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Title: La Cour de Louis XIV
Author: Imbert de Saint-Amand, Arthur Léon, baron, 1834-1900
Language: French
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Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "La Cour de Louis XIV" ***

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LA COUR DE LOUIS XIV

PAR

IMBERT DE SAINT-AMAND



INTRODUCTION


I


«Vous voulez du roman, dit un jour M. Guizot; que ne vous adressez-vous à
l'histoire?» Le grand écrivain avait raison. Le roman historique est
maintenant démodé. On se lasse de voir défigurer les personnages célèbres,
et l'on partage l'avis de Boileau:

Rien n'est beau que le vrai, le vrai seul est aimable.

Y a-t-il, en effet, des inventions plus saisissantes que la réalité? Un
romancier, si ingénieux qu'il soit, trouvera-t-il des combinaisons plus
variées et des scènes plus émouvantes que les drames de l'histoire?
L'esprit le plus fécond imaginerait-il, par exemple, des types aussi
curieux que ceux des femmes de la cour de Louis XIV et de Louis XV? Sans
doute leur histoire est connue. Je n'ai pas la prétention de recommencer
la biographie de la reine Marie-Thérèse, de Mme de Montespan, de la mère
du Régent, de la duchesse de Bourgogne, de la duchesse de Berry, des
soeurs de Nesle, de Mme de Pompadour, de Mme du Barry, de Marie Leczinska,
de Marie-Antoinette, de Madame Élisabeth, de la princesse de Lamballe.
Mais je voudrais, sans décrire l'ensemble de leur carrière, tenter de
tracer l'esquisse des héroïnes qui peuvent être appelées: _les femmes de
Versailles_.

Pour ce travail de reconstruction, ce ne sont pas les matériaux qui
manquent, ils sont plutôt trop abondants. Ce ne sont pas seulement les
anciens mémoires, ceux de Dangeau, de Saint-Simon, de la princesse
Palatine, de Mme de Caylus pour le règne de Louis XIV; du duc de Luynes,
de Maurepas, de Villars, du marquis d'Argenson, du président Hénault, de
l'avocat Barbier, de l'avocat Marais, de Duclos, de Mme du Hausset pour le
règne de Louis XV; du baron de Bezenval, de Mme Campan, de Weber, du comte
de Ségur, de la baronne d'Oberkirch pour le règne de Louis XVI, qui nous
serviront de guide. Ce sont encore les Histoires de Voltaire, de Henri
Martin, de Michelet, de M. Jobez; les patientes investigations de la
science moderne, les travaux des Sainte-Beuve, des Noailles, des Lavallée,
des Walckenaër, des Feuillet de Conches, des Le Roi, des Soulié, des
Rousset, des Pierre Clément, des d'Arneth, des Goncourt, des Lescure, de
la comtesse d'Armaillé, de MM. Boutaric, Honoré Bonhomme, Campardon, de
Barthélemy et de tant d'autres historiens et critiques distingués.

Assurément, il y a nombre de personnes qui connaissent à fond l'inventaire
de tous ces trésors. A de tels érudits je n'ai la pensée de rien
apprendre, et je ne suis, je le sais, que l'obscur disciple de tels
maîtres. Mais peut-être les gens du monde ne me blâmeront-ils pas d'avoir
étudié, pour eux, tant d'ouvrages; peut-être des jeunes filles qui ont
achevé leurs études classiques me sauront-elles gré de résumer à leur
intention des lectures qu'elles ne feraient pas. Mon but serait de
vulgariser l'histoire en respectant scrupuleusement la vérité, même
lorsque je ne la dirai pas tout entière; de repeupler les salles désertes,
de résumer brièvement les leçons de morale, de psychologie, de religion,
qui sortent du plus grandiose des palais.

Puissent les femmes de Versailles être pour moi autant d'Arianes dans ce
merveilleux labyrinthe!

Ce qui facilite la résurrection des femmes de la cour de Louis XIV et de
Louis XV, c'est la conservation du palais où se passa leur existence.


II


Une ville a rarement présenté un spectacle aussi frappant que celui
qu'offrait Versailles en 1871, pendant la lutte de l'armée contre la
Commune. Entre le grand siècle et notre époque, entre la majesté de
l'ancienne France et les déchirements de la France nouvelle, entre les
horreurs lugubres dont Paris était le théâtre et les radieux souvenirs de
la ville du Roi-Soleil, le contraste était aussi douloureux que
saisissant. Ces avenues où l'on se montrait le chef du gouvernement et le
glorieux vaincu de Reichshoffen; cette place d'armes encombrée de canons;
ces drapeaux rouges, tristes trophées de la guerre civile, qui étaient
portés à l'Assemblée, à la fois comme un signe de deuil et de victoire; ce
magnifique palais, d'où semblait sortir une voix suppliante qui adjurait
nos soldats de sauver un si bel héritage de splendeurs historiques et de
grandeurs nationales, tout cela remplissait l'âme d'une émotion profonde.

A l'heure d'angoisses où l'on se demandait avec une inquiétude, hélas!
trop justifiée, ce qu'allaient devenir les otages, où l'on savait que
Paris était la proie des flammes, où l'on se disait que peut-être, de la
Babylone moderne, de la capitale du monde, il ne resterait plus qu'un
monceau de cendres, le Panthéon de toutes nos gloires semblait nous
adresser des reproches et faire naître dans nos coeurs des remords. La
France de Charlemagne et de saint Louis, de Louis XIV et de Napoléon,
protestait contre cette France odieuse que les hommes de la Commune
avaient la prétention de faire naître sur les débris de notre honneur.
On se croyait le jouet d'un mauvais rêve. Il y avait quelque chose
d'insolite, de bizarre dans le bruit d'armes qui troublait les abords de
ce château, calme et majestueuse nécropole de la monarchie absolue.

Même dans ces jours cruels dont le souvenir ne s'effacera jamais de ma
mémoire, l'ombre de Louis XIV m'apparaissait sans cesse. J'eus alors le
désir de revoir ses appartements. Ils étaient occupés en partie par le
personnel du ministère de la Justice et par les commissions de
l'Assemblée; mais on avait respecté la chambre du Grand Roi, et aucun
fonctionnaire n'aurait osé transformer en bureau le sanctuaire de la
royauté. Dans notre siècle de démagogie, je ne contemplais pas sans
respect cette chambre où le souverain par excellence mourut en roi et en
chrétien. Que de réflexions me fit faire l'incomparable galerie des
Glaces! A quelques jours de distance, elle avait été une salle de
triomphe, une ambulance et un dortoir. C'est là que notre vainqueur,
entouré de tous les princes allemands, avait proclamé le nouvel empire
germanique. C'est là que les blessés prussiens de Buzenval avaient été
portés. C'est là que les députés de l'Assemblée avaient couché quelques
jours en arrivant à Versailles.

Tristes vicissitudes du sort! Cette galerie étincelante, cet asile des
splendeurs monarchiques, ce lieu d'apothéose, où le pinceau de Lebrun a
ranimé les pompes du paganisme et la mythologie; cet Olympe moderne, où
l'imagination évoque tant de brillants fantômes, où l'aristocratie
française ressuscite avec son élégance et sa fierté, son luxe et son
courage; cette galerie de fêtes, qu'ont traversée tant de grands hommes,
tant de beautés célèbres, hélas! dans quelles circonstances douloureuses
m'était-il donné de la revoir! De l'une des fenêtres, je regardais ce
paysage grandiose où Louis XIV n'apercevait rien qui ne fût lui-même, car
le jardin créé par lui était tout l'horizon. Mes yeux se fixaient sur
cette nature vaincue, sur ces eaux amenées à force d'art qui ne
jaillissent qu'en dessin régulier, sur cette architecture végétale qui
prolonge et complète l'architecture de pierre et de marbre, sur ces
arbustes qui croissent avec docilité sous la règle et l'équerre. Je
comparais l'harmonieuse régularité du parc à l'art incohérent des époques
révolutionnaires, et au moment où l'astre que Louis XIV avait pris pour
devise se couchait à l'horizon, comme le symbole de la royauté évanouie,
je me disais:

«Ce soleil, il reparaîtra demain aussi radieux, aussi superbe. O France,
en sera-t-il de même de ta gloire?»

Je me préoccupais alors de celui que Pellisson appelait le miracle
visible, du potentat en l'honneur duquel tout était à bout de marbre, de
bronze et d'encens, et qui, pour nous servir d'une expression de Bossuet,
«n'a pas même joui de son sépulcre.» Dieu, me disais-je, lui a-t-il
pardonné cet orgueil asiatique, qui en a fait une sorte de Balthazar et de
Nabuchodonosor chrétien? Ce souverain qui chantait avec des larmes
d'attendrissement les hymnes composés à sa louange par Quinault, quelle
idée se fait-il aujourd'hui des grandeurs de la terre? Son âme
s'émeut-elle encore de nos intérêts et de nos passions, ou bien le monde,
grain de sable, atome dans l'univers immense, est-il trop misérable pour
appeler l'attention de ceux qui ont sondé les mystères de l'éternité? Que
pense-t-il, ce grand roi, de son Versailles, temple de la royauté absolue
qui devait, avant que le temps eût noirci ses lambris dorés, en être le
tombeau? Quelle opinion a-t-il de nos discordes, de nos misères, de nos
humiliations? Lui, qui avait conservé un souvenir si amer des troubles de
la Fronde, comment juge-t-il les excès de la démagogie actuelle? Son âme
de roi et de Français a-t-elle tressailli quand, dans cette salle décorée
de peintures triomphales, le nouveau maître de Strasbourg et de Metz a
restauré cet empire d'Allemagne que la France avait mis des siècles à
détruire? Quel contraste entre nos revers et les fresques superbes qui
ornent le plafond! La Victoire étend ses ailes rapides, la Renommée
embouche sa trompette. Porté sur un nuage et suivi de la Terreur, Louis
XIV tient en main la foudre. Le Rhin, qui se reposait sur son urne, se
relève épouvanté de la vitesse avec laquelle il voit le monarque
traversant les eaux, et d'effroi il laisse tomber son gouvernail. Les
villes prises sont représentées sous les traits de ces captives en pleurs.
L'Espagne, c'est le lion blessé; l'Allemagne, c'est cet aigle précipité
dans la poussière.

Tout en regardant avec mélancolie ces éblouissantes et fastueuses
peintures, je me rappelais ces paroles de Massillon: «Que nous reste-t-il
de ces grands noms qui ont autrefois joué un rôle si brillant dans
l'univers? On sait ce qu'ils ont été pendant ce petit intervalle qu'a duré
leur éclat; mais qui sait ce qu'ils sont dans la région éternelle des
morts?»

L'esprit plein de ces pensées, je descendais l'escalier de marbre, cet
escalier au haut duquel Louis XIV attendait le grand Condé, qui, affaibli
par l'âge et les blessures, ne montait que lentement:

«Mon cousin, lui dit le monarque, ne vous pressez pas. On ne peut pas
monter très vite quand on est chargé, comme vous, de tant de lauriers.»

Le soir, je voulais encore revoir la statue du Grand Roi, dont le souvenir
m'avait si vivement impressionné pendant toute la durée du jour. La nuit
était sereine. Sa beauté douce et recueillie contrastait doublement avec
les fureurs et les agitations des hommes. Son silence était interrompu par
le bruit de l'artillerie fratricide, qui tonnait dans le lointain. C'est
en l'honneur de Louis XIV que les sentinelles semblaient monter la garde
sur cette place, où il avait si souvent passé la revue de ses troupes. A
la lueur des étoiles, je contemplais la statue majestueuse de celui qui
fut plus qu'un roi. Sur son cheval colossal, il m'apparaissait comme la
personnification glorieuse du droit qu'on a qualifié de divin.

Républicaine ou monarchique, la France ne doit rien renier d'un tel passé.
L'histoire d'un pareil souverain ne saurait que lui inspirer des idées
hautes, des sentiments dignes d'elle et de lui. Il lutta jusqu'au bout
contre les puissances coalisées, et quand on prononçait en Europe ce mot
unique: le _roi_, chacun savait de quel monarque il s'agissait. Ah! cette
statue est bien l'image de l'homme habitué à vaincre, à dominer et à
régner, du potentat qui triomphait de la rébellion avec un regard mieux
que Richelieu avec la hache.

Laissons les coryphées de l'école révolutionnaire chercher en vain à
dégrader ce bronze impérissable. La boue qu'ils voudraient jeter au
monument n'atteindra pas même le piédestal. Dans cette nuit où les canons
de la Commune répondaient à ceux du Mont-Valérien, la statue me semblait
plus imposante que jamais. On eût dit qu'elle s'animait, comme celle du
Commandeur. Le geste avait quelque chose de plus fier et de plus impérieux
que dans les époques moins troublées. Son bâton de commandement à la main,
le Grand Roi, dont le regard est tourné du côté de Paris, semblait dire à
la ville insurgée, comme le convive de marbre à don Juan: «Repens-toi.»


III


La profonde impression que Versailles m'avait produite pendant les jours
de la Commune est loin de s'être affaiblie depuis ce moment. Des
circonstances bien imprévues ont fait occuper les appartements de la reine
par la direction politique du ministère des Affaires étrangères. Ma
modeste table de travail a été, une année, placée au bout de la salle du
Grand-Couvert, en face du tableau qui représente le _doge Imperiali_
s'humiliant devant Louis XIV, et j'ai eu le temps de réfléchir sur les
péripéties étranges, sur les caprices du sort, par suite desquels les
employés du ministère dont je fais partie étaient, pour ainsi dire, campés
au milieu de ces salles légendaires.

Les cinq pièces qui composent l'appartement de la reine ont toutes une
importance historique. A chacune se rattachent les plus curieux souvenirs.
Vous montez l'escalier de marbre. A droite est la salle des gardes de la
reine. C'est là que, le 6 octobre 1789, à 6 heures du matin, les gardes du
corps, victimes de la fureur populaire, défendirent avec tant de courage,
contre une bande d'assassins, l'entrée de l'appartement de
Marie-Antoinette. La salle suivante est celle du Grand-Couvert. C'est là
que les reines dînaient solennellement, en compagnie des rois; ces festins
d'apparat avaient lieu plusieurs fois par semaine, et le peuple était
admis à les contempler. Non seulement comme reine, mais déjà comme
dauphine, Marie-Antoinette se soumit à cette bizarre coutume. «Le dauphin
dînait avec elle, nous dit Mme Campan dans ses Mémoires, et chaque ménage
de la famille royale avait tous les jours son dîner public. Les huissiers
laissaient entrer tous les gens proprement mis. Ce spectacle faisait le
bonheur des provinciaux. A l'heure des dîners, on ne rencontrait dans les
escaliers que de braves gens qui, après avoir vu la dauphine manger sa
soupe, allaient voir les princes manger leur bouilli et qui couraient
ensuite, à perte d'haleine, pour aller voir Mesdames manger leur dessert.»

Après la salle du Grand-Couvert est le salon de la Reine. Le cercle de la
souveraine se tenait dans cette pièce, où l'on faisait les présentations.
Son siège était placé au fond de la salle, sur une estrade couverte d'un
dais dont on voit encore les pitons d'attache dans la corniche en face des
fenêtres. C'est là que brillèrent les beautés célèbres de la cour de Louis
XIV, avant que le roi allât s'emprisonner dans les appartements de Mme de
Maintenon. C'est là que le président Hénault et le duc de Luynes venaient
sans cesse causer avec cette aimable et bonne Marie Leczinska, en qui
chacun se plaisait à reconnaître les vertus d'une bourgeoise, les manières
d'une grande dame, la dignité d'une reine. C'est là que Marie-Antoinette,
la souveraine à la taille de nymphe, à la marche de déesse, à l'aspect
doux et fier digne de la fille des Césars, recevait, avec cet air royal de
protection et de bienveillance, avec ce prestige enchanteur dont les
étrangers emportaient le souvenir à travers l'Europe comme un
éblouissement.

La pièce suivante est, de toutes, celle qui évoque le plus de souvenirs.
C'est la chambre à coucher de la reine, la chambre où sont mortes deux
souveraines: Marie-Thérèse et Marie Leczinska; deux dauphines: la dauphine
de Bavière et la duchesse de Bourgogne;--la chambre où sont nés dix-neuf
princes et princesses du sang, et parmi eux deux rois, Philippe V, roi
d'Espagne, et Louis XV, roi de France;--la chambre qui, pendant plus d'un
siècle, a vu les grandes joies et les suprêmes douleurs de l'ancienne
monarchie.

Cette chambre a été occupée par six femmes: d'abord par la vertueuse
Marie-Thérèse, qui s'y installa le 6 mai 1682, et y rendit le dernier
soupir, le 30 juillet de l'année suivante;--ensuite par la femme du Grand
Dauphin, la dauphine de Bavière, qui y mourut le 20 avril 1690, à l'âge de
vingt-neuf ans; puis par la charmante duchesse de Bourgogne, qui s'y
établit dès son arrivée à Versailles, le 8 novembre 1696, y mit au monde
trois princes, dont le dernier seul vécut et régna sous le nom de Louis
XV, et y mourut le 12 février 1712, à l'âge de vingt-six ans;--puis par
cette infante d'Espagne, Marie-Anne-Victoire, qui était fiancée avec le
jeune roi de France, et qui demeura là, depuis le mois de juin 1722
jusqu'au mois d'avril 1725, époque où le mariage projeté fut rompu;
--ensuite par la pieuse Marie Leczincka, qui s'installa dans cette chambre
le 1er décembre 1725, y donna naissance à ses dix enfants, y habita
pendant un règne de quarante-trois ans, y mourut le 24 juin 1768, entourée
de la vénération universelle;--enfin par la plus poétique des femmes, par
celle qui résume en elle les triomphes et les humiliations, les joies et
les douleurs, par celle dont le nom seul inspire l'attendrissement et le
respect, par Marie-Antoinette. C'est là que vinrent au monde ses quatre
enfants et qu'elle faillit mourir à la naissance de sa première fille, la
future duchesse d'Angoulême. Une antique et bizarre étiquette autorisait
le peuple à s'introduire, en pareil cas, dans le palais des rois. La
galerie des Glaces, les salons, l'oeil-de-Boeuf, la chambre de la reine,
étaient envahis par la foule. Marie-Antoinette, manquant d'air respirable,
perdit connaissance pendant trois quarts d'heure. Quand elle revint à
elle, Louis XVI lui présenta la princesse qui venait de naître:

«Pauvre petite, dit-elle, vous n'étiez pas désirée, mais vous n'en serez
pas moins chère. Un fils eût plus particulièrement appartenu à l'État;
vous serez à moi, vous aurez tous mes soins, vous partagerez mon bonheur
et vous adoucirez mes peines.»

Ce fut là aussi que virent le jour les deux fils du roi et de la reine
martyrs: l'un, né le 22 octobre 1781, mort le 4 juin 1789; l'autre, né le
27 mars 1785, connu sous le nom de duc de Normandie, et qui devait plus
tard s'appeler Louis XVII.

Dans cette chambre mémorable à tant de titres, commença l'agonie de la
royauté française. Marie-Antoinette y dormait le matin du 6 octobre 1789,
quand elle fut réveillée par l'insurrection. Au fond de la chambre, dans
le panneau où est actuellement le portrait de la reine par Mme Lebrun, une
petite porte conduisait aux appartements du roi. C'est par là que la
malheureuse souveraine s'échappa pour aller chercher un refuge auprès de
Louis XVI, pendant que les émeutiers assassinaient les gardes du corps.
Quelques instants après elle quittait Versailles, qu'elle ne devait jamais
revoir. Depuis lors, aucune femme n'occupa les appartements de la reine.
Le théâtre subsiste, les décors sont à peine modifiés; mais il faut faire
sortir de la poussière du temps les acteurs, les actrices surtout.

L'année que j'ai passée dans ces salles encore si pleines de leur souvenir
m'a donné la première idée du travail que je publie aujourd'hui. Que de
fois j'ai cru apercevoir, comme autant de gracieux fantômes, les femmes
illustres qui ont aimé, qui ont souffert, qui ont pleuré dans ce séjour!
Je voudrais me rendre un compte minutieux du rôle qu'elles y ont joué,
mentionner avec précision les appartements qu'elles ont habités, montrer
en détail l'existence qu'elles menaient, indiquer, pour nous servir d'une
expression de Saint-Simon, ce qu'on pourrait appeler la _mécanique_ de la
vie de la cour.

Je veux essayer l'histoire du château de Versailles lui-même par les
femmes qui l'ont habité depuis 1682, époque où Louis XIV y fixa sa
résidence, jusqu'au 6 octobre 1789, jour fatal où Louis XVI et
Marie-Antoinette le quittèrent sans retour. Le sanctuaire de la monarchie
absolue devait être également son tombeau.

Ni les nièces de Mazarin, ni la Grande Mademoiselle, ni les duchesses de
La Vallière et de Fontanges, ne doivent être considérées comme des _femmes
de Versailles_. A l'époque où ces héroïnes brillèrent de tout leur éclat,
Versailles n'était pas encore la résidence officielle de la cour et le
siège du gouvernement.

Nous ne commencerons donc cette étude qu'en 1682, année où Louis XIV,
quittant Saint-Germain, son séjour habituel, s'établit définitivement dans
sa résidence de prédilection.

Pendant plus d'un siècle,--de 1682 à 1789,--combien de curieuses figures
apparaîtront sur cette scène radieuse! Que de vicissitudes dans leurs
destinées! que de singularités et de contrastes dans leurs caractères!
C'est la bonne reine Marie-Thérèse, douce, vertueuse, résignée, se faisant
aimer et respecter de tous les honnêtes gens. C'est l'orgueilleuse
sultane, la femme à l'esprit étincelant, moqueur, acéré, l'altière,
l'omnipotente marquise de Montespan.

C'est la femme dont le caractère est une énigme et la vie un roman, qui a
connu tour à tour toutes les extrémités de la mauvaise et de la bonne
fortune, et qui, avec plus de rectitude que d'effusion, avec plus de
justesse que de grandeur, a eu du moins le mérite de réformer la vie d'un
homme dont les passions avaient été divinisées: Mme de Maintenon. C'est la
princesse Palatine, la femme de Monsieur, frère du roi, la mère du futur
Régent, Allemande enragée, invectivant sa nouvelle patrie, représentant, à
côté de l'apothéose, la satire, exhalant dans ses lettres les colères d'un
Alceste en jupon, rustique, mais spirituelle, plus impitoyable, plus
caustique, plus passionnée que Saint-Simon lui-même; femme étrange, au
style brusque, impétueux, au style qui, comme le dit Sainte-Beuve, a de la
barbe au menton, et de qui l'on ne sait trop, quand on le traduit de
l'allemand en français, s'il tient de Rabelais ou de Luther.

C'est la duchesse de Bourgogne, la sylphide, la sirène, l'enchanteresse du
vieux roi; la duchesse de Bourgogne, dont la mort précoce fut le signal de
l'agonie d'une cour naguère si éblouissante.

Sous Louis XV, c'est la vertueuse, la sympathique Marie Leczinska, le
modèle du devoir, qui joue auprès de Louis XV le même rôle respecté, mais
effacé que Marie-Thérèse auprès de Louis XIV. C'est l'intrigante, la
femme-ministre, la marquise de Pompadour, vraie magicienne, habituée à
tous les enchantements, à toutes les féeries du luxe et de l'élégance,
mais qui restera toujours une parvenue faite pour l'Opéra plutôt que pour
la cour.

Ce sont les six filles de Louis XV, types de piété filiale et de vertu
chrétienne: Madame Infante, si tendre pour son père; Madame Henriette, sa
soeur jumelle, morte de chagrin à vingt-quatre ans pour ne s'être pas
mariée suivant son coeur; Madame Adélaïde et Madame Victoire,
inséparables dans l'adversité comme dans les beaux jours; Madame Sophie,
douce et timide; Madame Louise, successivement amazone et carmélite, qui,
dans le délire de l'agonie, s'écriait: «Au paradis, vite, vite! Au
paradis, au grand galop!»

C'est Mme Dubarry, déguisée en comtesse et destinée par l'ironie du sort à
ébranler les bases du trône de saint Louis, de Henri IV, de Louis XIV.
Puis après le scandale, sous le règne qui est l'heure de l'expiation,
c'est Madame Élisabeth, nature angélique et essentiellement française,
montrant, au milieu des plus horribles catastrophes, non seulement du
courage, mais de la gaieté; c'est la princesse de Lamballe, gracieuse et
touchante héroïne de l'amitié; c'est Marie-Antoinette, dont le nom seul
est plus pathétique que tous les commentaires.

Dans la carrière de ces femmes, que d'enseignements historiques, et aussi
que de leçons de psychologie et de morale! Qui ferait mieux connaître la
cour, «ce pays où les joies sont visibles mais fausses, et les chagrins
cachés mais réels;» la cour, «qui ne rend pas content et qui empêche qu'on
ne le soit ailleurs[1]!»

[Note 1: La Bruyère, _De la Cour._]

Les femmes de Versailles ne nous disent-elles pas toutes: «La condition la
plus heureuse en apparence a ses amertumes secrètes qui en corrompent
toute la félicité. Le trône est le siège des chagrins, comme la dernière
place; les palais superbes cachent des soucis cruels, comme le toit du
pauvre et du laboureur, et, de peur que notre exil ne nous devienne trop
aimable, nous y sentons toujours par mille endroits qu'il manque quelque
chose à notre bonheur[1].»

[Note 1: Massillon, _Sermon sur les afflictions._]

Un portrait de Mignard représente la duchesse de La Vallière avec ses
enfants: Mlle de Blois et le comte de Vermandois. Elle est pensive et
tient à la main un chalumeau, à l'extrémité duquel flotte une bulle de
savon avec ces mots: _Sic transit gloria mundi_, «Ainsi passe la gloire du
monde.» Ne pourrait-ce pas être la devise de toutes les héroïnes de
Versailles?

Combien auraient pu dire comme Mme de Sévigné, riche aussi, honorée,
adulée, heureuse en apparence: «Je trouve la mort si terrible, que je hais
plus la vie parce qu'elle m'y mène que par les épines dont elle est semée.
Vous me direz que je veux donc vivre éternellement? Point du tout; mais si
on m'avait demandé mon avis, j'aurais bien mieux aimé mourir entre les
bras de ma nourrice; cela m'aurait ôté bien des ennuis, et m'aurait donné
le ciel bien sûrement et bien aisément[2].»

[Note 2: Mme de Sévigné, lettre du 16 mars 1672.]

La princesse Palatine, Madame, femme du frère de Louis XIV, écrivait à
propos de la mort de la reine d'Espagne: «J'entends et je vois tous les
jours tant de vilaines choses, que tout cela me dégoûte de la vie. Vous
aviez bien raison de dire que la bonne reine est maintenant plus heureuse
que nous, et si quelqu'un voulait me rendre, comme à elle et à sa mère, le
service de m'envoyer en vingt-quatre heures de ce monde dans l'autre, je
ne lui en saurais certes pas mauvais gré. [1]»

[Note 1: Lettres de la princesse Palatine, 20 mars 1689.]

Mème avant l'heure des grandes humiliations où il faudra descendre
l'escalier de marbre de Versailles pour ne plus le remonter, Mme de
Montespan cachait dans «son triomphe extérieur un fond de tristesse» [2].

[Note [2]: Mme de Sévigné, lettre du 31 juillet 1675.]

La rivale qui, contre toute attente, devait la supplanter, Mme de
Maintenon, écrivait à Mme de La Maisonfort: «Que ne puis-je vous donner
mon expérience! que ne puis-je vous faire voir l'ennui qui dévore les
grands et la peine qu'ils ont à remplir leurs journées! Ne voyez-vous pas
que je meurs de tristesse dans une fortune qu'on aurait eu peine à
imaginer? J'ai été jeune et jolie; j'ai goûté les plaisirs; j'ai passé des
années dans le commerce de l'esprit; je suis venue à la faveur, et je vous
proteste, ma chère fille, que tous les états laissent un vide affreux.»

C'est encore Mme de Maintenon qui disait à son frère, le comte d'Aubigné:

«Je n'y puis plus tenir, je voudrais être morte.»

C'est elle qui, résumant les phases de sa carrière si surprenante,
écrivait à Mme de Caylus, deux ans avant de mourir: «On rachète bien les
plaisirs et l'enivrement de la jeunesse. Je trouve, en repassant ma vie,
que, depuis l'âge de trente-deux ans, qui fut le commencement de ma
fortune, je n'ai pas été un moment sans peine, et qu'elles ont toujours
augmenté[1].»

[Note 1: Lettres de Mme de Maintenon à Mme de Caylus, 19 avril 1717.]

Les femmes du règne de Louis XV ne fournissent pas moins de sujets aux
réflexions philosophiques. Pendant que leur char de triomphe s'avance au
milieu d'une foule de flatteurs, leur conscience leur souffle à l'oreille
de cruelles paroles. Semblables à des actrices qui ont devant elles un
public fantasque et versatile, elles craignent toujours que les
applaudissements ne se changent en huées, et c'est avec un fond de terreur
que, malgré leur aplomb apparent, elles continuent à jouer leur triste
rôle.

Les favorites des rois ne semblent-elles pas se réunir toutes pour
s'écrier avec saint Augustin: «O mon Dieu! vous l'avez ordonné, et la
chose ne manque jamais d'arriver, que toute âme qui est dans le désordre
soit à elle-même son supplice. Si l'on y goûte certains moments de
félicité, c'est une ivresse qui ne dure pas. Le ver de la conscience n'est
pas mort; il n'est qu'assoupi. La raison aliénée revient bientôt, et avec
elle reviennent les troubles amers, les pensées noires et les cruelles
inquiétudes[1].»

[Note 1: Massillon, _Panégyrique de sainte Madeleine_.]

La jeune duchesse de Châteauroux, qui passe du matin au soir «comme
l'herbe des champs», résume dans sa courte carrière toutes les misères et
toutes 1es déceptions de la vanité. A l'apogée de sa faveur, Mme de
Pompadour est plongée dans la mélancolie. Sa femme de chambre, Mme du
Hausset, confidente de ses perpétuels soucis, lui dit avec une
commisération sincère:

«Je vous plains, madame, tandis que tout le monde vous envie.»

Et la marquise, blasée de faux plaisirs, tourmentée par de vraies
souffrances, prononce cette parole si amère:

«La sorcière a dit que j'aurais le temps de me reconnaître avant de
mourir. Je le crois, car je ne périrai que de chagrin.»

A peine descendue dans la tombe, la pauvre morte est oubliée de tous. La
reine elle-même en fait la remarque, lorsqu'elle écrit au président
Hénault: «Il n'est non plus question ici de ce qui n'est plus, que si elle
n'eût jamais existé. Voilà le monde; c'est bien la peine de l'aimer.»

Les destinées des héroïnes de Versailles ne sont pas seulement
intéressantes au point de vue moral; elles ont, sous le rapport de
l'histoire, une importance, pour ainsi dire, symbolique. Certaines de ces
femmes résument, en effet, toute une société, personnifient toute une
époque. Mme de Montespan, la beauté superbe, la grande dame fière de sa
naissance, de son esprit, de ses richesses, de sa magnificence, la femme
qui, par ses terribles railleries, se fait craindre autant qu'admirer, à
ce point que les courtisans disent ne pas oser passer sous ses fenêtres,
parce que c'est passer par les armes; la fastueuse Mme de Montespan, que
les anciens auraient représentée en Cybèle portant Versailles sur son
front, n'est-elle pas comme une incarnation de cette France altière et
triomphante de l'apogée du règne de Louis XIV, de cette France qui
ressuscite les pompes du paganisme et enveloppe dans des nuages d'encens
le souverain radieux dont elle est idolâtre? Mais l'orgueil de la favorite
sera châtié, et, pour elle de même que pour le roi, les humiliations
succéderont aux triomphes.

Les rayons du soleil n'ont plus la même splendeur, l'astre-roi qui décline
a perdu l'ardeur de ses feux: Mme de Maintenon apparaît. Avec sa nature et
son style tempérés, son respect pour les convenances et pour la règle, sa
piété mêlée d'un peu d'ostentation, elle est le symbole vivant de la
nouvelle cour.

Après Louis XIV, la Régence; avec la Régence, le scandale. La duchesse de
Berry[1], si fantasque, si capricieuse, si passionnée, n'est-elle pas
l'image de cette époque?

Avec Louis XV, il y a comme une diminution graduelle de prestige et de
dignité, dont la duchesse de Châteauroux, la marquise de Pompadour, Mme
Dubarry, sont en quelque sorte les symboles vivants. Et cependant, même
alors, il y a encore çà et là des moeurs patriarcales, des sentiments
vraiment chrétiens, des caractères qui honorent la nature humaine. La
reine Marie Leczinska en est la personnification; elle et ses filles
conservent à la cour les dernières traditions des convenances. Enfin vient
Marie-Antoinette, la femme qui représente, dans la plus saisissante et la
plus tragique de toutes les destinées, non seulement la majesté et les
douleurs de la monarchie, mais toutes les grâces et toutes les angoisses,
toutes les joies et toutes les souffrances de son sexe.

Trop souvent, en étudiant l'histoire, on y rencontre le scandale; mais on
y trouve aussi un enseignement. Ce ne sont pas surtout les femmes
vertueuses qui s'écrient: «Vanité, tout est vanité.» Ce sont les coupables
qui sortent de leurs tombes et, se frappant la poitrine, font amende
honorable devant la postérité.

[Note 1: Marie-Louise-Élisabeth d'Orléans, fille du Régent, épousa en 1710
le duc de Berry, petit-fils de Louis XIV, et devint veuve dès 1714; elle
mourut en 1719, à l'âge de vingt-quatre ans.]

Ces beautés, qui jettent un éclat passager sur la scène du monde,
s'évanouissent comme des ombres; semblables à l'herbe des champs, elles
passent du matin au soir, et l'histoire, instruite par leur exemple,
devient une sorte de morale en action.

Le présent volume est consacré aux femmes de la cour de Louis XIV. Si la
jeunesse, à laquelle nous dédions cette édition spéciale, y trouve quelque
intérêt, il sera suivi de plusieurs autres.



LA COUR
DE
LOUIS XIV



I


LE CHÂTEAU DE VERSAILLES


Avant de rappeler le rôle que les femmes de Versailles ont joué, il faut
dire quelques mots du théâtre sur lequel leurs destinées se sont
accomplies et montrer par quelle transformation miraculeuse un endroit
triste et sombre, plein de sables mouvants et de marécages, sans vue, sans
eau, sans forêt, fut façonné, pour ainsi dire, à l'image du Grand Roi, et
devint une merveille, objet de l'admiration du monde entier. Comme ces
grands fleuves qui, à leur source, sont à peine un petit ruisseau,
l'existence du palais destiné à tant de splendeur commença dans les
proportions les plus modestes.

C'est en 1624 que Louis XIII fit bâtir à Versailles un rendez-vous de
chasse sur une éminence où il y avait auparavant un moulin à vent. En
1627, dans une assemblée de notables tenue aux Tuileries, Bassompierre
reprochait au roi de ne pas achever les bâtiments de la couronne, et il
disait à ce propos:

«L'inclination de Sa Majesté n'est point portée à bâtir; les finances de
la chambre ne seront point épuisées par ses somptueux édifices, si ce
n'est qu'on veuille lui reprocher le chétif château de Versailles, de la
construction duquel un simple gentilhomme ne voudrait pas prendre
vanité[1].»

[Note 1: Voir, sur les origines du palais, le curieux et savant ouvrage
publié par M. Le Roi sous ce titre: _Louis XIII et Versailles_.]

En 1651, huit ans après la mort de son père, Louis XIV, alors dans sa
treizième année, vint pour la première fois à Versailles. Il s'attacha dès
lors à ce séjour, et quelques années plus tard il le choisit pour y donner
des fêtes magnifiques. Au mois de mai 1664, il y fit célébrer les
_Plaisirs de l'île enchantée,_ divertissements empruntés au poème de
l'Arioste, à l'exécution desquels concoururent Benserade et le président
de Périgny pour les récits en vers, Molière et sa troupe pour la comédie,
Lulli pour la musique et les ballets, le machiniste italien Vigarani pour
les décors, les illuminations et les feux d'artifice.

Le 7 mai, première journée des fêtes, il y eut une course de bagues en
présence des deux reines[1], dans un cirque de verdure élevé à l'entrée de
ce qu'on nomme aujourd'hui le tapis vert.

[Note 1: Anne d'Autriche et Marie-Thérèse.]

Le jeune Louis XIV, vêtu d'un costume où tous les diamants de la couronne
resplendissaient, représentait le paladin Roger dans l'île d'Alcine. Après
le tournoi, dont il fut le vainqueur, Flore et Apollon arrivèrent, pour le
féliciter, sur des chars que traînaient les nymphes, les satyres, les
dryades. Au banquet, le _Temps_, les _Heures_, les _Saisons_, servirent
les convives, abrités, sous des bosquets de lilas, de muguets et de roses.
Le lendemain, 8 mai, on représenta, sur un théâtre élevé au milieu de la
même allée, la _Princesse d'Élide_, pièce dans laquelle Molière jouait les
rôles de Lyciscas et de Moron. Le 9, ballet dans le palais d'Alcide, avec
feu d'artifice qui en simulait l'embrasement; le 10, course de têtes dans
les fossés du château; le 11, représentation des _Fâcheux_, de Molière; le
12, loterie où se trouvaient des ameublements, des pièces d'argenterie,
des pierres précieuses, et, le soir, le _Tartuffe_; le 13, le _Mariage
forcé_; le 14, départ du roi et de la cour pour Fontainebleau.

Versailles n'était pas encore la résidence royale; mais Louis XIV venait
de temps en temps y passer quelques jours, parfois quelques semaines,
surtout quand il voulait éblouir les yeux et fasciner les imaginations par
l'éclat de ces fêtes pompeuses qui ressemblaient à des apothéoses.

Le 14 septembre 1665, il y eut à Versailles une grande chasse, où la
reine, Madame Henriette d'Angleterre, Mlle de Montpensier, Mlle d'Alençon,
chassèrent en costume d'amazones; et, au mois de février 1667, un
carrousel qui recula les bornes de la magnificence.

La _Gazette_ a soin de nous décrire le cortège des dames de la cour,
«toutes admirablement équipées et sur des chevaux choisis, conduites par
Madame, avec une veste des plus superbes, et sur un cheval blanc houssé de
brocart, semé de perles et de pierreries.» Après l'escadron féminin
apparaissait le Roi-Soleil, «ne se faisant pas moins connaître à cette
haute mine qui lui est particulière qu'à son riche vêtement à la
hongroise, couvert d'or et de pierres précieuses, avec un casque ondoyé de
plumes, et à la fierté de son cheval, qui semblait plus superbe de porter
un si grand monarque que de la magnificence de son caparaçon et de sa
housse pareillement couverte de pierreries[1].» Venaient ensuite:
Monsieur, frère du roi, en costume de Turc, puis le duc d'Engien, habillé
en Indien, puis les autres seigneurs, qui formaient dix quadrilles.

[Note 1: _Gazette_ de 1667.]

Le 10 juillet 1668, nouvelles réjouissances: dans la journée,
représentation des _Fêtes de l'Amour et de Bacchus_, paroles de Quinault,
musique de Lulli, et de _Georges Dandin_, joué par Molière et par sa
troupe; le soir, festin et bal; à 2 heures du matin, illuminations. Le
pourtour du parterre de Latone, la grande allée, la terrasse et la façade
du palais étaient décorés de statues, de vases, de candélabres éclairés
d'une manière ingénieuse, qui les faisait paraître comme enflammés à
l'intérieur. Les fusées des feux d'artifice se croisaient au-dessus du
château, et, lorsque toutes ces lumières s'éteignaient, dit Félibien en
terminant le récit de la fête, on s'aperçut que le jour, «jaloux des
avantages d'une belle nuit,» commençait à poindre.

Le 17 septembre 1672, la troupe du roi représentait les _Femmes savantes_
de Molière, qui furent, dit la _Gazette_, «admirées d'un chacun.» Du 8
février au 19 avril 1674, Bourdalouc prêchait le carême à Versailles; le
11 juillet, on y jouait le _Malade imaginaire_ de Molière, mort l'année
précédente; au mois d'août, il y avait une série de grandes fêtes.
Félibien fait une description saisissante de la nuit du 31 août 1674, où
l'on vit tout à coup, sous un ciel sans étoiles et du noir le plus sombre,
un ruissellement inouï de lumières. Tous les parterres étincelaient. La
grande terrasse qui est devant le château était bordée d'un double rang de
feux espacés à deux pieds l'un de l'autre. Les rampes et les degrés du fer
à cheval, tous les massifs, toutes les fontaines, tous les bassins
resplendissaient de mille flammes. De l'Italie était venu cet art
pyrotechnique, ce mélange de feux, de fleurs et d'eau, qui faisait
ressembler le parc au jardin d'Armide. Les rives du grand canal étaient
ornées de statues et de décorations d'architecture, derrière lesquelles on
avait disposé un nombre infini de lumières qui les faisaient paraître
transparentes. Le roi, la reine et toute la cour étaient sur des gondoles
richement ornées. Des bateaux remplis de musiciens les suivaient, et
l'écho répétait les sons d'une harmonie magique.

A partir de l'année suivante, de grands travaux, commencés par Levau et
Dorbay, continués par Jules Hardouin Mansart, furent entrepris à
Versailles, où Louis XIV voulait fixer sa résidence définitive. Quels
motifs le déterminaient à renoncer à ce château de Saint-Germain où il
était né, à ce château si admirablement situé, d'où l'on découvre un si
beau fleuve, un si vaste et si magnifique horizon? Rien ne manque à
Saint-Germain, ni les arbres, ni l'eau, ni la vue. L'air y est vif et
salubre, et, du haut de la terrasse adossée à la forêt, on contemple un
des panoramas les plus variés et les plus majestueux du globe.

Si Louis XIV avait dépensé pour embellir et agrandir le vieux château,
--celui qui existe encore,--et le château neuf,--celui qui était situé en
face de la Seine et qui fut détruit sous Louis XVI,--la moitié des sommes
dépensées pour Versailles, quel incomparable palais, quelles merveilles
aurait-on admirés! Que n'aurait-on pas pu faire du château neuf de
Saint-Germain,--il n'en reste aujourd'hui que le pavillon Henri IV,--de ce
château si élégant, dont les escaliers paraissaient de loin comme des
arabesques en relief incrustées sur le flanc de la colline, et dont les
cinq terrasses successives, ornées de bosquets, de bassins, de parterres
de fleurs, descendaient jusqu'à la Seine? Comment préférer à une telle
résidence, à un tel paysage, un manoir obscur sans perspective, entouré
d'étangs fangeux, sur un terrain où, au lieu d'être favorisé par la
nature, il fallait la tyranniser, la dompter à force d'art et d'argent?

Était-ce, comme on l'a dit, la vue lointaine du clocher de Saint-Denis,
dernier terme de la grandeur royale, qui rendait Saint-Germain
antipathique à Louis XIV? Ce clocher, qui semblait lui dire à l'horizon:
_Memento homo quia pulvis es et in pulverem reverteris_, contrariait-il
l'ivresse de vie et de toute-puissance qui débordait en lui?

Cette pensée pusillanime nous semble indigne du Grand Roi. Nous inclinons
plutôt à croire que ce qui éloignait Louis XIV de Saint-Germain, c'était
le souvenir du temps où, chassé de Paris par les troubles de la Fronde, il
fut transporté nuitamment dans le vieux château. Sans doute il n'aimait
pas voir, de sa fenêtre, cette capitale qui avait insulté son enfance.

S'arracher à un souvenir importun, effacer complètement, même dans la
pensée, les derniers vestiges des actes de rébellion contre l'autorité
royale, choisir une résidence qui n'était rien pour en faire le plus
radieux des palais, se complaire dans cette transformation comme dans le
triomphe de la puissance, de l'orgueil, de la force de volonté, tout créer
soi-même: architecture, jardins, fontaines, horizon, contraindre la nature
à plier sous le joug et à s'avouer vaincue, comme la révolution: tel fut
le rêve de Louis XIV, et ce rêve il le réalisa.

De 1675 à 1682, les travaux de Versailles se poursuivirent avec une
étonnante activité. On acheva les grands appartements du roi et l'escalier
dit des Ambassadeurs. On construisit la galerie des Glaces, à l'endroit où
une terrasse occupait le milieu de la façade, du côté des jardins. On
ajouta au château l'aile du midi, dite aile des Princes. On termina, à
droite et à gauche, les bâtiments qui bordent la première cour avant le
château, et qu'on désigne sous le nom d'ailes des Ministres. On éleva la
grande et la petite écurie.

Enfin, en 1681, on transporta la chapelle sur l'emplacement actuel du
salon d'Hercule et du vestibule qui se trouve au-dessous. Le 30 avril
1682, l'archevêque de Paris, François de Harlay, bénit la nouvelle
chapelle, et, le 6 mai suivant, Louis XIV s'installa définitivement à
Versailles[1].

[Note 1: Si l'on veut se rendre compte des agrandissements de Versailles,
on n'a qu'à regarder le tableau de Van der Meulen, qui est dans
l'antichambre du roi (salle N° 121 de la _Notice du Musée_, par M.
Soulié). Ce tableau, qui porte le N° 2145, représente Versailles tel qu'il
était avant les travaux ordonnés par Louis XIV.]

Le roi s'établit au centre même du palais. Le salon dit oeil-de-Boeuf[2]
était alors divisé en deux pièces: la chambre des Bassans, ainsi nommée
parce qu'elle contenait plusieurs tableaux de ce maître,--c'est là
qu'attendaient les princes et seigneurs admis au lever du souverain,--et
l'ancienne chambre de Louis XIII, où Louis XIV coucha de 1682 à 1701. A
côté de cette chambre était le grand cabinet, où se faisaient les
cérémonies du lever et du coucher, où le roi donnait audience au nonce et
aux ambassadeurs, où il recevait le serment des grands officiers de sa
maison[3]. La salle suivante[4] était alors séparée en deux. La partie la
plus rapprochée de la chambre du roi se nommait le cabinet du Conseil,
--c'est là que Louis XIV prit avec ses ministres les plus grandes
décisions de son règne;--l'autre se nommait le cabinet des Termes ou des
Perruques.

[Note 2: Salle N° 123 de la _Notice du Musée_.]

[Note 3: Salle N° 124 de la _Notice_. Cette pièce devint la chambre à
coucher de Louis XIV, et c'est là qu'il mourut.]

[Note 4: Salle du Conseil (N° 125 de la _Notice_).]

La reine et le dauphin eurent leur logement, l'une au premier étage,
l'autre au rez-de-chaussée, dans la portion méridionale de l'ancien
château de Louis XIII, celle qui domine l'orangerie et la pièce d'eau des
Suisses. Les appartements de la reine aboutissaient, par le salon de la
Paix, à la galerie des Glaces, le chef-d'oeuvre du nouveau Versailles. A
l'autre extrémité de la galerie commençaient, avec le salon de la
Guerre, les salles désignées sous le nom de grands appartements du roi,
pièces d'apparat et de réception, portant des noms mythologiques: salle
d'Apollon, de Mercure, de Mars, de Diane, de Vénus.

Le gouverneur du palais et le confesseur du roi logèrent dans l'aile du
nord, celle qu'a depuis reconstruite l'architecte Gabriel. Au-delà de
l'emplacement où est la chapelle actuelle, on plaça les princes de Condé
et de Conti, le gouverneur des enfants de France et un bon nombre de
grands officiers et de chapelains. Dans la grande salle du midi, les
enfants de France et la famille d'Orléans habitèrent en face des jardins.
Enfin, les secrétaires d'État, ministres de la maison du roi, des affaires
étrangères, de la guerre, de la marine, s'installèrent dans les deux corps
de bâtiment devant lesquels s'élèvent aujourd'hui les statues d'hommes
célèbres. L'ensemble de ces immenses constructions, subdivisées à l'infini
dans l'intérieur, servait d'habitation à plusieurs milliers d'individus.

Versailles était achevé. A part très peu de modifications, il offrait
l'aspect qu'il présente aujourd'hui. Du côté de la ville, le monument,
quoique grandiose, est disparate. Son architecture composite, le contraste
qui se fait remarquer entre la brique et la pierre, entre le château
primitif et ses immenses accroissements, a quelque chose qui étonne. De
l'autre côté, celui du parc, tout, au contraire, est majestueux, régulier,
empreint d'une harmonie parfaite. Cette façade ou, pour mieux dire, ces
trois façades, ayant ensemble trois cent soixante-quinze ouvertures sur le
jardin; ce corps de bâtiment où habite le maître, et qui fait saillie au
milieu d'une longue ligne droite; ces ailes qui semblent se reculer, comme
pour garder une respectueuse distance; ces bosquets façonnés en murailles
de verdure, ces bassins encadrés dans des marbres précieux, dépendant du
palais, dont ils sont le complément, tout cela frappe l'esprit et les yeux
d'un véritable saisissement.

Jamais peut-être la splendeur d'un palais ne s'est mieux identifiée avec
la grandeur d'un homme.

L'idole est digne du temple, le temple digne de l'idole. Il y a toujours
dans les monuments quelque chose d'immatériel, de moral, pour ainsi dire,
et ils empruntent leur poésie à la pensée qui s'y rattache. C'est, pour
une cathédrale, l'idée de Dieu. C'est, pour Versailles, l'idée du Roi. La
mythologie, comme on en a fait la juste remarque, n'est plus qu'une
allégorie magnifique dont Louis XIV est la réalité. C'est lui partout,
lui toujours. Les héros, les divinités de la fable, ne font que lui prêter
leurs attributs ou se mêler à ses courtisans.

En son honneur, Neptune fait jaillir de toutes parts les eaux qui se
croisent dans les airs en voûtes étincelantes. Apollon, son symbole
favori, préside à ce monde enchanté, comme le dieu de la lumière,
l'inspirateur des Muses; le soleil du dieu paraît s'humilier devant celui
du roi: _Nec pluribus impar_. La nature et l'art s'unissent pour célébrer
par un hosanna perpétuel la gloire du souverain.



II


LOUIS XIV ET SA COUR EN 1682


Lorsque Louis XIV établit définitivement sa résidence à Versailles, en
1682, les principales femmes de la cour qui s'y installèrent avec lui
étaient: la reine, âgée comme lui de quarante-quatre ans, née en 1638,
mariée en 1660;--la dauphine, princesse bavaroise, née en 1660, mariée en
1680, ayant une mauvaise santé, un caractère doux et mélancolique;--la
duchesse d'Orléans, désignée tantôt sous le nom de Madame, tantôt sous
celui de princesse Palatine, née en 1652, mariée en 1671 à Monsieur, frère
du roi, Allemande ne pouvant s'habituer à sa nouvelle patrie;--la
princesse de Conti, née en 1666, mariée en 1681 au prince Armand de Conti,
neveu du grand Condé, jeune femme d'une grâce et d'une beauté
exceptionnelles;--Mlle de Nantes, née en 1673; Mlle de Blois, née en 1677,
qui devaient épouser quelques années plus tard, l'une le duc de Bourbon,
l'autre le duc de Chartres (le futur Régent);--Mme de Montespan, leur
mère, alors âgée de quarante et un ans, arrivée au terme de sa puissance,
mais demeurant encore à la cour, en sa qualité de dame du palais de la
reine;--enfin Mme de Maintenon, déjà très influente sous des dehors
modestes, belle encore malgré ses quarante-sept ans, en aussi bons termes
avec la reine qu'avec le roi, et récompensée, depuis 1680, des soins
qu'elle avait donnés, comme gouvernante, aux enfants de Mme de Montespan,
par une place, créée pour elle, qui ne l'astreignait à aucun service
assujettissant et la fixait à la cour dans une position honorable: la
place de seconde dame d'atours de la dauphine.

On ne peut comprendre le rôle des femmes de Versailles qu'en étudiant
d'abord le souverain qui fut l'âme de ce palais, et qui marqua de sa forte
empreinte, non seulement son royaume, mais encore l'Europe tout entière.
Jamais monarque n'exerça un pareil prestige personnel, et tout ce qui
brillait autour de lui n'était qu'un pâle reflet de cette éblouissante
lumière.

La vie de Louis XIV gagne, quoi qu'on en dise, à être examinée de près.
Défauts et qualités, tout fut grand dans ce type accompli de la monarchie
absolue, de la royauté de droit divin. Louis XIV n'était pas seulement
majestueux, il était aussi agréable. Les membres de sa famille, ses
ministres, les personnes de son entourage, ses domestiques, l'aimaient.

Ce souverain, intimidant à ce point qu'il fallait, au dire de Saint-Simon,
commencer par s'accoutumer à le voir, si, en lui parlant, on ne voulait
s'exposer à demeurer court, était pourtant plein de bienveillance et
d'affabilité. «Jamais homme si naturellement poli, ni d'une politesse si
fort mesurée, ni qui distinguât mieux l'âge, le mérite, le rang... Jamais
il ne lui échappa de dire rien de désobligeant à personne[1].»

[Note 1: Saint-Simon, _Mémoires_.]

La princesse Palatine, ordinairement si sévère, si caustique, rendait
hommage à ses qualités d'homme privé autant qu'à ses qualités de
souverain. «Quand le roi voulait, dit-elle dans sa correspondance, il
était l'homme le plus agréable et le plus aimable du monde. Il plaisantait
d'une manière comique et avec agrément... Quoiqu'il aimât la flatterie, il
s'en moquait souvent lui-même... Il s'entendait parfaitement à contenter
les gens, même en leur refusant leurs demandes; il avait les manières les
plus affables, et parlait avec tant de politesse, qu'il leur touchait le
coeur... Quand il s'agissait de son propre mouvement, il était toujours
bon et généreux.»

Ce souverain, qui a donné des marques d'un égoïsme cruel, avait cependant
parfois d'exquises délicatesses de coeur. Mme de La Fayette, bon juge en
matière de sentiment, le constate aussi dans ses Mémoires: «Le roi, qui a
l'âme bonne, a une tendresse extraordinaire, surtout pour les femmes.»
Avec son incontestable beauté de taille et de visage, sa douceur
majestueuse, le son de sa voix pénétrante; avec cette courtoisie
chevaleresque, cette politesse exquise envers les femmes de tout rang,
cette suprême élégance de manières et de langage, il aurait eu même, comme
simple particulier, le don de se faire distinguer entre tous, «comme le
roi des abeilles[1].»

[Note 1: Saint-Simon, _Mémoires_.]

C'était un suprême artiste, qui jouait avec aisance et conviction son rôle
de roi; c'était aussi un poète, qui aurait dit volontiers avec Alfred de
Musset:

Être admiré n'est rien, l'affaire est d'être aimé.

Poète en action, dont l'existence, faite pour frapper l'imagination de ses
sujets, se déroulait comme une série non interrompue d'actes grandioses et
merveilleux; souverain épris de gloire et d'idéal, «qui se complaisait
dans l'admiration des grandes batailles, des actes d'héroïsme et de
courage, dans les appareils guerriers, dans les opérations du siège
savamment combinées, dans les terribles mêlées de la guerre et au milieu
des forêts, dans le bruyant tumulte des grandes chasses[1].»

[Note 1: Walckenaër, _Mémoires sur Mme de Sévigné_, t. V.]

Louis XIV, sur son lit de mort, s'accusait d'avoir trop aimé la guerre; il
pouvait encore s'adresser beaucoup d'autres reproches sur sa vie passée,
mais on se tromperait en croyant que le plaisir y avait occupé la première
place. Pendant toute la durée de son règne, il ne cessa jamais de
travailler huit heures par jour. Il avait donc le droit d'écrire, dans les
mémoires destinés à servir d'instruction à son fils, que, «pour un roi, ne
pas travailler, c'est de l'ingratitude et de l'audace à l'égard de Dieu,
de l'injustice et de la tyrannie à l'égard des hommes. Ces conditions,
disait-il, qui pourront quelquefois vous sembler rudes et fâcheuses dans
une si haute place, vous paraîtraient douces et aisées, s'il s'agissait
d'y parvenir... Rien ne vous serait plus laborieux qu'une grande oisiveté,
si vous aviez le malheur d'y tomber. Dégoûté premièrement des affaires,
puis des plaisirs, vous seriez enfin dégoûté de l'oisiveté elle-même.» Le
travail était pour le Grand Roi une source de satisfactions incessantes.
«Avoir les yeux ouverts sur toute la terre, ajoutait-il, apprendre
incessamment les nouvelles de toutes les provinces et de toutes les
nations, le secret de toutes les cours, l'humeur et le faible de tous les
princes et de tous les ministres étrangers, être informé d'un nombre
infini de choses qu'on croit que nous ignorons, voir autour de nous-même
ce qu'on nous cache avec le plus grand soin, découvrir les vues les plus
éloignées de nos propres courtisans, je ne sais quel autre plaisir nous ne
quitterions pas pour celui-là, si la seule curiosité nous le donnait.»

Louis XIV essayait ensuite de prémunir le dauphin contre le danger des
favoris et le danger plus grand encore des favorites. Lui-même se faisait
certaines illusions à leur égard et se vantait à tort, dans ce mémoire, de
n'avoir jamais été dominé par aucune d'elles. «Comme le prince devrait
toujours être un parfait modèle de vertu, disait-il enfin, il serait bon
qu'il se garantît des faiblesses communes au reste des hommes, d'autant
qu'il est assuré qu'elles ne sauraient demeurer cachées.»

On sait combien Louis XIV s'était écarté de ces sages et belles maximes;
mais 1682 est le commencement du repentir, l'année où le roi revient
définitivement à la vertu, où il médite pratiquement sur les avantages de
la règle et du devoir, même au point de vue humain. En outre, les paroles
des grands sermonnaires retentissaient à son oreille plus puissamment que
de coutume, et la voix de sa conscience dominait enfin celle des passions.

Du fond du cloître où elle était enfermée depuis déjà huit ans, la
duchesse de La Vallière, devenue soeur Louise de la Miséricorde, lui
inspirait par l'exemple de sa pénitence de pieuses réflexions et de
salutaires résolutions. Jamais, s'il faut en croire un judicieux
critique[1], elle ne fut plus présente à la pensée du roi; jamais elle ne
lui apparut sous des traits plus divins que depuis qu'elle avait abandonné
la cour. Il lui accordait avec joie ce qu'elle demandait, non pas pour
elle, mais pour des personnes de sa famille, et il était heureux
d'apprendre que la reine et toute la cour donnaient à la sainte carmélite
des marques d'intérêt et de vénération. C'est ainsi qu'au pied des autels
soeur Louise de la Miséricorde demandait à Dieu et obtenait la conversion
de Louis XIV.

[Note 1: Walckenaër, _Mémoires sur Mme de Sévigné_, t.V.]

Quand on pense que dès l'âge de quarante-quatre ans, dans la plénitude de
la force morale et physique, à l'apogée de sa gloire, ce monarque
tout-puissant mit fin à tout scandale et mena jusqu'à sa mort une vie
privée irréprochable au milieu de tant de séductions, on ne peut
s'empêcher de rendre hommage à un pareil triomphe de la prière et du
sentiment religieux.

La conscience de la dignité royale, qu'on lui a reprochée comme exagérée,
n'était pas chez lui un orgueil coupable et incompatible avec le respect
de la Divinité. Croyant à l'autel et au trône, il avait foi d'abord en
Dieu, puis en lui-même, oint du Seigneur. Son idéal, c'était le ciel, et,
au-dessous du ciel, la royauté;--la royauté représentant le droit de la
force et la force du droit, la royauté majestueuse, tutélaire, répandant,
comme le soleil, sur les pauvres et les riches, sur les petits et les
grands, la splendeur et les bienfaits de ses rayons. Louis XIV se mesurait
lui-même avec une haute justice. Autant il se trouvait grand devant les
hommes, autant il se trouvait petit devant Dieu. Mieux qu'aucun autre, il
aurait pu s'appliquer ce vers de Corneille:

Pour être plus qu'un roi, te crois-tu quelque chose?

Le souverain qui aurait défié tous les monarques réunis s'agenouillait
humblement devant un prêtre obscur. Le digne héritier de Charlemagne
demandait pardon de ses fautes au fils d'un paysan. C'est ce mélange
d'humilité chrétienne et de fierté royale qui donne à la physionomie de
Louis XIV un caractère si imposant. Les sentiments religieux que sa mère
lui avait inculqués dès le berceau lui revenaient sans cesse à l'esprit,
même dans ses plus regrettables écarts. Quand il était enfant, cette mère
passionnée s'agenouillait devant lui, en s'écriant avec transport: «Je
voudrais le respecter autant que je l'aime,» cette exclamation n'était pas
une flatterie banale. C'était, pour ainsi dire, un acte de foi dans le
principe de la royauté.

Les premières impressions de l'enfant ne firent que se fortifier dans
l'homme. Il y eut toujours en lui du souverain et du pontife. Ame de
l'État, source de toute grâce, de toute justice, de toute gloire, il se
considérait comme le lieutenant de Dieu sur la terre, et c'est en cette
qualité qu'il avait pour lui-même une sorte de vénération dans laquelle
les grands prédicateurs eux-mêmes ne faisaient que l'affermir. Les idées
gouvernementales de Bossuet sont le commentaire de cette foi politique,
associée intimement à la foi religieuse dont elle est le corollaire. Pour
le grand évêque comme pour le grand roi, la royauté est un sacerdoce, et
un souverain qui n'aurait pas le sentiment de la dignité monarchique
serait presque aussi blâmable qu'un prêtre qui n'aurait pas le respect du
culte dont il est le ministre. Ce fut à cette théorie, essence même du
pouvoir royal, que Louis XIV dut le prestige d'attitude physique et morale
que Saint-Simon appelle «la dignité constante et la règle continuelle
de son extérieur».

L'ascendant qu'il se croyait non seulement en droit, mais en devoir
d'exercer sur tous ses sujets, quels qu'ils fussent, se faisait
particulièrement sentir sur ceux qui l'approchaient. Le gouvernement de sa
cour, de sa famille, était soumis aux mêmes doctrines et aux mêmes règles
que les affaires d'État. L'autorité paternelle se combinait en lui avec
l'autorité royale. Rien n'échappait à son contrôle. Ses volontés étaient
autant d'arrêts irrévocables, et son fils, le dauphin, se conduisait à son
égard comme le plus soumis et le plus respectueux de tous les courtisans.
Les siècles révolutionnaires peuvent critiquer un tel système, il n'en
est pas moins appréciable. Le principe d'autorité, qui s'impose à la
nature elle-même, comme la règle générale de la création, est la base de
toute société bien organisée.

La gloire de Louis XIV, c'est d'avoir été le représentant convaincu, le
symbole vivant de ce principe; c'est d'avoir compris que là où il n'y a
point de discipline religieuse il n'y a point de discipline politique,
et que là où il n'y a pas de discipline politique il n'y a pas de
discipline militaire. Les mêmes théories sont applicables aux églises, aux
palais et aux camps. L'autorité indispensable est plus précieuse encore
que les libertés nécessaires, et en fait de gouvernement, comme en fait
d'art, pas de beauté possible sans unité. L'aspiration constante vers
l'unité, qui est l'harmonie, fut tout le programme de Louis XIV. C'est
pour cela que Napoléon, excusant les défauts du souverain dont il était
bien fait pour apprécier la gloire, disait avec admiration:

«Le soleil n'a-t-il pas des taches? Louis XIV fut un grand roi. C'est lui
qui a élevé la France au premier rang des nations. Depuis Charlemagne,
quel est le roi de France qu'on puisse comparer à Louis XIV sous toutes
ses faces?»



III

LA REINE MARIE-THÉRÈSE


Trouver, au milieu de types agités par l'orgueil, l'ambition et l'amour du
plaisir, une figure d'une douceur accomplie, un caractère vraiment
chrétien, une âme pure, candide, angélique, c'est pour l'observateur une
satisfaction, un repos. On contemple avec recueillement la simplicité sous
le diadème, l'humilité sur le trône, les qualités et les vertus d'une
religieuse dans le coeur d'une reine. Une vie courte, mais bien remplie;
un rôle en apparence effacé, mais en réalité plus sérieux et surtout plus
noble, plus respectable que celui de beaucoup de femmes célèbres; de
grandes souffrances morales, chrétiennement et courageusement supportées;
enfin un type irréprochable de piété et de bonté, de tendresse conjugale
et d'amour maternel, telle fut Marie-Thérèse d'Autriche, la compagne
de Louis XIV.

La monarchie française a eu le privilège d'être sanctifiée par un certain
nombre de reines, dont les vertus, en quelque sorte contrepoids des
scandales de la cour, ont contribué à sauvegarder l'autorité morale du
trône. De même que, sous le règne des derniers Valois, Claude de France,
Élisabeth d'Autriche, Louise de Vaudemont, rachetaient par la pureté de
leur vie les vices de François 1er, de Charles IX, de Henri III, de même
Marie-Thérèse compensa, pour ainsi dire, la morale des atteintes que Louis
XIV lui portait. L'histoire ne doit pas oublier cette femme, qui avait
dans les veines du sang de Charles-Quint et du sang de Henri IV; cette
souveraine, qui portait avec dignité son manteau royal, tout en le
comparant à un suaire; cette épouse modèle, qui aimait son mari de toutes
les forces de son âme et ne l'approchait qu'avec un mélange de respect, de
frayeur et de tendresse; cette mère dévouée, qui s'appliquait à toucher le
coeur du jeune prince dont Bossuet était chargé de former l'esprit; cette
femme, qui a prouvé une fois de plus qu'un palais peut devenir un
sanctuaire et qu'un coeur véritablement chrétien peut battre sous le
manteau royal comme sous la robe de bure.

Née en 1638, la même année que Louis XIV, Marie-Thérèse avait pour père
Philippe IV, roi d'Espagne, et pour mère Isabelle de France, fille de
Henri IV et de Marie de Médicis. Elle était donc cousine germaine de Louis
XIV. Les sentiments chrétiens de cette princesse, qui comptait au nombre
de ses aïeules sainte Élisabeth de Hongrie et sainte Élisabeth de
Portugal, ne l'empêchaient pas d'avoir conscience de l'illustration de sa
famille. Ses convictions sur l'origine et le caractère du pouvoir royal
étaient absolument semblables à celles de son époux. Une religieuse, qui
l'aidait à faire son examen de conscience pour une confession générale,
lui demanda un jour si, avant son mariage, elle n'avait jamais cherché à
plaire, ni désiré d'être aimée:

«Non, répondit naïvement la reine. Pouvais-je aimer quelqu'un en Espagne?
Il n'y a point de roi à la cour de mon père.»

Au point de vue physique, Marie-Thérèse n'avait rien de remarquable. Sa
physionomie plus allemande qu'espagnole, son teint d'un blanc mat, ses
cheveux très blonds, ses grands yeux d'un bleu pâle, ses lèvres rouges et
pendantes, ses traits sans finesse, sa taille peu élevée, ne la rendaient
ni belle, ni laide. Elle n'avait pourtant pas manqué, au moment de son
mariage, d'adulations hyperboliques et de portraits enthousiastes. Tout le
Parnasse s'était mis en frais. On avait composé une foule de vers français
et latins dans le genre de ceux-ci:

    Thérèse seule a pu vaincre par ses regards
    Ce superbe vainqueur qui triomphe de Mars.

    _Victorem Martis praeda, spoliisque superbum
    Vincere quae posset, sola Theresa fuit._

Mais cette reine, dont tant de princes avaient ambitionné la main, et dont
le mariage avait eu tant de retentissement et tant d'importance politique,
fit le silence autour d'elle dès qu'elle fut installée au Louvre ou à
Saint-Germain. La timidité de son caractère, son horreur instinctive des
médisances et des calomnies si fréquentes dans les cours, son éloignement
de toute intrigue, son admiration passionnée pour le roi, qu'elle croyait
beaucoup trop supérieur à elle pour oser lui donner un conseil politique,
tout contribuait à la rendre étrangère aux secrets du gouvernement.
Cependant, quand Louis XIV guerroyait, il la décorait du titre de régente.
C'était à elle qu'étaient adressés les bulletins de victoire, ce fut elle
qui reçut la relation officielle du passage du Rhin. On disait alors: «Le
roi combat, la reine prie.»

Au commencement de son mariage, Louis XIV la traitait non seulement avec
de grands égards, mais avec une réelle tendresse. Lorsqu'elle devint mère
du dauphin, le roi versa des larmes de joie, et, à 5 heures du matin, il
alla se confesser et communier[1].

[Note 1: Mme de Motteville, _Mémoires_.]

Marie-Thérèse eut, en onze ans, trois fils et trois filles; elle les
perdit tous en bas âge et supporta ces morts cruelles, comme ses autres
douleurs, avec une résignation admirable, tout en en ayant le coeur
déchiré. Certes, c'était un spectacle révoltant de voir les favorites du
roi faire partie de la maison de la reine et servir en apparence une femme
dont elles étaient en réalité, malgré des dehors respectueux, les rivales
et les persécutrices. On entendit plus d'une fois la malheureuse reine
s'écrier à propos de Mlle de La Vallière:

«Cette fille-là me fera mourir!»

En même temps elle avait, si l'on en croit Mme de Caylus[1], une telle
crainte du roi et une si grande timidité naturelle, qu'elle n'osait lui
parler ni s'exposer en tête-à-tête avec lui. «J'ai ouï dire à Mme de
Maintenon, ajoute Mme de Caylus, qu'un jour le roi ayant envoyé chercher
la reine, la reine, pour ne pas paraître seule en sa présence, voulut
qu'elle la suivît; mais elle ne fit que la conduire jusqu'à la porte de
la chambre, où elle prit la liberté de la pousser jusqu'à la faire entrer
et remarqua un si grand tremblement dans toute sa personne, que ses mains
mêmes tremblèrent de frayeur.»

[Note 1: Mme de Caylus, _Mémoires_.]

D'autre part, la princesse Palatine écrit: «Elle avait une telle affection
pour le roi, qu'elle cherchait à lire dans ses yeux tout ce qui pouvait
lui faire plaisir. Pourvu qu'il la regardât avec amitié, elle était
heureuse tout la journée[1].» Elle n'agissait, elle ne pensait, elle ne
vivait que par lui et pour lui.

[Note 1: Lettres de la princesse Palatine.]

Louis XIV, qui se sentait à juste titre coupable à l'égard de cette reine
si digne d'affection et de respect, essayait de racheter ses torts par les
égards dont il l'entourait malgré tout. Soit en public, soit en
particulier, il la traitait toujours avec douceur et courtoisie. Enfin, à
partir de 1682, quand, après tant d'égarements, il se fixa définitivement
à Versailles, la reine n'eut plus qu'à se louer de l'affection qu'il lui
témoignait. Il lui prodiguait, ainsi que le constatent encore les
Souvenirs de Mme de Caylus, des attentions auxquelles elle n'était pas
accoutumée. Il la voyait plus souvent et cherchait à l'amuser, à la
distraire. Son fils, le dauphin, et sa bru, la dauphine de Bavière,
avaient aussi pour elle une grande déférence.

Ses appartements de Versailles, composés de cinq grandes pièces, et
aboutissant, d'une part, à l'escalier de marbre, de l'autre à la galerie
des Glaces, étaient remplis de meubles magnifiques. La reine occupait la
chambre dont nous avons déjà parlé, et d'où l'on aperçoit l'Orangerie, la
pièce d'eau des Suisses et les coteaux de Satory. Elle aimait à quitter ce
splendide séjour pour aller prier dans des couvents ou visiter des
hôpitaux. On la voyait servir les malades de ses mains royales, leur
porter leur nourriture comme une simple infirmière, et, lorsque les
médecins lui faisaient, dans l'intérêt de sa santé, des observations, elle
répondait qu'elle ne pouvait mieux l'employer qu'en servant Jésus-Christ
dans la personne des pauvres.

Malgré le retour de tendresse que lui témoignait le roi, elle continuait à
vivre humblement et modestement, s'occupant de son foyer domestique et non
des affaires de l'État. La _Gazette officielle_ ne faisait mention de
cette bonne reine que pour annoncer qu'elle avait rempli à sa paroisse ses
devoirs de dévotion, ou qu'elle était allée passer la journée aux
Carmélites de la rue du Bouloi.

Marie-Thérèse, heureuse et consolée, se réjouissait aussi de la naissance
de son petit-fils, le duc de Bourgogne. Loin d'éprouver de la jalousie
pour l'influence grandissante de Mme de Maintenon, elle s'en félicitait
comme d'une des causes des sentiments pieux de Louis XIV, et jamais il ne
lui serait venu à l'esprit que bientôt, elle disparue, la veuve de
Scarron, l'ancienne gouvernante des enfants de Mme de Montespan, serait la
femme du roi et la reine de France, moins le nom.



IV


MME DE MONTESPAN ET MME DE MAINTENON EN 1682


I

Avant d'examiner Mme de Montespan, au moment où la cour se fixait à
Versailles, il faut voir ce qu'elle avait été à l'origine, puis au temps
de ses tristes succès.

Une beauté fière et opulente, des yeux d'azur remplis d'éclairs, un teint
d'une éclatante blancheur, une forêt de cheveux blonds, une de ces figures
qui jettent la lumière partout où elles paraissent; un esprit incisif,
caustique, étincelant de verve et d'entrain; une soif inextinguible de
plaisirs et de richesse, de luxe et de domination; des allures de déesse
usurpant audacieusement la place de Junon dans l'Olympe, de l'orgueil
sans dignité, de l'éclat sans poésie, telle avait été Mme de Montespan au
temps de sa toute-puissance.

Née en 1641, au château de Tonnay-Charente, du duc de Mortemart et de
Diane de Grandseigne, elle avait été fille d'honneur de la reine en 1660
et mariée en 1663 au marquis de Montespan. Élevée dans le respect de la
religion, rien ne pouvait alors faire prévoir le triste rôle auquel la
vanité et l'ambition devaient, plus que tout autre sentiment, entraîner sa
jeunesse. C'était l'époque de l'enivrement des courtisans et de
l'adulation des peuples. La cour apparaissait comme une espèce d'Olympe
monarchique, dont Louis XIV était le Jupiter. «Des dieux et des déesses
inférieurs s'y mouvaient au-dessous de lui. Leurs vertus étaient exaltées,
leurs vices mêmes étaient étalés avec une audace de supériorité qui
semblait mettre entre le peuple et le trône la différence d'une morale des
dieux à la morale des hommes. Louis XIV s'était fait accepter comme une
exception en tout dans l'humanité.» L'adulation était poussée si loin,
qu'elle s'étendait aux favorites, et que leur rôle à Versailles finissait
par être considéré comme une sorte de fonction publique, comme une grande
charge de cour ayant ses droits, son cérémonial, son étiquette, presque
ses devoirs.

Mme de Montespan paraissait là dans son élément. C'était la fière sultane,
l'idole encensée, la déesse de cet Olympe. Mme de Sévigné, grande
admiratrice au succès à tout prix, jetait sur elle des regards extatiques
et exprimait un naïf enthousiasme pour sa merveilleuse robe «d'or sur or,
rebrodé d'or et par-dessus un or frisé, rebroché d'un or mêlé avec un
certain or qui fait la plus divine étoffe qui ait jamais été imaginée».
Elle écrivait à sa fille: «Mme de Montespan était, l'autre jour, couverte
de diamants; on ne pouvait pas soutenir l'éclat d'une pareille divinité...
Oh! ma fille, quel triomphe à Versailles! quel orgueil redoublé! quel
solide établissement!»

«Ce solide établissement» dura environ treize ans. Belle encore en 1682,
malgré ses quarante ans, Mme de Montespan continuait à jouir des égards
dus à sa naissance et à ses fonctions de surintendante de la maison de la
reine. Mais sa faveur avait cessé. Malgré des efforts désespérés pour
garder ou ressaisir son empire, il fallut bien s'avouer à elle-même son
irrémédiable défaite. Elle n'essaya plus de lutter; délaissée de tous, la
religion seule lui offrait un baume à mettre sur les plaies faites par
l'orgueil et le dépit. Elle se réfugia dans une obscure maison de Paris;
c'est là que Bossuet allait lui faire des instructions pour l'affermir
dans la bonne voie.

Les prédicateurs exerçaient alors une influence réelle sur toute la cour
et cherchaient à atteindre le roi lui-même.

Bourdaloue, cet orateur admirable, si grand dans sa simplicité, si
vénérable dans sa modestie; ce dialecticien, irrésistible; cet adversaire
des passions humaines, qui excellait, avec ses phalanges d'arguments, à
livrer des batailles rangées à la conscience de ses auditeurs et dont le
grand Condé disait, en le voyant monter en chaire: «Silence! voici
l'ennemi!» Bourdaloue fut, sans contredit, l'un des agents les plus actifs
de la conversion de Louis XIV. Il avait prêché à la cour l'Avent de 1670
et les carêmes de 1672, de 1674 et de 1675.

Hardi comme un tribun et courageux comme un apôtre, il retournait le fer
dans la plaie. S'adressant un jour directement à Louis XIV, il s'était
écrié:

«Ce qui sauve les rois, c'est la vérité; Votre Majesté la cherche et elle
aime ceux qui la lui font connaître, elle n'aurait que des mépris pour
quiconque la lui déguiserait, et, bien loin de lui résister, elle se fait
gloire d'en être vaincue.»

Les exhortations de Bossuet n'étaient pas moins pressantes; ses fonctions
de précepteur du dauphin lui donnaient un accès fréquent auprès du roi, et
il en profitait pour plaider avec énergie la cause du devoir et de la
vertu. C'est lui qui avait dit, dans son sermon sur la purification,
prononcé à la cour: «Fuyons les occasions dangereuses et ne présumons pas
de nos forces. On ne soutient pas longtemps sa vigueur quand il la faut
employer contre soi-même.»

C'est encore lui qui écrivait au maréchal de Bellefonds: «Priez Dieu pour
moi; priez-le qu'il me délivre du plus grand poids dont un homme puisse
être chargé, ou qu'il fasse mourir tout l'homme en moi pour n'agir que par
lui seul. Dieu merci, je n'ai pas encore songé, durant tout le cours de
cette affaire, que je fusse au monde; mais ce n'est pas tout, il faudrait
être comme un saint Ambroise, un vrai homme de Dieu, un homme de l'autre
vie, où tout parlât, dont les mots fussent des oracles du Saint-Esprit,
dont toute la conduite fût céleste. Priez, priez, je vous en conjure.»

Avec quel respect, mais aussi avec quelle fermeté et quelle noblesse de
langage et de pensée, le grand évêque s'adresse au Grand Roi: «J'espère,
lui écrit-il, que tant de grands objets qui vont tous les jours occuper de
plus en plus Votre Majesté, serviront beaucoup à la guérir. On ne parle
plus que de la beauté de vos troupes et de ce qu'elles sont capables
d'exécuter sous un aussi grand conducteur; et moi, sire, pendant ce temps,
je songe secrètement en moi-même à une guerre bien plus importante et à
une victoire bien plus difficile que Dieu vous propose.»

«Méditez, sire, écrit-il encore, cette parole du Fils de Dieu: elle semble
être prononcée pour les grands rois et pour les conquérants: Que sert à
l'homme, dit-il, de gagner tout le monde, si cependant il perd son âme? et
quel gain pourra le récompenser d'une perte si considérable? Que vous
servirait, sire, d'être redouté et victorieux dehors, si vous êtes dedans
vaincu et captif? Priez donc Dieu qu'il vous en affranchisse; je l'en prie
sans cesse de tout mon coeur. Mes inquiétudes pour votre salut redoublent
de jour en jour, parce que je sais tous les jours, de plus en plus, quels
sont les périls. Dieu veuille bénir Votre Majesté! Dieu veuille lui donner
la victoire, et, par la victoire, la paix au dedans et au dehors! Plus
Votre Majesté donnera sincèrement son coeur à Dieu, plus elle mettra en
lui son attache et sa confiance, plus aussi elle sera protégée de sa main
toute-puissante.»

Les conseils de Bossuet et les prédications de Bourdaloue ne portèrent des
fruits durables qu'après bien des efforts, bien des luttes, bien des
alternatives de relèvement et de chute. Cependant Louis XIV, désormais
fixé sur les amertumes, les déceptions, les angoisses des passions
coupables, revient à Dieu; l'oeuvre de Bossuet était accomplie.
Saint-Simon, qui rend pleine justice à l'attitude du prélat, dit à son
sujet: «Il parle souvent au monarque avec une liberté digne des premiers
siècles et des premiers évêques de l'Église; il interrompit plus d'une
fois le cours des désordres; enfin, il les fit cesser.»

La conversion de Louis XIV avait, en effet, un caractère définitif; mais
il serait injuste de l'attribuer uniquement aux prédicateurs et de ne pas
y reconnaître pour une part l'influence de la femme dont nous allons
parler: Mme de Maintenon.


II


«Il semble, a dit M. Saint-Marc Girardin, que le monde et la postérité en
aient voulu à Mme de Maintenon d'un triomphe remporté par la raison au
profit de l'honnêteté. N'ayant pas pu l'empêcher de réussir par la raison,
le monde s'en est dédommagé en lui faisant une réputation de sécheresse et
de roideur fort contraire à son caractère. Puisqu'il fallait que la raison
fût triomphante, le monde n'a pas voulu au moins qu'elle fût aimable.»

On avait assombri une figure belle et lumineuse, oubliant que la femme
qu'on voulait représenter sous un jour triste, presque sinistre, fut une
charmeuse, une enchanteresse; que Fénelon définissait son esprit: «la
raison parlant par la bouche des Grâces;» que Racine songeait à elle en
écrivant ces vers d'_Esther_:

    Je ne trouve qu'en vous je ne sais quelle grâce
    Qui me charme toujours, et jamais ne me lasse.

Les adversaires de Mme de Maintenon l'avaient d'abord emporté sur ses
admirateurs; mais notre époque, passionnée pour la vérité historique, a
révisé un faux jugement.

Deux écrivains habiles et convaincus: le duc de Noailles et M. Théophile
Lavallée, pleins de respect pour une mémoire injustement décriée, sont
parvenus à ressusciter, en quelque sorte, la vraie Mme de Maintenon. Le
baron de Walckenaër avait déjà fait observer, au sujet de cette femme si
diversement appréciée, qu'elle est le personnage historique sur lequel on
possède le plus de documents émanés de sa bouche ou tracés par sa plume.
«Il est donc à regretter, disait-il, que les historiens, même les plus
judicieux, aient préféré des satires contemporaines aux témoignages
certains et authentiques fournis par elle-même, et qu'ils aient converti
une simple et intéressante histoire en un vulgaire et incompréhensible
roman.»

Aujourd'hui la vérité s'est fait jour. Les défenseurs de Mme de Maintenon
n'ont rien laissé subsister des invectives de Saint-Simon et de la
princesse Palatine contre une femme qui, sympathique ou non, mérite, à
coup sûr, l'estime de la postérité. Depuis la publication du bel ouvrage
du duc de Noailles, il y a eu, au sujet de Mme de Maintenon, une sorte de
tournoi littéraire, et le grand critique Sainte-Beuve a été le juge du
camp. «Il est arrivé à M. Lavallée, a-t-il dit, ce qui arrivera à tous les
bons esprits qui approcheront de cette personne distinguée et qui
Prendront le soin de la connaître dans l'habitude de la vie.... Il
a fait justice de cette foule d'imputations fantasques et odieusement
vagues qui ont été longtemps en circulation sur le prétendu rôle
historique de cette femme célèbre. Il l'a vue telle qu'elle était tout
occupée du salut du roi, de sa réforme, de son amusement décent, de
l'intérieur de la famille royale, du soulagement des peuples.»

L'école révolutionnaire, qui voudrait traîner dans la boue la mémoire du
Grand Roi, déteste tout naturellement la femme éminente qui fut sa
compagne, son amie et sa consolatrice. Les écrivains de cette école
prétendraient en faire un type non seulement odieux et funeste, mais
disgracieux, antipathique, sans rayonnement, sans charme, sans séduction.
On se la figure trop souvent sous les traits d'une vieille femme usée,
roide et sèche, avec des yeux sans larmes et un visage sans sourire. On
oublie que, jeune, elle fut une des plus jolies femmes de son siècle, que
sa beauté se conserva d'une manière merveilleuse, et que, dans sa
vieillesse, elle garda cette supériorité de style et de langage, cette
distinction de manières, ce tact exquis, cette finesse, cette douceur et
cette fermeté de caractère, ce charme et cette élévation d'esprit qui, à
toutes les époques de son existence, lui valurent tant d'éloges et lui
attirèrent tant d'amitiés.

Un rapide coup d'oeil jeté sur une carrière si invraisemblable suffit pour
faire comprendre tout ce qu'il y avait de séduisant chez une femme qui sut
plaire à Scarron et à Louis XIV, à Ninon de Lenclos et à Mme de Sévigné, à
Mme de Montespan et à la reine, aux grandes dames et aux religieuses, aux
prélats et aux enfants.

Françoise d'Aubigné, la future Mme de Maintenon, vient au monde, le 27
novembre 1635, dans une prison de Niort, où est enfermé son père, couvert
de dettes et accusé d'intelligences avec l'ennemi. Bercée de gémissements
pour tous chants de tendresse, elle commence tristement la vie. Son père,
sorti de prison, la conduit à l'âge de trois ans à la Martinique, où il va
chercher fortune. Sa fortune dure peu; il perd au jeu ce qu'il a gagné et
meurt, laissant sa femme et sa fille dans la misère. Agée de dix ans,
Françoise d'Aubigné revient en France. Elle est confiée par sa mère à une
tante, Mme de Villette, et on l'élève dans la religion protestante, dont
son aïeul, Théodore Agrippa d'Aubigné, a été le champion célèbre. «Je
crains bien, écrit Mme d'Aubigné à Mme de Villette, que cette pauvre
petite galeuse ne vous donne bien de la peine; ce sont des effets de votre
bonté de l'avoir voulu prendre. Dieu lui fasse la grâce de l'en pouvoir
revancher!»

[Note: Lettre du 26 juillet 1646.]

Quelque temps après, Françoise est retirée des mains protestantes de Mme
de Villette pour passer dans celles d'une autre parente, très zélée
catholique, Mme de Neuillant. «Je commandais dans la basse-cour, a-t-elle
dit depuis, et c'est par là que mon règne a commencé.... On nous mettait
au bras un petit panier où était notre déjeuner, avec un petit livre des
quatrains de Pibrac, dont on nous donnait quelques pages à apprendre par
jour. Avec cela on nous mettait une gaule dans la main, et on nous
chargeait d'empêcher que les dindons n'allassent où ils ne devaient point
aller.»

Elle est ensuite placée au couvent des Ursulines de Niort, puis à celui
des Ursulines de la rue Saint-Jacques à Paris, où elle abjure le
protestantisme, non sans une vive résistance. Elle a déjà ce don de plaire
qu'elle conservera toute sa vie. «Dans mon enfance, a-t-elle dit
elle-même[1], j'étais la meilleure petite créature que vous puissiez
imaginer.... J'étais véritablement ce qu'on appelle une bonne enfant, de
manière que tout le monde m'aimait.... Étant un peu plus grande, je
demeurais dans des couvents; vous savez combien j'y étais aimée de mes
maîtresses et de mes compagnes.... Je ne songeais qu'à les obliger et à me
rendre leur servante à toutes depuis le matin jusqu'au soir.»

[Note 1: _Entretiens de Saint-Cyr_.]

Orpheline et privée de toutes ressources, Françoise d'Aubigné, qui n'avait
que dix-sept ans, épouse en 1652 le fameux poète Scarron, âgé de
quarante-deux ans, paralysé, perclus de tous ses membres; Scarron,
l'auteur burlesque, le bouffon par excellence, qui demande un brevet de
_malade de la reine_, rit de ses maux, se moque de lui-même et de la
douleur, et qui, tout en ressemblant, comme il le dit, à un Z, tout en
«ayant les bras raccourcis aussi bien que les jambes, et les doigts aussi
bien que les bras», tout en étant enfin «un raccourci de la misère
humaine», amuse la haute société française par sa verve intarissable, par
sa franche et gauloise gaieté. Quand on dresse le contrat de mariage,
Scarron déclare qu'il reconnaît à «l'accordée quatre louis de rente, deux
grands yeux fort mutins, un très beau corsage, une paire de belles mains
et beaucoup d'esprit». Le notaire lui demande quel douaire il constitue à
la mariée:

«L'immortalité,» répond-il.

Que de tact il va falloir à une jeune fille de dix-sept ans pour se faire
respecter dans la société du poète burlesque qui dit: «Je ne lui ferai pas
de sottises, mais je lui en apprendrai beaucoup.» C'est le contraire qui
arrivera: Françoise d'Aubigné moralisera Scarron. Elle fera de son salon
un des centres les plus distingués de Paris; la meilleure compagnie
regardera comme un honneur d'y être admise. Ninon de Lenclos, l'amie de
Scarron, elle-même s'inclinera devant une telle vertu. Et pourtant ce ne
sont pas les admirateurs qui manquent à la femme du poète, à la _belle
Indienne_, comme on se plaît à l'appeler, à la sirène que Mlle de Scudéry
célèbre en termes enthousiastes dans le roman de _Clélie_, sous le
pseudonyme de Lyrianne. La reine Christine de Suède dit à Scarron qu'elle
n'est pas surprise qu'ayant la femme la plusaimable de Paris, il soit,
malgré ses maux, l'homme de Paris le plus gai.

Avec une si bonne et si séduisante compagne, le pauvre poète a moins de
mérite à supporter la douleur plus courageusement que les stoïciens de
l'antiquité. Enfin, au mois d'octobre 1660, il meurt dans des sentiments
très chrétiens, et dit, sur son lit de mort:

«Le seul regret que j'ai, c'est de ne pas laisser de biens à ma femme, de
qui j'ai tous les sujets imaginables de me louer.»

Veuve, Mme Scarron recherche surtout l'estime. Plaire en restant
vertueuse, supporter, s'il le faut, les privations, la misère même, mais
conquérir le nom de femme forte, mériter les sympathies et les suffrages
des gens sérieux, tel est le but de tous ses efforts. Bien habillée,
quoique très simplement, discrète et modeste, intelligente et distinguée,
ayant cette élégance innée que le luxe ne donne pas et qui provient
seulement de la nature; pieuse d'une piété vraie, s'occupant plus des
autres que d'elle-même, parlant bien, et, ce qui est plus rare encore,
sachant écouter, s'intéressant aux joies et aux chagrins de ses amis,
habile dans l'art de les distraire, de les consoler, elle est regardée
avec raison comme une des femmes les plus aimables et les plus supérieures
de Paris.

Économe et simple dans ses goûts, elle équilibre son modeste budget, grâce
à une pension annuelle de deux mille livres, qui lui est faite par la
reine Anne d'Autriche. Elle est reçue avec empressement par Mmes de
Sévigné, de Coulanges, de Lafayette, d'Albret, de Richelieu. C'est
l'époque la plus tranquille et, sans doute, la plus heureuse de sa vie.
Mais la mort de sa bienfaitrice, la reine mère (20 janvier 1666), lui fait
perdre la pension qui est son unique ressource. Un grand seigneur très
riche et très vieux la demande en mariage; elle refuse. Elle est sur le
point de s'expatrier pour suivre la princesse de Nemours, qui va
épouser le roi de Portugal. Son étoile la retient en France, où elle sera
un jour presque reine. Elle écrit à Mlle d'Artigny:

«Ménagez-moi, je vous prie, l'honneur d'être présentée à Mme de Montespan,
lorsque j'irai vous faire mes adieux; que je n'aie pas à me reprocher
d'avoir quitté la France sans en avoir revu la merveille.»

Mme de Montespan n'était encore célèbre que par sa beauté; mais sa
situation de dame du palais de la reine la rendait déjà influente. Elle
trouva Mme Scarron charmante et lui obtint le rétablissement de la
pension de deux mille livres, qui lui permit de ne pas aller en Portugal.

Heureuse de cette solution, la belle veuve, adonnée aux bonnes oeuvres et
aux lectures sérieuses, méditant le livre de Job et les Maximes de La
Rochefoucauld, visitant les pauvres et faisant l'aumône, malgré la
médiocrité de ses ressources, s'installe de la façon la plus modeste dans
un petit appartement de la rue des Tournelles. C'est là que la capricieuse
fortune va venir la surprendre. Sollicitée par le roi lui-même, Mme
Scarron accepte l'offre qui lui est faite, en 1679, d'élever les enfants
de Mme de Montespan. Il fallait une femme intelligente, discrète, dévouée.
Mme Scarron se consacre courageusement à ce rôle de mère adoptive. En
1672, elle s'établit non loin de Vaugirard, dans un grand hôtel isolé. Mme
de Coulanges écrit alors à Mme de Sévigné; «Pour Mme Scarron, c'est une
chose étonnante que sa vie. Aucun mortel sans exception n'a de commerce
avec elle.» Louis XIV, d'abord prévenu contre la gouvernante qu'il
qualifiait de bel esprit, commence à lui reconnaître des qualités rares et
porte sa pension de deux mille à six mille livres.

En 1674, elle était arrivée à Versailles avec ses trois élèves: le duc du
Maine, le comte de Vexin et Mlle de Tours. C'est de là qu'elle écrivait à
son frère, le 25 juillet: «La vie que l'on mène ici est fort dissipée, et
les jours y passent vite. Tous mes petits princes y sont établis, et je
crois pour toujours; cela, comme tout autre chose, a son vilain et son bel
endroit.»

Dès qu'elle a mis le pied à la cour, Mme Scarron s'y est tracé un
programme. «Rien de plus habile, dit-elle, qu'une conduite irréprochable.»

Mme de Montespan se félicite d'abord d'avoir près d'elle une personne si
aimable, si spirituelle, de si bonne compagnie; mais cet engouement dure
peu. Les brouilleries, les raccommodements, les petites zizanies,
commencent. C'est une chose curieuse, mais explicable, que la situation
respective de ces deux femmes si spirituelles et si intelligentes,
l'altière favorite et l'austère gouvernante. Louis XIV disait:

«J'ai plus de peine à mettre la paix entre elles qu'à la rétablir en
Turquie.»

Toutefois Mme Scarron n'attaque pas, elle se défend; le roi lui rend cette
justice et commence à reconnaître ses rares mérites. A la fin de 1674, il
lui avait donné la terre de Maintenon, et elle s'appelait depuis lors la
marquise de Maintenon. Y a-t-il de sa part les intrigues ourdies
savamment, les hypocrisies raffinées, les calculs machiavéliques que ses
détracteurs lui supposent? Nous ne le croyons pas. Que ses intérêts se
concilient avec ses devoirs, que la piété qui pour elle est un but
devienne un moyen, en est-elle, complètement responsable?

Veut-elle éloigner Mme de Montespan, qui a été, il est vrai, sa
protectrice, sa bienfaitrice? Oui. Peut-on l'en blâmer? Non, assurément.
Aura-t-elle l'idée de supplanter Mme de Montespan, comme Mme de Montespan
avait supplanté son amie Mlle de La Vallière? En aucune manière. Lorsque
Louis XIV, fatigué de l'orgueil et des violences de la favorite «tonnante
et triomphante», l'éloignera de lui, Mme de Maintenon essayera-t-elle
d'accaparer le roi? Nullement; le triste sceptre passera alors aux mains
de Mlle de Fontanges. Quand Mlle de Fontanges mourra d'une façon si
soudaine, qu'on osera soupçonner contre toute justice Mme de Montespan de
l'avoir empoisonnée, Mme de Maintenon aura-t-elle l'idée de remplacer
la duchesse de Fontanges? Pas davantage. Elle n'aura qu'un but: convertir
le roi, le ramener à la reine.

Ce but, elle l'atteindra.

C'en est fait: Mme de Montespan peut encore s'irriter contre l'habile
gouvernante, mais elle est désormais vaincue. Sans doute il est dur pour
cette fière Mortemart, qui a toujours tenu tête au Grand Roi, qui a
regardé en face le demi-dieu, de s'humilier devant une femme qu'elle a
tirée de la misère, devant une institutrice de sept ans plus âgée qu'elle;
mais qu'y faire? «Le roi ne la regarde plus, et vous jugez bien que les
courtisans suivent son exemple[1].» Mme de Sévigné écrivait, le 6 avril
1680: «Mme de Montespan est enragée. Elle pleura beaucoup hier. Vous
pouvez juger du martyre que souffre son orgueil, qui est encore plus
outragé par la haute faveur de Mme de Maintenon.» A la même époque, Mme de
Maintenon écrivait: «Mme de Montespan et moi avons fait aujourd'hui un
chemin ensemble, nous tenant sous le bras et riant beaucoup; nous n'en
sommes pas mieux pour cela.»

[Note 1: Lettre de Bussy-Rabutin, 30 avril 1680.]

La position de Mme de Maintenon est désormais inattaquable: elle n'a plus
besoin de se faire un piédestal du berceau de ses élèves; elle a
maintenant, pour elle-même, sa place marquée à la cour. On la recherche,
on la flatte. Lorsqu'elle passe quelques jours à son château de Maintenon,
les plus grands personnages y vont lui rendre hommage. Louis XIV la nomme
dame d'atours de la dauphine. Quand cette princesse arrive en France,
c'est Bossuet et Mme de Maintenon qui la reçoivent à Schlestadt. «Si Mme
la dauphine, écrit Mme de Sévigné, croit que tous les hommes et toutes les
femmes aient autant d'esprit que cet échantillon, elle sera bien
trompée[1].» Ce bien qu'elle a tant désiré, la considération, Mme de
Maintenon le possède enfin. Le parti dévot la regarde comme un oracle. Les
prélats les plus éminents la tiennent en haute estime; c'est elle qui
travaille avec eux à la conversion du roi; c'est elle qui le rapproche
de la reine; c'est elle qui, avec son éloquence insinuante et douce,
plaide à la cour la cause de la morale et de la religion.

[Note 1: Lettre du 14 février 1680.]



V


LA DAUPHINE DE BAVIÈRE


A côté des types dominateurs qui s'imposent à l'attention de la postérité,
il y a place, dans l'histoire, pour des figures plus calmes, plus douces,
plus recueillies, qui de leur vivant restèrent dans l'ombre, dans le
silence, et qui conservent, pour ainsi dire, une sorte de modestie et de
réserve même au delà du tombeau. Des princesses se sont rencontrées, que
le tumulte du monde, l'éclat de la puissance, la splendeur du luxe, n'ont
pu arracher à leur tristesse native, qui ont été humbles et timides au
milieu des grandeurs, qui se sont fait à elles-mêmes une solitude, et qui,
suivant les expressions de Bossuet, ont trouvé dans leur oratoire, malgré
toutes les agitations de la cour, le carmel d'Élie, le désert de Jean et
la montagne si souvent témoin des gémissements de Jésus.

Il y a dans le sourire de ces femmes un mélange d'indulgence et de
douleur, d'attendrissement et de chagrin, de compassion et de bonté. Elles
semblent n'avoir occupé les situations les plus hautes que pour nous
inspirer des réflexions philosophiques et des pensées chrétiennes; pour
nous prouver, par leur exemple, que le bonheur n'habite pas toujours les
palais; que les choses extérieures ne donnent point les véritables joies;
que «la grandeur est un songe, la jeunesse une fleur qui tombe, et la
santé un nom trompeur [1]».

[Footnore [1]: Bossuet, _Oraison funèbre de la reine Marie-Thérèse_.]

Parmi ces figures plaintives, pâles apparitions de l'histoire dont la
carrière peu féconde en péripéties dramatiques renferme des enseignements
chrétiens, il faut placer Marie-Anne-Christine-Victoire, fille de
Ferdinand, électeur, duc de Bavière, dauphine de France. La vie de cette
princesse, née en 1660, mariée en 1680 au fils de Louis XIV, morte à
Versailles en 1690, à l'âge de vingt-neuf ans, pourrait se résumer par un
seul mot: mélancolie. C'était une de ces natures dépaysées sur la terre et
aspirant au ciel, dont Bossuet aurait pu dire, comme de la reine: «La
terre, son origine et sa sépulture, n'est pas encore assez basse pour la
recevoir; elle voudrait disparaître tout entière devant la majesté du Roi
des rois.» Son éducation avait été austère. La cour de Munich ressemblait
à un couvent. «On s'y levait tous les jours à 6 heures du matin, on y
entendait la messe à 9, on dînait à 10, on assistait aux vêpres tous les
jours, et il n'y avait plus personne à 6 heures du soir, heure à laquelle
on soupait, pour se coucher à 7[1].»

[Note 1: _Mémoires de Coulanges_.]

La jeune princesse, loin de se laisser éblouir par l'éclat de sa nouvelle
fortune, ne quitta pas sans un profond regret la cour pieuse et
patriarcale où elle avait passé son enfance. Dès qu'elle parut dans sa
nouvelle patrie, elle y produisit pourtant une bonne impression. Elle
n'était point belle; mais sa grâce, ses manières, sa dignité naturelle, et
plus que cela, son mérite, son instruction, sa bonté, lui donnaient du
charme. Une des personnes envoyées à sa rencontre par Louis XIV écrivait
au roi: «Mme la dauphine n'est pas jolie, sire; mais sauvez le premier
coup d'oeil, et vous en serez fort content.» Elle accueillit Bossuet avec
une courtoisie parfaite à Schlestadt: «Je prends part à tout ce que vous
avez enseigné à M. le dauphin, lui dit-elle. Ne refusez pas, je vous prie,
de me donner à moi-même vos instructions, et soyez assuré que je
m'efforcerai d'en profiter.»

Le grand évêque fut frappé du savoir de la princesse. Elle avait l'exacte
connaissance des langues vivantes de l'Europe, et même de la langue de
l'Église, qu'on lui avait apprise dès son enfance. Bossuet était sincère
lorsque, trois ans plus tard, il disait d'elle: «Nous l'avons admirée dès
qu'elle parut, et le roi a confirmé notre jugement [1].» Nommé premier
aumônier de la dauphine, il l'accompagna de Schlestadt à Versailles. Dans
le trajet eut lieu une cérémonie qui contrastait avec les transports de
joie que la princesse rencontrait partout sur sa route, depuis son entrée
en France. Le mercredi 6 mars 1680, Bossuet lui mit les cendres sur le
front, dans la chapelle seigneuriale du château de Brignicourt-sur-Saulx:
«Femme, lui dit-il, qu'il t'en souvienne; tu fus tirée de la poussière; il
t'y faudra retourner un jour.»

[Note [1]: Bossuet, _Oraison funèbre de la reine Marie-Thérèse_.]

Hélas! dix ans après, la prédiction s'accomplira, et la princesse,
assistée à son lit de mort par Bossuet, lui rappellera les solennelles
paroles de ce mercredi des Cendres [2].

[Note [2]: Voir le savant et remarquable ouvrage de M. Floquet: _Bossuet
précepteur du Dauphin_.]


Louis XIV fit à sa belle-fille l'accueil le plus courtois et le plus
amical. Elle eut pour dame d'honneur la duchesse de Richelieu, pour
seconde dame d'atours Mme de Maintenon, pour demoiselles d'honneur Mlles
de Laval, de Biron, de Gontaut, de Tonnerre, de Rambures, de Jarnac. Le
roi venait l'après-dînée passer plusieurs heures dans la chambre de la
princesse, où il trouvait Mme de Maintenon, et il consacrait à cette
visite le temps qu'il donnait autrefois à Mme de Montespan.

Les premières années du mariage de la dauphine furent tranquilles. Son
mari, qui n'avait que quelques mois de plus qu'elle, lui témoignait alors
un sincère attachement. La naissance de leur fils, le duc de Bourgogne,
causa des transports d'allégresse non seulement à la cour, mais dans la
France entière. La joie tenait du délire. Chacun se donnait la liberté
d'embrasser le roi[1]. Spinola, dans l'ardeur de son enthousiasme, lui
mordit le doigt, et, l'entendant crier: «Sire, dit-il, je demande pardon à
Votre Majesté; mais si je ne l'avais pas mordue, elle n'aurait pas pris
garde à moi.»

[Note 1: L'abbé de Choisy, _Mémoires pour servir à l'histoire de Louis
XIV_.]

C'étaient partout des danses, des illuminations, des transports. Le
peuple, qui faisait des feux de joie, brûlait jusqu'aux parquets destinés
à la grande galerie: «Qu'on les laisse faire, disait Louis XIV en
souriant, nous aurons d'autres parquets.»

Il montrait le nouveau-né à la foule, et l'air retentissait d'acclamations
enthousiastes.

Le lendemain, Mme de Maintenon écrivait à son amie Mme de Saint-Géran: «Le
roi a fait un fort beau présent à Mme la Dauphine; il a eu dans ses bras
un moment le petit prince. Il félicita Monseigneur comme un ami; il donna
la première nouvelle à la reine; enfin, tout le monde dit qu'il est
adorable. Mme de Montespan sèche de notre joie. Nous vivons avec toutes
les apparences d'une sincère amitié. Les uns disent que je veux me mettre
en place, et ne connaissent ni mon éloignement pour ces sortes de
commerce, ni l'éloignement que je voudrais en inspirer au roi.
Quelques-uns croient que je veux le ramener à Dieu. Il y a un coeur mieux
fait sur lequel j'ai de plus grandes espérances[1].»

[Note 1: 7 août 1682.]

Ce coeur, celui de Louis XIV, se tournait en effet chaque jour davantage
du côté de la religion. Le temps des scandales était passé. Tout nuage
avait disparu du ciel conjugal de Louis XIV et de Marie-Thérèse. Les
querelles de Mme de Montespan et de Mme de Maintenon étaient apaisées. Ces
deux dames ne se voyaient plus l'une chez l'autre; mais partout où elles
se rencontraient, elles se parlaient et avaient des conversations si vives
et si cordiales en apparence, que qui les aurait vues sans être au fait
des intrigues de la cour aurait cru qu'elles étaient les meilleures amies
du monde[1]. La reine disait avec reconnaissance, en parlant de Mme de
Maintenon: «Le roi ne m'a jamais traitée avec autant de tendresse que
depuis qu'il l'écoute.»

[Note 1: _Souvenirs de Mme de Caylus_.]

L'année 1683 s'annonçait donc comme devant être heureuse pour la compagne
de Louis XIV. Mais la mort s'avançait à grands pas. Une maladie
foudroyante allait enlever la reine, âgée seulement de quarante-cinq ans.

Cette princesse si bonne, si vertueuse, dont Bossuet a dit: «Elle marche
avec l'Agneau, car elle en est digne», cette reine, qui portait le manteau
fleurdelisé comme un cilice, cette pieuse Marie-Thérèse mourut comme elle
avait vécu, avec une douceur angélique. Louis XIV, qui lui avait donné
tant de soucis, la pleura sinçèrement: «Eh quoi! s'écriait-il, il n'y a
plus de reine en France. Quoi! je suis veuf! je ne saurais le croire, et
cependant il est vrai que je le suis, et de la princesse du plus grand
mérite.... Voilà le premier chagrin qu'elle m'ait donné.»

Louis XIV, si souvent et si justement accusé d'égoïsme, s'était cependant
déjà montré capable d'affection et de regrets lorsqu'il avait perdu sa
mère. Il écrivit dans les Mémoires destinés au dauphin:

«Quelque grandeur de courage dont j'eusse voulu me piquer, il n'était pas
possible qu'un fils attaché par les liens de la nature pût voir mourir sa
mère sans un excès de douleur, puisque ceux-là mêmes contre lesquels elle
avait agi comme ennemie ne pouvaient s'empêcher de la regretter et
d'avouer qu'il n'avait jamais été une piété plus sincère, une fermeté plus
intrépide, une bonté plus généreuse. La vigueur avec laquelle cette
princesse avait soutenu ma dignité, quand je ne pouvais pas la défendre
moi-même, était le plus important et le plus utile service qui me pût être
jamais rendu... Mes respects pour elle n'étaient point de ces devoirs
contraints que l'on donne seulement à la bienséance.

«Cette habitude que j'avais formée de n'avoir ordinairement qu'un même
logis et qu'une même table avec elle, cette assiduité avec laquelle on me
voyait la visiter plusieurs fois chaque jour, malgré l'empressement de mes
plus importantes affaires, n'était point une loi que je me fusse imposée
par raison d'État, mais une marque du plaisir que je prenais en sa
compagnie.»

Non, quoi qu'on en puisse dire, l'homme qui a écrit ces lignes ne manquait
pas de coeur. Nul ne ressentit plus vivement cette incomparable douleur,
ce déchirement qui vous arraché la moitié de votre âme: la perte d'une
mère. Mlle de Montpensier, témoin oculaire de la mort d'Anne d'Autriche,
dit qu'au moment où elle rendit le dernier soupir, Louis XIV «étouffait,
on lui jetait de l'eau, il étranglait». Il versa toute la nuit des
torrents de larmes.

La mort de la reine Marie-Thérèse ne lui causa pas de si cruelles
angoisses; mais il n'en témoigna pas moins à cette occasion une très vive
sensibilité.

«La cour, dit Mme de Caylus, fut en peine de sa douleur. Celle de Mme de
Maintenon, que je voyais de près, me parut sincère et fondée sur l'estime
et la reconnaissance. Je ne dirai pas la même chose des larmes de Mme de
Montespan, que je me souviens d'avoir vu entrer chez Mme de Maintenon,
sans que je puisse dire ni pourquoi ni comment. Tout ce que je sais, c'est
qu'elle pleurait beaucoup, et qu'il paraissait un trouble dans toutes ses
actions, fondé sur celui de son esprit, et peut-être sur la crainte de
retomber entre les mains de monsieur son mari.»

Ce fut le 30 juillet 1683 que la reine Marie-Thérèse mourut, au château de
Versailles, dans la chambre à coucher dont nous avons déjà eu plusieurs
fois l'occasion de parler[1]. Après la mort de la reine, cette pièce fut
occupée par la dauphine, qui devenait, au point de vue hiérarchique, la
femme principale de la cour. Le roi voulut faire du salon de sa
belle-fille le centre le plus brillant de France.

[Note 1: Salle N° 115 de la _Notice du Musée de Versailles_.]

«Il allait quelquefois chez elle, suivi de ce qu'il y avait de plus rare
en bijoux et en étoffes dont elle prenait ce qu'elle voulait; le reste
composait plusieurs lots que les filles d'honneur et les dames qui se
trouvaient présentes tiraient au sort, ou bien elles avaient l'honneur de
les jouer avec elle, et même avec le roi. Pendant que le _hoca_ fut à la
mode, et avant que le roi eut sagement défendu un jeu aussi dangereux, il
le tenait chez Mme la dauphine, mais payait, quand il perdait, autant de
louis que les particuliers mettaient de petites pièces [1].»

[Note 1: _Souvenirs de Mme de Caylus._]

Cependant, malgré toutes les distractions de la cour, la dauphine se
laissait envahir par une invincible tristesse. Elle étouffait dans cette
atmosphère d'intrigues, d'agitation et de bruyants plaisirs. Dégoûtée de
ce «pays où les joies sont visibles et les chagrins cachés, mais réels»,
où «l'empressement pour les spectacles, les éclats et les applaudissements
aux théâtres de Molière et d'Arlequin, les repas, la chasse, les ballets,
les carrousels» couvrent tant d'inquiétudes et de craintes, elle trouvait,
comme La Bruyère, «qu'un esprit sain puise à la cour le goût de la
solitude et de la retraite.»

Malgré toutes ses prévenances et toutes ses attentions, Louis XIV ne
parvint pas à lui faire aimer le monde, et elle ne put se décider à tenir
un cercle de courtisans. Elle passait tristement sa vie à Versailles dans
les petites pièces contiguës à ses appartements, en n'ayant pour toute
compagnie qu'une femme de chambre allemande, la Bessola, que la princesse
Palatine représente sous des traits odieux et qui, au dire de Mme de
Caylus, n'avait rien de mauvais. Toutefois on l'accusait de tenir la
dauphine en chartre privée et de l'empêcher de répondre aux attentions
gracieuses du roi.

Le dauphin lui-même, fatigué du perpétuel tête-à-tête de sa femme et de
cette Bessola qui se parlaient toujours allemand, langue qu'il ne
comprenait point, chercha ailleurs les distractions qui lui manquaient
dans son intérieur. Soit timidité, soit défiance d'elle-même, la dauphine
n'essaya pas de lutter pour conserver un coeur qui lui échappait et
accepta son sort avec une résignation douloureuse. Le dauphin prit
l'habitude de passer une partie de ses journées et de ses soirées entre
Mlle de Rambures et la spirituelle princesse de Conti; la dauphine
s'enferma de plus en plus dans la solitude, d'où elle ne voulait sortir à
aucun prix, et elle finit par être abandonnée de toute la cour et même du
roi, qui désespéra de la consoler.

Mme de Caylus le remarque avec beaucoup de raison: «Peut-être que les
bonnes qualités de cette princesse contribuèrent à son isolement. Ennemie
de la médisance et de la moquerie, elle ne pouvait supporter ni comprendre
la raillerie et la malignité du style de la cour, d'autant moins qu'elle
n'en entendait pas les finesses.» Mme de Caylus ajoute cette judicieuse
observation: «J'ai vu les étrangers, ceux même dont l'esprit paraissait le
plus tourné aux manières françaises, quelquefois déconcertés par notre
ironie continuelle.»

Un tableau peint par Delutel, d'après Mignard [1], représente la dauphine
entourée de son mari et de ses trois fils. Le dauphin, vêtu d'un habit de
velours rouge, est assis près d'une table et caresse un chien. De l'autre
côté de la table, la princesse tient sur ses genoux le petit duc de Berry
[2]. Devant elle le duc d'Anjou [3], en robe bleue, est assis sur un
coussin; le duc de Bourgogne[4], en robe rouge et portant l'ordre du
Saint-Esprit, est debout et tient une lance. Dans les airs, deux amours
soutiennent d'une main une riche draperie, et, de l'autre, répandent des
fleurs. Il y a sur les traits de la dauphine un charme de quiétude et
d'apaisement. Mais le tableau, allégorique bien plus que réel, ne montre
pas la princesse sous son jour véritable. Ses chagrins, ses souffrances,
ses noirs pressentiments, y sont dissimulés.

[Note 1: N° 2116 de la _Notice du Musée de Versailles_.]
[Note 2: Le duc de Berry, né le 31 août 1686.]
[Note 3: Le duc d'Anjou (le futur Philippe V, roi d'Espagne), né le 19
décembre 1683.]
[Note 4: Le duc de Bourgogne, né le 6 août 1682.]

Ce n'est point là l'image fidèle de la femme dont Mme de Lafayette a dit
dans ses Mémoires: «Cette pauvre princesse ne voit que le pire pour elle
et ne prend aucune part aux fêtes. Elle a une fort mauvaise santé et une
humeur triste qui, joint au peu de considération qu'elle a, lui ôte le
plaisir qu'une autre que la princesse de Bavière sentirait de toucher
presque à la première place du monde.»

Loin de se réjouir de sa haute fortune, elle regrettait l'Allemagne, où
s'était écoulée si modestement son enfance, et disait à une autre
Allemande, Mme la duchesse d'Orléans (la princesse Palatine): «Nous sommes
toutes les deux malheureuses; mais la différence entre nous, c'est que
vous vous êtes défendue autant que vous avez pu, tandis que moi j'ai voulu
à toute force venir ici. J'ai donc mérité mon malheur plus que vous.»

Elle pensait, comme Massillon, que «la grandeur est un poids qui lasse»,
que «tout ce qui doit passer ne peut être grand; ce n'est qu'une
décoration de théâtre; la mort finit la scène et la représentation; chacun
dépouille la pompe du personnage et la fiction des titres, et le souverain
comme l'esclave est rendu à son néant et à sa première bassesse.»

La dauphine avait le pressentiment de sa fin prochaine. On voulait la
faire passer pour folle, parce qu'elle ne cessait de répéter qu'elle se
sentait irrévocablement perdue. Mais la pauvre princesse, qui savait bien
que ses souffrances physiques et morales n'étaient que trop réelles,
souriait tristement lorsqu'on doutait de ses maux: «Il faudra que je meure
pour me justifier,» disait-elle.

Bossuet en a fait la remarque dans l'oraison funèbre de la reine
Marie-Thérèse: «Les âmes innocente sont, elles aussi, les pleurs et les
amertumes de la pénitence.» La mélancolie et la piété ne sont pas
incompatibles; il n'existe pas de ciel assez pur pour ne point avoir ses
nuages, et le Christ lui-même a pleuré.

Courte en durée, longue en souffrances, la vie de la dauphine fut couverte
d'un voile sombre. Cette jeune princesse, à qui la Providence paraissait
d'abord réserver les destinées les plus brillantes, devait mourir à
vingt-neuf ans, épuisée par le chagrin et consumée par une maladie de
langueur.

La terre, qui était pour elle comme un exil, lui paraissait, d'ailleurs,
mériter peu de regrets.

Elle mourut «volontiers et avec calme», suivant les expressions de la
duchesse d'Orléans. Quelques heures avant de rendre le dernier soupir,
elle avait dit à cette princesse, sa compagne d'infortune: «Aujourd'hui,
je vous prouverai que je n'ai pas été folle en me plaignant de mes
souffrances.»



CHAPITRE VI


LE MARIAGE DE MME DE MAINTENON


«J'ai fait une étonnante fortune, mais ce n'est pas mon ouvrage. Je suis
où vous me voyez sans l'avoir désiré, sans l'avoir espéré, sans l'avoir
prévu. Je ne le dis qu'à vous, car le monde ne le croirait pas.»

Ainsi s'exprimait Mme de Maintenon dans un de ses entretiens avec les
demoiselles de Saint-Cyr. Les fictions de romans sont moins étranges que
les réalités de la vie. En effet, quand Mme de Maintenon, âgée de
cinquante ans, vit un roi de quarante-sept, et quel roi! lui offrir d'être
son époux, elle dut se croire le jouet d'un rêve. On serait tenté de
s'imaginer qu'elle ne fut la compagne que d'un souverain vieilli, ayant
déjà perdu la plus grande partie de son prestige. Mais c'est absolument le
contraire.

L'année où Louis XIV épousa la veuve de Scarron fut l'apogée, le zénith de
l'astre royal. Jamais le soleil du Grand Roi n'avait été plus imposant,
jamais sa fière devise: _Nec pluribus impar_, n'avait été plus
éblouissante. C'était l'époque où, en face de ses ennemis immobiles, il
agrandissait et fortifiait les frontières du royaume, conquérait
Strasbourg, bombardait Gênes et Alger, achevait les constructions
fastueuses de son splendide Versailles, restait la terreur de l'Europe et
l'idole de la France. Ses sentiments à l'égard de Mme de Maintenon étaient
des plus complexes. Il y avait là un calcul de raison et un entraînement
de coeur, une aspiration aux joies tranquilles de la famille et une
inclination romanesque, une sorte d'accord entre le bon sens français
subjugué par l'esprit, le tact, la sagesse d'une femme éminente, et
l'imagination espagnole, séduite par l'idée d'avoir arraché cette femme
d'élite à la misère pour en faire presque une reine. Notons que Louis XIV,
essentiellement spiritualiste, avait la conviction intime que Mme de
Maintenon avait reçu du ciel la mission de lui faire faire son salut, et
que les conseils de cette femme, qui savait rendre la dévotion aimable et
attrayante, lui semblaient être autant d'inspirations d'en haut.

Mme de Maintenon n'est pas, d'ailleurs, le seul exemple d'une femme dont
le prestige ait survécu à la jeunesse. Comme Diane de Poitiers, comme
Ninon de Lenclos, elle se faisait remarquer par une conservation
merveilleuse. En la voyant, on pensait à ces belles journées où les rayons
du soleil, pour avoir perdu de leur éclat, n'en ont pas moins encore une
douceur pénétrante: «Elle n'était pas jeune; mais elle avait des yeux vifs
et brillants, l'esprit pétillait sur son visage [1].»

[Note 1: L'abbé de Choisy.]

Saint-Simon lui-même, son impitoyable détracteur, est obligé d'avouer
«qu'elle avait beaucoup d'esprit, une grâce incomparable à tout, un air
d'aisance et quelquefois de retenue et de respect, avec un langage doux,
juste, en bons termes et naturellement éloquent et court.»

Lamartine, cet admirable génie qui avait l'intuition de toutes choses, a
défini mieux que personne le sentiment de Louis XIV: «En s'attachant à Mme
de Maintenon, il croyait presque s'attacher à la vertu. Les charmes de la
confiance, de la piété, l'entretien d'un esprit aussi fin que juste,
l'orgueil d'élever jusqu'à soi ce qu'on aime, enfin, il faut le dire à
l'honneur du roi, la sûreté des conseils qu'il trouvait dans cette femme
supérieure, tous ces orgueils et toutes ces tendresses avaient accru
jusqu'à une absolue domination l'empire féminin et viril à la fois de Mme
de Maintenon [2].»

[Note 2: Lamartine, _Étude sur Bossuet_.]

Au moment même où la reine venait de rendre l'âme, M. de La Rochefoucauld
l'avait prise par le bras, et, la poussant dans l'appartement royal, lui
avait dit: «Ce n'est pas le temps de quitter le roi, il a besoin de
vous[1].»

[Note 1: Arnauld, lettre à M. de Vancel, 3 juin 1688.]

On parla un instant d'un projet de mariage entre Louis XIV et l'infante de
Portugal; mais cette rumeur ne tarda pas à être démentie. Le roi préférait
Mme de Maintenon aux plus jeunes et aux plus brillantes princesses de
l'Europe; à peine veuf, il lui avait offert sa main.

M. Lavallée, qui a étudié avec tant de conscience la vie de Mme de
Maintenon, fixe au premier semestre de l'an 1684, mais sans toutefois
indiquer la date précise, l'époque où fut contracté le mariage secret. Il
fut mystérieusement célébré, dans un oratoire particulier de Versailles,
par l'archevêque de Paris, en présence du Père de La Chaise, qui dit la
messe; de Bontemps, premier valet de chambre du roi, et de M. de
Montchevreuil, l'un des meilleurs amis de Mme de Maintenon. Saint-Simon en
parle avec horreur, comme de «l'humiliation la plus profonde, la plus
publique, la plus durable, la plus inouïe»; humiliation «que la postérité
ne voudra pas croire, réservée par la fortune, pour n'oser ici nommer la
Providence, au plus superbe des rois». Tel n'était point l'avis d'Arnauld:
«Je ne sais pas, écrivait-il, ce qu'on peut reprendre dans ce mariage,
contracté selon les règles de l'Église. Il n'est humiliant qu'aux yeux des
faibles, qui regardent comme une faiblesse du roi de s'être pu résoudre à
épouser une femme plus âgée que lui et si fort au-dessous de son rang. Ce
mariage le lie d'affection avec une personne dont il estime l'esprit et la
vertu, et dans l'entretien de laquelle il trouve des plaisirs innocents
qui le délassent de ses grandes occupations[1].»

[Note 1: _Souvenirs de Mme de Caylus_.]

Mme de Maintenon semblait au comble de ses voeux; mais elle était trop
intelligente, elle avait jeté sur les problèmes de la destinée humaine un
regard trop scrutateur et trop inquiet, pour ne pas être en même temps
saisie de tristesse. C'est elle qui écrivait: «Avant d'être à la cour, je
pouvais me rendre témoignage que je n'avais jamais connu l'ennui; mais
j'en ai bien tâté depuis, et je crois que je n'y pourrais résister si je
ne pensais que c'est là où Dieu me veut. Il n'y a de vrai bonheur qu'à
servir Dieu.»

Cette mélancolie, dont l'expression revient sans cesse dans les lettres de
Mme de Maintenon, comme un plaintif et monotone refrain, frappe d'autant
plus qu'elle est un profond enseignement. Ainsi, voilà une femme qui, à
cinquante ans, arrive à une situation véritablement prodigieuse et
s'empare d'un souverain dans tout l'éclat, dans tout le prestige de la
victoire et de la puissance; une femme qui, avec une habileté voisine de
l'ensorcellement, supplante toutes les plus belles, toutes les plus
riches, toutes les plus nobles jeunes filles du monde, dont pas une
n'aurait été fière de s'unir au Grand Roi; une femme qui, après avoir été
plusieurs fois réduite à la misère, devient la personnalité la plus
importante de France après Louis XIV! Et cependant elle n'est pas
heureuse! Est-ce parce que le roi ne l'aime pas assez? Nullement. Car les
lettres qu'il lui adresse, s'il est forcé de passer quelques jours loin
d'elle, sont conçues dans le style de celle-ci:

«Je profite de l'occasion du départ de Montchevreuil pour vous attester
une vérité qui me plaît trop pour me lasser de vous la dire: c'est que je
vous chéris toujours, que je vous considère à un point que je ne puis
exprimer, et qu'enfin, quelque amitié que vous ayez pour moi, j'en ai
encore plus pour vous, étant de tout mon coeur tout à fait à vous[1].»

[Note 1: Lettre écrite pendant le siège de Mons, avril 1691.]

Si elle est triste, est-ce parce qu'il lui resterait encore un degré à
franchir sur le merveilleux escalier de sa fortune? Est-ce parce qu'elle
n'a pu changer en trône son fauteuil presque royal? En aucune manière.
Reine reconnue, Mme de Maintenon serait demeurée triste toujours, et son
frère aurait pu encore lui dire:

«Aviez-vous donc promesse d'épouser le Père éternel?»

Pendant plus de trente ans, elle devait régner sans partage sur l'âme du
plus grand des rois, et ce n'était pas seulement le monarque, c'était la
monarchie qui s'inclinait respectueusement devant elle. Toute la cour
était à ses pieds, sollicitant un mot, un regard. Comme le disaient les
dames de Saint-Cyr dans leurs notes: «Des parlements, des princes, des
villes, des régiments s'adressaient à elle comme au roi; tous les grands
du royaume, les cardinaux, les évêques, ne connaissaient pas d'autre
route.» Elle était au point culminant du crédit, de la considération, de
la fortune, et cependant, je le répète, elle n'était pas heureuse!

Fénelon lui écrivait, le 14 octobre 1689:

«Dieu exerce souvent les autres par des croix qui paraissent croix. Pour
vous, il veut vous crucifier par des prospérités apparentes, et vous
montrer à fond le néant du monde par la misère attachée à tout ce que le
monde lui-même a de plus éblouissant.» Arrivée au faîte des grandeurs, Mme
de Maintenon éprouvait cette inquiétude, cette fatigue, qui est presque
toujours la compagne de l'ambition même satisfaite. Elle était tentée de
dire avec La Bruyère:

«Les deux tiers de ma vie sont écoulés, pourquoi tant m'inquiéter sur ce
qui m'en reste? La plus brillante fortune ne mérite point le tourment que
je me donne. Trente années détruiront ces colosses de puissance qu'on ne
voyait qu'à force de lever la tête; nous disparaîtrons, moi qui suis si
peu de chose, et ceux que je contemplais si avidement, et de qui
j'espérais toute ma grandeur; le meilleur des biens, s'il y a des biens,
c'est le repos, la retraite, et un endroit qui soit son domaine.»

Arrivée à une incroyable élévation, la femme du plus grand roi de la terre
regrettait la maison de Scarron,--c'est elle-même qui l'a dit,--«comme la
cane regrette sa bourbe.» Instruite par l'expérience, elle constatait avec
La Fontaine:

Que la fortune vend ce qu'on croit qu'elle donne, et si son esprit,
fatigué du luxe, de l'illustration, de la puissance, se reportait aux
jours de la médiocrité, alors qu'elle n'avait ni marquisat de Maintenon,
ni appartement de plain-pied avec celui de Louis XIV, c'est qu'elle
possédait deux trésors bien autrement précieux, qui lui appartenaient dans
la demeure de Scarron, et qu'elle avait perdus dans le Versailles du
Roi-Soleil; deux trésors vraiment beaux, vraiment inestimables: la
Jeunesse et la Gaieté.



VII


L'APPARTEMENT DE MME DE MAINTENON


Si le temps est destructeur, l'homme est plus destructeur encore: _Tempus
edax homo edacior._ L'appartement de Mme de Maintenon à Versailles; cet
appartement célèbre, où, pendant trente années, Louis XIV passa une grande
partie de ses journées et de ses soirées, n'est plus maintenant qu'un
petit musée, et, le croirait-on? on n'y voit que des tableaux de batailles
de la Révolution française. Pas un meuble du temps de Louis XIV, pas un
portrait de Mme de Maintenon, pas un souvenir, pas une inscription qui
rappelle l'illustre compagne du Grand Roi.

La pensée générale qui a présidé à la restauration du palais pouvait
avoir, je n'en disconviens pas, une certaine grandeur au point de vue
patriotique; mais, sous le double rapport de l'art et de l'histoire, elle
était absolument défectueuse.

Placer les fastes de la Révolution et de l'Empire dans le sanctuaire de la
Monarchie de droit divin, c'était enlever toute sa physionomie à la
demeure du Grand Roi. L'image de Napoléon n'est pas plus à sa place à
Versailles que ne le serait la statue de Louis XIV au sommet de la colonne
Vendôme.

Toutefois, si l'on veut être juste, il ne faut pas oublier que
Louis-Philippe, dans les réparations de Versailles, était loin d'avoir ses
coudées franches. Un souffle révolutionnaire si violent circulait dans
toute l'Europe, que la restauration du palais de la monarchie absolue
était chose très difficile et paraissait peu opportune. Au moment où
l'oeuvre fut entreprise, on aurait pu dire avec l'auteur des _Ruines_:
«Ici fut le siège d'un empire puissant; ces lieux maintenant si déserts,
jadis une multitude vivante animait leur enceinte; ces murs où règne un
morne silence retentissaient des cris d'allégresse et de fêtes, et
maintenant voilà ce qui reste d'une vaste domination: une lugubre
squelette, un souvenir obscur et vain, une solitude de mort; le palais des
rois est devenu le repaire des bêtes fauves! Comment s'est éclipsée tant
de gloire? [1]»

[Note 1: Volney, _les Ruines._]

Telle était l'état de dégradation du château de Versailles, quand
Louis-Philippe entreprit de le réparer, malgré les criailleries des
iconoclastes modernes. Le roi-citoyenne put défendre le palais du
Roi-Soleil qu'en le plaçant, en quelque sorte, sous la sauvegarde des
gloires républicaines et impériales. Pour se faire pardonner une tentative
contraire aux intérêts destructeurs des démagogues, qui ont l'horreur du
passé, il dut faire des commandes à une foule d'artistes de second ordre,
dont les travaux furent beaucoup plus remarquables par le nombre que par
le mérite. De là ce mélange entre les genres les plus disparates; de là
cette confusion bizarre entre des gloires qui semblent tout étonnées de se
trouver côte à côte; de là ce Panthéon qui a le caractère d'une Babel.

M. Lavallée le dit avec beaucoup de raison: «Le musée national a fait
subir à l'intérieur du château de Versailles une transformation complète.
L'intention de ce musée était excellente, l'exécution n'y a pas répondu.
Entreprise par des hommes peu versés dans l'histoire du XVIIe siècle, elle
a malheureusement bouleversé les parties les plus intéressantes du
château, et c'est ainsi que l'appartement de Mme de Maintenon, presque
méconnaissable aujourd'hui, est occupé par trois salles des campagnes de
1793, 1794, 1795.»

L'escalier de marbre ou escalier de la reine aboutit à un vestibule. A
gauche de ce vestibule est la salle des gardes du roi [1]. A droite,
faisant face à cette salle, était le logement de Mme de Maintenon. C'est à
peine aujourd'hui si l'on en découvre les traces.

[Note 1: Salle no. 129 de la _Notice du Musée_, par M. Soulié.]

Non seulement, en effet, il est entièrement démeublé, mais il est
rapetissé, à cause de l'escalier que Louis-Philippe fit construire pour
continuer l'escalier de marbre jusqu'aux attiques, et qui coupa en deux
l'ancien appartement de la compagne du roi.

Cet appartement, de plain-pied avec celui de Louis XIV, se composait de
quatre pièces, dont deux antichambres qui ne forment aujourd'hui qu'une
seule pièce [2]. Après venait la chambre à coucher de Mme de Maintenon[3].

[Note 2: Salle no. 141, _id._]
[Note 3: Salle no. 142, _id._]

Cette salle, qui a été subdivisée lors de l'établissement des galeries
historiques, pour continuer l'escalier de marbre jusqu'au second étage,
formait, sous Louis XIV, une grande pièce éclairée par trois fenêtres.
Entre la porte où l'on y entrait et la cheminée actuellement détruite[4],
étaient, dit Saint-Simon: «le fauteuil du roi adossé à la muraille, une
table devant lui et un pliant autour pour le ministre qui travaillait.

[Note 4: Cette cheminée se trouvait au fond de la pièce à droite du
tableau représentant le combat de Boussu, no. 2295 de la _Notice._]

De l'autre côté de la cheminée, une niche de damas rouge et un fauteuil où
se tenait Mme de Maintenon, avec une petite table devant elle. Plus loin,
son lit dans un enfoncement [1]. Vis-à-vis les pieds du lit, une porte et
cinq marches [2].»

[Note 1: Le lit de Mme de Maintenon était dans la partie actuellement
occupée par l'escalier de stuc construit sous le règne de Louis-Philippe,
et qui continue l'escalier de marbre.]

[Note 2: Ces cinq marches, qui servaient à monter dans la quatrième et
dernière pièce de l'appartement (grand cabinet de Mme de Maintenon, salle
N° 143 de la _Notice_), ont été supprimées, le sol de cette dernière ayant
été baissé.]

Chez elle avec le roi, dit encore Saint-Simon, «ils étaient chacun dans
leur fauteuil, une table devant chacun d'eux, aux deux coins de la
cheminée, elle du côté du lit, le roi le dos à la muraille, du côté de la
porte de l'antichambre, et deux tabourets devant sa table, un pour le
ministre qui venait travailler, l'autre pour son sac.»

En somme, cet appartement n'avait rien de splendide. «Je ne sais, a dit M.
Lavallée [3], si la femme de chambre de quelque parvenu de nos jours se
contenterait de cette chambre unique où Louis XIV venait travailler, où
Mme de Maintenon mangeait, couchait, s'habillait, recevait toute la cour,
où tout le monde passait, disait-elle, comme dans une église.

[Note 3: Introduction aux _Curiosités historiques_ sur Louis XIII, Louis
XIV et Louis XV, par M. Le Roi.]

Au reste, les princesses, les princes, le roi lui-même, n'étaient pas plus
commodément logés. Tout avait été sacrifié au faste, à l'éclat, à la
représentation dans ce magnifique château. Louis XIV était perpétuellement
en scène et y tenait sans interruption son rôle de roi; mais au milieu de
toutes ces peintures, ces dorures, ces marbres, ces splendeurs, on n'avait
pas une seule des aisances de nos jours; on gelait dans ces immenses
pièces, dans ces grandes galeries, dans ces chambres ouvertes de toutes
parts.»

Maintenant que nous connaissons l'appartement de la compagne de Louis XIV,
jetons un coup d'oeil sur l'existence qu'elle y menait. Elle se levait
ordinairement entre 6 et 7 heures, et allait aussitôt à la messe, où elle
communiait trois ou quatre fois par semaine. La journée se passait en
bonnes oeuvres, en écritures, en visites à Saint-Cyr. Le roi venait
régulièrement chez elle tous les soirs, vers 5 ou 6 heures, et y restait
jusqu'à 10, heure où il allait souper.

Le train de maison de Mme de Maintenon était modeste. Le roi lui donnait
quarante-huit mille livres par an, plus douze mille livres pour ses
étrennes, et cette somme passait presque tout entière en aumônes. Auprès
d'elle étaient sa vieille servante Manon, l'ancienne compagne des jours
d'adversité, et un petit nombre de domestiques respectueux et silencieux.
Son rang, qui la plaçait entre les simples particuliers et les reines,
n'étant pas bien déterminé, il eût été difficile qu'elle vécût
habituellement au milieu de l'étiquette de la cour. Aussi ne sortait-elle
guère de son appartement. «Son élévation, dit Voltaire, ne fut pour elle
qu'une retraite.»

Pendant que Mme de Maintenon se recueille ainsi, tout près d'elle la cour
s'agite. L'escalier de marbre, au bas duquel est la demeure du dauphin, et
qui conduit à la fois aux appartements de la dauphine[1], à ceux de Mme de
Maintenon et à ceux de Louis XIV, est sans cesse encombré par ces hommes
«qui sont maîtres de leurs gestes, de leurs yeux, de leur visage, qui
dissimulent les mauvais offices, sourient à leurs ennemis, déguisent leurs
passions[2]». C'est cet escalier qu'ils montent pour assister au lever et
au coucher du roi. Ils passent dans la salle des gardes[3], puis dans
l'antichambre du roi[4], puis dans la chambre des Bassans, où ils
attendent le lever du monarque.

[Note 1: Depuis la mort de Marie-Thérèse, les appartements de la reine
étaient occupés par la dauphine.]
[Note 2: La Bruyère, _De la Cour_.]
[Note 3: Salle N° 120 de la _Notice du Musée_.]
[Note 4: Salle N° 121, _id_.]


     Avec vos brillantes hardes
     Et votre ajustement,
     Faites tout le trajet de la salle des gardes;
     Et vous peignant galamment,
     Portez de tous côtés vos regards brusquement;
     Ne manquez pas, d'un haut ton,
     De les saluer par leur nom,
     De quelque rang qu'ils puissent être.
     Cette familiarité
     Donne à quiconque en use un air de qualité.
     Grattez du peigne à la porte
     De la Chambre du roi,
     Ou si, comme je prévoi,
     La presse s'y trouve trop forte,
     Montrez de loin votre chapeau,
     Ou montez sur quelque chose
     Pour faire voir votre museau;
     Et criez sans aucune pause,
     D'un ton rien moins que naturel:
     Monsieur l'huissier, pour le marquis un tel[1].

[Note 1: Molière, _Remerciement au Roi_.]

La chambre des Bassans[2], ainsi nommée parce qu'on y voit des tableaux de
ce maître, est le salon d'attente qui précède la chambre à coucher de
Louis XIV. Il y a plusieurs entrées différentes: l'entrée familière pour
les princes, la grande entrée pour les grands officiers de la couronne; la
première entrée pour ceux qui, par leur charge, ont un brevet d'entrée;
l'entrée de la chambre pour les officiers de la chambre du roi. Le
cérémonial est réglé de la manière la plus précise. Le garçon de la
chambre ouvre les deux battants de la porte seulement pour le dauphin et
les princes du sang. La porte s'ouvre pour chaque autre personne admise et
se referme immédiatement.

[Note 2: _État de France_ en 1694.]

«On doit gratter doucement aux portes de la chambre; de l'antichambre et
des cabinets, et non pas heurter rudement. De plus, si l'on veut sortir
les portes étant fermées, il n'est pas permis d'ouvrir soi-même la porte;
mais on doit se la laisser ouvrir par l'huissier[1].»

[Note 1: Salle no 123 de la _Notice du Musée_. Sous Louis XIV, cette
salle, qui forme actuellement le salon de l'Oeil-de-Boeuf, était divisée en
deux pièces: la première était la chambre des Bassans; la seconde servit
de chambre à coucher au roi jusqu'en 1691, année ou il s'installa dans la
salle suivante (no 124), pour y demeurer jusqu'à sa mort.]

A 8 heures, Louis XIV se lève et fait sa prière. Puis il sort de la
balustrade de son lit, et il dit: «Au conseil!» Jusqu'à midi et demi, il
travaille avec ses ministres. Ensuite, escorté par les princes, les
princesses, les officiers, les grands seigneurs, il se rend à la messe,
traversant la galerie des Glaces, où tout individu peut le voir, lui
présenter un placet, et même lui parler. Il passe par les salons de la
Guerre, d'Apollon, de Mercure, de Mars, de Diane, de Vénus et de
l'Abondance[2], et arrive à la chapelle, qui s'élève dans toute la hauteur
du rez-de-chaussée et du premier étage[3]. En bas se trouvent l'autel et
la chaire, où prêchent tour à tour Bossuet, Bourdaloue et Massillon. Le
haut est occupé par les tribunes.

[Note 2: Ces salons, qui forment ce qu'on appelait les grands appartements
du roi, portent les nos 112, 111, 110, 109, 108, 107, 106, de la _Notice
du Musée_.]
[Note 3: Il ne faut pas confondre cette chapelle avec la chapelle
actuelle, qui ne fut inaugurée qu'en 1710. Le salon d'Hercule (no 106 de
la _Notice_), qui sert aujourd'hui d'entrée aux grands.]

«Les grands forment un vaste cercle au pied de l'autel, et paraissent
debout, le dos tourné directement au prêtre et aux saints mystères, et les
faces élevées vers leur roi, que l'on voit à genoux sur une tribune, et à
qui ils semblent avoir tout l'esprit et tout le coeur appliqués. On ne
laisse point de voir dans cet usage une espèce de subordination, car ce
peuple paraît adorer le prince, et le prince adorer Dieu[1].»

[Note 1: La Bruyère, _De la Cour_.]

Après la messe, le roi dîne, ordinairement en petit couvert, seul dans sa
chambre. A 2 heures, il va tirer dans son parc, ou se promener dans ses
jardins, ou courre le cerf, soit à cheval, soit en calèche. Vers 5 ou 6
heures du soir, il se rend, comme nous l'avons déjà dit, chez Mme de
Maintenon; et là il travaille de nouveau, avec ses ministres, une grande
partie de la soirée. Il la quitte vers 9 ou 10 heures, et, de chez elle,
il va soit à la comédie, soit à l'_appartement_.

[Note: appartements, fut de 1682 à 1710 la chapelle du château. La partie
du palais dans laquelle se trouvent le salon d'Hercule et le vestibule
au-dessous relie l'aile du nord à la partie centrale. C'est sur cet
emplacement que s'élevait, dans toute la hauteur du rez-de-chaussée et du
premier étage, la chapelle, dont un tableau, représentant Dangeau reçu
grand maître de l'ordre de Saint-Lazare, reproduit la disposition
intérieure. Ce tableau est dans la salle no 9 de la _Notice du Musée_ et
porte le no 164.]

On désigne sous ce nom la réunion de toute la cour dans les grands
appartements du roi. Le _Mercure galant_ de 1682 donne une description
curieuse de ces soirées, dont l'usage s'établit dès la première année de
l'installation définitive de Louis XIV à Versailles. «Le roi, dit le
_Mercure_, permet l'entrée de son grand appartement de Versailles le
lundi, le mercredi et le jeudi de chaque semaine pour y jouer à toutes
sortes de jeux depuis 6 heures du soir jusqu'à 10, et ces jours-là sont
nommés jours d'_appartement_.»

On monte par le grand escalier du Roi ou des Ambassadeurs, ce magnifique
escalier que décorent les sculptures de Coysevox, les peintures de Lebrun
et de Van der Meulen[1]. On entre par le salon de l'Abondance[2], ainsi
nommé parce que les bas-reliefs représentant l'Abondance sont au-dessus de
la porte de marbre. C'est dans cette salle, ornée par des tableaux du
Carrache, du Guide, de Paul Véronèse, que sont dressés les buffets pour
les rafraîchissements. On trouve le salon de Vénus[3], rempli de meubles
splendides; puis le salon de Diane[4], où est le billard et où des
orangers s'épanouissent dans des caisses d'argent.

[Note 1: L'escalier des Ambassadeurs, appelé aussi grand escalier du Roi,
était situé dans l'aile du nord et conduisait aux grands appartements de
Louis XIV. Il fut détruit en 1750, par suite de remaniements faits au
logement de Louis XV.]
[Note 2: Salle no 106 de la _Notice du Musée_.]
[Note 3: Salle no 107, _id_.]
[Note 4: Salle no 108, _id_.]

Le salon de Mars[1], où l'on admire six portraits du Titien, _Jésus et les
pèlerins d'Emmaüs_ par Véronèse, _la Famille de Darius aux pieds
d'Alexandre_ par Lebrun, est la salle où l'on joue. Un _trou-madame_ de
marqueterie, posé sur une table de velours vert et entouré de pentes de
velours cramoisi à franges d'or, est au milieu de la chambre. Il y a des
tables pour les jeux de cartes et pour les autres jeux de hasard. La salle
suivante est le salon de Mercure[2], où il y a des Carrache, des Titien,
des Van Dyck; le lit de parade y est dressé.

[Note 1: Salle N° 109 de la _Notice_.]
[Note 2: Salle N° 110, _id_.]

Puis apparaît le magnifique saron d'Apollon[3], qui est la salle du Trône.
Au fond de la chambre s'élève une estrade couverte d'un tapis de Perse à
fond d'or. Un trône d'argent de huit pieds de haut est au milieu. Quatre
statues d'enfants, portant des corbeilles de fleurs, soutiennent le siège
et le dossier, garnis de velours cramoisi. Le _David_ du Dominiquin, le
_Thomiris_ de Rubens, des tableaux du Guide et de Van Dyck embellissent ce
salon, où Louis XIV donne audience aux ambassadeurs étrangers, et où, les
jours d'appartement, on fait de la musique et l'on danse.

[Note 3: Salle N° 111, _id_.]

Ces jours-là, tout s'agite, tout s'anime. A l'éblouissante clarté des
lustres, les diamants, les joyaux étincellent.

On s'extasie devant les toilettes resplendissantes des plus belles femmes
de France. «Les uns choisissent un jeu, et les autres s'arrêtent à un
autre. D'autres ne veulent que regarder jouer, et d'autres que se promener
pour admirer l'assemblée et la richesse de ces grands appartements.
Quoiqu'ils soient remplis de monde, on n'y voit personne qui ne soit d'un
rang distingué, tant hommes que femmes. La liberté de parler y est
entière.... Cependant le respect fait que personne ne haussant trop la
voix, le bruit qu'on entend n'est point incommode.... Le roi descend de sa
grandeur pour jouer avec plusieurs de l'assemblée qui n'ont jamais eu un
pareil honneur. Ce prince va tantôt à un jeu, tantôt à un autre. Il ne
veut ni qu'on se lève, ni qu'on interrompe le jeu quand il approche[1].»

[Note 1: _Mercure galant_, décembre 1682.]

A 10 heures, la réunion cesse. C'est le moment où Louis XIV va souper,
ordinairement au grand couvert, avec la famille royale, dans la pièce
qu'on appelle l'antichambre du roi[2]. C'est là qu'est la nef de vermeil,
qui a la forme d'un navire démâté. On y enferme, entre des «coussins de
senteurs», les serviettes du monarque. Toutes les personnes qui passent
devant la nef, même les princesses, doivent saluer, comme devant le lit du
roi, quand on passe dans la chambre à coucher.

[Note 2: Salle no 121 de la _Notice_.]

Le souper fini, Louis XIV rentre dans sa chambre, où il reçoit sa famille
intime, son frère, ses enfants, avec leurs maris ou leurs femmes. Il
cause, jusqu'au coucher, qui a lieu vers minuit ou une heure. Les plus
grands seigneurs ambitionnent l'honneur de porter alors le bougeoir,
pendant que le souverain se déshabille. C'est, comme le remarque
Saint-Simon, une distinction, une faveur qui se compte, tant Louis XIV a
l'art de donner l'être à des riens.

La tâche des courtisans est terminée pour aujourd'hui. Les lumières sont
éteintes. Tout est rentré dans l'ombre et le silence. Enfin, c'est l'heure
du repos. Mais on dort peu, et l'on dort mal dans ce pays, dont parle La
Bruyère, «qui est à quelque quarante-huit degrés d'élévation du pôle et à
plus de onze cents lieues de mer des Iroquois et des Hurons.» Là le
sommeil de la nuit est troublé par les réminiscences d'hier, comme par
les inquiétudes relatives à demain, et l'on n'oublie ni ses ambitions, ni
ses soucis, parce qu'on «se couche et on se lève sur l'intérêt».



VIII


LA MARQUISE DE CAYLUS


Au milieu de la cour de Versailles, vieillie et attristée, apparaissent çà
et là des figures jeunes, riantes, lumineuses, de frais et sémillants
visages qui éclairent le palais et jettent un peu de vie sur la gravité du
cérémonial et sur les ennuis de l'étiquette.

Louis XIV aimait la jeunesse. Quant à Mme de Maintenon, qui n'eut jamais
d'enfants, elle se dédommageait de la cruauté du sort, en veillant, avec
une sollicitude toute maternelle, sur des jeunes filles qu'elle
chérissait. C'est ainsi qu'elle fit l'éducation de sa nièce à la mode de
Bretagne, la jolie et gracieuse Mlle de Murçay-Villette; un vrai type de
Française, gaie, rieuse, même un peu caustique, animée, amusante,
entraînante, entraînée.

Elle mérite une mention spéciale dans la galerie de Versailles, cette
petite magicienne, qui maniait aussi bien la plume que l'éventail, cette
femme d'esprit qui a eu l'honneur d'être citée par Sainte-Beuve comme le
modèle des qualités exquises dont il résume l'ensemble par ce seul mot:
l'_urbanité;_ cette enchanteresse à qui Mme de Maintenon disait: «Vous
savez bien vous passer des plaisirs, mais les plaisirs ne peuvent se
passer de vous.»

Marguerite de Murçay-Villette, marquise de Caylus, naquit en 1673.
Benjamin de Valois, marquisde Villette, son grand-père, avait épousé
Arthémise d'Aubigné, fille du fameux Théodore-Agrippa d'Aubigné, le
soldat-poète, l'austère et fougueux calviniste, le fier et satirique
compagnon d'Henri IV; Théodore-Agrippa d'Aubigné, dont le fils fut père de
Mme de Maintenon. La petite de Villette-Murçay avait sept ans, et son
père, qui servait dans la marine, faisait campagne, lorsque Mme de
Maintenon résolut de la convertir au catholicisme.

C'était le moment où Louis XIV convertissait les huguenots de son royaume.
L'enfant fut enlevée à sa famille et conduite à Saint-Germain.

«Je pleurai d'abord beaucoup, dit-elle dans ses _Souvenirs_; mais je
trouvai le lendemain la messe du roi si belle, que je consentis à me faire
catholique, à condition que je l'entendrais tous les jours, et qu'on me
garantirait du fouet. C'est là toute la controverse qu'on employa, et la
seule abjuration que je fis.»

M. de Murçay-Villette fut d'abord indigné; mais il finit par s'adoucir et
par embrasser lui-même la religion catholique dans des conditions plus
sérieuses. Comme le roi l'en félicitait: «C'est la seule occasion de ma
vie, répondit-il, où je n'ai point eu pour objet de plaire à Votre
Majesté.»

Mme de Maintenon, qui avait des aptitudes spéciales comme éducatrice, prit
plaisir à s'occuper de sa nièce. «On m'élevait, dit celle-ci, avec un soin
dont on ne saurait trop louer Mme de Maintenon. Il ne se passait rien à la
cour sur quoi elle ne me fît faire des réflexions selon la portée de mon
esprit, m'approuvant quand je pensais bien, me redressant quand je
pensais mal. Ma journée était remplie par des maîtres, la lecture et des
amusements honnêtes et réglés; on cultivait ma mémoire par des vers qu'on
me faisait apprendre par coeur; et la nécessité de rendre compte de ma
lecture ou d'un sermon, si j'en avais entendu, me forçait à y donner de
l'attention. Il fallait encore que j'écrivisse tous les jours une lettre à
quelqu'un de ma famille, ou à tel autre que je voulais choisir, et que je
la portasse tous les soirs à Mme de Maintenon, qui l'approuvait ou la
corrigeait, selon qu'elle était bien ou mal.»

A treize ans, Mlle de Villette était déjà charmante. Les plus grands
seigneurs, M. de Roquelaure et M. de Boufflers, demandèrent sa main. Mme
de Maintenon ne crut pas devoir accepter pour sa nièce des propositions
si brillantes: «Ma nièce n'est pas un assez grand parti pour vous,
dit-elle à M. de Boufflers. Je n'en sens pas moins ce que vous voulez
faire pour moi. Je ne vous la donnerai point, mais je vous regarderai à
l'avenir comme mon neveu.»

La femme qui tenait ce langage avait ce qu'on peut appeler l'ostentation
de la modestie. Elle mit une sorte de gloriole fort mal placée à faire
faire à sa charmante nièce un mariage médiocre et lui choisit un époux
sans mérite, sans fortune et même sans conduite, M. de Tubières, marquis
de Caylus. La jeune mariée n'avait pas encore quatorze ans. Le roi lui
donna une modique pension et un collier de perles de dix mille écus.

Mais bientôt, après son mariage, elle eut un logement à Versailles, où sa
beauté ne manqua pas d'exciter l'enthousiasme. Saint-Simon, qui pourtant
n'a pas l'admiration facile, s'écrie à propos d'elle: «Jamais un visage si
spirituel, si touchant, jamais une fraîcheur pareille, jamais tant de
grâces ni plus d'esprit, jamais tant de gaieté et d'amusement, jamais de
créature plus séduisante.» Mme de Caylus fut l'une des héroïnes de ces
représentations d'_Esther_, dont le souvenir est resté comme l'un des plus
gracieux épisodes de la seconde moitié du grand règne.

Mme de Maintenon avait fondé en 1685, à Saint-Cyr, tout près de
Versailles, une maison pour l'éducation gratuite de deux cent cinquante
«demoiselles nobles et pauvres». La religion et la littérature y étaient
en grand honneur. Quelques-unes des élèves de la classe des grandes,--_les
bleues_,--déclamaient devant leurs compagnes _Cinna, Andromaque,
Iphigénie_. Mais on s'aperçut vite qu'elles avaient trop de dispositions
pour le théâtre, et Mme de Maintenon écrivit à Racine: «Nos petites
viennent de jouer votre _Andromaque_, et l'ont si bien jouée qu'elles ne
la joueront plus, ni aucune de vos pièces.»

Mais, si la tragédie était ainsi proscrite, on ne renonçait pas à la
poésie. Mme de Maintenon, grande admiratrice de Racine, le pria de
composer, pour Saint-Cyr, une sorte de poème moral et historique, puisé à
une source religieuse. On était alors en 1688. Racine avait près de
cinquante ans, et depuis douze années il avait renoncé au théâtre, tout en
étant dans la plénitude de l'inspiration et du génie. Les scrupules
religieux l'éloignaient de la scène. Il avait fait à Dieu le plus héroïque
des sacrifices pour un artiste: celui de sa gloire. Il s'était condamné,
ce grand poète, au silence, et de ses propres mains il avait dételé les
coursiers qui conduisaient son char de triomphe dans les sphères étoilées
de l'art. Quand il vit le moyen de concilier ses anciens penchants avec
les sentiments qui l'en avaient détourné, il tressaillit. Le poète et le
dévot allaient enfin être d'accord. De leur alliance naquit _Esther_,
cette oeuvre exquise, qui tient à la fois de la tragédie et de l'élégie;
cette pièce, pleine de tendresse et de larmes, digne du poète dont son
fils a dit: «Mon père était un homme tout sentiment, tout coeur.» Réveillé
comme d'un long sommeil, Racine avait puisé dans le repos une fraîcheur
d'impressions, une originalité nouvelle. «A quinze ans, dit M. Michelet,
Mme de Caylus vit naître _Esther_, en respira le premier parfum, en
pénétra si bien l'esprit, qu'elle semblait, par l'émotion de sa voix, y
ajouter quelque chose.»

Dans l'origine, elle ne devait y jouer aucun rôle. Mais, un jour que
Racine était en train de lire à Mme de Maintenon plusieurs scènes de la
pièce, elle se mit à les déclamer d'une façon si touchante, que ce poète
enthousiasmé composa pour elle un prologue, celui de la _Piété_.

La première représentation eut lieu à Saint-Cyr, le 26 janvier 1689. Le
vestibule des dortoirs, situé au deuxième étage du grand escalier des
_demoiselles_, était partagé en deux parties: l'une pour la scène, l'autre
pour les spectateurs. On avait construit le long des murs deux
amphithéâtres: l'un, petit, destiné aux dames de la communauté; l'autre,
plus grand, réservé aux élèves. Sur les gradins d'en haut étaient les plus
jeunes, _les rouges_, ensuite _les vertes_, puis _les jaunes_, puis en
bas les plus âgées, _les bleues_, toutes avec le ruban des couleurs de
leur classe. La représentation se donnait le jour, mais on avait fermé
toutes les fenêtres; les escaliers, les couloirs, la salle de spectacle,
étincelaient des feux de lustres de cristal. Entre les deux amphithéâtres
étaient des sièges pour le roi, pour Mme de Maintenon et pour quelques
spectateurs admis, par une faveur exceptionnelle, à l'honneur d'applaudir
_Esther_.

Louis XIV arrive à 3 heures de l'après-midi. Aussitôt, la pièce commence.
D'une voix attendrie et mélodieuse, Mme de Caylus dit le prologue de la
Piété; un murmure d'émotion, d'enthousiasme, circule dans le noble
auditoire:

    Du séjour bienheureux de la Divinité,
    Je descends dans ce lieu par la grâce habité;
    L'Innocence s'y plaît, ma compagne éternelle,
    Et n'a point sous les cieux d'asile plus fidèle.
    Ici, loin du tumulte, aux devoirs les plus saints
    Tout un peuple naissant est formé par mes mains.
    Je nourris dans son coeur la semence féconde
    Des vertus dont il doit sanctifier le monde.
    Un roi qui me protège, un roi victorieux
    A commis à mes soins ce dépôt précieux.
    C'est lui qui rassembla ces colombes timides,
    Éparses en cent lieux, sans secours et sans guides;
    Pour elles, à sa porte élevant ce palais,
    Il leur y fit trouver l'abondance et la paix...

Avec ses dix-sept ans, sa voix si pure, sa tendre et idéale beauté, Mme de
Caylus ressemble à un ange. Dès les premiers vers du prologue, le succès
va aux étoiles. Louis XIV se sent tout rajeuni. Voilà enfin une
distraction digne du Grand Roi. Comme on se représente bien cette
animation moitié sainte, moitié profane; ces jeunes filles naïves et
charmantes, qui disent, avant d'entrer en scène, un _Veni Creator_; ces
actrices improvisées, qu'électrisent la musique, la poésie, la rampe, et,
plus encore que tout cela, la présence de celui qui est leur protecteur,
leur providence sur cette terre! Le plus grand des rois dans la salle, le
plus grand des poètes dans la coulisse, des actrices plus gracieuses les
unes que les autres; des vers où tout est noble, idéal, harmonieux; des
choeurs dont la céleste mélodie est l'hymne de la prière, le cantique de
l'amour divin; une mise en scène splendide, d'admirables décors, des
costumes persans où resplendit l'éclat des joyaux de la couronne, et,
choses plus séduisantes que le prestige du trône, que les rayons de
l'astre royal: le charme de la jeunesse, la fraîcheur des imaginations, la
douce et pénétrante poésie des âmes de jeunes filles, quel spectacle! quel
enivrement! Mlle de Veilhan représente Esther; Mlle de La Maisonfort,
Élise; Mlle de Lastic, Assuérus; Mlle d'Abancourt Aman; Mlle de Marsilly,
Zarès; Mlle de Mornay, Hydaspe. Le rôle de Mardochée est joué en
perfection par Mlle de Glapion, cette jeune personne qui a fait dire à
Racine: «J'ai trouvé un Mardochée dont la voix va jusqu'au coeur.»

Derrière le décor, le poète surveille les entrées, comme un régisseur de
la scène. Mlle de La Maisonfort, intimidée, a failli un instant manquer de
mémoire. Quand elle rentre dans la coulisse, il lui dit: «Ah!
mademoiselle, voici une pièce perdue.»

Et la belle jeune fille se met à pleurer. Aussitôt Racine la console, et,
tirant son mouchoir de sa poche, il lui essuie les yeux, ainsi qu'on
ferait pour un enfant. Elle rentre en scène et joue comme une actrice
consommée. Ses yeux sont encore un peu rouges, et Louis XIV, à qui rien
n'échappe, dit tout bas: «La petite chanoinesse a pleuré.»

Mme de Maintenon a peine à dissimuler l'extrême joie que lui cause le
succès de ses chères «filles». Louis XIV, ému et ravi, accorde au poète et
aux actrices son suffrage, la plus précieuse des récompenses, et, à la fin
de la représentation, Racine se précipite à la chapelle et tombe à genoux
dans un élan de reconnaissance.

Les représentations suivantes ont encore plus d'éclat que la première. Mme
de Caylus prend le rôle d'Esther et s'y surpasse. Un divertissement
d'enfants, comme dit Racine, devient l'empressement de toute la cour. La
faveur d'une invitation est plus enviée, plus difficile à obtenir qu'un
voyage à Marly. Louis XIV entre le premier dans la salle, et il se tient
debout, la canne à la main, sur le seuil de la porte, jusqu'à ce que tous
les invités aient pénétré dans l'enceinte. Mme de Sévigné, admise à la
représentation du 19 février 1689, ne se possède pas de joie. Elle a pour
voisin le maréchal de Bellefonds, à qui elle communique tout bas ses
impressions enthousiastes. Le maréchal se lève dans un entr'acte et va
dire au roi combien il est content. «Je suis auprès d'une dame,
ajoute-t-il, qui est bien digne d'avoir vu _Esther_.»

A la fin de la pièce, Louis XIV adresse quelques paroles à plusieurs des
spectateurs. Il s'arrête devant Mme de Sévigné et lui parle avec
bienveillance. La marquise, toute fière d'un tel honneur, a mentionné
cette conversation dans une de ses lettres:

«Le roi me dit: Madame, je suis assuré que vous avez été contente. Racine
a beaucoup d'esprit.--Moi, sans m'étonner, je réponds:--Sire, il en a
beaucoup; mais, en vérité, ces jeunes personnes en ont beaucoup aussi;
elles entrent dans le sujet, comme si elles n'avaient jamais fait autre
chose.--

Ah! pour cela, il est vrai.--Et puis Sa Majesté s'en alla et me laissa
l'objet de l'envie.»

Ce dernier mot n'est-il pas caractéristique? La femme la plus spirituelle
du royaume est ivre de joie parce que le roi lui a parlé. Quel prestige
que celui de ce monarque incomparable, dont la moindre marque d'attention
faisait l'objet de l'envie de toute la cour!

_Esther_ avait eu trop de succès. Soit par piété, soit par jalousie, on ne
tarda pas à critiquer ces représentations qui avaient été si brillantes.
Il fallait bien, bon gré malgré, reconnaître le génie du poète, le
talent des actrices. La critique porta sur d'autres points. On dit que ce
mélange de cloître et de théâtre n'était pas une bonne chose; que
l'amour-propre desjeunes filles serait surexcité par de pareils
divertissements. Bourdaloue et Bossuet avaient assisté aux
représentations, comme pour les approuver par leur présence. Mais le
nouveau directeur de Mme de Maintenon, Godet-Desmaretz, évêque de
Chartres, se prononça contre ces fastueuses exhibitions des demoiselles
de Saint-Cyr. Elles furent donc supprimées, et _Athalie_, commandée après
le succès d'_Esther_ et déjà apprise par les demoiselles de Saint-Cyr,
fut jouée, en 1690, sans pompe, sans théâtre, sans décorations, sans
costume, dans la _classe bleue_, en la seule présence du roi, de Mme de
Maintenon et d'une dizaine de personnes.

Ce ne furent pas seulement les représentations d'_Esther_ qu'on trouva
trop mondaines. La jeune femme qui s'y était tant fait admirer, Mme de
Caylus, ne garda pas longtemps sa faveur à la cour. Elle avait trop
d'esprit, trop de gaieté, trop de liberté d'allures et de paroles, pour ne
pas s'attirer des disgrâces. Cette jolie, cette spirituelle marquise, qui
n'avait pas encore vingt ans, comme beaucoup de ses contemporaines, se
partageait entre Dieu et le monde; mais, par malheur, la part du monde
était de beaucoup la plus grande. Pour Mme de Caylus, les prières
passaient après les plaisirs. Son caractère mobile, malicieux,
superficiel, ne se prêtait pas à l'austérité d'une dévotion sérieuse, et,
quand la cour prenait des attitudes un peu claustrales, elle s'y sentait
dépaysée. Mariée à un homme sans mérite et toujours en campagne ou à la
frontière, Mme de Caylus fut, dès le début, livrée à elle-même. Aimant la
médisance, sinon la calomnie, ne craignant pas de provoquer une inimitié
pour le plaisir de dire un bon mot, habituée à la société et aux malices
de la duchesse de Bourbon, qui, sans avoir tout l'esprit de sa mère, Mme
de Montespan, en avait les goûts satiriques, Mme de Caylus se moquait un
peu de tout. C'était là un genre de passe-temps que Louis XIV ne
pardonnait guère. Elle avait eu l'imprudence de dire, en parlant de la
cour: «On s'ennuie si fort dans ce pays-ci, que c'est être exilée que d'y
vivre.»

Le roi la prit au mot et lui défendit de reparaître dans «ce pays» où l'on
s'ennuyait tant. Il la trouvait trop fine, trop perspicace, trop habile à
se servir de l'arme du ridicule, si meurtrière dans la main d'une jolie
femme. Il pensait même que cette éducation futile ne faisait que
médiocrement honneur à Mme de Maintenon, et celle-ci n'avait pas intérêt à
laisser près du roi une jeune femme qui aurait pu faire du tort à
Saint-Cyr. Aussi la disgrâce de Mme de Caylus fut-elle de longue durée.
Pendant treize ans, la marquise resta éloignée de la cour et comme en
pénitence. Elle n'acheta son pardon qu'à force de tenue, de soumission, de
piété. Mais ce pardon fut complet.

Le 10 février 1707, elle, reparut à Versailles, au souper du roi, et reçut
le meilleur accueil. Veuve depuis deux années environ, elle n'avait que
trente-trois ans et ne songeait pas à se remarier. Belle comme un ange et
plus séduisante que jamais, elle reconquit toute la faveur de Mme de
Maintenon, dont elle devint la compagne assidue, et resta au palais de
Versailles jusqu'à la mort de Louis XIV. Elle revint ensuite à Paris, où
elle habita une petite maison contiguë aux jardins du Luxembourg. Elle y
donnait à souper à des grands seigneurs, à des savants, et son salon était
un centre intellectuel, où les traditions du XVIIe siècle se perpétuaient
dans les premières années du XVIIIe. Ce fut là qu'elle mourut en 1729,
âgée de cinquante-six ans.

Quelques mois avant, elle avait rédigé, sous le titre modeste de
_Souvenirs_, les courts et spirituels mémoires qui rendront son nom
immortel. Ses amis, sous le charme de son esprit si vif, la suppliaient
depuis longtemps d'écrire pour eux, non pas pour le public, les anecdotes
qu'elle contait si bien. Elle finit par céder à leur prière et jeta sur le
papier quelques récits, quelques portraits. Quel bijou que ces
_Souvenirs_, écrits au courant de la plume, sans prétention, sans dates,
sans ordre chronologique, et où, depuis un siècle, tous les historiens ont
puisé[1]! Que de choses dans ce petit livre, qui apprend plus en quelques
lignes que d'interminables volumes! Comme il est féminin et comme il est
français! Le goût de Voltaire pour ces charmants _Souvenirs_ se comprend
sans peine. Qui, mieux que Mme de Caylus, appliqua le fameux précepte:
«Glissez, mortels, n'appuyez pas!»

[Note 1: Restés manuscrits bien longtemps après sa mort, les _Souvenirs de
Mme de Caylus_, qui sont inachevés, furent imprimés pour la première fois
en 1770, à Amsterdam, avec une préface et des notes attribuées à
Voltaire.]

Elle était de la race de ces écrivains spontanés, qui font de l'art sans
le savoir, comme M. Jourdain faisait de la prose, et ne se doutent pas
eux-mêmes qu'ils ont la première qualité du style: le naturel.

Que d'esprit de bon aloi! que d'esprit argent comptant! Quelle bonne
humeur! quelle simplicité! Quel aimable abandon! Quelle jolie série de
portraits, tous plus vivants, plus animés, plus ressemblants les uns que
les autres!



IX


MME DE MAINTENON ET LES DEMOISELLES DE SAINT-CYR


C'est entourée des religieuses et des élèves d'un asile où l'idée de la
religion s'unit à celle de la noblesse, où il y a place pour la terre et
pour le ciel, pour le monde et pour Dieu, que l'épouse de Louis XIV nous
apparaît dans son véritable cadre. Saint-Cyr est comme l'enfant de cette
femme qui n'a pas été mère; c'est là où un coeur moins sec, moins égoïste
qu'on ne le croit, dépense ce qui lui reste de force affective, de
tendresse.

Dans cette pieuse demeure, Mme de Maintenon contemple, à travers la brume
du passé, la carrière si accidentée, si étonnante, qu'elle a parcourue.
C'est là qu'elle entend avec émotion le lointain écho des flots orageux
qui ont battu son berceau, agité sa jeunesse, et qui, souvent encore,
troublent ses vieux jours. En voyant tant de jeunes filles sans fortune,
elle évoque le temps où, malgré sa naissance illustre, elle était pauvre,
abandonnée. Elle pense à ce qu'il lui a fallu d'intelligence, d'habileté,
de courage, pour lutter contre la misère. Elle se rappelle les pièges que
lui avait dressés l'esprit du mal, les illusions de jeune fille et de
jeune femme, dont la préservèrent sa haute raison et son bon sens; elle
résume tous les enseignements que son expérience lui suggère. Dans cette
chapelle, dont le silence n'est pas troublé par le murmure de courtisans
plus occupés du roi que de Dieu, elle réfléchit à ce que la cour cache
d'intrigues, de vanités et de déceptions.

Dans ce calme séjour, où la gravité du monastère se trouve heureusement
tempérée par la grâce de l'enfance et par le charme de la jeunesse, elle
pense à l'aurore et à la nuit, au berceau et à la tombe. Entre Versailles
et Saint-Cyr, il y a pour Mme de Maintenon une sorte d'antithèse vivante:
Versailles, c'est l'agitation; Saint-Cyr, c'est le repos. Versailles,
c'est le monde avec ses tourments, ses ambitions, ses folies; Saint-Cyr,
c'est la préface du ciel. Aussi, comme elle préfère son couvent bien-aimé
à la cour de Marbre, aux appartements du roi, à la galerie des Glaces, aux
splendeurs du plus beau palais de l'univers!

«Vive Saint-Cyr! s'écrie-t-elle, vive Saint-Cyr! Malgré ses défauts, on y
est mieux qu'en aucun lieu du monde... Quand il s'agit de Saint-Cyr, c'est
toujours fête pour moi.»

En pénétrant dans son cher asile, elle est apaisée, consolée:

«Lorsque je vois, dit-elle, fermer la porte sur moi, en entrant dans cette
solitude d'où je ne sors jamais qu'avec peine, je me sens pleine de joie.»

Et quand elle retourne à Versailles:

«J'éprouve, dit-elle encore, un sentiment de tristesse et d'horreur. C'est
là ce qui s'appelle le monde; c'en est le centre; c'est là où toutes les
passions sont en mouvement: l'intérêt, l'ambition, l'envie et le plaisir.»

Cette préférence de Mme de Maintenon pour Saint-Cyr, qui est son oeuvre,
sa création, le symbole même de sa pensée, se comprend d'ailleurs
facilement. C'est là, en effet, que se manifeste le mieux son caractère,
avec son goût de domination, sa haute intelligence, son talent de plume et
de parole, son esprit de gouvernement. Il faut bien le dire, ce n'est pas
la religion seule qui lui fait préférer le couvent au palais. A
Versailles, elle est contrainte, elle est gênée, elle obéit; les rayons du
soleil royal, bien que pâlissant, ont un prestige et un éclat qui
l'intimident encore. A Saint-Cyr, elle est libre, elle commande, elle
gouverne. César aurait mieux aimé être le premier dans un village que le
second à Rome.

Mme de Maintenon trouve plus de plaisir à être la supérieure de religieuses
que la compagne d'un roi. A Versailles, elle regrette peut-être la couronne
et le manteau d'hermine qui lui manquent. A Saint-Cyr, elle n'en a pas
besoin; car, là, sa royauté ne soulève point de contestation. Ses moindres
paroles sont recueillies comme des oracles. Ses lettres, lues avec une
respectueuse émotion, en présence de toute la communauté, y sont l'objet
d'une admiration unanime. Les religieuses ou les élèves à qui elles sont
adressées s'en vantent comme des titres de gloire. Mme de Maintenon est
presque la reine de France, elle est tout à fait la reine de Saint-Cyr.

Inaugurée le 2 août 1686, la maison d'éducation de Saint-Cyr fut, pendant
trente années, l'occupation principale de Mme de Maintenon. Elle s'y
rendait au moins de deux jours l'un, arrivant souvent à 6 heures du matin,
allant de classe en classe, peignant et habillant les petites filles,
édifiant et instruisant les grandes, préférant son rôle d'institutrice à
tous les amusements et à toutes les splendeurs de Versailles. Rien de
Saint-Cyr ne lui paraissait importun ou déplaisant.

«Nos dames, disait-elle, sont des enfants qui, de longtemps, ne pourront
gouverner. Je m'offre pour les servir; je n'aurai nulle peine à être leur
intendante, leur femme d'affaires et, de tout mon coeur, leur servante,
pourvu que mes soins les mettent en état de s'en passer.»

Les dames de Saint-Louis,--c'est ainsi qu'on appelait les religieuses de
la maison de Saint-Cyr, avaient, dans le milieu de la journée, une heure
de récréation qu'elles passaient ordinairement autour d'une grande table,
à converser librement en travaillant à l'aiguille. Mme de Maintenon aimait
à venir à ces récréations; elle y apportait son ouvrage et s'y livrait à
des entretiens, à la fois spirituels et édifiants, dont la communauté
appréciait le charme instructif.

Au mois de septembre 1686, le roi, relevant de maladie, vint visiter
Saint-Cyr. Les demoiselles chantèrent le _Te Deum_, le _Domine salvum fac
regem_, l'hymne de Lulli: _Grand Dieu, sauvez le roi, vengez le roi_ (dont
les Anglais ont emprunté l'air à la France pour leur _God save the king_).
Louis XIV sourit à ces frais visages, à ces coeurs pleins d'émotion et de
reconnaissance. Quand il remonta en voiture, il dit avec attendrissement à
Mme de Maintenon:

«Je vous remercie, madame, de tout le plaisir que vous m'avez donné.»

En 1689, il disait aux dames de Saint-Louis:

«Je ne suis pas assez éloquent pour vous bien exhorter; mais j'espère qu'à
force de vous bien répéter les motifs de cette fondation, je vous
persuaderai et vous engagerai à y être toujours fidèles. Je n'épargnerai
ni mes visites ni mes paroles, pour peu que je les croie utiles à produire
ce bel effet.»

Pour Louis XIV, Saint-Cyr était une consolation et une expiation, une
oeuvre de religion et de patriotisme, un hommage à Dieu et à la France.

«Ce qui me plaît dans les dames de Saint-Cyr, disait-il, c'est qu'elles
aiment l'État, quoiqu'elles haïssent le monde; elles sont bonnes
religieuses et bonnes Françaises.»

A l'entrée de chaque campagne, il se recommandait, pour attirer la
bénédiction du ciel sur ses armes, aux anges de Saint-Cyr, dont les
prières devaient être puissantes au paradis. Revenant du siège de Mons,
en avril 1691, il se rendit dans le saint asile, où son âme se reposait
des émotions de la politique et de la guerre. Comme l'une des jeunes
filles lui reprochait de s'être trop exposé pendant le siège:

«Je n'ai fait que ce que je devais, répondit-il.

--Mais le bien de l'État, répliqua-t-elle, est attaché à la conservation
de votre personne.

--Les places comme la mienne, reprit le roi, ne demeurent jamais vides. Un
autre la remplirait mieux que moi.»

Quant à Mme de Maintenon, son dévouement pour Saint-Cyr va jusqu'à
l'enthousiasme.

«Sanctifiez votre maison, dit-elle aux dames de Saint-Louis, et par votre
maison tout le royaume.

Je donnerais de mon sang pour communiquer l'éducation de Saint-Cyr à
toutes les maisons religieuses qui élèvent des jeunes filles. Tout m'est
étranger en comparaison de Saint-Cyr, et mes plus proches parents me sont
moins chers que la dernière des bonnes filles de la communauté.»

Non contente de prier, comme la reine des abeilles, elle travaille. Sa
plume et son aiguille sont également actives, et c'est tout en brodant
qu'elle fait de véritables sermons, qui ne seraient pas indignes des plus
grands prédicateurs. Elle trace, en termes excellents, le portrait des
religieuses et celui des mères de famille.

«J'en connais, dit-elle, qui sont estimées, respectées et admirées de tout
le monde; leurs maris sont si charmés d'elles, qu'ils disent avec
admiration: «Je trouve tout en ma femme; elle me sert d'intendant, de
maître d'hôtel et de gouvernante pour mes enfants.»

Parlant à des novices, elle s'écrie:

«Comptez qu'il n'y a rien sur la terre de si heureux qu'une bonne
religieuse, et rien de si malheureux et de si méprisable qu'une mauvaise.
Se taire, obéir, souffrir, ne point faire souffrir les autres, aimer Dieu
d'un coeur plein et tout ce qu'il veut que nous aimions, supporter
l'imperfection en autrui et point en soi, ne se flatter ni se décourager,
ne compter que sur la croix et ne laisser jamais respirer l'amour-propre
sous aucun prétexte de consolation innocente, voilà le royaume de Dieu qui
commence ici-bas; vous n'aurez de bonheur qu'en vous livrant à Dieu sans
réserve et en portant le joug de la religion avec un courage simple qui
vous le rendra doux et léger.»

«Priez sans cesse, dit-elle aux dames de Saint-Louis, priez en marchant,
en écrivant, en filant, en travaillant... Il y a quelque temps que je
voyais vos demoiselles plier du linge avec une activité qui ne leur
laissait pas le loisir de penser ni de s'ennuyer; elles furent un instant
en silence, et ensuite elles chantèrent des cantiques; j'admirais
l'innocence de leur vie, et votre bonheur d'éviter tant de péchés, en
contenant ainsi ce grand nombre de jeunes personnes dans un âge si
dangereux.»

Cette femme blasée, désabusée des vanités de la terre, voudrait inspirer à
autrui son dégoût des biens qu'elle a possédés. Avec quelle conviction
dans l'accent elle disait:

«Les princes et les princesses ne sont ordinairement contents nulle part,
et s'ennuient de tout. A force de chercher les plaisirs, ils n'en peuvent
trouver; ils vont de palais en palais, à Meudon, à Marly, à Rambouillet,
à Fontainebleau, dans le dessein de se divertir. Ce sont des lieux
admirables; vous seriez, vous autres, ravies en les voyant; mais eux s'y
ennuient parce que l'on s'accoutume à tout, et qu'à la longue les plus
belles choses ne font plus plaisir et deviennent indifférentes. De plus,
ce ne sont point ces choses-là qui nous peuvent rendre heureux; notre
bonheur ne peut venir que du dedans.»

Dans ces discours aux demoiselles de Saint-Cyr, Mme de Maintenon
s'analysait elle-même avec l'impartialité qu'elle mettait à juger les
qualités et les défauts de son prochain. C'était comme un perpétuel examen
de conscience, une méditation continue, une démonstration de l'inanité, du
néant des grandeurs humaines par la femme qui en avait la connaissance la
plus approfondie.

Austères et admirables enseignements! Mais toutes les jeunes filles
sont-elles en état de les comprendre? Plus d'une n'est, croyons-nous, qu'à
moitié convaincue. Il en est peut-être parmi elles qui disent qu'après
tout Mme de Maintenon n'a pas toujours fait fi du monde; qu'elle l'a aimé
au point de préférer Scarron à un couvent; qu'elle a été, plus qu'aucune
autre femme, flattée des distinctions et des éloges; que, dans sa
jeunesse, elle ne laissait pas que d'être fière de ses succès dans les
brillants salons de l'hôtel d'Albret ou de l'hôtel de Richelieu.

Parmi les demoiselles de Saint-Cyr, il y en a probablement plus d'une que
la crainte des orages ne dégoûte pas de l'océan, et qui, en dépit des
sages conseils de Mme de Maintenon, rêvent d'en essayer et de se confier
aux flots sur une barque ornée de fleurs. Il est rare qu'on soit convaincu
par l'expérience d'autrui. Ce sont nos propres déceptions, nos propres
souffrances, qui nous instruisent. Mme de Maintenon le sait bien, et
cependant elle ne se décourage pas dans ses exhortations.

«Que ne puis-je, s'écrie-t-elle, faire voir le fond de mon coeur à toutes
les religieuses, afin qu'elles sentent tout le prix de leur vocation! Que
ne donnerais-je point pour qu'elles vissent d'aussi près que je le vois de
quels plaisirs nous cherchons à abréger le songe de la vie!»

En récapitulant l'ensemble de sa destinée, cette femme à l'esprit si
observateur, si judicieux et si pratique, en arrive à des conclusions qui
sont toutes, pour la vertu, pour la religion, pour Dieu, et le saint
asile où elle a marqué d'avance l'emplacement de son cercueil l'affermit
dans ses pensées fortes et ses réflexions salutaires.



X


LA DUCHESSE D'ORLÉANS
PRINCESSE PALATINE


Une des causes qui faisaient que Mme de Maintenon préférait Saint-Cyr
à Versailles, c'est qu'à Saint-Cyr elle se croyait aimée, tandis qu'à
Versailles, elle sentait percer, sous une déférence apparente et sous
d'obséquieuses protestations de dévouement et de respect, la
malveillance, souvent la haine. Telles personnes qui la voyaient sans
cesse et lui témoignaient les plus grands égards, la détestaient
cordialement, et, avec profonde connaissance du coeur humain, elle s'en
apercevait toujours. Au premier rang de ces antipathies secrètes contre
Mme de Maintenon, il faut citer l'inimitié sourde et violente de la
princesse Palatine, Madame, seconde femme du duc d'Orléans.

Les accusations portées contre l'épouse de Louis XIV par cette Allemande
impitoyable sont si exagérées et si invraisemblables, qu'elles font plus
de bien que de mal à la mémoire de celle qui en fut l'objet. Jamais les
libelles d'Amsterdam, jamais les pamphlets protestants n'ont inventé
pareilles énormités. C'est un torrent d'injures, une débauche de haine,
le langage des halles dans le plus beau palais de l'univers. Ce sont des
calomnies qui ne reculent devant rien.

La femme qui se livrait, dans sa correspondance, à cette fureur de
diatribes, est, à coup sûr, l'une des figures les plus originales de la
galerie féminine de Versailles. Physique, moral, style, caractère, tout
chez elle est bizarre. Ne ressemblant à personne et contrastant avec tout
ce qui l'entoure, elle sert, en quelque sorte, de repoussoir aux beautés
fines et délicates de son temps. Aucune femme ne s'est, croyons-nous,
mieux fait connaître que la princesse Palatine dans ses lettres. Elle y
est tout entière, avec ses défauts et ses qualités, son curieux mélange
d'austérité de moeurs et de cynisme de langage, ses hauteurs de grande
dame et ses expressions de femme du peuple, son prétendu dédain pour les
grandeurs humaines et son amour acharné pour les prérogatives du rang.

C'est la princesse dont Saint-Simon a si nettement tracé le portrait:
franche et droite, bonne et bienfaisante, grande en toutes ses manières,
et petite au dernier point sur tout ce qui regarde ce qui lui est dû.
C'est la femme aux allures masculines, sans coquetterie, sans envie de
plaire, mais sans retenue dans ses propos, ayant dans le caractère et dans
les goûts quelque chose d'âpre et de martial, aimant les chiens, les
chevaux, la chasse, dure pour elle-même, se guérissant, si par hasard elle
est souffrante, en faisant à pied deux grandes lieues. Ce qu'elle
représente exactement par son type si original, ce n'est pas l'Allemagne
poétique, sentimentale, rêveuse; c'est l'Allemagne rustique, presque
farouche.

Traduites en français, les lettres de la princesse Palatine perdent
beaucoup de leur saveur. C'est en allemand qu'elles ont ce goût de
terroir, ces allures primesautières, ce ton parfois cynique, parfois
burlesque, qui en font le principal mérite. Si exagérées, si passionnées
qu'elles soient, elles valent la peine d'être consultées, même après les
Mémoires de Saint-Simon. Sans doute, Madame n'a rien du génie de ce Tacite
français; mais il y a, dans leur style et dans leur destinée, plus d'une
analogie. Tous deux sont des témoins essentiellement récusables; car tous
deux ont des partis pris et ne peuvent juger de sang-froid des questions
qui intéressent de trop près leurs rancunes et leurs préjugés. Mais l'un
et l'autre n'essayent même pas de dissimuler leur partialité; rien n'est
donc plus facile que de distinguer la vérité à travers leurs mensonges. Si
elle n'a pas le génie de Saint-Simon, Madame en a les colères, les
indignations et les haines. Elle est honnête femme comme il est honnête
homme. Elle aime, comme lui, le droit, la justice et la vérité. Comme lui,
elle écrit en secret, et se console d'une perpétuelle contrainte par
l'exagération de sa liberté de style. Comme lui, elle fait de sa plume et
de son encrier sa vengeance. C'est avec ses propres lettres que nous
allons essayer de retracer sa physionomie.

Fille de l'électeur palatin Charles-Louis et de la princesse Charlotte de
Hesse-Cassel, la seconde femme du duc d'Orléans naquit au château de
Heidelberg. Enfant, elle préférait les fusils aux poupées et annonçait
déjà les côtés masculins de son caractère. Elle avait dix-neuf ans quand
son mariage avec le frère de Louis XIV fut décidé.

Elle se mit en route pour la France en 1671. On lui dépêcha trois évêques
à la frontière pour l'instruire dans la religion catholique, qui devait
être désormais la sienne. Les prélats commencèrent leur oeuvre à Metz et
la terminèrent à leur arrivée à Versailles. La nouvelle duchesse d'Orléans
était en tous points l'opposé de celle dont Bossuet fit l'oraison funèbre.
La cour, qui avait admiré dans la première Madame le type de l'élégance et
de la beauté, trouvait dans la seconde celui de la rudesse et de la
laideur. Autant l'une était coquette, autant l'autre l'était peu. C'était,
pour la princesse Palatine, une sorte de plaisir d'exagérer elle-même ce
qu'elle pensait de son physique: «J'ai de grandes joues pendantes et un
grand visage, écrivait-elle. Cependant je suis très petite de taille,
courte et grosse; somme totale, je suis un petit laideron. Si je n'avais
bon coeur, on ne me supporterait nulle part. Pour savoir si mes yeux
annoncent de l'esprit, il faudrait les examiner au microscope ou avec des
conserves; autrement il serait difficile d'en juger. On ne trouverait pas
probablement sur toute la terre des mains aussi vilaines que les miennes.
Le roi m'en a fait l'observation et m'a fait rire de bon coeur; car,
n'ayant pu me flatter, en conscience, d'avoir quelque chose de joli, j'ai
pris le parti de rire la première de ma laideur, cela m'a très bien
réussi.»

Si la princesse Palatine n'éblouissait pas la cour, en revanche la cour ne
l'éblouissait guère. Versailles et ses splendeurs la laissent insensible.
«J'aime mieux, écrivait-elle, voir des arbres et des prairies que les plus
beaux palais; j'aime mieux un jardin potager que des jardins ornés de
statues et de jets d'eau; un ruisseau me plaît davantage que de
somptueuses cascades; en un mot, tout ce qui est naturel est infiniment
plus de mon goût que les oeuvres de l'art et de la magnificence; elles ne
plaisent qu'au premier aspect, et, aussitôt qu'on y est habitué, elles
inspirent la fatigue, et l'on ne s'en soucie plus.» Ce qu'aimait, ce que
regrettait Madame, c'était son Rhin allemand, c'étaient les collines où,
enfant, elle allait voir se lever le soleil, et où elle mangeait des
cerises avec un bon morceau de pain.

Née dans la religion protestante, instruite rapidement et sommairement
dans la religion catholique, elle n'y trouvait ni la lumière ni les
consolations que donne une foi plus éclairée; le mélange de la politique
et de la religion l'irritait, et on comprend que la révocation de l'édit
de Nantes ait révolté ses sentiments autant que ses souvenirs
d'enfance.[1] «Je dois avouer, écrivait-elle non sans raison, que lorsque
j'entends les éloges qu'on donne en chaire au grand homme pour avoir
persécuté les réformés, cela m'impatiente toujours. Je ne peux pas
souffrir qu'on loue ce qui est mal.» Elle déplorait qu'on n'eût pas fait
comprendre à Louis XIV que «la religion est instituée plutôt pour
entretenir l'union parmi les hommes que pour les faire se tourmenter et se
persécuter les uns les autres».--«Le roi Jacques, ajoutait-elle, dit qu'on
a bien vu Notre-Seigneur Jésus-Christ battre des gens pour les chasser du
temple, mais qu'on ne trouve nulle part qu'il en ait maltraité pour les y
faire entrer.»

[Note 1: Lettre du 7 juillet 1695.]

Madame, qui avait l'esprit très observateur, analysait et commentait les
divers genres de «piété» des courtisans. Ce qui la choquait, ce n'était
pas la dévotion et la foi sincère qu'elle respectait, c'étaient les
hypocrites qui s'en font un masque. Elle ne s'indignait pas moins contre
le flot grandissant du scepticisme quand elle écrivait, en 1699, avec
quelque exagération peut-être: «La foi est tellement éteinte dans ce pays,
qu'on ne voit presque plus maintenant un seul jeune homme qui ne veuille
être athée; mais ce qu'il y a de plus étrange, c'est que le même individu
qui fait l'athée à Paris, joue le dévot à la cour; on prétend aussi que
tous les suicides que nous avons en si grande quantité depuis quelque
temps sont causés par l'athéisme.»

La jeune noblesse française, malgré son élégance; son luxe et son entrain,
ne trouvait pas grâce à ses yeux. Elle déclarait les jeunes gens
«horriblement débauchés et adonnés à tous les vices, sans en excepter le
mensonge et la tromperie. Ils regarderaient comme une honte,
ajoutait-elle, de se piquer d'être gens d'honneur... Le plus incapable
occupe parmi eux le premier rang; c'est celui-là qu'ils estiment le plus.
Vous pouvez aisément juger d'après cela quel grand plaisir il doit y avoir
ici pour les honnêtes gens; mais je crains qu'en poussant plus loin mes
détails sur la cour, je ne vous cause le même ennui que j'éprouve souvent,
et que cet ennui ne devienne, à la fin, une maladie contagieuse[1].»

[Note 1: Lettre du 18 juillet 1700.]

Avec l'opinion qu'elle avait des courtisans, on comprend combien la
princesse Palatine devait se trouver mal à l'aise au milieu d'eux. En
outre, Allemande jusqu'au bout des ongles, elle souffrait d'être forcée
de vivre à côté des ennemis de sa patrie, et les incendies du Palatinat
lui semblaient des flammes infernales.

Cette cour, qui jouait et qui dansait pendant qu'on brûlait les palais et
les chaumières d'Allemagne, lui devint un objet d'horreur. L'image des
malheureux expulsés de leurs foyers, pillés, dépouillés, maltraités,
les ruines de Heidelberg, de Manheim, d'Andernach, de Bade, de Rastadt, de
Spire, de Worms, lui apparaissaient sans cesse. Poursuivie par ces images
comme par des fantômes, elle avait des angoisses, des désespoirs
patriotiques, et, dans ce fastueux palais de Versailles, elle se sentait
comme en prison:

«Dût-on m'ôter la vie, s'écriait-elle, il m'est impossible de ne pas
regretter d'être, pour ainsi dire, le prétexte de la perte de ma patrie.
Je ne puis voir de sang-froid détruire d'un seul coup, dans ce pauvre
Manheim, tout ce qui a coûté tant de soins et de peines au feu
prince-électeur mon père. Oui, quand je songeà tout ce qu'on a fait
sauter, cela me remplit d'une telle horreur, que chaque nuit, aussitôt que
je commence à m'endormir, il me semble être à Heidelberg ou à Manheim, et
voir les ravages qu'on y a commis. Je me réveille alors en sursaut, et je
suis plus de deux heures sans pouvoir me rendormir. Je me représente
comment tout était de mon temps et dans quel état on l'a mis aujourd'hui,
et je considère aussi dans quel état je suis moi-même, et je ne puis
m'empêcher de pleurer à chaudes larmes[1].»

[Note 1: Lettre du 20 mars 1689.]

Dans cette cour si nombreuse et si brillante, la princesse ne trouvait
personne avec qui elle sympathisât. Tout l'offusquait, tout l'irritait;
seule la figure du roi, qu'elle appelait le «grand homme», non sans une
pointe d'ironie, lui semblait majestueuse, et encore trouvait-elle
beaucoup de taches au «soleil».

Son intérieur n'était pas pour elle un sujet de consolation. Elle ne
pardonnait pas à son mari d'être sans cesse occupé de futilités et de
mascarades, ni surtout de s'entourer d'hommes accusés d'avoir assassiné sa
première femme, la belle et poétique Henriette d'Angleterre. Elle
souffrait au contact de ce caractère faible, timide, gouverné par des
favoris et souvent même malmené par eux. Une de ses lettres, écrite en
1696, contient ce curieux passage: «Monsieur dit hautement, et il ne l'a
caché ni à sa fille ni à moi, que, comme il commence à se faire vieux, il
n'a pas de temps à perdre, qu'il veut tout employer et ne rien épargner
pour s'amuser jusqu'à la fin, que ceux qui lui survivront verront à passer
le temps à leur guise, mais qu'il s'aime mieux que moi et ses enfants, et
qu'en conséquence il veut, tant qu'il vivra, ne s'occuper que de lui, et
il le fait comme il le dit.»

C'est ce prince que Saint-Simon dépeint ainsi: «tracassier et incapable de
garder un secret, soupçonneux, défiant, semant des noises dans sa cour
pour brouiller, pour savoir, souvent aussi pour s'amuser[1].»

[Note 1: Saint-Simon, _Mémoires_.]

Madame n'est pas plus heureuse dans son fils, le futur Régent, que dans
son mari. Le jugement qu'elle portait sur ce fils, qui gâtait à plaisir
les belles qualités dont il était doué par la nature, justifiait celui de
Louis XIV sur «ce fanfaron de vices».

Lorsqu'il voulut épouser une des filles de Mme de Montespan, la princesse
Palatine se serait emportée contre lui au point de lui donner, en pleine
galerie de Versailles, ce vigoureux, ce sonore soufflet qui retentit si
bien dans les Mémoires de Saint-Simon[1]. «Outre son mariage,
écrivait-elle en 1700, mon fils m'a causé encore bien du chagrin.... Ce
que je trouve de pire dans sa conduite, c'est que je suis la seule qui ne
puisse avoir son amitié; car autrement il est bon envers tout le monde. Je
n'ai cependant perdu son amitié que pour lui avoir donné toujours des
conseils dans son intérêt. Maintenant j'en ai pris mon parti, je ne lui
dis plus rien, et je lui parle, comme au premier venu, de choses
indifférentes; mais c'est quelque chose de bien pénible que de ne pouvoir
ouvrir son coeur à ceux qu'on aime.»

[Note 1: «Elle marchait à grands pas, son mouchoir à la main, pleurant
sans contrainte, parlant assez haut, gesticulant et représentant assez
bien Cérès après l'enlèvement de Proserpine.... On alla attendre à
l'ordinaire la levée du Conseil dans la galerie et la messe du roi; Madame
y vint, son fils s'approcha d'elle comme il faisait tous les jours pour
lui baiser la main. En ce moment Madame lui appliqua un soufflet si
sonore, qu'il fut entendu de quelques pas, et qui, en présence de toute la
cour, couvrit de confusion ce pauvre prince et combla les infinis
spectateurs, dont j'étais, d'un prodigieux étonnement.» (Saint-Simon,
_Mémoires_.) Notons en passant que Madame, dans une lettre à la Rhingrave
Louise, dit qu'on a fait courir le bruit qu'elle avait souffleté son fils,
mais que cela est absolument faux.]

Tourmentée dans son intérieur, exaspérée contre les favoris de son mari,
attristée comme épouse, comme mère, comme Allemande, Madame se souciait
peu des splendeurs de Versailles et de Saint-Cloud, où l'existence était
pour elle un mélange de luxe et de misère.

«J'attacherais certes, disait-elle, beaucoup de prix à la grandeur, si
l'on avait aussi tout ce qui doit l'accompagner, c'est-à-dire de l'or en
abondance pour être magnifique, et le pouvoir de faire du bien aux bons
et de punir les méchants, mais n'avoir de la grandeur que le nom sans
l'argent, être réduit au plus strict nécessaire, vivre dans une
perpétuelle contrainte, sans qu'il vous soit possible d'avoir aucune
société, cela me semble, à vrai dire, parfaitement insipide, et je n'y
tiens pas du tout. J'estime davantage une condition dans laquelle on peut
s'amuser avec de bons amis sans embarras de grandeur et faire de son bien
l'usage qu'il vous plaît[1].»

[Note 1: Lettre du 21 août 1695.]

Comment la princesse Palatine parvenait-elle à se distraire de tant de
tracas et de soucis? En chassant et en écrivant. La chasse, et plus encore
le style épistolaire, voilà ses deux passions, ses deux manies. Depuis
1671, année de son mariage, jusqu'à 1722, année de sa mort, elle ne cessa
d'adresser lettres sur lettres aux membres de sa famille. Elle écrivait le
lundi en Savoie, le mercredi à Modène, le jeudi et le dimanche en Hanovre.
Mais cette rage d'écrire ne laissa pas que de lui être fatale. Sa
correspondance, ouverte à la poste, fut remise à Mme de Maintenon.
Celle-ci montra à l'imprudente princesse une lettre toute remplie des
injures les plus violentes.

«On peut penser, dit Saint-Simon, si, à cet aspect et à cette lecture,
Madame pensa mourir sur l'heure. La voilà à pleurer, et Mme de Maintenon à
lui représenter modestement l'énormité de toutes les parties de cette
lettre, et en pays étranger. La meilleure excuse de Madame fut l'aveu de
ce qu'elle ne pouvait nier, des pardons, des repentirs, des prières, des
promesses.... Mme de Maintenon triompha froidement d'elle assez longtemps,
la laissant s'engouer de parler, de pleurer et de lui prendre les mains.
C'était une terrible humiliation pour une si rogue et si fière
Allemande.»

Il n'en faudrait pas davantage pour expliquer la haine de la princesse
Palatine contre celle à qui elle appliquait, dans sa fureur, le vieux
proverbe germanique: «Où le diable ne peut aller, il envoie une vieille
femme.»

Devenue veuve en 1701, Madame se calma.

«Point de couvent, avait-elle dit le lendemain de la mort de Monsieur,
qu'on ne me parle point de couvent!»

Heureuse de rester à la cour, malgré tout le mal qu'elle en pensait, elle
s'adoucit envers Mme de Maintenon, au point d'écrire en 1712: «Bien que la
vieille soit notre plus cruelle ennemie, je lui souhaite cependant une
longue vie; car tout irait encore dix fois plus mal, si le roi venait à
mourir maintenant. Il a tant aimé cette femme, qu'il ne lui survivrait
certainement pas; aussi je souhaite qu'elle vive encore de longues
années.»

Madame finit ses jours en bonne chrétienne, et Massillon, dans une belle
oraison funèbre, rendit un juste hommage au courage qu'elle montra dans
ses dernières souffrances. A ceux qui entouraient son lit de mort, elle
avait dit, avec un calme digne de Louis XIV:

«Nous nous retrouverons au ciel.»

En résumé, Mme la duchesse d'Orléans est un type étrange, qui s'impose,
bon gré malgré, à l'attention. Chez elle on trouve, à côté de grands
travers, de la droiture et du bon sens, de la justice et de l'humanité. Il
y a dans ses lettres, au milieu d'un fatras de détails insignifiants,
d'anecdotes plus ou moins exactes, de banalités et de commérages du monde,
des pensées dignes d'un moraliste et des jugements frappés au coin de la
sagesse. Il est vrai qu'elle fait de la morale en termes cyniques; mais,
si elle parle du mal, c'est pour le flétrir et en représenter les hontes.
Si elle regarde trop le vice, elle a du moins le mérite de le voir tel
qu'il est, de le détester d'une haine martiale, agressive,
irréconciliable, et de le stigmatiser avec des accents que leur trivialité
même rend peut-être plus saisissants.



XI


MME DE MAINTENON, FEMME POLITIQUE


Écrire l'histoire avec les pamphlets, prendre pour des vérités toutes les
inventions de la malveillance ou de la haine, dire avec Beaumarchais:
«Calomniez, calomniez, il en reste toujours quelque chose,» rapetisser ce
qui est grand, dénaturer ce qui est noble, obscurcir ce qui brille, telle
est la tactique des ennemis jurés de nos traditions et de nos gloires, tel
est le plaisir des iconoclastes qui voudraient supprimer de nos annales
toutes les figures grandioses ou majestueuses. L'école révolutionnaire
dont ils sont les adeptes a déjà sapé l'édifice; elle a contribué à
détruire la chose indispensable aux sociétés bien organisées: le respect;
elle a changé les livres en libelles, les jugements en invectives, les
portraits en caricatures; elle s'est accordée avec cette littérature
essentiellement fausse qui s'appelle le roman historique, pour travestir
les personnes et les choses, pour répandre dans le public une foule
d'exagérations ou de fables qui jettent la confusion dans les faits et
dans les idées, qui bouleversent les notions de la justice et du bon sens.
Un des hommes dont cette école a le plus horreur, c'est Louis XIV, parce
qu'il fut le représentant ou, pour mieux dire, le symbole du principe
d'autorité.

Elle s'est fatiguée de l'entendre appeler le Grand, comme l'Athénien qui
se lassait d'entendre appeler Aristide le Juste. Elle a cru que, par son
souffle, elle pourrait éteindre les rayons du soleil royal. Un potentat
affaibli mené en lisière par une vieille dévote intrigante, voilà l'image
qu'elle a voulu tracer, voilà les traits sous lesquels on aurait la
prétention de faire passer à la postérité celui qui resta jusqu'à la
dernière heure, jusqu'au dernier soupir, ce qu'il avait été toute sa vie:
le type par excellence du souverain. Déshonorer Louis XIV dans la femme
qu'il choisit comme compagne de son âge mûr et de ses vieux jours, tel a
été, tel est encore l'objectif des écrivains de cette école.

Ils ont appuyé leurs jugements sur ceux de la princesse Palatine, dont
nous avons essayé de retracer la physionomie, et sur ceux d'un autre
témoin tout aussi récusable, le duc de Saint-Simon. L'on ne devrait
pourtant pas oublier que ce bouillant duc et pair, qui parlait souvent
comme Philinte, s'il pensait toujours comme Alceste, avait du moins la
bonne foi de dire lui-même:

«Le stoïque est une belle et noble chimère. Je ne me pique donc pas
d'impartialité; je le ferais vainement.»

Il s'indignait de n'être rien dans ce gouvernement où plus d'un homme
médiocre avait réussi à capter la faveur du souverain. Être condamné à
l'existence désoeuvrée de courtisan, vivre dans les antichambres, sur les
escaliers, dans les jardins ou dans les cours de Versailles et des autres
résidences royales, c'était pour sa vanité un sujet d'aigreur et de
mécontentement. Il s'en prenait donc à Louis XIV d'abord, et ensuite à la
femme qu'il considérait comme l'inspiratrice de tous ses choix. Mais ce
n'est que dans ses Mémoires, écrits clandestinement, enfermés sous une
triple serrure, qu'il osait se livrer à ses colères. Devant le roi, il
était le respect, la docilité mêmes. Après s'être beaucoup remué à propos
d'une certaine quête, qui avait fait l'objet d'un litige entre les
princesses et les duchesses, il disait humblement au roi que, pour lui
plaire, il aurait quêté dans un plat, comme un marguillier de village. Il
ajoutait que Louis XIV était, «comme roi et comme bienfaiteur de tous les
ducs, despotiquement le maître de leurs dignités, de les abaisser, de les
élever, d'en faire comme une chose sienne et absolument dans sa main.» Il
n'était pas plus fier en présence de «la créole», qu'il traite dans ses
Mémoires de «veuve à l'aumône d'un poète cul-de-jatte». Il s'efforça même
de la mettre dans ses intérêts d'ambition et d'obtenir, par elle, une
charge de capitaine des gardes. Mais, furieux de n'être point arrivé aux
plus grandes positions de l'État, il s'est donné le plaisir d'une
vengeance posthume, en représentant Mme de Maintenon sous les couleurs les
plus odieuses. Suppléant par l'imagination à l'insuffisance des preuves,
il en a fait une sorte de vieille hypocrite, ayant vécu du plaisir dans sa
jeunesse, et de l'intrigue dans son âge mûr.

Ce qu'il dit d'elle est un tissu d'inexactitudes.

Il la fait naître en Amérique, tandis qu'elle naquît à Niort. Il admet à
peine que son père fut gentilhomme, bien qu'elle eût une noblesse
absolument incontestable. Ses autres informations n'ont pas plus de
fondement.

Si chaque jour augmente la gloire de Saint-Simon, si l'on ne cesse
d'admirer ce style qui rappelle tour à tour la hardiesse de Bossuet, le
coloris de La Bruyère, l'allure de Mme de Sévigné, en revanche, plus on
étudie sérieusement la cour de Louis XIV, plus on reconnaît que les fameux
Mémoires sont remplis d'inexactitudes. Dans son remarquable ouvrage
critique sur l'oeuvre de Saint-Simon, M. Chéruel a bien raison de dire:
«L'observation de Saint-Simon est fine, sagace, pénétrante pour sonder les
replis des coeurs des courtisans; mais elle manque d'étendue et de
grandeur. A la cour, son horizon est borné. Tout ce qui le dépasse ne lui
présente que des traits vagues et confus. En lui accordant la perspicacité
de l'observateur, on doit lui refuser l'impartialité du juge[1].» A
l'entendre, Mme de Maintenon est l'unique maîtresse de la France,
l'omnipotente sultane, la _pantocrate_, comme disait la princesse Palatine
dans son jargon bizarre. Il retrace, avec force détails, «son incroyable
succès, l'entière confiance, la rare dépendance, la toute-puissance,
l'adoration publique, presque universelle, les ministres, les généraux
d'armée, la famille royale à ses pieds, tout bon et tout bien par elle,
tout réprouvé sans elle: les hommes, les affaires, les choses, les choix,
les justices, les grâces, la religion, tout sans exception en sa main,
et le roi et l'État ses victimes.»

[Note 1: _Saint-Simon considéré comme historien de Louis XIV_, par M.
Chéruel.]

Quoi qu'on en dise, Louis XIV est toujours resté le maître, et c'est lui
qui a tracé les grandes lignes politiques du règne. Mme de Maintenon a pu
lui donner des conseils, mais c'est lui qui décidait en dernier ressort.

Chose digne de remarque: cette femme, à qui l'on voudrait maintenant
reprocher une immixtion tracassière dans toutes choses, était accusée par
les hommes les plus éminents de se tenir à l'écart. Fénelon lui écrivait:
«On dit que vous vous mêlez trop peu des affaires. Votre esprit en est
plus capable que vous ne pensez. Vous vous défiez peut-être un peu trop de
vous-même, ou bien vous craignez trop d'entrer dans des discussions
contraires au goût que vous avez pour une vie tranquille et recueillie.»
Que Mme de Maintenon ait eu de l'influence sur quelques choix, cela ne
paraît pas contestable; mais qu'elle ait, à elle seule, fait marcher tous
les ministères, c'est là une pure invention. Elle était sincère,
croyons-nous, quand elle écrivait à Mme des Ursins: «De quelque façon que
les choses tournent, je vous conjure, madame, de me regarder comme une
personne incapable d'affaires, qui en a entendu parler trop tard pour y
être habile, et qui les hait encore plus qu'elle ne les ignore.... On ne
veut pas que je m'en mêle, et je ne veux pas m'en mêler. On ne se cache
point de moi; mais je ne sais rien de suite, et je suis très souvent mal
avertie.»

Lisant ou faisant de la tapisserie pendant que le roi travaillait avec
l'un ou l'autre de ses ministres, Mme de Maintenon ne prenait timidement
la parole que lorsqu'elle y était formellement invitée. Son attitude à
l'égard de Louis XIV était toujours celle du respect. Le roi lui disait,
il est vrai:

«On appelle les papes Votre Sainteté, les rois Votre Majesté. Vous,
madame, il faut vous appeler Votre Solidité.»

Mais cet éloge ne tournait pas la tête à une femme raisonnable et si
mesurée.

En résumé, que reproche-t-on surtout à Louis XIV? Ses guerres, sa passion
pour le luxe, son fanatisme religieux. En quoi cette triple accusation
peut-elle peser sur Mme de Maintenon? Bien loin de pousser à la guerre,
elle ne cesse de faire les voeux les plus ardents pour la paix:

«Je ne respire qu'après la paix, écrit-elle en 1684; je ne donnerai jamais
au roi des conseils désavantageux à sa gloire; mais si j'étais crue, on
serait moins ébloui de cet éclat d'une victoire, et l'on songerait plus
sérieusement à son salut, mais ce n'est pas à moi à gouverner l'État; je
demande tous les jours à Dieu qu'il en inspire et qu'il en dirige le
maître, et qu'il fasse connaître la vérité.»

M. Michelet, si peu bienveillant pour elle, avoue pourtant qu'elle
regretta profondément la guerre de la succession d'Espagne. Il dit que
«les seuls qui gardaient le bon sens, la vieille Maintenon et le maladif
Beauvilliers, voyaient avec terreur qu'on se lançait dans l'épouvantable
aventure qui allait tout engloutir.... De même qu'elle se laissa arracher
son avis écrit pour la révocation de l'édit de Nantes, elle céda, se
soumit pour la succession[1]».

[Note 1: Michelet, _Louis XV et le duc de Bourgogne_.]

Elle n'aimait pas plus le luxe que la guerre. Vivant elle-même avec une
extrême simplicité, elle cherchait à détourner Louis XIV des constructions
fastueuses et d'une ostentation qu'elle trouvait orgueilleuse. Au dire de
Mlle d'Aumale, la confidente de ses bonnes oeuvres, on l'entendait se
reprocher les modestes dépenses qu'elle faisait pour son propre compte.
Attendant à la dernière extrémité pour se donner un habit, elle disait:

«J'ôte cela aux pauvres. Ma place a bien des côtés fâcheux, mais elle me
procure le plaisir de donner. Cependant, comme elle empêche que je manque
de rien, et que je ne puis jamais prendre sur mon nécessaire, toutes mes
aumônes sont une espèce de luxe, bon et permis à la vérité, mais sans
mérite.»

Non seulement Mme de Maintenon ne fut pour rien dans le faste de Louis
XIV, non seulement elle ne cessa de le rappeler à la simplicité
chrétienne, mais elle plaida sans cesse auprès de lui la cause du peuple,
dont elle plaignait les misères et dont elle admirait la résignation. Ne
se laissant jamais enivrer par l'encens qui brûlait à ses pieds, comme à
ceux de Louis XIV, elle n'eut ni ces bouffées d'orgueil, ni cette soif de
richesses, ni cette ardeur de domination qu'on rencontre dans la vie des
favorites. Les pierreries, les riches étoffes, les meubles précieux, lui
étaient indifférents. Même aux jours de sa jeunesse et de l'engouement
qu'excitait sa beauté, elle avait eu surtout son esprit pour parure, et
l'éclat extérieur ne l'avait jamais éblouie.

Un autre grief formulé par certains historiens contre Mme de Maintenon,
c'est la révocation de l'édit de Nantes. Ils attribuent la persécution au
zèle hypocrite d'une dévotion étroite, uniquement inspirée par Mme de
Maintenon. Or la révocation de l'édit de Nantes fut, pour ainsi dire,
imposée au roi par l'opinion publique. Ainsi que l'a fait remarquer M.
Théophile Lavallée, les réformés gardaient en face du gouvernement un air
d'enfants disgraciés, en face des catholiques un air d'ennemis dédaigneux;
ils persistaient dans leur isolement, ils continuaient leur correspondance
avec leurs amis d'Angleterre et de Hollande[1]. «La France, a dit M.
Michelet, sentait une Hollande en son sein qui se réjouissait des succès
de l'autre[2].»

[Note 1: Lavallée, _Histoire des Français_.]
[Note 2: Michelet, _Précis sur l'Histoire moderne_.]

Ramener les dissidents à l'unité était chez Louis XIV une idée fixe. Ce
devait être, comme on disait alors, le digne ouvrage et le propre
caractère de son règne. Le parlement de Toulouse, les catholiques du Midi,
avaient sollicité la révocation avec instance. Quand le décret parut, ce
fut une explosion d'enthousiasme. Le chancelier Le Tellier, entonnant le
cantique du vieillard Siméon, mourait en disant qu'il ne lui restait plus
rien à désirer, après ce dernier acte de son long ministère.

Bossuet en arrivait à des transports lyriques: «Ne laissons pas de publier
ce miracle de nos jours. Faisons-en passer le récit aux siècles futurs.
Prenez vos plumes sacrées, vous qui composez les annales de l'Église....
Touchés de tant de merveilles, épanchons nos coeurs sur la piété de Louis;
poussons jusqu'au ciel nos acclamations, et disons à ce nouveau
Constantin, à ce nouveau Théodose, à ce nouveau Charlemagne, ce que les
six cent trente Pères dirent autrefois dans le concile de Chalcédoine:
«Vous avez affermi la foi, vous avez exterminé les hérétiques»[1]

[Note 1: Bossuet, _Oraison funèbre de Michel Le Tellier_.]


Saint-Simon, qui blâme la révocation avec tant d'éloquence, avoue que
Louis XIV était convaincu qu'il faisait une chose sainte:

«Le monarque ne s'était jamais cru si grand devant les hommes ni si avancé
devant Dieu dans la réparation de ses péchés et le scandale de sa vie. Il
n'entendait que des éloges.» Les laïques n'applaudissaient pas moins que
le clergé. Mme de Sévigné écrivait, le 8 octobre 1685: «Jamais aucun roi
n'a fait et ne fera rien de si mémorable.» Rollin, La Fontaine, La
Bruyère, ne se montraient pas moins enthousiastes que Massillon et
Fléchier. Ces vers de Mme Deshoulières reflétaient l'opinion générale:

    Ah! pour sauver ton peuple et pour venger la foi,
    Ce que tu viens de faire est au-dessus de l'homme.
    De quelques grands noms qu'on te nomme,
    On t'abaisse; il n'est plus d'assez grands noms pour toi.

Sans doute, Mme de Maintenon se laissa entraîner par le sentiment unanime
du monde catholique; mais ce ne fut nullement elle qui prit l'initiative.
Voltaire l'a reconnu, lorsqu'il a dit:

«On voit par ses lettres qu'elle ne pressa point la révocation de l'édit
de Nantes, mais qu'elle ne s'y opposa point.»

Au sujet des abjurations qui n'étaient pas sincères, elle écrivait, le 4
septembre 1687: «Je suis indignée contre de pareilles conversions: l'état
de ceux qui abjurent sans être véritablement catholiques est infâme.» On
lit dans les _Notes des Dames de Saint-Cyr_: «Mme de Maintenon, en
désirant de tout son coeur la réunion des huguenots à l'Église, aurait
voulu que ce fût plutôt par la voie de la persuasion et de la douceur que
par la rigueur; et elle nous a dit que le roi, qui avait beaucoup de zèle,
aurait voulu la voir plus animée qu'elle ne lui paraissait, et lui disait,
à cause de cela: «Je crains, madame, que le ménagement que vous voudriez
que l'on eût pour les huguenots ne vienne de quelque reste de prévention
pour votre ancienne religion.»

Fénelon lui-même, représenté comme l'apôtre de la tolérance, approuvait en
principe la révocation de l'édit de Nantes:

«Si nul souverain, disait-il, ne peut exiger la croyance intérieure de ses
sujets sur la religion, il peut empêcher l'exercice public ou la
profession d'opinions ou cérémonies qui troubleraient la paix de la
république par la diversité et la multiplicité des sectes.»

Tel est également l'avis de Mme de Maintenon; mais les écrivains
protestants eux-mêmes ont reconnu qu'elle blâmait l'emploi de la force.
L'historien des réfugiés français dans le Brandebourg le dit:

«Rendons-lui justice, elle ne conseilla jamais les moyens violents dont on
usa; elle abhorrait les persécutions, et on lui cachait celles qu'on se
permettait.»

Les conseils de Mme de Maintenon ne furent pas étrangers à la déclaration
du 13 décembre 1698, qui, tout en maintenant la révocation de l'édit de
Nantes, fonda une tolérance de fait qui dura jusqu'à la fin du règne.
Gardons-nous, au surplus, de tomber dans l'erreur grossière de ceux qui
voient dans le catholicisme la servitude, dans le protestantisme la
tolérance. Luther prêchait l'extermination des anabaptistes. Calvin
faisait supplicier pour hérésie Michel Servet, Jacques Brunet, Valentin
Gentilis. Les rigueurs de Louis XIV contre les protestants n'égalent pas
celles de Guillaume d'Orange connue les catholiques. Les lois anglaises
étaient d'une sévérité draconienne; tout prêtre catholique résidant en
Angleterre qui, avant trois jours, n'avait pas embrassé le culte anglican,
était passible de la peine de mort. Et l'on voudrait aujourd'hui nous
faire croire que, dans la lutte de Louis XIV et de Guillaume, le prince
protestant représentait le principe de la tolérance religieuse!

En résumé, qu'il s'agisse soit de la révocation de l'édit de Nantes, soit
de tout autre acte du grand règne, Mme de Maintenon n'a pas joué le rôle
odieux que la calomnie lui attribuait. Elle s'est, croyons-nous, maintenue
dans les limites de l'influence légitime qu'une femme dévouée et
intelligente exerce d'ordinaire sur son mari. Si elle s'est souvent
trompée, elle s'est trompée de bonne foi. La vraie Mme de Maintenon n'est
pas la dévote méchante et malfaisante, fourbe et vindicative, que certains
écrivains imaginent; c'est une femme pieuse et sensée, animée de nobles
intentions, aimant sincèrement la France, sympathisant, du fond du coeur,
avec les souffrances du peuple, détestant la guerre, ayant le respect du
droit et de la justice, austère dans ses goûts, modérée dans ses opinions,
irréprochable dans sa conduite.

Parlant de l'accord qui existait entre elle et le groupe des grands
seigneurs véritablement religieux, M. Michelet a dit:

«Regardons cette petite société comme un couvent au milieu de la cour,
couvent conspirateur pour l'amélioration du roi. En général, c'est la cour
convertie. Ce qui est beau, très beau dans ce parti, ce qui en fait
l'honorable lien, c'est l'édifiante réconciliation des mortels ennemis. La
fille de Fouquet, de cet homme que Colbert enferma vingt ans, la duchesse
de Béthune-Charost, par un effort chrétien, devient l'amie, presque la
soeur des trois filles du persécuteur de son père.»

Tels sont les sentiments que Mme de Maintenon savait inspirer. Chaque
matin et chaque soir, elle disait, du plus profond de son âme, cette
prière composée par elle:

«Seigneur, donnez-moi de réjouir le roi, de le consoler, de l'encourager,
de l'attrister aussi quand il le faut pour votre gloire. Faites que je ne
lui dissimule rien de ce qu'il doit savoir par moi, et qu'aucun autre
n'aurait le courage de lui dire.»

Non, une pareille piété n'avait rien d'hypocrite, et la compagne de Louis
XIV était de bonne foi, quand elle disait à Mme de Glapion:

«Je voudrais mourir avant le roi, j'irais à Dieu, je me jetterais aux
pieds de son trône, je lui offrirais les voeux d'une âme qu'il aurait
rendue pure; je le prierais d'accorder au roi plus de lumières, plus
d'amour pour son peuple, plus de connaissance sur l'état des provinces,
plus d'aversion pour les perfidies des courtisans, plus d'horreur pour
l'abus qu'on fait de son autorité, et Dieu exaucerait mes prières.»



XII


LES LETTRES DE MME DE MAINTENON


Au début, Louis XIV n'aimait pas la femme destinée à devenir l'affection
la plus sérieuse et la plus durable de sa vie. «Le roi ne me goûtait pas,
a-t-elle écrit elle-même, et il eut assez longtemps de l'éloignement pour
moi; il me craignait sur le pied de bel esprit.»

Comment Louis XIV passa-t-il de la répulsion à la sympathie, de la
défiance à la confiance, de la prévention à l'admiration? En voyant de
près des qualités morales qu'il n'avait pas distinguées de loin. Le même
fait s'est produit chez la plupart des critiques et des historiens qui,
ayant à parler de Mme de Maintenon, ne se sont pas contentés de notions
superficielles et ont soumis à une véritable analyse sa vie et son
caractère. Quand M. Théophile Lavallée fit paraître son _Histoire des
Français_, il y peignit Mme de Maintenon d'une manière très sévère. Il
l'accusait «de la sécheresse de coeur la plus complète», d'un «esprit de
dévotion étroite et d'intrigue mesquine». Il lui reprochait d'avoir
inspiré à Louis XIV des entreprises funestes, de très mauvais choix.

«Elle le rapetissa, disait-il, elle l'obséda de gens médiocres et
serviles; elle eut enfin la plus grande part aux fautes et aux désastres
de la fin du règne.»

Quelques années plus tard, M. Lavallée, mieux éclairé, disait dans sa
belle _Histoire de la maison royale de Saint-Cyr_: «Mme de Maintenon ne
donna à Louis XIV que des conseils salutaires, désintéressés, utiles à
l'État et au soulagement du peuple.» Que s'était-il donc passé entre la
publication des deux ouvrages? L'auteur avait étudié. Après de patientes
recherches, il était parvenu à recueillir les lettres et les écrits de Mme
de Maintenon. Grâce aux communications des ducs de Noailles, de Mouchy,
de Cambacérès, de MM. Feuillet de Conches, Montmerqué, de Chevry, Honoré
Bonhomme, il avait pu accroître les trésors des archives de Saint-Cyr et
faire enfin une oeuvre d'un puissant intérêt.


Mme de Maintenon est un des personnages historiques qui ont le plus écrit.
Ses Lettres, si elle n'en avait pas détruit un grand nombre, formeraient
toute une bibliothèque. Les archives seules de Saint-Cyr en contenaient
quarante volumes. Et pourtant les lettres les plus curieuses sans doute
n'ont pas été conservées. Mme de Maintenon, toujours prudente, brûla sa
correspondance avec Louis XIV, son époux; avec Mme de Montchevreuil, sa
plus intime amie; avec l'évêque de Chartres, son directeur. Les lettres de
sa jeunesse sont très rares. On ne devinait pas encore ce que l'avenir lui
réservait. Le recueil de M. Lavallée, forcément incomplet, n'en est pas
moins un monument historique d'une très haute valeur. Deux volumes de
lettres et d'entretiens sur l'éducation des filles, deux autres de lettres
historiques et édifiantes adressées aux dames de Saint-Cyr, quatre volumes
de correspondance générale, un de conversations et proverbes, un autre
d'écrits divers, enfin un dernier qui comprend les Souvenirs de Mme de
Caylus, les Mémoires des dames de Saint-Cyr et ceux de Mlle d'Aumale, tel
est l'ensemble d'une publication qui a mis en pleine lumière une figure
éminemment curieuse à étudier.

Le recueil de La Beaumelle, l'ennemi de Voltaire, contenait, à côté de
beaucoup de lettres authentiques, un grand nombre de lettres apocryphes.
Il y avait des changements, des interpolations, des additions, des
suppressions. Au moyen de pièces fabriquées, on avait inséré des phrases à
effet, des réflexions piquantes, des maximes à la mode au XVIIIe siècle.
M. Lavallée a trouvé moyen de séparer le bon grain de l'ivraie. Passant le
recueil de La Beaumelle au crible d'une critique sagace, il est parvenu à
rétablir le texte des lettres vraies et à prouver le caractère apocryphe
de celles qui étaient fausses. Comme les vrais connaisseurs en
autographes, il se défiait des lettres saisissantes. Les falsificateurs
sont presque toujours imprudents. Ils forcent la note, et, quand ils se
mettent à inventer un document, ils veulent que leur invention produise
une impression saisissante.

La correspondance des personnages célèbres est en général beaucoup plus
simple, beaucoup moins apprêtée que les prétendus autographes qu'on leur
attribue. Il faut se tenir en garde contre les lettres où se trouvent soit
des portraits achevés, soit des jugements profonds, soit des prédictions
historiques. C'est là souvent un signe de falsification, et, plus on est
frappé par un autographe, plus il faut étudier avec soin sa provenance.

Les lettres de Mme de Maintenon méritaient la peine qu'on a prise pour en
établir d'une manière exacte les dates et l'authenticité. L'historien de
Mme de Sévigné, le baron Walckenaër, les place, sans hésiter, au premier
rang.

«Mme de Maintenon, dit-il, est pour le style épistolaire un modèle plus
achevé que Mme de Sévigné. Presque toujours celle-ci n'écrit que pour le
besoin de s'entretenir avec sa fille, avec les personnes qu'elle aime,
afin de tout dire, de tout raconter. Mme de Maintenon, au contraire, a
toujours en écrivant un objet distinct et déterminé. La clarté, la
mesure, l'élégance, la justesse des pensées, la finesse des réflexions,
lui font agréablement atteindre le but où elle vise. Sa marche est droite
et soutenue; elle suit sa route sans battre les buissons, sans s'écarter
ni à droite, ni à gauche[1].»

[Note 1: Walckenaër, _Mémoires sur Mme de Sévigné, sa vie et ses écrits_.]

Tel était également l'avis de Napoléon Ier. Il préférait de beaucoup les
lettres de Mme de Maintenon à celles de Mme de Sévigné, qui étaient, selon
lui, «des oeufs à la neige, dont on peut se rassasier sans se charger
l'estomac.» En citant la préférence de Napoléon, M. Désiré Nisard fait ses
réserves. «Quand les lettres de Mme de Maintenon sont pleines, a dit
l'éminent critique, on est de l'avis du grand Empereur. Elles ont je ne
sais quoi de plus sensé, de plus simple, de plus efficace. On n'y est pas
ébloui de la mobilité féminine, et le naturel en plaît davantage, parce
qu'il vient plutôt de la raison qui dédaigne les gentillesses sans se
priver des vraies grâces, que de l'esprit qui joue avec des riens. Mais où
le sujet manque, ces lettres sont courtes, sèches, sans épanchements[2].»

[Note 2: M. Désiré Nisard, _Histoire de la littérature française_.]

Si Mme de Maintenon avait eu des préoccupations littéraires, si elle
s'était imaginé qu'elle écrivait pour la postérité, elle aurait rédigé des
lettres plus remarquables encore. Il n'y a dans sa correspondance ni
recherche, ni prétention. Elle écrit pour édifier, pour convertir, pour
consoler beaucoup plus que pour plaire. Ses billets aux dames ou aux
demoiselles de Saint-Cyr ne dépassent pas cette pieuse ambition. Très
souvent Mme de Maintenon ne prend pas la plume elle-même. Tout en filant
ou en tricotant, elle dicte aux jeunes filles qui lui servent de
secrétaires: à Mlle de Loubert ou à Mlle de Saint-Étienne, à Mlle d'Osmond
ou à Mlle d'Aumale. Mais dans le moindre de ces innombrables billets on
retrouve, quoi qu'en dise M. Nisard, ces qualités de style, cette
sobriété, cette mesure, cette concision, cette parfaite harmonie entre le
mot et l'idée, qui font l'admiration des meilleurs juges.

Les deux femmes du XVIIe siècle dont les lettres sont le plus célèbres:
Mme de Sévigné et Mme de Maintenon, avaient l'une pour l'autre beaucoup
d'estime et de sympathie. «Nous soupons tous les soirs avec Mme Scarron,
écrivait Mme de Sévigné dès 1672; elle a l'esprit aimable et
merveilleusement droit.» On se figure facilement ce que devait être la
conversation de ces deux femmes, si supérieures, si instruites, si
spirituelles, et qui, avec des qualités différentes, se complétaient, pour
ainsi dire, l'une par l'autre.

Mme de Sévigné, riche et forte nature, jeune et belle veuve, honnête, mais
à l'humeur libre et hardie, éblouissante Célimène, soeur de Molière, comme
dit Sainte-Beuve, femme vive de caractère, de parole et de plume, justifie
ce que lui disait son amie Mme de La Fayette:

«Vous paraissez née pour les plaisirs, et il semble qu'ils soient faits
pour vous. Votre présence augmente les divertissements, et les
divertissements augmentent votre beauté lorsqu'ils vous environnent. Enfin
La joie est l'état véritable de votre âme, et le chagrin vous est plus
contraire qu'à qui que ce soit.»

Son image, étincelante comme son esprit, nous apparaît au milieu de ces
fêtes, que sa plume fait revivre, comme la baguette d'une magicienne.

«Que vous dirais-je? magnificences, illuminations, toute la France, habits
rebattus et brochés d'or, pierreries, brasiers de feu et de fleurs,
embarras de carrosses, cris dans la rue, flambeaux allumés, reculements et
gens roués; enfin le tourbillon, la dissipation, les demandes sans
réponses, les compliments sans savoir ce qu'on dit, les civilités sans
savoir à qui l'on parle; les pieds entortillés dans les queues.»

Mme de Sévigné, dont les lettres passent de main en main dans les salons
et les châteaux, écrit un peu pour la galerie. Elle dit d'elle-même: «Mon
style est si négligé, qu'il faut avoir un esprit naturel et du monde pour
pouvoir s'en accommoder[1].»

[Note 1: Lettre du 23 décembre 1671.]

Mais cela ne l'empêche pas d'avoir conscience de sa valeur. Quand elle
laisse «trotter sa plume, la bride sur le cou»; quand elle donne avec
plaisir à sa fille «le dessus de tous les paniers, c'est-à-dire la fleur
de son esprit, de sa tête, de ses yeux, de sa plume, de son écritoire», et
que «le reste va comme il peut», elle sait très bien que la société
raffole de ce style, où toutes les grâces et toutes les merveilles du
grand siècle se reflètent comme dans un miroir. Ses lettres sont des
modèles de _chroniques_, pour nous servir de l'expression moderne. Au XIXe
siècle comme au XVIIe, ce sont deux femmes qui ont remporté la palme dans
ce genre de littérature où il faut tant d'esprit. Mme Émile de Girardin a
été la Sévigné de notre époque.

Mme de Maintenon n'aurait pas pu ou n'aurait pas voulu aspirer à cette
gloire toute mondaine. Loin de viser à l'effet, elle atténue
volontairement celui qu'elle produit. Comme elle amortit l'éclat de ses
regards, elle modère son style et tempère son esprit. Elle sacrifie les
qualités brillantes aux qualités solides; trop d'imagination, trop de
verve l'effrayerait. Saint-Cyr ne doit pas ressembler aux hôtels d'Albret
ou de Richelieu; on ne doit point parler à des religieuses comme à des
précieuses.

L'enjouement, la verve gauloise, la gaieté de bon aloi, sont du côté de
Mme de Sévigné; l'expérience, la raison, la profondeur, sont du côté de
Mme de Maintenon. L'une rit à gorge déployée; l'autre sourit à peine.
L'une a des illusions sur toutes choses, des admirations qui vont jusqu'à
la naïveté, des extases en présence des rayons de l'astre royal; l'autre
ne se laisse fasciner ni par le roi, ni par la cour, ni par les hommes, ni
par les femmes, ni par les choses. Elle a vu de trop près et de trop haut
les grandeurs humaines pour ne pas en comprendre le néant, et ses
conclusions sont empreintes d'une tristesse profonde. Mme de Sévigné a
bien aussi parfois des atteintes de mélancolie; mais le nuage passe vite,
et l'on se retrouve en plein soleil. La gaieté, gaieté franche,
communicative, rayonnante, fait le fond du caractère de cette femme
spirituelle, séduisante, amusante. Mme de Sévigné, brille par
l'imagination, Mme de Maintenon par le jugement. L'une se laisse éblouir,
enivrer; l'autre garde toujours son sang-froid. L'une s'exagère les
splendeurs de la cour; l'autre les voit telles qu'elles sont. L'une est
plus femme; l'autre est plus matrone.



XIII


LA VIEILLESSE DE MME DE MONTESPAN


C'est dans son orgueil qu'est presque toujours puni quiconque a péché par
orgueil. De toutes les favorites de Louis XIV, Mme de Montespan avait été
la plus despotique et la plus hautaine; ce fut aussi la plus humiliée. Ne
pouvant s'habituer à sa déchéance, elle resta près de onze ans à la cour,
bien qu'elle fût devenue à charge au roi et à elle-même. «On disait
qu'elle était comme ces âmes malheureuses qui reviennent dans les lieux
qu'elles ont habités expier leurs fautes[1].» Malgré la demi-conversion de
cette fière Mortemart, il lui restait encore des vestiges de colère et
d'ironie. Allant un jour chez Mme de Maintenon, elle y rencontra le curé
de Versailles et les soeurs grises, qui venaient assister à une réunion de
charité:

[Note 1: _Souvenirs de Mme de Caylus_.]

«Savez-vous, madame, dit-elle en entrant, que votre antichambre est
merveilleusement parée pour votre oraison funèbre?»

Le roi continuait à voir Mme de Montespan. Chaque jour, après la messe, il
allait passer quelques instants près d'elle, mais comme par acquit de
conscience et non par plaisir. Entre eux il n'y avait plus rien du passé,
ni abandon, ni confiance, ni amitié. Aussi, dans cette cour naguère encore
remplie de ses flatteurs, ne rencontrait-elle plus un seul visage vraiment
ami. Si courte que soit la vie, elle est encore assez longue pour laisser
s'accomplir, souvent dès ce monde, la vengeance de Dieu.

Après s'être longtemps cramponnée aux épaves de sa fortune et de sa
beauté, comme un naufragé aux débris du navire, Mme de Montespan se décida
enfin à la retraite. Le 15 mars 1691, elle fit dire au roi par Bossuet que
son parti était bien pris, et que, cette fois, elle abandonnait Versailles
pour toujours. Un mois après, Dangeau écrivait:

«Mme de Montespan a été quelques jours à Clagny, et s'en est retournée à
Paris. Elle dit qu'elle n'a point absolument renoncé à la cour, qu'elle
verra le roi quelquefois, et qu'à la vérité on s'est un peu hâté de faire
démeubler son appartement.»

L'ancienne favorite avait été prise au mot. Son logement au château de
Versailles était désormais occupé par le duc du Maine; elle ne devait plus
y revenir. Elle vécut alternativement à l'abbaye de Fontevrault, dont sa
soeur était abbesse; aux eaux de Bourbon, où elle allait tous les étés; au
château d'Oiron, qu'elle avait acheté, et au couvent de Saint-Joseph,
situé à Paris, sur l'emplacement actuel du ministère de la Guerre. C'est
dans ce couvent qu'elle recevait les personnages les plus considérables de
la cour. Il n'y avait dans son salon qu'un seul fauteuil, le sien.

«Toute la France y allait, dit Saint-Simon, elle parlait à chacun comme
une reine, et de visites, elle n'en faisait jamais, pas même à Monsieur,
ni à Madame, ni à la Grande Mademoiselle, ni à l'hôtel de Condé.»

Au château d'Oiron, il y avait une chambre superbement meublée où le roi
ne vint jamais, et qu'on appelait cependant la chambre du roi.

Peu à peu les pensées sérieuses succédèrent aux idées de vanité ou de
rancune. Le monde fut vaincu par le ciel. La pénitente en arriva non
seulement aux remords, mais aux macérations, aux jeûnes, aux cilices.
Cette femme, jadis si raffinée, si élégante, s'astreignit à ne porter que
des chemises de la toile la plus dure, à mettre une ceinture et des
jarretières hérissées de pointes de fer. Elle en vint à donner tout ce
qu'elle avait aux pauvres et travaillait pour eux plusieurs heures par
jour à des ouvrages grossiers.

A côté de son château, elle fonda un hospice dont elle était plutôt la
servante que la supérieure; elle soignait les malades et pansait leurs
plaies. Comme le dit M. Pierre Clément dans la belle étude qu'il lui a
consacrée, le scandale avait été grand; mais, de la part d'une si
orgueilleuse nature, le repentir et l'humilité doublaient en quelque sorte
de valeur. Elle se résigna, sur l'ordre de son confesseur, à l'acte qui
lui coûtait le plus: elle demanda pardon à son mari dans une lettre où, se
servant des termes les plus humbles, elle lui offrait de retourner avec
lui, s'il daignait la recevoir, ou de se rendre dans telle résidence qu'il
voudrait bien lui assigner. M. de Montespan ne répondit pas.

Saint-Simon prétend que Mme de Montespan, dans les dernières années de sa
vie, était tellement tourmentée des affres de la mort, qu'elle payait
plusieurs femmes dont l'emploi unique était de la veiller.

«Elle couchait, dit-il, tous ses rideaux ouverts, avec beaucoup de bougies
dans sa chambre, ses veilleuses autour d'elle, qu'à toutes les fois
qu'elle se réveillait elle voulait trouver causant, jouant ou mangeant,
pour se rassurer contre leur assoupissement.»

J'ai peine à croire à l'exactitude d'une pareille assertion. Mme de
Montespan était trop fière pour montrer une telle pusillanimité. De l'aveu
même de Saint-Simon, elle mourut avec courage et dignité.

Au mois de mai 1707, lorsqu'elle partit pour les eaux de Bourbon, elle
n'était pas encore malade, et cependant elle avait le pressentiment d'une
fin prochaine. Dans cette prévision, elle paya deux ans d'avance toutes
les pensions qu'elle faisait et doubla ses aumônes habituelles. A peine
arrivée à Bourbon, elle se coucha pour ne plus se relever. Quand elle fut
en face de la mort, elle la regarda sans la braver et sans la craindre.

«Mon Père, dit-elle au capucin qui l'assistait à l'heure suprême,
exhortez-moi en ignorante, le plus simplement que vous pourrez.»

Après avoir appelé autour d'elle tous ses domestiques, elle demanda pardon
des scandales qu'elle avait causés, et remercia Dieu de ce qu'il
permettait qu'elle mourût dans un lieu où elle se trouvait éloignée de
tous, même de ses enfants.

Quand elle eut rendu l'âme, son corps fut «l'apprentissage du chirurgien
d'un intendant de je ne sais où, qui se trouva à Bourbon et qui voulut
l'ouvrir sans savoir comment s'y prendre[1]». La mort d'une femme qui,
pendant plus de trente ans, de 1660 à 1691, avait joué un si grand rôle à
la cour, n'y causa aucune impression. Depuis longtemps, Louis XIV la
considérait comme morte. Dangeau se contenta d'écrire dans son journal:
«Samedi, 28 mai 1707, à Marly: Avant que le roi partît pour la chasse, on
apprit que Mme de Montespan était morte à Bourbon, hier, à 3 heures du
matin. Le roi, après avoir couru le cerf, s'est promené dans les jardins
jusqu'à la nuit.»

[Note 1: Saint-Simon, _Notes sur le Journal de Dangeau_.]

Un ordre formel interdit au duc du Maine, au comte de Toulouse, aux
duchesses de Bourbon et de Chartres de porter le deuil de leur mère;
d'Antin se couvrit de vêtements noirs; mais il était trop bon courtisan
pour être triste, quand le roi ne l'était point. Peu de jours après, il
recevait magnifiquement son souverain à Petit-Bourg et faisait disparaître
en une nuit une allée de marronniers qui n'était pas du goût du maître.
Quant à Mme de Montespan, l'on ne prononçait même plus son nom. Voilà le
monde. C'est bien la peine de l'aimer.



XIV


LA DUCHESSE DE BOURGOGNE


Toute la cour s'agitait, parce qu'une petite fille de onze ans venait
d'arriver en France. Cette enfant, c'était la fille du duc de Savoie,
Victor-Amédée II, Marie-Adélaïde, la future duchesse de Bourgogne. Le
dimanche 4 novembre 1696, la ville de Montargis était en fête. Les cloches
sonnaient à grande volée. Louis XIV, parti le matin de Fontainebleau,
venait à la rencontre de la jeune princesse destinée à épouser son
petit-fils, et tous les yeux étaient fixés sur cette première entrevue
entre elle et le Roi-Soleil. Il la reçut au moment où elle descendait de
voiture, et dit à Dangeau, le chevalier d'honneur de la princesse:

«Pour aujourd'hui, voulez-vous que je fasse votre charge?»

Dès le premier moment, la nouvelle venue charma le roi par la distinction
de ses manières, sa gentillesse naturelle, ses petites réponses pleines de
grâce et d'esprit. Louis XIV l'embrassa dans le carrosse; elle lui baisa
la main plusieurs fois en montant avec lui l'escalier de l'appartement où
elle devait se reposer. Comme le roi rentrait dans sa chambre, Dangeau
prit la liberté de lui demander s'il était content de la princesse:

«Je le suis trop, j'ai peine à contenir ma joie.»

Puis, se tournant du côtê de Monsieur:

«Je voudrais bien, ajouta-t-il, que sa pauvre mère pût être ici quelques
instants pour être témoin de la joie que nous avons.»

Il écrivit ensuite à Mme de Maintenon:

«Elle m'a laissé parler le premier, et après elle m'a fort bien répondu,
mais avec un petit embarras qui vous aurait plu. Je l'ai menée dans sa
chambre à travers la foule, la laissant voir de temps en temps, en
approchant les flambeaux de son visage. Elle a soutenu cette marche et ces
lumières avec grâce et modestie. Elle a la meilleure grâce et la plus
belle taille que j'aie jamais vue, habillée à peindre et coiffée de même,
des yeux très vifs et très beaux, des paupières noires et admirables, le
teint fort uni, blanc et rouge comme on peut le désirer, les plus beaux
cheveux blonds que l'on puisse voir, et en grande quantité.... Elle n'a
manqué à rien, et s'est conduite comme vous pourriez faire.»

Marie-Adélaïde était, par sa mère, la petite-fille de cette belle
Henriette d'Angleterre dont l'oraison funèbre de Bossuet a immortalisé la
vie et la mort. Elle allait faire revivre le charme de cette princesse
tant regrettée, et sa présence à Versailles y ramenait l'entrain et la
joie des beaux jours. On l'installa, dès son arrivée, dans la chambre
autrefois occupée par la reine, puis par la dauphine de Bavière[1].

[Note: Salle no 115 de la _Notice du Musée de Versailles_.]

Le roi lui fit présent de la belle ménagerie de Versailles qui faisait
face au palais de Trianon. Aucun grand-père n'était plus tendre, plus
affectueux pour sa petite-fille. Il s'ingéniait à lui trouver des
amusements et des récréations. Madame (la princesse Palatine) écrivait, le
8 novembre 1696: «Tout le monde maintenant redevient enfant. La princesse
d'Harcourt et Mme de Pontchartrain ont joué avant-hier à colin-maillard
avec la princesse et monsieur le dauphin; Monsieur, la princesse de Conti,
Mme de Ventadour, mes deux autres dames et moi, nous y avons joué hier.»

Mme de Maintenon fut naturellement chargée d'achever l'éducation de la
jeune princesse. La première fois qu'elle la mena à Saint-Cyr, elle la fit
recevoir avec un grand cérémonial: la supérieure la complimenta; la
communauté, en longs manteaux, l'attendait à la porte de clôture; toutes
les demoiselles étaient rangées en haie sur son passage jusqu'à l'église;
des petites filles de son âge lui récitèrent un dialogue assaisonné de
louanges délicates. La princesse ravie demanda à revenir. Alors Mme de
Maintenon la conduisit régulièrement à Saint-Cyr, deux ou trois fois la
semaine, pour y passer des journées entières et y suivre les cours de la
classe des _rouges_. Il n'y avait plus d'étiquette. Marie-Adélaïde portait
le même habit que les élèves et se faisait appeler Mlle de Lastic.

«Elle était bonne, affable, gracieuse à tout le monde, s'occupant avec les
dames des différents offices, avec les demoiselles de tous leurs ouvrages,
de tous leurs travaux; s'assujettissant avec candeur aux pratiques de la
maison, même au silence; courant et se récréant avec les _rouges_ dans les
grandes allées du jardin; allant avec elles au choeur, à confesse, au
catéchisme.... D'autres fois, elle prenait le costume des dames, et
faisait les honneurs de la maison à quelque illustre visiteuse,
principalement à la reine d'Angleterre[1].»

[Note 1: _Mémoires des Dames de Saint-Cyr._]

Louis XIV, charmé de la princesse, décida qu'elle se marierait le jour
même où elle aurait douze ans. Elle épousa, le 7 décembre 1697, Louis de
France, duc de Bourgogne, qui avait quinze ans et demi. Le fiancé était en
manteau noir brodé d'or, pourpoint blanc à boutons de diamant; le manteau
était doublé de satin rose. La fiancée avait une robe et une jupe de
dessous en drap d'argent avec bordure de pierres précieuses. Les diamants
qu'elle portait étaient ceux de la couronne. La bénédiction nuptiale fut
donnée aux jeunes époux par le cardinal de Coislin, dans la chapelle de
Versailles. Après la messe, il y eut un grand festin de la maison royale
dans la pièce désignée sous le nom d'antichambre de l'appartement de la
reine[1].

[Note 1: Salle no 119 de la _Notice du Musée_.]

Le soir, la cour assista, dans le salon de la Paix[2], à un feu d'artifice
tiré au bout de la pièce d'eau des Suisses, puis à un souper servi, comme
le festin du jour, dans l'antichambre de l'appartement de la reine.

[Note 2: Salle no 114 de la _Notice_.]

Le 11 décembre, il y eut un grand bal dans la galerie des Glaces. Des
pyramides de bougies rayonnaient plus encore que les lustres et les
girandoles. Louis XIV avait dit qu'il serait bien aise que la cour
déployât un grand luxe, et lui-même, qui depuis longtemps ne portait plus
que des habits fort simples, en avait endossé de superbes. Ce fut à qui se
surpasserait en richesse et en invention. L'or et l'argent suffirent à
peine. Le roi, qui avait encouragé toutes ces dépenses, n'en dit pas moins
qu'il ne comprenait pas comment on trouvait des maris assez fous pour se
laisser ruiner par les habits de leurs femmes.

Deux jours après son mariage, la duchesse voulut se montrer en habit de
cérémonie à ses amies de Saint-Cyr. Elle était tout en blanc, et sa robe
avait une broderie d'argent si épaisse, qu'à peine pouvait-elle la porter.
La communauté reçut la princesse en grande pompe, et la conduisit à
l'église, où l'on chanta des hymnes.

En peu de temps, l'aimable princesse devint une femme séduisante entre
toutes et indispensable à la cour. Sans elle les fleurs seraient moins
belles, les prairies moins riantes, les eaux moins claires. Grâce à son
charme séducteur, tout se ranime, dans ce palais qui ressemblait à un
fastueux couvent, tout s'éclaire des rayons d'un soleil printanier. Elle
aime sincèrement Louis XIV. On n'approche pas sans émotion de cet homme
exceptionnel, pour qui l'on devrait inventer le mot prestige, si ce mot
n'existait pas, et qui est aussi affectueux, aussi bon, aussi affable
qu'il est majestueux et imposant. L'admiration que professe pour lui la
jeune princesse est sincère. Reconnaissante et flattée des bontés qu'il
lui témoigne, elle le vénère comme le représentant le plus glorieux du
droit divin, et tout en le vénérant elle l'amuse. Elle lui saute au cou à
toute heure, se met sur ses genoux, le distrait par toutes sortes de
badinages, visite ses papiers, ouvre et lit ses lettres en sa présence.
C'est une succession continuelle de parties de plaisir et de fêtes. Suivie
par un cortège de jeunes femmes, la princesse aime à monter en gondole sur
le grand canal du parc de Versailles, et à y rester plusieurs heures de la
nuit, parfois jusqu'au lever du soleil. Chasses, collations, comédies,
sérénades, illuminations, promenades sur l'eau, feux d'artifice, on
organise chaque jour une nouvelle distraction.

Le roi le veut, il faut que la duchesse de Bourgogne se plaise dans cette
cour dont elle est l'ornement, l'espérance. Il faut qu'elle déride le
monarque lassé de plaisirs et de gloire. Il faut qu'elle soit le bon
génie, l'enchanteresse de Versailles. Il faut que, dans les glaces de la
grande galerie, se reflètent ses toilettes splendides, ses parures
éblouissantes. Il faut qu'elle apparaisse dans les jardins comme une
Armide, dans les forêts comme une nymphe, sur l'eau comme une sirène.

Dans la salle des gardes de la reine[1], on voit actuellement un portrait
en pied de la princesse. Elle est debout, habillée d'une robe de drap
d'argent, et tient dans la main gauche un bouquet de fleurs d'oranger. Une
femme vêtue à la polonaise porte la queue de son manteau fleurdelisé.
Devant elle, un amour tient un coussin sur lequel sont posées des fleurs.
On aperçoit dans le fond du tableau un jardin et un piédestal, sur lequel
on lit la signature du peintre: Santerre 1709. Ce que l'artiste a si bien
fait avec le pinceau, Saint-Simon l'a fait mieux encore avec la plume. Le
sarcastique duc et pair devient un admirateur enthousiaste, un poète,
quand il décrit les charmes de la princesse: «ses yeux les plus parlants
et les plus beaux du monde, son port de tête galant, gracieux et
majestueux, son sourire expressif, sa marche de déesse sur les nues.» Il
n'admire pas moins ses qualités morales, tout en lui trouvant des défauts.
Il se plaît à reconnaître qu'elle est douce, accessible, ouverte avec une
sage mesure, compatissante, peinée de causer le moindre ennui, pleine
d'égards pour toutes les personnes qui l'approchent, que, gracieuse pour
son entourage, bonne pour ses domestiques, vivant avec ses dames comme une
amie, elle est l'âme de la cour dont elle est adorée. «Tout manque à
chacun dans son absence, tout est rempli par sa présence, son extrême
faveur la fait infiniment compter, et ses manières lui attachent tous les
coeurs.»

[Note 1: Salle N° 118 de la _Notice du Musée._]

Et cependant, la calomnie ne la respecte point. On lui reproche tout bas
certaines inconséquences, que la malice exploite en les exagérant.
Entourée d'une cour de femmes spirituelles, mais souvent légères et
malveillantes, la duchesse de Bourgogne dut être plus d'une fois atteinte
par les insinuations perfides qu'on se permet contre les princesses aussi
bien que contre les simples particulières. La duchesse ne se faisait pas
d'illusion à cet égard et s'en montrait affligée.

D'autres sujets de tristesse projetaient des ombres sur une existence en
apparence si joyeuse et si belle. Victor-Amédée s'était brouillé avec la
France, et la maison de Savoie courait les plus grands dangers. La
duchesse de Bourgogne était obligée de refouler dans le fond de son coeur
ses sentiments pour son ancienne patrie; mais, plus elle devait les
cacher, plus ils étaient vivaces. Quelle douleur de savoir errants sur la
route de Piémont sa mère, sa grand'mère infirme, ses frères malades et le
duc, son père, menacé d'une ruine complète! Le 21 juin 1706, elle écrivait
à sa grand'mère, la veuve de Charles-Emmanuel[1]:

[Note 1: Voir l'intéressante correspondance de la duchesse de Bourgogne et
de sa soeur la reine d'Espagne, femme de Philippe V, publiée, avec une
très bonne préface de Mme la comtesse Della Rocca, chez Michel Lévy
(1 vol.)]

«Jugez dans quelle inquiétude je suis sur tout ce qui vous arrive, vous
aimant fort tendrement, et ayant toute l'amitié possible pour mon père, ma
mère et mes frères. Je ne puis les voir dans une situation aussi
malheureuse sans avoir les larmes aux yeux... Je suis dans une tristesse
qu'aucun amusement ne peut diminuer, et qui ne s'en ira, ma chère
grand'mère, qu'avec vos malheurs... Mandez-moi des nouvelles de tout ce
qui m'est le plus cher au monde.[1]»

[Note: 1 Marie-Jeanne-Baptiste, dite Madame Royale, fille de
Charles-Amédée de Savoie-Nemours et d'Élisabeth de Vendôme, épousa en 1665
le duc de Savoie, Charles-Emmanuel II, père de Victor-Amédée II.]

La duchesse de Bourgogne souffrait en même temps des désastres de ses deux
patries, la Savoie et la France.

«Faites-nous des saintes pour nous obtenir la paix,» disait Mme de
Maintenon aux religieuses de Saint-Cyr.

La duchesse, comme le remarque La Beaumelle, montrait, dans les
circonstances périlleuses où se trouvait le pays, «la dignité de la
première femme de l'État, les sentiments d'une Romaine pour Rome et les
agitations d'une âme qui veut le bien avec une ardeur qui n'est pas de son
âge.» L'heure des grandes tristesses était venue. Comme l'a très bien dit
M. Capefigue: «Le temps difficile, pour un roi puissant et heureux, c'est
la vieillesse. Si la tête reste ferme, le bras faiblit, les guirlandes
flétrissent, les lauriers même prennent une teinte de grisaille. On vous
respecte encore, mais on ne vous aime plus; les chapeaux coquets à plumes
Flottantes font ressortir les rides de la figure et les plis du front; le
jonc à pomme d'or n'est plus une façon de sceptre, mais un bâton qui
soutient les jambes faibles et un corps voûté.» Pour la duchesse de
Bourgogne, Louis XIV vieilli conservait son prestige. Elle l'aimait
sincèrement.

«Le public, dit Mme de Caylus, a de la peine à concevoir que les princes
agissent simplement et naturellement, parce qu'il ne les voit pas d'assez
près pour en bien juger, et parce que le merveilleux qu'il cherche
toujours ne se trouve pas dans une conduite simple et dans des sentiments
réglés. On a donc voulu croire que la duchesse ressemblait à son père, et
qu'elle était, dès l'âge de onze ans qu'elle vint en France, aussi fine et
aussi politique que lui, affectant pour le roi et Mme de Maintenon une
tendresse qu'elle n'avait point. Pour moi qui ai eu l'honneur de la voir
de près, j'en juge autrement, et je l'ai vue pleurer de bonne foi sur le
grand âge de ces deux personnes qu'elle croyait devoir mourir avant elle,
que je ne puis douter de sa tendresse pour le roi.»

Louis XIV, qui connaissait le coeur humain, s'apercevait, avec sa
perspicacité habituelle, que la duchesse de Bourgogne avait pour lui une
affection sincère. C'est à cause de cela que, de son côté, il lui
témoignait un attachement exceptionnel. Semblable à une rose qui
s'épanouit dans un cimetière, la jeune et séduisante princesse charmait et
consolait les tristes années du Grand Roi. C'était le dernier sourire de
la fortune, le dernier rayon du soleil. Mais, hélas! la belle rose devait
se flétrir du matin au soir, et, encore quelque temps, tout allait rentrer
dans la nuit.

Depuis 1711, date de la mort de Monseigneur, le duc de Bourgogne était
dauphin, et Saint-Simon rapporte que la duchesse disait, en parlant des
dames qui s'avisaient de la critiquer:

«Elles auront à compter avec moi, et je serai leur reine.»

«Hélas! ajoute-t-il, elle le croyait, la charmante princesse, et qui ne
l'eût cru avec elle?»

Et cependant, au dire de la princesse Palatine, elle était persuadée de sa
fin prochaine. Madame s'exprime ainsi à ce sujet:

«Un savant astrologue de Turin ayant tiré l'horoscope de Mme la dauphine,
lui avait prédit tout ce qui lui arriverait, et qu'elle mourrait dans sa
vingt-septième année. Elle en parlait souvent. Un jour, elle dit à son
époux:

«Voici le temps qui approche où je dois mourir. Vous ne pouvez pas rester
sans femme à cause de votre rang et de votre dévotion. Dites-moi, je vous
prie, qui épouserez-vous?»

Il répondit:

«J'espère que Dieu ne me punira jamais assez pour vous voir mourir; et si
ce malheur devait m'arriver, je ne me remarierais jamais; car dans huit
jours, je vous suivrais au tombeau...»

«Pendant que la dauphine était encore en bonne santé, fraîche et gaie,
elle disait souvent: «Il faut bien que je me réjouisse, puisque je ne me
réjouirai pas longtemps, car je mourrai cette année.»

«Je croyais que c'était une plaisanterie; mais la chose n'a été que trop
réelle. En tombant malade, elle dit qu'elle n'en réchapperait point.»

Plus la dauphine approchait du temps fatal, plus elle s'améliorait. On
aurait dit qu'elle voulait augmenter les regrets que causerait sa mort
prématurée. La princesse Palatine l'avoue elle-même: «Ayant, dit-elle,
assez d'esprit pour remarquer ses défauts, la dauphine ne pouvait que
chercher à s'en corriger; c'est ce qu'elle fit en effet, au point
d'exciter l'étonnement général. Elle a continué ainsi jusqu'à la fin.»

Mme la vicomtesse de Noailles [1] l'a dit de la manière la plus touchante:
«L'histoire nous offre de temps à autre des personnages séduisants qui
attachent le lecteur jusqu'à l'affection... Souvent, la Providence les
retire du monde dès leur jeunesse, ornés des charmes que le temps enlève
et des espérances qu'elles auraient réalisées. La duchesse de Bourgogne
fut une de ces gracieuses apparitions.»

[Note 1: _Lettres inédites de la duchesse de Bourgogne_ précédées d'une
courte notice sur sa vie, par Mme la vicomtesse de Noailles. (Un volume de
cinquante pages, imprimé à un petit nombre d'exemplaires.)]

Atteinte d'un mal foudroyant, qui était, paraît-il, la rougeole, mais
qu'on attribua au poison, la duchesse fut enlevée en quelques jours au roi
dont elle était la consolation, à son époux dont elle était l'idole, à la
cour dont elle était l'ornement, à la France dont elle était l'espoir.
Elle mourut dans les sentiments les plus religieux.

Ce fut à Versailles [1], le vendredi 12 février 1712, entre 8 et 9 heures
du soir, qu'elle rendit le dernier soupir. Deux ans auparavant, presque
jour pour jour, elle avait mis au monde le prince qui devait s'appeler
Louis XV [2]. La douleur de son mari fut telle, qu'il ne put survivre à
une femme tant aimée. Six jours après, il la suivait au tombeau.

[Note: 1: Salle no 115 de la _Notice du Musée._]
[Note: 2: Louis XV naquit le 15 février 1710.]

«La France, s'écrie Saint-Simon, tomba enfin sous ce dernier châtiment.
Dieu lui montra un prince qu'elle ne méritait pas. La terre n'en était pas
digne; il était mûr déjà pour la bienheureuse éternité.»

Le jour même de la mort du duc de Bourgogne, Madame écrivait: «Je suis
tellement ébranlée que je peux pas me remettre, je ne sais presque pas ce
que je dis. Vous qui avez bon coeur, vous aurez certainement pitié de
nous, car la tristesse qui règne ici ne se peut décrire.»

Saint-Simon prétend que la douleur causée à Louis XIV par la mort de la
duchesse de Bourgogne fut «la seule véritable qu'il ait jamais eue en sa
vie». Cela n'est pas exact. Le grand roi avait regretté profondément sa
mère, et Madame (la princesse Palatine) s'exprime ainsi au sujet du
chagrin dont il fut accablé lors de la mort de son fils unique, le grand
dauphin: «J'ai vu le roi hier à 11 heures; il est en proie à une telle
affliction, qu'elle attendrirait un rocher; cependant il ne se dépite pas,
il parle à tout le monde avec une tristesse résignée et donne ses ordres
avec une grande fermeté; mais, à tout moment, les larmes lui viennent aux
yeux, et il étouffe ses sanglots[1].»

[Note 1: Lettre du 16 avril 1711.]

Le 22 février 1712, les corps de la duchesse et du duc de Bourgogne furent
portés de Versailles à Saint-Denis sur un même chariot. Le 8 mars suivant,
le dauphin, leur fils aîné, mourait aussi. Il avait cinq ans et quelques
mois. Ainsi donc, en vingt-quatre jours le père, la mère et le fils aîné
disparurent. Trois dauphins étaient morts en moins d'un an.

Ces événements, déjà horribles par eux-mêmes, s'assombrissaient encore par
la fausse idée généralement répandue que le poison était la cause de fins
si prématurées. Contre toute justice, on accusait de la manière la plus
perfide le duc d'Orléans d'être l'auteur des crimes, et l'on essayait de
faire entrer dans l'âme de Louis XIV cet abominable soupçon. Avec la
duchesse de Bourgogne «s'éclipsèrent joie, plaisirs, amusements mêmes et
toutes espèces de grâces... Si la cour subsista après elle, ce ne fut plus
que pour Languir [1].»

[Note 1: _Mémoires du duc de Saint-Simon._]

Et cependant, sous le poids de tant d'épreuves, la grande âme de Louis XIV
ne faiblit pas. «Au milieu des débris lugubres de son auguste maison,
Louis demeure ferme dans la foi. Dieu souffle sur sa nombreuse postérité,
et en un instant elle était effacée comme les caractères tracés sur le
sable. De tous les princes qui l'environnaient, et qui formaient comme la
gloire et les rayons de sa couronne, il ne reste qu'une faible étincelle,
sur le point même alors de s'éteindre... Il adore celui qui dispose des
sceptres et des couronnes, et voit peut-être dans ces pertes domestiques
la miséricorde qui expie, et qui achève d'effacer du livre des justices du
Seigneur ses anciennes passions étrangères[1].»

[Note 1: Massillon, _Oraison funèbre de Louis le Grand._]

La France tout entière fut plongée dans le désespoir. «Ce temps de
désolation, dit Voltaire, laissa dans les coeurs une impression si
profonde que, pendant la minorité de Louis XV, j'ai vu plusieurs personnes
qui ne parlaient de ces pertes qu'en versant des larmes[2].»

[Note 2: Voltaire, _Siècle de Louis XIV._]

M. Michelet, qu'on ne peut pas accuser d'une admiration exagérée pour le
grand siècle, se laissa lui-même attendrir quand il relata la mort de la
_charmante_ duchesse de Bourgogne. «La cour, dit-il, fut à la lettre comme
assommée d'un coup. Cent cinquante ans après, on pleure encore en lisant
les pages navrantes où Saint-Simon a dit son deuil[3].»

[Note 3: Michelet, _Louis XIV et le duc de Bourgogne._]

Duclos a prétendu, sans indiquer la source de ses renseignements, qu'à la
mort de la duchesse de Bourgogne, Mme de Maintenon et le roi trouvèrent
dans une cassette ayant appartenu à la princesse des papiers qui
arrachèrent au roi cette exclamation:

«La petite coquine nous trahissait.»

D'une telle parole, si invraisemblable dans la bouche de Louis XIV, Duclos
tire conséquence d'une correspondance par laquelle la fille de
Victor-Amédée lui aurait livré des secrets d'État. C'est là, croyons-nous,
un de ces innombrables anas avec lesquels on écrit trop souvent
l'histoire. Les archives de Turin n'ont conservé nulle trace de cette
prétendue correspondance, qui n'est ni vraie, ni vraisemblable.
Assurément, la duchesse de Bourgogne n'oubliait pas son pays natal; mais,
depuis ses adieux à la Savoie, elle n'avait plus eu qu'une seule patrie:
la France.

Sans doute, l'Italie peut compter parmi les plus belles perles de son
écrin ces deux soeurs intelligentes et séduisantes qui toutes deux
moururent si prématurément et laissèrent un si touchant souvenir: la
duchesse de Bourgogne et sa soeur la reine d'Espagne, la vaillante
compagne de Philippe V. Mais c'est en France que s'est accomplie presque
toute la destinée de la duchesse de Bourgogne, et c'est dans le château de
Versailles que doit figurer son portrait.

Combien de fois en 1871, quand le ministère des Affaires étrangères était,
pour ainsi dire, campé au milieu des appartements de la reine, nous
évoquions le souvenir de la charmante princesse, dans cette chambre où
elle coucha, dès son arrivée à Versailles, et où, seize ans et demi plus
tard, elle rendait le dernier soupir! C'est là qu'à onze ans, enlevée pour
toujours à sa famille, à ses amis, à sa patrie, elle se trouvait seule au
milieu des splendeurs de ce palais inconnu pour elle. C'est là que
l'enfant grandissait, devenait jeune fille, puis jeune femme, et croissait
tous les jours en attraits et en grâces. C'est là que, dans le silence de
la nuit, elle croyait voir apparaître les brillants fantômes du monde, les
images de séduction contre lesquelles sa raison luttait peut-être contre
son coeur. C'est là qu'elle se remémorait, pour résister aux tentations
d'une âme ardente, les austères enseignements de Mme de Maintenon, qui lui
avait écrit: «Ayez horreur du péché. Le vice est plein d'horreur et de
malédiction dès ce monde. Il n'y a de joie, de repos, de véritables
délices qu'à servir Dieu.» C'est là qu'elle vit venir la mort et qu'elle
l'accueillit avec un noble et religieux courage.



XV


LES TOMBEAUX


C'est un spectacle mélancolique entre tous de revoir dans l'appareil de la
tristesse et de la mort des endroits qui furent des théâtres de splendeurs
ou de fêtes. En entendant les prières des agonisants succéder au bruit des
fanfares, aux accords joyeux des orchestres, on fait un douloureux retour
sur les choses d'ici-bas, et l'on comprend l'inanité de la gloire, de la
richesse et du plaisir. Cette impression, les courtisans de Louis XIV
durent l'éprouver quand «ce monarque de bonheur, de majesté, d'apothéose»,
comme dit Saint-Simon, allait rendre le dernier soupir. L'incomparable
galerie des Glaces n'était plus qu'un vestibule funèbre. Les peintures
triomphales de Lebrun s'étaient comme assombries, les dorures semblaient
couvertes d'un voile de crêpe; on aurait dit que les jets d'eau versaient
des larmes; le soleil du Grand Roi s'obscurcissait, l'Olympe moderne était
ébranlé devant un idéal plus élevé: l'idée chrétienne. Et ce roi, «la
terreur de ses voisins, l'étonnement de l'univers, le père des rois, plus
grand que tous ses ancêtres, plus magnifique que Salomon[1],» semblait
dire avec l'Ecclésiaste: «J'ai surpassé en gloire et en sagesse tous ceux
qui m'ont précédé dans Jérusalem, et j'ai reconnu qu'en cela même il n'y
avait que vanité et affliction d'esprit.»

[Note 1: Massillon, _Oraison funèbre de Louis le Grand_.]

Pendant la dernière maladie de celui qui avait été le Roi-Soleil, la cour
se tenait tout le jour dans la galerie des Glaces. Personne ne s'arrêtait
dans l'Oeil-de-Boeuf, excepté les valets familiers et les médecins. Quant
à Mme de Maintenon, malgré ses quatre-vingts ans et ses infirmités, elle
soignait avec un grand dévouement l'auguste malade et demeurait
quelquefois quatorze heures de suite près de son lit.

«Le roi m'a dit trois fois adieu, raconta-t-elle plus tard aux dames de
Saint-Cyr: la première en me disant qu'il n'avait de regret que celui de
me quitter, mais que nous nous reverrions bientôt; je le priai de ne plus
penser qu'à Dieu. La seconde, il me demanda pardon de n'avoir pas assez
bien vécu avec moi; il ajouta qu'il ne m'avait pas rendue heureuse, mais
qu'il m'avait toujours aimée et estimée également. Il pleurait et me
demandait s'il n'y avait personne; je lui dis que non. Il dit:

«--Quand on entendrait que je m'attendris avec vous, personne n'en serait
surpris.»

«Je m'en allai pour ne point lui faire de mal. A la troisième, il me dit:

«--Qu'allez-vous devenir, car vous n'avez rien?»

«Je lui répondis:

«--Je suis un rien, ne vous occupez que de Dieu.»

«Et je le quittai.»

Jusqu'au dernier soupir, Louis XIV mérite le nom de Grand. Il meurt mieux
qu'il n'a vécu. Tout ce qu'il y a d'élevé, de majestueux, de grandiose
dans cette âme d'élite, se réveille au moment suprême. Sa mort est celle
d'un roi, d'un héros et d'un saint. Comme les premiers chrétiens, il fait
une sorte de confession publique; il dit, le 29 août 1715, aux personnes
qui avaient les entrées:

«Messieurs, je vous demande pardon du mauvais exemple que je vous ai
donné. J'ai bien à vous remercier de la manière dont vous m'avez servi et
de l'attachement et de la fidélité que vous m'avez toujours marqués.... Je
sens que je m'attendris et que je vous attendris aussi; je vous en demande
pardon. Adieu, messieurs, je compte que vous vous souviendrez quelquefois
de moi.»

Le même jour, il donne sa bénédiction au petit dauphin et lui adresse ces
belles paroles:

«Mon cher enfant, vous allez être le plus grand roi du monde. N'oubliez
jamais les obligations que vous avez à Dieu. Ne m'imitez pas dans les
guerres, tâchez de maintenir toujours la paix avec vos voisins, de
soulager votre peuple autant que vous pourrez, ce que j'ai eu le malheur
de ne pouvoir faire par les nécessités de l'État. Suivez toujours les bons
conseils, et songez bien que c'est à Dieu à qui vous devez tout ce que
vous êtes. Je vous donne le Père Le Tellier pour confesseur; suivez ses
avis et ressouvenez-vous toujours des obligations que vous devez à Mme de
Ventadour [1].»

[Note 1: M. Le Roi, dans son ouvrage intitulé _Curiosités historiques_, a
prouvé que tels étaient les termes exacts dont Louis XIV s'était servi
dans son allocution à Louis XV.]

Dans la nuit du 27 au 28 août, on voit à tous moments le moribond joindre
les mains; il dit ses prières habituelles et, au _Confiteor_, il se frappe
la poitrine. Le 28 au matin, il aperçoit dans le miroir de sa cheminée
deux domestiques qui versent des larmes.

«Pourquoi pleurez-vous? leur dit-il. Est-ce que vous m'avez cru immortel?»

On lui présente un élixir pour le rappeler à la vie. Il répond, en prenant
le verre:

«A la vie ou à la mort! Tout ce qu'il plaira à Dieu.»

Son confesseur lui demande s'il souffre beaucoup. «Eh! non, réplique-t-il,
c'est ce qui me fâche, je voudrais souffrir davantage pour l'expiation de
mes péchés.»

Le 29 août, il lui échappe, en donnant des ordres, d'appeler le dauphin
«le jeune roi». Et comme il se rend compte d'un mouvement dans ce qui est
autour de lui.

«Eh! pourquoi?... s'écrie-t-il. Cela ne me fait aucune peine.»

C'est ce qui fait dire à Massillon: «Ce monarque environné de tant de
gloire, et qui voyait autour de lui tant d'objets capables de réveiller ou
ses désirs ou sa tendresse, ne jette pas même un oeil de regret sur la
vie.... Qu'on est grand, quand on l'est par la foi!... La vanité n'a
jamais eu que le masque de la grandeur, c'est la grâce qui en est la
vérité.»

Dans la journée du 29 août, le mourant perd connaissance, et l'on croit
qu'il n'a plus que quelques heures à vivre.

«Vous ne lui êtes plus nécessaire, dit son confesseur à Mme de Maintenon.
Vous pouvez vous en aller.»

Le maréchal de Villeroy l'exhorte à ne pas attendre plus longtemps et à se
retirer à Saint-Cyr, où elle doit se reposer de tant d'émotions. Il envoie
des gardes du roi pour se poster de distance en distance sur la route, et
lui prête son carrosse.

«On peut craindre, lui dit-il, quelque émotion populaire, et le chemin ne
sera peut-être pas sûr.» Mme de Maintenon, affaiblie, troublée par l'âge
et la douleur, a le tort d'écouter de si pusillanimes conseils. La
postérité lui reprochera toujours une défaillance indigne de cette femme
de tête et de coeur. Mme de Maintenon devait fermer les yeux au Grand Roi
et prier à côté de son cadavre. Il faut blâmer surtout les courtisans qui
lui dictent la résolution de l'égoïsme et de la peur. Ah! comme ils sont
abandonnés, «les dieux de chair et de sang, les dieux de terre et de
poussière,» quand ils vont descendre dans la tombe! Quelques valets sont
seuls à les pleurer. La foule est indifférente ou se réjouit. Les
courtisans se tournent du côté du soleil qui se lève. Hélas! Quel
contraste entre le trône et le cercueil! La mort d'un homme est toujours
un sujet de réflexions philosophiques. Qu'est-ce donc quand celui qui
meurt s'appelle Louis XIV!

Le 30 août, le mourant reprend connaissance et redemande Mme de Maintenon.
L'on va la chercher à Saint-Cyr. Elle revient. Le roi la reconnaît, lui
dit encore quelques paroles, puis s'assoupit. Le soir, elle descend
l'escalier de marbre, qu'elle ne doit plus remonter, et va s'enfermer à
Saint-Cyr pour toujours.

Le samedi 31 août, vers 11 heures du soir, on dit à Louis XIV les prières
des agonisants. Il les récite lui-même d'une voix plus forte que celle de
tous les assistants, et il paraît aussi majestueux sur son lit de mort que
sur le trône. A la fin des prières, il reconnaît le cardinal de Rohan et
lui dit:

«Ce sont les dernières grâces de l'Église.»

Il répète plusieurs fois: _Nunc et in hora mortis_.

Puis il dit:

«O mon Dieu, venez à mon aide, hâtez-vous de me secourir.»

Ce sont là ses dernières paroles. L'agonie commence. Elle dure toute la
nuit, et le lendemain dimanche 1er septembre 1715, à 8 heures un quart du
matin, Louis XIV, âgé de soixante-dix-sept ans moins trois jours, et roi
depuis soixante-douze ans, rend à Dieu sa grande âme.

On ne termine pas l'étude d'un règne mémorable sans un sentiment de
regret. Après avoir vécu pendant quelque temps de la vie d'un personnage
célèbre, on souffre de sa mort et l'on s'attendrit sur sa tombe. Ne
croit-on pas, en lisant Saint-Simon, assister à l'agonie de Louis XIV, et
ne sent-on pas les larmes venir aux yeux, comme si l'on était mêlé aux
serviteurs fidèles qui pleurent le meilleur des maîtres et le plus grand
des rois?

Aussitôt que la nouvelle de la mort de Louis XIV fut connue à Saint-Cyr,
Mlle d'Aumale entra dans la chambre de Mme de Maintenon:

«Madame, lui dit-elle, toute la maison est en prière, au choeur.»

Mme de Maintenon comprit; elle leva les mains au ciel en pleurant, et se
rendit à l'église, où elle assista à l'office des morts. Puis elle
congédia ses domestiques et se défit de sa voiture, «ne pouvant se
résoudre, disait-elle, à nourrir des chevaux pendant qu'un si grand nombre
de demoiselles étaient dans le besoin.» Elle vécut dans son modeste
appartement, au sein d'une paix profonde. Elle se soumettait aux
règlements de la maison, autant que le permettait son âge, et ne sortait
que pour aller dans le village, visiter les malades et les pauvres. Quand
Pierre le Grand se rendit à Saint-Cyr, le 10 juin 1717, l'illustre
octogénaire souffrait. Le tsar s'assit au chevet du lit de cette femme
dont il avait tant de fois entendu prononcer le nom. Il lui fit demander
par un interprète si elle était malade. Elle répondit que oui. Il voulut
savoir quel était son mal:

«Une grande vieillesse,» répliqua-t-elle.

Mme de Maintenon mourut à Saint-Cyr, le 15 avril 1719. Elle demeura deux
jours exposée sur son lit, «avec un air si doux et si dévot qu'on eût dit
qu'elle priait Dieu[1].»

[Note 1: _Mémoires des Dames de Saint-Cyr_.]

On l'ensevelit dans le choeur de l'église; une humble plaque de marbre
indiqua l'emplacement où son corps reposait. C'est là que les novices
allaient prier avant de se vouer pour toujours au Seigneur.

Au moment de quitter ces femmes célèbres, dont nous avons essayé d'évoquer
les ombres gracieuses, descendons dans les cryptes où elles sont
ensevelies. Mlle de La Vallière repose à Paris, dans la chapelle des
Carmélites de la rue Saint-Jacques; la reine Marie-Thérèse, les deux
duchesses d'Orléans, la dauphine de Bavière, la duchesse de Bourgogne, à
Saint-Denis. C'est là qu'il faut aller méditer, là qu'il faut écouter la
grande parole chrétienne: _Memento, homo, quia pulvis es et in pulverem
reverteris_.

Bossuet dit, en parlant des Pharaons, qu'ils ne jouirent pas de leur
sépulcre. Telle devait être la destinée de Louis XIV. Ce potentat, qui
avait donné des lois à l'Europe, ne posséda pas même son tombeau. Les
profanateurs de cercueils descendirent dans le souterrain des «princes
anéantis», et malgré son arrière-garde de huit siècles de rois, comme dit
Chateaubriand, la grande ombre de Louis XIV ne put pas défendre la majesté
de sépulcres que tout le monde aurait crus inviolables.

Dans la séance du 31 juillet 1793, Barère lut à la Convention, au nom du
Comité de salut public, un long rapport dans lequel il demandait que, pour
fêter l'anniversaire de la journée du 10 août, l'on détruisît les
mausolées de Saint-Denis.

«Sous la monarchie, disait-il, les tombeaux mêmes avaient appris à flatter
les rois; l'orgueil et le faste royal ne pouvaient s'adoucir sur ce
théâtre de la mort, et les porte-sceptre qui ont fait tant de maux à la
France et à l'humanité semblent encore, même dans la tombe, s'enorgueillir
d'une grandeur évanouie. La main puissante de la République doit effacer
impitoyablement ces mausolées, qui rappelleraient des rois l'effrayant
souvenir.»

La Convention rendit par acclamation un décret conforme à ce rapport.
Considérant que «la patrie était en danger et manquait de canons pour la
défendre», elle décida que «les tombeaux et mausolées des ci-devant rois
seraient détruits le 10 août suivant.» Elle nomma des commissaires chargés
de se transporter à Saint-Denis, à l'effet d'y procéder «à l'exhumation
des ci-devant rois et reines, princes et princesses», et ordonna de briser
les cercueils, de fondre et d'envoyer le plomb aux fonderies nationales.

Ce décret odieux fut strictement exécuté. Rois, reines, princes et
princesses furent arrachés à leurs sépulcres. On portait le plomb, à
mesure qu'on le découvrait, dans un cimetière où l'on avait établi une
fonderie, et l'on jetait les cadavres dans la fosse commune.

Le vandalisme des révolutionnaires et des athées se délectait de ce
spectacle. Assurément, «Dieu, dans l'effusion de sa colère, comme écrit
Chateaubriand, avait juré par lui-même de châtier la France. Ne cherchons
pas sur la terre les causes de pareils événements: elles sont plus haut.»

Bientôt après ce fut le tour du cadavre de Mme de Maintenon. En janvier
1794, pendant qu'on travaillait à transformer l'église de Saint-Cyr en
salles d'hôpital, les ouvriers aperçurent au milieu du choeur dévasté une
plaque de marbre noir enfouie dans les décombres. C'était la tombe de Mme
de Maintenon. Ils la brisèrent, ouvrirent le caveau, en enlevèrent le
corps, le traînèrent dans la cour, en poussant des hurlements sinistres,
et le jetèrent, dépouillé et mutilé, dans un trou du cimetière. Ce
jour-là, l'épouse non reconnue de Louis XIV avait été traitée en reine!

Ainsi donc, ces illustres héroïnes de Versailles, la bonne Marie-Thérèse,
l'habile Maintenon, la mélancolique dauphine de Bavière, l'orgueilleuse
princesse Palatine, la séduisante duchesse de Bourgogne, furent
expropriées de leurs tombeaux. Au récit d'une telle rage iconoclaste et
sacrilège, le coeur se serre dans l'angoisse d'une inexprimable tristesse.
A un sentiment de sainte colère contre d'odieuses profanations et contre
de sauvages fureurs se mêlent des réflexions profondes sur le néant des
choses humaines. Les ombres de ces femmes jadis si adulées nous
apparaissent tour à tour, et, en passant devant nous, chacune d'elles
semble nous dire, comme Fénelon: «Que ne fait-on point pour trouver un
faux bonheur? Quels rebuts, quelles traverses n'endure-t-on point pour un
fantôme de gloire mondaine? Quelles peines pour de misérables plaisirs
dont il ne reste que le remords!» Du fond de la poussière des tombeaux
profanés, l'oeil ébloui aperçoit tout à coup surgir une pure, une
incorruptible lumière qui remet toutes les choses d'ici-bas dans le jour
véritable, et l'on se rappelle la parole de Massillon devant le cercueil
de Louis XIV: «Dieu seul est grand, mes frères.»


FIN



TABLE


INTRODUCTION

I.--Le château de Versailles

II.--Louis XIV et sa cour en 1682

III.--La reine Marie-Thérèse

IV.--Mme de Montespan et Mme de Maintenon

V.--La dauphine de Bavière

VI.--Le mariage de Mme de Maintenon

VII.--L'appartement de Mme de Maintenon

VIII.--La marquise de Caylus

IX.--Mme de Maintenon à Saint-Cyr

X.--La duchesse d'Orléans (princesse Palatine)

XI.--Mme de Maintenon, femme politique

XII.--Les lettres de Mme de Maintenon

XIII.--La vieillesse de Mme de Montespan

XIV.--Le duchesse de Bourgogne

XV.--Les tombeaux





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