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Title: Histoire de Paris depuis le temps des Gaulois jusqu'à nos jours - II
Author: Lavallée, Théophile, 1804-1865
Language: French
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Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Histoire de Paris depuis le temps des Gaulois jusqu'à nos jours - II" ***

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generously made available by the Bibliothèque nationale
de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)



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                              HISTOIRE

                              DE PARIS

             DEPUIS LE TEMPS DES GAULOIS JUSQU'À NOS JOURS

                                 PAR

                         THÉOPHILE LAVALLÉE

                          DEUXIÈME ÉDITION


  «Paris a mon coeur dez mon enfance, et m'en est advenu comme des
  choses excellentes. Plus j'ay veu depuis d'autres villes belles, plus
  la beauté de cette-cy peult et gaigne sur mon affection. Je l'ayme
  tendrement jusques à ses verrues et à ses taches. Je ne suis François,
  que par cette grande cité, grande en peuples, grande en félicité de
  son assiette, mais surtout grande et incomparable en variété et
  diversité de commodités, la gloire de la France et l'un des plus
  nobles ornements du monde. Dieu en chasse loing nos divisions!»

                                             MONTAIGNE.



                              DEUXIÈME PARTIE



                                   PARIS
                   MICHEL LÉVY FRÈRES, LIBRAIRES-ÉDITEURS
                           RUE VIVIENNE, 2 BIS

                                   1857

                Paris.--Imp. CARION, rue Bonaparte, 64.



                              HISTOIRE DE PARIS                    (p.001)



                               SECONDE PARTIE


                                  HISTOIRE
                                    DES
                             QUARTIERS DE PARIS



PRÉLIMINAIRES


Paris est situé par 48° 50' 13'' de latitude septentrionale, et par 19°
53' 45'' de longitude occidentale (méridien de l'Ile-de-Fer). Il
s'étend sur les deux rives de la Seine, qui le divise en deux parties
inégales, outre les îles, et il occupe le fond d'un large bassin qui
est circonscrit par une suite de collines peu élevées. En avant de ces
collines est son mur d'octroi, percé de cinquante-huit portes; en
arrière est son mur d'enceinte fortifiée.

La partie septentrionale, et la plus considérable de Paris, forme un
demi-cercle dont le fleuve serait le diamètre: les hauteurs dont elle
est enveloppée longent d'abord la Marne, s'abaissent entre Rosny et
Montreuil, se relèvent dans le plateau de Belleville (137 mètres
au-dessus de la mer), s'effacent dans la plaine Saint-Denis (57
mètres), s'escarpent dans la butte isolée de Montmartre (138 mètres),
se prolongent par la haute plaine des Batignolles (65 mètres), et
finissent par les coteaux de Chaillot et de Passy.

La partie méridionale forme aussi un demi-cercle dont la Seine serait
le diamètre: elle est bornée, à l'est, par des terrains en pente   (p.002)
douce qui se relèvent à peine dans le petit plateau d'Ivry et sont
interrompus par le cours de la Bièvre; au sud par le plateau de
Sainte-Geneviève, élevé de 67 mètres, et qui a derrière lui le plateau
de Montrouge; à l'ouest, par de faibles éminences qui avoisinent les
barrières du Maine et de Vaugirard et par la plaine de Grenelle.

La superficie de Paris, jusqu'au mur d'octroi, est de 34,398,000
mètres carrés, et jusqu'à l'enceinte fortifiée, de 267,558,000 mètres
carrés. On a calculé qu'elle était, sous Jules César, de 44 arpents;
sous Julien, de 113; sous Philippe-Auguste, de 739; sous Charles VI,
de 1,284; sous François Ier, de 1,414; sous Henri IV, de 1,660; sous
Louis XIV, de 3,228; sous Louis XV, de 3,919; sous Louis XVI, de
3,958. Le développement de sa circonférence est de 24,287 mètres ou de
plus de 7 lieues anciennes. Il y a 7,800 mètres de la barrière de
Charonne à celle de Passy, et 5,500 de la barrière des Martyrs à celle
de la Santé. Paris renferme 1,500 rues, 43 marchés, 80 places, 120
impasses, 50 cloîtres, cours, etc. Le développement de toute sa voie
publique est de 425 kilomètres, et sa surface, avec les trottoirs,
d'environ 4,000,000 mètres carrés. Le nombre de ses maisons est de
plus de 30,000. Sa population, d'après le recensement de 1851, était
de 1,053,262 habitants; elle s'élève, d'après le recensement de 1856,
à 1,130,000.

Le niveau de la Seine, pris au zéro du pont de la Tournelle, est de 33
mètres au-dessus de la mer; et l'élévation moyenne du sol au-dessus de
ce niveau est de 22 mètres. Cette élévation est due, en grande partie,
aux travaux humains, le terrain marécageux des bords du fleuve ayant
été considérablement exhaussé pour devenir habitable et surtout pour
l'établissement des ponts. On en trouve la preuve dans les anciennes
chaussées, que des fouilles ont fait découvrir à cinq ou six mètres du
sol actuel, et dans la situation de certains édifices, où l'on
n'arrivait jadis que par de nombreux degrés et qui se trouvent à   (p.003)
peine aujourd'hui au niveau du sol. C'est aussi à la main des hommes
qu'est due la plus grande partie des inégalités du terrain, comme les
boulevards formés des anciens remparts, les buttes Bonne-Nouvelle et
Saint-Roch formées de dépôts d'immondices, etc.

La température moyenne de Paris est de 10°: les plus grands froids
qu'on y ait éprouvés sont de -18°: les plus grandes chaleurs de +35°.
En moyenne, il tombe annuellement à Paris une quantité de pluie égale
à 456 millimètres. La quantité moyenne par jour est de 3 mill. 61.

Paris est la capitale de la France, le siége du gouvernement, de la
Cour de cassation, de la Cour des comptes, de l'Institut, de
l'Université, de la Banque de France, etc. Cette ville est le
chef-lieu du département de la Seine, d'une Cour d'appel, où
ressortissent les tribunaux de cinq départements, d'un tribunal de 1re
instance, d'un tribunal de commerce, d'un archevêché qui a cinq
évêchés suffragants, de la première division militaire, de Facultés de
médecine, droit, sciences, etc.

Elle est administrée par un préfet de la Seine, un préfet de police et
une commission municipale.

Cette ville était divisée, sous saint Louis, en quatre quartiers; sous
Charles VI, en huit; sous Henri III, en seize; sous Louis XIV, en
vingt; en 1789, en soixante districts; en 1791, en quarante-huit
sections; elle est divisée, depuis 1796, en douze arrondissements.
Chaque arrondissement a une mairie, une justice de paix, une église
paroissiale avec une ou plusieurs églises succursales. Il se divise en
quatre quartiers.

Si cette division de Paris en douze arrondissements et quarante-huit
quartiers était basée sur les caractères du sol, la formation
historique ou l'état politique de la ville, nous n'aurions qu'à la
suivre pour décrire ce monde tant de fois déjà décrit, depuis      (p.004)
Corrozet jusqu'à Dulaure, et dont l'histoire est toujours à refaire,
tant il change fréquemment; mais cette division, qui semble avoir été
enfantée par le hasard, manque complétement d'ordre et de régularité;
et ses zigzags, aussi capricieux que bizarres, semblent avoir été
inventés à plaisir pour augmenter le dédale des rues parisiennes. Nous
chercherons donc dans l'histoire de la formation de la ville une voie
de description plus facile et plus logique.

C'est à la Seine que Paris doit sa naissance; c'est à la religion
qu'il doit ses premiers agrandissements. Longtemps sa vie et son
activité restèrent concentrées sur le fleuve nourricier, qui seul
rapprochait cette ville des contrées voisines; mais quand elle sortit
des roseaux de la Cité, elle s'étendit d'abord sur les routes qui,
rayonnant de la Cité ou de ses alentours, la menaient à des autels
révérés: ces routes étaient, sur la rive droite, celles de l'abbaye
Saint-Antoine-des-Champs, du manoir des Templiers, de l'abbaye de
Saint-Denis, du prieuré Saint-Martin, de la butte Montmartre, de
l'église Saint-Honoré; sur la rive gauche, celles de l'abbaye
Saint-Victor, de l'église Saint-Marcel, des couvents des Chartreux et
des Jacobins, de l'abbaye Saint-Germain-des-Prés, etc. Elles devinrent
les artères par lesquelles la vie et la population de Paris, partant
de la Cité et de son voisinage, s'en allèrent successivement, et en
s'épanouissant à droite et à gauche, jusqu'aux limites où nous les
voyons arrêtées. Ces routes, ces rues artérielles, ces grandes voies
de communication, ayant été l'origine des principaux quartiers et
faubourgs de la ville, nous donneront, par leur histoire et leur
description, l'histoire et la description de la ville entière. Ainsi,
après avoir parlé de la Seine, de ses îles, de ses quais, de ses
ponts, nous aborderons l'histoire de Paris septentrional par la place
de Grève, la rue et le faubourg Saint-Antoine, ce qui nous donnera la
description des rues qui débouchent dans cette grande voie, celle  (p.005)
de l'Hôtel-de-Ville, de la Bastille, de la barrière du Trône, etc.;
nous la continuerons par la Vieille-Rue-du-Temple, ensuite par les rue
et faubourg du Temple, par les rue et faubourg Saint-Martin, etc. De
même nous aborderons l'histoire de Paris méridional par la place
Maubert et la rue Saint-Victor; nous la continuerons par la montagne
Sainte-Geneviève et le faubourg Saint-Marcel, ensuite par la rue
Saint-Jacques, etc. Les exceptions que nous ferons à ce mode général
de description seront encore amenées par l'histoire de la formation
des divers quartiers; en effet, les agrandissements modernes de la
ville n'ont pas eu pour cause le zèle religieux, mais les nécessités
du commerce, la volonté des rois et les caprices de la mode; aussi,
dans les quartiers nouveaux, les rues artérielles rayonnent, non
jusqu'à la Cité ou à ses alentours, mais sur la rive droite jusqu'au
Palais-Royal, sur la rive gauche jusqu'à l'église Saint-Germain-des-Près;
c'est pourquoi nous devrons prendre un mode exceptionnel de description
pour les quartiers de la Bourse et de la Chaussée-d'Antin, pour les
quartiers Saint-Germain et des Invalides.



LIVRE PREMIER.                                                     (p.006)

LA SEINE, SES ÎLES, SES QUAIS ET SES PONTS.



CHAPITRE PREMIER.

LA SEINE.


La Seine traverse Paris du sud-est au nord-ouest dans une longueur de
8 kilomètres. Sa largeur la plus grande est au-dessous du Pont-Neuf,
où elle a 263 mètres; à son entrée dans la ville, près du pont
d'Austerlitz, elle en a 165, et à sa sortie, près du pont d'Iéna, 136.
Sa plus petite largeur est dans son petit bras, vers le pont
Saint-Michel, où elle a 49 mètres. Sa vitesse moyenne est de 54
centimètres par seconde. Nous avons déjà dit que sa hauteur au-dessus
du niveau de la mer était de 33 mètres: dans les inondations, elle
dépasse cette hauteur de 6 à 8 mètres.

La Seine est un fleuve assez prosaïque et uniforme: elle ne déborde et
n'est à sec que rarement. Cependant, depuis que les montagnes où elle
prend naissance ont été déboisées, depuis que les marais qui la
bordaient jadis ont été desséchés, enfin depuis que le fond de son lit
s'est successivement exhaussé, elle garde un niveau moins égal que
dans les anciens temps; mais ses débordements ne présentent plus rien
de redoutable depuis qu'elle est enfermée dans deux hautes murailles
de pierre infranchissables. Les inondations les plus fameuses sont
celles de 583, 842, 1206, 1280, 1325, 1407, 1499, 1616, 1658, 1663,
1719, 1733, 1740, 1764, 1799, 1802, 1836, 1844.

Elle reçoit à Paris la _Bièvre_, qui naît dans le vallon de Bouviers,
à 5 kilomètres de Versailles, entre dans la ville près des barrières
de Lourcine et de Croulebarbe, traverse par plusieurs bras, qui ne
sont que des ruisseaux infects, les faubourgs Saint-Marcel et      (p.007)
Saint-Victor, et finit, sous forme d'égout recouvert, sur le quai de
l'Hôpital. La largeur de cette rivière ne dépasse pas 3 mètres. Elle
était autrefois redoutable par ses inondations, mais, aujourd'hui, le
volume de ses eaux est si peu considérable, qu'il est question de le
doubler en construisant un vaste réservoir près de sa source. Cette
rivière alimente de nombreuses teintureries, tanneries, et, entre
autres, la célèbre manufacture des Gobelins.

La Seine recevait autrefois à Paris un deuxième affluent: c'était le
_ruisseau de Ménilmontant_, qui traversait les faubourgs
septentrionaux de Paris et allait finir près de Chaillot. Ce ruisseau
est à sec et son lit forme un égout couvert.

Un cours d'eau artificiel, le _canal Saint-Martin_, traverse les
quartiers septentrionaux de la ville et unit la Seine au canal de
l'Ourcq: c'est la deuxième partie du canal de la Seine à la Seine,
dont la première partie est le canal Saint-Denis. Nous le décrirons
plus tard.



CHAPITRE II.

LES ÎLES.


La Seine n'était pas autrefois retenue par les fortes digues dans
lesquelles nous la voyons aujourd'hui renfermée; elle formait donc,
avec les sables et les pierres qu'elle entraînait, des atterrissements,
des bancs, des îles, qui la plupart ont été emportés dans les
débordements, ou réunies au rivage, ou jointes entre elles. Dans le
moyen âge, on en trouvait dix, dont il ne reste que deux, l'île
Saint-Louis et la Cité. Ces îles, ordinairement couvertes de sable et
de limon, bordées de roseaux et de saules, inondées dans les grandes
eaux, étaient:

1º L'_île aux Javiaux_ ou _île Louviers_, qui appartenait en 1408 à
Nicolas de Louviers, prévôt des marchands: couverte, dans          (p.008)
l'origine, de pâturages, elle fut acquise par la ville en 1700, et
affermée à des marchands de bois. En 1847, le petit bras de la rivière
qui la séparait de la rive droite a été comblé, et elle se trouve
réunie au quai Morland. On a le projet d'y construire deux rues et un
quai. Depuis les journées de juin 1848, des campements provisoires y
ont été établis pour une partie de l'armée de Paris.

2º Les _îles Notre-Dame_ et _aux Vaches_, qui forment aujourd'hui
l'île Saint-Louis, dont nous parlerons tout à l'heure.

3º L'_île de la Cité_, dont nous parlerons tout à l'heure.

4º L'_île aux Juifs_ était située au couchant de la Cité, entre le
jardin du Palais et le quai des Augustins: elle appartenait à l'abbaye
Saint-Germain-des-Prés et fut, en 1313, le théâtre du supplice de
Jacques Molay, grand-maître de l'ordre des Templiers. Près d'elle
était l'_île à la Gourdaine_, sur laquelle se trouvait un moulin. Ces
deux îles furent concédées par Henri IV à Achille de Harlay, qui les
réunit à la Cité et en forma la place Dauphine, ainsi que l'éperon du
Pont-Neuf, où s'élève la statue de Henri IV.

5º L'_île du Louvre_ n'était qu'un banc de sable, qui a disparu dans
la construction du port Saint-Nicolas.

6º Les _îles aux Treilles_ et _de Seine_ étaient situées depuis le
pont des Tuileries jusqu'au pont des Invalides: elles contenaient
ensemble 20 arpents, étaient couvertes de saussaies et d'oseraies, et
furent vendues en 1645 pour être réunies à la rive gauche.

7º L'_île du Gros-Caillou_ ou _des Cygnes_, grand banc de sable situé
en face de Chaillot et qu'on a détruit en 1820.



CHAPITRE III.

ÎLE SAINT-LOUIS.


Les _îles Notre-Dame_ et _aux Vaches_, qui ont formé l'_île Saint-Louis_,
n'étaient séparées que par un petit canal qui occupait à peu près  (p.009)
l'emplacement de la rue Poultier. Elles étaient assez élevées,
couvertes de prairies, bordées de peupliers et appartenaient à
l'église Notre-Dame de temps immémorial, car l'on trouve que
Charles-Martel enleva à cette église la propriété de ces îles et que
Charles-le-Chauve la lui restitua en 867. Une fête y fut donnée en
1313 par Philippe-le-Bel[1]; on y prêcha une croisade, et le roi, avec
ses deux fils, y prit la croix. En 1614, Christophe _Marie_,
architecte, de concert avec deux financiers nommés _Regratier_ et
_Poultier_, obtint la concession de ces deux îles à la condition de
les réunir, de les border de quais, d'y construire des rues et des
maisons, enfin de les faire communiquer par un pont avec la ville. Le
pont _Marie_ et les rues _Regratière_ et _Poultier_ rappellent les
noms des trois hommes qui commencèrent cette grande entreprise; mais
il fallut plus de trente ans pour couvrir ce nouveau quartier de rues
bien alignées, de quais superbes, de beaux hôtels, où allèrent
principalement se loger les gens d'affaires, qu'on appelait alors
traitants ou partisans. Lorsque Colbert fit rendre gorge, en 1665, à
ces sangsues de l'État, il y eut, sur 90 millions, 8 millions de taxes
mises sur les financiers de l'île Saint-Louis. Cette île prit dès lors
un aspect calme, grave, sérieux, qu'elle n'a pas entièrement perdu:
aujourd'hui encore, c'est un quartier qui, par les moeurs paisibles de
ses habitants, l'absence de grands établissements de commerce, les
nombreux hôtels qu'il a conservés, a une physionomie particulière et
ressemble à une ville de province[2]. Il n'a joué presque aucun rôle
dans nos troubles civils.

         [Note 1: Voyez Hist. gén. de Paris, p. 23.]

         [Note 2: «L'île Saint-Louis présente le singulier phénomène
         d'être le seul quartier de Paris qui ne loge pas de filles
         publiques; toutes celles qui, à différentes reprises, ont
         voulu s'y établir n'ont pu y rester. Cette particularité peut
         s'expliquer par les moeurs et les habitudes de ce quartier.
         Tout le monde s'y connaît: c'est une petite ville au milieu
         d'une grande; les moeurs graves et austères de l'ancienne
         magistrature qui l'habitait autrefois s'y sont conservées.
         Chaque maison a les traditions de ses anciens maîtres; et
         l'ordre, le travail, ainsi que les vertus privées, font le
         caractère des négociants qui y habitent aujourd'hui; il n'est
         pas jusqu'aux ouvrières de toute espèce qui peuplent les
         combles qui ne se fassent remarquer par leur décence et leur
         vertu[A].» A: Parent-Duchâtelet, _De la Prostitution, etc._,
         t. I. p. 538.]

L'île Saint-Louis est unie à la rive droite par les ponts Marie    (p.010)
et Louis-Philippe et par la passerelle de Damiette, à la rive gauche
par le pont de la Tournelle et la passerelle de Constantine, à la Cité
par les ponts Louis-Philippe et de la Cité. Sa superficie est de
110,000 mètres carrés. Elle forme un quartier du neuvième
arrondissement, dit de l'_île Saint-Louis_, et qui, pendant la
révolution, s'appelait _section de la Fraternité_.

Elle est coupée à angle droit et régulièrement par deux grandes rues:
la rue des _Deux-Ponts_, qui aboutit aux ponts Marie et de la
Tournelle et qui est une des grandes voies de communication de la rive
droite à la rive gauche de la Seine; la rue _Saint-Louis_, où se
trouve une église du même nom, qui date de 1618 et qui a été
reconstruite en 1726. C'est un petit édifice, sans portail et sans
ornements, qui renferme le tombeau de Quinault.

Parmi les maisons de l'île Saint-Louis, on remarque les hôtels
_Lambert_ et _Bretonvilliers_.

L'hôtel Lambert, situé rue Saint-Louis, nº 2, c'est-à-dire à la pointe
orientale de l'île, dans une situation pittoresque, d'où l'on embrasse
les deux rives de la Seine, a été bâti par l'architecte Levau pour
Lambert de Thorigny, maître des comptes, qu'on appelait Lambert _le
Riche_ et qui était en effet l'un des financiers les plus opulents de
son temps. C'était un chef-d'oeuvre d'élégance, de bien-être et de bon
goût. Lebrun y avait peint la grande galerie, dite galerie         (p.011)
d'Hercule; Lesueur, le salon de l'Amour, le cabinet des Muses,
l'appartement des Bains, un vestibule et l'escalier. «Rien ne peut
donner, dit M. Vitet, une plus juste idée de l'admirable organisation
de Lesueur, rien ne fait mieux connaître la souplesse de son esprit et
son aptitude à percevoir la beauté sous toutes ses formes, que les
charmantes et si nombreuses compositions créées par lui pour l'hôtel
Lambert. Son imagination presque dévote accepta sans restriction,
quoique avec une chaste réserve, toutes les données de la mythologie:
il semblait qu'il voulût frayer la route à Fénelon pour passer du
cloître à l'Olympe, en lui apprenant comment on peut mêler au plus
sévère parfum d'antiquité cette tendresse d'expression et cette
sensibilité pénétrante qui n'appartient qu'aux âmes chrétiennes.»
L'hôtel Lambert devint en 1739 la propriété de la marquise Du
Châtelet, et le cabinet des Muses fut habité pendant quatre ans par
Voltaire, qui écrivait à Frédéric: «C'est une maison faite pour un
souverain qui serait philosophe.» Il appartint ensuite au fermier
général Dupin, qui le vendit à Marin Lahaye, son confrère. En 1777,
les peintures du cabinet des Muses et du salon de l'Amour furent
achetées par Louis XVI et transportées au Louvre. Pendant la
révolution, l'hôtel Lambert fut acquis par M. de Montalivet, et une
partie des tableaux de l'appartement des Bains fut transportée dans un
château de ce ministre. Il ne reste aujourd'hui des peintures qui ont
fait la gloire de cet hôtel qu'une partie de la galerie de Lebrun, la
coupole de l'appartement des Bains et des fragments de l'escalier et
du vestibule. L'hôtel Lambert a été acheté en 1842 par la princesse
Czartorinska, qui l'habite et l'a fait restaurer.

L'hôtel _Bretonvilliers_, situé rue Bretonvilliers, nº 2, et quai de
Béthune, dit autrefois quai des Balcons, avait été construit par
Ducerceau pour Le Ragois de Bretonvilliers, président de la        (p.012)
Chambre des comptes. Sa position sur la Seine est telle que Tallemant
des Réaux dit: «Après le sérail de Constantinople, c'est le bâtiment
du monde le mieux situé.» Il avait été décoré par Vouet, et l'on y
voyait des peintures de Mignard, de Poussin, de Bourdon, etc. Tout
cela a entièrement disparu, ainsi que la plus grande partie de
l'hôtel, qui, dès 1719, renferma les bureaux de la ferme générale, et,
en 1793, devint le centre des manufactures d'armes établies à Paris.

Sur le quai d'Orléans était l'hôtel Turgot, où ce grand ministre
mourut en 1783. Dans la rue _Regratière_ a demeuré l'évêque Gobel, qui
le premier se _déprêtrisa_ devant la Convention et périt avec la
faction hébertiste[3].

         [Note 3: Voyez Hist. gén. de Paris, p. 173.]



CHAPITRE IV.

ÎLE DE LA CITÉ.


L'île de la Cité a plus de 200,000 mètres carrés de superficie. Elle
est bordée par les quais Napoléon, Desaix, de l'Horloge, des Orfèvres,
du Marché-Neuf et de l'Archevêché. Sa communication avec la rive
droite s'effectue par les ponts Louis-Philippe, d'Arcole, Notre-Dame,
au Change et le Pont-Neuf; avec la rive gauche par les ponts Neuf,
Saint-Michel, Petit-Pont, Saint-Charles, aux Doubles, de l'Archevêché;
avec l'île Saint-Louis par les ponts de la Cité et Louis-Philippe.
Elle forme deux quartiers: celui _de la Cité_, qui appartient au
neuvième arrondissement; celui du _Palais de Justice_, qui appartient
au onzième.

L'histoire de cette île, vénérable berceau de Paris, est l'histoire de
la ville elle-même jusqu'au XIIIe siècle. Le Paris des deux rives
n'avait alors qu'une médiocre importance: à cause de Notre-Dame et du
Palais, ces deux métropoles religieuse et politique, tous les      (p.013)
événements se concentraient dans la Cité, et la population, les
églises, les établissements de tout genre ne cessaient de s'y
entasser. A partir du XIIIe siècle et à mesure que le Paris des deux
rives s'agrandit, la Cité perd de son importance, mais non de sa
popularité, car elle reste le centre des affaires politiques, et même,
à cause du Parlement, le centre des affaires commerciales: elle garde
ce caractère jusqu'à la fin du XVIIe siècle. A dater de cette époque,
et surtout de 1789, la Cité cesse de jouer le premier rôle dans
l'histoire de Paris; la richesse s'en est éloignée; il n'y reste
qu'une population misérable et souffrante; elle devient même un
repaire de vagabonds, de repris de justice et de prostituées; aucun
événement ne vient la remettre en saillie, et elle ne garde
d'importance politique que par le Palais de Justice et surtout par la
Préfecture de police, positions de premier ordre, dont les révolutions
ne manquent jamais de s'emparer.

La Cité présentait encore, il y a soixante ans, l'aspect peu séduisant
qu'elle avait au moyen âge: à l'extérieur, privée de quais, sauf dans
sa partie occidentale, ayant ses maisons hautes, fétides, obscures,
pressées sur les bords de la Seine, bordée d'eaux sales, d'herbes
dégoûtantes, de blanchisseries, de guenilles suspendues de toutes
parts, elle offrait à l'intérieur un amas inextricable de ruelles
hideuses, de masures noires, de bouges infects, ruche abominable où
nos pères se sont entassés pendant des siècles, et dans laquelle on ne
comptait pas moins de cinquante-deux rues, six impasses, trois places,
dix paroisses, vingt et une églises ou chapelles, deux couvents, outre
l'Hôtel-Dieu, les Enfants-Trouvés, le Palais avec ses dépendances,
l'Archevêché, le cloître Notre-Dame et la cathédrale. Aujourd'hui, on
a fait pénétrer du jour et de l'air dans ce triste quartier, où de
tels déblaiements ont été opérés, qu'il n'y restera bientôt plus que
dix à douze rues, avec Notre-Dame, l'Hôtel-Dieu et le Palais de
Justice.

Mais, quelque embellie ou défigurée que soit la Cité, il y reste   (p.014)
assez de débris du passé pour qu'on se sente pris d'un trouble
indéfinissable à l'aspect de ce sol exhaussé à force de poussière
humaine et de ruines de tout genre, de ces rues sales, tortueuses, où
jamais ne pénètre un rayon de soleil, où quatre hommes ne sauraient
passer de front, de ces maisons qui suintent le froid et l'humidité,
avec leurs auvents en saillie, leurs portes basses, leurs escaliers de
bois vermoulu, de ces logis noirs, fétides, misérables, qui ont
pourtant hébergé des magistrats, des prélats, de grandes dames, où
tant de générations se sont écoulées comme les flots de la Seine,
aussi rapides, aussi fugitives, sans laisser plus de traces. Alors la
pensée se plonge avec tristesse dans les ténèbres du passé; elle
interroge ce pavé, ces murs, ces édifices, qui ont vu tant
d'événements, où tant de passions s'agitèrent; elle ressuscite cette
population si profondément ignorante et misérable, mais qui n'avait
conscience ni de son ignorance ni de sa misère, qui vivait calme et
résignée à l'ombre de la vieille Notre-Dame, respirant tranquillement,
joyeusement même, cet air méphitique, qui semblait alors imprégné de
foi et de dévotion.

Nous allons commencer la description de la Cité par celle de ses
quais; nous la continuerons par ses quatre rues transversales,
d'Arcole, de la Cité, de la Barillerie, de Harlay, avec les rues qui y
aboutissent et les monuments qui s'y trouvent.



§ Ier.

Quais de la Cité.


_Quai Napoléon_.--Il date de 1802. Auparavant, la Seine était bordée
de ce côté par les jardins du chapitre Notre-Dame, par le petit port
Saint Landry, enfin par de hautes maisons appartenant à la rue
Basse-des-Ursins et qui plongeaient leur pied dans la rivière.     (p.015)
La plus remarquable de ces maisons était l'hôtel des Ursins, qui avait
été bâti par le vertueux Juvénal des Ursins; il était terminé du côté
de la Seine par deux grosses tourelles surmontées chacune d'une
terrasse et réunies par une arcade à balcon, d'où l'on jouissait d'une
vue magnifique. Cet hôtel fut détruit en 1553, et sur son emplacement
l'on ouvrit la rue Haute-des-Ursins.

On remarque aujourd'hui sur le quai Napoléon une jolie maison bâtie
récemment et qui est ornée des médaillons d'Héloïse et d'Abailard;
elle a été construite sur l'emplacement de la maison du chanoine
Fulbert, oncle d'Héloïse, laquelle était située rue du Chantre, nº1
[4]. On montrait dans celle-ci un petit escalier et un cabinet
tombant en ruines et qu'on croyait dater du temps des amants du XIIe
siècle, dont l'histoire est encore aujourd'hui si fraîche dans les
souvenirs populaires. Paris n'a pourtant pas rendu à la mémoire
d'Héloïse, de cette femme si complète par le coeur et par l'esprit,
qui ouvre la série des illustres Parisiennes, de cette ancêtre, de
cette parente de madame de Sévigné et de madame Roland, tous les
honneurs qu'elle méritait; et l'on s'étonne que, dans la foule des
statues élevées aux célébrités de la capitale, l'on ait oublié celle
de cette glorieuse fille, de cette autre patronne de Paris, la
première de son temps par son intelligence et son savoir, par son
éloquence et ses malheurs.

         [Note 4: Voyez _Hist. gén. de Paris_, p. 11.]

_Quai Desaix_.--Il date de 1800. Auparavant, c'était le derrière des
maisons de la rue de la Pelleterie qui bordait la rivière. Ce quai
étant très-large, la partie méridionale est occupée par un marché aux
fleurs, planté d'arbres, orné de fontaines, qui a été ouvert en 1808.

_Quai de l'Horloge_.--Il a été commencé en 1560 et achevé en 1611. Il
doit son nom à une tour construite en 1370 et où fut placée, par les
ordres de Charles V, une horloge publique, qui avait été faite     (p.016)
par un Allemand, Henri de Vic. La lanterne contenait une cloche qui ne
sonnait que pour les cérémonies royales et qui donna le signal de la
Saint-Barthélémy. Elle fut restaurée sous Henri III et ornée de
sculptures de Jean Goujon. On vient de la reconstruire à grands frais,
d'y placer une horloge imitée de celle de Henri de Vic et l'on en a
fait une sorte de donjon fortifié, d'où l'on explore les deux rives de
la Seine. Le quai de l'Horloge est principalement habité par des
opticiens.

_Quai des Orfèvres_.--Il a été construit de 1580 à 1643 et a pris son
nom des nombreux orfèvres qui l'habitaient et dont quelques-uns
l'habitent encore. Il n'allait d'abord que jusqu'à la rue de
Jérusalem: là commençait la rue Saint-Louis, dont les maisons
bordaient la rivière et qui se prolongeait jusqu'au pont Saint-Michel;
c'était par cette rue, qui communiquait par la petite rue Sainte-Anne
avec la cour de la Sainte-Chapelle, que les rois se rendaient au
Palais. Elle a été détruite en 1808 et le quai prolongé jusqu'au pont
Saint-Michel.

_Quais du Marché-Neuf_ et _de l'Archevêché_.--Le milieu de ce quai a
été ouvert en 1568 pour y établir un marché; ses deux extrémités
étaient garnies de maisons bordant la Seine et dont la dernière,
voisine du petit pont, a été récemment détruite. On trouve sur ce quai
le plus affligeant édifice public qui soit dans Paris: c'est _la
Morgue_, où l'on expose, jusqu'à ce qu'ils soient reconnus, les
individus trouvés morts hors de leur domicile. La Morgue reçoit
annuellement 360 à 480 cadavres.

A partir du Petit-Pont, la ligne des quais de la Cité est interrompue
par les bâtiments de l'Hôtel-Dieu, qui bordent la Seine jusqu'au
Pont-aux-Doubles. Au delà de ce pont commence le _quai de
l'Archevêché_, qui date de 1800 et s'est d'abord appelé _quai
Catinat_; avant cette époque, c'étaient les jardins de l'archevêque et
du chapitre qui bordaient la Seine.



§ II.                                                              (p.017)

Rue d'Arcole et le Parvis Notre-Dame.


La rue d'_Arcole_ commence au quai Napoléon, en face le pont d'Arcole,
et finit au Parvis Notre-Dame: c'est une grande et large voie qui a
été formée récemment des anciennes rues du _Chevet Saint-Landry_ et de
_Saint-Pierre-aux-Boeufs_.

La première tirait son nom d'une église dont la fondation se perd dans
la nuit des temps et où les reliques de saint Landry, évêque de Paris,
furent transportées, lorsque la ville fut assiégée par les Normands.
L'entrée de cette église, qui fut reconstruite en 1477, était dans la
rue Saint-Landry, et son chevet dans la rue qui en prenait le nom. On
y remarquait le beau monument sculpté par Girardon pour la sépulture
de sa femme, le tombeau de la famille Boucherat et celui de Pierre
Broussel, ce _père du peuple_ au temps de la Fronde. Broussel
demeurait rue Saint-Landry, nº 7, et sa maison existe encore; c'est là
qu'il fut arrêté le 26 août 1648; c'est là que commença l'émeute qui
ébranla le trône du jeune Louis XIV. L'église Saint-Landry a été
démolie en 1790; on a trouvé dans ses fondations un amas d'ossements
humains, qui semble le reste d'une bataille livrée en cet endroit,
ainsi que les ruines du monument triomphal élevé en 383 par le tyran
Maxime pour sa victoire sur Gratien[5]: ces ruines ont été retrouvées
dans une grande muraille qui enveloppait toute la Cité et qui datait
probablement de la domination franque.

         [Note 5: _Hist. gén. de Paris_, p. 5.]

Dans la rue Saint-Pierre-aux-Boeufs était une église aussi ancienne
que Saint-Landry, et dont le surnom venait d'un marché de boucherie
établi, dès les premiers siècles de notre histoire, dans son       (p.018)
voisinage, marché qui fut transféré au XIIe siècle près du Châtelet.
Cette église, qui occupait l'emplacement de la maison nº 15, a été
démolie; mais son élégant portail a été transporté à l'église
Saint-Séverin, dont il forme la porte latérale.

Le _Parvis Notre-Dame_ est une grande place sur laquelle se trouvent,
outre la cathédrale, l'Hôtel-Dieu et l'administration des hospices de
Paris. Elle date de la fondation même de Notre-Dame, et, bien qu'elle
fût jadis beaucoup moins grande qu'aujourd'hui, elle renfermait des
écoles publiques, le bureau des pauvres, les églises Saint-Christophe
et Sainte-Geneviève-des-Ardents, enfin l'échelle patibulaire et la
prison de l'évêque de Paris. C'est là qu'on amenait les condamnés pour
faire amende honorable, une torche à la main, et entendre lire leur
arrêt de mort. Ce lugubre spectacle fut donné une dernière fois, le 19
février 1790, pour le supplice du marquis de Favras. On y faisait
aussi des exécutions criminelles. Enfin, près de l'église
Saint-Christophe et sous la protection de Notre-Dame, se tenait le
marché au pain pour les pauvres, où venaient vendre en franchise les
boulangers des environs de la ville. Le Parvis commença à être déblayé
en 1748 par la destruction des églises Saint-Christophe et
Sainte-Geneviève, sur l'emplacement desquelles on élargit les rues
Saint-Christophe et Neuve-Notre-Dame, et l'on bâtit l'hospice pour les
enfants trouvés, remplacé aujourd'hui par l'administration générale
des hôpitaux; les autres agrandissements de la place ont été faits
depuis la révolution, et principalement aux dépens de l'Hôtel-Dieu et
du cloître Notre-Dame.



§ III.

L'église Notre-Dame.


Du temps de Tibère, les _nautes_ ou bateliers parisiens élevèrent, (p.019)
à la pointe occidentale de la Cité, un monument à Jupiter. Des fouilles
faites en 1711 sous le choeur de Notre-Dame amenèrent la découverte
d'une partie des pierres qui avaient formé ce monument; l'une d'elles
avait pour inscription:

«Sous Tibère César Auguste, à Jupiter très-bon, très-grand, les nautes
parisiens élevèrent publiquement cet autel[6].»

          [Note 6:
            TIB. CÆSARE. AUG. JOVI. OPTUMO.
              MAXUMO... M. NAUTÆ. PARISIAC.
                PUBLICE. POSUERUNT.]


Ce monument se composait de pierres cubiques ornées de bas-reliefs
représentant des divinités romaines et gauloises, des soldats romains,
des animaux; sa hauteur devait être de six à huit pieds; il était
probablement surmonté d'une statue de Jupiter et avait autour de lui
deux autels et d'autres ornements accessoires. On ne sait à quelle
époque fut détruit ce monument; mais, dès le VIe siècle, sur son
emplacement, existait une chapelle dédiée à saint Étienne, à laquelle
on adjoignit, dans le siècle suivant, une autre chapelle dédiée à
Notre-Dame. Ces deux petits édifices composaient l'_église
sacro-sainte des Parisiens_ ou la cathédrale. Des fouilles faites en
1847 dans le parvis ont mis à découvert les substructions de cette
église qui étaient superposées à des constructions romaines. On croit
que c'est dans cette cathédrale que Frédégonde se réfugia après le
meurtre de son époux, comme dans un asile inviolable, et que Gontran
sollicita le peuple «de ne pas le tuer comme il avait déjà tué ses
frères[7].» Un concile y fut tenu en 829.

         [Note 7: Grég. de Tours, liv. VII, ch. VIII.]

L'église Notre-Dame, telle qu'elle existe aujourd'hui, date de 1161.
Sa construction est due à l'évêque de Paris, Maurice de Sully, et le
pape Alexandre III en posa la première pierre. On put y célébrer
l'office divin dès 1185, et la masse de l'édifice fut achevée      (p.020)
en 1223; mais il fallut encore plus d'un siècle pour achever les
innombrables détails de sculpture que nos pères y ont prodigués, le
triple portail et la triple galerie de sa façade, ses portails
latéraux, ses trois grandes fenêtres à vitraux, toutes ces arabesques,
ces dentelles, ces colonnettes, ces statues, ces pierres travaillées à
jour, qui font de Notre-Dame l'un des plus précieux monuments du moyen
âge.

Cet édifice a 130 mètres de long sur 48 de large et 35 de hauteur. Les
deux tours ont 68 mètres d'élévation. On a cru longtemps qu'il était
bâti sur pilotis et qu'un perron de onze marches y conduisait:
l'inexactitude de ces deux assertions vulgaires a été démontrée par
les travaux de 1711 et les fouilles de 1847.

L'histoire de cet édifice populaire et vénéré est liée à l'histoire de
Paris et même à l'histoire de France. Que de fêtes y ont été
célébrées! que de baptêmes et de mariages royaux, de _Te Deum_ et de
_De profundis!_ que de générations ont passé sous ces sombres
portails! que de drapeaux conquis par nos armes ont été suspendus sous
ces antiques voûtes! Tous nos rois y sont venus remercier Dieu de
leurs victoires, tous se sont empressés d'ajouter quelque chose à sa
splendeur. Philippe-le-Bel, en mémoire de sa bataille de
Mons-en-Puelle, avait fait placer à l'entrée du choeur sa statue
équestre élevée sur deux colonnes. Louis XIV fit reconstruire tout le
sanctuaire avec une grande magnificence: alors fut placée la belle
descente de croix, oeuvre de Coustou aîné, qui orne encore le
maître-autel, et aux deux côtés de laquelle se trouvaient les figures
agenouillées de Louis XIII et de Louis XIV offrant leur couronne à la
Vierge.

Dans l'église Notre-Dame se trouvaient les sépultures de la plupart
des évêques de Paris, du maréchal de Guébriant, de Gilles Ménage, etc.

Quand la révolution arriva, les Parisiens associèrent la vieille   (p.021)
cathédrale à leur enthousiasme pour la liberté: on y chanta des _Te
Deum_ pour la prise de la Bastille, pour la nuit du 4 août, pour la
séance du 4 février, pour l'acceptation de la Constitution; Bailly et
La Fayette y firent le serment «de consacrer leur vie à la défense de
la liberté conquise;» la garde nationale y vint faire bénir ses
drapeaux. Mais, en 1793, quand la Commune de Paris tomba sous la
stupide domination des hébertistes, Notre-Dame fut dépouillée de ses
objets d'art, mutilée dans toutes ses parties, principalement dans sa
façade, enfin transformée en un théâtre impie pour le culte de la
Raison[8]. Après la cessation de ces saturnales, l'église fut fermée
et servit quelquefois aux rassemblements de la section de la Cité,
section très-révolutionnaire; c'est là que se réfugièrent les meneurs
de la journée du 12 germinal. Nous avons vu qu'elle fut rendue au
clergé constitutionnel sous le Directoire, mais que les
théophilanthropes en firent un temple à l'Être suprême; qu'il s'y tint
en 1801 un concile où assistèrent cent vingt prêtres ou évoques
constitutionnels; que, le 18 avril 1802, une messe et un _Te Deum_ y
furent célébrés pour le rétablissement officiel du culte catholique;
enfin que, le 2 décembre 1804, dans cette basilique de saint Louis et
de Louis XIV, où semblait empreinte toute la monarchie ancienne,
Napoléon fut sacré, comme Pépin-le-Bref, de la main du successeur des
apôtres.

         [Note 8: _Hist. gén. de Paris_, p. 172.]

Notre-Dame a eu la meilleure part des déblaiements modernes de la
Cité. Autrefois elle avait sur sa gauche l'Archevêché, sur sa droite
le Cloître, et nous avons dit que son parvis était encombré par
l'Hôtel-Dieu, deux églises et plusieurs maisons. L'_Archevêché_ était
le vieux palais construit en 1161 par Maurice de Sully, siége de
l'officialité, devant lequel avaient lieu les duels judiciaires; il
servit de citadelle au cardinal de Retz pendant les troubles de la
Fronde, fut reconstruit en 1697 par le cardinal de Noailles et embelli
en 1750 par l'archevêque de Beaumont[9]. L'Assemblée constituante  (p.022)
y siégea du 19 octobre au 9 novembre 1789; la Convention nationale en
fit un annexe de l'Hôtel-Dieu. Ses bâtiments et ses jardins bordaient
la Seine et se prolongeaient jusqu'à la pointe orientale de l'île par
une promenade réservée dite le Terrain.

         [Note 9: Les archevêques de Paris étaient seigneurs temporels
         d'une partie de la Cité, du bourg Saint-Marcel, de la
         _Ville-l'Évêque_ et de neuf autres fiefs dans Paris: la
         Trémoille ou les _Bourdonnais_, le _Roule_, la
         _Grange-Batélière_, les _Rosiers_, _Tirechappe_,
         _Thibault-aux-Dés_, les Tombes, près l'Estrapade, et Poissy,
         près des Chartreux. Leur revenu s'élevait à 200,000 livres.
         Ils avaient, dans leur dépendance directe, ou, pour mieux
         dire, dans leur propriété, les trois églises collégiales de
         Saint-Marcel, de Sainte-Opportune et de Saint-Honoré,
         lesquelles étaient appelées les filles de l'archevêque. Leur
         diocèse comprenait 22 chapitres, 31 abbayes, 66 prieurés, 184
         couvents, 472 cures, 256 chapelles, 34 maladreries.]

Le _Cloître_ était compris entre l'église, la rivière et une ligne
tirée de la rue de la Colombe au Parvis; il renfermait dix rues, les
deux églises Saint-Jean-le-Rond et Saint-Denis-du-Pas, l'une appuyée
au chevet, l'autre au côté droit de Notre-Dame, et qui lui servirent
successivement de baptistère, la chapelle Saint-Aignan, les écoles
épiscopales, des maisons, des jardins, etc. C'était le domaine du
chapitre de Notre-Dame, qui, sous Charlemagne, était déjà célèbre par
ses écoles, et qui a donné à l'église six papes, vingt-neuf cardinaux
et une multitude d'évêques[10]. Avec le Cloître et l'Archevêché, la
cathédrale ressemblait à une forteresse occupant toute la partie
orientale de la Cité, ceinte de grosses murailles et ouverte seulement
par trois portes fortifiées. Aujourd'hui, l'Archevêché a disparu; il a
été démoli le 14 février 1831 dans un jour de fureur populaire;    (p.023)
à sa place est une vaste promenade plantée d'arbres, ornée d'une jolie
fontaine, et qui se confond avec le quai. Le Cloître a été ouvert par
des quais et des rues; l'église Saint-Jean-le-Rond, sur les marches de
laquelle d'Alembert enfant fut exposé, a été détruite en 1748;
l'église Saint-Denis-du-Pas, en 1813.

         [Note 10: Le chapitre de Notre-Dame était presque aussi riche
         et puissant que l'archevêque: son revenu s'élevait à 180,000
         livres, et il avait, dans sa dépendance, les quatre églises
         collégiales de Saint-Merry, du Saint-Sépulcre, de
         Saint-Benoît, de Saint-Étienne-des-Grés, lesquelles étaient
         appelées les _filles de Notre-Dame_.]

Grâce à ces travaux, la vieille cathédrale, débarrassée de tous ses
entours, s'élève aujourd'hui tout isolée à la pointe de la Cité, comme
autrefois l'autel de Jupiter, qu'elle a remplacé. Cependant, on ne
saurait affirmer que ces changements n'ont pas ôté au monument quelque
chose de son caractère imposant et sévère: les vieilles églises
gothiques s'accommodent mal de nos grandes rues, de nos grandes
places, de notre grand jour; et elles ne sont jamais plus majestueuses
que lorsqu'on les voit pressées, serrées avec amour par un troupeau
d'humbles maisons qui semblent se fourrer sous leurs ailes.

Depuis quelques années, une restauration presque complète de
Notre-Dame a été entreprise; elle tend principalement à rendre à sa
façade, à ses tours, à ses portails, les riches ornements de sculpture
dont les mutilations révolutionnaires l'avaient dépouillée. De plus,
un monument doit être élevé, dans l'intérieur, à la mémoire du saint
archevêque tombé en 1848 sous les balles de la guerre civile en
disant: Puisse mon sang être le dernier versé! Enfin, sur son flanc
méridional, on vient de construire un édifice plein d'élégance et de
goût destiné à servir de sacristie et qui est un abrégé de la
cathédrale elle-même.



§ IV.

L'Hôtel-Dieu.


L'Hôtel-Dieu, d'après une tradition qui n'est rien moins que       (p.024)
certaine, a été fondé vers le milieu du VIIIe siècle par saint Landry,
huitième évêque de Paris. Il prit de l'accroissement sous
Philippe-Auguste; mais, si l'on en juge par un don de ce roi, les
malades n'y étaient pas traités avec luxe: «Pour le salut de notre
âme, dit-il, nous accordons, pour l'usage des pauvres demeurant à la
Maison-Dieu de Paris, toute la paille de notre chambre et de notre
maison, toutes les fois que nous quitterons cette ville pour aller
coucher ailleurs.» Saint Louis fut plus généreux, et ses libéralités
permirent de donner des secours annuellement à plus de six mille
malades et de faire desservir la maison par trente frères, vingt-cinq
soeurs et quatre prêtres: aussi est-il regardé comme le véritable
fondateur de l'Hôtel-Dieu. Presque tous les rois suivirent l'exemple
de saint Louis en dotant cet hôpital, qui fut successivement agrandi
et reconstruit; mais c'est seulement de nos jours qu'il a été
administré avec intelligence et humanité. Trois ans avant la
révolution, il ne renfermait que 1,200 lits et avait journellement de
2,500 à 6,000 malades; aussi en entassait-on jusqu'à six dans un même
lit; la mortalité y était de 1 sur 4-1/2, et, sur 1,100,000 malades
reçus en cinquante ans, plus de 240,000 étaient morts; enfin, la
négligence des administrateurs fut la cause de deux incendies
effroyables qui firent périr des centaines de victimes. La situation
de cet établissement, tombeau de la plus grande partie de la
population parisienne, fut révélée en 1785 par Bailly à l'Académie des
sciences, et le rapport de ce savant fit jeter un cri d'horreur
universel. Tout le monde s'empressa de faire des sacrifices pour
réparer ce grand opprobre de la capitale, et huit millions furent
souscrits à cet effet en moins d'un an. Comme on désespérait
d'assainir ce cloaque, on résolut de le transporter hors de la Cité et
de le remplacer par quatre hôpitaux placés aux quatre extrémités de la
ville; mais, au moment où l'on allait se mettre à l'oeuvre, le
ministre Brienne s'empara des fonds de la souscription et les      (p.025)
employa pour les dépenses ordinaires de l'État. Enfin la révolution
arriva, et la suppression des couvents permit de désencombrer
l'Hôtel-Dieu en distribuant ses hôtes dans de nouveaux hôpitaux. On
dégagea ses abords; on lui ajouta de nouveaux bâtiments sur la rive
gauche de la Seine; on agrandit et on assainit ses salles de douleur.
Enfin, les améliorations furent telles, que cet hôpital, aujourd'hui
plus vaste qu'autrefois, ne renferme que huit cents lits, et que la
mortalité n'y est plus que de 1 sur 9. Sa dépense annuelle s'élève à
environ 700,000 francs. Une partie de cette somme provient de l'impôt
prélevé sur les spectacles, impôt qui date de 1716 et contre lequel
les acteurs et les gens de plaisir n'ont cessé de réclamer.

Le dernier des Estienne, le peintre Lantara, le poète Gilbert sont
morts à l'Hôtel-Dieu! Combien d'autres existences, usées par le
malheur et pleines d'avenir, s'y sont éteintes, ignorées, abandonnées,
en maudissant la société et la vie! Que de drames inconnus se sont
passés dans ces tristes salles!

L'entrée de cet hôpital est aujourd'hui décorée d'un portique d'une
belle simplicité et d'un péristyle où l'on trouve les statues de saint
Vincent de Paul, cet ami si tendre des pauvres, à qui Paris doit tant
de beaux établissements de charité, et de Monthyon[11], ce magnifique
bienfaiteur de l'Hôtel-Dieu dont le tombeau a été dignement placé dans
cet hospice.

         [Note 11: Auguet de Monthyon, conseiller d'état, mort en
         1819, a laissé aux hôpitaux une somme de 5,312,000 francs.]

La chapelle de l'Hôtel-Dieu avait été bâtie en 1380 par les soins
d'Oudard de Maucreux, bourgeois de Paris et changeur, elle a été démolie
en 1802 et remplacée par l'ancienne église de Saint-Julien-le-Pauvre,
dont nous parlerons plus tard.

Près de l'Hôtel-Dieu et dans les bâtiments élevés en 1748 pour     (p.026)
servir d'hospice aux enfants trouvés se trouve le siége de
l'administration générale des hôpitaux, dite aujourd'hui de
l'_assistance publique_.

D'après la loi du 10 janvier 1849, cette administration comprend le
service des secours et celui des hôpitaux et hospices; elle est
conférée, sous l'autorité du préfet de la Seine, à un directeur
assisté d'un conseil de surveillance composé de vingt membres; elle
réunit sous sa direction seize hôpitaux, onze hospices, sept autres
établissements charitables.

Les _hôpitaux_ sont des établissements consacrés au traitement des
malades indigents curables; ils se divisent en hôpitaux généraux et
hôpitaux spéciaux: les hôpitaux généraux sont au nombre de neuf et
contiennent ensemble 3,715 lits; ce sont: _l'Hôtel-Dieu_,
_Sainte-Marguerite_, _La Riboissière_, la _Pitié_, la _Charité_,
_Saint-Antoine_, _Necker_, _Cochin_, _Beaujon_. Ces neuf hôpitaux sont
indistinctement affectés au traitement des blessures et des maladies
aiguës. Il faut leur ajouter la Maison de Santé, rue du
Faubourg-Saint-Denis, où l'on est admis en payant par journée. Les
hôpitaux spéciaux sont au nombre de six et contiennent 2,809 lits; ce
sont: _Saint-Louis_, du _Midi_, de _Lourcine_, des _Enfants malades_,
d'_accouchement_, des _cliniques_. Ils sont exclusivement réservés au
traitement d'affections particulières.

Les _hospices_ sont des asiles ouverts à ceux que l'indigence et la
vieillesse, l'enfance et l'abandon, l'aliénation ou des infirmités
incurables mettent hors d'état de pourvoir eux-mêmes aux besoins de
leur existence. On les subdivise en hospices proprement dits, où
l'admission est gratuite, et maisons de retraite, où l'on paye une
petite pension. Les hospices sont au nombre de huit: la
_Vieillesse-Hommes_ ou _Bicêtre_, la _Vieillesse-Femmes_ ou la
_Salpêtrière_, les _Incurables-Hommes_, les _Incurables-Femmes_, les
_Enfants-Trouvés_, les _Orphelins_, _Saint-Michel_ ou _Boulard_, à
Saint-Mandé, de la _Reconnaissance_ ou _Brézin_, à Garches,        (p.027)
_Devillas_, rue du Regard. Ces trois derniers sont dus à des dotations
particulières. Les maisons de retraite sont; les _Ménages_, _La
Rochefoucauld_, _Sainte-Perrine_.

On compte en outre à Paris 12 bureaux de bienfaisance et 34 maisons
chargées de la distribution des secours à domicile, 4 sociétés pour le
soulagement des femmes en couches, 25 sociétés pour le soulagement et
l'éducation des enfants, 11 sociétés pour la visite des pauvres, des
malades et des vieillards, 7 maisons de correction et de
réhabilitation, 11 congrégations religieuses vouées spécialement au
service des pauvres, 33 écoles gratuites des frères, 28 écoles de
soeurs, 12 écoles d'adultes ou d'apprentis, etc., etc.



§ V.

Rue de la Cité.


Cette rue est l'artère principale de l'île et va du pont Notre-Dame au
Petit-Pont; sa dénomination est nouvelle, et elle est formée des
anciennes rues de la _Lanterne_, de la _Juiverie_ et du _Marché-Palu_.

A l'entrée de la rue de la Lanterne, au coin de la rue du Haut-Moulin,
était l'église _Saint-Denis-de-la-Chartre_, ainsi appelée d'une
chartre ou prison qui en était voisine, et où, suivant une tradition,
saint Denis avait été enfermé; elle datait du XIe siècle et fut
démolie en 1810. Les maisons qui avoisinaient cette église jusqu'à la
rivière formaient le _Bas de Saint-Denis_ et étaient un lieu d'asile
pour les ouvriers, qui pouvaient y travailler sans maîtrise. Près de
Saint-Denis et dans la rue du Haut-Moulin était la chapelle
_Saint-Symphorien-de-la-Chartre_, qui fut cédée en 1702 à la
communauté des peintres, sculpteurs et graveurs, dite _Académie de
Saint-Luc_. Cette académie datait de 1391; elle fut réunie à
l'académie royale de sculpture et de peinture en 1676; mais elle   (p.028)
continua de subsister comme _maîtrise_ des peintres, sculpteurs,
graveurs et enlumineurs. Elle renfermait, depuis 1706, au-dessus de sa
chapelle, une école de dessin qui ne ressemblait guère à la fastueuse
école des Beaux-Arts, mais d'où, en revanche, sont sortis les
meilleurs artistes du XVIIIe siècle.

La rue de la _Juiverie_ tirait son nom des Juifs qui y étaient parqués
au XIIe siècle: ils y avaient des écoles et une synagogue, qui fut
remplacée en 1183 par l'église de la _Madeleine_. Cette église, située
au coin de la rue de la Licorne, était le siége «de la grande
confrérie des seigneurs, prêtres, bourgeois et bourgeoises de Paris,
laquelle est la mère de toutes les confréries, car elle est si
ancienne qu'on ne sait pas quand elle a commencé[12].» Tous les rois et
reines ont fait partie de cette confrérie, qui a subsisté jusqu'en
1789. En face de l'église de la Madeleine était le cabaret de la
Pomme-de-Pin, dont nous avons parlé ailleurs[13].

         [Note 12: Piganiol de la Force, t. I, p. 436.]

         [Note 13: _Hist. gén. de Paris_, p. 43 et 82.]

La rue du _Marché-Palu_ devait son nom à un marché qui y existait
depuis le temps des Romains et qui était situé dans un terrain
marécageux (_palus_). C'est dans cette rue qu'habitait le boulanger
François, qui fut massacré en 1789 dans une émeute populaire, et dont
la mort amena la proclamation de la loi martiale.

Les rues qui aboutissent dans la rue de la Cité sont:

1º Rue de _Constantine_, qui est aujourd'hui la grande artère
longitudinale de la Cité. C'est une voie nouvelle et qui a été formée
principalement avec l'ancienne rue de la _Vieille-Draperie_. Celle-ci
tirait son nom des marchands drapiers auxquels Philippe-Auguste
concéda les maisons des Juifs, qu'il venait de chasser de son royaume
et qui étaient auparavant établis dans cette rue; aussi l'appelait-on
la _Juiverie des drapiers_. La draperie était alors une des        (p.029)
principales industries parisiennes, les drapiers formant la plus
ancienne des confréries et le premier des six corps marchands.

La rue de la Vieille-Draperie renfermait deux églises, aujourd'hui
démolies, Saint-Pierre-des-Arcis et Sainte-Croix.

2º Rue de la _Calandre_, l'une des plus anciennes voies de la ville.
D'après une tradition très-accréditée, saint Marcel, _évêque de Paris
et bourgeois du Paradis_, était né au IVe siècle dans la maison qui a
aujourd'hui le nº 10; aussi, dans les processions où l'on portait la
châsse du saint, une station solennelle était faite devant cette
maison. C'était une rue très-fréquentée et qui a vu, tout étroite,
sale et tortueuse qu'elle nous paraisse, de nombreuses entrées royales
et cérémonies publiques: ainsi, en 1420, à l'entrée de Henri V, roi
d'Angleterre, «fust fait en la rue de la Calandre un moult piteux
mystère de la Passion au vif.»

Entre les rues de la Calandre, de la Vieille-Draperie, de la
Barillerie et aux Fèves, était autrefois un îlot de maisons qu'on
appelait la _ceinture de saint Éloi_: cet évêque y avait demeuré dans
une maison qui existait encore au XIIIe siècle sous le nom de _maison
au Fèvre_[14], et il y fonda un monastère de femmes sous la direction
de sainte Aure. Ce monastère devint un couvent d'hommes en 1107, et il
passa en 1639 aux Barnabites. L'église qui fut reconstruite à cette
époque et qui est cachée dans une cour de la place du Palais, renferme
aujourd'hui les archives de la comptabilité générale de l'État.

         [Note 14: _Fèvre, faber_, ouvrier. Cette maison a donné son
         nom dénaturé à la rue aux _Fèves_.]

En face de l'église des Barnabites était jadis une petite place, qui a
été absorbée par la place du Palais et qui fut formée par la
démolition de la maison de Jean Châtel, assassin de Henri IV. Cette
maison fut brûlée par sentence du Parlement et l'on a retrouvé     (p.030)
récemment ses fondations encore calcinées et ensoufrées. A sa place
avait été élevée en 1594 une pyramide, qui rappelait le crime, la part
qu'y avaient prise les Jésuites et le bannissement de ces religieux
«comme corrupteurs de la jeunesse, perturbateurs de la paix publique,
ennemis du roy et de l'Estat.» Cette pyramide, qui était un objet
d'art remarquable, ne subsista que dix ans.

3º Rue _Neuve-Notre-Dame_.--Cette rue neuve est bien ancienne, car
elle fut ouverte par Maurice de Sully pour donner accès vers la
cathédrale. On y trouvait jadis l'église _Sainte-Geneviève-des-Ardents_,
dont l'origine est inconnue, mais qui avait été bâtie, disait-on, sur
l'emplacement de la maison habitée par la vierge de Nanterre. Elle fut
détruite en 1748 pour construire un hospice aux enfants trouvés. Nous
avons dit que les bâtiments de cet hospice étaient aujourd'hui occupés
par l'administration de l'assistance publique.

4º Rue du _Marché-Neuf_.--On y trouvait l'église de _Saint
Germain-le-Vieux_, dont l'origine est inconnue, et qui est aujourd'hui
démolie. C'est dans cette rue que, en 1588, les Suisses et le maréchal
de Biron furent enveloppés par les bourgeois, «qui les auroient
taillés en pièces s'ils ne s'étoient mis à genoux, rendant leurs armes
et criant: Bons chrétiens!»



§ VI.

Rue de la Barillerie.


La rue de la Barillerie a pris son nom des barils qu'on y fabriquait
dans le temps où Paris était environné de vignobles renommés. Nous
avons dit ailleurs[15] que c'est, avec les rues de la Calandre et du
Marché-Palu, la plus ancienne voie de la ville, puisque probablement
elle a été traversée par César et ses légions. Jusqu'à la fin du   (p.031)
dernier siècle, c'était une rue étroite, sombre, tortueuse, quoique
très-fréquentée, comme ayant les principales entrées du Palais. En
1787, elle fut élargie, alignée, reconstruite avec la régularité
qu'elle a aujourd'hui; et c'est alors qu'on ouvrit devant le Palais la
place demi-circulaire où se dresse l'échafaud pour les expositions
judiciaires.

         [Note 15: Voy. _Hist. gén. de Paris_, p. 4.]

La partie de la rue de la Barillerie qui est comprise entre cette
place et le Pont-au-Change se nommait autrefois rue _Saint-Barthélémy_,
à cause d'une grande église qui y était située, au coin de la rue de
la Pelleterie. Cette église était l'un des monuments les plus
respectables de Paris par son antiquité. Elle datait du Ve siècle et
servait de chapelle au Palais; une chronique de 965 dit «qu'elle avait
été bâtie très-anciennement par la munificence des rois.» Hugues Capet
l'agrandit et en fit une abbaye de l'ordre de Saint-Benoît. En 1138,
elle devint paroisse royale. Reconstruite au XIVe siècle, réparée et
décorée au commencement du XVIIe, elle tombait de nouveau en ruines en
1770, et on la rebâtissait sur un nouveau plan quand la révolution
arriva; alors elle fut vendue, et cet édifice vénéré de nos pères
subit les plus tristes transformations: avec ses fondations et
matériaux on construisit le _théâtre de la Cité_ ou _des Variétés_,
ainsi que deux passages obscurs. Ce théâtre eut un grand succès
jusqu'en 1799, principalement à cause de ses pièces révolutionnaires.
Il fut fermé en 1807, et l'on établit à sa place le _Spectacle des
Veillées_, où l'on trouvait réunis un théâtre, un bal, des cafés, des
promenades champêtres. Aujourd'hui, c'est l'ignoble salle de bal dite
du _Prado_.

Dans la rue de la Barillerie est l'entrée principale du Palais de
Justice.



§ VII.                                                             (p.032)

Le Palais de Justice et la Préfecture de police.


Le _Palais_ est probablement d'origine romaine. Il fut habité par les
rois francs, et quelques historiens ont pensé que c'est là que les
enfants de Clodomir furent massacrés par leurs oncles. Le roi Eudes le
fortifia contre les Normands. Robert le fit reconstruire et agrandir;
tous ses successeurs jusqu'à Charles V l'habitèrent, et presque tous y
moururent. Saint-Louis en fit un monument presque nouveau en y
bâtissant:

1º Plusieurs chambres qui portent son nom et dont la principale était,
dit-on, sa chambre à coucher: elle a servi jusqu'à Louis XII de salle
de cérémonie, puis elle devint la grand'chambre du Parlement. C'est là
que se tenaient les lits de justice; c'est là que furent cassés les
testaments de Louis XIII et de Louis XIV; c'est là que se firent en
1648 les fameuses assemblées du Parlement, des Cours des comptes et
des aides, où l'on voulait changer la constitution de l'État et qui
amenèrent les troubles de la Fronde. C'est là que Louis XIV entra un
jour, en habit de chasse, et brisa la puissance politique du Parlement
par les fameux mots: L'État, c'est moi! Dans cette même salle, le 10
mars 1793, on installa le tribunal révolutionnaire, qui jusqu'au 27
juillet 1794, envoya à l'échafaud 2,669 victimes. Aujourd'hui, c'est
là que siége la Cour de cassation. Que de douleurs, de désespoirs, de
malédictions sous ces voûtes que Louis IX avait sanctifiées de ses
prières, de son calme sommeil, de ses pieuses méditations!

2º La _grand'salle_, qui, pendant plusieurs siècles, excita
l'admiration des Parisiens par sa vaste étendue, ses statues de tous
les rois, sa magnifique charpente dorée, son pavé de marbre, ses   (p.033)
«hauts et plantureux lambris tout rehaussés d'or et d'azur.» C'est
dans cette salle que, pendant trois cents ans, se sont faites toutes
les grandes réunions politiques, les fêtes, les réceptions; c'est là
que dix générations se sont entassées pour assister à ces spectacles;
c'est là que s'est passée pour ainsi dire toute l'histoire de France.
Cette histoire existe dans des milliers de registres, de parchemins,
de documents, qui encombrent les greniers situés au-dessus de la
grand'salle et qui ne seront jamais complétement dépouillés: là sont
les archives du Parlement.

3º La _Sainte-Chapelle_, qui fut bâtie en 1245 pour y déposer la
sainte couronne d'épines et autres reliques données ou vendues à
Saint-Louis, pour une somme équivalant à 3 ou 4 millions, par Baudouin
II, empereur de Constantinople. La construction de ce chef-d'oeuvre de
Pierre de Montereau, dont le plan est si pur, les détails si élégants,
l'ensemble si harmonieux, ne dura que trois ans et ne coûta qu'une
somme équivalant à 1,200,000 francs. La Sainte-Chapelle se compose de
deux églises, l'une basse, l'autre haute, toutes deux également
légères, gracieuses, et ornées des plus riches vitraux. Une flèche
élevée de 75 pieds complétait ce bel édifice, l'un des modèles les
plus précieux de l'architecture du moyen âge: brûlée en 1630,
reconstruite sous Louis XIV, elle fut de nouveau brûlée en 1787, et
vient d'être rétablie avec la plus riche élégance. A l'époque de la
révolution, la Sainte-Chapelle devint un magasin de farine, et elle
fut alors dépouillée de son trésor si riche en antiquités, en bijoux
religieux, en manuscrits d'église couverts de pierreries, de ses
châsses d'or, de ses objets d'art, de ses statues, qui furent
transportées au musée des Augustins; puis elle fut transformée, sous
le Consulat, en dépôt d'archives judiciaires, et elle subit alors les
mutilations les plus barbares: vitraux, décorations murales,
colonnettes, détails de sculpture, tout fut détruit. Depuis quelques
années, une restauration complète de ce monument, honneur du       (p.034)
vieux Paris, a été entreprise avec une grande fidélité historique[16]
et il est aujourd'hui rendu au culte catholique. Boileau, qui a chanté
la Sainte-Chapelle, était né près de cet édifice; il y a été enterré
en 1711, «sous la place même du fameux lutrin.»

         [Note 16: Cette restauration, ainsi que celle de Notre-Dame,
         est l'oeuvre de M. Lassus.]

Le Palais figurait au temps de saint Louis un amas de tourelles, de
constructions massives, de petites cours, de hautes murailles. Il n'en
reste que les tours de la Conciergerie, qui, à cette époque,
baignaient leur pied dans la Seine. Le jardin occupait le terrain où
sont les cours Neuve et de Lamoignon, avec toutes les maisons qui les
environnent; à l'endroit où est à présent la rue de Harlay, il était
séparé par un bras de la rivière des îles aux Juifs et à la Gourdaine.

Sous Philippe-le-Bel, on fit au Palais de nouveaux agrandissements; et
alors fut placée dans la grand'salle la fameuse table de marbre, qui
servait tour à tour de tribunal, de réfectoire pour les banquets
royaux, de théâtre pour «les esbattements de la bazoche.» Charles V et
ses deux successeurs cessèrent d'habiter le Palais; mais le Parlement,
qui y siégeait depuis qu'il était devenu permanent, continua d'y
séjourner. Alors la Conciergerie, qui avait été jusqu'alors la demeure
des portiers du Palais, devint une prison, qui fut bientôt
ensanglantée par le massacre des Armagnacs. On sait que, dans les
temps modernes, elle a renfermé tantôt les plus grands criminels,
tantôt les plus illustres victimes, Ravaillac, Damiens, Louvel,
Fieschi; Marie-Antoinette, Bailly, Malesherbes, madame Roland, les
Girondins, etc. Ce fut en 1793 la plus horrible des prisons de Paris,
et selon l'expression du temps, «l'antichambre de la guillotine.»

Louis XI prit séjour au Palais: on y fit alors quelques
embellissements, parmi lesquels la galerie qui sert de salle des
Pas-Perdus à la Cour de cassation et qui a été splendidement       (p.035)
restaurée en 1833. Sous les successeurs de Louis XI, le Palais cessa
définitivement d'être la demeure royale et ne fut plus que le séjour
de la justice, c'est-à-dire du Parlement[17], de la Cour des comptes,
dont l'hôtel fut construit sous Louis XII, de la Cour des aides, qui
siégeait dans le local de la Cour d'appel, de la connétablie et d'une
foule d'autres juridictions particulières. En même temps, des
marchands vinrent s'établir à ses portes, dans ses galeries et ses
escaliers. Enfin, lorsque sous Henri IV, on eut agrandi la Cité en lui
ajoutant les îles aux Juifs et à la Gourdaine, lorsqu'on eut construit
les quais de l'Horloge et des Orfèvres, le Pont-Neuf, la rue de
Harlay, la place Dauphine, etc., le Palais devint le monument de Paris
le plus considérable et le plus important. «En 1618, le feu, dit
Félibien, prit à la charpente de la grand'salle, et tout le lambris,
qui étoit d'un bois sec et vernissé, s'embrasa en peu de temps. Les
solives et les poutres qui soutenoient le comble tombèrent par grosses
pièces sur les boutiques des marchands, sur les bancs des procureurs
et sur la chapelle, remplie alors de cierges et de torches, qui
s'enflammèrent à l'instant et augmentèrent l'incendie. Les marchands,
accourus au bruit du feu, ne purent presque rien sauver de leurs
marchandises. L'embrasement augmenta par un vent du midi fort      (p.036)
violent, consuma en moins d'une demi-heure les requestes de l'hostel,
le greffe du trésor, la première chambre des enquestes et le parquet
des huissiers, etc.» La grand'salle fut reconstruite en 1622 sur les
dessins de Jacques Debrosses; elle est divisée en deux nefs par deux
rangs de piliers et a 222 pieds de long sur 84 de large. C'est
aujourd'hui la salle des Pas-Perdus, sur laquelle s'ouvrent la plupart
des tribunaux, salle régulière, mais profondément triste, dont
l'aspect est glacial, surtout quand on la voit pratiquée par les
agents et les victimes de la chicane.

         [Note 17: Le Parlement de Paris avait dans son ressort 172
         tribunaux inférieurs dits présidiaux, bailliages,
         sénéchaussées, châtellenies, et distribués dans
         l'Île-de-France, la Champagne, la Picardie, l'Orléanais, le
         Perche, le Maine, l'Anjou, la Touraine, le Berry et le
         Nivernais, ce qui mettait dans la juridiction du Parlement de
         Paris une population de dix millions d'âmes. Il se
         subdivisait en grand'chambre, trois chambres des enquêtes et
         requêtes, et chambre criminelle; et il était composé: 1º des
         princes du sang et des pairs de France; 2º d'un premier
         président, de 9 présidents à mortier, de 130 conseillers; 3º
         d'un procureur général, de 3 avocats généraux et de 18
         substituts; 4º de 22 greffiers, de 27 huissiers, de 330
         procureurs, et de 500 avocats.]

On sait quel rôle politique le Parlement joua pendant la minorité de
Louis XIV. Le Palais devint alors un théâtre perpétuel d'assemblées,
d'émeutes, de tumultes, de scandales, les gentilshommes du prince de
Condé et du cardinal de Retz firent plusieurs fois «un camp de ce
temple de la justice,» et faillirent l'ensanglanter. Tout cela fut
terminé par la fameuse visite de Louis XIV au Parlement: alors le
Palais perdit son importance politique. En 1671, on bâtit les cours de
Harlay et de Lamoignon, «pour dégager, dit l'ordonnance royale, les
avenues du Palais, qui est aujourd'hui le centre de la ville et le
lieu du plus grand concours de ses habitants.» Les galeries étaient
devenues en effet un lieu de promenade très-fréquenté, même par la
noblesse, qui venait courtiser les marchandes dans leurs boutiques.
Les plus renommées de ces boutiques étaient celles des libraires: on
sait que l'échoppe de Barbin a été illustrée par Boileau.

En 1776, un nouvel incendie débarrassa l'entrée du Palais de ses deux
petites portes sombres et hideuses, de la rue étroite et tortueuse par
laquelle on y arrivait, des maisons fangeuses dont il était obstrué.
Alors fut construite, en même temps que les maisons actuelles de la
rue de la Barillerie, la lourde et fastueuse façade que nous voyons
aujourd'hui, avec sa riche grille, ses deux ailes, sa grande cour. (p.037)
Alors la _cour du Mai_, célèbre par les fêtes de la bazoche, par tant
d'entrées royales et d'émeutes populaires, par tant de livres
illustres et condamnés qui furent brûlés de la main du bourreau, fut
régularisée et agrandie. Dans cette cour est la principale entrée de
la Conciergerie, qui occupe une partie du palais de saint Louis, son
préau, sa salle des gardes, ses cuisines, etc. Ces dernières, qui sont
enfoncées à cinq mètres au-dessous du sol, sont devenues le dépôt où
l'on entasse les prévenus. C'est dans cette cour que, dans les
journées de septembre, furent amenés les prisonniers de la
Conciergerie, dont 288 furent massacrés. «Le peuple, dit Prudhomme,
avait placé l'un de ses tribunaux au pied même du grand escalier du
Palais; le pavé de la cour était baigné de sang; les cadavres
amoncelés présentaient l'horrible image d'un boucherie d'hommes.
Pendant un jour entier, on y jugea à mort.»

De grands travaux ont été récemment entrepris pour ajouter au Palais
de nouveaux bâtiments et donner à cette assemblage informe, mais
respectable de constructions de tous les âges, cette froide et
insignifiante unité qui semble le caractère dominant de notre époque.
Avec cette unité, il ne sera plus possible de reconnaître le vieux
monument tant chéri de nos pères, témoin de tant d'événements, de tant
de larmes, de tant de passions, qui a vu les drames sanglants des
Mérovingiens, le siége de Paris par les Normands, le massacre des
maréchaux sous Étienne Marcel, les saturnales de la Ligue et de la
Fronde, les condamnations de Biron, de Marillac, de Fouquet, de Lally,
les massacres juridiques de Fouquier-Tinville, temple de cette
magistrature qui a donné à la France la liberté civile, qui a été le
frein unique de tous les despotismes, qui a cassé les testaments de
trois rois, abaissé la noblesse, contenu le clergé, et dont les
traditions glorieuses semblent aujourd'hui et pour jamais perdues.

Dans la nouvelle enceinte du Palais sera comprise la _Préfecture   (p.038)
de police_ qui occupe aujourd'hui l'hôtel de la Cour des comptes et
l'hôtel des premiers présidents du Parlement, mais qui doit être
installée dans des bâtiments nouveaux.

L'hôtel de la Cour des comptes avait été bâti en 1504 par Joconde et
était un des monuments les plus précieux de la renaissance. Il fut
détruit entièrement par un incendie en 1737 et rebâti en 1740, tel que
nous le voyons aujourd'hui. Il sert depuis quelques années de demeure
au préfet de police et doit être démoli.

L'hôtel des premiers présidents du Parlement, dont l'entrée principale
se trouve rue de Jérusalem, a été bâti en 1607. Pendant la révolution,
il fut habité par les quatre maires de Paris, Pétion, Chambon, Pache
et Fleuriot. C'est là que siégeait en 1792 l'infâme comité municipal
de surveillance, qui fit les massacres de septembre. En 1800, on y
établit la Préfecture de police. Que de misères, d'intrigues, de
crimes, de malheurs ont passé le seuil de cet enfer de la capitale!
Ah! si ses murs pouvaient parler! On le démolit aujourd'hui pour le
reconstruire sur un plan tout nouveau.

Nous avons dit ailleurs l'origine de l'importante et impopulaire
magistrature de la police. La Reynie, le premier lieutenant, a eu, de
1667 à 1789, quinze successeurs. Dubois, le premier préfet, a eu, de
1800 jusqu'à ce jour, vingt-sept successeurs.

Le préfet de police dispose d'un budget de 20 millions; il a sous ses
ordres, outre une armée de garde municipale et de sergents de ville,
trois cents employés dans ses bureaux, six cents commissaires,
inspecteurs, contrôleurs de tout genre, six cents agents de police,
etc.



§ VIII.                                                            (p.039)

Rue de Harlay et place Dauphine.


Nous venons de voir à quelle époque a été construite la rue de
_Harlay_. Tous les bâtiments qui sont compris entre cette rue, les
quais des Orfèvres et de l'Horloge et le Pont-neuf ont la même
origine. Ils entourent une petite place, dite _Dauphine_, qui fait
communiquer la rue de Harlay avec le Pont-Neuf et qui est ornée d'une
fontaine surmontée d'un mauvais buste de Desaix. La place Dauphine
fut, en 1788, le théâtre du premier attroupement précurseur de la
révolution, à l'occasion du renvoi du ministre Brienne: les soldats
qui voulurent le dissiper furent mis en fuite par le peuple.



CHAPITRE V.

LES QUAIS.


C'est une des grandes beautés de Paris que cette double ligne de
larges chaussées de pierre qui forment au fleuve deux barrières
infranchissables, et sur lesquelles se dressent deux rangées, tantôt
de palais superbes, tantôt d'antiques maisons qui tirent de leur
situation, de l'espace et du grand air un aspect monumental. Les quais
datent à peine de deux siècles; la plupart ont même été construits ou
refaits depuis cinquante ans. Nos pères pardonnaient à la Seine ses
caprices, ses colères, ses inondations, pourvu qu'ils pussent jouir
sur ses bords de la fraîche verdure des roseaux et des saules; leurs
bateaux si pleins, si nombreux, venaient aisément y aborder; leurs
maisons, leurs moulins y baignaient leurs pieds; leurs tanneries,
leurs mégisseries, leurs blanchisseries y trempaient les mains à
plaisir. La Seine était alors plus que de nos jours, importante et (p.040)
chère aux Parisiens, quand la ville était ramassée sur ses bords et
dans ses îles, quand chacun avait sa part de ses eaux et de ses
bienfaits, quand elle était, faute de grands chemins, la route unique
du commerce. Aussi ne voulait-on pas s'en éloigner, et, comme si
l'espace manquait, on pressait les unes sur les autres les rues
voisines de la rivière; on élevait les maisons qui les bordaient à des
hauteurs prodigieuses; on couvrait même les ponts de constructions, et
c'étaient les habitations les plus chères, les plus élégantes, les
plus fréquentées de la ville. Emprisonner dans des murailles le fleuve
nourricier eût paru aussi étrange qu'inutile: aussi l'on se contenta
pendant longtemps de lui bâtir, dans les endroits ou il prenait trop
de liberté, quelques _palées_ ou rangées de pieux, quelques estacades
en bois; ainsi en était-il au port de la Grève, au port Saint-Landry,
au port du Louvre, où abordaient les _naulées_ de vins, de grains, de
bois, de fruits. Mais quand la population eut augmenté, quand les
industries qui se servaient de la rivière eurent fait de ses bords un
cloaque de boues et d'ordures, quand les inondations eurent enlevé
vingt fois, trente fois, les ponts et les maisons de ses rives, on
commença à construire de véritables quais.

Sous Philippe-le-Bel, le terrain situé entre le couvent des Augustins
et la rivière était bas, planté de saules et souvent inondé, bien que
dans l'été il fût un lieu de rendez-vous et de plaisirs. Le roi
ordonna de détruire les saules et de construire une grande levée, ce
qui fut exécuté en 1313; et ce quai, dit des _Augustins_, fut le
premier qui fut construit dans Paris. Le deuxième fut probablement le
quai de la _Mégisserie_. Le terrain de ce quai allait jadis en pente
douce jusqu'à la rivière, et il contenait les basses-cours et les
jardins de la rue Saint-Germain-l'Auxerrois; là était aussi le port au
sel. Sous Charles V, on remblaya le terrain, qui fut garni d'un talus
de maçonnerie, et il devint le quai de la _Saunerie_, dit plus     (p.041)
tard de la Mégisserie, à cause des métiers qui vinrent s'y établir. Dans
l'endroit le plus profond de ce quai, appelé _Vallée de misère_, se
tenait le marché à la volaille, et dans le voisinage du Châtelet était
le Parloir-aux-Bourgeois, avant qu'il fût établi sur la place de
Grève. Vers le XVIe siècle, ce quai fut appelé de la Ferraille, à
cause des nombreux étalages de marchands de fer qu'on y voyait encore
il y a quelques années; c'était aussi un marché de vieille friperie,
dont les échoppes étaient tenues par les pacifiques soldats du guet.

Sous Charles V, on bâtit encore, depuis la place de Grève jusqu'à
l'hôtel Saint-Paul, une levée plantée d'arbres, qu'on appela le quai
des _Ormes_. Sous François Ier, on répara les quais des Ormes et de la
Saunerie; on prolongea jusqu'à la rue de Hurepoix celui des Augustins,
qui fut bordé de beaux hôtels; on commença le quai du _Louvre_ et
celui de l'_École_, ainsi appelé de l'école Saint-Germain-l'Auxerrois;
on fit des abreuvoirs et des rampes qui descendaient des rues voisines
au-dessous des maisons bordant la rivière: la plus fameuse de ces
rampes était celle de l'abreuvoir _Popin_, qui a subsisté jusqu'à nos
jours; elle tirait son nom d'une famille parisienne très-riche et
très-ancienne, et dont un des membres fut prévôt des marchands sous
Philippe-le-Bel.

La fondation du couvent des Minimes de Chaillot, sur l'emplacement
d'un manoir cédé par Anne de Bretagne, amena, sous Henri II, la
création du quai des _Bons-Hommes_ situé alors hors de la ville. Les
quais jouèrent un rôle sanglant pendant les guerres religieuses: c'est
là que furent traînées les victimes de la Saint-Barthélémy pour être
jetées à la rivière. On lit, à ce sujet, dans les comptes de
l'Hôtel-de-Ville: «Des charrettes chargées de corps morts, damoisels,
femmes, filles, hommes et enfants, furent menées et déchargées à la
rivière. Les cadavres s'arrêtèrent partie à la petite île du Louvre,
partie à celle Maquerelle, ce qui mit dans la nécessité de les     (p.042)
tirer de l'eau et de les enterrer pour éviter l'infection[18].» Les
quais et les ponts virent les barricades de 1588 et les processions de
la Ligue; c'est par la Seine et les quais que Henri IV se rendit
maître de Paris; c'est par les quais et les ponts que commencèrent les
barricades de 1648.

         [Note 18: On y lit encore: «Aux fosseyeurs des
         Saints-Innocents, 20 livres, à eux ordonnées par les prévôt
         des marchands et échevins, par leur mandement du 13 septembre
         1572, pour avoir enterré, depuis huit jours, onze cents corps
         morts, ès environs de Saint Cloud, Auteuil et Chaillot.»]

Sous Henri IV et sous Louis XIII, la construction des quais continua
avec plus d'activité. Outre ceux de la Cité et de l'île Saint-Louis,
on bâtit le quai de l'arsenal par les soins de Sully, le quai
_Malaquais_ par les soins de Marguerite de Valois.

Au commencement du XVIIe siècle, le terrain qui est entre le
Pont-au-Change et le pont Notre-Dame allait en pente jusqu'à la
rivière et n'était couvert que de tas d'immondices et de hideuses
baraques où étaient la tuerie et l'escorcherie de la ville. En 1641,
le marquis de _Gesvres_ obtint la concession de ce terrain, et il y
bâtit un quai porté sur arcades et ayant parapet, qui n'avait que neuf
pieds de large et était bordé de maisons derrière lesquelles s'ouvrait
une rue parallèle, dite aussi de Gesvres. Quelques années après, on
couvrit le parapet de petites boutiques avec des étages en saillie sur
la largeur du quai, et celui-ci ne fut plus qu'un passage couvert
entre les deux ponts. En 1786, on détruisit les boutiques et les
maisons, et la rue de Gesvres fut confondue avec le quai, qui fut mis
plus tard à l'alignement des quais de la Mégisserie et Lepelletier.
Mazarin fit faire le quai des _Théatins_ (quai Voltaire), ainsi appelé
d'un couvent, aujourd'hui détruit, le quai des _Quatre-nations_,
devant le collége de ce nom, et qui était fastueusement orné de
balustrades et de sculptures. En 1662, la ville fit faire, «depuis le
bout du Pont-Neuf jusques à la porte de Nesle,» le quai de         (p.043)
_Nesle_, aujourd'hui Conti; en 1673, elle ordonna aux teinturiers et
tanneurs de la Grève d'aller s'établir au faubourg Saint-Marcel, et le
quai _Lepelletier_, qui doit son nom au prévôt des marchands, depuis
ministre des finances, fut construit[19]; on le ferma avec des grilles,
ainsi que le quai de Gesvres, à cause des riches marchands qui s'y
établirent. On commença aussi, sous Louis XIV, le quai des
_Tuileries_, chemin fangeux par lequel Henri III s'était jadis enfui
de Paris, et alors garni de cabarets de planches fréquentés par les
gardes-françaises; le quai de la _Conférence_, qui commençait à la
porte de même nom et bordait la promenade du Cours-la-Reine; le quai
de la _Grenouillère_, ainsi appelé des marais qui l'obstruaient ou des
cabarets où le peuple allait _grenouiller_; c'est aujourd'hui le quai
d'_Orsay_, qui n'a été achevé que sous l'Empire. Enfin, l'on agrandit
le quai de la Tournelle, ainsi appelé d'une tour de l'enceinte de
Philippe-Auguste, dont nous parlerons. Sous Louis XV et Louis XVI, on
ne fit point de quais nouveaux, mais on continua les anciens: on les
déblaya des maisons qui les obstruaient, et on les embellit de
monuments, parmi lesquels nous remarquerons seulement l'hôtel des
Monnaies, sur le quai Conti.

         [Note 19: On vient de détruire toutes les maisons qui le
         bordaient, afin de l'élargir et de le mettre en harmonie avec
         les autres voies nouvelles qui avoisinent l'Hôtel-de-Ville.]

Les quais étaient alors plus vivants, plus fréquentés, plus
commerçants qu'ils ne le sont aujourd'hui, eu égard à la population.
Leurs nombreux ports étaient encombrés de marchandises: au port
Saint-Paul était le marché aux fruits et aux poissons; aux quai des
Ormes, le marché aux veaux; à la Grève, le foin, le blé, le charbon;
au port Saint-Nicolas, les bateaux venant du Havre et qui apportaient
les produits du Midi; au port de la Tournelle, les arrivages du bois,
du plâtre, de la tuile; au port Saint-Bernard, le marché aux vins, (p.044)
etc. Mais la partie de la Seine la plus tumultueuse et la plus gaie
était celle que bordaient les quais des Augustins et de Nesle, de la
Mégisserie et de l'École, débouchés du Pont-Neuf: là abondaient les
marchands de ferraille, de fleurs, d'oiseaux, les marionnettes et les
bêtes savantes, les bateleurs, les vendeurs d'images et de livres,
surtout les racoleurs, qui faisaient ce trafic de chair humaine plus
tard exploité par les assurances militaires.

Les quais ont eu leur part des journées révolutionnaires. C'est sur le
quai du Louvre que, le 10 août, se réunirent les bataillons des
faubourgs Saint-Antoine et Saint-Marcel; c'est par là qu'ils
pénétrèrent dans le Carrousel. C'est par le Pont-Neuf, le quai
Voltaire et le Pont-Royal que, le 13 vendémiaire, les bataillons
royalistes du faubourg Saint-Germain s'avancèrent contre la Convention
et qu'ils furent dispersés par le canon de Bonaparte. C'est par les
quais que les combattants de 1830 ont enlevé l'Hôtel-de-Ville et le
Louvre, et plus d'une maison porte encore les traces de la bataille.
Les quais ont vu Louis XVI, après la prise de la Bastille, allant à
l'Hôtel-de-Ville, à travers deux haies de piques menaçantes; ils ont
vu les Parisiens marchant, au 5 octobre, sur Versailles, les fêtes
païennes de la Convention, les marches triomphales de l'Empire; ils
ont vu les canons des Prussiens braqués sur les ponts pendant le
pillage de nos musées; ils ont vu les cortéges de la Restauration et
la marche de Louis-Philippe vers l'Hôtel-de-Ville à travers les pavés
de Juillet; ils ont vu en 1848, les journées du 16 avril et du 15 mai,
enfin une partie de la bataille de juin.

C'est depuis la Révolution, c'est surtout depuis l'Empire que les
bords de la Seine ont pris une face toute nouvelle, que le fleuve a
été enfermé complètement dans son magnifique lit de pierres, que les
quais sont devenus une promenade continue de plusieurs lieues sur
chaque rive: alors ont été construits ou achevés, sur la rive      (p.045)
droite, les quais de la _Rapée_, _Morland_, de la _Conférence_, de
_Billy_; sur la rive gauche, les quais d'_Austerlitz_, _Saint-Bernard_,
_Montebello_, d'_Orsay_, des _Invalides_, etc. La Restauration et le
gouvernement de 1830 ont continué ces travaux si nobles, si utiles,
qui donnent à la capitale un aspect unique parmi toutes les villes du
monde, et Paris se vante à juste titre d'avoir, dans les quais de la
Seine, un monument qui, par son caractère de solidité et de grandeur,
peut rivaliser avec ceux des Romains.

Les principaux édifices ou monuments publics qui se trouvent ou se
trouvaient sur les quais sont:

Sur la rive droite:

1º L'_Arsenal_, sur le quai Morland. Dès le XIVe siècle, la ville
avait établi, dans un terrain dit le Champ-au-Plâtre et situé entre la
Bastille et le couvent des Célestins, des granges qui renfermaient des
dépôts d'armes. En 1533, François Ier s'empara de ces granges et y fit
construire des forges pour son artillerie. Henri II les agrandit et
leur ajouta des moulins à poudre et des logements pour les officiers.
Toutes ces constructions furent détruites en 1562 par l'explosion de
vingt milliers de poudre; on les rétablit, et, sous Henri IV, on y
ajouta, outre un bastion et un mail du côté de la Seine, un vaste
hôtel, qui était la demeure de Sully, grand maître de l'artillerie.
Sous Louis XIII, l'Arsenal fut habité temporairement par Richelieu
pendant qu'on bâtissait le Palais-Cardinal. Sous Louis XIV, cet
édifice, à cause de son voisinage de la Bastille, fut plusieurs fois
occupé par des commissions judiciaires. C'est là que fut jugé Fouquet;
c'est là que se tint la chambre ardente devant laquelle comparurent la
Voisin, le maréchal de Luxembourg, la duchesse de Bouillon et tant
d'autres. En 1718, l'Arsenal fut presque entièrement rebâti et composé
de deux corps de bâtiments, l'un voisin de la Bastille, l'autre voisin
de la rivière, réunis par un vaste jardin public et une allée d'ormes.
Le petit Arsenal était habité par le grand maître de l'artillerie  (p.046)
et son état-major; le grand était ordinairement occupé par quelque
prince ou seigneur. En 1785, le comte d'Artois, ayant acheté la belle
bibliothèque du marquis de Paulmy, la déposa dans les bâtiments de
l'Arsenal, où elle devint publique sous le nom de Bibliothèque de
_Monsieur_. En 1788, «cet établissement ayant cessé d'être nécessaire,
au moyen des fonderies, forges, manufactures d'armes et de poudre
établis dans différentes provinces,» Louis XVI supprima l'Arsenal,
ainsi que les offices militaires et de justice qui y étaient attachés;
il ordonna de vendre les bâtiments avec les terrains et de construire
des rues sur leur emplacement. La Révolution empêcha l'exécution de
cette ordonnance, et les deux corps de bâtiments de l'Arsenal existent
encore, séparés par la rue de l'Orme; le _petit Arsenal_ renferme la
_direction générale des poudres et salpêtres_, l'ancien hôtel du
gouverneur renferme la _bibliothèque de l'Arsenal_, riche aujourd'hui
de plus de deux cent mille volumes et de dix mille manuscrits; on y
voit encore quelques peintures de Mignard. La grande porte, qui était
en face du quai des Célestins, a été détruite pour ouvrir la rue de
Sully; les jardins ont formé le boulevard Bourdon et les terrains où
l'on a bâti les _greniers de réserve_ pour l'approvisionnement de
Paris; le mail a formé le quai Morland. Les bâtiments de l'Arsenal ont
été habités par madame de Genlis, Alexandre Duval, etc.; c'est là
qu'est mort Charles Nodier.

2º L'_Hôtel-de-Ville_ et la _place de Grève_. (Voir liv. II, ch. 1er.)

3º La _place du Châtelet_, à la rencontre des quais de Gesvres et de
la Mégisserie. Le grand et le petit _Châtelets_ étaient, comme nous
l'avons dit ailleurs, deux tours bâties d'abord en bois et destinées à
défendre les extrémités du grand et du petit _Ponts_; on faisait
remonter leur origine à César ou à Julien, et elles servirent à
défendre Paris contre les Normands. Le grand Châtelet fut transformé
en château fort sous Louis-le-Gros, agrandi par saint Louis, qui   (p.047)
l'entoura de fossés, reconstruit en 1485 et en 1684. Il ne resta alors
que trois tourelles de l'ancien édifice, avec un passage étroit et
obscur, qui faisait communiquer le pont avec la rue Saint-Denis et
qu'on appelait rue Saint-Leufroy, à cause d'une chapelle voisine
détruite en 1684. A cette époque existait encore une salle-basse qu'on
appelait chambre de César et où se lisait cette inscription: _Tributum
Cæsaris_. C'était probablement le bureau où, du temps des Romains, se
payaient les droits pour les marchandises qui entraient dans la ville.
On ignore l'époque à laquelle le Châtelet devint la maison de justice
du prévôt de Paris. En 1551, Henri II en fit le siége d'un présidial.
Louis XIV incorpora à ce tribunal toutes les juridictions
particulières de la ville. En 1789, le Châlelet était le plus
important des présidiaux du Parlement de Paris et se composait: du
_prévôt_, président honoraire, des trois lieutenants _civil_,
_criminel_ et _de police_[20], de 60 conseillers, de 13 avocats du roi,
de 50 greffiers, de 550 huissiers, de 230 procureurs, etc. C'est à ce
tribunal que furent portés les procès politiques au commencement de la
Révolution: c'est lui qui condamna à mort Favras. Le Châtelet, étant à
la fois une forteresse et une prison, a été le théâtre de nombreuses
tragédies: les plus sanglantes sont le massacre des Armagnacs en 1418,
la pendaison des magistrats Brisson, Larcher et Tardif en 1591, le
massacre de septembre 1792, où périrent deux cent seize prisonniers.
Ce monument sinistre, qui, outre son tribunal, renfermait le dépôt des
poids et mesures, la Morgue, etc., fut détruit en 1802, et sur ses
ruines on ouvrit une grande place, au milieu de laquelle s'élève,
depuis 1807, une fontaine ou colonne monumentale de style égyptien,
surmontée d'une statue dorée de la Victoire, oeuvre de Bosio. La place
du Châtelet a été le théâtre d'un violent combat dans les journées (p.048)
de 1830. Elle est aujourd'hui transformée et agrandie par la
destruction de toutes les maisons qui l'entouraient et sur ses faces
s'ouvrent quatre grandes voies dont trois tout à fait nouvelles: 1° Au
couchant la grande rue des Halles; 2° au nord-ouest, la rue St-Denis
dont toute la partie inférieure est élargie et de construction
nouvelle; 3° au nord-est le grand boulevard de Sébastopol, dont nous
parlerons plus loin; 4° à l'est la grande rue qui doit mener en face
de l'Hôtel-de-Ville.

         [Note 20: Voy. _Hist. génér. de Paris_, p. 40 et 85.]

4° Le _Louvre_, les _Tuileries_ et la _place de la Concorde_. (Voir
liv. II, ch. xi.)

5° La _maison de François Ier_, sur le quai des Champs-Élysées. C'est
un petit chef-d'oeuvre de la renaissance, dont on attribue les
ornements à Jean Goujon, et qui, de Moret, où il avait été bâti, a été
transporté à Paris, au coin de la rue Bayard, par l'architecte Bret,
en 1826.

6° La _pompe à feu de Chaillot_, sur le quai de Billy, machine
hydraulique qui alimente les fontaines de toute la partie nord-ouest
de Paris.

7° Les bâtiments de la _manutention des vivres_ pour la garnison de
Paris, sur le quai de Billy. Ils ont été construits sur l'emplacement
de la manufacture de tapis de la couronne, dite de la _Savonnerie_,
fondée par Henri IV, restaurée en 1713, abandonnée pendant la
Révolution, et, sous la Restauration, réunie aux Gobelins.

8° A l'extrémité du quai de Billy se trouvait autrefois le _couvent
des Bons-Hommes_ ou des Minimes, fondé par Anne de Bretagne. L'église
dédiée à Notre-Dame-de-Grâce renfermait le tombeau du maréchal de
Rantzau. Une partie des bâtiments existe encore.

Sur la rive gauche:

1° Le _Jardin-des-Plantes_. (Voir liv. III, ch. Ier.)

2° _La Halle-aux-Vins_.--Elle date de 1664 et fut d'abord établie  (p.049)
sur un petit terrain dépendant de l'abbaye Saint-Victor, à l'angle du
quai et de la rue des Fossés-Saint-Bernard. En 1808, l'abbaye ayant
été détruite, la halle prit un immense développement et renferma tous
les terrains compris entre les rues Cuvier, Saint-Victor et des
Fossés-Saint-Bernard, c'est-à-dire une superficie de 134,000 mètres.
Elle est composée de cinq masses principales de constructions,
séparées par des rues et des allées d'arbres, et ressemble à une
petite ville. On peut y renfermer plus de deux cent mille pièces de
vin. Ce magnifique entrepôt, dont les distributions sont si commodes,
les abords si faciles, appartient à la ville de Paris, qui en loue les
celliers, caves et galeries, et il lui a coûté près de 20 millions.
Les vins qui y sont emmagasinés n'acquittent les droits d'octroi qu'à
la sortie de l'entrepôt.

3° La _Tournelle_ et la _porte Saint-Bernard_,--Le château de la
Tournelle était une grosse tour carrée bâtie par Philippe-Auguste en
1185, et qui correspondait à la tour Loriot (quai des Célestins). A la
demande de saint Vincent-de-Paul, on y logea les galériens en
attendant le jour de leur départ pour les bagnes: auparavant, «ces
coupables gémissaient dans les cachots de la Conciergerie, dénués de
tout secours spirituel, exténués par la misère, livrés à toute
l'horreur de leur situation.» A côté de cette tour était la porte
Saint-Bernard, qui fut détruite en 1670: sur son emplacement on
construisit en 1674, sur les dessins de Blondel, un arc de triomphe à
la gloire de Louis XIV. Cet arc et la Tournelle furent détruits en
1787.

4° Sur le quai de la Tournelle se trouvent encore: 1° au n° 3, l'hôtel
de Nesmond, rebâti par le président de même nom et qui s'était appelé
auparavant de _Tyron_, de _Bar_, de _Montpensier_; il avait appartenu
aux princes de Lorraine et joua un grand rôle à l'époque de la Fronde;
2° au n° 5, la Pharmacie centrale des hôpitaux de Paris, établie dans
l'ancien couvent des _Miramiones_ ou filles de Sainte-Geneviève,   (p.050)
qui se consacraient au soulagement des malades et des pauvres. Ce
couvent avait été fondé en 1661 par l'une des plus saintes femmes dont
s'honore l'histoire de Paris, madame Beauharnais de Miramion, que
madame de Sévigné appelle une _mère de l'Église_: devenue veuve à
seize ans, elle consacra sa fortune et sa vie à des oeuvres de
charité, et on la vit pendant deux années nourrir de son patrimoine
sept cents pauvres que l'Hôpital-Général avait été contraint de
chasser. Elle fut enterrée dans le couvent des Miramiones.

5° Le _petit Châtelet_.--Le petit Châtelet fut transformé en château
fort et en prison sous Charles V; il était, comme le grand Châtelet,
dans la dépendance du prévôt de Paris. Cette forteresse hideuse, qui
interceptait le passage et l'air à l'entrée de la rue Saint-Jacques, a
été démolie en 1782.

6° Le _couvent des Augustins_.--Le _marché à la Volaille_.--Le couvent
des Augustins avait été fondé en 1293 sur l'emplacement d'une
chapelle. Son église fut édifiée par Charles V, dont la statue
décorait le portail; elle renfermait les tombeaux de Philippe de
Comines, de Rémy Belleau, de Dufaur de Pibrac, de Jérôme Lhuillier,
etc. Les jardins et dépendances occupaient l'espace compris entre les
rues des Grands-Augustins, Christine, d'Anjou et de Nevers. Sa salle
capitulaire, son réfectoire, sa bibliothèque étaient très-vastes:
aussi c'était dans ce couvent que se tenaient les assemblées de
l'ordre du Saint-Esprit et du clergé; c'était là aussi que siégeait le
Parlement quand le Palais était occupé par quelque fête royale: ce
corps s'y trouvait rassemblé quand Henri IV fut assassiné, et c'est là
que Marie de Médicis fut déclarée régente. Les Augustins ont fourni à
l'Église de savants théologiens, mais ils étaient renommés pour leur
indocilité: en 1658, sous le règne du grand roi, ils soutinrent un
siége, où il y eut des blessés et des morts, pour résister à un    (p.051)
arrêt du Parlement. Sur l'emplacement de ce couvent a été bâti le
_marché à la Volaille_, et ouverte la rue du Pont-de-Lodi. Une partie
de l'hôtel de l'abbé existe encore dans cette rue au n° 3.

7° _Hôtel de Nesle ou de Nevers_.--_Hôtel des Monnaies_.--L'hôtel de
Nesle avait été bâti par Amaury de Nesle, qui le vendit à
Philippe-le-Bel; il passa à Jeanne de Bourgogne, épouse de
Philippe-le-Long, et c'est à elle qu'une tradition très-hasardée
attribue les crimes qui ont rendu fameuse la tour de Nesle. Cet hôtel
devint sous Charles VI la demeure du duc de Berry, qui l'agrandit et
l'embellit[21]. Il était alors borné au couchant par la porte et la
tour de Nesle, au delà desquelles était un large fossé, dit la _petite
Seine_, qu'on ne passait que sur un pont de quatre arches. En 1552,
Henri II ordonna «que les pourpris, maisons et place du grand Nesle
seraient vendus.» Le duc de Nevers en acheta la plus grande partie et
y fit construire sur un plan très-élégant un hôtel dont l'intérieur
était magnifique. Les princesses de la maison de Nevers-Gonzague l'ont
rendu célèbre. C'est là que Henriette de Clèves, duchesse de Nevers,
pleura la mort de Coconnas, son amant, décapité en 1574, et dont elle
conservait la tête embaumée près de son lit. Soixante ans après, la
petite-fille de Henriette, Marie de Gonzague, pleurait dans la même
chambre la mort tragique de son amant Cinq-Mars: ce qui ne l'empêcha
pas d'épouser successivement Ladislas IV et Casimir, rois de Pologne.
L'hôtel de Nevers devint, à cette époque, la propriété de Duplessis de
Guénégaud, ministre d'État, ami éclairé des arts et des lettres, qui
en fit le séjour le plus brillant de Paris, le plus fréquenté des
grandes dames et des beaux esprits. C'est là que Boileau lut ses
premières satires et Racine sa première tragédie. Dans les dépendances
de cette belle maison était l'hôtel Sillery, qui fut habité par
Gourville, l'intendant du duc de la Rochefoucauld, si fameux par   (p.052)
son esprit d'intrigue. En 1670, l'hôtel de Nevers fut acheté par la
princesse de Conti, et sa famille le garda jusqu'en 1768, où il fut
acquis par l'État et démoli pour construire sur son emplacement
l'hôtel des Monnaies. Cet hôtel, bâti sur les dessins de l'architecte
Antoine, est un des monuments les plus remarquables de Paris: il
renferme, outre les ateliers nécessaires à la fabrication des
monnaies, au contrôle des objets d'or et d'argent, etc., un beau
cabinet de minéralogie et une précieuse collection de monnaies
françaises et étrangères. C'est le siége de l'administration chargée
de l'exécution des lois monétaires.

         [Note 21: Voy. _Hist. gén. de Paris_, p. 31.]

8º Le _collége des Quatre-Nations_.--Le _palais de
l'Institut_.--Mazarin, par son testament, avait fondé un collége, dit
des Quatre-Nations, pour les enfants nobles des quatre provinces
réunies à la France pendant son ministère. Ce collége fut bâti par les
architectes Levau, Lambert et d'Orbay, sur une partie de l'ancien
hôtel de Nesle et sur l'emplacement même de la tour et de la porte de
Nesle, détruites en 1763. Sa façade sur le bord de la Seine, en face
du Louvre, est monumentale et d'un bel aspect. Dans l'église, où se
tiennent aujourd'hui les séances publiques de l'Institut, était le
tombeau du cardinal, oeuvre de Coysevox, et qui se trouve maintenant
au musée de Versailles. Le collége des Quatre-Nations subsista
jusqu'en 1792; il servit de prison à l'époque de la terreur et devint
en 1806 le siége de l'Institut national établi en 1795, ou des cinq
Académies, française, des sciences, des inscriptions et
belles-lettres, des beaux-arts, des sciences morales et politiques.
Les Académies, jusqu'à l'époque de la Révolution, avaient tenu leurs
séances au Louvre. Au collége des Quatre-Nations avait été adjointe la
bibliothèque de Mazarin, rassemblée à grands frais par Gabriel Naudé
et composée alors de quarante mille volumes. Cette bibliothèque existe
encore et a aujourd'hui triplé ses richesses.

9º Sur le quai Malaquais, entre la tour de Nesle et la rue des     (p.053)
Saints-Pères, était un magnifique hôtel bâti par Marguerite de Valois
après son divorce; les jardins bordaient la Seine. Il a été détruit
vers la fin du XVIIe siècle, et sur son emplacement ont été
construites de belles maisons dont quelques-unes ont de la célébrité:
au nº 1 est mort en 1818 l'antiquaire Visconti; au nº 3 a habité le
conventionnel Buzot et est mort, en 1807, le peintre Vien; au nº 11
était l'hôtel de Juigné, qui a été habité sous l'Empire par les
ministres de la police; au nº 17 est l'hôtel de Bouillon, bâti par le
président Tambonneau, habité par une nièce de Mazarin, la duchesse de
Bouillon, qui y rassemblait les beaux esprits de son temps: elle y est
morte en 1714. Cet hôtel attenait à l'hôtel Mazarin, aujourd'hui
détruit et qui a appartenu successivement aux familles de Créquy, de
la Trémoille de Lauzun.

10º Sur le quai Voltaire était, au nº 21, un couvent de Théatins,
fondé en 1648 par Mazarin. L'église, construite en 1662, possédait le
coeur du fondateur et le tombeau de Boursault. En 1790, elle fut
attribuée aux prêtres réfractaires, qui se trouvèrent forcés par des
émeutes populaires à l'abandonner. Elle devint en 1800 une salle de
spectacle, en 1805 le café des Muses, et elle a été détruite en 1821.

Le quai des Théatins était rempli d'hôtels de la noblesse: hôtels
Tessé, Choiseul, Bauffremont, d'Aumont, Mailly; hôtels du ministre
Chamillard et du maréchal de Saxe. Au nº 5 a demeuré le conventionnel
Thibaudeau; au nº 9 est mort Denon, conservateur des musées sous
l'Empire; au nº 23 était la maison du marquis de Villette, où Voltaire
a demeuré pendant les quatre derniers mois de sa vie; c'est là qu'en
1778 il a reçu les hommages de tout Paris.

11º La _caserne d'Orsay_.--Dans le XVIIe siècle, c'était l'hôtel
d'Egmont, qui devint en 1740 l'hôtel des coches ou voitures de la
cour. En 1795, on l'attribua au casernement de la légion de        (p.054)
police, et en 1800, à celui de la garde consulaire. On y ajouta alors
deux grandes ailes, qui doublèrent son étendue, et il prit le nom de
_quartier Bonaparte_. Depuis cette époque, il n'a pas cessé d'être une
caserne de cavalerie. C'est une des plus belles de Paris, et, à cause
de sa position en face des Tuileries, elle a une grande importance.

12º Le _palais d'Orsay_, commencé en 1810 et terminé en 1842. C'est un
monument très-imposant par sa masse et son étendue, mais dont
l'utilité ne répond pas aux sommes énormes qu'on y a dépensées et qui
dépassent dix millions: il sert aux séances du _Conseil d'État_ et
renferme la _Cour des comptes_.

13º Le _palais de la Légion d'honneur_, bâtiment prétentieux et
bizarre qui fut construit en 1786 pour le prince de Salm. C'est là que
madame de Staël réunissait, sous le Directoire, les hommes politiques
et les écrivains du temps. Il fut acheté par Napoléon, qui y plaça la
chancellerie de la Légion d'honneur.

14º _Palais Bourbon_.--Il a été bâti en 1722 par le duc de Bourbon; et
il avait son entrée par la rue de l'Université. Il devint, sous la
Convention, la maison de la Révolution, où siégeaient la commission
des travaux publics et l'administration des charrois militaires, et
plus tard le lieu où se faisaient les cours de l'école des travaux
publics ou École Polytechnique. Sous le Directoire, on y construisit
une salle pour les séances du conseil des Cinq-Cents; en 1801, on y
plaça le Corps Législatif, et, de 1806 à 1807, on construisit, sur les
dessins de Poyet, la façade et le péristyle qui regardent la place de
la Concorde, mais qui ne sont qu'un ornement, puisqu'ils ne servent
pas d'entrée. Il devint le palais de la Chambre des députés en 1814,
et c'est là que sont nés tous les gouvernements et les constitutions
que la France a eus depuis cette époque. Louis XVIII y _octroya_ la
Charte le 2 juin 1814; le 8 juillet 1815, les Prussiens en fermèrent
les portes à la représentation nationale; le 9 août 1830,          (p.055)
Louis-Philippe y vint prononcer son serment à la Charte nouvelle; le
24 février 1848, il fut envahi par les insurgés, qui y nommèrent un
gouvernement provisoire; le 4 mai, l'Assemblée constituante y ouvrit
sa session, et, suivant le _Moniteur_, y «acclama la République
vingt-quatre fois et d'un cri unanime.» Le 15 mai, une multitude
égarée par quelques factieux envahit le palais de l'Assemblée
nationale et en fut bientôt chassée par la force armée. Le 24 juin,
tous les pouvoirs exécutifs y furent délégués au général Cavaignac. Le
20 décembre, Louis Napoléon Bonaparte, élu président de la République,
y «jura de rester fidèle à la République démocratique, une et
indivisible.» Le 2 déc. 1851, l'Assemblée législative y fut détruite
par un nouveau 18 brumaire; enfin, depuis cette époque, le Corps
Législatif y tient ses séances.

Le Palais-Bourbon, depuis que les représentations nationales l'ont
pris pour demeure, a subi des changements considérables; les
principales consistent: 1º dans la construction d'une belle salle des
séances; 2º dans la destruction du bel hôtel Lassay, dépendant du
palais, qui a servi longtemps de demeure au président de la Chambre
des députés. Sur l'emplacement des jardins on a élevé un magnifique
bâtiment qui renferme le ministère des affaires étrangères.



CHAPITRE VI.

LES PONTS.


Les deux plus anciens ponts de Paris sont le _Pont-au-Change_ et le
_Petit-Pont_, qui datent du temps des Gaulois. Ils joignaient les deux
extrémités de la voie tortueuse, dont nous avons déjà parlé, qui
traversait la Cité sur l'emplacement des rues de la Barillerie,    (p.056)
de la Calandre et du Marché-Palu; et c'est ce qui amena probablement leur
construction. Le premier, appelé d'abord _Grand-Pont_, prit en 1140,
son nom actuel des changeurs qui s'y établirent et qui y restèrent
jusqu'au XVIe siècle; il a été détruit souvent par les eaux ou par le
feu, et reconstruit pour la dernière fois en 1647, avec deux rangées
de maisons qu'on fit disparaître en 1786[22]. Il avait, à son extrémité
septentrionale, deux entrées formées par un groupe triangulaire de
maisons, lequel était orné d'un monument à la gloire de Louis XIV:
l'une communiquait au Châtelet, l'autre au quai de Gesvres. Le
Petit-Pont a subi à peu près les mêmes vicissitudes que le
Pont-au-Change: rebâti pour la première fois en 1185, il a été huit
fois détruit par les eaux ou par le feu, et sa dernière reconstruction
est de 1718, époque où un immense incendie le détruisit avec les
vingt-deux maisons qu'il portait. C'est devers le Petit-Pont que la
procession de la Ligue, en 1590, «rencontrant de male ou de bonne
fortune le coche où étoit le légat Cajetan, les capitaines, comme
chose due à leur chef, se délibérèrent de faire une salve et révérence
militaire, de quoi l'un d'entre eux abattit l'un des domestiques du
légat.» Le Petit-Pont a été l'un des théâtres de la bataille de juin
1848.

         [Note 22: On doit le reconstruire pour le mettre dans
         l'alignement de la grande artère centrale, dite boulevard de
         Sébastopol.]

Le Grand et le Petit-Pont furent, pendant mille à douze cents ans, les
seules constructions de ce genre à Paris. En 1378, on construisit le
pont _Saint-Michel_, qui tire son nom d'une chapelle du Palais qui en
était voisine: détruit plusieurs fois par les grandes eaux, il fut
reconstruit en 1618 tel qu'il est aujourd'hui, avec deux lignes de
maisons qui disparurent en 1808[23]. C'est sur ce pont que le président
Brisson et ses collègues furent arrêtés par les ligueurs.          (p.057)
En 1413, on construisit le pont _Notre-Dame_, qui, en 1449, par la
négligence des magistrats, se trouvait dans un tel état, qu'il
s'écroula dans la Seine: heureusement on avait eu le temps de faire
évacuer les maisons; le prévôt et les échevins n'en furent pas moins
arrêtés, destitués et condamnés à une longue prison. Le pont fut
reconstruit par le jacobin Jean Joconde, et, selon l'usage, on en fit
une rue en y plaçant de chaque côté trente belles maisons
d'architecture uniforme. «Pour la joie, disait une inscription, du
parachèvement de si grand et magnifique oeuvre, fut crié Noël et
grande joie démenée avec trompettes et clairons qui sonnèrent par long
espace de temps.» Ce pont fut pendant plus d'un siècle la promenade la
plus fréquentée et le rendez-vous des beaux de la capitale. On
détruisit ses soixante maisons en 1786; mais on y a laissé subsister
une construction très-utile, quoique très-laide: c'est le bâtiment de
la _pompe Notre-Dame_, qui fournit à Paris journellement deux millions
de litres d'eau.

         [Note 23: Aujourd'hui on le reconstruit pour le mettre dans
         l'alignement du boulevard de Sébastopol.]

Jusqu'au XVIe siècle, on n'eut besoin que de ces quatre ponts[24], qui
prolongeaient, à travers la Cité, les quatre grandes artères de la
ville, c'est-à-dire la rue Saint-Denis avec la rue de la Harpe, la rue
Saint-Martin avec la rue Saint-Jacques. En effet, Paris n'avait fait
encore que se gonfler sans s'allonger sur les deux rives de la Seine,
et la Cité pouvait, jusqu'à cette époque, être regardée comme le
diamètre du cercle qu'il formait. Mais quand le quartier Saint-Honoré
d'un côté, le faubourg Saint-Germain d'un autre côté, commencèrent (p.058)
à se bâtir, il fallut les unir par un pont: ce fut le Pont-Neuf, dont
la première pierre fut posée par Henri III en 1578, et qui ne fut
achevé qu'en 1602. Commencé par Jean-Baptiste Ducerceau, il fut
terminé par Marchand; sa longueur est de 232 mètres. Alors la Cité fut
agrandie par l'adjonction des îlots voisins, et l'on construisit sur
ces remblais la place Dauphine et le terre-plain de Henri IV, sur
lesquels le nouveau pont dut s'appuyer. Nous avons dit ailleurs
(_Hist. gén. de Paris_, p. 66) qu'il devint, pendant plus d'un siècle,
la promenade favorite des Parisiens, le rendez-vous des oisifs, des
charlatans et des saltimbanques. C'était aussi le marché aux vieux
livres; mais un arrêt du Parlement, en 1649, en délogea les
bouquinistes. Enfin, c'était le lieu où les recruteurs et racoleurs
exerçaient leur industrie. «Ces vendeurs de chair humaine, dit
Mercier, font des hommes pour les colonels, qui les revendent au roi:
ces héros coûtent trente livres pièce... Ils se promènent la tête
haute, l'épée sur la hanche, appellent tout haut les jeunes gens qui
passent, leur frappent sur l'épaule, les prennent sous le bras, les
invitent à venir avec eux d'une voix qu'ils tâchent de rendre
mignarde. Ils ont leurs boutiques dans les environs, avec un drapeau
armorié qui flotte et leur sert d'enseigne[25].» Le Pont-Neuf, dans le
temps où il fut construit, était une voie de communication
très-importante, puisqu'il unissait les trois parties de Paris, à une
époque où le commerce, par suite de l'établissement de la foire
Saint-Germain et des galeries marchandes du Palais, était à peu près
également réparti sur les deux rives de la Seine. La suppression de la
foire Saint-Germain, en 1786, en même temps qu'elle enleva la vie à la
rive gauche, a tué la joie et la foule au Pont-Neuf. Le pont n'en est
pas moins resté, par sa position unique et centrale, le plus
fréquenté et le plus important de Paris. Deux monuments ont        (p.059)
contribué à le rendre populaire, le _Roi de bronze_ et la
_Samaritaine_.

         [Note 24: Il y en avait un cinquième, qui n'existe plus, le
         _Pont-aux-Meuniers_, qui joignait le quai de la Mégisserie au
         quai de l'Horloge: il fut enlevé par les eaux en 1596, avec
         ses maisons et ses habitants, «par le mauvais gouvernement et
         la méchante police de Paris,» dit l'Estoile. Rétabli par un
         nommé _Marchand_, dont il prit le nom, il fut brûlé en 1621
         et non reconstruit.]

         [Note 25: _Tabl. de Paris_, t. I, p. 158.]

Le monument de Henri IV a été commencé en 1614: le cheval, oeuvre de
Jean de Boulogne, fut d'abord placé seul et resta sans cavalier
jusqu'en 1635, où Richelieu fit monter la statue de Henri IV. C'est
devant ce monument que fut mutilé le cadavre du maréchal d'Ancre;
c'est là que le peuple brûla l'effigie du ministre Brienne en 1788.
Après le 10 août, le cheval de bronze et son cavalier furent renversés
et convertis en canons: à leur place on établit une batterie destinée
à sonner l'alarme et qui retentit dans toutes les journées
révolutionnaires. Une nouvelle statue équestre de Henri IV, oeuvre de
Lemot, a été rétablie en 1817.

La _Samaritaine_ était un bâtiment élevé sur pilotis dans la rivière,
qui renfermait une pompe aspirante chargée de donner de l'eau au
quartier du Louvre: il avait été construit en 1608 et fut restauré
avec magnificence en 1715 et 1772. Sur sa façade était une fontaine
ornée de figures de bronze représentant Jésus-Christ et la Samaritaine
et surmontée d'une horloge à carillons, qui jouait des airs dans les
jours de fêtes. Ce bâtiment a été détruit en 1813. La Samaritaine et
la statue de Henri IV étaient des monuments très-chers aux Parisiens:
les _dialogues de la Samaritaine avec le Roi de bronze_ ont été le
titre et le sujet d'une infinité de pamphlets, surtout à l'époque de
la Fronde.

Après la construction du Pont-Neuf, on éleva les ponts _Marie_ et de
la _Tournelle_ pour faire communiquer le quartier Saint-Antoine avec
la place Maubert, quand l'île Saint-Louis commença à être bâtie. Le
premier ne fut achevé qu'en 1635; l'inondation de 1658 en détruisit
deux arches et avec elles vingt-deux maisons et cinquante personnes;
on le rétablit avec sa double ligne de maisons, qui furent démolies en
1786. Le second, qui était en bois, fut terminé en 1620 et         (p.060)
reconstruit en pierre en 1656; il a été récemment élargi et restauré.

L'agrandissement du faubourg Saint-Germain et du quartier du Louvre
fit construire en 1642 le pont _Barbier_ ou _Sainte-Anne_, à la place
du _bac_ qui existait vis-à-vis de la rue qui en a pris le nom. Ce
pont était en bois; on l'appelait aussi Pont-Rouge, parce qu'on le
peignit de cette couleur; il fut emporté par les eaux en 1684, et on
lui substitua le _Pont-Royal_ dont l'exécution est due au dominicain
François Romain.

A ces huit ponts il faut ajouter: 1º le pont aux _Doubles_ ou de
l'_Hôtel-Dieu_, construit en 1634 pour faire communiquer la Cité avec
la place Maubert et sur lequel on prélevait un péage d'un _double_
denier; la moitié de la largeur du pont était occupée par des salles
de l'Hôtel-Dieu. Il a été entièrement reconstruit. 2º Le _Pont-Rouge_,
pont de bois construit en 1617 pour faire communiquer la Cité avec
l'île Saint-Louis; il a été détruit plusieurs fois et remplacé en 1842
par une passerelle suspendue, dite pont de la _Cité_.

Ces dix ponts sont les seuls qui existaient à l'époque de la
Révolution. En 1787, on avait commencé, sur les dessins de Perronet,
le pont Louis XVI, dit aussi de la _Révolution_ et aujourd'hui de la
_Concorde_; mais il attendit le 14 juillet 1789 pour être terminé: ce
jour-là, le peuple lui fournit des matériaux en démolissant la
Bastille, et c'est avec ces pierres fameuses qu'il a été achevé. Ce
pont, qui mène de la place de la Concorde au Palais-Bourbon, a vu
passer, surtout dans ces dernières années, bien des cortéges et plus
d'une révolution!

Sous l'Empire ont été faits les ponts: d'_Austerlitz_, commencé en
1802, achevé en 1807, reconstruit en 1834; des _Arts_, commencé en
1802, achevé en 1804; d'_Iéna_, commencé en 1809, achevé en 1813. Le
premier fait communiquer le quartier de la Bastille avec celui du
Jardin-des-Plantes ou le boulevard Mazas avec le boulevard de      (p.061)
l'Hôpital; le deuxième va du Louvre au palais de l'Institut, et n'est
praticable que pour les piétons; le troisième, qui est le plus beau et
le plus élégant de Paris, conduit de Chaillot au Champ-de-Mars: en
1815, les Prussiens le minèrent pour le faire sauter.

Les ponts suspendus des _Invalides_ et d'_Arcole_ ont été construits
en 1829 et en 1831; démolis et reconstruits en 1853 et 1854. Le
dernier, qui mène de la place de Grève à la Cité, a été le théâtre
d'un combat en 1830. Les ponts _Louis-Philippe_, de l'_Archevêché_, du
_Carrousel_ datent de 1832 à 1836. Enfin on a construit récemment, en
1855, le pont de l'_Alma_ qui unit le quartier de Chaillot et celui du
Gros-Caillou, et en face duquel on doit ouvrir une avenue allant à la
barrière de l'Étoile. Le nombre des ponts de Paris s'élève ainsi à
dix-neuf. Ce nombre est insuffisant: avec dix-neuf ponts, le Paris de
nos jours, qui s'étend sur la Seine pendant deux lieues, a réellement
moins de voies de communication entre ses deux rives que le Paris du
moyen âge, qui bordait le fleuve pendant quelques centaines de mètres,
avec ses quatre et même ses cinq ponts. Ajoutons à cela que, jusqu'en
1848, sept de ces ponts étaient à péage, c'est-à-dire interdits à la
plupart des habitants. Après la révolution de février, la municipalité
a enfin compris qu'elle doit aux citoyens la libre et gratuite
circulation sur les ponts comme dans les rues, et la capitale a été
enfin délivrée de ces ponts à péage, invention inique du temps de
l'Empire, et que le Paris de saint Louis ne connaissait pas.



LIVRE II.                                                          (p.062)

PARIS SEPTENTRIONAL.



CHAPITRE PREMIER.

LA PLACE DE GRÈVE, LA RUE SAINT-ANTOINE, LA PLACE DE LA BASTILLE, LE
FAUBOURG SAINT-ANTOINE.



§ Ier.

La Place de Grève et l'Hôtel-de-ville.


La place de Grève ou de l'Hôtel-de-Ville n'était, dans l'origine,
comme son nom l'indique, qu'une _grève_, que le fleuve couvrait
souvent de ses eaux. Il s'y tint, à une époque très-reculée d'où
datent probablement ses premières maisons, un marché qui fut supprimé
en 1141. Vers la fin du XIIIe siècle, le Parloir-aux-Bourgeois, qui
s'était tenu d'abord à la _Vallée de misère_, près du grand Châtelet,
vint s'y établir dans une maison dite _aux Piliers_, et alors commença
la célébrité de cette place destinée aux rassemblements populaires,
aux réjouissances publiques, aux exécutions criminelles, et qui a été
témoin de tant de tumultes, de tant de fêtes, surtout de tant de
supplices! Que de foules se sont entassées là autour de l'échafaud!
que d'hommes on y a tués, innocents ou coupables! que de tortures y
ont été souffertes, depuis 1310, où la première victime, Marguerite
Porrette, fut brûlée pour hérésie religieuse, jusqu'en 1822, où
Bories, Goubin, Pommier, Raoulx furent décapités pour hérésie
politique! «Si tous les cris, dit Charles Nodier, que le désespoir y a
poussés sous la barre et sous la hache, dans les étreintes de la corde
et dans les flammes des bûchers, pouvaient se confondre en un seul, il
serait entendu de la France entière.»

Les plus fameux de ces supplices sont ceux de Jean de Montaigu,    (p.063)
surintendant des finances, en 1409, du connétable de Saint-Pol en
1475, de Jacques de Pavanes en 1525, de Louis de Berquin en 1529, de
Barthélémy Milon en 1535 (les trois premières victimes de la réforme à
Paris), d'Anne Dubourg en 1559, de Briquemaut et Cavagnes en 1572, de
la Mole et Coconnas en 1574, de Montgomery en 1574, de Ravaillac en
1610, d'Éléonore Galigaï en 1617, de Montmorency-Bouteville et des
Chapelles en 1627, du maréchal de Marillac en 1632, de la marquise de
Brinvilliers en 1676, du comte de Horn en 1720, de Cartouche en 1721,
de Damiens en 1757, de Lally en 1766, de Favras en 1790, de
Fouquier-Tinville et de quinze autres membres du tribunal
révolutionnaire le 18 floréal an III, de Demerville, Arena, Topino,
Ceracchi, en 1801, de Georges Cadoudal et de ses compagnons en 1803,
de Pleignier, Carbonneau et Tolleron en 1816, de Louvel en 1820, des
quatre sergents de la Rochelle en 1822. Après la révolution de
juillet, l'échafaud a été transporté à la barrière Saint-Jacques.

Que d'événements a vus cette place célèbre! Pour les énumérer, il
faudrait faire toute l'histoire de Paris. Étienne Marcel, les bouchers
de Jean-Sans-Peur, la Ligue, la Fronde, La Fayette et Bailly, la
Commune du 10 août et du 31 mai, le Gouvernement provisoire de 1848 y
ont successivement rassemblé leurs bandes tumultueuses, leurs
compagnies bourgeoises, leurs bataillons populaires; c'est là qu'ont
commencé ou qu'ont fini, depuis soixante ans, toutes les journées
révolutionnaires. Au coin du quai Lepelletier a été tué Flesselles; au
coin de la rue de la Vannerie, aujourd'hui détruite, au-dessus de la
porte d'un épicier que décorait un buste de Louis XIV, a été pendu
Foulon; sur les marches de l'Hôtel-de-Ville a été assassiné Mandat. La
place de Grève a vu la multitude demandant des armes le 13 juillet
1789, le lendemain revenant victorieuse de la Bastille, le
surlendemain faisant la haie sur le passage de Louis XVI; elle a vu,
le 5 octobre, la Fayette entraîné par la garde nationale à         (p.064)
Versailles, les apprêts du 10 août et du 31 mai, la défaite des
faubourgs au 9 thermidor. Que de fêtes sous l'Empire! et elles
devaient se terminer, au bruit des étrangers maîtres de Paris, par la
municipalité demandant la déchéance de l'empereur! Que de fêtes sous
la Restauration! et elles devaient se terminer par le peuple
conquérant à coups de fusil l'Hôtel-de-Ville, et la Fayette
intronisant une nouvelle dynastie! Que de fêtes sous Louis-Philippe!
et elles devaient finir par une nouvelle invasion populaire,
l'installation du Gouvernement provisoire, la proclamation de la
République! La place de Grève offrit alors, et pendant plusieurs mois,
le plus étrange, le plus confus, le plus animé des spectacles: nuit et
jour elle se trouvait couverte d'une foule tumultueuse, tantôt
enthousiaste, tantôt menaçante, irritée, entraînée, éblouie, fascinée,
qui ne cessait d'envahir les escaliers, les cours, les salons de
l'Hôtel-de-Ville, bivouaquant ici, pérorant là, s'exaltant ou
s'apaisant aux harangues harmonieuses, aux paroles passionnées de ses
tribuns; enfin discréditant, ruinant elle-même sa puissance par la
folle journée du 16 avril, où l'Hôtel-de-Ville, menacé par une colonne
de cent mille hommes ignorants ou égarés, trouva son salut dans le
dévouement de la garde nationale; par la criminelle tentative du 15
mai, où l'Hôtel-de-Ville fut un moment au pouvoir de quelques
factieux; par la sacrilége bataille de juin, où l'Hôtel-de-Ville fut
pendant trois jours bloqué par l'insurrection, qui s'efforçait de
s'emparer de ce Louvre de la multitude.

Aujourd'hui, le calme est rétabli sur cette place, qui est redevenue
ce qu'elle est depuis un siècle, le lieu de rassemblement des ouvriers
qui cherchent de l'ouvrage, principalement des ouvriers en bâtiment.
De là est venu le mot _faire grève_, pour signifier les chômages
volontaires des corps de métiers, comme on en a vu tant de fois depuis
trente ans. La place a d'ailleurs doublé d'étendue et de           (p.065)
magnificence, par les démolitions faites sur toutes ses faces: ainsi
la face occidentale a été reculée, rebâtie et ouverte par une large
voie bordée de maisons qui ressemblent à des palais: c'est le
boulevard _de l'Hôtel-de-Ville_ qui joint la place du Châtelet et a
absorbé les affreuses rues du quartier des Arcis; le flanc méridional
est bordé par la nouvelle rue de Rivoli qui met l'Hôtel-de-Ville en
communication d'une part avec la barrière de l'Étoile, d'autre part
avec la barrière du Trône, et en fait ainsi, comme dans les temps
anciens, le centre de Paris. Nous verrons plus loin les changements
faits derrière l'Hôtel-de-Ville; disons d'abord l'histoire du
monument.

Nous avons vu que le corps municipal de Paris remonte aux _nautes_,
corporation de marchands par eau établie du temps des Romains, et
peut-être avant leur domination, qui devint au XIIe siècle la _hanse_
parisienne[26]. Le chef de cette corporation prit en 1258 le titre de
_prévôt des marchands_ et ses confrères celui d'_échevins_. Le prévôt
et les quatre échevins, qui plus tard furent assistés de vingt-six
conseillers, étaient élus et devaient être nés à Paris; ils comptaient
dans la noblesse; presque tous ont consacré les revenus de leur charge
à l'embellissement de la ville; presque tous ont laissé une mémoire
recommandable et tout occupée du bien public. «On espluche avec tant
de soin, dit un écrivain du XVIe siècle, la vie de ceux qui aspirent à
ces belles dignitez, qu'il est impossible que homme y puisse parvenir
qui soit le moins du monde marqué de quelque note d'infamie,
ressentant dénigrement de renommée, tant est saincte cette authorité
et honneur d'eschevinage que la seule opinion de vice peut lui donner
empeschement.» Les plus célèbres des prévôts sont: Étienne Barbette,
Jean Gentien, Étienne Marcel, Jean Desmarets, Michel Lallier,      (p.066)
Jean Bureau, Auguste de Thou, Lachapelle-Marteau, François Miron, Jean
Scarron, Claude Lepelletier, Étienne Turgot, Jérôme Bignon,
Lamichodière, Caumartin, Flesselles. Jusqu'au règne de Louis XIV, les
libertés municipales, qui n'avaient subi qu'une interruption de
vingt-neuf années (de 1382 à 1411), restèrent intactes, sans que la
royauté en conçût le moindre ombrage; mais après la Fronde, elles
devinrent à peu près nulles. Dans les derniers temps de la monarchie
absolue, quand arrivait l'élection du prévôt, le roi écrivait aux
Parisiens: «Nous désirons que vous ayez à donner votre voix à M...;»
et l'homme de la cour était élu. «Le prévôt des marchands et les
échevins, dit Mercier, ont des places lucratives, honorifiques; mais
ce sont des fantômes du côté du pouvoir. Tout est entre les mains de
la police, jusqu'à l'approvisionnement de la ville, de sorte que
celle-ci n'a plus, dans ses propres et anciens magistrats municipaux,
le principe de sa sûreté et le gage de sa subsistance... Ce qu'on
appelle l'Hôtel-de-Ville est devenu, pour ainsi dire, un objet de
dérision, tant ce corps est étranger aux citoyens[27].»

         [Note 26: Voy. _Hist. gén. de Paris_, p. 12 et 20.]

         [Note 27: _Tableau de Paris_, t. II, p. 38.]

Nous avons vu dans l'_Histoire générale de Paris_ que l'ancienne
municipalité finit le 14 juillet 1789 avec le dernier prévôt des
marchands; que la loi du 21 mai 1790 donna à la capitale une
administration nouvelle, composée d'un maire, d'un conseil municipal
et d'un conseil général; que cette administration fut renversée par la
révolution du 10 août, qui créa la puissance de la fameuse Commune de
Paris, puissance qui dura jusqu'au 9 thermidor; que diverses
commissions provisoires furent alors chargées de l'administration de
la ville jusqu'en 1800, où la loi du 28 pluviôse an VIII confia cette
administration à deux préfets, l'un de la Seine, l'autre de police, et
à un conseil municipal; enfin, que cet état de choses fut modifié par
la loi du 20 avril 1834. La révolution de 1848 fit disparaître     (p.067)
l'administration municipale créée par cette loi; un maire, membre du
Gouvernement provisoire, concentra entre ses mains tous les pouvoirs;
mais cette dictature ne dura que jusqu'au 20 juillet, où fut rétablie
la préfecture de la Seine. Depuis cette époque, Paris est administré
par deux préfets, l'un de la Seine, l'autre de police; le premier est
assisté d'une _commission municipale_ nommée par le gouvernement.

Le premier _Hôtel-de-Ville_ qu'ait eu la place de Grève s'appelait la
_Maison-aux-Piliers_, à cause des piliers de bois qui soutenaient son
humble façade, ou _Maison-aux-Dauphins_, parce qu'elle avait appartenu
aux dauphins de Viennois. Elle fut acquise pour la ville par Étienne
Marcel, prévôt des marchands, le 7 juillet 1357, au prix de 2,880
livres parisis. «Il y avoit, dit Sauval, dans cette maison, deux
cours, un poulailler, des cuisines hautes et basses, grandes et
petites, des estuves, une chambre de parade, une d'audience appelée
plaidoyer, une salle couverte d'ardoises, longue de cinq toises et
large de trois, et plusieurs autres commodités.» C'est dans cet hôtel
que se passèrent, pendant deux siècles, les événements les plus graves
de l'histoire parisienne; c'est là que furent prises tant de
résolutions utiles à la ville et à l'État; c'est là que nos rois
trouvèrent toujours «un asseuré refuge et recours dans leurs urgentes
affaires.»

Sous le règne de François Ier, la Maison-aux-Piliers tombant en
ruines, il fut résolu de la remplacer par un hôtel digne de Paris. La
première pierre en fut posée le 15 juillet 1533 par Pierre Viole,
prévôt des marchands. «Pendant que l'on faisoit l'assiette de cette
pierre, dit Dubreuil, sonnoient les fifres, tambourins, trompettes et
clairons, artillerie, cinquante hacquebutes à croc de la ville avec
les hacquebutiers d'icelle ville qui sont en grand nombre; et aussi
sonnoient à carillon les cloches de Saint-Jean-en-Grève, de
Saint-Esprit et de Saint-Jacques-de-la-Boucherie. Aussi, au milieu de
la Grève, il y avoit vin défoncé, tables dressées, pain et vin     (p.068)
pour donner à boire à tous venants, en criant par le menu peuple à
haute vois: Vive le roy et messieurs de la ville!»

L'édifice, construit sur les dessins de Dominique de Cortone, assisté
de Jean Asselin, maître des oeuvres de la ville, ne s'éleva que
lentement: en 1550, il n'avait qu'un étage; interrompu pendant les
guerres civiles, il fut repris en 1605 sous la direction de Ducerceau
et par les soins de François Miron, prévôt des marchands; il ne fut
achevé qu'en 1628. Il présentait une seule façade formée d'un corps de
bâtiment avec deux pavillons et surmontée d'une campanille; au-dessus
de la porte d'entrée était une statue de Henri IV, oeuvre remarquable
de Pierre Biard. La cour, entourée de portiques, était décorée d'une
statue de Louis XIV, chef-d'oeuvre de Coysevox. La principale salle
était celle du _Trône_, qui servait pour les réceptions, les fêtes,
les banquets, et qui était ornée de tableaux de Largillière, de Troy,
de Porbus, représentant des cérémonies royales ou municipales. C'est,
de tout l'hôtel, la pièce la plus féconde en souvenirs historiques;
là, dans cette salle où les Parisiens avaient reçu à genoux Henri IV
et Louis XIV, la Commune du 10 août s'installa pour diriger l'attaque
des Tuileries; là elle fut vaincue avec Robespierre, qui s'y fracassa
la tête d'un coup de pistolet.

En 1801, l'Hôtel-de-Ville fut agrandi au moyen de la démolition: 1º de
l'_hôpital du Saint-Esprit_, fondé en 1362 pour des orphelins nés à
Paris, enfants légitimes de parents décédés à l'Hôtel-Dieu; il était
contigu à l'Hôtel-de-Ville, et près de lui se trouvait le _Bureau des
pauvres_, qui avait «le droit de lever tous les ans une taxe d'aumône
sur tous les habitants de la ville, de tels rangs et qualités qu'ils
puissent être;» sur l'emplacement de l'hôpital du Saint-Esprit, on
construisit alors un hôtel pour le préfet de la Seine. 2º De l'église
_Saint-Jean-en-Grève_, située rue du Martroy, derrière l'Hôtel-de-Ville;
c'était l'une des mieux ornées et des plus fréquentées de Paris; elle
avait eu pour curé Jean Gerson et renfermait le tombeau de Simon   (p.069)
Vouet. Une chapelle, dite salle Saint-Jean, a servi jusqu'en 1837 de
salle d'assemblée pour la ville.

Malgré ces augmentations, l'Hôtel-de-Ville était insuffisant pour les
services administratifs, et différents bureaux avaient été placés dans
des maisons voisines; enfin, en 1836, il fut agrandi sur un vaste plan
gigantesque et au moyen de la destruction des rues du _Martroy_, qui
passait jadis sous l'édifice, du _Tourniquet-Saint-Jean_, ou du
_Pet-au-Diable_, de la _Levrette_, des _Audriettes_, d'une partie des
rues de la _Mortellerie_ et de la _Tixeranderie_, etc. En prolongeant
la façade primitive au moyen de deux ailes bâties dans le même style,
en ajoutant trois faces à peu près semblables à celle qui existait
primitivement, on en a fait un palais magnifique, de forme
rectangulaire, ayant 180 mètres de long sur 80 mètres de large, dont
la position sur le bord de la Seine, en face de la Cité, est vraiment
monumentale, et dont l'intérieur est décoré avec la richesse la plus
élégante et le luxe le plus somptueux. De nombreuses statues d'hommes
célèbres, la plupart nés à Paris, mais qui n'ont pas tous été
heureusement choisis, ornent l'ancienne façade. On pénètre par trois
grandes portes dans les appartements du préfet, dans la cour d'honneur
et dans les bureaux de la préfecture. Il serait difficile d'énumérer
les pièces, galeries, salons, objets d'art, bibliothèque, tableaux,
statues, qui composent ou décorent ce palais. La galerie des fêtes
occupe seule 48 mètres de long sur 13 de large.

L'histoire de l'Hôtel-de-Ville serait l'histoire même de Paris,
l'histoire même de la France. A toutes les époques, il s'est passé
dans cet édifice des événements, il en est sorti des résolutions qui
ont influé sur le sort du pays; mais il en est deux surtout où il a
dominé la France et ébranlé le monde: c'est d'abord du 10 août 1792 au
27 juillet 1794, pendant le règne de la sanglante Commune, qui     (p.070)
gouvernait la Convention; c'est ensuite du 24 février au 4 mai 1848,
pendant la tumultueuse dictature du Gouvernement provisoire.



§ II.

La rue et le quartier Saint-Antoine.


La place de Grève communiquait autrefois avec le quartier
Saint-Antoine au moyen d'une arcade pratiquée dans l'épaisseur de
l'Hôtel-de-Ville, laquelle s'ouvrait sur la rue du _Martroy_, ainsi
appelée probablement de quelques martyrs qui furent enterrés dans un
champ de sépultures dont nous allons parler. Elle se prolongeait par
la rue du _Monceau-Saint-Gervais_, qui prenait son nom de l'éminence
où elle était pratiquée, éminence formée anciennement d'immondices, et
dont l'emplacement était, du temps des Romains, un cimetière[28]. Dans
cette rue et devant le portail de Saint-Gervais, on a vu jusqu'en 1800
un arbre, dit l'orme Saint-Gervais, dont la première plantation
remontait probablement au temps des Druides et qui peut-être a donné
naissance au proverbe: Attendez-moi sous l'orme. Sous son ombrage, les
juges rendaient la justice, les vassaux venaient payer leurs
redevances, les bourgeois se réunissaient après la messe pour parler
d'affaires, les amants se donnaient rendez-vous. A la place de la rue
du Monceau, tortueuse, populaire et très-fréquentée, on avait ouvert,
en 1836, une large et belle voie, dite _François-Miron_, qui dégageait
la façade de l'église Saint-Gervais: on vient de la détruire pour
ouvrir sur les derrières de l'Hôtel-de-Ville une vaste place, où l'on
a construit une énorme caserne qui ressemble à la fois à un palais et
à une forteresse, qu'on appelle _Caserne Napoléon_.

         [Note 28: En 1818, des fouilles faites dans cette rue ont
         amené la découverte d'un très-grand nombre de tombeaux en
         pierre dans lesquels les corps étaient entièrement réduits en
         poussière.]

Le prolongement de la rue François-Miron était la rue du           (p.071)
_Pourtour-Saint-Gervais_, qui longe l'église de même nom; elle vient
d'être aussi détruite par son côté méridional. L'église
_Saint-Gervais_ est la plus ancienne du nord de Paris, car elle
existait au VIe siècle sous l'épiscopat de saint Germain, qui, suivant
Fortunat, venait y faire ses prières. A cette époque, cette
_basilique_, ainsi que l'appelle le même poète, avec le grand orme qui
ombrageait sa face, s'élevait sur une éminence battue par les vagues
de la Seine dans ses inondations qui souvent couvraient toute la place
de Grève; elle avait une enceinte qui la protégea contre les Normands,
et autour d'elle était un bourg de pêcheurs et de bateliers dont la
voie dite de la Mortellerie formait la grande rue. Elle fut
reconstruite en 1212, en 1420 et en 1581; ses voûtes gothiques
très-élevées sont aussi hardies qu'élégantes; son portail,
d'architecture moderne, oeuvre de Jacques Debrosses, date de 1616 et
jouit d'une grande renommée: c'est une décoration en placage où l'on a
appliqué assez étrangement les ordres antiques à une église du moyen
âge; mais il a un aspect de grandeur qui séduit, et a servi de modèle
pendant plus d'un siècle pour toutes les façades d'églises. L'église
Saint-Gervais possède des vitraux de Jean Cousin et de Pinaigrier, des
tableaux d'Albert Durer, de Champagne et de Lesueur, etc. Elle est
célèbre, dans les troubles de la Ligue, par son curé Wincestre, l'un
des ennemis acharnés de Henri III, et par sa confrérie du Cordon, qui
«dressait des rôles de soupçonnés politiques» et dominait le conseil
de l'Union. Bossuet, le 25 janvier 1686, prononça dans cette église
l'oraison funèbre du chancelier Le Tellier. On y voit le tombeau
somptueux de ce ministre, «qui mourut, dit son épitaphe, huit jours
après qu'il eut scellé la révocation de l'édit de Nantes, content
d'avoir vu consommer ce grand ouvrage.» On y trouvait aussi les
sépultures du poète Scarron, né et mort à Paris, de Philippe de
Champagne, du savant Ducange, des chanceliers Boucherat et Voisin, (p.072)
du ministre et prévôt des marchands Claude Lepelletier, de Crébillon,
etc. En face de Saint-Gervais demeurait Voltaire, en 1733; la marquise
du Châtelet et la duchesse de Saint-Pierre allaient souvent l'y
surprendre et lui demander à souper.

La rue du Pourtour aboutit à la place _Baudoyer_, autrefois _Bagauda_
et _Baudet_, qui tirait son nom d'une porte de Paris dont nous allons
parler. Cette place étroite et mal bâtie, qui était dans le moyen âge
le rendez-vous des oisifs et des nouvellistes, a été le théâtre d'un
des plus terribles combats de juin 1848.

A la place Baudoyer commence la rue Saint-Antoine.

La rue _Saint-Antoine_, avec le faubourg du même nom, est une de ces
rues populeuses qui sont des villes entières: c'est celle qui donne la
vie à toute la partie orientale de Paris. Elle doit son nom à l'abbaye
Saint-Antoine-des-Champs, vers laquelle elle conduisait; mais elle
existait avant la fondation de cette abbaye, qui date de 1198, et
s'appela d'abord rue de la _Porte-Baudet_, à cause d'une porte de
l'enceinte de Philippe-Auguste, qui était située près de la rue
Culture-Sainte-Catherine, puis rue du _Pont-Perrin_, à cause d'un pont
construit sur un égout, vers la rue du Petit-Musc. Comme elle joignait
la place de Grève à l'hôtel Saint-Paul, au palais des Tournelles, à la
Bastille, elle a été le théâtre de fêtes, de joutes, de combats, enfin
de tous les événements qui ont réjoui ou attristé ces demeures
royales. C'est à la porte Saint-Antoine, au lieu même où l'on éleva la
Bastille, qu'Étienne Marcel fut tué; c'est par la rue Saint-Antoine
que les Parisiens envahirent trois fois l'hôtel Saint-Paul sous
Charles VI; c'est dans la rue Saint-Antoine que se livra la bataille
entre les Bourguignons et les Armagnacs, après que Perrinet-Leclerc
eut livré aux premiers l'entrée de Paris; c'est là que les Anglais
engagèrent leur dernier combat avant d'être chassés de la capitale;
c'est là, devant le palais des Tournelles, que Henri II fut tué    (p.073)
dans un tournoi; c'est là, à l'entrée de la rue des Tournelles, que
les mignons de Henri III, Quélus, Maugirou et Livarot se battirent en
duel contre d'Entragues, Riberac et Schomberg; c'est par la porte
Saint-Antoine que le duc de Guise fit sortir les Suisses désarmés et
tremblants après les barricades de 1588; c'est à la porte
Saint-Antoine que les ligueurs firent leur dernière résistance aux
troupes de Henri IV; c'est par la porte Saint-Antoine que Condé, battu
par Turenne, se réfugia dans Paris. Dans les temps modernes, la rue
Saint-Antoine, rue de grands hôtels et de grands seigneurs au XVIIe
siècle, rue industrielle et marchande depuis cinquante ans, a été le
théâtre de rassemblements non moins formidables, d'événements non
moins sanglants: c'est à la porte Saint-Antoine que tonna, au 14
juillet 1789, le premier coup de canon qui devait ébranler tous les
trônes; c'est dans la rue Saint-Antoine que, le 28 juillet 1830, se
livra un combat acharné entre le peuple et la garde royale, qui,
venant des boulevards, cherchait à gagner l'Hôtel-de-Ville; c'est à la
porte Saint-Antoine que commença la grande émeute de 1832. C'est dans
la rue Saint-Antoine que l'insurrection de juin 1848 se montra la plus
redoutable et la plus furieuse: pendant trois jours, elle fut
maîtresse de tout le quartier, cernant l'Hôtel-de-Ville et s'efforçant
de l'enlever; et, quand elle se mit en retraite, le canon dut battre
en brèche ses maisons, dont quelques-unes portent encore les traces de
la lutte.

La rue Saint-Antoine doit sa principale illustration aux hôtels
Saint-Paul et des Tournelles, séjours des rois de France pendant deux
siècles.

L'_hôtel Saint-Paul_, qui occupait l'espace compris entre les rues
Saint-Antoine, Saint-Paul, le quai des Célestins et le fossé de la
Bastille, c'est-à-dire plus de trente arpents, se composait d'hôtels
divers achetés ou construits par Charles V[29] et réunis entre eux (p.074)
sans ordre et sans plan par douze galeries, huit jardins, six préaux
et un grand nombre de cours. Ces hôtels étaient: l'hôtel du Petit-Musc
(au coin de la rue du Petit-Musc), l'hôtel du Pont-Perrin (à l'autre
coin de la même rue), l'hôtel Beautreillis (rue Beautreillis), les
hôtels de la Reine, d'Étampes et Saint-Maur (rue Saint-Paul), les
hôtels de Sens, du Roi et des Lions, près de la Seine. On y trouvait
de plus l'hôtel neuf d'Orléans, près de l'Arsenal, le couvent des
Célestins, etc. Enfin, outre les hôtels, il y avait des bâtiments pour
la conciergerie, la lingerie, la pelleterie, la bouteillerie, la
fruiterie, la fauconnerie, la ménagerie, des forges pour l'artillerie,
des écuries, celliers, colombiers, chantiers, etc. Ce n'était pas un
palais, mais un manoir semblable à ceux qu'avaient les rois francs,
une sorte de grande ferme romaine, comme le témoignent les noms des
rues ouvertes sur son emplacement (la Cerisaie, le Beautreillis, les
Lions, etc.), comme le témoigne le treillage dont étaient garnies les
fenêtres «pour empescher les pigeons de faire leurs ordures dans les
chambres.» L'hôtel Saint-Paul fut habité par Charles V et ses
successeurs jusqu'à Louis XII. Il fut détruit et vendu sous François
Ier, et l'on bâtit tout un quartier sur son emplacement. De toutes les
maisons qui succédèrent à l'hôtel Saint-Paul, nous ne remarquerons que
celle qui fut élevée à la place de l'hôtel du Petit-Musc: elle devint
l'hôtel du Petit-Bourbon, qui fut habité successivement par Anne de
Bretagne, la duchesse d'Étampes et Diane de Poitiers. Le duc de
Mayenne, chef de la Ligue, l'acheta et le fit reconstruire par
Ducerceau; après lui, il devint la demeure du comte d'Harcourt, puis
«il fut vendu, dit Sauval, à Montauron (celui-là à qui Corneille a
dédié _Cinna_), partisan si renommé, que la fortune éleva si haut que,
se trouvant trop à l'étroit dans la maison d'un prince, il acheta
quelques maisons pour être logé plus commodément.» A la fin du siècle
dernier, cet hôtel appartenait au chancelier d'Ormesson.           (p.075)
Aujourd'hui, c'est une maison particulière.

         [Note 29: Voy. _Hist. gén. de Paris_, p. 28.]

L'_hôtel des Tournelles_, bâti en 1390 par le chancelier d'Orgemont et
acheté par Charles VI, ne devint célèbre que lorsque le duc de Bedford
s'y logea, en 1422, et l'agrandit. Charles VII et Louis XI en firent
leur demeure ordinaire. Louis XII y mourut. Sous François Ier, il
devint un immense palais, décoré somptueusement à l'intérieur,
renfermant dix corps de bâtiment assemblés très-confusément, douze
galeries, deux parcs, sept jardins, et son enceinte comprenait tout le
terrain qui s'étend entre les rues Saint-Antoine, des Tournelles,
Saint-Gilles, Saint-Anastase, Thorigny, Payenne, Neuve-Sainte-Catherine
et de l'Égout. A la mort de Henri II, cette maison royale cessa d'être
habitée; les terrains et les bâtiments furent successivement vendus,
et l'on établit sur une partie de son emplacement le marché aux
chevaux. En 1604, Henri IV fit construire quelques bâtiments pour y
fonder une manufacture de soieries; puis, changeant d'avis, il fit
commencer une vaste place quadrangulaire, dite place Royale, et qui a
soixante-dix toises de côté; il bâtit lui-même le pavillon et le côté
parallèles à la rue Saint-Antoine, et céda les trois autres côtés à
des particuliers, à la charge d'y élever des pavillons uniformes. Ces
bâtiments sont en briques et soutenus par une suite d'arcades qui
forment une galerie continue; le milieu de la place est occupé par un
vaste préau fermé de grilles. En 1620, la place était terminée, et
elle devint, pendant plus d'un siècle, le quartier de la mode et du
beau monde. Quelle procession de femmes charmantes, de galants
seigneurs, de beaux esprits a passé sous ces arcades aujourd'hui si
tristes! que de fêtes et de duels dans cette promenade aujourd'hui si
paisible! Le 6 mars 1612, Marie de Médicis y donna un magnifique
carrousel pour célébrer son alliance avec l'Espagne. En 1627,
Montmorency-Bouteville y engagea le fameux duel qui l'envoya à
l'échafaud. En 1639, la place fut ornée d'une statue équestre portant
cette inscription:

_Pour la glorieuse et immortelle mémoire du très-grand et          (p.076)
très-invincible Louis-Le-Juste, treizième du nom, roi de France et de
Navarre. Armand, cardinal et duc de Richelieu, son premier ministre
dans tous ses illustres et généreux desseins, comblé d'honneurs et de
bienfaits par un si bon maître, lui a fait élever cette statue pour
une marque éternelle de son zèle, de sa fidélité et de sa
reconnoissance_.

Cette statue fut détruite en 1792, et la place prit le nom d'abord des
_Fédérés_, puis de l'_Indivisibilité_, puis des _Vosges_, en l'honneur
du département qui, en l'an VIII, s'était le plus empressé de payer
ses contributions. En 1792, on y éleva un des amphithéâtres
d'enrôlement; en 1793, on y brûla «les drapeaux souillés des signes de
la féodalité, les titres de noblesse, les brevets et décorations des
chevaliers de Saint-Louis;» en 1794, on y établit, adossées aux
grilles, soixante-quatre forges pour la fabrication des canons; en
1810, la ville y donna un grand banquet à la garde impériale; en 1814,
la place reprit son nom, et on y éleva une nouvelle statue en marbre à
Louis XIII, oeuvre de Dupaty et de Cortot, qu'on aurait pu sans
dommage laisser dans la carrière.

Il serait trop long d'énumérer les personnages illustres qui ont
habité les beaux hôtels de la place Royale; nous n'en nommerons qu'un
seul, parce qu'il résume la société si spirituelle et si séduisante du
XVIIe siècle: dans un de ces hôtels est née, en 1626, Marie de
Rabutin-Chantal, marquise de Sévigné. Tout le quartier Saint-Antoine,
qui était alors le quartier du grand monde, est plein des souvenirs de
cette femme charmante, l'honneur éternel de Paris, et pour laquelle,
comme pour tant d'autres célébrités populaires, l'édilité parisienne
n'a pas eu un souvenir.

Aujourd'hui, la place Royale, qui a gardé ses pavillons élégants et
ses beaux hôtels, est une jolie promenade, mais que la noblesse et la
magistrature ont depuis longtemps abandonnée, et qui ne voit guère, au
lieu des beaux et des raffinés du XVIIe siècle, que les vieilles   (p.077)
gens et les rentiers du Marais. Cette place, où se trouve, dans
l'hôtel Villedeuil (nº 14), la _mairie du huitième arrondissement_, a
été, pendant les journées de juin 1848, prise par les insurgés.

Outre les hôtels Saint-Paul et des Tournelles, la rue Saint-Antoine
renfermait de nombreux hôtels de seigneurs, dont quelques-uns existent
encore: l'hôtel de Beauvais, oeuvre de Lepaute, où se plaçait
ordinairement la famille royale pour voir les entrées solennelles;
l'hôtel de Sully, bâti par Ducerceau pour le ministre de Henri IV,
etc. Elle renfermait aussi plusieurs monuments religieux que nous
allons décrire et dont un seul existe encore:

1º Le _couvent-hospice du Petit-Saint-Antoine_.--Le moyen âge avait
des maladies étranges et terribles, fléaux de Dieu sous lesquels des
populations entières mouraient sans murmure, et que la charité
cherchait à conjurer par des fondations pieuses: de ces maladies était
le _feu sacré_ ou _mal des Ardents_, ou _mal Saint-Antoine_. Une
congrégation s'étant formée pour soigner les infortunés atteints de ce
mal, Charles V, en 1360, lui donna un manoir appelé la _Saussaie_,
situé entre les rues Saint-Antoine et du Roi-de-Sicile, pour y établir
un hôpital. Cette maison, rebâtie en 1689, devint un collége pour les
religieux de l'ordre de Saint-Antoine et fut démolie en 1790. Sur son
emplacement fut établi un passage dit du Petit-Saint-Antoine, qui a
été détruit quand on a ouvert le prolongement de la rue de Rivoli.

2º L'_église Saint-Louis-Saint-Paul_.--Sur l'emplacement de cette
église passait le mur d'enceinte de Philippe-Auguste: au XVe siècle,
on y construisit un hôtel qui appartint aux Montmorency et fut donné
en 1580 par le cardinal de Bourbon aux Jésuites «pour leur fonder,
dresser et établir une maison professe.» Cette maison, dans laquelle
ont demeuré les confesseurs des rois, les PP. Bourdaloue, Daniel,
Gaillard, etc., fut donnée, après la destruction de l'ordre des
Jésuites, aux chanoines réguliers de l'ordre de                    (p.078)
Sainte-Catherine-du-Val-des-Écoliers; et on y établit, jusqu'en 1790,
la bibliothèque publique de Paris. Elle est occupée aujourd'hui par le
collége ou _lycée Charlemagne_. L'église a été bâtie en 1612 par les
soins de Louis XIII et de Richelieu, qui y célébra lui-même la
première messe; son portail, qui a un grand aspect, est chargé
d'ornements de mauvais goût. Elle renfermait les coeurs de Louis XIII,
de Louis XIV et de plusieurs autres princes, le tombeau du chancelier
Birague, oeuvre de Germain Pilon, le mausolée du père du grand Condé,
oeuvre de Sarrazin, le tombeau du savant Huet, évêque d'Avranches.
C'est là que Bourdaloue a prononcé la plupart de ses sermons.

3º Le _couvent de Sainte-Catherine-du-Val-des-Écoliers_.--«En 1201,
dit Jaillot, quatre professeurs célèbres de l'Université de Paris,
préférant la solitude au monde et la vie privée à la réputation que
leurs lumières et leurs talents leur avaient acquise, se retirèrent
dans une vallée déserte de la Champagne.» Ils y bâtirent des cellules
et un oratoire; leurs écoliers les y suivirent; une congrégation se
forma, dit l'ordre du Val-des-Écoliers, et, par un élan de ferveur
digne de ces temps de foi naïve, l'ardente jeunesse dont elle se
composait, mit son voeu de chasteté sous le patronage d'une vierge,
sainte Catherine. En moins de trente ans, cet ordre comptait vingt
prieurés; l'un d'eux fut établi à Paris en 1228 par Nicolas Giboin,
bourgeois, qui donna à cet effet trois arpents de terre qu'il
possédait près de la porte Baudet. L'église fut fondée par les
sergents d'armes de la garde du roi, en mémoire de la bataille de
Bouvines. Voici les inscriptions qu'on lisait sur deux pierres du
portail, où l'on voyait l'effigie de saint Louis entre deux archers de
sa garde:

«_A la prière des sergents d'armes, monsieur sainct Loys fonda ceste
église et y mist la première pierre; et fust pour la joye de la
victoire qui fust au pont de Bovines, l'an_ 1214.»--«_Les sergents
d'armes pour le temps gardoient ledit pont, et vouèrent que si     (p.079)
Dieu leur donnoit victoire, ils fonderoient une église en l'honneur de
madame saincte Katherine; ainsi fust-il_.»

Les sergents d'armes avaient fait de cette église le siége de leur
confrérie, et presque tous y avaient leur sépulture. C'est là que
furent enterrés les maréchaux de Champagne et de Normandie tués par
l'ordre d'Étienne Marcel; c'est devant son portail que furent exposés
les cadavres d'Étienne Marcel et de cinquante-quatre de ses compagnons
tués à la porte Saint-Antoine; c'est dans son cimetière que furent
enterrés secrètement Nicolas Desmarest et d'autres victimes de la
réaction de 1383.

L'ordre de Sainte-Catherine fut réuni en 1629 à la congrégation de
Sainte-Geneviève, et la maison de la rue Saint-Antoine devint le
noviciat de cette congrégation. En 1767, comme les bâtiments tombaient
en ruines, ce noviciat fut transféré dans la maison des Jésuites, dont
l'ordre venait d'être supprimé. Dans cette translation, l'église,
monument touchant d'une victoire nationale, dont le portail avait été
reconstruit par François Mansard, semblait avoir droit à quelque
respect; mais à cette époque, alors qu'on avait derrière soi la
bataille de Rosbach, on la démolit, et, sur les plans de Soufflot, on
construisit à sa place le triste marché que nous voyons aujourd'hui
avec les rues étroites qui l'avoisinent, et on les baptisa, non pas de
ces noms barbares et oubliés de _Monsieur-Sainct-Loys_ et du
_Pont-de-Bovines_, mais des noms illustres de MM. les ministres de
cette époque.

4º Le _temple des protestants de la confession de Genève_.--Cet
édifice occupe l'emplacement de l'hôtel de Cossé, où mourut le mignon de
Henri III, Quélus, après le duel de la rue des Tournelles: «Ce fut dans
une chambre, dit Saint-Foix, qu'on peut dire avoir été sanctifiée depuis,
servant à présent de choeur aux _Filles de la Visitation-Sainte-Marie_.»
En effet, c'est dans cet hôtel que ces religieuses, instituées par saint
François de Sales, furent établies en 1629 par madame de Chantal, la
sainte aïeule de madame de Sévigné. L'église, remarquable par      (p.080)
son dôme et ses belles peintures, fut construite en 1634 par François
Mansard. On y trouvait le tombeau du fameux ministre Fouquet, mort à
Pignerol en 1680. La maison des Filles de la Visitation a été supprimée
en 1790; sur l'emplacement du couvent on a ouvert une rue; l'église a
été affectée en 1800 au culte protestant.

Plusieurs rues importantes ou célèbres aboutissaient ou aboutissent à
la rue Saint-Antoine.

1º _Place du Marché Saint-Jean_.--C'était, dit-on, un ancien cimetière
romain, sur l'emplacement duquel fut construit un hôtel qui
appartenait au sire de Craon, assassin du connétable de Clisson. Cet
hôtel ayant été détruit en expiation du crime, son emplacement
redevint un cimetière, qui fut souvent le lieu d'exécutions
judiciaires: ainsi, en 1535, un des premiers martyrs de la réforme,
Étienne de la Forge, riche marchand de Paris, y fut brûlé. On supprima
ce cimetière en 1772, et on le remplaça par un marché qui a été
détruit en 1818. Cette place, avec ses abords, a été l'un des
principaux théâtres de l'insurrection de juin. Elle a disparu dans les
démolitions opérées derrière l'Hôtel-de-Ville, pour prolonger la rue
de Rivoli.

2º Rue des _Barres_.--Elle doit son nom à un hôtel (nº 4) bâti en 1250
et qui appartenait, sous Charles IV, à Louis de Boisredon, l'un des
amants d'Isabelle de Bavière. C'est là que ce chevalier fut pris par
l'ordre du monarque, mis à la question, enfermé dans un sac et jeté à
la rivière avec ces mots: Laissez passer la justice du roi. Cet hôtel
devint ensuite la propriété des sires de Charny, et, au XVIIIe siècle,
on y établit les bureaux de l'administration des aides. En 1792, il
devint le chef-lieu de la section de la _Maison Commune_, et c'est là
que le 9 thermidor, après la prise de l'Hôtel-de-Ville, fut transporté
tout sanglant Robespierre le jeune, qui venait de se jeter par une
fenêtre.

3º Rue _Geoffroy-Lasnier_.--Elle tire son nom d'une famille        (p.081)
bourgeoise du XVIe siècle, qui possédait presque toute cette rue. Au
nº 26 est établie la _mairie du neuvième arrondissement_, dans une
maison qui fut bâtie, dit-on, pour le premier connétable de
Montmorency.

4º Rues de _Jouy_ et du _Figuier_.--La rue de Jouy doit son nom à un
hôtel qui appartenait à l'abbé de Jouy et qui devint la propriété de
Jean de Montaigu, surintendant des finances sous Charles VI. Dans la
rue du Figuier est l'hôtel de Sens, un des débris les plus curieux de
l'architecture du moyen âge. L'évêché de Paris étant autrefois
dépendant de l'archevêché de Sens, les archevêques de Sens venaient
souvent dans la capitale et y avaient un hôtel. Cet hôtel fut rebâti à
la fin du XVe siècle par Tristan de Salazar, et il devint la demeure
de plusieurs personnages célèbres, le chancelier Duprat, les cardinaux
de Lorraine, Pellevé, Duperron, Marguerite de Valois après son
divorce, etc. Il passa dans la suite aux archevêques de Paris, fut
vendu en 1790, et, aujourd'hui à demi-détruit, renferme dans ses murs
dégradés un établissement de roulage.

5º Rue _Pavée_[30].--Dans cette rue étaient ou sont encore plusieurs
hôtels célèbres:

1. L'hôtel de _Brienne_, qui a formé, avec l'hôtel de Sicile ou de la
_Force_, la prison de ce nom. L'hôtel de la Force, situé rue du
Roi-de-Sicile, était, dans l'origine, un vaste manoir qui appartint
d'abord à Charles d'Anjou, frère de saint Louis, _roi de Sicile_, puis
à Charles d'Alençon, fils de Philippe-le-Hardi, puis à Charles VI, qui
l'acheta en 1390, «pour avoir en la ville un ostel auquel il se pust
princièrement ordonner pour les joustes que faire se pourraient en la
Couture Sainte-Catherine.» Il passa ensuite et successivement aux  (p.082)
rois de Navarre, aux comtes de Tancarville, au cardinal de Meudon, qui
le fit reconstruire dans le style de la renaissance, au chancelier
Birague, qui en fit une somptueuse résidence, au ministre Chavigny, à
Jacques Chaumont, duc de la Force, dont il prit définitivement le nom.
En 1715, il fut partagé: une partie forma l'hôtel de Brienne, dit plus
tard la _petite-Force_; l'autre fut acquise par le gouvernement, qui,
en 1754, y plaça l'administration des revenus de l'École militaire. En
1780, la réforme effectuée dans les prisons ayant fait supprimer le
Petit-Châtelet et le For-l'Évêque, on transforma les hôtels de la
Force et de Brienne en prison pour les remplacer, et l'on y fit alors
de vastes constructions, entre autres cette porte de la Petite-Force,
dans la rue Pavée, dont l'architecture énergique disait si clairement
qu'elle était une porte de prison. On déposa alors à la Force les
débiteurs civils, les mendiants, les prostituées, les femmes
condamnées, etc. En 1792, elle devint une prison politique, et c'est à
sa porte, dans la petite rue des Ballets, que les 2 et 3 septembre,
furent massacrés 167 détenus royalistes, parmi lesquels était la
princesse de Lamballe. Plus tard, on y renferma Vergniaud, Valazé,
Kersaint, Miranda, Hérault de Séchelles, Linguet et les
soixante-treize députés girondins qui avaient fait une protestation
contre la journée du 31 mai: parmi eux était Mercier, l'auteur
spirituel et si hardi du _Tableau de Paris_. On y renferma aussi
madame Dubarry, les ducs de Villeroy et de Charost, le constituant
Levis de Mirepoix, l'astronome Bochard de Saron, l'aventurier baron de
Trenck, Adam Lux, député de Mayence, etc. La plupart de ces détenus ne
sortirent de la prison que pour aller à l'échafaud. Sous l'Empire, la
Force resta en partie une prison politique, et c'est là que Mallet
alla chercher ses complices, Lahorie et Guidal. Sous le règne de
Louis-Philippe, on y renferma les républicains Godefroy Cavaignac,
Guinard, Trélat, Gervais, Caussidière, Blanqui, Barbès, etc. La    (p.083)
Force était, dans ces derniers temps, la prison la plus vaste et la
plus irrégulière de Paris, le réceptacle de tous les crimes, de toutes
les infamies, la sentine de la civilisation, l'effroi et le désespoir
de l'homme qui croit à la grandeur de l'espèce humaine. On l'a
détruite, depuis quelques années et l'on a ouvert une rue[31] sur son
emplacement.

         [Note 30: Depuis que la rue de Rivoli a été prolongée aux
         dépens de la rue Saint-Antoine, la rue Pavée n'aboutit plus
         directement dans la rue Saint-Antoine, mais dans la rue de
         Rivoli.]

         [Note 31: La rue _Malher_; c'est le nom d'un jeune officier
         tué dans les journées de juin 1848.]

2. L'hôtel de _Savoisy_, qui appartint à un seigneur de la cour de
Charles VI. Les valets de ce seigneur ayant insulté les suppôts de
l'Université, il fut condamné à de grosses amendes et à la démolition
de la maison: ce qui fut exécuté. On ne la rétablit que cent douze ans
après, «par grâce spéciale de l'Université,» et elle devint, au XVIe
siècle, l'hôtel de Lorraine ou Desmarets, dont une partie existe
encore.

3. L'hôtel de _Lamoignon_.--Il avait été bâti par Diane, fille
naturelle de Henri II; qui le légua à son neveu le duc d'Angoulême,
bâtard de Charles IX. «Ce seigneur, dit Tallemant des Réaux, eût été
l'un des plus grands hommes de son siècle, s'il eût pu se défaire de
l'humeur d'escroc que Dieu lui avoit donnée. Quand ses gens lui
demandoient leurs gages, il leur disoit: C'est à vous de vous
pourvoir; quatre rues aboutissent à l'hôtel d'Angoulême; vous êtes en
beau lieu, profitez-en.» Cet hôtel fut acheté par le président de
Lamoignon en 1684; et c'est là que ce grand magistrat, l'ami de
Boileau et de Racine, avait institué une _Académie de belle
littérature_, dont étaient Guy Patin, son fils Charles, le père Rapin,
etc. Dans cette maison, encore parfaitement conservée et où l'on a
inscrit en lettres d'or le nom de Lamoignon, est né le vertueux
Malesherbes.

6º Rue _Culture-Sainte-Catherine_.--En 1391, le connétable de Clisson,
revenant le soir de l'hôtel Saint-Paul à son hôtel de la rue du
Chaume, fut, dans la rue Culture-Sainte-Catherine, assailli par    (p.084)
vingt meurtriers, à la tête desquels était le sire de Craon: percé de
trois coups d'épée, il tomba de cheval et donna de la tête dans la
porte d'un boulanger, qui s'ouvrit; les assassins, le croyant mort, se
sauvèrent. Dans cette rue étaient ou sont encore plusieurs maisons
célèbres: au nº 23 est l'hôtel de Ligneris, qui fut bâti en 1544, sur
les dessins de Pierre Lescot, par Bullant, et décoré par Goujon; il
passa en 1578 à la famille Carnavalet, qui y fit faire des
embellissements par Ducerceau et François Mansard. Madame de Sévigné
l'habita pendant sept ans, et c'est là qu'elle écrivit la plupart de
ses lettres; son salon existe encore. Dans cet hôtel, qui rappelle
tant de souvenirs, qui inspire de si douces émotions, fut établie,
sous la République, la direction de la librairie, et, sous l'Empire,
l'école des ponts et chaussées; aujourd'hui, c'est une maison
d'éducation. Au nº 29 était le couvent des _Filles bleues_ ou
Annonciades célestes, établi en 1621 par la marquise de Verneuil,
cette maîtresse de Henri IV dont l'ambition causa tant d'embarras à ce
monarque. La veuve du maréchal de Rantzau, y prit le voile et y
mourut.

La rue Culture-Sainte-Catherine aboutit à la rue Saint-Antoine
dans une sorte de place qu'on appelle _Birague_, et où s'élevait une
fontaine bâtie aux frais du chancelier du même nom. Cette place se
trouve en partie absorbée par la nouvelle rue de Rivoli qui aboutit,
en cet endroit, dans la rue Saint-Antoine.

7º Rue _Saint-Paul_, ainsi appelée d'une église de même nom. Cette
église, d'abord chapelle d'un cimetière, devint paroisse en 1125 et
fut rebâtie sous Charles V dans un style aussi lourd que massif. Elle
renfermait des tableaux et des vitraux précieux, le mausolée de J.
Hardouin Mansard, oeuvre de Coysevox, le tombeau de Jean Nicot, qui
rapporta d'Amérique le tabac, celui du sculpteur Biard, et, dans son
cimetière, ceux de François Mansard, du maréchal de Biron, qui avait
été décapité à la Bastille, de Rabelais, de Nicole Gilles, de la   (p.085)
comtesse de la Suze, de Desmarets de Saint-Sorlin et de plusieurs
autres écrivains. L'homme au masque de fer y fut aussi enterré en 1703
sous le nom de Marchiali. Nous avons dit que Henri III y avait fait
élever des tombeaux magnifiques à trois de ses favoris, tombeaux qui
furent détruits par le peuple en disant: «qu'il n'appartenoit pas à
ces méchants, morts en reniant Dieu, sangsues du peuple et mignons du
tyran, d'avoir si braves monuments et si superbes en l'église de Dieu,
et que leurs corps n'étoient pas dignes d'autre parement que d'un
gibet.» Cette église, supprimée en 1790, a été détruite en 1800.

A l'extrémité de la rue Saint-Paul, et donnant sur le quai des Ormes
était une maison qu'on vient de démolir pour élargir ce quai, et qui
appartenait en 1624 au poète Des Yveteaux, précepteur de Louis XIII.
Elle passa à l'avocat Patru, puis à Sarrazin, puis à Segrais.
Mademoiselle de Scudéry, Racan et Saint-Amand y demeurèrent. Dans le
siècle suivant, elle appartenait à Lancry, peintre de madame de
Pompadour. M. de Sénancour y a demeuré sous l'Empire.

Dans la rue Saint-Paul aboutissent: 1º la rue _Neuve-Saint-Paul_; au
nº 10 de cette rue était l'hôtel de la marquise de Brinvilliers; 2º la
rue des _Barrés_, ainsi appelée des Carmes, qui y avaient un couvent:
comme ces religieux portaient un manteau marqué de bandes noires et
blanches, le peuple les appelait les barrés. Le couvent fut donné, en
1260, par saint Louis à des religieuses qu'on appelait _Béguines_, et
qui furent remplacées sous Louis XI par les filles de Sainte-Claire ou
«religieuses de la tierce ordre pénitente et observance de monsieur
saint François.» Ce roi, si dévot à la sainte Vierge et qui avait
institué les trois récitations de l'_Ave Maria_, ordonna que le
monastère en prendrait le nom. Ces religieuses se livraient à des
austérités inconcevables: «Elles n'ont aucun revenu, dit Jaillot, ne
vivent que d'aumônes, ne font jamais gras, même en maladie,        (p.086)
jeûnent tous les jours, excepté le dimanche, marchent pieds nus et à
plate terre, n'ont point de cellules ni de soeurs converses, ne
portent point de linge, couchent sur la dure et vont au choeur à
minuit, où elles restent debout jusqu'à trois heures; malgré cela, ce
couvent a toujours été très-nombreux.»

Dans le couvent de l'_Ave Maria_ était le tombeau de Mathieu Molé;
aujourd'hui cette maison est devenue une caserne d'infanterie.

8º Rue du _Petit-Musc_.--Le vrai nom de cette rue est _Pute y muce_,
parce qu'elle servait de repaire à des femmes perdues. A son
extrémité, près de la Seine, était le couvent des _Célestins_. Ces
religieux furent établis à Paris en 1352 par Garnier Marcel, parent du
fameux prévôt des marchands, qui donna aux Célestins le terrain de
leur couvent, où il fut lui-même enterré. Charles V bâtit le monastère
et l'église en 1366, et l'on voyait sa statue et celle de sa femme sur
le portail, avec le titre de fondateurs. L'un des fils de ce roi, le
duc d'Orléans, qui fut assassiné par Jean-Sans-Peur, ajouta au côté
droit de cette église une vaste chapelle, où il fut enterré avec sa
femme, Valentine de Milan, et deux de ses fils. Cette chapelle, avec
celles de Rostaing et de Gesvres qui y furent adjointes, composait une
sorte d'église annexée à la première et qui était l'un des édifices
les plus curieux de Paris par la quantité de marbres funéraires, de
statues, de colonnes, qu'elle renfermait. «Il n'y a pas de lieu dans
le royaume, dit Piganiol, plus digne de la curiosité des amateurs des
beaux-arts, et les chefs-d'oeuvre de sculpture y sont, pour ainsi
dire, entassés.» En effet, on y trouvait, outre le tombeau d'Orléans,
monument magnifique orné des statues des douze apôtres, les tombeaux
de Renée d'Orléans-Longueville, des ducs de Brissac, de Tresmes, de
Gesvres, de Sébastien Zamet, de l'amiral Henri Chabot: celui-ci avait
été sculpté par Jean Cousin et Paul Ponce. Une colonne, oeuvre de  (p.087)
Paul Ponce, supportait dans une urne le coeur de François II; une
autre, oeuvre de Barthélemy Prieur, renfermait le coeur d'Anne de
Montmorency; un obélisque, orné de bas-reliefs, de trophées et de
statues, renfermait les coeurs des princes de Longueville: c'était
l'un des plus beaux ouvrages de François Anguier; enfin, on y trouvait
le magnifique groupe des trois Grâces, chef-d'oeuvre de Germain Pilon,
supportant dans une urne de bronze les coeurs de Henri II, de Charles
IX et de François, duc d'Anjou. Outre les objets d'art contenus dans
la chapelle d'Orléans, l'église renfermait encore les tombeaux de
Lusignan, roi d'Arménie, de la duchesse de Bedford, fille de
Jean-Sans-Peur, de la femme de Charles V, d'Antonio Perez, le favori
disgracié de Philippe II, et d'une foule d'autres seigneurs et grandes
dames. Enfin, le cloître, rebâti dans le XVIIe siècle, était orné
d'une magnifique colonnade, de statues, de bas-reliefs, de plafonds
peints, de pavés en mosaïque.

Les Célestins, qui n'ont rendu que de médiocres services à la religion
et aux lettres, furent supprimés en 1780, et l'on fit de leur maison
un hôpital. En 1792, cette maison devint un magasin d'approvisionnement
pour les armées; l'église fut en partie démolie; ses monuments furent
dispersés ou détruits; aujourd'hui, il en reste à peine quelques pans
de muraille. Son emplacement est occupé par une vaste caserne qui
ressemble à une citadelle, et l'on chercherait vainement dans cette
masse de constructions modernes, au milieu de ses bruyants habitants,
sur ce sol profané par les pieds des chevaux, quelque chose qui
rappelle la paisible maison que les arts semblaient avoir prise pour
asile et dont le nom vivra autant que ceux de nos grands statuaires du
XVIe siècle.

9º _Impasse Guémenée_.--Cette impasse doit son nom à l'hôtel Lavardin
ou Guémenée, dont l'entrée principale est sur la place Royale. Marion
de Lorme demeurait dans cette impasse, près d'une maison appartenant
au cardinal de Richelieu et où celui-ci, dit-on, recevait la       (p.088)
belle courtisane.

10º Rue _Lesdiguières_, qui a été ouverte sur l'emplacement de l'hôtel
Lesdiguières. Cet hôtel, situé rue de la Cerisaie, fut bâti par Zamet,
financier florentin, venu en France à la suite de Catherine de Médicis
et qui s'intitulait «seigneur de dix-huit cent mille écus;» il en fit
un séjour de luxe et même de débauche, où Henri IV venait souvent.
Gabrielle d'Estrées y dînait lorsqu'elle fut prise subitement du mal
ou du poison dont elle mourut. A la mort de Zamet, cet hôtel fut vendu
au connétable de Lesdiguières. C'est la que demeurait, chez sa nièce,
la duchesse de Lesdiguières, dans les dernières années de sa vie, le
fameux cardinal de Retz; c'est là qu'il recevait une société choisie:
«Nous tâchons, dit madame de Sévigné, d'amuser notre bon cardinal.
Corneille lui a lu une pièce qui sera jouée dans quelque temps et qui
fait souvenir des anciennes; Molière lui lira samedi _Trissotin_, qui
est une fort plaisante chose; Despréaux lui donnera son _Lutrin_ et sa
_Poétique_: voilà tout ce qu'on peut faire pour son service. «Le
cardinal de Retz mourut à l'hôtel Lesdiguières en 1679. En 1716, cet
hôtel passa au maréchal de Villeroy: c'est là que Pierre-le-Grand
logea en 1717 et qu'il reçut les visites de Louis XV et du régent. Il
a été démoli en 1760.

11º Rue des _Tournelles_.--Cette rue, aujourd'hui si obscure et si
bourgeoise, était au XVIIe siècle la plus illustre, la plus fréquentée
de Paris, à cause des personnages célèbres qui l'habitaient. On y
trouvait en effet, au nº 32, l'hôtel de Ninon de Lenclos, cette
moderne Léontium, mélange d'esprit, de raison, de décence, de caprice,
de dérèglement, personnage étrange qui fut recherché, dans sa
vieillesse comme dans l'éclat de sa beauté, par tous les gens
d'esprit, de goût et de naissance; c'est là qu'elle recevait madame de
Sévigné et madame Scarron, Condé et Molière; c'est là qu'elle devina
Voltaire et qu'elle mourut en 1706. Son salon, où Molière lut le
_Tartufe_ en présence de Racine, de La Fontaine, de Chapelle,      (p.089)
existe encore. On y trouvait de plus l'hôtel de Jules Hardouin
Mansard, où ce grand architecte mourut; la maison de Mignard; celle de
madame de Coulanges, cette amie si vive, si spirituelle de madame de
Sévigné; celle de madame de la Fayette, où mourut mademoiselle Choin
en 1741. Enfin, on y trouvait une maison où, en 1666, la veuve de
Scarron se retira dans un petit appartement, où elle vécut solitaire,
occupée de bonnes oeuvres et de dévotion, «ayant disait-elle, pour
principales lectures le livre de Job et celui des Maximes.» C'est là
qu'on vint la chercher, en 1669, pour élever les enfants du roi et de
madame de Montespan.



§ III.

La place de la Bastille et les boulevards.


La rue Saint-Antoine, à la hauteur de la rue des Tournelles, s'élargit
en une vaste place, qui a trois parties distinctes: la première,
plantée d'arbres, qui garde le nom de rue Saint-Antoine et va
jusqu'aux boulevards; la deuxième, sous laquelle passe le canal
Saint-Martin et où s'élève la colonne de Juillet; la troisième, qui
est en avant du faubourg Saint-Antoine et où s'ouvrent trois grandes
rues dont nous parlerons plus loin. Ces deux dernières parties portent
le nom de _place de la Bastille_.

La Bastille, était une massive forteresse, de forme rectangulaire, qui
occupait la première partie de la place dont nous venons de parler,
l'emplacement de la rue de l'Orme jusqu'au petit Arsenal, et une
partie du boulevard Bourdon. Sa face orientale, c'est-à-dire tournée
vers le faubourg, et en avant de laquelle se trouvait une grosse
courtine bastionnée construite sous Henri II, se composait de quatre
tours ayant un développement de quarante toises; cette face se
trouvait à cinquante pas de la colonne de Juillet, qui occupe
l'emplacement même de la courtine. La face occidentale, composée aussi
de quatre tours, regardait la rue Saint-Antoine; quant aux deux autres
faces, elles se composaient de deux massifs de bâtiments servant   (p.090)
à relier les deux faces principales, et elles regardaient, l'une la
rue Jean-Beausire, l'autre l'Arsenal. L'entrée de la Bastille était
dans la rue Saint-Antoine, vers le commencement de la rue de l'Orme,
et elle se composait de cinq portes et de deux ponts-levis. Le bastion
de Henri II était bordé d'un large fossé se prolongeant jusqu'à la
Seine, le long des terrains de l'Arsenal, et qui existe encore avec
ses hauts murs de revêtement: c'est aujourd'hui la gare de l'Arsenal,
par laquelle le canal Saint-Martin se réunit à la Seine.

La Bastille a joué le principal rôle dans tous les combats dont Paris
a été le théâtre jusqu'en 1789, et elle a été occupée ou attaquée par
tous les partis pendant les guerres des Bourguignons et des Armagnacs,
des Anglais, de la Ligue, de la Fronde. On sait comment nos pères, en
prenant et en détruisant ce symbole de l'ancien régime, ont donné le
signal d'une révolution qui a bouleversé le monde.

Comme prison d'État, la Bastille a eu la renommée la plus sinistre et
a renfermé, avec des criminels, bien des victimes, bien des innocents.
Ses hôtes les plus fameux ont été: le connétable de Saint-Pol, le duc
de Nemours, l'évêque de Verdun sous Louis XI, Achille de Harlay sous
la Ligue, Biron, qui y eut la tête tranchée, la maréchale d'Ancre, qui
y fut jugée, Bassompierre, d'Ornano, Châteauneuf et tant d'autres
ennemis de Richelieu, Fouquet, Pélisson, le masque de fer et une foule
de protestants et de jansénistes sous Louis XIV; le duc de Richelieu,
Voltaire, Lally-Tollendal, Labourdonnais sous Louis XV; Leprévôt de
Beaumont, Linguet, Brissot, le cardinal de Rohan sous Louis XVI.

Après sa destruction, de nombreuses fêtes patriotiques furent données
sur son emplacement: la plus brillante, la plus joyeuse fut celle du
14 juillet 1790; la plus étrange, la plus païenne fut celle du 10 août
1793. Du 21 au 25 prairial an II, la place de la Bastille servit aux
exécutions du tribunal révolutionnaire et vit tomber               (p.091)
quatre-vingt-dix-sept têtes. Ses ruines ne furent complétement
déblayées que sous l'Empire, où l'on élargit la fin de la rue
Saint-Antoine et l'on ouvrit le boulevard Bourdon.

Vers l'endroit où commence le boulevard Beaumarchais, à côté de la
Bastille, à l'extrémité de la rue Saint Antoine, était autrefois une
porte de la ville célèbre par la mort d'Étienne Marcel; elle fut
remplacée sous Henri II par un arc de triomphe dont les sculptures
étaient de Jean Goujon, et qui, restauré par Blondel en 1670 et
consacré à la gloire de Louis XIV, fut démoli en 1778.

Au milieu de la place de la Bastille, au point où se rencontrent la
rue et le faubourg Saint-Antoine avec la ligne des boulevards et le
canal Saint-Martin, dans une des plus belles positions de la ville,
s'élève une colonne de bronze, haute de cinquante-deux mètres,
surmontée d'une statue de la Liberté. Elle a été édifiée en mémoire de
la révolution de 1830 et renferme dans ses caveaux souterrains la
sépulture des citoyens tués dans les journées de Juillet; on y a
ajouté, depuis 1848, celle des victimes des journées de Février. C'est
au pied de cette colonne que, le 27 février 1848, le Gouvernement
provisoire, au milieu d'une foule immense, proclama la République.
C'est là que, dans les tristes journées de juin, fut rassemblée une
armée entière pour enlever le faubourg Saint-Antoine, dernière
citadelle de l'insurrection; c'est là que vingt canons tiraient sur
les maisons d'où partait un feu continu; c'est là que fut tué le
général Négrier.

La place de la Bastille a sur sa droite les boulevards Contrescarpe et
Bourdon qui bordent de chaque côté le bassin du canal Saint-Martin et
aboutissent à la Seine en face du pont d'Austerlitz, sur la place
Mazas.

Le boulevard _Contrescarpe_, formé de la contrescarpe de l'ancien
fossé de la Bastille, est remarquable seulement par la rue         (p.092)
nouvelle de _Lyon_ qui mène à l'embarcadère du chemin de fer de Lyon.

Le boulevard _Bourdon_, ainsi nommé d'un colonel tué à Iéna, a été
ouvert en 1806 sur l'emplacement de la Bastille et des jardins de
l'Arsenal. Là sont les greniers de réserve pour l'approvisionnement de
Paris, construits en 1807. C'est sur ce boulevard qu'a commencé
l'insurrection de juin 1832.

La place _Mazas_ où aboutissent les boulevards de la Contrescarpe et
Bourdon, porte le nom d'un colonel tué à Iéna. De cette place qui
borde la Seine et avoisine le pont d'Austerlitz, part un grand
boulevard au N. E. qui porte le même nom et aboutit à la place du
Trône. On y trouve une vaste prison, dite _Mazas_, ou la _nouvelle
Force_, située en face de l'_embarcadère du chemin de fer de Lyon_.
Cette prison occupe 33 hectares de terrain et a été construite dans le
système d'isolement complet des détenus. A cet effet elle se compose
de six ailes ou corps de bâtiments n'en formant réellement qu'un seul,
puisque tous six se réunissent à un centre comme les rayons d'un
éventail. De ce centre on embrasse d'un coup d'oeil ce qui se passe
dans les six galeries, et l'on fait partir tous les ordres. Les six
galeries à deux étages renferment 1200 cellules. La prison Mazas a été
ouverte en 1850. Les plus illustres détenus qu'elle ait renfermés sont
les généraux et les représentants arrêtés dans la nuit du 2 décembre
1851.

Au boulevard Beaumarchais commence la ligne des _boulevards intérieurs
du nord_, ces anciens remparts de la ville, qui ont été transformés
depuis 1668 en une promenade de 4,600 mètres de longueur. Cette
promenade est restée, pendant près d'un siècle, une sorte de désert où
l'on menait paître les bestiaux, qui n'était bordée au nord que par
les derrières des jardins de la ville, au midi que par de grands
terrains en culture; elle n'était guère pratiquée que par des
vagabonds et des malfaiteurs. Sous Louis XV, elle devint une       (p.093)
promenade champêtre, terrassée, sablée, composée de deux et même, en
quelques endroits, de quatre allées d'arbres, bordée de quelques
petites maisons, de nombreux jardins, de guinguettes, de petits
théâtres, où le peuple se portait le dimanche pour y trouver le grand
air et les lieux de plaisir; le beau monde, le jeudi, pour y faire
voir ses toilettes et ses équipages. Après la révolution, quelques
boutiques commencèrent à s'y établir, quelques maisons bourgeoises à
s'y construire, d'abord sur le côté septentrional qui touchait la
ville, ensuite sur le côté méridional, qui resta longtemps bordé de
_rues basses_ établies sur les anciens fossés; mais c'est seulement
depuis trente à quarante ans que les grands magasins, les riches
boutiques, les splendides cafés, enfin la plupart des théâtres, en
venant se presser sur les boulevards, les ont presque complètement
transformés, et ont fait, de cette grande et unique voie de
communication, le centre du Paris moderne, le centre de sa splendeur
et de son luxe, de ses affaires et de ses plaisirs, la promenade la
plus magnifique, la plus variée, la plus fréquentée de l'Europe, le
lieu le mieux connu, le plus fameux du monde entier. L'ancienne
défense de la grande cité en est aujourd'hui la parure: Paris s'est
fait de sa vieille ceinture murale une écharpe verdoyante, pleine
d'éclat et de séductions, tantôt large et tranquille, tantôt étroite
et remuante, qui semble flotter, se gonfler, se serrer au gré
capricieux de la mode et de la civilisation, et dont les deux bouts
vont tremper dans la Seine, l'un près de la place où la révolution a
commencé, l'autre près de la place où ses plus terribles événements se
sont accomplis. Que de tumultes et de fêtes, que de triomphes et de
douleurs, que de mascarades et de convois funèbres, que de
rassemblements et de combats ont vus les boulevards! Ils ont vu les
cortéges brillants de l'Empire, l'entrée des étrangers en 1814, les
revues de la garde nationale sous Louis-Philippe, les convois funèbres
de Périer, de Lamarque et de La Fayette, les troubles de 1820,     (p.094)
les révolutions de 1830 et de 1848, l'insurrection de 1832, les
manifestations du 16 avril et du 15 mai, la bataille des journées de
juin! Les boulevards ont chacun sa physionomie, ses moeurs, son
caractère, ses costumes; ils changent d'aspect avec chaque grande rue
qui vient à les couper; nous les verrons successivement montrer leurs
faces diverses à mesure que nous étudierons ces rues, et, pour le
présent, nous ne parlerons que du boulevard _Saint-Antoine_ ou
_Beaumarchais_.

Ce boulevard est le premier qui ait été planté; il était encore, il y
a quelques années, très-large, mais presque complétement désert, et,
jusqu'en 1777, il resta bordé d'un fossé large et profond qui fut
remplacé, à cette époque, par une rue basse, dite rue _Amelot_ (nom du
ministre de Louis XVI qui avait le département de Paris). En 1787,
Beaumarchais acheta le terrain d'un vaste bastion qui était à
l'extrémité de ce boulevard, près de la place de la Bastille, et s'y
fit bâtir une magnifique maison avec un délicieux jardin qui a
subsisté jusqu'en 1818. Il y mourut en 1799 et y fut enterré. Quand le
canal Saint-Martin fut ouvert et qu'on voulut le faire déboucher dans
le grand fossé de la Bastille, il fallut détruire la maison de
Beaumarchais, et, sur l'emplacement du jardin, l'on construisit des
maisons particulières. A dater de cette époque, le boulevard
Saint-Antoine, qui prit en 1831 le nom de Beaumarchais, commença à
devenir moins triste et moins désert. Enfin, en 1845, l'administration
municipale ayant aliéné les contre-allées de la partie méridionale, il
s'est élevé sur leur emplacement une suite de jolies maisons en
pierre, chargées d'ornements et de sculptures, qui font du boulevard
Beaumarchais une voie publique aussi magnifique que régulière, où le
commerce, la population, le luxe même commencent à se porter.



§ IV.                                                              (p.095)

Le faubourg Saint-Antoine.


C'est à de pauvres ouvriers cherchant la liberté du travail
que le faubourg Saint-Antoine doit sa naissance. L'abbaye
Saint-Antoine-des-Champs, fondée vers la fin du XIIe siècle, était un
lieu privilégié, et son vaste enclos servait de refuge aux malheureuses
«gens de mestier» qui travaillaient sans maîtrise. Autour de cet enclos
et sous la protection des abbesses, _dames_ de toutes les terres
voisines, il se forma un bourg populeux auquel furent réunis plus tard
les hameaux de _Popincourt_, de la _Croix-Faubin_, de _Picpus_, de
_Reuilly_ et de la _Râpée_.

Le bourg Saint-Antoine fut plusieurs fois dévasté dans les guerres des
Anglais et dans celles de la Ligue. Devenu faubourg de Paris sous
Louis XIII, il servit, de théâtre à la bataille entre Turenne et
Condé. Quand la France devint industrielle, sous l'administration de
Colbert, il commença à avoir de grandes fabriques, et sa population
prit de l'importance. Enfin, quand la révolution éclata, il y joua le
premier rôle et fut à la fois son quartier général et son armée
d'avant-garde. Au 27 avril 1789, il préludait au tumulte
révolutionnaire par l'incendie de la maison Réveillon; au 14 juillet,
il était tout entier sous les murs de la Bastille; aux 5 et 6 octobre,
il envoyait ses légions de femmes affamées à Versailles; au 10 août,
conduit par le brasseur Santerre, qui avait sa demeure au nº 232 du
faubourg, il conquérait les Tuileries. Il régna dans Paris pendant le
règne des Montagnards, et il suffisait de ces mots: le faubourg
descend! pour faire trembler la Convention. On l'appelait alors le
faubourg de _Gloire_. Sa puissance tomba avec celle de Robespierre. On
sait comment, au 1er prairial, il fut vaincu, et, le lendemain de
cette journée, investi et forcé de livrer ses armes: ce fut pour lui
une véritable abdication. Dès lors, il sembla tout entier voué à
l'industrie, et se contenta d'envoyer ses enfants défendre la
révolution sur les champs de bataille: parmi ces glorieux          (p.096)
_faubouriens_, on compte Augereau et Westermann. Napoléon fut
populaire dans le faubourg: il alla plusieurs fois le visiter,
s'inquiéta de ses travaux, de sa prospérité, et il voulait faire
construire une grande rue qui serait allée du Louvre à la barrière du
Trône. Ce fut pourtant dans une maison du faubourg que fut ourdi
l'audacieux complot qui pensa, en 1812, renverser le vainqueur de la
Moskowa: au nº 333, au coin de la Petite rue Saint-Denis, se voit une
maison de santé qui, aujourd'hui, renferme des aliénés: c'est de là
qu'est sorti Mallet!

Sous la Restauration, le faubourg Saint-Antoine, toujours peuplé
d'ouvriers pauvres et laborieux, resta paisible, oublieux de toute
question politique, uniquement occupé des progrès de ses industries.
En 1830, il prit part aux journées de juillet; la garde royale pénétra
dans le faubourg, où des barricades avaient été élevées; mais elle ne
put aller que jusqu'à la rue de Charonne, et, après un combat où
plusieurs maisons furent canonnées, elle battit en retraite. En juin
1832, une partie de sa population prit part à la première insurrection
républicaine; un combat fut livré sur la place de la Bastille, et la
maison qui fait l'angle du faubourg et de la rue de la Roquette,
maison habitée par l'épicier Pepin, ne fut soumise que par le canon.
En février 1848, il crut trouver dans la République non-seulement la
fin des souffrances réelles de sa population ouvrière, mais la
réalisation de doctrines chimériques sur l'organisation du travail:
aussi, quand il eut dépensé «ses trois mois de misère au service de la
République,» égaré par la souffrance, le désespoir et des prédications
anarchiques, il se révolta. Dans les néfastes journées de juin, le
faubourg Saint-Antoine fut le quartier général et la citadelle de
l'insurrection; il se liait avec les deux autres centres de la
bataille, d'un côté par les faubourgs du Temple et Saint-Martin, d'un
autre côté par les faubourgs Saint-Victor et Saint-Marcel, et
lui-même devait occuper l'Hôtel-de-Ville. Pendant trois jours,     (p.097)
il fut maître de son propre terrain, repoussa toute proposition
d'accommodement et se fortifia; une immense barricade fermait la
grande rue du faubourg et les rues de la Roquette et de Charonne,
garnies de combattants; soixante autres barricades, élevées de vingt
pas en vingt pas, hérissaient la grande rue et les rues voisines.
Quand l'insurrection eut été vaincue dans tout le reste de Paris, le
front de cette grande forteresse fut battu en brèche par plus de vingt
mille hommes, pendant que ses flancs étaient attaqués de toutes parts;
ses maisons furent criblées de boulets; une d'elles, à l'entrée de la
rue de Roquette, fut entièrement incendiée et détruite. Ce fut au
milieu de ce combat que l'archevêque de Paris se présenta à la grande
barricade, la traversa par la maison qui fait l'angle du faubourg et
de la rue de Charonne, et, au moment où il adressait des paroles de
paix aux insurgés, tomba frappé mortellement d'une balle. Le
lendemain, l'insurrection, voyant tout Paris soumis et la résistance
inutile, capitula.

Le faubourg Saint-Antoine est une grande et large voie, entièrement
peuplée de fabricants, principalement de fabricants d'ébénisterie,
lesquels n'ont pas d'égaux dans le monde et dont les produits,
chefs-d'oeuvre de goût, d'élégance et de bon marché, vont partout, en
Amérique comme en Europe, dans les plus modestes habitations comme
dans les palais des rois. On y trouve aussi des filatures de coton,
des fabriques de machines, des scieries de bois, des brasseries, etc.
Dans cette grande cité du travail, il n'y a point de ces palais
sculptés, de ces hôtels splendides que nous trouverons dans les
quartiers de la finance et de la noblesse; il n'y a que des maisons
hautes, profondes, humbles comme la population qui s'y presse, où l'on
n'entend que le bruit de la scie et du marteau; et l'on n'y trouve,
triste symbole de la misère, qui n'est que trop souvent la récompense
de l'ingrat labeur, on n'y trouve d'autres édifices publics que    (p.098)
deux hôpitaux.

1º L'_Hospice des enfants malades_.--Cet hôpital fut fondé en 1669 par
la reine Marie-Thérèse pour les enfants trouvés; il fut affecté en
1800 et en 1809 aux orphelins des deux sexes; en 1840, il devint un
hôpital-annexe de l'Hôtel-Dieu; en 1854, il a été transformé en
hospice pour les enfants malades.

2º L'_hôpital Saint-Antoine_, qui occupe les bâtiments de l'abbaye de
même nom. Cette abbaye fut fondée par Foulques de Neuilly, le
prédicateur de la quatrième croisade; elle occupait tout l'espace
compris entre la rue du faubourg, la grande et la petite rue de
Reuilly, les rues de Charenton et Lenoir; son église, d'une
architecture pleine d'élégance et de détails précieux, avait été bâtie
par saint Louis. L'abbesse jouissait de 40,000 livres de revenu.
Derrière ses murs, à l'angle des grande et petite rues de Reuilly, le
12 mai 1310, cinquante-quatre templiers furent brûlés. Son enclos
était fortifié et servait de refuge aux habitants du bourg; mais, en
1590, il fut forcé successivement par les troupes de Henri IV et
celles de la Ligue, et le couvent mis au pillage. En 1770, il fut
magnifiquement reconstruit, et, en 1795, par un décret de la
Convention, transformé en hôpital assimilé à l'Hôtel-Dieu et
renfermant trois cent vingt lits.

Le faubourg se termine à la _place_ et à la _barrière du Trône_, qui
tirent leur nom d'un trône que les édiles parisiens y firent élever
pour l'entrée de Louis XIV et de Marie-Thérèse en 1660. Les deux
colonnes qui ornent la barrière étaient le commencement d'un monument
qu'on devait construire en mémoire de cet événement, monument dont le
plan avait été donné par Perrault, qui fut fait seulement en plâtre et
démoli en 1716. Sous le règne de Louis-Philippe, on a placé sur ces
colonnes les statues colossales de Philippe-Auguste et de saint Louis.
Pendant les derniers temps de la terreur, l'échafaud fut dressé    (p.099)
sur la place du Trône, et, en vingt jours, il s'y fit, au lieu même où
le grand roi reçut l'hommage de ses sujets, un effroyable holocauste
de quatre cent vingt-trois victimes. Le 30 mars 1814, la barrière du
Trône, qui conduit au château de Vincennes, fut le théâtre d'un
glorieux combat soutenu contre les Russes par la garde nationale et
les élèves de l'École Polytechnique.

Six grandes rues partent du faubourg Saint-Antoine, comme les branches
d'un arbre énorme; ce sont, à droite, les rues de Charenton, Reuilly,
de Picpus; à gauche, les rues de la Roquette, de Charonne et de
Montreuil.

1º La rue de _Charenton_ commence à la place de la Bastille et finit à
la barrière qui ouvre la route des départements de l'est; son
extrémité s'appelait autrefois la vallée de Fécamp; elle est célèbre,
en 1621, par une attaque des catholiques contre les protestants, qui
revenaient de leur prêche de Charenton. Vers la fin de cette rue était
jadis une maison de campagne, dont il ne reste plus que la porte
d'entrée avec quelques murailles, et qui avait de magnifiques jardins
s'étendant jusqu'à la rivière. On l'appelait la Folie-Rambouillet;
elle avait été construite, au temps de Louis XIII, par un financier de
ce nom, beau-père du chroniqueur Tallemant des Réaux. Sauval fait une
description pompeuse de cette habitation, qui excita les murmures des
associés de Rambouillet: «car c'étoit trop découvrir le profit qu'ils
faisoient aux cinq grosses fermes.» Près de cette maison, dont une rue
voisine a gardé le nom, était établie la plus formidable des
barricades de Condé dans la bataille du faubourg Saint-Antoine, et
c'est là que furent tués les plus illustres seigneurs des deux partis.
«Le prince y reçut plusieurs coups dans la cuirasse, et ce fut une
espèce de miracle qu'il n'y demeurât pas comme tant d'autres. Il
faisoit alors une chaleur insupportable, et lui qui étoit armé et
agissoit plus que tous les autres, étoit tellement fondu de sueur et
étouffé dans ses armes, qu'il fut contraint de se faire débotter   (p.100)
et désarmer, et de se jeter tout nu sur l'herbe d'un pré, où il se
tourna et vautra comme les chevaux qui se veulent délasser; puis il se
fit rhabiller et armer, et il retourna au combat[32].»

         [Note 32: _Mém. de Conrart_, p. 133.]

On trouve dans la rue de Charenton: l'_hospice des Quinze-Vingts_,
fondé par saint Louis pour trois cents aveugles, et qui fut établi
dans la rue Saint-Honoré jusqu'en 1779; à cette époque, le cardinal de
Rohan, si tristement fameux par l'affaire du collier, le transféra
dans un hôtel de la rue de Charenton, occupé jusque-là par les
mousquetaires noirs. Il renferme ou nourrit huit cents aveugles.

2º La rue de _Reuilly_ doit son nom au château de _Romiliacum_, bâti
par les rois de la première race. Ce château, qui était encore du
domaine royal en 1359 et formait un fief seigneurial au XVIIIe siècle,
était situé à la rencontre des grande et petite rues de Reuilly. C'est
dans ce Versailles des Mérovingiens, au dire de Frédégaire, que
Dagobert avait une sorte de harem, où il épousa successivement
Gomatrude, Nanthilde. Au nº 24 était la manufacture de glaces établie
en 1666 par Colbert; c'est aujourd'hui une caserne d'infanterie.

3º La rue de _Picpus_ est célèbre par ses établissements charitables
ou religieux. Au nº 8 est la maison hospitalière d'Enghien, fondée par
la duchesse de Bourbon en 1819 et qui renferme cinquante lits. Aux nº
15, 17 et 19 se trouvait le couvent des chanoinesses, dites de
Notre-Dame-de-Lépante, fondé en 1647, et dont une partie est occupée
par la congrégation des Dames du Sacré-Coeur. Dans le cimetière de
cette maison, qui servit de prison pendant la terreur, furent inhumées
les cinq cent vingt victimes, suppliciées à la place de la Bastille et
à la barrière du Trône. Il fut concédé par l'empereur aux familles de
ces victimes, qui seules ont le droit d'y être enterrées. C'est là
qu'est la sépulture de La Fayette. Au nº 23 est la maison mère     (p.101)
des Dames de la congrégation de la Mère de Dieu. Au nº 37 se trouvait
le couvent des Franciscains réformés, fondé en 1601 et regardé comme
le chef-lieu de l'ordre. L'église renfermait les tombeaux du cardinal
Duperron, du maréchal de Choiseul, etc.

4º La rue de la _Roquette_ renfermait: 1º l'hôtel des chevaliers de
l'arbalète et de l'arquebuse, compagnie royale dont les priviléges
furent donnés par Louis VI et confirmés par tous les rois jusqu'à
Louis XVI; 2º l'hôtel de _Bel-Esbat_, qui appartenait à Henri III, et
où, en 1588, il faillit être enlevé par les ligueurs. Cet hôtel fut
transformé, en 1636, en couvent des Hospitalières de la
Charité-Notre-Dame, lequel renfermait un hospice pour les vieilles
femmes. Il est aujourd'hui détruit, et à sa place on a construit en
1836 deux vastes bâtiments qui, sans doute, ont été placés l'un en
face de l'autre pour faire image et comme enseignement philosophique:
l'un est le _Pénitencier des jeunes détenus_, l'autre le _Dépôt des
condamnés_. Ces deux prisons, dites _modèles_ et remarquables en effet
par leur construction, ont coûté près de quatre millions. Sur la place
qui les sépare se font les exécutions criminelles.

La rue de la Roquette conduit au _cimetière de l'Est_ ou du
Père-Lachaise. Sur l'emplacement de ce cimetière il y avait, dans le
XVe siècle, une maison de campagne appartenant à un épicier de Paris
et qu'on appelait la Folie-Régnault. Elle fut achetée par les Jésuites
de la rue Saint-Antoine en 1626, prit le nom de Mont-Louis et fut
habitée et embellie par le père Lachaise, confesseur de Louis XIV. En
1763, on la vendit, et en 1804 la ville de Paris l'acheta pour y
établir un cimetière. C'est la plus vaste nécropole de Paris et la
plus heureusement située; du riant coteau qu'elle occupe, on découvre
une grande partie de la ville et des campagnes voisines; son sol
accidenté, coupé de ravins, de plateaux, de belles allées, de sentiers
sinueux, couvert d'arbres, d'arbustes, de fleurs, où se pressent   (p.102)
les monuments sépulcraux, chapelles, pyramides, pierres, croix de
bois, est une promenade pittoresque où rien n'inspire la tristesse, où
l'on pourrait croire, aux inscriptions placées sur les tombes, que la
population de Paris est la plus vertueuse du globe. Là se voient le
tombeau d'Abeilard et d'Héloïse, bijou gothique dont la place était
dans une église et non en plein air[33], les sépultures de Molière et
de La Fontaine, de Delille, de Boufflers, de Parny; les monuments de
Masséna, de Gouvion-Saint-Cyr, de Foy, de Périer, etc. La mode, qui se
mêle de tout, a fait de ce cimetière, destiné aux quartiers les plus
populeux de Paris, le rendez-vous mortuaire de toutes les
illustrations.

         [Note 33: Ce tombeau, qui est sans cesse orné de couronnes
         d'immortelles, n'est pas le tombeau du Paraclet, où furent
         enterrés les deux époux. Il a été composé de toutes pièces
         par Alex. Lenoir, avec les débris du cloître du Paraclet, et,
         lui-même, y a déposé les ossements des célèbres amants. Les
         figures couchées sur le tombeau sont des statues du XIIIe
         siècle, auxquelles le statuaire Desenne a ajouté des têtes
         modelées d'après les crânes des deux époux.]

5º La rue de _Charonne_ est une voie aussi populeuse, aussi
industrielle, aussi pauvre que la rue du Faubourg-Saint-Antoine. C'est
là surtout qu'on trouve ces vastes cours habitées par des centaines de
familles, où, de la cave au grenier, toutes les chambres sont de
petits ateliers d'ébénisterie. Cette rue renferme ou renfermait
plusieurs couvents: au nº 86 est le couvent des Filles de la Croix, de
l'ordre de Saint-Dominique, établi en 1641; les bâtiments n'ayant pas
été aliénés pendant la révolution, ils ont été rendus à ces religieuses
en 1817. Au nº 88 était le couvent de la Madeleine de Trainel, fondé en
1654; l'abbesse de Chelles, fille du régent, s'y retira pour s'y occuper
de théologie, de chimie et d'histoire naturelle; elle y mourut en 1743.
C'est là qu'est mort aussi le chancelier d'Argenson. Au nº 97 était le
prieuré de Notre-Dame-de-Bon-Secours, l'asile ordinaire des femmes
séparées de leurs maris. Il fut transformé sous l'empire en une    (p.103)
filature de coton dirigée par l'illustre Richard Lenoir et que les
événements de 1814 ruinèrent complètement. Napoléon visita plusieurs
fois cet établissement et y assista à une grande fête. Il fut en 1846
transformé en hôpital, et aujourd'hui est détruit. Une rue a été ouverte
sur son emplacement.

Près de la rue de Charonne est l'église paroissiale du huitième
arrondissement, _Sainte-Marguerite_. On y remarque une descente de
croix de Girardon et un monument élevé à la mémoire du fils de Louis
XVI, lequel fut enterré dans le cimetière de cette église.

Dans la rue de Charonne débouche le passage _Vaucanson_, qui a été
ouvert en 1840 sur l'emplacement de l'hôtel Mortagne, où demeurait
l'illustre mécanicien. Dans cet hôtel était une collection de cinq
cents machines léguée en 1782 au gouvernement par Vaucanson, et qui a
été plus tard le noyau du Conservatoire des arts et métiers.

6º Nous n'avons rien à dire de la rue _Montreuil_, si ce n'est qu'elle
conduit à un village célèbre par ses fruits, et qu'elle possède une
caserne.



CHAPITRE II.

LA VIEILLE-RUE-DU-TEMPLE, LE MARAIS ET LA RUE DE MÉNILMONTANT.


La _Vieille-Rue-du-Temple_ commence à la place Baudoyer et finit au
boulevard du Temple sous le nom de _Filles-du-Calvaire_. C'est une rue
étroite et mal bâtie dans sa partie inférieure, large et belle dans sa
partie supérieure. La partie inférieure est très-ancienne, car elle
était déjà dite _vieille_ au XIIIe siècle; la partie supérieure n'a
été bâtie que dans le XVIe: ce n'était, avant cette époque, qu'un
chemin à travers champs et appelé de la _Coulture-du-Temple_ ou de la
_Coulture-Barbette_; les noms des rues voisines de l'_Oseille_ et  (p.104)
du _Pont-aux-Choux_ indiquent quelle était la nature de ces champs.
Comme la Vieille-Rue-du-Temple ne menait à aucun monument religieux,
comme elle n'avait pas de porte sur le rempart de Charles VI, comme
elle ne se prolongeait par aucun faubourg, elle n'a joué qu'un rôle
très-médiocre dans l'histoire de Paris, excepté dans sa partie
inférieure, où il y avait une porte de l'enceinte de Philippe-Auguste,
dite porte Barbette, située près de la rue des Francs-Bourgeois. Nous
avons dit ailleurs que l'hôtel voisin de cette porte, et qui lui avait
donné son nom, appartenait à Isabelle de Bavière, et que c'est en
sortant de cet hôtel que Louis, duc d'Orléans, en 1407, fut assassiné
par les satellites de Jean-Sans-Peur.

Aujourd'hui, la Vieille-Rue-du-Temple est la principale artère du
_Marais_. Ce quartier, le premier qui ait été régulièrement bâti,
était sous Henri IV, Louis XIII et le commencement du règne de Louis
XIV, le quartier de la noblesse; il devint plus tard celui de la
magistrature, de la bourgeoisie retirée du commerce, et il prit de
cette population paisible une renommée de calme et de placidité, mais
aussi de sottise et d'ennui, qu'il n'a pas encore complètement perdu.
«Là règne, disait Mercier en 1784, l'amas complet de tous les vieux
préjugés.» Cependant, depuis trente ans, le Marais a changé d'aspect;
c'est toujours un quartier bien aéré et bien bâti; mais il a été
envahi par les fabriques soit du faubourg Saint-Antoine, soit du
quartier Saint-Martin, qui se trouvaient trop pressées dans ces deux
grands centres de l'industrie parisienne, et, de jour en jour, son
ancienne population est obligée de s'en éloigner.

On trouve dans la Vieille-Rue-du-Temple:

1° Le _Marché des Blancs-Manteaux_.--Sur l'emplacement de ce marché se
trouvait, au XVIe siècle, l'hôtel d'Adjacet, qui appartenait à l'un
des favoris de Henri III; il passa au marquis d'O, autre favori du
même roi, fut vendu en 1655 et devint le couvent des _Hospitalières de
Saint-Anastase_. Ce couvent fut supprimé en 1790, et, sur ses      (p.105)
débris, a été construit en 1813 le marché des Blancs-Manteaux.

2° L'_Imprimerie impériale_.--Elle est établie dans l'hôtel de
Strasbourg, qui fut construit en 1712 par le cardinal de Rohan et qui
communiquait avec l'hôtel de Soubise; cette imprimerie, fondée par le
connétable de Luynes et complétée par Richelieu, non pour le service
de l'État, mais uniquement dans l'intérêt des lettres, fut d'abord
placée au Louvre, puis à l'hôtel où est aujourd'hui la Banque de
France, enfin, en 1809, dans le bâtiment actuel. Ce n'est que depuis
1795 qu'elle est devenue l'imprimerie du gouvernement; elle occupe
trois à quatre cents ouvriers, cent vingt-cinq presses ordinaires et
dix presses mécaniques, et possède quarante-six alphabets des langues
d'origine latine, seize des autres langues de l'Europe et
cinquante-six des langues orientales.

Dans la Vieille-rue-du-Temple se trouvaient: l'hôtel d'Argenson, qui
fut habité par le fameux garde des sceaux; l'hôtel Le Pelletier, qui
fut habité par le prévôt des marchands, ministre sous Louis XIV, etc.

Dans la rue des _Filles-du-Calvaire_ se trouvait un couvent, chef-lieu
d'une congrégation, qui fut fondé en 1633 par le fameux P. Joseph, et
où l'on conservait le coeur du fondateur. Sur ses débris on établit,
en 1792, un théâtre qui a subsisté jusqu'en 1807 sous le nom de
Théâtre de la Vieille-Rue-du-Temple. La rue Neuve-Ménilmontant a été
ouverte sur son emplacement.

Voici les rues les plus remarquables qui débouchent dans la
Vieille-Rue-du-Temple:

1° Rue _Sainte-Croix-de-la-Bretonnerie_.--«Sous le règne de saint
Louis, dit Saint-Foix, il n'y avait encore dans ce quartier que
quelques maisons éparses et éloignées les unes des autres. Renaud de
Brehan, vicomte de Podouse et de l'Isle, occupait une de ces maisons.
Il avait épousé, en 1225, la fille de Léolyn, prince de Galles et  (p.106)
était venu à Paris pour quelque négociation secrète contre
l'Angleterre. La nuit du vendredi au samedi saint 1228, cinq Anglais
entrèrent dans son _vergier_, le défièrent et l'insultèrent. Il
n'avait avec lui qu'un chapelain et qu'un domestique; ils le
secondèrent si bien que trois de ces Anglais furent tués; les deux
autres s'enfuirent; le chapelain mourut le lendemain de ses blessures.
Brehan, avant que de partir de Paris, acheta cette maison et le
_vergier_, et les donna à son brave et fidèle domestique, appelé
Galleran. Le nom de _Champ-aux-Bretons_, qu'on donna au jardin à
l'occasion de ce combat, devint le nom de toute la rue.» Elle prit
celui de Sainte-Croix quand les religieux de ce nom vinrent s'y
établir en 1258. «Revint une autre manière de frères, dit Joinville,
qui se faisoient appeler frères de Sainte-Croix, et requistrent au roy
que il leur aidast. Le roi le fit voulentiers, et les hébergea en une
rue appellée le quarrefour du Temple, qui ores est appellée la rue
Sainte-Croix.» L'église, bâtie par Eudes de Montreuil, était petite et
d'une construction très-élégante; elle renfermait des tableaux
précieux et le tombeau de Barnabé Brisson, président du Parlement, qui
fut pendu par les Seize. Les chanoines de Sainte-Croix furent
supprimés en 1778; on détruisit leur couvent et leur église pendant la
révolution, et l'on établit sur leur emplacement des maisons
particulières et un passage qui aboutit rue des _Billettes_.

Cette rue, dite anciennement rue _où Dieu fust bouilli_, renfermait la
chapelle des _Miracles_, bâtie en 1302 sur l'emplacement de la maison
d'un juif qui fut brûlé pour avoir jeté, en 1298, dans une chaudière
d'eau bouillante une hostie consacrée, laquelle était conservée en
l'église de Saint-Jean-en-Grève. A la chapelle fut adjoint un couvent
d'hospitaliers ou frères de la Charité-Notre-Dame, auxquels
succédèrent en 1632 des Carmes. Alors, l'on remplaça la chapelle par
une église qui fut entièrement reconstruite en 1754, et dont le    (p.107)
portail est d'une élégante simplicité. Cette église est devenue,
depuis 1812, le _temple des protestants de la confession d'Augsbourg_.
Les restes de Papire Masson et le coeur d'Eudes de Mézeray y ont été
déposés.

La rue des Billettes a pour prolongement la rue de l'_Homme-Armé_,
qui, comme le Champ-aux-Bretons, doit probablement son nom à Renaud de
Brehan. Dans cette rue était, dit-on, la maison de Jacques Coeur.

2º Rue des _Rosiers_.--A l'angle que cette rue fait avec celle des
Juifs se trouvait une statue de la sainte Vierge, qui fut mutilée en
1528. Ce fut l'occasion de persécutions contre les protestants.
François Ier vint lui-même en grand pompe remplacer l'image de pierre
par une image d'argent. Celle-ci fut volée en 1545 et remplacée par
une statue de pierre, qui existait encore en 1789.

3º Rue des _Francs-Bourgeois_.--Elle date du XIIIe siècle et portait
d'abord le nom de _Vieilles-Poulies_; elle prit son nom actuel d'un
hospice fondé en 1350 pour vingt-quatre bourgeois pauvres, et qui
n'existait plus au XVIe siècle. Une partie de l'hôtel Barbette bordait
cette rue, et il en reste la tourelle qui fait le coin de la
Vieille-Rue-du-Temple. Au nº 7 était l'hôtel du maréchal d'Albret, qui
de 1650 à 1670, fut un autre hôtel de Rambouillet pour la quantité de
beaux esprits qui s'y réunissaient; c'était la maison que fréquentait
d'ordinaire madame Maintenon après son veuvage, et c'est là qu'elle
connut madame de Montespan. Au nº 13 était l'hôtel du chancelier Le
Tellier, et c'est là qu'il mourut en 1685. Au nº 21 était l'hôtel du
comte de Charolais, qui se rendit si fameux par ses cruautés et ses
débauches.

4º Rue de _Paradis_.--Cette rue, par laquelle se prolonge la rue des
Francs-Bourgeois, a pris une grande importance depuis qu'elle se
continue par la rue Rambuteau, dont nous parlerons plus tard. Elle
tire son nom d'une enseigne et renferme:

1. L'église de _Notre-Dame-des-Blancs-Manteaux_, dont l'origine    (p.108)
remonte à des religieux mendiants, dits serfs de la vierge Marie, qui
s'établirent à Paris en 1258. «Revint, raconte Joinville, une autre
manière de frères qu'on appelle l'ordre des Blancs-Manteaux, et qui
requistrent au roy qu'il leur aydast qu'ils peussent demourer à Paris.
Le roy leur acheta une maison et viez places entour pour eux
hebergier, de lès la viez porte du Temple, assez près des tisserans.»
Cet ordre ayant été supprimé en 1274, le couvent fut donné aux
Guillelmites, et à ceux-ci succédèrent en 1618 les Bénédictins de
Saint-Maur. La maison et l'église furent reconstruites en 1684 par les
soins du chancelier Le Tellier, et c'est là que furent composés ces
trésors d'érudition qui sont la gloire de notre pays, l'_Art de
vérifier les dates_, la _Collection des historiens de France_, la
_Nouvelle diplomatique_, etc. «Personne n'ignore, dit Jaillot, combien
l'Église et l'État sont redevables aux Bénédictins: cette maison-ci en
a produit et en possède encore qui sont à jamais recommandables par
leurs vertus et leurs talents.» Ce monastère, dont il ne reste pas la
moindre trace, a été détruit en 1797, et sur son emplacement on a
ouvert en 1802 une rue dite des Guillelmites. L'église, qui n'a rien
de remarquable, a été conservée; c'est l'une des succursales du
septième arrondissement.

2. Le _Mont-de-Piété_, fondé en 1777, et dont les bâtiments furent
achevés en 1786. «Ce bureau général d'emprunt sur nantissement, fondé
uniquement, dit l'ordonnance de fondation, dans des vues de
bienfaisance,» est l'une des institutions qui témoignent le plus
tristement la gêne et la misère des classes populaires. De 1831 à
1845, il a prêté sur 19,382,000 articles une somme de 342,893,000
francs; les quatre cinquièmes des engagements ont été faits par des
ouvriers ou journaliers. En 1849, l'ensemble des articles engagés
s'est élevé à 1,135,000, et celui des sommes prêtées à 19,382,000
francs. En 1854, les articles engagés ont été au nombre de         (p.109)
1,584,149, et les sommes prêtées se sont élevées à 28,201,835 fr.

3° L'hôtel _Soubise_, où sont les _Archives_ de l'État. Ce vaste hôtel,
qui occupe une grande partie de l'espace compris entre les rues du
Chaume, des Quatre-Fils et Vieille-du-Temple, est formé de: 1° l'hôtel
de Clisson, situé rues du Chaume et des Quatre-Fils, et bâti en 1383;
c'était, avons-nous dit dans l'_Histoire générale de Paris_, l'hôtel
de la Miséricorde, et l'on avait décoré de _M_ sa façade, pour
perpétuer l'outrage fait aux Parisiens. Après la mort du connétable,
il passa dans la maison de Penthièvre et fut acheté en 1553 par la
duchesse de Guise. On voit encore, outre ses grosses tourelles et ses
fortes murailles, son antique porte, qui sert d'entrée à l'École des
Chartes. 2° L'hôtel de Navarre, situé rue de Paradis, qui appartint
successivement aux maisons d'Évreux et d'Armagnac, fut confisqué sur
ce duc de Nemours que fit mourir Louis XI, passa à la maison de Laval
et fut acheté par la duchesse de Guise en 1556; 3° l'hôtel de la
Roche-Guyon, situé Vieille-Rue-du-Temple. C'est de ces trois hôtels et
de plusieurs autres maisons que le duc de Guise (celui qui fut
assassiné au siége d'Orléans), se fit l'immense palais qui joua un si
grand rôle dans les troubles de la Ligue. Cet hôtel resta dans la
maison de Lorraine jusqu'en 1697, où il fut acheté par le prince de
Soubise, qui le fit reconstruire presque entièrement et avec une
grande magnificence. Il devint propriété nationale en 1793, et en 1808
on y transporta les Archives de l'État.

L'Assemblée constituante, le 7 septembre 1789, avait décrété que les
pièces originales qui lui seraient adressées et la minute du
procès-verbal de ses séances formeraient un dépôt qui porterait le nom
d'_Archives nationales_. Ce dépôt, placé d'abord à Versailles, s'en
alla à Paris avec l'Assemblée, fut placé au couvent des Capucins et
s'enrichit des formes et des planches pour la confection des
assignats, des caractères de l'imprimerie du Louvre, des machines  (p.110)
de l'Académie des Sciences, etc. La Convention nationale régularisa ce
dépôt par un décret du 7 messidor an II, et ordonna qu'on y
renfermerait, outre les papiers des assemblées nationales, les sceaux
de la République, les types des monnaies, les étalons des poids et
mesures, les traités avec les puissances étrangères, le titre général
de la fortune et de la dette publique, etc. Les archives, à la tête
desquelles était Camus, s'en allèrent avec la Convention aux
Tuileries, où elles furent logées à côté du comité de salut public,
puis au Palais-Bourbon avec le Corps-Législatif. Napoléon, le 6 mars
1808, leur attribua l'ancien hôtel Soubise, et toutes les archives des
pays conquis vinrent s'y entasser au nombre de 160,000 liasses. Ce
dépôt devint alors si considérable que, malgré des constructions
nouvelles, le vaste hôtel Soubise se trouva insuffisant, et que
Napoléon ordonna de bâtir pour les archives, entre les ponts d'Iéna et
de la Concorde, un immense palais qui devait avoir en capacité 100,000
mètres cubes, avec des jardins destinés à doubler l'établissement dans
la suite des temps. La chute de l'Empire empêcha l'exécution du
monument, et les étrangers vinrent, en pillant les archives,
débarrasser l'hôtel Soubise de son encombrement. On réorganisa cet
établissement en 1820, sous la direction du savant Daunou, et il est
aujourd'hui partagé en six sections qui renferment l'ancien trésor des
chartes, les archives domaniales, le dépôt topographique et 145,000
cartons, outre des curiosités historiques, telles que l'armoire de
fer, les clefs de la Bastille, le livre rouge, etc. Depuis quelques
années, on a fait des agrandissements énormes et des embellissements
pompeux à cet établissement, qui ressemble, avec sa grande porte
fastueusement décorée, ses colonnades, ses statues, à la demeure d'un
monarque; mais les riches salons où l'on entasse les vieux papiers,
les vérités cachées de notre histoire, sont à peu près inaccessibles
au vulgaire.

5° Rue _Barbette_, qui tire son nom de l'hôtel Barbette. Cet hôtel (p.111)
avait été bâti par Étienne Barbette, prévôt des marchands et maître de
la monnaie sous Philippe-le-Bel; il fut dévasté en 1306 dans une
émeute populaire. Il fut acheté par Charles VI et devint le _petit
séjour_ d'Isabelle de Bavière, qui en fit un lieu de plaisance et de
délices. (Voy. _Hist. gén. de Paris_, p. 31.) Au XVIe siècle, il
appartenait à la maison de Brézé, et comme femme de Louis de Brézé,
Diane de Poitiers possédait et habitait cet hôtel. A sa mort, on le
démolit et on ouvrit sur son emplacement les rues Barbette, des
Trois-Pavillons, qui a porté aussi le nom de Diane, etc.

6° Rue du _Perche_.--Elle renfermait un couvent de Capucins, fondé en
1622, par Athanase Molé, capucin, frère de Mathieu Molé. L'église
existe encore sous le vocable de Saint-François d'Assise: c'est une
des succursales du septième arrondissement. En face de la rue du
Perche est celle des _Coutures-Saint-Gervais_, où se trouve l'hôtel de
Juigné, l'un des plus magnifiques de Paris et qui est occupé par
l'École centrale des manufactures.

7° Rue des _Quatre-Fils_, ainsi nommée d'une enseigne. Dans la maison
n° 8, furent arrêtés, en 1804, le duc de Rivière et Jules de Polignac,
complices de la conspiration de Georges Cadoudal. Au n° 22, demeurait
madame Dudeffant, et c'est là qu'était ce salon si fréquenté par les
beaux esprits et les seigneurs du XVIIIe siècle, dont d'Alembert et
mademoiselle de l'Espinasse firent longtemps les honneurs.

8° Rue _Saint-Louis_.--Cette grande et belle rue, l'une des plus
régulières de Paris, a été bâtie sur une partie du jardin des
Tournelles; elle date du XVIIe siècle et était jadis remplie de grands
hôtels appartenant à la noblesse et à la magistrature: l'hôtel
d'_Ecquevilly_, qui a appartenu au chancelier Boucherat et à Claude de
Guénégaud, et qui existe encore; l'hôtel _Voisin_, où est mort, en
1717, le chancelier de ce nom; l'hôtel _Turenne_, qui avait été acheté
par l'illustre vainqueur des Dunes, et où il demeurait à l'époque  (p.112)
de sa mort[34]; il fut vendu par son neveu le cardinal de Bouillon et
donné par la duchesse d'Aiguillon aux religieuses bénédictines du
Saint-Sacrement. Cet hôtel était au coin de la rue Saint-Claude: il
fut détruit avec le couvent des Bénédictines, et sur son emplacement
on a bâti récemment l'église _Saint-Denis-du-Saint-Sacrement_, qui est
une des succursales du huitième arrondissement. Cette église est un de
ces petits temples païens dont l'art moderne reproduit invariablement
le type stérile et dont on peut faire au besoin un théâtre, un hospice
ou une prison.

         [Note 34: «Jamais un homme n'a été regretté si sincèrement:
         tout ce quartier où il a logé, et tout Paris et tout le
         peuple étaient dans le trouble et dans l'émotion.» (Mme de
         Sévigné, _Lettre du 31 juillet 1675_.)]

Parmi les rues qui débouchent dans la rue Saint-Louis, nous
remarquerons celle des _Minimes_. Dans cette rue était le couvent des
Minimes, fondé en 1609 par Marie de Médicis sur une partie du jardin
des Tournelles, et qui a produit des théologiens et des savants, entre
autres le P. Mersenne, l'ami de Descartes et de Gassendi. L'église,
dont le portail avait été construit par François Mansard, ne fut
terminée qu'en 1679: elle était richement décorée et renfermait les
tombeaux du duc d'Angoulême, bâtard de Charles IX, de la famille
Colbert de Villarceaux, du duc de la Vieuville, d'Abel de
Sainte-Marthe, etc. Cette église a été détruite en 1798. Les bâtiments
du couvent servent de caserne.

La rue des Filles-du-Calvaire aboutit à un boulevard de même nom, qui
présente à peu près le même aspect que le boulevard Beaumarchais, et n'a
rien de remarquable. Au-delà de ce boulevard, la rue de Ménilmontant
sert de prolongement ou de faubourg à la Vieille-Rue-du-Temple. Cette
rue n'était, il y a un demi siècle, qu'un chemin à travers les champs et
marais qui couvraient tout l'espace compris entre les faubourgs
Saint-Antoine et du Temple: ce n'est guère que depuis vingt-cinq   (p.113)
ans qu'on a commencé à couvrir de maisons toutes ces cultures. Avant
cette dernière époque, on ne voyait de rues que dans le voisinage des
boulevards: ces rues, dites d'_Angoulême_, du _Grand-Prieuré_, de
_Malte_, de _Crussol_, ont été ouvertes en 1781, d'après les plans de
Perard de Montreuil, sur 24,000 toises de marais appartenant au grand
prieuré de Malte, dont le titulaire était alors le duc d'Angoulême, et
l'administrateur le baron de Crussol. La rue de Ménilmontant et les rues
qui y aboutissent, aujourd'hui peuplées d'ouvriers et renfermant de
grandes fabriques, ont été hérissées de barricades pendant
l'insurrection de juin 1848.

La principale communication de la rue de Ménilmontant avec le faubourg
Saint-Antoine s'effectue par la rue _Popincourt_, qui doit son origine
à une maison bâtie par Jean de Popincourt, président du Parlement sous
Charles VI. Dans cette maison était, au XVIe siècle, un temple
protestant, qui fut dévasté par le connétable de Montmorency, lequel
en reçut le nom de capitaine Brûle-Bancs. C'est de la terrasse du
château de Popincourt que Mazarin fit voir à Louis XIV la bataille du
faubourg Saint-Antoine. Une partie de cette propriété devint en 1636
un couvent d'_Annonciades_, qui fut supprimé en 1782. L'église existe
encore au coin de la rue _Saint-Ambroise_, qui en a pris son nom:
c'est une succursale du huitième arrondissement.

Dans la rue Popincourt débouche la rue des _Amandiers_, où se trouve
l'abattoir Ménilmontant; l'avenue de cet abattoir se nomme
_Parmentier_, parce qu'elle a été ouverte sur l'emplacement de la
maison où est mort, en 1813, cet illustre agronome.

La rue de Ménilmontant tire son nom du village auquel elle conduit, et
lui-même est ainsi appelé de sa situation sur le versant méridional du
plateau de Belleville. Ce village, ou plutôt cette ville, a été, en
1814, l'un des théâtres de la bataille de Paris.



CHAPITRE III.                                                      (p.114)

LA RUE ET LE FAUBOURG DU TEMPLE.



§ Ier.

La rue du Temple et le Temple.


La grande voie publique qui a pris le nom de l'ordre des Templiers
commence à la place de Grève par une série de rues qui portaient
encore, il y a quelques années, les noms des _Coquilles_,
_Barre-du-Bec_, _Sainte-Avoye_, noms absorbés aujourd'hui dans celui
du _Temple_. Elle n'était pas probablement comprise dans l'enceinte de
Louis VI et s'est arrêtée d'abord près de la rue de Braque, où était
une porte de l'enceinte de Philippe-Auguste, ensuite à la bastille du
Temple, près de la rue Meslay, dite autrefois du Rempart, où était une
porte de l'enceinte de Charles VI, démolie en 1684.

La rue des Coquilles se nommait autrefois _Gentien_, d'une famille
célèbre qui a donné à la ville un prévôt des marchands et le savant
auteur de l'Histoire de Charles VI: elle a pris son autre nom d'une
maison dont toutes les fenêtres étaient ornées de coquilles sculptées.
Cette maison, détruite récemment, était située au coin de la rue de la
Tixeranderie et formait, en 1519, l'hôtel du président Louvet.

La rue Barre-du-Bec tirait son nom de l'abbé du Bec, qui avait,
dit-on, son tribunal ou sa _barre_ de justice dans cette rue, au n°
19.

La rue Sainte-Avoye avait pris son nom d'un couvent fondé en 1228, en
l'honneur de sainte Hedwige ou Avoye, et qui fut occupé, en 1623, par
des Ursulines. Ce couvent (n° 47), aujourd'hui détruit, a servi de
temple israélite sous l'Empire. Dans cette rue étaient:

1° L'hôtel de Mesmes, bâti par le connétable de Montmorency, et où il
vint mourir en 1567, après la bataille de Saint-Denis. Henri II y
séjourna quelquefois. Henri III y dansa aux noces du duc           (p.115)
d'Épernon. Plus tard, il devint l'hôtel de la famille de Mesmes, de
ces grands diplomates qui ont donné à la France l'Alsace et la
Franche-Comté, qui ont signé les traités de Westphalie et de Nimègue.
Sous l'empire, on y établit l'administration des droits réunis, et,
sous le gouvernement de Juillet, on l'a détruit pour ouvrir la rue
Rambuteau.

2° Les hôtels de St-Aignan, Caumartin, la Trémoille, etc. Ces grandes
demeures de l'aristocratie du XVIIe siècle sont aujourd'hui encombrées
de marchandises et principalement de barils d'huile et de tonnes de
sucre, car les anciennes rues Sainte-Avoye, Barre-du-Bec, des
Coquilles sont les succursales du commerce d'épicerie, dont les rues
de la Verrerie et des Lombards sont la métropole.

La rue du Temple, proprement dite, était jadis un vaste marais ou
culture situé hors des murs de la ville: vers le milieu du XIIe
siècle, les moines-chevaliers du Temple, défenseurs du saint sépulcre,
y bâtirent un grand manoir, qui devint le chef-lieu de leur ordre. La
grosse tour fut construite en 1212, par le frère Hubert; et quand
l'enclos eut été entouré de murailles et garni de tourelles, quand il
commença à se couvrir de maisons, l'ensemble de ces constructions fut
appelé la ville _neuve du Temple_ et devint une forteresse imprenable.
Philippe-Auguste, en partant pour la croisade, ordonna d'y déposer ses
revenus; Louis IX y logea Henri III d'Angleterre, et ses successeurs y
enfermèrent leur trésor; Philippe-le-Bel y chercha un asile contre la
fureur populaire. Les richesses qui y furent amassées par les
Templiers étaient réputées les plus grandes du monde, et elles n'ont
pas été une des moindres causes de leur ruine. Le 13 octobre 1307,
Philippe IV se transporta au Temple avec ses gens de loi et ses
archers, mit la main sur le grand maître, Jacques de Molay, et
s'empara du trésor de l'ordre. Le même jour et à la même heure, tous
les Templiers furent arrêtés par tout le royaume. Alors commença   (p.116)
ce procès mystérieux, qui est resté pour la postérité un problème
insoluble, et après lequel périrent sur l'échafaud ou dans les prisons
les derniers défenseurs du saint sépulcre. Les biens de l'ordre furent
donnés aux hospitaliers de Saint-Jean-de-Jérusalem, qui se
transformèrent dans la suite en chevaliers de Malte. Le Temple devint
la maison provinciale du grand prieuré de France, et la grosse tour
renferma successivement le trésor, l'arsenal et les archives de
l'ordre. Alors l'on n'entendit plus parler de cet édifice, si ce n'est
dans les guerres des Anglais et celles de la Ligue, où l'on s'en
disputa souvent la possession. En 1667, le grand prieur Jacques de
Souvré fit détruire les tours et les murailles crénelées de l'enclos,
restaurer l'église, embellir les jardins, qui furent rendus publics;
enfin il fit bâtir, en avant du vieux manoir, un vaste hôtel, qui a
été récemment détruit. Ce fut le théâtre des plaisirs de son
successeur, Philippe de Vendôme, dont les soupers donnèrent au Temple
une célébrité nouvelle, par le choix, l'esprit, le scepticisme des
convives. Là brillait le galant abbé de Chaulieu, qui mourut en
chrétien fervent dans ce palais où il avait vécu en nonchalant
épicurien. Là, le jeune Voltaire vint compléter les leçons qu'il avait
commencé de recevoir dans la société de Ninon de Lenclos. Le grand
prieuré, qui donnait 60,000 livres de revenu, passa ensuite au prince
de Conti, qui, en 1765, y donna asile à Jean-Jacques Rousseau, les
lettres de cachet ne pouvant pénétrer dans cette enceinte privilégiée.
Le dernier titulaire fut ce duc d'Angoulême qui est mort, il y a
quelques années, dans l'exil; et son père (Charles X) y vint
quelquefois renouveler les soupers du prince de Vendôme. Les fleurs de
ces fêtes étaient à peine fanées, les échos de ce voluptueux séjour
murmuraient encore de tant de rires, de petits vers, de chants
obscènes, quand Louis XVI et sa famille furent amenés au Temple pour y
expier ces plaisirs. Ce ne fut pas dans l'hôtel du grand prieur    (p.117)
qu'ils furent enfermés, mais dans le donjon du frère Hubert, vaste
tour quadrangulaire, flanquée à ses angles de quatre tourelles, et
qui, élevée de cent cinquante pieds, dominait tout le quartier de sa
masse sombre et sinistre; on n'y arrivait que par trois cours garnies
de murs, très-élevés; on n'y montait que par un escalier fermé à
chaque étage de portes de fer[35]. Après l'horrible drame qui se passa
dans ses murs, après que le malheureux fils de Louis XVI y fut mort de
misère et d'abrutissement, après que sa fille, seul reste de la
famille royale, en fut sortie, la tour du Temple eut d'autres hôtes:
d'abord les vaincus du camp de Grenelle, qui n'en sortirent que pour
être fusillés; ensuite les proscrits du 18 fructidor, qu'on transféra
de là dans les cages ambulantes qui les conduisirent à Sinamary; les
conspirateurs royalistes Brottier, Duverne de Presles, Laville-Heurnois,
Montlosier, etc. Sydney Smith y fut captif en 1796 et délivré deux ans
après par le dévouement de ses amis. Toussaint-Louverture y resta
pendant quelques mois. Pichegru y vint avec Cadoudal, Moreau, les
frères Polignac, etc.; il y fut trouvé mort dans son lit. Le capitaine
anglais Wright s'y coupa la gorge. Le gouvernement impérial fit
disparaître cet édifice, qui rappelait tant de sinistres événements.
Bonaparte, à peine consul, l'avait visité et avait dit: «Il y a trop
de souvenirs dans cette prison-là, je la ferai abattre.» En 1810,
l'hôtel du grand prieur était devenu une caserne de gendarmerie; on
commençait à y bâtir la façade qu'on a récemment démolie, et l'on
devait y placer le ministère des cultes; la plupart des autres
bâtiments du Temple n'existaient plus; on avait démoli l'église, qui
était de construction romane, avec son portail en forme de dôme et les
mausolées élevés à des chevaliers du Temple et de Malte. En 1814,  (p.118)
l'hôtel projeté du ministre des cultes devint l'un des quartiers
généraux des armées alliées; il eut le même sort en 1815, et la
cavalerie prussienne campa dans l'enclos et les jardins. En 1816, il
fut donné par Louis XVIII à une abbesse de la maison de Condé, qui s'y
enferma avec des Bénédictines du Saint-Sacrement pour pleurer et prier
sur les infortunes royales. Cette princesse ajouta à l'hôtel Souvré
une jolie chapelle, dont l'entrée était rue du Temple. Après la
révolution de 1848, les Bénédictines abandonnèrent le palais du
Temple, qui resta pendant plusieurs années sans destination; il vient
d'être détruit, et sur son emplacement on a ouvert un jardin.

         [Note 35: On peut se figurer l'emplacement de la tour du
         Temple, en prolongeant les rues des Enfants-Rouges et du
         Forez: la tour était exactement à l'intersection de ces deux
         prolongements.]

A côté du Temple était un vaste enclos qui s'étendait jusqu'aux
remparts de la ville et qui, de temps immémorial, servait d'asile aux
criminels, aux débiteurs, aux banqueroutiers, aux ouvriers qui
travaillaient sans maîtrise. Grâce à ce privilége, l'enclos se couvrit
de maisons, qui louées à des prix très-élevés, procuraient un revenu
considérable au grand prieur, lequel y avait d'ailleurs droit de haute
et basse justice. Celles qui avoisinaient l'église formaient une suite
de baraques qu'on appelait les _charniers_ du Temple et qui servaient
de marché. En 1781, on construisit sur une partie des jardins, au
levant de l'église et de la grosse tour, un bâtiment d'architecture
bizarre: c'est la _Rotonde du Temple_, élevée sur les dessins de
Pérard de Montreuil, vaste et lourde construction de forme elliptique,
dont le rez-de-chaussée figure une galerie couverte percée de
quarante-quatre arcades. Cette maison est habitée par des ouvriers et
des petits marchands; elle a appartenu à Santerre, qui y est mort en
1808. L'enclos du Temple devint en 1790 propriété nationale; lorsque
l'église, la tour, les charniers eurent été détruits, on construisit,
sur leur emplacement, en 1809, un vaste marché, formé de quatre grands
hangars en charpentes, sombres, hideux, ouverts à tout vent, où
campent plus de six mille marchands et où viennent s'étaler tous   (p.119)
les débris des vanités et des misères de Paris: c'est la halle aux
vieilleries et le marché très-abondant et très-utile où le peuple
monte à bas prix sa toilette et son ménage. Plusieurs rues furent
alors ouvertes et qui portent des noms de l'expédition d'Égypte:
Perrée, Dupetit-Thouars, Dupuis, etc. La grande porte de l'enclos, qui
était située en face de la rue des Fontaines, n'a été détruite qu'en
1818.

La rue du Temple renfermait jadis plusieurs établissements religieux:
1° le _couvent des Filles Sainte-Élisabeth_, fondé en 1614 par Marie
de Médicis et dont l'église fut construite en 1630. Ces religieuses
appartenaient au tiers ordre de Saint-François et se vouaient à
l'éducation des jeunes filles. Les bâtiments, qui, depuis la
révolution, avaient été convertis en magasins de farine, sont occupés
aujourd'hui par des écoles municipales. L'église a été rendue au culte
en 1809. 2° Le _couvent des Franciscains de Notre-Dame-de-Nazareth_,
fondé par le chancelier Séguier en 1630, et dont l'église belle et
vaste renfermait les tombeaux de cette famille. Il ne reste aucune
trace de ce couvent, qui occupait tout l'espace compris entre les rues
Neuve-Saint-Laurent et Notre-Dame-de-Nazareth.

Le quartier du Temple est un des plus importants, des plus populeux,
des plus industrieux de la capitale. La partie qui avoisine le Marais
a l'aspect de ce dernier quartier; elle est, comme lui, coupée de rues
droites et belles, couverte d'anciennes et grandes maisons, où jadis
demeurait la magistrature, et qui sont aujourd'hui envahies par
l'industrie; ainsi en est-il des rues des Chantiers, d'Anjou, de
Vendôme, etc. La partie qui avoisine le quartier Saint-Martin est,
comme ce quartier, remplie de rues sales, humides et étroites,
couverte de hautes et laides maisons, entièrement peuplées d'ouvriers;
ainsi en est-il des rues des Gravilliers, Phélipeaux, Transnonain,
etc. La population de ce quartier peut être regardée comme le type (p.120)
de la population ouvrière de Paris; elle a tous ses défauts et ses
qualités: laborieuse, gaie, spirituelle, mais insouciante, prodigue,
amie du plaisir; ardente, généreuse, brave, éclairée, mais mobile,
présomptueuse, facile à égarer, prompte à se faire des idoles, plus
prompte à les détruire; pauvre, désintéressée, passionnée pour la
gloire du pays, mais turbulente, indocile, encline au bruit et au
désordre, hostile à l'autorité. En 1792, la section des Gravilliers
comptait parmi les plus révolutionnaires; la rue Transnonain et les
rues voisines furent le principal théâtre de l'insurrection de 1834;
dans la révolution de février, dans les journées de juin 1848, les
rues du quartier du Temple ont été hérissées de barricades et
ensanglantées par des combats.

Les industries qui dominent dans le quartier du Temple sont celles des
bronzes, de la bijouterie, de la tabletterie, etc.; elles font à
l'étranger l'honneur de Paris et de la France.

Parmi les rues qui débouchent ou qui débouchaient dans la rue du
Temple, nous remarquons:

1º Rue de la _Tixeranderie_, l'une des plus anciennes rues de Paris,
qui avait pris ce nom dans le XIIIe siècle des tisserands qui y
demeuraient. C'était une des plus importantes et des mieux peuplées du
vieux Paris. Elle a été récemment détruite, et son sol est occupé par
la rue de Rivoli et la place de l'Hôtel-de-Ville; avec elle ont
disparu les rues du Coq, des Deux-Portes, des Mauvais-Garçons, qui y
aboutissaient, ainsi que les hôtels célèbres qu'elle renfermait et
dont voici les principaux: 1º hôtel de Sicile, entre les rues des
Coquilles et du Coq, habité, au XIVe siècle, par les rois de Naples de
la maison d'Anjou; en fouillant les fondations de cet hôtel en 1682,
on y a trouvé plusieurs tombeaux romains.--2º Hôtel de la reine
Blanche, entre les rues du Coq et des Deux-Portes, habité par Blanche
de Navarre, veuve de Philippe de Valois; il en restait quelques    (p.121)
débris, entre autres une tourelle au coin de la rue du Coq.--3º Hôtel
Saint-Faron, appartenant aux abbés de Saint-Faron de Meaux.--4º Au
coin de la rue du Coq était le modeste appartement habité par Scarron,
ce créateur de la littérature facile, si célèbre de son temps,
aujourd'hui presque oublié; c'est là qu'il épousa, en 1652, Mlle
d'Aubigné; c'est là que les deux époux, malgré leur pauvreté,
recevaient toutes les illustrations du XVIIe siècle, Turenne, madame
de Sévigné, Mignard, Ninon de Lenclos, le duc de Vivonne, le maréchal
d'Albret, le coadjateur de Retz; c'est là que s'étaient rassemblés les
plus ardents frondeurs et que s'étaient faits les plus piquants
libelles contre Mazarin; c'est là que le spirituel Cul-de-jatte
mourut; et sa jeune veuve, qui devait s'asseoir à côté de Louis XIV,
presque sur le trône de France, se trouva si pauvre, qu'elle fut
obligée de quitter ce chétif appartement pour se retirer dans un
couvent de la rue Saint-Jacques.

La rue de la Tixeranderie a joué un grand rôle dans la bataille de
juin 1848; c'est à l'entrée de cette rue, du côté de l'Hôtel-de-Ville,
que le général Duvivier reçut une blessure mortelle.

2º Rue de la _Verrerie_.--Elle date du XIIe siècle et tire son nom des
verriers qui y étaient établis, suivant les habitudes du moyen âge,
les métiers de cette époque ayant tendance à se réunir dans les mêmes
lieux, à s'associer par des intérêts communs, à contracter, sous le
patronage d'un saint, les liens d'une pieuse fraternité. Dans cette
rue demeurait, en 1392, Jacquemin Gringonneur, qu'on croit être
l'inventeur ou du moins le restaurateur de l'invention des cartes à
jouer: «Ce fut, dit un chroniqueur, pour l'esbattement du seigneur roy
Charles VI.» Au coin de la rue de la Poterie était l'hôtel d'Argent,
où les comédiens italiens s'établirent en 1600. Aujourd'hui, la rue de
la Verrerie, une des plus tumultueuses et des plus commerçantes    (p.122)
de Paris, renferme principalement les négociants en épiceries, ou,
comme l'on dit aujourd'hui, en _denrées coloniales_.

3° Rue _Rambuteau_.--Cette grande et belle voie publique a été ouverte
récemment pour faire communiquer la place Royale et le faubourg
Saint-Antoine avec les Halles: elle part de la rue de Paradis,
traverse l'ancien hôtel de Mesmes, absorbe la rue des Ménétriers,
occupe la place du couvent Saint-Magloire, absorbe la rue de la
Chanverrie et arrive à la pointe Saint-Eustache: elle a pris ses aises
aux dépens de tout ce réseau inextricable de sales maisons qui se
pressaient de la rue Sainte-Avoye aux Halles, coupant à droite et à
gauche un morceau à chaque rue, mais aussi donnant de l'air et du
soleil à trois quartiers. Le commerce et l'industrie se sont emparés
de cette rue nouvelle, dont quelques maisons sont assez élégamment
construites: l'une d'elles (n° 49) a sur sa façade un buste de Jacques
Coeur, élevé par les soins de la ville, avec cette inscription: A
JACQUES COEUR PRUDENCE, PROBITÉ, DÉSINTÉRESSEMENT. On croit que ce
financier avait une maison dans le voisinage, les uns disent rue de
l'Homme-Armé, les autres rue Beaubourg.

4° Rue de _Braque_.--Il y avait là une porte de Paris, près de
laquelle un bourgeois, Arnoul de Braque, fit construire une chapelle
et un hospice en 1348. Marie de Médicis, en 1613, y transféra les
religieux de la Merci. On sait que ces religieux aux trois voeux
ordinaires de religion joignaient celui «de sacrifier leurs biens,
leur liberté et leur vie pour le rachat des captifs.» Ce couvent et
son église furent rebâtis au XVIIIe siècle, au coin de la rue du
Chaume: ils sont aujourd'hui à demi-détruits. La grande salle du
couvent a servi de théâtre pendant la révolution.

5° Rue des _Vieilles-Audriettes_.--Elle tire son nom d'un couvent de
religieuses hospitalières dont le fondateur s'appelait Audry. Au coin
de la rue du Temple était une échelle patibulaire de cinquante     (p.123)
pieds de haut, élevée par le grand prieur du Temple pour les criminels
de sa juridiction: ses débris ont subsisté jusqu'en 1789.

6° Rue _Chapon_.--Dans cette rue était un couvent de Carmélites, fondé
en 1617, et qui occupait l'espace compris entre les rues Chapon,
Montmorency et Transnonain. Ce couvent ayant été détruit en 1790,
plusieurs maisons furent construites sur son emplacement: dans l'une
des maisons de la rue Transnonain[36], un amateur de théâtre, nommé
Doyen, fit construire une salle de spectacle, où la plupart des
acteurs célèbres du XIVe siècle ont débuté. A la mort de Doyen, cette
salle fut démolie, et à sa place on bâtit une maison qui devint
horriblement célèbre le 14 avril 1834 par le massacre de quatorze de
ses habitants.

         [Note 36: On a fait récemment disparaître le vieux nom de
         cette rue fameuse, qui n'est plus, aujourd'hui, que la
         continuation de la rue Beaubourg.]

7° Rue _Portefoin_ ou Portefin, ainsi appelée d'un bourgeois qui
l'habitait au XIVe siècle. A l'extrémité de cette rue se trouvaient
l'église et l'hospice des _Enfants-Rouges_, fondé par François Ier et
sa soeur Marguerite de Valois, «pour les pauvres petits enfants
orphelins qui ont été et seront d'ores en avant trouvés dans
l'Hôtel-Dieu.» On les appela d'abord Enfants-Dieu et plus tard
Enfants-Rouges, à cause de la couleur de leurs vêtements. Cet hospice
fut supprimé en 1772 et réuni au grand hospice des Enfants-Trouvés. On
donna les bâtiments aux Pères de la Doctrine chrétienne, qui les
occupèrent jusqu'en 1790. Ils furent vendus en 1797, et sur leur
emplacement on a ouvert une rue. Le ministre Machault et le
constituant Duport ont demeuré rue des Enfants-Rouges. Au coin de la
rue d'Anjou était l'hôtel du maréchal de Tallard, qui existe encore.

8° Rue des _Fontaines_.--Dans cette rue se trouve la prison, autrefois
le couvent des _Madelonnettes_. Ce couvent fut fondé en 1620, pour (p.124)
les filles débauchées, par un bourgeois Robert de Montry, et par une
grande dame, la marquise de Meignelay. Il formait trois divisions:
celle des filles débauchées qu'on y renfermait de gré ou de force;
celle des filles repenties; celle des religieuses de Saint-Michel, qui
gouvernaient les unes et les autres. En 1793, cette maison devint une
prison politique pour les suspects, et qui eut le privilége de ne
fournir aucun de ses hôtes pour l'échafaud. C'est là que furent
renfermés l'abbé Barthélémy, le poète Champfort, le ministre Fleurieu,
le général Lanoue, les acteurs du Théâtre-Français, etc. En 1795, on
en fit ce qu'elle est encore, une maison de détention pour les femmes
condamnées. L'église, qui datait de 1680, a été détruite.

9° Rue _Meslay_.--Elle s'appelait d'abord rue du Rempart, et, à son
extrémité, près de la rue Saint-Martin, était une butte où il y avait
trois moulins. C'est dans cette rue que se trouvait l'hôtel du
commandant de la garde de Paris: en 1788, une troupe de jeunes gens,
ayant brûlé devant cet hôtel l'effigie du ministre Brienne, fut
assaillie par les soldats et en partie massacrée.

10° Rue de _Vendôme_, ouverte en 1696 sur les terrains de l'ordre de
Malte, lorsque Philippe de Vendôme en était grand prieur. Dans cette
rue était l'hôtel du général Friant, l'un des volontaires parisiens de
1792; c'est aujourd'hui la _mairie du sixième arrondissement_.



§ III.

Le boulevard et le faubourg du Temple.


Le boulevard du Temple est la promenade la plus populaire de Paris: la
foule des ouvriers et des marchands de tous les quartiers voisins s'y
entasse tous les soirs devant ses théâtres, ses cafés, ses cabarets,
ses fruitières en plein vent. Cependant, quelque fréquenté, quelque
animé que paraisse ce boulevard, il n'a plus l'aspect franchement  (p.125)
gai, naïvement joyeux qu'il avait jadis, quand on y voyait d'un côté,
outre les théâtres de la Gaîté, de l'Ambigu-Comique, des Funambules,
Saqui, le café-spectacle du Bosquet, le restaurant du Cadran-Bleu, les
farces jouées sur des tréteaux par Bobèche et Galimafré, les figures
de cire de Curtius, des escamoteurs, des paillasses, des phénomènes
vivants; et d'un autre côté, le Jardin Turc, le Jardin des Princes,
les Montagnes lilliputiennes et autres lieux de plaisir chéris des
bourgeois du quartier. La civilisation, en répandant jusque dans les
classes ouvrières les goûts puérils d'un luxe mensonger, a ôté aux
quartiers populeux de Paris leur aspect modeste, pauvre et grossier,
pour leur donner un faux air de distinction, une triste régularité et
les apparences charlataniques d'une splendeur sous laquelle se cachent
le vice et la misère.

On y trouve: 1º Le _Théâtre-Lyrique_, fondé en 1847 sur l'emplacement
d'un bel hôtel qui avait été bâti et habité par le malheureux
Foulon.--2º Le _Cirque-Olympique_, fondé par les frères Franconi en
1780 dans le faubourg du Temple, transféré en 1802 dans le jardin des
Capucines, en 1806 rue Mont-Thabor, en 1816 dans le faubourg du
Temple, en 1827 sur le boulevard du Temple.--3º Le théâtre des _Folies
Dramatiques_, fondé en 1830 sur l'emplacement de l'Ambigu-Comique.--4º
Le théâtre de la _Gaîté_, fondé en 1770 par Nicolet, sous le nom de
Salle des grands danseurs; Taconnet, comme acteur et auteur, lui donna
la vogue; quant au public qui le fréquentait, voici ce qu'en dit
l'Almanach des spectacles de 1791: «Ce spectacle est d'un genre tout à
fait étranger aux autres; on y allait autrefois pour y jouir d'une
liberté qu'on ne trouvait nulle part ailleurs: on y chantait, on y
riait, on y faisait une connaissance, et quelquefois plus encore, sans
que personne y trouvât à redire; chacun y était aussi libre que dans
sa chambre à coucher.» Il prit le nom de théâtre de la Gaîté en 1792,
fut reconstruit en 1808, incendié en 1835, et aujourd'hui continue (p.126)
à attirer la foule.--5º Le théâtre des _Délassements-Comiques_, fondé
en 1774 sous le nom de théâtre des Associés, et qui devint en 1815 le
théâtre des danseurs de corde de madame Saqui; depuis 1830, on y joue
des drames et des vaudevilles. On y trouvait encore le théâtre des
Élèves, fondé en 1778, brûlé en 1798, reconstruit sous le nom de
Panorama dramatique en 1821, et aujourd'hui détruit.

Une des maisons de ce boulevard, aujourd'hui reconstruite, et qui
portait alors le nº 50 est affreusement célèbre: c'est de là que, le
28 juillet 1835 est partie la mitraillade de Fieschi.

Le faubourg du _Temple_ a été ouvert sur l'ancien clos de Malevart. Ce
n'était encore qu'un chemin à travers champs au XVIe siècle. On
commença à y bâtir sous Louis XIII, et sous Louis XV ses cabarets
étaient le rendez-vous du peuple. L'un d'eux, nommé _Courtille_
(jardin), obtint une grande célébrité: c'est là que fut arrêté
Cartouche en 1721. Sur son emplacement est une caserne d'infanterie,
et son nom a été transporté à la grande rue de Belleville, dont nous
allons parler. Plus loin était le cabaret de Ramponeau, qui eut, en
1760, une telle vogue, que les grands seigneurs et les grandes dames
allaient le visiter. En face de la Courtille était le jardin des
Marronniers, qui attira la foule jusque dans les premières années de
la restauration: il est aujourd'hui détruit, comme tous ces grands
jardins de fêtes publiques tant aimés de nos pères, et avec tant de
raison. Aujourd'hui le faubourg du Temple est, comme la rue de même
nom, peuplé d'ouvriers, mais appartenant à des industries moins
heureuses, plus tristes, plus pauvres, moins éclairées. Il a été l'un
des théâtres les plus sanglants de la bataille de juin; toute la rue,
surtout aux abords du canal Saint-Martin, était hérissée de
barricades.

De toutes les rues qui aboutissent dans le faubourg du Temple,     (p.127)
nous ne remarquerons que la rue _Bichat_, qui mène à l'hôpital
_Saint-Louis_. Cet hôpital fondé par Henri IV en 1607, pour les
maladies contagieuses, était, avant 1789, le plus beau de Paris:
néanmoins, on n'y comptait alors que 300 lits et souvent 6 à 700
malades. Il renferme aujourd'hui 825 lits.

A la barrière du faubourg du Temple commence une longue et montueuse
rue, qui est la voie principale de la commune de Belleville, commune
très-populeuse qui ne compte pas moins de 36,000 habitants. Cette rue
s'appelle, dans sa partie inférieure, la _Courtille_. C'est là que le
peuple va chercher ses plaisirs dans des salles nues, puantes,
hideuses, où le vin frelaté n'est pas même égayé par l'ombre d'une
charmille, où la danse ignoble se cache du grand air et du soleil, et
n'a pour horizon que des murs peints et enfumés, où les regards ne
peuvent s'arrêter que sur des rues fétides et boueuses, de laides
maisons meublées de milliers de tables, une foule souvent immonde et
brutale, quelquefois criminelle; c'est là le théâtre des plus
honteuses orgies du carnaval; c'est là que, dans ces jours de joie
bestiale se donne un spectacle à faire douter de notre civilisation,
de l'avenir de notre pays, de la dignité humaine. Ô les frais
ombrages, les riants gazons, les gais refrains, les joyeuses parties
de la vieille Courtille, qu'êtes-vous devenus!



CHAPITRE IV.

LA RUE ET LE FAUBOURG SAINT-MARTIN.



§ Ier.

La rue Saint-Martin.


Cette grande voie publique, l'une des plus anciennes et des plus
importantes de Paris, doit son nom et son origine à l'abbaye
Saint-Martin-des-Champs, qui y était située. Elle a eu quatre      (p.128)
portes: la première, de l'enceinte de Louis VI, près de l'église
Saint-Merry; la deuxième, de l'enceinte de Philippe-Auguste, près de
la rue Grenier Saint-Lazare; la troisième, de l'enceinte de Charles
VI, près de la rue Neuve-Saint-Denis; la quatrième, de l'enceinte de
Louis XIII, près du boulevard; celle-ci étant très-forte, flanquée de
six tours rondes, avec un large fossé et un pont-levis. La partie de
cette rue voisine de la Seine, a été récemment détruite et
reconstruite jusqu'à l'endroit où elle se trouve coupée par la
nouvelle rue de Rivoli. Cette partie était auparavant étroite, sale,
obscure, et prenait les noms de _Planche-Mibray_ et des _Arcis_, qui
ont disparu.

Le premier nom vient des mares boueuses que le fleuve déposait dans
ses inondations, et qu'on traversait sur des planches au carrefour des
rues de la Vannerie et de la Coutellerie. C'est ce que démontrent les
vers suivants du moine René Macé, où il est question de l'entrée de
l'empereur Charles IV à Paris:

  L'empereur vint par la Coutellerie
  Au carrefour nommé la Vannerie,
  Où fut jadis la planche de Mibray;
  Tel nom portoit pour la vague et le bray,
  Getté de Seyne en une creuse tranche,
  Entre le pont que l'on passoit à planche,
  Et on l'ostoit pour estre en seureté.

Cette ruelle fangeuse et basse datait du XIe siècle, et elle était
principalement fréquentée à cause des moulins qui se trouvaient près
de là sur la rivière. On commença à l'exhausser et à l'assainir quand
le pont Notre-Dame fut construit, c'est-à-dire au commencement du XVe
siècle.

L'origine du nom de la rue des _Arcis_ ou _Arsis_, est inconnue: on
pourrait croire qu'il vient de la porte de l'enceinte de Louis VI, qui
se nommait _Archet-Saint-Merry_, si un acte de 1136 n'appelait pas
cette rue _de Arsionibus_, qui est peut-être le nom de quelque famille
bourgeoise. Près de l'Archet-Saint-Merry, l'abbé Suger avait une   (p.129)
maison qui lui avait coûté mille livres.

Dans cette rue était l'église _Saint-Jacques-la-Boucherie_, dont la
fondation remonte au XIe siècle et qui tirait son surnom de la grande
boucherie de la ville, située près du Châtelet. Elle avait été rebâtie
en 1250 et en 1520. Comme elle se trouvait située dans le quartier le
plus commerçant de Paris, elle était le siége des confréries des
bouchers, des peintres, des chapeliers, des armuriers, des bonnetiers,
et l'on pouvait dire que c'était l'église la plus _bourgeoise_ de
Paris, la plupart de ses nombreuses chapelles ayant été fondées par
des bourgeois, et ses murs étant couverts d'inscriptions, d'épitaphes,
de donations bourgeoises. Parmi ces donations, il y en avait des
touchantes, surtout celles qui avaient été faites par des femmes:
L'une établissait une école et catéchisme pour les orphelins; l'autre
fondait des messes «pour les pauvres âmes des suppliciés;» une
troisième donnait des toiles pour l'ensevelissement des pauvres, etc.
Parmi les bienfaiteurs de Saint-Jacques-la-Boucherie, il en est deux
qui y avaient leur sépulture dans de belles chapelles et dont les noms
méritent une place distinguée dans l'histoire de Paris: ce sont les
bourgeois _Colin Boulard_ et _Nicolas Flamel_. Le premier était un
marchand qui demeurait au coin des rues de la Vannerie et
Planche-Mibray, à l'enseigne de la Chaise; il avait des relations de
commerce ou de banque avec la moitié de l'Europe, et il se rendit
utile à l'État et à la capitale principalement en deux circonstances.
«Charles VI, raconte Juvénal des Ursins, ayant assemblé ses gens
contre les Anglois, qui étoient en Flandre, difficulté y eut grande
comme un si grant oist pouvoit avoir vivres, et fut mandé Colin
Boulard, lequel se fit fort de trouver du bled et mener à l'ost pour
cent mille hommes pendant quatre mois.» En 1388, «pour ce que, dit le
même historien, on avoit vivres à Paris à grande difficulté, Colin
Boulard envoya vers le Rhin, et par sa diligence en amenoit et     (p.130)
faisoit venir vivre largement.» La municipalité parisienne a oublié ce
digne citoyen comme tant d'autres illustrations de la capitale, et
rien dans Paris ne rappelle le nom de Colin Boulard, qui du moins
était autrefois connu par sa chapelle «armoriée et peincte.» Nicolas
Flamel, qui avait fait bâtir le petit portail de Saint-Jacques, sur
lequel était son «imaige en pierre» avec celle de sa femme, a été plus
heureux: nous en parlerons tout à l'heure. Dans cette église étaient
encore enterrés Jean Bureau, maître de l'artillerie sous Charles VII,
mort en 1463, grand citoyen qui a contribué activement à l'expulsion
des Anglais et dont la renommée n'est pas assez populaire; l'illustre
Fernel, mort en 1558, et dont le tombeau était, dans le XVIIe siècle,
au dire de Guy Patin, l'objet d'une sorte de pèlerinage de la part des
médecins.

L'église Saint-Jacques a été démolie en 1792, et sur son emplacement
on ouvrit un marché qui est aujourd'hui détruit; il en reste une tour
très-élégante, qui date de 1508, et qui, élevée de 52 mètres, domine
une grande partie de la capitale. Cette tour vient d'être richement
restaurée et entourée d'un joli jardin. Elle est surmontée de la
statue colossale de saint Jacques; les niches sont partout ornées de
statues de saints; enfin sous la voûte est une statue de Pascal. La
tour Saint-Jacques se trouve aujourd'hui comprise dans la nouvelle rue
de Rivoli dont elle est le plus bel ornement.

La rue _Saint-Martin_, proprement dite, celle qui commence à la rue
des Lombards, a joué dans les temps anciens un grand rôle: dans sa
partie inférieure, elle était habitée par les métiers les plus sales
et les plus turbulents, dont les noms sont restés aux rues voisines;
dans sa partie supérieure, elle renfermait trois églises et le grand
prieuré de Saint-Martin, qui était une vraie forteresse; elle a donc
dû prendre part à tous les événements de l'histoire de Paris, et l'on
trouve son nom dans les luttes des Armagnacs et des Bourguignons,  (p.131)
dans les troubles de la Ligue, dans presque toutes les journées
révolutionnaires. Dans les temps plus modernes, son importance
politique n'a pas été moindre: elle a été le théâtre principal de
l'insurrection de 1832; c'est entre les rues Maubuée et du
Cloître-Saint-Merry qu'était la place d'armes des républicains. Elle a
figuré encore dans l'émeute du 12 mai 1839, dans les journées de
février, dans la bataille de juin 1848, enfin c'est là qu'a eu lieu
l'échauffourée du 13 juin 1849. Aujourd'hui qu'elle a repris son calme
et sa vie ordinaires, c'est une de ces rues dont l'aspect étonne et
effraye le paisible provincial, par sa population variée, nombreuse,
affairée, ses maisons encombrées de fabricants, ses boutiques pleines
de monde et de marchandises, son pavé incessamment sillonné
d'innombrables voitures, enfin par le tapage assourdissant de toute
cette cohue, d'où l'on ne saurait sortir sain et sauf, si l'on n'est
doué de la facilité de locomotion que possèdent si bien ces natifs de
la moderne Athènes, que Jean-Jacques appelle les _Parisiens du bon
Dieu_.

Les édifices publics que renferme la rue Saint-Martin sont:

1° L'église _Saint-Merry_.--On présume que, sur l'emplacement de cette
église, deux saints solitaires, Médéric et Frodulphe (saint Merry et
saint Frou), occupaient vers la fin du VIIe siècle, un ermitage,
auprès duquel ils élevèrent un oratoire. Vers la fin du IXe siècle,
cet oratoire fut reconstruit par Odon le Faulconier, l'un des
capitaines qui défendirent Paris contre les Normands, et il y eut son
tombeau. A cette chapelle succéda, dans le XIIe siècle, une église qui
fut reconstruite en 1530 et achevée seulement en 1612: bien qu'elle
ait été faite en pleine renaissance, elle porte tous les caractères
des édifices du moyen âge, et son portail est rempli de détails
élégants. A l'époque de cette reconstruction, on retrouva le tombeau
de Odon avec cette modeste inscription: HIC JACET VIR BONÆ MEMORIÆ,
ODO L'ALCONARIUS, FUNDATOR HUJUS ECCLESIÆ.

L'église Saint-Merry était _collégiale_, c'est-à-dire qu'elle      (p.132)
avait un chapitre de chanoines, lequel dépendait de Notre-Dame. Elle
est remarquable par ses ornements de sculpture, ses vitraux peints par
Pinaigrier, ses tableaux sur bois du XVIe siècle, etc. On y a enterré:
Jourdain de l'Isle, seigneur gascon, qui, en 1325, «fut exécuté au
commun patibulaire,» pour meurtres et brigandages; Raoul de Presles,
savant de la cour de Charles V; Chapelain, «le bel esprit de son
temps, dit Piganiol, le plus loué, le mieux renté, le plus critiqué;»
Arnauld de Pomponne, ministre des affaires étrangères sous Louis XIV,
le signataire du traité de Nimègue, l'un des membres de cette grande
famille parisienne des Arnauld, qui a tant honoré la religion, la
France et les lettres. Enfin, on y célèbre avec beaucoup de pompe la
fête d'une sainte moderne, d'une Parisienne née près de cette église
en 1565 et qui y fut enterrée, Barbe Avrillot, femme du ligueur
Accarie, connue en religion sous le nom de Marie de l'Incarnation, et
béatifiée en 1792. L'église Saint-Merry est la paroisse du septième
arrondissement.

2° L'église _Saint-Nicolas-des-Champs_.--C'était, au VIIIe siècle, une
chapelle destinée aux serfs et vassaux de l'abbaye Saint-Martin. Elle
fut reconstruite et agrandie au XIe siècle, et, quoique située hors de
la ville, devint, au XIIIe, église paroissiale pour les rues
suivantes, ainsi que le témoigne le livre des tailles de 1292: «Les
rues de Symon franque, de la Plastrière, des Estuves, des Jugléeurs,
de Brianbourg, du Temple, de Quiquempoist, la rue où l'on cuit les
oës.» Elle a subi plusieurs reconstructions, dont la dernière est du
XVIIe siècle, et qui ont fait d'elle un monument sans style, sans
grâce, étouffé par les maisons voisines; son portail date de 1420.
Elle renferme les tombeaux de Guillaume Budé, de Henri et Adrien de
Valois, ces infatigables rechercheurs de notre histoire, de Mlle de
Scudéry, de Pierre Gassendi, de Théophile Viaud, etc. C'est la
paroisse du sixième arrondissement.

3° Le _Conservatoire des arts et métiers_, autrefois le prieuré de (p.133)
_Saint-Martin-des-Champs_.--On croit que c'était une abbaye dont la
fondation se perd dans les premiers temps de la monarchie, et qui fut
détruite presque entièrement par les Normands. Elle fut réédifiée en
1060 par Henri Ier et Philippe Ier, convertie, en 1079, en prieuré
dépendant de l'abbaye de Cluny, et en 1130 fortifiée. Son enclos, qui
avait quatorze arpents, s'étendait de la rue au Maire à la rue du
Vert-Bois, en comprenant le marché Saint-Martin et les rues voisines;
il était entouré de murs très-hauts et très-épais, crénelés, garnis de
grosses tourelles, qui faisaient ressembler l'abbaye à une place
forte. Son aspect était aussi imposant que pittoresque, à cause de
l'encadrement que lui formaient, au nord, un bois de chênes (rue du
Vert-Bois) et une éminence garnie de moulins (rue Meslay); au
couchant, un ruisseau (rue du Ponceau), traversant une vaste prairie
qui le séparait du beau couvent des Filles-Dieu; au midi, les villages
de Bourg-l'Abbé et de Beaubourg, couverts de frais ombrages; enfin, au
levant, les champs arrosés de plusieurs sources, que dominait le
manoir des Templiers. Dans son enceinte privilégiée, et où les
ouvriers pouvaient travailler sans maîtrise, étaient trois chapelles,
des granges, des moulins, un four, un hôpital, une prison, dont une
tour existe encore près de la rue du Vert-Bois, enfin un champ clos
pour les combats judiciaires. L'église est l'une des antiquités les
plus précieuses de Paris; la partie la plus ancienne est le sanctuaire
qui date du XIe siècle; sa nef, aussi belle que hardie, et qui, malgré
sa largeur, n'est soutenue par aucun rang de colonnes, sert
aujourd'hui de salle d'exposition pour les machines. Le réfectoire,
qui est parfaitement conservé et du style gothique le plus pur, a été
construit par Pierre de Montereau. Les autres bâtiments sont presque
tout modernes, principalement l'ancienne maison claustrale, qui est
très-belle et date du XVIIIe siècle. C'est à cette époque que les  (p.134)
murailles et les tours furent détruites, et des maisons bâties sur
leur emplacement; que le clos des duels fut changé en un marché, qui
forme aujourd'hui une place; que le réseau de petites rues, qui
s'étend de cette place à la rue Saint-Martin, fut construit, etc. Dès
la fondation du prieuré, il s'était formé, à l'ombre de ses murs, un
village, qui devint le quartier Saint-Martin, et qui était placé sous
la juridiction temporelle des religieux. La rue _au Maire_ a pris son
nom de l'officier qui rendait la justice aux vassaux de Saint-Martin,
et qui avait son tribunal et sa geôle à l'endroit où se trouve
aujourd'hui la porte latérale de Saint-Nicolas-des-Champs. La
puissance spirituelle du prieur s'étendait bien au delà de ce
quartier, car il avait les nominations de vingt-neuf maisons du même
ordre, de cinq cures de la capitale, de vingt-cinq cures du diocèse de
Paris, de trente cures dans diverses parties de la France; son revenu
s'élevait à 45,000 livres: aussi cette dignité était-elle vivement
recherchée, et Richelieu est compté parmi les prieurs de
Saint-Martin-des-Champs. Ce couvent supprimé en 1790, fut occupé en
mars 1792 par un institut d'éducation, que dirigeait Léonard Bourdon,
sous les auspices de la municipalité, et qu'on appelait l'école des
Jeunes Français: on apprenait gratuitement aux élèves les langues
modernes, les exercices militaires, la fortification et des
métiers[37]. Cette école cessa d'exister en 1795, et alors un      (p.135)
décret de la Convention, rendu sur le rapport de Grégoire, établit à
sa place un _conservatoire des arts et métiers_, qui renferme les
modèles des machines et outils propres à l'industrie et à
l'agriculture. Cet établissement, négligé sous l'Empire, a pris une
grande extension depuis la Restauration, et surtout depuis quelques
années; on y a attaché des cours publics de mathématiques, de
physique, de chimie, de mécanique appliquées aux arts, d'économie
industrielle, de dessin des machines, etc. Il occupe l'église, le
réfectoire et les bâtiments claustraux; on lui a ajouté de vastes
annexes et une entrée monumentale près de l'ancienne prison de
l'abbaye. A la place des jardins se trouve un beau marché, qui fut,
pendant les Cent-Jours, transformé en atelier d'armes.

         [Note 37: Cette école se signala par son ardeur
         révolutionnaire, et elle figura dans toutes les fêtes
         jacobines. Le jour de l'apothéose de Marat (1er vendémiaire
         an III), on la vit sur le théâtre de l'Égalité
         (Théâtre-Français) donner, dit le _Moniteur_, un spectacle
         aussi nouveau qu'intéressant: «Associant à leurs jeux le
         célèbre Préville, ils montraient au public quelle avait été
         l'éducation sous l'ancien régime et ce qu'elle pouvait être
         sous celui de la liberté. La pièce qu'ils ont jouée ou plutôt
         donnée, avait trois actes. Le premier est une parodie
         grotesque de l'éducation ancienne. Les deux derniers actes
         ont procuré un plaisir vrai. Avec quelle satisfaction le
         public a vu ces jeunes gens dans leur atelier, s'occupant de
         leurs travaux ordinaires. Comme il a applaudi à leurs jeux
         militaires exécutés avec autant de précision que pourraient
         le faire des hommes longtemps exercés!» (_Moniteur_ du 4
         vendémiaire.)]

Le 13 juin 1849, le Conservatoire a été le lieu de refuge du parti de
la Montagne, qui essaya d'y faire un appel aux armes contre le
gouvernement et l'Assemblée législative.

Avant la révolution, on voyait encore dans la rue Saint-Martin la
chapelle _Saint-Julien-des-Ménétriers_, qui appartenait à la
communauté des maîtres de musique et de danse de la ville de Paris.
Son origine était due à deux compagnons ménétriers qui l'avaient
fondée vers l'an 1328, avec un hôpital destiné à héberger les
ménétriers, jongleurs et joueurs de vielle qui étaient de passage à
Paris. L'architecture de sa façade était curieuse: on y voyait
sculptés tous les instruments de musique du moyen âge, avec les
statues de saint Genest et de saint Julien jouant du violon. La rue
voisine, rue étroite et infecte, dite des _Jugléeurs_ ou des
_Ménétriers_, et qui a disparu dans la rue Rambuteau, était, dès le
XIIe siècle, occupée entièrement par les artistes et les saltimbanques
de cette époque, qui se consolaient de leurs misères présentes par la
vue de l'asile réservé à leur vieillesse: elle devint, les arts    (p.136)
ayant toujours assez mal vécu avec la morale, une caverne de libertins
où les cris de la débauche troublèrent souvent les saints de la
chapelle, et où le pouvoir et ses archers firent mainte expédition.
Dans cette rue est né Talma, le 15 janvier 1763.

La rue Saint-Martin, rue occupée de tout temps par des marchands et
des ouvriers, ne renferme aucune maison célèbre. Nous citerons
seulement: au nº 107, le théâtre Molière, construit en 1791, qui
devint en 1793 le théâtre des Sans-culottes et qui a été fermé en
1807; il a essayé plusieurs fois de se rouvrir et n'est plus
aujourd'hui qu'une maison particulière; au nº 151, l'hôtel Budé ou de
Vic, bâti par le savant Guillaume Budé, prévôt des marchands, et où il
mourut en 1540.

Les rues qui débouchent dans la rue Saint-Martin présentent toutes à
peu près le même caractère: elles sont étroites, boueuses, bordées de
hautes maisons, encombrées de voitures, peuplées presque entièrement
de marchands, de fabricants et d'ouvriers.

Nous nommons d'abord la rue des _Écrivains_ qui a disparu et se trouve
absorbée dans la nouvelle rue de Rivoli. Cette rue s'appelait d'abord
Pierre-Olet et prit son autre nom des échoppes d'écrivains qui, dans
le moyen âge, s'appuyaient sur les murs de Saint-Jacques-la-Boucherie.
Dans cette rue, à l'angle de la rue Marivaux était la maison de
Nicolas Flamel, écrivain public, qui se livrait aussi à l'alchimie, et
dont la vie mystérieuse a été le sujet des contes les plus bizarres.
Il paraît que cet homme, qui dépensa sa fortune en fondations pieuses
et charitables, était devenu riche en faisant secrètement la banque
pour les juifs chassés de France en 1394. Nos heureux ancêtres, qui ne
connaissaient pas comme nous les mystères de la finance et la race des
gens d'affaires, croyaient qu'il n'était pas possible de passer
licitement de la pauvreté à la richesse; ils ne purent donc        (p.137)
expliquer la fortune subite de Flamel qu'en disant qu'il avait
découvert la pierre philosophale, et ils le regardèrent comme sorcier.
Aussi crut-on pendant longtemps que sa maison renfermait des trésors,
et l'on y fit des fouilles jusque dans le siècle dernier. On a donné
le nom de _Nicolas Flamel_ à la rue de Marivaux. Dans cette rue, au
coin de l'impasse des Étuves, est une maison de bains, qui est
probablement l'établissement le plus ancien de Paris; en effet, ces
_estuves_ existaient dès le XIIIe siècle, et le rôle de la taille de
1292 donne à l'_estuveur_ le nom de _Martin le Biau_.

2º Rue des _Lombards_.--Elle tire son nom des banquiers italiens qui,
au XIIIe siècle, y étaient établis, ainsi que dans les rues voisines.
Ces banquiers étaient très-riches, et dans le rôle de la taille de
1292 ils sont taxés les premiers et à part; l'un d'eux, Gandouffle,
est imposé à 114 livres 10 sous, ce qui équivaudrait aujourd'hui à
2,637 francs et fait supposer un revenu de 130,000 francs. On trouvait
aussi dans cette rue la maison dite _le Poids du roy_, où se
conservaient les étalons des poids et mesures de Paris. Depuis le
milieu du XVIIe siècle jusqu'à l'Empire, les confiseurs donnèrent à la
rue des Lombards une célébrité à laquelle n'ont pas peu contribué les
poètes qui fabriquaient pour leurs bonbons des devises amoureuses à
_six livres le cent_. Aux confiseurs ont succédé les marchands en gros
d'huiles, de fromage, de sucre, etc., dont les magasins, laids,
sombres, profonds, nous donnent une idée de ce qu'étaient les modestes
boutiques de nos pères.

3º Rue du _Cloître-Saint-Merry_. Dans cette rue était l'hôtel du
président Baillet, où fut établie, en 1570, la juridiction des consuls
ou le tribunal de commerce. Ce tribunal y est modestement resté
jusqu'en 1826; il était composé de cinq membres élus par les six corps
marchands, et, pendant deux siècles, il a rendu, sans code, sans
digeste, sans avocats, une justice sommaire, rapide, gratuite, et qui
ne fut jamais suspectée.

4º Rue des _Vieilles-Étuves_. Les maisons de bains ou _estuves_    (p.138)
étaient, au moyen âge, fort communes, et plusieurs rues en ont pris
leur nom. Ce n'était pas un luxe inutile dans une ville aussi sale et
aussi puante qu'était alors Paris. «Avant le XVIIe siècle, dit Sauval,
on ne pouvait faire un pas sans en trouver.» Les _barbiers estuvistes_
allaient crier dans les rues:

  Seignor, quar vous allez baingner
  Et estuver sans deslayer,
  Li bains sont chaus, c'est sans mentir.

Sous Louis XIII et Louis XIV, les estuves devinrent des maisons d'un
genre particulier et qui étaient tout à la fois des hôtels garnis, des
restaurants, des lieux de plaisir et de rendez-vous galants. Les
_baigneurs_ (ainsi appelait-on les maîtres de ces établissements, qui
avaient privilége du roi) étaient des hommes experts dans tous les
secrets de la toilette, coiffeurs, parfumeurs, tailleurs,
entremetteurs de débauches, agents d'intrigues, confidents de tous les
gens de plaisir, de toutes les femmes galantes. On allait passer
quelques jours chez le baigneur pour raison de santé, au retour d'une
campagne ou d'un voyage; on y allait pour disparaître un instant du
monde, pour échapper à la curiosité de ses amis ou à la poursuite de
ses ennemis; on y allait pour y trouver des femmes de cour déguisées
et masquées ou des bourgeoises séduites et achetées; on y allait pour
faire des parties de vin, de jeu et de débauche[38]. Louis XIV
lui-même, dans sa jeunesse, allait souvent coucher chez le baigneur
Lavienne, qui devint son valet de chambre.

         [Note 38: Voir les lettres de Mme de Sévigné, a. 1655.]

Les étuves de la rue Saint-Martin étaient au coin de la rue Beaubourg
et avaient pour enseigne le Lion d'argent.

5º Rue aux _Ours_.--Elle date du XIIIe siècle, et s'appelait encore,
en 1770, de son vrai nom aux _Oües_ ou aux _Oies_, à cause des
nombreux rôtisseurs qui l'habitaient. Dans cette rue débouche la   (p.139)
rue _Salle-au-Comte_ qui disparaît aujourd'hui et se trouve absorbée
dans le boulevard de Sébastopol. Au coin de la rue aux Ours et de la
rue Salle-au-Comte était, avant la révolution, une statue de la
Vierge, dite _Notre-Dame-de-la-Carole_, devant laquelle, chaque année,
le 3 juillet, se brûlait un colosse d'osier habillé en soldat suisse,
au milieu d'un grand feu d'artifice. Cette cérémonie devait son
origine à un sacrilége commis, dit-on, en 1418, par un soldat ivre,
qui, ayant donné un coup d'épée à la statue, en fit jaillir du sang.
Les détails de cette histoire étaient exposés dans une chapelle de
l'abbaye Saint-Martin; mais ils n'en étaient pas pour cela plus
authentiques, et la critique si sagace des érudits du XVIIe siècle en
avait fait depuis longtemps justice. En 1793, la statue de la Vierge
fut détruite et remplacée pendant quelque temps par le buste de Marat.
Dans cette rue Salle-au-Comte était une fontaine qui portait le nom du
chancelier de Marle et fut construite par lui. Ce magistrat habitait
l'hôtel voisin de cette fontaine et qui avait été bâti par le comte de
Dammartin vers la fin du XIIIe siècle: c'est là qu'il fut arrêté par
les Bourguignons en 1418, conduit à la Conciergerie et massacré
quelques jours après. Sauval raconte qu'un procureur au Châtelet, qui
avait acheté en 1663 ce manoir seigneurial, s'y trouvait logé trop à
l'étroit.

Dans la rue aux Ours débouche, parallèlement aux rues Saint-Martin et
Saint-Denis, la rue _Quincampoix_, dont le nom vient probablement d'un
de ses habitants. «C'est, dit Lemontey, un défilé obscur de quatre
cent cinquante pas de long sur cinq de large, bordé par
quatre-vingt-dix maisons d'une structure commune et dont le soleil
n'éclaire jamais que les étages les plus élevés.» Cette rue est
très-ancienne: au XIIIe siècle, elle était peuplée de merciers et
d'orfèvres, fréquentée par les dames et même servant de promenade à la
mode. Les merciers, à cette époque, vendaient tous les objets de   (p.140)
luxe et de parure pour les femmes. C'était une corporation
très-importante, très-nombreuse, et plus riche toute seule, dit
Sauval, que les autres cinq corps de marchands. Il serait
très-difficile d'énumérer tout ce qui faisait alors partie de la
boutique d'un mercier, chapeaux, étoffes de soie, hermines, tissus de
lin, broderies, joyaux, aumônières, parfums; etc. Les plus riches
merciers de la rue Quincampoix étaient les d'Espernon, dont un est
taxé dans la taille de 1313 à 90 livres. Dans le XVIe siècle, la vogue
marchande de cette rue était passée, et elle avait quelques hôtels de
grands seigneurs. De ce nombre était l'hôtel de Beaufort, dont un
passage a conservé le nom, où demeura le roi des halles, le héros de
la populace de Paris à l'époque de la Fronde: «Il disoit tout haut,
raconte Gui Patin, que si on le persécutoit à la cour, il viendroit se
loger au milieu des halles, où plus de vingt mille hommes le
garderoient[39].» Vers la fin du règne de Louis XIV, cette rue devint
le séjour des juifs qui faisaient la banque et des courtiers qui
tripotaient des gains illicites sur les billets de l'État ou sur les
emprunts du grand roi. A l'époque du système de Law, elle fut le
centre de l'agiotage dont la fièvre agita toute la France, et alors
elle se trouva encombrée de joueurs depuis les caves jusqu'aux
greniers: on s'y pressait, on s'y écrasait, on y achetait la moindre
place au poids de l'or; une chambre s'y louait dix louis par jour. De
là nous sont venus les ventes à terme, la prime, le report et toutes
les autres inventions, roueries et manoeuvres de bourse. C'est dans
cette rue, dans le cabaret de l'Épée-de-Bois, au coin de la petite rue
de Venise, que le comte de Horn assassina un des agioteurs pour lui
voler son portefeuille; il fut arrêté, condamné et exécuté sur la
roue. Aujourd'hui, la rue Quincampoix est bien déchue de ses honneurs
du XIIIe et du XVIIe siècles: triste et sale, elle n'est plus habitée
que par des commerçants et des fabricants. Elle a pour             (p.141)
prolongement une ruelle boueuse qu'on appelait des Cinq-Diamants: là
demeurait Chapelain.

         [Note 39: Lettres, t. II, p. 514.]

6º Rue Grenétat.--Cette rue date du XIIIe siècle et s'appelait alors
de la Trinité, à cause d'un hôpital dont nous parlerons au chapitre
suivant. Elle prit plus tard le nom de Darne-Estal ou Darnetal, d'un
bourgeois qui l'habitait; et ce nom est devenu, en s'altérant
successivement, Guernetat et Grenétat. Cette rue, très-fréquentée,
très-populeuse, est, avec les rues qui l'avoisinent, l'un des grands
centres de l'industrie parisienne, principalement en tabletterie.
C'est là que l'émeute du 12 mai 1839 a livré son dernier combat.

Le grand îlot de maisons compris entre les rues aux Ours, Grenétat,
Saint-Martin et Saint-Denis, était coupé par une rue parallèle à ces
deux dernières et qu'on appelait _Bourg-l'Abbé_, rue aujourd'hui
absorbée par le boulevard de Sébastopol. Le Bourg-l'Abbé dépendait de
l'abbaye Saint-Martin et datait du Xe siècle: c'était un lieu de
plaisance et de promenade pour les Parisiens de la Cité, qui allaient
y visiter une chapelle dédiée à saint Georges et cachée sous de frais
ombrages. Lorsque l'enceinte de Philippe-Auguste fut construite, il
devint faubourg de Paris et toucha la muraille. Son principal chemin
prit alors le nom de rue du Bourg-l'Abbé et continua à être fréquenté,
non plus seulement à cause de sa chapelle, mais à cause de ses
habitants, dont les moeurs faciles et les goûts ingénus donnèrent lieu
à ce proverbe: «Gens du Bourg-l'Abbé qui ne demandent qu'amour et
simplesse.» Tout était bien changé, et depuis longtemps, dans la rue
Bourg-l'Abbé, dont le nom même vient de disparaître: plus d'ombrages,
de simplesse, de chapelle; c'était une de ces ruches d'ouvriers où, du
soir au matin, à tous les étages, dans toutes les chambres, dans tous
les coins, on n'entendait que le bruit du marteau, le cri de la lime,
des chants souvent et quelquefois des plaintes.

La rue Bourg-l'Abbé a été le principal théâtre de l'émeute du      (p.142)
12 mai 1839.



§ II.

Boulevard et faubourg Saint-Martin.


La rue Saint-Martin est séparée de son faubourg par la _porte
Saint-Martin_, arc de triomphe élevé à Louis XIV, en 1674, pour la
conquête de la Franche-Comté. C'est l'oeuvre de Pierre Bullet, élève de
Blondel, et l'un des monuments les plus élégants de Paris, malgré
l'aspect un peu dur de sa façade travaillée en bossages vermiculés. Là
commence le _boulevard Saint-Martin_, qui présente un spectacle aussi
animé, mais qui est plus commerçant que le boulevard du Temple. On y
trouve: 1º La belle _fontaine du Château-d'Eau_, construite en 1812, et
près de laquelle se tient un marché aux fleurs. 2º Le théâtre de
l'_Ambigu-Comique_, fondé par Audinot, en 1767, sur le boulevard du
Temple, et qui devint très-populaire sous l'Empire par ses mélodrames.
Incendié en 1827, il fut transporté au boulevard Saint-Martin, sur
l'emplacement de l'hôtel Murinais. 3º Le théâtre de la
_Porte-Saint-Martin_, construit en 1781, dans l'espace de
soixante-quinze jours, pour remplacer provisoirement la salle incendiée
de l'Opéra.

Le faubourg Saint-Martin s'est longtemps appelé faubourg
Saint-Laurent, à cause de l'église qui s'y trouve située. C'est une
voie très-large, populeuse, commerçante, industrielle, et l'une des
plus belles entrées de Paris. Il a pris part à tous les grands
événements de l'histoire de Paris et n'a été le théâtre spécial
d'aucun fait remarquable, si ce n'est l'entrée des armées étrangères,
le 31 mars 1814. Au nº 92 a demeuré J.-B. Say; au nº 188 est mort
Méhul. On trouve dans cette rue:

1º La _mairie du cinquième arrondissement_, au coin de la rue du
Château-d'Eau. C'était autrefois une caserne de gendarmerie ou de  (p.143)
garde municipale, qui, après avoir été le théâtre d'un sanglant combat
en 1830, a été de nouveau dévastée en 1848.

2º L'_église Saint-Laurent_.--C'était, au VIe siècle, une chapelle
isolée au milieu d'une grande forêt; au Xe siècle, une abbaye; en
1280, une paroisse. Sa dernière reconstruction date de 1595 et n'a été
terminée qu'en 1622. C'est aujourd'hui la paroisse du cinquième
arrondissement. On y trouve la sépulture d'une des saintes femmes de
l'histoire de Paris, Louise de Marillac ou madame Legras, qui a pris
part à toutes les bonnes oeuvres de saint Vincent de Paul.

3º L'_hospice des Incurables-Hommes_.--Il occupe l'ancien couvent des
Récollets, fondé en 1603 par un tapissier de Paris, Jacques Cottard,
et par Marie de Médicis. Les bâtiments furent reconstruits par la
munificence du surintendant Bullion et du chancelier Séguier. Les
Récollets étaient des capucins réformés, ordre modeste, infatigable,
composé généralement de pauvres hommes du peuple, et qui donnait des
prédicateurs aux campagnes, des aumôniers aux armées, des
missionnaires aux colonies. L'hospice des Incurables-Hommes, qui était
auparavant rue de Sèvres, fut, en 1802, transféré dans la maison des
Récollets: il renferme 510 lits, dont 50 sont réservés à des enfants.

On trouvait encore autrefois dans ce faubourg l'hospice du
Saint-Nom-de-Jésus; il avait été fondé par un inconnu et par saint
Vincent-de-Paul pour quarante artisans qui, ne pouvant plus
travailler, étaient réduits à la mendicité. Cette maison devint, plus
tard, le chef-lieu de la congrégation des frères de la Doctrine
chrétienne; elle a été détruite pour ouvrir l'embarcadère du chemin de
fer de Strasbourg.

Parmi les nombreuses rues qui débouchent dans le faubourg
Saint-Martin, rues la plupart nouvelles et dont quelques-unes ne sont
qu'à demi construites, on remarque:

1º La rue de _Bondy_, qui longe le boulevard Saint-Martin, et où   (p.144)
l'on trouvait jadis une caserne de gardes françaises, l'hôtel d'Aligre
et le théâtre des Jeunes-Artistes. Celui-ci était situé au coin de la
rue de Lancry: il fut ouvert en 1764, devint plus tard le Vaux-Hall
d'été et jouit d'une grande vogue jusqu'en 1789. Alors il devint le
Théâtre-Français comique et lyrique, puis celui des Jeunes-Artistes,
et fut fermé en 1807.

2º La rue _Saint-Laurent_.--Dans cette rue était l'entrée principale
de la fameuse foire Saint-Laurent, qui occupait cinq arpents de
terrain compris entre les faubourgs Saint-Martin et Saint-Denis et les
rues de Chabrol et Saint-Laurent. Cette foire datait du temps de Louis
VI, mais elle n'eut de célébrité qu'en 1661, époque à laquelle les
prêtres de Saint-Lazare, possesseurs du champ où elle se tenait, y
firent construire des rues larges, droites, ornées de marronniers,
bordées de loges et boutiques uniformes. Elle se tenait du 28 juin au
30 septembre, et attirait la foule, alors si facile à amuser. On y
trouvait des jeux, des saltimbanques, des cafés, des cabarets, des
salles de spectacle. La plus fréquentée était le théâtre de la Foire,
pour lequel travaillèrent Lesage, Piron, Sédaine, Favart. Vers 1775,
la foire Saint-Laurent commença à être délaissée pour le boulevard du
Temple, où se porta la vogue populaire; elle fut supprimée en 1789, et
son enclos resta abandonné jusque sous la Restauration, où l'on ouvrit
un marché sur une partie de son emplacement. Dans l'autre partie, on a
construit l'embarcadère du chemin de fer de Strasbourg, l'un des plus
beaux édifices de la capitale, dont la masse est aussi imposante que
les dispositions de détail sont élégantes et ingénieuses.

A l'extrémité du faubourg Saint-Martin, au delà de la rue de la
Butte-Chaumont, se trouvait autrefois la _butte de Montfaucon_, où
était construit le plus fameux des gibets royaux. Il datait du XIe
siècle. C'était une masse de pierre de cinq à six mètres de        (p.145)
hauteur, formant une plate-forme carrée de quatorze mètres de
longueur sur dix de largeur. Sur les côtés de cette plate-forme
s'élevaient seize gros piliers carrés, hauts de trente-deux pieds,
unis par de fortes poutres de bois qui supportaient des chaînes de
fer, auxquelles restaient suspendus les cadavres des suppliciés
jusqu'à ce qu'ils fussent réduits à l'état de squelettes. Alors on les
jetait dans un charnier pratiqué au centre de la plate-forme. On
arrivait à cette plate-forme par une longue rampe de pierre fermée
d'une porte, et l'on suspendait ou détachait les cadavres au moyen de
grandes échelles. Ce monument sinistre, placé sur l'une des dernières
éminences de la butte Chaumont, dominait une campagne fertile, des
coteaux chargés de vignobles ou de moulins, des champs de blé, mais
toute habitation s'en était éloignée, et, jusqu'au milieu du dernier
siècle, on n'y trouvait d'autre établissement que la voirie. On sait
combien la justice du moyen âge était atroce, expéditive, et tenait
peu de compte de la vie des hommes; on sait que la mort était
appliquée à tous les crimes, et que les crimes étaient très-fréquents:
il était donc rare que le gibet de Montfaucon ne fût pas garni de
cadavres. Mais, en sa qualité de lieu privilégié de la haute justice
royale, il eut l'avantage d'appendre plus de grands seigneurs que de
pauvres hères, et Montfaucon sembla prédestiné aux ministres
oppresseurs, aux financiers concussionnaires, aux juges
prévaricateurs, etc.

Les condamnés les plus fameux qui furent pendus ou exposés après leur
supplice à Montfaucon furent: Pierre de la Brosse, ministre de
Philippe-le-Hardi, en 1278; Enguerrand de Marigny, surintendant des
finances sous Louis X, en 1314; Tapperel, prévôt de Paris, en 1320,
pour avoir fait mourir un pauvre innocent à la place d'un riche
coupable; Gérard de la Guette, surintendant des finances sous
Philippe-le-Long, en 1322: Jourdain de l'Isle, seigneur gascon,    (p.146)
coupable de vols et d'assassinats, en 1323; Pierre Remy, surintendant
des finances, en 1328; Massé de Machy, trésorier du roi, en 1331; René
de Séran, maître des monnaies, en 1332; Hugues de Cuisy, président au
Parlement, pour avoir vendu la justice, en 1336; Adam de Hourdaine,
conseiller au Parlement, pour avoir produit de faux témoins, en 1448;
Jean de Montaigu, surintendant des finances, en 1209; Pierre des
Essarts, prévôt de Paris, en 1413; Olivier-le-Daim, ministre de Louis
XI, en 1484; Jacques de Beaune, seigneur de Semblançay, surintendant
des finances, en 1527; Jean Poncher, trésorier du Languedoc, en 1533;
Gentil, président au Parlement, en 1543, etc.

Ajoutons à cette liste funèbre de suppliciés l'amiral Coligny,
Briquemaut, Cavagnes, et tant d'autres victimes de la Saint-Barthélémy,
dont Charles IX, avec toute sa cour, alla contempler les cadavres.

A partir de cette époque, les expositions à Montfaucon devinrent plus
rares; Sauval dit qu'à la fin du XVIIe siècle le gibet tombait en
ruine, et, en 1740, Piganiol ajoute: «Présentement la cave est
comblée, la porte de la rampe est rompue et les marches sont brisées;
quant aux piliers, à peine en reste-t-il deux ou trois.» En 1761,
quand les faubourgs Saint-Martin et du Temple commencèrent à se
peupler, on détruisit cet édifice hideux, et on le transporta à
l'endroit où est actuellement la voirie et qu'on appelle aussi
Montfaucon; mais on n'y pendit plus, on n'y exposa plus: le gibet
royal ne fut plus qu'un symbole de la haute justice du trône, et l'on
se contenta d'enterrer à l'ombre de ses piliers les malheureux
suppliciés à la place de Grève. La révolution fit disparaître ce
dernier reste du régime féodal.

Le faubourg Saint-Martin aboutit à deux barrières aussi importantes
que fréquentées: celle de Pantin, qui ouvre la grande route de Metz ou
d'Allemagne; celle de la Villette, qui ouvre la grande route de Lille
ou de Belgique. Entre ces deux routes est situé le bassin où       (p.147)
aboutit le canal de l'Ourcq, et à l'extrémité duquel se trouve, dans
une magnifique position, entre les deux barrières, une vaste et belle
rotonde, qui ressemble à un temple et ne renferme néanmoins que les
bureaux de l'octroi.

Les communes de Pantin et de la Villette ont été l'un des principaux
théâtres de la bataille de 1814. La dernière, aussi riche que
populeuse et commerçante, est l'un des principaux entrepôts
d'approvisionnement de Paris: elle doit sa prospérité aux canaux de
l'Ourcq et Saint-Martin.

Le canal _Saint-Martin_ commence à la barrière de Pantin, se dirige au
sud-est en coupant, outre dix autres rues, la rue du Faubourg-du-Temple,
la rue de Ménilmontant, la place de la Bastille, et il aboutit dans la
Seine par la gare de la Bastille; il dérive les eaux du canal de
l'Ourcq dans la Seine et amène ainsi dans l'intérieur de Paris toutes
les marchandises du nord de la France. Il a été entrepris en 1803 et
ouvert en 1825. Sa longueur est de 3,200 mètres, sa largeur de 27, sa
pente de 25, répartie entre dix écluses. Il est bordé d'un côté par le
quai de _Valmy_, de l'autre par le quai de _Jemmapes_. Ces quais sont
couverts de magasins de bois, de pierres, de charbons, de tuiles, et
l'on y remarque les vastes bâtiments de l'_Entrepôt réel des douanes_.
Toute la partie de Paris traversée par ce canal était, il y a quarante
ans, occupée presque entièrement par des marais et des terrains en
culture; aujourd'hui, elle est sillonnée de rues, habitée, populeuse,
pleine d'activité. Les bords du canal Saint-Martin et particulièrement
l'Entrepôt ont été ensanglantés dans les journées de juin 1848.

Outre cette importante voie de navigation, le canal de l'Ourcq fournit
à Paris la plus grande partie de ses eaux. En effet, de ce canal part
un aqueduc souterrain, dit de _Ceinture_, ayant deux mètres de hauteur
sur deux mètres de largeur, et sur lequel il est possible de naviguer;
il entre dans Paris près de la barrière de la Villette, suit le    (p.148)
mur d'enceinte et se déverse dans un vaste réservoir situé près de la
barrière de Monceaux. Cet aqueduc fournit de l'eau à toute la partie
septentrionale de Paris par trois principales saignées: une à l'est,
qui envoie des eaux dans le quartier Popincourt et le faubourg
Saint-Antoine; une au sud, qui envoie des eaux dans le faubourg
Saint-Martin jusqu'au Château-d'Eau, au-dessous duquel est un
réservoir dirigeant des eaux dans le Marais et le quartier
Saint-Denis; enfin, une à l'ouest et partant du réservoir de Monceaux,
envoyant des eaux dans la Chaussée-d'Antin, le faubourg Saint-Honoré
et les Champs-Élysées.



CHAPITRE V[40].

LA RUE ET LE FAUBOURG SAINT-DENIS.

         [Note 40: Il y aurait lieu d'établir ici un nouveau chapitre
         pour la voie nouvelle dite _Boulevard de Sébastopol_, qu'on
         ouvre en ce moment entre les rues Saint-Martin et Saint-Denis
         et parallèlement à ces rues. Mais ce boulevard ne sera achevé
         que dans quelques années. Il part de la place du Châtelet,
         coupe successivement les rues des Lombards, Rambuteau, aux
         Ours, Grenetat, du Ponceau, Neuve-St-Denis, Sainte-Appoline
         et le boulevard Saint-Denis. Il est entièrement construit
         entre les faubourgs Saint-Martin et Saint-Denis, et aboutit à
         l'embarcadère du chemin de fer de Strasbourg; il doit être
         continué à travers la Cité, sur la rive gauche de la Seine,
         et ouvrir ainsi tout Paris du nord au sud. Il diminuera
         singulièrement l'importance des rues Saint-Martin et
         Saint-Denis, dont il ne sera séparé que par des plaquettes de
         maisons.]



§ Ier.

Rue Saint-Denis.


Cette rue, l'une des plus anciennes et des plus populaires, artère
principale de Paris, et qu'on pourrait appeler la rue _parisienne_ par
excellence, doit son origine au village où saint Denis fut enterré et
qui attirait un grand concours de fidèles. De pieuses légendes
racontaient que le saint, après sa décollation dans la prison de
Saint-Denis-de-la-Chartre, avait suivi le chemin marqué par cette  (p.149)
rue en portant sa tête dans ses mains, jusqu'au lieu où il voulait
être enterré. Ce chemin se couvrit de chapelles, de stations, de
maisons: c'était la _grant-rue, la grand'chaussée de monsieur saint
Denys_. Au XIe siècle, la rue Saint-Denis s'arrêtait à la rue
d'Avignon, où était une porte de l'enceinte de Louis VI: en 1107, elle
atteignait la rue Mauconseil, où était une porte de l'enceinte de
Philippe-Auguste, dite _porte aux Peintres_ (une impasse en a gardé le
nom); en 1418, elle allait jusqu'à la rue Neuve-Saint-Denis, où était
une porte de l'enceinte de Charles VI; au XVIe siècle, elle atteignait
les remparts ou boulevards, où était une porte de l'enceinte de
François Ier. Cette dernière se composait d'une grande tour carrée,
avec tourelles, large fossé, pont-levis, et ce fut par là que les
Espagnols évacuèrent Paris en 1594.

Le commencement de la rue Saint-Denis formait autrefois un
inextricable et dégoûtant réseau de ruelles hideuses et de baraques
pleines de boue, «l'endroit le plus puant du monde entier,» dit
Mercier: c'est le noyau de Paris ancien dès qu'il sortit de la Cité.
On y pénétrait, non pas comme aujourd'hui par une vaste place, mais
par un passage sombre, étroit, fangeux, pratiqué sous la masse du
grand Châtelet. Là, derrière cette sinistre forteresse, était la
_grande boucherie_, si fameuse au temps des Bourguignons et Armagnacs,
et qui subsista jusqu'en 1789. Là étaient les ruelles infectes et
baignées du sang des bestiaux, de la _Triperie_, du _Pied-de-Boeuf_,
de la _Pierre-aux-Poissons_, de la _Tuerie_, de la _Place-aux-Veaux_,
dite aussi _Place-aux-Saint-Yon_. Là ont régné, pendant 500 ans,
dix-huit familles qui possédaient presque tout le quartier, dans
lesquelles la succession était réglée par une sorte de loi salique, et
dont il ne restait plus que deux à la fin du XVIIe siècle, celles des
Thibert et des Ladehors; les plus puissantes avaient été celles des
Legoix, des Thibert, des Saint-Yon, si fameuses au temps de Charles
VI, et dont il reste encore des représentants dans la boucherie    (p.150)
de Paris. Malgré les déblaiements opérés depuis la destruction du
Châtelet, cette partie de Paris gardait quelque chose de son ancien
aspect: c'était encore un quartier sale, triste, encombré d'une
population pauvre et laborieuse, où l'humidité, la misère, la maladie
semblaient suinter de tous les pavés et de tous les murs, mais depuis
trois ou quatre ans, tout ce commencement de la rue Saint-Denis avec
les ruelles qui y aboutissaient a été détruit et forme une large et
belle voie jusqu'à la rencontre de la nouvelle rue de Rivoli.

La rue Saint-Denis était, au moyen âge, la plus belle, la plus longue,
la plus riche de tout Paris: aussi jouissait-elle de grands priviléges
et d'honneurs féodaux: «C'était par la porte Saint-Denis, raconte
Saint-Foix, que les rois et les reines faisaient leur entrée. Toutes
les rues, sur leur passage, jusqu'à Notre-Dame, étaient tapissées et
ordinairement couvertes en haut avec des étoffes de soie et des draps
_camelotés_. Des jets d'eau de senteur parfumaient l'air; le vin,
l'hypocras et le lait coulaient de différentes fontaines. Les députés
des six corps de marchands portaient le dais: les corps des métiers
suivaient, représentant en habits de caractère les _sept péchés
mortels_, _les sept vertus_, _la mort_, _le purgatoire_, _l'enfer et
le paradis_, le tout monté superbement. Il y avait de distance en
distance des théâtres où des acteurs pantomimes, mêlés avec des
choeurs de musique, représentaient des mystères de l'Ancien Testament:
_le sacrifice d'Abraham_, _le combat de David contre Goliath_, etc.
Froissard dit qu'à l'entrée d'Isabeau de Bavière, il y avait à la
porte aux Peintres _un ciel nué et étoilé très-richement, et Dieu par
figures séant en sa majesté, le Père, le Fils et le Saint-Esprit_; et
dans ce ciel _petits enfants de choeur chantoient moult doucement en
forme d'anges; et ainsi que la reyne passa dans sa litière découverte
sous la porte de ce paradis, d'en haut deux anges descendirent tenant
en leurs mains une très-riche couronne garnie de pierres           (p.151)
précieuses, et l'assirent moult doucement sur le chef de la reyne, en
chantant ces vers_:

  Dame enclose entre fleurs de lys,
  Reine êtes-vous de paradis,
  De France et de tout le pays.
  Nous retournons en paradis.

A l'entrée de Louis XI, il y avait à la fontaine de Ponceau «trois
belles filles faisant personnages de sirènes toutes nues... et
disoient de petits motets et bergerettes; et près d'elles jouoient
plusieurs instruments qui rendoient de grandes mélodies;» à l'hôpital
de la Trinité, un théâtre représentant «une Passion à personnages et
Dieu étendu sur la croix et les deux larrons à dextre et à
senestre;» à la porte aux Peintres, «autres personnages moult
richement habillés;» à la fontaine des Innocents, une grande chasse;
au Châtelet, la prise de Dieppe sur les Anglais, etc.

Nous ne parlerons pas des autres entrées royales: qu'il nous suffise
de dire qu'aucun roi ne manqua, à son avénement, «de mener triomphe»
dans la rue Saint-Denis: c'était, en quelque sorte, une cérémonie
d'intronisation, la reconnaissance du monarque nouveau par la
capitale, enfin un deuxième sacre.

Les bourgeois et les boutiques de cette rue, fameuse dans toute
l'Europe, représentent proverbialement depuis plusieurs siècles la
population et le commerce de Paris; mais ce n'est réellement que du
XVIe siècle que datent les grandes maisons de négoce qui ont fait sa
renommée. Là était le centre du commerce de la draperie, des soieries,
des dentelles, de la mercerie, etc., commerce qui se faisait dans des
boutiques sombres, profondes, étroites, sans luxe, sans ornement,
comme on en peut voir encore dans quelques coins de ce quartier,
boutiques où se bâtissaient lentement, solidement, de grosses
fortunes; où le fils succédait invariablement au père pendant quatre
ou cinq générations, jusqu'à ce que la richesse entassée devînt    (p.152)
telle que le dernier héritier se décidât à secouer la poussière du
comptoir pour briguer les honneurs de l'échevinage ou acheter une
charge de conseiller au Parlement. C'est en effet des boutiques de la
Cité et des quartiers Saint-Denis et Saint-Honoré que sont sorties la
plupart des familles municipales et parlementaires de la capitale.

La bourgeoisie de la rue Saint-Denis, à cause de ses richesses et de
son importance commerciale, a naturellement joué un grand rôle
politique presque dans tous les temps; elle est essentiellement
ennemie de toute oppression et facile à embrasser toutes les idées
généreuses; mais son opposition est plus taquine que persévérante, et,
dès que sa prospérité matérielle en est troublée, elle se met à
défendre l'autorité avec une ardeur passionnée, même aux dépens de la
liberté, et ne cherche plus que l'ordre, la soumission, le repos.
Ainsi, à l'époque de la Ligue, elle se montra catholique fougueuse, et
néanmoins devint le centre du tiers parti qui appela Henri IV au
trône; au temps de la Fronde, elle se signala par sa haine contre
Mazarin, et néanmoins ce furent ses boutiques qui décidèrent le
rétablissement de l'autorité royale; en 1789, elle se jeta dans la
révolution avec enthousiasme, et sa garde nationale figura dans toutes
les journées, dans toutes les fêtes; mais son ardeur commença à se
calmer après le 10 août; elle vit la République avec répugnance, garda
un profond ressentiment de la Terreur et se laissa entraîner par les
royalistes à faire le 13 vendémiaire. Elle applaudit au 18 brumaire;
mais quand les guerres impériales ruinèrent son commerce, elle devint
ardemment hostile à Napoléon, et celui-ci dissimula à peine son dédain
et sa colère contre ces _boutiquiers_; à son avis, cette partie de la
population était le type de l'inconstance, de la vanité et de la
_bêtise_ parisienne. Aussi la chute du tyran fut-elle accueillie dans
cette rue avec des transports de joie; aussi le comte d'Artois et  (p.153)
Louis XVIII, qui, à l'imitation de leurs ancêtres, firent leur entrée
par la rue Saint-Denis, y furent reçus avec des acclamations dont une
part alla même aux soldats étrangers qui les escortaient. Aucune rue
de Paris ne se montra plus royaliste; aucune ne se pavoisa plus
complétement de drapeaux blancs; aucune ne se para de fleurs de lis
avec plus de bonheur. Ajoutons que cet enthousiasme fut bien
récompensé, car le retour de la paix et la présence des étrangers
amenèrent dans ce quartier une prospérité inouïe et y furent la cause
de fortunes colossales. Mais quand le gouvernement des Bourbons donna
trop de pouvoir au clergé, la rue Saint Denis, qui se piquait d'avoir
des lettres et était même un peu esprit fort, rentra dans
l'opposition: c'est là que le _Constitutionnel_ trouva ses premiers et
plus sympathiques lecteurs; c'est de là que sortirent les malédictions
les mieux nourries contre les jésuites; c'est là que les bourses se
montrèrent inépuisables pour toutes les souscriptions du libéralisme,
éditions de Voltaire, dotation de la famille Foy, tombeau du jeune
Lallemand; c'est là, enfin, au fond des arrière-boutiques, que furent
chantées avec délice, les chansons les plus hardies, les plus secrètes
de Béranger. Alors la rue Saint-Denis, si chère aux Tuileries, dont
l'opinion était naguère si soigneusement caressée par les royalistes,
tomba dans le discrédit de la cour. Elle s'en inquiéta peu: ce fut un
de ses bourgeois qui refusa d'_empoigner_ Manuel; sa garde nationale
cassa les vitres de M. de Villèle après la revue du 12 avril, et aux
élections de novembre 1827, toutes ses maisons s'illuminèrent en
l'honneur des députés libéraux que Paris venait de nommer. On sait
comment le ministère fit taire cette joie à coups de fusils: la rue
Saint-Denis ne l'oublia pas; elle fut des premières, en juillet 1830,
à crier Vive la Charte! et quand la grande colonne du duc de Raguse
arriva dans cette rue pour y couper les insurrections des quais et des
boulevards, elle y fut entièrement enveloppée et ne se dégagea     (p.154)
qu'après un furieux combat.

Depuis cette époque, depuis les améliorations matérielles qui ont
changé la face de Paris, la rue Saint-Denis a subi une sorte de
transformation et perdu en partie son caractère spécial. C'est encore
la rue la plus commerçante, la plus tumultueuse, la plus
assourdissante de Paris; d'un bout à l'autre, on ne voit qu'une foule
grouillante, active, affairée, d'innombrables voitures, des magasins
encombrés de marchandises; de tous côtés on n'entend que le bruit des
métiers, les cris des petits marchands, le tapage des charrettes:
mais, malgré cela, ce n'est plus la reine de Paris, la régulatrice de
son commerce, le guide de ses opinions politiques; ses maisons,
profondes et élevées, sont toujours peuplées du haut en bas de
fabricants, de marchands, d'industriels de tout genre; mais le gros
commerce d'étoffes, les grands magasins de l'ancien temps l'ont
abandonnée: ses boutiques sont maintenant vouées à des commerces moins
étendus, plus humbles, excepté néanmoins pour la passementerie, la
mercerie, la parfumerie. Aussi son importance politique a-t-elle
diminué, et, de 1830 jusqu'à nos jours, il ne s'est rien passé dans la
rue Saint-Denis qui la distingue des autres grandes rues de Paris,
encore bien qu'elle ait été profondément remuée par les émeutes de
1832 et 1834 et par les journées révolutionnaires de 1848.

Dans une rue jadis aussi sainte, les édifices religieux devaient être
nombreux: en effet, on y trouvait cinq églises, dont il ne reste
qu'une, trois couvents et cinq hospices, aujourd'hui détruits.

1º L'_hôpital Sainte-Catherine_.--Il était situé au coin de la rue des
Lombards et avait été fondé vers le XIe siècle pour héberger les
pèlerins qui se rendaient en foule à l'église Sainte-Opportune. Les
religieuses de cet hôpital se chargèrent plus tard «de retirer les
pauvres filles qui n'ont aucune retraite et cherchent condition.»  (p.155)
Elles avaient aussi pour mission d'ensevelir les malheureux trouvés
morts dans la Seine, dans les rues ou dans les prisons, et qui, du
moins, n'étaient pas mis en terre par des mains indifférentes et sans
une larme ou une prière! Cette _morgue_ chrétienne fut, en 1791,
affectée aux jeunes aveugles, et ceux-ci y restèrent jusqu'en 1818,
époque à laquelle ils furent transférés au séminaire Saint-Firmin[41].
Alors l'hôpital fut vendu, détruit et remplacé par des maisons
particulières.

         [Note 41: Voir rue Saint-Victor, liv. III ch. I]

La chapelle ou l'église de cet établissement est célèbre dans
l'histoire des théophilanthropes: c'est là que les sectaires du culte
naturel firent, en 1797, leur première cérémonie. Pendant plus d'une
année, ils y célébrèrent deux fêtes par décade, outre les mariages,
baptêmes, décès, etc.[42].

         [Note 42: Voici une lettre de faire part d'un décès célébré à
         l'hôpital Sainte-Catherine:

         "Un de vos frères vient de perdre sa fille.

         "Conformément à la sixième et dernière section des pratiques
         des théophilanthropes, décrite dans leur Manuel, p. 50, un
         des lecteurs rappellera la défunte au souvenir des assistants
         dans la fête religieuse et morale qui sera célébrée dimanche
         prochain, 7 mai, octodi 18 floréal an V, à onze heures
         précises du matin, rue Denis, 34, près celle des Lombards.

         "Le père vous invite à venir avec lui attacher une fleur à
         l'urne de son enfant et prier le Créateur de la recevoir dans
         son sein paternel."]

2º L'_église Sainte-Opportune_.--Sa fondation remonte à une chapelle
de Notre-Dame-des-Bois, qui aurait été bâtie à l'époque où le
christianisme fut introduit dans la Gaule. «Si l'on en croit la
tradition, dit Sauval, saint Denis, qui vint en France en 252, la mit
en grande vénération des peuples.» Elle était alors située à l'entrée
d'une grande forêt, qui «s'étendait en largeur depuis cet ermitage
jusqu'au pied du Montmartre, et en longueur depuis le pont Perrin
jusqu'à Chaillot.» En 853, Hildebrand, évêque de Seez, chassé de son
pays par les Normands, se réfugia à Paris et déposa dans cette     (p.156)
chapelle les reliques de sainte Opportune. Les miracles de cette
sainte ayant attiré une multitude de pèlerins, et Louis-le-Bègue ayant
fait à Hildebrand donation des terres voisines, on remplaça la
chapelle par une église entourée d'un vaste cloître et qui reçut un
chapitre de chanoines. Louis VII lui donna les seigneurie, censive et
justice sur tous les prés et marais jusqu'à Montmartre. L'église fut
reconstruite au XIIIe siècle et ne cessa point, jusqu'à sa destruction
en 1792, d'être en grande vénération. Sa principale entrée était rue
de l'Aiguillerie. Un reste du mur du cloître existe encore dans la rue
de la Tabletterie.

3º L'_église des Saints-Innocents_, située à l'angle-nord de la rue
aux Fers. Bâtie par Philippe-Auguste sur l'emplacement d'une antique
chapelle, elle fut reconstruite au XVe siècle, et son architecture
n'avait rien de remarquable: on l'a démolie en 1785.

Le chevet de cette église était dans la rue Saint-Denis, et son entrée
se trouvait dans un cimetière qui l'entourait et qui occupait tout
l'emplacement actuel du marché des Innocents. Ce cimetière datait
probablement du temps des Romains, et il servait à vingt paroisses.
Comme il était, dans l'origine, ouvert de toutes parts, et, à cause du
voisinage des halles, souillé et profané par les passants,
Philippe-Auguste, en 1188, le fit envelopper de murs. Plus tard, on
garnit ces murs de galeries couvertes, appelées _charniers_, sous
lesquelles on plaça des sépultures. Nicolas Flamel, qui, dit-on, avait
une échoppe d'écrivain sous les charniers, y avait fait construire une
chapelle pour sa femme. On y trouvait aussi les monuments funéraires
de Jean Le Boulanger, premier président au Parlement, de l'érudit
Nicolas Lefèvre, de l'historien Eudes de Mézeray, etc. Tout ce qui
n'était pas assez riche ou assez noble pour acheter une dernière
demeure sous les dalles d'une église, se faisait enterrer sous les
charniers des Innocents.

Au XIIIe siècle, la mode s'empara de ces galeries sombres,         (p.157)
humides, infectes; des marchands s'y établirent; les oisifs vinrent
s'y promener, et le séjour de la mort devint un lieu de luxe, de
plaisirs, de rendez-vous. Cette mode ne dura pas quelques années, mais
plusieurs siècles, car, en 1784, les charniers étaient encore remplis
de boutiques et d'échoppes d'écrivains publics et de modistes: «Les
écrivains des charniers, dit Mercier, sont ceux qui s'entretiennent le
plus assidûment avec les princes et les ministres: on ne voit à la
cour que leurs écritures... C'est au milieu des débris vermoulus de
trente générations qui n'offrent plus que des os en poudre, c'est au
milieu de l'odeur fétide et cadavéreuse qui vient offenser l'odorat,
qu'on voit celles-ci acheter des modes, des rubans, celles-là dicter
des lettres amoureuses. Le régent avait, pour ainsi dire, composé son
sérail des marchandes de modes et des filles lingères dont les
boutiques environnent et ceignent dans sa forme carrée ce cimetière
vaste et hideux.» Quant au cimetière lui-même, il était devenu un lieu
d'assemblées publiques, de prédications et même de représentations
théâtrales. Le moyen âge, avec sa foi ardente, ne craignait pas la
mort et aimait à jouer avec elle: aussi, sur les murs des charniers
avait-il peint la _Danse macabre_, allégorie philosophique, où l'on
voyait la Mort mener la danse en conduisant au tombeau «personnes de
tous estats,» mêlées et confondues. Cette allégorie y fut même
plusieurs fois représentée sur des tréteaux par des acteurs qui
attiraient la foule, tant la scène était appropriée au sujet! La mort
mena la danse au cimetière des Innocents pendant plus de six siècles,
et elle y entassa les cadavres de vingt à trente générations. Aussi
cette immense nécropole présentait-elle le spectacle le plus hideux,
un pêle-mêle incroyable de pierres, de croix, d'ossements et
d'ordures; on roulait les crânes aux pieds; il y en avait des monceaux
entassés, à travers lesquels poussaient de grandes herbes; tous les
greniers des charniers en étaient tellement remplis et comblés     (p.158)
qu'ils en crevaient et que les os regorgeaient par toutes les
ouvertures. C'était pour toute la ville un immense foyer d'infection;
c'était de plus un mauvais lieu, le rendez-vous des mendiants et des
voleurs, qui souvent profanaient ou pillaient les tombeaux. «Paris,
disait Rabelais, est une bonne ville pour vivre, non pour y mourir,
car les guénaulx des Saints-Innocents se chauffent des ossements des
morts.»

Pendant deux siècles, toute la population du quartier des halles
réclama contre ce vaste tombeau, situé dans la partie la plus
populeuse et la plus malsaine de Paris; mais ce fut seulement en 1785
qu'une ordonnance royale prescrivit sa destruction. Alors on démolit
l'église et les charniers; on détruisit tous les monuments du
cimetière, antiquités précieuses pour la plupart, telles que les
vieilles chapelles d'_Orgemont_ et de _Pomereux_, la _tour
Notre-Dame-des-Bois_, le _prêchoir_, la _croix des Bureaux_, la croix
de _Gâtine_, etc. Par les soins de Fourcroy et de Thouret, on enleva
les ossements et plusieurs pieds de terre du cimetière, et l'on
transporta les débris de 1,200,000 cadavres dans les carrières ou
_catacombes_ du faubourg Saint-Jacques[43]. L'emplacement du cimetière
fut destiné à agrandir les halles, et l'on y a construit en 1813 des
galeries de bois où se vendent principalement des légumes et des
fruits.

         [Note 43: Voir rue Saint-Jacques, liv. III, ch. III.]

A l'angle méridional de la rue aux Fers et adossée à l'église des
Innocents était une charmante fontaine qui datait du XIIIe siècle,
mais qui fut reconstruite en 1550 par Pierre Lescat et décorée par
Jean Goujon. A l'époque de la destruction de l'église, on transporta
cette fontaine avec ses ornements au milieu du marché, en ajoutant
deux faces à celles de Lescot et en imitant avec bonheur les
gracieuses naïades et les bas-reliefs de Goujon. Grâce à cette
reconstruction, qui fut faite avec beaucoup de soin et de talent, la
fontaine des Innocents forme aujourd'hui l'un des monuments les    (p.159)
plus élégants et les plus précieux de Paris.

Le marché des Innocents a été le théâtre d'un violent combat le 28
juillet 1830. Soixante-dix citoyens y furent tués et enterrés sur la
place même; et, pendant dix ans, le lieu de leur sépulture fut entouré
d'une grille et orné de fleurs. Ces restes ont été exhumés en 1840 et
transportés sous la colonne de Juillet.

4° L'_église du Saint-Sépulcre_.--En 1325, Louis de Bourbon, comte de
Clermont, fonda une église-hôpital pour les pèlerins qui allaient au
Saint-Sépulcre. L'église fut bâtie; l'hôpital ne le fut pas, et, la
folie des croisades étant apaisée, la dotation du prince ne servit
plus qu'à entretenir un chapitre de chanoines. L'église du
Saint-Sépulcre, dont le portail était remarquable et qui ne fut
terminée qu'en 1655, était dans la dépendance du chapitre de la
cathédrale et l'une des quatre églises qu'on nommait les _filles de
Notre-Dame_. C'était le chef-lieu de la confrérie des merciers.
Démolie en 1690, on a construit sur son emplacement une vaste cour
entourée de bâtiments d'une architecture remarquable, quoique
prétentieuse, et qu'on appelle la _cour Batave_ à cause d'une
compagnie hollandaise qui éleva ces bâtiments en 1792.

5° L'_abbaye Saint-Magloire_.--C'était d'abord une chapelle dont
l'origine est inconnue et qui fut, en 1138, transformée en une abbaye
d'hommes. Cette abbaye devint puissante et exerçait sa juridiction sur
une partie du quartier; elle avait une justice patibulaire, car, en
fouillant ses jardins au XVIe siècle, on trouva des ossements, des
chaînes de fer et une potence, ce symbole sinistre de la souveraineté
au moyen âge. En 1572, Catherine de Médicis transféra les religieux de
Saint-Magloire à Saint-Jacques-du-Haut-Pas et mit à leur place un
couvent de filles pénitentes, que Louis XII, étant duc d'Orléans,
avait établi dans son hôtel de Bohême. Les statuts primitifs de    (p.160)
ce couvent portaient «qu'on n'y pourrait recevoir que les filles
dissolues, et que, pour s'en assurer, elles seraient visitées par des
matrones.» Mais, après sa translation, «on n'y reçut plus, dit
Jaillot, que des victimes pures et dignes de l'époux qu'elles ont
choisi.» Ce couvent a été détruit pendant la révolution. Son
emplacement est occupé par une partie de la rue Rambutau.

6° L'_église Saint-Leu-Saint-Gilles_ était, dans l'origine, une
chapelle dépendant de l'abbaye Saint-Magloire. Elle devint une église
en 1270, fut rebâtie en 1320, agrandie en 1611, transformée pendant la
révolution en magasin de salpêtre, rendue au culte en 1802. C'est une
des succursales du sixième arrondissement.

7° L'_hôpital Saint-Jacques_ fut fondé en 1317 par des bourgeois de
Paris qui appartenaient à la confrérie de Saint-Jacques de
Compostelle, «pour héberger les pèlerins et les pauvres passants.» Il
contenait quarante lits; soixante à quatre-vingts pauvres pouvaient y
être logés chaque nuit et recevaient à leur départ un pain et du vin.
Les chapelains de cet hôpital dissipant ses revenus en débauches,
Louis XIV les supprima, attribua leurs biens à l'ordre de
Saint-Lazare, et, malgré les procès engendrés par cette réunion, en
1722, «les revenus s'élevoient à 40,000 livres, toutes les maisons
étoient en bon état, et l'hospitalité y étoit exercée avec autant
d'exactitude que les aumônes des fidèles pouvoient fournir aux besoins
des pauvres.» Cet hôpital a été détruit en 1790, et son emplacement
est occupé par plusieurs rues. L'église, dont une tradition faisait
remonter l'origine jusqu'à Charlemagne, occupait le coin de la rue
Mauconseil; elle n'a été démolie qu'en 1820; un magasin de nouveautés,
bâti sur son emplacement, a pour enseigne des statues du moyen âge
trouvées dans les caveaux de l'hôpital.

1° L'_hôpital de la Trinité_, situé entre les rues Saint-Denis et
Grenétat, avait été fondé dans le XIIe siècle sous le nom de la    (p.161)
Croix-de-la-Reine. Il fut agrandi par Philippe-Auguste et destiné
principalement à héberger les pèlerins qui, le soir, trouvaient fermée
la porte de Paris, dite porte aux Peintres. Son enclos était
très-vaste et renfermait, outre l'église et les bâtiments de
l'hôpital, des terrains cultivés. L'église occupait l'emplacement du
nº 266 de la rue Saint-Denis.

Vers la fin du XIVe siècle, des bourgeois de la rue Saint-Denis
s'étaient avisés, plutôt par esprit de piété que par plaisir, de se
réunir pour représenter les traits les plus intéressants de la vie de
Jésus-Christ. Ils obtinrent en 1402 de Charles VI des lettres-patentes
qui les érigeaient en _confrérie_, sous le titre de «maîtres,
gouverneurs et confrères de la confrérie de la Passion et résurrection
de Notre-Seigneur,» et les autorisaient à faire leurs _jeux_ en public,
les jours de dimanche et de fête. Alors ils louèrent la grande salle de
l'hôpital de la Trinité, laquelle avait vingt et une toises de long, sur
six de large; et c'est là que furent jouées ces pièces naïves appelées
_mystères_, qui traduisaient par _personaiges_ toutes les histoires de
l'Ancien et du Nouveau Testament, les vies des saints, les actes des
apôtres, la _destruction de Troie la grante_, et, plus tard, les
_sotties, farces et moralités_ des _Enfants-Sans-Souci_, dont la
confrérie se réunit à celle de la Passion. La foule accourut à ces
spectacles si nouveaux, qui semblaient le complément des spectacles
augustes des églises: et, pendant un siècle et demi, sauf les
interruptions causées par les guerres civiles, l'hôpital de la Trinité
fut le lieu le plus populaire et le plus fréquenté de Paris.

En 1545, les religieux de la Trinité ayant cessé d'exercer
l'hospitalité, le parlement ordonna «que les enfants des pauvres
invalides compris sur les rôles de l'aumône et unis en loyal mariage,
âgés pour le moins de six ans, seroient charitablement reçus dans cet
hôpital, nourris et instruits dans la religion et dans les arts et
métiers». D'après cela, les confrères de la Passion abandonnèrent leur
théâtre et se transportèrent dans la rue Coquillière, à l'hôtel    (p.162)
de Flandre. L'hôpital de la Trinité devint alors une maison
d'orphelins, où étaient élevés cent garçons et trente-six filles,
auxquels on apprenait des métiers, et qui, à cause de leurs habits,
étaient appelés les _Enfants-Bleus_. Cet établissement, qui était
administré par six bourgeois du quartier et le curé de Saint-Eustache,
acquit en peu de temps de la prospérité. L'enclos de l'hôpital étant
devenu par privilége de Henri II un lieu d'asile, des maisons s'y
bâtirent, des ruelles y furent ouvertes, et des ouvriers de diverses
professions vinrent y travailler en franchise. Alors l'hôpital de la
Trinité devint une sorte d'école des arts et métiers. En effet, il fut
décidé que, «à l'égard des compagnons qui auraient montré pendant six
ans leurs métiers aux enfants-bleus, ou bien à l'égard des enfants
qui, après leur apprentissage, auraient consacré six années à
l'instruction des autres apprentis, que, tous les ans, il serait reçu
un compagnon et un enfant maîtres-jurés en franchise et sans frais.»
Cette école pratique produisit une foule d'artisans habiles, et la
plupart des maîtres qu'elle a donnés ont acquis une sorte de renommée:
on cite parmi eux le tapissier Dubourg, qui, en 1594, fit les
tapisseries de Saint-Merry, et que Henri IV mit à la tête de la
manufacture royale des tapis de la Savonnerie.

L'hôpital de la Trinité fut supprimé en 1790, et ses biens furent
attribués à l'administration générale des hospices. L'église, qui
avait été reconstruite en 1598 et 1671, a été démolie en 1817;
l'enclos fut transformé en rues et passages entièrement occupés par
des fabriques, et il ne reste de ce vénérable berceau du théâtre
français, de cette modeste école industrielle, que la porte de la rue
Grenétat[44].

         [Note 44: Cette porte et l'enclos ont disparu récemment et
         sont absorbés dans le boulevard de Sébastopol.]

9º L'_église Saint-Sauveur_ était, dans l'origine, une chapelle où
l'on dit que Louis IX faisait ordinairement une station lorsqu'il  (p.163)
allait à Saint-Denis. Elle devint église paroissiale au XIIIe siècle
et fut rebâtie en 1537. Plusieurs acteurs de l'hôtel de Bourgogne y
avaient été enterrés avec Colletet, tant maltraité par Boileau, le
poète Vergier, assassiné en 1720, etc. Elle tombait en ruines en 1785,
et on commençait à la rebâtir quand la révolution arriva: alors elle
fut démolie, et sur son emplacement on a établi des maisons
particulières.

10º _Le couvent des Filles-Dieu_ avait été fondé en 1226 par Guillaume
III, évêque de Paris, «pour retirer des pécheresses qui, pendant toute
leur vie, avaient abusé de leur corps et à la fin estoient en
mendicité.» Il était d'abord situé dans la _couture de l'Échiquier_,
qui occupe l'emplacement du boulevard Bonne-Nouvelle et des rues
voisines, et une impasse de ce boulevard en a conservé le nom. Saint
Louis prit sous sa protection les Filles-Dieu, leur bâtit un _hostel_,
et «y fit mettre, dit Joinville, grant multitude de femmes qui par
poverté estoient mises en peschié de luxure, et leur donna 400 livres
de rentes pour elles soustenir.» En 1360, lorsque les ravages des
Anglais forcèrent Paris à se donner une nouvelle enceinte, la
_couture_ des Filles-Dieu se trouva coupée en deux parties par le
fossé et le mur, et les religieuses furent forcées d'abandonner leur
maison, tout en conservant leur couture. On leur céda alors l'hospice
ou maison-Dieu de Sainte-Madeleine, fondé en 1216 dans la rue
Saint-Denis, pour héberger les femmes pauvres qui passaient à Paris,
sous la condition qu'elles continueraient à exercer cette oeuvre de
charité. L'enclos de cet hôpital était très-vaste; il occupait
l'emplacement actuel de la rue et du passage du Caire et touchait le
mur d'enceinte de Paris.

Les Filles-Dieu, malgré leurs rentes et leur couture, étaient forcées
de mendier pour les besoins de leur maison:

  Les Filles-Dieu savent bien dire:
  Du pain pour Jhesu nostre sire,

dit l'auteur des _Cris de Paris_. Elles étaient d'ailleurs astreintes
à une touchante obligation: au chevet extérieur de leur église se  (p.164)
trouvait une croix, devant laquelle s'arrêtait et se reposait le
condamné qu'on menait à Montfaucon; alors les religieuses venaient en
procession, et en chantant les psaumes de la Pénitence, entourer le
malheureux, et elles lui donnaient trois morceaux de pain et une coupe
de vin avec des paroles de charité.

Ce couvent retomba dans le relâchement et cessa peu à peu d'exercer
l'hospitalité; en 1495, il fut réformé et compris dans l'ordre de
Fontevrault. Alors on rebâtit la maison ainsi que l'église, qui fut
décorée de sculptures de François Anguier. Toutes deux ont été
démolies en 1798, et l'on construisit sur leur emplacement une rue et
un passage. C'était l'année de l'expédition d'Égypte: cette rue et ce
passage prirent de là le nom du _Caire_, et l'on décora l'entrée du
dernier de monstrueux attributs égyptiens.

11º La maison des _Filles-Saint-Chaumont_, qui occupait le coin actuel
de la rue de Tracy. C'était une communauté séculière vouée à
l'instruction des orphelines et des nouvelles converties, et qui était
le chef-lieu d'une congrégation comprenant vingt autres maisons: elle
fut autorisée en 1687 sous la condition qu'elle ne pourrait jamais
être convertie en maison de profession religieuse. Elle occupait
l'emplacement de l'hôtel Saint-Chaumont ou La Feuillade, et c'est dans
le jardin de cet hôtel que fut coulée en fonte la statue de Louis XIV,
qui décorait la place des Victoires. Les bâtiments existent encore,
mais transformés en maisons d'habitation; la chapelle, bâtie en 1781,
est occupée par un magasin de nouveautés. Dans le voisinage de cette
maison se trouvait l'hôtel de Destutt de Tracy, sur lequel, en 1782,
on a ouvert la rue de Tracy.

Parmi les rues qui aboutissent à la rue Saint-Denis, on remarque:

1º Rue _Saint-Germain-l'Auxerrois_.--C'est une des plus anciennes  (p.165)
rues de Paris, car elle conduisait de la Cité à l'église du même nom,
à l'époque où Paris était encore renfermé dans son île. Il en est déjà
question sous Louis-le-Débonnaire: ce n'était alors qu'une ruelle
fangeuse bordée de quelques masures et de jardins presque
continuellement envahis par la Seine. On y trouvait jadis le
_For-l'Évêgue (Forum Episcopi)_, lieu où, dès le temps de Louis VI,
l'évêque faisait rendre la justice, et qui avait une entrée sur le
quai de la Mégisserie. Depuis l'édit de 1674, qui détruisit dans Paris
toutes les justices particulières, le For-l'Évêque devint une prison
«où l'on retient, dit un contemporain, plus de malheureux que de
coupables, étant particulièrement affectée à ceux qui sont arrêtés
pour dettes.» C'était aussi le lieu de détention des acteurs qui
avaient fait quelque scandale ou désobéi à l'autorité.

Dans la rue Saint-Germain-l'Auxerrois aboutit la rue des _Orfèvres_,
où étaient une chapelle et un hospice de Saint-Éloi, fondés au XIVe
siècle par les orfèvres pour les ouvriers vieux ou infirmes de ce
corps de métier, ainsi que pour leurs veuves. Les orfèvres formaient
un des six grands corps de métiers de Paris; l'origine de leur
corporation remontait au temps des Romains, et ils s'honoraient
d'avoir eu pour confrères saint Éloi et son apprenti saint Théau. La
chapelle fut rebâtie par Philibert Delorme et était ornée de quelques
figures de Germain Pilon. Elle a été détruite pendant la révolution;
une partie de la maison d'hospice existe encore au nº 4.

2º Rue _Perrin-Gasselin_, qui se continue par la place et la rue du
_Chevalier-du-Guet_. Cette dernière rue prenait son nom du logis ou
hôtel des commandants du guet, qui y restèrent jusqu'en 1733, époque
où ils allèrent demeurer rue Meslay. Ce quartier, qui nous semble
aujourd'hui si malheureux, si sale, si sombre, était au XVIIe siècle
l'un des beaux quartiers de Paris, celui où demeuraient la riche
bourgeoisie et une partie de la magistrature. C'était là, sur la place
du Chevalier-du-Guet, qu'était la maison de Guy Patin: «en belle   (p.166)
vue, dit-il, et hors du bruit, joignant le logis de M. Miron, maître
des comptes.» Il l'avait achetée en 1650 moyennant 25,000 livres, et
les charmants détails qu'il nous a laissés sur cette maison, ses
chambres, son ameublement, nous transportent dans la vie intérieure de
la bourgeoisie éclairée de cette époque[45].

         [Note 45: Il avait fait son _étude_ d'une première chambre
         «fort grande et fort claire,» où ses dix mille volumes
         étaient «rangés en belle place et bel air.» «J'ai fait
         mettre, dit-il, sur le manteau de la cheminée un beau tableau
         d'un crucifix qu'un peintre me donna en 1627. Aux deux côtés
         du bon Dieu, nous y sommes tous deux en portrait, le maître
         et la maîtresse; au-dessous du crucifix sont les deux
         portraits de feu mon père et de feu ma mère; aux deux coins
         sont les deux portraits d'Erasme et de Scaliger. Vous savez
         bien le mérite de ces deux hommes divins. Outre les ornements
         qui sont à ma cheminée, il y a, au milieu de ma bibliothèque,
         une grande poutre qui passe par le milieu de la largeur, de
         bout en bout, sur laquelle il y a douze tableaux d'hommes
         illustres d'un côté et autant de l'autre; si bien que je
         suis, Dieu merci, en belle et bonne compagnie avec belle
         clarté.» (_Lettres_, t. II, p. 584.)]

3º Rue de l'_Aiguillerie_.--A l'entrée de cette rue était une petite
place, qui fut formée en 1569 par la destruction de la maison d'un
bourgeois, Philippe _Gastine_. Ce bourgeois ayant, malgré les édits
royaux, ouvert un prêche, fut pendu, ainsi que ses deux frères; on
rasa sa maison, et une pyramide fut élevée à sa place. Cette pyramide
était un monument très-curieux: élevée sur cinq piédestaux superposés
et différents de style et d'ornements, elle était surmontée d'une
croix ornée de statues, chargée de détails et d'inscriptions. Deux ans
après, Charles IX, d'après les clauses de la pacification de
Saint-Germain, ordonna de détruire ce monument, qui rappelait la
guerre civile. Le Parlement et l'Université s'y opposèrent; et, quand
les agents et les soldats royaux voulurent, à trois reprises, enlever
la pyramide, des émeutes éclatèrent; le peuple massacra plusieurs
protestants et saccagea leurs maisons. Il fallut employer la force (p.167)
pour apaiser ce désordre: un des mutins fut saisi et pendu à la
fenêtre d'une maison voisine; alors l'ordre royal put être exécuté, et
la croix de Gastine fut transférée dans le cimetière des Innocents, où
elle existait encore en 1785.

4º Rue La _Reynie_.--Cette rue se nommait autrefois _Troussevache_, du
nom d'un bourgeois qui y demeurait en 1257; et, à cette époque,
c'était l'une des rues les plus fréquentées de Paris, une succursale
de la rue Quincampoix pour le commerce de luxe. Les puristes de la
préfecture de la Seine, trouvant son nom ignoble, l'ont remplacé par
celui du premier magistrat de police qu'ait eu la capitale.

5º Rue de la _Ferronnerie_.--Elle doit son nom à de «_pauvres
ferrons_» ou marchands de fer, à qui saint Louis permit d'adosser
leurs tréteaux aux charniers des Innocents. On y bâtit ensuite des
boutiques en bois, puis des maisons, qui rendirent la rue très-étroite
et furent ainsi en partie cause de l'assassinat de Henri IV. Le 14 mai
1610, le carrosse de ce prince s'étant trouvé arrêté dans la rue de la
Ferronnerie par un embarras de voitures, les valets descendirent et
passèrent par les charniers pour rejoindre le carrosse à la rue
Saint-Denis. Ravaillac profita de ce moment pour monter sur une borne
de la rue ainsi que sur la roue du carrosse et pour frapper Henri IV
de trois coups de couteau, dont un était mortel. La rue fut élargie en
1671, d'après un édit royal, qui ordonna de démolir «les petites
maisons, boutiques et échoppes qui sont adossées contre les murs du
charnier,» et de porter la largeur de la rue à trente pieds. Le
prolongement de la rue de la Ferronnerie est la grande rue
Saint-Honoré, dont nous parlerons plus tard[46].

         [Note 46: Voyez chap. X.]

6º Rue aux _Fers_.--C'était autrefois la rue au _Feurre_, parce qu'on
y tenait le marché à la paille, au _fourrage_. Dans le XVIIe siècle,
elle était habitée par des marchands de soieries, les plus riches  (p.168)
de Paris, et qui ont joué un grand rôle dans les troubles de la
Fronde: ce furent eux qui firent décider en 1652 la soumission de
Paris à Louis XIV. Guy Patin parle de l'un de ces négociants, qui fit
une banqueroute de six millions. Cette rue est aujourd'hui
principalement habitée par des marchands de passementerie.

7º Rue de la _Grande-Truanderie_.--Elle date du XIIIe siècle et tire
son nom des truands ou mendiants qui l'habitaient. A la pointe du
triangle qu'elle fait avec la rue de la Petite-Truanderie se trouvait
jadis un puits fameux dans les traditions parisiennes. On racontait
que, du temps de Philippe-Auguste, une jeune fille, désespérée de
l'infidélité de son amant, s'était jetée dans ce puits. Le lieu devint
célèbre sous le nom de _Puits d'amour_, et les amants s'y donnaient
rendez-vous. Sous François Ier, un jeune homme, désolé des rigueurs de
sa maîtresse, s'y précipita et ne se fit aucun mal. La belle, touchée
de son désespoir, l'épousa, et l'heureux amant fit reconstruire le
puits, où, du temps de Sauval, on lisait encore cette inscription:

  Amour m'a refait
  En 525 tout à fait.

C'est dans une maison de cette rue que se tenait le comité
d'insurrection de Babeuf, Darthé, Buonarotti et autres conspirateurs
de 1796; c'est là qu'ils furent arrêtés.

8º Rue _Mauconseil_.--Elle existait en 1250 et tirait son nom d'un de
ses habitants. Elle prit en 1790 celui de Bon-Conseil et le donna à
une section que nous avons vue se distinguer par ses motions et ses
actes révolutionnaires: ce fut elle qui la première proclama la
déchéance de Louis XVI, dénonça les Girondins comme complices de
Dumouriez, entra, au Ier prairial, dans la salle de la Convention.
Cette section était principalement menée par un cordonnier de la rue
Mauconseil, Lhuillier, ami de Robespierre et qui périt avec lui.

Dans cette rue était situé l'hôtel d'Artois, dont nous avons déjà  (p.169)
parlé (_Hist. gén. de Paris_, p. 31). Cet hôtel resta dans la maison
de Bourgogne jusqu'à la mort de Charles-le-Téméraire; alors il revint
au domaine royal, cessa d'être habité et tombait en ruines quand
François Ier, en 1543, ordonna de le vendre, comme ne servant «qu'à
encombrer, empêcher et difformer la ville.» Sur une partie des
bâtiments on ouvrit la rue _Française_ ou plutôt _Françoise_. L'autre
partie fut achetée par les confrères de la Passion unis aux
Enfants-sans-Souci, qui y construisirent un théâtre, dont la porte
principale avait pour armoiries les instruments de la Passion. Le
Parlement ayant interdit aux confrères de jouer des mystères et aux
Enfants-sans-Souci des pièces satiriques, ces comédiens louèrent leur
privilége et leur hôtel à une troupe nouvelle, qui représenta des
bouffonneries, des pastorales, des tragi-comédies. «A cette époque,
dit Sorel, l'hôtel de Bourgogne n'était qu'une retraite de bateleurs
grossiers et sans art, qui allaient appeler le monde au son du tambour
jusqu'au carrefour Saint-Eustache.» Plus tard, les comédiens et les
pièces devinrent meilleurs; et c'est là que furent jouées les
tragédies de Jodelle et de Baïf sous Henri II et Charles IX, de
Garnier sous Henri III et Henri IV, de Hardy et de Mairet sous Louis
XIII, enfin les chefs-d'oeuvres de Corneille et de Racine jusqu'en
1680. On aura idée de ce que pouvait être ce théâtre par l'ordonnance
de police de 1609, qui faisait défense aux comédiens «de finir plus
tard qu'à quatre heures et demie en hiver, d'exiger plus de cinq sols
au parterre et dix sols aux loges,» etc. Les acteurs, de l'hôtel de
Bourgogne restèrent la seule troupe privilégiée jusqu'en 1600, où une
partie d'entre eux alla fonder le théâtre du Marais, et surtout
jusqu'en 1658, où Molière et sa troupe vinrent leur faire une rivalité
redoutable: on sait combien notre grand poète s'est moqué de
Montfleury, de Beauchâteau, de Hauteroche et autres comédiens de
l'hôtel de Bourgogne, qui «savent faire ronfler les vers et        (p.170)
s'arrêter au bel endroit.» En 1676, la confrérie de la Passion, qui
était restée propriétaire de l'hôtel de Bourgogne, fut supprimée et
ses revenus attribués à l'Hôpital-Général «pour être employés à la
nourriture et à l'entretien des enfants trouvés.» Quatre ans après, la
_troupe royale_ de l'hôtel de Bourgogne fut réunie à la _troupe du
roi_, fondée par Molière et alors établie rue Mazarine, et toutes deux
formèrent définitivement la _Comédie française_. Alors le théâtre de
l'hôtel de Bourgogne étant vacant, Scaramouche, Dominique, Carlin et
autres farceurs italiens, qui avaient eu jusque-là leur théâtre au
palais du Petit-Bourbon, vinrent s'y établir, et ils y jouèrent
jusqu'en 1697, où le scellé fut mis sur leur porte «à cause qu'on n'y
observoit plus les règlemens que Sa Majesté avoit faits, que l'on y
jouoit encore des pièces trop licencieuses et que l'on ne s'y étoit
point corrigé des obscénités et gestes indécens.» Le théâtre ne servit
plus qu'au tirage des loteries jusqu'en 1716, où le duc d'Orléans
autorisa le rétablissement des comédiens italiens, la propriété de
l'hôtel restant, à l'Hôpital-Général; et alors le manoir où
Jean-Sans-Peur médita le meurtre de son cousin d'Orléans «devint, dit
Charles Nodier, la maison des bords de la Seine où l'on a ri de
meilleur coeur depuis la fondation de Paris jusqu'à l'an de grâce où
nous vivons.» En 1762, les Italiens furent réunis à l'Opéra-Comique,
et l'on joua alors à l'hôtel de Bourgogne les pièces de Marivaux, de
Favart, de Sédaine, les opéras de Grétry, de Philidor, de Monsigny,
enfin les drames de Mercier, les vaudevilles de Piis, les petites
comédies de Desforges, de Florian, etc. En 1783, les comédiens, qu'on
continuait à appeler Italiens, furent transférés à la salle Favart,
sur le boulevard des Italiens; le théâtre de l'hôtel de Bourgogne fut
définitivement fermé, et, l'année suivante, cette maison, où nos pères
se sont récréés pendant dix à douze générations, où le _Cid_ et
_Andromaque_ ont été applaudis, fut transformée et devint ce qu'elle
est encore, _la halle aux cuirs_.

9° Rue _du Caire_.--Nous avons dit que cette rue avait été ouverte (p.171)
sur l'emplacement du couvent des Filles-Dieu. Elle communique par la
rue de _Damiette_ avec une grande cour bien bâtie, habitée par des
fabricants, dite _cour des Miracles_. «Ce nom, dit Jaillot, étoit
commun à tous les endroits où se retiroient autrefois les gueux, les
mendiants, les vagabonds, les gens sans aveu, et celui-ci étoit des
plus considérables.»--«La cour des Miracles, ajoute Sauval, consiste
en une place d'une grandeur très-considérable et en un très-grand
cul-de-sac puant, boueux, irrégulier, qui n'est point pavé. Autrefois
il confinoit aux dernières extrémités de Paris; à présent il est situé
dans l'un des quartiers des plus mal bâtis, des plus sales et des plus
reculés de la ville, entre la rue Montorgueil, le couvent des
Filles-Dieu et la rue Neuve-Saint-Sauveur, comme dans un autre monde.
Pour y venir, il se faut souvent égarer dans de petites rues vilaines,
puantes, détournées; pour y entrer, il faut descendre une assez longue
pente, tortue, raboteuse, inégale. J'y ai vu une maison de boue à
moitié enterrée, toute chancelante de vieillesse et de pourriture, qui
n'a pas quatre toises en carré, et où logent néanmoins plus de
cinquante ménages chargés d'une infinité de petits enfants légitimes,
naturels ou dérobés. On m'a assuré que dans ce petit logis et dans les
autres habitoient plus de cinq cents grosses familles entassées les
unes sur les autres. Quelque grande que soit cette cour, elle l'étoit
autrefois beaucoup davantage; de toutes parts elle étoit environnée de
logis bas, enfoncés, obscurs, difformes, faits de terre et de boue, et
tous pleins de mauvais pauvres. On s'y nourrissoit de brigandages, on
s'y engraissoit dans l'oisiveté, dans la gourmandise et dans toutes
sortes de vices et de crimes. Là chacun mangeoit le soir ce qu'avec
bien de la peine et souvent avec bien des coups il avoit gagné tout le
jour; car on y appeloit _gagner_ ce qu'ailleurs on appelle _dérober_.
Chacun y vivoit dans une grande licence; personne n'y avoit ni     (p.172)
foy ni loi; on n'y connaissoit ni baptême, ni mariage, ni sacrement.
Il est vray qu'en apparence ils sembloient reconnoître un Dieu; et,
pour cet effet, au bout de leur cour, ils avoient dressé dans une
grande niche une image de Dieu le père qu'ils avaient volée dans
quelque église, et où, tous les jours, ils venoient adresser leurs
prières[47].»

         [Note 47: Sauval, t. I, p. 510.]

En 1656, Louis XIV dispersa ces troupes de mendiants, soit en les
renvoyant dans leurs provinces, soit en les enfermant dans les
hôpitaux. «Depuis ce temps, dit Jaillot, ces sortes d'asiles, où la
mauvaise foi, la dissolution et tous les crimes habitoient, ne sont
occupés que par des artisans et de pauvres familles qui n'ont point à
rougir de leur infortune.»

Dans la cour des Miracles a demeuré Hébert ou le père Duchesne, le
chef de cette abominable faction qui, par ses folies et ses atrocités,
a jeté sur la révolution un déshonneur ineffaçable. «Pour s'étourdir
sur ses remords et ses calomnies, disait Desmoulins, il avait besoin
de se procurer une ivresse plus forte que celle du vin et de lécher
sans cesse le sang au pied de la guillotine.» Robespierre l'envoya à
l'échafaud le 4 germinal an II.

10° Rue _Bourbon-Villeneuve_, ou d'_Aboukir_.--Au XVIe siècle, on
avait commencé à bâtir cette rue sur des terrains appartenant aux
Filles-Dieu, et on l'avait appelée le _faubourg de Villeneuve_.
Pendant les troubles de la Ligue, ce faubourg fut démoli pour mettre
la ville en état de défense contre Henri IV. On le rétablit sous Louis
XIII, mais les constructions ne furent achevées que sous Louis XV.



§ II.

Boulevard et faubourg Saint-Denis.


Entre la rue et le faubourg Saint-Denis se trouve la _porte_ de    (p.173)
même nom, arc de triomphe élevé par la ville de Paris à Louis XIV en
1672, pour célébrer la conquête de la Hollande. Ce beau monument, qui
touche à la perfection et qui malheureusement se trouve enterré entre
les deux boulevards voisins, est l'oeuvre de l'ingénieur Blondel; les
sculptures sont des frères Anguier.

Là commence le _boulevard Saint-Denis_, qui forme la partie la plus
basse et la plus étroite des boulevards: il est très-populeux,
très-animé, couvert de belles maisons et de riches boutiques, et
présente à peu près le même caractère que le boulevard Saint-Martin.
On n'y trouve aucun édifice public.

La porte et le boulevard Saint-Denis sont ordinairement le lieu des
rassemblements populaires et celui où commencent les émeutes. C'était
le rendez-vous des jeunes libéraux en 1820; ce fut le théâtre d'un
combat dans les journées de 1830; c'est là qu'a commencé
l'insurrection de juin 1848.

Le _faubourg Saint-Denis_, n'est pas une voie aussi belle que le
faubourg Saint-Martin, bien qu'elle ait à peu près le même aspect;
dans sa partie inférieure, elle est très-populeuse, très commerçante,
bordée de belles maisons; mais, dans sa partie supérieure, elle est
moins animée, habitée par des ouvriers malheureux, bordée de masures.
Cette rue, où se croisent sans cesse les innombrables voitures qui
viennent du nord, a vu entrer bien des pompes triomphales, a vu sortir
bien des cortéges funèbres. C'était la route que suivaient les rois,
pour leur avènement, de l'abbaye de Saint-Denis à Notre-Dame; pour
leur enterrement, de Notre-Dame à l'abbaye de Saint-Denis. C'est par
là que Philippe III conduisit Louis IX à sa dernière demeure, en
portant lui-même le cercueil sur ses épaules: quatre petites tours
élevées de Paris à Saint-Denis, surmontées des statues de Louis IX et
de Philippe III, rappelaient les haltes que ce roi avait faites en
portant son pieux fardeau.

Les édifices publics du faubourg Saint-Denis sont:                 (p.174)

1° La _prison Saint-Lazare_.--Cette maison, qui date du XIe siècle,
était originairement une maladrerie ou léproserie. Comme la lèpre
était une maladie très-commune et qu'il y avait dans la chrétienté
jusqu'à dix-neuf mille hôpitaux pour soigner ceux qui en étaient
atteints, on ne recevait à Saint-Lazare que les habitans de Paris
«issus d'un légitime mariage et nés entre les quatre portes de la
ville.» La plupart des rois prirent cet établissement sous leur
protection: Louis VI lui donna la foire Saint-Laurent pour accroître
ses revenus, et Louis VII l'autorisa «à prendre chaque année dix muids
de vin dans ses caves.» Une coutume, pleine d'enseignements chrétiens,
voulait que les rois, avant leur entrée solennelle dans la capitale,
fissent séjour dans cet asile de la plus dégoûtante infirmité, pour y
recevoir le serment de fidélité des bourgeois; et une autre coutume,
non moins sublime, voulait que les dépouilles mortelles des rois et
des reines, avant d'être portées à Saint-Denis, y fussent déposées
«entre les deux portes» pour recevoir l'eau bénite des pauvres
habitants du lieu avec les prières des prélats du royaume.

Au XVIe siècle, le relâchement s'était introduit dans cet hôpital, qui
ne recevait plus de _ladres_; on le réforma en 1585, en le confiant à
des chanoines de Saint-Victor; mais le désordre continua, et, en 1566,
le Parlement ordonna à ces religieux d'employer au moins le tiers de
leurs revenus «à la nourriture et à l'entretènement des pauvres
lépreux.» En 1632, la maison était en pleine décadence, lorsqu'elle
fut donnée aux prêtres de la Mission, qui venaient d'être institués
par saint Vincent-de-Paul, et elle devint le chef-lieu de cette
congrégation célèbre, dont le zèle ne s'est jamais ralenti, et qui a
rendu à la France de si grands services. Quatre ans après, lorsque les
Espagnols, ayant pris Corbie, menaçaient la capitale, et que Richelieu
précipitait la levée d'une armée, la maison de Saint-Lazare fut    (p.175)
choisie pour la place d'armes de Paris. Louis XIII s'y transporta, et,
en huit jours soixante-douze compagnies levées parmi les domestiques
et apprentis furent dressées et armées dans le clos Saint-Lazare.

Saint Vincent-de-Paul fut enterré à Saint-Lazare: lorsqu'il eut été
béatifié en 1725, ses restes furent mis dans une châsse d'argent; ils
ont été détruits en 1793. En 1681, la maison tombait en ruines: elle
fut entièrement reconstruite, sauf l'église, qui était décorée de
beaux tableaux. Le 13 juillet 1789, le peuple assaillit cette maison,
y trouva des farines dont il chargea cinquante voitures, et la
dévasta. En 1793, elle devint une prison, où furent renfermées plus de
quatre cents personnes. Ces détenus semblaient avoir été oubliés du
tribunal révolutionnaire lorsque, dans les trois derniers jours de la
terreur, on en tira soixante-seize victimes, qui furent envoyées à
l'échafaud. Parmi ces victimes étaient un Montmorency, un
Saint-Aignan, un Roquelaure, un Créquy, un Vergennes, quatorze
prêtres, neuf femmes, Roucher, le chantre des Mois, et enfin ce jeune
cygne, qui mourut en désespérant de la vertu et de la liberté, André
Chénier, dont les vers ont immortalisé la sinistre prison de
Saint-Lazare.

Aujourd'hui, cette prison est affectée aux femmes condamnées et aux
filles publiques qui violent les règlements de police: elle renferme
ordinairement huit à neuf cents détenues.

La maison de Saint-Lazare avait autrefois pour dépendance un vaste
clos, dont nous parlerons tout à l'heure.

2º _Maison de santé_ (nº 112).--C'était autrefois la maison des
_Filles de la Charité_, ou «servantes des pauvres malades,»
congrégation fondée par madame Legras et saint Vincent-de-Paul en
1633, et dont le chef-lieu a été transféré rue du Bac. Aujourd'hui,
c'est une maison de santé, fondée en 1802, où l'on traite moyennant
des prix médiocres, les malades non indigents qui ne peuvent se    (p.176)
faire soigner chez eux: elle est régie par l'administration des
hospices et renferme 150 lits.

La plupart des rues qui aboutissent dans le faubourg Saint-Denis sont
nouvelles et n'offrent rien de remarquable. Celles qui communiquent
avec le faubourg Saint-Martin sont populeuses et ouvrières; celles qui
communiquent avec le faubourg Poissonnière commencent les quartiers de
la banque, de la richesse et de la mode.

1º Rue de l'_Échiquier_.--Les rues de l'Échiquier, d'_Enghien_,
_Hauteville_, ont été ouvertes en 1772 sur l'emplacement de l'ancienne
_couture_ des Filles-Dieu. La première a pris son nom d'une maison qui
était le chef-lieu de cette communauté. Au nº 29 est mort Casimir
Delavigne; au nº 35 a demeuré l'abbé ou baron Louis, ministre des
finances en 1814 et en 1830.

2º Rue de _Paradis_.--Ce n'était encore en 1775 qu'une ruelle qui
bordait le clos Saint-Lazare, et l'on ne commença à y bâtir qu'après
la révolution. Dans l'un des hôtels qui ont été construits sous
l'Empire s'est passé l'un des événements les plus graves de notre
histoire: cet hôtel appartenait au maréchal Marmont, duc de Raguse, et
c'est là qu'a été décidée la capitulation de Paris, le 30 mars 1814.

3º Rue _La Fayette_.--C'est la principale rue qui ait été ouverte dans
le _clos Saint-Lazare_. Ce clos était compris entre les faubourgs
Saint-Denis et Poissonnière, la rue de Paradis et le mur d'enceinte de
Paris; il était cultivé et renfermait plusieurs maisons: l'une
d'elles, dite le _logis du roi_, servait en effet à loger les
monarques lorsqu'ils venaient, comme nous l'avons dit, faire séjour à
Saint-Lazare. Ce terrain n'a été coupé de rues que dans ces dernières
années, et, bien que la plupart ne soient pas bâties, il a pris une
grande importance à cause du chemin de fer du Nord, dont l'embarcadère
y est situé, place Roubaix. La plus ancienne de ces rues, qui ouvre
une communication remarquable entre les quartiers du nord-est de   (p.177)
Paris et les faubourgs Saint-Martin et Saint-Denis, est la rue La
Fayette. On y trouve l'_église Saint-Vincent-de-Paul_, bâtie de 1824 à
1844, sur une éminence qui domine le clos Saint-Lazare et presque tout
le faubourg Poissonnière; on n'y arrive que par une double rampe et un
escalier, qui lui donnent un aspect monumental: c'est d'ailleurs un
édifice d'une architecture disparate, et dont l'intérieur, imité des
anciennes basiliques, a un aspect sévère, lourdement riche et peu
gracieux; il vient d'ailleurs d'être orné de belles peintures.

Le faubourg Saint-Denis aboutit, par la barrière de même nom à la
commune très-importante et très-populeuse de la Chapelle, où se
tiennent de grands marchés aux bestiaux pour l'approvisionnement de
Paris. Cette commune, qui renferme, outre les ateliers et magasins du
chemin de fer du Nord, des usines nombreuses, a pris une grande part à
l'insurrection de juin 1848. Sa grande rue ouvre les routes de Rouen,
de Beauvais, d'Amiens, etc.

A l'extrémité du village de la Chapelle, dans la plaine Saint-Denis,
se tenait autrefois la foire du _Landit_, la plus importante des
foires parisiennes. Dans notre temps, où le commerce étale à chaque
instant les produits les plus brillants de l'industrie, où nos rues
offrent une exhibition incessante de merveilles, où enfin les
boutiques parisiennes, toujours parées, toujours ouvertes, toujours
nouvelles, sont une foire perpétuelle, nous ne pouvons comprendre ce
qu'était une foire du moyen âge. On l'attendait avec impatience pour y
acheter ce qu'on aurait vainement cherché dans les boutiques
ordinaires, produits indigènes, produits étrangers, outils,
ustensiles, habits, vivres; on l'attendait aussi comme une occasion
unique d'échapper à la vie triste et monotone des autres jours de
l'année. La foire du Landit, ou plus exactement de l'Indict (parce
que, _indicebatur_, on la publiait), datait, dit-on, de            (p.178)
Charles-le-Chauve, et avait lieu dans le mois de juin. La plaine
Saint-Denis devenait alors une ville immense, avec rues remplies de
tentes, de cabanes, de tréteaux, où abondaient les marchands de France
et de Flandre, les divertissements, les bêtes curieuses, les
jongleurs, les filles de joie. On y vendait principalement du
parchemin, dont on faisait alors une grande consommation. L'Université
allait s'y en fournir, et c'était l'occasion d'une _montre_ ou
procession magnifique et tumultueuse, où assistaient tous les régents
et écoliers, à cheval et bien équipés, avec tambours, fifres et
drapeaux, depuis la place Sainte-Geneviève jusqu'à la plaine
Saint-Denis. Ces cavalcades, entraînant beaucoup de désordres, furent
interdites en 1558. Mais la foire continua de subsister jusqu'en 1789;
aujourd'hui, il en reste à peine quelques vestiges.



CHAPITRE VI.

LES HALLES, LA RUE MONTORGUEIL ET LE FAUBOURG POISSONNIÈRE.



§ Ier.

Les Halles.


Le premier marché de Paris fut établi dans la Cité, au marché Palu; le
deuxième à la place de Grève; le troisième, sous Louis XI, aux
_Champeaux-Saint-Honoré_, sur un terrain appartenant à l'église
Saint-Denis-de-la-Chartre et pour lequel Louis XI payait encore _cinq
sols de cens_. Philippe-Auguste régularisa ce dernier marché et
ordonna «qu'il seroit tenu, dit Corrozet, en une grande place nommée
_Champeaux_, auquel lieu furent édifiés maisons, appentis, clos,
étaux, ouvroirs, boutiques, pour y vendre toutes sortes de
marchandises, et fut appelé le marché, les _halles_ ou _alles_, pour
ce que chacun y _alloit_.» Ce marché fut enveloppé de murs, et l'on
commença à y construire, à partir de la Pointe-Saint-Eustache, les
piliers des halles, à droite le long de la rue de la Tonnellerie,  (p.179)
à gauche le long de la rue des Potiers d'étain. On y vendait, non comme
aujourd'hui, des denrées alimentaires, mais toutes sortes de
marchandises, et les halles gardèrent ce caractère de bazar universel
jusqu'à la fin de la monarchie. Sous Louis IX, on y compta trois
marchés pour les drapiers, merciers et corroyeurs, et un quatrième
pour les fripiers et vendeurs de vieux linge, lequel se tenait dans la
partie dite plus tard de la Lingerie, et fut régularisé en 1302 par
cette ordonnance: «Comme jadis il eust une place vuide à Paris, tenant
aux murs du cimetière des Innocents, et en icelle place, povres femmes
lingières, vendeurs de petits soliers et povres piteables persones
vendeurs de menues ferperies, avons desclairci et desclaircissons que
les dites personnes vendront leurs denrées d'ores en avant sous la
halle en la forme que s'ensuit...» Au XIVe siècle, les halles prirent
un grand accroissement; elles occupaient alors tout l'espace compris
entre les rues Saint-Honoré, de la Lingerie, des Potiers d'étain, la
Pointe-Saint-Eustache, la rue de la Tonnellerie. On y voyait un marché
aux tisserands, des étaux à foulons, des halles au lin, au chanvre,
aux toiles, au blé, des boutiques pour chaudronniers, gantiers,
pelletiers, chaussiers, tanneurs, tapissiers, etc. En outre, la
plupart des rues voisines renfermaient aussi des marchands, comme les
rues de la _Chanverrerie_, au _Feurre_ (aujourd'hui aux Fers), de la
_Coconnerie_ ou Cossonnerie (des marchands de volaille), etc. Enfin,
les principales villes de France et même de Flandre y avaient des
boutiques pour leurs marchandises: ainsi, on y voyait les halles de
Gonesse, de Pontoise, de Beauvais, d'Amiens, de Douai, de Bruxelles,
etc.

Les halles ont joué un grand rôle dans les troubles politiques du
moyen âge: c'était le quartier populaire, le foyer des émeutes, le
rendez-vous des ennemis de la noblesse; c'était là que les princes
allaient haranguer humblement la foule et mendier ses bonnes       (p.180)
grâces; c'était là qu'on allait lire les traités de paix et
ordonnances royales; c'est de là que sortirent les bandes qui, sous la
conduite des fameux bouchers bourguignons, dominèrent si longtemps la
ville. C'était aussi un lieu de prédication: ainsi, en 1201, Foulques
de Neuilly y sermonna la foule avec tant de succès que les hommes se
jetaient à ses pieds, des verges en main, demandant la correction pour
leurs péchés, les femmes lui offraient leurs bijoux et coupaient leur
chevelure. De même, en 1442, le cordelier Richard y excita un tel
accès de pénitence que l'on alluma un grand feu où les hommes jetèrent
cartes, dés, billes et autres instruments de jeux, les femmes leurs
parures de tête et de corps, baleines, bourrelets, hénins, etc.

«En 1551, dit Corrozet, les halles furent entièrement rebasties de
neuf, et furent dressés, bastis et continues excellents édifices.» On
perça des rues nouvelles, lesquelles furent affectées à certains
métiers ou commerces, rues de la _Cordonnerie_, de la _Petite_ et de
la _Grande Friperie_, de la _Poterie_, de la _Lingerie_, etc. Alors
furent aussi reconstruits les piliers des halles, et l'on restaura le
_Pilori_, qui était situé au marché au poisson.

Le Pilori, qui datait du XIIIe siècle, était une tour octogone dont le
premier étage, percé à jour, renfermait une roue de fer mobile percée
de trous, dans lesquels on faisait passer la tête de certains
criminels condamnés à l'exposition publique. Près du Pilori était un
échafaud où se faisaient des exécutions judiciaires; c'est là que
furent décapités les chevaliers bretons, sous le roi Jean: le
surintendant Montaigu et le prévôt de Paris Desessarts, sous Charles
VI; le duc de Nemours, sous Louis XI, Jean Dubourg, drapier de la rue
Saint-Denis, condamné pour crime d'hérésie, sous François Ier, etc.
Enfin, près de là, les Enfants-sans-Souci dressèrent leurs tréteaux et
jouèrent leurs farces et _sottises_. Le Pilori subsista jusqu'en   (p.181)
1785; mais, depuis un demi-siècle, il était hors d'usage.

Les halles jouèrent un grand rôle pendant les troubles de la Ligue et
de la Fronde; mais sous la monarchie absolue, on n'entend parler
d'elles qu'à cause de l'enthousiasme qu'elles témoignent pour la
famille royale. La cour en tenait grand compte et vantait jusqu'au
langage barbare et cynique usité dans les halles: aussi les
_poissardes_ allaient complimenter le roi dans les grandes occasions
et lui porter des bouquets; elles étaient admises dans la galerie de
Versailles et dînaient au château. Ce royalisme s'éteignit au moment
de la révolution; ce fut des échoppes de la halle que sortirent la
plupart des héroïnes d'octobre, et plus d'une furie de guillotine fut
recrutée sous les parasols du marché des Innocents. Au reste, le rôle
politique des halles cessa entièrement sous l'Empire, et la
Restauration fit de vains essais pour ranimer le royalisme des _forts_
et des poissardes.

Pendant les deux derniers siècles de la monarchie, les halles
restèrent à peu près dans l'état où elles se trouvaient dans les temps
précédents, et elles devinrent peu à peu, avec l'accroissement de la
population, un immense cloaque, le fouillis le plus hideux, l'amassis
de toutes les ordures et de toutes les saletés. Leur agrandissement et
leur assainissement étaient pourtant une oeuvre urgente, qui aurait dû
préoccuper l'édilité parisienne et le gouvernement; mais, excepté en
1785, où, comme nous l'avons vu, on créa le marché des Innocents, on
ne fit rien. Pendant la révolution, on eut de belles intentions, et
l'on conçut de beaux projets, mais ce fut tout. «Sous l'ancien régime,
disait-on à la Convention, Paris, capitale de la France, brillante de
toutes les richesses des arts et du goût, dans la plupart des
monuments destinés aux jouissances et aux plaisirs des grands,
n'offrait que des tableaux révoltants de petitesse et de mesquinerie
dans les établissements publics destinés aux besoins de la classe
indigente... Il n'est pas un bon citoyen qui ne soit indigné, pas  (p.182)
un étranger qui ne rie d'une pitié humiliante, en comparant l'élégance
et le luxe de nos édifices publics et privés avec l'insalubrité, la
saleté et le désagrément de la plupart de nos marchés, tels que la
Halle, le marché Germain, la place Maubert et autres...»

Napoléon ordonna, en 1811, «qu'il serait construit une grande halle
qui occuperait tout le terrain des halles actuelles, depuis le marché
des Innocents jusqu'à la halle aux farines;» mais, excepté les
galeries du marché des Innocents et quelques petites démolitions, rien
ne fut fait. Sous la Restauration, on construisit le marché des
Prouvaires pour la volaille et la viande, et le marché au poisson.
Sous le gouvernement de 1830, quand les halles furent encombrées de
denrées, de charrettes, d'ordures, ainsi que toutes les rues voisines
jusqu'à la Seine, on conçut de nombreux projets; mais, pendant qu'on
entreprenait ou achevait des monuments de luxe, qui auraient pu
attendre des siècles sans inconvénient, on ne fit rien pour les
halles. Depuis la révolution de février, de vastes démolitions ont été
entreprises, de vastes constructions commencées principalement entre
la rue des Prouvaires et l'ancien marché aux Poirées, mais rien n'est
encore terminé dans cet immense marché, qui doit pourvoir à la
nourriture de plus de 1,200,000 personnes et qu'alimentent 30
départements.

Les halles présentent, comme la plupart des quartiers de Paris,
l'aspect du luxe à côté de l'aspect de la misère; des pyramides de
gibier, de poissons rares, de fruits magnifiques, à côté des monceaux
de légumes qui sont la nourriture du peuple; mais, en général,
l'aspect de la misère y domine, et les rues pleines de boue et
d'ordures, où piétinent, où crient, où s'agitent des milliers de
marchandes déguenillées et d'acheteuses non moins misérables,
inspirent une profonde tristesse. Il y a d'ailleurs dans ces halles
des coins repoussants où se font des commerces inconnus aux        (p.183)
heureux de la capitale. Ce sont les étaux où se vendent les dessertes
des restaurants et des grandes maisons: la livre de croûtes de pain y
vaut un sou, et celle de viandes cuites, et formant le plus abominable
mélange, deux à trois sous. C'est là la nourriture ordinaire de
milliers de malheureux.



§ II.

La rue Montorgueil et le faubourg Poissonnière.


La rue _Montorgueil_ commence à l'extrémité des halles, vers la pointe
Saint-Eustache. Elle se nommait jadis, dans sa première partie, rue
_au Comte_ ou _à la Comtesse d'Artois_, à cause de l'hôtel d'Artois,
situé entre les rues Mauconseil et Pavée; et dans cette partie était
une porte de l'enceinte de Philippe-Auguste. Son nom de Montorgueil
lui vient de l'éminence vers laquelle elle conduit, éminence appelée,
on ne sait pourquoi, _Mons Superbus_, et qui est occupée aujourd'hui
par le quartier Bonne-Nouvelle. A son extrémité, elle prend le nom de
rue _Poissonnière_, lequel lui vient des marchands de marée qui
autrefois la traversaient ou l'habitaient. La rue Montorgueil, fort
importante comme débouché des halles, très-populeuse et
très-commerçante, ne rappelle aucun souvenir historique, car elle n'a
été jusqu'à nos jours qu'une voie secondaire et qui ne menait à rien.
Elle n'a point de caractère spécial, présente un aspect moins bruyant
que la rue Saint-Denis et ne renferme aucun monument public, à moins
qu'on ne veuille compter comme tel le marché aux huîtres. Parmi les
rues qui y débouchent, nous remarquons:

1º Rue _Marie-Stuart_.--Cette rue, jusqu'en 1809, s'est appelée
_Tireboudin_, et voici sur ce nom ce que raconte Saint-Foix: «Marie
Stuart, dit-il, passa dans cette rue, en demanda le nom; il n'était
pas honnête à prononcer; on en changea la dernière syllabe, et ce  (p.184)
changement a subsisté.» Les habitants de la rue Tireboudin, au bout de
deux siècles et demi, ne furent pas satisfaits de ce nom, ils
demandèrent à le changer et à donner à leur rue celui de Grand-Cerf,
qui était le nom d'un hôtel voisin (aujourd'hui transformé en
passage). C'était en 1809; le ministre de l'intérieur par intérim,
Fouché, accéda à la demande; mais la délicatesse et le bon goût du duc
d'Otrante furent blessés du nom proposé, et il répondit: «Il me semble
que le nom de _Grand-Cerf_, qu'ils proposent de substituer à l'ancien,
a quelque chose d'ignoble: cela rappelle plutôt l'enseigne d'une
auberge que le nom d'une rue. Je pense qu'il est convenable de lui
donner le nom de la princesse à qui la rue Tireboudin doit son premier
changement. Le nom de Marie Stuart rappellera une anecdote citée dans
tous les itinéraires de Paris.» Et ainsi fut-il fait. Tout cela est
digne du purisme littéraire de l'Empire, digne du personnage qui nous
en a laissé ce curieux échantillon; malheureusement, l'anecdote de
Saint-Foix est un conte fait à plaisir; et si l'ancien oratorien,
devenu duc impérial, avait consulté les archives municipales et le
censier de l'évêché, il aurait vu que, cent quarante ans avant que
Marie Stuart vînt en France, c'est-à-dire en 1419, la rue Tireboudin
portait ce nom; que, en 1423, dans le compte des confiscations faites
par les Anglais, elle le porte encore; et que, si elle en a porté un
autre, ce qui est vrai, elle ne doit pas ce changement à la belle
reine d'Écosse.

2º Rue _Mandar_.--Cette rue, composée entièrement de maisons uniformes
et assez tristes, a été construite en 1790 sur l'emplacement de
l'hôtel Charost, par un architecte qui lui a donné son nom. Au nº 2
était le restaurant du _Rocher de Cancale_, où, pendant longtemps, se
firent les dîners du _Caveau moderne_, société de chansonniers qui
datait de 1796 et qui s'est éteinte en 1817: c'était le dernier reflet
des moeurs littéraires du XVIIIe siècle, de cette gaieté un peu
gauloise, de cet amour des plaisirs faciles, de ces débauches      (p.185)
spirituelles, de cette vie d'écrivains sans ambition comme sans
prétention, obscure, modeste, bourgeoise, qui est si loin de nous. Là
ont chanté Piis, Parny, Desfontaines; là Désaugiers a longtemps
présidé; là Béranger est venu apporter ses premiers essais.

3º Rue du _Cadran_ ou _Saint-Sauveur_.--Elle s'appelait d'abord rue
des _Égouts_ et ensuite rue du _Bout-du-Monde_. Ce dernier nom,
d'après Saint-Foix, venait d'une enseigne où l'on avait peint un _os_,
un _bouc_, un _duc_, un _monde_, avec cette inscription: Au
_Bouc-Duc-Monde_. Sous l'empire, les habitants de cette rue se crurent
déshonorés de porter un nom qui pouvait faire croire aux étrangers
qu'ils étaient placés aux antipodes de la capitale: ils obtinrent donc
de le changer en celui du Cadran, auquel on vient de substituer le nom
de Saint-Sauveur.

4º Rue _Neuve-Saint-Eustache_.--Elle n'est remarquable que comme ayant
été construite sur l'emplacement des fossés de l'enceinte de Charles
VI. Cette rue, ainsi que celles qui y aboutissent, sont principalement
habitées par les marchands de tissus de coton, de mousselines, de
toiles peintes, etc.

5º Rue de _Cléry_.--Elle est principalement habitée par des marchands
de meubles et de chaises. Au nº 19 a demeuré la célèbre artiste madame
Lebrun; au nº 23, le poète Ducis; au nº 27, Necker, avant qu'il fût
ministre. Son hôtel qui a appartenu à la famille Périer, a été détruit
pour ouvrir la rue de _Mulhouse_.

6º Rue _Beauregard_.--Cette rue faisait partie du nouveau quartier de
la _Ville-Neuve_, bâti au XVIe siècle sur des terrains appartenant aux
Filles-Dieu. En 1551, on y construisit une chapelle, qui fut détruite
avec tout le quartier quand les Parisiens furent assiégés par Henri
IV. La Ville-Neuve ayant été reconstruite sous Louis XIII, à la place
de la chapelle on bâtit une église dédiée à                        (p.186)
_Notre-Dame-de-Bonne-Nouvelle_, laquelle a été réédifiée en 1828.

La rue _Poissonnière_ aboutit aux boulevards _Bonne-Nouvelle_ et
_Poissonnière_. Le premier offre à peu près la même physionomie que le
boulevard Saint-Denis, au moins par son côté septentrional, car il se
sent du voisinage des quartiers à la mode par son côté méridional,
construit récemment. On y trouve le théâtre du _Gymnase-Dramatique_,
bâti en 1820, sur l'emplacement du cimetière Bonne-Nouvelle. Que les
honnêtes bourgeois qui ont été enterrés là seraient surpris et confus,
si, venant à se réveiller, ils entendaient les marivaudages qui se
chantent ou se roucoulent sur leurs tombes! Au boulevard Poissonnière
commence la promenade du luxe et du beau monde; l'on n'y trouve aucun
édifice public.

Le faubourg _Poissonnière_ ne date que du XVIIe siècle. C'était alors
un chemin dit de la _Nouvelle-France_ et qui était bordé de jardins,
de vignes et de guinguettes. Il porta pendant longtemps le nom de
_Sainte-Anne_, à cause d'une chapelle construite en 1657. Aujourd'hui,
c'est une grande et large rue, bordée de belles maisons, riche et
populeuse, mais qui n'est pas aussi animée que les faubourgs
Saint-Martin et Saint-Denis, parce qu'elle n'est pas une grande route
et qu'elle ne mène qu'à Montmartre. Au nº 5 a été arrêté, le 2 août
1815, le colonel Labédoyère, dont la mort a été si funeste à la
Restauration. Au coin de la rue Bergère est le _Conservatoire_ ou
École de musique et de déclamation, fondé en 1784 pour fournir des
acteurs et artistes aux théâtres royaux; il fut supprimé en 1793,
rétabli en 1795 pour cent quinze artistes et six cents élèves, et
employé à célébrer les fêtes nationales. Au nº 76 est la caserne de la
_Nouvelle-France_, dont une chambre a été habitée par Hoche et
Lefebvre, alors sergents dans les gardes françaises. Au nº 97 est
l'ancien hôtel de François de Neufchâteau, aujourd'hui occupé par la
première usine à gaz qui ait éclairé la capitale.

La partie supérieure du faubourg, moins bien bâtie que la partie   (p.187)
inférieure, est bordée à droite par le clos Saint-Lazare, et, à
l'extrémité de ce clos, près de la barrière Poissonnière, on a élevé
un vaste _hôpital_, dit _du Nord_ ou de _La Riboisière_, et qui est,
dit-on, un modèle pour la grandeur et la solidité des constructions,
et pour la sage distribution des détails. Il renfermera six cents
lits. Cette masse de bâtiments a un aspect tout à fait monumental,
mais il ressemble plutôt à un palais qu'à un hôpital, et il lui manque
un accessoire indispensable, des jardins. Sur l'emplacement de cet
hôpital, tout près de la barrière, ont été enterrés, dans un terrain
resté longtemps ignoré, la plupart des Suisses tués le 10 août.

La partie du clos Saint-Lazare qui avoisine la barrière Poissonnière
avait été choisie par l'insurrection de juin pour l'une de ses deux
places d'armes, à cause de sa position culminante dans le nord de
Paris. Les insurgés, au moyen des matériaux et des constructions
nouvelles de l'hôpital, en avaient fait un formidable réduit qui
s'appuyait à l'extérieur sur la barrière, qu'ils avaient aussi
fortifiée, ainsi que les communes de la Chapelle et de Montmartre, qui
étaient presque entièrement soulevées.

Les rues qui débouchent dans le faubourg Poissonnière ne datent que de
la dernière moitié du XVIIIe siècle: celles qui avoisinent les
boulevards appartiennent aux quartiers du luxe et de la finance;
celles qui avoisinent la barrière sont à peine construites et
habitées.

La barrière Poissonnière conduit au hameau de Clignancourt, qui
appartient à la grande commune de Montmartre. La chaussée de
Clignancourt, bordée de belles maisons, renfermait récemment un jardin
public, dit le _Château-Rouge_, qui a une célébrité historique. C'est
là que le roi Joseph s'était placé, le 30 mars 1814, pour voir la
bataille de Paris; c'est de là qu'il s'enfuit en ordonnant aux
maréchaux de capituler. Dans le jardin du Château-Rouge a eu lieu, (p.188)
en 1847, le premier des banquets politiques qui devaient amener la
révolution de février.



CHAPITRE VII.

LA RUE ET LE FAUBOURG MONTMARTRE.


La rue Montmartre tire son nom de la butte célèbre où elle conduit.
Elle a eu trois portes: la première, de l'enceinte de Philippe-Auguste,
au midi de la rue Tiquetonne, démolie en 1385; la deuxième, de
l'enceinte de Charles VI, entre les rues des Fossés-Montmartre et
Neuve-Saint-Eustache; la troisième, sous Louis XIII, entre les rues
des Jeûneurs et Saint-Marc, démolie en 1700. Cette rue, l'une des plus
commerçantes, des plus populeuses, des plus bruyantes de la ville, a
participé à tous les événements de son histoire, mais sans avoir été
le théâtre d'aucun fait qui mérite d'être signalé. La partie
inférieure a été, dans ces dernières années, élargie et entièrement
rebâtie. Sa population ne présente aucun caractère particulier: c'est
un mélange du gros commerce et de la haute finance, la fin du quartier
Saint-Denis et le commencement du quartier de la Banque.

Elle n'a qu'un petit nombre de monuments publics:

1º L'église _Saint-Eustache_, bâtie en 1532 sur l'emplacement d'une
antique chapelle dédiée originairement à sainte Agnès, et qui était
déjà église paroissiale en 1254; elle n'a été achevée qu'en 1642, et
sa façade, qui n'est pas terminée, date de 1754. C'est un des plus
vastes, des plus élevés, des plus beaux édifices religieux qui soient
en France; son portail latéral, aujourd'hui complétement dégagé, est
un chef-d'oeuvre d'architecture gothique; quant à son portail de
grande entrée, c'est un anachronisme grec du plus mauvais goût. En
1250, un moine de Cîteaux, appelé Jacob ou le maître de Hongrie,   (p.189)
et que les pauvres regardaient comme saint et envoyé de Dieu, après
avoir soulevé les campagnes contre l'orgueil et le luxe des prélats et
des chevaliers, vint à Paris suivi de cent mille _pastoureaux_; il
prêcha en l'église Saint-Eustache, et, pendant son séjour à Paris, en
fit le siége de sa domination. En 1418, les Bourguignons s'étant
rendus maîtres de Paris, établirent une confrérie dans cette église,
et ils y firent des fêtes où ils portaient des chaperons couronnés de
roses. Il n'est pas d'églises qui aient eu plus de sépultures
célèbres: en effet, on y voyait celle de l'historien Du Haillan, mort
en 1610; de Marie de Gournay, la fille adoptive de Montaigne; de
Voiture, mort en 1648; de Vaugelas, mort en 1650; de Lamotte-Levayer,
de Benserade, de Furetière, du peintre Lafosse, du maréchal de la
Feuillade, du maréchal de Tourville, du ministre Fleurieu
d'Armenonville, de l'illustre Chevert, etc. Le plus remarquable de ces
tombeaux était celui du grand Colbert, oeuvre de Tuby et de Coysevox.

2º Le _marché Saint-Joseph_.--Il a été construit en 1798 sur
l'emplacement d'une chapelle bâtie en 1640 par le chancelier Séguier,
et qui était située dans le cimetière de la paroisse Saint-Eustache.
Molière en 1673, La Fontaine en 1695, Tallemant des Réaux en 1692, et
plusieurs autres personnages célèbres, ont été enterrés dans ce
cimetière. La chapelle devint le chef-lieu de la section Montmartre en
1772 et fut démolie en 1796. Alors les tombeaux de Molière et de La
Fontaine furent transportés au musée des Augustins, et, de là, en
1820, au cimetière du Père-Lachaise.

On trouve encore dans la rue Montmartre l'hôtel d'_Uzès_, où fut
placée, sous l'Empire, l'administration des douanes, et qui appartient
aujourd'hui à la famille Delessert.

Parmi les rues qui aboutissent dans la rue Montmartre, nous
remarquerons:

1º La rue du _Jour_.--Elle tire son nom altéré d'un _séjour_ que   (p.190)
le roi Charles V fit construire entre les rues Montmartre et Coquillière,
et qui consistait en six corps de logis, une chapelle, un grand
jardin, des écuries, un manège, etc. Cette belle demeure fut détruite
sous Louis XI. On remarquait encore dans cette rue l'hôtel des abbés
de Royaumont, qui fut habité par le comte de Bouteville, ce roi des
raffinés d'honneur, dont l'existence turbulente finit sur la place de
Grève. On sait que, proscrit pour vingt-deux duels et réfugié à
Bruxelles, il jura qu'il se battrait à Paris, dans la place Royale, en
plein jour: ce qu'il fit. L'hôtel Royaumont avait été, pendant qu'il
l'habitait, le rendez-vous des plus fameux duellistes: «Ils s'y
assembloient, dit Piganiol, tous les matins, dans une salle basse où
l'on trouvoit toujours du pain et du vin sur une table avec des
fleurets.» Là se formèrent le jeune Bussy, qui mourut pour Bouteville,
Deschapelles, qui mourut avec lui, le commandeur de Valençay, qui tua
le marquis de Cavoye et n'en fut pas moins cardinal. La rue du Jour se
prolonge par la rue _Oblin_ jusqu'à la _Halle au blé_, construite sur
l'emplacement d'un hôtel fameux, appelé successivement de _Nesle_, de
_Bohême_, d'_Orléans_, de la _Reine_, de _Soissons_.

«Il n'est point, dit Piganiol, de maison plus noble ni plus illustre
que cet hôtel, puisque, depuis près de cinq cents ans, il a servi de
demeure aux plus grands princes du monde.» Il appartenait dans le
XIIIe siècle aux sires de Nesle; il passa au roi Louis IX, qui en fit
présent à sa mère, et cette femme illustre y mourut. Philippe-le-Bel
le donna à Charles de Valois, et Philippe VI à Jean de Luxembourg, roi
de Bohême. Le roi Jean l'habita, et c'est là qu'il fit décapiter le
comte d'Eu, connétable de France. Charles VI le donna à son frère le
duc d'Orléans: nous en avons parlé dans l'_Histoire générale de Paris_
(p. 31). Cet hôtel touchait alors à des écuries du roi sises rue de
Grenelle, à l'hôtel de Flandre sis rue Coquillière, au _séjour_ du roi
dont nous venons de parler, au _four de la couture_ appartenant    (p.191)
à l'évêque de Paris, sis rue du Four. En 1494, Louis XII, alors duc
d'Orléans, le donna à un couvent de filles pénitentes, qui le
gardèrent jusqu'en 1572. Alors Catherine de Médicis l'acheta, ainsi
que les maisons voisines, le reconstruisit avec magnificence et en fit
sa demeure habituelle. Il fut alors compris entre les rues du Four,
des Deux-Écus et de Grenelle; l'entrée était rue du Four; les jardins
avoisinaient les rues de Grenelle et des Deux-Écus; la chapelle était
rue de Grenelle; enfin, l'on avait élevé dans une cour une colonne,
construite par Bullant, qui servait d'observatoire aux astrologues de
la reine, et qui existe encore. C'est dans cet hôtel que, le 9 mai
1588, Catherine reçut le duc de Guise, qui venait de traverser
triomphalement Paris, et que, le lendemain, eut lieu l'entrevue de ce
prince avec Henri III. En 1601, cet hôtel fut vendu à la soeur de
Henri IV, et, en 1604, au comte de Soissons, par lequel il passa dans
la maison de Bourbon-Savoie. C'est là qu'est né ce prince Eugène, dont
Louis XIV dédaigna les services et qui faillit amener la ruine de la
France. En 1720, le prince de Carignan, dernier possesseur de cet
hôtel, fit transférer dans ses jardins le marché aux actions de la
banque de Law, qui jusqu'à ce moment s'était tenu rue Quincampoix[48].
A la mort de ce prince, qui était couvert de dettes, ses créanciers
(1749) firent saisir et démolir l'hôtel; la ville de Paris acheta
l'emplacement et y fit construire en 1763 un vaste édifice circulaire
destiné à être la Halle au blé. La colonne de Catherine de Médicis fut
conservée et adossée au monument.

         [Note 48: «Tout autour de ce jardin on a construit des loges
         en bois, ayant chacune une porte et une croisée, avec un
         numéro au-dessus de la porte. Il y en a 138, toutes égales,
         propres et peintes. Le jardin a deux entrées, l'une, dans la
         rue de Grenelle, et l'autre, dans la rue des Deux-Écus, avec
         des Suisses aux portes et des corps de garde. Une ordonnance
         du roi défend de laisser entrer ni artisans, ni laquais, ni
         ouvriers.» (_Journal de_ Barbier, t. I, p. 45.)]

2º Rue _Jean-Jacques-Rousseau_.--Au XIIIe siècle, elle se nommait  (p.192)
Plâtrière et a gardé ce nom jusqu'en 1791, où celui de Rousseau lui
fut donné. L'auteur d'_Émile_ avait demeuré au quatrième étage de la
maison nº 2, qui vient d'être détruite. C'est là qu'il fit les
_Considérations sur le gouvernement de la Pologne_; c'est là que les
princes, seigneurs, gens de lettres, briguaient l'honneur d'un
entretien avec lui. «Il était de bon ton, dit Musset-Pathay, de le
voir, de l'entendre et de se trouver sur son chemin, si l'on ne
pouvait parvenir à lui faire ouvrir son galetas[49].»

         [Note 49: «Nous traversâmes une fort petite antichambre, où
         des ustensiles de ménage étaient proprement arrangés; de là,
         nous entrâmes dans une autre chambre où Jean-Jacques était
         assis en redingote et en bonnet blanc, occupé à copier de la
         musique... Près de lui était une épinette, sur laquelle il
         essayait de temps en temps quelques airs. Deux petits lits de
         cotonnade rayée de bleu et de blanc comme la tenture de sa
         chambre, une commode, une table et quelques chaises,
         faisaient tout son mobilier... Sa femme était assise, occupée
         à coudre du linge; un serin chantait dans sa cage suspendue
         au plafond; des moineaux venaient manger du pain sur les
         fenêtres ouvertes du côté de la rue, et, sur celle de
         l'antichambre, on voyait des caisses et des pots remplis de
         plantes telles qu'il plaît à la nature de les semer. Il y
         avait, dans l'ensemble de son petit ménage, un air de
         propreté, de paix, de simplicité, qui faisait plaisir.»
         (_Oeuvres_ de Bernardin de Saint-Pierre, t. XII, p. 41.)]

Dans cette rue était l'hôtel de Flandre, construit au XIIIe siècle,
près de la porte Coquillière, par Guy, comte de Flandre, et qui
occupait tout l'espace compris entre les rues Jean-Jacques-Rousseau,
Coquillière et des Vieux-Augustins. En 1534, il fut vendu, et une
partie servit de théâtre aux confrères de la Passion, lorsqu'ils
eurent quitté l'hôpital de la Trinité, et ils y attirèrent la foule
avec leurs mystères. La pièce qui eut le plus de vogue est le _Mystère
de l'Ancien Testament_, joué en 1542. L'arrêt du Parlement qui en
autorise la représentation impose les obligations suivantes «_aux
maistres et entrepresneurs_:» «Pour l'entrée du théâtre, ils ne    (p.193)
prendront que deux sols par personne, pour le louage de chaque loge
durant le dit mystère que trente écus; n'y sera procédé qu'à jours de
fêtes non solennelles; commenceront à une heure après midi, finiront à
cinq; feront en sorte qu'il ne s'ensuive ni scandale ni tumulte; et à
cause que le peuple sera distrait du service divin et que cela
diminuera les aumônes, ils bailleront aux pauvres la somme de dix
livres tournois.»

La plus grande partie de l'hôtel de Flandre fut achetée au
commencement du XVIIe siècle par le fameux duc d'Épernon, qui y fit
bâtir un hôtel; cet hôtel fut vendu par son fils, démoli, partagé, et,
sur son emplacement, on construisit les hôtels Bullion et
d'Armenonville. Le fastueux hôtel Bullion, bâti en 1635, dont les
galeries avaient été décorées par Vouet et Champagne, où le financier
donna de si somptueuses fêtes, devint en 1780 l'hôtel des ventes
publiques. Le vaste hôtel d'Armenonville, construit par le contrôleur
des finances d'Hervart, qui a eu pour dernier maître le ministre
d'Armenonville, est devenu, depuis 1757, _l'hôtel des postes_.

Il y avait encore jadis dans la rue Plâtrière une de ces institutions
si communes, si nécessaires dans l'ancien régime, la communauté des
religieuses de Sainte-Agnès, établie en 1678 pour l'éducation des
filles pauvres. Ces religieuses vivaient d'aumônes et d'une rente de
500 livres que leur avait donnée Colbert, rente qu'elles vendirent
dans l'hiver de 1709 pour acheter du pain aux pauvres filles qu'elles
instruisaient.

Enfin, c'est dans la rue Plâtrière qu'est mort La Fontaine en 1695.

3º Rue de la _Jussienne_.--Le nom de cette rue vient, par corruption,
d'une chapelle de sainte Marie l'Égyptienne, située au coin de la rue
Montmartre et qui était le siége de la confrérie des drapiers de
Paris. Madame Dubarry, après la mort de Louis XV, demeura pendant  (p.194)
quelques années au nº 16 de cette rue.

La rue de la Jusienne a pour prolongement la rue _Coq-Héron_, où se
trouvaient les hôtels des ministres Chamillart, Phélipeaux, etc.

4º Rue des _Vieux-Augustins_.--Des frères Augustins étant venus
d'Italie en France, sous Louis IX, «le roi, dit Joinville, les
pourveut et leur acheta la grange à un bourgeois de Paris et toutes
les appartenances, et leur fist faire un moustier dehors la porte
Montmartre.» Ces religieux ayant abandonné ce moustier, dans le XIVe
siècle, pour aller s'établir sur le quai qui a pris d'eux le nom de
Grands-Augustins, une rue fut ouverte sur l'emplacement de leur
maison, et cette rue prit le nom de Vieux-Augustins.

5º Rue des _Jeûneurs_.--Son nom véritable est des _Jeux-Neufs_, à
cause de deux jeux de boule qui y furent établis en 1643. Cette rue, à
peine habitée il y a moins d'un siècle, est aujourd'hui l'un des
centres du commerce des toiles peintes, indiennes, mousselines, etc.

Le boulevard _Montmartre_, auquel aboutit la rue de même nom, est,
avec le boulevard des Italiens, la promenade du beau monde, le centre
du luxe et des plaisirs de Paris. On y trouve le théâtre des
_Variétés_, construit en 1807, les passages des Panoramas, Jouffroy,
etc. Au nº 2 a demeuré Rousin, général en chef de l'armée
révolutionnaire, qui périt sur l'échafaud avec les hébertistes; au nº
10 est mort Boïeldieu.

Le faubourg _Montmartre_ n'offre rien de remarquable: depuis une
vingtaine d'années, il a pris un grand accroissement et s'est
transformé en un quartier de luxe et d'affaires. Il n'atteint pas,
sous son nom, les barrières, mais se bifurque près de l'église
Notre-Dame-de-Lorette en deux rues: la plus ancienne, dite des
_Martyrs_, autrefois des Porcherons; la plus nouvelle, dite
_Notre-Dame-de-Lorette_, à cause d'une église dont nous parlerons plus
tard. Ces rues que la mode a prises sous son patronage depuis      (p.195)
quelques années, et qui sont couvertes d'élégantes maisons et de
petits palais, sont habitées généralement par des gens de finance, des
artistes, des jeunes gens et par une classe particulière de femmes
qu'on a baptisées du nom de _lorettes_. La rue Notre-Dame-de-Lorette
est coupée par la petite place Saint-Georges, qui est ornée d'une
belle fontaine et bordée de charmants hôtels: l'un d'eux est habité
par M. Thiers.

Parmi les rues qui débouchent dans le faubourg Montmartre, nous
remarquons:

1º Rue _Grange-Batelière_.--Elle tire son nom d'une maison plusieurs
fois reconstruite et récemment démolie, qui était le chef-lieu d'un
fief de 20 arpents, appelé Batelier, Gatelier, Bataillier (ce dernier
nom vient, dit-on, des joutes qui s'y faisaient), et qui avait
appartenu aux évêques de Paris. Cette rue se prolongeait récemment
sous ce même nom et en tournant à angle droit jusque sur le boulevard
des Italiens: on vient de donner à cette partie de son parcours le nom
de _Drouot_. Là, au nº 6, se trouve l'hôtel d'Augny, bâti par un
fermier général de ce nom, qui y déploya la plus scandaleuse
magnificence. Cet hôtel devint, sous le Directoire, une maison de jeu
et de plaisir; sous l'Empire, le salon des étrangers, cercle
très-brillant, où le jeu attirait les riches, les nobles, les oisifs.
C'est là que se tinrent en 1827 les réunions des députés de
l'opposition, dont les résolutions amenèrent la révolution de 1830. Il
appartint ensuite au banquier Aguado, puis au comptoir Ganneron, et a
renfermé pendant quelque temps la _mairie du deuxième arrondissement_.

2º Rue _Geoffroy-Marie_.--Cette rue a été ouverte récemment sur les
terrains dits de la _Boule-Rouge_, qui appartenaient à l'Hôtel-Dieu,
d'après la donation suivante: «A tous ceux qui ces présentes lettres
verront, l'official de la cour de Taris, salut en Notre-Seigneur:
savoir faisons que, par-devant nous, ont comparu _Geoffroy_,       (p.196)
couturier de Paris, et _Marie_, son épouse, lesquels ont déclaré que,
naguère, ils avoient, tenoient et possédoient de leurs conquêts une
pièce de terre contenant environ huit arpents, sise aux environs de la
grange appelée _Grange-Bataillère_, hors des murs de Paris, à la porte
Montmartre, chargée de huit livres parisis de cens, payables chaque
année, lesquels huit arpents de terre, lesdits Geoffroy et Marie ont
donnés, dès maintenant et à toujours, aux pauvres de l'Hostel-Dieu de
Paris... En récompense de laquelle chose, les frères dudit Hostel-Dieu
ont concédé aux-dits Geoffroy et Marie, à perpétuité, la participation
qu'ils ont eux mêmes aux prières et aux bienfaits qui ont été faits et
qui se feront à l'avenir audit Hostel-Dieu. Ont également promis
lesdits frères de donner et de fournir, en récompense de ce qui
précède, aux-dits Geoffroy et Marie, pendant leur vie et au survivant
d'eux, tout ce qui leur sera nécessaire en vêtements et en nourriture
à l'usage desdits frères et soeurs, de la même manière et suivant le
même régime que lesdits frères et soeurs ont l'habitude de se vêtir et
nourrir. Le 1er août 1260.»

3º Rue de la _Victoire_.--C'était encore, au commencement du XVIIIe
siècle, la ruelle des Postes, la ruelle Chanterelle ou Chantereine,
ruelle infecte et pleine de marécages. Vers la fin de ce siècle, elle
commença à se peupler, et ce fut grâce aux prodigalités des grands
seigneurs qui y bâtirent des petites maisons pour leurs maîtresses. La
Duthé et la Dervieux y avaient des hôtels. Sous le Directoire, on y
construisit (nº 36) le théâtre Olympique ou des troubadours, qui
attira la _jeunesse dorée_ et les _merveilleuses_ de ce temps, et où
l'on vit souvent les élégantes habitantes du quartier, madame Tallien,
qui demeurait rue Cerutti; madame Récamier, qui demeurait rue de la
Chaussée-d'Antin; madame Beauharnais, qui demeurait rue Chantereine.
Celle-ci habitait, au nº 56, un hôtel qui avait appartenu à Talma,
après avoir été bâti par Condorcet et qui fut acheté par           (p.197)
Bonaparte, pendant sa campagne d'Italie, pour la somme de 180,000
livres. C'est là que le vainqueur de Rivoli, après le traité de
Campo-Formio, alla cacher sa gloire et ses projets. Quelques jours
après son arrivée, le 29 décembre 1797, l'administration centrale du
département de la Seine donna à la rue Chantereine le nom de la
_Victoire_, mais telle était alors la modestie affectée par Bonaparte
qu'elle se crut obligée de dissimuler sous quelques phrases
républicaines l'honneur qu'elle voulait lui faire, et son arrêté
disait simplement: «L'administration centrale du département,
considérant qu'il est de son devoir de faire disparaître tous les
signes de royauté qui peuvent encore se trouver dans son
arrondissement, voulant aussi consacrer le triomphe des armées
françaises par un de ces monuments qui rappellent la simplicité des
moeurs antiques; ouï le commissaire du pouvoir exécutif, arrête que la
rue Chantereine portera le nom de rue de la _Victoire_.» C'est dans
son petit hôtel de la rue Chantereine que tous les partis vinrent
trouver Napoléon, et, suivant son expression, sonner à sa porte; c'est
là que fut conçue l'expédition d'Égypte; c'est de là qu'il partit,
avec un cortége de généraux et d'officiers, pour faire le 18 brumaire.
Le petit hôtel Bonaparte fut vendu sous l'Empire et a passé depuis
cette époque à divers propriétaires.

Le faubourg Montmartre aboutit par les barrières Rochechouart, des
Martyrs et Blanche à la butte Montmartre (_mons Martis_ ou _mons
Martyrum_). Une tradition populaire et qui ne manque pas de
vraisemblance voulait que saint Denis et ses compagnons y eussent
souffert le martyre, vers l'an 250, près d'un temple de Mars ou de
Mercure, dont au XVIIe siècle on croyait encore voir les restes. Dès
le VIIe siècle, il y avait sur cette montagne une église dédiée à
saint Denis et qui devint en 1134 une abbaye de Bénédictines fondée
par Louis VI. La veuve de ce roi s'y retira et y mourut. Henri IV,
lorsqu'il assiégea Paris, y établit son quartier général, et les   (p.198)
religieuses s'y livrèrent avec les seigneurs de son armée aux plus
grands désordres. Il reste à peine aujourd'hui quelques débris de
murailles de cette abbaye.

La butte Montmartre est entièrement composée de dépôts de calcaire et
de gypse, avec lesquels Paris a été construit: elle a été tellement
creusée, fouillée, évidée pour en tirer ces précieuses pierres,
qu'elle semble ne porter que par miracle la commune populeuse et
pittoresque qui est assise sur ses croupes. Les carrières de
Montmartre seront éternellement célèbres en géologie pour avoir fourni
à Georges Cuvier les débris fossiles avec lesquels il a reconstruit la
plupart des animaux antédiluviens.



CHAPITRE VIII.

QUARTIER DU PALAIS-ROYAL, DE LA BOURSE ET DE LA PLACE VENDÔME.


Jusqu'ici, nous avons trouvé de grandes voies de communication partant
de la place de Grève, des halles ou de leurs environs, c'est-à-dire du
Paris de Louis-le-Gros, et rayonnant jusqu'aux barrières, où elles se
continuent par de grandes routes. Il ne nous reste plus qu'une seule
voie de ce genre, c'est la rue et le faubourg Saint-Honoré. Tout
l'intervalle entre cette rue artérielle et les rue et faubourg
Montmartre, que nous venons de décrire, est une ville nouvelle, qui
date, pour la partie qui s'étend jusqu'aux boulevards, de deux siècles
à peine, pour la partie qui est au delà des boulevards, de moins d'un
siècle. Cette ville nouvelle est devenue le centre fictif de la
capital, le chef-lieu de son commerce et de son luxe, sa partie la
plus riche et la plus fréquentée. Nous appellerons la première partie
de ce Paris moderne _quartier du Palais-Royal, de la Bourse et de la
place Vendôme_; le deuxième, _quartier de la Chaussée-d'Antin_. Dans
ces quartiers nouveaux, nous ne trouverons plus les rues des       (p.199)
quartiers que nous venons de visiter, étroites, tortueuses, dont la
laideur est si pittoresque, dont l'aspect sombre et humide ramène si
fortement la pensée sur les temps anciens, sur les moeurs, les
souffrances, les plaisirs de nos pères, rues la plupart tristes et
pauvres, mais pour lesquelles on se sent pris d'affection et de
respect, qui sont pleines de tant de souvenirs, riches de leurs
vieilles églises, belles de leurs vieilles maisons, glorieuses des
grands noms qu'elles rappellent. Dans le nouveau Paris, les rues sont
droites, larges, bien bâties; les maisons sont belles, régulières,
construites en pierre, ornées de sculptures, renfermant de riches
appartements; la population y est brillante et ne parait occupée que
de luxe et de plaisirs; les théâtres, les cafés, les salles de bal s'y
rencontrent à chaque pas; les boutiques y sont devenues des salons
d'exposition resplendissants d'or, de velours et de glaces. Tout cela
est beau et atteste magnifiquement les progrès matériels de notre
époque, mais tout cela manque de la poésie des souvenirs; tout cela
éblouit et n'inspire pas d'émotion profonde; on sent, au milieu de
toutes ces richesses, une splendeur factice, les efforts tourmentés
d'une société ou tout est donné à l'éclat et à l'apparence, enfin les
oeuvres d'une époque livrée à l'amour du gain, pleine d'indifférence
morale, passionnée uniquement pour le plaisir.

Le quartier du Palais-Royal, de la Bourse et de la place Vendôme
comprend un triangle dont les trois côtés, à peu près égaux, sont
formés par les rues Croix-des-Petits-Champs et Notre-Dame-des-Victoires,
les boulevards depuis la rue Montmartre jusqu'à la Madeleine, la rue
Saint-Honoré. Cette dernière rue ayant été la grande voie de réunion
de la ville nouvelle à l'ancien Paris, les rues principales de ce
triangle lui sont perpendiculaires: ce sont celles que nous allons
décrire et dont l'histoire nous donnera celle de tout le quartier.
Nous subdiviserons donc ainsi ce chapitre:                         (p.200)
1º la rue Croix-des-Petits-Champs, la place des Victoires et la rue
Notre-Dame-des-Victoires; 2º le Palais-Royal, la rue Vivienne et la
place de la Bourse; 3º la rue Richelieu; 4º les rues Sainte-Anne et de
Grammont; 5º la place Vendôme et la rue de la Paix; 6º la rue Royale
et la Madeleine.



I.

RUE CROIX-DES-PETITS-CHAMPS, PLACE DES VICTOIRES ET RUE
NOTRE-DAME-DES-VICTOIRES.


La rue _Croix-des-Petits-Champs_ date du XVIe siècle: elle a pris son
nom des terrains où elle a été ouverte et d'une croix qui était placée
à son extrémité, près de la muraille de la ville. C'est dans cette rue
que la famille de la Force fut massacrée à la Saint-Barthélémy, et que
le cadet de cette famille échappa aux assassins comme par miracle. On
y trouve les bâtiments de la _Banque de France_, dont l'entrée
principale est rue de la Vrillière et qui est établie dans l'ancien
hôtel de _Toulouse_. Cet hôtel avait été bâti en 1620 par Phélipeaux
de la Vrillière, sur les dessins de François Mansard; il fut acheté en
1713 par le comte de Toulouse, fils naturel de Louis XIV, qui y fit de
grands embellissements[50], et il passa à sa postérité. La révolution
y trouva le duc de Penthièvre, la princesse de Lamballe, le poëte
Florian. Devenu en 1793 propriété nationale, il fut d'abord consacré à
l'imprimerie du gouvernement, puis vendu en 1811 à la Banque de
France, qui jusqu'alors avait habité l'hôtel Massiac, sur la place des
Victoires. Les appartements intérieurs et surtout la galerie ont gardé
leur ancienne magnificence: ils sont ornés de tableaux des grands  (p.201)
maîtres. Les bâtiments viennent d'être agrandis. La Banque de France a
été fondée en 1803; les révolutions de 1814, de 1830 et de 1848 ont
démontré que c'est le plus sage et le plus solide établissement de
crédit qui soit en Europe.

         [Note 50: C'est dans cet hôtel qu'a été composée une des
         meilleures descriptions de Paris, celle de Piganiol de la
         Force, gouverneur des pages du comte de Toulouse.]

La place des Victoires a été ouverte sur l'emplacement de l'hôtel de
la Ferté-Senneterre et de l'ancienne muraille de la ville, dans un
quartier si désert encore dans le milieu du XVIIe siècle, qu'on y
volait en plein jour, et qu'une rue voisine en a pris le nom de
_Vide-Gousset_. Sa construction, faite sur les dessins de Hardouin
Mansard, est due au duc de la Feuillade, l'un des plus illustres
seigneurs de la cour de Louis XIV, qui voulut y élever un monument à
la gloire de son maître. Ce monument se composait d'un groupe en
bronze doré, oeuvre de Vanden-Bogaert, dit Desjardins, représentant le
roi, couronné par la Victoire; le piédestal était décoré de
bas-reliefs représentant les grandes actions de Louis jusqu'à la paix
de Nimègue et de quatre figures colossales de nations vaincues. Autour
de ce groupe étaient quatre colonnes de marbre portant quatre fanaux.
Ce monument remarquable fut inauguré en 1686 avec des cérémonies
pompeuses: «La Feuillade, dit Choisy, fit trois tours à cheval à la
tête du régiment des gardes avec toutes les prosternations que les
païens faisoient autrefois devant les statues de leurs empereurs.»
Quelques jours avant la fédération du 14 juillet, les figures des
nations vaincues furent portées à l'hôtel des Invalides, dont elles
ornent encore la façade. Après le 10 août, tout le monument fut
détruit, et l'on éleva à sa place une pyramide en l'honneur des
citoyens tués aux Tuileries. En 1800, cette pyramide fut abattue, et
remplacée en 1806 par une statue de Desaix, colossale, complètement
nue, et dont le costume déplut tant aux bourgeois du quartier qu'on la
couvrit de planches. En 1814, cette statue fut détruite, et à sa place
l'on a élevé en 1822 une statue équestre de Louis XIV, oeuvre      (p.202)
très-lourde de Bosio, que les révolutions de 1830 et de 1848 ont
dignement respectée.

La place des Victoires, dont les bâtiments sont uniformément décorés,
était, dès le temps de Saint-Simon, habitée par des hommes de finance;
car, si l'on en croit cet historien, un proverbe parisien disait:
«Henri IV est avec son peuple sur le Pont-Neuf, Louis XIII avec les
gens de qualité à la place Royale, Louis XIV avec les maltôtiers à la
place des Victoires.» Aujourd'hui, elle est principalement occupée par
des marchands de châles et de soieries.

La rue la plus importante qui aboutit à la place des Victoires est la
rue _Neuve-des-Petits-Champs_, qui coupe en deux parties égales le
grand triangle dont nous avons parlé précédemment. Cette rue,
très-fréquentée et qui n'a de neuf et de champêtre que son nom, est la
principale artère de tout ce quartier de commerce et d'affaires. Dans
le XVIIe siècle, elle avait l'insigne honneur de posséder les demeures
de trois grands hommes d'État: 1º l'hôtel _Colbert_, au coin de la rue
Vivienne; il fut bâti par Bautru, acheté en 1665 par Colbert, qui y
mourut en 1683[51], habité par Seignelay, acheté en 1713 par le duc
d'Orléans, qui y mit ses écuries; son emplacement est occupé par des
maisons particulières et la galerie Colbert. 2º L'hôtel _Mazarin_, à
l'autre coin de la rue Vivienne et dont nous parlerons plus tard. 3º
L'hôtel de _Lionne_, situé au coin de la rue Sainte-Anne: il fut bâti
par Hugues de Lionne, acheté en 1703 par le chancelier Pontchartrain,
et assigné par Louis XV pour demeure au contrôleur général des
finances; son emplacement est occupé par des maisons particulières, le
passage Choiseul et la place Ventadour. On trouve sur cette place  (p.203)
un beau théâtre bâti en 1826 et occupé aujourd'hui par l'_Opéra-Italien_.

         [Note 51: Le corps de Colbert fut conduit la nuit, de son
         hôtel à l'église Saint-Eustache, de peur qu'il ne fût insulté
         par le peuple, qui attribuait au grand ministre la lourdeur
         des impôts.]

La rue _Notre-Dame-des-Victoires_, appelée dans le XVIIe siècle le
_chemin herbu_, parce qu'elle était presque déserte, est aujourd'hui
l'une des plus fréquentées à cause des _Messageries impériales_, qui y
sont situées, et de la Bourse, où elle conduit. Elle doit son nom à
une église qui faisait partie d'un couvent fondé en 1619 pour les
Augustins déchaussés, vulgairement appelés _Petits-Pères_. Cette
église, dédiée par Louis XIII à la Vierge pour ses victoires sur les
protestants, a été reconstruite en 1656 et achevée seulement en 1740;
elle renfermait les tombeaux de Michel Lambert et de Lulli. Pendant la
révolution, elle a servi de local à la Bourse. Le couvent des
Petits-Pères était remarquable par ses vastes bâtiments, sa riche
bibliothèque, son cabinet de médailles et d'antiquités, sa galerie de
tableaux[52].

         [Note 52: On lit dans le Journal de Dangeau, à l'année 1707,
         à propos de ce couvent: «On veut établir une grande réforme
         dans les Petits-Pères de Paris, et on en a chassé plusieurs
         qui menoient une vie un peu scandaleuse. Ces Petits-Pères
         avoient des portes par où ils entroient et sortoient sans
         être vus, et y faisoient entrer des femmes. Ils avoient des
         chambres et des lits où rien ne manquoit, jusqu'aux
         toilettes, et on y faisoit bonne chère: à la fin le roi y a
         mis la main.»]

Dans la rue Notre-Dame-des-Victoires se trouvait l'hôtel de Samuel
Bernard, ce fameux financier à qui Louis XIV fit la cour pour lui
emprunter quelques millions, et c'est là qu'il maria ses filles aux
Biron, aux Molé, aux Lamoignon, avec une magnificence qui fut le
scandale de tout Paris.



II.

LE PALAIS-ROYAL, LA RUE VIVIENNE ET LA BOURSE.



§ Ier.

Le Palais-Royal.


Le Palais-Royal occupe l'emplacement de constructions romaines qui,
probablement, appartenaient à quelque grande _villa_; les fouilles (p.204)
faites en ce lieu dans le siècle dernier ont amené la découverte de
deux bassins ou réservoirs qui paraissaient correspondre avec un
aqueduc venant de Chaillot. Au XIVe siècle, la partie voisine de la
rue Saint-Honoré était occupée par l'hôtel d'Armagnac, qui appartenait
au célèbre connétable massacré en 1418; l'emplacement du jardin était
traversé par le mur d'enceinte de Charles VI, qui partait de la place
des Victoires et aboutissait dans la rue Saint-Honoré à la rue du
_Rempart_. Au XVIe siècle, l'hôtel d'Armagnac était devenu l'hôtel de
Rambouillet et avait dans son voisinage l'hôtel de Mercoeur. En 1624,
le cardinal de Richelieu acheta ces deux hôtels[53] et fit abattre la
partie du mur de la ville qui les avoisinait. Cinq ans après, il fit
construire sur ce vaste emplacement, d'après les dessins de Lemercier,
une habitation très-irrégulière et qui n'avait rien de monumental,
mais dont l'intérieur était magnifiquement décoré et distribué, où
toutes les merveilles du goût et des arts avaient été prodiguées. La
porte principale était décorée des armes de Richelieu avec cette
inscription, objet de scandale pour les grammairiens, qui épuraient
alors si rigoureusement notre langue: _Palais-Cardinal_. Outre une
chapelle, dont les ornements étaient en or massif, outre une
bibliothèque, des collections de tableaux, de statues, d'antiquités,
de curiosités naturelles, les parties les plus importantes de ce
palais étaient: à droite, deux galeries; l'une, peinte par Philippe de
Champaigne et représentant les grandes actions du cardinal; l'autre,
ornée des portraits des hommes illustres de la France, peints par
Champaigne, Vouet et d'Egmont; à gauche, une salle de spectacle qui
pouvait contenir trois mille personnes: «Elle étoit réservée, dit
Sauval, pour les comédies de pompe et de parade, quand la profondeur
des perspectives, la variété des décorations, la magnificence des  (p.205)
machines y attiroient Leurs Majestés et la cour; c'est le théâtre de
France le plus commode et le plus royal.» Ce théâtre fut inauguré en
1639 par la représentation de _Mirame_, tragédie composée par
Richelieu lui-même avec l'aide de Desmarets, et qui fut jouée en
présence du roi, de la reine et de toute la cour[54].

         [Note 53: La famille Rambouillet fit bâtir alors le fameux
         hôtel Rambouillet de la rue Saint-Thomas-du-Louvre.]

         [Note 54: En 1641, une autre représentation de cette pièce y
         fut donnée pour célébrer le mariage de Clémence de Maillé,
         nièce du cardinal, avec le duc d'Enghien (le grand Condé):
         «La France, ni possible les pays estrengers, dit un
         contemporain, n'ont jamais veu un si magnifique théâtre, et
         dont la perspective apportât plus de ravissement aux yeux des
         spectateurs. La beauté de la grand'salle où se passoit
         l'action s'accordoit merveilleusement bien avec les
         majestueux ornements de ce superbe théâtre, sur lequel, avec
         un transport difficile à exprimer, paraissoient de fort
         délicieux jardins ornés de grottes, de statues, de fontaines
         et de grands parterres en terrasse sur la mer, avec des
         agitations qui sembloient naturelles aux vagues de ce vaste
         élément, et deux grandes flottes, dont l'une paroissoit
         éloignée de deux lieues, qui passèrent toutes deux à la vue
         des spectateurs, etc... Après la comédie, trente-deux pages
         vinrent apporter une collation magnifique à la reine et à
         toutes les dames, et peu après sortit de dessous la toile un
         pont doré conduit par deux grands paons, qui fut roulé depuis
         le théâtre jusque sur le bord de l'eschaffaud de la reine, et
         aussitôt la toile se leva, et au lieu de tout ce qui avoit
         été vu sur le théâtre, y parut une grande salle dorée et
         enrichie des plus magnifiques ornements, éclairée de seize
         chandeliers de cristal, au fond de laquelle étoit un throsne
         pour la reine, des siéges pour les princesses, et aux deux
         côtés de la salle des formes pour les dames. La reine passa
         sur ce pont pour aller s'assoir sur son throsne, laquelle
         dansa un grand branle avec les princes, les princesses, les
         seigneurs et dames...»]

C'est dans cette magnifique demeure que Richelieu mourut le 4 décembre
1642; il en avait fait don par testament à Louis XIII; mais celui-ci
n'eut pas le temps d'en prendre possession, et ce fut sa veuve, Anne
d'Autriche, qui vint l'habiter avec ses deux fils le 7 octobre 1643.
Le Palais-Cardinal prit alors le nom de Palais-Royal. Louis XIV
occupa l'appartement de Richelieu, situé entre les deux galeries;  (p.206)
on bâtit un appartement au duc d'Orléans au moyen de la galerie des
grandes actions du cardinal, qui fut détruite; quant à Anne
d'Autriche, elle se fit du côté du jardin un séjour aussi riche
qu'élégant, entièrement orné de peintures, «et qui fut longtemps la
merveille et le miracle de Paris.» Le Palais-Royal devint alors le
théâtre de fêtes nouvelles: la plus pompeuse eut lieu en 1645 pour le
mariage de Marie de Gonzague avec Ladislas IV, roi de Pologne. Mais à
ces fêtes succédèrent bientôt les troubles de la Fronde et la fuite de
la cour: «Dans la nuit du 6 janvier 1649, la reine, le roi et
Monsieur, dit Mme de Motteville, descendirent par un petit escalier
dérobé qui de l'appartement de la reine alloit dans le jardin, et,
sortant par cette petite porte qui est par delà le rond d'eau,
montèrent dans les carrosses qui les attendoient.» Après la paix de
Ruel, la cour rentra au Palais-Royal. Le 18 janvier 1650, les princes
de Condé, de Conti et de Longueville y furent arrêtés dans la galerie
de la reine, conduits par le petit escalier dérobé dans le jardin, et
de là, par la porte Richelieu, au château de Vincennes. La guerre
civile recommença; la cour quitta encore Paris et n'y rentra que le 21
octobre 1652; mais ce jour-là même Louis XIV abandonna la résidence du
Palais-Royal, qui lui rappelait les insultes de la Fronde, et il céda
cette habitation à la reine d'Angleterre, veuve de Charles 1er.
Celle-ci y demeura jusqu'en 1661, où fut célébré dans ce palais le
mariage de sa fille Henriette avec le duc d'Orléans. Alors le
Palais-Royal devint la demeure des nouveaux époux et le séjour d'une
cour brillante; mais ce ne fut qu'en 1692 qu'il fut donné au duc
d'Orléans en toute propriété et à titre d'apanage; alors on y ajouta
l'hôtel Brion, situé rue Richelieu, que l'on détruisit quelques années
après et sur l'emplacement duquel on construisit, d'après les dessins
de Mansard, une magnifique galerie qui fut peinte par Coypel. La
grande salle de spectacle fut comprise dans le don fait au frère   (p.207)
du roi: en 1660, Louis XIV avait autorisé Molière à y jouer avec sa
troupe; c'est là que notre grand comique fit représenter ses
principaux chefs-d'oeuvre; c'est là que, le 17 février 1673, il fut
pris, en jouant le _Malade imaginaire_, du mal dont il mourut la nuit
suivante. Alors la salle fut donnée à Lulli, qui y plaça l'Académie
royale de musique, et ce spectacle y est resté jusqu'en 1763.

En 1701, Philippe, duc d'Orléans (le régent), étant devenu maître du
Palais-Royal, y fit des changements considérables: il le décora
principalement des tableaux des plus grands peintres, «en sorte, dit
Piganiol, que le cabinet qu'il en a laissé est le plus curieux et le
plus riche qu'il y ait au monde.» Ce palais fut le théâtre ordinaire
de ses orgies et de ses fameux soupers: «Les soupers du régent, dit
Saint-Simon, étoient toujours avec des compagnies fort étranges, avec
ses maîtresses, quelquefois des filles de l'Opéra, souvent avec la
duchesse de Berry, quelques dames de moyenne vertu et quelques gens
sans nom, mais brillant par leur esprit et leur débauche. La chère y
étoit exquise; les galanteries passées et présentes de la cour et de
la ville, les vieux contes et les disputes, rien ni personne n'y étoit
épargné. On buvoit beaucoup et du meilleur vin; on s'échauffoit, on
disoit des ordures à gorge déployée, des impiétés à qui mieux mieux,
et quand on avoit fait du bruit et qu'on étoit bien ivre, on alloit se
coucher.» C'est là que, en 1717, le régent reçut la visite de
Pierre-le-Grand; c'est là que, en 1720, il donna asile à Law,
poursuivi par une émeute populaire; c'est là que, en 1721, il reçut
l'ambassade extraordinaire du sultan et célébra le mariage d'une de
ses filles avec le prince des Asturies; c'est là enfin qu'il mourut,
en 1723, frappé d'apoplexie dans les bras de la duchesse de Phalaris.

Son fils et son petit-fils y passèrent une vie presque ignorée. En
1763, le grand théâtre de l'Opéra fut consumé par un incendie qui  (p.208)
détruisit une partie de l'aile gauche du palais. Il fut reconstruit
par la ville de Paris, qui en avait la propriété depuis 1737; mais, à
la demande du quatrième duc d'Orléans, ce fut hors du palais, sur
l'emplacement actuel de la rue de Valois et près de la cour des
Fontaines: on y entrait par un cul-de-sac qui s'ouvrait sur la rue
Saint-Honoré. Alors furent bâties l'aile gauche et la façade actuelle
du palais. Ce fut dans cette demeure ainsi restaurée que le duc
d'Orléans reçut les visites de Franklin et de Voltaire; c'est là qu'il
fêta Christian VII, roi de Danemark. En 1780, ce prince ayant épousé
secrètement Mme de Montesson, abandonna le Palais-Royal et le céda par
avancement d'hoirie à son fils, le duc de Chartres (Philippe-Égalité),
et celui-ci songeait à y faire de grands changements lorsque la salle
de l'Opéra à peine rebâtie depuis quatorze ans, fut de nouveau
consumée par un incendie. La ville ne voulut pas reconstruire l'Opéra,
sur cet emplacement incommode, et elle le transféra sur les
boulevards, dans une salle provisoire, qui est aujourd'hui le théâtre
de la Porte-Saint-Martin. Alors le duc de Chartres, qui se trouvait
embarrassé dans sa fortune, profita de la circonstance pour
transformer son palais et payer ses dettes en faisant une spéculation
financière.

Richelieu avait adjoint à sa demeure un grand jardin, qui était borné
par les rues Richelieu, des Petits-Champs et des Bons-Enfants. Ce
jardin était très-irrégulier, et n'avait de remarquable qu'un _rond
d'eau_ de 40 toises de diamètre, une belle allée de marronniers
plantés, dit-on, par le cardinal lui-même, où il aimait à méditer et
d'où Louis XIV enfant entendit le grondement des barricades de 1648.
En outre, il y avait, sur l'emplacement actuel du Théâtre-Français, un
petit jardin dit des Princes. En 1730, le grand jardin fut replanté
sur un nouveau dessin par le duc d'Orléans, fils du régent, mais on
conserva la grande allée; «Deux belles pelouses, dit Saint-Victor, (p.209)
bordées d'ormes en boule, accompagnaient de chaque côté un grand
bassin placé dans une demi-lune ornée de treillages et de statues en
stuc. Au-dessus de cette demi-lune régnait un quinconce de tilleuls,
dont l'ombrage était charmant; la grande allée surtout formait un
berceau délicieux et impénétrable au soleil; toutes les charmilles
étaient taillées en portique.» Ce beau lieu devint alors la promenade
la plus fréquentée de Paris: il n'était pas pourtant complétement
public, mais la plupart des maisons des rues Richelieu, des
Petits-Champs, des Bons-Enfants ayant, depuis l'origine du palais, des
entrées particulières dans ce jardin, il était le rendez-vous d'une
société d'élite, de jolies femmes, de jeunes seigneurs, de gens de
lettres, d'oisifs de tout genre, qui se pressaient dans la grande
allée, au pied d'un énorme marronnier, dit l'_arbre de Cracovie_:
c'était là qu'étaient discutés et critiqués avec autant de liberté que
d'esprit les plans de campagne, les édits financiers et la politique
générale de l'Europe. «Là on se regarde, dit Mercier, avec une
intrépidité qui n'est en usage dans le monde entier qu'à Paris, et à
Paris même, que dans le Palais-Royal. On parle haut, on se coudoie, on
s'appelle, on nomme les femmes qui passent, leurs maris, leurs amants;
on se rit presque au nez, et tout cela se fait sans offenser, sans
vouloir humilier personne.»

C'est ce beau jardin, tant aimé des Parisiens, que le duc d'Orléans
détruisit, malgré les sarcasmes de la cour, malgré les procès des
propriétaires voisins; à sa place il fit ouvrir les rues de Valois, de
Beaujolais et de Montpensier, entoura l'espace restant de trois côtés
de constructions uniformes percées de galeries d'une architecture
élégante, et bâtit, sous les galeries, des boutiques qui forment
aujourd'hui le plus beau bazar qui soit en Europe. L'intérieur fut
planté d'arbres, qui, depuis soixante-dix ans et malgré les
renouvellements annuels, refusent de former des allées touffues; et
l'on remplit le milieu de ce simulacre de jardin par un cirque à   (p.210)
demi-souterrain, décoré en treillages, destiné à des spectacles et à
des cafés: ce cirque devint en 1790 le club des Amis de la vérité,
dans lequel l'évêque girondin Fauchet débita bien des utopies et des
rêves que le saint-simonisme a rajeunis; il fut brûlé en 1799 et
remplacé par des parterres. Quant au quatrième côté de ces nouvelles
constructions, il devait appartenir au palais du prince et se composer
d'une colonnade à jour supportant des appartements; mais il ne fut pas
fait: à sa place, le duc d'Orléans fit élever provisoirement des
hangars en bois qui formaient trois rangées de boutiques séparées les
unes des autres par deux promenoirs grossiers et dont le sol n'était
pas même nivelé. C est là ce _camp des Tartares_, ces fameuses
_galeries de bois_, qui ont joué un rôle de premier ordre dans
l'histoire de Paris: hideuses et poudreuses constructions, où, pendant
quarante ans, la licence, le commerce, les plaisirs, les lettres se
sont donné rendez-vous.

Tout le palais fut aussi bouleversé et changé. On démolit presque
entièrement l'aile droite et principalement la galerie de Mansard et
de Coypel; à la place du jardin des Princes on construisit une salle
de spectacle dite d'abord des _Variétés amusantes_, qui devint le
théâtre de la _Liberté_ en 1791, le théâtre de la _République_ en
1793, enfin où fut transféré en 1799 le _Théâtre-Français_, qui y est
resté; on sait quels jours de gloire et de splendeur il y a trouvés
avec Talma, Mars, Georges, Duchesnois, et récemment avec Mlle Rachel.
Au coin des rue Beaujolais et Montpensier, dans les nouvelles galeries
du Palais-Royal, on construisit le théâtre Beaujolais pour un
spectacle de marionnettes destiné à amuser les fils du duc d'Orléans.
Ce théâtre fut vendu en 1787 à une entrepreneuse de spectacles, Mlle
Montansier, qui le fit agrandir, et on y joua tragédies, comédies,
opéras. En 1793, il devint le théâtre à la mode, et fut, pendant dix
ans, moins pour ses pièces et ses acteurs que pour les exhibitions (p.211)
licencieuses et les conversations spirituelles de son foyer, le
rendez-vous des jolies femmes, des auteurs, des officiers, de tous les
gens de plaisir, même des hommes politiques, car la salle Montansier a
eu sa part des orgies du Directoire. En 1806, ce théâtre fut fermé à
la demande du Théâtre-Français, et l'on construisit pour ses acteurs,
sur le boulevard Montmartre, la salle actuelle des Variétés. Alors la
salle Montansier fut occupée successivement par des danseurs de corde,
des chiens savants, un café-spectacle, etc. Enfin, en 1831, elle fut
rouverte sous le nom de théâtre du Palais-Royal, et elle n'a pas cessé
d'attirer un public peu délicat par des pièces dignes de sa vie
passée.

Cependant le duc d'Orléans ne vit pas achever les transformations
qu'il avait commencées au Palais-Royal; on sait que, en 1789, le
jardin devint le centre de toutes les réunions politiques, le foyer de
toutes les agitations, enfin le _forum_ de la révolution; on sait que
là, à la voix de Camille Desmoulins, éclata l'insurrection du 12
juillet. Le 4 avril 1793, le duc d'Orléans fut arrêté dans son palais,
traduit le 6 novembre devant le tribunal révolutionnaire et condamné à
mort. La charrette qui le conduisait à l'échafaud s'arrêta sur la
place du Palais-Royal, et, pendant quelques minutes, le condamné
contempla sans émotion ce théâtre de sa grandeur, de ses plaisirs, de
ses ambitieux projets. Le palais fut alors réuni au domaine de l'État
et loué à des cafés, des restaurants, des banques de jeu, qui le
mutilèrent et le dégradèrent. Le Théâtre-Français, la cour des
Fontaines, plusieurs maisons des galeries furent vendus par les
créanciers du prince. Les galeries continuèrent à être le rendez-vous
des politiques, des agioteurs, des débauchés et principalement des
ennemis de la République; plusieurs fois pendant la terreur, elles
furent enveloppées et fouillés par les section armées, qui y firent de
nombreuses arrestations; plusieurs fois il fut question de les     (p.212)
détruire ou de les convertir en casernes. La tribune de la Convention
retentissait chaque jour d'invectives contre «cet infâme repaire du
royalisme, ce lieu de prostitution et de brigandage, où la famine et
la contre-révolution s'opèrent, cette caverne de scélérats et de
conspirateurs, ce réceptacle de tout ce qu'il y a de plus impur, de
plus immoral, de plus royaliste dans tous les égouts de la
République.» En 1800, le palais fut délivré de ses locataires; on
installa à leur place le Tribunat, dans une salle construite à cet
effet, et qui a été ensuite convertie en chapelle. On y transporta
aussi en 1804 la Bourse et le Tribunal de commerce. Après la
suppression du Tribunat, le palais fut abandonné et ne reçut aucune
destination jusqu'en 1814, où il fut rendu à l'héritier de ses
premiers maîtres. Celui-ci y commença quelques restaurations, que la
révolution du 20 mars interrompit. Alors la famille d'Orléans retourna
dans l'exil, et, pendant les Cent-Jours, le palais fut occupé par
Lucien Bonaparte.

L'époque des deux invasions est l'époque la plus brillante des
galeries du Palais-Royal, qui devinrent alors plus que jamais une
sorte de Paris dans Paris, un centre de vie, de plaisirs, de luxe,
d'enivrements de tout genre. Toute l'Europe s'y précipita, et les
étrangers dépensèrent le butin de leurs conquêtes dans ses cafés, ses
mauvais lieux, ses maisons de jeu, ses boutiques. Nul plaisir n'était
bon, nul bijou n'avait de prix, nulle marchandise n'était à la mode,
s'ils ne sortaient du Palais-Royal. Parmi les lieux publics qui
acquirent alors une renommée historique, nous devons citer: 1º le café
Corazza, où, dit-on, se fit la conspiration thermidorienne; 2º le café
de Foy, plus ancien que les galeries, fréquenté spécialement par les
artistes, qui fut longtemps la scène où trôna Karle Vernet: c'est en
face de ce café que Camille Desmoulins fit son appel aux armes; 3º le
café Valois, plus ancien que les galeries, qui fut pendant la
révolution le rendez-vous des royalistes, des vendéens, des        (p.213)
émigrés, rentrés et qui garda cette clientèle pendant la Restauration
(il n'existe plus); 4º le café Lemblin, fréquenté sous la Restauration
par les bonapartistes et qui n'existe plus; 5º le café de la Rotonde,
où se tenait la société du Caveau, dont nous avons déjà parlé; 6º le
café de Chartres, où les girondins et les montagnards entamèrent leurs
premières luttes: au-dessus de ce café demeurait Mlle Montansier, dont
le salon a réuni presque toutes les célébrités de la terreur, les
pourris de thermidor et du Directoire, principalement Barras, qui en
faisait les honneurs. Ce coin de Paris a eu sur les événements de
notre histoire, depuis 1793 jusqu'en 1799, une influence occulte
très-puissante: plus d'une conspiration y a été ourdie, plus d'une
révolution y a été préparée, plus d'une réputation politique en est
sortie: de là partaient la plupart des bandes muscadines qui faisaient
la chasse aux Jacobins. Mlle Montansier est morte dans cet appartement
en 1820, à l'âge de quatre-vingt-dix ans.

La grande vogue du Palais-Royal dura jusqu'en 1830. Le duc d'Orléans,
pendant cette période, avait entrepris de restaurer le palais de ses
pères, et il était parvenu, avec une dépense de 12 millions, à faire
un tout régulier et plein de grandeur de cet amas de constructions
disparates et inachevées. Les affreuses galeries de bois, avec leurs
boutiques de modistes et de libraires, leur population de prostituées,
leurs baraques de singes savants, avaient disparu et fait place à la
belle galerie d'Orléans; les marchands et leurs étalages étaient
contraints de rentrer dans leurs boutiques; les maisons de jeu et de
débauche avaient été fermées; enfin le Palais-Royal avait pris l'air
décent, régulier, magnifique qu'il a aujourd'hui. Ce fut alors qu'une
dynastie nouvelle en sortit à travers les barricades de Juillet. Nous
avons dit ailleurs le rôle que joua le Palais-Royal dans cette
révolution et pendant les années qui la suivirent. Le 1er octobre
1831, le nouveau roi quitta, pour aller occuper les Tuileries,     (p.214)
cette belle résidence. Le 24 février 1848, le peuple l'envahit et la
dévasta avec une fureur sauvage: tableaux, meubles, glaces, bijoux,
tout fut jeté par les fenêtres, déchiré et brûlé. Le Palais-Royal,
aujourd'hui restauré, est la demeure du prince Jérôme Napoléon. Quant
aux galeries, depuis qu'elles ont été contraintes à être honnêtes et
dépouillées de leurs mauvais lieux, la vie et le commerce semblent
s'en éloigner. Paris s'en va sur les boulevards; mais qu'il faudra de
temps encore avant que ce magnifique bazar, cette belle promenade, ce
rendez-vous commun à tous les coins de la France, cesse d'être un
théâtre de plaisirs, de luxe, de civilisation!



§ II.

La rue Vivienne et la place de la Bourse.


La rue _Vivienne_ était jadis une voie romaine qui menait à
Saint-Denis et qui était bordée, selon l'usage des anciens, de
sépultures dont on a retrouvé de nombreux débris: parmi ces débris on
a découvert des cuirasses de femme, dont on n'a pu expliquer
l'origine; mais il n'en est pas moins constant que les modistes qui
peuplent aujourd'hui cette rue ont eu pour ancêtres des amazones. La
plus curieuse de ces antiquités est une urne carrée en marbre, dont la
face principale est ornée d'une guirlande de fleurs et de fruits,
laquelle entoure cette inscription si simple et si touchante:

     AMPUDIÆ AMANDÆ.
    VIXIT ANNIS XVII.
   PITHUSA MATER FECIT[55].

         [Note 55: A Ampudia Amanda. Elle a vécu dix-sept ans.
         Pithusa, sa mère, a fait ce monument.]

Et voilà les premières _Parisiennes_ dont l'histoire ait conservé  (p.215)
les noms: une jeune fille morte à dix-sept ans! une mère désolée!
Combien de fois, depuis quinze siècles, le drame que nous révèle ce
petit monument s'est-il renouvelé sur les bords de la Seine! que
d'Amandas moissonnées à la fleur de l'âge! que de Pithusas en pleurs!
Depuis les tombes primordiales de la rue Vivienne, que de couches
successives de sépulcres n'a-t-il pas fallu entasser pour former le
sol actuel de Paris!

La rue Vivienne resta une route à travers champs pendant tout le moyen
âge. Quelques maisons y furent construites dans le XVIe siècle, et elle
prit alors son nom de la famille _Vivien_, qui y possédait de grands
terrains; mais ce n'est qu'à l'époque où la construction du Palais-Royal
recula les remparts de Paris jusqu'aux boulevards actuels qu'elle
commença réellement à être habitée. Le cardinal Mazarin y fit construire
un immense et magnifique palais, qui occupait l'espace compris entre les
rues Neuve-des-Petits-Champs, Richelieu, Colbert et Vivienne, et il y
rassembla d'incroyables richesses, cinq cents tableaux des plus grands
peintres, quatre cents statues de marbre, de bronze, de porphyre, «tout
ce que la Grèce et l'ancienne Rome avaient eu de plus précieux,» une
bibliothèque de quarante mille volumes rares, etc. C'est dans la grande
galerie où étaient entassées ces richesses, qui lui valurent tant de
malédictions, que, dans les dernières années de sa vie, il se promenait
enveloppé dans sa robe de camelot, en disant: «Il faut quitter tout
cela!» A sa mort, ce palais fut partagé en deux hôtels, qui existent
encore. Le premier, qui garda le nom de _Mazarin_, avait son entrée
principale rue Neuve-des-Petits-Champs: il fut donné au duc de la
Meilleraye, époux d'une nièce du cardinal, et devint en 1719 l'hôtel de
la Compagnie des Indes. Quelques années après, on y établit la Bourse,
plus tard le contrôle général des finances, et enfin, pendant la
révolution, les bureaux du trésor public. Depuis que le ministère des
finances a été transféré rue de Rivoli, cet hôtel fait partie de   (p.216)
la Bibliothèque impériale. Le deuxième hôtel, formé du palais Mazarin,
prit le nom de _Nevers_ et fut donné au marquis de Mancini; il devint
sous la Régence le siége de la banque de Law et avait alors sa
principale entrée rue Vivienne: il fut acheté par le régent en 1721 et
destiné à la bibliothèque du roi: nous en reparlerons.

En face du palais Mazarin étaient, dans la rue Vivienne, outre l'hôtel
Colbert, dont nous avons déjà parlé, deux autres hôtels appartenant au
frère et au neveu du grand ministre, Croissy et Torcy.

Sous la Régence, et grâce au contact de Law, de sa banque, de ses
actions, la rue Vivienne commença à être habitée par le commerce. Sur
la fin du règne de Louis XV, elle était devenue une rue alerte et
galante, pleine de colifichets et de jolies femmes, s'étant fait du
maniement des rubans et des dentelles l'industrie la plus active; elle
était aussi une des rues de la finance, des parvenus, des turcarets.
Aussi la révolution fut-elle vue d'un mauvais oeil dans cette rue
d'aristocrates en jupon ou à collet vert, et la section des
Filles-Saint-Thomas, dont elle était le centre, se signala par son
royalisme pendant toutes les journées révolutionnaires; c'est elle qui
défendit le trône au 10 août et les girondins au 31 mai, qui marcha
contre Robespierre au 9 thermidor, qui tira la Convention des mains
des faubourgs au 1er prairial, enfin qui fit le 13 vendémiaire.

Sous l'Empire, la rue Vivienne parvint à conquérir deux maisons de la
rue Neuve-des-Petits-Champs, qui lui barraient l'entrée du
Palais-Royal, et alors au moyen du triste et utile passage du Perron,
elle vit le mouvement et le commerce, concentrés jusque-là dans le
royal bazar, s'écouler chez elle. Sous la Restauration, elle perça
l'emplacement du couvent des Filles-Saint-Thomas, sur lequel l'on
élevait la Bourse, puis celui de l'hôtel Montmorency-Luxembourg, dans
la rue Saint-Marc, et elle s'en alla atteindre les boulevards dans (p.217)
leur partie la plus brillante et la plus active. Naître au
Palais-Royal, non loin du Théâtre-Français, toucher à la Bourse et au
Vaudeville, finir aux boulevards, près des Variétés, de
l'Opéra-Comique et de l'Opéra, c'est une destinée unique dans les
fastes des rues de Paris. Aussi la rue Vivienne, cette rue étroite,
bordée en partie de constructions mesquines, et qui ne prend d'air que
par le nord, est-elle connue jusqu'aux deux pôles: c'est la rue de la
mode, de la toilette, de l'élégance et du caprice féminins, la rue des
chapeaux, des rubans, des parures et de tous ces riens que l'industrie
parisienne sait transformer en trésors.

La _place de la Bourse_ a été ouverte sur l'emplacement du couvent des
_Filles Saint-Thomas_, lequel datait de 1652 et avait été fondé par
une princesse de Longueville. On sait qu'il fut le quartier général de
l'insurrection du 13 vendémiaire. A sa place s'élève le palais de la
_Bourse_, commencé en 1808 sur les dessins de Brongniart, achevé en
1826, et qui a coûté plus de huit millions. C'est un monument plus
imposant par sa masse que par son élégance, et dont l'utilité est fort
problématique: nos neveux auront peut-être peine à comprendre que,
pour un marché aux écus, aux actions, aux rentes, où se font des
transactions, la plupart aléatoires, la plupart réprouvées par la
morale et par la loi, d'où il est souvent sorti des inspirations, des
combinaisons fatales à l'honneur et aux libertés du pays, nous ayons
bâti pompeusement une sorte de Parthénon de soixante-dix mètres de
long sur quarante de large, avec colonnades, frises, statues, marbres,
peintures, etc. c'est un temple élevé au seul dieu qui nous reste, le
veau d'or.

Le palais de la Bourse renferme le _Tribunal de commerce_, qui juge
annuellement 35,000 affaires!

La place de la Bourse, vaste et magnifique, est bordée de belles   (p.218)
constructions; on y remarque le théâtre du _Vaudeville_, dont la
salle, construite en 1827, a été successivement occupée par les
théâtres des Nouveautés et de l'Opéra-Comique.



III.

LA RUE RICHELIEU.


C'est au Palais-Cardinal que cette rue doit sa naissance et sa
fortune. Quand Richelieu eut fait démolir, pour construire son palais,
le mur de Paris jusqu'à la rue du Rempart, il fit transporter la porte
Saint-Honoré de cet endroit à la hauteur de la rue de la Concorde;
alors, sur l'emplacement de la porte détruite, fut commencée une rue
nouvelle, qui s'en alla d'abord jusqu'à la rue Feydeau, où fut placée
une nouvelle porte, et, un siècle après, jusqu'au rempart construit
par Louis XIII (boulevard des Italiens). Nous avons dit ailleurs que
Molière est mort rue Richelieu. Regnard avait une maison au bout de
cette rue, près du rempart, dans une partie de la ville encore
déserte: fils d'un riche traitant, homme de plaisir autant qu'homme de
lettres, il avait deviné les lieux que préfèrent aujourd'hui la
finance et la mode. Voici la description qu'il en a faite:

  Au bout de cette rue où le grand cardinal....
  ................
  S'élève une maison modeste, retirée,
  Dont le chagrin surtout ne connaît point l'entrée.
  L'oeil voit d'abord ce mont dont les antres profonds
  Fournissent à Paris l'honneur de ses plafonds,
  Où de trente moulins les ailes étendues
  M'apprennent chaque jour quel vent chasse les nues.
  Le jardin est étroit, mais les yeux, satisfaits,
  S'y promènent au loin sur de vastes marais.
  C'est là qu'en mille endroits laissant errer ma vue,
  Je vois naître à loisir l'oseille et la laitue, etc.

Les financiers marchaient déjà, à cette époque, de pair avec les   (p.219)
princes: aussi la table exquise, les vins choisis de Regnard
attiraient-ils chez lui, au moins autant que son esprit, les personnes
les plus distinguées par leur rang et leur goût, le duc d'Enghien, le
prince de Conti, le président Lamoignon. L'aspect de ces lieux a bien
changé, et l'on chercherait vainement la trace de la petite maison de
Regnard au milieu de ces hautes maisons où pullulent les compagnies
financières et les tailleurs, de ces restaurants, de ces cafés, de ces
hôtels garnis, de ces boutiques pleines d'élégance et de luxe, de ce
pavé sillonné sans cesse par des milliers de voitures, enfin de toute
cette rue aussi riche que populeuse, qui est, comme la rue Vivienne,
un centre d'affaires et de plaisirs.

La rue Richelieu, pendant la révolution, fut appelée rue de la _Loi_;
une de ses maisons, l'hôtel Talaru (nº 60) devint une prison, la moins
rigoureuse de toutes celles de cette époque, et où le maître de l'hôtel,
avec plusieurs autres nobles, fut enfermé. Elle joua un rôle assez
important pendant cette époque, et c'est par elle que les bataillons du
13 vendémiaire marchèrent à l'attaque de la Convention. Après leur
défaite, les derniers boulets qu'ils lancèrent sur les vainqueurs
endommagèrent les colonnes du Théâtre-Français, qui en portent encore
les traces. Sous l'Empire et la Restauration, elle devint pour ainsi
dite la rue des théâtres, à cause du Théâtre-Français et de l'Opéra,
qu'elle possédait, des salles Feydeau et Favart, qui étaient sur ses
côtés. Elle avait encore un établissement d'un autre genre et qui a
augmenté sa célébrité: c'est la maison de jeu Frascati, ancien hôtel
Lecoulteux, qui fut dans toute sa vogue sous le Directoire et sous
l'Empire; ses jardins s'étendaient jusqu'aux boulevards et à la rue
Neuve-Vivienne.

Les édifices publics que renferme la rue Richelieu sont:

1º Le _Théâtre-Français_, dont nous avons parlé tout à l'heure et dont
nous résumons ici les pérégrinations à partir de Molière: à        (p.220)
l'hôtel du Petit-Bourbon, de 1658 à 1660; au Palais-Royal, de 1660 à
1673; dans la rue Mazarine, de 1673 à 1688; dans la rue des
Fossés-Saint-Germain, de 1688 à 1770; aux Tuileries, de 1770 à 1782;
dans la salle de l'Odéon, de 1782 à 1799; dans la salle actuelle à
dater de cette dernière époque.

2º La fontaine _Molière_, élevée en 1844 en face de la maison où notre
grand comique est mort, le 17 février 1673, à l'âge de 51 ans. On
l'enterra la nuit, sans cérémonie, dans le cimetière Saint-Joseph, le
peuple menaçant de brûler la maison si l'on faisait des obsèques à ce
comédien qu'il ne connaissait pas. Cette fontaine est un joli monument
dû aux dessins de Visconti et qui est décoré de la statue en bronze de
Molière.

3º La _Bibliothèque impériale_.--Commencée par Charles V et composée
alors de 910 volumes, qui furent placés dans la tour du Louvre, elle
fut dispersée sous Charles VI et réduite sous Charles VII à 850
volumes; refaite sous Louis XI et composée alors de 1890 volumes, elle
fut transportée par Louis XII à Blois, et à Fontainebleau par François
Ier, qui l'enrichit de manuscrits grecs et orientaux. Elle revint à
Paris sous Henri IV, après s'être augmentée de la bibliothèque de
Catherine de Médicis, et fut placée d'abord au collége de Clermont
puis au couvent des Cordeliers. Sous Louis XIII, on la transféra rue
de la Harpe, au-dessus de l'église Saint-Côme; et alors fut rendue
l'ordonnance qui obligeait les libraires à déposer deux exemplaires
des ouvrages publiés par eux à la bibliothèque du roi: elle contenait
alors 11,000 imprimés et 6,000 manuscrits. Sous Louis XIV, elle fut
placée par Colbert dans les maisons voisines de son hôtel de la rue
Vivienne, rendue publique et augmentée des bibliothèques de Dupuy, de
Gaignères, de Baluze, de Loménie de Brienne, du comte de Béthune, de
Dufresne, de Fouquet, de nombreux manuscrits orientaux, d'estampes,
de médailles, d'antiquités; à la mort du grand ministre, elle      (p.221)
comptait 70,000 volumes. En 1721, le régent la transporta dans son
local actuel, qui faisait partie, ainsi que nous venons de le dire, du
grand palais Mazarin. En 1770, elle était riche de 200,000 volumes; en
1792, après la suppression des bibliothèques des couvents, de plus de
600,000; aujourd'hui, le total de ses richesses est inconnu et s'élève
peut-être à un million de livres imprimés, à 80,000 manuscrits, à
1,500,000 estampes, à 100,000 médailles, outre une multitude
d'antiquités et d'objets précieux provenant des trésors de
Saint-Denis, de Sainte-Geneviève, de Saint-Germain-des-Prés, etc.
C'est l'établissement de ce genre le plus complet qui soit au monde;
mais il a été, jusqu'à ces dernières années, administré de telle
sorte, que le catalogue complet des ouvrages qu'il possède est à peine
entamé, que les caves et greniers sont encombrés de livres jetés
pêle-mêle, que les recherches sérieuses y sont à peu près impossibles,
les livres précieux étant inconnus aux employés, qui ne savent où ils
sont, et les manuscrits étant peu ou point communiqués; la partie des
estampes est seule mise dans un ordre régulier; quant aux médailles,
on en a laissé voler la moitié en 1831.

4° La _fontaine Richelieu_.--A la place qu'elle occupe était jadis
l'hôtel Louvois, dont la rue voisine prit le nom. En 1793,
mademoiselle de Montansier y fit construire un théâtre, appelé d'abord
de la Nation et des Arts, et qui fut occupé par l'Opéra depuis 1794
jusqu'en 1820. C'est là qu'a brillé cet essaim de zéphirs et de
nymphes qu'on appelait Grassari, Albert, Branchu, Vestris, Gardel,
Montessu, Bigottini; pieds légers, voix harmonieuses, charmes,
sourires, hélas! évanouis. C'est en allant à ce théâtre que le premier
consul faillit périr par la machine infernale; c'est en sortant de ce
théâtre que le duc de Berry fut assassiné le 13 février 1820, à la
porte de la rue Rameau: il y mourut le lendemain. En expiation de ce
crime, l'Opéra fut transporté dans la salle provisoire qu'il       (p.222)
occupe aujourd'hui; on démolit l'édifice, et sur son emplacement l'on
construisit une _chapelle expiatoire_. Mais, en 1830, cette chapelle
fut détruite avant d'avoir été achevée, et à sa place l'on fit une
promenade qui est ornée d'une charmante fontaine élevée sur les
dessins de Visconti. L'un des côtés de cette promenade est occupé par
la rue Louvois, où se trouvait en 1792 (nº 6) le théâtre des Amis de
la Patrie; il fut fermé plusieurs fois, rouvert en 1801 sous la
direction de Picard, et occupé par le Théâtre-Italien en 1808; c'est
aujourd'hui une maison particulière.

La rue _Richelieu_ aboutit au _boulevard des Italiens_. Ce boulevard
est, comme la rue que nous venons de décrire, le centre du Paris
moderne, du Paris de l'élégance, du luxe et de la richesse; c'est
aussi la base du quartier de la Chaussée-d'Antin. Son nom lui vient
d'un théâtre qui a ses derrières sur le boulevard: ce théâtre fut
construit en 1783, sur l'emplacement de l'hôtel Choiseul, pour les
acteurs dits de la _Comédie-Italienne_, lesquels avaient été adjoints
depuis 1762 à ceux de l'_Opéra-Comique_; ils devaient y représenter
«des comédies françaises, des opéras bouffons, des pièces de chant,
soit à vaudevilles, soit à ariettes et parodies.» Ces acteurs y
jouèrent jusqu'en 1797; alors l'Opéra-Comique s'installa dans la salle
Feydeau et y resta jusqu'en 1826, où il alla dans la salle Ventadour,
rue Neuve-des-Petits-Champs; il quitta ce séjour en 1832 pour
s'installer dans la salle de la place de la Bourse, où il resta
jusqu'en 1840, et enfin il est retourné dans son ancien théâtre, qui,
depuis son départ, avait été occupé avec le plus brillant succès par
l'Opéra-Italien.

Les rues qui entourent ce théâtre portent des noms chers à
l'Opéra-Comique: ceux de _Marivaux_, _Favart_, _Grétry_. Au nº 1 de la
rue Grétry a demeuré Brissot; au nº 4 de la rue Favart a demeuré
Collot-d'Herbois, et c'est là qu'il faillit être assassiné par
Ladmiral.

Parmi les rues qui aboutissent rue Richelieu, nous remarquons:     (p.223)

1º Rue _Neuve-Saint-Augustin_, ouverte en 1650, et qui se terminait
alors à la rue de Gaillon; elle renfermait de grands hôtels, dont les
jardins se prolongeaient jusqu'au boulevard des Italiens: hôtel de
_Grammont_, détruit en 1726 pour ouvrir la rue de même nom; hôtel de
_Gesvres_, habité par une famille qui a donné à Paris presque tous ses
gouverneurs; hôtel _Desmarets_, où est mort le fameux contrôleur
général; hôtel de _Lorges_, bâti par le fermier général Frémont et
vendu par le maréchal de Lorges à la princesse de Conti, fille de la
Vallière: sur son emplacement a été ouverte la rue La Michodière;
enfin l'hôtel d'_Antin_ ou de _Richelieu_. Ce dernier avait été bâti
en 1707 par le financier Lacour-Deschiens; il fut acheté en 1713 par
le duc d'Antin, fils de madame de Montespan, et devint en 1737 la
propriété du duc de Richelieu, si renommé par sa dépravation, ses
basses complaisances pour Louis XV et les éloges de Voltaire. Ce
seigneur y fit faire de grands embellissements et construire, avec le
produit de ses pillages dans le Hanovre, un pavillon qui existe encore
sur le boulevard, au coin de la rue Louis-le-Grand; il y mourut en
1788, âgé de 92 ans. Cet hôtel, où, pendant la révolution, on donna
des fêtes publiques, fut vendu sous le Directoire; sur l'emplacement
des jardins on ouvrit les rues de Hanovre et de Port-Mahon, qui
rappellent les campagnes du duc de Richelieu; la maison devint la
propriété d'une compagnie financière et a été récemment détruite pour
prolonger la rue d'Antin.

Dans la rue Neuve-Saint-Augustin a demeuré et est mort en 1692
Tallemant des Réaux, l'auteur des historiettes sur les règnes de Louis
XIII et de Louis XIV. Au nº 55 est mort en 1824 Girodet.

2º Rue _Ménars_, ouverte sur l'emplacement de l'hôtel du président de
Ménars. Dans cette rue a demeuré Anacharsis Clootz, «l'orateur du  (p.224)
genre humain, l'ennemi personnel de Jésus-Christ, qui, en s'en allant
à l'échafaud, mourait de peur que ses complices ne crussent en Dieu,
et leur prêcha le matérialisme jusqu'au dernier soupir[56].»

         [Note 56: Riouffe, _Mém. sur les prisons_, p. 69.]

3º Rue _Feydeau_.--Dans cette rue, qui tire son nom d'une famille de
magistrats, était un théâtre construit en 1791 pour une troupe de
chanteurs italiens, auxquels succédèrent en 1797 les acteurs de
l'Opéra-Comique. Ceux-ci y attirèrent la foule sous l'Empire et la
Restauration jusqu'en 1826, où la salle fut détruite pour ouvrir une
partie de la rue et de la place de la Bourse.



IV.

LA BUTTE SAINT-ROCH, LES RUES SAINTE-ANNE ET DE GRAMMONT


La butte des Moulins ou Saint-Roch, formée par des dépôts
d'immondices, était jadis couverte de moulins et servait de marché aux
pourceaux; c'était aussi là qu'on _bouillait_ les faux monnayeurs.
Elle a joué un grand rôle dans les siéges de Paris, car de là on
dominait la porte Saint-Honoré et l'on pouvait observer le Louvre.
C'est par là que Jeanne d'Arc attaqua la ville: «Vint le roy Charles
VII, dit une chronique, aux champs vers la porte Saint-Honoré, sur une
manière de butte ou montagne qu'on nommoit le Marché aux pourceaux, et
y fit dresser plusieurs canons et couleuvrines. Jehanne la Pucelle dit
qu'elle vouloit assaillir la ville;... avec une lance elle sonda
l'eau; quoi faisant elle eut, d'un trait d'arbalète, les deux cuisses
percées.» On commença à bâtir sur cette butte sous Charles IX, mais
les travaux furent interrompus pendant les guerres civiles. Ils furent
repris sous Louis XIII: on abaissa la butte de moitié et l'on traça
douze rues; mais les moulins subsistèrent jusqu'à la fin du XVIIe  (p.225)
siècle, et, sous la Régence, il y avait encore de grands espaces
vides. On sait quel rôle a joué la butte Saint-Roch au 13 vendémiaire.

La rue _Sainte-Anne_ était autrefois une ruelle infecte de la butte
des Moulins et qu'on appelait la rue au Sang ou de la Basse-Voirie:
elle fut bâtie en 1633 et prit le nom de la reine Anne d'Autriche. La
portion comprise entre les rues Neuve-des-Petits-Champs et
Neuve-Saint-Augustin s'est appelée pendant quelque temps de _Lionne_,
à cause de l'hôtel de ce grand ministre, dont nous avons déjà parlé.
En 1792, on lui donna le nom d'_Helvétius_, cet écrivain étant né dans
cette rue en 1715, et elle garda ce nom jusqu'en 1814. Au coin de la
rue des Petits-Champs était un hôtel bâti par Lulli et qui porte
encore les attributs de la musique; il fut habité par madame Dubarry
pendant la révolution, et c'est là qu'elle fut arrêtée pour être
conduite à l'échafaud. Au n° 63 était la communauté des
Nouvelles-Catholiques, fondée en 1672 dans une maison qui avait été
donnée par Turenne. La rue Sainte-Anne se prolonge jusqu'au boulevard
des Italiens sous le nom de rue de _Grammont_, laquelle date de 1726.



V.

LA PLACE VENDÔME ET LA RUE DE LA PAIX.


La _place Vendôme_ occupe l'emplacement de l'hôtel Vendôme et du
couvent des Capucines. L'hôtel Vendôme avait été construit en 1562 par
le duc de Retz; Charles IX vint quelquefois y séjourner; il passa en
1603 à la duchesse de Mercoeur et ensuite au duc de Vendôme, bâtard de
Henri IV. Il avait près de dix-huit arpents d'étendue et occupait une
grande partie des terrains compris entre la butte des Moulins et les
rues Saint-Honoré et des Petits-Champs. C'est près du mur de cet
hôtel, dans cette dernière rue, qu'eut lieu, en 1652, le duel      (p.226)
entre les ducs de Beaufort et de Nemours, où celui-ci fut tué. En
1604, la veuve de Henri III et la duchesse de Mercoeur firent
construire, sur la partie de cet hôtel voisine de la rue Saint-Honoré,
un couvent de Capucines, qui occupait la moitié de la place actuelle.
En 1686, Louvois fit acheter et démolir l'hôtel Vendôme, ainsi que le
couvent des Capucines, et sur leurs terrains on commença de bâtir,
d'après les dessins de Hardouin Mansard, une place à la gloire de
Louis XIV. Les monuments magnifiquement uniformes qui devaient décorer
cette place étaient destinés à loger les académies, la bibliothèque du
roi, etc. De plus, à la hauteur de la rue Neuve-des-Petits-Champs et
de la rue Neuve-des-Capucines (celle-ci ne fut ouverte qu'en 1700), on
construisit pour les Capucines un nouveau couvent, dont l'église fut
placée au point de vue et dans l'axe de la place, c'est-à-dire sur
l'emplacement actuel de la rue de la Paix, entre les anciens bâtiments
du timbre et de la caserne des pompiers, qui sont des débris de ce
couvent. Les constructions de la place Louis-le-Grand se trouvèrent
suspendues en 1691, à la mort de Louvois, et elles furent vendues à la
ville de Paris à la charge de les achever: mais elles ne furent
terminées qu'en 1720 par les soins de Law et des autres financiers de
l'époque, qui s'y firent bâtir de belles habitations. La place avait
été, en 1699, décorée d'une statue en bronze du grand roi, fondue par
Keller d'après Girardon, haute, avec son piédestal, de cinquante-deux
pieds, et qui fut inaugurée avec des cérémonies si pompeuses que Louis
XIV en fut mécontent. Cette place a été pendant près d'un siècle le
théâtre d'une foire, dite de Saint-Ovide, à cause des reliques d'un
saint que possédait l'église des Capucines. Elle a été aussi, pendant
quelques mois, le rendez-vous des agioteurs de la banque de Law, après
qu'ils eurent été expulsés de la rue Quincampoix. Le 20 juin 1792, le
directoire du département de Paris, pour célébrer l'anniversaire   (p.227)
du serment du jeu de paume, y fit brûler six cents volumes in-folio des
titres de noblesse et des archives de l'ordre du Saint-Esprit, «en
présence, dit le procès-verbal, du peuple debout et de Louis XIV à
cheval.» Le 11 août suivant, la statue du grand roi fut renversée, et
la place prit le nom _des Piques_. Le 24 janvier 1793, on y célébra
les funérailles de Lepelletier de Saint-Fargeau, dont le lit de mort
fut placé sur le piédestal de la statue détruite. Le 19 février 1796,
on y brisa et brûla solennellement tous les instruments qui avaient
servi à la fabrication des assignats. En 1806, on éleva, en mémoire de
la campagne que termina _le coup de tonnerre d'Austerlitz_, une
colonne en bronze, oeuvre de Lepère et Gondoin, que surmontait une
statue de Napoléon costumé en empereur romain, et qui avait été fondue
par Lemot, sur les dessins de Chaudet. Cette colonne a soixante et
onze mètres de hauteur et se trouve entourée d'un ruban en bas-relief
qui représente la campagne de 1805, d'après les dessins de Bergeret.
Elle a coûté 1 million 200,000 francs, non compris le bronze, qui fut
fourni par les vaincus. C'est un des monuments les plus populaires de
Paris, et il produit un effet magique par la belle place où il est
situé et la belle rue qui y conduit. Le 6 avril 1814, les royalistes
voulurent célébrer l'entrée des étrangers à Paris en renversant la
statue de Napoléon: ils y attachèrent des cordes, et, à l'aide de
chevaux, essayèrent de la renverser; leurs efforts ayant été inutiles,
ils contraignirent les artistes qui l'avaient faite à la détacher de
son glorieux piédestal, et elle rentra dans l'atelier du fondeur. A sa
place l'on mit un drapeau blanc, auquel on a substitué en 1833 une
nouvelle statue de Napoléon portant son costume populaire.

Sur la place Vendôme se trouvent: au n° 7, l'état-major de la place de
Paris; au n° 9, l'état-major de la première division militaire; aux n°
11 et 13, le ministère de la justice, occupé jadis par le chancelier
de France; en 1793, c'était le siége de l'administration civile,   (p.228)
police et tribunaux, et sous le Consulat l'hôtel du préfet de Paris.
Cet hôtel avait été bâti par les financiers Bourvalais et Villemarec,
et il fut confisqué sur eux dans la taxe des traitants, au
commencement de la Régence. «On a pris la maison de Bourvalais, dit
Dangeau, en 1717, pour en faire la maison des chanceliers.»

La rue de la _Paix_ a été ouverte sur l'emplacement du vaste couvent
des Capucines. Ces religieuses, appelées aussi Filles de la Passion,
se livraient aux plus grandes austérités; elles ne vivaient que
d'aumônes, n'usaient jamais de viandes, marchaient pieds nus et
allaient aux processions en portant une couronne d'épines sur la tête.
C'était dans l'église de ces innocentes et sévères recluses que madame
de Pompadour avait fait construire le tombeau où elle fut inhumée en
1764. On y trouvait aussi, dans des chapelles magnifiques, ceux de la
veuve de Henri III, de la duchesse de Mercoeur, du maréchal de Créqui,
du ministre Louvois et de son fils Barbezieux, etc. En 1790, les
bâtiments du couvent furent consacrés à la fabrication des assignats;
l'église fut odieusement transformée en un théâtre de fantasmagorie;
enfin, les jardins, qui s'étendaient jusqu'au boulevard des Capucines,
devinrent une promenade publique avec danseurs de corde, un panorama
et un cirque, où, en 1802, les Franconi commencèrent leur fortune. En
1806, Napoléon mit fin à ces dégradations en faisant ouvrir la rue
magnifique qui a porté son nom jusqu'en 1814, et qui, depuis cette
époque, s'appelle rue de la Paix.

La rue de la Paix aboutit au _boulevard des Capucines_. Ce boulevard,
qui est, comme celui des Italiens, la base de la Chaussée-d'Antin, est
moins fréquenté et moins commerçant, malgré ses belles maisons et ses
riches habitants. Le côté du midi, n'étant pas de plain-pied avec la
chaussée, s'appelle rue Basse-du-Rempart: au n° 6 est morte l'actrice
Raucourt en 1815; au n° 40 a demeuré Hérault de Séchelles, avocat  (p.229)
général au Parlement de Paris, président de la Convention au 31 mai,
qui périt sur l'échafaud avec Danton; dans le passage Sandrié a logé,
en 1841, Manuel Godoï, prince de la Paix, tombé alors dans
l'indigence; au n° 68 demeurait, dans une maison qui a été démolie en
1843, la Duthé, maîtresse du comte d'Artois et courtisée par la foule
des talons rouges et des financiers de l'époque; enfin, au coin de la
rue Caumartin, dans une maison qui porte encore sur sa face les
attributs de l'Opéra, a demeuré la danseuse Guimard avant d'aller
occuper dans la Chaussée-d'Antin un hôtel dont nous parlerons.

On trouvait encore, il y a quelques années, au coin du boulevard et de
la rue des Capucines, le _ministère des affaires étrangères_. L'hôtel
qu'il occupait était l'ancien hôtel Bertin, qui fut embelli par le
fermier général Reuilly et connu sous le nom d'hôtel de la Colonnade.
Il fut habité sous l'Empire par Berthier et prit le nom d'hôtel de
Wagram; il devint en 1816 le ministère des affaires étrangères et a vu
passer bien des hommes d'État remarquables, bien des ministres
éminents: est-ce leur faute ou celle de l'époque si, des actes
diplomatiques qui sont sortis de cet hôtel, l'histoire en enregistrera
un si petit nombre qui aient réellement servi à la gloire de la
France? C'est devant cet hôtel que, le 23 février 1848, a éclaté la
catastrophe qui renversa la monarchie constitutionnelle et amena la
République. Cet hôtel est aujourd'hui détruit et remplacé par de
belles maisons particulières.

L'hôtel qui attenait au ministère des affaires étrangères, et qui
occupait le n° 16 de la rue des Capucines, était l'ancien hôtel des
lieutenants généraux de police. Il devint en 1790 l'hôtel du maire de
Paris et fut habité par Bailly, Pétion, Pache, etc.; en 1795, après le
13 vendémiaire, on y logea le général en chef de l'armée de
l'intérieur, Bonaparte; enfin il devint l'hôtel des archives des
affaires étrangères. Il est aujourd'hui détruit.



VI.                                                                (p.230)

LA RUE ROYALE ET L'ÉGLISE DE LA MADELEINE.


La rue Royale a été ouverte en 1757 sur l'emplacement des anciens
remparts et de l'ancienne porte Saint-Honoré, et, comme elle a été
construite en même temps que la place de la Concorde (place Louis XV),
elle participe à son ordonnance. Au nº 6, est morte à cinquante-deux
ans, en 1817, une femme dont la renommée a excité la jalousie de
Napoléon, Mme de Staël; au nº 13 est mort en 1817 un homme qui a
régenté la littérature sous l'Empire, Suard.

Cette rue aboutit au _boulevard de la Madeleine_, qui a la même
physionomie que le boulevard des Capucines et à l'extrémité duquel se
trouve l'église de même nom. Cette église fut projetée en même temps
que la place Louis XV, mais ne fut commencée qu'en 1764, sur un plan
gigantesque dû à Constant d'Ivry. La révolution arriva quand les
colonnes étaient à peine sorties de terre, et elles restèrent dans cet
état jusqu'en 1806, où Napoléon ordonna de faire de l'église projetée
un temple de la Gloire, dédié aux soldats de la grande armée; monument
aussi froid qu'inutile, où, à certains jours, on aurait récréé nos
braves avec le chant d'un hymne et la lecture d'un discours. Les
constructions recommencèrent, d'après les plans de Vignon; mais les
colonnes étaient seules élevées quand la Restauration arriva et rendit
le monument au culte catholique. Cependant les travaux marchèrent
lentement; 1830 survint, et la Madeleine fut menacée d'une
métamorphose nouvelle, mais elle en fut quitte pour la peur de
redevenir le temple d'une idéalité; achevée comme église sous la
direction de Huvé, elle fut inaugurée en 1842. La Madeleine est la
plus belle imitation de l'art antique qui ait été faite dans les temps
modernes. Sa masse est imposante, sa façade grandiose, son fronton, dû
au ciseau de Lemaire, plein de dignité, sa colonnade remplie de    (p.231)
charme et de grandeur; mais c'est un monument qui n'est approprié ni à
notre culte, ni à nos moeurs, ni à notre siècle: c'est toujours le
Parthénon avec l'éternel fronton triangulaire, la masse carrée, la
quadruple colonnade; et tout cela demande pour être beau, un air
limpide, un ciel bleu, un soleil éclatant, du jour à pleins flots.
Quant à l'intérieur, c'est une décoration d'Opéra attrayante et
pompeuse, mais nullement chrétienne; la religion de nos pères est mal
à l'aise au milieu de ces dorures, de ces velours, de ces peintures,
qui font un si étrange contraste avec ses graves mystères et ses
austères splendeurs, et elle céderait tous les colifichets païens que
l'art moderne y a entassés pour un pauvre clocher de village que nos
Pierre de Montreuil n'ont pas songé à lui donner.



CHAPITRE IX.

LE QUARTIER DE LA CHAUSSÉE-D'ANTIN.


Auprès de l'hôtel d'_Antin_ ou de Richelieu, que nous venons de
décrire, se trouvait sur le boulevard une porte de la ville appelée du
nom de ce quartier _porte Gaillon_. A la place de cette porte,
c'est-à-dire en face de la rue actuelle de Louis-le-Grand, s'ouvre une
belle rue qui est l'artère principale du quartier de la
Chaussée-d'Antin. Cette rue, dite de la _Chaussée-d'Antin_, se
prolonge par la rue de _Clichy_ jusqu'au mur d'enceinte, et elle est
coupée à angle droit par la rue _Saint-Lazare_. En décrivant la croix
formée par les rues de la Chaussée-d'Antin et Saint-Lazare avec celles
qui débouchent dans ces deux rues, nous aurons décrit tout le vaste
quartier qui s'interpose entre le faubourg Montmartre et le faubourg
Saint-Honoré. Ce quartier sorti de terre depuis soixante ans, doit son
origine, non, comme les quartiers du vieux Paris, à quelque saint
patron, à quelque autel révéré, mais aux _petites maisons_ des     (p.232)
grands seigneurs, aux hôtels bâtis par eux pour des filles de théâtre,
aux vastes jardins plantés par des turcarets et des maltôtiers. Il
s'agrandit sans cesse; les larges rues, les belles maisons s'y
ouvrent, s'y élèvent comme par enchantement; il est devenu le séjour
du beau monde, de la mode, de la finance, du plaisir; enfin il menace
d'envoyer Paris, par les Batignolles, joindre la Seine entre Neuilly
et Clichy.



§ Ier.

Les rues de la Chaussée-d'Antin et de Clichy.


Il y a quatre-vingts ans à peine que tout l'espace compris entre la
Ville-l'Évêque et le faubourg Montmartre était occupé par des champs
cultivés, plantés d'arbres fruitiers, bordés de haies vives, ayant à
peine quelques maisons parmi lesquelles la _ferme des Mathurins_ (rue
de la Ferme), _la ferme de l'Hôtel-Dieu_ (rue Saint-Lazare, en face de
la rue de Clichy), la _tour des Dames_, moulin appartenant aux
religieuses de Montmartre, _la ferme Chantrelle_ (rue Chantereine), la
_Grange-Batelière_, etc. Cet espace était traversé par un chemin (rue
Saint-Lazare), bordé de cabarets, de maisons rustiques, de jardins,
lesquels formaient le hameau des _Porcherons_. Il tirait son nom d'un
château dit aussi château du _Coq_, situé rue Saint-Lazare, près de la
ferme de l'Hôtel-Dieu, et qui avait été bâti par Jean Bureau, grand
maître de l'artillerie sous Charles VII. On en voyait encore, il y a
quelques jours à peine, quelques restes et une porte ornée de
sculptures au nº 99. La rue de Clichy s'appelait, à cause de ce
château, le _chemin du Coq_. On allait aux Porcherons par un chemin
tortueux et bordé d'un égout découvert, lequel partait du boulevard et
portait plusieurs noms: _chaussée des Porcherons_, _chaussée de la
ferme de l'Hôtel-Dieu_, _chaussée de la Porte-Gaillon_, _chemin de la
Grande-Pinte_, enfin _chaussée d'Antin_, à cause de l'hôtel        (p.233)
d'Antin ou Richelieu. Ce dernier nom lui est resté, et il a été donné
à tout le quartier, quand les Porcherons sont devenus le chef-lieu de
la richesse, du luxe et des arts. En 1720, le chemin fut redressé,
nivelé, et son égout fut couvert; en 1760, on commença à y bâtir de
beaux hôtels; en 1790, la rue de la Chaussée-d'Antin prit le nom de
_Mirabeau_, ce grand orateur étant mort dans cette rue, au nº 42: on y
grava, sur une plaque de marbre noir, ces vers de Chénier:

  L'âme de Mirabeau s'exhala dans ces lieux.
  Hommes libres, pleurez! tyrans, baissez les yeux!

Quand la trahison de Mirabeau eut été dévoilée, la rue perdit son nom
et prit celui du premier département conquis par la République, le
_Mont-Blanc_. En 1814, les émigrés crurent retrouver les jours de leur
jeunesse en rendant au chemin des Porcherons son ancien nom. Il faut
louer 1830 et 1848 de ne pas lui en avoir donné d'autre, car la rue
qui est aujourd'hui presque exclusivement occupée par des hommes
d'argent et des faiseurs d'affaires, n'a pas manqué d'hôtes illustres
pour la baptiser. Ainsi, Grimm a demeuré au nº 3, Necker a habité le
nº 7, qui devint ensuite l'hôtel de Mme Récamier; c'est là que cette
femme célèbre attira toutes les illustrations du temps du Directoire
et du Consulat, et fut l'objet des adulations, des adorations les plus
étranges. Cet hôtel fut vendu sous l'Empire, et, après avoir eu de
nombreux propriétaires, il devint en 1830 le séjour de l'ambassade de
Belgique. Au nº 9 était l'hôtel de la danseuse Guimard, bâti avec
l'argent du prince de Soubise, et qu'on appelait le temple de
Terpsichore. Il y avait dans cet hôtel une salle de spectacle, pour
laquelle Collé et Carmontel firent des pièces grivoises, qui avait
pour acteurs la danseuse et des grands seigneurs, pour spectateurs des
courtisans, des abbés de cour, etc. Cette maison, qui fut le théâtre
de fêtes licencieuses, d'orgies dignes de l'antiquité, de plaisirs (p.234)
qui furent si promptement, si cruellement expiés, fut vendue en 1786
et devint en 1796 la propriété du banquier Perregaux: elle a été
démolie dernièrement et remplacée par un immense magasin de
nouveautés. Au nº 36 est mort, en 1821, Fontanes, ce grand maître de
l'Université qui a tant adulé la fortune impériale. Joséphine
Beauharnais, avant son mariage avec Bonaparte, demeurait au nº 62,
dans la maison habitée ensuite par le général Foy et où ce grand
orateur est mort en 1825. A la place de la cité d'Antin était l'hôtel
de Mme Montesson, épouse de Philippe IV, duc d'Orléans, et dans lequel
elle mourut en 1806; il communiquait avec un autre hôtel situé rue de
Provence, où demeurait ce prince, et dans lequel était une salle de
spectacle où il jouait la comédie. L'hôtel Montesson appartint ensuite
au banquier Ouvrard, au receveur général Pierlot, etc. C'est là qu'en
1810 était l'ambassade d'Autriche et que fut donné le bal où périt la
princesse Schwartzemberg avec une foule d'autres personnes. Enfin, la
maison qui fait le coin oriental de la rue Saint-Lazare était l'hôtel
du cardinal Fesch.

La rue de _Clichy_ était encore, au milieu du XVIIIe siècle, un chemin
qui conduisait des Porcherons à Clichy. Quelques petites maisons y
furent bâties alors par les grands seigneurs qui allaient faire
débauche aux Porcherons; l'une d'elles appartenait au maréchal de
Richelieu et a servi d'hôtel d'abord à madame Hamelin, ensuite à la
duchesse de Vicence; on a ouvert sur son emplacement la rue _Moncey_.
Une autre, construite avec un luxe royal par le financier La Bouxière,
devint le jardin du Petit-Tivoli, détruit récemment et sur
l'emplacement duquel ont été construites quatre rues nouvelles. La
caserne qui est à l'entrée de cette rue servait de dépôt au régiment
des gardes françaises, et elle avait ainsi pour voisin le cabaret de
Ramponeau; c'est de là que ces soldats sortirent le 13 juillet 1789,
brisant les grilles, renversant devant eux les dragons de Lambesc, (p.235)
et marchèrent au pas de charge sur la place Louis XV, où ils se mirent
à l'avant-garde du peuple contre les troupes royales.

Aujourd'hui, la rue de Clichy n'a rien de remarquable que la _prison
pour dettes_ et une église nouvelle dédiée à _la Trinité_. La barrière
qui la termine devint célèbre en 1814 par le dévouement de la garde
nationale, commandée par le maréchal Moncey. Elle conduit à une
commune qui, par les moeurs de ses habitants et l'élégance un peu
mensongère de ses maisons, prétend être la continuation ou le faubourg
de la Chaussée-d'Antin: ce sont _les Batignolles_, qui n'avaient que
trois à quatre maisons en 1814 et qui comptent aujourd'hui vingt-neuf
mille habitants.

Près de la barrière de Clichy est le _cimetière Montmartre_ ou _du
Nord_, qui, malgré son voisinage des quartiers riches, ne contient
qu'un petit nombre de tombes illustres.

De toutes les rues qui aboutissent rue de la Chaussée-d'Antin, nous ne
remarquons que la rue de _Provence_, qui a été construite en 1776 sur
le grand égout formé par l'ancien ruisseau de Ménilmontant. Elle
présente à peu près le même caractère, le même aspect que la rue de la
Chaussée-d'Antin, et communique par la rue Lepelletier à l'Opéra.

L'_Opéra_, dont le premier privilége date de 1669[57], a d'abord été
placé dans un jeu de paume de la rue Mazarine. Il fut transporté par
Lulli, en 1673, au grand théâtre du Palais-Royal, dont nous avons
parlé précédemment, et, après l'incendie de ce théâtre en 1781, dans
la salle provisoire de la porte Saint-Martin; il y resta jusqu'en
1794, où il passa rue Richelieu, et, après la mort du duc de       (p.236)
Berry, en 1820, il alla occuper la salle actuelle qui a été bâtie sur
les jardins du président Pinon.

         [Note 57: On lit dans ce privilége contre-signé Colbert:
         «Attendu que lesdits _opéras et représentations_ sont des
         ouvrages de musique tout différents des _Comédies récitées_,
         voulons et nous plaît que tous les gentilshommes, damoiselles
         et autres personnes puissent chanter audit _Opéra_ sans que
         pour ce ils ne dérogent aux titres de noblesse, ni à leurs
         priviléges, charges, droits et immunités...»]



§ II.

La rue Saint-Lazare.


C'était autrefois, comme nous venons de le dire, la grande rue des
Porcherons[58]. Quand les guinguettes de cette rue commencèrent à être
moins fréquentées, les frères Ruggieri transformèrent en jardin
public, sous le nom de _Tivoli_, une magnifique habitation construite
par le financier Boutin et dont les jardins s'étendaient entre les
rues de Clichy et Saint-Lazare jusqu'au mur d'enceinte; ils y
donnèrent des spectacles d'illumination, et ce jardin devint à la mode
pendant la révolution. Que de fêtes somptueuses, de jolies femmes, de
plaisirs, de feux d'artifice y ont vus le Directoire, l'Empire et la
Restauration! Tout cela n'est plus: fusées, danses, amours, tout s'est
évanoui; frais ombrages, gazons fleuris, bosquets enchanteurs, tout a
disparu devant le démon de la maçonnerie, et la vapeur règne à la
place où les ballons, les montagnes russes, les concerts champêtres
ont attiré la foule. Le grand Tivoli a été détruit en 1826.

         [Note 58: Il y a vingt ans à peine que le dernier acacia de
         la dernière guinguette des Porcherons a disparu; il était au
         coin de la rue de Clichy, près du cabaret Ramponeau.]

La rue Saint-Lazare doit à l'Empire le commencement de son
illustration; là étaient les hôtels du duc de Raguse, du général
Ornano, de Ney, de Sébastiani, de madame Visconti, etc. Aujourd'hui,
le débarcadère des chemins de fer de Rouen, de Saint-Germain, de
Versailles lui a donné une nouvelle importance, qui ne peut que
s'accroître dans l'avenir.

Des nombreuses rues qui débouchent dans la rue Saint-Lazare, et    (p.237)
qui ont toutes la même physionomie, la même absence de souvenirs
historiques, nous ne remarquons que la rue _Laffitte_, qui commence
sur le boulevard des Italiens. Cette rue fut ouverte en 1770 sur des
terrains vagues, appartenant au financier Laborde, et reçut le nom
d'_Artois_; elle n'allait alors que jusqu'à la rue de Provence. Elle
prit, pendant la révolution, le nom de _Cérutti_: c'était celui d'un
ancien jésuite dont les ouvrages avaient subi les censures du
Parlement, et qui fonda en 1789 un journal révolutionnaire où
écrivirent Mirabeau et Talleyrand. Cérutti demeurait dans cette rue,
nº 23, à l'hôtel Stainville, et, après avoir siégé à l'Assemblée
législative, il y mourut. Dans le même hôtel a demeuré madame Tallien,
et c'est là qu'elle recevait tous les hommes politiques de l'époque.
La rue Cérutti devint, sous le Directoire et l'Empire, une rue à la
mode, parce qu'elle conduisait au magnifique hôtel Thélusson, situé
rue de Provence. Cet hôtel, ouvrage de Ledoux, qui le construisit pour
madame Thélusson, veuve d'un banquier qui avait eu Necker pour commis,
était une sorte de temple élevé sur des rochers garnis de fleurs et
d'eaux jaillissantes, auquel on parvenait par un beau jardin et une
grande arcade servant de porte; c'est là que furent donnés les
premiers _bals des victimes_. Il appartint, sous l'Empire, à Murat; on
le détruisit sous la Restauration pour prolonger la rue, qui avait
repris son nom d'Artois, et pour ouvrir la vue de la façade étique de
l'église Notre-Dame-de-Lorette. Après 1830, la rue a pris le nom de
Laffitte, de l'hôtel de l'illustre financier qui y est situé. Cet
hôtel appartenait autrefois au banquier Laborde, lequel possédait la
plus grande partie des terrains de la Chaussée-d'Antin et qui a ouvert
la plupart des rues de ce quartier. On sait que c'est là que se
réunirent, en 1830, les députés au bruit de la fusillade de juillet,
et que fut décidée la révolution qui transporta la couronne de la
branche aînée à la branche cadette de Bourbon. La rue Laffitte     (p.238)
renferme plusieurs hôtels appartenant à de riches banquiers, entre
autres celui de M. de Rothschild. A son extrémité se trouve l'église
de _Notre-Dame-de-Lorette_, qui a été construite de 1826 à 1836: c'est
un édifice de mauvais goût, où l'on a entassé des tableaux sensuels,
des statues païennes, des meubles de café, enfin toutes ces
coquetteries d'un luxe profane qui déshonorent aujourd'hui, dans plus
d'une église, les cérémonies catholiques.



CHAPITRE X.

RUE ET FAUBOURG SAINT-HONORÉ.



§ Ier.

La rue Saint-Honoré.


Cette rue, longue, sinueuse, profonde, a toujours été, à cause de son
voisinage des Halles et du Palais-Royal, l'une des plus riches, des
plus populeuses, des plus marchandes de la capitale. Elle s'est
allongée successivement et parallèlement à la Seine, et a eu trois
portes: la première, près de l'Oratoire, et qu'on a appelée longtemps,
même après sa destruction, la _barrière des Sergents_; la deuxième,
près de la rue du Rempart, et qui est célèbre par l'attaque de Jeanne
d'Arc et par la prise de Paris sous Henri IV; la troisième, à l'entrée
du faubourg, et qui n'était qu'un lourd pavillon construit en 1631,
démoli en 1733. La rue Saint-Honoré doit son nom à une église fondée
en 1204 et qui était située sur l'emplacement des passages
Montesquieu: cette église était collégiale et ses canonicats étaient
les plus riches de tout Paris; elle n'avait rien de remarquable que le
tombeau, du cardinal Dubois, oeuvre de Coustou le jeune, et elle a été
détruite en 1792. C'est dans cette rue et les rues voisines qu'étaient
jadis ces solides et riches maisons de commerce de draperie, de    (p.239)
mercerie, de bonneterie, d'orfèvrerie d'où sont sorties, comme nous
l'avons déjà remarqué pour la rue St-Denis, la haute bourgeoisie et la
grande magistrature de la capitale. Les souvenirs historiques qu'elle
rappelle sont nombreux. Saint-Mégrin, comme il sortait du Louvre, y
fut assassiné, au coin de la rue de l'Oratoire, par les _bravi_ du duc
de Guise, «parce que le bruit couroit, dit l'Estoile, que ce mignon
était l'amant de sa femme.» Elle fut le principal théâtre des
barricades de 1648. Une émeute terrible y éclata en 1720, à l'occasion
du système de Law. Au nº 372 était l'hôtel de madame Geoffrin, l'un de
ces bureaux d'esprit du XVIIIe siècle, où grands seigneurs, écrivains,
étrangers illustres se livraient à cette conversation instructive,
légère, hardie, l'une des gloires de la France et de la capitale.
C'est dans la rue Saint-Honoré que s'est tenu le club des Jacobins,
dans un couvent dont nous parlerons tout à l'heure. Robespierre
demeurait près de là, dans une maison qui a été détruite pour ouvrir
la rue Duphot, maison qui appartenait au menuisier Duplay, juré au
tribunal révolutionnaire, dont Robespierre était l'hôte et l'ami;
c'était là aussi que demeurait Lebas, époux d'une des filles de
Duplay. Dans la rue Saint-Honoré ont habité les girondins Lasource et
Louvet, les montagnards Robespierre le jeune, Robert Lindet, Jean
Debry, Soubrany, etc. C'est dans cette rue que s'est livré le
principal combat du 13 vendémiaire.

Les édifices publics que renferme cette rue sont:

1º L'_Oratoire_.--La maison et l'église de l'Oratoire ont été
construits sur l'emplacement de deux hôtels célèbres, l'hôtel de
Bourbon, sis rue de l'Oratoire, l'hôtel du Bouchage, sis rue du Coq.
L'hôtel de Bourbon avait été bâti par Robert de Clermont, fils de
saint Louis, tige de la maison de Bourbon. L'hôtel du Bouchage, bâti
ou reconstruit par le cardinal de Joyeuse, devint la demeure de
Gabrielle d'Estrées, quand elle n'habitait pas les _délicats déserts_
de Fontainebleau. C'est là, suivant Sauval, que Henri IV, en 1594, (p.240)
fut frappé d'un coup de couteau au visage par Jean Châtel. Cet hôtel
fut vendu en 1616, par Catherine de Joyeuse, duchesse de Guise, au
cardinal de Bérulle, pour y établir la congrégation des prêtres de
l'Oratoire, destinée à former des ecclésiastiques pieux et savants.
C'étaient des prêtres séculiers qui n'étaient liés que par une
dépendance libre et volontaire, et dont Bossuet a dit: «C'est une
congrégation à laquelle le fondateur n'a voulu donner d'autre esprit
que l'esprit même de l'Église, d'autres règles que les saints canons,
d'autres voeux que ceux du baptême et du sacerdoce, d'autres liens que
ceux de la charité.» Cette congrégation, adversaire ferme et modérée
de la compagnie de Jésus, a rendu les plus grands services à la
religion et aux lettres: elle comptait quatre-vingts maisons en
France, et de son sein sont sortis une foule d'hommes éminents,
Mallebranche, Massillon, Mascaron, Terrasson, Charles Lecointe,
Jacques Lelong, etc. Il faut leur ajouter quelques hommes de la
révolution, entre autres Fouché, duc d'Otrante. L'église de l'Oratoire
ne fut terminée qu'en 1745: on y voyait le mausolée du cardinal de
Bérulle, oeuvre magnifique de François Anguier. Cette institution si
regrettable a été emportée par la révolution; les bâtiments,
aujourd'hui détruits, ont longtemps renfermé les bureaux de la caisse
d'amortissement et de la caisse des dépôts et consignations; l'église,
après avoir servi à des assemblées politiques et littéraires jusqu'en
1802, est maintenant un temple protestant de la confession de Genève.

2º Le _Palais-Royal_, dont nous avons parlé.--En face de ce palais, la
rue Saint-Honoré est interrompue par une _place_ aujourd'hui
complétement transformée et reconstruite. Elle avait été primitivement
ouverte, par les ordres du cardinal de Richelieu, sur l'emplacement de
l'hôtel Sillery, et elle fut achevée sous le régent. Alors on éleva
sur cette place une fontaine, dite _Château-d'Eau_, dont les bâtiments
renfermaient un corps de garde qui fut vigoureusement défendu le   (p.241)
24 février 1848 par les troupes royales. Sur cette même place, au coin
de la rue Saint-Honoré, était le _café de la Régence_, qui date de
1695 et qui, dans le XVIIIe siècle, était le rendez-vous des
écrivains, des artistes, des joueurs d'échecs; on sait qu'il était
fréquenté par Rousseau, Diderot, etc. Cette place, à laquelle
aboutissaient plusieurs rues qui ont disparu, est aujourd'hui ouverte
au midi sur la rue de Rivoli.

3º L'_église Saint-Roch_, fondée en 1578 sur l'emplacement d'une
antique chapelle de sainte Suzanne, dite de _Gaillon_, à cause du
hameau où elle était située. Elle fut réédifiée en 1643, sur les
dessins de Lemercier, et achevée en 1736. Son portail est l'oeuvre
très-médiocre de Jules Decotte. On trouve dans cette église, outre des
tableaux précieux, le tombeau de Nicolas Mesnager, «cet homme, dit
Piganiol, dont la mémoire doit être respectable à tous les bons
Français;» celui de Lenôtre, par Coysevox; ceux du maréchal d'Asfeld
et de Maupertuis, etc. On y a encore enterré le poète Regnier
Desmarets, les sculpteurs François et Michel Anguier, madame
Deshoulières, le grand Corneille. Enfin, l'on y a transporté les
mausolées de Mignard, du comte d'Harcourt, du maréchal de Créqui, du
cardinal Dubois, etc. Nous avons vu ailleurs que cette église a joué
un rôle capital dans la bataille du 13 vendémiaire. Aujourd'hui,
paroisse du deuxième arrondissement et fréquentée principalement par
la population riche, elle est devenue en quelque sorte une église
aristocratique et que recherche la mode. Elle est splendidement ornée;
ses chapelles de la Vierge, dont la coupole a été peinte par Pierre,
du Calvaire, décorée par Falconnet, de la Communion produisent un
effet théâtral; enfin, c'est la première qui ait adopté pour les
cérémonies du culte ces pompes mondaines, ces musiques brillantes,
enfin tout ce luxe sans gravité que le clergé parisien a mis en usage
et qui laisserait nos pères bien étonnés.

4º L'_église de l'Assomption_, qui appartenait à un couvent de     (p.242)
femmes fondé en 1623 et dont les jardins et les bâtiments touchaient
le jardin des Tuileries. Une partie de ces bâtiments sert aujourd'hui
de caserne; sur l'emplacement des jardins on a prolongé la rue de
Luxembourg; quant à l'église, bâtie en 1676, elle a été jusqu'à
l'achèvement de la Madeleine, la paroisse du premier arrondissement,
et aujourd'hui en est une annexe; elle est de forme circulaire et
surmontée d'une coupole peinte par Lafosse.

La rue Saint-Honoré renfermait, avant la révolution, plusieurs autres
édifices remarquables:

1º L'_église Saint-Honoré_, dont nous avons parlé.

2º L'_hospice des Quinze-Vingts_, qui occupait l'espace compris entre
la place du Palais-Royal et la rue Saint-Nicaise. Il avait été fondé
par saint Louis. «Li benoiez rois, dit le confesseur de la reine
Marguerite, fist acheter une pièce de terre de lez Saint-Ennouré, où
il fist faire une grante mansion parceque les poures avugles
demorassent illecques perpetuelement jusques à trois cents; et ont
tous les ans, de la borse du roi, pour potages et pour autres choses,
rentes. En laquelle meson est une eglise que il fist fère en l'oneur
de saint Remy pour ce que les dits avugles oient ilecques le service
Dieu. Et plusieurs fois avint que li benoyez rois vint as jours de la
feste saint Remy, où les dits avugles fesoient chanter solempnement
l'office en l'eglise, les avugles presents entour le saint roy.»
L'église occupait l'emplacement de la rue de Rohan. Dans l'intérieur
de l'hospice se trouvait un enclos, un marché et de beaux bâtiments
qui servaient de refuge aux ouvriers sans maîtrise. En 1780, le
cardinal de Rohan, si tristement fameux par l'affaire du collier,
avait sous sa dépendance l'hospice des Quinze-Vingts, en sa qualité de
grand aumônier; il le transféra dans le faubourg Saint-Antoine et
vendit les bâtiments et les terrains, pour une somme de six millions,
à une compagnie financière qui ouvrit sur leur emplacement les     (p.243)
rues de _Chartres_, de _Valois_, de _Rohan_, rues régulièrement
bâties, mais petites et étroites, que l'on a récemment détruites pour
achever le Louvre et la rue de Rivoli.

3º Le _couvent des Jacobins_ ou _Dominicains_, fondé en 1611 et dont
l'emplacement est occupé aujourd'hui par le _marché Saint-Honoré_. La
bibliothèque de ce couvent était très-vaste et renfermait vingt mille
volumes. L'église n'avait rien de remarquable que ses tableaux
précieux et les mausolées du maréchal de Créqui et du peintre Mignard,
oeuvres de Coysevox et de Lemoine. On ne sait pourquoi elle était sous
Louis XIV le rendez-vous des courtisans et des galants. «Là se trouve,
dit Bussy-Rabutin, la fine fleur de la chevalerie.» C'est dans la
bibliothèque et ensuite dans l'église de ce couvent que se tint le
fameux _club des Amis de la Constitution_ ou des _Jacobins_, qui
dirigea la révolution et domina la France pendant plus de quatre ans,
d'où sortirent les résolutions les plus énergiques, les plus
sanglantes, où furent concertées les insurrections du 10 août et du 31
mai, qui reçut les inspirations de Robespierre, partagea sa puissance
et tomba avec lui. Trois mois après sa mort, la salle des Jacobins,
assiégée par la _jeunesse dorée_, fut envahie, dévastée et fermée. Un
décret de la Convention (28 floréal an IV) ordonna la démolition de
tout le couvent et la construction sur son emplacement d'un marché qui
serait appelé du _Neuf-Thermidor_; mais cela ne fut exécuté qu'en
1810.

4º Le _couvent des Feuillants_, sur l'emplacement duquel a été ouverte
la rue de Castiglione. Ces religieux, dont la règle était
très-austère, furent appelés à Paris par Henri III en 1587. Leur
église, dont le portail avait été bâti en 1676 par François Mansard et
qui regardait la place Vendôme, renfermait, outre des peintures de
Vouet, les sépultures des maréchaux de Marillac, d'Harcourt,
d'Huxelles, de la famille Rostaing, etc. Leur enclos s'étendait
jusqu'au _Manége_ des Tuileries et à la terrasse qu'on appelle     (p.244)
encore des _Feuillants_. On allait à ce Manége par un passage étroit
qui séparait les Feuillants de leurs voisins les Capucins, et qui a
été le témoin de scènes terribles pendant la révolution, puisque c'est
par ce passage que la foule arrivait à la salle où siégèrent les
Assemblées constituante et législative, ainsi que la Convention
nationale. Après la journée du Champ-de-Mars, les constitutionnels
s'étant divisés, ceux qui approuvaient la conduite de La Fayette et de
Bailly formèrent dans ce couvent, en opposition au club des Jacobins,
un club qui prit le nom de Feuillants, mais qui dura à peine quelques
mois, et le nom de Feuillants devint un titre de proscription pendant
la terreur. En 1793, on établit dans ce couvent l'administration de la
fabrication des fusils, et la salle même où avaient siégé les
assemblées nationales devint un dépôt d'armes. En 1796, la salle du
Manége redevint le lieu des séances du conseil des Cinq-Cents; la
maison des Feuillants continua à être un dépôt d'armes, et l'on mit
dans le jardin un parc d'artillerie. En 1804, ce couvent à été
détruit.

5º Le _couvent des Capucins_, fondé par Catherine de Médicis en 1576;
il était situé entre les couvents des Feuillants et de l'Assomption et
occupait l'emplacement des nº 351 à 369. C'était la plus considérable
maison de Capucins qui fût en France; elle renfermait cent cinquante
religieux. «Ces religieux, dit Jaillot, doivent la considération dont
ils jouissent à la régularité avec laquelle ils remplissent les
devoirs d'un état austère; ils s'adonnent principalement à l'étude des
langues grecque et hébraïque.» Leur église était belle et possédait un
Christ mourant de Lesueur; on y voyait le tombeau du cardinal-maréchal
de Joyeuse, lequel était mort capucin dans ce couvent, et celui du
père Joseph du Tremblay, le bras droit du cardinal de Richelieu. Les
bâtiments ont servi pendant la révolution à loger les archives
nationales. Sur l'emplacement des jardins qui touchaient le jardin des
Tuileries, on a ouvert les rues de Rivoli, Mont-Thabor, etc.

6º _Le couvent des Filles de la Conception_, fondé en 1635, et sur (p.245)
l'emplacement duquel on a ouvert la rue Duphot.

Parmi les nombreuses rues qui débouchent ou débouchaient dans la rue
Saint-Honoré, nous remarquons (outre celles que nous avons déjà
décrites dans le quartier du Palais-Royal):

1º Rue des _Bourdonnais_.--Elle tire son nom d'une famille parisienne
célèbre au XIIIe siècle. Au nº 11 était la maison des _Carneaux_, à
l'enseigne de la _Couronne d'or_. C'était un hôtel qui appartenait au
duc d'Orléans, frère du roi Jean, lequel le vendit à la famille de la
Trémoille, et il devint la maison seigneuriale de cette famille.
Reconstruit sous Louis XII, il fut habité par le chancelier Anne
Dubourg et le président de Bellièvre. Cet hôtel était en 1652 le lieu
d'assemblée des six corps de marchands, et c'est là que fut décidée la
reddition de Paris à Louis XIV. Il a été récemment détruit; mais sa
principale tourelle, chef-d'oeuvre de bon goût et d'élégance, a été
transportée au Palais des Beaux-Arts. La rue des Bourdonnais est,
depuis plus de trois siècles, célèbre par ses marchands de drap.

L'impasse des Bourdonnais était autrefois une voirie dite _marché aux
pourceaux_, _place aux chats_, _fosse aux chiens_, et où l'on
suppliciait les faux monnayeurs et les hérétiques.

2º Rue de la _Tonnellerie_.--Ce n'était, au XIIe siècle, qu'un chemin
habité par des Juifs, et où s'établirent, quand les Halles furent
construites, des marchands de futailles. On la nommait aussi rue des
_Grands-Piliers_. Sur la maison nº 3 se lit cette inscription: J.
BAPTISTE POQUELIN DE MOLIÈRE. CETTE MAISON A ÉTÉ BÂTIE SUR
L'EMPLACEMENT DE CELLE OU IL NAQUIT EN 1620. Cette inscription repose
sur une erreur longtemps accréditée: il est aujourd'hui parfaitement
démontré que Molière est né rue Saint-Honoré au coin de la rue des
Vieilles-Étuves.

3º Rue du _Roule_.--C'est une des voies les plus fréquentées de    (p.246)
Paris, à cause de son prolongement par la rue des _Prouvaires_, qui
aboutit à l'église Saint-Eustache et aux Halles, et par la rue de la
_Monnaie_, qui aboutit au Pont-Neuf. Cette dernière rue a pris son nom
de l'hôtel des Monnaies, qui y fut établi depuis le XIIIe siècle
jusqu'en 1771: sur son emplacement ont été ouvertes les rues _Boucher_
et _Étienne_.

4º Rue de l'_Arbre-Sec_.--Elle doit son nom, comme la plupart des
anciennes rues, à une enseigne. La fontaine qui existe au coin de la
rue Saint-Honoré, bâtie sous François Ier, a été réédifiée en 1776 par
Soufflot. Près d'elle existait autrefois la _Croix du Trahoir_,
théâtre de nombreuses exécutions et de nombreuses émeutes. Le premier
jour des barricades de 1648, il y eut là un furieux combat entre les
bourgeois et les chevau-légers du maréchal de la Meilleraye, et dont
celui-ci ne se tira que par l'assistance du cardinal de Retz. Le
lendemain, quand le Parlement revint du Palais-Royal, où il n'avait pu
obtenir la liberté de Broussel, il fut arrêté à la barricade de la
Croix du Trahoir par une troupe furieuse que commandait un marchand de
fer nommé Raguenet. «Un garçon rôtisseur, raconte le cardinal de Retz,
mettant la hallebarde dans le ventre du premier président, lui dit:
Tourne, traître, et si tu ne veux être massacré, toi et les tiens,
ramène-nous Broussel ou le Mazarin en otage.» Mathieu Molé rallia les
magistrats qui s'enfuyaient, retourna au Palais-Royal et obtint la
liberté de Broussel.

La rue de l'Arbre-Sec est coupée par la rue des
_Fossés-Saint-Germain-l'Auxerrois_, qui tire son nom des fossés
creusés par les Normands autour de l'église Saint-Germain. Dans cette
rue était dans le XIVe siècle l'hôtel des comtes de Ponthieu. C'est là
que demeurait l'amiral de Coligny et qu'il fut assassiné[59]. Il
devint ensuite l'hôtel de Montbazon, et, dans le XVIIIe siècle,    (p.247)
fut transformé en auberge: «La maison de l'amiral et ses dépendances
appartiennent aujourd'hui, disent les auteurs des _Hommes illustres de
la France_ (1747), à M. Pleurre de Romilly, maître des requêtes. Cet
hôtel ne forme maintenant qu'une auberge assez considérable qu'on
appel hôtel de Lizieux. Il n'y a presque rien de changé dans
l'extérieur ni même dans l'intérieur du principal corps de logis. La
grandeur et la hauteur des pièces annoncent que ç'a été autrefois la
demeure d'un grand seigneur. La chambre où couchait l'amiral est
occupée aujourd'hui par M. Vanloo, de l'Académie royale de peinture.»
Dans cette maison est née l'actrice Sophie Arnould, en 1744, et c'est
là qu'elle fut enlevée par le comte de Lauraguais.

         [Note 59: La partie de la rue des Fossés comprise entre les
         rues de la Monnaie et de l'Arbre-Sec et qui aujourd'hui est
         absorbée dans la rue de Rivoli, s'appelait alors Béthizy.]

5º Rue d'_Orléans_.--Elle tire son nom de l'hôtel de Bohême ou
d'Orléans, vers lequel elle conduisait. Dans cette rue étaient, au
XVIIe siècle, les plus fameuses _estuves_ de Paris, tenues par un
nommé Prudhomme, et qui ont joué un rôle très-important dans les
troubles de la Fronde: elles ont vu dans leurs réduits secrets le
prince de Condé, le duc de Beaufort, le cardinal de Retz; elles ont
été le théâtre de rendez-vous galants, de conspirations politiques, de
rassemblements d'hommes de guerre, etc. On y trouvait aussi l'hôtel
d'Aligre ou de Vertamont, qui avait été bâti sous Henri II: il
appartint successivement à Diane de Poitiers, à Robert de la Mark, duc
de Bouillon, au vicomte de Puysieux, à Achille de Harlay, au président
de Vertamont, etc. Au nº 10 de cette rue a demeuré le girondin Valazé.

6º Rue des _Poulies et place du Louvre_.--Dans cette rue, aujourd'hui
presque entièrement reconstruite, était l'hôtel d'Alençon, bâti en
1250 par Alphonse, comte de Poitiers, frère de saint Louis, et qui fut
possédé par le comte d'Alençon, fils de ce même roi. Après lui, il eut
pour possesseurs Enguerrand de Marigny, Charles de Valois, le marquis
de Villeroy, Henri III, le duc de Retz, la duchesse de Longueville.
C'est là que fut conduit Ravaillac après l'assassinat de Henri IV.
(p.248) Il devint en 1709 l'hôtel du marquis d'Antin et fut détruit
pour former les hôtels de Conti et d'Aumont, lesquels ont été démolis
lorsque fut ouverte la _place du Louvre_.

Sur la place du Louvre aujourd'hui agrandie et reconstruite, se trouve
l'église _Saint-Germain-l'Auxerrois_. Cette église a été bâtie, les
uns disent par Childebert et Ultrogothe en 580, les autres, avec plus
de raison, par Chilpéric Ier, en l'honneur de saint Germain, évêque de
Paris, dont le tombeau devait y être et n'y fut jamais transféré. On
l'appelait alors vulgairement Saint-Germain-le-Rond, à cause de sa
forme circulaire. Saint Landry, évêque de Paris, y fut enterré en 655.
Les Normands, pendant le siége de Paris, la prirent et la
fortifièrent; à leur départ, ils la laissèrent en ruines. Le roi
Robert la fit reconstruire, et, pour ne pas la confondre avec
Saint-Germain-des-Prés, on la nomma par erreur Saint-Germain-l'Auxerrois,
quoique saint Germain d'Auxerre n'ait rien de commun avec cette
église. C'était alors et elle resta longtemps l'unique paroisse du
nord de Paris. Au commencement du XIVe siècle, elle fut entièrement
rebâtie, et c'est de cette époque que datent sa façade, son porche,
ses clochers. L'église Saint-Germain était collégiale et n'est devenue
paroissiale qu'en 1744: son chapitre, très-puissant et très-riche,
nommait à six cures de Paris; à cause de son voisinage du Louvre et
des Tuileries, elle a pris une grande part aux événements de notre
histoire. Le fait le plus triste qu'elle rappelle est la
Saint-Barthélémy, dont le signal fut donné par sa grosse cloche. Elle
était ornée de sculptures de Jean Goujon, de tableaux de Lebrun, de
Philippe de Champagne, de Jouvenet, et surtout de monuments
funéraires. Il serait impossible d'énumérer les hommes célèbres qui y
ont été enterrés: dans la dernière restauration qu'elle a subie, la terre
qu'on remua sous les dalles de la nef et du choeur n'était pour    (p.249)
ainsi dire composée que d'ossements et de cendres de morts, et il en
était de même de la terre du cloître. Nommons seulement les
chanceliers d'Aligre, Ollivier, de Bellièvre, la famille des
Phélippeaux, qui a fourni dix ministres, le poète Malherbe,
l'architecte Levau, le médecin Guy Patin, le peintre Stella, le
graveur Warin, l'orfévre Balin, les sculpteurs Sarrazin et Desjardins,
les deux Coypel, l'architecte d'Orbay, le géographe Sanson, le médecin
Dodart, Coysevox, madame Dacier, le comte de Caylus, etc. On sait
comment cette église fut horriblement dévastée le 13 février 1831;
elle a été restaurée avec autant de luxe que d'intelligence et rendue
au culte. C'est la paroisse du quatrième arrondissement.

L'église Saint-Germain-l'Auxerrois était entourée d'un cloître dont on
a formé plus tard la _place Saint-Germain_ et les rues des _Prêtres_
et _Chilpéric_, aujourd'hui en partie détruites; on y pénétrait de la
place du Louvre par une ruelle où se trouvait une maison dite du
Doyenné, occupée en 1599 par une tante de Gabrielle d'Estrées et où
celle-ci, subitement prise de convulsions dans un dîner chez Zamet, se
fit transporter et mourut. Elle fut ensuite occupée par le savant
Bignon, doyen de Saint-Germain, qui y recevait les érudits et les gens
de lettres.

Dans ce même cloître, rue des Prêtres, nº17, est le _Journal des
Débats_, qui date de 1789.

7º Rue de _Grenelle_, ainsi appelée de Henri de Guernelles, qui
l'habitait au XIIIe siècle. Dans cette rue était l'hôtel du président
Baillet, qui, en 1605, passa au duc de Montpensier, en 1612 au duc de
Bellegarde, en 1632 au chancelier Séguier, lequel l'enrichit de
peintures de Vouet, d'une belle bibliothèque et d'une chapelle. «Sous
ce nouveau propriétaire, dit Jaillot, protecteur éclairé des sciences,
des arts et des talents, cet hôtel devint le temple des Muses, l'asile
des savants et le berceau de l'Académie française; c'est là que le
chancelier a eu plus d'une fois l'honneur de recevoir Louis XIV    (p.250)
et la famille royale, et qu'en 1656 la reine Christine de Suède honora
l'Académie de sa présence.» L'Académie française siégea dans l'hôtel
Séguier jusqu'en 1673. En 1699, les fermiers généraux achetèrent cette
maison avec ses dépendances et y établirent leurs bureaux et leurs
magasins: elle prit alors le nom d'hôtel des _Fermes_. «Là
s'engouffre, dit Mercier, l'argent arraché avec violence de toutes les
parties du royaume, pour qu'après ce long et pénible travail, il
rentre altéré dans les coffres du roi.» En 1792, l'hôtel des Fermes,
devenu propriété nationale, fut converti en maison de détention, puis
en théâtre; il a été ensuite partagé en plusieurs propriétés
particulières. Près de l'hôtel des Fermes se trouvait, dans le XVIe
siècle, l'hôtel du vidame de Chartres, où Jeanne d'Albret mourut le 9
juin 1572.

8º Rue _Pierre Lescot_.--Cette rue, qui n'existe plus, datait du XIIIe
siècle et se nommait Jean-Saint-Denis, nom qu'elle perdit en 1807 pour
prendre celui du chanoine de Paris qui a été le premier architecte du
Louvre. C'était, ainsi que les rues voisines de la _Bibliothèque_, du
_Chantre_, etc., une des plus tristes et des plus misérables de Paris:
ses maisons, étroites, humides, infectes, étaient occupées par des
auberges de bas lieu ou des maisons de prostitution, repaires immondes
d'où sortaient trop souvent des aventuriers, des gens sans aveu, des
repris de justice. Toutes ces rues ont été détruites pour l'achèvement
du Louvre et la continuation de la rue de Rivoli.

9º Rue _Saint-Thomas du Louvre_.--Cette rue, que nous ne nommons qu'à
cause de ses souvenirs historiques, puisqu'elle vient de disparaître
dans les démolitions faites pour achever le Louvre, commençait à la
place du Palais-Royal et se prolongeait autrefois jusqu'à la Seine.
Elle datait du XIIIe siècle et tirait son nom d'une église dédiée à
saint Thomas de Cantorbéry, qui fut fondée par Robert de Dreux,    (p.251)
fils de Louis VI. Cette église, qui était sise au coin de la rue du
Doyenné, fut reconstruite en 1743 sous le nom de Saint-Louis et
renfermait le tombeau du cardinal Fleury. Elle fut consacrée au culte
protestant pendant la révolution et aujourd'hui est détruite. En face
de cette église était l'hôpital, le collége et l'église Saint-Nicolas,
qui furent supprimés en 1740.

Dans cette rue se trouvait le fameux hôtel Rambouillet, qui porta
successivement les noms d'O, de Noirmoutiers, de Pisani, et qui prit
celui de Rambouillet lorsque Charles d'Angennes, marquis de
Rambouillet, épousa Catherine de Vivonne, fille du marquis de Pisani,
et vint s'y établir. C'était une grande maison avec de beaux jardins,
décorée à l'intérieur avec une richesse pleine de goût, et qui
occupait l'emplacement d'une partie de la rue de Chartres, dans le
voisinage de la place du Palais-Royal; sa façade intérieure dominait
les jardins des Quinze-Vingts et de l'hôtel de Longueville, et avait
la vue sur le jardin de Mademoiselle ou la place actuelle du
Carrousel. Nous avons dit ailleurs (_Hist. gén. de Paris_, p. 62)
quelle célébrité il acquit dans le XVIIe siècle. Cet hôtel passa au
duc de Montausier par son mariage avec l'illustre Julie d'Angennes,
puis aux ducs d'Uzès. En 1784 il fut détruit, et l'on construisit sur
son emplacement une salle de danse dite Vauxhall d'hiver, qui devint
en 1790 le club des monarchiens et en 1792 le théâtre du Vaudeville,
détruit par un incendie en 1836.

A côté de l'hôtel Rambouillet était l'hôtel de Longueville, bâti par
Villeroy, ministre de Henri III; ce monarque l'habita et y reçut la
couronne de Pologne. Il appartint ensuite à Marguerite de Valois, puis
au marquis de la Vieuville, puis à la duchesse de Chevreuse, qui en
fit le chef-lieu de la Fronde: c'est là que se passèrent toutes ces
intrigues «où la politique et l'amour se prêtaient mutuellement des
prétextes et des armes,» et que le cardinal de Retz raconte avec   (p.252)
tant de complaisance; c'est là qu'il venait passer une partie des
nuits avec mademoiselle de Chevreuse. «J'y allois tous les soirs,
dit-il, et nos vedettes se plaçoient réglément à vingt pas des
sentinelles du Palais-Royal, où le roi logeoit.» Cet hôtel, après
avoir appartenu à la maison de Longueville, fut vendu en 1749 aux
fermiers généraux, qui y établirent le magasin général des tabacs. On
y ouvrit, sous le Directoire, des salles de jeu et un bal qui n'était
fréquenté que par des femmes débauchées. Il est aujourd'hui détruit.

Dans la rue Saint-Thomas du Louvre ont demeuré: Voiture[60], qui avait
une maison voisine de l'hôtel de Rambouillet; la comtesse de Mailly,
maîtresse de Louis XV; le girondin Grangeneuve; le dantoniste Bazire,
etc.

         [Note 60: «Fils d'un riche marchand de vins des halles, qui
         n'avait rien épargné à le faire instruire.» (Guy Patin t. I,
         p. 505.)]

10º Rue _Saint-Nicaise_. Cette rue, qui vient aussi de disparaître
dans la construction de la rue de Rivoli, avait été ouverte dans le
XVIe siècle sur l'emplacement des anciens murs de la ville, et elle se
prolongeait autrefois jusqu'à la galerie du Louvre en s'ouvrant vers
le milieu pour former le côté oriental de la place du Carrousel. On
sait que le crime du 3 nivôse détruisit ou ébranla la partie
septentrionale de cette rue et amena la démolition de la plupart de
ses bâtiments: il ne resta donc de cette partie que sept à huit
maisons voisines de la rue de Rivoli et aujourd'hui détruites[61].
Quant à la partie méridionale, elle fut entièrement démolie pour
agrandir la place du Carrousel. Cette rue, autrefois très-importante,
renfermait de nombreux hôtels: de Roquelaure ou de Beringhen, de
Coigny, d'Elbeuf, qui a été habité sous l'Empire par Cambacérès, etc.
Dans cette rue ont demeuré le conventionnel Duquesnoy, condamné à mort
à la suite des journées de prairial et qui se poignarda après sa   (p.253)
condamnation; le poète impérial Esmenard, le naturaliste Lamétherie,
etc.

         [Note 61: Voyez, dans le chapitre suivant, le palais des
         Tuileries et la place du Carrousel.]

11° Rue du _Dauphin_.--C'était autrefois le cul-de-sac Saint-Vincent;
on lui donna le nom du Dauphin en 1744, parce que le fils de Louis XV
passa par cette rue pour aller à Saint-Roch remercier Dieu de la
guérison de son père. Cette rue, alors fort étroite, ouvrait une
communication très-importante avec la cour du Manège et le jardin des
Tuileries; aussi a-t-elle joué un grand rôle dans les journées
révolutionnaires, surtout au 13 vendémiaire: c'est là que Bonaparte
avait fait dresser sa principale batterie et qu'il mitrailla les
royalistes sur les marches de Saint-Roch. La rue du Dauphin prit alors
le nom de la Convention, qu'elle perdit en 1814 pour reprendre son
ancien nom. On l'a encore appelée du _Trocadero_ de 1825 à 1830.

12° Rue de _Castiglione_.--Nous avons dit que la rue de Castiglione a
été ouverte sur l'emplacement du couvent des Feuillants, d'après un
décret consulaire du 17 vendémiaire an X; mais les constructions ne
commencèrent qu'en 1812. Cette rue est composée, comme la rue de
Rivoli, de maisons ou plutôt de palais uniformes, avec une double
galerie à portiques.

13° Rue de _Luxembourg_, ouverte en 1722 sur l'emplacement de l'hôtel
de Luxembourg. Au n° 15 a demeuré Cambon, le célèbre financier de la
Convention, à qui l'on doit la création du grand livre de la dette
publique; au n° 21 a demeuré le conventionnel Romme, qui se poignarda
comme Duquesnoy après sa condamnation; au n° 27 a demeuré Casimir
Périer.

14° Rue _Saint-Florentin_.--C'est une rue peu ancienne et où néanmoins
se sont accomplis de graves événements. On l'appela d'abord le
_cul-de-sac de l'Orangerie_, et de chétives maisons y abritaient les
orangers des Tuileries. Une partie appartenait, en 1730, à Louis   (p.254)
XV; une autre partie à Samuel Bernard. Ce cul-de-sac devint une rue,
en 1757, lorsque l'on construisit la place Louis XV, et il prit le nom
du comte de Saint-Florentin (Phélipeaux, duc de la Vrillière),
ministre de la maison du roi, qui y fit construire un vaste hôtel, où
il donna des fêtes dignes de sa frivolité. Cet hôtel appartint ensuite
au duc de l'Infantado, grand d'Espagne; il devint propriété nationale
et fut acquis en 1812 par l'ancien évêque d'Autun, Talleyrand-Périgord.
C'est là que cet homme, à qui l'on a attribué plus d'esprit,
d'importance et de rouerie qu'il n'en a eu réellement, a fait la
Restauration de 1814; c'est là qu'il est mort. L'hôtel Saint-Florentin
appartient aujourd'hui à un autre Samuel Bernard, M. de Rothschild, et
se trouve occupé par l'ambassade d'Autriche. Dans la rue
Saint-Florentin a demeuré Pétion.



§ II.

Le faubourg Saint-Honoré.


Ce faubourg, qui prenait dans sa partie supérieure le nom de _faubourg
du Roule_, n'a commencé à se couvrir de maisons que vers le milieu du
XVIIIe siècle; la partie supérieure était même, il y a moins de
cinquante ans, bordée entièrement de jardins et de cultures.
Aujourd'hui, c'est le quartier du monde riche, de la noblesse moderne,
des étrangers opulents. Ses vastes hôtels sont accompagnés de beaux
jardins qui donnent la plupart sur les Champs-Élysées. Il ne s'y est
passé aucun événement important. Le peuple n'a dans ces parages que
quatre à cinq pauvres rues; l'industrie n'y a point porté ses
merveilles et ses misères; enfin ses pavés n'ont jamais été remués par
l'insurrection. Au n° 3 demeurait le gén. Changarnier lorsqu'il fut
arrêté le 2 décembre. Au n° 30 a demeuré Guadet, l'une des gloires de
la Gironde. Au n° 31 est l'hôtel Marbeuf, qui a été habité par Joseph
Bonaparte et où est mort Suchet. Aux nº 41 et 43 est l'hôtel       (p.255)
Pontalba, palais magnifique, bâti en partie sur l'emplacement de
l'hôtel Morfontaine. Au nº 49 est l'hôtel Brunoy, habité en 1815 par
le maréchal Marmont et plus tard par la princesse Bagration. Au nº 51
est mort Beurnonville, ministre de la guerre en 1793, maréchal de
France en 1816. Au nº 55 est l'hôtel Sébastiani, si tristement célèbre
par le meurtre de la duchesse de Praslin: c'est là qu'est mort le
maréchal Sébastiani. Au nº 90 est l'hôtel Beauvau, dans lequel est
mort en 1703 le marquis de Saint-Lambert, le poëte oublié des
_Saisons_, l'amant de madame Du Châtelet et de madame d'Houdetot, le
rival préféré de Voltaire et de Rousseau, dont il fut l'ami. Au nº 118
est mort en 1813 le mathématicien Lagrange.

Les édifices que renferme cette rue sont peu nombreux:

1º _Le palais de l'Élysée_.--C'était, dans l'origine, l'hôtel d'Évreux,
bâti par le comte d'Évreux en 1718. Madame de Pompadour l'acheta,
l'agrandit et l'habita à peine pendant quelques jours. Louis XV en fit
le garde-meuble de la couronne jusqu'en 1773, où il fut vendu au financier
Beaujon, qui y prodigua les ameublements, les tableaux, les bronzes, les
marbres. En 1786, il fut acheté par la duchesse de Bourbon, dont il
prit le nom. Devenu propriété nationale, il fut loué à des
entrepreneurs de fêtes publiques, qui lui donnèrent le nom d'Élysée;
ses appartements furent alors transformés en salles de bal et de jeu.
En 1803, il fut vendu à Murat, qui le céda à Napoléon en 1808.
L'empereur aimait cette habitation, dont l'architecture est aussi
simple qu'élégante et dont les jardins sont magnifiques: il s'y retira
après le désastre de Waterloo; c'est là qu'il signa sa deuxième
abdication; c'est de là qu'il partit pour Sainte-Hélène. A la deuxième
Restauration, l'empereur de Russie en fit sa résidence; puis il fut
donné au duc de Berry. En 1830, il fut compris dans les domaines de la
liste civile. La Constitution de 1848 l'assigna pour résidence au
président de la République; et c'est là en effet qu'habita le      (p.256)
prince Louis-Napoléon Bonaparte jusqu'à son élection au trône
impérial. Depuis cette époque on l'a restauré et agrandi
magnifiquement.

2º L'_église Saint-Philippe-du-Roule_, bâtie en 1769 et qui n'a rien
de remarquable.

3º L'_hôpital militaire du Roule_, établi depuis 1848 dans les
bâtiments des écuries du roi Louis-Philippe.

4º L'_hôpital Beaujon_, fondé en 1784 par le financier Beaujon pour
vingt-quatre orphelins, et transformé en hôpital général en 1795.
C'est un édifice solide, élégant, bien distribué, qui renferme quatre
cents lits.

5º La _chapelle Beaujon_.--Cette chapelle est tout ce qui reste de
l'habitation magnifique et voluptueuse que le financier Beaujon
s'était construite et dont les jardins s'étendaient jusqu'à la
barrière de l'Étoile. Ces jardins, vendus pendant la révolution,
devinrent publics, et l'on y donna des fêtes sous la Restauration.
Bâtiments et jardins sont aujourd'hui détruits et remplacés par un
quartier nouveau, dit de Chateaubriand. Dans une avenue de ce quartier
est mort le romancier Balzac.

Les rues principales qui aboutissent dans le faubourg Saint-Honoré
sont:

1º Rue des _Champs-Élysées_.--Au nº 4 ont habité successivement le
maréchal Serrurier, le maréchal Marmont, le conventionnel Pelet de la
Lozère, qui y est mort en 1841. Au nº 6 a demeuré Junot.

2º Rue de _la Madeleine_.--Au coin de la rue de la Ville-l'Évêque
était l'ancienne église de la Madeleine, qui datait de la fin du XVe
siècle et avait été reconstruite par les soins de mademoiselle de
Montpensier en 1660: elle a été détruite en 1792. Près de cette église
était le couvent des Bénédictines de la Ville-l'Évêque, fondé en 1613
par deux princesses de Longueville.

La rue de la _Ville-l'Évêque_ tire son nom d'une ferme que les     (p.257)
évêques de Paris possédaient depuis le XIIIe siècle. Dans cette rue
ont demeuré Fabre d'Églantine et Amar. Au nº 4 demeure M. Guizot; au
nº 44 M. de Lamartine.

3º Rue d'_Anjou_.--Au nº 6 est mort La Fayette le 20 mai 1834. Au nº
15 est mort Benjamin Constant. Au nº 19 a demeuré l'ex-capucin Chabot,
qui périt avec Danton. Au nº 27 était l'hôtel du marquis de Bouillé,
si célèbre par la fuite de Louis XVI; il fut ensuite habité par l'abbé
Morellet et par le marquis d'Aligre. Au nº 28 était la maison de
Moreau, qui, après le jugement de ce général, fut achetée par Napoléon
et donnée par lui à Bernadotte, «comme si, dit Rovigo[62], cette
maison n'eût pas dû cesser d'être un foyer de conspiration contre
lui.» Au nº 48 était le cimetière de la Madeleine. C'est là que furent
inhumées les victimes de la catastrophe du 30 mai 1770, celles du 10
août, Louis XVI et Marie-Antoinette, enfin les nombreux suppliciés sur
la place Louis XV. Au mois de janvier 1815, des fouilles furent faites
dans ce cimetière: l'on retrouva quelques restes du roi et de la
reine, que l'on transporta à Saint-Denis, et l'on construisit sur cet
emplacement un vaste monument funéraire avec une _chapelle
expiatoire_.

         [Note 62: _Mém._, t. II, p. 98.]

Dans la rue d'Anjou débouche la rue _Lavoisier_, où est morte Mlle
Mars.

4º Rue de _Monceaux_.--A l'extrémité de cette rue, entre les rues de
Chartres, de Valois et le mur d'enceinte, se trouve un vaste jardin
construit en 1778 par le duc d'Orléans, sur les dessins de Carmontel,
et avec d'énormes dépenses. Il est rempli de curiosités, d'objets
d'art et d'arbres rares. En 1794, il fut exploité comme jardin public,
et l'on y a donné des fêtes jusqu'en 1801. Sous l'Empire, il fut placé
dans le domaine de la couronne et rendu, en 1814, à la famille
d'Orléans. Ce délicieux séjour est le dernier des grands jardins   (p.258)
qui existaient autrefois dans Paris. Il a été en 1848 le chef-lieu des
ateliers nationaux.



CHAPITRE XI.

LA RUE DE RIVOLI, LE LOUVRE, LES TUILERIES, LA PLACE DE LA CONCORDE ET
LES CHAMPS-ÉLYSÉES.



§ Ier.

La rue de Rivoli.


La rue de _Rivoli_ forme aujourd'hui la plus belle et la plus longue
rue de Paris, et par l'avenue des Champs-Élysées, d'une part, par la
rue et le faubourg Saint-Antoine d'autre part, elle unit la barrière
de l'Étoile à la barrière du Trône, distantes de près de 8 kilom. Elle
date de deux époques. La première partie, de la place de la Concorde à
la rue de l'Échelle, a été décrétée en 1802 et commencée en 1811. Elle
a été ouverte sur l'emplacement des anciennes écuries du roi, de la
cour du Manège, d'une partie des couvents des Feuillants, des Capucins
et de l'Assomption. Elle borde magnifiquement le jardin des Tuileries.
On y remarque le ministère des finances, vaste bâtiment compris entre
quatre rues et dont la construction a coûté plus de 10 millions. La
deuxième partie, de la rue de l'Échelle à la place Birague, date de
1851, et a été achevée en moins de cinq ans; elle a absorbé ou détruit
les rues Saint-Nicaise, de Chartres, Saint-Thomas-du-Louvre,
Froidmanteau, Pierre Lescot, etc., dont nous avons parlé dans la rue
Saint-Honoré. Après avoir bordé le Louvre, elle coupe successivement
les rues de l'Arbre-Sec, du Roule, Saint-Denis, le boulevard de
Sébastopol, la rue Saint-Martin; elle longe la place de
l'Hôtel-de-Ville et va se confondre, vers la place Birague, avec la
rue Saint-Antoine. De la place de la Concorde à la place du Louvre
elle est composée de maisons uniformes, d'une architecture simple et
peu gracieuse, avec galeries et portiques. Les monuments qu'elle borde
à partir de la place Birague, sont la caserne Napoléon,
l'Hôtel-de-Ville et la tour Saint-Jacques-la-Boucherie, monuments  (p.259)
dont nous avons déjà parlé, puis le Louvre et les Tuileries.



§ II.

Le Louvre.


L'origine du Louvre est inconnue. On croit qu'il existait dans ce
lieu, vers le VIIe siècle, un édifice royal qui, détruit par les
Normands, fut reconstruit par Hugues Capet. Philippe-Auguste le
rebâtit presqu'entièrement et en fit un château-fort destiné à fermer
la rivière et à contenir Paris. Ce château occupait, sur une longueur
de soixante-deux toises, l'espace compris entre la Seine et la place
de l'Oratoire, et, sur une largeur de cinquante-huit toises, l'espace
compris entre le milieu de la cour actuelle du Louvre et le
prolongement de l'ancienne rue Froidmanteau. Sa façade orientale
achevait le mur d'enceinte, qui se terminait par la tour _qui fait le
coin_, en face de la tour de Nesle. La porte principale était à peu
près au milieu de la grande cour actuelle, et en face d'elle s'ouvrait
une rue, dite Jehan-Éverout, qui aboutissait devant l'église
Saint-Germain-l'Auxerrois. Une autre porte se trouvait près de la
rivière. Dans l'intérieur était une cour de trente-quatre toises de
long sur trente-trois de large, au milieu de laquelle s'élevait la
_grosse tour_, qui avait treize pieds d'épaisseur, cent
quarante-quatre de circonférence, et quatre-vingt-seize de hauteur.
Cette tour, si fameuse dans notre histoire, était entourée d'un fossé
et communiquait avec le château par une galerie de pierre; elle
renfermait plusieurs chambres où logèrent d'abord les rois et qui
furent ensuite converties en prisons. Là furent renfermés Ferrand,
comte de Boulogne, fait prisonnier à Bouvines, le comte Guy de
Flandre, Enguerrand de Marigny, Charles-le-Mauvais, etc. Les bâtiments
qui entouraient la grande cour étaient de massives constructions
appuyées sur vingt fortes tours et surmontées de tourelles de diverses
formes; ils renfermaient, outre de grandes salles, une chapelle,   (p.260)
un arsenal, des magasins de vivres, etc.

Bien que le château du Louvre fût le symbole de la suzeraineté des
rois de France, il fut rarement habité par eux. Le mariage de Henri V
d'Angleterre avec la fille de Charles VI y fut célébré. Charles-Quint
y logea pendant son séjour à Paris. A cette époque, François Ier avait
commencé à faire démolir la grosse tour et une partie du château, et à
faire construire sur leur emplacement, d'après les dessins de Pierre
Lescot, un palais moderne qu'on appelle aujourd'hui le _vieux Louvre_
et qui est l'expression la plus brillante et la plus complète de la
renaissance française. Ce palais consistait uniquement en deux
pavillons unis par une galerie et qui sont aujourd'hui le pavillon de
l'Horloge et le pavillon voisin de l'ancienne entrée du musée. La
façade orientale est très-riche et ornée à profusion de sculptures de
Jean Goujon et de Pierre Ponce: c'était celle de la cour d'honneur; la
façade occidentale était très-simple et presque nue, comme devant
donner sur les cours de service, et elle est restée dans cet état
jusqu'en 1857. Tout l'intérieur fut splendidement décoré par les mêmes
artistes, principalement l'escalier dit de Henri II et la grande salle
où l'on admire les cariatides de Jean Goujon. Quant aux parties de
l'ancien château féodal qui ne gênaient pas le palais moderne, elles
furent conservées et ne disparurent entièrement que sous Louis XIV.

Henri II continua l'oeuvre de son père: il fit ajouter au pavillon du
midi une aile dirigée vers la Seine (galerie d'Apollon), et dont
Pierre Lescot fut encore l'architecte. A sa mort, le palais des
Tournelles, qui était le séjour des rois de France depuis Charles VII,
fut abandonné, et François II, Charles IX, Henri III habitèrent le
Louvre. Charles IX acheva l'aile méridionale et la compléta par le
pavillon dit de la Reine; il fit aussi commencer l'aile en retour sur
le bord de la rivière jusqu'au pavillon des Campanilles: c'est le
commencement de la galerie dit Louvre et l'oeuvre de Ducerceau. Le (p.261)
19 août 1572, en l'honneur du mariage de Henri de Navarre avec
Marguerite de Valois, un grand tournoi fut exécuté dans la cour du
Louvre, et, cinq jours après, Charles IX, sa mère, son frère et les
Guise donnèrent dans ce palais le signal de la Saint-Barthélémy. «Les
protestants, dit Mézeray, qui étaient logés dans le Louvre, ne furent
pas épargnés; après qu'on les eut désarmés et chassés des chambres où
ils couchaient, on les égorgea tous, les uns après les autres,
et on exposa leurs corps tout nus à la porte du Louvre; la reine mère
était à une fenêtre et se repaissait de ce spectacle.» Une tradition,
qui n'a d'autre garant que Brantôme, raconte que le roi tira lui-même
sur les huguenots qui s'enfuyaient; si cette tradition est vraie, ce
serait du pavillon de la Reine que Charles IX aurait commis ce crime;
et, pendant la révolution, on a vu, au-dessous de la fenêtre qui est à
l'extrémité méridionale de la galerie d'Apollon, un poteau portant
cette inscription: _c'est de cette fenêtre que l'infâme Charles IX,
d'exécrable mémoire, a tiré sur le peuple avec une carabine_.

C'est du Louvre que s'enfuit Henri III, cerné par les barricades de la
Ligue. En 1591, le duc de Mayenne fit pendre dans la salle des
cariatides quatre des Seize. C'est dans une salle du Louvre que se
tinrent les États-Généraux en 1593.

Henri IV continua d'habiter le Louvre: il eut le premier la pensée de
réunir ce palais aux Tuileries, qui venaient d'être construites et qui
n'étaient, dans la pensée des fondateurs, qu'une maison de plaisance
hors de la ville, sans liaison aucune, soit avec le nouveau palais du
Louvre, soit avec la partie de l'ancien château féodal qui était
encore debout. «La galerie des Tuileries, dit Sauval, est un ouvrage
que Henri IV vouloit pousser tout le long de la rivière jusqu'au
palais des Tuileries, qui faisoit alors partie du faubourg
Saint-Honoré, afin, par ce moyen, d'être dehors et dedans la ville
quand il lui plairoit et de ne se pas voir enfermé dans des        (p.262)
murailles où l'honneur et la vie de Henri III avoient presque dépendu
du caprice et de la frénésie d'une populace irritée.» Il fit donc
continuer la galerie commencée par Charles IX jusqu'au pavillon du
grand guichet. «Son intention, dit Palma Caillet, était de consacrer
la partie inférieure de la galerie à l'établissement de diverses
manufactures et au logement des plus experts artistes de toutes les
nations.»

Louis XIII habita le Louvre. C'est sur le pont-levis qui faisait face
à l'église Saint-Germain que le maréchal d'Ancre fut assassiné sous
les yeux du jeune roi, qui, de sa fenêtre, complimenta les meurtriers.
Sous ce règne, on ajouta au vieux Louvre la partie qui va du pavillon
de l'Horloge au pavillon du nord; on commença les façades intérieures
des deux corps de bâtiments du nord et du midi, et l'on projeta de
remplacer l'entrée du château féodal par une façade magnifique, au
levant; de sorte que le plan carré de la cour du Louvre est l'oeuvre
des architectes de Louis XIII, Lemercier et Sarrazin.

Louis XIV, après les troubles de la Fronde, habita le Louvre pendant
quelques années: alors on fit disparaître la sombre porte aux quatre
tours rondes qui regardait Saint-Germain, et à sa place on
construisit, de 1666 à 1670, la fameuse colonnade de la face
extérieure du levant, oeuvre de Perrault et l'un des plus parfaits
monuments qui existent au monde[63]. On commença aussi, sur les plans
du même architecte, les faces extérieures des corps de bâtiments   (p.263)
du nord et du midi; mais celles-ci restèrent, comme les faces
intérieures, inachevées, dégradées, sans toiture, protégées à peine
par quelques planches; et la grande cour ne fut, pendant un siècle et
demi, qu'un amas immonde de gravois et d'ordures. Enfin, on continua
la grande galerie de la Seine depuis le pavillon du grand guichet
jusqu'aux Tuileries, et les deux palais se trouvèrent ainsi en partie
réunis.

         [Note 63: On détruisit alors en partie l'_hôtel du
         Petit-Bourbon_, qui était situé sur l'emplacement de la
         Colonnade entre la rivière et l'ancienne rue Jehan Everout.
         Cet hôtel, bâti sur les ruines d'une maison qui avait
         appartenu au surintendant Marigny, était la demeure du fameux
         connétable de Bourbon, sur lequel il fut confisqué. A sa
         mort, on fit peindre de jaune la porte, le seuil et les
         fenêtres: «C'était la coutume, dit le Dictionnaire de
         Trévoux, pour déclarer un homme traître à son roi.» Cet hôtel
         avait une vaste galerie où l'on établit un théâtre pour les
         ballets et les fêtes de la cour. Henri III donna ce théâtre à
         des bouffons italiens «qui avaient tel concours, dit
         l'Estoile, que les quatre meilleurs prédicateurs de Paris
         n'en avaient tous ensemble quand ils prêchaient.» Cette
         galerie fut le lieu d'assemblée des États-Généraux de 1614.
         En 1645, elle redevint un théâtre pour des comédiens italiens
         et fut donnée à Molière en 1658: c'est là qu'il fit jouer
         l'_Étourdi_ et le _Dépit amoureux_. La partie conservée de
         l'hôtel du Petit-Bourbon a servi de garde-meuble jusqu'en
         1758, où elle fut détruite.]

Pendant le règne de Louis XV, on ne fit au Louvre, outre les travaux
nécessaires pour empêcher sa ruine, que la façade septentrionale de la
cour, qui fut prolongée depuis l'avant-corps jusqu'à la colonnade par
Gabriel. Sous Louis XVI, on eut l'idée de faire du Louvre un grand
musée de peinture et de sculpture, idée qui ne fut mise à exécution
que sous la République. Quand la révolution arriva, ce palais était
occupé: par les quatre académies, qui tenaient leurs séances dans les
salles du rez-de-chaussée donnant sur l'ancienne place du Muséum, par
l'imprimerie royale, par les ateliers des médailles, qui étaient
placés sous la grande galerie, par les expositions de peinture qui se
faisaient dans la galerie d'Apollon, enfin par des logements et
ateliers concédés à des peintres et à des sculpteurs.

Un décret de la Convention transforma le Louvre en musée de peinture
et de sculpture: l'ouverture en fut faite le 24 thermidor an II. Ce
musée se composait alors d'environ cinq cents tableaux des premiers
maîtres, provenant des palais royaux et des églises, et qui furent
placés dans la grande galerie. Nos victoires dans les Pays-Bas et  (p.264)
en Italie l'enrichirent de nouveaux chefs-d'oeuvre. En 1800, Bonaparte
y ajouta le musée des Antiques. Quand il fut empereur, il ne se
contenta pas de compléter le musée, qui, en 1814, renfermait douze
cent vingt-quatre tableaux, outre la Vénus de Médicis, l'Apollon
Pythien, le Laocoon, etc.; il résolut d'achever «l'oeuvre des sept
rois, ses prédécesseurs,» en terminant le Louvre. Alors il fit
restaurer, raccorder, compléter les quatre faces de la cour du Louvre,
et, pour la première fois, le monument, quoique inachevé, présenta un
ensemble plein d'harmonie et de majesté. Il fit aussi commencer la
galerie septentrionale parallèle à la galerie de la rivière et qui
devait, comme celle-ci, rejoindre les Tuileries. Enfin, son projet
était de ne faire des Tuileries et du Louvre qu'un palais unique, le
plus vaste et le plus magnifique du monde, en coupant le grand espace
qui les sépare par un corps de bâtiments transversal, lequel aurait
corrigé aux yeux le défaut de parallélisme de deux monuments. Tout
cela ne put être fait; la cour et les abords du Louvre, avec
l'intervalle qui sépare ce palais de celui des Tuileries, restèrent un
assemblage de maisons en ruines, de constructions interrompues, de
rues à moitié démolies, de masures provisoires.

On sait comment l'invasion étrangère dépouilla le musée de ses
principaux chefs-d'oeuvre. La Restauration ne fit rien pour
l'achèvement du Louvre. Sous Louis-Philippe, de grandes améliorations
furent faites dans l'intérieur du palais: on restaura les appartements
habités par Henri II, Charles IX et Henri IV; on créa un musée des
antiquités égyptiennes et assyriennes, un musée naval, un musée des
peintres espagnols, etc. Mais la cour du Louvre resta un cloaque à
peine pavé, et on éleva maladroitement, dans ce palais pleins des
souvenirs de François Ier, de Henri IV, de Louis XIV et de Napoléon,
une statue au duc d'Orléans, statue très-mauvaise, et qui a disparu en
1848. Depuis 1852, la réunion si longtemps projetée des deux       (p.265)
palais a été commencée, par les ordres de Napoléon III, et d'après les
plans de Visconti, et elle se trouve aujourd'hui presque complétement
opérée. Le défaut de parallélisme est en partie dissimulé par la
construction de deux vastes séries de bâtiments ou de palais qui ôtent
à la place sa trop grande étendue, et par deux jardins intermédiaires
qui doivent être ornés des statues de Louis XIV et de Napoléon. Le
fond de la place est formé par l'ancienne façade occidentale du vieux
Louvre, façade dont nous venons de parler, et qui a été mise en
harmonie avec les bâtiments nouveaux. Il serait impossible d'énumérer
maintenant, et avant que tout ne soit terminé, les innombrables
détails d'architecture et de sculpture de cette immense agglomération
de palais, qui sont comme sortis de terre en moins de quatre ans, et
qui doivent renfermer deux ministères, une bibliothèque, des écuries,
une salle d'exposition, etc. Contentons-nous de dire pour ce qui
regarde l'ancien Louvre que la façade méridionale de la grande
galerie, dont les charmants détails de sculpture avaient presque
entièrement disparu, a été entièrement restaurée, que la cour du
Louvre a été enfin nivelée, pavée, décorée, et doit être ornée d'une
statue de François Ier; enfin, que le musée, mieux disposé, enrichi de
nouveaux chefs-d'oeuvre, débarrassé des expositions annuelles de
peinture, présente aujourd'hui, malgré les pertes irréparables de
1815, la plus belle, la plus glorieuse collection d'objets d'art qui
existe au monde.



§ III.

La place du Carrousel, le palais et le jardin des Tuileries.


La place du Carrousel, le palais et le jardin des Tuileries ont été
construits sur des terrains vagues où s'élevaient, au XIIIe siècle,
plusieurs fabriques de tuiles. Dans le siècle suivant, Pierre
Desessarts, prévôt de Paris, y avait un logis et quarante arpents de
terre labourable qu'il donna à l'hospice des Quinze-Vingts. Au     (p.266)
commencement du XVIe siècle, Neuville de Villeroy, secrétaire des
finances, fit bâtir dans ce lieu un bel hôtel, que François Ier acheta
pour sa mère, la duchesse d'Angoulême, et où celle-ci demeura pendant
quelques années. Catherine de Médicis, après la mort de son mari,
étant venue habiter le Louvre, fit l'acquisition de cet hôtel et de
plusieurs propriétés voisines, et, sur leur emplacement, elle fit
construire, par Philibert Delorme, le _palais des Tuileries_. Ce
palais se composait alors d'un gros pavillon surmonté d'une coupole
auquel attenaient deux corps de logis terminés chacun par un autre
pavillon: édifice plein de simplicité et d'élégance, dont l'unité se
trouve aujourd'hui détruite par les constructions disparates qu'on y a
ajoutées. Il avait pour dépendances: au levant, des terres cultivées
qui s'étendaient jusqu'à la rue Saint-Nicaise prolongée jusqu'à la
rivière; au couchant, un vaste jardin d'agrément ayant les limites du
jardin actuel et dans lequel on trouvait un bois, un étang, une
orangerie, un labyrinthe, une volière, des écuries et logements pour
les valets, etc. Le palais était complétement isolé de ses
dépendances, c'est-à-dire qu'il était séparé et des terrains de la rue
Saint-Nicaise et du jardin d'agrément par deux murailles, le long
desquelles étaient pratiquées deux ruelles, la première située dans le
prolongement de la rue des Pyramides et qu'on appelait rue des
Tuileries.

Catherine de Médicis ne vit pas l'achèvement de ce palais, dans lequel
elle n'habita pas. Henri III en fit quelquefois sa maison de plaisance
c'est par là qu'il s'enfuit de Paris en 1588. Sous Henri IV et sous
Louis XIII, on le prolongea du côté du midi par un vaste corps de
bâtiment, auquel fut ajouté un gros pavillon (pavillon de Flore):
c'est l'oeuvre barbare de Ducerceau, qui ne s'inquiéta nullement de la
mettre en harmonie avec celle de Delorme. Sous Louis XIV, on fit du
côté du nord un corps de bâtiment et un pavillon (pavillon Marsan) (p.267)
symétriques; on changea la forme du dôme qui surmontait le pavillon du
milieu; on commença la galerie du bord de l'eau pour joindre les
Tuileries au Louvre; enfin, on fit sur l'ensemble du palais des
restaurations et décorations qui avaient pour but de lui rendre une
sorte de régularité et qui sont l'oeuvre de Levau. Ces changements
donnèrent à l'édifice un développement de 168 toises au lieu de 86
qu'il avait dans l'origine. On fit aussi des améliorations à
l'intérieur: la plus remarquable fut la construction (1662), sur les
dessins de Veragani, d'une salle de spectacle, dite salle des
machines, et qui était la plus vaste de l'Europe. Elle pouvait
contenir sept à huit mille spectateurs et occupait toute la largeur de
l'aile septentrionale: la scène avait 41 mètres de profondeur et 11 de
hauteur; la salle avait 30 mètres de profondeur sur 16 de largeur et
16 de hauteur. C'est là que fut représentée la _Psyché_ de Molière.
Nous en reparlerons.

Malgré tous ces embellissements, et bien que ce palais fût regardé
comme l'habitation officielle des rois de France, les Tuileries ne
furent habitées que passagèrement par Henri IV, par Louis XIII et par
Louis XIV, et lorsque celui-ci eut transporté sa résidence à
Versailles, elles parurent définitivement abandonnées.

Sous Louis XIII et sous Louis XIV, les dépendances du palais subirent
aussi de grands changements. Dans les terrains voisins de la rue
Saint-Nicaise, on fit un jardin d'agrément dit de Mademoiselle, parce
qu'il fut planté par les soins de mademoiselle de Montpensier, qui
habita pendant quelque temps les Tuileries. En 1662, Louis XIV le fit
détruire et ouvrir sur son emplacement une vaste place, où il donna la
fameuse fête équestre ou _carrousel_, d'où cette place a pris son nom.
Quant au jardin des Tuileries, Louis XIII le ferma par une muraille,
un fossé et un bastion voisin de la porte de la Conférence; puis il y
fit bâtir de petites maisons, où il logeait ses favoris, comme le  (p.268)
valet de chambre Renard, dont nous avons parlé (_Hist. gén. de Paris_,
p. 66). Ces maisons furent le théâtre de plus d'une orgie, de plus
d'un scandale: c'est là que les chefs de la Fronde faisaient les
assemblées que Mazarin appelait _sabbats_[64]. Sous Louis XIV, Lenôtre
changea toute l'ordonnance de ce jardin: il le réunit au palais,
enleva la muraille, planta le bois, construisit les terrasses, enfin
lui donna cet air de majesté et d'élégance qui en fit sur-le-champ le
rendez-vous et la promenade favorite des Parisiens. «Dans ce lieu si
agréable, dit une lettre de 1692, on raille, on badine, on parle
d'amours, de nouvelles, d'affaires et de guerres. On décide, on
critique, on dispute, on se trompe les uns les autres, et avec tout
cela le monde se divertit.» Le jardin avait alors à peu près l'aspect
que nous lui voyons aujourd'hui, excepté: 1º aux deux extrémités
occidentales, où était l'orangerie et plusieurs bâtiments qui, du
temps de Napoléon, ont été démolis pour prolonger les terrasses
voisines; 2º le long de la terrasse des Feuillants, où, à la place de
cette grande promenade vide que l'on remplit dans l'été avec des
caisses d'orangers, étaient des parterres et des tapis de gazon, qui
ont été détruits en 1793; 3º du côté de la rue de Rivoli, où était un
grand mur couvert de charmilles qui fermait la terrasse des
Feuillants, dont nous avons parlé (voir rue Saint-Honoré, p. 243), et
dont le jardin n'était séparé de celui des Tuileries que par une cour
longue occupant l'emplacement de la rue de Rivoli. Cette cour      (p.269)
avait son entrée dans la rue du Dauphin, communiquait avec le jardin des
Tuileries, près du château, et avait à son extrémité des écuries
bâties par Catherine de Médicis. Au couchant du couvent des Feuillants
étaient les jardins des Capucins et de l'Assomption (voir rue
Saint-Honoré, p. 242 et 244), qui bordaient aussi le jardin des
Tuileries.

         [Note 64: Poussin habita l'une de ces maisons: «Je fus
         conduit, le soir, raconte-t-il, dans l'appartement qui
         m'avait été destiné: c'est un petit palais, car il faut
         l'appeler ainsi. Il est situé au milieu du jardin des
         Tuileries. Il y a en outre un beau jardin rempli d'arbres à
         fruits, avec une quantité de fleurs, d'herbes et de
         légumes.... J'ai des points de vue de tous les côtés, et je
         crois que c'est un paradis pendant l'été....»]

Louis XV habita les Tuileries pendant sa minorité. Alors la muraille
qui fermait le jardin au couchant fut remplacée par une grille et par
un _pont tournant_. On construisit aussi, sur l'emplacement des
écuries de Catherine de Médicis, un vaste bâtiment renfermant
l'Académie royale d'équitation pour les jeunes gentilshommes, qui
venaient y apprendre, en outre, la danse, l'escrime et les
mathématiques. Ce bâtiment est le fameux _Manége_ qui a joué un si
grand rôle dans la révolution; il avait une porte sur la terrasse des
Feuillants. En 1730, la salle des machines fut donnée à
l'architecte-décorateur Servandoni, qui y fit représenter, pendant
quinze ans, des pantomimes qui eurent le plus grand succès. En 1764,
l'Opéra y fut établi, en attendant la reconstruction de la salle du
Palais-Royal. En 1770, on y installa la Comédie-Française, en
attendant la construction de la salle dite aujourd'hui Odéon; elle y
resta douze ans. C'est là que, le 30 mars 1778, Voltaire reçut, en
face de la cour, en face du prince qui fut Charles X, le triomphe qui
présageait la révolution! De 1782 à 1789, la salle resta vide: une
troupe italienne venait à peine de s'y installer qu'on la fit déloger
pour faire place à Louis XVI, que le peuple ramenait du château de
Versailles.

Depuis le commencement du siècle, les alentours des Tuileries avaient
subi de grands changements: la place du Carrousel avait été partagée
en plusieurs places, cours et rues; l'espace compris entre la grille
actuelle et le château était occupé par trois cours: au sud, la cour
des Princes, au milieu, la cour Royale, au nord, la cour des Suisses;
toutes trois irrégulières et fermées par des bâtiments. La cour    (p.270)
Royale s'ouvrait à l'intérieur par une grande porte pratiquée dans une
muraille crénelée et garnie d'une galerie de bois; elle était bordée à
droite et à gauche par deux corps de bâtiments irréguliers qui la
séparaient des deux cours voisines, mais sans toucher au palais. Au
levant de ces trois cours était une rue dite du Carrousel et qui était
le prolongement de la rue de l'Échelle: elle aboutissait à la place du
Carrousel, formée de deux carrés inégaux, le petit Carrousel et le
grand Carrousel, qui se confondait au levant avec la rue
Saint-Nicaise. Ce grand Carrousel était situé en face de la cour
Royale: du côté du nord il communiquait avec une large rue dite cour
du Bord de l'eau (en face de la cour des Princes), par laquelle on
atteignait le quai et la rivière, mais en passant sous la galerie du
Louvre et par les guichets, alors fermés et gardés.

La révolution de 1789 vint donner au palais des Tuileries son
importance et sa célébrité. Cet édifice, qui semblait le temple de la
monarchie et qui néanmoins avait été si rarement habité par les rois
de l'ancien régime, devint dès lors le séjour des différents pouvoirs
qui ont gouverné la France pendant soixante années.

L'Assemblée nationale s'était installée au Manége, lequel avait trois
entrées, par la rue Saint-Honoré, par la cour du Dauphin, par la
terrasse des Feuillants; alors cette terrasse et le jardin entier
devinrent le théâtre de rassemblements continuels. Quand la famille
royale fit la tentative de fuite qui échoua à Varennes, ce fut par la
cour Royale qu'elle sortit et sur la place du petit Carrousel qu'elle
se donna rendez-vous. Quand elle revint, ce fut par le pont Tournant
et par le jardin, qu'envahissait une foule menaçante, qu'elle rentra
aux Tuileries. Alors, et pour empêcher les insultes à la famille
royale, le jardin fut fermé au public pendant plusieurs mois, moins la
terrasse des Feuillants, qu'on appelait _terrain national_. Nous   (p.271)
avons raconté ailleurs la marche que suivit le peuple quand il envahit
le palais dans la journée du 20 juin, comment il l'attaqua et le prit
dans la journée du 10 août. Alors les bâtiments des trois cours furent
incendiés et détruits, excepté du côté de la rue de l'Échelle, où le
massif qui touchait le château et dans lequel se trouvait l'imprimerie
de l'Assemblée fut conservé.

La Convention nationale siégea au Manége depuis le 22 septembre 1792
jusqu'au 10 mai 1793: ce fut donc dans cette salle qu'eut lieu le
procès de Louis XVI. Au 10 mai, elle se transporta dans le palais des
Tuileries et y siégea jusqu'à la fin de sa session. La salle des
séances fut construite sur l'emplacement de la salle des machines,
c'est-à-dire de ce royal théâtre inauguré par la _Psyché_ de Molière
et où Voltaire avait été couronné. Cette salle, construite à la hâte,
avait la forme d'un parallélogramme étroit et peu commode: «Elle
ressemblait, dit Prud'homme, non au sanctuaire des lois, à l'aréopage
de la République, mais à une vaste école de droit à l'usage de
quelques centaines de juristes.» Les tribunes publiques placées vers
le plafond dans les deux extrémités, pouvaient contenir deux à trois
mille personnes. L'entrée principale était voisine de la terrasse des
Feuillants; «le beau vestibule de Philibert Delorme, dit Prud'homme,
le magnifique escalier rebâti sous les yeux de Colbert, l'ancienne
chapelle devenue un temple à la liberté, ne conduisent qu'à une porte
latérale et à un couloir, par lequel on arrive aux gradins quarrés
longs où siége la Convention.» C'est là que sont passées les plus
terribles journées de la révolution, le 31 mai, le 9 thermidor, le 12
germinal, le 1er prairial, le 13 vendémiaire, etc. Le gouvernement
s'installa dans les autres parties du palais: dans l'aile méridionale
siégèrent le comité de salut public, les comités des finances et de la
marine, etc.; dans le pavillon du milieu, le comité de la guerre;  (p.272)
dans l'aile septentrionale, les comités de législation, d'agriculture,
d'instruction publique, etc. Le comité de sûreté générale s'installa
dans l'hôtel de Brienne, situé sur la place du Carrousel et qui a été
détruit en 1808.

A la Convention succéda, dans la grande salle des Tuileries, le
conseil des Anciens; le conseil des Cinq-Cents siégea au Manége: ils
restèrent dans ces deux édifices jusqu'à la révolution du 18 brumaire.
Le 19 février 1800, le premier consul Bonaparte vint prendre demeure
dans le palais des rois: il habita toute la partie comprise entre le
pavillon de Flore et celui de l'Horloge, c'est-à-dire celle qui avait
été occupée par Louis XVI et le comité du salut public, et où depuis
furent placés les appartements de Louis XVIII, de Charles X et de
Louis-Philippe. Les appartements du rez-de-chaussée, du côté du
jardin, furent destinés à Joséphine. Lebrun occupa le pavillon de
Flore; Cambacérès alla se loger sur la place du Carrousel, dans
l'hôtel d'Elbeuf. Le conseil d'État siégea dans une partie de la
grande galerie, à côté de l'appartement de Bonaparte. Alors on fit
disparaître les traces des boulets du 10 août et les inscriptions
révolutionnaires qui étaient sur les portes du château; on détruisit
la salle de la Convention, dont on fit plus tard une chapelle et une
salle de spectacle; on déblaya les bâtiments ruinés de la cour des
Suisses, de la cour Royale, de la cour des Princes, et l'on en fit une
seule et vaste cour où Bonaparte fit manoeuvrer ses soldats. On
détruisit le Manége, la cour du Dauphin, etc., et sur leur emplacement
on ouvrit, ainsi que nous l'avons vu, les rues de Rivoli et de
Castiglione.

Cependant la place du Carrousel était restée à peu près ce qu'elle
était avant 1789: l'explosion de la machine infernale en commença le
dégagement; la partie occidentale de la rue Saint-Nicaise fut presque
entièrement détruite, sauf quelques maisons entre les rues de Rivoli
et Saint-Honoré, qui ont subsisté jusqu'en 1853; alors la rue du   (p.273)
Carrousel disparut, et la place se trouva agrandie de telle sorte
qu'on put y faire manoeuvrer une armée et éviter dorénavant les
attaques embusquées d'un nouveau 10 août. Sous l'Empire, on sépara
cette place de la cour des Tuileries par une longue grille, devant
laquelle on éleva en 1803, à la gloire de l'armée, un arc de triomphe,
qui est l'oeuvre de Percier et de Fontaine. Enfin, on commença la
réunion des Tuileries et du Louvre par une grande rue, qui devait
être, dans la pensée impériale, une grande place, et qui est devenue,
depuis l'achèvement du Louvre, la place Napoléon III.

Il s'est fait, depuis cette époque jusqu'à nos jours, un si étrange
va-et-vient de royautés triomphantes, de royautés déchues, dans cette
grande hôtellerie des Tuileries, qu'il suffira de les énumérer par
quelques dates. En 1814, le 29 janvier, adieux de Napoléon à la garde
nationale, à laquelle il confie sa femme et son fils; le 29 mars,
départ de l'impératrice et du roi de Rome; le 3 mai, entrée de Louis
XVIII dans ce palais, que son frère avait quitté vingt-deux ans
auparavant pour aller au Temple. En 1815, le 20 mars, fuite du même
roi devant l'échappé de l'île d'Elbe, qui, vingt heures après, vient
prendre sa place; le 12 juin, départ de Napoléon pour Waterloo; le 23
juin, Fouché et son gouvernement provisoire s'installent aux
Tuileries; le 8 juillet, retour de Louis XVIII. En 1830, le 29
juillet, prise des Tuileries par le peuple insurgé. En 1831, le 16
octobre, Louis-Philippe s'établit dans ce palais. En 1848, le 24
février, fuite de ce roi et prise des Tuileries par le peuple, qui
inscrit sur les murs: _Hôtel des Invalides civils_. Depuis cette
époque jusqu'en 1852 le palais reste inhabité, sauf le pavillon
Marsan, où l'on place l'état major de la garde nationale. Enfin en
1852 il est restauré avec une grande magnificence, et après le
rétablissement de l'empire, Napoléon III vient y prendre séjour.



§ IV.                                                              (p.274)

La place de la Concorde, les Champs-Élysées, l'Arc de l'Étoile.


Au commencement du XVIIe siècle, tout le terrain compris entre la
Seine et les Champs-Élysées était une vaste culture, ouverte seulement
par quelques sentiers et bornée au couchant par les villages
pittoresques de Chaillot et du Roule. En 1628, Marie de Médicis fit
construire sur ce terrain, le long de la rivière, depuis la porte de
la Conférence jusqu'à Chaillot, une promenade composée de trois allées
d'arbres, bordée de fossés revêtus de pierre et fermée par deux
grilles. On l'appela le _Cours-la-Reine_ et il devint le rendez-vous
des seigneurs et des dames de la cour, auxquels il était réservé: on
ne s'y promenait qu'en voiture ou à cheval, et Sauval dit que les
cavaliers y avaient continuellement le chapeau à la main. En 1670, on
planta d'arbres tous les terrains qui étaient en culture jusqu'au
faubourg Saint-Honoré, mais en leur laissant leur aspect pittoresque,
leurs gazons, leurs inégalités, leurs petits sentiers et même leurs
baraques de chaume: c'était une sorte de jardin anglais auquel on
donna le nom de Champs-Élysées. Un nouveau _cours_ y fut ouvert dans
l'axe de la grande allée des Tuileries: «Ses belles allées, dit
Piganiol, s'étendent jusqu'au Roule et aboutissent en forme d'_étoile_
à une hauteur d'où l'on découvre une partie de la ville et des
environs.» Cette promenade si attrayante n'en resta pas moins un
désert pendant plus d'un siècle; les quartiers voisins étaient encore,
à cette époque, hors de la ville et peu habités; les Champs-Élysées
étaient un refuge pour les malfaiteurs; enfin, pour s'aventurer dans
ces allées, dans ces bosquets, il fallait traverser les mares de boue
qui les séparaient des Tuileries. En 1748, Louis XV ordonna d'élever
la statue que la ville de Paris venait de lui voter «sur l'emplacement
situé entre le fossé qui termine le jardin des Tuileries, l'ancienne
porte et le faubourg Saint-Honoré, les allées de l'ancien et du    (p.275)
nouveau cours et le quai qui borde la Seine.» La statue, modelée par
Bouchardon, ne fut achevée qu'en 1763. Alors la place dite de _Louis
XV_ fut découpée par l'architecte Gabriel en fossés plantés d'arbres
avec balustrades et petits pavillons, et, pour la fermer du côté du
nord, on commença la construction des deux vastes palais que nous
voyons aujourd'hui, et dont l'un fut destiné au garde-meuble. En même
temps, on déplanta tous les Champs-Élysées, on nivela le terrain et on
le replanta en quinconces, avec de nouvelles allées dites de
_Marigny_, de _Gabriel_, d'_Antin_, des _Veuves_, etc. Tout cela fut
exécuté par les ordres du marquis de Marigny, frère de la marquise de
Pompadour. La place Louis XV commença alors à prendre de la vie; mais
elle n'était pas achevée quand elle fut sinistrement inaugurée, en
1770, par les fêtes du mariage du dauphin. La révolution arriva et lui
donna une sanglante célébrité: au 14 juillet, les Gardes françaises en
chassèrent les troupes royales; le 10 août, les derniers Suisses
échappés des Tuileries s'y firent tuer en combattant; le 11 août, la
statue de Louis XV fut abattue, et à sa place fut dressée une grande
statue de plâtre peint, oeuvre de Lemot, et figurant la Liberté assise
et coiffée du bonnet phrygien; le 23 août, le conseil général de la
commune ordonna que la guillotine serait dressée sur cette place pour
l'exécution des conspirateurs royalistes: le hideux instrument de mort
y resta en permanence pendant deux ans et y faucha plus de quinze
cents têtes. C'est là qu'ont été exécutés Louis XVI, Marie-Antoinette,
les Girondins, Charlotte Corday, madame Roland, Barnave, Danton,
Hébert, Robespierre, les membres de la Commune de Paris, les condamnés
de prairial, Soubrany, Bourbotte, Duroy, etc. La place avait pris le
nom de la _Révolution_, et, en 1795, elle fut décorée des beaux
chevaux de Marly, qui sont à l'entrée de la grande allée.

Sous le Directoire, la gigantesque statue qui, les pieds dans le   (p.276)
sang, avait présidé aux sacrifices révolutionnaires, fut détruite; on
décréta l'érection d'une colonne triomphale à la gloire de nos armées,
colonne dont pas une pierre ne fut posée; enfin l'on donna à la place
le beau nom de _la Concorde_. Sous l'Empire et la Restauration, on ne
fit rien pour l'embellissement de cette place, qui, mal pavée et mal
nivelée, devint peu à peu impraticable. En 1826, elle fut donnée à la
ville de Paris, qui y fit élever deux fontaines monumentales, des
statues, des colonnes rostrales, formant une sorte de décoration
d'opéra d'un goût équivoque, mais séduisant. On y construisit aussi le
piédestal d'un monument qui devait être consacré à Louis XVI; mais la
révolution de juillet le fit disparaître, et, sur son emplacement, on
dressa, en 1836, l'_obélisque de Louqsor_[65], monument jadis élevé
dans Thèbes à la gloire de Sésostris et qui est un souvenir de notre
expédition d'Égypte. Du pied de cet obélisque on jouit d'une des plus
belles perspectives qui soient au monde: au nord, c'est la rue Royale,
magnifiquement terminée par l'église de la Madeleine; au levant, c'est
le jardin et le château des Tuileries; au sud, c'est la Seine avec le
pont de la Concorde, que termine le palais Bourbon; au couchant, c'est
la grande allée des Champs-Élysées, qui est couronnée par l'Arc de
triomphe de l'Étoile. Depuis ces embellissements, les Champs-Élysées,
où l'on a bâti un cirque hippique, un théâtre, des fontaines, des
cafés, sont devenus une promenade très-populaire et très-fréquentée.
C'est là que se font les fêtes publiques, les grandes entrées
triomphales, la promenade de Longchamp, etc. Enfin depuis 1852, on a
fait disparaître de la place de la Concorde les fossés qui en
coupaient inutilement l'étendue, et l'on a construit dans les
Champs-Élysées le _palais de l'Industrie_ où s'est fait en 1855    (p.277)
la grande exposition universelle. Les Champs-Élysées et la place de la
Concorde ont été, dans ces derniers temps, le théâtre d'événements
remarquables: là, le 25 février 1848, Louis-Philippe, qui venait de
signer une inutile abdication, fuyant l'insurrection qui s'emparait
des Tuileries, est monté dans la modeste voiture qui l'emporta dans
l'exil.

         [Note 65: Ce monolithe a 22 m. 83 c. de hauteur. Son poids
         total est de 220,528 kil.]

Deux beaux monuments, oeuvres de Gabriel, et imités de la colonnade du
Louvre, décorent le côté septentrional de la place de la Concorde:
l'un est l'hôtel Crillon, propriété particulière; l'autre est l'_hôtel
du ministère de la marine_: celui-ci renfermait jadis le garde-meuble,
c'est-à-dire un trésor rempli de richesses plus curieuses qu'utiles,
comme les diamants de la couronne, la chapelle en or du cardinal
Richelieu, des vases donnés par les princes orientaux, des armures,
des tapisseries, etc. Le 17 septembre 1792, ce garde-meuble fut volé,
mais l'on retrouva la plus grande partie des objets dérobés, et le
trésor se compose encore aujourd'hui d'une valeur de 21 millions.

La grande allée des Champs-Élysées, qui forme la plus belle entrée de
la capitale, se termine par la barrière de l'Étoile, qui mène à
Neuilly. Au delà de cette barrière se trouve un arc de triomphe élevé
à la gloire des armées françaises et l'un des plus complets monuments
de l'Europe. Il fut commencé sur les dessins de Chalgrin, et la
première pierre en fut posée le 15 août 1806. Les travaux, interrompus
en 1814, furent repris en 1823, époque où l'on voulut consacrer ce
monument à la mémoire de l'expédition d'Espagne; interrompus de
nouveau en 1830, ils furent repris en 1832, sous la direction de M.
Blouet, et achevés en 1836. Sa hauteur est de 50 mètres; sa largeur,
de 45; son épaisseur, de 22. C'est le plus colossal monument de ce
genre qui existe au monde, et il tire de sa situation sur une
éminence, à l'extrémité de l'avenue des Champs-Élysées, un caractère
indéfinissable de grandeur et de majesté. Chacune des grandes      (p.278)
faces présente deux groupes de sculpture qui expriment l'histoire de
la France de 1792 à 1814: des bas-reliefs figurent les principaux
événements de nos grandes guerres; enfin, sur les faces intérieures
sont inscrits les noms de nos victoires et de nos généraux.

Au delà des Champs-Élysées, à gauche de la grande avenue, sur un
coteau qui domine la Seine, se trouve un quartier qui semble un
village dans Paris, n'étant composé que de maisons de campagnes et de
jardins: c'est _Chaillot_, qui, au VIIe siècle, s'appelait _Nimio_,
et, au XIe siècle, _Nigeon_. A cette dernière époque, il formait une
seigneurie, qui tomba dans le domaine de la couronne en 1450 et fut
donnée par Louis XI à Philippe de Comines. On croit que l'illustre
historien y composa une partie de ses mémoires. Le château de Nigeon
ou de Chaillot passa à Catherine de Médicis, puis au maréchal de
Bassompierre, puis à Marie de Médicis, puis, en 1651, à Henriette,
veuve de Charles Ier, qui y établit les religieuses de la
Visitation-Sainte-Marie. C'est la qu'elle passa les dernières années
de sa vie; c'est là qu'elle mourut en 1669. Bossuet, dans la chapelle
de ce couvent, prononça l'oraison funèbre de cette princesse. C'est là
aussi que mademoiselle de la Vallière essaya de s'enfermer, à l'époque
des premières infidélités de Louis XIV; c'est là que le jeune roi vint
l'arracher deux fois à cette sainte retraite et à son repentir. Ce
couvent fut détruit en 1790; on ouvrit sur son emplacement plusieurs
rues, et l'on projeta, sous l'Empire, de construire sur ce coteau,
d'où l'on jouit d'une vue magnifique, un palais destiné au roi de
Rome, et dont les jardins devaient s'étendre jusqu'à Saint-Cloud.

Le village de Chaillot fut érigé en 1659 en faubourg de Paris: il fut
réuni à la capitale et compris dans son mur d'enceinte en 1787. Il
possède une église fort ancienne, sous le vocable de saint Pierre, et
ne renferme d'autre établissement public que la maison de          (p.279)
Sainte-Perrine, autrefois abbaye, aujourd'hui établissement de
retraite pour les vieillards.

Chaillot a eu des habitants célèbres: le président Jeannin,
l'historien Mézeray, le maréchal de Vivonne, l'illustre Bailly, etc.
Tallien y est mort en 1820, Barras en 1829, madame d'Abrantès en 1838,
etc.

Ce quartier ne se trouve séparé que par le mur d'octroi d'une commune
très-populeuse qui doit être prochainement confondue dans Paris; c'est
_Passy_, qui renferme 12,000 habitants, de nombreuses maisons de
campagne et des fabriques importantes; il a été habité par les
financiers Lapopilinière et Bertin, l'actrice Contat, le comte
d'Estaing, Raynal, Piccini, André Chénier, Franklin, Béranger, etc. Au
delà de Passy se trouve le _bois de Boulogne_, transformé aujourd'hui
en magnifique jardin anglais avec des massifs d'arbres rares, des
lacs, des rivières, des cascades, etc. Ce bois délicieux qui est
entouré des belles communes de Neuilly, de Boulogne, d'Auteuil, et au
delà de la Seine, de St-Cloud, est devenu la plus belle promenade de
Paris. Il est traversé en partie par un chemin de fer.



LIVRE III.                                                         (p.280)

PARIS MÉRIDIONAL.



CHAPITRE PREMIER.

LA PLACE MAUBERT, LA RUE SAINT-VICTOR, LE JARDIN DES PLANTES ET LA
SALPÉTRIÈRE.


La _place Maubert_, qui semble plutôt une large rue qu'une place, tire
son nom de Jean Aubert, deuxième abbé de Sainte-Geneviève, cette place
étant autrefois dans la justice et la censive de l'abbaye. Elle était
couverte de maisons dès le XIIe siècle, et, pendant tout le moyen âge,
elle a joué le premier rôle comme rendez-vous des écoliers, des
bateliers, des oisifs, des tapageurs. De nombreuses émeutes y ont
éclaté: c'est là que se rassemblèrent les bandes qui firent le
massacre des prisons en 1418; c'est là qu'ont commencé les barricades
de 1588. Un marché y était établi de temps immémorial, qui a été
transféré en 1819 sur l'emplacement du couvent des Carmes. Enfin, on y
a fait de nombreuses exécutions capitales: c'est là que furent brûlés
pour crime d'hérésie, en 1533, maître Alexandre d'Évreux et son
disciple Jean Pointer; en 1535, Antoine Poille, pauvre maçon; en 1540,
Claude Lepeintre, ouvrier orfèvre du faubourg Saint-Marcel. C'est là
que périt en 1546, à l'âge de trente-sept ans, l'illustre et
malheureux Étienne Dolet, l'ami de Rabelais et de Marot, imprimeur,
traducteur de Platon, poète, orateur, l'un des esprits éminents de ce
XVIe siècle où la philosophie et la science eurent tant de victimes;
accusé d'athéisme il fut condamné «pour blasphèmes, sédition et
exposition de livres prohibés et damnés, à être mené dans un tombereau
depuis la Conciergerie jusqu'à la place Maubert, où seroit plantée une
potence autour de laquelle il y auroit un grand feu, auquel, après (p.281)
avoir été soulevé en ladite potence, il seroit jeté et brûlé avec ses
livres, son corps converti en cendres. Et néanmoins est retenu in
_mente curioe_ que où ledit Dolet fera aucun scandale ou dira aucun
blasphème, sa langue lui sera coupée et sera brûlé tout vif.»

De la place Maubert partent deux des principales artères du Paris
méridional: la rue Saint-Victor, qui mène au Jardin-des-Plantes et à
la Salpêtrière; la rue de la Montagne-Sainte-Geneviève, qui mène par
la rue Mouffetard à la barrière Fontainebleau. Ces deux grandes voies
publiques composent, avec celles qui y aboutissent, la partie la plus
pauvre, la plus triste, la plus laide de Paris, et les deux quartiers
qu'on appelle vulgairement _faubourg Saint-Victor_, _faubourg
Saint-Marceau_.

La rue _Saint-Victor_ doit son nom et son origine à la célèbre abbaye
vers laquelle elle conduisait; elle ne s'étendait d'abord que
jusqu'aux rues des Fossés-Saint-Victor et Saint-Bernard, en avant
desquelles était jadis une porte de l'enceinte de Philippe-Auguste,
démolie en 1684. Là commençait le faubourg où était située l'abbaye et
qui est aujourd'hui dénommée comme continuation de la rue
Saint-Victor. Au delà des rues Copeau et Cuvier, elle portait, depuis
1626, le nom de _Jardin du Roi_, à cause du Jardin-des-Plantes, dont
l'entrée principale était alors dans cette rue; à ce nom a été
substitué celui de _Geoffroy-Saint-Hilaire_. Au delà de la rue du
Fer-à-Moulin, la grande voie dont nous nous occupons prend le nom de
rue du _marché aux chevaux_, à cause de l'établissement de même nom
qu'elle renferme, et elle atteint sous ce nom le boulevard de
l'Hôpital; enfin, on peut regarder comme sa continuation la rue
d'_Austerlitz_, qui aboutit à la barrière d'Ivry.

Les monuments ou établissements publics que renferment la rue
Saint-Victor et les rues qui la continuent sont:

1º L'_église Saint-Nicolas-du-Chardonnet_.--C'était autrefois une  (p.282)
chapelle bâtie dans le clos ou fief du même nom qui dépendait de
l'abbaye Saint-Victor: elle fut transformée en paroisse en 1656 et
renfermait les tombeaux de Jean de Selve, négociateur du traité de
Madrid, du savant Jérôme Bignon, avocat général au Parlement de Paris
et grand maître de la bibliothèque du roi Louis XIII, de Charles
Lebrun, le peintre favori de Louis XIV, des membres de la famille
Voyer d'Argenson, etc. On y a placé dernièrement celui du poëte
Santeul, moine de Saint-Victor. Cette église est une succursale du
douzième arrondissement. Auprès d'elle est un séminaire qui a été
fondé en 1644; détruit en 1792, il fut rétabli en 1811.

2º La _halle aux vins_. (Voir les quais, page 48.)

3º Le _Jardin des Plantes_, qui a été fondé en 1633 par Bouvard et Guy
de la Brosse: ces médecins du roi Louis XIII achetèrent à cet effet
quatorze arpents de terrain cultivés, au milieu desquels se trouvait
la butte des Copeaux, formée par des dépôts d'immondices, butte avec
laquelle on a construit le joli labyrinthe du jardin. Ce jardin, cinq
fois moins étendu qu'il n'est aujourd'hui, était alors borné au nord
par un vieux mur, au delà duquel, et jusqu'à la Seine, étaient des
marais cultivés qui sont aujourd'hui compris dans l'enceinte de
l'établissement. Guy de la Brosse y rassembla environ trois mille
plantes et y fonda des cours de botanique, de chimie, d'anatomie et
d'histoire naturelle. L'oeuvre fut continuée successivement, avec
autant de zèle que de succès par Vallot, d'Aquin, Fagon, Tournefort,
Jussieu et principalement par Buffon. De nouveaux cours furent créés,
des amphithéâtres et des galeries construits, et le jardin s'enrichit
de collections données par l'Académie des sciences, les missionnaires,
les souverains étrangers. Un décret de la Convention, du 14 juin 1793,
organisa l'établissement en _Muséum d'histoire naturelle_ et y créa
douze chaires; Chaptal, sous l'Empire, lui donna une nouvelle
extension, et enfin Cuvier a fait du jardin et du muséum le plus   (p.283)
magnifique établissement de ce genre qui existe dans le monde. Ses
bâtiments aussi simples qu'élégants, ses collections si riches, son
jardin si pittoresque excitent une admiration bien légitime; mais,
quand on arrive pour visiter ces merveilles par le quartier que nous
décrivons, on ne peut s'empêcher de penser qu'il y a peut-être dans
Paris cent mille individus croupissant dans des taudis sans feu, sans
air, sans pain, qui seraient heureux de loger là où sont entretenus
avec une sollicitude si minutieuse les pierres, les fossiles, les
singes, les girafes; et l'on se demande si tant de luxe était
nécessaire aux progrès des sciences naturelles et au profit que
peuvent en tirer les arts utiles.

4º L'_hôpital de la Pitié_.--En 1622, le gouvernement de Louis XIII
ayant ordonné d'enfermer les mendiants, dont le nombre était devenu
prodigieux et le vagabondage plein de dangers, les magistrats
achetèrent à cet effet cinq maisons, dont la principale fut la Pitié.
En 1657, quand l'hôpital général de la Salpêtrière fut ouvert, on
destina la Pitié aux enfants trouvés et aux orphelins auxquels on
apprenait des métiers. En 1809, cet hôpital devint et il est resté un
annexe de l'Hôtel-Dieu, qui renferme six cents lits placés dans
vingt-trois salles.

5º Le _marché aux chevaux_, fondé en 1641 sur un terrain dit la
Folie-Eschalait, par les soins de Baranjon, apothicaire et valet de
chambre du roi.

Les monuments publics que renfermait jadis la rue Saint-Victor
étaient:

1º Le _collége du cardinal Lemoine_, fondé en 1302, et où Turnèbe,
Buchanan, Muret ont professé. Sur son emplacement l'on voit une belle
rue qui mène du pont de la Tournelle à la rue Saint-Victor.

2º Le _collége des Bons-Enfants_, près de la porte Saint-Victor et
dont le clos était traversé par la muraille de Philippe-Auguste;   (p.284)
il avait été fondé dans le XIIIe siècle et comptait parmi ses élèves
Calvin. En 1624, il se trouvait presque abandonné, lorsque saint
Vincent de Paul y établit le séminaire des Prêtres de la Mission ou de
Saint-Firmin, qui subsista jusqu'à la révolution. Alors les bâtiments
furent transformés en prisons, et c'est là que, dans les journées de
septembre, quatre-vingt-onze prêtres furent massacrés, parmi lesquels
le vénérable curé de Saint-Nicolas-du-Chardonnet, Gros, membre de
l'Assemblée constituante. Une partie de l'édifice fut ensuite vendue,
et dans l'autre partie on établit, en 1817, l'institution des jeunes
aveugles, qui y est restée jusqu'en 1842. Cette dernière partie est
occupée aujourd'hui par une caserne.

3º L'_abbaye Saint-Victor_ occupait tout l'espace compris entre les
rues Saint-Victor, des Fossés-Saint-Bernard, Cuvier et la Seine, et
avait dans sa juridiction et sa censive presque tout le quartier. Elle
avait été fondée en 1110 par Guillaume de Champeaux. Cet illustre chef
de l'école de Paris, ayant été vaincu dans les combats de la
dialectique et de la théologie par Abeilard, son disciple, se retira
près d'une antique chapelle dédiée à saint Victor, dans les champs
solitaires qui existaient entre la Seine et la Bièvre, et s'y bâtit
une retraite qui devint bientôt, par la protection de Louis VI, une
abbaye. Ses disciples l'y suivirent; il reprit ses leçons; Abeilard y
vint encore engager contre lui des tournois d'éloquence, de subtilité
et d'érudition, où Guillaume fut de nouveau vaincu; mais l'abbaye
Saint-Victor n'en devint pas moins l'école la plus florissante de la
France, et ses nombreux écoliers attirèrent la population sur la rive
gauche de la Seine, dans le voisinage de la montagne Sainte-Geneviève,
qui commença dès lors à se couvrir de rues et de maisons. Pendant tout
le moyen âge, cette abbaye garda sa célébrité, avec sa règle austère
et ses florissantes études. La plupart de ses abbés ont laissé un nom
dans l'histoire de l'Église, principalement Hugues de Champeaux,   (p.285)
Hugues de Saint-Victor, Richard de Saint-Victor, etc. Saint Bernard la
visita plusieurs fois et entretint avec elle des relations
continuelles. Saint Thomas de Cantorbéry l'habita lorsqu'il vint se
réfugier en France. Un grand nombre d'évêques de Paris, parmi lesquels
Maurice de Sully, ont voulu mourir dans cette sainte maison et y être
inhumés. Son cimetière renfermait plus de dix mille morts, parmi
lesquels le théologien Pierre Comestor, le poète Santeul, le jésuite
Maimbourg, etc. Cette abbaye a gardé jusqu'à la révolution sa
réputation scientifique: sa bibliothèque, d'abord composée d'ouvrages
ridicules, au dire de Rabelais et de Scaliger, devint très-précieuse
lorsqu'elle fut dotée, en 1652 et 1707, par deux savants magistrats,
Henri Dubouchet et le président Cousin: elle renfermait plus de vingt
mille manuscrits. L'abbaye avait conservé de sa première fondation son
cloître percé de jolies arcades soutenues par des groupes de
colonnettes, et quelques parties de son église, qui avait été
reconstruite sous François Ier, entre autres un élégant clocher et une
crypte souterraine. L'enclos était traversé par un canal dérivé de la
Bièvre en 1148.

L'abbaye Saint-Victor fut supprimée et détruite en 1790; la plus
grande partie des terrains a été attribuée à la halle aux vins en
1808; l'autre partie a servi à former les deux rues Guy-de-la-Brosse
et Jussieu et la petite place Saint-Victor, etc. L'administration
municipale n'a pas eu un souvenir pour l'abbaye, dont les écoles ont
amené le peuplement de la montagne Sainte-Geneviève, et, au lieu de
donner aux rues ouvertes sur ses ruines les noms ou de Guillaume de
Champeaux, ou de Hugues de Saint-Victor, ou de Maurice de Sully, ou
même les noms plus populaires, plus mondains d'Abeilard et de Santeul,
elle leur a donné ceux des fondateurs du Jardin-des-Plantes. Il
restait de l'abbaye, au coin de la rue de Seine, une tour, dite
Alexandre, à laquelle était adossée une fontaine et qui jadis      (p.286)
servait de prison pour les jeunes nobles débauchés: elle a été
détruite en 1840 et remplacée par une fontaine monumentale élevée à la
gloire de Cuvier.

Voici les rues les plus remarquables qui aboutissent aux rues
Saint-Victor, Geoffroy-Saint-Hilaire, etc.:

1º Rue de _Bièvre_.--Cette rue est ainsi appelée d'un canal qui fut
dérivé de la rivière de Bièvre dans le XIIe siècle, à travers l'abbaye
Saint-Victor et le clos du Chardonnet, et qui s'écoulait par cette rue
dans la Seine. Ce canal existait encore, sous forme d'un large égout,
à la fin du XVIIe siècle. Dans la rue de Bièvre était le collége
Saint-Michel, qui, suivant Piganiol, «a servi d'hospice,» au fameux
cardinal Dubois, lequel y fut admis d'abord comme valet, ensuite comme
boursier.

2º Rue des _Bernardins_.--Elle tire son nom d'un collége fondé en 1244
pour les religieux de l'ordre de Cîteaux. Le jardin de ce collége a
servi à ouvrir, en 1773, le marché aux Veaux, ainsi que les rues de
Pontoise et de Poissy. Quant aux bâtiments, il en reste une partie
située rue de Pontoise et où l'on remarque un vaste réfectoire divisé
en trois nefs, construction du XIVe siècle, aussi élégante que hardie;
ces bâtiments ont servi longtemps de dépôt d'archives pour la ville;
aujourd'hui, ils sont transformés en caserne de sapeurs-pompiers.
L'église n'existe plus; elle datait de 1388 et avait été commencée par
le pape Benoît XII; quoique non achevée, elle passait pour un
chef-d'oeuvre. Elle servit de prison en 1792, et, dans les journées de
septembre, soixante-dix individus, condamnés aux galères et qui s'y
trouvaient renfermés, y furent massacrés.

Dans la rue des Bernardins était la maison de la famille Bignon,
famille parisienne qui a rendu les plus grands services aux sciences
et a donné d'illustres magistrats.

3º Rue des _Fossés-Saint-Victor_.--Elle a été bâtie sur l'emplacement
de l'enceinte de Philippe-Auguste et quelques maisons gardent des  (p.287)
vestiges de cette enceinte. Au nº 13 a demeuré Buffon. Au nº 23 est
une maison qui a été habité par le poète Baïf, où il réunissait les
beaux esprits de son temps et dans laquelle Charles IX et Henri III
assistèrent à des représentations musicales. Cette maison devint, en
1633, le couvent des religieuses anglaises de _Notre-Dame de Sion_,
fut vendue en 1790 et a été rachetée en 1816 par les mêmes
religieuses. Auprès d'elle est une maison qui a été bâtie par le grand
peintre Lebrun et où il est mort. Au nº 27 était le collége ou
_séminaire des Écossais_, fondé par Philippe-le-Bel, rebâti en 1662
pour les catholiques de la Grande-Bretagne; la chapelle renfermait les
tombeaux de plusieurs princes de la maison des Stuart. Au nº 24 a
demeuré l'auteur des _Essais historiques sur Paris_, Saint-Foix. Au nº
37 était la _congrégation des prêtres de la Doctrine chrétienne_,
fondée en 1627 par Gondi, archevêque de Paris, pour former des
professeurs et des prédicateurs. La bibliothèque était très-riche et
publique. Cette maison occupait une partie du _clos des arènes_, dans
lequel, du temps des Romains, était un cirque pour les jeux publics.
Ce cirque avait été rétabli par le roi Chilpéric, et l'on en voyait
encore des débris au XIIIe siècle.

Au coin des rues Saint-Victor et des Fossés-Saint-Victor était la
maison de l'épicier Desrues, fameux empoisonneur, qui fut brûlé en
place de Grève en 1770.

4º Rue _Lacépède_, qui jusqu'à ces dernières années s'est appelée
_Copeau_, du clos des Coupeaux, sur lequel elle a été ouverte. Dans
cette rue est la _prison de Sainte-Pélagie_, dont l'entrée est rue de
la Clef. Cette prison était autrefois un refuge, fondé en 1681 par
madame Beauharnais de Miramion[66], pour les filles débauchées, et où
l'on renfermait aussi, par l'ordre des magistrats, les femmes de   (p.288)
mauvaise vie. En 1792, cette maison devint une prison pour les
criminels ordinaires; mais cela n'empêcha pas d'y mettre des détenus
politiques, et l'on y renferma successivement royalistes, girondins,
montagnards, chouans, opposants au régime impérial. Madame Roland,
Joséphine Beauharnais, Charles Nodier y ont été détenus. En 1797, elle
devint la prison des détenus pour dettes et une maison de correction
pour les enfants vagabonds; elle resta en même temps une maison de
réclusion pour les condamnés politiques, principalement pour les
écrivains. Aussi a-t-elle eu des hôtes célèbres sous la Restauration
et le gouvernement de Louis-Philippe: Béranger, Châtelain, Jay, Jouy,
Armand Carrel, Marrast, Godefroy Cavaignac, Lamennais, etc. En 1828,
la maison fut dédoublée et partagée en deux prisons, l'une de la
dette, l'autre de la détention: de celle-ci s'évadèrent en 1835
vingt-huit détenus républicains. Cette même année, les prisonniers
pour dettes furent transférés rue de Clichy, et Sainte-Pélagie est
restée dès lors une prison pour tous les délits ou crimes civils ou
politiques.

         [Note 66: Voyez p. 49.]

5º Rue d'_Orléans_, ainsi appelée d'un _séjour_ qui avait appartenu au
duc d'Orléans, frère de Charles VI. Ce séjour était compris entre les
rues d'Orléans, Fer-à-Moulin, Mouffetard et Jardin-des-Plantes;
c'était une habitation toute champêtre, traversée par la Bièvre,
accompagnée de _saulsayes_ et d'un jardin où «étoient cerisier,
lavande, romarin, pois, fèves, treilles, haies, choux, porées pour les
lapins et chenevis pour les oiseaux.» Le duc d'Orléans y donna
plusieurs fêtes. Cette propriété passa dans la maison d'Anjou-Sicile
et fut habitée par Marguerite d'Anjou, veuve de Henri VI d'Angleterre;
elle fut réunie à la couronne sous Louis XI, vendue à la famille de
Mesmes au XVIe siècle, et divisée en plusieurs logis. Dans l'un d'eux
fut établi, en 1656, le couvent des Filles de la Croix, pour
l'éducation des enfants pauvres.

6º Rue _Censier_.--C'était autrefois une impasse qui avait été     (p.289)
ouverte dans les jardins du séjour d'Orléans: on l'appela, comme
toutes les impasses, rue _sans chef_, et, par corruption, _Sencée_ et
_Censier_. Elle est bordée par la Bièvre et habitée principalement par
des tanneries.

Au coin de la rue du Pont-aux-Biches, sur les bords de la rivière,
était autrefois l'_hospice de Notre-Dame de la Miséricorde_, appelé
vulgairement les _Cent-Filles_, et qui avait été fondé en 1624 par le
président Séguier. C'était à l'époque où le nombre des pauvres était
devenu très-considérable dans Paris et où la charité privée venait en
aide à la sollicitude du gouvernement pour le diminuer. Le président
Séguier acheta une partie du séjour d'Orléans et y fonda un hôpital
pour cent jeunes filles nées à Paris et orphelines de père et de mère,
auxquelles on donnait une éducation chrétienne, un métier et une dot,
et qui n'en sortaient qu'à vingt ans. Par un privilége royal, les
compagnons d'arts et métiers qui, après avoir fait leur apprentissage,
épousaient les filles de cet hôpital, étaient reçus maîtres sans faire
de chef-d'oeuvre et sans payer les droits de réception.
L'administration de ce bel établissement appartenait au Parlement et à
la famille du fondateur. Il fut détruit en 1790, et la propriété de la
maison a été donnée à l'administration des hôpitaux de Paris.

7º Rue _Fer-à-Moulin_, ou, plus exactement, _Permoulin_, du nom d'un
de ses habitants. Cette rue existait dès le XIIe siècle et faisait
partie du hameau de Richebourg. Elle renfermait des hôtels ou
_séjours_ remarquables appartenant aux comtes de Boulogne, aux comtes
de Forez, aux comtes d'Armagnac, etc. On y trouve la _maison de
Scipion_, ainsi appelée d'un hôtel bâti par Scipion Sardini, sous
Henri III, qui fut acquis par la ville de Paris en 1622 pour en faire
un hospice, et qui est aujourd'hui la boulangerie des hôpitaux civils
de Paris.

8º Rue des _Fossés-Saint-Marcel_, bâtie sur les fossés qui         (p.290)
entouraient le bourg Saint-Marcel. C'est une rue triste, tortueuse,
pleine de masures, à peine habitée. On y trouvait le cimetière
Clamart, ainsi appelé d'un hôtel de même nom, sur l'emplacement duquel
il a été ouvert: c'était là qu'on enterrait les malheureux morts à
l'hôtel-Dieu[67] et les suppliciés; il est aujourd'hui fermé. Dans la
foule des morts tristement fameux que renferme ce coin de terre, il
faut nommer Pichegru.

         [Note 67: «Les corps que l'Hôtel-Dieu vomit journellement
         sont portés à Clamart: c'est un vaste cimetière dont le
         gouffre est toujours béant. Ces corps n'ont point de bière;
         ils sont cousus dans une serpillière et mis dans un chariot
         traîné par douze hommes, qui part tous les jours de
         l'Hôtel-Dieu à quatre heures du matin; il roule dans le
         silence de la nuit; la cloche qui le précède éveille à son
         passage ceux qui dorment... Il peut contenir jusqu'à
         cinquante corps. On verse ces cadavres dans une fosse large
         et profonde: on y jette ensuite de la chaux vive. La populace
         ne manque pas, le jour de la fête des morts, d'aller visiter
         ce vaste cimetière, où elle pressent devoir bientôt se rendre
         à la suite de ses pères. Il n'y a là ni pyramides ni
         mausolées; la place est nue. Cette terre grasse de
         funérailles est le champ où les jeunes chirurgiens vont, la
         nuit, franchissant les murs, enlever les cadavres pour les
         soumettre à leur scalpel inexpérimenté.» (Mercier, t. III,
         page 232.)]

9º _Boulevard de l'Hôpital_.--En 1760, Louis XV ordonna
«l'établissement et la construction d'un nouveau rempart au midi de la
ville, pour la commodité des abords et l'embellissement de cette
partie de la capitale, ledit rempart devant commencer à la barrière de
la rue de Varennes, du côté des Invalides, et finir au bord de la
rivière de Seine, sur le port hors Tournelle.» Ainsi fut formée, à
l'imitation des boulevards intérieurs du nord, qui commençaient à
devenir une promenade fréquentée, la série des boulevards intérieurs
du midi, qui commencent place Valhubert, en face le pont d'Austerlitz,
longent le mur d'enceinte de la ville, depuis la barrière d'Italie
jusqu'à la hauteur du cimetière Montparnasse, et, se continuant dans
l'intérieur de la ville, se terminent près de l'entrée de l'hôtel des
Invalides. Ces boulevards ont été pendant longtemps de grandes
chaussées bordées de beaux arbres, mais boueuses, désertes, où
s'élevaient à peine quelques rares maisons. Depuis quelques années,
ils ont été assainis, réparés et sont bordés presque partout de    (p.291)
constructions; mais ils sont loin d'avoir l'animation et la population
des boulevards du nord; ce sont des voies de communication ordinaires
et non le rendez-vous de la mode, du luxe et des plaisirs.

Le boulevard de l'Hôpital commence à la place Valhubert et finit à la
barrière d'Italie. Il est assez fréquenté, à cause des établissements
publics qu'il renferme; mais il n'en est pas moins aussi triste que le
quartier qu'il avoisine, et il n'est bordé, surtout dans sa partie
orientale, que par des masures. On y trouve:

1º _L'embarcadère du chemin de fer d'Orléans_.

2º L'_hospice de la Vieillesse-Femmes_ ou l'_hôpital général de la
Salpêtrière_.

Au commencement du règne de Louis XIII, le nombre des mendiants et des
vagabonds s'était accru de telle sorte, que le gouvernement, les
magistrats parisiens et quelques personnes charitables cherchèrent à
le diminuer en ouvrant des asiles à ces malheureux: ainsi, en 1615,
Marie de Médicis transforma l'établissement de la Savonnerie en
hôpital pour les pauvres; en 1622, la ville de Paris acheta pour le
même objet la maison de Scipion, l'hospice de la Pitié, etc. Tout cela
devint insuffisant après les troubles de la Fronde et l'accroissement
continuel que prenait Paris: le nombre des mendiants s'éleva jusqu'à
quarante mille, et les moyens de police étant alors presque nuls ou
réduits à quelques ordonnances du Parlement, il devint menaçant pour
la tranquillité publique. «Il n'était pas facile, dit Jaillot, de
dissiper une foule de vagabonds qui ne connaissaient de loi que    (p.292)
leur cupidité, qui demandaient avec arrogance et souvent n'obtenaient
que par violence ou par adresse les secours dont ils étaient indignes,
et qui, par leur nombre ou par leur audace, étaient capables de se
porter aux plus grands excès pour se maintenir dans leur
indépendance.» Alors, en 1656, le roi, sur la proposition de Pomponne
de Bellièvre, premier président du Parlement, se décida à porter
remède au mal. Son ordonnance de fondation de l'hospice général des
pauvres est un véritable monument de sagesse et de dignité. «Comme
nous sommes redevables, dit-il, à la miséricorde divine de tant de
grâces et d'une visible protection qu'elle a fait paraître sur notre
conduite à l'avénement et dans l'heureux cours de notre règne, par le
succès de nos armes et le bonheur de nos victoires, nous croyons être
plus obligés de lui en témoigner nos reconnaissances par une royale et
chrétienne application aux choses qui regardent son honneur et son
service... considérant les pauvres mendiants comme membres vivants de
Jésus-Christ et non pas comme membres inutiles de l'État, et agissant
en la conduite d'un si grand oeuvre, non par ordre de police, mais par
le motif de la charité... A ces causes... nous ordonnons que les
pauvres mendiants valides de l'un et l'autre sexe soient enfermés,
pour être employés aux ouvrages, travaux de manufactures, selon leur
pouvoir... Donnons à cet effet, par les présentes, la maison et
l'hôpital, tant de la Grande et Petite Pitié que du Refuge, sis au
faubourg Saint-Victor, la maison et l'hôpital de Scipion et la maison
de la Savonnerie; ensemble maisons et emplacement de Bicêtre...
Voulons que les lieux servant à enfermer les pauvres soient nommés
l'_Hôpital général des pauvres_; que l'inscription en soit mise, avec
l'écusson de nos armes, sur le portail de la maison de la Pitié;
entendons être conservateur et protecteur dudit hôpital,» etc.

Les établissements indiqués étant insuffisants pour contenir les   (p.293)
pauvres, on éleva, d'après les dessins de Libéral Bruant, sur
l'emplacement d'une _salpêtrière_ bâtie par Louis XIII, l'église et
les vastes bâtiments qui existent aujourd'hui, et l'on y enferma
jusqu'à cinq mille pauvres, aveugles, enfants, aliénés, etc.; les
autres se dispersèrent ou furent renvoyés dans leurs provinces. En
1662, ce nombre était déjà doublé; mais les directeurs, ne pouvant les
nourrir, allaient être forcés de leur ouvrir les portes, quand on se
décida à mettre les hommes à Bicêtre, à la Pitié, etc., et à ne garder
à la Salpêtrière que les femmes et les enfants. En 1720, on y créa une
maison de travail pour huit cents orphelins, deux cent cinquante
cellules pour loger de vieux ménages, et une prison pour les femmes
débauchées. Dans les dernières années de l'ancien régime, le nombre de
ces femmes était devenu si grand à Paris, que chaque semaine la police
en enlevait une centaine: «On les conduit, dit Mercier, dans la prison
de la rue Saint-Martin, et, le dernier vendredi du mois, elles
reçoivent à genoux la sentence qui les condamne à être enfermées à la
Salpêtrière. Le lendemain, on les fait monter dans un chariot qui
n'est pas couvert; elles sont toutes debout et pressées: l'une pleure,
l'autre gémit; celle-ci se cache le visage; les plus effrontées
soutiennent les regards de la populace, qui les apostrophe; elles
ripostent indécemment et bravent les huées qui s'élèvent sur leur
passage. Ce char scandaleux traverse une partie de la ville en plein
jour.» En 1789, la Salpêtrière était le réceptacle de toutes les
misères et infirmités humaines: il y avait sept à huit mille femmes
indigentes et autant de détenues, des femmes enceintes, des enfants
trouvés, des fous, des épileptiques, des estropiées, des incurables de
tout genre. Aujourd'hui et depuis 1802, l'hospice est destiné
spécialement aux vieilles femmes âgées de soixante-dix ans, ou
insensées, ou aveugles, ou accablées de maladies incurables. Il    (p.294)
en renferme près de six mille. C'est le plus vaste hôpital de
l'Europe, ou, pour mieux dire, une ville d'hospices, qui a ses rues,
ses quartiers, son marché, et qui se compose de quarante-cinq corps de
bâtiments ayant une superficie de trente hectares. L'église est
très-belle: c'est un dôme octogone percé de huit arcades, sur
lesquelles s'ouvrent autant de nefs.



CHAPITRE II.

LA MONTAGNE SAINTE-GENEVIÈVE, LA RUE MOUFFETARD, LES GOBELINS.


De la place Maubert part une rue tortueuse, escarpée, populeuse, qui,
sous les noms de _Montagne-Sainte-Geneviève_, _Descartes_ et
_Mouffetard_, atteint la barrière de Fontainebleau. C'était jadis
l'une des deux grandes voies romaines qui joignaient Lutèce à
l'Italie; aujourd'hui, c'est l'artère principale de cette partie de la
capitale qu'on appelle vulgairement faubourg _Saint-Marceau_. Ce
faubourg occupe principalement le _Mons Cetardus_, qui, du temps des
Romains, était un champ de sépultures. Saint Marcel, évêque de Paris,
ayant été enterré sur cette éminence en 436, il se forma autour de son
tombeau, vénéré des Parisiens, un bourg qui prit son nom. Ce bourg fut
détruit par les Normands et commença à se repeupler au XIIe siècle,
mais lentement et avec une population pauvre et misérable. Charles V
et Charles VI lui accordèrent quelques priviléges; au XVe siècle, la
ville Saint-Marcel fut déclarée faubourg de Paris. A cette époque fut
réuni à ce faubourg, et prit son nom, le _riche bourg_ ou _bourg
Saint-Médard_, qui s'était formé vers le XIIe siècle entre la montagne
Sainte-Geneviève et le mont Citard, et qui était séparé du bourg
Saint-Marcel par la Bièvre. Ces deux bourgs formaient dès lors un
quartier hideux, sale, barbare, où les cabanes et les masures étaient
groupées confusément, où les ruelles et les culs-de-sac immondes   (p.295)
grimpaient, couraient, s'entre-croisaient au hasard, où les cloaques
infects se mêlaient à des champs de verdure, où croupissait une
population de truands, de jongleurs, de _tire-laines_, mêlée à une
population d'ouvriers en cuir et en bois, souffrante, malingre,
misérable. A la fin du XVIIIe siècle, cette situation n'était pas
grandement changée: «Le faubourg Saint-Marcel, dit Mercier, est le
quartier où habite la populace de Paris la plus pauvre, la plus
remuante, la plus indisciplinable. Il y a plus d'argent dans une seule
maison du faubourg Saint-Honoré que dans tout le faubourg
Saint-Marcel. C'est là que se retirent les hommes ruinés, les
misanthropes, les maniaques et aussi quelques sages studieux qui
cherchent la solitude... Il n'y a pas là un seul monument à voir;
c'est un peuple qui n'a aucun rapport avec les Parisiens, habitants
polis des bords de la Seine... Les séditions et les mutineries ont
leur origine cachée dans ce foyer de la misère obscure. La police
craint de pousser à bout cette populace plus méchante, plus
inflammable, plus querelleuse que dans les autres quartiers; on la
ménage, parce qu'elle est capable de se porter aux plus grands
excès... Les maisons n'y ont point d'autre horloge que le cours du
soleil; les hommes y sont reculés de trois siècles par rapport aux
arts et aux moeurs régnantes... Une famille entière occupe une seule
chambre, où l'on voit les quatre murailles, et, tous les trois mois,
les habitants changent de trou, parce qu'on les chasse, faute de
payement du loyer. Ils errent ainsi et promènent leurs misérables
meubles d'asile en asile. On ne voit point de souliers dans ces
demeures; on n'entend le long des escaliers que le bruit des sabots.
Les enfants y sont nus et couchent pêle-mêle...»

Ces lignes étaient écrites à la veille de notre révolution, et, à la
honte des dix gouvernements qui se sont succédé depuis 1789, ce    (p.296)
coin de Paris est encore aujourd'hui à peu près ce qu'il était au
moyen âge et sous le règne de Louis XVI. L'air, l'aisance et la
propreté y ont à peine pénétré; les rues sont encore fangeuses, mal
pavées, tortueuses, escarpées; les maisons sont délabrées, noires,
infectes, dignes des anciennes cours des Miracles; la population y est
sale, jaune, maladive, abrutie par la faim ou par l'ivresse; elle
n'est occupée qu'à des travaux dégoûtants ou pénibles et composée en
grande partie de tanneurs, de chiffonniers, de boueurs, etc.[68]. A
part les fabriques de cuirs, il ne s'y trouve pas de grandes
manufactures. La pauvreté de ces parias de la capitale du luxe et des
arts est profondément triste et repoussante: des milliers de familles
sont entassés dans des bouges fétides, dormant sur des haillons ou sur
la paille, ne vivant d'ordinaire que du pain de l'aumône. C'est la que
les maladies épidémiques, que le terrible choléra se gorgent
facilement de victimes; c'est là que les prédicateurs d'anarchie, que
les fauteurs de désordre trouvent facilement des auditeurs et des
partisans. On sait que le faubourg Saint-Marceau a joué dans la
révolution le même rôle que le faubourg Saint-Antoine; on sait que ce
quartier a été horriblement ensanglanté dans la bataille de juin 1848.
Hâtons-nous d'ajouter que cette population si malheureuse et trop
négligée, dans laquelle se résument toutes les misères et les hontes
de notre civilisation, qui donne tant d'hôtes aux bureaux de       (p.297)
bienfaisance et aux hôpitaux, en donne moins que certains quartiers du
centre aux prisons et aux cours d'assises.

         [Note 68: «Les plus pauvres, les chiffonniers par exemple, se
         réunissent par chambrées, couchent dans des espèces d'auges,
         sur des chiffons ou sur quelques poignées de paille. Chaque
         locataire garde auprès de lui sa hotte, quelquefois comble
         d'immondices, et quels immondices! Ces sauvages ne répugnent
         pas à comprendre dans leurs récoltes des animaux morts et à
         passer la nuit à côté de cette proie puante. Lorsque les
         agents de police arrivent chez les logeurs, ils éprouvent une
         suffocation qui tient de l'asphyxie; ils ordonnent
         l'ouverture des croisées, quand il y a moyen de les ouvrir,
         et les représentations sévères qu'ils adressent aux logeurs
         sur cet horrible mélange d'êtres humains et de matières
         animales en dissolution ne les émeuvent point: les logeurs
         répondent à cela que les locataires y sont accoutumés... La
         hotte du chiffonnier n'est pas seulement le réceptacle de son
         industrie, elle est encore le panier de son ménage. Il prend
         parmi les immondices tout ce qui peut servir à son usage, des
         racines, pour sa soupe, des morceaux de pain, des fruits et
         en général tout ce qui lui paraît mangeable.» (Frégier, Des
         classes dangereuses, t. II, p. 140, et t. I, p. 105.)]



§ Ier.

Rue de la Montagne-Sainte-Geneviève.


La rue de la _Montagne-Sainte-Geneviève_ doit son nom et son origine à
la célèbre église vers laquelle elle conduisait. Dans cette rue
très-ancienne et très-escarpée se trouvaient:

1º Le _couvent des Carmes_.--Ces religieux, qui disaient avoir pour
fondateurs les prophètes Élie et Élisée, étaient venus d'Orient, à la
suite de saint Louis, et avaient été établis d'abord rue des
Barrés[69]; ils furent transférés à la place Maubert par
Philippe-le-Bel. Leur église, qui datait de 1353, était un monument
précieux, surtout par ses chapelles, véritables bijoux d'architecture;
elle renfermait de nombreuses sépultures, parmi lesquelles celle du
libraire Corrozet, le premier historien de Paris. Leur cloître était
le plus charmant asile que jamais l'art ait ouvert à la méditation: il
était décoré de curieuses peintures et d'une chaire où la pierre avait
pris sous le ciseau de l'artiste les formes les plus délicates et les
plus variées. Ce couvent, supprimé en 1790, servit de manufacture
d'armes pendant la révolution et a été détruit en 1811. Sur son    (p.298)
emplacement on a construit un beau marché.

         [Note 69: Voyez page 85.]

2º Les _colléges de Laon_ (nº 24), de la _Marche_ (nº 37), des
_Trente-Trois_ (nº 52).

3º Le _collége de Navarre_, fondé par Jeanne de Navarre, femme de
Philippe-le-Bel, en 1304. «Il n'y a point de collége, dit Piganiol,
qui ait reçu de plus grands honneurs ni de plus grandes marques de
distinction que celui-ci.» «C'était, ajoute Jaillot, l'école de la
noblesse française et l'honneur de l'Université.» «Henri IV y fut mis,
dit l'historien Matthieu, pour y être institué aux bonnes lettres. Il
y eut pour compagnons le duc d'Anjou, qui fut son roi (Henri III), et
le duc de Guise, qui le voulut être.» C'était le seul collége de Paris
où il y eût exercice complet, c'est-à-dire où l'on enseignât la
théologie, la philosophie et les humanités. Louis XIII et Richelieu
réunirent à cet établissement les colléges de Boncourt et de Tournay.
Parmi ses professeurs et ses élèves, on compte Oresme, Gerson, Ramus,
Richelieu, Bossuet, etc. Ce collége fut détruit en 1790, et en 1804 on
y transféra l'_École Polytechnique_, qui, fondée en 1795, avait été
d'abord placée au Palais-Bourbon. On sait que c'est à Carnot et à
Prieur de la Côte-d'Or qu'on doit l'idée première de cette belle
institution, qui a rendu de si grands services, qui a donné tant
d'hommes illustres au pays. Les élèves de cette école ont joué un
grand rôle dans l'histoire des révolutions de Paris: en 1814, ils
étaient à la barrière du Trône, résistant avec les canons de la garde
nationale à la cavalerie des alliés; en 1830, le peuple alla les
chercher et les mit à la tête de ses bandes insurgées; en 1832, ils
prirent part à l'insurrection de juin; en 1848, ils servirent d'abord
de généraux aux hommes des barricades, puis d'aides de camp au
gouvernement provisoire. Aussi cette école, qui pourtant alimente les
corps savants et donne accès à des carrières privilégiées, jouit-elle
d'une grande popularité, principalement dans la partie la moins    (p.299)
éclairée de la population.

Auprès du collége de Navarre était celui de _Boncourt_, qui avait été
fondé en 1353 «pour huit pauvres escholiers étudiant en logique et en
philosophie qui avoient chacun 4 sols par semaine.» Au XVIe siècle, on
y joua, devant Henri II et sa cour, les tragédies de Jodelle. Il a eu
pour élèves le diplomate d'Avaux et le littérateur Voiture. Ses
bâtiments sont aujourd'hui occupés par l'École Polytechnique.

La rue de la Montagne-Sainte Geneviève aboutit à une place où est
bâtie l'église _Saint-Étienne-du-Mont_, qui date du XIIe siècle. Elle
fut reconstruite en 1517 et forme l'un des plus curieux monuments de
Paris par son architecture aussi étrange que hardie, ses vitraux et
son magnifique jubé, chef-d'oeuvre de légèreté et de délicatesse. Son
portail date de 1610. Trois des plus grands hommes dont la France
s'honore, aussi illustres par leur génie que par la simplicité de leur
vie, dont la gloire est aussi pure que complète, Lesueur, Pascal et
Racine, y avaient été enterrés, mais des inscriptions seules
rappellent leurs sépultures. On y trouvait aussi les sépultures de
Lemaître de Sacy, du médecin Simon Piètre, du grand naturaliste
Tournefort. L'église Saint-Étienne, aujourd'hui paroisse du douzième
arrondissement, a hérité de toute la vénération qu'on portait jadis à
l'église Sainte-Geneviève, à laquelle elle était accolée et dont elle
était une dépendance. C'est là qu'est déposé le tombeau de la patronne
de Paris, vide de ses reliques, mais qui n'en est pas moins l'objet
d'un pèlerinage perpétuel. On y trouve aussi quelques tableaux, des
ornements, des tombeaux, qui décoraient autrefois la royale basilique
dont nous allons parler. Le 3 janvier 1857, cette église a été
ensanglantée par un crime monstrueux: Sibour, archevêque de Paris, y
fut assassiné par un prêtre interdit, au milieu des fidèles rassemblés
pour célébrer la fête de sainte Geneviève.

Sur le sommet de la principale éminence qui dominait l'ancien      (p.300)
Paris existait, du temps des Romains, un cimetière où Clovis, à son
retour de la bataille de Vouglé, et sur la prière de sa femme, fit
élever une église en l'honneur de saint Pierre et de saint Paul. Il y
fut enterré, ainsi que Clotilde, et, après lui, sainte Geneviève,
plusieurs princes de sa famille, plusieurs évêques de Paris, etc. Son
tombeau était au milieu du choeur, orné de sa statue; on y lisait
cette inscription, qui datait de 1177:

      CHLODOVEO MAGNO, HUJUS ECCLESIÆ FUNDATORI.
    SEPULCRUM VULGARI OLIM LAPIDE STRUCTUM ET LONGO
   ÆVO DEFORMATUM, ABBAS ET CONVENT. MELIORI OPERE
              ET FORM RENOVAVERUNT[70].

         [Note 70: A Clovis-le-Grand, fondateur de cette église.
         L'abbé et le couvent ont renouvelé d'un meilleur travail et
         d'une meilleure forme son tombeau, construit autrefois d'une
         pierre vulgaire et déformé par le temps.]

Ce tombeau, restauré dans le XVIIe siècle par les soins du
cardinal-abbé de La Rochefoucauld, a été transféré en 1816 à l'église
abbatiale de Saint-Denis.

La basilique des saints apôtres, ornée à l'envi des plus beaux
priviléges par les rois et les papes, soumise immédiatement au
saint-siége, devint rapidement l'une des plus fameuses de la Gaule.
C'est là que, en 577, Chilpéric et Frédégonde firent condamner
l'évêque de Rouen, Prétextat, qui avait marié Brunehaut et Mérovée.
Plusieurs autres conciles y furent tenus dans les VIe et VIIe siècles;
et à cause de la vénération inspirée par le tombeau de sainte
Geneviève, le nom de cette touchante patronne de Paris prévalut sur
celui de saint Pierre et de saint Paul. Les Normands la brûlèrent en
857: «Elle était, dit un contemporain, décorée au dedans et au dehors
de mosaïques, ornée de peintures. Les barbares la livrèrent aux
flammes; ils n'épargnèrent ni le saint lieu, ni la bienheureuse    (p.301)
Vierge, ni les autres saints qui y reposent.» Cependant la basilique
fut plutôt dévastée que détruite: on la répara grossièrement, et elle
resta dans ce délabrement jusqu'en 1185, où l'abbé Étienne de Tournay
la fit presque entièrement rebâtir. Depuis cette époque, des
réparations peu importantes y furent faites, et, à l'époque de sa
destruction, elle offrait un modèle précieux des architectures mêlées
des VIIe et XIIe siècles. Sa façade se composait simplement d'une
grande muraille presque nue, surmontée d'une espèce de fronton
triangulaire; elle était percée de trois petites portes et ouverte par
une fenêtre en forme de rose. Elle datait, au moins dans sa partie
inférieure, du VIIe siècle, ainsi que les murailles latérales et une
partie de la crypte. Cette crypte était peuplée de tombeaux: au milieu
d'eux était celui de sainte Geneviève, tombeau vide, car les reliques
de la vierge de Nanterre étaient renfermées dans une châsse d'or
exposée derrière l'autel. Cette châsse était elle-même un monument:
elle datait du XIIIe siècle et avait été restaurée au XVIIe dans un
style assez lourd; ornée de douze statues d'or, elle était élevée sur
quatre grandes colonnes de marbre et portée par quatre statues de
vierges armées de flambeaux. Dans les grandes calamités, quand les
rois étaient malades, ou bien quand la pluie ou la sécheresse faisait
craindre une mauvaise récolte, on découvrait ou bien on descendait
cette précieuse châsse, et on la promenait dans Paris avec la plus
grande pompe. C'était le clergé de Notre-Dame portant les reliques de
saint Marcel, cet autre patron de Paris, qui venait chercher la sainte
et allait de même la reconduire après la cérémonie[71]. Tous les   (p.302)
corps de l'État, le clergé, la magistrature, les métiers assistaient à
ces processions solennelles, où il y avait une affluence
incroyable[72] et qui étaient ordinairement retracées dans des
tableaux votifs: le plus remarquable de ces tableaux est celui de
Largillière, qui représente la procession miraculeuse de 1694, la plus
magnifique qui jamais fut faite; il existe encore dans l'église
Saint-Étienne-du-Mont. La dévotion à sainte Geneviève était si ardente
chez le peuple parisien et surtout chez les femmes, qu'elle dégénérait
en idolâtrie: on n'abordait les reliques de la sainte qu'avec des
pleurs, des soupirs, des sanglots, des transports de passion
enthousiaste; on lui demandait par billets écrits des remèdes pour
tous les maux, des consolations pour tous les chagrins; on faisait
toucher à la châsse des draps, des chemises, des vêtements. On sait
qu'en 1793 cette châsse fut détruite, martelée, envoyée à la Monnaie,
et que les reliques de sainte Geneviève furent brûlées sur la place de
Grève; mais la Commune de Paris, qui commit ce sacrilége, n'osa le
faire que nuitamment, de peur d'une résistance populaire[73].

         [Note 71: Voici comment madame de Sévigné raconte la
         procession de 1675: «Saint Marcel vint prendre sainte
         Geneviève jusque chez elle, sans cela on ne l'eût pas fait
         aller; c'étaient les orfèvres qui portaient la châsse du
         saint; il y avait pour deux millions de pierreries; c'était
         la plus belle chose du monde. La sainte allait après, portée
         par ses enfants, nu-pieds, avec une dévotion extrême. Au
         sortir de Notre-Dame, le bon saint alla reconduire la bonne
         sainte jusqu'à un certain endroit marqué, où ils se séparent
         toujours; mais savez-vous avec quelle violence? Il faut dix
         hommes de plus pour les porter, à cause de l'effort qu'ils
         font pour se rejoindre; et si par hasard, ils s'étaient
         approchés, puissance humaine ni force humaine ne pourraient
         les séparer: demandez aux meilleurs bourgeois et au peuple.
         Mais on les en empêche, et ils font seulement l'un à l'autre
         une douce inclination, et puis chacun s'en va chez soi.»]

         [Note 72: Voici ce que dit Guy Patin de la procession de
         1652: «Je ne vis jamais tant d'affluence de peuple par les
         rues qu'à cette procession. Je ne sais s'il s'y est fait
         quelque miracle; mais je tiens que c'en est un s'il n'y a eu
         plusieurs personnes d'étouffées. Si vous aviez vu tout cela,
         vous auriez appelé notre ville de Paris l'Abrégé de la
         dévotion.» (T. III, p. 5.)]

         [Note 73: Voyez t. I, p. 173.]

Vers le milieu du XVIIIe siècle, l'église Sainte-Geneviève         (p.303)
menaçait ruine; il fut résolu de la remplacer par un édifice digne de
la patronne de Paris, et alors fut commencé le grand monument qu'on
appelle aujourd'hui le _Panthéon_, et dont nous parlerons dans le
chapitre suivant. La vieille église fut détruite en 1807, et l'on
ouvrit sur son emplacement la rue Clovis. Il reste d'elle une tour,
qui fait partie du lycée Napoléon et qui date du XIIe siècle.

A l'église Sainte-Geneviève attenait une riche et célèbre abbaye, qui
avait été fondée probablement dans le même temps qu'elle. Au XIIe
siècle, elle devint le siége d'une congrégation régulière, qui se
composait en France de plus de cent maisons. Ses bâtiments et ses
jardins occupaient l'espace compris entre les rues Bordet, Fourcy, de
l'Estrapade, les places du Panthéon et de Saint-Étienne-du-Mont; de
plus, elle possédait le bourg Saint-Médard, les clos du _Chardonnet_,
des _Coupeaux_, des _Saussayes_, de la _Cendrée_ ou _Cendrier_.

Les Génovéfains étaient justement renommés pour leur savoir, leurs
travaux théologiques, leur piété et leur penchant pour les doctrines
du jansénisme. C'est auprès d'eux que se retira le duc d'Orléans, fils
du régent, pour s'y occuper d'ouvrages de controverse et de pratiques
religieuses. Leur bibliothèque était aussi remarquable par la beauté
de l'édifice que par le choix des livres: elle avait été formée par
les pères Fronteau, Lallemand et Du Molinet, sous les ordres du
cardinal de La Rochefoucauld, et renfermait en 1790 quatre-vingt mille
manuscrits, avec une belle collection d'antiquités et de médailles.

L'abbaye Sainte-Geneviève ayant été abolie en 1790, ses bâtiments
servirent pendant plusieurs années à des assemblées populaires. C'est
là que se tint, en 1796, le _club du Panthéon_, où se réfugièrent tous
les débris des factions révolutionnaires, où les doctrines de Babeuf
trouvèrent un auditoire, et qui fut fermé par les ordres du        (p.304)
Directoire. La plus grande partie de ces bâtiments est occupée
aujourd'hui par le collége Henri IV ou _lycée Napoléon_. Quant à la
bibliothèque, elle était restée jusqu'à ces dernières années dans la
belle galerie des Génovéfains; mais, sous prétexte que ce local, si
magnifique, si regrettable, menaçait ruine, elle vient d'être transférée
dans un vaste édifice construit à grands frais sur l'ancien collége
Montaigu. Cette bibliothèque renferme aujourd'hui deux cent cinquante
mille volumes.

La principale rue qui débouche dans la rue de la
Montagne-Sainte-Geneviève est celle des _Noyers_.

Cette rue, ouverte sur le clos Bruneau, doit son nom aux arbres qui
garnissaient le bas de la Montagne-Sainte-Geneviève. Dans une de ses
maisons est né J.-B. Rousseau. Deux rues importantes débouchent dans la
rue des Noyers: ce sont les rues des _Carmes_ et _Saint-Jean-de-Beauvais_.

Dans la rue des Carmes, au nº 6, était le collége de Presles, fondé en
1323 par Raoul de Presles, conseiller de Charles V: Ramus s'y cacha à
la Saint-Barthélémy, y fut découvert, poignardé et jeté dans la rue.
Au nº 23 était le collége des Lombards, fondé en 1331 et transformé en
1682 en séminaire pour les Irlandais.

La rue des Carmes a pour prolongement la rue des _Sept-Voies_, dans
laquelle se trouvait l'église Saint-Hilaire, qui avait donné son nom à
une partie de la Montagne-Sainte-Geneviève, dite mont Saint-Hilaire.
On y trouvait de plus: au nº 9, le collége-hospice de la Merci, fondé
en 1515; au nº 18, le collége de Reims, dont les bâtiments sont
occupés aujourd'hui par le collége Sainte-Barbe; au nº 25, le collége
Fortet, qui a eu Calvin pour élève et qui a été le premier berceau de
la Ligue: là furent élus les Seize dans une assemblée de quatre-vingts
personnes; au nº 26, le collége Montaigu, qui avait été fondé en 1314
et qui ne recevait que de pauvres étudiants: «Dans le commencement,
ils allaient aux Chartreux recevoir avec les pauvres le pain que   (p.305)
ces religieux faisaient distribuer à la porte de leur monastère.
Jamais ils ne mangeaient de viande et ne buvaient de vin; ils
jeûnaient perpétuellement; leur habillement consistait en une cape de
gros drap brun, ce qui les faisait appeler les pauvres capettes de
Montaigu.» Ce collége a eu Érasme pour élève. En 1790, il fut
transformé en hôpital, puis en prison militaire; on l'a démoli
récemment pour construire sur son emplacement la nouvelle bibliothèque
Sainte-Geneviève.

Dans la rue _Saint-Jean-de-Beauvais_ étaient: le _collége de
Beauvais_, fondé en 1370 par Dormans, évêque de Beauvais, dont la
famille y avait sa sépulture: ce collége a eu pour professeurs
François Xavier, le cardinal d'Ossat, le bon Rollin et le savant
Coffin; le _collége de Lizieux_, fondé en 1336 et qui compte parmi ses
élèves le poëte Delille; enfin, les _écoles de droit_, fondées en
1384, transférées en 1771 sur la place du Panthéon, et dont nous
reparlerons. En face de ces écoles étaient, à l'enseigne de
l'_Olivier_, la maison et la boutique des Estienne, cette famille de
savants qu'on a numérés comme les dynasties royales, tant elle compte
de membres célèbres. C'est là que Robert Estienne Ier publia ses onze
éditions de la Bible; c'est là que ses successeurs imprimèrent plus de
douze mille ouvrages, commentaires, glossaires, traductions, où nos
modernes érudits vont prendre leur bagage tout fait pour l'Institut.
François Ier et sa soeur Marguerite de Navarre visitaient souvent
l'imprimerie des Estienne, et, quand ils trouvaient Robert Estienne
Ier ou Henri Estienne II corrigeant une épreuve de la Bible hébraïque
ou du Thésaurus, ils attendaient, appuyés sur la barre de la presse,
la fin de son travail. «Dans ce temps-là, dit Piganiol, les dieux de
la terre se familiarisaient encore quelquefois avec les gens de
lettres.» «La France, dit de Thou, doit plus aux Estienne pour avoir
perfectionné l'imprimerie qu'aux plus grands capitaines pour avoir (p.306)
étendu ses frontières.» Et néanmoins, cette famille, pour prix des
plus pénibles veilles, des plus parfaites productions, des plus
coûteux sacrifices, ne recueillit que la pauvreté, l'exil et les
persécutions du clergé, une prison pour dettes au Châtelet, un lit à
l'hôpital de Lyon pour le plus illustre de ses membres, un grabat et
une bière à l'Hôtel-Dieu de Paris, en 1674, pour son dernier
représentant, Antoine Estienne III[74]!

         [Note 74: _Journal des Savants_, oct. 1840, p. 647.]

Près de l'imprimerie des Estienne était la seule imprimerie de musique
qu'il y eût en France: elle appartenait à la famille Ballard, qui
avait obtenu son privilége de Henri II et le possédait encore en 1789.



§ II.

Rues Descartes et Mouffetard.


La rue _Descartes_ se nommait autrefois _Bordet_ et date du XIIIe
siècle; elle avait, près de la rue des Fossés-Saint-Victor, une porte
de l'enceinte de Philippe-Auguste, qui fut détruite en 1683. Un décret
de 1807 lui donna le nom de Descartes, dont le tombeau avait été, par
ordre de la Convention, placé au Panthéon.

La rue _Mouffetard_ n'est autre que la grande voie romaine du _mont
Citard_, dont elle a pris le nom: elle était alors bordée de tombeaux
et traversait des vignobles. Plus tard, elle devint la rue principale
du bourg Saint-Marcel et forme aujourd'hui la partie la plus populeuse
du faubourg Saint-Marceau. On y trouve:

1º Une caserne, qui a été le théâtre de combats dans les journées de
juin. C'était autrefois le couvent des _Hospitalières de la
Miséricorde_, fondé en 1653 pour le soulagement des femmes malades.

2º Le _Marché des Patriarches_.--C'était autrefois un fief         (p.307)
considérable composé d'une maison et de grands jardins, qui, au XIVe
siècle, appartint successivement à deux cardinaux ayant le titre de
_patriarches_. En 1560, ce fief était possédé par un conseiller au
Parlement, qui le loua aux calvinistes pour y faire leurs assemblées.
Le 27 décembre 1561, ceux-ci, se trouvant incommodés par les cloches
de l'église voisine de Saint-Médard, invitèrent le curé à cesser de
sonner; leurs envoyés furent maltraités, et les catholiques fermèrent
les portes; alors les calvinistes vinrent assiéger l'église, brisèrent
les portes, livrèrent un combat dans le saint lieu, blessèrent ou
tuèrent cinquante personnes et emmenèrent triomphalement leurs
prisonniers dans Paris. Le lendemain, les catholiques attaquèrent la
maison du patriarche, la dévastèrent et pendirent quelques-uns des
assaillants de la veille devant l'église de Saint-Médard. Dans le
siècle suivant, la maison et le jardin du patriarche furent
transformés en une grande cour environnée de bâtiments qui étaient
occupés par des artisans, et où l'on établit, à la fin du XVIIIe
siècle, un marché. Ce marché a été entièrement reconstruit en 1830, et
trois rues nouvelles en facilitent les abords.

3º L'_église Saint-Médard_.--C'était, dans l'origine, une chapelle qui
avait été construite dans un clos dépendant de l'abbaye
Sainte-Geneviève. Détruite par les Normands, elle fut rebâtie au XIIe
siècle et devint la paroisse du hameau appelé Richebourg ou bourg
Saint-Médard. Dans cette église, qui a subi de nombreuses
restaurations, étaient enterrés Nicole et Patru. C'est aujourd'hui une
succursale du douzième arrondissement.

Dans le cimetière Saint-Médard, aujourd'hui supprimé, était le tombeau
du diacre Pâris: cet homme vertueux, dont la mémoire a été si
ridiculement déshonorée, fils d'un conseiller au Parlement, était né
dans ce quartier, rue des Bourguignons. Diacre, et n'ayant jamais
voulu prétendre à la prêtrise, janséniste, et ayant toute la       (p.308)
sévérité de moeurs et de doctrine de ces sectaires évangéliques, il se
retira dans une pauvre maison du faubourg, y vécut dans la plus
austère pénitence, au milieu des ouvriers avec lesquels il
travaillait, les aidant, les consolant, les instruisant. A sa mort,
les jansénistes l'honorèrent comme un saint. Des fous, des imbéciles
et des intrigants vinrent sur son tombeau demander des miracles; de là
les absurdités et les scandales des convulsionnaires qui ont fait tant
de bruit dans le XVIIIe siècle.

4º _Place de la Collégiale_, sur l'emplacement de laquelle était
l'église collégiale de _Saint-Marcel_.

Si l'on en croyait les légendes du moyen âge, qui abondent en détails
merveilleux sur l'enfant de la Cité devenu évêque de Paris, une
chapelle aurait été fondée par saint Denis sur le mont Citard, saint
Marcel y aurait été enterré en 436, et le paladin Roland, neveu de
Charlemagne, aurait transformé cette chapelle en église. Il est
certain que, parmi les tombeaux qui bordaient la grande voie du mont
Citard, se trouvait le tombeau très-vénéré de saint Marcel; que, au
temps de Grégoire de Tours, il s'était déjà formé autour de ce tombeau
un bourg assez bien peuplé; enfin, que ce tombeau se trouvait, au IXe
siècle, renfermé dans une église qui fut brûlée par les Normands. Les
reliques de saint Marcel furent alors transportées à Notre-Dame et y
restèrent. L'église Saint-Marcel fut reconstruite au XIe siècle, et
elle devint _collégiale_, c'est-à-dire ayant un chapitre de chanoines
dont la juridiction temporelle s'élevait «sur la ville Saint-Marcel,
le mont Saint-Hilaire et une partie du faubourg Saint-Jacques.» Au
milieu de cette église était le tombeau de Pierre Lombard, évêque de
Paris, mort en 1164 et qu'on appelait le _maître des sentences et des
théologiens_. En 1792, une émeute ayant éclaté dans ce quartier pour
le prix du sucre, le peuple se retrancha dans cette église, qu'il
entoura de barricades, et il fallut employer la force pour l'en
déloger.

L'église Saint-Marcel a été détruite en 1804; des maisons ont été  (p.309)
bâties sur son emplacement, et il ne reste de ce monument vénérable,
origine d'un grand quartier de Paris, que le nom de _Pierre Lombard_
donné à la rue qui mène à la place de la Collégiale.

Près de cette basilique était autrefois une église de Saint-Martin,
qui lui servait de chapelle ou de paroisse: elle a été démolie en
1806. Derrière cette église, dans l'ancien cimetière Saint-Marcel, on
a découvert en 1656 soixante-quatre cercueils de pierre, qui dataient
probablement du IVe siècle. Sur l'un de ces tombeaux étaient gravés
deux colombes, le monogramme du Christ placé entre un alpha et un
oméga, et une inscription latine qu'on peut traduire ainsi:

     VITALIS A BARBARA, SON ÉPOUSE TRÈS-AIMABLE,
ÂGÉE DE VINGT-TROIS ANS, CINQ MOIS ET VINGT-HUIT JOURS.

5º _Manufacture des Gobelins_.--La Bièvre, dont les eaux sont, dit-on,
favorables à la teinture, avait attiré sur ses bords quelques drapiers
et teinturiers. Vers le milieu du XVe siècle, l'un d'eux, Jean
_Gobelin_, acquit une grande fortune, qu'il laissa à ses descendants.
Ceux-ci continuèrent l'industrie de leur père, agrandirent ses
établissements et devinrent propriétaires de si vastes terrains sur
les bords de la Bièvre, que cette rivière et le quartier prirent leur
nom. Le faubourg Saint-Marcel en devint célèbre, se peupla de
guinguettes et de _folies_, et l'on alla par plaisir visiter les
teintureries des Gobelins. La famille des Gobelins, dans le XVIIe
siècle, renonça à sa glorieuse industrie pour entrer dans la noblesse,
et l'un d'eux, Antoine Gobelin, marquis de Brinvilliers, devint
l'époux de la femme perverse qui fut brûlée pour ses crimes en 1676.
Les teintureries passèrent aux frères Canaye, qui en firent une
manufacture de tapis, puis à un Hollandais nommé Gluck et à un Flamand
nommé Jean Lianssen. En 1667, Colbert acheta l'établissement pour  (p.310)
en faire, sous le titre de _Manufacture des meubles de la couronne_, une
véritable école d'arts et métiers; la direction en fut donnée à
Lebrun, et après lui à Mignard. L'édit porte que «le surintendant des
bâtiments et le directeur sous ses ordres tiendront la manufacture
remplie de bons peintres, maîtres tapissiers, orfévres, fondeurs,
graveurs, lapidaires, menuisiers en ébène, teinturiers et autres bons
ouvriers en toutes sortes d'arts et métiers; qu'il sera entretenu dans
ladite manufacture soixante enfants pendant cinq ans, aux dépens de Sa
Majesté, lesquels pourront, après six ans d'apprentissage et quatre
années de service, lever et tenir boutique de marchandises, arts et
métiers auxquels ils auront été instruits, tant à Paris que dans les
autres villes du royaume.» Cette magnifique institution, qui a rendu
tant de services, est aujourd'hui bien déchue de son importance: c'est
simplement une belle manufacture de tapis de luxe, qui est dans la
dépendance de la couronne, et à laquelle on a ajouté une école de
dessin pour les ouvriers et un cours de chimie appliquée à la
teinture.

Parmi les rues qui débouchent dans les rues Descartes et Mouffetard,
nous remarquons:

1º Rue de la _Contrescarpe_, bâtie sur l'emplacement des remparts de
Philippe-Auguste. Dans cette rue demeurait Catherine Thiot, cette
folle qui se disait la mère de Dieu et qui regardait Robespierre comme
un nouveau Messie.

Elle a pour prolongement la rue _Neuve-Saint-Étienne_, où le sage et
modeste _Rollin_ a demeuré près de cinquante ans[75]. Sa maison occupe
le nº 14, et l'on y lit encore ce distique qu'il y avait fait
inscrire:

  ANTE ALIAS DILECTA DOMUS QUA, RURIS ET URBIS
  INCOLA TRANQUILLUS, MEQUE DEOQUE FRUOR.

Dans cette même rue a demeuré, avant la révolution, Bernardin      (p.311)
de Saint-Pierre: c'est là qu'il a fait les _Études de la nature_.

         [Note 75: «Je commence, écrivait-il en 1697 à M. Lepelletier,
         à sentir et à aimer plus que jamais la douceur de la vie.
         rustique, depuis que j'ai un petit jardin, qui me tient lieu
         de maison de campagne. Je n'ai point de longues allées à
         perte de vue, mais deux petites seulement, dont l'une me
         donne de l'ombre sous un berceau assez propre, et l'autre
         exposée au midi, me fournit du soleil pendant une bonne
         partie de la journée. Un petit espalier, couvert de cinq
         abricotiers et de dix pêchers, fait tout mon fruitier.»]

2º Rue de l'_Arbalète_.--On y trouvait le couvent des _Filles de la
Providence_, fondé en 1634 par madame Pollalion, «l'associée de saint
Vincent de Paul pour toutes ses oeuvres de charité.» On y élevait des
jeunes filles pauvres jusqu'à l'âge de vingt ans: «C'était, dit
Jaillot, un séminaire où les vierges privées des biens de la fortune
trouvaient un asile assuré pour conserver ceux de la grâce et de la
chasteté.»

Au nº 13 sont l'école de pharmacie et le jardin de botanique, fondés
en 1578 par Nicolas Houel et dont nous allons parler tout à l'heure.

Dans cette rue débouche la rue des _Postes_, dont le nom dénaturé
vient des _poteries_ qu'on faisait dans cet endroit. Cette rue est
depuis longtemps célèbre par les établissements religieux ou
d'éducation qui y sont ou qui y étaient situés. Ceux qui existent
encore sont: (1º nº 24 et 26) le _séminaire du Saint-Esprit_, fondé en
1703 pour des prêtres qui se destinaient aux hôpitaux et au
soulagement des pauvres. La maison a été occupée par l'école Normale
de 1810 à 1820. Les prêtres du Saint-Esprit l'ont rachetée et en ont
fait un séminaire. C'est là qu'est mort le père Loriquet.--2º (nº 34)
le _collége Rollin_, fondé en 1816 sur l'emplacement du couvent des
Filles de la Présentation-Notre-Dame.

Ceux qui n'existent plus sont: _la congrégation des Eudistes_, fondée
en 1643 par le père Eudes pour former des prêtres qui renonçaient aux
dignités ecclésiastiques et servaient dans les pauvres paroisses,  (p.312)
dans les postes déserts et dans les missions; 2º les _Religieuses de
Notre-Dame-de-la-Charité_ ou Filles Saint-Michel, fondées par le père
Eudes en 1641 pour les filles pénitentes; 3º les _Orphelins de
l'Enfant Jésus_, fondés en 1700 pour les orphelins de père et de mère.

3º Rue de _Lourcine_.--Son nom lui vient d'un champ de sépultures sur
lequel elle a été ouverte et qui s'appelait _Locus cinerum_. Au XIVe
siècle, c'était un fief appartenant à la commanderie de
Saint-Jean-de-Latran et où les ouvriers pouvaient travailler en
franchise. On y trouvait:

1º L'_hôpital de Lourcine_, situé alors à l'entrée de la rue, près de
la Bièvre, et sur l'emplacement de la rue Pascal: il avait été fondé
par la veuve de Saint-Louis. Dans le XVIe siècle, il se trouva
abandonné, et un arrêt du Parlement, en 1559, ordonna «qu'il serait
saisi et mis en la main du roi, et que les malades affligés du mal
honteux y seraient logés, nourris, pansés et médicamentés.» Il est
probable que cet arrêt fut mal exécuté, car, en 1578, un autre acte du
Parlement dit que cet hôpital était désert, «abandonné pour mauvaise
conduite, tout ruiné, les pauvres non logés et le service divin non
dit ni célébré.» A cette époque, Nicolas Houel, marchand apothicaire
et épicier, avait demandé la permission d'établir un hôpital «pour un
certain nombre d'enfants orphelins qui seraient d'abord instruits dans
la piété et dans les bonnes lettres et pour après en l'état
d'apothicaire, pour y préparer, fournir et administrer gratuitement
toutes sortes de médicaments et remèdes convenables aux pauvres
honteux de la ville et des faubourgs de Paris.» On donna à cet homme
généreux l'hôpital de Lourcine; il employa toute sa fortune à
l'agrandir et à le réparer, et c'est lui qui acheta le terrain destiné
à la culture des plantes médicinales, qui forme aujourd'hui le Jardin
de botanique. L'hospice prit le nom de _Maison de la Charité
chrétienne_. A la mort de Houel, tout cela fut changé: Henri IV    (p.313)
sépara l'école et le jardin des apothicaires de l'hôpital de Lourcine,
et il ordonna «que les pauvres gentilshommes, officiers et soldats
estropiés, vieux ou caducs, seraient mis en possession de la Maison de
la Charité chrétienne et qu'ils y seraient nourris, logés et
médicamentés.» On sait que c'est là l'origine de l'institution des
Invalides. Louis XIII, ayant transporté ces Invalides au château de
Bicêtre, l'hôpital de Lourcine fut successivement occupé par plusieurs
communautés, uni à l'ordre de Saint-Lazare, enfin donné à
l'Hôtel-Dieu.

2º L'_abbaye des Cordelières_ ou Filles de Sainte-Claire de la
Pauvreté-Notre-Dame, fondée en 1284 par Marguerite de Provence, veuve
de saint Louis. Cette abbaye occupait tout l'espace compris entre les
rues de Lourcine, Saint-Hippolyte, du Champ-de-l'Alouette, et la
Bièvre: elle renfermait de beaux bâtiments, de grands jardins arrosés
par la Bièvre et une église où l'on conservait comme relique le
manteau royal de saint Louis. La veuve de ce roi portait la plus vive
affection à cette maison qu'elle avait pieusement accolée à son
hôpital de Lourcine: elle passa le reste de sa vie dans un _châtel_
attenant à ce couvent, et qui, après sa mort, y fut annexé. Blanche,
sa fille, veuve du roi de Castille, s'y fit religieuse. La situation
de cette abbaye, située en dehors et dans le voisinage de la ville,
l'exposa souvent à des dévastations: sous le roi Jean, sous Charles
VI, pendant les troubles de la Ligue, les religieuses furent obligés
de l'abandonner et de se réfugier à Paris. En 1590, les troupes de
Henri IV campèrent dans son enceinte et la détruisirent presque
entièrement. Les Cordelières de Sainte-Claire appartenaient au même
ordre que les religieuses de l'_Ave-Maria_ et les Capucines de la
place Vendôme, et nous avons dit que leur règle était d'une austérité
qui nous semble aujourd'hui surhumaine.

Cette abbaye ayant été supprimée en 1790, trois rues furent        (p.314)
ouvertes sur son emplacement, les rues _Pascal_, _Julienne_ et des
_Cordelières_. Quant aux bâtiments, une partie fut détruite, l'autre
partie servit successivement de fabrique, de maison de refuge,
d'hospice pour les orphelins du choléra. En 1836, on a transformé la
dernière en _hôpital_ dit de _Lourcine_, qui remplace l'ancien hospice
de même nom, et, comme lui, est destiné aux femmes atteintes de
maladies vénériennes. Cet hôpital renferme trois cents lits.

3º Rue de la _Reine-Blanche_.--Dans cette rue était un hôtel bâti par
Blanche de Bourgogne, femme de Charles-le-Bel. Il appartenait en 1392
à Isabelle de Bavière, qui y donna plusieurs fêtes. «Il fut démoli,
dit Sauval, comme complice de l'embrasement de quelques courtisans,
qui y dansèrent avec Charles VI ce malheureux ballet des Faunes si
connue.»

La rue Mouffetard aboutit à la _barrière d'Italie_, qui ouvre la route
de Fontainebleau. Cette barrière est tristement fameuse par le meurtre
du général Bréa et du capitaine Mangin, le 24 juin 1848.

A une demi-lieue de cette barrière, est l'hospice de _Bicêtre_, qui
tire son nom d'un château bâti en 1290 par un évêque de Wincester. Ce
château étant tombé en ruines, Louis XIII y établit, pour les soldats
invalides, un hôpital que Louis XIV donna en 1656 à l'Hôpital général
pour y enfermer les pauvres mendiants. Avant la révolution, c'étaient
un hôpital et une prison, qui offraient la réunion de tous les maux et
de tous les crimes, et qui avoient pour habitants des fous, des
vieillards, des épileptiques, des estropiés, des voleurs, des faux
monnayeurs, des assassins, mêlés, confondus, traités avec la même
indifférence, la même cruauté, enfin présentant le spectacle le plus
horrible, le plus dégoûtant[76]. Aujourd'hui, ce n'est plus qu'un
hospice pour des fous et des vieillards.

         [Note 76: «Le nombre des malades, comparé à l'étendue des
         salles, est à peine croyable, écrivait Cullerier en 1787;
         dans les salles d'expectants, la moitié des malades se
         couchaient depuis huit heures du soir jusqu'à une heure après
         minuit, et les autres, depuis ce moment jusqu'à sept heures
         du matin; il n'y avait qu'un lit pour huit malades... Ce
         local était noir et tapissé de toute sorte de malpropretés;
         les croisées étaient clouées ou murées, ce qui avait
         transformé des salles de malades en cachots de criminels,»
         etc.]



CHAPITRE III.                                                      (p.315)

RUE ET FAUBOURG SAINT-JACQUES[77].

         [Note 77: La rue Saint-Jacques se terminait autrefois à la
         rue Saint-Hyacinthe: là commençait le faubourg Saint-Jacques.
         Depuis 1806, la rue Saint-Jacques se prolonge jusqu'à la rue
         de la Bourbe; là seulement commence le faubourg; mais
         l'ancienne division étant restée populaire et ayant
         d'ailleurs une importance historique, nous l'avons
         conservée.]



§ Ier.

La rue Saint-Jacques.


La rue et le faubourg Saint-Jacques forment, avec les rue et faubourg
Saint-Martin, la grande artère qui coupe la capitale du sud au nord,
en passant par le milieu de la Cité; c'est l'une des deux grandes
voies romaines qui joignaient Lutèce à l'Italie[78]. On y entrait
autrefois par le Petit-Châtelet, et l'on y trouvait deux portes: la
première, de l'enceinte de Philippe-Auguste, vers la rue des
Mathurins; la deuxième, de l'enceinte de Charles VI, vers la rue
Saint-Hyacinthe. Son nom lui vient d'une chapelle de Saint-Jacques,
près de laquelle les Dominicains s'établirent vers l'an 1218, et d'où
ils ont pris le nom de Jacobins. Avant cette époque on l'appelait la
_grant rue_, la _grand'rue outre le Petit-Pont_, la _grand'rue
Saint-Benoit_, etc. Le quartier que traverse cette voie publique,  (p.316)
si importante par sa position, forme la transition entre le faubourg
Saint-Marceau et le faubourg Saint-Germain, c'est-à-dire entre les
quartiers pauvres et les quartiers riches de Paris méridional; mais il
a plus de ressemblance avec le premier qu'avec le second, quoiqu'il
ait une population moins triste, moins chétive, des industries plus
heureuses, un aspect moins souffrant. C'est le centre de cette partie
de la capitale qu'on appelle vulgairement le _quartier latin_, à cause
des nombreux établissements d'instruction qui y sont situés. Dans
cette rue fut établie en 1473, par les frères Gering, la première
imprimerie, dans une maison à l'enseigne du _Soleil d'or_, située
vis-à-vis la rue Fromentelle, et qui, jusqu'à la révolution, a été
habitée par des imprimeurs. Cette rue devint alors, et elle est restée
jusqu'à nos jours, la rue des imprimeurs, des libraires, des graveurs,
des marchands d'images, etc.; là étaient les fameux Cramoisy, «ces
rois de la rue Saint-Jacques parmi les libraires,» dit Guy Patin.
Quelques fabricants ou marchands d'images religieuses y demeurent
encore; mais le reste de la rue n'a plus d'autre industrie
particulière que celle des hôtels garnis, des petits restaurants, des
tabagies à l'usage des étudiants. La rue Saint-Jacques, sombre,
étroite, tortueuse, montante, a dû prendre part à tous les événements
de l'histoire de Paris; nous mentionnerons seulement, dans les temps
anciens, l'entrée des troupes de Charles VII dans la capitale; la
première émeute populaire contre les protestants, qui tenaient
clandestinement leur prêche dans une maison voisine du collége du
Plessis; enfin, l'attaque des troupes de Henri IV sur la porte
Saint-Jacques. Dans les temps modernes, elle n'est pas restée
étrangère aux journées révolutionnaires; mais elle n'a pris un rôle
important que dans la bataille de juin, où elle a été le centre de la
lutte sur la rive gauche de la Seine. Les monuments ou édifices
publics qu'elle renferme sont:

1º Le _Collége de France_, fondé par François Ier, en 1530, pour   (p.317)
l'enseignement des langues hébraïque et grecque, des mathématiques, de
la médecine, etc. Il eut pour premiers professeurs Pierre Danès,
François Vatable, Martin Poblacion, Ramus, Oronce Finé, etc. Henri II
y ajouta une chaire de philosophie; Charles IX, une de chirurgie;
Henri III, une de langue arabe; Henri IV, une d'anatomie et de
botanique; Louis XIII, une de droit ecclésiastique; Louis XIV, une de
langue syriaque et une de droit français; Louis XV, des chaires de
mécanique, de langues turque et persane, de droit des gens, d'histoire
naturelle, etc. Il y a aujourd'hui vingt-quatre cours. Les plus
illustres professeurs qui ont enseigné dans cet établissement sont:
Gassendi, Guy Patin, Rollin, Tournefort, Daubenton, Lalande, Darcet,
Portal, Vauquelin, Cuvier, Ampère, Lacroix de Guignes, Delille,
Andrieux, etc. L'utilité du Collége de France était incontestable sous
François Ier et ses successeurs, alors que les livres étaient rares,
la science difficile à acquérir, l'enseignement tout oral: aussi les
professeurs étaient-ils appelés _lecteurs du roi_, _lecteurs publics_.
Aujourd'hui elle est fort douteuse, les cours n'ayant pas de but
déterminé, ne formant pas un système d'enseignement, ne s'adressant
qu'à un auditoire vague et passager; enfin, comme le disait déjà
Piganiol en 1750, «les études qu'on y fait ne menant à rien,» ils
semblent moins des voies d'instruction supérieure que des moyens de
dotation pour quelques savants. Le Collége de France resta longtemps
sans édifices pour ses cours, et les professeurs durent faire leurs
lectures dans les colléges voisins de Cambrai, de Tréguier, de Lyon.
«Les _lecteurs du roi_, écrivait Ramus à Catherine de Médicis, n'ont
pas encore d'auditoire qui soit à eux; seulement ils se servent, par
manière de prest, d'une salle ou plus tost d'une rue, les uns après
les autres, encore sous telle condition que leurs leçons soient
sujettes à être importunées et destourbies par le passage des      (p.318)
crocheteurs et lavandières.» Ce ne fut que sous Louis XIII qu'on
commença à construire, sur l'emplacement des anciens colléges de
Tréguier et de Cambrai, le monument qui existe aujourd'hui: il n'a été
terminé qu'en 1774 et a reçu en 1840 des agrandissement considérables,
qui en ont fait l'un des plus remarquables édifices de Paris.

2º Le _collége du Plessis_, fondé en 1322, réuni à la Sorbonne en
1647, fut transformé en 1794 en une prison pour les détenus qui ne
trouvaient pas place à la Conciergerie: on l'appelait alors _Maison de
l'Égalité_. Administrée par Fouquier-Thinville et placée sous sa
surveillance immédiate, cette prison était la plus dure et la plus
triste de Paris: les détenus, qui y furent entassés jusqu'au nombre de
dix-neuf cents, étaient traités avec cruauté, et la plupart n'en
sortirent que pour aller à l'échafaud. Là furent renfermés
Saint-Hurugues, la Montansier, la belle-fille de Buffon, les cent
trente-deux Nantais, enfin Fouquier-Thinville lui-même. Cet édifice
resta sans emploi jusqu'en 1830, où il fut assigné à l'école Normale:
c'est aujourd'hui une dépendance du collége Louis-le-Grand.

3º Le _lycée Louis-le-Grand_.--Ce collége fut fondé en 1564, sous le
nom de _Clermont_, par les jésuites, dont l'établissement à Paris
venait d'être reconnu par le Parlement. C'est de là que la fameuse
société dirigea le mouvement de la Ligue, c'est là que se tinrent les
conciliabules des Seize. Après l'attentat de Châtel, «tous les
prestres et escholiers du collége de Clermont et tous autres
soy-disants de la compagnie de Jésus furent condamnés comme
corrupteurs de la jeunesse, perturbateurs du repos public, ennemis du
roy et de l'Estat, à sortir dans trois jours de Paris et dans quinze
jours du royaume.» Ils rentrèrent en 1603, mais n'obtinrent la
permission d'enseigner qu'en 1618. Sous Louis XIV, ils prirent le plus
grand ascendant; leur collége fut agrandi et déclaré de fondation
royale; enfin, le roi étant venu le visiter en 1682, ils lui       (p.319)
donnèrent le nom de _Louis-le-Grand_. Alors ce collége, par le choix
de ses professeurs et l'excellence de ses études, devint
l'établissement d'instruction publique le plus renommé de la France:
presque tous les jésuites célèbres en ont été successivement élèves et
professeurs, tels que Rapin, Bouhours, Commire, Hardouin, Brumoy,
Charlevoix, Berruyer, Tournemine, etc. Presque tous les hommes
illustres du XVIIIe siècle en sont sortis: nous n'en citerons qu'un
seul, Voltaire. Après la suppression de l'ordre des Jésuites, le
collége Louis-le-Grand fut donné à l'Université, qui y établit ses
archives, son tribunal, sa bibliothèque, y tint ses assemblées et y
forma, au moyen de la suppression de tous les petits colléges voisins,
Narbonne, Beauvais, Reims, etc., un collége général. Celui-ci eut un
grand succès et réunit jusqu'à six cents élèves, parmi lesquels il
faut nommer Camille Desmoulins et Robespierre. A l'époque de la
révolution, le collége Louis-le-Grand survécut seul à tous les
établissements de l'ancienne université: il devint une institution
particulière, mais protégée et subventionnée par le gouvernement, et
il prit en 1793 le nom d'_Institut de l'Égalité_. La Convention le vit
sans ombrage donner une même éducation aux enfants de presque tous les
hommes célèbres de cette époque, girondins, montagnards, émigrés,
Vendéens, enfants dont l'État payait les pensions et qui étaient au
nombre de sept cent cinquante: on remarquait parmi eux les fils de
Brissot, de Carrier, de d'Elbée, de Condorcet, de Dillon, de Louvet,
etc. Sous le Directoire, l'Institut de l'Égalité reçut une subvention
de 200,000 francs et le nom de _Prytanée français_; la loi du 11
floréal an X en fit le _Lycée impérial_; il reprit en 1814 son nom de
Louis-le-Grand, et forme depuis cette époque l'un des cinq grands
lycées ou colléges de la capitale.

         [Note 78: Cette voie ne suivait la rue Saint-Jacques que
         jusqu'à la hauteur de la Sorbonne; là, elle passait devant
         l'enceinte du palais des Thermes, sur la place Saint Michel,
         où était un camp romain, et s'en allait par Issy vers
         Orléans.]

Parmi les monuments détruits que possédait la rue Saint-Jacques, nous
remarquons:

1º La _chapelle Saint-Yves_, au coin de la rue des Noyers. Elle    (p.320)
avait été fondée en 1348 par des écoliers bretons en l'honneur d'un
gentilhomme de leur pays qui, après avoir étudié à Paris, s'était fait
l'avocat des pauvres, et avait mérité, par cette vertu si rare, même
dans le moyen âge, d'être canonisé. Les avocats et les procureurs
avaient pris ce saint pour patron; mais Mézeray dit que c'était sans
prétendre à imiter son désintéressement et sans ambitionner les
honneurs du royaume des cieux, se contentant humblement des biens de
ce monde[79]. «Il n'y a pas longtemps, ajoute Millin, qu'on voyait
suspendus aux voûtes de cette église une multitude de sacs de palais.
Comme ils présentaient un aspect désagréable, les administrateurs de
Saint-Yves ont fait disparaître ces monuments poudreux de la
simplicité de nos pères et de leur haine pour les gens de robe. Un
plaideur dont le procès était terminé suspendait son sac à la voûte,
comme un boiteux redressé suspend sa béquille dans la chapelle d'une
madone.»

         [Note 79: La malice de nos pères racontait que lorsque saint
         Yves s'était présenté à la porte du paradis, saint Pierre
         l'avait repoussé, le confondant avec les hommes de sa
         profession. Le saint s'était alors fourré dans la foule et
         était parvenu à entrer; mais il avait été reconnu, et, saint
         Pierre voulant le chasser, il résista et dit qu'il resterait
         jusqu'à ce qu'on lui eût fait signifier par huissier de
         sortir. Saint Pierre fut embarrassé et chercha partout un
         huissier; mais, comme il n'en est jamais entré dans le
         paradis, il fut impossible d'en trouver un seul, et saint
         Yves resta ainsi au nombre des élus, à la grande confusion de
         saint Pierre.]

2º L'église _Saint-Benoît_, ou, plus exactement, de la
_Saincte-Benoîte-Trinité_. Sa fondation remontait au VIIe siècle,
quoiqu'on lût sur un de ses vitraux: «DANS CETTE CHAPELLE, SAINT DENIS
A COMMENCÉ À INVOQUER LE NOM DE LA SAINTE TRINITÉ.» C'était une église
collégiale, c'est-à-dire ayant chapitre de chanoines, lesquels avaient
juridiction temporelle sur une partie du quartier: aussi le cloître
renfermait-il une prison. L'église Saint-Benoît, monument          (p.321)
très-vénéré de nos pères, avait été reconstruite en 1517 et renfermait
les sépultures du jurisconsulte Domat, du professeur Daurat, de Claude
et Charles Perrault, du graveur Gérard Audran, du comédien Baron, et,
dans son cimetière, celles d'un très-grand nombre d'imprimeurs,
libraires et graveurs, non-seulement de ce quartier, mais des
quartiers voisins. Parmi eux nous citerons Badius, Vascosan, les
Morel, les Nivelle, les Dupré, les Cramoisy, Édelink, Mariette, etc.,
noms chers aux lettres et aux arts, qui reportent la pensée vers ces
temps, hélas! si loin de nous, de calmes méditations, de sérieuses
études, de travaux consciencieux et honorés! Dans ces derniers temps,
l'église Saint-Benoît était devenue, par une odieuse transformation,
un ignoble théâtre où les étudiants et les blanchisseuses du quartier
allaient applaudir les vaudevilles graveleux qui se débitaient dans
l'ancien sanctuaire. Ce théâtre est aujourd'hui devenu une maison
particulière.

3º L'église _Saint-Étienne-des-Grés_, située au coin de la rue du même
nom, était très-ancienne; une tradition prétendait qu'elle avait été
bâtie et dédiée par saint Denis, et que son nom était, non pas des
_Grés_ (_de Gradibus_), mais des _Grecs_, parce que saint Denis et ses
compagnons venaient d'Athènes. Il est certain qu'elle existait au VIIe
siècle. Sept siècles après sa fondation, ce quartier n'était pas
encore bâti, et elle se trouvait entourée de vignes, où l'on voyait le
_pressoir du roi_. Elle a été détruite pendant la révolution. Dans son
cimetière on a trouvé trente cercueils romains du temps de Constance
Chlore.

Voici les principales rues qui aboutissent dans la rue Saint-Jacques:

1º Rue de la _Bûcherie_, ainsi nommée du port au bois qui en était
voisin. Dans cette rue furent établies en 1481 les écoles de médecine
et de chirurgie. Jusqu'à cette époque, la Faculté de médecine,     (p.322)
qui datait de 1280, n'avait pas eu d'écoles particulières.
L'amphithéâtre d'anatomie fut construit en 1617: la maison subsiste
encore au nº 13. L'École de médecine fut transférée dans la rue des
Cordeliers en 1769, et nous l'y retrouverons.

Dans la rue de la Bûcherie aboutissent: 1º la rue des _Rats_ ou de
l'_Hôtel Colbert_. Au nº 20 est une maison qui a appartenu au grand
ministre de Louis XIV et dont la construction date du XVIe siècle: on
y remarque des frises sculptées et des bas-reliefs d'une belle
exécution, qui ont été faussement attribués à Jean Goujon.--2º La rue
_Saint-Julien-le-Pauvre_, ainsi appelée d'une église qui existait déjà
du temps de Grégoire de Tours, car, lorsque ce prélat venait à Paris,
il y logeait dans des bâtiments affectés aux pèlerins. On sait que
saint Julien était le patron des voyageurs, et un grand nombre
d'hôtelleries ou d'hospices avaient été construits sous son nom par la
piété des fidèles. Cette église, détruite par les Normands, fut
rebâtie au XIIe siècle, et l'Université y tint pendant quelque temps
ses séances. A l'époque où les métiers étaient unis par les liens de
la fraternité religieuse, elle devint le siége des confréries des
papetiers, des couvreurs et des fondeurs. Réunie à l'Hôtel-Dieu en
1665, elle lui sert aujourd'hui de chapelle. Son architecture est du
style le plus gracieux.--3º La rue du _Fouarre_, ainsi appelée d'un
vieux mot qui veut dire paille. Les écoles, d'abord restreintes à la
place Maubert, s'étendirent jusqu'à cette rue, qui prit son nom de la
paille où les écoliers s'asseyaient pour écouter les leçons de leurs
maîtres et dont ils faisaient ample consommation. Cette rue est
célèbre dans les écrits de Dante, de Pétrarque, de Rabelais, etc. En
1535, le Parlement ordonna d'y mettre deux portes pour empêcher le
passage des voitures pendant les leçons.

2º Rue _Galande_ ou _Garlande_.--«On voit, dit Jaillot, dans un
cartulaire de Sainte-Geneviève, que, en 1202, Matthieu de          (p.323)
Montmorency et Madeleine de Garlande, sa femme, donnèrent leur vigne,
appelée le clos de Mauvoisin, à cens à plusieurs particuliers, à la
charge d'y bâtir. Ainsi se formèrent les rues Garlande, du Fouarre et
autres, qui se trouvent entre la rue de la Bûcherie et la place
Maubert.» Dans cette rue était la chapelle de Saint-Blaise et de
Saint-Louis, bâtie en 1476 par les maçons et charpentiers de Paris, et
qui était le siége de leur confrérie. Elle n'existe plus.

Le prolongement de la rue Garlande est la rue _Saint-Severin_, où se
trouve une église dont l'origine est inconnue. «Sous le règne de
Childebert, dit Jaillot, il y avait à Paris un saint solitaire, nommé
Severin, qui s'était retiré près de la porte méridionale. Il est
probable que la vénération que ses vertus avaient inspirée aux
Parisiens les engagea à bâtir sous son nom un oratoire au lieu même
qu'il avait habité.» Cette église a été reconstruite à diverses
époques; sa dernière restauration est de 1489, mais elle a des parties
du XIVe siècle aussi élégantes que délicates. Elle renferme les
tombeaux d'Étienne Pasquier, d'André Duchesne, de Moreri, des frères
Sainte-Marthe, etc. Sa porte latérale était autrefois couverte presque
entièrement de fers à cheval: ces fers y avaient été mis comme ex-voto
par des voyageurs en l'honneur de saint Martin, l'un des patrons de
cette église, et qu'on invoquait ordinairement au commencement d'un
voyage.

3º Rue du _Foin_.--Dans cette rue était le collége de maître Gervais,
«souverain médecin et astrologien du roi Charles V.» Ce collége était
devenu une caserne d'infanterie qu'on vient de détruire. On y trouvait
encore la chambre syndicale des libraires et imprimeurs, établie en
1728. C'est dans cette chambre que, deux fois par semaine, on
apportait de la douane toutes les balles de livres et d'estampes qui
arrivaient à Paris; elles y étaient ouvertes et visitées par les
syndics en présence des inspecteurs de la librairie. C'est aussi   (p.324)
dans cette chambre que s'enregistraient les permissions et les
priviléges pour l'impression des livres.

4º Rue des _Mathurins_.--Cette rue est très-ancienne, car c'était là
que se trouvait l'entrée principale du palais de Julien: aussi
s'est-elle appelée longtemps rue des _Thermes_. Elle prit son nom
actuel d'un couvent bâti dans le XIIIe siècle et qui appartenait à
l'ordre de la Trinité ou des Mathurins, fondé en 1228 pour le rachat
des captifs de Terre-Sainte. Dans cette église était inhumé
l'historien Robert Gaguin, général de l'ordre de la Trinité, qui avait
fait reconstruire la plus grande partie du couvent. Ce couvent, qui
était vaste et riche en marbres précieux, était le siége des
confréries des libraires et imprimeurs, des messagers de l'Université,
des maîtres paumiers. C'était aussi dans le cloître que l'Université
tenait ses assemblées avant 1764. Il en reste une partie transformée
en maisons particulières.

Au nº 12 est l'_hôtel de Cluny_, aujourd'hui _musée des antiquités
françaises_, et qui, bâti sur une partie du palais des Thermes par les
abbés de Cluny en 1340, fut reconstruit en 1505 par Jacques d'Amboise,
neveu du ministre de Louis XII. Ce charmant édifice, où le moyen âge
et la renaissance s'implantent si gracieusement sur des fondations
romaines, servit de retraite à la veuve de Louis XII, et c'est là
qu'elle épousa le duc de Suffolk; il abrita en 1625 les religieuses de
Port-Royal pendant la construction de leur maison de Paris; il a été
souvent le séjour des nonces pontificaux; enfin, pendant la
révolution, il a servi d'observatoire aux astronomes Delisle, Lalande
et Messier. Le savant Dusommerard, devenu propriétaire de cette
maison, y rassembla un musée d'antiquités françaises, dont l'État a
fait l'acquisition après sa mort. «C'est, dit Charles Nodier,
l'Herculanum du moyen age.» On y trouve de belles armes, des faïences
de Flandre et d'Italie, des poteries de Bernard de Palissy, de
magnifiques émaux, des oeuvres de serrurerie et de menuiserie,     (p.325)
des curiosités historiques, etc.

Vis-à-vis de l'hôtel de Cluny se trouvait l'ancien hôtel du maréchal
de Catinat, qui, dans le siècle dernier, était devenu le siége de la
librairie Barbou, si chère aux lettres par les belles éditions qu'elle
a mises au jour.

Dans la rue des Maçons, qui aboutit rue des Mathurins, a demeuré
Racine[80]. Au nº 1 est mort Treilhard, membre de la Convention et du
Directoire. Au nº 20 est mort Dulaure, l'auteur de l'_Histoire de
Paris_.

         [Note 80: Voyez _Hist. gén. de Paris_, p. 80.]

5º Rue des _Écoles_.--Cette rue nouvelle, qui doit aller de la place
Sainte-Marguerite à l'École polytechnique, absorbe l'ancienne _place
Cambray_. Cette place, où est situé le Collége de France, communique
avec la rue _Saint-Jean-de-Latran_, où étaient autrefois une église et
une commanderie des Hospitaliers de Saint-Jean-de-Jérusalem. Cette
commanderie avait un enclos où était l'hôtel du commandeur, avec une
tour carrée servant aux pèlerins et des maisons hideuses où logeaient
en franchise des artisans et des mendiants. Dans l'église était le
tombeau du grand prieur Jacques de Souvré, mort en 1670: c'était
l'oeuvre très-remarquable des frères Anguier. Depuis la révolution, on
a donné du jour et de l'air dans ce cloaque; mais il est toujours
pauvrement habité. Quelques restes de l'église subsistaient encore,
ainsi que la tour dans laquelle l'illustre Bichat est mort en 1802; on
vient de les détruire.

6º Rue des _Grés_.--Dans cette rue était le couvent des Dominicains ou
Frères prêcheurs, qui prirent le nom de Jacobins de la chapelle
Saint-Jacques, près de laquelle ils vinrent s'établir en 1218. Saint
Louis leur fit bâtir une église et un couvent sur un terrain où se
trouvait une tour qui avait servi jadis de Parloir-aux-Bourgeois, près
de la muraille d'enceinte de la ville. Ce couvent acquit une       (p.326)
grande puissance par ses écoles de théologie, auxquelles saint Thomas
d'Aquin donna la plus illustre renommée, par la piété et le
désintéressement de ses religieux, parmi lesquels les rois et reines
de France, jusqu'au XVIe siècle, choisirent leurs confesseurs, par le
grand nombre de saints, de savants, de dignitaires ecclésiastiques qui
sortirent de ses murs et parmi lesquels nous nommons Thomas d'Aquin,
Albert-le-Grand, Pierre de Tarentaise (Innocent V), l'évêque de
Lisieux, Jean Hennuyer, l'architecte Jean Joconde, etc. Ajoutons que
de ce couvent est aussi sorti l'assassin de Henri III, Jacques
Clément; que les Dominicains ont engagé pendant plusieurs siècles des
luttes scandaleuses avec l'Université; enfin que, pour amener des
réformes dans cet ordre, il fallut plusieurs fois employer les ordres
royaux, les arrêts du Parlement et même la force matérielle.

L'église, bâtie en 1263 et dont l'entrée se trouvait rue
Saint-Jacques, était vaste, mais d'une grande simplicité. Elle était
d'ailleurs très-remarquable par la foule de monuments royaux qu'elle
renfermait et qui faisaient d'elle un autre Saint-Denis. Ainsi, elle
possédait les tombeaux de trois princes, tiges de trois maisons
royales: Robert de Clermont, fils de saint Louis, tige de la maison de
Bourbon; Charles de Valois, frère de Philippe-le-Bel, tige de la
maison de Valois; le comte d'Évreux, tige des rois de Navarre; elle
possédait encore les coeurs ou les entrailles de Charles d'Anjou,
frère de saint Louis, de Philippe III, de Philippe V, de Charles IV,
de Philippe VI, les tombeaux de quatorze autres princes ou princesses
de la maison royale, etc. On y trouvait, de plus, les sépultures de
Humbert II, dauphin du Viennois, de Jean de Melun, qu'on croit
l'auteur du roman de la _Rose_, de Passerat, l'un des auteurs de la
_Satire Ménippée_, «homme docte et des plus déliés esprits de son
siècle,» de la famille de Laubespin, etc.

L'église, le cloître et une partie des bâtiments ont été détruits  (p.327)
pendant la révolution; le reste devint sous l'Empire une maison de
correction pour les enfants; aujourd'hui, cette maison est occupée par
une école municipale et une caserne.

7º Rue _Soufflot_.--Cette rue conduit au Panthéon et doit son nom à
l'architecte de ce monument.

L'emplacement du _Panthéon_ était occupé, sous les Romains, par une
grande fabrique de poteries, pour laquelle on avait ouvert des puits
très-profonds, où l'on a retrouvé des fours et des vases nombreux; il
fut ensuite occupé par des clos de vignes et enfin par des maisons et
jardins dépendant de l'abbaye Sainte-Geneviève. Ce monument, qui tire
de sa situation, non moins que de sa masse imposante et de ses riches
détails, un caractère si frappant de grandeur, fut fondé en 1758 pour
remplacer l'ancienne église Sainte-Geneviève, qui tombait en ruines.
Ce n'était plus le temps où l'on bâtissait si aisément des centaines
de basiliques avec la foi des peuples et la munificence des rois: on
était en plein XVIIIe siècle, c'est-à-dire à l'époque où la
philosophie voltairienne battait en brèche le catholicisme; aussi
Louis XV pourvut-il aux dépenses de construction de la nouvelle
Sainte-Geneviève, non, comme Clovis, avec la dépouille des Ariens
vaincus, mais en augmentant le prix des billets de loterie. Le
monument n'était pas achevé quand l'Assemblée constituante, en 1791,
décréta qu'il prendrait le nom de _Panthéon_, qu'il serait destiné à
la sépulture des grands hommes, qu'on inscrirait sur sa frise: AUX
GRANDS HOMMES LA PATRIE RECONNAISSANTE, enfin que Mirabeau y serait
enterré. Nous avons dit avec quelle pompe les restes du grand orateur
furent conduits au Panthéon, et que cette pompe fut répétée pour
Voltaire, Lepelletier de Saint-Fargeau, Jean-Jacques Rousseau, Marat,
etc. Mirabeau en fut expulsé sous la Convention, Marat après le 9
thermidor.

Pendant ce temps, les ornements du monument avaient été changés:   (p.328)
le fronton était d'abord décoré d'une croix à rayons divergents, avec
des anges adorateurs, oeuvre de Coustou; on la remplaça par un
bas-relief symbolique, aussi froid qu'incompréhensible, représentant
la Patrie qui récompense la Vertu et le Génie, la Liberté terrassant
le Despotisme et la Raison combattant l'Erreur. Sous le porche étaient
cinq bas-reliefs figurant la vie de sainte Geneviève: ils furent
remplacés par cinq autres représentant les droits de l'homme, l'empire
de la loi, l'institution du jury, le dévouement patriotique,
l'instruction publique; enfin, les quatre nefs qui avaient été
consacrées à l'histoire de l'Ancien Testament, de l'Église grecque, de
l'Église latine, de l'Église française, le furent à la philosophie,
aux sciences, aux arts, à l'amour de la patrie.

Napoléon, en 1806, rendit au culte l'édifice, en lui laissant ses
ornements philosophiques et son caractère de Panthéon, c'est-à-dire de
nécropole des grands hommes; mais il estima comme tels les grands
dignitaires de sa cour, et il mit à côté de Lannes, de Bougainville,
de Lagrange, des sénateurs et des chambellans inconnus. La
Restauration rendit à l'édifice le nom de Sainte-Geneviève, fit
disparaître son inscription, les bas-reliefs du fronton, du porche et
des nefs, orna sa triple coupole des belles peintures de Gros, qui
représentent l'apothéose de la vierge de Nanterre, enfin donna une
sépulture à Soufflot dans la chapelle basse du monument. La révolution
de 1830 en fit disparaître le nom de Sainte-Geneviève et le culte
catholique, lui rendit son nom païen de Panthéon, avec sa destination
révolutionnaire, et le décora d'un beau fronton, oeuvre de David
d'Angers, mais dont la composition historique n'est pas heureuse.
Depuis cette époque, le monument resta vide, nu, muet, attendant des
grands hommes, attendant un culte, des ornements, des cérémonies,
triste et honteux témoignage de notre instabilité, de notre        (p.329)
facilité à détruire, de notre impuissance à édifier. Quelques curieux
parcouraient sans respect comme sans émotion cette montagne de pierres
qui glaçait le corps et l'âme, qui était sans but comme sans
signification; et l'on se contentait d'embellir ses abords en
attendant qu'on trouvât une destination à ce _temple de tous les
dieux_, qui n'a plus de dieu. «Faire du Panthéon la sépulture des
grands hommes, disions-nous en 1846, est une idée très-belle et
très-nationale, mais il n'est pas besoin pour cela d'en chasser le
culte catholique; la religion et la patrie peuvent avoir le même
temple; d'ailleurs, nos moeurs et nos habitudes ne comprennent pas des
tombeaux sans la croix qui les couronne. N'y aurait-il pas quelque
poésie à mettre les cendres des hommes de génie qui ont éclairé ou
sauvé la France sous la protection de l'humble bergère dont la douce
figure nous apparaît, au fond de nos annales, écartant les barbares de
Paris naissant? Un temple à sainte Geneviève; qui aurait pour ornement
principal la statue d'une autre bergère, d'une autre patronne de la
France, de la sainte martyre de Domrémy, pour laquelle Paris n'a pas
eu un souvenir; un temple à sainte Geneviève, qui couvrirait les
restes de Richelieu et de Mirabeau, de Descartes et de Bossuet, de
Molière et de Voltaire, serait vraiment le Panthéon de la France.»
Depuis la révolution du 2 décembre 1852, le Panthéon a été rendu au
culte sous le nom de Sainte-Geneviève.

Le Panthéon et la belle place qui le précède ont eu une triste
célébrité dans la bataille de juin: c'était le quartier général de
l'insurrection sur la rive gauche de la Seine. Aussi, ce fut seulement
le 24 juin que les troupes commandées par Damesme, après avoir enlevé
toutes les barricades de la rue Saint-Jacques, arrivèrent par la rue
Soufflot sur la place du Panthéon, où les insurgés occupaient ce
monument, l'École de droit et les maisons voisines. Après un combat
acharné, où Damesme tomba frappé d'une blessure qui devait être    (p.330)
mortelle, la place fut emportée, le canon enfonça la grande porte du
Panthéon, la troupe s'y précipita et s'y fortifia comme dans une
citadelle.

Sur la place du Panthéon sont deux bâtiments symétriques destinés à
l'ornement de cette place: le premier, construit récemment, est la
_mairie du douzième arrondissement_; le second est l'_École de droit_,
bâtie en 1771 sur les dessins de Soufflot. Cette école avait été,
jusqu'à cette époque, dans la rue Saint-Jean-de-Beauvais: elle
manquait d'emplacement; cours et examens y étaient nuls ou dérisoires;
les diplômes s'y vendaient. «Ces écoles, dit un écrivain du temps,
sont l'abus le plus déplorable et la farce la plus ridicule.» On leur
bâtit un édifice, mais on ne les rendit pas meilleures. La révolution
les supprima avec les avocats, procureurs et autres clients de saint
Yves; l'Empire les rétablit, ainsi que tous les procéduriers de
l'ancien régime, et, depuis cette époque, depuis que la division
extrême des propriétés a fait des gens de loi la classe la plus
influente de l'État, leur importance n'a fait que s'accroître. Nous
avons vu dans l'_Histoire générale_ que, pendant la Restauration et
après la révolution de 1830, les jeunes libéraux des écoles de droit
étaient à la tête de toutes les insurrections, de tous les mouvements
démocratiques, et que, plusieurs fois, ils ont imposé leur volonté au
gouvernement.

Les cours qui sont professés à l'École de droit sont ceux de droit
romain, de droit civil français, de procédure, de droit criminel, de
droit commercial, de droit naturel, de droit administratif, etc.



§ II.

Le faubourg Saint-Jacques.


Le faubourg Saint-Jacques n'était autrefois qu'une longue suite de
couvents ou d'établissements religieux, où se retiraient de pieux  (p.331)
solitaires, des courtisans dégoûtés du monde, des dames de haute
naissance, qui avaient à pleurer les erreurs de leur jeunesse. Dans la
langue si noblement chrétienne du XVIIIe siècle, on appelait du nom de
_Thébaïde de Paris_ ce quartier couvert de grands enclos, perdu au
milieu de nombreuses carrières, situé au-dessus des souterrains
appelés depuis catacombes, habité seulement par une population de
carriers et de plâtriers, pauvre, paisible, pleine de foi. L'humble
église de ce quartier, Saint-Jacques-du-Haut-Pas, n'a été élevée que
par le zèle touchant de cette population: les ouvriers travaillèrent
sans salaire un jour par semaine, les maîtres donnèrent la pierre et
le plâtre, et une illustre pénitente, la duchesse de Longueville, y
ajouta l'or et le marbre du sanctuaire. Il y avait, entre les riches
solitaires du faubourg et les pauvres gens qui vivaient au milieu
d'eux, un pieux accord, un respect mutuel et chrétien, dont on vit un
touchant témoignage dans la cérémonie d'édification de l'hospice
Cochin. Ce fut le vénérable Cochin, curé de Saint-Jacques-du-Haut-Pas
(né en 1726, mort en 1783), qui, avec son modeste patrimoine, fonda
cet hospice pour les ouvriers des carrières: la première pierre en fut
posée, non par quelque prince, non par quelque magistrat, mais par
deux pauvres, élus dans tout le quartier pour cette touchante
cérémonie.

La plupart des établissements religieux du faubourg Saint-Jacques sont
devenus des hospices; nous allons, en les énumérant, raconter leurs
transformations, qui auraient pu être faites avec plus de respect pour
le passé.

1° Le _couvent de la Visitation-Sainte-Marie_, établi en 1623. C'est
là que se renferma mademoiselle Lafayette, qui inspira à Louis XIII un
si respectueux attachement. Ce couvent est aujourd'hui la _maison de
refuge des Dames Saint-Michel_, qui est à la fois un établissement
religieux et une maison de correction pour les femmes déréglées.

2° L'_église Saint-Jacques-du-Haut-Pas_.--C'était une chapelle en  (p.332)
1566; elle devint une église en 1630 et ne fut achevée qu'en 1684.
Elle renferme les tombeaux de Duvergier de Hauranne, abbé de
Saint-Cyran, de Dominique Cassini et de Philippe de Lahire. C'est une
succursale du douzième arrondissement.

3° L'_hôpital Saint-Jacques-du-Haut-Pas_, depuis _séminaire Saint
Magloire_, aujourd'hui _institution des Sourds-Muets_. L'hôpital avait
été fondé dans le XIIIe siècle par l'ordre des Frères _pontifes_ ou
constructeurs des ponts: il recevait des pèlerins et hébergeait des
soldats invalides. Il tombait en ruines lorsque Catherine de Médicis y
transféra les religieux de Saint-Magloire. Ces religieux furent
supprimés en 1618, et, avec leurs revenus, on fonda un séminaire, qui
fut dirigé par les pères de l'Oratoire et a fourni pendant deux
siècles à l'Église de France les prêtres les plus distingués. «On y a
vu, dit Piganiol, tout ce qu'il y a de plus titré et de plus grand nom
parmi les prélats.» Ses bâtiments, donnés à l'institution des
Sourds-Muets, ont été reconstruits en 1823. Cette institution, qui
date de 1774, est due à l'abbé de l'Espée: elle fut placée au couvent
des Célestins jusqu'en 1790.

4° La _communauté des Ursulines_, fondée en 1608 par madame de
Sainte-Beuve, fille de Jean Lhuillier, président de la Cour des
comptes; elle était vouée à l'instruction des jeunes filles et a été
le berceau de toutes les maisons de même genre qui se sont établies en
France, et qui, en 1790, dépassaient le chiffre de quatre cents. La
fondatrice de cette congrégation était enterrée dans la maison. C'est
là que madame de Maintenon fut placée dans son enfance et qu'elle
abjura le protestantisme. C'est là aussi qu'après la mort de Scarron,
elle se retira pendant deux années. Cette maison est aujourd'hui
détruite, et, sur son emplacement, a été ouverte la rue des Ursulines.
Celle-ci aboutit rue d'_Ulm_, dans laquelle se trouve l'_École
normale_.

Cette école, créée par la loi du 30 novembre 1795 pour former des  (p.333)
professeurs, fut établie dans l'amphithéâtre du Jardin-des-Plantes.
Lagrange, Laplace, Monge, Haüy, Berthollet, Volney, Bernardin de
Saint-Pierre, La Harpe y ont professé. Elle eut à peine quelques mois
d'existence, fut rétablie en 1808 rue des Postes, supprimée en 1820,
rétablie en 1832 dans l'ancien collége Duplessis; elle a été
transférée en 1845 dans un palais construit spécialement et qui est un
des nombreux exemples du luxe absurde qu'on a prodigué depuis trente
ans pour construire des édifices qui ne demandaient que de la solidité
et de la simplicité. Quant à l'institution elle-même, ce n'est pas le
lieu de la discuter, et nous dirons seulement que, contrairement à ce
qui se passe dans la plupart des grands établissements d'instruction
publique, qui ne sont que de pompeuses apparences, là les études sont
sérieuses, et que les sciences et les lettres y sont cultivées avec un
zèle qui fait souvenir des étudiants de l'ancien régime.

5° Le _couvent des Feuillantines_, fondé en 1622 par madame
d'Estourmel, et qui est aujourd'hui converti en propriétés
particulières.

6° Le _couvent des Bénédictins anglais_, fondé en 1640 et où Jacques
II a été enterré en 1701. C'est aujourd'hui une propriété
particulière.

7° Le _couvent des Carmélites_, fondé en 1602 par le cardinal de
Berulle et par deux princesses de Longueville, dans l'enclos
Notre-Dame-des-Champs. Cet enclos était le centre du vaste cimetière
romain, voisin du grand chemin d'Italie, qui s'étendait de
Sainte-Geneviève au marché aux chevaux: on y a trouvé une multitude de
tombeaux, de caveaux, de coffres, de squelettes, de médailles, etc. Au
IIIe siècle, un oratoire y fut élevé, où, suivant la tradition, saint
Denis célébra les saints mystères. Reconstruit sous le roi Robert,
moins la chapelle souterraine, qui a subsisté jusqu'à la fin du    (p.334)
XVIIIe siècle, il devint une église très-vénérée dans le moyen âge et
desservie par les religieux de Marmoutier. Elle fut cédée en 1605 aux
Carmélites, et Marie de Médicis fit alors décorer l'intérieur avec une
grande magnificence. On y voyait des tableaux nombreux de Champagne,
de Lahire, de Stella, de Lebrun, et c'était l'une des plus riches de
Paris. On sait quelle était l'austérité de la règle des Carmélites, et
cependant leur ordre comptait en France soixante-dix maisons, et le
couvent du faubourg Saint-Jacques, si célèbre dans le XVIIe siècle
sous le nom de Grandes-Carmélites, n'était peuplé que de religieuses
appartenant à la plus grande noblesse[81], que de femmes dégoûtées du
monde ou de la cour, que de grandes dames, qui allaient y ensevelir
leurs passions ou pleurer leurs faiblesses. La plus illustre de ces
pénitentes est la duchesse de la Vallière, qui, en 1676, à l'âge de
trente et un ans, y vint expier ses amours avec Louis XIV, en prenant
le voile sous le nom de Louise de la Miséricorde. Bossuet, en présence
de la reine et de toute la cour, prononça le sermon de profession de
cette touchante «victime de la pénitence.» «Elle fit cette action,
cette belle et courageuse personne, dit madame de Sévigné, d'une
manière noble et charmante; elle était d'une beauté qui surprit tout
le monde.» C'est là qu'elle mourut en 1710, après trente-six ans des
plus rebutantes austérités. Ce couvent avait une si grande réputation
de sainteté que plusieurs maisons avaient été construites dans le
voisinage, où se retiraient des personnes de la cour «pour mourir dans
la céleste société des Carmélites» et se faire enterrer dans leur
cimetière. «On ne sait mourir que dans ce quartier-là,» disait un
courtisan; et, en effet, on y briguait des sépultures. La          (p.335)
principale de ces maisons avait été construite par une fameuse
pécheresse, qui s'y retira pour y faire pénitence pendant vingt-sept
ans: c'était la soeur du grand Condé, la belle duchesse de
Longueville, l'une des reines de la Fronde, «dont l'âme, comme elle le
disait elle-même, avait été uniquement partagée entre l'amour du
plaisir et l'orgueil, durant les jours de sa vie criminelle.» Elle y
mourut en 1679. Une autre fut habitée par la princesse Palatine, autre
héroïne de la Fronde, qui y mourut en 1685, et dont Bossuet prononça
l'oraison funèbre; une autre par la duchesse de Guise, une autre par
la maréchale d'Humières, etc. Aussi le cimetière des Carmélites
était-il peuplé de morts célèbres, tels que le duc et la duchesse de
Montausier, le médecin Vautier, l'historien Varillas, etc. On y avait
aussi déposé le coeur de Turenne. Ce couvent a été supprimé en 1790:
sur une partie des bâtiments a été ouverte la rue du Val-de-Grâce;
dans l'autre partie a été rétablie en 1816 une maison de Carmélites,
dont la chapelle renferme le tombeau du cardinal de Bérulle.

         [Note 81: On compte en effet parmi les Carmélites, des filles
         appartenant aux familles d'Épernon, de Brissac, de Biron,
         d'Arpajon, de la Rochefoucauld, de Bouillon, de Béthune, de
         Boufflers, etc.]

8° L'_abbaye royale du Val-de-Grâce de Notre-Dame-de-la-Crèche_,
fondée en 1621 par Anne d'Autriche et ornée par elle des plus beaux
priviléges. C'était là qu'elle se réfugiait contre les colères de
Louis XIII et les persécutions de Richelieu; c'est là que le
chancelier Séguier fut envoyé par le terrible cardinal pour saisir sur
elle-même sa correspondance avec l'Espagne. En action de grâces de la
naissance de Louis XIV, elle fit magnifiquement reconstruire le
couvent et bâtir l'église, qui est un des plus beaux monuments de
Paris: commencée en 1645 sur les dessins de François Mansard et de
Lemercier, elle fut achevée en 1665 par Lemuet; sa belle coupole a été
peinte par Mignard; les riches ornements de sculpture qui décorent le
sanctuaire sont de François Anguier. Le coeur d'Anne d'Autriche, ainsi
que ceux de tous les princes et princesses de la famille des Bourbons
étaient déposés dans une chapelle dédiée à sainte Anne, qui fut    (p.336)
dévastée pendant la révolution. A cette époque on fit du couvent
l'hospice de la Maternité, et de l'église un magasin d'équipements; en
1800, on a transformé le couvent en un hôpital militaire, qui est
devenu le plus important de toute la France et qui renferme mille
lits. En 1820, l'église a été restaurée et rendue au culte.

9° L'_abbaye de Port-Royal_.--Cette abbaye avait été fondée en 1204
par Matthieu de Montmorency dans une vallée près de Chevreuse; comme
elle était située dans un endroit marécageux et très-malsain, elle fut
transférée à Paris en 1625 dans une maison du faubourg Saint-Jacques,
qu'on éleva avec les dons de la marquise de Sablé, de la princesse de
Guémenée, de madame de Guénégaud et de plusieurs autres dames; mais
l'ancienne maison, le Port-Royal des Champs, continua de subsister,
et, ayant été rebâti, devint en 1669 une abbaye indépendante de la
maison de Paris. On sait quelle célébrité Port-Royal des Champs acquit
dans le XVIIe siècle par l'austérité et l'indépendance de ses
opinions, comment il fut détruit en 1709 par la vengeance des
jésuites, comment ses biens furent réunis à ceux de Port-Royal de
Paris. Cette maison a eu une existence moins orageuse que celle de sa
soeur: néanmoins, ses religieuses eurent aussi à souffrir, à cause de
leur attachement aux doctrines des pieux solitaires dont le nom vivra
autant que ceux des Arnaud, de Pascal et de Racine. Elle n'en fut pas
moins, comme Port-Royal des Champs de la part de tous ceux qui
l'avaient habité ou fréquenté, l'objet d'une vénération profonde et de
l'amour le plus touchant, et plusieurs personnages célèbres se
retirèrent «du service des rois de la terre pour servir le Roi des
rois,» dans le voisinage de cette illustre maison. Parmi eux on
remarque le sieur de Pontis, l'auteur des Mémoires sur le règne de
Louis XIII, qui y était enterré. C'est à Port-Royal que se retira et
mourut madame de Sablé[82]. C'est là que voulut être inhumée la    (p.337)
duchesse de Fontanges, morte à vingt-deux ans en 1681.

         [Note 82: Dans cette demi-retraite, dit M. Sainte-Beuve, qui
         avait jour sur le couvent et une porte encore entr'ouverte au
         monde, cette ancienne amie de M. de La Rochefoucauld,
         toujours active de pensée et s'intéressant à tout, continua
         de réunir autour d'elle, jusqu'à l'année 1678, où elle
         mourut, les noms les plus distingués et les plus divers,
         d'anciens amis restés fidèles, qui venaient de bien loin, de
         la ville ou de la cour, pour la visiter, des demi-solitaires,
         gens du monde comme elle, dont l'esprit n'avait fait que
         s'embellir et s'aiguiser dans la retraite, des solitaires de
         profession qu'elle arrachait par moments à force d'obsession
         gracieuse, à leur voeu de silence.]

Pendant la révolution, cette maison fut transformée en prison sous le
nom de _Port-Libre_, et l'on y renferma la plupart des suspects du
faubourg Saint-Germain, les vingt-sept fermiers-généraux, Malesherbes,
Lechapelier, d'Espremesnil, le garde des sceaux Miromesnil, les
princes de Rohan et de Saint-Maurice, mademoiselle de Sombreuil, les
duchesses du Châtelet et de Grammont, etc. «Rien ne ressemblait moins
à une prison, dit Riouffe; point de grilles, point de verroux; les
portes n'étaient fermées que par un loquet. De la bonne société,
excellente compagnie, des égards, des attentions pour les femmes; on
aurait dit qu'on n'était qu'une même famille réunie dans un vaste
château.» Il n'est pas de prison où l'on ait fait plus de madrigaux et
de chansons. Un vieil acacia, sous lequel avaient pieusement rêvé les
religieuses de Port-Royal, servait à couvrir les amours des détenus:
«C'était le rendez-vous de la gaieté, dit le même historien; on s'y
retirait après l'appel, et on y prenait le frais jusqu'à onze heures
du soir.» Mais, après la loi du 22 prairial, Port-Libre devint, comme
les autres prisons, «l'antichambre de la Conciergerie et du tribunal
révolutionnaire,» et la plupart des détenus n'en sortirent que pour
aller à l'échafaud.

En 1796, Port-Royal devint l'hospice de la Maternité pour les      (p.338)
enfants nouveaux-nés, et, en 1805, l'hôpital d'accouchement,
c'est-à-dire l'un des plus tristes asiles de la misère humaine: il
renferme cinq cent quinze lits et reçoit annuellement deux mille
femmes enceintes. On l'appelle vulgairement la _Bourbe_, à cause du
nom ancien de la rue voisine, appelée aujourd'hui Port-Royal. A cet
hôpital est annexée une école pratique d'accouchement, où
quatre-vingts élèves reçoivent l'instruction nécessaire à la
profession de sage-femme. C'est dans une des salles de cet hospice que
le cadavre du maréchal Ney, fusillé à quelques pas de là, fut
transporté. Comme on le voit, il est peu de maisons dans Paris où les
contrastes historiques soient plus heurtés, dont les transformations
inspirent de plus tristes réflexions: Port-Royal, Angélique Arnauld,
mademoiselle de Fontanges, la Bourbe, Port-Libre, Malesherbes, Ney!
Que d'enseignements dans ces noms rapprochés!

10º _Le couvent des Capucins_, fondé en 1613 et transféré en 1783 dans
la Chaussée-d'Antin. C'est aujourd'hui l'_hôpital du Midi_, destiné au
traitement des maladies vénériennes et renfermant trois cents lits.

11º L'_hôpital Cochin_, fondé en 1779, destiné d'abord à quarante
malades et renfermant aujourd'hui cent trente-cinq lits. Le buste du
vénérable fondateur décore la salle principale.



CHAPITRE IV.

LES RUES DE LA HARPE, D'ENFER ET DE VAUGIRARD.



§ Ier.

La rue de la Harpe.


La rue de la _Harpe_, qui est aujourd'hui en pleine démolition,
partait de la place du Pont-Saint-Michel sous le nom de la
_Vieille-Bouclerie_, qu'elle quittait bientôt pour prendre celui   (p.339)
qu'elle porte depuis le XIIIe siècle et qu'elle doit à une enseigne.
Cette rue avait été ouverte sur l'emplacement des bâtiments les plus
importants du palais des _Thermes_.

Ce palais occupait tout l'espace compris entre les rues de la Harpe et
Saint-Jacques, depuis la rue des Grés jusqu'à la Seine; son parc et
ses jardins s'étendaient du mont Leucotitius (Sainte-Geneviève) au
temple d'Isis (Saint-Germain-des-Prés), et il avait de grands
souterrains qui couraient sous presque tout le quartier. Un aqueduc
lui amenait les eaux d'Arcueil. On croit qu'il fut bâti par Constance
Chlore; Julien, Valentinien et plusieurs autres empereurs l'ont
habité, ainsi que la plupart des rois francs des deux premières races.
Clotilde y demeurait avec les enfants de Clodomir quand Clotaire Ier
les attira dans le palais de la Cité et les y égorgea. Ce palais était
immense; il renfermait, outre les jardins, des cours, des portiques,
des galeries, des salles de jeux, des magasins de vivres et d'armes,
etc. C'était en même temps un endroit fortifié: Fortunat l'appelle
_Arx celsa_. Il en reste deux salles contiguës d'une architecture
très-simple, mais dont les voûtes sont si solidement construites
qu'elles ont résisté non-seulement à l'action du temps pendant quinze
siècles, mais encore à une épaisse couche de terre plantée d'arbres,
sous laquelle elles sont restées, jusqu'à nos jours, enterrées. La
première de ces salles a trente pieds de longueur sur dix-huit de
largeur; la seconde, soixante-deux pieds sur quarante-deux; leur
hauteur est de quarante pieds. Elles servaient probablement de
_frigidaria_, c'est-à-dire de salles de bains froids. A dix et seize
pieds au-dessous du sol de ces salles se trouvent deux étages de
souterrains. A la fin du XIIe siècle, les jardins des Thermes avaient
été partagés et vendus; quant au palais, il commençait à tomber en
ruines; Philippe-Auguste le donna à l'un de ses courtisans après qu'il
en eut détruit une partie pour faire le mur d'enceinte de Paris. En
1228, on construisit, avec une partie des bâtiments, le couvent    (p.340)
des Mathurins, et, en 1340, l'hôtel de Cluny.

A cette époque, le grand chemin des Thermes était devenu, depuis près
de deux siècles, une rue populeuse et dans laquelle s'établirent de
nombreux colléges: collége de Séez fondé en 1427; de Narbonne, fondé
en 1317; de Bayeux, fondé en 1308; d'Harcourt, fondé en 1280 et qui
devint le plus célèbre de tous: on compte Diderot parmi ses élèves.
Sur son emplacement est le _collége Saint-Louis_, fondé en 1820, et
qui occupe aussi l'emplacement de l'ancien collége de Justice, fondé
en 1353, ainsi qu'une partie des jardins des Cordeliers. Jusqu'à ces
dernières années, cette rue tortueuse, sale, montante, était habitée
en grande partie par des étudiants, et n'offrait rien de remarquable.
Elle subit aujourd'hui une transformation complète et doit être
presque entièrement absorbée dans la grande voie qui prolonge sur la
rive gauche de la Seine le boulevard de Sébastopol. Les souvenirs
historiques qu'elle rappelle sont nombreux: au coin de la rue des
Deux-Portes était un hôtel du XVIe siècle, qu'on vient de détruire et
qui a été habité par l'abbé de Choisy, par Crébillon, lequel y est
mort dans un appartement occupé en 1793 par Chaumette, enfin par
Hégésipe Moreau, qui en sortit pour aller mourir à l'hôpital. En face
de l'église Saint-Côme ou de la rue Racine demeurait madame Roland:
c'est là qu'elle fut arrêtée en 1793. Au nº 171 demeurait l'imprimeur
Momoro, l'un des chefs du parti hébertiste, qui périt sur l'échafaud
et dont la femme figurait la déesse de la Raison. Enfin, la rue de la
Harpe a été l'un des théâtres de l'insurrection de juin.

Les principales rues qui débouchent dans la rue de la Harpe sont:

1º Rue de l'_École-de-Médecine_.--Cette rue a été ouverte vers le
XIIIe siècle sur l'emplacement du mur de Louis VI; elle s'appelait rue
des _Cordeliers_ à cause du couvent des Franciscains, qui y fut    (p.341)
établi. Cette maison, qui touchait à l'enceinte de Philippe-Auguste,
avait pour titre: _Le grand couvent de l'Observance de Saint-François_.
Son église, très-vaste, avait été construite par saint Louis; elle fut
détruite par un incendie en 1580 et réédifiée en 1585. Son grand
cloître, regardé comme le plus beau de Paris, datait de 1673; c'était
le collége de l'ordre: saint Bonaventure et Jean Scot y étudièrent. Il
est sorti de ce couvent plusieurs papes et cardinaux; mais les
désordres de ces moines exigèrent souvent des réformes qui ne
s'effectuèrent pas sans résistance. C'était la communauté la plus
nombreuse de Paris: aussi son réfectoire, bâti des dons d'Anne de
Bretagne, était-il très-vaste: «La marmite est si grande, dit
Piganiol, qu'elle a passé en proverbe, et le gril, monté sur quatre
roues, est capable de tenir une mannequinée de harengs.» Dans ce
couvent se faisaient les assemblées de l'ordre de Saint-Michel. Là se
tinrent les États-Généraux de 1357. Sous Louis XI, le frère Fradin y
attira la foule par ses prédications contre les grands; et, quand on
lui défendait de parler, le peuple, le couteau à la main, le forçait
de monter en chaire. En 1589, la duchesse de Nemours, du haut des
marches de l'église, annonça au peuple, qui l'applaudit, la mort de
Henri III. Cette église n'avait rien de remarquable, mais elle pouvait
rivaliser avec celle des Jacobins pour les tombes royales qu'elle
renfermait: ainsi, on y avait inhumé les femmes de Philippe III, de
Philippe IV, de Charles IV, le coeur de Philippe-le-Long, et, en
outre, Jean Scot, le connétable de Saint-Pol, que fit décapiter Louis
XI, l'historien Belleforest, les membres des familles parlementaires
de Maisons, de Bellièvre, de Lamoignon, etc. Ce couvent ayant été
fermé en 1790, la section dite du Théâtre-Français siégea dans la
salle des cours de théologie, et un club, dit des Cordeliers, tint ses
séances dans le réfectoire. On sait quelle influence ont eue sur la
révolution les résolutions de ce club fameux: c'est là, dans ces   (p.342)
mêmes lieux qui avaient retenti des demandes audacieuses d'Étienne
Marcel, des prédications populaires du frère Fradin, que Danton fit
ses motions révolutionnaires. Plusieurs Montagnards demeuraient dans
le voisinage de ce club: ainsi, Danton habita successivement la cour
du Commerce et la rue des Cordeliers; Camille Desmoulins et Fabre
d'Églantine demeuraient rue et place de l'Odéon; Billaud-Varennes, rue
Saint-André-des-Arts; Barbaroux et Chambon, rue Mazarine; Manuel,
procureur de la Commune, rue Serpente; Robert Lindet, rue Mignon;
Simon, le geôlier de Louis XVII, rue des Cordeliers, etc. Enfin, c'est
dans cette dernière rue, au nº 18, que demeurait Marat, dans un
logement obscur situé au fond de la cour, au premier étage: c'est là
qu'il fut assassiné par Charlotte Corday. Son nom fut donné à la rue
des Cordeliers, et celle-ci le garda jusqu'au 9 thermidor. Quelques
parties du couvent des Cordeliers existent encore: le réfectoire est
occupé par le musée d'anatomie qui porte le nom de Dupuytren; dans les
jardins et le cloître, on a bâti, outre des maisons particulières,
l'hôpital des cliniques de médecine, de chirurgie et d'accouchement,
renfermant cent vingt lits, lesquels sont réservés aux affections qui
présentent de l'intérêt au point de vue de ces trois branches de l'art
de guérir. La première pensée de cet établissement est due à
Lamartinière, chirurgien de Louis XV.

En face de ce dernier bâtiment est l'_École de Médecine_, monument
lourd et fastueux, dont la façade semble s'enfoncer en terre, et qui
n'est nullement approprié à sa destination: il se compose de quatre
corps de bâtiments occupés par l'amphithéâtre, qui peut contenir douze
cents personnes; la bibliothèque, qui renferme trente mille volumes;
une salle d'assemblée, un magnifique cabinet d'anatomie, un cabinet de
physique, etc. Cet édifice a été construit de 1769 à 1786, d'après les
dessins de Gondouin, sur l'emplacement du collége de Bourgogne,    (p.343)
fondé en 1331 par la veuve de Philippe V. Le conseil des Cinq-Cents y
siégea le 18 fructidor. Le nombre des élèves de l'École de Médecine
est annuellement de trois mille. «On a calculé, dit le docteur
Reveillé-Parise, que, si l'on défendait pendant dix ans toute
réception de docteurs, il en resterait encore assez pour les besoins
publics.»

Dans la rue des Cordeliers, au coin de la rue de la Harpe, était
l'_église Saint-Côme et Saint-Damien_, qui fut bâtie en 1212 et devint
le siége de la confrérie des chirurgiens. Cette confrérie datait de
Pittard, chirurgien de saint Louis: elle fut agrégée à l'Université,
mais elle resta soumise à la Faculté de médecine, qui traitait ses
membres avec le plus profond et le plus injuste dédain[83]. Un de ses
statuts portait que les chirurgiens devaient alternativement venir à
Saint-Côme pour y examiner les pauvres blessés et leur fournir les
médicaments nécessaires. Près de là fut établie en 1706 l'Académie
royale de chirurgie, dans une maison qui, depuis 1765, est affectée à
une école de dessin. Dans l'église Saint-Côme ont été enterrés Omer
Talon, Pithou, La Peyronie, etc.; elle a été détruite pour ouvrir la
rue Racine.

         [Note 83: Voir les lettres de Guy Patin, qui n'appelle
         jamais les chirurgiens que des _laquais bottés_.]

A l'autre extrémité de la rue des Cordeliers, près de la rue du Paon,
se trouvait la porte Saint-Germain de l'enceinte de Philippe-Auguste,
détruite en 1672.

2º Rue _Neuve-de-Richelieu_ et place _Sorbonne_.--Robert _Sorbon_,
chapelain de saint Louis, ayant fondé en 1250, avec l'aide de ce
prince, un collége pour les pauvres clercs, ce collége devint la
Faculté de théologie, et une sorte de tribunal qui rendit de grands
services à l'Église et devint célèbre dans tout le monde chrétien; ses
docteurs traduisaient à leur barre non-seulement les ouvrages et les
opinions théologiques, mais les papes, les rois, les magistrats. Il
faudrait un livre pour raconter les sentences portées par ce       (p.344)
tribunal contre Jeanne d'Arc, contre les protestants, contre Pascal,
contre Voltaire, Buffon, Montesquieu, etc. On sait qu'il décréta la
déchéance de Henri III et s'opposa, jusqu'à la prise de Paris, à la
reconnaissance de Henri IV. L'Estoile appelle les docteurs de Sorbonne
«trente ou quarante pédants, maistres ès arts crottés, qui, après
grâces, traitent des sceptres et des couronnes.» C'est pourtant dans
une salle de la Sorbonne que furent faits à Paris les premiers essais
de l'imprimerie. «En 1470, dit Jaillot, Guillaume Fichet et Jean
Heynlin de la Pierre, docteurs de Sorbonne, firent venir d'Allemagne
Ulric Gering et ses deux associés Martin Krantz et Michel Friburger;
ils les placèrent dans la maison même de Sorbonne, où ces imprimeurs
établirent leurs presses. Ainsi, la première imprimerie de Paris et de
la France eut son berceau dans l'asile même des sciences dont elle a
pour objet de faciliter l'étude.»

Richelieu fit reconstruire, sur les plans de Lemercier, le collége de
Sorbonne, où il avait été reçu docteur. L'église, dont le dôme se
distingue par sa coupe élégante et dont la coupole a été peinte par
Philippe de Champaigne, a deux façades, l'une sur la cour du collége,
l'autre sur la place Sorbonne; elle n'a été achevée qu'en 1659. Dans
la nef est le tombeau du grand ministre, chef-d'oeuvre de Girardon.
L'Assemblée constituante supprima la Sorbonne «au nom de la raison,
qu'elle avait tant de fois outragée.» La Commune de Paris donna à la
place de Sorbonne le nom de _Châlier_ et à la rue Neuve-de-Richelieu
le nom de _Catinat_, né, disait-elle, dans cette rue: «le nom de
Sorbonne rappelant un corps aussi astucieux que dangereux, ennemi de
la philosophie et de l'humanité.» L'église devint, pendant la
révolution et sous l'Empire, un atelier de sculpture et une section de
l'École de droit; en 1820, elle fut rendue au culte, et c'est là que
Choron, fondateur de l'institut de musique religieuse, fit         (p.345)
entendre ses concerts sacrés. Quant aux bâtiments du collége, après
avoir servi de logement à des artistes et à des gens de lettres, ils
renferment depuis 1818 les bureaux universitaires de l'Académie de
Paris, et c'est là que se font les cours des Facultés des sciences et
des lettres. Ces cours, qui font double emploi avec ceux du Collége de
France et qui ont à peu près le même caractère et la même utilité, ont
eu une grande vogue sous la Restauration, quand l'histoire, la
littérature et la philosophie étaient si éloquemment professées par
MM. Guizot, Villemain et Cousin.

Sur la place Sorbonne se trouvait encore le _collége de Cluny_, fondé
en 1269 pour les religieux de cet ordre. La chapelle a servi d'atelier
au peintre David: c'est là qu'il fit le tableau du Sacre et que
Napoléon vint le visiter. Elle a été détruite en 1833.



§ II.

La rue d'Enfer.


A l'extrémité de la rue de la Harpe se trouve la _place Saint-Michel_,
qui, dans les temps anciens, a joué un grand rôle: là était l'entrée
de la place d'armes qui précédait le palais des Thermes; là aussi
aboutissaient les deux voies romaines qui sont devenues les rues
d'Enfer et de Vaugirard, et que nous allons successivement décrire:
entre elles était un camp dont l'emplacement est occupé aujourd'hui
par le Luxembourg. Quand l'enceinte de Philippe-Auguste fut
construite, elle passa sur cette place, et alors fut établie une porte
dite _Gibart_, _Saint-Michel_, _de Fer_ ou d'_Enfer_, qui a été
détruite en 1684. Au levant de cette porte était une tour qui a servi
de Parloir-aux-Bourgeois, et dont il reste quelque chose dans un
jardin de la rue Saint-Hyacinthe. On croit que la rue d'_Enfer_ était
autrefois appelée _Via inferior_, par opposition à la rue
Saint-Jacques, qui aurait été appelée _Via superior_; de là lui    (p.346)
serait venu son nom. D'autres disent qu'elle était appelée ainsi par
corruption de la porte Saint-Michel, «qui anciennement était dite
porte de Fer.» On l'a aussi appelée _chemin de Vauvert_ et _faubourg
Saint-Michel_.

Cette rue, étant la voie romaine qui menait à Issy, était bordée de
villas; l'une d'elles devint le château de Vauvert, bâti par le roi
Robert au milieu de prairies délicieuses, d'où l'on dominait la Seine
et Paris, et qui occupait à peu près l'emplacement actuel de la grande
allée du Luxembourg. Ce château, ayant été abandonné par ses
successeurs, passa pour le séjour du diable, à cause des carrières
voisines où se réfugiaient de nombreux malfaiteurs. Saint Louis le
donna aux Chartreux, qui s'y établirent en 1259, et ils obtinrent des
rois suivants des terres si considérables que leur enclos avait plus
de quinze cents arpents et renfermait des maisons, des vignes, un
moulin, un pressoir, etc. Leur église[84], construction très-élégante,
avait été commencée par Eudes de Montreuil en 1260 et ne fut achevée
qu'en 1324; elle renfermait des tableaux précieux de nos meilleurs
peintres, les tombeaux de plusieurs seigneurs et des menuiseries
sculptées avec un rare talent par un chartreux, Pierre Fuzilier, qui y
consacra presque toute sa vie. Le grand cloître était immense et
entouré des cellules des religieux, lesquelles avaient par derrière
chacune son jardin; il était orné de peintures et de bas-reliefs du
XIIIe siècle, et avait au centre un pavillon qui se trouve aujourd'hui
dans la grande pépinière du Luxembourg. Le petit cloître était enrichi
de vingt-deux tableaux peints par Lesueur de 1643 à 1648 et
représentant la vie de saint Bruno, chefs-d'oeuvre d'expression, de
naïveté, de sentiment, où tout respire l'austérité monacale,
l'enthousiasme religieux, la foi simple et mélancolique. Ces       (p.347)
tableaux, dégradés d'abord par les profanations de l'envie
contemporaine, ensuite par le respect même des religieux, qui, en les
mettant sous clef, les privèrent de jour et d'air, enfin par les
restaurations inhabiles qu'ils ont subies, sont aujourd'hui au musée
du Louvre. C'est à l'ombre de ces chefs d'oeuvre, dans les bras de ces
bons religieux qu'il avait émerveillés par son génie, qu'il édifiait
par sa piété, que vint mourir en 1655, à l'âge de trente-huit ans, ce
grand homme, qui, dans un siècle si favorable aux arts, passa inconnu,
incompris, après une vie de labeurs et de souffrances. On sait combien
la règle des Chartreux était austère; malgré cette règle, l'ordre
n'eut jamais besoin de réforme, et la Chartreuse de Paris était l'un
des couvents les plus vénérés de la France. L'entrée de l'église était
interdite aux femmes; mais le cloître, les jardins, le cimetière
recevaient souvent de pieux visiteurs, parmi lesquels on compte
Catinat. Ce couvent fut supprimé en 1790, et, dans ses bâtiments,
Carnot, en 1794, établit une manufacture d'armes: «Les boutiques
garnissent tous les cloîtres, dit-il dans son rapport à la Convention
(3 novembre 1794); les cellules sont habitées par des ouvriers; et ce
local, jadis consacré au silence, à l'inaction, à l'ennui, aux
regrets, retentit du bruit des marteaux et offre le spectacle de
l'activité la plus utile.» Plus tard, le couvent fut détruit, et sur
son emplacement l'on a agrandi le jardin du Luxembourg, ouvert les
avenues du Luxembourg et de l'Observatoire, construit les rues de
l'Est et de l'Ouest.

         [Note 84: Le chevet de cette église était à peu près dans
         l'axe du palais du Luxembourg, et l'on y arrivait, ainsi
         qu'au couvent, par une ruelle partant de la rue d'Enfer.]

La rue d'Enfer, outre le couvent des Chartreux, renfermait d'autres
établissements religieux. Au nº 2 était le _collége du Mans_, qui
occupait l'ancien hôtel Marillac. Au nº 8 était le _séminaire
Saint-Louis_, fondé en 1683 et occupé aujourd'hui par une caserne. Au
nº 45 était le _couvent-noviciat des Feuillants_, fondé en 1633. Au nº
74 était _l'institution de l'Oratoire_, fondée en 1650 pour le     (p.348)
noviciat de cette illustre congrégation (Voir rue Saint-Honoré p.
239); c'était en même temps une maison de retraite «pour d'illustres
solitaires, dit Piganiol, qui en sont sortis pénitents,» tels que
l'abbé de Rancé, réformateur de la Trappe, le cardinal Lecamus, le
chancelier Pontchartrain, le maréchal de Biron, qui y mourut en 1756.
C'est aujourd'hui l'hospice des Enfants-Trouvés, dont nous allons
parler.

Les édifices publics que renferme aujourd'hui cette rue sont:

1º L'_École des Mines_, occupant les bâtiments de l'hôtel de Chaulnes,
«l'un des plus parfaits, dit Piganiol, qu'il y ait à Paris.» Cet hôtel
avait été construit en 1706 par les Chartreux et leur appartenait. De
grands embellissements y ont été récemment opérés, et l'on vient de
lui ajouter une façade monumentale. L'École des Mines, fondée en 1783
et réorganisée en 1794, a de très-riches collections, qui renferment
plus de cent cinquante mille échantillons.

2º L'_hospice des Enfants-Trouvés_ (nº 71).--Dans les temps anciens,
les évêques de Paris avaient près de Notre-Dame une maison destinée à
recevoir les enfants abandonnés, lesquels étaient exposés dans
l'église même pour exciter la pitié des fidèles; nonobstant, la
plupart de ces malheureuses créatures périssaient sans secours. En
1552, un arrêt du Parlement ordonna de mettre les enfants trouvés à
l'hôpital de la Trinité et enjoignit aux seigneurs ecclésiastiques,
haut-justiciers de Paris, de pourvoir à leur entretien. Cet arrêt ne
fut qu'à demi exécuté, car les seigneurs, au nombre de seize,
donnèrent seulement une rente de 960 livres par an. En 1570, on
établit les enfants trouvés dans deux maisons voisines du port
Saint-Landry; mais ils continuèrent à mourir, faute de soins, ou à
être l'objet du plus infâme trafic, «le prix courant des enfants
trouvés étant de vingt sols.» En 1638, Vincent de Paul réunit les
dames pieuses avec lesquelles il opérait toutes ses fondations     (p.349)
charitables, et leur proposa de fonder un hospice pour les enfants
trouvés. Cet hospice fut établi près de la porte Saint-Victor, mais
ses ressources étaient encore si faibles qu'on fut obligé de tirer au
sort les enfants qu'on élèverait et d'abandonner les autres. Trois
cent douze furent ainsi conservés. En 1641, le roi donna aux enfants
trouvés le château de Bicêtre et douze cents livres de rente. En 1667,
le Parlement ordonna aux seigneurs haut-justiciers de fournir une
rente de quinze cents livres pour leur entretien. En 1670, il fut
résolu de leur bâtir un hospice dans le faubourg Saint-Antoine, et la
reine Marie-Thérèse en posa la première pierre. En 1800, cet hospice a
été transféré rue d'Enfer, et il renferme sept cents lits ou berceaux:
on n'y reçoit que des enfants qui ont moins de deux ans; passé cet
âge, ils sont envoyés à l'hospice des orphelins; mais ce chiffre de
sept cents lits ne représente qu'une partie de la population secourue
par cet hospice, la plupart des enfants étant envoyés en nourrice dans
les campagnes. Ce dernier chiffre s'est élevé à 22,615 pour 1850. En
1670, le nombre des enfants admis dans l'hôpital ou entretenus par lui
était de 500; en 1700, de 1,750; en 1740, de 3,150; en 1770, de 6,000;
en 1790, de 5,800; en 1795, de 3,200; en 1812, de 5,400; en 1840, de
4,800.

3º L'_infirmerie de Marie-Thérèse_, fondée en 1819 par la duchesse
d'Angoulême et madame de Châteaubriand, pour les prêtres infirmes et
malades. Auprès d'elle est la maison qui fut habitée longtemps par
Chateaubriand: «Je m'y trouvais à la fois, dit-il lui-même, dans un
monastère, dans une ferme, un verger et un parc.»

La rue d'Enfer est coupée dans sa partie supérieure par l'_avenue de
l'Observatoire_, qui est le prolongement de l'avenue du Luxembourg.
C'est à l'extrémité septentrionale de cette avenue que le maréchal Ney
a été fusillé le 7 décembre 1815. Un monument a été élevé à la     (p.350)
place où cette illustre victime de nos discordes est tombée sous les
balles royalistes. L'avenue de l'Observatoire aboutit en face de cet
édifice, lequel se trouve ainsi dans l'axe du palais du Luxembourg.

L'_Observatoire_ fut fondé en 1667 par Louis XIV et construit sur les
dessins de Claude Perrault, pour servir aux observations
astronomiques: c'est un monument très-simple, formé d'un bâtiment
carré avec des tours octogones au midi. Sa destination n'a jamais
changé, et il a reçu depuis cinquante ans de nombreuses améliorations.

La barrière d'Enfer ouvre la grande route de Paris à Orléans. On
trouve dans son voisinage l'_hospice de la Rochefoucauld_, maison de
retraite pour les vieillards, fondée en 1781; l'_embarcadère du chemin
de fer de Sceaux_; enfin, dans la cour du pavillon ouest de la
barrière, la principale entrée des _Catacombes_. On donne ce nom aux
vastes souterrains et carrières qui existent sous la plus grande
partie de Paris méridional et qui proviennent de l'extraction des
pierres avec lesquelles on a bâti la ville. Jusqu'en 1775, on ne
s'inquiéta pas de ces excavations, faites depuis le temps des Romains
et surtout depuis le XIIIe siècle, sans soin et sans précaution; mais,
des éboulements et des affaissements ayant jeté l'alarme, une visite
fut faite, et l'on s'assura «que les temples, les palais et la plupart
des voies publiques des quartiers méridionaux de Paris étaient près de
s'abîmer dans des gouffres immenses.» Alors de grands travaux furent
entrepris pour consolider les voûtes de ces carrières, et ces travaux,
continués jusqu'à nos jours, ont fait disparaître toutes les craintes.

C'est dans une partie de ces souterrains qu'ont été transportés les
ossements du cimetière des innocents et des autres cimetières de Paris
supprimés en 1785 et pendant la révolution, auxquels on a ajouté les
restes des personnes tuées dans les combats d'août 1788, dans      (p.351)
l'affaire Réveillon, dans la journée du 10 août, enfin dans les
massacres de septembre. On suppose que huit à dix millions de
squelettes, composant presque toute la population de Paris depuis
Clovis, ont été ainsi transférés dans les Catacombes; mais au lieu d'y
être respectueusement et obscurément déposés, on en a tapissé les murs
avec une certaine recherche, dans un but de décoration et pour faire
de ces gouffres une sorte de palais de la Mort. On éprouve une
douloureuse impression en voyant ces milliers de têtes symétriquement
alignées en cordon, ou enlacées de mille manières, ou bien formant des
colonnes, des piédestaux, des obélisques; des autels funéraires. Rien
ne distingue les ossements de l'homme vulgaire et de l'homme illustre;
aucun souvenir n'a été conservé; quelques inscriptions apprennent
seulement de quel cimetière ou de quelle église ces tristes débris ont
été extraits. Cette étrange, monotone et presque sacrilége
architecture a été faite sous l'Empire par les ordres du préfet de la
Seine, Frochot.



§ III.

La rue de Vaugirard.


Nous avons dit qu'une ancienne voie romaine, venant de Vaugirard,
aboutissait jadis vers la place Saint-Michel. Cette voie a formé la
grande rue de Vaugirard, qui, au moyen du détour que fait la rue des
Francs-Bourgeois, aboutit encore à cette même place. Cette rue est
restée une route presque déserte pendant douze ou quatorze siècles: on
ne commença à y bâtir que dans le dix-septième; il y a cent ans à
peine qu'elle n'était bordée que de couvents, de jardins, de terrains
en culture. Aujourd'hui, c'est une des voies les plus importantes de
Paris; mais elle a un tout autre aspect que celles que nous venons de
décrire; elle est paisible, peu fréquentée, excepté dans sa        (p.352)
partie inférieure, et n'a qu'une population disséminée. Dans cette rue
était l'hôtel de madame de La Fayette, où demeurait La Rochefoucaud,
rendez-vous des beaux esprits et des grandes dames du XVIIe siècle,
tant visité, tant vanté par madame de Sévigné. Plus loin était en
pleine campagne la maison écartée où la veuve de Scarron vivait
retirée et solitaire pour élever en secret les enfants de madame de
Montespan. Au nº 11 est mort en 1778 l'auteur tragique Lekain. On
trouve dans cette rue:

1º Le _théâtre de l'Odéon_, qui a été construit sur l'emplacement de
l'_hôtel Condé_. Cet hôtel occupait l'espace compris entre les rues de
Condé et des Fossés-Monsieur-le-Prince, qui en ont pris leur nom. Il
avait été bâti par Arnaud de Corbie sur le clos Bruneau; le maréchal
de Retz l'agrandit et le vendit au prince de Condé en 1612; il joua un
grand rôle dans les troubles de la Fronde et fut ensuite le théâtre de
fêtes pompeuses[85]. En 1778, on le détruisit, et, sur son
emplacement, les architectes Wailly et Peyre bâtirent pour la comédie
française le premier théâtre monumental qu'ait possédé la capitale. Il
fut ouvert le 7 avril 1782. C'est là que fut joué en 1784 le _Mariage
de Figaro_, «comédie, dit un journal de la révolution, sans laquelle
le peuple n'eût pas appris tout d'un coup, le 12 juillet 1789, à
secouer ce respect de servitude que les grands avaient imprimé sur la
nation entière.» En 1793, quelques acteurs ayant été arrêtés comme
suspects, les autres se séparèrent, et le théâtre végéta pendant
quelques années, sous le nom de théâtre de la Nation et ensuite
d'_Odéon_. En l'an III et en l'an V, on y joua d'étranges comédies: le
2 octobre 1795, les royalistes des sections y convoquèrent les     (p.353)
électeurs pour résister aux décrets de la Convention, ce qui amena la
journée du 13 vendémiaire; le 4 septembre 1797, le conseil des
Cinq-Cents vint y siéger et y fit le coup d'État du 18 fructidor. «Les
loges étaient remplies, dit un contemporain, d'une foule de citoyens
placés là pour applaudir à tout ce qui allait se faire.» Il fut brûlé
en 1799. Reconstruit par Chalgrin, il fut rouvert en 1808 sous la
direction de Picard et avec le nom de théâtre de l'Impératrice. En
1814, il reprit le nom d'Odéon, et l'on y joua des comédies. En 1818,
il fut de nouveau brûlé. En 1819, il se rouvrit sous le nom de
Second-Théâtre-Français. Depuis cette époque, il n'a cessé de se
fermer, de se rouvrir, et d'essayer tous les genres, sans avoir pu
jamais attirer la foule dans sa belle salle.

         [Note 85: «Il y eut hier au soir une fête extrêmement
         enchantée à l'hôtel de Condé. Un théâtre bâti par les fées,
         des enfoncements, des orangers tout chargés de fleurs et de
         fruits, des festons, des perspectives, des pilastres; enfin,
         toute cette petite soirée coûte plus de deux mille louis.»
         (_Lettre de madame de Sévigné_ du 9 février 1680.)]

2º Le _palais du Luxembourg_.--Sur l'emplacement de ce palais était
autrefois un camp romain, qui, probablement, n'était habité que
pendant les séjours des empereurs au palais des Thermes: on a trouvé
dans le sol de très-nombreux débris d'ustensiles, d'armes, de
vêtements, etc. Vers le milieu du XVIe siècle, il y avait sur cet
emplacement une maison et des jardins qui avaient été bâtis par Harlay
de Sancy: ils furent vendus en 1583 au duc de Piney-_Luxembourg_, dont
le nom est resté à la propriété, malgré les transformations qu'elle a
subies. En 1612, Marie de Médicis l'acheta avec plusieurs terrains
voisins et une partie du clos des Chartreux, et y fit construire, sur
les dessins de Jacques Desbrosses, un palais aussi remarquable par la
beauté de ses proportions que par sa grandeur et sa magnificence. Il
fut achevé en 1620. Rubens y peignit la chambre à coucher de la reine
et décora les galeries de vingt-quatre tableaux.

A la mort de Marie de Médicis, le palais passa successivement à Gaston
d'Orléans, à la grande Mademoiselle, à la duchesse de Guise, à la
duchesse de Berry, fille du régent, qui en fit le théâtre de ses
débauches: «La duchesse, dit Duclos, pour passer les nuits d'été   (p.354)
dans le jardin du Luxembourg avec une liberté qui avait plus besoin de
complices que de témoins, en fit murer toutes les portes, à
l'exception de la principale.» D'ailleurs, tous les maîtres de ce beau
séjour s'étaient plu à l'enrichir de tableaux et de sculptures, et ce
palais était célèbre dans toute l'Europe par ses belles collections.
Vers la fin de la monarchie, il était la demeure du comte de Provence
(Louis XVIII), qui avait fait bâtir dans le voisinage, rue de Madame,
une maison pour sa maîtresse, madame de Balbi. C'est de là qu'il
partit secrètement le 20 juin 1791 pour quitter la France.

En 1793, le Luxembourg devint une prison qui renferma jusqu'à deux
mille détenus, la plupart tirés de l'aristocratie du faubourg
Saint-Germain. C'est là que furent aussi envoyés Custine, Dillon,
Danton, Desmoulins, Hérault de Séchelles, Fabre d'Églantine,
Phélippeaux, Bazire, Hébert, Chaumette, Ronsin, Charles de Hesse et
une multitude d'autres. C'est là que fut inventé cet abominable
mensonge de la conspiration des prisons, dont les terroristes se
servirent pour envoyer tant de victimes à l'échafaud. Le Luxembourg,
où d'ailleurs les détenus montraient autant d'insouciance pour la vie
que de frivolité et d'amour pour les aventures galantes, devint alors
la pourvoirie ordinaire du tribunal révolutionnaire. Une simple
clôture de planches, garnie de sentinelles, séparait la prison du
public et des promeneurs, et une partie du jardin était occupée par
cinquante-quatre forges pour la fabrication des canons. En 1795, le
Luxembourg fut assigné pour séjour au Directoire. «Lorsque les
directeurs y entrèrent, il n'y avait pas un meuble. Dans un cabinet,
autour d'une petite table boiteuse, l'un des pieds étant rongé de
vétusté, sur laquelle ils déposèrent un cahier de papier à lettres et
une écritoire qu'ils avaient eu heureusement la précaution de prendre
au Comité de salut public, assis sur quatre chaises de paille, en face
de quelques bûches allumées, le tout emprunté au concierge, ils    (p.355)
rédigèrent l'acte par lequel ils osèrent se déclarer constitués[86].»
On sait que Barras, par ses orgies, rendit au Luxembourg la réputation
scandaleuse qu'il avait eue du temps de la régence. Le 10 décembre
1797, le Directoire y donna une grande fête à Bonaparte pour célébrer
ses victoires d'Italie et le traité de Campo-Formio. Après le 18
brumaire, deux des consuls provisoires y demeurèrent jusqu'au 19
février 1800. Alors ce palais fut attribué au sénat conservateur:
c'est là que ce corps trop fameux rendit tous ces décrets adulatoires
qui devaient être clos si honteusement par l'acte de déchéance. A
cette époque, le Luxembourg fut restauré et embelli; on agrandit le
jardin au moyen du clos des Chartreux; on ouvrit l'avenue qui joint si
heureusement le Luxembourg à l'Observatoire; on commença son musée,
qui ne fut ouvert qu'en 1815.

         [Note 86: _Examen critique des Considérations sur la
         révolution française_, par M. Bailleul, t. II, p. 275.]

En 1814, ce palais devint le siége de la Chambre des pairs: le 21
novembre 1815, le maréchal Ney y fut condamné à mort par 121 voix
contre 17. Après 1830, la pairie, privée de son privilége héréditaire,
s'y montra aussi souvent une cour de justice qu'une assemblée
politique: là furent jugés les ministres de Charles X, les
républicains de 1834 et 1839, Louis Bonaparte et ses adhérents, les
assassins Fieschi, Alibaud, Lecomte, Quenisset, etc. On agrandit alors
le palais aux dépens du jardin pour y construire une salle des
séances, une bibliothèque, des appartements, et l'on se plut à décorer
ce dernier asile des derniers débris de l'aristocratie avec une
magnificence digne de l'ancien régime.

Le 24 février 1848, la pairie disparut. Alors le palais du Luxembourg
devint le siége de la commission des travailleurs, présidée par M.
Louis Blanc, et où le socialisme prêcha toutes ses chimères.       (p.356)
Le 6 mai, le Luxembourg fut assigné pour demeure aux cinq membres de
la Commission exécutive, qui y restèrent jusqu'au 24 juin. Il fut
alors occupé par une partie des troupes de l'armée de Paris. Il est
aujourd'hui redevenu le palais du Sénat.

A côté du Luxembourg et compris dans son enceinte est un hôtel qu'on
appelle le _Petit-Luxembourg_ et qui a eu des hôtes très-divers. Cet
hôtel fut bâti en 1629 par Richelieu, qui l'habita tant que le
Palais-Cardinal ne fut pas achevé. Alors il le céda à la duchesse
d'Aiguillon, qui en fit un autre hôtel de Rambouillet. Là, Pascal, en
présence des beaux esprits et des grands seigneurs du temps,
«expliqua, dit Tallemant, des expériences de physique et inventions
mathématiques». «Et l'on le traita d'Archimède,» ajoute la Gazette en
vers de Loret. Le Petit-Luxembourg passa ensuite à la maison de Condé
et devint la demeure de la princesse Palatine, Anne de Bavière.
Celle-ci l'agrandit en 1710 et fit construire de l'autre côté de la
rue de vastes dépendances. Bonaparte habita le Petit-Luxembourg tout
le temps qu'il fut consul provisoire: «Il occupait, dit Bourrienne,
l'appartement du rez-de-chaussée à droite, en entrant par la rue de
Vaugirard; son cabinet se trouvait près d'un escalier dérobé,
conduisant au premier étage, où demeurait Joséphine.»

A côté du Petit-Luxembourg était le couvent des religieuses du
Calvaire, fondé par Marie de Médicis et le père Joseph en 1622. Les
bâtiments qui ont servi de caserne et de prison viennent d'être
démolis.

Les autres maisons remarquables de la rue de Vaugirard sont des
couvents. Au nº 70 était le couvent des _Carmes_, fondé en 1601, et
qui occupait quarante-deux arpents de terrain; c'était un des plus
riches de Paris: ses religieux avaient fait bâtir ou possédaient
presque toutes les maisons et hôtels des rues du Regard, Cassette,
etc. Ce couvent fut transformé en prison en 1792, et l'on y renferma
d'abord deux cents prêtres, qui y furent massacrés dans les        (p.357)
journées de septembre; plus tard, les comtesses de Custine, de Lameth,
d'Aiguillon, de Beauharnais, le ministre Destournelles, le poëte
Vigée, etc. Cette prison fournit au tribunal révolutionnaire
quarante-six victimes. C'est aujourd'hui une école de hautes études
pour le clergé. Au nº 67 est la maison des Bernardines de l'ancien
Port-Royal; au nº 98 est la congrégation des soeurs de la Providence;
au nº 108, celle des Dames de l'Assomption; au nº 112, celle des Dames
de la Visitation, etc.

Les rues remarquables qui débouchent dans la rue de Vaugirard sont:

1º Rue de _Condé_.--Dans cette rue, au coin de la rue des
Quatre-Vents, le 9 mars 1804, fut arrêté Georges Cadoudal. Au nº 28 a
demeuré le diplomate Alquier.

2º Rue de _Tournon_.--Au nº 2 était l'hôtel de Montpensier, qui
occupait aussi une partie de la rue du Petit-Bourbon: là demeurait la
fameuse duchesse de Montpensier, qui, en apprenant la mort du duc et
du cardinal de Guise, y ameuta le peuple et «devint ainsi, dit Sauval,
le flambeau de la Ligue qui embrasa tout le royaume.» Au nº 6 était
l'hôtel Brancas, où a demeuré Laplace. Au nº 10 était l'hôtel du
maréchal d'Ancre, bâtiment remarquable construit par le favori de
Marie de Médicis, presque à la porte du Luxembourg, et qui fut dévasté
par le peuple après sa mort; il devint plus tard l'hôtel de Nivernais,
et il est aujourd'hui transformé en caserne de la garde de Paris. Au
nº 12 était l'hôtel d'Entraigues, où est morte en 1813 madame
d'Houdetot. Enfin, dans cette rue a demeuré la fameuse Théroigne de
Méricourt, l'une des héroïnes de la révolution, qui est morte folle en
1827.

3º Rue du _Pot-de-Fer_.--Au nº 12 était la maison-noviciat des
Jésuites, bâtie par Desnoyers, ministre de Louis XIII, qui y fut
enterré, et dont la chapelle était ornée du tableau de François    (p.358)
Xavier par le Poussin. Après la destruction de l'ordre, on établit
dans cette maison une loge de francs-maçons, où Voltaire, en 1778, se
fit recevoir, «dans la même salle, dit Mercier, où on l'avait tant
maudit de fois théologiquement.» En face de cette maison était le
couvent des Filles de l'Instruction chrétienne, dont l'emplacement est
occupé par le séminaire Saint-Sulpice. Au nº 20 a demeuré Roger-Ducos.

Cette rue aboutit sur la _place Saint-Sulpice_, qui n'a été ouverte
que depuis cinquante ans, et où l'on trouve: 1º une belle fontaine,
oeuvre de Visconti, qui est ornée des statues de Bossuet, de Fénelon,
de Massillon et de Fléchier; 2º la _mairie du onzième arrondissement_,
bâtiment nouveau et d'une construction remarquable; 3º le _séminaire
Saint-Sulpice_, fondé en 1641 et qui se trouvait alors dans le
prolongement de la rue Férou, à quelques pas du portail Saint-Sulpice:
ses bâtiments ont été reconstruits en 1820; 4º L'_église
Saint-Sulpice_: à la place de cette église était autrefois une
chapelle dépendant de l'abbaye Saint-Germain. Cette chapelle, agrandie
à plusieurs époques, devint une église paroissiale dans le XVe siècle
et tombait en ruines sous Louis XIV. On commença alors (1646) un
nouvel édifice sur les dessins de Levau, mais qui resta interrompu
jusqu'en 1718, où le curé Linguet, à force de persévérance et avec les
dons de ses paroissiens, parvint à le faire achever. Le portail,
construit en 1733, et qui n'est pas terminé, est de Servandoni: c'est
une oeuvre originale et l'un des plus beaux monuments de la capitale.
Dans cette église ont été enterrés les érudits Claude Dupuy,
d'Herbelot, Étienne Baluze, le médecin Bourdelot, l'illustre
architecte de la porte Saint-Denis, Blondel, qui fut «maître des
mathématiques du dauphin et maréchal des camps et armées du roi,»
Élisabeth Chéron, le marquis de Dangeau, le peintre Jouvenet, l'amiral
Coetlogon, le curé Linguet, etc. Pendant la révolution, on fit de cet
édifice un théâtre de fêtes publiques; la plus remarquable est le
banquet donné à Bonaparte trois jours avant le 18 brumaire.        (p.359)

4º Rue du _Regard_.--Au nº 13 est l'_hospice des Orphelins de la
Providence_, et au nº 17 l'_hospice Devillas_. On y trouvait de
nombreux hôtels: hôtels de la Guiche, de Châlons, de Bannes, de Croï,
de Toulouse, etc. Ce dernier est occupé par les conseils de guerre de
la première division militaire.

5º Rue _Notre-Dame-des-Champs_.--On y trouvait un bel hôtel construit
par l'abbé Terray et qui a été occupé par le collége Stanislas.

6º _Boulevard Montparnasse_.--Ce boulevard intérieur ne présente rien
de remarquable. Dans le voisinage et hors du mur d'enceinte se trouve
le _cimetière du Sud_ ou du Montparnasse, fondé en 1810, et qui
renferme un petit nombre de tombeaux célèbres.



CHAPITRE V.

LES RUES SAINT-ANDRÉ-DES-ARTS, DU FOUR, DE BUSSY, DE SÉVRES, ETC.


La longue et tortueuse voie que nous allons décrire appartient par son
commencement au vieux Paris, par sa fin au nouveau: c'est la partie la
plus ancienne du faubourg Saint-Germain, c'est-à-dire le quartier qui
a été engendré par la grande abbaye Saint-Germain-des-Prés; c'en est
aussi la partie la plus populeuse et la plus marchande. Sauf la
librairie, qui habite quelques rues voisines de la Seine, il n'y a
point de grandes industries dans ce quartier, mais on y trouve de
nombreux établissements religieux.

La rue _Saint-André-des-Arts_ a été ouverte sur les clos ou jardins du
palais des Thermes, clos qui portaient au XIe siècle, à cause de ce
palais ou de cette forteresse, le nom de _Li arx_, _Lias_ et _Laas_:
de là vient le surnom de la rue Saint-André, qu'il faudrait écrire
_ars_. Ces terrains étaient plantés de vignes et appartenaient à
l'abbaye Saint-Germain quand celle-ci, en 1179, permit d'y bâtir   (p.360)
_à cens_. La rue s'appela d'abord _chemin de l'abbaye_, parce que,
artère du vieux Paris, elle envoyait par le Petit-Pont et la rue de la
Huchette la population de la Cité vers la basilique de Saint-Germain.
Elle s'arrêta d'abord vers le point où débouche la rue des
Grands-Augustins: là était probablement une porte de l'enceinte de
Louis VI; puis elle franchit cette enceinte et alla jusqu'à la rue
Contrescarpe, où était une porte de l'enceinte de Philippe-Auguste.
Cette porte fut rebâtie en 1350 par Simon de Bucy, président du
Parlement, dont l'hôtel était dans le voisinage. C'est cette _porte
Bucy_ que livra aux Bourguignons, en 1418, Perrinet-Leclerc, qui
demeurait à l'entrée de la rue Saint-André. Les Anglais la firent
murer, et on ne la rouvrit qu'en 1539. C'est par là que, le jour de la
Saint-Barthélémy, les chefs protestants s'échappèrent de Paris; enfin,
elle fut démolie en 1672.

A l'entrée de la rue Saint-André se trouvait une église de même nom,
bâtie en 1212, agrandie et refaite en 1660, et qui occupait
l'emplacement d'une antique chapelle élevée dans le jardin des Thermes
par quelque roi mérovingien. Le fameux ligueur Aubry fut curé de cette
église. L'historien de Thou y avait sa sépulture, monument précieux de
François Augier, ainsi que Jacques Cothier, le savant Tillemont, le
jurisconsulte Dumoulin, Henri d'Aguesseau (père du chancelier),
Lamothe-Houdard, le président Cousin, l'abbé Lebatteux, le savant
André Duchesne, le généalogiste d'Hozier, l'illustre graveur Robert
Nanteuil, le prince de Conti, qui fut élu roi de Pologne, et sa mère,
nièce de Mazarin, «la fleur des dames de la cour, dit Guy Patin, en
sagesse, en piété, en probité.» L'épitaphe de cette _sainte
princesse_, ainsi que l'appelle madame de Sévigné, disait que, «durant
la famine de 1662, elle avait vendu toutes ses pierreries pour nourrir
les pauvres du Berry, de la Champagne et de la Picardie.» L'église
Saint-André était bien délabrée quand la révolution arriva; elle   (p.361)
servit aux stupidités du culte de la Raison et à des clubs
révolutionnaires, et fut démolie en 1807. Son emplacement est occupé
par une place assez laide, qui demande une fontaine pour l'assainir et
l'égayer.

La rue Saint-André, aujourd'hui habitée par des étudiants, des
libraires, des aubergistes, était autrefois une rue du grand monde et
de la noblesse. On y trouvait les hôtels du cardinal Bertrand, près de
la rue de l'Hirondelle; des comtes d'Eu et du chancelier Poyet, près
de la rue Pavée; d'Orléans, appartenant au frère de Charles VI, et
allant de la rue de l'Éperon à la porte Bucy. Ce dernier hôtel fut
habité par Valentine de Milan, lorsqu'elle vint demander justice du
meurtre de son époux. Louis XI en donna une partie à Jacques Coitier,
qui s'en fit une belle maison, dont nous avons parlé ailleurs[87].

         [Note 87: Voy. _Hist. gén. de Paris_, p. 39.]

Dans cette rue était encore: le _collége d'Autun_, fondé en 1348 et
transformé en 1767 en école gratuite de dessin; la maison du président
Lecoigneux, «l'une des plus belles de Paris, dit Tallemant, mais
depuis on a bien raffiné.» Au nº 38 a demeuré l'écrivain royaliste
Royou; au nº 40, Billaud-Varennes.

La rue de _Bucy_ ou _Bussy_ continue la rue Saint-André et aboutit à
la place Sainte-Marguerite. C'est dans cette rue qu'était le jeu de
paume de la Croix-Blanche, où Molière ouvrit son _Théâtre illustre_ en
1650. C'est aussi à l'entrée de cette rue que les massacres de
septembre ont commencé: cinq voitures, qui conduisaient des prêtres à
la prison de l'Abbaye, furent arrêtées et quatre des prisonniers
égorgés. Cette horrible scène eut lieu presque en face du cabaret
Landelle, où se réunissaient Collé, Panard, Crébillon fils, et qui
avait retenti de tant de joyeux refrains.

A la place Sainte-Marguerite commence la rue du _Four_, qui doit son
nom à un four banal de l'abbaye Saint-Germain et qui n'a rien de   (p.362)
remarquable; elle aboutit au carrefour de la _Croix-Rouge_, ainsi
appelé d'une croix jadis élevée dans ce lieu, qui est l'un des plus
fréquentés de Paris. Là commence la rue de _Sèvres_, qui ne date que
du XVIe siècle et qui s'appelait autrefois de la _Maladrerie_ et des
_Petites-Maisons_, à cause d'un hôpital dont nous parlerons. Cette
rue, très-large et qui n'a été peuplée que dans le siècle dernier,
ressemble à un faubourg et contient principalement des hospices et des
maisons religieuses:

1º L'_église_ et la _communauté de l'Abbaye-aux-Bois_.--Cet humble
édifice ne tire pas son nom des bois qui ont peut-être existé dans ces
lieux; il ne date que de 1650, où Anne d'Autriche le fit construire
pour donner asile à des religieuses de Picardie, lesquelles avaient
été chassées de leur véritable Abbaye-aux-Bois par les incursions des
Espagnols. Il est occupé aujourd'hui par des religieuses du
Sacré-Coeur de Jésus, qui y ont établi un pensionnat et une maison de
retraite pour des dames veuves. C'est là que, depuis 1816, se sont
retirées un grand nombre de femmes célèbres sous la République et sous
l'Empire, pour se consoler dans la religion de leur beauté, de leur
jeunesse, de leur fortune perdues. C'est là qu'a régné jusqu'en 1849,
époque où elle est morte, une femme qui a joué un rôle extraordinaire
sous le Directoire et le Consulat par sa beauté pour ainsi dire
mythologique et les hommages presque fanatiques dont elle fut l'objet:
madame Récamier, cette illustre amie de madame de Staël et de Benjamin
Constant, s'était retirée à l'Abbaye-aux-Bois après la restauration
des Bourbons, qui la rappelèrent de l'exil, et son salon devint
bientôt aussi célèbre que jadis son splendide hôtel de la
Chaussée-d'Antin[88]. Ce cénacle, où n'était admise que la fleur du
royalisme et de la mysticité, a eu sous la Restauration une influence
politique très-grande et mal connue. Après 1830, ce cercle réduisit
son influence aux choses littéraires, et il devint en quelque      (p.363)
sorte l'hôtel Rambouillet du XIXe siècle. Chateaubriand et Ballanche y
dominèrent. C'est là que se formaient toutes les réputations dans les
lettres et dans les arts; c'est là que se faisaient les élections à
l'Académie française.

         [Note 88: Voy. p. 233.]

2º _La communauté des Dames de Saint-Thomas-de-Villeneuve_ (nº 27),
fondée en 1700 et destinée à desservir les hôpitaux et à élever de
pauvres orphelines. C'est un des rares établissements religieux qui
ont traversé les orages de la révolution sans bouleversement.

3º L'_Hospice des Ménages_.--C'était autrefois la maladrerie
Saint-Germain, affectée aux lépreux; on la détruisit en 1544, et sur
son emplacement la ville fit construire un hôpital «pour les mendiants
incorrigibles, les personnes pauvres, vieilles et infirmes, les fous,
etc.» Cet hôpital, appelé vulgairement, les _Petites-Maisons_,
renfermait environ quatre cents malheureux. Depuis 1801, il est devenu
une maison de retraite pour les vieillards des deux sexes mariés, et
il en renferme dix-huit cents, partagés en trois classes: ménages
ayant versé une somme de 3,200 francs; veufs ayant versé une somme de
1,600 francs; veufs ayant versé une somme de 1,000 francs.

4º L'_Hospice des Incurables-Femmes_.--En 1637, une veuve, Marguerite
Rouillé, un prêtre, Jean Joullet, et le cardinal de la Rochefoucauld
fondèrent cet hospice pour les pauvres des deux sexes attaqués de
maladies incurables, ou, comme le dit l'ordonnance de fondation, «pour
ceux qui, privés de fortune et de secours, n'ont pas même la
consolation d'entrevoir un terme aux maux dont ils sont affligés.» En
1802, on transféra les hommes dans le faubourg Saint-Martin, et
l'établissement est resté affecté aux femmes, dont le nombre s'élève à
six cents. Dans l'église est le tombeau du cardinal de la
Rochefoucauld, de Camus, évêque de Belley, du financier Lambert,
commis d'un trésorier de l'épargne, qui mourut à trente-sept ans,  (p.364)
ayant gagné quatre millions. Là mourut aussi Mme de La Sablière en
1693.

5º La _Maison des Prêtres de la Mission_ ou _Lazaristes_--Cette
congrégation, qui était avant la révolution dans la rue Saint-Victor,
a été rétablie en 1816. La chapelle est sous l'invocation de
Saint-Vincent-de-Paul.

6º Le _couvent des chanoinesses de Notre-Dame_, vulgairement appelé
_des Oiseaux_: c'est une maison d'éducation très-renommée.

7º L'_Hôpital des Enfants malades_.--C'était autrefois la communauté
des Filles de l'Enfant-Jésus, fondée en 1735 par le curé Languet de
Gergy. Voici ce que Mercier dit de cet établissement: «Plus de huit
cents pauvres femmes et filles y trouvent une retraite et la
nourriture en filant du coton et du lin. Elles gagnent leur vie par le
travail et on leur donne l'instruction. On nourrit dans une basse-cour
des bestiaux qui donnent du lait à plus de deux mille enfants; on y
entretient une boulangerie qui fournit par mois plus de cent mille
livres de pain aux pauvres, etc.» Cette maison fut convertie, en 1792,
en hospice pour les orphelins, et, en 1802, en hôpital pour les
enfants malades. Il renferme six cents lits.

8º L'_Hôpital Necker_.--C'était autrefois le couvent des Bénédictines
de Notre-Dame-de-Liesse, qui fut supprimé en 1779; madame Necker
acheta la maison et y fonda un hôpital, qui renferme aujourd'hui trois
cent vingt lits.

La rue de Sèvres aboutit à la barrière de même nom, près de laquelle
est l'_abattoir de Grenelle_. C'est dans cet abattoir qu'a été percé
par M. Mulot le puits artésien, qui va chercher l'eau jaillissante
au-dessous de la grande masse de craie sur laquelle repose Paris, à
548 mètres de profondeur. Ce travail a duré sept ans (1834-1841) et
donne un million de litres d'eau par vingt-quatre heures, lesquels
sont distribués au moyen des réservoirs de l'Estrapade dans le     (p.365)
quartier Saint-Jacques.

Voici les rues les plus remarquables qui débouchent dans les rues
Saint-André-des-Arts, de Bussy, du Four, de Sèvres:

1º Rue _Hautefeuille_.--Elle doit son nom aux grands arbres qui se
trouvaient jadis sur l'emplacement où elle fut construite et qui
appartenaient probablement au jardin des Thermes. Ouverte dans le même
temps que la rue Saint-André, elle était comme elle bordée de grands
hôtels, dont il reste quelques débris: ainsi, l'hôtel des comtes de
Forez, au coin de la rue Pierre-Sarrazin; l'hôtel Joly de Fleury, au
coin de la rue des Deux-Portes, etc. A l'extrémité de cette rue était
le collége ou prieuré des _Prémontrés_, fondé en 1252, et dont il
reste une chapelle transformée en café.

2º Rue _Gît-le-Coeur_.--Cette rue était autrefois nommée, d'un de ses
habitants, _Gilles-Queux_, d'où est venue par altération la
dénomination actuelle. Au coin de la rue de l'Hirondelle se trouvait
un hôtel qui avait appartenu à Louis de Sancerre, connétable de
France, et qui fut acheté par François Ier pour sa maîtresse, la
duchesse d'Étampes. Il s'étendait jusqu'à la rue de Hurepoix[89], et
le monarque fit reconstruire toute la partie voisine de cette rue,
dont il forma un petit palais. «Les peintures à fresque, dit
Saint-Foix, les tableaux, les tapisseries, les salamandres (c'était le
corps de la devise de François Ier), accompagnés d'emblèmes et de
tendres et ingénieuses devises, tout annonçait dans ce petit palais et
cet hôtel le dieu et les plaisirs auxquels ils étaient consacrés.» «De
toutes ces devises, dit Sauval, que j'ai vues il n'y a pas encore
longtemps, je n'ai pu me ressouvenir que de celle-ci: c'était un coeur
enflammé, placé entre un alpha et un oméga, pour dire apparemment: (p.366)
Il brûlera toujours!» «Le cabinet de la duchesse d'Étampes, continue
Saint-Foix, sert à présent d'écurie à une auberge qui a retenu le nom
de la _Salamandre_; un chapelier fait sa cuisine dans la chambre du
lever de François Ier, et la femme d'un libraire était en couches dans
son petit salon des délices, lorsque j'allai pour examiner les traces
de ce palais.» Cette partie de l'hôtel d'Étampes existe encore au
moins en débris; quant à celle qui était au coin de la rue Hurepoix,
elle devint l'hôtel d'O et appartint au chancelier Séguier: c'est là
que, dans les barricades de 1648, ce magistrat se sauva à toute peine:
«Le peuple rompit les portes, dit le cardinal de Retz, y entra avec
fureur, et il n'y eut que Dieu qui sauva le chancelier et l'évêque de
Meaux, son frère, à qui il se confessa, en empêchant que cette
canaille, qui s'amusa de bonne fortune pour lui à piller, ne s'avisât
de forcer une petite chambre dans laquelle il s'était caché[90].» Cet
hôtel prit ensuite le nom de _Luynes_, et fut détruit vers la fin du
règne de Louis XIV.

         [Note 89: Le quai des Augustins s'arrêtait autrefois à la rue
         Gît-le-Coeur, et, pour aller au pont Saint-Michel, on suivait
         la rue de Hurepoix, dont le côté gauche bordait la Seine.
         Cette rue a été détruite pour continuer le quai.]

         [Note 90: _Mém._, t. I, p. 92.]

3º Rue des _Grands-Augustins_, ainsi appelée d'un couvent situé près
de la Seine et dont nous avons parlé ailleurs[91]. Elle se nommait au
XIIIe siècle rue des _Écoles-Saint-Denis_, à cause d'un collége bâti
par les religieux de Saint-Denis et qui occupait l'emplacement de la
rue Christine.

         [Note 91: Voy. p. 50.]

Dans la rue des Grands-Augustins débouche la rue de _Savoie_, qui a
été ouverte sur l'emplacement de l'ancien _hôtel d'Hercule_, lequel
occupait sur le quai l'espace compris entre les rues Pavée et des
Grands-Augustins. Cet hôtel, après avoir servi à loger Philippe-le-Beau
lorsqu'il vint en France en 1419, fut donné par François Ier au
chancelier Duprat, qui l'orna de peintures et d'objets d'art et y
reçut souvent le roi-chevalier. Ce fut là que Nantouillet, prévôt de
Paris, petit-fils de Duprat, festoya malgré lui Charles IX, le duc (p.367)
d'Anjou (Henri III) et le roi de Navarre (Henri IV), et que les joyeux
convives firent, après souper, piller et dévaster la maison par leurs
valets: «La vaisselle d'argent et les coffres furent fouillés, dit
L'Estoile, et disoit-on dans Paris qu'on lui avoit volé plus de 50,000
livres.» L'hôtel d'Hercule, quelque temps après, fut détruit, et sur
son emplacement on construisit l'hôtel de Savoie ou de Nemours, qui
fut lui-même démoli, en 1671, pour ouvrir la rue de Savoie.

4º Rue _Dauphine_.--Elle a été ouverte en 1607 sur les jardins du
couvent des Augustins, pour servir de débouché au Pont-Neuf. Son nom
lui a été donné en l'honneur du dauphin, qui fut Louis XIII. En 1792,
ce nom fut changé en celui de _Thionville_ en l'honneur du siége de
cette ville. C'est une des rues les plus populeuses et les plus
fréquentées de Paris. Au nº 50 on voit une plaque de marbre noir
placée en 1672 par l'édilité parisienne pour indiquer la situation de
la porte Dauphine qui appartenait à l'enceinte de Philippe-Auguste[92].
La petite rue _Contrescarpe_ a été ouverte sur l'emplacement du rempart.

         [Note 92: «Du règne de Louis-le-Grand, en l'année M. DCL.
         XXII, la porte Dauphine, qui estoit en cet endroit, a été
         démolie par l'ordre de MM. les prévost des marchands et
         eschevins, et la présente inscription apposée, en exécution
         de l'arrest du conseil du XXIIII septembre au dit an, pour
         marquer le lieu où estoit cette porte et servir de ce que
         raison.»]

5º Rues _Mazarine_ et de l'_Ancienne-Comédie_.--La rue Mazarine, qui
tire son nom du fondateur du collége des Quatre-Nations, était appelée
autrefois des _Fossés-de-Nesle_, parce qu'elle a été construite sur le
fossé de l'enceinte de Philippe-Auguste qui bordait l'hôtel de Nesle.
Dans cette rue, sur l'emplacement du passage du Pont-Neuf, était un
jeu de paume où fut établi en 1669 le premier théâtre de l'Opéra: la
première pièce qui y fut jouée fut la _Pomone_ de Perrin et        (p.368)
Lambert. A la mort de Molière (1673), Lulli, qui venait d'obtenir le
privilége de l'Opéra, déposséda la Comédie Française de la salle du
Palais-Royal, où l'Académie royale de musique fut placée, et la troupe
de Molière vint remplacer l'Opéra dans le Jeu de paume de la rue
Mazarine. Elle y resta quatorze ans, et en 1687, fut contrainte, sur
les réclamations du collége des Quatre-Nations, de chercher un autre
local[93]. Elle s'installa alors dans un jeu de paume de la rue    (p.369)
des Fossés-Saint-Germain, dont nous allons parler.

         [Note 93: Ce ne fut pas chose facile, si l'on en croit
         Racine, qui écrivait à Boileau: «La nouvelle qui fait ici le
         plus de bruit, c'est l'embarras des comédiens qui sont
         obligés de déloger de la rue Guénégaud, à cause que MM. de
         Sorbonne, en acceptant le collége des Quatre-Nations, ont
         demandé, pour première condition, qu'on les éloignât de ce
         collége. Ils ont déjà marchandé des places dans cinq ou six
         endroits; mais, partout où ils vont, c'est merveille
         d'entendre comme les curés crient; le curé de
         Saint-Germain-l'Auxerrois a déjà obtenu qu'ils ne seraient
         point à l'hôtel de Sourdis, parce que de leur théâtre on
         aurait entendu tout à plein les orgues, et de l'église on
         aurait parfaitement entendu les violons. Enfin, ils en sont à
         la rue de Savoie, dans la paroisse de Saint-André: le curé a
         été tout aussitôt au roi représenter qu'il n'y a tantôt plus
         dans sa paroisse que des auberges et des coquetiers; si les
         comédiens y viennent, que son église sera déserte. Les
         Grands-Augustins ont aussi été au roi, et le père
         Lembrochons, provincial, a porté la parole; mais on prétend
         que les comédiens ont dit à Sa Majesté que ces mêmes
         Augustins qui ne veulent pas les avoir pour voisins sont fort
         assidus spectateurs de la comédie, et qu'ils ont même voulu
         vendre à la troupe des maisons qui leur appartiennent dans la
         rue d'Anjou, pour y bâtir un théâtre, et que le marché serait
         déjà conclu si le lieu eût été plus commode. M. de Louvois a
         ordonné à M. de la Chapelle de lui envoyer le plan du lieu où
         ils veulent bâtir dans la rue de Savoie; ainsi on attend ce
         que M. de Louvois décidera. Cependant l'alarme est grande
         dans le quartier: tous les bourgeois, qui sont gens de
         palais, trouvant fort étrange qu'on vienne leur embarrasser
         leurs rues. M. Billard, surtout, qui se trouvera vis-à-vis la
         porte du parterre, crie fort haut; et quand on lui a voulu
         dire qu'il en aurait plus de commodité pour s'aller divertir
         quelquefois, il a répondu fort tragiquement: _Je ne veux
         point me divertir!_» Si on continue à traiter les comédiens
         comme on fait, il faudra qu'ils s'aillent établir entre la
         Villette et la porte Saint-Martin; encore ne sais-je s'ils
         n'auront point sur les bras le curé de Saint-Laurent.»]

6º La rue des _Fossés-Saint-Germain_, qu'on appelle aujourd'hui de
_l'Ancienne-Comédie_, a été ouverte en 1560 sur l'emplacement de la
muraille de Philippe-Auguste. En 1687, la Comédie-Française ayant
acheté dans cette rue le jeu de paume de l'Étoile, y bâtit, sur les
dessins de d'Orbay, une belle salle, qui fut ouverte le 18 avril 1689
et qui portait pour inscription: _Hôtel des comédiens du roi,
entretenus par Sa Majesté_. Elle y resta jusqu'en 1770; c'est là que
furent jouées les pièces de Voltaire; c'est là que furent applaudis
Lekain, Lecouvreur, Clairon, etc. En face du théâtre et à la même
époque, s'établit le café Procope, le premier endroit public qui ait
été accommodé à l'usage des riches et qui eut pour habitués presque
tous les écrivains du XVIIIe siècle, Voltaire, Lamothe, Piron,
Marmontel, Duclos, Fréron, etc. C'était une sorte de succursale de
l'Académie française, plus puissante que cette compagnie, où se
traitaient toutes les questions littéraires, se décidaient les succès,
se faisaient les réputations. Ce café existe encore. En 1770, la
Comédie-Française quitta la rue des Fossés pour aller aux Tuileries,
en attendant la construction de la salle de l'Odéon. Son théâtre
devint une maison particulière.

7º Rue de _Seine_.--C'était autrefois un chemin de la porte Bucy à la
Seine et qui commença à être bâti dans le XVIe siècle. On y trouvait:
1º l'hôtel de la reine Marguerite, dont la face principale était sur
le quai Malaquais et dont les restes furent habités, dans le XVIIIe
siècle, par la famille Gilbert des Voisins: 2º l'hôtel de la
Rochefoucauld-Liancourt, bâti par les comtes de Montpensier, et qui
appartint au duc de Bouillon, père de Turenne; il était fréquenté, du
temps de Louis XIV, par la noblesse et les gens de lettres. Sur son
emplacement on a ouvert la rue des _Beaux-Arts_.

Dans la rue de Seine débouche la rue des _Marais_, l'une des       (p.370)
premières qui aient été bâties dans le petit Pré-aux-Clercs; elle
était surtout habitée par des huguenots; aussi, et plusieurs fois, la
populace catholique y fit des expéditions et saccagea les maisons.
C'est là que demeurait Des Yveteaux, poëte ridicule du temps de Louis
XIII et dont Tallemant des Réaux dit: «En ce temps là, il n'y avait
rien de bâti au delà de cette rue: on appelait des Yveteaux, à cause
de cela, le _dernier des hommes_» Au nº 19 a demeuré mademoiselle
Lecouvreur, dans une maison qui, dit-on, fut habitée par Racine: c'est
là qu'elle recevait Fontenelle, Voltaire, Dumarsais, le maréchal de
Saxe; c'est là qu'elle est morte en 1730; son appartement fut ensuite
occupé par mademoiselle Clairon. Dans la rue des Marais était, pendant
la révolution, l'imprimerie de Prudhomme, dont le journal, les
_Révolutions de Paris_, a eu une si grande influence sur les
événements de cette époque.

8º Place _Sainte-Marguerite_.--Sur cette place était encore, il y a
deux ou trois ans, la prison de l'Abbaye, qui faisait autrefois partie
de l'_abbaye Saint-Germain-des-Prés_.

L'église Saint-Germain-des-Prés fut fondée en 543 par Childebert Ier,
à la prière de saint-Germain, évêque de Paris, sur les ruines d'un
petit temple d'Isis qui s'élevait dans des prés souvent inondés par la
Seine. Elle portait d'abord le nom de Sainte-Croix et de
Saint-Vincent, et prit ensuite celui de Saint-Germain, qui la dédia en
558 et y fut enterré en 576 dans un oratoire attenant à l'église et
dédié à Saint-Symphorien. C'était alors le plus beau monument de
Paris; mais il ressemblait plutôt à une citadelle qu'à une basilique,
ayant la forme d'une croix, dont trois extrémités étaient garnies de
trois grosses tours carrées: la principale existe encore à l'entrée de
l'église, semblable au donjon d'une forteresse. La façade n'était
ornée que par un porche très-bas qui a été reconstruit dans le XVIe
siècle, et dont la voûte portait huit statues qu'on croit          (p.371)
contemporaines de la fondation. Elles représentaient Clotaire,
Ultrogothe, Childebert, Clodomir, Clotilde, Clovis et Saint-Remy.
Quant à l'intérieur, «les arceaux de chaque fenêtre, dit un
contemporain, étaient supportés par des colonnes de marbre
très-précieux. Des peintures rehaussées d'or brillaient au plafond et
sur les murs. Les toits, composés de lames de bronze doré, frappés par
le soleil, éblouissaient les yeux. Aussi, d'après sa magnificence,
appelait-on cet édifice le _palais doré de Germain_.» Childebert fut
enterré dans la basilique qu'il avait fondée, et après lui,
Ultrogothe, sa veuve, et ses deux filles, Chilpéric Ier, Frédégonde,
dont le tombeau très-curieux se trouve aujourd'hui à Saint-Denis,
Clotaire II et sa femme, et plusieurs autres princes francs. La
plupart de ces tombeaux étaient dans le choeur avec ceux de plusieurs
abbés; quant à celui de Saint-Germain, après avoir été transporté dans
le sanctuaire par Pépin-le-Bref, il fut mis, en 1408, dans une châsse
très-riche placée au-dessus du grand autel et qui était un monument
d'orfévrerie.

Pillée deux fois par les Normands et presque détruite en 861, l'église
fut réparée par l'évêque Gozlin en 869 et de nouveau dévastée en 885.
Elle resta en ruines jusqu'à la moitié du Xe siècle, où elle fut
reconstruite presque entièrement par l'abbé Morard, qui mourut en 990
et dont le tombeau a été retrouvé au-dessous du maître-autel. Alors
furent rebâties les deux tours latérales, la flèche de la tour
d'entrée, le choeur, etc. Mais cette réédification ne fut terminée
qu'en 1163, époque à laquelle le pape Alexandre III fit de nouveau la
dédicace de l'église. Telle était d'ailleurs la solidité primitive de
l'édifice, que, malgré toutes les dévastations et réparations qu'il
venait de subir, il ne perdit pas le caractère imposant qu'il avait à
l'époque de sa fondation; et encore bien que les réparations modernes,
surtout celles du XVIIe siècle, lui aient été plus nuisibles, sous le
rapport de l'art, que le marteau des Normands, il doit être        (p.372)
regardé comme la relique la plus précieuse du vieux Paris. Sa partie
la plus ancienne et la plus curieuse, après la tour d'entrée, est la
nef, formée par cinq arcades en plein cintre, dont les piliers,
composés de quatre colonnes de dimension différente, ont des
chapiteaux chargés d'ornements bizarres, de fleurs, d'oiseaux,
d'animaux chimériques: ces sculptures datent du Xe siècle.

Outre les tombeaux des princes mérovingiens dont nous avons parlé,
cette église possédait des tombeaux modernes: celui de Jean Casimir,
roi de Pologne, qui fut abbé de Saint-Germain-des-Prés; celui du
cardinal de Furstemberg, autre abbé de Saint-Germain, qui fit de
grandes reconstructions dans l'abbaye; celui de Pierre Danet, le plus
ancien des lecteurs du Collége de France; celui d'Eusèbe Renaudot,
celui de la famille de Douglas, etc. En outre, elle possédait un riche
trésor en vases précieux, ornements, reliques, croix, antiquités, et
qui fut dévasté en 1793[94].

         [Note 94: Voy. p. 174.]

L'abbaye, qui fut fondée en même temps que l'église, comprenait un
vaste enclos dont l'emplacement serait borné aujourd'hui par les rues
Jacob, Saint-Benoît, Sainte-Marguerite et de l'Échaudé. Ses bâtiments,
détruits par les Normands, furent reconstruits dans le Xe siècle par
l'abbé Morard. Au XIVe siècle, ils furent enveloppés d'une haute
muraille crénelée, soutenue par des piliers garnis de tourelles et
défendue de loin en loin par de grosses tours rondes; les fossés
étaient remplis d'eau au moyen d'un canal dérivé de la rivière, large
de quatre-vingts pieds, et qui occupait l'emplacement de la rue des
Petits-Augustins. Les entrées principales étaient: 1º vers
l'emplacement de la prison militaire de l'Abbaye, où étaient un fossé
et un pont-levis conduisant à la porte méridionale de l'église; 2º du
côté de la rue Saint-Benoît, où était une porte dite Papale; flanquée
de deux tours rondes; 3º du côté de la rue Furstemberg. Dans       (p.373)
l'enceinte de cet enclos se trouvaient, outre l'église et les
bâtiments conventuels, la chapelle Saint-Symphorien, qui servait de
paroisse aux artisans réfugiés dans l'enclos, une sacristie, un
cloître, enfin deux monuments admirables de Pierre de Montreuil: le
réfectoire, où l'on établit dans le XVIIe siècle la bibliothèque; la
chapelle de la Vierge, où l'architecte de la Sainte-Chapelle et de
Saint-Martin-des-Champs avait été dignement inhumé.

L'abbaye Saint-Germain relevait immédiatement du saint-siége: c'était
une des plus riches et des plus illustres du monde chrétien. L'abbé
jouissait, au XVIIIe siècle, d'un revenu de 172,000 livres, et
l'abbaye d'un revenu de 350,000. Elle possédait féodalement dans le
moyen âge plus de la moitié du Paris méridional, et tenait sous sa
juridiction temporelle et spirituelle tout le faubourg Saint-Germain.
En conséquence, elle avait de fortes prisons, une échelle patibulaire,
où se firent de nombreuses exécutions, un pilori, devant lequel quatre
protestants furent exécutés en 1557. Comme place forte, elle a joué un
très-grand rôle dans l'histoire de Paris et fut plusieurs fois prise
et pillée: ainsi, dans la révolte des Maillotins, on y poursuivit les
juifs et les collecteurs d'impôts, qui y furent en partie massacrés.

Dès le XIe siècle, et à l'ombre de ses fortes murailles, un bourg,
composé de ruelles étroites et tortueuses, s'était formé autour de
l'abbaye, et il était habité principalement par les vassaux et les
valets des moines. Ce bourg, composé des rues du Four, des Boucheries
et de toutes les petites rues qui avoisinent aujourd'hui le marché
Saint-Germain, fut plusieurs fois ravagé par les guerres civiles ou
étrangères; il fut souvent attaqué par les écoliers de l'Université,
dont les querelles avec l'abbaye furent incessantes et dont le récit
suffirait à remplir des volumes; enfin, il devint, pendant les
guerres de religion, le refuge des protestants, qui y avaient      (p.374)
formé une _petite Genève_. A la fin du XVIe siècle, on le
reconstruisit presque entièrement; des rues nouvelles y furent
ouvertes, de belles maisons bâties, et, au milieu du XVIIe siècle, il
commença à devenir un quartier nouveau, qui prit une grande extension
et dont nous parlerons plus tard. Alors l'abbaye se dépouilla de son
aspect sinistre des temps féodaux; elle détruisit ses murailles,
combla ses fossés, ouvrit son enclos par quatre portes qui ne se
fermaient jamais et qui étaient situées: à l'entrée de la rue
Bourbon-le-Château, dans la rue Sainte-Marguerite; à l'entrée de la
rue d'Erfurth (ses débris ont été détruits récemment); dans la rue
Saint-Benoît (la porte existe encore); dans la rue Furstemberg, près
de la rue du Colombier, où l'on en voit des restes. Un palais abbatial
avait été commencé en 1585 par le cardinal-abbé de Bourbon; il fut
achevé par le cardinal-abbé de Furstemberg, et il en reste une partie
dans la rue de l'Abbaye. En 1631, on éleva la prison abbatiale,
transformée depuis en prison militaire aujourd'hui détruite; en 1699,
on construisit sur l'emplacement des fossés les rues Abbatiale et
Cardinale, et, en 1715, les rues Childebert et Sainte-Marthe. Dans le
même temps, l'abbaye, qui, depuis sa fondation, était indépendante de
l'évêque et des magistrats de Paris, eut sa juridiction temporelle et
spirituelle réduite à l'enclos, et les Bénédictins de la congrégation
de Saint-Maur ayant été introduits dans ce couvent, qui avait besoin
d'une réforme, «avec eux entrèrent la religion, la science, la
méditation, les recherches savantes, les travaux d'érudition, la
renommée et la gloire.» Alors fut établie par les soins de Montfaucon,
dans le réfectoire de Pierre de Montreuil, une magnifique bibliothèque
et un cabinet d'antiquités, qu'on livra au public et qui s'enrichirent
des collections du géographe Baudrand, de l'abbé d'Estrées, de
Renaudot, de Coislin, évêque de Metz, etc.

A l'époque de la révolution, l'abbaye devint le théâtre de         (p.375)
sanglants événements. On fit de la prison abbatiale une prison
politique, où l'on entassa les royalistes arrêtés après le 10 août et
les Suisses qui avaient combattu dans cette journée. C'est par cette
prison que commencèrent les massacres de septembre: cent trente et un
prisonniers y furent égorgés, quatre-vingt-dix-sept délivrés «par le
jugement du peuple.» Plus tard, elle reçut d'autres victimes de nos
discordes: madame Roland y fut enfermée, et c'est là qu'elle écrivit
ses mémoires; Charlotte Corday y attendit sa condamnation et son
supplice. Sous l'Empire, cette prison redevint prison militaire, et,
sous la Restauration, on y enferma les généraux persécutés par la
réaction royaliste, Belliard, Decaen, Thiard, etc. Le général Bonnaire
y mourut de désespoir après sa dégradation sur la place Vendôme.

Cependant l'abbaye avait subi de grandes et malheureuses
transformations. L'église, devenue paroisse constitutionnelle en 1790,
fut fermée en 1793 et changée en fabrique de salpêtre! On fit une
poudrière de la jolie chapelle de la Vierge! et, celle-ci ayant fait
explosion, la belle bibliothèque fut incendiée, et l'on sauva à peine
les manuscrits et la moitié des livres. Quant aux bâtiments conventuels,
ils furent vendus, détruits en grande partie, et, sur leur emplacement,
l'on ouvrit les rues de l'Abbaye et Saint-Germain-des-Prés. La rue de
l'Abbaye occupe, par son côté méridional, la place du cloître, du
chapitre, de la sacristie; par son côté septentrional, la place du
réfectoire et de la chapelle de la Vierge. L'église, rouverte en 1797
par les théophilanthropes, fut rendue au culte catholique en 1800. Sous
la Restauration, on y transporta les tombeaux de Descartes, de Mabillon,
de Montfaucon, de Boileau; on y fit de nombreuses réparations, et l'on
démolit les deux tours latérales, qui menaçaient ruine. Dans ces
dernières années, on a entrepris de peindre et de dorer les murs
latéraux, les voûtes, le choeur, la nef avec ses piliers si curieux,
et on les a chargés d'ornements lourds et maniérés qui donnent à   (p.376)
la basilique mérovingienne l'aspect d'un monument égyptien. C'est
aujourd'hui une succursale du dixième arrondissement.

9º Rue _Montfaucon_ et _Mabillon_.--Ces rues portent les noms de
savants bénédictins enterrés dans l'église Saint-Germain; elles
conduisent au _marché Saint-Germain_, le plus élégant et le mieux
distribué de Paris, qui a été ouvert en 1819 sur l'emplacement de la
foire Saint-Germain. Cette foire, dont nous avons déjà parlé (t. I, p.
58), datait du XIIe siècle, et commença à devenir célèbre sous Louis
XI, qui lui donna de grands priviléges. Elle durait du 3 février au
dimanche des Rameaux. On sait comment elle fut, à l'époque de la
Ligue, sous Henri IV et sous Louis XIII, un théâtre presque continuel
de débauches, de violences, de plaisirs et d'émeutes. Sous Louis XV,
«c'était un des plus singuliers et des plus brillants spectacles que
Paris pût offrir aux habitants et aux étrangers. Tout ce qu'il y avait
dans la ville de personnes de considération, de la première noblesse,
souvent même des princes et princesses, venaient s'y rendre tous les
soirs, et les rues de la foire étaient si pleines que l'on avait de la
peine à s'y promener[95].» Ce grand bazar, dont la vaste charpente
était regardée comme un chef-d'oeuvre, fut incendié en 1762. On le
reconstruisit; mais la foule cessa d'y aller, et il fut fermé en 1786.
Sous l'Empire, on bâtit à sa place un marché avec les rues voisines
qui portent les noms de bénédictins célèbres: _Mabillon_, auteur de la
_Diplomatique_, mort en 1707; _Félibien_, auteur de l'_Histoire de
Paris_, mort en 1719; _Lobineau_, auteur des _Histoires de Paris et de
Bretagne_, mort en 1727; _Montfaucon_, auteur de la _Collection des
saints Pères_ et des _Antiquités dévoilées_, mort en 1741; _Clément_,
auteur de l'_Art de vérifier les dates_, mort en 1793.

         [Note 95: Piganiol, t. VII, p. 200.]

10º Rue du _Cherche-Midi_, ainsi appelée d'une enseigne. Dans      (p.377)
cette rue, qui a le même aspect que la rue de Sèvres, étaient de
nombreux couvents: les chanoines réguliers de l'ordre des Prémontrés,
qui s'établirent au coin de la rue de Sèvres en 1661; le prieuré de
_Notre-Dame-de-Consolation_, sur l'emplacement duquel a été ouverte la
rue d'Assas; le couvent du _Bon-Pasteur_, occupé aujourd'hui par
l'entrepôt des subsistances militaires, etc. Au nº 44 est mort
Grégoire, l'ancien évêque de Blois; au nº 73 est mort Hullin, l'un des
vainqueurs de la Bastille, gouverneur de Paris, président de la
commission qui condamna le duc d'Enghien; au nº 91 est mort Garat,
membre de trois assemblées révolutionnaires, ministre de la justice en
1793.

11º _Boulevard des Invalides_.--Ce boulevard intérieur, qui commence à
se peupler et à devenir une voie très-fréquentée, ne présente rien de
remarquable que l'institution des _Jeunes-Aveugles_.



CHAPITRE VI.

LE FAUBOURG SAINT-GERMAIN, LES INVALIDES, ET LE CHAMP-DE-MARS.



§ Ier.

Le faubourg Saint-Germain[96].

         [Note 96: Le mot faubourg Saint-Germain est une dénomination
         très-vague qu'on applique ordinairement à presque toute la
         partie sud-ouest de Paris; nous la restreignons, d'après la
         formation historique de ce quartier, à la partie comprise
         entre les rues de Seine, du Four, de Bussy, de Sèvres, le
         boulevard des Invalides et la Seine.]


L'abbaye Saint-Germain a été l'origine du quartier célèbre qui porte
vulgairement son nom et qui ne se compose pas, comme les faubourgs
Saint-Jacques, Saint-Antoine, Saint-Martin, d'une seule grande rue
populeuse, sur laquelle s'embranchent de plus petites rues, mais   (p.378)
d'un vaste quartier formé de trois grandes rues parallèles entre elles
et à la Seine, ayant leur origine soit à l'enclos de la vieille
abbaye, soit aux rues qui en étaient voisines. Ces grandes voies de
communication sont les rues de l'_Université_, _Saint-Dominique_, de
_Grenelle_, lesquelles vont, en traversant l'esplanade des Invalides,
former les artères du quartier du Gros-Caillou et finir au
Champ-de-Mars. Nous y ajouterons les rues de _Lille_ et de _Varennes_,
qui leur sont parallèles, ont la même origine et sont beaucoup moins
longues.

Tout ce vaste espace était encore, au XIVe siècle, couvert de
prairies, de marais, de vignobles: la plus grande partie s'appelait le
petit et le grand _Pré-aux-Clercs_. Le petit Pré, situé entre la Seine
et le mur septentrional de l'abbaye, était borné d'autre part par le
mur de la ville, entre les portes de Nesle et de Bucy, et par la
petite Seine, canal dérivé de la rivière dans les fossés de l'abbaye,
qui occupait l'emplacement de la rue des Petits-Augustins. Au delà de
la petite Seine était le grand Pré, qui s'étendait jusqu'à la rue du
Bac. Ces deux prés appartenaient à l'Université; mais, comme ils
avoisinaient les terres de l'abbaye, ils furent le théâtre de rixes
innombrables entre les vassaux des religieux et les écoliers de
l'Université. Le petit Pré renfermait d'ailleurs un champ clos pour
les combats judiciaires, et il était le lieu d'assemblées populaires
qui devinrent surtout fréquentes à l'époque où Charles-le-Mauvais y
venait haranguer les Parisiens. En 1540, la petite Seine fut comblée,
et le petit Pré concédé à cens et à rentes pour y bâtir. Alors furent
ouvertes les rues Jacob et des Marais; mais elle se bâtirent
lentement; les protestants seuls vinrent les habiter, et les Parisiens
allaient par curiosité les entendre chanter en choeur, dans le petit
Pré, les psaumes mis en vers par Marot. Ce lieu devint, pendant la
Ligue et sous Henri IV, le rendez-vous des _raffinés_ et des
duellistes. En 1600, la reine Marguerite de Valois fit construire, (p.379)
dans la partie voisine de la Seine, un bel hôtel avec de grands
jardins, et, vers la même époque, le couvent des Augustins ayant
commencé à être bâti au delà de la petite Seine, l'Université vendit
successivement ses terres du grand Pré, lesquelles furent acquises par
des magistrats, Séguier, Tambonneau, Bérulle, Pithou, Lhuillier. Alors
les rues de l'Université, des Saints-Pères, du Bac, etc., furent
tracées, et l'on commença à y bâtir; mais elles ne furent d'abord
habitées que par des gens de mauvaise vie ou qui fuyaient la justice
et trouvaient sûreté dans leur isolement. «Le faubourg Saint-Germain,
dit un contemporain, est comme l'égout et la sentine du royaume tout
entier. Impies, libertins, athées, tout ce qu'il y a de plus mauvais
semble avoir conspiré à y établir son domicile. Les coupables, à
raison de leur grand nombre, y vivent dans l'impunité.» Sous le règne
de Louis XIV, la noblesse commença à s'y bâtir de belles habitations,
mais ce ne fut que sous Louis XV que se multiplièrent dans ce quartier
ces maisons d'une architecture toute française, somptueuses et
élégantes, imposantes et simples, qui ont un caractère saisissant de
noblesse et d'agrément, qu'on ne retrouve nulle part, ni dans les
incommodes palais d'Italie, ni dans les lourds châteaux allemands, ni
dans les squares glacés de l'Angleterre; dignes demeures de
l'aristocratie la plus civilisée, de la société la plus polie, la plus
spirituelle qui fut jamais. La révolution n'a que faiblement modifié
l'aspect de ce quartier, qui, avec ses rues droites, régulières, bien
aérées, peu nombreuses, ne ressemble point aux autres parties de
Paris: c'est toujours la ville de l'ancienne noblesse et des couvents,
«le dernier boulevard de la vieille aristocratie, disait Napoléon, le
refuge encroûté des vieux préjugés[97];» c'est seulement en plus la
ville de la bureaucratie, les hôtels des ministères étant presque  (p.380)
tous de ce côté de la Seine. Excepté dans la rue du Bac, qui est la
grande voie de communication avec la rive droite, il s'y fait peu de
commerce. Les révolutions qui ont agité Paris n'ont jamais pris pour
théâtre ces rues solennelles et silencieuses, et tous les événements
historiques de ce quartier se sont passés dans l'intérieur de ses
hôtels et sur le tapis de ses salons.

         [Note 97: _Mémorial_, t. I, p. 419]

I. Rue de _Lille_.--Elle a son origine à la rue des Saints-Pères et
finit à la rue de Bourgogne. On l'appelait autrefois de _Bourbon_ et
elle a été nommée de _Lille_ en 1792 en l'honneur du siége de cette
ville. C'est une rue large et droite, remplie de beaux hôtels, où le
commerce commence à prendre pied. On y trouve: l'hôtel de Montmorency,
occupé longtemps par l'état-major de la première division militaire;
les anciens hôtels de Lauraguais, de Valentinois, d'Ozembray, de
Rouault; l'hôtel du maréchal Jourdan, qui y est mort en 1822; l'hôtel
de Choiseul-Praslin, bâti en 1721 par le maréchal de Belle-Isle, l'une
des plus magnifiques habitations de Paris; l'hôtel d'Eugène de
Beauharnais (nº 86), qui fut habité par le roi de Prusse en 1814;
l'hôtel qui servit de demeure au maréchal Mortier; l'hôtel Masséna, où
est mort en 1817 le vainqueur de Zurich: les nouveaux hôtels de
Noailles et de Mortemar; les anciens hôtels de Forcalquier, de
Grammont, du Maine, d'Humières, de Bentheim, etc. Dans cette rue ont
demeuré: au nº 34, le peintre Carle Vernet; au nº 60, le conventionnel
Garnier de l'Aube; au nº 63, mademoiselle Clairon, qui y est morte en
1803; enfin, au nº 75, madame de Tencin: là se tenait ce cercle si
redoutable par ses attaques satiriques et que fréquentaient Marmontel,
Marivaux, Fontenelle, Helvétius, etc.

Les principales rues qui débouchent dans la rue de Lille sont:

1º Rue des _Saints-Pères_, dont l'ancien nom était _Saint-Pierre_:
elle l'avait pris d'une chapelle qui servait de paroisse aux       (p.381)
domestiques et vassaux de l'abbaye Saint-Germain, et près de laquelle
les frères de Saint-Jean-de-Dieu ou de la _Charité_[98] fondèrent en
1606 un hôpital, qui a été agrandi et renferme cinq cents lits. Dans
cette rue se trouve l'école des ponts et chaussées. Au nº 13 a demeuré
Dupont de l'Eure, et au nº 46, Augereau.

         [Note 98: Les frères de la Charité étaient tous chirurgiens
         ou pharmaciens. «Leur établissement, le plus utile qu'il y
         ait pour l'humanité, dit Jaillot, avait été formé par un
         homme pauvre et d'une naissance commune, sans autres secours
         que ceux de la Providence.»]

2º Rue du _Bac_.--Son nom lui vient d'un bac établi vers l'an 1550 à
la place où est aujourd'hui le pont des Tuileries. C'est une rue
très-fréquentée et aussi commerçante que populeuse. On y trouve:

1º L'_église_ et la _communauté des Missions étrangères_, fondées en
1663, par Bernard de Sainte-Thérèse, pour propager la religion
chrétienne dans les contrées sauvages. Cet établissement, supprimé en
1792, fut rétabli en 1804; il envoie des missionnaires dans l'Inde,
dans la Chine, dans l'Océanie. Nous avons parlé ailleurs[99] du rôle
politique qu'a joué cette maison pendant la Restauration. L'église est
une succursale du dixième arrondissement.

         [Note 99: _Hist. gén. de Paris_, p. 175.]

2º La _communauté des soeurs de la Charité_, qui occupe l'ancien hôtel
de la Vallière. Cette institution, fondée par Saint-Vincent-de-Paul en
1633, est destinée aux soins des malades et des pauvres, et à
l'instruction des jeunes filles; il n'en est pas de plus populaire et
de plus respectée. Les soeurs de la Charité, au nombre de 2,500,
desservent trois cents maisons en France, et, à Paris, douze hôpitaux
et trente écoles.

On trouvait jadis dans la rue du Bac: les couvents des Filles de la
Visitation, fondé en 1673; de l'Immaculée Conception ou des
Récollettes, fondé en 1637; l'hôpital des Convalescents, fondé en  (p.382)
1628 par madame de Bullion et supprimé en 1792. «On y admettait, dit
Piganiol, les convalescents sortis de la Charité, excepté les prêtres,
les soldats et les laquais, exclusion bien singulière!»

Il serait trop long d'indiquer les grandes maisons de cette rue et les
hommes historiques qui les ont habitées: nous dirons seulement qu'au
nº 84 est l'hôtel Galiffet, où était le ministère des affaires
étrangères sous l'Empire, et que, parmi ses habitants célèbres, on
peut citer Lanjuinais, Chateaubriand, Labédoyère, M. Dupin, M. de
Montalembert.

II. Rue de l'_Université_.--Elle commence à la rue de Seine sous le
nom de rue _Jacob_ et finit au Champ-de-Mars. Son nom lui vient de
l'Université, à qui appartenait le grand Pré-aux-Clercs. On n'y trouve
d'autre édifice remarquable que le palais du Corps législatif dont
nous avons parlé ailleurs[100], et la place qui s'ouvre devant ce
palais: cette place est ornée d'une statue de la loi.

         [Note 100: Voir les quais, p. 54.]

Les anciens hôtels de cette rue étaient: hôtels de Guéménée, de
Villeroy, d'Aligre, de Mortemart, de Montesquieu, de Soyecourt, de
Mailly, de Périgord, qui appartient aujourd'hui au maréchal Soult; de
Noailles, aujourd'hui occupé par le _Dépôt de la guerre_, etc. Au nº
17 demeurait en 1830 le maréchal de Bourmont; au nº 18 demeurait en
1808 Chauveau-Lagarde; au nº 82 a demeuré M. de Lamartine; au nº 90 M.
le duc de Broglie, etc. Enfin, dans cette rue demeurait, en 1792,
Talleyrand-Périgord, évêque d'Autun, le général Arthur Dillon, le
général Montesquiou, etc.

Dans la rue de l'Université aboutit la rue des _Petits-Augustins_,
qu'on appelle aujourd'hui _Bonaparte_, et qui se prolonge sous ce nom
jusqu'à la rue de Vaugirard.

Cette rue, ouverte en 1600 sur l'emplacement du canal de la petite
Seine, a pris son nom des Augustins que Marguerite de Valois fit   (p.383)
venir pour desservir une chapelle voisine de son palais. Cette
princesse leur concéda six arpents de terre qu'elle avait acquis de
l'Université dans le grand Pré, et sur lesquels ils bâtirent en 1625,
avec le produit des quêtes faites dans Paris, un couvent et une
église. Cette église renfermait les tombeaux du peintre Porbus, du
favori de Gaston d'Orléans, Puylaurens, de la famille Leboulanger,
etc. En 1791, on fit du couvent des Augustins un dépôt d'objets d'art
enlevés aux églises détruites, et ce dépôt devint, sous la direction
d'Alex. Lenoir, le _Musée des monuments français_, qui fut ouvert le
1er septembre 1795. Huit grandes salles renfermaient plus de cinq
cents monuments, statues, tableaux, bas-reliefs, antiquités,
curiosités; l'église, le cloître, les cours, les escaliers, les
balcons, les façades, tout était plein de débris disposés avec art et
dans l'ordre chronologique; enfin, les jardins, élégamment dessinés,
étaient ornés de tombeaux d'hommes illustres, parmi lesquels Abeilard,
Descartes, Turenne, Molière, La Fontaine, Boileau, etc. En 1816, on
détruisit ce musée précieux, et les monuments qu'il renfermait furent
donnés à l'abbaye Saint-Denis, à diverses églises et même à des
cimetières; en même temps, l'on ordonna la construction d'un palais
pour l'_école des Beaux-Arts_. Ce palais a été commencé en 1819 sur
les dessins de M. Debret et continué par M. Duban. Dans la première
cour est la façade du château d'Anet, oeuvre de Philibert Delorme;
elle sert de frontispice à l'ancienne église des Augustins,
transformée en musée où l'on trouve des modèles en plâtre, des
chefs-d'oeuvre de sculpture et une copie du _Jugement dernier_ de
Michel-Ange. La première cour est séparée de la seconde par la porte
du château de Gaillon et par d'autres fragments précieux de la
sculpture française. La face principale du musée des études est
décorée de colonnes, médaillons, fragments antiques, des portraits en
relief de Philibert Delorme, Jean Goujon, Poussin et Lesueur. On   (p.384)
trouve dans l'intérieur des galeries destinées à des expositions de
peinture, de sculpture et d'architecture, une collection des
empreintes des sceaux royaux depuis Clovis, des modèles de monuments
antiques, un grand amphithéâtre dont l'hémicycle a été peint par Paul
Delaroche, etc.

Dans la rue des Petits-Augustins ont demeuré Vicq d'Azyr, le général
Beauharnais, le malheureux amiral Dumont d'Urville, etc.

III. Rue _Saint-Dominique_.--Elle commence à la rue Taranne, qui lui
sert de prolongement jusqu'à la rue Saint-Benoît, et finit au
Champ-de-Mars. On l'appelait jadis le Chemin aux Vaches, et elle a
pris son nom actuel des Dominicains qui s'y établirent en 1632.

Les édifices publics qu'elle renferme sont:

1º L'_église Saint-Thomas-d'Aquin_, bâtie de 1682 à 1740 pour le
couvent-noviciat des dominicains réformés, couvent qui avait été fondé
par Richelieu et qui a produit des hommes célèbres, le peintre André,
l'architecte du pont des Tuileries, Romain, etc. Cette église, qui est
richement ornée, est la paroisse du dixième arrondissement.

2º Le _Dépôt central d'artillerie_, situé dans les bâtiments du
couvent des Dominicains et comprenant des ateliers de précision et de
modèles d'armes, des archives, plans et cartes, un musée d'artillerie,
etc. Ce musée, fondé le 24 floréal an II, renferme une collection
très-précieuse des armes de tous les temps et de tous les pays; il fut
dévasté en 1815 par les alliés, et en 1830 par les insurgés parisiens,
qui cherchaient des armes; mais ses pertes ont été réparées, et il
renferme aujourd'hui plus de quatre mille armes, modèles, machines,
etc.

3º Le _ministère des travaux publics_, établi dans l'ancien hôtel
Molé, bâti par le maréchal de Roquelaure.

4º Le _ministère de la guerre_, établi dans les bâtiments du couvent
des Filles Saint-Joseph. Ce couvent avait été fondé en 1640        (p.385)
«pour apprendre aux orphelines pauvres les ouvrages convenables à leur
sexe jusqu'à ce qu'elles fussent en état d'être mariées, ou d'entrer
en religion, ou de se mettre en service.» Il fut reconstruit en 1684
par les soins de madame de Montespan, qui s'y était réservé un
appartement et y habita souvent. Cet appartement fut occupé, dans le
siècle suivant, par madame du Deffant.

5º L'_hôtel du ministre de la guerre_, bâti en 1730 par la duchesse de
Mazarin, qui le céda à la princesse de Conti, dont il prit le nom. Il
était habité en 1788 par le cardinal de Brienne. Lorsque ce ministre
donna sa démission, une foule de jeunes gens se porta devant son hôtel
et y brûla un mannequin à son effigie; les troupes cernèrent la rue
Saint-Dominique, tirèrent sur cette foule et firent un grand nombre de
victimes. Sous l'Empire, cet hôtel fut habité d'abord par Lucien
Bonaparte, ensuite par la mère de Napoléon.

6º L'_église Sainte-Clotilde_, église nouvelle presque achevée, de
style gothique, sur la place Belle-Chasse. Cette place a été ouverte
sur les jardins du couvent des chanoinesses du Saint-Sépulcre.

7º L'_église Saint-Pierre-du-Gros-Caillou_, succursale du dixième
arrondissement.

8º L'_hôpital militaire du Gros-Caillou_, fondé en 1765 par le duc de
Biron pour les gardes-françaises.

Outre ces monuments, on trouve encore dans cette rue les hôtels de
Luynes, bâti par la fameuse duchesse de Chevreuse; de Broglie, au coin
de la rue Bellechasse, bâti en 1704 par le comte de Broglie, maréchal
de France; de Châtillon, de Guerchy, de Poitiers, de Lignerac, de
Comminges, de Seignelay, de Caraman, de Montpensier, etc. Le plus
magnifique est l'ancien hôtel Monaco, depuis hôtel de Wagram,
transformé récemment par le banquier Hope en un palais qui est
l'habitation la plus somptueuse de Paris.

Au coin des rues Taranne et Saint-Benoît a demeuré Diderot pendant (p.386)
trente ans: au nº 12 de la rue Taranne était l'hôtel du baron
d'Holbach; au nº 51 de la rue Saint-Dominique est mort en 1807 le
baron de Breteuil; au nº 54, le maréchal Kellermann; au nº 105, le
maréchal Davout, etc. Au nº 167 demeurait le conventionnel Goujon, qui
se tua après les journées de prairial.

IV. Rue de _Grenelle_, qui commence au carrefour de la Croix-Rouge et
finit au Champ-de-Mars. Son nom lui vient, d'une _garenne (garanella)_
qu'y possédait l'abbaye Saint-Germain. «On peut regarder cette rue,
dit Jaillot, comme une belle avenue qui conduit aux deux superbes
monuments de la piété et de la munificence de Louis XIV et de Louis
XV, l'hôtel des Invalides et l'École Militaire.»

Les édifices publics qu'on y trouve sont:

1º La _mairie du dixième arrondissement_, établie dans l'ancien hôtel
de Feuquières. Cet hôtel était, sous Louis XIV, l'hôtel de Beauvais,
où logea le doge de Gênes en 1685; on y établit en 1687 le couvent des
Petits-Cordeliers, supprimé en 1749.

2º La _fontaine de Grenelle_, oeuvre très-remarquable de Bouchardon,
construite en 1739.

3º L'ancienne église de l'abbaye de _Panthemont_, aujourd'hui
consacrée au culte protestant. Cette abbaye avait été fondée en 1672;
une partie de ses bâtiments sert de caserne de cavalerie, et, sur ses
jardins, qui touchaient à ceux des chanoinesses du Saint-Sépulcre, on
a prolongé la rue Belle-chasse.

4º Le _ministère de l'instruction publique_, établi dans l'ancien
hôtel de Brissac.

5º Le _ministère de l'intérieur_, établi dans l'ancien hôtel Conti.

6º L'_école d'état-major_, établie dans l'ancien hôtel de Sens, bâti
par le duc de Noirmoutier.

Outre les hôtels que nous venons de nommer, on y trouvait encore   (p.387)
les hôtels d'Estourmel, de la Mothe-Houdancourt, de Harcourt, de la
Salle, de la Marche, du Châtelet. Les plus remarquables historiquement
étaient: l'hôtel de Villars, bâti par le président Lecoigneux et qui
fut habité par le vainqueur de Denain; l'hôtel de Maurepas, qui fut
habité par le ministre de Louis XVI, etc.

V. Rues de _la Planche_ et de _Varenne_, qui commencent à la rue de la
Chaise et finissent au boulevard des Invalides. On y trouvait les
hôtels de Novion, de Narbonne-Pelet, du Plessis-Châtillon, de
Gouffier, de la Rochefoucauld, de Tingry-Montmorency ou de Matignon,
de Castries qui fut dévasté par le peuple en 1790. Les plus
remarquables sont: l'hôtel de _Rohan-Chabot_, qui fut habité par
madame Tallien, dont le salon était fréquenté par toutes les
célébrités de la révolution et de l'ancien régime, Barras, Bonaparte,
Hoche, Talma, Boufflers, Boïeldieu, etc.; et qui plus tard devint
l'hôtel de Montebello; l'_hôtel de Broglie_, habité par Lebrun,
troisième consul et duc de Plaisance; l'_hôtel de Biron_, bâti par
Peyrenc de Moras, fils d'un barbier enrichi par le système de Law, et
qui passa à sa mort à la duchesse du Maine, puis au maréchal de Biron;
il devint une maison de détention sous la révolution, puis des
ateliers et forges pour la fabrication des armes; aujourd'hui c'est le
_couvent du Sacré-Coeur_ et l'une des plus vastes et des plus
magnifiques propriétés de Paris.



§ II.

L'hôtel des Invalides et le Champ-de-Mars.


L'hôtel des Invalides fut fondé en 1671 par Louis XIV pour les soldats
ou officiers blessés ou infirmes, et ce monarque en fit son
institution de prédilection, celle où sa gloire est sans nuages. «Il
est bien raisonnable, dit l'ordonnance de fondation, que ceux qui ont
exposé librement leur vie et prodigué leur sang pour la défense et le
soutien de cette monarchie jouissent du repos qu'ils ont assuré    (p.388)
à nos sujets.» Ce vaste édifice se compose, outre l'église, de
dix-huit corps de bâtiments occupant une superficie de cinq hectares
et demi et renfermant plus de trois mille invalides. C'est l'oeuvre de
Libéral Bruant. L'église, qui est un des monuments les plus parfaits
que possède la France, est l'oeuvre de Hardouin Mansard: elle est
surmontée d'un dôme magnifique, élevé de cent cinq mètres, qui est
l'édifice le plus frappant du panorama de Paris; c'est le premier
point qui attire les regards quand, du haut des collines
environnantes, on contemple l'océan de maisons qu'il domine de sa
coupole dorée. Ce dôme recouvre les restes de Napoléon, pour lesquels
on a construit un magnifique tombeau. Ce tombeau est placé dans une
crypte circulaire, profonde de 6 mètres, large de 23, dans laquelle on
descend par un escalier situé près du grand autel. Le cercueil a 4
mètres de long sur 2 de large et 4 de hauteur. Les parois de la crypte
sont ornées de bas-reliefs allégoriques, et le parvis est soutenu par
des figures colossales en marbre. Au fond est une chambre souterraine
où l'on a déposé l'épée que portait Napoléon à Austerlitz, et 60
drapeaux sauvés de la destruction en 1814. Dans l'église et des deux
côtés de l'autel se trouvent les tombeaux de Turenne et de Vauban, qui
y ont été placés sous le Consulat. De plus les caveaux renferment les
sépultures des maréchaux de Coigny, Lobau, Moncey, Oudinot, Jourdan,
Bussières, Duroc, Mortier, Molitor, Gérard, Valée, Bugeaud, Excelmans,
de l'amiral Duperré; des généraux Éblé, Lariboissière, d'Hautpoul,
Damrémont, Négrier, Duvivier, etc.; des victimes de l'attentat
Fieschi, etc. Avant la révolution ils renfermaient un arsenal de
réserve, qui fut livré au peuple le 13 juillet et servit à la prise de
la Bastille. La voûte de l'église était autrefois tapissée de neuf
cent soixante drapeaux ennemis: en 1814, ces glorieux trophées furent
brûlés par ceux qui les avaient conquis au prix de leur sang, et   (p.389)
ils commencent à être remplacés par les étendards enlevés à l'Afrique.

L'esplanade des Invalides a été construite sous Louis XV. En 1804, on
y éleva une fontaine, qui était surmontée du lion de Saint-Marc enlevé
à Venise. Cette fontaine, dépouillée depuis 1815 de ce trophée de nos
victoires, a été détruite en 1840.

Les rues de l'Université, Saint-Dominique et de Grenelle, au delà de
l'esplanade des Invalides, traversent un quartier pauvre et populeux
qui ne présente rien de remarquable: c'est le _Gros-Caillou_. Au delà
de ce quartier est le _Champ-de-Mars_.

Ce champ n'était, en 1770, qu'un terrain cultivé, dans lequel on traça
un parallélogramme de mille mètres de long sur cinq cents de large
pour les exercices de l'École Militaire. Cette école avait été fondée
en 1751 pour l'éducation de cinq cents jeunes gentilshommes; elle fut
supprimée en 1787. L'édifice, aussi vaste que magnifique, avait été
achevé en 1762, sur les dessins de Gabriel, et il renfermait dix corps
de bâtiment, quinze cours, une chapelle, un observatoire établi en
1768, où Lalande fit des observations, etc. Après la suppression de
l'École Militaire, il fut destiné à l'Hôtel-Dieu; mais la révolution
survint et fit de ce beau monument une caserne, qui servit d'abord à
la garde constitutionnelle de Louis XVI, puis à la garde impériale,
sous le nom de _Quartier Napoléon_. En 1810, cette garde y donna une
grande fête aux autres corps de l'armée. C'est encore aujourd'hui une
vaste caserne, dont la façade sur le Champ-de-Mars a été doublée
d'étendue, et qui peut loger plus de douze mille hommes et un parc
d'artillerie.

Cependant, le Champ-de-Mars était devenu le champ des fêtes de la
révolution. On l'inaugura par la fédération du 14 juillet, journée
d'enthousiasme et d'espérances si cruellement déçues. Là, le 17
juillet 1791, eurent lieu les rassemblements qui amenèrent la      (p.390)
proclamation sanglante de la loi martiale; là furent célébrées toutes
ces fêtes symboliques et païennes que nous avons racontées dans
l'_Histoire générale de Paris_, commémorations du 10 août et du 21
septembre, du 21 janvier, du 9 thermidor, fêtes de la Constitution de
l'an I, de l'Être suprême, de la Constitution de l'an III, etc. Là se
firent les grandes revues, les fêtes triomphales de l'Empire, la revue
du 14 juillet 1800 après la bataille de Marengo, la fête du 3 décembre
1804 pour la distribution des aigles, enfin la journée du Champ-de-Mai
à la veille de Waterloo! Le Champ-de-Mars a été encore le théâtre de
grandes cérémonies sous la Restauration et la monarchie de Juillet;
mais il a surtout servi, pendant ces périodes de notre histoire, à des
solennités hippiques empruntées à l'Angleterre, solennités destinées,
dit-on, à améliorer nos races de chevaux, mais dont les résultats sont
encore à espérer.

Les barrières voisines du Champ-de-Mars sont celles de
l'École-Militaire et de Grenelle, qui communiquent avec la commune de
_Grenelle_, commune bâtie et peuplée depuis trente ans et qui s'est
établie dans une plaine tristement célèbre par les exécutions qui s'y
sont faites: là ont été fusillés, pendant la révolution, des émigrés,
des chouans, les conspirateurs _babouvistes_ du 23 fructidor an IV;
sous l'Empire, Mallet et ses compagnons; sous la Restauration,
Labédoyère, Mietton, aide de camp du général Bonnaire, et plusieurs
autres officiers de l'Empire.

FIN.



TABLE DES MATIÈRES.


SECONDE PARTIE.

HISTOIRE DES QUARTIERS DE PARIS.


Préliminaires........................................................ 1


LIVRE PREMIER.

LA SEINE, SES ÎLES, SES QUAIS, SES PONTS.


CHAPITRE PREMIER.

La Seine............................................................. 6


CHAPITRE II.

Les Îles............................................................. 7


CHAPITRE III.

Île Saint-Louis...................................................... 8


CHAPITRE IV.

Île de la Cité...................................................... 12

§  1. Quais de la Cité.............................................. 14

§  2. Rue d'Arcole et le Parvis Notre-Dame.......................... 17

§  3. L'église Notre-Dame........................................... 18

§  4. L'Hôtel-Dieu.................................................. 23

§  5. Rue de la Cité................................................ 27

§  6. Rue de la Barillerie.......................................... 30

§  7. Le Palais-de-justice et la Préfecture de police............... 32

§  8. Rue de Harlay et place Dauphine............................... 39


CHAPITRE V.

Les Quais.
(L'Arsenal.--La place du Châtelet.--La Halle-aux-Vins.--Le Couvent des
Augustins.--L'hôtel de Nesle.--Le collége des Quatre-Nations.--Le quai
Malaquais.--Le Palais de l'Assemblée nationale).................39 à 55


CHAPITRE VI.

Les Ponts...................................................... 55 à 61



LIVRE II.

PARIS SEPTENTRIONAL.


CHAPITRE PREMIER.

La place de Grève, la rue Saint-Antoine, la place de la Bastille, le
faubourg Saint-Antoine.

§  1. La place de Grève et l'Hôtel-de-Ville......................... 61

§  2. La rue et le quartier Saint-Antoine........................... 70
  (L'église Saint-Gervais.--L'hôtel Saint-Paul.--L'hôtel des
  Tournelles.--La place Royale. L'église
  Saint-Paul-Saint-Louis.--L'église
  Sainte-Catherine-du-Val-des-Écoliers.--L'hôtel de la Force.--L'hôtel
  Lamoignon.--La rue Saint-Paul.--Le couvent des Célestins.--L'hôtel
  Lesdiguière, etc.)

§  3. La place de la Bastille et les boulevards..................... 89
  (La Bastille.--La colonne de Juillet.--Le boulevard Beaumarchais.)

4. Le faubourg Saint-Antoine........................................ 94
  (La rue de Charenton.--La rue de Reuilly.--La rue de la
  Roquette.--Le cimetière du père Lachaise.--La rue de Charonne.)


CHAPITRE II.

La Vieille-rue-du-Temple, le Marais et la rue Ménilmontant......... 103
  (L'imprimerie impériale.--L'église de
  Notre-Dame-des-Blancs-Manteaux.--Les archives nationales.--La rue
  Saint-Louis.--L'église des Minimes.--La rue Popincourt, etc.).


CHAPITRE III.

La rue et le faubourg du Temple.................................... 114

§  1. La rue du Temple et le Temple.
  (Rue de la Verrerie.--Rue Rambuteau.--Les Madelonnettes.--L'église
  Sainte-Élisabeth, etc.).

§  2. Le boulevard et le faubourg du Temple........................ 124


CHAPITRE IV.

La rue et le faubourg Saint-Martin................................. 127

§  1. La rue Saint-Martin.
  (L'église Saint-Jacques-de-la-Boucherie.--L'église
  Saint-Merry.--L'église Saint-Nicolas-des-Champs.--Le prieuré
  Saint-Martin-des-Champs.--Les rues des Écrivains, des Lombards, des
  Vieilles-Étuves, aux Ours, Quincampoix, Bourg-l'Abbé, etc.)

§  2. Le boulevard et le faubourg Saint-Martin..................... 142
  (L'hospice des Incurables.--La foire Saint-Laurent.--La butte de
  Montfaucon.--Le canal Saint-Martin, etc.)


CHAPITRE V.

La rue et le faubourg Saint-Denis.

§  1. La rue Saint-Denis........................................... 148
  (Les églises Sainte-Opportune, des Saints-Innocents, du
  Saint-Sépulcre, Saint-Leu-Saint-Gilles.--L'hôpital de la
  Trinité.--Le couvent des Filles-Dieu.--Rue Perrin-Gasselin.--Rue de
  la Ferronnerie.--Rue Mauconseil.--L'hôtel de Bourgogne.--La cour des
  Miracles).

§  2. Le boulevard et le faubourg Saint-Denis...................... 172


CHAPITRE VI.

Les Halles, la rue Montorgueil et le faubourg Poissonnière.

§  1. Les Halles................................................... 178

§  2. La rue Montorgueil et le faubourg Poissonnière............... 183


CHAPITRE VII.

La rue et le faubourg Montmartre................................... 188
  (L'église Saint-Eustache.--L'hôtel de Soissons.--Rue Jean-Jacques
  Rousseau.--Rue Grange-Batelière.--Rue Geoffroy-Marie.--Rue de la
  Victoire.)


CHAPITRE VIII.

Quartier du Palais-Royal, de la Bourse et de la place
Vendôme............................................................ 198


I. Rue Croix-des-Petits-Champs, place des Victoires et
rue Notre-Dame-des-Victoires....................................... 200

II. Le Palais Royal, la rue Vivienne et la Bourse.

§  1. Le Palais-Royal.............................................. 203

§  2. La rue Vivienne et la place de la Bourse..................... 214

III. La rue Richelieu.............................................. 218
 (Le Théâtre-Français, la bibliothèque nationale, le
 boulevard des Italiens, la rue Neuve-Saint-Augustin,
 etc.)

IV. La butte Saint-Roch, les rues Sainte-Anne et de Grammont....... 224

V.  La place Vendôme et la rue de la Paix.......................... 225

VI. La rue de la Concorde et l'église de la Madeleine.............. 230


CHAPITRE IX.

Le quartier de la Chaussée-d'Antin.

§  1. Les rues de la Chaussée-d'Antin et de Clichy................. 232

§  2. La rue Saint-Lazare.......................................... 236


CHAPITRE X.

§  1. La rue Saint-Honoré.......................................... 238
  (L'Oratoire.--L'église Saint-Roch.--Les Jacobins.--Les
  Feuillants.--Les Capucins.--Les rues des Bourdonnais, de la
  Tonnellerie, de l'Arbre-Sec.--L'église
  Saint-Germain-l'Auxerrois.--L'hôtel des Fermes.--L'hôtel de
  Rambouillet.--La rue Saint-Nicaise.--Les rues de Castiglione et de
  Rivoli, etc.)

§  2. Le faubourg Saint-Honoré..................................... 254


CHAPITRE XI.

Le Louvre, les Tuileries, la place de la Concorde et
les Champs-Élysées.

§  1. La rue de Rivoli............................................. 258

§  2. Le Louvre.................................................... 259

§  3. La place du Carrousel, le palais et le jardin des Tuileries.. 265

§  4. La place de la Concorde, les Champs-Élysées, l'arc de
l'Étoile........................................................... 274



LIVRE III.

PARIS MÉRIDIONAL.


CHAPITRE PREMIER.

La place Maubert, la rue Saint-Victor, le Jardin-des-Plantes
et la Salpétrière.................................................. 280


CHAPITRE II

La Montagne-Sainte-Geneviève, la rue Mouffetard,
les Gobelins....................................................... 294

§  1. Rue de la Montagne-Sainte-Geneviève.......................... 297
  (L'église et l'abbaye Sainte-Geneviève, le collége Montaigu, la rue
  Saint-Jean-de Beauvais, etc.)

§  2. Rues Descarte et Mouffetard.................................. 306
  (L'église Saint-Médard, l'église Saint-Marcel, la manufacture des
  Gobelins, l'hôpital de Lourcine, etc.)


CHAPITRE III

La rue et le faubourg Saint-Jacques.

§  1. La rue Saint-Jacques......................................... 315
  (Le collége de France, le lycée Louis-le-Grand, l'hôtel Cluny, le
  Panthéon, etc.)

§  2. Le faubourg Saint-Jacques.................................... 330
  (Les Carmélites, le Val-de-Grâce, Port-Royal, etc.)


CHAPITRE IV.

Les rues de la Harpe, d'Enfer et de Vaugirard.

§  2. La rue de la Harpe........................................... 338

§  3. La rue d'Enfer............................................... 345

§  4. La rue de Vaugirard.......................................... 351


CHAPITRE V.

Les rues Saint-André-des-Arts, de Bussy, du Four, de
Sèvres.
  (L'Abbaye-aux-Bois, la rue Gît-le-Coeur, la rue de
  l'Ancienne-Comédie, l'abbaye Saint-Germain-des-Prés, la foire
  Saint-Germain, etc.)............................................. 359


CHAPITRE VI.

Le faubourg Saint-Germain, les Invalides et le
Champ-de-Mars.

§  1. Le faubourg Saint-Germain.................................... 377


I. Rue de Lille.................................................... 380

II. Rue de l'Université............................................ 382

III. Rue Saint-Dominique........................................... 384

IV. Rue de Grenelle................................................ 386

V. Rue de Varennes................................................. 387


§  2. L'Hôtel des Invalides et le Champ-de-Mars.................... 387


FIN DE LA TABLE DES MATIÈRES.





*** End of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Histoire de Paris depuis le temps des Gaulois jusqu'à nos jours - II" ***

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