaire mystérieux du monde antérieur et ultérieur, du monde parfait,
auquel il compare sans cesse et malgré lui le monde imparfait, et
lui-même, et ses infirmités, et ses appétits, et ses passions et ses
actions. Quand il reconnaît qu'il s'approche de ce modèle idéal, il est
joyeux; quand il reconnaît qu'il s'en éloigne, il est triste. Il
comprend profondément qu'il n'y a rien d'inutile et d'admissible dans ce
monde, rien qui ne vienne de quelque chose et qui ne conduise à quelque
chose. Le juste, l'injuste, le bien, le mal, les bonnes oeuvres, les
actions mauvaises tombent dans le gouffre, mais ne se perdent pas, s'en
vont dans l'infini à la charge ou au bénéfice de ceux qui les
accomplissent. Après la mort on les retrouve, et le total se fait. Se
perdre, s'évanouir, s'anéantir, cesser d'être, n'est pas plus possible
pour l'atome moral que pour l'atome matériel. De là, en l'homme, ce
grand et double sentiment de sa liberté et de sa responsabilité. Il lui
est donné d'être bon ou d'être méchant. Ce sera un compte à régler. Il
peut être coupable; et, chose frappante et sur laquelle j'insiste, c'est
là sa grandeur. Rien de pareil pour la brute. Pour elle, rien que
l'instinct, boire à la soif, manger à la faim, procréer à la saison,
dormir quand le soleil se couche, s'éveiller quand il se lève, faire le
contraire si c'est une bête de nuit. L'animal n'a qu'une espèce de moi
obscur que n'éclaire aucune lueur morale. Toute sa loi, je le répète,
c'est l'instinct. L'instinct, sorte de rail où la nature fatale entraîne
la brute. Pas de liberté, donc pas de responsabilité; pas d'autre vie
par conséquent. La brute ne fait ni bien ni mal; elle ignore. Le tigre
est innocent.

Si vous étiez par hasard innocent comme le tigre?

À de certains moments on est tenté de croire que, n'ayant pas plus
d'avertissement intérieur que lui, vous n'avez pas plus de
responsabilité.

Vraiment, il y a des heures où je vous plains. Qui sait? vous n'êtes
peut-être qu'une malheureuse force aveugle.

Monsieur Louis Bonaparte, la notion du bien et du mal, vous ne l'avez
pas. Vous êtes le seul homme peut-être dans l'humanité tout entière qui
n'ait pas cette notion. Cela vous donne barre sur le genre humain. Oui,
vous êtes redoutable. C'est là ce qui fait votre génie, dit-on; je
conviens que, dans tous les cas, c'est ce qui fait en ce moment votre
puissance.

Mais savez-vous ce qui sort de ce genre de puissance? le fait, oui; le
droit, non.

Le crime essaye de tromper l'histoire sur son vrai nom; il vient et dit:
je suis le succès.--Tu es le crime!

Vous êtes couronné et masqué. À bas le masque! À bas la couronne!

Ah! vous perdez votre peine, vous perdez vos appels au peuple, vos
plébiscites, vos scrutins, vos bulletins, vos additions, vos commissions
exécutives proclamant le total, vos banderoles rouges ou vertes avec ce
chiffre en papier doré: 7,500,000! Vous ne tirerez rien de cette mise en
scène. Il y a des choses sur lesquelles on ne donne pas le change au
sentiment universel. Le genre humain, pris en masse, est un honnête
homme.

Même autour de vous, on vous juge. Il n'est personne dans votre
domesticité, dans la galonnée comme dans la brodée, valet d'écurie ou
valet de sénat, qui ne dise tout bas ce que je dis tout haut. Ce que je
proclame, on le chuchote, voilà toute la différence. Vous êtes
omnipotent, on s'incline, rien de plus. On vous salue, la rougeur au
front.

On se sent vil, mais on vous sait infâme.

Tenez, puisque vous êtes en train de donner la chasse à ce que vous
appelez «les révoltés de décembre», puisque c'est là-dessus que vous
lâchez vos meutes, puisque vous avez institué un Maupas et créé un
ministère de la police spécialement pour cela, je vous dénonce cette
rebelle, cette réfractaire, cette insurgée, la conscience de chacun.

Vous donnez de l'argent, mais c'est la main qui le reçoit, ce n'est pas
la conscience. La conscience! pendant que vous y êtes, inscrivez-la sur
vos listes d'exil. C'est là une opposante obstinée, opiniâtre, tenace,
inflexible, et qui met le trouble partout. Chassez-moi cela de France.
Vous serez tranquille après.

Voulez-vous savoir comment elle vous traite, même chez vos amis?
Voulez-vous savoir en quels termes un honorable chevalier de Saint-Louis
de quatrevingts ans, grand adversaire «des démagogues» et votre
partisan, votait pour vous le 2 décembre?--«C'est un misérable,
disait-il, mais _un misérable nécessaire_.»

Non! il n'y a pas de misérables nécessaires! Non! le crime n'est jamais
utile! Non! le crime n'est jamais bon! La société sauvée par trahison!
blasphème! Il faut laisser dire ces choses-là aux archevêques. Rien de
bon n'a pour base le mal. Le Dieu juste n'impose pas à l'humanité la
nécessité des misérables. Il n'y a de nécessaire en ce monde que la
justice et la vérité. Si ce vieillard eût regardé moins la vie et plus
la tombe, il eût vu cela. Cette parole est surprenante de la part d'un
vieillard, car il y a une lumière de Dieu qui éclaire les âmes proches
du tombeau et qui leur montre le vrai.

Jamais le droit et le crime ne se rencontrent. Le jour où ils
s'accoupleraient, les mots de la langue humaine changeraient de sens,
toute certitude s'évanouirait, l'ombre sociale se ferait. Quand par
hasard--cela s'est vu parfois dans l'histoire,--il arrive que, pour un
moment, le crime a force de loi, quelque chose tremble dans les
fondements mêmes de l'humanité. _Jusque datum sceleri!_ s'écrie Lucain,
et ce vers traverse l'histoire comme un cri d'horreur.

Donc, et de l'aveu de vos votants, vous êtes un misérable. J'ôte
nécessaire. Prenez votre parti de cette situation.

Eh bien! soit, direz-vous. Mais c'est là le cas précisément; on se fait
«absoudre» par le suffrage universel.

Impossible,

Comment! impossible?

Oui, impossible. Je vais vous faire toucher du doigt la chose.



VIII


Vous êtes capitaine d'artillerie à Berne, monsieur Louis Bonaparte. Vous
avez nécessairement une teinture d'algèbre et de géométrie. Voici des
axiomes dont vous avez probablement quelque idée:

--2 et 2 font 4.

--Entre deux points donnés, la ligne droite est le chemin le plus court.

--La partie est moins grande que le tout.

Maintenant faites déclarer par sept millions cinq cent mille voix que 2
et 2 font 5, que la ligne droite est le chemin le plus long, que le tout
est moins grand que la partie; faites-le déclarer par huit millions, par
dix millions, par cent millions de voix, vous n'aurez pas avancé d'un
pas.

Eh bien, ceci va vous surprendre, il y a des axiomes en probité, en
honnêteté, en justice, comme il y a des axiomes en géométrie, et la
vérité morale n'est pas plus à la merci d'un vote que la vérité
algébrique.

La notion du bien et du mal est insoluble au suffrage universel. Il
n'est pas donné à un scrutin de faire que le faux soit le vrai et que
l'injuste soit le juste. On ne met pas la conscience humaine aux voix.

Comprenez-vous maintenant?

Voyez cette lampe, cette petite lumière obscure oubliée dans un coin,
perdue dans l'ombre. Regardez-la, admirez-la. Elle est à peine visible;
elle brûle solitairement. Faites souffler dessus sept millions cinq cent
mille bouches à la fois, vous ne l'éteindrez pas. Vous ne ferez pas même
broncher la flamme. Faites souffler l'ouragan. La flamme continuera de
monter droite et pure vers le ciel.

Cette lampe, c'est la conscience.

Cette flamme, c'est elle qui éclaire dans la nuit de l'exil le papier
sur lequel j'écris en ce moment.



IX


Ainsi donc, quels que soient vos chiffres, controuvés ou non, extorqués
ou non, vrais ou faux, peu importe, ceux qui vivent l'oeil fixé sur la
justice disent et continueront de dire que le crime est le crime, que le
parjure est le parjure, que la trahison est la trahison, que le meurtre
est le meurtre, que le sang est le sang, que la boue est la boue, qu'un
scélérat est un scélérat, et que tel qui croit copier en petit Napoléon
copie en grand Lacenaire; ils disent cela et ils le répéteront, malgré
vos chiffres, attendu que sept millions cinq cent mille voix ne pèsent
rien contre la conscience de l'honnête homme; attendu que dix millions,
que cent millions de voix, que l'unanimité même du genre humain
scrutinant en masse ne compte pas devant cet atome, devant cette
parcelle de Dieu, l'âme du juste; attendu que le suffrage universel, qui
a toute souveraineté sur les questions politiques, n'a pas de
juridiction sur les questions morales.

J'écarte pour le moment, comme je le disais tout à l'heure, vos procédés
du scrutin, les bandeaux sur les yeux, les bâillons dans les bouches,
les canons sur les places publiques, les sabres tirés, les mouchards
pullulant, le silence et la terreur conduisant le vote à l'urne comme le
malfaiteur au poste, j'écarte cela; je suppose, je vous le répète, le
suffrage universel vrai, libre, pur, réel, le suffrage universel
souverain de lui-même, comme il doit être, les journaux dans toutes les
mains, les hommes et les faits questionnés et approfondis, les affiches
couvrant les murailles, la parole partout, la lumière partout! Eh bien,
à ce suffrage universel là, soumettez-lui la paix et la guerre,
l'effectif de l'armée, le crédit, le budget, l'assistance publique, la
peine de mort, l'inamovibilité des juges, l'indissolubilité du mariage,
le divorce, l'état civil et politique de la femme, la gratuité de
l'enseignement, la constitution de la commune, les droits du travail, le
salaire du clergé, le libre échange, les chemins de fer, la circulation,
la colonisation, la fiscalité, tous les problèmes dont la solution
n'entraîne pas son abdication, car le suffrage universel peut tout,
hormis abdiquer; soumettez-les-lui, il les résoudra, sans doute avec
l'erreur possible, mais avec toute la somme de certitude que contient la
souveraineté humaine; il les résoudra magistralement. Maintenant essayez
de lui faire trancher la question de savoir si Jean ou Pierre a bien ou
mal fait de voler une pomme dans une métairie. Là il s'arrête. Là il
avorte. Pourquoi? Est-ce que cette question est plus basse? Non, c'est
qu'elle est plus haute. Tout ce qui constitue l'organisation propre des
sociétés, que vous les considériez comme territoire, comme commune,
comme état ou comme patrie, toute matière politique, financière,
sociale, dépend du suffrage universel et lui obéit; le plus petit atome
de la moindre question morale le brave.

Le navire est à la merci de l'océan, l'étoile non.

On a dit de M. Leverrier et de vous, monsieur Bonaparte, que vous étiez
les deux seuls hommes qui crussiez à votre étoile. Vous croyez à votre
étoile, en effet; vous la cherchez au-dessus de votre tête. Eh bien,
cette étoile que vous cherchez en dehors de vous, les autres hommes
l'ont en eux-mêmes. Elle rayonne sous la voûte de leur crâne, elle les
éclaire et les guide, elle leur fait voir les vrais contours de la vie,
elle leur montre dans l'obscurité de la destinée humaine le bien et le
mal, le juste et l'injuste, le réel et le faux, l'ignominie et
l'honneur, la droiture et la félonie, la vertu et le crime. Cette
étoile, sans laquelle l'âme humaine n'est que nuit, c'est la vérité
morale.

Cette lumière vous manquant, vous vous êtes trompé. Votre scrutin du 20
décembre n'est pour le penseur qu'une sorte de naïveté monstrueuse. Vous
avez appliqué ce que vous appelez le «suffrage universel» à une question
qui ne comportait pas le suffrage universel. Vous n'êtes pas un homme
politique, vous êtes un malfaiteur. Ce qu'il y a à faire de vous ne
regarde pas le suffrage universel.

Oui, naïveté. J'y insiste. Le bandit des Abruzzes, les mains à peine
lavées et ayant encore du sang dans les ongles, va demander l'absolution
au prêtre; vous, vous avez demandé l'absolution au vote; seulement vous
avez oublié de vous confesser. Et en disant au vote: absous-moi, vous
lui avez mis sur la tempe le canon de votre pistolet.

Ah! malheureux désespéré! Vous «absoudre», comme vous dites, cela est en
dehors du pouvoir populaire, cela est en dehors du pouvoir humain.

Écoutez:

Néron, qui avait inventé la société du Dix-Décembre, et qui, comme vous,
l'employait à applaudir ses comédies et même, comme vous encore, ses
tragédies, Néron, après avoir troué à coups de couteau le ventre de sa
mère, aurait pu, lui aussi, convoquer son suffrage universel à lui,
Néron, lequel ressemblait encore au vôtre en ce qu'il n'était pas non
plus gêné par la licence de la presse; Néron, pontife et empereur,
entouré des juges et des prêtres prosternés devant lui, aurait pu,
posant une de ses mains sanglantes sur le cadavre chaud de l'impératrice
et levant l'autre vers le ciel, prendre tout l'olympe à témoin qu'il
n'avait pas versé ce sang, et adjurer son suffrage universel de déclarer
à la face des dieux et des hommes que lui, Néron, n'avait pas tué cette
femme; son suffrage universel, fonctionnant à peu près comme le vôtre,
dans la même lumière et dans la même liberté, aurait pu affirmer par
sept millions cinq cent mille voix que le divin césar Néron, pontife et
empereur, n'avait fait aucun mal à cette femme qui était morte; sachez
cela, monsieur, Néron n'aurait pas été «absous»; il eût suffi qu'une
voix, une seule voix sur la terre, la plus humble et la plus obscure,
s'élevât au milieu de cette nuit profonde de l'empire romain et criât
dans les ténèbres: Néron est un parricide! pour que l'écho, l'éternel
écho de la conscience humaine, répétât à jamais, de peuple en peuple et
de siècle en siècle: Néron a tué sa mère!

Eh bien! cette voix qui proteste dans l'ombre, c'est la mienne. Je crie
aujourd'hui, et, n'en doutez pas, la conscience universelle de
l'humanité redit avec moi: Louis Bonaparte a assassiné la France! Louis
Bonaparte a tué sa mère!



LIVRE SEPTIÈME

L'ABSOLUTION



DEUXIÈME FORME. LE SERMENT.



LE SERMENT



I

À SERMENT, SERMENT ET DEMI


Qu'est-ce que c'est que Louis Bonaparte? c'est le parjure vivant, c'est
la restriction mentale incarnée, c'est la félonie en chair et en os,
c'est le faux serment coiffé d'un chapeau de général et se faisant
appeler monseigneur.

Eh bien! qu'est-ce qu'il demande à la France, cet homme guet-apens? Un
serment.

Un serment!

Certes, après la journée du 20 décembre 1848 et la journée du 2 décembre
1851, après les représentants inviolables arrêtés et traqués, après la
république confisquée, après le coup d'état, on devait s'attendre de la
part de ce malfaiteur à un éclat de rire cynique et honnête à l'endroit
du serment, et que ce Sbrigani dirait à la France: Tiens! c'est vrai!
j'avais donné ma parole d'honneur. C'est très drôle. Ne parlons plus de
ces bêtises-là.

Non pas, il veut un serment.

Ainsi, maires, gendarmes, juges, espions, préfets, généraux, sergents de
ville, gardes champêtres, commissaires de police, magistrats,
fonctionnaires, sénateurs, conseillers d'état, législateurs, commis,
troupeau, c'est dit, il le veut, cette idée lui a passé par la tête, il
l'entend ainsi, c'est son plaisir; venez, hâtez-vous, défilez, vous dans
un greffe, vous dans un prétoire, vous sous l'oeil de votre brigadier,
vous chez le ministre; vous, sénateurs, aux Tuileries, dans le salon des
maréchaux; vous, mouchards à la préfecture de police; vous, premiers
présidents et procureurs généraux, dans son antichambre; accourez en
carrosse, à pied, à cheval, en robe, en écharpe, en costume, en
uniforme, drapés, dorés, pailletés, brodés, emplumés, l'épée au côté, la
toque au front, le rabat au cou, la ceinture au ventre; arrivez, les uns
devant le buste de plâtre, les autres devant l'homme même; c'est bien,
vous voilà, vous y êtes tous, personne ne manque, regardez-le bien en
face, recueillez-vous, fouillez dans votre conscience, dans votre
loyauté, dans votre pudeur, dans votre religion; ôtez votre gant, levez
la main, et prêtez serment à son parjure, et jurez fidélité à sa
trahison.

Est-ce fait? Oui. Ah! quelle farce infâme! Donc Louis Bonaparte prend le
serment au sérieux. Vrai, il croit à ma parole, à la tienne, à la vôtre,
à la nôtre, à la leur; il croit à la parole de tout le monde, excepté à
la sienne. Il exige qu'autour de lui on jure et il ordonne qu'on soit
loyal. Il plaît à Messaline de s'entourer de pucelles. À merveille!

Il veut qu'on ait de l'honneur; vous l'aurez pour entendu, Saint-Arnaud,
et vous vous le tiendrez pour dit, Maupas.

Allons au fond des choses pourtant; il y a serment et serment. Le
serment que librement, solennellement, à la face de Dieu et des hommes,
après avoir reçu un mandat de confiance de six millions de citoyens, on
prête, en pleine assemblée nationale, à la constitution de son pays, à
la loi, au droit, à la nation, au peuple, à la France, ce n'est rien,
cela n'engage pas, on peut s'en jouer et en rire et le déchirer un beau
matin du talon de sa botte; mais le serment qu'on prête sous le canon,
sous le sabre, sous l'oeil de la police, pour garder l'emploi qui vous
fait vivre, pour conserver le grade qui est votre propriété, le serment
que pour sauver son pain et le pain de ses enfants on prête à un fourbe,
à un rebelle, au violateur des lois, au meurtrier de la république, à un
relaps de toutes les justices, à l'homme qui lui-même a brisé son
serment, oh! ce serment-là est sacré! ne plaisantons pas.

Le serment qu'on prête au deux décembre, neveu du dix-huit brumaire, est
sacro-saint!

Ce que j'en admire, c'est l'ineptie. Recevoir comme argent comptant et
espèces sonnantes tous ces _juro_ de la plèbe officielle; ne pas même
songer qu'on a défait tous les scrupules et qu'il ne saurait y avoir là
une seule parole de bon aloi! On est prince et on est traître. Donner
l'exemple au sommet de l'état et s'imaginer qu'il ne sera pas suivi!
Semer le plomb et se figurer qu'on récoltera de l'or! Ne pas même
s'apercevoir que toutes les consciences se modèlent en pareil cas sur la
conscience d'en haut, et que le faux serment du prince fait tous les
serments fausse monnaie!



II

DIFFÉRENCE DES PRIX


Et puis, à qui demande-t-on des serments? À ce préfet? il a trahi
l'état. À ce général? il a trahi le drapeau. À ce magistrat? il a trahi
la loi. À tous ces fonctionnaires? ils ont trahi la république. Chose
curieuse et qui fait rêver le philosophe, que ce tas de traîtres d'où
sort ce tas de serments!

Donc, insistons sur cette beauté du 2 décembre:

M. Bonaparte Louis croit aux serments des gens! il croit aux serments
qu'on lui prête à lui! Quand M. Rouher ôte son gant et dit: je le jure;
quand M. Suin ôte son gant et dit: je le jure; quand M. Troplong met la
main sur la poitrine a l'endroit où est le troisième bouton des
sénateurs et le coeur des autres hommes, et dit: je le jure; M. Bonaparte
se sent les larmes aux yeux, additionne, ému, toutes ces loyautés et
contemple ces êtres avec attendrissement. Il se confie! il croit! Ô
abîme de candeur! En vérité, l'innocence des coquins cause parfois des
éblouissements à l'honnête homme.

Une chose toutefois étonne l'observateur bienveillant et le fâche un
peu, c'est la façon capricieuse et disproportionnée dont les serments
sont payés, c'est l'inégalité des prix que M. Bonaparte met à cette
marchandise. Par exemple M. Vidocq, s'il était encore chef du service de
sûreté, aurait six mille francs de gages par an, M. Baroche en a quatre
vingt mille. Il suit de là que le serment de M. Vidocq ne lui
rapporterait par jour que seize francs soixante-six centimes, tandis que
le serment de M. Baroche rapporte par jour à M. Baroche deux cent
vingt-deux francs vingt-deux centimes. Ceci est évidemment injuste.
Pourquoi cette différence? Un serment est un serment; un serment se
compose d'un gant ôté et de huit lettres. Qu'est-ce que le serment de M.
Baroche a de plus que le serment de M. Vidocq?

Vous me direz que cela tient à la diversité des fonctions; que M.
Baroche préside le conseil d'état et que M. Vidocq ne serait que chef du
service de sûreté. Je réponds que ce sont là des hasards que M. Baroche
excellerait probablement à diriger le service de sûreté, et que M.
Vidocq pourrait fort bien être président du conseil d'état. Ce n'est pas
là une raison.

Y a-t-il donc des qualités diverses de serment? Est-ce comme pour les
messes? Y a-t-il, là aussi, les messes à quarante sous et les messes à
dix sous, lesquelles, comme disait ce curé, ne sont que «de la
gnognotte»? A-t-on du serment pour son argent? Y a-t-il, dans cette
denrée du serment, du superfin, de l'extra-fin, du fin et du demi-fin?
Les uns sont-ils mieux conditionnés que les autres? Sont-ils plus
solides, moins mêlés d'étoupe et de coton, meilleur teint? Y a-t-il les
serments tout neufs et qui n'ont pas servi, les serments usés aux
genoux, les serments rapiécés, les serments éculés? Y a-t-il du choix
enfin? qu'on nous le dise. La chose en vaut la peine. C'est nous qui
payons. Cette observation faite dans l'intérêt des contribuables, je
demande pardon à M. Vidocq de m'être servi de son nom. Je reconnais que
je n'en avais pas le droit. Au fait, M. Vidocq eût peut-être refusé le
serment.



III

SERMENT DES LETTRÉS ET DES SAVANTS


Détail précieux, M. Bonaparte voulait qu'Arago jurât. Sachez cela,
l'astronomie doit prêter serment. Dans un état bien réglé, comme la
France ou la Chine, tout est fonction, même la science. Le mandarin de
l'institut relève du mandarin de la police. La grande lunette à pied
parallactique doit hommage lige à M. Bonaparte. Un astronome est une
espèce de sergent de ville du ciel. L'observatoire est une guérite comme
une autre. Il faut surveiller le bon Dieu qui est là-haut et qui semble
parfois ne pas se soumettre complètement à la constitution du 14
janvier. Le ciel est plein d'allusions désagréables et a besoin d'être
bien tenu. La découverte d'une nouvelle tache au soleil constitue
évidemment un cas de censure. La prédiction d'une haute marée peut être
séditieuse. L'annonce d'une éclipse de lune peut être une trahison. Nous
sommes un peu lune à l'Élysée. L'astronomie libre est presque aussi
dangereuse que la presse libre. Sait-on ce qui se passe dans ces
tête-à-tête nocturnes entre Arago et Jupiter? Si c'était M. Leverrier,
bien! mais un membre du gouvernement provisoire! Prenez garde, monsieur
de Maupas! il faut que le bureau des longitudes jure de ne pas conspirer
avec les astres, et surtout avec ces folles faiseuses de coups d'état
célestes qu'on appelle les comètes.

Et puis, nous l'avons dit déjà, on est fataliste quand on est Bonaparte.
Le grand Napoléon avait une étoile, le petit doit bien avoir une
nébuleuse; les astronomes sont certainement un peu astrologues. Prêtez
serment, messieurs.

Il va sans dire qu'Arago a refusé.

Une des vertus du serment à Louis Bonaparte, c'est que, selon qu'on le
refuse ou qu'on l'accorde, ce serment vous ôte ou vous rend les talents,
les mérites, les aptitudes. Vous êtes professeur de grec et de latin,
prêtez serment, sinon on vous chasse de votre chaire, vous ne savez plus
le latin ni le grec. Vous êtes professeur de rhétorique, prêtez serment,
autrement, tremblez! le récit de Théramène et le songe d'Athalie vous
sont interdits; vous errerez alentour le reste de vos jours sans pouvoir
y rentrer jamais. Vous êtes professeur de philosophie, prêtez serment à
M. Bonaparte, sinon vous devenez incapable de comprendre les mystères de
la conscience humaine et de les expliquer aux jeunes gens. Vous êtes
professeur de médecine, prêtez serment, sans quoi, vous ne savez plus
tâter le pouls à un fiévreux.--Mais si les bons professeurs s'en vont,
il n'y aura plus de bons élèves? En médecine particulièrement, ceci est
grave. Que deviendront les malades? Qui, les malades? il s'agit bien des
malades! L'important est que la médecine prête serment à M. Bonaparte.
D'ailleurs, ou les sept millions cinq cent mille voix n'ont aucun sens,
ou il est évident qu'il vaut mieux avoir la cuisse coupée par un âne
assermenté que par Dupuytren réfractaire.

Ah! on veut en rire, mais tout ceci serre le coeur. Êtes-vous un jeune et
rare et généreux esprit comme Deschanel, une ferme et droite
intelligence comme Despois, une raison sérieuse et énergique comme
Jacques, un éminent écrivain, un historien populaire comme Michelet,
prêtez serment ou mourez de faim.

Ils refusent. Le silence et l'ombre où ils rentrent stoïquement savent
le reste.



IV

CURIOSITÉS DE LA CHOSE


Toute morale est niée par un tel serment, toute honte bue, toute pudeur
affrontée. Aucune raison pour qu'on ne voie pas des choses inouïes, on
les voit. Dans telle ville, à Évreux[42], par exemple, les juges qui ont
prêté le serment jugent les juges qui l'ont refusé; l'ignominie assise
sur le tribunal fait asseoir l'honneur sur la sellette; la conscience
vendue «blâme» la conscience honnête; la fille publique fouette la
vierge.

Avec ce serment-là on marche de surprise en surprise. Nicolet n'est
qu'un maroufle près de M. Bonaparte. Quand M. Bonaparte a eu fait le
tour de ses valets, de ses complices et de ses victimes, et empoché le
serment de chacun, il s'est tourné avec bonhomie vers les vaillants
chefs de l'armée d'Afrique et leur a «tenu à peu près ce langage»:--À
propos, vous savez, je vous ai fait arrêter la nuit dans vos lits par
mes gens; mes mouchards sont entrés chez vous l'épée haute; je les ai
même décorés depuis pour ce fait d'armes; je vous ai fait menacer du
bâillon, si vous jetiez un cri; je vous ai fait prendre au collet par
mes argousins; je vous ai fait mettre à Mazas dans la cellule des
voleurs et à Ham dans ma cellule à moi; vous avez encore aux poignets
les marques de la corde dont je vous ai liés; bonjour, messieurs, Dieu
vous ait en sa sainte garde, jurez-moi fidélité.--Changarnier l'a
regardé fixement et lui a répondu: Non, traître! Bedeau lui a répondu:
Non, faussaire! Lamoricière lui a répondu: Non, parjure! Leflo lui a
répondu: Non, bandit! Charras lui a donné un soufflet.

À l'heure qu'il est, la face de M. Bonaparte est rouge, non de la honte,
mais du soufflet.

Autre variété du serment. Dans les casemates, dans les bastilles, dans
les pontons, dans les présides d'Afrique, il y a des prisonniers par
milliers. Qui sont ces prisonniers? Nous l'avons dit, des républicains,
des patriotes, des soldats de la loi, des innocents, des martyrs. Ce
qu'ils souffrent, des voix généreuses l'ont déjà dénoncé, on
l'entrevoit; nous-même, dans le livre spécial sur le 2 décembre, nous
achèverons de déchirer ce voile. Eh bien, veut-on savoir ce qui
arrive?--Quelquefois, à bout de souffrances, épuisés de forces, ployant
sous tant de misères, sans chaussures, sans pain, sans vêtements, sans
chemise, brûlés de fièvre, rongés de vermine, pauvres ouvriers arrachés
à leurs ateliers, pauvres paysans arrachés à leur charrue, pleurant une
femme, une mère, des enfants, une famille veuve ou orpheline sans pain
de son côté et peut-être sans asile, accablés, malades, mourants,
désespérés, quelques-uns de ces malheureux faiblissent et consentent à
«demander grâce». Alors on leur apporte à signer une lettre toute faite
et adressée à «monseigneur le prince-président». Cette lettre, nous la
publions telle que le sieur Quentin-Bauchart l'avoue:

«Je, soussigné, déclare sur l'honneur accepter _avec reconnaissance_ la
grâce qui: m'est faite par le prince Louis-Napoléon, et m'engage à ne
plus faire partie des sociétés secrètes, à respecter les lois, et à être
_fidèle_ au gouvernement que le pays s'est donné parle vote des 20 et 21
décembre 1851.»

Qu'on ne se méprenne pas sur le sens de ce fait grave. Ceci n'est pas de
la clémence octroyée, c'est de la clémence implorée. Cette formule:
demandez-nous votre grâce, signifie: accordez-nous notre grâce.
L'assassin, penché sur l'assassiné et le couteau levé, lui crie: Je t'ai
arrêté, saisi, terrassé, dépouillé, volé, percé de coups, te voilà sous
mes pieds; ton sang coule par vingt plaies; dis-moi que tu TE REPENS, et
je n'achèverai pas de te tuer.--Ce _repentir_ des innocents, exigé par
le criminel, n'est autre chose que la forme que prend au dehors son
remords intérieur. Il s'imagine être de cette façon rassuré contre son
propre crime. À quelques expédients qu'il ait recours pour s'étourdir,
quoiqu'il fasse sonner perpétuellement à ses oreilles les sept millions
cinq cent mille grelots de son «plébiscite», l'homme du coup d'état
songe par instants; il entrevoit vaguement un lendemain et se débat
contre l'avenir inévitable. Il lui faut purge légale, décharge,
mainlevée, quittance. Il la demande aux vaincus et au besoin il les met
à la torture pour l'obtenir. Au fond de la conscience de chaque
prisonnier, de chaque déporté, de chaque proscrit, Louis Bonaparte sent
qu'il y a un tribunal et que ce tribunal instruit son procès; il
tremble, le bourreau a une secrète peur de la victime, et, sous figure
d'une grâce accordée par lui à cette victime, il fait signer par ce juge
son acquittement.

Il espère ainsi donner le change à la France qui, elle aussi, est une
conscience vivante et un tribunal attentif, et que, le jour de la
sentence venu, le voyant absous par ses victimes, elle lui fera grâce.
Il se trompe. Qu'il perce le mur d'un autre côté, ce n'est pas par là
qu'il échappera.



V

LE 5 AVRIL 1852


Le 5 avril 1852, voici ce qu'on a vu aux Tuileries. Vers huit heures du
soir l'antichambre s'est remplie d'hommes en robes rouges, graves,
majestueux, parlant bas, tenant à la main des toques de velours noir à
galons d'or, la plupart en cheveux blancs. C'étaient les présidents et
conseillers de la cour de cassation, les premiers présidents des cours
d'appel et les procureurs généraux; toute la haute magistrature de
France. Ces hommes restèrent dans cette antichambre. Un aide de camp les
introduisit et les laissa là. Un quart d'heure passa, puis une
demi-heure, puis une heure; ils allaient et venaient de long en large,
causant entre eux, tirant leurs montres, attendant un coup de sonnette.
Au bout d'une heure ils s'aperçurent qu'ils n'avaient pas même de
fauteuils pour s'asseoir. L'un d'eux, M. Troplong, alla dans une autre
antichambre où étaient les valets et se plaignit. On lui apporta une
chaise. Enfin une porte à deux battants s'ouvrit; ils entrèrent
pêle-mêle dans un salon. Là un homme en frac noir se tenait debout
adossé à une cheminée. Que venaient faire ces hommes en robes rouges
chez cet homme en habit noir? Ils venaient lui prêter serment. C'était
M. Bonaparte. Il leur fit un signe de tête, eux se courbèrent jusqu'à
terre, comme il convient. En avant de M. Bonaparte, à quelques pas, se
tenait son chancelier, M. Abbattucci, ancien député libéral, ministre de
la justice du coup d'état. On commença. M. Abbattucci fit un discours et
M. Bonaparte un speech. Le prince prononça, en regardant le tapis,
quelques mots traînants et dédaigneux; il parla de sa «légitimité»;
après quoi les magistrats jurèrent. Chacun leva la main à son tour.
Pendant qu'ils juraient, M. Bonaparte, le dos à demi tourné, causait
avec des aides de camp groupés derrière lui. Quand ce fut fini, il
tourna le dos tout à fait, et eux s'en allèrent, branlant la tête,
honteux et humiliés, non d'avoir fait une bassesse, mais de n'avoir pas
eu de chaises dans l'antichambre.

Comme ils sortaient, ce dialogue fut entendu:--Voilà, disait l'un d'eux,
un serment qu'il a fallu prêter.--Et qu'il faudra tenir, reprit un
second.--Comme le maître de la maison, ajouta un troisième.

Tout ceci est de l'abjection, passons. Parmi ces premiers présidents qui
juraient fidélité à Louis Bonaparte, il y avait un certain nombre
d'anciens pairs de France qui, comme pairs, avaient condamné Louis
Bonaparte à la prison perpétuelle. Mais pourquoi regarder si loin en
arrière? Passons encore; voici qui est mieux. Parmi ces magistrats, il y
avait sept hommes ainsi nommés: Hardouin, Moreau, Pataille, Cauchy,
Delapalme, Grandet, Quesnault. Ces sept hommes composaient avant le 2
décembre la haute cour de justice; le premier, Hardouin, président; les
deux derniers, suppléants; les quatre autres, juges. Ces hommes avaient
reçu et accepté de la constitution de 1848 un mandat conçu en ces
termes:

«ART. 68. Toute mesure par laquelle le président de la république
dissout l'assemblée nationale, la proroge ou met obstacle à l'exercice
de son mandat, est un crime de haute trahison.

«Les juges de la haute cour se réunissent immédiatement à peine de
forfaiture; ils convoquent les jurés dans le lieu qu'ils désignent pour
procéder au jugement du président et de ses complices; ils nomment
eux-mêmes les magistrats chargés de remplir les fonctions de ministère
public.»

Le 2 décembre, en présence de l'attentat flagrant, ils avaient commencé
le procès et nommé un procureur général, M. Renouard, qui avait accepté,
pour suivre contre Louis Bonaparte sur le fait du crime de haute
trahison. Joignons ce nom, Renouard, aux sept autres. Le 5 avril ils
étaient tous les huit dans l'antichambre de Louis Bonaparte. Ce qu'ils y
firent, on vient de le voir.

Ici il est impossible de ne pas s'arrêter.

Il y a des idées tristes sur lesquelles il faut avoir la force
d'insister; il y a des cloaques d'ignominie qu'il faut avoir le courage
de sonder.

Voyez cet homme; il est né par hasard, par malheur, dans un taudis, dans
un bouge, dans un antre, on ne sait où, on ne sait de qui. Il est sorti
de la poussière pour tomber dans la boue. Il n'a eu de père et de mère
que juste ce qu'il en faut pour naître. Après quoi tout s'est retiré de
lui. Il a rampé comme il a pu. Il a grandi pieds nus, tête nue, en
haillons, sans savoir pour quoi faire il vivait; il ne sait pas lire. Il
ne sait pas qu'il y a des lois au-dessus de sa tête; à peine sait-il
qu'il y a un ciel. Il n'a pas de foyer, pas de toit, pas de famille, pas
de croyance, pas de livre. C'est une âme aveugle. Son intelligence ne
s'est jamais ouverte, car l'intelligence ne s'ouvre qu'à la lumière
comme les fleurs ne s'ouvrent qu'au jour, et il est dans la nuit.
Cependant il faut qu'il mange. La société en a fait une bête brute, la
faim en fait une bête fauve. Il attend les passants au coin d'un bois et
leur arrache leur bourse. On le prend et on l'envoie au bagne. C'est
bien.

Maintenant voyez cet autre homme; ce n'est plus la casaque rouge, c'est
la robe rouge. Celui-ci croit en Dieu, lit Nicole, est janséniste et
dévot, va à confesse, rend le pain bénit. Il est bien né, comme on dit;
rien ne lui manque, rien ne lui a jamais manqué; sa famille a tout
prodigué à son enfance, les soins, les leçons, les conseils, les lettres
grecques et latines, les maîtres. C'est un personnage grave et
scrupuleux. Aussi en a-t-on fait un magistrat. Voyant cet homme passer
ses jours dans la méditation de tous les grands textes, sacrés et
profanes, dans l'étude du droit, dans la pratique de la religion, clans
la contemplation du juste et de l'injuste, la société a remis à sa garde
ce qu'elle a de plus auguste et de plus vénérable, le livre de la loi.
Elle l'a fait juge et punisseur de la trahison. Elle lui a dit:--Un jour
peut venir, une heure peut sonner où le chef de la force matérielle
foulera aux pieds la loi et le droit; alors, toi, homme de la justice,
tu te lèveras, et tu frapperas de ta verge l'homme du pouvoir.--Pour
cela, et dans l'attente de ce jour périlleux et suprême, elle le comble
de biens, et l'habille de pourpre et d'hermine. Ce jour vient en effet,
cette heure unique, sévère, solennelle, cette grande heure du devoir;
l'homme à la robe rouge commence à bégayer les paroles de la loi; tout à
coup il s'aperçoit que ce n'est pas la justice qui prévaut, que c'est la
trahison qui l'emporte; et alors, lui, cet homme qui a passé sa vie à se
pénétrer de la pure et sainte lumière du droit, cet homme qui n'est rien
s'il n'est pas le contempteur du succès injuste, cet homme lettré, cet
homme scrupuleux, cet homme religieux, ce juge auquel on a confié la
garde de la loi et en quelque sorte de la conscience universelle, il se
tourne vers le parjure triomphant, et de la même bouche, de la même voix
dont, si le traître eût été vaincu, il eût dit: criminel, je vous
condamne aux galères, il dit: monseigneur, je vous jure fidélité!

Prenez une balance, mettez dans un plateau ce juge et dans l'autre ce
forçat, et dites-moi de quel côté cela penche.



VI

SERMENT PARTOUT


Telles sont les choses qui ont été vues en France à l'occasion du
serment à M. Bonaparte. On a juré ici, là, partout; à Paris, en
province, au levant, au couchant, au septentrion, au midi. Ç'a été en
France, pendant tout un grand mois un tableau de bras tendus et de mains
levées; choeur final: Jurons, etc. Les ministres ont juré entre les mains
du président; les préfets entre les mains du ministre; la cohue entre
les mains des préfets. Qu'est-ce que M. Bonaparte fait de tous ces
serments-là? en fait-il la collection? où les met-il? On a remarqué que
le serment n'a guère été refusé que par des fonctionnaires non
rétribués, les conseillers généraux, par exemple. En réalité, c'est au
budget qu'on a prêté serment. On a entendu le 29 mars tel sénateur
réclamer à haute voix contre l'oubli de son nom qui était en quelque
sorte une pudeur du hasard. M. Sibour[43], archevêque de Paris, a juré;
M. Franck-Carré[44], procureur général près la cour des pairs dans
l'affaire de Boulogne, a juré; M. Dupin[45], président de l'assemblée
nationale le 2 décembre, a juré...--Ô mon Dieu! c'est à se tordre les
mains de honte! C'est pourtant une chose sainte, le serment!

L'homme qui fait un serment n'est plus un homme, c'est un autel; Dieu y
descend. L'homme, cette infirmité, cette ombre, cet atome, ce grain de
sable, cette goutte d'eau, cette larme tombée des yeux du destin;
l'homme si petit, si débile, si incertain, si ignorant, si inquiet;
l'homme qui va dans le trouble et dans le doute, sachant d'hier peu de
chose et de demain rien, voyant sa route juste assez pour poser le pied
devant lui, le reste ténèbres; tremblant s'il regarde en avant, triste
s'il regarde en arrière; l'homme enveloppé dans ces immensités et dans
ces obscurités, le temps, l'espace, l'être, et perdu en elles; ayant un
gouffre en lui, son âme, et un gouffre hors de lui, le ciel; l'homme qui
à de certaines heures se courbe avec une sorte d'horreur sacrée sous
toutes les forces de la nature, sous le bruit de la mer, sous le
frémissement des arbres, sous l'ombre des montagnes, sous le rayonnement
des étoiles; l'homme qui ne peut lever la tête le jour sans être aveuglé
par la clarté, la nuit sans être écrasé par l'infini; l'homme qui ne
connaît rien, qui ne voit rien, qui n'entend rien; qui peut être emporté
demain, aujourd'hui, tout de suite, par le flot qui passe, par le vent
qui souffle, par le caillou qui tombe, par l'heure qui sonne; l'homme, à
un jour donné, cet être frissonnant, chancelant, misérable, hochet du
hasard, jouet de la minute qui s'écoule, se redresse tout à coup devant
l'énigme qu'on nomme vie humaine, sent qu'il y a en lui quelque chose de
plus grand que l'abîme, l'honneur; de plus fort que la fatalité, la
vertu; de plus profond que l'inconnu, la foi; et, seul, faible et nu, il
dit à tout ce formidable mystère qui le tient et qui l'enveloppe: fais
de moi ce que tu voudras, mais moi je ferai ceci et je ne ferai pas
cela; et fier, serein, tranquille, créant avec un mot un point fixe dans
cette sombre instabilité qui emplit l'horizon, comme le matelot jette
une ancre dans l'océan, il jette dans l'avenir son serment.

Ô serment! confiance admirable du juste en lui-même! Sublime permission
d'affirmer donnée par Dieu à l'homme! C'est fini. Il n'y en a plus.
Encore une splendeur de l'âme qui s'évanouit!



LIVRE HUITIÈME

LE PROGRÈS INCLUS DANS LE COUP D'ÉTAT



I


Parmi nous, démocrates, l'événement du 2 décembre a frappé de stupeur
beaucoup d'esprits sincères. Il a déconcerté ceux-ci, découragé ceux-là,
consterné plusieurs. J'en ai vu qui s'écriaient: _Finis Poloniæ!_ Quant
à moi, puisque à de certains moments il faut dire _Je_, et parler devant
l'histoire comme un témoin, je le proclame, j'ai vu cet événement sans
trouble. Je dis plus, il y a des moments où, en présence du
Deux-Décembre, je me déclare satisfait:

Quand je parviens à m'abstraire du présent, quand il m'arrive de pouvoir
détourner mes yeux un instant de tous ces crimes, de tout ce sang versé,
de toutes ces victimes, de tous ces proscrits, de ces pontons où l'on
râle, de ces affreux bagnes de Lambessa et de Cayenne où l'on meurt
vite, de cet exil où l'on meurt lentement, de ce vote, de ce serment, de
cette immense tache de honte faite à la France et qui va s'élargissant
tous les jours; quand, oubliant pour quelques minutes ces douloureuses
pensées, obsession habituelle de mon esprit, je parviens à me renfermer
dans la froideur sévère de l'homme politique, et à ne plus considérer le
fait, mais les conséquences du fait; alors, parmi beaucoup de résultats
désastreux sans doute, des progrès réels, considérables, énormes,
m'apparaissent, et dans ce moment-là, si je suis toujours de ceux que le
Deux-Décembre indigne, je ne suis plus de ceux qu'il afflige.

L'oeil fixé sur de certains côtés de l'avenir, j'en viens à me dire:
L'acte est infâme, mais le fait est bon.

On a essayé d'expliquer l'inexplicable victoire du coup d'état de cent
façons:--l'équilibre s'est fait entre les diverses résistances possibles
et elles se sont neutralisées les unes par les autres;--le peuple a eu
peur de la bourgeoisie; la bourgeoisie a eu peur du peuple;--les
faubourgs ont hésité devant la restauration de la majorité, craignant, à
tort du reste, que leur victoire, ne ramenât au pouvoir cette droite si
profondément impopulaire; les boutiquiers ont reculé devant la
république rouge;--le peuple n'a pas compris; les classes moyennes ont
tergiversé;--les uns ont dit: qui allons-nous faire entrer dans le
palais législatif? les autres ont dit: qui allons-nous voir à l'hôtel de
ville?--enfin la rude répression de juin 1848, l'insurrection écrasée à
coups de canon, les carrières, les casemates, les transportations,
souvenir vivant et terrible;--et puis:--Si l'on avait pu battre le
rappel!--Si une seule légion était sortie!--Si M. Sibour avait été M.
Affre et s'était jeté au-devant des balles des prétoriens!--Si la haute
cour ne s'était pas laissé chasser par un caporal!--Si les juges avaient
fait comme les représentants, et si l'on avait vu les robes rouges dans
les barricades comme on y a vu les écharpes!--Si une seule arrestation
avait manqué!--Si un régiment avait hésité!--Si le massacre du boulevard
n'avait pas eu lieu ou avait mal tourné pour Louis Bonaparte! etc.,
etc.--Tout cela est vrai, et pourtant c'est ce qui a été qui devait
être. Redisons-le, sous cette victoire monstrueuse et à son ombre, un
immense et définitif progrès s'accomplit. Le 2 décembre a réussi, parce
qu'à plus d'un point de vue, je le répète, il était bon, peut-être,
qu'il réussît. Toutes les explications sont justes, et toutes les
explications sont vaines. La main invisible est mêlée à tout cela. Louis
Bonaparte a commis le crime; la providence a fait l'événement.

Il était nécessaire en effet que l'_ordre_ arrivât au bout de sa
logique. Il était nécessaire qu'on sût bien, et qu'on sût à jamais, que,
dans la bouche des hommes du passé, ce mot, ordre, signifie, faux
serment, parjure, pillage des deniers publics, guerre civile, conseils
de guerre, confiscation, séquestration, déportation, transportation,
proscription, fusillades, police, censure, déshonneur de l'armée,
négation du peuple, abaissement de la France, sénat muet, tribune à
terre, presse supprimée, guillotine politique, égorgement de la liberté,
étranglement du droit, viol des lois, souveraineté du sabre, massacre,
trahison, guet-apens. Le spectacle qu'on a sous les yeux est un
spectacle utile. Ce qu'on voit en France depuis le 2 décembre, c'est
l'orgie de l'ordre.

Oui, la providence est dans cet événement. Songez encore à ceci: depuis
cinquante ans la république et l'empire emplissaient les imaginations,
l'une de son reflet de terreur, l'autre de son reflet de gloire. De la
république on ne voyait que 1793, c'est-à-dire les formidables
nécessités révolutionnaires, la fournaise; de l'empire on ne voyait
qu'Austerlitz. De là un préjugé contre la république et un prestige pour
l'empire. Or, quel est l'avenir de la France? est-ce l'empire? Non,
c'est la république.

Il fallait renverser cette situation, supprimer le prestige pour ce qui
ne peut revivre et supprimer le préjugé contre ce qui doit être; la
providence l'a fait. Elle a détruit ces deux mirages. Février est venu
et a ôté à la république la terreur; Louis Bonaparte est venu et a ôté à
l'empire le prestige. Désormais 1848, la fraternité, se superpose à
1793, la terreur; Napoléon le Petit se superpose à Napoléon le Grand.
Les deux grandes choses, dont l'une effrayait et dont l'autre
éblouissait, reculent d'un plan. On n'aperçoit plus 93 qu'à travers sa
justification, et Napoléon qu'à travers sa caricature; la folle peur de
guillotine se dissipe, la vaine popularité impériale s'évanouit. Grâce à
1848, la république n'épouvante plus; grâce à Louis Bonaparte, l'empire
ne fascine plus. L'avenir est devenu possible. Ce sont là les secrets de
Dieu.

Et puis, le mot république ne suffit pas; c'est la chose république
qu'il faut. Eh bien! nous aurons la chose avec le mot. Développons ceci.



II


En attendant les simplifications merveilleuses, mais ultérieures,
qu'amènera un jour l'union de l'Europe et la fédération démocratique du
continent, quelle sera en France la forme de l'édifice social dont le
penseur entrevoit dès à présent, à travers les ténèbres des dictatures,
les vagues et lumineux linéaments?

Cette forme, la voici:

La commune souveraine, régie par un maire élu; le suffrage universel
partout, subordonné, seulement en ce qui touche les actes généraux, à
l'unité nationale; voilà pour l'administration. Les syndicats et les
prud'hommes réglant les différends privés des associations et des
industries; le juré, magistrat du fait, éclairant le juge, magistrat du
droit; le juge élu; voilà pour la justice. Le prêtre hors de tout,
excepté de l'église, vivant l'oeil fixé sur son livre et sur le ciel,
étranger au budget, ignoré de l'état, connu seulement de ses croyants,
n'ayant plus l'autorité, mais ayant la liberté; voilà pour la religion.
La guerre bornée à la défense du territoire; la nation garde nationale,
divisée en trois bans, et pouvant se lever comme un seul homme; voilà
pour la puissance. La loi toujours, le droit toujours, le vote toujours;
le sabre nulle part.

Or, à cet avenir, à cette magnifique réalisation de l'idéal
démocratique, quels étaient les obstacles?

Il y avait quatre obstacles matériels, les voici:

L'armée permanente,
L'administration centralisée,
Le clergé fonctionnaire,
La magistrature inamovible.



III


Ce que sont, ce qu'étaient ces quatre obstacles, même sous la république
de Février, même sous la constitution de 1848, le mal qu'ils
produisaient, le bien qu'ils empêchaient, quel passé ils éternisaient,
quel excellent ordre social ils ajournaient, le publiciste
l'entrevoyait, le philosophe le savait, la nation l'ignorait.

Ces quatre institutions énormes, antiques, solides, arc-boutées les unes
sur les autres, mêlées à leur base et à leur sommet, croisant comme une
futaie de grands vieux arbres leurs racines sous nos pieds et leurs
branches sur nos têtes, étouffaient et écrasaient partout les germes
épars de la France nouvelle. Là où il y aurait eu la vie, le mouvement,
l'association, la liberté locale, la spontanéité communale, il y avait
le despotisme administratif; là où il y aurait eu la vigilance
intelligente, au besoin armée, du patriote et du citoyen, il y avait
l'obéissance passive du soldat; là où la vive foi chrétienne eût voulu
jaillir, il y avait le prêtre catholique; là où il y aurait eu la
justice, il y avait le juge. Et l'avenir était, là, sous les pieds des
générations souffrantes, qui ne pouvait sortir de terre et qui
attendait.

Savait-on cela dans le peuple? S'en doutait-on? Le devinait-on?

Non.

Loin de là. Aux yeux du plus grand nombre, et des classes moyennes en
particulier, ces quatre obstacles étaient quatre supports. Magistrature,
armée, administration, clergé, c'étaient les quatre vertus de l'ordre,
les quatre forces sociales, les quatre colonnes saintes de l'antique
formation française.

Attaquez cela, si vous l'osez!

Je n'hésite pas à le dire, dans l'état d'aveuglement des meilleurs
esprits, avec la marche méthodique du progrès normal, avec nos
assemblées, dont on ne me soupçonnera pas d'être le détracteur, mais
qui, lorsqu'elles sont à la fois honnêtes et timides, ce qui arrive
souvent, ne se laissent volontiers gouverner que par leur moyenne,
c'est-à-dire par la médiocrité; avec les commissions d'initiative, les
lenteurs et les scrutins, si le 2 décembre n'était pas venu apporter sa
démonstration foudroyante, si la providence ne s'en était pas mêlée, la
France restait condamnée indéfiniment à la magistrature inamovible, à la
centralisation administrative, à l'armée permanente et au clergé
fonctionnaire.

Certes, la puissance de la tribune et la puissance de la presse
combinées, ces deux grandes forces de la civilisation, ce n'est pas moi
qui cherche à les contester et à les amoindrir; mais, voyez pourtant,
combien eût-il fallu d'efforts de tout genre, en tout sens et sous
toutes les formes, par la tribune et par le journal, par le livre et par
la parole, pour en venir à ébranler seulement l'universel préjugé
favorable à ces quatre institutions fatales? Combien pour arriver à les
renverser? pour faire luire l'évidence à tous les yeux, pour vaincre les
résistances intéressées, passionnées ou inintelligentes, pour éclairer à
fond l'opinion publique, les consciences, les pouvoirs officiels, pour
faire pénétrer cette quadruple réforme d'abord dans les idées, puis dans
les lois? Comptez les discours, les écrits, les articles de journaux,
les projets de loi, les contre-projets, les amendements, les
sous-amendements, les rapports, les contre-rapports, les faits, les
incidents, les polémiques, les discussions, les affirmations, les
démentis, les orages, les pas en avant, les pas en arrière, les jours,
les semaines, les mois, les années, le quart de siècle, le demi-siècle!



IV


Je suppose sur les bancs d'une assemblée le plus intrépide des penseurs,
un éclatant esprit, un de ces hommes qui, lorsqu'ils se dressent debout
sur la tribune, la sentent sous eux trépied, y grandissent brusquement,
y deviennent colosses, dépassent de toute la tête les apparences
massives qui masquent les réalités, et voient distinctement l'avenir
par-dessus la haute et sombre muraille du présent. Cet homme, cet
orateur, ce voyant veut avertir son pays; ce prophète veut éclairer les
hommes d'état; il sait où sont les écueils; il sait que la société
croulera précisément par ces quatre faux points d'appui, la
centralisation administrative, l'armée permanente, le juge inamovible,
le prêtre salarié; il le sait, il veut que tous le sachent, il monte à
la tribune, il dit:

--Je vous dénonce quatre grands périls publics. Votre ordre politique
porte en lui-même ce qui le tuera. Il faut transformer de fond en comble
l'administration, l'armée, le clergé et la magistrature; supprimer ici,
retrancher là, refaire tout, ou périr par ces quatre institutions que
vous prenez pour des éléments de durée et qui sont des éléments de
dissolution.

On murmure. Il s'écrie:

--Votre administration centralisée, savez-vous ce qu'elle peut devenir
aux mains d'un pouvoir exécutif parjure? Une immense trahison exécutée à
la fois sur toute la surface de la France par tous les fonctionnaires
sans exception.

Les murmures éclatent de nouveau et avec plus de violence; on crie: à
l'ordre! l'orateur continue:--Savez-vous ce que peut devenir à un jour
donné votre armée permanente? Un instrument de crime. L'obéissance
passive, c'est la bayonnette éternellement posée sur le coeur de la loi.
Oui, ici même, dans cette France qui est l'initiatrice du monde, dans
cette terre de la tribune et de la presse, dans cette patrie de la
pensée humaine, oui, telle heure peut sonner où le sabre régnera, où
vous, législateurs inviolables, vous serez saisis au collet par des
caporaux, où nos glorieux régiments se transformeront, pour le profit
d'un homme et la honte d'un peuple, en hordes dorées et en bandes
prétoriennes, où l'épée de la France sera quelque chose qui frappe par
derrière comme, le poignard d'un sbire, où le sang de la première ville
du monde assassinée éclaboussera l'épaulette d'or de vos généraux!

La rumeur devient tumulte; on crie: à l'ordre! de toutes parts.--On
interpelle l'orateur:--Vous venez d'insulter l'administration,
maintenant vous outragez l'armée!--Le président rappelle l'orateur à
l'ordre.

L'orateur reprend:

--Et s'il arrivait un jour qu'un homme ayant dans sa main les cinq cent
mille fonctionnaires qui constituent l'administration et les quatre cent
mille soldats qui composent l'armée, s'il arrivait que cet homme
déchirât la constitution, violât toutes les lois, enfreignît tous les
serments, brisât tous les droits, commît tous les crimes, savez-vous ce
que ferait votre magistrature inamovible, tutrice du droit, gardienne
des lois; savez-vous ce qu'elle ferait? Elle se tairait!

Les clameurs empêchent l'orateur d'achever sa phrase. Le tumulte devient
tempête.--Cet homme ne respecte rien! Après l'administration et l'armée,
il traîne dans la boue la magistrature! La censure! la
censure!--L'orateur est censuré avec inscription au procès-verbal. Le
président lui déclare que s'il continue, l'assemblée sera consultée et
la parole lui sera retirée.

L'orateur poursuit:

--Et votre clergé salarié! et vos évêques fonctionnaires! Le jour où un
prétendant quelconque aura employé à tous ces attentats
l'administration, la magistrature et l'armée, le jour où toutes ces
institutions dégoutteront du sang versé par le traître et pour le
traître, placés entre l'homme qui aura commis les crimes et le Dieu qui
ordonne de jeter l'anathème au criminel, savez-vous ce qu'ils feront,
vos évêques? Ils se prosterneront, non devant le Dieu, mais devant
l'homme!

Se figure-t-on la furie des huées, la mêlée d'imprécations qui
accueilleraient de telles paroles! Se figure-t-on les cris, les
apostrophes, les menaces, l'assemblée entière se levant en masse, la
tribune escaladée et à peine protégée par les huissiers!--L'orateur a
successivement profané toutes les arches saintes, et il a fini par
toucher au saint des saints, au clergé! Et puis que suppose-t-il là?
Quel amas d'hypothèses impossibles et infâmes?--Entend-on d'ici gronder
le Baroche et tonner le Dupin? L'orateur serait rappelé à l'ordre,
censuré, mis à l'amende, exclu de la chambre pour trois jours comme
Pierre Leroux et Émile de Girardin; qui sait même? peut-être expulsé
comme Manuel.

Et le lendemain le bourgeois indigné dirait: c'est bien fait!--Et de
toutes parts les journaux de l'ordre montreraient le poing au
calomniateur. Et dans son propre parti, sur son propre banc à
l'assemblée, ses meilleurs amis l'abandonneraient et diraient: c'est sa
faute; il a été trop loin; il a supposé des chimères et des absurdités!

Et après ce généreux et héroïque effort, il se trouverait que les quatre
institutions attaquées seraient choses plus vénérables et plus
impeccables que jamais, et que la question, au lieu d'avancer, aurait
reculé.



V


Mais la providence, elle, s'y prend autrement. Elle met splendidement la
chose sous vos yeux et vous dit: Voyez.

Un homme vient un beau matin,--et quel homme! le premier venu, le
dernier venu, sans passé, sans avenir, sans génie, sans gloire, sans
prestige; est-ce un aventurier? est-ce un prince? cet homme a tout
bonnement les mains pleines d'argent, de billets de banque, d'actions de
chemins de fer, de places, de décorations, de sinécures; cet homme se
baisse vers les fonctionnaires et leur dit: Fonctionnaires, trahissez.

Les fonctionnaires trahissent.

Tous? Sans exception?

Oui, tous.

Il s'adresse aux généraux et leur dit: Généraux, massacrez.

Les généraux massacrent.

Il se tourne vers les juges inamovibles, et leur dit:

--Magistrature, je brise la constitution, je me parjure, je dissous
l'assemblée souveraine, j'arrête les représentants sentants inviolables,
je pille les caisses publiques, je séquestre, je confisque, je bannis
qui me déplaît, je déporte à ma fantaisie, je mitraille sans sommation,
je fusille sans jugement, je commets tout ce qu'on est convenu d'appeler
crime, je viole tout ce qu'on est convenu d'appeler droit; regardez les
lois, elles sont sous mes pieds.

--Nous ferons semblant de ne pas voir, disent les magistrats.

--Vous êtes des insolents, réplique l'homme providentiel. Détourner les
yeux, c'est m'outrager. J'entends que vous m'aidiez. Juges, vous allez
aujourd'hui me féliciter, moi qui suis la force et le crime, et demain
ceux qui m'ont résisté, ceux qui sont l'honneur, le droit, la loi, vous
les jugerez--et vous les condamnerez.

Les juges inamovibles baisent sa botte et se mettent à instruire
_l'affaire des troubles_.

Par-dessus le marché, ils lui prêtent serment.

Alors il aperçoit dans un coin le clergé doté, doré, crossé, chapé,
mitré, et il lui dit:--Ah! tu es là, toi, archevêque! Viens ici. Tu vas
me bénir tout cela.

Et l'archevêque entonne son magnificat.



VI


Ah! quelle chose frappante et quel enseignement! _Erudimini_, dirait
Bossuet.

Les ministres se sont figuré qu'ils dissolvaient l'assemblée; ils ont
dissous l'administration.

Les soldats ont tiré sur l'armée et l'ont tuée.

Les juges ont cru juger et condamner des innocents; ils ont jugé et
condamné à mort la magistrature inamovible.

Les prêtres ont cru chanter un hosanna sur Louis Bonaparte; ils ont
chanté un De profundis sur le clergé.



VII


Quand Dieu veut détruire une chose, il en charge la chose elle-même.

Toutes les institutions mauvaises de ce monde finissent par le suicide.

Lorsqu'elles ont assez longtemps pesé sur les hommes, la providence,
comme le sultan à ses visirs, leur envoie le cordon par un muet; elles
s'exécutent.

Louis Bonaparte est le muet de la providence.



CONCLUSION



PREMIERE PARTIE

PETITESSE DU MAÎTRE, ABJECTION DE LA SITUATION



I


Soyez tranquilles, l'histoire le tient.

Du reste, si ceci flatte l'amour-propre de M. Bonaparte d'être saisi par
l'histoire, s'il a par hasard, et vraiment on le croirait, sur sa valeur
comme scélérat politique, une illusion dans l'esprit, qu'il se l'ôte.

Qu'il n'aille pas s'imaginer, parce qu'il a entassé horreurs sur
horreurs, qu'il se hissera jamais à la hauteur des grands bandits
historiques. Nous avons eu tort peut-être, dans quelques pages de ce
livre, çà et là, de le rapprocher de ces hommes. Non, quoiqu'il ait
commis des crimes énormes, il restera mesquin. Il ne sera jamais que
l'étrangleur nocturne de la liberté; il ne sera jamais que l'homme qui a
soûlé les soldats, non avec de la gloire, comme le premier Napoléon,
mais avec du vin; il ne sera jamais que le tyran pygmée d'un grand
peuple. L'acabit de l'individu se refuse de fond en comble à la
grandeur, même dans l'infamie. Dictateur, il est bouffon; qu'il se fasse
empereur, il sera grotesque. Ceci l'achèvera. Faire hausser les épaules
au genre humain, ce sera sa destinée. Sera-t-il moins rudement corrigé
pour cela? Point. Le dédain n'ôte rien à la colère; il sera hideux, et
il restera ridicule. Voilà tout. L'histoire rit et foudroie.

Les plus indignés même ne le tireront point de là. Les grands penseurs
se plaisent à châtier les grands despotes, et quelquefois même les
grandissent un peu pour les rendre dignes de leur furie; mais que
voulez-vous que l'historien fasse de ce personnage?

L'historien ne pourra que le mener à la postérité par l'oreille.

L'homme une fois déshabillé du succès, le piédestal ôté, la poussière
tombée, le clinquant et l'oripeau et le grand sabre détachés, le pauvre
petit squelette mis à nu et grelottant, peut-on s'imaginer rien de plus
chétif et de plus piteux?

L'histoire a ses tigres. Les historiens, gardiens immortels d'animaux
féroces, montrent aux nations cette ménagerie impériale. Tacite à lui
seul, ce grand belluaire, a pris et enfermé huit ou dix de ces tigres
dans les cages de fer de son style. Regardez-les, ils sont épouvantables
et superbes; leurs taches font partie de leur beauté. Celui-ci, c'est
Nemrod, le chasseur d'hommes; celui-ci, c'est Busiris, le tyran
d'Égypte; celui-ci, c'est Phalaris, qui faisait cuire des hommes vivants
dans un taureau d'airain, afin de faire mugir le taureau; celui-ci,
c'est Assuérus qui arracha la peau de la tête aux sept Macchabées et les
fit rôtir vifs; celui-ci, c'est Néron, le brûleur de Rome, qui enduisait
les chrétiens de cire et de bitume et les allumait comme des flambeaux;
celui-ci, c'est Tibère, l'homme de Caprée; celui-ci, c'est Domitien;
celui-ci, c'est Caracalla; celui-ci, c'est Héliogabale; cet autre, c'est
Commode, qui a ce mérite de plus dans l'horreur qu'il était le fils de
Marc-Aurèle; ceux-ci sont des czars; ceux-ci sont des sultans; ceux-ci
sont des papes; remarquez parmi eux le tigre Borgia; voici Philippe dit
le Bon, comme les furies étaient dites euménides; voici Richard III,
sinistre et difforme; voici, avec sa large face et son gros ventre,
Henri VIII, qui sur cinq femmes qu'il eut en tua trois dont il éventra
une; voici Christiern II, le Néron du nord; voici Philippe II, le Démon
du midi. Ils sont effrayants; écoutez-les rugir, considérez-les l'un
après l'autre; l'historien vous les amène, l'historien les traîne,
furieux et terribles, au bord de la cage, vous ouvre les gueules, vous
fait voir les dents, vous montre les griffes; vous pouvez dire de chacun
d'eux: c'est un tigre royal. En effet, ils ont été pris sur tous les
trônes. L'histoire les promène à travers les siècles. Elle empêche
qu'ils ne meurent; elle en a soin. Ce sont ses tigres.

Elle ne mêle pas avec eux les chacals.

Elle met et garde à part les bêtes immondes. M. Bonaparte sera, avec
Claude, avec Ferdinand VII d'Espagne, avec Ferdinand II de Naples, dans
la cage des hyènes.

C'est un peu un brigand et beaucoup un coquin. On sent toujours en lui
le pauvre prince d'industrie qui vivait d'expédients en Angleterre; sa
prospérité actuelle, son triomphe et son empire et son gonflement n'y
font rien; ce manteau de pourpre traîne sur des bottes éculées. Napoléon
le Petit; rien de plus, rien de moins. Le titre de ce livre est bon.

La bassesse de ses vices nuit à la grandeur de ses crimes. Que
voulez-vous? Pierre le Cruel massacrait, mais ne volait pas; Henri III
assassinait, mais n'escroquait pas. Timour écrasait les enfants aux
pieds des chevaux, à peu près comme M. Bonaparte a exterminé les femmes
et les vieillards sur le boulevard, mais il ne mentait pas. Écoutez
l'historien arabe: «Timour-Beig, sahebkeran (maître du monde et du
siècle, maître des conjonctions planétaires), naquit à Kesch en 1336; il
égorgea cent mille captifs; comme il assiégeait Siwas, les habitants,
pour le fléchir, lui envoyèrent mille petits enfants portant chacun un
koran sur leur tête et criant: Allah! Allah! Il fit enlever les livres
sacrés avec respect et écraser les enfants sous les pieds des chevaux;
il employa soixante-dix mille têtes humaines, avec du ciment, de la
pierre et de la brique, à bâtir des tours à Hérat, à Sebzvar, à Tékrit,
à Alep, à Bagdad; il détestait le mensonge; quand il avait donné sa
parole, on pouvait s'y fier.»

M. Bonaparte n'est point de cette stature. Il n'a pas cette dignité que
les grands despotes d'orient et d'occident mêlent à la férocité.
L'ampleur césarienne lui manque. Pour faire bonne contenance et avoir
mine convenable parmi tous ces bourreaux illustres qui ont torturé
l'humanité depuis quatre mille ans, il ne faut pas faire hésiter
l'esprit entre un général de division et un batteur de grosse caisse des
Champs-Élysées; il ne faut pas avoir été policeman à Londres; il ne faut
pas avoir essuyé, les yeux baissés, en pleine cour des pairs, les mépris
hautains de M. Magnan; il ne faut pas être appelé pick-pocket par les
journaux anglais; il ne faut pas être menacé de Clichy; il ne faut pas,
en un mot, qu'il y ait du faquin dans l'homme.

Monsieur Louis-Napoléon, vous êtes ambitieux, vous visez haut, mais il
faut bien vous dire la vérité. Eh bien, que voulez-vous que nous y
fassions? Vous avez eu beau, en renversant la tribune de France,
réaliser à votre manière le voeu de Caligula: je voudrais que le genre
humain n'eût qu'une tête pour le pouvoir décapiter d'un coup; vous avez
eu beau bannir par milliers les républicains, comme Philippe III
expulsait les maures et comme Torquemada chassait les juifs; vous avez
beau avoir des casemates comme Pierre le Cruel, des pontons comme
Hariadan, des dragonnades comme le père Letellier, et des oubliettes
comme Ezzelin III; vous avez beau vous être parjuré comme Ludovic
Sforce; vous avez beau avoir massacré et assassiné en masse comme
Charles IX; vous avez beau avoir fait tout cela; vous avez beau faire
venir tous ces noms à l'esprit quand on songe à votre nom, vous n'êtes
qu'un drôle. N'est pas un monstre qui veut.



II


De toute agglomération d'hommes, de toute cité, de toute nation, il se
dégage fatalement une force collective.

Mettez cette force collective au service de la liberté, faites-la régir
par le suffrage universel, la cité devient commune, la nation devient
république.

Cette force collective n'est pas, de sa nature, intelligente. Étant à
tous, elle n'est à personne; elle flotte pour ainsi dire en dehors du
peuple.

Jusqu'au jour où, selon la vraie formule sociale qui est:--_le moins de
gouvernement possible_,--cette force pourra être réduite à ne plus être
qu'une police de la rue et du chemin, pavant les routes, allumant les
réverbères et surveillant les malfaiteurs, jusqu'à ce jour-là, cette
force collective, étant à la merci de beaucoup de hasards et
d'ambitions, a besoin d'être gardée et défendue par des institutions
jalouses, clairvoyantes, bien armées.

Elle peut être asservie par la tradition; elle peut être surprise par la
ruse.

Un homme peut se jeter dessus, la saisir, la brider, la dompter et la
faire marcher sur les citoyens.

Le tyran est cet homme qui, sorti de la tradition comme Nicolas de
Russie, ou de la ruse comme Louis Bonaparte, s'empare à son profit et
dispose à son gré de la force collective d'un peuple.

Cet homme-là, s'il est de naissance ce qu'est Nicolas, c'est l'ennemi
social; s'il a fait ce qu'a fait Louis Bonaparte, c'est le voleur
public.

Le premier n'a rien à démêler avec la justice régulière et légale, avec
les articles des codes. Il a derrière lui, l'épiant et le guettant, la
haine au coeur et la vengeance à la main, dans son palais Orloff et dans
son peuple Mouravieff, il peut être assassiné par quelqu'un de son armée
ou empoisonné par quelqu'un de sa famille; il court la chance des
conspirations de casernes, des révoltes de régiments, des sociétés
militaires secrètes, des complots domestiques, des maladies brusques et
obscures, des coups terribles, des grandes catastrophes. Le second doit
tout simplement aller à Poissy.

Le premier a ce qu'il faut pour mourir dans la pourpre et pour finir
pompeusement et royalement comme finissent les monarchies et les
tragédies. Le second doit vivre; vivre entre quatre murs derrière des
grilles qui le laissent voir au peuple, balayant des cours, faisant des
brosses de crin ou des chaussons de lisière, vidant des baquets, avec un
bonnet vert sur la tête, et des sabots aux pieds, et de la paille dans
ses sabots.

Ah! meneurs de vieux partis, hommes de l'absolutisme, en France vous
avez voté en masse dans les 7,500,000 voix, hors de France vous avez
applaudi, et vous avez pris ce Cartouche pour le héros de l'ordre. Il
est assez féroce pour cela, j'en conviens; mais regardez la taille. Ne
soyez pas ingrats pour vos vrais colosses. Vous avez destitué trop vite
vos Haynau et vos Radetzky. Méditez surtout ce rapprochement qui s'offre
si naturellement à l'esprit. Qu'est-ce que c'est que ce Mandrin de
Lilliput près de Nicolas, czar et césar, empereur et pape, pouvoir
mi-parti bible et knout, qui damne et condamne, commande l'exercice à
huit cent mille soldats et à deux cent mille prêtres, tient dans sa main
droite les clefs du paradis et dans sa main gauche les clefs de la
Sibérie, et possède comme sa chose soixante millions d'hommes, les âmes
comme s'il était Dieu, les corps comme s'il était la tombe!



III


S'il n'y avait pas avant peu un dénouement brusque, imposant et
éclatant, si la situation actuelle de la nation française se prolongeait
et durait, le grand dommage, l'effrayant dommage, ce serait le dommage
moral.

Les boulevards de Paris, les rues de Paris, les champs et les villes de
vingt départements en France ont été jonchés au 2 décembre de citoyens
tués et gisants; on a vu devant les seuils des pères et des mères
égorgés, des enfants sabrés, des femmes échevelées dans le sang et
éventrées par la mitraille; on a vu dans les maisons des suppliants
massacrés, les uns fusillés en tas dans leur cave, les autres dépêchés à
coups de bayonnette sous leurs lits, les autres renversés par une balle
sur la dalle de leur foyer; toutes sortes de mains sanglantes sont
encore empreintes à l'heure qu'il est, ici sur un mur, là sur une porte,
là dans une alcôve; après la victoire de Louis Bonaparte, Paris a
piétiné trois jours dans une boue rougeâtre; une casquette pleine de
cervelle humaine a été accrochée à un arbre du boulevard des Italiens;
moi qui écris ces lignes, j'ai vu, entre autres victimes, j'ai vu dans
la nuit du 4, près la barricade Mauconseil, un vieillard en cheveux
blancs étendu sur le pavé, la poitrine traversée d'un biscaïen et la
clavicule cassée; le ruisseau de la rue qui coulait sous lui entraînait
son sang; j'ai vu, j'ai touché de mes mains, j'ai aidé à déshabiller un
pauvre enfant de sept ans, tué, m'a-t-on dit, rue Tiquetonne; il était
pâle, sa tête allait et venait d'une épaule à l'autre pendant qu'on lui
ôtait ses vêtements, ses yeux à demi fermés étaient fixes, et en se
penchant près de sa bouche entr'ouverte il semblait qu'on l'entendit
encore murmurer faiblement: ma mère!

Eh bien! il y a quelque chose qui est plus poignant que cet enfant tué,
plus lamentable que ce vieillard mitraillé, plus horrible que cette
loque tachée de cervelle humaine, plus effrayant que ces pavés rougis de
carnage, plus irréparable que ces hommes et ces femmes, que ces pères et
ces mères égorgés et assassinés, c'est l'honneur d'un grand peuple qui
s'évanouit.

Certes, ces pyramides de morts qu'on voyait dans les cimetières après
que les fourgons qui venaient du Champ de Mars s'y étaient déchargés,
ces immenses fosses ouvertes qu'on emplissait le matin avec des corps
humains en se hâtant à cause des clartés grandissantes du crépuscule,
c'était affreux; mais ce qui est plus affreux encore, c'est de songer
qu'à l'heure où nous sommes les peuples doutent, et que pour eux la
France, cette grande splendeur morale, a disparu!

Ce qui est plus navrant que les crânes fendus par le sabre, que les
poitrines défoncées par les boulets, plus désastreux que les maisons
violées, que le meurtre emplissant les rues, que le sang versé à
ruisseaux, c'est de penser que maintenant on se dit parmi tous les
peuples de la terre: Vous savez bien, cette nation des nations, ce
peuple du 14 juillet, ce peuple du 10 août, ce peuple de 1830, ce peuple
de 1848, cette race de géants qui écrasait les bastilles, cette race
d'hommes dont le visage éclairait, cette patrie du genre humain qui
produisait les héros et les penseurs, ces autres héros, qui faisait
toutes les révolutions et enfantait tous les enfantements, cette France
dont le nom voulait dire liberté, cette espèce d'âme du monde qui
rayonnait en Europe, cette lumière, eh bien! quelqu'un a marché dessus,
et l'a éteinte. Il n'y a plus de France. C'est fini. Regardez, ténèbres
partout. Le monde est à tâtons.

Ah! c'était si grand! Où sont ces temps, ces beaux temps mêlés d'orages,
mais splendides, où tout était vie, où tout était liberté, où tout était
gloire? ces temps où le peuple français, réveillé avant tous et debout
dans l'ombre, le front blanchi par l'aube de l'avenir déjà levé pour
lui, disait aux autres peuples, encore assoupis et accablés et remuant à
peine leurs chaînes dans leur sommeil: Soyez tranquilles, je fais la
besogne de tous, je bêche la terre pour tous, je suis l'ouvrier de Dieu?

Quelle douleur profonde! regardez cette torpeur où il y avait cette
puissance! regardez cette honte où il y avait cet orgueil! regardez ce
superbe peuple qui levait la tête, et qui la baisse!

Hélas! Louis Bonaparte a fait plus que tuer les personnes, il a amoindri
les âmes; il a rapetissé le coeur du citoyen. Il faut être de la race des
indomptables et des invincibles pour persévérer à cette heure dans
l'âpre voie du renoncement et du devoir. Je ne sais quelle gangrène de
prospérité matérielle menace de faire tomber l'honnêteté publique en
pourriture. Oh! quel bonheur d'être banni, d'être tombé, d'être ruiné,
n'est-ce pas, braves ouvriers? n'est-ce pas, dignes paysans, chassés de
France, et qui n'avez pas d'asile, et qui n'avez pas de souliers? Quel
bonheur de manger du pain noir, de coucher sur un matelas jeté à terre,
d'avoir les coudes percés, d'être hors de tout cela, et à ceux qui vous
disent: vous êtes français! de répondre: je suis proscrit!

Quelle misère que cette joie des intérêts et des cupidités
s'assouvissant dans l'auge du 2 décembre! Ma foi! vivons, faisons des
affaires, tripotons dans les actions de zinc ou de chemin de fer,
gagnons de l'argent; c'est ignoble, mais c'est excellent; un scrupule de
moins, un louis de plus; vendons toute notre âme à ce taux! On court, on
se rue, on fait antichambre, on boit toute honte, et si l'on ne peut
avoir une concession de chemins en France ou de terrains en Afrique, on
demande une place. Une foule de dévouements intrépides assiègent
l'Élysée et se groupent autour de l'homme. Junot, près du premier
Bonaparte, bravait les éclaboussures d'obus, ceux-ci, près du second,
bravent les éclaboussures de boue. Partager son ignominie, qu'est-ce que
cela leur fait, pourvu qu'ils partagent sa fortune! C'est à qui fera ce
trafic de soi-même le plus cyniquement, et parmi ces êtres il y a des
jeunes gens qui ont l'oeil pur et limpide et toute l'apparence de l'âge
généreux, et il y a des vieillards qui n'ont qu'une peur, c'est que la
place sollicitée ne leur arrive pas à temps et qu'ils ne parviennent pas
à se déshonorer avant de mourir. L'un se donnerait pour une préfecture,
l'autre pour une recette, l'autre pour un consulat; l'autre veut un
bureau de tabac, l'autre veut une ambassade. Tous veulent de l'argent,
ceux-ci moins, ceux-ci plus, car c'est au traitement qu'on songe, non à
la fonction. Chacun tend la main. Tous s'offrent. Un de ces jours on
établira un essayeur de consciences à la monnaie.

Quoi! c'est là qu'on en est! Quoi! ceux mêmes qui ont soutenu le coup
d'état, ceux mêmes qui avaient peur du croquemitaine rouge et des
balivernes de jacquerie en 1852; ceux mêmes qui ont trouvé ce crime bon,
parce que, selon eux, il a tiré du péril leur rente, leur bordereau,
leur caisse, leur portefeuille, ceux-là mêmes ne comprennent pas que
l'intérêt matériel surnageant seul ne serait après tout qu'une triste
épave au milieu d'un immense naufrage moral, et que c'est une situation
effrayante et monstrueuse qu'on dise: tout est sauvé, fors l'honneur!

Les mots indépendance, affranchissement, progrès, orgueil populaire,
fierté nationale, grandeur française, on ne peut plus les prononcer en
France. Chut! ces mots-là font trop de bruit; marchons sur la pointe du
pied et parlons bas. Nous sommes dans la chambre d'un malade.

--Qu'est-ce que c'est que cet homme?--C'est le chef, c'est le maître.
Tout le monde lui obéit.--Ah! tout le monde le respecte alors?--Non,
tout le monde le méprise.--Ô situation!

Et l'honneur militaire, où est-il? Ne parlons plus, si vous le voulez,
de ce que l'armée a fait en décembre, mais de ce qu'elle subit en ce
moment, de ce qui est à sa tête, de ce qui est sur sa tête. Y
songez-vous? y songe-t-elle? Ô armée de la république! armée qui as eu
pour capitaines des généraux payés quatre francs par jour, armée qui as
eu pour chefs, Carnot, l'austérité, Marceau, le désintéressement, Hoche,
l'honneur, Kléber, le dévouement, Joubert, la probité, Desaix, la vertu,
Bonaparte, le génie! ô armée française, pauvre malheureuse armée
héroïque fourvoyée à la suite de ces hommes-ci! Qu'en feront-ils? où la
mèneront-ils? de quelle façon l'occuperont-ils? quelles parodies
sommes-nous destinés à voir et à entendre? Hélas! qu'est-ce que c'est
que ces hommes qui commandent à nos régiments et qui gouvernent?--Le
maître, on le connaît. Celui-ci, qui a été ministre, allait être «saisi»
le 3 décembre, c'est pour cela qu'il a fait le 2. Cet autre est
«l'emprunteur» des vingt-cinq millions à la Banque. Cet autre est
l'homme des lingots d'or. À cet autre, avant qu'il fût ministre, «un
ami» disait:--_Ah çà! vous nous flouez avec vos actions de l'affaire en
question; ça me fatigue. S'il y a des escroqueries, que j'en sois au
moins!_ Cet autre, qui a des épaulettes, vient d'être convaincu de
quasi-stellionat. Cet autre, qui a aussi des épaulettes, a reçu le matin
du 2 décembre cent mille francs «pour les éventualités». Il n'était que
colonel; s'il eût été général, il eût eu davantage. Celui-ci, qui est
général, étant garde du corps de Louis XVIII et de faction derrière le
fauteuil du roi pendant la messe, a coupé un gland d'or du trône et l'a
mis dans sa poche; on l'a chassé des gardes pour cela. Certes, à ces
hommes aussi on pourrait élever une colonne _ex oere capto_, avec
l'argent pris. Cet autre, qui est général de division, a «détourné»
cinquante-deux mille francs, à la connaissance du colonel Charras, dans
la construction des villages Saint-André et Saint-Hippolyte, près
Mascara. Celui-ci, qui est général en chef, était surnommé à Gand, où on
le connaît, _le général Cinq-cents-francs_. Celui-ci, qui est ministre
de la guerre, n'a dû qu'à la clémence du général Rulhière de ne point
passer devant un conseil de guerre. Tels sont les hommes. C'est égal, en
avant; battez, tambours; sonnez, clairons; flottez, drapeaux! Soldats!
du haut de ces pyramides, les quarante voleurs vous contemplent!

Avançons dans ce douloureux sujet, et voyons-en toutes les faces.

Rien que le spectacle d'une fortune comme celle de M. Bonaparte placé au
sommet de l'état suffirait pour démoraliser un peuple.

Il y a toujours, et par la faute des institutions sociales, qui
devraient, avant tout, éclairer et civiliser, il y a toujours dans une
population nombreuse comme la population de la France une classe qui
ignore, qui souffre, qui convoite, qui lutte, placée entre l'instinct
bestial qui pousse à prendre et la loi morale qui invite à travailler.
Dans la condition douloureuse et accablée où elle est encore, cette
classe, pour se maintenir dans la droiture et dans le bien, elle a
besoin de toutes les pures et saintes clartés qui se dégagent de
l'évangile; elle a besoin que l'esprit de Jésus d'une part, et d'autre
part l'esprit de la Révolution française, lui adressent les mêmes mâles
paroles, et lui montrent sans cesse, comme les seules lumières dignes
des yeux de l'homme, les hautes et mystérieuses lois de la destinée
humaine, l'abnégation, le dévouement, le sacrifice, le travail qui mène
au bien-être matériel, la probité qui mène au bien-être intérieur; même
avec ce perpétuel enseignement, à la fois divin et humain, cette classe
si digne de sympathie et de fraternité succombe souvent. La souffrance
et la tentation sont plus fortes que la vertu. Maintenant comprenez-vous
les infâmes conseils que le succès de M. Bonaparte lui donne? Un homme
pauvre, déguenillé, sans ressources, sans travail, est là dans l'ombre
au coin d'une rue, assis sur une borne; il médite et en même temps
repousse une mauvaise action; par moments il chancelle, par moments il
se redresse; il a faim et il a envie de voler; pour voler, il faut faire
une fausse clef, il faut escalader un mur; puis, la fausse clef faite et
le mur escaladé, il sera devant le coffre-fort; si quelqu'un se
réveille, si on lui résiste, il faudra tuer; ses cheveux se hérissent,
ses yeux deviennent hagards, sa conscience, voix de Dieu, se révolte en
lui et lui crie: arrête! c'est mal! ce sont des crimes! En ce moment, le
chef de l'état passe; l'homme voit M. Bonaparte en habit de général,
avec le cordon rouge, et des laquais en livrée galonnée d'or, galopant
vers son palais dans une voiture à quatre chevaux; le malheureux,
incertain devant son crime, regarde avidement cette vision splendide; et
la sérénité de M. Bonaparte, et ses épaulettes d'or, et le cordon rouge,
et la livrée, et le palais, et la voiture à quatre chevaux, lui disent:
Réussis!

Il s'attache à cette apparition, il la suit, il court à l'Élysée; une
foule dorée s'y précipite à la suite du prince. Toutes sortes de
voitures passent sous cette porte, et il y entrevoit des hommes heureux
et rayonnants. Celui-ci, c'est un ambassadeur; l'ambassadeur le regarde
et lui dit: Réussis. Celui-ci, c'est un évêque; l'évêque le regarde et
lui dit: Réussis. Celui-ci, c'est un juge; le juge le regarde et lui
sourit, et lui dit: Réussis.

Ainsi, échapper aux gendarmes, voilà désormais toute la loi morale.
Voler, piller, poignarder, assassiner, ce n'est mal que si on a la
bêtise de se laisser prendre. Tout homme qui médite un crime a une
constitution à violer, un serment à enfreindre, un obstacle à détruire.
En un mot, prenez bien vos mesures. Soyez habiles. Réussissez. Il n'y a
d'actions coupables que les coups manqués.

Vous mettez la main dans la poche d'un passant, le soir, à la nuit
tombante, dans un lieu désert; il vous saisit; vous lâchez prise; il
vous arrête et vous mène au poste. Vous êtes coupable; aux galères! Vous
ne lâchez pas prise, vous avez un couteau sur vous, vous l'enfoncez dans
la gorge de l'homme; il tombe; le voilà mort; maintenant prenez-lui sa
bourse et allez-vous-en. Bravo! c'est une chose bien faite. Vous avez
fermé la bouche à la victime, au seul témoin qui pouvait parler. On n'a
rien à vous dire.

Si vous n'aviez fait que voler l'homme, vous auriez tort; tuez-le, vous
avez raison.

Réussissez, tout est là.

Ah! ceci est redoutable.

Le jour où la conscience humaine se déconcerterait, le jour où le succès
aurait raison devant elle, tout serait dit. La dernière lueur morale
remonterait au ciel. Il ferait nuit dans l'intérieur de l'homme. Vous
n'auriez plus qu'à vous dévorer entre vous, bêtes féroces!

À la dégradation morale se joint la dégradation politique. M. Bonaparte
traite les gens de France en pays conquis. Il efface les inscriptions
républicaines; il coupe les arbres de la liberté et en fait des fagots.
Il y avait, place Bourgogne, une statue de la République; il y met la
pioche; il y avait sur les monnaies une figure de la République
couronnée d'épis; M. Bonaparte la remplace par le profil de M.
Bonaparte. Il fait couronner et haranguer son buste dans les marchés
comme le bailli Gessler faisait saluer son bonnet. Ces manants des
faubourgs avaient l'habitude de chanter en choeur, le soir, en revenant
du travail; ils chantaient les grands chants républicains, la
Marseillaise, le Chant du départ; injonction de se taire, le faubourien
ne chantera plus, il y a amnistie seulement pour les obscénités et les
chansons d'ivrogne. Le triomphe est tel qu'on ne se gêne plus. Hier on
se cachait encore, on fusillait la nuit; c'était de l'horreur, mais
c'était aussi de la pudeur; c'était un reste de respect pour le peuple;
on semblait supposer qu'il était encore assez vivant pour se révolter
s'il voyait de telles choses. Aujourd'hui on se montre, on ne craint
plus rien, on guillotine en plein jour. Qui guillotine-t-on? Qui? Les
hommes de la loi, et la justice est là. Qui? Les hommes du peuple, et le
peuple est là! Ce n'est pas tout. Il y a un homme en Europe qui fait
horreur à l'Europe; cet homme a mis à sac la Lombardie, il a dressé les
potences de la Hongrie, il a fait fouetter une femme sous le gibet où
pendaient, étranglés, son fils et son mari; on se rappelle encore la
lettre terrible où cette femme raconte le fait et dit: _Mon coeur est
devenu de pierre_. L'an dernier cet homme eut l'idée de visiter
l'Angleterre en touriste, et, étant à Londres, il lui prit la fantaisie
d'entrer dans une brasserie, la brasserie Barclay et Perkins. Là il fut
reconnu; une voix murmura: C'est Haynau!--C'est Haynau! répétèrent les
ouvriers.--Ce fut un cri effrayant; la foule se rua sur le misérable,
lui arracha à poignée ses infâmes cheveux blancs, lui cracha au visage,
et le jeta dehors. Eh bien, ce vieux bandit à épaulettes, ce Haynau, cet
homme qui porte encore sur sa joue l'immense soufflet du peuple anglais,
on annonce que «monseigneur le prince-président l'invite à visiter la
France». C'est juste; Londres lui a fait une avanie, Paris lui doit une
ovation. C'est une réparation. Soit. Nous assisterons à cela. Haynau a
recueilli des malédictions et des huées à la brasserie Perkins; il ira
chercher des fleurs à la brasserie Saint-Antoine. Le faubourg
Saint-Antoine recevra l'ordre d'être sage. Le faubourg Saint-Antoine,
muet, immobile, impassible, verra passer, triomphants et causant comme
deux amis, dans ces vieilles rues révolutionnaires, l'un en uniforme
français, l'autre en uniforme autrichien, Louis Bonaparte, le tueur du
boulevard, donnant le bras à Haynau, le fouetteur de femmes...--Va,
continue, affront sur affront, défigure cette France tombée à la
renverse sur le pavé! rends-la méconnaissable! écrase la face du peuple
à coups de talon!

Oh! inspirez-moi, cherchez-moi, donnez-moi, inventez-moi un moyen, quel
qu'il soit, au poignard près, dont je ne veux pas,--un Brutus à cet
homme! fi donc! il ne mérite même pas Louvel!--trouvez-moi un moyen
quelconque de jeter bas cet homme et de délivrer ma patrie! de jeter bas
cet homme! cet homme de ruse, cet homme de mensonge, cet homme de
succès, cet homme de malheur! Un moyen, le premier venu, plume, épée,
pavé, émeute, par le peuple, par le soldat; oui, quel qu'il soit, pourvu
qu'il soit loyal et au grand jour, je le prends, nous le prenons tous,
nous, proscrits, s'il peut rétablir la liberté, délivrer la république,
relever notre pays de la honte, et faire rentrer dans sa poussière, dans
son oubli, dans son cloaque, ce ruffian impérial, ce prince
vide-gousset, ce bohémien des rois, ce traître, ce maître, cet écuyer de
Franconi! ce gouvernant radieux, inébranlable, satisfait, couronné de
son crime heureux, qui va et vient et se promène paisiblement à travers
Paris frémissant, et qui a tout pour lui, tout, la Bourse, la boutique,
la magistrature, toutes les influences, toutes les cautions, toutes les
invocations, depuis le Nom de Dieu du soldat jusqu'au Te Deum du prêtre!

Vraiment, quand on a fixé trop longtemps son regard sur de certains
côtés de ce spectacle, il y a des heures où une sorte de vertige
prendrait les plus fermes esprits.

Mais au moins se rend-il justice, ce Bonaparte? A-t-il une lueur, une
idée, un soupçon, une perception quelconque de son infamie? Réellement,
on est réduit à en douter.

Oui, quelquefois, aux paroles superbes qui lui échappent, à le voir
adresser d'incroyables appels à la postérité, à cette postérité qui
frémira d'horreur et de colère devant lui, à l'entendre parler avec
aplomb de sa «légitimité» et de sa «mission», on serait presque tenté de
croire qu'il en est venu à se prendre lui-même en haute considération et
que la tête lui a tourné au point qu'il ne s'aperçoit plus de ce qu'il
est ni de ce qu'il fait.

Il croit à l'adhésion des prolétaires, il croit à la bonne volonté des
rois, il croit à la fête des aigles, il croit aux harangues du conseil
d'état, il croit aux bénédictions des évêques, il croit au serment qu'il
s'est fait jurer, il croit aux sept millions cinq cent mille voix!

Il parle à cette heure, se sentant en humeur d'Auguste, d'_amnistier_
les proscrits. L'usurpation amnistiant le droit! la trahison amnistiant
l'honneur! la lâcheté amnistiant le courage! le crime amnistiant la
vertu! Il est à ce point abruti par son succès, qu'il trouve cela tout
simple.

Bizarre effet d'enivrement! illusion d'optique! il voit dorée, splendide
et rayonnante cette chose du 14 janvier, cette constitution souillée de
boue, tachée de sang, ornée de chaînes, traînée au milieu des huées de
l'Europe par la police, le sénat, le corps législatif, et le conseil
d'état ferrés à neuf! Il prend pour un char de triomphe et veut faire
passer sous l'arc de l'Étoile cette claie sur laquelle, debout, hideux,
et le fouet à la main, il promène le cadavre sanglant de la république!



DEUXIÈME PARTIE

DEUIL ET FOI



I


La providence amène à maturité, par le seul fait de la vie universelle,
les hommes, les choses, les événements. Il suffit, pour qu'un ancien
monde s'évanouisse, que la civilisation, montant majestueusement vers
son solstice, rayonne sur les vieilles institutions, sur les vieux
préjugés, sur les vieilles lois, sur les vieilles moeurs. Ce rayonnement
brûle le passé et le dévore. La civilisation éclaire, ceci est le fait
visible, et en même temps elle consume, ceci est le fait mystérieux. À
son influence, lentement et sans secousse, ce qui doit décliner décline,
ce qui doit vieillir vieillit; les rides viennent aux choses condamnées,
aux castes, aux codes, aux institutions, aux religions. Ce travail de
décrépitude se fait en quelque sorte de lui-même. Décrépitude féconde,
sous laquelle germe la vie nouvelle. Peu à peu la ruine se prépare; de
profondes lézardes qu'on ne voit pas se ramifient dans l'ombre et
mettent en poudre au dedans cette formation séculaire qui fait encore
masse au dehors; et voilà qu'un beau jour, tout à coup, cet antique
ensemble de faits vermoulus dont se composent les sociétés caduques
devient difforme; l'édifice se disjoint, se décloue, surplombe. Alors
tout ne tient plus à rien. Qu'il survienne un de ces géants propres aux
révolutions, que ce géant lève la main, et tout est dit. Il y a telle
heure dans l'histoire où un coup de coude de Danton ferait crouler
l'Europe.

1848 fut une de ces heures. La vieille Europe féodale, monarchique et
papale, replâtrée si fatalement pour la France en 1815, chancela. Mais
Danton manquait.

L'écroulement n'eut pas lieu.

On a beaucoup dit, dans la phraséologie banale qui s'emploie en pareil
cas, que 1848 avait ouvert un gouffre. Point. Le cadavre du passé était
sur l'Europe; il y est encore à l'heure qu'il est. 1848 ouvrit une fosse
pour y jeter ce cadavre. C'est cette fosse qu'on a prise pour un
gouffre.

En 1848, tout ce qui tenait au passé, tout ce qui vivait du cadavre, vit
de près cette fosse. Non-seulement les rois sur leurs trônes, les
cardinaux sous leurs barrettes, les juges à l'ombre de leur guillotine,
les capitaines sur leurs chevaux de guerre, s'émurent; mais quiconque
avait un intérêt quelconque dans ce qui allait disparaître; quiconque
cultivait à son profit une fiction sociale et avait à bail et à loyer un
abus; quiconque était gardien d'un mensonge, portier d'un préjugé ou
fermier d'une superstition; quiconque exploitait, usurait, pressurait,
mentait; quiconque vendait à faux poids, depuis ceux qui altèrent une
balance jusqu'à ceux qui falsifient la bible, depuis le mauvais marchand
jusqu'au mauvais prêtre, depuis ceux qui manipulent les chiffres jusqu'à
ceux qui monnoient les miracles; tous, depuis tel banquier juif qui se
sentit un peu catholique jusqu'à tel évêque qui en devint un peu juif,
tous les hommes du passé penchèrent leur tête les uns vers les autres et
tremblèrent.

Cette fosse qui était béante, et où avaient failli tomber toutes les
fictions, leur trésor, qui pèsent sur l'homme depuis tant de siècles,
ils résolurent de la combler. Ils résolurent de la murer, d'y entasser
la pierre et la roche, et de dresser sur cet entassement un gibet, et
d'accrocher à ce gibet, morne et sanglante, cette grande coupable, la
Vérité.

Ils résolurent d'en finir une fois pour toutes avec l'esprit
d'affranchissement et d'émancipation, et de refouler et de comprimer à
jamais la force ascensionnelle de l'humanité.

L'entreprise était rude. Ce que c'était que cette entreprise, nous
l'avons indiqué déjà, plus d'une fois, dans ce livre et ailleurs.

Défaire le travail de vingt générations; tuer dans le dix-neuvième
siècle, en le saisissant à la gorge, trois siècles, le seizième, le
dix-septième et le dix-huitième, c'est-à-dire Luther, Descartes et
Voltaire, l'examen religieux, l'examen philosophique, l'examen
universel; écraser dans toute l'Europe cette immense végétation de la
libre pensée, grand chêne ici, brin d'herbe là; marier le knout et
l'aspersoir; mettre plus d'Espagne dans le midi et plus de Russie dans
le nord; ressusciter tout ce qu'on pourrait de l'inquisition et étouffer
tout ce qu'on pourrait de l'intelligence; abêtir la jeunesse, en
d'autres termes, abrutir l'avenir; faire assister le monde à
l'auto-da-fé des idées; renverser les tribunes, supprimer le journal,
l'affiche, le livre, la parole, le cri, le murmure, le souffle; faire le
silence; poursuivre la pensée dans la casse d'imprimerie, dans le
composteur, dans la lettre de plomb, dans le cliché, dans la
lithographie, dans l'image, sur le théâtre, sur le tréteau, dans la
bouche du comédien, dans le cahier du maître d'école, dans la balle du
colporteur; donner à chacun pour foi, pour loi, pour but et pour dieu,
l'intérêt matériel; dire au peuple: mangez et ne pensez plus; ôter
l'homme du cerveau et le mettre dans le ventre; éteindre l'initiative
individuelle, la vie locale, l'élan national, tous les instincts
profonds qui poussent l'homme vers le droit; anéantir ce moi des nations
qu'on nomme patrie; détruire la nationalité chez les peuples partagés et
démembrés, les constitutions dans les états constitutionnels, la
république en France, la liberté partout; mettre partout le pied sur
l'effort humain.

En un mot, fermer cet abîme qui s'appelle le progrès.

Tel fut le plan vaste, énorme, européen, que personne ne conçut, car pas
un de ces hommes du vieux monde n'en eût eu le génie, mais que tous
suivirent. Quant au plan en lui-même, quant à cette immense idée de
compression universelle, d'où venait-elle? qui pourrait le dire? On la
vit dans l'air. Elle apparut du côté du passé. Elle éclaira certaines
âmes, elle montra certaines routes. Ce fut comme une lueur sortie de la
tombe de Machiavel.

À de certains moments de l'histoire humaine, aux choses qui se trament,
aux choses qui se font, il semble que tous les vieux démons de
l'humanité, Louis XI, Philippe II, Catherine de Médicis, le duc d'Albe,
Torquemada, sont quelque part là, dans un coin, assis autour d'une table
et tenant conseil.

On regarde, on cherche, et au lieu des colosses on voit des avortons. Où
l'on supposait le duc d'Albe, on trouve Schwartzenberg; où l'on
supposait Torquemada, on trouve Veuillot. L'antique despotisme européen
continue sa marche avec ces petits hommes et va toujours; il ressemble
au czar Pierre en voyage.--_On relaye avec ce qu'on trouve,_
écrivait-il; _quand nous n'eûmes plus de chevaux tartares, nous prîmes
des ânes._ Pour atteindre à ce but, la compression de tout et de tous,
il fallait s'engager dans une voie obscure, tortueuse, âpre, difficile;
on s'y engagea. Quelques-uns de ceux qui y entrèrent savaient ce qu'ils
faisaient.

Les partis vivent de mots; ces hommes, ces meneurs que 1848 effraya et
rallia, avaient, nous l'avons dit plus haut, trouvé leurs mots:
religion, famille, propriété. Ils exploitaient, avec cette vulgaire
adresse qui suffit lorsqu'on parle à la peur, certains côtés obscurs de
ce qu'on appelait socialisme. Il s'agissait de «sauver la religion, la
propriété et la famille». Sauvez le drapeau! disaient-ils. La tourbe des
intérêts effarouchés s'y rua.

On se coalisa, on fit front, on fit bloc. On eut de la foule autour de
soi. Cette foule était composée d'éléments divers. Le propriétaire y
entra, parce que ses loyers avaient baissé; le paysan, parce qu'il avait
payé les 45 centimes; tel qui ne croyait pas en Dieu crut nécessaire de
sauver la religion parce qu'il avait été forcé de vendre ses chevaux. On
dégagea de cette foule la force qu'elle contenait et l'on s'en servit.
On fit de la compression avec tout, avec la loi, avec l'arbitraire, avec
les assemblées, avec la tribune, avec le jury, avec la magistrature,
avec la police, en Lombardie avec le sabre, à Naples avec le bagne, en
Hongrie avec le gibet. Pour remuseler les intelligences, pour remettre à
la chaîne les esprits, esclaves échappés, pour empêcher le passé de
disparaître, pour empêcher l'avenir de naître, pour rester les rois, les
puissants, les privilégiés, les heureux, tout devint bon, tout devint
juste, tout fut légitime. On fabriqua pour les besoins de la lutte et on
répandit dans le monde une morale de guet-apens contre la liberté, que
mirent en action Ferdinand à Palerme, Antonelli à Rome, Schwartzenberg à
Milan et à Pesth, et plus tard à Paris les hommes de décembre, ces loups
d'état.

Il y avait un peuple parmi les peuples qui était une sorte d'aîné dans
cette famille d'opprimés, qui était comme un prophète dans la tribu
humaine. Ce peuple avait l'initiative de tout le mouvement humain. Il
allait, il disait: venez, et on le suivait. Comme complément à la
fraternité des hommes qui est dans l'évangile, il enseignait la
fraternité des nations. Il parlait par la voix de ses écrivains, de ses
poëtes, de ses philosophes, de ses orateurs comme par une seule bouche,
et ses paroles s'en allaient aux extrémités du monde se poser comme des
langues de feu sur le front de tous les peuples. Il présidait la cène
des intelligences. Il multipliait le pain de vie à ceux qui erraient
dans le désert. Un jour une tempête l'avait enveloppé; il marcha sur
l'abîme et dit aux peuples effrayés: pourquoi craignez-vous? Le flot des
révolutions soulevé par lui s'apaisa sous ses pieds, et, loin de
l'engloutir, le glorifia. Les nations malades, souffrantes, infirmes, se
pressaient autour de lui; celle-ci boitait, la chaîne de l'inquisition
rivée à son pied pendant trois siècles l'avait estropiée; il lui disait:
marche! et elle marchait; cette autre était aveugle, le vieux papisme
romain lui avait rempli les prunelles de brume et de nuit; il lui
disait: vois, elle ouvrait les yeux et voyait. Jetez vos béquilles,
c'est-à-dire vos préjugés, disait-il; jetez vos bandeaux, c'est-à-dire
vos superstitions, tenez-vous droits, levez la tête, regardez le ciel,
contemplez Dieu. L'avenir est à vous. Ô peuples! vous avez une lèpre,
l'ignorance; vous avez une peste, le fanatisme; il n'est pas un de vous
qui n'ait et qui ne porte une de ces affreuses maladies qu'on appelle un
despote; allez, marchez, brisez les liens du mal, je vous délivre, je
vous guéris! C'était par toute la terre une clameur reconnaissante des
peuples que cette parole faisait sains et forts. Un jour il s'approcha
de la Pologne morte, il leva le doigt et lui cria: lève-toi! la Pologne
morte se leva.

Ce peuple, les hommes du passé, dont il annonçait la chute, le
redoutaient et le haïssaient. À force de ruse et de patience tortueuse
et d'audace, ils finirent par le saisir et vinrent à bout de le
garrotter.

Depuis plus de trois années, le monde assiste à un immense supplice, à
un effrayant spectacle. Depuis plus de trois ans, les hommes du passé,
les scribes, les pharisiens, les publicains, les princes des prêtres,
crucifient, en présence du genre humain, le Christ des peuples, le
peuple français. Les uns ont fourni la croix, les autres les clous, les
autres le marteau. Falloux lui a mis au front la couronne d'épines.
Montalembert lui a appuyé sur la bouche l'éponge de vinaigre et de fiel.
Louis Bonaparte est le misérable soldat qui lui a donné le coup de lance
au flanc et lui a fait jeter le cri suprême: _Eli! Eli! Lamma
Sabacthani!_

Maintenant c'est fini. Le peuple français est mort. La grande tombe va
s'ouvrir.

Pour trois jours.



II


Ayons foi.

Non, ne nous laissons pas abattre. Désespérer, c'est déserter.

Regardons l'avenir.

L'avenir,--on ne sait pas quelles tempêtes nous séparent du port, mais
le port lointain et radieux, on l'aperçoit,--l'avenir, répétons-le,
c'est la république pour tous; ajoutons: l'avenir, c'est la paix avec
tous.

Ne tombons pas dans le travers vulgaire qui est de maudire et de
déshonorer le siècle où l'on vit. Érasme a appelé le seizième siècle
«l'excrément des temps», _fex temporum_; Bossuet a qualifié ainsi le
dix-septième siècle: «temps mauvais et petit»; Rousseau a flétri le
dix-huitième siècle en ces termes: «cette grande pourriture où nous
vivons». La postérité a donné tort à ces esprits illustres. Elle a dit à
Érasme: le seizième siècle est grand; elle a dit à Bossuet: le
dix-septième siècle est grand; elle a dit à Rousseau: le dix-huitième
siècle est grand.

L'infamie de ces siècles eût été réelle, d'ailleurs, que ces hommes
forts auraient eu tort de se plaindre. Le penseur doit accepter avec
simplicité et calme le milieu où la providence le place. La splendeur de
l'intelligence humaine, la hauteur du génie n'éclate pas moins par le
contraste que par l'harmonie avec les temps. L'homme stoïque et profond
n'est pas diminué par l'abjection extérieure. Virgile, Pétrarque,
Racine, sont grands dans leur pourpre; Job est plus grand sur son
fumier.

Mais nous pouvons le dire, nous hommes du dix-neuvième siècle, le
dix-neuvième siècle n'est pas le fumier. Quelles que soient les hontes
de l'instant présent, quels que soient les coups dont le va-et-vient des
événements nous frappe, quelle que soit l'apparente désertion ou la
léthargie momentanée des esprits, aucun de nous, démocrates, ne reniera
cette magnifique époque où nous sommes, âge viril de l'humanité.

Proclamons-le hautement, proclamons-le dans la chute et dans la défaite,
ce siècle est le plus grand des siècles; et savez-vous pourquoi? parce
qu'il est le plus doux. Ce siècle, immédiatement issu de la Révolution
française et son premier-né, affranchit l'esclave en Amérique, relève le
paria en Asie, éteint le suttee dans l'Inde, et écrase en Europe les
derniers tisons du bûcher, civilise la Turquie, fait pénétrer de
l'évangile jusque dans le koran, dignifie la femme, subordonne le droit
du plus fort au droit du plus juste, supprime les pirates, amoindrit les
pénalités, assainit les bagnes, jette le fer rouge à l'égout, condamne
la peine de mort, ôte le boulet du pied des forçats, abolit les
supplices, dégrade et flétrit la guerre, émousse les ducs d'Albe et les
Charles IX, arrache les griffes aux tyrans.

Ce siècle proclame la souveraineté du citoyen et l'inviolabilité de la
vie; il couronne le peuple et sacre l'homme.

Dans l'art il a tous les génies, écrivains, orateurs, poëtes,
historiens, publicistes, philosophes, peintres, statuaires, musiciens;
la majesté, la grâce, la puissance, la force, l'éclat, la profondeur, la
couleur, la forme, le style; il se retrempe à la fois dans le réel et
dans l'idéal, et porte à la main les deux foudres, le vrai et le beau.
Dans la science, il accomplit tous les miracles; il fait du coton un
salpêtre, de la vapeur un cheval, de la pile de Volta un ouvrier, du
fluide électrique un messager, du soleil un peintre; il s'arrose avec
l'eau souterraine en attendant qu'il se chauffe avec le feu central; il
ouvre sur les deux infinis ces deux fenêtres, le télescope sur
l'infiniment grand, le microscope sur l'infiniment petit, et il trouve
dans le premier abîme des astres et dans le second abîme des insectes
qui lui prouvent Dieu. Il supprime la durée, il supprime la distance, il
supprime la souffrance; il écrit une lettre de Paris à Londres, et il a
la réponse en dix minutes; il coupe une cuisse à un homme, l'homme
chante et sourit.

Il n'a plus qu'à réaliser--et il y touche--un progrès qui n'est rien à
côté des autres miracles qu'il a déjà faits, il n'a qu'à trouver le
moyen de diriger dans une masse d'air une bulle d'air plus léger; il a
déjà la bulle d'air, il la tient emprisonnée; il n'a plus qu'à trouver
la force impulsive, qu'à faire le vide devant le ballon, par exemple,
qu'à brûler l'air devant l'aérostat comme fait la fusée devant elle; il
n'a plus qu'à résoudre d'une façon quelconque ce problème, et il le
résoudra, et savez-vous ce qui arrivera alors? à l'instant même les
frontières s'évanouissent, les barrières s'effacent, tout ce qui est
muraille de la Chine autour de la pensée, autour du commerce, autour de
l'industrie, autour des nationalités, autour du progrès s'écroule; en
dépit des censures, en dépit des index, il pleut des livres et des
journaux partout; Voltaire, Diderot, Rousseau, tombent en grêle sur
Rome, sur Naples, sur Vienne, sur Pétersbourg; le verbe humain est manne
et le serf le ramasse dans le sillon; les fanatismes meurent,
l'oppression est impossible; l'homme se traînait à terre, il échappe; la
civilisation se fait nuée d'oiseaux, et s'envole, et tourbillonne, et
s'abat joyeuse sur tous les points du globe à la fois; tenez, la voilà,
elle passe, braquez vos canons, vieux despotismes, elle vous dédaigne;
vous n'êtes que le boulet, elle est l'éclair; plus de haines, plus
d'intérêts s'entre-dévorant, plus de guerres; une sorte de vie nouvelle,
faite de concorde et de lumière, emporte et apaise le monde; la
fraternité des peuples traverse les espaces et communie dans l'éternel
azur, les hommes se mêlent dans les cieux.

En attendant ce dernier progrès, voyez le point où ce siècle avait amené
la civilisation.

Autrefois il y avait un monde où l'on marchait à pas lents, le dos
courbé, le front baissé; où le comte de Gouvon se faisait servir à table
par Jean-Jacques; où le chevalier de Rohan donnait des coups de bâton à
Voltaire; où l'on tournait Daniel de Foë au pilori; où une ville comme
Dijon était séparée d'une ville comme Paris par un testament à faire,
des voleurs à tous les coins de bois et dix jours de coche; où un livre
était une espèce d'infamie et d'ordure que le bourreau brûlait sur les
marches du palais de justice; où superstition et férocité se donnaient
la main; où le pape disait à l'empereur: _Jungamus dexteras, gladium
gladio copulemus_; où l'on rencontrait à chaque pas des croix auxquelles
pendaient des amulettes, et des gibets auxquels pendaient des hommes; où
il y avait des hérétiques, des juifs, des lépreux; où les maisons
avaient des créneaux et des meurtrières; où l'on fermait les rues avec
une chaîne, les fleuves avec une chaîne, les camps mêmes avec une
chaîne, comme à la bataille de Tolosa, les villes avec des murailles,
les royaumes avec des prohibitions et des pénalités; où, excepté
l'autorité et la force qui adhéraient étroitement, tout était parqué,
réparti, coupé, divisé, tronçonné, haï et haïssant, épars et mort; les
hommes poussière; le pouvoir bloc. Aujourd'hui il y a un monde où tout
est vivant, uni, combiné, accouplé, confondu; un monde où règnent la
pensée, le commerce et l'industrie; où la politique, de plus en plus
fixée, tend à se confondre avec la science; un monde où les derniers
échafauds et les derniers canons se hâtent de couper leurs dernières
têtes et de vomir leurs derniers obus; un monde où le jour croît à
chaque minute; un monde où la distance a disparu, où Constantinople est
plus près de Paris que n'était Lyon il y a cent ans, où l'Amérique et
l'Europe palpitent du même battement de coeur; un monde tout circulation
et tout amour, dont la France est le cerveau, dont les chemins de fer
sont les artères et dont les fils électriques sont les fibres. Est-ce
que vous ne voyez pas qu'exposer seulement une telle situation, c'est
tout expliquer, tout démontrer et tout résoudre? Est-ce que vous ne
sentez pas que le vieux monde avait fatalement une vieille âme, la
tyrannie, et que dans le monde nouveau va descendre nécessairement,
irrésistiblement, divinement, une jeune âme, la liberté?

C'est là l'oeuvre qu'avait faite parmi les hommes et que continuait
splendidement le dix-neuvième siècle, ce siècle de stérilité, ce siècle
de décroissance, ce siècle de décadence, ce siècle d'abaissement, comme
disent les pédants, les rhéteurs, les imbéciles, et toute cette immonde
engeance de cagots, de fripons et de fourbes qui bave béatement du fiel
sur la gloire, qui déclare que Pascal est un fou, Voltaire un fat, et
Rousseau une brute, et dont le triomphe serait de mettre un bonnet d'âne
au genre humain.

Vous parlez de bas-empire? Est-ce sérieusement? Est-ce que le bas-empire
avait derrière lui Jean Huss, Luther, Cervantes, Shakespeare, Pascal,
Molière, Voltaire, Montesquieu, Rousseau et Mirabeau? Est-ce que le
bas-empire avait derrière lui la prise de la Bastille, la fédération,
Danton, Robespierre, la Convention? Est-ce que le bas-empire avait
l'Amérique? Est-ce que le bas-empire avait le suffrage universel? Est-ce
que le bas-empire avait ces deux idées, patrie et humanité; patrie,
l'idée qui grandit le coeur; humanité, l'idée qui élargit l'horizon?
Savez-vous que sous le bas-empire Constantinople tombait en ruine et
avait fini par n'avoir plus que trente mille habitants? Paris en est-il
là? Parce que vous avez vu réussir un coup de main prétorien, vous vous
déclarez bas-empire! C'est vite dit, et lâchement pensé. Mais
réfléchissez donc, si vous pouvez. Est-ce que le bas-empire avait la
boussole, la pile, l'imprimerie, le journal, la locomotive, le
télégraphe électrique? Autant d'ailes qui emportent l'homme, et que le
bas-empire n'avait pas! Où le bas-empire rampait, le dix-neuvième siècle
plane. Y songez-vous? Quoi! nous reverrions l'impératrice Zoé, Romain
Argyre, Nicéphore Logothète, Michel Calafate! Allons donc! Est-ce que
vous vous imaginez que la providence se répète platement? Est-ce que
vous croyez que Dieu rabâche?

Ayons foi! affirmons! l'ironie de soi-même est le commencement de la
bassesse. C'est en affirmant qu'on devient bon, c'est en affirmant qu'on
devient grand. Oui, l'affranchissement des intelligences, et par suite
l'affranchissement des peuples, c'était là la tâche sublime que le
dix-neuvième siècle accomplissait en collaboration avec la France, car
le double travail providentiel du temps et des hommes, de la maturation
et de l'action, se confondait dans l'oeuvre commune, et la grande époque
avait pour foyer la grande nation.

Ô patrie! c'est à cette heure où te voilà sanglante, inanimée, la tête
pendante, les yeux fermés, la bouche ouverte et ne parlant plus, les
marques du fouet sur les épaules, les clous de la semelle des bourreaux
imprimés sur tout le corps, nue et souillée, et pareille à une chose
morte, objet de haine, objet de risée, hélas! c'est à cette heure,
patrie, que le coeur du proscrit déborde d'amour et de respect pour toi!

Te voilà sans mouvement. Les hommes de despotisme et d'oppression rient
et savourent l'illusion orgueilleuse de ne plus te craindre. Rapides
joies. Les peuples qui sont dans les ténèbres oublient le passé et ne
voient que le présent et te méprisent. Pardonne-leur; ils ne savent ce
qu'ils font. Te mépriser! grand Dieu, mépriser la France? Et qui
sont-ils? Quelle langue parlent-ils? Quels livres ont-ils dans les
mains? Quels noms savent-ils par coeur? Quelle est l'affiche collée sur
le mur de leurs théâtres? Quelle forme ont leurs arts, leurs lois, leurs
moeurs, leurs vêtements, leurs plaisirs, leurs modes? Quelle est la
grande date pour eux comme pour nous? 89! S'ils ôtent la France de leur
âme, que leur reste-t-il? Ô peuple! fût-elle tombée et tombée à jamais,
est-ce qu'on méprise la Grèce? est-ce qu'on méprise l'Italie? est-ce
qu'on méprise la France? Regardez ces mamelles, c'est votre nourrice.
Regardez ce ventre, c'est votre mère.

Si elle dort, si elle est en léthargie, silence et chapeau bas. Si elle
est morte, à genoux!

Les exilés sont épars; la destinée a des souffles qui dispersent les
hommes comme une poignée de cendres. Les uns sont en Belgique, en
Piémont, en Suisse, où ils n'ont pas la liberté; les autres sont à
Londres, où ils n'ont pas de toit. Celui-ci, paysan, a été arraché à son
clos natal; celui-ci, soldat, n'a plus que le tronçon de son épée qu'on
a brisée dans sa main; celui-ci, ouvrier, ignore la langue du pays, il
est sans vêtements et sans souliers, il ne sait pas s'il mangera demain;
celui-ci a quitté une femme et des enfants, groupe bien-aimé, but de son
labeur, joie de sa vie; celui-ci a une vieille mère en cheveux blancs
qui le pleure; celui-là a un vieux père qui mourra sans l'avoir revu;
cet autre aimait, il a laissé derrière lui quelque être adoré qui
l'oubliera; ils lèvent la tête, ils se tendent la main les uns aux
autres, ils sourient; il n'est pas de peuple qui ne se range sur leur
passage avec respect et qui ne contemple avec un attendrissement
profond, comme un des plus beaux spectacles que le sort puisse donner
aux hommes, toutes ces consciences sereines, tous ces coeurs brisés.

Ils souffrent, ils se taisent; en eux le citoyen a immolé l'homme; ils
regardent fixement l'adversité, ils ne crient même pas sous la verge
impitoyable du malheur: _Civis romanus sum!_ Mais le soir, quand on
rêve,--quand tout dans la ville étrangère se revêt de tristesse, car ce
qui semble froid le jour devient funèbre au crépuscule,--mais la nuit,
quand on ne dort pas, les âmes les plus stoïques s'ouvrent au deuil et à
l'accablement. Où sont les petits enfants? qui leur donnera du pain? qui
leur donnera le baiser de leur père? où est la femme? où est la mère? où
est le frère? où sont-ils tous? Et ces chansons qu'on entendait le soir
dans sa langue natale, où sont-elles? où est le bois, l'arbre, le
sentier, le toit plein de nids, le clocher entouré de tombes? où est la
rue, où est le faubourg, le réverbère allumé devant votre porte, les
amis, l'atelier, le métier, le travail accoutumé? Et les meubles vendus
à la criée, l'encan envahissant le sanctuaire domestique! Oh! que
d'adieux éternels! Détruit, mort, jeté aux quatre vents, cet être moral
qu'on appelle le foyer de famille et qui ne se compose pas seulement des
causeries, des tendresses et des embrassements, qui se compose aussi des
heures, des habitudes, de la visite des amis, du rire de celui-ci, du
serrement de main de celui-là, de la vue qu'on voyait de telle fenêtre,
de la place où était tel meuble, du fauteuil où l'aïeul s'était assis,
du tapis où les premiers-nés ont joué! Envolés, ces objets auxquels
s'était empreinte votre vie! évanouie, la forme visible des souvenirs!
Il y a dans la douleur des côtés intimes et obscurs où les plus fiers
courages fléchissent. L'orateur de Rome tendit sa tête sans pâlir au
couteau du centurion Lenas, mais il pleura en songeant à sa maison
démolie par Clodius.

Les proscrits se taisent, ou, s'ils se plaignent, ce n'est qu'entre eux.
Comme ils se connaissent, et qu'ils sont doublement frères, ayant la
même patrie et ayant la même proscription, ils se racontent leurs
misères. Celui qui a de l'argent le partage avec ceux qui n'en ont pas,
celui qui a de la fermeté en donne à ceux qui en manquent. On échange
les souvenirs, les aspirations, les espérances. On se tourne, les bras
tendus dans l'ombre, vers ce qu'on a laissé derrière soi. Oh! qu'ils
soient heureux là-bas, ceux qui ne pensent plus à nous! Chacun souffre
et par moments s'irrite. On grave dans toutes les mémoires les noms de
tous les bourreaux. Chacun a quelque chose qu'il maudit, Mazas, le
ponton, la casemate, le dénonciateur qui a trahi, l'espion qui a guetté,
le gendarme qui a arrêté, Lambessa où l'on a un ami, Cayenne où l'on a
un frère; mais il y a une chose qu'ils bénissent tous, c'est toi,
France!

Oh! une plainte, un mot contre toi, France! non, non! on n'a jamais plus
de patrie dans le coeur que lorsqu'on est saisi par l'exil.

Ils feront leur devoir entier avec un front tranquille et une
persévérance inébranlable. Ne pas te revoir, c est là leur tristesse; ne
pas t'oublier, c'est là leur joie.

Ah! quel deuil! et après huit mois on a beau se dire que cela est, on a
beau regarder autour de soi et voir la flèche de Saint-Michel au lieu du
Panthéon, et voir Sainte-Gudule au lieu de Notre-Dame, on n'y croit pas!

Ainsi cela est vrai, on ne peut le nier, il faut en convenir, il faut le
reconnaître, dût-on expirer d'humiliation et de désespoir, ce qui est
là, à terre, c'est le dix-neuvième siècle, c'est la France!

Quoi! c'est ce Bonaparte qui a fait cette ruine!

Quoi! c'est au centre du plus grand peuple de la terre; quoi! c'est au
milieu du plus grand siècle de l'histoire que ce personnage s'est dressé
debout et a triomphé! Se faire de la France une proie, grand Dieu! ce
que le lion n'eût pas osé, le singe l'a fait! ce que l'aigle eût redouté
de saisir dans ses serres, le perroquet l'a pris dans sa patte! Quoi!
Louis XI y eût échoué! quoi! Richelieu s'y fût brisé! quoi! Napoléon n'y
eût pas suffi! En un jour, du soir au matin, l'absurde a été le
possible. Tout ce qui était axiome est devenu chimère. Tout ce qui était
mensonge est devenu fait vivant. Quoi! le plus éclatant concours
d'hommes! quoi! le plus magnifique mouvement d'idées! quoi! le plus
formidable enchaînement d'événements! quoi! ce qu'aucun Titan n'eût
contenu, ce qu'aucun Hercule n'eût détourné, le fleuve humain en marche,
la vague française en avant, la civilisation, le progrès,
l'intelligence, la révolution, la liberté, il a arrêté cela un beau
matin, purement et simplement, tout net, ce masque, ce nain, ce Tibère
avorton, ce néant!

Dieu marchait, et allait devant lui. Louis Bonaparte, panache en tête,
s'est mis en travers et a dit à Dieu: Tu n'iras pas plus loin!

Dieu s'est arrêté.

Et vous vous figurez que cela est! et vous vous imaginez que ce
plébiscite existe, que cette constitution de je ne sais plus quel jour
de janvier existe, que ce sénat existe, que ce conseil d'état et ce
corps législatif existent! Vous vous imaginez qu'il y a un laquais qui
s'appelle Rouher, un valet qui s'appelle Troplong, un eunuque qui
s'appelle Baroche, et un sultan, un pacha, un maître qui se nomme Louis
Bonaparte! Vous ne voyez donc pas que c'est tout cela qui est chimère!
vous ne voyez donc pas que le Deux-Décembre n'est qu'une immense
illusion, une pause, un temps d'arrêt, une sorte de toile de manoeuvre
derrière laquelle Dieu, ce machiniste merveilleux, prépare et construit
le dernier acte, l'acte suprême et triomphal de la Révolution française!
Vous regardez stupidement la toile, les choses peintes sur ce canevas
grossier, le nez de celui-ci, les épaulettes de celui-là, le grand sabre
de cet autre, ces marchands d'eau de Cologne galonnés que vous appelez
des généraux, ces poussahs que vous appelez des magistrats, ces
bonshommes que vous appelez des sénateurs, ce mélange de caricatures et
de spectres, et vous prenez cela pour des réalités! Et vous n'entendez
pas au delà, dans l'ombre, ce bruit sourd! vous n'entendez pas quelqu'un
qui va et vient! vous ne voyez pas trembler cette toile au souffle de ce
qui est derrière!



NOTES

[1: (Très bien! très bien!) _Moniteur_.]

[2: (Marques d'adhésion.) _Moniteur._]

[3: (Nouvelles marques d'assentiment.) _Moniteur._]

[4: Lettre lue à la cour d'assises par l'avocat Parquin qui, après
l'avoir lue, s'écria: «Parmi les nombreux défauts de Louis-Napoléon, il
ne faut pas du moins compter l'ingratitude.»]

[5: _Cour des pairs_. Attentat du 6 août 1840, page 140; témoin,
Geoffroy, grenadier.]

[6: Le capitaine Col-Puygellier, qui lui avait dit: Vous êtes un
conspirateur et un traître.]

[7: _Cour des pairs_. Témoin Adam, maire de Boulogne.]

[8: Le premier rapport adressé à M. Bonaparte, et où M. Bonaparte est
qualifié _Monseigneur_, est signé FORTOUL.]

[9: _Fragments historiques._]

[10: _Cour des pairs_. Dépositions des témoins, p. 94.]

[11: _Cour des pairs_. Dépositions des témoins, p. 75; voir aussi 81, 88
à 94.]

[12: _Cour des pairs_. Interrogatoire des inculpés, p. 13.]

[13: _Cour des pairs_. Dépositions des témoins, p. 103, 185.]

[14: «Le président:

--Prévenu Querelles, ces enfants qui criaient ne sont-ils pas ces trois
cents gueulards que vous demandiez dans une lettre?»

(Procès de Strasbourg.)]

[15: _Cour des pairs_. Dépositions des témoins, p. 143, 155,156 et 158.]

[16: _Cour des pairs_. Dépositions des témoins, témoin Febvre,
voltigeur, p. 142.]

[17: Thibaudeau. _Histoire du Consulat et de l'Empire._]

[18: «Toutes les illustrations du pays.» LOUIS BONAPARTE, _Appel au
peuple_, 2 décembre 1851.]

[19: «Le sénat a été manqué. On n'aime pas on France à voir des gens
bien payés pour ne faire que quelques mauvais choix.»--Paroles de
Napoléon. _Mémorial de Sainte-Hélène._]

[20: _Rapport de la commission du budget du corps législatif_, juin
1852.]

[21: _Préambule de la constitution_.]

[22: Crûment. Voyez les _Fourberies de Scapin_.]

[23: _Extinction du paupérisme,_ p. 10.]

[24: Lib. VII, cap. 31.]

[25: De Republica, lib. I, cap. 40.]

[26: Ep. 108.]

[27: Lib. 111, cap. 5.]

[28: Lib. VI, cap. 1.]

[29: Ces trois colonels sont MM. Cailhassou, Dubarry et Policarpe.]

[30: On lit dans une correspondance bonapartiste:

«La commission nommée par les employés de la préfecture de police a
estimé que le bronze n'était pas digne de reproduire l'image du Prince;
c'est en marbre qu'elle sera taillée; c'est sur le marbre qu'on la
superposera. L'inscription suivante sera incrustée dans le luxe et la
magnificence de la pierre: «Souvenir du serment de fidélité au
prince-président, prêté par les employés de la préfecture de police, le
20 mai 1852, entre les mains de M. Piétri, préfet de police.»

«Les souscriptions entre les employés, dont il a fallu modérer le zèle
seront ainsi réparties: chef de division, 10 fr.; chef de bureau, 6 fr.;
employés à 1,800 fr. d'appointements, 3 fr.; à 1,500 francs
d'appointements, 2 fr. 50;--enfin à 1,200 fr. d'appointements, 2 fr. On
calcule que cette souscription s'élèvera à plus de 6,000 francs.»]

[31: L'auteur a voulu réserver uniquement au livre _Napoléon le Petit_
ce chapitre, qui en fait partie intégrante. Il a donc récrit, pour
l'_Histoire d'un Crime_ le récit de la Journée du 4 Décembre, avec de
nouveaux faits, et à un autre point de vue.]

[32: Un comité de résistance, chargé de centraliser l'action et de
diriger le combat, avait été nommé le 2 décembre au soir par les membres
de la gauche réunis en assemblée chez le représentant Lafou, quai
Jemmapes, n° 2. Ce comité, qui dut changer vingt-sept fois d'asile en
quatre jours, et qui, siégeant en quelque sorte jour et nuit, ne cessa
pas un seul instant d'agir pendant les crises diverses du coup d'état,
était composé des représentants Carnot, de Flotte, Jules Favre, Madier
de Montjau, Michel de Bourges, Schoelcher et Victor Hugo.]

[33: Le capitaine Mauduit. _Révolution militaire du 2 décembre_, p.
217.]

[34: Le témoin veut dire incalculable. Nous n'avons voulu rien changer
au texte.]

[35: On peut nommer le témoin qui a vu ce fait. Il est proscrit. C'est
le représentant du peuple Versigny. Il dit:

«Je vois encore, à la hauteur de la rue du Croissant, un malheureux
limonadier ambulant, sa fontaine en fer-blanc sur le dos, chanceler,
puis s'affaisser sur lui-même et tomber mort contre une devanture de
boutique. Lui seul, ayant pour toute arme sa sonnette, avait eu les
honneurs d'un feu de peloton.»

Le même témoin ajoute: «Les soldats balayaient à coups de fusil des rues
où il n'y avait pas un pavé remué, pas un combattant.»]

[36: L'employé qui a dressé cette liste, est, nous le savons, un
statisticien savant et exact, il a dressé cet état de bonne foi, nous
n'en doutons pas. Il a constaté ce qu'on lui a montré et ce qu'on lui a
laissé voir, mais il n'a rien pu sur ce qu'on lui a caché. Le champ
reste aux conjectures.]

[37: Le _Bulletin des lois_ publie le décret suivant, en date du 27
mars:

«Vu la loi du 10 mai 1838, qui classe les dépenses ordinaires des
prisons départementales parmi celles qui doivent être inscrites aux
budgets départementaux;

«Considérant que tel n'est pas le caractère des dépenses occasionnées
par les arrestations qui ont eu lieu à la suite des événements de
décembre;

«Considérant que les faits en raison desquels ces arrestations se sont
multipliées se rattachaient à un _complot contre la sûreté de l'état_,
dont la répression importait à la société tout entière, et que dès lors
il est juste de faire acquitter par le trésor public l'excédant de
dépenses qui est résulté de l'_accroissement extraordinaire_ de la
population des prisons;

«Décrète:

«Il est ouvert au ministère de l'intérieur, sur les fonds de l'exercice
1851, un crédit extraordinaire de 250,000 francs, applicable au payement
des dépenses résultant des arrestations opérées à la suite des
événements de décembre.»]

[38: «Digne, le 5 janvier 1852:

«Le colonel commandant l'état de siége dans le département des
Basses-Alpes,

«Arrête:

«Dans le délai de dix jours, les biens des inculpés en fuite _seront
séquestrés_ et administrés par le directeur des domaines du département
des Basses-Alpes, conformément aux lois civiles et militaires, etc.

     «FRIRION.»

On pourrait citer dix arrêtés semblables des commandants d'état de
siége. Le premier de ces malfaiteurs qui a commis ce crime de
confiscation des biens et qui a donné l'exemple de ce genre d'arrêtés
s'appelle Eynard. Il est général. Dès le 18 décembre il mettait sous le
séquestre les biens d'un certain nombre de citoyens de Moulins; «parce
que, dit-il avec cynisme, _l'instruction commencée ne laisse aucun
doute_ sur la part qu'ils ont prise _à l'insurrection_ et aux pillages
du département de l'Allier».]

[39: Le chiffre des _condamnations_ intégralement maintenues (il s'agit
en majeure partie de transportations) se trouvait, à la date des
rapports, arrêté de la manière suivante:

Par M. Canrobert             3,876
Par M. Espinasse             3,625
Par M. Quentin-Bauchard      1,634
                             -----
              Total          9,135

]

[40: Voici, telle qu'elle est au _Moniteur_, cette dépêche odieuse:

«Toute insurrection armée a cessé à Paris par une répression vigoureuse.
La même énergie aura les mêmes effets partout.

«Des bandes qui apportent le pillage, le viol et l'incendie se mettent
hors des lois. Avec elles on ne parlemente pas, on ne fait pas de
sommation, on les attaque, on les disperse.

«Tout ce qui résiste doit être FUSILLÉ au nom de la société en légitime
défense.»]

[41: _Littérature et Philosophie mêlées_, 1830.]

[42: Le président du tribunal de commerce, à Évreux refuse le serment.
Laissons parler le _Moniteur_:

«M. Verney, ancien président du tribunal de commerce d'Évreux, était
cité à comparaître jeudi dernier devant MM. les juges correctionnels
d'Évreux, en raison des faits qui ont dû se passer, le 29 avril dernier,
dans l'enceinte de l'audience consulaire.

«M. Verney est prévenu du délit d'excitation à la haine et au mépris du
gouvernement.»

Les juges de première instance renvoient M. Verney et le _blâment_ par
jugement. Appel _a minima_. du procureur de la république». Arrêt de la
cour d'appel de Rouen.

La cour,

«Attendu que les poursuites ont pour unique objet la répression du délit
d'excitation à la haine et au mépris du gouvernement;

«Attendu que ce délit résulterait, d'après la prévention, du dernier
paragraphe de la lettre écrite par Verney au procureur de la république
à Évreux, le 26 avril dernier, et qui est ainsi conçue: «Mais il serait
trop grave de revendiquer plus longtemps ce que nous croyons être le
droit. La magistrature elle-même nous saura gré de ne pas exposer la
robe du juge à succomber sous la force que nous annonce votre dépêche.»

«Attendu que, _quelque blâmable qu'ait été la conduite de Verney dans
cette affaire_, la cour ne peut voir dans les termes de cette partie de
sa lettre le délit d'excitation à la haine et au mépris du gouvernement,
puisque l'ordre en vertu duquel la force devait être employée pour
empêcher de siéger les juges qui avaient refusé de prêter serment
n'émanait pas du gouvernement;

«Qu'il n'y a pas lieu dès lors de lui faire l'application de la loi
pénale;

«Par ces motifs,

«Confirme le jugement dont est appel, sans dépens.»

La cour d'appel de Rouen a pour premier président M. Franck-Carré,
ancien procureur général près la cour des pairs dans le procès de
Boulogne, le même qui adressait à M. Louis Bonaparte ces paroles: «Vous
avez fait pratiquer l'embauchage et distribuer l'argent pour acheter la
trahison.»]

[43: Comme sénateur.]

[44: Comme premier président de la cour d'appel de Rouen.]

[45: Comme membre de son conseil municipal.]





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